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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
AVRIL. 1757.
PREMIER VOLUME.
Diverfité , c'est ma devife. La Fontaine.
Cochin
Filus in
RepillonSculp 1218.
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
PISSOT , quai de Conty.
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques,
CAILLEAU , quai des Auguftins.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
BIBLIOTHECA
REGIA
MONAACCEENSIS.
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eſt chez M.
LUTTON , Avocat , & Greffier- Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis au
recouvrement du Mercure , rue Sainte Anne ,
Butte Saint Roch entre deux Selliers .
C'eft à lui que l'on prie d'adreffer , francs
de port , les paquets & lettres , pour remestre ,
quant à la partie littéraire , à M. DE BOISSY,
Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36 fols ,
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant,
que 24 livres pour feize volumes , à raison
de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles on
enverra le Mercure par la pofte , payeront
pourfeize volumes 32 livres d'avance en s'abonnant
, & elles les recevront francs de port.
Celles qui auront des occafions pour le faire
venir , ou qui prendront les frais du portfur
leur compte , ne payeront , comme à Paris ,
qu'à raison de 30 fols par volume , c'eſt-àdire
24 livres d'avance , en s'abonnant pour
16 volumes.
Les Libraires des provinces on des pays
étrangers, qui voudront faire venir le Mercure
, écriront à l'adreſſe ci - deſſus.
A ij
Onfupplie lesperfonnes des provinces d'envoyerpar
la pofte , enpayant le droit , le prix
de leur abonnement , ou de donner leurs ordres,
afin que le paiement en foit fait d'avance au
Bureau.
2
Les paquets qui ne feront pas affranchis ,
resteront au rebut.
Il y aura toujours quelqu'un en état de
répondre chez le fieur Lutton ; & il obfervera
de rester à fon Bureau les Mardi ,
Mercredi & Jeudi de chaque ſemaine, aprèsmidi
.
On prie les perfonnes qui envoient des Livres
, Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
On peut fe procurer par la voie du Mereure
, les autres Journaux , ainfi que les Livres
, Eftampes & Mufique qu'ils annoncent.
On trouvera au Bureau du Mercure les
Gravures de MM. Feſſard & Marcènay.
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A001
MERCURE
DE FRANCE.
AVER IL. » 1757.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
EPITRE
A Madame ... partant pour l'Ifle de Corfe.
Spirerò nobil fenfi à rozi petti
Raddoleiro de le cor lingue il fuono.
Prologue de l'Aminte.
NE Ifle odieufe & fauvage
Va s'embellir de vos appas :
Ses beaux jours feront votre ouvrage ;
Et bientôt les premiers lilas
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
•
Qui fleuriront fur fon rivage ,
Naîtront , Thémire , für vos pas.
L'air parfumé de votre haleine
Portera jufqu'au fond des coeurs ,
Cette influence douce & faine ,
Qui -fixe aux rives de la Seine
Le goût des Arts , le ton des moeurs.
Comment refteroit- il au crime
Des autels & des favoris ?
Votre vue & vos doux fouris ,
Vos éloges & votre eſtime,
De la vertu feront le prix.
On ne peut braver votre empire i
Il eft fondé fur le plaifir :
Tout en vous le peint & l'infpire ,
Comme en moi tout le ſçait ſentir.
J'aurai donc la douceur extrême
D'ouir nommer l'objet que j'aime ,
Avant Licurgue , avant Solon ,
Avant Ariftote & Platon ,
Avant Pen & Montesquieu même
Leurs principes font vos effais ,
Et leurs defirs font vos fuccès.
Cette politique fi fûre ,
Cet empire fi glorieux ,
Vous le portez dans vos beaux yeux :
Le foin d'embellir la nature ,
Ne vous coûte pas plus qu'aux Dieux.
Pour un chimérique fpectacle
AVRIL 1757.
Ai-je rifqué des vains tranſports ?
Non , d'Orphée ( 1 ) , il fut le miracle à
Vos graces valent fes accords.
Le charme que produit la lyre.
Entre l'oreille & l'ame , expire :
Mais par des charmes plus puiflans,
La Beauté , c'eft nommer Thémire
Affujettit à fon empire,
Et toute l'ame, & tous les fens.
Le théâtre (2 ) avec vous confpire
Pour défarmer des révoltés :
On abjure les cruautés ,
Quand pour vos appas on ſoupire ,
Qu'on donne des pleurs à Zaïre ,
Et qu'on rit des airs empruntés
Du Milord ( 3 ) qui ſe fait inftruire
En l'art de nos frivolités.
Qu'aux Mufes on fixe un azyle ,
Et je retrouve mon Héros :
Vous qui le rendez à cette Iſle ,
Renouez d'une main habile
L'utile fil de fes travaux.
Offrir à l'efprit la lumiere ,
>
(1) Silveftres homines facer interprefque Deorum,
Cadibus & victufoedo , deterruit Orpheus.
Hor, are Poér.
(2 ) Une troupe de Comédiens viens de paffer en
Corfe.
(3 ) Perfonnage du François à Londres.
A iv
MERCURE DE FRANCE.
Verfer la vertu dans le coeur ,
C'est ainsi qu'en Législateur
Curfay rempliffoit fa carriere.
Mais que peut l'art fans le bonheur ?
Son projet étoit admirable ,
Ses moyens étoient des plus doux ;
Aux foins de ce Guerrier aimable ,
Thémire , il ne manquoit que vous.
J'aime à préfager votre gloire :
Mais j'étends plus loin mes defirs ;
Je voudrois chanter vos plaiſirs ,
Et j'en voudrois trouver l'hiftoire
Dans mon coeur & dans ma mémoire.
CHAUVEL , Avocat.
De Draguignan en Prov le 29 Janvier 1757-
VERS
A Mile •
qui me demandoit des Vers.
V.ous defirez , Iris , un hommage nouveau :
Des Vers , me dites-vous. Eh ! peignent- ils mieux
l'ame ?
Par mon coeur mille fois l'Amour vous dit ma
flamme :
L'efprit parleroit-il un langage plus beau ?
Non , je ne puis , Iris , vous fatisfaire :
Quand le coeur a parlé , l'eſprit n'a qu'à ſe taire.
PAS... le jeune.
AVRIL 1757.
L'AVANTAGE DU SENTIMENT,
ANECDOTE.
Ce titre commun annonce un Roman.
Je crois qu'un mot d'avis ne fera pas inutile.
Il ne faut point débuter mal - adroitement
, & dans un temps où l'on aime fi
peu , où l'on fouffre fi impatiemment les
foupirs d'un coeur tendre rien ne feroit
fi gauche en hazardant un pareil titre ,
que de laiffer fubfifter l'opinion qu'il donne
d'abord de l'ouvrage. Je déclare done
que ce n'eft point un Roman qu'on va
lire du moins ces langueurs éternelles
ces fadeurs impertinentes qui caractériſent
les paffions qu'on écrit , en feront bannies
avec foin. On peut prouver l'avantage du
fentiment fans reffufciter les Cléopatres &
les Cyrus.
:M
Le Comte de Saint-Amour né avec le
plus joli efprit du monde , fubjuguoit toutes
les femmes : il n'avoit encore trouvé
de difficulté qu'auprès de Bélife , qui née
pour l'amour plus que pour le plaifir , en
fe taifant même fur les ufages , ne pouvoit
fe rendre qu'au fentiment. Ce n'eft
pas qu'elle n'eût pris du goût pour Saint-
Amour ; il étoit impoffible qu'il n'en inf
י
A v
zo MERCURE DE FRANCE.
"
pirât pas mais il ne faifoit point de progrès
dans fon coeur ; les foins même qu'il
lui rendoit , contribuoient à peine à le lui
faire trouver plus aimable. Saint- Amour
avoit tout pour plaire , excepté le fenti
ment , & le fentiment feul pouvoit fubju
guer Bélife . Ce n'eft pas que rébelle à Bu-.
fage il ne dît , je vous aime, autant de fois
qu'il le falloit pour perfuader ; mais on
voyoit qu'il ne le difoit que pac bienféance.
L'efprit voltigeoit toujours fur fes levres
: les chofes que tous les hommes difent
le plus fimplement à une femme , il
les tournoit avec un foin extrême , & les
accabloit , pour ainfi dire , de fleurs . Bélife
penfoit que qui tourne tout , ne fent rien :
elle cût voulu en être moins perfuadée .
Son goût hui faifoit regretter de ne pouvoir
livrer fon coeur. Dans de certains momens
elle cherchoit dans fes yeux ce fentiment
qu'elle eût voulu lui fuppofer : complices
de fon efprit , ils décéloient encore par
leur langage concerté , la froideur des fentimens
qu'ils vouloient exprimer.
Une femme fans confiance , eft bientôt
devinée par un Amant fans amour. Saint-
Amour conçut que Bélife ne l'aimoit pas
encore ; mais il ne foupçonna point qu'elle
ne l'aimeroit jamais. Il lui fit des queftions
, c'est - à - dire des reproches. Les
1
AVRIL, 1757. 11
·
;
avantures toujours heureuſes qui avoient
fait fon amour- propre , pouvoient juftifier
fon ton avantageux . Bélife ne fut point
furprife qu'il le parût tant, lui-même de fa
réfiftance ; elle s'étonna feulement qu'en
voulant lui reprocher de n'être pas plus
fenfible , il n'y eût pas dans tout fon difcours,
un de ces mots qui entrent ſi naturellement
dans les plaintes des Amans.
Quoique fi peu fincere , il faifoit affez
d'impreffion pour caufer un peu de dépit,
Bélife ne diffimula pas le fien, Vous vou
lez être aimé , lui dit- elle , & fans doute
s'il ne falloit qu'être très- amufant , trèsfpirituel
pour infpirer une paffion , perfonne
n'y auroit plus droit que vous. Mais
ce n'eft pas avec de l'efprit que l'on parle
au coeur , & c'eft au coeur qu'il faut parler
; c'eft lui qu'il faut perfuader , & vous
ne fongez pas feulement au mien. La moitié
de ce que vous dites eft très - vrai , repondit-
il , il faut s'exprimer comme on
penfe ; mais , Madame , vous étendez un
peu trop cette maxime : le devoir de paroître
fincere , n'interdit pas l'ambition, de
paroître plus aimable . S'exprimer comme
on penfe , c'eft , felon moi , dire ce que
l'on fent : mais eft-il defendu de le dire
mieux qu'un autre ? Les difcours fimples
d'un Amant , font les propos de ces fades
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
adulateurs que l'oifiveté détermine , & que
l'ennui précede : accoutumé à les entendre
, on eft en droit de les méprifer, & c'eſt
ce qui arrive à toutes les femmes qui joignent
l'efprit à la beauté. Voudriez - vous
qu'un Amant qui peut fe faire diftinguer
dans la foule , confentît à y être confondu ?
Cette loi eft trop cruelle . Qu'exigeroit de
plus une femme charmante , qui ne voudroit
pas qu'on l'aimât , ou qui ne voudroit
pas qu'on lui dît qu'on l'aime ...
Je ne dis pas qu'il ne faille s'exprimer avec
efprit autant que l'on peut , répondit Bélife.
Sans doute ce que tout le monde dit
eft peu agréable à entendre , & il faut un
peu confulter les oreilles qui n'ont que trop
de droit à déterminer le coeur. Mais dire
mieux qu'un autre , & même dire des
chofes très- fines , tres- délicates , n'eſt pas
affecter de montrer de l'efprit : on peut
tourner une déclaration d'une maniere
très-ingénieufe & conferver l'ingénuité ;
c'eft ce que prouvent tous les jours les hommes
qui ont le plus d'efprit , lorfqu'ils aiment
fincérement. Vous ne voulez point
reffembler à ces êtres faftidieux qui affiégent
une femme par troupe , & vous avez
raifon mais obfervez , je vous prie
que les chofes communes qu'ils difent ne
font excédentes , que parce qu'ils les di
AVRIL. 1757. **
fent machinalement ; s'ils les penfoient ,
s'ils avoient l'air de les fentir , ils pourroient
n'en pas paroître plus aimables
mais ils paroîtroient plus finceres , & c'eft
un avantage qu'ils auroient fur vous , malgré
celui que l'efprit vous donne fur eux .
dès
Saint- Amour fe fentoit battu. Il voulut
répondre par une autorité. Mais, Madame,
reprit- il , vous difputez contre les faits :
cet efprit qui me nuit auprès de vous , m'a
réuffi auprès de toutes les femmes ; vous le
fçavez vous- même . Oui , Monfieur , il
vous a réuffi : de quelles femmes parlezvous
? Celles que le feul amufement détermine,
adorent l'efprit , & l'on peut fçavoir
d'avance combien on les trouvera faciles ,
que l'on
peut arranger de fuite quelques
phrafes jolies. Vous avez trouvé de ces
femmes , & vous les avez féduites : je ne
m'en étonne point : mais croyez -vous pouvoir
compter beaucoup de coeurs touchés
parmi tant de conquêtes ? Je crois qu'en
cela votre illufion a mal fecondé votre
amour-propre , & que vous avez fenti plus
d'une fois que tout votre triomphe avoit
été de mettre quelques machines en mouvement
..... Je vous entends , Madame 99
répondit le rufé Saint- Amour ; je n'ai féduit
que des folles, & les moyens qui m'ont
réuffi auprès d'elles , doivent me nuire au
14 MERCURE DE FRANCE.
près de vous. Vous avez des principes épurés
, une imagination plus fage , & ne voulant
vous rendre qu'au fentiment , c'eſt l'amour
feul qui peut vous rendre favorable
aux foupirs d'un Amant. Je ne difputerai ,
pas pas plus long - temps : vous m'avez appris
le fecret de vous perfuader , c'eft me
faire entendre que j'ai le bonheur de vous
plaire je mériterai des confeils fans lefquels
mon bonheur méchappoit. Lorsqu'on
aime autant que je fais , on refpecte des
confeils comme des devoirs.
Saint- Amour promettoit beaucoup , Bélife
efperoit peu fans le befoin qu'elle
avoit de fe flatter , elle n'eût rien efpéré
du tout. Les femmes capables de raiſon-,
ner malgré la paffion , devinent aisément,
jufqu'à quel point nous pouvons mériter de
les perfuader.
Le Comte avoit promis de bonne foi.
La réfiſtance de Bélife piquoit fes defirs, 11
voyoit que cette réfiftance venoit d'une raifon
inébranlable ; & contraint à ne rien
attendre que des fentimens , convaincu
qu'il ne pouvoit avoir que des defirs , il
eût voulu pouvoir feindre ce qu'il ne
pouvoit pas fentit. Il étoit un jour aux
genoux de Belife ; elle l'y fouffroit ,
quoiqu'elle fûr fans confiance , parce
qu'elle voyoit que du moins il fouhaitoit
AVRIL 1757:
F
fincérement de pouvoir devenir amoureux.
Il avoir eu d'abord la prudence de fe borner
à foupirer , & à lui baifer les mains.
Jufques- là , il repréfentoit affez bien un
Amant. Il y mêla le langage des yeux : cela
réuffit encore . Bélife penfa prefque s'y
tromper, Mais elle foupira à fon tour , &
cela gâta tout. La joie de fe croire aimé fe
porta fi fubitement à la tête , qu'auffitôc
l'efprit reprit fon mouvement. Ses tranfports
& fes difcours ne furent plus que des
coups d'efprit. Il dit en un moment mille
chofes très - fpirituelles qu'il croyoit trèstendres
, & il y mêloit les regards les plus
paffionnés. Bélife fourit : il lui en demanda
la raifon. Je ris de mon ferin , lui ditelle
; je l'entends qui confond l'air qu'il
appris , avec fon ramage naturel , &
cette cacophonie me fait rire.
Il fut un peu piqué de la plaifanterie ;
mais il ne voulut pas le paroître. Eh quoi !
toujours difficile , toujours prévenue , lui
dit- il ? Ah ! Madame , n'aurez -vous jamais
affez d'amour pour ceffer de douter du
mien ? Sans doute il me feroit bien doux
de vous aimer comme vous voulez être aimée
: mais ayez donc la bonté de fonger
qu'il faut pour cela que je refonde tout
mon efprit. Je fuis cet arbre plié dès la
tendre jeuneſſe : fi malgré moi l'habitude
16 MERCURE DE FRANCE.
l'emporte encore un peu fur la raiſon , ne
pouvez- vous me tenir compte de la douleur
que j'en ai ?
Cette plainte , quoiqu'un peu recherchée
, méritoit de l'indulgence. Bélife y
répondit par toute celle qu'il étoit en droit
d'attendre. Je ne fuis difficile que par fentiment
, lui dit- elle je fens trop ce qu'il
faut dire quand on aime ; & je me plains
de ne le pas trouver dans vos difcours ,
parce que je voudrois vous l'inſpirer. Vous
concevrez un jour peut-être qu'en travaillant
à réformer votre efprit , j'ai plus fait
pour votre bonheur que ma tendreffe même
ne pouvoit faire.... Je le conçois dès
ce moment , lui dit- il , en fe jettant encore
à fes genoux , & je le conçois fi bien , que
je donnerois , en ce moment toutes mes
plus jolies phrafes pour un regard de vos
yeux : ma conviction eft le premier hommage
que je vous aie encore rendu . Que
je me fens heureux de penfer que bientôt
nos coeurs , nos efprits & nos regards , par
une délicieuſe intelligence , pourront former
ces accords inimitables ! ..... Bélife
l'interrompit. Je conçois ce que vous voulez
dire , & j'avouerai même que la penſée
eft naturelle ; mais permettez- moi de vous
dire à mon tour , que vous ne vous exprimez
pas avec cette fimplicité touchante ,
AVRIL. 1757 17
qui doit prouver la vérité des fentimens.
Voici ce que vous voulez dire : Vous m'apprenez
qu'il ne faut qu'un mot pour dire
que l'on aime ; je n'aurai jamais , ainf
que vous , que ce mot fur les levres.
Saint-Amour convint qu'elle avoit raifon
; il le fentoit : mais , malgré fa conviction
, en continuant de parler , il retomba
dans la même faute : c'eft qu'il vouloit
parler , & que dans ces momens fr
doux il ne faut que fentir & regarder tendrement.
逾
Bélife étoit une conquête fi précieufe
que Saint- Amour effaya réellement de fe
corriger mais le caractere perce toujours . :
Bélife vit qu'il fe contraignoit ; & n'étant
pas affez éprife pour récompenfer des
réfolutions comme des fentimens , elle
commença à fe faire un devoir de diminuer
les efpérances de celui qui ne lui en laiffoit
aucunes. Il preffentit fa décadence auprès
d'elle ; & n'aimant point affez pour penfer
à la ramener par des foupirs , il n'y employa
que des phrafes. Elle s'expliqua autant
qu'elle le pouvoit : il alla toujours fon
train , & fi obftinément , qu'enfin elle fe
vit obligée de fe déclarer par les fignes les
moins équivoques. Saint-Amour voulut
détruire une réſolution humiliante ; fa vanité
étoit bleffée : il fe flatta d'y employer.
18 MERCURE DE FRANCE.
des moyens certains : il ignoroit que l'a .
mour propre ne donne pas les moyens de
ramener une femme que l'efprit n'a pu féduire.
Le parti fut pris & exécuté dans la même
journée. Bélife n'avoit confulté que fa
raifon ; elle fut même difpenfée d'interroger
fon coeur : ce coeur murmuroit pour.
tant en feeret ; il avoit eu des plaiſirs , il
lui reftoit des befoins ; elle écouta fesi
plaintes , & les jugea naturelles. On a pris
l'habitude de foupirer , de s'attendrir , de
rêver doucement : c'étoit tout le plaifir
auquel on fût fenfible , toute l'occupation,
dont on fût capable. De quoi pourra-t - om
maintenant s'occuper de quoi pourra-t - on
s'amufer ? Il ne refte plus rien dans la naming
ture : les chofes ne renaîtront pas auffi far
cilement qu'elles ont difparu ; la difpo
fition du coeur y manque . Bélife fit ces réflexions
, & , fans fe reprocher: fa réfolution
, commença à fentir que la raifon exige
plus qu'elle ne donne ,
Pendant qu'elle s'entretenoit de ces trif
tes idées , on lui annonça Dorimont. C'étoit
un homme dont il fembloit qu'aucune
femme ne dût penfer à faire un amant :
honnête homme , bon efprit , ami fincere ,
mais parlant peu , fe montrant comme tout
le monde , difant des chofes très ordinaiAVRIL.
1757.. 19
PAR .
res , ayant une de ces figures que l'on voir
partout , & ne fe faifant jamais remarquer
ni en bien ni en mal . Bélife le voyoit fouvent
, & quoique très - raifonnable , n'avoit
, pour ainsi dire , jamais pris garde à
lui.
Il l'aborda avec un embarras facile à remarquer
: certain qu'elle s'en appercevroit ,
il voulut lui en parler le premier. Je ne
fçais , lui dit-il , pourquoi je me fens embarraffé
devant vous : c'eft un trouble extrême
, une émotion que je n'ai jamais
fentie. Bélife l'écoutoit ordinairement avec
peu d'attention , & dans ce moment elle
n'étoit pas difpofée à lui en accorder beaucoup.
Elle le regarda cependant , & elle
voulut le faire expliquer . Mon trouble
augmente , lui dit-il , à mesure que je
veux parler : fi je vous voyois pour la premiere
fois , je croirois qu'on ne peut abor
der la beauté fans émotion. Bélife fourit
en entendant cette galanterie. Vous riez ,
Madame ; vous, croyez que je viens vous
débiter des fleurettes ; vous me connoiffez
mal :ma bouche ne s'ouvrit jamais qu'à lai
vérité ; & quiconque m'aura un pen examiné
, ne prendra jamais mes difcours les
plus flatteurs , que pour des fentimens.
Cette derniere phrafe frappa les oreilles
de Bélife : elle y trouva de l'efprit fans
20 MERCURE DE FRANCE.
art , & du fentiment fans fadeur : c'étoit
un phénomene pour elle ; jamais Dorimont
n'avoit ni tant dit , ni fi bien dit : c'étoit ,
pour ainfi dire , la premiere fois de fa vie
qu'il parloit. Les miracles font tous intéreſ
fans . Bélife ne put s'empêcher de l'envifager;
elle trouva une phyfionomie toute nouvelle
; des yeux qui n'avoient jamais rien
dit , exprimoient plus qu'il n'avoit dit luimême
; un teint plus animé , un air touchant
, un air d'efprit , tout ce que l'amour
peut donner à l'Amant le plus tendre ,
étoit marqué fur le vifage de Dorimont.
Bélife ne fçachant que penfer , ne fçachant
que lui dire , lui répondit la premiere
chofe qui lui vint à l'efprit : ce fut
un remerciement de fa galanterie , mais
plein d'égards , plein de cette eftime qu'un
honnête homme s'attire toujours de la part
d'une femme eftimable. Non , Madame ,
repliqua-t-il , je ne fuis point galant : ce
que je vous ai dit eft peu de chofe ; fi vous
en ôtez la vérité , il n'en restera rien ni à
vous ni à moi. Je laiffe les complimens ,'
les fleurettes , l'efprit même à ceux qui
veulent fentir fans choix , & plaire fans
fentiment ; je ne dis que ce que je penfe ,
& je ne le dis que lorsque j'eftime.
11 dit encore plufieurs chofes pleines
d'efprit & de fineffe ; il fortit en la laiſſant
AVRIL. 1757. 21
confondue & touchée de ce qu'elle venoit
-d'entendre.
Elle rêva pendant quelques momens au
prodige qui l'avoit frappée : après avoir
admiré , elle fut tenté d'interpréter : l'amour
fe gliffoit dans fon coeur ; elle prêta
des intentions à Dorimont , fans en être
-moins convaincue qu'il avoit peint fes véritables
fentimens on voit que l'eftime
n'agiffoit pas feule ; il en avoit d'ailleurs
affez dit pour faire travailler l'imagination.
C
:
Oui , fe dit- elle , voilà le vrai , l'unique
moyen de plaire. Mais comment fe peut-il
qu'un homme qui paroiffoit fi borné ait les
véritables idées du fentiment & de la délicateffe
? Ah ! cela confirme ce que j'ai toujours
penfé , que l'amour donne de l'efprit
, & qu'il le donne avec tout le talent
de perfuader.
Depuis ce moment , Dorimont faifit
toutes les occafions de la voir & de lui
plaire , il en trouva mille ; & à meſure
qu'il en faifoit naître , il fembloit que fon
efprit grandiffoit. Elle s'accoutuma fi bien
à cet efprit , fi digne de charmer le fien
qu'au bout de quelques jours elle eut de la
peine à concevoir comment elle avoit pu
s'amufer de celui de Saint- Amour. Ce dernier
n'avoit pas encore reçu fon congé en
forme ; mais il n'y gagnoit que quelques
→
22 MERCURE DE FRANCE.
•
politeffes que la bienféance exigeoit. Il
vint un jour chez Bélife : malheureuſement
pour lui elle rêvoit , en ce moment
à un biller que Dorimont venoit de lai
écrire ; billet charmant , & qui n'avoit pas
befoin de la difpofition de fon coeur pour
Jui paroître tel . Elle ne put fe réfoudre à
fe diftraire & à recevoir Saint- Amour . Dorimont
furvint le quart d'heure d'après:
il la furprit dans la plus douce rêverie . Je
viens mal -à- propos , lui dit-il modeſtement.
Vous rêviez ? j'interromps un plaifir.....
Je ne rêvois pas , répondit- elle ,
je réfléchiffois. Ce n'étoit pas fans doute
au billet que je vous ai écrit ? accoutumée
à l'efprit , en aimant l'éclat , le fentiment
modefte & fimple n'eft peut- être plus capable
de vans toucher.....L'efprit ne m'a
jamais féduite , lui dit- elle fi parmi les
qualités aimables il tient le premier rang ,
c'est une raiſon pour moi de lui préférer
les qualités eftimables. Ah ! Madame ,
qu'on trouve peu de femmes qui penfent
comme vous ! Je le fçais , Monfieur , & je
m'imagine qu'on les trouve, avec plaifir.
Avec plaifir ! c'eft plus que cela: le plaifir eft
l'effet de l'agrément : ce qu'infpire la raifon
unie à la vertu , mérite un autré nom ;
torfque la fympathie s'y joint , c'eſt une
volupté inexprimable ; il n'y a plus alors
སྙ་
2
AVRIL. 17.57,
que l'amour le plus mutuel & le plus tendre
qui puiffe être fupérieur peu d'hommes
font capables de fentir le prix d'un
bien fi doux ; aucun ne l'eft de l'exprimer.
*
Dorimont eût pu parler long- temps de
fuite , fans que Bélife l'eût interrompu ;
elle rêvoit ; il s'en apperçut. Vous réfléchiffiez
quand je fuis entré , Madame ;
mais vous rêvez à-préfent. Cela eft vrai ,
répondit-elle , je me furprends dans ces
diftractions depuis que j'ai lu votre billet.
Ce feroit un bien grand éloge , Madame ,
s'il pouvoit y en avoir de vrais pour un
homme qui ne fçait point fe flatter ; mais ,
puifque vous me faites l'honneur de me
dire des chofes auffi flatteufes , fans doute
-que celles que je vous ai écrites vous ont
-paru raifonnables ? Oui , je vous l'avoue ,
répondit Béliſe : vous avez rendu fur l'amour
tout ce que je penſe , tout ce que je
-fens .....qu'on en doit penfer ; un amant
même ne pourroit le mieux définir. Mais
ce ne font pas vos idées feules qui m'ont
plu ; vous les avez tracées avec une fineſſe
qui a partagé mon plaifir ; & , je ne vous
le diffimulerai pas , je ne m'attendois pas
à lire quelque chofe d'auffi agréablement
écrit. Je vous entends , Madame , vous ne
me foupçionnez pas d'affez d'efprit pour ...
24 MERCURE DE FRANCE.
=
M.M
"
votre prévention étoit très- naturelle : il eft
-vrai que par un principe particulier j'ai
contribué volontairement à l'établir. Je fuis
né avec peu d'efprit ; mais je ne parois fi
ordinaire de ce côté - là , que parce que je
de veux bien. Tant de gens qui ont de l'efprit
, tant d'autres qui veulent en avoir ,
tant d'autres enfin qui nous vendent fi cher
le facile talent d'en montrer , forment à
mes yeux un ſpectacle fi impertinent , fi
ennuyeux , que par vanité j'ai voulu n'a-
.voir pas avec eux ce trait de reffemblance .
Quant à mon efprit , je puis vous le préfenter
comme un fonds ingrat ou fertile ,
.fuivant les momens & les circonftances. Il
ya des matieres qui ne m'infpirent rien ;
il y en a d'autres qui m'ennuient beaucoup,
alors je me tais , je laiffe raifonner & briller
ceux qui ont le grand amour de la pa-
- role & de la difpute ; il y a d'autres fujets
de converfation plus analogues , tels que
le fentiment , les vertus : ceux - là m'excitent
à parler , & me donnent quelquefois
de l'efprit. Voilà , Madame , pourquoi
vous avez d'abord jugé de moi fi défavorablement
, & pourquoi enfuite vous en
avez pris une opinion fi flatteufe.
Bélife admiroit dans le difcours d'un
honnête homme , la même délicateffe de
penfées qui l'avoit d'abord féduite : fon
eftime
AVRIL. 1757 . 25
cftime augmentoit à chaque inftant : elle
ne put fe refufer au plaifir de donner des
louanges à celui qui lui faifoit éprouver de
fidoux fentimens . Vous me louez trop ,
Madame , lui dit - il ; mais c'eft de vos
bienfaits que vous parlez , en vantant mon
efprit : il eft bien jufte que vous en jouiffiez
; ma modeftie vous priveroit de ma
reconnoiffance.
Il fe leva pour fortir . Elle voulut le retenir
à fouper ; il ne fe rendit point à fes
inftances : c'étoit le plaifir que Bélife eût
encore plus vivement fouhaité. Malgré fon
chagrin , elle n'eut point de triftes idées ;
elle penfa qu'il vouloit fuir l'occaſion de
s'expliquer trop promptement : cette préfomption
de lui rendit cent fois plus cher ,
& lui donna le courage de le laiffer partir.
Saint-Amour vint chez elle le lendemain
: il fut reçu comme un homme que
l'on peut comparer avec tant de défavantage
pour lui. Il fçavoit qu'il n'étoit plus
en droit de s'en étonner ; ( Bélife l'avoit affez
inftruit ) . Il n'ofa pas moins s'en plaindre.
Il eut peu de fatisfaction : la réponſe
qu'elle lui fit étoit fans fard , quoique fans
impoliteffe fa vanité en fut bleffée ; par
conféquent il employa de faux moyens à fe
faire rendre juftice ; au lieu de fe plaindre
en amant il ne parla qu'en bel efprit ;
1. Vol.
:
B
26 MERCURE DE FRANCE.
des épigrammes , des faillies , des fentences
furent fes armes. Bélife bâilla plufieurs
fois. Votre politeffe eft rare , lui dit- il avec
dépit on ne s'eft jamais avifé d'avoir autant
de caprice avec auffi peu de circonfpection.
Il eft donc furvenu quelqu'un qui
vous amuſe autant que je vous amufois ?
j'ai du penchant à le croire. Seroit - ce Dorimont
? Il en eft bien capable. J'ai fçu
qu'il étoit venu vous voir plufieurs fois :
fans doute c'est lui qui m'éclipfe auprès de
vous ? Un efprit auffi fin , auffi brillant ...
Il n'eft point tout cela , répondit Bélife , & je
ne prends point une plaifanterie pour un
compliment mais il a du moins des idées
fages , des fentimens raifonnables ; & fi
dans la converfation il eft aifé de l'effacer
, peut-être feroit-il difficile ..... Fort
bien , Madame , voilà une eſtime affez
bien conditionnée : vous voyez que je fuis
poli ...... Mais dites -moi , je vous prie ,
fongez - vous que c'eft à moi que vous parlez
? Oui , Monfieur , c'eſt à quoi je fonge
précisément . Mais dites - moi , à votre
tour , pourquoi vous me faites cette queftion
? il me femble qu'elle renferme de la
jaloufie ...... Pour de la jaloufie , non ,
Madame ; mais de l'étonnement , du mécontentement
, je vous avoue qu'elle en
renferme beaucoup . Je ne fuis point ja- .
AVRIL. 1757. 27
:
loux c'eft une phrénéfie dont mes réflexions
& mon expérience me fauvent
pour toujours ; mais quelquefois je fuis
piqué qu'au mépris des bienféances on
bâille auprès de ce qu'on aimoit , & qu'on
regarde l'engouement comme une excufe
fuffifante de l'incivilité . . . . Ceci devient
férieux , reprit Bélife , je n'y répondrai
que deux mots ; après quoi vous prendrez
tel parti qu'il vous plaira , pourvu que ce
ne foit pas de recommencer des difcours
qui m'offenfent. Je ne vous ai jamais dit
que je vous aimaffe ; je n'ai jamais pu vous
le dire ; car en vous voyant agir & penfer
auffi contradictoirement à mes fentimens ,
il m'étoit aifé de juger que cela n'arriveroit
jamais. Ce que j'ai fenti pour vous ,
c'eſt un certain plaifir à vous entendre , un
goût de préférence que vous infpirez par
vos manieres agréables , une envie affez
tendre de toucher votre coeur , de pouvoir
même le remplir. Voilà ce que j'ai fenti
pour vous ; je vous l'ai fait connoître ; je
me fuis expliquée autant que je le devois :
vous n'avez pas voulu mériter ce goût ,
cette préférence ; il ne vous en eût peutêtre
coûté que de montrer des fentimens :
les conditions vous ont encore paru trop
dures ; vous m'en avez donné les preuves
les plus inconteftables : il eft tout fimple
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
1
que j'aie renoncé à mes idées . Je me fuis
expliquée par des regards qui difoient
tout ; ce n'eft pas ma faute fi vous avez
manqué de pénétration : il ne falloit , pour
m'entendre , que le quart de l'efprit que
vous avez mis à m'éclairer. Quant à Dorimont
, fans vouloir ici juftifier cet engouement
dont il vous plaît de m'accufer , foyez
perfuadé qu'il n'eft point tel que vous vous
l'ères imaginé ; il a de l'efprit , le vrai eſprit
, des qualités très-eftimables ... Oh !
pour le coup , répondit Saint- Amour , en
fe levant, je n'y fçaurois tenir : Dorimont
de l'efprit Tout Paris eft donc une bête 3
Car affurément ... Monfieur , Monfieur
tout Paris juge fouvent très -mal : il y a des
hommes qui lui échappent , parce qu'ils
penfent affez fagement pour ne vouloir pas
avoir une réputation ... Enfin , Madame ,
ce fera tout ce que vous voudrez ; Dorimont
a de l'efprit , c'eſt un homme charmant
, admirable : mais vous me permettrez
de n'en rien croire & de m'épargner .
l'ennui .... Monfieur , il va venir , ayez
la bonté de reſter ; vous jugerez vous- même
. Très volontiers , Madame : ce
fera une très-bonne comédie ; & peut- être
trouverai-je le moyen .... Il n'avoit pas
achevé , qu'on annonça Dorimont.
.....
Saint-Amour tira d'abord fur lui. Dori
AVRIL. 1757. 29
mont le connoiffoit & ne le craignoit point.
Il fut ferme fur les pieds en fe défendant.
Les armes de Saint- Amour étoient d'autant
plus propres à bleſſer , qu'elles étoient
plus déliées : c'étoient de ces plaifanteries
ingénieufes que l'homme d'efprit même
prend fouvent pour des complimens . Dorimont
eût peut-être donné dans le piege
s'il n'avoit pas été auffi modefte : fa modeftie
le fauva convaincu qu'il ne méritoit
pas des complimens , il prit ceux qu'on
paroiffoit lui faire , pour ce qu'ils étoient
en effet. Tant que Saint- Amour ne dit que
des mots , Dorimont ne fe défendit que
par fon air de fécurité : mais Bélife engagea
>
la converfation , & alors l'aggreffeur
eut parfaitement le deffous. L'efprit ramené
à la difcuffion des chofes eft bien foible
vis-à-vis du jugement. Saint-Amour , pour
éblouir , montra vingt fois qu'il n'avoit
que cette reſſource. Dorimont qui joignoit
à une vue admirable une clarté finguliere ,
l'eut bientôt convaincu que les phrafes
n'étoient pas des raifons. Saint- Amour
fentit l'inégalité du combat : c'étoit aſſez
pour être perfuadé qu'il avoit mal jugé de
fon rival. Il ne manquoit plus à ce dernier
que de le battre en forme . Bélife en fit naître
l'occafion ; elle demanda fi un amant
devoit plutôt réaffir près d'un objet aimé ,
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
par l'étalage de fon mérite , que par une
modeftie qui le laiffoit à peine deviner.
Saint- Amour foutint que le premier moyen
étoit le plus fûr. Dorimont opina pour
moyen oppofé. La difpute s'anima : tous
deux demanderent d'être écoutés.
و د
ور
و و
le
" Avec infiniment de mérite , dit Saint-
» Amour , on ne plaît pas toujours à l'ob-
» jet que l'on aime : c'eft une vérité de
» fait ; mais c'est une vérité non moins
» conftante , qu'avec beaucoup de modef-
»tie on doit faire peu d'impreffion . Il faut
» aller au plus certain , & croire que plus
» on éblouit , plus on doit plaire. Il peut
arriver quelquefois qu'avec le mérite le
plus éclatant on ne touche point : mais
» eft- ce cet éclat qui empêche de toucher ?
» L'obſtacle vient de l'abfence de la fympathie
. Il y avoit un moyen prefque infaillible
de le furmonter ; c'étoit de ne ſe
>> pas rebuter : à force d'étaler fes qualités ,
d'en parler , d'en citer les effets , on
• eût infenfiblement fait une certaine impreffion.
La vanité d'une femme ( car
toutes en ont ) eût murmuré de fon indifférence
; elle lui eût montré beaucoup
→ de gloire perdue pour elle , en méprifant
» une conquête brillante ; fes reproches &
» fes confeils l'auroient enfin déterminée .
ود
Vous pourrez me dire qu'un grand méAVRIL.
1757. 31
ور
"
"
و ر
و ر
ל כ
» rite eft tous les jours une raifon de défian-
» ce pour un coeur tendre. Je conviens que
quelques femmes , peu raffurées par ce
qu'elles valent elles-mêmes , tremblent
» en fe livrant à un amant trop aimable ;
» elles fe pénetrent du prix d'une conquê-
» te glorieufe , & elles craignent qu'une
gloire , qui doit armer mille rivales contr'elles
, ne leur échappe par les artifices
de l'envie mais cette crainte eft de l'a-
" mour , & prouve parfaitement ce que
» j'avance. Heureux l'amant , qui , en plaifant
, a le bonheur de voir douter de fa
» conftance ! Il goûtera tous les jours le
plaifir d'être aimé pour la premiere fois ;
» il poffedera un coeur pris dans des filets ,
» qui veut s'en retirer , & dont tous les ef-
» forts deviennent de nouveaux liens ; il
" jouira de tous les avantages de la tyrannie
, fans avoir à s'en reprocher l'injuftice
. Enfin il ne faut pas traiter les fem-
» mes comme des divinités, & attendre tout
» de leur juftice . Je conviens que fi elles
» étoient toutes parfaitement équitables ,
parfaitement raifonnables , l'amant af-
» fez modefte pour diffimuler ce qu'il vaut,
» obtiendroit la préférence fur celui qui
» vaut le mieux . Ce feroit une façon de
plaire bien refpectueufe , bien attendriffante
, que celle de vouloir tout attendre
ور
ود
و ر
و د
و د
ور
ود
»
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
:
» de l'excès de fon amour ; & fans doute
» il n'y auroit jamais eu de raiſon fi ref-
"pectable de fe rendre mais ce fexe en-
» chanteur n'eft ni infaillible , ni incapa-
» ble d'injuftice . Il arriveroit fouvent que
le plus admirable procédé feroit le plus
" mal récompenfé : le mérite modefte fe-
"roit fouvent peu remarqué , & plus fou-
» vent il feroit méconnu . L'on n'a qu'à
jetter les yeux fur ce nombre innombra-
» ble d'individus brillans qui tournent tous
» les jours tant de têtes , au mépris des
» droits du vrai mérite ; les uns n'ont que
du clinquant dans l'efprit , les autres ,
» que du brillant dans les manieres ; &
» tous ont cependant plus de femmes que
» de defirs : conféquemment les uns & les
» autres prouven qu'il faut briller pour
plaire. "
ور
و و
•
Saint-Amour fe tut , & Dorimont prit la
parole en parlant il eut ce ton affuré
d'un homme que le coeur rend éloquent ,
& qui n'afpire point à l'être.
و د
" On vient de vous débiter des maximes
pleines d'efprit , dit- il à Bélife , mais qui
» n'ont pas dû être de votre goût . Je ferai
plus poli , fans être moins fincere. M. de
Saint- Amour eft perfuadé que le moyen
و د
» le plus certain de plaire , eft de fe faire
valoir
par l'étalage de fon mérite. Que
و د
AVRIL 1757. 33
و د
33
95
"3
»
nous différons bien d'opinion ! L'Amant
» le plus aimable doit toujours être modef-
» te. Que trouvera-t-il en lui -même qu'il
puiffe comparer à ce qu'il ofe efpérer ?
Le plus grand mérite fe conçoit , ſe dé-
» finit , & le bonheur d'un amant ne fe
» concevra jamais. Il n'y a donc point de
comparaison à faire de l'un à l'autre ;
» mais je veux fuppofer qu'il y en ait une
poffible : l'amour ne fe commande point ;
il n'y a point d'eftime affez indiſpenſable
pour en établir le droit : il eft donc
» toujours un don , toujours une faveur ?
Conféquemment tout étalage cache une
» forte de rançonnement. On eft accoutu-
» mé à tout ce qui peut plaire ; on ne l'eft
point à voir la modeftie prendre la place
» de la plus innocente vanité ce moyen
» réuffira toujours comme délicat & com-
> me nouveau. Une femme qui eût réſiſté ‹
» à tout , ne réfiftera pas à un homme ai-
" mable qui n'ofe prétendre à rien : c'eſt
» la différence qu'il y a entre les talens &
les vertus ; les premiers peuvent n'être
» pas fentis ; il n'y a point de loi dans la
» nature qui nous ordonne d'en éprouver
l'agrément les autres feront toujours
refpectées , toujours intéreffantes , la
» nature ayant foin de nous rendre fenfibles
» à ce que la juftice nous rend refpecta-
30
ور
33
"
"
و د
و د
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
» bles . J'ai aimé très-peu fouvent , parce
» que j'ai rencontré peu de femmes qui
» vouluffent fe contenter d'un bon efprit
» & d'un bon coeur ; mais quoiqu'un pe-
» tit mérite doive craindre de difparoître
» en fe cachant , j'ai toujours éprouvé l'ef-
» ficacité de la modeftie . Cela m'a affermi
» dans ma façon de penfer ; je ne crains
» pas de me faire une trop haute idée de
» l'amour : certainement il n'y a rien de fi
glorieux , rien de fi flatteur , rien de fi
délicieux d'obtenir toute la tendreffe
» d'un coeur un bien fi grand fera- t'il
» trop acheté par un petit facrifice , fi mê-
» me la modeftie mérite ce nom , lorfqu'on
eft véritablement épris ? On attend
» tout d'un objet adoré ; on ne peut plus
» vivre & fentir que par lui ; tous les plai-.
» firs ont fait place à celui de le voir , de
» l'entendre , de lui plaire ; un fimple re-
"
"
و ر
"
ود
وو
que
gard tant foit peu févere porteroit dans
» l'ame un trouble affreux , une douleur
» horrible ; un fimple mouvement d'ami-
» tié feroit plus de plaifir que toutes les
» fêtes , toutes les richeffes ; & l'on peut
>> croire que c'eft faire trop pour un objet fi
» puiffant , fi aimable , que de paroître ne
devoir rien attendre que de fa générofi-
» té. Quelle étrange façon d'enviſager le
» talent de plaire , que de s'éloigner ain
ود
و د
AVRIL. 1757. 35
"
"
» des premieres maximes de l'amour ! Je
» veux fuppofer que l'affectation de s'eſti-
» mer , puiffe répandre un nouveau jour
» fur le mérite , & jetter même un nou-
» veau brillant fur les qualités les plus fé-
» duifantes : on n'obtiendra donc plus un
>> coeur à titre de don ; la plus vive tendref-
» fe ne fera plus que l'indiſpenſable tribut
» d'un plaifir , d'un goût qu'on aura dû
faire naître néceffairement. Je ne veux
oppofer à ce raifonnement , que les dé-
> cifions de l'amour propre : lorfque je reçois
ce qu'on me doit , je ne fuis que
fatisfait ; la tendreffe d'une épouſe , fa
» conſtance même touchent à peine ; le
» droit a fa fidélité , ravit à l'amour propre
le plaifir d'en être flatté : mais obte-
» nir un coeur qui pouvoit fe donner à
» tout autre , y porter tous les jours un
» nouveau feu , une nouvelle ardeur , voi-
» là le vrai bonheur d'un amant ; & ce
» bonheur n'eſt réſervé qu'à celui qui
n'ayant jamais pu s'en croire digne , peut
» tous les jours s'en étonner. »
»
و د
"
"
29
ود
Saint-Amour écoutoit & paroiffoit plongé
dans la plus profonde rêverie. Il regarda
Dorimont ; & l'on vit dans fes yeux l'aveu
de fa défaite . Il porta fes regards fur
Bélife ; il trouva fur fon vifage tant de
plaifir , tant d'émotion , tant d'eftime pour
B vj
36 MERCURE DE FRANCE:
Dorimont , qu'il comprit qu'il étoit perdu
fans reffource. Il faut rendre juſtice à ſon
caractere : en voyant toute la fupériorité &
tout le bonheur d'un rival , il n'en fut
point jaloux ; le difcours qu'il venoit d'entendre
lui donnoit pour Dorimont une eftime
infurmontable : c'eft l'hommage que
l'efprit , lorsqu'il n'eft pas vicieux , rend
toujours au fentiment.
Il alloit féliciter fon vainqueur : celuici
le prévint , en reprenant ainfi . « Je n'é-
» tablirai pas cette définition fur des preu-
» ves plus fenfibles : je parle à Bélife , &
» elles les a toutes dans fon coeur . Parmi
plufieurs chofes que je me refufe , il y en
» auroit plus d'une qui pourroit faire hon-
» neur à mon caractere : mais Bélife pour-
» roit croire que j'ai voulu me faire valoir ;
» & je veux qu'elle foit perfuadée que je
» n'ai cherché qu'à lui plaire
و د
33.
Pour le coup , Saint-Amour ne put plus
y tenir. Ma foi , Monfieur , lui dit- il , vous
parlez & penfez trop bien : il n'y a pas
moyen
de fe battre avec vous. Madame eft
encore dans l'extafe : vous m'avez perfuadé
moi- même ; je dois avouer que vous lui
convenez mieux que moi ; & c'eft ce que
je vais faire en vous laiffant jouir de votre
conquête. Votre triomphe eſt auffi complet
quenouv cau : vous forcez mon eſprit à
AVRIL. 1757. 37
?
reconnoître la fupériorité du fentiment
& vous m'obligez de joindre à cette humiliante
conviction le regret d'avoir un coeur
qui n'en peut être fufceptible.
:
Il partit. Dorimont vit dans les yeux de
Bélife qu'il partoit à propos . Il tomba à fes
genoux , ofant à peine la regarder. Je vois
que je viens de triompher d'un rival , lui
dit- il ; mais cette victoire eft peu de chofe :
il eft un bien plus doux , plus grand .....
Je vous entends , répondit Bélife en rougiffant
n'est- ce pas vous entendre , que
de
vous fouffrir à mes genoux ? Oui , Madame
; & c'eft faire plus que je n'ofois attendre
mais ce n'eft pas faire tout ce que
j'ofe à préfent ambitionner . Vous voyez
que je vous adore : mon bonheur devroit
être affez grand de vous l'avoir appris ; il
ne l'eft point : il me manque de vous voir
fenfible ... Levez- vous , répondit Bélife ;
vous méritez d'être aimé : mais faut- il vous
apprendre que je vous aime ? Ah ! Madame
, je fuis le plus heureux des hommes.
Vous m'apprenez qu'il fuffit d'aimer pour
être aimable : c'étoit ma maxime ; vous en
faites ma récompenfe . Heureux qui peut
ainfi fe convaincre de l'Avantage du Sentiment.
Cette Anecdote nous paroît au deffus
des Contes ordinaires. Neus croyons qu'un
1
38 MERCURE DE FRANCE.
Ecrivain qui traite fi bien le fentiment , &
qui fait fi bien connoître l'avantage qu'il a
fur l'efprit , doit avoir fupérieurement l'un
& l'autre en partage. Nous penfons en même
temps que plus nos Lecteurs pofféde.
ront eux-mêmes ces deux qualités , plus ils
eftimeront l'Auteur , & goûteront l'Ouvrage.
EPITRE
A M. AUBERT.
C'EST ici qu'entre vingt montagnes ;
D'où le précipite en courroux
Un torrent , qui dans les campagnes
Traîne la fange & les cailloux ,
Dans une maſure tremblante
Qu'à regret éclaire le ciel :
C'eft en ce lieu qu'un fort cruel
Abandonne ma vie errante.
Cependant , malgré les deftins
'Attachés fans ceffe à me nuire ,
Je fçais encore faire luire
Sur mon défert des jours fereins ;
Et trompant de mon fort contraire
L'inexorable dureté ,
Ce qui manque à la vérité ,
Je le trouve dans la chimere.
AVRIL. 1757. 39
D'abord , mon taudis en Tibur ,
J'en fuis modeftement l'Horace ;
Cette montagne eft le Parnaffe :
Tout auprès dans ce lac impur,
Mainte grenouille qui croaffe ,
Eft des Rimeurs le peuple obſcur :
Pour moi , le fommet eft ma place.
Sur ces gazons fi quelquefois ,
Dans les jours de fêtes publiques ,
Je vois quelques danfes ruftiques
Se former au fon du hautbois ,
Soudain tout change , & j'apperçois ,
Dans les campagnes de Cythere ,
Un Faune animant fous fes doigts ,
De Syrinx l'écorce légere ;
Près de lui les Nymphes des bois
Danfant au frais fur la fougere.
Ce ruiffeau qui voit leurs amours
Murmure moins qu'il ne foupire.
Il s'arrête , il héfite , admire ,
Et pourfuit à regret fon cours.
Quelle eft cette beauté timide ,
Qui feule fous ces faules verds
Confie à ce fleuve perfide ,
De fon corps les trésors divers ;
C'eſt l'aimable Reine de Gnide.
Sortant de l'écume des mers
J'entends fur les plaines liquides
Des Tritons les bruyans concerts
40 MERCURE DE FRANCE.
1
J'entends les voix des Neréides
L'Amour applaudit dans les airs :
Tous les Dieux , des cieux entr'ouverts,
La contemplent d'un ceil avide
Et Neptune enchanté la guide
Aux hommages de l'univers.
Dans cette carriere profonde ,
Quel eft ce peuple abandonné ,
Aux plus vils travaux condamné ,
Nageant dans la poufliere immonde ?
Je le vois , ce font les enfers :
De leurs ouvertures brûlantes ,
Je vois les ombres gémiffantes ,
Les tourmens , les feux & les fers:
Les Danaïdes frémiffantes ,
Là , dans d'inutiles travaux ,
Cherchent à captiver des eaux
Qui trompent toujours leurs attentes.
Ici , de l'ingrate Ixion
Tourne la roue infatiguable :
Là , dans ce Maître inexorable
Je vois tous les traits de Pluton.
Je renais dans cette prairie :
L'Eliſée eft peint à mes yeux
Du fleuve Léthé l'eau chérie ,
Arrofe lentement ces lieux :
J'y bois , fur la rive fleurie ,
L'oubli d'un deftin odieux :
C'est ainsi que paffe ma vie,
AVRIL. 1757. 41
La pompe qui fuit la grandeur ,
N'eft qu'une belle rêverie,
Qui ne remplit pas notre coeur.
La gloire n'eft qu'un brillant fonge ,
Le plaifir qu'un ombre qui fuit ;
Et tout eft ici-bas menfonge ,
Hors l'amitié qui nous unit.
D'AUMESNIL.
VERS
A Madame ***.
D'AMOUR
'AMOUR l'invincible puiffance
N'avoit jamais dompté mon coeur :
Je goûtois un trifte bonheur
Dans une froide indépendance .
Je change , Iris ; & vos attraits
Sont caufe de mon inconftance.
Mais mon amour n'aura jamais
Le fort de mon indifférence.
A une autre ,
par
le même.
A
mes voeux , jeune Iris , pourquoi réſiſtez,
vous !
Votre ſcrupule n'eſt pas ſage :
Vous pouvez , fans être volage ,
Contenter à la fois , & l'Amant & l'Epoux,
42 MERCURE DE FRANCE.
11
D'un amour qui rendra votre vertu plus belle ,
Que craignez-vous encor de goûter les douceurs ?
Ah ! foyez conftamment fenfible à deux ardeurs ,
Vous ferez doublement fidelle .
1
ES SAI
Sur le caractere du Mifanthrope .
La mifanthropie eft une maladie de l'efprit
, qui produit dans ceux qui en font
affectés , une haine générale des hommes
.
·
Rarement naît on mifanthrope : bien
loin de recevoir de la nature des fentimens
de haine , nous naiffons tous au contraire
avec un germe d'amour pour nos femblables
: ce précieux germe croit peu à peu ,
nos befoins le fortifient , la méchanceté
des hommes eft feule capable d'en arrêter
les progrès plus ou moins vîte , fuivant
le naturel des perfonnes qui en font les
victimes.
La mifanthropie n'a donc fa fource que
dans un coeur trop vivement pénétré des
torts & des offenfes qu'il a reçus : l'efprit
vient à fon aide ; c'eft lui qui fait tout le
mal ; fes réflexions fur les mauvais procédés
des hommes l'aigriffent contr'eux ; il
AVRIL. 1757. 43
>
lui communique fon fiel
par ĺa découverte
qu'illui fait faire de leurs défauts.
Prompt à s'abufet , le Mifanthrope donne
à fa maladie le beau nom de philofophie
( tout homme cherche à fe déguifer fes
foibleffes ) : il s'aveugle fur le moindre rapport
; la différence , quelque grande qu'elle
foit , ne le frappe point. Le Philofophe ,
ainfi que le Mifanthrope , étudie à la vérité
les défauts des hommes ; mais c'eft pour
les éviter , corriger les vicieux , & par- là
s'avancer de plus en plus dans le chemin
de la fageffe , fon unique but. Le Milanthrope
au contraire n'étudie ces mêmes défauts
, que pour fe confirmer de plus en
plus dans fes fentimens de haine contre le
genre humain; but bien oppofé à celui de
la philofophie & du Philofophe , dont la
haine ne tombe que fur le vice.
A
La mifanthropie étant une haine générale
des hommes , l'on conçoit affez que
le Mifanthrope ne peut goûter aucun des
plaifirs de leur fociété : y prendre part ce
feroit les approuver ; ce qu'il eft bien éloigné
de faire d'ailleurs ces plaifirs ne lui
font pas moins infupportables qu'elle lui
eft odieufe ; la condefcendance en eft le
lien , il en eft incapable .On l'y trouve cependant
quelquefois , il aime même à s'y
trouver ; il eſt plus à portée de nourrir fa
44 MERCURE DE FRANCE.
haine , par la découverte qu'il fait des vices
qui y regnent.
Le Mifanthrope n'eft pas plus propre à
l'amitié qu'à la fociété ; fi elle fouffre le
confeil , elle rejette la cenfure.
Aveugle pour les vertus de fes femblables
, le Mifanthrope n'a des yeux que pour
leurs défauts , eux feuls l'occupent tout
entier cenfeur rigoureux , il ne leur paffe
pas la moindre bagatelle ; tout , à fes yeux
prévenus , prend la couleur du crime.
Il feroit bien fâché de découvrir dans
les hommes quelque bonne qualité ; fincere
à l'excès , il fe croiroit obligé d'en
faire l'éloge , il en coûteroit trop à fa
haine.
Le monde n'eft à fes yeux qu'un gouffre
affreux rempli de vices & de défordres ;
tous les hommes en font infectés , lui ſeul
eft échappé à la corruption univerfelle.
La perfuafion de ce fentiment eft le feut
plaifir qui puiffe affecter le Mifanthrope :
auffi s'y livre-t'il tout entier.
Dire du bien des hommes devant lui ,
c'eft s'en rendre complice ; c'eft pourquoi
il ne les regarde que fous deux points de
vue , ou comme vicieux , ou comme amis
des vicieux .
Sa haine contre le genre humain va
jufqu'au point de rejetter fes fuffrages : il
AVRIL 1757. .45
craint fon eftime , & c'eft en cela principalement
que confifte fon amour - propre
il fe fuffit à lui - même.
:
C'eſt de lui que
l'on peut dire qu'ainfi
qu'il hait tous les hommes , il confent à
en être haï ; il le defire même : mais les
hommes , d'ailleurs fi empreffés à rendre
avec ufure le mal pour le mal , trompent
fon attente ; ils ne le haïffent point , ils le
plaignent , leur amour - propre n'eft pas.
même bleffé de fa haine ; ils font trop
convaincus que condamner tout le monde,
c'eft ne condamner perfonne.
Le Mifanthrope peut bien dire du mal de
fes femblables , mais non leur en fouhaitér
; il craint trop de leur reffembler.
Sa haine n'éclate avec tant de chaleur
contre perfonne que contre le flatteur ,
c'eft fon antipode .
Une fois affermi dans fes préjugés , rien
n'eft capable de l'en faire revenir entreprendre
de les détruire , c'eſt les lui rendre
plus chers.
Etre négligé des hommes , c'eft un titre
pour lui être agréable ; de façon que l'on
peut dire qu'il eft plutôt vertueux par haine
contre les hommes qui négligent la
vertu , que par l'amour même de la vertu.
Je crois le Mifanthrope exempt d'ambition
; les honneurs& les richeffes qui en
46 MERCURE DE FRANCE.
font les objets ne peuvent le flatter ; il né
les regarde que comme la récompenfe du
vice .
Il paroît affez étonnant que le Mifanthrope
, qui fait pro effion de haïr tous les
hommes , ne foit point infenfible à l'amour.
Il aime quelquefois & plus ardemment
qu'un autre . A l'entendre , le but de
fon amour eft d'enlever un coeur à la perverfité
: excuſe frivole , déguiſement de
l'amour- propre. La nature conferve toujours
fes droits fur tous les êtres ; elle lest
fait valoir quand il lui plaît ; les préjugés
des hommes ne peuvent rien contr'elle.
STANCES
A Madame ... pour le jour de fa Fête.
CHANTONS , célébrons cette Fête :
Tout y plaît , tout en eft charmant ,
L'objet même en fait l'ornement ;
Et fi les coeurs font fa conquête ,
Le Vainqueur eft le ſentiment .
1
Sortez donc du fein des caprices ,
Ris & jeux; volez en ces lieux :
Ce féjour vaut celui des cieux.
On en bannit les artifices ,
Les fentimens en font les Dieux.
1
AVRIL. 1757 . 47.
De l'Amour nous fuyons l'ivreffe ;
Il n'enfante que des foupirs.
Nous aimons , mais tous nos defirs
Sont faits pour vous , pour la fageffe :
Vos fentimens font nos plaifirs.
D'une femme folle & légere ,
L'esclave eft un aveugle Amant ;
Son regne n'eft que d'un moment :
Mais nos voeux , rien ne les altere ;
Ils font offerts au fentiment.
Si le monde n'offre que fonges ,
Si l'homme n'eft que fauffeté ,
Ne t'envoles pas , Vérité :
Tu vois ici , loin des menfonges ;
La candeur , la fincérité.
Que tous vos Dieux & leurs myfteres
Ne foient plus l'objet de vos chants ,
Mufes ; fecondez nos accens :
Ce n'est plus le temps des chimeres ,
C'eft la Fête des fentimens.
V.ERS
A SYLVIE.
DANS ANS ce regard touchant
Dont mon ame s'enivre
2
48 MERCURE DE FRANCE
Ma Sylvie , elle apprend
Que ce n'eft qu'en aimant
Que l'on commence à vivre ;
: Et ton heureux Amant
Sans réferve fe livre
A fon tendre penchant
Mais plaire à ce qu'on aime ,
Se retrouver foi- même
Dans un objet charmant ,
C'eſt le bonheur fuprê.ne.
Fortune , dignité ,
De l'injufte vulgaire
Bien fi vain , fi vanté ,
Eh ! que pourriez - vous faire
Sans ce bien néceſſaire.
A ma félicité ?
Non, rien ne fait envie ,
Rien ne peut éblouir >
Quand près de ma Sylvie ,
On peut toute la vie
Aimer , plaire & jouir.
MANUSCRIT trouvé dans les ruines d'une
maifon dans l'Archipel , & traduit du
Grec par une Dame de Grandville.
AMOUR , fi tu es le maître
des
coeurs
, fi
tu embellis
la nature
en régnant
fur
elle
,
que
AVRIL. 1757. 4*)
que le plaifir foit ton fceptre , que le myrthe
& le jafmin foient ton trône , & les
tendres foupirs tes concerts : répands fur
mon ame l'ambroifie que ta main de rofe
Lçait préparer pour tes favorites ; diffipe le
poifon mortel qui la déchire : tu l'as verfé
dans ta vengeance , ôte- le dans mon repentir
une indifférence criminelle infultoit à
ton culte , un défefpoir cruel . me rend
l'exemple de ta colere & l'effroi des coeurs
rébelles . Zétés fortoit de ton Temple ; il
étoit couronné de guirlandes dont tes Autels
font parés : la douce émotion que donne
ta préfence coloroit fon teint ; les graces
voltigeoient autour de lui , en fecouant
leur pinceau charmant ; une aménité brillante
& noble répandoit la féduction fur
fon paffage ; un parfum délicieux rempliffoit
les airs ; tous les objets refplendiffoient
de l'éclat de fa beauté ; fes yeux avoient
toute la douceur & tout le feu des tiens. Je
vis Zétés , & je l'adorai que dis - je ?
Amour , c'est toi que je vis . Nul mortel ne
peut être auffi féduisant que Zétés ; ou tu
lui prêtas tous les attraits qui firent les délices
de Pâris , & le défefpoir de deux
Décfles ; attraits funeftes , volés à ta Mere
pour le tourment de mon coeur : coupable.
d'avoir bravé tes loix , malheureufe de les
avoir reçues dans ta colere , fi tu as permis
I.Vol.
:
C
so MERCURE DE FRANCE.
que Zétés n'aimât que Télide. Heureufe
Hélene , le Berger d'Ida toucha ton coeur ;
mais tu enflammas le fien : une fympathie
délicieuſe unit vos ames ; toute l'ivreffe d'Idalie
en confondit les mouvemens;une chaîne
tiſſue par la main de Flore vous lia l'un à
l'autre quelle chaîne ! fi les immortels en
furent jaloux , s'ils voulurent la brifer dans
leur dépit . Télide , cruelle Télide , une
douce amitié faifoit le charme de nos jours :
nourries dans le Temple de Diane , nous
en chériffions le culte & les plaifirs , parce
que nous les partagions . Si nous pourfuivions
enſemble un Fan timide , les Nymphes
légeres voloient devant nous en chantant
une hymne à l'amitié ; les tendres
Nayades en murmuroient la douceur ; les
Sylvains la peignoient dans leurs danſes ;
les Satyres , l'effroi des forêts , fuyoient
loin de nous , parce qu'ils l'ignorent...
Télide , tu m'as ravi Zétés , & je t'abhorre
: le jour funefte où je le vis à tes pieds ,
changea pour moi la nature entiere ; tout
reçut l'empreinte de ma douleur. Plaintive
Amante de Céphale , je mêlai mes pleurs à
res larmes : les malheureux fe cherchent ;
mais des tourmens cruels m'entraînoient ;
un fombre nuage m'environnoit pour me
déchirer ; il me peignoit le bonheur de Télide.
Je voyois Zétés : il baignoit ſes mains -
AVRIL. 1757. 51
des larmes de l'Amour ; fes foupirs augmentoient
mes cris ; la trop fidele écho les
rendoit plus douloureux en les répétant :
errante dans les déferts & fur les rochers ,
j'invoquois le trifte fort des filles de Niobé.
Jamais les Ménades forcenées ne déchirerent
Panthée avec autant de fureur
que j'aurois poignardé Zétés : j'allois fuccomber
à la violence de mes maux , s'ils
ne m'avoient rapprochée de ton Temple
Amour. L'air délicieux qui l'environne pénétra
mes fens éperdus ; l'infcription qui
en décore le portique , fit renaître dans
mon coeur flétri une douce efpérance : chaque
mot excitoir un foupir. Quand je lus :
C'est ici le Temple de la félicité , puifque
c'eft celui de l'Amour , une rendre confolation
fe gliffa dans mes veines ; un frémiffement
inconnu s'empara de tout mon
être. Je te crus appaifé , Dieu charmant &
cruel mes genoux chancelans , affoiblis
par
le contrafte tumultueux de la crainte &
de l'efpoir , purent à peine me porter dans
le Temple. Qu'y vis-je ? helas ! Donnemoi
la force de retracer ce tableau , & de.
l'effacer. Le dirai-je , Amour ? Le doux
Hymen allumoit fon flambeau au tien ,
pour éclairer l'union de Zétés & de Télide
tu le fçais , tu le vis. Le pâle corté
ge des ombres me déroba à la lumiere :
Cij
52. MERCURE DE FRANCE.
j'allois expirer dans le Temple de la vie.
Je mourois en priant le Maître des Dieux
d'enfevelir dans le même tombeau tes rigueurs
, tes plaifirs , Zétés , Télide , l'Hymen
& moi. Des mains plus barbares que
Lecourables diffiperent le voile de la morr :
je maudis une pitié qui alloit éternifer mes
malheurs. Amour , inexorable Amour
fois le tyran des coeurs rébelles ; ils font
criminels : mais s'ils deviennent fenfibles •
tu dois les rendre heureux ; ils étendent ta
gloire,
>
VERS
A Mademoiſelle de Luffan.
LUSSAN , quand vous peignez les intrigues galantes
(1),
Et du Dieu de Paphos les myfteres fecrets .
On diroit que fa mere & les Graces touchantes
De vos pinceaux guident les traits.
Lorfque yous nous tracez l'hiftoire politique ( 2 ) ,
D'un Roi diffimulé , cruel & foupçonneux ,
Rien n'égale la force & le tour énergique
De vos crayons majeſtueux.
(1 ) Annales galantes de la Cour d'Henri II,
Butres.
(2) Hiftoire du Regne de Louis XI.
AVRIL 1757. $3
Si vous nous rappellez la déplorable vie ( 1 )
D'un Monarque infenfé , mais cher à la patrie
On géinit de fon fort , on pleure , on s'attendrit :
On ne peut avec plus d'efprit
Faire un tableau de la Folie.
De vos talens divers l'affemblage eſt flatteur ;
Mais le fçavoir aimable & fans orgueil d'Auteur
Doit vous foumettre encor de plus rares fuffrages.
Votre deftin , Luffan , eft d'inftruire les Sages ,
De charmer vos amis , d'enchanter le Lecteur ร
Par la bonté de votre coeur
Et les beautés de vos Ouvrages.
VERARDY , Maître-ès- Arts.
(1 ) Hiftoire duRegne de Charles VI.
LES DEUX CILLETS,
DANS
FABLE.
ANS un parterre orné des tréfors du printemps
,
Un OEillet blanc frappoít furtout la vue .
Son efpece en ces lieux étant feule connue ,
Il épuifoit les éloges des gens.
D'imaginer que la nature
Pût produire un OEillet plus beau que celui-ci ,
C'étoit fottife toute pure .
La nature pourtant accepta le défi ;
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
A loifir elle fit éclorre
Un OEillet nuancé des diverfes couleurs ,
Dont font peints les habits de Flore.
Mais cet éclat nouveau trouva mille cenfeurs.
Vit-on jamais OEillet de cette efpece ?
L'effence de l'OEillet n'eft- ce pas la blancheur ?
-
Ce faux éclat flatte moins qu'il ne bleſſe ;
La nature n'a pu produire cette fleur.
A chaque trait brillant ce fut une fatyre ;
Et quand fur les couleurs C ont n'eut plus rien à
dire ,
On le chicana fur l'odeur.
L'ARTICLE qu'on va lire fur M. de Fontenelle
eſt tiré du Catalogue des Ecrivains
François du Siecle de Louis XIV , tome 7,
de l'Effai fur l'Hiftoire Générale , page 227 ,
comme nous l'avons annoncé dans le volume
de Mars , à l'article des Morts. Les notes
dont M. l'Abbé Trublet a enrichi ce motceau
, achevent de le rendre précieux .
Nous l'inférons ici , perfuadés qu'on ne
peut mieux célébrer ce grand homme. L'éloge
de M. de Fontenelle par M. de Voltaire
, devient un de ces monumens rares
qu'on ne peut trop multiplier , ni voir en
trop de lieux.
AVRIL. 1757. $5
FONTENELLE ( Bernard Bouvier ( 1 ) de )
(1 ) Ou plutôt le Bouyer , comme porte le billet
d'enterrement de M. de Fontenelle. On l'y a écrit
ainfi d'après le Contrat de mariage de fon pere
François le Bouyer- de Fontenelle , Ecuyer , Avocat
au Parlement , & Demaifelle Marthe Corneille ,
foeur de Pierre & de Thomas Corneille : mais il
faut prononcer le Bavier , & on l'a toujours prononcé
de même . Au refte , il y a plufieurs noms
de famille qu'on prononce autrement , qu'on ne
les écrit , ou qu'on prononce & qu'on écrit de
deux façons ; par exemple , Faure & Favre , qui
néanmoins font originairement le même nom.
ThomasCorneille fut le parrein de M.deFontenelle.
M. te Bouyer-de Saint- Gervais , Moufquetaire
noir , eft le feul parent de fon nom que M. de F.
connut lorfqu'il eft mort ; & M. de S. G. m'a dit
auffi qu'il n'en connoiffoit plus aucun.
M. de F. obtint au mois de Juin dernier , que
la moitié de la penfion de 12co liv. qu'il avoit
fur la caffette du Roi , paffât à M. de S. Gervais.
On fera bien-aiſe de trouver ici la Lettre que le
Miniftre lui écrivit à cette occafion. C'eft la
preuve d'un fait honorable de toutes façons à M.
de F. Il follicitoit depuis quelque temps cette
tranflation . En la demandant , il renonçoit , en
faveur de fon parent , à la moitié de fa penfion ,
& la jeuneffe de ce parent rendoit la grace trèsdifficile
à obtenir. Mais accordée à M. de F. elle
ne tiroit pas à conféquence. Voici donc la Lettre
que
lui écrivit M. le Comte d'Argenſon :
A Versailles , le & Juin 1756.
« Je n'ai point perda de vue , Monfieur , la
>> demande que vous avez faite , de faire paffer fur
la tête de M. de S. Gervais , votre parent , une
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
"
quoique vivant en l'année 1756 , fera une
exception à la loi qu'on s'eft faite de ne
mettre aucun homme vivant dans ce Catalogue
. Son âge de près de cent années
femble demander cette diftinction . 11 eft à
préfent au deffus de l'éloge & de la critique.
On peut le regarder comme l'efprit
le plus univerfel que le fiecle de Louis XIV
ait produit. Il a reffemblé à ces terres heureufement
fituées , qui portent toutes les
efpeces de fruits. Il n'avoit pas vingt ans
lorfqu'il fit une grande partie de la Tragédie-
Opera de Bellerophon ( 1 ) ; & depuis il
>>partie de la penfion de 1200 liv . que vous avez
»fur la caffette . J'ai attendu le moment favorable
» d'en parler au Roi , & Sa Majeſté a bien voulu
»diftraire fix cens livres de votre penfion en faveur
» de M. de S. Gervais , pour le mettre en état de
»fe foutenir à fon fervice . Elle a en même temps
»décidé que cette partie de penfion feroit payée
>> des fonds du Tréfor royal , & que la vôtre qui ,
» par cet arrangement , eft réduite à fix cens livres
»fur la caffette , auroit lieu du premier Janvier
1757.
Je ferai fort aife fi dans cette affaire j'ai réuſſi
Dà vous fatisfaire comme je le fouhaiterois ; mais
»foyez perfuadé qu'il me restera toujours l'envie
»de trouver de nouvelles occafions de vous faire
>> connoître les fentimens avec lefquels je fuis ,
>>Monfieur , votre très-humble & très -obéiffant
»Serviteur. Signé , d'Argenson .
(1 ) Voyez la Lettre de M. de F. aux Auteurs
du Journal des Sçavans , ſur çet Opéra , tom. 3 de
AVRIL. 1757. 57
donna l'Opera de Thétis & Pelée , dans lefes
OEuvres , édition de 1742. Il y dit pofitivement
qu'à l'exception du prologue , du morceau qui
ouvre le quatrieme Acte :
Quel Spectacle charmant ! & c.
Et de ce qu'on appelle canevas , tout le refte eft
de lui. Cette Tragédie qui eft fous le nom de
Thomas Corneille, dans le Recueil in- 12 des Opera,
fut repréfentée pour la premiere fois en 1679.
Celle de Pfiché qui l'avoit été l'année précédente
, eft auffi fous le nom de Thomas Corneille.
Cependant M. de F. y a autant de part qu'à Bellerophon.
Il me l'a dit plus d'une fois , & peut- être
auffi à d'autres . On trouve parmi fes Poéfíes diverſes
( t. 4 , p. 382 de la dern . édit . ) , les quatre
vers fuivans :
Sur une Scene que j'avois faite entre l'Amour
& Pfiché.
Pfiché à Iris.
Ma chere Soeur , nous ne nous devons rien ;
En même cas nous fommes l'une & l'autre :
Votre Amant fait parler le mien ,
Et le mien fait parler le vôtre.
L'Opera de Pfiché eft dédié au Roi par une
Epître en vers , au nom de l'Académie royale de
Mufique. M. de F. ne m'a pas dit qu'il fût Auteur
de la Dédicace comme du Poëme : j'ai oublié de
le lui demander , & il ne difoit fur ces chofes - là
que ce qu'on lui demandoit . Aufli n'ai- je fçu qu'il
avoit fait Pfiché , que lorfque je lui ai demande
de quelle Scene il avoit voulu parler dans les vers
qu'on vient de fire . Je ne doute pourtant guere que
Epitre ne foit de lui , elle lui reflemble beaucoug
Cy
58 MERCURE DE FRANCE.
quel il imita beaucoup Quinault ( 1) , &
Il eft remarquable que M. de F. ne dit rien de
Pfiché dans fa Lettre aux Journaliſtes des Sçavans
fur Bellerophon. C'eft que dans cette Lettre il ne
s'agiffoit que de ce dernier Opera. Je doute pourtant
que tout autre que lui eût manqué une occafion
auffi naturelle de dire , qu'avant Bellerophon
il avoit déja fait Pfiché. Cet Opera ne vaut peutêtre
pas l'autre ; mais le Poëte avoit un an de
moins ; & dans la premiere jeuneffe un an de plus
ou de moins fait une grande différence.
( 1 ) Il l'avoit fi bien imité dans Pfiché même ,
que M. de la Motte s'y eft trompé
, & l'a cru de
Quinault
. Je vais apprendre
ici au Public
fur
l'Opera
de Pfiché , une anecdote
que je crois être
feul à fçavoir
, avec M. le Febvre
, neveu de M.
de la Motte , qui me l'a confiée
. La voici :
L'édition des OEuvres de M. de la Motte , parut
en 1754. Environ un an après , M. le Febvre trouva
parmi d'autres manufcrits , un Ouvrage de fon
oncle qu'il ne croyoit pas pofféder , & dont il ne
fe fouvenoit pas même de lui avoir entendu parler.
C'est un Examen de tous les Opera de Quinault ,
écrit de la propre main de l'Auteur , par conféquent
lorsqu'il étoit encore jeune , mais non trop
jeune. M. de la Motte n'avoit perdu la vue que
par degrés , & il a pu écrire jufqu'en 1708.
Or Pfiché eft un des Opera que M. de la Motte
examine , le croyant de Quinault. La caufe de fa
méprife eft qu'il faifoit fans doute fon Examen
fur les Opera in -4 °. qu'on vend au Théâtre , &
où l'on ne mettoit point alors , comme on l'a fait
depuis quelques années , les noms du Poëte & du
Muficien. Je n'en dis pas à préfent davantage.
On trouveradans le Mercure prochain cet Examen
AVRIL 1757. 59
qui eût un grand fuccès . Celui d'Enée &
& Lavinie en eût moins ( 1 ) . Il effaya fes
de Pfiché, par M. de la Motte. Ce morceau eft curieux
, du moins par la méprife de l'Examinateur.
