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1757, 04, vol. 2
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MERCURE
DE FRANCE,
DÉDIÉ AU ROI.
AVRIL. 1757.
SECOND VOLUME.
Diverfité, c'est ma deviſe. La Fontaine.
Cochin
fibusinvo
FapillonSculp⋅
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepois
PISSOT , quai de Conty.
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques
CAILLEAU , quai des Auguftins .
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilege du Roi,
RABLIOTHECAL
REGIA
MONACENSIS.
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , & Greffier-Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis au
recouvrement du Mercure , rue Sainte Anne ,
Butte Saint Roch , entre deux Selliers.
C'est à lui que l'on prie d'adreſſer , francs
de port , les paquets & lettres , pour remettre ,
quant à la partie littéraire , à M. DE BOISSY ,
Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36 fols ,'
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant ,
que 24 livres pour feize volumes , à raiſon
de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles on
enverra le Mercuro par la pofte , payeront
pour feize volumes 32 livres d'avance en s'abonnant
, & elles les recevront francs de port.
Celles qui auront des occafions pour le faire
venir , ou qui prendront les frais du port fur
leur compte , ne payeront , comme à Paris ,
qu'à raifon de 30 fals par volume , c'est-àdire
24 livres d'avance , en s'abonnant pour
16 volumes.
Les Libraires des provinces on des pays
étrangers, qui voudront faire venir le Mer
sure , écrirent à l'adreſſe ci - deſſus.
Aij
Onfupplie lesperfonnes des provinces d'envoyerpar
la pofte , enpayant le droit , le prix
deleur abonnement , ou de donner leurs ordres,
afin que le paiement en foit fait d'avance au
Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis ,
refteroni au rebut.
Il y aura toujours quelqu'un en état de
répondre chez le fieur Lutton ; & il obfervera
de rester à fon Bureau les Mardi ,
Mercredi & Jeudi de chaque femaine , aprèsmidi.
On prie les perfonnes qui envoient des Livres
, Eftampes & Mufique à annoncer
d'en marquer le prix.
On peut fe procurer par la voie du Mercure
, les autres Journaux , ainſi que les Livres
, Estampes & Mufique qu'ils annoncent.
On trouvera au Bureau du Mercure les
Gravures de MM. Feffard & Marcenay.
鮮類
MERCURE
DE FRANCE.
AVRIL. 1757.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
De M.le Préfident de Ruffey à M. de Voltaire
, qui lui a fait préfent de fon Hiftoire
Univerfelle.
LEE Favori du Dieu des Vers ,
Le Philofophe de notre âge,
L'Hiftorien de l'Univers
Daigne m'envoyer fon Ouvrage ,
A moi , prefque inconnu fur le facré côteau .
Je tiens ce don à faveur très- infigne.
A iij
MERCURE DE FRANCE.
Quel vafte & grand fajet ! quel art ! & quel pin
ceau !
Le tableau d'un tel Peintre eft digne ,
Le Peintre eft digne du tableau .
Tout porte en tes écrits l'empreinte du génie :
Voltaire, d'un grand Maître on fent la main hardie:
Créateur , élevé , fécond , univerfel ,
Tu femes l'agrément , le feu , le goût , le fel.
Du fiecle de Louis , l'honneur & la lumiere ,
Pourfuis ta brillante carriere :
Malgré tes maux , malgré tes ans ;
Braves tes envieux & leur rage perfide ;
Ecris , tu confondras leurs efforts impuiffans '
Contr'eux ta plume eft une Egide.
A Dijon , ce premier Mars 1757 .
VERS
Sur la perte que nous avons faite de M. de
Fontenelle.
LES Dieux ont rappellé l'illuftre Fontenelle ,
Des mortels en tout temps le plus parfait mo◄
delle ,
Les délices , l'amour de la fociété ,
Et l'honneur de fon fiecle & de l'humanité.
Suivi d'une gloire immortelle ,
A fon vingtieme lustre , il defcend au tombeau.
AVRIL 1757: 7
L'inftant où de ces jours s'éteignit le flambeau ,
Non moins frappant que fon aurore ,
Nous offre à l'admirer encore.
Soumis aux loix de la Divinité ( 1 ) ;
Et fort de les vertus (2) , avec tranquillité
Ce Sage termina fa brillante carriere ,
En laiffant l'Univers , dont il eft regretté ;
Rempli pour tous les temps des traits de fa lumiere.
A Madame de Forgeville , en lui adreſſant
les Versfur la perte de M. de Fontenelle.
Du plus célebre des humains
Fidelle & refpectable amie ,
Vous , dont les fecourables mains
Cent fois ont renoué la trame de fa vie ;
Et dont les tendres foins , & l'ame , & le génie ,
Ont jufques à la fin fçu charmer fes deftins ,
C'eſt à vous de choisir les fleurs que fur ſa cendre
Les mortels en pleurs vont répandre ;
Et fi celles dont aujourd'hui
(1) On fait que M. de Fontenelle a fini trèschrétiennement
, & que se trouvant indifpofé , il
demanda fon Confeffeur & tous lesfecours fpirituels;
& confervantjufqu'au dernier moment la connoif-
Jance & la force d'efprit , il dit : Voilà la premiere
mort que je vois. En effet , il n'avoit jamais væ
mourir perfonne.
(2 ) Il faifoit beaucoup de charités en fecret , &
bien des infortunés ont perdu en lui un bienfaideur.
A iv
MERCURE DE FRANCE
Mon coeur lui deftine l'hommage ,
Sont dignes de votre fuffrage ,
Elles feront dignes de lui.
Par Mlle des T. D. B.
LE BONHEUR IMPRÉVU ,
ANECDOTE..
permet
DAANNSS cette faifon où l'on ne fe
plus d'habiter Paris , & où les gens du
bon ton n'oferoient même s'y montrer , la
Marquife de *** , femme affujettie à toutes
les étiquettes du jour , fe diſpoſa
( quoiqu'elle n'aimât pas la campagne ) à
aller paffer trois mois dans fes terres .
Comme elle redoutoit l'infipide uniformité
de la vie champêtre , elle eut foin
d'emmener avec elle une compagnie
d'hommes & de femmes affez nombreuſe ,
mais bien choifte.
L'efpece de cour qu'elle s'étoit faite ,
étoit compofée de femmes affez aimables
& paffablement jolies , ou pour le moins
affez coquettes pour vouloir paroître l'un
l'autre. L'on fçait que pour bien des
hommes , cela revient à peu près au même.
La Marquife jeune & belle, & pleine de
coquetterie , en avoit mis jufques dans le
AVRIL. 1757.
choix des perfonnes qui devoient l'accompagner
. Les hommes étoient ce qu'il falloit
qu'ils fuffent pour que les femmes
euffent envie de leur plaire ; j'ai déja dit
qu'elles étoient en droit d'y prétendre.
Quant à la Marquife , elle ne fe réſervoit
que celui de leur paroître la plus jolie &
la plus aimable : elle fçavoit qu'il n'y a
point d'hommage plus flatteur que la
préférence qui nous eft donnée fur des objets
qui la méritent. On peut juger par- là
qu'il n'y avoit que des victoires difficiles
qui puffent fatisfaire fa vanité. Mais cela
eft pardonnable : l'habitude du fuccès
nous autorife à méprifer les petits triomphes.
Enfin la Marquife fe promit beaucoup
de plaifir , quoiqu'elle fe trouvât éloignée
de Paris , & fi près de ces mauffades gens ,
toujours entêtés des beautés de la nature ,
de ce hommes fimples & naturels que l'ef
pérance d'une récolte abondante , qui ne
leur donne cependant que la vie , rend
toujours contens , & qu'on eft obligé de
recevoir.
Madame d'Amonville , jeune femme
veuve depuis deux ans , avoit auffi fes terres
dans le même canton . Elle s'y trouvoit
pour lors , & vint chez la Marquife. Madame
d'Amonville étoit faite pour être ai-
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
mée des femmes , & adorée des hommes:
Sa phyfionomie étoit douce , tendre &
fpirituelle. Une raifon admirable étoit
unie à un efprit fin & facile. Elle avoit
cette aimable gaieté qui vient de la candeur
& de la complaifance. Jamais une
femme n'avoit autant plu , & moins fongé
à plaire.
Il y avoit déja quelque jour qu'elle
étoit chez la Marquife , qui l'avoit engagée
à y refter une partie de l'automne . Elle
vivoit avec toutes les femmes qu'elle y
avoit trouvées dans une forte d'union ; ce
qui prouve combien elle méritoit l'éloge
que j'en viens de faire : car elle avoit affez
d'efprit pour n'être point la dupe de leur
caractere.
Pour la Marquife , déja ennuyée d'un
train de vie qui , quoique brillant , avoit
l'infupportable défaut d'être uniforme, elle
étoit au moment de montrer de l'humeur,
lorfqu'un bruit de chevaux & d'équipages
vint lui apporter des confolations. Sa furprife
fut très-agréable quand elle vit entrer
dans le fallon , avec le Chevalier de Firmons
, jeune homme à la mode , le
Comte d'Olmis , dont il lui avoit parlé
fouvent comme d'un homme fort aimable
, qui n'avoit , difoit- il , d'autre défaut
que celui d'être trop fenfé. La Marquife
AVRIL 1757. II
l'avoit vu plufieurs fois ailleurs , & lui
avoit trouvé affez de mérite pour fouhaiter
de le mieux connoître , & d'en faire
la conquête. C'eft un moment heureux
pour une Coquette que la vue d'un homme
à qui elle eft perfuadée de plaire.
Le Chevalier , jeune fou , dont l'efprit
ne lui fervoit qu'à faire des étourderies
, dit en entrant à la Marquife : Madame
, voici un rébelle qu'il faut mettre à la
raifon ; le meilleur moyen pour cela eft de
la lui faire perdre. La Marquife fut un peu
déconcertée de ce propos. Elle craignoit
qu'il ne découvrît au Comte les prétentions
qu'elle avoit déja fur lui , ou du moins
qu'il ne l'éclairât fur le but de la réception
avantageufe qu'elle avoit deffein de lui
faire. Elle fortit cependant d'embarras.
Quant au Comte , il faifit , comme cela
fe devoit , l'occafion que le Chevalier venoit
de lui fournir , pour dire à la Marquife
des chofes obligeantes , mais qui
n'étoient que polies : elle auroit fûrement
fouhaité qu'elles euffent été plus que cela ;
mais il fallut bien s'en contenter.
La converfation devenue générale , on
parla nouvelle , galanterie , plaifir ; de
beaucoup de chofes enfin ; & on finit par
en avoir dit fort peu.
La Marquife étoit enchantée d'elle, par-
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
ce qu'elle avoit dû paroître aimable , & fi
elle ne fut pas tout-à-fait auffi contente du
Comte , l'efpérance , ou plutôt la certitude
de l'être davantage le lendemain , la
fit jouir d'avance de la plus douce fatisfaction
. Ce lendemain arriva. L'on doit imaginer
qu'elle employa beaucoup de temps
à fa toilette . Elle parut devant le Comte
avec un air d'affurance , qui fembloit lut
dire , qu'il ne pouvoit lui réfifter longtemps
, qu'il combattoit avec des armes
trop inégales ; que le défavantage étant de
fon côté il n'avoit plus d'autre parti
à prendre que celui de s'avouer vaincu.
>
Il faut croire cependant qu'on ne reuffit
pas toujours avec ce qui femble le plus
devoir nous le faire eſpérer ; c'eft malheureufement
ce que la Marquife éprouva avec
tous fes avantages. Cettejournée fut moins
glorieufe pour elle qu'elle ne s'en étoit
flattée. Elle s'apperçut bien qu'elle n'avoit
pas fait fur M. d'Olmis l'impreffion qu'elle
defiroit . Il n'étoit rien de plus que ce
qu'elle l'avoit trouvé au premier inftant ;
& comme j'ai déja dit , il s'en falloit bien
que ce fût affez.
Une femme raifonnable , qui fera de
bonne foi , avouera que c'eft quelque chofe
d'agréable que d'avoir fait une conquête :
pour une Coquette , c'eft beaucoup plus ;
AVRIL. 1757. 13

c'eft un plaifir incomparable : mais à quoi
comparer le dépit de l'avoir manquée ?
M. d'Olmis étoit de ces gens ( rares à la
vérité ) qui ofent avouer leurs fentimens
mais qui ignorent l'art d'en feindre. Il
n'avoit vu dans la Marquife qu'une de ces
femmes qu'il eft dangereux d'adorer , & il
étoit bien réfolu de réfifter toujours à fes
agaceries. Il foupçonnoit les femmes qui
étoient chez elle d'avoir le même deffein ,
& fa conduite fut la même avec toutes. Il n'y
eut que Mad. d'Amonville qui ne fut point
compriſe dans ce jugement : ce que l'on
avoit à penfer d'elle étoit fi différent de ce
qu'on penfoit des autres , qu'on l'auroit
diftinguée malgré foi . Auffi le Comte l'a
diftinguoit- il beaucoup ; l'eftime qu'il avoit
pour elle en étoit la preuve.
La Marquife qui avoit fait plus de frais
pour plaire qu'elle ne s'y croyoit obligée
piquée avec jufte raifon de s'être trouvée
dans la néceffité d'en avoir befoin , & plus
encore de la trifte perfuafion de n'y avoir
pas réuffi , fe vit enfin contrainte de prendre
fon parti. Si l'indifférence du Comte
étoit caufée par des fentimens plus tendres
pour quelqu'autre , elle étoit trop vaine
pour s'abaiffer jufqu'à en être jaloufe : un
homme qui l'avoit vue ne devoit aimer
qu'elles en aimoit-il une autre , elle n'a14
MERCURE DE FRANCE.
>
voit plus affez bonne opinion de lui , pour
fouhaiter de l'enlever à une rivale ni
même pour le regretter. Dégoûtée donc
des foins qu'elle s'étoit donné pour faire
une conquête qui commençoit à lui paroître
peu digne d'elle , elle réfolut , par
un refte de dépit autant que par défoeuvrement
, de faire fon poffible pour découvrir
le principe d'une résistance qui la furprenoit
, de faire tomber le Comte dans quelque
piege qui pût lui fournir les moyens
de fe moquer de lui , & de s'en faire
un amuſement , faute de mieux. Comme
il étoit queftion de faire trouver une lettre
d'amour dans fa poche , & qu'il connoiffoit
fon écriture , elle fe confia à Madame
d'Amonville .
Cette derniere qui n'approuvoit pas ce
projet , voulut le combatre par de bonnes
raifons ; mais la Marquife fit tant , qu'enfin
elle l'engagea à écrire la lettre : elle la
dicta elle- même ; lorfqu'elle fut écrite ,
il s'agiffoit d'être affez adroite pour la
mettre dans la poche du Comte , fans
qu'il s'en apperçût. Ce fut elle qui s'en
chargea.
La Marquife étoit enchantée de l'exécution
d'un projet , qui lui promettoit tant
de plaifir mais elle n'eut pas lieu de l'être
autant de l'avoir exécuté . Cette plaiſanteAVRIL.
1757. IS
rie n'eut pas tout le fuccès qu'elle s'en
étoit promis. Le Comte qui fe douta que
c'en pouvoit être une , & qui n'avoit pas
envie d'en être la dupe , n'alla point ,
comme on peut penfer, au rendez-vous , &
fe contenta , après avoir lu la lettre , de la
jetter au feu.

La Marquife que le mauvais fuccès n'avoit
pas rebaté , en fit trouver une feconde
dans fa poche , qui ne fit guere plus
d'effet que la premiere : une troifieme
qu'il trouva quelque jours après , & dont
l'expreffion étoit plus tendre , lui donna
cependant quelque curiofité : car enfin il
étoit avec des femmes qui ne lui avoient
pas donné affez bonne opinion d'elles
pour croire qu'il en prît une trop avantageufe
de lui , en fuppofant quelque vraifemblance
à ce que renfermoient ces lettres
; d'ailleurs une plaifanterie ceffe
quand elle ne reuffit pas , & puifqu'on infiftoit
, il y avoit du vrai dans cette avanture
. Il eut donc envie d'en découvrir
l'Auteur , & d'y répondre , fi cette découverte
étoit agréable : mais comme il ne
vouloit pas être trompé , il refolut de n'écrire
qu'en cas qu'il reçût encore une lettre ,
qui pût le convaincre davantage. Il n'attendit
pas long- temps , il en trouva une le
lendemain qui étoit conçue en ces termes a
16 MERCURE DE FRANCE.
39
« Votre filence eft caufé par votre indif-
» férence ; l'amour a caufé mon indifcré-
» tion. Je ne pouvois concevoir qu'avec un
» coeur auffi tendre que le vôtre , les folli-
» citations d'une femme qui vous adore ,
» n'euffent rien pu fur vous, & je craignois
de fçavoir qu'il ne fût engagé. J'ai tout
» découvert , & je ne puis douter que
» vous n'aimiez. Je ne me plains pas :
c'eft la jufte punition d'une femme affez
foible pour déclarer qu'elle aime , avant
que de s'être entendu dire qu'elle eft
» aimée. Il est inutile de vous peindre mon
défefpoir feroit - il ce que n'a faire
pu
» ma tendreffe : Soyez au moins touché de
» ma fituation ; je fens que je vous aimerai
» toujours... Ha ! puiffai-je bientôt ceffer
» de vivre ! fi vous ne devez jamais y être
» fenfible : mais je le fouhaite trop , pour
» ne pas l'efpérer encore. Adieu . Si vous
avez une réponse à me faire
» pourrez la remettre , fi l'on fe promene
» demain au foir , à la perfonne qui vous
» ferrera la main . »
"
› Vous
C'eft un fentiment agréable que de plaire
, & tout fentiment agréable nous féduit.
Un homme eft difpenfé de fuppofer
de l'amour ; mais il ne l'eft pas d'être
reconnoiffant de celui qu'il a infpiré.
Cette façon de penfer étoit naturelle
AVRIL. 1757: 17
M. d'Olmis auffi commençoit- il à s'inté
reffer pour celle qui lui avoit écrit , quoiqu'il
ne la connût pas encore. Une efpérance
flatteufe ajoutoit à cet intérêt. Plufieurs
occafions qu'il avoit eues de caufer
avec Mad. d'Amonville , la lui ayant fait
connoître davantage , cette connoiffance
lui faifoit defirer que ce fût à elle que dût
s'adreffer fa réponfe . Il lui fembloit bien
aifé d'avoir pour elle les fentimens qu'on
exigeoit de lui : pour toute autre , cela l'étoit
beaucoup moins. En y réfléchiffant
cependant plus férieufement , la conduite
de Madame d'Amonville , & l'eftime qu'il
avoit pris de fon caractere détruifoit entiérement
fes premieres idées . Il étoit faché
de perdre une erreur agréable , mais
il s'en confoloit par le plaifir de n'avoir
pas à l'eftimer moins. Nos penfées fe contrarient
quelquefois ; cela peut- être excufé
dans ce cas - là.
Cette avanture commençoit cependant
à embarraffer le Comte. La crainte qu'il
avoit encore que tout cela ne fût qu'un
jeu , l'empêchoit de fe déterminer à faire
réponſe : car comment , & à qui ? Il yyaa
même apparence qu'il n'en eût point fait ,
fi une occafion de s'éclairer que lui procură
le hazard , ne l'eût décidé & en même
temps mis hors de peine.
18 MERCURE DE FRANCE.
1
Lorfque tout le monde fut raffemblé ;
il vit dans une embrafure de croifée Madame
d'Amonville occupée à écrire : il
s'approcha d'elle en lui demandant ce
qu'elle écrivoit. C'est une chanfon que je
copie , parce que je l'ai trouvée jolie ; je
veux bien vous la montrer : voyez combien
j'ai de confiance en vous. Elle lui
préſenta en même temps le papier , oubliant
entiérement le danger qu'il y avoit
de montrer de fon écriture. Le Comte fut
extrêmement furpris de reconnoître la
même main qui avoit écrit les lettres. La
confufion d'idées que cette découverte lui
fit naître , lui donna un air interdit qui
auroit inftruit Madame d'Amonville de
fon imprudence , fi plufieurs perfonnes
qui s'approcherent d'elle dans le moment ,
ne l'euffent empêchée de s'en appercevoir.
Le Comte un peu revenu de fon étonnement
, ne fçavoit encore à quel fentiment
il devoit fe livrer ; fon plaifir ( car
toute réflexion faite , il en avoit plus que
de peine ) étoit contrarié par un efpece
de regret. On ne fe trouve jamais affez
content. Il l'étoit cependant de fçavoir.
que c'étoit Madame d'Amonville qu'il falloit
aimer ; mais il ne l'étoit pas des moyens
dont elle fe fervoit pour le rendre fenfible.
Il falloit malgré lui renoncer à l'eftime
AVRIL. 1757 : 19
qu'elle lui avoit infpirée , & c'étoit avec
chagrin qu'il abandonnoit un fentiment
dont la perte devoit nuire à ceux qu'il
avoit déja pour elle. Il fit cependant une
réponſe capable de détruire les foupçons
qu'elle paroiffoit avoir qu'il n'en aimát
un autre , & tint fa lettre prête pour la
remettre à la perfonne qu'on lui avoit indiquée
. Une belle foirée ayant engagé tout
le monde à fe promener après le fouper
dans l'endroit le plus fombre du bois , le
Comte fentit en effet quelqu'un qui lui
ferra la main , & à qui il remit fa lettre.
C'étoit la Marquife qu'il ne put reconnoître
, quelque envie qu'il en eût. Il eſt aiſé
d'imaginer tout le plaifir que lui fit une
réponſe qu'elle attendoit avec tant d'impatience.
Elle étoit conçue en ces termes :
ود
« Vous m'accufez d'indifférence , quand
je brûle pour vous de l'amour
le plus
» tendre : Ah ! Madame , pouvez - vous
» vous plaindre de mon filence , quand
» c'est vous qui m'accablez d'une cruauté
» à laquelle je ne puis plus réfifter ! votre
» foin pour vous cacher ne me fait que
» trop foupçonner que tout ceci n'eft qu'un
jeu . Si vous ne m'aimez pas , que fert ce
badinage peut- il rien ajouter à votre
>> triomphe ? n'en êtes - vous pas toujours
» fûre ? fi vous m'aimez , que de momens
و ر
و ر
"
و ر
20 MERCURE DE FRANCE:
33
و د
ود
perdus à me l'apprendre , à m'éprouver ,
» à me fuir ! n'eft ce pas perdre les mo-
» mens que de retarder les plaifirs ? n'eft-
»ce pas offenfer l'amour que de le contre-
» faire ? peut- on l'imiter quand on ne le
» fent pas peut- on lui réfifter quand on
l'éprouve Ah ! daignez apprendre de
» moi l'étendue de fon pouvoir. Tout
» malheureux que je fuis , je ne cherche
point à me dégager ; ce projet eft au
» deffus de mes forces . Oui , charmante
» d'Amonville , vous êtes l'objet de toutes
» mes penſées. "
و ر
Il feroit difficile d'exprimer les différens
fentimens qui agiterent la Marquife
à la lecture de cette lettre : l'expreffion
tendre avec laquelle elle la trouvoit écrite
, & le nom de Madame d'Amonville
qu'elle y avoit très- diftinctement lu , lui
caufoit une furpriſe que rien ne pouvoit
égaler que le dépit de n'en être pas l'objet.
Une prévention , d'ailleurs trop avantageufe
, lui faifoit trouver très - humiliant
d'être non feulement en concurrence de
mérite avec Madame d'Amonville , mais
de fe voir forcée de lui céder l'avantage .
Dans fon dépit , elle l'accufoit d'avoir profité
de la circonftance du badinage pour
fe mettre bien avec le Comte , & réfolue
à l'en punir , elle commença par lui
AVRIL 1757. 21
cacher la lettre qu'elle avoit reçue. Pour
le Comte , il avoit une impatience extrême
d'apprendre comment fa lettre avoit
été reçue. Il ne concevoit pas trop pourquoi
Madame d'Amonville ne cherchoit
pas l'occafion de lui en parler. Il fut bien
plus étonné , lorfqu'il lui parla . Ils s'expliquerent
, & tout fut éclairci.
Je fuis enfin au fait , Monfieur , lui dit
Madame d'Amonville , & vous m'apprenez
combien mon imprudente complaifance
m'eût rendu à plaindre , fi ce n'étoit
pas vis-à- vis d'un homme eftimable que
j'en euffe couru les rifques : mais enfin je
fuis tranquille , foyez-le auffi ; je fçais
où eft votre lettre tout ceci vous paroît
fans doute fort obfcur , je vais vous en
donner l'explication. En même temps elle
fit part au Comte de la plaifanterie imaginée
par la Marquife , du refus qu'elle
avoit fait de s'y prêter , & de l'impoffibi
lité où elle s'étoit trouvée de s'en difpenfer.
Si vous me connoiffiez davantage
ajouta- t'elle , je vous ferois des réproches
d'avoir pu me croire capable d'écrire des
lettres d'une pareille conféquence. Mais je
me fouviens auffi , pour votre juftification
, de vous avoir moi-même jetté dans
P'erreur. Peu faite à être inutilement myftérieuſe
, j'eus l'étourderie , il y a quel22
MERCURE DE FRANCE.
que jours , de vous faire voir de mon écriture
: comme c'eſt moi qui ai écrit les
lettres , c'eft ce qui vous a trompé . Au
refte , fi vous avez befoin de preuves pour
croire tout ce que je viens de vous dire ,
la Marquife , que j'inftruirai de notre
converfation , pourra vous en donner.
C'eft certainement à elle que vous avez
remis votre lettre . Elle ne m'en a pas fait
part apparemment elle a craint , puifque
vous m'y nommez , que cela ne pût
m'inquiéter.
Ah ! Madame , je ne puis vous exprimer
tout ce que j'éprouve dans le moment :
moi ! avoir befoin de preuves pour être
perfuadé de tout ce que vous me dites !
c'eft me faire l'injure la plus cruelle : ſçachez
l'impreffion que fait fur moi tout ce
que vous venez de m'apprendre. Je vous
adore , Madame ... Rentrons , interrompit
Madame d'Amonville je vois bien que
vous êtes encore dans l'erreur. De grace ,
arrêtez , Madame , dit le Comte en la
rétenant daignez m'entendre , ou vous
m'allez mettre au défeſpoir. Il avoit l'air
fi pénétré en difant ces mots , que Madame
d'Amonville , qui en fut touchée , ne put
refufer que foiblement de l'écouter. Il reprit
ainfi Je vous ai dit , Madame , que
je veus adorois ; j'aime à vous le répéter ,
AVRIL. 1757. 28
parce que c'eft le fentiment le plus vif , &
en même temps le plus vrai que mon coeur
puiffe jamais éprouver. Ne croyez pas que
la circonstance préfente me faffe hazarder
un tel aveu. Je vous aimois comme je vous
aimerai toute ma vie avant que jeuffe reçu
les lettres qui m'ont trompé je vous
avouerai même , & c'est l'extrême eftime
que j'ai pour vous qui m'y engage , que
les favorables difpofitions où je vous
croyois pour moi , en diminuant cette
même eftime , avoient nui à mes premiers
fentimens ; mais vous me les rendez tous
entiers , & rien ne pourra les altérer , ni
les égaler jamais.
Vous connoiffez à préfent le fonds de
mon coeur ; j'ofe vous l'offrir avec ma
main & ma fortune. Votre réponſe va me
rendre le plus heureux ou le plus malheureux
des hommes. Vous ne devez pas douter
, Monfieur , que je ne fois très- flattée
des fentimens que vous avez pour moi ,
& l'eftime que j'ai pour votre façon de
penfer , me permet de vous avouer que j'y
fuis très-fenfible. Quant à vos offres , elles
font fans doute la réparation de l'offenfe
que vous croyez m'avoir faite. Je vous
çais bon gré de l'intention que vous avez
de la réparer ; mais cela fuffit pour effacer
des torts que vous n'avez plus; je vous
24 MERCURE DE FRANCE.
>
dois même de la reconnoiffance d'une
propofition que je crois fincere. Je fçais
que vous aimez votre liberté ; vous voulez
m'en faire le facrifice , c'eft beaucoup plus
que je ne veux exiger de vous. Pour vous
marquer combien je vous fuis obligée , acceptez
mon amitié ; vous la méritez : c'eſt
un fentiment qui fera mon bonheur
fi je vous l'infpire , & le vôtre , fi vous
pouvez vous y borner. Ah ! Madame ,
que me propofez - vous ? eft il en mon
pouvoir de vous aimer moins que je ne
Vous aime ? Je ne vois que trop que ma
tendreffe vous a déplu , puifque vous voulez
me contraindre à un fentiment plus foible.
Après un tel aveu , je fçais le parti
qu'il me reste à prendre ; c'est celui de
m'éloigner de vous pour jamais. Je ferai
malheureux toute ma vie ; mais c'est vous.
qui l'ordonnez , je n'oferai pas m'en
plaindre. Ceffons cet entretien , Monfieur
, interrompit Madame d'Amonville :
c'eſtune obligation de l'amitié de s'intéref
fer aux peines de fes amis , encore plus
de les leur épargner. Soyez perfuadé que
j'en remplirai toujours les devoirs avec
vous ; mais je ne pourrai adoucir les vôtres,
que quand vous m'aurez prouvé leur
réalité , & il faut du temps pour cela . ,
En difant ces mots , elle fe leva , & le
Comte
AVRIL. 1757. 25
Comte un peu plus fatisfait de fa derniere
réponſe , lui donna la main pour rejoindre
la compagnie.
Madame d'Amonville qui ne fçavoit ni
feindre , ni fe cacher , n'eut rien de plus
preffé que de prendre la Marquife à part ,
pour lui rendre toute la converfation
qu'elle venoit d'avoir avec le Comte : elle
la croyoit affez fon amie pour s'intéreffer
à la propofition qu'il lui avoit faire . Auffi
jamais furpriſe ne fut égale à la fienne ,
lorfqu'elle entendit la Marquife qui lui dit
d'un ton fort aigre , qu'elle étoit peu faire
au rôle qu'on lui faifoit jouer , qu'elle ne
l'avoit jamais été à fervir de confidente.
Voilà , ajouta - t'elle , votre lettre , en lui
préfentant celle du Comte : elle eft d'une
tendreffe exceffive ; vous en ferez fûrement
fatisfaite mais je ne vous confeille
cependant pas d'employer de pareils
moyens pour en recevoir à l'avenir.
Quant à la propofition du Comte , vous
en ferez tout ce qu'il vous plaira. Pour
moi mes affaires m'obligeant à retourner
à Paris demain , comme il n'y a rien que
je ne doive faire pour vous obliger , puifque
vous m'avez choifie pour cela , je tâcherai
de vous laiffer M. d'Olmis pour
vous confoler de la perte de quelqu'un qui
vous étoit utile.
11. Vol
:
B
26 MERCURE DE FRANCE.
1
Cet impertinent difcours choqua beaucoup
Madame d'Amonville. Elle répondit
pourtant avec autant de modération que
la décence le permettoit. Ce que vous venez
de me dire , Madame , eft fans doute
une fuite de la plaifanterie à laquelle vous
m'avez obligé de me prêter : vous m'offenferiez
trop fi vous parliez férieuſement ,
& je ne veux pas croire que vous en ayez
eu l'intention. Puifque vous partez demain
, je retournerai chez moi aujourd'hui.
En difant cela , elle prit effectivement
congé de la Marquife qu'elle laiffa
un peu confufe de la fortie qu'elle venoit
de faire , & partit une heure après fans
avoir vu le Comte qui étoit allé fe promener.
A fon retour il fut , comme on
peut penfer , très -furpris de ne pas trouver
Madame d'Amonville , & d'apprendre que
la Marquife partoit le lendemain.
Le départ de la Marquife n'étoit pas ce
qui l'étonnait ; il fçavoit qu'un moment
d'ennui ou de caprice fuffifoit pour la
décider mais celui de Madame d'Amonville
étoit fi précipité , qu'il craignit qu'il
ne fût caufé par des motifs peu favorables
à fa tendreffe , & il réfolut , quelque appréhenfion
qu'il eût de lui déplaire , de ne
point retourner à Paris fans lui avoir parlé
: l'envie d'être raffuré , & l'eſpérance
AVRIL. 1757. 27
d'obtenir d'elle le confentement de faire
fon bonheur , le déterminerent. Il fe débarraffa
du Chevalier , en lui faifant donner
une place dans le carroffe de la Marquife
: il prit en même temps congé d'elle ,
malgré les inftances feintés ou véritables
qu'elle fir pour le retenir.
Madame d'Amonville de retour chez
elle , fe livroit aux réflexions triftes & en
même temps agréables que lui faifoit faire
la connoiffance des fentimens du Comte ;
elle le trouvoit trop eſtimable pour n'en
être pas flattée.
Mais elle n'avoit que très-peu de biens ;
M. d'Olmis en avoit beaucoup : fa délicareffe
s'oppofoit à un hymen qu'elle croyoit
difproportionné. Elle avoit de plus une
fille de huit ans , à qui elle donneroit vraifemblablement
des freres , & la nature lui
faifoit un crime de la vouloir dépouiller.
Elle étoit d'ailleurs trop tendre mere pour
confentir à donner à fa fille un pere qui
n'en auroit que le nom , & qui pour tout
fentiment prendroit fur elle une autorité
qui la rendroit malheureufe. Ces raifons
la déciderent à refufer les offres du Comte,
s'il les réitéroit. Elle n'imaginoit pas être
auffi - tôt dans cette néceffité. Comme elle
vouloit être fâchée de le voir , elle commença
par lui faire des reproches d'une
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
démarche qu'elle trouvoit imprudente , &
qui , ajouta t'elle , peut faire prendre de
moi des idées fort contraires à celles que
j'en veux donner .
Raffurez - vous , Madame , lui réponditil.
Perfonne ne fçait que j'aie ofé me préfenter
chez vous , & je n'aurois jamais eu
cette témérité , fi des fentimens plus forts
que la volonté que j'ai de ne vous point
déplaire , ne m'y euffent conduits comme
malgré moi . Votre départ précipité m'a
caufé la plus vive inquiétude : il m'a fait
redouter des réfolutions que je tremble
d'apprendre. Parlez, Madame , inftruifezmol
, de grace , de celles dans lesquelles je
vais vous trouver l'incertitude eft affreufe
pour moi mais au nom de la plus vive
paffion , ne me la faites pas regretter . Vous
exigez que je me décide , Monfieur ; c'eft
avec douleur que je m'y vois contrainte ,
puifque je partage votre peine qui, je crois,
eft fincere mais il ne m'eft pas poffible de
vous époufer ; de très-bonnes raifons que
je ne vous dirai point , parce qu'elles ne
vous paroîtroient pas telles , m'en font un
devoir auquel je ne puis me fouftraire . Je
veux bien vous avouer , fi cela peut vous
procurer quelque confolation , que fi je
n'accepte point votre main , vous ne devez
pas en accufer mon coeur , puifqu'il parAVRIL
1757. 29
tage les fentimens que vous avez pour moi .
Ah ! Madame , votre coeur n'a point de
part à votre refus , je crois deviner vos raifons
; mais qu'elles font offenfantes pour
moi ! convenez - en , ma fortune plus confidérable
que la vôtre , eft le feul obftacle
que votre délicateffe met à mon bonheur.
Que j'ai de reproches à vous faire ! Vous
voulez m'ôter toute efpece de confolation ,
puifque vous m'allez faire dérefter des
biens dont l'ufage me retraceroit fans ceffe
votre cruauté. Non , Madame , vous feriez
trop cruelle fi vous l'êtiez jufqu'à ce
point , & tout doit vous affurer que je ne
le mérite pas . Madame d'Amonville qui
commençoit à être touchée , lui avona
qu'il avoit pénétré un de ces motifs , mais
qu'il lui en reftoit un beaucoup plus confidérable
que
l'autre. Et quel eft- il , Madame
, reprit vivement le Comte ? c'eft fans
doute quelque fcrupule de la même importance
que le premier. J'ai trop peu de pou
voir fur vous pour efpérer de le vaincre :
mais au moins, Madame,daignez avoir affez
de confiance en moi pour me le faire connoître.
Mad. d'Amonville attendrie , lui dit
en lui tendant la main : Vous en inftruire ,
c'eſt vous donner des moyens de vaincre
ma réſiſtance , & vous n'en avez plus befoin
; vous en allez voir la caufe , dit- elle
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
en fonnant pour demander fa fille . Elle
m'eft bien chere ; puiffe- t'elle vous l'être
autant ! Voilà à quoi je vous engage. Le
Comte qui ne pouvoit rien exprimer , fe
contentoit de baifer les mains de Madame
d'Amonville qu'il arrofoit de fes larmes
la douleur les avoit fait naître , la joie les
rendoit plus abondantes. La petite arriva.
