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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI .
MA I. 17b7.
Diverfité, c'est ma devife. La Fontaine.
Cochin
Filiusinve
PapillenSculp MIS
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
PISSOT , quai de Conty.
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , quai des Auguftins.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
BIBLIOTHECA
REGIA
MONACENSIS.
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , & Greffier- Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis as
recouvrement du Mercure , rue Sainte Anne ,
Butte Saint Roch , entre deux Selliers.
C'est à lui que l'on prie d'adreſſer , francs
de port , les paquets & lettres , pour remettre ,
quant à la partie littéraire , à M. DE BOISSY,
Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36 fols ;
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant,
que 24 livres pour feize volumes , à raison
de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles on
enverra le Mercure par la pofte , payeront
pour feize volumes 32 livres d'avance en s'abonnant
, & elles les recevront francs de port.
Celles qui auront des occafions pour le faire
venir , ou qui prendront les frais du port fur
leur compte , ne payeront , comme à Paris ,
qu'à raifon de 30 fols par volume , c'est-àdire
24 livres d'avance , en s'abonnant pour
16 volumes.
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers, qui voudront faire venir le Mercure
, écriront à l'adreffe ci - deſſus .
Aij
OnSupplie lesperfonnes des provinces d'envoyerpar
la pofte , enpayant le droit , le prix
de leur abonnement , où de donner leurs ordres,
afin que le paiement en foit fait d'avance an
Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis ,
refteront au rebut.
Il y aura toujours quelqu'un en état de
répondre chez le fieur Lutton ; & il obfervera
de rester à fon Bureau les Mardi ;
Mercredi & Jendi de chaque femaine, aprèsmidi.
On prie les perfonnes qui envoient des Livres
, Eftampes & Musique à annoncer ;
d'en marquer le prix.
cure ,
On peut fe procurer par la voie du Merles
autres Journaux , ainsi que les Livres
, Eftampes & Mufique qu'ils annoncent .
On trouvera au Bureau du Mercure les
Gravures de MM. Feffard & Marcenay ,
說
F.3 .
MERCURE
DE FRANCE.
MA I. 1757.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
Contre le proverbe, tous Songesfont mensonges.
CERTAIN proverbe dit qu'un fonge
Eft prefque toujours un menſonge :
Et moi , Philis , je fuis prêt à prouver ,
Sur ce que je viens d'éprouver ,
Que dans l'égarement où le fommeil nous plonge
On voit fouvent la vérité
S'unir avec la fauffeté.
À ¡¡j
6 MERCURE DE FRANCE.
Cette nuit , dans les bras d'un repos agréable ,
J'imaginois qu'un peu moins intraitable ,
Vous approuviez le plus fincere amour ,
d'un aimable retour Et que
Vous récompenfiez ma conſtance.
J'étois à vos genoux , & mes tendres foupirs
Vous peignoient avec éloquence ,
Philis , toute la violence
De mes feux & de mes defirs .
Je voyois dans vos yeux l'aurore des plaifirs
Qui fouvent font la récompenfe
D'une longue perfévérance ,
Et je vous infpirois un de cette
peu
ardeur
Que vous avez allumé dans mon coeur.
J'étois heureux enfin : mais , hélas ! ma Bergere,
Le fommeil d'une aîle légere ,
En me quittant a détruit mon bonheur ;
Je vous retrouve auffi févere ,
Et je n'en ai pas moins d'ardeur.
Avouez maintenant que fouvent dans un fonge
La fiction s'unit à la réalité ; ·
Mon bonheur , voilà le menfonge ,
Ma tendreffe pour vous , voilà la vérité.
MA I. 1757.
LE MOYEN INFAILLIBLE ,
LUCINDE
ANECDOTE.
UCINDE entroit dans le monde. Le couvent
l'avoit ennuiée , fes parens étoient
réfolus à la marier , il ne manquoit qu'un
parti convenable. Elle ne devoit pas atten
dre long-temps : du bien , de la naiffance
, de la beauté , lui donnoient le droit
de choifir ; fes parens lui en laiffoient la
liberté , tout le monde en étoit inftruit
les yeux étoient fixés fur elle , & les Amans
abondoient.
Lucinde n'avoit point encore de carac
tere décidé. Toutes les qualités dans les
hommes pouvoient la fubjuguer. Affez
vaine pour devenir aifément coquette,
affez raifonnable pour fe laiffer entraîner
infenfiblement par une raifon aimable &
éclairée , affez fenfible pour recevoir la loi
de la fympathie & de la paffion , fon coeur
étoit refervé à celui qui fçauroit lui rendre
plus agréable la forte de conformité qu'il
pourroit avoir avec elle.
Elle avoit à peine paru dans quelques
maifons , qu'elle reçut ce billet fingulier.
" Trois amis ofent , Mademoiſelle ,
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
23
22
و د
» vous déclarer une paffion que vous avez
» fait naître dès le premier inftant . Ri-
» vaux fans jaloufie , parce qu'ils font
» Amans délicats , ils font réfolus à ne fe
point montrer : vous ne connoîtrez leur
paffion que par leurs lettres , & il n'y
» aura que celui que vous daignerez diftinguer
, qui pourra fe faire connoître.
" Leur naiffance & leur fortune font éga-
" les , il n'y a que leurs caracteres qui dif-
» férent. Il eft impoffible qu'un des trois
» n'ait pas quelque conformité avec vous ;
» c'est donc vous offrir l'époux qui vous
» convient. Ayez la bonté de confidérer ,
» Mademoiſelle , que par ce moyen vous
» pourrez vous décider fans peine & promp-
» tement. Nous nous flattons que Vous daignerez
faire cette réflexion , & que tou-
» chée de ce qu'elle peut avoir d'agréable ,
» vous aurez la complaifance de lire nos
lettres , qui ne feront point répétées , &
de répondre à celle qui aura produit le
plus d'effet fur vous. »
22
>>
Lucinde éprouva une forte de treffaillement
en lifant ce billet . Trois Amans du
premier coup ! Le miracle ne commençoit
point à elle ; mais elle fortoit du couvent,
le monde lui étoit imparfaitement connu
, & le nombre des conquêtes avoit en
core le droit de l'étonner,
1
MA I. 1757:
Elle rêva beaucoup. Bien des filles n'auroient
pas tant rêvé . Elles auroient penfé
tout de fuite à choiſir un mari parmi les
trois concurrens , & à fe prêter humainement
aux fentimens des deux autres pour
les confoler du refus . Elle reçut le lendemain
la premiere épitre.
ود
Vous m'avez vendu cher , Mademoi-
» felle , le plaifir d'admirer tout ce que la
» nature peut offrir d'aimable dans une
» femme : je n'oferois pas le dire tout haut,
je vous adore ; c'eft la plus étrange métamorphofe
qui pouvoit jamais fe faire
» en moi ; je ne m'en plains point , Made-
».moifelle. Quand j'ai formé la réfolution
» de n'aimer jamais , je ne vous connoiſſois
"pas : j'avois une fauffe idée de l'amour
& de la coquetterie : je croyois que l'un
renfermoit toutes les peines , & l'autre
tous les plaifirs ; c'étoit une erreur de
» dix années , vous l'avez diffipée en un
» moment : vous m'avez donné les vérita-
» bles idées , & je ne vous vois plus , je ne
» vous rencontre plus , que je ne fente
» que le vrai bonheur eft dans un attache-
» ment fincere. Cependant je ne fuis
29
point réfolu à me livrer uniquement aux
» douceurs de la paffion : il eft des plaifirs
» délicieux qu'on peut leur affocier ; &
» en m'offrant à vous , en voulant vous
"
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
"2
ود
ور
"
engager , mon deffein eft de vous affo-
» cier vous-même au fyftême de bonheur
» qui fe forme dans ma tête de ce que je
fens & de ce que j'ai éprouvé . Avant
» de pénétrer dans les myfteres de la phi-
» lofophie ( car vous verrez qu'il en entre
beaucoup dans mon fyftême ) , permet-
» tez - moi de fatisfaire , tant pour vous
» que pour moi , aux droits de la nature
» & de l'amour-propre. Lorfque l'on s'en-
" gage avec un homme , on veut fçavoir
» comment il eft fait , ce qu'il eft , ce qu'il
poffede , quel est fon rang , fa naiffance ,
» &c. & tout Philofophe que peut être un
» Amant , il eſt flatté de pouvoir ajouter
» des titres de recommandation à fon
» amour & à fon caractere . Je vous dirai
» donc naturellement Mademoiſelle
,
qu'exceptez- vous , 'il n'y a point de fem-
» me qui foit en droit de méprifſer món
hommage à titre de fupériorité . Cela
» renferme tout , & vous voyez déja qu'à
» cet égard vous ne pouvez rien trouver
» de mieux que moi. Entrons à préfent en
» matiere , & voyons fi les propofitions
que j'ai à vous faire m'abufent par leur
» air de fingularité. Je vous aime , je vous
» l'ai dit ; que demanderoit à ma place
» tout autre Amant que moi ? de vous
plaire , de vous voir fenfible à fes foins :
99
ود
ود
33
MA I. 1757: IT
"
ور
2 après l'avoir obtenu , que fouhaiteroit- il
» encore à quoi voudroit- il borner fon
bonheur & le vôtre ? Une tendreſſe ex-
" trême , une conftance mutuelle , une
plénitude d'amour borneroient fes voeux
» & fes idées. Je ne difconviens pas que ce
» bonheur ne foit affez grand , mais il
» s'altere par l'uniformité des fenfations ,
» on ne peut que répéter ce qu'on s'eft dit ,
" on ne peut que voir renaître les mêmes
foins , les mêmes difcours , les mêmes
plaifirs .Ce que j'imagine , en laiffant ſubfifter
toute cette même félicité , en con-
» tribuant à la former , augmente infini-
» ment le cercle de fes parties diverſes , &
» leur affure une confiftance , une folidité
» dont le défaut ruine toutes les paffions.
» Mon ſyſtème fondé fur ce que j'ai vu ,
ajoute aux plaifirs par la diverfion , &
prévient le dégoût par la liberté. Je
» voudrois qu'unis enfemble , nous con-
» fervaffions le droit de vouloir plaire à
» tous les autres yeux , que nos plaifirs
» fuffent nos fermens , que notre conftance
» ne fût point un devoir , que nous puif-
» fions nous refufer des confidences , nous
faire de petites trahifons , nous permet-
» tre tantôt une courte abfence , tantôt
»une légere infidélité ; je voudrois enfin
» que nous puffions nons conduire réci
"
99
و ر
ور
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
"
"9
ود
>
" proquement d'après les mouvemens
» accidentels de notre coeur en refpec-
» tant cependant les noeuds néceffairement
»indiffolubles qui nous lieroient l'un à
l'autre. Cette façon d'aimer a un nom
» dans le monde , que vous lui donnerez
» peut- être vous - même ; on appelle cela
coquetterie : j'avoue en effet qu'il peut
» y avoir des engagemens plus refpecta
» bles ; mais il ne s'agit pas à notre âge
d'une tendreffe parfaite , nous devons
fonger à nous affurer un bonheur parfait.
Ces modeles d'Amans que l'on admire ,
font inconnus au monde , perdus pour
» lui , étrangers partout . Qu'ils ayent tou-
» tes les plus belles qualités , le plus rare
» mérite , tous les talens , tous les avanta-
» ges , l'univers les ignore , leurs amis
» même les difcernent à peine en eux ; ils
ne goûteront jamais cette gloire fi douce
» de la célébrité, une éternelle indifférence
» leur ravit le plaifir de s'eftimer & d'en-
» tendre des louanges. De bonne foi , de
pareils engagemens , s'ils font les plus
» eftimables , font - ils les plus doux , les
plus convenables ? Ah ! Mademoiſelle
» ne perdons point de vue notre amourpropre
; les plaifirs qu'il peut nous pro-
» curer méritent d'entrer en balance avec
» nos fentimens les plus tendres. Il eft
"
ور
MA 1. 1757. 13
» de "
39 des
bien glorieux d'enflammer tous les jours
nouveaux objets , d'être cité partout ,
» de recevoir l'encens le plus pur , & de
» faire la deftinée de mille coeurs , fans
»compter qu'une variété d'amuſemens
>> tourne néceſſairement au profit du ſen-
» timent dont on eft préoccupé. On évite
" par-là l'uniformité , cette caufe fi inévita
» ble du dégoût & de l'ennui : on fe retrouve
avec plus de plaifir , on fe rejoint
»avec plus d'impatience , fruit délicieux
preuves qu'on vient d'avoir de fon
mérite & du furcroit de confiance que
» ces preuves ont ajouté à la confiance
» qu'on avoit déja .... Vous recevriez un
» volume au lieu d'une lettre , fi je vou-
» lois juftifier entiérement le plan que je
» me fuis tracé. Votre imagination n'eft
pas affujettie à des bornes comme la
» mienne . C'eft à elle à vous peindre un
" bonheur ignoré & inexprimable . Con-
" fultez la, Mademoiſelle : il ne faut jamais.
» fe décider pour ou contre une chofe ,
qu'après que l'imagination s'eft épuisée
fur fes défauts & fur fes agrémens . Si
» mon caractere & ma propofition vous
plaifent , vous ferez la maîtreffe d'épou-
» fer ou de n'époufer pas . Affez amoureux
" pour pouvoir fupporter le titre de mari ,
» affez délicat pour fouhaiter de ne devoir
ود
ود
14 MERCURE DE FRANCE.
votre conftance qu'à votre goût , je n'ai
" fur cela aucune volonté. Je crois pour-
» tant , tout bien confidéré , qu'en ne fe
» mariant point , on conferve un peu davantage
le caractere d'Amant. Décidez ,
» Mademoiſelle , je veux déja tout ce que
» vous voudrez. »
Cette lettre étoit bien capable d'exciter
les réflexions d'une fille qui avoit de la
vanité. Quel champ de douceurs & de
gloire Le coeur y trouvoit tous fes plaifirs
, l'amour-propre tous fes avantages ;
la raifon ne défendoit pas de l'envifager
avec complaifance , elle invitoit au contraire
à y promener fes regards & fes
defirs. La raifon interdit la paffion &
prefcrit le fentiment ; quel moyen plus
fûr de lui obéir que de préférer un engagement
où le coeur toujours diftrait ne
pouvoit jamais qu'être effleuré ? Ses idées
s'étendirent ; elle vit d'un côté vingt conquêtes
brillantes , & de l'autre un Amant
aimable , célebre , volage & fidele : dans
le cas de l'option , elle eût encore trouvé
beaucoup de plaifir à choifir ; quel bonheur
de pouvoir réunir tous les plaifirs
toutes les voluptés ! Elle crut que fon choix
étoit fait , & elle paffa une nuit délicieuſe .
C'étoit pour la premiere fois qu'elle interrogeoit
fon coeur. Le premier goût qu'on
"
1
*
1
MA I. 1757 IS
nous infpire eft tonjours le feul dont nous
nous croyons capables.
La feconde lettre étoit conçue en ces
termes :
ور
"3
"
»
cc
Ce n'eft point un époux que je vous
préfente , Mademoiſelle , en vous décla-
" rant les fentimens que vous m'avez infpirés
. Je ferois très- flatté de le devenir ,
» c'est toute mon ambition ; mais je n'en
» veux point prendre le titre , parce que
» je n'en aurai jamais le caractere . Per-
» mettez-moi de me faire connoître , je
me flatte d'y gagner. Le temps de vous
» établir eft arrivé , Mademoiſelle ; c'eſt
» le voeu de vos parens , c'eft le vôtre
» peut - être. Cette circonftance autorife
» ma déclaration , puifque c'eft d'un mari
qu'il eft queftion , je crois pouvoir me
préfenter ; mais encore une fois , ce n'eft
point pour en prendre jamais le titre
» avec vous. Daignez examiner mes raifons.
Un mari eft un homme qui veut
» gouverner ; je veux au contraire que l'on
» me gouverne . J'ai des inclinations pa-
» reffeufes , & l'imagination très- bornée
» pour tout ce qui eft plaifir : avec une
» femme aimable , je les goûterai tous fans
"9
99
""
avoir la peine d'en faire naître aucun ;
» tout ce que vous imaginerez me devien-
» dra agréable. Vous m'animerez , vous
1 MERCURE DE FRANCE.
"
59
» me donnerez vos idées , vos goûts , vous
» me plierez à votre humeur , fans être
obligée de vous faire obéir par aucune
» violence. Mon bonheur vous apprendra
» ma docilité & le prix de vos bienfaits.
" Il fera jufte qu'à mon tour je contribue
» à la douceur de notre commerce : les
» moyens que j'y puis employer ne vous
paroîtront d'abord ni bien fûrs , ni bien
agréables ; mais il viendra un temps où
>>votre efprit naturellement réglé & capa-
» ble de réflexion , volera de lui-même au
» devant d'eux . Vous entendez que je
»veux vous parler de la raiſon . La mienne
eft douce , parce qu'elle eft éclairée . Lat
» nature me l'a donnée à la place de cette
fenfibilité qui nous rend précieux dans la
» fociété ; elle fe communique comme le
plaifir , & j'ai vu quelquefois des per-
>> fonnes très- vives , très- enjouées , quitter
» le plaifir pour venir en partager les dou-
» ces lumieres. Vous jouirez comme moi
de fes avantages , elle ne fera plus que
» pour vous ; tout ce que j'en tirois pour
les autres vous fera réſervé. Dans le
bonheur le plus conftant , dans la vie la
plus brillante , il y a toujours de petites
» nuances triftes qui ne peuvent être effacées
que par la main de la raifon
"
"J
"
ود
و د
ce
» n'eft point un malheur particulier , c'eſt
MA 1. 1757 17
"
و د
n
une fatalité générale ; j'ai même obfervé
qu'on en étoit moins difpenfée , à proportion
qu'on étoit plus aimable . Vous
» êtes donc condamnée à éprouver plus de
» viciffitudes qu'une autre , vous ferez
» alors bien flattée de pouvoir trouver ,
"pour ainfi dire , en vous - même de
"promptes reffources contre de petits
chagrins qui gâtent tout. Je dis que vous
les pourrez trouver en vous - même , par-
» ce que je vous aurai accoutumée à puifer
dans mon efprit comme dans le vôtre ,
» à difpofer de toute ma raifon , à préve-
» nir même le befoin de vous en fervir ,
» par le ton que j'aurai d'abord pris avec
»vous. Vous êtes affez jeune , Mademoifelle
, pour qu'on puiffe vous parler de
" l'avenir , de ce temps qui étonne lorfqu'il
arrive , qui afflige lorfqu'il eft arrivé ,
» parce qu'on n'a jamais voulu penſer
» que la jeuneffe & les agrémens n'étoient
» pas éternels. Permettez- moi de vous tra-
» cer un léger tableau des révolutions de´
» de temps inévitable. Pendant les jours
» heureux de la vie , les plaifirs tiennent
"
و ر
lieu de tout ; ils emportent loin de la
» fituation préfente ; ils fauvent tous les
» chagrins , lient à tous les objets , & rempliffent
toute l'imagination , s'ils ne rem-
» pliffent pas tout le coeur : mais ce temps
18 MERCURE DE FRANCE.
» fi doux n'eft féparé d'un autre très- triſte
» que par un efpace bien court. Ces mêmes
» plaifirs , fi agréables , hâtent encore un
» avenir cruel ; les maladies & la vieilleffe
» les fuivent , les chagrins prennent leur
» place. Quel changement de fcene & de
» fituation ! l'efprit même change avec les
» objets qui l'agitoient fi doucement ; fi
l'on éprouve encore des defirs , l'humi-
» liante impoffibilité de les fatisfaire en
» fait autant de fupplices ; fi les idées ſe
>> confervent encore un peu riantes , à
» peine a - t'on voulu les fuivre , qu'on
» éprouve toute la difficulté que peur op
» pofer à leur réalifation , une machine
fatiguée & pareffeuſe , un monde inexo-
» rable qui ne nous compte plus pour rien ,
lorfque nous ne fommes plus bons à tout.
» Laffé & honteux de faire une forte de
» métier , on prend le parti de la retraite :
» on compte fur quelques amis , on efpere
» voir remplir le vuide par leur fociété ;
mais refte - t'il des amis à ceux qui dans
» les hommes n'ont jamais cherché que des
» témoins & des compagnons de leurs
» plaifirs ? On éprouve un abandon général
, & le défefpoir & fouvent l'injuftice
» fuivent de près une expérience affreuſfe.
» La raifon .previent ce malheur , auquel
» il n'y a point de remede : elle accoutume
MA I. 1757. 19
»2 de bonne heure à penfer , à être feul , a
>> fe paffer des hommes. Voilà , Mademoi
» felle , ce que j'avois à vous dire fur l'iné-
» vitable révolution des idées & des an-
» nées ; je ne crois point abfolument vous
» parler une Langue étrangere , fans doute
» il vous eft déjà échappé quelques réfle-
» xions fur cet objet important. Si le ta-
» bleau vous frappe , le fort de mes fentimens
eft affuré. Quel triomphe pour
»moi ! je vous devrai à votre raiſon , aux
» fervices que je puis vous rendre. Toute
" ma vie fera délicieufe ; vous aurez com-
» mencé par me faire goûter des plaifirs
"
» inconnus à mon coeur , vous en aurez
rempli les intervalles par l'eftime , la
» confiance , l'ufage de mes confeils , &
"vous finirez par me devoir vos dernieres
» confolations & vos derniers plaifirs.
» Quel triomphe ! encore une fois , Ma-
» moifelle ; s'il m'eft impoffible d'en pein-
» dre tous les charmes , il m'eft bien doux
» de les fentir comme je fais. J'infifte fur
» cela , parce que parmi plufieurs objets
» que l'on peut préférer , òn fe détermine
quelquefois pour celui que l'on peut
rendre plus heureux . »
39
Oui , s'écria Lucinde , après avoir lu ;
c'eft pour vous que je veux me déterminer;
ce n'eft point une préférence : mon bon
20 MERCURE DE FRANCE.
•
heur dépend déformais de mon choix .
Quelle raifon admirable › quel art de
perfuader ! Je ferai donc vertueuſe toute
ma vie , j'aurai un guide , un ami , un
confolateur , dont tous les difcours couleront
dans mon ame , & y entretiendront
une paix inaltérable. Dans tous les temps ,
dans tous les lieux je jouirai de moi , de
ma raiſon , de mon exiſtence . Quel tréfor
! c'eft en le faififfant que je veux le
mériter. L'amour eft doux , continua t'elle
, la coquetterie a des charmes , on
m'offroit ces deux plaifirs dans la premiere
lettre , mais tout paffe , la raifon feule ne
paffe pas ; elle nous fait un état tranquille
au milieu même des chagrins. L'amour
s'épuife , les charmes s'envolent , à peine
font- ils difparus qu'on commence une
nouvelle vie bien longue , bien trifte.
Lorfqu'on n'a pas fçu la prévoir , & amaffer
des provifions , on fe voit feule au milieu
d'un défert immenſe , on effuie les injuftices
, les reproches de la raiſon , les
mépris plus cruels des hommes ; on ne
fouhaite plus que la mort , & tout la fait
fouhaiter. Non , ne préférons point des
plaifirs fi peu durables à des biens qui doivent
durer toujours ; & d'ailleurs l'amour
que j'ai infpiré eft bien foible ; c'eſt peutêtre
tout celui que les hommes peuvent
MA I. 1757.
21
fentir. Que je ferois folle de balancer entre
deux Amans , dont l'un rend à peine à
mes charmes ce qu'il leur doit , & l'autre
peut m'élever à mes yeux au deffus même
de la gloire d'être belle ! .. Elle alloit dans
le premier mouvement fe livrer à toute fa
féduction , lorfqu'elle reçut cette troifieme
lettre.
??
>
« J'ai laiffé parler mes amis les pre-
» miers Mademoiſelle , ils rifquoient
» moins que moi à s'expliquer. Leur bonheur
ne dépend pas uniquement du fuc-
» cès de leurs voeux , ils peuvent trouver
» dans la chaîne des objets de quoi fe
confoler de vos refus. Mais,moi quel fera
" mon recours , fi vous adorer n'eſt pas un
ود
"
titre pour vous plaire . Je fuis bien per-
» fuade , qu'après vous , il n'y a plus rien
» dans le monde qui puiffe me toucher,
»J'ai fenti qu'il fe faifoit en moi une révo-
ور
و د
lution extraordinaire . Un doux frémif-
»fement en vous voyant , pour la premiefois
, une prédilection décidée pour tous
» les lieux où je puis vous rencontrer , une
confufion de toutes mes idées , un dégoût
de tous mes amis , un accablement,
» un ennui profond , lorfque l'on me dif-
» trait de mon amour : voilà ce que j'ai
fenti. Ces fignes ne font jamais équivo-
" ques dans un homme qui a vécu comme
23
22 MERCURE DE FRANCE..
ور
j'ai fait. Il faut , Mademoiſelle , que
» vous me permettiez de rougir devant
» vous des premiers égaremens de mon ef-
"
"
"
ور
"
93
prit ils contribueront à vous faire encore
mieux juger des fentimens de mon
>> coeur.. 、、、.... Mais non , vous ne m'eſ-
» timeriez plus ; de coupables engagemens
» d'innombrables infidélités laifferoient
» dans votre imagination une trace éternelle
..... Quelle étoit mon erreur , ou
plutôt mon infortune ! Pourquoi un cou-
» vent receloit- il tant de charmes ! J'aurois
appris en vous voyant , que le
» bonheur eft dans l'amour , & que l'amour
» eft dans les tranfports d'un coeur qui eftime
autant qu'il aime. Hélas ! pendant
qu'on vous écartoit du monde où vous
» deviez régner en fouveraine , je fervois,
dans la foule peut- être , des coquettes
méprifables ; j'avois l'imbécillité d'en
→ compter le nombre , & ce nombre fai-
» foit toute la gloire que je connuffe. J'en
rougis , mais l'amour n'eft point vengé ;
» il faut que j'expie l'erreur de mes fens
» par l'ardeur la plus immodérée . Qu'un
» moment m'a rendu cette réfolution faci-
» le ! Il n'a fallu que vous voir pour vous
» aimer. Mais , Mademoiſelle , ce mot
dont je me fers , répété partout , & fou-
» vent trop fort pour ce qu'on fent , ne
"
"
ود
MA I. 1757 . 23
rend point ce que vous m'infpirez . Je
ne vis plus , j'abandonne mes affaires ,
» mon ambition , tout ce qui me flattoit ,
tout ce qui me touchoit pour ne m'oc-
» cuper que
de vous , & ce n'eft pas que
» le charme de l'efpérance & des defirs me
» faffe une occupation plus douce ; je n'at-
» tends rien de mon amour : il me remplit ,
و ر
»
"
•
m'accable , m'anéantit ; je ne forme
"point d'idées , & fi j'en formois , elles
feroient cruelles : je ne verrois que la
» diſtance que votre beauté met entre vous
& moi , je ne fongerois qu'à l'indigne
» abus que j'ai fait du talent de plaire ,
qui doit m'attirer votre mépris. J'éprouverois
les remords , les regrets , le défefpoir.
Il faut pourtant que j'appelle les
» illufions à mon fecours ; ce n'eft que
par elles que je puis écarter le préfent &
» l'avenir. Mon état eft cruel , il me refte
» de la raifon , & la raiſon confifte à n'être
» malheureux que le plus tard que l'on
» peut. Oui , Mademoifelle , je veux m'imaginer
que vous deviendrez fenfible à
» la plus vive paffion qui fût jamais. Pour
répandre plus d'attraits fur mes idées
» ( le feul moyen d'en afſurer l'effet ) , je
penferai que cette paffion eft le premier
hommage qu'on ait encore rendu à vos
charmes , & que n'ayant pas encore ap-
"
24 MERCURE DE FRANCE.
pris combien vous êtes belle
"
"
و ر
22
23
Vous
n'exigerez pas dans un Amant toute cette
perfection qui peut feule le rendre digne
de vous. En effet , Mademoiſelle ,
je vous apperçus au fortir du couvent ,
» vous étiez infiniment modefte , rien ne
decéloit en vous le fentiment de vos
» droits , vos charmes n'avoient que leur
≫ réalité
propre , ils n'étoient point relevés
par cet air de vanité que l'on prend ,
» & qu'on ne peut plus cacher dès que
» l'encens des hommes a décidé qu'on étoit
20
❞
belle. Je vous ai fuivie depuis très-
» exactement , quoique fans paroître ; je
» me fuis attaché à vos pas , j'ai examiné
» les regards que l'on vous adreffoit ; je n'ai
» vu que mes deux rivaux qui vous ayent
» rendu un hommage marqué , mais qu'ils
" font encore loin d'avoir mérité de vous
ود
29
plaire ! j'ai lu leurs lettres. Quelle froi-
» deur ! quelle abondance d'efprit ! quelle
» féchereffe de fentiment. Eft- ce ainfi que
» l'on doit vous aimer ? Non , Mademoiſel-
» le , leur amour n'eft qu'un caprice, & leur
» aveu eſt un outrage. J'en juge par mes
» ſentimens qui me confument , qui m'ô-
» tent l'efprit , & qui me laiffent encore
» tant à craindre & à regretter. Je fuis
» donc autorisé à croire que mes diſcours
font les premiers que vos oreilles puiffent
MA I. 1757. 25
"
&
fent avouer. J'ai vu toujours que le premier
moment décidoit ; & quand je fais
» cette réflexion , je fens que mes idées . ..
» Ah ! Mademoiselle , je m'abuſe , & je
» vous offenſe. Je me jette à vos genoux
plein de confufion , je fuis un témérai-
» re , un audacieux . Hélas ! qui ne le feroit
à ma place : quel mortel eft affez maître
de fon refpect , pour s'empêcher de balancer
quelquefois entre une efpérance
» bientôt détruite , & l'affreufe douleur
» de ne rien efpérer ! Voilà mes fentimens
& mon partage. Plaignez- moi , c'est un
martyre horrible. Je puis vous jurer qu'il
» ne finira jamais. Peut- être que la pitié eft.
» due à un homme qui envifage toute fa
deftinée avec autant de réfignation &
d'amour. "
ود
ود
»
Lorfque le fentiment paroît avec tous
fes avantages , il triomphe toujours aifément.
Lucinde oublia fes premieres
inclinations . L'efprit l'avoit d'abord ſéduite
, la raiſon l'avoit enfuite entraî
née , mais l'amour a plus de charmes ,
plus de pouvoir , plus de fympathie avec
nous , & d'ailleurs elle trouvoit l'efprit &
la raifon dans l'objet de fa derniere préférence.
Elle relut la lettre , elle fentit que
fon bonheur commençoit, Elle regretta
pourtant les douceurs tranquilles qu'elle
B
26 MERCURE DE FRANCE,
*
s'étoit promifes avec le fecond inconnu.
*Elle éloigna cette réflexion pour ne s'occuper
que de l'époux qu'elle venoit de choifir.
Elle eût fur le champ prononcé l'arrêt qu'on
> attendoit d'elle , une feule choſe la retenoit
; c'étoit la crainte que la figure ne répondît
point aux fentimens & à l'efprit.
Elle n'exigeoit point de la beauté , mais il
-lui eût été impoffible de s'unir avec un
'homme' que la nature auroit difgracié à
cet égard. Cette répugnance étoit fi forte
qu'en fe déterminant à répondre , elle ne
put s'empêcher de la laiffer paroître. Sa
déclaration étoit même formelle. Elle étoit
conçue en ces termes :
و د
"
"
*
1
Puifque je fuis obligée de prononcer
entre trois amis également , quoique
différemment , faits pour plaire , je he
prononcerai que pour montrer une fincérité
digne d'eux. Le premier m'a plu ,
», le fecond m'a touchée , le troifieme me
" fixe : fon amour décide mon choix ; c'eft
»le feul avantage qu'il ait fur fes rivaux ,
> mais il fuffit pour me décider. Je mets ce-
» pendant une condition à fa victoire : j'exi-
" ge qu'il ait une figure qui puiffe ramener
??
"
mes yeux fur lui avec complaifance ; fi la
» nature la lui a refufée , mon aveu eft
» nul , & jai prononcé contre lui . C'est à
» lui à s'examiner, pour ne pas rifquer uhe
MA I. 1757.
927
&
entrevue qui nous affligeroit tous deux.
» Je ferai jeudi prochain au bal de l'Ope-
» ra , j'y verrai volontiers l'homme efti-
» mable qui a fçu me plaire par fes fenti-
» mens , s'il veut s'y trouver.
La lettre étoit partie ; fon coeur commença
à éprouver une agitation inconcevable.
Elle venoit de s'engager. Ses voeux
devoient être fatisfaits , elle trouvoit un
homme qui l'adoroit, & qui lui convenoit ;
cependant elle étoit bien loin de cette plénitude
de fatisfaction qu'il feroit naturel
de lui fuppofer. Il fembloit qu'elle preffentît
ce qui alloit bientôt lui arriver .
}
·
Elle étoit ce jour-là invitée à fouper.
chez une amie de fa maiſon : fa mere voulut
s'y rendre de bonne heure. Lucinde
comptant s'ennuyer , fe plaignit de cette
impatience ; mais elle ne s'en plaignit pas
long-temps. Elle étoit à peine arrivée alla
porte de l'appartement , qu'elle apperçoit
une figure charmante , un jeune homme
extrêmement bien fait , à qui la nature a
prodigué toutes fes graces. Ce momentlui
donne une ame nouvelle. Il a fallu des lettres
féduifantes pour la toucher , ici un
feul regard l'enchaîne : fon coeur vole au
devant du trait le plus rapide , il s'agite ,
fes genoux tremblent , elle fent qu'elle
aime qu'elle adore.
t
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
€
4
Ses engagemens s'offrent bientôt à elle.
Il n'est plus question de s'occuper des douceurs
qu'elle s'en eft promiſes : heureuſe fi
elle pouvoit feulement y trouver des fecours
contre le charme fatal qui l'entraîne ! Elle
fe peint les fentimens , les douleurs , les
reproches d'un homme qu'elle va rendre
malheureux ; elle eft effrayée de fon injuftice.
Ses réfolutions font auffi promptes
que fes remords ; elle fe promet de détourner
les yeux.. Mais que pouvoit- elle fe promettre
qu'il fût en fon pouvoir d'effectuer ?
La paffion a fes progrès inévitables ; les
caufes qui doivent l'irriter , s'arrangent
quelquefois au mépris des efforts de la raifon
. Lucinde fut obligée d'apprendre tout
le détail de la fortune , des efpérances , du
mérite du Comte de Volban . Il étoit dans
une maifon où on l'adoroit ; toutes les
louanges qu'on lui donna , tout ce qu'on
3 dit de lui eût fuffi pour déterminer le
3.coeur le moins tendre , comment Lucinde ,
déja fi épriſe , eût elle pu s'oppoſer à ſa
Juféduction ?
-í - Elle
·
Elle n'étoit point placée à table à côté
delui : elle ne put point lui parler ; mais
elle le regarda fouvent malgré fa réfolution
, & elle furprit quelquefois fes regards
fur elle . On demanda des nouvelles à Volban,
on lui fit des plaifanteries , on lui proMA-
I. 1757. 29
digua des louanges ; il répondit toujours
avec cet efprit qui plaît , qui engage , qui
va au coeur même en ne parlant qu'à la
raifon. Cette figure fi attrayante s'animoit
de concert avec les yeux qu'elle animoit
elle - même ; mais il n'étoit réfervé qu'à
ceux de Lucinde d'y imprimer ce riant du
plaifir , & ce tendre du fentiment que la
régularité des traits exclut prefque toujours
, & qu'on n'attend point d'un beau
vifage. C'étoit un fujet de comparaifon
flatteufe , & par conféquent un dernier
fujet de féduction. Avec combien de plaifir
elle contempla l'ouvrage de fes regards !
avec combien de peine elle en eût arrêté
les progrès , fi elle avoit pu s'y réfoudre !
Après le fouper , ils fe trouverent moins
féparés. Volban lui adreffa la parole. Ce
qu'il lui dit n'étoit rien ; la réponſe qu'elle
fit leur prouva à tous deux qu'il n'y a plus
rien d'indifférent , lorfqu'on a commencé
à fe plaire. Toute leur perfonne ſembla
s'être donné le mot. L'efprit , le coeur , les
yeux , tout partit à la fois pour former
cette intelligence , ce concert délicieux
qui renferment toutes les déclarations ,
tous les fermens , toutes les certitudes de
l'amour. Le mot n'en fut pas prononcé ;
mais ils ne fe fouvinrent ni l'un ni l'autre
qu'il exiftoit un mot confacré par la bou
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
che des Amans. Leurs fentimens extraor
dinaires n'avoient plus befoin des fignes
ufités.
Il fallut fe féparer . Quelle contrainte !
quel moment pour Lucinde ! Avoit- elle
affez dit qu'elle aimoit ? étoit-elle affez
fûre d'être aimée ? Ce fut alors que ce mot,
qui n'avoit point été proféré , revint à fon
efprit ; elle regretta de ne l'avoir point
entendu , elle fe reprocha de ne l'avoir
pas employé. Dans l'abondance des premiers
difcours , on le néglige comme commun
ou comme inutile ; dans l'abſence
on le regrette comme néceffaire , comme
indifpenfable.
Elle ne revit point Volban le lende
main , & le jour d'après étoit celui qu'elle
avoit fixé pour fon entrevue avec l'inconnu.
Elle n'y penfa point fans frémir . Il ne
lui étoit plus poffible d'entretenir les efpérances
qu'elle avoit données ; mais elle
ne s'en croyoit pas moins obligée de les
refpecter. Elle y fentoit fon honneur engagé
. Comment pourroit- elle fe décider
entre deux partis également combattus ?
Enfin elle prit celui que la raifon protégeoit
le plus. Elle fe rendit au bal : elle fut
bientôt abordée par un Juge redouté.
Le déguisement le plus galant cachoit fes
traits . Lucinde n'avoit plus qu'une reffour30%
MAL 1757.0
cest c'étoit qu'il n'eût point cette figure)
qu'elle avoit exigée. Pendant qu'il lui ,
parloit , elle portoit des yeux féveres fur
toutes les parties du vifage, que le mafque
ne couvroit pas. Elle crut appercevoir des
défauts , un tein livide. , une joue creuſe ,
des yeuxléteints . Elle fentit redoubler fon
courage. Le mafque la preffa de confirmer ,
la réponſe prefque pofitive qu'elle avoit ,
daigné lui faire ; elle lui dit qu'elle ne
s'expliquerait qu'après qu'il feroit démaf-,
qué. Vous fçavez nos conditions's continua
d'elles . Elles font bien dures , Mademoifelle
, répondit.il ; vous exigez une
figure qui puiffe vous plaire : on n'impofe
de pareilles loix que lorfqu'on eft trèsdifficiles
fans le fecours de la vanité , je
dais me croire perdu , & dans un moment
tel que celui- ci , dans un moment où je
vous adore , où ma deftinée dépend de
vous , puis - je avoit de la vanité ? ..
Lucinde infiftoit , & faifoit affez connoître
qu'elle ne fe rendroit qu'à ce prix. Ja
répugne à me démafquer , répondit l'in
connu , & vous concluez fans doute que
je fuis affreux ? Je lis vos penfées dans vos
yeux , votre ton froid les décele ; je pour
rois peut- être les faire changer. Sans avoit
de la vanité , fans y recourir , je m'imagine
que je ne fuis pas indigne de paroître
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
I
devant vous , mais un motif délicat me
retient ; je voudrois jouir fans diſtraction
du plaifir que votre coeur m'a déja préparé.
Je fuis connu de tout le monde ici fi
j'ôte mon mafque , une foule importuner
m'abordera bientôt. De grace , Mademoifelle
, difpenfez - moi..... Le parti
de Lucinde étoit pris. Elle voulut paffer
dans un endroit écarté ; il la fuivit plein
d'impatience. Il prit fes mains , qu'il dé
vora. Voici , lui dit - il , le moment le
plus doux , & en même temps le plus critique
de ma vie. Prononcez fur mon fort ,
il ne peut plus dépendre que de vous.....
Arrêtez , lui dit- elle , votre confiance me
défefpere ; épargnez - moi des tranfports
qui ne peuvent plus que me confondre..
J'ai été touchée de la lettre que vous m'avez
écrite , j'ignorois mon coeur ; je,
vous ai choifi , j'ai cru vous aimer . Un
inftant m'a appris à me connoître , un inftant
m'a donné une ame nouvelle , & des.
remords. J'ai vu le Comte de Volban ;
vous n'avez plus été aimé ; j'ai fenti le
trouble , la paffion , l'afferviffement. Il
m'a parlé. Son amour étoit déja égal au
mien ; j'ai fçu ce qu'il fentoit , ce qu'il
étoit , ce qu'il méritoit. Je n'ai rien de
plus à vous dire : plaignez-vous ; cepen→ .
dant eftimez-moi . Vous allez être malheuMA
I. 1757 . 33
reux , vos peines troubleront mon bonheur.
Cet aveu & ce regret font le dernier
effort de l'eſtime , dans un moment où
le coeur vient de recevoir des loix.
Vous l'aimez donc beaucoup , demanda
l'inconnu , en ferrant fa main d'une main
tremblante ? Oui , je l'aime tendrement ;
vous m'interrogez , je dois répondre fans
diffimulation ; je l'aime autant qu'on peut
aimer , je fens que ma tendreffe fera immortelle..
Plaignez-vous , j'y confens. . .
Ah ! je ne me plains point , dit- il en arrachant
fon mafque , connoiffez votre époux
& mon bonheur...C'étoit Volban lui-même
, & l'inconnu tout à la fois. Lucinde
fit un cri que tout le monde put entendre's
le Comte eut bientôt changé fa furpriſe en
tranfport. C'étoit lui qui avoit écrit les
trois lettres . L'amour & l'expérience lui
avoient fuggéré ce moyen infaillible ... II
fçavoit que toutes les femmes naiffent avec
une fympathie fecrete pour un objet quelconque
; il avoit effayé de montrer tous
les caracteres , tous les efprits , pour s'affurer
une victoire certaine.. ... Vous étiez
bien né pour me plaire , lui dit tendrement
Lucinde ; car vous m'avez plu fous
toutes les formes que vous avez prifes...
Mon bonheur eft d'autant plus grand , reprit-
il amoureuſement
, que je ne puls
$
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
avoir aucune forte de fcrupule. Mon artifice
avoit ébranlé votre coeur ; mais c'eft
mon amour qui l'a vaincu .... Il n'a fait
que confirmer votre victoire , reponditelle
, le charme de vos traits l'avoit déja
décidée. Ainfi vous êtes certain de tous
mes fentimens. Les engagemens ordinaires
font formés par un feul lien , vous
m'enchaînez par tous , vous régnez fur
tour mon être .
..Lucinde , maîtreffe de fon choix , fe
hâta de couronner un Amänt adorable.
Tout le monde admira un moyen auffi in²
faillible que nouveau.
VERS
Préfentés à Madame B *** , le jour qu'elle
permit à l'Auteur de lui donner les violons.
Ja dormois cette nuit affez tranquillement
2 Et je rêvois tout bonnement
Que j'étois Roi. J'avois peine à le croire,
Ne fachant trop ni comment , ni pourquoi
L'on avoit pu fonger à moi
↑ Pour m'élever au faîte de la gloire.
Vous penferez auffi que j'étois fort content
De mon deftin . Pardonnez ... Non, vraiment.
Moi , Philofophe , ou du moins qui crois l'être
M.A to 1757: 35
Le rang , les dignités m'amufoient foiblement ,
Et l'honneur de régner n'étoit contentément ;
Je defirois encor. Quand je vous vis paroître ,
Tous les Amours voltigeoient ſur vos pas ;
Leur Dieu me dit : Ami , je t'amene une Reine ,
Et tout d'un temps vous pofa dans mes bras.
Séduit alors par cette image vaine ,
Comptant vous fentir près de moi ,
Je m'écriai ……. Qu'il eft bon d'être Roi !
ENVO I
Voilà quelle eft l'hiftoire de mon fonge,
Charmante Iris , ce n'eft pas fiction.
Aujourd'hui votre Roi , de cet heureux menfonge
Je goûte encor l'illuſion :
Mais mon bonheur , hélas ! n'eft que chimeres
Si mon rêve ſe trouve affez vrai pour moitié
L'Amour n'a pas cette même amitié
Qu'il eût pour moi la nuit derniere.
A Joinville.
LETTRE
De M. de Voltaire à M. T....
Mon cher & ancien Ami , de tous les
éloges dont vous comblez ce foible effai
fur l'Histoire Générale , je n'adopte que
Bvi
36 MERCURE DE FRANCE.
celui de l'impartialité , de l'amour extrême
pour la vérité , da zele pour le bien public,
qui ont dicté cet ouvrage. J'ai fait ce que
j'ai pu toute ma vie pour contribuer à
étendre cet efprit de philofophie & de
tolérance, qui femble aujourd'hui caractérifer
le fiecle. Cet efprit qui anime tous
les honnêtes gens de l'Europe , a jetté
d'heureufes racines dans le pays , où d'abord
le foin de ma mauvaife fanté m'avoit
conduit , & où la reconnoiffance & la douceur
d'une vie tranquille m'arrêtent . Ce
n'eft pas un petit exemple du progrès de la
raifon humaine qu'on ait imprimé à Geneve
dans cet effai fur l'hiftoire , avec
l'approbation publique , que Calvin avoit
une ame atroce , auffi bien qu'un efprit
éclairé . Le meurtre de Servet paroît aujourd'hui
abominable . Les Hollandois rougiffent
de celui de Barnevelt. Je ne fçais
encore fi les Anglois auront à fe reprocher
celui de l'Amiral Byng. Mais fçavez - vous
bien que vos querelles abfurdes , & enfin
l'attentat de ce monftre Damien, m'attirent
des reproches de toute l'Europe Littéraire ?
Eft- ce là , me dit- on , cette Nation que
vous avez peinte fi aimable , & ce fiecte
que vous avez peint fi fage ? A cela je réponds
( comme je peux ) qu'il y a des hommes
qui ne font ni de leur frecle , ni de
MAI. 1757CHM_37
leurs pays. Je foutiens que le crime d'un
fcélérat & d'un infenfé de la lie du peuple
, n'eft point l'effet de l'efprit du temps.
Châtel & Ravaillac furent enivrés des fureurs
épidémiques qui régnoient en France.
Ce fut l'efprit du fanatifme public qui
les infpira ; & cela eft fi vrai , que j'ai lu
une Apologie pour Jean Châtel & fes fauteurs
, imprimée pendant le procès de ce
malheureux . Il n'en eft pas ainfi aujourd'hui.
Le dernier attentat a faifi d'étonnement
& d'horreur la France & l'Europe.
Nous détournons les yeux de ces abo
minations dans notre petit pays roman ,
appellé autrement le pays de Vaud , le long
des bords du beau lac Léman . Nous y faifons
ce qu'on devroit faire à Paris , nous
y vivons tranquilles ," nous y cultivons les
Lettres fans cabale. Tavernier difoit que
la vue de Laufanne fur le lac de Geneve ,
reffemble à celle de Conftantinople ; mais
ce qui m'en plaît davantage , c'eſt l'amour
des Arts qui anime tous les honnêtes gens
de Laufanne On ne vous a point trompe
quand on vous a dir qu'on y avoit joué
Zaïre , l'Enfant prodigue , & d'autres pieces
, auffi - bien qu'on pourroir les repréfenter
à Paris. N'en foyez point furpris ,
on ne parle , on ne connoît ici d'autre
Langue que la nôtre. Prefque toutes les
48 MERCURE DE FRANCE.
familles Y font Françoiſes , & il y a ici
autant d'efprit & de goût qu'en aucun lieu
du monde.
On ne connoît ici ni cette plate & ridicule
Hiftoire de la guerre de 1741 , qu'on a
imprimée à Paris fous mon nom ; ni ce
prétendu porte -feuille trouvé , où il n'y a
pas trois morceaux de moi ; ni cette infame
rapfodie intitulée , La Pucelle d'Or
léans , remplie des vers les plus plats & les
plus groffiers , que l'ignorance & la ftupidité
ayent jamais fabriqués , & des infor
lences les plus atroces que l'effronterie
puiffe mettre fur le papier. Il faut avouer
que depuis quelque temps on a fait à Paris
des chofes bien horribles avec la plume &
le canif. Je fuis confolé d'être loin de
mes amis , en me voyant loin de toutes
ces énormités , & je plains une Nation
aimable qui produit des monftres.
2235
23
I
A Monrion , près de Laufane , 26 Mars
1757.
*
ODE
A Mademoiselle
CALME le feu de ton génie ,
Laiffe repofer tes crayons ;
-M A I. 1757. 39
Favorife mon harmonie ,
Sois fenfible à mes tendres fons.
Quel illuftré prix de mes veilles !
Quel avantage précieux ,
Si je puis charmer les oreilles ,
Comme tu fçais flatter les yeux
*
De ton fiecle tu fais la gloire,
Et tous nos neveux enchantés
Chériront ta noble mémoire
Dans tes ouvrages refpectés.
Que mon foible hommage te touche
S'il te femble manquer d'ardeur ,
C'eft que mon infidelle bouche
Parle bien moins haut que mon coeur.
Mes doigts chancelent fur ma lyre,
Et je veux chanter tes talens
Mais qui peut chanter ou décrire
Ce qui ne peut frapper les fens
Si pentreprenois ta peinture
Tracerois-je fans aucun fard
Si tu tiens plus de la nature ,
Quetu n'es redevable à Fart woh soa
40 MERCURE DE FRANCE .
Les immortels à ta naiffance
T'enrichirent de leurs faveurs ;
A leurs dons tu joins la ſcience ,
Et les fruits ont fuivi les fleurs.
*
De l'amour les Filles céleftes ;
Les Graces compofent ta Cour.
Eh! combien de vertus modeftes
Ta grande ame dérobe au jour !
Ce qu'on fent & qu'on voit paroître ,
Au moins pouvons- nous l'admirer :
Ce que l'homme ne peut connoître ,
Il eft contraint de l'adorer.
DE BRIE , Ad. d'Arp
ESSAI SUR L'OPERA ,
Par M. Algarotti , traduit de l'Italien. ( 1 )
Sed quid tentare nocebit.
Ovid. Metam. Liv. 1 .
De toutes les chofes imaginées pour
créer du plaifir , il n'en eft peut- être au-
( 1 ) Cet Effai eft déja connu , mais la traduction
eft nouvelle : nous la donnons ici pour obliufieurs
de nos Lecteurs qui n'ont point vu
e de M. Algarotti , & qui feront charmés
MA I. 1757. 41
cúne plus ingénieufe , que l'Opera. C'eſt
là que la poésie , la muſique , la danſe ,
la peinture réuniffent leurs attraits pour
enchanter les fens , féduire le coeur, &
faire illufion à l'efprir . Peut - être en eft- il
de l'Opera comme des machines les plus
compolées , dont l'effet dépend du concours
harmonique de toutes leurs parties
à une même fin. Il n'eft donc pas étonnant !
que dans un temps
où l'on s'occupe peu du
choix du fujet , où prefque perfonne
Otton
ne fonge à faire exprimer les paroles
par la musique , ou qui que ce foit
enfin ne travaille à mettre de la vérité dans
la maniere de chanter & de déclamer , non
plus qu'à lier les danfes au fujet , & à dé
corer le théâtre convenablement , il n'eft
pas étonnant , dis - je , que l'illufion étant
évanouie , un fpectacle , qui par fa nature
devoit être la plus agréables foit devenu
de tous le plus ennuyeux , & que l'Opera
ait éprouvé la cenfute de ceux qui voudroient
voir en toutes chofes l'imagination
d'accord avec la raifon .
Pour remédier à un tel defordre , on
devroit commencer avant tout , par donner
de nouvelles loix , s'il eft permis de
parler ainfi à tout l'empite mufical ; il
de le lire dans une verfion que nous croyons
fidelle,
42 MERCURE DE FRANCE.
faudroit que chacun fût mis à la place qui ›
lui convient , & que l'on prévînt tous les
obftacles qu'éprouvent le Maître de mufi
que , & plus encore le Poëte qui devroit
être au deffus de tout , il faudroit enfin couper
cours aux prétentions de chacun des
virtuofes , & aux difputes qui s'élevent
entr'eux , plus difficiles à décider , que?
la prefféance des miniftres dans un congrès.
ན
3
Du Sujet.b xiod
Après que l'on aura établi une bonnet
difcipline fur le Théâtre, la premiere chofe
que l'on doit bien confidérer , c'eft le
choix du fujer , chofe plus importante
qu'on ne le eroit communément : delà dépend
le fuccès du Drame ; c'est la baſe de
l'édifice , la toile fur laquelle le Poëte a
tracé & deffiné le tableau , dont une partie
doit être coloriée par le Compofiteur , &
l'autre par le Maître des ballets : le Poëte
doit les guider tous deux , ainfi que ceux
qui font chargés du foin des habillemons ;
c'est lui qui conçoit le tout enfemble du
Drame , & les parties qu'il n'execute
pas , n'en doivent pas moins être condui-›
res par lui, o
Les fujets des Opera étoient autrefois
tirés de la mythologie : tels font la Da
phné , l'Euridice , l'Ariane d'Otterio Ri
MAI. 1757. 43
nucini ; ce font les premiers de nos poëmes
en mufique , repréfentés vers l'an'
1600 : je ne parle point de la fable d'Orphée
avec accompagnement d'inftrumens ,
par la Polizien , ni de cette fête mêlée de
danfes & de mufique , compofée à Tortone
, par Bergonce Botta , pour Galéas
Duc de Milan , & Ifabelle fa femme; non.
plús que d'une forte de Drame repréfenté
à Venife , devant Henri III , &
mis en mufique par le célebre Zarlin : toutes
ces repréſentations ' n'étoient que l'ébauche
de notre Opéra.
+
43
110
Ces Drames fe repréfentoient fealement
dans les Cours des Princes , & dans
les Palais des Grands , à l'occafion de leurs'
mariages. Ils étoient ornés de diverfes
machines , de choeurs , de danfes , de*
ballets mêlés avec le choeur , & d'autres
inftrumens , qui fe lioient au fujet , ainfi
qu'on le voit encore fur le Théâtre de
France , où l'Opera fut tranfplanté par le
Cardinal Mazarin.
Ce fpectacle ayant été enfuite abandonné
à des troupes mercénaires , il ne put
fe maintenir longtemps avec tant d'appareil
& de fplendeur. Les gages des Muficiens
étoient petits dans les commencemens
: une certaine Chanteufe fut furnommée
la cent vingt , pour un pareil nom44
MERCURE DE FRANCE.
bre d'écus , qu'on lui donna dans un carnaval.
Bientôt les prix furent exceffifs ; on
abandonna les fujets de la fable , on employa
ceux de l'hiftoire au lieu de ces
machines fi coûteufes , on introduifit dans
les entr'actes des intermedes, & enfuite de
fimples ballets.
Il est vrai que cet ufage n'eft pas fans
inconvéniens tant dans les fujets fabuleux ,
que dans les hiftoriques. Les premiers , par
le grand nombre de machines & par l'appareil
qu'ils exigent , refferrent le Poëte
dans un trop petit efpace ; enforte qu'il ne
peut ni développer fa fable convenablement
, ni faire agir dans une certaine étendue
les caracteres & les paffions ; chofe
néceffaire dans un Opera , qui n'eft au
fonds qu'une Tragédie récitée en muſique ,
ainfi que les Tragédies Grecques..
En effet , les Opera François , fans parler
de nos premiers Poëmes , ne font le
plus fouvent qu'une enfilade de Madrigaux,
& quelques- uns ont plus l'air d'une
Mafcarade que d'un Drame : auffi un
homme d'un goût un un peu févere a dit en
France , que l'Opera étoit le groteſque de
la poéfie.
D'un autre côté les fujets hiftoriques
péchent par une trop grande féverité , &
il est bien difficile de trouver des divertif
MA I. 1757 . 45
femens qui puiffent s'y lier : comment introduire
un ballet de Romains dans un
fujet tiré de leur hiftoire Peut-être une
gigue danfée dans le Caton d'Utique , par
les foldats légionnaires , fera- t'elle moins
ridicule qu'une forlane de Barcarole ? mais
elle n'en fera pas moins poftiche & déplacée
, ne pouvant naître du fujet , ni
faire partie de l'action .
La qualité effentielle du fujet eft fans
doute qu'il contienne une action connue ,
grande , intéreffante , & affez merveilleufe
pour que les yeux & les oreilles foient
enchantés de toutes parts , & que l'empire
de l'Opera étende fes limites plus loin
qu'il n'a fait jufqu'ici. Il faut que ce fujet
propre à intérelfer , foit mêlé non feulement
d'air & de duo mais encore de
-trio , de quatuor , de choeurs , de danfes
, de variétés , de décorations & de
fpectacle ; enforte que toutes ces chofes
naiffent du fonds de l'action & foient au
poëme , ce que de fages ornemens font à
la bonne architecture.
>
Tels font à peu près la Didon & l'Achille
à Scyros de l'illuftre Métaftafe ; les
fcenes les plus paffionnées y font mêlées
de feftins , de choeurs , d'embarquemens ,
d'embrafemens , de combats : tel feroit
Montézuma pour la grandeur & la nouz
46 MERCURE DE FRANCE.
veauté du fujet : on y pourroit faire parade
de tout ce que l'Amérique a de rare
& de magnifique par comparaifon avec
l'Europe . (1 ) Armide & Roland feroient
encore très- propres pour ce Théâtre. Les
preftiges de la magie s'y trouvent unis au
jeu des plus grandes paffions : on en peut
dire autant d'Enée à Troye , & d'Iphigénie
en Aulide une grande variété de
fpectacle y feroit foutenue par les merveilles
de la poéfie de Virgile & d'Euripide.
Il eft aifé de trouver d'autres fujets
d'une égale fécondité. Quiconque fçauroit
avec. difcernement faire un choix de ce
qu'il y a de bon dans les fujets fabuleux
qu'on employoit autrefois , feroit à
près à l'Opera ce que Machiavél prétend
qu'on doit faire dans les états , lorfqu'il
dit que pour les maintenir , il faut les ramener
vers leurs principes.
De la Mufique.
peu
Si quelque Faculté ou quelque Art en
a befoin , c'eft furtout la mufique , tant
-elle à dégéneré de fon ancienne gravité ,
& eft devenue , comme on l'a dit autreefois
, effeminata & impudicis modis facta.
(1 ) Montézuma fut choifi pour fujet d'un Opera
repréfenté avec la plus grande magnificence fur
le Théâtre royal de Berlin.
MA I. 1757. 47
*
La principale caufe de ce défordre eft que
le Compofiteur veut travailler pour lui , &
plaire comme Muficien : il ne fçauroit fe
perfuader qu'il doit être fubordonné ; & que
la mufique ne peut atteindre à fon plas
grand effet qu'en qualité de compagne &
d'auxiliaire de la poéfie. Son office eft de
difpofer l'ame à recevoir les impreffions
des vers , d'exciter des émotions analogues
aux idées particulieres & déterminées
produites par le Poëte , & d'ajouter
enfin une vigueur & une énergie nouvelles
au langage des Mufes. La critique faite
depuis long- temps contre l'Opera fur ce
que lesperfonnages y meurent en chantant,
a pris fa fource dans le peu d'accord du
-chant avec les paroles. Si les cadences &
les roulemens ne troubloient pas le langage
des paffions , fila mufique étoit d'accord
avec elles , on ne trouveroit pas plus de
ridicule à mourir en chantant qu'en déclamant
des vers ; & enfin s'il y avoir quelque
défaut de vraisemblance à réciter en
mufique , on en eft affez dédommagé par
les beautés qui en réfultent. On fçait qu'autrefois
les Poëtes étoient en même temps
"Muficiens ; alors la mufique vocale étoit
telle , qu'elle devoit être dans fa véritable
inftitution , une expreffion plus animée
des prfées & des affections de l'ame
*
48 MERCURE DE FRANCE.
?
aujourd'hui que les deux foeurs , la poéfie
& la mufique , marchent féparément , il
arrive fouvent que l'une ayant à colorier
ce que l'autre à deffiné , elle emploie à la
vérité des couleurs brillantes , mais aux dépends
de la régularité des contours .
La fymphonie ou ouverture de l'Opera
toujours compofée d'un mouvement grave
& de deux allégro , peut être comparée aux
exordes des Ecrivains médiocres qui roulent
toujours fur la grandeur du fujet &
la petiteffe de leur génie , & que l'on peut
placer indifféremment à la tête de quelque
Ouvrage que ce foit. Cette forte de fymphonie
devroit au contraire faire partie de
Taction , ainsi que l'exorde du difcours ,
& préparer l'auditeur à recevoir les impreffions
du drame même : une ouverture
qui annonce la mort funefte de Didon ,
doit être différente de celle qui nous dif
pofe à voir les appas de Thétis & Pelée.
་
Les Maîtres de Mufique s'occupent peu
aujourd'hui du récitatif , comme s'il n'étoit
point propre à faire plaifir ; cependant
on fe fouvient encore de certains traits de
fimple récitatif, qui remuoient l'ame , plus
que n'a fait aucune Ariette de nos jours.
Si les récitatifs dans la chaleur de la paffion
, étoient plus fouvent accompagnés
d'inftrumens , fans doute ils auroient plus
de
MA 1. 1757. 49
de chaleur & de vin : en effet , quoi de
plus merveilleux que l'effet du troifieme
acte de la Didon de Vinci ? Depuis ces
vers va crefcendo il mio tormento... jufqu'à
la fin , tous fes récitatifs font accompagnés ;
& même en fuivant cette maniere , il y
auroit moins de difproportion entre la
marche du récitatif & celle des Ariettes :
elle eft telle aujourd'hui que l'on croit
voir quelqu'un qui , en marchant , détache
de temps en temps des fauts & des entrechats.
Peut-être pour parvenir à ce point ,
on feroit mieux de charger moins les
Ariettes d'accompagnemens , on feroit
moins briller les deffus qui couvrent les
voix , on multiplieroit les violoncelles ,
on rétabliroit les luths & les harpes , ainfi
que les deffus de viole qui rempliffoient
autrefois l'intervalle entre les violons & les
baffes , & qui ajoutoient à l'harmonie.
Les ritournelles feroient plus courtes , &
il conviendroit dans quelques occafions ,
par exemple , dans les airs de fureurs , de
les bannir tout-à-fait : n'eft- il pas contre
toute vraisemblance qu'un perfonnage
en colere attende patiemment la fin de la
ritournelle pour s'abandonner à la paffion
dont il eft agité ?
Ce feroit encore une variété , & un
plaifir nouveau de faire accompagner les
C
1
Mercure
511=-= -
1757,5
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
M A I. 17b7 .
Diverfité, c'est ma devife. La Fontaine.
Cachia
Filius in
PapillenSeulp.
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
PISSOT , quai de Conty.
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , quai des Auguftins.
CELLOT , grande Salle du Palais .
Avec Approbation & Privilege du Roi.
BIBLIOTHECA
REGIA
MONACENSIS .
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , & Greffier-Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis au
recouvrement du Mercure , rue Sainte Anne ,
Butte Saint Roch , entre deux Selliers .
C'est à lui que l'on prie d'adreſſer , francs
e port , les paquets & lettres , pour remettre ,
quant à la partie littéraire , à M. DE BOISSY,
Auteur du Mercure.
de
Le prix de chaque volume eft de 36 fols ;
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant,
que 24 livres pour feize volumes , à raison
de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles on
enverra le Mercure par la pofte , payeront
pour feize volumes 32 livres d'avance en s'abonnant
, & elles les recevront francs de port.
Celles qui auront des occafions pour le faire
venir , ou qui prendront les frais du port fur
leur compte , ne payeront , comme à Paris
qu'à raifon de 30 fols par volume , c'eſt-àdire
24 livres d'avance , en s'abonnant pour
16 volumes.
>
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers, qui voudront faire venir le Mercure
, écriront à l'adreſſe ci - deſſus.
Aij
On Supplie les perfonnes des provinces d'envoyerpar
la pofte , enpayant le droit , le prix
de leur abonnement , ou de donner leurs ordres,
afin que le paiement en foit fait d'avance au
Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis ,
refteront au rebut.
Il y aura toujours quelqu'un en état de
répondre chez le fieur Lutton ; & il obfervera
de rester à fon Bureau les Mardi ;
Mercredi & Jeudi de chaque femaine , aprèsmidi.
On prie les perfonnes qui envoient des Lires
, Eftampes & Mufique à annoncer ;
d'en marquer le prix.
On peut fe procurer par la voie du Mercure
, les autres Journaux , ainſi que les Liures
, Eftampes & Mufique qu'ils annoncent.
On trouvera au Bureau du Mercure les
Gravures de MM. Feffard & Marcenay,
榮說
3
MERCURE
DE FRANCE.
M: A 1. 1757.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
Contre le proverbe, tous Songes font mensonges.
CERTAIN proverbe dit qu'un ſonge
Eft prefque toujours un menſonge :
Et moi , Philis , je fuis prêt à prouver ,
Sur ce que je viens d'éprouver ,
Que dans l'égarement où le fommeil nous plonge
On voit fouvent la vérité
S'unir avec la faufleté.
À ¡¡j
6 MERCURE DE FRANCE.
Cette nuit , dans les bras d'un repos agréable ,
J'imaginois qu'un peu moins intraitable ,
Vous approuviez le plus fincere amour ,
d'un aimable retour
Et
que
Vous récompenfiez ma conftance.
J'étois à vos genoux , & mes tendres foupirs
Vous peignoient avec éloquence ,
Philis , toute la violence
De mes feux & de mes defirs .
Je voyois dans vos yeux l'aurore des plaifirs
Qui fouvent font la récompenfe
D'une longue perfévérance ,
Et je vous infpirois un peu de cette ardeur
Que vous avez allumé dans mon coeur.
J'étois heureux enfin : mais , hélas ! ma Bergere,
Le fommeil d'une aîle légere ,
En me quittant a détruit mon bonheur
Je vous retrouve auffi févere ,
;
Et je n'en ai pas moins d'ardeur.
Avouez maintenant que fouvent dans un fonge
La fiction s'unit à la réalité ;
Mon bonheur , voilà le menfonge ,
Ma tendreffe pour vous , voilà la vérité.
"d
MA I. 1757 . 7
LE MOYEN INFAILLIBLE , "
LUCINDE
ANECDOTE .
UCINDE entroit dans le monde. Le cou
vent l'avoit ennuiée , fes parens étoient
réfolus à la marier , il ne manquoit qu'un
parti convenable. Elle ne devoit pas atten
dre long-temps : du bien , de la naiffance
, de la beauté , lui donnoient le droit
de choifir ; fes parens lui en laiffoient la
liberté , tout le monde en étoit inftruit
les yeux étoient fixés fur elle , & les Amans
abondoient.
Lucinde n'avoit point encore de carac
tere décidé. Toutes les qualités dans les
hommes pouvoient la fubjuguer. Affez
vaine pour devenir aifément coquette ,
affez raifonnable pour fe laiffer entraîner
infenfiblement par une raifon aimable &
éclairée , affez fenfible pour recevoir la loi
de la fympathie & de la paffion , fon coeur
étoit refervé à celui qui fçauroit lui rendre
plus agréable la forte de conformité qu'il
pourroit avoir avec elle.
Elle avoit à peine paru dans quelques
maifons , qu'elle reçut ce billet fingulier..
« Trois amis ofent > Mademoiſelle ,
A iv
8 MERCURE DE FRANCE:
23
» vous déclarer une paffion que vous avez
» fait naître dès le premier inftant. Ri-
» vaux fans jaloufie , parce qu'ils font
» Amans délicats , ils font réfolus à ne ſe
point montrer : vous ne connoîtrez leur
paffion que par leurs lettres , & il n'y
» aura que celui que vous daignerez diftinguer
, qui pourra fe faire connoître.
Leur naiffance & leur fortune font éga-
» les , il n'y a que leurs caracteres qui dif-
» férent. Il eft impoffible qu'un des trois
D
20 n'ait pas quelque conformité avec vous ;
» c'eſt donc vous offrir l'époux qui vous
» convient. Ayez la bonté de confidérer ,
» Mademoiſelle , que par ce moyen vous
» pourrez vous décider fans peine & promp-
» tement. Nous nous Alattons que vous dai-
» gnerez faire cette réflexion , & que tou-
» chée de ce qu'elle peut avoir d'agréable ,
vous aurez la complaifance de lire nos
lettres , qui ne feront point répétées , &
» de répondre à celle qui aura produit le
plus d'effet fur vous. »
D
22
Lucinde éprouva une forte de treffaillement
en lifant ce billet . Trois Amans du
premier coup ! Le miracle ne commençoit
point à elle ; mais elle fortoit du couvent,
le monde lui étoit imparfaitement connu
, & le nombre des conquêtes avoit encore
le droit de l'étonner.
MA I. 1757.
Elle rêva beaucoup . Bien des filles n'auroient
pas tant rêvé. Elles auroient penfé
tout de fuite à choifir un mari parmi les
trois concurrens , & à fe prêter humainement
aux fentimens des deux autres pour
les confoler du refus. Elle reçut le lendemain
la premiere épitre.
Vous m'avez vendu cher , Mademoi-
» felle , le plaifir d'admirer tout ce que la
" nature peut offrir d'aimable dans une
»femme : je n'oferois pas le dire tout haut,
je vous adore ; c'eſt la plus étrange métamorphofe
qui pouvoit jamais fe faire
" en moi ; je ne m'en plains point , Made-
".moifelle. Quand j'ai formé la réfolution
» de n'aimer jamais , je ne vous connoiffois
و د
و د
pas j'avois une fauffe idée de l'amour
» & de la coquetterie : je croyois que l'un-
» renfermoit toutes les peines , & l'autre
" tous les plaifirs ; c'étoit une erreur de
» dix années , vous l'avez diffipée en un
» moment : vous m'avez donné les vérita-
» bles idées , & je ne vous vois plus , je ne
» vous rencontre plus , que je ne fente
que le vrai bonheur eft dans un attache-
» ment fincere. Cependant je ne fuis
point réfolu à me livrer uniquement aux
» douceurs de la paffion : il eft des plaifirs
» délicieux qu'on peut leur affocier ; &
» en m'offrant à vous , en voulant vous
""
"
"
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
» engager , mon deffein eft de vous affo-
» cier vous-même au fyftême de bonheur
» qui fe forme dans ma tête de ce que je
ور
"
fens & de ce que j'ai éprouvé . Avant
» de pénétrer dans les myfteres de la phi-
» lofophie ( car vous verrez qu'il en entre
beaucoup dans mon fyftême ) , permet-
» tez - moi de fatisfaire , tant pour vous
que pour moi , aux droits de la nature
» & de l'amour- propre. Lorfque l'on s'engage
avec un homme , on veut fçavoir
»comment il eft fait , ce qu'il eft , ce qu'il
poffede , quel eft fon rang , fa naiffance ,
» &c. & tout Philofophe que peut être un
» Amant , il eft flatté de pouvoir ajouter
» des titres de recommandation à fon
>> amour & à fon caractere. Je vous dirai
» donc naturellement , Mademoiſelle ,
qu'exceptez- vous , ' il n'y a point de fem-
» me qui foit en droit de méprifer món
hommage à titre de fupériorité. Cela
» renferme tout , & vous voyez déja qu'à
» cet égard vous ne pouvez rien trouver
» de mieux que moi. Entrons à préfent en
matiere , & voyons fi les propofitions
»que j'ai à vous faire m'abufent par leur
» air de fingularité. Je vous aime , je vous
» l'ai dit ; que demanderoit à ma place
» tout autre Amant que moi ? de vous
plaire , de vous voir fenfible à fes foins :
99
ود
39
و د
و و
MA I. 1757. IT
99
و ر
و د
par
2 après l'avoir obtenu , que fouhaiteroit- il
» encore à quoi voudroit- il borner fon
bonheur & le vôtre ? Une tendreffe ex-
» trême , une conftance mutuelle , une
plénitude d'amour borneroient fes voeux
» & fes idées . Je ne difconviens pas que ce
» bonheur ne foit affez grand , mais il
» s'altere l'uniformité des fenfations ,
» on ne peut que répéter ce qu'on s'eft dit ,
" on ne peut que voir renaître les mêmes
foins , les mêmes difcours , les mêmes
plaifirs . Ce que j'imagine , en laiffant fubfifter
toute cette même félicité , en con-
» tribuant à la former , augmente infini-
» ment le cercle de fes parties diverfes , &
leur affure une confiftance , une folidité
» dont le défaut ruine toutes les paffions.
» Mon fyftême fondé fur ce que j'ai vu ,
ajoute aux plaifirs par la diverfion , &
prévient le dégoût par la liberté . Je
» voudrois qu'unis enfemble , nous con-
» fervaffions le droit de vouloir plaire à
" tous les autres yeux , que nos plaifirs
» fuffent nos fermens , que notre conftance
» ne fût point un devoir , que nous puif-
» fions nous refufer des confidences , nous
faire de petites trahifons , nous permet-
» tre tantôt une courte abſence , tantôt
» une légere infidélité ; je voudrois enfin
>> que nous puffions nons conduire réci
و ر
و و
و ر
و و
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
93
"
"proquement d'après les mouvemens
accidentels de notre coeur , en refpec-
» tant cependant les noeuds néceffairement
indiffolubles qui nous lieroient l'un à
l'autre. Cette façon d'aimer a un nom
» dans le monde , que vous lui donnerez
peut- être vous - même ; on appelle cela
coquetterie : j'avoue en effet qu'il peut
» y avoir des engagemens plus refpecta
bles ; mais il ne s'agit pas à notre âge
» d'une tendreffe parfaite , nous devons
fonger à nous affurer un bonheur parfait.
Ces modeles d'Amans que l'on admire ,
» font inconnus au monde , perdus pour
» lui , étrangers partout. Qu'ils ayent tou-
» tes les plus belles qualités , le plus rare
» mérite , tous les talens , tous les avanta-
» ges , l'univers les ignore , leurs amis
» même les difcernent à peine en eux ; ils
» ne goûteront jamais cette gloire fi douce
» de la célébrité, une éternelle indifférence
» leur ravit le plaifir de s'eftimer & d'en-
» tendre des louanges. De bonne foi , de
pareils engagemens , s'ils font les plus
" eftimables , font- ils les plus doux , les
plus convenables ? Ah ! Mademoiſelle ,
» ne perdons point de vue notre amour-
» propre ; les plaifirs qu'il peut nous pro-
" curer méritent d'entrer en balance avec
» nos fentimens les plus tendres. Il eft
ود
ود
MA 1. 1757. 13
bien glorieux d'enflammer tous les jours
» de nouveaux objets , d'être cité partout' ,
» de recevoir l'encens le plus pur , & de
» faire la deftinée de mille coeurs , fans
» compter qu'une variété d'amuſemens
»tourne néceffairement au profit du fen-
» timent dont on eft préoccupé. On évite
par-là l'uniformité , cette caufe fi inévita
» ble du dégoût & de l'ennui : on fe retrou-
ور
39
ם כ
ve avec plus de plaifir , on fe rejoint
» avec plus d'impatience , fruit délicieux
» des preuves qu'on vient d'avoir de fon
mérite & du furcroit de confiance que
» ces preuves ont ajouté à la confiance.
qu'on avoit déja .... Vous recevriez un
» volume au lieu d'une lettre , fi je vou-
» lois juftifier entiérement le plan que je
» me fuis tracé. Votre imagination n'eſt
pas affujettie à des bornes comme la
» mienne . C'eft à elle à vous peindre un
" bonheur ignoré & inexprimable . Con-
" fultez la , Mademoiſelle: il ne faut jamais
» fe décider pour ou contre une chofe
qu'après que l'imagination s'eft épuifée
» fur les défauts & fur fes agrémens . Si
>> mon caractere & ma propofition vous
» plaifent , vous ferez la maîtreffe d'épou-
» fer ou de n'époufer pas. Affez amoureux
"pour pouvoir fupporter le titre de mari ,
affez délicat pour fouhaiter de ne devoir
14 MERCURE DE FRANCE.
"
votre conftance qu'à votre goût , je n'ai
fur cela aucune volonté. Je crois pour-
» tant , tout bien confidéré , qu'en ne fe
» mariant point , on conferve un peu davantage
le caractere d'Amant . Décidez ,
» Mademoiſelle , je veux déja tout ce que
» vous voudrez . »
"
و ر
Cette lettre étoit bien capable d'exciter
les réflexions d'une fille qui avoit de la
vanité. Quel champ de douceurs & de
gloire Le coeur y trouvoit tous fes plaifirs
, l'amour-propre tous fes avantages ;
la raifon ne défendoit pas de l'envifager
avec complaifance , elle invitoit au contraire
à y promener fes regards & fes
defirs. La raifon interdit la paffion &
prefcrit le fentiment ; quel moyen plus
für de lui obéir que de préférer un engagement
où le coeur toujours diftrait ne
pouvoit jamais qu'être effleuré ? Ses idées
s'étendirent ; elle vit d'un côté vingt conquêtes
brillantes , & de l'autre un Amant
aimable , célebre , volage & fidele : dans
le cas de l'option , elle eût encore trouvé
beaucoup de plaifir à choifir ; quel bonheur
de pouvoir réunir tous les plaifirs
toutes les voluptés ! Elle crut que fon choix
étoit fait , & elle paffa une nuit délicieuſe.
C'étoit pour la premiere fois qu'elle interrogeoit
fon coeur. Le premier goût qu'on
"
MA I. 1757: TS
nous infpire eft tonjours le feul dont nous
nous croyons capables.
La feconde lettre étoit conçue en ces
termes :
ور
"3
»
« Ce n'eft point un époux que je vous
préfente , Mademoiſelle , en vous décla-
» rant les fentimens que vous m'avez infpirés.
Je ferois très- flatté de le devenir ,
» c'eſt toute mon ambition ; mais je n'en
» veux point prendre le titre , parce que
» je n'en aurai jamais le caractere. Per-
»mettez -moi de me faire connoître , je
me flatte d'y gagner. Le temps de vous
» établir eft arrivé , Mademoiſelle ; c'eft
»le you de vos parens , c'eft le vôtre
» peut - être. Cette circonstance autorife
» ma déclaration , puifque c'eft d'un mari
qu'il eft queſtion , je crois pouvoir me
préfenter ; mais encore une fois , ce n'eft
point pour en prendre jamais le titre
» avec vous. Daignez examiner mes raifons.
Un mari eft un homme qui veut
» gouverner ; je veux au contraire
» me gouverne. J'ai des inclinations pa-
» reffeufes , & l'imagination très - bornée
» pour tout ce qui eft plaifir : avec une
» femme aimable , je les goûterai tous fans
avoir la peine d'en faire naître aucun ;
» tout ce que vous imaginerez me devien-
» dra agréable . Vous m'animerez , vous
39
"
""
que
l'on
1 MERCURE DE FRANCE.
"
"
و د
و د
29
» me donnerez vos idées , vos goûts , vous
» me plierez à votre humeur , fans être
obligée de vous faire obéir par aucune
» violence . Mon bonheur vous apprendra
» ma docilité & le prix de vos bienfaits.
" Il fera jufte qu'à mon tour je contribue
» à la douceur de notre commerce : les
» moyens que j'y puis employer ne vous
paroîtront d'abord ni bien fûrs , ni bien
agréables ; mais il viendra un temps où
» votre efprit naturellement réglé & capa-
»ble de réflexion , volera de lui- même au
» devant d'eux . Vous entendez que je
» veux vous parler de la raiſon . La mienne
> eft douce , parce qu'elle eft éclairée. La
» nature me l'a donnée à la place de cette
fenfibilité qui nous rend précieux dans la
fociété ; elle fe communique comme le
plaifir , & j'ai vu quelquefois des per-
>> fonnes très- vives , très- enjouées , quitter
» le plaifir pour venir en partager les dou-
» ces lumieres. Vous jouirez comme moi
"
">
"
de fes avantages , elle ne fera plus que
» pour vous ; tout ce que j'en tirois pour
» les autres vous fera réſervé. Dans le
» bonheur le plus conftant , dans la vie la
plus brillante , il y a toujours de petites
" nuances triftes qui ne peuvent être effa-
» cées que par la main de la raifon , ce
» n'eft point un malheur particulier , c'eſt
93
39
MA 1. 1757: 17
33
une fatalité générale ; j'ai même obfervé
qu'on en étoit moins difpenfée , à proportion
qu'on étoit plus aimable . Vous
» êtes donc condamnée à éprouver plus de
» viciffitudes qu'une autre , vous ferez
» alors bien flattée de pouvoir trouver ,
"pour ainsi dire , en vous - même de
promptes reffources contre de petits
chagrins qui gâtent tout . Je dis que vous
" les pourrez trouver en vous- même , par-
» ce que je vous aurai accoutumée à puifer
dans mon efprit comme dans le vôtre,
» à difpofer de toute ma raifon , à préve-
»nir même le befoin de vous en fervir
"
ود
ود
و د
D
>> par le ton que j'aurai d'abord pris avec
vous. Vous êtes affez jeune , Mademoifelle
, pour qu'on puiffe vous parler de
» l'avenir , de ce temps qui étonne lorfqu'il
»arrive , qui afflige lorfqu'il eft arrivé ,
» parce qu'on n'a jamais voulu penſer
» que la jeuneffe & les agrémens n'étoient
» pas éternels. Permettez- moi de vous tra-
» cer un léger tableau des révolutions de
» de temps inévitable. Pendant les jours
» heureux de la vie , les plaifirs tiennent
» lieu de tout ; ils emportent loin de la
» fituation préfente ; ils fauvent tous les
و ر
chagrins , lient à tous les objets , & rem-
» pliffent toute l'imagination , s'ils ne rem-
» pliffent pas tout le coeur : mais ce temps
18 MERCURE DE FRANCE.
» fi doux n'eft féparé d'un autre très-triſte
» que par un efpace bien court . Ces mêmes
» plaifirs , fi agréables , hâtent encore un
» avenir cruel ; les maladies & la vieilleffe
» les fuivent , les chagrins prennent leur
» place . Quel changement de fcene & de
» fituation ! l'efprit même change avec les
» objets qui l'agitoient fi doucement ; fi
» l'on éprouve encore des defirs , l'humi-
» liante impoffibilité de les fatisfaire en
» fait autant de fupplices ; fi les idées ſe
>> confervent encore un peu riantes ,
» peine a - t'on voulu les fuivre , qu'on
» éprouve toute la difficulté que peut op
» pofer à leur réaliſation , une machine
fatiguée & pareffeufe , un monde inexo-
» rable qui ne nous compte plus pour rien
» lorfque nous ne fommes plus bons à tout.
» Laffé & honteux de faire une forte de
» métier , on prend le parti de la retraite :
» on compte fur quelques amis , on eſpere
» voir remplir le vuide par leur fociété ;
» mais refte -t'il des amis à ceux qui dans
» les hommes n'ont jamais cherché que des
» témoins & des compagnons de leurs
» plaifirs ? On éprouve un abandon général
, & le défefpoir & fouvent l'injuftice
» fuivent de près une expérience affreuſe.
» La raifon previent ce malheur , auquel
» il n'y a point de remede : elle accoutume
MA I. 1757.
19
de bonne heure à penfer , à être feul , a
» fe paffer des hommes. Voilà , Mademoi
» felle , ce que j'avois à vous dire fur l'iné-
» vitable révolution des idées & des an-
» nées ; je ne crois point abfolument vous
» parler une Langue étrangere , fans doute
» il vous eft déjà échappé quelques réfle-
» xions fur cet objet important. Si le ta-
» bleau vous frappe , le fort de mes fenti-
» mens eft affure. Quel triomphe pour
»moi ! je vous devrai à votre raiſon , aux
» fervices que je puis vous rendre. Toute
» ma vie fera délicieufe ; vous aurez com-
➜ mencé par me faire goûter des plaifirs
» inconnus à mon coeur , vous en aurez
rempli les intervalles par l'eftime , la
confiance , l'ufage de mes confeils , &
» vous finirez par me devoir vos dernieres
» confolations & vos derniers plaifirs.
» Quel triomphe ! encore une fois , Ma-
» moifelle ; s'il m'eft impoffible d'en peindre
tous les charmes , il m'eft bien doux
» de les fentir comme je fais. J'infifte fur
» cela , parce que parmi plufieurs objets
» que l'on peut préférer , òn fe détermine
quelquefois pour celui que l'on peut
» rendre plus heureux . »
"
و ر
33
"
Oui , s'écria Lucinde , après avoir lu ;
c'eft pour vous que je veux me déterminer;
ce n'eft point une préférence : mon bon
20 MERCURE DE FRANCE.
, on
heur dépend déformais de mon choix.
Quelle raifon admirable , quel art de
perfuader ! Je ferai donc vertueufe toute
ma vie , j'aurai un guide , un ami , un
confolateur , dont tous les difcours couleront
dans mon ame , & y entretiendront
une paix inaltérable. Dans tous les temps ,
dans tous les lieux je jouirai de moi , de
ma raiſon , de mon exiftence . Quel tréfor
! c'eft en le faififfant que je veux le
mériter. L'amour eft doux , continua t'elle
, la coquetterie a des charmes
m'offroit ces deux plaifirs dans la premiere
lettre , mais tout paffe , la raifon feule ne
paffe pas ; elle nous fait un état tranquille
au milieu même des chagrins. L'amour
s'épuife , les charmes s'envolent , à peine
font- ils difparus qu'on commence une
nouvelle vie bien longue bien trifte.
Lorfqu'on n'a pas fçu la prévoir , & amaffer
des provifions , on fe voit feule au milieu
d'un défert immenfe , on effuie les injuftices
, les reproches de la raiſon , les
mépris plus cruels des hommes ; on ne
fouhaite plus que la mort , & tout la fait
fouhaiter. Non , ne préférons point des
plaifirs fi peu durables à des biens qui doivent
durer toujours ; & d'ailleurs l'amour
que j'ai infpiré eft bien foible ; c'eſt peurêtre
tout celui que les hommes peuvent
›
M A I. 1757,
21
fentir . Que je ferois folle de balancer entre
deux Amans , dont l'un rend à peine à
mes charmes ce qu'il leur doit , & l'autre
peut m'élever à mes yeux au deffus même
de la gloire d'être belle ! .. Elle alloit dans
le premier mouvement fe livrer à toute fa
féduction , lorfqu'elle reçut cette troifieme
lettre.
و د
J'ai laiffe parler mes amis les premiers
, Mademoiſelle , ils rifquoient
» moins que moi à s'expliquer. Leur bon-
» heur ne dépend pas uniquement du fuc-
» cès de leurs voeux , ils peuvent trouver
» dans la chaîne des objets de quoi fe
» confoler de vos refus. Mais, moi quel fera
» mon recours , fi vous adorer n'eſt pas un
» titre pour vous plaire. Je fuis bien per-
» fuadé , qu'après vous , il n'y a plus rien
» dans le monde qui puiffe me toucher,
»J'ai fenti qu'il fe faifoit en moi une révo-
» lution extraordinaire. Un doux frémif-
» fement en vous voyant , pour la premiefois
, une prédilection décidée pour tous
» les lieux où je puis vous rencontrer , une
»confufion de toutes mes idées , un dégoût
de tous més amis , un accablement,
» un ennui profond , lorfque l'on me dif-
» trait de mon amour : voilà ce que j'ai
≫fenti. Ces fignes ne font jamais équivo-
" ques dans un homme qui a vécu comme
ود
23
ود
22
22 MERCURE DE FRANCE.
"
$
"
29
و د
, ou
j'ai fait. Il faut , Mademoifelle , que
» vous me permettiez de rougir devant
» vous des premiers égaremens de mon efprit
ils contribueront à vous faire en-
» core mieux juger des fentimens de mon
›› coeur ...... Mais non , vous ne m'ef-
» timeriez plus ; de coupables engagemens
» d'innombrables infidélités laifferoient
» dans votre imagination une trace éternelle.....
Quelle étoit mon erreur
plutôt mon infortune ! Pourquoi un cou-
» vent receloit-il tant de charmes ! J'au-
» rois appris en vous voyant , que le
» bonheur eft dans l'amour , & que l'amour
», eſt dans les tranfports d'un coeur qui eftime
autant qu'il aime. Hélas ! pendant
qu'on vous écartoit du monde où vous
deviez régner en fouveraine , je fervois ,
» dans la foule peut- être , des coquettes
méprifables ; j'avois l'imbécillité d'en
→ compter le nombre , & ce nombre fai-
» foit toute la gloire que je connuffe. J'en
rougis , mais l'amour n'eft point vengé ;
» il faut que j'expie l'erreur de mes fens
» par l'ardeur la plus immodérée. Qu'un
» moment m'a rendu cette réfolution faci-
» le ! Il n'a fallu que vous voir pour vous
» aimer. Mais , Mademoiſelle , ce mot
dont je me fers , répété partout , & fou-
» vent trop fort pour ce qu'on fent , ne
"
"
99
"
و د
MA I. 1757 . 23
»
"3
m❜ocrend
point ce que vous m'infpirez . Je
ne vis plus , j'abandonne mes affaires ,
» mon ambition , tout ce qui me flattoit ,
tout ce qui me touchoit pour ne
» cuper que de vous , & ce n'eft pas que
» le charme de l'efpérance & des defirs me
» faffe une occupation plus douce ; je n’at-
» tends rien de mon amour : il me remplit ,
» m'accable , m'anéantic ; je ne forme
»point d'idées , & fi j'en formois , elles
feroient cruelles : je ne verrois que la
diſtance que votre beauté met entre vous
& moi , je ne fongerois qu'à l'indigne
abus que j'ai fait du talent de plaire ,
qui doit m'attirer votre mépris. J'éprouverois
les remords , les regrets , le défefpoir.