(1 ) Il eft en effet inférieur à Thétis & Pelée , du
moins par le fujet qui n'eft pas auffi heureux à
beaucoup près. Or l'infériorité dans le fujet en
entraîne toujours dans l'exécution , ou du moins
en donne Papparence. Mais la mufique en étoit
encore plus inférieure , & ce fut- là peut-être la
principale caufe d'un moindre fuccès . Des perfonnes
de goût , perfuadées qu'Enée & Lavinie réuffiroit
avec une bonne mufique , ont engagé M.
d'Auvergne à le reprendre. Il a été répété &
goûté , & M. de F. s'eft trouvé à une des répéti
tions qui s'en font faites chez M. d'Augny , Fermier
Général . Les changemens arrivés , furtout
depuis M. Rameau , dans le goût , & , pour ainfi
dire , dans le fyftême du théâtre de l'Opera , en
ont exigé quelques- uns dans le Poëme , & M. de
Moncrif les a faits . Perfonne n'étoit plus capable
de les bien faire , il a donné lui - même de trèsbeaux
Ouvrages en ce genre. Cependant il craignoit
qu'on ne l'accusat de trop de hardieffe &
même d'orgueil , d'ofer mettre la main à un Ouvrage
de M. de F. En même temps M. de F. trouvoit
M. de Moncrif bien hardi , mais dans un autre
fens , & M. d'Auvergne encore plus . Il doutoit
fincérement que fon Opera valût la peine
d'être corrigé & remis en mufique. Il le difoit à
tous ceux qui lui faifoient compliment à cette
occafion ; & puifqu'il le difoit , il le penfoit. M.
de F. pouvoit bien n'être pas tout- à - fait exempt
de vanité; & qui eft ce qui l'eft ? Mais il étoit
bien net fur la fauffe modeftie , & en général fur
J
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
forces au théâtre tragique ( 1 ) : il aida
Mlle Bernard dans quelques Pieces (2 ). Il
toute efpece de fauffeté , mérite plus rare qu'on
ne croit. Quelqu'un a dit : Aujourd'hui tout eft
fat jufqu'aux fots . On pourroit dire dans le même
tour de phrafe : Aujourd'hui tout eft faux jufqu'aux
brutaux.
( 1 ) Il feroit inutile de diffimuler que M. de F.
avoit donné Afpar en 1680 , & que cette Piece
ne réuffit pas. Mais à 22 ans , un neveu des Corneille
étoit bien excufable d'effayer fes forces an
Théâtre tragique. La forte de gloire qui flatte le
plus une ame faite pour elle , c'eft la gloire héréditaire.
D'ailleurs , on peut tomber fans honte à
22 ans , furtout au Théâtre tragique . Que dis - je ?
Il y a de la gloire dans la chûte , & c'eſt le cas de
dire :
Il est beau même d'en tomber.
Une autre gloire pour M. de F , gloire bien
rare , furtout pour un Poëte & un Poëte auffi
jeune ; c'eft qu'il fentit les défauts de fa Piece , &
qu'il ne la fit point imprimer. Il fit bien plus ;
car on aime fon ouvrage avec les défauts. Il la
jetta au feu ; je le tiens de lui- même . Il n'y a
perfonne qui ne defirât aujourd'hui qu'il eût été
moins modefte ou moins févere . Il eft impoffible.
qu'il n'y eût de belles chofes dans cette Tragédie ,
du moins des chofes très- ingénieufes ; & on a
beau dire , l'efprit a toujours fon prix , furtout la
forte d'efprit de M. de F , celle qui penfe & fait.
penfer.
( 2 ) Surtout dans la Tragédie de Brutus ; elle
eft en grande pastie de M. de F. Si par - là il rentroit
dans la carriere tragique , ce n'étoit que par
AVRIL 1757. 61
en compofa deux , dont une fut jouée en
occafion. S'il revenoit au combat , ce n'étoit que
comme auxiliaire .
Il aida auffi Mlle Bernard dans la plupart de fes
autres Ouvrages , furtout dans le Roman du Comte
d'Amboife. Il me l'a dit , & il est bien aifé de
l'y reconnoître. Cette Demoiſelle avoit été Proteftante
; elle abjura après la révocation de l'Edit de
Nantes. Quelques perfonnes lui attribuent la fameuſe
Relation de l'Ile de Bornéo , quoique Bayle
l'ait fait imprimer fous le nom de M. de F. dans
fes Nouvelles de la République des Lettres . Je
fouhaite que ces perfonnes ayent raifon.
Mlle Bernard n'eft pas la feule que M. de F.
ait aidée dans fes Ouvrages. Il fit plus qu'aider
fon intime ami M. Brunel , dans le beau difcours
qui remporta le Prix de l'Académie Françoife
en 1695. Il avoit avoué à feu M. de la Motte,
& depuis il m'a avoué à moi- même qu'il avoit
fait ce Difcours. C'eft une faute contre l'exacte
probité ; M. de F. étoit de l'Académie dès 1691.
Je dirai à cette occafion que feu M. l'Abbé Houtteville
, commit depuis la même faute , féduit
peut-être par celle de M. de F. dont il pouvoit
avoir connoiffance , & que par- là il me fît manquer
le prix pour lequel j'avois compofé , & qui
fut donné au Difcours qu'il avoit fait pour...
Je pourrai bien détailler quelque jour cette petite
anecdote , qui eft de très- vieille date .
Ce M. Brunel eft celui dont il eft tant parlé
dans les Mémoires de M. de Staal , & qui l'avoit
fait connoître à M. de F. Elle l'appelle un
homme de beaucoup d'efprit . ( Mém. t. 1 , p. 29,.)
Il n'y a peut-être jamais eu deux plus parfaits
amis , & dont on ait pu dire plus littéralement
62 MERCURE DE FRANCE.
qu'ils ne faifoient qu'un. Voici un trait qui le
prouve bien.
M. B. qui étoit à Rouen , écrivit à M. de F. à
Paris. Vous avez mille écus , envoyez - les moi.
M. de F. lui répondit : Lorfque j'ai reçu votre
Lettre , j'allois placer mes mille écus , & je ne
retrouverois pas aisément une auffi bonne occafion ;
voyez done. Toute la réplique de M. B. fut : Envoyez-
moi vos mille écus . M. de F. les lui envoya ,
& lui fcut un gré infini de fon ftyle laconique.
C'est que ce ftyle prouvoit une confiance de
M. B. dans M. de F. qui ne pouvoit venir que du
témoignage certain qu'il fe rendoit , que ce qu'il
demandoit à fon ami , il l'eût fait pour lui fans
héfiter. M. de F. contoit volontiers ce trait , & le
contoit avec attendriffement . Il n'avoit jamais
bien aimé , je veux dire avec une forte de tendreffe
, que M. Branel & M. Lehaguais , Avocat
Général de la Cour des Aydes ; mais plus encore
le premier : c'étoit un camarade de College. Sa
mort arrivée en 1711 , renverfa un projet qu'ils
avoient fait pour vivre enfemble. Sans cette mort ,
me difoit un jour M. de F , le refte de ma vie eût
tourné tout autrement.
Madame de Staal raconte dans fes Mémoires
( t. 1 , p. 227 ) , qu'elle fut voir M. de F. lorfqu'elle
eût appris par l'Abbé de Vertot , la perte
qu'ils avoient faite tous trois dans M. Brunet. Je
le trouvai , dit- elle , dans une affliction qui me fit
plaifir , parce qu'elle honoroit notre ami. Il m'a dit
long-temps après qu'il n'avoit jamais pu réparer
cette perte.
L'Abbé de Vertot avoit écrit à Madame de Staal
M. de Fontenelle eft inconfolable.
C'eft à Rouen qu'il avoit fait les Dialogues des
Morts , la Pluralité des Mondes , les Oracles , &c.
AVRIL. 1757. 63
1680 , & jamais imprimée ( 1 ) . Elle lui
attira trop long-temps de très -injuftes reproches
:car il avoit eu le mérite de reconnoître
, que bien
que fon efprit
s'étendît
à tout , il n'avoit pas le talent de Pierre
Corneille , fon oncle , pour la Tragédie.
Il fit beaucoup d'ouvrages légers , dans
lefquels on remarquoit déja cette fineffe ,
& cette profondeur ( 2 ) qui décélent un
Je lui dis un jour : Confultiez- vous M. Brunel fur
vos Ouvrages ? Il me répondit : Je les lui montrois.
Je repliquai : Et comment les trouvoit- ils ? Belle
demande ! reprit M. de F. c'étoient lesfiens , c'étoir
lui.
(1 ) C'eft Afpar dont je viens de parler.
(2 ) Cette profondeur a été apperçue dans les
Ouvrages les plus légers de M. de F. par tous ceux
qui ont été capables de l'y appercevoir , & entre
autres par le célebre Bayle . On peut voir fes Nouvelles
de la République des Lettres , où il parle
fouvent de M. de F. avec les plus grands éloges.
Je n'en citerai qu'un endroit fur la Pluralité des
Mondes.
« Ces Entretiens , dit le Journaliſte , fønt d'un
caractere fort peu commun. C'eſt un réſultat de
» mille penfées diverfes où l'on trouve .... des
»moralités profondes & enjouées , un effor d'ina-
»gination auffi vafte & auffi libre qu'on en puiffe
»voir , une grande vivacité. Tout cela foutenu
» d'un fonds de phyfique & d'aftronomie , qui dé
>>brouille bien des chofes dans le fyftême de Def
»cartes. Il eft certain que tout en riant , on nous
>>fournit ici plufieurs grandes vues , &c. »
64 MERCURE DE FRANCE.
homme fupérieur à fes Ouvrages mêmes.
On remarqua dans fes Vers & dans fes
Dialogues des morts , l'efprit de Voiture ;
mais plus étendu & plus philofophique.
Sa Pluralité des mondes fut un ouvrage uniqué
en fon genre. Il fçut faire des Oracles
de Vandale un livre agréable. Les matieres
délicates auxquelles on touche dans ce livre
, lui attirerent des perfécutions fourdes
auxquelles il eut le bonheur d'échapper:
Il vit combien il eft dangereux d'avoir
raifon dans des chofes , où des hommes
accrédités ont tort. Il fe tourna vers la
Géométrie & vers la Phyfique, avec autant
de facilité qu'il avoit cultivé les Arts d'agrémens
( 1 ) . Nommé Secretaire perpetuel
Après cela difputera- t'on à M. de F. le titre
d'homme de génie , & dans le plus beau fens du
mot de génie , c'eſt- à-dire dans le fens d'un efprit
penfeur & profand , & d'une imagination vafte ,
vive , libre , &c. on conviendra du moins que
Bayle ne le lui difputoit pas , & qu'il avoit une
plus haute idée de l'Auteur des Mondes , que celle
d'un bel -efprit qui auroit quelque teinture de
philofophic.
(1) Il débuta en 1685 par une queftion arithmétique
fur le nombre 9. Ces deux Mémoires
furent inférés dans les Nouvelles de la République
des Lettres de la même année , & l'année ſuivante
Bayle y mit une Réponse à cette queſtion , extraite
d'une lettre qui lui avoit été écrite de Paris.
L'Auteur de cette Réponſe dit dans un endrait :
AVRIL. 1757. 65
de l'Académie des Sciences , il exerça cet
emploi pendant plus de quarante ans avec
« Comme les queftions que vous nous propo-
»fez de la part de ce Monfieur ( M. de F. ne s'étoit
défigné que par la premiere lettre de fon nom ) ,
montrent qu'il eft un fubtil Mathématicien : je
le prierois de trouver l'origine & la démonſtra-
>>tion d'une autre propriété des multiples du nom-
» bre 9 , qui , &c. »
Ce fut M. Sauveur qui les trouva.
En Mars 1686 , Bayle donna l'extrait d'un Livre
de M. F. intitulé : Doutes fur le fyftême phyfique des
caufes occafionnelles. A Rotterdam , chez Abraham
Acher , in- 12. fans nom d'Auteur ; mais il eft ,
nommé dans une note de l'Extrait . Il s'agit dans
cet Ouvrage du fyftême du P. Malebranche . Je ne
connois ce petit livre des Doutes , & c. que par
l'Extrait de Bayle, & par un autre petit Ouvrage de
métaphyfique dont je ne me rappelle pas le titre ,
& qui en cite quelques morceaux ; mais je ſçais
où le trouver.
Quant au livre des Doutes , &c. je n'ai jamais
pu l'avoir , ni même le voir , quelques recherches
que j'aie faites & fait faire , même en Hollande;
& M. de F. m'a toujours dit qu'il ne l'avoit plus.
J'aurois une véritable obligation à celui qui me
le procureroit , & le Public lui en fçauroit gré
auffi. On le joindroit aux autres Ouvrages de M.
de F. dont Brunet prépare une nouvelle édition :
elle étoit commencée avant la mort de l'Auteur ,
& il y a déja trois volumes d'imprimés. Ce qu'il
y aura de nouveau fera donné par ſupplément , &
fe vendra à part.
Il est encore queſtion du livre des Doutes , &c.
dans un Recueil intitulé , le retour des Pieces
66 MERCURE DE FRANCE.
1
un applandiffement univerfel. Son Hiftoire
de l'Académie jette très - fouvent une clarté
choifies , ou Bigarrures curieufes . A Emmerick, chez
Renouard Varius , 1686. in- 12 . Bayle en donna
l'extrait en Décembre. Un des écrits de ce Recueil
contient quelques réflexions fur celui des Doutes.
Bayle en rapporte une , & dit enfuite :
« Apparemment l'Auteur des Doutes répondra
»à ces réflexions ; car ayant eu connoiffance d'une
» petite difficulté qu'on avoit mue contre fon Li-
»vre , il y a fait une réponfe fort honnête , & fort
>>fpirituelle tout enſemble. On la voit ici. Il y
foutient que , &c. »
3
Je ferais encore fenfiblement obligé à celui
qui me procureroit ce Recueil.
Comme tout ceci n'eft qu'une indication pour
ceux qui voudroient travailler à l'hiftoire de M.
de Fontenelle , fabrege autant qu'il m'eft poffible.
Cependant je ne puis m'empêcher de citer quelques
lignes de l'extrait du livre des Doutes , &c.
Comme dans cet extrait la critique eft mêlée à la
louange , Bayle le termine ainfi
« L'Auteur eft un bel eſprit fi honnête homme ,
»que je fuis affuré qu'il ne trouveroit pas mauvais
»que je diffe mon fentiment fur fon chapitre 5 ,
>>comme je l'ai dit fur le troifieme ; mais comme
j'ai beaucoup de livres nouveaux pour le mois
>>courant , je fuis contraint de finir ici cet article .
>>Je dirai pourtant qu'il me femble qu'on ne
>> fçauroit donner à un Auteur une plus grande
» marque d'eftime , que quand on dit franchement
»fa penfée fur ce qu'il écrit , &c. »
Bayle avoit dit au commencement de fon Exrait
:
« L'Auteur des Doutes , &c. promet de fe rendre
AVRIL 1757. 67
lumineufe fur les Mémoires les plus obfcurs.
Il fut le premier qui porta cette élégance
dans les fciences. Si quelquefois il y
repandit trop d'ornemens , c'étoit de ces
moiffons abondantes dans lesquelles les
fleurs croiffent naturellement avec les
épis .
Cette Hiftoire de l'Académie des Sciences
feroit auffi utile qu'elle eft bien faite , s'il
avoit eu à rendre compte de vérités découvertes
; mais il falloit qu'il expliquât des
opinions combattues les unes par les autres,
& dont la plupart font détruites (1 ).
>>avec une entiere docilité ; & pour mieux le
» perfuader , il nous affure qu'il n'a aucun des
»caracteres qui engagent à avoir raison ; par
» exemple , de Théologien & de Philoſophe, &C. »
( 1 ) Cela ne lui a pas été particulier , & tel ſera
auffi le fort de fes Succeffeurs dans l'emploi de
Secretaire de l'Académie des Sciences . Les différens
Académiciens feront toujours des Mémoires
dans lefquels ils foutiendront des opinions différentes,
& c'eft par là même que les fciences fe perfectionneront
, que les matieres feront éclaircies, &
le fecret de la nature découvert , autant qu'il peut
l'être. Mais malgré cette différence d'opinions
fur certains points particuliers , il y aura toujours
un fyftême dominant dans l'Académie , comme
dans le Public. Ç'a été long-temps le Cartéfianif
me, plus ou moins modifié , & jufques - là il n'y
eut que plaifir pour Monfieur de Fontenelle' ,
Cartéfien décidé , du moins quant à la phyfique.
68 MERCURE DE FRANCE.
Les éloges qu'il prononça des Acadé
miciens morts , ont le fingulier mérite de
vint enfin le Newtonianifme , & le Secretaire
ne fut plus auffi à ſon aiſe . Il viendra autre chofe
qui paffera encore , & quelqu'un des Secretaires
futurs pourra bien fe trouver dans le même embarras
où s'eft trouvé M. de F , & ne s'en tirer
pas fi bien.
Au refte , peut - être que l'ufage des extraits
s'abolira , les principales raifons qui le firent
établir il y a 60 ans , ne fubfiftant plus. Le diraije
même ? Quelques beaux que foient ceux de M.
de F , je voudrois qu'il ne les eût point faits . Ils
lui ont pris un temps qu'il auroit pu mieux employer
encore. Il y a femé des vues grandes &
lumineufes ; mais qu'on conclue delà quels Ou
vrages il auroit compofés d'après ces vues , avec
le don qu'il avoit d'ordonner , d'affembler , d'expofer
, de raifonner , &c. D'ailleurs , qu'est- ce
que la Phyfique & les Mathématiques.en comparaifon
de la Morale , de la Politique, de la ſcience
des hommes , de l'art de fe conduire avec eux ,
& de les conduire , de les faire agir les uns pour
les autres par leur propre intérêt ? M. de F. auroit
été un Moralifte du premier ordre , un Lágiflateur
, un Politique en grand. Auffi avoit - il
toujours eu dans la tête de faire , à l'exemple d'A
riftote & de Platon , une politique , un plan de
législation , de gouvernement , & comme il diſoit,
une république ; il en parloit fouvent. Je regrette
encore beaucoup qu'il n'ait pas écrit fa vie , fes
mémoires , & ce n'eft pas ma faute ; je l'y ai
fouvent exhorté. Lui feul pouvoit le faire bien
connoître , & l'on auroit vu qu'il valoit mieux
encore à plufieurs égards , que ne le croyoient
AVRIL 1757. 69
rendre les fciences refpectables , & ont
rendu tel leur Auteur . En vain l'Abbé Desfontaines
( 1 ) , & d'autres gens de cette efpèce
, ont voulu obfcurcir fa réputation ;
c'eft le propre des grands hommes d'avoir
de méprifables ennemis . S'il a fait imprimer
depuis peu des Comédies peu théâtrales
( 2 ) , & une Apologie des tourbillons.
.*
ceux même qui Peftimoient le plus , fans avoir
avec lui de liaiſon particuliere ; il y avoit dans
M. de F. une fimplicité , un éloignement de toute
oftentation , qui trompoit & cachoit bien des
chofes. Il n'a pas paru tout ce qu'il étoit ; il n'a
pas été tout ce qu'il pouvoit être ; il n'a pas fait
tout ce qu'il auroit pu faire ; ni même , je le répete
, ce qu'il auroit fait de mieux , du moins de
plus utile.
44
(1) On connoit le petit écrit de M. de Voltaire ,
intitulé : Préfervatif, dans lequel il a très -bien
défendu M. de F. contre la plupart des critiques
de ce fameux ... dirai -je Zoile ou Ariftarque ? Il
étoit trop fouvent le premier pour mériter le nom
du fecond. Dans plufieurs de fes autres Ouvrages,
M. de V. a donné à M. de F. les louanges les plus
précieufes. Tout le monde fçait ce vers fi heureux
, & qui le caractériſe fi bien :
L'ignorant l'entendit , le fçavant l'admira .
Il fuffiroit feul au bas de fon portrait . C'eft
ce que me répondit il y a quelque temps M.
Bernard , à qui j'en demandois d'eux. J'en aurois
demandé quatre à un autre.
(2) Peut- être font- elles en effet peu théâtrales ;
je ne dois pas m'y connoître beaucoup , & je m'en
70 MERCURE DE FRANCE,
de Defcartes , on a pardonné ces Comédies
en faveur de la veilleffe , & fon Cartéfiarapporte
volontiers à M. de V. En tout cas M.
de F. ne les avoit point faites pour le Théâtre.
Mais la lecture en eſt très-agréable , & d'autant
plus que le Lecteur a plus d'efprit. Vos pieces fe
bifent , difoit M. de F. à M. Deftouches , en le recevant
à l'Académie Françoife . Vos pieces fe lifent ;
& cette louange fi fimple n'est pourtant pas fort
commune. Il s'en faut bien que tout ce qu'on a
applaudi au Théâtre , on le puiffe live. Je foupçonne
en même temps qu'il s'en faut bien que
tout ce qui a été lu avec plaifir , pût être repréfenté
avec fuccès.
Mais fi le principal mérite d'un Ouvrage dra
matique , du moins le mérite le plus difficile , le
plus rare , & qui fuppofe le plus d'efprit & de
génie dans l'Auteur , confifte dans les caracteres.
des principaux perfonnages , quelle piece qu'Abdolonime
!
Je voudrois bien que M. de V. voulût me dire
fi fa piece la plus théâtrale eft celle qu'il fe félicite
le plus d'avoir faite . J'ofe déclarer d'avance
que je ne le crois pas.
Mais , dit-on , les Comédies de M. de F. nefont
gueres plaifantes. J'avoue qu'elles ne font pas rire
à gorge déployée. Mais écoutons encore l'Auteur
répondant à M. Deftouches. « La plus difficile ef-
» pece de comique , eft celle qui n'eft comique
que pour la raifon , qui ne cherche point à ex-
>> citer baffement un rire immodéré dans une mul-
»titude groffiere ; mais qui éleve cette multitude ,
>>prefque malgré elle -même , à rire finement &
avec efprit. »
On ne parle aujourd'hui que de chaleur , de
AVRIL. 1757. 71
nifme en faveur des anciennes opinions
qui dans fa jeuneffe avoient été celles de
l'Europe.
<
- Enfin on l'a regardé comme le premier
des hommes dans l'art nouveau de répandre
de la lumiere & des graces fur les
fciences abftraites , & il a eu du mérite
dans tous les autres genres qu'il a traités .
Tant de talens ont été foutenus par la connoiffance
des langues & de l'hiſtoire , &
il a été fans contredit au deffus de tous les
fçavans qui n'ont pas eu le don de l'inven
tion (1).
remuer fortement l'ame . Mais , dit encore M. de
F, « l'ame ne feroit -elle point plus fufceptible.
>>des agitations violentes que des mouvemens
>>doux ? Ne feroit-il point plus aifé de la tranſ-
»porter loin de fon affiette naturelle , que de l'a
»mufer avec plaifir en l'y laiffant ; de l'enchanter.
>>par des objets nouveaux & revêtus de merveil-
»leur , que de lui rendre nouveaux des objets
>>familiers. >>
On dira que M. de F. parloit ici pour lui- même ,
& comme Ciceron plaidoit pro domo fua ; mais
Ciceron gagna fon procès , malgré le bouillant
Clodius qui , de l'aveu de fa Partie , ne manquoit
pourtant pas d'une forte d'éloquence.
(1) Qu'on remarque bien que M. de V. ne
parle ici que des Sçavans . Si M. de F. n'a pas eu
le don de l'invention , comme fçavant , il l'à eu '
comme homme d'efprit , bel efprit & beau génie.
S'il ne l'a pas eu dans les fciences , il l'a eu dans
les Lettres, & M. de V. en conviendroit fans doute.
72 MERCURE DE FRANCE .
Ce que M. de Voltaire a dit du caractere
& de la forte d'efprit de M. de Fontenelle
en 1752 , & depuis en 1756 , en avoit
déja été dit dès 1677 , dans un des Mercures
de M. de Vife. On fera d'autant plus
aife de le trouver ici , qu'on fera plus frappé
de la reffemblance des deux morceaux ,
quant à l'idée qu'ils donnent l'un & l'autre
de M. de F. M. de Vife , qui le connoiffoit
beaucoup , avoit vu dans le jeune arbriffeau
, ce chêne majeftueux qui a fi longtemps
ombragé un efpace fi vafte.
Voici donc comme il s'exprime dans le
Mercure de Mai 1677 , page 88 , pour
annoncer une petite piece en Vers de M.
F. intitulée l'Amour noyé.
و د
"
«Ces Vers font de M. de Fontenelle ,
qui à l'âge de vingt ans , a déja plus d'acquis
qu'on n'en a d'ordinaire à quarante.
J'ajoute qu'il a intérêt d'en convenir , & de reconnoître
qu'on ne doit pas refufer l'invention à
un Ecrivain à la fois excellent & original dans
tous les genres qu'il a traités. Voilà le principe.
Après cela on fe partagera fur les différens degrés
d'originalité & d'excellence. On diftinguera entre
l'originalité du ſtyle , des tours , de la maniere ,
& celle des pensées , des idées , des choſes. On ne
voudra même donner à la premiere que le nom
d'imagination , & on réfervera à la feconde celui
d'invention. Soit ; M. de Fontenelle n'y perdra
rien , ou M. de Voltaire y perdra auſſi.
Ici finiffent fon texte & mes , notes ,
66 Il
AVRIL. 1757 :
73
و ر
"
» Il eft de Rouen ; il y demeure , & plufieurs
» perfonnes de la plus haute qualité qui
» l'ont vu à Paris , avouent que
c'eſt un
» meurtre de le laiffer dans la Province. Il
n'y a point de fcience fur laquelle il ne
»raifonne folidement ; mais il le fait d'u-
» ne maniere aiſée , & qui n'a rien de la ru
deffe des fçavans de profeffion . Il n'aime
» les belles
connoiffances , que pour s'en
fervir en honnête homme ; il a l'efprit fin ,
galant , délicat , & pour vous le faire
» connoître par un endroit qui vous fera
très-connu , il eft neveu de MM . les
» deux Poëtes Corneille . »
99
""
و ر
""
Ces deux vous viennent de ce que dans
ce temps - là le Mercure étoit en forme de
Lettre.
L'Amour noyé ne fe trouve dans aucune
des éditions de M. de F. Ce n'eft pas que
cette petite piece ne foit très- ingénieufe ;
mais c'eft un badinage de fociété , d'occafion
, pour ainfi dire , & de plus , relatif
à une forte de jeu qui n'eft peut- être
connu qu'en Normandie . Dans les Mercures
fuivans , on trouve encore d'autres petits
morceaux de M. de F. Quelques- uns
n'ont jamais été dans fes OEuvres ; quelques
autres , après avoir paru dans les premieres
éditions , ont été enfuite retranchés
par l'Auteur. Plufieurs mériteroient
1. Vol. D
74 MERCURE
DE FRANCE.
d'être confervés , entr'autres un en Profe ,
intitulé : Defcription allégorique de l'Empire
de la Poefie . M. de F. m'en a ſouvent
parlé , & il l'avoit encore très - préfent dans
les dernieres années de fa vie , quoiqu'il
l'eût perdu de vue depuis très- long-temps .
Quelques traits de cette Allégorie qu'on
auroit pu appliquer à Racine , empêcherent
l'Auteur de la redonner dans fes
Euvres . C'eft par le même motif qu'il n'a
donné qu'en 1742 fon Hiftoire du Théâtre
François , & les Réflexions fur la Poëtique,
qui font peut- être fon chef- d'oeuvre. Du
moins je ne leur préférerois que le difcours
fur l'Origine des Fables.
Je crois qu'on pourroit mettre les petites
pieces dont je viens de parler , dans la
nouvelle édition de M. de F , & d'autant
plus que le Public les a déja . On les a recueillies
dans un Ouvrage périodique
imprimé en Hollande , fous le titre de
petit Réservoir. Le Libraire qui me confulta
, en connoiffoit quelques-unes ; je lui
indiquai les autres , & en particulier l'annonce
de M. de Vife , avec ce qu'y avoit
ajouté M. l'Abbé le Clerc , fils du célebre
Graveur de ce nom , à la tête de fon édition
du Dictionnaire de Richelet.
On m'a fouvent demandé la date de
l'impreffion
des premiers Ouvrages de
AVRIL. 1757.
75
M. de F ; car perfonne n'ignore celle des
autres. Voici ce que j'en fçais. J'omets
ceux dont j'ai déja parlé. 1º . Un Palinod
envers latins, fur l'Immaculée Conception,
1670. L'Auteur n'avoit donc que 13 ans.
Cependant il remporta le prix. On fçait ce
que c'eſt que les Palinods , ne fut - ce que
par ceux des PP. de la Rue & Alleaume , Jefuites
, l'un & l'autre en Vers françois.
Celui du P. de la Rue qui fe trouve parmi
fes autres Poéfies , eft une très belle Ode ;
elle commence par ces vers :
Efprits , qui portez le tonnerre
Impétueux tyrans des airs ,
Qui faites le péril des mers
Et le ravage de la terre :
Vents , &c.
Celui du P. Alleaume ,
rapporté par le
P. Bouhours dans fa Maniere de bien penfer,
& c. commence ainfi :
Les Dieux touchés de mon naufrage.
Le fujet en eft le même , & tiré d'une
Epigramme grecque ; un enfant fauvé du
naufrage fur le corps de fon pere mort.
Le fujet de celui du jeune Fontenelle
étoit tiré de l'Hiftoire naturelle :
Pepo in fimo corrupto incorruptus.
D ij
76 MERCURE DE FRANCE.
Si cette piece eft en effet , telle qu'elle
eft imprimée , d'un enfant de 13 ans , &
que le Jéfuite , fon Régent , ou quelque
autre bon Poëte Latin , peut- être fon pere ,
qui étoit homme de Lettres , n'y ayent pas
inis la main c'eft celui de tous les Ouvrages
de M. de Fontenelle qui m'étonne le plus.
2º. Une traduction en Vers François
des Vers Latins du P. Commire , fur ce que
le grand Condé ne vivoit que de lait , 1674 :
elle commence par ce vers :
Si la frugalité qui regne en vos repas , &c.
On la trouve dans les @uvres de ce
Jéfuite.
3 °. Un Poëme pour le prix de l'Académie
Françoife de 1675. Il fut remporté
par M. de la Monnoye ; M. de F. n'eut qu'un
Acceffit.
4°. Les Dialogues des Morts , 1683 .
5 °. Le Jugement de Pluton , 1684.
6°. L'Eloge de Pierre Corneille dans les
Mémoires de la République des Lettres ,
Janvier 1685 ; mais l'Auteur l'a beaucoup
étendu depuis.
7°. Les Lettres du Chevalier d'Her.....
1785.
8. La Pluralité des Mondes , 1686.
9. L'Hiftoire des Oracles , 1687 .
10°. Les Eglogues , 1688. Le privilege
AVRIL. 1757. 77
eft du mois de Janvier. Dans la premiere
édition , il n'y a que neuf Eglogues ; le
retour de Climene , paftorale , qui fut fupprimée
dans les éditions fuivantes ; & le .
difcours fur l'Eglogue , avec la Digreffion
fur les anciens & les modernes. Dans la
feconde édition , on trouve de plus la
Paftorale d'Endimion , mife depuis en mufique
par M. de Blamont , & un Recueil de
Poéfies diverfes , augmenté & diminué
dans les éditions poftérieures. Plufieurs de
ces petites pieces avoient paru dans lesMercures
dès 1677. On trouve une nouvelle
églogue dans la troifieme édition . C'eft
celle qui a pour titre , la Statue de l'Amour.
On a vu par les dates que je viens de
donner › que M. de F. avoit fait avant
l'âge de 30 ans , ceux de fes Ouvrages
qui fonderent fa réputation ; ceux qui font
encore aujourd'hui , finon les plus eftimés,
du moins les plus célebres ; ceux enfin
qui lui valurent une place dans l'Académie
Francoife en Mars ou en Avril 1691 ,
c'eſt -à- dire avant 34 ans. Je ne crois pas
qu'aucun autre homme de Lettres , fimple
homme de Lettres , y ait été reçu auffi
jeune. Cependant il avoit follicité cette
place dès 1688 , & on lui a fouvent entendu
dire qu'il avoit été refufe quatre fois ;
c'étoit fon expreffion. Il le difoit furtout à
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
ceux qu'il voyoit piqués d'avoir échoué
une ou deux fois. Mais , ajoutoit- il , je
n'en ai jamais confolé aucun . Je n'en fuis
pas furpris , lui dis-je un jour. Vous n'avez
du confoler perfonne. On fçavoit bien
pourquoi vous aviez été refusé ; & les Lettres
de Defpréaux & de Racine , ont achevé
d'en inftruire le Public. Auprès deux ,
le neveu des Corneille avoit un péché originel
, & l'affocié de Perrault , un énorme
péché actuel , dont je vois même que
vous ne vous repentez point encore . C'eft
vous qui aviez gâté M. de la Motte. Auffi
Defpréaux qui l'eftimoit , difoit de lui :
c'est dommage qu'il ait été s'encanailler de
Fontenelle ; & lui de rire , ou plutôt de fourire
; car il avouoit qu'il n'avoit jamais ri
ni pleuré mais il fourioit fouvent & bien
naturellement.
Je dois ajouter qu'après avoir fouri , il
me dit : Je n'ai jamais été auffi partiſan
de M. Perrault que certaines gens auroient
voulu le perfuader ; je n'ai jamais été
auffi loin que lui . Auffi M. l'Abbé Bignon
me dit- il un jour que j'étois le Patriarche
d'une fecte dont je n'étois pas.
Il me reste à indiquer quelques Ouvrages
de M. de F. moins connus , & quelques
autres qu'on lui attribue .
1º. Un Parallele de Corneille & de Racine,
AV RI L. 1757 . 79
imprimé d'abord en feuille volante , depuis
dans l'Hiftoire du Théâtre François , de M.
Parfait , & en dernier lieu dans le portefeuille
trouvé de M. de V. où l'on a mis
encore plufieurs petites pieces de M. de F.
Ce Parallele eft fort exactement imprimé
dans ce Recueil , au lieu qu'il eft défiguré
par des fautes groffieres dans l'Hiftoire du
Théâtre François. Jufqu'à cette Hiftoire ,
peu de gens le connoiffoient , & il avoit
échappé à l'Abbé Granet . Sans cela , il
n'auroit pas manqué de le mettre dans
fon Recueil de Differtations & de Critiques ,
pour & contre Corneille & Racine , à la
fuite d'un premier parallele entre ces deux
Poëte , par Longepierre , qui fut l'occafion
de celui de M. de F.
Longepierre flatte trop Racine aux dépens
de Corneille , & peut-être M. de Fontenelle
ne rend-t'il pas une entiere juſtice à
Racine. Le lui difant un jour avec la liberté
qu'il m'avoit permife , & qui , au
refte , n'étoit pas un privilege , il me répondit
de l'air du monde le plus fincere :
Cela fe peut bien ; il y a même grande apparence
que cela eft . Auffi n'est - ce pas moi
qui fis imprimer ce Parallele ; & tout imprimé
qu'il étoit , je n'ai pas voulu lui
donner place dans mes Oeuvres.
Div
So MERCURE DE FRANCE.
J'ai fouvent eu un doute que je ne
ferai qu'infinuer ici . Defpréaux , ami de
Racine , le préféroit à Corneille. M. de F.
neveu de Corneille , le préféroit à Racine.
Sans les liaiſons du fang & de l'amitié , &
uniquement guidés par leur caractere &
leur forte d'efprit , n'auroient - ils point
jugé tout autrement ?
2°. La Préface de l'Analyfe des Infiniment
petits , par M. le Marquis de l'Hôpital
, eft de M. de Fontenelle . Les anciens
Géometres , & M. Pafcal , y font fort loués.
M. Rollin qui la lut , lorfqu'il voulut
dire quelque chofe fur la Géométrie , à la
fin de fon Hiftoire ancienne , & qui en
ignoroit le véritable Auteur , fut enchanté
des louanges données aux anciens & à
Pafcal , & depuis il fe plaifoit à oppofer ,
fur les premiers , l'autorité du Marquis de
'Hôpital à celle de M. de Fontenelle , qu'il
croyoit dans des fentimens bien différens.
On en parla tant à M. de F. qu'il defira de
fe trouver avec M. R. Il s'y trouva , le
mit fur les Anciens & fur la Préface , le
laiffa s'en prévaloir & la lui objecter , &
lui révéla enfin que c'étoit lui qui l'avoit
faite. M. Rollin fut un peu honteux , offrit
à Dieu cette petite humiliation , fit réparation
d'honneur à M. de Fontenelle , & le
AVRIL. 1757 : 81
remercia de la maniere dont il avoit parlé
de M. Pafcal. (1 )
On attribue à M. de Fontenelle 1 ° . Une
Comédie en un Acte en profe , repréſentée.
fous le nom de M. de Vifé en 1681 , &
intitulée la Comete . Elle fut faire à l'occafion
de la fameufe Comete de 1680 , &
de la terreur qu'elle infpira encore à certaines
gens. Bayle montra le faux du préjugé
qui faifoit regarder les Cometes comme
des fignes de malheurs , & M. de Vife
ou M. de Fontenelle le tournerent en ridicule
.
On croyoit alors que les Cometes ménaçoient
principalement les Princes & les
Souverains. Delà , double raifon pour eux
de croire à ce préjugé populaire. Communément
ils font peu philofophes , ils font
peuple , & la crainte rend crédule. M. de
Fontenelle contoit fur cela , & c'étoit peutêtre
un de fes meilleurs contes ; que la
queftion étant agitée en préfence d'un
grand Prince , & le plus grand nombre ſe
: (1) Voici le paffage « M. Pafcal examina
>> les courbes en elles - mêmes , & fous la forme
»de polygone ... & par la confidération feule de
» leurs élémens , c'eft - à- dire des infinimens petits
, il découvrit des méthodes générales &
d'autant plus furprenantes , qu'il ne paroît y
»être arrivé qu'à force de tête & fans analyſe. ».
D.v
82 MERCURE DE FRANCE.
moquant des Cometes & de ceux qui les
craignoient , le Prince dit aux Moqueurs :
Vous enparlez bien à votre aife , vous autres.
2º. J'ai vu attribuer à M. de F. unet
Lettre trop
badine fur la réfurrection des
corps , que je ne crois pas imprimée . D'autres
la donnent à feu M. l'Abbé de la F. L.
3°. On feroit plus fondé à croire de M.
de F. un petit Traité de la Liberté , divifé
en quatre parties , & imprimé , mais avec
beaucoup de fautes , dans un Recueil peu
connu , & qui pourtant l'eft encore trop.
L'Auteur des Differtations fur l'immatérialité
, l'immortalité & la liberté de l'ame : l'univerfel
M. Aftruc à qui j'indiquai ce Traité
, lorfqu'il me dit qu'il écrivoit fur ces
matieres , l'a folidement attaqué. Mais je
crois qu'on le trouvera plus fortement
combattu encore dans un très - bon Ouvrage
qui paroîtra inceffamment , intitulé , Examen
du Fatalifme , & c.
M. de F. n'a point laiffé de manufcrits
confidérables. Je ne connois du moins que
quelques petites Poéfies , & quelques Lettres
à Madame de Forgeville , cette femme
refpectable à qui M. de F. a dû la douceur
de fes dernieres années , & l'avantage
d'être encore heureux à cent ans. J'ai obtenu
d'elle de ne pas priver le Public de
ces Lettres. Elles prouveront dans celui
AVRIL. 1757. 83
"
qui les a écrites , bien plus que du talent
pour le genre épiftolaire. Elles prouveront
combien il étoit capable d'amitié , &
d'une amitié effective , active . Mais je
pourrai quelque jour en donner encore
d'autres preuves , & d'autant meilleures
qu'elles font moins connues . «< Quand je
» vois dans l'hiftoire , dit Pafcal , quelques
» belles actions cachées , elles me plaifent
» fort . Mais enfin elles n'ont pas été tout-
» à- fait cachées , puifqu'elles ont été fçues ,
» & ce peu par où elles ont paru , en dimi-
» nue le mérite ; car c'eft- là le plus beau
» de les avoir voulu cacher. » Je ne dirai
pas que M. de F. a voulu cacher les fiennes.
Je dirai feulement qu'il n'a point fongé à
les faire connoître , & c'eft peut-être la
maniere la plus eftimable de les cacher
parce que c'eft la plus fimple.
و د
Enfin parmi les difcours de M. des Ha-.
guais , cet ami dont j'ai parlé , il y en a
quelques-uns qui ont été compofés par
M. de F. Il y a environ vingt ans qu'il me
les confia ; & comme il m'avoit défendu
d'en prendre copie , je me bornai à quelque
petits extraits. Depuis feu M. Joly de
Fleury , Procureur Général du Parlement
les lui demanda ; & M. de F. les donna
bien volontiers à un Magiftrat , pour lequel
il avoit autant d'attachement que
"
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
d'eftime & de refpect. Ces difcours font
donc entre les mains de Meffieurs fes Fils.
Les refuferont- ils au Public ? Je leur indiquerois
bien ceux qui font de M. de Fontenelle.
M. le Procureur Général m'honore
des mêmes bontés que M. fon Pere.
M. de F. avoir prêté fa plume à bien
d'autres qu'à M. des Haguais ; mais ce n'eſt
que dans les derniers temps de fa vie qu'il
en eft convenu , ou du moins qu'il a nommé
quelques - uns de ceux pour lefquels il
avoit travaillé , & qui ne vivoient plus.
Il ne parloit même de ces Ouvrages de
commande , que pour dire quelque fait
fingulier , ou quelque trait plaifant dont
ils avoient été l'occafion . Il ne fe vantoit
pas ; il contoit , & contoit au mieux , furtout
en très-peu de mots . Il jouoit même ſes
contes , & , par exemple , en voici un qu'il
faifoit très plaifamment.
Il avoit compofé un Difcours pour un
jeune Magiftrat d'un nom célebre dans les
faftes de Thémis. Il connoiffoft fort le pere
de ce Magiftrat , & dînoir quelquefois
chez lui . Le fils , bien für du fecret , s'étoit
donné à fon pere pour Auteur de la piece ,
& lui en avoit laiffé copie. Un jour , mais
long-temps après , le Magiftrat pere , qui
avoit donné à dîner à M. de F , lui dit qu'il
vouloit lui lire une bagatelle de fon fils ,
AVRIL. 1757. 85
qui sûrement lui feroit plaifir. M. de F.
avoit totalement oublié qu'il eût fait ce
Difcours ; mais il fe le rappella dès les
premieres lignes , & par une forte de pudeur
, il ne donna à la piece que peu de
louanges & très- foibles , & d'un ton &
d'un air qui les affoibliffoient encore .
La tendreffe ou la vanité paternelle en
furent piquées , & la lecture ne fur point
achevée. Je vois bien , dit le Magiftrat ,
que cela n'eft pas de votre goût. C'est unstyle
aife , naturel , pas trop correct peut être , un
ftyle d'homme du monde. Mais à vous aurres
Meffieurs de l'Académie , il faut de la grammaire
& des phrafes , &c.
M. de F. étoit de plufieurs Académies
étrangeres , & entr'autres de celle des Arcades
ou Arcadiens de Rome ; elle s'y forma
en 1690. On y donne à chaque Académicien
un nom Paftoral , tiré du Grec ,
& qui a rapport à fes talens , à fes Ouvrages
, ou au nom fous lequel il eft connu
dans le monde. M. de F. eut celui de Pigrafto
, ou Pegrafto , qui fignifie petite fontaine.
On dit , & les Italiens eux-mêmes
difent Pegafe qui , comme on fçait , a
la même origine. M. de Voltaire a le nom
de Mufeo , comme qui diroit , le Favori
des Mufes , le Poëte par excellence . On
donne encore à chaque Berger un terrein
86 MERCURE DE FRANCE.
pour la pâture de fes troupeaux ; M. de F.
avoit toute l'Ifle de Delos.
Je fuis redevable de cette petite anecdote
à un autre Arcade , au célebre M.
Titon du Tillet , que M. de Fontenelle aimoit
& refpectoit. Oferai- je me nommer
après lui , & offrir un hommage public
des mêmes fentimens à ce génereux Ami
des Lettres , des beaux Arts , & de ceux
qui les cultivent ? C'est ce zele fi connu
dans toute l'Europe , qui lui a valu dans
l'Académie des Arcades , le nom de Philomelo
Parnaffide. Ce nom honoreroit un
Souverain .
Je pourrai bien revenir encore à M. de
Fontenelle dans quelqu'un des Mercures
fuivans. J'en fuis tout plein ; je voudrois
en remplir tout le monde , & je crois
qu'on ne demande pas mieux ; mais
qu'on me difpenfe de toute efpece d'ordre
& d'arrangement. Je dirai les chofes à mefure
qu'elles me reviendront dans la mémoire
, ou que je les retrouverai dans
mes papiers ; car j'en ai écrit plufieurs . Je
ne veux que m'occuper , fans effort , d'un
fujet qui me plaît infiniment , & comme
je l'ai déja dit , fournir des matériaux à
ceux qui voudront les mettre en oeuvre .
Pour moi , je n'y fonge point. La Fontaine
difoit :
AVRIL. 1757 . 87
Les longs ouvrages me font peur. J'ôte
l'épithete , & je dis : les Ouvrages.
Au refte , on peut compter fur la vérité
des faits & des anecdotes que je rapporterai.
En tout cas , je nommerai ordinairement
les perfonnes de qui je les tiens ,
lorfque je ne les tiendrai pas de M. de F.
même. Je fuis affez connu pour fincere ,
pour vrai , pour exact , & jufqu'au fcrupule
, & jufques dans les plus petites chofes.
Je n'en rougis point. Tel étoit auffi
M. de Fontenelle . Je lui ai quelquefois cité
le mot que l'exactitude eft le fublime des fots.
Il le trouvoit bon & plaifant.Il auroit voulu
l'avoir dit, ou plutôt l'avoir imaginé ; car il
n'a jamais dit un mot qui pût jetter du ridicule
fur une bonne chofe, & , comme il s'exprimoit
, fur la plus petite vertu . En général ,
il n'étoit pas railleur , encore moins cauftique
ou médifant . Mais s'il n'avoit pas le
penchant & le goût de la raillerie , il en
auroit bien eu le talent & l'art . J'avoue
même qu'il y a des preuves qu'il l'avoit ,
quelques vers , quelques bons mots , mais
en très- petit nombre , & contre des ennemis
déclarés & aggreffeurs . Quelques-uns
de ces vers & de ces bons mots font connus
; ce n'eft pas de moi qu'on apprendra
les autres , du moins ceux qui pourroient
bleffer des perfonnes encore vivantes.
38 MERCURE DE FRANCE.
VERS
Sur la Mort de M. de Fontenelle.
Il n'eft donc plus ce Philoſophe aimable ,
Et le Neftor des beaux efprits :
Il fçut mêler dans les écrits
Toujours l'utile à l'agréable.
La fimplicité de fes moeurs ,
La douceur de fon caractere ,
Son efprit gagnoient tous les coeurs ;
Il s'inftruifoit & fçavoit plaire .
D'un certain goût original ,
Il s'étoit fait une maniere
Ingénieufe & finguliere ,
Téméraire pour un Rival.
Des matieres les plus ingrates ;
Il faifoit éclorre des fleurs ,
Et par des teintes délicates ,
Il en varioit les couleurs.
Quelle noble & fine élégance
Dans fes Dialogues des Morts !
Quelle adreffe d'intelligence ,
Lorfqu'examinant les rapports
De ce grand tout , ce vafte immenfe ;
Après avoir bien médité ,
Sans faire un dogme irrévocable ,
Il rendit au moins vraisemblable
Que l'Univers eft habité !
AVRIL. 1757. 89
Peu curieux des faux miracles ,
Attentif fur le merveilleux ,
Du monde il défilla les yeux
Sur la fauffeté des Oracles.
De la raifon & de la Foi
Connoiffaut les juftes limites ,
11 fe fit toujours une loi
D'en fuivre les routes prefcrites.
Fut- il un Socrate , un Platon ?
Non ... j'entends les fons d'une lyre ;
Je le fuis , je fens qu'il m'attire
Sur les rivages du Lignon :
Fruit heureux d'un tendre génie ,
La douceur de fon harmonie ,
M'invite à préférer les bois
A la pompe de tous les Rois.
Ombre illuftre de Fontenelle ,
Je vous évoque en ce moment :
Je fens que mon pinceau chancelle
Pour orner votre monument.
Guidez-moi dans ce fanctuaire ,
Où vous preniez ces tours nouveaux ,
Quand vous faifiez pour un Confrere
Des autels & non des tombeaux.
Lecteur, mon chagrin eft extrême ;
Je fens ma foibleffe aujourd'hui :
Il faudroit qu'il revînt lui-même ,
Pour m'apprendre à parler de lui.
DE BONNEVAL,
90 MERCURE DE FRANCE.
JE
A M. DE BOISSr.
E vous remercie , Monfieur , de la bonté
que vous avez eue d'inférer dans le Mercure
de Février , les Vers fur la mort de M.
de Fontenelle , que j'ai eu l'honneur de
vous envoyer. Malgré la précaution que
j'avois prife de n'y pas mettre mon nom ,
j'ai été reconnu . Une Dame de ma connoiffance
, qui fçait lire , & qui partage mon
admiration pour M. de Fontenelle , n'a pas
eu plutôt jetté les yeux fur mes Vers , qu'elle
à deviné que j'en étois l'Auteur . Étant
allé , il y a quelques jours , lui faire ma
cour à fa toilette , fitôt qu'elle m'apperçut :
eh ! où donc , me dit- elle en riant , avezvous
été chercher Nécrologes ? pourquoi pas
Martyrologes ? Eft- ce parce qu'il eft un peu
moins rude & plus connu ?
Je voulus feindre de ne pas entendre
cette Dame. Vous avez bien l'air d'un Poëte
honteux , continua- t'elle : il ne manque
plus à votre gloire , que de faire une Enigme.
A ce mot , je ne pus m'empêcher de
me récrier. Je vous confeille , me dit - elle ,
de mal parler des Enigmes pour vous en
punir , je vous condamne à en faire une
tout-à- l'heure. J'allois répliquer , lorfqu'elAVRIL.
1757 . 91
>
le ajouta avec vivacité : Si vous dites encore
un mot , je joins à l'Enigme un Logogryphe.
Cette menace me rendit muet.
Je ne vous donne , pourſuivit- elle , pour
réparer vos torts , que le temps de ma toilette.
Il eft bon d'obferver que ce Juge abfolu
en emploie bien moins à cet uſage
que la plupart de nos jeunes Magiftrats.
Comme je n'en avois pas à perdre , & que
le moindre délai pouvoit encore me coûter
un Logogryphe , je me foumis promptement
à un arrêt fans appel , & rimai l’Enigme
ci-jointe , dans laquelle j'ai depuis
inféré quelques vers.
On parut l'entendre , & même l'approuver
jufqu'au dernier mais à peine
fut-il prononcé , que celle à qui il s'adreffoit
, prétendit ne plus rien comprendre à
l'Enigme : & peut -être me l'auroit - elle perfuadé
, fi fa rougeur ne l'eût trahie ; car ,
dans l'occafion , elle rougit , & l'on s'en
apperçoit , même après fa toilette. Son extrême
modeftie fut fans doute un peu bleffée
que je lui euffe dit , à la faveur des
vers , ce que perfonne n'ofe lui dire en
profe , quoique tout le monde le penſe en
la voyant. Cependant , après m'avoir dit
elle-même que je fçavois profiter des circonftances
, que je ne ferois pas plus vindicatif
quand je ferois de fon fexe , elle
92 MERCURE DE FRANCE.
me pardonna de bonne grace ma prétendue
vengeance , par la raifon , dit- elle, que l'on
a vingt quatre heures pour dire tout ce que
l'on veut à un Juge qui nous condamne.
C'eſt par l'ordre du mien , Monfieur
que je vous envoie mon Enigme . Il vouloit
, pour fe venger à fon tour , m'obliger
à mettre mon nom au bas : j'y confentis
, à condition que , pour ma juftification
, il me permettroit de mettre le fien
au haut ; & nous compofâmes pour les lettres
initiales de l'un & de l'autre.
Quoiqu'il faffe affez peu de cas de cet
envoi , il prétend pourtant , en vous l'adreffant
, Monfieur , entrer par-là en paiement
avec vous pour fa part du plaifir que
font aux Lecteurs du Mercure les jolis
Contes dont vous l'ornez. Si tous ceux 2
dit- il , qui partagent avec lui ce plaifir ,
en rendoient à l'Auteur chacun autant que
pourra lui en faire mon Enigme , quelque
foible qu'il foit , le Public ne lui en devroit
bientôt plus guere : la quantité le dédommageroit
de la qualité.
Je ne dois pourtant pas vous laiffer ignorer
que l'on trouve à ces Contes charmans
un défaut ; c'eft qu'ils deviennent bien
courts : ( 1 ) on vous prie, Monfieur, d'engager
le bon Faifeur à les rendre un peu plus
(1) Nous nous fommes corrigés dans ce Volume.
AVRIL. 1757. 93
longs : je dis le bon Faifeur , car on veur
que vous en ayez au moins deux , qu'il eft
bien aifé de diftinguer. Si vous déterminéz
le bon , c'eft-à dire , le meilleur , à ce que
l'on fouhaite de lui , on vous promet de
reconnoître cette attention par desEnigmes
ou des équivalens que l'on fera faire par
de
plus habiles que moi .
s
On poufferoit même la promeffe jufqu'au
Logogryphe , fi vous pouviez retrouver
quelque nouveau Dictionnaire , femblable
à celui de ce jeune Officier , qui s'occupe à
réfléchir les matins. Madame , auffi - bien
que votre jeune Militaire , eft d'un goût
fingulier ; elle aime les réflexions : celles
de M. l'Abbé Trublet , fur la converſation,
dui ont extrêmement plu . Leur lecture eft ,
à fes yeux , bien plus agréable , & tout au
moins auffi utile que celle de ces Diſſertations
pleines d'érudition ou de fcience ,
qui n'ont tout au plus que quelques Lecteurs,
mais elle fent à merveille que des
differtations font moins rares que des penfées
, des réflexions tout - à la fois ingénieufes
& folides.
Pour ne rien oublier des chofes que je
fuis chargé de vous faire fçavoir , Monfieur
, je dois vous dire un mot fur la façon
dont vous faites quelquefois les extraits
des Ouvrages nouveaux . Je ne vous
citerai pour exemple , que celui de la Prin
94 MERCURE DE FRANCE.
ceffe de Gonzague . Vous le fîtes d'un ſtyle fi
féduifant , que la Dame , au nom de qui
j'ai l'honneur de vous parler , s'imaginant
que ce Roman étoit écrit du même ſtyle ,
elle l'envoya vîte chercher ; & , à la lecture,
elle trouva bien à rabattre de l'idée qu'elle
en avoit conçue. Cette brochure , qui
n'eft pas fans mérite , eût vrai- femblablement
fait plus de plaifir , fi votre extrait en
eût moins promis.
Souffrez , s'il vous plaît , Monfieur , qu'avant
de finir , j'ajoute encore une obſervation
aux précédentes : c'eft que ce n'eft pas
en mon nom que j'ai pris la liberté de vous
les faire , & que je ferois très- mortifié
qu'elles euffent le malheur de déplaire à
quelqu'un qui plaît au Public autant que
vous & à autant de titres. J'ai , & c . D. R.
ENIGM E.
Je fuis, charmante Hébé , l'Oracle de Cythere ,
JE
Et de droit , comme Oracle , un peu myſtérieux.
Je réponds fans parler ; mais malgré ce myſtere‚ɔ
Je rends aux moins ingénieux ,
Une réponſe toujours claire.
La plus innocente Bergere
M'interroge & m'entend au mieux :
Auffi j'ai des autels en mille & mille lieux ,
Où l'on me donne mainte affaire .
AVRIL. 1757. 95 *
Sans vouloir cependant faire le glorieux ,
Ces travaux ne me coûtent guere.
Sans Prêtres à nourrir , pour tromper le vulgaire ,
Comme en avoient tous les faux Dieux ,
Moi -même fur fon fort , je l'inftruis , je l'éclaire ,
Et n'en retire aucun falaire.
Je contente à la fois nombre de curieux .
Ce n'eft pas , j'en conviens , moi- même qui prononce
:
En vrai Prêtre-Martin, toujours chacun d'entr'eux
Fait la demande & la réponſe.
Doit- on être furpris , fi j'ai l'art merveilleux
De fçavoir tous les fatisfaire ?
On vient de toutes parts me confulter pour plaire ,
Pour préparer aux coeurs les plus fenfibles coups.
Il n'eft point de Beauté qui ne me rende hommage
;
Et quoiqu'affez ſouvent , je change de viſage ,
On me trouve toujours les attraits les plus doux.
Je jouis du rare avantage
De plaire à tous les yeux fans les rendre jaloux ,
Ni leur caufer jamais d'allarmes :
Les vôtres , belle Ingrate , hélas ! font ceux de
tous ,
Qui me trouvent le moins de charmes ,
Et je n'en montre autant à perfonne qu'à vous.
Par M. D. R.
Cette Enigme ale mérite d'unjoli Madrigal.
96 MERCURE DE FRANCE.
Elle eft adreffée à Me la Marquise du P.D.F.
Le mot de l'Enigme du Mercure de Mars
eft Café. Celui du Logogryphe eſt Chocolat
, dans lequel on trouve , cachot , talc ,
chat , cabo , hola , lac , choc , Ath , Ta ,
Calot , Thola , Clotho.
,
LOGO GRYPH E.
NOIR démon de l'erreur , vous, fombre jalouſie,
Qui de mon fceptre ardent fecouez le fleuron
Miniftres de ma haine , aidez ma frénéſie ;
Que l'univers foumis redoute mon poiſon.
'Appelles , ton pinceau que la vengeance anime ;
De mes cruels attraits trace en vain le tableau ;
Aux murs des Tyriens tu devins ma victime ,
Quoique je fuffe encor alors dans le berceau.
Mes progrès tous les jours paffent mon eſpérance :
Le courage , le rang , le fçavoir , l'innocence ,
Rien n'échape à mes traits ; mon dard empoisonné
Frappe Thémis , le fanctuaires
Et le fiel de ma colere
N'épargne pas des Rois le féjour fortuné.
D'Ifmene à mon aſpect les charmes s'obſcurciffent,
Ses beaux yeux font mouillés de pleurs.
D'une belle action j'affoiblis les couleurs ;
Combien par mes forfaits d'infortunés périffent !
Sans doute tu me tiens à des traits ſi frappans.
Par
AVRIL. 1757 . 97
Pas encor ? eh bien ! vois , combine tous mes
temps.
Mais pour ton intérêt & ton repos peut-être ,
Puiffes-tu , cher Lecteur , ne jamais me connoître.
Dans mes huit pieds je t'offre un ſouffle tout divin;
Ce qu'un friand gourmet fait féparer du vin :
Contre un venin une plante d'ufage ;
Une autre qui , miſe en ouvrage ,
Des enfans de Lévi forme les vêtemens.
Ce fleuve fi connu par fes débordemens.
A fon Amant le nom que Philis donne ,
Quand il la ferre dans fes bras :
Encor un mot que la friponne
D'un air charmant lui répete tout bas.
Une gentille Nymphe en vache convertie ,
Qu'au furveillant Argus Mercure efcamota.
La Mufe de Rollin : ce Tyran d'Arcadie ,
Qu'en un loup autrefois Jupiter transforma.
La fille de Cadmus : deux notes de mufique :
Une ville en Piedmont , une autre en Amérique.
Un inftrument rongeur , le fond d'un grand vaiffeau
:
Un mets fort indigefte , un tranquille amas d'eau :
Un habitant d'un lieu où je fuis peu connue >
Mais fur qui vivement s'exerce mon courroux :
Rarement la vertu n'offenſe pas ma vue ,
Il faut être né faux pour éviter mes coups.
Je t'offre encor une fource féconde
De ce métal commun au nouveau monde .
I. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
Un port de mer , un mets délicieux :
De l'Eternel le féjour bienheureux.
Certain fuppôt d'une fecte maudite :
Des animaux le plus fot & l'élite.
Un jour bien folemnel que chome tout Chrétien ,
Un fleuve d'Allemagne , un brave Athénien ,
Qui , plein pour les jumens des regrets les plus
< tendres ,
Voulut dans des tombeaux enfevelir leurs cendres
La femme de Jacob , le mari de Thétis :
A de triftes plaideurs ce que dicte Thémis :
La ville où naît une graine eftimée :
Le Jufte qui dans l'arche a ſauvé ſa lignée . "
Enfin un cruel frere , un perfide affaffin ,
Qui fut le meurtrier de l'Orateur Romain.
Par M. L. D.Villen- d'Efel. de Vallenfole ,
en Provence , au College de Clu.
VEN
CHANSON.
ENEZ Amour , venez embellir la nature.
>
Tout languit où vous n'êtes pas :
Les fleurs , la naiffante verdure ,
Le chant des Roffignols , des eaux le doux murmure
,
N'ont , fans vous , pour les cours que de foibles
appas.
Yenez , Amour , venez embellir la nature :
Tout languit où vous n'êtes pas.
Air Gracieux.
Venes amour, venés embellir la na.
Lent.
tu - re,Tout llaann-- gguuiittoouu vous n'êtes
Fin
pas. Les fleurs, la nais -- sante
W
ver_
du - re Le chant des rossignols , des
eaux le doux murmu
reNontsans
"vous
pour les coeurs que de foibles appas,
Gravépar Labassée
Venes amour .
+
ImpriméparTournelle .
AVRIL 1757.
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
SUITE de l'Extrait de la Colombiade.
COLOMB arraché à l'objet de fa flamme ,
perd de vue l'Orphée monté par Fiefqui .
Un efprit infernal , fous l'apparence d'un
monftre marin de figure humaine , égare
& fait aborder le Pilote Morgant en une
Ifle d'Antropophages dont l'Auteur nous
peint ainfi la férocité :
22.197
L'honneur n'eft point l'attrait qui les mene au
carnage ;
Ils dévorent des les habitans du tage
yeux
S'abreuver de leur fang leur tient lieu de lauriers ,
Soudain leur multitude entoure nos Guerriers :
La valeur cede au nombre ; & fiers de leur conquête
,
Lorfque ces Leftrigons en préparoient la fête ,
La rufe de Morgant les foumit aux vaincus ;
Il verfe aux ennemis les préfens de Bacchus ,
Et de ce doux nectar s'enivrent ces Barbares.
Dans les fougueux accès de leurs danfes bifarres ,
La terre tremble, & l'air porte leurs cris aux Cieux
E ij
Koo MERCURE DE FRANCE.
Quand les feux de Silene , & des fauts furieux
Epuifant leurs efprits , les livrent à Morphée ,
Au milieu de leurs chants tombe leur Coriphée :
Le filence fuccede à d'horribles concerts.
De fubtiles liqueurs furent ici les fers
Dont Morgant enchaîna cette race indomptable.
Il échape à leur cruauté pendant leur
fommeil . Une tempête s'éleve. L'Amiral
fe fauve avec une partie de fa flotte fur une
terre inconnue. Il adreffe cette belle priere
au Ciel :
Dieu puiffant..tu remplis tes oracles :
Ma troupe , dont la voix célebre tes miracles ,
N'a point ici d'Autels où t'offrir ſon encens ;
Mais la Terre eft ton temple , & tes regards perçans
Embraffent l'Univers que ton pouvoir gouverne.
Cesgazons , où mon front à tes pieds fe profterne,
Sont , ainfi que les cieux , l'ouvrage de tes mains-
Répands-y tes bienfaits fur ces nouveaux humains
Pardonne les erreurs qu'y fema l'ignorance ;
Que ton culte en de lieux prenne à jamais naiſfance
:
Le peu de mes nochers que tu fauvas des mers ;
Peut-il à m'obéir forcer cet Univers ?
A toi feul j'ai recours ... Dieu couronna fon
zele .
Il retrouve le refte de fon équipage en J.
AVRIL. 1757.
101
parcourant cette Ifle ; il la nomme l'lfle
Eſpagnole , & parle ainfi aux Caftillans :
Vaillans Ibériens , quand je fonge à l'inſtant
Qui vit fondre fur nous tous les malheurs enfemble
,
Et que j'admire enfin le fort qui nous raffemble ,
Je reconnois le Dieu qui conduit nos projets :
En vain l'Enfer armé combattroit fes décrets ,
La palme eft en nos mains ; mais penſez que la
gloire
Eft le prix de la paix plus que de la victoire.
Le Dieu de la concorde auroit-il fur les mers
Expofé les Guerriers aux maux qu'ils ont foufferts
,
Pour voir la Foi dans l'Inde apporter le carnage ?
Non ; il veut fans combats foumettre ce rivage :
Cherchons par la douceur à faire aimer fes loix ,
D'un peuple bienfaiſant fi nous bleffions les
droits ,
Notre nombre contr'eux auroit peine à fuffire.
Que l'union des coeurs nous donne ici l'empire.
Amis , un feul parti peut remplir nos projets :
Raffemblons-nous ; ofons traverſer ces forêts ,
Y chercher un azyle , & gagner les Sauvages
Par l'attrait des vertus qu'ignorent ces rivages,
J'attefte ici le Ciel , attentif à ma voix ,
Que vos feuls intérêts y dicteront mes loix.
Les Eſpagnols fuivirent mal ces fages
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
maximes , particuliérement fous Cortés
qui fuccéda à Colomb dans cette entreprife.
Ils deshonora avec eux le nom
Chrétien par des cruautés qui les mirent
au deffous des Sauvages , & leur mériterent
le nom de Barbares qu'ils ofoient leur
donner. La chaleur & la fatigue les portent
à la révolte. La prudence de l'Amiral l'appaife
, & les ramene à leur devoir. Ün
Cacique les reçoit avec bonté, & leur fournit
des vivres.
Dans le fixieme Chant , les Indiens vifitent
les vaiffeaux Européans. Le bruit da
canon les épouvante. Les dons des Efpagnols
les raffurent ; mais les Démons de
l'Inde leur oppofent le feul ennemi qui
peut détruire leurs projets :
L'avarice eſt ſon nom : ce monftre ardent à
nuire ,
Qui fuit les biens réels pour un eſpoir trompeur ,
Pourfuivi de la faim , guidé par la terreur ,
Chez les Dieux du Tartare arrêtoit ſa carriere ,
Quand fon front defféché fourit à leur priere.
Elle s'empare des Caftillans , & les porte
au pillage. Colomb apprend leurs violences
avec douleur . Les Sauvages s'arment
pour leur défenfe. L'Amiral eft forcé de
les combattre ; mais pour réparer l'injuftice
des fiens , il renvoie les prifonniers de
AVRIL. 1757. 103
l'Inde avec des préfens. La famine fuccede
à la guerre, & ravage fon camp. Vafcona
qui regne fur une partie de cette Ifle , envoie
inviter l'Amiral de venir à fa cour .
Il s'y rend.
Son Palais , dont l'éclat annonce une Déeffe ,
Montre autant de rubis qu'il eft d'Aftres aux
Cieux.
Le foir , des feux d'encens allumés en ces lieux ,
Des plus riches jardins éclairent les ombrages ;
L'or en forme les fruits , les fleurs & les feuillages
,
Et des dons de la terre y peint ſi bien les traits ,
Qu'au cifeau de Germain ces vergers femblent
faits..
D'un Cirque qui du centre occupe feul l'eſpace ,
Un fable étincelant émaille la furface :
Là fur un trône d'or la Reine avec fa Cour ,
Au milieu de la nuit a l'éclat d'un beau jour ;
Ses cheveux noirs épars que fon fein prend pour
voiles ,
Par le feu des Saphirs effacent les étoiles ;
D'un plumage incarnat le léger ornement ,
En forme de ceinture , eft fon feul vêtement.
Malgré les traits frappans de fa noble figure ,
Et le foin de charmer qui forma fa parure :
Dans fon abord farouche , on apperçoit que l'art
N'a point dès fon enfance adouci fon regard , &c,
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
Cette beauté plus majestueufe que touchante
, n'efface point l'image de Zama du
coeur de Colomb , qui a le malheur d'enflammer
Vafcona , fans prétendre à tant
de gloire. Après différens jeux dont elle
amufe ce Héros , elle lui offre fa couronne
& fa main. Il la refuſe . La Reine offenſée
le menace en le quittant , & fe difpoſe à la
vangeance .
Elle confulte dans le feptieme Chant le
Magicien Hufcar fur le fuccès de la guerre
qu'elle veut entreprendre. Il lui annonce
fa ruine avec celle des Dieux de l'Inde.
La fiere Vaſcona brave cet orage , & court
affembler fon armée. Fiefqui , qui montoit
l'Orphée, & qui conduifoit Zama , eft fait
prifonnier avec elle au port de Xaragua.
Cette aimable Indienne tombe ainfi au
pouvoir de fa fiere Rivale. Son Amant qui
ignore fon deftin , s'apprête au combat
fecondé de Canaric & d'un autre Cacique.
Avant que d'en venir aux mains , Vafcona
pouffée par un retour de tendreffe , offre
une feconde fois le trône à l'Amiral qui
perfifte dans fon refus , & préfere le fort
des armes. Il termine ce Chant en difant
aux fiens :
Amis , voici le jour où votre audace afpire ,
La gloire vous appelle à des périls nouveaux :
Rendons l'autre Univers jaloux de nos travaux.
AVRIL. 1757 . 105
Le huitieme Chant eft rempli par la defcription
de la bataille que fe livrent les
deux armées , & par le tableau des différens
peuples qui compofent celles de Vafcona.
Les Espagnols obftiennent à la fin
l'avantage ; mais ils le paient cher.
L'Indien frappe encor le bras qui le terraffe .
Pinzon & Ximenés , dont Naba fut vainqueur
Du fort qu'ils méritoient fubirent la rigueur ;
Un lingot d'or fondu fut leur dernier breuvage.
Que ce métal chéri , leur dit le Roi Sauvage ,
Affouviffe aujourd'hui votre foif des tréfors.
Pour comble de difgrace.
Banex à Xaragua cherchant une retraite ,
Sur nos Guerriers captifs court vanger fa défaite :
Fiefqui , dont le Navire échoua fur ces bords ,
Voit immoler fa troupe & defcend chez les morts ;
Et fous l'antre où le fort des long- temps les enchaîne
,
Leur compagne Zama s'offre aux yeux de la
Reine :
Pour prolonger tes maux , jeune Indienne ,
hélas !
L'Amazone en fureur differe ton trépas :
De fon coeur , à ta vue , un feu jaloux s'empare :
Dieux ! quel fera le coup que fa main te prépare !
Ce dernier vers qui finit le huitieme
E v
106 MERCURE DE FRANCE .
Chant réveille vivement la pitié pour
Zama , & fait trembler pour fes jours .
Le neuvieme Chant eſt tout dans l'intérêt
. Deux Indiennes viennent implorer le
fecours de Colomb dans fa tente. Il reconnoît
Zama .
Le charme des regards , le trouble , les foupirs ,
Long - temps des deux Amans enchantent les
defirs.
Mais de notre Héros la furpriſe eſt extrême :
En langage Efpagnol l'Indienne qu'il aime ,
L'interroge & lui peint fa joie & fon ardeur.
Zama , s'écria -t’il , d'où naît ce ſon flatteur ?
Par quel divin fecours puis- je ici vous entendre ?
L'Amour , ainfi que dans le Roman de
Zaïde , avoit fait ce miracle. Il avoit été le
Maître de Langue de la tendre Zama . Elle
apprend à fon Amant que dans l'efpoir de
le rejoindre , & de s'unir avec lui pour jamais
, elle étoit devenue Chrétienne . Colomb
à ces mots eft tranfporté de joie.
Zama , s'écria-t'il , que ton récit m'enchante !
Oui , quand pour moi ton coeur au vrai culte eft
foumis
,
L'efpoir de ton hymen me doit être permis.
Il la preffe tendrement de former ce
noeud.
AVRIL. 1757. 107
·
Hélas ! reprit Zama , tu vois que je foupire ;
Que m'unir à ton fort eft le bien où j'aſpire ,
De ta félicité qui charme ma langueur ,
Faut- il par mes récits te ravir la douceur ?
Quand pour te retrouver nous abordions la terre ,
Le peuple de ces lieux nous déclara la guerre.
On nous mit dans les fers .
• •
•
Fiefqui joint à fa troupe , aux Dieux fut immolé.
En vain le fer facré qui leur ôta la vie ,
Sur moi , fur ma compagne arrêta fa furie ;
La Reine fans pitié vit nos attraits naiffans :
Sous le prétexte humain de ranimer nos fens ,
Sa main nous abreuva d'une liqueur perfide.
Dès cet inftant , hélas ! la foif la plus avide
Dans mon fein déchiré répandit ſon ardeur :
Le bruit de tes combats augmentoit ma douleur.
"
Elle ajoute qu'échappée à l'esclavage ,
elle avoit rencontré Serrano qui l'avoit
conduite dans la tente de l'Amiral. Ma
joie , pourfuit - elle d'un ton de voix qui
s'éteint par degrés :
Ma joie à ton afpect , mon ardeur , tes tranfports
De mes jours affoiblis ont prolongé la trame :
Mais l'effort que je fais pour t'exprimer ma
flamme ,
Epuife mes efprits , & les maux que je fens
Sur ma langue altérée arrêtent mes accens,
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
Je n'ai plus qu'un moment à jouir de ta vue :
Vainement je combats le venin qui me tue .
Cher époux , foutiens-moi ... la nuit couvre mes
yeur.
>
Ah ! ces tendres foupirs font mes derniers adieux ...
Je fuccombe , j'expire ... à cette voix mourante ,
Du plus fenfible Amant concevez l'épouvante :
Non, Amour , tu peux feul en peindre les tourmens.
Colomb pouffe des cris de douleur.
Zama ranimée par les foupirs & par les
gémiffemens de fon Amant défefpéré.
Rouvre les yeux éteints & prononce ces mots :
Il n'eft plus temps , Colomb , de répandre des
larmes :
Mon ame , qui du Ciel goûte déja les charmes ,
Ne met plus fon bonheur qu'en l'efpoir de fes
dons.
Veux-tu les mériter dompte tes paffions ;
Sers ton Dieu , fuis fes loix ; fais qu'un jour dans
fa gloire ,
Nos deftins réunis couronnent ta victoire .
A ce difcours l'effroi dans tous les yeux eft peint.
Zama feule eft en paix : ſa vie enfin s'éteint ,
Non comme un fer ardent dans l'onde qui murmure
,
Mais telle qu'un flambeau privé de nourriture ,
Qui par degrés expire , & fe perd dans les airs.
AVRIL. 1757. 100
Ainfi , pour ſe rejoindre au Dieu de l'univers ,
L'ame de l'Indienne au firmament s'envole.
Que ce dernier trait rend Zama intéreffante
! Sa mort chrétienne offre un tableau
touchant qui édifie autant qu'il attendrit.
Mais Madame du Bocage en tire un plus
grand parti . Zama qui boit le Nectar des
Elus , eft envoyée du Ciel vers Colomb
pour lui fervir d'Ange tutélaire ; & pour
lui dévoiler l'avenir , elle lui apparoît dans
le fommeil , le confole , & lui prédit en fonge
le fort de fon entrepriſe , avec les principaux
événemens qui doivent arriver dans
l'Europe. Nous croyons que de toutes les
machines épiques , l'Auteur n'en pouvoit
employer une plus heureufe , qui fortît
mieux du fein du fujet , & qui fût plus
liée à l'intérêt. Cette vifion qui remplit
une partie de ce Chant , & qui le termine
, préfente un grand nombre de beautés
de détail ; mais l'abondance des matieres
qui nous preffent , nous oblige d'abréger
& de nous borner aux deux morceaux fuivans.
Le premier eft un trait moral , & qui
peint bien le pouvoir de l'avarice humarà
propos de la découverte des mines.
ne ,
Que vois-je ? fur ces monts où le Ciel ſe repoſe ,
Carjaval' livre au fer les mines du Potofe ;
110 MERCURE DE FRANCE.
Quel déluge de maux s'exhale de leur fein !
Le fouffle empoifonné qui fort de ce terrein ,
Avertit les mortels d'en fuir les dons perfides :
Mais la cupidité rend les coeurs intrépides.
Quand ces monts d'or creufés , & de cruels
combats
Dépeupleront Madrid , l'Europe & nos Etats .
L'avare fans pitié , pour ouvrir ces abysmes ,
Ira jufqu'en Afrique acheter ( 1 ) des victimes .
Colomb, pour tant de fang répandu fur ces bords,
Le feul vrai bien dont l'Inde enrichira vos ports ,
Eft l'antidote fûr qu'au Pérou fans culture ,
Contre un pouls déréglé prépara la nature.
Le Quinquina eft heureufement exprimé
dans ces derniers vers. Le fucre ne
l'eft pas moins poétiquement dans ceux- ci :
Dans ce vafte Archipel la main de l'induſtrie
Tirera des rofeaux une manne chérie :
Jamais le mont Hybla n'eut un miel fi flatteur.
Oui , ces champs inconnus au fer du Laboureur;
Cultivés par le luxe , en feront plus fertiles.
Pour tant de fruits nouveaux à l'Europe inutiles
Le commerce vainqueur des vents & des faifons
Des deux mondes fans ceffe échangeant les moiffons
,
Par fes nombreux vaiffeaux furchargera les ondes.
(1) Les Negres qui travaillent aux mines.
AVRIL 1757. III
Le fecond morceau marque le progrès
de la Philofophie , des Lettres & des Arts
en Europe .
Ce Vainqueur ( 1 ) d'Ariftote , accablé par l'envie ,
De fon fiecle éclairé paroit l'heureux Génie :
A l'aide d'un cryſtal à Florence inventé ,
Il lit dans l'Empirée , en peint l'immenſité :
Chaque étoile à fes yeux eft le foleil d'un monde ;
Comme on voit en nageant les habitans de
l'onde ,
Preffer l'eau qui les preffe , y tracer un chemin ,
Ces tourbillons flottans circulent dans le plein.