Les careffes dont l'accabla le Comte , eurent
bientôt raffuré la tendre mere. Jamais
hymen ne fut mieux afforti . Jamais époux
ne vêcurent plus heureux . Peut- on ne l'être
pas quand on a mis d'accord le devoir &
l'amour ?
L'Auteur de cette Anecdote eft Mademoiſelle
de Marigny , jeune perfonne âgée
de dix huit ans. C'eft fon premier coup
d'effai. Il nous paroît annoncer du talent, &
mériter tout l'encouragement du Public.
INVITATION
A M. le Curé de S. Jean , aux Amognes.
Tor, qui , par la facilité ,
La droiture , l'égalité ,
La douceur de ton caractere ,
As fçu , dans tous les temps , m'attacher & me
plaire ,
AVRIL. 1757. 31
Fidele ami , fage Confrere
Ce foir , un repas apprêté
Au goût de ta frugalité ,
Ici t'attend au Prefbytere.
Tu m'entends ; à notre ordinaire ,
Nous n'aurons que le néceſſaire ,
Mais fervi par la propreté
La confiance & la gaîté
Nous tiendront lieu de bonne chere.
Nous laifferons les grands repas
A ces Compotateurs , amis de la bombance ,
Qui ne fentent leur exiftence ,
Qu'au milieu d'une table où regne
Et la variété des plats ;
l'abondance
Infenfés , qui ne fçavent pas ,
Qu'ennemis de l'excès , les plaifirs délicats ,
Loin du tumulte & du fracas ,
Ne fé plaifent qu'au fein d'une fage abftinence !
Pour nous le fort de la dépense
Dans nos repas confiftera
A devifer gaîment de tout ce qui pourra
Ranimer le plaifir qui naît de la préſence
De deux amis , qu'unit la reffemblance
D'âge , de goût , de fyftême & d'état ,
Et les dédommager du vuide de l'abfence.
Après fouper , fi le temps le permet ,
Nous defcendrons dans la prairie ,
A l'infçu de Flore endormie ,
Fouler au frais le tendre triolet ,
Biv
32
MERCURE DE FRANCE.
Et la marjolaine fleurie ;
Ou bien reclus au fonds d'un cabinet ,
Nous lirons à ta fantaifie
Quelque morceau , quelque piece choifie ,
D'Eloquence ou de Poésie.
D'autres peut- être aimeroient mieux ,
Plutôt que de remplir par la lecture utile
De quelqu'Auteur judicieux ,
Le vuide humiliant d'un entretien futile ;
Dans un fauteuil officieux
Affoupir avec eux l'ennui qui les obfede ;
Ou le perpétuer , faute d'autre intermede ,
Dans un piquet laborieux.
Pour nous , quand nous n'aurons rien autre choſe
à dire ,
Nous ne rougirons pas d'entendre Ciceron
Déclamer contre Antoine , ou défendre Milon ;
Et l'élégant Horace , au gré de fon délire ,
Chanter tour à tour ſur ſa lyre ,
Le ris folâtre & l'auftere raiſon.
Sur un de mes Voifins qui bait les Poëtes.
N... dit qu'il hait quiconque fçait rimer :
De fa haine un Poëte auroit tort de fe plaindre ;
Il n'eft pas facile d'aimer
Ce que l'on a ſujet de craindre.
AVRIL. * 1757.
**
Sur le paffage de M. le Cardinal de la Rochefoucault
par Nevers , l'automne dernier.
Frédéric , à votre paffage
Tout Nevers , pour vous rendre hommage ,
Vole , fe précipite en foule à vos genoux.
La ville a là , fur le village ,
Un privilege , un avantage ,
Dont le village eft bien jaloux.
Pour regagner l'avantage fur elle ,
Le village , Seigneur , va redoubler pour vous
De refpect , d'amour & de zele.
Aux Amognes , le 10 Juin 1756.
DIALOGUE ,
STRATONICE , FONTENELLE.
Stratonice.
Il y a long - temps que je vous attends . Affurément
vous ne devez pas avoir de regrer
à la vie.
Fontenelle.
Perfonne n'en doit plus avoir que moi .
Je jouiffois dans l'autre monde des iflufions.
Stratonice. $
Vous trouverez ici les vérités.
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
Fontenelle .
Ce qu'elles ont de plus agréable , on le
trouve dans les illufions. J'ai vu de près la
vérité . Croyez -moi , elle eft trifte , jaloufe
de nos plaifirs , inconftante dans fes
faveurs.....
Stratonice .
Vous en faites un beau portrait. Mais je
dois peu m'en étonner. Quiconque n'aime
pas à la dire , n'aime pas à la trouver ; car
à mon égard , vous avez prouvé que vous
ne la refpectiez pas infiniment.
Fontenelle.
J'ai aimé à la dire comme un autre :
cela nous fait une forte de fupériorité fur
les hommes . Quand nous en avons trouvé
quelqu'une , on nous en fuppofe mille ,
& notre amour propre jouit de l'erreur publique
, qui eft toujours un hommage
très-flatteur.
Stratonice.
Je gagerois bien que cet hommage étoit
tout ce que vous ambitionniez en la cherchant
& en la difant .
Fontenelle.
Ily a même plus ; quelquefois je la difois
a vant de l'avoir cherchée. Je preffentois
e devinois.
AVRIL. 1757:
Stratonice.
Eh ! Ne vous arrivoit-il jamais de vous
tromper ?
Fontenelle.
Je me trompois fouvent ; mais on ne le
foupçonnoit pas . On étoit fi accoutumé à
me croire fur ma parole , on y avoit un
penchant fi décidé , que le Sçavant le
mieux inftruit eût été mal reçu à venir me
donner le dementi.
Stratonice.
Ainfi donc vous abufiez les hommes.
Fontenelle.
Le mal n'étoit pas grand. Excepté quelques
vérités qu'il faut que nous fcachions ,
& qu'on eft difpenfé de nous dire , parce
que nous les fçavons , toutes les autres
font bien peu de chofe. La connoiffance
en eſt bien inutile , & le profit bien incertain
. Suppofez - les toutes raffemblées dans
la tête d'un homme , il femble d'abord
que cela doit le conduire à être heureux .
Apparence tout- à- fait fauffe : il ne faut
qu'un fentiment , qu'une petite fantaifie
qui vienne fe jetter à la traverfe de toutes
ces belles vérités , pour faire un malheureux
d'un Sçavant . Les prévoyances , les
craintes , les regrets Fafliegent. C'est un
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
vent violent qui renverfe un édifice fur
celui qui l'a élevé.
Stratonice .
Je ne m'étonne plus que vous ayez débité
avec tant d'affurance des contes faits
à plaifir.
Fontenelle.
C'étoit mon droit & mon profit. Comment
aurois-je pu me dédommager autrement
de la peine que j'avois priſe de
m'inftruire , quoique foiblement ? Il n'y
a que le plaifir de pouvoir perfuader des
Fables , qui puiffe nous dédommager de
l'ennui d'avoir appris des vérités.
Stratonice.
Il falloit du moins vous en tenir à des
fables ; mais des libelles.....
Fontenelle.
Des libelles ! C'eft la premiere fois
qu'on m'en a accufé. Non , je n'ai jamais
entrepris de m'élever par des moyens fi faciles
; ceux qui vous ont donné cette opinion
de moi , n'ont jamais fçu combien
j'aimois la véritable gloire , & combien je
pouvois réuffir par des moyens qui me fuffent
particuliers.
Stratonice.
Quoi ! N'eft- ce pas un libelle que ce
AVRIL 1757: 37
ور
و ر
و ر
beau dialogue où vous me mettez en converfation
avec Didon , & où vous me faites
dire avec tant d'indécence , en lui
parlant
de la vanité des femmes. « Je ne fçais
» comment vous êtes faite ; mais la plûpart
des femmes aiment mieux , ce me
femble , qu'on médife un peu de leur
» vertu que de leur efprit , ou de leur
» beauté. Pour moi j'étois de cette hu-
» meur- là. Un peintre qui étoit à la Cour du
Roi de Syrie , mon mari , fut mal con-
» tent de moi ; & pour fe venger , il me
peignit dans les bras d'un foldat. Il expofa
fon tableau , & prit auffitôt la fuite.
» Mes fujets zélés pour ma gloire ,
» vouloient brûler ce tableau publique-
» ment ; mais comme j'y étois peinte admirablement
bien , & avec beaucoup de
» beauté , quoique les attitudes qu'on m'y
donnoit , ne fuffent pas avantageufes à
» ma vertu , je défendis qu'on le brulât ,
» & fis revenir le peintre à qui je pardon-
و ر
و ر
22
ود
»
30 nai .
و ر
Fontenelle.
J'entrevoyois que vous étiez fâchée
contre moi ; mais en vérité je n'aurois.
deviné que c'étoit pour hi peu de chofe .
Stratonice.
pas
Comment ! pour fi peu de chofe , quel
38 MERCURE DE FRANCE.
4
caractere m'avez vous prêté ? Pour qui les
hommes ont- ils dû me prendre ? J'aime
à voir votre fécurité. Vous comptez fur les
refſources de votre efprit. Je fçais que
vous en avez beaucoup ; mais le preftige
ne s'étend point au - delà de la vie. Les
morts n'ont plus d'organes pour recevoir
la féduction.
Fontenelle.
Si j'avois autant d'efprit que vous le dites
, je féduirois chez les morts comme
chez les vivans , & vous même ne conferveriez
pas long - temps votre colere .
Mais il n'eft pas queftion de vous féduire ,
il fuffira que vous me permettiez de raiſonner
; je ne fuis pas affez maladroit pour
employer Fart mal - à- propos , & d'ailleurs
vous me paroiffez fi piquée , qu'il eft jufte
que je vous donne des raifons . Vous
'croyez donc que les hommes , fur le por-
Trait que je leur ai fait de vous , ont dût
vous méprifer ? Raffurez vous ; vous avez
emporté l'admiration des trois quarts .
Stratonice.
Voici qui annonce de la métaphyfique.
Fontenelle.
Prenez garde , Stratonice ; vous vous
livrez à la défiance , c'eft renoncer à voir
la vérité. Daignez vous faire violence.
AVRIL. 1757. 39
Vous croyez que les hommes vous ont
méprifée depuis votre converfation avec
Didon ? En vérité vous leur faites trop
d'honneur. Je veux fuppofer la philofophie
la plus vicieufe dans l'aveu que j'ai
mis dans votre bouche. Plus vous y trou
vez d'indécence à condamner , plus les
hommes y ont trouvé d'efprit à applaudir.
Il faut des vices tout-à fait bêtes pour s'attirer
leur mépris . Premiérement , il font
très- vicieux eux mêmes , & par conféquent
ne peuvent pas méprifer auffi aifément que
Vous vous l'imaginez . En fecond lieu , ils
ont l'efprit foible , l'ame petite ; tout ce
qui leur impofe, les éblouit , les rappetiffe,
les fubjugue. C'eft tout l'effet de la force
fur la foibleffe. Or il faut que vous fçachiez
que rien n'eft plus capable de leur
impofer , qu'une philofophie qui brave
leurs bienséances , & qui eft également
appuyée de l'art de bien dire , & de l'audace
de dogmatifer . Ce que je vous dis là ,
c'eft très- férieufement que je vous le dis
j'ai véen cent ans , & jufqu'à mon dernier
moment j'en ai fait l'expérience .
Stratonice.
Je conçois qu'on impofe aifément aux
peris génies . Mais tous les hommes ne font
pas également des machines. Si j'ai emporté
40 MERCURE DE FRANCE.
l'admiration des trois quarts , cette quatrieme
partie dont vous ne parlez pas , 8
qui voit ſi bien , a dû me mépriser furieufement.
Sans être fort fçavante , je fçais
que l'admiration de la multitude eft la mefure
du mépris des fages & des bons juges.
Fontenelle.
Ces bons juges ont été les premiers à
prendre parti pour vous. Vous leur avez
infpiré une eftime prodigieufe par l'aveu
indécent que vous dites que je vous ai prêté.
Il s'en faut bien que je vous euffe rendu
un auffi grand fervice auprès deux , en
vous faifant débiter les maximes les plus
refpectables.
Stratonice.
En vérité vous abufez de l'efprit : mais
vous travaillez vous même à vous punir ;
car affurément vous ne vous tirerez pas de
la thefe que vous vous avifez de foutenir."
Fontenelle.
Je m'en tirerai très- bien , & avec votre
eftime. Ces hommes qui voient fi bien ,
refpectent les vertus , mais y croient trèspeu.
Ils fçavent qu'elles ne font pas fami-
Heres avec la nature humaine , & fe défient
de tous les fignes qui la repréfentent
communément. Lorfque ces fignes font fa
forts , qu'il n'eft guere poffible qu'ils ofent
AVRIL 1757. 4.1
douter , ils donnent des marques d'eftime ;
mais une défiance infurmontable empêche
qu'ils n'aillent jufqu'aux preuves : on voit
qu'ils paient un tribut. La froideur de
leurs applaudiffemens , laiffe toujours defirer
ce charme de la louange qui vient du
fentiment & de la conviction . Voilà ce
que produit en eux l'étalage d'une vertu ;
voici ce que leur infpire l'aveu d'un vice .
Je fuppofe que cet aveu eft fait avec beaucoup
de naïveté , tel que celui dont vous
vous plaignez . Ils connoiffent fi bien l'empire
du faux amour propre , qu'ils font
enchantés de le voir dédaigné par une
nature ingénue. C'eft un prodige à leurs
yeux ; ils ont rarement joui d'un fpectacle
auffi doux. Ils fçavent que fi un vice
eft toujours condamnable , il n'appartient
du moins qu'à une ame qui a des qualités
fupérieures , d'en faire l'aveu , & comme
ils font convaincus qu'il n'y a point d'être
parfait , ils regardent ces qualités comme
l'equivalent de la perfection .
Stratonice.
Vous verrez que j'ai à vous remercier ;
& que j'aurois moins d'obligation à un
homme qui m'auroit repréfenté comme
une femme vertueufe , qu'à vous qui m'avez
fait paffer pour une franche coquette
42 MERCURE DE FRANCE.
Fontenelle.
Vous ne feriez pas la premiere qui eût
fini par la reconnoiffance , après avoir
commencé par le courroux. Un plaifant
vous diroit que les extrêmités fe touchent
dans le coeur des femmes ; mais fans plaifanter
, je puis vous dire que vous m'avez
quelque obligation . En vous faifant paffer
pour coquette décidée , je vous ai mis
dans le monde à côté des femmes qui
ont le plus de célébrité. La réputation de
vertu ne vous eût pas valu autant.
EPITRE
A M. de Réaumur , de l'Académie des
Sciences.
Vous , à qui la nature ouvre fon fan&tuaire ,
De fes divins fecrets fage dépofitaire ,
Dont le génie heureux , fécond & créateur ;
Fait dans un vil infecte admirer fon Auteur ,
Vous, que tout l'univers eftime, admire , honore,
Par quel art pouvez -vous échauffer , faire éclorre
Ce principe de vie inviſible , animé ,
Ce germe qu'une poule en fon fein a formé ?
Sans les foins empreffés de cette tendre mere ,
D'un utile fumier la chaleur étrangere ,
Couve , pénetre , étend , développe , affermit
AVRIL. 1757. 43
Ce poulet qu'un fluide en fa prifon nourrit ;
A l'aide de fon bec , il fait une ouverture ;
Et libre , il cherche au loin une autre nourriture,
Que vous expliquez bien les états merveilleux
De ce reptile impur qu'on écrase en tous lieux !
D'abord débile & lent , s'il s'offre à la lumiere ,
Il ne préſente aux yeux qu'une forme groffiere ;
Enfin las de traîner un corps foible & rampant ,
Il fe file un tombeau , s'enterre tout vivant ,
Et languit fans chaleur , fans mouvement , fans vie :
Mais bientôt cette mort d'un triomphe eft fuivie.
Il change de couleur , de figure & de peau.
Reffuſcite ſoudain avec un corps plus beau :
Ses aîles font briller une fiche parure :
Ce n'eft plus ce reptile , horreur de la nature
Volage Amant de Flore , & rival des Zéphyrs ,
Il porte à chaque fleur fes inconftans defirs .
Combien d'êtres obfcurs, cachés dans la pouffiere,
Vos foins ont de nouveau créés à la lumiere !
Dans ce temps déplorable, où les foibles humains
Adoroient en tremblant l'ouvrage de leurs mains ,
Ou tombant à genoux , les peuples les plus fages,
A de vils animaux prodiguoient leurs hommages.
Moins aveugles fans doute , en tous lieux les mortels
Vous auroient élevé des temples , des autels.
( 1 ) Mais quel brillant fpectacle à mes yeux fe préfente
!
(1) Les cabinets de M. de Réaumur.
44 MERCURE DE FRANCE.
Des plus rares beautés quelle foule éclatante !
Quelle magnificence ! eft - ce un enchantement ?
Quelle Armide a bâti ce palais fi charmant ?
Pour embellir ces lieux , la nature féconde
Semble avoir pris plaifir à dépouiller le monde.
Les habitans légers de l'empire des airs ,
Dans ce Temple affemblés des bouts de l'univers ,
Font briller , à Penvi , fur leur riche plumage ,
Des plus vives couleurs l'éclatant affemblage :
L'or , le pourpre & l'azur y forment tour à tour
Les nuances d'Iris & les neuds de l'Amour .
Que leur taille eft charmante ! élégance , fineffe ,
Vivacité , rapport , grace , délicateffe ,
Avec un art divin tous ces fraits ménagés ,
Dans un ordre parfait fe tuvent arrangés.
De leurs tendres berceaux l'admirable structure ;
La régularité de leur architecture ,
La forme , le deffein , le tour ingénieux ,
Frappe , étonne , ravit les efprits & les yeux.
Chaque efpece au même ordre attentive & fidele ;
Bâtit exactement fur le même modele :
L'une fçait avec grace arrondir le ciment ,
L'autre d'un peu de chaume éleve un bâtiment.
Et toi , pour qui l'on voit les Compagnes de Flore
Etaler leurs appas au lever de l'Aurore ,
Aimable papillon , tes riches ornemens
De mille attraits divers enchantent tous mes fens !
Par un mêlange heureux , le goût & la nature
Temperent cette vive & brillante parure :
AVRIL 1757 . 45.
Par un éclat pompeux là mes yeux éblouis ,
Par de plus doux objets font ici réjouis.
O vous dont le pinceau léger , fublime &
tendre ,
Fait aimer un Berger , fait craindre un Alexandre ,
Dans ces portraits vivans , ces chef- d'oeuvres parfaits
,
Votre art de la nature emprunte tous les traits :
Rivaux pour le deffein , ces tableaux fi fideles ,
Sont pour le coloris bien loin de leurs modeles,
Admirable Artifan dont les nobles efforts
De tant d'êtres divers animent les refforts :
O combien dans un feul par vos fçavantes veilles
Vous découvrez d'adreffe & de rares merveilles
Votre fublime efprit en eft même étonné.
De verres , d'inftrumens fans ceffe environné ,
Vous taillez , féparez , joignez chaque partie :
Votre oeil admire en tour leur jufte fymmétrie ,
Leur forme , leur rapport , leur deftination .
Dans les petits objets l'imagination ,
Ainfi que dans les grands , s'égare confondue ;
Par les difficultés la vôtre eft foutenue,
Mais les fruits précieux d'un travail fi vanté
N'échapperont-ils pas à la poftérité ?
Non , je vois une main délicate & fidele
Saifir habilement les traits de fon modele ;
Et tandis qu'Apollon par de fçavans écrits ,
Sur tout ce méchani(me attache nos efprits
Nous en montre les jeux , les refforts , la fageffe
46 MERCURE DE FRANCE.
Sous ce Guide éclairé ( 1 ) , Minerve avec fineffe ,
Par des deffeins fuivis , exacts , ingénieux ,
Sçait le rendre fenfible & parler à nos yeux :
Du laurier d'Apollon une branche immortelle
Se détache & fe change en couronne pour elle.
Dans ce docte Lycée , où de nobles rivaux
A l'immortalité confacrant leurs travaux ,
Par différens fentiers arrivent à la gloire ,
Votre nom , l'ornement du temple de mémoire ,
Illuftre Réaumur , ſe verra reſpecté
Parmi ces noms fameux dans la postérité.
D'animaux inconnus quelle foule innombrable
Vous prépare un trophée à jamais mémorable !
Monumens animés ! qui toujours fubfiftans ,
Braveront les efforts de l'envie & du temps.
(1 ) Mademoiselle ... qui deffine avec beaucoup
d'adreffe les fujets fur lesquels M. de Réaumur
travaille.

LETTRE
A M. DE BOISS r.
E remplis ma promeffe , Monfieur ; j'ai
obtenu de M. Lefebvre , neveu de M. de la
Motte , l'Examen de l'Opera de Pfiché , &
j'ai l'honneur de vous l'envoyer. Les Lecteurs
doivent fe rappeller que M. de la
Mone , lorfqu'il écrivoit fur cette Piece , la
AVRIL 1757. 47
croyoit de Quinault , quoiqu'elle foit de
M. de Fontenelle , & fon écrit en eft plus
curieux. J'y ai joint quelques notes.
J'ai l'honneur d'être , &c.
TRUBLET .
EXAMEN de l'Opera de Pfiché , par
M. de la Motte.
De tous les Auteurs qui ont écrit des
Amours de Pfiché & de Cupidon , les feuls
Apulée & Fulgence ( 1 ) font defcendus dans
le détail , & ont , pour ainfi dire , circonftancié
cette fable de tous fes ornemens.
L'allégorie y eft évidente & généralement
reconnue ; ainfi fans être trop Mythologifte
, ni fçavoir le Grec , je crois pouvoir
dire que Pfiché fe prend pour l'Ame . Les
Anciens ne l'ont fait époufer par l'Amour ,
que pour fignifier l'empire invariable que
ce Dieu , ou plutôt cette paffion , exerce
fur tous les hommes. En effet , avant &
depuis ce mariage fabuleux , les embraſſemens
entre l'ame & l'amour ne fe font jamais
attiédis . L'union fe conferve toujours
( 1 ) Non S. Fulgence , Evêque de Rufpue , en
Afrique ; mais un autre Fulgence qui a vêcu auffi
dans le fixieme fiecle , & qu'on croit avoir été
Evêque de Carthage. Il eft Auteur de trois Livres
de Mythologie , adreffés à un Prêtre nommé
Catus.
48 MERCURE DE FRANCE.
égale , & il eft un âge dans la vie où l'on
croiroit volontiers que l'ame & l'amour ne
feroient qu'une même chofe : au moins la
reffemblance de leurs noms , pris l'un de
l'autre , fait voir affez qu'ils font l'époux
& l'époufe , & l'expérience les garantit fidelles.
Cette fable eût pu faire inventer l'Opera
, tant elle y eft propre . L'Amour en eft
le Héros. Le ciel , la terre , les enfers ,
des palais même de création expreffe , au
défaut du monde entier , voilà les fcenes
différentes de l'action . Les divertiffemens
naiffent naturellement du fonds du fujet ,
& y font très-variés ; grand avantage pour
l'Opera , & qui ne fe rencontre pas dans
tous les fujets. Ainfi , pour produire un
fpectacle tour magnifique , on ne pouvoit
refufer la préférence à la fable de Pfiché ,
à moins que de ne la pas connoître. Ce
n'eft cependant que le feptieme Opera de
Quinault ; en voici la raifon. C'eft qu'en
mil fix cens foixante- dix , avant qu'il travaillât
encore aux Opera , il avoit contribué
de fon talent , pour les paroles
qui devoient être chantées , au fameux
Ouvrage qu'on voit parmi ceux de Moliere
, intitulé Pfiché , Tragédie- Ballet. (1 )
c. (1 ) Pierre Corneille y travailla auffi . Voyez
PAvertiffement de Moliere , & les Mémoires fur sa
Par-la
AVRIL 1757. 49
Par-là , ce fujet étoit pour Quinault ,
comme une planche brifée qu'on ne croit
plus pouvoir faire rentrer fous la preffe.
Mais dans la fuite , quand il crut que l'idée
du premier fpectacle feroit fuffisamment
effacée , il ne craignit pas de faire remonter
une feconde fois Pfiché fur le théâtre
, pour y chanter les mêmes Amours
qu'elle n'avoit encore que déclamées. Il y
affecta , autant qu'un même fujet en eſt
fufceptible , un plan & un arrangement
différent de celui de Moliere ; & comme ce
font deux hommes dont les noms , fans
vic & fes ouvrages , à la tête des dernieres édi
tions.
entre
Dans ce qui eft de Corneille , il y a quatre vers
où le caractère de fon génie eft fi bien marqué ,
que je ne puis m'empêcher de les citer ici . C'eft
dans la feconde Scene du fecond Ace ,
Pfiché & les deux foeurs qui vouloient , ou du
moins feignoient de vouloir l'accompagner fur
le rocher. Elle s'y oppofe , & leur dit en parlant
du ferpent :
Y Le Ciel m'a feule condamnée ,
A fon haleine empoisonnée ;
Rien ne sçauroit me fecourir ,
Et je n'ai pas besoin d'exemple pour mourir.
Voilà en quatre vers tout ce que Pfiché avoit à
penfer & à fentir. Le raifonnement eft jufte &
complet ; le fentiment eft grand , fublime , &c,
Et voilà Corneille.
II. Vol. C
"
so MERCURE DE FRANCE.
rivaux , feront long-temps chers au public ,
peut- être me fçaura- t'on quelque gré de la
comparaifon que je vais faire de leurs
deux Ouvrages.
L'Oracle qui , en apparence , condamne
Pfiché , fe rend , dans Moliere , à propos
de rien. Aucun malheur n'afflige les peuples.
La Cour n'y reffent d'autres troubles
que ceux de la jaloufie & de l'amour ,
troubles qui ne difparoiffent jamais des
Cours les plus calmes & les plus paisibles .
Au milieu de cette paix , un Oracle capricieux
ſe rend , fans qu'on ait eu fajet de
s'affembler dans le Temple , ni même
qu'on en ait parlé. Quinault , plus avifé ,
corrige l'Oracle de cette efpece de brufquerie
, & il lui donne un prétexte. Il fait defoler
les peuples par un monftre , en punition
de leur fuperftition pour Pfiché , qu'ils
idolâtroient prefque à l'égal de Vénus.
Voilà une occafion fort naturelle & même
fort preffante de confulter les Dieux , qui
de leur côté doivent déclarer à quel prix
ils confentent de retirer leurs fléaux. Les
Poëmes dramatiques n'admettent rien fanss
raifon , ou du moins fans couleur. On
voit ici de combien Quinault a mieux fuivi
cette regle que Moliere.
Celui- ci dans un autre endroit ( car
quoique Corneille entre pour plus de moitié
AVRIL. 1757. SI
dans la verfification , la conduite en eft
toute de Moliere , & on n'en doit mettre
les fautes que fur fon compte ) ; celui- ci ,
dis-je , dépouille fa Pfiché d'un fentiment
naturel. Elle aime , elle eft aimée , avec
des circonstances toutes myftérieuſes. Cependant
il ne lui vient pas la moindre
penſée de s'éclaircir , & cette indolence ne
cede qu'aux raifons de fes deux foeurs qui
viennent rappeller en fon ame une curiofité
égarée ; encore réfifte- t'elle ; & quand
on lui dit que pour être parfaitement heu-
' reuſe , il lui manque de connoître fon
Amant , elle répond : Que m'importe ?
Quinault ne s'écarte pas ainfi de la nature.
Il fait fa Pfiché plus vive & plus délicate.
Il lui fait trouver dans fon propre fonds ,
ce qu'il faut perfuader à la Pfiché de
Moliere. Tous les myfteres dont celle- ci
ne s'émeut non plus que le fans fouci
d'Efope , troublent & déconcertent cellelà
; & voici comme elle parle de fon Amant
à Vénus déguiſée :
Nymphe , le croiriez-vous , que lui -même em
poiſonne
Tous les honneurs que j'en reçoi
Il refuſe toujours de fe montrer à moi
Dans tout l'éclat qui l'environne ;
Et ce refus bleffe ma foi.
"
Cij
52
MERCURE DE FRANCE.
Je l'aime , & je voudrois pouvoir tout fur fon
ame ;
Je voudrois avoir lieu du moins de m'en flatter,
Quand je forme des voeux qu'il ofe rejetter ,
Je fuis réduite à douter de fa flamme ,
Et rien n'eft plus cruel pour moi que
douter.
d'en
Si l'on compare que m'importe ? avec
ces fentimens , un coeur délicat ne mettra
guere à décider . Moliere eft à la vérité
un grand Peintre ; mais il lui eft échappé
de faux portraits. On peut voir dans la
Bruyere un tableau de l'Hypocrite ( 1 ) , où
( 1 ) Onuphre , chapitre , De quelques usages .
Cette obfervation de M. de la Motte eft très-curieufe
, & très- digne d'être vérifiée par la comparaifon
de la Comédie de Moliere , avec le caractere
tracé par la Bruyere. J'ignote fi d'autres ont fait
cette remarque avant ou depuis M. de la Motte
& fi on la trouve ailleurs ; mais elle m'a paru nouvelle.
J'ai pourtant quelque peine à croire qu'elle
le foit , & qu'elle ait échappé à tant de gens d'ef
prit qui ont écrit fur Moliere , entr'autres au Pere
Brumoy , à Meffieurs de Voltaire & Riccoboni , &c.
Mais ceci me donne une idée plus générale.
La Bruyere a tracé prefque tous les caracteres ,
qu'on rencontre dans le monde , & notamment
tous ceux que Moliere avoit mis fur le Théâtre.
Il feroit curieux de les comparer , & furtout d'en
remarquer les différences. Peut- être trouveroit- on
que la touche de la Bruyere eft aufi forte que
AVRIL. 1757.
53
il commence toujours par effacer un trait
du Tartufe , & enfuite en recouche un tout
contraire .
Il y a encore une différence dans les
deux Pieces dont l'avantage demeure à
Quinault. C'est que Venus ne s'intrigue
pas affez dans la Piece de Maiere. On l'y
croiroit prefque hors d'intérêt jufqu'à la
fin du quatrieme Acte où elle fait fon Manifefte
à Pfiché. Toutes deux font indolentes
, l'une dans fon amour , l'autre dans
fa vengeance ; mais Quinault attribue à
Vénus un rôle bien plus conforme au caractere
de fa paffion. Il lui donne plus de
mouvement , & lui fait jouer plus de refforts.
On la voit , tantôt dans la forge de
Vulcain , lui reprocher le foin infidele qu'il
prend de bâtir un palais à fa Rivale , tantôt
dans le palais de l'Amour abuſer
Pfiché , & la perdre fous l'apparence du
fervice. De plus , Moliere fait difparoître
l'Amour dès qu'il s'eft nommé ; cela ne
fuffit pas. La métamorphofe fubfifte tant
qu'il paroît fous une forme étrangere , &
celle de Moliere , & en même temps plus délicate
& plus fine. Cependant il n'en faudroit rien conclure
contre notre Plaute & notre Térence. Il
avoit peut- être dans l'efprit autant & plus de fineffe
que notre Théophrafte ; mais l'un faifoit des
Comédies , & l'autre un Livre.
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
il faut , felon la fable , que Pfiché voye
l'Amour pour le perdre . C'eft ce que Quinault
exprime par ces vers :
Mon nom , fi vous pouviez une fois le fçavoir ,
Vous feroit chercher à me voir ,
Et c'est à quoi le Deftin met obftacle .
On devoit donc , comme lui , ne pas
changer cette circonſtance . Le ſpectacle en
cft plus beau , la ſcene en eft plus correcte.
Quoique je puffe étendre plus loin la
comparaifon , je l'abandonne pour me
borner à l'Opera . C'eft ici le lieu de rémarquer
fa plus grande délicateffe. Quand
l'Amour , forcé d'obéir au Deſtin , difparoit
aux yeux de Pfiché avec toute la pompe
de fon palais , cette Amante dans fon tranfport
, le prie d'abord de s'arrêter ; elle fe
fent prête à mourir , reproche enfuite à
fon Amant l'excès de fa févérité , & ne
s'apperçoit qu'après tout cela de la métamorphofe
des lieux :
Ciel le funefte excès de mon inquiétude
Occupoit à tel point mon efprit affligé ,
Que je ne voyois pas ce beau palais changé
En une affreufe folitude .
Un autre Poëte auroit débuté par la
furpriſe d'un changement fi fubit , & n'auAVRIL.
1757 55
roit pas eu l'art de fufpendre les fens de
Pfiché auffi à propos.
Mais c'eft affez louer ; il faut que la
critique ait fon tour. Je voudrois donc
commencer par fupprimer quatre ou cinq
vers du premier Acte , & que
Roi a dit à Pfiché :
Tu vas fur le rocher , cruelle !
Il ajouta auffi-tôt :
Attends Ciel ! on l'enleve !
dès que le
Et le refte, pour éviter la mauvaife figure
& le caractere mince d'un pere qui demeure
fans action , pendant que fa fille
s'offre à la mort. On dira que le refpect
des Dieux doit l'arrêter , d'accord . Mais
quand ce qui eft jufte n'eft pas agréable ,
l'art doit y trouver un ménagement , comme
ce Peintre qui peignit de profil un Roi
borgne. Si l'on vérifie ma critique fur l'original
, je me flatte qu'on la confirmera.
Je trouve dans le fecond Acte une conftruction
barbare qu'on pourroit me foupçonner
d'approuver , fi je la paffois fous
filence, Quand Pfiché fe trouvant , contre
fon attente , dans un palais agréable , une
Nymphe apoftée veut lui perfuader l'Amour
, elle répond :
Eft-ce qu'aimer eft néceffaire ?
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
On dit bien eft-il néceſſaire d'aimer ? ou
l'amour eft - il néceffaire ? mais eft- ce qu'aimer
eft néceffaire ? n'eft ni felon l'uſage , ni felon
la regle , & l'oreille fent fi bien cela ,
qu'il feroit inutile de le prouver en Grammairien.
( 1 )
Le troifieme Acte eft une exception de
la regle générale ; il eft fans divertiffement.
A la vérité il y en a deux dans le
fecond , l'un au commencement , l'autre à
la fin , ce qui couvre un peu la nudité du
troifieme. Mais cet Acte est toujours défectueux
, parce que l'ufage & la néceffité
de plaire qu'on peut appeller le pere & la
mere des regles , exigent dans chaque Acte
un fpectacle réglé de danfes & de choeurs ;
cela fondé fur ce que le récitatif , pour
diverfifié qu'il foit , fe reffent toujours
d'une certaine monotonie qui produiroit
l'affadiffement & le dégoût , s'il n'étoit
interrompu à propos par le divertiffement
(1 ) Je doute que la critique de M. de la Motte
foit jufte. Il auroit été aiſé à M. de Fontenelle de
mettre :
Aimer ou bien , l'Amour eft-il donc néceffaire.
Mais je ne vois rien contre la grammaire dans
la maniere dont il s'eft exprimé ; & d'ailleurs elle
me paroît plus fimple , plus naïve , & furtout plus
lyrique.
AVRIL. 1757. 57
& par la vivacité des choeurs , comme par
l'action & l'agrément des danſes .
Cet agrément confifte beaucoup dans la
variété dont l'ouvrage en queſtion fournit
un bon modele . Des pleureurs funéraires
font le premier divertiffement ; des forgerons
, le deuxieme ; des Amours , le troifieme
; des Lutins enfuite , & enfin des
Dieux d'une draperie toute différente ,
comme des Menades , fuite de Bacchus ;
des Muſes , fuite d'Appollon ; des Guerriers
, fuite de Mars ; des Polichinelles ,
fuite de Momus. Voilà de quoi on fe doit
faire une régle ; car un Opera péche eſſentiellement
dès qu'il manque de cette diverfité.
EPITRE
Badine à M. l'Abbé Bernier , Chanoine d'...
Si le Carême n'eût ceſſé ,
Ami , c'étoit fait de Saint Spire ( 1 ) ;
Par de longs jeûnes terraſſé ,
11 defcendoit au fombre empire .
Déja Caron , pour le conduire ,
(1 ) Nom qu'on donne par corruption à la Paroille
de l'Auteur , & quelquefois entre amis , à l'Auteur
lui-même.
Су
58 MERCURE DE FRANCE.
Fretoit fon lugubre navire ;
Déja maint Vicaire amorcé
A Saint Flours ( 1 ) fe hâtoit d'écrire ,
Et d'un frivole eſpoir bercé ,
Pour y courir d'un pas preffé ,
N'attendoit plus qu'on vînt lui dire :
Et vîte à cheval , il expire :
Partez , il paffe ... il eft paffé.
Sur ma foi , ce n'eft pas pour rire :
Une allure de trépaffé
,
1
Des yeux auffi jaunes que cire ,
Un ton de voix frêle & caffé ,
Un eftomac lent & glacé ,
Une poitrine encore pire ,
Tout en un mot fembloit prédire
Le prompt trépas du pauvre fire.