Il faut pourtant que j'appelle les
» illufions à mon fecours ; ce n'eft que
par elles que je puis écarter le préfent &
» l'avenir. Mon état eft cruel , il me refte
» de la raifon , & la raifon confifte à n'être
» malheureux que le plus tard que l'on
» peur. Qui , Mademoiſelle , je veux m'imaginer
que vous deviendrez fenfible à
» la plus vive paffion qui fût jamais. Pour
répandre plus d'attraits fur mes idées
» ( le feul moyen d'en affurer l'effet ) , je
penferai que cette paffion eft le premier
hommage qu'on ait encore rendu à vos
» charmes , & que n'ayant pas encore ap-
+99
"3
95
و د
"
24 MERCURE DE FRANCE.
pris combien vous êtes belle , vous
» n'exigerez pas dans un Amant toute cette
perfection qui peut feule le rendre di-
» gne de vous. En effet , Mademoiſelle
"
"
ง
13
je vous apperçus au fortir du couvent ,
» vous étiez infiniment modefte , rien ne
decéloit en vous le fentiment de vos
» droits , vos charmes n'avoient que leur
39 réalité propre , ils n'étoient point relevés
par cet air de vanité que l'on prend ,
» & qu'on ne peut plus cacher dès que
» l'encens des hommes a décidé qu'on étoit
29
belle. Je vous ai fuivie depuis très-
» exactement , quoique fans paroître ; je
» me fuis attaché à vos pas , j'ai examiné
» les regards que l'on vous adreffoit ; je n'ai
» vu que mes deux rivaux qui vous ayent
» rendu un hommage marqué , mais qu'ils
" font encore loin d'avoir mérité de vous
33
plaire ! j'ai lu leurs lettres. Quelle froi-
» deur ! quelle abondance d'efprit ! quelle
»féchereffe de fentiment. Eft- ce ainfi que
» l'on doit vous aimer ? Non, Mademoiſel-
» le, leur amour n'eſt qu'un caprice , & leur
» aveu eft un outrage. J'en juge par mes
» fentimens qui me confument , qui m'ô-
» tent l'efprit , & qui me laiffent encore
» tant à craindre & à regretter. Je fuis
» donc autorifé à croire que mes diſcours
font les premiers que vos oreilles puiffent
MA I. 1757. 25
fent avouer. J'ai vu toujours que le pre-
» mier moment décidoit ; & quand je fais
» cette réflexion , je fens que mes idées...
Ah ! Mademoiſelle , je m'abufe , & je
» vous offenſe. Je me jette à vos genoux
plein de confufion , je fuis un témérai-
» re , un audacieux . Hélas ! qui ne le feroit
"
و د
ma place : quel mortel eft affez maître
» de fon refpect , pour s'empêcher de balancer
quelquefois entre une efpérance
bientôt détruite , & l'affreufe douleur
» de ne rien efpérer ! Voilà mes fentimens
» & mon partage. Plaignez - moi , c'eft un
martyre horrible. Je puis vous jurer qu'il
» ne finira jamais . Peut- être que la pitié eft.
» dûe à un homme qui envifage toute fa
deftinée avec autant de réfignation &
d'amour. »
Lorfque le fentiment paroît avec tous
fes avantages , il triomphe toujours aifément.
Lucinde oublia fes premieres
inclinations . L'efprit l'avoit d'abord féduite
, la raifon l'avoit enfuite entraînée
, mais l'amour a plus de charmes
plus de pouvoir , plus de fympathie avec
nous , & d'ailleurs elle trouvoit l'efprit &
la raifon dans l'objet de fa derniere préférence
. Elle relut la lettre , elle fentit elle fentit que
fon bonheur commençoit, Elle regretta
pourtant les douceurs tranquilles qu'elle
B
226 MERCURE DE FRANCE,
s'étoit promifes avec le fecond inconnu.
Elle éloigna cette réflexion pour ne s'occu-
• per que de l'époux qu'elle venoit de choifir.
Elle eût fur le champ prononcé l'arrêt qu'on
attendoit d'elle , une feule chofe la rete-.
" noit ; c'étoit la crainte que la figure ne répondît
point aux fentimens & à l'efprit.
Elle n'exigeoit point de la beauté , mais il
-lui eût été impoffible de s'unir avec un
homme' que la nature auroit difgracié à
cet égard. Cette répugnance étoit fi forte
qu'en fe déterminant à répondre , elle ne
put s'empêcher de la laiffer paroître . Sa
déclaration étoit même formelle. Elle étoit
conçue
23
"
??
en ces termes :
Puifque je fuis obligée de prononcer
entre trois amis également , quoique
différemment , faits pour plaire , je he
prononcerai que pour montrer une fincérité
digne d'eux. Le premier m'a plu ,
le fecond m'a touchée , le troifiemè me
" fixe : fon amour décide mon choix ; c'eft
» le feul avantage qu'il ait fur fes rivaux ,
mais il fuffit pour me décider. Je mets cependant
une condition à fa victoire : j'exi-
" ge qu'il ait une figure qui puiffe ramener
mes yeux fur lui avec complaifance ; fi la
>> nature la lui a refufée , mon aveu eft
» nul , & jai prononcé contre lui. C'eſt à
» lui à s'examiner, pour ne pas rifquer uhe
""
MA I. 1757. 27
... entrevue qui nous affligeroit tous deux.
» Je ſerai jeudi prochain au bal de l'Opera
, j'y verrai volontiers l'homme efti-
» mable qui a fçu me plaire par fes ſenti-
» mens , s'il veut s'y trouver..»
La lettre étoit partie ; fon coeur commença
à éprouver une agitation inconcevable
. Elle venoit de s'engager. Ses voeux
devoient être fatisfaits , elle trouvoit un
~homme qui l'adoroit, & qui lui convenoit ;
cependant elle étoit bien loin de cette plénitude
de fatisfaction qu'il feroit naturel
de lui fuppofer. Il fembloit qu'elle préffentît
ce qui alloit bientôt lui arriver .
i }
Elle étoit ce jour- là invitée à fouper
: chez une amie de fa maiſon : fa mere voulut
s'y rendre de bonne heure. Lucinde
comptant s'ennuyer , fe plaignit de cette
impatience ; mais elle ne s'en plaignit pas
long- temps. Elle étoit à peine arrivée alla
porte de l'appartement , qu'elle apperçoit
une figure charmante , un jeune homme
extrêmement bien fait , à qui la nature a
prodigué toutes fes graces. Ce moment lui
donne une ame nouvelle. Il a fallu des lettres
féduifantes pour la toucher , ici un
feul regard l'enchaîne : fon coeur vole au
devant du trait le plus rapide , il s'agite ,
fes genoux tremblent , elle fent qu'elle
aime , qu'elle adore.
A
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
1
ŷ
Ses engagemens s'offrent bientôt à elle.
Il n'est plus question de s'occuper des douceurs
qu'elle s'en eft promiſes : heureuſe fi
elle pouvoit feulement y trouver des fecours
contre le charme fatal qui l'entraîne ! Elle
fe peint les fentimens , les douleurs , les
reproches d'un homme qu'elle va rendre
malheureux ; elle eft effrayée de fon injuftice.
Ses réfolutions font auffi promptes
que fes remords ; elle fe promet de détourner
les yeux.. Mais que pouvoit- elle fe promettre
qu'il fût en fon pouvoir d'effectuer ?
La paffion a fes progrès inévitables ; les
caufes qui doivent l'irriter , s'arrangent
quelquefois au mépris des efforts de la rai-
-fon. Lucinde fut obligée d'apprendre tout
le détail de la fortune , des efpérances , du
mérite du Comte de Volban. Il étoit dans
une maifon où on l'adoroit ; toutes les
louanges qu'on lui donna , tout ce qu'on
3 dit de lui eût fuffi pour déterminer le
3.coeur le moins tendre , comment Lucinde ,
déja fi éprife , eût elle pu s'oppofer à ſa
féduction
Elle n'étoit point placée à table à côté
de lui : elle ne put point lui parler ; mais
elle le regarda fouvent malgré fa réfolution
, & elle furprit quelquefois fes regards
fur elle . On demanda des nouvelles à Volban,
on lui fit des plaifanteries , on lui proMA-
I. 1757. 29
digua des louanges ; il répondit toujours
avec cet efprit qui plaît , qui engage , qui
va au coeur même en ne parlant qu'à la
raifon. Cette figure fi attrayante s'animoit
de concert avec les yeux qu'elle animoit
elle -même ; mais il n'étoit réfervé qu'à
ceux de Lucinde d'y imprimer ce riant du
plaifir , & ce tendre du fentiment que la
régularité des traits exclut prefque toujours
, & qu'on n'attend point d'un beau
vifage. C'étoit un fujet de comparaifon
Aatteufe , & par conféquent un dernier
fujet de féduction. Avec combien de plaifir
elle contempla l'ouvrage de fes regards !
avec combien de peine elle en eût arrêté
les progrès , fi elle avoit pu s'y réfoudre !
Après le fouper , ils fe trouverent moins
féparés. Volban lui adreffa la parole . Ce
qu'il lui dit n'étoit rien ; la réponſe qu'elle
fit leur prouva à tous deux qu'il n'y a plus
rien d'indifférent , lorfqu'on a commencé
à fe plaire. Toute leur perfonne ſembla
s'être donné le mot. L'efprit , le coeur , les
yeux , tout partit à la fois pour former
cette intelligence , ce concert délicieux
qui renferment toutes les déclarations ,
tous les fermens , toutes les certitudes de
l'amour. Le mot n'en fut pas prononcé ;
mais ils ne fe fouvinrent ni l'un ni l'autre
qu'il exiftoit un mot confacré par la bou
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
che des Amans. Leurs fentimens extraor
dinaires n'avoient plus befoin des fignes
ufités.
Il fallut fe féparer. Quelle contrainte !
quel moment pour Lucinde ! Avoit- elle
affez dit qu'elle aimoit ? étoit- elle affez
fûre d'être aimée ? Ce fut alors que ce mot,"
qui n'avoit point été proféré , revint à fon
efprit ; elle regretta de ne l'avoir point
entendu , elle fe reprocha de ne l'avoir
pas employé. Dans l'abondance des premiers
difcours , on le néglige comme commun
ou comme inutile ; dans l'abfence ,
on le regrette comme néceffaire , comme
indifpenfable.
Elle ne revit point Volban le lendemain
, & le jour d'après étoit celui qu'elle
avoit fixé pour fon entrevue avec l'inconnu.
Elle n'y penfa point fans frémir . Il ne
lui étoit plus poffible d'entretenir les efpérances
qu'elle avoit données ; mais elle
ne s'en croyoit pas moins obligée de les
refpecter. Elle y fentoit fon honneur engagé.
Comment pourroit- elle fe décider
entre deux partis également combattus ?
Enfin elle prit celui que la raifon proté
geoit le plus. Elle fe rendit au bal : elle fut
bientôt abordée par un Juge redouté.
Le déguisement le plus galant cachoit fes
traits. Lucinde n'avoit plus qu'une reffourMAI.
1757. 34
cers: c'étoit qu'il n'eût point cette figure,
qu'elle avoit exigée. Pendant qu'il lui ,
parloit , elle portoit des yeux féveres fur
toutes les parties du vifage que le maſque
ne couvroit pas. Elle crut appercevoir des
défauts , un tein livide. , une joue creuſe ,
des yeux éteints . Elle fentit redoubler fon
courage. Le mafque la preffa de confirmer ,
la réponſe prefque pofitive qu'elle avoit ,
daigné lui faire ; elle lui dit qu'elle ne
s'expliquerait qu'après qu'il feroit démaf-,
qué. Vous fçavez nos conditions , continua
t'elle . Elles font bien dures , Mademoifelle
, répondit.il ; vous exigez une
figure qui puiffe vous plaire : on n'impofe
de pareilles loix que lorfqu'on eft trèsdifficile
; fans le fecours de la vanité , je
dais me croire perdu , & dans un moment
tel que celui- ci , dans un moment où je
vous adore , où ma destinée dépend de
vous , puis - je avoit de la vanité ? ....
Lucinde infiftoit , & faifoit affez connoître
qu'elle ne fe rendroit qu'à ce prix. Ja
répugne à me démafquer , répondit l'in
connu , & vous concluez fans donté que
je fuis affreux ? Je lis vos penfées dans vos
yeux , votre ton froid les déceles je pour.
rois peut- être les faire changer. Sans avoit
de la vanité , fans y recourir , je m'imagine
que je ne fuis pas indigne de paroître
5
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
devant vous , mais un motif délicat me
retient ; je voudrois jouir fans diſtraction
du plaifir que votre coeur m'a déja préparé.
Je fuis connu de tout le monde ici fi
j'ôte mon mafque , une foule importune
m'abordera bientôt. De grace , Made
moifelle , difpenfez - moi ..... Le parti
de Lucinde étoit pris. Elle voulut paffer
dans un endroit écarté ; il la fuivit plein
d'impatience. Il prit fes mains , qu'il dévora.
Voici , lui dit - il , le moment les
plus doux , & en même temps le plus ctitique
de ma vie. Prononcez fur mon fort ,
il ne peut plus dépendre que de vous..
Arrêtez , lui dit- elle , votre confiance me
défefpere ; épargnez - moi des tranſports
qui ne peuvent plus que me confondre.
J'ai été touchée de la lettre que vous m'avez
écrite , j'ignorois mon coeur ; je,
vous ai choifi , j'ai cru vous aimer , Un
inftant m'a appris à me connoître , un inf
tant m'a donné une ame nouvelle , & des
remords. J'ai vu le Comte de Volban ;
vous n'avez plus été aimé ; j'ai fenti le
trouble , la paffion , l'afferviffement. Il
m'a parlé. Son amour étoit déja égal au
mien ; j'ai fçu ce qu'il fentoit , ce qu'il
étoits, ce qu'il méritoit. Je n'ai rien de
plus à vous dire : plaignez - vous ; cepen- .
dant eftimez- moi . Vous allez être malheuMA
I. 1757. 33 :
reux , vos peines troubleront mon bonheur.
Cet aveu & ce regret font le dernier
effort de l'eftime , dans un moment où
le coeur vient de recevoir des loix.
Vous l'aimez donc beaucoup , demanda
l'inconnu , en ferrant fa main d'une main
tremblante ? Oui , je l'aime tendrement ;
vous m'interrogez , je dois répondre fans
diffimulation ; je l'aime autant qu'on peut
aimer , je fens que ma tendreffe fera immortelle..
Plaignez -vous , j'y confens ...
Ah ! je ne me plains point , dit - il en arrachant
fon mafque , connoiffez votre époux
& mon bonheur ... C'étoit Volban lui- même
, & l'inconnu tout à la fois. Lucinde
fit un cri que tout le monde put entendre's
le Comte eut bientôt changé fa furpriſe en
tranfport. C'étoit lui qui avoit écrit les
trois lettres. L'amour & l'expérience lui
avoient fuggéré ce moyen infaillible. Il
fçavoit que toutes les femmes naiffent avec
une fympathie fecrete pour un objet quelconque
; il avoit effayé de montrer tous
les caracteres , tous les efprits , pour s'affurer
une victoire certaine.... Vous étiez
bien né pour me plaire , lui dit tendrement
Lucinde ; car vous m'avez plu fous
toutes les formes que vous avez prifes...
Mon bonheur eft d'autant plus grand , reprit-
il amoureuſement , que je ne puis
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
.
avoir aucune forte de fcrupule. Mon artifice
avoit ébranlé votre coeur ; mais c'eft
mon amour qui l'a vaincu.... Il n'a fait
que confirmer votre victoire , reponditelle
, le charme de vos traits l'avoit déja
décidée . Ainfi vous êtes certain de tous
mes fentimens. Les engagemens ordinaires
font formés par un feul lien , vous
m'enchaînez par tous , vous régnez fur
tout mon être.
Lucinde maîtreffe de fon choix , fe
hâta de couronner un Amant adorable .
Tout le monde admira un moyen auffi infaillible
que nouveau .
!
VERS
Préfentés à Madame B *** , le jour qu'elle
permit à l'Auteur de lui donner les violons.
Ja dormois cette nuir affez tranquillement
2 Et je rêvois tout bonnement
Que j'étois Roi. J'avois peine à le croire ,
Ne feachant trop ni comment , ni pourquoi
L'on avoit pu fonger à moi
↑ Pour m'élever au faîte de la gloire.
Vous penferez auffi que j'étois fort content of
De mon deftin . Pardonnez ... Non, vraiment .
Moi , Philofophe , on du moins qui crois l'être 19
MA to 1757. 35
Le rang , les dignités m'amufoient foiblement ,
Et l'honneur de régner n'étoit contentément ;
Je defirois encor. Quand je vous vis paroître ,
Tous les Amours voltigeoient ſur vos pas ;
Leur Dieu me dit : Ami , je t'amene une Reine
Et tout d'un temps vous pofa dans mes bras.
Séduit alors par cette image vaine ,
Comptant vous fentir près de moi ,
Je m'écriai……… Qu'il est bon d'être Roi !
ENVOI
Voilà quelle eft l'hiftoire de mon fonge
Charmante Iris , ce n'eft pas fiction.
Aujourd'hui votre Roi , de cet heureux menfonge
Je goûte encor l'illufion :
Mais mon bonheur , hélas ! n'eft que chimeres
Si mon rêve ſe trouve affez vrai pour moitié ,
L'Amour n'a pas cette même amitié
Qu'il eût pour moi la nuit derniere.
A Joinville.
LETTRE
De M. de Voltaire à M. T……….
ON Mon cher & ancien Ami , de tous les
éloges dont vous comblez ce foible effai
fur l'Hiftoire Générale , je n'adopte que
Bvi
36 MERCURE DE FRANCE.
celui de l'impartialité , de l'amour extrême
pour la vérité , da zele pour le bien public,
qui ont dicté cet ouvrage. J'ai fait ce que
j'ai pu toute ma vie pour contribuer à
étendre cet efprit de philofophie & de
tolérance , qui femble aujourd'hui caractérifer
le fiecle. Cet efprit qui anime tous
les honnêtes gens de l'Europe >• a jetté
d'heureufes racines dans le pays , oouù d'abord
le foin de ma mauvaife fanté m'avoit
conduit , & où la reconnoiffance & la douvie
tranquille m'arrêtent. Ce
ceur
un
petit exemple du progrès de la
n'eſt pas
raiſon humaine qu'on ait imprimé à Geeve
dans cet effai fur l'hiftoire , avec
l'approbation publique , que Calvin avoit
une ame atroce , auffi bien qu'un efprit
éclairé. Le meurtre de Servet paroît aujourd'hui
abominable. Les Hollandois rougiffent
de celui de Barnevelt. Je ne fçais
encore fi les Anglois auront à fe reprocher
celui de l'Amiral Byng. Mais fçavez - vous
bien que vos querelles abfurdes , & enfin
l'attentat de ce monftre Damien, m'attirent
des reproches de toute l'Europe Littéraire ?
Eft- ce là , me dit- on , cette Nation que
vous avez peinte fi aimable , & ce fiecte
que vous avez peint fi fage ? A cela je réponds
( comme je peux ) qu'il y a des hommes
qui ne font ni de leur frecle , ni de
MA I.
1757. #
37
leurs pays. Je foutiens que le crime d'un
fcélérat & d'un infenfé de la lie du peuple
, n'eft point l'effet de l'efprit du temps.
Châtel & Ravaillac furent enivrés des fureurs
épidémiques qui régnoient en France.
Ce fut l'efprit du fanatifme public qui
les infpira ; & cela eft fi vrai , que j'ai lu
une Apologie pour Jean Châret & fes fauteurs
, imprimée pendant le procès de ce
malheureux. Il n'en eft pas ainfi aujourd'hui.
Le dernier attentat a faifi d'étonnement
& d'horreur la France & l'Europe.
Nous détournons les yeux de ces abo
minations dans notre petit pays roman ,
appellé autrement le pays de Vaud , le long
des bords du beau lac Léman. Nous y faifons
ce qu'on devroit faire à Paris , nous
y vivons tranquilles ," nous y cultivons les
Lettres fans cabale. Tavernier difoit que
la vue de Lauſanne fur le lac de Geneve ,
reffemble à celle de Conftantinople ; mais
ce qui m'en plaît davantage , c'eſt l'amour
des Arts qui anime tous les honnêtes gens
de Laufanne On ne vous a point trompt
quand on vous a dit qu'on y avoit joué
Zaïre , l'Enfant prodigue , & d'autres pieces
, auffi-bien qu'on pourroir les repréfenter
à Paris . N'en foyez point furpris ,
on ne parle , on ne connoît ici d'autre
Langue que la nôtre. Prefque toutes les
48 MERCURE DE FRANCE.
familles y font Françoifes , & il y a ici
autant d'efprit & de goût qu'en aucun lieu
du monde.
On ne connoît ici ni cette plate & ridicule
Hiftoire de la guerre de 1741 , qu'on a
imprimée à Paris fous mon nom ; ni ce
prétendu porte-feuille trouvé , où il n'y a
pas trois morceaux de moi ; ni cette infâme
rapfodie intitulée , La Pucelle d'Or,
léans , remplie des vers les plus plats & les
plus groffiers , que l'ignorance & la ftupi,
dité ayent jamais fabriqués , & des infor
lences les plus atroces que l'effronterie
puiffe mettre fur le papier. Il faut avouer
que depuis quelque temps on a fait à Paris
des chofes bien horribles avec la plume &
le canif. Je fuis confolé d'être loin de
mes amis , en me voyant loin de toutes
ces énormités , & je plains une Nation
aimable qui produit des monftres. I
A Monrion , près de Laufane , 26 Mars
1757.
01
ODE
A Mademoiselle
CALME le feu de ton génie ,
Laiffe repofer res crayons ;
MA I. 1757. 39
Favoriſe mon harmonie ,
Sois fenfible à mes tendres fons.
Quel illuftre prix de mes veilles !
Quel avantage précieux ,
Si je puis charmer les oreilles
Comme tu fçais Aatter les yeux f
*
De ton fiecle tu fais la gloire ,
Et tous nos neveux enchantés
Chériront ta noble mémoire
Dans tes ouvrages refpectés.
Que mon foible hommage te touche ;
S'il te femble manquer d'ardeur ,
C'eft que mon infidelle bouche
Parle bien moins haut que mon coeur.
Mes doigts chancelent fur ma lyre ,
Et je veux chanter tes talens
Mais qui peut chanter ou décrire
Ce qui ne peut frapper les fens :
垒
г
Si Pentreprenois ta peinture
Tracerois- je fans aucun fard
Si tu tiens plus de la nature ,
Que tu n'es redevable à Fart ob
40 MERCURE DE FRANCE.
}
Les immortels à ta naiffance
T'enrichirent de leurs faveurs ;
A leurs dons tu joins la ſcience ,
Et les fruits ont fuivi les fleurs.
*
De l'amour les Filles céleftes ;
Les Graces compofent ta Cour.s
Eh ! combien de vertus modeftes
Ta grande ame dérobe au jour !
Ce qu'on fent & qu'on voit paroître ,
Au moins pouvons- nous l'admirer :
Ce que l'homme ne peut connoître
Il eft contraint de l'adorer.
DE BRIE , Ad.
>
d'Arp
ESSAI SUR L'OPERA ,
Par M. Algarotti , traduit de l'Italien . ( 1 )
DE
Sed quid tentare nocebit.
Ovid. Metam. Liv. 1 .
E toutes les chofes imaginées pour
créer du plaifir , il n'en eft peut- être au-
(1 ) Cet Effai eft déja connu , mais la traduction
eft nouvelle : nous la donnons ici pour obliger
plufieurs de nos Lecteurs qui n'ont point vu
l'Ouvrage de M. Algarotti , & qui feront charmés
MA I. 1757: 41.
là
cúne plus ingénieufe , que l'Opera. C'eſt
que la poélie , la mufique , la danfe ,
la peinture réuniffent leurs attraits pour
enchanter les fens , féduire le coeur , &
faire illufion à l'efprit. Peut- être en est - il
de l'Opera comme des machines les plus
compolées , dont l'effet dépend du concours
harmonique de toutes leurs parties
à une même fin. Il n'eft donc pas étonnant !
que dans un temps où l'on s'occupe peu du
choix du fujet , où prefque perfonne
ne fonge à faire exprimer les paroles
par la musique , où qui que ce foit
enfin ne travaille à mettre de la vérité dans
la maniere de chanter & de déclamer , nom
plus qu'à lier les danfes au fujet , & à dé
corer le théâtre convenablement , il n'eft
pas étonnant , dis- je , que l'illufion étant
évanouie , un fpectacle , qui par fa nature
devoit être la plus agréables foit devenu
de tous le plus ennuyeux , & que l'Opera
ait éprouvé la cenfute de ceux qui voudroient
voir en toutes chofes l'imagination
d'accord avec la raiſon.
Pour remédier à un tel defordre , on
devroit commencer ayant tout, par donner
de nouvelles loix , s'il eft permis de
parler ainfi à tout l'empire mufical ; il
de le lire dans une verfion que nous croyons
fidelle,
42 MERCURE DE FRANCE.
faudroit que chacun fût mis à la place qui
lui convient , & que l'on prévînt tous les
obftacles qu'éprouvent le Maître de mufisi
que , & plus encore le Poëte qui devroit >
être au deffus de tout , il faudroit enfin conper
cours aux prétentions de chacun des
virtuofés , & aux difputes qui s'élevent
entr'eux , plus difficiles à décider , que?
la prefféance des miniftres dans un congrès,
2
Du Sujet.b xodǝ
1
Après que l'on aura établi une bobnet
difcipline fur le Théâtre ,la premiere chofe
que l'on doit bien confidérer , c'eftile
choix , dunfujer chofe plus importantei
qu'on ne le eroit communément : delà dépend
le fuccès du Drame ; c'eft la bafe de
l'édifice , la toile fur laquelle le Poëte a
tracé & deffiné le tableau , dont une partie
doit être coloriée par le Compofiteur , &
l'autre par le Maître des ballers : le Poëte
doit les guider tous deux , ainfi que ceux
qui font chargés du foin des habillemons ;
c'est lui qui conçoit le tout enfemble du
Drame , & les parties qu'il n'execute
pas , n'en doivent pas moins être conduires
par lui, io! o
Les fujets des Opera étoient autrefois
tirés de la mythologie : tels font la Dah
phné , l'Euridice , l'Ariane d'Otterio Ri
}
MAI. 1757. 43
nucini ; ce font les premiers de nos poëmes
en mufique , repréfentés vers l'an'
1600 : je ne parle point de la fable d'Orphée
avec accompagnement d'inftrumens ,
par la Polizien , ni de cette fêre mêlée de
danfes & de mufique , compofée à Tortone
, par Bergonce Botta , pour Galéas
Duc de Milan , & Ifabelle fa femme ; non.
plús que d'une forte de Drame repréfenté
à Venife , devant Henri III , &
mis en mufique par le célebre Zarlin : toutes
ces reprefentations n'étoient que l'ébauche
de notre Opéra.
Ces Drames fe repréfentoient feulement
dans les Cours des Princes , & dans
les Palais des Grands , à l'occafion de leurs'
mariages. Ils étoient ornés de diverfes
machines , de choeurs , de danfes , de
ballets mêlés avec le choeur , & d'autres
inftrumens , qui fe lioient au fujet , ainfi
qu'on le voit encore fur le Théâtre de
France , où l'Opera fut tranfplanté par le
Cardinal Mazarin .
Ce fpectacle ayant été enfuite abandonné
à des troupes mercénaires , il ne pur
fe maintenir longtemps avec tant d'appareil
& de fplendeur. Les gages des Muficiens
étoient petits dans les commencemens
une certaine Chanteufe fut furnommée
la cent vings , pour un pareil nom44
MERCURE DE FRANCE.
bre d'écus , qu'on lui donna dans un carnaval.
Bientôt les prix furent exceffifs ; on
abandonna les fujets de la fable , on employa
ceux de l'hiftoire au lieu de ces
machines fi coûteufes , on introduifit dans
les entr'actes des intermedes, & enfuite de
fimples ballets.
Il est vrai que cet ufage n'eft pas fans,
inconvéniens tant dans les fujets fabuleux ,
que dans les hiftoriques. Les premiers, par
le grand nombre de machines & par l'appareil
qu'ils exigent , refferrent le Pocte
dans un trop petit efpace ; enforte qu'il ne
peut ni développer fa fable convenablement
, ni faire agir dans une certaine étendue
les caracteres & les paffions ; chofe
néceffaire dans un Opera , qui n'eft au
fonds qu'une Tragédie récitée en mufique,
que les Tragédies Grecques, ainfi
En effet , les Opera François , fans parler
de nos premiers Poëmes , ne font le
plus fouvent qu'une enfilade de Madrigaux
, & quelques- uns ont plus l'air d'une
Mafcarade que d'un Drame : auffi un
homme d'un goût un peu févere a dit en
France , que l'Opera étoit le groteſque de
la poéfię .
D'un autre côté les fujets hiftoriques
péchent par une trop grande féverité , &
il est bien difficile de trouver des divertif
MA I. 1757 . 45
femens qui puiffent s'y lier : comment introduire
un ballet de Romains dans un
fujet tiré de leur hiftoiree Peut-être une
gigue danfée dans le Caton d'Utique , par
les foldats légionnaires , fera-t'elle moins
ridicule qu'une forlane de Barcarole ? mais
elle n'en fera pas moins poftiche & déplacée
, ne pouvant naître du fujet , ni
faire partie de l'action .
La qualité effentielle du fujet eft fans
doute qu'il contienne une action connue ,
grande , intéreffante , & affez merveilleufe
pour que les yeux & les oreilles foient
enchantés de toutes parts , & que l'empire
de l'Opera étende fes limites plus loin
qu'il n'a fait jufqu'ici. Il faut que ce fujer
propre à intéreller , foit mêlé non feulement
d'air & de duo mais encore de
trio , de quatuor , de choeurs , de danfes
, de variétés , de décorations & de
fpectacle ; enforte que toutes ces choſes
naiffent du fonds de l'action & foient au
poëme , ce que de fages ornemens font à
la bonne architecture .
>
Tels font à peu près la Didon & l'Achille
à Scyros de l'illuftre Métaftafe ; les
fcenes les plus paffionnées y font mêlées
de feftins , de choeurs , d'embarquemens ,
d'embrafemens , de combats : tel feroit
Montézuma pour la grandeur & la nouz
46 MERCURE DE FRANCE.
*
veauté du fujet : on y pourroit faire parade
de tout ce que l'Amérique a de rare
& de magnifique par comparaifon avec
l'Europe . (1 ) Armide & Roland feroient
encore très-propres pour ce Théâtre. Les
preftiges de la magie s'y trouvent unis au
jeu des plus grandes paffions : on en peut
dire autant d'Enée à Troye , & d'Iphigénie
en Aulide une grande variété de
fpectacle y feroit foutenue par les merveilles
de la poéfie de Virgile & d'Euripide.
Il eft aifé de trouver d'autres fujets
d'une égale fécondité. Quiconque fçauroit
avec. difcernement faire un choix de ce
qu'il y a de bon dans les fujets fabuleux
qu'on employoit autrefois , feroit à
près à l'Opera ce que Machiavél prétend
qu'on doit faire dans les états , lorfqu'il
dit que pour les maintenir , il faut les ramener
vers leurs principes.
a
De la Mufique.
peu
Si quelque Faculté ou quelque Art en
befoin , c'eft furtout la mufique , tant
-elle a dégéneté de fon ancienne gravité ,
* & eft devenue , comme on l'a dit autrefois
, effeminata & impudicis modis facta.
(1 ) Montezuma fut choisi pour fujet d'un Opera
repréfenté avec la plus grande magnificence fur
le Théâtre royal de Berlin. "
MA I. 1757 . 47
La principale caufe de ce défordre eft que
le Compofiteur veut travailler pour lui , &
plaire comme Muficien : il ne fçauroit fe
perfuader qu'il doit être fubordonné ; & que
-la mufique ne peut atteindre à fon plus
grand effet qu'en qualité de compagne &
d'auxiliaire de la poéfie. Son office eft de
difpofer l'ame à recevoir les impreffions
des vers , d'exciter des émotions analogues
aux idées particulieres & déterminées
produites par le Poëte , & d'ajouter
enfin une vigueur & une énergie nouvelles
au langage des Mufes. La critique faite
depuis long- temps contre l'Opera fur ce
que lesperfonnages y meurent enchantant,
< a pris fa fource dans le peu d'accord du
chant avec les paroles. Si les cadences &
les roulemens netroubloient pas le langage
des paffions , fi la mufique étoit d'accord
avec elles , on ne trouveroit pas plus de
ridicule à mourir en chantant qu'en déclamant
des vers ; & enfin s'il y avoir quelque
défaut de vraisemblance à réciter en
mufique , on en eft affez dédommagé par
les beautés qui enréfaltent . On fçait qu'autrefois
les Poëtes étoient en même temps
Muficiens ; alors la mufique vocale étoit
telle , qu'elle devoit être dans fa véritable
inftitution , une expreffion plus animée
des pnfées & des affections de l'ame :
48 MERCURE DE FRANCE.
圈
2.
aujourd'hui que les deux foeurs , la poéfie
& la mufique , marchent féparément , il
arrive fouvent que l'une ayant à colorier
ce que l'autre a deffiné , elle emploie à la
vérité des couleurs brillantes , mais aux dépends
de la régularité des contours.
La fymphonie ou ouverture de l'Opera
toujours compofée d'un mouvement grave
& de deux allégro , peut être comparée aux
exordes des Ecrivains médiocres qui roulent
toujours für la grandeur du fujet &
la petiteffe de leur génie , & que l'on peut
placer indifféremment à la tête de quelque
Ouvrage que ce foit. Cette forte de fymphonie
devroit au contraire faire partie de
l'action , ainſi que l'exorde du difcours ,
& préparer l'auditeur à recevoir les impreffions
du drame même : une ouverture
qui annonce la mort funefte de Didon
doit être différente de celle qui nous dif
pofe à voir les appas de Thétis & Pelée.
Les Maîtres de Mufique s'occupent peu
aujourd'hui du récitatif , comme s'il n'étoit
point propre à faire plaifir ; cependant
on fe fouvient encore de certains traits de
fimple récitatif, qui remuoient l'ame , plus
que n'a fait aucune Ariette de nos jours.
Si les récitatifs dans la chaleur de la paffion
, étoient plus fouvent accompagnés
d'inftrumens , fans doute ils auroient plus
de
MA 1. 1757. 49
t
de chaleur & de vin : en effet , quoi de
plus merveilleux que l'effet du troifieme
acte de la Didon de Vinci ? Depuis ces
vers va crescendo il mio tormento... juſqu'à
la fin , tous fes récitatifs font accompagnés ;
& même en fuivant cette maniere , il y
auroit moins de difproportion entre la
marche du récitatif & celle des Ariettes :
elle eft telle aujourd'hui que l'on croit
voir quelqu'un qui , en marchant , détache
de temps en temps des fauts & des entre--
chats. Peut-être pour parvenir à ce point ,
on feroit mieux de charger moins les
Ariettes d'accompagnemens , on feroit
moins briller les deffus qui couvrent les
voix , on multiplieroit les violoncelles ,
on rétabliroit les luths & les harpes , ainfi
que les deffus de viole qui rempliffoient
autrefois l'intervalle entre les violons & les
baffes , & qui ajoutoient à l'harmonie.
Les ritournelles feroient plus courtes , &
il conviendroit dans quelques occafions ,
par exemple , dans les airs de fureurs , de
les bannir tout-à- fait : n'eft- il pas contre.
toute vraisemblance qu'un perfonnage
en colere attende patiemment la fin de la
ritournelle pour s'abandonner à la paffion
dont il eft agité ?
Ce feroit encore une variété , & un
plaifir nouveau de faire accompagner les
C
So MERCURE DE FRANCE .
airs par diverfes fortes d'inftrumens analogues
au caractere des paroles , & qui entraffent
à propos , felon que l'exigeroit
l'expreffion de la paffion. De cette maniere
, l'accompagnement
& l'harmonie feroient
comme le nombre d'une belle profe,
lequel doit être , felon le Pere Segneri ,
pareil au battement des marteaux fur l'enclume
, mufique à la fois & travail.
Les motifs & les modulations des airs
devroient être fimples , naturels , & non
point détournés , embarraffés , & fauffe ,
ment merveilleux , tels qu'on les entend
partout , en forte qu'on crût voir renaîttę
pour la mufique le feizieme fiecle. La belle
fimplicité qui peut feule imiter la nature ,
a toujours été préférée par les gens de goût
à tous les raffinemens de l'art : le genre dia,
tonique donne en effet plus de plaifir , &
eft plus propre à remuer les paffions que
le chromatique plus compofé & plus lâché .
C'eſt ainfi dans l'architecture on cone
que
fidere avec plus de plaifir des corniches ,
qui compofées de parties plus fimples ,
moins travaillées & moins chargées d'ornemens
, donnent l'idée d'une plus grande
folidité.
Telle eft l'opinion des plus grands maîtresque
l'harmonie appellée contrepoint ,
mêlée , comme elle l'eft , d'une grande
MA I. 1757. 51.
› un ton
variété de parties de deffus , de baſſes ,
l'une marchant rapidement , l'autre allant
plus lentement , ne fçauroit jamais exciter
dans l'ame une paffion fixe & déterminée.
La nature , pour produire un tel effet , exige
abfolument un tel mouvement , un tel
fon de voix , & non point un autre. La
joie veut un mouvement rapide
ferme & élevé ; la trifteffe au contraire ,
une mefure lente , un ton bas & foible.
La fimple mélodie allant fans ceffe à fon
but d'un même pas & d'un même ton ,
fcra
très bien ce que n'aura pu faire le contrepoint
; & quoique la mélodie, pour être
bien traitée , n'exige pas autant de fcience
, il n'en eft pas moins vrai qu'elle fuppofe
un difcernement délicat & un goût
exquis. Par exemple , ce n'eft point fans
danger pour le bon effet de la mélodie ,
que le chant parcourt de grands interval-
Jes : on doit employer les fons les plus
hauts dans la mufique avec autant de circonfpection
, que les grands coups de lumiere
dans la peinture , de maniere à ne
pas rompre l'accord du tableau.
Les paffages ne devroient être placés que
dans les paroles qui expriment une paffion
vive ou du mouvement ; partout ailleurs
ils ne font propres qu'à interrompre le
fens musical on ne devroit jamais ré-
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
péter les paroles , qu'autant que la paffion
même y conduir , & après que le fens entier
de l'air eft fini : rarement devroit- on
reprendre la premiere partie de l'air ; c'eſt
une invention moderne , contraire à la
marche du difcours & de la paffion.
Enfin le Compofiteur doit avoir fans
ceffe devant les yeux cette vérité , que la
mufique vocale , tant dans les airs , que dans
les chants & les récitatifs , ne doit jamais
être autre chofe , que la déclamation même
fortifiée . Toute mufique , dit un fcavant
François , ( 1 ) qui ne peint rien , n'eft
que du bruit , & fans l'habitude qui dénature
tout , elle ne feroit guere plus de
plaifir , qu'une fuite de mots harmonieux
& fonores , dénués d'ordre & de liaiſon.
J'en demande pardon aux virtuoſes , il
ne nous refte d'images de la vraie mufique
du Théâtre , que dans les airs parlans de
quelque chanteur médiocre , & particuliérement
dans les Opera bouffons ; fi on en
youloit des exemples plus relevés , il faudroit
les chercher dans les compofitions du
Galparini , du Bononcini , du Scarlatti ;
dans la cantate d'Orphée du Pergolefe , &
furtout dans les deux cantates du Thimotée
& de la Caffandre du Marcello : c'eft là
que ce grand génie , ainfi que dans fes
(1) Préface de l'Encyclopédie
MA 1. 1757. 53
motets a véritablement déployé le
pouvoir de la mufique : il y a exprimé ,
non feulement les fentimens intérieurs de
l'ame ; mais même il a fçu peindre à l'imagination
les chofes inanimées , il a uni
à toute la févérité de l'ancienne muſique
les graces & les agrémens de la nouvelle ;
mais ce font des graces décentes.
·De la maniere de chanter & de déclamer.
La bonté de la mufique ne fuffit point
encore pour produire l'effet qu'on en doit
attendre ; il dépend en grande partie de
l'exécution. Il femble à entendre la plûpart
des Chanteurs , qu'il ne leur foit pas
venu dans la penſée combien il leur étoit
néceffaire d'apprendre à bien prononcer
leur Langue , & furtout à ne point étouffer
, comme ils affectent de le faire , mais
à bien faire fentir les finales : une déclamation
qui , pour être entendue , a befoin
du fecours de la lecture , reffemble à ces
tableaux dont parle le Salvini , fous lefquels
on étoit obligé d'écrire , cela est un
chien , ceci eft un cheval. On a fait en
France une plaifanterie d'un Opera fans
paroles , qui nous conviendroit peut - être
mieux qu'aux François mêmes .
Cette prononciation nette & fonore devroit
être accompagnée d'une action &
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
d'un gefte que l'on voit rarement fur nos
Théâtres , & qu'on ne peut apprendre que
dans les écoles de danfe : du refte , fi nos
Muficiens s'embarraffent peu de la
compofition
de leurs récitatifs , les Chanteurs
fongent encore moins à les bien rendre ; ils
ne les animent jamais de cette expreffion
propre à graver les paroles dans l'efprit &
dans le coeur. Le récitatif eft cependant le
fondement de la mufique vocale , & les
Ariettes elles - mêmes ont besoin d'être
bien déclamées. Niccolini faifoit remarquer
qu'il eft écrit dans l'affiche de l'Opera
: On récite par musique , & non point
on chante mais nos Acteurs emploient
tout leur art à chanter ou plutôt à fredonner
& à arpager les airs ; quelque
belle & décente que fût la mufique , ils
réuffiroient à la rendre efféminée & affectée
: faute d'avoir appris la véritable maniere
de chanter , ils adaptent les mêmes
agrémens à toute forte de chant , & avec
leurs paffages , leurs cadences & leurs
éclats , ils brodent , ils brouillent & défigurent
tout. Un certain Maître voulant reprocher
ce défaut à ſon écolier , difoit
Malheur à moi , Je t'ai enfeigné à chanter .
& in veux jouer du violon.
A confidérer le bien & le mal qui réfulte
de cette liberté que nous laiffonsà l'Acteur,
MA I. 1757. 33
on en vient enfin à trouver plus raiſonnable
l'ufage des François , qui ne permettent
point à leurs Chanteurs les licences dont
les nôtres abu fent fi fouvent ; ils les réduifent
à être fimplement ce qu'ils doivent
être en effet, de fimples exécutans.
ร
Parmi les plus célebres Virtuofes de notre
temps , l'ufage a prévalu de chanter
pour ainfi dire , ainfi que déclament nos
Comédiens dans les pieces de canevas :
delà naiffent mille mauvais effets . Il eft
rare que , foit ignorance , ſoit exceffive
envie de briller , on veuille ou on fçache
refter fidelle au fujet même en effet
pour cent rapfodies de lieux communs , à
peine compte- t'on parmi les Comédiens un
Garrelli & un Campioni , ainfi que parmi
nos Muficiens un Appiannino & un Salimbani.
C'eſt à de tels hommes feulement
que l'on devroit permettre de faire des
changemens dans les airs ; ils fçavent entrer
dans le deffein du Compofiteur , & ne
point contrarie la baffe & la marche des
inftrumens : il ne faudroit point non plus
abandonner au caprice du Chanteur la
cadence finale , qui pour l'ordinaire n'a
rien de commun avec l'air . Le Tofi difoit
que c'étoit la girandole du château Saint-
Ange , que nos virtuoſes faifoient partir
à la fin de l'Ariette. La cadence au fonds
Civ
36 MERCURE DE FRANCE.
ne devroit jamais être autre chofe que la
peroraifon de l'air même .
C'eſt par ce moyen que l'on pourroit fe
fatter de voir rétablir cette maniere de
déclamer en mufique , qui remue l'ame :
on verroit renaître les Sifaci , les Buzzolani
, les Cortona , dont la mémoire vit
encore , quoique leur voix ne foient plus ;
& fi une mélodie expreffive accompagnée
d'inftrumens convenables avoit pour baſe
un beau Poëme , fi les Chanteurs l'exécutoient
fans affectation & avec une action
décente , fans doute la mufique reproduiroit
parmi nous les mêmes effets qu'elle
enfanta autrefois , lorfqu'elle étoit accompagnée
& fortifiée des mêmes fecours :
nos Théâtres ne feroient plus faits , comme
ils font aujourd'hui , plutôt pour une
falle de danfe , que pour la repréfentation
de l'Opera il femble que les Italiens
ayent fuivi l'avis de ce François , qui difoit
agréablement que pour foutenir le
Spectacle , il falloit alonger les danfes &
accourcir les juppes.
Des Ballets.
Mais qu'est - ce donc enfin que nos
Ballets que l'on fuit avec tant de tranfports
? Sans compter que jamais ils ne
font liés à l'action , font-ils autre chofe
ΜΑΙ . 1757 . 57
tres ,
qu'une perpétuelle monotonie d'un trèspetits
nombres de pas & de figures , une
fuite d'entrechats & de fauts indécens , qui
ne devroient jamais avoir l'applaudiffement
des perfonnes de goût. Quiconque
´n'aura connu d'autres Ballets que les nôdoit
regarder ſans doute comme fabuleux
, tout ce que racontent les anciens
Ecrivains des effets tragiques que produifit
dans Athenes la danfe des Euménides
ainfi que des preftiges opérés par Pilade
& par Battylle , dont l'un infpiroit la pitié
& la terreur , l'autre , la gaieté & les ris ,
& dont les talens partagerent Rome en
deux partis , fous l'empire d'Augufte.
"
Rarement apperçoit- on dans nos Danfeurs
férieux le fentiment uni avec la force
, & les graces des bras avec l'agilité des
pieds. Ce ne font pourtant là que les premiers
élémens de la danſe théâtrale ; elle
doit être effentiellement une imitation de
la nature & des affections de l'ame par le
moyen des mouvemens du corps ; elle ne
doit jamais ceffer de peindre par les geftes.
Une danfe eft compofée de fon expofition
de fon noeud & de fon dénouement. Le
dirai je ? elle doit être l'expreffion abrégée,
mais exquife d'une action tel eft , par
exemple , le Ballet du Joueur. Dans le
genre comique ou grotesque , nous avons
Cy
18 MERCURE DE FRANCE.
eu des Ballers parlans , & des Danfeurs
peut- être peu éloignés des talens de Battylle.
Mais dans la danfe noble , il faut
convenir que les François l'emportent fur
toutes les autres Nations : on peut dire que
dans les Ballets de la Rofe , d'Ariane , de
Pigmalion , ils ont donné quelque effai de
la danfe antique.
Des Décorations.
Les défauts des Ballets font fuivis des
mêmes difparates dans les habillemens des
Danfeurs , lefquels devroient être , ainfi
que ceux des Acteurs chantans , les plus
conformes qu'il fe pourroit aux ufages des
temps & des Nations qu'on introduit fur
la fcene. Il feroit à propos qu'on ne vît
pas les compagnons d'Enée une pipe à la
bouche , avec des culotes à la Hollandoifes
mais pour que les habits fuffent à la
fois conformes à l'hiftoire , & pourtant
agréables , il nous faudroit des Jules Romain
& des Triboli , comme nous aurions
befoin des Baftiani da San Gallo , & des
Baldaffari da Siena , pour que dans les
décorations le pittorefque fût uni à l'élégance
& au coftume.
:
Les décorations font à l'Opera le premier
objet qui attire impérieufement les
regards: elles fixent le lieu de l'action , &
MA I. 1757: 59
produifent en grande partie cet enchante
ment , par lequel le fpectateur eft tranfporté
en Grece ou en Egypte , dans les
Champs Elifées ou fur l'Olympe. L'imagition
du peintre doit être guidée par l'érudition
& par un jugement fain : les points
rompus qu'on emploie aujourd'hui produifent
affurément de très beaux effets à
la vue ; mais il est bien fâcheux que l'on
ait fouvent à ſe plaindre du défaut de vraifemblance
, lors même que triomphe la
perſpective. Qui ne feroit choqué de voir
une place de Carthage ornée d'une architecture
gothique ; un Temple de Jupiter
ou de Mars , reffemblant à une Eglife de
Jeſus-Chrift ; un fallon pareil à une galerie
, & une prifon à une place publique ?
Le pis eft que nos Décorateurs , pour
plaire au Public , s'efforcent d'imaginer les
bifarreries les plus fingulieres : ils abandonnent
la belle fimplicité des Dentoni ,
des Metelli , font porter leurs colonnes à
faux , & enfantent des labyrinthes d'architecture
, des productions de caprice , ou ,
pour mieux dire , des monftres , qui ne reffemblent
à rien de réel. Le Pere Pozzi ,
chef de cette Ecole , dans un dôme peint
de fa façon , avoit fait porter fes colonnes
fur des modillons. Les Architectes le
défapprouvoient , & difoient qu'ils n'en
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE
-
auroient pas ufé ainfi dans un édifice ;
mais un Peintre de fes amis les réfuta
pleinement , ainſi qu'il le raconte lui -même
il s'obligea à refaire le tout à fes
dépens , lorfque par l'affaiffement des modillons
, les colonnes viendroient à être
renversées. Réponſe miférable , comme fi
l'architecture peinte ne devoit pas être une
imitation de la vraie.
Les Peintres pourroient enrichir convenablement
nos Théâtres , en y plaçant les
plus beaux édifices antiques dont nous
poffédons les reftes : ils pourroient auffi ,
fans choquer la vraiſemblance , tranfporter
dans les temps anciens quelques fabriques
de Vignola , de Scamozzi , de Sanfonino
, & furtout les plus belles de Palla- .
dio , telles que le deffein qu'il avoit fait
pour le pont de Rialto à Venife , & la Bafilique
de Vicence fi bien percée & fi légere
: nos Peintres pourroient encore copier
les vues de plufieurs tableaux de Paul
Véronefe , & les payfages du Titien , du
Pouffin , de Marchetto Ricci & de Claude
Lorrain. Ils imiteroient fagement ce
galant homme , qui plutôt que de faire de
méchans fermons , prêchoit ceux du Pere
Segneri .
Une choſe trop importante & trop négligée
, c'est l'art d'éclairer le Théâtre : la
MA I.
1757. 61
lumiere produiroit des effets admirables ,
elle étoit diftribuée çà & là en maffes
plus ou moins fortes , & non avec cette
égalité de petites parties , comme c'est l'ufage.
Il me fouvient d'avoir vu dans un
Maufolée de Bologne quelques peintures
groffieres, barbouillées fur les murs de l'Eglife
, & des ftarues qu'on pouvoit plutôt
appeller des fantômes de carton , lefquelles
quoique très- voifines des yeux , paroiffoient
du travail le plus fini & du plus
beau marbre , par le moyen d'une illumination
pratiquée avec des papiers huilés
qui repréfentoient de grands vitraux. Affurément
un théâtre illuminé avec un art
véritablement pittorefque , produiroit une
vraie illufion ; on connoîtroit alors mieux
que jamais le grand avantage que nous
avons à cet égard fur les Anciens , par le
choix que nous avons fait de la nuit & des
lumieres pour nos repréſentations théâ
trales.
Il y auroit encore bien des chofes à
dire fur un fujer auffi étendu que celui- ci.
Quant à moi , mon intention a été ſeulement
d'indiquer la relation que doivent
avoir entr'elles les diverfes parties de l'Opera
, pour former un tout régulier &
harmonique mais puifque le fujet & la
fable renferment , comme je l'ai dit , toutes
62 MERCURE DE FRANCE.
les parties & les beautés de ce Spectacle ,
& que c'eft d'eux furtout que dépend le
fuccès , j'ai cru qu'il feroit à propos de
joindre ici deux exemples de Poëmes ; ils
pourront fervir à éclaircir mes idées , &
mettre le Lecteur en état d'en porter un
jugement plus certain .
Les fujets font ceux dont j'ai parlé cideffus
, Enée à Troye , & Iphigénie en
Aulide ( 1 ) . Le premier n'eft qu'efquiffée ,
l'autre eft développé dans toutes fes parties
, & entiérement fini ; & parce que le
hazard a voulu que j'aie traité le dernier
en François , je l'ai laiffé dans cette même
Langue :elle eft devenue fi commune, qu'il
n'y a pas un homme de goût en Europe
qui ne la fçache prefqu'à l'égal de la fienne
même. Dans les endroits où j'ai cru devoir
fuivre Racine , j'ai employé, autant que je
l'ai pu ' , fes expreffions, & dans ceux où j'ai
imité Euripide , j'ai fuivi la traduction du
Pere Brumoy, perfuadé que le Poëte Gree
ne fe pouvoit mieux rendre en François.
Garganum mugire putes nemus , aut mare Tuſcum,
Tanto cum ftrepitu Ludi ſpectantur & artes.
(1 ) On a repréſenté fur le Théâtre royal de Ber
lin , avec un grand applaudiffement , une Iphigé
nie en Aulide.
MA I.
1757. 63
VERS
AM. Lekain , qui a joué à Nancy le rôle
d'Orofmane dans Zaïre ; par M. Pierre ,
de
l'Académie de Nancy. ( 1 )
ADMIRATEUR de tes talens ,
Lekain , fi j'avois ceux de l'Auteur de Zaïre ,
Je chanterois ce que j'admire ,
Et je peindrois ce que je fens !
Tu me ravis , à peine je refpire :
Dans tes regards , comme dans tes accens,
C'eft le tendre amour qui foupire ,
Ou la fureur qui tonne en éclats menaçans.
Tu parois , c'eſt aſſez , & déja je t'entends ;
Dans tes yeux , fur ton front , ton ame fe fait lire ;
Mon coeur prévient tout ce que tu dois dire ,
Et ton jeu parle à tous mes fens.
Je t'écoutois , plongé dans un muet délire
Et j'admirois fans pouvoir applaudir.
L'illufion étoit trop forte ;
Lorfqu'on fent vivement , on ne peut que fentir.
Eft- ce quand le plaifir tranfporte.
Que l'on s'occupe à chanter le plaifir ?
J'ai pleuré , j'ai frémi ; mais un tumulte vain
( 1) On avoit reproché à l'Auteur de n'avoir
pas applaudi l'Adeur.
64 MERCURE DE FRANCE.
De mon raviffement n'a point été l'organe :
Comment applaudir à Lekain ,
Je croyois entendre Orofmane.
RÉFLEXIONS fur les devoirs & les
qualités d'un Officier.
J
'ENTENDS tous les jours dire à la plupart
des jeunes gens , que , pour être bon officier
, il ne faut avoir que de la bravoure.
Que leur erreur eft grande ! Tiendroient-
ils ce langage , s'ils fçavoient quels
font les devoirs d'un état qui demande tant
de connoiffances ? J'avoue que le courage
eft une qualité effentielle à l'homme de
guerre ; mais cette qualité toujours préfuppofée
doit être la bafe d'une infinité d'autres
; & fi elle eft unique , celui qui la
poffede restera toute fa vie confondu dans
la foule , & n'aura pardeffus le foldat que
le foible avantage du grade.
De quelle reffource fera t'il à la fociété z
De quelle reffource fera t'il à l'Etat ? Parcourons
les divers talens , les différentes
connoiffances qui conftituent l'Officier de
mérite.
Une exactitude fcrupuleufe à remplir fes
devoirs , un caractere doux & liant , des
manieres polies & prévenantes , beanMA
I. 1757. 65
coup de foumiffion , beaucoup de déférence
pour fes fupérieurs , l'art fi rare de
fçavoir allier à propos la févérité à la douceur
, une générofité réglée par l'écono
mie , une valeur fage & modérée qui n'af
fronte le danger que lorsqu'il le faut ; voilà
d'abord ce qui s'offre à ma vue mais
ce n'eft pas tout. Ce jeune homme qui a
été fi bien partagé dans la diftribution
des dons naturels , & qui , plein d'une
noble ambition , ne veut point languir
dans les honneurs obfcurs d'une légion ,
paffera - t'il dans un Café ou auprès d'une
Actrice , la plus grande partie des journées
? Non , fans doute. Il travaillera à
orner fon efprit ; il fera une étude par
ticuliere & approfondie des fciences qui
ont du rapport à fon métier ; la Géographie
, l'Hiftoire , la Géométrie , les fortifications
employeront utilement fon loifir
, & rempliront le temps qu'il ne fera
pas obligé de donner à fes devoirs ou à la
fociété par- là il évitera une infinité d'écueils
, contre lefquels vont ordinairement
échouer ceux qui embraffent le parti des
armes ; par- là il augmentera la fphere de
fes idées , il acquerra un tréfor de lumiere
dont il pourra faire ufage dans une infinité
d'occafions. N'eft- il pas honteux à un Officier
, dont la profeffion eft fi noble , de ne
66 MERCURE DE FRANCE.
pas fçavoir ce que le commun des fe
gens
roit fâché d'ignorer ? Quelle mortification
pour cet homme qui ne fçait parler que
chiens , chaffe , recrue , habillement , lorfqu'il
entendra quelqu'un dont l'état eft
très- oppofé au fien , diſcourir avec juſteffe
fur la fçavante manoeuvre d'Epaminonda's
à la bataille de Leuctres ! manoeuvre qui
rendir inutile la fupériorité des ennemis ,
& lui donna la victoire. Pourra-t'il pénétrer
les intérêts des Princes , parler des
nouvelles du temps , des traités , des alliances
, s'il ignore la fituation des différens
Etats de l'Europe ? La géométrie , fi
utile à tous les hommes , n'eft elle pas
ef
fentielle à l'homme de guerre ? l'attaque
& la défenfe des places , la caftramétation ,
la tactique , toutes nos évolutions ne fontelles
pas fondées fur la géométrie ?
Mais , dira un jeune militaire , à qui
tout ce qui fent le travail eft infupportable
, qui n'a jamais étudié que l'art de
donner aux plaifirs cette vive pointe qui les
rend fi piquans , qui , partagé entre l'amour
, la table & le jeu , regrette le peu
de temps qu'il eft obligé de donner à fon
devoir ; à quoi me fervira , dira- t'il , d'avoir
employé le plus beau de ma vie à des
études féches & ftériles , de leur avoir facrifié
les ris , les amours , les plaifirs de
M A 1. 1757. 67
?
toute efpece ? En ferois- je moins toute ma
vie Capitaine d'Infanterie ? Que j'étudie ,
que je n'étudie pas , que je fois fçavant ,
ou non , j'avancerai à mon tour comme un
autre ! Que ce raifonnement eft frivole !
Qu'il eft aifé de le détruire ! Peut- on ignorer
que tôt ou tard le mérite eft récompenfé
? Il eft impoffible qu'il ne perce à la fin.
Les Marius , les Agrippa , les Catina , les
Vauban , & tant d'autres grands hommes
qu'on pourroit nommer , auroient- ils acquis
l'immortalité , s'ils n'avoient connu
d'autre étude que celle de la volupté &
quand même la fortune poufferoit l'injuftice
jufqu'à vous refufer fes faveurs , n'eftce
pas toujours beaucoup d'avoir puifé dans
la lecture & dans l'étude une foule de réflexions
qui nous mettent au deffus des
coups qu'elle peut nous porter ? N'eft-ce
pas beaucoup d'avoir acquis ce goût , ce
difcernement , cette aimable érudition qui
nous rendent les délices des fociétés ? N'eftce
pas beaucoup d'avoir toujours une reffource
affurée contre l'ennui ? Comptezvous
pour rien d'avoir appris à redreffer les
écarts de l'efprit , à réprimer les faillies du
coeur , à mettre un frein aux fougues du
tempérament ?
Monfieur le Comte de Carcado , qui
connoît l'importance de ces maximes , &
68 MERCURE DE FRANCE.
qui joint aux talens de l'homme de guerre
les agrémens & l'érudition de l'homme de
lettres , a établi dans fon Régiment une
Bibliotheque , où un jeune Officier trouve
de quoi s'occuper utilement : tout y ref
pire le goût fin , le difcernement délicat
de celui qui a fait le choix des livres . Perfuadé
, avec raifon , que l'agréable litté
rature orne l'efprit en le délaffant d'un travail
férieux , il ne s'eft pas contenté de la
remplir de tout ce qu'on a donné de meilleur
fur la Guerre , fur l'Hiftoire , fur les
Mathématiques , il a voulu encore que
Corneille , Racine , Moliere , Fontenelle ,
l'illuftre Archevêque de Cambrai , Voltaire
, Regnard , Crébillon , l'ingénieux
Aureur du François à Londres , & de
l'Homme du jour , y tinffent leur place.
Il feroit à fouhaiter que tous les Colonels
fuiviffent cet exemple.
EPITRE
De Zayde à Madame de M
D₁E ces rives délicieuſes ,
Le féjour éternel des ames vertueuſes ,
De l'Elifée où l'on danſe , où l'on rit ,
Où la rofe jamais ne féche , ne ſe fane ;
MA I. 1757. 69
Parmi la meute de Diane ,
L'objet de vos amours , Zayde vous écrit.
Elle a toujours pour vous confervé fa tendreſſe
Quoiqu'elle éprouve un fort heureux
Souvent elle dit : J'étois mieux
Sur les genoux de ma maîtreffe,
Je fonge à ces bailers , je fonge à ces bonbons
Dont vous payez là-bas mes petites façons .
Un jour , on vint vous offrir une chienne ...
Qu'elle me fit trembler ! Je vous connoiffois mal ;
Vous dites , rejettant ce don pour moi fatal :
Elle eft plus belle , & j'aime mieux la mienne.
J'avois le muzeau long , le poil rude , les yeux
Doux , il eft vrai , mais ronds , petits & chaffieux ;
Quelle autre m'eût aimée avec cette figure ?
Je vous montrai tant d'amitié ,
Que vous me prîtes par pitié :
Aux Amans feuls vous êtes dure,
Aujourd'hui rien ne vous raffure ,
Tout vous allarme : de mon temps ,
Vous craigniez peu les Revenans ,
Avec Zayde on étoit fûre.
Peut- être cet écrit aigriffant vos douleurs ,
Vous fera répandre des pleurs ;
Je le devois à la mémoire ,
A ces regrets précieux & chéris ,
A ces éloges pleins de gloire
Dont mes mânes font attendris.
Par M, G ***,
70 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE
A L'AUTEUR DU MERCURE.
MONSIEUR , j'ai reçu de Paris une lettre
anonyme , qui me paroît venir d'un de
vos plus affidus Lecteurs j'efpere que
vous voudrez bien me permettre de répondre
, par la voie du Mercure , aux cho-
Les extrêmement polies , qu'on a la bonté
de m'y dire , & de dépofer l'acte de ma
reconnoiffance dans les archives publiques
de l'efprit & du goût. Je vous aurois envoyé
la lettre même ; mais vous jugerez
fans peine à la lecture de ma réponſe , que
je ne le pouvois décemment. Les louanges
y font femées avec tant de profufion , que
je ne peux que rougir d'être fi loin de les
mériter.
Réponse à l'Anonyme.
Monfieur , la lettre que vous m'avez fait
l'honneur de m'écrire , m'a été rémiſe fidé
lement , malgré l'équivoque de la fufcription.
Je ne fuis point Curé des Amognes ,
mais dans les Amognes ; & fûrement le
plus petit Curé du canton , à la taille près.
Je ne me fuis enveloppé fous la dénomination
ambigue qui vous a induit en erreur
1
M. A I. 1757. 71
que parce que je n'ai pas jugé qu'il fût aſfez
für pour moi d'en prendre une plus précife.
Si j'ofois cependant vous en croire ,
j'aurois pu , fans rifquer beaucoup , donner
au hazard un peu plus que je n'ai fait ;
mais les éloges exceffivement flatteurs que
yous me prodiguez , je ne les dois peutêtre
, pour la plus grande partie , qu'à l'illu
fion de la perspective . Le fpectacle d'une
mufe engagée dans la fange d'un village
& reduit à l'humble emploi de garder des
troupeaux , vous a paru touchant ; vous
l'avez crue malheureufe & vous l'avez
plaint. Pour un bon coeur , en voilà plus
qu'il n'en faut pour faire prendre le change
à l'efprit , & pour appercevoir du merveilleux
où d'autres ne verroient fans.
doute que du très-commun. Mais , Monfieur
, permettez moi de vous dire , que ,
fi je mérite peu vos louanges , je mérite
encore moins votre compaffion. Vous me
croyez fort mal à mon aife dans l'état où la
providence m'a placé , & j'y vis tranquille
& fatisfait autant qu'on peut l'être . Le cercle
où je fuis renfermé eft étroit , j'en
conviens ; mais il pourroit l'être encore
davantage , que je n'aurois pas eu droit
d'accufer l'injuftice du fort . Je fuis réduit
à paffer la plus grande partie de mes jours
avec des bêtes , il eſt vrai ; mais j'ai cela
72 MERCURE DE FRANCE.
de commun avec bien d'honnêtes gens, que
je ferois trop heureux de valoir . Je n'ai
que quatre ou cinq cens livres à manger ;
& cela m'a fuffi jufqu'à préfent ; m'y
voilà fait , & mon appétit ne va pas plus
loin. Si j'avois l'eftomac plus grand , ou ,
pour parler d'une façon plus férieufe , fi le
bonheur , qui fans doute eft l'objet qu'on
envifage dans une fituation aifée , fe ramaffoit
dans les champs , & s'accumuloit
dans la grange , en proportion avec la
dîme , j'ambitionnerois un bénéfice plus
confidérable ; mais je vois tous les jours
des chofes qui me guériffent de ce defir
je vois des gens dont le revenu eft triple
& quadruple du mien : font- ils plus contens
que moi ? vivent - ils même plus à leur
aife ? Non. Ils ont plus de revenus ; mais
ils ont plus de befoins , & ces beſoins
pour les fatisfaire , les affujettiffent à des
mouvemens , ddeess ttrraavvaauuxx ,, des inquiétudes
qui bien appréciés doivent faire
plaindre plutôt qu'envier leur état. Le
bonheur , pour eux occupe un vafte terrein
, & porte fur je ne fçais combien d'étais
différens , dont l'ébranlement d'un
feul , fait crouler tout l'édifice. Le mien
ne gît que dans un point prefqu'imperceptible
, & ne porte que fur lui - même , ou ,
pour mieux dire , ne porte fur rien ; & je
ne
MA I. 1757. 73
•
ne fuis heureux , que parce que je ne penfe
point à l'être , ni même à regarder
ſeulement fi je le fuis . On dit communé
ment que pour l'être , il ne faut que fe
perfuader qu'on l'eft . La contradictoire , à
moi , me paroîtroit beaucoup plus foutenable
, & je penferois que pour être heureux
, il ne faudroit pas même fonger à fe
croire tel. Orphée ramene Euridice des
enfers ; il veut voir fi cette chere épouſe le
fuit ; il la regarde , & elle difparoît. Emblême
bien naturel du bonheur ; un fimple
coup d'oeil le fait évanouir. Mais je
m'écarte trop ; revenons . Je difois que ma
fortune , toute médiocre qu'elle eft , fuffifoit
à mes befoins , cela veut dire quelque
chofe de plus . Vous le devinez , Monfieur
; c'eft que je fuis fouvent feul . Cela
eft vrai. Outre que la modicité de mon
revenu n'attire pas chez moi grande compagnie
, il faut vous avouer que ma ſociété
n'eft rien moins qu'attrayante . Cet homme
charmant , dont vous vous faites , fans
doute d'après vous- même une fi belle
idée , n'eft dans le vrai qu'une efpece de
Canadien taciturne & fauvage avec lequel
, fi vous le connoiffiez , comme bien
des gens le connoiffent ici , vous ne voudriez
pas , pour gran'chofe , être obligé
de paffer feul à feul une fimple foirée.
D
74 MERCURE DE FRANCE.
Vous allez peut-être vous imaginer , on
que je badine , ou qu'en me peignant fi
difforme , je veux rompre le voyage que
vous me flattez de faire ici . Il n'eft rien
de tout cela . Ce que j'ai l'honneur de
vous dire , eft dans l'exacte vérité , & ,
fans fortir de Paris , vous pouvez vous en
convaincre. Vous connoiffez , fans doute ,
M. l'Abbé Coyer . Eh ! qui ne connoîtroit
pas le Héros de la Nobleffe commerçante ,
& l'Auteur ingénieux des Bagatelles Morales
? Et bien , Monfieur , voyez cet
homme aimable , & demandez-lui de mes
nouvelles. Il peut vous en dire de préciſes.
Il a paffé trois femaines au moins dans mon
voifinage ; je l'ai vu prefque tous les
jours nous avons caufé › promené ,
mangé plufieurs fois enfemble. Demandez
-lui l'idée qu'il a remportée de moi : s'il
veut-être fincere , il vous répondra: Celle
du Curé de la Chartreufe de M. Greffet,
De cet homme à l'air ingénu ,
A l'efprit fimple & non pointu ,
Qui n'uſant point ſa belle vie
Sur des écrits laborieux ,
Donneroit les Héros , les Dieux ,
L'Hiftoire & la Mythologie ,
Pour un quartaut de Condrieux.
J'ai l'honneur d'être , &c.
MA L. 1757. 75
Le mot de l'Enigme du ſecond volume
d'Avril eft Fille. Celui du Logogryphe -eft
Chardonneret , dans lequel on trouve don ,
Henoc , Noé , canon , nacre , arc , terre ,
cercle , Etna , Caron.
ENIGME.
GRAND , petit , carré , rond ,
Pointu , triangulaire ,
Ou mince, ou gros , ou court ou long ;
Quelquefois infulaire.
Je m'alonge & fuis raccourci
Tantôt l'un , tantôt l'autre auffi
Sans autre préambule ,
Je vis content de peu.
Le domaine de ma cellule
Eft très-fouvent en franc-alleu.
F
LOGOG RYP HE.
ILLE de la terreur , l'ignorance eſt ma mere ,
Mon empire s'étend fur l'efprit des mortels ;
Vous m'avez vu fortir de l'ombre des Autels ,
Et caufer plus de maux que la pefte & la guerre
Douze pieds compofent mon tout :
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
Tranfpofez - les de diverfes manieres ,
Vous trouverez en France deux rivieres ;
Mais fivous cherchez jufqu'au bout,
Vous devez voir le pere de Medée ;
Un mont fameux dans la Judée ;
Le Roi dont Troyé a pris fon nom
La Meffagere de Junon ;
Un enfant qui fervit de repas à fon pere
Un nom qu'en Europe on révere ;
Un Dieu d'Egypte , un Peintre , un Empereur ,
Qui fur Jérufalem fignala fa fureur ;
Un empire d'Afie , un terme de mufique ,
Un royaume de l'Amérique ,
Où l'Espagnol par l'or fut arrêté ;
Un inftrument par Ifis inventé ;
L'endroit oùdes anciens on confervoit la cendre.....
Mais je deviens trop clair , & vous devez m'entendre
.
Par M. MOURON- DE CHATIGNY .
JEU
CHANSON.
EUNE & charmante Iris , mon trop fenfible coeur
A la fimple amitié veut en vain ſe réduire :
Peut-on voir tant d'attraits fans fe laiffer féduire ,
Et fans être enflammé de la plus vive ardeur .
Air Sérieux ,
Par Mr Antheaume .
Jeune et charman - te Iris, mon trop sensible
coeur Ala simple amitié veut en vain se ré-
- 6
x6 6
dui-re duire: Peut - on voir tantd'at-
-traits sans se laisser sé- dui - re , Et sans
σ
être enflame de la plus vive
W
deur. Et sans être enfla
Ж
σ
ar
--mé
de la plus give ardeur.
4 * 7
GravéparLabassée .
Imprimé par Tournelle..
ΜΑΙ . 1757 . 77
ARTICLE I I.
NOUVELLES LITTERAIRES.
SUITE du Précis de la Differtationfur la
légitimité des intérêts d'argent.
SECONDE PROPOSITION .
MAIS il doit ( 1) néceſſairement y avoir de
la difference entre le prix d'une marchandiſe
vendue comptant , & le prix de la même
marchandise vendue à terme ; fans quoi le
commerce eft impraticable. C'est la feconde
propofition de l'Auteur.
Il répond à quelques Théologiens , qui décident
que l'augmentation du prix de la
marchandiſe , par le feul titre du délai du
paiement , eft une ufure , & que ce bénéfice
eft le même que celui du prêt. Pour
réfuter cette opinion , il fait voir premiérement
qu'il eft impoffible aux Négocians
de rien changer aux conventions établies
par rapport aux crédits ; il prouve enfuite
qu'elles font auffi juftes qu'innocentes.
Otez , dit- il , la différence néceffaire
(1 ) Page 24.
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
qui eft entre le prix du comptant & le prix
du crédit , le commerce ( 1 ) tombe par la
ruine de tous les Négocians ; car il eft
évident que tous ceux qui auront des marchandifes
voudront vendre comptant , & tous
les acheteurs voudront acheter à terme
66
··
Voilà donc deux intérêts contraires qui fe
» balancent également . Qui eft- ce qui rom-
" pra cet équilibre ? Ce fera , fans doute
» le befoin de l'une ou l'autre des parties.
» Mais où en feroit le commercé , demande
» l'Auteur , s'il ne s'y faifoit de marchés
» que dans des fituations forcées ? & quelle
» en feroit la fuite ? Un défavantage cer-
» tain pour l'un ou l'autre des contractans.
و ر
» Si c'eft le vendeur qui cede à la né-
» ceffité , il fe ruine par le terme qu'il ac-
» corde. Si c'eſt l'acheteur , il ne lui restera
plus d'argent pour d'autres entreprifes
» pour lefquelles , fi on lui en demande
» encore , il n'en aura plus à donner Eh !
» qui oferóit faire le commerce à des conditions
fi dures ? Quoi je me mettrois en
main des marchandiſes au hafard de ne
* les vendre qu'à des gens à qui je ferois la
loi ? Mais où & quand en trouverai -je
» dans la fituation où il me fes faut ? D'ailleurs
, quel que foit le befoin de mon
( 1 ) Pages 35 , 36 , 37 & 38.
MAI. 1757. 79
» acheteur , aura- t'il précisément & à point
» nommé tout l'argent que je lui deman-
» de ? D'un autre côté , fi c'eft l'acheteur
"
ود
32
"3
و د
qui me force à lui donner du terme , qui
» m'affurera que j'en obtiendrai à mon
" tour quand je voudrai faire de nouveaux
≫ achats ? Et encore quel terme faudra- t'il
qu'on m'accorde précisément celui que
j'ai donné. Je ne puis l'accourcir d'un
jour ; car fi mon vendeur vouloit fon
» paiement dans un délai plus bref, jøne
fçaurois traiter avec lui , puifque je n'au-
"rois pas d'argent pour l'échéance qu'il
» fixe ... Il n'y a donc point de milieu ; il
faut ou proferire le commerce comme
»une profeffion illicite, ou le laiffer exercer
» par les feuls moyens qui le rendent pof-
» fible. »
و د
ر د
Ici l'Auteur , pour ſe conformer à la façon
de penfer de quelques Cafuiftes , veut
bien regarder pour un moment ( 1 ) la vente
à terme , comme un véritable prêt fait à
l'acheteur. Dans ce cas- là les Négocians ,
conclue -t'il avec raifon , font en droit
d'exiger un bénéfice en vertu du double
titre du lucre ceffant & du dommage naiffant.
Mais il n'a garde d'abandonner le
jufte fentiment des Théologiens ( 2 ) plus
(1 ) Page 29. (2 ) Ibid. 45 , où les Conf. Ecclef.
de Paris fur l'ufure font citées. Voyez auffi p. 46.
Div
So MERCURE DE FRANCE.
exacts, qui , fans identifier la vente à terme
avec le prêt , permettent l'augmentation
de prix , pourvu qu'elle ne foit qu'une
jufte compenfation de ce qu'on peut fouffrir en
vendant à crédit. >
›
L'Auteur ajoute que l'univerfalité même
( 1 ) de cette conduite qu'on appelle ufuraire ,
en ôte toute ufure & toute injuftice . Nous
avons déja fait voir qu'en effet perfonne
ne fouffre de préjudice de la différence
conventionnelle de l'achat & de la vente
argent comptant ou à crédit : ce n'eſt réellement
qu'une jufte compenſation unanimement
établie par tous les Négocians . Un
Commerçant a un effet à vendre ( 2 ) qui
vaut 100 liv. comptant. Pour l'acquérir
comptez-lui cette fomme fur le champ ;
ou , fi vous l'aimez mieux , prenez un
rerme de fix mois , en lui donnant un billet
de 103 livres : c'eft la même chose pour
vous & pour lui . Pour vous , parce que
vous aurez les mêmes conditions dans la
revente de cet effet ; car ou l'on vous en
donnera, 100 liv. fur le champ , ou , comme
votre vendeur , vous aurez 10 fols par
100 livres pour chaque mois du terme
que vous accorderez à l'acheteur qui ne
voudra ou ne pourra payer cet effet comp-
(1 ) Page 32.
(2) Pages 4243.
·M A I. 1757 . 81
tant. A l'égard de votre vendeur , dès le
lendemain il peut recevoir 100 liv. pour le
billet de 103 liv . que vous lui avez remis
en paiement de cet effet qu'il vous
vendu .
a
Tels font , continue l'Auteur , les pactes
du commerce au fujet des crédits. C'est là (1 )
tout le fonds de la négociation des papiers de
commerce , des efcomptes , du change au cours
des Places , & c.
Où est donc ici ce qu'on appelle ufure ,
à moins qu'on ne la conçoive , fans injuftice
, fans dommage pour perfonne ? Notre
Auteur a donc raifon de conclure que le
bénéfice (2 ) , ou plutôt l'indemnité , qui réfulte
des crédits , n'eft ni une ufure ni un
bénéfice exigé à cause du prêt , comme il
avoit d'abord bien voulu le fuppofer.
« Il faut donc le regarder , ajoute-t'il
» comme un profit qui a pour bafe non pas
le contrat de prêt , mais le contrat de
» vente ; comme une claufe d'équité qui
» rend égale la condition des contractans ;
» comme un ufage introduit dans le commerce
par la néceffité de réduire toutes les
» valeurs à celle du comptant ; enfin comme
» l'unique moyen qu'aient pu trouver les
Négocians de fe rendre mutuellement 22
( 1) Page 54. (2) Page 44-
Dv
82 MERCURE DE FRANCE:
"
juftice fur les torts qu'ils fe feroient in-
» failliblement par les crédits forcés , que
tour-à-tour ils fe demandent les uns aux
≫ autres »
TROISIEME PROPOSITION.
Une troifieme propofition fuit naturellement
des deux premieres ; c'eft que aet
excédant de prix ftipulé à raison du terme ,
forme un bénéfice de convention , lequel eft tégitimement
ceffible ( 1 ) .
C'eft proprement une conféquence des
deux propofitions précédentes. En effetperfonne
ne doutera que tout homme ne puiffe
légitimement recevoir le tranfport d'un
bénéfice légitime . Cependant l'Auteur jufrement
zélé emploie toutes fes forces pendant
plus de 40 pages , à détruire en détail
les préjugés qui réfiftent à cette vérité.
Comme cette derniere partie de la differtation
eft auffi -bien difcutée qu'elle eft importante
pour le commerce & pour la nation
, nous y renverrons les lecteurs curieux
, & nous nous contenterons d'expofer
fuccinctement le réfultat des preuves de
cette troifieme propofition .
1. La négociation ( 2 ) de tout effet
commerçable ne doit fe faire que fous les
(1 ) Page 52. ( 2 ) Pages 77 &78.
MA I. 1757. 83.
conditions d'un cours autorise & public :
c'eft ce que l'Auteur pofe pour fondement de
toutes les négociations du commerce : c'eft ce
qui les légitime.
2 °. Le bénéfice des termes ( 1 ) n'eft
qu'une indemnité de convention fixée ,
comme on l'a prouvé par un ufage préétabli
, univerſel & légitime. Il peut donc
être cédé , fans nuire à perfonne ; & dèslà
tout foupçon d'ufure s'évanouit.
3°. Il s'enfuit que ni les billets , valeur
reçue comptant ( 2 ) , ni les engagemens
que prend un Négociant pour l'argent
qu'on lui prête , ne lui caufent aucune
perte , malgré le bénéfice du terme qu'on
exige de lui. Avec cet argent , il profite à
fon tour de toutes les différences établies
dans le commerce entre le prix du terme &
le prix du comptant ; & il eſt en état de
gagner beaucoup au - delà.
4°. Le bénéfice du terme , dès qu'il eſt
démontré légitime , ne fçauroit changer
de nature , foit qu'il paffe à un Négociant
ou entre les mains de tout autre Citoyen ,
quelle que foit fa qualité ou fa profeffion :
car il n'eft ni convention ,ni affaires légiti
mes ( 3 ) qui ne foient permiſes à tous les
citoyens .
(1) Pages 1960. (2 ) Pages 55 & 56.
( 3) Pages 61 , 62 , 63 & 64.
Dvj
78 MERCURE DE FRANCE.
· •
qui eft entre le prix du comptant & le prix
du crédit , le commerce ( 1 ) tombe par la
ruine de tous les Négocians ; car il eſt
évident que tous ceux qui auront des marchandifes
voudront vendre comptant , & vous
les acheteurs voudront acheter à terme
" Voilà donc deux intérêts contraires qui fe
» balancent également. Qui eft- ce qui rom-
" pra cet équilibre ? Ce fera , fans doute ,
» le befoin de l'une ou l'autre des parties .
» Mais où en feroit le commercé , demande
» l'Auteur , s'il ne s'y faifoit de marchés
» que dans des fituations forcées ? & quelle
» en feroit la fuite ? Un défavantage cer-
» tain pour l'un ou l'autre des contractans .
و د
» Si c'eft le vendeur qui cede à la né-
» ceffité , il fe ruine par le terme qu'il ac-
» corde. Si c'eft l'acheteur , il ne lui restera
plus d'argent pour d'autres entrepriſes ,
» pour lefquelles , fi on lui en demande
» encore , il n'en aura plus à donner Eh !
qui oferoit faire le commerce à des con-
» ditions fi dures ? Quoi je me mettrois en
5 main des marchandifes au hafard de ne
les vendre qu'à des gens à qui je ferois la
loi ? Mais où & quand en trouverai - je
dans la fituation où il me fes faut ? D'ail--
leurs , quel que foit le befoin de mon
( 1 ) Pages 35 , 36 , 37 & 38.
MA I. 1757. 79
» acheteur , aura- t'il précisément & à point
» nommé tout l'argent que je lui deman-
» de ? D'un autre côté , fi c'eft l'acheteur
"
"
?
qui me force à lui donner du terme , qui
» m'affurera que j'en obtiendrai à mon
» tour quand je voudrai faire de nouveaux
» achats ? Et encore quel terme faudra- t'il
" qu'on m'accorde précisément celui que
j'ai donné. Je ne puis l'accourcir d'un
jour ; car fi mon vendeur vouloit fon
» paiement dans un délai plus bref, jene
fçaurois traiter avec lui , puifque je n'au-
" rois pas d'argent pour l'échéance qu'il
» fixe... Il n'y a donc point de milieu ; il
faut ou profcrire le commerce comme
"une profeffion illicite, ou le laiffer exercer
" par les feuls moyens qui le rendent pof-
و د
و د
» fible. »
Ici l'Auteur , pour ſe conformer à la façon
de penfer de quelques Cafuiftes , veut
bien regarder pour un moment ( 1 ) la vente
à terme , comme un véritable prêt fait à
l'acheteur. Dans ce cas- là les Négocians ,
conclue - t'il avec raifon , font en droit
d'exiger un bénéfice en vertu du double
titre du lucre ceffant & du dommage naiffant.
Mais il n'a garde d'abandonner le
jufte fentiment des Théologiens ( 2 ) plus
(1 ) Page 29. (2 ) Ibid. 45 , où les Conf. Ecclef.
de Paris fur l'ufure font citées. Voyez auffi p. 46.
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
2
exacts, qui , fans identifier la vente à terme
avec le prêt , permettent l'augmentation
de prix , pourvu qu'elle ne foit qu'une
jufte compenfation de ce qu'on peut fouffrir en
vendant à crédit.
L'Auteur ajoute que l'univerfalité même
(1 ) de cette conduite qu'on appelle ufuraire ,
en ôte toute ufure & toute injuftice . Nous
avons déja fait voir qu'en effet perfonne
ne fouffre de préjudice de la différence
conventionnelle de l'achat & de la vente
argent comptant ou à crédit : ce n'eſt réellement
qu'une jufte compenfation unanimement
établie par tous les Négocians . Un
Commerçant a un effet à vendre ( 2 ) qui
vaut 100 liv . comptant. Pour l'acquérir ,
comptez- lui cette fomme fur le champ ;
ou , fi vous l'aimez mieux , prenez un
rerme de fix mois , en lui donnant un billet
de 103 livres : c'eſt la même choſe pour
vous & pour lui . Pour vous , parce que
vous aurez les mêmes conditions dans la
revente de cet effet ; car ou l'on vous en
donnera 100 liv . fur le champ , ou , comme
votre vendeur , vous aurez 10 fols par
100 livres pour chaque mois du terme
que vous accorderez à l'acheteur qui ne
voudra ou ne pourra payer cet effet comp-
( 1 ) Page 32.
(2) Pages 42 & 43.
t
(
'M A I. 1757.
81 f
tant . A l'égard de votre vendeur , dès le
lendemain il peut recevoir 100 liv . pour le
billet de 103 liv. que vous lui avez remis
en paiement de cet effet qu'il vous a
vendu .
Tels font , continue l'Auteur , les pacles
du commerce au fujet des crédits . C'est là ( 1 )
tout le fonds de la négociation des papiers de
commerce , des efcomptes , du change au cours
des Places , & c.
Où eft donc ici ce qu'on appelle ufure:
à moins qu'on ne la conçoive , fans injuftice
, fans dommage pour perfonne ? Notre
Auteur a donc raifon de conclure que le
bénéfice ( 2) , ou plutôt l'indemnité , qui réfulte
des crédits , n'eft ni une ufure ni un
bénéfice exigé à cause du prêt , comme il
avoit d'abord bien voulu le fuppofer.
« Il faut donc le regarder , ajoute-t'il ,
» comme un profit qui a pour bafe non pas
» le contrat de prêt , mais le contrat de
» vente ; comme une claufe d'équité qui
» rend égale la condition des contractans
» comme un ufage introduit dans le commerce
par la néceffité de réduire toutes les
» valeurs à celle du comptant ; enfin comme
l'unique moyen qu'aient pu trouver les
Négocians de fe rendre mutuellement
>
"
22
(1 ) Page 14 . (2 ) Page 44-
Dv
82 MERCURE DE FRANCE:
ور
juftice fur les torts qu'ils fe feroient infailliblement
par les crédits forcés , que
» tour-a-tour ils fe demandent les uns aux
"
» autres »
TROISIEME PROPOSITION.
que et
Une troifieme propofition fuit naturellement
des deux premieres ; c'eft
excédant de prix ftipulé à raiſon du terme
forme un bénéfice de convention , lequel eft tëgitimement
ceffible ( 1 ).
C'eft proprement une conféquence des
deux propofitions précédentes. En effet perfonne
ne doutera que tout homme ne puiffe
légitimement recevoit le tranſport d'un
bénéfice légitime . Cependant l'Auteur juftement
zélé emploie toutes fes forces pen--
dant plus de 40 pages , à détruire en détail
les préjugés qui réfiftent à cette vérité.
Comme cette derniere partie de la differtation
eft auffi-bien difcutée qu'elle eft importante
pour le commerce & pour la nation
, nous y renverrons les lecteurs curieux
, & nous nous contenterons d'expofer
fuccinctement le réfultat des preuves de
cette troifieme propofition .
1. La négociation ( 2 ) de tout effet
commerçable ne doit fe faire que fous les
( 1 ) Page 52. (2) Pages 77 &78.
MA I. 1757. 83
conditions d'un cours autorife & public :
c'eft ce que l'Auteur pofe pour fondement de
toutes les négociations du commerce : c'eft ce
qui les légitime.
2 °. Le bénéfice des termes ( 1 ) n'eft
qu'une indemnité de convention fixée ,
comme on l'a prouvé par un ufage préétabli
, univerfel & légitime . Il peut donc
être cédé , fans nuire à perfonne ; & dèslà
tout foupçon d'ufure s'évanouit .
3°. Il s'enfuit que ni les billets , valeur
reçue comptant ( 2) , ni les engagemens
que prend un Négociant pour Fargent
qu'on lui prête , ne lui caufent aucune
perte , malgré le bénéfice du terme qu'on
exige de lui. Avec cet argent , il profite à
fon tour de toutes les différences établies
dans le commerce entre le prix du terme &
le prix du comptant ; & il eft en état de
gagner beaucoup au - delà .
4°. Le bénéfice du terme , dès qu'il eſt
démontré légitime , ne fçauroit changer
de nature , foit qu'il paffe à un Négociant
ou entre les mains de tout autre Citoyen ,
quelle que foit fa qualité ou fa profeffion :
car il n'eft ni convention , ni affaires légiti
mes (3 ) qui ne foient permifes à tous les
citoyens .
(1) Pages 1960. (2 ) Pages 55 Ö 56.
(3) Pages 61 , 62 , 63 & 64.
Dvj
$4 MERCURE DE FRANCE.
L'Auteur de cette Differtation nous paroît
écrire avec autant de folidité que d'élégance
, & nous croyons qu'il peut fe
flatter , malgré fa modeſtie , d'avoir heureufement
développé ( 1 ) des principes qu'on
ne faifoit effectivement qu'entrevoir avant
lui. Le nouveau jour fous lequel il a fçu les
préfenter , fuffira t'il , comme il (2 ) le
defire , pour fixer déformais les efprits ? Il
eft vrai qu'il oppofe des raifons à des préjugés
mais malheureufement il eft bien
peu d'hommes capables de facrifier leurs
préjugés à des raifons.
❤
MEMOIRES fur l'art de la Guerre , de
Maurice Comte de Saxe , Duc de Courlande
& de Sémigalle , Maréchal général .
des Armées de S. M. T. C , &c. Nouvelle
édition conforme à l'Original , & augmentée
du Traité des Légions , ainfi que de
quelques Lettres de cet illuftre Capitaine
fur fes opérations militaires . Un gros volume
in- octavo , avec figures. A Drefde ,
chez George Conrad Walther , Libraire du
Roi , 1757. Et fe trouve à Paris , chez
Jombert , Imprimeur- Libraire , rue Dauphine.
Prix 9 liv. relié.
( 1 ) Page 81. (2 ) Ibid.
MA I. 1757. 85
2
&
蜀
LETTRE de François Gando le jeune ,
Graveur & Fondeur en caracteres d'Imprimerie
à Paris , rue S. Jacques , vis -àvis
les Filles Sainte Marie , à l'Auteur du
Mercure.
MONSIEUR , ONSIEUR , j'ai lu dans votre fecond
Mercure de Janvier dernier , une feconde
Lettre de M. Fournier l'aîné , en réponſe
à deux autres Lettres inférées dans le journal
des Sçavans des mois de Septembre &
Octobre derniers , concernant les caracteres
d'Imprimerie. Permettez- moi , Monfieur
, d'en relever quelques traits , qui
m'ont paru un peu trop forts. M. Fournier
avance , par un long difcours , qu'on ne
peut faire de belles impreffions qu'avec les
caracteres gravés par Guaramond , Grandjon
& le Bé , dont il fe dit le feul poffeffeur
, les tenant directement de ces illuftres
Graveurs. S'il eft ainfi , les Caracteres
de l'Imprimerie royale , qui , pour n'être
point fortis des mains de ces premiers Artiftes
, n'en font pas moins beaux , puif
qu'ils font l'admiration de tous les fçavans ,
& ceux de Gando l'aîné , qui paffe pour
pofféder les Caracteres romains les plus
frappans & les plus corrects , ont donc faf
86 MERCURE DE FRANCE.
1
ciné les yeux de tous les Auteurs & Imprimeurs
qui leur ont donné la préférence fur
tant d'autres ? Toutes les belles éditions
qui fe font faites depuis plus de vingt- cinq
ans , ne pafferont donc dans l'efprit de M.