Un Aftronome Anglois (2) , contraire à ce fyftême,
Prend pour premier mobile un plus hardi problême
:
Dans le vuide à ſon gré les Aftres s'attirant ,
En raifon de leur maffe ont un cours différent.
Le fage Obfervateur qui regle ainfi la ſphere ,
Soumet toute hypothefe à fon calcul févere ;
Il fonde la nature , en voit les profondeurs ,
Et du jour qui l'éclaite offre aux yeux les couleurs.
Qu'Albion fa patrie eft fertile en merveilles !
Bacon , Locke , Addiffon l'inftruifent par leurs
veilles.
Shakeſpear y triomphe ; & l'Homere du Nord
De nos premiers parens y chante l'heureux fort.
(1 ) Descartes. (2) Newton,
1
112 MERCURE DE FRANCE.
De Londres l'Auteur paffe à la France ,
qu'il célebre ainſi :
En ces lieux où les Arts femblent prendre leur
fource :
Que vois-je ? au même fiecle un Miniftre fameux.
Affujettit les Grands , & par fes foins heureux
Bragance dans Lisbonne eft remis fur le trône.
Louis ( 1 ) meurt , fon fils regne ; il eſt cher à
Bellone :
Un Caton (2 ) , un Sylla dirigent fes combats :
Sous ce nouvel Augufte on trouve ( 3 ) un Mécénas.
Lutece a , comme Athene , un portique , un Lycée :
Dans ces Temples fçavans fa gloire eft encenſée .
Chez Louis (4) un Sophocle , ( s ) un nouvel Amphion
,
Un Rival (6 ) d'Euripide , un autre (7) Anacréon
Surpaffent en talens l'antiquité profane.
Démofthene ( 8 ) renaît : Elope ( 9 ) , Ariſtophane
( 10 ) ,
Vitruve ( 11 ) , Praxitele ( 12 ) , un Zeuxis ( 13 ) , des
Saphos ( 14) ,
De ce regne éclatant confacrent les Héros.
(1 ) Louis XIII .
(2) M. de Turenne le Prince de Condé.
(3 ) Colbert. (4) P. Corneille. ( 5 ) Lulli.
(6) Racine. ( 7 ) L'Abbé de Chaulieu.
(8 ) Boffuet. ( 9 ) La Fontaine. ( 10 ) Moliere.
(11 ) Perrault. ( 12 ) Girardon. ( 13 ) Le Brun.
( 14) Mad. Desboulieres & Mad. Dacier.
AVRIL. 1757. 113
Le dixieme & dernier Chant eft plein
d'action , & preffé d'événemens . Vaſcona
recommence la guerre , le géant Macatex
dans un combat fingulier tue Marcouffi
l'ami de Colomb , qui lui fait élever un
tombeau en s'écriant :
›
Quel bras de mes fuccès partagera le prix !
Ton cercneil fous ce roc qui répond à mes cris ,
Rendra ce champ célebre & ta gloire immortelle >
Mais qui me tiendra lieu d'un ami fi fidele ?
Je perds l'unique bien cher à l'humanité.
Notre Héros ne tient plus qu'à la gloire.
Il n'a plus de maîtreſſe , ni d'ami . Mais
d'affreux volcans éclatent : le Sauvage
confterné demande la paix. La Reine furieufe
confulte la magie qui l'abuſe par
cette réponſe :
Enfin nos pronostics & la voix des deſtins ,
Dévoilent à nos yeux le fort de ces humains.
Ils font nés du Soleil : ce Dieu pour les défendre ,
De nos volcans éteints a rallumé la cendre ;
Mais ces enfans du Ciel , cruels , ambitieux ,
Dégradent par leurs moeurs le fang de leurs
ayeux.
Je fçais que le jour feul ranime leur effence ;
Leur feu céleste meurt quand la nuit prend naiffance.
Sur la terre abattus , fans force & fans pouvoir ,
114
MERCURE
DE FRANCE
.
7
Ils reffemblent aux fleurs qui fe fanent le foir ,
Et qu'au frais du matin l'Aurore voit renaître.
Bravons ces Demi-Dieux , le jour va difparoître ,
Le Démon des combats nous en promet le prix.
Tout le peuple Sauvage applaudit à cer
oracle, & fe difpofe à furprendre la nuit les
Efpagnols dans le fommeil. Pour rompre.
le complot , Serrano cet Interprete que
l'Auteur a trouvé l'art de rendre néceffaire.
au dénouement de fon Poëme , Serrano
averti par un fonge , s'arme comme les
Indiens , fe mêle avec eux , s'inftruit de
leurs projets , & les rapporte aux Caftillans
qui fe mettent en defenfe . Ifca, le Chef
des Infulaires , vient fondre fur eux ; mais
il en eft vivement repouffé , & reconnoît
trop tard l'impofture de fes Mages : fa
troupe eft livrée aux dogues d'Albion ;
mais d'autres Guerriers viennent comme un
torrent forcer les bataillons des Iberes.
La Reine eft à leur tête , & paroît à la vue
Un Aftre dont l'éclat perce foudain la nue.
Dans les vallons obfcurs où Mars conduit fes pas ,
A fes ordres la terre enfante des foldats .
Là , fous les rochers creux , qui du camp font l'enceinte
,
Les cris des Indiens , leur front faifi de crainte ,
Le bruit de la trompette , une grêle de dards ,
AVRIL. 1757.
La pouffiere , le fer , le tonnerre de Mars ,
Tout redoubloit l'horreur de cet inftant funefte ,
Quand l'Eternel affis fur la voûte céleste ,
Balance les deftins , & voit que des enfers
Ses Guerriers triomphans vont refferrer les fers.
A fa voix les faux Dieux , dont l'Inde craint la
foudre ,
S'abyfment dans le ftix , leur temple tombe en
poudre.
Le Ciel qui s'éclaircit au gré des Caftillans ,
Pour eux de fon flambeau rend les feux plus
brillans :
Contre leurs ennemis l'Aquilon fe déchaîne ,
Vers leurs regards troublés fait voltiger Parêne ,
Brife leur haut panache , & repouffant leurs dards,
Des poifons qu'ils lançoient inonde leurs remparts.
La feule Vafcona réfifte , ce n'eft plus
Une Amazone ardente à venger fon amour ,
C'eſt Bellone altérée & de fang & de crime.
Elle en veut aux jours de Colomb . Elle
court l'attaquer , mais ce Héros refuſe
un combat qui terniroit fa gloire , en lui
difant :
Ah ! plutôt que la paix termine nos débats !
Songez que la fortune ôte & rend les Etats.
L'Etre qui la régit nous couvre de fon ombre :
Que peuvent contre nous & la force & le nombre
116 MERCURE DE FRANCE.
Vous le voyez , tout fuit ; & pour mieux vous
prouver
Que j'ai pour moi le Ciel que vous ofez braver ,
Avant l'heure où le jour paffe d'un monde à
l'autre ,
Le Soleil votre Dieu , qu'éclipſera le nôtre ,
N'aura plus de flambeau pour éclairer vos coups.
Du fort qui vous pourſuit évitez le courroux :
Prenez foin de vos jours ; qu'unVainqueur , grande
Reine ,
Des noeuds de la concorde enchaîne ici la haine.
La réponſe de la cruelle Vafcona eft un
dard empoisonné qu'elle lance contre lui ;
mais il eft fans effet , & le bouclier de
l'Amiral en pare l'atteinte. On la pourſuit
de toutes parts ; mais fes armes la défendent
, le carnage redouble . Le géant
Macatex défie Colomb , qui , comme un
autre David , immole ce nouveau Goliath.
Dans le même inftant le Soleil s'éclipfe au
milieu de fa courfe , & plonge dans les
ténebres l'Indien épouvanté , qui cede
la victoire aux Iberes . Cet événement que
leur Chef avoit prédit eft vraiment hiftorique
, & Madame du Bocage l'a heureufement
employé pour achever la défaite
des Sauvages. Un trait parti d'un bras
obfcur perce le fein de leur Reine : ce
coup termine fes jours & la guerre.
AVRIL. 1757. 117
Colòmb , dont la fageffe égale le pouvoir ,
Humble dans fon triomphe , & fûr de fa conquête
,
Au Souverain des Cieux en confacre la fête.
Régner n'eft point le prix qu'il cherchoit aux
combats' :
Il fait plus , à l'Europe il donne des Etats ;
Par lui les Dieux de l'Inde , ennemis de l'Ibere ,
Virent tomber leur Temple en ce riche hémifphere
:
Mais un Démon , vengeur de l'Inde & des Enfers ,
De tréfors & de maux remplit notre univers.
Grand Dieu ! fais que ta loi , portée au nouveau
monde ,
En moiffons de vertus y foit aufli féconde .
Nous croyons que cette analyfe fuffira
pour faire connoître à nos Lecteurs le deffein
, l'ordonnance , le coloris , & tout le
mérite enfin d'un fi grand tableau . Elle
leur prouvera combien Madame du Bocage
eft inftruite , & les pénétrera pour elle
de la plus haute eftime : ils verront qu'elle
fçait faire parler à la poéfie toutes fortes
de Langues , celle des fciences les plus
abftraites , comme celle des Arts les plus
fimples. C'eſt le fruit d'un heureux génie
cultivé par de grandes recherches , & par
une profonde étude. Une application auffi
férieufe pourra ne pas avoir l'approbation
118 MERCURE DE FRANCE.
des femmes que la frivolité feule amuſe ;
elles pourront même vouloir y jetter du
ridicule. Mais quelque confidération que
nous ayons pour elles , nous penfons que
le talent de faire un Poëme , eft auffi recommandable,
que celui de faire des noeuds .
Que dis- je , bientôr elles ne mériteront
plus ce reproche , & plufieurs aujourd'hui
fe diftinguent dans tous les Arts . Non feulement
elles écrivent ; mais elles peignent ,
elles gravent avec fuccès. Les gravures
charmantes qui terminent les Chants du
Poëme que nous venons d'extraire , en
font une preuve bien fenfible. Elles font de
Madame D *** , & le meilleur éloge que
nous puiffions en faire , eft d'inférer ici
les jolis Vers que Madame du Bocage lui
adreffe elle -même fur ce fujet à la fin de
fon livre.
A Madame D ***
Otoi !
toi ! qui par un don divin ,
Reçus les graces en partage ,
Mufe , dont le fçavant burin
Des Amours peint ici l'image ,
Quoi ! l'amitié conduit ta main !
Tes talens ornent mon Ouvrage !
Que n'a-t'il ton heureux deſtin !
De plaire , il auroit l'avantage.
AVRIL. 1757 . 119
Nous allons joindre à notre Extrait les
deux pieces de Vers fuivantes . Ce font de
nouveaux tributs que Paris & la Province
paient au talent de Madame du Bocage ,
& que nous nous empreffons de mettre au
jour.
VERS à Mad . du Bocage fur la Colombiade.
Tooir,, pour qui d'Apollon tous les tréfors ouverts
,
Du Public difficile ont fixé le fuffrage ,
Enleve , aimable du Bocage ,
Le voile épais dont mes yeux font couverts .
Dis-moi quelle eft l'euchantereffe ,
Dont le génie utile à l'Univers ,
Plaît fous ton nom , m'inftruit & m'intéreffe .
Que j'admire fes dons divers !
Si de l'Amour les traits me rappellent l'ivreffe ,
Son auftere vertu me rend à la fageffe ,
Et la raiſon me parle dans fes Vers.
A la même.
Guis.
Sorr que fur les bords de Cythere ,
D'une main fçavante & légere ,
Tu nous préfentes , tour à tour ,
Zama , les Graces , & l'Amour ;
Soit que du haut de PEmpirée,
Sur l'aîle rapide des temps ,
120 MERCURE DE FRANCE.
Ta voix confacre les talens ,
Ou la gloire , ou la renommée ;
Sous tant d'héroïques portraits ,
De toi feule , l'ame occupée ,
Sapho , reconnois tous tes traits ,
Et ton coeur , & ta deſtinée :
Telle que dans l'antiquité , ( 1 )
La foeur d'un Héros Ionique ,
Reçut la Couronne Olimpique ,
Tu cours à l'immortalité ;
Fais les délices de la France ,
Jouis long-temps , tendre Zama ,
De tes vertus , de ta conftance ,
Surtout reçois , ſans défiance ,
Cet encens
d'une autre Zulma.
Envoi à Madame D. ::
Pardonne ma témérité ,
Si je porte ailleurs mon hommage ;
Mais ma penſée eft ton ouvrage ,
J'exécute ta volonté :
Tout devoit enflammer ma verve ,
Puifque dans le même tableau ,
Je fongeois à peindre Minerve ,
Couronnant les Vers de Sapho.
De Bordeaux.
(1 ) Cynifca , foeur d'Agéfilas , Roi de Lacédémone.
Rollin , Hiftoire Ancienne , t. 5 , p . 101.
Nous
AVRIL. 1757. 121
Nous avons promis de rendre un compte
plus détaillé d'un Ouvrage intitulé : Žes
Chofes comme ilfaut les voir, que nous avons
annoncé dans le Volume de Mars : nous
acquittons notre parole. Quelques Lecteurs
un peu trop rigides , auroient voulu
que M. de Baſtide eût donné à fon Livre
un titre plus modefte : mais le titre eft
toujours bien choifi quand il eft juſtifié par
le ton de l'Ouvrage & par l'efprit de l'Auteur.
Les différens morceaux que nous allons
citer , prouveront qu'il a vu les chofes
comme il faut les voir , & formeront
l'extrait de cette brochure : c'eſt le feul
dont elle foit fufceptible , n'étant compofée
que de chapitres détachés , comme le
font prefque tous les Ecrits de ce genre.
+
La Société ( 1 ) eft un commerce où il faut
fe réfoudre à mettre beaucoup plus qu'on
ne peut retirer. C'eft un engagement dans
lequel on eft entré inévitablement par fituation
, par force , & qu'on ne peut plus
rompre fans fe livrer à des peines cent fois
plus triftes que celles qu'on voudroit faire
finir en le rompant. Mais eft- il un commerce
où l'on perde toujours ? Eft- il un
engagement qu'on ne puiffe enfin adoucir ?
11 me femble que fi les avantages que l'on
(1 ) Chapitre 3 , de la Société.
1. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
trouve dans la fociété diminuent par l'habitude
, il dépend de nous qu'il en foit de
même des peines qu'on y rencontre cela
peut devenir facile , en contraignant l'efprit
à gliffer fur les unes , & en le fixant
fans interruption fur les autres. Cette attention
, cet examen fe tourneront infenfiblement
en calcul , & du calcul au profit
il n'y a guere qu'un pas , lorfqu'on veut
employer au bonheur l'avantage de bien
compter.
La Société a befoin de toutes les parties
qui la compofent : l'homme même qui ,
ayant les qualités les plus infociables , fe
croiroit indigne de vivre dans fon ſein , &
s'en éloigneroit entiérement par un principe
de juftice & de confufion , feroit encore
coupable envers elle : fes défauts font
une leçon fenfible pour les autres ; il a fa
façon d'être utile , & une façon prefque
sûre : car rien n'imprime autant aux hommes
les raifons d'être irréprochables , que
T'exemple & le commerce de ceux à qui on
a beaucoup à reprocher..
A prendre les femmes ( 1 ) dans leur état
naturel ( car toutes n'en font pas forties ) ,
c'eft aux hommes , beaucoup plus qu'aux
livres , qu'eft réfervé l'honneur de les cor-
(1) Chapitre 4 , des Femmes,
AVRIL. 1757 . 123
riger. C'eſt dans nos moeurs & dans nos
goûts qu'elles lifent : elles veulent nous
plaire , même en nous maîtriſant , en nous
trompant , en nous maltraitant ; & elles
nous copient , non par pareffe , non par la
difficulté de fe faire d'autres moyens de
nous fubjuguer,mais par la certitude qu'el
les ont des fottifes reproduites dans des objets
aimables , par une imitation fine , elles
deviennent des moyens de plaire
quels on ne peut réfifter.
> aux-
Lesfemmes nous ont donné bien des vertus
que nous n'aurions jamais eues fans elles ;
elles nous en donnent tous les jours : on
peut dire , à la vérité , que ce n'eft pas
dans le deffein formé de nous rendre plus
eftimables. C'est un effet tout fimple de
deur nature & de la nôtre : mais le fervice
n'existe pas moins. On peut juger par ce
qu'elles nous donnent , quand nos moeurs
& notre gloire leur font indifférentes , de
-ce qu'elles pourroient nous donner , fi nous
les mettions en plein exercice de leurs facultés
précieufes , & fi , les contraignant
à joindre l'exemple au bienfait , nous exigions
qu'elles devinffent eftimables pour
nous apprendre à l'être.
On fe plaint de l'influence prodigieufe
que les femmes ont dans les affaires & fur
les efprits qui gouvernent . Cette plainte ,
A
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
partout répétée , eft ingratitude dans prefque
tous les hommes. Y en a- t'il beaucoup
qui puiffent obtenir ce qu'ils follicitent à
titre de mérite ? leur ambition , qui feroit
folle fans le caprice des femmes , feroit
méprifée fans leur pouvoir. Tout homme
donc qui n'a pas de titres inconteſtables
dans les qualités précisément néceffaires ,
ou qui n'eft pas sûr de n'avoir jamais plus
d'ambition que de mérite , doit respecter
l'influence des femmes dans les affaires ,
comme on doit fe taire fur l'ufurpation d'un
conquérant , dont on afpire à partager les
conquêtes.
Un Auteur ( 1 ) éprouve toute la contrariété
qui regne dans l'efprit des hommes . Il
eft recherché dans une fociété ; il eſt craint
dans une autre : il
elle bel efprit d'une
maiſon , il eft le fot de la maiſon voisine :
il fait des difciples ; il n'a point d'amis : il
trouve des reffources ; il ne fait point naître
les fentimens : un homme d'efprit applaudit
à fes ouvrages ; un fot les critique. Il a
donné vingt brochures médiocres qu'on a
dévorées : il donne un chef-d'oeuvre de
Philofophie ; il n'eft lu de perfonne , &
critiqué de tout le monde. Il s'eft amuſé à
peindre les femmes en laid , dans des
avantures très- vrai- femblables : toutes ſe
(1 ) Chapitre 7 , des Auteurs.
AVRIL. 1757. 125
1
font arraché fes livres . Il finit par donner
un Ouvrage fenfé , qui eft tout à leur gloire
; il y a employé près de deux années :
c'eft un ouvrage bien fait , bien écrit ; il
n'a que le défaut de contenir des louanges
& d'annoncer des moeurs ; il ruine fon Libraire
: les femmes même qui ne le lifent
point , affurent que c'eft le plus mauvais
Livre qui foit encore forti de la main des
hommes .
Nous croyons ces traits fuffifans pour
mettre nos Lecteurs en état de rendre à
l'Auteur la juftice qu'il mérite. Ceux qui
font vraiment connoiffeurs penferont fans
doute qu'il n'étoit pas poffible de glaner
plus heureufement dans un champ vafte , à
la vérité , mais où tout eft moiffonné depuis
long-temps . Sans les bornes où la variété
des matieres nous reftreint , nous
nous ferions étendus fur le Chapitre feizieme
de l'âge d'or & de l'âge de fer , qui
eft le plus lié du Livre : nous l'avons trouvé
très- ingénieux , & fi favorable à nos
moeurs actuelles , que nous croyons que
notre fiecle doit un remerciement à fon
Apologifte. Comme ce Chapitre mérite
d'ètre lu , ainfi que tous les autres , nous
y renvoyons le Lecteur , & nous lui confeillons
d'acheter au plutôt l'Ouvrage qui
nous a paru celui d'un homme d'efprit .
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
COMMENTAIRES fur la défenfe des Places
d'Enéas le Tacticien , le plus ancien
des Auteurs militaires ; avec quelques notes
; le Tableau militaire des Grecs du même
temps , les Ecoles militaires de l'antiquité ,
& quelques autres Pieces : par M. le Comte
de Beaufobre , Maréchal des camps & armées
du Roi . Chez Piffot , à la Sageffe ,
quai de Conti , à la defcente du Pontneuf.
:
Enéas eft le plus ancien des Auteurs militaires
dont on a des écrits . Il a écrit en
Grec ; & par le choix des exemples qu'il
cite , on voit qu'il étoit Grec , ou voiſin
de la Grece mais l'on ignore le lieu pofitifde
fa naiffance , & le temps dans lequel
il vivoit ; on préfume feulement qu'il étoit
de la Macédoine , & qu'il étoit contemporain
de Philippe , pere d'Alexandre . Ænéas
a été abrégé par Cynéas , & traduit en latin
par Cafaubon. M. le Comte de Beaufobre
, qui s'eft nourri de fes excellentes
maximes , nous l'offre , traduit en François
, dans fa premiere forme . Cet Ouvrage
nous montre à quel degré d'induftrie
étoit porté l'art de la défenfe des Places
chez les Grecs , il y a plus de deux mille
cent ans : c'eſt un art qu'on ne peut ſe flatter
de connoître à fond , fi l'on ignore ce
que les Anciens en ont fçu . C'eft donc un
AVRIL 1757.
127
très - grand fervice que M. de Beaufobie
rend à l'Etat & à tout le Corps des Officiers
généraux ; en publiant les excellentes maximes
d'un Auteur militaire ; maximes appliquées
à des exemples dont elles paroiffent
naître , & qui ont eu jufqu'à ce jour le refpect
des Généraux , de toutes les Nations ,
qui en ont médité la fageffe & la profon
deur. Cette Traduction fait autant d'honneur
à M. de Beaufobre par le travail , que
par le motif fon nom déja fi célebre
dans la littérature , par le Sçavant qui l'a
illuftré de nos jours , lui impofoit une
forte de perfection ; & il nous a paru que
fon prédéceffeur dans la même carriere ne
l'obfcurciffoit pas. Voici comme il s'explique
lui- même pour juftifier fon entrepriſe ,
qui n'a plus befoin d'être juftifiée.
و د
و د
و د
ود
« Le motif qui m'a porté à laiffer imprimer
cet Ouvrage , eft qu'on m'a fait
entendre qu'il auroit fon utilité , quelques
anciennes qu'en foient les maximes,
» & quelque commune que foit ma Traduction
. Des perfonnes d'un génie at-
» tentif à l'accroiffement des lumieres & à
l'émulation de la génération préfente fur
» les matieres de la guerre , defireroient
qu'au lieu de donner des Ouvrages dogmatiques
, avant d'avoir puifé dans l'expérience
les principes des préceptes , les
ود
ود
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE .
و ر
و ر
و د
" de
» Militaires , qui s'appliquent , penfaffent
» à amaffer des connoiffances chez les Au-
» teurs de l'une & de l'autre antiquité , &
" que , pour amaffer ces connoiffances
" on s'attachât à traduire les Auteurs Tactiques
qui ne font pas traduits . Ils croient
» que , tant que nous écrirons avant d'a-
» voir affemblé toutes ces connoiffances ,
» nous ne ferons que généralifer , que
compiler, qu'enfler des volumes ; que
» notre fonds propre nous ne donnerons
» que des opinions plus ou moins féduifantes
, plus ou moins parées ; & que ,
quand nous aurons parcouru tout le
» vafte champ des opinions , nous ne fe-
" rons pas plus rapprochés des vérités tactiques
, qui étant une fois démontrées ,
» nous donneroient les germes , les principes
élémentaires de la fcience de la
» guerre » excellente réflexion , & qui
dans tous les genres de littérature , produiroit
un grand bien , fi on en vouloit
faire fa maxime .
AJ
و ر
و د
53
PARALLELE de la conduite des Carthaginois
, à l'égard des Romains , dans la feconde
guerre Punique , avec la conduite de
l'Angleterre , à l'égard de la France , dans
la guerre déclarée par ces deux Puiffances ,
en 1756 ; où l'on voit l'origine , les moAVRIL
1757. 129
dans
tifs , les moyens & les fuites de cette guerre
, jufqu'au mois de Décembre 1756.
Volume in- 12 . d'environ 400 pages.
On ne fçauroit difconvenir que ,
la querelle qui nous a été fufcitée par les
Anglois , ils ne fe foient comme appliqués
à imiter parfaitement les Carthaginois .
Tous les procédés de la feconde guerre Punique
, violations de traités , irruptions
fubites , infractions du droit des gens , entrepriſes
contre l'humanité , ont été renouvellés
fous nos yeux . Un tableau fidele
, dans lequel font raffemblés tous les
traits de reffemblance , & qui forme un
corps d'hiftoire complet , vient de nous
être préfenté par un homme d'efprit déja
connu par le talent d'écrire. Le mérite capital
du Livre que nous analifons , eft de
faifir toutes les nuances du parallele entre
les Carthaginois & les Anglois , d'une
part ; entre les Romains & les François , de
l'autre. C'eft un Ouvrage intéreffant pour
la Nation , & qui tourne à fa gloire il
met dans le plus grand jour la patience
d'un grand Roi , plein d'humanité , qui
differe , jufqu'à la derniere extrêmité , de
fe livrer au reffentiment le plus jufte , &
l'ardeur intrépide de fes fujets , lorfqu'une
réfolution qu'ils adorent permet de le
venger. Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
و د
و د
""
Carthage , ville marchande , parvine
» à exercer un empire fiabfolu fur les Mers ,
qu'elle ne prétendoit pas que les autres
» Nations y paruffent fans fa permiffion :
» cette injuftice fut la caufe de la plus
grande partie des guerres qu'elle eur à
>> foutenir contre celles qui ne voulurent pas
s'y foumettre » . Voilà bien l'Angleterre
toujours ambitionnant le commerce exclufif
de l'Europe : mais le temps de fon injufte
jalousie eft paffé. « Les Romains du-
» rent leur marine à la týrannie des Car-
""
23
و و
thaginois ; la néceffité l'établit à Rome ;
» le reffentiment la foutint , & la fageffe
» du Gouvernement en fit un établiſſement
» folide » . Nous avons éprouvé ce qu'éprouverent
les Romains : nous nous fommes
hâtés de les imiter dans la conftruction
rapide d'une marine ; nous les imiterons
jufques au bout ; nous conferverons ces
moyens de vengeance contre une Nation
qui nous a appris qu'elle ne pouvoit être
arrêtée que par la force.
L'EDUCATION , Poëme , en quatre dif
Cours. Chez Guillyn , à l'entrée du quai
des Auguftins , au Lys d'or.
Dans le premier Difcours , les avantages
de l'éducation nous paroiffent heureuſement
annoncés dans ces vers :
AVRIL. 1757. 151
Si l'aveugle nature a beſoin qu'on l'éclaire ,
Si l'art de la conduire eft un art néceffaire ,
Peut être je devois , plus fimple en mes difcours ,
De la feule Minerve invoquer le fecours .
Quand on peut aux erreurs oppofer fon égide ,
Pourquoi dans Apollon chercher un autre guide ?
Mais qui prétend à plaire , & dédaigne les fens ,
Fera fur les efprits des efforts impuiffans.
Il faut , en ſe montrant , que le devoir auftere
Craigne d'effaroucher fous un air trop févere ;
Et dans un fage écrit , pour gagner le Lecteur ,
Souvent cacher l'ami fous les traits du flatteur.
Le fecond Difcours parle des devoirs des
Parens & des Maîtres. Le troifieme traite
de la Religion , des Moeurs & des Manieres.
Le quatrieme enfin roule fur les
connoiffances par rapport à l'Eglife , à la
Robe & à l'Epée. Ce Poëme en général renferme
des maximes très- fages ; & l'Auteur
unit le verfificateur au moralifte . Voici
un Morceau du quatrieme Difcours , qui
fervira de preuve à mon fentiment .
L'hiſtoire eft le cenfeur qui , fans craindre l'empire,
Aux Rois comme aux fujets a le droit de tout,
dire.
De fes libres leçons qu'il ( 1 ) fonge à profiter
Mais il eft des écueils qu'il lui faur éviter .
(1) Lejeune homme.
་
Fvi
132 MERCURE DE FRANCE .
Que dans elle partout, cherchant le vraisemblable ;
Il dépouille ce goût que l'on a pour la fable ;
Ft parcourant fes faits , marche avec équité
Entre le Pyrrhoniſme & la crédulité :
Qu'il la life avec choix , que foigneux de s'inftruire
,
Il apprenne par elle à vivre , à fe conduire .
Mille exemples fameux , chez elle , avec éclat
le Guerrier & pour pour
l'homme d'Etat. Brillent
Mais il faut en mérite apprendre à fe connoître ,
Pour juger les Acteurs que l'on y voit paroître :
Ces Héros , pour le peuple , Aftres éblouiffans ,
S'éclipfent quelquefois aux regards du bons fens.
Le fingulier nous frappe : aveugles que nous fommes
!
Souvent nos Demi-Dieux font les derniers des
hommes.
On fe trompe en grandeur , en talens , en vertus :
Qui ne préfere pas Alexandre à Titus !
Pour fe garantir donc du torrent du vulgaire ,
Un jeune homme a beſoin d'un guide qui l'éclaire
,
Sçavant à démêler les plis du coeur humain ,
Qu'il les lui développe & lui mette à la main ;
Le poids de la morale & le flambeau du ſage ,
Pour ne point hazarder un imprudent fuffrage ,
Et ne pas augmenter fes triftes préjugés ,
Par l'exemple impofant des Héros mal jugés.
AVRIL. 1757. 133
LETTRE à un Seigneur Etranger , fur les
Ouvrages périodiques de France ; par M.
l'Abbé D. C. d'H *** . Brochure d'environ
So pages.
و ر
و ر
66
L'égalité , qui ne peut fubfifter en entier
dans les corps politiques ( 1 ) , confer-
» ve, en un certain fens, tous fes droits dans
» la République des Lettres . C'eft une dé-
" mocratie parfaite , où toute diftinction.
» eft inconnue , & dont l'indépendance eſt
» la loi fondamentale. Mais comment ac-
» corder cette liberté précieufe & d'anti-
» que origine , avec l'autorité que s'attri-
» buent une foule de Tribunaux qui ſe font
élevés au milieu d'elle , qui s'emparent
chaque mois de tout ce que la preffe enfante
, & qui diftribuent , à leur gré , la
louange & le blâme ? Comment juftifier
» des établiffemens de cette nature , dans
» une Société d'hommes libres , qui ne re-
» connoiffent de pouvoir légitime , que
» dans le corps entier des Citoyens ?
و و
و د
, כ
و د
ود
La Critique eft un droit de quiconque
achete un Livre , & le lit avec réflexion :
il faut qu'elle foit éclairée & polie . On n'a
pas befoin d'écrire , pour prouver que celle
qui n'eft pas l'une & l'autre doit choquer
& être bannie : celle qui mérite l'eftime
(1 ) Ce font les paroles de l'Auteur.
134 MERCURE DE FRANCE.
"3
و د
par le ton , & peut éclairer en même tems ,
eft abfolument néceffaire. L'Auteur l'a trèsbien
fenti lui - même , puifqu'il ajoute :
ઃ Il eft donc néceffaire d'analifer les Ecrits
modernes , & de rappeller fouvent des
exemples aux regles ? C'eft l'unique'
» moyen d'empêcher le mauvais goût de
» s'étendre & de prefcrire , malgré les
fuccès peu durables qu'il obtient quelquefois.
Mais quand l'art eft ignoré ,
quand l'attrait de la nouveauté & la ma-
» nie du bel efprit féduit toute une Nation
, quand la jeuneffe eft déciſive &
» peu laborieufe , &c. , que doit- on fai-
» re , Monfieur ? Remonter aux fources
" du beau , développer fes loix & fes ca-
" racteres , oppofer aux productions du
» bel efprit , les chefs- d'oeuvres des grands
Maîtres , & les fiecles immortels d'Augufte
& de Louis XIV. au fiecle préfent.»
Du refte , cette brochure nous a paru écrite
d'un ſtyle à mériter d'être lue.
»
و ر
53
53
"
HISTOIRE de Marie de Bourgogne , fille
Charles le Téméraire , femme de Maximilien
, premier Archiduc d'Autriche , depuis
Empereur. A Amfterdam ; & le vend
à Paris , chez Leclerc , quai des Auguf
tins , à la Toifon d'or.
On verra ici l'origine de l'ancienne riva
AVRIL. 1757. 135
lité des Maifons de France & d'Autriche .
L'acharnement de Louis XI contre les reftes
du Sang de Bourgogne , le mariage de
Maximilien avec la princeffe Marie , la riche
fucceffion de Bourgogne , recueillie en
partie par l'Autriche , & difputée par la
France , avoient fait naître ces haines
cruelles , perpétuées de branche en branche
dans les deux Maifons rivales pendant
plufieurs fiecles , envenimées par tous les
événemens poftérieurs , furtout par la con
currence de Charles V , & de François I , à
l'Empire , & par celle de l'Empereur Charles
VI , & de Philippe V, au Trône d'Efpagne.
La fageffe de notre Gouvernement ré
pare aujourd'hui , autant qu'il eft poffible ,
les fautes de Louis XI : ces haines qui fembloient
devoir être éternelles , font converties
en une amitié fincere , en une alliance
utile , plus capable d'affurer le repos
de l'Europe , que cette balancé chimérique
& toujours inégale qui a fait verfer tant
de fang. Mais indépendamment de l'intérêt
que les circonftances actuelles peuvent
répandre fur ce fujet , par la comparaifon
qui s'offre naturellement entre la politique
fimple , prudente , heureufe de Louis XV ,
& la politique trop fouvent artificicufe ,
violente & funefte de Louis XI , les malheurs
& los vertus de Marie de Bourgogne
136 MERCURE DE FRANCE.
nous paroiffent dignes de la turiofité des
Lecteurs. Une Princeffe de vingt ans , qui
appellée , fous les plus cruels aufpices, à gouverner
des peuples indociles & malheureux
, pourfuivie au dehors par un ennemi
implacable , opprimée au dedans par
des fujets rébelles , oppofe au premier une
conftance inébranlable , aux feconds une
douceur inaltérable , & défend contre tous,
du fond de fa prifon , fes Etats déchirés ;
qui , s'humiliant glorieufement fous un
peuple phrénétique , en faveur de deux
Miniftres fideles , implore leur grace , &
voit tomber leurs têtes à fes pieds ; qui ,
arrachée à fon confeil , à fes parens , à fes
amis , à fes domeftiques , ne s'abandonne
point elle- même , & ne perd rien de fon
courage ; qui , recherchée avec empreſſement
par les plus puiffans Monarques ,
échappe avec peine à l'horreur d'épouſer
malgré elle , un monftre fouillé des plus
grands crimes ; qui , rétablie , à force de
malheurs , dans un état plus libre, & plus
tranquille , ne fe venge de fes indignes
fujets , qu'en les forçant de l'aimer ; qui
enfin , après avoir fait par fon mariage le
deftin de l'Europe , meurt par un accident
bifarre aux portes du bonheur ; une telle
Princeffe mérite fans doute de vivre dans
la mémoire des hommes ; & fa vie offre un
AVRIL. 1757. 137
tableau qui ne peut manquer d'être intéreffant
, fi les talens du Peintre ont répondu
à la dignité du fujet : & c'eft ce qu'il
nous femble qu'on ne peut lui difputer.
LA FRANCE SAUVÉE , Poëme de M.
d'Arnaud , 1757. L'Ouvrage eft recommendable
par le zele , & l'Auteur eft connu
par le talent.
ALMANACH aftronomique & hiftorique
de la ville de Lyon , & des Provinces de
Lyonnois , Forez . & Beaujolois ; revu &
augmenté , pour l'an 1757. Le prix eft de
30 fols broché. A Lyon , chez Laroche ,
rue Merciere ; & fe vend à Paris , chez
Defaint & Saillant , rue S. Jean de Beauvais.
On trouve le Livre des Remedes de
Mlle Stephens à Lyon , chez le même Libraire
, & à Paris , chez Durand , rue du
Foin.
L'ECOLE de l'Amitié , deux parties.
A Amfterdam , 1757. Il y a long- temps
que nous n'avons lu un Roman auffi bien
écrit , & qui nous ait plus attaché. Le
ftyle en eft élégant , fans recherche. C'eft
le bon ton épuré de tous fes défauts . Mais
ce qui nous a paru furtout eftimable ,
l'Auteur allie toujours l'honnête homme
au bon Ecrivain , ainfi qu'à l'homme du
138 MERCURE DE FRANCE .
monde , & fçait nous intéreffer par la vertu
. Quand le Roman eft ainfi traité , & qu'il
devient une leçon de moeurs , il s'éleve au
deffus du genre , & acquiert le mérite
d'une bonne Comédie qui eft faite pour
inftruire en amuſant. Celui- ci a particuliérement
cet avantage , & peut être regardé
comme un traité de l'amitié mis heureuſement
en action . L'inftruction y eft
partour
fortifiée de l'exemple. Nous en donnerons
l'extrait dans le volume fuivant , & nous
efpérons qu'il juftifiera ces éloge .
SECONDE fuite à l'Hiftoire & Police
du Royaume de Gala , contenant les
Lettres trois & quatre. Se trouve chez
Jombert , rue Dauphine . Brochure du prix ,
de is fols .
Le même Libraire vient de mettre au
jour la fuite du Gentilhomme Maréchal ,
traduit de l'Anglois contenant les
moyens de conferver la fanté des Chevaux
, tant en route que dans l'écurie ,
de les élever , & c. avec un Dictionnaire
des termes de Marechalerie & de Manege.
un vol. in- 12 . 2 liv . 10 fols.
The
AVRIL. 1757 . 139
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES - LETTRES.
MEDECINE.
SUITE du Mémoire fur les Eaux minérales
& médicinales , par M. Juvet , Médecin
de l'Hôpital du Roi à Bourbonne -les- bains ',
& affocié Correfpondant du College royal
des Médecins de Nancy.
VIII . LORSQU'IL S'agit d'envoyer un malade
aux eaux , eft- ce toujours par choix
qu'on eft décidé & qu'on le décide à
celles- ci plutôt qu'à celles - là ? On ne s'ap
perçoit que trop fouvent que le caprice
eft le maître du voyage & du choix ; ce
qui le gouverne ne fera que la proximité
pour les uns & l'éloignement pour les autres.
Ceux qui font délicats , ou qui fe
délicatent , qui craignent la dépenfe , les
fatigues & les defagrémens d'un voyage
plus ou moins long , feront deſtinés aux
eaux les plus prochaines . Ceux , qui par
leur fortune n'ont point à craindre un
140 MERCURE DE FRANCE.
voyage incommode & difpendieux , qui
ne haïffent pas de voyager , font deftnés
aux eaux les plus éloignées. Il devient
prefque indifférent que ces eaux
foient chaudes ou froides. S'il y a des raifons
qui doivent faire préférer les chaudes
aux froides , par exemple , & le malade
a befoin de faire un ufage extérieur
des eaux , toutes les eaux chaudes font
bonnes. En général on met très - peu de
différence entre les eaux froides , & on
n'en met guere davantage entre les eaux
chaudes. On confond fouvent celles-ci
avec celles- là pour les ufages intérieurs ,
& fi l'on en fait deux claffes , ce n'eſt que
relativement aux fenfations de chaleur &
de froid. On s'imagine même pouvoir les
confondre aifément avec impunité , en communiquant
aux eaux froides par le moyen
du feu , un degré de chaleur arbitraire ,
qui en fera des eaux chaudes dans le cas
où le malade ne pourroit s'accommoder
de la fraîcheur des eaux froides .
Ces confufions cependant peuvent être
préjudiciables à un malade : ou fa guérifon
en fera retardée & même manquée ,
ou même elles pourront lui être nuifibles.
J'ai déja fait voir qu'il étoit dangereux
de faire chauffer les eaux froides , dont
la principale vertu réfide dans leur vo
AVRIL 1757 . 141
latil , n'y en ayant prefque point , qui aient
des principes fixes & folides. A l'égard
des caux chaudes , qui , outre le volatil
des eaux froides , en renferment ordinairement
furtout des falins , quelle différence
fpécifique ne doit-il pas y avoir
entr'elles ? Peut - on confondre les eaux de
Balaruc en Languedoc , qui contiennent
une partie de fel femblable au fel commun
fur cent vingt- huit parties d'eau , avec
les eaux de Barèges , qui ne contiennent
qu'une partie de ce fel fur quatre mille
fept cens parties d'eau ? Et en admettant
qu'il y a peu de différence entre les
fels neutres & les fels alkali , peut- on
confondre notre eau qui contient un
gros de fel neutre par livre , avec les eaux
de Néris en Bourbonnois , qui n'en fourniffent
prefque point , ou avec celles de
Plombiere , qui ne fourniffent par livre
d'eau que quatre grains de fel alkali ?
A l'égard des eaux froides , lorfqu'on ne
pourra pas joindre à leur examen des recherches
analytiques , qui les caracteriſeroient
fuffifamment , les faveurs & les
odeurs doivent venir au fecours , & on
ne doit pas confondre les eaux froides
infipides , avec celles qui font de faveur
ferrugineufe ou auftere , ou avec celles
qui font aigrettes ou vineufes. It eft évi142
MERCURE DE FRANCE.
à
par l'emdent
que ces confufions ne peuvent courner
qu'au préjudice du malade , qui comptant
trouver un remede fûr & propre
fes infirmités , en fera fruftré
ploi d'un rémede prefque inutile & peu
actif, & peut-être nuifible , auquel le hazard
& l'indécifion lui auront fait donner
la préférence , parce qu'il lui fuffit
d'aller aux eaux , dont on lui a infinué ,
que la vertu principale réfide dans leur
volatil . J'ai été temoin avec quelque étonnement
, que de grands Médecins donnoient
à leurs malades l'option d'aller à
telles ou telles eaux , quoiqu'effentiellement
fort différentes , & cette option , foit
par les difcours du malade , foit par les
écrits de ces Meffieurs , quelques refpecrables
qu'ils foient par eux mêmes , m'a
toujours paru fondée ſur la trop haute
opinion que plufieurs ont du volatil des
eaux , qui les leur fait mettre toutes de
niveau . 7
IX. Si la principale vertu des eaux dé
pendoit de leur volatil , pourquoi l'ufage
des eaux chaudes a- t'il prévalu dans quantité
d'occafions , où l'on employoit autre,
fois les eaux froides , dans lesquelles on
leur a cependant donné l'exclufion , parce
qu'elles ont été reconnues dans tous les
pays pour moins utiles & moins effica,
AVRIL 1757.
143 4
ces que les eaux chaudes dans ces occafions
, depuis que l'expérience en a confirmé
l'ufage interne par une multitude
de faits & d'obfervations , qui non feulement
- les a élevées au deffus de la calomnie
auprès des connoiffeurs , mais qui à
entraîné les fuffrages en diminuant fucceffivement
la réputation des eaux froides
, & en augmentant par proportion la
réputation des eaux chaudes : de maniere
que ce que ces eaux en ont perdu , quelques
célebres qu'elles euffent pu être , a
été recueilli , pour ainfi dire , par les eaux
chaudes , dont la célébrité furpaffe aujourd'hui
celle même qu'ont jamais eue
les eaux de Spa. Les eaux froides confervent
mieux leur volatil que les eaux
chaudes ; elles auroient dû par- là mieux
conferver auffi leur réputation . Elles charrient
pour la plûpart un vitriol fubtil
qui y eft retenu & concentré par le froid ,
& quoiqu'il s'en échappe facilement , fi
ces eaux ne font plus à leur fource , il
femble que le volatil qui doit y être plus
abondant dans les eaux chaudes , où le
feu le developpe davantage & l'y multiplie,
s'exhalera pour la meilleure partie dès fa
naiffance ; parce que ce même feu qui en
eft le pere & le directeur , le prodigue
tout à la fois , & le diffipe dès la fourçe
>
144 MERCURE DE FRANCE.
même de ces eaux. Et denique hand levis
in eo acidularum & thermarum eft differentia
, quòd ha femper uberiorem fpiritus
mineralis copiam alani pra illis , que ob calorem
facillimè eodem orbantur. ( 1 )
X. Cependant le volatil des eaux froides
étant plus abondant que celui des eaux
chaudes , que peut-on penfer de l'ufage
des eaux froides dans les fievres ardentes ,
toutes inflammatoires & des plus malignes,
dans lefquelles l'Auteur des fievres malignes
, fecreta de febre caftrenfi , qui ne
leur oppofe que des remedes rafraîchiffans
, n'hésite pas de confeiller ces eaux ,
dans lesquelles il confidere plus fans doute
leurs vertus aqueufes , délayantes & calmantes
, que leur volatil , de quelque natnre
qu'on le fuppofe ?
XI. Un des inconvéniens de l'opinion
outrée du volatil des eaux , eft le renoncement
à tous les rémedes qu'on pourroit
& qu'on devroit fouvent leur affocier
, pour les rendre plus fûres & plus
efficaces dans quantité de maladies , où
le concours des rémedes ordinaires avec
7
·les eaux. eft fi néceffaire
, que fans eux ,
ces eaux feront nuifibles
, ou n'opéreront
qu'imparfaitement
. Cet inconvénient
eft
(1 ) F, Hoffman , de convenient, element, ac viri.
In Therm. & acid. §. 39.
fans
AVRIL 1757 1345
fans contredit une des plus fâcheufes fuites
de l'opinion outrée du volatil des eaux ,
qui felon fes partifans doivent , par lui &
à caufe de lui , fuppléer à tout , remplir
toutes les vues qu'on doit fe propofer.
Dans les maladies qui dépendent , par
exemple , de la férofité du fang dégénété
, & qui font très-fréquentes , fur lef
quelles Charles Piſon a fi bien écrit , les
caux n'apportent pas aux malades tout
le fruit qu'ils en attendent , & qu'on leur
en fait cfpérer ; parce que les caufes de
ces maladies opiniâtres , pour lefquelles
on les prend étant ordinairement dépendantes
d'une férofité fixée dans le fond
des vaiffeaux lymphatiques , ces eaux arrivent
d'autant moins jufqu'à ces endroits
reculés , que par leur volume ou la quantiré
qu'on en fait prendre aux malades ,
elles fe font jour par les premiers fecretoires
qu'elles trouvent à mi- chemin. De
forte qu'elles paffent vîte par les felles &
par les urines , fans atteindre le fond des
parties où eft cette férofité défectueuſe ,
qui n'eft en elle même qu'une puiffance
paffive telle que celle , que les Géometres
nomment momenta inertia , laquelle
par conféquent s'aide très peu pour ſe tirer
d'un ralentiffement , dans lequel fa
gravitation naturelles la tient affujertie,
I. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
Elle fe tient ici dans un lointain très -difficile,
à atteindre on à pénétrer , & les
eaux , leur volatil glifferont fur elle ou
n'y parviendront pas , fi elles ne font aidées
de cette méthode que Keil ( 1 ) nous
recommande , par laquelle il veutique les
remedes qui ont à porter leurs efficace
fiofort au doin , foient pris àipetites do
fes & pendant long temps ; fil cette mé
thode encore n'eft appuyée des remedes
convenables & appropriés aux indications
curatives , felon l'exigence du cas. 241 19
Toutes les eaux relâchent & attendrif
fent, délicatent l'eftomac , menem les fo
lides à l'atorie . Auffi les buveurs d'eaux
minérales font fujets aux indigeftions &
au gonflement , même à l'ædeme des jambes.
Souvent il faudroit joindre à lear
ufage modéré & long-temps continué des
toniques comme des amers ,
des martiaux.
Confiderandus diligentiffimè ventris
ouli digeftionum flatus & natura , que his
remediis fatim profternuntur , fa vel minima
in eis adfuerit debilitas , nec ita facilè
impofterum reftaurantur. Facilè tibi conce→
do falia fanguinis per aque potum dilui
fed ditui non debent cum jacturâ digeſtion
zum) ac´triumviratûs , in quibus falubriș
JA 2065
(1) Tentamini , pag. 49. noiz
AVRIL. 1757 . 1 147
& longe vita ftamina nectuntur. Stomacho
priùs refpice , deindè utere tuis diluentibus.
Sed vereor ne furdis canamus. ( 1)
En donnant trop au volatil des eaux ,
on néglige ou on éloigne , outre les toniques
, tous les autres remedes qui coopé
roient avec elles à la guérifon du mala
de , qui les conduiroient où & juſqu'où
elles doivent s'introduire , comme elles les
aideroient eux - mêmes à s'infinuer dans
les replis les plus tortueux & les plus en
tortillés de nos vaiffeaux. On préviendroit
par une jufte combinaiſon de ces teni
ques avec ces remedes du même coup la
détente & Patonie des fibres. Mais non ;
on abandonne toute la cure aux eaux &
à leur volatil , on perd un temps cher ,
cujus unius honefta avaritia eft , dont
on doit être avare furtout en médecine ,
& après quelques jours de boiffon adminiftrée
felon l'efpece du préjugé en faveur
du volatil des eaux , un malade part avec
la plus parfaite fecurité , plein de confiance
dans ce volatil , qu'il emporte avec
lui , dont les refforts , lui dit- on , fe developperont
avec le temps , comme fi au
contraire , il ne devoit pas s'affoiblir bien
vîte , & céder à l'action des vaiffeaux. Que
(1) Baglivi de ufu & ab ufu diluentium
cap. 16.
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
ces promeffes font frivoles ! O quantum eſt
in rebus inane ! L'expérience qui auroit dû
détrompér tant de malades & les bons zélateurs
du volatil des eaux , ne ſubjugue
ra- t'elle pas enfin les efprits , & n'obligera-
t'elle pas à chercher dans leurs principes
fixes & folides leurs principales vertus
, leurs vertus conftantes , defquelles
leur volatil ne peut être que l'adjoint ou
l'entremetteur dans le temps même qu'on
en ufe.
XII. En effet , fi nous ne fçavons rien
de pofitif fur la formation & l'effence
du volatil des eaux , fi la chimie ne peut
le faifir par aucun moyen , & en défigner
quelque caractere , fi l'expérience ne peut
rien nous apprendre de fes propriétés individuelles
, parce qu'il ne peut être employé
feul & détaché des autres principes
des eaux fous quelque forme que ce
puiffe être ; fi l'opinion outrée qu'on fe
forme de ce volatil , conduit à des omiffions
confidérables , à des abus manifeftes ,
à des excès , ou à des infiniment petits
riens , fi quelle que foit la nature de ce volatil
, fût- elle chaude , ou froide , fût- elle
électrique , les guériſons ne reffortiffent
pas immédiatement des remedès précisé
ment volatils ; fi quoique les eaux froi- seaux
des renferment plus de volatil que les
AVRI L. 1757 149
eaux chaudes , ces dernieres néanmoins
font plus médicinales que les premieres ,
& ont par-là prévalu fur elles dans quantité
d'occafions où on les employoit ,
avant qu'on connût bien les eaux chaudes
, n'eft- ce pas à tort qu'on a fait du
volatil des eaux l'agent principal & prefque
unique de leurs opérations ? Ne fe
trouve- t'on pas forcé à voir cet agent dans
les autres principes des eaux , qui non
feulement , comme leur volatil , ont la prérogative
de l'exiſtence & de la réalité ,
qui par eux-mêmes encore frappent nos
fens , que nous pouvons foumettre à toute
forte d'examen , que nous pouvons citer
comme il nous plaît & quand il nous
plaît , tout à la fois ou féparément au
tribunal fuprême de l'expérience ? Il nous
refte donc à examiner l'eau , les fels &
les minéraux des eaux médicinales , foit
analitiquement , foit par leurs effets , &
de leur déférer d'avance l'honneur des guérifons
; puifque leur volatil ne fait qu'y
participer à titre d'auxiliaire , fans aucune
concurrence & fans aucune prééminence.
Je tâcherai par un autre mémoire d'expofer
l'affertion de celui- ci : je le termipar
deux obſervations fur notre eau ,
l'une fur une fievre lente des plus compliquées
, l'autre far une foif immodérée.
nerai
G iij
150
MERCURE DE FRANCE.
Le fieur Maurice , garçon chirurgien à
l'Hôpital royal & militaire de Metz ,
jeune & d'un tempérament bilieux , déficat
, fut attaqué au mois d'Avril 1753
d'une jauniſſe bien caractériſée , ayant la
peau jaune & crachant la bile pure. Cette
jauniffe fut négligée , l'humeur bilieufe
Le fixa & s'empétra dans les articulations.
du poignet & du genou droits , qui en
demeurerent gonflés.
Le 10 Mai fuivant , il s'éveilla avec
de grandes douleurs & beaucoup plus de
gonflement qu'à l'ordinaire dans ces articulations
, fans qu'il y eût de rougeur
à la peau , qui n'en fût pas altérée , &
fans aucune inflammation marquée . La
fievre commença avec les douleurs , &
augmenta pendant trois jours au point de
caufer du tranfport.
On mit en oeuvre tout ce que l'art
préfcrit , cataplames anodins & émolliens ,
embrocations émollientes , même des fric
tions mercurielles. Malgré ces précautions
& douze faignées affez copieufes qui furent
placées dans l'efpace de fix jours ;
les accidens ne diminuerent point à la fievre
près. On employa auffi fans fuccès
les minoratifs & même des pilules mercurielles.
La finovie fe mêla & s'engagea
fortement avec la bile , remplit les
BOX # 1 AVRIL 17574 '
atticulations dans toute leur circonférence
, la fievre lente fe mir de la partie ,
les articulations s'ankyloferent .
Dans ces triftés circonstances, déſeſpéran
tes furtout pour un jeune Chirurgien , le
malade , après une mûre délibération , fut
envoyé par fes.confeils à notre hôpital . Il
partit deMetz le 3 Juin & le vinge troifieme
jour de fa maladie , à compter de celui
où elle éclata par la violence de fes fymptômes.
Il arriva à l'hôpital , impotent du
bras & de la jambe , prefque étique ,
après avoir été rongé par fa fievre lente
, qui lui faifoit effuyer journellement
les plus gros redoublemens , avec un dél
goût abfolu & général , des veftiges de
jauniffe fur toute l'habitude du corps. "
Le 12 Juin il but de notre eau . Au
quatrieme jour de boiffon la fievre lente
& les douleurs des articulations augmen
terent , les douleurs furent plus vives
que jamais. Il fut faigné & purgé avec
les pilules mercutielles , & après fix jours
de repos , pendant lefquels il fut encore
purgé avec les mêmes pilules , il reprit
la boiffon.
... Il commença alors à marcher quoiqu '
avec beaucoup de difficulté avec une be
quille. Il continua fa boiffon feizę jours
Confécutifs , après lefquels il fe trouva
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
affez foulagé pour abandonner enfin fa
bequille. Il but encore dix jours de deux
jours l'un , & fut purgé avec les pilules
à la fin ou environ de ces dix jours
de boiffon , pendant lefquels on fe fervit
des bains doux & des embrocations
de notre eau pour les parties affligées feulement
, parce que j'ai remarqué avec M.
Le Maire, Médecin des Dames de Remiremont
, qui a pratiqué près de quarante ans
les eaux de Plombieres , que les bains univerfels
, les douches abondantes & pen
ménagées s'accommodoient peu avec la
fievre. M. Le Maire défend même aux fébricitans
jufqu'à la vapeur de ces eaux ( 1 ) .
Après ces exercices qui renferment trente
jours de boiffon à une pinte de Paris
par jour , qui paffoit avec euphorie par
les urines & par les felles , l'on eut l'a
grément de voir la fievre lente avec fes
gros redoublemens éteinte , l'appetit , les
couleurs & les chairs fe rétablir , l'ankylofe
du genou fe diffiper , celle du poignet
diminuer , & les indices les plus clairs
d'une guérifon prochaine & complerte.
Après dix jours de repos le malade fut
encore purgé avec les pilules , remis à la
boiffon & aux autres exercices pendant
( 1 ) Traité hiftor . des Eaux de Plomb . pár le
R. P. Dom Calmet , p. 307.
AVRIL. 1757. 153
près de quinze jours , que l'on intercaloit
quelquefois. Tout réuffit à fouhait ,
& le fieur Maurice , jouit à préfent de
tous fes membres , de la meilleure fanté
depuis fon voyage de Bourbonne & fon
*
retour à Metz.
Notre eau eft- elle échauffante ? eft- elle
rafraîchiffante ? La derniere queſtion pa
roîtra à plufieurs paradoxale. Lites fub judice
fiento. Mlle de Courtaillon - de Montdoré
demeurant à Bourbonne , d'un tempérament
fort & fanguin , dont les humeurs
font acres & alkalefcentes , fexus
purpurei flores deflorefcentibus annis jam non
penes fe , étoit fatiguée & tourmentée jour
& nuit d'une foif idiophatique , qui duroit
depuis dix- huit mois , fans que rien
y pût remédier. Vingt pintes d'eau pár
jour paroiffoient plutôt l'augmenter que
l'étancher , plus erant pota plus futiebantur
aqua. Ses levres étoient toujours feches &
brunes , commes racornies , elle les pinçoit
à chaque inftant avec les dents , fa
langue étoit profondément fillonnée , elle
articuloit avec quelque difficulté , elle
avoit fouvent la bouche béante , l'appetit
étoit languiffant , elle paffoit les nuits
prefque fans dormir dans des rêves trif
tes & des agitations paffageres & fpontanées
, fréquentes , de tout fon corps , ne
Gy
1
154 MERCURE DE FRANCE.
pouvoit prefque fouffrir fes couvertures
quelques légeres qu'elles fuffent , & quoi,
que l'hyver fût des plus rades. Elle ne
craignoit rien tant que de devenir hydropique
, & cette crainte lui étoit plus à
charge que fa foif nême , fe femetipfam
flebat querulafuneri maturo propiorem , fuafque
obvio cuilibet exequias antè annum celebraturas
propalantem . Je la raffurai de
mon mieux , quoique je craigniffe avec
elle la fin de la foif, fitis præter naturam
malum non eft contemnendum , quoniam &
nutritioni obeft & vires valdè dejicit .
Indè cachexiam & alios graviſſimos morbos
incidunt , imò ſapè mortemfibi attrahunt, ( 1 )
Les tifannes rafraîchiffantes , les bouillons
délayans , les aigrelets , le firop de limon,
le nitre , ce puiffant fédatif fi accrédité
dans les écoles d'Allemagne , le quinquina
en petites dofes, qui , felon M. Hecquet,
Sthaal , Nenter , Charles Albert , eft un
calmant ( 1 ) , les gargarifations de toutes
efpeces , tout échoua.
Je connoiffois déja quelques faits qui
m'avoient laiffé fortement imprimé dans
l'efprit , que dans certains cas femblables
( 1 ) Sennert. Pract. lib. 3 , part. I Sect. 2
cap. 7.
"
(2) Voyez M. Hecquet , Réflexions ſur l'uſage
de l'opium
AVRIL. 1757. r55
à celui-ci , notre eau avoit réuffi : je la
propofai à Mlle. de Courtaillon . Je réalifai
mes offres , & elle en but trente jours
une pinte & plus par jour pendant l'hyver
1754. Elles paffoient bien par les urines
& par les felles. Elle fentit fa foif s'appaifer
, fe reduire à fa foif naturelle , &
elle jouit , depuis cet ufage , de fa fanté
ordinaire. Hydropis omni metu fugato. "
CHIRURGIE.
EXAMEN de plufieurs parties de la Chirurgie
, d'après les faits qui peuvent y
avoir rapport ; en deux Tomes : par M.
Ragieu , Ecuyer , Membre de l'Académie
Royale de Chirurgie, & Chirurgien- Major
de la Compagnie des Gendarmes de la
Garde du Roi.
CET Ouvrage (1 ) dédié à l'Académie
royale de Chirurgie , eft une compilation
prodigieufe d'expériences , d'obſervations ,
d'où dérivent des réflexions les plus utiles ,
des moyens fans nombre , & des reffources
nouvelles pour l'Art,
(1) Il fe trouve à Paris , chez la veuve Dela
ette , rue S. Jacques , à l'Olivier.
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
Le grand objet de ce traité , eft l'am
putation des membres bleffés par les armes
à feu . Beaucoup d'ordre dans les matieres
, une grande précifion dans les détails
, le point de la difficulté toujours offert
avec clarté. Voilà ce qu'on trouve
dans tous les articles.
Le premier volume contient plufieurs
grands objets ; leur difcuffion eft précédée.
de plufieurs recherches auffi curieufes que
néceffaires fur la fituation , l'emplace
ment , les extractions , les dilatations , &c.
des balles dans les plaies d'armes à feu ,
fur les corps étrangers que la balle y entraîne
, fur les balles enchâffées dans les os fur
plufieurs corps étrangers d'un autre genre ,
& fur la néceffité indifpenfable. de les extraire.
Ces objets éclaircis avec toute la dextérité
d'un habile & fçavant Artifte , font
contenues dans les dix premiers chapitres
du premier volume : vient enfuite le premier
objet de l'Ouvrage qui eft mis fous
les yeux en cette forme.
Propofition. L'amputation étant abfolument
néceffaire dans les plaies compliquées de
fracas des os, & principalement celles quà.
font faites par les armes à feu , déterminer
les cas où il faut faire l'amputation fur le
champ , & ceux où il convient de la faire ,
Een donner les raisons.
AVRIL. 1757.. 157
Cette queſtion importante fur le fujer
du Prix que l'Académie royale de Chirurgie
propofa en l'anné 1756 , & qu'elle propofe
pour l'année 1757, prouve qu'elle a
defire qire cette queftion fût réfolue felon
fes vues.
M. Bagieu la divife en deux parties .
Avant d'entrer dans la difcuffion de la
premiere , on trouve un difcours prélimi
naire qu'il faut lire dans l'Ouvrage même.
On peut le comparer à ces portiques dont
les percées laiffent voir les divers effets des
rues intérieures des grands Palais.
Cette premiere partie contient fix chapitres
, où l'on trouve les raifons préliminaires
des motifs qui déterminent l'am→
putation ; un examen anatomique des rapports
de nos parties ; une idée fimple de
la circulation du fang ; la diviſion & propriété
des nerfs ; des remarques générales
fur les os , fur leur rupture , fur les plaies
différentes qui ont rapport à l'amputation ;
les différences que l'on remarque dans le
fracas des os ; de l'utilité que l'on tire de
fa divifion , des accidens qui fuivent les
fracas des os , de la commotion , de la
contufion , de la douleur & de fes caufes ,
avec les moyens chirurgiques de les calmer.
Après une obfervation fur une plais
rendue dangereufe par une efquille , Ma.
8 MERCURE DE FRANCE.
B. vient aux circonftances particulieres
qui influent fur la différence des plaies .
C'eft là où il dévelope les obfervations les
plus fages fur l'âge , le tempérament , le
courage , la fenfibilité , les affections de
l'ame l'état intérieur du corps , & il
paffe enfuite à la deuxieme partie.
>
On y examine les cas où il convient de
faire l'amputation fur le champ & ceux où
l'on doit la différer. C'eft ici un mémoire
de la plus grande clarté fur la queftion propofée
par l'Académie : l'habileté la plus
confommée y détaille les plus utiles obfervations
, & les expériences les mieux conftatées.
Maître de fon fujet , M. B. l'analyſe
à fon gré , & toujours à la portée des
moins intelligens. Il y a furtout des vues
fines & très- fagement combinées fur les
Hôpitaux ambulans , les entrepôts , les
machines qui fervent aux entrepôts de
ces bleffés.Tous objets bien médités & bien
refléchis, peuvent diriger l'habileté des jeunes
Chirurgiens d'armée , & leur faciliter
un chemin glorieux vers le foulagement &
la confervation de l'humanité.
M. B. après avoir traité de la maniere la
plus profonde la premiere queftion dont on
vient de parler , donne un trait nouveau
contenant l'examen analytique de plufieurs
méthodes nouvelles pour l'amputation.
AVRIL. 1757. 159
"
par
L'une a été propofée pour la cuiffe
M. Ravaton , les autres font l'ouvrage de
M. Louis.
Cet examen plein de clarté , de nouvelles
obfervations , & d'une mâle énergie
, a paru fuceptible à M. B. d'un avane
propos dans lequel il donne plufieurs explications
préalables. Suivent cinq chapitres
où l'on explique ce que c'eft que l'amputation
dans la grande articulation de la
cuiffe on donne enfuite le plan de l'amputation
tel qu'il eft dans l'ouvrage de fon
Auteur , le détail des arteres que M. Ravaton
coupe en faifant l'amputation , l'idée
nouvelle d'une ligature du tronc des gros
vaiffeaux avant de procéder à l'amputation.
Le dernier chapitre contient enfin
une obfervation importante fur les fages
motifs qui ont déterminé M. B. à faire ce
mémoire , & des réflexions intéreffantes
fur l'obfervation.
Vient enfuite un long examen de méthodes
nouvelles énoncées . M. B. fait ap-.
percevoir dans un avertiffement qui précede,
les raifons qui ont déterminé cet examen.
Il le divife en deux parties : fix articles
forment la premiere , & deux chapitres
& fix articles rendent complette la feconde.
On juge que rien n'a paru à M. B. plus
160 MERCURE DE FRANCE.
important que d'analyfer ces nouvelles
méthodes , afin qu'on puiffe juger fi elles
doivent être reçues ou rejettées. C'eſt aux
Maîtres de l'art à prononcer fur un objet
aufli important. Il faut lire l'ouvrage de
M. Bagieu , un extrait ne fuffiroit pas
pour en donner une idée aſſez juſte.
Dans le deuxieme volume , M. Bagieu
examine avec la même fagacité plufieurs
autres parties de la carrière qu'il a parcourue.
Guidé toujours par le flambeau de
F'expérience, & dans le labyrinthe tortueux
où tant d'habiles Maîtres fe font égarés ,
ne perdant jamais le fil de l'obſervation
il préfente à la Chirurgie des moyens nouveaux
, & prête à l'humanité des fecours
puifés dans une longue fuite de pratique
& de réflexions.
›
M. B. fe récrie d'abord fur la légere imprudence
avec laquelle on ampute à l'armée
les membres des bleffés . Il explique
les foins , les remedes , les précautions
qui doivent précéder & fuivre cette opération
redoutable , avec laquelle les jeunes
Chirurgiens fe familiarifent avec tant
de facilité .
Ce deuxieme volume eft rempli par
trois mémoires différens. Le premier eft
divifé en deux parties & un fupplément.
Après le difcours préliminaire , M. Bagieu
AVRIL. 1757 161
détaille les dangers qui résultent de la
plaie que caufe l'amputation , de la fuppuration
du moignon , & des avantages de
la Chirurgie pour les plaies de ce genre ,
quand on fe difpenfe de faire l'amputation .
On lit dans la deuxieme partie divifée en
quatre chapitres , l'examen de ce qui a été
dit en faveur de l'amputation , & la relation
d'une amputation de cette efpece fans fuccès
dans un cas des plus favorables. L'Auteur
paffe enfuite à l'examen des plaies qui intéreffent
les Artiſtes & leur voifinage ; il y
fait un détail fort grand en neuf articles
des accidens qui accompagnent ces plaies :
il va delà à des obfervations curieufes fur
la rupture du tendon d'Achile , d'une balle
enclavée dans le fémur , & tirée avec fuccés
, & c .
Le Chapitre deuxieme traite des plaies
qui intéreffent le corps de l'os . On y voit
des obfervations très - diftinctes & trèsinftructives
fur le fracas de l'humérus , fur
le fracas du fémur ; plufieurs membres guéris
fans amputation , qui dans les regles
reçues , auroient dû être amputées.
Le troifieme chapitre eft employé à
l'examen des plaies des os du carpe & du
métacarpe.
Le quatrieme chapitre a pour objet les
plaies du tarfe & du métatarfe : on y voit
162 MERCURE DE FRANCE.
par quelle opération furprenante , mais
unique , M. Bagieu conferva une jambe
que les regles communes de l'art condamnoit
à être amputée . Ce chapitre eft d'autant
plus intéreffant, qu'on y voit une conduite
émanée de principes inconnus jufqu'à
l'Auteur.
Ce chapitre eft fuivi par un fupplément
rélatif à la matiere , & par des obfervations
fur les bleffures de divers tendons .
Après ces détails immenfes qui ont paru
néceffaires à l'Auteur, & qui forment le plus
riche étalage d'expériences & d'utiles ob
fervations , M. B. propofe fa maniere de
panfer fur le temps où il convient de faire
l'amputation eu égard au fyftême de M.
Faure. E
Enfin on lit un dernier mémoire des recherches
critiques fur l'état préfent de la
Chirurgie , par M. Scharp. On voit dans
cette partie les fentimens de M. Bagieu développés
en maître. On y trouve des principes
clairement établis fur les incifions
pratiquées dans la gangrene , fur la néceffité
de leur profondeur , fur la membrane
propre des mufcles , fur le cautère
actuel , fur les différens genres de gangrene
, &c . M. B. après avoir approfondi la
matiere tant des caufes de gangrene humide
, féche que locales , & la maniere de
AVRIL 1757. 163
les traiter , vient enfin à deux obfervations
importantes qui completent & terminent
fon Ouvrage .
₹
La premiere eft fur une amputation
faite dans la propagation de la gangrene ;"
la deuxieme fur une amputation faite
dans une gangrene bornée. C'eft ici que
M. B. traite avec profondeur la maniere
de fuivre , d'arrêter & de vaincre cette
opiniâtre maladie. Ses réflexions fur la
gangrene feche, qui font comme une récapitulation
précife de ce qui a été exposé
auparavant , font fuivis de plufieurs obfervations
: 1. fur une gangrene que la mort
feule du malade fut capable de borner : 2º.
fur une gangrene critique trop long- temps
méconnue & négligée : 3 ° . fur une qui
avoit été abandonnée : 4°. fur une amputation
que la nature fit fans fecours de l'art:
5 °. fur les avantages des incifions fans
enlever des lambeaux de chair : 6°. fur
deux amputations faites au même malade ,
commencées par la nature & finies par l'art.
Tel eft le précis de l'ouvrage dont
M. Bagieu vient d'enrichir la Chirurgie.
On y voit partout l'Artifte adroit &
l'Obfervateur profond . Toutes les opéra-
>
tions détaillées font la vafte matiere des
études de cer Auteur , & doivent devenir
l'objet des médiations des jeunes Chirur
164 MERCURE DE FRANCE.
giens , qui font animés par l'impulfion du
talent & l'appât de la gloire. Ils y verront
par les foins , les expériences , les recherches
, les études , les opérations de M. B ,
que la grande ſcience de l'excellent Chirurgien
eft toujours dirigée par l'amour de
l'humanité , & quelle bonheur dela fecourir
, de la foulager , de la guérir , doit êtrẹ
regardé par tous les Chirurgiens , comme
la récompenfe la plus digne de la Chirurgic
moderne.
PRIX propoſe par l'Académie royale de
Chirurgie , pour l'année 1758.
L'ACADÉMIE royale de Chirurgie propofe
pour ce Prix le fujet ſuivant :
Déterminer les cas où les Injections font
néceſſaires pour la cure des maladies chirurgicales
, & établir les regles générales & particulieres
qu'on doit fuivre dans leur usage.
Ce point de la thérapeutique chirurgicale
a été jufqu'à préfent fort peu approfondi
, & préfente néanmoins un vafte
champ de doctrine. L'Académie defire
que l'on expofe les avantages & les inconvéniens
que les Injections doivent avoir
dans les différentes efpeces de maladies ,
& fuivant la nature différente des parties
AVRIL 1757. 165
malades , notamment de celles qui font
contenues dans les capacités ; que les Au
teurs donnent les procédés particuliers
qu'ils pourroient avoir , tant pour les com
pofitions que pour les inftrumens , enfin
que leur théorie foit appuyée fur des
exemples & des obfervations .
Ceux qui enverront des Mémoires ,
font priés de les écrire en François ou en
Latin , & d'avoir attention qu'ils foient
fort lifibles.
Les Auteurs mettront fimplement une
Devife à leurs Ouvrages ; mais , pour fe
faire connoître , ils y joindront dans un
papier cacheté & écrit de leur propre main ,
leur nom , demeure & qualités , & ce
papier ne fera ouvert qu'en cas que la
Piece ait remporté le Prix.
Ils adrefferont leurs Ouvrages , francs
de port , à M. Morand , Secretaire perpétuel
de l'Académie royale de Chirurgie
à Paris ; ou les lui feront remettre entre
les mains.
Toutes perfonnés de quelque qualité &
pays qu'elles foient , pourront afpirer au
Prix on n'excepte que les Membres de
l'Académie.
Le Prix eft une Médaille d'or de la váleur
de cinq cens livres , fondée
par M. de
Lapeyronie , qui fera donnée à celui qui ,
166 MERCURE DE FRANCE.
au jugement de l'Académie , aura fait le
meilleur Mémoire fur le fujet propofé.
La Médaille fera délivrée à l'Auteur
même qui fe fera fait connoître , ou au
Porteur d'une procuration de fa part ; l'un
ou l'autre représentant la marque diftinctive
& une copie nette du Mémoire.
Les Ouvrages feront reçus jufqu'au dernier
jour de Décembre 1757 inclufivement
; & l'Académie , à fon Affemblée
pu
blique de 1758 , qui fe tiendra le Jeudi
d'après la quinzaine de Pâques , proclamera
la Piece qui aura remporté le Prix.
L'Académie ayant réfolu de donner
tous les ans , fur les fonds qui lui ont été
légués par M. de Lapeyronie, une Médaille
d'or de deux cens livres , à celui des Chi
rurgiens étrangers ou Regnicoles , non
membres de l'Académie , qui l'aura mérité
par un Ouvrage fur quelque matiere de
Chirurgie que ce foit, au choix de l'Auteur,
elle déclare que ce Prix d'émulation
n'ayant point été remporté en 1755 , elle
en donnera deux cette année , s'il fe trouve
deux bons Ouvrages, parmi ceux qui lui
ont été envoyés en 1756. Ce Prix fera
proclamé le jour de la Séance publique,
AVRIL. 1757. 167
ARTICLE IV.
BEAUX - ARTS.
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE.
A L'AUTEUR DU MERCURE.
"
JEfuis donc parvenu , Monfieur , à fçal
voir à peu près à qui j'ai à faire.Je vois par
la Lettre inférée dans votre premier volume
de Janvier, art. 4 , que M. de Morambert &
I'Harmoniphile ne font qu'une
qu'une même per
fonne. Peut- être arriverai-je enfin à la conviction
que cette perfonne & M. l'Abbé
L** ne font encore que la même choſe.
Plufients circonftances fur lesquelles je
prends le parti de garder le filence , ont
fait naître ici certe opinion. Elles ont dé
gélé le véritable nom de l'Auteur du Senti
ment d'un Harmoniphile , en éclairant fur
la vraiefource où il a puifé pour l'invention
dès nouveaux fignes , & l'éloignement ac
tuel de cent lienes dont il fe félicite dans fa
Lettre , n'a détrompé perfonne, da
168 MERCURE DE FRANCE.
;
Je ne veux pas prétendre qu'un autre
ne puiffe avoir eu la même idée que moi
les lettres dont je me fers font des fignes
trop connus dans la Mufique & trop anciens
, les chiffres que j'y joins font ceux
mêmes qu'on emploie tous les jours dans
la baffe fondamentale , & je crois que
l'idée d'affocier ces chiffres & ces lettres ,
pour exprimer l'harmonie fondamentale ,
peut venir à tout le monde . Mais ne fe
préfente t'elle pas avec plus de facilité
quand on la trouve dans un autre ?
*
Au refte , je n'aurois point repliqué à la
Lettre de M. de Morambert : les preuves
fi foibles ou fi peu concluantes qu'il y
fournit , les citations hors de theſe dont il
veut s'étayer, ne l'exigeoient point ; la juftification
même qu'il entreprend de la diffonnance
dont il a cru que j'étois en peine
, étoit feule capable de me déterminer
au filence. Mais comme tous ceux qui
n'entendent pas affez la mufique pour
s'appercevoir des méprifes où tomberM,
de M. dans fa Lettre , peuvent très- bien
entendre les traits défobligeans dont il y
appuie fes opinions , j'ai cru devoir faire
fentir l'injuftice des uns en découvrant le
peu de fondement des autres. J'ai tâché
de convaincre M. de M. lui -même en lui
défillant les yeux fur fes erreurs.
La
AVRIL. 1757. 169
La Lettre que j'avois l'honneur , Monfieur
, de vous adreffer à ce fujet , & que
je comptois vous prier d'inférer dans votre
Mercure , s'eft trouvée trop longue
pour que j'aie ofé penfer feulement à
abufer de votre complaifance. Je me fuis
déterminé à en faire une brochure. J'aurai
l'honneur de vous la communiquer dans
fon temps
.
En attendant , je prie M. de Morambert
, & ceux que fa Lettre auroit pu féduire
, de lire dans la mienne , du fecond
volume d'Octobre dernier , ce que je difois .
depuis la page 174. Si M. de M. avoit fait
attention à cet endroit , il auroit mieux
compris le fens de ce qu'il cite de ma
Lettre. Il auroit du moins remarqué une
contradiction entre le paffage cité , & les
pages 174 & 175.
Lorfque j'ai dit de l'accord la , ut , mi ,
fa qu'il n'eſt point renversé , qu'il eft
évidemmentfondamental , que c'eft un accord
direct de foudominante , ai -je pu traiter
la note qui en eft la diffonnance majeure
( le fax ) , ai-je pu la traiter de dominante
, fi ce n'eft en conféquence & , puifqu'il
faut le dire , en dérifion du figne
équivoque de M. de Morambert ? figne
qui repréfente cette note comme fon-
1.Vol. H.
f
170 MERCURE DE FRANCE .
damentale , comme dominante ( 1 ) .