Grace au Ciel , le rifque eft paffé
Dans les airs , à perte d'haleine ,
Un flor d'Alleluia pouffé ,
Au dépens d'un peu de migraine ,
Nous a bruyamment annoncé
Le départ de la Quarantaine .
Déja j'apperçois dans la plaine
Les oeufs peints rouler par centaines
Déja fur le gazon froiffé ,
Sur le thym & la marjolaine ,
Je vois mainte jeune Chrétienne ,
( 1 ) Réfidence du Prieur-Patron de la Cure de
Saint Spire.
AVRIL 1757 12
Fiere d'un vieux fichu d'Indienne ,
Et d'un juppon rappetaffé ,
Frotter , courir la prétentaine ,
Et maint petit marmot trouffé
Prefque jufqu'au deffus de l'aine ,
Cabrioler , gagner l'aveine ,
Et , fans craindre d'être feffé ,
Aux yeux du Hameau ramaffé ,
Etaler fon petit domaine..
Déja je vois une douzaine
De nos manans les plus foncés ,
Tout joyeux d'être confeffés ,
Et du Temple fortans à peine ,
Dans une guinguette prochaine ,
Courir fe lefter la bedaine ,
D'un lard rance & moitié paffé ,
Et fe gorger à taffe pleine ,
D'un vin punais & bas percé.
Déja je vois un bon Silene
Dormir fous la charge affaiflé ,
Un autre que fa femme entraîne ,
En faisant force balancés ,
Et deux ou trois qui , fur l'arêne
A tour de rôle renversés ,
Du fang de leurs nez fracaffés
Tracent mainte figure humaine.
Contre l'alegreffe foudaine ,
Dont partout le feu s'eft gliffé ,
Il n'eft rien au monde qui tienne.
7
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
L'Ouvrier le plus harraffé
Sent le fang bouillir dans fa veine ;
Rit , chante , faute , fe démene ,
Et fait le décontenancé ,
Comme un enfant à l'a b c.
De nos margots la plus vilaine ,
Pour peu qu'un grimaud renforcé,
De loin d'un oeil ' intéreffé
Paroiffe obferver fa dégaîne ,
Redreffe fon corps engoncé ,
Chemine d'un pas compaſſé ,
Et dans fon corfer de futaine ,
Bouffi de chanvre & de baleine ,
Se morgue , & tranche de l'Hélene :
Enfin tout eft bouleversé ,
Et dans ces lieux Pâques ramene
Tout le bacchanal infenfé ,
Que le Carême avoit chaffé.
De grace , viens une ſemaine ,
Juger par tes yeux d'une ſcene ,
Dont mon pinceau ne t'a tracé
Qu'une efquiffe légere & vaine.
Laiffe donc là , pour un moment
Ces ftalles pliantes , 'dociles ,
Où , tantôt affis mollement ,
Tantôt couchés nonchalamment
Tandis que des bouches ferviles
Fredonnent Vêpres ou Vigiles ,
Vous dormez fi tranquillement.
AVRIL
1757 : 61
なん
2
,
Quitte cette aumuffe futile ,
Jadis accoutrement utile
Pour prier Dieu plus fainement
Aujourd'hui bifarre ornement
Propre à chiffonner feulement
Un fin bout de manchette , où brille
Tout l'art du fer & de l'aiguille .
Quitte ces Chapitres bruyans ,
Où fouvent pour une vétille ,
On fe chamaille , on ſe houſpille ;
Et loin des propos ennuyans
Du brûlot & de l'imbécile ,
A l'abri d'un champêtre afyle ,
Viens t'égayer un peu les fens.
Là, parmi les tréfors naiffans
Qu'étale une terre fertile ,
Obfervateur fage & tranquile ,
Tu jugeras fi l'homme aux champs ,
N'eft pas auffi fou qu'à la ville.
En Nivernais , ce 2 Avril 1757.
PENSÉES DIVERSES.
LE fot dort , le fou rêve. La vie de l'un
eft une létargie perpétuelle. L'autre a
quelquefois des fonges agréables.
Fuyez les travers , riez des modes , fui-.
vez les ufages avec précaution ; mais fur62
MERCURE DE FRANCE.
tout gardez- vous de paroître fingulier .
L'homme à talens fe trouve fouvent deplacé.
L'homme de bien eft toujours à fa
place.
Quel honnête homme en place n'a pas
été blâmé ? Quel fcélérat en place n'a pas
été loué ?
Ne frondez jamais la Réligion , les
Loix , ni les ufages du pays où vous vous
trouvez. Etudiez les , & profitez .
Un Auteur peint d'ordinaire fes moeurs ,
mais ne montre pas toujours fes talens dans
fon premier Ouvrage .
Le langage du coeur n'eft rien moins
que faftueux. Les grandes démonſtrations
annoncent peu de fincérité.
Qui fe met trop au deffus du préjugé ,
s'expofe aux mauvais jugemens.
C'eſt un homme qui vaut bien un Héros
, qu'un Financier Citoyen , qui ne
groffit point fon revenu par des gains illicites
, & dont la bourfe s'ouvre fans interêt
aux befoins de l'état .
Quelles affreufes maximes que celles
qui excluent la bonne foi des affaires publiques
& du cabinet des Princes !
L'hiftoire eft le tableau du genre hu
main , peint en grand. Que de traits le
defigurent ! Que d'ombres le déparent !
AVRIL. 1757 . 63
En bonne phyfique le raiſonnement ne
doit marcher qu'après les expériences. Le
procédé contraire a de tout temps engendré
les fyftêmes & l'erreur.
De toutes les fciences ( profanes ) la
géométrie eft celle qui fatisfait davantage
l'efprit humain. Elle n'admet point les
doutes , l'incertitude : tout y eft conftant ,
tout y eft démontré .
La politique eft l'art de faire fervir à la
gloire & au bonheur des empires l'induftrie
, les talens , les vertus , & juſqu'aux
vices mêmes des peuples.
L'amour de la gloire eft dans les Monarchies
, ce qu'eft dans les Républiques l'a->
mour de la liberté .
Les exceptions multipliées ruinent les
regles.
Un coeur tendre & capable d'un attachement
durable , ne fçauroit être un mauvais
coeur.
Les plaifirs les plus fenfuels , font ceux
dont la nature affaifonne nos befoins.
C'eſt une loi bien étrange & bien rigoureufe
que celle qui prive des honneurs du
tableau , le mérite & les talens des Avocats
de province.
Les grands hommes font les grandes
fautes. Tout ce qui vient deux porte
l'empreinte de leur grandeur.
64 MERCURE DE FRANCE.
Il n'y a point d'excellent traducteur
qui n'eût pu être bon Auteur.
Le difcrédit où font tombées les qualités
occultes , les Catégories & c. n'empêchent
pas qu'Ariftote n'ait été le plus fçavant
homme de l'antiquité. On a eu pour lui
trop de vénération , on ne lui rend plus
affez de juſtice.
On peut comparer le comique larmoyant
à la peinture encauftique. C'eſt
quelque chofe d'inférieur à ce que nous
avions ; mais c'est toujours une nouvelle
richeffe , dont notre fiecle doit s'applaudir.
L'amour est bien différent en France de
ce qu'il eft ailleurs . Partout c'eft un fentiment
, chez nous c'eſt un air.
Il y a long-temps qu'on dit aux hommes
leurs vérités ; en font-ils meilleurs ou
plus fages ?
LE RICHE, LE NOBLE ET LE SAGE,
FABLE.-
Soyez parent d'un moderne Créſus ;
OYEZ
Quand vous furpafferiez les Sages de la Grece ,
Si vous êtes fans biens , il ne vous connoît plas.
Soyez ami d'un Noble , ayez quelques vertus ,
N'euffiez- vous qu'elles pour richeſſe ,
vous accueillera partout avec tendreffe.
AVRIL. 1757 63
Comme elle trop fouvent maltraité par Plutus ,
Le mérite toujours fut cher à la Nobleffe.
Jadis équipage brillant ,
Remiſe enfuite , & fiacre maintenant ,
Un carroffe rouloit ; & certain Militaire ,
Héritier d'un grand nom , mais d'un modique
bien ,
Quoiqu'il y fût caché , s'y trouvoit affez bien :
C'eft de plus d'un Héros la voiture ordinaire .
Jadis Laquais d'un Financier ,
Par la fuite Commis , & maintenant Caiffier ,
Certain riche occupant lui feul les quatre places
D'un char qui gémiffoit fous fon individu ,
Croyoit au travers de fept glaces
N'être pas encore affez vu.
Un Sage paffe , ami du premier perfonnage ,
Parent du Financier , mais en ſage vêtu ,
Allant à pied comme tout fage.
Le Traitant voit cet homme,&
détourne les yeux,
Le Noble le prévient en ami généreux ,
Et partage avec lui fon modefte équipage.
+
66 MERCURE DE FRANCE.
Le mot de l'Enigme du premier Volume
du Mercure d'Avril eft Miroir. Celui du
Logogryphe eft Calomnie , dans lequel on
trouve ame , lie , moli , lin , Nil , ami
aime , Io , Clio , Licaon , Ino , la , mi ,
Nice , Lima , lime , cale , mie , lac ,
moine , mine , S. Malo , miel , ciel , n...
âne , lion , Noel , Mein , Cimon , Lia ,
Océan , loi , moca , Noé , Caïn , Léna.
ENIGM E.
Ja fuis un gentil animal : E
Pour amufer & plaire , où trouver mon égal ?
Apeu de chofe près , à l'homme je reffemble :
Oui , plus on me voit , plus il femble ,
Que du même limon nature nous paîtrit.
Pour la figure , pour l'efprit ,
Elle mit entre nous fi peu de différence ,
Que je puis me donner pour un Etre qui penſe.
De l'homme prefqu'en tout imitant les façons ,
Je me fers de mes mains avec bien plus d'adreſſe :
Comme lui je m'affieds , fur deux pieds je me
dreffe ;
Je marche , danfe , faute ; enfin à fes leçons
( Autant que je puis l'être ) il me trouve docile.
Sçavoir me bien apprivoiser
AVRIL. 1757 : 47
N'eft pas toujours choſe facile
Et pour ne rien vous déguiſer ,
Par fois d'humeur un peu mutine ,
Je n'aime point que l'on m'obſtine ,
Et fouvent on s'en trouve mal.
A ces traits je connois ce gentil animal ;
Dira quelque Lecteur , que j'imagine entendre ;
C'eft un fapajou , point du tout ;
Il est vrai qu'on peut s'y méprendre :
C'eft donc la femme : non écoutez juſqu'au
bout.
,
De l'un j'ai toute la malice ;
Pour le caquet , pour le caprice ,
A l'autre je ne cede point :
De tous les deux je differe en un point.
Une chaîne cruelle & forte
Gêne toujours leur volonté ;
Et malgré le collier que quelquefois je porte ,
Je jouis de la liberté.
LOGO GRYP HE.
Du fein d'une volupté pure
Qu'embelliffoit
la liberté ,
Par une funefte aventure ,
Je paffe à la captivité.
Comme un forçat mis à la chaîne ,
La trifteffe y file des jours
68 MERCURE DE FRANCE.

Qu'au fond d'un bois , ou dans la plaine ,
Rempliffoient de tendres Amours .
Souvent parmi tant de détreffe ,
Une aimable & jeune beauté
M'aime , me flatte , me careffe ;
Mais tout n'eft rien fans liberté.
Tel eft mon fort : déja fans doute
On dévine ce que je fuis ;
Si je me trompe , qu'on écoute :
Brouillant mon nom , je l'éclaircis.
Après avoir tranché ma tête ,
Lecteur , faifis toi de mon coeur ;
Tu vois ce que fait une bête ,
Si l'on en croit certain Auteur. ( 1 )
Combine : j'offre un Patriarche
Qu'on nous dit vivre on ne sçait où :
Cet autre qui conftruifit l'arche :
Cet inftrument qui détruit tout.
Suis-moi , pefe bien ce langage :
Des perles le riche berceau ;
L'arme d'un petit Dieu volage ,
Notre mere & notre tombeau.
(1 ) . • Sot eft celui qui donne ,
C'est ainsi que vers Caen tout bas Normand raifonne.
Boileau .
AVRIL. 1757. 69
Souvent de l'aveugle Déeffe ,
Préfent funefte à l'innocent ,
Tandis qu'au fein de la molleffe
J'épargne un coupable opulent.
Je fuis cet effroyable gouffre ,
Dont on voit les vomiffemens
De feu , de bitume & de foufre,
Venger la chute des Titans.
Du noir & fabuleux empire ,
Le Nautonnier trop rigoureux .
Mais alte- là , c'eft trop en dire :
Adieu , devine , fi tu peux.
La Comteffe de *** , à Bonneval.'
COUPLETS
De M. de la Louptiere , fur des vers àfoye
qu'une Demoiselle s'amufoit à élever.
Air : De Joconde.
AIMABLE & tendre vermiſſeau ;
Qui paffez votre vie
A filer votre heureux berceau
Sous les yeux de Julie ,
Epargnez le feuillage vert
Que fa main vous préſente :
Laiffez-nous rêver à couvert
Au mal qui nous enchante.
70 MERCURE DE FRANCE.
C'eft dans la chaleur de fon fein
Qu'amour vous fit éclorre :
Eft-il un plus charmant deftin ?
Que vous faut - il encore ?
J'aurois tous les Dieux pour rivaux
Auprès de ma Bergere ,
Si comme vous par mes travaux
J'étois fûr de lui plaire.
De votre tiffu précieux
Vous nous cachez la trâme ;
Ainfi je dérobe à ſes yeux
Le fecret de mon ame :
Mon coeur de fa tendre priſon
Trouve en vous le modele ;
Mais vous deviendrez papillon
Et je ferai fidele.
AVRIL. 1757. 71
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
EXTRAIT de l'Ecole de l'Amitié.
LA Comteffe de Gerfeuil étoit d'une des
plus anciennes Maiſons de Picardie . Reftée
veuve & très-riche dans l'âge où les paffions
fe taiſent , elle ne fongea plus qu'à
donner tous fes foins à un fils unique qui
les méritoit. «Le Comte de Gerfeuil étoit
» le modele des jeunes gens . Né avec un
efprit jufte , une ame douce & fenfible ,
» il y joignoit la nobleffe des fentimens ,
& tous les agrémens que peuvent
» donner l'education la plus cultivée , &
» un goût naturel pour les lettres. » Dès
qu'il fut en âge d'être préfenté à la Cour ,
la Comteffe fa mère , en qui la raiſon étoit
unie à l'efprit & à la tendreffe , lui parla
ainfi . «Vous voila parvenu , mon fils , à
l'âge de dix- huit ans ; je n'ai eu jufqu'i-
23
"
ci qu'à me louer de votre jeuneffe ; mais
» le théâtre où vous allez paroître , perd
>>fouvent les gens de votre âge & de votre
» état. Recevez donc les dernieres leçons
72 MERCURE DE FRANCE.
"
» d'une mere qui vous aime tendrement ,
» & qui ne veut plus déformais que vous
» la regardiez que comme votre meilleure
» amie. Vous êtes homme de qualité : il
» faut l'avoir fçu ; mais il faut prefque
» l'oublier. Ce n'eft pas à votre mémoire à
»vous le rappeller , ce font les fentimens
» de votre ame qui doivent ſeuls vous en
faire fouvenir dans toutes les occafions
» de votre vie ...... Vous avez de l'ef-
و د
"
ود
ور
"
"
prit , vous l'avez peut - être plus cultivé
» que la plupart des jeunes gens avec
qui vous vivrez ; vous aimez les ſcien-
» ces , les lettres , & tout ce qui eft du
» reffort de l'efprit : c'eft un avantage ;
» ufez en pour votre fatisfaction particuliere
; mais n'en abufez pas dans le mon-
» de . Défendez - vous furtout d'un petit
» mouvement d'amour- propre , qui invite.
» à vouloir briller aux dépens des autres :
≫cet amour-propre eft bien mieux fatisfait,
» & doit être bien plus flatté , quand on
» laiffe deviner à ceux qui nous entendent
» le mérite de notre efprit , & les connoif-
و ر
و ر
fances dont il eft orné..... Vous irez
» fouvent à la Cour ; apprenez de bonne
» heure à connoître ce pays : foyez y ref
pectueux , & jamais bas ; ne vous preffez
point de débiter les nouvelles ; pare
& furtout ne differtez point ;
"
" lez рец
les
AVRIL. 1757: 73
ود
و د
» les ridicules s'y donnent encore plus ai-
» fément qu'ailleurs , & partis de-là , ils
» deviennent ineffaçables : ils influent mê-
»me fouvent fur les événemens de la vie
» les plus férieux N'employez ni la flatterie
, ni l'intrigue , pour obtenir les gra-
» ces dont vous ferez fufceptible ; cherchez
à vous en rendre digne par votre
» bonne conduite , par votre application
» à votre métier..... Dans le monde en
général , foyez toujours occupé du defir
» de plaire ne négligez jamais la poli-
» teffe , j'infifte fur cet article : pour être
» affez poli , il eft néceffaire que vous
croyez peut-être l'être trop ; car je trou-
» ve qu'aujourd'hui le prétexte d'intro-
» duire plus d'aifance dans l'ufage du
monde, en a prefque banni la politeffe...
» Votre nom › votre famille
» entours vous ont deſtiné à vivre dans
» la plus grande compagnie ; vivez-y ,
» mais fans affectation , fans avoir l'air
» d'en tirer une vanité qui feroit au def-
» fous de vous. N'ayez jamais non plus
» avec ce qu'on appelle les grands Sei-
> gneurs , certains tons légers & fami-
» liers , qui font toujours deplacés : vous
» êtes fait pour aller partout , votre naif- ود
"
› tous vos
» fance vous met à côté de tout le monde ;
» mais ce pays-ci admet des rangs , des
11. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE .
DP
99
» diftinctions : ceux qui en jouiffent , ne
font fouvent que trop tentés de s'en pré-
» valoir , & d'en abufer : les gens de qua .
» lité qui vivent avec eux , doivent obfer-
» ver ( même dans la liaiſon la plus particuliere
) une certaine réſerve honnête &
» fans baffeffe , pour ne jamais ouvrir de
porte à l'impertinence .... il y a encore
» un autre ridicule dont je me flatte que
» vous vous préferverez ; c'eft la recherche
» affectée de ce qu'on appelle la bonne com
pagnie. On doit fans doute éviter foigneufement
la mauvaiſe ; c'eft le plus
» grand de tous les malheurs de s'y livrer :
» on n'en revient jamais ; l'efprit s'y gâte ,
» le coeur s'y corrompt , on s'y perd de
tout point ; vous en aurez trop d'exem
ples devant les yeux : mais pour confti-
» tuer la bonne compagnie , ce n'eft ni la
» naiſſance , ni le brillant , ni la mode qui
."
doivent décider : ces objets ne frappent ,
» n'éblouiffent que les fots. Ne confultez
» que la voix publique & le fuffrage géné
» ral des honnêtes gens ; c'eft le feul moyen
» de ne s'y pas tromper. »
Les leçons de cette mere refpectable fe
graverent dans le coeur d'un fils qui étoit
digne de les recevoir. Le Comte de Ger
feuil avoit été élevé dès l'enfance avec le
Marquis de Barbazan. Ils ne fe quittoient
AVRIL 1757.
point ; l'amitié la plus tendre les uniffoit.
Il y a peu d'exemples d'une union auffi
parfaite. C'étoit une confiance fans réſerve
: ils fe voyoient fans ceffe , & ils avoient
toujours quelque chofe à fe dire . Cette
intimité ne fe démentit jamais : elle n'étoit
pas née de la conformité de caractere. Gerfeuil
étoit doux & tranquile ; fon ami étoit
vif & impétueux : l'un avoit tous les goûts
férieux , dans l'âge où d'ordinaire on les
conçoit à peine ; l'autre étoit naturellement
porté à la plus grande diffipation . Il y avoit
prefqu'autant de différence dans leur ´extérieur.
Le Marquis de Barbazan avoit la
plus jolie figure qu'on pût voir , un vifage
frais & piquant , une phyfionomie pleine
d'efprit & de feu , la taille lefte , élégante ,
toutes les graces , tous les avantages qu'on
peut fouhaiter dans un homme. Le Comte
de Gerfeuil n'étoit pas auffi bien partagé
de ce côté-là ; mais il n'étoit nullement
jaloux de fon ami : fon caractere folide
l'eût rendu indifférent aux qualités brillantes
, s'il les avoit eues .
Les paffions ne troubloient point la douceur
de cette union intime. L'Amour même
n'avoit jamais pu effleurer leur coeur. Ils
foupoient tous les foirs enfemble chez Ma
dame de Gerfeuil , qui aimoit deux fils
dans deux amis. Le Comte étoit pourtant
Dij
76 MERCURE DE FRANCE. 1
33
»
étonné que Barbazan né fi vif, reftât indifférent
parmi les femmes qu'ils voyoient
tous les jours. Il ne put lui diffimuler fon
étonnement. « Je vais vous dire naturelle-
» ment tout ce que je penfe , répondit
Barbazan. Peut- être ne tiendroit-il qu'à
moi d'être à peu près homme à bonnes
» fortunes , fi j'avois affez de faux dans
l'efprit pour me laiffer aller au brillant
» que ce rôle - là paroît annoncer ; mais
» j'en ai été dégoûté de bonne heure par
» les exemples. Quelle vie pénible S. Far
» n'eft-il pas obligé de mener ! Que de
foins , que de pas , que de lettres , de
meffages pour quelques femmes qu'il
n'aime point ! N'eft- ce pas facrifier les
» plus belles années de fa vie à une vraie
chimere ; car enfin que lui en revient-il ?
» Une vaine fumée , la fauffe fatisfaction
» d'une vanité frivole ; & que lui en ref
» tera t'il ? beaucoup de ridicules & né-
» ceffairement des ennemis : plus il eft à
» la mode , plus il eft fûr d'être haï tôt ou
tard par celles qu'il aura trompées , &
plus encore par celles qu'il aura négligées
. Ne vois-je pas d'Orval reſté ſans
» crédit à la cour , fans confidération à la
ville? A-t'il des amis ? je ne lui en connois
eh ! comment en auroit-il ? Il pas :
و د
"
99
"
"
60
22
» eft parvenu à l'âge avancé fans avoir eu le
AVRIL 1757: 77
temps de penfer. Non , ces tableaux- là
" ne m'ont point tenté dès qu'on m'a ou-
» vert les yeux pour les bien voir. »
Il craignoit autant l'amour qu'il méprifoit
les intrigues. Le goût de la liberté &
l'horreur de la jaloufie ( fentimens dont
l'un le féduifoit & l'autre l'eût dominé )
étoient le principe de fa répugnance à
s'engager ; & dans cette converfation , il
avoua qu'il efpéroit de ne s'engager jamais .
Gerfeuil avoit des idées différentes , il
voyoit le plus grand charme de la vie dans
un engagement réciproque , & il confeſſa
qu'il étoit capable d'aimer avec une trèsgrande
paffion , malgré la vive amitié dont
il étoit préoccupé.
Telles étoient fouvent leurs converfations
, & malgré la différence de leur humeur
, ils finiffoient toujours par s'aimer
davantage. « C'étoit un intérêt continuel
» & appliqué furtout , une complaifance
entiere & réciproque ; tout jufqu'à leur
» bourſe étoit commun : on les nommoit
» dans le monde Orefte & Pilade , & on
» fe croyoit obligé à ne les jamais prier
» l'un fans l'autre. Cependant comme il
falloit un aliment à la vivacité de Barbazan
, ils jouoit fouvent chez la Princeffe
de... chez qui il y avoit un Pharaon tous
les foirs. Infenfiblement l'habitude devint
39
D iij
78 MERCURE DE FRANCE:
goût , & le goût l'entraîna dans des pertes.
Un jour qu'il perdoit beaucoup , & que
Gerfeuil étoit obligé de le quitter , ce dernier
prit à part un des valets de chambre
de la Princeffe , & lui donna deux louis , en
le chargeant de fuivre de l'oeil le jeu de
M. de Barbazan , & de venir fecrétement
lui en rendre compte , quelque heure qu'il
fût , quand on fe retireroit . Il rentra fur
les deux heures , & n'ayant entendu parler
de perfonne , il ordonna qu'on le réveillât
s'il venoit dans la nuit quelqu'un le demander.
Il entendit en effet entrer dans fa
chambre fur les fix heures du matin : c'étoit
le valet de chambre qu'il attendoit. Il lui
dit
que M. de Barbazan ayant perdu tout
ce qu'il avoit fur lui , avoit encore joué
douze cens louis fur fa parole . Gerfeuil re
mercia fon Commiffionnaire, fe fit habiller ,
envoya chercher un fiacre , & fans mener
aucun de fes gens avec lui , il fe rendit
chez fon Notaire , où il avoit cent mille
francs déposés pour acheter un Régiment
à la premiere occafion . Il prit dix mille
écus ; il alla fur le champ chez l'homme à
qui fon ami étoit redevable , le paya , &
lui fit donner un reçu au nom de Barbazan.
Dès qu'il eut ce papier , il rentra chez lui ,
& l'envoya chez le Marquis par un homme
fûr. Barbazan fonna fort tard ; le fommeil
AVRIL. 1757 . 79
n'avoit pas été tranquille , le réveil étoit
trifte. Mais quel fut fon étonnement
quand en ouvrant fes rideaux on lui remit
le papier dont on vient de parler ! Il lut à
deux fois cette quittance ; il croyoit prefque
dormir encore. Il devina très- bien que
le bienfait partoit de Gerfeuil ; il vola
chez lui. Gerfeuil nia , mais rougit : quel
moment pour deux coeurs que l'eftime &
la fympathie uniffoient déja de leurs plus
doux liens ! ... Quelque temps après la
Ducheffe de *** fe prit de goût pour
Barbazan. Elle pouvoit beaucoup par fes
intrigues & par fon rang. Les avantages
que le Marquis devoit trouver dans fa
paffion le poufferent à la
partager. Gerfeuil
fut le premier à y réfoudre fon ami .
Un foir qu'ils foupoient enfemble , Barbazan
reçut un billet de la Ducheffe , par
lequel elle lui marquoit de la venir trouver
à l'inftant même à Verſailles , où elle l'entretiendroit
d'affaires très importantes
pour lui . Il ne perdit pas de temps ; Gerfeuil
inftruit qu'il y auroit bientôt une
promotion de Colonel , l'excita encore à
fe hâter. Le Marquis ne revint que deux
jours après. En arrivant chez fon ami , il
lui remit une lettre du Miniftre. Gerfeuil
lit avec empreffement , & il apprend qu'il
vient d'être nommé lui-même au Régiment
-
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
Dauphin. Malgré l'excès de fa joie , il ne
s'occupa que de fon ami ; il lui demanda
quel Régiment on lui avoit donné. Je n'en ai
point encore , répondit Barbazan : celui - ci
ne me convenoit point , il eft de cent mille
livres , & je n'étois pas affez riche pour....
Ah ! Marquis , lui dit Gerfeuil avec douleur
, vous n'avez confulté que votre amitié
; vous comblez la mienne , mais vous
me défefperez en même temps , ... Raffurez
vous , lui dit Barbazan , ma fortune
n'en fouffrira pas ; on m'en a promis un
de vingt- deux mille livres , j'y compte abfolument.
Laiffez-moi jouir fans trouble
du plaifir d'avoir pu vous prouver combien
vous m'êtes cher... La douceur
d'une union fi belle fubfifta pendant longtemps
dans toute fa pureté ; elle fut altérée
par un voyage que le Marquis fut obligé
de faire. Il avoit un oncle à Rome dont
il devoit hériter. On lui écrivit que cet
oncle , qui étoit très-âgé , touchoit à fon
dernier terme , & fouhaitoit de le voir
avant de mourir . Il fallut s'arracher à une
fociété délicieufe. Gerfeuil non moins
fenfible que lui à cette féparation , donna
des larmes à fon départ , & fut long- temps
inconfolable. Il trouva un fujet de diverfion
, & fon coeur fait pour fentir , pour
fe communiquer , le faifit avidement. La
....
AVRIL. 1757. 81
Marquife de Luce , jeune veuve , & tante
du Comte , parce qu'elle avoit époufé ſon
oncle , venoit d'arriver chez Madame de
Gerfeuil , & occupoit un appartement dans
fon hôtel. Le Comte difpofé à la tendreſſe
par l'ennui & les regrets d'une abfence
cruelle , nè put trouver dans Madame de
Luce de l'efprit , de la beauté , de la raiſon
& de la fenfibilité, fans prendre de l'amour
pour elle. Des conteftations d'intérêt avec
fon neveu étoient les motifs de fon voyage
à Paris. Gerfeuil ordonna à fes gens d'affaires
de céder tout à Madame de Luce ; il
ne foupçonnoit point encore le penchant
qui commençoit à le conduire , ce ne fut
qu'après lui avoir prouvé toute la délicateffe
de fes fentimens , qu'il comprit qu'ils
étoient excités par l'amour. La Marquife
étoit un parti abfolument convenable ; elle
lui montroit de l'amitié , de la confiance ,
du plaifir à le voir ; il fe joignoit à cet
extérieur féduifant une certaine trifteffe
qu'un homme amoureux prend aiſément
pour l'effet d'un amour combattu. Il fe
flatta qu'il ne déplaifoit point ; en offrant
fa main , il offroit tout ce que la Marquife
pouvoit jamais efpérer de plus flatteur
pour le rang , le bien & le nom. Il s'expliqua
, il mit fa fortune à fes pieds ; mais
l'amour avoit pris les devans pour difpofer
Dv
S2 MERCURE DE FRANCE.
L
de la main de Madame de Luce. C'éton
quelques jours avant le départ de Barbazan
qu'elle étoit arrivée chez Madame de Ger
feuil. Les deux amis fe promenent dans
le jardin , elle avoit vu Barbazan à travers
les fenêtres de fa chambre , & ce moment
avoit décidé de fa deftinée. Le Marquis
étoit parti le lendemain : il ne l'avoit point
vue , elle ne lui avoit point parlé ; mais
elle l'aimoit , & c'étoit pour jamais que
fon coeur avoit volé vers lui . Sa réponse à
Gerfeuil fut flatteufe , mais défefpérante.
Elle lui dit qu'il étoit à fes yeux très-propre
à faire le bonheur d'une femme , &
qu'elle n'auroit jamais rien éprouvé de fi
heureux que de pouvoir devenir la fienne ;
mais qu'elle avoit été très- malheureuſe
dans fes premieres chaînes , & qu'elle s'é
toit promis de n'en prendre jamais de
nouvelles. Gerfeuil eut beau gémir , infifter
, l'adorer , tout ce qu'il put obtenir
d'elle dans la fuite fut la promeffe de n'ê
tre qu'à lui , fi elle pouvoit jamais fe réfoudre
à fe donner à quelqu'un . Quelque
temps après le Comte fe battit en duel
avec le Duc de **, & le tua. Madame de
Gerfeuil qui craignoit les fuites de cette
malheureuſe affaire , l'emmena dès le lenmain
dans une de fes terres en Picardie , &
peu de jours après fit répandre que fon
AVRIL 1757. 8 3
fils étoit mort de la petite vérole. Il fallut
éloigner tous les témoins . Madame de Luce
qui n'étoit pas fûre de fes gens , & que
cette aventure affligeoit beaucoup , ne
pouvant pas fuivre fon neveu , prit le parti
de fe retirer auffi dans fes terres , qui n'étoient
éloignées que de quelques lieues de
celles de Madame de Gerfeuil. Des amis
puiffans parvinrent à appaifer la mere du
Duc , & cette affaire venoit d'être accommodée
, lorfque Gerfeuil fe retrouva plongé
dans de plus vives douleurs . L'oncle de
Barbazan étoit mort ; ce dernier fe hâta
de terminer les affaires de la fucceffion , &
prit la route de Paris. Lorfqu'il y arriva
le bruit de la mort de Gerfeuil fubfiſtoit
encore , & il n'avoit point appris cet événement
à Rome , parce que Madame de
Gerfeuil avoit empêché que fon fils n'écrivît.
Son premier foin en arrivant fut de
fe faire conduire à l'hôtel de Gerfeuil :
quel fut fon défefpoir en apprenant la
mort de fon ami ! ce font de ces fituations
qui ne peuvent que fe concevoir foiblement.
Il ne put fe réfoudre à refter un
moment à Paris ; il prit fur le champ la
route de Picardie , réfolu à une longue retraite.
Il n'étoit qu'à quelques lieues que
fa chaife rompit. Il apperçut à une légere
distance un château qui avoit de l'appa-
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
rence , il s'y rendit dans le deffein d'y
paffer la nuit : c'étoit celui de Madame de
Luce. Il la voit , lui parle , & ce moment
le rend auffi amoureux que la Marquife
elle-même l'étoit devenue dans un eſpace
auffi court. Il paffe la nuit dans toute l'agitation
de la paffion . Il eft obligé de partir
, il fent qu'il aimera toujours celle qui
vient de l'enchaîner au moment de la
perdre pour jamais , il ofe tomber à fes
genoux , & déclarer tous fes fentimens.
Gerfeuil paroît à la porte de l'appartement :
quel moment pour tous les trois ! L'un eft
frappé de revoir fon ami qu'il croit mort ,
l'autre l'eft encore plus de trouver un rival
dans un ami . Madame de Luce remplie de
la plus vive paffion pour Barbazan , engagée
à Gerfeuil par fes promeffes , quoique
conditionnelles , fent le trouble , les regrets
& les remords. Les premiers mots que les
deux amis fe difent font affreux , ils doivent
décider de leur fort éternel. L'un fait
l'aveu de fa paffion , qu'il croit innocente ;
l'autre exprime tout le défefpoir d'un Rival
irrité. Barbazan voit à peine le chagrin
d'un Rival fi cher qu'il fe le reproche
comme un crime. L'explication ramene le
calme & l'amitié ; il ne reste plus que la
paffion que Barbazan doit facrifier , & que
Gerfeuil ne veut plus fatisfaire . Le Marquis
AVRIL 1757. 85
eft d'autant plus généreux qu'il fçait , d
n'en pouvoir douter, le fecret de la Marquife.
Après un long combat de générofité ,
ils s'accordent à faire expliquer Madame
de Luce. Elle s'étoit éloignée , & les plus
fortes réflexions lui avoient donné le courage
de mériter l'honneur qu'ils lui faifolent.
Ce fut Gerfeuil qui lui porta la
parole en préfence de fon ami . Il la pria
d'oublier les foibles fervices qu'il avoit pu
lui rendre , & la promeffe qu'elle avoit
daigné lui faire. Vous n'êtes plus liée ,
Madame , vous êtes libre ; prononcez , &
nous ferons contens. Madame de Luce attendrie
, & convaincue de leur égale réfolution
, prit enfin la parole , & d'un ton
auffi affuré qu'il pouvoit l'être. « Je vous
» reconnois , lui dit -elle , vous êtes tou-
» jours le même , écoutez-moi. M. de Bar-
» bazan m'a plu ; je puis en ce moment en
» convenir , même devant lui. Je ne cher-
» che point ici à m'en excufer ; & par ce
qu'il vient de faire pour vous , je crois
qu'il a juftifié ma prévention . Je ne roue
girai point de paroître recevoir de lui
l'exemple du courage & de la vertu. J'en
» étois digne , & mon parti étoit pris.
» Vous m'aimez depuis long-temps , je le
fçais ; je fens tout ce que je vous dois.;
ne me foupçonnez point de vouloir
ود
و ر
"
ور
86 MERCURE DE FRANCE.
» manquer à des engagemens que je dois
refpecter , & qui me font toujours chers.
» Voilà ma main , mon cher Comté ; je
» vous l'ai promiſe ; je vous la donne avec
la fatisfaction la plus vraie , la reconnoiffance
la plus vive , & l'amitié la plus ten-
» dre. Gerfeuil s'avançoit , & Madame de
»Luce voyant qu'il vouloit prendre la pa-
» role. Un moment , lui dit - elle , il me
» reſte un mot à vous dire qui pourroit pa-
» roître fingulier à tout autre qu'à vous :
» mais je parle au Comte de Gerfeuil , fon
» ame m'eſt connue , & je ſçais qu'il lit
» dans la mienne. M. de Barbazan paroît
» néceffaire à votre bonheur ; je me ſuis
» confultée , je me fentirois avilie à mes
» propres yeux , fi je pouvois encore avoir
»befoin de fon abfence : ne vous privez
» pas d'un ami fi cher ; je l'eftime affez
pour lui croire autant de force qu'à moi ,
je ne le crains plus ; & en vous parlant
ainfi , j'ofe être certaine de votre confiance.