Fournier l'aîné , que comme de foibles imitations
de fes Caracteres ? Les connoiffeurs
pourront facilement voir le faux de cet
expofé › pour peu qu'ils jettent les yeux
fur les impreffions des Caracteres de ces fameux
Graveurs indiqués par M. Fournier
l'aîné , & les comparent avec ceux de mon
frere , quoique faits par des Graveurs modernes.
Je fuis par état obligé de me défendre
fur cet article , parce que je fuis
muni en très - grande partie des Caracteres
de mon frere. M. Fournier l'aîné , comme
Graveur , auroit dû , avant de s'exalter fi
fort , corriger toutes les capitales de fes
frappes fi critiquées l'année derniere ; il
n'ignore pas , ou du moins il doit voir les
défauts qu'elles y offrent , tant par leur
forme & tournure , que par leur maigreur.
Il eft vrai que fi M. Guaramond avoit auffi
bien réuffi à graver les capitales que les
lettres minufcules , il auroit fait des chefd'oeuvres.
L'injufte critique qu'un Auteur anony.
me , & qui ne peut être qu'an Confrere ,
a fait fur l'impreffion des Fables de la Fon
MA I. 1757. 87
taine , à cauſe du Caractere qu'on a préféré
pour les imprimer , prouve plutôt la
jalouſie du Cenfeur qui n'a pas eu la préférence
, que tous les prétendus défauts
qu'il a voulu faire remarquer , furtout au
Caractere romain , qui eſt , ſans contredit ,
le plus beau de Paris , quoique fait de la
main d'un Graveur moderne , & dont le
choix a été fait ſans aucune partialité , &
après avoir été comparé avec tous les autres
par des connoiffeurs auffi éclairés que refpectables
: ce qui fait voir évidemment
que mon frere eft regardé avec des yeux
d'envie , parce que fon commerce eft floriffant
.
Pour moi , je rends juftice à quiconque
le mérite. Je ne puis m'empêcher de dire
que M. Fournier le jeune, a gravé de belles
Italiques : elles font gracieufes , d'une pente
convenable , d'un bon goût , & nulle
ment fufceptibles de critique. Je me fais
un honneur d'avouer que je tâche de l'imicomme
il a fait lui - même en diverfes
chofes de notre Art , fur les modeles de M.
Luce , fi célebre pour les belles Vignettes ?
mais auffi je crois pouvoir avancer que fes
Caracteres romains n'approchent pas à
beaucoup près de la beauté de fes Italiques ;
on feroit prefque tenté de croire que ce
n'eft pas la même main qui les a gravés ,
ter ,
SS MERCURE DE FRANCE.
ལ
ou qu'il n'a voulu être imité de perfonne .
Je finis ma Lettre , en faifant , non
comme M. Fournier , en détail , mais feulement
en gros , l'énumération des caracteres
que je poffede. On trouvera chez moi
depuis la Nompareille jufqu'au gros
Canon
; j'en fais des épreuves , & je me fais
un plaifir de rectifier les défauts que les
vrais connoiffeurs y peuvent découvrir . Je
le répete , j'ai la majeure partie des Caracteres
romains de Gando l'aîné , mon frere ,
leurs italiques anciennes , parmi lesquelles
il y en a de fort belles ; mais en outre j'ai
gravé , depuis la Nompareille juſqu'au
Canon , les Italiques nouvelles , pour
être afforties de toutes ; & je puis affurer
qu'elles font beaucoup mieux que celle
que l'on a voulu imiter jufqu'à ce jour. J'ai
auffi de fort belles Vignettes ; je fais des
réglets fimples, doubles & triples , d'un bon
goût ; enfin j'ofe affurer Meffieurs les Imprimeurs
qui me feront l'honneur de s'adreffer
à moi , qu'ils auront toutes fatisfactions
poffibles , fçavoir , la beauté & l'exécution
des Caracteres , la modification des
prix , & l'aifance pour les paiemens .
J'ai l'honneur d'être , &c.
gros
F. GANDO , le jeune...
Paris , ce 2 Février 1757.
MA I. 1757: 89
LETTRE fur la Bibliotheque Françoiſe
de M. l'Abbé Goujet.
Le
plaifir
que l'on
avoit
goûté
en lifant
les huir
premiers
tomes
de la Bibliotheque
Françoife
de M.
l'Abbé
Goujet
, s'eſt
fait
bien
mieux
fentir
dans
les
dix
volumes
fuivans
, où il nous
donne
la notice
raifonnée
de nos
Poëtes
.
Cet agrément nous en fait encore efpérer
& fouhaiter deux autres ; le premier
eft de voir M. l'Abbé G. avancer dans l'hiftoire
de nos Poëtes plus rapidement , en
mettant moins de diftance entre la publication
de fes volumes . Il lui a fallu beau-
:
coup de temps & de courage pour les premiers
mais les matériaux ont dû s'amaffer
pour la fuite , & d'ailleurs les faits font
plus connus & les fecours plus abondans .
A l'égard de la crainte que M.Goujer pourroit
reffentir en parlant des Auteurs contemporains
, la fageffe & la modération
de fa critique doit l'en garantir.
Mais quand il nous aura fatisfait fur
cette fuite , il s'eft prefque mis dans la
néceffité de revenir aux fiecles barbares ,
d'où il eft parti , & de nous dévoiler le
berceau de notre poésie , en nous donnant
90 MERCURE DE FRANCE.
fur les anciens Poëtes , Romanciers ou
Troubadours , dont les productions font
demeurées manufcrites , des notices auffi
curieufes que celles de nos Poëtes , dont
les vers font imprimés. Ce fupplément eft
néceffaire pour nous dédommager de la
perte de l'ouvrage de Colletet , & remplacer
les Bibliotheques de la Croix - du
Maine , de Duverdier , & du Préſident
Fauchet , qu'on ne trouve plus guere , &
qu'on lit encore moins.
de
Que M. l'Abbé Goujet me permette
lui expofer les regrets de quelques gens de
Lettres fur un objet qu'ils auroient fouhaité
de voir à la tête de fes Recherches
fur les traductions des Poëtes anciens ;
c'eft une notice raiſonnée des traducteurs,
de la plus belle & de la plus fublime de
toutes les poéfies qui font les Pfeaumes .
J'avoue qu'une analyſe critique de toutes
les verfions Françoifes de cette harmonieufe
portion des livres Saints , n'entroit
point dans le plan de M. l'Abbé Goujet :
mais en fe bornant à nous faire connoître
ceux qui ont entrepris d'imiter , feulement
en vers François , ces pieux & touchans
Cantiques , il auroit été affuré de plaire à
un genre de Lecteur dont on fçait qu'il
eftime les fentimens.
M. Goujet fupplée en partie à cette
MA I. 1757.
omiffion à l'article de la plûpart des Poëtes
qui ont imité ou paraphrafé des Pfeaumes
: mais il manque à cet égard fous plufieurs
Poëtes à quelques détails qui m'ont
engagé àformer pour mon ufage particulier
, une petite Bibliographie des Poëtes
qui ont travaillé ſur les Pfeaumes , fur les
Cantiques & fur d'autres livres de l'Ecriture
fainte.
Ce petit Mémorial eſt en deux parties :
la . premiere préfente chronologiquement
l'article de chaque Poëre qui a exercé fon
talent fur l'Ecriture fainte ; la feconde par
tagée en autant de pages qu'il y a de
Pleaumes , de Cantique , &c. rappelle en
forme de table le nom de chaque Auteur
qui a traité en vers le même Pfeaume ou
Cantique avec la date .
Dans cet effai de travail , c'eft M. l'Abbé
Goujet qui eft prefque toujours mon
guide , & c'est ce qui m'oblige à recourie
à lui pour quelques éclairciffemens que je
ne fuis pas à portée de me procurer.
Voici mes queſtions , je fouhaite qu'il
daigne y répondre.
Connoît- on avant Marot quelque Poëte
qui ait ofé s'exercer fur les Pfeaumes , &
quels font- ils ?
En annonçant les Heures de Notre-
Dame , traduites par Gringoire , M. Goujet
92 MERCURE DE FRANCE,
1
志
e
non
n'explique pas fi les Pleaumes y font en
vers ou en profe. Il ne fpécifie pas
plus quels font les 30 Pfeàumes mis en rimes
par Gilles d'Aurigny , Tome XI.
Le contre- poifon des 52 Chanfons dé
Marot , par Artus defiré , Tome XIII. Eftce
une traduction plus orthodoxe des mêmes
Pfeaumes , ou feulement une critique
des erreurs & du ftyle de Marot?
A-t'on encore , quoiqu'en manufcrit ,
la traduction des Pfeaumes faite par
Montchrétien , Tome XV , & celle du
Calvinifte Philippe le Noir ?
Jean Bertaut n'a- t'il traduit que les
I Pleaumes 1 , 20 , 43 , 71 , 136 & 146,
quoiqu'il foit dit dans la Bibliotheque
Poétique indéfiniment qu'il a traduit les
Pfeaumes ?
Sçait-on quels font les Pleaumes paraphrafés
par Antoine - Mage de Fief- Melin ,
d'après les méditations de Peliffon ?
J. Defmarets-de Saint- Sorlin , a-t'il traduit
tout le Pfeautier , dans l'édition de
1640 , des Pfeaumes accommodés au Régne
de Louis le Jufte ? ou bien n'y a - t'il
que les 19 , 20 , 44 , 71 , 96 & 143 ,
cités par M. Goujet ? & dans l'Office de
la Vierge par le même , avec les fept
Pleaumes de la Pénitence , Vêpres &
Complies , les Pfeaumes font- ils en vers a
M A I. 1757 . 93
Enfin dans l'édition du même recueil, donnée
en 1669 , & augmentée , tous les
150 Pleaumes s'y trouvent- ils en vers , &
font- ils différemment traités que dans l'édition
de 1640 ?
Connoît-on en detail les Pfeaumes que
Jean Darbaud a donné en Vers dans les
éditions indiquées en 1651 & 1684.
4
Les Heures de Notre-Dame , traduites
par Pierre Corneille , avec les fept Pleaumes
de la Pénitence , les Vêpres & Complies
du Dimanche , contiennent - elles la
totalité ou partie de ces Pfeaunies en vers ?
Quelle est la traductrice des Pleaumes
indiqués dans le recueil édifiant donné
en 1751 , par ces lettres Mlle D.
Il y aa lieu
d'efpérer
que
M. l'Abbé
Goujet
, dans
les premiers
volumes
de fa
Bibliotheque
que l'on attend
, je le répete
,
avec
beaucoup
d'impatience
, nous
parlera
avec quelque
détail
desPfeaumes
paraphrafés
par le Noble
, Hugues
le Blanc
, Mlle
Cheron
, l'Abbé
Desfontaines
, Florimontde
Saint -Amour
, & autres
, avec
plus ou
moins
de détails
, felon
le talent
de chacun
,
en attendant
que
l'on puiffe
y voir
lest
noms
immortels
des
Rouffeau
, des
Racines
, des Le Franc
. J'ofe
implorer
le
fecours
de ces grands
Hommes
conjointement
avec
celui
de M. l'Abbé
Goujer
,.
94 MERCURE DE FRANCE.
pour les éclairciffemens que je demande ,
& leur repréfenter que quand on imite ou
paraphrafe auffi bien qu'ils le font , on ne
doit pas craindre de mettre le texte vis -àvis
de la traduction : ce feroit un plaiſir
de plus pour les Lecteurs qui aiment à comparer
; on pourroit en tirer des exemplaires
tout-François pour ceux qui n'ont pas
cette curiofité. Le M..
HISTOIRE générale des Provinces - Unies,
dediée à Monfeigneur le Duc d'Orleans ,
premier Prince du Sang , par MM. D *** ,
ancien Maître des Requêtes , & S ***, de
l'Académie Impériale , & de la Société
Royale de Londres. A Paris , chez P. G.
Simon , Imprimeur du Parlement , rue de
la Harpe , à l'Hercule , 1757 , trois volumes
in-4°.
Voici un Ouvrage auffi conſidérable par
l'étendue des recherches où il a fallu
néceffairement s'engager , que par l'importance
de fon objet ; deux raifons plus
que fuffifantes pour intéreffer à fa lecture
les perfonnes curieufes de s'inftruire des
antiquités des Nations. Quoiqu'il ne nous
appartienne pas de prévenir par une décifion
anticipée le jugement du Public
nous ne croyons pas devoir refufer aux
Auteurs qui ne le nomment point , des
MA I. 1757. 95.
2
juftes éloges que méritent leur entrepriſe ,
& la méthode qu'ils ont fuivie dans l'exé
cution. Après avoir infinué d'une maniere
générale dans leur préface , les avantages
de l'Hiftoire , ils font voir que celle qu'ils
fe font propofés d'écrire , eft peut- être
plus féconde qu'aucune autre en événe
mens , dont les variations font très- propres
à fixer l'attention . Il eft bon de les endre
parler eux-mêmes : « Les foibles com-
» mencemens , difent- ils , d'un Peuple de-
» venu fi riche dans un Pays fi pauvre ,
préfentent un bel exemple de ce que peu-
» vent l'amour du travail, la fimplicité
des moeurs & la bonne conduite . Les
» Hollandois refferrés dans l'état le plus
borné de notre continent , prefque fubmergé
par un élément contre lequel ils
font toujours en garde , & fouvent obli .
gés de fe défendre , manquant des cho-
» fes les plus néceffaires par l'ingratitude
du fol , & la rigueur du ciel , ont rendu
leur Pays un des plus abondans & des
» mieux peuplés de l'Europe. Leur com-
» merce s'étend dans les deux Hémiſphe-
" res , & leurs Villes font devenues les
"
"⁹
ود
"
39
magafins du monde. Les premiers habi-
» tans , ces anciens Bataves , trop heureux
de fuivre les Aigles Romaines , &
» d'être reçus dans les gardes des Empe
96 MERCURE DE FRANCE.
"
»
"
"
"
reurs , mériterent par leur valeur le titre
de freres , & d'amis des vainqueurs
de la terre. Les Francs qui s'empare-
» rent de leurs Domaines , ne feroient
que de miférables Corfaires , fi leurs
Capitaines n'avoient fondé par leur courage
& leur conduite , une puiffante
» Monarchie fur les débris de l'Empire
d'Occident. Les Comtes de Hollande ,
» foibles Vaffaux de ces fiers conquérans ,
prefque confondus avec la Nobleffe
dont ils avoient befoin , pour maintenir
» une autorité ufurpée , feroient encore
» inconnus , fi leur politique , & les al-
» liances étrangeres ne les euffent rendu
» redoutables à leurs voifins. Leur ambi-
» tion croiffant avec leur pouvoir , foule
» va les fujets contre la tyrannie. L'inqui-
» fition acheva de les mettre au deſeſpoir,
», & l'amour de la liberté donna naiffance
à une République chancelante dans
» fon debut , mais bientôt raffermie par
» la valeur & la fageffe de fon Chef, &
»forçant enfin l'Espagnol à reconnoître .
» fon indépendance , & même à partager
» avec elle les tréfors du nouveau monde .
» Une politique févere & bien entendue ,
» la met en état aujourd'hui de balancer
» la puiffance de ſes voifins , & l'équili
≫bre de l'Europe. Un Théâtre varié de
ود
tant
M A I. 1757 . 97
33
»tant de ſcenes éclatantes , nous a paru
mériter l'attention du Public ; & c'eſt
» le fpectacle que nous entreprenons d'of-
» frir à fes yeux. »
Nos Auteurs ont pris foin de faire connoître
les guides qui les ont dirigés dans
la compofition de cette Hiftoire. Le dépouillement
qu'il a fallu faire des Ouvrages
d'un grand nombre d'Ecrivains , dont
plufieurs qui ont vécu dans des fiecles d'ignorance
, ont mêlé fréquemment la fable
avec la vérité , n'a pas peu contribué à
rendre ce travail fort pénible. On n'eft
parvenu à demêler le vrai d'avec la fiction ,
qu'en les rapprochant enſemble pour comparer
leur récit. A la faveur d'un examen
réfléchi , on a affigné à chacun d'eux le degré
de certitude , qui leur convient , &
on a fpécifié foigneufement les raifons
qui ont déterminé à préférer les uns aux
autres. Enfin l'on n'a avancé aucun fait
qui ne fût appuyé fur de bons garants que
l'on a cité au bas des pages . Cette façon de
traiter l'Hiftoire , eft affurément très - louable.
On ne fçauroit même défavouer
qu'elle ne foit la feule à la rigueur , fur laquelle
on puiffe compter. En effet c'eft
vouloir fe faire encore plus illufion à foimême
qu'aux autres,que prétendre donner
à fa narration le même degré de croyance ,
E
98 MERCURE DE FRANCE.
en négligeant de marquer les fources où
l'on apuifé. Les Lecteurs éclairés font en
droit de fe défier de tout Hiftorien qui
cherche à leur dérober ainfi la connoiffance
des moyens qui peuvent les mettre en
état de vérifier ce qu'il raconte. La multitude
des faits qui appartiennent au plan
de cette Hiftoire , nous conduiroit trop
loin , fi nous voulions entrer dans quelque
détail à cet égard . Les bornes dans lefquelles
nous nous fommes faits une loi
de nous refferrer, nous permettent uniquement
de l'indiquer d'après l'expofition générale
que les Auteurs en ont donnée euxmêmes.
Sous le titre d'Hiftoire Générale des Provinces-
Unies on comprend la Gueldre ,
la Hollande , la Zélande , le pays d'Utrecht ,
la Frife , l'Overyffel , Groningue & les Ommelandes.
Nous devons remarquer , à la
louange des Auteurs , qu'ils font les premiers
qui ayent conçu le projet de raffembler
fous un coup d'oeil dans une Hifloire
générale & complette , ce que les Annales
& les Chroniques ont tranfmis depuis les
commencemens. Leur récit fournit le développement
des faits qui fe font fuccédés
de fiecle en fiecle jufqu'au terme de la
grandeur de la République. Ils fe font atrachés
cependant pour l'ancien temps, &
MA I. 1757. 99
jufqu'à l'union de ces Provinces plus particuliérement
à la Hollande , & ils n'ont
touché aux autres Provinces que quand les
circonftances ont paru l'exiger. Dans le
nombre des événemens dont le corps de
l'Hiftoire contient l'expofition , il s'en eft
trouvé plufieurs dont l'intelligence étoit
néceffairement liés à des difcuffions qu'ont
fait naître les explications & les defcriptions
où l'on n'a pu fe difpenfer d'entrer .
Ce font , pour ainfi dire , autant de differtations
qui auroient interrompu la narration.
Comme on a voulu la dégager de
tout ce qui pouvoit en fufpendré le fil , on
les a rejettées au commencement de l'Ouvrage
, & elles font la matiere du premier
tome , qui renferme fept Sections . On y
rapporte les conteftations qui fe font élévées
entre les Sçavans fur la géographie
ancienne de cette partie de la baffe- Germanie
, fur le cours des rivieres , fur les
changemens caufés par les inondations &
la main des hommes , fur les limites des
Provinces , fur la fondation des Villes ,
fur la pofition de celles qui ont été détruites,
ou dont les noms font changés . Il a fallu
emprunter le ſecours de la géographie ancienne
& moderne , dont l'hiftoire de ces
Provinces plus expofées qu'aucune autre
partie de l'Europe aux ravages de l'Océan ,
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
ne pouvoit fe paffer. Nos Auteurs fe font
vus par là dans la néceffité de donner des
Caries Géographiques de tous les âges . Leur
narration,fuivant le plan des lieux dans les
différentes époques , eft accompagnée de
la defcription néceffaire de ces mêmes endroits
. Ils ont marqué les variations qui y
font arrivées en différens temps . Ils ont
confervé les anciens noms des Pays , lieux
& peuples , jufqu'à certaines époques où
les nouveaux noms ont commencé à être
ufités. L'ignorance où l'on eft quelquefois
des bornes du pays qu'ils occupoient , &
des changemens furvenus dans les limites
des Provinces , a empêché de donner aux
Eburons le nom de Liégeois , aux Ménapiens
celui de Brabançons , celui de Morins
aux Flamands , & c . En effet , les premiers
n'occupoient qu'une partie des pays habi-
τές par les feconds , & fouvent quelquesuns
s'étendoient fur des terres dont leurs
voifins font aujourd'hui en poffeffion.
C'eſt pour cette raifon que nos Auteurs fe
font crus obligés d'employer les termes de
Haute & Baffe - Germanie , par préférence à
ceux de Haute & Baſſe- Allemagne . Les deux
Pays défignés fous la premiere dénomination
, étoient fitués dans le moyen âge
du côté droit du Rhin , & les deux autres
occupent aujourd'hui les deux côtés du
MA I. 1757.
101
Fleuve. Il eft aifé de voir par-là que la
géographie , comme les autres fciences , a
éprouvé les triftes effets de la barbarie.
On n'eft pas moins partagé fur les antiquités
répandues en grand nombre partout
le pays en queftion , fur l'origine , les
migrations & les ligues des peuples , fur
la Religion , les moeurs , les ufages , la
diſcipline militaire , les loix , le gouvernement
des anciens habitans de ces Provinces.
Nos Auteurs produifent les fentimens
des Critiques fur toutes ces matieres,
& les raifons qui fervent de fondement à
leurs opinions. Ils ont mis à profit les inftructions
qu'ils ont pu tirer des infcriptions
& autres monumens échappés aux
injures du temps . Ils ont même eu foin
d'en donner la forme , & les caracteres
gravés d'après les originaux qui fe font
confervés dans les cabinets des curieux .
Ces chofes font l'objet des quatre premieres
Sections.
Les trois dernieres concernent les temps
modernes , & les connoiffances qui en dépendent
font indifpenfables pour bien
comprendre la conftitution du pays , pour
lire fans interruption & approfondir fon
hiftoire. Elles décrivent l'état actuel des
Provinces-Unies , & découvrent les degrés
par lefquels cette République eft parvenue
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
au point de pouvoir & de richeffe dont
elle jouit. On commence par un précis de
la réforme , on marque fes progrès dans
ces pays , enfuite l'état de la Religion dominante
, celui des Sectes tolérées , le nombre
de leurs Eglifes , & leurs principales
différences . Le Gouvernement fuccede
avec l'adminiftration de la Juftice . Après
avoir décrit l'ancienne forme de fes Tribunaux
& leurs variations , on fait mention
de ceux qui fubfiftent aujourd'hui .
On s'attache à rechercher la véritable réfidence
de la Souveraineté . On explique la
nature & l'autorité des Etats Généraux
du Confeil d'Etat , de leurs membres &
affemblées , les forces militaires de l'Etat
fur terre & fur mer , fes finances , fes
dettes , fa politique , fes maximes & fes
alliances , &c. On parle des Amirautés ,
de leur inſpection , des fonctions du Stathouder
, du Capitaine & Amiral général ,
de l'Avocat de Hollande , appellé Grand-
Penfionnaire. On rapporte les Edits de
création , & les Réglemens qui ont paru
plus inftructifs fur ces objets que tout ce
qu'on auroit pu dire. L'article du commérce
termine ce tome. C'eſt le principal
objet d'une Nation maritime , & le fondement
de la grandeur de celle dont on fait
l'histoire. On le prend à fa naiffance , on
MA I. 1757 : 103
parcourt fes progrès , & on le fuit dans l'établiffement
des manufactures , & c. On
détaille l'origine & les fuccès des navigations
des Hollandois , leurs pêches , & leur
commerce actuel avec tous les pays de
l'Europe. On rend compte de leurs expéditions
navales pour le commerce contre
les villes Anféatiques , contre les Efpagnols
& les Portugais , de leurs conquêtes
dans les deux Indes , de leurs établiffemens
, Forts , Comptoirs , Colonies , de
l'Erection , de la Compagnie des Indes
Orientales , des Chambres qui dirigent fon
commerce , & des réglemens qui s'obfervent
fur leurs flottes. On paffe à la Compagnie
des Indes Occidentales ; on explique
les caufes de fa décadence , fon renouvellement
, l'origine & les progrès des
fociétés particulieres de Surinamme & de
Berbice. On joint à ces détails du commerce
maritime des Cartes beaucoup plus.
complettes & plus exactes que toutes celles
qui ont paru jufqu'à préfent. Elles repréfentent
fous un coup d'oeil les navigations ,
les découvertes & les établiſſemens des
Hollandois , tant dans l'Afie , que
dans
l'Amérique & l'Afrique . Les matières dont
on traite dans ce volume font très- curieufes
, comme on en peut juger par l'analyſe
abrégée que nous venons d'en faire. Elles
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
fervent à donner une idée avantageufe du
refte de l'Ouvrage .
L'hiſtoire proprement dite ne commence
qu'au deuxieme tome. Cinq périodes ,
de chacune defquelles nous dirons un mot,
conftituent la divifion fous laquelle on la
range naturellement . La premiere contient
ce qui s'eft paffé avant l'entrée des Romains
dans la baffe- Germanie ; la feconde
parle de la domination des Empereurs. Il
a fallu néceffairement infifter ici fur beaucoup
de détails qui tiennent à l'Hiftoire Romaine.
Tout ce qui peut y avoir rapport ,
nous paroît traité avec une érudition exacte.
La troifieme raconte l'invafion des
Francs , leur gouvernement & celui des
Rois de la branche Germanique. Les faits
qui font liés à ces trois périodes remplif
fent ce deuxieme tome. La Nation eft le
principal objet de nos Auteurs ; ainfi les
actions des Princes de qui elle a dépendu
en différens temps , deviennent par - là des
acceffoires : cependant comme elle eſt intéreffée
aux événemens étrangers par la
part qu'elle y a bien fouvent , ils ont été
obligés d'annexer leur récit au corps de la
narration dont il fait partie. Ils fe permettent
même des digreffions , lorfque l'occafion
fe préfente de dire ce que d'autres
Hiftoriens ont omis par négligence , ou
MA I. 1757. 105
quand la partialité les a engagés à diffimuler
, ou pour le moins à altérer la vérité.
Telles font les excurfions qu'ils font fur
l'établiffement des Francs dans les Gaules .
Ils nous apprennent qu'ils ont profité du
travail de M. Freret , dont ils fe font un
plaifir de communiquer au Public les Ob-
Jervations relatives à ce fujet . On n'aura
point de peine à les reconnoître à la profondeur
des recherches , & à la difcuffion
méthodique qui caractériſent tout ce qui
eft forti de la plume de cet habile Académicien.
Ils ufent de la même liberté fous les
Carlovingiens. Cette partie de l'hiftoire
étoit trop ftérile pour n'avoir pas beſoin
d'un fecours étranger qui occafionnât
quelque contiguité dans les événemens.
Les Romains avoient rempli les premiers
vuides ; c'étoit aux Francs à combler les
féconds. « A ces digreffions près , difent
» nos Auteurs , l'hiftoire des Bataves nous
» offre le tableau d'un peuple attentif à
» conferver fa liberté , & de Souverains
» acharnés à la détruire . Nous voyons
» d'abord les Romains établir leur domi-
» nation par la force des armes fur des
ور
"
"
peuples libres par leur conftitution , les
» contraindre à fe révolter par des exac-
" tions & la violence ; la Germanie entiere
» s'intéreffer dans le combat , la valeur
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
ود
»fans difcipline l'emporter fur la fcience
> militaire , & forcer les Vainqueurs du
» monde à reftituer aux peuples leurs droits
» & leurs privileges. Nous voyons les
» Francs inonder une partie de nos Pro-
" vinces , & foumettre l'autre par la dou-
» ceur de l'Evangile ; la liberté fe relever
» fous les premiers Comtes , s'affoiblir
» fous leurs attaques continuelles , s'éclip-
»fer prefqu'entiérement fous la puiffance
» des Princes de la maifon de Bourgogne
ور
ور
ور
و ر
& de celle d'Autriche , fe ranimer au
» coup mortel que les Efpagnols entre-
»prennent de lui porter , rappeller fon
» courage , & raffembler ces forces pour
combattre l'Inquifition , triompher au
» fortir d'un combat inégal , forcer ces ennemis
dédaigneux à reconnoître fon indépendance
, & leur arracher une partie
» des deux Indes ; enforte que cet Ouvra-
" ge peut- être regardé comme l'Hiftoire de.
»la Liberté combattue , opprimée , renais
Sante & triomphante. »
"
و ر
و ر
La fuite au Mercure prochain.
ALMANACH des Finances , pour l'année
1757 , contenant fommairement la nature
& les principales particularités des affaires
de Finances , les noms & demeure des Intéreffés
, les Bureaux , jours d'affemblées ,
MA I. 1757. 107
Tribunaux où le portent les conteftations ,
& autres éclairciffemens à ce fujet. A
Paris , chez Pierre Prault , quai de
Gêvres .
Cet Almanach n'a été retardé que pour
être perfectionné . On y trouvera des augmentations
& des changemens confidérables
occafionnés par le renouvellement
des Fermes & par les autres révolutions
furvenues dans les différentes parties de la
Finance. Le Public , & furtout le Public
Financier à qui il eſt le plus néceſſaire ,
n'aura rien perdu pour attendre.
ESSAIS politiques par M. le Marquis
de ***.
Le Marquis de *** a la modeftie de ne
pas vouloir s'ériger en Auteur. Il n'écrit
que pour lui , & il n'aura pas la folle vanité
de livrer fon travail à l'impreffion :
cependant voilà déja deux volumes d'imprimés.
L'Ouvrage eft divifé en trois parties
: la premiere traite des qualités du Miniftre
& de la conduite qu'il doit tenir
dans les négociations ; dans la feconde ,
l'Auteur parle du culte dû à la Divinité ,
de l'origine des établiſſemens humains &
du droit de la guerre : il y joint un abrégé
fommaire du droit de la nature & des gens.
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
On trouve dans la troifieme un tableau des
intérêts préfens des Souverains , précédé
d'un difcours fur les principaux événemens
politiques, depuis 1648 jufqu'en 1748 ; les
extraits des traités de Weftphalie , d'Utrecht
, d'Anvers & de Vienne , avec des
difcours préliminaires & des differtations
fur chacun de ces traités , compofent la
quatrieme & derniere partie. Je ne veux
qu'effleurer ces différentes matieres.
La principale qualité d'un Ambaſſadeur
eft de fçavoir fe rendre maître de ſes paffions
& de foi- même. Mazarin , malgré
la vivacité de fon tempérament , ne s'emportoit
que par adreffe pour connoître au
vrai le fonds du coeur de Dom Louis de
Faro. La patience fait attendre la maturité
de ce qu'on defire. Le temps & moi , difoit
Philippe II , en valons bien deux autres.
L'Auteur parcourt ainfi les autres
qualités d'un parfait Négociateur , la probité
, le zele , la modeftie , la fermeté , la
difcrétion , la fagacité , l'adreffe , la pénétration
, la prudence , & c.
L'Europe n'a connu l'utilité des Ambaffadeurs
que fous le regne de François I.
Le Régent d'un Royaume a droit d'en envoyer
dans les Cours étrangeres . Un Roi
détrôné a le même droit ; & la France reçut
également un Miniftre de Charles II
MA I. 1757. 109
1
& de la nouvelle République d'Angleterre.
Après ces réflexions préliminaires , l'Auteur
entre dans des détails infinis fur la
conduite que doivent obferver les Ambaffadeurs
; il parle auffi d'Alexandre & de
Charles XII , rappelle les révolutions de
Flandre & de Portugal. Son Difcours fur
le Culte paroîtra peut -être un peu long :
l'origine des facrifices & de l'idolâtrie ,
les augures , l'inhumation des Payens , les
héréfies , l'origine des Gouvernemens font
rappellés ici plutôt par fuite néceffaire que
par nouveauté. La queftion du droit des
gens a plus de rapport aux affaires préfentes.
Ce droit , dit l'Auteur , permet les intrigues
, les artifices , les conjurations , &
enfin tout ce qui peut nuire à un ennemi
déclaré , ou justement foupçonné , foit en
prévenant les deffeins de cet ennemi , en
interceptant fes lettres , en enlevant fes
couriers , fes convois , fes troupeaux , pourvu
que ces entreprifes s'exécutent fans
manquer à la probité & à l'honneur qui ne
font autre chofe que la loi naturelle. Ainfi
on ne peut s'emparer des inftrumens néceffaires
à la culture des terres , gâter , détruire
les biens , mettre à contribution les
villages , à moins d'une néceffité abfolue.
Toutes profanations d'Eglifes , incendies ,
démolitions de maiſons font également dé110
MERCURE DE FRANCE.
fendus. Après la prife d'Ypres , le Roi parut
touché de ce que quelques maiſons
avoient été endommagées par les bombes .
Je n'avois point pris les armes , dit - il , contre
les habitans , mais contre mes ennemis . Qu'il
feroit à fouhaiter que les vainqueurs puffent
connoître ce fentiment d'humanité !
Le traité de Weftphalie a apporté de
grands changemens dans le fyftêine politique.
Ferdinand fut contraint de ſe borner
à la qualité de Chef & non de Maître d'une
République de fiefs fouverains , & la
France y acquit une nouvelle fplendeur.
Les autres traités ont produit d'autres effets
que les politiques liront dans l'ouvrage,
même. Ils y apprendront que les différentes
Puiffances de l'Europe ont entr'elles des
intérêts différens. Celui de la Cour de
Rome eft d'être uni avec le Roi de Naples
& le Duc de Parme . La politique de la maifon
d'Hanovre eft d'étendre fes frontieres ,
afin de s'affermir en Angleterre comme
Souveraine de cette Monarchie . La nouvelle
Maifon d'Autriche n'a que le Turc à
redouter du côté de la Hongrie. Les préfens
qui font chez ces infideles l'ame des
négociations , fomenteront toujours les divifions
& l'antipathie entre les Turcs & les
Perfans.
Les ennemis de la France ont femé des
M A I. 1757: 111
inquiétudes dans l'Europe , depuis la paix
d'Utrecht ; mais le traité d'Aix - la - Chapelle
a montré la droiture des intentions
des François & des Efpagnols : les uns
n'ont pas même infifté fur le rétabliſſement
de Dunkerque , les autres fur l'évacuation
de Gibraltar . La Hollande doit s'appercevoir
que la protection de la France lui eft
néceffaire pour fon négoce , que fon union
avec l'Angleterre ne lui a jamais été qu'onéreufe
, & que le commerce des Anglois
s'eft toujours fait au défavantage de celui
des Provinces - Unies.
La différence des Sectes dans la grande
Bretagne fait la fûreté de l'Etat . Si ces trois
Royaumes venoient à adopter une même
croyance , le Gouvernement ne tarderoit
pas à être changé ; les fentimens réunis fe
tourneroient alors du côté de la République
ou du Roi. Les Souverains du Nord
doivent s'appuyer de la France pour s'oppofer
aux Mofcovites : ce devroit être
auffi le fystême du Roi de Pruffe . L'intelligence
avec la Hongrie , & des créatures
achetées dans le Divan peuvent feules
conferver aux Vénitiens ce qu'ils poffedent
dans le Levant : mais un défaut que
l'Auteur reproche à cette République , c'eſt
de punir le foupçon comme le crime. Sur
le rapport feul des efpions , on fait mourir
112 MERCURE DE FRANCE.
l'accufé pendant la nuit , fans écouter fes
défenfes. Depuis le traité de Munſter la
France ne projette aucun agrandiffement ,
perfuadée de cette maxime , que jamais
une vafte domination n'a fait la fplendeur
d'un Etat , & qu'il ne doit fon éclat qu'à
fes richeffes , à l'amour des peuples , à la
valeur des troupes , au bon état de fes
places , à fes alliances heureuſement ménagées
& maintenues par la bonne - foi , enfin
à la protection accordée au commerce ,
feul capable de rendre une Souveraineté
floriffante .
qui
Cet Ouvrage est très-inftructifpour ceux
fe deftinent aux fublimes fonctions
d'un Négociateur : il eft quelquefois diffus
, mais toujours folide. Si l'Auteur femble
s'éloigner uunn ppeeuu du fujet par fes raifonnemens
, il fçait les ramener à fon but
par un enchaînement de principes. Pour
jetter quelques ornemens fur des matieres
affez métaphyfiques , il les a partagées en
différens difcours , & il en coupe la féchereffe
par des citations qui peuvent jetter
plus de vivacité dans la narration. Une obfervation
qu'on ne manquera pas de faire ,
après avoir lu ces deux volumes , c'eft qu'il
eft d'une grande importance pour la Cour
de Vienne & les Etats Généraux de ne
prendre aucun parti dans les démêlés réMA
I. 1757.
cens de la France & de l'Angleterre. En
armant en faveur de cette derniere Puiffance
, le Brabant devient le théâtre de la
guerre , & le chemin eft ouvert jufques
dans le coeur de la Hollande . L'alliance que
l'Impératrice Reine vient de conclure avec
le Roi , l'unit avec les deux branches régnantes
de la Maifon de Bourbon . Elle affure
à l'Archiduc la fucceffion au Trône
Impérial , & rend la paix ftable dans le
continent de l'Europe. On trouve quelques
exemplaires de ce Livre chez Vincent , rue
S. Severin .
ESSAI fur la Perfection Chrétienne . A
Paris , chez P. Prault , quai de Gêvres ,
1757.
LA SUITE des cinq cens Matinées & une
demie , Contes Syriens traduits en François
, &c. paroît , & fe trouve chez F. Merigot,,
quai des Auguftins , 1757 .
Le troifieme volume du Mercure de
Vittorio Siri , traduit de l'Italien par M.
Requier , vient d'être imprimé , & fe débite
chez Durand , rue du Foin , 1757.
PROSPECTUS de la troifieme édition
des inftitutions de Géométrie , enrichies
de notes critiques & philofophiques fur la
114 MERCURE DE FRANCE.
nature & les développemens de l'efprit
humain avec un difcours fur l'étude des
Mathématiques , où l'on effaye d'établir
que les enfans font capables de s'y appliquer
, augmenté d'une reponſe aux objections
qu'on y a faites. Ouvrage utile ,
non-feulement à ceux qui veulent apprendre
ou enfeigner les Mathématiques par la
voie la plus naturelle , mais encore à toutes
les perfonnes qui font chargées de
quelque éducation. Par M. de la Chapelle,
Cenfeur Royal , Membre de l'Académie
de Lyon , & de la Société Royale de Londres
, deux vol. in- 8°.
Il y a plus de fix mille volumes de cet
Ouvrage répandus dans le Public. Plufieurs
Colleges & plufieurs Ecoles de la Capitale
m'ont fait l'honneur de l'adopter ; un fort
grand nombre de celles des Provinces en
font ufage ; il eft très - connu en Italie , en
Allemagne , en Hollande ; je devois donc
m'attendre à des obfervations , à des critiques
, & même à des cenfures.
Qu'un livre , fait pour quelques douzaines
de perfonnes , ne foit point attaqué ,
cela eft dans l'ordre ; on n'attaque point
les inconnus. Qu'un autre , à la portée de
tout le monde , demeure tranquille chez
le Libraire ; le filence & l'oubli du Public
en font la plus cruelle fatyre. Mais qu'un
MA I. 1757. IIS
Ouvrage lu & relu dans le deffein de s'y
inftruire & de n'y rien pardonner ; qu'un
Ouvrage qui donne perpétuellement des
ordres à l'amour- propre , qui lui dit toujours
, fans aucun ménagement , cela eft
vrai je le démontre ; qu'un Ouvrage enfin
, pour lequel j'ai follicité des objections
avec autant d'empreffement qu'on les
fuit , n'en ait effuyé pourtant d'aucune
efpece , c'eft une fingularité dont il y a ,
ce me femble , très- peu d'exemples.
Je crois connoître mes productions un
peu mieux que mes Lecteurs. Ce n'eft
point l'amour d'une vaine gloire qui m'a
fait écrire. J'ai cherché à mériter l'eftime
de mes Concitoyens par des vues nouvelles
, & par une forme jufqu'alors inconnue
, ou tout au moins non pratiquée.
Perfuadé qu'il n'y a de vrais fervices que
ceux qui plaifent , le principal fuccès de
cet Ouvrage eft dû , fans doute , à l'attention
perpétuelle que j'y ai eue , de ne
jamais négliger cette maxime. Mais , fi la
féchereffe de la Géométrie a diſparu fous
ma plume , j'ai obfervé que nos goûts
nous faifoient fouvent oublier nos befoins.
En faisant moi- même la critique de
mon propre Ouvrage , j'y ai trouvé beaucoup
de fautes d'omiffion ; elles feront
116 MERCURE DE FRANCE.
amplement réparées dans l'édition qui va
paroître. Une de mes principales vues
avoit été de convaincre le Public , que
l'Algebre & la Géométrie étoient très- utiles
dans les Profeffions les plus communes.
Les faits font la Métaphyfique du gros du
monde , & dans l'Algebre , j'avois un peu
négligé cette Métaphyfique : auffi ai - je
augmenté l'article des équations de trente
ou quarante pages . Toutes les queſtions
que j'y propofe y font utiles ; mais j'ai
voulu que l'utile fût curieux . Des Regles
d'efcompte droites & inverfes , celles des
lettres de change , les problêmes d'alliage
de toute efpece , déterminés & indéterminés
, y font expofés & démontrés avec
tout le foin , dont je me fuis trouvé capable.
Jamais une queftion n'y paroît qu'amenée
par les circonstances qui l'y font
naître on y fçait toujours d'où l'on vient,
où l'on va , & pourquoi l'on va . Je ne dis
point , par exemple , foit une équation du fecond
ou du troisieme degré qu'ilfaut réfoudre ,
comme fi je me propofois une queftion extraordinaire,
uniquement pour faire parade
d'une difficulté vaincue. Mais , en me fuivant
, on s'apperçoit que beaucoup de gens
y font jettés , fans y penfer , par des befoins
très- fréquens & très- communs . Une
fimple adminiftration de tutelle y conduit.
MA I. 1757. 117
1
1
e
Affurément cela n'eft pas rare . J'y montre
une fource des équations de tous les dégrès
; & ce font les intérêts des intérêts
qui donnent cette progreffion de puiffances.
J'en prends l'occafion de réfoudre un
problême du fecond dégré , comme j'en
pouvois prendre celle d'en refoudre un du
troisieme , quatrieme , &c.
En procédant à la réſolution de ces
problêmes , je ne m'élance pas tout à coup
à ces expreffions générales , qui montrent
, du point le plus fublime , & avec
trois ou quatre fymboles , une infinité de
queſtions utiles , réfolues avant qu'on les
propofe , ou même qu'on les imagine . Cette
efpece d'enthoufiafme algébrique , en
fervant la pareffe & la vanité de l'Ecrivain
, auroit...pu faire le défefpoir du
Lecteur ; je me le fuis défendu . Toujours
occupé de la maniere dont les idées entrent
& fe fuccedent dans l'ame , jamais les générales
ne fe font préfentées les premieres
à mon efprit. Un même corps nesçauroit être
à la fois en plufieurs lieux , je n'ai ofé faire
cette affertion , en homme fage , qu'après
des millions d'expériences ; encore
fuis-je tenté bien des fois d'en douter
quandje me vois dans un miroir , ou que
je regarde des objets avec un verre à facettes.
18 MERCURE DE FRANCE.
Je fais donc fuivre aux commençans
cette gradation d'idées, dont la nature nous
montre la marche. On s'éleve fans effort ,
quand on monte par degrés . J'expoſe fouvent
fous différens points de vue plufieurs
cas d'une même queftion ; je les difcute ,
je les analyſe , j'en montre les rapports.
On acquiert infenfiblement l'habitude de
comparer ; & c'eſt delà que viennent les
idées & les expreffions générales , fi fécondes
en Mathématiques.
Des notes faites avec attention , & affez
multipliées , viennent étendre toutes ces
vues , qui ne paroiffoient propres qu'à
l'Algebre ; on en voit l'application à la
conduite de la vie , à la Magiftrature , à la
Politique , &c. On y verra même les
Abeilles donner à l'homme des leçons de
Géométrie utile , fans luxe , fans fuperflu ,
mais la plus parfaite économie dans la conftruction
de leurs alvéoles . On y verra ,
fous l'apparence d'un prix très-vil , le piege
tendu àl'ignorance ou à l'efprit inconfidéré
, qui s'engage dans certains paris : en
un mot cette troifieme édition eft augmentée
d'un quart de volume , au moins , &
toute remplie de je ne fçais combien de
queſtions curieufes & utiles , dont l'expotion
convient plus à un extrait qu'à un
fimple avis.
MA I. 1757. 119
་
e
1
Si le ftyle de cet Ouvrage n'a pas été
dicté
par cet art magique de la parole ,
qui fçait perfuader indépendamment des
raifons , je prie le Lecteur de confidérer
que rien n'eft permis ici que l'éloquence de
la vérité.
Le Libraire compte mettre en vente
cette troifieme édition dans le courant du
mois d'Août prochain , & le Prefpectus en
eft diftribué gratis au Public . A Paris chez
de Bure l'ainé , Quai des Auguftins , à
Saint Paul.
VIE d'Erafme , dans laquelle on trouvera
l'Hiſtoire de plufieurs hommes célebres ,
avec lefquels il a été en liaiſon ; l'analyſe
critique de fes Ouvrages , & l'examen impartial
de fes fentimens en matiere de Religion
: par M. de Burigny , de l'Académie
royale des Infcriptions & Belles - Lettres.
A Paris , chez le même Libraire , 1757.
2 vol. in- 12.
au rang
On doit mettre , fans contredit , Erafme
des hommes célebres qui ont fait
honneur à leur fiecle par les productions
de leur efprit. La beauté de fon génie brille.
dans prefque tous les ouvrages qui font
fortis de fa plume ; leur multitude lui affure
à jufte titre la qualité d'un des plus
laborieux Ecrivains qu'il y ait jamais eu ,
120 MERCURE DE FRANCE .
Il pofféda à un certain point l'univerfalité ,
& il s'exerça fur des fujets d'un genre trèsdifférent.
Il étoit à la fois Grammairien ,
Critique, Interprete & Théologien. Si d'un
côté des talens auffi féconds engagerent les
honnêtes gens éclairés à rechercher fon
amitié , malheureufement ils contribuerent
de l'autre à lui ſuſciter l'envie de quelques-
uns de fes contemporains que fon
mérite offufquoit.
C'est avec raifon que l'on regarde Erafme
comme le reftaurateur des Lettres qui
étoient , pour ainfi dire , anéanties fous le
joug de la Barbarie , puifqu'il eut la principale
part à leur rétabliſſement. La lumiere
ne parvint que par degrés à fe répandre
dans les efprits. Il fe vit par- là bien fouvent
dans le cas de combattre les préjugés de
l'ignorance. Il n'en fallut pas davantage
pour lui attirer de fâcheux ennemis , dont
les plus acharnés furent les Moines , qui
avoient un intérêt d'autant plus vif à đéfendre
ces préjugés , qu'ils vivoient alors
dans une étrange corruption . Comme fon
humeur le portoit naturellement à l'ironie ,
qu'il manioit avec adreſſe , il ne les épargna
pas.
La vie d'un Ecrivain auffi illuftre doit
d'autant plus intéreffer notre curiofité ,
qu'elle
MAI. 1757. 121
I
qu'elle fe trouve néceffairement liée avec
l'Hiftoire des plus grands événemens de fon
temps , comme l'époque de la naiffance de
la Réforme. Elle a fourni à M. Bayle le fujet
d'un long article , dont il a enrichi fon
Dictionnaire. Il faut lui joindre M. le
Clerc , qui a pris foin de la belle édition
des oeuvres d'Erafme , qui parut à Léide
en 1703. Il en rendit compte dans fa Bibliotheque
choifie , & il accompagna fon
extrait d'un abrégé de la vie de ce grand
homme , qu'il tira principalement du recueil
de fes Lettres qui en contiennent la
meilleure partie.
$ M. de Burigny , déja connu par d'autres
ouvrages juftement eftimés , entreprend
aujourd'hui la même tâche dans une plus
grande étendue que les fameux-Littérateurs
que nous venons de nommer . Il faut avouer
que perfonne jufqu'à lui n'avoit donné cette
Vie dans un détail auffi circonftancié &
auffi exact : c'eſt un éloge qu'on ne fçauroit
lui refufer. Il fe propofe non feulement de
faire connoître Erafme , mais encore ceux
dont l'hiftoire a une intime liaiſon avec la
fienne. Il faifit tous les traits qui fervent à
nous développer fon caractere ; & , pour
mettre les Lecteurs à portée de fe convaincre
des grands fervices dont les Lettres lui
font redevables , il fait une analyſe criti-
F
122 MERCURE DE FRANCE.
que de tous fes Ouvrages, qui nous a parų
très- inſtructive. L'Auteur a divifé cette
Vie d'Erafme en fix Livres chacun , dont
il fuffira d'indiquer ici le fujet. Le premier
renferme fon Hiftoire , depuis fa naiffance
jufqu'à fon voyage d'Italie. On en conduit
le fil dans le fecond , depuis fon voyage en
Italie , jufqu'à fon établiſſement à Bafle.
Dans le troifieme on continue à en détail-
Jer les circonstances relatives au temps de
fon féjour à Bafle . Le quatrieme contient
fon Hiftoire en tant qu'elle eft liée avec
celle de Luther & avec le Luthéranifme.
Le cinquieme offre le récit de ce qui lui
arriva , & des Ouvrages qu'il compofa
pendant le temps qu'il demeura à Fribourg.
Le dernier Livre a pour objet ce qu'il fit
depuis fon retour à Bafle jufqu'à fa mort.
Il eft terminé par l'examen de fes fentimens
fur les matieres de Religion , & par
les divers jugemens qu'on a portés de cet
homme illuftre.
M. de Burigny remplit partout les devoirs
d'un Hiftorien fidele . Il ne cherche'
point à diffimuler , encore moins à pallier
les défauts que l'on peut juſtement reprocher
à Erafme. Mais il ne balance point à
le juftifier de plufieurs imputations auffi
fauffes qu'odieufes qu'on a formées contre
lui en différens temps. Il infifte avec raiMA
I. 1757: 123
fon fur tout ce qui le rend digne de notre
eftime & de nos fuffrages . Il y a lieu de
préfumer que cette vie ne fera pas moins
bien reçue du Public que celle de Grotius ,
dont le même Auteur lui a fait part il y a
quelques années .
- DÉVELOPPEMENT & défenfe du Syſtème
de la Nobleffe commerçante , en deux parties
, par M. l'Abbé Coyer. Chez Duchesne,
Libraire , rue S. Jacques , au deffous de la
Fontaine S. Benoît , au Temple du Goût.
M. l'Abbé Coyer s'attache dans ce nouveau
livre fur le commerce , à répondre à
toutes les objections auxquelles a donné
lieu l'Ouvrage fi eſtimable & fi ingénieux ,
qu'il publia l'année paffée fous le titre de
Nobleffe commerçante . Nous ofons dire que
peu d'Auteurs fe font jamais auffi élevés
en fe défendant. Les autorités les plus refpectables
ne lui ont pas paru fuffifantes ; il
les appuie encore des raifonnemens les plus
forts ; & fi le ftyle le plus féduifant pouvoit
être compté au nombre des raifons
dans un Ouvrage où il eft précisément
question des intérêts d'un Etat , nous dirions
encore que fes réponſes font fans
replique. Nous allons faire nos efforts
pour qu'on en puiffe juger par un précis
fidele. Il eſt néceffaire pour la Nation d'être
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
éclairée d'autant de lumieres, que l'efprit
humain peut en répandre fur les fources
de fes avantages ; il eft agréable de lui
tranfmettre ces lumieres fécondes , & c'eſt
le devoir d'un Citoyen .
Le Livre eſt divifé en plufieurs Chapitres
, & ces Chapitres s'ouvrent par autant
de questions que l'Auteur fe fait à luimême.
Nous allons le fuivre pas à pas.
Ch. 1. Les grandes entreprises de commerce
peuvent elles convenir aux Monarchies ?
Oui, fans doute, répond M. l'Abbé Coyer.
Une grande Monarchie, telle que la nôtre ,
qui a de grandes terres à cultiver , de
grands établiffemens à entretenir ou à former
, l'immensité des arts à parcourir , une
grande navigation à defirer , de grands
travaux de toute efpece à conduire , de
grands rivaux à réprimer , a certainement
befoin d'un grand peuple. Or , qui ne fçait
que de tous les moyens de population le
commerce eft le plus efficace Mais fi une
grande Monarchie demande une grande
population , elle doit la faire vivre. Au
lieu de lui en faciliter le moyen , elle la
dépouille encore par une immenfité de
contributions que fes befoins rendent néceffaires
, & que l'abfence du commerce
rend inévitables. L'Etat par fa fituation
follicite donc ce commerce précieux, Un
MA I. 1757:. 725
Adverfaire très - recommandable ( 1 ) voit
un vice dans cette fource , d'où l'Auteur
voudroit faire fortir l'aifance & l'émulation
de, la population la plus étendue .
C'est l'excès des efpeces. Plus elles fe multiplientpar
le commerce , dit- il , plus les denrées
font cheres , & le pauvre ne peut plus
fubfifter. Ce n'eft pas la quantité des efpeces
, mais la trop grande inégalité dans
la répartition , qui nuit au peuple , répond
M. l'Abbé Coyer. Qu'on lie les mains à
ces hommes infatiables qui ont des titres
pour entaffer toujours , & tout le monde
vivra fans fe plaindre ni de la cherté des
fubfiſtances , ni de l'excès de l'argent . Il
eft vrai que l'abondance de l'argent produit
la cherté de toutes chofes ; mais ce
défavantage , effet naturel d'un grand
commerce & de la profpérité publique , eft
compenfé & furpaffé par le falaire plus
grand des ouvriers , par les honoraires
plus confidérables des profeffions diſtinguées
, & par le grand mouvement de
l'industrie. « Qui font donc ceux que la
» cherté des denrées incommode dans une
ville , dans un pays où il fe trouve beau-
» coup d'argent ? des rentiers bornés qui
» ne travaillent ni pour eux , ni pour l'état ;
99 »
( 1 ) L'Auteur de la Nobleffe militaire.
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
22
>> des Gentilshommes qui s'amufent à
compter leurs ayeux , des gens oififs qui
» veulent fubfifter fans s'occuper , & voilà
juſtement ceux que nous invitons au
» commerce. ...» Nous fommes obligés
de paffer à d'autres queftions , & de nous
contenter de les effleurer , pour ainsi dire ,
en paffant ; fans cela nous nous arrêterions
à chaque page , & nous pourrions tirer
de chaque idée de M. l'Abbé Coyer des
preuves fenfibles de la légitimité de fon
fyftême... Chap. II . Une Nobleffe commer
çante peut elle fe combiner avec les conftitutions
de la Monarchie Françoife ? Lorfque
la Monarchie ne connoiffoit que le gouvernement
militaire , le Guerrier fumant
de carnage
venoit venoit juger les Citoyens
, & l'Evêque
, par obligation
, manioit
l'épée & le bâton paftoral
. Dans ce fyftême
de fang , la Nobleffe
pouvoit
- elle enviſager
autre chofe que les armes ? La fageffe
a montré
d'autres
parties
auffi effentielles
au bonheur
public. Le commerce
en eft
une. « On voit dans ce tableau
raccourci
» que la Monarchie
a changé de fituation
, » dit M. l'Abbé Coyer , la Nobleffe
ne peut-elle pas en changer
avec elle ? Tant » que la Monarchie
a eu befoin
de toute
» fa Nobleffe
fur les champs
de bataille
ود
›
& qu'elle lui a donné affez de fortune
MA I. 1757. 117
و د
و د
53
•
pour s'y foutenir , la Nobleffe n'a point
» dû les quitter : mais depuis que la folde
pécuniaire des troupes eft devenue le
» nerf principal de la puiſſance monarchi-
» que , depuis qu'on a reconnu qu'on
»peut être brave fans être Noble , depuis
que le roturier a ofé vaincre , tandis que
le Noble ales mains enchaînées par l'indigence
, ce Noble peut & doit changer
de goût. Eh ! quelle eft la Nation qui n'a
» pas obéi au temps ? » Chap. III.
L'efprit guerrier peut - il fubfifter dans une
même Nation avec l'esprit de commerce ?
M. l'Abbé Coyer en eft convaincu : les
preuves fe préfentent en foule à fon efprit ,
il les prodigue ici avec une fageffe de
choix, qui les met à l'abri de toute replique.
Si l'on avoit interrogé les Athéniens fur
ła compatibilité des deux efprits , de guerre
& de commerce , ils auroient montré les
tableaux , les ftatues , les couronnes d'or ,
les trophées , monumens des victoires
qu'ils avoient remportées depuis que Thémiftocles
leur avoit donné des vaiffeaux
pour le commerce & pour la guerre. Rhodes
fut-elle plus fameufe par le commerce
que par la guerre demande M. l'Abbé
Coyer. Démétrius Poliorcetes s'en inftruifit
à fes dépens. Ce preneur de villes
avoit juré de ne pas manquer celle - ci .
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
Il l'attaqua avec toutes les armes que le
génie guerrier peut faire inventer , & les
Rhodiens furent victorieux. Il fallut toute
la puiffance de Nabuchodonofor & treize
ans de fiege pour prendre Tyr. C'étoit le
fort de cette reine du commerce d'étonner
les plus grands Conquérans. Alexandre
que rien n'arrêtoit , délibera deux fois s'il
n'en leveroit pas le fiege , & l'affaut qui
l'en rendit maître , après avoir perdu plus
de monde qu'à la bataille d'Iffus , ne put
vaincre le courage de ces fiers Commerçans.
Pas un de ceux qui portoient les
armes ne voulut chercher un afyle dans les
Temples les vieillards même attendirent
une belle mort à l'entrée de leurs maifons.
Qu'on parcoure les temps , dit M. l'Abbé
Coyer , on trouvera que les Villes commerçantes
& guerrieres ont réfifté opi-
» niâtrément aux plus grands Capitaines.
» Syracufe , à Marcellus ; Athenes , à Sylla
; Marfeille , à Céfar. Des trente fix
» mille villes , places ou châteaux que les
» Arabes prirent en dix ans fous le regne
» du Calife Omar 1 , Alexandrie fut une
» de celles qui tinrent le plus long- temps
» contre ce torrent de victoires. » Quelle
eft la ville purement guerriere , continue
l'Auteur , qui auroit ofé tenter ce que
Genes a exécuté dans la derniere guerre ?.
"
ود
و د
"
MA I. 1757. 129
Genes connue par le commerce , Genes où
les Nobles font le commerce. Une Reine
victorieufe & irritée s'empare de fes Fauxbourgs
, s'affied fur fes remparts , faifit fes
arfenaux , domine dans fon port , la couvre
de fes foudres. Genes reprend les fiennes
, & fecoue le joug. D'où peut venir
cette force particuliere aux Villes de commerce
, demande encore M. l'Abbé Coyer ?
C'eft qu'une ville riche , par fes richeſſes
mêmes , fournit beaucoup de moyens de
défenſe ; provifions , machines de guerre,
peuple nombreux qui fe transforme en
foldats , s'il en eft befoin : c'eft que ceux
qui ont beaucoup à défendre , s'animent à
la vue du danger où fe trouvent leurs poffeffions
, &c. Chap. IV. Notre commerce
n'eft -il point arrivé au terme où il doit s'arrêter
? M. l'Abbé Coyer à fait cette queftion
à des Négocians auffi diftingués par
leurs lamieres que par leur fortune ; ils
lui en ont fait une autre . Penſez- vous ,
lui ont-ils dit , qu'on puiffe prefcrire des
bornes à la fécondité de la nature & des
arts , aux befoins & au luxe du peuple ?
M. l'Abbé Coyer ouvre les archives de
notre commerce , & voici ce qui le frappe :
« L'Italie connoît à peine les Marchands
» François. On ne nous voit plus aux foi-
" res de Salerne , d'Averfe & de Sinigalie.
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
32
"
Naples nous oublie. Venife demande fi
» nous avons encore des manufactures. A
>> Livourne , autrefois , le commerce François
avoit une telle fupériorité , que la
» fête de S. Louis étoit celle de toute la
>> Ville. Le Portugal n'a plus de ports pour
" nous. Jean de Witt évaluoit la balance
» que la Hollande nous payoit de fon
» temps à trente millions , qui en feroient
aujourd'hui plus de cinquante - cing ; elle
» n'a été que de huit en 1750. On ne fçait
prefque plus en France fi la Guiane nous
appartient. Notre commerce du Levant
» fe trouve dans un état de rétreciffement
23
29
"
"
"
» par
les entraves
de 1737.
Il y a tant de
" millions
de Turcs
, & l'on fçait
que nous
» n'en
habillons
que
deux
cens
milles
.
Ignorons
- nous
que nos draps
convien-
» nent
encore
à la Perfe
, au Mogol
, & à
» beaucoup
d'autres
peuples
en Afie , qui
»en feroient
ufage
, s'ils leur étoient
con-
» nus ? L'Angleterre
le craint
, & tâchera
"de l'empêcher
. N'eft
-ce pas affez
d'avoir
perdu
les profits
immenfes
que nous
faifions
avec
elle-même
? Nous
lui ven-
» d ons
autrefois
des toiles
pour
quatorze
millions
par année
, & des étoffes
de
foye
pour
une fomme
à peu près
égale
.
>>Un commerce
qui a fouffert
tant
de diminution
, ne doit pas penfer
à ſe borner
.
33
ע
MA I. 1757 . 131
Les raifons les mieux combinées & les
plus claires abondent dans ce chapitre , &
il nous femble que rien n'eft ni mieux vu ,
ni mieux repréſenté.
Lafuite au prochain Mercure.
LES Quatre Fins de l'Homme , avec des
Réflexions capables de toucher les pécheurs
les plus endurcis , & de les ramener
dans la voie du falut . Par M. L.
Rouault , Curé de Saint Pair fur la Mer
Nouvelle édition , revue & corrigée , à
Paris , chez Tilliard , quai des Auguſtins
1757 , vol. in- 12.
Les éditions réitérées qui fe font faites
de ce petit Ouvrage en différens temps ,
fuffisent pour affurer fon mérite. On nous
annonce cette derniere , comme étant plus
correcte que les précédentes. A l'egard de
l'ouvrage même , il eft trop connu pour
nous arrêter à en parler. Nous nous bornerons
à dire qu'il eft propre à produire les
plus heureuſes impreffions fur l'efprit de la
plûpart de fes Lecteurs autant par la
fimplicité & la clarté du ftyle , que par
les vérités importantes , qu'il expofe avec
beaucoup d'onction . Ce livre fe vend 36
fols , relié . Le Libraire avertit Meffieurs
les Curés & autres perfonnes qui voudront
s'en accommoder au nombre de vingt- cinq
›
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
exemplaires à la fois , qu'il le leur donnera
fur le pied de 26 fols , l'un portant l'autre .
OBSERVATIONS fur l'hiftoire & fur les
preuves de la Réfurrection de Jefus - Chrift,
traduites de l'Anglois de M. le Chevalier
Gilbert Weft , fur la quatrieme édition.
A Paris , chez le même Libraire , un volume
in- 12 .
Cer Ouvrage a reçu depuis long-temps
en Angleterre le fceau de l'approbation
publique. Quatre éditions confécutives en
ont confirmé fuffifamment le mérite . Ces
Obfervations n'avoient point encore paru
en notre Langue : on les publie aujourd'hui
pour la premiere fois. Le Traducteur nous
apprend dans un Avertiffement qu'il a mis
à la tête , l'occafion qui les fait naître. Il y
a déja plufieurs années que M. Woolſton
s'avifa de compoſer des Difcours , dans lefquels
il ne fe propofoit rien moins que
de combattre , quoiqu'obliquement , les
miracles de Jefus Chrift , & particuliérement
fa Réfurrection. Ils firent beaucoup
d'éclat dès qu'ils devinrent publics . La
hardieffe & la témérité de cet Ecrivain
fouleverent contre lui tout ce que l'Angleterre
avoit alors d'hommes fçavans & zélés.
Ils s'emprefferent de le réfuter : mais
perfonne ne parut dans la difpute avec
MA I. 1757: 133
plus d'avantage que M. Sherlok , Evêque
de Bangor , transféré depuis du fiege de
Salisbury à celui de Londres. Il défendit
avec fuccès la vérité des miracles du Sauveur
contre leur ennemi , qu'il fuivit dans
tous les détours où celui - ci avoit voulu fe
retrancher. L'Ouvrage de ce Prélat fut généralement
goûté , & dix éditions en furent
faites , fans qu'on vît paroître la moindre
replique de la part de Woolfton , ni
de fes partifans , quoiqu'on les eût fouvent
défié d'y répondre. Ces conteftations ne
furent cependant affoupies que pour un
temps. Elles fe renouvellerent dans la fuite
avec plus de chaleur : ce que le maître
n'avoit ofé entreprendre , un difciple plus
hardi le tenta dans une brochure qui a
pour titre , Examen des Témoins de la Réfurrection
de Jefus - Chriſt , jugés felon les
Regles du Barrean , par un Philofophe honnête-
homme. Les prétendues contradictions
des textes évangéliques fur ce grand événement
, étoient le principal fondement
dont cet Auteur anonyme s'appuyoit pour
infirmer le témoignage des Apôtres . On
nous apprend que cette objection , paroiffant
même après les efforts de plufieurs
Théologiens , n'avoir été que foiblement
réfolue , M. le Chevalier Gilbert Weft
crut devoir approfondir cette question.
134 MERCURE DE FRANCE .
33
"
"3
"3
Ces Obfervations qui viennent d'être tra→
duites en notre Langue , furent le fruit de
fon travail fur cette matiere. M. Weft a
eu foin de nous inftruire des vues qui l'ont
dirigé en prenant la plume. Voici ce qu'il
dit dans l'introduction qui précede l'Ouvrage
: « Je ne m'étois propofé d'abord
que de juftifier les Evangéliftes du repro
» che de contradiction qu'on leur a fait ;
» c'étoit là mon unique objet. Mais à me
» fure que j'ai avancé dans mon travail ,
la lumiere a augmenté à mes yeux , &
prefqu'à chaque pas j'ai apperçu de
" nouvelles circonftances propres à établir,
» contre les incrédules , la vérité & la certitude
du témoignage que les Apôtres
» ont rendu de la réfurrection de Jeſus-
» Chrift. Ces découvertes m'ont mené in-
» fenfiblement au- delà de mon premier
» but , & m'ont conduit à examiner fcrupuleufement
& à la rigueur , les princi
pales preuves que les Apôtres ont eues
» de ce grand & important article de notre
» croyance . Mais comme il ne fuffiroit
pas , pour affurer la foi du Chrétien
que la réfurrection de Jesus- Chrift eût
été pleinement prouvée aux Apôtres ,
j'ai cru que tout ce que j'avois fait jufques-
là feroit tout-à-fait inutile , ou du
» moins imparfait , fi je n'y ajourois quel
"2
33
30
»
30
MA I. 1757: 139
» ques- uns des principaux motifs que nous
>> avons de la croire , nous qui vivons plus
» de dix-fept cens ans après cet événement
» miraculeux . "
"
Get Ouvrage eft divifé en trois parties.
Dans la premiere , on concilie la diverfité
des récits évangéliques de la réſurrection
de Jefus-Chrift , & l'on détruit les contradictions
apparentes qu'on leur reproche.
Dans la feconde , on procede à un examen
rigoureux des preuves de la réfurrection
données aux Apôtres , en conféquence
defquelles on conclud que ces premiers
Prédicateurs de l'Evangile eurent de ce fait
important une certitude entiere , & une
conviction en quelque façon irréſiſtible.
Dans la troifieme , on expofe deux des
motifs qui nous déterminent invinciblement
à croire la réfurrection du Sauveur .
Tel eft le plan de cet Ouvrage , que nous?
nous contentons d'indiquer fans entreri
dans le détail des preuves. Ceux qui fe:
feront un plaifir de le lire avoueront que
l'Auteur manie fon fujet avec beaucoup
de dextérité. Il réunit à la force & à la
folidité des moyens qu'il emploie pour
confondre les incrédules , l'ordre & la
clarté dans la maniere de les préfenter : ce
qu'on ne trouve pas toujours dans les Ecri
vains Anglois. L'Ouvrage n'a perdu aucu
136 MERCURE DE FRANCE.
ne de ces qualités dans la traduction Françoife
qui vient, à ce qu'il nous paroît , d'une
perfonne habile. A l'égard de l'exactitude
, c'eft fur quoi il ne nous appartient pas
de prononcer , puifqu'il faudroit pour
cela être à portée de la pouvoir comparer
avec l'original , que nous n'avons point
entre les mains , & dont nous ignorons
d'ailleurs la Langue . Les perfonnes qui
prennent l'équité pour la regle de leur
conduite & de leurs jugemens , fçauront
gré au Traducteur de la modération avec
laquelle il parle de la Nation Angloiſe
dans fon Avertiffement. La furveguerre
nue entr'elle & la France , eft très-propre à
changer les difpofitions de notre efprit à
l'égard des Ecrivains d'une Nation , qui
ne fe montre à préfent à nos yeux que
comme notre ennemie. On a peine à fe
refufer aux impreffions fâcheufes que cette
idée fuggere , & l'on ne fait pas réflexion
alors que l'on peut être Citoyen fans ceffer
d'être équitable . Si cette vérité a lieu ; c'eft
furtout dans le cas où l'on envifage toutes
les différentes Nations , comme formant
un feul & même corps , qui compofe ce
qu'on appelle la République des Lettres .
Ainfi ce n'eft pas à ceux qui en font Membres
à entrer dans les démêlés politiques
qui divifent les peuples. « Rendons jufti·
M A I. 1757. 137
"
20
ود
ce , dit le Traducteur , à la Nation
Angloife , quoique maintenant notre
ennemie ; il eft glorieux pour elle que
» la Religion Chrétienne y trouve des
» défenfeurs fi zélés parmi ceux qui y
» occupent les premiers rangs dans la Littérature
& dans l'Etat. Nous accufons
»fouvent l'Angleterre comme la fource
» de l'incrédulité parmi nous , & de fon
» côté elle nous rend bien ce reproche.
Mais , il faut l'avouer , fi l'on ne fçauroit
» nier que la Religion n'ait été fouvent
» & vivement attaquée par quelques Ecri-
» vains de cette Nation , elle n'a guere
» été par nulle autre plus fçavamment défendue.
ور
و ر
33
TRAITÉ de la Jurifdiction des Préfidiaux
tant en matiere civile que criminelle
, avec un Recueil chronologique des
principaux Edits , Ordonnances , Déclaration
, & autres Réglemens concernant les
Préfidiaux ; par M ***, Confeiller au Préfidial
d'Orléans. A Paris , chez Debure
l'aîné , quai des Auguftins , 1757. Prix
liv. 12 fols relić .
3
CALCULS tout- faits depuis un denier
jufqu'à soooo livres , & détail par jour
& par mois du produit des rentes depuis
une livre jufqu'à 100000 , avec des tarifs
138 MERCURE DE FRANCE.
pour les intérêts , d'autres à tant pour cent
fur l'efcompte , le change , &c . On y a
joint d'autres tarifs pour le fol ou marc la
livre , avec le pair des aunages & des
poids de l'Europe , la réduction des louis
d'or & des écus en livres , & c. par Mathias
Melange. A Paris , chez Vincent , rue S.
Severin , 1757.
THEORIE nouvelle du flux menftruel ,
& Traité des maladies de la tête , traduits
du Latin de M. Robert Emett , Médecin
de la Société royale des Sciences de Montpellier
, par M. Hurtaut. Chez le même
Libraire , 1757 .
DE L'AMPUTATION à lambeau , ou nouvelle
Méthode d'amputer les membres , par
M. Pierre Adrien Verduin . Traduction
nouvelle du Latin en François , avec des
augmentations confidérables , tirées des
obfervations les plus modernes , qui contienent
l'hiftoire de la découverte de cette
opération , les jugemens qu'on en a portés,
les moyens de la rendre plus fûres , plus
fimple , plus facile , & d'en tirer tous les
avantages poffibles ; par M. Pierre Maffuet,
Docteur en Médecine. Chez le même.
Nous fommes obligés de remettre au
prochain Mercure les autres annonces &
MA 1. 1757. 139
précis des Livres nouveaux , pour faire
place à l'extrait du Remerciement de M.
Séguier , & de la Réponſe de M. le Duc de
Nivernois , que nous avons promis dans le
volume précédent.
EXTRAIT des Difcours prononcês dans
Académie Françoife , le jeudi 31 Mars
1757 , à la réception de M. Séguier.
Si nnoouuss voulions tranfcrire toutes les
beautés de ces deux Difcours , nous en
donnerions ici une feconde édition . Nous
allons cependant en extraire le plus grand
nombre qu'il nous fera poffible, pour mieux
repondre aux defirs empreffés de nos Lecteurs.
M. Séguier commença le fien avec
d'autant plus d'art , que cet art eft caché
fous une noble fimplicité qu'on devroit
fuivre , mais qu'il eft plus facile de louer
que d'imiter. Meffieurs , dit- il , quand le
célebre Académicien que vous regrettez
fut admis dans votre illuftre Compagnie ,
il attribua ce glorieux avantage à l'honneur
qu'il avoit d'appartenir au grand Corneille.
Mais fi le hazard de la naiffance
l'attachoit par les liens du fang au pere du
Théâtre , cet éclat héréditaire difparoiffoit
auprès des titres perfonnels qui
140 MERCURE DE FRANCE.
l'avoient rendu digne de votre choix .
Combienfuis-je plus obligé , Meffieurs,
de faire un aveu auffi modefte que le fien ?
Je dois au nom que je porte , l'honneur de
m'affeoir aujourd'hui parmi vous le fouvenir
du Chancelier Séguier vous a été
tranfmis , il vit dans vos coeurs , vous
avez voulu l'honorer dans un héritier de
fon nom , vous avez étendu fur moi les
fentimens que vous lui confervez , &
qu'il mérita , ils ont fait mon titre . Je
me hâte de rendre à fa mémoire un hommage
public , & dans les tranfports que
vous aviez droit d'attendre de ma reconnoiffance
, c'eft à moi feul , Meffieurs ,
qu'il étoit permis de le nommer ici avant
le Cardinal de Richelieu , ce génie profond
& fublime , qui le premier raffembla
les talens difperfés , à qui les lettres
doivent autant que cet Empire , dont le
nom vit encore parmi vous avec une nouvelle
fplendeur dans un Heros de fa race.
M. Séguier paffe rapidement fur des éloges
mérités à tant de titres , mais répétés trop
fouvent ppoouurr nn''êêttrree pas ufés. Nous l'imiterons
, & nous allons nous borner à l'eloge
du jour , à celui de M. de Fontenelle.
Mais à qui fuccédai- je , Meffieurs , s'écrie
M. Séguier , à un de ces hommes
rares ? nés pour entraîner leur fiecle ,
2
MA I. 1757 . 141
pour produite d'heureufes révolutions
dans l'empire des Lettres , & dont le nom
fert d'époque dans les Annales de l'efprit
humain → à un génie vafte , lumineux ,
qui avoit embraffé & éclairé plufieurs genres
, univerfel :
par l'attrait de fes goûts ,
par l'etendue de fes idées , & non par ainbition
ou par enthouſiaſme ; à un efprit
facile , qui avoit acquis & qui communiquoit
, comme en fe jouant , toutes les
connoiffances ; à un bel efprit Philoſophe,
fait pour embellir la raifon , & pour te
nir d'une main légere la chaîne des fciences
& des vérités. i
Il falloit , dit M. de Fontenelle , décompoſer
Leibnits , pour le louer : c'eft
un moyen que fans y penfer , le Panegyrifte
préparoit dès lors pour le louer luimême.
En effet que de différens mérites
dans le même Ecrivain ! La philofophie
affranchie par Defcartes des épines de l'école
, reftoit encore hériffée de fes
propres
ronces. M. de Fontenelle acheva de la
depouiller de ce langage abftrait , de ces
furfaces enigmatiques , qui étoient an
voile de plus pour ces mysteres ; voile
épais , imaginé par l'ignorance , pour dérober
l'abfurdité des fyftêmes , ou par la
vanité , pour ſe réferver à elle feule la
connoiffance de la vérité. Il fit plus , il
142 MERCURE DE FRANCE.
vrage
fubftitua les fleurs aux épines : c'est ainsi
qu'il embellit Copernic & Defcartes luimême
dans la Pluralité des Mondes , Ouadroitement
fuperficiel , appât qu'il
préfenta à fon fiecle , pour infpirer le
goût de la philofophie . Eh ! quelle magie
de ftyle ne falloit- il pas pour faire defcendre
les corps céleftes fous les yeux du vulgaire,
pour lui en développer toute l'économie
d'une maniere fi agréable , avec autant
d'ordre qu'ils fe meuvent , pour proportionner
l'inftruction à tous les efprits.
C'eft un Orphée qui diminue fa voix dans
un lieu refferré qui ne permet point de plus
grands éclats.
Comparaiſon ingénieufe autant que
neuve , & convenable par ces deux endroits,
au Heros qu'elle caractériſe ſi bien ,
Le Récipiendaire parcourt enfuite les
différens genres , où M. de Fontenelle s'eft
diftingué , fes fçavantes Analyfes , fes
Eglogues , fes Opera , fes Dialogues des
Morts.
Mais , ajoute t'il , quels éloges rendre
à M. de Fontenelle , pour ces éloges fi eftimés
, où non feulement il fçut vaincre
le dégoût de la malignité humaine pour
les louanges d'autrui les plus juftes , mais
encore fe faire de l'art de louer un caractere
particulier , & un talent nouveau . It
M.A. I. 1757. 143
me femble en ce moment les entendre en
foule , tous ces morts fameux , me preffer
d'acquitter ici leur reconnoiffance . Doués
d'un différent mérite , & d'une réputation
inégale , ils furent portés prefque
tous au même degré de célébrité par l'éloquence
& les lumieres du panegyrifte ,
orateur qui fçavoit d'autant mieux les
louer , qu'il pouvoit être lui -même ou leur
émule , ou leur juge.
Il fut le premier qui joignit à la philofophie
des ſciences , cette philofophie de
raiſon ſupérieure encore au fçavoir , cette
fage liberté de penfer , qui d'un côté s'éleve
au deffus des erreurs communes , & de
l'autre fe renferme dans de juſtes bornes.
Il eut affez de force pour s'affranchir des
opinions peu fondées , & affez de fageffe
pour en dégager les efprits, en évitant de les
heurter de front , plus für de les gagner que
de les fubjuguer. C'eft ainfi que dans l'hiftoire
des Oracles , il fépara peu à peu la vérité
de la fuperftition ; c'eft ainfi qu'exempt
de paffion & d'enthouſiaſme , il jugea tous
les anciens comme Defcartes en avoit jugé
un d'entr'eux , pofant les limites du refpect
qui leur étoit dû , ne reconnoiffant d'autorité
que le génie , de loi que le fentiment
, ramenant les efprits à eux- mêmes ,
& les débarraffant du joug qui les étouffoit
144 MERCURE DE FRANCE.
en les captivant. Rangé du parti des modernes
, la plupart fes contemporains , il
vit leur gloire fans jaloufie , quelque près
qu'il fût d'eux. Il la défendit fans vanité ,
quelqu'avantage qu'il affurât à leur parti ,
le mérite de fes ouvrages l'auroit encore
fortifié contre l'antiquité , quand même il
fe feroit déclaré pour elle.
A cette heureufe apologie , M. Séguier en
joint une autre qui n'eſt pas moins adroite.
On put , dit- il , lui reprocher dans plufieurs
de fes écrits plus de brillant que de
goût , plus d'art que de naturel , d'affecter
, pour ainfi dire , une certaine galanterie
d'efprit , & même de trop d'efprit ;
exemple dangereux , en ce qu'il fçavoit
plaire par tant d'autres faces , & peut- être
par ces défauts mêmes ; mais la critique.
lui rendit cet hommage , de n'ofer le:
pourfuivre , que dans ceux qui voulurenti
l'imiter. La fupériorité de fes talens couvrit›
tout. Il put compter fes ennemis & non
fes adminiſtrateurs. L'envie le reſpecta , la
renommée ne tint fur lui qu'un langage.
Il jouit de fa réputation , il jouit de l'avenir
même. Il vit toute la poſtérité dans ſes
contemporains. Quelle louange & quelle
image fublime ! )
Nous allons finir ce précis par un
trait qui termine le difcours même , &
qui
MA I. 1757. 145
qui nous a paru d'autant plus admirable ,
que le double éloge de Louis XIV & de
Louis XV , s'y trouve renfermé en fix
lignes , avec celui de l'heureuſe veilleffe
de M. de Fontenelle . Ce temps d'affoibliffement
, dit l'Orateur , qui n'eft ni
la mort, ni l'exiftence pour le refte des hommes
, mérita d'être compté dans fa vie. Le
Ciel, en lui accordant un efprit fi étendu &
de fi longs jours , fembla reculer pour lui
toutes les bornes humaines , & n'enlever
qu'à regret à la terre un fage placé fous
deux regnes , pour être à la fois la lumiere
& l'ornement des deux fiecles , pour pouvoir
en comparer les merveilles fous deux
Auguftes Monarques , dont l'un fut la
terreur de l'Europe , & l'autre en a été
l'arbitre ; l'un paffionné pour la gloire ,
l'autre fe partageant entr'elle & l'humanité
; l'un fameux par fon courage dans les
revers , l'autre par fa modération dans les
triomphes; l'un fi juftement furnommé le
Grand , l'autre plus grand encore par le titre
de Bien- aimé.
Nous croyons ce difcours fait pour fervir
de modele & de préfervatif contre l'éloquence
actuelle , dont le regne fuit celui
de la mode & finit fouvent avec l'année .
Celle de M. Séguier eft de tous les temps ,
& n'a rien perdu à l'impreffion. Le Lecteur
G
146 MERCURE DE FRANCE.
a admiré fon remerciement de fang-froid ,
comme l'Auditeur l'avoit applaudi par enthoufiafme
; fuccès rare , & que peu d'ouvrages
obtiennent aujourd'hui. La réponſe
de M. le Duc de Nivernois a eu le même
avantage & le même mérite. Les morceaux
que nous allons citer , en feront la preuve.
M.le Duc de Nivernois commence fon difcours
par l'Eloge du Récipiendaire conformément
à l'ufage . Voici cet éloge dans fon
entier. Nous croirions faire un vol à nos
Lecteurs ,fi nous en retranchions une partie.
Monfieur , votre entrée à l'Académie
Françoiſe rappelle le fouvenir de ce bel
âge du monde , où la reconnoiffance unif
foit les hommes par des noeuds indiffolubles
, de ces temps où le droit facré de
l'hofpitalité offroit aux Heros une patrie
partout où leurs ancêtres avoient répandu
leurs bienfaits . Nous vous recevons aujourd'hui
parmi nous , Monfieur , & notre
empreffement à vous pofféder , a dû
attendre vos defirs ; mais vous êtes Académicicen
né , pour ainfi dire , & vous
auriez pu réclamer à titre de patrimoine
la place que nous vous déférons en ce jour
à tant d'autres titres : car il ne vous a pas
fuffi , Monfieur , d'être annoncé , défigné
par la gloire de votre nom , vous avez
voulu être précédé par votre réputation
MA I. 1757. 147
perfonnelle, & j'oferai prefque m'en plaindre
à vous au nom de l'Académie ? Diftingué
comme vous l'êtes , par des talens rares
dans l'exercice d'une charge qui exige
tant de talens , nous ne fatisfaifons , en vous
adoptant , que la juftice. Il ne refte rien
pour la reconnoiffance que nous devons à
notre fecond Fondateur , & vous nous
avez mis dans l'impuiffance de nous acquitter
envers lui , en nous impofant la
néceffité de nous acquitter envers vous. Il
n'y a perfonne qui ne connoiffe & qui ne
révere ces importantes fonctions du minif
tere public que vous rempliffez , Monfieur
, avec tant d'éclat.
Etre en même tems la voix publique & la
voix du Législateur , être le defenfeur néceffaire
de toutes les caufes qui intéreſſent
le Prince , & de toutes celles qui intéreffent
le public , être l'organe toujours fecourable
de ceux à qui leur âge ou leur
état ne permettent pas de fe faire entendre
au pied des Tribunaux , être dans les
affaires contentieufes le dépofitaire , l'interprête
, l'arbitre des preuves , des argumens
, des moyens refpectifs , & par - là prévenir
fouvent , & faciliter le jugement du
Sénat refpectable , dont on s'attire la confiance
, tels font les droits qui caractérifent
la charge d'Avocat Général , telles font
Gij
148 MERCURE
DE FRANCE.
I
les fonctions de fon miniftere. L'imagination
s'effraye , l'émulation fe décourage en
confidérant toutes les qualités qu'un efprir
doit raffembler pour fournir glorieufement
une fi vafte carriere. Il faut une étendue
qui fuffife à la multitude toujours renaiffante
des affaires , une pénétration capable
de les approfondir toutes , une perfpicacité
qui atteigne jufqu'à la fubftance intime
d'une affaire obfcure , pour en arracher les
moyens décififs & victorieux , qui auroient
échappé à l'oeil perçant de l'intérêt , aux
parties elles-mêmes ; il faut enfin réunir
les fentimens du Citoyen , les vues de
l'homme d'Etat , l'érudition du Jurifconfulte
, l'ordre & la netteté dans les idées
qui caractérisent le grand Magiftrat , l'éloquence
vive & en même temps judicieufe
de l'Orateur le plus confommé. L'art de
-bien dire , celui de bien écrire , celui de
bien compofer , dont vous venez de faire ,
Monfieur , un fi bel ufage , ne rempliroient
qu'imparfaitement les devoirs d'un
Avocat Général forcé fouvent par des
circonftances auffi foudaines qu'imprévues
à être éloquent fans préparation , avouezle
, Monfieur , vous avez befoin de ce
talent inné que la nature feule peut donner
, & dont elle eft fi avare : vous avez
befoin de ce rare & admirable inftinct du
- ::
MAI. 1757. 149
génie , qui entraîné par une infpiration
toujours heureufe , faifit & embraffe à la
fois le vrai , le beau , le fublime ; vous
avez befoin de cette énergie du ftyle que
l'étude ne donne point , qui femble participer
de l'enthoufiafme , & qui préfentant
les objets fous le point de vue le plus frappant
, pénetre rapidement l'Auditeur du
fentiment dont l'Orateur eft pénétré.
M. le Duc de Nivernois , en traçant à
nos yeux toutes les qualités éminentes que
demandent les fonctions d'Avocat Général
, nous a peint toutes celles qui fe trouvent
réunies dans la perfonne de M. Séguier.
Maniere de louer d'autant plus
adroite , qu'en faifant fentir tout le poids
& toute la grandeur de la charge dont il
caractériſe fi bien les devoirs , il met
dans un plus grand jour le mérite de celui
qui les remplit tous fi parfaitement. De
l'eloge de M. Séguier l'Orateur paffe au
Panégyrique de M. de Fontenelle. Nous
allons en tranfcrire les principaux traits .
•
L'antiquité , dit M. le Duc de Nivernois
, vit toutes les Nations adorer l'Aftre
qui féconde tous les climats , & dont les
productions bienfaifantes fe répandent fur
toutes les productions de la nature. Ainfi
tous les talens , toutes les fciences reclament
M. de Fontenelle , & tous les temples
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
de la littérature confacrent fon culte...:
Il femble qu'en formant fon génie , la nature
ait eu attention à le former tel pour
les
circonstances dans lefquelles ce grand
homme devoit paroître. A fon entrée dans
la noble carriere des Lettres , la lice étoit
pleine d'Athletes couronnés , tous les prix
étoient diftribués , toutes les palmes étoient
enlevées , il ne reftoit à cueillir que celles
de l'univerfalité . M. de Fontenelle ofa y
afpirer , & il l'obtint . Semblable à ces
chef-d'oeuvres d'architecture , qui raffemblent
les trésors de tous les ordres , il
réunit l'élégance & la folidité , la fageffe
& les graces , la bienſéance & la hardieffe ,
l'abondance & l'économie ; il plaît à tous
les efprits , parce qu'il a tous les mérites :
chez lui , le badinage le plus léger & la
philofophie la plus profonde , les traits de
la plaifanterie la plus enjouée , & ceux
de la morale la plus intérieure , les graces
de l'imagination & les réſultats de la réflexion
, tous ces effets de caufes preſque
contraires fe trouvent quelquefois fondus
enfemble , toujours placés l'un près de
l'autre dans les oppofitions les plus heureuſes
, contraſtées avec une intelligence
inimitable.
Par-là dans ces admirables éloges qu'il
a composés pour tant de grands hommes
MA I. 1757. 151
non feulement il entre dans le fecret de
leurs études , de leurs procédés , de leurs
découvertes , enforte que fuivant une de
fes expreffions , on le voit devenir fucceffivement
tout ce qu'il a lu ; mais encore il
embellit chaque matiere qu'il traite par les
richeſſes de toutes les autres qu'il poffede.
Il ne fe contente pas d'être Métaphyficien
avec Mallebranche , Phyficien & Géometre
avec Newton , Législateur avec le Czar
Pierre , homme d'état avec M. d'Argenfon
; il eſt tout avec tous , il eſt tout en
chaque occafion , il reffemble à ce métal
précieux que la fonte de tous les métaux
avoit formé. M. le Duc de Nivernois eſt
toujours auffi heureux que fertile en comparaifons.
Après avoir parlé de la lumiere
philofophique que Bacon , & Deſcartes
après lui , avoient répandu dans l'empire
des Sciences , l'Orateur ajoute : Il étoit
réfervé à M. de Fontenelle de généralifer
l'Ouvrage de Bacon & de Defcartes , de
familiarifer le Public entier avec la philofophie
, de rendre la raifon d'ufage comde
l'introduire , de l'établir dans
tous les genres & dans tous les efprits.
mun ,
M. le Duc de Nivernois nous peint
enfuite la fageffe & l'aménité du caractere
de M. de Fontenelle , avec ces couleurs
auffi féduifantes que vraies. Attaqué plus
Giv
152 MERCURE DE FRAN CE.
d'une fois par des adverfaires redoutables ,
il effuya des critiques ameres , piquantes ,
humiliantes mêmes , fi un tel homme
pouvoit être humilié aux traits les plus
perçans & les plus envenimés , il n'oppofa
jamais que l'égide du filence ; il ne montra
ce qu'il penfoit des armes dont il étoit
bleffé , qu'en ne les employant jamais .