Pouvois je férieufement appeller diffonnance
la feptieme de cette rifible dominante
? être en peine de mi , chercher vainement
ce qu'il devient , chercher ce que
devient la plus douce des confonnances
ce que devient la quinte du fon fondamental
la ou A, que j'ai affigné page 175 ?
"Y
>
Mais euffé- je parlé férieufement M.
de M. devoit il s'évertuer à fauver cette
chimérique diffonnance ? N'a- t'il pas des
principes ? Ce qui m'a trompé , c'eft que
j'ai cru qu'il en avoit affez pour fentir
l'ironie ( 2 ). Il m'apprend qu'il ne faut pas
badiner avec tout le monde.
Afin que M. de M. réuffiffe mieux à
faifir ce que j'aurai l'honneur de lui dite
(1 ) Je ne croyois alors la faute que dans le
figne. M. de M. fait voir par fa Lettre qu'il regarde
réellement ce Fa comme dominante. Je
l'avois pourtant affez mis fur les voies , furtout
en difant de fon figre « dont je ne me fers que
» pour les dominantes. »
(2 ) « Je ne me fuis point contenté ( dit M.
» de M. ) de fçavoir la mufique fuperficiellement...
» je me fuis toujours appliqué à l'approfondir ;
» j'ai beaucoup réfléchi ... fur les ouvrages de
>> théorie ... de pure pratique , &c. »
Qui eft ce qui ne s'y feroit pas trompé
Voyez Sentim , d'un Harmoniph. Prem. Partie,
Avant-propos.
AVRIL. 1757. 171
dans ma réponſe , je le prie de lire , en
attendant , la Remarque du Chap . XI du
fecond Livre des Elémens de Mufique théorique
& pratique , fuivant les principes de
M. Rameau. Par la regle que fournit cette
Remarque , page 143 , il verra ( puifqu'il
n'a pas voulu m'en croire ) quel eſt le fon
fondamental de l'accord de fixte - quinte
tant des deux paffages de fon Ariette , que
de ceux qu'il cite de M. Rameau. Et par
le fon fondamental que prefcrit la regle
il découvrira , en fuppofant qu'il connoiffe
le Chap. XI du premier Livre de cet
ouvrage , il découvrira , dis - je , quelle
étoit la véritable diffonnance dans les uns
& les autres de ces paffages , quel étoit le
vrai fens de l'endroit qu'il étale de ma
Lettre , & quelles conféquences il devoit
en tirer.
Je dois , Monfieur , me renfermer dans
de juftes bornes , afin que vous ayez la
bonté d'inférer ma Lettre dans le prochain
Mercure , c'est la grace dont je vous
fupplie. J'ai l'honneur d'être , &c.
ROUSSIER.
A Lyon , ce 3 Mars 1757 .
Des gens inftruits nous affurent que M.
Rouffier fe trompe . M. de Morambert n'eft
point Abbé , & a toujours demeuré à Paris.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
GRAVURE.
MESSEISSEIUEURRSS les Soufcripteurs au nouvel
Atlas univerfel complet , en un volume
in fol. & en cent Cartes géographiques ,
par MM. Robert Géographes du Roi , font
avertis que la quatrieme livraiſon de cet
Ouvrage fe fait actuellement chez Boudet ,
Imprimeur- Libraire , rue S. Jacques.
Cette livraiſon eft de quinze Cartes , au
moyen defquelles des cent Cartes qui font
dûes aux Soufcripteurs , quatre-vingt- dix
fe trouveront leur être délivrées . Parmi
ces quatre-vingts-dix Cartes terminées , ſe
rencontrent les plus intéreſſantes dans les
eirconftances préfentes , comme l'Angleterre
, la Ruffie , l'Allemagne , la Saxe , la
Boheme , la Pruffe , les Indes orientales
l'Amérique feptentrionale & méridionale , le
Canada , les Poffeffions Angloifes en Amérique
, le Cours de l'Ohio , la Virginie & le
Maryland , &c.
>
AVRIL. 1757. 173
ARTICLE V.
SPECTACLES.
COMEDIE FRANÇOISE.
E Le Lundi 14 Février , les Comédiens
François ont donné la premiere & derniere
repréſentation d'Hercules , Tragédie nouvelle
.
Le Jeudi 3 Mars , ils ont repréſenté Démocrite
& les Folies amoureuſes . Madame le
Kain a débuté dans les deux Pieces avec
fuccès. Elle a joué Cléantis dans la premiere
Piece , & Liſette dans la feconde.
Le Public connoiffeur a trouvé qu'elle annonçoit
du talent . Elle a furtout beaucoup
de naturel , une figure agréable , & joint
à une action aifée cette heureuſe volubilité
qu'on defire dans une foubrette , & qui eft
fouvent néceffaire à fon débit. Ce qui lui
manque peut s'acquérir , & doit être le
fruit du travail & de l'uſage.
Nous ne pouvons mieux remplir le vuide
de cet article que par l'annonce du ( 1 ) Fils
(1 ) Des Lecteurs fans partialité & très - partisans
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
Naturel , ou des Epreuves de la Veriu , Comédie
en cinq Actes & en profe , qui fe
trouve chez Prault , fils aîné , quai de
Conti.
Cette Comédie eft de M. Diderot. Tout
ce qui eft parti de fa plume eft marqué au
coin du génie mais nous penfons qu'il
n'a rien mis au jour qui faffe plus d'honneur
à fon coeur & à fa raifon. La Philofophie
accommodée au Théâtre , & fondue
, pour ainfi dire , dans le fentiment ,
eft celle qui eft le plus à la portée de tous
les hommes , & qui eft la plus propre à les
inftruire , comme à les intéreffer . C'eſt la
philofophie d'ufage , en conféquence la
de la Piece , auroient defiré que M. D. eût fupprimé
ce premier titre , & nous fommes de leur
fentiment. Ce n'eft pas que nous croyons qu'on
ne puiffe mettre décemment un fils naturel fur le
Théâtre , furtout quand il eft légitimé comme
Dorval par fon mérite & par fes vertus ; mais
parce qu'il nous femble que ce défaut de naiſſance
n'opere rien dans l'Ouvrage , ou qu'il n'y produit
aucune beauté effentielle , aucun incident décifif.
Dorval , enfant légitime , y joueroit le même rôle ,
fans en déranger l'économie , & fans rien changer
au fonds des Scenes. Il y a de M. de la Chauffée
une Comédie du même genre , à qui nous donnerions
plus volontiers le titre de Fils naturel. C'eft
Melanide. Darviane , ſon fils , eft méconnu , & c'eſt
ce malheur qui fonde la Piece & qui en fait tout
l'intérêt.
AVRIL. 1757. 175
par
plus recommandable. L'Auteur a trouvé
l'art eftimable de rendre la vertu intéreffante
, en la tirant de fa froideur naturelle
des fituations fortes & touchantes ,
fans être romanefques ni forcées. On refpire
les moeurs & la probité dans tout fon
Ouvrage. Peut-être eût- il été à fouhaiter
que l'Auteur leur eût oppofé quelque
contrafte pour les faire mieux fortir . Tous
les Acteurs y font vertueux jufqu'aux válets.
Il est vrai qu'ils le font différemment
' , & que chacun a fa droiture particu
liere. Nous conjecturons qu'un feul malhonnête
homme parmi tant de gens de bien
n'auroit point gâté le tableau , & qu'il auroit
pu même y répandre un ombre néceffaire .
Quoiqu'il en foit , la Piece vient d'avoir à
la lecture le fuccès le plus grand & nous
ofons dire le plus mérité . Le déchaînement
même de la critique le prouve. Il en eft
toujours le fceau & y met le comble . Nous
fommes perfuadés qu'elle auroit la même
réuffite à la repréſentation , en la réduiſant à
la précifion & à quelques bienféances que la
Scene Françoiſe demande. Suivant le peu
de lumieres que l'expérience nous a données
, trois ou quatre changemens faciles ,
autant d'adouciffemens & de retranchemens
, fuffiroient pour la mettre à ce point
théâtral. D'ailleurs ce nouveau drame eft
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
fi fupérieur par la force du dialogue , des
penfées & du fentiment , par le feu du
génie & la chaleur des paffions qui l'animent
, qu'on doit paffer pardeffus les défauts
, & qu'on ne peut acheter par trop
d'indulgence un préfent fi précieux fait au
Théâtre.
ment ,
Les Entretiens qui fuivent la Comédie
n'ont pas un moindre mérite. Ils, forment
une nouvelle poétique qui peut éclairer les
Auteurs , perfectionner le Comédien , enrichir
l'art & donner plus d'étendue à fa
fphere , jufqu'ici trop refferrée. Par l'intérêt
vif que nous prenons à fon accroiffenous
invitons M. Diderot de remplir
fa vocation pour le dramatique . Le
Public impartial , fon talent marqué & le
befoin preffant du Théâtre, tout l'y appelle.
Pour mieux l'y déterminer , il nous permettra
d'emprunter fes propres paroles ,
& de lui répéter ici ce que Dorval lui
dit dans le dernier entretien , page 253 :
Faites des Comédies dans le genre férieux ;
faites des Tragédies domestiques , & Soyez
sûr qu'il y a des applaudiffemens & une immortalité
qui vous font réservés.
AVRIL 1757. 177
COMEDIE ITALIENNE.
Le Samedi 12 Mars , les Comédiens Italiens
ont donné la premiere repréfentation
du Deuil Anglois , Comédie nouvelle en
deux Actes , en vers , tirée de l'Anglois ,
précédée de la Silphide, & fuivie d'un Ballet
pantomime intitulé , Un bienfait n’eſtjamais
perdu.
Ce Drame eft de M. Rochon déja connu
par des Opera comiques , qui ont été bien
reçus . Plufieurs Scenes ont été applaudies ;
& fi l'Auteur eût réduit l'Ouvrage à un feul
Acte , nous ne doutons point qu'il n'eût
beaucoup plus réuffi . Le rôle de la femme
qui fe croit veuve , eft joué par Mad . Favart
avec tout l'enjouement qu'il exige . Mais
comme on ne peut couvrir la noirceur de
fon caractere que par une extrême gaieté ,
il falloit le foutenir dans le fecond Acte
fur le ton de plaifanterie , où il eft dans le
premier ; ce qui n'étoit pas facile . En abrégeant
la Piece , ce perfonnage d'où dépend
la réuffite , y eût gagné ; il eût donné
moins de temps à la réflexion , & fe fût
toujours tenu renfermé dans le comique
dont il a befoin pour être applaudi
parce qu'il faut qu'il le foit pour être
y
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
excufé. Quand l'Auteur Anglois a fait le
dénouement de fa Piece , il avoit fans
doute lu celui du Malade Imaginaire , on
diroit qu'ils font jumeaux . Du refte , fon
Imitateur eft jeune , il montre du talent ,
& mérite d'être encouragé.
Le Mercredi 16 , les mêmes Comédiens
ont remis la parodie d'Hippolyte & Aricie ,
qui a eu dans fa nouveauté le plus brillant
fuccès, & qui eft peut-être la meilleure que
M. Favart ait faite . Elle eft du moins la
plus parodie.
OPERA COMIQUE.
LE Lundi 14 du même mois , ce Specta-
Le
cle a donné pour la premiere fois la Répétition
générale & le Petit- Maître malgré lui ,
Opera Comique de M. Favart . Le Public
l'a reçu , comme il reçoit tout ce qui part
de la compofition de cet agréable Auteur ,
c'eft- à- dire avec applaudiffement. Le Petit-
Maire malgré lui , qu'on peut appeller
proprement le tableau , eft tout-à-fait neuf ;
mais la Répétition générale qui en eft
comme la bordure , n'eft pas abfolument
nouvelle elle a paru autrefois à ce Théâtre
fous le titre de la Répétition interrompue ,
& nous croyons que M. Panard alors y
eut auffi
part.
:
AVRIL. 1757 . 179
ARTICLE VI.
NOUVELLES ÉTRANGERES.
DU LEVANT.
DE CONSTANTINOPLE , le 12 Janvier.
SULTAN Mehemet , héritier préſomptif du trône
Ottoman , eft mort ces jours - ci dans la quarantetroifieme
année de fon âge. On prétend que l'ufage
immoderé de l'opium a contribué beaucoup
à abréger les jours de ce Prince. Quoique la retraite
à laquelle les loix du Sérail le condamnoient
, ne permît qu'à peu de perfonnes de l'approcher
, on fçavoit qu'il poffédoit plufieurs qualités
recommandables , & il eft fort regretté . Il ne
refte plus pour fuccéder au Grand Seigneur que
trois Princes , qui font Sultan . Orchan , âgé de
quarante-un ans ; Sultan Abdallah , âgé de trentefix
, & Sultan Bajazet , âgé de trente-trois . Le
Grand Vifir Muftapha Pacha vient d'être déposé
& relégué dans l'Ile de Rhodes . Rabib Pacha
Gouverneur d'Alep , eft mandé pour le remplacer.
DU NORD
DE PETERSBOURG , le 26 Février.
"
Il fe trouvoit dans l'armée deftinée à agir con
tre le Roi de Pruffe , plufieurs Officiers nés fujets
de ce Prince. L'Impératrice n'a point voulu less
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
obliger de porter les armes contre leur Souverain.
Ils ont été remplacés par des Officiers Ruffiens
dans les Régimens où ils étoient employés , &
le Feld-Maréchal Apraxin les ayant renvoyés ici ,
on les fait partir fucceffivement , pour aller remplir
les nouveaux poftes qu'on leur deftine.
DE COPENHAGUE , le 18 Février.
Le Roi dîna les de ce mois chez le Préfident
Ogier , Ambaffadeur de Sa Majefté Très- Chrétienne.
Depuis fix mois , plus de cent perfonnes
ont été inoculées de la petite vérole en cette Ville.
Aucune n'eft morte , ni ne reffent la moindre incommodité.
Selon les lettres écrites de diverfes
Provinces , l'inoculation y a le même fuccès . On
a eu quelque peine à introduire cette méthode en
Norwege , mais elle commence à s'y établir.
On mande de Norwege , que le premier , le
19 , le 22 , le 23 , le 24 & le 25 du mois dernier ,
on a entendu dans la Province d'Aggerhus plufleurs
bruits fouterreins , & que le 4 de ce mois
on y a fenti deux fecouffes de tremblement de:
terre.
ALLEMAGNE.
*
L
DE VIENNE , le 21 Février.
Tous les Régimens de Huffards doivent être
augmentés chacun de cinq cens vingt hommes.
Plufieurs Prélats & Seigneurs Hongrois ont offert
à l'Impératrice Reine , de faire la plus grande
partie de cette augmentation à leurs dépens.
On a reçu la confirmation que le magafin établi à
Glatz par les Pruffiens , a été réduit en cendre ,
&qu'ils ont perdu par cet incendie vingt mille
..
AVRIL 1757. 181
fufils , douze mille uniformes , & dix - huit mille
feptiers de bled.
L'Impératrice Reine , par une Ordonnance
qu'Elle a envoyée à chaque Corps de fes troupes ,
accorde la Nobleffe à tout Officier , foit national ,
foit étranger , qui aura fervi dans les armées pendant
trente ans.
( Un Courier arrivé ces jours - ci de Conftantinople
, a apporté la nouvelle que le Grand Seigneur
avoit accordé la permiffion d'acheter fix
mille boeufs dans la Moldavie & dans la Valachie
pour le compte de l'Impératrice Reine.
DE DRESDE , le 8 Février.
S. M. Pruffienne a fat: publier une Ordonnanee ,
dont voici la teneur : « Il eft enjoint par la pré-
» fente , de la maniere la plus expreffe , aux habi-
> tans des Villes , Bourgs & Villages de la Saxe ,
» fitués le long des frontieres de la Boheme ,
» qu'en cas de mouvemens de la part des troupes
» Autrichiennes ils ne manquent point d'en.
>> donner connoiffance aux poftes avancés , dont
» ils feront le plus près : au défaut de quoi , & fi
» l'ennemi venoit à paffer outre , ils devront s'at-
» tendre immanquablement & fans rémiffion à
» être enlevés de chez eux , & gardés dans une
» détention des plus rigoureufes , auffi long-
» temps que les troupes Pruffiennes demeureront
» dans ce pays. Au contraire ceux qui feront
>> exactes à fe conformer à ce que la préfente leur
prefcrit , en feront récompenfés. On leur don-
» nera depuis trois jufqu'à dix écus , felon la nas
» ture & les circonftances de l'avis » ..
182 MERCURE DE FRANCE.
DE LEIPSICK , le 17 Février.
Depuis que les Pruffiens fe font emparés de l'Hôtel
des Monnoies, on y frappe jour & nuit de nouveaux
gros & de nouvelles pieces de huit gros , à la
marque des années 1753 & 1756 , & avec le nom
de l'ancien Directeur , afin qu'on ne puiffe pas
diftinguer les nouvelles efpeces des anciennes. Ĉependant
la différence entre les unes & les autres
pour la valeur intrinfeque eft confidérable. Suivant
l'évaluation qui a été faite , il y a un déchet
de vingt pour cent fur les gros , & plus de vingtneuf
fur les doubles. Le ducat revient à trois écus
fept gros ; & le louis.d'or à fix écus . Pour pouvoir
fabriquer une plus grande quantité de nouvelles
efpeces , le Juif Ephraim , qui a cette entreprife ,
a obtenu du Directoire de Torgau le renouvellement
des Edits , qui ordonnent de porter tout l'or
& l'argent à la monnoie. Il a obtenu auffi une
permiffion de fe faire remettre fur fes quittances
les deniers qui font dans la Caiffe de la Steur.
ESPAGNE.
"
DE LISBONNE , le 19 Janvier.
Un bruit fouterrein , femblable à celui d'un
coup de canon , fe fit entendre la nuit du r's au
16 de ce mois. Quelques inftans après , on fentit
une fecoufe de tremblement de terre. Heureufement
, quoiqu'elle fût affez violente , elle ne
caufa aucun dommage.
AVRIL. 1757: 183
DE GIBRALTAR , le 31 Janvier.
Dès le mois de Novembre de l'année derniere ,
le Lord Tyrawley , Gouverneur de cette Place
en avoit fait fortir tous les Négocians étrangers.
Il vient d'en ufer de même pour les Confuls . Celui
de la Nation Hollandoife fe flattoit d'être excepté
; mais il n'a pas été traité plus favorablement
que les autres.
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , le premier Mars.
Le 8 Février , la Chambre des Communes ré…
folut de fupplier le Roi de lui faire remettre des
copies des différens avis reçus touchant le deffein
des François contre l'Ifle Minorque ; une lifte des
Vaiffeaux de guerre envoyés au fecours de cette
Ifle fous les ordres de l'Amiral Byng ; la copie des
ordres donnés à cet Amiral ; les lettres qu'on a
reçues de lui , & celles que P'Amirauté lui a écri
tes ; un état de la Garnifon du Fort Saint - Philippe
, & des munitions dont cette Place étoit
pourvue . Afin d'approfondir les caufes de toutes
les difgraces que la Nation a fouffertes l'année
derniere , la Chambre doit demander auffi communication
de toutes les pieces concernant les
fournitures faites aux troupes en Amérique pendant
les années 1755 & 1756.
Le Bureau de la Guerre a ordonné aux Régimens
de Saint- Claire , de Richbell , de Blakeney
, de Kennedy , Murray , de Bragge & de
Perry, d'être rendus le 18 à Cork en Irlande ,
où ils doivent s'embarquer. On prépare avec toute
la diligence poffible l'Eſcadre deſtinée à les con184
MERCURE DE FRANCE.
duire en Amérique , & elle fera commandée par.
le Contre-Amiral Holbourne , qui arborera fon
Pavillon à bord du Vaiffeau le Newark. Trois
cens hommes ont été détachés du Corps de l'Artillerie
, pour accompagner les trente pieces de canon
, que le Gouvernement fe propoſe de faire
tranfporter en Acadie. Suivant divers avis , les
Espagnols ont démoli quelques fortifications que
les Anglois avoient élevées dans les environs du
Golfe de Honduras ; & la Cour de Madrid fait .
exécuter à la rigueur les ordres qu'elle a donnés
contre les Interlopres . Un Vaiffeau Garde - Côte
de Sa Majefté Catholique s'eft emparé de deux
Navires Anglois , qui avoient chargé en fraude
du bois de teinture à la Baye de Campeche.
témoi-
Le 26 , le fieur Pitt , Secrétaire d'Etat , préfenta
un Meffage , par lequel le Roi informoit la
Chambre , qu'un des Membres du Confeil de
Guerre , qui a jugé l'Amiral Byng , ayant
gné avoir quelque déclarations à faire fur le jugement
qui avoit été porté , & demandant pour cet
effet d'être dégagé du ferment du fecret impofé
aux Officiers qui compofent les Confeils de Guer.
re , Sa Majefté avoit cru devoir fufpendre pour
quinze jours l'exécution de la fentence prononcée
contre le fieur Byng. Après plufieurs débats , il
fut ordonné de dreffer un Bill pour difpenfer les
Juges de cet Amiral , du fecret qu'ils avoient juré
d'obferver. Ce Bill fut la pour la premiere & la
feconde fois. La Chambre en fit hier la troifieme
lecture , & il paffa àla pluralité de cent cinquante-
trois voix, contre vingt trois. Le Roi fe rendra
cette ſemaine au Parlement , pour donner fon ар-
probation à ce Bill . On entendra enfuite ce que
les Juges de l'Amiral Byng ont à déclarer , ou
pour infirmer , ou pour juftifier fa condamnation
AVRIL. 1757. 185
PAYS- BAS.
DE LA HAYE , le 4 Mars.
Les Etats Généraux ont envoyé au Prince Stadhouder
le préfent qu'ils ont reçu du Bey de Tripoli
. Le 28 du mois dernier , le Comte d'Affry ,
Miniftre Plénipotentiaire de Sa Majesté Très-
Chrétienne , remit aux Etats Généraux le Mémoire
fuivant : « Hauts & Puiffans Seigneurs ,.
» le Roi mon Maître , indépendamment des en-
» gagemens défenfifs qu'il a contractés avec l'Im-
» pératrice Reine de Hongrie & de Boheme , par
» le traité de Verſailles du premier Mai de l'année
>> derniere , doit en qualité de Garant de la paix
» de Weftphalie , des Conftitutions & des Liber-
» tés Germaniques , fecourir les Princes , qui
» étant injuſtement opprimés , ou ménacés d'une
» oppreffion prochaine , réclament la preftation
» de cette garantie. En conféquence de la réqui-
» fition de plufieurs Etats de l'Empire , Sa Ma-
» jeftéfe propofe d'affembler fur le Bas - Rhin une
» armée qui fera plus ou moins confidérable , & .
>> divifée en un où plufieurs Corps , felon que la
>> fituation & les intérêts de fes Alliés pourront
D
l'exiger. Le Roi ayant pour objet la fûreté &
» la tranquillité de fes Amis & de ſes Voifins , ne
» defire rien plus fincérement que de contribuer
» à rétablir le plutôt qu'il fera poffible le repos
» public fur des fondemens équitables & folides.
» Les troupes de Sa Majefté ſe mettront en mar-
>> che du 14 au 30 du mois prochain , pour cam-
» per entre le Rhin & la Meufe , à la hauteur de
» Duffeldorp . Elles auront attention à ne donner
>> aucun fujet de plainte à quelque Puiffance que
186 MERCURE DE FRANCE.
•
» ce foit , & furtout aux Etats Géneraux . Le Roi
>> comptant fur la fidélité inviolable de Leurs
» Hautes Puiffances à la neutralité qu'Elles ont
>> promis d'obferver , continuera de fon côté à
>> leur donner , dans toutes les occafions , les
» preuves les moins équivoques du véritable inté-
» rêt qu'il prend à leur profpé rité . Les troupes du
>> Roi , bien loin d'entreprendre rien qui puiffe
» être un fujet d'inquiétude pour Leurs Hautes
» Puiffances , feront employées à leur défenſe , ſi
>> en haine de leur neutralité , on attentoit à leur
>> repos , à leur liberté ou à leur commerce. Le
>> Roi mon Maître confiera volontiers aux Etats
» Généraux les réfolutions ultérieures , que les
» conjonctures pourront exiger de fa prévoyance
» & de fes engagemens. Sa Majefté attend de l'é-
>> quité & de l'amitié de Leurs Hautes Puiffances,
» qu'Elles feront en garde contre les fauffes nou-
» velles , par lefquelles on tâchera de leur faire
» illufion , & qu'elles s'en rapporteront avec une
>> confiance entiere aux affurances qu'Elle leur
» donne des fentimens auffi finceres que conftańs
» & évidens de fon eftime & de fon affection pour
leur République. »
Le Roi de la Grande -Bretagne & le Roi de
Pruffe ont auffi informé Leurs Hautes Puiffances ,
qu'ils feront dans la néceffité d'affembler une
armée d'obfervation dans les Provinces de leur
domination , voifines des Etats de la République ,
afin de mettre leurs Etats Electoraux à l'abri des
entrepriſes dont ils font ménacés.
AVRIL. 1757. 187
FRANC E.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
LE 15 Février , jour anniverfaire de la naiffance
du Roi , on chanta le Te Deum dans l'Eglife Notre-
Dame , Paroiffe du Château . M. le Comte de
Noailles , Gouverneur de Verfailles , y affitta ,
étant accompagné des Officiers du Bailliage,
Après la cérémonie , il alluma le feu , qui avoit
été préparé vis- à- vis de l'Eglife. Les Invalides ,
chargés de la garde de cette Ville , firent une triple
falve de moufqueterie. Il y eut expofition du
Saint-Sacrement Salut & Te Deum , dans les
autres Eglifes , ainfi que dans celle de Notre-
Dame. Le foir on fit des feux dans les rues , &
toutes les maifons furent illuminées.
>
Le Roi a accordé les honneurs de Grand-
Croix de l'Ordre Royal & Militaire de Saint Louis ,
à M. de Crémille , Commandeur de cet Ordre ,
Lieutenant- Général des Armées de Sa Majesté ,
Gouverneur d'Aire , & Infpecteur Général de
l'Infanterie , de la Cavalerie & des Dragons.
Le Roi a ordonné que chacun des Bataillons de
fon Infanterie , tant Françoife qu'Etrangere , fûr
pourvu d'une piece de canon à la Suédoife. Il fera
employé dans chaque Bataillon , pour la manoeu
vre de ces pieces de campagne , un Sergent &
feize Soldats , qui auront une haute paie,
Sa Majesté a réfolu de porter à douze cens quarante
hommes le Corps de fa Gendarmerie , aulieu
de huit cens huit , à quoi il eft actuellement.
188 MERCURE DE FRANCE.
Pour cet effet , les feize Compagnies qui compofent
ce Corps , feront mifes , de quarante- huit
Gendarmes ou Chevaux - Legers , dont elles font
formées , à foixante- quinze non compris les
deux Trompettes de chacune defdites Compagnies
, & indépendamment des huit Timbaliers
attachés aux huit Eſcadrons du Corps. Des vingtfept
hommes ordonnées d'augmentation par compagnie
, il y en aura quatorze à la premiere Brigade
, & treize à la feconde.
M. le Comte de Saint - Florentin , Miniftre &
Secretaire d'Etat , a été élu par l'Académie Royale
des Belles-Lettres , pour remplir la place d'Académicien
Honoraire , qui vaquoit par la mort de
M. le Marquis d'Argenfon.
Sa Majeſté a nommé Confeiller d'Etat M. Bertier
de Sauvigny , Intendant de la Généralité de
Paris.
Les Evêques de Bretagne , affemblés à Rennes
pour les Etats de la Province , ont donné le 11 de
ce , mois un Mandement , par lequel ils inftituent
à perpétuité une Fête à l'honneur des Saints Anges
Gardiens , pour remercier Dieu d'avoir ſauvé
le Roi de l'horrible attentat commis contre fa
Perfonne. Cette Fête fera célébrée tous les ans le
5 Janvier , mais cependant fans être chomée.
M. l'Evêque de Caftres a fait éclater fon zele, en
faifant chanter un Te Deum en mufique dans fa
Cathédrale & en donnant à toutes les perfonnes
de marque , qui fe trouvoient dans la Ville , un
fplendide repas , pendant lequel vingt- quatre
Muficiens exécuterent un très- beau Concert. Au
fortir de table , ce Prélat diftribua deux cens médailles
, & fit tirer une Loterie , dont chaque
billet portoit un lot . En même temps , par ordre
des Officiers Municipaux de la Ville , plufieurs
AVRIL. 1757 . 189
fontaines de vin coulerent , & l'on diſtribua au
peuple un boeuf & plufieurs moutons.
Le 20 Février , M. le Duc de Mirepoix , Commandant
en chef dans le Languedoc , célébra à
Montpellier , par une fête des plus éclatantes , la
convalefcence du Roi . On chanta dans l'Eglife Cathédrale
un Te Deum en mufique, auquel l'Evêque
de cette Ville officia. M. le Duc de Mirepoix y
affifta , accompagné de toute la Nobleffe , & des
Officiers de la Garnifon. La Cour des Comptes ,
Aides & Finances , s'y rendit en robes de cérémonie
, & elle donna l'exemple à tous les autres
Corps , de concourir à la folemnité d'un acte de
piété , dans lequel tout étoit fi intéreflant. Après
le Te Deum , il y eut une triple falve de l'artille
rie de la Ville & de la Citadelle , ainfi que de la
moufqueterie de la Garniſon , qui étoit en bataille
fur le rempart, Dès que la nuit fut venue , on tira
un très-beau feu d'artifice dans la Place de l'Hôtel
de Ville , dont les avenues depuis l'Hôtel du
Gouvernement étoient ornées d'Arcs de Triomphe
éclairés par une prodigieufe quantité de pots
afeu. Toutes les façades de l'Hôtel du Gouverment
étoient illuminées, depuis le rez -de- chauffée
jufqu'au toit , par des lampions qui en deffinoient
l'architecture , & qui dans les divers maffifs formoient
alternativement le Chiffre & les Armes de
Sa Majefté. M. le Duc de Mirepoix fit fervir un
fouper fplendide. La principale table qui étoit de
cinquante couverts , & en fer à cheval , ne fut
remplie que par les Dames les plus qualifiées. Il y
eut plufieurs autres tables , & outre cela on avoit
dreffé dans diverfes Salles des Buffets , où l'on
trouvoit abondamment en mets chauds & froids
tout ce qu'on pouvoit defirer. Un Bal qui dura
jufqu'au jour , termina cette brillante fête , à lag
190 MERCURE DE FRANCE.
quelle tous les habitans de cette Ville s'emprefferent
d'ajouter un nouvel éclat , en illuminant entiérement
les façades de leurs maifons , la plupart
en flambeaux de cire blanche. Des fontaines de
vin coulerent dans différens quartiers pour le
peuple qui , par fes danfes & par les acclamations
réitérées , témoigna la vivacité de fon amour pour
fon Souverain M. le Duc de Mirepoix devoit
partir hier pour retourner à la Cour ; mais il a
différé fon voyage , afin d'affifter au Te Deum
que la Cour des Comptes , Aides & Finances , doit
faire chanter demain avec beaucoup de pompe
dans la Chapelle du Palais .
Le Roi ayant jugé à propos de retenir les Sceaux,
& de faire fceller en fa préſence , Sa Majeſté donna
le 26 Février un Réglement , par lequel Elle a
déclaré fes intentions fur ce qu'Elle vouloit être
obfervé en cette occafion. Par ce Réglement ,
Elle a fait choix de MM. Feydeau -de Brou
Dagueffeau , de Bernage , Dagueffeau - de Frefne,
Trudaine & Poulletier , Confeillers d'Etat ordinaires
, pour avoir féance & voix délibérativedans
ce Confeil , avec fix Maîtres des Requêtes ,
que Sa Majefté choifira au commencement de
chaque quartier , & avec le Confeiller du Grand
Confeil, grand Rapporteur, qui fe trouvera de fervice.
Le 4 Mars , le Roi tint le Sceau dans la piece qui
précede la Chambre de Sa Majesté , & qui avoit
été préparée à cet effet. En conféquence de ce que
Sa Majesté a réglé , les fix Confeillers d'Eta: ordinaires
, ci - deffus nommés y affifterent , étant
affis des deux côtés du Bureau fur des tabourets ;
fçavoir , à droite , MM. Feydeau- de Brou , de
Bernage & Trudaine ; à gauche , MM . Dagueffeau
, Dagueffeau- de Frefne & Poulletier. MM.
Gagnat de Longay , Bignon , Mérault-de VilleAVRIL
1757. 191
fit
ron , Pouyvet de la Bliniere , de Gourgues &
Turgot , Maîtres des Requêtes choifis par le Roi
pour rapporter au Sceau pendant ce trimestre , &
M. de Baraffy , Grand Rapporteur de Service
étoient debout autour du fauteuil de Sa Majeſté .
Les Huiffiers de la Chancellerie ont tenu les portes.
M. le Maréchal - Duc de Richelieu , premier
Gentilhomme de la Chambre du Roi , & M. le
Duc d'Ayen , Capitaine des Gardes du Corps ,
étoient derriere le fauteuil de Sa Majesté. M. Sauvage
, Grand Audiencier de France en quartier
qui étoit debout à droite après M. Trudaine ,
la préfentation des lettres dont il étoit chargé.
Les Maîtres des Requêtes & le Grand Rapporteur,
firent le rapport de celles qui les concernent.
M. Chupin , Garde des Rôles , & M. Brillon-
Duperon , Confervateur des Hypotheques , préfenterent
; le premier , les provifions pour charges
& offices , le fecond les lettres de ratification de
rentes fur les revenus du Roi. Puis les Secretaires du
Roi firent lecture des lettres de grace , lefquelles furent
délibérées par les Confeillers d'Etat & Maîtres
des Requêtes préfens au Sceau , & réfolues par le
Roi. Après les rapports faits , le Roi indiqua le
premier Sceau à la quinzaine. Les Sceaux ayant
été remis dans leur boete , M. de Champcenetz ,
premier Valet de Chambre du Roi , qui les avoit
apportés , les reprit fur le Bureau pour les remporter.
Sa Majefté fe leva , & fut reconduit à la
porte de fa chambre par les Confeillers d'Etat
Maîtres des Requêtes & Grands Officiers de la
Chancellerie . Ce Sceau eft le premier que le Roi
ait tenu depuis fon avénement à la Couronne.
Louis XIV en tint onze en 1672 , après la mort
du Chancelier Seguier.
Le 28 Février , M. Seguier , Avocat, Général
192 MERCURE DE FRANCE.
au Parlement de Paris , fut élu , pour remplir la
place vacante dans l'Académie Françoiſe par la
mort de M. de Fontenelle .
+ Le Roi a nommé Maréchaux de France MM . le
Marquis de Senecterre , le Marquis de la Tour- '
Maubourg , le Comte de Lautrec , le Duc de
Biron , le Duc de Luxembourg, le Comte d'Eſtrées,
le Lord Clare Comte de Thomond , & le Duc de
Mirepoix.
Le 10 Mars , pendant la Meffe du Roi , M. le
Prince Conftantin de Rohan , Premier Aumônier
de Sa Majefté , a prêté ferment , comme Evêque
de Strasbourg , entre les mains du Roi.
"
Le 6 Mars , l'Académie royale des Belles - Lettres
, conduite par M. le Comte de Saint - Florentin
, préſenta au Roi trois volumes de fes Mémoires.
M. de Guignes & M. d'Anville de cette Académie
, préfenterent en même temps à Sa Majeſté
, l'un, trois volumes de l'Hiftoire des Huns &
autres Nations Tartares ; l'autre , une nouvelle
Carte des côtes de la Grece & de l'Archipel , avec
un Mémoire relatif à cette Carte mis fouspreffe
à l'Imprimerie royale , & dans lequel l'Auteur
rend compte des moyens qui ont principalement
contribué à la compofition de l'Ouvrage .
>
Sa Majesté a accordé le Régiment d'Infanterie
royal Comtois , vacant par la promotion de M.
le Marquis de Roquépine au grade de Maréchal
de Camp , à M. le Comte de Puységur , Colonel
du Régiment de Forez ; le Régiment de Forez , à
M. le Marquis de Chaumont- Bernage , Colonel
dans les Grenadiers de France ; le Régiment de
Trainel , vacant par la promotion de M. le Marquis
de Trainel au grade de Maréchal de Camp ,
à M. le Comte de Brancas , Colonel dans les Grenadiers
de France ; le Régiment de Cavalerie
vacant
AVRIL. 1757. 193
vacant par la promotion de M. le Comte d'Egmont
au grade de Maréchal de Camp , à M. le Duc
de Charoft ; & les deux places de Colonels que
M. le Marquis de Chaumont-Bernage & M. le
Comte de Brancas rempliffoient dans les Grenadiers
de France , à M. Rouillé-de Roiffy & à M.'
le Comte de la Luzerne.
La Compagnie , qui vaquoit dans le Régiment
des Gardes Suiffes par la mort de M. de Caftella ,
a été donnée à M. de Caftella fon frere , Capitaine
au Régiment de Planta . MM. de Caſtella ont été
fept freres au ſervice de Sa Majefté , & trois y font
morts.
Le 6 du même mois , en action de graces de la
conſervation du Roi, on a chanté dans l'Eglife Mé,
tropolitaine , conformément au Mandement donné
par l'Archevêque de Paris , une Meffe folemnelle
, & enfuite le Te Deum, en mufique. M. l'Ab
bé de Saint-Exupery , Doyen , a officié. Le lendemain
, le Chapitre a fait remettre des aumônes
pour les pauvres aux Curés des huit Paroiffes de la
Cité , & de celles de ces Eglifes fujetes.
M. le Prince Conftantin-de Rohan , Evêque de
Strasbourg , fut facré le même jour dans la Chapelle
du Séminaire de Saint Sulpice , par M. le
Cardinal de la Rochefoucaud , affifté des Evêques
de Digne & de Saint - Omer.
Le 14, M. l'Evêque d'Autun fut reçu dans l'A
cadémie Françoiſe à la place de M. le Cardinal de
Soubife , & il prononça fon Difcours de remer
ciement , auquel M. Dupré-de S. Maur répondit
au nom de l'Académie. Après cette réponſe ,
M. d'Alembert lut des Réflexions fur l'ufage & fur
l'abus de la Philofophie dans les matieres de goût.
Nous donnerons un extrait des deux Diſcours
'dans le fecond Volume,
I.Vol, I
194 MERCURE DE FRANCE.
Le Corfaire le Don de Dieu , de Calais , y a
fait conduire le Brigantin Anglais les Trois Freres
, de Sunderland , chargé de charbon de terre ,
dont il s'eft emparé.
Un Navire Anglois , de 220 tonneaux , armé
de fix petits canons , ayant pour cargaison 1400
barrils de goudron , 4 barrils de thérébentine , des
merrains & quelques cuirs , a été pris par le Corfaire
le Saint - Louis , de Dunkerque , qui l'a conduit
à Boulogne.
Il eft arrivé dans le même Port un Bateau de
so tonneaux , chargé de fel , dont le Corfaire
le Marquis -de Vilequier s'eft rendu maître .
Le Capitaine Lamy , qui commande le Procu
veur , autre Corfaire de Boulogne , s'eft emparé
des Navires l'Espérance , de Yarmouth ; le Change
& la Chriftine , de Dyfant en Ecoffe ; & il les
a rançonnés pour $ 60 livres fterlings.
Les Navires Anglois le Comte d'Holderneſs ,
de
120 tonneaux , chargé de vin & de quelques autres
marchandifes ; la Bonne Intention , dont le
chargement confifte en orange & citrons ; & un
Bateau de 30 tonneaux , chargé de cidre & de
quelques paquets de poiffon fec , ont été conduits
au Havre par les Corſaires la Favorite &
l'Entreprenante , de ce Port.
Le Navire la France , d'Irlande , de 70 tonneaux
, chargé d'huile d'olive , d'oranges & de
citrons , a été pris par le Corfaire le Machault
de Granville , qui l'a conduit à Morlaix . Le même
Corfaire s'eft rendu maître d'un autre Navire,
Anglois de 100 tonneaux , chargé d'indigo , de
café , de bois pour teinture , & de drogues pour
la Médecine , qui eft arrivé à Roscoff,
Il a été conduit à Saint-Malo deux Bâtimens
Anglois , l'un chargé de citrons & d'oranges ,
AVRIL. 1757. 195
J
pris par le Corfaire la Sauterelle , de Breft ; &
Pautre chargé de fel , pris par les Corfaires la
Vengeance & la Comteffe de Bentheim.
Le Corfaire le Bart , de Calais , Capitaine
François Potier, s'eft emparé de deux petits Brigantins
Anglois , qu'il a rançonnés pour la fomme
de quatorze mille livres.
>
Le Corfaire le Machault , de Granville , ya'
envoyé le Navire la Providence , de Darmouth
de 100 tonneaux , venant de la Jamaïque avec
une cargaison qui confifte en 160 barrils de brai
250 barriques de ris , 14 boucauts de cafcarille
so planches & 8000 livres de bois des Indes.
>
Le Navire Anglois la Marie , de la Nouvelle
Yorck , de 150 tonneaux , chargé de café , d'indigo
, de dents d'élephant , de bois de Campeche,
&c. pris par le Corfaire le Scot , de Saint-Ma
lo , s'eft échoué le 23 du mois dernier à la côte de
Barfleur. On a fauvé fa cargaiſon.
Le même Corſaire a enlevé aux Anglois le Bateau
la Marguerite , de Cherbourg , chargé de
glaces brutes : ce Bateau s'étoit auffi échoué ,
mais il a été relevé & conduit à Barfleur.
Le fieur de Breville , commandant le Corfaire
la Vengeance, de Saint-Malo , s'eſt rendu maître
d'un Navire Anglois dont la cargaison , qui eft
eftimée deux cens mille livres , confifte en ballots
de foyeries, caiffes de drogues , & autres marchandifes
propres pour la traite des Negres.
On mande de Breft , que le Corfaire la Comteffe
de Bentheim, de Saint-Malo , a relâché dans ce pre
mier Port , où il a conduit le Navire Anglois
Affomption , allant de la Jamaïque à Londres
chargé de fucre & de café.
Le Navire l'Afrique , de Plymouth , chargé
dessobarriques de fardines , & de 130 barrils d'é
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
tain , a été pris par le Corfaire l'Intrépide , de
Bayonne , où il a été conduit.
Les lettres écrites de Bayonne , marquent que
le Corfaire l'Aurore , de ce port , Capitaine le
fieur Lavernis , a pris & y a conduit les Navires
Anglois la Rebecca , de Hul , de 200 tonneaux
armé de fix canons, chargé de 1400 barrils de goudron
; l'Entreprise , deLondres , de 160 tonneaux,
chargé de tabac en feuilles , & le Planter , de
Montfarrat , de 200 tonneaux , ayant pour
chargement
340 boucauts de fucre.
Le même Corfaire a fait conduire à Saint-Jeande-
Luz un autre Bâtiment Anglois , dont la cargaifon
eft compofée de 600 quintaux de morue
verte & féche.
Le Capitaine Jean Vergez , commandant le
Diligent , autre Corfaire de Bayonne , y a fait
conduire le Navire Anglois l'Edouard & Susanne,
de 160 tonneaux , chargé de fucre.
Le Capitaine Potier , commandant le Corfaire
l'Amiral Bart , de Calais , étant fur fa croifiere
près des côtes d'Angleterre découvrit un Brigantin
Anglois de cent cinquante tonneaux . A la vue du
Corfaire , ce Brigantin fe réfugia ſous le canon
des trois Forts de Haftings. Quoique le Capitaine
Potier n'eût que quatre canons , il attaqua le Bâtiment
ennemi , & il alloit l'aborder , lorſque l'équipage
Anglois prit le parti d'échouer . Sur ces
entrefaites parut un autre Navire que le Corfaire
enleva , & qu'il amena à Calais . Ce dernier Bâtiment
, qui fe nomme le Waterborn , eft de Boſton
dans la Nouvelle Angleterre. Il venoit de la Jamaïque
, & alloit à Londres. Sa charge eft eftimée
deux cens mille livres. C'eft la quatorzieme
prife qui ait été conduite à Calais depuis trois
mois , &la feptieme depuis le 18 jufqu'au 30 du
mois dernier.
AVRIL. 1757.
197
Ön mande de Marfeille , que le Corfaire le Colibry
, de 12 canons , & de 120 hommes d'équipage
, commandé par le Capitaine Georges-René
de Pleville-le Pelley , s'eft emparé des Navires Anglois
la Reine de Naples , allant de Gallipoly å
Londres , avec un chargement d'huile & de foie ;
le Guillaume , allant de Falmouth à Civita-Vecchia
, chargé d'étaim & de harengs , & la Marie
allant d'Yarmouth à Naples , & dont la charge
confiftoit en harengs & en plomb.
Selon des lettres de Toulon , un Grec établi depuis
quelques années en Provence s'embarqua der.
niérement fur une Tartane , dont l'équipage con
fiftoit feulement en trois François & trois Gênois.
Ce Bâtiment ayant été enlevé par un Corſaire Anglois
, monté de douze hommes ; le Capitaine du
Vaiffeau ennemi fit paffer le Grec & les trois Gênois
fur fon bord ; & y ayant laiffé trois Anglois ,
il monta fur la Tartane avec le refte de fon équipage.
Le Grec faifit une occafion favorable , qui
fe préfenta. Il tua lui feul les trois Anglois , à qui
leur Commandant avoit confié la garde du Corfaire.
Ayant abordé enſuite la Tartanne , il la reprit
avec le fecours des trois François & des trois Gênois.
Il a conduit à Toulon le Bâtiment , dont il
s'eft emparé.
On mande de Calais , que le Corfaire le Bart ;
de ce Port ' , commandé par le Capitaine Potier ,
y a conduit le Navire Anglois le Winterborn , de
130 tonneaux , chargé de fucre & d'autres marchandifes.
200
Le Corfaire le Duc d'Aumont , de Boulogne ,
s'eft rendu maître d'un Navire Anglois , de
tonneaux , qui revenoit de la Jamaïque avec une
cargaifon compofée de fucre , de tafia & de bois
d'Acajou.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
Le Corfaire le Gros Thomas , du même Port , a
conduit à Calais le Navire l'Elifabeth & Catherine,
de 70 tonneaux , chargé de beurre & de
cuirs.
Le Tapageur & le Procureur , autres Corfaires
de Boulogne , fe font emparés , le premier de
deux Bâteaux Anglois , chargés l'un de bled ,
Pautre de charbon de terre , & le fecond du Navire
la Comteffe de Murray , de 90 tonneaux , chargé
de faumon falé .
Les Corfaires le Comte de Saint- Germain , de
Dunkerque , & le Don de Dieu , de Calais , ont
fait conduire à Boulogne un Bâteau de 70 tonneaux
, chargé d'oranges & de citrons , & le Brigantin
le Thomas David , de 120 tonneaux ,
chargé de grains.
Il eft arrivé à Fécamp un Navire Anglois de 220
tonneaux , armé de 8 canons , & de 37 hommes
d'équipage. Sa cargaiſon confifte en 1123 barrils
de poudre de guerre , en armes à feu de toutes
efpeces , en foyeries , clincailleries , & c. Ce Navire
a été pris par le Capitaine Canon , commandant
le Corfaire le Prince de Soubise , de Dunkerque.
Une prife Angloiſe faite par le Corſaire le Machault
, de Grandville , a échoué à la côte de
Langrune en Baffe Normandie ; mais on a fauvé
la cargaifon , compofée de 300 cuirs , de 2000
barrils de beurre , & de 1960 morues féches.
Le Corfaire le Comte de Clermont , de Saint-
Malo , commandé par le Capitaine Colin-de la
Brifelaine , s'eft emparé le troifieme jour de fa
croifiere , d'un Navire Anglois , de 240 tonneaux
, venant de la Jamaïque , & dont la charge
eft eftimée deux cens mille livres . Cette prife
que le Capitaine Brifelaine a conduite lui- même à
AVRIL. 1757. 199
k
Saint-Malo , avoit été faite d'abord par un Cor
faire de Bayonne , & lui avoit été enlevée par un
Armateur Anglois , fur qui le Corfaire le Comte
de Clermont l'a repriſe.
> Le Scott , autre Corfaire de Saint - Malo Capitaine
Pattard, s'eft auffi rendu maître du Navire
Anglois le Hardi , de 180 tonneaux , chargé de
fucre , de café , de coton & d'autres marchandifes
qu'il avoit prifes à la Nouvelle York .
On apprend par des lettres écrites de Bayonne,
que les Corfaires la Levrette & le Dauphin , de
ce Port , fe font emparés des Navires Anglois la
Suverne & le Louis , de Londres , de 250 tonneaux
chacun , & l'Owaftel , de Holt . Ces Bâtimens
font chargés , le premier de tabac & de fer ,
le fecond de fucre , de café & de tafia , & le troifieme
de tabac & de merrains.
de 70
Les Navires Anglois le Robert , de la Virginie ,
de 130 tonneaux , chargé de tabac , de fucre & de
pelleteries , & l'Endeavour , de Briſtol ,
tonneaux , dont la cargaifon eft composée d'hui
le , de poiffon & de morue verte , ont été pris
par les Corfaires l'Aimable Dauphin , de Ciboure
& l'Espérance , de Louisbourg , qui les ont
fait conduire à Bayonne.
>
Les Corfaires le Toulousain , le Faucon , le Té
lémaque & le Saint-Antoine , dit le Colibri , de
Marſeille , y ont conduit les Navires Anglois
l'Aigle , de Yarmouth , de 160 tonneaux , armé
de 2 canons , chargé de plomb & de harengs ; la
Vierge , de Bristol , de 130 tonneaux , chargé
de faumon & de morue ; le Harril , de Liverpool
, de 120 tonneaux , armé de 6 petits canons ,
chargé d'eau-de- vie & d'huile ; la Diane , de
Lynn , de 150 tonneaux , chargé de fromage , de
plomb & de harangs , & la Marie , qui a auffi
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
un chargement de harengs & de plomb.
On mande de Marfeille , que M. Pigache ;
Lieutenant de Vaiffeau , commandant le Vaiffeau
du Roi l'Hippopotame , armé en courfe , s'eft rendu
maître , à la hauteur de l'Ile Fromentiere
du Corfaire Anglois le Conftantin , de 18 canons ,
& de 130 hommes d'équipage.
>
Le Capitaine Macquet , qui commande le Corle
Don de Dieu , de Calais , a fait conduire à faire
Dunkerque le Navire Anglois les Trois Freres , de
110 tonneaux , chargé de charbon de terre , dont
il s'eft emparé.
Un Brigantin de 100 tonneaux , chargé d'eaude-
vie , de vin du Rhin , & de plufieurs autres
marchandiſes , a été pris par le Corfaire l'Epervier
, de Calais , & y a été conduit .
Le 17 Mars , les Actions de la Compagnie des
Indes étoient à quinze cens dix livres : les Billets
de la premiere Loterie Royal , à neuf cens quarante,
Ceux de la feconde & de la troisieme Loterie
n'avoient point de prix fixe.
BÉNÉFICE DONNÉ.
Sa Majefté a donné à M. l'Abbé de Boifmon ,
Grand- Vicaire du Dioceſe d'Amiens , de l'Académie
Françoiſe , l'Abbaye de Greftain , Dioceſe
de Lizieux , vacante par la démiffion de M. de
Renty.
AVRIL. 1757. 201
SUPPLEMENT
A LA PARTIE FUGITIVE.
Nous prions le Lecteur d'ajouter à la
Fable des Oeillets , page 54 , après ce vers :
On le chicana fur l'odeur , cette moralité
qui doit la terminer :
Le même fort attend l'ouvrage de génie :
Qu'il brille dans les Arts & ſe montre paré
D'un éclat qui leur donne une nouvelle vie ,
Par la foule d'abord il fe voit cenfuré :
Le temps feul l'établit , & fait taire l'envie.
Cette Fable eft de M. Aubert.
Addition au morceau fur M. de Fontenelle
, page 86 , après ces mots : ce non
honoreroit un Souverain.
Note. Dès 1730 , M. Titon -da Tillet fit exécuter
le Médaillon de M. de Fontenelle. Au revers font
les trois Graces , Apollon & Minerve avec cette
légende :
Les Graces , Apollon , Minerve l'ont formé,
On peut voir ce Médaillon gravé avec quefques
autres dans le Parnaffe François de M. du
Tillet , page 32-
Iv
102 MERCURE DE FRANCE.
ES
SUPPLÉMENT
A L'ARTICLE CHIRURGIE.
Hôpital de M. le Maréchal- Duc de Biron.
Des gens fans doute mal intentionnés , & jaloux
de voir que le remede de M. Keyfer non ſeulement
ne s'eft point encore démenti dans fes effets , mais
même acquiert de jour en jour la confidération
qu'il mérite , répandant fans ceffe dans Paris des
impoſtures malignes contre le remede & fes effets ,
en difant , tantôt que quantité de Soldats traités
par les dragées ont été manqués , & ont eù re-
Cours aux traitemens des Hôpitaux publics , tantôt
que la plus grande partie a la poitrine affectée &
Peftomac dérangé , tantôt qu'il fe donne des frictions
clandeftines à l'Hôpital de M. le Maréchal ,
impoſture d'autant plus groffiere & d'autant plus
ftupidement imaginée , qu'il y a trop d'yeux
non fufpects pour éclairer chaque jour les
traitemens qui s'y font , & que d'ailleurs on ne
fe fert pas même pour les panfemens de remedes
ordinaires ; pour
confondre toutes ces fauffetés
& faire une fois pour toutes parler la vérité , qui
feule préfide à cet Hôpital , M. le Maréchal ordonna
le onze du mois dernier , qu'il fût fait une
revue générale de tous les Soldats qui ont été
traités jufqu'à ce jour par ce remede , non feulement
dans fon Hôpital depuis fon établiſſement
mais même de ceux qui l'ont été il y a quinze &
dix-huit mois dans le temps des expériences faites
au Fauxbourg S.Jacques . En conféquence de quoi
>
AVRIL 1757. 203
>
cette revue s'étant faite ledit jour chez M. de
Cornillon , Major du Régiment des Gardes Fran
çoifes , en fa préfence , & celle d'un grand nom◄
bre d'Officiers & Sergens , par Meffieurs Guérin
Chirurgien-Major des Moufquetaires , Bourbelain
& Dieuzayde , Adminiſtrateurs de l'Hôpital
nous croyons devoir rendre compte & expoſer
aux yeux du Public les noms d'une trentaine de
ces Soldats traités tels qu'on les a pu raffembler ;
le refte étant abfent par congé ou montant alors
la garde à Verſailles , ajoutant néanmoins que les
Sergens des Compagnies des Soldats abfens , ont
certifié leur bon état , & qu'à leur retour il en
fera faite une pareille revue dont nous rendrons
également compte.
Etat des Soldats traités il y a 15 ou 18 mois an
: Fauxbourg Saint Jacques dans le temps des
expériences.
Bellerose , Saint-Julien , Francoeur , Laliberté ,
Tranquille , Maffon , Valentin , Laplume , Comtois
, Caumont , Latendreffe , Lefueur , Beauget ,
Lavigne , Leger.
Etat des Soldats nouvellement traités dans
l'Hôpital.
Francoeur , Simon , Blandin , Comtois , Léopold
, Lavertu , Gabriel , Acoulon , Dauvin ,
Laplante , Bavoyau , Vermenthon , Laloés , Lami
, Lourder , Briffau .
Certificat de M. Guerin , & de MM. Bourbelain
Dieuzayde.
Nous fouffignés , Chirurgien-Major des Monf
quetaires , invité par M, le Maréchal de Biron à
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
faire une revue générale de tous les Soldats du
Régiment des Gardes , traités , tant au Fauxbourg
S. Jacques , depuis le 22 Octobre 1756 , que dans
l'Hôpital du Fauxbourg S. Marceau , par les dragées
anti- véneriennes de M. Keyfer ; & nous
Bourbelain & Dieuzayde , Adminiſtrateurs dudit
Hôpital , certifions à M. le Maréchal , & à qui
il appartiendra , que tous les malades qui nous
ont été préſentés & dont les noms font ci - deffus ,
font parfaitement guéris , jouiffent de la meilleure
Tanté , & ne fe font plaint en aucune façon
de la poitrine ni de l'eftomac. En foi de quoi
nous avons figné le préfent Certificat. A Paris ,
le 12 Mars 1757. Guerin, Bourbelain , Dieuzayde.
Comme les effets des dragées anti- vénériennes
paroiffent aujourd'hui bien conftatés , & ne laiſfent
plus rien à defirer dans les comptes que nous
allons continuer de rendre tous les mois des nouveaux
traitemens , nous épargnerons aux yeux
de nos Lecteurs les détails défagréables que nous
avons inférés précédemment , & nous défignerons
feulement les noms des différens Malades, & ceux
de leurs Compagnies.
M. Keyfer nous prie de répéter qu'il fupplie
le Public d'être en garde , & de n'ajouter aucune
foi à quantité de gens qui ofent fe vanter d'avoir
de fes dragées , gens qui les contrefont , & defquels
il feroit à craindre qu'on ne devînt la
dupe, & peut-être la victime , ne répondant que
de celles qui feront adminiftrées par lui-même ,
ou par fes Affociés qui font actuellement au fait
de fa méthode.
I prie les perfonnes qui ont à lui écrire
d'adreffer leurs lettres rue & Ife S. Louis
AVRIL 1757. 205
MORTS.
DAME Sufanne de Damas , Doyenne des Cha
noineffes , & Comteffe de Neuville , en Breffe ,
Dioceſe de Lyon , mourut à Neuville le 17 Septembre
1756. Le Chapitre ayant été tenu par
Madame de Broffes , Grand- Chantre , le 26 Octobre
fuivant , Dame Françoiſe de Tenay- de Saint-
Chriftophe fut élue unaniment pour lui fuccéder ,
& le 16 Novembre , elle a prêté ferment pour
fa
nouvelle Dignité entre les mains de S. E. M. le
Cardinal de Tencin , Archevêque & Comte de
Lyon. Les tente , & grande tente de Madame de
Saint- Chryftophe , ont été à la tête de ce Chapitre.
Elle eft fille du Marquis de Saint - Chryftophe
, ci devant Capitaine , Lieutenant des
Gendarmes d'Orleans.
Meffire Emé-Claude- François Gagne- de Perigny
, Chanoine honoraire de l'Eglife Métropolitaine
de Paris , & Abbé de l'Abbaye de Châtillonfur-
Seine , Ordre de Saint Auguftin , Congréga
tion de France , Diocefe de Langres , & de l'Abbaye
de Livry , même Ordre & même Congrégation
, Dioceſe de Paris , eft mort à Paris le 4 Oc¬
tobre dans fa foixante-onzieme année .
Robert Antoine , Comte de Wignacours , Ba
ron de Saint- Loup , Seigneur des terres & fiefs
nobles de Warnecourt , Charbogne , Chevenie ,
Verrieres , Briquemaux , les Auches , les Crelles ,
Maiſonnettes , les grand & petit Vivier , Toulie ,
le Griffon -Bromville , la Hamelle , Evignie ,
Mondignie , Sanglie , Sufanne , Ecordal , Bruncha
mel , &c, eft mort en fon château de Charbogne en
206 MERGURE DE FRANCE.
Champagne le 30 Octobre 1756 , âgé de 18 ans
trois mois & quinze jours. Il étoit Chef de l'ancienne
Maiſon de fon nom , qui tient rang entre
les plus grandes & les plus illuftres , & qui a donné
dans le dernier fiecle deux grands maîtres à
l'Ordre de Malte ( Alof de Wignacourt , élu
avec le concours général & unanime de tout
l'Ordre , & l'applaudiffement univerfel , en 1601,
& Adrien de Wignacourt en 1690 , ) & fils d'Antoine
, Marquis de Wignacourt , Seigneur de
Warnecourt , Evignie , Charbogne , &c. Gouverneur
de la ville de Donchery , & de Marie- Heleine-
Magdeleine de Villelongue , Dame de Brumehamel
, morts tous deux en 1736. Il avoit été
marié à Marie-Louiſe de Goujon Condé , morte le
jour de Pâques 1729 , de laquelle il a laiffé pour
fils unique Charles - Antoine - François Marie ,
Marquis de Wignacourt , Baron de Saint-Loup ,
Seigneur de Warnecourt , Brunehamel , Charbogne
, Evignie , Ecordal , &c. Chef actuel de la
maifon de Wignacourt , né le 30 Juillet 1727 ,
veuf du 7 Décembre 1754 , de Conftance Françoiſe
Duffon-de Bonnac , petite fille du feu Maréchal-
Duc de Biron , Pair de France , dont il a
une fille , Marie- Charlotte-Antoinette- Conftance-
Louife-Françoiſe de Wignacourt , née le 30 Octobre
1750.
Dame Marie-Jofephe- Charlotte - Henriette de
Gironde-de Buron , époufe d'Antoine de Chabannes
, Marquis de Curton , ancien Colonel d'Infanterie
, mourut le 12 Novembre au château du
Palais en Forez.
Le 22 Novembre 1756 , eft décédé au Château
d'Archeries en Normandie , dans la 91º année de
fon âge , Meffire François- Céfar -Augufte Charlemagne
, Comte d'Archeries, Chevalier , Barom
AVRIL. 1757. 207
F
d'Affre , Chevalier de Saint Louis , ancien Lieurenant
Colonel du Régiment de Champagne. Il
laiffe de fon mariage , fait en 1702 avec Dame
Claude-Françoife - Luce- Ingelberte de Vauché ,
d'une très-illuftre Maifon de l'Ile de France , trois
enfans : 1. Louis- Charles-Dagobert Célar , Comte
d'Archeries , né en 1711 , Capitaine de Cavalerie
dans le Régiment de Touraine , marié en
1751 avec Claude- Françoife- Etiennette d'Albes ,
de laquelle il a deux garçons ; 2 ° . Charles-Lothaire-
Claude d'Archeries , Chevalier de Malte , né en
1720 , Lieutenant dans le Régiment de fon frere :
3°. Mélanie - Pierrette - Jeanne - Amable Marie ,
marié en 1730 avec Claude-François-Etienne de
Villermot , Préfident au Parlement de Besançon ,
mort en 1741 .
La Maifon d'Archeries l'une des plus anciennes
& des plus illuftres de Normandie ( dont une branche
étoit établie en Bugey en 1590 , fuivant Guichenon
dans fon Hiftoire de Breffe de Bugey,
t. I ) , tire fon nom de la terre d'Archeries , fituée
dans l'élection d'Alençon à fix lieues de cette
Ville , qu'elle poffede dès le commencement du
enzieme fiecle qu'elle commence à paroître dans
l'hiftoire . On voit un Philippe , Chevalier , Seigneur
d'Archeries , qui en 1035 accompagne Robert
fecond , Duc de Normandie , dans fon Pélerinage
de Jérufalem. On trouve un autre Philippe
, Chevalier , Seigneur d'Archeries , qui commande
un corps de troupes dans la guerre que
Guillaume le Conquérant , Duc de Normandie ,
entreprit contre Philippe premier , Roi de France ,
vers l'an 1076. Mais la filiation n'eft exactement
fuivie que depuis Charles , Chevalier , Seigneur
d'Archeries , Capitaine de mille hommes de pied
en 1190 , pour le fervice de Richard Coeur - de208
MERCURE DE FRANCE.
Lion , Duc de Normandie. Ce Seigneur avoit
époufé une femme nommé Richilde , dont il eut
pour fils Charles , fecond du nom , Chevalier ,
Seigneur d'Archeries , dont le nom de la femme
eft inconnu , ainfi que celui de celle de fon fils
Guillaume , Seigneur d'Archeries , Gouverneur
de la ville de Rouen pour le Roi Philippe le
Hardi , qui le fit Chevalier en 1280. Jean , premier
du nom , Chevalier , Seigneur d'Archeries ,
fils de Guillaume , fut Capitaine d'une Compagnie
de trois cens Lances , fous Philippe le Bel en
1295 : celui-ci époufa Marguerite d'Ifles , qui fut
mere de Jean fecond , Chevalier , Seigneur d'Ascheries
, Capitaine de cent Lances , & Gouverneur
du Pont de l'Arche , fous Philippe de Valois en
1330 & 1350, marié en 1341 , à Ide Dame de Breches
, fille de Guillaume , Seigneur de Breches , &
de Jeanne de Malleville . De ce mariage il eur
entr'autres enfans Jean , troifieme du nom , Chevalier
, Seigneur d'Archeries , auquel le Roi Charles
VI en 1390 , fit don de mille livres tournois
en confidération de la belle défenfe qu'il fit au
fiege de la ville d'Alençon dont il étoit Gouverneur
; il avoit époufé dès le 8 Janvier 1381 ( vieux
ftyle ) Perrette de Stainville, Dame de Liville-Sanville
, &c. Il fut tué à la bataille d'Azincourt en
1415 , & fut pere de Jacques , Chevalier , Seigneur
d'Archeries-Brechen , Sanville , & c. Capitaine de
fix cens Lances pour le fervice du Roi , mort le
s Février 1460 ( vieux ftyle ) laiffant de fa femme
Jeannette de Boudeville , morte en 1463 , pour fils
aîné Charles , troifieme du nom , Chevalier , Seigneur
d'Archeries , &c. Gouverneur pour le Roi
Louis XI , du Pontau-de-Mer , mort en 1f08 ,
ayant épousé en 1464 Louife de Pontette , qui le
rendit pere de François , Chevalier , Seigneur
AVRIL 1757. 200
d'Archeries , Capitaine de cinquante hommes
d'Armes pour le Roi François premier , marié en
1500 à Claudine de Mandreville , dont le fils
Charles , quatrieme du nom , fut fait Chevalier
de l'Ordre du Roi en 1547. Il avoit épousé le 6
Juillet 1540 Jeanne de Mailli , fille de Louis ,
Seigneur d'Haucourt & de Saint- Léger , & d'Alphonfe
du Quefnoy ; ils eurent pour fils Louis ,
Chevalier , Seigneur d'Archeries , en faveur duquel
le Roi Henri quatre érigea la terre d'Archeries
en Comté , avec union des terres de Breche
& de Sanville , par Lettres Patentes du 10 Janvier
1596. Il époufa en 1590 Jeanne de Bifthelles ,
qui le rendit pere de François Philippe , Comte
d'Archeries , tué à la bataille de Caffel en 1677.
Il avoit épousé en 1630 le 10 Janvier , Claudine-
Charlotte de Bonneries , qui le rendit pere de
deux enfans ; à fçavoir , Louis -Jacques qui fuit ,
& Charles Augufte , dont la postérité a fini en
1730.
Louis- Jacques , Comte d'Archeries , Chevalier ,
Capitaine de Cavalerie dans le Régiment d'Enghien
, époufa en 1649 Charlotte de Solleville ,
& en eut Jacques - Charles , Comte d'Archeries ,
Colonel d'un Régiment d'Infanterie , mort en
1689 , ayant époufé en 1660 Jeanne-Claude
d'Eftinfec , qui fut mere de deux filles , & du
Comte d'Archeries qui donne lieu à cet article.
Dame Louife des Marets , époufe de Louis-
Pierre - Maximilien de Bethune , Duc de Sully ,
Pair de France , Chevalier de l'Ordre de la Toifon
d'Or , ci - devant premier Gentilhomme de la
chambre de feu Monfeigneur le Duc de Berry ,
& Colonel - Lieutenant du Regiment de la Reine
Infanterie , mourut à Paris le 28 Novembre , dans
fa foixante- douzieme année.
110 MERCURE DE FRANCE.
"
Henriette-Agathe de Lorraine , appellée Mile
de Brionne , mourut à Paris le 30 Novembre
âgée de vingt- cinq ans , quatre mois & dix- huit
jours. Elle étoit fille de feu Louis de Lorraine ,
Prince de Lambeſc , Comte de Brionne & de
Braine , Brigadier de Cavalerie , grand Sénéchal
héréditaire de Bourgogne , Gouverneur d'Anjou ,
des Ville & Château d'Anjeſt & de Pont-de-Cé , &
de feue Jeanne-Henriette-Marguerite de Durfors.
AVIS.
La Sieur Fagonde , Marchand à Paris , rue S.
Denis , à côté de Sainte Catherine , à l'enſeigne
de la Toilette , débite l'Eau anticauftique , ainfi
appellée à caufe de fa vertu fouveraine pour la
guériſon prompte & sûre de toutes fortes de brûlures
, de quelque nature qu'elles puiffent être.
Perfonne n'ignore combien eft vive la douleur
excitée par l'action du feu ; la guériſon d'une brû-
Jure eft ordinairement affez longue , parce que le
mal augmente pendant dix à douze jours. Ce n'eft
d'abord qu'une rougeur plus ou moins grande;
furviennent enfuite des tumeurs féreuſes , vulgairement
appellées cloches ; la partie affligée fe
gonfle , & s'enfiamme de plus en plus : tout cela
eft accompagné de douleurs aigues qui fouvent oc
cafionnent la fievre ; la peau du malade fe roidit ;
les petites fibres ne pouvant plus faire leurs fonctions
, le détruiſent ; & enfin on refte ſouvent eftropié.
La liqueur anticauftique , appliquée àfroid , &
fouvent renouvellée , remédie tous ces accidens
: elle commence par appaifer la douleur , &
elle arrête enfuite très- promptement tout le
grès que le mal pourroit faire.
proAVRIL.
1757. 211
Le prix eft de 3 liv. le flacon de demi-fetier ;
le demi -flacon , 30 fols. Cette eau peut fe tranfporter
en tous lieux , & fe conſerve toujours ,
pourvu que les bouteilles foient bien bouchées.
AUTRE.
part
Les grands progrès de l'Eau tirée de fimples que
le fieur Viale , Expert reçu à S. Cofme , compofe
pour toutes fortes de defcentes & hernies de tout
lexe & de toute nature , l'obligent d'en faire
au Public. C'eſt une Eau fouveraine qui ne peut
porter aucun préjudice à perfonne : ce qui eft
prouvé par un grand nombre d'expériences. C'eft
un topique dont ledit fieur donnera par écrit la
façon de fe fervir à ceux qui voudront le mettre
en ufage. Le prix de cette Eau eft de deux louis la
bouteille , qui feule fuffit pour la guériſon radicale
, comme on l'a pu lire dans les Gazettes du 6 &
du 30 Juillet dernier..
L'adreffe du fieur Viale eft toujours rue du Sépulchre
, vis-à-vis le corps- de -garde. Les perſonnes
qui ne fe pourront pas tenir tranquilles , feront
obligés de porter un bandage jufqu'à parfaite
guérifon . Il s'oblige auffi de fournir aux malades
des bandages très-parfaits , & à un prix convenable
; il s'offre même de reprendre ceux qu'il aura
fournis , & en rendra l'argent s'ils ne font pas
bien conditionnés. De plus , il donne avis que fon
remede a été contrefait , & que ceux qui en voudront
, s'adrefferont directement à lui pour en
avoir du véritable.
212 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
M. Rabiqueau a commencé un Spectacle
nouveau le 27 Mars , à fix heures du foir , & le
donnera fucceffivement tous les jours fans interruption
jufqu'après la Quafimodo. Les jours ouvrables
il y aura une premiere repréfentation à 3heures.
La premiere machine eft un Poële optique ,
qui chaufe, éclaire & cuit , par le moyen d'une
feule lampe . Un pigeon , &c. cuit à la broche
de ce poële eft un manger fucculent : on ne peut
atteindre ce degré par aucun autre feu.
La feconde eft une plaque optique , qui augmente
le feu de moitié.
La troifieme , le feu alchimique pour la fenfa→
nion des métaux , piece fort curieufe dont perfonne
n'eft à portée de comprendre le méchaniſme.
La quatrieme , &c. plufieurs optiques utiles aux
Deffinateurs , & très- curieux dans leur nouvelle
forme. ༣
On commencera par la Renommée , & on y
joindra la perdrix ingénieufe ; ce qui formera environ
deux heures de repréſentation.
Au Cabinet privilégié du Roi , rue S. Jacques ,
vis-à-vis les Filles Sainte Marie.
On prendra trois livres par perfonne.
Les Artiftes & les Etudians ne paieront que
1 liv. 4 fols , s'ils font au nombre de dix.
AUTRE.
BECHIQUE fouverain , ou Sirop pectoral , approuvé
par Brevet du 24 Août 1750 , pour les maladies
de poitrine , comme rhume , toux invéterées
, oppreffion , foibleffe de poitrine , & afAVRIL.
1757. 213
thme humide . Ce Béchique ayant la propriété
de fondre & d'atténuer les humeurs engorgées
dans le poulmon , d'adoucir l'acrimonie de la
lymphe , entant que Balfamique , & rétablir les
forces abattues en rappellant peu à peu l'appétit
& le fommeil , comme parfait reftaurant , produit
des effets fi rapides dans les maladies énoncées
, que la Bouteille taxée à fix livres , fcellée
& étiquetée à l'ordinaire , eft fuffifante pour en
éprouver toute l'efficacité avec fuccès.
Il ne fe débite que chez la Dame veuve Mou
ton , Marchande Apothicaire de Paris , rue Saint-
Denis, à côté de la rue Thevenot , vis - à - vis le
Roi François , à Paris.
MADEMOISELL
AUTRE.
ADEMOISELLE Defmoulins continue de diftribuer
la pâte de Guimauve , & le fuc de regliffe ,
ainfi que le faifoit feu Madame fa mere depuis
plus de so ans , de l'aveu & approbation de Meffieurs
les premiers Médecins du Roi , & avec confirmation
de fon Privilege , par Arrêt du Parlement
des 17 Mai & 4 Septembre 1747. On emploie
cette pâte pour toutes les maladies du
poulmon , toux , rhume , afthme , chaleur de
gorge , pituite , fluxions de poitrine & crachemens
de fang. Meffieurs les Médecins du Roi &
de la Faculté de Paris , s'en fervent dans toutes
les maladies , & en ordonnent l'ufage à leurs malades.
Le prix de ladite pâte & fuc eft de 8 livres
la livre,
Mlle Defmoulins demeure préfentement rue
du Cimetiere S. André des Arts , la premiere allée
à droite en fortant du Cloître , au premier étage
au deffus du Sculpteur , chez Mlle Charmeton,
214
APPROBATION.
J'ai lu , par ordre de Monfeigneur le Chancelier,
le premier volume du Mercure du mois d'Avril
& je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher
l'impreſſion. A Paris , ce 28 Mars 1757 .
GUIROY.
ERRATA
du Mercure de Mars.
PAGES , ligne 6 ,
lifez ,
Et ne peins que les plaifirs.
Et ne prens que les plaifirs.
Page 10 , ligne 11 , fongois , lifex , fongeois.
Page 90 , lig. 12 , de fa plus haute poéfie , lifez ,
de la plus haute poéfic.
Page 129 , ligne 20 ,
lifex ,
Ne font pas des fruits de garde.
Ne font pas des fruits de garde.
Page 138 , lig. 17 , il écrit auffi bien en François
qu'il juge bien du Latin moderne , lifex , qu'il
juge du Latin moderne.
Page 140 , on a déplacé la note fuivante ( 1 )
volume de Mars , en la mettant après ces mots ,
l'annoncer dans votre Mercure. Il faut la porter
à cette phrafe , lignes 10 11. Vous avez déja
commencé, Monfieur , à me rendrejustice.
215
TABLE DES
ARTICLES.
ARTICLE
PREMIER..
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
EPITRE à Madame ... partant pour l'Ile de
Corfe
Vers à Mademoiſelle ...
page s
L'Avantage du Sentiment , Anecdote ,
9
Epître à M. Aubert ,
38
Vers à Madame ***
Effai fur le caractere du Miſantrope
41
Vers à Sylvie,
Stances à Madame ... le jour de fa Fête ,
42
46
Manufcrit trouvé dans l'Archipel ,
47
Vers à Mademoiſelle de Luffan ,
48
Les deux Cillets , Fable ,
52
13
Eloge de M. de Fontenelle, par M. deVoltaire, 54
Vers fur la mort de M. de Fontenelle ,
Lettre à M. de Boifly , & Enigme ,
88
90
Explication de l'Enigme & du Logogryphe du
Mercure de Mars ,
Logogryphe ,
Chanfon ,
96
ibid.
୨୫
ART. II. NOUVELLES LITTERAIRES.
Suite de l'Extrait de la Colombiade , & Vers à
Madame du Bocage ,
Précis ou Indications d'autres livres nouveaux ,
99
121
ART. III. SCIENCES AT BELLES LETTRES.
Médecine. Suite du Mémoire fur les Eaux minéra
les , &c.
Chirurgie. Examen de pluſieurs parties de cette
139
216
Science , par M. Bagieu , 155
Prix proposé par l'Académie de Chirurgie , 164
ART. IV. BIAUX - ARTS.
Mufique. 167
Gravure. 172
ART. V. SPECTACLES.
Comédie Françoiſe.
173
Comédie Italienne. 177
Opera Comique , 178
Nouvelles étrangeres ,
ARTICLE VI
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
Bénéfice donné ,
Supplément à la partie Fugitive ,
Supplément à l'Article de Chirurgie ,
Morts ,
Avis divers.
La Chanson notée doit regarder la page 98.
179
187
200
201
202
205
210
De l'Imprimerie de Ch, Ant, Jombert,
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
AVRIL. 1757.
PREMIER VOLUME.
Diverfité , c'est ma devife. La Fontaine.
Cochin
Filus in
RepillonSculp 1218.
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
PISSOT , quai de Conty.
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques,
CAILLEAU , quai des Auguftins.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
BIBLIOTHECA
REGIA
MONAACCEENSIS.
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eſt chez M.
LUTTON , Avocat , & Greffier- Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis au
recouvrement du Mercure , rue Sainte Anne ,
Butte Saint Roch entre deux Selliers .
C'eft à lui que l'on prie d'adreffer , francs
de port , les paquets & lettres , pour remestre ,
quant à la partie littéraire , à M. DE BOISSY,
Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36 fols ,
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant,
que 24 livres pour feize volumes , à raison
de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles on
enverra le Mercure par la pofte , payeront
pourfeize volumes 32 livres d'avance en s'abonnant
, & elles les recevront francs de port.
Celles qui auront des occafions pour le faire
venir , ou qui prendront les frais du portfur
leur compte , ne payeront , comme à Paris ,
qu'à raison de 30 fols par volume , c'eſt-àdire
24 livres d'avance , en s'abonnant pour
16 volumes.
Les Libraires des provinces on des pays
étrangers, qui voudront faire venir le Mercure
, écriront à l'adreſſe ci - deſſus.
A ij
Onfupplie lesperfonnes des provinces d'envoyerpar
la pofte , enpayant le droit , le prix
de leur abonnement , ou de donner leurs ordres,
afin que le paiement en foit fait d'avance au
Bureau.
2
Les paquets qui ne feront pas affranchis ,
resteront au rebut.
Il y aura toujours quelqu'un en état de
répondre chez le fieur Lutton ; & il obfervera
de rester à fon Bureau les Mardi ,
Mercredi & Jeudi de chaque ſemaine, aprèsmidi
.
On prie les perfonnes qui envoient des Livres
, Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
On peut fe procurer par la voie du Mereure
, les autres Journaux , ainfi que les Livres
, Eftampes & Mufique qu'ils annoncent.
On trouvera au Bureau du Mercure les
Gravures de MM. Feſſard & Marcènay.
ཐཱ་
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Dona
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»הווח תויח www ww
A001
MERCURE
DE FRANCE.
AVER IL. » 1757.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
EPITRE
A Madame ... partant pour l'Ifle de Corfe.
Spirerò nobil fenfi à rozi petti
Raddoleiro de le cor lingue il fuono.
Prologue de l'Aminte.
NE Ifle odieufe & fauvage
Va s'embellir de vos appas :
Ses beaux jours feront votre ouvrage ;
Et bientôt les premiers lilas
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
•
Qui fleuriront fur fon rivage ,
Naîtront , Thémire , für vos pas.
L'air parfumé de votre haleine
Portera jufqu'au fond des coeurs ,
Cette influence douce & faine ,
Qui -fixe aux rives de la Seine
Le goût des Arts , le ton des moeurs.
Comment refteroit- il au crime
Des autels & des favoris ?
Votre vue & vos doux fouris ,
Vos éloges & votre eſtime,
De la vertu feront le prix.
On ne peut braver votre empire i
Il eft fondé fur le plaifir :
Tout en vous le peint & l'infpire ,
Comme en moi tout le ſçait ſentir.
J'aurai donc la douceur extrême
D'ouir nommer l'objet que j'aime ,
Avant Licurgue , avant Solon ,
Avant Ariftote & Platon ,
Avant Pen & Montesquieu même
Leurs principes font vos effais ,
Et leurs defirs font vos fuccès.
Cette politique fi fûre ,
Cet empire fi glorieux ,
Vous le portez dans vos beaux yeux :
Le foin d'embellir la nature ,
Ne vous coûte pas plus qu'aux Dieux.
Pour un chimérique fpectacle
AVRIL 1757.
Ai-je rifqué des vains tranſports ?
Non , d'Orphée ( 1 ) , il fut le miracle à
Vos graces valent fes accords.
Le charme que produit la lyre.
Entre l'oreille & l'ame , expire :
Mais par des charmes plus puiflans,
La Beauté , c'eft nommer Thémire
Affujettit à fon empire,
Et toute l'ame, & tous les fens.
Le théâtre (2 ) avec vous confpire
Pour défarmer des révoltés :
On abjure les cruautés ,
Quand pour vos appas on ſoupire ,
Qu'on donne des pleurs à Zaïre ,
Et qu'on rit des airs empruntés
Du Milord ( 3 ) qui ſe fait inftruire
En l'art de nos frivolités.
Qu'aux Mufes on fixe un azyle ,
Et je retrouve mon Héros :
Vous qui le rendez à cette Iſle ,
Renouez d'une main habile
L'utile fil de fes travaux.
Offrir à l'efprit la lumiere ,
>
(1) Silveftres homines facer interprefque Deorum,
Cadibus & victufoedo , deterruit Orpheus.
Hor, are Poér.
(2 ) Une troupe de Comédiens viens de paffer en
Corfe.
(3 ) Perfonnage du François à Londres.
A iv
MERCURE DE FRANCE.
Verfer la vertu dans le coeur ,
C'est ainsi qu'en Législateur
Curfay rempliffoit fa carriere.
Mais que peut l'art fans le bonheur ?
Son projet étoit admirable ,
Ses moyens étoient des plus doux ;
Aux foins de ce Guerrier aimable ,
Thémire , il ne manquoit que vous.
J'aime à préfager votre gloire :
Mais j'étends plus loin mes defirs ;
Je voudrois chanter vos plaiſirs ,
Et j'en voudrois trouver l'hiftoire
Dans mon coeur & dans ma mémoire.
CHAUVEL , Avocat.
De Draguignan en Prov le 29 Janvier 1757-
VERS
A Mile •
qui me demandoit des Vers.
V.ous defirez , Iris , un hommage nouveau :
Des Vers , me dites-vous. Eh ! peignent- ils mieux
l'ame ?
Par mon coeur mille fois l'Amour vous dit ma
flamme :
L'efprit parleroit-il un langage plus beau ?
Non , je ne puis , Iris , vous fatisfaire :
Quand le coeur a parlé , l'eſprit n'a qu'à ſe taire.
PAS... le jeune.
AVRIL 1757.
L'AVANTAGE DU SENTIMENT,
ANECDOTE.
Ce titre commun annonce un Roman.
Je crois qu'un mot d'avis ne fera pas inutile.
Il ne faut point débuter mal - adroitement
, & dans un temps où l'on aime fi
peu , où l'on fouffre fi impatiemment les
foupirs d'un coeur tendre rien ne feroit
fi gauche en hazardant un pareil titre ,
que de laiffer fubfifter l'opinion qu'il donne
d'abord de l'ouvrage. Je déclare done
que ce n'eft point un Roman qu'on va
lire du moins ces langueurs éternelles
ces fadeurs impertinentes qui caractériſent
les paffions qu'on écrit , en feront bannies
avec foin. On peut prouver l'avantage du
fentiment fans reffufciter les Cléopatres &
les Cyrus.
:M
Le Comte de Saint-Amour né avec le
plus joli efprit du monde , fubjuguoit toutes
les femmes : il n'avoit encore trouvé
de difficulté qu'auprès de Bélife , qui née
pour l'amour plus que pour le plaifir , en
fe taifant même fur les ufages , ne pouvoit
fe rendre qu'au fentiment. Ce n'eft
pas qu'elle n'eût pris du goût pour Saint-
Amour ; il étoit impoffible qu'il n'en inf
י
A v
zo MERCURE DE FRANCE.
"
pirât pas mais il ne faifoit point de progrès
dans fon coeur ; les foins même qu'il
lui rendoit , contribuoient à peine à le lui
faire trouver plus aimable. Saint- Amour
avoit tout pour plaire , excepté le fenti
ment , & le fentiment feul pouvoit fubju
guer Bélife . Ce n'eft pas que rébelle à Bu-.
fage il ne dît , je vous aime, autant de fois
qu'il le falloit pour perfuader ; mais on
voyoit qu'il ne le difoit que pac bienféance.
L'efprit voltigeoit toujours fur fes levres
: les chofes que tous les hommes difent
le plus fimplement à une femme , il
les tournoit avec un foin extrême , & les
accabloit , pour ainfi dire , de fleurs . Bélife
penfoit que qui tourne tout , ne fent rien :
elle cût voulu en être moins perfuadée .
Son goût hui faifoit regretter de ne pouvoir
livrer fon coeur. Dans de certains momens
elle cherchoit dans fes yeux ce fentiment
qu'elle eût voulu lui fuppofer : complices
de fon efprit , ils décéloient encore par
leur langage concerté , la froideur des fentimens
qu'ils vouloient exprimer.
Une femme fans confiance , eft bientôt
devinée par un Amant fans amour. Saint-
Amour conçut que Bélife ne l'aimoit pas
encore ; mais il ne foupçonna point qu'elle
ne l'aimeroit jamais. Il lui fit des queftions
, c'est - à - dire des reproches. Les
1
AVRIL, 1757. 11
·
;
avantures toujours heureuſes qui avoient
fait fon amour- propre , pouvoient juftifier
fon ton avantageux . Bélife ne fut point
furprife qu'il le parût tant, lui-même de fa
réfiftance ; elle s'étonna feulement qu'en
voulant lui reprocher de n'être pas plus
fenfible , il n'y eût pas dans tout fon difcours,
un de ces mots qui entrent ſi naturellement
dans les plaintes des Amans.
Quoique fi peu fincere , il faifoit affez
d'impreffion pour caufer un peu de dépit,
Bélife ne diffimula pas le fien, Vous vou
lez être aimé , lui dit- elle , & fans doute
s'il ne falloit qu'être très- amufant , trèsfpirituel
pour infpirer une paffion , perfonne
n'y auroit plus droit que vous. Mais
ce n'eft pas avec de l'efprit que l'on parle
au coeur , & c'eft au coeur qu'il faut parler
; c'eft lui qu'il faut perfuader , & vous
ne fongez pas feulement au mien. La moitié
de ce que vous dites eft très - vrai , repondit-
il , il faut s'exprimer comme on
penfe ; mais , Madame , vous étendez un
peu trop cette maxime : le devoir de paroître
fincere , n'interdit pas l'ambition, de
paroître plus aimable . S'exprimer comme
on penfe , c'eft , felon moi , dire ce que
l'on fent : mais eft-il defendu de le dire
mieux qu'un autre ? Les difcours fimples
d'un Amant , font les propos de ces fades
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
adulateurs que l'oifiveté détermine , & que
l'ennui précede : accoutumé à les entendre
, on eft en droit de les méprifer, & c'eſt
ce qui arrive à toutes les femmes qui joignent
l'efprit à la beauté. Voudriez - vous
qu'un Amant qui peut fe faire diftinguer
dans la foule , confentît à y être confondu ?
Cette loi eft trop cruelle . Qu'exigeroit de
plus une femme charmante , qui ne voudroit
pas qu'on l'aimât , ou qui ne voudroit
pas qu'on lui dît qu'on l'aime ...
Je ne dis pas qu'il ne faille s'exprimer avec
efprit autant que l'on peut , répondit Bélife.
Sans doute ce que tout le monde dit
eft peu agréable à entendre , & il faut un
peu confulter les oreilles qui n'ont que trop
de droit à déterminer le coeur. Mais dire
mieux qu'un autre , & même dire des
chofes très- fines , tres- délicates , n'eſt pas
affecter de montrer de l'efprit : on peut
tourner une déclaration d'une maniere
très-ingénieufe & conferver l'ingénuité ;
c'eft ce que prouvent tous les jours les hommes
qui ont le plus d'efprit , lorfqu'ils aiment
fincérement. Vous ne voulez point
reffembler à ces êtres faftidieux qui affiégent
une femme par troupe , & vous avez
raifon mais obfervez , je vous prie
que les chofes communes qu'ils difent ne
font excédentes , que parce qu'ils les di
AVRIL. 1757. **
fent machinalement ; s'ils les penfoient ,
s'ils avoient l'air de les fentir , ils pourroient
n'en pas paroître plus aimables
mais ils paroîtroient plus finceres , & c'eft
un avantage qu'ils auroient fur vous , malgré
celui que l'efprit vous donne fur eux .
dès
Saint- Amour fe fentoit battu. Il voulut
répondre par une autorité. Mais, Madame,
reprit- il , vous difputez contre les faits :
cet efprit qui me nuit auprès de vous , m'a
réuffi auprès de toutes les femmes ; vous le
fçavez vous- même . Oui , Monfieur , il
vous a réuffi : de quelles femmes parlezvous
? Celles que le feul amufement détermine,
adorent l'efprit , & l'on peut fçavoir
d'avance combien on les trouvera faciles ,
que l'on
peut arranger de fuite quelques
phrafes jolies. Vous avez trouvé de ces
femmes , & vous les avez féduites : je ne
m'en étonne point : mais croyez -vous pouvoir
compter beaucoup de coeurs touchés
parmi tant de conquêtes ? Je crois qu'en
cela votre illufion a mal fecondé votre
amour-propre , & que vous avez fenti plus
d'une fois que tout votre triomphe avoit
été de mettre quelques machines en mouvement
..... Je vous entends , Madame 99
répondit le rufé Saint- Amour ; je n'ai féduit
que des folles, & les moyens qui m'ont
réuffi auprès d'elles , doivent me nuire au
14 MERCURE DE FRANCE.
près de vous. Vous avez des principes épurés
, une imagination plus fage , & ne voulant
vous rendre qu'au fentiment , c'eſt l'amour
feul qui peut vous rendre favorable
aux foupirs d'un Amant. Je ne difputerai ,
pas pas plus long - temps : vous m'avez appris
le fecret de vous perfuader , c'eft me
faire entendre que j'ai le bonheur de vous
plaire je mériterai des confeils fans lefquels
mon bonheur méchappoit. Lorsqu'on
aime autant que je fais , on refpecte des
confeils comme des devoirs.
Saint- Amour promettoit beaucoup , Bélife
efperoit peu fans le befoin qu'elle
avoit de fe flatter , elle n'eût rien efpéré
du tout. Les femmes capables de raiſon-,
ner malgré la paffion , devinent aisément,
jufqu'à quel point nous pouvons mériter de
les perfuader.
Le Comte avoit promis de bonne foi.
La réfiſtance de Bélife piquoit fes defirs, 11
voyoit que cette réfiftance venoit d'une raifon
inébranlable ; & contraint à ne rien
attendre que des fentimens , convaincu
qu'il ne pouvoit avoir que des defirs , il
eût voulu pouvoir feindre ce qu'il ne
pouvoit pas fentit. Il étoit un jour aux
genoux de Belife ; elle l'y fouffroit ,
quoiqu'elle fûr fans confiance , parce
qu'elle voyoit que du moins il fouhaitoit
AVRIL 1757:
F
fincérement de pouvoir devenir amoureux.
Il avoir eu d'abord la prudence de fe borner
à foupirer , & à lui baifer les mains.
Jufques- là , il repréfentoit affez bien un
Amant. Il y mêla le langage des yeux : cela
réuffit encore . Bélife penfa prefque s'y
tromper, Mais elle foupira à fon tour , &
cela gâta tout. La joie de fe croire aimé fe
porta fi fubitement à la tête , qu'auffitôc
l'efprit reprit fon mouvement. Ses tranfports
& fes difcours ne furent plus que des
coups d'efprit. Il dit en un moment mille
chofes très - fpirituelles qu'il croyoit trèstendres
, & il y mêloit les regards les plus
paffionnés. Bélife fourit : il lui en demanda
la raifon. Je ris de mon ferin , lui ditelle
; je l'entends qui confond l'air qu'il
appris , avec fon ramage naturel , &
cette cacophonie me fait rire.
Il fut un peu piqué de la plaifanterie ;
mais il ne voulut pas le paroître. Eh quoi !
toujours difficile , toujours prévenue , lui
dit- il ? Ah ! Madame , n'aurez -vous jamais
affez d'amour pour ceffer de douter du
mien ? Sans doute il me feroit bien doux
de vous aimer comme vous voulez être aimée
: mais ayez donc la bonté de fonger
qu'il faut pour cela que je refonde tout
mon efprit. Je fuis cet arbre plié dès la
tendre jeuneſſe : fi malgré moi l'habitude
16 MERCURE DE FRANCE.
l'emporte encore un peu fur la raiſon , ne
pouvez- vous me tenir compte de la douleur
que j'en ai ?
Cette plainte , quoiqu'un peu recherchée
, méritoit de l'indulgence. Bélife y
répondit par toute celle qu'il étoit en droit
d'attendre. Je ne fuis difficile que par fentiment
, lui dit- elle je fens trop ce qu'il
faut dire quand on aime ; & je me plains
de ne le pas trouver dans vos difcours ,
parce que je voudrois vous l'inſpirer. Vous
concevrez un jour peut-être qu'en travaillant
à réformer votre efprit , j'ai plus fait
pour votre bonheur que ma tendreffe même
ne pouvoit faire.... Je le conçois dès
ce moment , lui dit- il , en fe jettant encore
à fes genoux , & je le conçois fi bien , que
je donnerois , en ce moment toutes mes
plus jolies phrafes pour un regard de vos
yeux : ma conviction eft le premier hommage
que je vous aie encore rendu . Que
je me fens heureux de penfer que bientôt
nos coeurs , nos efprits & nos regards , par
une délicieuſe intelligence , pourront former
ces accords inimitables ! ..... Bélife
l'interrompit. Je conçois ce que vous voulez
dire , & j'avouerai même que la penſée
eft naturelle ; mais permettez- moi de vous
dire à mon tour , que vous ne vous exprimez
pas avec cette fimplicité touchante ,
AVRIL. 1757 17
qui doit prouver la vérité des fentimens.
Voici ce que vous voulez dire : Vous m'apprenez
qu'il ne faut qu'un mot pour dire
que l'on aime ; je n'aurai jamais , ainf
que vous , que ce mot fur les levres.
Saint-Amour convint qu'elle avoit raifon
; il le fentoit : mais , malgré fa conviction
, en continuant de parler , il retomba
dans la même faute : c'eft qu'il vouloit
parler , & que dans ces momens fr
doux il ne faut que fentir & regarder tendrement.
逾
Bélife étoit une conquête fi précieufe
que Saint- Amour effaya réellement de fe
corriger mais le caractere perce toujours . :
Bélife vit qu'il fe contraignoit ; & n'étant
pas affez éprife pour récompenfer des
réfolutions comme des fentimens , elle
commença à fe faire un devoir de diminuer
les efpérances de celui qui ne lui en laiffoit
aucunes. Il preffentit fa décadence auprès
d'elle ; & n'aimant point affez pour penfer
à la ramener par des foupirs , il n'y employa
que des phrafes. Elle s'expliqua autant
qu'elle le pouvoit : il alla toujours fon
train , & fi obftinément , qu'enfin elle fe
vit obligée de fe déclarer par les fignes les
moins équivoques. Saint-Amour voulut
détruire une réſolution humiliante ; fa vanité
étoit bleffée : il fe flatta d'y employer.
18 MERCURE DE FRANCE.
des moyens certains : il ignoroit que l'a .
mour propre ne donne pas les moyens de
ramener une femme que l'efprit n'a pu féduire.
Le parti fut pris & exécuté dans la même
journée. Bélife n'avoit confulté que fa
raifon ; elle fut même difpenfée d'interroger
fon coeur : ce coeur murmuroit pour.
tant en feeret ; il avoit eu des plaiſirs , il
lui reftoit des befoins ; elle écouta fesi
plaintes , & les jugea naturelles. On a pris
l'habitude de foupirer , de s'attendrir , de
rêver doucement : c'étoit tout le plaifir
auquel on fût fenfible , toute l'occupation,
dont on fût capable. De quoi pourra-t - om
maintenant s'occuper de quoi pourra-t - on
s'amufer ? Il ne refte plus rien dans la naming
ture : les chofes ne renaîtront pas auffi far
cilement qu'elles ont difparu ; la difpo
fition du coeur y manque . Bélife fit ces réflexions
, & , fans fe reprocher: fa réfolution
, commença à fentir que la raifon exige
plus qu'elle ne donne ,
Pendant qu'elle s'entretenoit de ces trif
tes idées , on lui annonça Dorimont. C'étoit
un homme dont il fembloit qu'aucune
femme ne dût penfer à faire un amant :
honnête homme , bon efprit , ami fincere ,
mais parlant peu , fe montrant comme tout
le monde , difant des chofes très ordinaiAVRIL.
1757.. 19
PAR .
res , ayant une de ces figures que l'on voir
partout , & ne fe faifant jamais remarquer
ni en bien ni en mal . Bélife le voyoit fouvent
, & quoique très - raifonnable , n'avoit
, pour ainsi dire , jamais pris garde à
lui.
Il l'aborda avec un embarras facile à remarquer
: certain qu'elle s'en appercevroit ,
il voulut lui en parler le premier. Je ne
fçais , lui dit-il , pourquoi je me fens embarraffé
devant vous : c'eft un trouble extrême
, une émotion que je n'ai jamais
fentie. Bélife l'écoutoit ordinairement avec
peu d'attention , & dans ce moment elle
n'étoit pas difpofée à lui en accorder beaucoup.
Elle le regarda cependant , & elle
voulut le faire expliquer . Mon trouble
augmente , lui dit-il , à mesure que je
veux parler : fi je vous voyois pour la premiere
fois , je croirois qu'on ne peut abor
der la beauté fans émotion. Bélife fourit
en entendant cette galanterie. Vous riez ,
Madame ; vous, croyez que je viens vous
débiter des fleurettes ; vous me connoiffez
mal :ma bouche ne s'ouvrit jamais qu'à lai
vérité ; & quiconque m'aura un pen examiné
, ne prendra jamais mes difcours les
plus flatteurs , que pour des fentimens.
Cette derniere phrafe frappa les oreilles
de Bélife : elle y trouva de l'efprit fans
20 MERCURE DE FRANCE.
art , & du fentiment fans fadeur : c'étoit
un phénomene pour elle ; jamais Dorimont
n'avoit ni tant dit , ni fi bien dit : c'étoit ,
pour ainfi dire , la premiere fois de fa vie
qu'il parloit. Les miracles font tous intéreſ
fans . Bélife ne put s'empêcher de l'envifager;
elle trouva une phyfionomie toute nouvelle
; des yeux qui n'avoient jamais rien
dit , exprimoient plus qu'il n'avoit dit luimême
; un teint plus animé , un air touchant
, un air d'efprit , tout ce que l'amour
peut donner à l'Amant le plus tendre ,
étoit marqué fur le vifage de Dorimont.
Bélife ne fçachant que penfer , ne fçachant
que lui dire , lui répondit la premiere
chofe qui lui vint à l'efprit : ce fut
un remerciement de fa galanterie , mais
plein d'égards , plein de cette eftime qu'un
honnête homme s'attire toujours de la part
d'une femme eftimable. Non , Madame ,
repliqua-t-il , je ne fuis point galant : ce
que je vous ai dit eft peu de chofe ; fi vous
en ôtez la vérité , il n'en restera rien ni à
vous ni à moi. Je laiffe les complimens ,'
les fleurettes , l'efprit même à ceux qui
veulent fentir fans choix , & plaire fans
fentiment ; je ne dis que ce que je penfe ,
& je ne le dis que lorsque j'eftime.
11 dit encore plufieurs chofes pleines
d'efprit & de fineffe ; il fortit en la laiſſant
AVRIL. 1757. 21
confondue & touchée de ce qu'elle venoit
-d'entendre.
Elle rêva pendant quelques momens au
prodige qui l'avoit frappée : après avoir
admiré , elle fut tenté d'interpréter : l'amour
fe gliffoit dans fon coeur ; elle prêta
des intentions à Dorimont , fans en être
-moins convaincue qu'il avoit peint fes véritables
fentimens on voit que l'eftime
n'agiffoit pas feule ; il en avoit d'ailleurs
affez dit pour faire travailler l'imagination.
C
:
Oui , fe dit- elle , voilà le vrai , l'unique
moyen de plaire. Mais comment fe peut-il
qu'un homme qui paroiffoit fi borné ait les
véritables idées du fentiment & de la délicateffe
? Ah ! cela confirme ce que j'ai toujours
penfé , que l'amour donne de l'efprit
, & qu'il le donne avec tout le talent
de perfuader.
Depuis ce moment , Dorimont faifit
toutes les occafions de la voir & de lui
plaire , il en trouva mille ; & à meſure
qu'il en faifoit naître , il fembloit que fon
efprit grandiffoit. Elle s'accoutuma fi bien
à cet efprit , fi digne de charmer le fien
qu'au bout de quelques jours elle eut de la
peine à concevoir comment elle avoit pu
s'amufer de celui de Saint- Amour. Ce dernier
n'avoit pas encore reçu fon congé en
forme ; mais il n'y gagnoit que quelques
→
22 MERCURE DE FRANCE.
•
politeffes que la bienféance exigeoit. Il
vint un jour chez Bélife : malheureuſement
pour lui elle rêvoit , en ce moment
à un biller que Dorimont venoit de lai
écrire ; billet charmant , & qui n'avoit pas
befoin de la difpofition de fon coeur pour
Jui paroître tel . Elle ne put fe réfoudre à
fe diftraire & à recevoir Saint- Amour . Dorimont
furvint le quart d'heure d'après:
il la furprit dans la plus douce rêverie . Je
viens mal -à- propos , lui dit-il modeſtement.
Vous rêviez ? j'interromps un plaifir.....
Je ne rêvois pas , répondit- elle ,
je réfléchiffois. Ce n'étoit pas fans doute
au billet que je vous ai écrit ? accoutumée
à l'efprit , en aimant l'éclat , le fentiment
modefte & fimple n'eft peut- être plus capable
de vans toucher.....L'efprit ne m'a
jamais féduite , lui dit- elle fi parmi les
qualités aimables il tient le premier rang ,
c'est une raiſon pour moi de lui préférer
les qualités eftimables. Ah ! Madame ,
qu'on trouve peu de femmes qui penfent
comme vous ! Je le fçais , Monfieur , & je
m'imagine qu'on les trouve, avec plaifir.
Avec plaifir ! c'eft plus que cela: le plaifir eft
l'effet de l'agrément : ce qu'infpire la raifon
unie à la vertu , mérite un autré nom ;
torfque la fympathie s'y joint , c'eſt une
volupté inexprimable ; il n'y a plus alors
སྙ་
2
AVRIL. 17.57,
que l'amour le plus mutuel & le plus tendre
qui puiffe être fupérieur peu d'hommes
font capables de fentir le prix d'un
bien fi doux ; aucun ne l'eft de l'exprimer.
*
Dorimont eût pu parler long- temps de
fuite , fans que Bélife l'eût interrompu ;
elle rêvoit ; il s'en apperçut. Vous réfléchiffiez
quand je fuis entré , Madame ;
mais vous rêvez à-préfent. Cela eft vrai ,
répondit-elle , je me furprends dans ces
diftractions depuis que j'ai lu votre billet.
Ce feroit un bien grand éloge , Madame ,
s'il pouvoit y en avoir de vrais pour un
homme qui ne fçait point fe flatter ; mais ,
puifque vous me faites l'honneur de me
dire des chofes auffi flatteufes , fans doute
-que celles que je vous ai écrites vous ont
-paru raifonnables ? Oui , je vous l'avoue ,
répondit Béliſe : vous avez rendu fur l'amour
tout ce que je penſe , tout ce que je
-fens .....qu'on en doit penfer ; un amant
même ne pourroit le mieux définir. Mais
ce ne font pas vos idées feules qui m'ont
plu ; vous les avez tracées avec une fineſſe
qui a partagé mon plaifir ; & , je ne vous
le diffimulerai pas , je ne m'attendois pas
à lire quelque chofe d'auffi agréablement
écrit. Je vous entends , Madame , vous ne
me foupçionnez pas d'affez d'efprit pour ...
24 MERCURE DE FRANCE.
=
M.M
"
votre prévention étoit très- naturelle : il eft
-vrai que par un principe particulier j'ai
contribué volontairement à l'établir. Je fuis
né avec peu d'efprit ; mais je ne parois fi
ordinaire de ce côté - là , que parce que je
de veux bien. Tant de gens qui ont de l'efprit
, tant d'autres qui veulent en avoir ,
tant d'autres enfin qui nous vendent fi cher
le facile talent d'en montrer , forment à
mes yeux un ſpectacle fi impertinent , fi
ennuyeux , que par vanité j'ai voulu n'a-
.voir pas avec eux ce trait de reffemblance .
Quant à mon efprit , je puis vous le préfenter
comme un fonds ingrat ou fertile ,
.fuivant les momens & les circonftances. Il
ya des matieres qui ne m'infpirent rien ;
il y en a d'autres qui m'ennuient beaucoup,
alors je me tais , je laiffe raifonner & briller
ceux qui ont le grand amour de la pa-
- role & de la difpute ; il y a d'autres fujets
de converfation plus analogues , tels que
le fentiment , les vertus : ceux - là m'excitent
à parler , & me donnent quelquefois
de l'efprit. Voilà , Madame , pourquoi
vous avez d'abord jugé de moi fi défavorablement
, & pourquoi enfuite vous en
avez pris une opinion fi flatteufe.
Bélife admiroit dans le difcours d'un
honnête homme , la même délicateffe de
penfées qui l'avoit d'abord féduite : fon
eftime
AVRIL. 1757 . 25
cftime augmentoit à chaque inftant : elle
ne put fe refufer au plaifir de donner des
louanges à celui qui lui faifoit éprouver de
fidoux fentimens . Vous me louez trop ,
Madame , lui dit - il ; mais c'eft de vos
bienfaits que vous parlez , en vantant mon
efprit : il eft bien jufte que vous en jouiffiez
; ma modeftie vous priveroit de ma
reconnoiffance.
Il fe leva pour fortir . Elle voulut le retenir
à fouper ; il ne fe rendit point à fes
inftances : c'étoit le plaifir que Bélife eût
encore plus vivement fouhaité. Malgré fon
chagrin , elle n'eut point de triftes idées ;
elle penfa qu'il vouloit fuir l'occaſion de
s'expliquer trop promptement : cette préfomption
de lui rendit cent fois plus cher ,
& lui donna le courage de le laiffer partir.
Saint-Amour vint chez elle le lendemain
: il fut reçu comme un homme que
l'on peut comparer avec tant de défavantage
pour lui. Il fçavoit qu'il n'étoit plus
en droit de s'en étonner ; ( Bélife l'avoit affez
inftruit ) . Il n'ofa pas moins s'en plaindre.
Il eut peu de fatisfaction : la réponſe
qu'elle lui fit étoit fans fard , quoique fans
impoliteffe fa vanité en fut bleffée ; par
conféquent il employa de faux moyens à fe
faire rendre juftice ; au lieu de fe plaindre
en amant il ne parla qu'en bel efprit ;
1. Vol.
:
B
26 MERCURE DE FRANCE.
des épigrammes , des faillies , des fentences
furent fes armes. Bélife bâilla plufieurs
fois. Votre politeffe eft rare , lui dit- il avec
dépit on ne s'eft jamais avifé d'avoir autant
de caprice avec auffi peu de circonfpection.
Il eft donc furvenu quelqu'un qui
vous amuſe autant que je vous amufois ?
j'ai du penchant à le croire. Seroit - ce Dorimont
? Il en eft bien capable. J'ai fçu
qu'il étoit venu vous voir plufieurs fois :
fans doute c'est lui qui m'éclipfe auprès de
vous ? Un efprit auffi fin , auffi brillant ...
Il n'eft point tout cela , répondit Bélife , & je
ne prends point une plaifanterie pour un
compliment mais il a du moins des idées
fages , des fentimens raifonnables ; & fi
dans la converfation il eft aifé de l'effacer
, peut-être feroit-il difficile ..... Fort
bien , Madame , voilà une eſtime affez
bien conditionnée : vous voyez que je fuis
poli ...... Mais dites -moi , je vous prie ,
fongez - vous que c'eft à moi que vous parlez
? Oui , Monfieur , c'eſt à quoi je fonge
précisément . Mais dites - moi , à votre
tour , pourquoi vous me faites cette queftion
? il me femble qu'elle renferme de la
jaloufie ...... Pour de la jaloufie , non ,
Madame ; mais de l'étonnement , du mécontentement
, je vous avoue qu'elle en
renferme beaucoup . Je ne fuis point ja- .
AVRIL. 1757. 27
:
loux c'eft une phrénéfie dont mes réflexions
& mon expérience me fauvent
pour toujours ; mais quelquefois je fuis
piqué qu'au mépris des bienféances on
bâille auprès de ce qu'on aimoit , & qu'on
regarde l'engouement comme une excufe
fuffifante de l'incivilité . . . . Ceci devient
férieux , reprit Bélife , je n'y répondrai
que deux mots ; après quoi vous prendrez
tel parti qu'il vous plaira , pourvu que ce
ne foit pas de recommencer des difcours
qui m'offenfent. Je ne vous ai jamais dit
que je vous aimaffe ; je n'ai jamais pu vous
le dire ; car en vous voyant agir & penfer
auffi contradictoirement à mes fentimens ,
il m'étoit aifé de juger que cela n'arriveroit
jamais. Ce que j'ai fenti pour vous ,
c'eſt un certain plaifir à vous entendre , un
goût de préférence que vous infpirez par
vos manieres agréables , une envie affez
tendre de toucher votre coeur , de pouvoir
même le remplir. Voilà ce que j'ai fenti
pour vous ; je vous l'ai fait connoître ; je
me fuis expliquée autant que je le devois :
vous n'avez pas voulu mériter ce goût ,
cette préférence ; il ne vous en eût peutêtre
coûté que de montrer des fentimens :
les conditions vous ont encore paru trop
dures ; vous m'en avez donné les preuves
les plus inconteftables : il eft tout fimple
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
1
que j'aie renoncé à mes idées . Je me fuis
expliquée par des regards qui difoient
tout ; ce n'eft pas ma faute fi vous avez
manqué de pénétration : il ne falloit , pour
m'entendre , que le quart de l'efprit que
vous avez mis à m'éclairer. Quant à Dorimont
, fans vouloir ici juftifier cet engouement
dont il vous plaît de m'accufer , foyez
perfuadé qu'il n'eft point tel que vous vous
l'ères imaginé ; il a de l'efprit , le vrai eſprit
, des qualités très-eftimables ... Oh !
pour le coup , répondit Saint- Amour , en
fe levant, je n'y fçaurois tenir : Dorimont
de l'efprit Tout Paris eft donc une bête 3
Car affurément ... Monfieur , Monfieur
tout Paris juge fouvent très -mal : il y a des
hommes qui lui échappent , parce qu'ils
penfent affez fagement pour ne vouloir pas
avoir une réputation ... Enfin , Madame ,
ce fera tout ce que vous voudrez ; Dorimont
a de l'efprit , c'eſt un homme charmant
, admirable : mais vous me permettrez
de n'en rien croire & de m'épargner .
l'ennui .... Monfieur , il va venir , ayez
la bonté de reſter ; vous jugerez vous- même
. Très volontiers , Madame : ce
fera une très-bonne comédie ; & peut- être
trouverai-je le moyen .... Il n'avoit pas
achevé , qu'on annonça Dorimont.
.....
Saint-Amour tira d'abord fur lui. Dori
AVRIL. 1757. 29
mont le connoiffoit & ne le craignoit point.
Il fut ferme fur les pieds en fe défendant.
Les armes de Saint- Amour étoient d'autant
plus propres à bleſſer , qu'elles étoient
plus déliées : c'étoient de ces plaifanteries
ingénieufes que l'homme d'efprit même
prend fouvent pour des complimens . Dorimont
eût peut-être donné dans le piege
s'il n'avoit pas été auffi modefte : fa modeftie
le fauva convaincu qu'il ne méritoit
pas des complimens , il prit ceux qu'on
paroiffoit lui faire , pour ce qu'ils étoient
en effet. Tant que Saint- Amour ne dit que
des mots , Dorimont ne fe défendit que
par fon air de fécurité : mais Bélife engagea
>
la converfation , & alors l'aggreffeur
eut parfaitement le deffous. L'efprit ramené
à la difcuffion des chofes eft bien foible
vis-à-vis du jugement. Saint-Amour , pour
éblouir , montra vingt fois qu'il n'avoit
que cette reſſource. Dorimont qui joignoit
à une vue admirable une clarté finguliere ,
l'eut bientôt convaincu que les phrafes
n'étoient pas des raifons. Saint- Amour
fentit l'inégalité du combat : c'étoit aſſez
pour être perfuadé qu'il avoit mal jugé de
fon rival. Il ne manquoit plus à ce dernier
que de le battre en forme . Bélife en fit naître
l'occafion ; elle demanda fi un amant
devoit plutôt réaffir près d'un objet aimé ,
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
par l'étalage de fon mérite , que par une
modeftie qui le laiffoit à peine deviner.
Saint- Amour foutint que le premier moyen
étoit le plus fûr. Dorimont opina pour
moyen oppofé. La difpute s'anima : tous
deux demanderent d'être écoutés.
و د
ور
و و
le
" Avec infiniment de mérite , dit Saint-
» Amour , on ne plaît pas toujours à l'ob-
» jet que l'on aime : c'eft une vérité de
» fait ; mais c'est une vérité non moins
» conftante , qu'avec beaucoup de modef-
»tie on doit faire peu d'impreffion . Il faut
» aller au plus certain , & croire que plus
» on éblouit , plus on doit plaire. Il peut
arriver quelquefois qu'avec le mérite le
plus éclatant on ne touche point : mais
» eft- ce cet éclat qui empêche de toucher ?
» L'obſtacle vient de l'abfence de la fympathie
. Il y avoit un moyen prefque infaillible
de le furmonter ; c'étoit de ne ſe
>> pas rebuter : à force d'étaler fes qualités ,
d'en parler , d'en citer les effets , on
• eût infenfiblement fait une certaine impreffion.
La vanité d'une femme ( car
toutes en ont ) eût murmuré de fon indifférence
; elle lui eût montré beaucoup
→ de gloire perdue pour elle , en méprifant
» une conquête brillante ; fes reproches &
» fes confeils l'auroient enfin déterminée .
ود
Vous pourrez me dire qu'un grand méAVRIL.
1757. 31
ور
"
"
و ر
و ر
ל כ
» rite eft tous les jours une raifon de défian-
» ce pour un coeur tendre. Je conviens que
quelques femmes , peu raffurées par ce
qu'elles valent elles-mêmes , tremblent
» en fe livrant à un amant trop aimable ;
» elles fe pénetrent du prix d'une conquê-
» te glorieufe , & elles craignent qu'une
gloire , qui doit armer mille rivales contr'elles
, ne leur échappe par les artifices
de l'envie mais cette crainte eft de l'a-
" mour , & prouve parfaitement ce que
» j'avance. Heureux l'amant , qui , en plaifant
, a le bonheur de voir douter de fa
» conftance ! Il goûtera tous les jours le
plaifir d'être aimé pour la premiere fois ;
» il poffedera un coeur pris dans des filets ,
» qui veut s'en retirer , & dont tous les ef-
» forts deviennent de nouveaux liens ; il
" jouira de tous les avantages de la tyrannie
, fans avoir à s'en reprocher l'injuftice
. Enfin il ne faut pas traiter les fem-
» mes comme des divinités, & attendre tout
» de leur juftice . Je conviens que fi elles
» étoient toutes parfaitement équitables ,
parfaitement raifonnables , l'amant af-
» fez modefte pour diffimuler ce qu'il vaut,
» obtiendroit la préférence fur celui qui
» vaut le mieux . Ce feroit une façon de
plaire bien refpectueufe , bien attendriffante
, que celle de vouloir tout attendre
ور
ود
و ر
و د
و د
ور
ود
»
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
:
» de l'excès de fon amour ; & fans doute
» il n'y auroit jamais eu de raiſon fi ref-
"pectable de fe rendre mais ce fexe en-
» chanteur n'eft ni infaillible , ni incapa-
» ble d'injuftice . Il arriveroit fouvent que
le plus admirable procédé feroit le plus
" mal récompenfé : le mérite modefte fe-
"roit fouvent peu remarqué , & plus fou-
» vent il feroit méconnu . L'on n'a qu'à
jetter les yeux fur ce nombre innombra-
» ble d'individus brillans qui tournent tous
» les jours tant de têtes , au mépris des
» droits du vrai mérite ; les uns n'ont que
du clinquant dans l'efprit , les autres ,
» que du brillant dans les manieres ; &
» tous ont cependant plus de femmes que
» de defirs : conféquemment les uns & les
» autres prouven qu'il faut briller pour
plaire. "
ور
و و
•
Saint-Amour fe tut , & Dorimont prit la
parole en parlant il eut ce ton affuré
d'un homme que le coeur rend éloquent ,
& qui n'afpire point à l'être.
و د
" On vient de vous débiter des maximes
pleines d'efprit , dit- il à Bélife , mais qui
» n'ont pas dû être de votre goût . Je ferai
plus poli , fans être moins fincere. M. de
Saint- Amour eft perfuadé que le moyen
و د
» le plus certain de plaire , eft de fe faire
valoir
par l'étalage de fon mérite. Que
و د
AVRIL 1757. 33
و د
33
95
"3
»
nous différons bien d'opinion ! L'Amant
» le plus aimable doit toujours être modef-
» te. Que trouvera-t-il en lui -même qu'il
puiffe comparer à ce qu'il ofe efpérer ?
Le plus grand mérite fe conçoit , ſe dé-
» finit , & le bonheur d'un amant ne fe
» concevra jamais. Il n'y a donc point de
comparaison à faire de l'un à l'autre ;
» mais je veux fuppofer qu'il y en ait une
poffible : l'amour ne fe commande point ;
il n'y a point d'eftime affez indiſpenſable
pour en établir le droit : il eft donc
» toujours un don , toujours une faveur ?
Conféquemment tout étalage cache une
» forte de rançonnement. On eft accoutu-
» mé à tout ce qui peut plaire ; on ne l'eft
point à voir la modeftie prendre la place
» de la plus innocente vanité ce moyen
» réuffira toujours comme délicat & com-
> me nouveau. Une femme qui eût réſiſté ‹
» à tout , ne réfiftera pas à un homme ai-
" mable qui n'ofe prétendre à rien : c'eſt
» la différence qu'il y a entre les talens &
les vertus ; les premiers peuvent n'être
» pas fentis ; il n'y a point de loi dans la
» nature qui nous ordonne d'en éprouver
l'agrément les autres feront toujours
refpectées , toujours intéreffantes , la
» nature ayant foin de nous rendre fenfibles
» à ce que la juftice nous rend refpecta-
30
ور
33
"
"
و د
و د
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
» bles . J'ai aimé très-peu fouvent , parce
» que j'ai rencontré peu de femmes qui
» vouluffent fe contenter d'un bon efprit
» & d'un bon coeur ; mais quoiqu'un pe-
» tit mérite doive craindre de difparoître
» en fe cachant , j'ai toujours éprouvé l'ef-
» ficacité de la modeftie . Cela m'a affermi
» dans ma façon de penfer ; je ne crains
» pas de me faire une trop haute idée de
» l'amour : certainement il n'y a rien de fi
glorieux , rien de fi flatteur , rien de fi
délicieux d'obtenir toute la tendreffe
» d'un coeur un bien fi grand fera- t'il
» trop acheté par un petit facrifice , fi mê-
» me la modeftie mérite ce nom , lorfqu'on
eft véritablement épris ? On attend
» tout d'un objet adoré ; on ne peut plus
» vivre & fentir que par lui ; tous les plai-.
» firs ont fait place à celui de le voir , de
» l'entendre , de lui plaire ; un fimple re-
"
"
و ر
"
ود
وو
que
gard tant foit peu févere porteroit dans
» l'ame un trouble affreux , une douleur
» horrible ; un fimple mouvement d'ami-
» tié feroit plus de plaifir que toutes les
» fêtes , toutes les richeffes ; & l'on peut
>> croire que c'eft faire trop pour un objet fi
» puiffant , fi aimable , que de paroître ne
devoir rien attendre que de fa générofi-
» té. Quelle étrange façon d'enviſager le
» talent de plaire , que de s'éloigner ain
ود
و د
AVRIL. 1757. 35
"
"
» des premieres maximes de l'amour ! Je
» veux fuppofer que l'affectation de s'eſti-
» mer , puiffe répandre un nouveau jour
» fur le mérite , & jetter même un nou-
» veau brillant fur les qualités les plus fé-
» duifantes : on n'obtiendra donc plus un
>> coeur à titre de don ; la plus vive tendref-
» fe ne fera plus que l'indiſpenſable tribut
» d'un plaifir , d'un goût qu'on aura dû
faire naître néceffairement. Je ne veux
oppofer à ce raifonnement , que les dé-
> cifions de l'amour propre : lorfque je reçois
ce qu'on me doit , je ne fuis que
fatisfait ; la tendreffe d'une épouſe , fa
» conſtance même touchent à peine ; le
» droit a fa fidélité , ravit à l'amour propre
le plaifir d'en être flatté : mais obte-
» nir un coeur qui pouvoit fe donner à
» tout autre , y porter tous les jours un
» nouveau feu , une nouvelle ardeur , voi-
» là le vrai bonheur d'un amant ; & ce
» bonheur n'eſt réſervé qu'à celui qui
n'ayant jamais pu s'en croire digne , peut
» tous les jours s'en étonner. »
»
و د
"
"
29
ود
Saint-Amour écoutoit & paroiffoit plongé
dans la plus profonde rêverie. Il regarda
Dorimont ; & l'on vit dans fes yeux l'aveu
de fa défaite . Il porta fes regards fur
Bélife ; il trouva fur fon vifage tant de
plaifir , tant d'émotion , tant d'eftime pour
B vj
36 MERCURE DE FRANCE:
Dorimont , qu'il comprit qu'il étoit perdu
fans reffource. Il faut rendre juſtice à ſon
caractere : en voyant toute la fupériorité &
tout le bonheur d'un rival , il n'en fut
point jaloux ; le difcours qu'il venoit d'entendre
lui donnoit pour Dorimont une eftime
infurmontable : c'eft l'hommage que
l'efprit , lorsqu'il n'eft pas vicieux , rend
toujours au fentiment.
Il alloit féliciter fon vainqueur : celuici
le prévint , en reprenant ainfi . « Je n'é-
» tablirai pas cette définition fur des preu-
» ves plus fenfibles : je parle à Bélife , &
» elles les a toutes dans fon coeur . Parmi
plufieurs chofes que je me refufe , il y en
» auroit plus d'une qui pourroit faire hon-
» neur à mon caractere : mais Bélife pour-
» roit croire que j'ai voulu me faire valoir ;
» & je veux qu'elle foit perfuadée que je
» n'ai cherché qu'à lui plaire
و د
33.
Pour le coup , Saint-Amour ne put plus
y tenir. Ma foi , Monfieur , lui dit- il , vous
parlez & penfez trop bien : il n'y a pas
moyen
de fe battre avec vous. Madame eft
encore dans l'extafe : vous m'avez perfuadé
moi- même ; je dois avouer que vous lui
convenez mieux que moi ; & c'eft ce que
je vais faire en vous laiffant jouir de votre
conquête. Votre triomphe eſt auffi complet
quenouv cau : vous forcez mon eſprit à
AVRIL. 1757. 37
?
reconnoître la fupériorité du fentiment
& vous m'obligez de joindre à cette humiliante
conviction le regret d'avoir un coeur
qui n'en peut être fufceptible.
:
Il partit. Dorimont vit dans les yeux de
Bélife qu'il partoit à propos . Il tomba à fes
genoux , ofant à peine la regarder. Je vois
que je viens de triompher d'un rival , lui
dit- il ; mais cette victoire eft peu de chofe :
il eft un bien plus doux , plus grand .....
Je vous entends , répondit Bélife en rougiffant
n'est- ce pas vous entendre , que
de
vous fouffrir à mes genoux ? Oui , Madame
; & c'eft faire plus que je n'ofois attendre
mais ce n'eft pas faire tout ce que
j'ofe à préfent ambitionner . Vous voyez
que je vous adore : mon bonheur devroit
être affez grand de vous l'avoir appris ; il
ne l'eft point : il me manque de vous voir
fenfible ... Levez- vous , répondit Bélife ;
vous méritez d'être aimé : mais faut- il vous
apprendre que je vous aime ? Ah ! Madame
, je fuis le plus heureux des hommes.
Vous m'apprenez qu'il fuffit d'aimer pour
être aimable : c'étoit ma maxime ; vous en
faites ma récompenfe . Heureux qui peut
ainfi fe convaincre de l'Avantage du Sentiment.
Cette Anecdote nous paroît au deffus
des Contes ordinaires. Neus croyons qu'un
1
38 MERCURE DE FRANCE.
Ecrivain qui traite fi bien le fentiment , &
qui fait fi bien connoître l'avantage qu'il a
fur l'efprit , doit avoir fupérieurement l'un
& l'autre en partage. Nous penfons en même
temps que plus nos Lecteurs pofféde.
ront eux-mêmes ces deux qualités , plus ils
eftimeront l'Auteur , & goûteront l'Ouvrage.
EPITRE
A M. AUBERT.
C'EST ici qu'entre vingt montagnes ;
D'où le précipite en courroux
Un torrent , qui dans les campagnes
Traîne la fange & les cailloux ,
Dans une maſure tremblante
Qu'à regret éclaire le ciel :
C'eft en ce lieu qu'un fort cruel
Abandonne ma vie errante.
Cependant , malgré les deftins
'Attachés fans ceffe à me nuire ,
Je fçais encore faire luire
Sur mon défert des jours fereins ;
Et trompant de mon fort contraire
L'inexorable dureté ,
Ce qui manque à la vérité ,
Je le trouve dans la chimere.
AVRIL. 1757. 39
D'abord , mon taudis en Tibur ,
J'en fuis modeftement l'Horace ;
Cette montagne eft le Parnaffe :
Tout auprès dans ce lac impur,
Mainte grenouille qui croaffe ,
Eft des Rimeurs le peuple obſcur :
Pour moi , le fommet eft ma place.
Sur ces gazons fi quelquefois ,
Dans les jours de fêtes publiques ,
Je vois quelques danfes ruftiques
Se former au fon du hautbois ,
Soudain tout change , & j'apperçois ,
Dans les campagnes de Cythere ,
Un Faune animant fous fes doigts ,
De Syrinx l'écorce légere ;
Près de lui les Nymphes des bois
Danfant au frais fur la fougere.
Ce ruiffeau qui voit leurs amours
Murmure moins qu'il ne foupire.
Il s'arrête , il héfite , admire ,
Et pourfuit à regret fon cours.
Quelle eft cette beauté timide ,
Qui feule fous ces faules verds
Confie à ce fleuve perfide ,
De fon corps les trésors divers ;
C'eſt l'aimable Reine de Gnide.
Sortant de l'écume des mers
J'entends fur les plaines liquides
Des Tritons les bruyans concerts
40 MERCURE DE FRANCE.
1
J'entends les voix des Neréides
L'Amour applaudit dans les airs :
Tous les Dieux , des cieux entr'ouverts,
La contemplent d'un ceil avide
Et Neptune enchanté la guide
Aux hommages de l'univers.
Dans cette carriere profonde ,
Quel eft ce peuple abandonné ,
Aux plus vils travaux condamné ,
Nageant dans la poufliere immonde ?
Je le vois , ce font les enfers :
De leurs ouvertures brûlantes ,
Je vois les ombres gémiffantes ,
Les tourmens , les feux & les fers:
Les Danaïdes frémiffantes ,
Là , dans d'inutiles travaux ,
Cherchent à captiver des eaux
Qui trompent toujours leurs attentes.
Ici , de l'ingrate Ixion
Tourne la roue infatiguable :
Là , dans ce Maître inexorable
Je vois tous les traits de Pluton.
Je renais dans cette prairie :
L'Eliſée eft peint à mes yeux
Du fleuve Léthé l'eau chérie ,
Arrofe lentement ces lieux :
J'y bois , fur la rive fleurie ,
L'oubli d'un deftin odieux :
C'est ainsi que paffe ma vie,
AVRIL. 1757. 41
La pompe qui fuit la grandeur ,
N'eft qu'une belle rêverie,
Qui ne remplit pas notre coeur.
La gloire n'eft qu'un brillant fonge ,
Le plaifir qu'un ombre qui fuit ;
Et tout eft ici-bas menfonge ,
Hors l'amitié qui nous unit.
D'AUMESNIL.
VERS
A Madame ***.
D'AMOUR
'AMOUR l'invincible puiffance
N'avoit jamais dompté mon coeur :
Je goûtois un trifte bonheur
Dans une froide indépendance .
Je change , Iris ; & vos attraits
Sont caufe de mon inconftance.
Mais mon amour n'aura jamais
Le fort de mon indifférence.
A une autre ,
par
le même.
A
mes voeux , jeune Iris , pourquoi réſiſtez,
vous !
Votre ſcrupule n'eſt pas ſage :
Vous pouvez , fans être volage ,
Contenter à la fois , & l'Amant & l'Epoux,
42 MERCURE DE FRANCE.
11
D'un amour qui rendra votre vertu plus belle ,
Que craignez-vous encor de goûter les douceurs ?
Ah ! foyez conftamment fenfible à deux ardeurs ,
Vous ferez doublement fidelle .
1
ES SAI
Sur le caractere du Mifanthrope .
La mifanthropie eft une maladie de l'efprit
, qui produit dans ceux qui en font
affectés , une haine générale des hommes
.
·
Rarement naît on mifanthrope : bien
loin de recevoir de la nature des fentimens
de haine , nous naiffons tous au contraire
avec un germe d'amour pour nos femblables
: ce précieux germe croit peu à peu ,
nos befoins le fortifient , la méchanceté
des hommes eft feule capable d'en arrêter
les progrès plus ou moins vîte , fuivant
le naturel des perfonnes qui en font les
victimes.
La mifanthropie n'a donc fa fource que
dans un coeur trop vivement pénétré des
torts & des offenfes qu'il a reçus : l'efprit
vient à fon aide ; c'eft lui qui fait tout le
mal ; fes réflexions fur les mauvais procédés
des hommes l'aigriffent contr'eux ; il
AVRIL. 1757. 43
>
lui communique fon fiel
par ĺa découverte
qu'illui fait faire de leurs défauts.
Prompt à s'abufet , le Mifanthrope donne
à fa maladie le beau nom de philofophie
( tout homme cherche à fe déguifer fes
foibleffes ) : il s'aveugle fur le moindre rapport
; la différence , quelque grande qu'elle
foit , ne le frappe point. Le Philofophe ,
ainfi que le Mifanthrope , étudie à la vérité
les défauts des hommes ; mais c'eft pour
les éviter , corriger les vicieux , & par- là
s'avancer de plus en plus dans le chemin
de la fageffe , fon unique but. Le Milanthrope
au contraire n'étudie ces mêmes défauts
, que pour fe confirmer de plus en
plus dans fes fentimens de haine contre le
genre humain; but bien oppofé à celui de
la philofophie & du Philofophe , dont la
haine ne tombe que fur le vice.
A
La mifanthropie étant une haine générale
des hommes , l'on conçoit affez que
le Mifanthrope ne peut goûter aucun des
plaifirs de leur fociété : y prendre part ce
feroit les approuver ; ce qu'il eft bien éloigné
de faire d'ailleurs ces plaifirs ne lui
font pas moins infupportables qu'elle lui
eft odieufe ; la condefcendance en eft le
lien , il en eft incapable .On l'y trouve cependant
quelquefois , il aime même à s'y
trouver ; il eſt plus à portée de nourrir fa
44 MERCURE DE FRANCE.
haine , par la découverte qu'il fait des vices
qui y regnent.
Le Mifanthrope n'eft pas plus propre à
l'amitié qu'à la fociété ; fi elle fouffre le
confeil , elle rejette la cenfure.
Aveugle pour les vertus de fes femblables
, le Mifanthrope n'a des yeux que pour
leurs défauts , eux feuls l'occupent tout
entier cenfeur rigoureux , il ne leur paffe
pas la moindre bagatelle ; tout , à fes yeux
prévenus , prend la couleur du crime.
Il feroit bien fâché de découvrir dans
les hommes quelque bonne qualité ; fincere
à l'excès , il fe croiroit obligé d'en
faire l'éloge , il en coûteroit trop à fa
haine.
Le monde n'eft à fes yeux qu'un gouffre
affreux rempli de vices & de défordres ;
tous les hommes en font infectés , lui ſeul
eft échappé à la corruption univerfelle.
La perfuafion de ce fentiment eft le feut
plaifir qui puiffe affecter le Mifanthrope :
auffi s'y livre-t'il tout entier.
Dire du bien des hommes devant lui ,
c'eft s'en rendre complice ; c'eft pourquoi
il ne les regarde que fous deux points de
vue , ou comme vicieux , ou comme amis
des vicieux .
Sa haine contre le genre humain va
jufqu'au point de rejetter fes fuffrages : il
AVRIL 1757. .45
craint fon eftime , & c'eft en cela principalement
que confifte fon amour - propre
il fe fuffit à lui - même.
:
C'eſt de lui que
l'on peut dire qu'ainfi
qu'il hait tous les hommes , il confent à
en être haï ; il le defire même : mais les
hommes , d'ailleurs fi empreffés à rendre
avec ufure le mal pour le mal , trompent
fon attente ; ils ne le haïffent point , ils le
plaignent , leur amour - propre n'eft pas.
même bleffé de fa haine ; ils font trop
convaincus que condamner tout le monde,
c'eft ne condamner perfonne.
Le Mifanthrope peut bien dire du mal de
fes femblables , mais non leur en fouhaitér
; il craint trop de leur reffembler.
Sa haine n'éclate avec tant de chaleur
contre perfonne que contre le flatteur ,
c'eft fon antipode .
Une fois affermi dans fes préjugés , rien
n'eft capable de l'en faire revenir entreprendre
de les détruire , c'eſt les lui rendre
plus chers.
Etre négligé des hommes , c'eft un titre
pour lui être agréable ; de façon que l'on
peut dire qu'il eft plutôt vertueux par haine
contre les hommes qui négligent la
vertu , que par l'amour même de la vertu.
Je crois le Mifanthrope exempt d'ambition
; les honneurs& les richeffes qui en
46 MERCURE DE FRANCE.
font les objets ne peuvent le flatter ; il né
les regarde que comme la récompenfe du
vice .
Il paroît affez étonnant que le Mifanthrope
, qui fait pro effion de haïr tous les
hommes , ne foit point infenfible à l'amour.
Il aime quelquefois & plus ardemment
qu'un autre . A l'entendre , le but de
fon amour eft d'enlever un coeur à la perverfité
: excuſe frivole , déguiſement de
l'amour- propre. La nature conferve toujours
fes droits fur tous les êtres ; elle lest
fait valoir quand il lui plaît ; les préjugés
des hommes ne peuvent rien contr'elle.
STANCES
A Madame ... pour le jour de fa Fête.
CHANTONS , célébrons cette Fête :
Tout y plaît , tout en eft charmant ,
L'objet même en fait l'ornement ;
Et fi les coeurs font fa conquête ,
Le Vainqueur eft le ſentiment .
1
Sortez donc du fein des caprices ,
Ris & jeux; volez en ces lieux :
Ce féjour vaut celui des cieux.
On en bannit les artifices ,
Les fentimens en font les Dieux.
1
AVRIL. 1757 . 47.
De l'Amour nous fuyons l'ivreffe ;
Il n'enfante que des foupirs.
Nous aimons , mais tous nos defirs
Sont faits pour vous , pour la fageffe :
Vos fentimens font nos plaifirs.
D'une femme folle & légere ,
L'esclave eft un aveugle Amant ;
Son regne n'eft que d'un moment :
Mais nos voeux , rien ne les altere ;
Ils font offerts au fentiment.
Si le monde n'offre que fonges ,
Si l'homme n'eft que fauffeté ,
Ne t'envoles pas , Vérité :
Tu vois ici , loin des menfonges ;
La candeur , la fincérité.
Que tous vos Dieux & leurs myfteres
Ne foient plus l'objet de vos chants ,
Mufes ; fecondez nos accens :
Ce n'est plus le temps des chimeres ,
C'eft la Fête des fentimens.
V.ERS
A SYLVIE.
DANS ANS ce regard touchant
Dont mon ame s'enivre
2
48 MERCURE DE FRANCE
Ma Sylvie , elle apprend
Que ce n'eft qu'en aimant
Que l'on commence à vivre ;
: Et ton heureux Amant
Sans réferve fe livre
A fon tendre penchant
Mais plaire à ce qu'on aime ,
Se retrouver foi- même
Dans un objet charmant ,
C'eſt le bonheur fuprê.ne.
Fortune , dignité ,
De l'injufte vulgaire
Bien fi vain , fi vanté ,
Eh ! que pourriez - vous faire
Sans ce bien néceſſaire.
A ma félicité ?
Non, rien ne fait envie ,
Rien ne peut éblouir >
Quand près de ma Sylvie ,
On peut toute la vie
Aimer , plaire & jouir.
MANUSCRIT trouvé dans les ruines d'une
maifon dans l'Archipel , & traduit du
Grec par une Dame de Grandville.
AMOUR , fi tu es le maître
des
coeurs
, fi
tu embellis
la nature
en régnant
fur
elle
,
que
AVRIL. 1757. 4*)
que le plaifir foit ton fceptre , que le myrthe
& le jafmin foient ton trône , & les
tendres foupirs tes concerts : répands fur
mon ame l'ambroifie que ta main de rofe
Lçait préparer pour tes favorites ; diffipe le
poifon mortel qui la déchire : tu l'as verfé
dans ta vengeance , ôte- le dans mon repentir
une indifférence criminelle infultoit à
ton culte , un défefpoir cruel . me rend
l'exemple de ta colere & l'effroi des coeurs
rébelles . Zétés fortoit de ton Temple ; il
étoit couronné de guirlandes dont tes Autels
font parés : la douce émotion que donne
ta préfence coloroit fon teint ; les graces
voltigeoient autour de lui , en fecouant
leur pinceau charmant ; une aménité brillante
& noble répandoit la féduction fur
fon paffage ; un parfum délicieux rempliffoit
les airs ; tous les objets refplendiffoient
de l'éclat de fa beauté ; fes yeux avoient
toute la douceur & tout le feu des tiens. Je
vis Zétés , & je l'adorai que dis - je ?
Amour , c'est toi que je vis . Nul mortel ne
peut être auffi féduisant que Zétés ; ou tu
lui prêtas tous les attraits qui firent les délices
de Pâris , & le défefpoir de deux
Décfles ; attraits funeftes , volés à ta Mere
pour le tourment de mon coeur : coupable.
d'avoir bravé tes loix , malheureufe de les
avoir reçues dans ta colere , fi tu as permis
I.Vol.
:
C
so MERCURE DE FRANCE.
que Zétés n'aimât que Télide. Heureufe
Hélene , le Berger d'Ida toucha ton coeur ;
mais tu enflammas le fien : une fympathie
délicieuſe unit vos ames ; toute l'ivreffe d'Idalie
en confondit les mouvemens;une chaîne
tiſſue par la main de Flore vous lia l'un à
l'autre quelle chaîne ! fi les immortels en
furent jaloux , s'ils voulurent la brifer dans
leur dépit . Télide , cruelle Télide , une
douce amitié faifoit le charme de nos jours :
nourries dans le Temple de Diane , nous
en chériffions le culte & les plaifirs , parce
que nous les partagions . Si nous pourfuivions
enſemble un Fan timide , les Nymphes
légeres voloient devant nous en chantant
une hymne à l'amitié ; les tendres
Nayades en murmuroient la douceur ; les
Sylvains la peignoient dans leurs danſes ;
les Satyres , l'effroi des forêts , fuyoient
loin de nous , parce qu'ils l'ignorent...
Télide , tu m'as ravi Zétés , & je t'abhorre
: le jour funefte où je le vis à tes pieds ,
changea pour moi la nature entiere ; tout
reçut l'empreinte de ma douleur. Plaintive
Amante de Céphale , je mêlai mes pleurs à
res larmes : les malheureux fe cherchent ;
mais des tourmens cruels m'entraînoient ;
un fombre nuage m'environnoit pour me
déchirer ; il me peignoit le bonheur de Télide.
Je voyois Zétés : il baignoit ſes mains -
AVRIL. 1757. 51
des larmes de l'Amour ; fes foupirs augmentoient
mes cris ; la trop fidele écho les
rendoit plus douloureux en les répétant :
errante dans les déferts & fur les rochers ,
j'invoquois le trifte fort des filles de Niobé.
Jamais les Ménades forcenées ne déchirerent
Panthée avec autant de fureur
que j'aurois poignardé Zétés : j'allois fuccomber
à la violence de mes maux , s'ils
ne m'avoient rapprochée de ton Temple
Amour. L'air délicieux qui l'environne pénétra
mes fens éperdus ; l'infcription qui
en décore le portique , fit renaître dans
mon coeur flétri une douce efpérance : chaque
mot excitoir un foupir. Quand je lus :
C'est ici le Temple de la félicité , puifque
c'eft celui de l'Amour , une rendre confolation
fe gliffa dans mes veines ; un frémiffement
inconnu s'empara de tout mon
être. Je te crus appaifé , Dieu charmant &
cruel mes genoux chancelans , affoiblis
par
le contrafte tumultueux de la crainte &
de l'efpoir , purent à peine me porter dans
le Temple. Qu'y vis-je ? helas ! Donnemoi
la force de retracer ce tableau , & de.
l'effacer. Le dirai-je , Amour ? Le doux
Hymen allumoit fon flambeau au tien ,
pour éclairer l'union de Zétés & de Télide
tu le fçais , tu le vis. Le pâle corté
ge des ombres me déroba à la lumiere :
Cij
52. MERCURE DE FRANCE.
j'allois expirer dans le Temple de la vie.
Je mourois en priant le Maître des Dieux
d'enfevelir dans le même tombeau tes rigueurs
, tes plaifirs , Zétés , Télide , l'Hymen
& moi. Des mains plus barbares que
Lecourables diffiperent le voile de la morr :
je maudis une pitié qui alloit éternifer mes
malheurs. Amour , inexorable Amour
fois le tyran des coeurs rébelles ; ils font
criminels : mais s'ils deviennent fenfibles •
tu dois les rendre heureux ; ils étendent ta
gloire,
>
VERS
A Mademoiſelle de Luffan.
LUSSAN , quand vous peignez les intrigues galantes
(1),
Et du Dieu de Paphos les myfteres fecrets .
On diroit que fa mere & les Graces touchantes
De vos pinceaux guident les traits.
Lorfque yous nous tracez l'hiftoire politique ( 2 ) ,
D'un Roi diffimulé , cruel & foupçonneux ,
Rien n'égale la force & le tour énergique
De vos crayons majeſtueux.
(1 ) Annales galantes de la Cour d'Henri II,
Butres.
(2) Hiftoire du Regne de Louis XI.
AVRIL 1757. $3
Si vous nous rappellez la déplorable vie ( 1 )
D'un Monarque infenfé , mais cher à la patrie
On géinit de fon fort , on pleure , on s'attendrit :
On ne peut avec plus d'efprit
Faire un tableau de la Folie.
De vos talens divers l'affemblage eſt flatteur ;
Mais le fçavoir aimable & fans orgueil d'Auteur
Doit vous foumettre encor de plus rares fuffrages.
Votre deftin , Luffan , eft d'inftruire les Sages ,
De charmer vos amis , d'enchanter le Lecteur ร
Par la bonté de votre coeur
Et les beautés de vos Ouvrages.
VERARDY , Maître-ès- Arts.
(1 ) Hiftoire duRegne de Charles VI.
LES DEUX CILLETS,
DANS
FABLE.
ANS un parterre orné des tréfors du printemps
,
Un OEillet blanc frappoít furtout la vue .
Son efpece en ces lieux étant feule connue ,
Il épuifoit les éloges des gens.
D'imaginer que la nature
Pût produire un OEillet plus beau que celui-ci ,
C'étoit fottife toute pure .
La nature pourtant accepta le défi ;
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
A loifir elle fit éclorre
Un OEillet nuancé des diverfes couleurs ,
Dont font peints les habits de Flore.
Mais cet éclat nouveau trouva mille cenfeurs.
Vit-on jamais OEillet de cette efpece ?
L'effence de l'OEillet n'eft- ce pas la blancheur ?
-
Ce faux éclat flatte moins qu'il ne bleſſe ;
La nature n'a pu produire cette fleur.
A chaque trait brillant ce fut une fatyre ;
Et quand fur les couleurs C ont n'eut plus rien à
dire ,
On le chicana fur l'odeur.
L'ARTICLE qu'on va lire fur M. de Fontenelle
eſt tiré du Catalogue des Ecrivains
François du Siecle de Louis XIV , tome 7,
de l'Effai fur l'Hiftoire Générale , page 227 ,
comme nous l'avons annoncé dans le volume
de Mars , à l'article des Morts. Les notes
dont M. l'Abbé Trublet a enrichi ce motceau
, achevent de le rendre précieux .
Nous l'inférons ici , perfuadés qu'on ne
peut mieux célébrer ce grand homme. L'éloge
de M. de Fontenelle par M. de Voltaire
, devient un de ces monumens rares
qu'on ne peut trop multiplier , ni voir en
trop de lieux.
AVRIL. 1757. $5
FONTENELLE ( Bernard Bouvier ( 1 ) de )
(1 ) Ou plutôt le Bouyer , comme porte le billet
d'enterrement de M. de Fontenelle. On l'y a écrit
ainfi d'après le Contrat de mariage de fon pere
François le Bouyer- de Fontenelle , Ecuyer , Avocat
au Parlement , & Demaifelle Marthe Corneille ,
foeur de Pierre & de Thomas Corneille : mais il
faut prononcer le Bavier , & on l'a toujours prononcé
de même . Au refte , il y a plufieurs noms
de famille qu'on prononce autrement , qu'on ne
les écrit , ou qu'on prononce & qu'on écrit de
deux façons ; par exemple , Faure & Favre , qui
néanmoins font originairement le même nom.
ThomasCorneille fut le parrein de M.deFontenelle.
M. te Bouyer-de Saint- Gervais , Moufquetaire
noir , eft le feul parent de fon nom que M. de F.
connut lorfqu'il eft mort ; & M. de S. G. m'a dit
auffi qu'il n'en connoiffoit plus aucun.
M. de F. obtint au mois de Juin dernier , que
la moitié de la penfion de 12co liv. qu'il avoit
fur la caffette du Roi , paffât à M. de S. Gervais.
On fera bien-aiſe de trouver ici la Lettre que le
Miniftre lui écrivit à cette occafion. C'eft la
preuve d'un fait honorable de toutes façons à M.
de F. Il follicitoit depuis quelque temps cette
tranflation . En la demandant , il renonçoit , en
faveur de fon parent , à la moitié de fa penfion ,
& la jeuneffe de ce parent rendoit la grace trèsdifficile
à obtenir. Mais accordée à M. de F. elle
ne tiroit pas à conféquence. Voici donc la Lettre
que
lui écrivit M. le Comte d'Argenſon :
A Versailles , le & Juin 1756.
« Je n'ai point perda de vue , Monfieur , la
>> demande que vous avez faite , de faire paffer fur
la tête de M. de S. Gervais , votre parent , une
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
"
quoique vivant en l'année 1756 , fera une
exception à la loi qu'on s'eft faite de ne
mettre aucun homme vivant dans ce Catalogue
. Son âge de près de cent années
femble demander cette diftinction . 11 eft à
préfent au deffus de l'éloge & de la critique.
On peut le regarder comme l'efprit
le plus univerfel que le fiecle de Louis XIV
ait produit. Il a reffemblé à ces terres heureufement
fituées , qui portent toutes les
efpeces de fruits. Il n'avoit pas vingt ans
lorfqu'il fit une grande partie de la Tragédie-
Opera de Bellerophon ( 1 ) ; & depuis il
>>partie de la penfion de 1200 liv . que vous avez
»fur la caffette . J'ai attendu le moment favorable
» d'en parler au Roi , & Sa Majeſté a bien voulu
»diftraire fix cens livres de votre penfion en faveur
» de M. de S. Gervais , pour le mettre en état de
»fe foutenir à fon fervice . Elle a en même temps
»décidé que cette partie de penfion feroit payée
>> des fonds du Tréfor royal , & que la vôtre qui ,
» par cet arrangement , eft réduite à fix cens livres
»fur la caffette , auroit lieu du premier Janvier
1757.
Je ferai fort aife fi dans cette affaire j'ai réuſſi
Dà vous fatisfaire comme je le fouhaiterois ; mais
»foyez perfuadé qu'il me restera toujours l'envie
»de trouver de nouvelles occafions de vous faire
>> connoître les fentimens avec lefquels je fuis ,
>>Monfieur , votre très-humble & très -obéiffant
»Serviteur. Signé , d'Argenson .
(1 ) Voyez la Lettre de M. de F. aux Auteurs
du Journal des Sçavans , ſur çet Opéra , tom. 3 de
AVRIL. 1757. 57
donna l'Opera de Thétis & Pelée , dans lefes
OEuvres , édition de 1742. Il y dit pofitivement
qu'à l'exception du prologue , du morceau qui
ouvre le quatrieme Acte :
Quel Spectacle charmant ! & c.
Et de ce qu'on appelle canevas , tout le refte eft
de lui. Cette Tragédie qui eft fous le nom de
Thomas Corneille, dans le Recueil in- 12 des Opera,
fut repréfentée pour la premiere fois en 1679.
Celle de Pfiché qui l'avoit été l'année précédente
, eft auffi fous le nom de Thomas Corneille.
Cependant M. de F. y a autant de part qu'à Bellerophon.
Il me l'a dit plus d'une fois , & peut- être
auffi à d'autres . On trouve parmi fes Poéfíes diverſes
( t. 4 , p. 382 de la dern . édit . ) , les quatre
vers fuivans :
Sur une Scene que j'avois faite entre l'Amour
& Pfiché.
Pfiché à Iris.
Ma chere Soeur , nous ne nous devons rien ;
En même cas nous fommes l'une & l'autre :
Votre Amant fait parler le mien ,
Et le mien fait parler le vôtre.
L'Opera de Pfiché eft dédié au Roi par une
Epître en vers , au nom de l'Académie royale de
Mufique. M. de F. ne m'a pas dit qu'il fût Auteur
de la Dédicace comme du Poëme : j'ai oublié de
le lui demander , & il ne difoit fur ces chofes - là
que ce qu'on lui demandoit . Aufli n'ai- je fçu qu'il
avoit fait Pfiché , que lorfque je lui ai demande
de quelle Scene il avoit voulu parler dans les vers
qu'on vient de fire . Je ne doute pourtant guere que
Epitre ne foit de lui , elle lui reflemble beaucoug
Cy
58 MERCURE DE FRANCE.
quel il imita beaucoup Quinault ( 1) , &
Il eft remarquable que M. de F. ne dit rien de
Pfiché dans fa Lettre aux Journaliſtes des Sçavans
fur Bellerophon. C'eft que dans cette Lettre il ne
s'agiffoit que de ce dernier Opera. Je doute pourtant
que tout autre que lui eût manqué une occafion
auffi naturelle de dire , qu'avant Bellerophon
il avoit déja fait Pfiché. Cet Opera ne vaut peutêtre
pas l'autre ; mais le Poëte avoit un an de
moins ; & dans la premiere jeuneffe un an de plus
ou de moins fait une grande différence.
( 1 ) Il l'avoit fi bien imité dans Pfiché même ,
que M. de la Motte s'y eft trompé
, & l'a cru de
Quinault
. Je vais apprendre
ici au Public
fur
l'Opera
de Pfiché , une anecdote
que je crois être
feul à fçavoir
, avec M. le Febvre
, neveu de M.
de la Motte , qui me l'a confiée
. La voici :
L'édition des OEuvres de M. de la Motte , parut
en 1754. Environ un an après , M. le Febvre trouva
parmi d'autres manufcrits , un Ouvrage de fon
oncle qu'il ne croyoit pas pofféder , & dont il ne
fe fouvenoit pas même de lui avoir entendu parler.
C'est un Examen de tous les Opera de Quinault ,
écrit de la propre main de l'Auteur , par conféquent
lorsqu'il étoit encore jeune , mais non trop
jeune. M. de la Motte n'avoit perdu la vue que
par degrés , & il a pu écrire jufqu'en 1708.
Or Pfiché eft un des Opera que M. de la Motte
examine , le croyant de Quinault. La caufe de fa
méprife eft qu'il faifoit fans doute fon Examen
fur les Opera in -4 °. qu'on vend au Théâtre , &
où l'on ne mettoit point alors , comme on l'a fait
depuis quelques années , les noms du Poëte & du
Muficien. Je n'en dis pas à préfent davantage.
On trouveradans le Mercure prochain cet Examen
AVRIL 1757. 59
qui eût un grand fuccès . Celui d'Enée &
& Lavinie en eût moins ( 1 ) . Il effaya fes
de Pfiché, par M. de la Motte. Ce morceau eft curieux
, du moins par la méprife de l'Examinateur.
(1 ) Il eft en effet inférieur à Thétis & Pelée , du
moins par le fujet qui n'eft pas auffi heureux à
beaucoup près. Or l'infériorité dans le fujet en
entraîne toujours dans l'exécution , ou du moins
en donne Papparence. Mais la mufique en étoit
encore plus inférieure , & ce fut- là peut-être la
principale caufe d'un moindre fuccès . Des perfonnes
de goût , perfuadées qu'Enée & Lavinie réuffiroit
avec une bonne mufique , ont engagé M.
d'Auvergne à le reprendre. Il a été répété &
goûté , & M. de F. s'eft trouvé à une des répéti
tions qui s'en font faites chez M. d'Augny , Fermier
Général . Les changemens arrivés , furtout
depuis M. Rameau , dans le goût , & , pour ainfi
dire , dans le fyftême du théâtre de l'Opera , en
ont exigé quelques- uns dans le Poëme , & M. de
Moncrif les a faits . Perfonne n'étoit plus capable
de les bien faire , il a donné lui - même de trèsbeaux
Ouvrages en ce genre. Cependant il craignoit
qu'on ne l'accusat de trop de hardieffe &
même d'orgueil , d'ofer mettre la main à un Ouvrage
de M. de F. En même temps M. de F. trouvoit
M. de Moncrif bien hardi , mais dans un autre
fens , & M. d'Auvergne encore plus . Il doutoit
fincérement que fon Opera valût la peine
d'être corrigé & remis en mufique. Il le difoit à
tous ceux qui lui faifoient compliment à cette
occafion ; & puifqu'il le difoit , il le penfoit. M.
de F. pouvoit bien n'être pas tout- à - fait exempt
de vanité; & qui eft ce qui l'eft ? Mais il étoit
bien net fur la fauffe modeftie , & en général fur
J
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
forces au théâtre tragique ( 1 ) : il aida
Mlle Bernard dans quelques Pieces (2 ). Il
toute efpece de fauffeté , mérite plus rare qu'on
ne croit. Quelqu'un a dit : Aujourd'hui tout eft
fat jufqu'aux fots . On pourroit dire dans le même
tour de phrafe : Aujourd'hui tout eft faux jufqu'aux
brutaux.
( 1 ) Il feroit inutile de diffimuler que M. de F.
avoit donné Afpar en 1680 , & que cette Piece
ne réuffit pas. Mais à 22 ans , un neveu des Corneille
étoit bien excufable d'effayer fes forces an
Théâtre tragique. La forte de gloire qui flatte le
plus une ame faite pour elle , c'eft la gloire héréditaire.
D'ailleurs , on peut tomber fans honte à
22 ans , furtout au Théâtre tragique . Que dis - je ?
Il y a de la gloire dans la chûte , & c'eſt le cas de
dire :
Il est beau même d'en tomber.
Une autre gloire pour M. de F , gloire bien
rare , furtout pour un Poëte & un Poëte auffi
jeune ; c'eft qu'il fentit les défauts de fa Piece , &
qu'il ne la fit point imprimer. Il fit bien plus ;
car on aime fon ouvrage avec les défauts. Il la
jetta au feu ; je le tiens de lui- même . Il n'y a
perfonne qui ne defirât aujourd'hui qu'il eût été
moins modefte ou moins févere . Il eft impoffible.
qu'il n'y eût de belles chofes dans cette Tragédie ,
du moins des chofes très- ingénieufes ; & on a
beau dire , l'efprit a toujours fon prix , furtout la
forte d'efprit de M. de F , celle qui penfe & fait.
penfer.
( 2 ) Surtout dans la Tragédie de Brutus ; elle
eft en grande pastie de M. de F. Si par - là il rentroit
dans la carriere tragique , ce n'étoit que par
AVRIL 1757. 61
en compofa deux , dont une fut jouée en
occafion. S'il revenoit au combat , ce n'étoit que
comme auxiliaire .
Il aida auffi Mlle Bernard dans la plupart de fes
autres Ouvrages , furtout dans le Roman du Comte
d'Amboife. Il me l'a dit , & il est bien aifé de
l'y reconnoître. Cette Demoiſelle avoit été Proteftante
; elle abjura après la révocation de l'Edit de
Nantes. Quelques perfonnes lui attribuent la fameuſe
Relation de l'Ile de Bornéo , quoique Bayle
l'ait fait imprimer fous le nom de M. de F. dans
fes Nouvelles de la République des Lettres . Je
fouhaite que ces perfonnes ayent raifon.
Mlle Bernard n'eft pas la feule que M. de F.
ait aidée dans fes Ouvrages. Il fit plus qu'aider
fon intime ami M. Brunel , dans le beau difcours
qui remporta le Prix de l'Académie Françoife
en 1695. Il avoit avoué à feu M. de la Motte,
& depuis il m'a avoué à moi- même qu'il avoit
fait ce Difcours. C'eft une faute contre l'exacte
probité ; M. de F. étoit de l'Académie dès 1691.
Je dirai à cette occafion que feu M. l'Abbé Houtteville
, commit depuis la même faute , féduit
peut-être par celle de M. de F. dont il pouvoit
avoir connoiffance , & que par- là il me fît manquer
le prix pour lequel j'avois compofé , & qui
fut donné au Difcours qu'il avoit fait pour...
Je pourrai bien détailler quelque jour cette petite
anecdote , qui eft de très- vieille date .
Ce M. Brunel eft celui dont il eft tant parlé
dans les Mémoires de M. de Staal , & qui l'avoit
fait connoître à M. de F. Elle l'appelle un
homme de beaucoup d'efprit . ( Mém. t. 1 , p. 29,.)
Il n'y a peut-être jamais eu deux plus parfaits
amis , & dont on ait pu dire plus littéralement
62 MERCURE DE FRANCE.
qu'ils ne faifoient qu'un. Voici un trait qui le
prouve bien.
M. B. qui étoit à Rouen , écrivit à M. de F. à
Paris. Vous avez mille écus , envoyez - les moi.
M. de F. lui répondit : Lorfque j'ai reçu votre
Lettre , j'allois placer mes mille écus , & je ne
retrouverois pas aisément une auffi bonne occafion ;
voyez done. Toute la réplique de M. B. fut : Envoyez-
moi vos mille écus . M. de F. les lui envoya ,
& lui fcut un gré infini de fon ftyle laconique.
C'est que ce ftyle prouvoit une confiance de
M. B. dans M. de F. qui ne pouvoit venir que du
témoignage certain qu'il fe rendoit , que ce qu'il
demandoit à fon ami , il l'eût fait pour lui fans
héfiter. M. de F. contoit volontiers ce trait , & le
contoit avec attendriffement . Il n'avoit jamais
bien aimé , je veux dire avec une forte de tendreffe
, que M. Branel & M. Lehaguais , Avocat
Général de la Cour des Aydes ; mais plus encore
le premier : c'étoit un camarade de College. Sa
mort arrivée en 1711 , renverfa un projet qu'ils
avoient fait pour vivre enfemble. Sans cette mort ,
me difoit un jour M. de F , le refte de ma vie eût
tourné tout autrement.
Madame de Staal raconte dans fes Mémoires
( t. 1 , p. 227 ) , qu'elle fut voir M. de F. lorfqu'elle
eût appris par l'Abbé de Vertot , la perte
qu'ils avoient faite tous trois dans M. Brunet. Je
le trouvai , dit- elle , dans une affliction qui me fit
plaifir , parce qu'elle honoroit notre ami. Il m'a dit
long-temps après qu'il n'avoit jamais pu réparer
cette perte.
L'Abbé de Vertot avoit écrit à Madame de Staal
M. de Fontenelle eft inconfolable.
C'eft à Rouen qu'il avoit fait les Dialogues des
Morts , la Pluralité des Mondes , les Oracles , &c.
AVRIL. 1757. 63
1680 , & jamais imprimée ( 1 ) . Elle lui
attira trop long-temps de très -injuftes reproches
:car il avoit eu le mérite de reconnoître
, que bien
que fon efprit
s'étendît
à tout , il n'avoit pas le talent de Pierre
Corneille , fon oncle , pour la Tragédie.
Il fit beaucoup d'ouvrages légers , dans
lefquels on remarquoit déja cette fineffe ,
& cette profondeur ( 2 ) qui décélent un
Je lui dis un jour : Confultiez- vous M. Brunel fur
vos Ouvrages ? Il me répondit : Je les lui montrois.
Je repliquai : Et comment les trouvoit- ils ? Belle
demande ! reprit M. de F. c'étoient lesfiens , c'étoir
lui.
(1 ) C'eft Afpar dont je viens de parler.
(2 ) Cette profondeur a été apperçue dans les
Ouvrages les plus légers de M. de F. par tous ceux
qui ont été capables de l'y appercevoir , & entre
autres par le célebre Bayle . On peut voir fes Nouvelles
de la République des Lettres , où il parle
fouvent de M. de F. avec les plus grands éloges.
Je n'en citerai qu'un endroit fur la Pluralité des
Mondes.
« Ces Entretiens , dit le Journaliſte , fønt d'un
caractere fort peu commun. C'eſt un réſultat de
» mille penfées diverfes où l'on trouve .... des
»moralités profondes & enjouées , un effor d'ina-
»gination auffi vafte & auffi libre qu'on en puiffe
»voir , une grande vivacité. Tout cela foutenu
» d'un fonds de phyfique & d'aftronomie , qui dé
>>brouille bien des chofes dans le fyftême de Def
»cartes. Il eft certain que tout en riant , on nous
>>fournit ici plufieurs grandes vues , &c. »
64 MERCURE DE FRANCE.
homme fupérieur à fes Ouvrages mêmes.
On remarqua dans fes Vers & dans fes
Dialogues des morts , l'efprit de Voiture ;
mais plus étendu & plus philofophique.
Sa Pluralité des mondes fut un ouvrage uniqué
en fon genre. Il fçut faire des Oracles
de Vandale un livre agréable. Les matieres
délicates auxquelles on touche dans ce livre
, lui attirerent des perfécutions fourdes
auxquelles il eut le bonheur d'échapper:
Il vit combien il eft dangereux d'avoir
raifon dans des chofes , où des hommes
accrédités ont tort. Il fe tourna vers la
Géométrie & vers la Phyfique, avec autant
de facilité qu'il avoit cultivé les Arts d'agrémens
( 1 ) . Nommé Secretaire perpetuel
Après cela difputera- t'on à M. de F. le titre
d'homme de génie , & dans le plus beau fens du
mot de génie , c'eſt- à-dire dans le fens d'un efprit
penfeur & profand , & d'une imagination vafte ,
vive , libre , &c. on conviendra du moins que
Bayle ne le lui difputoit pas , & qu'il avoit une
plus haute idée de l'Auteur des Mondes , que celle
d'un bel -efprit qui auroit quelque teinture de
philofophic.
(1) Il débuta en 1685 par une queftion arithmétique
fur le nombre 9. Ces deux Mémoires
furent inférés dans les Nouvelles de la République
des Lettres de la même année , & l'année ſuivante
Bayle y mit une Réponse à cette queſtion , extraite
d'une lettre qui lui avoit été écrite de Paris.
L'Auteur de cette Réponſe dit dans un endrait :
AVRIL. 1757. 65
de l'Académie des Sciences , il exerça cet
emploi pendant plus de quarante ans avec
« Comme les queftions que vous nous propo-
»fez de la part de ce Monfieur ( M. de F. ne s'étoit
défigné que par la premiere lettre de fon nom ) ,
montrent qu'il eft un fubtil Mathématicien : je
le prierois de trouver l'origine & la démonſtra-
>>tion d'une autre propriété des multiples du nom-
» bre 9 , qui , &c. »
Ce fut M. Sauveur qui les trouva.
En Mars 1686 , Bayle donna l'extrait d'un Livre
de M. F. intitulé : Doutes fur le fyftême phyfique des
caufes occafionnelles. A Rotterdam , chez Abraham
Acher , in- 12. fans nom d'Auteur ; mais il eft ,
nommé dans une note de l'Extrait . Il s'agit dans
cet Ouvrage du fyftême du P. Malebranche . Je ne
connois ce petit livre des Doutes , & c. que par
l'Extrait de Bayle, & par un autre petit Ouvrage de
métaphyfique dont je ne me rappelle pas le titre ,
& qui en cite quelques morceaux ; mais je ſçais
où le trouver.
Quant au livre des Doutes , &c. je n'ai jamais
pu l'avoir , ni même le voir , quelques recherches
que j'aie faites & fait faire , même en Hollande;
& M. de F. m'a toujours dit qu'il ne l'avoit plus.
J'aurois une véritable obligation à celui qui me
le procureroit , & le Public lui en fçauroit gré
auffi. On le joindroit aux autres Ouvrages de M.
de F. dont Brunet prépare une nouvelle édition :
elle étoit commencée avant la mort de l'Auteur ,
& il y a déja trois volumes d'imprimés. Ce qu'il
y aura de nouveau fera donné par ſupplément , &
fe vendra à part.
Il est encore queſtion du livre des Doutes , &c.
dans un Recueil intitulé , le retour des Pieces
66 MERCURE DE FRANCE.
1
un applandiffement univerfel. Son Hiftoire
de l'Académie jette très - fouvent une clarté
choifies , ou Bigarrures curieufes . A Emmerick, chez
Renouard Varius , 1686. in- 12 . Bayle en donna
l'extrait en Décembre. Un des écrits de ce Recueil
contient quelques réflexions fur celui des Doutes.
Bayle en rapporte une , & dit enfuite :
« Apparemment l'Auteur des Doutes répondra
»à ces réflexions ; car ayant eu connoiffance d'une
» petite difficulté qu'on avoit mue contre fon Li-
»vre , il y a fait une réponfe fort honnête , & fort
>>fpirituelle tout enſemble. On la voit ici. Il y
foutient que , &c. »
3
Je ferais encore fenfiblement obligé à celui
qui me procureroit ce Recueil.
Comme tout ceci n'eft qu'une indication pour
ceux qui voudroient travailler à l'hiftoire de M.
de Fontenelle , fabrege autant qu'il m'eft poffible.
Cependant je ne puis m'empêcher de citer quelques
lignes de l'extrait du livre des Doutes , &c.
Comme dans cet extrait la critique eft mêlée à la
louange , Bayle le termine ainfi
« L'Auteur eft un bel eſprit fi honnête homme ,
»que je fuis affuré qu'il ne trouveroit pas mauvais
»que je diffe mon fentiment fur fon chapitre 5 ,
>>comme je l'ai dit fur le troifieme ; mais comme
j'ai beaucoup de livres nouveaux pour le mois
>>courant , je fuis contraint de finir ici cet article .
>>Je dirai pourtant qu'il me femble qu'on ne
>> fçauroit donner à un Auteur une plus grande
» marque d'eftime , que quand on dit franchement
»fa penfée fur ce qu'il écrit , &c. »
Bayle avoit dit au commencement de fon Exrait
:
« L'Auteur des Doutes , &c. promet de fe rendre
AVRIL 1757. 67
lumineufe fur les Mémoires les plus obfcurs.
Il fut le premier qui porta cette élégance
dans les fciences. Si quelquefois il y
repandit trop d'ornemens , c'étoit de ces
moiffons abondantes dans lesquelles les
fleurs croiffent naturellement avec les
épis .
Cette Hiftoire de l'Académie des Sciences
feroit auffi utile qu'elle eft bien faite , s'il
avoit eu à rendre compte de vérités découvertes
; mais il falloit qu'il expliquât des
opinions combattues les unes par les autres,
& dont la plupart font détruites (1 ).
>>avec une entiere docilité ; & pour mieux le
» perfuader , il nous affure qu'il n'a aucun des
»caracteres qui engagent à avoir raison ; par
» exemple , de Théologien & de Philoſophe, &C. »
( 1 ) Cela ne lui a pas été particulier , & tel ſera
auffi le fort de fes Succeffeurs dans l'emploi de
Secretaire de l'Académie des Sciences . Les différens
Académiciens feront toujours des Mémoires
dans lefquels ils foutiendront des opinions différentes,
& c'eft par là même que les fciences fe perfectionneront
, que les matieres feront éclaircies, &
le fecret de la nature découvert , autant qu'il peut
l'être. Mais malgré cette différence d'opinions
fur certains points particuliers , il y aura toujours
un fyftême dominant dans l'Académie , comme
dans le Public. Ç'a été long-temps le Cartéfianif
me, plus ou moins modifié , & jufques - là il n'y
eut que plaifir pour Monfieur de Fontenelle' ,
Cartéfien décidé , du moins quant à la phyfique.
68 MERCURE DE FRANCE.
Les éloges qu'il prononça des Acadé
miciens morts , ont le fingulier mérite de
vint enfin le Newtonianifme , & le Secretaire
ne fut plus auffi à ſon aiſe . Il viendra autre chofe
qui paffera encore , & quelqu'un des Secretaires
futurs pourra bien fe trouver dans le même embarras
où s'eft trouvé M. de F , & ne s'en tirer
pas fi bien.
Au refte , peut - être que l'ufage des extraits
s'abolira , les principales raifons qui le firent
établir il y a 60 ans , ne fubfiftant plus. Le diraije
même ? Quelques beaux que foient ceux de M.
de F , je voudrois qu'il ne les eût point faits . Ils
lui ont pris un temps qu'il auroit pu mieux employer
encore. Il y a femé des vues grandes &
lumineufes ; mais qu'on conclue delà quels Ou
vrages il auroit compofés d'après ces vues , avec
le don qu'il avoit d'ordonner , d'affembler , d'expofer
, de raifonner , &c. D'ailleurs , qu'est- ce
que la Phyfique & les Mathématiques.en comparaifon
de la Morale , de la Politique, de la ſcience
des hommes , de l'art de fe conduire avec eux ,
& de les conduire , de les faire agir les uns pour
les autres par leur propre intérêt ? M. de F. auroit
été un Moralifte du premier ordre , un Lágiflateur
, un Politique en grand. Auffi avoit - il
toujours eu dans la tête de faire , à l'exemple d'A
riftote & de Platon , une politique , un plan de
législation , de gouvernement , & comme il diſoit,
une république ; il en parloit fouvent. Je regrette
encore beaucoup qu'il n'ait pas écrit fa vie , fes
mémoires , & ce n'eft pas ma faute ; je l'y ai
fouvent exhorté. Lui feul pouvoit le faire bien
connoître , & l'on auroit vu qu'il valoit mieux
encore à plufieurs égards , que ne le croyoient
AVRIL 1757. 69
rendre les fciences refpectables , & ont
rendu tel leur Auteur . En vain l'Abbé Desfontaines
( 1 ) , & d'autres gens de cette efpèce
, ont voulu obfcurcir fa réputation ;
c'eft le propre des grands hommes d'avoir
de méprifables ennemis . S'il a fait imprimer
depuis peu des Comédies peu théâtrales
( 2 ) , & une Apologie des tourbillons.
.*
ceux même qui Peftimoient le plus , fans avoir
avec lui de liaiſon particuliere ; il y avoit dans
M. de F. une fimplicité , un éloignement de toute
oftentation , qui trompoit & cachoit bien des
chofes. Il n'a pas paru tout ce qu'il étoit ; il n'a
pas été tout ce qu'il pouvoit être ; il n'a pas fait
tout ce qu'il auroit pu faire ; ni même , je le répete
, ce qu'il auroit fait de mieux , du moins de
plus utile.
44
(1) On connoit le petit écrit de M. de Voltaire ,
intitulé : Préfervatif, dans lequel il a très -bien
défendu M. de F. contre la plupart des critiques
de ce fameux ... dirai -je Zoile ou Ariftarque ? Il
étoit trop fouvent le premier pour mériter le nom
du fecond. Dans plufieurs de fes autres Ouvrages,
M. de V. a donné à M. de F. les louanges les plus
précieufes. Tout le monde fçait ce vers fi heureux
, & qui le caractériſe fi bien :
L'ignorant l'entendit , le fçavant l'admira .
Il fuffiroit feul au bas de fon portrait . C'eft
ce que me répondit il y a quelque temps M.
Bernard , à qui j'en demandois d'eux. J'en aurois
demandé quatre à un autre.
(2) Peut- être font- elles en effet peu théâtrales ;
je ne dois pas m'y connoître beaucoup , & je m'en
70 MERCURE DE FRANCE,
de Defcartes , on a pardonné ces Comédies
en faveur de la veilleffe , & fon Cartéfiarapporte
volontiers à M. de V. En tout cas M.
de F. ne les avoit point faites pour le Théâtre.
Mais la lecture en eſt très-agréable , & d'autant
plus que le Lecteur a plus d'efprit. Vos pieces fe
bifent , difoit M. de F. à M. Deftouches , en le recevant
à l'Académie Françoife . Vos pieces fe lifent ;
& cette louange fi fimple n'est pourtant pas fort
commune. Il s'en faut bien que tout ce qu'on a
applaudi au Théâtre , on le puiffe live. Je foupçonne
en même temps qu'il s'en faut bien que
tout ce qui a été lu avec plaifir , pût être repréfenté
avec fuccès.
Mais fi le principal mérite d'un Ouvrage dra
matique , du moins le mérite le plus difficile , le
plus rare , & qui fuppofe le plus d'efprit & de
génie dans l'Auteur , confifte dans les caracteres.
des principaux perfonnages , quelle piece qu'Abdolonime
!
Je voudrois bien que M. de V. voulût me dire
fi fa piece la plus théâtrale eft celle qu'il fe félicite
le plus d'avoir faite . J'ofe déclarer d'avance
que je ne le crois pas.
Mais , dit-on , les Comédies de M. de F. nefont
gueres plaifantes. J'avoue qu'elles ne font pas rire
à gorge déployée. Mais écoutons encore l'Auteur
répondant à M. Deftouches. « La plus difficile ef-
» pece de comique , eft celle qui n'eft comique
que pour la raifon , qui ne cherche point à ex-
>> citer baffement un rire immodéré dans une mul-
»titude groffiere ; mais qui éleve cette multitude ,
>>prefque malgré elle -même , à rire finement &
avec efprit. »
On ne parle aujourd'hui que de chaleur , de
AVRIL. 1757. 71
nifme en faveur des anciennes opinions
qui dans fa jeuneffe avoient été celles de
l'Europe.
<
- Enfin on l'a regardé comme le premier
des hommes dans l'art nouveau de répandre
de la lumiere & des graces fur les
fciences abftraites , & il a eu du mérite
dans tous les autres genres qu'il a traités .
Tant de talens ont été foutenus par la connoiffance
des langues & de l'hiſtoire , &
il a été fans contredit au deffus de tous les
fçavans qui n'ont pas eu le don de l'inven
tion (1).
remuer fortement l'ame . Mais , dit encore M. de
F, « l'ame ne feroit -elle point plus fufceptible.
>>des agitations violentes que des mouvemens
>>doux ? Ne feroit-il point plus aifé de la tranſ-
»porter loin de fon affiette naturelle , que de l'a
»mufer avec plaifir en l'y laiffant ; de l'enchanter.
>>par des objets nouveaux & revêtus de merveil-
»leur , que de lui rendre nouveaux des objets
>>familiers. >>
On dira que M. de F. parloit ici pour lui- même ,
& comme Ciceron plaidoit pro domo fua ; mais
Ciceron gagna fon procès , malgré le bouillant
Clodius qui , de l'aveu de fa Partie , ne manquoit
pourtant pas d'une forte d'éloquence.
(1) Qu'on remarque bien que M. de V. ne
parle ici que des Sçavans . Si M. de F. n'a pas eu
le don de l'invention , comme fçavant , il l'à eu '
comme homme d'efprit , bel efprit & beau génie.
S'il ne l'a pas eu dans les fciences , il l'a eu dans
les Lettres, & M. de V. en conviendroit fans doute.
72 MERCURE DE FRANCE .
Ce que M. de Voltaire a dit du caractere
& de la forte d'efprit de M. de Fontenelle
en 1752 , & depuis en 1756 , en avoit
déja été dit dès 1677 , dans un des Mercures
de M. de Vife. On fera d'autant plus
aife de le trouver ici , qu'on fera plus frappé
de la reffemblance des deux morceaux ,
quant à l'idée qu'ils donnent l'un & l'autre
de M. de F. M. de Vife , qui le connoiffoit
beaucoup , avoit vu dans le jeune arbriffeau
, ce chêne majeftueux qui a fi longtemps
ombragé un efpace fi vafte.
Voici donc comme il s'exprime dans le
Mercure de Mai 1677 , page 88 , pour
annoncer une petite piece en Vers de M.
F. intitulée l'Amour noyé.
و د
"
«Ces Vers font de M. de Fontenelle ,
qui à l'âge de vingt ans , a déja plus d'acquis
qu'on n'en a d'ordinaire à quarante.
J'ajoute qu'il a intérêt d'en convenir , & de reconnoître
qu'on ne doit pas refufer l'invention à
un Ecrivain à la fois excellent & original dans
tous les genres qu'il a traités. Voilà le principe.
Après cela on fe partagera fur les différens degrés
d'originalité & d'excellence. On diftinguera entre
l'originalité du ſtyle , des tours , de la maniere ,
& celle des pensées , des idées , des choſes. On ne
voudra même donner à la premiere que le nom
d'imagination , & on réfervera à la feconde celui
d'invention. Soit ; M. de Fontenelle n'y perdra
rien , ou M. de Voltaire y perdra auſſi.
Ici finiffent fon texte & mes , notes ,
66 Il
AVRIL. 1757 :
73
و ر
"
» Il eft de Rouen ; il y demeure , & plufieurs
» perfonnes de la plus haute qualité qui
» l'ont vu à Paris , avouent que
c'eſt un
» meurtre de le laiffer dans la Province. Il
n'y a point de fcience fur laquelle il ne
»raifonne folidement ; mais il le fait d'u-
» ne maniere aiſée , & qui n'a rien de la ru
deffe des fçavans de profeffion . Il n'aime
» les belles
connoiffances , que pour s'en
fervir en honnête homme ; il a l'efprit fin ,
galant , délicat , & pour vous le faire
» connoître par un endroit qui vous fera
très-connu , il eft neveu de MM . les
» deux Poëtes Corneille . »
99
""
و ر
""
Ces deux vous viennent de ce que dans
ce temps - là le Mercure étoit en forme de
Lettre.
L'Amour noyé ne fe trouve dans aucune
des éditions de M. de F. Ce n'eft pas que
cette petite piece ne foit très- ingénieufe ;
mais c'eft un badinage de fociété , d'occafion
, pour ainfi dire , & de plus , relatif
à une forte de jeu qui n'eft peut- être
connu qu'en Normandie . Dans les Mercures
fuivans , on trouve encore d'autres petits
morceaux de M. de F. Quelques- uns
n'ont jamais été dans fes OEuvres ; quelques
autres , après avoir paru dans les premieres
éditions , ont été enfuite retranchés
par l'Auteur. Plufieurs mériteroient
1. Vol. D
74 MERCURE
DE FRANCE.
d'être confervés , entr'autres un en Profe ,
intitulé : Defcription allégorique de l'Empire
de la Poefie . M. de F. m'en a ſouvent
parlé , & il l'avoit encore très - préfent dans
les dernieres années de fa vie , quoiqu'il
l'eût perdu de vue depuis très- long-temps .
Quelques traits de cette Allégorie qu'on
auroit pu appliquer à Racine , empêcherent
l'Auteur de la redonner dans fes
Euvres . C'eft par le même motif qu'il n'a
donné qu'en 1742 fon Hiftoire du Théâtre
François , & les Réflexions fur la Poëtique,
qui font peut- être fon chef- d'oeuvre. Du
moins je ne leur préférerois que le difcours
fur l'Origine des Fables.
Je crois qu'on pourroit mettre les petites
pieces dont je viens de parler , dans la
nouvelle édition de M. de F , & d'autant
plus que le Public les a déja . On les a recueillies
dans un Ouvrage périodique
imprimé en Hollande , fous le titre de
petit Réservoir. Le Libraire qui me confulta
, en connoiffoit quelques-unes ; je lui
indiquai les autres , & en particulier l'annonce
de M. de Vife , avec ce qu'y avoit
ajouté M. l'Abbé le Clerc , fils du célebre
Graveur de ce nom , à la tête de fon édition
du Dictionnaire de Richelet.
On m'a fouvent demandé la date de
l'impreffion
des premiers Ouvrages de
AVRIL. 1757.
75
M. de F ; car perfonne n'ignore celle des
autres. Voici ce que j'en fçais. J'omets
ceux dont j'ai déja parlé. 1º . Un Palinod
envers latins, fur l'Immaculée Conception,
1670. L'Auteur n'avoit donc que 13 ans.
Cependant il remporta le prix. On fçait ce
que c'eſt que les Palinods , ne fut - ce que
par ceux des PP. de la Rue & Alleaume , Jefuites
, l'un & l'autre en Vers françois.
Celui du P. de la Rue qui fe trouve parmi
fes autres Poéfies , eft une très belle Ode ;
elle commence par ces vers :
Efprits , qui portez le tonnerre
Impétueux tyrans des airs ,
Qui faites le péril des mers
Et le ravage de la terre :
Vents , &c.
Celui du P. Alleaume ,
rapporté par le
P. Bouhours dans fa Maniere de bien penfer,
& c. commence ainfi :
Les Dieux touchés de mon naufrage.
Le fujet en eft le même , & tiré d'une
Epigramme grecque ; un enfant fauvé du
naufrage fur le corps de fon pere mort.
Le fujet de celui du jeune Fontenelle
étoit tiré de l'Hiftoire naturelle :
Pepo in fimo corrupto incorruptus.
D ij
76 MERCURE DE FRANCE.
Si cette piece eft en effet , telle qu'elle
eft imprimée , d'un enfant de 13 ans , &
que le Jéfuite , fon Régent , ou quelque
autre bon Poëte Latin , peut- être fon pere ,
qui étoit homme de Lettres , n'y ayent pas
inis la main c'eft celui de tous les Ouvrages
de M. de Fontenelle qui m'étonne le plus.
2º. Une traduction en Vers François
des Vers Latins du P. Commire , fur ce que
le grand Condé ne vivoit que de lait , 1674 :
elle commence par ce vers :
Si la frugalité qui regne en vos repas , &c.
On la trouve dans les @uvres de ce
Jéfuite.
3 °. Un Poëme pour le prix de l'Académie
Françoife de 1675. Il fut remporté
par M. de la Monnoye ; M. de F. n'eut qu'un
Acceffit.
4°. Les Dialogues des Morts , 1683 .
5 °. Le Jugement de Pluton , 1684.
6°. L'Eloge de Pierre Corneille dans les
Mémoires de la République des Lettres ,
Janvier 1685 ; mais l'Auteur l'a beaucoup
étendu depuis.
7°. Les Lettres du Chevalier d'Her.....
1785.
8. La Pluralité des Mondes , 1686.
9. L'Hiftoire des Oracles , 1687 .
10°. Les Eglogues , 1688. Le privilege
AVRIL. 1757. 77
eft du mois de Janvier. Dans la premiere
édition , il n'y a que neuf Eglogues ; le
retour de Climene , paftorale , qui fut fupprimée
dans les éditions fuivantes ; & le .
difcours fur l'Eglogue , avec la Digreffion
fur les anciens & les modernes. Dans la
feconde édition , on trouve de plus la
Paftorale d'Endimion , mife depuis en mufique
par M. de Blamont , & un Recueil de
Poéfies diverfes , augmenté & diminué
dans les éditions poftérieures. Plufieurs de
ces petites pieces avoient paru dans lesMercures
dès 1677. On trouve une nouvelle
églogue dans la troifieme édition . C'eft
celle qui a pour titre , la Statue de l'Amour.
On a vu par les dates que je viens de
donner › que M. de F. avoit fait avant
l'âge de 30 ans , ceux de fes Ouvrages
qui fonderent fa réputation ; ceux qui font
encore aujourd'hui , finon les plus eftimés,
du moins les plus célebres ; ceux enfin
qui lui valurent une place dans l'Académie
Francoife en Mars ou en Avril 1691 ,
c'eſt -à- dire avant 34 ans. Je ne crois pas
qu'aucun autre homme de Lettres , fimple
homme de Lettres , y ait été reçu auffi
jeune. Cependant il avoit follicité cette
place dès 1688 , & on lui a fouvent entendu
dire qu'il avoit été refufe quatre fois ;
c'étoit fon expreffion. Il le difoit furtout à
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
ceux qu'il voyoit piqués d'avoir échoué
une ou deux fois. Mais , ajoutoit- il , je
n'en ai jamais confolé aucun . Je n'en fuis
pas furpris , lui dis-je un jour. Vous n'avez
du confoler perfonne. On fçavoit bien
pourquoi vous aviez été refusé ; & les Lettres
de Defpréaux & de Racine , ont achevé
d'en inftruire le Public. Auprès deux ,
le neveu des Corneille avoit un péché originel
, & l'affocié de Perrault , un énorme
péché actuel , dont je vois même que
vous ne vous repentez point encore . C'eft
vous qui aviez gâté M. de la Motte. Auffi
Defpréaux qui l'eftimoit , difoit de lui :
c'est dommage qu'il ait été s'encanailler de
Fontenelle ; & lui de rire , ou plutôt de fourire
; car il avouoit qu'il n'avoit jamais ri
ni pleuré mais il fourioit fouvent & bien
naturellement.
Je dois ajouter qu'après avoir fouri , il
me dit : Je n'ai jamais été auffi partiſan
de M. Perrault que certaines gens auroient
voulu le perfuader ; je n'ai jamais été
auffi loin que lui . Auffi M. l'Abbé Bignon
me dit- il un jour que j'étois le Patriarche
d'une fecte dont je n'étois pas.
Il me reste à indiquer quelques Ouvrages
de M. de F. moins connus , & quelques
autres qu'on lui attribue .
1º. Un Parallele de Corneille & de Racine,
AV RI L. 1757 . 79
imprimé d'abord en feuille volante , depuis
dans l'Hiftoire du Théâtre François , de M.
Parfait , & en dernier lieu dans le portefeuille
trouvé de M. de V. où l'on a mis
encore plufieurs petites pieces de M. de F.
Ce Parallele eft fort exactement imprimé
dans ce Recueil , au lieu qu'il eft défiguré
par des fautes groffieres dans l'Hiftoire du
Théâtre François. Jufqu'à cette Hiftoire ,
peu de gens le connoiffoient , & il avoit
échappé à l'Abbé Granet . Sans cela , il
n'auroit pas manqué de le mettre dans
fon Recueil de Differtations & de Critiques ,
pour & contre Corneille & Racine , à la
fuite d'un premier parallele entre ces deux
Poëte , par Longepierre , qui fut l'occafion
de celui de M. de F.
Longepierre flatte trop Racine aux dépens
de Corneille , & peut-être M. de Fontenelle
ne rend-t'il pas une entiere juſtice à
Racine. Le lui difant un jour avec la liberté
qu'il m'avoit permife , & qui , au
refte , n'étoit pas un privilege , il me répondit
de l'air du monde le plus fincere :
Cela fe peut bien ; il y a même grande apparence
que cela eft . Auffi n'est - ce pas moi
qui fis imprimer ce Parallele ; & tout imprimé
qu'il étoit , je n'ai pas voulu lui
donner place dans mes Oeuvres.
Div
So MERCURE DE FRANCE.
J'ai fouvent eu un doute que je ne
ferai qu'infinuer ici . Defpréaux , ami de
Racine , le préféroit à Corneille. M. de F.
neveu de Corneille , le préféroit à Racine.
Sans les liaiſons du fang & de l'amitié , &
uniquement guidés par leur caractere &
leur forte d'efprit , n'auroient - ils point
jugé tout autrement ?
2°. La Préface de l'Analyfe des Infiniment
petits , par M. le Marquis de l'Hôpital
, eft de M. de Fontenelle . Les anciens
Géometres , & M. Pafcal , y font fort loués.
M. Rollin qui la lut , lorfqu'il voulut
dire quelque chofe fur la Géométrie , à la
fin de fon Hiftoire ancienne , & qui en
ignoroit le véritable Auteur , fut enchanté
des louanges données aux anciens & à
Pafcal , & depuis il fe plaifoit à oppofer ,
fur les premiers , l'autorité du Marquis de
'Hôpital à celle de M. de Fontenelle , qu'il
croyoit dans des fentimens bien différens.
On en parla tant à M. de F. qu'il defira de
fe trouver avec M. R. Il s'y trouva , le
mit fur les Anciens & fur la Préface , le
laiffa s'en prévaloir & la lui objecter , &
lui révéla enfin que c'étoit lui qui l'avoit
faite. M. Rollin fut un peu honteux , offrit
à Dieu cette petite humiliation , fit réparation
d'honneur à M. de Fontenelle , & le
AVRIL. 1757 : 81
remercia de la maniere dont il avoit parlé
de M. Pafcal. (1 )
On attribue à M. de Fontenelle 1 ° . Une
Comédie en un Acte en profe , repréſentée.
fous le nom de M. de Vifé en 1681 , &
intitulée la Comete . Elle fut faire à l'occafion
de la fameufe Comete de 1680 , &
de la terreur qu'elle infpira encore à certaines
gens. Bayle montra le faux du préjugé
qui faifoit regarder les Cometes comme
des fignes de malheurs , & M. de Vife
ou M. de Fontenelle le tournerent en ridicule
.
On croyoit alors que les Cometes ménaçoient
principalement les Princes & les
Souverains. Delà , double raifon pour eux
de croire à ce préjugé populaire. Communément
ils font peu philofophes , ils font
peuple , & la crainte rend crédule. M. de
Fontenelle contoit fur cela , & c'étoit peutêtre
un de fes meilleurs contes ; que la
queftion étant agitée en préfence d'un
grand Prince , & le plus grand nombre ſe
: (1) Voici le paffage « M. Pafcal examina
>> les courbes en elles - mêmes , & fous la forme
»de polygone ... & par la confidération feule de
» leurs élémens , c'eft - à- dire des infinimens petits
, il découvrit des méthodes générales &
d'autant plus furprenantes , qu'il ne paroît y
»être arrivé qu'à force de tête & fans analyſe. ».
D.v
82 MERCURE DE FRANCE.
moquant des Cometes & de ceux qui les
craignoient , le Prince dit aux Moqueurs :
Vous enparlez bien à votre aife , vous autres.
2º. J'ai vu attribuer à M. de F. unet
Lettre trop
badine fur la réfurrection des
corps , que je ne crois pas imprimée . D'autres
la donnent à feu M. l'Abbé de la F. L.
3°. On feroit plus fondé à croire de M.
de F. un petit Traité de la Liberté , divifé
en quatre parties , & imprimé , mais avec
beaucoup de fautes , dans un Recueil peu
connu , & qui pourtant l'eft encore trop.
L'Auteur des Differtations fur l'immatérialité
, l'immortalité & la liberté de l'ame : l'univerfel
M. Aftruc à qui j'indiquai ce Traité
, lorfqu'il me dit qu'il écrivoit fur ces
matieres , l'a folidement attaqué. Mais je
crois qu'on le trouvera plus fortement
combattu encore dans un très - bon Ouvrage
qui paroîtra inceffamment , intitulé , Examen
du Fatalifme , & c.
M. de F. n'a point laiffé de manufcrits
confidérables. Je ne connois du moins que
quelques petites Poéfies , & quelques Lettres
à Madame de Forgeville , cette femme
refpectable à qui M. de F. a dû la douceur
de fes dernieres années , & l'avantage
d'être encore heureux à cent ans. J'ai obtenu
d'elle de ne pas priver le Public de
ces Lettres. Elles prouveront dans celui
AVRIL. 1757. 83
"
qui les a écrites , bien plus que du talent
pour le genre épiftolaire. Elles prouveront
combien il étoit capable d'amitié , &
d'une amitié effective , active . Mais je
pourrai quelque jour en donner encore
d'autres preuves , & d'autant meilleures
qu'elles font moins connues . «< Quand je
» vois dans l'hiftoire , dit Pafcal , quelques
» belles actions cachées , elles me plaifent
» fort . Mais enfin elles n'ont pas été tout-
» à- fait cachées , puifqu'elles ont été fçues ,
» & ce peu par où elles ont paru , en dimi-
» nue le mérite ; car c'eft- là le plus beau
» de les avoir voulu cacher. » Je ne dirai
pas que M. de F. a voulu cacher les fiennes.
Je dirai feulement qu'il n'a point fongé à
les faire connoître , & c'eft peut-être la
maniere la plus eftimable de les cacher
parce que c'eft la plus fimple.
و د
Enfin parmi les difcours de M. des Ha-.
guais , cet ami dont j'ai parlé , il y en a
quelques-uns qui ont été compofés par
M. de F. Il y a environ vingt ans qu'il me
les confia ; & comme il m'avoit défendu
d'en prendre copie , je me bornai à quelque
petits extraits. Depuis feu M. Joly de
Fleury , Procureur Général du Parlement
les lui demanda ; & M. de F. les donna
bien volontiers à un Magiftrat , pour lequel
il avoit autant d'attachement que
"
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
d'eftime & de refpect. Ces difcours font
donc entre les mains de Meffieurs fes Fils.
Les refuferont- ils au Public ? Je leur indiquerois
bien ceux qui font de M. de Fontenelle.
M. le Procureur Général m'honore
des mêmes bontés que M. fon Pere.
M. de F. avoir prêté fa plume à bien
d'autres qu'à M. des Haguais ; mais ce n'eſt
que dans les derniers temps de fa vie qu'il
en eft convenu , ou du moins qu'il a nommé
quelques - uns de ceux pour lefquels il
avoit travaillé , & qui ne vivoient plus.
Il ne parloit même de ces Ouvrages de
commande , que pour dire quelque fait
fingulier , ou quelque trait plaifant dont
ils avoient été l'occafion . Il ne fe vantoit
pas ; il contoit , & contoit au mieux , furtout
en très-peu de mots . Il jouoit même ſes
contes , & , par exemple , en voici un qu'il
faifoit très plaifamment.
Il avoit compofé un Difcours pour un
jeune Magiftrat d'un nom célebre dans les
faftes de Thémis. Il connoiffoft fort le pere
de ce Magiftrat , & dînoir quelquefois
chez lui . Le fils , bien für du fecret , s'étoit
donné à fon pere pour Auteur de la piece ,
& lui en avoit laiffé copie. Un jour , mais
long-temps après , le Magiftrat pere , qui
avoit donné à dîner à M. de F , lui dit qu'il
vouloit lui lire une bagatelle de fon fils ,
AVRIL. 1757. 85
qui sûrement lui feroit plaifir. M. de F.
avoit totalement oublié qu'il eût fait ce
Difcours ; mais il fe le rappella dès les
premieres lignes , & par une forte de pudeur
, il ne donna à la piece que peu de
louanges & très- foibles , & d'un ton &
d'un air qui les affoibliffoient encore .
La tendreffe ou la vanité paternelle en
furent piquées , & la lecture ne fur point
achevée. Je vois bien , dit le Magiftrat ,
que cela n'eft pas de votre goût. C'est unstyle
aife , naturel , pas trop correct peut être , un
ftyle d'homme du monde. Mais à vous aurres
Meffieurs de l'Académie , il faut de la grammaire
& des phrafes , &c.
M. de F. étoit de plufieurs Académies
étrangeres , & entr'autres de celle des Arcades
ou Arcadiens de Rome ; elle s'y forma
en 1690. On y donne à chaque Académicien
un nom Paftoral , tiré du Grec ,
& qui a rapport à fes talens , à fes Ouvrages
, ou au nom fous lequel il eft connu
dans le monde. M. de F. eut celui de Pigrafto
, ou Pegrafto , qui fignifie petite fontaine.
On dit , & les Italiens eux-mêmes
difent Pegafe qui , comme on fçait , a
la même origine. M. de Voltaire a le nom
de Mufeo , comme qui diroit , le Favori
des Mufes , le Poëte par excellence . On
donne encore à chaque Berger un terrein
86 MERCURE DE FRANCE.
pour la pâture de fes troupeaux ; M. de F.
avoit toute l'Ifle de Delos.
Je fuis redevable de cette petite anecdote
à un autre Arcade , au célebre M.
Titon du Tillet , que M. de Fontenelle aimoit
& refpectoit. Oferai- je me nommer
après lui , & offrir un hommage public
des mêmes fentimens à ce génereux Ami
des Lettres , des beaux Arts , & de ceux
qui les cultivent ? C'est ce zele fi connu
dans toute l'Europe , qui lui a valu dans
l'Académie des Arcades , le nom de Philomelo
Parnaffide. Ce nom honoreroit un
Souverain .
Je pourrai bien revenir encore à M. de
Fontenelle dans quelqu'un des Mercures
fuivans. J'en fuis tout plein ; je voudrois
en remplir tout le monde , & je crois
qu'on ne demande pas mieux ; mais
qu'on me difpenfe de toute efpece d'ordre
& d'arrangement. Je dirai les chofes à mefure
qu'elles me reviendront dans la mémoire
, ou que je les retrouverai dans
mes papiers ; car j'en ai écrit plufieurs . Je
ne veux que m'occuper , fans effort , d'un
fujet qui me plaît infiniment , & comme
je l'ai déja dit , fournir des matériaux à
ceux qui voudront les mettre en oeuvre .
Pour moi , je n'y fonge point. La Fontaine
difoit :
AVRIL. 1757 . 87
Les longs ouvrages me font peur. J'ôte
l'épithete , & je dis : les Ouvrages.
Au refte , on peut compter fur la vérité
des faits & des anecdotes que je rapporterai.
En tout cas , je nommerai ordinairement
les perfonnes de qui je les tiens ,
lorfque je ne les tiendrai pas de M. de F.
même. Je fuis affez connu pour fincere ,
pour vrai , pour exact , & jufqu'au fcrupule
, & jufques dans les plus petites chofes.
Je n'en rougis point. Tel étoit auffi
M. de Fontenelle . Je lui ai quelquefois cité
le mot que l'exactitude eft le fublime des fots.
Il le trouvoit bon & plaifant.Il auroit voulu
l'avoir dit, ou plutôt l'avoir imaginé ; car il
n'a jamais dit un mot qui pût jetter du ridicule
fur une bonne chofe, & , comme il s'exprimoit
, fur la plus petite vertu . En général ,
il n'étoit pas railleur , encore moins cauftique
ou médifant . Mais s'il n'avoit pas le
penchant & le goût de la raillerie , il en
auroit bien eu le talent & l'art . J'avoue
même qu'il y a des preuves qu'il l'avoit ,
quelques vers , quelques bons mots , mais
en très- petit nombre , & contre des ennemis
déclarés & aggreffeurs . Quelques-uns
de ces vers & de ces bons mots font connus
; ce n'eft pas de moi qu'on apprendra
les autres , du moins ceux qui pourroient
bleffer des perfonnes encore vivantes.
38 MERCURE DE FRANCE.
VERS
Sur la Mort de M. de Fontenelle.
Il n'eft donc plus ce Philoſophe aimable ,
Et le Neftor des beaux efprits :
Il fçut mêler dans les écrits
Toujours l'utile à l'agréable.
La fimplicité de fes moeurs ,
La douceur de fon caractere ,
Son efprit gagnoient tous les coeurs ;
Il s'inftruifoit & fçavoit plaire .
D'un certain goût original ,
Il s'étoit fait une maniere
Ingénieufe & finguliere ,
Téméraire pour un Rival.
Des matieres les plus ingrates ;
Il faifoit éclorre des fleurs ,
Et par des teintes délicates ,
Il en varioit les couleurs.
Quelle noble & fine élégance
Dans fes Dialogues des Morts !
Quelle adreffe d'intelligence ,
Lorfqu'examinant les rapports
De ce grand tout , ce vafte immenfe ;
Après avoir bien médité ,
Sans faire un dogme irrévocable ,
Il rendit au moins vraisemblable
Que l'Univers eft habité !
AVRIL. 1757. 89
Peu curieux des faux miracles ,
Attentif fur le merveilleux ,
Du monde il défilla les yeux
Sur la fauffeté des Oracles.
De la raifon & de la Foi
Connoiffaut les juftes limites ,
11 fe fit toujours une loi
D'en fuivre les routes prefcrites.
Fut- il un Socrate , un Platon ?
Non ... j'entends les fons d'une lyre ;
Je le fuis , je fens qu'il m'attire
Sur les rivages du Lignon :
Fruit heureux d'un tendre génie ,
La douceur de fon harmonie ,
M'invite à préférer les bois
A la pompe de tous les Rois.
Ombre illuftre de Fontenelle ,
Je vous évoque en ce moment :
Je fens que mon pinceau chancelle
Pour orner votre monument.
Guidez-moi dans ce fanctuaire ,
Où vous preniez ces tours nouveaux ,
Quand vous faifiez pour un Confrere
Des autels & non des tombeaux.
Lecteur, mon chagrin eft extrême ;
Je fens ma foibleffe aujourd'hui :
Il faudroit qu'il revînt lui-même ,
Pour m'apprendre à parler de lui.
DE BONNEVAL,
90 MERCURE DE FRANCE.
JE
A M. DE BOISSr.
E vous remercie , Monfieur , de la bonté
que vous avez eue d'inférer dans le Mercure
de Février , les Vers fur la mort de M.
de Fontenelle , que j'ai eu l'honneur de
vous envoyer. Malgré la précaution que
j'avois prife de n'y pas mettre mon nom ,
j'ai été reconnu . Une Dame de ma connoiffance
, qui fçait lire , & qui partage mon
admiration pour M. de Fontenelle , n'a pas
eu plutôt jetté les yeux fur mes Vers , qu'elle
à deviné que j'en étois l'Auteur . Étant
allé , il y a quelques jours , lui faire ma
cour à fa toilette , fitôt qu'elle m'apperçut :
eh ! où donc , me dit- elle en riant , avezvous
été chercher Nécrologes ? pourquoi pas
Martyrologes ? Eft- ce parce qu'il eft un peu
moins rude & plus connu ?
Je voulus feindre de ne pas entendre
cette Dame. Vous avez bien l'air d'un Poëte
honteux , continua- t'elle : il ne manque
plus à votre gloire , que de faire une Enigme.
A ce mot , je ne pus m'empêcher de
me récrier. Je vous confeille , me dit - elle ,
de mal parler des Enigmes pour vous en
punir , je vous condamne à en faire une
tout-à- l'heure. J'allois répliquer , lorfqu'elAVRIL.
1757 . 91
>
le ajouta avec vivacité : Si vous dites encore
un mot , je joins à l'Enigme un Logogryphe.
Cette menace me rendit muet.
Je ne vous donne , pourſuivit- elle , pour
réparer vos torts , que le temps de ma toilette.
Il eft bon d'obferver que ce Juge abfolu
en emploie bien moins à cet uſage
que la plupart de nos jeunes Magiftrats.
Comme je n'en avois pas à perdre , & que
le moindre délai pouvoit encore me coûter
un Logogryphe , je me foumis promptement
à un arrêt fans appel , & rimai l’Enigme
ci-jointe , dans laquelle j'ai depuis
inféré quelques vers.
On parut l'entendre , & même l'approuver
jufqu'au dernier mais à peine
fut-il prononcé , que celle à qui il s'adreffoit
, prétendit ne plus rien comprendre à
l'Enigme : & peut -être me l'auroit - elle perfuadé
, fi fa rougeur ne l'eût trahie ; car ,
dans l'occafion , elle rougit , & l'on s'en
apperçoit , même après fa toilette. Son extrême
modeftie fut fans doute un peu bleffée
que je lui euffe dit , à la faveur des
vers , ce que perfonne n'ofe lui dire en
profe , quoique tout le monde le penſe en
la voyant. Cependant , après m'avoir dit
elle-même que je fçavois profiter des circonftances
, que je ne ferois pas plus vindicatif
quand je ferois de fon fexe , elle
92 MERCURE DE FRANCE.
me pardonna de bonne grace ma prétendue
vengeance , par la raifon , dit- elle, que l'on
a vingt quatre heures pour dire tout ce que
l'on veut à un Juge qui nous condamne.
C'eſt par l'ordre du mien , Monfieur
que je vous envoie mon Enigme . Il vouloit
, pour fe venger à fon tour , m'obliger
à mettre mon nom au bas : j'y confentis
, à condition que , pour ma juftification
, il me permettroit de mettre le fien
au haut ; & nous compofâmes pour les lettres
initiales de l'un & de l'autre.
Quoiqu'il faffe affez peu de cas de cet
envoi , il prétend pourtant , en vous l'adreffant
, Monfieur , entrer par-là en paiement
avec vous pour fa part du plaifir que
font aux Lecteurs du Mercure les jolis
Contes dont vous l'ornez. Si tous ceux 2
dit- il , qui partagent avec lui ce plaifir ,
en rendoient à l'Auteur chacun autant que
pourra lui en faire mon Enigme , quelque
foible qu'il foit , le Public ne lui en devroit
bientôt plus guere : la quantité le dédommageroit
de la qualité.
Je ne dois pourtant pas vous laiffer ignorer
que l'on trouve à ces Contes charmans
un défaut ; c'eft qu'ils deviennent bien
courts : ( 1 ) on vous prie, Monfieur, d'engager
le bon Faifeur à les rendre un peu plus
(1) Nous nous fommes corrigés dans ce Volume.
AVRIL. 1757. 93
longs : je dis le bon Faifeur , car on veur
que vous en ayez au moins deux , qu'il eft
bien aifé de diftinguer. Si vous déterminéz
le bon , c'eft-à dire , le meilleur , à ce que
l'on fouhaite de lui , on vous promet de
reconnoître cette attention par desEnigmes
ou des équivalens que l'on fera faire par
de
plus habiles que moi .
s
On poufferoit même la promeffe jufqu'au
Logogryphe , fi vous pouviez retrouver
quelque nouveau Dictionnaire , femblable
à celui de ce jeune Officier , qui s'occupe à
réfléchir les matins. Madame , auffi - bien
que votre jeune Militaire , eft d'un goût
fingulier ; elle aime les réflexions : celles
de M. l'Abbé Trublet , fur la converſation,
dui ont extrêmement plu . Leur lecture eft ,
à fes yeux , bien plus agréable , & tout au
moins auffi utile que celle de ces Diſſertations
pleines d'érudition ou de fcience ,
qui n'ont tout au plus que quelques Lecteurs,
mais elle fent à merveille que des
differtations font moins rares que des penfées
, des réflexions tout - à la fois ingénieufes
& folides.
Pour ne rien oublier des chofes que je
fuis chargé de vous faire fçavoir , Monfieur
, je dois vous dire un mot fur la façon
dont vous faites quelquefois les extraits
des Ouvrages nouveaux . Je ne vous
citerai pour exemple , que celui de la Prin
94 MERCURE DE FRANCE.
ceffe de Gonzague . Vous le fîtes d'un ſtyle fi
féduifant , que la Dame , au nom de qui
j'ai l'honneur de vous parler , s'imaginant
que ce Roman étoit écrit du même ſtyle ,
elle l'envoya vîte chercher ; & , à la lecture,
elle trouva bien à rabattre de l'idée qu'elle
en avoit conçue. Cette brochure , qui
n'eft pas fans mérite , eût vrai- femblablement
fait plus de plaifir , fi votre extrait en
eût moins promis.
Souffrez , s'il vous plaît , Monfieur , qu'avant
de finir , j'ajoute encore une obſervation
aux précédentes : c'eft que ce n'eft pas
en mon nom que j'ai pris la liberté de vous
les faire , & que je ferois très- mortifié
qu'elles euffent le malheur de déplaire à
quelqu'un qui plaît au Public autant que
vous & à autant de titres. J'ai , & c . D. R.
ENIGM E.
Je fuis, charmante Hébé , l'Oracle de Cythere ,
JE
Et de droit , comme Oracle , un peu myſtérieux.
Je réponds fans parler ; mais malgré ce myſtere‚ɔ
Je rends aux moins ingénieux ,
Une réponſe toujours claire.
La plus innocente Bergere
M'interroge & m'entend au mieux :
Auffi j'ai des autels en mille & mille lieux ,
Où l'on me donne mainte affaire .
AVRIL. 1757. 95 *
Sans vouloir cependant faire le glorieux ,
Ces travaux ne me coûtent guere.
Sans Prêtres à nourrir , pour tromper le vulgaire ,
Comme en avoient tous les faux Dieux ,
Moi -même fur fon fort , je l'inftruis , je l'éclaire ,
Et n'en retire aucun falaire.
Je contente à la fois nombre de curieux .
Ce n'eft pas , j'en conviens , moi- même qui prononce
:
En vrai Prêtre-Martin, toujours chacun d'entr'eux
Fait la demande & la réponſe.
Doit- on être furpris , fi j'ai l'art merveilleux
De fçavoir tous les fatisfaire ?
On vient de toutes parts me confulter pour plaire ,
Pour préparer aux coeurs les plus fenfibles coups.
Il n'eft point de Beauté qui ne me rende hommage
;
Et quoiqu'affez ſouvent , je change de viſage ,
On me trouve toujours les attraits les plus doux.
Je jouis du rare avantage
De plaire à tous les yeux fans les rendre jaloux ,
Ni leur caufer jamais d'allarmes :
Les vôtres , belle Ingrate , hélas ! font ceux de
tous ,
Qui me trouvent le moins de charmes ,
Et je n'en montre autant à perfonne qu'à vous.
Par M. D. R.
Cette Enigme ale mérite d'unjoli Madrigal.
96 MERCURE DE FRANCE.
Elle eft adreffée à Me la Marquise du P.D.F.
Le mot de l'Enigme du Mercure de Mars
eft Café. Celui du Logogryphe eſt Chocolat
, dans lequel on trouve , cachot , talc ,
chat , cabo , hola , lac , choc , Ath , Ta ,
Calot , Thola , Clotho.
,
LOGO GRYPH E.
NOIR démon de l'erreur , vous, fombre jalouſie,
Qui de mon fceptre ardent fecouez le fleuron
Miniftres de ma haine , aidez ma frénéſie ;
Que l'univers foumis redoute mon poiſon.
'Appelles , ton pinceau que la vengeance anime ;
De mes cruels attraits trace en vain le tableau ;
Aux murs des Tyriens tu devins ma victime ,
Quoique je fuffe encor alors dans le berceau.
Mes progrès tous les jours paffent mon eſpérance :
Le courage , le rang , le fçavoir , l'innocence ,
Rien n'échape à mes traits ; mon dard empoisonné
Frappe Thémis , le fanctuaires
Et le fiel de ma colere
N'épargne pas des Rois le féjour fortuné.
D'Ifmene à mon aſpect les charmes s'obſcurciffent,
Ses beaux yeux font mouillés de pleurs.
D'une belle action j'affoiblis les couleurs ;
Combien par mes forfaits d'infortunés périffent !
Sans doute tu me tiens à des traits ſi frappans.
Par
AVRIL. 1757 . 97
Pas encor ? eh bien ! vois , combine tous mes
temps.
Mais pour ton intérêt & ton repos peut-être ,
Puiffes-tu , cher Lecteur , ne jamais me connoître.
Dans mes huit pieds je t'offre un ſouffle tout divin;
Ce qu'un friand gourmet fait féparer du vin :
Contre un venin une plante d'ufage ;
Une autre qui , miſe en ouvrage ,
Des enfans de Lévi forme les vêtemens.
Ce fleuve fi connu par fes débordemens.
A fon Amant le nom que Philis donne ,
Quand il la ferre dans fes bras :
Encor un mot que la friponne
D'un air charmant lui répete tout bas.
Une gentille Nymphe en vache convertie ,
Qu'au furveillant Argus Mercure efcamota.
La Mufe de Rollin : ce Tyran d'Arcadie ,
Qu'en un loup autrefois Jupiter transforma.
La fille de Cadmus : deux notes de mufique :
Une ville en Piedmont , une autre en Amérique.
Un inftrument rongeur , le fond d'un grand vaiffeau
:
Un mets fort indigefte , un tranquille amas d'eau :
Un habitant d'un lieu où je fuis peu connue >
Mais fur qui vivement s'exerce mon courroux :
Rarement la vertu n'offenſe pas ma vue ,
Il faut être né faux pour éviter mes coups.
Je t'offre encor une fource féconde
De ce métal commun au nouveau monde .
I. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
Un port de mer , un mets délicieux :
De l'Eternel le féjour bienheureux.
Certain fuppôt d'une fecte maudite :
Des animaux le plus fot & l'élite.
Un jour bien folemnel que chome tout Chrétien ,
Un fleuve d'Allemagne , un brave Athénien ,
Qui , plein pour les jumens des regrets les plus
< tendres ,
Voulut dans des tombeaux enfevelir leurs cendres
La femme de Jacob , le mari de Thétis :
A de triftes plaideurs ce que dicte Thémis :
La ville où naît une graine eftimée :
Le Jufte qui dans l'arche a ſauvé ſa lignée . "
Enfin un cruel frere , un perfide affaffin ,
Qui fut le meurtrier de l'Orateur Romain.
Par M. L. D.Villen- d'Efel. de Vallenfole ,
en Provence , au College de Clu.
VEN
CHANSON.
ENEZ Amour , venez embellir la nature.
>
Tout languit où vous n'êtes pas :
Les fleurs , la naiffante verdure ,
Le chant des Roffignols , des eaux le doux murmure
,
N'ont , fans vous , pour les cours que de foibles
appas.
Yenez , Amour , venez embellir la nature :
Tout languit où vous n'êtes pas.
Air Gracieux.
Venes amour, venés embellir la na.
Lent.
tu - re,Tout llaann-- gguuiittoouu vous n'êtes
Fin
pas. Les fleurs, la nais -- sante
W
ver_
du - re Le chant des rossignols , des
eaux le doux murmu
reNontsans
"vous
pour les coeurs que de foibles appas,
Gravépar Labassée
Venes amour .
+
ImpriméparTournelle .
AVRIL 1757.
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
SUITE de l'Extrait de la Colombiade.
COLOMB arraché à l'objet de fa flamme ,
perd de vue l'Orphée monté par Fiefqui .
Un efprit infernal , fous l'apparence d'un
monftre marin de figure humaine , égare
& fait aborder le Pilote Morgant en une
Ifle d'Antropophages dont l'Auteur nous
peint ainfi la férocité :
22.197
L'honneur n'eft point l'attrait qui les mene au
carnage ;
Ils dévorent des les habitans du tage
yeux
S'abreuver de leur fang leur tient lieu de lauriers ,
Soudain leur multitude entoure nos Guerriers :
La valeur cede au nombre ; & fiers de leur conquête
,
Lorfque ces Leftrigons en préparoient la fête ,
La rufe de Morgant les foumit aux vaincus ;
Il verfe aux ennemis les préfens de Bacchus ,
Et de ce doux nectar s'enivrent ces Barbares.
Dans les fougueux accès de leurs danfes bifarres ,
La terre tremble, & l'air porte leurs cris aux Cieux
E ij
Koo MERCURE DE FRANCE.
Quand les feux de Silene , & des fauts furieux
Epuifant leurs efprits , les livrent à Morphée ,
Au milieu de leurs chants tombe leur Coriphée :
Le filence fuccede à d'horribles concerts.
De fubtiles liqueurs furent ici les fers
Dont Morgant enchaîna cette race indomptable.
Il échape à leur cruauté pendant leur
fommeil . Une tempête s'éleve. L'Amiral
fe fauve avec une partie de fa flotte fur une
terre inconnue. Il adreffe cette belle priere
au Ciel :
Dieu puiffant..tu remplis tes oracles :
Ma troupe , dont la voix célebre tes miracles ,
N'a point ici d'Autels où t'offrir ſon encens ;
Mais la Terre eft ton temple , & tes regards perçans
Embraffent l'Univers que ton pouvoir gouverne.
Cesgazons , où mon front à tes pieds fe profterne,
Sont , ainfi que les cieux , l'ouvrage de tes mains-
Répands-y tes bienfaits fur ces nouveaux humains
Pardonne les erreurs qu'y fema l'ignorance ;
Que ton culte en de lieux prenne à jamais naiſfance
:
Le peu de mes nochers que tu fauvas des mers ;
Peut-il à m'obéir forcer cet Univers ?
A toi feul j'ai recours ... Dieu couronna fon
zele .
Il retrouve le refte de fon équipage en J.
AVRIL. 1757.
101
parcourant cette Ifle ; il la nomme l'lfle
Eſpagnole , & parle ainfi aux Caftillans :
Vaillans Ibériens , quand je fonge à l'inſtant
Qui vit fondre fur nous tous les malheurs enfemble
,
Et que j'admire enfin le fort qui nous raffemble ,
Je reconnois le Dieu qui conduit nos projets :
En vain l'Enfer armé combattroit fes décrets ,
La palme eft en nos mains ; mais penſez que la
gloire
Eft le prix de la paix plus que de la victoire.
Le Dieu de la concorde auroit-il fur les mers
Expofé les Guerriers aux maux qu'ils ont foufferts
,
Pour voir la Foi dans l'Inde apporter le carnage ?
Non ; il veut fans combats foumettre ce rivage :
Cherchons par la douceur à faire aimer fes loix ,
D'un peuple bienfaiſant fi nous bleffions les
droits ,
Notre nombre contr'eux auroit peine à fuffire.
Que l'union des coeurs nous donne ici l'empire.
Amis , un feul parti peut remplir nos projets :
Raffemblons-nous ; ofons traverſer ces forêts ,
Y chercher un azyle , & gagner les Sauvages
Par l'attrait des vertus qu'ignorent ces rivages,
J'attefte ici le Ciel , attentif à ma voix ,
Que vos feuls intérêts y dicteront mes loix.
Les Eſpagnols fuivirent mal ces fages
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
maximes , particuliérement fous Cortés
qui fuccéda à Colomb dans cette entreprife.
Ils deshonora avec eux le nom
Chrétien par des cruautés qui les mirent
au deffous des Sauvages , & leur mériterent
le nom de Barbares qu'ils ofoient leur
donner. La chaleur & la fatigue les portent
à la révolte. La prudence de l'Amiral l'appaife
, & les ramene à leur devoir. Ün
Cacique les reçoit avec bonté, & leur fournit
des vivres.
Dans le fixieme Chant , les Indiens vifitent
les vaiffeaux Européans. Le bruit da
canon les épouvante. Les dons des Efpagnols
les raffurent ; mais les Démons de
l'Inde leur oppofent le feul ennemi qui
peut détruire leurs projets :
L'avarice eſt ſon nom : ce monftre ardent à
nuire ,
Qui fuit les biens réels pour un eſpoir trompeur ,
Pourfuivi de la faim , guidé par la terreur ,
Chez les Dieux du Tartare arrêtoit ſa carriere ,
Quand fon front defféché fourit à leur priere.
Elle s'empare des Caftillans , & les porte
au pillage. Colomb apprend leurs violences
avec douleur . Les Sauvages s'arment
pour leur défenfe. L'Amiral eft forcé de
les combattre ; mais pour réparer l'injuftice
des fiens , il renvoie les prifonniers de
AVRIL. 1757. 103
l'Inde avec des préfens. La famine fuccede
à la guerre, & ravage fon camp. Vafcona
qui regne fur une partie de cette Ifle , envoie
inviter l'Amiral de venir à fa cour .
Il s'y rend.
Son Palais , dont l'éclat annonce une Déeffe ,
Montre autant de rubis qu'il eft d'Aftres aux
Cieux.
Le foir , des feux d'encens allumés en ces lieux ,
Des plus riches jardins éclairent les ombrages ;
L'or en forme les fruits , les fleurs & les feuillages
,
Et des dons de la terre y peint ſi bien les traits ,
Qu'au cifeau de Germain ces vergers femblent
faits..
D'un Cirque qui du centre occupe feul l'eſpace ,
Un fable étincelant émaille la furface :
Là fur un trône d'or la Reine avec fa Cour ,
Au milieu de la nuit a l'éclat d'un beau jour ;
Ses cheveux noirs épars que fon fein prend pour
voiles ,
Par le feu des Saphirs effacent les étoiles ;
D'un plumage incarnat le léger ornement ,
En forme de ceinture , eft fon feul vêtement.
Malgré les traits frappans de fa noble figure ,
Et le foin de charmer qui forma fa parure :
Dans fon abord farouche , on apperçoit que l'art
N'a point dès fon enfance adouci fon regard , &c,
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
Cette beauté plus majestueufe que touchante
, n'efface point l'image de Zama du
coeur de Colomb , qui a le malheur d'enflammer
Vafcona , fans prétendre à tant
de gloire. Après différens jeux dont elle
amufe ce Héros , elle lui offre fa couronne
& fa main. Il la refuſe . La Reine offenſée
le menace en le quittant , & fe difpoſe à la
vangeance .
Elle confulte dans le feptieme Chant le
Magicien Hufcar fur le fuccès de la guerre
qu'elle veut entreprendre. Il lui annonce
fa ruine avec celle des Dieux de l'Inde.
La fiere Vaſcona brave cet orage , & court
affembler fon armée. Fiefqui , qui montoit
l'Orphée, & qui conduifoit Zama , eft fait
prifonnier avec elle au port de Xaragua.
Cette aimable Indienne tombe ainfi au
pouvoir de fa fiere Rivale. Son Amant qui
ignore fon deftin , s'apprête au combat
fecondé de Canaric & d'un autre Cacique.
Avant que d'en venir aux mains , Vafcona
pouffée par un retour de tendreffe , offre
une feconde fois le trône à l'Amiral qui
perfifte dans fon refus , & préfere le fort
des armes. Il termine ce Chant en difant
aux fiens :
Amis , voici le jour où votre audace afpire ,
La gloire vous appelle à des périls nouveaux :
Rendons l'autre Univers jaloux de nos travaux.
AVRIL. 1757 . 105
Le huitieme Chant eft rempli par la defcription
de la bataille que fe livrent les
deux armées , & par le tableau des différens
peuples qui compofent celles de Vafcona.
Les Espagnols obftiennent à la fin
l'avantage ; mais ils le paient cher.
L'Indien frappe encor le bras qui le terraffe .
Pinzon & Ximenés , dont Naba fut vainqueur
Du fort qu'ils méritoient fubirent la rigueur ;
Un lingot d'or fondu fut leur dernier breuvage.
Que ce métal chéri , leur dit le Roi Sauvage ,
Affouviffe aujourd'hui votre foif des tréfors.
Pour comble de difgrace.
Banex à Xaragua cherchant une retraite ,
Sur nos Guerriers captifs court vanger fa défaite :
Fiefqui , dont le Navire échoua fur ces bords ,
Voit immoler fa troupe & defcend chez les morts ;
Et fous l'antre où le fort des long- temps les enchaîne
,
Leur compagne Zama s'offre aux yeux de la
Reine :
Pour prolonger tes maux , jeune Indienne ,
hélas !
L'Amazone en fureur differe ton trépas :
De fon coeur , à ta vue , un feu jaloux s'empare :
Dieux ! quel fera le coup que fa main te prépare !
Ce dernier vers qui finit le huitieme
E v
106 MERCURE DE FRANCE .
Chant réveille vivement la pitié pour
Zama , & fait trembler pour fes jours .
Le neuvieme Chant eſt tout dans l'intérêt
. Deux Indiennes viennent implorer le
fecours de Colomb dans fa tente. Il reconnoît
Zama .
Le charme des regards , le trouble , les foupirs ,
Long - temps des deux Amans enchantent les
defirs.
Mais de notre Héros la furpriſe eſt extrême :
En langage Efpagnol l'Indienne qu'il aime ,
L'interroge & lui peint fa joie & fon ardeur.
Zama , s'écria -t’il , d'où naît ce ſon flatteur ?
Par quel divin fecours puis- je ici vous entendre ?
L'Amour , ainfi que dans le Roman de
Zaïde , avoit fait ce miracle. Il avoit été le
Maître de Langue de la tendre Zama . Elle
apprend à fon Amant que dans l'efpoir de
le rejoindre , & de s'unir avec lui pour jamais
, elle étoit devenue Chrétienne . Colomb
à ces mots eft tranfporté de joie.
Zama , s'écria-t'il , que ton récit m'enchante !
Oui , quand pour moi ton coeur au vrai culte eft
foumis
,
L'efpoir de ton hymen me doit être permis.
Il la preffe tendrement de former ce
noeud.
AVRIL. 1757. 107
·
Hélas ! reprit Zama , tu vois que je foupire ;
Que m'unir à ton fort eft le bien où j'aſpire ,
De ta félicité qui charme ma langueur ,
Faut- il par mes récits te ravir la douceur ?
Quand pour te retrouver nous abordions la terre ,
Le peuple de ces lieux nous déclara la guerre.
On nous mit dans les fers .
• •
•
Fiefqui joint à fa troupe , aux Dieux fut immolé.
En vain le fer facré qui leur ôta la vie ,
Sur moi , fur ma compagne arrêta fa furie ;
La Reine fans pitié vit nos attraits naiffans :
Sous le prétexte humain de ranimer nos fens ,
Sa main nous abreuva d'une liqueur perfide.
Dès cet inftant , hélas ! la foif la plus avide
Dans mon fein déchiré répandit ſon ardeur :
Le bruit de tes combats augmentoit ma douleur.
"
Elle ajoute qu'échappée à l'esclavage ,
elle avoit rencontré Serrano qui l'avoit
conduite dans la tente de l'Amiral. Ma
joie , pourfuit - elle d'un ton de voix qui
s'éteint par degrés :
Ma joie à ton afpect , mon ardeur , tes tranfports
De mes jours affoiblis ont prolongé la trame :
Mais l'effort que je fais pour t'exprimer ma
flamme ,
Epuife mes efprits , & les maux que je fens
Sur ma langue altérée arrêtent mes accens,
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
Je n'ai plus qu'un moment à jouir de ta vue :
Vainement je combats le venin qui me tue .
Cher époux , foutiens-moi ... la nuit couvre mes
yeur.
>
Ah ! ces tendres foupirs font mes derniers adieux ...
Je fuccombe , j'expire ... à cette voix mourante ,
Du plus fenfible Amant concevez l'épouvante :
Non, Amour , tu peux feul en peindre les tourmens.
Colomb pouffe des cris de douleur.
Zama ranimée par les foupirs & par les
gémiffemens de fon Amant défefpéré.
Rouvre les yeux éteints & prononce ces mots :
Il n'eft plus temps , Colomb , de répandre des
larmes :
Mon ame , qui du Ciel goûte déja les charmes ,
Ne met plus fon bonheur qu'en l'efpoir de fes
dons.
Veux-tu les mériter dompte tes paffions ;
Sers ton Dieu , fuis fes loix ; fais qu'un jour dans
fa gloire ,
Nos deftins réunis couronnent ta victoire .
A ce difcours l'effroi dans tous les yeux eft peint.
Zama feule eft en paix : ſa vie enfin s'éteint ,
Non comme un fer ardent dans l'onde qui murmure
,
Mais telle qu'un flambeau privé de nourriture ,
Qui par degrés expire , & fe perd dans les airs.
AVRIL. 1757. 100
Ainfi , pour ſe rejoindre au Dieu de l'univers ,
L'ame de l'Indienne au firmament s'envole.
Que ce dernier trait rend Zama intéreffante
! Sa mort chrétienne offre un tableau
touchant qui édifie autant qu'il attendrit.
Mais Madame du Bocage en tire un plus
grand parti . Zama qui boit le Nectar des
Elus , eft envoyée du Ciel vers Colomb
pour lui fervir d'Ange tutélaire ; & pour
lui dévoiler l'avenir , elle lui apparoît dans
le fommeil , le confole , & lui prédit en fonge
le fort de fon entrepriſe , avec les principaux
événemens qui doivent arriver dans
l'Europe. Nous croyons que de toutes les
machines épiques , l'Auteur n'en pouvoit
employer une plus heureufe , qui fortît
mieux du fein du fujet , & qui fût plus
liée à l'intérêt. Cette vifion qui remplit
une partie de ce Chant , & qui le termine
, préfente un grand nombre de beautés
de détail ; mais l'abondance des matieres
qui nous preffent , nous oblige d'abréger
& de nous borner aux deux morceaux fuivans.
Le premier eft un trait moral , & qui
peint bien le pouvoir de l'avarice humarà
propos de la découverte des mines.
ne ,
Que vois-je ? fur ces monts où le Ciel ſe repoſe ,
Carjaval' livre au fer les mines du Potofe ;
110 MERCURE DE FRANCE.
Quel déluge de maux s'exhale de leur fein !
Le fouffle empoifonné qui fort de ce terrein ,
Avertit les mortels d'en fuir les dons perfides :
Mais la cupidité rend les coeurs intrépides.
Quand ces monts d'or creufés , & de cruels
combats
Dépeupleront Madrid , l'Europe & nos Etats .
L'avare fans pitié , pour ouvrir ces abysmes ,
Ira jufqu'en Afrique acheter ( 1 ) des victimes .
Colomb, pour tant de fang répandu fur ces bords,
Le feul vrai bien dont l'Inde enrichira vos ports ,
Eft l'antidote fûr qu'au Pérou fans culture ,
Contre un pouls déréglé prépara la nature.
Le Quinquina eft heureufement exprimé
dans ces derniers vers. Le fucre ne
l'eft pas moins poétiquement dans ceux- ci :
Dans ce vafte Archipel la main de l'induſtrie
Tirera des rofeaux une manne chérie :
Jamais le mont Hybla n'eut un miel fi flatteur.
Oui , ces champs inconnus au fer du Laboureur;
Cultivés par le luxe , en feront plus fertiles.
Pour tant de fruits nouveaux à l'Europe inutiles
Le commerce vainqueur des vents & des faifons
Des deux mondes fans ceffe échangeant les moiffons
,
Par fes nombreux vaiffeaux furchargera les ondes.
(1) Les Negres qui travaillent aux mines.
AVRIL 1757. III
Le fecond morceau marque le progrès
de la Philofophie , des Lettres & des Arts
en Europe .
Ce Vainqueur ( 1 ) d'Ariftote , accablé par l'envie ,
De fon fiecle éclairé paroit l'heureux Génie :
A l'aide d'un cryſtal à Florence inventé ,
Il lit dans l'Empirée , en peint l'immenſité :
Chaque étoile à fes yeux eft le foleil d'un monde ;
Comme on voit en nageant les habitans de
l'onde ,
Preffer l'eau qui les preffe , y tracer un chemin ,
Ces tourbillons flottans circulent dans le plein.
Un Aftronome Anglois (2) , contraire à ce fyftême,
Prend pour premier mobile un plus hardi problême
:
Dans le vuide à ſon gré les Aftres s'attirant ,
En raifon de leur maffe ont un cours différent.
Le fage Obfervateur qui regle ainfi la ſphere ,
Soumet toute hypothefe à fon calcul févere ;
Il fonde la nature , en voit les profondeurs ,
Et du jour qui l'éclaite offre aux yeux les couleurs.
Qu'Albion fa patrie eft fertile en merveilles !
Bacon , Locke , Addiffon l'inftruifent par leurs
veilles.
Shakeſpear y triomphe ; & l'Homere du Nord
De nos premiers parens y chante l'heureux fort.
(1 ) Descartes. (2) Newton,
1
112 MERCURE DE FRANCE.
De Londres l'Auteur paffe à la France ,
qu'il célebre ainſi :
En ces lieux où les Arts femblent prendre leur
fource :
Que vois-je ? au même fiecle un Miniftre fameux.
Affujettit les Grands , & par fes foins heureux
Bragance dans Lisbonne eft remis fur le trône.
Louis ( 1 ) meurt , fon fils regne ; il eſt cher à
Bellone :
Un Caton (2 ) , un Sylla dirigent fes combats :
Sous ce nouvel Augufte on trouve ( 3 ) un Mécénas.
Lutece a , comme Athene , un portique , un Lycée :
Dans ces Temples fçavans fa gloire eft encenſée .
Chez Louis (4) un Sophocle , ( s ) un nouvel Amphion
,
Un Rival (6 ) d'Euripide , un autre (7) Anacréon
Surpaffent en talens l'antiquité profane.
Démofthene ( 8 ) renaît : Elope ( 9 ) , Ariſtophane
( 10 ) ,
Vitruve ( 11 ) , Praxitele ( 12 ) , un Zeuxis ( 13 ) , des
Saphos ( 14) ,
De ce regne éclatant confacrent les Héros.
(1 ) Louis XIII .
(2) M. de Turenne le Prince de Condé.
(3 ) Colbert. (4) P. Corneille. ( 5 ) Lulli.
(6) Racine. ( 7 ) L'Abbé de Chaulieu.
(8 ) Boffuet. ( 9 ) La Fontaine. ( 10 ) Moliere.
(11 ) Perrault. ( 12 ) Girardon. ( 13 ) Le Brun.
( 14) Mad. Desboulieres & Mad. Dacier.
AVRIL. 1757. 113
Le dixieme & dernier Chant eft plein
d'action , & preffé d'événemens . Vaſcona
recommence la guerre , le géant Macatex
dans un combat fingulier tue Marcouffi
l'ami de Colomb , qui lui fait élever un
tombeau en s'écriant :
›
Quel bras de mes fuccès partagera le prix !
Ton cercneil fous ce roc qui répond à mes cris ,
Rendra ce champ célebre & ta gloire immortelle >
Mais qui me tiendra lieu d'un ami fi fidele ?
Je perds l'unique bien cher à l'humanité.
Notre Héros ne tient plus qu'à la gloire.
Il n'a plus de maîtreſſe , ni d'ami . Mais
d'affreux volcans éclatent : le Sauvage
confterné demande la paix. La Reine furieufe
confulte la magie qui l'abuſe par
cette réponſe :
Enfin nos pronostics & la voix des deſtins ,
Dévoilent à nos yeux le fort de ces humains.
Ils font nés du Soleil : ce Dieu pour les défendre ,
De nos volcans éteints a rallumé la cendre ;
Mais ces enfans du Ciel , cruels , ambitieux ,
Dégradent par leurs moeurs le fang de leurs
ayeux.
Je fçais que le jour feul ranime leur effence ;
Leur feu céleste meurt quand la nuit prend naiffance.
Sur la terre abattus , fans force & fans pouvoir ,
114
MERCURE
DE FRANCE
.
7
Ils reffemblent aux fleurs qui fe fanent le foir ,
Et qu'au frais du matin l'Aurore voit renaître.
Bravons ces Demi-Dieux , le jour va difparoître ,
Le Démon des combats nous en promet le prix.
Tout le peuple Sauvage applaudit à cer
oracle, & fe difpofe à furprendre la nuit les
Efpagnols dans le fommeil. Pour rompre.
le complot , Serrano cet Interprete que
l'Auteur a trouvé l'art de rendre néceffaire.
au dénouement de fon Poëme , Serrano
averti par un fonge , s'arme comme les
Indiens , fe mêle avec eux , s'inftruit de
leurs projets , & les rapporte aux Caftillans
qui fe mettent en defenfe . Ifca, le Chef
des Infulaires , vient fondre fur eux ; mais
il en eft vivement repouffé , & reconnoît
trop tard l'impofture de fes Mages : fa
troupe eft livrée aux dogues d'Albion ;
mais d'autres Guerriers viennent comme un
torrent forcer les bataillons des Iberes.
La Reine eft à leur tête , & paroît à la vue
Un Aftre dont l'éclat perce foudain la nue.
Dans les vallons obfcurs où Mars conduit fes pas ,
A fes ordres la terre enfante des foldats .
Là , fous les rochers creux , qui du camp font l'enceinte
,
Les cris des Indiens , leur front faifi de crainte ,
Le bruit de la trompette , une grêle de dards ,
AVRIL. 1757.
La pouffiere , le fer , le tonnerre de Mars ,
Tout redoubloit l'horreur de cet inftant funefte ,
Quand l'Eternel affis fur la voûte céleste ,
Balance les deftins , & voit que des enfers
Ses Guerriers triomphans vont refferrer les fers.
A fa voix les faux Dieux , dont l'Inde craint la
foudre ,
S'abyfment dans le ftix , leur temple tombe en
poudre.
Le Ciel qui s'éclaircit au gré des Caftillans ,
Pour eux de fon flambeau rend les feux plus
brillans :
Contre leurs ennemis l'Aquilon fe déchaîne ,
Vers leurs regards troublés fait voltiger Parêne ,
Brife leur haut panache , & repouffant leurs dards,
Des poifons qu'ils lançoient inonde leurs remparts.
La feule Vafcona réfifte , ce n'eft plus
Une Amazone ardente à venger fon amour ,
C'eſt Bellone altérée & de fang & de crime.
Elle en veut aux jours de Colomb . Elle
court l'attaquer , mais ce Héros refuſe
un combat qui terniroit fa gloire , en lui
difant :
Ah ! plutôt que la paix termine nos débats !
Songez que la fortune ôte & rend les Etats.
L'Etre qui la régit nous couvre de fon ombre :
Que peuvent contre nous & la force & le nombre
116 MERCURE DE FRANCE.
Vous le voyez , tout fuit ; & pour mieux vous
prouver
Que j'ai pour moi le Ciel que vous ofez braver ,
Avant l'heure où le jour paffe d'un monde à
l'autre ,
Le Soleil votre Dieu , qu'éclipſera le nôtre ,
N'aura plus de flambeau pour éclairer vos coups.
Du fort qui vous pourſuit évitez le courroux :
Prenez foin de vos jours ; qu'unVainqueur , grande
Reine ,
Des noeuds de la concorde enchaîne ici la haine.
La réponſe de la cruelle Vafcona eft un
dard empoisonné qu'elle lance contre lui ;
mais il eft fans effet , & le bouclier de
l'Amiral en pare l'atteinte. On la pourſuit
de toutes parts ; mais fes armes la défendent
, le carnage redouble . Le géant
Macatex défie Colomb , qui , comme un
autre David , immole ce nouveau Goliath.
Dans le même inftant le Soleil s'éclipfe au
milieu de fa courfe , & plonge dans les
ténebres l'Indien épouvanté , qui cede
la victoire aux Iberes . Cet événement que
leur Chef avoit prédit eft vraiment hiftorique
, & Madame du Bocage l'a heureufement
employé pour achever la défaite
des Sauvages. Un trait parti d'un bras
obfcur perce le fein de leur Reine : ce
coup termine fes jours & la guerre.
AVRIL. 1757. 117
Colòmb , dont la fageffe égale le pouvoir ,
Humble dans fon triomphe , & fûr de fa conquête
,
Au Souverain des Cieux en confacre la fête.
Régner n'eft point le prix qu'il cherchoit aux
combats' :
Il fait plus , à l'Europe il donne des Etats ;
Par lui les Dieux de l'Inde , ennemis de l'Ibere ,
Virent tomber leur Temple en ce riche hémifphere
:
Mais un Démon , vengeur de l'Inde & des Enfers ,
De tréfors & de maux remplit notre univers.
Grand Dieu ! fais que ta loi , portée au nouveau
monde ,
En moiffons de vertus y foit aufli féconde .
Nous croyons que cette analyfe fuffira
pour faire connoître à nos Lecteurs le deffein
, l'ordonnance , le coloris , & tout le
mérite enfin d'un fi grand tableau . Elle
leur prouvera combien Madame du Bocage
eft inftruite , & les pénétrera pour elle
de la plus haute eftime : ils verront qu'elle
fçait faire parler à la poéfie toutes fortes
de Langues , celle des fciences les plus
abftraites , comme celle des Arts les plus
fimples. C'eſt le fruit d'un heureux génie
cultivé par de grandes recherches , & par
une profonde étude. Une application auffi
férieufe pourra ne pas avoir l'approbation
118 MERCURE DE FRANCE.
des femmes que la frivolité feule amuſe ;
elles pourront même vouloir y jetter du
ridicule. Mais quelque confidération que
nous ayons pour elles , nous penfons que
le talent de faire un Poëme , eft auffi recommandable,
que celui de faire des noeuds .
Que dis- je , bientôr elles ne mériteront
plus ce reproche , & plufieurs aujourd'hui
fe diftinguent dans tous les Arts . Non feulement
elles écrivent ; mais elles peignent ,
elles gravent avec fuccès. Les gravures
charmantes qui terminent les Chants du
Poëme que nous venons d'extraire , en
font une preuve bien fenfible. Elles font de
Madame D *** , & le meilleur éloge que
nous puiffions en faire , eft d'inférer ici
les jolis Vers que Madame du Bocage lui
adreffe elle -même fur ce fujet à la fin de
fon livre.
A Madame D ***
Otoi !
toi ! qui par un don divin ,
Reçus les graces en partage ,
Mufe , dont le fçavant burin
Des Amours peint ici l'image ,
Quoi ! l'amitié conduit ta main !
Tes talens ornent mon Ouvrage !
Que n'a-t'il ton heureux deſtin !
De plaire , il auroit l'avantage.
AVRIL. 1757 . 119
Nous allons joindre à notre Extrait les
deux pieces de Vers fuivantes . Ce font de
nouveaux tributs que Paris & la Province
paient au talent de Madame du Bocage ,
& que nous nous empreffons de mettre au
jour.
VERS à Mad . du Bocage fur la Colombiade.
Tooir,, pour qui d'Apollon tous les tréfors ouverts
,
Du Public difficile ont fixé le fuffrage ,
Enleve , aimable du Bocage ,
Le voile épais dont mes yeux font couverts .
Dis-moi quelle eft l'euchantereffe ,
Dont le génie utile à l'Univers ,
Plaît fous ton nom , m'inftruit & m'intéreffe .
Que j'admire fes dons divers !
Si de l'Amour les traits me rappellent l'ivreffe ,
Son auftere vertu me rend à la fageffe ,
Et la raiſon me parle dans fes Vers.
A la même.
Guis.
Sorr que fur les bords de Cythere ,
D'une main fçavante & légere ,
Tu nous préfentes , tour à tour ,
Zama , les Graces , & l'Amour ;
Soit que du haut de PEmpirée,
Sur l'aîle rapide des temps ,
120 MERCURE DE FRANCE.
Ta voix confacre les talens ,
Ou la gloire , ou la renommée ;
Sous tant d'héroïques portraits ,
De toi feule , l'ame occupée ,
Sapho , reconnois tous tes traits ,
Et ton coeur , & ta deſtinée :
Telle que dans l'antiquité , ( 1 )
La foeur d'un Héros Ionique ,
Reçut la Couronne Olimpique ,
Tu cours à l'immortalité ;
Fais les délices de la France ,
Jouis long-temps , tendre Zama ,
De tes vertus , de ta conftance ,
Surtout reçois , ſans défiance ,
Cet encens
d'une autre Zulma.
Envoi à Madame D. ::
Pardonne ma témérité ,
Si je porte ailleurs mon hommage ;
Mais ma penſée eft ton ouvrage ,
J'exécute ta volonté :
Tout devoit enflammer ma verve ,
Puifque dans le même tableau ,
Je fongeois à peindre Minerve ,
Couronnant les Vers de Sapho.
De Bordeaux.
(1 ) Cynifca , foeur d'Agéfilas , Roi de Lacédémone.
Rollin , Hiftoire Ancienne , t. 5 , p . 101.
Nous
AVRIL. 1757. 121
Nous avons promis de rendre un compte
plus détaillé d'un Ouvrage intitulé : Žes
Chofes comme ilfaut les voir, que nous avons
annoncé dans le Volume de Mars : nous
acquittons notre parole. Quelques Lecteurs
un peu trop rigides , auroient voulu
que M. de Baſtide eût donné à fon Livre
un titre plus modefte : mais le titre eft
toujours bien choifi quand il eft juſtifié par
le ton de l'Ouvrage & par l'efprit de l'Auteur.
Les différens morceaux que nous allons
citer , prouveront qu'il a vu les chofes
comme il faut les voir , & formeront
l'extrait de cette brochure : c'eſt le feul
dont elle foit fufceptible , n'étant compofée
que de chapitres détachés , comme le
font prefque tous les Ecrits de ce genre.
+
La Société ( 1 ) eft un commerce où il faut
fe réfoudre à mettre beaucoup plus qu'on
ne peut retirer. C'eft un engagement dans
lequel on eft entré inévitablement par fituation
, par force , & qu'on ne peut plus
rompre fans fe livrer à des peines cent fois
plus triftes que celles qu'on voudroit faire
finir en le rompant. Mais eft- il un commerce
où l'on perde toujours ? Eft- il un
engagement qu'on ne puiffe enfin adoucir ?
11 me femble que fi les avantages que l'on
(1 ) Chapitre 3 , de la Société.
1. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
trouve dans la fociété diminuent par l'habitude
, il dépend de nous qu'il en foit de
même des peines qu'on y rencontre cela
peut devenir facile , en contraignant l'efprit
à gliffer fur les unes , & en le fixant
fans interruption fur les autres. Cette attention
, cet examen fe tourneront infenfiblement
en calcul , & du calcul au profit
il n'y a guere qu'un pas , lorfqu'on veut
employer au bonheur l'avantage de bien
compter.
La Société a befoin de toutes les parties
qui la compofent : l'homme même qui ,
ayant les qualités les plus infociables , fe
croiroit indigne de vivre dans fon ſein , &
s'en éloigneroit entiérement par un principe
de juftice & de confufion , feroit encore
coupable envers elle : fes défauts font
une leçon fenfible pour les autres ; il a fa
façon d'être utile , & une façon prefque
sûre : car rien n'imprime autant aux hommes
les raifons d'être irréprochables , que
T'exemple & le commerce de ceux à qui on
a beaucoup à reprocher..
A prendre les femmes ( 1 ) dans leur état
naturel ( car toutes n'en font pas forties ) ,
c'eft aux hommes , beaucoup plus qu'aux
livres , qu'eft réfervé l'honneur de les cor-
(1) Chapitre 4 , des Femmes,
AVRIL. 1757 . 123
riger. C'eſt dans nos moeurs & dans nos
goûts qu'elles lifent : elles veulent nous
plaire , même en nous maîtriſant , en nous
trompant , en nous maltraitant ; & elles
nous copient , non par pareffe , non par la
difficulté de fe faire d'autres moyens de
nous fubjuguer,mais par la certitude qu'el
les ont des fottifes reproduites dans des objets
aimables , par une imitation fine , elles
deviennent des moyens de plaire
quels on ne peut réfifter.
> aux-
Lesfemmes nous ont donné bien des vertus
que nous n'aurions jamais eues fans elles ;
elles nous en donnent tous les jours : on
peut dire , à la vérité , que ce n'eft pas
dans le deffein formé de nous rendre plus
eftimables. C'est un effet tout fimple de
deur nature & de la nôtre : mais le fervice
n'existe pas moins. On peut juger par ce
qu'elles nous donnent , quand nos moeurs
& notre gloire leur font indifférentes , de
-ce qu'elles pourroient nous donner , fi nous
les mettions en plein exercice de leurs facultés
précieufes , & fi , les contraignant
à joindre l'exemple au bienfait , nous exigions
qu'elles devinffent eftimables pour
nous apprendre à l'être.
On fe plaint de l'influence prodigieufe
que les femmes ont dans les affaires & fur
les efprits qui gouvernent . Cette plainte ,
A
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
partout répétée , eft ingratitude dans prefque
tous les hommes. Y en a- t'il beaucoup
qui puiffent obtenir ce qu'ils follicitent à
titre de mérite ? leur ambition , qui feroit
folle fans le caprice des femmes , feroit
méprifée fans leur pouvoir. Tout homme
donc qui n'a pas de titres inconteſtables
dans les qualités précisément néceffaires ,
ou qui n'eft pas sûr de n'avoir jamais plus
d'ambition que de mérite , doit respecter
l'influence des femmes dans les affaires ,
comme on doit fe taire fur l'ufurpation d'un
conquérant , dont on afpire à partager les
conquêtes.
Un Auteur ( 1 ) éprouve toute la contrariété
qui regne dans l'efprit des hommes . Il
eft recherché dans une fociété ; il eſt craint
dans une autre : il
elle bel efprit d'une
maiſon , il eft le fot de la maiſon voisine :
il fait des difciples ; il n'a point d'amis : il
trouve des reffources ; il ne fait point naître
les fentimens : un homme d'efprit applaudit
à fes ouvrages ; un fot les critique. Il a
donné vingt brochures médiocres qu'on a
dévorées : il donne un chef-d'oeuvre de
Philofophie ; il n'eft lu de perfonne , &
critiqué de tout le monde. Il s'eft amuſé à
peindre les femmes en laid , dans des
avantures très- vrai- femblables : toutes ſe
(1 ) Chapitre 7 , des Auteurs.
AVRIL. 1757. 125
1
font arraché fes livres . Il finit par donner
un Ouvrage fenfé , qui eft tout à leur gloire
; il y a employé près de deux années :
c'eft un ouvrage bien fait , bien écrit ; il
n'a que le défaut de contenir des louanges
& d'annoncer des moeurs ; il ruine fon Libraire
: les femmes même qui ne le lifent
point , affurent que c'eft le plus mauvais
Livre qui foit encore forti de la main des
hommes .
Nous croyons ces traits fuffifans pour
mettre nos Lecteurs en état de rendre à
l'Auteur la juftice qu'il mérite. Ceux qui
font vraiment connoiffeurs penferont fans
doute qu'il n'étoit pas poffible de glaner
plus heureufement dans un champ vafte , à
la vérité , mais où tout eft moiffonné depuis
long-temps . Sans les bornes où la variété
des matieres nous reftreint , nous
nous ferions étendus fur le Chapitre feizieme
de l'âge d'or & de l'âge de fer , qui
eft le plus lié du Livre : nous l'avons trouvé
très- ingénieux , & fi favorable à nos
moeurs actuelles , que nous croyons que
notre fiecle doit un remerciement à fon
Apologifte. Comme ce Chapitre mérite
d'ètre lu , ainfi que tous les autres , nous
y renvoyons le Lecteur , & nous lui confeillons
d'acheter au plutôt l'Ouvrage qui
nous a paru celui d'un homme d'efprit .
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
COMMENTAIRES fur la défenfe des Places
d'Enéas le Tacticien , le plus ancien
des Auteurs militaires ; avec quelques notes
; le Tableau militaire des Grecs du même
temps , les Ecoles militaires de l'antiquité ,
& quelques autres Pieces : par M. le Comte
de Beaufobre , Maréchal des camps & armées
du Roi . Chez Piffot , à la Sageffe ,
quai de Conti , à la defcente du Pontneuf.
:
Enéas eft le plus ancien des Auteurs militaires
dont on a des écrits . Il a écrit en
Grec ; & par le choix des exemples qu'il
cite , on voit qu'il étoit Grec , ou voiſin
de la Grece mais l'on ignore le lieu pofitifde
fa naiffance , & le temps dans lequel
il vivoit ; on préfume feulement qu'il étoit
de la Macédoine , & qu'il étoit contemporain
de Philippe , pere d'Alexandre . Ænéas
a été abrégé par Cynéas , & traduit en latin
par Cafaubon. M. le Comte de Beaufobre
, qui s'eft nourri de fes excellentes
maximes , nous l'offre , traduit en François
, dans fa premiere forme . Cet Ouvrage
nous montre à quel degré d'induftrie
étoit porté l'art de la défenfe des Places
chez les Grecs , il y a plus de deux mille
cent ans : c'eſt un art qu'on ne peut ſe flatter
de connoître à fond , fi l'on ignore ce
que les Anciens en ont fçu . C'eft donc un
AVRIL 1757.
127
très - grand fervice que M. de Beaufobie
rend à l'Etat & à tout le Corps des Officiers
généraux ; en publiant les excellentes maximes
d'un Auteur militaire ; maximes appliquées
à des exemples dont elles paroiffent
naître , & qui ont eu jufqu'à ce jour le refpect
des Généraux , de toutes les Nations ,
qui en ont médité la fageffe & la profon
deur. Cette Traduction fait autant d'honneur
à M. de Beaufobre par le travail , que
par le motif fon nom déja fi célebre
dans la littérature , par le Sçavant qui l'a
illuftré de nos jours , lui impofoit une
forte de perfection ; & il nous a paru que
fon prédéceffeur dans la même carriere ne
l'obfcurciffoit pas. Voici comme il s'explique
lui- même pour juftifier fon entrepriſe ,
qui n'a plus befoin d'être juftifiée.
و د
و د
و د
ود
« Le motif qui m'a porté à laiffer imprimer
cet Ouvrage , eft qu'on m'a fait
entendre qu'il auroit fon utilité , quelques
anciennes qu'en foient les maximes,
» & quelque commune que foit ma Traduction
. Des perfonnes d'un génie at-
» tentif à l'accroiffement des lumieres & à
l'émulation de la génération préfente fur
» les matieres de la guerre , defireroient
qu'au lieu de donner des Ouvrages dogmatiques
, avant d'avoir puifé dans l'expérience
les principes des préceptes , les
ود
ود
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE .
و ر
و ر
و د
" de
» Militaires , qui s'appliquent , penfaffent
» à amaffer des connoiffances chez les Au-
» teurs de l'une & de l'autre antiquité , &
" que , pour amaffer ces connoiffances
" on s'attachât à traduire les Auteurs Tactiques
qui ne font pas traduits . Ils croient
» que , tant que nous écrirons avant d'a-
» voir affemblé toutes ces connoiffances ,
» nous ne ferons que généralifer , que
compiler, qu'enfler des volumes ; que
» notre fonds propre nous ne donnerons
» que des opinions plus ou moins féduifantes
, plus ou moins parées ; & que ,
quand nous aurons parcouru tout le
» vafte champ des opinions , nous ne fe-
" rons pas plus rapprochés des vérités tactiques
, qui étant une fois démontrées ,
» nous donneroient les germes , les principes
élémentaires de la fcience de la
» guerre » excellente réflexion , & qui
dans tous les genres de littérature , produiroit
un grand bien , fi on en vouloit
faire fa maxime .
AJ
و ر
و د
53
PARALLELE de la conduite des Carthaginois
, à l'égard des Romains , dans la feconde
guerre Punique , avec la conduite de
l'Angleterre , à l'égard de la France , dans
la guerre déclarée par ces deux Puiffances ,
en 1756 ; où l'on voit l'origine , les moAVRIL
1757. 129
dans
tifs , les moyens & les fuites de cette guerre
, jufqu'au mois de Décembre 1756.
Volume in- 12 . d'environ 400 pages.
On ne fçauroit difconvenir que ,
la querelle qui nous a été fufcitée par les
Anglois , ils ne fe foient comme appliqués
à imiter parfaitement les Carthaginois .
Tous les procédés de la feconde guerre Punique
, violations de traités , irruptions
fubites , infractions du droit des gens , entrepriſes
contre l'humanité , ont été renouvellés
fous nos yeux . Un tableau fidele
, dans lequel font raffemblés tous les
traits de reffemblance , & qui forme un
corps d'hiftoire complet , vient de nous
être préfenté par un homme d'efprit déja
connu par le talent d'écrire. Le mérite capital
du Livre que nous analifons , eft de
faifir toutes les nuances du parallele entre
les Carthaginois & les Anglois , d'une
part ; entre les Romains & les François , de
l'autre. C'eft un Ouvrage intéreffant pour
la Nation , & qui tourne à fa gloire il
met dans le plus grand jour la patience
d'un grand Roi , plein d'humanité , qui
differe , jufqu'à la derniere extrêmité , de
fe livrer au reffentiment le plus jufte , &
l'ardeur intrépide de fes fujets , lorfqu'une
réfolution qu'ils adorent permet de le
venger. Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
و د
و د
""
Carthage , ville marchande , parvine
» à exercer un empire fiabfolu fur les Mers ,
qu'elle ne prétendoit pas que les autres
» Nations y paruffent fans fa permiffion :
» cette injuftice fut la caufe de la plus
grande partie des guerres qu'elle eur à
>> foutenir contre celles qui ne voulurent pas
s'y foumettre » . Voilà bien l'Angleterre
toujours ambitionnant le commerce exclufif
de l'Europe : mais le temps de fon injufte
jalousie eft paffé. « Les Romains du-
» rent leur marine à la týrannie des Car-
""
23
و و
thaginois ; la néceffité l'établit à Rome ;
» le reffentiment la foutint , & la fageffe
» du Gouvernement en fit un établiſſement
» folide » . Nous avons éprouvé ce qu'éprouverent
les Romains : nous nous fommes
hâtés de les imiter dans la conftruction
rapide d'une marine ; nous les imiterons
jufques au bout ; nous conferverons ces
moyens de vengeance contre une Nation
qui nous a appris qu'elle ne pouvoit être
arrêtée que par la force.
L'EDUCATION , Poëme , en quatre dif
Cours. Chez Guillyn , à l'entrée du quai
des Auguftins , au Lys d'or.
Dans le premier Difcours , les avantages
de l'éducation nous paroiffent heureuſement
annoncés dans ces vers :
AVRIL. 1757. 151
Si l'aveugle nature a beſoin qu'on l'éclaire ,
Si l'art de la conduire eft un art néceffaire ,
Peut être je devois , plus fimple en mes difcours ,
De la feule Minerve invoquer le fecours .
Quand on peut aux erreurs oppofer fon égide ,
Pourquoi dans Apollon chercher un autre guide ?
Mais qui prétend à plaire , & dédaigne les fens ,
Fera fur les efprits des efforts impuiffans.
Il faut , en ſe montrant , que le devoir auftere
Craigne d'effaroucher fous un air trop févere ;
Et dans un fage écrit , pour gagner le Lecteur ,
Souvent cacher l'ami fous les traits du flatteur.
Le fecond Difcours parle des devoirs des
Parens & des Maîtres. Le troifieme traite
de la Religion , des Moeurs & des Manieres.
Le quatrieme enfin roule fur les
connoiffances par rapport à l'Eglife , à la
Robe & à l'Epée. Ce Poëme en général renferme
des maximes très- fages ; & l'Auteur
unit le verfificateur au moralifte . Voici
un Morceau du quatrieme Difcours , qui
fervira de preuve à mon fentiment .
L'hiſtoire eft le cenfeur qui , fans craindre l'empire,
Aux Rois comme aux fujets a le droit de tout,
dire.
De fes libres leçons qu'il ( 1 ) fonge à profiter
Mais il eft des écueils qu'il lui faur éviter .
(1) Lejeune homme.
་
Fvi
132 MERCURE DE FRANCE .
Que dans elle partout, cherchant le vraisemblable ;
Il dépouille ce goût que l'on a pour la fable ;
Ft parcourant fes faits , marche avec équité
Entre le Pyrrhoniſme & la crédulité :
Qu'il la life avec choix , que foigneux de s'inftruire
,
Il apprenne par elle à vivre , à fe conduire .
Mille exemples fameux , chez elle , avec éclat
le Guerrier & pour pour
l'homme d'Etat. Brillent
Mais il faut en mérite apprendre à fe connoître ,
Pour juger les Acteurs que l'on y voit paroître :
Ces Héros , pour le peuple , Aftres éblouiffans ,
S'éclipfent quelquefois aux regards du bons fens.
Le fingulier nous frappe : aveugles que nous fommes
!
Souvent nos Demi-Dieux font les derniers des
hommes.
On fe trompe en grandeur , en talens , en vertus :
Qui ne préfere pas Alexandre à Titus !
Pour fe garantir donc du torrent du vulgaire ,
Un jeune homme a beſoin d'un guide qui l'éclaire
,
Sçavant à démêler les plis du coeur humain ,
Qu'il les lui développe & lui mette à la main ;
Le poids de la morale & le flambeau du ſage ,
Pour ne point hazarder un imprudent fuffrage ,
Et ne pas augmenter fes triftes préjugés ,
Par l'exemple impofant des Héros mal jugés.
AVRIL. 1757. 133
LETTRE à un Seigneur Etranger , fur les
Ouvrages périodiques de France ; par M.
l'Abbé D. C. d'H *** . Brochure d'environ
So pages.
و ر
و ر
66
L'égalité , qui ne peut fubfifter en entier
dans les corps politiques ( 1 ) , confer-
» ve, en un certain fens, tous fes droits dans
» la République des Lettres . C'eft une dé-
" mocratie parfaite , où toute diftinction.
» eft inconnue , & dont l'indépendance eſt
» la loi fondamentale. Mais comment ac-
» corder cette liberté précieufe & d'anti-
» que origine , avec l'autorité que s'attri-
» buent une foule de Tribunaux qui ſe font
élevés au milieu d'elle , qui s'emparent
chaque mois de tout ce que la preffe enfante
, & qui diftribuent , à leur gré , la
louange & le blâme ? Comment juftifier
» des établiffemens de cette nature , dans
» une Société d'hommes libres , qui ne re-
» connoiffent de pouvoir légitime , que
» dans le corps entier des Citoyens ?
و و
و د
, כ
و د
ود
La Critique eft un droit de quiconque
achete un Livre , & le lit avec réflexion :
il faut qu'elle foit éclairée & polie . On n'a
pas befoin d'écrire , pour prouver que celle
qui n'eft pas l'une & l'autre doit choquer
& être bannie : celle qui mérite l'eftime
(1 ) Ce font les paroles de l'Auteur.
134 MERCURE DE FRANCE.
"3
و د
par le ton , & peut éclairer en même tems ,
eft abfolument néceffaire. L'Auteur l'a trèsbien
fenti lui - même , puifqu'il ajoute :
ઃ Il eft donc néceffaire d'analifer les Ecrits
modernes , & de rappeller fouvent des
exemples aux regles ? C'eft l'unique'
» moyen d'empêcher le mauvais goût de
» s'étendre & de prefcrire , malgré les
fuccès peu durables qu'il obtient quelquefois.
Mais quand l'art eft ignoré ,
quand l'attrait de la nouveauté & la ma-
» nie du bel efprit féduit toute une Nation
, quand la jeuneffe eft déciſive &
» peu laborieufe , &c. , que doit- on fai-
» re , Monfieur ? Remonter aux fources
" du beau , développer fes loix & fes ca-
" racteres , oppofer aux productions du
» bel efprit , les chefs- d'oeuvres des grands
Maîtres , & les fiecles immortels d'Augufte
& de Louis XIV. au fiecle préfent.»
Du refte , cette brochure nous a paru écrite
d'un ſtyle à mériter d'être lue.
»
و ر
53
53
"
HISTOIRE de Marie de Bourgogne , fille
Charles le Téméraire , femme de Maximilien
, premier Archiduc d'Autriche , depuis
Empereur. A Amfterdam ; & le vend
à Paris , chez Leclerc , quai des Auguf
tins , à la Toifon d'or.
On verra ici l'origine de l'ancienne riva
AVRIL. 1757. 135
lité des Maifons de France & d'Autriche .
L'acharnement de Louis XI contre les reftes
du Sang de Bourgogne , le mariage de
Maximilien avec la princeffe Marie , la riche
fucceffion de Bourgogne , recueillie en
partie par l'Autriche , & difputée par la
France , avoient fait naître ces haines
cruelles , perpétuées de branche en branche
dans les deux Maifons rivales pendant
plufieurs fiecles , envenimées par tous les
événemens poftérieurs , furtout par la con
currence de Charles V , & de François I , à
l'Empire , & par celle de l'Empereur Charles
VI , & de Philippe V, au Trône d'Efpagne.
La fageffe de notre Gouvernement ré
pare aujourd'hui , autant qu'il eft poffible ,
les fautes de Louis XI : ces haines qui fembloient
devoir être éternelles , font converties
en une amitié fincere , en une alliance
utile , plus capable d'affurer le repos
de l'Europe , que cette balancé chimérique
& toujours inégale qui a fait verfer tant
de fang. Mais indépendamment de l'intérêt
que les circonftances actuelles peuvent
répandre fur ce fujet , par la comparaifon
qui s'offre naturellement entre la politique
fimple , prudente , heureufe de Louis XV ,
& la politique trop fouvent artificicufe ,
violente & funefte de Louis XI , les malheurs
& los vertus de Marie de Bourgogne
136 MERCURE DE FRANCE.
nous paroiffent dignes de la turiofité des
Lecteurs. Une Princeffe de vingt ans , qui
appellée , fous les plus cruels aufpices, à gouverner
des peuples indociles & malheureux
, pourfuivie au dehors par un ennemi
implacable , opprimée au dedans par
des fujets rébelles , oppofe au premier une
conftance inébranlable , aux feconds une
douceur inaltérable , & défend contre tous,
du fond de fa prifon , fes Etats déchirés ;
qui , s'humiliant glorieufement fous un
peuple phrénétique , en faveur de deux
Miniftres fideles , implore leur grace , &
voit tomber leurs têtes à fes pieds ; qui ,
arrachée à fon confeil , à fes parens , à fes
amis , à fes domeftiques , ne s'abandonne
point elle- même , & ne perd rien de fon
courage ; qui , recherchée avec empreſſement
par les plus puiffans Monarques ,
échappe avec peine à l'horreur d'épouſer
malgré elle , un monftre fouillé des plus
grands crimes ; qui , rétablie , à force de
malheurs , dans un état plus libre, & plus
tranquille , ne fe venge de fes indignes
fujets , qu'en les forçant de l'aimer ; qui
enfin , après avoir fait par fon mariage le
deftin de l'Europe , meurt par un accident
bifarre aux portes du bonheur ; une telle
Princeffe mérite fans doute de vivre dans
la mémoire des hommes ; & fa vie offre un
AVRIL. 1757. 137
tableau qui ne peut manquer d'être intéreffant
, fi les talens du Peintre ont répondu
à la dignité du fujet : & c'eft ce qu'il
nous femble qu'on ne peut lui difputer.
LA FRANCE SAUVÉE , Poëme de M.
d'Arnaud , 1757. L'Ouvrage eft recommendable
par le zele , & l'Auteur eft connu
par le talent.
ALMANACH aftronomique & hiftorique
de la ville de Lyon , & des Provinces de
Lyonnois , Forez . & Beaujolois ; revu &
augmenté , pour l'an 1757. Le prix eft de
30 fols broché. A Lyon , chez Laroche ,
rue Merciere ; & fe vend à Paris , chez
Defaint & Saillant , rue S. Jean de Beauvais.
On trouve le Livre des Remedes de
Mlle Stephens à Lyon , chez le même Libraire
, & à Paris , chez Durand , rue du
Foin.
L'ECOLE de l'Amitié , deux parties.
A Amfterdam , 1757. Il y a long- temps
que nous n'avons lu un Roman auffi bien
écrit , & qui nous ait plus attaché. Le
ftyle en eft élégant , fans recherche. C'eft
le bon ton épuré de tous fes défauts . Mais
ce qui nous a paru furtout eftimable ,
l'Auteur allie toujours l'honnête homme
au bon Ecrivain , ainfi qu'à l'homme du
138 MERCURE DE FRANCE .
monde , & fçait nous intéreffer par la vertu
. Quand le Roman eft ainfi traité , & qu'il
devient une leçon de moeurs , il s'éleve au
deffus du genre , & acquiert le mérite
d'une bonne Comédie qui eft faite pour
inftruire en amuſant. Celui- ci a particuliérement
cet avantage , & peut être regardé
comme un traité de l'amitié mis heureuſement
en action . L'inftruction y eft
partour
fortifiée de l'exemple. Nous en donnerons
l'extrait dans le volume fuivant , & nous
efpérons qu'il juftifiera ces éloge .
SECONDE fuite à l'Hiftoire & Police
du Royaume de Gala , contenant les
Lettres trois & quatre. Se trouve chez
Jombert , rue Dauphine . Brochure du prix ,
de is fols .
Le même Libraire vient de mettre au
jour la fuite du Gentilhomme Maréchal ,
traduit de l'Anglois contenant les
moyens de conferver la fanté des Chevaux
, tant en route que dans l'écurie ,
de les élever , & c. avec un Dictionnaire
des termes de Marechalerie & de Manege.
un vol. in- 12 . 2 liv . 10 fols.
The
AVRIL. 1757 . 139
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES - LETTRES.
MEDECINE.
SUITE du Mémoire fur les Eaux minérales
& médicinales , par M. Juvet , Médecin
de l'Hôpital du Roi à Bourbonne -les- bains ',
& affocié Correfpondant du College royal
des Médecins de Nancy.
VIII . LORSQU'IL S'agit d'envoyer un malade
aux eaux , eft- ce toujours par choix
qu'on eft décidé & qu'on le décide à
celles- ci plutôt qu'à celles - là ? On ne s'ap
perçoit que trop fouvent que le caprice
eft le maître du voyage & du choix ; ce
qui le gouverne ne fera que la proximité
pour les uns & l'éloignement pour les autres.
Ceux qui font délicats , ou qui fe
délicatent , qui craignent la dépenfe , les
fatigues & les defagrémens d'un voyage
plus ou moins long , feront deſtinés aux
eaux les plus prochaines . Ceux , qui par
leur fortune n'ont point à craindre un
140 MERCURE DE FRANCE.
voyage incommode & difpendieux , qui
ne haïffent pas de voyager , font deftnés
aux eaux les plus éloignées. Il devient
prefque indifférent que ces eaux
foient chaudes ou froides. S'il y a des raifons
qui doivent faire préférer les chaudes
aux froides , par exemple , & le malade
a befoin de faire un ufage extérieur
des eaux , toutes les eaux chaudes font
bonnes. En général on met très - peu de
différence entre les eaux froides , & on
n'en met guere davantage entre les eaux
chaudes. On confond fouvent celles-ci
avec celles- là pour les ufages intérieurs ,
& fi l'on en fait deux claffes , ce n'eſt que
relativement aux fenfations de chaleur &
de froid. On s'imagine même pouvoir les
confondre aifément avec impunité , en communiquant
aux eaux froides par le moyen
du feu , un degré de chaleur arbitraire ,
qui en fera des eaux chaudes dans le cas
où le malade ne pourroit s'accommoder
de la fraîcheur des eaux froides .
Ces confufions cependant peuvent être
préjudiciables à un malade : ou fa guérifon
en fera retardée & même manquée ,
ou même elles pourront lui être nuifibles.
J'ai déja fait voir qu'il étoit dangereux
de faire chauffer les eaux froides , dont
la principale vertu réfide dans leur vo
AVRIL 1757 . 141
latil , n'y en ayant prefque point , qui aient
des principes fixes & folides. A l'égard
des caux chaudes , qui , outre le volatil
des eaux froides , en renferment ordinairement
furtout des falins , quelle différence
fpécifique ne doit-il pas y avoir
entr'elles ? Peut - on confondre les eaux de
Balaruc en Languedoc , qui contiennent
une partie de fel femblable au fel commun
fur cent vingt- huit parties d'eau , avec
les eaux de Barèges , qui ne contiennent
qu'une partie de ce fel fur quatre mille
fept cens parties d'eau ? Et en admettant
qu'il y a peu de différence entre les
fels neutres & les fels alkali , peut- on
confondre notre eau qui contient un
gros de fel neutre par livre , avec les eaux
de Néris en Bourbonnois , qui n'en fourniffent
prefque point , ou avec celles de
Plombiere , qui ne fourniffent par livre
d'eau que quatre grains de fel alkali ?
A l'égard des eaux froides , lorfqu'on ne
pourra pas joindre à leur examen des recherches
analytiques , qui les caracteriſeroient
fuffifamment , les faveurs & les
odeurs doivent venir au fecours , & on
ne doit pas confondre les eaux froides
infipides , avec celles qui font de faveur
ferrugineufe ou auftere , ou avec celles
qui font aigrettes ou vineufes. It eft évi142
MERCURE DE FRANCE.
à
par l'emdent
que ces confufions ne peuvent courner
qu'au préjudice du malade , qui comptant
trouver un remede fûr & propre
fes infirmités , en fera fruftré
ploi d'un rémede prefque inutile & peu
actif, & peut-être nuifible , auquel le hazard
& l'indécifion lui auront fait donner
la préférence , parce qu'il lui fuffit
d'aller aux eaux , dont on lui a infinué ,
que la vertu principale réfide dans leur
volatil . J'ai été temoin avec quelque étonnement
, que de grands Médecins donnoient
à leurs malades l'option d'aller à
telles ou telles eaux , quoiqu'effentiellement
fort différentes , & cette option , foit
par les difcours du malade , foit par les
écrits de ces Meffieurs , quelques refpecrables
qu'ils foient par eux mêmes , m'a
toujours paru fondée ſur la trop haute
opinion que plufieurs ont du volatil des
eaux , qui les leur fait mettre toutes de
niveau . 7
IX. Si la principale vertu des eaux dé
pendoit de leur volatil , pourquoi l'ufage
des eaux chaudes a- t'il prévalu dans quantité
d'occafions , où l'on employoit autre,
fois les eaux froides , dans lesquelles on
leur a cependant donné l'exclufion , parce
qu'elles ont été reconnues dans tous les
pays pour moins utiles & moins effica,
AVRIL 1757.
143 4
ces que les eaux chaudes dans ces occafions
, depuis que l'expérience en a confirmé
l'ufage interne par une multitude
de faits & d'obfervations , qui non feulement
- les a élevées au deffus de la calomnie
auprès des connoiffeurs , mais qui à
entraîné les fuffrages en diminuant fucceffivement
la réputation des eaux froides
, & en augmentant par proportion la
réputation des eaux chaudes : de maniere
que ce que ces eaux en ont perdu , quelques
célebres qu'elles euffent pu être , a
été recueilli , pour ainfi dire , par les eaux
chaudes , dont la célébrité furpaffe aujourd'hui
celle même qu'ont jamais eue
les eaux de Spa. Les eaux froides confervent
mieux leur volatil que les eaux
chaudes ; elles auroient dû par- là mieux
conferver auffi leur réputation . Elles charrient
pour la plûpart un vitriol fubtil
qui y eft retenu & concentré par le froid ,
& quoiqu'il s'en échappe facilement , fi
ces eaux ne font plus à leur fource , il
femble que le volatil qui doit y être plus
abondant dans les eaux chaudes , où le
feu le developpe davantage & l'y multiplie,
s'exhalera pour la meilleure partie dès fa
naiffance ; parce que ce même feu qui en
eft le pere & le directeur , le prodigue
tout à la fois , & le diffipe dès la fourçe
>
144 MERCURE DE FRANCE.
même de ces eaux. Et denique hand levis
in eo acidularum & thermarum eft differentia
, quòd ha femper uberiorem fpiritus
mineralis copiam alani pra illis , que ob calorem
facillimè eodem orbantur. ( 1 )
X. Cependant le volatil des eaux froides
étant plus abondant que celui des eaux
chaudes , que peut-on penfer de l'ufage
des eaux froides dans les fievres ardentes ,
toutes inflammatoires & des plus malignes,
dans lefquelles l'Auteur des fievres malignes
, fecreta de febre caftrenfi , qui ne
leur oppofe que des remedes rafraîchiffans
, n'hésite pas de confeiller ces eaux ,
dans lesquelles il confidere plus fans doute
leurs vertus aqueufes , délayantes & calmantes
, que leur volatil , de quelque natnre
qu'on le fuppofe ?
XI. Un des inconvéniens de l'opinion
outrée du volatil des eaux , eft le renoncement
à tous les rémedes qu'on pourroit
& qu'on devroit fouvent leur affocier
, pour les rendre plus fûres & plus
efficaces dans quantité de maladies , où
le concours des rémedes ordinaires avec
7
·les eaux. eft fi néceffaire
, que fans eux ,
ces eaux feront nuifibles
, ou n'opéreront
qu'imparfaitement
. Cet inconvénient
eft
(1 ) F, Hoffman , de convenient, element, ac viri.
In Therm. & acid. §. 39.
fans
AVRIL 1757 1345
fans contredit une des plus fâcheufes fuites
de l'opinion outrée du volatil des eaux ,
qui felon fes partifans doivent , par lui &
à caufe de lui , fuppléer à tout , remplir
toutes les vues qu'on doit fe propofer.
Dans les maladies qui dépendent , par
exemple , de la férofité du fang dégénété
, & qui font très-fréquentes , fur lef
quelles Charles Piſon a fi bien écrit , les
caux n'apportent pas aux malades tout
le fruit qu'ils en attendent , & qu'on leur
en fait cfpérer ; parce que les caufes de
ces maladies opiniâtres , pour lefquelles
on les prend étant ordinairement dépendantes
d'une férofité fixée dans le fond
des vaiffeaux lymphatiques , ces eaux arrivent
d'autant moins jufqu'à ces endroits
reculés , que par leur volume ou la quantiré
qu'on en fait prendre aux malades ,
elles fe font jour par les premiers fecretoires
qu'elles trouvent à mi- chemin. De
forte qu'elles paffent vîte par les felles &
par les urines , fans atteindre le fond des
parties où eft cette férofité défectueuſe ,
qui n'eft en elle même qu'une puiffance
paffive telle que celle , que les Géometres
nomment momenta inertia , laquelle
par conféquent s'aide très peu pour ſe tirer
d'un ralentiffement , dans lequel fa
gravitation naturelles la tient affujertie,
I. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
Elle fe tient ici dans un lointain très -difficile,
à atteindre on à pénétrer , & les
eaux , leur volatil glifferont fur elle ou
n'y parviendront pas , fi elles ne font aidées
de cette méthode que Keil ( 1 ) nous
recommande , par laquelle il veutique les
remedes qui ont à porter leurs efficace
fiofort au doin , foient pris àipetites do
fes & pendant long temps ; fil cette mé
thode encore n'eft appuyée des remedes
convenables & appropriés aux indications
curatives , felon l'exigence du cas. 241 19
Toutes les eaux relâchent & attendrif
fent, délicatent l'eftomac , menem les fo
lides à l'atorie . Auffi les buveurs d'eaux
minérales font fujets aux indigeftions &
au gonflement , même à l'ædeme des jambes.
Souvent il faudroit joindre à lear
ufage modéré & long-temps continué des
toniques comme des amers ,
des martiaux.
Confiderandus diligentiffimè ventris
ouli digeftionum flatus & natura , que his
remediis fatim profternuntur , fa vel minima
in eis adfuerit debilitas , nec ita facilè
impofterum reftaurantur. Facilè tibi conce→
do falia fanguinis per aque potum dilui
fed ditui non debent cum jacturâ digeſtion
zum) ac´triumviratûs , in quibus falubriș
JA 2065
(1) Tentamini , pag. 49. noiz
AVRIL. 1757 . 1 147
& longe vita ftamina nectuntur. Stomacho
priùs refpice , deindè utere tuis diluentibus.
Sed vereor ne furdis canamus. ( 1)
En donnant trop au volatil des eaux ,
on néglige ou on éloigne , outre les toniques
, tous les autres remedes qui coopé
roient avec elles à la guérifon du mala
de , qui les conduiroient où & juſqu'où
elles doivent s'introduire , comme elles les
aideroient eux - mêmes à s'infinuer dans
les replis les plus tortueux & les plus en
tortillés de nos vaiffeaux. On préviendroit
par une jufte combinaiſon de ces teni
ques avec ces remedes du même coup la
détente & Patonie des fibres. Mais non ;
on abandonne toute la cure aux eaux &
à leur volatil , on perd un temps cher ,
cujus unius honefta avaritia eft , dont
on doit être avare furtout en médecine ,
& après quelques jours de boiffon adminiftrée
felon l'efpece du préjugé en faveur
du volatil des eaux , un malade part avec
la plus parfaite fecurité , plein de confiance
dans ce volatil , qu'il emporte avec
lui , dont les refforts , lui dit- on , fe developperont
avec le temps , comme fi au
contraire , il ne devoit pas s'affoiblir bien
vîte , & céder à l'action des vaiffeaux. Que
(1) Baglivi de ufu & ab ufu diluentium
cap. 16.
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
ces promeffes font frivoles ! O quantum eſt
in rebus inane ! L'expérience qui auroit dû
détrompér tant de malades & les bons zélateurs
du volatil des eaux , ne ſubjugue
ra- t'elle pas enfin les efprits , & n'obligera-
t'elle pas à chercher dans leurs principes
fixes & folides leurs principales vertus
, leurs vertus conftantes , defquelles
leur volatil ne peut être que l'adjoint ou
l'entremetteur dans le temps même qu'on
en ufe.
XII. En effet , fi nous ne fçavons rien
de pofitif fur la formation & l'effence
du volatil des eaux , fi la chimie ne peut
le faifir par aucun moyen , & en défigner
quelque caractere , fi l'expérience ne peut
rien nous apprendre de fes propriétés individuelles
, parce qu'il ne peut être employé
feul & détaché des autres principes
des eaux fous quelque forme que ce
puiffe être ; fi l'opinion outrée qu'on fe
forme de ce volatil , conduit à des omiffions
confidérables , à des abus manifeftes ,
à des excès , ou à des infiniment petits
riens , fi quelle que foit la nature de ce volatil
, fût- elle chaude , ou froide , fût- elle
électrique , les guériſons ne reffortiffent
pas immédiatement des remedès précisé
ment volatils ; fi quoique les eaux froi- seaux
des renferment plus de volatil que les
AVRI L. 1757 149
eaux chaudes , ces dernieres néanmoins
font plus médicinales que les premieres ,
& ont par-là prévalu fur elles dans quantité
d'occafions où on les employoit ,
avant qu'on connût bien les eaux chaudes
, n'eft- ce pas à tort qu'on a fait du
volatil des eaux l'agent principal & prefque
unique de leurs opérations ? Ne fe
trouve- t'on pas forcé à voir cet agent dans
les autres principes des eaux , qui non
feulement , comme leur volatil , ont la prérogative
de l'exiſtence & de la réalité ,
qui par eux-mêmes encore frappent nos
fens , que nous pouvons foumettre à toute
forte d'examen , que nous pouvons citer
comme il nous plaît & quand il nous
plaît , tout à la fois ou féparément au
tribunal fuprême de l'expérience ? Il nous
refte donc à examiner l'eau , les fels &
les minéraux des eaux médicinales , foit
analitiquement , foit par leurs effets , &
de leur déférer d'avance l'honneur des guérifons
; puifque leur volatil ne fait qu'y
participer à titre d'auxiliaire , fans aucune
concurrence & fans aucune prééminence.
Je tâcherai par un autre mémoire d'expofer
l'affertion de celui- ci : je le termipar
deux obſervations fur notre eau ,
l'une fur une fievre lente des plus compliquées
, l'autre far une foif immodérée.
nerai
G iij
150
MERCURE DE FRANCE.
Le fieur Maurice , garçon chirurgien à
l'Hôpital royal & militaire de Metz ,
jeune & d'un tempérament bilieux , déficat
, fut attaqué au mois d'Avril 1753
d'une jauniſſe bien caractériſée , ayant la
peau jaune & crachant la bile pure. Cette
jauniffe fut négligée , l'humeur bilieufe
Le fixa & s'empétra dans les articulations.
du poignet & du genou droits , qui en
demeurerent gonflés.
Le 10 Mai fuivant , il s'éveilla avec
de grandes douleurs & beaucoup plus de
gonflement qu'à l'ordinaire dans ces articulations
, fans qu'il y eût de rougeur
à la peau , qui n'en fût pas altérée , &
fans aucune inflammation marquée . La
fievre commença avec les douleurs , &
augmenta pendant trois jours au point de
caufer du tranfport.
On mit en oeuvre tout ce que l'art
préfcrit , cataplames anodins & émolliens ,
embrocations émollientes , même des fric
tions mercurielles. Malgré ces précautions
& douze faignées affez copieufes qui furent
placées dans l'efpace de fix jours ;
les accidens ne diminuerent point à la fievre
près. On employa auffi fans fuccès
les minoratifs & même des pilules mercurielles.
La finovie fe mêla & s'engagea
fortement avec la bile , remplit les
BOX # 1 AVRIL 17574 '
atticulations dans toute leur circonférence
, la fievre lente fe mir de la partie ,
les articulations s'ankyloferent .
Dans ces triftés circonstances, déſeſpéran
tes furtout pour un jeune Chirurgien , le
malade , après une mûre délibération , fut
envoyé par fes.confeils à notre hôpital . Il
partit deMetz le 3 Juin & le vinge troifieme
jour de fa maladie , à compter de celui
où elle éclata par la violence de fes fymptômes.
Il arriva à l'hôpital , impotent du
bras & de la jambe , prefque étique ,
après avoir été rongé par fa fievre lente
, qui lui faifoit effuyer journellement
les plus gros redoublemens , avec un dél
goût abfolu & général , des veftiges de
jauniffe fur toute l'habitude du corps. "
Le 12 Juin il but de notre eau . Au
quatrieme jour de boiffon la fievre lente
& les douleurs des articulations augmen
terent , les douleurs furent plus vives
que jamais. Il fut faigné & purgé avec
les pilules mercutielles , & après fix jours
de repos , pendant lefquels il fut encore
purgé avec les mêmes pilules , il reprit
la boiffon.
... Il commença alors à marcher quoiqu '
avec beaucoup de difficulté avec une be
quille. Il continua fa boiffon feizę jours
Confécutifs , après lefquels il fe trouva
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
affez foulagé pour abandonner enfin fa
bequille. Il but encore dix jours de deux
jours l'un , & fut purgé avec les pilules
à la fin ou environ de ces dix jours
de boiffon , pendant lefquels on fe fervit
des bains doux & des embrocations
de notre eau pour les parties affligées feulement
, parce que j'ai remarqué avec M.
Le Maire, Médecin des Dames de Remiremont
, qui a pratiqué près de quarante ans
les eaux de Plombieres , que les bains univerfels
, les douches abondantes & pen
ménagées s'accommodoient peu avec la
fievre. M. Le Maire défend même aux fébricitans
jufqu'à la vapeur de ces eaux ( 1 ) .
Après ces exercices qui renferment trente
jours de boiffon à une pinte de Paris
par jour , qui paffoit avec euphorie par
les urines & par les felles , l'on eut l'a
grément de voir la fievre lente avec fes
gros redoublemens éteinte , l'appetit , les
couleurs & les chairs fe rétablir , l'ankylofe
du genou fe diffiper , celle du poignet
diminuer , & les indices les plus clairs
d'une guérifon prochaine & complerte.
Après dix jours de repos le malade fut
encore purgé avec les pilules , remis à la
boiffon & aux autres exercices pendant
( 1 ) Traité hiftor . des Eaux de Plomb . pár le
R. P. Dom Calmet , p. 307.
AVRIL. 1757. 153
près de quinze jours , que l'on intercaloit
quelquefois. Tout réuffit à fouhait ,
& le fieur Maurice , jouit à préfent de
tous fes membres , de la meilleure fanté
depuis fon voyage de Bourbonne & fon
*
retour à Metz.
Notre eau eft- elle échauffante ? eft- elle
rafraîchiffante ? La derniere queſtion pa
roîtra à plufieurs paradoxale. Lites fub judice
fiento. Mlle de Courtaillon - de Montdoré
demeurant à Bourbonne , d'un tempérament
fort & fanguin , dont les humeurs
font acres & alkalefcentes , fexus
purpurei flores deflorefcentibus annis jam non
penes fe , étoit fatiguée & tourmentée jour
& nuit d'une foif idiophatique , qui duroit
depuis dix- huit mois , fans que rien
y pût remédier. Vingt pintes d'eau pár
jour paroiffoient plutôt l'augmenter que
l'étancher , plus erant pota plus futiebantur
aqua. Ses levres étoient toujours feches &
brunes , commes racornies , elle les pinçoit
à chaque inftant avec les dents , fa
langue étoit profondément fillonnée , elle
articuloit avec quelque difficulté , elle
avoit fouvent la bouche béante , l'appetit
étoit languiffant , elle paffoit les nuits
prefque fans dormir dans des rêves trif
tes & des agitations paffageres & fpontanées
, fréquentes , de tout fon corps , ne
Gy
1
154 MERCURE DE FRANCE.
pouvoit prefque fouffrir fes couvertures
quelques légeres qu'elles fuffent , & quoi,
que l'hyver fût des plus rades. Elle ne
craignoit rien tant que de devenir hydropique
, & cette crainte lui étoit plus à
charge que fa foif nême , fe femetipfam
flebat querulafuneri maturo propiorem , fuafque
obvio cuilibet exequias antè annum celebraturas
propalantem . Je la raffurai de
mon mieux , quoique je craigniffe avec
elle la fin de la foif, fitis præter naturam
malum non eft contemnendum , quoniam &
nutritioni obeft & vires valdè dejicit .
Indè cachexiam & alios graviſſimos morbos
incidunt , imò ſapè mortemfibi attrahunt, ( 1 )
Les tifannes rafraîchiffantes , les bouillons
délayans , les aigrelets , le firop de limon,
le nitre , ce puiffant fédatif fi accrédité
dans les écoles d'Allemagne , le quinquina
en petites dofes, qui , felon M. Hecquet,
Sthaal , Nenter , Charles Albert , eft un
calmant ( 1 ) , les gargarifations de toutes
efpeces , tout échoua.
Je connoiffois déja quelques faits qui
m'avoient laiffé fortement imprimé dans
l'efprit , que dans certains cas femblables
( 1 ) Sennert. Pract. lib. 3 , part. I Sect. 2
cap. 7.
"
(2) Voyez M. Hecquet , Réflexions ſur l'uſage
de l'opium
AVRIL. 1757. r55
à celui-ci , notre eau avoit réuffi : je la
propofai à Mlle. de Courtaillon . Je réalifai
mes offres , & elle en but trente jours
une pinte & plus par jour pendant l'hyver
1754. Elles paffoient bien par les urines
& par les felles. Elle fentit fa foif s'appaifer
, fe reduire à fa foif naturelle , &
elle jouit , depuis cet ufage , de fa fanté
ordinaire. Hydropis omni metu fugato. "
CHIRURGIE.
EXAMEN de plufieurs parties de la Chirurgie
, d'après les faits qui peuvent y
avoir rapport ; en deux Tomes : par M.
Ragieu , Ecuyer , Membre de l'Académie
Royale de Chirurgie, & Chirurgien- Major
de la Compagnie des Gendarmes de la
Garde du Roi.
CET Ouvrage (1 ) dédié à l'Académie
royale de Chirurgie , eft une compilation
prodigieufe d'expériences , d'obſervations ,
d'où dérivent des réflexions les plus utiles ,
des moyens fans nombre , & des reffources
nouvelles pour l'Art,
(1) Il fe trouve à Paris , chez la veuve Dela
ette , rue S. Jacques , à l'Olivier.
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
Le grand objet de ce traité , eft l'am
putation des membres bleffés par les armes
à feu . Beaucoup d'ordre dans les matieres
, une grande précifion dans les détails
, le point de la difficulté toujours offert
avec clarté. Voilà ce qu'on trouve
dans tous les articles.
Le premier volume contient plufieurs
grands objets ; leur difcuffion eft précédée.
de plufieurs recherches auffi curieufes que
néceffaires fur la fituation , l'emplace
ment , les extractions , les dilatations , &c.
des balles dans les plaies d'armes à feu ,
fur les corps étrangers que la balle y entraîne
, fur les balles enchâffées dans les os fur
plufieurs corps étrangers d'un autre genre ,
& fur la néceffité indifpenfable. de les extraire.
Ces objets éclaircis avec toute la dextérité
d'un habile & fçavant Artifte , font
contenues dans les dix premiers chapitres
du premier volume : vient enfuite le premier
objet de l'Ouvrage qui eft mis fous
les yeux en cette forme.
Propofition. L'amputation étant abfolument
néceffaire dans les plaies compliquées de
fracas des os, & principalement celles quà.
font faites par les armes à feu , déterminer
les cas où il faut faire l'amputation fur le
champ , & ceux où il convient de la faire ,
Een donner les raisons.
AVRIL. 1757.. 157
Cette queſtion importante fur le fujer
du Prix que l'Académie royale de Chirurgie
propofa en l'anné 1756 , & qu'elle propofe
pour l'année 1757, prouve qu'elle a
defire qire cette queftion fût réfolue felon
fes vues.
M. Bagieu la divife en deux parties .
Avant d'entrer dans la difcuffion de la
premiere , on trouve un difcours prélimi
naire qu'il faut lire dans l'Ouvrage même.
On peut le comparer à ces portiques dont
les percées laiffent voir les divers effets des
rues intérieures des grands Palais.
Cette premiere partie contient fix chapitres
, où l'on trouve les raifons préliminaires
des motifs qui déterminent l'am→
putation ; un examen anatomique des rapports
de nos parties ; une idée fimple de
la circulation du fang ; la diviſion & propriété
des nerfs ; des remarques générales
fur les os , fur leur rupture , fur les plaies
différentes qui ont rapport à l'amputation ;
les différences que l'on remarque dans le
fracas des os ; de l'utilité que l'on tire de
fa divifion , des accidens qui fuivent les
fracas des os , de la commotion , de la
contufion , de la douleur & de fes caufes ,
avec les moyens chirurgiques de les calmer.
Après une obfervation fur une plais
rendue dangereufe par une efquille , Ma.
8 MERCURE DE FRANCE.
B. vient aux circonftances particulieres
qui influent fur la différence des plaies .
C'eft là où il dévelope les obfervations les
plus fages fur l'âge , le tempérament , le
courage , la fenfibilité , les affections de
l'ame l'état intérieur du corps , & il
paffe enfuite à la deuxieme partie.
>
On y examine les cas où il convient de
faire l'amputation fur le champ & ceux où
l'on doit la différer. C'eft ici un mémoire
de la plus grande clarté fur la queftion propofée
par l'Académie : l'habileté la plus
confommée y détaille les plus utiles obfervations
, & les expériences les mieux conftatées.
Maître de fon fujet , M. B. l'analyſe
à fon gré , & toujours à la portée des
moins intelligens. Il y a furtout des vues
fines & très- fagement combinées fur les
Hôpitaux ambulans , les entrepôts , les
machines qui fervent aux entrepôts de
ces bleffés.Tous objets bien médités & bien
refléchis, peuvent diriger l'habileté des jeunes
Chirurgiens d'armée , & leur faciliter
un chemin glorieux vers le foulagement &
la confervation de l'humanité.
M. B. après avoir traité de la maniere la
plus profonde la premiere queftion dont on
vient de parler , donne un trait nouveau
contenant l'examen analytique de plufieurs
méthodes nouvelles pour l'amputation.
AVRIL. 1757. 159
"
par
L'une a été propofée pour la cuiffe
M. Ravaton , les autres font l'ouvrage de
M. Louis.
Cet examen plein de clarté , de nouvelles
obfervations , & d'une mâle énergie
, a paru fuceptible à M. B. d'un avane
propos dans lequel il donne plufieurs explications
préalables. Suivent cinq chapitres
où l'on explique ce que c'eft que l'amputation
dans la grande articulation de la
cuiffe on donne enfuite le plan de l'amputation
tel qu'il eft dans l'ouvrage de fon
Auteur , le détail des arteres que M. Ravaton
coupe en faifant l'amputation , l'idée
nouvelle d'une ligature du tronc des gros
vaiffeaux avant de procéder à l'amputation.
Le dernier chapitre contient enfin
une obfervation importante fur les fages
motifs qui ont déterminé M. B. à faire ce
mémoire , & des réflexions intéreffantes
fur l'obfervation.
Vient enfuite un long examen de méthodes
nouvelles énoncées . M. B. fait ap-.
percevoir dans un avertiffement qui précede,
les raifons qui ont déterminé cet examen.
Il le divife en deux parties : fix articles
forment la premiere , & deux chapitres
& fix articles rendent complette la feconde.
On juge que rien n'a paru à M. B. plus
160 MERCURE DE FRANCE.
important que d'analyfer ces nouvelles
méthodes , afin qu'on puiffe juger fi elles
doivent être reçues ou rejettées. C'eſt aux
Maîtres de l'art à prononcer fur un objet
aufli important. Il faut lire l'ouvrage de
M. Bagieu , un extrait ne fuffiroit pas
pour en donner une idée aſſez juſte.
Dans le deuxieme volume , M. Bagieu
examine avec la même fagacité plufieurs
autres parties de la carrière qu'il a parcourue.
Guidé toujours par le flambeau de
F'expérience, & dans le labyrinthe tortueux
où tant d'habiles Maîtres fe font égarés ,
ne perdant jamais le fil de l'obſervation
il préfente à la Chirurgie des moyens nouveaux
, & prête à l'humanité des fecours
puifés dans une longue fuite de pratique
& de réflexions.
›
M. B. fe récrie d'abord fur la légere imprudence
avec laquelle on ampute à l'armée
les membres des bleffés . Il explique
les foins , les remedes , les précautions
qui doivent précéder & fuivre cette opération
redoutable , avec laquelle les jeunes
Chirurgiens fe familiarifent avec tant
de facilité .
Ce deuxieme volume eft rempli par
trois mémoires différens. Le premier eft
divifé en deux parties & un fupplément.
Après le difcours préliminaire , M. Bagieu
AVRIL. 1757 161
détaille les dangers qui résultent de la
plaie que caufe l'amputation , de la fuppuration
du moignon , & des avantages de
la Chirurgie pour les plaies de ce genre ,
quand on fe difpenfe de faire l'amputation .
On lit dans la deuxieme partie divifée en
quatre chapitres , l'examen de ce qui a été
dit en faveur de l'amputation , & la relation
d'une amputation de cette efpece fans fuccès
dans un cas des plus favorables. L'Auteur
paffe enfuite à l'examen des plaies qui intéreffent
les Artiſtes & leur voifinage ; il y
fait un détail fort grand en neuf articles
des accidens qui accompagnent ces plaies :
il va delà à des obfervations curieufes fur
la rupture du tendon d'Achile , d'une balle
enclavée dans le fémur , & tirée avec fuccés
, & c .
Le Chapitre deuxieme traite des plaies
qui intéreffent le corps de l'os . On y voit
des obfervations très - diftinctes & trèsinftructives
fur le fracas de l'humérus , fur
le fracas du fémur ; plufieurs membres guéris
fans amputation , qui dans les regles
reçues , auroient dû être amputées.
Le troifieme chapitre eft employé à
l'examen des plaies des os du carpe & du
métacarpe.
Le quatrieme chapitre a pour objet les
plaies du tarfe & du métatarfe : on y voit
162 MERCURE DE FRANCE.
par quelle opération furprenante , mais
unique , M. Bagieu conferva une jambe
que les regles communes de l'art condamnoit
à être amputée . Ce chapitre eft d'autant
plus intéreffant, qu'on y voit une conduite
émanée de principes inconnus jufqu'à
l'Auteur.
Ce chapitre eft fuivi par un fupplément
rélatif à la matiere , & par des obfervations
fur les bleffures de divers tendons .
Après ces détails immenfes qui ont paru
néceffaires à l'Auteur, & qui forment le plus
riche étalage d'expériences & d'utiles ob
fervations , M. B. propofe fa maniere de
panfer fur le temps où il convient de faire
l'amputation eu égard au fyftême de M.
Faure. E
Enfin on lit un dernier mémoire des recherches
critiques fur l'état préfent de la
Chirurgie , par M. Scharp. On voit dans
cette partie les fentimens de M. Bagieu développés
en maître. On y trouve des principes
clairement établis fur les incifions
pratiquées dans la gangrene , fur la néceffité
de leur profondeur , fur la membrane
propre des mufcles , fur le cautère
actuel , fur les différens genres de gangrene
, &c . M. B. après avoir approfondi la
matiere tant des caufes de gangrene humide
, féche que locales , & la maniere de
AVRIL 1757. 163
les traiter , vient enfin à deux obfervations
importantes qui completent & terminent
fon Ouvrage .
₹
La premiere eft fur une amputation
faite dans la propagation de la gangrene ;"
la deuxieme fur une amputation faite
dans une gangrene bornée. C'eft ici que
M. B. traite avec profondeur la maniere
de fuivre , d'arrêter & de vaincre cette
opiniâtre maladie. Ses réflexions fur la
gangrene feche, qui font comme une récapitulation
précife de ce qui a été exposé
auparavant , font fuivis de plufieurs obfervations
: 1. fur une gangrene que la mort
feule du malade fut capable de borner : 2º.
fur une gangrene critique trop long- temps
méconnue & négligée : 3 ° . fur une qui
avoit été abandonnée : 4°. fur une amputation
que la nature fit fans fecours de l'art:
5 °. fur les avantages des incifions fans
enlever des lambeaux de chair : 6°. fur
deux amputations faites au même malade ,
commencées par la nature & finies par l'art.
Tel eft le précis de l'ouvrage dont
M. Bagieu vient d'enrichir la Chirurgie.
On y voit partout l'Artifte adroit &
l'Obfervateur profond . Toutes les opéra-
>
tions détaillées font la vafte matiere des
études de cer Auteur , & doivent devenir
l'objet des médiations des jeunes Chirur
164 MERCURE DE FRANCE.
giens , qui font animés par l'impulfion du
talent & l'appât de la gloire. Ils y verront
par les foins , les expériences , les recherches
, les études , les opérations de M. B ,
que la grande ſcience de l'excellent Chirurgien
eft toujours dirigée par l'amour de
l'humanité , & quelle bonheur dela fecourir
, de la foulager , de la guérir , doit êtrẹ
regardé par tous les Chirurgiens , comme
la récompenfe la plus digne de la Chirurgic
moderne.
PRIX propoſe par l'Académie royale de
Chirurgie , pour l'année 1758.
L'ACADÉMIE royale de Chirurgie propofe
pour ce Prix le fujet ſuivant :
Déterminer les cas où les Injections font
néceſſaires pour la cure des maladies chirurgicales
, & établir les regles générales & particulieres
qu'on doit fuivre dans leur usage.
Ce point de la thérapeutique chirurgicale
a été jufqu'à préfent fort peu approfondi
, & préfente néanmoins un vafte
champ de doctrine. L'Académie defire
que l'on expofe les avantages & les inconvéniens
que les Injections doivent avoir
dans les différentes efpeces de maladies ,
& fuivant la nature différente des parties
AVRIL 1757. 165
malades , notamment de celles qui font
contenues dans les capacités ; que les Au
teurs donnent les procédés particuliers
qu'ils pourroient avoir , tant pour les com
pofitions que pour les inftrumens , enfin
que leur théorie foit appuyée fur des
exemples & des obfervations .
Ceux qui enverront des Mémoires ,
font priés de les écrire en François ou en
Latin , & d'avoir attention qu'ils foient
fort lifibles.
Les Auteurs mettront fimplement une
Devife à leurs Ouvrages ; mais , pour fe
faire connoître , ils y joindront dans un
papier cacheté & écrit de leur propre main ,
leur nom , demeure & qualités , & ce
papier ne fera ouvert qu'en cas que la
Piece ait remporté le Prix.
Ils adrefferont leurs Ouvrages , francs
de port , à M. Morand , Secretaire perpétuel
de l'Académie royale de Chirurgie
à Paris ; ou les lui feront remettre entre
les mains.
Toutes perfonnés de quelque qualité &
pays qu'elles foient , pourront afpirer au
Prix on n'excepte que les Membres de
l'Académie.
Le Prix eft une Médaille d'or de la váleur
de cinq cens livres , fondée
par M. de
Lapeyronie , qui fera donnée à celui qui ,
166 MERCURE DE FRANCE.
au jugement de l'Académie , aura fait le
meilleur Mémoire fur le fujet propofé.
La Médaille fera délivrée à l'Auteur
même qui fe fera fait connoître , ou au
Porteur d'une procuration de fa part ; l'un
ou l'autre représentant la marque diftinctive
& une copie nette du Mémoire.
Les Ouvrages feront reçus jufqu'au dernier
jour de Décembre 1757 inclufivement
; & l'Académie , à fon Affemblée
pu
blique de 1758 , qui fe tiendra le Jeudi
d'après la quinzaine de Pâques , proclamera
la Piece qui aura remporté le Prix.
L'Académie ayant réfolu de donner
tous les ans , fur les fonds qui lui ont été
légués par M. de Lapeyronie, une Médaille
d'or de deux cens livres , à celui des Chi
rurgiens étrangers ou Regnicoles , non
membres de l'Académie , qui l'aura mérité
par un Ouvrage fur quelque matiere de
Chirurgie que ce foit, au choix de l'Auteur,
elle déclare que ce Prix d'émulation
n'ayant point été remporté en 1755 , elle
en donnera deux cette année , s'il fe trouve
deux bons Ouvrages, parmi ceux qui lui
ont été envoyés en 1756. Ce Prix fera
proclamé le jour de la Séance publique,
AVRIL. 1757. 167
ARTICLE IV.
BEAUX - ARTS.
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE.
A L'AUTEUR DU MERCURE.
"
JEfuis donc parvenu , Monfieur , à fçal
voir à peu près à qui j'ai à faire.Je vois par
la Lettre inférée dans votre premier volume
de Janvier, art. 4 , que M. de Morambert &
I'Harmoniphile ne font qu'une
qu'une même per
fonne. Peut- être arriverai-je enfin à la conviction
que cette perfonne & M. l'Abbé
L** ne font encore que la même choſe.
Plufients circonftances fur lesquelles je
prends le parti de garder le filence , ont
fait naître ici certe opinion. Elles ont dé
gélé le véritable nom de l'Auteur du Senti
ment d'un Harmoniphile , en éclairant fur
la vraiefource où il a puifé pour l'invention
dès nouveaux fignes , & l'éloignement ac
tuel de cent lienes dont il fe félicite dans fa
Lettre , n'a détrompé perfonne, da
168 MERCURE DE FRANCE.
;
Je ne veux pas prétendre qu'un autre
ne puiffe avoir eu la même idée que moi
les lettres dont je me fers font des fignes
trop connus dans la Mufique & trop anciens
, les chiffres que j'y joins font ceux
mêmes qu'on emploie tous les jours dans
la baffe fondamentale , & je crois que
l'idée d'affocier ces chiffres & ces lettres ,
pour exprimer l'harmonie fondamentale ,
peut venir à tout le monde . Mais ne fe
préfente t'elle pas avec plus de facilité
quand on la trouve dans un autre ?
*
Au refte , je n'aurois point repliqué à la
Lettre de M. de Morambert : les preuves
fi foibles ou fi peu concluantes qu'il y
fournit , les citations hors de theſe dont il
veut s'étayer, ne l'exigeoient point ; la juftification
même qu'il entreprend de la diffonnance
dont il a cru que j'étois en peine
, étoit feule capable de me déterminer
au filence. Mais comme tous ceux qui
n'entendent pas affez la mufique pour
s'appercevoir des méprifes où tomberM,
de M. dans fa Lettre , peuvent très- bien
entendre les traits défobligeans dont il y
appuie fes opinions , j'ai cru devoir faire
fentir l'injuftice des uns en découvrant le
peu de fondement des autres. J'ai tâché
de convaincre M. de M. lui -même en lui
défillant les yeux fur fes erreurs.
La
AVRIL. 1757. 169
La Lettre que j'avois l'honneur , Monfieur
, de vous adreffer à ce fujet , & que
je comptois vous prier d'inférer dans votre
Mercure , s'eft trouvée trop longue
pour que j'aie ofé penfer feulement à
abufer de votre complaifance. Je me fuis
déterminé à en faire une brochure. J'aurai
l'honneur de vous la communiquer dans
fon temps
.
En attendant , je prie M. de Morambert
, & ceux que fa Lettre auroit pu féduire
, de lire dans la mienne , du fecond
volume d'Octobre dernier , ce que je difois .
depuis la page 174. Si M. de M. avoit fait
attention à cet endroit , il auroit mieux
compris le fens de ce qu'il cite de ma
Lettre. Il auroit du moins remarqué une
contradiction entre le paffage cité , & les
pages 174 & 175.
Lorfque j'ai dit de l'accord la , ut , mi ,
fa qu'il n'eſt point renversé , qu'il eft
évidemmentfondamental , que c'eft un accord
direct de foudominante , ai -je pu traiter
la note qui en eft la diffonnance majeure
( le fax ) , ai-je pu la traiter de dominante
, fi ce n'eft en conféquence & , puifqu'il
faut le dire , en dérifion du figne
équivoque de M. de Morambert ? figne
qui repréfente cette note comme fon-
1.Vol. H.
f
170 MERCURE DE FRANCE .
damentale , comme dominante ( 1 ) .
Pouvois je férieufement appeller diffonnance
la feptieme de cette rifible dominante
? être en peine de mi , chercher vainement
ce qu'il devient , chercher ce que
devient la plus douce des confonnances
ce que devient la quinte du fon fondamental
la ou A, que j'ai affigné page 175 ?
"Y
>
Mais euffé- je parlé férieufement M.
de M. devoit il s'évertuer à fauver cette
chimérique diffonnance ? N'a- t'il pas des
principes ? Ce qui m'a trompé , c'eft que
j'ai cru qu'il en avoit affez pour fentir
l'ironie ( 2 ). Il m'apprend qu'il ne faut pas
badiner avec tout le monde.
Afin que M. de M. réuffiffe mieux à
faifir ce que j'aurai l'honneur de lui dite
(1 ) Je ne croyois alors la faute que dans le
figne. M. de M. fait voir par fa Lettre qu'il regarde
réellement ce Fa comme dominante. Je
l'avois pourtant affez mis fur les voies , furtout
en difant de fon figre « dont je ne me fers que
» pour les dominantes. »
(2 ) « Je ne me fuis point contenté ( dit M.
» de M. ) de fçavoir la mufique fuperficiellement...
» je me fuis toujours appliqué à l'approfondir ;
» j'ai beaucoup réfléchi ... fur les ouvrages de
>> théorie ... de pure pratique , &c. »
Qui eft ce qui ne s'y feroit pas trompé
Voyez Sentim , d'un Harmoniph. Prem. Partie,
Avant-propos.
AVRIL. 1757. 171
dans ma réponſe , je le prie de lire , en
attendant , la Remarque du Chap . XI du
fecond Livre des Elémens de Mufique théorique
& pratique , fuivant les principes de
M. Rameau. Par la regle que fournit cette
Remarque , page 143 , il verra ( puifqu'il
n'a pas voulu m'en croire ) quel eſt le fon
fondamental de l'accord de fixte - quinte
tant des deux paffages de fon Ariette , que
de ceux qu'il cite de M. Rameau. Et par
le fon fondamental que prefcrit la regle
il découvrira , en fuppofant qu'il connoiffe
le Chap. XI du premier Livre de cet
ouvrage , il découvrira , dis - je , quelle
étoit la véritable diffonnance dans les uns
& les autres de ces paffages , quel étoit le
vrai fens de l'endroit qu'il étale de ma
Lettre , & quelles conféquences il devoit
en tirer.
Je dois , Monfieur , me renfermer dans
de juftes bornes , afin que vous ayez la
bonté d'inférer ma Lettre dans le prochain
Mercure , c'est la grace dont je vous
fupplie. J'ai l'honneur d'être , &c.
ROUSSIER.
A Lyon , ce 3 Mars 1757 .
Des gens inftruits nous affurent que M.
Rouffier fe trompe . M. de Morambert n'eft
point Abbé , & a toujours demeuré à Paris.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
GRAVURE.
MESSEISSEIUEURRSS les Soufcripteurs au nouvel
Atlas univerfel complet , en un volume
in fol. & en cent Cartes géographiques ,
par MM. Robert Géographes du Roi , font
avertis que la quatrieme livraiſon de cet
Ouvrage fe fait actuellement chez Boudet ,
Imprimeur- Libraire , rue S. Jacques.
Cette livraiſon eft de quinze Cartes , au
moyen defquelles des cent Cartes qui font
dûes aux Soufcripteurs , quatre-vingt- dix
fe trouveront leur être délivrées . Parmi
ces quatre-vingts-dix Cartes terminées , ſe
rencontrent les plus intéreſſantes dans les
eirconftances préfentes , comme l'Angleterre
, la Ruffie , l'Allemagne , la Saxe , la
Boheme , la Pruffe , les Indes orientales
l'Amérique feptentrionale & méridionale , le
Canada , les Poffeffions Angloifes en Amérique
, le Cours de l'Ohio , la Virginie & le
Maryland , &c.
>
AVRIL. 1757. 173
ARTICLE V.
SPECTACLES.
COMEDIE FRANÇOISE.
E Le Lundi 14 Février , les Comédiens
François ont donné la premiere & derniere
repréſentation d'Hercules , Tragédie nouvelle
.
Le Jeudi 3 Mars , ils ont repréſenté Démocrite
& les Folies amoureuſes . Madame le
Kain a débuté dans les deux Pieces avec
fuccès. Elle a joué Cléantis dans la premiere
Piece , & Liſette dans la feconde.
Le Public connoiffeur a trouvé qu'elle annonçoit
du talent . Elle a furtout beaucoup
de naturel , une figure agréable , & joint
à une action aifée cette heureuſe volubilité
qu'on defire dans une foubrette , & qui eft
fouvent néceffaire à fon débit. Ce qui lui
manque peut s'acquérir , & doit être le
fruit du travail & de l'uſage.
Nous ne pouvons mieux remplir le vuide
de cet article que par l'annonce du ( 1 ) Fils
(1 ) Des Lecteurs fans partialité & très - partisans
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
Naturel , ou des Epreuves de la Veriu , Comédie
en cinq Actes & en profe , qui fe
trouve chez Prault , fils aîné , quai de
Conti.
Cette Comédie eft de M. Diderot. Tout
ce qui eft parti de fa plume eft marqué au
coin du génie mais nous penfons qu'il
n'a rien mis au jour qui faffe plus d'honneur
à fon coeur & à fa raifon. La Philofophie
accommodée au Théâtre , & fondue
, pour ainfi dire , dans le fentiment ,
eft celle qui eft le plus à la portée de tous
les hommes , & qui eft la plus propre à les
inftruire , comme à les intéreffer . C'eſt la
philofophie d'ufage , en conféquence la
de la Piece , auroient defiré que M. D. eût fupprimé
ce premier titre , & nous fommes de leur
fentiment. Ce n'eft pas que nous croyons qu'on
ne puiffe mettre décemment un fils naturel fur le
Théâtre , furtout quand il eft légitimé comme
Dorval par fon mérite & par fes vertus ; mais
parce qu'il nous femble que ce défaut de naiſſance
n'opere rien dans l'Ouvrage , ou qu'il n'y produit
aucune beauté effentielle , aucun incident décifif.
Dorval , enfant légitime , y joueroit le même rôle ,
fans en déranger l'économie , & fans rien changer
au fonds des Scenes. Il y a de M. de la Chauffée
une Comédie du même genre , à qui nous donnerions
plus volontiers le titre de Fils naturel. C'eft
Melanide. Darviane , ſon fils , eft méconnu , & c'eſt
ce malheur qui fonde la Piece & qui en fait tout
l'intérêt.
AVRIL. 1757. 175
par
plus recommandable. L'Auteur a trouvé
l'art eftimable de rendre la vertu intéreffante
, en la tirant de fa froideur naturelle
des fituations fortes & touchantes ,
fans être romanefques ni forcées. On refpire
les moeurs & la probité dans tout fon
Ouvrage. Peut-être eût- il été à fouhaiter
que l'Auteur leur eût oppofé quelque
contrafte pour les faire mieux fortir . Tous
les Acteurs y font vertueux jufqu'aux válets.
Il est vrai qu'ils le font différemment
' , & que chacun a fa droiture particu
liere. Nous conjecturons qu'un feul malhonnête
homme parmi tant de gens de bien
n'auroit point gâté le tableau , & qu'il auroit
pu même y répandre un ombre néceffaire .
Quoiqu'il en foit , la Piece vient d'avoir à
la lecture le fuccès le plus grand & nous
ofons dire le plus mérité . Le déchaînement
même de la critique le prouve. Il en eft
toujours le fceau & y met le comble . Nous
fommes perfuadés qu'elle auroit la même
réuffite à la repréſentation , en la réduiſant à
la précifion & à quelques bienféances que la
Scene Françoiſe demande. Suivant le peu
de lumieres que l'expérience nous a données
, trois ou quatre changemens faciles ,
autant d'adouciffemens & de retranchemens
, fuffiroient pour la mettre à ce point
théâtral. D'ailleurs ce nouveau drame eft
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
fi fupérieur par la force du dialogue , des
penfées & du fentiment , par le feu du
génie & la chaleur des paffions qui l'animent
, qu'on doit paffer pardeffus les défauts
, & qu'on ne peut acheter par trop
d'indulgence un préfent fi précieux fait au
Théâtre.
ment ,
Les Entretiens qui fuivent la Comédie
n'ont pas un moindre mérite. Ils, forment
une nouvelle poétique qui peut éclairer les
Auteurs , perfectionner le Comédien , enrichir
l'art & donner plus d'étendue à fa
fphere , jufqu'ici trop refferrée. Par l'intérêt
vif que nous prenons à fon accroiffenous
invitons M. Diderot de remplir
fa vocation pour le dramatique . Le
Public impartial , fon talent marqué & le
befoin preffant du Théâtre, tout l'y appelle.
Pour mieux l'y déterminer , il nous permettra
d'emprunter fes propres paroles ,
& de lui répéter ici ce que Dorval lui
dit dans le dernier entretien , page 253 :
Faites des Comédies dans le genre férieux ;
faites des Tragédies domestiques , & Soyez
sûr qu'il y a des applaudiffemens & une immortalité
qui vous font réservés.
AVRIL 1757. 177
COMEDIE ITALIENNE.
Le Samedi 12 Mars , les Comédiens Italiens
ont donné la premiere repréfentation
du Deuil Anglois , Comédie nouvelle en
deux Actes , en vers , tirée de l'Anglois ,
précédée de la Silphide, & fuivie d'un Ballet
pantomime intitulé , Un bienfait n’eſtjamais
perdu.
Ce Drame eft de M. Rochon déja connu
par des Opera comiques , qui ont été bien
reçus . Plufieurs Scenes ont été applaudies ;
& fi l'Auteur eût réduit l'Ouvrage à un feul
Acte , nous ne doutons point qu'il n'eût
beaucoup plus réuffi . Le rôle de la femme
qui fe croit veuve , eft joué par Mad . Favart
avec tout l'enjouement qu'il exige . Mais
comme on ne peut couvrir la noirceur de
fon caractere que par une extrême gaieté ,
il falloit le foutenir dans le fecond Acte
fur le ton de plaifanterie , où il eft dans le
premier ; ce qui n'étoit pas facile . En abrégeant
la Piece , ce perfonnage d'où dépend
la réuffite , y eût gagné ; il eût donné
moins de temps à la réflexion , & fe fût
toujours tenu renfermé dans le comique
dont il a befoin pour être applaudi
parce qu'il faut qu'il le foit pour être
y
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
excufé. Quand l'Auteur Anglois a fait le
dénouement de fa Piece , il avoit fans
doute lu celui du Malade Imaginaire , on
diroit qu'ils font jumeaux . Du refte , fon
Imitateur eft jeune , il montre du talent ,
& mérite d'être encouragé.
Le Mercredi 16 , les mêmes Comédiens
ont remis la parodie d'Hippolyte & Aricie ,
qui a eu dans fa nouveauté le plus brillant
fuccès, & qui eft peut-être la meilleure que
M. Favart ait faite . Elle eft du moins la
plus parodie.
OPERA COMIQUE.
LE Lundi 14 du même mois , ce Specta-
Le
cle a donné pour la premiere fois la Répétition
générale & le Petit- Maître malgré lui ,
Opera Comique de M. Favart . Le Public
l'a reçu , comme il reçoit tout ce qui part
de la compofition de cet agréable Auteur ,
c'eft- à- dire avec applaudiffement. Le Petit-
Maire malgré lui , qu'on peut appeller
proprement le tableau , eft tout-à-fait neuf ;
mais la Répétition générale qui en eft
comme la bordure , n'eft pas abfolument
nouvelle elle a paru autrefois à ce Théâtre
fous le titre de la Répétition interrompue ,
& nous croyons que M. Panard alors y
eut auffi
part.
:
AVRIL. 1757 . 179
ARTICLE VI.
NOUVELLES ÉTRANGERES.
DU LEVANT.
DE CONSTANTINOPLE , le 12 Janvier.
SULTAN Mehemet , héritier préſomptif du trône
Ottoman , eft mort ces jours - ci dans la quarantetroifieme
année de fon âge. On prétend que l'ufage
immoderé de l'opium a contribué beaucoup
à abréger les jours de ce Prince. Quoique la retraite
à laquelle les loix du Sérail le condamnoient
, ne permît qu'à peu de perfonnes de l'approcher
, on fçavoit qu'il poffédoit plufieurs qualités
recommandables , & il eft fort regretté . Il ne
refte plus pour fuccéder au Grand Seigneur que
trois Princes , qui font Sultan . Orchan , âgé de
quarante-un ans ; Sultan Abdallah , âgé de trentefix
, & Sultan Bajazet , âgé de trente-trois . Le
Grand Vifir Muftapha Pacha vient d'être déposé
& relégué dans l'Ile de Rhodes . Rabib Pacha
Gouverneur d'Alep , eft mandé pour le remplacer.
DU NORD
DE PETERSBOURG , le 26 Février.
"
Il fe trouvoit dans l'armée deftinée à agir con
tre le Roi de Pruffe , plufieurs Officiers nés fujets
de ce Prince. L'Impératrice n'a point voulu less
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
obliger de porter les armes contre leur Souverain.
Ils ont été remplacés par des Officiers Ruffiens
dans les Régimens où ils étoient employés , &
le Feld-Maréchal Apraxin les ayant renvoyés ici ,
on les fait partir fucceffivement , pour aller remplir
les nouveaux poftes qu'on leur deftine.
DE COPENHAGUE , le 18 Février.
Le Roi dîna les de ce mois chez le Préfident
Ogier , Ambaffadeur de Sa Majefté Très- Chrétienne.
Depuis fix mois , plus de cent perfonnes
ont été inoculées de la petite vérole en cette Ville.
Aucune n'eft morte , ni ne reffent la moindre incommodité.
Selon les lettres écrites de diverfes
Provinces , l'inoculation y a le même fuccès . On
a eu quelque peine à introduire cette méthode en
Norwege , mais elle commence à s'y établir.
On mande de Norwege , que le premier , le
19 , le 22 , le 23 , le 24 & le 25 du mois dernier ,
on a entendu dans la Province d'Aggerhus plufleurs
bruits fouterreins , & que le 4 de ce mois
on y a fenti deux fecouffes de tremblement de:
terre.
ALLEMAGNE.
*
L
DE VIENNE , le 21 Février.
Tous les Régimens de Huffards doivent être
augmentés chacun de cinq cens vingt hommes.
Plufieurs Prélats & Seigneurs Hongrois ont offert
à l'Impératrice Reine , de faire la plus grande
partie de cette augmentation à leurs dépens.
On a reçu la confirmation que le magafin établi à
Glatz par les Pruffiens , a été réduit en cendre ,
&qu'ils ont perdu par cet incendie vingt mille
..
AVRIL 1757. 181
fufils , douze mille uniformes , & dix - huit mille
feptiers de bled.
L'Impératrice Reine , par une Ordonnance
qu'Elle a envoyée à chaque Corps de fes troupes ,
accorde la Nobleffe à tout Officier , foit national ,
foit étranger , qui aura fervi dans les armées pendant
trente ans.
( Un Courier arrivé ces jours - ci de Conftantinople
, a apporté la nouvelle que le Grand Seigneur
avoit accordé la permiffion d'acheter fix
mille boeufs dans la Moldavie & dans la Valachie
pour le compte de l'Impératrice Reine.
DE DRESDE , le 8 Février.
S. M. Pruffienne a fat: publier une Ordonnanee ,
dont voici la teneur : « Il eft enjoint par la pré-
» fente , de la maniere la plus expreffe , aux habi-
> tans des Villes , Bourgs & Villages de la Saxe ,
» fitués le long des frontieres de la Boheme ,
» qu'en cas de mouvemens de la part des troupes
» Autrichiennes ils ne manquent point d'en.
>> donner connoiffance aux poftes avancés , dont
» ils feront le plus près : au défaut de quoi , & fi
» l'ennemi venoit à paffer outre , ils devront s'at-
» tendre immanquablement & fans rémiffion à
» être enlevés de chez eux , & gardés dans une
» détention des plus rigoureufes , auffi long-
» temps que les troupes Pruffiennes demeureront
» dans ce pays. Au contraire ceux qui feront
>> exactes à fe conformer à ce que la préfente leur
prefcrit , en feront récompenfés. On leur don-
» nera depuis trois jufqu'à dix écus , felon la nas
» ture & les circonftances de l'avis » ..
182 MERCURE DE FRANCE.
DE LEIPSICK , le 17 Février.
Depuis que les Pruffiens fe font emparés de l'Hôtel
des Monnoies, on y frappe jour & nuit de nouveaux
gros & de nouvelles pieces de huit gros , à la
marque des années 1753 & 1756 , & avec le nom
de l'ancien Directeur , afin qu'on ne puiffe pas
diftinguer les nouvelles efpeces des anciennes. Ĉependant
la différence entre les unes & les autres
pour la valeur intrinfeque eft confidérable. Suivant
l'évaluation qui a été faite , il y a un déchet
de vingt pour cent fur les gros , & plus de vingtneuf
fur les doubles. Le ducat revient à trois écus
fept gros ; & le louis.d'or à fix écus . Pour pouvoir
fabriquer une plus grande quantité de nouvelles
efpeces , le Juif Ephraim , qui a cette entreprife ,
a obtenu du Directoire de Torgau le renouvellement
des Edits , qui ordonnent de porter tout l'or
& l'argent à la monnoie. Il a obtenu auffi une
permiffion de fe faire remettre fur fes quittances
les deniers qui font dans la Caiffe de la Steur.
ESPAGNE.
"
DE LISBONNE , le 19 Janvier.
Un bruit fouterrein , femblable à celui d'un
coup de canon , fe fit entendre la nuit du r's au
16 de ce mois. Quelques inftans après , on fentit
une fecoufe de tremblement de terre. Heureufement
, quoiqu'elle fût affez violente , elle ne
caufa aucun dommage.
AVRIL. 1757: 183
DE GIBRALTAR , le 31 Janvier.
Dès le mois de Novembre de l'année derniere ,
le Lord Tyrawley , Gouverneur de cette Place
en avoit fait fortir tous les Négocians étrangers.
Il vient d'en ufer de même pour les Confuls . Celui
de la Nation Hollandoife fe flattoit d'être excepté
; mais il n'a pas été traité plus favorablement
que les autres.
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , le premier Mars.
Le 8 Février , la Chambre des Communes ré…
folut de fupplier le Roi de lui faire remettre des
copies des différens avis reçus touchant le deffein
des François contre l'Ifle Minorque ; une lifte des
Vaiffeaux de guerre envoyés au fecours de cette
Ifle fous les ordres de l'Amiral Byng ; la copie des
ordres donnés à cet Amiral ; les lettres qu'on a
reçues de lui , & celles que P'Amirauté lui a écri
tes ; un état de la Garnifon du Fort Saint - Philippe
, & des munitions dont cette Place étoit
pourvue . Afin d'approfondir les caufes de toutes
les difgraces que la Nation a fouffertes l'année
derniere , la Chambre doit demander auffi communication
de toutes les pieces concernant les
fournitures faites aux troupes en Amérique pendant
les années 1755 & 1756.
Le Bureau de la Guerre a ordonné aux Régimens
de Saint- Claire , de Richbell , de Blakeney
, de Kennedy , Murray , de Bragge & de
Perry, d'être rendus le 18 à Cork en Irlande ,
où ils doivent s'embarquer. On prépare avec toute
la diligence poffible l'Eſcadre deſtinée à les con184
MERCURE DE FRANCE.
duire en Amérique , & elle fera commandée par.
le Contre-Amiral Holbourne , qui arborera fon
Pavillon à bord du Vaiffeau le Newark. Trois
cens hommes ont été détachés du Corps de l'Artillerie
, pour accompagner les trente pieces de canon
, que le Gouvernement fe propoſe de faire
tranfporter en Acadie. Suivant divers avis , les
Espagnols ont démoli quelques fortifications que
les Anglois avoient élevées dans les environs du
Golfe de Honduras ; & la Cour de Madrid fait .
exécuter à la rigueur les ordres qu'elle a donnés
contre les Interlopres . Un Vaiffeau Garde - Côte
de Sa Majefté Catholique s'eft emparé de deux
Navires Anglois , qui avoient chargé en fraude
du bois de teinture à la Baye de Campeche.
témoi-
Le 26 , le fieur Pitt , Secrétaire d'Etat , préfenta
un Meffage , par lequel le Roi informoit la
Chambre , qu'un des Membres du Confeil de
Guerre , qui a jugé l'Amiral Byng , ayant
gné avoir quelque déclarations à faire fur le jugement
qui avoit été porté , & demandant pour cet
effet d'être dégagé du ferment du fecret impofé
aux Officiers qui compofent les Confeils de Guer.
re , Sa Majefté avoit cru devoir fufpendre pour
quinze jours l'exécution de la fentence prononcée
contre le fieur Byng. Après plufieurs débats , il
fut ordonné de dreffer un Bill pour difpenfer les
Juges de cet Amiral , du fecret qu'ils avoient juré
d'obferver. Ce Bill fut la pour la premiere & la
feconde fois. La Chambre en fit hier la troifieme
lecture , & il paffa àla pluralité de cent cinquante-
trois voix, contre vingt trois. Le Roi fe rendra
cette ſemaine au Parlement , pour donner fon ар-
probation à ce Bill . On entendra enfuite ce que
les Juges de l'Amiral Byng ont à déclarer , ou
pour infirmer , ou pour juftifier fa condamnation
AVRIL. 1757. 185
PAYS- BAS.
DE LA HAYE , le 4 Mars.
Les Etats Généraux ont envoyé au Prince Stadhouder
le préfent qu'ils ont reçu du Bey de Tripoli
. Le 28 du mois dernier , le Comte d'Affry ,
Miniftre Plénipotentiaire de Sa Majesté Très-
Chrétienne , remit aux Etats Généraux le Mémoire
fuivant : « Hauts & Puiffans Seigneurs ,.
» le Roi mon Maître , indépendamment des en-
» gagemens défenfifs qu'il a contractés avec l'Im-
» pératrice Reine de Hongrie & de Boheme , par
» le traité de Verſailles du premier Mai de l'année
>> derniere , doit en qualité de Garant de la paix
» de Weftphalie , des Conftitutions & des Liber-
» tés Germaniques , fecourir les Princes , qui
» étant injuſtement opprimés , ou ménacés d'une
» oppreffion prochaine , réclament la preftation
» de cette garantie. En conféquence de la réqui-
» fition de plufieurs Etats de l'Empire , Sa Ma-
» jeftéfe propofe d'affembler fur le Bas - Rhin une
» armée qui fera plus ou moins confidérable , & .
>> divifée en un où plufieurs Corps , felon que la
>> fituation & les intérêts de fes Alliés pourront
D
l'exiger. Le Roi ayant pour objet la fûreté &
» la tranquillité de fes Amis & de ſes Voifins , ne
» defire rien plus fincérement que de contribuer
» à rétablir le plutôt qu'il fera poffible le repos
» public fur des fondemens équitables & folides.
» Les troupes de Sa Majefté ſe mettront en mar-
>> che du 14 au 30 du mois prochain , pour cam-
» per entre le Rhin & la Meufe , à la hauteur de
» Duffeldorp . Elles auront attention à ne donner
>> aucun fujet de plainte à quelque Puiffance que
186 MERCURE DE FRANCE.
•
» ce foit , & furtout aux Etats Géneraux . Le Roi
>> comptant fur la fidélité inviolable de Leurs
» Hautes Puiffances à la neutralité qu'Elles ont
>> promis d'obferver , continuera de fon côté à
>> leur donner , dans toutes les occafions , les
» preuves les moins équivoques du véritable inté-
» rêt qu'il prend à leur profpé rité . Les troupes du
>> Roi , bien loin d'entreprendre rien qui puiffe
» être un fujet d'inquiétude pour Leurs Hautes
» Puiffances , feront employées à leur défenſe , ſi
>> en haine de leur neutralité , on attentoit à leur
>> repos , à leur liberté ou à leur commerce. Le
>> Roi mon Maître confiera volontiers aux Etats
» Généraux les réfolutions ultérieures , que les
» conjonctures pourront exiger de fa prévoyance
» & de fes engagemens. Sa Majefté attend de l'é-
>> quité & de l'amitié de Leurs Hautes Puiffances,
» qu'Elles feront en garde contre les fauffes nou-
» velles , par lefquelles on tâchera de leur faire
» illufion , & qu'elles s'en rapporteront avec une
>> confiance entiere aux affurances qu'Elle leur
» donne des fentimens auffi finceres que conftańs
» & évidens de fon eftime & de fon affection pour
leur République. »
Le Roi de la Grande -Bretagne & le Roi de
Pruffe ont auffi informé Leurs Hautes Puiffances ,
qu'ils feront dans la néceffité d'affembler une
armée d'obfervation dans les Provinces de leur
domination , voifines des Etats de la République ,
afin de mettre leurs Etats Electoraux à l'abri des
entrepriſes dont ils font ménacés.
AVRIL. 1757. 187
FRANC E.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
LE 15 Février , jour anniverfaire de la naiffance
du Roi , on chanta le Te Deum dans l'Eglife Notre-
Dame , Paroiffe du Château . M. le Comte de
Noailles , Gouverneur de Verfailles , y affitta ,
étant accompagné des Officiers du Bailliage,
Après la cérémonie , il alluma le feu , qui avoit
été préparé vis- à- vis de l'Eglife. Les Invalides ,
chargés de la garde de cette Ville , firent une triple
falve de moufqueterie. Il y eut expofition du
Saint-Sacrement Salut & Te Deum , dans les
autres Eglifes , ainfi que dans celle de Notre-
Dame. Le foir on fit des feux dans les rues , &
toutes les maifons furent illuminées.
>
Le Roi a accordé les honneurs de Grand-
Croix de l'Ordre Royal & Militaire de Saint Louis ,
à M. de Crémille , Commandeur de cet Ordre ,
Lieutenant- Général des Armées de Sa Majesté ,
Gouverneur d'Aire , & Infpecteur Général de
l'Infanterie , de la Cavalerie & des Dragons.
Le Roi a ordonné que chacun des Bataillons de
fon Infanterie , tant Françoife qu'Etrangere , fûr
pourvu d'une piece de canon à la Suédoife. Il fera
employé dans chaque Bataillon , pour la manoeu
vre de ces pieces de campagne , un Sergent &
feize Soldats , qui auront une haute paie,
Sa Majesté a réfolu de porter à douze cens quarante
hommes le Corps de fa Gendarmerie , aulieu
de huit cens huit , à quoi il eft actuellement.
188 MERCURE DE FRANCE.
Pour cet effet , les feize Compagnies qui compofent
ce Corps , feront mifes , de quarante- huit
Gendarmes ou Chevaux - Legers , dont elles font
formées , à foixante- quinze non compris les
deux Trompettes de chacune defdites Compagnies
, & indépendamment des huit Timbaliers
attachés aux huit Eſcadrons du Corps. Des vingtfept
hommes ordonnées d'augmentation par compagnie
, il y en aura quatorze à la premiere Brigade
, & treize à la feconde.
M. le Comte de Saint - Florentin , Miniftre &
Secretaire d'Etat , a été élu par l'Académie Royale
des Belles-Lettres , pour remplir la place d'Académicien
Honoraire , qui vaquoit par la mort de
M. le Marquis d'Argenfon.
Sa Majeſté a nommé Confeiller d'Etat M. Bertier
de Sauvigny , Intendant de la Généralité de
Paris.
Les Evêques de Bretagne , affemblés à Rennes
pour les Etats de la Province , ont donné le 11 de
ce , mois un Mandement , par lequel ils inftituent
à perpétuité une Fête à l'honneur des Saints Anges
Gardiens , pour remercier Dieu d'avoir ſauvé
le Roi de l'horrible attentat commis contre fa
Perfonne. Cette Fête fera célébrée tous les ans le
5 Janvier , mais cependant fans être chomée.
M. l'Evêque de Caftres a fait éclater fon zele, en
faifant chanter un Te Deum en mufique dans fa
Cathédrale & en donnant à toutes les perfonnes
de marque , qui fe trouvoient dans la Ville , un
fplendide repas , pendant lequel vingt- quatre
Muficiens exécuterent un très- beau Concert. Au
fortir de table , ce Prélat diftribua deux cens médailles
, & fit tirer une Loterie , dont chaque
billet portoit un lot . En même temps , par ordre
des Officiers Municipaux de la Ville , plufieurs
AVRIL. 1757 . 189
fontaines de vin coulerent , & l'on diſtribua au
peuple un boeuf & plufieurs moutons.
Le 20 Février , M. le Duc de Mirepoix , Commandant
en chef dans le Languedoc , célébra à
Montpellier , par une fête des plus éclatantes , la
convalefcence du Roi . On chanta dans l'Eglife Cathédrale
un Te Deum en mufique, auquel l'Evêque
de cette Ville officia. M. le Duc de Mirepoix y
affifta , accompagné de toute la Nobleffe , & des
Officiers de la Garnifon. La Cour des Comptes ,
Aides & Finances , s'y rendit en robes de cérémonie
, & elle donna l'exemple à tous les autres
Corps , de concourir à la folemnité d'un acte de
piété , dans lequel tout étoit fi intéreflant. Après
le Te Deum , il y eut une triple falve de l'artille
rie de la Ville & de la Citadelle , ainfi que de la
moufqueterie de la Garniſon , qui étoit en bataille
fur le rempart, Dès que la nuit fut venue , on tira
un très-beau feu d'artifice dans la Place de l'Hôtel
de Ville , dont les avenues depuis l'Hôtel du
Gouvernement étoient ornées d'Arcs de Triomphe
éclairés par une prodigieufe quantité de pots
afeu. Toutes les façades de l'Hôtel du Gouverment
étoient illuminées, depuis le rez -de- chauffée
jufqu'au toit , par des lampions qui en deffinoient
l'architecture , & qui dans les divers maffifs formoient
alternativement le Chiffre & les Armes de
Sa Majefté. M. le Duc de Mirepoix fit fervir un
fouper fplendide. La principale table qui étoit de
cinquante couverts , & en fer à cheval , ne fut
remplie que par les Dames les plus qualifiées. Il y
eut plufieurs autres tables , & outre cela on avoit
dreffé dans diverfes Salles des Buffets , où l'on
trouvoit abondamment en mets chauds & froids
tout ce qu'on pouvoit defirer. Un Bal qui dura
jufqu'au jour , termina cette brillante fête , à lag
190 MERCURE DE FRANCE.
quelle tous les habitans de cette Ville s'emprefferent
d'ajouter un nouvel éclat , en illuminant entiérement
les façades de leurs maifons , la plupart
en flambeaux de cire blanche. Des fontaines de
vin coulerent dans différens quartiers pour le
peuple qui , par fes danfes & par les acclamations
réitérées , témoigna la vivacité de fon amour pour
fon Souverain M. le Duc de Mirepoix devoit
partir hier pour retourner à la Cour ; mais il a
différé fon voyage , afin d'affifter au Te Deum
que la Cour des Comptes , Aides & Finances , doit
faire chanter demain avec beaucoup de pompe
dans la Chapelle du Palais .
Le Roi ayant jugé à propos de retenir les Sceaux,
& de faire fceller en fa préſence , Sa Majeſté donna
le 26 Février un Réglement , par lequel Elle a
déclaré fes intentions fur ce qu'Elle vouloit être
obfervé en cette occafion. Par ce Réglement ,
Elle a fait choix de MM. Feydeau -de Brou
Dagueffeau , de Bernage , Dagueffeau - de Frefne,
Trudaine & Poulletier , Confeillers d'Etat ordinaires
, pour avoir féance & voix délibérativedans
ce Confeil , avec fix Maîtres des Requêtes ,
que Sa Majefté choifira au commencement de
chaque quartier , & avec le Confeiller du Grand
Confeil, grand Rapporteur, qui fe trouvera de fervice.
Le 4 Mars , le Roi tint le Sceau dans la piece qui
précede la Chambre de Sa Majesté , & qui avoit
été préparée à cet effet. En conféquence de ce que
Sa Majesté a réglé , les fix Confeillers d'Eta: ordinaires
, ci - deffus nommés y affifterent , étant
affis des deux côtés du Bureau fur des tabourets ;
fçavoir , à droite , MM. Feydeau- de Brou , de
Bernage & Trudaine ; à gauche , MM . Dagueffeau
, Dagueffeau- de Frefne & Poulletier. MM.
Gagnat de Longay , Bignon , Mérault-de VilleAVRIL
1757. 191
fit
ron , Pouyvet de la Bliniere , de Gourgues &
Turgot , Maîtres des Requêtes choifis par le Roi
pour rapporter au Sceau pendant ce trimestre , &
M. de Baraffy , Grand Rapporteur de Service
étoient debout autour du fauteuil de Sa Majeſté .
Les Huiffiers de la Chancellerie ont tenu les portes.
M. le Maréchal - Duc de Richelieu , premier
Gentilhomme de la Chambre du Roi , & M. le
Duc d'Ayen , Capitaine des Gardes du Corps ,
étoient derriere le fauteuil de Sa Majesté. M. Sauvage
, Grand Audiencier de France en quartier
qui étoit debout à droite après M. Trudaine ,
la préfentation des lettres dont il étoit chargé.
Les Maîtres des Requêtes & le Grand Rapporteur,
firent le rapport de celles qui les concernent.
M. Chupin , Garde des Rôles , & M. Brillon-
Duperon , Confervateur des Hypotheques , préfenterent
; le premier , les provifions pour charges
& offices , le fecond les lettres de ratification de
rentes fur les revenus du Roi. Puis les Secretaires du
Roi firent lecture des lettres de grace , lefquelles furent
délibérées par les Confeillers d'Etat & Maîtres
des Requêtes préfens au Sceau , & réfolues par le
Roi. Après les rapports faits , le Roi indiqua le
premier Sceau à la quinzaine. Les Sceaux ayant
été remis dans leur boete , M. de Champcenetz ,
premier Valet de Chambre du Roi , qui les avoit
apportés , les reprit fur le Bureau pour les remporter.
Sa Majefté fe leva , & fut reconduit à la
porte de fa chambre par les Confeillers d'Etat
Maîtres des Requêtes & Grands Officiers de la
Chancellerie . Ce Sceau eft le premier que le Roi
ait tenu depuis fon avénement à la Couronne.
Louis XIV en tint onze en 1672 , après la mort
du Chancelier Seguier.
Le 28 Février , M. Seguier , Avocat, Général
192 MERCURE DE FRANCE.
au Parlement de Paris , fut élu , pour remplir la
place vacante dans l'Académie Françoiſe par la
mort de M. de Fontenelle .
+ Le Roi a nommé Maréchaux de France MM . le
Marquis de Senecterre , le Marquis de la Tour- '
Maubourg , le Comte de Lautrec , le Duc de
Biron , le Duc de Luxembourg, le Comte d'Eſtrées,
le Lord Clare Comte de Thomond , & le Duc de
Mirepoix.
Le 10 Mars , pendant la Meffe du Roi , M. le
Prince Conftantin de Rohan , Premier Aumônier
de Sa Majefté , a prêté ferment , comme Evêque
de Strasbourg , entre les mains du Roi.
"
Le 6 Mars , l'Académie royale des Belles - Lettres
, conduite par M. le Comte de Saint - Florentin
, préſenta au Roi trois volumes de fes Mémoires.
M. de Guignes & M. d'Anville de cette Académie
, préfenterent en même temps à Sa Majeſté
, l'un, trois volumes de l'Hiftoire des Huns &
autres Nations Tartares ; l'autre , une nouvelle
Carte des côtes de la Grece & de l'Archipel , avec
un Mémoire relatif à cette Carte mis fouspreffe
à l'Imprimerie royale , & dans lequel l'Auteur
rend compte des moyens qui ont principalement
contribué à la compofition de l'Ouvrage .
>
Sa Majesté a accordé le Régiment d'Infanterie
royal Comtois , vacant par la promotion de M.
le Marquis de Roquépine au grade de Maréchal
de Camp , à M. le Comte de Puységur , Colonel
du Régiment de Forez ; le Régiment de Forez , à
M. le Marquis de Chaumont- Bernage , Colonel
dans les Grenadiers de France ; le Régiment de
Trainel , vacant par la promotion de M. le Marquis
de Trainel au grade de Maréchal de Camp ,
à M. le Comte de Brancas , Colonel dans les Grenadiers
de France ; le Régiment de Cavalerie
vacant
AVRIL. 1757. 193
vacant par la promotion de M. le Comte d'Egmont
au grade de Maréchal de Camp , à M. le Duc
de Charoft ; & les deux places de Colonels que
M. le Marquis de Chaumont-Bernage & M. le
Comte de Brancas rempliffoient dans les Grenadiers
de France , à M. Rouillé-de Roiffy & à M.'
le Comte de la Luzerne.
La Compagnie , qui vaquoit dans le Régiment
des Gardes Suiffes par la mort de M. de Caftella ,
a été donnée à M. de Caftella fon frere , Capitaine
au Régiment de Planta . MM. de Caſtella ont été
fept freres au ſervice de Sa Majefté , & trois y font
morts.
Le 6 du même mois , en action de graces de la
conſervation du Roi, on a chanté dans l'Eglife Mé,
tropolitaine , conformément au Mandement donné
par l'Archevêque de Paris , une Meffe folemnelle
, & enfuite le Te Deum, en mufique. M. l'Ab
bé de Saint-Exupery , Doyen , a officié. Le lendemain
, le Chapitre a fait remettre des aumônes
pour les pauvres aux Curés des huit Paroiffes de la
Cité , & de celles de ces Eglifes fujetes.
M. le Prince Conftantin-de Rohan , Evêque de
Strasbourg , fut facré le même jour dans la Chapelle
du Séminaire de Saint Sulpice , par M. le
Cardinal de la Rochefoucaud , affifté des Evêques
de Digne & de Saint - Omer.
Le 14, M. l'Evêque d'Autun fut reçu dans l'A
cadémie Françoiſe à la place de M. le Cardinal de
Soubife , & il prononça fon Difcours de remer
ciement , auquel M. Dupré-de S. Maur répondit
au nom de l'Académie. Après cette réponſe ,
M. d'Alembert lut des Réflexions fur l'ufage & fur
l'abus de la Philofophie dans les matieres de goût.
Nous donnerons un extrait des deux Diſcours
'dans le fecond Volume,
I.Vol, I
194 MERCURE DE FRANCE.
Le Corfaire le Don de Dieu , de Calais , y a
fait conduire le Brigantin Anglais les Trois Freres
, de Sunderland , chargé de charbon de terre ,
dont il s'eft emparé.
Un Navire Anglois , de 220 tonneaux , armé
de fix petits canons , ayant pour cargaison 1400
barrils de goudron , 4 barrils de thérébentine , des
merrains & quelques cuirs , a été pris par le Corfaire
le Saint - Louis , de Dunkerque , qui l'a conduit
à Boulogne.
Il eft arrivé dans le même Port un Bateau de
so tonneaux , chargé de fel , dont le Corfaire
le Marquis -de Vilequier s'eft rendu maître .
Le Capitaine Lamy , qui commande le Procu
veur , autre Corfaire de Boulogne , s'eft emparé
des Navires l'Espérance , de Yarmouth ; le Change
& la Chriftine , de Dyfant en Ecoffe ; & il les
a rançonnés pour $ 60 livres fterlings.
Les Navires Anglois le Comte d'Holderneſs ,
de
120 tonneaux , chargé de vin & de quelques autres
marchandifes ; la Bonne Intention , dont le
chargement confifte en orange & citrons ; & un
Bateau de 30 tonneaux , chargé de cidre & de
quelques paquets de poiffon fec , ont été conduits
au Havre par les Corſaires la Favorite &
l'Entreprenante , de ce Port.
Le Navire la France , d'Irlande , de 70 tonneaux
, chargé d'huile d'olive , d'oranges & de
citrons , a été pris par le Corfaire le Machault
de Granville , qui l'a conduit à Morlaix . Le même
Corfaire s'eft rendu maître d'un autre Navire,
Anglois de 100 tonneaux , chargé d'indigo , de
café , de bois pour teinture , & de drogues pour
la Médecine , qui eft arrivé à Roscoff,
Il a été conduit à Saint-Malo deux Bâtimens
Anglois , l'un chargé de citrons & d'oranges ,
AVRIL. 1757. 195
J
pris par le Corfaire la Sauterelle , de Breft ; &
Pautre chargé de fel , pris par les Corfaires la
Vengeance & la Comteffe de Bentheim.
Le Corfaire le Bart , de Calais , Capitaine
François Potier, s'eft emparé de deux petits Brigantins
Anglois , qu'il a rançonnés pour la fomme
de quatorze mille livres.
>
Le Corfaire le Machault , de Granville , ya'
envoyé le Navire la Providence , de Darmouth
de 100 tonneaux , venant de la Jamaïque avec
une cargaison qui confifte en 160 barrils de brai
250 barriques de ris , 14 boucauts de cafcarille
so planches & 8000 livres de bois des Indes.
>
Le Navire Anglois la Marie , de la Nouvelle
Yorck , de 150 tonneaux , chargé de café , d'indigo
, de dents d'élephant , de bois de Campeche,
&c. pris par le Corfaire le Scot , de Saint-Ma
lo , s'eft échoué le 23 du mois dernier à la côte de
Barfleur. On a fauvé fa cargaiſon.
Le même Corſaire a enlevé aux Anglois le Bateau
la Marguerite , de Cherbourg , chargé de
glaces brutes : ce Bateau s'étoit auffi échoué ,
mais il a été relevé & conduit à Barfleur.
Le fieur de Breville , commandant le Corfaire
la Vengeance, de Saint-Malo , s'eſt rendu maître
d'un Navire Anglois dont la cargaison , qui eft
eftimée deux cens mille livres , confifte en ballots
de foyeries, caiffes de drogues , & autres marchandifes
propres pour la traite des Negres.
On mande de Breft , que le Corfaire la Comteffe
de Bentheim, de Saint-Malo , a relâché dans ce pre
mier Port , où il a conduit le Navire Anglois
Affomption , allant de la Jamaïque à Londres
chargé de fucre & de café.
Le Navire l'Afrique , de Plymouth , chargé
dessobarriques de fardines , & de 130 barrils d'é
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
tain , a été pris par le Corfaire l'Intrépide , de
Bayonne , où il a été conduit.
Les lettres écrites de Bayonne , marquent que
le Corfaire l'Aurore , de ce port , Capitaine le
fieur Lavernis , a pris & y a conduit les Navires
Anglois la Rebecca , de Hul , de 200 tonneaux
armé de fix canons, chargé de 1400 barrils de goudron
; l'Entreprise , deLondres , de 160 tonneaux,
chargé de tabac en feuilles , & le Planter , de
Montfarrat , de 200 tonneaux , ayant pour
chargement
340 boucauts de fucre.
Le même Corfaire a fait conduire à Saint-Jeande-
Luz un autre Bâtiment Anglois , dont la cargaifon
eft compofée de 600 quintaux de morue
verte & féche.
Le Capitaine Jean Vergez , commandant le
Diligent , autre Corfaire de Bayonne , y a fait
conduire le Navire Anglois l'Edouard & Susanne,
de 160 tonneaux , chargé de fucre.
Le Capitaine Potier , commandant le Corfaire
l'Amiral Bart , de Calais , étant fur fa croifiere
près des côtes d'Angleterre découvrit un Brigantin
Anglois de cent cinquante tonneaux . A la vue du
Corfaire , ce Brigantin fe réfugia ſous le canon
des trois Forts de Haftings. Quoique le Capitaine
Potier n'eût que quatre canons , il attaqua le Bâtiment
ennemi , & il alloit l'aborder , lorſque l'équipage
Anglois prit le parti d'échouer . Sur ces
entrefaites parut un autre Navire que le Corfaire
enleva , & qu'il amena à Calais . Ce dernier Bâtiment
, qui fe nomme le Waterborn , eft de Boſton
dans la Nouvelle Angleterre. Il venoit de la Jamaïque
, & alloit à Londres. Sa charge eft eftimée
deux cens mille livres. C'eft la quatorzieme
prife qui ait été conduite à Calais depuis trois
mois , &la feptieme depuis le 18 jufqu'au 30 du
mois dernier.
AVRIL. 1757.
197
Ön mande de Marfeille , que le Corfaire le Colibry
, de 12 canons , & de 120 hommes d'équipage
, commandé par le Capitaine Georges-René
de Pleville-le Pelley , s'eft emparé des Navires Anglois
la Reine de Naples , allant de Gallipoly å
Londres , avec un chargement d'huile & de foie ;
le Guillaume , allant de Falmouth à Civita-Vecchia
, chargé d'étaim & de harengs , & la Marie
allant d'Yarmouth à Naples , & dont la charge
confiftoit en harengs & en plomb.
Selon des lettres de Toulon , un Grec établi depuis
quelques années en Provence s'embarqua der.
niérement fur une Tartane , dont l'équipage con
fiftoit feulement en trois François & trois Gênois.
Ce Bâtiment ayant été enlevé par un Corſaire Anglois
, monté de douze hommes ; le Capitaine du
Vaiffeau ennemi fit paffer le Grec & les trois Gênois
fur fon bord ; & y ayant laiffé trois Anglois ,
il monta fur la Tartane avec le refte de fon équipage.
Le Grec faifit une occafion favorable , qui
fe préfenta. Il tua lui feul les trois Anglois , à qui
leur Commandant avoit confié la garde du Corfaire.
Ayant abordé enſuite la Tartanne , il la reprit
avec le fecours des trois François & des trois Gênois.
Il a conduit à Toulon le Bâtiment , dont il
s'eft emparé.
On mande de Calais , que le Corfaire le Bart ;
de ce Port ' , commandé par le Capitaine Potier ,
y a conduit le Navire Anglois le Winterborn , de
130 tonneaux , chargé de fucre & d'autres marchandifes.
200
Le Corfaire le Duc d'Aumont , de Boulogne ,
s'eft rendu maître d'un Navire Anglois , de
tonneaux , qui revenoit de la Jamaïque avec une
cargaifon compofée de fucre , de tafia & de bois
d'Acajou.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
Le Corfaire le Gros Thomas , du même Port , a
conduit à Calais le Navire l'Elifabeth & Catherine,
de 70 tonneaux , chargé de beurre & de
cuirs.
Le Tapageur & le Procureur , autres Corfaires
de Boulogne , fe font emparés , le premier de
deux Bâteaux Anglois , chargés l'un de bled ,
Pautre de charbon de terre , & le fecond du Navire
la Comteffe de Murray , de 90 tonneaux , chargé
de faumon falé .
Les Corfaires le Comte de Saint- Germain , de
Dunkerque , & le Don de Dieu , de Calais , ont
fait conduire à Boulogne un Bâteau de 70 tonneaux
, chargé d'oranges & de citrons , & le Brigantin
le Thomas David , de 120 tonneaux ,
chargé de grains.
Il eft arrivé à Fécamp un Navire Anglois de 220
tonneaux , armé de 8 canons , & de 37 hommes
d'équipage. Sa cargaiſon confifte en 1123 barrils
de poudre de guerre , en armes à feu de toutes
efpeces , en foyeries , clincailleries , & c. Ce Navire
a été pris par le Capitaine Canon , commandant
le Corfaire le Prince de Soubise , de Dunkerque.
Une prife Angloiſe faite par le Corſaire le Machault
, de Grandville , a échoué à la côte de
Langrune en Baffe Normandie ; mais on a fauvé
la cargaifon , compofée de 300 cuirs , de 2000
barrils de beurre , & de 1960 morues féches.
Le Corfaire le Comte de Clermont , de Saint-
Malo , commandé par le Capitaine Colin-de la
Brifelaine , s'eft emparé le troifieme jour de fa
croifiere , d'un Navire Anglois , de 240 tonneaux
, venant de la Jamaïque , & dont la charge
eft eftimée deux cens mille livres . Cette prife
que le Capitaine Brifelaine a conduite lui- même à
AVRIL. 1757. 199
k
Saint-Malo , avoit été faite d'abord par un Cor
faire de Bayonne , & lui avoit été enlevée par un
Armateur Anglois , fur qui le Corfaire le Comte
de Clermont l'a repriſe.
> Le Scott , autre Corfaire de Saint - Malo Capitaine
Pattard, s'eft auffi rendu maître du Navire
Anglois le Hardi , de 180 tonneaux , chargé de
fucre , de café , de coton & d'autres marchandifes
qu'il avoit prifes à la Nouvelle York .
On apprend par des lettres écrites de Bayonne,
que les Corfaires la Levrette & le Dauphin , de
ce Port , fe font emparés des Navires Anglois la
Suverne & le Louis , de Londres , de 250 tonneaux
chacun , & l'Owaftel , de Holt . Ces Bâtimens
font chargés , le premier de tabac & de fer ,
le fecond de fucre , de café & de tafia , & le troifieme
de tabac & de merrains.
de 70
Les Navires Anglois le Robert , de la Virginie ,
de 130 tonneaux , chargé de tabac , de fucre & de
pelleteries , & l'Endeavour , de Briſtol ,
tonneaux , dont la cargaifon eft composée d'hui
le , de poiffon & de morue verte , ont été pris
par les Corfaires l'Aimable Dauphin , de Ciboure
& l'Espérance , de Louisbourg , qui les ont
fait conduire à Bayonne.
>
Les Corfaires le Toulousain , le Faucon , le Té
lémaque & le Saint-Antoine , dit le Colibri , de
Marſeille , y ont conduit les Navires Anglois
l'Aigle , de Yarmouth , de 160 tonneaux , armé
de 2 canons , chargé de plomb & de harengs ; la
Vierge , de Bristol , de 130 tonneaux , chargé
de faumon & de morue ; le Harril , de Liverpool
, de 120 tonneaux , armé de 6 petits canons ,
chargé d'eau-de- vie & d'huile ; la Diane , de
Lynn , de 150 tonneaux , chargé de fromage , de
plomb & de harangs , & la Marie , qui a auffi
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
un chargement de harengs & de plomb.
On mande de Marfeille , que M. Pigache ;
Lieutenant de Vaiffeau , commandant le Vaiffeau
du Roi l'Hippopotame , armé en courfe , s'eft rendu
maître , à la hauteur de l'Ile Fromentiere
du Corfaire Anglois le Conftantin , de 18 canons ,
& de 130 hommes d'équipage.
>
Le Capitaine Macquet , qui commande le Corle
Don de Dieu , de Calais , a fait conduire à faire
Dunkerque le Navire Anglois les Trois Freres , de
110 tonneaux , chargé de charbon de terre , dont
il s'eft emparé.
Un Brigantin de 100 tonneaux , chargé d'eaude-
vie , de vin du Rhin , & de plufieurs autres
marchandiſes , a été pris par le Corfaire l'Epervier
, de Calais , & y a été conduit .
Le 17 Mars , les Actions de la Compagnie des
Indes étoient à quinze cens dix livres : les Billets
de la premiere Loterie Royal , à neuf cens quarante,
Ceux de la feconde & de la troisieme Loterie
n'avoient point de prix fixe.
BÉNÉFICE DONNÉ.
Sa Majefté a donné à M. l'Abbé de Boifmon ,
Grand- Vicaire du Dioceſe d'Amiens , de l'Académie
Françoiſe , l'Abbaye de Greftain , Dioceſe
de Lizieux , vacante par la démiffion de M. de
Renty.
AVRIL. 1757. 201
SUPPLEMENT
A LA PARTIE FUGITIVE.
Nous prions le Lecteur d'ajouter à la
Fable des Oeillets , page 54 , après ce vers :
On le chicana fur l'odeur , cette moralité
qui doit la terminer :
Le même fort attend l'ouvrage de génie :
Qu'il brille dans les Arts & ſe montre paré
D'un éclat qui leur donne une nouvelle vie ,
Par la foule d'abord il fe voit cenfuré :
Le temps feul l'établit , & fait taire l'envie.
Cette Fable eft de M. Aubert.
Addition au morceau fur M. de Fontenelle
, page 86 , après ces mots : ce non
honoreroit un Souverain.
Note. Dès 1730 , M. Titon -da Tillet fit exécuter
le Médaillon de M. de Fontenelle. Au revers font
les trois Graces , Apollon & Minerve avec cette
légende :
Les Graces , Apollon , Minerve l'ont formé,
On peut voir ce Médaillon gravé avec quefques
autres dans le Parnaffe François de M. du
Tillet , page 32-
Iv
102 MERCURE DE FRANCE.
ES
SUPPLÉMENT
A L'ARTICLE CHIRURGIE.
Hôpital de M. le Maréchal- Duc de Biron.
Des gens fans doute mal intentionnés , & jaloux
de voir que le remede de M. Keyfer non ſeulement
ne s'eft point encore démenti dans fes effets , mais
même acquiert de jour en jour la confidération
qu'il mérite , répandant fans ceffe dans Paris des
impoſtures malignes contre le remede & fes effets ,
en difant , tantôt que quantité de Soldats traités
par les dragées ont été manqués , & ont eù re-
Cours aux traitemens des Hôpitaux publics , tantôt
que la plus grande partie a la poitrine affectée &
Peftomac dérangé , tantôt qu'il fe donne des frictions
clandeftines à l'Hôpital de M. le Maréchal ,
impoſture d'autant plus groffiere & d'autant plus
ftupidement imaginée , qu'il y a trop d'yeux
non fufpects pour éclairer chaque jour les
traitemens qui s'y font , & que d'ailleurs on ne
fe fert pas même pour les panfemens de remedes
ordinaires ; pour
confondre toutes ces fauffetés
& faire une fois pour toutes parler la vérité , qui
feule préfide à cet Hôpital , M. le Maréchal ordonna
le onze du mois dernier , qu'il fût fait une
revue générale de tous les Soldats qui ont été
traités jufqu'à ce jour par ce remede , non feulement
dans fon Hôpital depuis fon établiſſement
mais même de ceux qui l'ont été il y a quinze &
dix-huit mois dans le temps des expériences faites
au Fauxbourg S.Jacques . En conféquence de quoi
>
AVRIL 1757. 203
>
cette revue s'étant faite ledit jour chez M. de
Cornillon , Major du Régiment des Gardes Fran
çoifes , en fa préfence , & celle d'un grand nom◄
bre d'Officiers & Sergens , par Meffieurs Guérin
Chirurgien-Major des Moufquetaires , Bourbelain
& Dieuzayde , Adminiſtrateurs de l'Hôpital
nous croyons devoir rendre compte & expoſer
aux yeux du Public les noms d'une trentaine de
ces Soldats traités tels qu'on les a pu raffembler ;
le refte étant abfent par congé ou montant alors
la garde à Verſailles , ajoutant néanmoins que les
Sergens des Compagnies des Soldats abfens , ont
certifié leur bon état , & qu'à leur retour il en
fera faite une pareille revue dont nous rendrons
également compte.
Etat des Soldats traités il y a 15 ou 18 mois an
: Fauxbourg Saint Jacques dans le temps des
expériences.
Bellerose , Saint-Julien , Francoeur , Laliberté ,
Tranquille , Maffon , Valentin , Laplume , Comtois
, Caumont , Latendreffe , Lefueur , Beauget ,
Lavigne , Leger.
Etat des Soldats nouvellement traités dans
l'Hôpital.
Francoeur , Simon , Blandin , Comtois , Léopold
, Lavertu , Gabriel , Acoulon , Dauvin ,
Laplante , Bavoyau , Vermenthon , Laloés , Lami
, Lourder , Briffau .
Certificat de M. Guerin , & de MM. Bourbelain
Dieuzayde.
Nous fouffignés , Chirurgien-Major des Monf
quetaires , invité par M, le Maréchal de Biron à
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
faire une revue générale de tous les Soldats du
Régiment des Gardes , traités , tant au Fauxbourg
S. Jacques , depuis le 22 Octobre 1756 , que dans
l'Hôpital du Fauxbourg S. Marceau , par les dragées
anti- véneriennes de M. Keyfer ; & nous
Bourbelain & Dieuzayde , Adminiſtrateurs dudit
Hôpital , certifions à M. le Maréchal , & à qui
il appartiendra , que tous les malades qui nous
ont été préſentés & dont les noms font ci - deffus ,
font parfaitement guéris , jouiffent de la meilleure
Tanté , & ne fe font plaint en aucune façon
de la poitrine ni de l'eftomac. En foi de quoi
nous avons figné le préfent Certificat. A Paris ,
le 12 Mars 1757. Guerin, Bourbelain , Dieuzayde.
Comme les effets des dragées anti- vénériennes
paroiffent aujourd'hui bien conftatés , & ne laiſfent
plus rien à defirer dans les comptes que nous
allons continuer de rendre tous les mois des nouveaux
traitemens , nous épargnerons aux yeux
de nos Lecteurs les détails défagréables que nous
avons inférés précédemment , & nous défignerons
feulement les noms des différens Malades, & ceux
de leurs Compagnies.
M. Keyfer nous prie de répéter qu'il fupplie
le Public d'être en garde , & de n'ajouter aucune
foi à quantité de gens qui ofent fe vanter d'avoir
de fes dragées , gens qui les contrefont , & defquels
il feroit à craindre qu'on ne devînt la
dupe, & peut-être la victime , ne répondant que
de celles qui feront adminiftrées par lui-même ,
ou par fes Affociés qui font actuellement au fait
de fa méthode.
I prie les perfonnes qui ont à lui écrire
d'adreffer leurs lettres rue & Ife S. Louis
AVRIL 1757. 205
MORTS.
DAME Sufanne de Damas , Doyenne des Cha
noineffes , & Comteffe de Neuville , en Breffe ,
Dioceſe de Lyon , mourut à Neuville le 17 Septembre
1756. Le Chapitre ayant été tenu par
Madame de Broffes , Grand- Chantre , le 26 Octobre
fuivant , Dame Françoiſe de Tenay- de Saint-
Chriftophe fut élue unaniment pour lui fuccéder ,
& le 16 Novembre , elle a prêté ferment pour
fa
nouvelle Dignité entre les mains de S. E. M. le
Cardinal de Tencin , Archevêque & Comte de
Lyon. Les tente , & grande tente de Madame de
Saint- Chryftophe , ont été à la tête de ce Chapitre.
Elle eft fille du Marquis de Saint - Chryftophe
, ci devant Capitaine , Lieutenant des
Gendarmes d'Orleans.
Meffire Emé-Claude- François Gagne- de Perigny
, Chanoine honoraire de l'Eglife Métropolitaine
de Paris , & Abbé de l'Abbaye de Châtillonfur-
Seine , Ordre de Saint Auguftin , Congréga
tion de France , Diocefe de Langres , & de l'Abbaye
de Livry , même Ordre & même Congrégation
, Dioceſe de Paris , eft mort à Paris le 4 Oc¬
tobre dans fa foixante-onzieme année .
Robert Antoine , Comte de Wignacours , Ba
ron de Saint- Loup , Seigneur des terres & fiefs
nobles de Warnecourt , Charbogne , Chevenie ,
Verrieres , Briquemaux , les Auches , les Crelles ,
Maiſonnettes , les grand & petit Vivier , Toulie ,
le Griffon -Bromville , la Hamelle , Evignie ,
Mondignie , Sanglie , Sufanne , Ecordal , Bruncha
mel , &c, eft mort en fon château de Charbogne en
206 MERGURE DE FRANCE.
Champagne le 30 Octobre 1756 , âgé de 18 ans
trois mois & quinze jours. Il étoit Chef de l'ancienne
Maiſon de fon nom , qui tient rang entre
les plus grandes & les plus illuftres , & qui a donné
dans le dernier fiecle deux grands maîtres à
l'Ordre de Malte ( Alof de Wignacourt , élu
avec le concours général & unanime de tout
l'Ordre , & l'applaudiffement univerfel , en 1601,
& Adrien de Wignacourt en 1690 , ) & fils d'Antoine
, Marquis de Wignacourt , Seigneur de
Warnecourt , Evignie , Charbogne , &c. Gouverneur
de la ville de Donchery , & de Marie- Heleine-
Magdeleine de Villelongue , Dame de Brumehamel
, morts tous deux en 1736. Il avoit été
marié à Marie-Louiſe de Goujon Condé , morte le
jour de Pâques 1729 , de laquelle il a laiffé pour
fils unique Charles - Antoine - François Marie ,
Marquis de Wignacourt , Baron de Saint-Loup ,
Seigneur de Warnecourt , Brunehamel , Charbogne
, Evignie , Ecordal , &c. Chef actuel de la
maifon de Wignacourt , né le 30 Juillet 1727 ,
veuf du 7 Décembre 1754 , de Conftance Françoiſe
Duffon-de Bonnac , petite fille du feu Maréchal-
Duc de Biron , Pair de France , dont il a
une fille , Marie- Charlotte-Antoinette- Conftance-
Louife-Françoiſe de Wignacourt , née le 30 Octobre
1750.
Dame Marie-Jofephe- Charlotte - Henriette de
Gironde-de Buron , époufe d'Antoine de Chabannes
, Marquis de Curton , ancien Colonel d'Infanterie
, mourut le 12 Novembre au château du
Palais en Forez.
Le 22 Novembre 1756 , eft décédé au Château
d'Archeries en Normandie , dans la 91º année de
fon âge , Meffire François- Céfar -Augufte Charlemagne
, Comte d'Archeries, Chevalier , Barom
AVRIL. 1757. 207
F
d'Affre , Chevalier de Saint Louis , ancien Lieurenant
Colonel du Régiment de Champagne. Il
laiffe de fon mariage , fait en 1702 avec Dame
Claude-Françoife - Luce- Ingelberte de Vauché ,
d'une très-illuftre Maifon de l'Ile de France , trois
enfans : 1. Louis- Charles-Dagobert Célar , Comte
d'Archeries , né en 1711 , Capitaine de Cavalerie
dans le Régiment de Touraine , marié en
1751 avec Claude- Françoife- Etiennette d'Albes ,
de laquelle il a deux garçons ; 2 ° . Charles-Lothaire-
Claude d'Archeries , Chevalier de Malte , né en
1720 , Lieutenant dans le Régiment de fon frere :
3°. Mélanie - Pierrette - Jeanne - Amable Marie ,
marié en 1730 avec Claude-François-Etienne de
Villermot , Préfident au Parlement de Besançon ,
mort en 1741 .
La Maifon d'Archeries l'une des plus anciennes
& des plus illuftres de Normandie ( dont une branche
étoit établie en Bugey en 1590 , fuivant Guichenon
dans fon Hiftoire de Breffe de Bugey,
t. I ) , tire fon nom de la terre d'Archeries , fituée
dans l'élection d'Alençon à fix lieues de cette
Ville , qu'elle poffede dès le commencement du
enzieme fiecle qu'elle commence à paroître dans
l'hiftoire . On voit un Philippe , Chevalier , Seigneur
d'Archeries , qui en 1035 accompagne Robert
fecond , Duc de Normandie , dans fon Pélerinage
de Jérufalem. On trouve un autre Philippe
, Chevalier , Seigneur d'Archeries , qui commande
un corps de troupes dans la guerre que
Guillaume le Conquérant , Duc de Normandie ,
entreprit contre Philippe premier , Roi de France ,
vers l'an 1076. Mais la filiation n'eft exactement
fuivie que depuis Charles , Chevalier , Seigneur
d'Archeries , Capitaine de mille hommes de pied
en 1190 , pour le fervice de Richard Coeur - de208
MERCURE DE FRANCE.
Lion , Duc de Normandie. Ce Seigneur avoit
époufé une femme nommé Richilde , dont il eut
pour fils Charles , fecond du nom , Chevalier ,
Seigneur d'Archeries , dont le nom de la femme
eft inconnu , ainfi que celui de celle de fon fils
Guillaume , Seigneur d'Archeries , Gouverneur
de la ville de Rouen pour le Roi Philippe le
Hardi , qui le fit Chevalier en 1280. Jean , premier
du nom , Chevalier , Seigneur d'Archeries ,
fils de Guillaume , fut Capitaine d'une Compagnie
de trois cens Lances , fous Philippe le Bel en
1295 : celui-ci époufa Marguerite d'Ifles , qui fut
mere de Jean fecond , Chevalier , Seigneur d'Ascheries
, Capitaine de cent Lances , & Gouverneur
du Pont de l'Arche , fous Philippe de Valois en
1330 & 1350, marié en 1341 , à Ide Dame de Breches
, fille de Guillaume , Seigneur de Breches , &
de Jeanne de Malleville . De ce mariage il eur
entr'autres enfans Jean , troifieme du nom , Chevalier
, Seigneur d'Archeries , auquel le Roi Charles
VI en 1390 , fit don de mille livres tournois
en confidération de la belle défenfe qu'il fit au
fiege de la ville d'Alençon dont il étoit Gouverneur
; il avoit époufé dès le 8 Janvier 1381 ( vieux
ftyle ) Perrette de Stainville, Dame de Liville-Sanville
, &c. Il fut tué à la bataille d'Azincourt en
1415 , & fut pere de Jacques , Chevalier , Seigneur
d'Archeries-Brechen , Sanville , & c. Capitaine de
fix cens Lances pour le fervice du Roi , mort le
s Février 1460 ( vieux ftyle ) laiffant de fa femme
Jeannette de Boudeville , morte en 1463 , pour fils
aîné Charles , troifieme du nom , Chevalier , Seigneur
d'Archeries , &c. Gouverneur pour le Roi
Louis XI , du Pontau-de-Mer , mort en 1f08 ,
ayant épousé en 1464 Louife de Pontette , qui le
rendit pere de François , Chevalier , Seigneur
AVRIL 1757. 200
d'Archeries , Capitaine de cinquante hommes
d'Armes pour le Roi François premier , marié en
1500 à Claudine de Mandreville , dont le fils
Charles , quatrieme du nom , fut fait Chevalier
de l'Ordre du Roi en 1547. Il avoit épousé le 6
Juillet 1540 Jeanne de Mailli , fille de Louis ,
Seigneur d'Haucourt & de Saint- Léger , & d'Alphonfe
du Quefnoy ; ils eurent pour fils Louis ,
Chevalier , Seigneur d'Archeries , en faveur duquel
le Roi Henri quatre érigea la terre d'Archeries
en Comté , avec union des terres de Breche
& de Sanville , par Lettres Patentes du 10 Janvier
1596. Il époufa en 1590 Jeanne de Bifthelles ,
qui le rendit pere de François Philippe , Comte
d'Archeries , tué à la bataille de Caffel en 1677.
Il avoit épousé en 1630 le 10 Janvier , Claudine-
Charlotte de Bonneries , qui le rendit pere de
deux enfans ; à fçavoir , Louis -Jacques qui fuit ,
& Charles Augufte , dont la postérité a fini en
1730.
Louis- Jacques , Comte d'Archeries , Chevalier ,
Capitaine de Cavalerie dans le Régiment d'Enghien
, époufa en 1649 Charlotte de Solleville ,
& en eut Jacques - Charles , Comte d'Archeries ,
Colonel d'un Régiment d'Infanterie , mort en
1689 , ayant époufé en 1660 Jeanne-Claude
d'Eftinfec , qui fut mere de deux filles , & du
Comte d'Archeries qui donne lieu à cet article.
Dame Louife des Marets , époufe de Louis-
Pierre - Maximilien de Bethune , Duc de Sully ,
Pair de France , Chevalier de l'Ordre de la Toifon
d'Or , ci - devant premier Gentilhomme de la
chambre de feu Monfeigneur le Duc de Berry ,
& Colonel - Lieutenant du Regiment de la Reine
Infanterie , mourut à Paris le 28 Novembre , dans
fa foixante- douzieme année.
110 MERCURE DE FRANCE.
"
Henriette-Agathe de Lorraine , appellée Mile
de Brionne , mourut à Paris le 30 Novembre
âgée de vingt- cinq ans , quatre mois & dix- huit
jours. Elle étoit fille de feu Louis de Lorraine ,
Prince de Lambeſc , Comte de Brionne & de
Braine , Brigadier de Cavalerie , grand Sénéchal
héréditaire de Bourgogne , Gouverneur d'Anjou ,
des Ville & Château d'Anjeſt & de Pont-de-Cé , &
de feue Jeanne-Henriette-Marguerite de Durfors.
AVIS.
La Sieur Fagonde , Marchand à Paris , rue S.
Denis , à côté de Sainte Catherine , à l'enſeigne
de la Toilette , débite l'Eau anticauftique , ainfi
appellée à caufe de fa vertu fouveraine pour la
guériſon prompte & sûre de toutes fortes de brûlures
, de quelque nature qu'elles puiffent être.
Perfonne n'ignore combien eft vive la douleur
excitée par l'action du feu ; la guériſon d'une brû-
Jure eft ordinairement affez longue , parce que le
mal augmente pendant dix à douze jours. Ce n'eft
d'abord qu'une rougeur plus ou moins grande;
furviennent enfuite des tumeurs féreuſes , vulgairement
appellées cloches ; la partie affligée fe
gonfle , & s'enfiamme de plus en plus : tout cela
eft accompagné de douleurs aigues qui fouvent oc
cafionnent la fievre ; la peau du malade fe roidit ;
les petites fibres ne pouvant plus faire leurs fonctions
, le détruiſent ; & enfin on refte ſouvent eftropié.
La liqueur anticauftique , appliquée àfroid , &
fouvent renouvellée , remédie tous ces accidens
: elle commence par appaifer la douleur , &
elle arrête enfuite très- promptement tout le
grès que le mal pourroit faire.
proAVRIL.
1757. 211
Le prix eft de 3 liv. le flacon de demi-fetier ;
le demi -flacon , 30 fols. Cette eau peut fe tranfporter
en tous lieux , & fe conſerve toujours ,
pourvu que les bouteilles foient bien bouchées.
AUTRE.
part
Les grands progrès de l'Eau tirée de fimples que
le fieur Viale , Expert reçu à S. Cofme , compofe
pour toutes fortes de defcentes & hernies de tout
lexe & de toute nature , l'obligent d'en faire
au Public. C'eſt une Eau fouveraine qui ne peut
porter aucun préjudice à perfonne : ce qui eft
prouvé par un grand nombre d'expériences. C'eft
un topique dont ledit fieur donnera par écrit la
façon de fe fervir à ceux qui voudront le mettre
en ufage. Le prix de cette Eau eft de deux louis la
bouteille , qui feule fuffit pour la guériſon radicale
, comme on l'a pu lire dans les Gazettes du 6 &
du 30 Juillet dernier..
L'adreffe du fieur Viale eft toujours rue du Sépulchre
, vis-à-vis le corps- de -garde. Les perſonnes
qui ne fe pourront pas tenir tranquilles , feront
obligés de porter un bandage jufqu'à parfaite
guérifon . Il s'oblige auffi de fournir aux malades
des bandages très-parfaits , & à un prix convenable
; il s'offre même de reprendre ceux qu'il aura
fournis , & en rendra l'argent s'ils ne font pas
bien conditionnés. De plus , il donne avis que fon
remede a été contrefait , & que ceux qui en voudront
, s'adrefferont directement à lui pour en
avoir du véritable.
212 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
M. Rabiqueau a commencé un Spectacle
nouveau le 27 Mars , à fix heures du foir , & le
donnera fucceffivement tous les jours fans interruption
jufqu'après la Quafimodo. Les jours ouvrables
il y aura une premiere repréfentation à 3heures.
La premiere machine eft un Poële optique ,
qui chaufe, éclaire & cuit , par le moyen d'une
feule lampe . Un pigeon , &c. cuit à la broche
de ce poële eft un manger fucculent : on ne peut
atteindre ce degré par aucun autre feu.
La feconde eft une plaque optique , qui augmente
le feu de moitié.
La troifieme , le feu alchimique pour la fenfa→
nion des métaux , piece fort curieufe dont perfonne
n'eft à portée de comprendre le méchaniſme.
La quatrieme , &c. plufieurs optiques utiles aux
Deffinateurs , & très- curieux dans leur nouvelle
forme. ༣
On commencera par la Renommée , & on y
joindra la perdrix ingénieufe ; ce qui formera environ
deux heures de repréſentation.
Au Cabinet privilégié du Roi , rue S. Jacques ,
vis-à-vis les Filles Sainte Marie.
On prendra trois livres par perfonne.
Les Artiftes & les Etudians ne paieront que
1 liv. 4 fols , s'ils font au nombre de dix.
AUTRE.
BECHIQUE fouverain , ou Sirop pectoral , approuvé
par Brevet du 24 Août 1750 , pour les maladies
de poitrine , comme rhume , toux invéterées
, oppreffion , foibleffe de poitrine , & afAVRIL.
1757. 213
thme humide . Ce Béchique ayant la propriété
de fondre & d'atténuer les humeurs engorgées
dans le poulmon , d'adoucir l'acrimonie de la
lymphe , entant que Balfamique , & rétablir les
forces abattues en rappellant peu à peu l'appétit
& le fommeil , comme parfait reftaurant , produit
des effets fi rapides dans les maladies énoncées
, que la Bouteille taxée à fix livres , fcellée
& étiquetée à l'ordinaire , eft fuffifante pour en
éprouver toute l'efficacité avec fuccès.
Il ne fe débite que chez la Dame veuve Mou
ton , Marchande Apothicaire de Paris , rue Saint-
Denis, à côté de la rue Thevenot , vis - à - vis le
Roi François , à Paris.
MADEMOISELL
AUTRE.
ADEMOISELLE Defmoulins continue de diftribuer
la pâte de Guimauve , & le fuc de regliffe ,
ainfi que le faifoit feu Madame fa mere depuis
plus de so ans , de l'aveu & approbation de Meffieurs
les premiers Médecins du Roi , & avec confirmation
de fon Privilege , par Arrêt du Parlement
des 17 Mai & 4 Septembre 1747. On emploie
cette pâte pour toutes les maladies du
poulmon , toux , rhume , afthme , chaleur de
gorge , pituite , fluxions de poitrine & crachemens
de fang. Meffieurs les Médecins du Roi &
de la Faculté de Paris , s'en fervent dans toutes
les maladies , & en ordonnent l'ufage à leurs malades.
Le prix de ladite pâte & fuc eft de 8 livres
la livre,
Mlle Defmoulins demeure préfentement rue
du Cimetiere S. André des Arts , la premiere allée
à droite en fortant du Cloître , au premier étage
au deffus du Sculpteur , chez Mlle Charmeton,
214
APPROBATION.
J'ai lu , par ordre de Monfeigneur le Chancelier,
le premier volume du Mercure du mois d'Avril
& je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher
l'impreſſion. A Paris , ce 28 Mars 1757 .
GUIROY.
ERRATA
du Mercure de Mars.
PAGES , ligne 6 ,
lifez ,
Et ne peins que les plaifirs.
Et ne prens que les plaifirs.
Page 10 , ligne 11 , fongois , lifex , fongeois.
Page 90 , lig. 12 , de fa plus haute poéfie , lifez ,
de la plus haute poéfic.
Page 129 , ligne 20 ,
lifex ,
Ne font pas des fruits de garde.
Ne font pas des fruits de garde.
Page 138 , lig. 17 , il écrit auffi bien en François
qu'il juge bien du Latin moderne , lifex , qu'il
juge du Latin moderne.
Page 140 , on a déplacé la note fuivante ( 1 )
volume de Mars , en la mettant après ces mots ,
l'annoncer dans votre Mercure. Il faut la porter
à cette phrafe , lignes 10 11. Vous avez déja
commencé, Monfieur , à me rendrejustice.
215
TABLE DES
ARTICLES.
ARTICLE
PREMIER..
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
EPITRE à Madame ... partant pour l'Ile de
Corfe
Vers à Mademoiſelle ...
page s
L'Avantage du Sentiment , Anecdote ,
9
Epître à M. Aubert ,
38
Vers à Madame ***
Effai fur le caractere du Miſantrope
41
Vers à Sylvie,
Stances à Madame ... le jour de fa Fête ,
42
46
Manufcrit trouvé dans l'Archipel ,
47
Vers à Mademoiſelle de Luffan ,
48
Les deux Cillets , Fable ,
52
13
Eloge de M. de Fontenelle, par M. deVoltaire, 54
Vers fur la mort de M. de Fontenelle ,
Lettre à M. de Boifly , & Enigme ,
88
90
Explication de l'Enigme & du Logogryphe du
Mercure de Mars ,
Logogryphe ,
Chanfon ,
96
ibid.
୨୫
ART. II. NOUVELLES LITTERAIRES.
Suite de l'Extrait de la Colombiade , & Vers à
Madame du Bocage ,
Précis ou Indications d'autres livres nouveaux ,
99
121
ART. III. SCIENCES AT BELLES LETTRES.
Médecine. Suite du Mémoire fur les Eaux minéra
les , &c.
Chirurgie. Examen de pluſieurs parties de cette
139
216
Science , par M. Bagieu , 155
Prix proposé par l'Académie de Chirurgie , 164
ART. IV. BIAUX - ARTS.
Mufique. 167
Gravure. 172
ART. V. SPECTACLES.
Comédie Françoiſe.
173
Comédie Italienne. 177
Opera Comique , 178
Nouvelles étrangeres ,
ARTICLE VI
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
Bénéfice donné ,
Supplément à la partie Fugitive ,
Supplément à l'Article de Chirurgie ,
Morts ,
Avis divers.
La Chanson notée doit regarder la page 98.
179
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De l'Imprimerie de Ch, Ant, Jombert,
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