Le Comte prit fa main , & la
» baifant avec tranfport : Eh ! quels fentimens
ne vous font pas dûs , lui dit-il ?
» Oui , je me joins avec vous pour prier
Barbazan de demeurer ; mais je veux que
» ce foit en vous rendant heureuſe : il vous
adore ; vous l'aimez .... affez pour l'avouer
; je ne vivrois pas , je ne me croi-
"
99
»
AVRIL. 1787.
$7
29
39
"
»
rois pas digne de vivre , fi j'acceptois le
facrifice que vous m'avez offert l'un &
l'autre. Madame de Luce voulut répondre
: Non , Marquife , lui dit- il en l'ar-
" rêtant ; je vous rends juftice , vous êtes
capable de tout ce que l'honneur peut
paroître exiger : vous avez cru le vôtre
engagé à m'époufer par reconnoiffance :
Vous ne balanciez point ; vous auriez
» défavoué votre coeur s'il en avoit murmuré
mais le bonheur même de vous
poffédér cefferoit d'en être un pour moi,
quand je pourrois penfer que j'ai gêné
»votre inclination ; je fuis pénétré de vos
»fentimens & des fiens , je jouirai d'un
»avantage prefque divin , je goûterai le
premier des biens , j'aurai rendu heureux
» tout ce que j'aime , je fuis content. Sa
» voix s'étouffa dans ce moment , il ſe tut.
» Barbazan étoit confondu , pénétré ; ſes
و د
و ر
33
regards feuls rendoient tous les mouve-
» mens de fon ame. La Marquife n'étoi
» ni moins furpriſe , ni moins agitée . Le
" Comte avoit les yeux encore attachés fur
» elle Ah ! Gerfeuil , lui dit- elle en rougiffant
; il fe pourroit ... non , rien de
votre part ne m'étonnera jamais . Hélas !
que puis je vous dire ! dois - je même
vous répondre ? Après un moment de
filence ; elle fe tourna du côté du Mar
$8 MERCURE DE FRANCE.
"9
"
quis , & fans ofer prefque le regarder :
» M. de Barbazan , lui dit- elle , malgré
» l'aveu de ma foibleffe , foyez certain
que vous ne me devrez qu'à la généro-
» fité de M. de Gerfeuil : ma main lui appartient
, lui feul pouvoit vous la don-
» ner. Barbazan , fans lui répondre que par
» un regard, courut fe jetter aux genoux
» du Comte : Cher & trop parfait ami ,
s'écria-t'il , ma vie fera -t'elle affez lon-
» gue pour acquitter tout ce que je te dois ?
daigne lire dans mon coeur. Leve - toi ,
» dit Gerfeuil en lui tendant la main ,
» leve-toi , que me dois tu ? C'eſt à l'a-
« mour que tes remerciemens font dûs ;
tu es aimé , c'eft à toi d'être heureux....
Le mariage fe fit huit jours après fans
éclat , dans la Chapelle du château . Le
» Comte de Gerfeuil ne les quitta jamais ;
malgré toutes les inftances de fa famille ,
» il renonça au mariage , & affura tout
" fon bien à Monfieur & à Madame de
» Barbazan. »
ور
D
On ne pouvoit couronner l'Ouvrage par
un dénouement plus heureux. Il ne laiffe
rien à defirer , & paroît d'autant mieux
amené, qu'il naît , pour ainfi dire , du fein
des caracteres. Le facrifice que Gerfeuil
fait à fon ami , eft le dernier effort de la
vertu ; mais enfin cet effort eft poffible à
AVRIL. 1757. 89
un coeur magnanime . L'humanité peut
aller jufques- là. C'eft par cette raifon que
le Lecteur éclairé applaudit à cette générofité
qui le frappe fans choquer la vraifemblance
, & qui le touche fans fortir de
la nature.
Le fil de cette hiftoire eft coupé par un
épiſode qui contient les principaux événemens
de la vie du pere de M. de Barbazan.
Auffi -bien écrit , & auffi intéreſſant
que tout le refte , il ne fert qu'à ajouter
infiniment au mérite d'un Ouvrage qui
fait naître autant de fentimens qu'il en
renferme , & qui nous paroît être , comme
nous l'avons dit , un des meilleurs Romans
qui ayent parus depuis long-temps .
REMARQUES diverfes fur la prononciation
& fur l'ortographe , par M. *** de
la Société Littéraire d'Arras. A Paris ,
chez Prault fils , Quai de Conty , 1757.
Nous croyons ces remarques utiles ,
non feulement aux perfonnes de province
& aux étrangers , mais encore aux habitans
de la Capitale. Le grand nombre eft
tous les jours embarraffé fur la prononciation
, & fur l'ortographe qui varient fouvent
au gré de l'ufage Les plus inftruits y
font eux-mêmes les premiers arrêtés , &
qui pis eft , font entr'eux d'opinions diffé
rentes.
20 MERCURE DE FRANCE.
TRAITÉ de la petite Guerre pour les
Compagnies Franches , dans lequel on
voit leur utilité , la différence de leur fervice
avec celui des autres corps , la maniere
la plus avantageufe de les conduire ,
de les équiper , de les commander & de
les dicipliner , & les rufes de guerre qui
leur font propres . Par M. le Partifan de la
Croix , petit in- 12 broché , 24 fols.
Il refte encore à Boudet , Imprimeur-
Libraire , rue S. Jacques , quelques exemplaire
de ce petit ouvrage, de l'édition que
lui en fit faire l'Auteur M. de la Croix
lui -même , en 1752 .
ODES d'Horace , mifes en François ,
pour fervir de fuite à la traduction de
M. l'Abbé Desfontaines . A Berlin.
Cette traduction nous paroît pouvoir
aller à côté de celle dont elle eft la continuation.
L'Auteur joint la facilité à une
élégance affez générale. Si l'on peut lui
reprocher quelques expreffions négligées ,
il nous femble auffi que d'un autre côté ,
on doit le louer d'un certain ton de précifion
qu'on ne trouve pas communément
dans les traducteurs. On peut juger de fon
ftyle par cet échantillon que nous prenons
dans les premieres pages .
AVRIL. 1757:
ود
39
A Mécene , Liv. III , Ode XXIX .
.. « Et vous , vous travaillez à réformer
» le gouvernement : vous vous inquiétez
» des projets que peuvent former contre
" nous les Seres , les Scythes , les Bac-
» triens ! Un Dieu , dans une nuit pro
fonde , fagement cache l'avenir , & ſe
rit des mortels qui le prévoient de trop
❞ loin.
ور
و ر
#
» Ne vous occupez que du préfent. Le
"refte va comme un fleuve qui , tantôt
retiré au centre de fon canal , fe rend
» fans bruit à la mer , tantôt irrité par
» les torrens fougueux , entraîne à la fois
» les rochers qu'il a minés , les arbres
qu'il déracine , les troupeaux , les mai-
» fons , avec un fi grand fracas , que les
» forêts & les montagnes en retentiffent.
و د
و و
38
23
que
>
» On n'eft indépendant , on n'eft heu-
» reux , qu'autant qu'on peut dire chaque
» foir : J'ai vécu aujourd'hui , demain
les Dieux obcurciffent le Ciel , ou
qu'ils écartent les nuages , tout le paffé
fubfiftera malgré eux : ils ne peuvent
rendre nuls & non avenus les faits que
» le temps , qui fuit , a une fois amenés.
» La fortune obftinée à fe faire un jeu
» bifarre des revers les plus cruels , fait
paffer les vains honneurs , tantôt à moi',
ود
ور
و د
39
92 MERCURE DE FRANCE.
» tantôt à d'autres. Tant qu'elle eft ſtable ,
» je m'en loue ; s'envole t'elle ? je lui rends
ce qu'elle m'a prété ; je m'enveloppe de
ma vertu , & je recherche l'honnête
»pauvreté fans dot.
" Si mon Vaiffeau eft battu par la tem-
» pête , on ne me verra point recourir à
» d'indignes prieres , ni trafiquer de mes
» voeux avec l'avare Neptune , contre la
» pourpre de Tyr , prête à groffir fes tré-
» fors. Tranquille au milieu de l'orage ,
» je voguerai fur un efquif , au gré des
» vents & des jumeaux ».
"
On aimera peut être à juger du ftyle &
'du goût du traducteur , dans un Ode dont
le ton eft différent. La quinzieme du livre
des Epodes nous paroît propre à en don
ner une jufte idée.
99
A Néere.
C'etoit pendant la nuit la Lune en-
" vironnée d'Etoiles , brilloit dans un Ciel
férein , l'orfque me tenant embraffé plus
» étroitement que ne l'eft un chêne par un
liere , & prête à fauffer tes fermens ,
que je te dictois , tu me jurois , Néere ,
» par les plus grands Dieux , que , tant
que les loups féroient la guerre aux bre-
» bis , qu'Orion , funefte aux nochers , en
hyver troubleroit les flots , & que les
"
29
"
AVRIL. 1757 . 93
#
longs cheveux d'Appollon flotteroient
» au gré des vents , tu ne cefferois de
>> maimer.
" Ah ! que mon courage va te coûter
» cher. Pour peu qu'Horace ait de coeur ,
» tu ne pafferas pas impunément toutes les
» nuits entre les bras de mon Rival. Oui ,
j'irai dans ma colere chercher ma com-
"pagne perfide , & fi elle acheve de m'ir-
" riter , j'outragerai plus d'une fois fa
beauté , fans que ma fermeté en foit
ébranlée ».
>>
~
» Et toi Rival préféré , qui triomphes
» maintenant de ma difgrace , quelque
"rang que tu tiennes , quelque riche que
» tu fois en troupeaux & en terres
"
?
quand le Pactole ne couleroit que pour
» toi , quand tu ferois initié dans les myf
» teres de Pythagore , & plus beau que Ni-
» rée , un jour quitté par ta Maitreſſe , tu
pleureras , & moi je rirai à mon tour. »
Cette traduction eft fuivie de remarques
utiles & néceffaires , même fur les
Ödes que l'on donne ici traduites .
LETTRES galantes & morales du Mar
quis de *** au Comte de *** ; qui ſe
trouvent à Paris , chez Sébastien Ĵorry';
Quai des Auguſtins , près le pont S. Mi
chel , aux Cycognes,
94 MERCURE DE FRANCE.
.
Ce font de petites aventures qu'un jeune
Colonel confie à un Ami plus âgé que
lui , & fur lesquelles ce dernier donne des
confeils toujours raifonnables. Les fages
avis du mentor font conftamment goûtés
du jeune Marquis , né avec l'efprit & le
coeur bien fait : mais ce n'eft qu'au bout
d'une carriere de quelques années qu'ils
produifent tout leur effet. L'amour vient
fe joindre à l'eftime pour couronner le
triomphe de la raifon. Le marquis finit
par époufer une jeune perfonne faite pour
le fentiment le plus tendre. Il doit fon
bonheur à la générofité d'une amie dont
il avoit été fort amoureux , & qu'il n'avoit
point trouvée infenfible. Ce procédé ,
fi refpectable , lui fait concevoir toute la
douceur qu'il y a à mériter l'eftime , &
acheve de perfectionner cette raifon & ce
caractere qu'il devoit déja aux confeils de
fon ami.
PRÉCIS de la Differtation fur la légitimité
des intérêts d'argent , qui ont cours
dans le commerce , annoncée dans le
Mercure de Mars 1757.
Les fages , ou ceux qui paffent leur vie
à réfléchir & à faire du bien , ne rempliroient
pas le plus important des devoirs ,
s'ils ne penfoient que pour eux-mêmes. Ils
AVRIL. 1757. 25
doivent tâcher de guérir les autres hommes
de leurs erreurs , & furtout leur faire connoître
ces vérités pratiques , fi précieuſes
pour l'humanité. Tel eft le but que s'eft
propofé l'Auteur de cette differtation en
forme de lettre. Il prouve avec autant de
force que de clarté , qu'on ne peut regar
der comme ufuraires , les intérêts d'argent
établis dans le commerce , relativement
aux crédits.
Il n'y a point d'ufure où il n'y a point
d'injuftice , où perfonne n'eft léfé. C'est le
principe de l'Auteur. Tous les négocians
conviennent unanimement qu'on (1) ne
leur fait aucun tert , ni dans le trafic de
leurs billets , ni dans la différence du prix du
comptant , & duprix à terme. Ces arrangemens
, difent-ils , font néceffaires & juftes :
la perte que nousfouffrons n'est qu'apparente ; à
tous momens nous en ferons dédommagés par
des négociationsfubfequentes , dans lesquelles les
mêmes ftipulations fe feront en notre faveur.
« Cette feule idée un peu approfondie
( continue l'Auteur ) auroit dû faire fufpendre
les jugemens trop féveres que
» l'on porte contre le commerce. Car en-
»
fin , fi la néceffité des ventes à crédit eft
» une fois reconnue ; fil'on démontre qu'il
(1 ) Pages 6 , 7 & 8.

6 MERCURE DE FRANCE.
23
و د
re
doit néceffairement y avoir de la diffé-
» rence entre le prix d'une marchandiſe
payée comptant , & celui de la même
» marchandiſe payée à terme ; que l'excé-
» dant du prix ftipulé à cauſe du terme ,
lequel eft un bénéfice de convention , eft
légitimement ceffible ; que les négocians
» ont été forcés à ces arrangemens par la
» feule néceffité de leurs affaires , & qu'en
» tout cela il n'y a pas l'ombre d'injuſtice ,
» il me femble qu'on ne peut faire au com-
» merce aucune application des regles qui
caractérisent l'ufure.
"
» Il fuivra du développement de ces propofitions
, que les profits accordés à l'ar-
»> gent pris par les négocians hors du com-
" merce , font auffi légitimes que ceux
» dont ils conviennent entr'eux pour leurs
négociations reciproques.
" C'eft là fans doute le point le plus dé-
» licat de ma differtation : mais auffi fi j'ai
»,le bonheur de le prouver , combien de
» doutes très funeftes dans la pratique
» n'aurai-je pas éclaircis ? »
·
L'Auteur déclare enfuite , ( 2) que, quoiqu'il
ait médité fon fujet avec toute la bonne
foi & toute la droiture qu'il exige , il eft
prêt à renoncer à fes fentimens s'il s'eſt écarté
(1 ) Page 9 , 10 & 11
des
AVRIL. 1757. 97
des vraies routes. Il fouhaite feulement que
l'on pefe avec attention les preuves qu'il donne
de la justice des conventions du commerce.
PREMIERE PROPOSITION.
Après ce début auffi ſenſé que modefte ,
l'Auteur établit trois propofitions . Voici
la premiere . Il eft impoffible de faire le commerce
( 1 ) fi l'on en bannit le crédit , c'est - àdire
, les ventes & les achats à terme. Voyonsen
d'abord les preuves.
1º. Quand le peuple eft pourvu , (&Sa
confommation eft l'unique objet du commerce)
il faut attendre que fes befoins en renaiſſant
le rappellent chez le Marchand. Il est donc
néceffaire que celui ci forcé d'attendre le
moment de la vente , s'affure d'un délai
pour le paiement de ce qu'il eft obligé
d'acheter d'avance ; & il faut que de fon
côté , celui qui pourvoit le Marchand ,
l'attende . Tel eft l'ordre immuable du
commerce ; derangez le : le Marchand fe
ruine, parce qu'il eft hors d'état de s'approvifionner
à temps , & vous expofez le peuple
à manquer de tout .
2°. L'argent du peuple eft (2 ) l'unique
fonds du commerce , & il ne peut être remplacé
par aucun autre. Les Négocians ( 3 )
( 1 ) Pages 12 , 13 & 14.
(2 ) Page 15 .
( 3 ) Pages 15 , 19 , 20 & 217
II. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
ود
n'ontjamais d'argent en réſerve; « & il n'exifte
jamais nulle part en fommes confidé-
» rables ramaffées tout à la fois dans une
» même caiffe : ce qu'ils en ont , ils le difperfent
chez les ouvriers , les artiſans ,
les propriétaires des terres , les entre-
» preneurs des manufactures , tous ceux
» enfin qui fourniffent au commerce les
» divers objets qui le compofent . Cet ar-
» gent , il eft vrai , reviendra au Négociant
qui l'a diftribué , par les nouvelles ven-
» tes qu'il fera au peuple , mais toujours
» avec la lenteur des diverfes confomma-
» tions auxquelles il faut néceffairement
» donner un temps fuffifant : car il faut ob
ferver que l'argent ne fe répand dans le
peuple que fucceffivement & par petites
» parties . Depuis le citoyen le plus riche ,
qui vit de fes rentes , ou du produit de
» fes terres , jufqu'à l'artifan & au labou-
و د
و د
reur , perfonne ne reçoit dans un jour
» tout l'argent qu'il depenfera dans le
» cours d'un an. Ainfi la maffe actuelle de
l'argent du peuple relativement au com-
» merce , eft ordinairement très-modique.
"
Car on ne peut pas compter pour argent
» du peuple , celui qu'il n'a pas encore ,
» ou celui qu'il ne rendra au commerce
» que long- temps après l'avoir reçu , &
toujours peu-à-peu , & à proportion de
Les béfoins 12.
"
AVRIL.
1757.
92
« C'eſt donc ce temps , c'eft cette at-
» tente de la
confommation , qui établit
»la
néceffité
indifpenfable des crédits. Le
»
commerce eft donc
impoffible fans les
» ventes & les achats à terme » .
La fuite au prochain Mercure.
LES
STRATAGÊMES de Guerre dont fe
font fervi les plus grands
Capitaines du
monde , depuis
plufieurs fiecles jufqu'à la
paix derniere , Ouvrage tiré de
l'Hiftoire
& des
Mémoires
particuliers , par M. Carlet-
de la
Roziere ,
Officier des
troupes , &
Ingénieur aux Ifles de France & de Bourbon.
A Paris , chez Bauche , quai des
Auguſtins , 1756 .
Če
Recueil nous a paru fait avec autant
de choix , qu'il eft écrit avec la
précifion
convenable au genre. Nous
croyons qu'il
mérite
l'attention du Public , &
furtout du
Public
militaire. M. le
Chevalier Folard
femble l'avoir
approuvé
d'avance par
paroles
fuivantes qui ont
déterminé M. de
la Roziere à
compofer cet effai. Nous les
avons
extraites de la Préface de l'Auteur.
les
Il feroit à
fouhaiter , dit M. le Chevalier
Folard (1 ) , que ces fortes de livres fuffent
fouvent lus , & bien
médités des gens
du métier. Cette lecture , ajoute- t'il , me
(1)
Commentaires fur Polybe , t. 4 , p. 29.
E ij
100 MERCURE
DE FRANCE
.
paroît d'autant plus néceffaire , qu'outre
qu'elle eft amufante , elle eft encore plus
inftructive. Lorsqu'on n'ignore point les
rufes & les ftratagêmes , on apprend à les
rendre inutiles & à les mettre en ufage
dans l'occafion. Pour mieux faire connoître
l'Ouvrage , nous allons tranſcrire ici
quelques- uns de ces ftratagêmes. C'eſt le
feul p.écis dont il foit fufceptible.
L'armée Françoife , divifée en deux co-
Jonnes , faifant en Alface une marche de
nuit aller à Landau , un Partiſan en- pour
nemi fe gliffa avec quarante hommes dans
un ravin entre ces deux divifions. Il fit
faire feu des deux côtés en même temps.
Chaque colonne fe voyant attaquée , répondit
au feu du côté qu'il venoit . Le
Partifan fatisfait du défordre qu'il avoic
caufé , fe retira en laiffant les deux colonnes
aux priſes l'une contre l'autre . L'erreur
ne parut qu'avec le jour , & l'on fut bien
furpris du grand nombre des morts & des
bleffés.
Ifmael , Roi de Perfe , étant campé en
préfence des Tartares , n'y ayant entre
deux que la riviere de Sactriendan , ſe fit
adreffer divers Couriers avec des lettres
qui lui marquoient la néceffité où il étoit
de retourner au plutôt dans fa Capitale
pour des affaires très-importantes . Ayant
AVRIL. 1757.
101
témoigné beaucoup de chagrin de ce que
fa retraite alloit laiffer libre le paffage de
la riviere aux Tartares , il fe mit en marche
; mais dès qu'à une demi-journée il
apprit qu'une partie de l'armée ennemie
avoit paffé la riviere , il revint fur ſes pas ,
tomba fur les Tartares , & les tailla en
pieces.
Le Maréchal de Luxembourg ayant
quelque défavantage dans un choc contre
les Impériaux , vint occuper un terrein
favorable , & s'y fortifia comme s'il avoit
eu deffein de s'y établir. Les ennemis , qui
étoient en préfence , ayant cru que c'étoitlà
fon intention , furent un peu moins vigilans
, & une nuit le Maréchal fit à la
fourdine faire retraite à l'armée Françoife.
Sforce de Contignola , Général des Florentins
contre les Pifans , après avoir battu
Agnolo -de la Pergole , fit vêtir des dépouilles
des prifonniers & des morts une
troupe de Florentins , avec lefquels il furprit
le château de Gala ; parce que ceux
qui étoient dans cette place les prirent
pour des Pifans , & les laifferent entrer
fans difficulté.
Le Prince Eugene , après la bataille
d'Oudenarde , s'avifa d'une rufe qui lui
procura beaucoup de prifonniers. Il en-
E iij
102 MERCURE DE FRANCE:
voya des Tambours en divers endroits
avec ordre de battre la retraite à la Françoife
, & il pofta plufieurs Officiers réfugiés
qui crioient en même temps : A moi
Picardie , à moi Champagne , à moi Piedmont
, &c . Une infinité de foldats François
qui erroient en divers endroits , s'imaginant
que c'étoient leurs camarades qui les
appelloient , vinrent droit du côté où ils
entendoient ces bruits , & reconnurent
bientôt qu'ils s'étoient trompés.
M. Dugué - Trouin , commandant le
Vaiffeau de guerre le Sans - pareil qu'il
avoit pris fur les Anglois , apprit fur les
côtes d'Efpagne par quelques Vaiffeaux
neutres auxquels il parla , que trois Vaiffeaux
Hollandois attendoient dans le port
de Vigo l'arrivée d'un Vaiffeau de guerre
Anglois , qui devoit les prendre en paffant
& les escorter juſqu'à Liſbonne. Il réfléchit
fur cet avis , & forma le deffein de donner
le change aux Hollandois. En effet , il s'y
préfenta un beau matin fous pavillon Anglois
avec fes deux baffes voiles carguées ,
fes
perroquets en banniere , & un yach
Anglois au bout de fa vergue d'artimont ,
manoeuvre qu'il avoit vu faire aux Anglois
en cas à peu près femblable. La fabrique
Angloife de fon Vaiffeau aida fi bien à ce
ftratagême , que deux de ces trois Vaiffeaux
1
AVRIL 1757.. 103
Hollandois abuſés par des apparences auffi
trompeufes , mirent à la voile , & vinrent
fe rendre fous fon eſcorte : le troifieme
n'auroit pas manqué d'en faire autant , s'il
s'étoit trouvé en état de lever l'ancre . Ces
Vaiffeaux , chargés de gros mâts & de bonnes
marchandifes , furent auffi -tôt conduits
au Port-Louis.
NOUVEAU Commentaire fur l'Edit du
mois d'Avril 1695 , concernant la Jurifdiction
Eccléfiaftique , un vol. in- 12 de
702 pages ,
où l'on trouve un Recueil des
principaux Edits , Ordonnances , Déclarations
& Réglemens touchant la Jurifdiction
Eccléfiaftique. A Paris , chez Debure,
l'aîné , quai des Auguftins , à l'Image Saint-
Paul , 1757. Prix 4 liv. 4 fols relié.
Le Magiftrat éclairé à qui nous devons
ce nouvel Ouvrage , mérite déja l'eftime &
la reconnoiffance du Public par les autres
Commentaires ( 1 ) qu'il a publiés depuis 4 ans
fur les Ordonnances de 1667 , 1669 , 1670
& 1673. Nous fouhaiterions que celui
nous annonçons aujourd'hui fût fufceptible
d'extrait ; mais tout y eft écrit avec
tant de préciſion & d'une maniere fi ferrée
, que nous ferions réduits à copier ce
que
(1 ) Ce font trois volumes in- 12 , qui fe trouyent
chez le même Libraire .
E iv
104 MERCURE DE FRANCE:
que nous voudrions extraire ; mérite auff
rare que defirable dans un Ouvrage de la
nature de celui- ci , furtout quand on y
joint comme M. Jouffe , l'art de fe mettre
à la portée de tous les Lecteurs.
COLLECTION de Décifions nouvelles &
de notions relatives à la Jurifprudence actuelle
, par M. J. B. Deniſart , Procureur
au Châtelet de Paris , feconde édition.
Nous avons parlé de la premiere édition
de cette Collection à mefure que les fix
volumes dont elle eft compofée ont fucceffivement
parus , & nous les avons toujours
annoncés comme contenant des chofes
également neuves , curieufes , fingulieres
, & utiles aux perfonnes attachées
au Barreau ou qui s'y deftinent. Il paroît
que le Public en a porté le même jugement
que nous , puifque cette premiere édition ,
dont le dernier volume n'a paru que vers
le mois de Mai dernier , fe trouve entiérement
épuisée.
La feconde édition que nous annonçons
eft en deux gros volumes in-4° . d'environ
cent feuilles chacun , caractere philofophie
à deux colonnes , beau papier & bien
exécutée ; elle contient des augmentations
tellement confidérables , qu'elles remplif
fent deux volumes in- 12 , que M. Deniſart
AVRIL. 1757. 105
a fait imprimer féparément pour fervir de
fupplément à la premiere édition , qui par
cette addition fe trouvera auffi complette
que la feconde.
La plupart de ces augmentations forment
dans l'Ouvrage de M. Deniſart la
matiere d'articles nouveaux qui y méritoient
une place : nous nous contenterons
d'indiquer ceux où il traitent de l'Aîneffe,
des Arpenteurs , des Arts & Métiers , des
Affifes , da Ban de moiffon & de vendange
, de la Chambre de Juftice , des Commandemens
, des Comptables envers le Roi,
de la Contrebande , des Conciles , du déport
de Minorité , & c . Tous ces articles &
beaucoup d'autres qui fe trouvent , & dans
cette feconde édition , & dans le Supplément
, y manquoient à tous égards , M.
Rouffeler , Cenfeur de l'Ouvrage , obferve
judicieuſement dans fon Approbation que
le grand nombre de nouvelles recherches qui
enrichiffent cette feconde édiion , prouve la
fenfibilité de l'Auteur pour le bon accueil que
le Public a fait à la premiere , & fon zele
pour l'utilité & laperfection de fon Ouvrage,
OEUVRES de feu M. Cochin , Ecuyer ,
vocat au Parlement , contenant le Recueil
de fes Mémoires & Confultations
Otome fixieme. A Paris, chez Nully, Libraire

E v
106 MERCURE DE FRANCE.
Grande Salle du Palais , du côté de la Cour
des Aydes , à l'Ecu de France & à la Palme.
Prix 10 liv. relié. On trouve à la fin de ce
volume la Table générale des matieres , &
Queſtions de Droit traitées dans les fix volumes.
On trouve auffi ce Livre chez Defaint
, Saillant & Durand.
REGLEMENS fur les Scellés & Inventaires
en matiere Civile & Criminelle. A Paris,
au Palais , chez Cellot , Libraire , du côté
de la Cour des Aydes , à l'Ecu de France &
à la Palme , 1757. Prix 10 liv . relié.
PROCES -VERBAL des Conférences tenues
par ordre du Roi pour l'examen des articles
de l'Ordonnance Civile du mois d'Avril
1667 , & de l'Ordonnance Criminelle
du mois d'Avril 1670. Nouvelle édition ›
revue & corrigée ſur l'original , & augmentée
d'une Inftruction fur la procédure
civile & criminelle , 1757. A Paris , chez
le même Libraire. Prix 9 liv. relié .
On trouve chez le même Libraire tous
les Livres du fieur de Nully , à qui il a
fuccédé.
NOUVELLE Conftruction de Ruches de
bois , avec la maniere d'y gouverner les
Abeilles , inventée par M. Patteau , premier
Commis du Bureau des vivres de la
AVRIL. 1757. 107
5
Généralité de Metz , & l'hiftoire naturelle
de ces infectes. Le tout arrangé & mis en
ordre par M *** , avec des figures en tailledouce
. Imprimée à Metz , chez Jofeph
Collignon , Imprimeur du Roi , à la Bible
d'or , 1756. Avec approbation & privilege
du Roi.
Nous annonçons avec plaifir cet Ouvrage
, qui auroit pu paroître beaucoup
plutôt , fi l'Inventeur de cette nouvelle
conftruction n'en eût pas lui même retardé
la publication par des raifons qui ne peuvent
que faire honneur à fon zele pour le
bien & les intérêts de la fociété. Il a voulu
foumettre fa méthode à de nouvelles
épreuves pour en conftater & affurer
de plus en plus les avantages. D'ailleurs ,
pour donner à cet Ouvrage une forme plus
décente , plus digne du public , il a jugé à
propos d'employer la plume & le miniftere
d'un ami , qui s'eft chargé d'arranger & de
difpofer les anciens matériaux fur cette
maniere particuliere de gouverner les
Abeilles , & qui , en fourniffant tout le
refte , s'eft efforcé de répandre dans cette
production les agrémens & la perfection
dont elle étoit fufceptible . Il nous a paru
qu'on a exactement rempli le plan qu'on
s'eft propofé . L'hiftoire des Abeilles qu'on a
sépandue dans tout l'Ouvrage , y eft traitée
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
avec précifion & avec exactitude. On a
judicieufement rejetté & même réfuté les
erreurs & les obfervations populaires , les
anecdotes fabuleufes que la plupart des
Auteurs anciens , & même plufieurs Auteurs
modernes avoient imaginées ou
adoptées fur les Abeilles. On a puifé leur
hiftoire dans les fources les plus pures &
les moins fufpectes , & principalement
dans les Mémoires de M. de Réaumur , cet
Académicien célebre , & cet infatigable
Obfervateur des infectes . On a joint à tout
cela les digreffions des differtations même
que le fujet a paru amener de lui-même.
On a , par exemple , traité d'une maniere
auffi étendue qu'intéreffante , ce qui regarde
l'ame des bêtes , & l'induftrie des abeilles
en particulier. La forme de dialogue
qu'on a choifre a paru la moins faftidieufe
pour les Lecteurs qui redoutent juſqu'au
titre de differtation , & la plus propre à
rendre fenfible le détail d'une infinité de
petites pratiques & de manoeuvres purement
méchaniques. Voilà le jugement que
nous croyons devoir porter fur cet Ouvra
ge confideré quant à la forme ; quant au
fonds de la méthode , rien de plus louable
que le but de l'Inventeur. Il fe propofe de
rendre les Abeilles généralement communes,
d'un produit affuré , continuel , & de
AVRIL. 1757. 109
beaucoup fupérieur à celui des ruches ordinaires.
Pour parvenir à une fin fi intéreffante
pour le public & pour les particuliers
, il a cherché une nouvelle méthode
de loger & de gouverner ces infectes qui ,
en nous affurant leur confervation , nous
fournît des moyens aifés de les approcher ,
de les foigner , de les faire travailler , de
nous emparer de leur fuperflu , & qui les
laiffât multiplier autant que nos intérêts
& la grande confommation qu'on fait aujourd'hui
de la cire l'exige indifpenfablement.
Nous ne pouvons pas decompofer
ici en détail toutes les pieces de cette conf
truction , ni même donner un abrégé des
préceptes qui y font relatifs , nous nous
contenterons d'indiquer les principaux
avantages qui paroiffent en réfukter inconteftablement.
1 ° . Dans ces nouvelles ruches
les Abeilles n'ont à craindre aucun des
accidens qui les affoibliffent , ou qui les
font entiérement périr dans les différentes
faifons de l'année , tels que font le pillage ,
les guêpes , & les frélons en été , l'humi
dité & le froid pendant l'hyver. Elles les
mettent également à l'abri des courfes &
des outrages de cette foule innombrable
d'ennemis qui cherchent , ou à les détruire
elles-mêmes , ou à envahir leurs provi
fions ; les maraudeurs nocturnes & les
110 MERCURE DE FRANCE.
voleurs ne peuvent pas même enlever ces
ruches , parce qu'elles font toutes attachées
chacune fur une table d'une maniere ferme
& inébranlable. 2 °. Rien de plus aiſé que
de dégraiffer les Abeilles dans ces nouvelles
ruches , fans employer les anciennes
périlleufes & pernicieufes méthodes de
tailler les ruches , de les traverfer , ou
même d'étouffer les Abeilles . Les vieilles
ruches font encore renouvellées avec fuccès
, autant de fois qu'on le juge néceffaire.
3. Les vifites qu'on rend aux Abeilles
n'exposent à aucun danger , & les fervices
qu'on leur doit , tels que de les nourrir ,
de les nettoyer , de les foulager dans leurs
maladies , ne les expofent à aucun inconvénient.
4° . On peut fans peine réunir &
marier les effains foibles ou trop tardifs
& fe préparer d'une année à l'autre une
abondante moiffon d'effains , en ne mettant
jamais en hyver que des ruches de
bonne efpérance. On a même l'avantage
de faire fructifier les Abeilles autant qu'il
eft poffible , en les forçant à travailler tant
que la campagne leur fournit des fleurs à
dépouiller.
Le prix de ce volume eft de 3 liv . relić ,
& 2 liv. 10 fols en brochure .
Ce même Livre fe débite auffi à Paris ,
chez Jean -Thomas Hériffant , Libraire , rue
AVRIL. 1757. III
S. Jacques , au coin de la rue de la Parcheminerie
, à S. Paul & à S. Hilaire.
EXAMEN du Fatalifme , ou expofition &
réfutation des différens fyftêmes de fatalifmes,
qui ont partagé les Philofophes fur
l'origine du monde , fur la nature de l'ame
& fur le principe des actions humaines ,
3 vol . A Paris , chez Didot & Barrois
quai des Auguftins.
Cer Ouvrage de la plus profonde métaphyfique
, eft de M. l'Abbé Pluquet , à qui
il fait trop d'honneur pour ne pas le nommer.
Nous penfons, d'après les vrais Juges ,
qu'il eft fait avec tout l'ordre , toute la
méthode que cette fcience exige , & qu'il
eft écrit avec toute la précifion qu'elle demande
& toute la clarté dont efle eft fufceptible.
Pour juftifier l'équité de ce jugement
, nous allons inférer ici l'Introduction
de l'Auteur à l'examen du fataliſme ;
c'eſt enrichir notre partie Littéraire d'un
excellent morceau , il fervira de précis : en
pouvons-nous faire un qui loue mieux
l'Auteur & l'Ouvrage ?
L'homme porte au dedans de lui -même
un principe d'inquiétude ou de curiofité
fur fon origine & fur celle du monde.
Cette curiofité , toujours active & toujours
impatiente , a produit toutes les ex112
MERCURE DE FRANCE.
travagances de la Cofmogonie des Anciens
, & cette foule de croyances infenfées
qu'on trouve encore aujourd'hui chez
plufieurs Peuples. Plus éclairée , elle a
ofé former des fyftêmes : tantôt elle s'eft
élevée jufqu'à l'intelligence créatrice ,
tantôt elle a fuppofé que tout fortoit du
fein d'une force aveugle , confondu l'efprit
humain avec la mariere , & regardé
toutes les penſées des hommes comme les
effers du mouvement auquel tous les corps
font foumis.
L'efprit humain eft donc enveloppé de
nuages qui ne lui permettent pas toujours
de fe voir diftinctement lui-même , ni de
pénétrer facilement jufqu'à l'intelligence
créatrice. Des obfcurités répandues fur
différentes faces de la nature, la voilent
en partie à la raiſon : ainfi dans les lieux
où l'atmoſphere eft pure & fans nuages ,
le foleil fe montre avec toute fa fplendeur ,
&porte fur tous les corps une lumiere éclatante
; tandis que les vapeurs accumulées
par les vents , le dérobent entiérement à
d'autres , ou n'y laiffent parvenir qu'une
lumiere affoiblie , qui déguife tous les
objers.
La révélation na pas toujours fixé l'inquiétude
de l'homme fur fon origine & fur
fa deftination , fur la nature du monde &
AVRIL. 1757. 113
fur la caufe des êtres qu'il renferme . On a
vu des Philofophes Chrétiens fuppofer
dans le monde un enchaînement inévitable
de caufes éternelles & néceffaires ;
imaginer des fyftêmes pour concilier les
dogmes de la Religion avec cette fatalité ;
croire en trouver les principes dans la révélation
même , & regarder les miracles &
les prophéties comme des phénomenes qui
naiffent de la caufe univerfelle & néceffaire
de toutes chofes .
La liberté de penfer , fi généralement
répandue dans toutes les Nations qui cultivent
les fciences , & fi néceffaire au progrès
de l'efprit, a depuis long temps fait reparoître
toutes ces opinions , mais infiniment
plus féduifantes qu'à leur naiffance.