Occupé , par préférence à tout , de foigner
fon propre bonheur & de refpecter le
bonheur d'autrui , il fe vit fouvent contredit
, & il s'abftint toujours de contredire.
Il fut offenfé , & il n'offenſa jamais :
il fembloit qu'il fût impaffible , & il porta
la patience jufqu'à fouffrir qu'on prît ſa
patience même pour un orgueil déguiſé.On
l'accufa d'approuver pour qu'on l'approuvât,
de louer tout afin que tous le louaffent ;
on l'accufa d'être doux , d'être indulgent ,
d'être fage par vanité. Quel eft donc cet
amour-propre nouveau dont le caractere
eft de fervir l'amour-propre d'autrui ? quel
eft cet orgueil approbateur qui s'accorde
toujours fi bien avec l'orgueil des autres ?
& à quels traits reconnoîtra-t'on déformais
la bienfaifance , la douceur & la raifon
?
M. de Fontenelle reçut le prix d'une
conduite auffi fage par le bonheur qui la
fuivit , & que fon Panégyrifte exprime
M A 1. 1757. 153
ainfi . Il étoit cet heureux , qu'il peint fi
bien dans un de fes Ouvrages *, reconnoiffable
entre tous les hommes à une efpece
d'immobilité dans fa fituation ; mais s'il
eft poffible , il fit plus que d'être heureux :
il accoutuma fes contemporains à la vue
de fon bonheur , il fe le fit pardonner.
Nous ne pouvons finir par un trait
plus heureux : il acheve le caractere , & ,
fi j'ofe le dire , la phyfionomie de M. de
Fontenelle. Dans les deux extraits qu'on
vient de lire , nous avons préſenté fucceffivement
aux yeux de nos Lecteurs deux
portraits de cet homme célebre faits par
deux grands maîtres : la maniere & le
coloris différent , mais la reffemblance eft
également parfaite. Si nous ofions emprunter
de l'art même une comparaiſon
nous dirions que l'un eft peint par
Vanloo , & l'autre par Boucher.
* Traité du Bonheur.
"
SUJETS propofes par l'Académie royalė
des Sciences & Beaux Arts, établie à Pan,
pour deux Prix qui feront diftribués le
premier Jendi du mois de Février 1758.
L'ACADÉMIE ayant jugé à propos de réferver
le Prix de la Poéfie de 17 57 , on
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
donnera deux en 1758. L'un à un Ouvrage
en profe , qui aura pour fujet : l'Amour
de la gloire eft - il plus propre que l'intérêt
à exciter les talens ? Et l'autre à un Ouvrage
de poéfie , dont le fujet fera : l'Utilité
des maifons incombuftibles.
Les Ouvrages ne pourront excéder une
demi-heure de lecture ; il en fera fait deux
Exemplaires , qui feront adreffés à M. de
Navailles -Poueyferré , Secretaire de l'Académie
: on n'en recevra aucun après le
mois de Novembre , & s'ils ne font affranchis
des frais du port.
Chaque Auteur mettra à la fin de fon
Ouvrage la Sentence qu'il voudra : il la
répétera au deffus d'un billet cacheté , dans
lequel il écrira fon nom .
M.Abbé d'Anglade - d'Oleron eft l'Auteur
de l'ouvrage d'Eloquence , qui a remporté le
Prix en 1757-
}
M A I. 1757: 155
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES - LETTRES.
HISTOIRE.
LETTRE à un Membre de l'Académie
d'Amiens fur la Bataille de Crécy ( 1 ).
MONSIEUR , le long féjour que j'ai fait
cet automne dans une maiſon de campagne
(1 ) On ne sçauroit fe difpenfer de relever ici une
faute qui s'eft gliffée dans le petit Dictionnaire
Géographique ; elle fe trouve dans les deux éditions
qui en ont été faites. Voici comme il défigne
le Crécy dont il eft ici queftion : Creciacum
in Pontivo , lieu fameux par la bataille qui s'y eft
donnée le 26 d'Août 1346. Il défigne enfuite les
diſtances , & c'eft - là qu'eft la faute. Ce lieu , ditil
, eft fitué à huit lieues Nord- oueft de Laon ,
trois lieues Sud- oueft de Soiffons , vingt- deux
lieues Nord-eft de Paris : longitude vingt degrés
cinquante-huit minutes ; latitude quarante- neuf
degrés , trente minutes. La feule dénomination de
Creciacum in Pontivo auroit dû prévenir cette
erreur. L'Auteur donne à Abbeville la qualité de
capitale du Ponthieu ; par conféquent le Crécy
dont il parloit n'en devoit pas être éloigné. Le
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
voifine du champ, où s'eft donné la Bataille
de Crécy , ma procuré l'occafion d'y faire
de fréquentes promenades. Les lieux fameux
ont un charme fecret qui attire le
curieux ; il Y eft comme infpiré , il s'y
préfente à lui mille réflexions qu'il ne feroit
pas dans le cabinet. C'eſt le réſultat
de toutes mes réflexions que je vous envoie
, vous pourrez peut - être en tirer
quelque utilité pour votre Académie , dont
le but principal doit être de connoître tout
ce qui eft particulier à la Picardie. Je ne
vous parlerai pas de la pitié & de l'indignation
qui font les deux premiers fentimens
qui m'ont agité. Le défaftre arrivé
en ce lieu à la nation Françoiſe , ne fçauroit
manquer de faire naître la premiere
dans le coeur de tout bon François ; à l'égard
de la feconde , elle n'eft que trop
Ponthieu eft un très-petit canton ; & s'il s'étendoit
depuis Abbeville jufqu'aux environs de Laon,
il feroit plus grand que la Picardie proprement
dite. Les diftances marquées dans le Dictionnaire
peuvent convenir à Crécy fur Serre ; mais les
diftances de Crécy en Ponthieu devoient être ainfi
défignées à quatre lieues au Nord d'Abbeville
douze lieues Nord-oueft d'Amiens , fix lieues Sudoueft
de Montreuil , quarante au Nord de Paris ;
latitude cinquante degrés , feize minutes ; longitude
vingt-trois degrés , cinq minutes , fuivant
Samfon , Géographe Abbevillois , dans fa Carte du
Rhin
MA I. 1757 . 157
juftifiée par la haine implacable que nous
porte depuis tant de fiecles cette Nation
de tout temps rivalle de notre
gloire.
Je vous écris du lieu même , fans autre
fecours que la fituation des lieux & ma
mémoire . Je crois d'ailleurs que je tirerois
un très-foible avantage des defcriptions
rapportées par les Hiftoriens. La plupart
ne préfentent que des images de bataillons
rompus , repouffés & ralliés , fuivant que
leur imagination leur en fournit les tableaux
, fans avoir égard aux vues des
Généraux , à la fituation des lieux , & aux
incidens que les faifons & l'heure de la
bataille peuvent faire naître ; c'eft principalement
dans tous ces détails que je vais
entrer , tant pour ce qui a précédé la bataille
que pour ce qui l'a fuivie , & je laifferai
tous les combats & tous les faits d'armes
qu'il vous eft facile de trouver ailleurs.
Il ne fe peut guere de fituation plus critique
pour un Général , que celle dans laquelle
fe trouvoit Edouard III , quelques
jours avant la bataille de Crécy . Îl venoit
de ravager les plus belles Provinces de la
France , il avoit porté la terreur jufqu'aux
portes de Paris ; mais enfin détruit par fes
propres fuccès , fon armée étant diminuée
158 MERCURE DE FRANCE.
de près de moitié par les fatigues d'une
campagne glorieuſe à la vérité , mais toujours
dangereufe à une armée lorfqu'elle
eft au milieu de fes ennemis , il étoit ,
pour ainfi dire , obligé de fuir devant une
armée formidable , beaucoup plus nombreuſe
que la fienne , & compofée de la
plus haute Nobleffe de France . Loin d'efpérer
de la vaincre , il fe feroit eftimé fort
heureux de pouvoir échapper à ſa pourfuite
par une retraite précipitée.
La Flandre étoit la Province étrangere
la plus voifine : les troubles qui y régnoient
alors , le génie toujours inquiet des Flamands
chez lefquels Edouard avoit un
parti formé , leur haine contre le Roi de
France qui avoit commencé fon regne par
leur faire la guerre , tout cela fembloit y
promettre à Édouard une retraite affurée ;
ce fut auffi vers cette Province qu'il dirigea
fes pas. Mais il falloit y arriver , les
obftacles fe multiplioient à chaque pas ,
tous les paffages étoient exactement gardés.
Edouard ne pouvoit avancer que les
armes à la main , il falloit partout combattre
, & tous ces combats retardoient fa
marche , & diminuoient fes forces.
Il ne rencontra pas d'obftacle plus infurmontable
que la riviere de Somme, qui
traverfe la Picardie dans toute fa lon
MA I. 1757: 159
gueur cette riviere eft très - profonde , il
ne s'y trouve aucun gué entre Abbeville &
Amiens , tous les ponts qui font entre ces
deux Villes étoient ou rompus , ou gardés
par des châteaux qui fubfiftent encore , &
qui étoient très- forts pour ce temps. Cependant
l'armée Françoife avançoit toujours
, la perte des Anglois paroiffoit inévitable
, les François en étoient convaincus
, & ils croyoient courir à une victoire
certaine.
On ne comprend pas aifément comment
Edouard , qui cherchoit à paffer la Somme,
avoit pris le parti de fuivre le cours de
cette riviere , & de defcendre vers fon embouchure
: à mesure qu'il avançoit , elle
augmentoit de largeur , de profondeur &
de rapidité. Peut-être avoit- il déja connoiffance
du gué qu'il cherchoit , peut - être
vouloit-il retourner en Normandie par où
il étoit venu en France , quelque dangereux
que fût pour lui ce dernier parti .
Mais la fortune le favorifa en cette occafion
, ainfi qu'elle a fait pendant toute fa
vie ; & quelque peu de prudence qu'il ait
marqué dans fa conduite , il n'en trouva
pas moins ce qu'il cherchoit : parvenu à
deux ou trois lieues de la mer , un habitant
du pays lui indiqua le gué nommé alors ,
comme à préfent , le gué de Blanque Tacque.
160 MERCURE DE FRANCE.
Ce gué eft défigné dans les Cartes de
M. de Lifle , dreffées fur les Mémoires de
M. de l'Efperon. Sa fituation eft entre les
villages de Port & de Soyelles . Je crois
qu'il tire fon nom de la blancheur des
craies dont eft formée la phalaiſe qui eft
du côté de Port ; cette blancheur est trèsapparente
& frappe d'abord les yeux , lorfqu'on
vient du côté du Vimeux . Ce nom
que lui ont donné les habitans du pays ,
fignifie en François Blanche Tache , fuivant
l'habitude qu'ont les Picards de mettre
toujours l'adjectif avant le ſubſtantif.
3
La riviere devient guéable à cet endroit,
parce que fon lit s'élargit confidérablement;
elle s'y divife en une quantité de petits
ruiffeaux qui diminuent confidérablement
fon principal canal . D'ailleurs la mer montant
tous les jours dans la baie & cet
endroit étant celui où elle finit dans les
baffes marées, les fables que le flot apporté,
& que la riviere trop affoiblie n'a pas la
force de repouffer , s'y trouvent accumulés
infenfiblement , & forment un banc de
fable fur lequel il eft facile de paffer.
Comme ce paffage eft formé par la
marée , il s'enfuit qu'il varie fuivant que
les flots pouffent plus ou moins , & qu'il·
eft plus ou moins profond fuivant la quan
tité de fable qu'il amene , ou qu'il remMA
I. 1757.
161
porte. Auffi fe trouve-t'il tantôt plus voifin
d'Abbeville , tantôt plus voifin de S.
Valery. Quelquefois on a de l'eau jufqu'à
la ceinture en le paffant , quelquefois beaucoup
moins , prefque jamais davantage :
dans des temps on le pafferoit à vingt hommes
de front , dans d'autres on ne le pafferoit
pas à dix. Toutes ces variations font
qu'il faut toujours le chercher & le fonder ;
mais il eft aifé à reconnoître à la rapidité
de l'eau & à d'autres marques auxquelles
les gens
du pays ne fe trompent jamais ;
enfin ce gué n'eft acceffible que quand la
mer eft entiérement retirée , ce qui ne dure
guere que deux heures entre chaque
marée.
Tel eft le gué par lequel Edouard devoit
échapper à la pourfuite de l'armée Françoife
; vraisemblablement il étoit fur le
bord méridional de la Somme le 25 d'Août
1346 , veille de la bataille , dès le grand
matin , & il a tenté & exécuté le paffage
entre la marée de nuit & celle du jour :
un bon Aftronome auroit fupputé quel
jour de la lune étoit ce 25 d'Août , il fçauroit
pofitivement à quelle heure a monté
la mer , & à quelle heure elle étoit baffe.
Mais moi , fans entrer dans ces calculs , je
me contente de conjecturer que la mer
étoit retirée dès le matin , & qu'Edouard a
paffé dans ce temps.
Y
#!
162 MERCURE DE FRANCE
Il avoit en effet befoin d'une très- longue
journée pour exécuter tout ce qu'il avoit
à faire. Il falloit d'abord faire paffer une
riviere confidérable à toute une armée ,
défaire ceux qui gardoient le paffage , ſe
déterminer enfuite fur la route qu'il y
avoit à prendre , faire cette route qui eft
au moins de quatre lieues , enfin choifir
un camp avantageux , y pofter & y retrancher
fon armée : ce n'eft pas trop de la
plus longue journée pour exécuter tant de
grandes chofes.
Je ſuppoſe donc que le 25 d'Août dès
le matin , le Roi d'Angleterre avoit paffé
la riviere de Somme , & qu'après avoir
défait les troupes qui défendoient le paffage
, commandées par Godemart du Fay,
il étoit monté dans la plaine qui eft au
deffus du village de Port ; c'eſt-là qu'il
devoit fe déterminer fur la route qu'il
avoit à prendre , & c'étoit pour fon armée
un point auffi effentiel que le paffage de
la Somme qu'il venoit d'exécuter fi heureufement
.
Que ne puis -je , Monfieur , vous tranfporter
dans cette plaine , je vous ferois
fentir bien plus aifément combien la fituation
de l'armée Angloife étoit encore embarraffante.
A gauche du côté de la mer ,
elle avoit des marais immenfes , formés
MA I. 1757:
163
par les vallées de la Somme , de la Maye ,
de l'Authie & de la Cauche , qui fe réuniffent
dans une étendue de huit lieues de
pays. De cette plaine on découvre tous
ces marais , la vue s'y perd , & n'eſt arrêtée
que par des montagnes de fable , qui font
au-delà de Montreuil. C'étoit s'expofer à
une perte certaine que de s'engager dans
un pays de cette nature on peut juger
combien il étoit alors inacceffible par l'état
où il eft encore maintenant , il feroit aujourd'hui
impoffible au moindre corps de
troupe d'y pénétrer , malgré tous les foins
qu'on prend depuis long - temps pour deffécher
ces marais.
Le pays qui fe préfente en face n'eft pas
d'un plus facile accès. Les bois commencent
là où finiffent les marais : la pointe
de terre qui fépare les vallées de Somme
& de Maye , eft couverte par les bois de
l'Abbaye de Forêt- Mouftier ; & à partir
delà en fuivant la forêt de Crécy jufqu'au
bois du Roondel , il y a une chaîne de bois
large d'une lieue qui occupe plus de quatre
lieues de pays de l'Eft à l'Oueft . Au - delà
de ces bois , fe trouve la forêt de Weron ,
les bois de Valloires , & plufieurs autres
qui continuent prefque jufqu'à Montreuil
. Il eût été auffi dangereux de s'engager
dans ces bois que dans les marais ;
164 MERCURE DE FRANCE.
auffi Edouard renonça-t'il à l'un & l'autre
parti.
Le pays qui fe préfente à droite , & qui
s'avance dans les terres , eft plus beau &
plus acceffible. Après avoir paffé pardeffus
les bois qui bordent la vallée de Somme ,
il fe trouve une plaine entre le village de
Nouvion & la forêt de Cantatre . Cette
plaine conduit dans une autre beaucoup
plus grande , où font fitués les villages du
Titre , Ouvillers , la Motte , Forêt- l'Abbaye
, Cauchy , & plufieurs autres Fermes
& Hameaux , à l'aide defquels une armée
peut faciliter fa retraite fans craindre d'être
opprimée par le nombre : c'eſt auſſi ċe
chemin qu'a choifi Edouard ; & faiſant
fans doute la plus grande diligence dans la
crainte d'être coupé par l'armée Françoife ,
qui avoit paffé la nuit à Abbeville dont il
fe rapprochoit , il a traverfé toute cette
plaine fans la moindre inquiétude ; puis
côtoyant le bois du Roondel , il eft parvenu
enfin à tourner à l'Eft pardeffus les
bois qu'il avoit en face , après avoir paffé
la Somme , & il a mis ces mêmes bois entre
lui & l'armée Françoiſe .
Tout cela , comme je vous l'ai déja dit ,
s'eft paffé dans la journée du 25. Dans
cette même journée Philippe de Valois ,
peu inftruit du chemin que tenoit fon enMA
I. 1757. 165
"
nemi , partoit d'Abbeville pour aller à fa
pourfuite du côté de Saint- Valery où il le
croyoit encore : il arriva comme l'armée
Angloife achevoit de paffer la Somme.
Dans toute autre circonftance il auroit pu
tenter de paffer après elle , pour n'être pas
obligé de retourner fur fes pas : mais la
marée qui furvint dans le moment , mit
une barriere infurmontable entre les deux
armées. Edouard profita de cet avantage
pour prendre de l'avance , & pour exécuter
la marche dont je viens de parler.
pour
Philippe de Valois n'eut d'autre parti à
prendre que de retourner à Abbeville : il
ne put arriver affez - tôt faire paffer
la Somme à fon armée dès le même jour ,
& il fut obligé d'y paffer la nuit ; mais le
lendemain il partit avec la plus grande
précipitation, & il laiffa même à Abbeville
quelques pieces d'artillerie par lefquelles
il craignoit d'être retardé dans fa marche.
Philippe de Valois avoit quatre grandes
lieues à faire pour arriver en préfence de
fon ennemi , & c'étoit trop pour une armée
de ſoixante mille hommes pour pou-
- voir combattre le même jour . Il n'étoit pas
poffible de choisir les poftes les plus avantageux
, de défigner les attaques , de ranger
l'armée en bataille , enfin de faire toutes
les difpofitions néceffaires pour affurer
<
都
166 MERCURE DE FRANCE.
•
la victoire , ou pour ménager une retraite,
au cas que le fort des armes ne fût pas
favorable.
Pour vous faire mieux fentir de quelle
importance il étoit pour les François de
prendre les plus grandes précautions , je
vais vous mettre fous les yeux le plan du
champ de bataille , & quel étoit le camp
dans lequel il falloit attaquer l'armée
Angloife.
La bataille s'eft donnée précisément à la
fource de la petite riviere de Maye. Cette
riviere coule de l'Eft à l'Oueft , & va fe
rendre dans l'Océan , au deffous de la ville
de Rue. Elle commence au village de Fontaines,
& paffe enfuite au bourg de Crécy ;
c'est dans la vallée qu'elle forme entre ces
deux endroits que la bataille s'eft livrée.
Il peut y avoir une bonne demi-lieue
du village de Fontaines au bourgde Crécy .
Le terrein qui les fépare eft divifé en deux
collines entre lefquelles coule la riviere
dans une prairie fort étroite. Ces deux
collines font d'un accès facile , celle qui
eft au Midi eft cependant moins efcarpée
que celle qui eft au Nord. Elle s'éleve infenfiblement
dans l'efpace d'un quart de
lieue , & forme une plaine en pente douce
qui eft terminée par une vallée féche dans
le fond de laquelle commence la forêt de
MA I. 1757. 167
Crécy : de la riviere de Maye à la Forêt ,
il peut y avoir une petite demi-lieue , de
forte qu'entre la riviere & la forêt , le
bourg de Crécy & le village de Fontaines ,
il y a un espace de terrein d'une demilieue
quarrée aux environs.
La colline qui eft au Nord , eft plus efcarpée
: elle préfente aux yeux plufieurs
monticules qui forment une autre petite
vallée féche , dont la direction eft du Nord
au Sud. Cette vallée s'appelle la vallée des
Clercs , la tradition du pays veut que le fort
de l'action s'y foit paffé : cette vallée & les
côteaux qui l'environnent , font acceffibles
partout , & la Cavalerie Françoiſe
pouvoit y faire tout fon effet.
La colline feptentrionale eft terminée
par le village de Wadicourt au Nord , &
par celui d'Eftrée au Nord- eft. La vallée
des Clercs eft entre ces deux Villages :
elle remonte infenfiblement dans une plaine
qui eft du terroir de l'un & de l'autre .
De ces deux Villages à la Maye , il y a au
plus un quart de lieues .
D'après cette deſcription , il vous eft
aifé de dreffer vous- même le plan du champ
de bataille. Figurez -vous une étendue de
terrein d'une demi-lieue de large , fur trois
quarts de lieues de long , ayant la forêt de
Crécy au Sud le bourg de Crécy à >
•
V
163 MERCURE DE FRANCE.
l'Oueft , le village de Wadicourt au Nord,
celui d'Eftrée au Nord- eft , & celui de
Fontaines à l'Eft , ce terrein retombant en
pente de chaque côté vers un ruiffeau qui
traverfe dans fa largeur ; & vous aurez
une idée jufte & exacte de ce champ de
bataille.
Il ne me fera pas plus difficile de vous
faire connoître quelle étoit la pofition de
l'armée Angloife , & quelle terrein elle
occupoit.
Edouard arrivé le premier , & dès la
veille du combat , avoit eu l'avantage de
choifir. Je crois qu'il s'étoit déterminé
pour occuper la colline qui eft au midi ;
enforte que fon armée étoit adoffée contre
la forêt fa droite étoit appuyée contre le
bourg de Crécy , fa gauche pouvoit être
couverte par un petit bois nommé le bois
Guerard , qui fubfiftoit peut- être déja , ou
en tout cas un retranchement ne devoit
pas être long à faire dans un pays ,
où le
bois eft très -commun : on fçait d'ailleurs
que les Archers Anglois , lorfqu'ils combattoient
en France dans ce temps là , portoient
toujours chacun un pieu , dont ils
formoient dans le moment une paliffade
pour réfifter plus facilement à l'impétuofité
de la Cavalerie Françoife , qui faifoit la
principale force de leurs troupes ; enfin
l'armée
1
MA I. 1757. 169
l'armée Angloife avoit en face la petite riviere
de Maye , qui eft affez groffe quand
les pluies tombent en abondance , & dont
les bords en cet endroit font fort embarraffés
de haies & de buiffons .
f
Vous fentez fans doute tout l'avantage
d'une pareille difpofition : elle remédioit
à l'infériorité du nombre qui étoit entre
l'armée Angloife & l'armée Françoiſe.
Edouard ne craignant pas d'être pris parderriere
, ni en flanc , étoit en état de réunir
toutes les forces au feul endroit par où
il feroit attaqué , & il ne pouvoit l'être
qu'en face ou à gauche ; encore falloit- il ,
pour y parvenir, forcer un retranchement,
ou paffer une riviere : il n'étoit pas poffible
de l'attaquer des autres côtés ; la forêt
& le bourg de Crécy étoient deux obftacles
abfolument infurmontables.
D'un autre côté on pourroit dire qu'Edouard
expofoit fon armée à une perte certaine
, s'il avoit été défait. Il étoit poſté
de façon qu'il auroit été obligé de retourner
fur fes pas . Il n'avoit d'autre retraite
que la forêt de Crécy , au- delà de laquelle
eft la plaine qu'il avoit traversé la veille.
Edouard, en s'y réfugiant , s'expofoit à mille
dangers , & certainement il ne fût pas
échappé un Anglois , s'ils euffent été obligés
de prendre ce parti .
H
170 MERCURE DE FRANCE.
Mais l'avantage du terrein juſtifie aſſez
certe difpofition ; peut-être même le Roi
d'Angleterre avoit- il voulu ne laiffer à fes
foldats d'autre reffource que dans leur courage
, & les obliger à vaincre leur ennemi
, en les expofant à une perte afſurée ,
s'ils ne remportoient pas la victoire.
Vous me demanderez peut- être comment
je peux fçavoir que telle étoit la difpofition
de l'armée d'Edouard , & pourquoi il
n'auroit pas été auffi- tôt pofté fur la colline
feptentrionale ; il y auroit été pareillement
couvert par la riviere de Maye , fon armée
auroit été appuyée à droite fur le village .
de Wadicourt , & à gauche fur celui d'Eftrée
; enfin il auroit pu du moins efpérer.
de fauver une partie de fon armée, en fe re+
tirant vers l'Artois , dont il n'étoit plus
éloigné que d'une lieue.
Il est vrai,Monfieur , je ne peux pas vous
citer d'autorités qui appuient mon fentiment
, je ne me fouviens pas d'avoir rien
lu qui puiffe le favorifer. J'ai bien des fois
effayé d'accommoder , la defcription que
donne Froiffart de cette bataille avec la
fituation des lieux , je n'y ai jamais rien
connu ; je me ſouviens feulement que dur
Tillet dit qu'Edouard fur attaqué dans fon
fort entre Abbeville & Crécy : c'étoit donc
un camp bien retranché & bien couvert
de bois & de villages.
' ΜΑΙ 1757 . 171
Mais voici quelque chofe de plus pofitif
, & fur quoi je crois pouvoir me déterminer
, pour affurer qu'Edouard étoit campé
fur la colline méridionale.
Une pluie confidérable qui furvint tout
à coup , & qui donnoit au nez des Archers
Génois , qui furent commandés
pour foutenir
l'infanterie Françoife , fur une des
principales caufes de la perte de la bataille .
Leurs arcs en furent relâchés , & ne pu
rent faire leur effet. Or fi Edouard n'avoit
pas été pofté , comme je le conjecture , cet
inconvénient ne feroit pas arrivé. Les vents
de Sud & d'Oueft font les feuls qui occafionnent
de la pluie dans ces cantons vers .
la fin d'Août. C'eft vers ce temps que
commencent quelquefois les pluies d'automne
qui font toujours accompagnées
du vent d'Oueft : il falloit done ,
pour
que la pluie eût donné au nez des aggreffeurs
, que leur ennemi fût campé fur la
colline qui eft à l'Oueſt ; il en eût été autrement
, fi les Anglois euffent été campés
contre les villages d'Eftrée & de Wadicourt
, qui font au nord : alors le vent
d'Ouest auroit chaffé la pluie au nés des
Anglois , & les Génois qui les attaquoìent
l'auroient eue au dos . On ne peut pas dire
qu'il pouvoit pleuvoir du vent de Nord ou
d'Eft ; ces vents n'occafionnent jamais de ⠀
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
pluie dans cette faifon , furtout de pluie
fubite & orageufe , telle qu'étoit celle qui
tomba alors ; & lorfque ces vents foufflent ,
ils occafionnent des féchereffes qui durent:
fouvent plus d'un mois.
1
A cette premiere circonftance , qui eſt décifive
, il s'en joint une autre pour le moins
auffi forte. Il eft conftant qu'après la
bataille , Philippe de Valois fe fauva au
château de la Broye , & ce château eft fitué
fur la riviere d'Authie , immédiatement
derriere le village d'Eftrée : il eût été
abfolument impoffible au Roi de France de
fe retirer de ce côté là , fi l'armée Angloife
avoit été appuyée contre les villages d'Eftrée
& de Wadicourt ; il faudroit fuppofer
pour cela qu'il auroit paffé au travers de
cette armée , ce qui n'eft pas probable ; &
fi cela eût été , les Hiftoriens n'euffent
pas manqué de l'obferver comme une action
de valeur qui auroit en quelque forte .
diminué pour le Roi la honte d'avoir été
vaincu .
Je peux donc dire avec vérité que l'armée
d'Edouard étoit campée fur la colline
méridionale de la vallée de Maye ; qu'elle
avoit la forêt de Crécy parderriere , le
bourg de Crécy à gauche , la riviere de
Maye en devant, & à droite un retranchement,
ou le bois dont j'ai parlé ci - deſſus.
MA I. 1757 . 173
Il ne me paroît pas que la pofition eût
été fi avantageufe fur la colline feptentrionale
en premier lieu l'armée Françoife
auroit pu occuper la colline méridionale ,
& avoir dans la forêt de Crécy une retraite
auffi affurée en cas de défaite , qu'elle
l'eût été peu en pareil cas pour l'armée Angloife.
En fecond lieu , le camp qu'il auroit
fallu occuper fur la colline feptentrionale
, n'auroit pas été à beaucoup près fi
couvert que l'autre. Il fe trouve entre les
villages d'Eftrée & de Wadicourt un intervalle
de près d'une demi - lieue , qu'on eût
été obligé de garder pardevant & parderriere
, ce qui auroit divifé les forces du
Général Anglois : enfin la retraite du côté
de l'Artois n'eût pas été plus affurée que
du côté de la Picardie. Il falloit , pour y
parvenir , paſſer la riviere d'Authie , qui
eft très- profonde , & dont les bords font
environnés de marais inacceffibles ; &
quand Edouard auroit pu pénétrer dans
cette Province , il n'en auroit pas pour
cela été plus à l'abri des pourfuites de l'armée
Françoife. L'Artois appartenoit à la
maifon de France ; Robert d'Artois qui
étoit du parti d'Edouard , & à l'inftigation
duquel les Anglois étoient paffés en
France , avoit été débouté de fes prétentions
fur cette province par plufieurs arrêts
1
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
folemnels ; elle avoit été adjugée à Mahaud
femme d'Othon , Comte de Bourgogne
, de laquelle elle avoit paffé à Jeanne
fa fille , mariée à Philippe le Long , de laquelle
enfin elle avoit paffé à Jeanne Ducheffe
de Bourgogne , fille de Philippe Lelong
& de Jeanne. Edouard qui favoriſoit
le parti de Robert d'Artois , ne pouvoit
pas le flatter d'être favorablement reçu
dans une province dont la France venoit
de difpofer en faveur des concurrens de
Robert les loix de l'honneur & du fang
en attachoient les Souverains à la maifon
de France , & il y avoit tout à craindre
pour Edouard , s'il eût été obligé d'y chercher
une retraité.
La fituation des lieux , & la poſition
de l'armée Angloife vous étant connues ,
je reviens à Philippe de Valois que je vous
ai déja repréfenté partant d'Abbeville le
Samedy 26 d'Août.
Le chemin qu'il avoit à fuivre le conduifoit
à la fituation la plus avantageufe
qu'il eût jamais pu trouver : ce chemin eft
celui qui conduit d'Abbeville à Hédin . Il
s'appelle encore aujourd'hui le chemin de
l'armée , foit que ce nom lui foit refté du
temps de la bataille de Crécy , foit qu'il
le tire du grand nombre de troupes dont il
eft fouvent fréquenté. En le fuivant , Phi-
Ꭵ
MAI. 1757. 175
lippe de Valois fe trouvoit porté fur la colline
feptentrionale , qui borde la vallée de
Maye , & qui eft oppofée à celle qu'occu-
-poit l'armée Angloife. Il pouvoit s'y pofter
, occuper les villages de Fontaines ,
d'Eftrée & de Wadicour , & y retrancher
fon armée ; il pouvoit faire garder les derrieres
du Bourg de Crécy , contre lequel
-larmée d'Edouard étoit appuyée , & par- là
ilmettoit les Anglois dans le cas de venir
l'attaquer avec des avantages , ou , potr
mieux dire , il les enfermoit de façon , qu'il
n'y avoit plus pour eux d'efpérance de pouvoir
échapper. Les vivres leur auroient
.bientôt manqué : le bourg de Crécy n'eſt
pas en état d'en fournir long-temps à une
carmée, à caufe de la ftérilité de fon terroir,
& il n'y avoit pas moyen d'en tirer d'ail
leurs; le pays qui eft au- delà , étant couvert
-de bois dans l'efpace de plufieurs lieues ,
comme je l'ai déja obfervé.
Il paroît que l'intention du Roi de
France étoit de prendre toutes ces précautions
, & profiter de tous ces avantages .
La fatigue des troupes , le foir qui approchoit,
le peu de connoiffance qu'il avoit de
da pofition de fon adverfaire : tout cela exigoit
qu'il différât le combat ; auffi le Roi
donna - t'il fes ordres pour empêcher l'atraque
avant que toute l'armée fût arrivée.
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
Mais les premiers Bataillons s'imaginerent
qu'on vouloit leur enlever la gloire de
combattre & de vaincre , pour la donner
à d'autres : la retraite précipitée de l'ennemi
avoit d'ailleurs enflammé leur courage
au point que l'ordre ne fut pas éxécuté.
募
Le Roi arriva avec fa Nobleffe , & trouva
l'action engagée : les chofes étoient
trop avancées pour reculer ; il fallut foutenir
une infanterie fatiguée , que fon ardeur
avoit emporté trop loin : le Roi fit
alors avancer les Archers Génois qui
étoient les meilleurs fantaffins de l'armée ;
car dans ce temps les étrangers faifoient
toute la force de l'infanterie Françoife.
Les élémens fe déclarent contr'eux , un
orage fubit les empêche de faire ufage de
leurs fléches , ils refufent d'aller à l'ennemi
avec des armes qui leur devenoient
inutiles ; alors les François fe croient trahis
par les Génois , ils veulent les contraindre
de retourner à la charge , ce qui
ne fait qu'augmenter le défordre.
Enfin Philippe de Valois n'eut plus d'autre
reffource que dans fa cavalerie qui étoit
compofée de l'élite de la Nobleffe Françoife
; il la raffembla toute dans la vallée des
Clercs , qui étoit l'endroit où elle pouvoit
fe ranger plus commodément. Là n'ayant
que la riviere à paffer , il s'y préfenta : la
M A I. 1757: 177
tradition veut que ce foit là que fe font
faits les plus grands efforts : les habitans y
ont plufieurs fois trouvé des fers de lance
& de chevaux , & des monnoies du temps.
D'ailleurs le nom qu'a retenu cette vallée
ne femble-t'il pas l'indiquer , ffooiitt que le
mot de Clerc ait quelquefois fignifié cou
rageux, ainfi que fçavant , ou que le nom
donné àcette vallée foit dérivé de l'adjec
tif Clarus , qui eft fouvent employé pour
fignifier vaillant , courageux , illuftre ,
& c .
Quelques grands que furent les efforts
de la Nobleffe Françoife , ils ne purent
jamais réparer les premieres pertes.Soit que
le terrein coupé par une riviere , & embarraffé
de haies & de buiffons , ne fût pas
favorable , foit que le courage des Anglois
fe fût animé de plus en plus par les avantages
qu'ils venoient de remporter , la cavaferie
Françoife , toujours fi redoutée , fut
obligée de plier après une perte conſidéra .
ble & des faits d'armes fans nombres le
combat ne finit même qu'avec le jour. H
étoit déja nuit, lorfque Philippe de Valois
arriva au château de la Broie , qui n'eſt
qu'à une bonne lieue du champ de bataille ;
l'obfcurité le fit méconnoître par le Châ
telin , qui ne le reçut qu'après les explications
néceffaires ; de - là , & dans la même
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
muit , Philippe de Vallois fut conduit à
Amiens , où il fut en fûreté,
On peut voir à préfent quelles font les
caufes du défaftre arrivé en ce jour à la
nation Françoiſe : les principales font
la fituation avantageufe d'Edouard , le repos
dont fes troupes avoient joui depuis le
foir de la veille , la fatigue de l'armée
Françoife qui avoit fait quatre lieues
avant de combattre , la précipitation des
premieres attaques , le mépris des ordres
du Général , l'heure de la bataille , & enfin
la pluie qui furvint lorfque les meilleutes
troupes de l'infanterie commencerent à
donner , & qui rendit leurs armes inu→
tilesmo teve
Ne peut- on pas après cela juftifier Philippe
de Valois de l'imprudence dont tous
les Hiftoriens l'ont taxé.
Juftifier un Roi d'une pareille accufation
, après quatre fiecles , & après des
témoignages fi refpectables , doit être l'ou
vrage d'une plume plus éloquente que la
mienne. Il me femble cependant qu'on ne
doit pas fe prêter fi facilement à de relles
imputations. Il n'eſt pas toujours honteux
à un Général d'être vaincu ; il trouve fou
vent une excufe légitime dans la poſition
avantageufe de fon ennemi , dans la précipitation
des liens , dans l'inexécution
M A I. 1757 179
de fes ordres , & plus encore dans les
incidens qu'occafionnent les pluies & les
vents : mais il eft honteux d'être vainca
par imprudence. Cette accufation deshonore
le Général , parce que la prudence &
le flegme font les deux premieres qualités
qu'il doit avoir.-
Je ne crois donc pas qu'on doive ainfi
Alétrir les lauriers dont Philippe de Valois
avoit été couronné à Caffel : il faut croire
au contraire que toutes fes mefures étoient
bien prifes , qu'il ne vouloit pas attaquet
Edouard le jour niême de fon arrivée , &
que l'ordre qu'il avoit donné , étoit l'ordre
d'un Général prudent, qui veut reconnoître
le terrein qu'il doit occuper , & l'ennemi
qu'il a a combattre : l'exécution de cet
ordre a caufé fon malheur , il n'en faut ac
cufer que le génie bouillant des François
qui les emporte toujours trop loin , & qui
leur fait fouvent perdre l'avantage & la fupériorité
que leur courage & leur intré
pidité leur donne fur tous leurs ennemis.
Edouard avoit déja remporté deux vic
toires en deux jours , celle du guë de
Blanque Tacque , & celle de Crécy : il dut
l'une & l'autre à fa valeur & à celle de fes
troupes ; il en remporta le lendemain une
troifieme par fon adreffe.
Les Communes de plufieurs Villes
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
étoient en marche pour venir renforcer
l'armée Françoife : Edouard en fut inf
truit. Il fit arborer fur les hauteurs , où il
étoit campé après fa victoire , les bannieres
dont il s'étoit emparé fur les François :
ces malheureuſes troupes trompées par ces
apparences , tomberent dans le piége, qui
leur étoit tendu , & fe jetterent au milieu
de leurs ennemis , fans la moindre précaution.
On ne conçoit pas comment un corps de
troupes fi nombreux n'avoit pas été inftruit
du malheureux fort des François ; les campagnes
devoient être couvertes des débris
de leur armée : il faut croire que tous les
fuyards avoient cherché une retraite du
côté de l'Artois effectivement la pofition
des Anglois , & la néceffité de les attaquer
du feptentrion au midi , ne permettoit
pas à ces troupes éperdues de chercher un
autre afyle. Le Roi lui-même s'étoit retiré
à la Broie , qui eft fur l'Authie. ,
Cependant la retraite la plus fure & la
plus prochaine , étoit Abbeville ; c'eſt par
sette Ville qu'ont néceffairement paffé les
troupes qui venoient joindre l'armée Françoife.
Si elles fuffent venues par Amiens' ,
elles euffent rencontré le Roi qui s'y retiroit
dès la nuit même du combat ; d'aileurs
il n'y a que le chemin d'Abbeville
MA I. 1757. 181
qui préfente les hauteurs , du haut defquelles
Edouard faifoit voir les pavillons
François ces hauteurs font formées par la
côte feptentrionale de la vallée de Maye ,
le chemin d'Abbeville paffe dans cette vallée
, & du fond d'icelle la côte feptentrionale
préfente un afpect qui s'accorde
très-bien avec ce qu'ont écrit tous les Hiftoriens
à ce fujer.
Il faut donc que le défordre ait été terrible
dans l'armée Françoife , puifque
perfonne n'avoit fongé à fe retirer vers
l'intérieur du Royaume , & à avertir les
Communes,qu'on attendoit fans doute, du
danger qu'elles alloient courir. Une pareille
négligence mettoit encore Abbeville
dans un péril imminent. Il y avoit tout à
craindre pour cette place , fur laquelle le
Roi d'Angleterre avoit des droits certains
& reconnus. Il ne pouvoit pas trouver
une plus belle occafion de les faire va
loir , il n'en étoit qu'à quatre lieués ; il
venoit de remporter une victoire.com .
plette fur le Roi de France , qui là hi retenoit
, il eût pu facilement la furprendre la
nuit même du combat , puifque le lendemain
la nouvelle de fa victoire n'y étoit
pas encore arrivée . Le parti qu'il prit fur
plus nuifible à la France , & la perte de
Calais , qui fut la fuite de la bataille de
182 MERCURE DE FRANCE.
Crécy , fut un échec dont elle fe reffentit
pendant plus de deux ficcles.nh
Telles font , Monfieur , mes reflexions
fur la bataille de Crécy. Comme je les
écris fans confulter les livres , ne foyez pas
furpris s'il s'y trouve quelques inexactitudes
dans les fairs ; vous en ferez recom
penfé par l'exactitude qui fe trouve dans la
defcription des lieux . On y voit une croix 3
elle eft de pierre , & très- grofférement
faite. Le deffus eft maintenant féparé de fa
bafe : elle eft fur le bord du chemin qui
conduit d'Abbeville à Hédin. On en a
toujours mis de pareilles aux endroits où
il s'eft paffé quelques actions mémorables
c'eft ce qui me fait croire qu'elle eft auffi
ancienne que la bataille. Je n'y ai trouvé
ni infcription, ni date. Peut-être trouverat'on
de plus grandes connoiffances en y
fouillant . J'ai remis cette opération à l'année
prochaine. Je vous informerai de ce
que j'aurai pu decouvrir. En attendantige
vous envoie ces réflexions , dont vous for
rez tel ufage que vous jugerez à propos
! J'ai d'honneur d'être , & c.
PhD.D.
5 D'Abbeville , de 23 Novembre 1756.4
M A 1. 1757. 183
I
PHYSIQUE.
A L'AUTEUR DU MERCURE.
MONSIEUR , le foin que vous prenez
d'inférer dans votre Mercure tout ce qui
peut contribuer au progrès des Siences &
des Arts , m'engage à vous faire
part d'une
découverte , qui mérite l'attention des
Phyficiens & des curieux. M. Baumé ,
Maître Apothicaire de Paris , vient de lire
à l'Académie des Sciences un Mémoire trèsintéreffant
, fur le refroidiffement que les
liqueurs produifent en s'évaporant. Les
Phyficiens , ne paroiffent point attribuer
un tel effet à l'évaporation. M. Baumé
prouve , par bien des expériences , que ce
n'est qu'à elle feule qu'on doit attribuer ce
phénomene , & il a pouffé les recherche's
fi loin far cette matiere , qu'il eft parvenu
à faire geler plufieurs liqueurs , même
dans les chaleurs de l'été , fans aucun melange
de fel ni de glace.
Je vais vous rapporter , Monfieur , fes
expériences dans le même ordre qu'il les a
faites. M. Baumé s'eft d'abord fervi de l'eau
commune , dans laquelle il a plongé un
184 MERCURE DE FRANCE.
thermometre qui étoit à la température de
dette liqueur. Le thermometre n'a fait aucune
variation ; mais il eſt deſcendu d'un
degré fitôt qu'il en a été retiré , & a
baiffé encore un peu , quand on l'a balancé
dans l'air. La même expérience répétée
avec un thermometre enveloppé d'un linge,
le thermometre a baiffé d'un degré . Il
a baiffé de deux degrés dans l'eau de riviere,
diftillée; de quatre degrés dans l'huile
animale de Dippel bien rectifiée , & de
cinq dans l'efprit volatil de fel ammoniac ,
fait par la chaux éteinte à l'air. De ces liqueurs
M. Baumé paffe à l'éther nitreux
& à l'éther vitriolique , qui produiſent des
effets furprenans. Il n'a pu trouver des liqueurs
intermédiaires, pour parvenir , par
une gradation plus proportionnée, d'un petit
refroidiffement à un plus grand. Si l'on
plonge un thermometre dans un flacon
rempli d'éther , il y baiffera d'un degré au
deffous de la température. Si on le plonge
dans un verre rempli de la même liqueur ,
il y defcendra de quatre degrés. Si on le
retire, & qu'on le replonge fucceffivement
dans le même vafe, pour procurer à l'éther
un plus grand degré d'évaporation , il y
defcendra de quinze degrés. Enfin il ira
jufqu'au vingt- quatrieme, fi on l'enveloppe
d'un linge , & qu'on continue la même
MAI. 1757.
185
>
manipulation ; de forte que par ce moyen ,
on peut procurer à l'eau la congellation la
plus forte en moins de dix minutes . Or tous
ces degrés de refroidiffement ne peuvent
être caufés que par l'évaporation de
l'éther ; en voici la preuve : Qu'on empêche
l'évaporation ces effets n'ont
plus lieu . C'est ce que fait voir M. Baumé :
il renferme un thermometre dans un flacon
rempli d'éther , qu'il bouche exactement
; & le thermometre demeure fixé à
la température ; d'où il conclut ces loix
générales que plus les liqueurs feront évaporales
, plus le refroidiffement qu'elles produiront
feragrand , mais moins auffi il fera
durable. M. Baumé explique ce refroidiffement
par un Auide frigorifique , auffi fubtile
, que la matiere électrique , qui en ſe
dégageant de ces liqueurs fpiritueufes , eſt
introduit dans la liqueur du thermometre
par la preffion du feu élémentaire. L'Auteur
doit donner au public fon mémoire
dans lequel on verra avec plaifir tous les
details de cette découverte , qui avoit
échappé juſqu'à préfent aux Chymiftes &
aux Phyficiens , & qui eft d'un grand ſccours
pour la phyfique .
,
186 MERCURE DE FRANCE.
MEDECINE.
LETTRE de M. Betbeder , Médecin de
Bordeaux , au fujet des Recherches fur
le pouls par rapport aux crifes.
MONSIEUR
MONSIEUR , jamais Ouvrage ne m'eft
parvenu plus à propos que celui que vous
avez eu la bonté de m'envoyer , & qui
a pour titre , Recherches fur le pouls , &c.
Je venois d'être nommé Médecin de l'hopital
S. André de cette ville , lorfque je
le reçus. Perfuadé que j'y trouverois de
nouvelles reffources pour le foulagement
des malades qui étoient confiés à mes foins,
-je dus ce livre avec empreffement ; je l'ai
relu une feconde fois avec d'autant plus
de plaifir , que j'ai eu occafion de véri
fier , à mesure que je le parcourrois , la
plupart des obfervations qui y font rapportées
fur les différentes efpeces de pouls.
Les Recherches m'ont enhardi dans le pronoſtic
, & m'ont appris à me méfier de
certains malades de l'hôpital , que quelques
jours de diete rebutent , & qui
pour l'éviter , aiment mieux s'expofer à
périr , que de découvrir au Médecin leur
MA I. 1757. 187
véritable état . Les nouvelles obfervations
fur le pouls font aujourd'hui , pour moi ,
une bouffole affurée , & plus d'une fois
j'ai forcé ces malades à me découvrir des
irritations de poitrine , des dévoiemens
dont ils ne me parloient pas dans la crainte
d'un régime exact . Je reconnois chaque
jour , de mieux en mieux , le prix d'un
Ouvrage qui manquoit à la Médecine :
dès que je ferai débarraffé des trains de
la difpute pour la chaire que vous fçavez
vacante dans notre Faculté , je me livrerai
tout entier à l'obfervation. J'apperçois
depuis long - temps que c'eft par ce feul
moyen qu'un Médecin peut rendre fon
travail réellement utile au public : heureux
fi je pouvois fuivre , dans cette carriere
pénible , les pas de l'Auteur des Recherches
, & c ! J'ai l'honneur d'être , &c.
A Bordeaux , ce 8 Janvier 175.7•
"
ა .
On peut voir dans notre Mercure du
» mois de Novembre 1756 , un court extrait
des Recherches fur le pouls , dont
» M. Betbeder , Médecin très - connu à
» Bordeaux , vient de vérifier les obfervations.
Ce témoignage peut fervir à diffiper
toute forte de doutes fur ces ob-
» fervations : un Médecin qui difpute une
» chaire dans la Faculté de Bordeaux , &
qui fe préfente , comme M. Betbeder ,
ور
ود
188 MERCURE DE FRANCE.
» avec les principes de la bonne Méde-
» cine , a lieu d'efpérer les plus grands
» fuccès. Nous ne fçaurions nous empê-
» cher d'exhorter M. Berbeder , ainfi
que
» tout autre Médecin éclairé & honnête
» homme , de faire part au public de fes
» propres obfervations fur le pouls : il y
» a bien des connoiffeurs qui prétendent
» & qui efperent que ces forres d'obſerva-
» tions changeront la face de la Méde-
" cine . "3
E
SÉANCE PUBLIQUE
De l'Académie des Belles- Lettres.
Le mardi 19 Avril , l'Académie royale
des Belles Lettres tint fa Séance publique
d'après Pâques : elle l'ouvrit par la diftribution
du prix qui avoit pour fujet , Quel
fut l'état des républiques & des villes dans le
continent de la Grece , depuis la bataille
d'Actium, M. Barthès , Docteur en Médecine
de Montpellier , a remporté ce prix.
M. Le Beau , Secretaire perpétuel , lut l'éloge
de M. de Fontenelle , & M. l'Abbé
Sallier lut la préface d'une nouvelle édition
de la Vie de S. Louis , par le Sire de
Joinville. Cette lecture fut fuivie de celle
MA I. 1757. 189
d'une Differtation de M. le Comte de Caylus
, fur deux tableaux de Polignote , décrits
par Paufanias . Un Mémoire de M.
Tercier , fur l'ancienneté des mortiers &
des bombes , termina l'affemblée.
Le fujer propofé par l'Académie , pour
le prix fondé par M. le Comte de Caylus ,
& qu'elle doit donner à la S. Martin 1758,
confifte à examiner , Quels font les attributs
qui caractérisent dans les Auteurs &
fur les monumens , Harpocrate & Anubis ?
Quelles pourroient être l'origine & les raiſons
de ces attributs ? Quels font les changemens
gui y font arrivés dans les différens fiecles , &
dans les divers pays où le culte de ces Divinités
s'eft introduit ?
SÉANCE PUBLIQUE
De l'Académie royale des Sciences.
LEE mercredi 20 du même mois , l'Académie
royale des Sciences s'affembla publiquement
, fuivant fon ufage. M. de Fouchy
, Secretaire perpétuel , lut l'éloge de
M. le Marquis de la Galiffonniere , & celui
de M. de Fontenelle . M. de Vaucanfon
fit la lecture de la Defcription d'une nouvelle
machine propre à laminer les étoffes
190 MERCURE DE FRANCE.
d'or & d'argent ; & M. de la Condamine
lut une Relation de fon voyage d'Italie .
Cette Compagnie propoſe pour le ſujet
du prix de 1759 , l'Examen des efforts qu'ont
à foutenir toutes les parties du vaiffeau dans
le roulis & le tangage ; & la meilleure maniere
de procurer à leur affemblage la feli
dité néceffaire pour réſiſter à ces efforts , fans
préjudicier aux autres bonnes qualités du
vaiſſean. On a adjugé le prix de cette an
née 1757 , à M. Daniel Bernoulli , Profeffeur
de Phyfique à Bafle , & Affocié étran
ger de l'Académie. Le fujet étoit , Lamaniere
de diminuer , le plus qu'il eſt poſſible,
le-roulis & le tangage d'un navire , fans qu'il
perde fenfiblement , par cette diminution , au➡
cune des bonnes qualités que fa construction
doit lui donner.
MA I.
1757. 191.
ARTICLE IV.
BEAUX- ARTS.
ARTS AGRÉABLE S.
MUSIQUE.
M. Daveſne , déja célebre par ſes compofitions
, vient de publier le premier
Oeuvre d'Ariettes Italiennes , mifes en
fymphonies . C'eft un nouveau genre dont
l'effet eft très-agréable , & fort pittoref
que. Cette premiere fuite de fix fymphonies
fe vend chez l'Auteur , rue Bertin-
Poirée , & aux adreffes ordinaires de
mufique. Prix 9 liv . Les parties de cors de
chaffe fe vendent féparément 1 liv. 4 fols.
Le Maître de Mufique de la Sainte Chapelle
de Dijon , à l'occafion de la convaÎeſcence
du Roi , a fair exécuter avec ſymphonie
un Motet de fa compofition
commençant , par ces mots Conferva me ,
Domine , c'est un morceau qui fait d'autant
plus d'honneur à l'Auteur , qu'il a été
192 MERCURE DE FRANCE.
jugé digne d'être préfenté à Sa Majefté :
ce qui a été exécuté .
E
GRAVURE.
›
Le fieur Pelletier vient de mettre au jour
une Eftampe fur le travers , portant dix
pouces fur douze & demi , repréſentant
Bacchus & Ariane , qu'il a gravée d'après
M. Natoire Profeffeur de l'Académie
Royale de Peinture & Sculpture de Paris ,
& Directeur de celle de Rome. Cette eftampe
fait pendant aux Bacchanies qu'il a
ci - devant mis au jour , & ſe trouve , ainſi
que cette derniere , chez ce Graveur . A
Paris , rue S. Jacques, chez un Limonadier,
vis-à- vis la rue des Noyers. Le prix de
chacune eft de 1 liv. 4 fols. I
+
ARTICLE
MA I. 1757: 193
ARTICLE V.
SPECTACLES.
OPERA.
Nous allons enfin
ous allons enfin rompre le filence que
nous avions été forcés de garder fur l'Opera.
Nous en avons l'obligation
à MM. Rebel
& Francoeur
, fes nouveaux
adminiftrateurs.
Ils nous ont donné avec une politeffe
qui ajoute au bienfait , l'entrée à ce
fpectacle , qu'on nous avoit refufée juſqu'ici
avec une rigueur finguliere. Nous
nous empreffons
de les en remercier
: l'adminiſtration
de l'Académie
royale de mufique
ne pouvoit paffer en de meilleures
mains. Ces Meffieurs
réuniffent
tout ce
qu'il faut pour la bien remplir : c'eft peu
d'être grands Muficiens
, ils joignent à la
connoiffance
parfaite de ce théâtre , l'art
de le bien conduire , & de concilier fagement
les différens fujets qui le compofent
; art difficile , qui ne fuit pas toujours
les lumieres acquifes par l'expérience
, &
d'où réfulte cette heureufe harmonie , qui
I
194 MERCURE DE FRANCE.
1
ne doit pas moins
régner
dans la direction de l'Opera
, que dans
l'exécution
de fes
accords
. Perfonne
ne la poffede
mieux
dans
le double
fens : leurs
fuccès
& leur
union
conftante
, que le temps
n'a jamais altérée
, en font la preuve
incontestable
.
Nous
bornons
là notre
éloge
; quelque jufte
qu'il foit , il devient
même
inutile
:
Meffieurs
Rebel
& Francoeur
fe font déja
fignalés
par un trait
qui les loue
mieux que tous nos difcours
, & qui les annonce au public
d'une
maniere
à mériter
toute
fa bienveillance
, ainfi que fon eftime
. Leur premier
foin acété
d'affurer
& d'offrir
au
célebre
M. Rameau
, une penfion
de quinze cens
livres
, que ce grand
homme
a acceptée
avec
une fenfibilité
qui fait honneur
à fon coeur
. Il est édifiant
autant
que
rate , de voir les grands
talens
fe rendre ainfi juftice
, & fe lier par les noeuds
des
bons procédés
: c'est un bel exemple
pour
tous les Artiſtes
diftingués
, qui doivent
fe
fervir
& s'honorer
mutuellement
. Puiffent- ils l'imiter
, & laiffer
aux talens
médio- cres la baffe jaloufie
, & l'adreſſe
méprifa
ble de fe nuire
! Que ces derniers
s'entre détruifent
feuls , à la bonne
heure
; les arts & le public
ne peuvent
qu'y gagner
. Le mardi 19 Avril , l'Académie royale
de Mulique a donné pour Fouverture de
M AL 1757. 195
fon théâtre , Iffé , paftorale héroïque , qui
a été repréſentée avec un concert & une
précifion où l'on a reconnu le goût , l'imtelligence
& le zele attentif des nouveaux
Directeurs. Celui des Acteurs les a heureufement
fecondés ; Mlle Chevalier qu'on
a revue avec un nouveau plaifir , a mis
dans le rôle d'Iffe , toute l'expreffion &
toute l'ame qu'il demande . Celui d'Apol
lon ne pouvoit être rempli que par M.
Poirier. M. Gelin s'eft furpaffé dáns Hilas ,
& pour lui donner la louange qu'il mérite
, fes progrès journaliers répondent
la beauté de fon organe. Mlle Le Miere
& M. Larrivée ont rendu les feconds roles
( Doris & Pan ) , de façon à ne laiffer
aucun vuide , & à juftifier les applaudiffemens
qu'ils y reçoivent, La premiere joint
à une figure noble & décente , une grande
précifion dans le chant , & l'autre une
action aifée à une belle voix. On doit tout
attendre d'un talent auffi naturel & auffi
vrai . La danſe eft fi bien remplie , que
nous nous repofons fur le public du foin
d'en faire l'éloge , & de rendre juftice à
tous les grands fujets qui l'exécutent.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
COMEDIE FRANÇOISE.
E Le lundi 18 du même mois , les Comédiens
François ouvrirent leur théâtre
par Athalie ; le fieur Beliffen y débuta
dans le rôle du Grand Prêtre , & fut applaudi
avec juftice ; il a du feu , de la figu
re , de l'intelligence , & furtout des entrailles.
S'il les prodigue fouvent un peu
trop , ainfi que les geftes , c'eft un excès
qu'il lui fera aifé de modérer : l'ufage lui
apprendra bientôt à nuancer mieux fa douleur
, pour éviter la monotonie . Un défaut
plus confidérable que nous ne fçaurions
diffimuler, eft une prononciation vicieuſe,
dont il lui fera plus difficile de fe défaire
, mais s'il ne parvient point à la corriger
entiérement , nous croyons qu'à force
d'art & de foins , il pourra du moins la
pallier , & que le public plus indulgent ,
pourra lui même s'y accoutumer infenfiblement
, ou la lui pardonner en faveur
des autres qualités effentielles qu'on ne
peut lui refuſer ſans injuſtice .
MA I. 1757. 197
COMEDIE ITALIENNE.
LE
E même
jour les Comédiens
Italiens
firent
l'ouverture
de leur
Spectacle
par Ramir
, dont
nous
donnerons
fans
faute
l'extrait
le mois
prochain
.
CONCERT SPIRITUEL.
LE 7 Avril , Jeudi faint , après une fymphonie
, on donna , pour la derniere fois ,
le Stabat de Pergoleze . M. Pellerino chanta
deux Ariettes. Les Clarinettes jouerent une
fymphonie de M ***. Mlle le Miere &
M. Befche, chanterent le premier Concerto
de voix de M. Mondonville . On finit par
l'In exitu du même Auteur.
Le 8 , Vendredi faint , après une fym-.
phonie de M. d'Avefnes , on exécuta la
Meffe des morts de M. Gilles ; Mad . Veftrisde
Giardini chanta deux Ariettes Italiennes
; les Clarinettes jouerent feuls ; Mlle
Fel chanta un petit Motet nouveau , pour
la fête du jour : on finit par le Miferere
de M. de la Lande .
Le 9 , Samedi faint , on commença par
une fymphonie fuivie de Cantate , Motet à
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
grand choeur de M. d'Avefnes ; Mlle Veron
chanta Confitemini , petit Motet de M.
Cordelet, M. Perellino chanta deux Airs
Italiens . Les Clarinettes jouerent feuls
Mlle Fel chanta un petit Moter analogue
au jour. On finit par Cantate , de M. de la
Lande. Mlle Davaux y chanta.
Le 10 , Dimanche de Pâques , on donna
tous morceaux choifis & dignes du jour.
On commença par la premiere Sonate de
M. Mondonville , fuivie de Diligam te ,
Motet à grand choeur de M. Gilles , dans
lequel Milé Davaux chanta. Madame Veftris-
de Giardini chanta deux Airs Italiens.
Mlle le Miere & M. Befche chanterent le
premier Concerto de voix de M. Monville.
M. Balbaftre joua fur l'orgue un de
fes Concerto . Mlle Fel chanta le nouveau
& fecond Concerto de voix de M.
Mondonville. On finit par le Venite , exul
temus , du même Auteur .
Le 11 , lundi de Pâques , après la Tem
pête , Symphonie de M. Ruge , Romain ,
on exécuta le Deus, venerunt gentes , de M.
Fanton. M. Pellerino chanta ; les Clarinettes
jouerent feuls. Mlle Fel chanta un
petit Motet de M. le Chevalier d'Herbain.
On exécuta le choeur de Jephté , & l'on
finit par le Motet d'orgue de M. Mondonville.
SCAM A4.31757. 199
Le 12 , mardi de Pâques , après une
Symphonie de M. Stamitz , on exécuta
Domini eft terra , de M. le Febvre. Mlle
Parifeau chanta Quemadmodum , petit
Moret de M. Mouret. M. Balbaftre joua
fur l'orgue l'ouverture de Polymnie , de
M. Rameau . Mlle Fel & M. Befche
chanterent le nouveau Concerto de voix
de M. Mondonville , & l'on finit par le
Diligam te ,
de M. l'Abbé Madin.
Le is vendredi , après une Symphonie
de M. Goffei , on exécuta le Domine , Dominus
nofter , de M. Béthizi. Les Clarinettes
jouerent feuls. M. Joliot chanta un
récit dans le Venise , exultemus , de M. Davefnes,
Il fut encore plus applaudi que
la premiere fois , & mérita de l'être. Il
joint à un beau médium beaucoup d'adreffe.
C'eft une haute- contre qui a tout le
moëlleux de la taille. M. le Mier joua un
Concerto de violon de M. Mondonville
, avec une précifion qui lui attira l'approbation
générale . On finit par le Bonum
eft , du même Auteur.
Le 17 , Dimanche de Quafimodo , on
commença par le Cantate Domino , de M.
de la Lande , dans lequel Mlle Davaux
chanta ; les Clarinettes jouerent feuls.
On exécuta le choeur de Jephté. M. Balbaftre
joua fur l'orgue un Concerto de fa
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
compofition. Mlle Fel chanta le Moter
nouveau , Videte , furgit Chriftus. Mlle le
Miere & M. Befche chanterent le premier
Concerto de voix de M. Mondonville.
On finit par le Coeli enarrant , du même
Auteur.
*
.ak.
ob our na
MAI. 1757.
201
ARTICLE VI.
NOUVELLES ÉTRANGERES.
DU NORD
DE WARSOVIE , le 22 Mars.
PAR ordre du Roi , le Comte de Brulh a fait
dreffer , pour être inférée dans les papiers publics
, une note dont voici l'extrait. « Cette
» Cour a vu avec étonnement l'article inféré dans
» la Gazette de Berlin , N° 31 , en date du 12,
» Mars , où l'on prétend démentir , comme
❤faux très-calomnieux , les avis donnés d'ici ,
au fujet des monnoies que les Juifs Ephraim
» font frapper actuellement à Leipfick.... La fa-
» çon , dont l'Auteur de cet article s'y prend
» pour éblouir le public , eft des plus fingulieres.
» Il met en queftion ce qui n'y eft pas. Au
» contraire , il paffe fous filence ce dont il s'agit.
Il protefte qu'on ne frappe point à Drefde d'au-
» tres efpeces que fous la date de 1757 , & fur
» le pied ordinaire , & qu'à Leipfick on n'a
point fabriqué de pieces de deux gros , de
» quatre gros , & d'un tiers d'écu. Les avis de
» Saxe n'ont rien dit d'oppofé à ces deux affer-
>> tions. S'ils ont nommé les différentes efpeces,
» ci-deffus mentionnées , ce n'a été qu'en com-
» paraifon avec les feules dont il s'agit , fçavoir
les pieces de huit gros , qu'il ne faut pas con-
Iv
202 MERCURE DE FRANCE:
fondre avec les tiers d'écu & avec les fimples
gros.... On a affirmé feulement , que celles qui
» fe frappoient actuellement à Leipfick , fous les
» dates de 1753 , & des trois années fuivantes ,
» avec les anciens coins extorqués , étoient debeaucoup
inférieures aux mêmes pieces que l'Entre-
» preneur Frege avoit fait battre de fon temps.
» Voilà ce que portent les avis de Saxe ; & l'arti-
» cle de Berlin , fe taifant fur ce point , en fait
» l'aveu tacite ..... Quoique l'Ecrivain Pruffien
» avance en termes généraux , que les efpeces ,
» qui fe frappent actuellement à Leipfick , font
» égales à celles de Frege , fi même elles ne les
» excédent pas en valeur intrinfeque ; il n'en eft
>> pas moins certain ( & c'eft une vérité incon-
» teftable , fondée fur une évaluation faite , dont
>> tous les monnoyeurs impartiaux peuvent at-
»
22
413
tefter l'exactitude ) que les nouveaux gros de la
» fabrique des Juffs Ephraïm à Leipfick , ne va-
» lent que fennins , & leurs nouvelles pieces
» de huit gros , que 6 gros o fennins , c'eft-à-
» dire , que les gros font de 18 écus , is gros ,
69 fennins , & les pieces de huit gros , de 18
» écus , 14 gros , 1 fennins , au marc fin d'ar-
» gent , qui n'étoit auparavant monnoyé en gros
» qu'à 15 écus , & en pieces de huit gros , qu'à
» 14 écus , 2 gros , 25, fennins , ce qui fait
ainfi , pour cent , un déchet de 19 écus , 13
gros , fenpins ', fur les gros , & de 24
écus , gros , 3 fennins , fur les pieces de
» huit gros.... On a cru devoir en avertir le public
, afin que chacun puiffe fe garantir de préjudice
: attendu que les Juifs Ephraïm réfon-
>> dant поп feulement toutes les monnoies de
Saxe , mais encore une partie de celles de
» Pruffe , le dommage , qui en réfulteroit à l'ag
MIA 1.17570 203
» venir , feroit immenfe , fi ces nouvelles efpe-
>> ces continuoient d'avoir un libre cours dans le
» commerce.... »
.5 2.
ALLEMAGNE.
DE PRAGUE, le 19 Mars.
Le 9 de ce mois , le Général Loffewicz , à la
tête d'un corps de troupes Pruffiennes , compoſe
de quatorze Bataillons , & de trois Régimens de
Cavalerie , s'avança fur deux colonnes vers Graf
fenftein & vers Grottau , tandis que le Prince de
Bevern, fe porta fur Friedland :avec fix mille
hommes des mêmes troupes. A la nouvelle du
mouvement des ennemis , les détachement de
Croates , qui étoit dans le dernier de ces trois
poftes , fe hâta de fe replier à Reichenberg. Les
Pruffiens fe font emparés de Graffenftein & de
Grottau , mais ils n'ont pu s'y maintenir.: Le
Prince de Bevern a demeuré pendant trois jours
à Friedland , & s'eft enfuite retiré , après avoir
fait démolir les fortifications du château. Le 12 ,
avant d'abandonner ce pofte , il envoya le Co
lonel Putkammer avec un bataillon de grenadiers
, cent dragons & trois cens huffards , pour
reconnoître le terrein entre ce pofte & celui de
Reichenberg. Ce détachement rencontra quatre
cens hommes des troupes Autrichiennes , dont
une partie étoit en bataille devant le village de
Bufch- Ullerdorf , & une autre partie étoit embufquée
derriere des haies . Le fieur Putkammer
les attaqua , & les pouffa à travers le village.
Ils ont eu cinquante hommes tués. On leur a
fait dix prifonniers , & on leur a enlevé trentetrois
chevaux.
1 vj
204 MERCURE DE FRANCE.
DE DRESDE , le 6 Avril.
<
Un particulier , qui venoit de Boheme , ayant
été arrêté par les Pruffiens , on trouva fur lui
deux lettres adreffées , l'une à la Comteffe d'Ogilvy
, Dame d'Honneur de la Reine ; l'autre au
Baron de Keffel , Chambellan de cette Princeffe.
En conféquence , le Roi de Pruffe leur fit fignifier
les arrêts. Le lendemain , la Reine envoya
demander à ce Prince leur élargiffement , & il
l'accorda. Il fit prier en même temps la Reine ,
d'empêcher qu'à l'avenir aucune perfonne de fa
Cour n'entretînt des correfpondances avec les
Autrichiens.
+
Sa Majesté Pruffienne , frappée de la beauté
d'un tableau , qui eft dans la Galerie du Palais ,'
avoit ordonné qu'on en tirât une copie. Dès
que la Reine en fut informée , Elle fit préfenter
ce tableau à ce Monarque , qui s'eft excufé de
Faccepter , mais qui a témoigné être fort fenfible
à une telle marque d'attention .
En attendant que toutes les troupes foient en
campagne , les Pruffiens fortifient divers poftes
fur la frontiere. Ils ne négligent rien non plus
pour mettre cette ville à l'abri de toute ſurpriſe ,
& ils ont établi, une batterie devant le chemin
de Dippolfwalde , une près du moulin à poudre
, une du côté de l'Elbe , une dans les environs
de la Tuilerie , une dans le grand cimetiere
, une vis-à- vis le chemin de Pirna , une à
l'extrêmité des jardins de Maffinisky , & une fur
la hauteur de Sintzendorff Outre ces précautions ,
ils ont pratiqué des mines en plufieurs endroits .
Ces jours derniers , le Roi de Pruffe écrivit au
Lieutenant-Général Pirfch, Commandant de KoMA
I. 1757: 205
nigstein , la lettre fuivante. « Ayant appris de
» plufieurs endroits que les Autrichiens pen-
» foient à furprendre votre fortereffe , je n'ai
» point voulu différer de vous rappeller le con-
>> tenu de votre capitulation , & ce à quoi votre
» honneur & votre parole vous engagent. Ko-
» nigſtein étant une fortereffe qui ne peut crainqu'un
coup de main , j'ai dû d'autant plus
» vous donner avis du deffein des ennemis , que
s'ils entreprenoient de l'exécuter , je ne pour-
» rois m'empêcher de vous croire d'intelligence
D
» avec eux. >>>
Indépendamment d'un efcadron du Régiment
de dragons de Rutowski qui , fe trouvant dans
la haute Luface , près des frontieres de Boheme ,
a profité de la circonftance pour paffer du côté
des Autrichiens , le Régiment ci - devant du Prince
Frederic- Augufte de Saxe , & maintenant
Loën , a auffi déferté. Au lieu d'aller à Berlin ,
où on lui avoit affigné de nouveaux quartiers ,
il a pris la route de Pologne. On affure qu'il y
a été fuivi par un bataillon du Régiment de
Jeune Bevern , ci- devant du Prince Xavier. La
défertion de ces corps a déterminé Sa Majesté
Pruffienne à incorporer les Gardes du Corps
Saxons dans fes Gardes , ainfi que les cavaliers
& les dragons de la même nation dans les Régimens
de cavalerie & de dragons des troupes
Pruffiennes . A l'égard de l'infanterie , ce Prince"
ne laiffe que dix Saxons par compagnie. Les
autres font diftribués dans les Régimens Pruffiens
, dont on prend un pareil nombre de foldats
, pour remplacer les Saxons dans les corps ,
où ceux-ci fervoient. En même temps , on vient
de publier une Ordonnance , en vertu de laquelle
les biens ou effets des défertears des anciens
206 MERCURE DE FRANCE.
Régimens Saxons feront confifqués , & leurs pas
rens , tenus de bonifier l'uniforme & les armes.
Sa Majefté Pruffienne exige encore de cet Electorat
deux mille cinq cens hommes de nouvel,
les recrues , pour augmenter de vingt hommes
chaque compagnie de ces Régimens . Le Major
Général Rezow en a remis l'ordre par écrit ,
avec la répartition , aux Députés des Etats actuel
lement aflemblés en cette Capitale.
Ce même Major Général , le 31 du mois der
nier , fit fignifier à la Comteffe de Brulh , époufe
du Premier Miniftre , laquelle depuis cinq mois
logeoit au Palais , qu'elle eût à retourner àfon
Hôtel. Quelques momens après qu'elle y fut
arrivée , il s'y tranfporta pour lui annoncer les
arrêts de la part du Roi de Pruffe, Elle y eft gardée
par un Officier , un fergent , un caporal ,
& fix foldats. On croit qu'elle fera obligée de fe
retirer en Pologne , & qu'un détachement l'accompagnera
jufques fur la frontiere.
DE RATISBONNE , le 2 : Avril.
Il a été dicté le 30 Mars, à la Diere de l'Empire,
une Déclaration que les Miniftres de France & de
Suede avoient remife plufieurs jours auparavant aq
nom des Rois leurs Maîtres, en qualité de garans
de la paix de Weftphalie , Comme cette Déclara
tion , quoique remife féparément , eft la même ,
on n'inférera ici que la copie de celle qui a été faite
au nom de S. M.T. C. « Le Roi mon Maître n'a pu
» voir fans un extrême déplaifir, qu'il fe foit élevé
» en Allemagne une guerre , qui tient dans l'oppreffion
, la plus cruelle & la plus inouie , de
» puiffans Etats de l'Empire , en expofe d'autres
» au danger de fubir le même fort , & menace
MAI 1757. 207
» d'un renverſement total les Loix & Conftitu-
» tions Germaniques , les Traités de Weftphalie,
» & le Syſtême de l'Empire . Pour remédier aux
» maux préfens , & prévenir ceux qui pourroient
>> arriver dans la fuite , divers Etats des plus con-
» fidérables de l'Empire ont requis la France &
» la Suede d'exercer la Garantie qu'Elles ont
» donnée des Traités de Weftphalie ; & comme
» ces deux Puiffances fe font trouvé animées .
» du même zele pour la défenſe des Etats de
>> l'Empire , le maintien du Systême Germanique,
» & notamment pour la confervation des droits
» des trois Religions établies en Allemagne
» Elles ont réfolu , d'un commun accord , de
» prendre les mefures les plus promptes & les
plus efficaces , pour fatisfaire à leurs obliga-
» tions fur des objets auffi importans . En conféquence
le Roi déclare , conjointement avec
» le Roi de Suede , à tout l'Empire , que Leurs
» Majeſtés feront , comme Garantes des Traités
>> de Weftphalie , tous les efforts qui font en
>> leur pouvoir , pour contribuer , felon le voeu
» de l'Empire , à arrêter le cours des maux qui
» défolent l'Allemagne , en procurer la répara-
» tion , & maintenir nommément les droits des
» trois Religions établies dans l'Empire ; enfin
» pour affurer la liberté Germanique, fur les
» fondemens des Traités de Weftphalie , contre
» toutes les atteintes que quelque Puiffance que
>> ce foit aura entrepris , ou entreprendra d'y
» porter. Sa Majefté efpere , ainfi que Sa Majef
» té Suédoife , que l'Empire reconnoîtra toute la
» fincérité & l'étendue de leur zele pour le falut
» de l'Allemagne , & Elles ne doutent pas que les
Electeurs , Princes & Etats , ne fecondent de
» tout leur pouvoir une réfolution aufſi légitime,
» auffi falutaire & auffi généreuſe. ».
208 MERCURE DE FRANCE.
ESPAGNE.
*
DE CADIX , le 6 Mars.
on
Vers la fin du mois de Janvier , le Corſaire
Anglois l'Anti-Gallican entra dans ce Port avec
le Vaiffeau de la Compagnie des Indes de France
le Duc de Penthievre , dont il s'étoit emparé. Sur
la réclamation que le Roi Très- Chrétien a faite
de cette prife , il vint ici un ordre du Gouvernement
de la tenir en fequeftre , jufqu'à ce qu'on
cût examiné fi elle étoit légitime. Après les informations
requiſes , on a jugé que le Vaiffeau
devoit être reftitué. Le 28 du mois dernier ,"
fut informé que le Capitaine du Corfaire , réfolu
de ne point fe deffaifir de fa priſe , avoit fait
paffer fon équipage à bord de ce Bâtiment , &
qu'il y avoit raffemblé jufqu'à trois cens hommes
, que lui avoient fournis divers Capitaines
de Navires de fa nation . Auffitôt le Commandant
de Port fit envelopper le Vaiffeau le Duc
de Penthievre par les Vaiffeaux du Roi l'Amérique
& le Lévrier , & leur ordonna de faire feu
au moindre mouvement que les Anglois feroient
pour lever l'ancre . Le 2 de ce mois , on envoya
trois fois, les fommer de rendre la prife . Le Ca.
pitaine Corfaire ayant refufé conftamment d'obéir
, les deux Vaiffeaux de guerre lui lâcherent
chacun une bordée , & il fut obligé de baiffer
pavillon. Il a eu trois hommes tués & quatre
bleffés . On a mis plufieurs compagnies de grenadiers
fur le vaiffeau le Duc de Penthievre , pour
empêcher les Anglois d'en reprendre poffeffion .
Les lettres de Lisbonne marquent que le t
de ce mois , à trois heures du matin , on y a
M A I. 1757. 209
encore effluyé une violente fecouffe de tremble
ment de terre.
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , le 12 Avril.
La Chambre des Communes , dans la féance
du 25 Mars , paffa le Bill pour l'établiſſement
d'une Milice générale dans la Grande-Bretagne ,
après y avoir fait quelques changemens.
Sa Majefté a fait publier une Proclamation ;
par laquelle Elle permet d'employer des matelots
étrangers fur les Corfaires & fur les Navires
Marchands , à condition cependant que la quatrieme
partie de l'équipage de chaque Bâtiment
foit compofée de fujets de la Grande- Bretagne.
Le bruit qui s'étoit répandu que le Duc de
Cumberland ne pafferoit point en Allemagne ,
étoit fans fondement. Ce Prince partit le 9 à fix
heures du matin , pour aller s'embarquer à Warwich.
Il doit prendre le commandement en chef
de l'armée d'obſervation , qui s'affemble fur les
frontieres de l'Electorat de Hanovre.
2
Le fieur Pitt , Secretaire d'Etat ; le fieur Legge ,
Chancelier de l'Echiquier , & le Comte Temple
, premier Commiffaire de l'Amirauté , ont
donné leurs démiffions . Le Lord Mansfield
Juge Suprême d'Angleterre 'exercera par interim
la charge de Chancelier de l'Echiquier. Sa Majefté
a accordé la place de premier Commiflaire
de l'Amirauté au Comte de Winchelſea.
Le Vaiffeau le Pondichery , appartenant à la
Compagnie Françoife des Indes , & qui a été
pris par le Vaiffeau de guerre le Douvres , avoit
été amené à l'embouchure de la Tamife. Des
26
210 MERCURE DE FRANCE.
vents de l'Oueft l'ont écarté de la côte , & l'on
ne fçait ce qu'il eft devenu.
PATS - BAS.
DE BRUXELLES , le 15 Avril.
On a appris que le Baron de Domballe , Ma
jor Général des troupes de l'Impératrice Reine ,
étoit entré le 6 dans Cleves avec trois batail
lons, Le 8-, un détachement des mêmes troupes
prit poffeffion , au nom de Sa Majefté , des ville
& citadelle de Wefel. Immédiatement après , ce
détachement y fut joint par un détachement d'in.
fanterie Françoife .
ว
DE NEUSS, le 12 Avril
Le Prince de Soubife, fe rendit le. 28 Mars à
Ruremonde , & étant defcendu chez le fieur de
Muller qui y commande , il figna un ordre au
Chevalier de Gibfon, Capitaine dans le Régiment
de Ligne , d'aller , avec cent hommes de ce Régiment
& quatre cens huffards François , occuper
Je Bailliage de Keffel , dans la Gueldre Pruffien
ne. Le 3 Avril , le Prince de Soubife vint établir
ici fon quartier général, Avant de quitter May
feik , il a mandé les Commiffaires du pays de
Cleves , afin de régler avec eux les livraifons des
vivres & des fourrages pour les troupes Francoifes.
Il a recommandé à ces Commiffaires , de
tranquillifer les habitans , & de faire ceifer les
impôts extraordinaires , dont ils ont été chargés
en dernier lieu . Il a affuré les mêmes Commiffaires
, que tous les Magiftrats & Officiers de la
Gueldre Pruffienne , fans diftinction de religion ,
feroient continués dans leurs emplois , en pactant
ferment de fidélité à l'Impératrice Reine.
-
MAI. 1757.
211
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
1
I E Roi ayant jugé à propos de faire une promotion
dans les différens grades des Officiers de la
Marine , Sa Majefté a nommé deux Lieutenans
Généraux des Armées Navales, cinq Chefs d'Efcadre
, cinquante- neuf Capitaines de Vaiffeaux , un
Capitaine d'Artillerie , foixante-quinze Lieutenans
de Vaiffeaux , cent vingt-fept Enfeignes.
Lieutenans-Généraux , MM. Perrier & le Com
te du Guay.
Chefs d'Efcadre. MM. de Courbon-Blenac ,
Saint- André du Verger , de Guefbriant de Budes ,
d'Aubigny, & de Bompar. Capitaines de Vaiffeaux. MM, Chevalier de
Beaudouvin , Defroches du Drefnay , du Rofel
de Beaumanoir , Belle- Ifle Pepin , de Flotte-Seillans
, Marchainville , Chevalier des Gouttes , de
l'Ile Taulanes , Chevalier de Ricoux , la Croix
de Mairargues , de Chierre , de Rambures , Cher
valier de Maillé-Brezé , la Guarigue - Savigny ,
Foucault , Caftellanne Saint-Jeurs , de Plas , lą
Monneraye , Chevalier de Graffe du Bar , Macarty
, Chevalier de Ségur- Cabanac , Fulconis ,
Chevalier d'Herlye , de Lyle- Calian , Saint - Vic,
toret , Rofmadec Saint- Allouarn , Mablan d'Ai,
miny , Blotfier , Braguemont , Jouffelin de Marigny
, Meyronnet Saint -Marc , Montcalm Saint-
Veran , Chevalier de Villeblanche , Chevalier de
Blois , Dandanne de Lincourt , de Fabreguesi
de Breugnon , Laccary , la Comté-Pigache , Dubois
de la Motte , Deshayes de Cry , Chevalier
212 MERCURE DE FRANCE.
de Courferac , Chevalier de Ruis, Chevalier de Lor.
geril , du Lefcoet , Cofte de Champeron , Fancher ,
d'Ile-Beauchaine , Bremoy , Bory , Chevalier du
Drefnay des Roches , Chevalier de Crefnay , Boulainvilliers
, Chevalier de Laugier- Beaucoufe , de
Moy, Lizardais , Chevalier de Forbin d'Oppede ,
Chevalier de Fabry & Vicomte de Rochechouart.
Capitaine d'Artillerie. M. Herpin.
Lieutenans de Vaiſſeaux. MM. Chevalier de
Monteclair , Maupin , Kervenkerfullec , Chevalier
de Landemont , Gourfelas , Valmenier-
Caqueray , Geraldin , Villers- Franffure de Briffaucourt
, Chevalier de Raymondis , Chevalier
de Veriffey , Chevalier de Village de Villevieille ,
Chevalier de Cobios-Dandiran, Chevalier de Cours
Luffaignet , Beaupoil Saint-Aulaire , de Grieu ,
Bonnefoi de Bretauville , Kerjankerjan , de Proiſfy
, de la Grandiere , Bois de la Motte- Rabeau
Chevalier de Villeneuve- Source , Janvry de Verneuil
, Chevalier de Coataudon , Kerguifiau de
Treleon , Keroullas de Cohars , Brue de Clerey ,
Giraud-Dagay , de Boades , la Porte-Vezins ,
Chevalier de Sobiratz , Guyonnet de Montbalen ,
Luppé de la Motte , Maffol de Vergy , Sorel
Freziers , la Garde- Payan , le Cardonie , de Vialis
, de Gantes , Chevalier de Cicé , Chevalier
de Novarin , Dumenez-Lezurec du Broffey-
Dumas , de la Clue , Chevalier de Douville , Neveu
, Marquis de Nieul- Ponte , Chevalier de
Goympy-Feuquieres , Villers de Graffy , Reynach
de Barre , Chevalier de Boisgelin , Chevalier
Diziers- Guyon , d'Erchigny de Clieu , Rouffel
de Preville , Comte de Châteaumorant , Duvergier-
Kerhorlay , Chevalier Bellot la Houffaye
, de Damas , Clapier Saint - Tropez ,, Penfentenyo
, le Foreftier , Longueval , Dampierre-
Cugnac , Marquis de Jons , Chevalier de Lordat,
MA I. 1757 . 213
Guinot de Lugeons , de Peynier , de Forefta-
Collongue , Defmeneuft- de Boisbriand , Framont
d'Ayron , Chevalier de Grimaldy , Beauffier- Châ
teauvert ; Lieutenans de Port , Tremigon & Val
menier.
·
Enfeignes, MM. Coyffier de Breuil , Cheva
lier de Glandevez - Caftellet , Kerfaufon de Goaf
melquin , la Borye Guittard , du Lac , Marquis
de la Maifonfort , Chevalier de Thierfanville
, Chevalier de Carcaradec , Darbaud , Cha
deau de la Clocheterie , Raymond d'Eaux, Marquis
de Treffemanes Brunet , Adhemar , Boisboiffel
, Kermorvant de Gouzillon , Dupin de
Bellugard , Froger de la Rigaudiere , Marin de
Saint- Palais , Bonneval la Farre , Chevalier de
Pontevez - Gien , Ma-Carty , Gourzelas , Chevalier
du Menez- Lezurec , Chevalier de la Salle
Saint-Got , Chevalier de Damas de Dantlezy ,
Defmoulins de Rochefort , de Malide , de Francheville
, Dagoult -Montmaur , Chappedelaine ,
Chevalier de la Tude , de Saliou de Chef- de-
Bois , de Coetilleau , Chevalier de Medine , Bidée
de Chavagne , Chevalier de Bournaud , Duhaffon,
Penanrun Geflin , Kerven Kerfullec , Chevalier
de Grezes , Girardin , Chevalier de Montalet ,
la Borde la Salle , Gayot de Cramahé , le Normant
de Champfley , Frottier du Perey , Chevalier
de la Voyrie , Defmeneuft de Boisbriant ;
Chevalier de Bernard de Marigny , Kergariou
de Rofconette , Sous.Lieutenant d'Artillerie ; du
Chilleau de la Roche , Desfarges de la Voltieres,
Chambona , Chevalier de la Pommeraye de Kerambar
, Duchefne Ferron , Chevalier de Vibraye
, le Moenne de Launay , Vidal de Lirac ,
Savignon de Saumaty , Chevalier de Ravenel ,
Boisbilly de Beaumanoir , Chevalier de Goyon
Taumatz , Bruny d'Entre-Cafteau , Chevalier de
214 MERCURE DE FRANCE.
Langan - Boisfevrier , la Salle Lezardiere , Vicomre
de Robien , Montgrand , de Gonidec , Brunet
de Guillier , Chevalier de Riviere , Chevalier de
la Briffolliere , Chambertran , Barbezieres , Ma-
Carty de Mortaigne , Chevalier Deſcars , Roffel,
Trogoff , Chevalier de Ligondés d'Avrilly , Du-.
pleffis Quelen , Marquis d'Aiguieres , l'Etang
Ery , de Cogolin , Duhaffon de l'Eftrediagot ,
Gignac Thaumas , Boisberthelot , d'Eftel d'Aren
, Pineau , Chevalier de Turique , de Chabanes
, Chevalier de Bonnes , Chevalier de Macnemara
, Chevalier de Ligniville , Chevalier de
Souvré , du Vignau , Braguemont , de Bonnal
Deftoures , Coetnempren Kerfaint , du Vivier
de Gourville , le Gardeur de Tilly , Sibon , la
Villeon , Macnemara l'aîné , Chevalier de Puyberneau
, Deydier de Pierre- Feu , Griffolet de
Roffy , Barlatier du Mas , Loëmaria , Chevalier
de Village , du Parc de Coatrefcar , Juchereau
de Saint- Denis , Dandlau , le Borgne de Villemeur
, d'Albertas de Jouques , Creflier Defapois
, Chevalier de Senneville , de Baudran
Villeneuve d'Efclapon , Chevalier d'Hautefeuil ,
Colbert de Poligny , Lammerville l'aîné , de
Siochant , Byhan de Goariva , de Moulon , Pic
de la Mirandolle , Chevalier de Lyrot , & Chevalier
de Fine.
Sa Majefté a difpofé en même temps de deux
Places de Commandeurs , à trois mille livres de
penfion , de l'Ordre Royal & Militaire de Saint-
Louis , qui étoient vacantes dans la Marine , en
faveur de M. le Chevalier de Folligny , Chef
Efcadre , qui étoit déja Commandeur Honoraire
de cet Ordre ; & M. de Montlouet , Chef d'Elcadre
. Sa Majefté a auffi nommé Chevaliers du mê
me Ordre trente-cing Lieutenans de Vaiſſeaux.
1215
Ai
APPROBATION.
J'ai lu ,par ordre de Monfeigneur le Chancelier,
le Mercure du mois de Mars , & je n'y ai rien
trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A
Paris , ce 27 Avril 1757.
GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
VERS contre le proverbe , tous Songes font
menfonges
Le Moyen infaillible , anecdote ,
Vers à Madame B ***i ,
Lettre de M. de Voltaire , à M. T...
Ode ,
Effai fur l'Opera , par M. Algarotti ,
Vers à M. le Kain ,
page s
7
34
35
38
40
63
Réflexions fur les devoirs & les qualités d'un
Officier ,
Epître de Zayde , à Madame de M ***
Lettre à l'Auteur du Mercure ,
64
> 68
70
Explication de l'Enigme & du Logogryphe du
fecond Mercure d'Avril ,
Enigme & Logogryphe ,
Chanfon ,
ART. II. NOUVELLES LITTERAIRES.
75
ibid.
76
Précis ou Indications de livres nouveaux ,
Extraits des Difcours prononcés dans l'Académie
Françoiſe le 31 Mars 1757,
77
139
216
Sujets propofés par l'Académie de Pau , 153
ART. III. SCIENCES ET BELLES LETTRES.
Hiftoire. Lettre fur la Bataille de Crécy , ISS
Phyfique.
183
Médecine.
186
Séance publique de l'Académie des Belles- Lettres,
& de l'Académie royale des Sciences , 188
ART. IV. BIAUX-ARTS.
Mufique.
Gravure ,
191
192
ART. V. SPECTACLES.
-Opera ,
193
Comédie Françoiſe , 196
Comédie Italienne ,
197
Concert Spirituel ,
ibid.
ARTICLE VI
Nouvelles étrangeres ,
Nouvelles de la Cour , de Paris , &C.
La Chanson notée doit regarder la page 76.
201
211
De l'Imprimerie de Ch, Ant. Jombert.
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI .
MA I. 17b7.
Diverfité, c'est ma devife. La Fontaine.
Cochin
Filiusinve
PapillenSculp MIS
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
PISSOT , quai de Conty.
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , quai des Auguftins.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
BIBLIOTHECA
REGIA
MONACENSIS.
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , & Greffier- Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis as
recouvrement du Mercure , rue Sainte Anne ,
Butte Saint Roch , entre deux Selliers.
C'est à lui que l'on prie d'adreſſer , francs
de port , les paquets & lettres , pour remettre ,
quant à la partie littéraire , à M. DE BOISSY,
Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36 fols ;
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant,
que 24 livres pour feize volumes , à raison
de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles on
enverra le Mercure par la pofte , payeront
pour feize volumes 32 livres d'avance en s'abonnant
, & elles les recevront francs de port.
Celles qui auront des occafions pour le faire
venir , ou qui prendront les frais du port fur
leur compte , ne payeront , comme à Paris ,
qu'à raifon de 30 fols par volume , c'est-àdire
24 livres d'avance , en s'abonnant pour
16 volumes.
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers, qui voudront faire venir le Mercure
, écriront à l'adreffe ci - deſſus .
Aij
OnSupplie lesperfonnes des provinces d'envoyerpar
la pofte , enpayant le droit , le prix
de leur abonnement , où de donner leurs ordres,
afin que le paiement en foit fait d'avance an
Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis ,
refteront au rebut.
Il y aura toujours quelqu'un en état de
répondre chez le fieur Lutton ; & il obfervera
de rester à fon Bureau les Mardi ;
Mercredi & Jendi de chaque femaine, aprèsmidi.
On prie les perfonnes qui envoient des Livres
, Eftampes & Musique à annoncer ;
d'en marquer le prix.
cure ,
On peut fe procurer par la voie du Merles
autres Journaux , ainsi que les Livres
, Eftampes & Mufique qu'ils annoncent .
On trouvera au Bureau du Mercure les
Gravures de MM. Feffard & Marcenay ,
說
F.3 .
MERCURE
DE FRANCE.
MA I. 1757.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
Contre le proverbe, tous Songesfont mensonges.
CERTAIN proverbe dit qu'un fonge
Eft prefque toujours un menſonge :
Et moi , Philis , je fuis prêt à prouver ,
Sur ce que je viens d'éprouver ,
Que dans l'égarement où le fommeil nous plonge
On voit fouvent la vérité
S'unir avec la fauffeté.
À ¡¡j
6 MERCURE DE FRANCE.
Cette nuit , dans les bras d'un repos agréable ,
J'imaginois qu'un peu moins intraitable ,
Vous approuviez le plus fincere amour ,
d'un aimable retour Et que
Vous récompenfiez ma conſtance.
J'étois à vos genoux , & mes tendres foupirs
Vous peignoient avec éloquence ,
Philis , toute la violence
De mes feux & de mes defirs .
Je voyois dans vos yeux l'aurore des plaifirs
Qui fouvent font la récompenfe
D'une longue perfévérance ,
Et je vous infpirois un de cette
peu
ardeur
Que vous avez allumé dans mon coeur.
J'étois heureux enfin : mais , hélas ! ma Bergere,
Le fommeil d'une aîle légere ,
En me quittant a détruit mon bonheur ;
Je vous retrouve auffi févere ,
Et je n'en ai pas moins d'ardeur.
Avouez maintenant que fouvent dans un fonge
La fiction s'unit à la réalité ; ·
Mon bonheur , voilà le menfonge ,
Ma tendreffe pour vous , voilà la vérité.
MA I. 1757.
LE MOYEN INFAILLIBLE ,
LUCINDE
ANECDOTE.
UCINDE entroit dans le monde. Le couvent
l'avoit ennuiée , fes parens étoient
réfolus à la marier , il ne manquoit qu'un
parti convenable. Elle ne devoit pas atten
dre long-temps : du bien , de la naiffance
, de la beauté , lui donnoient le droit
de choifir ; fes parens lui en laiffoient la
liberté , tout le monde en étoit inftruit
les yeux étoient fixés fur elle , & les Amans
abondoient.
Lucinde n'avoit point encore de carac
tere décidé. Toutes les qualités dans les
hommes pouvoient la fubjuguer. Affez
vaine pour devenir aifément coquette,
affez raifonnable pour fe laiffer entraîner
infenfiblement par une raifon aimable &
éclairée , affez fenfible pour recevoir la loi
de la fympathie & de la paffion , fon coeur
étoit refervé à celui qui fçauroit lui rendre
plus agréable la forte de conformité qu'il
pourroit avoir avec elle.
Elle avoit à peine paru dans quelques
maifons , qu'elle reçut ce billet fingulier.
" Trois amis ofent , Mademoiſelle ,
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
23
22
و د
» vous déclarer une paffion que vous avez
» fait naître dès le premier inftant . Ri-
» vaux fans jaloufie , parce qu'ils font
» Amans délicats , ils font réfolus à ne fe
point montrer : vous ne connoîtrez leur
paffion que par leurs lettres , & il n'y
» aura que celui que vous daignerez diftinguer
, qui pourra fe faire connoître.
" Leur naiffance & leur fortune font éga-
" les , il n'y a que leurs caracteres qui dif-
» férent. Il eft impoffible qu'un des trois
» n'ait pas quelque conformité avec vous ;
» c'est donc vous offrir l'époux qui vous
» convient. Ayez la bonté de confidérer ,
» Mademoiſelle , que par ce moyen vous
» pourrez vous décider fans peine & promp-
» tement. Nous nous flattons que Vous daignerez
faire cette réflexion , & que tou-
» chée de ce qu'elle peut avoir d'agréable ,
» vous aurez la complaifance de lire nos
lettres , qui ne feront point répétées , &
de répondre à celle qui aura produit le
plus d'effet fur vous. »
22
>>
Lucinde éprouva une forte de treffaillement
en lifant ce billet . Trois Amans du
premier coup ! Le miracle ne commençoit
point à elle ; mais elle fortoit du couvent,
le monde lui étoit imparfaitement connu
, & le nombre des conquêtes avoit en
core le droit de l'étonner,
1
MA I. 1757:
Elle rêva beaucoup. Bien des filles n'auroient
pas tant rêvé . Elles auroient penfé
tout de fuite à choiſir un mari parmi les
trois concurrens , & à fe prêter humainement
aux fentimens des deux autres pour
les confoler du refus . Elle reçut le lendemain
la premiere épitre.
ود
Vous m'avez vendu cher , Mademoi-
» felle , le plaifir d'admirer tout ce que la
» nature peut offrir d'aimable dans une
» femme : je n'oferois pas le dire tout haut,
je vous adore ; c'eft la plus étrange métamorphofe
qui pouvoit jamais fe faire
» en moi ; je ne m'en plains point , Made-
».moifelle. Quand j'ai formé la réfolution
» de n'aimer jamais , je ne vous connoiſſois
"pas : j'avois une fauffe idée de l'amour
& de la coquetterie : je croyois que l'un
renfermoit toutes les peines , & l'autre
tous les plaifirs ; c'étoit une erreur de
» dix années , vous l'avez diffipée en un
» moment : vous m'avez donné les vérita-
» bles idées , & je ne vous vois plus , je ne
» vous rencontre plus , que je ne fente
» que le vrai bonheur eft dans un attache-
» ment fincere. Cependant je ne fuis
29
point réfolu à me livrer uniquement aux
» douceurs de la paffion : il eft des plaifirs
» délicieux qu'on peut leur affocier ; &
» en m'offrant à vous , en voulant vous
"
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
"2
ود
ور
"
engager , mon deffein eft de vous affo-
» cier vous-même au fyftême de bonheur
» qui fe forme dans ma tête de ce que je
fens & de ce que j'ai éprouvé . Avant
» de pénétrer dans les myfteres de la phi-
» lofophie ( car vous verrez qu'il en entre
beaucoup dans mon fyftême ) , permet-
» tez - moi de fatisfaire , tant pour vous
» que pour moi , aux droits de la nature
» & de l'amour-propre. Lorfque l'on s'en-
" gage avec un homme , on veut fçavoir
» comment il eft fait , ce qu'il eft , ce qu'il
poffede , quel est fon rang , fa naiffance ,
» &c. & tout Philofophe que peut être un
» Amant , il eſt flatté de pouvoir ajouter
» des titres de recommandation à fon
» amour & à fon caractere . Je vous dirai
» donc naturellement Mademoiſelle
,
qu'exceptez- vous , 'il n'y a point de fem-
» me qui foit en droit de méprifſer món
hommage à titre de fupériorité . Cela
» renferme tout , & vous voyez déja qu'à
» cet égard vous ne pouvez rien trouver
» de mieux que moi. Entrons à préfent en
» matiere , & voyons fi les propofitions
que j'ai à vous faire m'abufent par leur
» air de fingularité. Je vous aime , je vous
» l'ai dit ; que demanderoit à ma place
» tout autre Amant que moi ? de vous
plaire , de vous voir fenfible à fes foins :
99
ود
ود
33
MA I. 1757: IT
"
ور
2 après l'avoir obtenu , que fouhaiteroit- il
» encore à quoi voudroit- il borner fon
bonheur & le vôtre ? Une tendreſſe ex-
" trême , une conftance mutuelle , une
plénitude d'amour borneroient fes voeux
» & fes idées. Je ne difconviens pas que ce
» bonheur ne foit affez grand , mais il
» s'altere par l'uniformité des fenfations ,
» on ne peut que répéter ce qu'on s'eft dit ,
" on ne peut que voir renaître les mêmes
foins , les mêmes difcours , les mêmes
plaifirs .Ce que j'imagine , en laiffant ſubfifter
toute cette même félicité , en con-
» tribuant à la former , augmente infini-
» ment le cercle de fes parties diverſes , &
» leur affure une confiftance , une folidité
» dont le défaut ruine toutes les paffions.
» Mon ſyſtème fondé fur ce que j'ai vu ,
ajoute aux plaifirs par la diverfion , &
prévient le dégoût par la liberté. Je
» voudrois qu'unis enfemble , nous con-
» fervaffions le droit de vouloir plaire à
» tous les autres yeux , que nos plaifirs
» fuffent nos fermens , que notre conftance
» ne fût point un devoir , que nous puif-
» fions nous refufer des confidences , nous
faire de petites trahifons , nous permet-
» tre tantôt une courte abfence , tantôt
»une légere infidélité ; je voudrois enfin
» que nous puffions nons conduire réci
"
99
و ر
ور
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
"
"9
ود
>
" proquement d'après les mouvemens
» accidentels de notre coeur en refpec-
» tant cependant les noeuds néceffairement
»indiffolubles qui nous lieroient l'un à
l'autre. Cette façon d'aimer a un nom
» dans le monde , que vous lui donnerez
» peut- être vous - même ; on appelle cela
coquetterie : j'avoue en effet qu'il peut
» y avoir des engagemens plus refpecta
» bles ; mais il ne s'agit pas à notre âge
d'une tendreffe parfaite , nous devons
fonger à nous affurer un bonheur parfait.
Ces modeles d'Amans que l'on admire ,
font inconnus au monde , perdus pour
» lui , étrangers partout . Qu'ils ayent tou-
» tes les plus belles qualités , le plus rare
» mérite , tous les talens , tous les avanta-
» ges , l'univers les ignore , leurs amis
» même les difcernent à peine en eux ; ils
ne goûteront jamais cette gloire fi douce
» de la célébrité, une éternelle indifférence
» leur ravit le plaifir de s'eftimer & d'en-
» tendre des louanges. De bonne foi , de
pareils engagemens , s'ils font les plus
» eftimables , font - ils les plus doux , les
plus convenables ? Ah ! Mademoiſelle
» ne perdons point de vue notre amourpropre
; les plaifirs qu'il peut nous pro-
» curer méritent d'entrer en balance avec
» nos fentimens les plus tendres. Il eft
"
ور
MA 1. 1757. 13
» de "
39 des
bien glorieux d'enflammer tous les jours
nouveaux objets , d'être cité partout ,
» de recevoir l'encens le plus pur , & de
» faire la deftinée de mille coeurs , fans
»compter qu'une variété d'amuſemens
>> tourne néceſſairement au profit du ſen-
» timent dont on eft préoccupé. On évite
" par-là l'uniformité , cette caufe fi inévita
» ble du dégoût & de l'ennui : on fe retrouve
avec plus de plaifir , on fe rejoint
»avec plus d'impatience , fruit délicieux
preuves qu'on vient d'avoir de fon
mérite & du furcroit de confiance que
» ces preuves ont ajouté à la confiance
» qu'on avoit déja .... Vous recevriez un
» volume au lieu d'une lettre , fi je vou-
» lois juftifier entiérement le plan que je
» me fuis tracé. Votre imagination n'eft
pas affujettie à des bornes comme la
» mienne . C'eft à elle à vous peindre un
" bonheur ignoré & inexprimable . Con-
" fultez la, Mademoiſelle : il ne faut jamais.
» fe décider pour ou contre une chofe ,
qu'après que l'imagination s'eft épuisée
fur fes défauts & fur fes agrémens . Si
» mon caractere & ma propofition vous
plaifent , vous ferez la maîtreffe d'épou-
» fer ou de n'époufer pas . Affez amoureux
" pour pouvoir fupporter le titre de mari ,
» affez délicat pour fouhaiter de ne devoir
ود
ود
14 MERCURE DE FRANCE.
votre conftance qu'à votre goût , je n'ai
" fur cela aucune volonté. Je crois pour-
» tant , tout bien confidéré , qu'en ne fe
» mariant point , on conferve un peu davantage
le caractere d'Amant. Décidez ,
» Mademoiſelle , je veux déja tout ce que
» vous voudrez. »
Cette lettre étoit bien capable d'exciter
les réflexions d'une fille qui avoit de la
vanité. Quel champ de douceurs & de
gloire Le coeur y trouvoit tous fes plaifirs
, l'amour-propre tous fes avantages ;
la raifon ne défendoit pas de l'envifager
avec complaifance , elle invitoit au contraire
à y promener fes regards & fes
defirs. La raifon interdit la paffion &
prefcrit le fentiment ; quel moyen plus
fûr de lui obéir que de préférer un engagement
où le coeur toujours diftrait ne
pouvoit jamais qu'être effleuré ? Ses idées
s'étendirent ; elle vit d'un côté vingt conquêtes
brillantes , & de l'autre un Amant
aimable , célebre , volage & fidele : dans
le cas de l'option , elle eût encore trouvé
beaucoup de plaifir à choifir ; quel bonheur
de pouvoir réunir tous les plaifirs
toutes les voluptés ! Elle crut que fon choix
étoit fait , & elle paffa une nuit délicieuſe .
C'étoit pour la premiere fois qu'elle interrogeoit
fon coeur. Le premier goût qu'on
"
1
*
1
MA I. 1757 IS
nous infpire eft tonjours le feul dont nous
nous croyons capables.
La feconde lettre étoit conçue en ces
termes :
ور
"3
"
»
cc
Ce n'eft point un époux que je vous
préfente , Mademoiſelle , en vous décla-
" rant les fentimens que vous m'avez infpirés
. Je ferois très- flatté de le devenir ,
» c'est toute mon ambition ; mais je n'en
» veux point prendre le titre , parce que
» je n'en aurai jamais le caractere . Per-
» mettez-moi de me faire connoître , je
me flatte d'y gagner. Le temps de vous
» établir eft arrivé , Mademoiſelle ; c'eſt
» le voeu de vos parens , c'eft le vôtre
» peut - être. Cette circonftance autorife
» ma déclaration , puifque c'eft d'un mari
qu'il eft queftion , je crois pouvoir me
préfenter ; mais encore une fois , ce n'eft
point pour en prendre jamais le titre
» avec vous. Daignez examiner mes raifons.
Un mari eft un homme qui veut
» gouverner ; je veux au contraire que l'on
» me gouverne . J'ai des inclinations pa-
» reffeufes , & l'imagination très- bornée
» pour tout ce qui eft plaifir : avec une
» femme aimable , je les goûterai tous fans
"9
99
""
avoir la peine d'en faire naître aucun ;
» tout ce que vous imaginerez me devien-
» dra agréable. Vous m'animerez , vous
1 MERCURE DE FRANCE.
"
59
» me donnerez vos idées , vos goûts , vous
» me plierez à votre humeur , fans être
obligée de vous faire obéir par aucune
» violence. Mon bonheur vous apprendra
» ma docilité & le prix de vos bienfaits.
" Il fera jufte qu'à mon tour je contribue
» à la douceur de notre commerce : les
» moyens que j'y puis employer ne vous
paroîtront d'abord ni bien fûrs , ni bien
agréables ; mais il viendra un temps où
>>votre efprit naturellement réglé & capa-
» ble de réflexion , volera de lui-même au
» devant d'eux . Vous entendez que je
»veux vous parler de la raiſon . La mienne
eft douce , parce qu'elle eft éclairée . Lat
» nature me l'a donnée à la place de cette
fenfibilité qui nous rend précieux dans la
» fociété ; elle fe communique comme le
plaifir , & j'ai vu quelquefois des per-
>> fonnes très- vives , très- enjouées , quitter
» le plaifir pour venir en partager les dou-
» ces lumieres. Vous jouirez comme moi
de fes avantages , elle ne fera plus que
» pour vous ; tout ce que j'en tirois pour
les autres vous fera réſervé. Dans le
bonheur le plus conftant , dans la vie la
plus brillante , il y a toujours de petites
» nuances triftes qui ne peuvent être effacées
que par la main de la raifon
"
"J
"
ود
و د
ce
» n'eft point un malheur particulier , c'eſt
MA 1. 1757 17
"
و د
n
une fatalité générale ; j'ai même obfervé
qu'on en étoit moins difpenfée , à proportion
qu'on étoit plus aimable . Vous
» êtes donc condamnée à éprouver plus de
» viciffitudes qu'une autre , vous ferez
» alors bien flattée de pouvoir trouver ,
"pour ainfi dire , en vous - même de
"promptes reffources contre de petits
chagrins qui gâtent tout. Je dis que vous
les pourrez trouver en vous - même , par-
» ce que je vous aurai accoutumée à puifer
dans mon efprit comme dans le vôtre ,
» à difpofer de toute ma raifon , à préve-
» nir même le befoin de vous en fervir ,
» par le ton que j'aurai d'abord pris avec
»vous. Vous êtes affez jeune , Mademoifelle
, pour qu'on puiffe vous parler de
" l'avenir , de ce temps qui étonne lorfqu'il
arrive , qui afflige lorfqu'il eft arrivé ,
» parce qu'on n'a jamais voulu penſer
» que la jeuneffe & les agrémens n'étoient
» pas éternels. Permettez- moi de vous tra-
» cer un léger tableau des révolutions de´
» de temps inévitable. Pendant les jours
» heureux de la vie , les plaifirs tiennent
"
و ر
lieu de tout ; ils emportent loin de la
» fituation préfente ; ils fauvent tous les
» chagrins , lient à tous les objets , & rempliffent
toute l'imagination , s'ils ne rem-
» pliffent pas tout le coeur : mais ce temps
18 MERCURE DE FRANCE.
» fi doux n'eft féparé d'un autre très- triſte
» que par un efpace bien court. Ces mêmes
» plaifirs , fi agréables , hâtent encore un
» avenir cruel ; les maladies & la vieilleffe
» les fuivent , les chagrins prennent leur
» place. Quel changement de fcene & de
» fituation ! l'efprit même change avec les
» objets qui l'agitoient fi doucement ; fi
l'on éprouve encore des defirs , l'humi-
» liante impoffibilité de les fatisfaire en
» fait autant de fupplices ; fi les idées ſe
>> confervent encore un peu riantes , à
» peine a - t'on voulu les fuivre , qu'on
» éprouve toute la difficulté que peur op
» pofer à leur réalifation , une machine
fatiguée & pareffeuſe , un monde inexo-
» rable qui ne nous compte plus pour rien ,
lorfque nous ne fommes plus bons à tout.
» Laffé & honteux de faire une forte de
» métier , on prend le parti de la retraite :
» on compte fur quelques amis , on efpere
» voir remplir le vuide par leur fociété ;
mais refte - t'il des amis à ceux qui dans
» les hommes n'ont jamais cherché que des
» témoins & des compagnons de leurs
» plaifirs ? On éprouve un abandon général
, & le défefpoir & fouvent l'injuftice
» fuivent de près une expérience affreuſfe.
» La raifon .previent ce malheur , auquel
» il n'y a point de remede : elle accoutume
MA I. 1757. 19
»2 de bonne heure à penfer , à être feul , a
>> fe paffer des hommes. Voilà , Mademoi
» felle , ce que j'avois à vous dire fur l'iné-
» vitable révolution des idées & des an-
» nées ; je ne crois point abfolument vous
» parler une Langue étrangere , fans doute
» il vous eft déjà échappé quelques réfle-
» xions fur cet objet important. Si le ta-
» bleau vous frappe , le fort de mes fentimens
eft affuré. Quel triomphe pour
»moi ! je vous devrai à votre raiſon , aux
» fervices que je puis vous rendre. Toute
" ma vie fera délicieufe ; vous aurez com-
» mencé par me faire goûter des plaifirs
"
» inconnus à mon coeur , vous en aurez
rempli les intervalles par l'eftime , la
» confiance , l'ufage de mes confeils , &
"vous finirez par me devoir vos dernieres
» confolations & vos derniers plaifirs.
» Quel triomphe ! encore une fois , Ma-
» moifelle ; s'il m'eft impoffible d'en pein-
» dre tous les charmes , il m'eft bien doux
» de les fentir comme je fais. J'infifte fur
» cela , parce que parmi plufieurs objets
» que l'on peut préférer , òn fe détermine
quelquefois pour celui que l'on peut
rendre plus heureux . »
39
Oui , s'écria Lucinde , après avoir lu ;
c'eft pour vous que je veux me déterminer;
ce n'eft point une préférence : mon bon
20 MERCURE DE FRANCE.
•
heur dépend déformais de mon choix .
Quelle raifon admirable › quel art de
perfuader ! Je ferai donc vertueuſe toute
ma vie , j'aurai un guide , un ami , un
confolateur , dont tous les difcours couleront
dans mon ame , & y entretiendront
une paix inaltérable. Dans tous les temps ,
dans tous les lieux je jouirai de moi , de
ma raiſon , de mon exiſtence . Quel tréfor
! c'eft en le faififfant que je veux le
mériter. L'amour eft doux , continua t'elle
, la coquetterie a des charmes , on
m'offroit ces deux plaifirs dans la premiere
lettre , mais tout paffe , la raifon feule ne
paffe pas ; elle nous fait un état tranquille
au milieu même des chagrins. L'amour
s'épuife , les charmes s'envolent , à peine
font- ils difparus qu'on commence une
nouvelle vie bien longue , bien trifte.
Lorfqu'on n'a pas fçu la prévoir , & amaffer
des provifions , on fe voit feule au milieu
d'un défert immenſe , on effuie les injuftices
, les reproches de la raiſon , les
mépris plus cruels des hommes ; on ne
fouhaite plus que la mort , & tout la fait
fouhaiter. Non , ne préférons point des
plaifirs fi peu durables à des biens qui doivent
durer toujours ; & d'ailleurs l'amour
que j'ai infpiré eft bien foible ; c'eſt peutêtre
tout celui que les hommes peuvent
MA I. 1757.
21
fentir. Que je ferois folle de balancer entre
deux Amans , dont l'un rend à peine à
mes charmes ce qu'il leur doit , & l'autre
peut m'élever à mes yeux au deffus même
de la gloire d'être belle ! .. Elle alloit dans
le premier mouvement fe livrer à toute fa
féduction , lorfqu'elle reçut cette troifieme
lettre.
??
>
« J'ai laiffé parler mes amis les pre-
» miers Mademoiſelle , ils rifquoient
» moins que moi à s'expliquer. Leur bonheur
ne dépend pas uniquement du fuc-
» cès de leurs voeux , ils peuvent trouver
» dans la chaîne des objets de quoi fe
confoler de vos refus. Mais,moi quel fera
" mon recours , fi vous adorer n'eſt pas un
ود
"
titre pour vous plaire . Je fuis bien per-
» fuade , qu'après vous , il n'y a plus rien
» dans le monde qui puiffe me toucher,
»J'ai fenti qu'il fe faifoit en moi une révo-
ور
و د
lution extraordinaire . Un doux frémif-
»fement en vous voyant , pour la premiefois
, une prédilection décidée pour tous
» les lieux où je puis vous rencontrer , une
confufion de toutes mes idées , un dégoût
de tous mes amis , un accablement,
» un ennui profond , lorfque l'on me dif-
» trait de mon amour : voilà ce que j'ai
fenti. Ces fignes ne font jamais équivo-
" ques dans un homme qui a vécu comme
23
22 MERCURE DE FRANCE..
ور
j'ai fait. Il faut , Mademoiſelle , que
» vous me permettiez de rougir devant
» vous des premiers égaremens de mon ef-
"
"
"
ور
"
93
prit ils contribueront à vous faire encore
mieux juger des fentimens de mon
>> coeur.. 、、、.... Mais non , vous ne m'eſ-
» timeriez plus ; de coupables engagemens
» d'innombrables infidélités laifferoient
» dans votre imagination une trace éternelle
..... Quelle étoit mon erreur , ou
plutôt mon infortune ! Pourquoi un cou-
» vent receloit- il tant de charmes ! J'aurois
appris en vous voyant , que le
» bonheur eft dans l'amour , & que l'amour
» eft dans les tranfports d'un coeur qui eftime
autant qu'il aime. Hélas ! pendant
qu'on vous écartoit du monde où vous
» deviez régner en fouveraine , je fervois,
dans la foule peut- être , des coquettes
méprifables ; j'avois l'imbécillité d'en
→ compter le nombre , & ce nombre fai-
» foit toute la gloire que je connuffe. J'en
rougis , mais l'amour n'eft point vengé ;
» il faut que j'expie l'erreur de mes fens
» par l'ardeur la plus immodérée . Qu'un
» moment m'a rendu cette réfolution faci-
» le ! Il n'a fallu que vous voir pour vous
» aimer. Mais , Mademoiſelle , ce mot
dont je me fers , répété partout , & fou-
» vent trop fort pour ce qu'on fent , ne
"
"
ود
MA I. 1757 . 23
rend point ce que vous m'infpirez . Je
ne vis plus , j'abandonne mes affaires ,
» mon ambition , tout ce qui me flattoit ,
tout ce qui me touchoit pour ne m'oc-
» cuper que
de vous , & ce n'eft pas que
» le charme de l'efpérance & des defirs me
» faffe une occupation plus douce ; je n'at-
» tends rien de mon amour : il me remplit ,
و ر
»
"
•
m'accable , m'anéantit ; je ne forme
"point d'idées , & fi j'en formois , elles
feroient cruelles : je ne verrois que la
» diſtance que votre beauté met entre vous
& moi , je ne fongerois qu'à l'indigne
» abus que j'ai fait du talent de plaire ,
qui doit m'attirer votre mépris. J'éprouverois
les remords , les regrets , le défefpoir.
Il faut pourtant que j'appelle les
» illufions à mon fecours ; ce n'eft que
par elles que je puis écarter le préfent &
» l'avenir. Mon état eft cruel , il me refte
» de la raifon , & la raiſon confifte à n'être
» malheureux que le plus tard que l'on
» peut. Oui , Mademoifelle , je veux m'imaginer
que vous deviendrez fenfible à
» la plus vive paffion qui fût jamais. Pour
répandre plus d'attraits fur mes idées
» ( le feul moyen d'en afſurer l'effet ) , je
penferai que cette paffion eft le premier
hommage qu'on ait encore rendu à vos
charmes , & que n'ayant pas encore ap-
"
24 MERCURE DE FRANCE.
pris combien vous êtes belle
"
"
و ر
22
23
Vous
n'exigerez pas dans un Amant toute cette
perfection qui peut feule le rendre digne
de vous. En effet , Mademoiſelle ,
je vous apperçus au fortir du couvent ,
» vous étiez infiniment modefte , rien ne
decéloit en vous le fentiment de vos
» droits , vos charmes n'avoient que leur
≫ réalité
propre , ils n'étoient point relevés
par cet air de vanité que l'on prend ,
» & qu'on ne peut plus cacher dès que
» l'encens des hommes a décidé qu'on étoit
20
❞
belle. Je vous ai fuivie depuis très-
» exactement , quoique fans paroître ; je
» me fuis attaché à vos pas , j'ai examiné
» les regards que l'on vous adreffoit ; je n'ai
» vu que mes deux rivaux qui vous ayent
» rendu un hommage marqué , mais qu'ils
" font encore loin d'avoir mérité de vous
ود
29
plaire ! j'ai lu leurs lettres. Quelle froi-
» deur ! quelle abondance d'efprit ! quelle
» féchereffe de fentiment. Eft- ce ainfi que
» l'on doit vous aimer ? Non , Mademoiſel-
» le , leur amour n'eft qu'un caprice, & leur
» aveu eſt un outrage. J'en juge par mes
» ſentimens qui me confument , qui m'ô-
» tent l'efprit , & qui me laiffent encore
» tant à craindre & à regretter. Je fuis
» donc autorisé à croire que mes diſcours
font les premiers que vos oreilles puiffent
MA I. 1757. 25
"
&
fent avouer. J'ai vu toujours que le premier
moment décidoit ; & quand je fais
» cette réflexion , je fens que mes idées . ..
» Ah ! Mademoiselle , je m'abuſe , & je
» vous offenſe. Je me jette à vos genoux
plein de confufion , je fuis un témérai-
» re , un audacieux . Hélas ! qui ne le feroit
à ma place : quel mortel eft affez maître
de fon refpect , pour s'empêcher de balancer
quelquefois entre une efpérance
» bientôt détruite , & l'affreufe douleur
» de ne rien efpérer ! Voilà mes fentimens
& mon partage. Plaignez- moi , c'est un
martyre horrible. Je puis vous jurer qu'il
» ne finira jamais. Peut- être que la pitié eft.
» due à un homme qui envifage toute fa
deftinée avec autant de réfignation &
d'amour. "
ود
ود
»
Lorfque le fentiment paroît avec tous
fes avantages , il triomphe toujours aifément.
Lucinde oublia fes premieres
inclinations . L'efprit l'avoit d'abord ſéduite
, la raiſon l'avoit enfuite entraî
née , mais l'amour a plus de charmes ,
plus de pouvoir , plus de fympathie avec
nous , & d'ailleurs elle trouvoit l'efprit &
la raifon dans l'objet de fa derniere préférence.
Elle relut la lettre , elle fentit que
fon bonheur commençoit, Elle regretta
pourtant les douceurs tranquilles qu'elle
B
26 MERCURE DE FRANCE,
*
s'étoit promifes avec le fecond inconnu.
*Elle éloigna cette réflexion pour ne s'occuper
que de l'époux qu'elle venoit de choifir.
Elle eût fur le champ prononcé l'arrêt qu'on
> attendoit d'elle , une feule choſe la retenoit
; c'étoit la crainte que la figure ne répondît
point aux fentimens & à l'efprit.
Elle n'exigeoit point de la beauté , mais il
-lui eût été impoffible de s'unir avec un
'homme' que la nature auroit difgracié à
cet égard. Cette répugnance étoit fi forte
qu'en fe déterminant à répondre , elle ne
put s'empêcher de la laiffer paroître. Sa
déclaration étoit même formelle. Elle étoit
conçue en ces termes :
و د
"
"
*
1
Puifque je fuis obligée de prononcer
entre trois amis également , quoique
différemment , faits pour plaire , je he
prononcerai que pour montrer une fincérité
digne d'eux. Le premier m'a plu ,
», le fecond m'a touchée , le troifieme me
" fixe : fon amour décide mon choix ; c'eft
»le feul avantage qu'il ait fur fes rivaux ,
> mais il fuffit pour me décider. Je mets ce-
» pendant une condition à fa victoire : j'exi-
" ge qu'il ait une figure qui puiffe ramener
??
"
mes yeux fur lui avec complaifance ; fi la
» nature la lui a refufée , mon aveu eft
» nul , & jai prononcé contre lui . C'est à
» lui à s'examiner, pour ne pas rifquer uhe
MA I. 1757.
927
&
entrevue qui nous affligeroit tous deux.
» Je ferai jeudi prochain au bal de l'Ope-
» ra , j'y verrai volontiers l'homme efti-
» mable qui a fçu me plaire par fes fenti-
» mens , s'il veut s'y trouver.
La lettre étoit partie ; fon coeur commença
à éprouver une agitation inconcevable.
Elle venoit de s'engager. Ses voeux
devoient être fatisfaits , elle trouvoit un
homme qui l'adoroit, & qui lui convenoit ;
cependant elle étoit bien loin de cette plénitude
de fatisfaction qu'il feroit naturel
de lui fuppofer. Il fembloit qu'elle preffentît
ce qui alloit bientôt lui arriver .
}
·
Elle étoit ce jour-là invitée à fouper.
chez une amie de fa maiſon : fa mere voulut
s'y rendre de bonne heure. Lucinde
comptant s'ennuyer , fe plaignit de cette
impatience ; mais elle ne s'en plaignit pas
long-temps. Elle étoit à peine arrivée alla
porte de l'appartement , qu'elle apperçoit
une figure charmante , un jeune homme
extrêmement bien fait , à qui la nature a
prodigué toutes fes graces. Ce momentlui
donne une ame nouvelle. Il a fallu des lettres
féduifantes pour la toucher , ici un
feul regard l'enchaîne : fon coeur vole au
devant du trait le plus rapide , il s'agite ,
fes genoux tremblent , elle fent qu'elle
aime qu'elle adore.
t
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
€
4
Ses engagemens s'offrent bientôt à elle.
Il n'est plus question de s'occuper des douceurs
qu'elle s'en eft promiſes : heureuſe fi
elle pouvoit feulement y trouver des fecours
contre le charme fatal qui l'entraîne ! Elle
fe peint les fentimens , les douleurs , les
reproches d'un homme qu'elle va rendre
malheureux ; elle eft effrayée de fon injuftice.
Ses réfolutions font auffi promptes
que fes remords ; elle fe promet de détourner
les yeux.. Mais que pouvoit- elle fe promettre
qu'il fût en fon pouvoir d'effectuer ?
La paffion a fes progrès inévitables ; les
caufes qui doivent l'irriter , s'arrangent
quelquefois au mépris des efforts de la raifon
. Lucinde fut obligée d'apprendre tout
le détail de la fortune , des efpérances , du
mérite du Comte de Volban . Il étoit dans
une maifon où on l'adoroit ; toutes les
louanges qu'on lui donna , tout ce qu'on
3 dit de lui eût fuffi pour déterminer le
3.coeur le moins tendre , comment Lucinde ,
déja fi épriſe , eût elle pu s'oppoſer à ſa
Juféduction ?
-í - Elle
·
Elle n'étoit point placée à table à côté
delui : elle ne put point lui parler ; mais
elle le regarda fouvent malgré fa réfolution
, & elle furprit quelquefois fes regards
fur elle . On demanda des nouvelles à Volban,
on lui fit des plaifanteries , on lui proMA-
I. 1757. 29
digua des louanges ; il répondit toujours
avec cet efprit qui plaît , qui engage , qui
va au coeur même en ne parlant qu'à la
raifon. Cette figure fi attrayante s'animoit
de concert avec les yeux qu'elle animoit
elle - même ; mais il n'étoit réfervé qu'à
ceux de Lucinde d'y imprimer ce riant du
plaifir , & ce tendre du fentiment que la
régularité des traits exclut prefque toujours
, & qu'on n'attend point d'un beau
vifage. C'étoit un fujet de comparaifon
flatteufe , & par conféquent un dernier
fujet de féduction. Avec combien de plaifir
elle contempla l'ouvrage de fes regards !
avec combien de peine elle en eût arrêté
les progrès , fi elle avoit pu s'y réfoudre !
Après le fouper , ils fe trouverent moins
féparés. Volban lui adreffa la parole. Ce
qu'il lui dit n'étoit rien ; la réponſe qu'elle
fit leur prouva à tous deux qu'il n'y a plus
rien d'indifférent , lorfqu'on a commencé
à fe plaire. Toute leur perfonne ſembla
s'être donné le mot. L'efprit , le coeur , les
yeux , tout partit à la fois pour former
cette intelligence , ce concert délicieux
qui renferment toutes les déclarations ,
tous les fermens , toutes les certitudes de
l'amour. Le mot n'en fut pas prononcé ;
mais ils ne fe fouvinrent ni l'un ni l'autre
qu'il exiftoit un mot confacré par la bou
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
che des Amans. Leurs fentimens extraor
dinaires n'avoient plus befoin des fignes
ufités.
Il fallut fe féparer . Quelle contrainte !
quel moment pour Lucinde ! Avoit- elle
affez dit qu'elle aimoit ? étoit-elle affez
fûre d'être aimée ? Ce fut alors que ce mot,
qui n'avoit point été proféré , revint à fon
efprit ; elle regretta de ne l'avoir point
entendu , elle fe reprocha de ne l'avoir
pas employé. Dans l'abondance des premiers
difcours , on le néglige comme commun
ou comme inutile ; dans l'abſence
on le regrette comme néceffaire , comme
indifpenfable.
Elle ne revit point Volban le lende
main , & le jour d'après étoit celui qu'elle
avoit fixé pour fon entrevue avec l'inconnu.
Elle n'y penfa point fans frémir . Il ne
lui étoit plus poffible d'entretenir les efpérances
qu'elle avoit données ; mais elle
ne s'en croyoit pas moins obligée de les
refpecter. Elle y fentoit fon honneur engagé
. Comment pourroit- elle fe décider
entre deux partis également combattus ?
Enfin elle prit celui que la raifon protégeoit
le plus. Elle fe rendit au bal : elle fut
bientôt abordée par un Juge redouté.
Le déguisement le plus galant cachoit fes
traits . Lucinde n'avoit plus qu'une reffour30%
MAL 1757.0
cest c'étoit qu'il n'eût point cette figure)
qu'elle avoit exigée. Pendant qu'il lui ,
parloit , elle portoit des yeux féveres fur
toutes les parties du vifage, que le mafque
ne couvroit pas. Elle crut appercevoir des
défauts , un tein livide. , une joue creuſe ,
des yeuxléteints . Elle fentit redoubler fon
courage. Le mafque la preffa de confirmer ,
la réponſe prefque pofitive qu'elle avoit ,
daigné lui faire ; elle lui dit qu'elle ne
s'expliquerait qu'après qu'il feroit démaf-,
qué. Vous fçavez nos conditions's continua
d'elles . Elles font bien dures , Mademoifelle
, répondit.il ; vous exigez une
figure qui puiffe vous plaire : on n'impofe
de pareilles loix que lorfqu'on eft trèsdifficiles
fans le fecours de la vanité , je
dais me croire perdu , & dans un moment
tel que celui- ci , dans un moment où je
vous adore , où ma deftinée dépend de
vous , puis - je avoit de la vanité ? ..
Lucinde infiftoit , & faifoit affez connoître
qu'elle ne fe rendroit qu'à ce prix. Ja
répugne à me démafquer , répondit l'in
connu , & vous concluez fans doute que
je fuis affreux ? Je lis vos penfées dans vos
yeux , votre ton froid les décele ; je pour
rois peut- être les faire changer. Sans avoit
de la vanité , fans y recourir , je m'imagine
que je ne fuis pas indigne de paroître
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
I
devant vous , mais un motif délicat me
retient ; je voudrois jouir fans diſtraction
du plaifir que votre coeur m'a déja préparé.
Je fuis connu de tout le monde ici fi
j'ôte mon mafque , une foule importuner
m'abordera bientôt. De grace , Mademoifelle
, difpenfez - moi..... Le parti
de Lucinde étoit pris. Elle voulut paffer
dans un endroit écarté ; il la fuivit plein
d'impatience. Il prit fes mains , qu'il dé
vora. Voici , lui dit - il , le moment le
plus doux , & en même temps le plus critique
de ma vie. Prononcez fur mon fort ,
il ne peut plus dépendre que de vous.....
Arrêtez , lui dit- elle , votre confiance me
défefpere ; épargnez - moi des tranfports
qui ne peuvent plus que me confondre..
J'ai été touchée de la lettre que vous m'avez
écrite , j'ignorois mon coeur ; je,
vous ai choifi , j'ai cru vous aimer . Un
inftant m'a appris à me connoître , un inftant
m'a donné une ame nouvelle , & des.
remords. J'ai vu le Comte de Volban ;
vous n'avez plus été aimé ; j'ai fenti le
trouble , la paffion , l'afferviffement. Il
m'a parlé. Son amour étoit déja égal au
mien ; j'ai fçu ce qu'il fentoit , ce qu'il
étoit , ce qu'il méritoit. Je n'ai rien de
plus à vous dire : plaignez-vous ; cepen→ .
dant eftimez-moi . Vous allez être malheuMA
I. 1757 . 33
reux , vos peines troubleront mon bonheur.
Cet aveu & ce regret font le dernier
effort de l'eſtime , dans un moment où
le coeur vient de recevoir des loix.
Vous l'aimez donc beaucoup , demanda
l'inconnu , en ferrant fa main d'une main
tremblante ? Oui , je l'aime tendrement ;
vous m'interrogez , je dois répondre fans
diffimulation ; je l'aime autant qu'on peut
aimer , je fens que ma tendreffe fera immortelle..
Plaignez-vous , j'y confens. . .
Ah ! je ne me plains point , dit- il en arrachant
fon mafque , connoiffez votre époux
& mon bonheur...C'étoit Volban lui-même
, & l'inconnu tout à la fois. Lucinde
fit un cri que tout le monde put entendre's
le Comte eut bientôt changé fa furpriſe en
tranfport. C'étoit lui qui avoit écrit les
trois lettres . L'amour & l'expérience lui
avoient fuggéré ce moyen infaillible ... II
fçavoit que toutes les femmes naiffent avec
une fympathie fecrete pour un objet quelconque
; il avoit effayé de montrer tous
les caracteres , tous les efprits , pour s'affurer
une victoire certaine.. ... Vous étiez
bien né pour me plaire , lui dit tendrement
Lucinde ; car vous m'avez plu fous
toutes les formes que vous avez prifes...
Mon bonheur eft d'autant plus grand , reprit-
il amoureuſement
, que je ne puls
$
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
avoir aucune forte de fcrupule. Mon artifice
avoit ébranlé votre coeur ; mais c'eft
mon amour qui l'a vaincu .... Il n'a fait
que confirmer votre victoire , reponditelle
, le charme de vos traits l'avoit déja
décidée. Ainfi vous êtes certain de tous
mes fentimens. Les engagemens ordinaires
font formés par un feul lien , vous
m'enchaînez par tous , vous régnez fur
tour mon être .
..Lucinde , maîtreffe de fon choix , fe
hâta de couronner un Amänt adorable.
Tout le monde admira un moyen auffi in²
faillible que nouveau.
VERS
Préfentés à Madame B *** , le jour qu'elle
permit à l'Auteur de lui donner les violons.
Ja dormois cette nuit affez tranquillement
2 Et je rêvois tout bonnement
Que j'étois Roi. J'avois peine à le croire,
Ne fachant trop ni comment , ni pourquoi
L'on avoit pu fonger à moi
↑ Pour m'élever au faîte de la gloire.
Vous penferez auffi que j'étois fort content
De mon deftin . Pardonnez ... Non, vraiment.
Moi , Philofophe , ou du moins qui crois l'être
M.A to 1757: 35
Le rang , les dignités m'amufoient foiblement ,
Et l'honneur de régner n'étoit contentément ;
Je defirois encor. Quand je vous vis paroître ,
Tous les Amours voltigeoient ſur vos pas ;
Leur Dieu me dit : Ami , je t'amene une Reine ,
Et tout d'un temps vous pofa dans mes bras.
Séduit alors par cette image vaine ,
Comptant vous fentir près de moi ,
Je m'écriai ……. Qu'il eft bon d'être Roi !
ENVO I
Voilà quelle eft l'hiftoire de mon fonge,
Charmante Iris , ce n'eft pas fiction.
Aujourd'hui votre Roi , de cet heureux menfonge
Je goûte encor l'illuſion :
Mais mon bonheur , hélas ! n'eft que chimeres
Si mon rêve ſe trouve affez vrai pour moitié
L'Amour n'a pas cette même amitié
Qu'il eût pour moi la nuit derniere.
A Joinville.
LETTRE
De M. de Voltaire à M. T....
Mon cher & ancien Ami , de tous les
éloges dont vous comblez ce foible effai
fur l'Histoire Générale , je n'adopte que
Bvi
36 MERCURE DE FRANCE.
celui de l'impartialité , de l'amour extrême
pour la vérité , da zele pour le bien public,
qui ont dicté cet ouvrage. J'ai fait ce que
j'ai pu toute ma vie pour contribuer à
étendre cet efprit de philofophie & de
tolérance, qui femble aujourd'hui caractérifer
le fiecle. Cet efprit qui anime tous
les honnêtes gens de l'Europe , a jetté
d'heureufes racines dans le pays , où d'abord
le foin de ma mauvaife fanté m'avoit
conduit , & où la reconnoiffance & la douceur
d'une vie tranquille m'arrêtent . Ce
n'eft pas un petit exemple du progrès de la
raifon humaine qu'on ait imprimé à Geneve
dans cet effai fur l'hiftoire , avec
l'approbation publique , que Calvin avoit
une ame atroce , auffi bien qu'un efprit
éclairé . Le meurtre de Servet paroît aujourd'hui
abominable . Les Hollandois rougiffent
de celui de Barnevelt. Je ne fçais
encore fi les Anglois auront à fe reprocher
celui de l'Amiral Byng. Mais fçavez - vous
bien que vos querelles abfurdes , & enfin
l'attentat de ce monftre Damien, m'attirent
des reproches de toute l'Europe Littéraire ?
Eft- ce là , me dit- on , cette Nation que
vous avez peinte fi aimable , & ce fiecte
que vous avez peint fi fage ? A cela je réponds
( comme je peux ) qu'il y a des hommes
qui ne font ni de leur frecle , ni de
MAI. 1757CHM_37
leurs pays. Je foutiens que le crime d'un
fcélérat & d'un infenfé de la lie du peuple
, n'eft point l'effet de l'efprit du temps.
Châtel & Ravaillac furent enivrés des fureurs
épidémiques qui régnoient en France.
Ce fut l'efprit du fanatifme public qui
les infpira ; & cela eft fi vrai , que j'ai lu
une Apologie pour Jean Châtel & fes fauteurs
, imprimée pendant le procès de ce
malheureux . Il n'en eft pas ainfi aujourd'hui.
Le dernier attentat a faifi d'étonnement
& d'horreur la France & l'Europe.
Nous détournons les yeux de ces abo
minations dans notre petit pays roman ,
appellé autrement le pays de Vaud , le long
des bords du beau lac Léman . Nous y faifons
ce qu'on devroit faire à Paris , nous
y vivons tranquilles ," nous y cultivons les
Lettres fans cabale. Tavernier difoit que
la vue de Laufanne fur le lac de Geneve ,
reffemble à celle de Conftantinople ; mais
ce qui m'en plaît davantage , c'eſt l'amour
des Arts qui anime tous les honnêtes gens
de Laufanne On ne vous a point trompe
quand on vous a dir qu'on y avoit joué
Zaïre , l'Enfant prodigue , & d'autres pieces
, auffi - bien qu'on pourroir les repréfenter
à Paris. N'en foyez point furpris ,
on ne parle , on ne connoît ici d'autre
Langue que la nôtre. Prefque toutes les
48 MERCURE DE FRANCE.
familles Y font Françoiſes , & il y a ici
autant d'efprit & de goût qu'en aucun lieu
du monde.
On ne connoît ici ni cette plate & ridicule
Hiftoire de la guerre de 1741 , qu'on a
imprimée à Paris fous mon nom ; ni ce
prétendu porte -feuille trouvé , où il n'y a
pas trois morceaux de moi ; ni cette infame
rapfodie intitulée , La Pucelle d'Or
léans , remplie des vers les plus plats & les
plus groffiers , que l'ignorance & la ftupidité
ayent jamais fabriqués , & des infor
lences les plus atroces que l'effronterie
puiffe mettre fur le papier. Il faut avouer
que depuis quelque temps on a fait à Paris
des chofes bien horribles avec la plume &
le canif. Je fuis confolé d'être loin de
mes amis , en me voyant loin de toutes
ces énormités , & je plains une Nation
aimable qui produit des monftres.
2235
23
I
A Monrion , près de Laufane , 26 Mars
1757.
*
ODE
A Mademoiselle
CALME le feu de ton génie ,
Laiffe repofer tes crayons ;
-M A I. 1757. 39
Favorife mon harmonie ,
Sois fenfible à mes tendres fons.
Quel illuftré prix de mes veilles !
Quel avantage précieux ,
Si je puis charmer les oreilles ,
Comme tu fçais flatter les yeux
*
De ton fiecle tu fais la gloire,
Et tous nos neveux enchantés
Chériront ta noble mémoire
Dans tes ouvrages refpectés.
Que mon foible hommage te touche
S'il te femble manquer d'ardeur ,
C'eft que mon infidelle bouche
Parle bien moins haut que mon coeur.
Mes doigts chancelent fur ma lyre,
Et je veux chanter tes talens
Mais qui peut chanter ou décrire
Ce qui ne peut frapper les fens
Si pentreprenois ta peinture
Tracerois-je fans aucun fard
Si tu tiens plus de la nature ,
Quetu n'es redevable à Fart woh soa
40 MERCURE DE FRANCE .
Les immortels à ta naiffance
T'enrichirent de leurs faveurs ;
A leurs dons tu joins la ſcience ,
Et les fruits ont fuivi les fleurs.
*
De l'amour les Filles céleftes ;
Les Graces compofent ta Cour.
Eh! combien de vertus modeftes
Ta grande ame dérobe au jour !
Ce qu'on fent & qu'on voit paroître ,
Au moins pouvons- nous l'admirer :
Ce que l'homme ne peut connoître ,
Il eft contraint de l'adorer.
DE BRIE , Ad. d'Arp
ESSAI SUR L'OPERA ,
Par M. Algarotti , traduit de l'Italien. ( 1 )
Sed quid tentare nocebit.
Ovid. Metam. Liv. 1 .
De toutes les chofes imaginées pour
créer du plaifir , il n'en eft peut- être au-
( 1 ) Cet Effai eft déja connu , mais la traduction
eft nouvelle : nous la donnons ici pour obliufieurs
de nos Lecteurs qui n'ont point vu
e de M. Algarotti , & qui feront charmés
MA I. 1757. 41
cúne plus ingénieufe , que l'Opera. C'eſt
là que la poésie , la muſique , la danſe ,
la peinture réuniffent leurs attraits pour
enchanter les fens , féduire le coeur, &
faire illufion à l'efprir . Peut - être en eft- il
de l'Opera comme des machines les plus
compolées , dont l'effet dépend du concours
harmonique de toutes leurs parties
à une même fin. Il n'eft donc pas étonnant !
que dans un temps
où l'on s'occupe peu du
choix du fujet , où prefque perfonne
Otton
ne fonge à faire exprimer les paroles
par la musique , ou qui que ce foit
enfin ne travaille à mettre de la vérité dans
la maniere de chanter & de déclamer , non
plus qu'à lier les danfes au fujet , & à dé
corer le théâtre convenablement , il n'eft
pas étonnant , dis - je , que l'illufion étant
évanouie , un fpectacle , qui par fa nature
devoit être la plus agréables foit devenu
de tous le plus ennuyeux , & que l'Opera
ait éprouvé la cenfute de ceux qui voudroient
voir en toutes chofes l'imagination
d'accord avec la raifon .
Pour remédier à un tel defordre , on
devroit commencer avant tout , par donner
de nouvelles loix , s'il eft permis de
parler ainfi à tout l'empite mufical ; il
de le lire dans une verfion que nous croyons
fidelle,
42 MERCURE DE FRANCE.
faudroit que chacun fût mis à la place qui ›
lui convient , & que l'on prévînt tous les
obftacles qu'éprouvent le Maître de mufi
que , & plus encore le Poëte qui devroit
être au deffus de tout , il faudroit enfin couper
cours aux prétentions de chacun des
virtuofes , & aux difputes qui s'élevent
entr'eux , plus difficiles à décider , que?
la prefféance des miniftres dans un congrès.
ན
3
Du Sujet.b xiod
Après que l'on aura établi une bonnet
difcipline fur le Théâtre, la premiere chofe
que l'on doit bien confidérer , c'eft le
choix du fujer , chofe plus importante
qu'on ne le eroit communément : delà dépend
le fuccès du Drame ; c'est la baſe de
l'édifice , la toile fur laquelle le Poëte a
tracé & deffiné le tableau , dont une partie
doit être coloriée par le Compofiteur , &
l'autre par le Maître des ballets : le Poëte
doit les guider tous deux , ainfi que ceux
qui font chargés du foin des habillemons ;
c'est lui qui conçoit le tout enfemble du
Drame , & les parties qu'il n'execute
pas , n'en doivent pas moins être condui-›
res par lui, o
Les fujets des Opera étoient autrefois
tirés de la mythologie : tels font la Da
phné , l'Euridice , l'Ariane d'Otterio Ri
MAI. 1757. 43
nucini ; ce font les premiers de nos poëmes
en mufique , repréfentés vers l'an'
1600 : je ne parle point de la fable d'Orphée
avec accompagnement d'inftrumens ,
par la Polizien , ni de cette fête mêlée de
danfes & de mufique , compofée à Tortone
, par Bergonce Botta , pour Galéas
Duc de Milan , & Ifabelle fa femme; non.
plús que d'une forte de Drame repréfenté
à Venife , devant Henri III , &
mis en mufique par le célebre Zarlin : toutes
ces repréſentations ' n'étoient que l'ébauche
de notre Opéra.
+
43
110
Ces Drames fe repréfentoient fealement
dans les Cours des Princes , & dans
les Palais des Grands , à l'occafion de leurs'
mariages. Ils étoient ornés de diverfes
machines , de choeurs , de danfes , de*
ballets mêlés avec le choeur , & d'autres
inftrumens , qui fe lioient au fujet , ainfi
qu'on le voit encore fur le Théâtre de
France , où l'Opera fut tranfplanté par le
Cardinal Mazarin.
Ce fpectacle ayant été enfuite abandonné
à des troupes mercénaires , il ne put
fe maintenir longtemps avec tant d'appareil
& de fplendeur. Les gages des Muficiens
étoient petits dans les commencemens
: une certaine Chanteufe fut furnommée
la cent vingt , pour un pareil nom44
MERCURE DE FRANCE.
bre d'écus , qu'on lui donna dans un carnaval.
Bientôt les prix furent exceffifs ; on
abandonna les fujets de la fable , on employa
ceux de l'hiftoire au lieu de ces
machines fi coûteufes , on introduifit dans
les entr'actes des intermedes, & enfuite de
fimples ballets.
Il est vrai que cet ufage n'eft pas fans
inconvéniens tant dans les fujets fabuleux ,
que dans les hiftoriques. Les premiers , par
le grand nombre de machines & par l'appareil
qu'ils exigent , refferrent le Poëte
dans un trop petit efpace ; enforte qu'il ne
peut ni développer fa fable convenablement
, ni faire agir dans une certaine étendue
les caracteres & les paffions ; chofe
néceffaire dans un Opera , qui n'eft au
fonds qu'une Tragédie récitée en muſique ,
ainfi que les Tragédies Grecques..
En effet , les Opera François , fans parler
de nos premiers Poëmes , ne font le
plus fouvent qu'une enfilade de Madrigaux,
& quelques- uns ont plus l'air d'une
Mafcarade que d'un Drame : auffi un
homme d'un goût un un peu févere a dit en
France , que l'Opera étoit le groteſque de
la poéfie.
D'un autre côté les fujets hiftoriques
péchent par une trop grande féverité , &
il est bien difficile de trouver des divertif
MA I. 1757 . 45
femens qui puiffent s'y lier : comment introduire
un ballet de Romains dans un
fujet tiré de leur hiftoire Peut-être une
gigue danfée dans le Caton d'Utique , par
les foldats légionnaires , fera- t'elle moins
ridicule qu'une forlane de Barcarole ? mais
elle n'en fera pas moins poftiche & déplacée
, ne pouvant naître du fujet , ni
faire partie de l'action .
La qualité effentielle du fujet eft fans
doute qu'il contienne une action connue ,
grande , intéreffante , & affez merveilleufe
pour que les yeux & les oreilles foient
enchantés de toutes parts , & que l'empire
de l'Opera étende fes limites plus loin
qu'il n'a fait jufqu'ici. Il faut que ce fujet
propre à intérelfer , foit mêlé non feulement
d'air & de duo mais encore de
-trio , de quatuor , de choeurs , de danfes
, de variétés , de décorations & de
fpectacle ; enforte que toutes ces chofes
naiffent du fonds de l'action & foient au
poëme , ce que de fages ornemens font à
la bonne architecture.
>
Tels font à peu près la Didon & l'Achille
à Scyros de l'illuftre Métaftafe ; les
fcenes les plus paffionnées y font mêlées
de feftins , de choeurs , d'embarquemens ,
d'embrafemens , de combats : tel feroit
Montézuma pour la grandeur & la nouz
46 MERCURE DE FRANCE.
veauté du fujet : on y pourroit faire parade
de tout ce que l'Amérique a de rare
& de magnifique par comparaifon avec
l'Europe . (1 ) Armide & Roland feroient
encore très- propres pour ce Théâtre. Les
preftiges de la magie s'y trouvent unis au
jeu des plus grandes paffions : on en peut
dire autant d'Enée à Troye , & d'Iphigénie
en Aulide une grande variété de
fpectacle y feroit foutenue par les merveilles
de la poéfie de Virgile & d'Euripide.
Il eft aifé de trouver d'autres fujets
d'une égale fécondité. Quiconque fçauroit
avec. difcernement faire un choix de ce
qu'il y a de bon dans les fujets fabuleux
qu'on employoit autrefois , feroit à
près à l'Opera ce que Machiavél prétend
qu'on doit faire dans les états , lorfqu'il
dit que pour les maintenir , il faut les ramener
vers leurs principes.
De la Mufique.
peu
Si quelque Faculté ou quelque Art en
a befoin , c'eft furtout la mufique , tant
-elle à dégéneré de fon ancienne gravité ,
& eft devenue , comme on l'a dit autreefois
, effeminata & impudicis modis facta.
(1 ) Montézuma fut choifi pour fujet d'un Opera
repréfenté avec la plus grande magnificence fur
le Théâtre royal de Berlin.
MA I. 1757. 47
*
La principale caufe de ce défordre eft que
le Compofiteur veut travailler pour lui , &
plaire comme Muficien : il ne fçauroit fe
perfuader qu'il doit être fubordonné ; & que
la mufique ne peut atteindre à fon plas
grand effet qu'en qualité de compagne &
d'auxiliaire de la poéfie. Son office eft de
difpofer l'ame à recevoir les impreffions
des vers , d'exciter des émotions analogues
aux idées particulieres & déterminées
produites par le Poëte , & d'ajouter
enfin une vigueur & une énergie nouvelles
au langage des Mufes. La critique faite
depuis long- temps contre l'Opera fur ce
que lesperfonnages y meurent en chantant,
a pris fa fource dans le peu d'accord du
-chant avec les paroles. Si les cadences &
les roulemens ne troubloient pas le langage
des paffions , fila mufique étoit d'accord
avec elles , on ne trouveroit pas plus de
ridicule à mourir en chantant qu'en déclamant
des vers ; & enfin s'il y avoir quelque
défaut de vraisemblance à réciter en
mufique , on en eft affez dédommagé par
les beautés qui en réfultent. On fçait qu'autrefois
les Poëtes étoient en même temps
"Muficiens ; alors la mufique vocale étoit
telle , qu'elle devoit être dans fa véritable
inftitution , une expreffion plus animée
des prfées & des affections de l'ame
*
48 MERCURE DE FRANCE.
?
aujourd'hui que les deux foeurs , la poéfie
& la mufique , marchent féparément , il
arrive fouvent que l'une ayant à colorier
ce que l'autre à deffiné , elle emploie à la
vérité des couleurs brillantes , mais aux dépends
de la régularité des contours .
La fymphonie ou ouverture de l'Opera
toujours compofée d'un mouvement grave
& de deux allégro , peut être comparée aux
exordes des Ecrivains médiocres qui roulent
toujours fur la grandeur du fujet &
la petiteffe de leur génie , & que l'on peut
placer indifféremment à la tête de quelque
Ouvrage que ce foit. Cette forte de fymphonie
devroit au contraire faire partie de
Taction , ainsi que l'exorde du difcours ,
& préparer l'auditeur à recevoir les impreffions
du drame même : une ouverture
qui annonce la mort funefte de Didon ,
doit être différente de celle qui nous dif
pofe à voir les appas de Thétis & Pelée.
་
Les Maîtres de Mufique s'occupent peu
aujourd'hui du récitatif , comme s'il n'étoit
point propre à faire plaifir ; cependant
on fe fouvient encore de certains traits de
fimple récitatif, qui remuoient l'ame , plus
que n'a fait aucune Ariette de nos jours.
Si les récitatifs dans la chaleur de la paffion
, étoient plus fouvent accompagnés
d'inftrumens , fans doute ils auroient plus
de
MA 1. 1757. 49
de chaleur & de vin : en effet , quoi de
plus merveilleux que l'effet du troifieme
acte de la Didon de Vinci ? Depuis ces
vers va crefcendo il mio tormento... jufqu'à
la fin , tous fes récitatifs font accompagnés ;
& même en fuivant cette maniere , il y
auroit moins de difproportion entre la
marche du récitatif & celle des Ariettes :
elle eft telle aujourd'hui que l'on croit
voir quelqu'un qui , en marchant , détache
de temps en temps des fauts & des entrechats.
Peut-être pour parvenir à ce point ,
on feroit mieux de charger moins les
Ariettes d'accompagnemens , on feroit
moins briller les deffus qui couvrent les
voix , on multiplieroit les violoncelles ,
on rétabliroit les luths & les harpes , ainfi
que les deffus de viole qui rempliffoient
autrefois l'intervalle entre les violons & les
baffes , & qui ajoutoient à l'harmonie.
Les ritournelles feroient plus courtes , &
il conviendroit dans quelques occafions ,
par exemple , dans les airs de fureurs , de
les bannir tout-à-fait : n'eft- il pas contre
toute vraisemblance qu'un perfonnage
en colere attende patiemment la fin de la
ritournelle pour s'abandonner à la paffion
dont il eft agité ?
Ce feroit encore une variété , & un
plaifir nouveau de faire accompagner les
C
1
Mercure
511=-= -
1757,5
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
M A I. 17b7 .
Diverfité, c'est ma devife. La Fontaine.
Cachia
Filius in
PapillenSeulp.
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
PISSOT , quai de Conty.
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , quai des Auguftins.
CELLOT , grande Salle du Palais .
Avec Approbation & Privilege du Roi.
BIBLIOTHECA
REGIA
MONACENSIS .
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , & Greffier-Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis au
recouvrement du Mercure , rue Sainte Anne ,
Butte Saint Roch , entre deux Selliers .
C'est à lui que l'on prie d'adreſſer , francs
e port , les paquets & lettres , pour remettre ,
quant à la partie littéraire , à M. DE BOISSY,
Auteur du Mercure.
de
Le prix de chaque volume eft de 36 fols ;
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant,
que 24 livres pour feize volumes , à raison
de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles on
enverra le Mercure par la pofte , payeront
pour feize volumes 32 livres d'avance en s'abonnant
, & elles les recevront francs de port.
Celles qui auront des occafions pour le faire
venir , ou qui prendront les frais du port fur
leur compte , ne payeront , comme à Paris
qu'à raifon de 30 fols par volume , c'eſt-àdire
24 livres d'avance , en s'abonnant pour
16 volumes.
>
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers, qui voudront faire venir le Mercure
, écriront à l'adreſſe ci - deſſus.
Aij
On Supplie les perfonnes des provinces d'envoyerpar
la pofte , enpayant le droit , le prix
de leur abonnement , ou de donner leurs ordres,
afin que le paiement en foit fait d'avance au
Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis ,
refteront au rebut.
Il y aura toujours quelqu'un en état de
répondre chez le fieur Lutton ; & il obfervera
de rester à fon Bureau les Mardi ;
Mercredi & Jeudi de chaque femaine , aprèsmidi.
On prie les perfonnes qui envoient des Lires
, Eftampes & Mufique à annoncer ;
d'en marquer le prix.
On peut fe procurer par la voie du Mercure
, les autres Journaux , ainſi que les Liures
, Eftampes & Mufique qu'ils annoncent.
On trouvera au Bureau du Mercure les
Gravures de MM. Feffard & Marcenay,
榮說
3
MERCURE
DE FRANCE.
M: A 1. 1757.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
Contre le proverbe, tous Songes font mensonges.
CERTAIN proverbe dit qu'un ſonge
Eft prefque toujours un menſonge :
Et moi , Philis , je fuis prêt à prouver ,
Sur ce que je viens d'éprouver ,
Que dans l'égarement où le fommeil nous plonge
On voit fouvent la vérité
S'unir avec la faufleté.
À ¡¡j
6 MERCURE DE FRANCE.
Cette nuit , dans les bras d'un repos agréable ,
J'imaginois qu'un peu moins intraitable ,
Vous approuviez le plus fincere amour ,
d'un aimable retour
Et
que
Vous récompenfiez ma conftance.
J'étois à vos genoux , & mes tendres foupirs
Vous peignoient avec éloquence ,
Philis , toute la violence
De mes feux & de mes defirs .
Je voyois dans vos yeux l'aurore des plaifirs
Qui fouvent font la récompenfe
D'une longue perfévérance ,
Et je vous infpirois un peu de cette ardeur
Que vous avez allumé dans mon coeur.
J'étois heureux enfin : mais , hélas ! ma Bergere,
Le fommeil d'une aîle légere ,
En me quittant a détruit mon bonheur
Je vous retrouve auffi févere ,
;
Et je n'en ai pas moins d'ardeur.
Avouez maintenant que fouvent dans un fonge
La fiction s'unit à la réalité ;
Mon bonheur , voilà le menfonge ,
Ma tendreffe pour vous , voilà la vérité.
"d
MA I. 1757 . 7
LE MOYEN INFAILLIBLE , "
LUCINDE
ANECDOTE .
UCINDE entroit dans le monde. Le cou
vent l'avoit ennuiée , fes parens étoient
réfolus à la marier , il ne manquoit qu'un
parti convenable. Elle ne devoit pas atten
dre long-temps : du bien , de la naiffance
, de la beauté , lui donnoient le droit
de choifir ; fes parens lui en laiffoient la
liberté , tout le monde en étoit inftruit
les yeux étoient fixés fur elle , & les Amans
abondoient.
Lucinde n'avoit point encore de carac
tere décidé. Toutes les qualités dans les
hommes pouvoient la fubjuguer. Affez
vaine pour devenir aifément coquette ,
affez raifonnable pour fe laiffer entraîner
infenfiblement par une raifon aimable &
éclairée , affez fenfible pour recevoir la loi
de la fympathie & de la paffion , fon coeur
étoit refervé à celui qui fçauroit lui rendre
plus agréable la forte de conformité qu'il
pourroit avoir avec elle.
Elle avoit à peine paru dans quelques
maifons , qu'elle reçut ce billet fingulier..
« Trois amis ofent > Mademoiſelle ,
A iv
8 MERCURE DE FRANCE:
23
» vous déclarer une paffion que vous avez
» fait naître dès le premier inftant. Ri-
» vaux fans jaloufie , parce qu'ils font
» Amans délicats , ils font réfolus à ne ſe
point montrer : vous ne connoîtrez leur
paffion que par leurs lettres , & il n'y
» aura que celui que vous daignerez diftinguer
, qui pourra fe faire connoître.
Leur naiffance & leur fortune font éga-
» les , il n'y a que leurs caracteres qui dif-
» férent. Il eft impoffible qu'un des trois
D
20 n'ait pas quelque conformité avec vous ;
» c'eſt donc vous offrir l'époux qui vous
» convient. Ayez la bonté de confidérer ,
» Mademoiſelle , que par ce moyen vous
» pourrez vous décider fans peine & promp-
» tement. Nous nous Alattons que vous dai-
» gnerez faire cette réflexion , & que tou-
» chée de ce qu'elle peut avoir d'agréable ,
vous aurez la complaifance de lire nos
lettres , qui ne feront point répétées , &
» de répondre à celle qui aura produit le
plus d'effet fur vous. »
D
22
Lucinde éprouva une forte de treffaillement
en lifant ce billet . Trois Amans du
premier coup ! Le miracle ne commençoit
point à elle ; mais elle fortoit du couvent,
le monde lui étoit imparfaitement connu
, & le nombre des conquêtes avoit encore
le droit de l'étonner.
MA I. 1757.
Elle rêva beaucoup . Bien des filles n'auroient
pas tant rêvé. Elles auroient penfé
tout de fuite à choifir un mari parmi les
trois concurrens , & à fe prêter humainement
aux fentimens des deux autres pour
les confoler du refus. Elle reçut le lendemain
la premiere épitre.
Vous m'avez vendu cher , Mademoi-
» felle , le plaifir d'admirer tout ce que la
" nature peut offrir d'aimable dans une
»femme : je n'oferois pas le dire tout haut,
je vous adore ; c'eſt la plus étrange métamorphofe
qui pouvoit jamais fe faire
" en moi ; je ne m'en plains point , Made-
".moifelle. Quand j'ai formé la réfolution
» de n'aimer jamais , je ne vous connoiffois
و د
و د
pas j'avois une fauffe idée de l'amour
» & de la coquetterie : je croyois que l'un-
» renfermoit toutes les peines , & l'autre
" tous les plaifirs ; c'étoit une erreur de
» dix années , vous l'avez diffipée en un
» moment : vous m'avez donné les vérita-
» bles idées , & je ne vous vois plus , je ne
» vous rencontre plus , que je ne fente
que le vrai bonheur eft dans un attache-
» ment fincere. Cependant je ne fuis
point réfolu à me livrer uniquement aux
» douceurs de la paffion : il eft des plaifirs
» délicieux qu'on peut leur affocier ; &
» en m'offrant à vous , en voulant vous
""
"
"
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
» engager , mon deffein eft de vous affo-
» cier vous-même au fyftême de bonheur
» qui fe forme dans ma tête de ce que je
ور
"
fens & de ce que j'ai éprouvé . Avant
» de pénétrer dans les myfteres de la phi-
» lofophie ( car vous verrez qu'il en entre
beaucoup dans mon fyftême ) , permet-
» tez - moi de fatisfaire , tant pour vous
que pour moi , aux droits de la nature
» & de l'amour- propre. Lorfque l'on s'engage
avec un homme , on veut fçavoir
»comment il eft fait , ce qu'il eft , ce qu'il
poffede , quel eft fon rang , fa naiffance ,
» &c. & tout Philofophe que peut être un
» Amant , il eft flatté de pouvoir ajouter
» des titres de recommandation à fon
>> amour & à fon caractere. Je vous dirai
» donc naturellement , Mademoiſelle ,
qu'exceptez- vous , ' il n'y a point de fem-
» me qui foit en droit de méprifer món
hommage à titre de fupériorité. Cela
» renferme tout , & vous voyez déja qu'à
» cet égard vous ne pouvez rien trouver
» de mieux que moi. Entrons à préfent en
matiere , & voyons fi les propofitions
»que j'ai à vous faire m'abufent par leur
» air de fingularité. Je vous aime , je vous
» l'ai dit ; que demanderoit à ma place
» tout autre Amant que moi ? de vous
plaire , de vous voir fenfible à fes foins :
99
ود
39
و د
و و
MA I. 1757. IT
99
و ر
و د
par
2 après l'avoir obtenu , que fouhaiteroit- il
» encore à quoi voudroit- il borner fon
bonheur & le vôtre ? Une tendreffe ex-
» trême , une conftance mutuelle , une
plénitude d'amour borneroient fes voeux
» & fes idées . Je ne difconviens pas que ce
» bonheur ne foit affez grand , mais il
» s'altere l'uniformité des fenfations ,
» on ne peut que répéter ce qu'on s'eft dit ,
" on ne peut que voir renaître les mêmes
foins , les mêmes difcours , les mêmes
plaifirs . Ce que j'imagine , en laiffant fubfifter
toute cette même félicité , en con-
» tribuant à la former , augmente infini-
» ment le cercle de fes parties diverfes , &
leur affure une confiftance , une folidité
» dont le défaut ruine toutes les paffions.
» Mon fyftême fondé fur ce que j'ai vu ,
ajoute aux plaifirs par la diverfion , &
prévient le dégoût par la liberté . Je
» voudrois qu'unis enfemble , nous con-
» fervaffions le droit de vouloir plaire à
" tous les autres yeux , que nos plaifirs
» fuffent nos fermens , que notre conftance
» ne fût point un devoir , que nous puif-
» fions nous refufer des confidences , nous
faire de petites trahifons , nous permet-
» tre tantôt une courte abſence , tantôt
» une légere infidélité ; je voudrois enfin
>> que nous puffions nons conduire réci
و ر
و و
و ر
و و
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
93
"
"proquement d'après les mouvemens
accidentels de notre coeur , en refpec-
» tant cependant les noeuds néceffairement
indiffolubles qui nous lieroient l'un à
l'autre. Cette façon d'aimer a un nom
» dans le monde , que vous lui donnerez
peut- être vous - même ; on appelle cela
coquetterie : j'avoue en effet qu'il peut
» y avoir des engagemens plus refpecta
bles ; mais il ne s'agit pas à notre âge
» d'une tendreffe parfaite , nous devons
fonger à nous affurer un bonheur parfait.
Ces modeles d'Amans que l'on admire ,
» font inconnus au monde , perdus pour
» lui , étrangers partout. Qu'ils ayent tou-
» tes les plus belles qualités , le plus rare
» mérite , tous les talens , tous les avanta-
» ges , l'univers les ignore , leurs amis
» même les difcernent à peine en eux ; ils
» ne goûteront jamais cette gloire fi douce
» de la célébrité, une éternelle indifférence
» leur ravit le plaifir de s'eftimer & d'en-
» tendre des louanges. De bonne foi , de
pareils engagemens , s'ils font les plus
" eftimables , font- ils les plus doux , les
plus convenables ? Ah ! Mademoiſelle ,
» ne perdons point de vue notre amour-
» propre ; les plaifirs qu'il peut nous pro-
" curer méritent d'entrer en balance avec
» nos fentimens les plus tendres. Il eft
ود
ود
MA 1. 1757. 13
bien glorieux d'enflammer tous les jours
» de nouveaux objets , d'être cité partout' ,
» de recevoir l'encens le plus pur , & de
» faire la deftinée de mille coeurs , fans
» compter qu'une variété d'amuſemens
»tourne néceffairement au profit du fen-
» timent dont on eft préoccupé. On évite
par-là l'uniformité , cette caufe fi inévita
» ble du dégoût & de l'ennui : on fe retrou-
ور
39
ם כ
ve avec plus de plaifir , on fe rejoint
» avec plus d'impatience , fruit délicieux
» des preuves qu'on vient d'avoir de fon
mérite & du furcroit de confiance que
» ces preuves ont ajouté à la confiance.
qu'on avoit déja .... Vous recevriez un
» volume au lieu d'une lettre , fi je vou-
» lois juftifier entiérement le plan que je
» me fuis tracé. Votre imagination n'eſt
pas affujettie à des bornes comme la
» mienne . C'eft à elle à vous peindre un
" bonheur ignoré & inexprimable . Con-
" fultez la , Mademoiſelle: il ne faut jamais
» fe décider pour ou contre une chofe
qu'après que l'imagination s'eft épuifée
» fur les défauts & fur fes agrémens . Si
>> mon caractere & ma propofition vous
» plaifent , vous ferez la maîtreffe d'épou-
» fer ou de n'époufer pas. Affez amoureux
"pour pouvoir fupporter le titre de mari ,
affez délicat pour fouhaiter de ne devoir
14 MERCURE DE FRANCE.
"
votre conftance qu'à votre goût , je n'ai
fur cela aucune volonté. Je crois pour-
» tant , tout bien confidéré , qu'en ne fe
» mariant point , on conferve un peu davantage
le caractere d'Amant . Décidez ,
» Mademoiſelle , je veux déja tout ce que
» vous voudrez . »
"
و ر
Cette lettre étoit bien capable d'exciter
les réflexions d'une fille qui avoit de la
vanité. Quel champ de douceurs & de
gloire Le coeur y trouvoit tous fes plaifirs
, l'amour-propre tous fes avantages ;
la raifon ne défendoit pas de l'envifager
avec complaifance , elle invitoit au contraire
à y promener fes regards & fes
defirs. La raifon interdit la paffion &
prefcrit le fentiment ; quel moyen plus
für de lui obéir que de préférer un engagement
où le coeur toujours diftrait ne
pouvoit jamais qu'être effleuré ? Ses idées
s'étendirent ; elle vit d'un côté vingt conquêtes
brillantes , & de l'autre un Amant
aimable , célebre , volage & fidele : dans
le cas de l'option , elle eût encore trouvé
beaucoup de plaifir à choifir ; quel bonheur
de pouvoir réunir tous les plaifirs
toutes les voluptés ! Elle crut que fon choix
étoit fait , & elle paffa une nuit délicieuſe.
C'étoit pour la premiere fois qu'elle interrogeoit
fon coeur. Le premier goût qu'on
"
MA I. 1757: TS
nous infpire eft tonjours le feul dont nous
nous croyons capables.
La feconde lettre étoit conçue en ces
termes :
ور
"3
»
« Ce n'eft point un époux que je vous
préfente , Mademoiſelle , en vous décla-
» rant les fentimens que vous m'avez infpirés.
Je ferois très- flatté de le devenir ,
» c'eſt toute mon ambition ; mais je n'en
» veux point prendre le titre , parce que
» je n'en aurai jamais le caractere. Per-
»mettez -moi de me faire connoître , je
me flatte d'y gagner. Le temps de vous
» établir eft arrivé , Mademoiſelle ; c'eft
»le you de vos parens , c'eft le vôtre
» peut - être. Cette circonstance autorife
» ma déclaration , puifque c'eft d'un mari
qu'il eft queſtion , je crois pouvoir me
préfenter ; mais encore une fois , ce n'eft
point pour en prendre jamais le titre
» avec vous. Daignez examiner mes raifons.
Un mari eft un homme qui veut
» gouverner ; je veux au contraire
» me gouverne. J'ai des inclinations pa-
» reffeufes , & l'imagination très - bornée
» pour tout ce qui eft plaifir : avec une
» femme aimable , je les goûterai tous fans
avoir la peine d'en faire naître aucun ;
» tout ce que vous imaginerez me devien-
» dra agréable . Vous m'animerez , vous
39
"
""
que
l'on
1 MERCURE DE FRANCE.
"
"
و د
و د
29
» me donnerez vos idées , vos goûts , vous
» me plierez à votre humeur , fans être
obligée de vous faire obéir par aucune
» violence . Mon bonheur vous apprendra
» ma docilité & le prix de vos bienfaits.
" Il fera jufte qu'à mon tour je contribue
» à la douceur de notre commerce : les
» moyens que j'y puis employer ne vous
paroîtront d'abord ni bien fûrs , ni bien
agréables ; mais il viendra un temps où
» votre efprit naturellement réglé & capa-
»ble de réflexion , volera de lui- même au
» devant d'eux . Vous entendez que je
» veux vous parler de la raiſon . La mienne
> eft douce , parce qu'elle eft éclairée. La
» nature me l'a donnée à la place de cette
fenfibilité qui nous rend précieux dans la
fociété ; elle fe communique comme le
plaifir , & j'ai vu quelquefois des per-
>> fonnes très- vives , très- enjouées , quitter
» le plaifir pour venir en partager les dou-
» ces lumieres. Vous jouirez comme moi
"
">
"
de fes avantages , elle ne fera plus que
» pour vous ; tout ce que j'en tirois pour
» les autres vous fera réſervé. Dans le
» bonheur le plus conftant , dans la vie la
plus brillante , il y a toujours de petites
" nuances triftes qui ne peuvent être effa-
» cées que par la main de la raifon , ce
» n'eft point un malheur particulier , c'eſt
93
39
MA 1. 1757: 17
33
une fatalité générale ; j'ai même obfervé
qu'on en étoit moins difpenfée , à proportion
qu'on étoit plus aimable . Vous
» êtes donc condamnée à éprouver plus de
» viciffitudes qu'une autre , vous ferez
» alors bien flattée de pouvoir trouver ,
"pour ainsi dire , en vous - même de
promptes reffources contre de petits
chagrins qui gâtent tout . Je dis que vous
" les pourrez trouver en vous- même , par-
» ce que je vous aurai accoutumée à puifer
dans mon efprit comme dans le vôtre,
» à difpofer de toute ma raifon , à préve-
»nir même le befoin de vous en fervir
"
ود
ود
و د
D
>> par le ton que j'aurai d'abord pris avec
vous. Vous êtes affez jeune , Mademoifelle
, pour qu'on puiffe vous parler de
» l'avenir , de ce temps qui étonne lorfqu'il
»arrive , qui afflige lorfqu'il eft arrivé ,
» parce qu'on n'a jamais voulu penſer
» que la jeuneffe & les agrémens n'étoient
» pas éternels. Permettez- moi de vous tra-
» cer un léger tableau des révolutions de
» de temps inévitable. Pendant les jours
» heureux de la vie , les plaifirs tiennent
» lieu de tout ; ils emportent loin de la
» fituation préfente ; ils fauvent tous les
و ر
chagrins , lient à tous les objets , & rem-
» pliffent toute l'imagination , s'ils ne rem-
» pliffent pas tout le coeur : mais ce temps
18 MERCURE DE FRANCE.
» fi doux n'eft féparé d'un autre très-triſte
» que par un efpace bien court . Ces mêmes
» plaifirs , fi agréables , hâtent encore un
» avenir cruel ; les maladies & la vieilleffe
» les fuivent , les chagrins prennent leur
» place . Quel changement de fcene & de
» fituation ! l'efprit même change avec les
» objets qui l'agitoient fi doucement ; fi
» l'on éprouve encore des defirs , l'humi-
» liante impoffibilité de les fatisfaire en
» fait autant de fupplices ; fi les idées ſe
>> confervent encore un peu riantes ,
» peine a - t'on voulu les fuivre , qu'on
» éprouve toute la difficulté que peut op
» pofer à leur réaliſation , une machine
fatiguée & pareffeufe , un monde inexo-
» rable qui ne nous compte plus pour rien
» lorfque nous ne fommes plus bons à tout.
» Laffé & honteux de faire une forte de
» métier , on prend le parti de la retraite :
» on compte fur quelques amis , on eſpere
» voir remplir le vuide par leur fociété ;
» mais refte -t'il des amis à ceux qui dans
» les hommes n'ont jamais cherché que des
» témoins & des compagnons de leurs
» plaifirs ? On éprouve un abandon général
, & le défefpoir & fouvent l'injuftice
» fuivent de près une expérience affreuſe.
» La raifon previent ce malheur , auquel
» il n'y a point de remede : elle accoutume
MA I. 1757.
19
de bonne heure à penfer , à être feul , a
» fe paffer des hommes. Voilà , Mademoi
» felle , ce que j'avois à vous dire fur l'iné-
» vitable révolution des idées & des an-
» nées ; je ne crois point abfolument vous
» parler une Langue étrangere , fans doute
» il vous eft déjà échappé quelques réfle-
» xions fur cet objet important. Si le ta-
» bleau vous frappe , le fort de mes fenti-
» mens eft affure. Quel triomphe pour
»moi ! je vous devrai à votre raiſon , aux
» fervices que je puis vous rendre. Toute
» ma vie fera délicieufe ; vous aurez com-
➜ mencé par me faire goûter des plaifirs
» inconnus à mon coeur , vous en aurez
rempli les intervalles par l'eftime , la
confiance , l'ufage de mes confeils , &
» vous finirez par me devoir vos dernieres
» confolations & vos derniers plaifirs.
» Quel triomphe ! encore une fois , Ma-
» moifelle ; s'il m'eft impoffible d'en peindre
tous les charmes , il m'eft bien doux
» de les fentir comme je fais. J'infifte fur
» cela , parce que parmi plufieurs objets
» que l'on peut préférer , òn fe détermine
quelquefois pour celui que l'on peut
» rendre plus heureux . »
"
و ر
33
"
Oui , s'écria Lucinde , après avoir lu ;
c'eft pour vous que je veux me déterminer;
ce n'eft point une préférence : mon bon
20 MERCURE DE FRANCE.
, on
heur dépend déformais de mon choix.
Quelle raifon admirable , quel art de
perfuader ! Je ferai donc vertueufe toute
ma vie , j'aurai un guide , un ami , un
confolateur , dont tous les difcours couleront
dans mon ame , & y entretiendront
une paix inaltérable. Dans tous les temps ,
dans tous les lieux je jouirai de moi , de
ma raiſon , de mon exiftence . Quel tréfor
! c'eft en le faififfant que je veux le
mériter. L'amour eft doux , continua t'elle
, la coquetterie a des charmes
m'offroit ces deux plaifirs dans la premiere
lettre , mais tout paffe , la raifon feule ne
paffe pas ; elle nous fait un état tranquille
au milieu même des chagrins. L'amour
s'épuife , les charmes s'envolent , à peine
font- ils difparus qu'on commence une
nouvelle vie bien longue bien trifte.
Lorfqu'on n'a pas fçu la prévoir , & amaffer
des provifions , on fe voit feule au milieu
d'un défert immenfe , on effuie les injuftices
, les reproches de la raiſon , les
mépris plus cruels des hommes ; on ne
fouhaite plus que la mort , & tout la fait
fouhaiter. Non , ne préférons point des
plaifirs fi peu durables à des biens qui doivent
durer toujours ; & d'ailleurs l'amour
que j'ai infpiré eft bien foible ; c'eſt peurêtre
tout celui que les hommes peuvent
›
M A I. 1757,
21
fentir . Que je ferois folle de balancer entre
deux Amans , dont l'un rend à peine à
mes charmes ce qu'il leur doit , & l'autre
peut m'élever à mes yeux au deffus même
de la gloire d'être belle ! .. Elle alloit dans
le premier mouvement fe livrer à toute fa
féduction , lorfqu'elle reçut cette troifieme
lettre.
و د
J'ai laiffe parler mes amis les premiers
, Mademoiſelle , ils rifquoient
» moins que moi à s'expliquer. Leur bon-
» heur ne dépend pas uniquement du fuc-
» cès de leurs voeux , ils peuvent trouver
» dans la chaîne des objets de quoi fe
» confoler de vos refus. Mais, moi quel fera
» mon recours , fi vous adorer n'eſt pas un
» titre pour vous plaire. Je fuis bien per-
» fuadé , qu'après vous , il n'y a plus rien
» dans le monde qui puiffe me toucher,
»J'ai fenti qu'il fe faifoit en moi une révo-
» lution extraordinaire. Un doux frémif-
» fement en vous voyant , pour la premiefois
, une prédilection décidée pour tous
» les lieux où je puis vous rencontrer , une
»confufion de toutes mes idées , un dégoût
de tous més amis , un accablement,
» un ennui profond , lorfque l'on me dif-
» trait de mon amour : voilà ce que j'ai
≫fenti. Ces fignes ne font jamais équivo-
" ques dans un homme qui a vécu comme
ود
23
ود
22
22 MERCURE DE FRANCE.
"
$
"
29
و د
, ou
j'ai fait. Il faut , Mademoifelle , que
» vous me permettiez de rougir devant
» vous des premiers égaremens de mon efprit
ils contribueront à vous faire en-
» core mieux juger des fentimens de mon
›› coeur ...... Mais non , vous ne m'ef-
» timeriez plus ; de coupables engagemens
» d'innombrables infidélités laifferoient
» dans votre imagination une trace éternelle.....
Quelle étoit mon erreur
plutôt mon infortune ! Pourquoi un cou-
» vent receloit-il tant de charmes ! J'au-
» rois appris en vous voyant , que le
» bonheur eft dans l'amour , & que l'amour
», eſt dans les tranfports d'un coeur qui eftime
autant qu'il aime. Hélas ! pendant
qu'on vous écartoit du monde où vous
deviez régner en fouveraine , je fervois ,
» dans la foule peut- être , des coquettes
méprifables ; j'avois l'imbécillité d'en
→ compter le nombre , & ce nombre fai-
» foit toute la gloire que je connuffe. J'en
rougis , mais l'amour n'eft point vengé ;
» il faut que j'expie l'erreur de mes fens
» par l'ardeur la plus immodérée. Qu'un
» moment m'a rendu cette réfolution faci-
» le ! Il n'a fallu que vous voir pour vous
» aimer. Mais , Mademoiſelle , ce mot
dont je me fers , répété partout , & fou-
» vent trop fort pour ce qu'on fent , ne
"
"
99
"
و د
MA I. 1757 . 23
»
"3
m❜ocrend
point ce que vous m'infpirez . Je
ne vis plus , j'abandonne mes affaires ,
» mon ambition , tout ce qui me flattoit ,
tout ce qui me touchoit pour ne
» cuper que de vous , & ce n'eft pas que
» le charme de l'efpérance & des defirs me
» faffe une occupation plus douce ; je n’at-
» tends rien de mon amour : il me remplit ,
» m'accable , m'anéantic ; je ne forme
»point d'idées , & fi j'en formois , elles
feroient cruelles : je ne verrois que la
diſtance que votre beauté met entre vous
& moi , je ne fongerois qu'à l'indigne
abus que j'ai fait du talent de plaire ,
qui doit m'attirer votre mépris. J'éprouverois
les remords , les regrets , le défefpoir.