Sous combien de formes ne voit- on pas la
fatalité préfentée dans Bayle & dans une
infinité d'ouvrages qui paroiffent tous les
jours ? Le fyftême de la néceffité s'y trouve
fortifié de toutes les découvertes qu'on
a faites dans la Métaphyfique , dans l'Hiftoire
Naturelle & dans la Phyfique.
Les Philofophes & les Théologiens qui
ont défendu la Religion , n'ont pas toujours
affez connu le progrès de ce fentiment
, ou l'étendue de les difficultés : ils
n'ont combattu , pour ainfi dire , qu'en
paffant & foiblement , quelques principes
1
114 MERCURE DE FRANCE.
généraux du Fataliſme ; ils ne fe font atta
chés qu'à quelques-unes de fes branches;
ils n'attaquent que d'anciennes erreurs ,
ne portent leurs coups que contre des ennemis
qui ne font plus ; ils ne combattent
qu'avec des armes inégales les Fataliſtes
modernes , ils ne détrompent perfonne.
Cependant il n'eft pas poffible de perfuader
la Religion à un homme
qu'il s'éleve dans fon efprit des doutes fur
l'existence d'une intelligence créatrice & libre
, fur la diftinction de l'ame & du
corps , & fur la liberté de l'homme.
tant
Rien n'eft donc plus néceffaire aujourd'hui
, qu'un ouvrage où l'on feroit voir
l'abfurdité de tous les principes du Fatalifme.
C'eſt une bafe qui manque à prefque
tous les traités qu'on voit paroître fur la
Religion , & que je me fuis propofé d'établir
dans l'examen du Fataliſme.
Les erreurs font les maladies de l'efprit ;
elles ont , comme les maladies du corps ,
leurs fymptomes & leurs caufes , qu'il eſt
néceffaire de connoître pour les combattre
avec fuccès. Ainfi pour réfuter le fentiment
qui attribue tout à la Fatalité , il
faut en rechercher l'origine le fuivre
dans fes progrès , & tâcher d'en bien faifir
tous les principes. Ces recherches contiendront
une des portions les plus curieuAVRIL.
1757.
fes de l'hiftoire de l'efprit humain : on
verra l'homme porter en tremblant fes premiers
regards fur fon origine , s'élever ,
pour ainfi dire , en chancelant , à des
vérités générales , lier les phénomenes
agrandir la carriere des fciences , & former
des fyftêmes qui embraffent la nature.
Après que j'aurai tracé le tableau des
égaremens de l'efprit humain fur fon origine
& fur la caufe productrice du monde ,
je reduirai toutes les opinions des Fataliftes
à deux fyftêmes dont je réfuterai tous
les principes : je fuivrai la marche d'un efprit
qui en partant de ce principe , je fuis ,
fe trouveroit, par une longue fuite de tâtonnemens
, entraîné dans les différens fyftêmes
de Fatalifme , & qui , en réfléchiffant
fur fes propres jugemens , fe détromperoit
lui -même , & découvriroit qu'une intelligence
infinie a tout créé librement , &
que l'homme lui- même eſt affranchi de la
néceffité à laquelle il avoit cru tout foumis.
Le Lecteur, inftruit par l'hiftoire du Fataliſme
des routes qui conduifent l'efprit à
ces points de vue , où la nature ne s'offre
que comme un affemblage de phénomenes
néceffaire , fentira bien mieux la force de
mes preuves ; il pourra même trouver
dans les principes que j'établirai , des ré-
"
116 MERCURE DE FRANCE.
ponfes aux difficultés & aux détails dans
lefquels il ne m'a pas été poffible de defcendre
.
Mais , tout n'eft- il pas dit fur le Fatalifme
?
Si ceux , qui me font cette queftion
ont fur l'origine du monde , fur la nature
de l'ame , & fur le principe des actions
humaines , toutes les idées , toutes les
obfervations , tous les faits qu'on peut
avoir , tout est certainement dit pour eux
fur le Fatalifme. Mais où font ils ces hommes
fi éclairés ?
Dans l'étude que j'ai faite jufqu'à préfent
des opinions des hommes , je n'ai
trouvé que quelques illuminés qui aient
cru tout fçavoir ; aucun des grands hommes
qui fe font occupés de ces objets , n'a
penfé qu'il fût arrivé aux dernieres idées
que la nature accorde aux hommes . Cette
phrafe , tout eft dit fur le Fatalisme , fignignifie
ordinairement que ceux qui parlent ,
fçavent fur cet objet , tout ce qu'on peut
fçavoir ; & l'on a remarqué que ſouvent
ils n'entendoient pas même l'etat des queftions
qui partagent les Fataliftes & les défenfeurs
de la liberté.
Mais enfin , tout n'eft- il pas dit fur le
Fatalifme , au moins en ce fens , que
tout ce qui eft au- delà des idées générales
AVRIL. 1757 . 117
que nous avons fur la nature , eft un myſtere
impénétrable ?
33
Cette difficulté n'a que l'apparence de
la modeſtie , & n'en doit impofer à perfonne.
En effet , dirai- je à ces Meffieurs ,
d'après M. de Mairan : « Le point de divi-
» fion entre les connoiffances où nous pou-
» vons afpirer , & celles qui nous font interdites
, entre les effets & les caufes
qui fe compliquent fans ceffe , eft- il fi
» bien marqué dans la nature , qu'on ne
puiffe pas s'y méprendre ? Ceux qui
» nous condamnent à une éternelle igno-
» rance des premiers principes , ont-ils
» donc fi parfaitement vu le fonds des chofes
, qu'il n'y ait plus d'exception , ni
» de révision à propofer après eux ? Ce
qui eft certain , c'eft qu'il faut en fça-
» voir beaucoup pour décider ainfi de la
portée de l'efprit humain , préfent &
» avenir » ( 1 ) .
ور
"9
"
ود
Ne faudroit- il pas au moins que ceux
qui prétendent que tout eft dit fur le Fatalifme
, nous appriffent quand on a ceffé
de s'éclairer fur tous les objets qu'il renferme
? Ne faudroit- il pas que fur tous
ces objets , ils nous marquaffent dictincte-
(1 ) Page 7 , de la belle Préface qui eft à la tête
de la derniere édition de la Differtation fur la
glace, de cet illuftre Académicien,
118 MERCURE DE FRANCE.
+
ment les bornes de l'efprit humain , &
pourquoi nous ne pouvons les franchir ?
Nous avons fur l'origine du monde , fur
la nature & fur la puiffance de l'ame , des
principes fûrs ; mais cependant il refte encore
beaucoup de difficultés , & nous ne
fommes privés , ni de la faculté d'obſerver
, ni de celle de comparer nos obfervations
, & d'en former des principes : nous
pouvons donc encore nous éclairer : peutêtre
en méditant , & en obfervant , découvrira-
t'on quelque fait , quelque rapport
entre les faits connus , qui diffipera
ces obfcurités qui égarent la raiſon . Or
quoi de plus utile pour avancer cette découverte
, que de mettre fous les yeux de
ceux qui veulent s'inftruire tout ce qu'on a
penfé fur ces grands objets ?
Les grands hommes ne marchent à la
vérité qu'à travers mille obftacles , fouvent
par des routes inconnues , & au milieu
des précipices : peu de perfonnes font
en état de les fuivre ; fouvent ceux qui
l'ont entrepris fe font égarés.
En réuniffant fous un point de vue ce
qu'il y a d'excellent dans leurs ouvrages
fur l'origine du monde , fur la nature , &
fur la puiffance de l'ame , en réfutant
leurs principes , lorfqu'ils font faux , je
tâche d'applanir la route qui conduit à des
AVRIL. 1757 : 119
vérités inconnues , je comble les précipices
où l'on fe perdroir , j'éleve le Lecteur
jufqu'à ces grands Hommes , je le place à
un dégré de lumiere qu'il n'auroit jamais
atteint > ou auquel il ne feroit arrivé
qu'épuisé.
En un mot je me propofe de marquer
jufqu'où l'on eft allé fur ces matieres , &
d'où il faut partir pour avancer l'eſprit
humain.
Si j'ai réuffi , mon ouvrage ne peut - être
que très- utile : tout ce qu'on a dit fur le
Fataliſme eft répandu dans une infinité
d'ouvrages , dont l'acquifition eft pref
qu'impoffible à ceux qui veulent s'inftruire
, & qui le doivent par état . Ces ouvrages
font pour la plûpart écrits fans méthode
, où le répetent ; & peu de Lecteurs
ont affez de courage ou de loifir pour en
faire une étude fuivic. Le temps , qui
multiplieroit les écrits fur cette matiere
pourroit donc ne point augmenter nos lumieres
, & rendre plus difficiles à éclaircir
les queſtions qui ont rapport au Fataliſme ,
fi l'on ne tenoit pas une espece d'état de
nos connoiffances fur toutes ces queſtions.
La multitude d'ouvrages compofés fur le
Fatalifme , fait donc voir la néceffité de
l'examen que je donne , loin d'en prouver
l'inutilité.
120 MERCURE DE FRANCE.
Je dirai même , en paffant , qu'il feroit
néceffaire d'en faire autant fur les queftions
importantes. Sans cette efpece de refonte
générale de nos connoiffances , il eft
impoffible qu'il ne périffe pas beaucoup
d'idées heureufes & de vues précieuſes .
Ceux qui auroient le courage de l'entreprendre
, ne mériteroient pas moins de
reconnoiffance que l'auteur d'une découverte
, fuppofé que ce n'en foit pas une
que de donner de l'ordre & de la liaiſon à
des idées éparfes & prefque noyées dans
une infinité d'ouvrages différens .
Qu'importe au reſte à ceux qui aiment
la vérité , d'occuper une place dans la liſte
des grands Hommes , qui ont augmenté
le tréfor de nos idées ? Ne fuffit- il pas d'avoir
facilité les moyens de s'éclairer fur des
matieres auffi importantes que l'origine du
monde , & la nature de l'ame ? Peut-être
découvrira-t-on des faits qui nous feront
mieux connoître l'effence du bonheur , l'étendue
& les bornes de la liberté ? Or qui
peut douter que ces connoiffances ne foient
très-utiles , & ne puiffent rendre les hommes
plus facilement heureux & meilleurs ?
Tant qu'on ne détruit pas tous les principes
de l'erreur , il s'éleve néceffairement
dans l'efprit des nuages qui obfcurciffent
la vérité. Ainfi , j'ai non feulement
expofé
AVRIL. 1757. 121
expofé toutes les difficultés des Fataliſtes ,
mais encore je n'ai rien omis de ce qui
pouvoit leur donner de la vraiſemblance
& je m'y fuis déterminé d'autant plus volontiers
, que je n'en ai point trouvé auxquelles
je n'oppofaffe des réponſes pleinement
fatisfaifantes .
Un homme qui a pris parti fur une
queftion , n'eft occupé que des raifons qui
le favorifent , & donne peu d'attention à
celles qui le combattent : il eft , felon
Bacon , femblable à ces fuperftitieux , entêtés
de la fcience des préfages & de l'aftrologie
, qui voient très- bien un fait qui
lui eft favorable , qui le citent comme une
démonſtration , & qui comptent pour rien
mille faits qui la démentent.
Pour prévenir les effets de cet attache
ment des hommes à leur fentiment , lors
même qu'ils font de bonne foi , il faut les
rendre en quelque forte arbitres dans la
queftion qu'on agite : par ce moyen on les
place dans une efpece d'équilibre où ils cedent
fans répugnance à la vérité.
J'ai donc pris dans la réfutation du Fatalifme
, cet air de fcepticifme qui fied
fi bien à l'humanité , & qui fait tomber
les préventions. J'ai cherché la vérité avec
le Fatalifte , je ne l'ai pas combattu ; j'ai
toujours eu devant les yeux cette belle
II.Vol.
F
122 MERCURE DE FRANCE.
maxime du P. Malebranche : un homme
eft le moniteur d'un autre homme , & non
pas fon maître.
Il faut s'expliquer avec un homme qui
fe trompe , & ne pas difputer. « Quand
» on veut , dit Pafcal , reprendre avec
» utilité , & montrer à un autre qu'il fe
» trompe , il faut obferver par quel côté il
» enviſage la chofe , car elle eft vraie or-
» dinairement de ce côté- là , & lui avouer
» cette vérité. Il fe contente de cela , par-
» ce qu'il voit qu'il ne fe trompoit pas ,
» qu'il manquoit feulement à voir tous les
» côtés on n'a pas de honte de ne pas
» tout fçavoir , mais on ne veut pas s'être
trompé ; & peut- être que cela vient de
» ce que naturellement l'efprit ne fe pent
tromper dans le côté qu'il enviſage :
»comme les appréhenfions des fens font
toujours vraies ».
:
&
Loin de nous ce zele aveugle & injufte ,
qui traite les Fataliftes comme des infenfés
qui ne peuvent connoître la vérité , ou
comme des débauchés qui la haïffent & qui
la fuient. Mettra- t- on au nombre des imbécilles
, des méchans , ou des voluptueux
, les Talès , les Anaxagores , les
Socrates , les Pythagores , les Platons ,
& tant de Philofophes que le defir de s'éclairer
arrache fouvent aux plaiſirs , & à
AVRIL. 1757 . 123
qui l'humanité doit tant de lumieres , &
l'exemple de tant de vertus ?
Nous devons donc , par un principe
d'équité , autant que par un principe de
charité , fuppofer que tous les hommes
qui fe trompent , cherchent la vérité ;
nous devons leur tendre une main fecoura-
20
ble. Le zele qui les outrage , eft un zele
barbare , qui ne fait que les enfoncer
dans l'abyfme, d'où l'indulgence & la douceur
les auroient retirés . Plus nous fommes
convaincus de l'importance de la vérité
que nous défendons , plus nous fentons les
ménagemens qu'on doit à ceux qui la combattent
, lorfque nous ne fommes animés
que du defir de les éclairer. « Que ceux - là
" yous traitent avec rigueur , dit S. Auguftin
aux Manichéens , qui ne connoiffent
pas combien il eft difficile de trou-
» ver la vérité que ceux -là vous traitent
» avec rigueur, qui ignorent combien il eſt
pénible de faire ceffer les phantômes qui
» troublent l'imagination que ceux - là
» vous traitent avec rigueur qui ne con-
» noiffent point avec quelle difficulté on
guérit l'oeil intérieur de l'homme , pour
» le rendre capable de voir fon foleil ,
» c'eft- à-dire la vérité ...... que ceux-là
» vous traitent avec rigueur , à qui il est
» inconnu par quels foupirs & par quels
و ر
30
ود
"
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
و د
gémiffemens on parvient à avoir quelque
» petite connoiffance de l'Etre divin : enfin
, que ceux- là vous traitent avec ri-
» gueur , qui n'ont jamais été féduits par
>> une erreur femblable à celle qui vous ſé-
» duit ( 1 ) ».
Jean Thomas Hériffant , Libraire à Pa
ris , rue S. Jacques , à S. Paul , & à S.
Hilaire , diftribue depuis peu un ouvrage
en deux volumes in- 12 , intitulé : Recherches
& obfervations fur toutes les parties de
l'art du Dentifte , par M. Bourdet , Den
tifte à Paris , reçu au College de Chirurgie.
Le titre modefte de ce livre fembleroit
annoncer que l'Auteur s'eft borné à effleurer
la matiere , à y faire quelques découvertes,
& à donner fimplement des obfervations,
Ce n'eft point l'idée qu'on en doit avoir.
Il forme un corps auffi complet dans fon
genre que le Chirurgien Dentiste de M.
Fauchard , & peut tenir lieu de beaucoup
d'autres livres . De plus , il paroît non
feulement utile aux Dentiftes , pour qui
principalement il eft fait , mais encore
aux Chirurgiens de province , qui ſouvent
, au défaut de Dentiſtes , font obligés
d'exercer eux-mêmes cette branche de la
(1) Aug. cont . Epift. Fund. cap. 2 , t, 3 , editi
Benedict
AVRIL 1757. 125
Chirurgie. Un autre avantage de ce livre
eft de pouvoir être la de tout le monde
avec fruit › parce qu'il contient des
moyens fimples , & faciles pour conferver
& entretenir les dents , ainfi que pour
éviter la plupart des maladies qui affec
tent les gencives. Les peres de famille
& tous ceux qui élevent des enfans , ou
qui font chargés de veiller fur leur perfonne
, y trouveront des fecours aifés pour
prévenir ou faire ceffer les accidens que la
dentition ou la fortie des dents caufe dans
l'enfance. Il y apprendront comment on
peut procurer un bel ordre aux dents
à mesure qu'elles fe renouvellent : ils connoîtront
toutes les maladies qui attaquent
les dents ou les gencives , & cette connoiffance
, en les rendant attentifs à un objet
auffi négligé qu'il eft important , les mettra
en état d'employer toujours utilement
la main du Dentifte. Toute la théorie de
l'Auteur eft fondée fur des faits de pratique
& fur de bonnes obfervations qui paroiffent
ne pouvoir être révoquées en doute.
Il y a treize planches gravées qui repréfentent
les divers inftrumens corrigés
perfectionnés , ou inventés par l'Auteur.
Ce qui acheve de décider le mérite de cet
Ouvrage , eft l'Approbation que l'Acadé
mie royale de Chirurgie lui a donné fur le
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
4
rapport très- avantageux que MM . Verdier,
la Faye & Louis en ont fait comme Commiffaires
nommés par cette Compagnie ,
pour l'examen du Livre..
in
Lexicon-Hebraico - Chaldaico - Latinum
quo prima pars , omnia vocabula , ordine.
alphabetico , difpofita , ad fuas radices refert.
Altera radices ità exhibet , ut omnia vocabula
derivata fub his reperire liceat. Tertia
tandem parte nomina propria in concordantiam
rediguntur , cui accedet Hiftoria ;
Chronologia , Geographia. Opus obfervationibus
, noiifque Grammatico logicis conflatum
, Auctore P *** Carmelita excalceato
provinciaAvenionenfis . Avenione, apudFrancifcum
Guibert & Henricum- Jofephum Joly,
Typographos & Bibliopolas, propè Palatium .
Cet ouvrage , dont on publia fur la fin
de l'année derniere un Profpectus , doit
être divifé en trois parties , comme on
l'annonce dans le titre . Chacune de ces
trois parties comprendra un volume in folio
d'environ huit cens pages. Le premier
Tome paroît depuis le mois de janvier.
On le trouve à Paris , chez Guillyn , Libraire
, Quai des Auguftins , à l'enſeigne
du Lys d'or.
LA RELIGION Chrétienne éclairée par
le Dogme & par la Prophétie ; Traité du
AVRIL 1757. 127
mal & de la réparation . A Paris , chez
Debure l'aîné , Libraire , quai des Auguftins
, à l'Image S. Paul , 1757. 2 vol . in- 12 .
Prix liv . reliés .
S
RECHERCHES fur la nature du feu de
l'Enfer , & du lieu où il eft fitué , par M.
Swinden , Docteur en Théologie , & Curé
de la Paroiffe de Cufton , dans la Province
de Kerit en Angleterre ; traduit de l'Anglois
par M. Bion , Miniftre de l'Eglife
Anglicane , avec figures . A Amfterdam ,
1757. un volume in- 12 , 271 pages.
Nous nous bornons à annoncer cet Ouvrage
, dont le titre paroît fort propre
exciter la curiofité. On peut dire qu'il
renferme des opinions fingulieres fur le
fujet dont il traite. C'eft au Public éclairé
à décider fi l'Auteur les a folidement établies.
On trouve quelques Exemplaires de
ce Livre chez Guillyn , quai des Auguftins ,
au Lys d'or.
EXTRAIT des Difcours prononcés dans
l'Académie Françoife , le Lundi 14 Mars
1757 , à la réception de M. l'Evêque
d'Autun .
M. l'Evêque d'Autun remercia la Compagnie
par un Difcours qui fut non feule-
1
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
ment très - applaudi , mais généralement
approuvé. Il inéritoit bien de l'être . On
ne pouvoit en faire un plus convenable.
Cette louange , toute fimple qu'elle paroît
eft peut - être la plus forte qu'on puiffe
donner à un Difcours oratoire. La vraie
éloquence , à la bien définir , eft l'art de
dire précisément ce qu'il convient de dire
felon le lieu , le temps , les circonftances
& les perfonnes. C'eft ce que M. l'Evêque
d'Autun a fait. Il a furtout loué l'Académie
Françoiſe par un trait qui lui eft propre
, & qui la diftingue de toutes les autres
: c'eſt par l'égalité. Cet endroit nous a
paru traité fi heureuſement ,› que nous
croyons obliger nos Lecteurs de le tranf
crire ici dans fon entier.
L'honneur , dit- il , qu'on a ici d'être
affocié aux perfonnes du premier rang , a
été donné plus d'une fois comme un
moyen propre à animer les talens & à exciter
l'émulation . Quoi qu'il en foit de cette
maniere d'envifager votre égalité , ce
n'eft pas celle qui me touche le plus , me
fera- t'il permis de le dire ? J'ai peine à
reconnoître les droits de la folide gloire
dans la petiteffe de la vanité , à eftimer
comme un grand bien celui qui ne feroit
éclater notre vertu qu'en annonçant notre
foibleffe.
AVRIL 1757. 129
L'égalité qui a de plus juftes droits fur
mon admiration , n'enfante pas plus l'orgueil
que la confufion : elle eft fille de la
fageffe . C'eft celle qui dans le plus bel âge
du monde fit la grandeur , les délices de
l'homme, & qui mérite d'autant fes regrets,
qu'elle femble ne lui avoir été enlevée
que
pour punir & multiplier fes injuftices.
Si les hommes avoient toujours été fages
, ils n'auroient jamais connu d'autres
biens que les lumieres & la vertu ; & tous
ayant le même penchant , la même facilité
à fe procurer les feuls avantages qu'ils
pouvoient eftimer l'indiftinction des
rangs fe feroit perpétuée parmi eux avec
celle du mérite ; mais l'ignorance & la
corruption ne tarderent pas à obſcurcir
l'idée , à affoiblir le goût de la véritable
grandeur . La néceffité de la récompenfer
dans les uns , de l'encourager dans les aurres
, de la faire reſpecter par tous , entraîna
celle d'y attacher des honneurs, & des - lors
fut exilée de la terre l'égalité qui faifoit
notre plus bel ornement , mais qui ne
pouvoit furvivre à notre fageffe.
Qu'eft ce donc , quand on les confidere
dans ce point de vue , que les titres & les
dignités , finon de triftes témoins qui dépofent
trop haut de notre mifere , qui flattent
notre amour-propre & qui devroient
+
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
humilier notre raifon ? C'est tout au plus
un mal devenu néceffaire , un piege utile
que l'intérêt commun tend à notre vanité
une récompenfe pour le mérite fans doute ;
mais qui lors même qu'elle ne dégenere,
point de fa premiere inftiturion , honore
moins l'homme qu'elle ne flétrit l'humanité
toute entiere.
Encore fi inftruit par nos malheurs ,
nous nous étions appliqués à retirer de la
feule reffource qui nous reftoit , tous les
avantages auxquels elle étoit deſtinée ;
mais nous avons éprouvé la double humiliation
d'y être réduits & d'en abufer. Des
diftinctions qui font une espece de tréfor
public , parce qu'elles ne furent établies.
que pour l'utilité commune , font devenues
la proie des defirs particuliers. La
faveur les a obtenues , la naiſſance les a
perpétuées , les voies les moins pénibles
ont été bientôt les voies les plus ordinaires
pour y arriver. A force de féparer le
rang & le mérite , on a dégradé l'un , fait
oublier l'autre. Un nouveau genre d'idolâtrie
s'eft introduit fur la terre à la véritable
, à la feule divinité que la multitude
n'a pu reconnoître , a fuccédé une foule
de Dieux que les Sages n'ont pu adorer.
A Dieu ne plaife , Meffieurs , que je
prétende caractérifer notre fiecle par un
AVRIL. 1757. 131
reproche qu'il mérite fans doute moins
que ceux qui l'ont précedé. Les maux que
je déplore font ceux de la nature entiere.
Mais fi au milieu d'une féduction générale
il ſe trouvoit une fociété d'hommes
que la contagion eût refpecté , qui ne fût
occupée qu'à étendre , qu'à répandre fes
lumieres , & qui ne penfât à éclairer les
efprits que pour régler plus fûrement les
coeurs , dont l'émulation ne fût autre chofe
que le defir de fe rendre utile , & les récompenfes
qu'une gloire innocente , peu
différente de la fatisfaction d'avoir mérité ;
qui ne connûr d'autre empire que celui de
la raifon pure , d'autre fupériorité que
celle des connoiffances & de la vertu , où
les Grands fuffent admis , mais ceux - là
feulement qui n'ont befoin pour l'être ni
de leur naiffance , ni de leurs titres , & qui ,
placés au milieu des Sages , font moins
flartés es diftinctions qu'ils y portent , que
de l'égalité qu'ils viennent y chercher ,
fi , dis je , il fe trouvoit encore une fociété
d'hommes qui réunît tous ces caracteres ,
qui fût gouvernée par ces loix , quel fpectacle
plus capable de nous étonner & de
nous inftruire ! avec quels tranfports ne
devrions nous pas y découvrir , y révérer
l'image de notre premiere grandeur !
Vos Contemporains, Meffieurs, font trop
3
"
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
près de vous , pour ne pas chercher à vous
méconnoître dans cette peinture, c'eft un de
nos malheurs les plus ordinaires que celui
de ne vouloir pas affez eftimer les biens
dont nous jouiffons : mais laiffons le temps
effacer ces taches légeres , dont n'eft jamais
exempte la gloire la plus pure. La poftérité
ne connoît ni les exagérations de la jaloufie
, ni les dégoûts de l'habitude : elle eft
fans paffion , elle vous verra avec les même
sy eux que moi.
M. l'Evêque d'Autun après avoir terminé
cet éloge en difant : On n'y verra
point d'homme qualifié de Grand , ami des
Lettres , qui n'ait cru honorer fon nom en le
plaçant à côté des vôtres , paffe ainfi par une
tranfition heureufe à l'éloge de M. le
Cardinal de Soubife.
Tels furent en particulier les fentimens
de l'illuftre Académicien auquel j'ai l'honneur
de fuccéder. Il étoit iffu d'un fang
qui s'eft fouvent allié avec celui des Rois ,
& qui ne cede en nobleffe à aucun autre.
Sa maifon en poffeffion de tout ce qu'il y a
d'éminent dans les places & dans les digni
tés , juftifioit , voyoit croître chaque jour
la confiance du Souverain , plus Aatteufe
encore que fes graces. Un oncle lui avoit
été donné , moins grand par fa naiffance
que par fes talens , qui fit long- temps l'or
AVRIL 1757. 133
nement de l'Eglife , de la cour & de cette
Compagnie , & qui pour n'avoir penſé à
fonder l'élévation de fon éleve que fur le
mérite , n'en étoit que plus fûr de lui
tranfmettre toute la fienne , comme une
récompenfe de tous fes fervices. Que d'écueils
, Meffieurs , pour un homme qui
auroit eu plus de penchant à jouir de la
grandeur des frens , qu'à marcher fur leurs
traces ! Les ames fortes changent les obſtacles
en moyens. M. le Cardinal de Soubife
en fait plus pour juftifier la fortune
qui vient le trouver , que les autres pour
mériter celle qu'ils cherchent. On le voit
jeune encore à la tête de la premiere école
du monde prendre pour modele l'oncle
célebre qu'il vient y remplacer : pourquoi
chercherois- je à diffimuler une différence
qui eft à fon avantage ? Avec moins de
qualités extérieures & brillantes , il y fuccede
à toute fa réputation : la Religion a
eu à peine le temps de fonder fur lui des
efpérances , il lui a déja rendu des fervices
éclatans . Il écouta plus fon zele que fes
forces ; fa fanté en reçut des impreffions
mortelles , & vous ne lui donnez aujourd'hui
des larmes , que parce qu'il s'eft trop
preffé de mériter vos defirs. La mort , ajoutë
Orateur , nous trouvera moins courageux
pour lui que lui-même.Au front ferein qu'il
134 MERCURE DE FRANCE.
lui préfente , au foin qu'il prend d'en dérober
le ſpectacle à tout ce qui lui eſt cher ,
à des proches moins fenfibles eux mêmes
aux charmes de la grandeur qu'aux douceurs
de l'amitié , il eft aifé de voir qu'il
ne la craint que pour eux , qu'il ne cherche
à en faire un objet ni d'admitation
ni de larmes : il ne penfe qu'à la rendre
chrétienne , utile : il va la chercher au
milicu de ceux qu'il eft chargé d'inftruire
& d'édifier .
ود
Le Récipiendaire fioit fon remerciement
par l'éloge du Roi , & par cette priere fi
convenable dans la bouche d'un Evêque :
« Que vois je ? la fource de notre félicité
» devenue en un moment celle de nos lar-
» mes les plus ameres ; la majefté de Dieu
» violée dans fa plus vive image ; une Na-
» tion qui n'échappe au plus effroyable des
malheurs , que parce qu'elle est déja affez
punie par le plus grand des crimes.
» Ciel ! qui vous plaifez à faire fentir vos
» plus douces influences à ceux qui s'humilient
fous le poids de vos rigueurs ,
» vous avez entendu nos cris , vous avez
aimé nos foupirs ; mefurez vos confolations
fur notre douleur ajoutez aux
jours précieux que nous avons été me-
» nacés de perdre , des jours qui ne feront
»jamais affez longs au gré de notre ten-
"
">

ود
AVRIL 1757. 135
و ر
» dreffe. Que l'homme de votre droite
» croiffe fans ceffe en profpérités & en
» vertus ; que la Religion foit toujours
» l'objet de fon zele , la regle de fes actions
, comme elle eft le plus ferme
pui de fon trône , & furtout qu'il ait
bientôt la fatisfaction de voir tous nos
» coeurs auffi unis dans leurs autres fentimens
, qu'ils le font dans l'amour du
» meilleur des Maîtres . >
و ر
ןכ
ور
ap-
On peut dire à la louange de M. l'Evêque
d'Autun , qu'il poffede le double talent
de l'Orateur , & qu'il joint l'art de
bien prononcer à l'art de bien dire.
,
M Dupré de S. Maur fit à ce Difcours, en
qualité de Directeur, une réponse auffi éloquente
que préciſe. Vous retrouvez ici
dit-il à M. l'Evêque d'Autun , tous les
fentimens d'eftime & d'amitié , que d'étroites
liaiſons infpiroient pour vous à M.
le Cardinal de Soubife . Nous retrouvons
en vous fon amour pour les Lettres , un
efprit également folide , inftruit , naturel
, agréable. Ces compenfations produifent
en nous divers mouvemens. Le paffé
nourrit nos regrets ; le préfent porte la
joie dans nos coeurs ; l'avenir éleve nos
efpérances, & nos defirs, quoiqu'ils fe bornent
difficilement , ne pouvoient pas fe
promettre d'avantage. Conduits par ces
136 MERCURE DE FRANCE.
motifs , fans nous arrêter à l'exemple d'un
peuple légiflateur des autres , des Romains
qui exigoient la préfence & les follicitations
des Candidats , nous vous avons élu ,
Monfieur , tandis que vous étiez aux extrêmités
du Royaume. Sans doute la voix
publique vous en aura porté la nouvelle ,
avec la même vivacité qu'elle nous a rendu
les Difcours que vous avez prononcés en
plufieurs occafions.
M. Dupré fait entendre que cette voix
eft aujourd'hui plus difficile , & qu'elle
exige plus que dans le fiecle même d'Augufte.
Elle veut , ajoute-t'il , que le ftyle
imite ces rivieres utiles au commerce
dont la navigation n'eft interrompue ni
par le peu de profondeur , ni par des chûtes
précipitées ; qu'il coule avec majeſté ,
qu'il varie fouvent , & qu'il fe proportionne
au fujet , comme nous les voyons
fe conformer au terrein ; tantôt traverfant
les plaines fans faire aucun détour , tantôt
prenant un circuit , & fe plaifant à ferpenter
entre les côteaux , pour porter l'abondance
en tous lieux , & pour embellir une
plus grande quantité d'objets .
Comparaifon auffi jufte qu'ingénieufe ,
où l'Orateur prend le vol du Poëte pour
mieux peindre ce qu'il veur perfuader. 11
l'applique heureufement au Récipiendaire
AVRIL 1757 . 137 .
en difant Eh ! n'avez - vous pas fçu ,
Monfieur , allier ces différens principes ,
malgré leur étendue & la multiplicité de
leurs rapports ? Il vous étoit permis d'obferver
avec moins d'attention combien la
renommée s'occupe de vous. Son empreffement
à recueillir vos différentes produc→
tions , vaut toutes les louanges que la prévention
la mieux fondée pourroit nous
fuggérer.
M. D. nous retrace à fon tour le tableau
des vertus de M. le Cardinal de Soubife.
Le pinceau eft différent ; mais comme
la reffemblance eft la même , & que nous
fommes reftraints par la variété des matieres
, nous nous bornons au trait fuivant
qui nous peint ainfi les juftes regrets des
fiens à la nouvelle de fa mort , & leurs
qualités éminentes en même temps.
Quel fujet de douleur pour une Princeffe
que fes vertus capables d'ennoblir
des ames royales , ont rendue dignes de
préfider à l'éducation des enfans les plus
précieux à la France ! Que de défolation
pour un Prince diftingué dans la ville par
une affabilité qui releve les Grands , loin
de les dégrader ; à la cour , par fon attachement
reconnu de fon Maître ; dans les
armées , par fa valeur , par fon activité
par fa préſence , par fa prévoyance , par
"
148 MERCURE DE FRANCE.
fes libéralités , & qui fuivant les mouve
mens de nobleffe & de magnificence héréditaire
de fa Maifon , où les mêmes vertus
perpétuent les mêmes titres , n'a jamais
cru qu'il pût faire un meilleur ufage de
fes poffeffions , que d'en fecourir le foldat
malade, & l'Officier qui venoit d'éprouver
un revers de la fortune.
Nous allons couronner cet extrait par
une louange qui eft propre à Louis XV ,
& que devroient mériter tous les Rois
pour le bonheur de leur peuple. Que de
biens , s'écrie M. D , nous produit fa modération
ineftimable vertu , compagne
inféparable de toutes les autres , & fans
laquelle il n'eft pas de biens pour nous ;
c'est toi qui viens de cimenter notre alliance
avec une grande Reine , dont la conduite
& le courage nous ont fouvent étonnés.
Unis à cette Princeffe , ne devrions.
nous pas rendre l'Europe immobile , aſſurer
le repos de la terre , & rompre des
chaînes plus injurieufes pour les ondes ,
que les fers qui leur furent autrefois préfentés
par ce frénétique Tyran de la Perfe.
Déja nos vaiffeaux fendent les mers , en
protégent l'empire , & ne cedent qu'à
celui qui commande aux flots , & leur
tranfmet fur les aîles des vents fes volontés
abfolues. Qu'un fouffle falutaire amene au
AVRIL. 1757. 139
repentir les Infracteurs des Traités ; qu'ils
prennent pour arbitre l'équité même du
Prince qu'ils ont offenfé , ou que nos
rapides progrès les forcent bientôt d'invoquer
cette aimable paix , qu'un Roi comblé
de gloire , & les Mufes laffes de chanter
fes triomphes defirent également !
A cette profe qui a toute la force & l'élévation
de la poéfie , on reconnoît le digne
Traducteur de Milton .
Après cette réponſe , M. d'Alembert lut
des Réflexions fur l'usage & fur l'abus de
la philolofophie dans les chofes de goût . Perfonne
ne pouvoit mieux que lui traiter
cette matière. Auffi eut- il l'avantage de
réunir toutes les voix , & de renvoyer le
Public charmé.
Le Jeudi 31 Mars, l'Académie Françoife
tint une nouvelle Séance publique à l'occafion
de la réception de M. Séguier, Avocat
général. Ce jour fut un jour de triomphe
pour lui , & de gloire pour l'Académie.
Il fera à jamais mémorable dans les
faftes de cette Compagnie. M. Séguier
digne d'un fi beau nom , fuccédant à M.
de Fontenelle , & reçu par M. le Duc de
Nivernois , Directeur , préfentoit le tableau
le plus intéreffant. Tout ce que le
Public en attendoit a été rempli , & par
de-là : le remerciement & la réponfe ont été
140 MERCURE DE FRANCE.
également admirés d'une Affemblée auffi
diftinguée que nombreuſe. Si jamais Académicien
n'a mieux mérité d'être loué que
M. de Fontenelle , on peut dire auffi que
jamais Académicien ne l'a été plus parfaitement.
Il a eu l'avantage fingulier de rencontrer
en un feul jour deux Panégyriftes
dignes de lui . Le bonheur qui l'a conftamment
fuivi pendant le cours d'une vie auffi
longue que glorieufe , a voulu l'accompagner
encore après fa mort.
Pour qu'il ne manquât rien à l'éclat de
cette journée , M. le Préfident Henault la
termina par des Réflexions fur la licence de
la Langue Latine , & la chafteté de la langue
Françoife. L'Auteur les a écrites avec
cet agrément qu'il fçait répandre fur tout
ce qu'il fair , & M. Duclos les lut d'un ton
analogue à la gaieté du fujet , qu'il fit paffer
dans l'efprit de tous les auditeurs .
Pour me fervir d'un langage qu'on doit
pardonner à un Poëte dramatique
fpectacle fut complet , il ne laiffa rien à
defirer ; les traits enjoués de Moliere fuccéderent
aux beautés fublimes de Corneille
, & aux graces élégantes de Racine.
> le
Nous réfervons l'extrait des deux Dif
cours pour le Mercure prochain.


AVRIL. 1757. 141
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES - LETTRES.
MÉDAILLES.
Devifes des Jettons pour l'année 1757.
1
TRESOR ROYAL.
UNE nuée que le foleil attire .
Legende. Inde ros &fulmen.
Exergue. Tréfor Royal.
1757.
PARTIES CASUELLES.
Un femeur.
Légende. Dat fegetem jactura levis.
Exergue. Parties cafuelles.
1757,
MAISON DE LA REINE.
Cibelle affife au milieu des Dieux.
Légende. Lata Nepotibus.
Exergue. Maifon de la Reine.
1757.
142 MERCURE DE FRANCE.
MAISON DE MADAME LA DAUPHINE.
Un laurier avec trois rejettons .
Légende. Novum ex prole decus.
Exergue. Maifon de Madame la Dauphine.
1757.
EXTRAORDINAIRE DES GUERRES.
Légende. Hercules Balearicus.
Exergue. Extraordinaire des Guerres.
1757.
ORDINAIRE DES GUERRES .
Jupiter foudroyant les Géants.
Légende. Difcite juftitiam .
Exergue. Ordinaire des Guerres.
1757 .
CHAMBRE AUX DENIERS .
Une tige de lys à trois branches , &
un Jardinier qui arrofe certe tige.
Légende. Gloria ftudiumque rigantis.
Exergue. Chambre aux deniers.
17571
MARINE.
Une lionne affaillant des léopards qui
• emportent fes lionceaux.
Légende, Raptoribus ingruit ultrix,
Exergue. Marine.
1757.
AVRIL. 1757. 143
BATIMEN S.
Minerve au pied d'un palais qui s'éleve,
tenant d'une main fa lance , & de l'autre
fon équerre.
Légende. Utrique intenta .
Exergue. Bâtimens du Roi.
1757.
MENUS PLAISIRs .
Un Génie tenant de la droite une couronne
de myrthe , & de l'autre une couronne
de laurier.
Légende. Ludos & feria curat.
Exergue. Menus plaiſirs du Roi.
1757 .
ARTILLERIE ET GENIE REUNIS .
Deux Génies fe tenant par la main , l'un
tient un plan & l'autre un foudre ,
Légende. Novo fadere læti.
Exergue. Artillerie.
1757.
COLONIES.
Neptune conduifant Mars dans fon
char.
Légende. Parat ultima terra triumphos.
Exergue. Colonnies.
17571
144 MERCURE DE FRANCE.
MEDAILLE SUR LA PRISE DE PORT-MAHON .
Cette Médaille repréfente d'un côté le
Roi avec l'infcription ordinaire , de l'autre
une Victoire tenant d'une main une couronne
murale , & de l'autre une couroi.ne
roftrale.
Légende. Faderum vindex .
Exergue . Magonis arcibus expugnatis.
1756.
PHYSIQUE.
ESQUISSE fur l'irritabilité & la fenfibilité
des parties du corps de l'homme.
AUJOURD'HUI tout eft en feu fur l'irritabilité
& la fenfibilité des parties . Le
fameux M. Haller a commencé : tout
le reſte travaille ; tout fe meut ; tout exerce
les dernieres cruautés fur nos animaux
domeftiques .
Si les recherches de ces Meffieurs
avoient pour objet de nous faire vivre
quelques inftans de plus , on pourroit tirer
le rideau fur l'horreur que nous dévoile
la lecture de leurs expériences : mais
point du tout ; il n'eft queftion que
d'un
fait
AVRIL 1757 . 145
fait de
pure curiofité , qu'ils mettent à
haut prix , & d'où ils prétendent tirer des
avantages merveilleux ; & ils y procedent
de façon à ne jamais le rencontrer , parce
qu'ils déduifent des cris plus ou moins aigus
d'un animal , du trémouffement ou
des convulfions qui s'excitent dans les différentes
parties où ils pofent leurs cauftiques
, du degré d'irritabilité ou de fenfibilité
de ces mêmes parties .
Tout le monde doit fentir qu'on ne peut
tirer que des conjectures fort imparfaites
des cris d'un animal fur le degré d'irritabilité
ou de fenfibilité de fes patties , puifqu'il
crie le plus fouvent avant qu'on le
touche , & que ceux auxquels on ouvre la
poitrine ou le bas ventre , doivent heurler ,
contracter ou crifper toutes les parties machinalement
dans des momens déterminés,
qui ne répondent que par hafard à ceux où
on applique les cauftiques ; ce qui doit néceffairement
induire à erreur , & faire avorter
leurs expériences .
Si ces Meffieurs avoient voulu fe donner
la peine de confulter quelques Chirurgiens
exercés , auxquels les principes de
Phyfique ne font pas fi étrangers qu'ils affectent
de fe le perfuader , ils auroient appris
d'eux que toutes les parties intérieures,
fans exception , font fufceptibles d'irrita-
11.Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
bilité , puifque les nerfs qui conftituent
l'organe des fens , s'y raméfient affez également
; mais qu'il n'en eft pas de même de
la fenfibilité , qui conftitue une organe à
part toute différente par fa compofition &
par fon effet , comme je l'expliquerai après
avoir expofe les réflexions auxquelles
m'ont conduit les différentes opérations de
Chirurgie que j'ai faites .
J'ai eu bien des occafions d'ouvrir le
crâne , la poitrine & le bas- ventre , ainſi
que des abcès plus ou moins profonds ou
confidérables dans toutes les parties du
corps , d'amputer les extrêmités , tant fupérieures
qu'inférieures ; dans toutes ces
manoeuvres il y a eu des bleſſés qui ont
beaucoup crié , d'autres qui n'ont pas fourcillé
: ( les cris font donc des fignes équivoques
fur le degré d'irritabilité ou de fenfibilité
). Ces bleffés m'ont tous affuré unanimement
que la coupe de la peau leur
avoit fait endurer des douleurs très- aigues ,
au lieu que celle des chairs avoit été plus
fourde , plus confufe , & comme plus fupportable.
J'ai fait plufieurs opérations de trépan à
l'occafion des fractures des os du crâne ,
avec efquilles enfoncés dans la fubftance
du cerveau ( les bleffés ayant pleine & entiere
connoiffance ) ; j'ai coupé la dure &
AVRIL. 1757. 147
pie mere pour tirer ces efquilles , enlevé
des portions de cette fubftance , fans que
jamais les bleffés aient fait les moindres
cris , ni fenti que des douleurs fuppor
tables.
J'ai panfé nombre de coups de fabre qui
avoient féparé les tégumens , les os , mis
le cerveau à découvert , ou enlevé des portions
de fa fubftance : les membranes ont
été coupées , ou fe font exfoliées , fans
rappeller de vives douleurs .
La pleure dans l'empieme , les poulmons
, defquels j'ai tiré des balles & des
efquilles, où j'ai porté le doigt & la fonde ,
le péritoine dans les hernies , & l'épiploon
qui s'y trouve le plus fouvent compris
ont été coupés , fans que les bleffés aient
fenti la même douleur que lors de la ſection
de la peau.
J'ai ouvert des abcès au foie & à la rate :
ces vifceres font couverts de membranes
qu'on croit très - fenfibles ; cependant les
bleffés m'ont affuré que l'incifion de la peau
leur avoit paru infiniment plus douloureuque
celle des autres parties.
fe
La veffie,toute membraneufe qu'elle eſt ,
fe trouve dans le même cas , ainfi que les
tendons , les gros troncs de nerfs & le périofte.
J'ai été obligé de couper maintefois
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
des tendons, des groffes branches de nerfs ;
j'en ai vu un bien plus grand nombre qui
fe font exfoliés , c'est- à- dire , qui ont été
rongés & entraînés par la matiere de la
fuppuration , fans
que les bleffés fe foient
plaints de vives douleurs.
Tout le monde fçait qu'après l'amputation
il nous eft d'ufage de ruginer le périofte
avant de fcier l'os : cette manoeuvre
eft affez longue ; cependant les bleffés ne
marquent qu'un fentiment de douleur général
, qui vient plutôt de la frayeur de
l'amputation , que de la léfion du périoßte
en particulier .
Mais la preffion du tourniquet interceptant
le cours du fang & celui des efprits ,
doit caufer un engourdiffement dans toutes
les parties , par conféquent produire
une forte d'infenfibilité : fi l'infenfibilité
du périofte provenoit de cette preffion , la
peau devroit s'en reffentir ; cependant les
bleffés difent tous effuyer une douleur trèsaigue
quand on la coupe.
J'ai panfé nombre de fractures des os
des jambes , accompagnées de plaies &
d'efquilles enfoncées dans les chairs : nos
premiers foins font d'extraire toutes celles
qu'on prévoit ne pouvoir conferver ; elles
font le plus fouvent attachées à des portions
du périofte qu'il faut couper ; jamais
AVRIL. 1757. 149
nos bleffés ne font des cris , ni ne fe plaignent
de grandes douleurs lors de leur
fection.
Tout ceci prouve que le périofte qu'on
a cru jufqu'à préfent d'une extrême fenfibilité
, fe trouve réduit , ainfi que les vifceres
& les autres membranes defquelles
nous venons de faire l'hiftoire , au mouvement
d'irritabilité.
Qui dit irritabilité , fuppofe un fentiment
de douleur mouffe , fourde , qui
cauſe une forte de trémouffement , de convulfion
ou de crifpation dans la partie ir
ritée .
La fenfibilité au contraire eft un mouvement
de douleur très - vif , & cette douleur
eft plus ou moins violente , fuivant les
agens qu'on a employés pour la fufciter.
L'irritabilité fe fait fentir du plus au
moins dans toutes les parties intérieures.
La fenfibilité eft attachée , affectée , &
comme dévolue à la peau , parce qu'une
partie des papilles nerveufes qui s'y perdent
, s'y entortillent , s'y replient , & forment
des oignons ou des petits corps fphériques
, qui conftituent l'organe de la fenfibilité
, & les autres un rezeau fur toute
fon étendue .
On a une preuve de cette vérité dans les
cicatrices des plaies , où il y a eu perte
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
d'une portion de la peau ; cet organe en
ayant été enlevé , ces cicatrices font toutes
réduites au degré d'irritabilité.
On ne peut s'empêcher d'admirer & de
reconnoître dans ce phénomene la fageffe
de l'Auteur de la nature , puifque , fi la
fenfibilité eût été proportionnée au volume
des nerfs , comme il femble qu'on pouvoit
le foupçonner , que ferions- nous devenus
, lors de la fection des gros troncs ,
puifqu'une fimple brûlure à la peau , qui
n'intereffe que les papilles nerveufes les
plus déliées , nous fait endurer des douleurs
fi vives & fi cruelles ?
Je refpecte les foupçons que Meffieurs
les Obfervateurs ont fur la fenfibilité de
l'intérieur des vaiffeaux & des inteftins ,
n'ayant aucune preuve pour le combattre ;
mais il est bien difficile de fe perfuader que
ces vifceres foient pourvus de cet organe.
Quel ravage ne feroient point dans les
inteftins , des matieres âcres , falines , des
alimens d'une contexture groffiere & indigefte
ne nous cauferoient- ils pas des
douleurs continuelles & infupportables ?
Le fuc chileux qui s'en fépare , & qui
paffe continuellement dans le fang chargé
de fes principes , ne nous feroit- il
pirer de douleur ?
pas ex-
Je paffe fous filence la vivacité de celles
AVRIL 1757. 151
que cauferoient les matieres putrides , qui
circulent avec nos liqueurs, dans les fievres
malignes , contagieufes , la petite vérole ,
& c.
J'ai l'honneur d'être , &c .
SÉANCE PUBLIQUE
De la Société Littéraire de Châlons-fur-
Marne.
LA Société Littéraire de Châlons - fur-
Marne , tint fa feconde Séance publique
le 7 Mars dans la falle de l'Hôtel commun
de cette Ville. M. l'Evêque & M. l'Intendant
y affifterent , ainfi que Meffieurs les
Officiers municipaux .
M. Fradet , Secretaire de l'Intendance
de Champagne , Directeur en exercice ,
ouvrit la féance par un Mémoire fur la vie
& les ouvrages dePierre furnommé de Celle,
Ecrivain Champenois , célebre dans le
douzieme fiecle. Quoique l'on ne connoiffe
pas fa famille , il eft certain qu'il a pris
naiffance à Troyes , ou dans les environs ;
qu'il a été élu Abbé de Montier - la Celle
en 1154 , fuivant la lifte des Abbés de
cette maifon rapportée par N. Camufat
dans fon Prompt. des Antiquit . du Diocefe
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
de Troyes ; qu'il a été transféré à l'Abbaye
de Saint Remi de Rheims en 1162 ou
1163 ; qu'il a été nommé à l'Evêché de
Chartres vers la fin de 1180 ou au commencement
de 1181 , & qu'il eft mort
après fept années d'épifcopat. Après avoir
établi ces dates fur différentes autorités
M. Fradet rendit compte des écrits de cet
Auteur , & finit par l'examen des qualités
de fon coeur & de fon efprit.
M. Viallet , Ingénieur des Ponts &
Chauffées , lut enfuite une Differtation
dans laquelle il propofa les moyens que
l'on pourroit employer pour établir dans
le Royaume une feule mefure & un même
poids.
M. Varnier , Docteur en Médecine , de
la Société royale des Sciences de Montpellier
& Affocié externe , avoit envoyé
des Obfervations fur le blanchiment des
toiles. M. l'Abbé Suicer , Secretaire perpétuel
, en fit la lecture. M. V. obferve
d'abord qu'il convient de faire rouir le
chanvre dans des eaux courantes , pour le
rendre plus facile à blanchir. Quand les
toiles font faites , il eft néceffaire de les
laiffer tremper dans la riviere , & de les
bien battre enfuite pour en enlever le paré.
Après ces premieres opérations , elles doivent
être leffivées , lavées à l'ordinaire &
AVRIL 1757. 153
étendues fur le pré. Lorſqu'elles font bien
féchées , il faut les tremper dans une folution
de fel fixe quelconque , comme foude,
falicore , potaffe , fel fixe de tartre , de
cendres gravelées , ou autres ; enforte
qu'il y ait une once de ce fel fur vingt
onces d'eau , ou environ deux onces par
pinte. (1 ) Les toiles étant retirées de
cette eau alkaline , on les exprimera de
maniere qu'il en refte le moins qu'il fera
poffible on les étendra fur le pré , &
on les retournera tous les jours fans les
arrofer. Si l'on a foin de réitérer tous les
huit jours le leffivage & les autres préparations
indiquées , l'Auteur affare que les
plus groffes toiles feront blanchies dans
l'efpace de fix femaines , ou deux mois
tout au plus. M. V. avertit que les toiles
fines demandent moins d'eau alkaline , &
que fur dix pintes de cette eau , il eft à
propos d'ajouter cinq livres de favon commun
, pour tempérer l'âcreté des fels fixes ..
M. Dupré d'Aulnay , Chevalier de l'Ordre
de Chrift , lut une Differtation fur les
cauſes de la rareté du bois en Champagne ,
& fur les moyens de fuppléer à fa difette .
Il fit connoître que cette Province étoit
autrefois très-abondante en bois de toure
(1 ) Mefure de Vitry , ou de Troyes qui eft plus
grande encore. GF
154 MERCURE DE FRANCE.
efpece , & invita à faire de nouvelles
plantations dans des plaines immenfes, qui
en ont été couvertes , & où l'on ne voit
pas
un feul arbre aujourd'hui. En attendant
que ces bois nouvellement plantés aient
atteint l'âge néceffaire pour être mis en
coupe , M. D. D. voudroit que l'on travaillât
à diminuer la confommation . Il
penfe que l'on y parviendroit , en faifant
ufage des matieres combuftibles que la
Champagne peut fournir , telles que la
houille & la tourbe. Cette derniere furtout
y eft fort commune . M. D. D. indiqua
plufieurs marais qui en produiſent
de même qualité que celle d'Artois.
>
Après la lecture de ce Mémoire , M.
Navier , Docteur en Médecine , Affocié-
Correfpondant de l'Académie royale des
Sciences de Paris , rendit compte de l'examen
qu'il a fait des eaux d'une fontaine
qui prend fa fource dans un puits , au village
de Rofnay , à trois lieues de Rheims
près de la route de Paris. L'eau de cette
fontaine , tranfportée à Châlons , eft claire
& lympide ; elle laiffe fur la langue une
impreffion ftiptique. M. N. a reconnu ,
par fon analyfe , qu'elle ne contient aucune
fubftance ferrugineufe , mais un principe
féléniteux. Il y a découvert des petites
végétations tranfparentes , qui font un
AVRIL. 1757% 755
véritable fel d'Epfom , & fort analogue au
fel de Glauber. Cette eau , qui pourroit
nuire fi l'on en faifoit un ufage habituel
fans néceffité , doit avoir une faculté
purgative
& défopilative ; conféquemment
elle eft propre à augmenter les refforts des
fibres languiffantes , & à redreffer les mouvemens
défordonnés des filets nerveux . Si
l'on examinoit cette eau à fa fource , on y
remarqueroit peut- être quelqu'autre principe
, qu'elle peut perdre dans le tranfport
comme prefque toutes les eaux minérales.
M. Meunier , Avocat en Parlement ,
lut une Ode fur la Juftice , adreffée à M.
l'Intendant. ( 1 )
Cette lecture fut fuivie de la Defcription
de quelques monumens , qui peuvent
fervir à prouver que l'Eglife paroiffiale du
village de Vert , fitué dans le pays de Vertus
, au Dioceſe de Châlons-fur-Marne , à
huit lieues de cette derniere Ville vers le
couchant , peut avoir été un Temple confacré
anciennement à Ofiris & à Ifis , avec
une Differtation pour établir que les attributs
qui accompagnent les figures repréfentées
fur le portail de cette Eglife , ou
qui fe trouvent dans fon intérieur , font
conformes à ceux qui caractérisent ces Di-
(1) M. de S. Conteft- de la Chataigneraye.
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
vinités Egyptiennes , & que le culte rendu
à Ofiris & à Ifis , a paffé de l'Egypte en
Europe , & chez les Gaulois.
M. Culoteau de Velie , Avocat du Roi au
Préfidial de Châlons , Auteur de cette Piece
, obferve que l'Eglife de Vert paroît être ,
fort ancienne. Son portail eft formé par
différens ceintres : fur celui qui eſt à gau
che en entrant , on voit une tête d'Ofiris ,
& une tête d'lfis fur celui qui eft à droite.
La premiere eft caractérisée par des cornes
& des oreilles de taureau ; celle d'Ifis eft
diftinguée par une couronne , & par des
afpics ou ferpens qui l'environnent. Les
autres ceintres font couverts de feuillages
étrangers. La Chapelle de la Sainte Vierge
eft remarquable par la figure d'une firene ,
qui tient un peigne de la main droite , &
de la gauche un miroir. A côté eft une
tête d'homme , dont la barbe eft remplacée
par des efpeces de feuillages maritimes.
Dans l'encoignure de la même Chapelle ,
on apperçoit un pilier dont le chapiteau
eft formé par deux oies acollées. Quelques
piliers du collatéral gauche font chargés
de têtes renversées , & ornées de grandes
cornes. Enfin il y a dans le Sanctuaire
du côté droit , trois pifcines qui percent
le mur à un pied au deffus de terre , &
femblent n'avoir été conftruites que pour
"
"
AVRIL. 1757.
157
faire écouler au dehors le fang des victimes.

M. Gellée , Docteur en Médecine , lut
enfuite une Differtation fur les caufes de
la dépopulation en France. Il prétend que
la pauvreté , la mifere & la Religion que
nous profeffons n'y ont aucune part ; ce
qu'il prouve par la prodigieufe population
des Hébreux pendant le temps de leur
captivité en Egypte , & par ce qui arrive
à Londres , auffi grand que Paris , & le
centre du tolérantifme , où il naît , année
commune , 4000 enfans de moins que
dans cette derniere Ville. Il penfe que nos
mariages prématurés font la véritable
fource du mal. « Semblables à ces curieux
qui, pour avoir des raifins précoces , em-
»ploient l'eau chaude & le feu ,
» détruifons la vigne en voulant la faire
» fleurir avant le temps. Les enfans fe
» fentent de la foibleffe de leurs peres , ils
» meurent preſqu'au berceau.... Les anciens
Allemands ne fe marioient que
» dans un âge très-avancé , & l'Allemagne
étoit remplie d'une multitude in-
» nombrable d'habitans.... Que ne nous
réglons nous fur des coutumes fi fages ?
»pourquoi ne pas reculer le temps du
» mariage à celui de la majorité ? „
"
23
"3
ود
ود

nous
La féance fut terminée par des Réflexions
158 MERCURE DE FRANCE.
phyfiques fur l'état actuel de notre globe ,
envoyées par le R. P. Lucas , Jéfuite , de
la Société Littéraire d'Arras , Affocié externe
.
A la fin de la féance , M. l'Abbé Suicer ,
Secretaire perpétuel , annonça que la Société
fe propofoit de tenir deux Affemblées
publiques chaque année , l'une le mercredi
de la premiere femaine de Carême ,
& l'autre le premier mercredi du mois de
Septembre.
AVRIL 1757: 139 .
ARTICLE IV.
BEAUX- ARTS.
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE.
A L'AUTEUR DU MERCURE.
J'AI 'AI vu , Monfieur , dans votre Mercure
du mois de Novembre dernier , une Lettre
d'un Muficien de la Rochelle' , par laquelle
il propofe de noter la déclamation de la
Tragédie , pour la rendre uniforme , même
de donner le ton à la déclamation de la
Chaire, à l'exemple des Orateurs Romains,
qui avoient ordinairement des flûtes avec
eux, pour les accompagner dans leurs Harangues
.
L'idée ne me paroît pas mauvaiſe ; mais
j'en crois l'exécution fort difficile , pour
ne pas dire impoffible , eu égard à la façon
dont notre mufique eft conftruite . Cela me
donne occafion , Monfieur , de vous communiquer
quelques réflexions que j'ai
160 MERCURE DE FRANCE.
faites , il y a long- temps , fur le peu d'effet
qu'elle opere aujourd'hui fur les paffions ,
en comparaifon des prodiges que tous les
Hiftoriens nous racontent de la mufique
des Grecs. A Dieu ne plaife que je veuille
critiquer la nôtre ! j'en fuis trop amateur
pour cela , & je rends , avec tout le monde,
la juftice à M. Rameau de l'avoir portée au
plus haut point de perfection où nous
l'ayons vue. Mais je penfe , Monfieur ,
qu'il en eft de la mufique comme des autres
arts ; l'intérêt public exige qu'on
abandonne toute prévention , & qu'on ne
néglige rien de ce qui peut tendre à les
perfectionner. C'eft dans cette vue , Monfieur
, que je vous prie de vouloir bien
inférer ces réflexions dans un de vos premiers
Mercures , fi vous jugez qu'elles en
méritent la peine.
Réflexions fur la Mufique.
Tous les Muficiens fçavent qu'il eOE
impoffible de parcourir l'octave , furtout
en defcendant fans changer de mode : par
exemple , dans le mode d'ut majeur , pour
defcendre d'ut en haut à ut fon octave en
bas , on paffe néceffairement dans le mode
de fol , c'est-à- dire que notre gamme eft
compofée de deux modes , & qu'en la parAVRIL.
1757. 161
courant l'on change de ton malgré foi ( 1 ) ;
il me femble que c'eft un vice dans l'arrangement
des intervalles de l'octave ; parce
que dans la mufique le ton doit être regardé
comme le fonds d'un tableau dans la
peinture : ce fonds ne doit parconféquent
changer qu'au gré du Peintre ou du Muficien
, & non pas par le vice des couleurs
ou des intervalles des tons. Les Grecs ne
changeoient point de mode dans leur
gamme (2) .
2. Une preuve du peu de jufteffe des
intervalles de l'octave , c'eft ce perfide triton
qui s'y rencontre , comme du fa au fi
dans le mode d'ut majeur : ces trois tons
ne peuvent pas s'entonner aifément , il eſt
même impoſſible de les faire fans changer
de mode ( 3 ) .
3. Il n'eft pas dans la nature de pouvoir
faire quatre quintes juftes de fuite. On
l'éprouve tous les jours dans l'accord du
clavecin , où l'on eft obligé de prendre un
tempérament pour les quintes , c'eſt-àdire
de les hauffer ou baiffer pour attraper
les octaves jufte mais ce tempérament
du clavecin ne fe trouve fur aucun autre
( 1 ) Elémens de mufique théorique & pratique ,
page 36.
(2 ) Idem , même page.
(3) Idem , page 37.
162 MERCURE DE FRANCE.
inftrument ; il en résulte néceffairement
qu'ils ne font pas géométriquement d'accord
avec le clavecin . L'habitude fait
qu'on ne s'en apperçoit prefque pas ; mais
on conviendra du moins que cela doit
laiffer une nuance de faux dans la totalité
de la mufique.
4. J'admire la baffe fondamentale de
M. Rameau , c'eft un chef - d'oeuvre de
l'efprit humain , & un guide fûr pour ne
point errer dans la mufique : mais ce guide
n'a été imaginé que pour conduire dans la
route ordinaire. Un conducteur n'eft pas
garant du mauvais chemin , pourvu qu'il
ne nous égare pas , c'eft tout ce que nous
avons à lui demander . Or ce mauvais chemin
, c'eft le vice des intervalles de l'octave
, c'eft ce feul vice-là qui a empêché
M. Rameau de pouvoir faire une baffe
fondamentale invariable. Il a dit quelque
part , & M. d'Alembert après lui ( 1 ) ,
qu'il feroit vingt baffes fondamentales
différentes fous un même chant : c'eft
beaucoup ; mais je n'en fuis pas étonné.
Dès qu'il n'y a point de mode fuivi dans
fon octave , la baffe fondamentale doit
néceffairement varier , par la raifon qu'on
( 1) Elémens de mufique théorique & pratique ,
page 95 .
AVRIL. 1757: 163
ne peut mettre de fondement fixe qu'à une
chofe invariable.
5. Il n'y a point affez de variété dans
notre mufique ; nous n'avons que deux
modes , ou pour mieux dire nous n'avons
qu'un mode & demi ; fçavoir , le majeur
qui fait un mode entier , & le premier
tétracorde du mode mineur qui fait un
demi- mode .
En Ami , la , par exemple , nous avons
pour le mode majeur ... la , fi , ut * , remi,
fa , fol , la. Et pour le mode mineur...
la , fi , ut , re , mi , fa , fol , la.
6. Outre la reffemblance du mode majeur
& du mode mineur dans leur fecond
tétracorde , on les confond tellement par
le moyen de leurs tons relatifs ; qu'on les
rend parfaitement égaux. En voici un
exemple bien fenfible.
Je fuppofe qu'il foit queftion d'une fonate
en C fol ut ; le Compofiteur après
avoir établi fon mode d'ut , paffera dans
fes relatifs que voici :
Ut majeur , mode principal .
Sol majeur.
Fa majeur.
Re mineur.
Mi mineur .
La mineur.
164 MERCURE DE FRANCE.
S'il veut au contraire compofer fa fonate
en A mi la mineur, il paffera dans les tons
relatifs ci- après.
{
La mineur , mode principal.
Mi mineur.
Re mineur.
Fá majeur.
Sol majeur.
Ut majeur.
Il s'enfuit delà qu'en paffant dans les
modes relatifs d'un ton majeur , on parcourt
précisément les mêmes modes , ou
l'on paffe dans le mode mineur. Toute la
différence qui s'y trouve , c'eft que l'un
commence par où l'autre finit , & l'on
conviendra que ce n'en eft point une.
7. Les tranfpofitions d'un ton à un autre
qu'on eft en ufage de faire dans le
chant , lorfqu'il y a des diezes ou des bé
mols , ne peuvent pas être juftes ; parce
que pour éviter ces diezes & ces bémols ,
on fait des demi- tons naturels qui ne les
repréfentent pas. Mais bien plus , c'eſt
que fi ces tranfpofitions de tons étoient
juftes , on en pourroit conclure avec raifon
qu'il n'y auroit aucune variété dans
notre mufique , & que les différens tons
auroient le même caractere , puifqu'étant
tranfpofés , ils feroient tous le même effet
à l'oreille.
AVRIL. 1757. 165
8. On fait indifferemment le dieze &
le bémol fur tous les inftrumens. On confond
, par exemple , La X & Sib , qui font
deux tons très- oppofés , & dont on fentiroit
bien plus la différence, fi l'on étoit accoutumé
à les entendre. Cela fait une
nuance de fauffeté dans la mufique , qui
l'éloigne de fa perfection .
9. Le Mix & le Si font deux tons
faux , en ce qu'ils repréfentent le Fa naturel
& l'Ut naturel , qui ne peuvent jamais
bien figurer dans les modes où on les
emploie. Par exemple , dans le mode mineur
d'UtX , on fait le Si qui , eft l'Ut
naturel , & qui jure néceffairement avec
PUIX ton principal du mode .
Je conclus de tout ceci , Monfieur , que
quelqu'un qui pourroit parvenir à corriger
ces petits défauts , qui ne font pas à la
rigueur bien fenfibles dans la mufique ;
mais qui le feroient horriblement dans la
déclamation , qui n'eft foutenue d'aucun
accompagnement , rendroit fervice au Public
, & faciliteroit extrêmement l'exécu
tion du projet de notre Muficien de la
Rochelle.
J'ai l'honneur d'être , &c.
CAIR , Maître de Penfion d'Arithmétis
que et d'Algebre.
A Blois , ce 24 Décembre 1756,
166 MERCURE DE FRANCE.
LA France fauvée , ou le Triomphe de
la Vertu , Cantatille , à voix feule , avec
accompagnement . Les paroles font de Madame
Dumont , mifes en mufique par M.
Papavoine , premier Violon du Concert
de Rouen. Prix , la partition 1 liv 16 fols ,
& les parties féparées , 3 liv . A Paris , chez
l'Auteur , rue S. Honoré , vis -à - vis l'Hôtel
de Noailles , & aux adreffes ordinaires.
M. Papavoine eft avantageufement connu
par plufieurs Symphonies & autres Pieces
qui ont mérité l'approbation du Public
connoiffeur.
GRAVURE.
MOYREAU , Graveur du Roi , en fon
Académie royale de Peinture & Sculpture ,
vient de mettre au jour une nouvelle Ef
tampe , no. 83 , de fa fuite de Wouvermens
, du Cabinet de M. Crofat , Baron
de Thiers. L'Eftampe a pour titre , l'Abreuvoir
Flamand.
L'Auteur demeure toujours rue des Mathurins
, la quatrieme porte cochere à
gauche en entrant par la rue de la Harpe.
AVRIL. 1757. 167
ARTICLE V.
SPECTACLES.
COMEDIE FRANÇOISE..
LE famedi 26 Mars les Comédiens François
firent la clôture de leur Théâtre par
Poliencte . M. de la Noue joua le rôle de ce
Martyr pour la derniere fois , avec l'applaudiffement
& le regret général . Après cette
Tragédie , il fic le compliment d'ufage &
fes adieux au Public. Ce Difcours mérite
que nous en faffions part à nos Lecteurs ;
le voici : .1
Meffieurs , nous achevons l'année la plus
confolante pour nous , la plus remplie des
marques de vos bontés & de votre faveur.
Vous avez foutenu votre Spectacle ( car
c'eft ici fans contredit celui de la Nation
) , vous avez , dis- je , foutenu votre
Spectacle par vous-mêmes : nul fecours
étranger , nulle nouveauté intéreffante ;
& ce qui eft plus rare & plus glorieux encore
pour vous , nul defir de votre part ,
du moins nul empreffement d'en avoir : de
168 MERCURE DE FRANCE.
forte qu'aucun Auteur n'eft en droit de réclamer
ici le tribut de mes louanges , ni de
partager des éloges qui vous font dûs tout
entiers.
Nous vous avons vu fuivre avec empreffement
, fignaler par les applaudiffemens
les plus vifs , honorer de vos affemblées les
plus nombreuſes , d'anciens chef- d'oeuvres
toujours vantés avec juftice , mais malheureuſement
toujours repréfentés comme en
fecret pour un petit nombre de fpectateurs,
& toujours obligés de céder la place à des
Pieces nouvelles , qui , de l'aveu des Aureurs
même , leur étoient de beaucoup inférieures.
Dépouillés de cet amour pour les nouveautés
, votre fenfibilité pour le beau &
le bon s'eft manifeftée avec éclat ; vous
avez prouvé que le goût fe perpétue en
France ; vous avez prouvé que vos ancêtres
n'ont eu le fentiment ni plus délicat ni
plus fûr ; & fi leurs applaudiffemens ont
fait vivre juſqu'à vous les meilleurs ouvrages
de leur temps , votre approbation devient
aujourd'hui pour ces mêmes ouv ages
une recommandation pour l'avenir , & va
les tranfmettre avec toute leur gloire à
votre poftérité.
Ne plaignons done point notre fies'e:
Vous pouvez, s'il le faut , attendre fans
inquiétude
AVRIL. 1757. 169
inquiétude que la nature fe repofe & s'anime
à reproduire de nouveaux Auteurs
dignes de vos fuffrages ; votre goût garantit
vos reffources , & des Actrices & des
Acteurs tels que vous en poffédez , fçauront
bien réveiller vos empreffemens , & renouveller
en vous les plaiſirs & la jouiſſance
de l'héritage de vos peres , fans vous rien
laiffer perdre de vos nouvelles acquifitions.
En perfectionnant leurs talens , on peut
dire qu'ils ont doublé vos richeſſes ; &
vous -mêmes , Meffieurs , vous avez fait
leur éloge toutes les fois que vous avez
donné la préférence à des Pieces connues
depuis long-temps , mais que leur art fembloit
avoir rajeunies , & dans lesquelles
uneex preffion, ou plus pathétique , ou plus
naturelle ,vous a fait découvrir des beautés
d'un nouvel ordre , & qui peut- être vous
étoient échappées jufqu'à ce jour.
Si j'ofe rendre juftice à leur mérite ,
c'eft fans oublier que votre approbation
fondée & motivée pour eux , a toujours été
gratuite pour moi ; peut- être même m'expliquerois-
je avec plus de réferve , fi j'étois
encore de leur nombre.
Je ceffe aujourd'hui d'en être : une fanté
affoiblie , & peu capable déformais des efforts
qu'exige l'art que j'exerçois fous vos
yeux , me réduit à une retraite précipitée ,
II. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
mais néceſſaire . Je fens tout ce que je
perds : Meffieurs : accoutumé depuis quinze
ans à toutes les preuves de votre bienveillance
, j'en reçois aujourd'hui les derniers
témoignages ; permettez- moi de les
regretter , permettez-moi de vous en marquer
la reconnoiffance la plus vive & la
plus fincere ; mon coeur en eft pénétré ...
Mais ce feroit abufer de cette bienveillance
généreufe , que vous entretenir plus longtemps
d'une perte qui ne doit être fenfible
que pour moi .
M. de la Noue a trop de modeftie : elle
l'eft pour tout le public qui le lui a témoigné
tout haut par des battemens de mains
unanimes ; il fembloit même les réitérer
exprès , pour l'inviter à changer de réfolu
tion , & à ne pas abandonner un Théâtre,
où fon jeu précis & toujours caractérisé
étoit fait pour fervir de modele dans les
deux genres : mais rien n'a pu retarder fa
retraite ; il a quitté la fcene fans retour.
C'eft une perte d'autant plus grande qu'il
poffédoit fouverainement l'intelligence &
la vérité ; deux qualités effentielles dans
un Comédien , & qui peuvent feules
mettre toutes les autres à leur place . Il ne
nous refte qu'un motif de confolation , c'eſt
l'efpérance que , pour contribuer encore
à nos plaifirs , M. de la Noue voudra bien
AVRIL. 1757.