Il faut pourtant que j'appelle les
» illufions à mon fecours ; ce n'eft que
par elles que je puis écarter le préfent &
» l'avenir. Mon état eft cruel , il me refte
» de la raifon , & la raifon confifte à n'être
» malheureux que le plus tard que l'on
» peur. Qui , Mademoiſelle , je veux m'imaginer
que vous deviendrez fenfible à
» la plus vive paffion qui fût jamais. Pour
répandre plus d'attraits fur mes idées
» ( le feul moyen d'en affurer l'effet ) , je
penferai que cette paffion eft le premier
hommage qu'on ait encore rendu à vos
» charmes , & que n'ayant pas encore ap-
+99
"3
95
و د
"
24 MERCURE DE FRANCE.
pris combien vous êtes belle , vous
» n'exigerez pas dans un Amant toute cette
perfection qui peut feule le rendre di-
» gne de vous. En effet , Mademoiſelle
"
"
ง
13
je vous apperçus au fortir du couvent ,
» vous étiez infiniment modefte , rien ne
decéloit en vous le fentiment de vos
» droits , vos charmes n'avoient que leur
39 réalité propre , ils n'étoient point relevés
par cet air de vanité que l'on prend ,
» & qu'on ne peut plus cacher dès que
» l'encens des hommes a décidé qu'on étoit
29
belle. Je vous ai fuivie depuis très-
» exactement , quoique fans paroître ; je
» me fuis attaché à vos pas , j'ai examiné
» les regards que l'on vous adreffoit ; je n'ai
» vu que mes deux rivaux qui vous ayent
» rendu un hommage marqué , mais qu'ils
" font encore loin d'avoir mérité de vous
33
plaire ! j'ai lu leurs lettres. Quelle froi-
» deur ! quelle abondance d'efprit ! quelle
»féchereffe de fentiment. Eft- ce ainfi que
» l'on doit vous aimer ? Non, Mademoiſel-
» le, leur amour n'eſt qu'un caprice , & leur
» aveu eft un outrage. J'en juge par mes
» fentimens qui me confument , qui m'ô-
» tent l'efprit , & qui me laiffent encore
» tant à craindre & à regretter. Je fuis
» donc autorifé à croire que mes diſcours
font les premiers que vos oreilles puiffent
MA I. 1757. 25
fent avouer. J'ai vu toujours que le pre-
» mier moment décidoit ; & quand je fais
» cette réflexion , je fens que mes idées...
Ah ! Mademoiſelle , je m'abufe , & je
» vous offenſe. Je me jette à vos genoux
plein de confufion , je fuis un témérai-
» re , un audacieux . Hélas ! qui ne le feroit
"
و د
ma place : quel mortel eft affez maître
» de fon refpect , pour s'empêcher de balancer
quelquefois entre une efpérance
bientôt détruite , & l'affreufe douleur
» de ne rien efpérer ! Voilà mes fentimens
» & mon partage. Plaignez - moi , c'eft un
martyre horrible. Je puis vous jurer qu'il
» ne finira jamais . Peut- être que la pitié eft.
» dûe à un homme qui envifage toute fa
deftinée avec autant de réfignation &
d'amour. »
Lorfque le fentiment paroît avec tous
fes avantages , il triomphe toujours aifément.
Lucinde oublia fes premieres
inclinations . L'efprit l'avoit d'abord féduite
, la raifon l'avoit enfuite entraînée
, mais l'amour a plus de charmes
plus de pouvoir , plus de fympathie avec
nous , & d'ailleurs elle trouvoit l'efprit &
la raifon dans l'objet de fa derniere préférence
. Elle relut la lettre , elle fentit elle fentit que
fon bonheur commençoit, Elle regretta
pourtant les douceurs tranquilles qu'elle
B
226 MERCURE DE FRANCE,
s'étoit promifes avec le fecond inconnu.
Elle éloigna cette réflexion pour ne s'occu-
• per que de l'époux qu'elle venoit de choifir.
Elle eût fur le champ prononcé l'arrêt qu'on
attendoit d'elle , une feule chofe la rete-.
" noit ; c'étoit la crainte que la figure ne répondît
point aux fentimens & à l'efprit.
Elle n'exigeoit point de la beauté , mais il
-lui eût été impoffible de s'unir avec un
homme' que la nature auroit difgracié à
cet égard. Cette répugnance étoit fi forte
qu'en fe déterminant à répondre , elle ne
put s'empêcher de la laiffer paroître . Sa
déclaration étoit même formelle. Elle étoit
conçue
23
"
??
en ces termes :
Puifque je fuis obligée de prononcer
entre trois amis également , quoique
différemment , faits pour plaire , je he
prononcerai que pour montrer une fincérité
digne d'eux. Le premier m'a plu ,
le fecond m'a touchée , le troifiemè me
" fixe : fon amour décide mon choix ; c'eft
» le feul avantage qu'il ait fur fes rivaux ,
mais il fuffit pour me décider. Je mets cependant
une condition à fa victoire : j'exi-
" ge qu'il ait une figure qui puiffe ramener
mes yeux fur lui avec complaifance ; fi la
>> nature la lui a refufée , mon aveu eft
» nul , & jai prononcé contre lui. C'eſt à
» lui à s'examiner, pour ne pas rifquer uhe
""
MA I. 1757. 27
... entrevue qui nous affligeroit tous deux.
» Je ſerai jeudi prochain au bal de l'Opera
, j'y verrai volontiers l'homme efti-
» mable qui a fçu me plaire par fes ſenti-
» mens , s'il veut s'y trouver..»
La lettre étoit partie ; fon coeur commença
à éprouver une agitation inconcevable
. Elle venoit de s'engager. Ses voeux
devoient être fatisfaits , elle trouvoit un
~homme qui l'adoroit, & qui lui convenoit ;
cependant elle étoit bien loin de cette plénitude
de fatisfaction qu'il feroit naturel
de lui fuppofer. Il fembloit qu'elle préffentît
ce qui alloit bientôt lui arriver .
i }
Elle étoit ce jour- là invitée à fouper
: chez une amie de fa maiſon : fa mere voulut
s'y rendre de bonne heure. Lucinde
comptant s'ennuyer , fe plaignit de cette
impatience ; mais elle ne s'en plaignit pas
long- temps. Elle étoit à peine arrivée alla
porte de l'appartement , qu'elle apperçoit
une figure charmante , un jeune homme
extrêmement bien fait , à qui la nature a
prodigué toutes fes graces. Ce moment lui
donne une ame nouvelle. Il a fallu des lettres
féduifantes pour la toucher , ici un
feul regard l'enchaîne : fon coeur vole au
devant du trait le plus rapide , il s'agite ,
fes genoux tremblent , elle fent qu'elle
aime , qu'elle adore.
A
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
1
ŷ
Ses engagemens s'offrent bientôt à elle.
Il n'est plus question de s'occuper des douceurs
qu'elle s'en eft promiſes : heureuſe fi
elle pouvoit feulement y trouver des fecours
contre le charme fatal qui l'entraîne ! Elle
fe peint les fentimens , les douleurs , les
reproches d'un homme qu'elle va rendre
malheureux ; elle eft effrayée de fon injuftice.
Ses réfolutions font auffi promptes
que fes remords ; elle fe promet de détourner
les yeux.. Mais que pouvoit- elle fe promettre
qu'il fût en fon pouvoir d'effectuer ?
La paffion a fes progrès inévitables ; les
caufes qui doivent l'irriter , s'arrangent
quelquefois au mépris des efforts de la rai-
-fon. Lucinde fut obligée d'apprendre tout
le détail de la fortune , des efpérances , du
mérite du Comte de Volban. Il étoit dans
une maifon où on l'adoroit ; toutes les
louanges qu'on lui donna , tout ce qu'on
3 dit de lui eût fuffi pour déterminer le
3.coeur le moins tendre , comment Lucinde ,
déja fi éprife , eût elle pu s'oppofer à ſa
féduction
Elle n'étoit point placée à table à côté
de lui : elle ne put point lui parler ; mais
elle le regarda fouvent malgré fa réfolution
, & elle furprit quelquefois fes regards
fur elle . On demanda des nouvelles à Volban,
on lui fit des plaifanteries , on lui proMA-
I. 1757. 29
digua des louanges ; il répondit toujours
avec cet efprit qui plaît , qui engage , qui
va au coeur même en ne parlant qu'à la
raifon. Cette figure fi attrayante s'animoit
de concert avec les yeux qu'elle animoit
elle -même ; mais il n'étoit réfervé qu'à
ceux de Lucinde d'y imprimer ce riant du
plaifir , & ce tendre du fentiment que la
régularité des traits exclut prefque toujours
, & qu'on n'attend point d'un beau
vifage. C'étoit un fujet de comparaifon
Aatteufe , & par conféquent un dernier
fujet de féduction. Avec combien de plaifir
elle contempla l'ouvrage de fes regards !
avec combien de peine elle en eût arrêté
les progrès , fi elle avoit pu s'y réfoudre !
Après le fouper , ils fe trouverent moins
féparés. Volban lui adreffa la parole . Ce
qu'il lui dit n'étoit rien ; la réponſe qu'elle
fit leur prouva à tous deux qu'il n'y a plus
rien d'indifférent , lorfqu'on a commencé
à fe plaire. Toute leur perfonne ſembla
s'être donné le mot. L'efprit , le coeur , les
yeux , tout partit à la fois pour former
cette intelligence , ce concert délicieux
qui renferment toutes les déclarations ,
tous les fermens , toutes les certitudes de
l'amour. Le mot n'en fut pas prononcé ;
mais ils ne fe fouvinrent ni l'un ni l'autre
qu'il exiftoit un mot confacré par la bou
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
che des Amans. Leurs fentimens extraor
dinaires n'avoient plus befoin des fignes
ufités.
Il fallut fe féparer. Quelle contrainte !
quel moment pour Lucinde ! Avoit- elle
affez dit qu'elle aimoit ? étoit- elle affez
fûre d'être aimée ? Ce fut alors que ce mot,"
qui n'avoit point été proféré , revint à fon
efprit ; elle regretta de ne l'avoir point
entendu , elle fe reprocha de ne l'avoir
pas employé. Dans l'abondance des premiers
difcours , on le néglige comme commun
ou comme inutile ; dans l'abfence ,
on le regrette comme néceffaire , comme
indifpenfable.
Elle ne revit point Volban le lendemain
, & le jour d'après étoit celui qu'elle
avoit fixé pour fon entrevue avec l'inconnu.
Elle n'y penfa point fans frémir . Il ne
lui étoit plus poffible d'entretenir les efpérances
qu'elle avoit données ; mais elle
ne s'en croyoit pas moins obligée de les
refpecter. Elle y fentoit fon honneur engagé.
Comment pourroit- elle fe décider
entre deux partis également combattus ?
Enfin elle prit celui que la raifon proté
geoit le plus. Elle fe rendit au bal : elle fut
bientôt abordée par un Juge redouté.
Le déguisement le plus galant cachoit fes
traits. Lucinde n'avoit plus qu'une reffourMAI.
1757. 34
cers: c'étoit qu'il n'eût point cette figure,
qu'elle avoit exigée. Pendant qu'il lui ,
parloit , elle portoit des yeux féveres fur
toutes les parties du vifage que le maſque
ne couvroit pas. Elle crut appercevoir des
défauts , un tein livide. , une joue creuſe ,
des yeux éteints . Elle fentit redoubler fon
courage. Le mafque la preffa de confirmer ,
la réponſe prefque pofitive qu'elle avoit ,
daigné lui faire ; elle lui dit qu'elle ne
s'expliquerait qu'après qu'il feroit démaf-,
qué. Vous fçavez nos conditions , continua
t'elle . Elles font bien dures , Mademoifelle
, répondit.il ; vous exigez une
figure qui puiffe vous plaire : on n'impofe
de pareilles loix que lorfqu'on eft trèsdifficile
; fans le fecours de la vanité , je
dais me croire perdu , & dans un moment
tel que celui- ci , dans un moment où je
vous adore , où ma destinée dépend de
vous , puis - je avoit de la vanité ? ....
Lucinde infiftoit , & faifoit affez connoître
qu'elle ne fe rendroit qu'à ce prix. Ja
répugne à me démafquer , répondit l'in
connu , & vous concluez fans donté que
je fuis affreux ? Je lis vos penfées dans vos
yeux , votre ton froid les déceles je pour.
rois peut- être les faire changer. Sans avoit
de la vanité , fans y recourir , je m'imagine
que je ne fuis pas indigne de paroître
5
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
devant vous , mais un motif délicat me
retient ; je voudrois jouir fans diſtraction
du plaifir que votre coeur m'a déja préparé.
Je fuis connu de tout le monde ici fi
j'ôte mon mafque , une foule importune
m'abordera bientôt. De grace , Made
moifelle , difpenfez - moi ..... Le parti
de Lucinde étoit pris. Elle voulut paffer
dans un endroit écarté ; il la fuivit plein
d'impatience. Il prit fes mains , qu'il dévora.
Voici , lui dit - il , le moment les
plus doux , & en même temps le plus ctitique
de ma vie. Prononcez fur mon fort ,
il ne peut plus dépendre que de vous..
Arrêtez , lui dit- elle , votre confiance me
défefpere ; épargnez - moi des tranſports
qui ne peuvent plus que me confondre.
J'ai été touchée de la lettre que vous m'avez
écrite , j'ignorois mon coeur ; je,
vous ai choifi , j'ai cru vous aimer , Un
inftant m'a appris à me connoître , un inf
tant m'a donné une ame nouvelle , & des
remords. J'ai vu le Comte de Volban ;
vous n'avez plus été aimé ; j'ai fenti le
trouble , la paffion , l'afferviffement. Il
m'a parlé. Son amour étoit déja égal au
mien ; j'ai fçu ce qu'il fentoit , ce qu'il
étoits, ce qu'il méritoit. Je n'ai rien de
plus à vous dire : plaignez - vous ; cepen- .
dant eftimez- moi . Vous allez être malheuMA
I. 1757. 33 :
reux , vos peines troubleront mon bonheur.
Cet aveu & ce regret font le dernier
effort de l'eftime , dans un moment où
le coeur vient de recevoir des loix.
Vous l'aimez donc beaucoup , demanda
l'inconnu , en ferrant fa main d'une main
tremblante ? Oui , je l'aime tendrement ;
vous m'interrogez , je dois répondre fans
diffimulation ; je l'aime autant qu'on peut
aimer , je fens que ma tendreffe fera immortelle..
Plaignez -vous , j'y confens ...
Ah ! je ne me plains point , dit - il en arrachant
fon mafque , connoiffez votre époux
& mon bonheur ... C'étoit Volban lui- même
, & l'inconnu tout à la fois. Lucinde
fit un cri que tout le monde put entendre's
le Comte eut bientôt changé fa furpriſe en
tranfport. C'étoit lui qui avoit écrit les
trois lettres. L'amour & l'expérience lui
avoient fuggéré ce moyen infaillible. Il
fçavoit que toutes les femmes naiffent avec
une fympathie fecrete pour un objet quelconque
; il avoit effayé de montrer tous
les caracteres , tous les efprits , pour s'affurer
une victoire certaine.... Vous étiez
bien né pour me plaire , lui dit tendrement
Lucinde ; car vous m'avez plu fous
toutes les formes que vous avez prifes...
Mon bonheur eft d'autant plus grand , reprit-
il amoureuſement , que je ne puis
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
.
avoir aucune forte de fcrupule. Mon artifice
avoit ébranlé votre coeur ; mais c'eft
mon amour qui l'a vaincu.... Il n'a fait
que confirmer votre victoire , reponditelle
, le charme de vos traits l'avoit déja
décidée . Ainfi vous êtes certain de tous
mes fentimens. Les engagemens ordinaires
font formés par un feul lien , vous
m'enchaînez par tous , vous régnez fur
tout mon être.
Lucinde maîtreffe de fon choix , fe
hâta de couronner un Amant adorable .
Tout le monde admira un moyen auffi infaillible
que nouveau .
!
VERS
Préfentés à Madame B *** , le jour qu'elle
permit à l'Auteur de lui donner les violons.
Ja dormois cette nuir affez tranquillement
2 Et je rêvois tout bonnement
Que j'étois Roi. J'avois peine à le croire ,
Ne feachant trop ni comment , ni pourquoi
L'on avoit pu fonger à moi
↑ Pour m'élever au faîte de la gloire.
Vous penferez auffi que j'étois fort content of
De mon deftin . Pardonnez ... Non, vraiment .
Moi , Philofophe , on du moins qui crois l'être 19
MA to 1757. 35
Le rang , les dignités m'amufoient foiblement ,
Et l'honneur de régner n'étoit contentément ;
Je defirois encor. Quand je vous vis paroître ,
Tous les Amours voltigeoient ſur vos pas ;
Leur Dieu me dit : Ami , je t'amene une Reine
Et tout d'un temps vous pofa dans mes bras.
Séduit alors par cette image vaine ,
Comptant vous fentir près de moi ,
Je m'écriai……… Qu'il est bon d'être Roi !
ENVOI
Voilà quelle eft l'hiftoire de mon fonge
Charmante Iris , ce n'eft pas fiction.
Aujourd'hui votre Roi , de cet heureux menfonge
Je goûte encor l'illufion :
Mais mon bonheur , hélas ! n'eft que chimeres
Si mon rêve ſe trouve affez vrai pour moitié ,
L'Amour n'a pas cette même amitié
Qu'il eût pour moi la nuit derniere.
A Joinville.
LETTRE
De M. de Voltaire à M. T……….
ON Mon cher & ancien Ami , de tous les
éloges dont vous comblez ce foible effai
fur l'Hiftoire Générale , je n'adopte que
Bvi
36 MERCURE DE FRANCE.
celui de l'impartialité , de l'amour extrême
pour la vérité , da zele pour le bien public,
qui ont dicté cet ouvrage. J'ai fait ce que
j'ai pu toute ma vie pour contribuer à
étendre cet efprit de philofophie & de
tolérance , qui femble aujourd'hui caractérifer
le fiecle. Cet efprit qui anime tous
les honnêtes gens de l'Europe >• a jetté
d'heureufes racines dans le pays , oouù d'abord
le foin de ma mauvaife fanté m'avoit
conduit , & où la reconnoiffance & la douvie
tranquille m'arrêtent. Ce
ceur
un
petit exemple du progrès de la
n'eſt pas
raiſon humaine qu'on ait imprimé à Geeve
dans cet effai fur l'hiftoire , avec
l'approbation publique , que Calvin avoit
une ame atroce , auffi bien qu'un efprit
éclairé. Le meurtre de Servet paroît aujourd'hui
abominable. Les Hollandois rougiffent
de celui de Barnevelt. Je ne fçais
encore fi les Anglois auront à fe reprocher
celui de l'Amiral Byng. Mais fçavez - vous
bien que vos querelles abfurdes , & enfin
l'attentat de ce monftre Damien, m'attirent
des reproches de toute l'Europe Littéraire ?
Eft- ce là , me dit- on , cette Nation que
vous avez peinte fi aimable , & ce fiecte
que vous avez peint fi fage ? A cela je réponds
( comme je peux ) qu'il y a des hommes
qui ne font ni de leur frecle , ni de
MA I.
1757. #
37
leurs pays. Je foutiens que le crime d'un
fcélérat & d'un infenfé de la lie du peuple
, n'eft point l'effet de l'efprit du temps.
Châtel & Ravaillac furent enivrés des fureurs
épidémiques qui régnoient en France.
Ce fut l'efprit du fanatifme public qui
les infpira ; & cela eft fi vrai , que j'ai lu
une Apologie pour Jean Châret & fes fauteurs
, imprimée pendant le procès de ce
malheureux. Il n'en eft pas ainfi aujourd'hui.
Le dernier attentat a faifi d'étonnement
& d'horreur la France & l'Europe.
Nous détournons les yeux de ces abo
minations dans notre petit pays roman ,
appellé autrement le pays de Vaud , le long
des bords du beau lac Léman. Nous y faifons
ce qu'on devroit faire à Paris , nous
y vivons tranquilles ," nous y cultivons les
Lettres fans cabale. Tavernier difoit que
la vue de Lauſanne fur le lac de Geneve ,
reffemble à celle de Conftantinople ; mais
ce qui m'en plaît davantage , c'eſt l'amour
des Arts qui anime tous les honnêtes gens
de Laufanne On ne vous a point trompt
quand on vous a dit qu'on y avoit joué
Zaïre , l'Enfant prodigue , & d'autres pieces
, auffi-bien qu'on pourroir les repréfenter
à Paris . N'en foyez point furpris ,
on ne parle , on ne connoît ici d'autre
Langue que la nôtre. Prefque toutes les
48 MERCURE DE FRANCE.
familles y font Françoifes , & il y a ici
autant d'efprit & de goût qu'en aucun lieu
du monde.
On ne connoît ici ni cette plate & ridicule
Hiftoire de la guerre de 1741 , qu'on a
imprimée à Paris fous mon nom ; ni ce
prétendu porte-feuille trouvé , où il n'y a
pas trois morceaux de moi ; ni cette infâme
rapfodie intitulée , La Pucelle d'Or,
léans , remplie des vers les plus plats & les
plus groffiers , que l'ignorance & la ftupi,
dité ayent jamais fabriqués , & des infor
lences les plus atroces que l'effronterie
puiffe mettre fur le papier. Il faut avouer
que depuis quelque temps on a fait à Paris
des chofes bien horribles avec la plume &
le canif. Je fuis confolé d'être loin de
mes amis , en me voyant loin de toutes
ces énormités , & je plains une Nation
aimable qui produit des monftres. I
A Monrion , près de Laufane , 26 Mars
1757.
01
ODE
A Mademoiselle
CALME le feu de ton génie ,
Laiffe repofer res crayons ;
MA I. 1757. 39
Favoriſe mon harmonie ,
Sois fenfible à mes tendres fons.
Quel illuftre prix de mes veilles !
Quel avantage précieux ,
Si je puis charmer les oreilles
Comme tu fçais Aatter les yeux f
*
De ton fiecle tu fais la gloire ,
Et tous nos neveux enchantés
Chériront ta noble mémoire
Dans tes ouvrages refpectés.
Que mon foible hommage te touche ;
S'il te femble manquer d'ardeur ,
C'eft que mon infidelle bouche
Parle bien moins haut que mon coeur.
Mes doigts chancelent fur ma lyre ,
Et je veux chanter tes talens
Mais qui peut chanter ou décrire
Ce qui ne peut frapper les fens :
垒
г
Si Pentreprenois ta peinture
Tracerois- je fans aucun fard
Si tu tiens plus de la nature ,
Que tu n'es redevable à Fart ob
40 MERCURE DE FRANCE.
}
Les immortels à ta naiffance
T'enrichirent de leurs faveurs ;
A leurs dons tu joins la ſcience ,
Et les fruits ont fuivi les fleurs.
*
De l'amour les Filles céleftes ;
Les Graces compofent ta Cour.s
Eh ! combien de vertus modeftes
Ta grande ame dérobe au jour !
Ce qu'on fent & qu'on voit paroître ,
Au moins pouvons- nous l'admirer :
Ce que l'homme ne peut connoître
Il eft contraint de l'adorer.
DE BRIE , Ad.
>
d'Arp
ESSAI SUR L'OPERA ,
Par M. Algarotti , traduit de l'Italien . ( 1 )
DE
Sed quid tentare nocebit.
Ovid. Metam. Liv. 1 .
E toutes les chofes imaginées pour
créer du plaifir , il n'en eft peut- être au-
(1 ) Cet Effai eft déja connu , mais la traduction
eft nouvelle : nous la donnons ici pour obliger
plufieurs de nos Lecteurs qui n'ont point vu
l'Ouvrage de M. Algarotti , & qui feront charmés
MA I. 1757: 41.
là
cúne plus ingénieufe , que l'Opera. C'eſt
que la poélie , la mufique , la danfe ,
la peinture réuniffent leurs attraits pour
enchanter les fens , féduire le coeur , &
faire illufion à l'efprit. Peut- être en est - il
de l'Opera comme des machines les plus
compolées , dont l'effet dépend du concours
harmonique de toutes leurs parties
à une même fin. Il n'eft donc pas étonnant !
que dans un temps où l'on s'occupe peu du
choix du fujet , où prefque perfonne
ne fonge à faire exprimer les paroles
par la musique , où qui que ce foit
enfin ne travaille à mettre de la vérité dans
la maniere de chanter & de déclamer , nom
plus qu'à lier les danfes au fujet , & à dé
corer le théâtre convenablement , il n'eft
pas étonnant , dis- je , que l'illufion étant
évanouie , un fpectacle , qui par fa nature
devoit être la plus agréables foit devenu
de tous le plus ennuyeux , & que l'Opera
ait éprouvé la cenfute de ceux qui voudroient
voir en toutes chofes l'imagination
d'accord avec la raiſon.
Pour remédier à un tel defordre , on
devroit commencer ayant tout, par donner
de nouvelles loix , s'il eft permis de
parler ainfi à tout l'empire mufical ; il
de le lire dans une verfion que nous croyons
fidelle,
42 MERCURE DE FRANCE.
faudroit que chacun fût mis à la place qui
lui convient , & que l'on prévînt tous les
obftacles qu'éprouvent le Maître de mufisi
que , & plus encore le Poëte qui devroit >
être au deffus de tout , il faudroit enfin conper
cours aux prétentions de chacun des
virtuofés , & aux difputes qui s'élevent
entr'eux , plus difficiles à décider , que?
la prefféance des miniftres dans un congrès,
2
Du Sujet.b xodǝ
1
Après que l'on aura établi une bobnet
difcipline fur le Théâtre ,la premiere chofe
que l'on doit bien confidérer , c'eftile
choix , dunfujer chofe plus importantei
qu'on ne le eroit communément : delà dépend
le fuccès du Drame ; c'eft la bafe de
l'édifice , la toile fur laquelle le Poëte a
tracé & deffiné le tableau , dont une partie
doit être coloriée par le Compofiteur , &
l'autre par le Maître des ballers : le Poëte
doit les guider tous deux , ainfi que ceux
qui font chargés du foin des habillemons ;
c'est lui qui conçoit le tout enfemble du
Drame , & les parties qu'il n'execute
pas , n'en doivent pas moins être conduires
par lui, io! o
Les fujets des Opera étoient autrefois
tirés de la mythologie : tels font la Dah
phné , l'Euridice , l'Ariane d'Otterio Ri
}
MAI. 1757. 43
nucini ; ce font les premiers de nos poëmes
en mufique , repréfentés vers l'an'
1600 : je ne parle point de la fable d'Orphée
avec accompagnement d'inftrumens ,
par la Polizien , ni de cette fêre mêlée de
danfes & de mufique , compofée à Tortone
, par Bergonce Botta , pour Galéas
Duc de Milan , & Ifabelle fa femme ; non.
plús que d'une forte de Drame repréfenté
à Venife , devant Henri III , &
mis en mufique par le célebre Zarlin : toutes
ces reprefentations n'étoient que l'ébauche
de notre Opéra.
Ces Drames fe repréfentoient feulement
dans les Cours des Princes , & dans
les Palais des Grands , à l'occafion de leurs'
mariages. Ils étoient ornés de diverfes
machines , de choeurs , de danfes , de
ballets mêlés avec le choeur , & d'autres
inftrumens , qui fe lioient au fujet , ainfi
qu'on le voit encore fur le Théâtre de
France , où l'Opera fut tranfplanté par le
Cardinal Mazarin .
Ce fpectacle ayant été enfuite abandonné
à des troupes mercénaires , il ne pur
fe maintenir longtemps avec tant d'appareil
& de fplendeur. Les gages des Muficiens
étoient petits dans les commencemens
une certaine Chanteufe fut furnommée
la cent vings , pour un pareil nom44
MERCURE DE FRANCE.
bre d'écus , qu'on lui donna dans un carnaval.
Bientôt les prix furent exceffifs ; on
abandonna les fujets de la fable , on employa
ceux de l'hiftoire au lieu de ces
machines fi coûteufes , on introduifit dans
les entr'actes des intermedes, & enfuite de
fimples ballets.
Il est vrai que cet ufage n'eft pas fans,
inconvéniens tant dans les fujets fabuleux ,
que dans les hiftoriques. Les premiers, par
le grand nombre de machines & par l'appareil
qu'ils exigent , refferrent le Pocte
dans un trop petit efpace ; enforte qu'il ne
peut ni développer fa fable convenablement
, ni faire agir dans une certaine étendue
les caracteres & les paffions ; chofe
néceffaire dans un Opera , qui n'eft au
fonds qu'une Tragédie récitée en mufique,
que les Tragédies Grecques, ainfi
En effet , les Opera François , fans parler
de nos premiers Poëmes , ne font le
plus fouvent qu'une enfilade de Madrigaux
, & quelques- uns ont plus l'air d'une
Mafcarade que d'un Drame : auffi un
homme d'un goût un peu févere a dit en
France , que l'Opera étoit le groteſque de
la poéfię .
D'un autre côté les fujets hiftoriques
péchent par une trop grande féverité , &
il est bien difficile de trouver des divertif
MA I. 1757 . 45
femens qui puiffent s'y lier : comment introduire
un ballet de Romains dans un
fujet tiré de leur hiftoiree Peut-être une
gigue danfée dans le Caton d'Utique , par
les foldats légionnaires , fera-t'elle moins
ridicule qu'une forlane de Barcarole ? mais
elle n'en fera pas moins poftiche & déplacée
, ne pouvant naître du fujet , ni
faire partie de l'action .
La qualité effentielle du fujet eft fans
doute qu'il contienne une action connue ,
grande , intéreffante , & affez merveilleufe
pour que les yeux & les oreilles foient
enchantés de toutes parts , & que l'empire
de l'Opera étende fes limites plus loin
qu'il n'a fait jufqu'ici. Il faut que ce fujer
propre à intéreller , foit mêlé non feulement
d'air & de duo mais encore de
trio , de quatuor , de choeurs , de danfes
, de variétés , de décorations & de
fpectacle ; enforte que toutes ces choſes
naiffent du fonds de l'action & foient au
poëme , ce que de fages ornemens font à
la bonne architecture .
>
Tels font à peu près la Didon & l'Achille
à Scyros de l'illuftre Métaftafe ; les
fcenes les plus paffionnées y font mêlées
de feftins , de choeurs , d'embarquemens ,
d'embrafemens , de combats : tel feroit
Montézuma pour la grandeur & la nouz
46 MERCURE DE FRANCE.
*
veauté du fujet : on y pourroit faire parade
de tout ce que l'Amérique a de rare
& de magnifique par comparaifon avec
l'Europe . (1 ) Armide & Roland feroient
encore très-propres pour ce Théâtre. Les
preftiges de la magie s'y trouvent unis au
jeu des plus grandes paffions : on en peut
dire autant d'Enée à Troye , & d'Iphigénie
en Aulide une grande variété de
fpectacle y feroit foutenue par les merveilles
de la poéfie de Virgile & d'Euripide.
Il eft aifé de trouver d'autres fujets
d'une égale fécondité. Quiconque fçauroit
avec. difcernement faire un choix de ce
qu'il y a de bon dans les fujets fabuleux
qu'on employoit autrefois , feroit à
près à l'Opera ce que Machiavél prétend
qu'on doit faire dans les états , lorfqu'il
dit que pour les maintenir , il faut les ramener
vers leurs principes.
a
De la Mufique.
peu
Si quelque Faculté ou quelque Art en
befoin , c'eft furtout la mufique , tant
-elle a dégéneté de fon ancienne gravité ,
* & eft devenue , comme on l'a dit autrefois
, effeminata & impudicis modis facta.
(1 ) Montezuma fut choisi pour fujet d'un Opera
repréfenté avec la plus grande magnificence fur
le Théâtre royal de Berlin. "
MA I. 1757 . 47
La principale caufe de ce défordre eft que
le Compofiteur veut travailler pour lui , &
plaire comme Muficien : il ne fçauroit fe
perfuader qu'il doit être fubordonné ; & que
-la mufique ne peut atteindre à fon plus
grand effet qu'en qualité de compagne &
d'auxiliaire de la poéfie. Son office eft de
difpofer l'ame à recevoir les impreffions
des vers , d'exciter des émotions analogues
aux idées particulieres & déterminées
produites par le Poëte , & d'ajouter
enfin une vigueur & une énergie nouvelles
au langage des Mufes. La critique faite
depuis long- temps contre l'Opera fur ce
que lesperfonnages y meurent enchantant,
< a pris fa fource dans le peu d'accord du
chant avec les paroles. Si les cadences &
les roulemens netroubloient pas le langage
des paffions , fi la mufique étoit d'accord
avec elles , on ne trouveroit pas plus de
ridicule à mourir en chantant qu'en déclamant
des vers ; & enfin s'il y avoir quelque
défaut de vraisemblance à réciter en
mufique , on en eft affez dédommagé par
les beautés qui enréfaltent . On fçait qu'autrefois
les Poëtes étoient en même temps
Muficiens ; alors la mufique vocale étoit
telle , qu'elle devoit être dans fa véritable
inftitution , une expreffion plus animée
des pnfées & des affections de l'ame :
48 MERCURE DE FRANCE.
圈
2.
aujourd'hui que les deux foeurs , la poéfie
& la mufique , marchent féparément , il
arrive fouvent que l'une ayant à colorier
ce que l'autre a deffiné , elle emploie à la
vérité des couleurs brillantes , mais aux dépends
de la régularité des contours.
La fymphonie ou ouverture de l'Opera
toujours compofée d'un mouvement grave
& de deux allégro , peut être comparée aux
exordes des Ecrivains médiocres qui roulent
toujours für la grandeur du fujet &
la petiteffe de leur génie , & que l'on peut
placer indifféremment à la tête de quelque
Ouvrage que ce foit. Cette forte de fymphonie
devroit au contraire faire partie de
l'action , ainſi que l'exorde du difcours ,
& préparer l'auditeur à recevoir les impreffions
du drame même : une ouverture
qui annonce la mort funefte de Didon
doit être différente de celle qui nous dif
pofe à voir les appas de Thétis & Pelée.
Les Maîtres de Mufique s'occupent peu
aujourd'hui du récitatif , comme s'il n'étoit
point propre à faire plaifir ; cependant
on fe fouvient encore de certains traits de
fimple récitatif, qui remuoient l'ame , plus
que n'a fait aucune Ariette de nos jours.
Si les récitatifs dans la chaleur de la paffion
, étoient plus fouvent accompagnés
d'inftrumens , fans doute ils auroient plus
de
MA 1. 1757. 49
t
de chaleur & de vin : en effet , quoi de
plus merveilleux que l'effet du troifieme
acte de la Didon de Vinci ? Depuis ces
vers va crescendo il mio tormento... juſqu'à
la fin , tous fes récitatifs font accompagnés ;
& même en fuivant cette maniere , il y
auroit moins de difproportion entre la
marche du récitatif & celle des Ariettes :
elle eft telle aujourd'hui que l'on croit
voir quelqu'un qui , en marchant , détache
de temps en temps des fauts & des entre--
chats. Peut-être pour parvenir à ce point ,
on feroit mieux de charger moins les
Ariettes d'accompagnemens , on feroit
moins briller les deffus qui couvrent les
voix , on multiplieroit les violoncelles ,
on rétabliroit les luths & les harpes , ainfi
que les deffus de viole qui rempliffoient
autrefois l'intervalle entre les violons & les
baffes , & qui ajoutoient à l'harmonie.
Les ritournelles feroient plus courtes , &
il conviendroit dans quelques occafions ,
par exemple , dans les airs de fureurs , de
les bannir tout-à- fait : n'eft- il pas contre.
toute vraisemblance qu'un perfonnage
en colere attende patiemment la fin de la
ritournelle pour s'abandonner à la paffion
dont il eft agité ?
Ce feroit encore une variété , & un
plaifir nouveau de faire accompagner les
C
So MERCURE DE FRANCE .
airs par diverfes fortes d'inftrumens analogues
au caractere des paroles , & qui entraffent
à propos , felon que l'exigeroit
l'expreffion de la paffion. De cette maniere
, l'accompagnement
& l'harmonie feroient
comme le nombre d'une belle profe,
lequel doit être , felon le Pere Segneri ,
pareil au battement des marteaux fur l'enclume
, mufique à la fois & travail.
Les motifs & les modulations des airs
devroient être fimples , naturels , & non
point détournés , embarraffés , & fauffe ,
ment merveilleux , tels qu'on les entend
partout , en forte qu'on crût voir renaîttę
pour la mufique le feizieme fiecle. La belle
fimplicité qui peut feule imiter la nature ,
a toujours été préférée par les gens de goût
à tous les raffinemens de l'art : le genre dia,
tonique donne en effet plus de plaifir , &
eft plus propre à remuer les paffions que
le chromatique plus compofé & plus lâché .
C'eſt ainfi dans l'architecture on cone
que
fidere avec plus de plaifir des corniches ,
qui compofées de parties plus fimples ,
moins travaillées & moins chargées d'ornemens
, donnent l'idée d'une plus grande
folidité.
Telle eft l'opinion des plus grands maîtresque
l'harmonie appellée contrepoint ,
mêlée , comme elle l'eft , d'une grande
MA I. 1757. 51.
› un ton
variété de parties de deffus , de baſſes ,
l'une marchant rapidement , l'autre allant
plus lentement , ne fçauroit jamais exciter
dans l'ame une paffion fixe & déterminée.
La nature , pour produire un tel effet , exige
abfolument un tel mouvement , un tel
fon de voix , & non point un autre. La
joie veut un mouvement rapide
ferme & élevé ; la trifteffe au contraire ,
une mefure lente , un ton bas & foible.
La fimple mélodie allant fans ceffe à fon
but d'un même pas & d'un même ton ,
fcra
très bien ce que n'aura pu faire le contrepoint
; & quoique la mélodie, pour être
bien traitée , n'exige pas autant de fcience
, il n'en eft pas moins vrai qu'elle fuppofe
un difcernement délicat & un goût
exquis. Par exemple , ce n'eft point fans
danger pour le bon effet de la mélodie ,
que le chant parcourt de grands interval-
Jes : on doit employer les fons les plus
hauts dans la mufique avec autant de circonfpection
, que les grands coups de lumiere
dans la peinture , de maniere à ne
pas rompre l'accord du tableau.
Les paffages ne devroient être placés que
dans les paroles qui expriment une paffion
vive ou du mouvement ; partout ailleurs
ils ne font propres qu'à interrompre le
fens musical on ne devroit jamais ré-
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
péter les paroles , qu'autant que la paffion
même y conduir , & après que le fens entier
de l'air eft fini : rarement devroit- on
reprendre la premiere partie de l'air ; c'eſt
une invention moderne , contraire à la
marche du difcours & de la paffion.
Enfin le Compofiteur doit avoir fans
ceffe devant les yeux cette vérité , que la
mufique vocale , tant dans les airs , que dans
les chants & les récitatifs , ne doit jamais
être autre chofe , que la déclamation même
fortifiée . Toute mufique , dit un fcavant
François , ( 1 ) qui ne peint rien , n'eft
que du bruit , & fans l'habitude qui dénature
tout , elle ne feroit guere plus de
plaifir , qu'une fuite de mots harmonieux
& fonores , dénués d'ordre & de liaiſon.
J'en demande pardon aux virtuoſes , il
ne nous refte d'images de la vraie mufique
du Théâtre , que dans les airs parlans de
quelque chanteur médiocre , & particuliérement
dans les Opera bouffons ; fi on en
youloit des exemples plus relevés , il faudroit
les chercher dans les compofitions du
Galparini , du Bononcini , du Scarlatti ;
dans la cantate d'Orphée du Pergolefe , &
furtout dans les deux cantates du Thimotée
& de la Caffandre du Marcello : c'eft là
que ce grand génie , ainfi que dans fes
(1) Préface de l'Encyclopédie
MA 1. 1757. 53
motets a véritablement déployé le
pouvoir de la mufique : il y a exprimé ,
non feulement les fentimens intérieurs de
l'ame ; mais même il a fçu peindre à l'imagination
les chofes inanimées , il a uni
à toute la févérité de l'ancienne muſique
les graces & les agrémens de la nouvelle ;
mais ce font des graces décentes.
·De la maniere de chanter & de déclamer.
La bonté de la mufique ne fuffit point
encore pour produire l'effet qu'on en doit
attendre ; il dépend en grande partie de
l'exécution. Il femble à entendre la plûpart
des Chanteurs , qu'il ne leur foit pas
venu dans la penſée combien il leur étoit
néceffaire d'apprendre à bien prononcer
leur Langue , & furtout à ne point étouffer
, comme ils affectent de le faire , mais
à bien faire fentir les finales : une déclamation
qui , pour être entendue , a befoin
du fecours de la lecture , reffemble à ces
tableaux dont parle le Salvini , fous lefquels
on étoit obligé d'écrire , cela est un
chien , ceci eft un cheval. On a fait en
France une plaifanterie d'un Opera fans
paroles , qui nous conviendroit peut - être
mieux qu'aux François mêmes .
Cette prononciation nette & fonore devroit
être accompagnée d'une action &
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
d'un gefte que l'on voit rarement fur nos
Théâtres , & qu'on ne peut apprendre que
dans les écoles de danfe : du refte , fi nos
Muficiens s'embarraffent peu de la
compofition
de leurs récitatifs , les Chanteurs
fongent encore moins à les bien rendre ; ils
ne les animent jamais de cette expreffion
propre à graver les paroles dans l'efprit &
dans le coeur. Le récitatif eft cependant le
fondement de la mufique vocale , & les
Ariettes elles - mêmes ont besoin d'être
bien déclamées. Niccolini faifoit remarquer
qu'il eft écrit dans l'affiche de l'Opera
: On récite par musique , & non point
on chante mais nos Acteurs emploient
tout leur art à chanter ou plutôt à fredonner
& à arpager les airs ; quelque
belle & décente que fût la mufique , ils
réuffiroient à la rendre efféminée & affectée
: faute d'avoir appris la véritable maniere
de chanter , ils adaptent les mêmes
agrémens à toute forte de chant , & avec
leurs paffages , leurs cadences & leurs
éclats , ils brodent , ils brouillent & défigurent
tout. Un certain Maître voulant reprocher
ce défaut à ſon écolier , difoit
Malheur à moi , Je t'ai enfeigné à chanter .
& in veux jouer du violon.
A confidérer le bien & le mal qui réfulte
de cette liberté que nous laiffonsà l'Acteur,
MA I. 1757. 33
on en vient enfin à trouver plus raiſonnable
l'ufage des François , qui ne permettent
point à leurs Chanteurs les licences dont
les nôtres abu fent fi fouvent ; ils les réduifent
à être fimplement ce qu'ils doivent
être en effet, de fimples exécutans.
ร
Parmi les plus célebres Virtuofes de notre
temps , l'ufage a prévalu de chanter
pour ainfi dire , ainfi que déclament nos
Comédiens dans les pieces de canevas :
delà naiffent mille mauvais effets . Il eft
rare que , foit ignorance , ſoit exceffive
envie de briller , on veuille ou on fçache
refter fidelle au fujet même en effet
pour cent rapfodies de lieux communs , à
peine compte- t'on parmi les Comédiens un
Garrelli & un Campioni , ainfi que parmi
nos Muficiens un Appiannino & un Salimbani.
C'eſt à de tels hommes feulement
que l'on devroit permettre de faire des
changemens dans les airs ; ils fçavent entrer
dans le deffein du Compofiteur , & ne
point contrarie la baffe & la marche des
inftrumens : il ne faudroit point non plus
abandonner au caprice du Chanteur la
cadence finale , qui pour l'ordinaire n'a
rien de commun avec l'air . Le Tofi difoit
que c'étoit la girandole du château Saint-
Ange , que nos virtuoſes faifoient partir
à la fin de l'Ariette. La cadence au fonds
Civ
36 MERCURE DE FRANCE.
ne devroit jamais être autre chofe que la
peroraifon de l'air même .
C'eſt par ce moyen que l'on pourroit fe
fatter de voir rétablir cette maniere de
déclamer en mufique , qui remue l'ame :
on verroit renaître les Sifaci , les Buzzolani
, les Cortona , dont la mémoire vit
encore , quoique leur voix ne foient plus ;
& fi une mélodie expreffive accompagnée
d'inftrumens convenables avoit pour baſe
un beau Poëme , fi les Chanteurs l'exécutoient
fans affectation & avec une action
décente , fans doute la mufique reproduiroit
parmi nous les mêmes effets qu'elle
enfanta autrefois , lorfqu'elle étoit accompagnée
& fortifiée des mêmes fecours :
nos Théâtres ne feroient plus faits , comme
ils font aujourd'hui , plutôt pour une
falle de danfe , que pour la repréfentation
de l'Opera il femble que les Italiens
ayent fuivi l'avis de ce François , qui difoit
agréablement que pour foutenir le
Spectacle , il falloit alonger les danfes &
accourcir les juppes.
Des Ballets.
Mais qu'est - ce donc enfin que nos
Ballets que l'on fuit avec tant de tranfports
? Sans compter que jamais ils ne
font liés à l'action , font-ils autre chofe
ΜΑΙ . 1757 . 57
tres ,
qu'une perpétuelle monotonie d'un trèspetits
nombres de pas & de figures , une
fuite d'entrechats & de fauts indécens , qui
ne devroient jamais avoir l'applaudiffement
des perfonnes de goût. Quiconque
´n'aura connu d'autres Ballets que les nôdoit
regarder ſans doute comme fabuleux
, tout ce que racontent les anciens
Ecrivains des effets tragiques que produifit
dans Athenes la danfe des Euménides
ainfi que des preftiges opérés par Pilade
& par Battylle , dont l'un infpiroit la pitié
& la terreur , l'autre , la gaieté & les ris ,
& dont les talens partagerent Rome en
deux partis , fous l'empire d'Augufte.
"
Rarement apperçoit- on dans nos Danfeurs
férieux le fentiment uni avec la force
, & les graces des bras avec l'agilité des
pieds. Ce ne font pourtant là que les premiers
élémens de la danſe théâtrale ; elle
doit être effentiellement une imitation de
la nature & des affections de l'ame par le
moyen des mouvemens du corps ; elle ne
doit jamais ceffer de peindre par les geftes.
Une danfe eft compofée de fon expofition
de fon noeud & de fon dénouement. Le
dirai je ? elle doit être l'expreffion abrégée,
mais exquife d'une action tel eft , par
exemple , le Ballet du Joueur. Dans le
genre comique ou grotesque , nous avons
Cy
18 MERCURE DE FRANCE.
eu des Ballers parlans , & des Danfeurs
peut- être peu éloignés des talens de Battylle.
Mais dans la danfe noble , il faut
convenir que les François l'emportent fur
toutes les autres Nations : on peut dire que
dans les Ballets de la Rofe , d'Ariane , de
Pigmalion , ils ont donné quelque effai de
la danfe antique.
Des Décorations.
Les défauts des Ballets font fuivis des
mêmes difparates dans les habillemens des
Danfeurs , lefquels devroient être , ainfi
que ceux des Acteurs chantans , les plus
conformes qu'il fe pourroit aux ufages des
temps & des Nations qu'on introduit fur
la fcene. Il feroit à propos qu'on ne vît
pas les compagnons d'Enée une pipe à la
bouche , avec des culotes à la Hollandoifes
mais pour que les habits fuffent à la
fois conformes à l'hiftoire , & pourtant
agréables , il nous faudroit des Jules Romain
& des Triboli , comme nous aurions
befoin des Baftiani da San Gallo , & des
Baldaffari da Siena , pour que dans les
décorations le pittorefque fût uni à l'élégance
& au coftume.
:
Les décorations font à l'Opera le premier
objet qui attire impérieufement les
regards: elles fixent le lieu de l'action , &
MA I. 1757: 59
produifent en grande partie cet enchante
ment , par lequel le fpectateur eft tranfporté
en Grece ou en Egypte , dans les
Champs Elifées ou fur l'Olympe. L'imagition
du peintre doit être guidée par l'érudition
& par un jugement fain : les points
rompus qu'on emploie aujourd'hui produifent
affurément de très beaux effets à
la vue ; mais il est bien fâcheux que l'on
ait fouvent à ſe plaindre du défaut de vraifemblance
, lors même que triomphe la
perſpective. Qui ne feroit choqué de voir
une place de Carthage ornée d'une architecture
gothique ; un Temple de Jupiter
ou de Mars , reffemblant à une Eglife de
Jeſus-Chrift ; un fallon pareil à une galerie
, & une prifon à une place publique ?
Le pis eft que nos Décorateurs , pour
plaire au Public , s'efforcent d'imaginer les
bifarreries les plus fingulieres : ils abandonnent
la belle fimplicité des Dentoni ,
des Metelli , font porter leurs colonnes à
faux , & enfantent des labyrinthes d'architecture
, des productions de caprice , ou ,
pour mieux dire , des monftres , qui ne reffemblent
à rien de réel. Le Pere Pozzi ,
chef de cette Ecole , dans un dôme peint
de fa façon , avoit fait porter fes colonnes
fur des modillons. Les Architectes le
défapprouvoient , & difoient qu'ils n'en
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE
-
auroient pas ufé ainfi dans un édifice ;
mais un Peintre de fes amis les réfuta
pleinement , ainſi qu'il le raconte lui -même
il s'obligea à refaire le tout à fes
dépens , lorfque par l'affaiffement des modillons
, les colonnes viendroient à être
renversées. Réponſe miférable , comme fi
l'architecture peinte ne devoit pas être une
imitation de la vraie.
Les Peintres pourroient enrichir convenablement
nos Théâtres , en y plaçant les
plus beaux édifices antiques dont nous
poffédons les reftes : ils pourroient auffi ,
fans choquer la vraiſemblance , tranfporter
dans les temps anciens quelques fabriques
de Vignola , de Scamozzi , de Sanfonino
, & furtout les plus belles de Palla- .
dio , telles que le deffein qu'il avoit fait
pour le pont de Rialto à Venife , & la Bafilique
de Vicence fi bien percée & fi légere
: nos Peintres pourroient encore copier
les vues de plufieurs tableaux de Paul
Véronefe , & les payfages du Titien , du
Pouffin , de Marchetto Ricci & de Claude
Lorrain. Ils imiteroient fagement ce
galant homme , qui plutôt que de faire de
méchans fermons , prêchoit ceux du Pere
Segneri .
Une choſe trop importante & trop négligée
, c'est l'art d'éclairer le Théâtre : la
MA I.
1757. 61
lumiere produiroit des effets admirables ,
elle étoit diftribuée çà & là en maffes
plus ou moins fortes , & non avec cette
égalité de petites parties , comme c'est l'ufage.
Il me fouvient d'avoir vu dans un
Maufolée de Bologne quelques peintures
groffieres, barbouillées fur les murs de l'Eglife
, & des ftarues qu'on pouvoit plutôt
appeller des fantômes de carton , lefquelles
quoique très- voifines des yeux , paroiffoient
du travail le plus fini & du plus
beau marbre , par le moyen d'une illumination
pratiquée avec des papiers huilés
qui repréfentoient de grands vitraux. Affurément
un théâtre illuminé avec un art
véritablement pittorefque , produiroit une
vraie illufion ; on connoîtroit alors mieux
que jamais le grand avantage que nous
avons à cet égard fur les Anciens , par le
choix que nous avons fait de la nuit & des
lumieres pour nos repréſentations théâ
trales.
Il y auroit encore bien des chofes à
dire fur un fujer auffi étendu que celui- ci.
Quant à moi , mon intention a été ſeulement
d'indiquer la relation que doivent
avoir entr'elles les diverfes parties de l'Opera
, pour former un tout régulier &
harmonique mais puifque le fujet & la
fable renferment , comme je l'ai dit , toutes
62 MERCURE DE FRANCE.
les parties & les beautés de ce Spectacle ,
& que c'eft d'eux furtout que dépend le
fuccès , j'ai cru qu'il feroit à propos de
joindre ici deux exemples de Poëmes ; ils
pourront fervir à éclaircir mes idées , &
mettre le Lecteur en état d'en porter un
jugement plus certain .
Les fujets font ceux dont j'ai parlé cideffus
, Enée à Troye , & Iphigénie en
Aulide ( 1 ) . Le premier n'eft qu'efquiffée ,
l'autre eft développé dans toutes fes parties
, & entiérement fini ; & parce que le
hazard a voulu que j'aie traité le dernier
en François , je l'ai laiffé dans cette même
Langue :elle eft devenue fi commune, qu'il
n'y a pas un homme de goût en Europe
qui ne la fçache prefqu'à l'égal de la fienne
même. Dans les endroits où j'ai cru devoir
fuivre Racine , j'ai employé, autant que je
l'ai pu ' , fes expreffions, & dans ceux où j'ai
imité Euripide , j'ai fuivi la traduction du
Pere Brumoy, perfuadé que le Poëte Gree
ne fe pouvoit mieux rendre en François.
Garganum mugire putes nemus , aut mare Tuſcum,
Tanto cum ftrepitu Ludi ſpectantur & artes.
(1 ) On a repréſenté fur le Théâtre royal de Ber
lin , avec un grand applaudiffement , une Iphigé
nie en Aulide.
MA I.
1757. 63
VERS
AM. Lekain , qui a joué à Nancy le rôle
d'Orofmane dans Zaïre ; par M. Pierre ,
de
l'Académie de Nancy. ( 1 )
ADMIRATEUR de tes talens ,
Lekain , fi j'avois ceux de l'Auteur de Zaïre ,
Je chanterois ce que j'admire ,
Et je peindrois ce que je fens !
Tu me ravis , à peine je refpire :
Dans tes regards , comme dans tes accens,
C'eft le tendre amour qui foupire ,
Ou la fureur qui tonne en éclats menaçans.
Tu parois , c'eſt aſſez , & déja je t'entends ;
Dans tes yeux , fur ton front , ton ame fe fait lire ;
Mon coeur prévient tout ce que tu dois dire ,
Et ton jeu parle à tous mes fens.
Je t'écoutois , plongé dans un muet délire
Et j'admirois fans pouvoir applaudir.
L'illufion étoit trop forte ;
Lorfqu'on fent vivement , on ne peut que fentir.
Eft- ce quand le plaifir tranfporte.
Que l'on s'occupe à chanter le plaifir ?
J'ai pleuré , j'ai frémi ; mais un tumulte vain
( 1) On avoit reproché à l'Auteur de n'avoir
pas applaudi l'Adeur.
64 MERCURE DE FRANCE.
De mon raviffement n'a point été l'organe :
Comment applaudir à Lekain ,
Je croyois entendre Orofmane.
RÉFLEXIONS fur les devoirs & les
qualités d'un Officier.
J
'ENTENDS tous les jours dire à la plupart
des jeunes gens , que , pour être bon officier
, il ne faut avoir que de la bravoure.
Que leur erreur eft grande ! Tiendroient-
ils ce langage , s'ils fçavoient quels
font les devoirs d'un état qui demande tant
de connoiffances ? J'avoue que le courage
eft une qualité effentielle à l'homme de
guerre ; mais cette qualité toujours préfuppofée
doit être la bafe d'une infinité d'autres
; & fi elle eft unique , celui qui la
poffede restera toute fa vie confondu dans
la foule , & n'aura pardeffus le foldat que
le foible avantage du grade.
De quelle reffource fera t'il à la fociété z
De quelle reffource fera t'il à l'Etat ? Parcourons
les divers talens , les différentes
connoiffances qui conftituent l'Officier de
mérite.
Une exactitude fcrupuleufe à remplir fes
devoirs , un caractere doux & liant , des
manieres polies & prévenantes , beanMA
I. 1757. 65
coup de foumiffion , beaucoup de déférence
pour fes fupérieurs , l'art fi rare de
fçavoir allier à propos la févérité à la douceur
, une générofité réglée par l'écono
mie , une valeur fage & modérée qui n'af
fronte le danger que lorsqu'il le faut ; voilà
d'abord ce qui s'offre à ma vue mais
ce n'eft pas tout. Ce jeune homme qui a
été fi bien partagé dans la diftribution
des dons naturels , & qui , plein d'une
noble ambition , ne veut point languir
dans les honneurs obfcurs d'une légion ,
paffera - t'il dans un Café ou auprès d'une
Actrice , la plus grande partie des journées
? Non , fans doute. Il travaillera à
orner fon efprit ; il fera une étude par
ticuliere & approfondie des fciences qui
ont du rapport à fon métier ; la Géographie
, l'Hiftoire , la Géométrie , les fortifications
employeront utilement fon loifir
, & rempliront le temps qu'il ne fera
pas obligé de donner à fes devoirs ou à la
fociété par- là il évitera une infinité d'écueils
, contre lefquels vont ordinairement
échouer ceux qui embraffent le parti des
armes ; par- là il augmentera la fphere de
fes idées , il acquerra un tréfor de lumiere
dont il pourra faire ufage dans une infinité
d'occafions. N'eft- il pas honteux à un Officier
, dont la profeffion eft fi noble , de ne
66 MERCURE DE FRANCE.
pas fçavoir ce que le commun des fe
gens
roit fâché d'ignorer ? Quelle mortification
pour cet homme qui ne fçait parler que
chiens , chaffe , recrue , habillement , lorfqu'il
entendra quelqu'un dont l'état eft
très- oppofé au fien , diſcourir avec juſteffe
fur la fçavante manoeuvre d'Epaminonda's
à la bataille de Leuctres ! manoeuvre qui
rendir inutile la fupériorité des ennemis ,
& lui donna la victoire. Pourra-t'il pénétrer
les intérêts des Princes , parler des
nouvelles du temps , des traités , des alliances
, s'il ignore la fituation des différens
Etats de l'Europe ? La géométrie , fi
utile à tous les hommes , n'eft elle pas
ef
fentielle à l'homme de guerre ? l'attaque
& la défenfe des places , la caftramétation ,
la tactique , toutes nos évolutions ne fontelles
pas fondées fur la géométrie ?
Mais , dira un jeune militaire , à qui
tout ce qui fent le travail eft infupportable
, qui n'a jamais étudié que l'art de
donner aux plaifirs cette vive pointe qui les
rend fi piquans , qui , partagé entre l'amour
, la table & le jeu , regrette le peu
de temps qu'il eft obligé de donner à fon
devoir ; à quoi me fervira , dira- t'il , d'avoir
employé le plus beau de ma vie à des
études féches & ftériles , de leur avoir facrifié
les ris , les amours , les plaifirs de
M A 1. 1757. 67
?
toute efpece ? En ferois- je moins toute ma
vie Capitaine d'Infanterie ? Que j'étudie ,
que je n'étudie pas , que je fois fçavant ,
ou non , j'avancerai à mon tour comme un
autre ! Que ce raifonnement eft frivole !
Qu'il eft aifé de le détruire ! Peut- on ignorer
que tôt ou tard le mérite eft récompenfé
? Il eft impoffible qu'il ne perce à la fin.
Les Marius , les Agrippa , les Catina , les
Vauban , & tant d'autres grands hommes
qu'on pourroit nommer , auroient- ils acquis
l'immortalité , s'ils n'avoient connu
d'autre étude que celle de la volupté &
quand même la fortune poufferoit l'injuftice
jufqu'à vous refufer fes faveurs , n'eftce
pas toujours beaucoup d'avoir puifé dans
la lecture & dans l'étude une foule de réflexions
qui nous mettent au deffus des
coups qu'elle peut nous porter ? N'eft-ce
pas beaucoup d'avoir acquis ce goût , ce
difcernement , cette aimable érudition qui
nous rendent les délices des fociétés ? N'eftce
pas beaucoup d'avoir toujours une reffource
affurée contre l'ennui ? Comptezvous
pour rien d'avoir appris à redreffer les
écarts de l'efprit , à réprimer les faillies du
coeur , à mettre un frein aux fougues du
tempérament ?
Monfieur le Comte de Carcado , qui
connoît l'importance de ces maximes , &
68 MERCURE DE FRANCE.
qui joint aux talens de l'homme de guerre
les agrémens & l'érudition de l'homme de
lettres , a établi dans fon Régiment une
Bibliotheque , où un jeune Officier trouve
de quoi s'occuper utilement : tout y ref
pire le goût fin , le difcernement délicat
de celui qui a fait le choix des livres . Perfuadé
, avec raifon , que l'agréable litté
rature orne l'efprit en le délaffant d'un travail
férieux , il ne s'eft pas contenté de la
remplir de tout ce qu'on a donné de meilleur
fur la Guerre , fur l'Hiftoire , fur les
Mathématiques , il a voulu encore que
Corneille , Racine , Moliere , Fontenelle ,
l'illuftre Archevêque de Cambrai , Voltaire
, Regnard , Crébillon , l'ingénieux
Aureur du François à Londres , & de
l'Homme du jour , y tinffent leur place.
Il feroit à fouhaiter que tous les Colonels
fuiviffent cet exemple.
EPITRE
De Zayde à Madame de M
D₁E ces rives délicieuſes ,
Le féjour éternel des ames vertueuſes ,
De l'Elifée où l'on danſe , où l'on rit ,
Où la rofe jamais ne féche , ne ſe fane ;
MA I. 1757. 69
Parmi la meute de Diane ,
L'objet de vos amours , Zayde vous écrit.
Elle a toujours pour vous confervé fa tendreſſe
Quoiqu'elle éprouve un fort heureux
Souvent elle dit : J'étois mieux
Sur les genoux de ma maîtreffe,
Je fonge à ces bailers , je fonge à ces bonbons
Dont vous payez là-bas mes petites façons .
Un jour , on vint vous offrir une chienne ...
Qu'elle me fit trembler ! Je vous connoiffois mal ;
Vous dites , rejettant ce don pour moi fatal :
Elle eft plus belle , & j'aime mieux la mienne.
J'avois le muzeau long , le poil rude , les yeux
Doux , il eft vrai , mais ronds , petits & chaffieux ;
Quelle autre m'eût aimée avec cette figure ?
Je vous montrai tant d'amitié ,
Que vous me prîtes par pitié :
Aux Amans feuls vous êtes dure,
Aujourd'hui rien ne vous raffure ,
Tout vous allarme : de mon temps ,
Vous craigniez peu les Revenans ,
Avec Zayde on étoit fûre.
Peut- être cet écrit aigriffant vos douleurs ,
Vous fera répandre des pleurs ;
Je le devois à la mémoire ,
A ces regrets précieux & chéris ,
A ces éloges pleins de gloire
Dont mes mânes font attendris.
Par M, G ***,
70 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE
A L'AUTEUR DU MERCURE.
MONSIEUR , j'ai reçu de Paris une lettre
anonyme , qui me paroît venir d'un de
vos plus affidus Lecteurs j'efpere que
vous voudrez bien me permettre de répondre
, par la voie du Mercure , aux cho-
Les extrêmement polies , qu'on a la bonté
de m'y dire , & de dépofer l'acte de ma
reconnoiffance dans les archives publiques
de l'efprit & du goût. Je vous aurois envoyé
la lettre même ; mais vous jugerez
fans peine à la lecture de ma réponſe , que
je ne le pouvois décemment. Les louanges
y font femées avec tant de profufion , que
je ne peux que rougir d'être fi loin de les
mériter.
Réponse à l'Anonyme.
Monfieur , la lettre que vous m'avez fait
l'honneur de m'écrire , m'a été rémiſe fidé
lement , malgré l'équivoque de la fufcription.
Je ne fuis point Curé des Amognes ,
mais dans les Amognes ; & fûrement le
plus petit Curé du canton , à la taille près.
Je ne me fuis enveloppé fous la dénomination
ambigue qui vous a induit en erreur
1
M. A I. 1757. 71
que parce que je n'ai pas jugé qu'il fût aſfez
für pour moi d'en prendre une plus précife.
Si j'ofois cependant vous en croire ,
j'aurois pu , fans rifquer beaucoup , donner
au hazard un peu plus que je n'ai fait ;
mais les éloges exceffivement flatteurs que
yous me prodiguez , je ne les dois peutêtre
, pour la plus grande partie , qu'à l'illu
fion de la perspective . Le fpectacle d'une
mufe engagée dans la fange d'un village
& reduit à l'humble emploi de garder des
troupeaux , vous a paru touchant ; vous
l'avez crue malheureufe & vous l'avez
plaint. Pour un bon coeur , en voilà plus
qu'il n'en faut pour faire prendre le change
à l'efprit , & pour appercevoir du merveilleux
où d'autres ne verroient fans.
doute que du très-commun. Mais , Monfieur
, permettez moi de vous dire , que ,
fi je mérite peu vos louanges , je mérite
encore moins votre compaffion. Vous me
croyez fort mal à mon aife dans l'état où la
providence m'a placé , & j'y vis tranquille
& fatisfait autant qu'on peut l'être . Le cercle
où je fuis renfermé eft étroit , j'en
conviens ; mais il pourroit l'être encore
davantage , que je n'aurois pas eu droit
d'accufer l'injuftice du fort . Je fuis réduit
à paffer la plus grande partie de mes jours
avec des bêtes , il eſt vrai ; mais j'ai cela
72 MERCURE DE FRANCE.
de commun avec bien d'honnêtes gens, que
je ferois trop heureux de valoir . Je n'ai
que quatre ou cinq cens livres à manger ;
& cela m'a fuffi jufqu'à préfent ; m'y
voilà fait , & mon appétit ne va pas plus
loin. Si j'avois l'eftomac plus grand , ou ,
pour parler d'une façon plus férieufe , fi le
bonheur , qui fans doute eft l'objet qu'on
envifage dans une fituation aifée , fe ramaffoit
dans les champs , & s'accumuloit
dans la grange , en proportion avec la
dîme , j'ambitionnerois un bénéfice plus
confidérable ; mais je vois tous les jours
des chofes qui me guériffent de ce defir
je vois des gens dont le revenu eft triple
& quadruple du mien : font- ils plus contens
que moi ? vivent - ils même plus à leur
aife ? Non. Ils ont plus de revenus ; mais
ils ont plus de befoins , & ces beſoins
pour les fatisfaire , les affujettiffent à des
mouvemens , ddeess ttrraavvaauuxx ,, des inquiétudes
qui bien appréciés doivent faire
plaindre plutôt qu'envier leur état. Le
bonheur , pour eux occupe un vafte terrein
, & porte fur je ne fçais combien d'étais
différens , dont l'ébranlement d'un
feul , fait crouler tout l'édifice. Le mien
ne gît que dans un point prefqu'imperceptible
, & ne porte que fur lui - même , ou ,
pour mieux dire , ne porte fur rien ; & je
ne
MA I. 1757. 73
•
ne fuis heureux , que parce que je ne penfe
point à l'être , ni même à regarder
ſeulement fi je le fuis . On dit communé
ment que pour l'être , il ne faut que fe
perfuader qu'on l'eft . La contradictoire , à
moi , me paroîtroit beaucoup plus foutenable
, & je penferois que pour être heureux
, il ne faudroit pas même fonger à fe
croire tel. Orphée ramene Euridice des
enfers ; il veut voir fi cette chere épouſe le
fuit ; il la regarde , & elle difparoît. Emblême
bien naturel du bonheur ; un fimple
coup d'oeil le fait évanouir. Mais je
m'écarte trop ; revenons . Je difois que ma
fortune , toute médiocre qu'elle eft , fuffifoit
à mes befoins , cela veut dire quelque
chofe de plus . Vous le devinez , Monfieur
; c'eft que je fuis fouvent feul . Cela
eft vrai. Outre que la modicité de mon
revenu n'attire pas chez moi grande compagnie
, il faut vous avouer que ma ſociété
n'eft rien moins qu'attrayante . Cet homme
charmant , dont vous vous faites , fans
doute d'après vous- même une fi belle
idée , n'eft dans le vrai qu'une efpece de
Canadien taciturne & fauvage avec lequel
, fi vous le connoiffiez , comme bien
des gens le connoiffent ici , vous ne voudriez
pas , pour gran'chofe , être obligé
de paffer feul à feul une fimple foirée.
D
74 MERCURE DE FRANCE.
Vous allez peut-être vous imaginer , on
que je badine , ou qu'en me peignant fi
difforme , je veux rompre le voyage que
vous me flattez de faire ici . Il n'eft rien
de tout cela . Ce que j'ai l'honneur de
vous dire , eft dans l'exacte vérité , & ,
fans fortir de Paris , vous pouvez vous en
convaincre. Vous connoiffez , fans doute ,
M. l'Abbé Coyer . Eh ! qui ne connoîtroit
pas le Héros de la Nobleffe commerçante ,
& l'Auteur ingénieux des Bagatelles Morales
? Et bien , Monfieur , voyez cet
homme aimable , & demandez-lui de mes
nouvelles. Il peut vous en dire de préciſes.
Il a paffé trois femaines au moins dans mon
voifinage ; je l'ai vu prefque tous les
jours nous avons caufé › promené ,
mangé plufieurs fois enfemble. Demandez
-lui l'idée qu'il a remportée de moi : s'il
veut-être fincere , il vous répondra: Celle
du Curé de la Chartreufe de M. Greffet,
De cet homme à l'air ingénu ,
A l'efprit fimple & non pointu ,
Qui n'uſant point ſa belle vie
Sur des écrits laborieux ,
Donneroit les Héros , les Dieux ,
L'Hiftoire & la Mythologie ,
Pour un quartaut de Condrieux.
J'ai l'honneur d'être , &c.
MA L. 1757. 75
Le mot de l'Enigme du ſecond volume
d'Avril eft Fille. Celui du Logogryphe -eft
Chardonneret , dans lequel on trouve don ,
Henoc , Noé , canon , nacre , arc , terre ,
cercle , Etna , Caron.
ENIGME.
GRAND , petit , carré , rond ,
Pointu , triangulaire ,
Ou mince, ou gros , ou court ou long ;
Quelquefois infulaire.
Je m'alonge & fuis raccourci
Tantôt l'un , tantôt l'autre auffi
Sans autre préambule ,
Je vis content de peu.
Le domaine de ma cellule
Eft très-fouvent en franc-alleu.
F
LOGOG RYP HE.
ILLE de la terreur , l'ignorance eſt ma mere ,
Mon empire s'étend fur l'efprit des mortels ;
Vous m'avez vu fortir de l'ombre des Autels ,
Et caufer plus de maux que la pefte & la guerre
Douze pieds compofent mon tout :
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
Tranfpofez - les de diverfes manieres ,
Vous trouverez en France deux rivieres ;
Mais fivous cherchez jufqu'au bout,
Vous devez voir le pere de Medée ;
Un mont fameux dans la Judée ;
Le Roi dont Troyé a pris fon nom
La Meffagere de Junon ;
Un enfant qui fervit de repas à fon pere
Un nom qu'en Europe on révere ;
Un Dieu d'Egypte , un Peintre , un Empereur ,
Qui fur Jérufalem fignala fa fureur ;
Un empire d'Afie , un terme de mufique ,
Un royaume de l'Amérique ,
Où l'Espagnol par l'or fut arrêté ;
Un inftrument par Ifis inventé ;
L'endroit oùdes anciens on confervoit la cendre.....
Mais je deviens trop clair , & vous devez m'entendre
.
Par M. MOURON- DE CHATIGNY .
JEU
CHANSON.
EUNE & charmante Iris , mon trop fenfible coeur
A la fimple amitié veut en vain ſe réduire :
Peut-on voir tant d'attraits fans fe laiffer féduire ,
Et fans être enflammé de la plus vive ardeur .
Air Sérieux ,
Par Mr Antheaume .
Jeune et charman - te Iris, mon trop sensible
coeur Ala simple amitié veut en vain se ré-
- 6
x6 6
dui-re duire: Peut - on voir tantd'at-
-traits sans se laisser sé- dui - re , Et sans
σ
être enflame de la plus vive
W
deur. Et sans être enfla
Ж
σ
ar
--mé
de la plus give ardeur.
4 * 7
GravéparLabassée .
Imprimé par Tournelle..
ΜΑΙ . 1757 . 77
ARTICLE I I.
NOUVELLES LITTERAIRES.
SUITE du Précis de la Differtationfur la
légitimité des intérêts d'argent.
SECONDE PROPOSITION .
MAIS il doit ( 1) néceſſairement y avoir de
la difference entre le prix d'une marchandiſe
vendue comptant , & le prix de la même
marchandise vendue à terme ; fans quoi le
commerce eft impraticable. C'est la feconde
propofition de l'Auteur.
Il répond à quelques Théologiens , qui décident
que l'augmentation du prix de la
marchandiſe , par le feul titre du délai du
paiement , eft une ufure , & que ce bénéfice
eft le même que celui du prêt. Pour
réfuter cette opinion , il fait voir premiérement
qu'il eft impoffible aux Négocians
de rien changer aux conventions établies
par rapport aux crédits ; il prouve enfuite
qu'elles font auffi juftes qu'innocentes.
Otez , dit- il , la différence néceffaire
(1 ) Page 24.
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
qui eft entre le prix du comptant & le prix
du crédit , le commerce ( 1 ) tombe par la
ruine de tous les Négocians ; car il eft
évident que tous ceux qui auront des marchandifes
voudront vendre comptant , & tous
les acheteurs voudront acheter à terme
66
··
Voilà donc deux intérêts contraires qui fe
» balancent également . Qui eft- ce qui rom-
" pra cet équilibre ? Ce fera , fans doute
» le befoin de l'une ou l'autre des parties.
» Mais où en feroit le commercé , demande
» l'Auteur , s'il ne s'y faifoit de marchés
» que dans des fituations forcées ? & quelle
» en feroit la fuite ? Un défavantage cer-
» tain pour l'un ou l'autre des contractans.
و ر
» Si c'eft le vendeur qui cede à la né-
» ceffité , il fe ruine par le terme qu'il ac-
» corde. Si c'eſt l'acheteur , il ne lui restera
plus d'argent pour d'autres entreprifes
» pour lefquelles , fi on lui en demande
» encore , il n'en aura plus à donner Eh !
» qui oferóit faire le commerce à des conditions
fi dures ? Quoi je me mettrois en
main des marchandiſes au hafard de ne
* les vendre qu'à des gens à qui je ferois la
loi ? Mais où & quand en trouverai -je
» dans la fituation où il me fes faut ? D'ailleurs
, quel que foit le befoin de mon
( 1 ) Pages 35 , 36 , 37 & 38.
MAI. 1757. 79
» acheteur , aura- t'il précisément & à point
» nommé tout l'argent que je lui deman-
» de ? D'un autre côté , fi c'eft l'acheteur
"
ود
32
"3
و د
qui me force à lui donner du terme , qui
» m'affurera que j'en obtiendrai à mon
" tour quand je voudrai faire de nouveaux
≫ achats ? Et encore quel terme faudra- t'il
qu'on m'accorde précisément celui que
j'ai donné. Je ne puis l'accourcir d'un
jour ; car fi mon vendeur vouloit fon
» paiement dans un délai plus bref, jøne
fçaurois traiter avec lui , puifque je n'au-
"rois pas d'argent pour l'échéance qu'il
» fixe ... Il n'y a donc point de milieu ; il
faut ou proferire le commerce comme
»une profeffion illicite, ou le laiffer exercer
» par les feuls moyens qui le rendent pof-
» fible. »
و د
ر د
Ici l'Auteur , pour ſe conformer à la façon
de penfer de quelques Cafuiftes , veut
bien regarder pour un moment ( 1 ) la vente
à terme , comme un véritable prêt fait à
l'acheteur. Dans ce cas- là les Négocians ,
conclue -t'il avec raifon , font en droit
d'exiger un bénéfice en vertu du double
titre du lucre ceffant & du dommage naiffant.
Mais il n'a garde d'abandonner le
jufte fentiment des Théologiens ( 2 ) plus
(1 ) Page 29. (2 ) Ibid. 45 , où les Conf. Ecclef.
de Paris fur l'ufure font citées. Voyez auffi p. 46.
Div
So MERCURE DE FRANCE.
exacts, qui , fans identifier la vente à terme
avec le prêt , permettent l'augmentation
de prix , pourvu qu'elle ne foit qu'une
jufte compenfation de ce qu'on peut fouffrir en
vendant à crédit. >
›
L'Auteur ajoute que l'univerfalité même
( 1 ) de cette conduite qu'on appelle ufuraire ,
en ôte toute ufure & toute injuftice . Nous
avons déja fait voir qu'en effet perfonne
ne fouffre de préjudice de la différence
conventionnelle de l'achat & de la vente
argent comptant ou à crédit : ce n'eſt réellement
qu'une jufte compenſation unanimement
établie par tous les Négocians . Un
Commerçant a un effet à vendre ( 2 ) qui
vaut 100 liv. comptant. Pour l'acquérir
comptez-lui cette fomme fur le champ ;
ou , fi vous l'aimez mieux , prenez un
rerme de fix mois , en lui donnant un billet
de 103 livres : c'eft la même chose pour
vous & pour lui . Pour vous , parce que
vous aurez les mêmes conditions dans la
revente de cet effet ; car ou l'on vous en
donnera, 100 liv. fur le champ , ou , comme
votre vendeur , vous aurez 10 fols par
100 livres pour chaque mois du terme
que vous accorderez à l'acheteur qui ne
voudra ou ne pourra payer cet effet comp-
(1 ) Page 32.
(2) Pages 4243.
·M A I. 1757 . 81
tant. A l'égard de votre vendeur , dès le
lendemain il peut recevoir 100 liv. pour le
billet de 103 liv . que vous lui avez remis
en paiement de cet effet qu'il vous
vendu .
a
Tels font , continue l'Auteur , les pactes
du commerce au fujet des crédits. C'est là (1 )
tout le fonds de la négociation des papiers de
commerce , des efcomptes , du change au cours
des Places , & c.
Où est donc ici ce qu'on appelle ufure ,
à moins qu'on ne la conçoive , fans injuftice
, fans dommage pour perfonne ? Notre
Auteur a donc raifon de conclure que le
bénéfice (2 ) , ou plutôt l'indemnité , qui réfulte
des crédits , n'eft ni une ufure ni un
bénéfice exigé à cause du prêt , comme il
avoit d'abord bien voulu le fuppofer.
« Il faut donc le regarder , ajoute-t'il
» comme un profit qui a pour bafe non pas
le contrat de prêt , mais le contrat de
» vente ; comme une claufe d'équité qui
» rend égale la condition des contractans ;
» comme un ufage introduit dans le commerce
par la néceffité de réduire toutes les
» valeurs à celle du comptant ; enfin comme
» l'unique moyen qu'aient pu trouver les
Négocians de fe rendre mutuellement 22
( 1) Page 54. (2) Page 44-
Dv
82 MERCURE DE FRANCE:
"
juftice fur les torts qu'ils fe feroient in-
» failliblement par les crédits forcés , que
tour-à-tour ils fe demandent les uns aux
≫ autres »
TROISIEME PROPOSITION.
Une troifieme propofition fuit naturellement
des deux premieres ; c'eft que aet
excédant de prix ftipulé à raison du terme ,
forme un bénéfice de convention , lequel eft tégitimement
ceffible ( 1 ) .
C'eft proprement une conféquence des
deux propofitions précédentes. En effetperfonne
ne doutera que tout homme ne puiffe
légitimement recevoir le tranfport d'un
bénéfice légitime . Cependant l'Auteur jufrement
zélé emploie toutes fes forces pendant
plus de 40 pages , à détruire en détail
les préjugés qui réfiftent à cette vérité.
Comme cette derniere partie de la differtation
eft auffi -bien difcutée qu'elle eft importante
pour le commerce & pour la nation
, nous y renverrons les lecteurs curieux
, & nous nous contenterons d'expofer
fuccinctement le réfultat des preuves de
cette troifieme propofition .
1. La négociation ( 2 ) de tout effet
commerçable ne doit fe faire que fous les
(1 ) Page 52. ( 2 ) Pages 77 &78.
MA I. 1757. 83.
conditions d'un cours autorise & public :
c'eft ce que l'Auteur pofe pour fondement de
toutes les négociations du commerce : c'eft ce
qui les légitime.
2 °. Le bénéfice des termes ( 1 ) n'eft
qu'une indemnité de convention fixée ,
comme on l'a prouvé par un ufage préétabli
, univerſel & légitime. Il peut donc
être cédé , fans nuire à perfonne ; & dèslà
tout foupçon d'ufure s'évanouit.
3°. Il s'enfuit que ni les billets , valeur
reçue comptant ( 2 ) , ni les engagemens
que prend un Négociant pour l'argent
qu'on lui prête , ne lui caufent aucune
perte , malgré le bénéfice du terme qu'on
exige de lui. Avec cet argent , il profite à
fon tour de toutes les différences établies
dans le commerce entre le prix du terme &
le prix du comptant ; & il eſt en état de
gagner beaucoup au - delà.
4°. Le bénéfice du terme , dès qu'il eſt
démontré légitime , ne fçauroit changer
de nature , foit qu'il paffe à un Négociant
ou entre les mains de tout autre Citoyen ,
quelle que foit fa qualité ou fa profeffion :
car il n'eft ni convention ,ni affaires légiti
mes ( 3 ) qui ne foient permiſes à tous les
citoyens .
(1) Pages 1960. (2 ) Pages 55 & 56.
( 3) Pages 61 , 62 , 63 & 64.
Dvj
78 MERCURE DE FRANCE.
· •
qui eft entre le prix du comptant & le prix
du crédit , le commerce ( 1 ) tombe par la
ruine de tous les Négocians ; car il eſt
évident que tous ceux qui auront des marchandifes
voudront vendre comptant , & vous
les acheteurs voudront acheter à terme
" Voilà donc deux intérêts contraires qui fe
» balancent également. Qui eft- ce qui rom-
" pra cet équilibre ? Ce fera , fans doute ,
» le befoin de l'une ou l'autre des parties .
» Mais où en feroit le commercé , demande
» l'Auteur , s'il ne s'y faifoit de marchés
» que dans des fituations forcées ? & quelle
» en feroit la fuite ? Un défavantage cer-
» tain pour l'un ou l'autre des contractans .
و د
» Si c'eft le vendeur qui cede à la né-
» ceffité , il fe ruine par le terme qu'il ac-
» corde. Si c'eft l'acheteur , il ne lui restera
plus d'argent pour d'autres entrepriſes ,
» pour lefquelles , fi on lui en demande
» encore , il n'en aura plus à donner Eh !
qui oferoit faire le commerce à des con-
» ditions fi dures ? Quoi je me mettrois en
5 main des marchandifes au hafard de ne
les vendre qu'à des gens à qui je ferois la
loi ? Mais où & quand en trouverai - je
dans la fituation où il me fes faut ? D'ail--
leurs , quel que foit le befoin de mon
( 1 ) Pages 35 , 36 , 37 & 38.
MA I. 1757. 79
» acheteur , aura- t'il précisément & à point
» nommé tout l'argent que je lui deman-
» de ? D'un autre côté , fi c'eft l'acheteur
"
"
?
qui me force à lui donner du terme , qui
» m'affurera que j'en obtiendrai à mon
» tour quand je voudrai faire de nouveaux
» achats ? Et encore quel terme faudra- t'il
" qu'on m'accorde précisément celui que
j'ai donné. Je ne puis l'accourcir d'un
jour ; car fi mon vendeur vouloit fon
» paiement dans un délai plus bref, jene
fçaurois traiter avec lui , puifque je n'au-
" rois pas d'argent pour l'échéance qu'il
» fixe... Il n'y a donc point de milieu ; il
faut ou profcrire le commerce comme
"une profeffion illicite, ou le laiffer exercer
" par les feuls moyens qui le rendent pof-
و د
و د
» fible. »
Ici l'Auteur , pour ſe conformer à la façon
de penfer de quelques Cafuiftes , veut
bien regarder pour un moment ( 1 ) la vente
à terme , comme un véritable prêt fait à
l'acheteur. Dans ce cas- là les Négocians ,
conclue - t'il avec raifon , font en droit
d'exiger un bénéfice en vertu du double
titre du lucre ceffant & du dommage naiffant.
Mais il n'a garde d'abandonner le
jufte fentiment des Théologiens ( 2 ) plus
(1 ) Page 29. (2 ) Ibid. 45 , où les Conf. Ecclef.
de Paris fur l'ufure font citées. Voyez auffi p. 46.
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2
exacts, qui , fans identifier la vente à terme
avec le prêt , permettent l'augmentation
de prix , pourvu qu'elle ne foit qu'une
jufte compenfation de ce qu'on peut fouffrir en
vendant à crédit.
L'Auteur ajoute que l'univerfalité même
(1 ) de cette conduite qu'on appelle ufuraire ,
en ôte toute ufure & toute injuftice . Nous
avons déja fait voir qu'en effet perfonne
ne fouffre de préjudice de la différence
conventionnelle de l'achat & de la vente
argent comptant ou à crédit : ce n'eſt réellement
qu'une jufte compenfation unanimement
établie par tous les Négocians . Un
Commerçant a un effet à vendre ( 2 ) qui
vaut 100 liv . comptant. Pour l'acquérir ,
comptez- lui cette fomme fur le champ ;
ou , fi vous l'aimez mieux , prenez un
rerme de fix mois , en lui donnant un billet
de 103 livres : c'eſt la même choſe pour
vous & pour lui . Pour vous , parce que
vous aurez les mêmes conditions dans la
revente de cet effet ; car ou l'on vous en
donnera 100 liv . fur le champ , ou , comme
votre vendeur , vous aurez 10 fols par
100 livres pour chaque mois du terme
que vous accorderez à l'acheteur qui ne
voudra ou ne pourra payer cet effet comp-
( 1 ) Page 32.
(2) Pages 42 & 43.
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(
'M A I. 1757.
81 f
tant . A l'égard de votre vendeur , dès le
lendemain il peut recevoir 100 liv . pour le
billet de 103 liv. que vous lui avez remis
en paiement de cet effet qu'il vous a
vendu .
Tels font , continue l'Auteur , les pacles
du commerce au fujet des crédits . C'est là ( 1 )
tout le fonds de la négociation des papiers de
commerce , des efcomptes , du change au cours
des Places , & c.
Où eft donc ici ce qu'on appelle ufure:
à moins qu'on ne la conçoive , fans injuftice
, fans dommage pour perfonne ? Notre
Auteur a donc raifon de conclure que le
bénéfice ( 2) , ou plutôt l'indemnité , qui réfulte
des crédits , n'eft ni une ufure ni un
bénéfice exigé à cause du prêt , comme il
avoit d'abord bien voulu le fuppofer.
« Il faut donc le regarder , ajoute-t'il ,
» comme un profit qui a pour bafe non pas
» le contrat de prêt , mais le contrat de
» vente ; comme une claufe d'équité qui
» rend égale la condition des contractans
» comme un ufage introduit dans le commerce
par la néceffité de réduire toutes les
» valeurs à celle du comptant ; enfin comme
l'unique moyen qu'aient pu trouver les
Négocians de fe rendre mutuellement
>
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82 MERCURE DE FRANCE:
ور
juftice fur les torts qu'ils fe feroient infailliblement
par les crédits forcés , que
» tour-a-tour ils fe demandent les uns aux
"
» autres »
TROISIEME PROPOSITION.
que et
Une troifieme propofition fuit naturellement
des deux premieres ; c'eft
excédant de prix ftipulé à raiſon du terme
forme un bénéfice de convention , lequel eft tëgitimement
ceffible ( 1 ).
C'eft proprement une conféquence des
deux propofitions précédentes. En effet perfonne
ne doutera que tout homme ne puiffe
légitimement recevoit le tranſport d'un
bénéfice légitime . Cependant l'Auteur juftement
zélé emploie toutes fes forces pen--
dant plus de 40 pages , à détruire en détail
les préjugés qui réfiftent à cette vérité.
Comme cette derniere partie de la differtation
eft auffi-bien difcutée qu'elle eft importante
pour le commerce & pour la nation
, nous y renverrons les lecteurs curieux
, & nous nous contenterons d'expofer
fuccinctement le réfultat des preuves de
cette troifieme propofition .
1. La négociation ( 2 ) de tout effet
commerçable ne doit fe faire que fous les
( 1 ) Page 52. (2) Pages 77 &78.
MA I. 1757. 83
conditions d'un cours autorife & public :
c'eft ce que l'Auteur pofe pour fondement de
toutes les négociations du commerce : c'eft ce
qui les légitime.
2 °. Le bénéfice des termes ( 1 ) n'eft
qu'une indemnité de convention fixée ,
comme on l'a prouvé par un ufage préétabli
, univerfel & légitime . Il peut donc
être cédé , fans nuire à perfonne ; & dèslà
tout foupçon d'ufure s'évanouit .
3°. Il s'enfuit que ni les billets , valeur
reçue comptant ( 2) , ni les engagemens
que prend un Négociant pour Fargent
qu'on lui prête , ne lui caufent aucune
perte , malgré le bénéfice du terme qu'on
exige de lui. Avec cet argent , il profite à
fon tour de toutes les différences établies
dans le commerce entre le prix du terme &
le prix du comptant ; & il eft en état de
gagner beaucoup au - delà .
4°. Le bénéfice du terme , dès qu'il eſt
démontré légitime , ne fçauroit changer
de nature , foit qu'il paffe à un Négociant
ou entre les mains de tout autre Citoyen ,
quelle que foit fa qualité ou fa profeffion :
car il n'eft ni convention , ni affaires légiti
mes (3 ) qui ne foient permifes à tous les
citoyens .
(1) Pages 1960. (2 ) Pages 55 Ö 56.
(3) Pages 61 , 62 , 63 & 64.
Dvj
$4 MERCURE DE FRANCE.
L'Auteur de cette Differtation nous paroît
écrire avec autant de folidité que d'élégance
, & nous croyons qu'il peut fe
flatter , malgré fa modeſtie , d'avoir heureufement
développé ( 1 ) des principes qu'on
ne faifoit effectivement qu'entrevoir avant
lui. Le nouveau jour fous lequel il a fçu les
préfenter , fuffira t'il , comme il (2 ) le
defire , pour fixer déformais les efprits ? Il
eft vrai qu'il oppofe des raifons à des préjugés
mais malheureufement il eft bien
peu d'hommes capables de facrifier leurs
préjugés à des raifons.
❤
MEMOIRES fur l'art de la Guerre , de
Maurice Comte de Saxe , Duc de Courlande
& de Sémigalle , Maréchal général .
des Armées de S. M. T. C , &c. Nouvelle
édition conforme à l'Original , & augmentée
du Traité des Légions , ainfi que de
quelques Lettres de cet illuftre Capitaine
fur fes opérations militaires . Un gros volume
in- octavo , avec figures. A Drefde ,
chez George Conrad Walther , Libraire du
Roi , 1757. Et fe trouve à Paris , chez
Jombert , Imprimeur- Libraire , rue Dauphine.
Prix 9 liv. relié.
( 1 ) Page 81. (2 ) Ibid.
MA I. 1757. 85
2
&
蜀
LETTRE de François Gando le jeune ,
Graveur & Fondeur en caracteres d'Imprimerie
à Paris , rue S. Jacques , vis -àvis
les Filles Sainte Marie , à l'Auteur du
Mercure.
MONSIEUR , ONSIEUR , j'ai lu dans votre fecond
Mercure de Janvier dernier , une feconde
Lettre de M. Fournier l'aîné , en réponſe
à deux autres Lettres inférées dans le journal
des Sçavans des mois de Septembre &
Octobre derniers , concernant les caracteres
d'Imprimerie. Permettez- moi , Monfieur
, d'en relever quelques traits , qui
m'ont paru un peu trop forts. M. Fournier
avance , par un long difcours , qu'on ne
peut faire de belles impreffions qu'avec les
caracteres gravés par Guaramond , Grandjon
& le Bé , dont il fe dit le feul poffeffeur
, les tenant directement de ces illuftres
Graveurs. S'il eft ainfi , les Caracteres
de l'Imprimerie royale , qui , pour n'être
point fortis des mains de ces premiers Artiftes
, n'en font pas moins beaux , puif
qu'ils font l'admiration de tous les fçavans ,
& ceux de Gando l'aîné , qui paffe pour
pofféder les Caracteres romains les plus
frappans & les plus corrects , ont donc faf
86 MERCURE DE FRANCE.
1
ciné les yeux de tous les Auteurs & Imprimeurs
qui leur ont donné la préférence fur
tant d'autres ? Toutes les belles éditions
qui fe font faites depuis plus de vingt- cinq
ans , ne pafferont donc dans l'efprit de M.