171
mettre fon loisir à profit , & compoſer des
Pieces quand il n'en jouera plus : c'eft
un devoir pour lui. Il faut
indifpenfablement
que l'Auteur nous dédommage au
plutôt de ce que l'Acteur nous fait perdre
aujourd'hui .
COMEDIE
ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens fermerent leur
théâtre le 26 mars , par Ninette à la Cour ,
fuivie de la Parodie d'Hyppolite & Aricie.
Madame Favart fit le compliment ; c'eſt
dire qu'elle fut applaudie : ce qu'il y a
de plus flatteur pour elle & pour fes camarades
, elle le fut d'une nombreuſe
compagnie.
Voici des vers Italiens & François qui
font à la gloire de Mlle Camille . Ôn
ne peut célébrer fes charmes en trop de
Langues différentes , ni placer mieux les
louanges qu'on lui donne que dans l'article
d'un Spectacle qu'elle décore fi bien .
Camilla Veronefe. Anagramma. L'amore ſe
la Vince. Madrigal.
Quel dio che il cor t'accende ,
Quel fi potente e vago dio d'amore
Per fe fteffo ti prende , I
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
E fchiava fua ti rende ;
Ond hai fi pien di tenerezze il core.
Tu fei d'amore ancella ,
E il tuo principe Amore
Ti rende a noi cosi corteſe , e bella.
Donne che amor vincete ,
A Camilla cedete ;
Amor , prigionier yoftro , in voi non brilla ;
Ma vezzofa Camilla
Dall' ardenti d'amor dolci pupille ,
Amorofa sfavilla
D'amor a mille a mille
Le infuocate fcintille.
Ella del Dio che fopra d' effa regna ,
La Vittoriofa inſegna.
Porta faftofa ; e o parli , o danzi , o rida ,
I cori incanta , e l'incoftanza sfida .
Réponse de l'Amour à l'Anagramme de
Mile Camille , par M. de Cafa-Nova.
Nous , fouffignés , Dieu des Amans ,
Par qui tout l'Univers à l'Univers fe lie ,
Reconnoiffons pour Vers charmans
Ceux qu'une Muſe d'Italie
A faits d'après nos fentimens ,
Pour l'un des plus chers ornemens
De Terpsichore & de Thalie.
Nous cédons fans rougir à fes attraits vain
queurs,
AVRIL. 1757 173
1
Mais pourquoi dans fon nom confulter nos Oracles
:
N'avons-nous pas écrit fon pouvoir , les miracles
,
Dans les yeux & dans tous les coeurs ?
Signé par fa Divinité ;
Et plus bas paraphé par la Sincérité .
Sur le Portrait de Mlle Camille Veronese ,
fait en Vers Italien.
Pour orner les facrés lambris
Du fameux Temple de Cythere,
L'autre jour l'enfant de Cypris
Voulut , à l'infçu de fa mere ,
Faire peindre Camille , à qui dans l'art de plaire
Nulle belle jamais ne difputa le prix ,
Sans avoir eu le fort contraire .
Mais pour remplir ce beau projet ,
Il lui falloit un Peintre habile ,
Dont le pinceau tendre & facile ,
Après bien des efforts , pût rendre trait pour trait
Les charmes féduifans de l'aimable Camille.
Où le trouver ? A cet effet
Le petit Dieu fe mit en quête ;
Mais nul rimeur François ne reçut fa requête ,
La difficulté les arrête.
Cherchons ailleurs , dit -il , & ne nous laffons
pas :
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
De ces Auteurs l'excufe eft bonne :
Pour peindre la beauté que vit naître Vérone
C'eſt peu d'avoir des pinceaux délicats ,
Il faut brûler pour elle , & foupirer tout bas.
Après ces mots , il part , il s'informe , il furete ,
Il cherche partout ce Poëte :
Il chercha tant , qu'à la fin il trouva
L'ingénieux Cafanova ,
Cet heureux rival de Pétrarque ,
Dont les écrits & le fçavoir ,
Du temps qui détruit tout, braveront , le pouvoir,
Lorſque l'Auteur aura paffé la barque.
L'Amour l'aborde , & lui dit : Ami cher ,
Prends tes crayons , trace moi la peinture
De cet objet dont la figure
D'un de mes dards t'a fait fentir le fer.
Cafanove obéit , & fe met à l'ouvrage ;
L'efpoir de plaire l'encourage ,
Des couleurs les Graces font choix ,
Le Goût conduit fes pinceaux & fes doigts ;
Le Dieu qui préſide au Permeſſe ,
Quoique jaloux , l'infpire & le careffe ,
Et l'enfant même de Cypris
Forme l'éclat du coloris ,
Tant cet ouvrage Pintéreffe .
Ce tableau fait , Cupidon enchanté ,
Ordonne à la Typographie
D'en multiplier la copie ,
Avant que ce chef- d'oeuvre à Paris enfanté,
AVRIL. 1757. 175
Parte pour décorer le Temple d'Idalie :
Ainfi qu'il ordonna , tout fut exécuté.
OPERA COMIQUE.
CE Spectacle a eu la foule la derniere femaine.
Le famedi 2 de ce mois il a donné
pour la clôture l'Impromptu du coeur , Jerôme
Fanchonnette , la fauffe Avanturiere
, Piece nouvelle en deux actes , mêlée
d'Ariettes , & les Troqueurs , avec le
compliment. L'affluence étoit fi grande ,
qu'on ne put exécuter les danfes .
CONCERT SPIRITUEL.
Le Vendredi 25 Mars , jour de l'Annonciation
de la Vierge , le Concert fut trèsbeau.
Il commença par une fymphonie de
M. Guillemain , fuivie du Domine , in virtute
tuâ , Motet à grand choeur de M. Cordelet
. M. Godard chanta un petit Motet de
M. le Fevre. M. Pifer joua un Concerto.
Mademoiſelle Fel chanta un nouveau Motet
, analogue à la fête du jour . M. Balbatre
joua fur l'orgue un Concerto de fa
compofition . Le Concert finit par In exitu ,
Motet à grand choeur de M. Mondonville ,
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
Le 3 de ce mois , Dimanche des Rameaux ,
le Concert commença par une fymphonie ;
enfuite Diligam , Motet à grand choeur de
M. Gilles , qui fut parfaitement exécuté .
Mademoiſelle le Miere y chanta avec autant
de goût que de préciſion ; & Mademoiſelle
Daveau y déploya toute la beauté
de fon organe : avec un peu plus d'art elle
eût enlevé tous les fuffrages. Mme Veftris-
Giardini chanta deux airs Italiens avec
fuccès. On exécuta une fymphonie avec
clarinettes & cors de - chaffe , qui firent le
plus grand effet. Pour mettre le comble à
la fatisfaction générale , Mademoiſelle Fel
chanta un petit Motet : M. Balbaſtre joua
fur l'orgue un Concerto de fa compofition ;
& le Concert finit par Cæli enarrant , Motet
à grand choeur de M. de Mondonville.
Le Lundi faint 4 , on commença par une
fymphonie de M. Davefne , fuivie de Judica
me , Deus , nouveau Motet à grand
choeur de M. Cordelet ; enfuite M. Pellerino
, nouveau Muficien Italien , chanta
deux Ariettes Italiennes , & fut généralement
applaudi. On exécuta une fymphonie
avec clarinettes & cors- de-chaffe , qui
charma tout l'auditoire . On chanta un
nouveau Concerto de voix , qui eut la
plus grande réuffite : on ne doit pas en
être furpris ; il eft de M. Mondonville , &
AVRIL. 1757. 177
fut exécuté par Mademoiſelle Fel & par
M. Befche. Le Concert finit par Magnus
Dominus , Motet à grand choeur du même
Auteur , & dont nous avons fait le juſte
éloge l'année paffée .
Le Mardi faint , 5 , on exécuta trois morceaux
de diftinction , le Stabat de Pergoleze
, le Choeur de Jephté , & le Motet
d'orgue de M. Mondonville.
Le Mercredi faint , 6 du mois , on redonna
le Stabat & le Choeur de Jephté. Le
fieur Joliot , nouvelle haute- contre , chanta
, pour la premiere fois , Benedictus ,
Motet de Mouret. Il fut très -bien reçu du
public , dont nous croyons qu'il mérite
l'encouragement. On finit par le beau De
profundis de M. Mondonville .
Les autres Concerts au Mercure prochain.
Spectacle du Chevalier Servandonni.
LE 27 mars , Dimanche de la Paffion ,
le Chevalier Servandonni donna , pour la
premiere fois , fur le grand Théâtre des
Tuileries , la Conftance couronnée , Pantomime
héroïque en cinq actes. Après
la defcente d'Enée aux enfers , c'eſt de
tous les fpectacles de ce genre celui qui
a le plus réuffi : il y a furtout deux décorations
qui méritent les plus grands éloges ,
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
le Temple du Génie bien - faiſant , qui
décore le fecond Acte, (il nous a paru de la
plus noble architecture , ) & la Priſon du
troifieme acte , qui forme un fi beau contrafte
peut-être les vrais juges lui adjugeroient-
ils le prix ? Comme nous faifons
profeffion de ne dire que le bien , nous
garderons le filence fur les autres décorations
, & fur la Pantomime.
Les fymphonies que joue l'orcheſtre
font du fieur Sodi : elles lui font honneur.
AVRIL. 1757. 179
ARTICLE V I.
NOUVELLES ÉTRANGERES.
DU NORD
DE PETERSBOURG , le 26 Février.
Le 15 de ce mois , le Chevalier Douglas , Miniftre
du Roi de France , fit chanter le Te Deum
dans l'Eglife des Miffionnaires Catholiques Romains
, en action de graces de la confervation des
jours de Sa Majefté Très- Chrétienne. La Mufique
de l'Impératrice exécuta le Motet . Prefque tous les
Miniftres Etrangers & les Seigneurs y affifterent.
Le Chevalier Douglas donna le même jour une
fête des plus brillantes dans l'Hôtel loué pour le
Marquis de l'Hopital , qui vient réfider ici en qualité
d'Ambaffadeur de France. Cette Cour a partagé
la joie que le rétabliffement de la fanté du
Roi Très-Chrétien a caufée aux François établis
en cette Ville. Plufieurs Seigneurs Ruffiens ont
fait éclater leurs fentimens à cet égard , par de
fplendides repas & par des bals magnifiques.
DE COPENHAGUE , le 12 Mars.
Afin que le peuple puiffe profiter des avantages
de l'infertion de la petite vérole, le Gouvernement
a établi dans la mailon de Bonftræd , fix lits pour
pauvres enfans que leurs parens voudront les
faire inoculer.
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
Une tempête a jetté derniérement fur la côte de
Wefterhever dans l'Eiderftad , un poiffon dont on
ne connoît pas l'efpece , & qui a so pieds de longueur.
DE WARSOVIE , le 22 Février.
Dans l'écrit intitulé , Les preuves évidentes : réponse
au Mémoire raisonné de la Cour de Berlin ,
on compare la conduite du Roi à celle de Sa Majefté
Pruffienne. Au fujet de l'enlevement de plufieurs
papiers du Cabinet de Drefde , on fait les
obfervations fuivantes . « Il falloit , avant toutes
» chofes , que la Cour de Berlin fongeât à pallier
l'infraction qu'elle méditoit contre le droit
» des Gens. Pour cet effet , elle commença par
» débiter que le hazard avoit fait tomber les co-
» pies de diverfes pieces entre les mains du Roi de
» Pruffe , & que ces copies donnoient de juftes
» foupçons contre la Cour de Saxe. On parla de
» négociations fecrettes ; & fous le pretexte des
» inquiétudes qu'elles caufoient , on allégua la
» néceffité de s'emparer des actes originaux , de
crainte , difoit - on que le Miniftere Saxon ne
pût nier leur exiftence. Mais fi ces prétendues
copies font parvenues au Roi de Pruffe
» avant fon invafion en Saxe , comment ce Prince
» a-t'il déclaré formellement à la face de l'Euro-
» pe , qu'il n'avoit rien à la charge du Roi ? En
» même temps , fi Sa Majesté Pruffienne a eu
» quelques foupçons , n'étoit- il pas dans l'ordre
» de s'éclaircir s'ils étoient fondés ? Un Prince ,
» qui exalte fi fort fon amour pour le genre hune
devoit -il pas attendre qu'il n'y eût
» plus d'espérance à la réconciliation , avant que
» de fe permettre des hoftilités , qui entraînent la
» ruine de tant de milliers de Sujets innocens ?
» main
AVRIL 1757 1S1
» Le Roi de Pruffe a reconnu lui - même la juſtice
» de cette loi , en faisant demander trois fois à
» l'Impératrice Reine de Hongrie & de Bohême
» les intentions de cette Princeffe , quoiqu'il pré-
» tendît que les motifs de fon mécontentement
» contre Elle étoient fuffifans pour lui déclarer la
» guerre....... Les raifonnemens de la Cour de
> Berlin , ajoute-t'on , ne font pas plus confé-
» quens que les procédés . Qu'on examine toutes
» les pieces , qu'elle produit comme des témoins
>> non équivoques des dangereux projets de la
» Cour de Saxe , on trouvera qu'elles prouvent
>> feulement que
les Cours de Vienne & de Lon-
» dres ont follicité le Roi d'accéder au Traité de
» Petersbourg. Certainement cette acceffion au-
>> roit été auffi exempre de blâme , que le Traité
» même. Mais de plus , quoique l'Impératrice
» Reine de Ho grie , & le Roi de la Grande- Bretagne
aient pouffé très - vivement certe affaire
» depuis la premiere propofition qui en fut faite
» il y a dix ans , cette négociation n'est jamais
» parvenue à fa conclufion . Reconnoît-on à cela,
» cela ce defir ardent , que l'Auteur du mémoire
» raisonné , en faifant mention de la premiere
» inftruction donnée au Miniftre du Roi à Peters-
>> bourg , impure à la Cour de Saxe pour l'accef-
>> fion ? Etoit - ce à rechercher avidement l'occa-
» fion favorable de remettre fur le rapis le traité
» de partage projetté pour la ruine totale du Roi
» de Proffe , ainsi que S. M. Praffienne en accufe
» cette Cour dans le Mémoire préfenté le 4 Oc-
» tobre à Rat bonne de la part de ce Prince ? ..
» Que deviendroient les liens les plus facrés de la
» Société Quelle fûreté refteroit - il aux Nations
» pour u repos , fi pour juftifier l'attentat d'une
» invaſion hoſtile , entrepriſe contre un Voisin au
182 MERCURE DE FRANCE.
» fein de la paix , & fans avertiffement, il ne falloir
J
que le rendre fufpect de mauvaiſe volonté , &
» donner de fimples fuppofitions pour des preu-
» ves ? ... Les Miniftres de S. M. Polonoife , eft-
» il dit dans un autre endroit de cette réponſe
» ont le malheur d'être des objets marqués de difgrace
aux yeux de S. M. Pruffienne , & de fe
voir traités par fon ordre avec les expreffions les
» plus dures , & d'une maniere dont il eft difficile
de trouver des exemples. Quoique pénétrés de
» douleur d'avoir déplu à un fi grand Monarque ,
» ils ont cependant cette confolation , que faire
» éclater fa haine contre les Miniftres d'un Souve
>> rain , dont on fe déclare l'ennemi , c'eft ren-
» dre un témoignage authentique à la vigilance &
» à la fidélité de ces mêmes Miniftres pour le fer-
» vice de leur Maître. »
Ce Mémoire eſt ſuivi de quarante- quatre pieces
Juftificatives. Une des plus remarquables eft une
Lettre écrite de Strupen par le Roi au Roi de
Pruffe le 12 du mois de Septembre dernier. Elle eſt
conçue en ces termes.
"
« Monfieur mon Frere . Le Comte de Bellegarde
m'ayant rendu hier au foir , à fon retour
» la réponſe par laquelle Votre Majefté me donne
» encore à connoître , qu'il lui faut des précau-
» tions fuffifantes pour le libre cours de l'Elbe
» pendant la guerre qui s'allume entre Elle &
I'Impératrice Reine , & pour que mes troupes
» n'entreprennent rien contre Votre Majefté pen-
» dant cette même guerre , qui puiffe arrêter la
» Marche de fes troupes , je m'empreffe d'y faire
une autre réponſe , pour lever s'il eft poffi-
» ble , l'obftacle des défiances que Votre Majeſté
» femble avoir. Prêt à accorder l'un , & à promettre
l'autre , je fouhaiterois que Votre Ma-
>
AVRIL. 1757 . 183
30
» jefté voulût fe confier à ma parole royale ,
qu'aucun Miniftre n'a jamais tenté ni n'oferoit
» tenter de me faire violer. Cependant , fi Votre
» Majefté croit devoir infifter fur des fûretés en-
» core plus réelles , quoique ma parole pourroit
» fuffire , j'offre à Votre Majefté , pour lui affu-
» rer le libre cours de l'Elbe , qu'Elle tienne ,
>> pendant tout le temps de la guerre , des Garni-
»fons à Wittemberg & à Torgau , & je confenti-
>> rai même qu'Elle en mette une à Pyrna. Quant
» à la fûreté par rapport à l'armée , je ne vois
» d'autre expédient , que de lui donner des ôta-
» ges. Ces offres , à ce que j'efpere , fatisferont
» entiérement Votre Majefté , & la convaincront
» de la pureté de mes fentimens .
» Les conditions que j'ai à lui demander en
» échange , font , que Votre Majefté faffe éva-
» cuer tout le refte de mes Etats. Qu'Elle remette
» toutes les chofes dans la fituation où elles
» étoient avant l'entrée de fes troupes en Saxe ,
» & qu'Elle facilite & affure également le retour
>> des miennes dans leurs quartiers , avec les pré-
» cautions requiſes en pareille circonftance , aux
Places près que j'accorde , ainfi qu'il eft dit ci-
>> deffus , aux troupes de Votre Majeſté , lef-
» quelles y vivront pour leur argent , & ne s'y
» mêleront point du Gouvernement Civil . Pour
» abréger le détail de ces arrangemens , il dépen-
» dra de Votre Majefté de nommer quelqu'un
» comme je ferai de ma part , pour en convenir
» enſemble jufqu'à notre ratification . Votre Majefté
voit , combien je prends fur moi par les
> offres que je lui fais . Il me feroit impoffible de
» rien faire davantage , & j'aimerois mieux at-
» tendre toutes les extrêmités , que de manquer
» à ce que je dois à moi -même , à mes états & à
184 MERCURE DE FRANCE.
» mon armée. Remerciant au refte Votre Majeſté
» de tout ce qu'elle me dit d'obligeant pour moi &
» pour toute ma Famille Royale , je la prie d'être
» perfuadée des fentimens pleins de confidération
» d'eftime , avec lefquels je fuis , & c. »
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 7 Mars.
Le Prince Charles de Lorraine commandera en
chef l'armée de Boheme , & il aura fous lui le
Feld-Maréchal Comte de Browne . L'armée de
Moravie aura pour Général le Feld Maréchal ,
Comte de Bathiany. Leurs Majeftés impériales
ont fait préfent d'une Toifon de foixante mille florins
à ce Feld - Maréchal en confidération du
zele.& de l'attachement qu'il a montrés pour la
perfonne de l'Archiduc Jofeph pendant la maladie
de ce Prince . Elles ont fait remettre au Maréchal
d'Eftrées , avant fon départ , leurs portraits enrichis
de diamans.
>
DE DRESDE , le 13 Mars.
Le 26 du mois dernier , le Major Général Ingerfleben
annonça aux Officiers Saxons , qui ont
été faits prifonniers de guerre , qu'avant le 17 de
ce mois ils euffent à fe retirer à Wittemberg , à
Lubben , à Guben & à Eifleben , pour n'en point
fortir fans une permiffion expreffe . Deux Efcadrons
du Régiment de Cuiraffiers de Rochau font
entrés depuis peu dans cette Ville .
S. M. Pruffienne a fait dire aux Officiers Saxons ,
prifonniers de guerre , qu'Elle accordoit donze
écus
par mois aux Capitaines , huit aux LieuteAVRIL.
1757. 185
nans , fix aux Sous-Lieutenans & aux Enfeignes.
Le Roi de Pruffe a ordonné de donner gratuitement
de fes Magafins à tous les Laboureurs de cet
Electorat , les grains dont ils ont besoin pour
enfemencer leurs terres. A la prochaine récolte ,
ils feront tenus de rendre un feizieme en fus de la
quantité de grains , qui leur aura été fournie.
DE BERLIN , le 17 Mars.
Le Roi a demandé à fon Electorat de Brandebourg
une fubvention extraordinaire , en forme
d'emprunt , dont il fera payé un intérêt de cinq
pour cent. Sa Majefté fait faire dans les Etats une
nouvelle levée de vingt-cinq mille hommes.
PAYS - BAS.
DE LA HAYE , le 10 Mars.
Les Députes des Etats Généraux ayant rendu
compte à leur affemblée de la Déclaration , que
le Comte d'Affry , Miniftre Plénipotentiaire du
Roi de France , leur avoit faite dans une conférence
qu'ils avoient eue avec lui le 28 du mois
dernier , Leurs Hautes Puiflances ont pris le premier
de ce mois une réfolution qu'ils ont fait remettre
au Comte d'Affry par le fieur Van Byemont,
leur Agent & qui contient en fubftance :
« Qu'Elles auroient fouhaité que les chofes ne
>> fuffent
pas venues au point qui oblige le Roi
» Très-Chrétien à faire marcher une armée vers
» le Bas-Rhin ; qu'Elles fouhaitent avec toute
» l'ardeur poffible , qu'une prompte paix pré-
» vienne les fuites de cette guerre , ainfi que Sa
» Majefté affure qu'Elle le défire Elle- même ; que
» Leurs Hautes Puiffances font infiniment redeva-
>
186 MERCURE DE FRANCE.
bles à Sa Majefté des affurances qu'Elle leur
» renouvelle de s'intéreffer à la prospérité de la
» République , & de vouloir en tout temps leur
en donner les preuves les moins équivoques ;
» que Leurs Hautes Puiffances de leur côté ne
» manqueront jamais de prouver par les effets ,
» combien Elles cherchent à conferver l'affection
» & la bienveillance de Sa Majefté , & qu'Elles
>> font fermement réſolues d'obſerver , avec la
plus inviolable fincérité , ce qu'Elles ont dé-
» claré à Sa Majefté par leur réſolution du a§
» Mai de l'année derniere. >>>
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , le 18 Mars.

Les efforts , que les amis du fieur Byng ont
faits le fauver , ayant été fans fuccès ; cet
pour
Amiral , par la fermeté avec laquelle il s'eft préparé
à la mort , a montré qu'on lui avoit reproché
injuftement trop d'attache à la vie. Le 14 jour
fixé pour l'exécution de la fentence prononcée
contre cet Officier , les Chaloupes de la Flotte
remplies par les Officiers des Vaiffeaux de guerre
& par les Soldats de Marine , fe font placées aux
stations , qui leur avoient été indiquées près du
Vaiffeau le Monarque . Sur le midi , le fieur Byng
eft forti de la chambre où il étoit détenu à bord
de ce Bâtiment. Le Chapelain du Vaiffeau , &
deux Officiers , l'accompagnoient . Il les a priés
d'accepter chacun une bourfe de cinquante guinées
: il a fait diftribuer auffi dix guinées à chacun
des neuf Soldats commandés pour l'arquebufer.
Enfuite il a remis un papier au fieur Guillaume
Brough , Maréchal de la Cour d'Amirauté , en
AVRIL. 1757. 187
2
lui difant : Monfieur , voici mes derniers fentimens.
Je vous prie de les rendre publics , afin de détruire
les imputations odieufes dont on m'a noirci . Le
double de cet écrit eft entre les mains d'un de mes
parens. Après avoir pris congé des performes qui
l'environnoient , le malheureux Amiral plus
tranquille que les témoins de ce lugubre fpectacle
, s'eft mis à genoux , & s'eft bandé lui-même
les yeux avec un mouchoir. Il en tenoit un autre ,
& il l'a laiffé tomber. C'étoit le fignal dont il
étoit convenu avec les foldats deftinés pour exécuter
la fentence. Auffi- tôt font partis fix coups
de fufil , tirés par fix de ces foldats . Trois autres
étoient prêts à faire feu : mais une ſeconde décharge
n'a pas été néceffaire ; l'Amiral ayant
reçu cinq balles dans la poitrine , & une dans le
milieu du front , eft tombé roide mort fur le côté
gauche. Ainfi a fini le fieur Byng , dont le nom
fera cité parmi ceux des illuftres infortunés , comme
le nom de fon frere le fera dans la lifte des
modeles de la tendreffe fraternelle. Une foule
innombrable de peuple étoit accourue fur le
rivage pour affifter à cette exécution . La multitude
n'a pu refufer fa fenfibilité à la mort d'un
homme , dont elle avoit pourſuivi la condamnation
avec tant d'ardeur. L'écrit que le fieur Byng
a remis au fieur Brough , contient ce qui fuit :
« Dans quelques inftans , je ferai délivré de la
» violente perfécution de mes ennemis , & je ne
» ferai plus en butte aux traits de leur méchan-
» ceté. Je n'ai garde de leur envier une vie qu'ils
doivent paffer dans les remords inféparables du
» crime. Après ma mort , on me rendra la juftice
» qui m'a été refuſée pendant ma vie. La maniere
>> dont on a excité contre moi les clameurs du
» peuple , & les motifs qu'on a eus de les entre188
MERCURE DE FRANCE.
» tenir , paroîtront dans tout leur jour . Ôn me
» regardera comme une victime deſtinée à détour-
» ner de leur véritable objet l'indignation & le
>> reffentiment d'une Nation offenfee & abuſée.
» Mes ennemis , eux- mêmes intérieurement , ne
>> font pas moins convaincus que mes amis de
» mon innocence . Il eſt heureux pour moi de
≫pouvoir emporter au tombeau cette perfuafion .
» Je ſouhaite de tout mon coeur que le ſacrifice
» de mon ſang puiſſe contribuer au bonheur pu-
» blic. Mais ma confcience ne me reprochant
» aucun des malheurs arrivés à ma patrie , je
>> ne puis me refuſer à moi-même la fatisfaction
» de protefter hautement que j'ai rempli fidéle-
➤ment mon devoir , & que j'ai fait tout l'uſage
» que j'ai pu de mes lumieres & de ma capacité ,
» pour l'honneur du Roi & pour le ſervice de
» l'Etat . Je ſuis mortifié que ma bonne volonté
» n'ait pas été ſuivie d'un fuccès plus heureux , &
» que l'armement , dont le commandement m'a
» été confié , ait été trop foible pour l'importance
» de l'expédition auquel il étoit deftiné . La vérité
» toutefois a triomphé du menſonge & de la ca-
» lomnie , & la juſtice elle- même à lavé la tache
>> ignominieuſe dont on m'avoit couvert , en
» m'imputant malignement d'avoir manqué de
» fidélité ou de courage. Mon coeur me rend té-
» moignagne que je ne fuis point en faute à ces
» deux égards . Mais quel eft l'homme affez pré-
»fomptueux pour le flatter qu'il ne fe trompe
» point dans les jugemens ? Je me crois inno-
» cent , & mes Juges m'ont cru coupable. Si je
» me trompe , on doit excuſer mon erreur , com-
» me étant le partage de l'humanité . Si ce font
» mes Juges qui fe font trompés , que Dieu leur
» pardonne , comme je fais , leur illuſion ! Puiffent
AVRIL 1757. 189
» le trouble & les allarmes qu'ils ont fait paroître
, lorfqu'ils m'ont condamné , fe calmer &
>> ceffer , comme tout reffentiment ceffe actuelle-
» ment de ma part ! Grand Dieu ! Juge ſuprême
de tous les coeurs ! tu as connu le mien : c'eſt à
» toi que je foumets la juftice de ma cauſe. »>
Signé , J. Byng. A bord du Vaiſſeau de guerre le
Monarque , dans le Havre de Portsmouth , le 14
ל כ
Mars
1757.
Le corps du fieur Byng a été tranfporté de
Portſmouth à fa terre de Southill , que cet Amiral
poffédoit dans le Duché de Bedfort.
Selon les avis reçus d'Irlande , cent Bâtimens de
tranſports , ayant à bord les troupes destinées
pour l'Amérique , ont fait voile de Cork , fous
Peſcorte de deux Vaiffeaux de guerre.
IL
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
L paroît une Ordonnance du Roi pour régler
P'uniforme des Officiers de l'Etat Major des Armées
de Sa Majeſté , & de ceux employés en qualité
d'Aides de Camp. Les uns & les autres porteront
des habits non croifés , de couleur vulgaire
ment appellée bleu de Roi , doublés d'une étoffe
de même couleur , lefquels habits feront garnis
de boutons de cuivre doré. Les Officiers de l'Etat
Major auront des boutonnieres en broderie de
fil d'or , huit de chaque côté jufqu'à la hauteur de
la poche , trois à chaque poche , & deux fur chaque
manche. Ceux de ces Officiers qui feront en
190 MERCURE DE FRANCE.
chef , pourront porter fur leurs habits un bordé
en borderie , dans le même goût que leurs boutonnieres.
S'ils font Officiers Généraux , ils
porteront
l'uniforme attaché à leur grade .
Le Grand Maître & le Confeil de l'Ordre de
Malte ont accordé à M. le Marquis & àMadame la
Marquife de Bauffrem.ont la permiffion de porter
la Croix de Malte. La Marquife de Bauffremont
tient des Ducs d'Atri , fes ancêtres maternels , de
la branche aînée defquels elle eft héritiere & repréfentante
, le droit de nommer une Commanderie
de l'Ordre dans la Tofcane , en qualité de Fondatrice.
Ce droit s'étend à fa poftérité de l'un &
Pautre fexe. र
M. de la Serre , Maréchal de Camp , Grand
Croix Honoraire de l'Ordre de Saint Louis , &
Gouverneur de l'Hôtel Royal des Invalides , a
obtenu la place d'Infpecteur Général de l'Infanterie
, qu'avoit le Maréchal de Thomond.
Le 18 Mars , le Roi tint le Sceau pour la feconde
fois , dans la même Piece de fon Appartement,
où Sa Majesté l'avoit déja tenu , & avec les mêmes
formalités qui avoient été obfervées le 4.
Il vient de fortir de deffous preffe trois nou
velles Ordonnances ; la premiere , portant création
d'un Régiment d'Infanterie Allemande , fous
le titre de Royal Deux Ponts ; la feconde , concernant
le ſervice du Corps Royal de l'Artillerie
& du Génie ; la troifieme , pour régler les équipages
& les tables dans les armées.
Le Roi a fait conftruire un Pavillon à l'extrê→
mité du Jardin du Château de la Meute , pour y
placer le Télescope de huit pieds , que le Pere
Noël , de la congrégation de Saint Maur , a fait
pour Sa Majesté fous les confeils du Duc de
Chaulnes. Sa Majesté y vit ce Télescope pour la
AVRIL. 1757.
191
premiere fois le 14 du mois de Décembre dernier.
Le 18 de ce mois , le Roi étant venu à ce
Château , le Pere Noel eut l'honneur de lui préfenter
une Machine Pneumatique
à deux corps
de pompe , d'une conftruction nouvelle . Sa Majefté
parut fatisfaite des expériences , que M. de
Lor fit avec cette Machine , & Elle prit auffi beaucoup
de plaifir à voir fouffler le verre, par M. Capidont
l'habileté dans cette partie eft reconnue de
tous les Phyficiens. M. de Fouchy , Secretaire
Perpétuel de l'Académie Royale des Sciences ,
traça en préſence du Roi une Meridienne,
M. l'Abbé de Breteuil a été nommé Chancelier-
Garde des Sceaux , Chef du Confeil , & Sur - Intendant
des Maiſon , Finances & Bâtimens du
Duc d'Orléans , à la place de M. de Silhouette ,
qui a donné ſa démiſſion.
"
M. l'Abbé de Foy , Chanoine de l'Eglife Cathédrale
de Maux a eu l'honneur de préfenter
au Roi le profpectus d'une defcription Hiftorique
, Géographique & Diplomatique , de la
France. M. le Comte de Saint- Florentin , Minif
tre & Secretaire d'Etat , qui conduifoit l'Auteur ,
rendit compte à Sa Majesté de l'état où eft cet
ouvrage important , dont feu M. Secouffe , penfionnaire
de l'Académie Royale des Belles- Lettres,
avoit conçu le projet, & que d'autres occupations
ont empêché cet Académicien d'entreprendre.
Encouragé par les exhortations de M. Secouffe.
M. l'Abbé de Foy s'eft chargé de l'exécution , en
adoptant pour la plus grande partie le plan de ce
Sçavant. La nouvelle defcription de la France fera
en fix Volumes in-folio. M. le Préfident Henault &
M. de Foncemagne ont confenti d'aider de leurs
confeils , l'Auteur dans fon travail. Peut-il être
mieux guidé?
1
C
192 MERCURE DE FRANCE.
Le Duc d'Orléans , le Prince de Condé , le
Comte de Clermont , le Prince de Conty , le
Comte de la Marche, Princes du Sang, & les Ducs
& Pairs , fe font rendus le 12 , le r9 , le 26 Février
, le S le 9 , le 21 , le 23 , le 24 & le 26
Mars , à la Grande Chambre , pour affifter à l'inftruction
du procés de Robert- François Damiens.
Le 21 & le 23 Mars , ils s'y font affemblés le matin
& l'après- midi . Ils y fiégerent le 26 depuis
huit heures du matin jufqu'à fept heures du foir.
Ce même jour , le coupable fut jugé . La Cour ordonna
que ce déteftable affaffin feroit amende
honorable devant la principale porte de l'Eglife
Métropolitaine , où il feroit conduit dans un
tombereau , nu en chemiſe , tenant une torche
de cire ardente , du poids de deux livres ; que delà
il feroit mené dans le même tombereau à la Place
de Greve ; que , fur un échafaud , il y ferroit
tenaillé aux mammelles , aux bras , aux cuiffes
, & aux gras de jambes , tenant de la main
droite le couteau dont il a commis fon affreux parricide
; qu'on lui brûleroit cette main avec du feu
de foufre ; que fur les endroits où il auroit été
tenaillé , on jetteroit du plomb fondu , de l'huile
bouillante , de la poix réfine , avec de la cire &
du foufre fondus enfemble ; qu'enfuite il feroit
tiré à quatre chevaux & écartelé , & ſes membres
& corps jettés dans un bucher , pour y être
confumés par le feu , & fes cendres jettées au vent.
Le 28 du mois dernier au matin , ce malheureux
fut appliqué à la queſtion ordinaire & extraordinaire
, & on le tint plus de deux heures dans les
tortures. Sur les deux heures après-midi , on le
fit fortir de la Conciergerie , pour le conduire au
fupplice. Lorfqu'il fut arrivé à la Place de Gréve ,
il demanda de monter à l'Hôtel de Ville. Il y a
déclaré
AVRIL. 1757. 193
déclaré qu'il n'y avoit ni complots , ni complices .
Ce monftre a fubi enfuite la punition dûe à fon
exécrable forfait. Ses tourmens ont duré trois
heures. Il étoit encore en vie ayant deux cuiffes
& le bras droit féparés du corps ; & il n'eft mort
qu'après que fon bras gauche a été détaché. Il
étoit né le 9 Janvier 1715 , au lieu de Thieulloy ,
en la Paroiffe de Monchi -Breton dans l'Artois.
Sa famille eft auffi obfcure que pauvre , & il a
paflé la plus grande partie de fa vie dans la plus
baffe domefticité . Il avoit déja commis plufieurs
crimes , avant de former l'abominable deffein qui
a achevé de le rendre l'objet de l'exécration publique
, & il avoit été obligé de s'enfuir de Paris
pour éviter les pourfuites de la Juftice . La maifon
où il a reçu le jour doit être démolie , & l'on ne
pourra à l'avenir élever fur le terrein de cere
maiſon aucun autre bâtiment.
Nous nous fommes reftraints jufqu'ici
à ne rien inférer fur cet article que d'après
la Gazette de France . Nous prions en conféquence
les Auteurs de ne plus nous envoyer
de Pieces qui y foient relatives : nous
perfiftons conftamment à ne faire ufage
d'aucune. Nous nous conformons en cela
aux premieres intentions de la Cour , qui
nous avoit ordonné le filence . Eh ! plût au
Ciel qu'il pût être gardé partout avec le
même fcrupule, & que pour la gloire de la
Nation, un fi noir attentat fût à jamais exclu
de l'hiftoire comme de notre Recueil !
M. le Comte de Biffy , Brigadier de Cavalerie ,
II. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
& premier Enfeigne de la feconde Compagnie
des Moufquetaires de la Garde du Roi , ayant
donné fa démiffion , Sa Majefté a difpofé de la
Cornette vacante , en faveur de M. le Comte de
Monteynard , Sous - Lieutenant au Régiment d'Infanterie
du Roi.
C Le Corfaire le Bart , de Calais , commandé
par le Capitaine Etienne- François Potier , a rançonné
deux Bâtimens Anglois pour 594 guinées.
Des Lettres écrites de Dieppe marquent que le
Corfaire le Baftien , de Boulogne , s'eft rendu
maître du Navise Anglois le Dally & Nancy , de
200 tonneaux , qui revenoit de la Jamaïque avec
un chargement qu'on eftime environ 300000 livres
, & qui confifte en 141 barriques de fucre ,
63 barriques de taffia , foo facs & 15 barriques
de poivre , 9 facs de coton , un fac de carret de
tortue , 570 cuirs , & 19 tonneaux de bois pour
teinture.
Le fieur de Breville , commandant le Corfaire la
Vengeance, de Saint - Malo , s'eft emparé d'un Senaw
Anglois, armé de 8 canons & de fix pierriers.
La Comteffe de Bentheim , autre Corfaire de
Saint Malo , a fait conduire à Breft le Paquebot
Anglois le Hanovre , armé de 14 canons , & de
62 hommes d'équipage , qui alloit de Falmouth à
Liſbonne.
Le Navire Anglois la Profpérité , de Darmouth
, a été pris & conduit dans la riviere de
Landerneau par le Corfaire le Cabriolet , du Conquet.
Il eft arrivé à la Rochelle un Brigantin Anglois
de 60 tonneaux , chargé de vin de Malaga , qui
a été pris par le Navire le Tavignon , de S. Malo .
Le Navire Anglois le Duc de Tofcane , de 300°
tonneaux , armé de 18 canons , de 4 pierriers 2
AVRIL. 1757. 195
& de 60 hommes d'équipage , a été pris par le
Corfaire le Grand Alexandre , de Marfeille ,
commandé par le Capitaine Martiche. La cargai
fon de ce Bâtiment , qui eft arrivé à Marſeille ,
confifte en 600 barrils de harengs , 500 quintaux
de plomb, 65 caiffes de tabac , &c .
La Marie défiée , autre Corfaire de Marſeille ,'
Capitaine le fieur Poulhariez , a conduit en ce
Port le Senaw Anglois l'Aventure , de 140 ton
neaux , chargé de morue & de faumon.
Le Capitaine Defbois , qui commande le Corfaire
le Puyzieulx , de Saint -Malo , s'eft emparé
des Navires Anglois le Howmiton , de 70 tonneaux
, chargé de charbon de terre ; & le Triwbreton
, de 100 tonneaux , chargé de mine de fer
Ces deux Bâtimens ont été conduits à Granville .
Le même Corfaire a fait conduire à Saint Malo
le Navire Anglois la Marie- Anne , de 80 tonneaux
, venant de la Caroline avec un chargement
d'indigo & de ris , & un Brigantin dont la cargaifon
confifte en oranges & en citrons.
On mande de Marſeille , que le Corſaire le
Roi Gafpard , de ce Port , dont eft Capitaine
François Roudeng , y a fait conduire le Senaw
Anglois la Catherine , n'ayant que fon left , & un
'Brigantin chargé d'huile & de limons.
Le Capitaine Sauvé , commandant le Corſaire
le Général Lally, de Boulogne , s'eft rendu maître
du Paquebot Anglois le Dauphin , armé de fix
' canons , de quatre pierriers & de vingt hommes
d'équipage. Outre plufieurs caiffes & coffres dont
ce Paquebot étoit chargé , on a trouvé à bord une
caiffe de lingots d'or pefant 238 livres . Cette
priſe a été conduite à Calais.
Le même Corſaire a rançonné fix Bâtimens Anglois
, pour la fomme de 975 guinées , & il en a
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
remis les ôtages dans le même Port.
Le Brigantin Anglois le Nancy, de 90 tonneaux,'
chargé de 90 barrils de graine de lin & de merrains
, a été pris par le Corfaire le Caincy , de
Dieppe , & eft arrivé à Dunkerque.
Le Capitaine Feray , qui commande le Corſaire
Le Comte d'Argenfon , de Dieppe , y a conduit un
Bâtiment dont le chargement eft composé de
canons , de boulets , de poudre , de fabres , de
chanvre , de toiles à voiles , & d'autres munitions
& marchandiſes.
Le Corfaire le Machault , de Granville , Capitaine
Magnonnet , a pris & conduit en ce Port le
Navire Anglois le Jean & Georges , de 300 tonneaux
, chargé de 1500 barrils de goudron , & de
2500 livres d'indigo.
Le Corfaire le Puyzieulx s'eft emparé des Navires
Anglois la Flore , de Bofton , de 90 tonneaux
, chargé d'huile de baleine & de goudron ,
& la Minerve , de Londres , de so tonneaux ,
armé de fix canons & quatre pierriers , dont la
cargaifon confifte en ris & en indigo. Ces deux
Bâtimens font arrivés à Saint-Malo .
Le Corfaire le Duc d'Aiguillon a fait conduire
en ce Port le Navire le Meffager de Bordeaux , de
60 tonneaux , chargé de vin & de fruits , & un
autre Bâtiment de 200 tonneaux , chargé de ris ,
d'indigo , de taffia , de bois de Campeche , &
d'autres marchandiſes .
11 eſt auſſi arrivé à Saint-Malo un autre Navire
Anglois de 150 tonneaux , appellé le Bofton- Galley,
de Bofton , qui a pour chargement 1300 barrils
de goudron , & 201 futailles d'indigo . Il a été
pris par le Corfaire la Comteffe de Bentheim.
Le Corfaire la Nouvelle Saxonne , de Bordeaux ,
y a conduit le Navire Anglois l'Ofgoot , venant de
AVRIL. 1757.
197
la Virginie , avec un chargement qui confifte en
250 boucauts de tabac , huit quarts d'indigo , 20
tonneaux de fer roulé , & autres marchandifes .
Le Navire Anglois le Duché de Beaufort , de
Bristol , chargé de fucre , de coton , de café , de
gingembre , & de bois de Campeche , a été pris
par le Corfaire la Repréfaille , de Bayonne.
La Cybelle , autre Corfaire de ce Port , y a fair
conduire le Navire le Molly , de Londres , de 300
tonneaux , ayant pour chargement 428 boucauts
de tabac , onze barrils & vingt- trois paquets de
pelleteries , & 25 barrils d'indigo.
Le Navire le Blackeney , de Londres , de roo
tonneaux , chargé de 208 barriques d'huile , &
autres marchandiſes , qui a été pris par le Corfaire
P'Espérance , de Bayonne , eft auffi arrivé en ce
Port.
On eftinformé que le Navire Anglois le Duc de
Scarborough , pris par le Navire la Marquise d'Amou
, de Bayonne , eft arrivé par relâche à Saint-
Ogne , & que fa cargaifon eft compofée de 600
barrils de faumon , vingt tonneaux de ftocfich
un boucaut d'indigo, une caiffe de caftors , & une
balle de toile.
BÉNÉFICE DONNÉ.
Sa Majesté a donné l'Abbaye de Saint-Quentin
en Ifle , Ordre de S. Benoît , Dioceſe de Noyon ,
au Prince de Salm - Salm.
I ilj
198 MERCURE DE FRANCE.
SUPPLÉMENT
A L'ARTICLE CHIRURGIE.
Hôpital de M. le Maréchal Duc de Biron.
Troifieme traitement par le Remede du fieur
Keyfer.
Extrait des Regiftres de l'Hôpital , du 17 Mars.
Nous ous avons prévenu dans le volume du mois
d'Avril , que nous épargnerions dorénavant aux
yeux de nos Lecteurs les détails défagréables de
ces maladies ; ainfi nous nous contenterons de
donner les noms des Soldats , ceux de leurs Compagnies
, & d'ajouter qu'ils étoient tous attaqués
des maux de ce genre les plus graves & les plus
difficiles à traiter.
ETAT des douze Malades du troiſieme traitement,
nouvellement guéris.
Premier malade. Dominique Albain , Compagnie
de la Tour. Ce malade , indépendamment
de quantité de fymptomes caractérifés , avoit de
grands maux de poitrine , dont il ne fe reffent
plus , & une infomnie continuelle qui l'a quitté.
Il eft entré à l'Hôpital le 3 Février , & eft forti
le 22 Mars parfaitement guéri.
Deuxieme malade. Bertrand Furcatte , Compagnie
d'Eaubonne , eft entré le même jour 3 Février
, & eft forti le 17 Mars, parfaitement guéri.
Troifieme malade. Le nommé Dardart , Compagnie
Colonelle , eft entré le même jour 3 FéAVRIL
1757. 199
vrier, & eft forti le 17 Mars parfaitement guéri.
Quatrieme malade . Morinal, dit la Fleur , Compagnie
d'Afpremont. Ce malade, indépendamment
des fymptomes ordinaires, avoit des douleurs trèsconfidérables
dans le genouil droit , dont il ne fe
reffent plus : il eft entré le 10 Février , & eft forti
le 22 Mars parfaitement guéri.
Cinquieme malade. Gibert , Compagnie de Bouville
, eft entré le 10 Février , & eft forti le 22
Mars parfaitement guérí .
Sixieme malade. Champigny , Compagnie de
Bragelongne. Ce malade ayant des puftules répandues
fur tout le corps , à la tête , au vifage , &
inflammation confidérable dans les amygdales , eft
entré le 10 Février, & eft forti le 22 Mars parfaitement
guéri.
Septieme malade. Decombe , malade de l'avantdernier
traitement , qu'on avoit annoncé dans le
Volume de Mars être refté encore à l'Hôpital pour
attendre l'exfoliation de la carie du coral dont on
a fait mention , eft forti le 22 Mars parfaitement
guéri .
Huitieme malade. Thiercelin , Compagnie de
Chevalier. Ce malade étoit dans un état pitoyable
, & couvert de dartres fuppurantes ; il eft entré
le 10 Février , & eft forti le 22 Mars parfaitement
guéri.
Neuvieme malade. Alard , Compagnie de Coettrieux
. Ce malade avoit , outre les ſymptomes or
dinaires , un gonflement confidérable fur les os du
métatarfe du pied gauche , & une douleur aigue à
la plante du pied droit , qui l'empêchoit de marcher
; il eft entré le 17 Février , & eft forti le 29
Mars parfaitement guéri.
Dixieme malade. Duval , Compagnie de Poudeux.
Ce malade avoit les glandes inguinales du
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
côté droit gonflées & dures , & la jugulaire de la
groffeur d'un gros cuf; il eft entré le 17 Février ,
& eft forti le 29 Mars parfaitement guéris
Onzieme malade. Vauffier , Compagnie d'Argenlieu
, eft forti fans être traité , ayant été attaqué
de la colique des Plombiers , étant fondeur
en caracteres de fon métier : l'on rendra compte
de fon traitement à fa rentrée dans l'Hôpital .
Douzieme malade. L'Efpérance , Compagnie
d'Efpiés. Ce foldat étoit dans un état affreux , rempli
de dartres fuppurantes au corps & à la tête ,
deux bubons gros comme des oeufs , & quantité
d'autres fymptomes confidérables : il eft entré le
23 Février , & eft forti le 22 Mars . Tous les fymptomes
de fa maladie ont bien difparu ; mais on
n'aflure point fa guérifon , parce qu'il n'a pu
prendre affez de remedes , vu la complicité dominante
d'un vice fcorbutique qui a obligé de lui
faire changer d'air , & de lui donner les anti-fcorbutiques
: on ne manquéra cependant pas de rendre
compte de fon état tel qu'il fera dans un mois
ou fix femaines ; & quoique l'on n'affure pas fa
guérifon , on ne doute cependant pas qu'il ne foit
quitte de la premiere maladie.
Il vient d'entrer douze autres malades , tous attaqués
des maladies les plus graves , dont on rendra
compte le mois prochain.
AVRIL 1757. 201
SUPPLEMENT
A L'ARTICLE DES SPECTACLES ,'
Comédie Françoise.
En inférant le Compliment de la clôture
, fait & prononcé par M. de la Noue ,
nous avons oublié d'inftruire nos Lecteurs
qu'il en avoit été prié par fes Camarades ,
& que Mlle Clairon avoit porté la parole
à leur Affemblée avant Pâques . Perfonne
ne pouvoit mieux s'en acquitter que lui ,
& rien n'étoit plus convenable.
MARIAGES ET MORTS.
MESSIRE Jofeph-Etienne de Thomaffin , Cheva
lier-Marquis de S. Paul , Vicomte de Reillanne ,
Baron de Châteaurenard , Préſident à Mortier du
Parlement de Provence , époufa le 3 Janvier dernier
Demoiſelle Louife-Jofeph de Marbeuf, fille
de feu Meffire Robert -Jean Comte de Marbeuf,
Lieutenant général des Armées du Roi , Commandeur
de l'Ordre Royal & Militaire de S. Louis,
Commandant pour le Roi en la Province de Bre
tagne , & de Dame Marie - Thérefe Gouet- du
Faou , fa veuve.
La Bénédiction nuptiale leur a été donnée dans
l'Eglife paroiffiale de S. Sulpice , à Paris , par M.
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
P'Abbé de Marbeuf , Confeiller d'Etat , Aumô
nier ordinaire de la Reine .
Leur contrat de mariage avoit été figné le 26 du
mois de Décembre dernier, par Leurs Majeftés &
la Famille Royale ..
Le famedi , 19 Mars 1757 , fe fit dans l'Eglife
de la Chapelle - Gauthier , en Brie , Dioceſe de
Paris , le mariage de Meffire Claude - Jofeph de
Belot , Bailli d'Epée , Garde & Concierge du Palais
, Chevalier- Seigneur de Ferreux- de - la- Motte-
S. Loup , Capitaine du Corps royal de l'Artillerie
& du Génie , fils de Meffire Claude- Antoine de
Belot & de Dame Marie Midorge , avec Demoifelle
Louife- Marguerite Thibouft de Berry- de-la-
Chapelle , fille de défunt Meffire Louis- Augufte
Thibouft-de-Berry , Chevalier - Seigneur- Comte
de la Chapelle -Gauthier , & de défunte Dame
Marguerite Charlotte le Petit-de-la-Grandcour.
Meffire René- Louis de Voyer- de Paulmy ;.
Marquis d'Argenfon , Grand Croix , Chancelier
& Garde des Sceaux honoraire de l'Ordre royal
& militaire de Saint Louis , honoraire de l'Académie
royale des Belles- Lettres , ci - devant Minif
tre & Secretaire d'Etat au Département des Affaires
Etrangeres , eft mort à Paris le 26 Janvier
1757 , âgé de foixante-deux ans.
Meffire Adrien - François d'Hallincourt-de Boulainvilliers
, Abbé de Saint - Quentin en l'Ifle ,
Diocefe de Noyon , Ordre de S. Benoît , mourut
le 3 Février, âgé de foixante - dix ans.
Dame Michelle-Julie- Françoife Bouchard-d'Ef
parbés- de Luffan- d'Aubeterre- de Jonfac , époufe
de Meffire Jacques Tanneguy- le Veneur, Marquis
de Tillieres , Maréchal des Camps & Armées du
Roi , mourut à Paris le 3 Février dans la trentedeuxieme
année de fon âge.
AVRIL. 1757. 203
I
Meffire Alphonfe - Marie - Louis , Comte de
Saint-Severin d'Aragon , Chevalier des Ordres
du Roi , & ci- devant Miniftre d'Etat , mourut à
Paris le Mars , dans la cinquante - deuxieme année
de fon âge. En 1725 , n'ayant alors que dixneuf
ans , il fuccéda à fon pere , en qualité d'Envoyé
Extraordinaire du Duc de Parme auprès duz
Roi. Le Comte de Saint- Severin en 1736 s'attacha
au fervice de France , & l'année fuivante Sa Ma→
jefté lui accorda un brevet de Colonel à la fuite du
Régiment Royal Italien . Au mois d'Octobre de la
même année , il obtint des Lettres de Naturalité.
En même temps , Sa Majefté le nomma fon Ambaffadeur
en Suede , d'où il revint en 1741. Dans
Pannée 1744 , il alla en Pologne avec caractere
d'Ambaffadeur du Roi , & en 1745 il fut Minif
tre Plénipotentiaire de Sa Majefté à la Dietre d'Election
de Francfort . Il fut nommé dans le mois
de Janvier 1748 , Miniftre Plénipotentiaire au
Congrès d'Aix - la - Chapelle , & dans le mois de
Décembre de la même année il fut déclaré Minif
tre d'Etat.
Dame Marguerite Johnston , époufe du Vicomte
d'Ogilvy , Colonel d'un Régiment Ecoffois de
fon nom , mourut à Paris le 11 Mars 1757.
2
N... Prince de Chalais , Grand d'Espagne ,
Brigadier des Armées de Sa Majefté Catholique
eft mort à Chalais en Périgord , âgé de près de
quatre - vingt ans. Il avoit été Gouverneur &
Grand Bailli du Berry , & le Roi lui permit il y a
quelques années de fe démettre de l'un & l'autre
titres en faveur du Comte de Périgord fon
gendre.
Le nommé Adrien Defenclos , dit Florimond ,
eft mort au village d'Etrejeu , Dioceſe d'Amiens ,
dans la cent troifieme année de fon âge.
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
AVIS.
LA
A veuve Fauvel avertit le Public qu'elle continue
de faire & de vendre , avec l'applaudiffement
des gens de l'Art , les Bandages d'yvoire , tant fimples
que compofés , tant à reffort que fans reffort ,
que fon mari avoit inventé pour toutes fortes de
hernies. On trouve auffi chez elle des Peffaires d'yvoire
de toutes efpeces pour les chûtes de fondement
& les defcentes de matrice ; l'Inftrument ingénieux
de Roohuiffen , pour les accouchemens
laborieux ou contre nature ; des Urinoirs , pour
l'incontinence d'urine dans les deux fexes ; des
Sufpenfoirs & des Porte- ventres. Ceux qui auront
befoin de ces fecours , lui fourniront les éclairciflemens
convenables . Elle les applique elle- même
aux perfonnes de fon fexe ; & un Chirurgien
habile , dont elle a fait choix , les applique aux
hommes. Son adreffe eft toujours rue Macon
l'Enfeigne du Bandage d'yvoire , près S. André
des Arts. Elle ne répond pas aux lettres qui ne
font point affranchies.
AUTRE.
> à
LE fieur Simonneau , Maître en Chirurgie par
P'Hôtel-Dieu de Paris , poffede un Topique qui
guérit radicalement la paralyfie , ayant fait plufieurs
cures , tant des malades dudit Hôtel- Dieu ,
que de plufieurs autres perfonnes de la Ville qui fe
font adreffées à lui pour leur guérifon , ainsi que de
Province, Ce remede peut fe tranſporter partout:
AVRIL 1757. 205
il donnera la maniere de s'en fervir ; pour l'ordinaire
ce remede n'eft pas long à opérer. Il fera néceffaire
de lui expliquer le temps de la maladie , les
accidens qui ont précédé ou fuivi cette maladie aujourd'hui
fi fréquente. Les perfonnes de Province
qui fouhaiteront trouver guérifon , auront la bonté
d'affranchir leurs lettres. Sa demeure eft rue S.
Jacques , la porte cochere attenant la Sphere
royale , au fond de la cour , au premier. Si les
perfonnes qui le demanderont ne trouvoient perfonne
chez lui , elles auroient la bonté de laiffer
une adreſſe en-bas au Menuifier.
AUTRE.
LA Commiffion royale de Médecine a approuvé
avec éloge un remede qui guérit les dyfenteries
les plus fortes & les plus invétérées. Ce remede eft
fimple & facile à prendre ; il convient aux tempéramens
les plus plus délicats , & il fe donne en
très - petite dofe on n'eft quelquefois pas obligé
d'en prendre deux fois pour guérir . Il fe trouve
à Paris , rue S. Louis au marais , au coin de la rue
neuve S. François , chez M. Nivard : on le trouve
tous les matins jufqu'à midi. Les pauvres qui auront
un certificat de Meffieurs leurs Curés ,feront
traités gratuitement. S'il fe trouve quelqu'un en
Province qui veuille du remede , ils n'auront qu'à
affranchir leurs lettres , on leur en enverra.
AUTRE.
LE Public eft averti que le fieur Maget , Maître
Chirurgien demeurant à Bray-fur- Seine , après
206 MERCURE DE FRANCE.
avoir médité depuis long- temps fur la caufe , fz
nature & les effets de la fimple & de la double
Hernie, & de toutes efpeces de defcente de boyaux ,
a trouvé le fecret d'en guérir fouverainement dans
l'efpace de deux à trois mois, fans être affujetti
dans la fuite à porter des bandages. La guériſon
en eft fi complete , qu'on peut au bout de ce temps
monter à cheval ou aller en voiture , & éprouver
les plus fortes fecouffes fans aucun danger ; beaucoup
d'expériences ont confirmé l'infaillibilité de
fon fecret. La ville de Brai -fur-Seine & les environs
ont été témoins de fes fuccès , & les Certifi
cats authentiques dont il eft muni , en font foi. Il
guérit de cette maladie depuis l'âge d'un an jufqu'à
vingt-cinq ou trente ans. Pour mériter la
confiance du Public , & pour lui fournir toutes
fûretés défirables , le fieur Maget confent à donner
aux perfonnes malades un Billet de garantie ,
depuis l'âge d'un an jufqu'à l'âge de quinze ans.
Le fieur Mager s'offre de guérir gratuitement les
pauvres qui fe feront connoître pour tels .
E
AUTRE,
Le fieur Vial Expert , reçu à Saint Côme , qui
demeure rue du Sepulcre , continue de débiter fon
eau de fimples pour les hernies ou defcentes . Il a
guéri beaucoup de perfonnes de qualités , Militaires
& autres , à Paris & dans plufieurs provin
ces du Royaume.
AVRIL 1757. 207
A L'AUTEUR DU MERCURE.
MONSIEUR , je vous prie d'inférer dans votre
Mercure de France , Pobfervation fuivante fur
l'Avis au Public donné par le fieur de la Salle, Chirurgien
, dans le Mercure de France du mois de
Juillet dernier , à la page 237.
Je croirois manquer à ce que je dois au Public,
fi je différois plus long- temps à le précautionner
contre le fecret du fieur la Salle , Chirurgien empirique.
Il donne à ce fecret des vertus fingulieres
pour guérir indéfiniment toutes fortes de loupes
vraie charlatanerie , dont le Public n'eft que trop
fouvent la dupe & la victime ! la perte de fon argent
eft le moindre rifque qu'on court : en s'y prê
tant , la fanté en fouffre ; & l'expérience nous apprend
par des accidens , que le fieur la Salle ne
devroit pas fe diffimuler que les maladies empirent
par ces fortes de remedes , & deviennent fouvent
incurables. Cette réflexion ne fuffiroit peut-être
pas pour mettre en garde le Public contre le fecret
dont il s'agit ; en voici d'autres plus frappantes :
falfe le Ciel qu'elles arrêtent ceux qu'une confiance
aveugle pourroit livrer entre les mains du fienr
la Salle . Il est évident que ce Chirurgien ignore la
force & l'étendue du mot de loupe. Qu'est- ce que
loupe ou tumeur enkiftée : S'il étoit tant foit
verfé dans la théorie de fon métier , il fçauroit que
le nom de loupe eft un terme générique qui renferme
plufieurs efpeces , auxquels la fituation & lat
qualité de la matiere font donner différens noms.
mais il n'eft pas néceffaire d'entrer dans ce détail
& de parcourir les différentes parties ou les tumeurs
fe jettent & s'enkiftent. Il me fuffira , pour
peu
2
208 MERCURE DE FRANCE.
démontrer la charlatanerie du fieur la Salle , de
faire obferver que fon fecret , tel qu'il l'annonce ,
doit guérir toute forte de loupes , fans qu'il ait befoin
de fe fervir d'aucuns inftrumens de Chirurgie.
Il a fans doute fes raiſons pour s'en tenir à ſon ſecret.
Il faut , pour en venir aux opérations de la
main,une grande connoiffance de fon fujet; & c'eſt
ce qu'ignorent les Charlatans : mais ce que le fieur
la Salle , en qualité de Chirurgien , devroit fçavoir,
c'eft que l'application de ces prétendus fpécifiques
eft prefque toujours dangereufe. S'il avoit lu les
Mémoires de l'Académie royale de Chirurgie ,
page 347 , il auroit vu que dans cette efpece de
maladie les topiques font pernicieux ; c'eft la remarque
de M. Petit , Auteur de cette obſervation .
Il n'a pas lu fans doute la brochure de M. Louis
contre les perfonnages à fecret ; cette lecture lui
cût ôté l'envie de faire imprimer le fien . Quoi
qu'il en foit , on prie le fieur la Salle de nous dire
comment il pourroit guérir une loupe pefant
plufieurs livres nous en voyons fouvent de femblables.
Son remede ne feroit-il point dans ce caslà
infructueux ? De plus , on a trouvé , à l'ouverture
de ces fortes de tumeurs , plufieurs corps
étrangers de tous genres , jufqu'à des os de différentes
figures , comme l'a remarqué M. de Ruylely,
& nombre d'autres Auteurs qui traitent de cette
efpece de maladie. Or , dans le fecond cas quel
effet doit produire l'application de fon remede
Les gens un peu éclairés doivent en appercevoir
ici l'inutilité & le danger. On n'a garde d'accufer
de malice le fieur la Salle : c'eft l'amour du bien
public qui lui a fait faire toutes les recherches néceffaires
pour la compofition de ſon ſecret . Il a encore
trouvé le moyen de le tranſporter dans tous
les lieux fans la moindre altération voilà ce qu'il
AVRIL. 1757. 209
T
nous affure. Dans quelque autre profeffion que la
fienne , l'application & le travail peuvent mériter
quelques éloges, indépendamment du fuccès : mais
en fait de fecret qui intéreffe la fanté , les feuls
fuccès foutenus font la gloire & le mérite de ceux
qui les ont trouvés . Il faut que les recherches du
fieur la Salle aient été bien longues , ou que le fuccès
ait été bien douteux , puifqu'il a attendu ſeize
ans pour faire encore imprimer cette curieuſe dé-
Couverte. N'y a-t'il pas lieu de douter qu'elle ait
eu aucun fuccès , puiſqu'il ne l'appuie d'aucun fait
de pratique ? Si cependant il trouve dans cette obfervation
quelque chofe à relever , comme on
ne craint point les objections , on ſe fera un vrai
plaifir d'y répondre.
AUTRE .
La fieur Guyot , fucceffeur des fieurs Vincent &
Mopinot , feul poffeffeur du fecret de l'Encre de
la petite Vertu , connu à Paris depuis plus de 150
ans , fe croit obligé d'avertir le Public que c'eft
fans fondement que plufieurs perfonnes à Paris
vendent de l'encre fous ce nom , & qu'elle n'en eft
pas , attendu que ledit fieur Guyot ne charge qui
que ce foit à Paris d'en faire le débit , & qu'elle
ne s'eft jamais vendue & ne ſe vendra à Paris qu'en
la manufacture du fieur Guyot , file rue des Arcis ,
vis- à- vis celle de S. Jacques de la Boucherie , où
pend pour enfeigne la petite Vertu . Il a même attention
d'envoyer aux Correfpondans qu'il a établis
dans les principales Villes du Royaume , l'encre
en bouteilles , étiqueté & cacheté de fon cachet
, dans la crainte qu'on ne vînt à l'altérer.
Tout le monde fçait que cette Encre a de tout
210 MERCURE DE FRANCE.
temps été regardée comme la plus noire & la fente
indélébile ; qualité effentielle pour la confervation
des actes publics , & qui lui a mérité la préférence
des Cours Souveraines & des principaux Bureaux.
Pour que les Maîtres ne foient pas trompés par
leurs domeftiques , qui , pour éviter leurs peines ,
vont fouvent la prendre au premier endroit , ils
font priés de faire demander une Enfeigne : l'on
aura attention de la tenir au frais l'été , & d'éviter
la gelée l'hyver.
Le prix eft toujours le même , fçavoir :
La pinte de double luifante , 2 livres . L'encre
à fecret , 6 liv. La rouge , 4 liv. La grife , z liv.
La double , 1 liv. 16 f. La commune , 1 liv . 4 f.
AUTRE.
LE fieur Maillard demeurant au College de
Cambray , place Cambray , près la rue S. Jac
ques à Paris , continue de faire & vendre différens
ouvrages en caracteres & vignettes , &
entreprend de noter les livres d'Eglife ."
On trouvera en fon autre demeure , rue Saint
Jacques, la deuxieme porte cochere au deffus de la
rue des Noyers , une fuite de foixante feuilles
d'emblêmes , fentences , cadrans de dévotion ,
fables , devifes , & autres fujets moraux , ga
lans , en formes d'étrennes , curieufes & inftruc→
tives , & propres à orner des écrans , almanachs,
boîtes, &c. defquels ledit fiear Maillard fait les
envois aux maifons Religieufes , & aux Mar.
chands de province. Ces fujets bien choifis , joints
à la propreté de l'exécution , bien enluminés &
ornés de jolies vignettes deffinées avec goût ,
merité les fuffrages des curieux. On trouvera auſk
ont
AVRIL. 1757. 213
chez le fieur Maillard divers autres fujets peints
avec lefdites vignettes , comme figures Chinoiſes,
papier peint , cartouche, & c,
AUTRE.
NOUS croyons
devoir annoncer
au Public com
me un objet intéreſſant
, que Madame
Thomin
eft continuée
dans l'exercice
du privilége
dont
jouiffoit
fon mari, d'Ingénieur
en optique
de la
Reine : elle foutient
le commerce
de lunettes ,
conferves
, biloupes
, microſcopes
, teleſcopes
,
& tout ce qui dépend
de l'optique
. Elle travaille
,
comme
elle faifoit fous la direction
de fon mari ,
à tous les ouvrages
de l'art dont on peut voir
le détail dans le traité d'optique
méchanique
,
imprimé
en 1749 , chez Jean- Baptifte
Coignard
& Antoine
Boudet , rue Saint Jacques , à la Bi
ble d'or.
On trouve chez elle une espece de biloupe
qui a un double verre , & dont l'ufage eft extrêmement
utile pour les Horlogers , les Peintres ,
les Deffinateurs , & furtout pour les vieilles
écritures elle fert auffi pour la botanique en
ce qu'elle groffit & diftinguent les objets. Certe
biloupe eft de l'invention de M. Thomin , qui
en a laiffé le fecret à fa veuve.
Il a perfectionné une forte de microſcope à
la main , que l'on nomme engifcope , parce qu'il
n'a point de verres, & qu'il n'eft compofé que
de lentilles. Il eft porté fur une tige particuliere ,
avec un appui rond ou quarré & facile à tenir.
Au haut de cette tige eft une bonette dans laquelle
eft enfoncée un miroir d'argent qui fait,
par le moyen du poli , la reflection du microfco212
MERCURE DE FRANCE.
pe univerfel , & par le moyen de trois ou quatre
lentilles de rechange , dont le propre eft de groffir
plus ou moins les plus petits objets, felon les
foyers qu'on leur donne.
Au milieu de cette tige eft une pince qui s'ouvre
en appuyant deux doigts fur deux petits boutons
où l'on met les animaux dont on veut voir la circulation
du fang. Au bout de cette pince eft une
pointe d'acier recourbé , qui fert à recevoir les
quatre petites dames blanches & noires , fur lefquelles
on met les objets qui ne font point tranfparens,
comme le fable, la poudre, & l'etoffe , &c.
Vous déviffez cette pointe , & vous mettez en fa
place deux petites plaques de cuivre jointes en◄
femble , l'une percée au milieu , & l'autre de
glace pour recevoir les liqueurs, ou fluides , ou
épaiffes, que vous voulez examiner. Le tout dans un
petit coffret de chagrin affez commode pour être
emporté dans la poche.
La dame Themin travaille elle- même tous ces
ouvrages avec un Artiſte habile , que M. Thomin
a inftruit lui-même fur toutes ces connoiffances
pendant plufieurs années.
AUTR E.
Le fieur Coufin Expert , reçu à Saint Côme
pour les defcentes , donne avis qu'il a confidérablement
perfectionné le bandage à reffort pour
l'exomphale reduit , en lui donnant plus de folidité
& de commodité . C'eft fur ces raifons que la
Faculté de Médecine , fur le rapport des Commiffaires
qu'elle a nommés pour l'examen de ce bandage
lui a accordé une approbation authentique ,
& a jugé que les avantages de ce bandage
AVRIL. 1757. 217
furpaffoient tous ceux des autres bandages qui
avoient été propofés pour cette maladie . On trouve
auffi chez lui des bandages élastiques à reffort &
fans reffort , à charniere & à corps ouvert.
Il demeure , rue Comteffe d'Artois.
APPROBATION.
J'ai lu , par ordre de Monfeigneur le Chancelier,
le fecond volume du Mercure du mois d'Avril ,
& je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher
Pimpreffion. A Paris , ce 12 Avril 1757.
GUIROY.
ERRATA
du premier volume du Mercure d'Avril.
PAAGE 14 , ligne 6 , pas , pas plus long-temps ,
lifex , pas plus long-temps.
Page 15 , lig. 17 , l'air qu'il appris , lifex , qu'il a
appris.
Page 21 , lig. 5 , elle fut tenté d'interpréter , liſez,
elle fut tentée , &c.
Page 39 , ligne premiere ,
lifez ,
D'abord , mon taudis en Tibur¸
D'abord , mon taudis eft Tibur ,
Même page , lig. 26 & 27 ,
C'est l'aimable Reine de Gnide.
214
Sortant de l'écume des mers ,
Changez ainfi la ponctuation ,
C'eft l'aimable Reine de Gnide ;
Sortant de l'écume des mers.
Page 43 , lig. 26 & 27 , d'ailleurs ces plaifirs ne
lui font pas moins infupportables , qu'elle lui
eft odieufe , lifex , d'ailleurs il ne lui eft pas
moins infupportable , qu'elle lui eft odieufe.
( Il s'agit du Mifanthrope & de la fociété . )
Page 102 , lig. 3 , ils deshonora , lif. il deshonora.
Page 123 , lig 9 & 10 , par la certitude qu'elles
ont des fottifes reproduites dans des objets aimables
, par une imitation fine , elles deviennent
des moyens de plaire , &c. lifez , par la certitude
qu'elles ont que des fottifes reproduites
dans des objets aimables, par une imitation fine,
deviennent des moyens de plaire ,
Page 137 , lig. 23 , qui nous ait plus attaché ,
lifex , qui nous ait plus attachés.
& c.
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
VERS ERS de M. le Préſident de Ruffey à M. de
Voltaire , $
Vers fur la perte que nous avons faite de M. de
Fontenelle ,
Le Bonheur imprévu , Conte ,
6
8
Invitation à M. le Curé de Saint Jean, aux Amo.
gnes,,
Dialogue entre Stratonice & Fontenelle ,
Epître à M. de Reaumur,
30
33
42
215
Lettre de M. Trublet à M. de Boiffy , & l'examen
de l'Opéra de Pfyché , par M. de la
Motte ,
Epitre badine à M. l'Abbé Bernier ,
Penfées diverfes ,
Le Riche , le Noble & le Sage , Fable ,
46
57.
61
64
Explication de l'Enigme & du Logogryphe du
premier Mercure d'Avril ,
Enigme & Logogryphe ,
Couplets fur des vers à foye ,
ART. II. NOUVELLES LITTERAIRES.
Extrait de l'Ecole de l'Amitié ,
Précis ou Indications de livres nouveaux ,
66
ibid.
69,
71
89
127
Extraits des Difcours prononcés dans l'Académie
Françoiſe le 15 Mars 1757,
ART. III . SCIENCES ET BELLES LETTRES.
Medailles. Deviſes des Jettons pour l'année 1757 ;
141
144
Phyfique. Efquiffe fur l'irritabilité & la fenfibilité
des parties du corps de l'homme ,
Séance publique de la Société Littéraire de Châ◄
lons -fur-Marne ,
ART. IV . BEAUX-ARTS .
ISI.
Mufique, Lettre à l'Auteur du Mercure , fur la
déclamation notée ,
Gravure ,
ART. V. SPECTA LES.
Comédie Françoiſe ,
159
166
Compliment prononcé à la cloture du Théâtre
par M. de la Noue ,
Comédie Italienne
Vers à Mlle. Camille Veroneze ,
167
ibid.
171
ibida
216
Opera Comique , 175
Concert Spirituel ,
ibid.
Spectacle de M. Servandonni , 177
ARTICLE VI.
Nouvelles étrangeres ,
179
Nouvelles de la Cour , de Paris , & c. 189
Bénéfice donné , 197
Supplément à l'Article de Chirurgie ,
Supplément à l'article des Spectacles ,
Mariages & Morts ,
Avis divers.
La Planche des Jettons doit fe placer à la page 141.
198
201
ibid.
204
De l'Imprimerie de Ch, Ant. Jombert.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le