Fournier l'aîné , que comme de foibles imitations
de fes Caracteres ? Les connoiffeurs
pourront facilement voir le faux de cet
expofé › pour peu qu'ils jettent les yeux
fur les impreffions des Caracteres de ces fameux
Graveurs indiqués par M. Fournier
l'aîné , & les comparent avec ceux de mon
frere , quoique faits par des Graveurs modernes.
Je fuis par état obligé de me défendre
fur cet article , parce que je fuis
muni en très - grande partie des Caracteres
de mon frere. M. Fournier l'aîné , comme
Graveur , auroit dû , avant de s'exalter fi
fort , corriger toutes les capitales de fes
frappes fi critiquées l'année derniere ; il
n'ignore pas , ou du moins il doit voir les
défauts qu'elles y offrent , tant par leur
forme & tournure , que par leur maigreur.
Il eft vrai que fi M. Guaramond avoit auffi
bien réuffi à graver les capitales que les
lettres minufcules , il auroit fait des chefd'oeuvres.
L'injufte critique qu'un Auteur anony.
me , & qui ne peut être qu'an Confrere ,
a fait fur l'impreffion des Fables de la Fon
MA I. 1757. 87
taine , à cauſe du Caractere qu'on a préféré
pour les imprimer , prouve plutôt la
jalouſie du Cenfeur qui n'a pas eu la préférence
, que tous les prétendus défauts
qu'il a voulu faire remarquer , furtout au
Caractere romain , qui eſt , ſans contredit ,
le plus beau de Paris , quoique fait de la
main d'un Graveur moderne , & dont le
choix a été fait ſans aucune partialité , &
après avoir été comparé avec tous les autres
par des connoiffeurs auffi éclairés que refpectables
: ce qui fait voir évidemment
que mon frere eft regardé avec des yeux
d'envie , parce que fon commerce eft floriffant
.
Pour moi , je rends juftice à quiconque
le mérite. Je ne puis m'empêcher de dire
que M. Fournier le jeune, a gravé de belles
Italiques : elles font gracieufes , d'une pente
convenable , d'un bon goût , & nulle
ment fufceptibles de critique. Je me fais
un honneur d'avouer que je tâche de l'imicomme
il a fait lui - même en diverfes
chofes de notre Art , fur les modeles de M.
Luce , fi célebre pour les belles Vignettes ?
mais auffi je crois pouvoir avancer que fes
Caracteres romains n'approchent pas à
beaucoup près de la beauté de fes Italiques ;
on feroit prefque tenté de croire que ce
n'eft pas la même main qui les a gravés ,
ter ,
SS MERCURE DE FRANCE.
ལ
ou qu'il n'a voulu être imité de perfonne .
Je finis ma Lettre , en faifant , non
comme M. Fournier , en détail , mais feulement
en gros , l'énumération des caracteres
que je poffede. On trouvera chez moi
depuis la Nompareille jufqu'au gros
Canon
; j'en fais des épreuves , & je me fais
un plaifir de rectifier les défauts que les
vrais connoiffeurs y peuvent découvrir . Je
le répete , j'ai la majeure partie des Caracteres
romains de Gando l'aîné , mon frere ,
leurs italiques anciennes , parmi lesquelles
il y en a de fort belles ; mais en outre j'ai
gravé , depuis la Nompareille juſqu'au
Canon , les Italiques nouvelles , pour
être afforties de toutes ; & je puis affurer
qu'elles font beaucoup mieux que celle
que l'on a voulu imiter jufqu'à ce jour. J'ai
auffi de fort belles Vignettes ; je fais des
réglets fimples, doubles & triples , d'un bon
goût ; enfin j'ofe affurer Meffieurs les Imprimeurs
qui me feront l'honneur de s'adreffer
à moi , qu'ils auront toutes fatisfactions
poffibles , fçavoir , la beauté & l'exécution
des Caracteres , la modification des
prix , & l'aifance pour les paiemens .
J'ai l'honneur d'être , &c.
gros
F. GANDO , le jeune...
Paris , ce 2 Février 1757.
MA I. 1757: 89
LETTRE fur la Bibliotheque Françoiſe
de M. l'Abbé Goujet.
Le
plaifir
que l'on
avoit
goûté
en lifant
les huir
premiers
tomes
de la Bibliotheque
Françoife
de M.
l'Abbé
Goujet
, s'eſt
fait
bien
mieux
fentir
dans
les
dix
volumes
fuivans
, où il nous
donne
la notice
raifonnée
de nos
Poëtes
.
Cet agrément nous en fait encore efpérer
& fouhaiter deux autres ; le premier
eft de voir M. l'Abbé G. avancer dans l'hiftoire
de nos Poëtes plus rapidement , en
mettant moins de diftance entre la publication
de fes volumes . Il lui a fallu beau-
:
coup de temps & de courage pour les premiers
mais les matériaux ont dû s'amaffer
pour la fuite , & d'ailleurs les faits font
plus connus & les fecours plus abondans .
A l'égard de la crainte que M.Goujer pourroit
reffentir en parlant des Auteurs contemporains
, la fageffe & la modération
de fa critique doit l'en garantir.
Mais quand il nous aura fatisfait fur
cette fuite , il s'eft prefque mis dans la
néceffité de revenir aux fiecles barbares ,
d'où il eft parti , & de nous dévoiler le
berceau de notre poésie , en nous donnant
90 MERCURE DE FRANCE.
fur les anciens Poëtes , Romanciers ou
Troubadours , dont les productions font
demeurées manufcrites , des notices auffi
curieufes que celles de nos Poëtes , dont
les vers font imprimés. Ce fupplément eft
néceffaire pour nous dédommager de la
perte de l'ouvrage de Colletet , & remplacer
les Bibliotheques de la Croix - du
Maine , de Duverdier , & du Préſident
Fauchet , qu'on ne trouve plus guere , &
qu'on lit encore moins.
de
Que M. l'Abbé Goujet me permette
lui expofer les regrets de quelques gens de
Lettres fur un objet qu'ils auroient fouhaité
de voir à la tête de fes Recherches
fur les traductions des Poëtes anciens ;
c'eft une notice raiſonnée des traducteurs,
de la plus belle & de la plus fublime de
toutes les poéfies qui font les Pfeaumes .
J'avoue qu'une analyſe critique de toutes
les verfions Françoifes de cette harmonieufe
portion des livres Saints , n'entroit
point dans le plan de M. l'Abbé Goujet :
mais en fe bornant à nous faire connoître
ceux qui ont entrepris d'imiter , feulement
en vers François , ces pieux & touchans
Cantiques , il auroit été affuré de plaire à
un genre de Lecteur dont on fçait qu'il
eftime les fentimens.
M. Goujet fupplée en partie à cette
MA I. 1757.
omiffion à l'article de la plûpart des Poëtes
qui ont imité ou paraphrafé des Pfeaumes
: mais il manque à cet égard fous plufieurs
Poëtes à quelques détails qui m'ont
engagé àformer pour mon ufage particulier
, une petite Bibliographie des Poëtes
qui ont travaillé ſur les Pfeaumes , fur les
Cantiques & fur d'autres livres de l'Ecriture
fainte.
Ce petit Mémorial eſt en deux parties :
la . premiere préfente chronologiquement
l'article de chaque Poëre qui a exercé fon
talent fur l'Ecriture fainte ; la feconde par
tagée en autant de pages qu'il y a de
Pleaumes , de Cantique , &c. rappelle en
forme de table le nom de chaque Auteur
qui a traité en vers le même Pfeaume ou
Cantique avec la date .
Dans cet effai de travail , c'eft M. l'Abbé
Goujet qui eft prefque toujours mon
guide , & c'est ce qui m'oblige à recourie
à lui pour quelques éclairciffemens que je
ne fuis pas à portée de me procurer.
Voici mes queſtions , je fouhaite qu'il
daigne y répondre.
Connoît- on avant Marot quelque Poëte
qui ait ofé s'exercer fur les Pfeaumes , &
quels font- ils ?
En annonçant les Heures de Notre-
Dame , traduites par Gringoire , M. Goujet
92 MERCURE DE FRANCE,
1
志
e
non
n'explique pas fi les Pleaumes y font en
vers ou en profe. Il ne fpécifie pas
plus quels font les 30 Pfeàumes mis en rimes
par Gilles d'Aurigny , Tome XI.
Le contre- poifon des 52 Chanfons dé
Marot , par Artus defiré , Tome XIII. Eftce
une traduction plus orthodoxe des mêmes
Pfeaumes , ou feulement une critique
des erreurs & du ftyle de Marot?
A-t'on encore , quoiqu'en manufcrit ,
la traduction des Pfeaumes faite par
Montchrétien , Tome XV , & celle du
Calvinifte Philippe le Noir ?
Jean Bertaut n'a- t'il traduit que les
I Pleaumes 1 , 20 , 43 , 71 , 136 & 146,
quoiqu'il foit dit dans la Bibliotheque
Poétique indéfiniment qu'il a traduit les
Pfeaumes ?
Sçait-on quels font les Pleaumes paraphrafés
par Antoine - Mage de Fief- Melin ,
d'après les méditations de Peliffon ?
J. Defmarets-de Saint- Sorlin , a-t'il traduit
tout le Pfeautier , dans l'édition de
1640 , des Pfeaumes accommodés au Régne
de Louis le Jufte ? ou bien n'y a - t'il
que les 19 , 20 , 44 , 71 , 96 & 143 ,
cités par M. Goujet ? & dans l'Office de
la Vierge par le même , avec les fept
Pleaumes de la Pénitence , Vêpres &
Complies , les Pfeaumes font- ils en vers a
M A I. 1757 . 93
Enfin dans l'édition du même recueil, donnée
en 1669 , & augmentée , tous les
150 Pleaumes s'y trouvent- ils en vers , &
font- ils différemment traités que dans l'édition
de 1640 ?
Connoît-on en detail les Pfeaumes que
Jean Darbaud a donné en Vers dans les
éditions indiquées en 1651 & 1684.
4
Les Heures de Notre-Dame , traduites
par Pierre Corneille , avec les fept Pleaumes
de la Pénitence , les Vêpres & Complies
du Dimanche , contiennent - elles la
totalité ou partie de ces Pfeaunies en vers ?
Quelle est la traductrice des Pleaumes
indiqués dans le recueil édifiant donné
en 1751 , par ces lettres Mlle D.
Il y aa lieu
d'efpérer
que
M. l'Abbé
Goujet
, dans
les premiers
volumes
de fa
Bibliotheque
que l'on attend
, je le répete
,
avec
beaucoup
d'impatience
, nous
parlera
avec quelque
détail
desPfeaumes
paraphrafés
par le Noble
, Hugues
le Blanc
, Mlle
Cheron
, l'Abbé
Desfontaines
, Florimontde
Saint -Amour
, & autres
, avec
plus ou
moins
de détails
, felon
le talent
de chacun
,
en attendant
que
l'on puiffe
y voir
lest
noms
immortels
des
Rouffeau
, des
Racines
, des Le Franc
. J'ofe
implorer
le
fecours
de ces grands
Hommes
conjointement
avec
celui
de M. l'Abbé
Goujer
,.
94 MERCURE DE FRANCE.
pour les éclairciffemens que je demande ,
& leur repréfenter que quand on imite ou
paraphrafe auffi bien qu'ils le font , on ne
doit pas craindre de mettre le texte vis -àvis
de la traduction : ce feroit un plaiſir
de plus pour les Lecteurs qui aiment à comparer
; on pourroit en tirer des exemplaires
tout-François pour ceux qui n'ont pas
cette curiofité. Le M..
HISTOIRE générale des Provinces - Unies,
dediée à Monfeigneur le Duc d'Orleans ,
premier Prince du Sang , par MM. D *** ,
ancien Maître des Requêtes , & S ***, de
l'Académie Impériale , & de la Société
Royale de Londres. A Paris , chez P. G.
Simon , Imprimeur du Parlement , rue de
la Harpe , à l'Hercule , 1757 , trois volumes
in-4°.
Voici un Ouvrage auffi conſidérable par
l'étendue des recherches où il a fallu
néceffairement s'engager , que par l'importance
de fon objet ; deux raifons plus
que fuffifantes pour intéreffer à fa lecture
les perfonnes curieufes de s'inftruire des
antiquités des Nations. Quoiqu'il ne nous
appartienne pas de prévenir par une décifion
anticipée le jugement du Public
nous ne croyons pas devoir refufer aux
Auteurs qui ne le nomment point , des
MA I. 1757. 95.
2
juftes éloges que méritent leur entrepriſe ,
& la méthode qu'ils ont fuivie dans l'exé
cution. Après avoir infinué d'une maniere
générale dans leur préface , les avantages
de l'Hiftoire , ils font voir que celle qu'ils
fe font propofés d'écrire , eft peut- être
plus féconde qu'aucune autre en événe
mens , dont les variations font très- propres
à fixer l'attention . Il eft bon de les endre
parler eux-mêmes : « Les foibles com-
» mencemens , difent- ils , d'un Peuple de-
» venu fi riche dans un Pays fi pauvre ,
préfentent un bel exemple de ce que peu-
» vent l'amour du travail, la fimplicité
des moeurs & la bonne conduite . Les
» Hollandois refferrés dans l'état le plus
borné de notre continent , prefque fubmergé
par un élément contre lequel ils
font toujours en garde , & fouvent obli .
gés de fe défendre , manquant des cho-
» fes les plus néceffaires par l'ingratitude
du fol , & la rigueur du ciel , ont rendu
leur Pays un des plus abondans & des
» mieux peuplés de l'Europe. Leur com-
» merce s'étend dans les deux Hémiſphe-
" res , & leurs Villes font devenues les
"
"⁹
ود
"
39
magafins du monde. Les premiers habi-
» tans , ces anciens Bataves , trop heureux
de fuivre les Aigles Romaines , &
» d'être reçus dans les gardes des Empe
96 MERCURE DE FRANCE.
"
»
"
"
"
reurs , mériterent par leur valeur le titre
de freres , & d'amis des vainqueurs
de la terre. Les Francs qui s'empare-
» rent de leurs Domaines , ne feroient
que de miférables Corfaires , fi leurs
Capitaines n'avoient fondé par leur courage
& leur conduite , une puiffante
» Monarchie fur les débris de l'Empire
d'Occident. Les Comtes de Hollande ,
» foibles Vaffaux de ces fiers conquérans ,
prefque confondus avec la Nobleffe
dont ils avoient befoin , pour maintenir
» une autorité ufurpée , feroient encore
» inconnus , fi leur politique , & les al-
» liances étrangeres ne les euffent rendu
» redoutables à leurs voifins. Leur ambi-
» tion croiffant avec leur pouvoir , foule
» va les fujets contre la tyrannie. L'inqui-
» fition acheva de les mettre au deſeſpoir,
», & l'amour de la liberté donna naiffance
à une République chancelante dans
» fon debut , mais bientôt raffermie par
» la valeur & la fageffe de fon Chef, &
»forçant enfin l'Espagnol à reconnoître .
» fon indépendance , & même à partager
» avec elle les tréfors du nouveau monde .
» Une politique févere & bien entendue ,
» la met en état aujourd'hui de balancer
» la puiffance de ſes voifins , & l'équili
≫bre de l'Europe. Un Théâtre varié de
ود
tant
M A I. 1757 . 97
33
»tant de ſcenes éclatantes , nous a paru
mériter l'attention du Public ; & c'eſt
» le fpectacle que nous entreprenons d'of-
» frir à fes yeux. »
Nos Auteurs ont pris foin de faire connoître
les guides qui les ont dirigés dans
la compofition de cette Hiftoire. Le dépouillement
qu'il a fallu faire des Ouvrages
d'un grand nombre d'Ecrivains , dont
plufieurs qui ont vécu dans des fiecles d'ignorance
, ont mêlé fréquemment la fable
avec la vérité , n'a pas peu contribué à
rendre ce travail fort pénible. On n'eft
parvenu à demêler le vrai d'avec la fiction ,
qu'en les rapprochant enſemble pour comparer
leur récit. A la faveur d'un examen
réfléchi , on a affigné à chacun d'eux le degré
de certitude , qui leur convient , &
on a fpécifié foigneufement les raifons
qui ont déterminé à préférer les uns aux
autres. Enfin l'on n'a avancé aucun fait
qui ne fût appuyé fur de bons garants que
l'on a cité au bas des pages . Cette façon de
traiter l'Hiftoire , eft affurément très - louable.
On ne fçauroit même défavouer
qu'elle ne foit la feule à la rigueur , fur laquelle
on puiffe compter. En effet c'eft
vouloir fe faire encore plus illufion à foimême
qu'aux autres,que prétendre donner
à fa narration le même degré de croyance ,
E
98 MERCURE DE FRANCE.
en négligeant de marquer les fources où
l'on apuifé. Les Lecteurs éclairés font en
droit de fe défier de tout Hiftorien qui
cherche à leur dérober ainfi la connoiffance
des moyens qui peuvent les mettre en
état de vérifier ce qu'il raconte. La multitude
des faits qui appartiennent au plan
de cette Hiftoire , nous conduiroit trop
loin , fi nous voulions entrer dans quelque
détail à cet égard . Les bornes dans lefquelles
nous nous fommes faits une loi
de nous refferrer, nous permettent uniquement
de l'indiquer d'après l'expofition générale
que les Auteurs en ont donnée euxmêmes.
Sous le titre d'Hiftoire Générale des Provinces-
Unies on comprend la Gueldre ,
la Hollande , la Zélande , le pays d'Utrecht ,
la Frife , l'Overyffel , Groningue & les Ommelandes.
Nous devons remarquer , à la
louange des Auteurs , qu'ils font les premiers
qui ayent conçu le projet de raffembler
fous un coup d'oeil dans une Hifloire
générale & complette , ce que les Annales
& les Chroniques ont tranfmis depuis les
commencemens. Leur récit fournit le développement
des faits qui fe font fuccédés
de fiecle en fiecle jufqu'au terme de la
grandeur de la République. Ils fe font atrachés
cependant pour l'ancien temps, &
MA I. 1757. 99
jufqu'à l'union de ces Provinces plus particuliérement
à la Hollande , & ils n'ont
touché aux autres Provinces que quand les
circonftances ont paru l'exiger. Dans le
nombre des événemens dont le corps de
l'Hiftoire contient l'expofition , il s'en eft
trouvé plufieurs dont l'intelligence étoit
néceffairement liés à des difcuffions qu'ont
fait naître les explications & les defcriptions
où l'on n'a pu fe difpenfer d'entrer .
Ce font , pour ainfi dire , autant de differtations
qui auroient interrompu la narration.
Comme on a voulu la dégager de
tout ce qui pouvoit en fufpendré le fil , on
les a rejettées au commencement de l'Ouvrage
, & elles font la matiere du premier
tome , qui renferme fept Sections . On y
rapporte les conteftations qui fe font élévées
entre les Sçavans fur la géographie
ancienne de cette partie de la baffe- Germanie
, fur le cours des rivieres , fur les
changemens caufés par les inondations &
la main des hommes , fur les limites des
Provinces , fur la fondation des Villes ,
fur la pofition de celles qui ont été détruites,
ou dont les noms font changés . Il a fallu
emprunter le ſecours de la géographie ancienne
& moderne , dont l'hiftoire de ces
Provinces plus expofées qu'aucune autre
partie de l'Europe aux ravages de l'Océan ,
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
ne pouvoit fe paffer. Nos Auteurs fe font
vus par là dans la néceffité de donner des
Caries Géographiques de tous les âges . Leur
narration,fuivant le plan des lieux dans les
différentes époques , eft accompagnée de
la defcription néceffaire de ces mêmes endroits
. Ils ont marqué les variations qui y
font arrivées en différens temps . Ils ont
confervé les anciens noms des Pays , lieux
& peuples , jufqu'à certaines époques où
les nouveaux noms ont commencé à être
ufités. L'ignorance où l'on eft quelquefois
des bornes du pays qu'ils occupoient , &
des changemens furvenus dans les limites
des Provinces , a empêché de donner aux
Eburons le nom de Liégeois , aux Ménapiens
celui de Brabançons , celui de Morins
aux Flamands , & c . En effet , les premiers
n'occupoient qu'une partie des pays habi-
τές par les feconds , & fouvent quelquesuns
s'étendoient fur des terres dont leurs
voifins font aujourd'hui en poffeffion.
C'eſt pour cette raifon que nos Auteurs fe
font crus obligés d'employer les termes de
Haute & Baffe - Germanie , par préférence à
ceux de Haute & Baſſe- Allemagne . Les deux
Pays défignés fous la premiere dénomination
, étoient fitués dans le moyen âge
du côté droit du Rhin , & les deux autres
occupent aujourd'hui les deux côtés du
MA I. 1757.
101
Fleuve. Il eft aifé de voir par-là que la
géographie , comme les autres fciences , a
éprouvé les triftes effets de la barbarie.
On n'eft pas moins partagé fur les antiquités
répandues en grand nombre partout
le pays en queftion , fur l'origine , les
migrations & les ligues des peuples , fur
la Religion , les moeurs , les ufages , la
diſcipline militaire , les loix , le gouvernement
des anciens habitans de ces Provinces.
Nos Auteurs produifent les fentimens
des Critiques fur toutes ces matieres,
& les raifons qui fervent de fondement à
leurs opinions. Ils ont mis à profit les inftructions
qu'ils ont pu tirer des infcriptions
& autres monumens échappés aux
injures du temps . Ils ont même eu foin
d'en donner la forme , & les caracteres
gravés d'après les originaux qui fe font
confervés dans les cabinets des curieux .
Ces chofes font l'objet des quatre premieres
Sections.
Les trois dernieres concernent les temps
modernes , & les connoiffances qui en dépendent
font indifpenfables pour bien
comprendre la conftitution du pays , pour
lire fans interruption & approfondir fon
hiftoire. Elles décrivent l'état actuel des
Provinces-Unies , & découvrent les degrés
par lefquels cette République eft parvenue
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
au point de pouvoir & de richeffe dont
elle jouit. On commence par un précis de
la réforme , on marque fes progrès dans
ces pays , enfuite l'état de la Religion dominante
, celui des Sectes tolérées , le nombre
de leurs Eglifes , & leurs principales
différences . Le Gouvernement fuccede
avec l'adminiftration de la Juftice . Après
avoir décrit l'ancienne forme de fes Tribunaux
& leurs variations , on fait mention
de ceux qui fubfiftent aujourd'hui .
On s'attache à rechercher la véritable réfidence
de la Souveraineté . On explique la
nature & l'autorité des Etats Généraux
du Confeil d'Etat , de leurs membres &
affemblées , les forces militaires de l'Etat
fur terre & fur mer , fes finances , fes
dettes , fa politique , fes maximes & fes
alliances , &c. On parle des Amirautés ,
de leur inſpection , des fonctions du Stathouder
, du Capitaine & Amiral général ,
de l'Avocat de Hollande , appellé Grand-
Penfionnaire. On rapporte les Edits de
création , & les Réglemens qui ont paru
plus inftructifs fur ces objets que tout ce
qu'on auroit pu dire. L'article du commérce
termine ce tome. C'eſt le principal
objet d'une Nation maritime , & le fondement
de la grandeur de celle dont on fait
l'histoire. On le prend à fa naiffance , on
MA I. 1757 : 103
parcourt fes progrès , & on le fuit dans l'établiffement
des manufactures , & c. On
détaille l'origine & les fuccès des navigations
des Hollandois , leurs pêches , & leur
commerce actuel avec tous les pays de
l'Europe. On rend compte de leurs expéditions
navales pour le commerce contre
les villes Anféatiques , contre les Efpagnols
& les Portugais , de leurs conquêtes
dans les deux Indes , de leurs établiffemens
, Forts , Comptoirs , Colonies , de
l'Erection , de la Compagnie des Indes
Orientales , des Chambres qui dirigent fon
commerce , & des réglemens qui s'obfervent
fur leurs flottes. On paffe à la Compagnie
des Indes Occidentales ; on explique
les caufes de fa décadence , fon renouvellement
, l'origine & les progrès des
fociétés particulieres de Surinamme & de
Berbice. On joint à ces détails du commerce
maritime des Cartes beaucoup plus.
complettes & plus exactes que toutes celles
qui ont paru jufqu'à préfent. Elles repréfentent
fous un coup d'oeil les navigations ,
les découvertes & les établiſſemens des
Hollandois , tant dans l'Afie , que
dans
l'Amérique & l'Afrique . Les matières dont
on traite dans ce volume font très- curieufes
, comme on en peut juger par l'analyſe
abrégée que nous venons d'en faire. Elles
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
fervent à donner une idée avantageufe du
refte de l'Ouvrage .
L'hiſtoire proprement dite ne commence
qu'au deuxieme tome. Cinq périodes ,
de chacune defquelles nous dirons un mot,
conftituent la divifion fous laquelle on la
range naturellement . La premiere contient
ce qui s'eft paffé avant l'entrée des Romains
dans la baffe- Germanie ; la feconde
parle de la domination des Empereurs. Il
a fallu néceffairement infifter ici fur beaucoup
de détails qui tiennent à l'Hiftoire Romaine.
Tout ce qui peut y avoir rapport ,
nous paroît traité avec une érudition exacte.
La troifieme raconte l'invafion des
Francs , leur gouvernement & celui des
Rois de la branche Germanique. Les faits
qui font liés à ces trois périodes remplif
fent ce deuxieme tome. La Nation eft le
principal objet de nos Auteurs ; ainfi les
actions des Princes de qui elle a dépendu
en différens temps , deviennent par - là des
acceffoires : cependant comme elle eſt intéreffée
aux événemens étrangers par la
part qu'elle y a bien fouvent , ils ont été
obligés d'annexer leur récit au corps de la
narration dont il fait partie. Ils fe permettent
même des digreffions , lorfque l'occafion
fe préfente de dire ce que d'autres
Hiftoriens ont omis par négligence , ou
MA I. 1757. 105
quand la partialité les a engagés à diffimuler
, ou pour le moins à altérer la vérité.
Telles font les excurfions qu'ils font fur
l'établiffement des Francs dans les Gaules .
Ils nous apprennent qu'ils ont profité du
travail de M. Freret , dont ils fe font un
plaifir de communiquer au Public les Ob-
Jervations relatives à ce fujet . On n'aura
point de peine à les reconnoître à la profondeur
des recherches , & à la difcuffion
méthodique qui caractériſent tout ce qui
eft forti de la plume de cet habile Académicien.
Ils ufent de la même liberté fous les
Carlovingiens. Cette partie de l'hiftoire
étoit trop ftérile pour n'avoir pas beſoin
d'un fecours étranger qui occafionnât
quelque contiguité dans les événemens.
Les Romains avoient rempli les premiers
vuides ; c'étoit aux Francs à combler les
féconds. « A ces digreffions près , difent
» nos Auteurs , l'hiftoire des Bataves nous
» offre le tableau d'un peuple attentif à
» conferver fa liberté , & de Souverains
» acharnés à la détruire . Nous voyons
» d'abord les Romains établir leur domi-
» nation par la force des armes fur des
ور
"
"
peuples libres par leur conftitution , les
» contraindre à fe révolter par des exac-
" tions & la violence ; la Germanie entiere
» s'intéreffer dans le combat , la valeur
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
ود
»fans difcipline l'emporter fur la fcience
> militaire , & forcer les Vainqueurs du
» monde à reftituer aux peuples leurs droits
» & leurs privileges. Nous voyons les
» Francs inonder une partie de nos Pro-
" vinces , & foumettre l'autre par la dou-
» ceur de l'Evangile ; la liberté fe relever
» fous les premiers Comtes , s'affoiblir
» fous leurs attaques continuelles , s'éclip-
»fer prefqu'entiérement fous la puiffance
» des Princes de la maifon de Bourgogne
ور
ور
ور
و ر
& de celle d'Autriche , fe ranimer au
» coup mortel que les Efpagnols entre-
»prennent de lui porter , rappeller fon
» courage , & raffembler ces forces pour
combattre l'Inquifition , triompher au
» fortir d'un combat inégal , forcer ces ennemis
dédaigneux à reconnoître fon indépendance
, & leur arracher une partie
» des deux Indes ; enforte que cet Ouvra-
" ge peut- être regardé comme l'Hiftoire de.
»la Liberté combattue , opprimée , renais
Sante & triomphante. »
"
و ر
و ر
La fuite au Mercure prochain.
ALMANACH des Finances , pour l'année
1757 , contenant fommairement la nature
& les principales particularités des affaires
de Finances , les noms & demeure des Intéreffés
, les Bureaux , jours d'affemblées ,
MA I. 1757. 107
Tribunaux où le portent les conteftations ,
& autres éclairciffemens à ce fujet. A
Paris , chez Pierre Prault , quai de
Gêvres .
Cet Almanach n'a été retardé que pour
être perfectionné . On y trouvera des augmentations
& des changemens confidérables
occafionnés par le renouvellement
des Fermes & par les autres révolutions
furvenues dans les différentes parties de la
Finance. Le Public , & furtout le Public
Financier à qui il eſt le plus néceſſaire ,
n'aura rien perdu pour attendre.
ESSAIS politiques par M. le Marquis
de ***.
Le Marquis de *** a la modeftie de ne
pas vouloir s'ériger en Auteur. Il n'écrit
que pour lui , & il n'aura pas la folle vanité
de livrer fon travail à l'impreffion :
cependant voilà déja deux volumes d'imprimés.
L'Ouvrage eft divifé en trois parties
: la premiere traite des qualités du Miniftre
& de la conduite qu'il doit tenir
dans les négociations ; dans la feconde ,
l'Auteur parle du culte dû à la Divinité ,
de l'origine des établiſſemens humains &
du droit de la guerre : il y joint un abrégé
fommaire du droit de la nature & des gens.
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
On trouve dans la troifieme un tableau des
intérêts préfens des Souverains , précédé
d'un difcours fur les principaux événemens
politiques, depuis 1648 jufqu'en 1748 ; les
extraits des traités de Weftphalie , d'Utrecht
, d'Anvers & de Vienne , avec des
difcours préliminaires & des differtations
fur chacun de ces traités , compofent la
quatrieme & derniere partie. Je ne veux
qu'effleurer ces différentes matieres.
La principale qualité d'un Ambaſſadeur
eft de fçavoir fe rendre maître de ſes paffions
& de foi- même. Mazarin , malgré
la vivacité de fon tempérament , ne s'emportoit
que par adreffe pour connoître au
vrai le fonds du coeur de Dom Louis de
Faro. La patience fait attendre la maturité
de ce qu'on defire. Le temps & moi , difoit
Philippe II , en valons bien deux autres.
L'Auteur parcourt ainfi les autres
qualités d'un parfait Négociateur , la probité
, le zele , la modeftie , la fermeté , la
difcrétion , la fagacité , l'adreffe , la pénétration
, la prudence , & c.
L'Europe n'a connu l'utilité des Ambaffadeurs
que fous le regne de François I.
Le Régent d'un Royaume a droit d'en envoyer
dans les Cours étrangeres . Un Roi
détrôné a le même droit ; & la France reçut
également un Miniftre de Charles II
MA I. 1757. 109
1
& de la nouvelle République d'Angleterre.
Après ces réflexions préliminaires , l'Auteur
entre dans des détails infinis fur la
conduite que doivent obferver les Ambaffadeurs
; il parle auffi d'Alexandre & de
Charles XII , rappelle les révolutions de
Flandre & de Portugal. Son Difcours fur
le Culte paroîtra peut -être un peu long :
l'origine des facrifices & de l'idolâtrie ,
les augures , l'inhumation des Payens , les
héréfies , l'origine des Gouvernemens font
rappellés ici plutôt par fuite néceffaire que
par nouveauté. La queftion du droit des
gens a plus de rapport aux affaires préfentes.
Ce droit , dit l'Auteur , permet les intrigues
, les artifices , les conjurations , &
enfin tout ce qui peut nuire à un ennemi
déclaré , ou justement foupçonné , foit en
prévenant les deffeins de cet ennemi , en
interceptant fes lettres , en enlevant fes
couriers , fes convois , fes troupeaux , pourvu
que ces entreprifes s'exécutent fans
manquer à la probité & à l'honneur qui ne
font autre chofe que la loi naturelle. Ainfi
on ne peut s'emparer des inftrumens néceffaires
à la culture des terres , gâter , détruire
les biens , mettre à contribution les
villages , à moins d'une néceffité abfolue.
Toutes profanations d'Eglifes , incendies ,
démolitions de maiſons font également dé110
MERCURE DE FRANCE.
fendus. Après la prife d'Ypres , le Roi parut
touché de ce que quelques maiſons
avoient été endommagées par les bombes .
Je n'avois point pris les armes , dit - il , contre
les habitans , mais contre mes ennemis . Qu'il
feroit à fouhaiter que les vainqueurs puffent
connoître ce fentiment d'humanité !
Le traité de Weftphalie a apporté de
grands changemens dans le fyftêine politique.
Ferdinand fut contraint de ſe borner
à la qualité de Chef & non de Maître d'une
République de fiefs fouverains , & la
France y acquit une nouvelle fplendeur.
Les autres traités ont produit d'autres effets
que les politiques liront dans l'ouvrage,
même. Ils y apprendront que les différentes
Puiffances de l'Europe ont entr'elles des
intérêts différens. Celui de la Cour de
Rome eft d'être uni avec le Roi de Naples
& le Duc de Parme . La politique de la maifon
d'Hanovre eft d'étendre fes frontieres ,
afin de s'affermir en Angleterre comme
Souveraine de cette Monarchie . La nouvelle
Maifon d'Autriche n'a que le Turc à
redouter du côté de la Hongrie. Les préfens
qui font chez ces infideles l'ame des
négociations , fomenteront toujours les divifions
& l'antipathie entre les Turcs & les
Perfans.
Les ennemis de la France ont femé des
M A I. 1757: 111
inquiétudes dans l'Europe , depuis la paix
d'Utrecht ; mais le traité d'Aix - la - Chapelle
a montré la droiture des intentions
des François & des Efpagnols : les uns
n'ont pas même infifté fur le rétabliſſement
de Dunkerque , les autres fur l'évacuation
de Gibraltar . La Hollande doit s'appercevoir
que la protection de la France lui eft
néceffaire pour fon négoce , que fon union
avec l'Angleterre ne lui a jamais été qu'onéreufe
, & que le commerce des Anglois
s'eft toujours fait au défavantage de celui
des Provinces - Unies.
La différence des Sectes dans la grande
Bretagne fait la fûreté de l'Etat . Si ces trois
Royaumes venoient à adopter une même
croyance , le Gouvernement ne tarderoit
pas à être changé ; les fentimens réunis fe
tourneroient alors du côté de la République
ou du Roi. Les Souverains du Nord
doivent s'appuyer de la France pour s'oppofer
aux Mofcovites : ce devroit être
auffi le fystême du Roi de Pruffe . L'intelligence
avec la Hongrie , & des créatures
achetées dans le Divan peuvent feules
conferver aux Vénitiens ce qu'ils poffedent
dans le Levant : mais un défaut que
l'Auteur reproche à cette République , c'eſt
de punir le foupçon comme le crime. Sur
le rapport feul des efpions , on fait mourir
112 MERCURE DE FRANCE.
l'accufé pendant la nuit , fans écouter fes
défenfes. Depuis le traité de Munſter la
France ne projette aucun agrandiffement ,
perfuadée de cette maxime , que jamais
une vafte domination n'a fait la fplendeur
d'un Etat , & qu'il ne doit fon éclat qu'à
fes richeffes , à l'amour des peuples , à la
valeur des troupes , au bon état de fes
places , à fes alliances heureuſement ménagées
& maintenues par la bonne - foi , enfin
à la protection accordée au commerce ,
feul capable de rendre une Souveraineté
floriffante .
qui
Cet Ouvrage est très-inftructifpour ceux
fe deftinent aux fublimes fonctions
d'un Négociateur : il eft quelquefois diffus
, mais toujours folide. Si l'Auteur femble
s'éloigner uunn ppeeuu du fujet par fes raifonnemens
, il fçait les ramener à fon but
par un enchaînement de principes. Pour
jetter quelques ornemens fur des matieres
affez métaphyfiques , il les a partagées en
différens difcours , & il en coupe la féchereffe
par des citations qui peuvent jetter
plus de vivacité dans la narration. Une obfervation
qu'on ne manquera pas de faire ,
après avoir lu ces deux volumes , c'eft qu'il
eft d'une grande importance pour la Cour
de Vienne & les Etats Généraux de ne
prendre aucun parti dans les démêlés réMA
I. 1757.
cens de la France & de l'Angleterre. En
armant en faveur de cette derniere Puiffance
, le Brabant devient le théâtre de la
guerre , & le chemin eft ouvert jufques
dans le coeur de la Hollande . L'alliance que
l'Impératrice Reine vient de conclure avec
le Roi , l'unit avec les deux branches régnantes
de la Maifon de Bourbon . Elle affure
à l'Archiduc la fucceffion au Trône
Impérial , & rend la paix ftable dans le
continent de l'Europe. On trouve quelques
exemplaires de ce Livre chez Vincent , rue
S. Severin .
ESSAI fur la Perfection Chrétienne . A
Paris , chez P. Prault , quai de Gêvres ,
1757.
LA SUITE des cinq cens Matinées & une
demie , Contes Syriens traduits en François
, &c. paroît , & fe trouve chez F. Merigot,,
quai des Auguftins , 1757 .
Le troifieme volume du Mercure de
Vittorio Siri , traduit de l'Italien par M.
Requier , vient d'être imprimé , & fe débite
chez Durand , rue du Foin , 1757.
PROSPECTUS de la troifieme édition
des inftitutions de Géométrie , enrichies
de notes critiques & philofophiques fur la
114 MERCURE DE FRANCE.
nature & les développemens de l'efprit
humain avec un difcours fur l'étude des
Mathématiques , où l'on effaye d'établir
que les enfans font capables de s'y appliquer
, augmenté d'une reponſe aux objections
qu'on y a faites. Ouvrage utile ,
non-feulement à ceux qui veulent apprendre
ou enfeigner les Mathématiques par la
voie la plus naturelle , mais encore à toutes
les perfonnes qui font chargées de
quelque éducation. Par M. de la Chapelle,
Cenfeur Royal , Membre de l'Académie
de Lyon , & de la Société Royale de Londres
, deux vol. in- 8°.
Il y a plus de fix mille volumes de cet
Ouvrage répandus dans le Public. Plufieurs
Colleges & plufieurs Ecoles de la Capitale
m'ont fait l'honneur de l'adopter ; un fort
grand nombre de celles des Provinces en
font ufage ; il eft très - connu en Italie , en
Allemagne , en Hollande ; je devois donc
m'attendre à des obfervations , à des critiques
, & même à des cenfures.
Qu'un livre , fait pour quelques douzaines
de perfonnes , ne foit point attaqué ,
cela eft dans l'ordre ; on n'attaque point
les inconnus. Qu'un autre , à la portée de
tout le monde , demeure tranquille chez
le Libraire ; le filence & l'oubli du Public
en font la plus cruelle fatyre. Mais qu'un
MA I. 1757. IIS
Ouvrage lu & relu dans le deffein de s'y
inftruire & de n'y rien pardonner ; qu'un
Ouvrage qui donne perpétuellement des
ordres à l'amour- propre , qui lui dit toujours
, fans aucun ménagement , cela eft
vrai je le démontre ; qu'un Ouvrage enfin
, pour lequel j'ai follicité des objections
avec autant d'empreffement qu'on les
fuit , n'en ait effuyé pourtant d'aucune
efpece , c'eft une fingularité dont il y a ,
ce me femble , très- peu d'exemples.
Je crois connoître mes productions un
peu mieux que mes Lecteurs. Ce n'eft
point l'amour d'une vaine gloire qui m'a
fait écrire. J'ai cherché à mériter l'eftime
de mes Concitoyens par des vues nouvelles
, & par une forme jufqu'alors inconnue
, ou tout au moins non pratiquée.
Perfuadé qu'il n'y a de vrais fervices que
ceux qui plaifent , le principal fuccès de
cet Ouvrage eft dû , fans doute , à l'attention
perpétuelle que j'y ai eue , de ne
jamais négliger cette maxime. Mais , fi la
féchereffe de la Géométrie a diſparu fous
ma plume , j'ai obfervé que nos goûts
nous faifoient fouvent oublier nos befoins.
En faisant moi- même la critique de
mon propre Ouvrage , j'y ai trouvé beaucoup
de fautes d'omiffion ; elles feront
116 MERCURE DE FRANCE.
amplement réparées dans l'édition qui va
paroître. Une de mes principales vues
avoit été de convaincre le Public , que
l'Algebre & la Géométrie étoient très- utiles
dans les Profeffions les plus communes.
Les faits font la Métaphyfique du gros du
monde , & dans l'Algebre , j'avois un peu
négligé cette Métaphyfique : auffi ai - je
augmenté l'article des équations de trente
ou quarante pages . Toutes les queſtions
que j'y propofe y font utiles ; mais j'ai
voulu que l'utile fût curieux . Des Regles
d'efcompte droites & inverfes , celles des
lettres de change , les problêmes d'alliage
de toute efpece , déterminés & indéterminés
, y font expofés & démontrés avec
tout le foin , dont je me fuis trouvé capable.
Jamais une queftion n'y paroît qu'amenée
par les circonstances qui l'y font
naître on y fçait toujours d'où l'on vient,
où l'on va , & pourquoi l'on va . Je ne dis
point , par exemple , foit une équation du fecond
ou du troisieme degré qu'ilfaut réfoudre ,
comme fi je me propofois une queftion extraordinaire,
uniquement pour faire parade
d'une difficulté vaincue. Mais , en me fuivant
, on s'apperçoit que beaucoup de gens
y font jettés , fans y penfer , par des befoins
très- fréquens & très- communs . Une
fimple adminiftration de tutelle y conduit.
MA I. 1757. 117
1
1
e
Affurément cela n'eft pas rare . J'y montre
une fource des équations de tous les dégrès
; & ce font les intérêts des intérêts
qui donnent cette progreffion de puiffances.
J'en prends l'occafion de réfoudre un
problême du fecond dégré , comme j'en
pouvois prendre celle d'en refoudre un du
troisieme , quatrieme , &c.
En procédant à la réſolution de ces
problêmes , je ne m'élance pas tout à coup
à ces expreffions générales , qui montrent
, du point le plus fublime , & avec
trois ou quatre fymboles , une infinité de
queſtions utiles , réfolues avant qu'on les
propofe , ou même qu'on les imagine . Cette
efpece d'enthoufiafme algébrique , en
fervant la pareffe & la vanité de l'Ecrivain
, auroit...pu faire le défefpoir du
Lecteur ; je me le fuis défendu . Toujours
occupé de la maniere dont les idées entrent
& fe fuccedent dans l'ame , jamais les générales
ne fe font préfentées les premieres
à mon efprit. Un même corps nesçauroit être
à la fois en plufieurs lieux , je n'ai ofé faire
cette affertion , en homme fage , qu'après
des millions d'expériences ; encore
fuis-je tenté bien des fois d'en douter
quandje me vois dans un miroir , ou que
je regarde des objets avec un verre à facettes.
18 MERCURE DE FRANCE.
Je fais donc fuivre aux commençans
cette gradation d'idées, dont la nature nous
montre la marche. On s'éleve fans effort ,
quand on monte par degrés . J'expoſe fouvent
fous différens points de vue plufieurs
cas d'une même queftion ; je les difcute ,
je les analyſe , j'en montre les rapports.
On acquiert infenfiblement l'habitude de
comparer ; & c'eſt delà que viennent les
idées & les expreffions générales , fi fécondes
en Mathématiques.
Des notes faites avec attention , & affez
multipliées , viennent étendre toutes ces
vues , qui ne paroiffoient propres qu'à
l'Algebre ; on en voit l'application à la
conduite de la vie , à la Magiftrature , à la
Politique , &c. On y verra même les
Abeilles donner à l'homme des leçons de
Géométrie utile , fans luxe , fans fuperflu ,
mais la plus parfaite économie dans la conftruction
de leurs alvéoles . On y verra ,
fous l'apparence d'un prix très-vil , le piege
tendu àl'ignorance ou à l'efprit inconfidéré
, qui s'engage dans certains paris : en
un mot cette troifieme édition eft augmentée
d'un quart de volume , au moins , &
toute remplie de je ne fçais combien de
queſtions curieufes & utiles , dont l'expotion
convient plus à un extrait qu'à un
fimple avis.
MA I. 1757. 119
་
e
1
Si le ftyle de cet Ouvrage n'a pas été
dicté
par cet art magique de la parole ,
qui fçait perfuader indépendamment des
raifons , je prie le Lecteur de confidérer
que rien n'eft permis ici que l'éloquence de
la vérité.
Le Libraire compte mettre en vente
cette troifieme édition dans le courant du
mois d'Août prochain , & le Prefpectus en
eft diftribué gratis au Public . A Paris chez
de Bure l'ainé , Quai des Auguftins , à
Saint Paul.
VIE d'Erafme , dans laquelle on trouvera
l'Hiſtoire de plufieurs hommes célebres ,
avec lefquels il a été en liaiſon ; l'analyſe
critique de fes Ouvrages , & l'examen impartial
de fes fentimens en matiere de Religion
: par M. de Burigny , de l'Académie
royale des Infcriptions & Belles - Lettres.
A Paris , chez le même Libraire , 1757.
2 vol. in- 12.
au rang
On doit mettre , fans contredit , Erafme
des hommes célebres qui ont fait
honneur à leur fiecle par les productions
de leur efprit. La beauté de fon génie brille.
dans prefque tous les ouvrages qui font
fortis de fa plume ; leur multitude lui affure
à jufte titre la qualité d'un des plus
laborieux Ecrivains qu'il y ait jamais eu ,
120 MERCURE DE FRANCE .
Il pofféda à un certain point l'univerfalité ,
& il s'exerça fur des fujets d'un genre trèsdifférent.
Il étoit à la fois Grammairien ,
Critique, Interprete & Théologien. Si d'un
côté des talens auffi féconds engagerent les
honnêtes gens éclairés à rechercher fon
amitié , malheureufement ils contribuerent
de l'autre à lui ſuſciter l'envie de quelques-
uns de fes contemporains que fon
mérite offufquoit.
C'est avec raifon que l'on regarde Erafme
comme le reftaurateur des Lettres qui
étoient , pour ainfi dire , anéanties fous le
joug de la Barbarie , puifqu'il eut la principale
part à leur rétabliſſement. La lumiere
ne parvint que par degrés à fe répandre
dans les efprits. Il fe vit par- là bien fouvent
dans le cas de combattre les préjugés de
l'ignorance. Il n'en fallut pas davantage
pour lui attirer de fâcheux ennemis , dont
les plus acharnés furent les Moines , qui
avoient un intérêt d'autant plus vif à đéfendre
ces préjugés , qu'ils vivoient alors
dans une étrange corruption . Comme fon
humeur le portoit naturellement à l'ironie ,
qu'il manioit avec adreſſe , il ne les épargna
pas.
La vie d'un Ecrivain auffi illuftre doit
d'autant plus intéreffer notre curiofité ,
qu'elle
MAI. 1757. 121
I
qu'elle fe trouve néceffairement liée avec
l'Hiftoire des plus grands événemens de fon
temps , comme l'époque de la naiffance de
la Réforme. Elle a fourni à M. Bayle le fujet
d'un long article , dont il a enrichi fon
Dictionnaire. Il faut lui joindre M. le
Clerc , qui a pris foin de la belle édition
des oeuvres d'Erafme , qui parut à Léide
en 1703. Il en rendit compte dans fa Bibliotheque
choifie , & il accompagna fon
extrait d'un abrégé de la vie de ce grand
homme , qu'il tira principalement du recueil
de fes Lettres qui en contiennent la
meilleure partie.
$ M. de Burigny , déja connu par d'autres
ouvrages juftement eftimés , entreprend
aujourd'hui la même tâche dans une plus
grande étendue que les fameux-Littérateurs
que nous venons de nommer . Il faut avouer
que perfonne jufqu'à lui n'avoit donné cette
Vie dans un détail auffi circonftancié &
auffi exact : c'eſt un éloge qu'on ne fçauroit
lui refufer. Il fe propofe non feulement de
faire connoître Erafme , mais encore ceux
dont l'hiftoire a une intime liaiſon avec la
fienne. Il faifit tous les traits qui fervent à
nous développer fon caractere ; & , pour
mettre les Lecteurs à portée de fe convaincre
des grands fervices dont les Lettres lui
font redevables , il fait une analyſe criti-
F
122 MERCURE DE FRANCE.
que de tous fes Ouvrages, qui nous a parų
très- inſtructive. L'Auteur a divifé cette
Vie d'Erafme en fix Livres chacun , dont
il fuffira d'indiquer ici le fujet. Le premier
renferme fon Hiftoire , depuis fa naiffance
jufqu'à fon voyage d'Italie. On en conduit
le fil dans le fecond , depuis fon voyage en
Italie , jufqu'à fon établiſſement à Bafle.
Dans le troifieme on continue à en détail-
Jer les circonstances relatives au temps de
fon féjour à Bafle . Le quatrieme contient
fon Hiftoire en tant qu'elle eft liée avec
celle de Luther & avec le Luthéranifme.
Le cinquieme offre le récit de ce qui lui
arriva , & des Ouvrages qu'il compofa
pendant le temps qu'il demeura à Fribourg.
Le dernier Livre a pour objet ce qu'il fit
depuis fon retour à Bafle jufqu'à fa mort.
Il eft terminé par l'examen de fes fentimens
fur les matieres de Religion , & par
les divers jugemens qu'on a portés de cet
homme illuftre.
M. de Burigny remplit partout les devoirs
d'un Hiftorien fidele . Il ne cherche'
point à diffimuler , encore moins à pallier
les défauts que l'on peut juſtement reprocher
à Erafme. Mais il ne balance point à
le juftifier de plufieurs imputations auffi
fauffes qu'odieufes qu'on a formées contre
lui en différens temps. Il infifte avec raiMA
I. 1757: 123
fon fur tout ce qui le rend digne de notre
eftime & de nos fuffrages . Il y a lieu de
préfumer que cette vie ne fera pas moins
bien reçue du Public que celle de Grotius ,
dont le même Auteur lui a fait part il y a
quelques années .
- DÉVELOPPEMENT & défenfe du Syſtème
de la Nobleffe commerçante , en deux parties
, par M. l'Abbé Coyer. Chez Duchesne,
Libraire , rue S. Jacques , au deffous de la
Fontaine S. Benoît , au Temple du Goût.
M. l'Abbé Coyer s'attache dans ce nouveau
livre fur le commerce , à répondre à
toutes les objections auxquelles a donné
lieu l'Ouvrage fi eſtimable & fi ingénieux ,
qu'il publia l'année paffée fous le titre de
Nobleffe commerçante . Nous ofons dire que
peu d'Auteurs fe font jamais auffi élevés
en fe défendant. Les autorités les plus refpectables
ne lui ont pas paru fuffifantes ; il
les appuie encore des raifonnemens les plus
forts ; & fi le ftyle le plus féduifant pouvoit
être compté au nombre des raifons
dans un Ouvrage où il eft précisément
question des intérêts d'un Etat , nous dirions
encore que fes réponſes font fans
replique. Nous allons faire nos efforts
pour qu'on en puiffe juger par un précis
fidele. Il eſt néceffaire pour la Nation d'être
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
éclairée d'autant de lumieres, que l'efprit
humain peut en répandre fur les fources
de fes avantages ; il eft agréable de lui
tranfmettre ces lumieres fécondes , & c'eſt
le devoir d'un Citoyen .
Le Livre eſt divifé en plufieurs Chapitres
, & ces Chapitres s'ouvrent par autant
de questions que l'Auteur fe fait à luimême.
Nous allons le fuivre pas à pas.
Ch. 1. Les grandes entreprises de commerce
peuvent elles convenir aux Monarchies ?
Oui, fans doute, répond M. l'Abbé Coyer.
Une grande Monarchie, telle que la nôtre ,
qui a de grandes terres à cultiver , de
grands établiffemens à entretenir ou à former
, l'immensité des arts à parcourir , une
grande navigation à defirer , de grands
travaux de toute efpece à conduire , de
grands rivaux à réprimer , a certainement
befoin d'un grand peuple. Or , qui ne fçait
que de tous les moyens de population le
commerce eft le plus efficace Mais fi une
grande Monarchie demande une grande
population , elle doit la faire vivre. Au
lieu de lui en faciliter le moyen , elle la
dépouille encore par une immenfité de
contributions que fes befoins rendent néceffaires
, & que l'abfence du commerce
rend inévitables. L'Etat par fa fituation
follicite donc ce commerce précieux, Un
MA I. 1757:. 725
Adverfaire très - recommandable ( 1 ) voit
un vice dans cette fource , d'où l'Auteur
voudroit faire fortir l'aifance & l'émulation
de, la population la plus étendue .
C'est l'excès des efpeces. Plus elles fe multiplientpar
le commerce , dit- il , plus les denrées
font cheres , & le pauvre ne peut plus
fubfifter. Ce n'eft pas la quantité des efpeces
, mais la trop grande inégalité dans
la répartition , qui nuit au peuple , répond
M. l'Abbé Coyer. Qu'on lie les mains à
ces hommes infatiables qui ont des titres
pour entaffer toujours , & tout le monde
vivra fans fe plaindre ni de la cherté des
fubfiſtances , ni de l'excès de l'argent . Il
eft vrai que l'abondance de l'argent produit
la cherté de toutes chofes ; mais ce
défavantage , effet naturel d'un grand
commerce & de la profpérité publique , eft
compenfé & furpaffé par le falaire plus
grand des ouvriers , par les honoraires
plus confidérables des profeffions diſtinguées
, & par le grand mouvement de
l'industrie. « Qui font donc ceux que la
» cherté des denrées incommode dans une
ville , dans un pays où il fe trouve beau-
» coup d'argent ? des rentiers bornés qui
» ne travaillent ni pour eux , ni pour l'état ;
99 »
( 1 ) L'Auteur de la Nobleffe militaire.
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
22
>> des Gentilshommes qui s'amufent à
compter leurs ayeux , des gens oififs qui
» veulent fubfifter fans s'occuper , & voilà
juſtement ceux que nous invitons au
» commerce. ...» Nous fommes obligés
de paffer à d'autres queftions , & de nous
contenter de les effleurer , pour ainsi dire ,
en paffant ; fans cela nous nous arrêterions
à chaque page , & nous pourrions tirer
de chaque idée de M. l'Abbé Coyer des
preuves fenfibles de la légitimité de fon
fyftême... Chap. II . Une Nobleffe commer
çante peut elle fe combiner avec les conftitutions
de la Monarchie Françoife ? Lorfque
la Monarchie ne connoiffoit que le gouvernement
militaire , le Guerrier fumant
de carnage
venoit venoit juger les Citoyens
, & l'Evêque
, par obligation
, manioit
l'épée & le bâton paftoral
. Dans ce fyftême
de fang , la Nobleffe
pouvoit
- elle enviſager
autre chofe que les armes ? La fageffe
a montré
d'autres
parties
auffi effentielles
au bonheur
public. Le commerce
en eft
une. « On voit dans ce tableau
raccourci
» que la Monarchie
a changé de fituation
, » dit M. l'Abbé Coyer , la Nobleffe
ne peut-elle pas en changer
avec elle ? Tant » que la Monarchie
a eu befoin
de toute
» fa Nobleffe
fur les champs
de bataille
ود
›
& qu'elle lui a donné affez de fortune
MA I. 1757. 117
و د
و د
53
•
pour s'y foutenir , la Nobleffe n'a point
» dû les quitter : mais depuis que la folde
pécuniaire des troupes eft devenue le
» nerf principal de la puiſſance monarchi-
» que , depuis qu'on a reconnu qu'on
»peut être brave fans être Noble , depuis
que le roturier a ofé vaincre , tandis que
le Noble ales mains enchaînées par l'indigence
, ce Noble peut & doit changer
de goût. Eh ! quelle eft la Nation qui n'a
» pas obéi au temps ? » Chap. III.
L'efprit guerrier peut - il fubfifter dans une
même Nation avec l'esprit de commerce ?
M. l'Abbé Coyer en eft convaincu : les
preuves fe préfentent en foule à fon efprit ,
il les prodigue ici avec une fageffe de
choix, qui les met à l'abri de toute replique.
Si l'on avoit interrogé les Athéniens fur
ła compatibilité des deux efprits , de guerre
& de commerce , ils auroient montré les
tableaux , les ftatues , les couronnes d'or ,
les trophées , monumens des victoires
qu'ils avoient remportées depuis que Thémiftocles
leur avoit donné des vaiffeaux
pour le commerce & pour la guerre. Rhodes
fut-elle plus fameufe par le commerce
que par la guerre demande M. l'Abbé
Coyer. Démétrius Poliorcetes s'en inftruifit
à fes dépens. Ce preneur de villes
avoit juré de ne pas manquer celle - ci .
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
Il l'attaqua avec toutes les armes que le
génie guerrier peut faire inventer , & les
Rhodiens furent victorieux. Il fallut toute
la puiffance de Nabuchodonofor & treize
ans de fiege pour prendre Tyr. C'étoit le
fort de cette reine du commerce d'étonner
les plus grands Conquérans. Alexandre
que rien n'arrêtoit , délibera deux fois s'il
n'en leveroit pas le fiege , & l'affaut qui
l'en rendit maître , après avoir perdu plus
de monde qu'à la bataille d'Iffus , ne put
vaincre le courage de ces fiers Commerçans.
Pas un de ceux qui portoient les
armes ne voulut chercher un afyle dans les
Temples les vieillards même attendirent
une belle mort à l'entrée de leurs maifons.
Qu'on parcoure les temps , dit M. l'Abbé
Coyer , on trouvera que les Villes commerçantes
& guerrieres ont réfifté opi-
» niâtrément aux plus grands Capitaines.
» Syracufe , à Marcellus ; Athenes , à Sylla
; Marfeille , à Céfar. Des trente fix
» mille villes , places ou châteaux que les
» Arabes prirent en dix ans fous le regne
» du Calife Omar 1 , Alexandrie fut une
» de celles qui tinrent le plus long- temps
» contre ce torrent de victoires. » Quelle
eft la ville purement guerriere , continue
l'Auteur , qui auroit ofé tenter ce que
Genes a exécuté dans la derniere guerre ?.
"
ود
و د
"
MA I. 1757. 129
Genes connue par le commerce , Genes où
les Nobles font le commerce. Une Reine
victorieufe & irritée s'empare de fes Fauxbourgs
, s'affied fur fes remparts , faifit fes
arfenaux , domine dans fon port , la couvre
de fes foudres. Genes reprend les fiennes
, & fecoue le joug. D'où peut venir
cette force particuliere aux Villes de commerce
, demande encore M. l'Abbé Coyer ?
C'eft qu'une ville riche , par fes richeſſes
mêmes , fournit beaucoup de moyens de
défenſe ; provifions , machines de guerre,
peuple nombreux qui fe transforme en
foldats , s'il en eft befoin : c'eft que ceux
qui ont beaucoup à défendre , s'animent à
la vue du danger où fe trouvent leurs poffeffions
, &c. Chap. IV. Notre commerce
n'eft -il point arrivé au terme où il doit s'arrêter
? M. l'Abbé Coyer à fait cette queftion
à des Négocians auffi diftingués par
leurs lamieres que par leur fortune ; ils
lui en ont fait une autre . Penſez- vous ,
lui ont-ils dit , qu'on puiffe prefcrire des
bornes à la fécondité de la nature & des
arts , aux befoins & au luxe du peuple ?
M. l'Abbé Coyer ouvre les archives de
notre commerce , & voici ce qui le frappe :
« L'Italie connoît à peine les Marchands
» François. On ne nous voit plus aux foi-
" res de Salerne , d'Averfe & de Sinigalie.
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
32
"
Naples nous oublie. Venife demande fi
» nous avons encore des manufactures. A
>> Livourne , autrefois , le commerce François
avoit une telle fupériorité , que la
» fête de S. Louis étoit celle de toute la
>> Ville. Le Portugal n'a plus de ports pour
" nous. Jean de Witt évaluoit la balance
» que la Hollande nous payoit de fon
» temps à trente millions , qui en feroient
aujourd'hui plus de cinquante - cing ; elle
» n'a été que de huit en 1750. On ne fçait
prefque plus en France fi la Guiane nous
appartient. Notre commerce du Levant
» fe trouve dans un état de rétreciffement
23
29
"
"
"
» par
les entraves
de 1737.
Il y a tant de
" millions
de Turcs
, & l'on fçait
que nous
» n'en
habillons
que
deux
cens
milles
.
Ignorons
- nous
que nos draps
convien-
» nent
encore
à la Perfe
, au Mogol
, & à
» beaucoup
d'autres
peuples
en Afie , qui
»en feroient
ufage
, s'ils leur étoient
con-
» nus ? L'Angleterre
le craint
, & tâchera
"de l'empêcher
. N'eft
-ce pas affez
d'avoir
perdu
les profits
immenfes
que nous
faifions
avec
elle-même
? Nous
lui ven-
» d ons
autrefois
des toiles
pour
quatorze
millions
par année
, & des étoffes
de
foye
pour
une fomme
à peu près
égale
.
>>Un commerce
qui a fouffert
tant
de diminution
, ne doit pas penfer
à ſe borner
.
33
ע
MA I. 1757 . 131
Les raifons les mieux combinées & les
plus claires abondent dans ce chapitre , &
il nous femble que rien n'eft ni mieux vu ,
ni mieux repréſenté.
Lafuite au prochain Mercure.
LES Quatre Fins de l'Homme , avec des
Réflexions capables de toucher les pécheurs
les plus endurcis , & de les ramener
dans la voie du falut . Par M. L.
Rouault , Curé de Saint Pair fur la Mer
Nouvelle édition , revue & corrigée , à
Paris , chez Tilliard , quai des Auguſtins
1757 , vol. in- 12.
Les éditions réitérées qui fe font faites
de ce petit Ouvrage en différens temps ,
fuffisent pour affurer fon mérite. On nous
annonce cette derniere , comme étant plus
correcte que les précédentes. A l'egard de
l'ouvrage même , il eft trop connu pour
nous arrêter à en parler. Nous nous bornerons
à dire qu'il eft propre à produire les
plus heureuſes impreffions fur l'efprit de la
plûpart de fes Lecteurs autant par la
fimplicité & la clarté du ftyle , que par
les vérités importantes , qu'il expofe avec
beaucoup d'onction . Ce livre fe vend 36
fols , relié . Le Libraire avertit Meffieurs
les Curés & autres perfonnes qui voudront
s'en accommoder au nombre de vingt- cinq
›
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
exemplaires à la fois , qu'il le leur donnera
fur le pied de 26 fols , l'un portant l'autre .
OBSERVATIONS fur l'hiftoire & fur les
preuves de la Réfurrection de Jefus - Chrift,
traduites de l'Anglois de M. le Chevalier
Gilbert Weft , fur la quatrieme édition.
A Paris , chez le même Libraire , un volume
in- 12 .
Cer Ouvrage a reçu depuis long-temps
en Angleterre le fceau de l'approbation
publique. Quatre éditions confécutives en
ont confirmé fuffifamment le mérite . Ces
Obfervations n'avoient point encore paru
en notre Langue : on les publie aujourd'hui
pour la premiere fois. Le Traducteur nous
apprend dans un Avertiffement qu'il a mis
à la tête , l'occafion qui les fait naître. Il y
a déja plufieurs années que M. Woolſton
s'avifa de compoſer des Difcours , dans lefquels
il ne fe propofoit rien moins que
de combattre , quoiqu'obliquement , les
miracles de Jefus Chrift , & particuliérement
fa Réfurrection. Ils firent beaucoup
d'éclat dès qu'ils devinrent publics . La
hardieffe & la témérité de cet Ecrivain
fouleverent contre lui tout ce que l'Angleterre
avoit alors d'hommes fçavans & zélés.
Ils s'emprefferent de le réfuter : mais
perfonne ne parut dans la difpute avec
MA I. 1757: 133
plus d'avantage que M. Sherlok , Evêque
de Bangor , transféré depuis du fiege de
Salisbury à celui de Londres. Il défendit
avec fuccès la vérité des miracles du Sauveur
contre leur ennemi , qu'il fuivit dans
tous les détours où celui - ci avoit voulu fe
retrancher. L'Ouvrage de ce Prélat fut généralement
goûté , & dix éditions en furent
faites , fans qu'on vît paroître la moindre
replique de la part de Woolfton , ni
de fes partifans , quoiqu'on les eût fouvent
défié d'y répondre. Ces conteftations ne
furent cependant affoupies que pour un
temps. Elles fe renouvellerent dans la fuite
avec plus de chaleur : ce que le maître
n'avoit ofé entreprendre , un difciple plus
hardi le tenta dans une brochure qui a
pour titre , Examen des Témoins de la Réfurrection
de Jefus - Chriſt , jugés felon les
Regles du Barrean , par un Philofophe honnête-
homme. Les prétendues contradictions
des textes évangéliques fur ce grand événement
, étoient le principal fondement
dont cet Auteur anonyme s'appuyoit pour
infirmer le témoignage des Apôtres . On
nous apprend que cette objection , paroiffant
même après les efforts de plufieurs
Théologiens , n'avoir été que foiblement
réfolue , M. le Chevalier Gilbert Weft
crut devoir approfondir cette question.
134 MERCURE DE FRANCE .
33
"
"3
"3
Ces Obfervations qui viennent d'être tra→
duites en notre Langue , furent le fruit de
fon travail fur cette matiere. M. Weft a
eu foin de nous inftruire des vues qui l'ont
dirigé en prenant la plume. Voici ce qu'il
dit dans l'introduction qui précede l'Ouvrage
: « Je ne m'étois propofé d'abord
que de juftifier les Evangéliftes du repro
» che de contradiction qu'on leur a fait ;
» c'étoit là mon unique objet. Mais à me
» fure que j'ai avancé dans mon travail ,
la lumiere a augmenté à mes yeux , &
prefqu'à chaque pas j'ai apperçu de
" nouvelles circonftances propres à établir,
» contre les incrédules , la vérité & la certitude
du témoignage que les Apôtres
» ont rendu de la réfurrection de Jeſus-
» Chrift. Ces découvertes m'ont mené in-
» fenfiblement au- delà de mon premier
» but , & m'ont conduit à examiner fcrupuleufement
& à la rigueur , les princi
pales preuves que les Apôtres ont eues
» de ce grand & important article de notre
» croyance . Mais comme il ne fuffiroit
pas , pour affurer la foi du Chrétien
que la réfurrection de Jesus- Chrift eût
été pleinement prouvée aux Apôtres ,
j'ai cru que tout ce que j'avois fait jufques-
là feroit tout-à-fait inutile , ou du
» moins imparfait , fi je n'y ajourois quel
"2
33
30
»
30
MA I. 1757: 139
» ques- uns des principaux motifs que nous
>> avons de la croire , nous qui vivons plus
» de dix-fept cens ans après cet événement
» miraculeux . "
"
Get Ouvrage eft divifé en trois parties.
Dans la premiere , on concilie la diverfité
des récits évangéliques de la réſurrection
de Jefus-Chrift , & l'on détruit les contradictions
apparentes qu'on leur reproche.
Dans la feconde , on procede à un examen
rigoureux des preuves de la réfurrection
données aux Apôtres , en conféquence
defquelles on conclud que ces premiers
Prédicateurs de l'Evangile eurent de ce fait
important une certitude entiere , & une
conviction en quelque façon irréſiſtible.
Dans la troifieme , on expofe deux des
motifs qui nous déterminent invinciblement
à croire la réfurrection du Sauveur .
Tel eft le plan de cet Ouvrage , que nous?
nous contentons d'indiquer fans entreri
dans le détail des preuves. Ceux qui fe:
feront un plaifir de le lire avoueront que
l'Auteur manie fon fujet avec beaucoup
de dextérité. Il réunit à la force & à la
folidité des moyens qu'il emploie pour
confondre les incrédules , l'ordre & la
clarté dans la maniere de les préfenter : ce
qu'on ne trouve pas toujours dans les Ecri
vains Anglois. L'Ouvrage n'a perdu aucu
136 MERCURE DE FRANCE.
ne de ces qualités dans la traduction Françoife
qui vient, à ce qu'il nous paroît , d'une
perfonne habile. A l'égard de l'exactitude
, c'eft fur quoi il ne nous appartient pas
de prononcer , puifqu'il faudroit pour
cela être à portée de la pouvoir comparer
avec l'original , que nous n'avons point
entre les mains , & dont nous ignorons
d'ailleurs la Langue . Les perfonnes qui
prennent l'équité pour la regle de leur
conduite & de leurs jugemens , fçauront
gré au Traducteur de la modération avec
laquelle il parle de la Nation Angloiſe
dans fon Avertiffement. La furveguerre
nue entr'elle & la France , eft très-propre à
changer les difpofitions de notre efprit à
l'égard des Ecrivains d'une Nation , qui
ne fe montre à préfent à nos yeux que
comme notre ennemie. On a peine à fe
refufer aux impreffions fâcheufes que cette
idée fuggere , & l'on ne fait pas réflexion
alors que l'on peut être Citoyen fans ceffer
d'être équitable . Si cette vérité a lieu ; c'eft
furtout dans le cas où l'on envifage toutes
les différentes Nations , comme formant
un feul & même corps , qui compofe ce
qu'on appelle la République des Lettres .
Ainfi ce n'eft pas à ceux qui en font Membres
à entrer dans les démêlés politiques
qui divifent les peuples. « Rendons jufti·
M A I. 1757. 137
"
20
ود
ce , dit le Traducteur , à la Nation
Angloife , quoique maintenant notre
ennemie ; il eft glorieux pour elle que
» la Religion Chrétienne y trouve des
» défenfeurs fi zélés parmi ceux qui y
» occupent les premiers rangs dans la Littérature
& dans l'Etat. Nous accufons
»fouvent l'Angleterre comme la fource
» de l'incrédulité parmi nous , & de fon
» côté elle nous rend bien ce reproche.
Mais , il faut l'avouer , fi l'on ne fçauroit
» nier que la Religion n'ait été fouvent
» & vivement attaquée par quelques Ecri-
» vains de cette Nation , elle n'a guere
» été par nulle autre plus fçavamment défendue.
ور
و ر
33
TRAITÉ de la Jurifdiction des Préfidiaux
tant en matiere civile que criminelle
, avec un Recueil chronologique des
principaux Edits , Ordonnances , Déclaration
, & autres Réglemens concernant les
Préfidiaux ; par M ***, Confeiller au Préfidial
d'Orléans. A Paris , chez Debure
l'aîné , quai des Auguftins , 1757. Prix
liv. 12 fols relić .
3
CALCULS tout- faits depuis un denier
jufqu'à soooo livres , & détail par jour
& par mois du produit des rentes depuis
une livre jufqu'à 100000 , avec des tarifs
138 MERCURE DE FRANCE.
pour les intérêts , d'autres à tant pour cent
fur l'efcompte , le change , &c . On y a
joint d'autres tarifs pour le fol ou marc la
livre , avec le pair des aunages & des
poids de l'Europe , la réduction des louis
d'or & des écus en livres , & c. par Mathias
Melange. A Paris , chez Vincent , rue S.
Severin , 1757.
THEORIE nouvelle du flux menftruel ,
& Traité des maladies de la tête , traduits
du Latin de M. Robert Emett , Médecin
de la Société royale des Sciences de Montpellier
, par M. Hurtaut. Chez le même
Libraire , 1757 .
DE L'AMPUTATION à lambeau , ou nouvelle
Méthode d'amputer les membres , par
M. Pierre Adrien Verduin . Traduction
nouvelle du Latin en François , avec des
augmentations confidérables , tirées des
obfervations les plus modernes , qui contienent
l'hiftoire de la découverte de cette
opération , les jugemens qu'on en a portés,
les moyens de la rendre plus fûres , plus
fimple , plus facile , & d'en tirer tous les
avantages poffibles ; par M. Pierre Maffuet,
Docteur en Médecine. Chez le même.
Nous fommes obligés de remettre au
prochain Mercure les autres annonces &
MA 1. 1757. 139
précis des Livres nouveaux , pour faire
place à l'extrait du Remerciement de M.
Séguier , & de la Réponſe de M. le Duc de
Nivernois , que nous avons promis dans le
volume précédent.
EXTRAIT des Difcours prononcês dans
Académie Françoife , le jeudi 31 Mars
1757 , à la réception de M. Séguier.
Si nnoouuss voulions tranfcrire toutes les
beautés de ces deux Difcours , nous en
donnerions ici une feconde édition . Nous
allons cependant en extraire le plus grand
nombre qu'il nous fera poffible, pour mieux
repondre aux defirs empreffés de nos Lecteurs.
M. Séguier commença le fien avec
d'autant plus d'art , que cet art eft caché
fous une noble fimplicité qu'on devroit
fuivre , mais qu'il eft plus facile de louer
que d'imiter. Meffieurs , dit- il , quand le
célebre Académicien que vous regrettez
fut admis dans votre illuftre Compagnie ,
il attribua ce glorieux avantage à l'honneur
qu'il avoit d'appartenir au grand Corneille.
Mais fi le hazard de la naiffance
l'attachoit par les liens du fang au pere du
Théâtre , cet éclat héréditaire difparoiffoit
auprès des titres perfonnels qui
140 MERCURE DE FRANCE.
l'avoient rendu digne de votre choix .
Combienfuis-je plus obligé , Meffieurs,
de faire un aveu auffi modefte que le fien ?
Je dois au nom que je porte , l'honneur de
m'affeoir aujourd'hui parmi vous le fouvenir
du Chancelier Séguier vous a été
tranfmis , il vit dans vos coeurs , vous
avez voulu l'honorer dans un héritier de
fon nom , vous avez étendu fur moi les
fentimens que vous lui confervez , &
qu'il mérita , ils ont fait mon titre . Je
me hâte de rendre à fa mémoire un hommage
public , & dans les tranfports que
vous aviez droit d'attendre de ma reconnoiffance
, c'eft à moi feul , Meffieurs ,
qu'il étoit permis de le nommer ici avant
le Cardinal de Richelieu , ce génie profond
& fublime , qui le premier raffembla
les talens difperfés , à qui les lettres
doivent autant que cet Empire , dont le
nom vit encore parmi vous avec une nouvelle
fplendeur dans un Heros de fa race.
M. Séguier paffe rapidement fur des éloges
mérités à tant de titres , mais répétés trop
fouvent ppoouurr nn''êêttrree pas ufés. Nous l'imiterons
, & nous allons nous borner à l'eloge
du jour , à celui de M. de Fontenelle.
Mais à qui fuccédai- je , Meffieurs , s'écrie
M. Séguier , à un de ces hommes
rares ? nés pour entraîner leur fiecle ,
2
MA I. 1757 . 141
pour produite d'heureufes révolutions
dans l'empire des Lettres , & dont le nom
fert d'époque dans les Annales de l'efprit
humain → à un génie vafte , lumineux ,
qui avoit embraffé & éclairé plufieurs genres
, univerfel :
par l'attrait de fes goûts ,
par l'etendue de fes idées , & non par ainbition
ou par enthouſiaſme ; à un efprit
facile , qui avoit acquis & qui communiquoit
, comme en fe jouant , toutes les
connoiffances ; à un bel efprit Philoſophe,
fait pour embellir la raifon , & pour te
nir d'une main légere la chaîne des fciences
& des vérités. i
Il falloit , dit M. de Fontenelle , décompoſer
Leibnits , pour le louer : c'eft
un moyen que fans y penfer , le Panegyrifte
préparoit dès lors pour le louer luimême.
En effet que de différens mérites
dans le même Ecrivain ! La philofophie
affranchie par Defcartes des épines de l'école
, reftoit encore hériffée de fes
propres
ronces. M. de Fontenelle acheva de la
depouiller de ce langage abftrait , de ces
furfaces enigmatiques , qui étoient an
voile de plus pour ces mysteres ; voile
épais , imaginé par l'ignorance , pour dérober
l'abfurdité des fyftêmes , ou par la
vanité , pour ſe réferver à elle feule la
connoiffance de la vérité. Il fit plus , il
142 MERCURE DE FRANCE.
vrage
fubftitua les fleurs aux épines : c'est ainsi
qu'il embellit Copernic & Defcartes luimême
dans la Pluralité des Mondes , Ouadroitement
fuperficiel , appât qu'il
préfenta à fon fiecle , pour infpirer le
goût de la philofophie . Eh ! quelle magie
de ftyle ne falloit- il pas pour faire defcendre
les corps céleftes fous les yeux du vulgaire,
pour lui en développer toute l'économie
d'une maniere fi agréable , avec autant
d'ordre qu'ils fe meuvent , pour proportionner
l'inftruction à tous les efprits.
C'eft un Orphée qui diminue fa voix dans
un lieu refferré qui ne permet point de plus
grands éclats.
Comparaiſon ingénieufe autant que
neuve , & convenable par ces deux endroits,
au Heros qu'elle caractériſe ſi bien ,
Le Récipiendaire parcourt enfuite les
différens genres , où M. de Fontenelle s'eft
diftingué , fes fçavantes Analyfes , fes
Eglogues , fes Opera , fes Dialogues des
Morts.
Mais , ajoute t'il , quels éloges rendre
à M. de Fontenelle , pour ces éloges fi eftimés
, où non feulement il fçut vaincre
le dégoût de la malignité humaine pour
les louanges d'autrui les plus juftes , mais
encore fe faire de l'art de louer un caractere
particulier , & un talent nouveau . It
M.A. I. 1757. 143
me femble en ce moment les entendre en
foule , tous ces morts fameux , me preffer
d'acquitter ici leur reconnoiffance . Doués
d'un différent mérite , & d'une réputation
inégale , ils furent portés prefque
tous au même degré de célébrité par l'éloquence
& les lumieres du panegyrifte ,
orateur qui fçavoit d'autant mieux les
louer , qu'il pouvoit être lui -même ou leur
émule , ou leur juge.
Il fut le premier qui joignit à la philofophie
des ſciences , cette philofophie de
raiſon ſupérieure encore au fçavoir , cette
fage liberté de penfer , qui d'un côté s'éleve
au deffus des erreurs communes , & de
l'autre fe renferme dans de juſtes bornes.
Il eut affez de force pour s'affranchir des
opinions peu fondées , & affez de fageffe
pour en dégager les efprits, en évitant de les
heurter de front , plus für de les gagner que
de les fubjuguer. C'eft ainfi que dans l'hiftoire
des Oracles , il fépara peu à peu la vérité
de la fuperftition ; c'eft ainfi qu'exempt
de paffion & d'enthouſiaſme , il jugea tous
les anciens comme Defcartes en avoit jugé
un d'entr'eux , pofant les limites du refpect
qui leur étoit dû , ne reconnoiffant d'autorité
que le génie , de loi que le fentiment
, ramenant les efprits à eux- mêmes ,
& les débarraffant du joug qui les étouffoit
144 MERCURE DE FRANCE.
en les captivant. Rangé du parti des modernes
, la plupart fes contemporains , il
vit leur gloire fans jaloufie , quelque près
qu'il fût d'eux. Il la défendit fans vanité ,
quelqu'avantage qu'il affurât à leur parti ,
le mérite de fes ouvrages l'auroit encore
fortifié contre l'antiquité , quand même il
fe feroit déclaré pour elle.
A cette heureufe apologie , M. Séguier en
joint une autre qui n'eſt pas moins adroite.
On put , dit- il , lui reprocher dans plufieurs
de fes écrits plus de brillant que de
goût , plus d'art que de naturel , d'affecter
, pour ainfi dire , une certaine galanterie
d'efprit , & même de trop d'efprit ;
exemple dangereux , en ce qu'il fçavoit
plaire par tant d'autres faces , & peut- être
par ces défauts mêmes ; mais la critique.
lui rendit cet hommage , de n'ofer le:
pourfuivre , que dans ceux qui voulurenti
l'imiter. La fupériorité de fes talens couvrit›
tout. Il put compter fes ennemis & non
fes adminiſtrateurs. L'envie le reſpecta , la
renommée ne tint fur lui qu'un langage.
Il jouit de fa réputation , il jouit de l'avenir
même. Il vit toute la poſtérité dans ſes
contemporains. Quelle louange & quelle
image fublime ! )
Nous allons finir ce précis par un
trait qui termine le difcours même , &
qui
MA I. 1757. 145
qui nous a paru d'autant plus admirable ,
que le double éloge de Louis XIV & de
Louis XV , s'y trouve renfermé en fix
lignes , avec celui de l'heureuſe veilleffe
de M. de Fontenelle . Ce temps d'affoibliffement
, dit l'Orateur , qui n'eft ni
la mort, ni l'exiftence pour le refte des hommes
, mérita d'être compté dans fa vie. Le
Ciel, en lui accordant un efprit fi étendu &
de fi longs jours , fembla reculer pour lui
toutes les bornes humaines , & n'enlever
qu'à regret à la terre un fage placé fous
deux regnes , pour être à la fois la lumiere
& l'ornement des deux fiecles , pour pouvoir
en comparer les merveilles fous deux
Auguftes Monarques , dont l'un fut la
terreur de l'Europe , & l'autre en a été
l'arbitre ; l'un paffionné pour la gloire ,
l'autre fe partageant entr'elle & l'humanité
; l'un fameux par fon courage dans les
revers , l'autre par fa modération dans les
triomphes; l'un fi juftement furnommé le
Grand , l'autre plus grand encore par le titre
de Bien- aimé.
Nous croyons ce difcours fait pour fervir
de modele & de préfervatif contre l'éloquence
actuelle , dont le regne fuit celui
de la mode & finit fouvent avec l'année .
Celle de M. Séguier eft de tous les temps ,
& n'a rien perdu à l'impreffion. Le Lecteur
G
146 MERCURE DE FRANCE.
a admiré fon remerciement de fang-froid ,
comme l'Auditeur l'avoit applaudi par enthoufiafme
; fuccès rare , & que peu d'ouvrages
obtiennent aujourd'hui. La réponſe
de M. le Duc de Nivernois a eu le même
avantage & le même mérite. Les morceaux
que nous allons citer , en feront la preuve.
M.le Duc de Nivernois commence fon difcours
par l'Eloge du Récipiendaire conformément
à l'ufage . Voici cet éloge dans fon
entier. Nous croirions faire un vol à nos
Lecteurs ,fi nous en retranchions une partie.
Monfieur , votre entrée à l'Académie
Françoiſe rappelle le fouvenir de ce bel
âge du monde , où la reconnoiffance unif
foit les hommes par des noeuds indiffolubles
, de ces temps où le droit facré de
l'hofpitalité offroit aux Heros une patrie
partout où leurs ancêtres avoient répandu
leurs bienfaits . Nous vous recevons aujourd'hui
parmi nous , Monfieur , & notre
empreffement à vous pofféder , a dû
attendre vos defirs ; mais vous êtes Académicicen
né , pour ainfi dire , & vous
auriez pu réclamer à titre de patrimoine
la place que nous vous déférons en ce jour
à tant d'autres titres : car il ne vous a pas
fuffi , Monfieur , d'être annoncé , défigné
par la gloire de votre nom , vous avez
voulu être précédé par votre réputation
MA I. 1757. 147
perfonnelle, & j'oferai prefque m'en plaindre
à vous au nom de l'Académie ? Diftingué
comme vous l'êtes , par des talens rares
dans l'exercice d'une charge qui exige
tant de talens , nous ne fatisfaifons , en vous
adoptant , que la juftice. Il ne refte rien
pour la reconnoiffance que nous devons à
notre fecond Fondateur , & vous nous
avez mis dans l'impuiffance de nous acquitter
envers lui , en nous impofant la
néceffité de nous acquitter envers vous. Il
n'y a perfonne qui ne connoiffe & qui ne
révere ces importantes fonctions du minif
tere public que vous rempliffez , Monfieur
, avec tant d'éclat.
Etre en même tems la voix publique & la
voix du Législateur , être le defenfeur néceffaire
de toutes les caufes qui intéreſſent
le Prince , & de toutes celles qui intéreffent
le public , être l'organe toujours fecourable
de ceux à qui leur âge ou leur
état ne permettent pas de fe faire entendre
au pied des Tribunaux , être dans les
affaires contentieufes le dépofitaire , l'interprête
, l'arbitre des preuves , des argumens
, des moyens refpectifs , & par - là prévenir
fouvent , & faciliter le jugement du
Sénat refpectable , dont on s'attire la confiance
, tels font les droits qui caractérifent
la charge d'Avocat Général , telles font
Gij
148 MERCURE
DE FRANCE.
I
les fonctions de fon miniftere. L'imagination
s'effraye , l'émulation fe décourage en
confidérant toutes les qualités qu'un efprir
doit raffembler pour fournir glorieufement
une fi vafte carriere. Il faut une étendue
qui fuffife à la multitude toujours renaiffante
des affaires , une pénétration capable
de les approfondir toutes , une perfpicacité
qui atteigne jufqu'à la fubftance intime
d'une affaire obfcure , pour en arracher les
moyens décififs & victorieux , qui auroient
échappé à l'oeil perçant de l'intérêt , aux
parties elles-mêmes ; il faut enfin réunir
les fentimens du Citoyen , les vues de
l'homme d'Etat , l'érudition du Jurifconfulte
, l'ordre & la netteté dans les idées
qui caractérisent le grand Magiftrat , l'éloquence
vive & en même temps judicieufe
de l'Orateur le plus confommé. L'art de
-bien dire , celui de bien écrire , celui de
bien compofer , dont vous venez de faire ,
Monfieur , un fi bel ufage , ne rempliroient
qu'imparfaitement les devoirs d'un
Avocat Général forcé fouvent par des
circonftances auffi foudaines qu'imprévues
à être éloquent fans préparation , avouezle
, Monfieur , vous avez befoin de ce
talent inné que la nature feule peut donner
, & dont elle eft fi avare : vous avez
befoin de ce rare & admirable inftinct du
- ::
MAI. 1757. 149
génie , qui entraîné par une infpiration
toujours heureufe , faifit & embraffe à la
fois le vrai , le beau , le fublime ; vous
avez befoin de cette énergie du ftyle que
l'étude ne donne point , qui femble participer
de l'enthoufiafme , & qui préfentant
les objets fous le point de vue le plus frappant
, pénetre rapidement l'Auditeur du
fentiment dont l'Orateur eft pénétré.
M. le Duc de Nivernois , en traçant à
nos yeux toutes les qualités éminentes que
demandent les fonctions d'Avocat Général
, nous a peint toutes celles qui fe trouvent
réunies dans la perfonne de M. Séguier.
Maniere de louer d'autant plus
adroite , qu'en faifant fentir tout le poids
& toute la grandeur de la charge dont il
caractériſe fi bien les devoirs , il met
dans un plus grand jour le mérite de celui
qui les remplit tous fi parfaitement. De
l'eloge de M. Séguier l'Orateur paffe au
Panégyrique de M. de Fontenelle. Nous
allons en tranfcrire les principaux traits .
•
L'antiquité , dit M. le Duc de Nivernois
, vit toutes les Nations adorer l'Aftre
qui féconde tous les climats , & dont les
productions bienfaifantes fe répandent fur
toutes les productions de la nature. Ainfi
tous les talens , toutes les fciences reclament
M. de Fontenelle , & tous les temples
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
de la littérature confacrent fon culte...:
Il femble qu'en formant fon génie , la nature
ait eu attention à le former tel pour
les
circonstances dans lefquelles ce grand
homme devoit paroître. A fon entrée dans
la noble carriere des Lettres , la lice étoit
pleine d'Athletes couronnés , tous les prix
étoient diftribués , toutes les palmes étoient
enlevées , il ne reftoit à cueillir que celles
de l'univerfalité . M. de Fontenelle ofa y
afpirer , & il l'obtint . Semblable à ces
chef-d'oeuvres d'architecture , qui raffemblent
les trésors de tous les ordres , il
réunit l'élégance & la folidité , la fageffe
& les graces , la bienſéance & la hardieffe ,
l'abondance & l'économie ; il plaît à tous
les efprits , parce qu'il a tous les mérites :
chez lui , le badinage le plus léger & la
philofophie la plus profonde , les traits de
la plaifanterie la plus enjouée , & ceux
de la morale la plus intérieure , les graces
de l'imagination & les réſultats de la réflexion
, tous ces effets de caufes preſque
contraires fe trouvent quelquefois fondus
enfemble , toujours placés l'un près de
l'autre dans les oppofitions les plus heureuſes
, contraſtées avec une intelligence
inimitable.
Par-là dans ces admirables éloges qu'il
a composés pour tant de grands hommes
MA I. 1757. 151
non feulement il entre dans le fecret de
leurs études , de leurs procédés , de leurs
découvertes , enforte que fuivant une de
fes expreffions , on le voit devenir fucceffivement
tout ce qu'il a lu ; mais encore il
embellit chaque matiere qu'il traite par les
richeſſes de toutes les autres qu'il poffede.
Il ne fe contente pas d'être Métaphyficien
avec Mallebranche , Phyficien & Géometre
avec Newton , Législateur avec le Czar
Pierre , homme d'état avec M. d'Argenfon
; il eſt tout avec tous , il eſt tout en
chaque occafion , il reffemble à ce métal
précieux que la fonte de tous les métaux
avoit formé. M. le Duc de Nivernois eſt
toujours auffi heureux que fertile en comparaifons.
Après avoir parlé de la lumiere
philofophique que Bacon , & Deſcartes
après lui , avoient répandu dans l'empire
des Sciences , l'Orateur ajoute : Il étoit
réfervé à M. de Fontenelle de généralifer
l'Ouvrage de Bacon & de Defcartes , de
familiarifer le Public entier avec la philofophie
, de rendre la raifon d'ufage comde
l'introduire , de l'établir dans
tous les genres & dans tous les efprits.
mun ,
M. le Duc de Nivernois nous peint
enfuite la fageffe & l'aménité du caractere
de M. de Fontenelle , avec ces couleurs
auffi féduifantes que vraies. Attaqué plus
Giv
152 MERCURE DE FRAN CE.
d'une fois par des adverfaires redoutables ,
il effuya des critiques ameres , piquantes ,
humiliantes mêmes , fi un tel homme
pouvoit être humilié aux traits les plus
perçans & les plus envenimés , il n'oppofa
jamais que l'égide du filence ; il ne montra
ce qu'il penfoit des armes dont il étoit
bleffé , qu'en ne les employant jamais .
Occupé , par préférence à tout , de foigner
fon propre bonheur & de refpecter le
bonheur d'autrui , il fe vit fouvent contredit
, & il s'abftint toujours de contredire.
Il fut offenfé , & il n'offenſa jamais :
il fembloit qu'il fût impaffible , & il porta
la patience jufqu'à fouffrir qu'on prît ſa
patience même pour un orgueil déguiſé.On
l'accufa d'approuver pour qu'on l'approuvât,
de louer tout afin que tous le louaffent ;
on l'accufa d'être doux , d'être indulgent ,
d'être fage par vanité. Quel eft donc cet
amour-propre nouveau dont le caractere
eft de fervir l'amour-propre d'autrui ? quel
eft cet orgueil approbateur qui s'accorde
toujours fi bien avec l'orgueil des autres ?
& à quels traits reconnoîtra-t'on déformais
la bienfaifance , la douceur & la raifon
?
M. de Fontenelle reçut le prix d'une
conduite auffi fage par le bonheur qui la
fuivit , & que fon Panégyrifte exprime
M A 1. 1757. 153
ainfi . Il étoit cet heureux , qu'il peint fi
bien dans un de fes Ouvrages *, reconnoiffable
entre tous les hommes à une efpece
d'immobilité dans fa fituation ; mais s'il
eft poffible , il fit plus que d'être heureux :
il accoutuma fes contemporains à la vue
de fon bonheur , il fe le fit pardonner.
Nous ne pouvons finir par un trait
plus heureux : il acheve le caractere , & ,
fi j'ofe le dire , la phyfionomie de M. de
Fontenelle. Dans les deux extraits qu'on
vient de lire , nous avons préſenté fucceffivement
aux yeux de nos Lecteurs deux
portraits de cet homme célebre faits par
deux grands maîtres : la maniere & le
coloris différent , mais la reffemblance eft
également parfaite. Si nous ofions emprunter
de l'art même une comparaiſon
nous dirions que l'un eft peint par
Vanloo , & l'autre par Boucher.
* Traité du Bonheur.
"
SUJETS propofes par l'Académie royalė
des Sciences & Beaux Arts, établie à Pan,
pour deux Prix qui feront diftribués le
premier Jendi du mois de Février 1758.
L'ACADÉMIE ayant jugé à propos de réferver
le Prix de la Poéfie de 17 57 , on
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
donnera deux en 1758. L'un à un Ouvrage
en profe , qui aura pour fujet : l'Amour
de la gloire eft - il plus propre que l'intérêt
à exciter les talens ? Et l'autre à un Ouvrage
de poéfie , dont le fujet fera : l'Utilité
des maifons incombuftibles.
Les Ouvrages ne pourront excéder une
demi-heure de lecture ; il en fera fait deux
Exemplaires , qui feront adreffés à M. de
Navailles -Poueyferré , Secretaire de l'Académie
: on n'en recevra aucun après le
mois de Novembre , & s'ils ne font affranchis
des frais du port.
Chaque Auteur mettra à la fin de fon
Ouvrage la Sentence qu'il voudra : il la
répétera au deffus d'un billet cacheté , dans
lequel il écrira fon nom .
M.Abbé d'Anglade - d'Oleron eft l'Auteur
de l'ouvrage d'Eloquence , qui a remporté le
Prix en 1757-
}
M A I. 1757: 155
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES - LETTRES.
HISTOIRE.
LETTRE à un Membre de l'Académie
d'Amiens fur la Bataille de Crécy ( 1 ).
MONSIEUR , le long féjour que j'ai fait
cet automne dans une maiſon de campagne
(1 ) On ne sçauroit fe difpenfer de relever ici une
faute qui s'eft gliffée dans le petit Dictionnaire
Géographique ; elle fe trouve dans les deux éditions
qui en ont été faites. Voici comme il défigne
le Crécy dont il eft ici queftion : Creciacum
in Pontivo , lieu fameux par la bataille qui s'y eft
donnée le 26 d'Août 1346. Il défigne enfuite les
diſtances , & c'eft - là qu'eft la faute. Ce lieu , ditil
, eft fitué à huit lieues Nord- oueft de Laon ,
trois lieues Sud- oueft de Soiffons , vingt- deux
lieues Nord-eft de Paris : longitude vingt degrés
cinquante-huit minutes ; latitude quarante- neuf
degrés , trente minutes. La feule dénomination de
Creciacum in Pontivo auroit dû prévenir cette
erreur. L'Auteur donne à Abbeville la qualité de
capitale du Ponthieu ; par conféquent le Crécy
dont il parloit n'en devoit pas être éloigné. Le
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
voifine du champ, où s'eft donné la Bataille
de Crécy , ma procuré l'occafion d'y faire
de fréquentes promenades. Les lieux fameux
ont un charme fecret qui attire le
curieux ; il Y eft comme infpiré , il s'y
préfente à lui mille réflexions qu'il ne feroit
pas dans le cabinet. C'eſt le réſultat
de toutes mes réflexions que je vous envoie
, vous pourrez peut - être en tirer
quelque utilité pour votre Académie , dont
le but principal doit être de connoître tout
ce qui eft particulier à la Picardie. Je ne
vous parlerai pas de la pitié & de l'indignation
qui font les deux premiers fentimens
qui m'ont agité. Le défaftre arrivé
en ce lieu à la nation Françoiſe , ne fçauroit
manquer de faire naître la premiere
dans le coeur de tout bon François ; à l'égard
de la feconde , elle n'eft que trop
Ponthieu eft un très-petit canton ; & s'il s'étendoit
depuis Abbeville jufqu'aux environs de Laon,
il feroit plus grand que la Picardie proprement
dite. Les diftances marquées dans le Dictionnaire
peuvent convenir à Crécy fur Serre ; mais les
diftances de Crécy en Ponthieu devoient être ainfi
défignées à quatre lieues au Nord d'Abbeville
douze lieues Nord-oueft d'Amiens , fix lieues Sudoueft
de Montreuil , quarante au Nord de Paris ;
latitude cinquante degrés , feize minutes ; longitude
vingt-trois degrés , cinq minutes , fuivant
Samfon , Géographe Abbevillois , dans fa Carte du
Rhin
MA I. 1757 . 157
juftifiée par la haine implacable que nous
porte depuis tant de fiecles cette Nation
de tout temps rivalle de notre
gloire.
Je vous écris du lieu même , fans autre
fecours que la fituation des lieux & ma
mémoire . Je crois d'ailleurs que je tirerois
un très-foible avantage des defcriptions
rapportées par les Hiftoriens. La plupart
ne préfentent que des images de bataillons
rompus , repouffés & ralliés , fuivant que
leur imagination leur en fournit les tableaux
, fans avoir égard aux vues des
Généraux , à la fituation des lieux , & aux
incidens que les faifons & l'heure de la
bataille peuvent faire naître ; c'eft principalement
dans tous ces détails que je vais
entrer , tant pour ce qui a précédé la bataille
que pour ce qui l'a fuivie , & je laifferai
tous les combats & tous les faits d'armes
qu'il vous eft facile de trouver ailleurs.
Il ne fe peut guere de fituation plus critique
pour un Général , que celle dans laquelle
fe trouvoit Edouard III , quelques
jours avant la bataille de Crécy . Îl venoit
de ravager les plus belles Provinces de la
France , il avoit porté la terreur jufqu'aux
portes de Paris ; mais enfin détruit par fes
propres fuccès , fon armée étant diminuée
158 MERCURE DE FRANCE.
de près de moitié par les fatigues d'une
campagne glorieuſe à la vérité , mais toujours
dangereufe à une armée lorfqu'elle
eft au milieu de fes ennemis , il étoit ,
pour ainfi dire , obligé de fuir devant une
armée formidable , beaucoup plus nombreuſe
que la fienne , & compofée de la
plus haute Nobleffe de France . Loin d'efpérer
de la vaincre , il fe feroit eftimé fort
heureux de pouvoir échapper à ſa pourfuite
par une retraite précipitée.
La Flandre étoit la Province étrangere
la plus voifine : les troubles qui y régnoient
alors , le génie toujours inquiet des Flamands
chez lefquels Edouard avoit un
parti formé , leur haine contre le Roi de
France qui avoit commencé fon regne par
leur faire la guerre , tout cela fembloit y
promettre à Édouard une retraite affurée ;
ce fut auffi vers cette Province qu'il dirigea
fes pas. Mais il falloit y arriver , les
obftacles fe multiplioient à chaque pas ,
tous les paffages étoient exactement gardés.
Edouard ne pouvoit avancer que les
armes à la main , il falloit partout combattre
, & tous ces combats retardoient fa
marche , & diminuoient fes forces.
Il ne rencontra pas d'obftacle plus infurmontable
que la riviere de Somme, qui
traverfe la Picardie dans toute fa lon
MA I. 1757: 159
gueur cette riviere eft très - profonde , il
ne s'y trouve aucun gué entre Abbeville &
Amiens , tous les ponts qui font entre ces
deux Villes étoient ou rompus , ou gardés
par des châteaux qui fubfiftent encore , &
qui étoient très- forts pour ce temps. Cependant
l'armée Françoife avançoit toujours
, la perte des Anglois paroiffoit inévitable
, les François en étoient convaincus
, & ils croyoient courir à une victoire
certaine.
On ne comprend pas aifément comment
Edouard , qui cherchoit à paffer la Somme,
avoit pris le parti de fuivre le cours de
cette riviere , & de defcendre vers fon embouchure
: à mesure qu'il avançoit , elle
augmentoit de largeur , de profondeur &
de rapidité. Peut-être avoit- il déja connoiffance
du gué qu'il cherchoit , peut - être
vouloit-il retourner en Normandie par où
il étoit venu en France , quelque dangereux
que fût pour lui ce dernier parti .
Mais la fortune le favorifa en cette occafion
, ainfi qu'elle a fait pendant toute fa
vie ; & quelque peu de prudence qu'il ait
marqué dans fa conduite , il n'en trouva
pas moins ce qu'il cherchoit : parvenu à
deux ou trois lieues de la mer , un habitant
du pays lui indiqua le gué nommé alors ,
comme à préfent , le gué de Blanque Tacque.
160 MERCURE DE FRANCE.
Ce gué eft défigné dans les Cartes de
M. de Lifle , dreffées fur les Mémoires de
M. de l'Efperon. Sa fituation eft entre les
villages de Port & de Soyelles . Je crois
qu'il tire fon nom de la blancheur des
craies dont eft formée la phalaiſe qui eft
du côté de Port ; cette blancheur est trèsapparente
& frappe d'abord les yeux , lorfqu'on
vient du côté du Vimeux . Ce nom
que lui ont donné les habitans du pays ,
fignifie en François Blanche Tache , fuivant
l'habitude qu'ont les Picards de mettre
toujours l'adjectif avant le ſubſtantif.
3
La riviere devient guéable à cet endroit,
parce que fon lit s'élargit confidérablement;
elle s'y divife en une quantité de petits
ruiffeaux qui diminuent confidérablement
fon principal canal . D'ailleurs la mer montant
tous les jours dans la baie & cet
endroit étant celui où elle finit dans les
baffes marées, les fables que le flot apporté,
& que la riviere trop affoiblie n'a pas la
force de repouffer , s'y trouvent accumulés
infenfiblement , & forment un banc de
fable fur lequel il eft facile de paffer.
Comme ce paffage eft formé par la
marée , il s'enfuit qu'il varie fuivant que
les flots pouffent plus ou moins , & qu'il·
eft plus ou moins profond fuivant la quan
tité de fable qu'il amene , ou qu'il remMA
I. 1757.
161
porte. Auffi fe trouve-t'il tantôt plus voifin
d'Abbeville , tantôt plus voifin de S.
Valery. Quelquefois on a de l'eau jufqu'à
la ceinture en le paffant , quelquefois beaucoup
moins , prefque jamais davantage :
dans des temps on le pafferoit à vingt hommes
de front , dans d'autres on ne le pafferoit
pas à dix. Toutes ces variations font
qu'il faut toujours le chercher & le fonder ;
mais il eft aifé à reconnoître à la rapidité
de l'eau & à d'autres marques auxquelles
les gens
du pays ne fe trompent jamais ;
enfin ce gué n'eft acceffible que quand la
mer eft entiérement retirée , ce qui ne dure
guere que deux heures entre chaque
marée.
Tel eft le gué par lequel Edouard devoit
échapper à la pourfuite de l'armée Françoife
; vraisemblablement il étoit fur le
bord méridional de la Somme le 25 d'Août
1346 , veille de la bataille , dès le grand
matin , & il a tenté & exécuté le paffage
entre la marée de nuit & celle du jour :
un bon Aftronome auroit fupputé quel
jour de la lune étoit ce 25 d'Août , il fçauroit
pofitivement à quelle heure a monté
la mer , & à quelle heure elle étoit baffe.
Mais moi , fans entrer dans ces calculs , je
me contente de conjecturer que la mer
étoit retirée dès le matin , & qu'Edouard a
paffé dans ce temps.
Y
#!
162 MERCURE DE FRANCE
Il avoit en effet befoin d'une très- longue
journée pour exécuter tout ce qu'il avoit
à faire. Il falloit d'abord faire paffer une
riviere confidérable à toute une armée ,
défaire ceux qui gardoient le paffage , ſe
déterminer enfuite fur la route qu'il y
avoit à prendre , faire cette route qui eft
au moins de quatre lieues , enfin choifir
un camp avantageux , y pofter & y retrancher
fon armée : ce n'eft pas trop de la
plus longue journée pour exécuter tant de
grandes chofes.
Je ſuppoſe donc que le 25 d'Août dès
le matin , le Roi d'Angleterre avoit paffé
la riviere de Somme , & qu'après avoir
défait les troupes qui défendoient le paffage
, commandées par Godemart du Fay,
il étoit monté dans la plaine qui eft au
deffus du village de Port ; c'eſt-là qu'il
devoit fe déterminer fur la route qu'il
avoit à prendre , & c'étoit pour fon armée
un point auffi effentiel que le paffage de
la Somme qu'il venoit d'exécuter fi heureufement
.
Que ne puis -je , Monfieur , vous tranfporter
dans cette plaine , je vous ferois
fentir bien plus aifément combien la fituation
de l'armée Angloife étoit encore embarraffante.
A gauche du côté de la mer ,
elle avoit des marais immenfes , formés
MA I. 1757:
163
par les vallées de la Somme , de la Maye ,
de l'Authie & de la Cauche , qui fe réuniffent
dans une étendue de huit lieues de
pays. De cette plaine on découvre tous
ces marais , la vue s'y perd , & n'eſt arrêtée
que par des montagnes de fable , qui font
au-delà de Montreuil. C'étoit s'expofer à
une perte certaine que de s'engager dans
un pays de cette nature on peut juger
combien il étoit alors inacceffible par l'état
où il eft encore maintenant , il feroit aujourd'hui
impoffible au moindre corps de
troupe d'y pénétrer , malgré tous les foins
qu'on prend depuis long - temps pour deffécher
ces marais.
Le pays qui fe préfente en face n'eft pas
d'un plus facile accès. Les bois commencent
là où finiffent les marais : la pointe
de terre qui fépare les vallées de Somme
& de Maye , eft couverte par les bois de
l'Abbaye de Forêt- Mouftier ; & à partir
delà en fuivant la forêt de Crécy jufqu'au
bois du Roondel , il y a une chaîne de bois
large d'une lieue qui occupe plus de quatre
lieues de pays de l'Eft à l'Oueft . Au - delà
de ces bois , fe trouve la forêt de Weron ,
les bois de Valloires , & plufieurs autres
qui continuent prefque jufqu'à Montreuil
. Il eût été auffi dangereux de s'engager
dans ces bois que dans les marais ;
164 MERCURE DE FRANCE.
auffi Edouard renonça-t'il à l'un & l'autre
parti.
Le pays qui fe préfente à droite , & qui
s'avance dans les terres , eft plus beau &
plus acceffible. Après avoir paffé pardeffus
les bois qui bordent la vallée de Somme ,
il fe trouve une plaine entre le village de
Nouvion & la forêt de Cantatre . Cette
plaine conduit dans une autre beaucoup
plus grande , où font fitués les villages du
Titre , Ouvillers , la Motte , Forêt- l'Abbaye
, Cauchy , & plufieurs autres Fermes
& Hameaux , à l'aide defquels une armée
peut faciliter fa retraite fans craindre d'être
opprimée par le nombre : c'eſt auſſi ċe
chemin qu'a choifi Edouard ; & faiſant
fans doute la plus grande diligence dans la
crainte d'être coupé par l'armée Françoife ,
qui avoit paffé la nuit à Abbeville dont il
fe rapprochoit , il a traverfé toute cette
plaine fans la moindre inquiétude ; puis
côtoyant le bois du Roondel , il eft parvenu
enfin à tourner à l'Eft pardeffus les
bois qu'il avoit en face , après avoir paffé
la Somme , & il a mis ces mêmes bois entre
lui & l'armée Françoiſe .
Tout cela , comme je vous l'ai déja dit ,
s'eft paffé dans la journée du 25. Dans
cette même journée Philippe de Valois ,
peu inftruit du chemin que tenoit fon enMA
I. 1757. 165
"
nemi , partoit d'Abbeville pour aller à fa
pourfuite du côté de Saint- Valery où il le
croyoit encore : il arriva comme l'armée
Angloife achevoit de paffer la Somme.
Dans toute autre circonftance il auroit pu
tenter de paffer après elle , pour n'être pas
obligé de retourner fur fes pas : mais la
marée qui furvint dans le moment , mit
une barriere infurmontable entre les deux
armées. Edouard profita de cet avantage
pour prendre de l'avance , & pour exécuter
la marche dont je viens de parler.
pour
Philippe de Valois n'eut d'autre parti à
prendre que de retourner à Abbeville : il
ne put arriver affez - tôt faire paffer
la Somme à fon armée dès le même jour ,
& il fut obligé d'y paffer la nuit ; mais le
lendemain il partit avec la plus grande
précipitation, & il laiffa même à Abbeville
quelques pieces d'artillerie par lefquelles
il craignoit d'être retardé dans fa marche.
Philippe de Valois avoit quatre grandes
lieues à faire pour arriver en préfence de
fon ennemi , & c'étoit trop pour une armée
de ſoixante mille hommes pour pou-
- voir combattre le même jour . Il n'étoit pas
poffible de choisir les poftes les plus avantageux
, de défigner les attaques , de ranger
l'armée en bataille , enfin de faire toutes
les difpofitions néceffaires pour affurer
<
都
166 MERCURE DE FRANCE.
•
la victoire , ou pour ménager une retraite,
au cas que le fort des armes ne fût pas
favorable.
Pour vous faire mieux fentir de quelle
importance il étoit pour les François de
prendre les plus grandes précautions , je
vais vous mettre fous les yeux le plan du
champ de bataille , & quel étoit le camp
dans lequel il falloit attaquer l'armée
Angloife.
La bataille s'eft donnée précisément à la
fource de la petite riviere de Maye. Cette
riviere coule de l'Eft à l'Oueft , & va fe
rendre dans l'Océan , au deffous de la ville
de Rue. Elle commence au village de Fontaines,
& paffe enfuite au bourg de Crécy ;
c'est dans la vallée qu'elle forme entre ces
deux endroits que la bataille s'eft livrée.
Il peut y avoir une bonne demi-lieue
du village de Fontaines au bourgde Crécy .
Le terrein qui les fépare eft divifé en deux
collines entre lefquelles coule la riviere
dans une prairie fort étroite. Ces deux
collines font d'un accès facile , celle qui
eft au Midi eft cependant moins efcarpée
que celle qui eft au Nord. Elle s'éleve infenfiblement
dans l'efpace d'un quart de
lieue , & forme une plaine en pente douce
qui eft terminée par une vallée féche dans
le fond de laquelle commence la forêt de
MA I. 1757. 167
Crécy : de la riviere de Maye à la Forêt ,
il peut y avoir une petite demi-lieue , de
forte qu'entre la riviere & la forêt , le
bourg de Crécy & le village de Fontaines ,
il y a un espace de terrein d'une demilieue
quarrée aux environs.
La colline qui eft au Nord , eft plus efcarpée
: elle préfente aux yeux plufieurs
monticules qui forment une autre petite
vallée féche , dont la direction eft du Nord
au Sud. Cette vallée s'appelle la vallée des
Clercs , la tradition du pays veut que le fort
de l'action s'y foit paffé : cette vallée & les
côteaux qui l'environnent , font acceffibles
partout , & la Cavalerie Françoiſe
pouvoit y faire tout fon effet.
La colline feptentrionale eft terminée
par le village de Wadicourt au Nord , &
par celui d'Eftrée au Nord- eft. La vallée
des Clercs eft entre ces deux Villages :
elle remonte infenfiblement dans une plaine
qui eft du terroir de l'un & de l'autre .
De ces deux Villages à la Maye , il y a au
plus un quart de lieues .
D'après cette deſcription , il vous eft
aifé de dreffer vous- même le plan du champ
de bataille. Figurez -vous une étendue de
terrein d'une demi-lieue de large , fur trois
quarts de lieues de long , ayant la forêt de
Crécy au Sud le bourg de Crécy à >
•
V
163 MERCURE DE FRANCE.
l'Oueft , le village de Wadicourt au Nord,
celui d'Eftrée au Nord- eft , & celui de
Fontaines à l'Eft , ce terrein retombant en
pente de chaque côté vers un ruiffeau qui
traverfe dans fa largeur ; & vous aurez
une idée jufte & exacte de ce champ de
bataille.
Il ne me fera pas plus difficile de vous
faire connoître quelle étoit la pofition de
l'armée Angloife , & quelle terrein elle
occupoit.
Edouard arrivé le premier , & dès la
veille du combat , avoit eu l'avantage de
choifir. Je crois qu'il s'étoit déterminé
pour occuper la colline qui eft au midi ;
enforte que fon armée étoit adoffée contre
la forêt fa droite étoit appuyée contre le
bourg de Crécy , fa gauche pouvoit être
couverte par un petit bois nommé le bois
Guerard , qui fubfiftoit peut- être déja , ou
en tout cas un retranchement ne devoit
pas être long à faire dans un pays ,
où le
bois eft très -commun : on fçait d'ailleurs
que les Archers Anglois , lorfqu'ils combattoient
en France dans ce temps là , portoient
toujours chacun un pieu , dont ils
formoient dans le moment une paliffade
pour réfifter plus facilement à l'impétuofité
de la Cavalerie Françoife , qui faifoit la
principale force de leurs troupes ; enfin
l'armée
1
MA I. 1757. 169
l'armée Angloife avoit en face la petite riviere
de Maye , qui eft affez groffe quand
les pluies tombent en abondance , & dont
les bords en cet endroit font fort embarraffés
de haies & de buiffons .
f
Vous fentez fans doute tout l'avantage
d'une pareille difpofition : elle remédioit
à l'infériorité du nombre qui étoit entre
l'armée Angloife & l'armée Françoiſe.
Edouard ne craignant pas d'être pris parderriere
, ni en flanc , étoit en état de réunir
toutes les forces au feul endroit par où
il feroit attaqué , & il ne pouvoit l'être
qu'en face ou à gauche ; encore falloit- il ,
pour y parvenir, forcer un retranchement,
ou paffer une riviere : il n'étoit pas poffible
de l'attaquer des autres côtés ; la forêt
& le bourg de Crécy étoient deux obftacles
abfolument infurmontables.
D'un autre côté on pourroit dire qu'Edouard
expofoit fon armée à une perte certaine
, s'il avoit été défait. Il étoit poſté
de façon qu'il auroit été obligé de retourner
fur fes pas . Il n'avoit d'autre retraite
que la forêt de Crécy , au- delà de laquelle
eft la plaine qu'il avoit traversé la veille.
Edouard, en s'y réfugiant , s'expofoit à mille
dangers , & certainement il ne fût pas
échappé un Anglois , s'ils euffent été obligés
de prendre ce parti .
H
170 MERCURE DE FRANCE.
Mais l'avantage du terrein juſtifie aſſez
certe difpofition ; peut-être même le Roi
d'Angleterre avoit- il voulu ne laiffer à fes
foldats d'autre reffource que dans leur courage
, & les obliger à vaincre leur ennemi
, en les expofant à une perte afſurée ,
s'ils ne remportoient pas la victoire.
Vous me demanderez peut- être comment
je peux fçavoir que telle étoit la difpofition
de l'armée d'Edouard , & pourquoi il
n'auroit pas été auffi- tôt pofté fur la colline
feptentrionale ; il y auroit été pareillement
couvert par la riviere de Maye , fon armée
auroit été appuyée à droite fur le village .
de Wadicourt , & à gauche fur celui d'Eftrée
; enfin il auroit pu du moins efpérer.
de fauver une partie de fon armée, en fe re+
tirant vers l'Artois , dont il n'étoit plus
éloigné que d'une lieue.
Il est vrai,Monfieur , je ne peux pas vous
citer d'autorités qui appuient mon fentiment
, je ne me fouviens pas d'avoir rien
lu qui puiffe le favorifer. J'ai bien des fois
effayé d'accommoder , la defcription que
donne Froiffart de cette bataille avec la
fituation des lieux , je n'y ai jamais rien
connu ; je me ſouviens feulement que dur
Tillet dit qu'Edouard fur attaqué dans fon
fort entre Abbeville & Crécy : c'étoit donc
un camp bien retranché & bien couvert
de bois & de villages.
' ΜΑΙ 1757 . 171
Mais voici quelque chofe de plus pofitif
, & fur quoi je crois pouvoir me déterminer
, pour affurer qu'Edouard étoit campé
fur la colline méridionale.
Une pluie confidérable qui furvint tout
à coup , & qui donnoit au nez des Archers
Génois , qui furent commandés
pour foutenir
l'infanterie Françoife , fur une des
principales caufes de la perte de la bataille .
Leurs arcs en furent relâchés , & ne pu
rent faire leur effet. Or fi Edouard n'avoit
pas été pofté , comme je le conjecture , cet
inconvénient ne feroit pas arrivé. Les vents
de Sud & d'Oueft font les feuls qui occafionnent
de la pluie dans ces cantons vers .
la fin d'Août. C'eft vers ce temps que
commencent quelquefois les pluies d'automne
qui font toujours accompagnées
du vent d'Oueft : il falloit done ,
pour
que la pluie eût donné au nez des aggreffeurs
, que leur ennemi fût campé fur la
colline qui eft à l'Oueſt ; il en eût été autrement
, fi les Anglois euffent été campés
contre les villages d'Eftrée & de Wadicourt
, qui font au nord : alors le vent
d'Ouest auroit chaffé la pluie au nés des
Anglois , & les Génois qui les attaquoìent
l'auroient eue au dos . On ne peut pas dire
qu'il pouvoit pleuvoir du vent de Nord ou
d'Eft ; ces vents n'occafionnent jamais de ⠀
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
pluie dans cette faifon , furtout de pluie
fubite & orageufe , telle qu'étoit celle qui
tomba alors ; & lorfque ces vents foufflent ,
ils occafionnent des féchereffes qui durent:
fouvent plus d'un mois.
1
A cette premiere circonftance , qui eſt décifive
, il s'en joint une autre pour le moins
auffi forte. Il eft conftant qu'après la
bataille , Philippe de Valois fe fauva au
château de la Broye , & ce château eft fitué
fur la riviere d'Authie , immédiatement
derriere le village d'Eftrée : il eût été
abfolument impoffible au Roi de France de
fe retirer de ce côté là , fi l'armée Angloife
avoit été appuyée contre les villages d'Eftrée
& de Wadicourt ; il faudroit fuppofer
pour cela qu'il auroit paffé au travers de
cette armée , ce qui n'eft pas probable ; &
fi cela eût été , les Hiftoriens n'euffent
pas manqué de l'obferver comme une action
de valeur qui auroit en quelque forte .
diminué pour le Roi la honte d'avoir été
vaincu .
Je peux donc dire avec vérité que l'armée
d'Edouard étoit campée fur la colline
méridionale de la vallée de Maye ; qu'elle
avoit la forêt de Crécy parderriere , le
bourg de Crécy à gauche , la riviere de
Maye en devant, & à droite un retranchement,
ou le bois dont j'ai parlé ci - deſſus.
MA I. 1757 . 173
Il ne me paroît pas que la pofition eût
été fi avantageufe fur la colline feptentrionale
en premier lieu l'armée Françoife
auroit pu occuper la colline méridionale ,
& avoir dans la forêt de Crécy une retraite
auffi affurée en cas de défaite , qu'elle
l'eût été peu en pareil cas pour l'armée Angloife.
En fecond lieu , le camp qu'il auroit
fallu occuper fur la colline feptentrionale
, n'auroit pas été à beaucoup près fi
couvert que l'autre. Il fe trouve entre les
villages d'Eftrée & de Wadicourt un intervalle
de près d'une demi - lieue , qu'on eût
été obligé de garder pardevant & parderriere
, ce qui auroit divifé les forces du
Général Anglois : enfin la retraite du côté
de l'Artois n'eût pas été plus affurée que
du côté de la Picardie. Il falloit , pour y
parvenir , paſſer la riviere d'Authie , qui
eft très- profonde , & dont les bords font
environnés de marais inacceffibles ; &
quand Edouard auroit pu pénétrer dans
cette Province , il n'en auroit pas pour
cela été plus à l'abri des pourfuites de l'armée
Françoife. L'Artois appartenoit à la
maifon de France ; Robert d'Artois qui
étoit du parti d'Edouard , & à l'inftigation
duquel les Anglois étoient paffés en
France , avoit été débouté de fes prétentions
fur cette province par plufieurs arrêts
1
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
folemnels ; elle avoit été adjugée à Mahaud
femme d'Othon , Comte de Bourgogne
, de laquelle elle avoit paffé à Jeanne
fa fille , mariée à Philippe le Long , de laquelle
enfin elle avoit paffé à Jeanne Ducheffe
de Bourgogne , fille de Philippe Lelong
& de Jeanne. Edouard qui favoriſoit
le parti de Robert d'Artois , ne pouvoit
pas le flatter d'être favorablement reçu
dans une province dont la France venoit
de difpofer en faveur des concurrens de
Robert les loix de l'honneur & du fang
en attachoient les Souverains à la maifon
de France , & il y avoit tout à craindre
pour Edouard , s'il eût été obligé d'y chercher
une retraité.
La fituation des lieux , & la poſition
de l'armée Angloife vous étant connues ,
je reviens à Philippe de Valois que je vous
ai déja repréfenté partant d'Abbeville le
Samedy 26 d'Août.
Le chemin qu'il avoit à fuivre le conduifoit
à la fituation la plus avantageufe
qu'il eût jamais pu trouver : ce chemin eft
celui qui conduit d'Abbeville à Hédin . Il
s'appelle encore aujourd'hui le chemin de
l'armée , foit que ce nom lui foit refté du
temps de la bataille de Crécy , foit qu'il
le tire du grand nombre de troupes dont il
eft fouvent fréquenté. En le fuivant , Phi-
Ꭵ
MAI. 1757. 175
lippe de Valois fe trouvoit porté fur la colline
feptentrionale , qui borde la vallée de
Maye , & qui eft oppofée à celle qu'occu-
-poit l'armée Angloife. Il pouvoit s'y pofter
, occuper les villages de Fontaines ,
d'Eftrée & de Wadicour , & y retrancher
fon armée ; il pouvoit faire garder les derrieres
du Bourg de Crécy , contre lequel
-larmée d'Edouard étoit appuyée , & par- là
ilmettoit les Anglois dans le cas de venir
l'attaquer avec des avantages , ou , potr
mieux dire , il les enfermoit de façon , qu'il
n'y avoit plus pour eux d'efpérance de pouvoir
échapper. Les vivres leur auroient
.bientôt manqué : le bourg de Crécy n'eſt
pas en état d'en fournir long-temps à une
carmée, à caufe de la ftérilité de fon terroir,
& il n'y avoit pas moyen d'en tirer d'ail
leurs; le pays qui eft au- delà , étant couvert
-de bois dans l'efpace de plufieurs lieues ,
comme je l'ai déja obfervé.
Il paroît que l'intention du Roi de
France étoit de prendre toutes ces précautions
, & profiter de tous ces avantages .
La fatigue des troupes , le foir qui approchoit,
le peu de connoiffance qu'il avoit de
da pofition de fon adverfaire : tout cela exigoit
qu'il différât le combat ; auffi le Roi
donna - t'il fes ordres pour empêcher l'atraque
avant que toute l'armée fût arrivée.
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
Mais les premiers Bataillons s'imaginerent
qu'on vouloit leur enlever la gloire de
combattre & de vaincre , pour la donner
à d'autres : la retraite précipitée de l'ennemi
avoit d'ailleurs enflammé leur courage
au point que l'ordre ne fut pas éxécuté.
募
Le Roi arriva avec fa Nobleffe , & trouva
l'action engagée : les chofes étoient
trop avancées pour reculer ; il fallut foutenir
une infanterie fatiguée , que fon ardeur
avoit emporté trop loin : le Roi fit
alors avancer les Archers Génois qui
étoient les meilleurs fantaffins de l'armée ;
car dans ce temps les étrangers faifoient
toute la force de l'infanterie Françoife.
Les élémens fe déclarent contr'eux , un
orage fubit les empêche de faire ufage de
leurs fléches , ils refufent d'aller à l'ennemi
avec des armes qui leur devenoient
inutiles ; alors les François fe croient trahis
par les Génois , ils veulent les contraindre
de retourner à la charge , ce qui
ne fait qu'augmenter le défordre.
Enfin Philippe de Valois n'eut plus d'autre
reffource que dans fa cavalerie qui étoit
compofée de l'élite de la Nobleffe Françoife
; il la raffembla toute dans la vallée des
Clercs , qui étoit l'endroit où elle pouvoit
fe ranger plus commodément. Là n'ayant
que la riviere à paffer , il s'y préfenta : la
M A I. 1757: 177
tradition veut que ce foit là que fe font
faits les plus grands efforts : les habitans y
ont plufieurs fois trouvé des fers de lance
& de chevaux , & des monnoies du temps.
D'ailleurs le nom qu'a retenu cette vallée
ne femble-t'il pas l'indiquer , ffooiitt que le
mot de Clerc ait quelquefois fignifié cou
rageux, ainfi que fçavant , ou que le nom
donné àcette vallée foit dérivé de l'adjec
tif Clarus , qui eft fouvent employé pour
fignifier vaillant , courageux , illuftre ,
& c .
Quelques grands que furent les efforts
de la Nobleffe Françoife , ils ne purent
jamais réparer les premieres pertes.Soit que
le terrein coupé par une riviere , & embarraffé
de haies & de buiffons , ne fût pas
favorable , foit que le courage des Anglois
fe fût animé de plus en plus par les avantages
qu'ils venoient de remporter , la cavaferie
Françoife , toujours fi redoutée , fut
obligée de plier après une perte conſidéra .
ble & des faits d'armes fans nombres le
combat ne finit même qu'avec le jour. H
étoit déja nuit, lorfque Philippe de Valois
arriva au château de la Broie , qui n'eſt
qu'à une bonne lieue du champ de bataille ;
l'obfcurité le fit méconnoître par le Châ
telin , qui ne le reçut qu'après les explications
néceffaires ; de - là , & dans la même
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
muit , Philippe de Vallois fut conduit à
Amiens , où il fut en fûreté,
On peut voir à préfent quelles font les
caufes du défaftre arrivé en ce jour à la
nation Françoiſe : les principales font
la fituation avantageufe d'Edouard , le repos
dont fes troupes avoient joui depuis le
foir de la veille , la fatigue de l'armée
Françoife qui avoit fait quatre lieues
avant de combattre , la précipitation des
premieres attaques , le mépris des ordres
du Général , l'heure de la bataille , & enfin
la pluie qui furvint lorfque les meilleutes
troupes de l'infanterie commencerent à
donner , & qui rendit leurs armes inu→
tilesmo teve
Ne peut- on pas après cela juftifier Philippe
de Valois de l'imprudence dont tous
les Hiftoriens l'ont taxé.
Juftifier un Roi d'une pareille accufation
, après quatre fiecles , & après des
témoignages fi refpectables , doit être l'ou
vrage d'une plume plus éloquente que la
mienne. Il me femble cependant qu'on ne
doit pas fe prêter fi facilement à de relles
imputations. Il n'eſt pas toujours honteux
à un Général d'être vaincu ; il trouve fou
vent une excufe légitime dans la poſition
avantageufe de fon ennemi , dans la précipitation
des liens , dans l'inexécution
M A I. 1757 179
de fes ordres , & plus encore dans les
incidens qu'occafionnent les pluies & les
vents : mais il eft honteux d'être vainca
par imprudence. Cette accufation deshonore
le Général , parce que la prudence &
le flegme font les deux premieres qualités
qu'il doit avoir.-
Je ne crois donc pas qu'on doive ainfi
Alétrir les lauriers dont Philippe de Valois
avoit été couronné à Caffel : il faut croire
au contraire que toutes fes mefures étoient
bien prifes , qu'il ne vouloit pas attaquet
Edouard le jour niême de fon arrivée , &
que l'ordre qu'il avoit donné , étoit l'ordre
d'un Général prudent, qui veut reconnoître
le terrein qu'il doit occuper , & l'ennemi
qu'il a a combattre : l'exécution de cet
ordre a caufé fon malheur , il n'en faut ac
cufer que le génie bouillant des François
qui les emporte toujours trop loin , & qui
leur fait fouvent perdre l'avantage & la fupériorité
que leur courage & leur intré
pidité leur donne fur tous leurs ennemis.
Edouard avoit déja remporté deux vic
toires en deux jours , celle du guë de
Blanque Tacque , & celle de Crécy : il dut
l'une & l'autre à fa valeur & à celle de fes
troupes ; il en remporta le lendemain une
troifieme par fon adreffe.
Les Communes de plufieurs Villes
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
étoient en marche pour venir renforcer
l'armée Françoife : Edouard en fut inf
truit. Il fit arborer fur les hauteurs , où il
étoit campé après fa victoire , les bannieres
dont il s'étoit emparé fur les François :
ces malheureuſes troupes trompées par ces
apparences , tomberent dans le piége, qui
leur étoit tendu , & fe jetterent au milieu
de leurs ennemis , fans la moindre précaution.
On ne conçoit pas comment un corps de
troupes fi nombreux n'avoit pas été inftruit
du malheureux fort des François ; les campagnes
devoient être couvertes des débris
de leur armée : il faut croire que tous les
fuyards avoient cherché une retraite du
côté de l'Artois effectivement la pofition
des Anglois , & la néceffité de les attaquer
du feptentrion au midi , ne permettoit
pas à ces troupes éperdues de chercher un
autre afyle. Le Roi lui-même s'étoit retiré
à la Broie , qui eft fur l'Authie. ,
Cependant la retraite la plus fure & la
plus prochaine , étoit Abbeville ; c'eſt par
sette Ville qu'ont néceffairement paffé les
troupes qui venoient joindre l'armée Françoife.
Si elles fuffent venues par Amiens' ,
elles euffent rencontré le Roi qui s'y retiroit
dès la nuit même du combat ; d'aileurs
il n'y a que le chemin d'Abbeville
MA I. 1757. 181
qui préfente les hauteurs , du haut defquelles
Edouard faifoit voir les pavillons
François ces hauteurs font formées par la
côte feptentrionale de la vallée de Maye ,
le chemin d'Abbeville paffe dans cette vallée
, & du fond d'icelle la côte feptentrionale
préfente un afpect qui s'accorde
très-bien avec ce qu'ont écrit tous les Hiftoriens
à ce fujer.
Il faut donc que le défordre ait été terrible
dans l'armée Françoife , puifque
perfonne n'avoit fongé à fe retirer vers
l'intérieur du Royaume , & à avertir les
Communes,qu'on attendoit fans doute, du
danger qu'elles alloient courir. Une pareille
négligence mettoit encore Abbeville
dans un péril imminent. Il y avoit tout à
craindre pour cette place , fur laquelle le
Roi d'Angleterre avoit des droits certains
& reconnus. Il ne pouvoit pas trouver
une plus belle occafion de les faire va
loir , il n'en étoit qu'à quatre lieués ; il
venoit de remporter une victoire.com .
plette fur le Roi de France , qui là hi retenoit
, il eût pu facilement la furprendre la
nuit même du combat , puifque le lendemain
la nouvelle de fa victoire n'y étoit
pas encore arrivée . Le parti qu'il prit fur
plus nuifible à la France , & la perte de
Calais , qui fut la fuite de la bataille de
182 MERCURE DE FRANCE.
Crécy , fut un échec dont elle fe reffentit
pendant plus de deux ficcles.nh
Telles font , Monfieur , mes reflexions
fur la bataille de Crécy. Comme je les
écris fans confulter les livres , ne foyez pas
furpris s'il s'y trouve quelques inexactitudes
dans les fairs ; vous en ferez recom
penfé par l'exactitude qui fe trouve dans la
defcription des lieux . On y voit une croix 3
elle eft de pierre , & très- grofférement
faite. Le deffus eft maintenant féparé de fa
bafe : elle eft fur le bord du chemin qui
conduit d'Abbeville à Hédin. On en a
toujours mis de pareilles aux endroits où
il s'eft paffé quelques actions mémorables
c'eft ce qui me fait croire qu'elle eft auffi
ancienne que la bataille. Je n'y ai trouvé
ni infcription, ni date. Peut-être trouverat'on
de plus grandes connoiffances en y
fouillant . J'ai remis cette opération à l'année
prochaine. Je vous informerai de ce
que j'aurai pu decouvrir. En attendantige
vous envoie ces réflexions , dont vous for
rez tel ufage que vous jugerez à propos
! J'ai d'honneur d'être , & c.
PhD.D.
5 D'Abbeville , de 23 Novembre 1756.4
M A 1. 1757. 183
I
PHYSIQUE.
A L'AUTEUR DU MERCURE.
MONSIEUR , le foin que vous prenez
d'inférer dans votre Mercure tout ce qui
peut contribuer au progrès des Siences &
des Arts , m'engage à vous faire
part d'une
découverte , qui mérite l'attention des
Phyficiens & des curieux. M. Baumé ,
Maître Apothicaire de Paris , vient de lire
à l'Académie des Sciences un Mémoire trèsintéreffant
, fur le refroidiffement que les
liqueurs produifent en s'évaporant. Les
Phyficiens , ne paroiffent point attribuer
un tel effet à l'évaporation. M. Baumé
prouve , par bien des expériences , que ce
n'est qu'à elle feule qu'on doit attribuer ce
phénomene , & il a pouffé les recherche's
fi loin far cette matiere , qu'il eft parvenu
à faire geler plufieurs liqueurs , même
dans les chaleurs de l'été , fans aucun melange
de fel ni de glace.
Je vais vous rapporter , Monfieur , fes
expériences dans le même ordre qu'il les a
faites. M. Baumé s'eft d'abord fervi de l'eau
commune , dans laquelle il a plongé un
184 MERCURE DE FRANCE.
thermometre qui étoit à la température de
dette liqueur. Le thermometre n'a fait aucune
variation ; mais il eſt deſcendu d'un
degré fitôt qu'il en a été retiré , & a
baiffé encore un peu , quand on l'a balancé
dans l'air. La même expérience répétée
avec un thermometre enveloppé d'un linge,
le thermometre a baiffé d'un degré . Il
a baiffé de deux degrés dans l'eau de riviere,
diftillée; de quatre degrés dans l'huile
animale de Dippel bien rectifiée , & de
cinq dans l'efprit volatil de fel ammoniac ,
fait par la chaux éteinte à l'air. De ces liqueurs
M. Baumé paffe à l'éther nitreux
& à l'éther vitriolique , qui produiſent des
effets furprenans. Il n'a pu trouver des liqueurs
intermédiaires, pour parvenir , par
une gradation plus proportionnée, d'un petit
refroidiffement à un plus grand. Si l'on
plonge un thermometre dans un flacon
rempli d'éther , il y baiffera d'un degré au
deffous de la température. Si on le plonge
dans un verre rempli de la même liqueur ,
il y defcendra de quatre degrés. Si on le
retire, & qu'on le replonge fucceffivement
dans le même vafe, pour procurer à l'éther
un plus grand degré d'évaporation , il y
defcendra de quinze degrés. Enfin il ira
jufqu'au vingt- quatrieme, fi on l'enveloppe
d'un linge , & qu'on continue la même
MAI. 1757.
185
>
manipulation ; de forte que par ce moyen ,
on peut procurer à l'eau la congellation la
plus forte en moins de dix minutes . Or tous
ces degrés de refroidiffement ne peuvent
être caufés que par l'évaporation de
l'éther ; en voici la preuve : Qu'on empêche
l'évaporation ces effets n'ont
plus lieu . C'est ce que fait voir M. Baumé :
il renferme un thermometre dans un flacon
rempli d'éther , qu'il bouche exactement
; & le thermometre demeure fixé à
la température ; d'où il conclut ces loix
générales que plus les liqueurs feront évaporales
, plus le refroidiffement qu'elles produiront
feragrand , mais moins auffi il fera
durable. M. Baumé explique ce refroidiffement
par un Auide frigorifique , auffi fubtile
, que la matiere électrique , qui en ſe
dégageant de ces liqueurs fpiritueufes , eſt
introduit dans la liqueur du thermometre
par la preffion du feu élémentaire. L'Auteur
doit donner au public fon mémoire
dans lequel on verra avec plaifir tous les
details de cette découverte , qui avoit
échappé juſqu'à préfent aux Chymiftes &
aux Phyficiens , & qui eft d'un grand ſccours
pour la phyfique .
,
186 MERCURE DE FRANCE.
MEDECINE.
LETTRE de M. Betbeder , Médecin de
Bordeaux , au fujet des Recherches fur
le pouls par rapport aux crifes.
MONSIEUR
MONSIEUR , jamais Ouvrage ne m'eft
parvenu plus à propos que celui que vous
avez eu la bonté de m'envoyer , & qui
a pour titre , Recherches fur le pouls , &c.
Je venois d'être nommé Médecin de l'hopital
S. André de cette ville , lorfque je
le reçus. Perfuadé que j'y trouverois de
nouvelles reffources pour le foulagement
des malades qui étoient confiés à mes foins,
-je dus ce livre avec empreffement ; je l'ai
relu une feconde fois avec d'autant plus
de plaifir , que j'ai eu occafion de véri
fier , à mesure que je le parcourrois , la
plupart des obfervations qui y font rapportées
fur les différentes efpeces de pouls.
Les Recherches m'ont enhardi dans le pronoſtic
, & m'ont appris à me méfier de
certains malades de l'hôpital , que quelques
jours de diete rebutent , & qui
pour l'éviter , aiment mieux s'expofer à
périr , que de découvrir au Médecin leur
MA I. 1757. 187
véritable état . Les nouvelles obfervations
fur le pouls font aujourd'hui , pour moi ,
une bouffole affurée , & plus d'une fois
j'ai forcé ces malades à me découvrir des
irritations de poitrine , des dévoiemens
dont ils ne me parloient pas dans la crainte
d'un régime exact . Je reconnois chaque
jour , de mieux en mieux , le prix d'un
Ouvrage qui manquoit à la Médecine :
dès que je ferai débarraffé des trains de
la difpute pour la chaire que vous fçavez
vacante dans notre Faculté , je me livrerai
tout entier à l'obfervation. J'apperçois
depuis long - temps que c'eft par ce feul
moyen qu'un Médecin peut rendre fon
travail réellement utile au public : heureux
fi je pouvois fuivre , dans cette carriere
pénible , les pas de l'Auteur des Recherches
, & c ! J'ai l'honneur d'être , &c.
A Bordeaux , ce 8 Janvier 175.7•
"
ა .
On peut voir dans notre Mercure du
» mois de Novembre 1756 , un court extrait
des Recherches fur le pouls , dont
» M. Betbeder , Médecin très - connu à
» Bordeaux , vient de vérifier les obfervations.
Ce témoignage peut fervir à diffiper
toute forte de doutes fur ces ob-
» fervations : un Médecin qui difpute une
» chaire dans la Faculté de Bordeaux , &
qui fe préfente , comme M. Betbeder ,
ور
ود
188 MERCURE DE FRANCE.
» avec les principes de la bonne Méde-
» cine , a lieu d'efpérer les plus grands
» fuccès. Nous ne fçaurions nous empê-
» cher d'exhorter M. Berbeder , ainfi
que
» tout autre Médecin éclairé & honnête
» homme , de faire part au public de fes
» propres obfervations fur le pouls : il y
» a bien des connoiffeurs qui prétendent
» & qui efperent que ces forres d'obſerva-
» tions changeront la face de la Méde-
" cine . "3
E
SÉANCE PUBLIQUE
De l'Académie des Belles- Lettres.
Le mardi 19 Avril , l'Académie royale
des Belles Lettres tint fa Séance publique
d'après Pâques : elle l'ouvrit par la diftribution
du prix qui avoit pour fujet , Quel
fut l'état des républiques & des villes dans le
continent de la Grece , depuis la bataille
d'Actium, M. Barthès , Docteur en Médecine
de Montpellier , a remporté ce prix.
M. Le Beau , Secretaire perpétuel , lut l'éloge
de M. de Fontenelle , & M. l'Abbé
Sallier lut la préface d'une nouvelle édition
de la Vie de S. Louis , par le Sire de
Joinville. Cette lecture fut fuivie de celle
MA I. 1757. 189
d'une Differtation de M. le Comte de Caylus
, fur deux tableaux de Polignote , décrits
par Paufanias . Un Mémoire de M.
Tercier , fur l'ancienneté des mortiers &
des bombes , termina l'affemblée.
Le fujer propofé par l'Académie , pour
le prix fondé par M. le Comte de Caylus ,
& qu'elle doit donner à la S. Martin 1758,
confifte à examiner , Quels font les attributs
qui caractérisent dans les Auteurs &
fur les monumens , Harpocrate & Anubis ?
Quelles pourroient être l'origine & les raiſons
de ces attributs ? Quels font les changemens
gui y font arrivés dans les différens fiecles , &
dans les divers pays où le culte de ces Divinités
s'eft introduit ?
SÉANCE PUBLIQUE
De l'Académie royale des Sciences.
LEE mercredi 20 du même mois , l'Académie
royale des Sciences s'affembla publiquement
, fuivant fon ufage. M. de Fouchy
, Secretaire perpétuel , lut l'éloge de
M. le Marquis de la Galiffonniere , & celui
de M. de Fontenelle . M. de Vaucanfon
fit la lecture de la Defcription d'une nouvelle
machine propre à laminer les étoffes
190 MERCURE DE FRANCE.
d'or & d'argent ; & M. de la Condamine
lut une Relation de fon voyage d'Italie .
Cette Compagnie propoſe pour le ſujet
du prix de 1759 , l'Examen des efforts qu'ont
à foutenir toutes les parties du vaiffeau dans
le roulis & le tangage ; & la meilleure maniere
de procurer à leur affemblage la feli
dité néceffaire pour réſiſter à ces efforts , fans
préjudicier aux autres bonnes qualités du
vaiſſean. On a adjugé le prix de cette an
née 1757 , à M. Daniel Bernoulli , Profeffeur
de Phyfique à Bafle , & Affocié étran
ger de l'Académie. Le fujet étoit , Lamaniere
de diminuer , le plus qu'il eſt poſſible,
le-roulis & le tangage d'un navire , fans qu'il
perde fenfiblement , par cette diminution , au➡
cune des bonnes qualités que fa construction
doit lui donner.
MA I.
1757. 191.
ARTICLE IV.
BEAUX- ARTS.
ARTS AGRÉABLE S.
MUSIQUE.
M. Daveſne , déja célebre par ſes compofitions
, vient de publier le premier
Oeuvre d'Ariettes Italiennes , mifes en
fymphonies . C'eft un nouveau genre dont
l'effet eft très-agréable , & fort pittoref
que. Cette premiere fuite de fix fymphonies
fe vend chez l'Auteur , rue Bertin-
Poirée , & aux adreffes ordinaires de
mufique. Prix 9 liv . Les parties de cors de
chaffe fe vendent féparément 1 liv. 4 fols.
Le Maître de Mufique de la Sainte Chapelle
de Dijon , à l'occafion de la convaÎeſcence
du Roi , a fair exécuter avec ſymphonie
un Motet de fa compofition
commençant , par ces mots Conferva me ,
Domine , c'est un morceau qui fait d'autant
plus d'honneur à l'Auteur , qu'il a été
192 MERCURE DE FRANCE.
jugé digne d'être préfenté à Sa Majefté :
ce qui a été exécuté .
E
GRAVURE.
›
Le fieur Pelletier vient de mettre au jour
une Eftampe fur le travers , portant dix
pouces fur douze & demi , repréſentant
Bacchus & Ariane , qu'il a gravée d'après
M. Natoire Profeffeur de l'Académie
Royale de Peinture & Sculpture de Paris ,
& Directeur de celle de Rome. Cette eftampe
fait pendant aux Bacchanies qu'il a
ci - devant mis au jour , & ſe trouve , ainſi
que cette derniere , chez ce Graveur . A
Paris , rue S. Jacques, chez un Limonadier,
vis-à- vis la rue des Noyers. Le prix de
chacune eft de 1 liv. 4 fols. I
+
ARTICLE
MA I. 1757: 193
ARTICLE V.
SPECTACLES.
OPERA.
Nous allons enfin
ous allons enfin rompre le filence que
nous avions été forcés de garder fur l'Opera.
Nous en avons l'obligation
à MM. Rebel
& Francoeur
, fes nouveaux
adminiftrateurs.
Ils nous ont donné avec une politeffe
qui ajoute au bienfait , l'entrée à ce
fpectacle , qu'on nous avoit refufée juſqu'ici
avec une rigueur finguliere. Nous
nous empreffons
de les en remercier
: l'adminiſtration
de l'Académie
royale de mufique
ne pouvoit paffer en de meilleures
mains. Ces Meffieurs
réuniffent
tout ce
qu'il faut pour la bien remplir : c'eft peu
d'être grands Muficiens
, ils joignent à la
connoiffance
parfaite de ce théâtre , l'art
de le bien conduire , & de concilier fagement
les différens fujets qui le compofent
; art difficile , qui ne fuit pas toujours
les lumieres acquifes par l'expérience
, &
d'où réfulte cette heureufe harmonie , qui
I
194 MERCURE DE FRANCE.
1
ne doit pas moins
régner
dans la direction de l'Opera
, que dans
l'exécution
de fes
accords
. Perfonne
ne la poffede
mieux
dans
le double
fens : leurs
fuccès
& leur
union
conftante
, que le temps
n'a jamais altérée
, en font la preuve
incontestable
.
Nous
bornons
là notre
éloge
; quelque jufte
qu'il foit , il devient
même
inutile
:
Meffieurs
Rebel
& Francoeur
fe font déja
fignalés
par un trait
qui les loue
mieux que tous nos difcours
, & qui les annonce au public
d'une
maniere
à mériter
toute
fa bienveillance
, ainfi que fon eftime
. Leur premier
foin acété
d'affurer
& d'offrir
au
célebre
M. Rameau
, une penfion
de quinze cens
livres
, que ce grand
homme
a acceptée
avec
une fenfibilité
qui fait honneur
à fon coeur
. Il est édifiant
autant
que
rate , de voir les grands
talens
fe rendre ainfi juftice
, & fe lier par les noeuds
des
bons procédés
: c'est un bel exemple
pour
tous les Artiſtes
diftingués
, qui doivent
fe
fervir
& s'honorer
mutuellement
. Puiffent- ils l'imiter
, & laiffer
aux talens
médio- cres la baffe jaloufie
, & l'adreſſe
méprifa
ble de fe nuire
! Que ces derniers
s'entre détruifent
feuls , à la bonne
heure
; les arts & le public
ne peuvent
qu'y gagner
. Le mardi 19 Avril , l'Académie royale
de Mulique a donné pour Fouverture de
M AL 1757. 195
fon théâtre , Iffé , paftorale héroïque , qui
a été repréſentée avec un concert & une
précifion où l'on a reconnu le goût , l'imtelligence
& le zele attentif des nouveaux
Directeurs. Celui des Acteurs les a heureufement
fecondés ; Mlle Chevalier qu'on
a revue avec un nouveau plaifir , a mis
dans le rôle d'Iffe , toute l'expreffion &
toute l'ame qu'il demande . Celui d'Apol
lon ne pouvoit être rempli que par M.
Poirier. M. Gelin s'eft furpaffé dáns Hilas ,
& pour lui donner la louange qu'il mérite
, fes progrès journaliers répondent
la beauté de fon organe. Mlle Le Miere
& M. Larrivée ont rendu les feconds roles
( Doris & Pan ) , de façon à ne laiffer
aucun vuide , & à juftifier les applaudiffemens
qu'ils y reçoivent, La premiere joint
à une figure noble & décente , une grande
précifion dans le chant , & l'autre une
action aifée à une belle voix. On doit tout
attendre d'un talent auffi naturel & auffi
vrai . La danſe eft fi bien remplie , que
nous nous repofons fur le public du foin
d'en faire l'éloge , & de rendre juftice à
tous les grands fujets qui l'exécutent.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
COMEDIE FRANÇOISE.
E Le lundi 18 du même mois , les Comédiens
François ouvrirent leur théâtre
par Athalie ; le fieur Beliffen y débuta
dans le rôle du Grand Prêtre , & fut applaudi
avec juftice ; il a du feu , de la figu
re , de l'intelligence , & furtout des entrailles.
S'il les prodigue fouvent un peu
trop , ainfi que les geftes , c'eft un excès
qu'il lui fera aifé de modérer : l'ufage lui
apprendra bientôt à nuancer mieux fa douleur
, pour éviter la monotonie . Un défaut
plus confidérable que nous ne fçaurions
diffimuler, eft une prononciation vicieuſe,
dont il lui fera plus difficile de fe défaire
, mais s'il ne parvient point à la corriger
entiérement , nous croyons qu'à force
d'art & de foins , il pourra du moins la
pallier , & que le public plus indulgent ,
pourra lui même s'y accoutumer infenfiblement
, ou la lui pardonner en faveur
des autres qualités effentielles qu'on ne
peut lui refuſer ſans injuſtice .
MA I. 1757. 197
COMEDIE ITALIENNE.
LE
E même
jour les Comédiens
Italiens
firent
l'ouverture
de leur
Spectacle
par Ramir
, dont
nous
donnerons
fans
faute
l'extrait
le mois
prochain
.
CONCERT SPIRITUEL.
LE 7 Avril , Jeudi faint , après une fymphonie
, on donna , pour la derniere fois ,
le Stabat de Pergoleze . M. Pellerino chanta
deux Ariettes. Les Clarinettes jouerent une
fymphonie de M ***. Mlle le Miere &
M. Befche, chanterent le premier Concerto
de voix de M. Mondonville . On finit par
l'In exitu du même Auteur.
Le 8 , Vendredi faint , après une fym-.
phonie de M. d'Avefnes , on exécuta la
Meffe des morts de M. Gilles ; Mad . Veftrisde
Giardini chanta deux Ariettes Italiennes
; les Clarinettes jouerent feuls ; Mlle
Fel chanta un petit Motet nouveau , pour
la fête du jour : on finit par le Miferere
de M. de la Lande .
Le 9 , Samedi faint , on commença par
une fymphonie fuivie de Cantate , Motet à
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
grand choeur de M. d'Avefnes ; Mlle Veron
chanta Confitemini , petit Motet de M.
Cordelet, M. Perellino chanta deux Airs
Italiens . Les Clarinettes jouerent feuls
Mlle Fel chanta un petit Moter analogue
au jour. On finit par Cantate , de M. de la
Lande. Mlle Davaux y chanta.
Le 10 , Dimanche de Pâques , on donna
tous morceaux choifis & dignes du jour.
On commença par la premiere Sonate de
M. Mondonville , fuivie de Diligam te ,
Motet à grand choeur de M. Gilles , dans
lequel Milé Davaux chanta. Madame Veftris-
de Giardini chanta deux Airs Italiens.
Mlle le Miere & M. Befche chanterent le
premier Concerto de voix de M. Monville.
M. Balbaftre joua fur l'orgue un de
fes Concerto . Mlle Fel chanta le nouveau
& fecond Concerto de voix de M.
Mondonville. On finit par le Venite , exul
temus , du même Auteur .
Le 11 , lundi de Pâques , après la Tem
pête , Symphonie de M. Ruge , Romain ,
on exécuta le Deus, venerunt gentes , de M.
Fanton. M. Pellerino chanta ; les Clarinettes
jouerent feuls. Mlle Fel chanta un
petit Motet de M. le Chevalier d'Herbain.
On exécuta le choeur de Jephté , & l'on
finit par le Motet d'orgue de M. Mondonville.
SCAM A4.31757. 199
Le 12 , mardi de Pâques , après une
Symphonie de M. Stamitz , on exécuta
Domini eft terra , de M. le Febvre. Mlle
Parifeau chanta Quemadmodum , petit
Moret de M. Mouret. M. Balbaftre joua
fur l'orgue l'ouverture de Polymnie , de
M. Rameau . Mlle Fel & M. Befche
chanterent le nouveau Concerto de voix
de M. Mondonville , & l'on finit par le
Diligam te ,
de M. l'Abbé Madin.
Le is vendredi , après une Symphonie
de M. Goffei , on exécuta le Domine , Dominus
nofter , de M. Béthizi. Les Clarinettes
jouerent feuls. M. Joliot chanta un
récit dans le Venise , exultemus , de M. Davefnes,
Il fut encore plus applaudi que
la premiere fois , & mérita de l'être. Il
joint à un beau médium beaucoup d'adreffe.
C'eft une haute- contre qui a tout le
moëlleux de la taille. M. le Mier joua un
Concerto de violon de M. Mondonville
, avec une précifion qui lui attira l'approbation
générale . On finit par le Bonum
eft , du même Auteur.
Le 17 , Dimanche de Quafimodo , on
commença par le Cantate Domino , de M.
de la Lande , dans lequel Mlle Davaux
chanta ; les Clarinettes jouerent feuls.
On exécuta le choeur de Jephté. M. Balbaftre
joua fur l'orgue un Concerto de fa
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
compofition. Mlle Fel chanta le Moter
nouveau , Videte , furgit Chriftus. Mlle le
Miere & M. Befche chanterent le premier
Concerto de voix de M. Mondonville.
On finit par le Coeli enarrant , du même
Auteur.
*
.ak.
ob our na
MAI. 1757.
201
ARTICLE VI.
NOUVELLES ÉTRANGERES.
DU NORD
DE WARSOVIE , le 22 Mars.
PAR ordre du Roi , le Comte de Brulh a fait
dreffer , pour être inférée dans les papiers publics
, une note dont voici l'extrait. « Cette
» Cour a vu avec étonnement l'article inféré dans
» la Gazette de Berlin , N° 31 , en date du 12,
» Mars , où l'on prétend démentir , comme
❤faux très-calomnieux , les avis donnés d'ici ,
au fujet des monnoies que les Juifs Ephraim
» font frapper actuellement à Leipfick.... La fa-
» çon , dont l'Auteur de cet article s'y prend
» pour éblouir le public , eft des plus fingulieres.
» Il met en queftion ce qui n'y eft pas. Au
» contraire , il paffe fous filence ce dont il s'agit.
Il protefte qu'on ne frappe point à Drefde d'au-
» tres efpeces que fous la date de 1757 , & fur
» le pied ordinaire , & qu'à Leipfick on n'a
point fabriqué de pieces de deux gros , de
» quatre gros , & d'un tiers d'écu. Les avis de
» Saxe n'ont rien dit d'oppofé à ces deux affer-
>> tions. S'ils ont nommé les différentes efpeces,
» ci-deffus mentionnées , ce n'a été qu'en com-
» paraifon avec les feules dont il s'agit , fçavoir
les pieces de huit gros , qu'il ne faut pas con-
Iv
202 MERCURE DE FRANCE:
fondre avec les tiers d'écu & avec les fimples
gros.... On a affirmé feulement , que celles qui
» fe frappoient actuellement à Leipfick , fous les
» dates de 1753 , & des trois années fuivantes ,
» avec les anciens coins extorqués , étoient debeaucoup
inférieures aux mêmes pieces que l'Entre-
» preneur Frege avoit fait battre de fon temps.
» Voilà ce que portent les avis de Saxe ; & l'arti-
» cle de Berlin , fe taifant fur ce point , en fait
» l'aveu tacite ..... Quoique l'Ecrivain Pruffien
» avance en termes généraux , que les efpeces ,
» qui fe frappent actuellement à Leipfick , font
» égales à celles de Frege , fi même elles ne les
» excédent pas en valeur intrinfeque ; il n'en eft
>> pas moins certain ( & c'eft une vérité incon-
» teftable , fondée fur une évaluation faite , dont
>> tous les monnoyeurs impartiaux peuvent at-
»
22
413
tefter l'exactitude ) que les nouveaux gros de la
» fabrique des Juffs Ephraïm à Leipfick , ne va-
» lent que fennins , & leurs nouvelles pieces
» de huit gros , que 6 gros o fennins , c'eft-à-
» dire , que les gros font de 18 écus , is gros ,
69 fennins , & les pieces de huit gros , de 18
» écus , 14 gros , 1 fennins , au marc fin d'ar-
» gent , qui n'étoit auparavant monnoyé en gros
» qu'à 15 écus , & en pieces de huit gros , qu'à
» 14 écus , 2 gros , 25, fennins , ce qui fait
ainfi , pour cent , un déchet de 19 écus , 13
gros , fenpins ', fur les gros , & de 24
écus , gros , 3 fennins , fur les pieces de
» huit gros.... On a cru devoir en avertir le public
, afin que chacun puiffe fe garantir de préjudice
: attendu que les Juifs Ephraïm réfon-
>> dant поп feulement toutes les monnoies de
Saxe , mais encore une partie de celles de
» Pruffe , le dommage , qui en réfulteroit à l'ag
MIA 1.17570 203
» venir , feroit immenfe , fi ces nouvelles efpe-
>> ces continuoient d'avoir un libre cours dans le
» commerce.... »
.5 2.
ALLEMAGNE.
DE PRAGUE, le 19 Mars.
Le 9 de ce mois , le Général Loffewicz , à la
tête d'un corps de troupes Pruffiennes , compoſe
de quatorze Bataillons , & de trois Régimens de
Cavalerie , s'avança fur deux colonnes vers Graf
fenftein & vers Grottau , tandis que le Prince de
Bevern, fe porta fur Friedland :avec fix mille
hommes des mêmes troupes. A la nouvelle du
mouvement des ennemis , les détachement de
Croates , qui étoit dans le dernier de ces trois
poftes , fe hâta de fe replier à Reichenberg. Les
Pruffiens fe font emparés de Graffenftein & de
Grottau , mais ils n'ont pu s'y maintenir.: Le
Prince de Bevern a demeuré pendant trois jours
à Friedland , & s'eft enfuite retiré , après avoir
fait démolir les fortifications du château. Le 12 ,
avant d'abandonner ce pofte , il envoya le Co
lonel Putkammer avec un bataillon de grenadiers
, cent dragons & trois cens huffards , pour
reconnoître le terrein entre ce pofte & celui de
Reichenberg. Ce détachement rencontra quatre
cens hommes des troupes Autrichiennes , dont
une partie étoit en bataille devant le village de
Bufch- Ullerdorf , & une autre partie étoit embufquée
derriere des haies . Le fieur Putkammer
les attaqua , & les pouffa à travers le village.
Ils ont eu cinquante hommes tués. On leur a
fait dix prifonniers , & on leur a enlevé trentetrois
chevaux.
1 vj
204 MERCURE DE FRANCE.
DE DRESDE , le 6 Avril.
<
Un particulier , qui venoit de Boheme , ayant
été arrêté par les Pruffiens , on trouva fur lui
deux lettres adreffées , l'une à la Comteffe d'Ogilvy
, Dame d'Honneur de la Reine ; l'autre au
Baron de Keffel , Chambellan de cette Princeffe.
En conféquence , le Roi de Pruffe leur fit fignifier
les arrêts. Le lendemain , la Reine envoya
demander à ce Prince leur élargiffement , & il
l'accorda. Il fit prier en même temps la Reine ,
d'empêcher qu'à l'avenir aucune perfonne de fa
Cour n'entretînt des correfpondances avec les
Autrichiens.
+
Sa Majesté Pruffienne , frappée de la beauté
d'un tableau , qui eft dans la Galerie du Palais ,'
avoit ordonné qu'on en tirât une copie. Dès
que la Reine en fut informée , Elle fit préfenter
ce tableau à ce Monarque , qui s'eft excufé de
Faccepter , mais qui a témoigné être fort fenfible
à une telle marque d'attention .
En attendant que toutes les troupes foient en
campagne , les Pruffiens fortifient divers poftes
fur la frontiere. Ils ne négligent rien non plus
pour mettre cette ville à l'abri de toute ſurpriſe ,
& ils ont établi, une batterie devant le chemin
de Dippolfwalde , une près du moulin à poudre
, une du côté de l'Elbe , une dans les environs
de la Tuilerie , une dans le grand cimetiere
, une vis-à- vis le chemin de Pirna , une à
l'extrêmité des jardins de Maffinisky , & une fur
la hauteur de Sintzendorff Outre ces précautions ,
ils ont pratiqué des mines en plufieurs endroits .
Ces jours derniers , le Roi de Pruffe écrivit au
Lieutenant-Général Pirfch, Commandant de KoMA
I. 1757: 205
nigstein , la lettre fuivante. « Ayant appris de
» plufieurs endroits que les Autrichiens pen-
» foient à furprendre votre fortereffe , je n'ai
» point voulu différer de vous rappeller le con-
>> tenu de votre capitulation , & ce à quoi votre
» honneur & votre parole vous engagent. Ko-
» nigſtein étant une fortereffe qui ne peut crainqu'un
coup de main , j'ai dû d'autant plus
» vous donner avis du deffein des ennemis , que
s'ils entreprenoient de l'exécuter , je ne pour-
» rois m'empêcher de vous croire d'intelligence
D
» avec eux. >>>
Indépendamment d'un efcadron du Régiment
de dragons de Rutowski qui , fe trouvant dans
la haute Luface , près des frontieres de Boheme ,
a profité de la circonftance pour paffer du côté
des Autrichiens , le Régiment ci - devant du Prince
Frederic- Augufte de Saxe , & maintenant
Loën , a auffi déferté. Au lieu d'aller à Berlin ,
où on lui avoit affigné de nouveaux quartiers ,
il a pris la route de Pologne. On affure qu'il y
a été fuivi par un bataillon du Régiment de
Jeune Bevern , ci- devant du Prince Xavier. La
défertion de ces corps a déterminé Sa Majesté
Pruffienne à incorporer les Gardes du Corps
Saxons dans fes Gardes , ainfi que les cavaliers
& les dragons de la même nation dans les Régimens
de cavalerie & de dragons des troupes
Pruffiennes . A l'égard de l'infanterie , ce Prince"
ne laiffe que dix Saxons par compagnie. Les
autres font diftribués dans les Régimens Pruffiens
, dont on prend un pareil nombre de foldats
, pour remplacer les Saxons dans les corps ,
où ceux-ci fervoient. En même temps , on vient
de publier une Ordonnance , en vertu de laquelle
les biens ou effets des défertears des anciens
206 MERCURE DE FRANCE.
Régimens Saxons feront confifqués , & leurs pas
rens , tenus de bonifier l'uniforme & les armes.
Sa Majefté Pruffienne exige encore de cet Electorat
deux mille cinq cens hommes de nouvel,
les recrues , pour augmenter de vingt hommes
chaque compagnie de ces Régimens . Le Major
Général Rezow en a remis l'ordre par écrit ,
avec la répartition , aux Députés des Etats actuel
lement aflemblés en cette Capitale.
Ce même Major Général , le 31 du mois der
nier , fit fignifier à la Comteffe de Brulh , époufe
du Premier Miniftre , laquelle depuis cinq mois
logeoit au Palais , qu'elle eût à retourner àfon
Hôtel. Quelques momens après qu'elle y fut
arrivée , il s'y tranfporta pour lui annoncer les
arrêts de la part du Roi de Pruffe, Elle y eft gardée
par un Officier , un fergent , un caporal ,
& fix foldats. On croit qu'elle fera obligée de fe
retirer en Pologne , & qu'un détachement l'accompagnera
jufques fur la frontiere.
DE RATISBONNE , le 2 : Avril.
Il a été dicté le 30 Mars, à la Diere de l'Empire,
une Déclaration que les Miniftres de France & de
Suede avoient remife plufieurs jours auparavant aq
nom des Rois leurs Maîtres, en qualité de garans
de la paix de Weftphalie , Comme cette Déclara
tion , quoique remife féparément , eft la même ,
on n'inférera ici que la copie de celle qui a été faite
au nom de S. M.T. C. « Le Roi mon Maître n'a pu
» voir fans un extrême déplaifir, qu'il fe foit élevé
» en Allemagne une guerre , qui tient dans l'oppreffion
, la plus cruelle & la plus inouie , de
» puiffans Etats de l'Empire , en expofe d'autres
» au danger de fubir le même fort , & menace
MAI 1757. 207
» d'un renverſement total les Loix & Conftitu-
» tions Germaniques , les Traités de Weftphalie,
» & le Syſtême de l'Empire . Pour remédier aux
» maux préfens , & prévenir ceux qui pourroient
>> arriver dans la fuite , divers Etats des plus con-
» fidérables de l'Empire ont requis la France &
» la Suede d'exercer la Garantie qu'Elles ont
» donnée des Traités de Weftphalie ; & comme
» ces deux Puiffances fe font trouvé animées .
» du même zele pour la défenſe des Etats de
>> l'Empire , le maintien du Systême Germanique,
» & notamment pour la confervation des droits
» des trois Religions établies en Allemagne
» Elles ont réfolu , d'un commun accord , de
» prendre les mefures les plus promptes & les
plus efficaces , pour fatisfaire à leurs obliga-
» tions fur des objets auffi importans . En conféquence
le Roi déclare , conjointement avec
» le Roi de Suede , à tout l'Empire , que Leurs
» Majeſtés feront , comme Garantes des Traités
>> de Weftphalie , tous les efforts qui font en
>> leur pouvoir , pour contribuer , felon le voeu
» de l'Empire , à arrêter le cours des maux qui
» défolent l'Allemagne , en procurer la répara-
» tion , & maintenir nommément les droits des
» trois Religions établies dans l'Empire ; enfin
» pour affurer la liberté Germanique, fur les
» fondemens des Traités de Weftphalie , contre
» toutes les atteintes que quelque Puiffance que
>> ce foit aura entrepris , ou entreprendra d'y
» porter. Sa Majefté efpere , ainfi que Sa Majef
» té Suédoife , que l'Empire reconnoîtra toute la
» fincérité & l'étendue de leur zele pour le falut
» de l'Allemagne , & Elles ne doutent pas que les
Electeurs , Princes & Etats , ne fecondent de
» tout leur pouvoir une réfolution aufſi légitime,
» auffi falutaire & auffi généreuſe. ».
208 MERCURE DE FRANCE.
ESPAGNE.
*
DE CADIX , le 6 Mars.
on
Vers la fin du mois de Janvier , le Corſaire
Anglois l'Anti-Gallican entra dans ce Port avec
le Vaiffeau de la Compagnie des Indes de France
le Duc de Penthievre , dont il s'étoit emparé. Sur
la réclamation que le Roi Très- Chrétien a faite
de cette prife , il vint ici un ordre du Gouvernement
de la tenir en fequeftre , jufqu'à ce qu'on
cût examiné fi elle étoit légitime. Après les informations
requiſes , on a jugé que le Vaiffeau
devoit être reftitué. Le 28 du mois dernier ,"
fut informé que le Capitaine du Corfaire , réfolu
de ne point fe deffaifir de fa priſe , avoit fait
paffer fon équipage à bord de ce Bâtiment , &
qu'il y avoit raffemblé jufqu'à trois cens hommes
, que lui avoient fournis divers Capitaines
de Navires de fa nation . Auffitôt le Commandant
de Port fit envelopper le Vaiffeau le Duc
de Penthievre par les Vaiffeaux du Roi l'Amérique
& le Lévrier , & leur ordonna de faire feu
au moindre mouvement que les Anglois feroient
pour lever l'ancre . Le 2 de ce mois , on envoya
trois fois, les fommer de rendre la prife . Le Ca.
pitaine Corfaire ayant refufé conftamment d'obéir
, les deux Vaiffeaux de guerre lui lâcherent
chacun une bordée , & il fut obligé de baiffer
pavillon. Il a eu trois hommes tués & quatre
bleffés . On a mis plufieurs compagnies de grenadiers
fur le vaiffeau le Duc de Penthievre , pour
empêcher les Anglois d'en reprendre poffeffion .
Les lettres de Lisbonne marquent que le t
de ce mois , à trois heures du matin , on y a
M A I. 1757. 209
encore effluyé une violente fecouffe de tremble
ment de terre.
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , le 12 Avril.
La Chambre des Communes , dans la féance
du 25 Mars , paffa le Bill pour l'établiſſement
d'une Milice générale dans la Grande-Bretagne ,
après y avoir fait quelques changemens.
Sa Majefté a fait publier une Proclamation ;
par laquelle Elle permet d'employer des matelots
étrangers fur les Corfaires & fur les Navires
Marchands , à condition cependant que la quatrieme
partie de l'équipage de chaque Bâtiment
foit compofée de fujets de la Grande- Bretagne.
Le bruit qui s'étoit répandu que le Duc de
Cumberland ne pafferoit point en Allemagne ,
étoit fans fondement. Ce Prince partit le 9 à fix
heures du matin , pour aller s'embarquer à Warwich.
Il doit prendre le commandement en chef
de l'armée d'obſervation , qui s'affemble fur les
frontieres de l'Electorat de Hanovre.
2
Le fieur Pitt , Secretaire d'Etat ; le fieur Legge ,
Chancelier de l'Echiquier , & le Comte Temple
, premier Commiffaire de l'Amirauté , ont
donné leurs démiffions . Le Lord Mansfield
Juge Suprême d'Angleterre 'exercera par interim
la charge de Chancelier de l'Echiquier. Sa Majefté
a accordé la place de premier Commiflaire
de l'Amirauté au Comte de Winchelſea.
Le Vaiffeau le Pondichery , appartenant à la
Compagnie Françoife des Indes , & qui a été
pris par le Vaiffeau de guerre le Douvres , avoit
été amené à l'embouchure de la Tamife. Des
26
210 MERCURE DE FRANCE.
vents de l'Oueft l'ont écarté de la côte , & l'on
ne fçait ce qu'il eft devenu.
PATS - BAS.
DE BRUXELLES , le 15 Avril.
On a appris que le Baron de Domballe , Ma
jor Général des troupes de l'Impératrice Reine ,
étoit entré le 6 dans Cleves avec trois batail
lons, Le 8-, un détachement des mêmes troupes
prit poffeffion , au nom de Sa Majefté , des ville
& citadelle de Wefel. Immédiatement après , ce
détachement y fut joint par un détachement d'in.
fanterie Françoife .
ว
DE NEUSS, le 12 Avril
Le Prince de Soubife, fe rendit le. 28 Mars à
Ruremonde , & étant defcendu chez le fieur de
Muller qui y commande , il figna un ordre au
Chevalier de Gibfon, Capitaine dans le Régiment
de Ligne , d'aller , avec cent hommes de ce Régiment
& quatre cens huffards François , occuper
Je Bailliage de Keffel , dans la Gueldre Pruffien
ne. Le 3 Avril , le Prince de Soubife vint établir
ici fon quartier général, Avant de quitter May
feik , il a mandé les Commiffaires du pays de
Cleves , afin de régler avec eux les livraifons des
vivres & des fourrages pour les troupes Francoifes.
Il a recommandé à ces Commiffaires , de
tranquillifer les habitans , & de faire ceifer les
impôts extraordinaires , dont ils ont été chargés
en dernier lieu . Il a affuré les mêmes Commiffaires
, que tous les Magiftrats & Officiers de la
Gueldre Pruffienne , fans diftinction de religion ,
feroient continués dans leurs emplois , en pactant
ferment de fidélité à l'Impératrice Reine.
-
MAI. 1757.
211
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
1
I E Roi ayant jugé à propos de faire une promotion
dans les différens grades des Officiers de la
Marine , Sa Majefté a nommé deux Lieutenans
Généraux des Armées Navales, cinq Chefs d'Efcadre
, cinquante- neuf Capitaines de Vaiffeaux , un
Capitaine d'Artillerie , foixante-quinze Lieutenans
de Vaiffeaux , cent vingt-fept Enfeignes.
Lieutenans-Généraux , MM. Perrier & le Com
te du Guay.
Chefs d'Efcadre. MM. de Courbon-Blenac ,
Saint- André du Verger , de Guefbriant de Budes ,
d'Aubigny, & de Bompar. Capitaines de Vaiffeaux. MM, Chevalier de
Beaudouvin , Defroches du Drefnay , du Rofel
de Beaumanoir , Belle- Ifle Pepin , de Flotte-Seillans
, Marchainville , Chevalier des Gouttes , de
l'Ile Taulanes , Chevalier de Ricoux , la Croix
de Mairargues , de Chierre , de Rambures , Cher
valier de Maillé-Brezé , la Guarigue - Savigny ,
Foucault , Caftellanne Saint-Jeurs , de Plas , lą
Monneraye , Chevalier de Graffe du Bar , Macarty
, Chevalier de Ségur- Cabanac , Fulconis ,
Chevalier d'Herlye , de Lyle- Calian , Saint - Vic,
toret , Rofmadec Saint- Allouarn , Mablan d'Ai,
miny , Blotfier , Braguemont , Jouffelin de Marigny
, Meyronnet Saint -Marc , Montcalm Saint-
Veran , Chevalier de Villeblanche , Chevalier de
Blois , Dandanne de Lincourt , de Fabreguesi
de Breugnon , Laccary , la Comté-Pigache , Dubois
de la Motte , Deshayes de Cry , Chevalier
212 MERCURE DE FRANCE.
de Courferac , Chevalier de Ruis, Chevalier de Lor.
geril , du Lefcoet , Cofte de Champeron , Fancher ,
d'Ile-Beauchaine , Bremoy , Bory , Chevalier du
Drefnay des Roches , Chevalier de Crefnay , Boulainvilliers
, Chevalier de Laugier- Beaucoufe , de
Moy, Lizardais , Chevalier de Forbin d'Oppede ,
Chevalier de Fabry & Vicomte de Rochechouart.
Capitaine d'Artillerie. M. Herpin.
Lieutenans de Vaiſſeaux. MM. Chevalier de
Monteclair , Maupin , Kervenkerfullec , Chevalier
de Landemont , Gourfelas , Valmenier-
Caqueray , Geraldin , Villers- Franffure de Briffaucourt
, Chevalier de Raymondis , Chevalier
de Veriffey , Chevalier de Village de Villevieille ,
Chevalier de Cobios-Dandiran, Chevalier de Cours
Luffaignet , Beaupoil Saint-Aulaire , de Grieu ,
Bonnefoi de Bretauville , Kerjankerjan , de Proiſfy
, de la Grandiere , Bois de la Motte- Rabeau
Chevalier de Villeneuve- Source , Janvry de Verneuil
, Chevalier de Coataudon , Kerguifiau de
Treleon , Keroullas de Cohars , Brue de Clerey ,
Giraud-Dagay , de Boades , la Porte-Vezins ,
Chevalier de Sobiratz , Guyonnet de Montbalen ,
Luppé de la Motte , Maffol de Vergy , Sorel
Freziers , la Garde- Payan , le Cardonie , de Vialis
, de Gantes , Chevalier de Cicé , Chevalier
de Novarin , Dumenez-Lezurec du Broffey-
Dumas , de la Clue , Chevalier de Douville , Neveu
, Marquis de Nieul- Ponte , Chevalier de
Goympy-Feuquieres , Villers de Graffy , Reynach
de Barre , Chevalier de Boisgelin , Chevalier
Diziers- Guyon , d'Erchigny de Clieu , Rouffel
de Preville , Comte de Châteaumorant , Duvergier-
Kerhorlay , Chevalier Bellot la Houffaye
, de Damas , Clapier Saint - Tropez ,, Penfentenyo
, le Foreftier , Longueval , Dampierre-
Cugnac , Marquis de Jons , Chevalier de Lordat,
MA I. 1757 . 213
Guinot de Lugeons , de Peynier , de Forefta-
Collongue , Defmeneuft- de Boisbriand , Framont
d'Ayron , Chevalier de Grimaldy , Beauffier- Châ
teauvert ; Lieutenans de Port , Tremigon & Val
menier.
·
Enfeignes, MM. Coyffier de Breuil , Cheva
lier de Glandevez - Caftellet , Kerfaufon de Goaf
melquin , la Borye Guittard , du Lac , Marquis
de la Maifonfort , Chevalier de Thierfanville
, Chevalier de Carcaradec , Darbaud , Cha
deau de la Clocheterie , Raymond d'Eaux, Marquis
de Treffemanes Brunet , Adhemar , Boisboiffel
, Kermorvant de Gouzillon , Dupin de
Bellugard , Froger de la Rigaudiere , Marin de
Saint- Palais , Bonneval la Farre , Chevalier de
Pontevez - Gien , Ma-Carty , Gourzelas , Chevalier
du Menez- Lezurec , Chevalier de la Salle
Saint-Got , Chevalier de Damas de Dantlezy ,
Defmoulins de Rochefort , de Malide , de Francheville
, Dagoult -Montmaur , Chappedelaine ,
Chevalier de la Tude , de Saliou de Chef- de-
Bois , de Coetilleau , Chevalier de Medine , Bidée
de Chavagne , Chevalier de Bournaud , Duhaffon,
Penanrun Geflin , Kerven Kerfullec , Chevalier
de Grezes , Girardin , Chevalier de Montalet ,
la Borde la Salle , Gayot de Cramahé , le Normant
de Champfley , Frottier du Perey , Chevalier
de la Voyrie , Defmeneuft de Boisbriant ;
Chevalier de Bernard de Marigny , Kergariou
de Rofconette , Sous.Lieutenant d'Artillerie ; du
Chilleau de la Roche , Desfarges de la Voltieres,
Chambona , Chevalier de la Pommeraye de Kerambar
, Duchefne Ferron , Chevalier de Vibraye
, le Moenne de Launay , Vidal de Lirac ,
Savignon de Saumaty , Chevalier de Ravenel ,
Boisbilly de Beaumanoir , Chevalier de Goyon
Taumatz , Bruny d'Entre-Cafteau , Chevalier de
214 MERCURE DE FRANCE.
Langan - Boisfevrier , la Salle Lezardiere , Vicomre
de Robien , Montgrand , de Gonidec , Brunet
de Guillier , Chevalier de Riviere , Chevalier de
la Briffolliere , Chambertran , Barbezieres , Ma-
Carty de Mortaigne , Chevalier Deſcars , Roffel,
Trogoff , Chevalier de Ligondés d'Avrilly , Du-.
pleffis Quelen , Marquis d'Aiguieres , l'Etang
Ery , de Cogolin , Duhaffon de l'Eftrediagot ,
Gignac Thaumas , Boisberthelot , d'Eftel d'Aren
, Pineau , Chevalier de Turique , de Chabanes
, Chevalier de Bonnes , Chevalier de Macnemara
, Chevalier de Ligniville , Chevalier de
Souvré , du Vignau , Braguemont , de Bonnal
Deftoures , Coetnempren Kerfaint , du Vivier
de Gourville , le Gardeur de Tilly , Sibon , la
Villeon , Macnemara l'aîné , Chevalier de Puyberneau
, Deydier de Pierre- Feu , Griffolet de
Roffy , Barlatier du Mas , Loëmaria , Chevalier
de Village , du Parc de Coatrefcar , Juchereau
de Saint- Denis , Dandlau , le Borgne de Villemeur
, d'Albertas de Jouques , Creflier Defapois
, Chevalier de Senneville , de Baudran
Villeneuve d'Efclapon , Chevalier d'Hautefeuil ,
Colbert de Poligny , Lammerville l'aîné , de
Siochant , Byhan de Goariva , de Moulon , Pic
de la Mirandolle , Chevalier de Lyrot , & Chevalier
de Fine.
Sa Majefté a difpofé en même temps de deux
Places de Commandeurs , à trois mille livres de
penfion , de l'Ordre Royal & Militaire de Saint-
Louis , qui étoient vacantes dans la Marine , en
faveur de M. le Chevalier de Folligny , Chef
Efcadre , qui étoit déja Commandeur Honoraire
de cet Ordre ; & M. de Montlouet , Chef d'Elcadre
. Sa Majefté a auffi nommé Chevaliers du mê
me Ordre trente-cing Lieutenans de Vaiſſeaux.
1215
Ai
APPROBATION.
J'ai lu ,par ordre de Monfeigneur le Chancelier,
le Mercure du mois de Mars , & je n'y ai rien
trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A
Paris , ce 27 Avril 1757.
GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
VERS contre le proverbe , tous Songes font
menfonges
Le Moyen infaillible , anecdote ,
Vers à Madame B ***i ,
Lettre de M. de Voltaire , à M. T...
Ode ,
Effai fur l'Opera , par M. Algarotti ,
Vers à M. le Kain ,
page s
7
34
35
38
40
63
Réflexions fur les devoirs & les qualités d'un
Officier ,
Epître de Zayde , à Madame de M ***
Lettre à l'Auteur du Mercure ,
64
> 68
70
Explication de l'Enigme & du Logogryphe du
fecond Mercure d'Avril ,
Enigme & Logogryphe ,
Chanfon ,
ART. II. NOUVELLES LITTERAIRES.
75
ibid.
76
Précis ou Indications de livres nouveaux ,
Extraits des Difcours prononcés dans l'Académie
Françoiſe le 31 Mars 1757,
77
139
216
Sujets propofés par l'Académie de Pau , 153
ART. III. SCIENCES ET BELLES LETTRES.
Hiftoire. Lettre fur la Bataille de Crécy , ISS
Phyfique.
183
Médecine.
186
Séance publique de l'Académie des Belles- Lettres,
& de l'Académie royale des Sciences , 188
ART. IV. BIAUX-ARTS.
Mufique.
Gravure ,
191
192
ART. V. SPECTACLES.
-Opera ,
193
Comédie Françoiſe , 196
Comédie Italienne ,
197
Concert Spirituel ,
ibid.
ARTICLE VI
Nouvelles étrangeres ,
Nouvelles de la Cour , de Paris , &C.
La Chanson notée doit regarder la page 76.
201
211
De l'Imprimerie de Ch, Ant. Jombert.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères