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1757, 02 (incomplet)
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MERCURE
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
FEVRIER. 1757 .
Diverfité , c'est ma devife. La Fontaine.
Cochin
Filius inv.
Bergillow Sculp INS.
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
PISSOT , quai de Conty.
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques .
CAILLEAU , quai des Auguftins.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
Bayerische
Staat bibliothek
München
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eſt chex M.
LUTTON , Avocat , & Greffier- Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis au
recouvrement du Mercure , rue Sainte Anne ,
Butte Saint Roch , entre deux Selliers .
C'est à lui que l'on prie d'adreffer , francs
de port , les paquets & lettres , pour remettre ,
quant à la partie littéraire , à M. DE BOISSY ,
Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36 fols ,
mais l'on ne payera dd''aavvaannccee ,, ens'abonnant,
que 24 livres pour ſeize volumes , à raiſon
de 30 fols piece.
·Les perfonnes de province auxquelles on
enverra le Mercure par la pofte , payeront
pour feize volumes 36 livres d'avance en s'abonnant
, & elles les recevront francs de port.
Celles qui auront des occafions pour le faire
venir , ou qui prendront les frais du port fur
leur compte , ne payeront , comme à Paris ,
qu'à raifon de 30 fals par volume , c'eſt-àdire
24 livres d'avance , en s'abonnant pour
16 volumes .
Les Libraires des provinces on des Pay's
étrangers, qui voudront faire venir le Mercure
, écrirent à l'adreffe ci - deffus.
A ij
On Supplie les perfonnes des provinces d'en-"
voyerpar la pofte , enpayant le droit , le prix
de leur abonnement , où de donner leurs ordres,
afin que le paiement en foit fait d'avance au
Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis ,
resteront au rebut.
Il y aura toujours quelqu'un en état de
répondre chez le fieur Lutton ; & il obfervera
de rester à fon Bureau les Mardi ,
Mercredi & Jeudi de chaque femaine , aprèsmidi.
On prie les perfonnes qui envoient des Li-
Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
vres ,
cure ,
On peut se procurer par la voie du Merles
autres Journaux , ainfi que les Livres
, Estampes & Mufique qu'ils annoncent .
On trouvera au Bureau du Mercure les
Gravures de MM. Feffard & Marcenay.
6.34 **
26.3
MERCURE
DE FRANCE.
FEVRIER. 1757 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
T
VERS
A Mademoiselle L ***.
EL qu'on voit après l'orage
Un arbriffeau languiffant ,
Aux rayons du jour naiffant
Epanouir fon feuillage ,
Sous fes rameaux fe gliffant
Le Zéphyre careffant
Le ranime , le raffure ,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Et l'amoureuſe nature
Sourit en l'embelliffant ;
A l'envi de Philomele ,
Tous les oifeaux d'alentour
Applaudiffent tour à tour ,
Et de la voix & de l'aîle ,
A la verdure nouvelle
De l'arbriffeau , leur amour :
Telle au malheur échappée ,
Le jour ferein qui te luit ,
Chaffe l'orageuſe nuit
Où tu fus enveloppée .
Tes chagrins évanouis
Font place à la douce joie ;
Ta belle ame s'y déploie :
Tu refpires , tu jouis
De la gloire délicate.
Que de l'espoir qui te fatte
Tous les coeurs font réjouis !
Tous les coeurs ! oui , de tes larmes
Je les vis tous s'attendrir ;
Et tous à les voir tarir
Eprouvent les mêmes charmes.
Quel encens plus précieux !
De tous les préfens des cieux
Par la nature embellie ,
Avec une ame où s'allie
L'enjouement au férieux ,
Le fimple à l'ingénieux ,
FEVRIER. 1757 . 7
La fageffe à la folie ,
Du village l'air joyeux ,
De la cour l'humeur polie ,
Et tous les talens des Dieux
Du Permeffe & d'Idalie ;
Nymphe , Déeffe , encor mieux ,
Belle à la fois & jolie ,
Des graces partout ſuivie.
Porter l'amour dans tes yeux ;
Nous voir tous , jeunes & vieux ,
A tes pieds , l'ame ravie ,
Et les plus ambitieux
Prêts à te donner leur vie
Pour un fouris gracieux :
Etre fi digne d'envie ,
Et n'avoir point d'envieux !
C'eft-là , diroit le vulgaire ,
De l'étoile qui t'éclaire
L'afcendant victorieux.
Mais cet afcendant ſi rare ,
Ne penfe pas le devoir
A quelque aveugle pouvoir ,
Qui de nos ames s'empare :
C'eft par ta fimplicité ,
Par ta candeur que tu regnes ;
C'eft par elle que tu daignes
Confoler la vanité.
Sans artifice éloquente ,
Belle fans prévention ,
"
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Sage fans présomption
Vive , légere & piquante ,
Mais fans affectation ;
Cette raifon lumineufe
Croît n'être que le bon fens.
Tes vertus dignes d'encens
N'ont point d'écorce épineufo
Tu ne mêles point de fard
A cette beauté modefte ,
Et de ton ame célefte
Les talens brillent fans art.
Si tu parois trop aimable ,
pas ton deffein : Ce n'étoit
Des dons verfés dans ton ſein ,
C'eft l'effet inévitable :
La nature l'a voulu ,
L'Amour l'avoit réſolu ;
Ce n'eft pas toi qui l'exiges ;
Et ce droit , que tu négliges ,
N'en eft que plus abfolu.
FEVRIER. 1757. 9
CHACUN A SA FOLIE ,
Hiftoire traduite en partie d'un Manuſcrit
Arabe , partie accommodée à nos moeurs .
POULOTTE
OULOTTE jeune , belle , dans l'âge où
l'on plait & où l'on aime à plaire ,
éprouvoit des fentimens , faifoit des réflexions
, & trouvoit un certain vuide
dans tout ce qui l'avoit occupée jufqu'à
l'âge de quinze ans , où elle venoit d'entrer
. Elle ne connoiffoit l'amour que par
la lecture des Romans. Une tante , à
qui l'âge ne laiffoit plus que cet amuſe.
ment , lui avoit procuré l'occafion d'en
lire. Elle les dévoroit avec ardeur , &
fon coeur novice s'étoit enivré de cette
lecture délicieufe. Ils rappelloient à la
tante des jours & des plaifirs paffés ;
ils faifoient entrevoir à la niece je ne
fçais quoi qu'elle ignoroit encore ,
qu'elle brûloit d'envie de fçavoir.
Ses réflexions ne l'aidoient point , elles
la rendoient rêveufe , inquiete , elle
négligeoit jufqu'à fa parure. Dans une
fille quel excès de diſtraction & d'ennui !
Mais elle ne voyoit que des femmes , &
des gens qui lui déplaifoient autant. Quel-
A v
TO MERCURE DE FRANCE.
ques gens de robe d'un âge avancé , de
vieux militaires accablés de rhumatifmes ,
des abbés furannés , tout dans cette maifon
ne reffentoit & ne parloit que de
la vieille cour .
Un jeune homme y vint. Il dit à Poulotte
qu'elle étoit belle ; fes yeux lui en
dirent plus que fon langage. Elle l'écouta
avec plaifir , fe para avec foin , & fa
gaieté revint , mais plus vive & plus
animée .
La complaifance fut réciproque ; il aimoit
à lui dire des douceurs , elle aimoit
à les entendre. Il n'avoit encore ofé lui
faire l'aveu qu'il l'aimoit , & cent fois
le mot avoit penſé échapper à l'aimable
Poulotte. Ses romans lui rappelloient que
le cavalier portoit toujours les premieres
paroles ; elle vouloit fuivre cet arrangement
il lui en coûta pour s'y tenir. Il
fallut une autorité auffi puiffante pour
l'arrêter : fans eux elle prévenoit fon amant.
Qu'on dife après que leur lecture eft
inutile .
Enfin le mot échappa ; Damon étoit
de bonne foi. Il rougit après l'avoir
prononcé ; il craignit la colère de Poulotte
; il n'ofoit lever les yeux ; il cherchoit
des excufes ; il trembloit ; fon coeur
fe repentoit d'avoir parlé un regard tenFEVRIER.
1757.
dre qui furprit les fiens , diffipa fes
frayeurs. Il vit que fon aveu n'avoit point
déplu ; les paroles qui échapperent à Poulotte
l'en affurerent encore mieux. Ils s'aimerent
, ils fe le dirent. Eh ! quels furent
leurs plaifirs !
Plufieurs mois s'écoulerent , ils leur
fembloient des inftans. Le ton , les
airs , l'efprit même de Poulotte s'étoient
embellis . Quel maître en l'art de plaire
que l'Amour !
Jomftown parut. C'étoit un jeune étranger
, qui fervoit dans les troupes de
France , vif , d'une figure intéreſante ,
d'un teint envié de toutes les femmes ,
pêtri de graces , de fatuité & d'amour
pour lui-même ; tout cela fe peut trouver
enfemble. Il parloit un françois que
fon accent rendoit plus agréable : il avoit,
avec tout le frivole de notre nation , une
certaine profondeur de réflexion propre
à la fienne , & une noirceur qu'il fçavoit
diffimuler. Il n'en falloit pas tant
pour faire tout craindre à Damon : il
n'avoit pour lui que fon amour , de la
fimplicité, des fentimens , & un eſprit jufte
fans frivolité .
On n'aime point fans jaloufie. Il n'avoit
encore point eu occafion de connoître
ce genre de fupplice , avant que Jomſ-
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
town fût fon rival ; quelques reproches
lui échapperent. Poulotte fe défendit ;
mais elle ne fçut que répondre. Jomftown
arriva. Il interrompit l'entretien . Damon
vit cet embarras fe changer en gaieté.
Poulotte devint vive , la converfation s'anima.
Damon n'étoit que fpectateur , il
fortit de rage. Il étoit déja bien loin ,
que Poulotte ignoroit qu'il les eût quittés .
La liberté qu'il leur laiffa ne fervit
qu'à animer leurs plaifirs. Jomftown qui
méprifoit toute notre nation , fit pleuvoir
fur fon rival mille traits d'une raillerie
cruelle. Il peignoit trop agréablement
pour ne pas perfuader. Il avoit trouvé
un moyen plus für pour y réuffir ; il
avoit fçu plaire.
Les qualités de douceur & de fincérité
de Damon , fes fentimens tendres , &
cet efprit droit qui avoit fait les charmes
de Poulotte féduite par les faillies de
Jomftown , devinrent l'objet de fon mépris
. Elle les comparoit à ce feu & à
cette légèreté de fon nouvel amant : fon
ton de malignité lui paroiffoit charmant.
Elle fe croyoit heureufe . Elle l'adoroit.
La feule vue de Damon troubloit fes plaifirs
peut - être étoit - ce cette vue qui
avoit rendu jufque - là Jomftown conftant
, en lui faifant goûter la joie cruelle
FEVRIER. 1757 . 13
de triompher d'un amour fi tendre , &
de rendre Damon malheureux . Son goût
étoit épuifé. Poulotte l'ennuyoit déja , &
Damon ennuyoit Poulotte .
Ne pouvant plus dévorer fon chagrin ,
il venoit de lui écrire . Poulotte lut cette
lettre de reproches : elle la donna à Jomftown
. Ils en rirent . Ce dernier ne prenoit
plus d'intérêt au coeur de Poulotte :
il lui avoit communiqué fes défauts ,
elle n'avoit pu lui faire partager fa tendreffe.
Il penfoit à la quitter ; mais auparavant
il voulut jouir de tout fon triomphe.
Il témoigna de la jaloufie , il fe plaignit
. Il exigea ( Eh ! qu'il lui fut aife de
L'obtenir ! ) que Poulotte donnât un congé
éternel à fon rival. Elle eut la cruauté
d'y confentir.
Elle écrivit , il vint. Jomftown voulut
être caché dans fon appartement . Da
mon crut que fa lettre avoit eu fon effet ,
qu'il alloit redevenir heureux , que Poulotte
lui rendoit fon coeur : il étoit plein
d'efpérance , tout fervoit à le lui perfuader.
Déja on s'appercevoit dans le monde du
changement & des froideurs de Jomftown.
Poulotte elle feule l'ignoroit. Dès qu'elle
apperçut Damon , elle lui dit quelques
mots défagréables . Quelle fut fa fituation !
14 MERCURE DE FRANCE.
Il voulut parler , elle l'interrompit , ne
lui marqua que de la froideur & du
mépris . Elle le congédia avec des ris , &
un air de gaieté , qu'elle n'avoit jamais
eu dans le temps de leur plus douce
intelligence. Il voulut repliquer ; elle
chanta , tourna le dos , & ne répondit rien
à la différence qu'il voulut lui faire ſentir
entre fa conduite & celle de Jomf
town . Il parla du travers que cela lui
donnoit dans le monde , elle ne répliqua
que par ce mot : Chacun à fa folie. Pour
comble de défefpoir , Damon en fortant
apperçut Jomftown dans un cabinet , qui
affectoit de fe montrer. Il frémit d'horreur
, hâta fa fuite , & conçut autant de
mépris pour Poulotte qu'il avoit eu d'amour.
Il l'oublia pour jamais : il ne s'accupa
le refte de fes jours qu'à médite
des femmes , & à juger fauffement que
toutes reffembloient à celle qu'il avoit
quittée . Ce fut fa folie.
Sa fuite mit Poulotte en liberté . Elle
crut triompher auprès de Jomftown . Il
lui lança des traits cruels ; il n'épargna
ni le ton , ni l'air dont elle avoit parlé.
Il affecta de prendre l'émotion qu'elle
avoit auprès de lui pour des regrets . Il
feignit de douter de fon coeur. Elle fit
tout pour le perfuader , il échappa à fes
careffes , & ne revint plus.
FEVRIER. 1757 . 15
Il courut donner l'air fuffifant & évaporé
, le ton cruel & fatyrique à une
jeune fille voifine de la maifon de Poulotte.
Elle étoit moins aimable qu'elle ,
fans efprit ; mais elle étoit fille . Elle en
avoit affez pour profiter de fes leçons ,
& prendre les défauts .
Poulotte crut le rappeller. Elle mit en
ufage tout ce qu'elle put imaginer : elle ne
défefpéroit pas encore , que Jomſtown
avoit fait une troifieme maîtretle . Elle
vit que c'étoit fa folie , elle y renonça .
Elle ne fçavoit quel parti prendre.
Rappeller Damon lui paroilloit humiliant ,
je dois ajouter , que c'eût été inutile ;
elle le fentoit. Rechercher Jomftown , elle
l'avoit fait & n'y avoit pas réuffi . Lier
une autre partie , ne lui paroiffoit pas
convenable ; & des médifans difent qu'elle
n'en avoit pas l'occafion . Elle étoit
jeune , belle . Jomftown à la verité lui
avoit fait prendre une partie de fes défauts
; mais outre que ce n'étoit que fuperficiellement
, il falloit l'approfondir ,
pour l'en trouver moins aimable : ainfi
-elle n'eût pas manqué d'amant. Je penfe
qu'il lui reftoit une certaine fierté de fentiment
qui fied bien aux femmes . Cette
fierté la détermina à vivre fans intrigue.
Elle s'occupa à lire & à réfléchir. Ce
16 MERCURE DE FRANCE.
temps dura peu : elle trouva que c'étoit
une folie.
Elle penfa en faire une plus grande .
Parmi les Robins qui voyoient fa tante ,
il en étoit un affez jeune , à qui un pere
parvenu venoit d'acheter une charge
pour lui donner un rang. Il étoit gêné
dans fes manieres , guindé dans fes propos
, fuffifant , enflé de fon mérite , &
affectant l'air petit- maître.
Du fond du parterre il avoit vu au
théâtre & dans les couliffes, nos jeunes militaires
étourdis , évaporés , à qui cet air
ne meffied point jufqu'à un certain âge
parce qu'il eft du goût de quelques femmes
, des petites maîtreffes & des actrices
cela fuffit pour le mettre à la mode.
Il avoit étudié le ton , le gefte , la dém
marche même de ces gens importans ,
que deux campagnes corrigent bientôt ,
& à qui il ne refte que de la politetfe
pour tout le monde , & une noble fierté
avec leurs égaux . Il avoit pris leurs défauts
, & les rendoit mal . Il y joignit
quelquefois une contenance grave , qu'il
imitoit plus mal encore , de nos vieux Sénateurs.
Licidas étoit un compofé bifarre
& difficile à peindre . Pour le définir par
une expreffion gauloife : Fierenfat n'y
faifoit oeuvre.
FEVRIER . 1757 . 17
Ce fut le foupirant qu'écouta Poulotte .
Rendre fes propos feroit chofe impoffible.
Il parloit du ton le plus ennuyeux ,
il faifoit des vers plus ennuyeux encore .
Ne jugeons point du mérite des gens
par l'impreffion qu'ils font fur une femme.
Licidas avec tous fes défauts étoit
goûté. J'aime à juftifier Poulotte ; ce n'étoit
peut- être que le fouvenir de fes deux
amans qu'elle aimoit en lui . Elle avoit
de l'efprit , je l'ai dit : fes réflexions ne
firent que l'augmenter , & l'accroître . La
grande jeuneffe qui aveugle quelquefois
en faveur d'un premier penchant , étoit
paffée. Comment accorder tout cela avec
ce goût bifarre ? Il ne fut que paffager.
Il étoit question de mariage , le parti
étoit honorable pour Licidas : cette alliance
l'eût décraffée. Sa famille opulente
mit tout en oeuvre pour le faire réuffir .
Licidas échoua : pouvoit- il manquer de
le faire ?
Il voulut dicter des loix fur le futur
mariage à fa maîtreffe , faire des conditions
; il annonça en Juge fouverain ce
qu'il feroit , ce qu'il vouloit qu'on fit.
Poulotte s'éveilla comme d'un fonge . Elle
fe trouva étonnée d'avoir écouté Licidas .
Elle en vit tout le ridicule avec furpriſe,
rompit brufquement , & le laiffa à fon
orgueil & à fa folie .
18 MERCURE DE FRANCE.
Elle aima mieux vivre feule , & dans
le trifte fouvenir de fes plaifirs paffés .
C'étoit en effet une moindre folie.
Il faut aux coeurs tendres des fentimens
profonds qui les occupent . Le temps
paroît long , l'ennui fe mêle à tout , on
ne fçait que devenir , on fe trouve longtemps
heureux & malheureux d'être guéri
des grandes paffions . Un Auteur l'a dit ,
& je le trouve encore dans mon Manufcrit
Arabe. C'eft Pétat où se trouvoit
Poulone . Elle s'ennuyoit.
Elle cut devoir devenir dévote : elle
s'onit à une coterie de femmes qui l'étoient
; parlons en mieux , qui paffoient
pour l'être. La plupart avoient eu le même
fort qu'elle.
"
La dévotion vient aux femmes , dit
la Bruiere , comme une paffion , comme
le foible d'un certain âge ou comme une
mode qu'il faut fuivre. Je trouve encore
ceci dans mon Arabe , & peut- être
la Bruiere l'y a-t'il pris . Il ajoute comme
lui : Elles comptoient une femaine par
les jours de jeu , de fpectacle , d'affemblée
, & c . Autres temps , autres moeurs. Elles
parlent peu , elles penfent encore , & affez
bien d'elles- mêmes comme affez mal des
autres . Elles efe perdoient gaiement par
la galanterie , la bonne chere & l'oifiveté ,
FEVRIER. 1757. 19
elles fe perdent triftement par la préfomption
& l'envie .
Poulotte l'éprouva. On l'initia avec myftere
dans une fociété de cette efpece .
Après avoir entendu parler de Dieu &
de dévotion , elle vit qu'on s'entretenoit
avec affez de complaifance de certains
dévots de la coterie . On avoit pour eux
de petits foins , des attentions exactes ,
des inquiétudes même , & des jaloulies .
Les femmes ne s'en déchiroient pas moins
les unes & les autres , dès qu'elles étoient
abfentes. Toutes réunies paroiffoient être
convenues , comme de concert , de n'éparguer
qu'elles feules , & de déchirer fans
ménagement ce qu'elles appelloient le
monde , & fes fectateurs. Ce monde ne
fe foucioit plus d'elles , à leur grand regret
, & méprifoit leur fauffe vertu ainfi
que leurs défauts.
Ce manege déplut à Poulotte. Elle réfléchit
fur la bifarrerie de fon fort , elle
fe tourmenta,, elle maudit la liaifon qu'elle
avoit faite , elle balança long-temps àતે
rompre , elle craignoit le Public , elle
craignoit plus encore le zele amer & la
langue dangereufe de celles qu'elle alloit
quitter. Ces réflexions ne l'arrêterent pas :
elle fuit & s'expofa à tout leur reffentiment.
Mais ne croyant pas avoir le
20 MERCURE DE FRANCE.
même privilege , elle fortit d'avec elles
bien réfolue de ne rien dire , & d'épargner
des femmes qu'elle étoit affurée
qui alloient la déchirer.
Elle confondit la vraie dévotion qui
va droit à Dieu avec celle dont elle venoit
d'être témoin , qui n'en eft pas même
l'ombre. Elle s'abufa ; heureuſe de n'être
plus dans l'âge de certaines folies ! Elle
en fit une grande par le jugement qu'elle
porta ; elle en eût fait de plus grandes
peut- être , qui en euffent été une fuite.
L'amitié vint à fon fecours , elle en
connut les douceurs. Son coeur né tendre
& toujours fenfible ' , fe borna à s'intéreffer
à ceux qu'elle fçavoit lui être attachés
Elle partageoit leurs fentimens ,
leurs plaifirs , leurs peines ; ils partageoient
fon loifir , fes réflexions & quelquefois
fes momens d'ennui : ces gens lourds &
infipides qui ne fentent point , qui ne
penfent pas , qui excedent fans s'en appercevoir
, les faifoient naître . A ce défagrément
près, une converfation pleine de
confiance & de liberté , un peu de lecture
, beaucoup de réflexions lui firent
trouver les jours tranquilles , courts , & la
vie heureuſe. Si l'on doit convenir que
eft folie , c'eſt la plus douce à
tout
laquelle l'on puiffe fe livrer.
Par un Montagnard des Pyrénées.
FEVRIER. 1757 . 21
LE FEU ET L'EAU ,
L'ORGUBIL
FABLE.
des Grands aux petits eft funefte :
Ils fe brouillent pour rien toujours à nos dépens ;
L'union néanmoins les rendroit plus puiffans.
En faut-il un exemple , il n'en eft que de refte.
Le Feu , dit - on , jadis eut difpute avec l'Eau ,
La choſe a de la vraiſemblance .
Chacun croyoit dans fon cerveau
Mériter la prééminence.
Le feu plus vif , & partout répandu ,
S'étonnoit qu'on lui pút difputer l'avantage :
Tout l'Univers fans moi , difoit- il , eft perdu.
Plus d'un animal vit fans eau , fans fon uſage ,
Tous les êtres font fous maloi ,
Il n'en eft point qui fubfifte fans moi ,
Et l'eau , fans ma chaleur , ne feroit qu'une glace.
Pour prouver que je dois prendre avant elle
place ,
Pour quelque temps ceffons de remplir mon em- ¿
ploi.
L'Onde tantôt paifible , & tantôt furieuſe ,
Admiroit le feu
que , que l'on ne connoît pas,
Ofât lui contefter le pas .
Mais fans faire la précieuſe ,
Dit-elle , on fçait ce que je fuis :
22 MERCURE DE FRANCE .
J'arroſe , j'humecte & nourris
La terre qui , fans moi , n'auroit point eu de fruits.
Mon fein plein de tréfors , eft la fource commune
Qui répand la fanté , qui mene à la fortune.
Pour mettre l'Univers entier de mon côté ,
Privons-le pour un jour de mon utilité.
Tous deux avoient raiſon . Enfin cette querelle ,
Sans l'homme qui furvint , effrayé du trépas ,
A notre race auroit été mortelle.
Ils le prirent tous deux pour juge en leurs debats.
Fiers élémens , dit- il , je ne m'attendois pas
A tant d'honneur pour ma cervelle .
Je vais pefer , foyez- en les témoins ,
Vos intérêts , & nos beſoins ;
Chacun de vous nous eft fi fort utile ,
Que fur le plus , ou fur le moins ,
De décider , il eft trop difficile.
Du bonheur général vous êtes le foutien .
Le le pas , rang , pour
vous feroit-il une affaire ?
On l'a toujours quand on eft néceffaire.
Votre grandeur dépend de votre ſeul lien ;
Sans lui , ni vous , ni moi , nous ne ferions plus
" rien.
R. C. A. R. de Saintonge.
FEVRIER . 1757. 23
LETTRE
A Mademoiſelle R. D. V. à Q.
Vous m'obligez , Mademoiſelle , à me
plaindre de vous au public : c'eft lui que
je choifis pour juge. Quoique ce ne foit
pas l'ufage de porter à fon tribunal refpectable
les querelles des Amans , & qu'il
ne foit déja que trop chargé des fottifes
des Auteurs , je le prie de vouloir bien
me permettre dans cette occafion de m'adreffer
à lui . Depuis trois ans j'ai l'honneur
& l'avantage d'être votre ferviteur ;
fi j'ai reçu quelques faveurs , j'ai effuyé
bien des caprices , des fcrupules & des
fantaiſies : mais votre dernier procédé eſt
le plus infoutenable. Je fçais que vous.
aimez les Vers : Qui n'en fait pas ? Le
défir de vous plaire échauffe mon imagi-.
nation , & j'enfante un Bouquet plufieurs
femaines avant le jour de votre Fête.
Cette précipitation , effet d'un zele empreffé
, devient le fujet de mon infortune.
Mademoiſelle fe fâche précisément quelques
jours avant celui que j'attends avec
impatience. Eh ! que deviendra le Bouquet
? Le laifferai-je dans mon porte24
MERCURE DE FRANCE.
feuille , la trifte prifon que ne méritent
pas des Vers innocens ? Les lirai -je à mes
amis ? Ils en dévineroient aifément l'objet
qu'ils foupçonnent déja , & vous m'avez
ordonné de ne montrer à perfonne ,
ici , ce que je fais pour vous. Je veux
donc par difcrétion prendre le public pour
confident , & en même tems pour arbi- :
tre il nous jugera fans nous connoître.
Je ne puis mieux m'adreffer qu'au Mercure
il ne doit pas être fâché de ſe mêler
d'un raccommodement. L'hommage folemnel
que je vais vous rendre à la face
de l'univers ( car le Mercure va partout ) ·
réveillera fans doute votre tendreffe , &
diffipera votre humeur ; j'ofe du moins
l'efpérer .
-Cs
Au refte , Mademoifelle , accommodez-
Vous avec le public ; la reconnoiffance
vous oblige peut -être à lire les mauvais !
Vers qu'on vous offre. Avec quelque peu -
d'efprit que l'amitié parle , fon langage
doit toujours être précieux au coeur fenfible
qui la chérit. D'ailleurs on aime
» ordinairement à fe voir louer , & les
» Vers les plus plats ne font pas toujours
» ceux où une Maîtreffe trouve le moins
» cette forte de plaifir ; mais la galante--
» rie a , je ne fçais pourquoi , quelque
»chofe d'affez fade pour les lecteurs indifférens.
»
22
99
}
FEVRIER. 1757 . 25
" différens. "» Le public n'eſt pas obligé
de s'ennuyer pour vous ; il fe plaindra
que vous me contraignez à le punir de
vos fautes. « Il eſt vrai qu'il s'eſt habitué
» à l'indulgence pour les Vers du Mercu-
"re , & quand il les lit , il fçait bien à
quoi il doit ordinairement s'attendre.
Je prie mes chers Confreres les Poëtes
du Mercure , d'entendre cette réflexion
» dans un bon fens. » ( 1 )
"
و ر
Comme je n'écris pas pour vous feule ,
Mademoiſelle , vous me permettrez de
vous rappeller , quoique vous le fçachiez
bien , qu'on vous appelle Reine , & que
vous prenez pour vos Patrons les Rois ,
dont la Fête fe célebre en hyver , ainfi que
tout le monde fçait . Cette petite note eſt
néceffaire pour bien entendre le commencement
de mes Vers.
VERS à Reine , pour le jour de fa Fête.
Our , Reine , j'y confens , eſt un ſuperbe nom :
UI ,
Que n'êtes vous pourtant Magdeleine ou Jeannette
!
(1 ) Pour éviter ce reproche , nous prions nos
Poëtes de les faire meilleurs à l'avenir , & nous exhortons
leur agréable Cenfeur lui-même à négliger
moins les fiens , auxquels il ne manque , pour être
bons , que d'être plus exacts.
B
ر م
26 MERCURE DE FRANCE.
Du moins au jour de votre Fête , ( 1 )
On pourroit vous offrir un Bouquet fans façon,
Lorfque partout les fleurs fe trouvent à foifon.
Sans qu'il en coûte rien au Poëte , ( 2 )
A peu de frais la choſe eft faite.
Quelle fotte dévotion
A vos parreins mit dans la tête ,
D'aller choifir vos faints Patrons
C
Dans la plus trifte des faifons ?
La modefte penſée , où l'humble violette
Le plus foible bouquet , la plus fimple fleurette ,
Offerts par l'amitié , des riens font toujours bons.
Mais la nature' avare de fes dons
Nous refufe en ces temps les plus petits boutons.
Autrefois fous les pas des belles
Les fleurs naifoient à la voix d'Apollon :
Tout eft cueilli dans le facré Vallon ;
Et le Parnaffe en fleurs nouvelles
N'eft plus aujourd'hui fi fécond. ( 3 )
Dans le temps qu'Apollon étoit amoureux
de Vénus , quoiqu'il n'ait jamais été
des plus favorifés , il obtint cependant
d'elle un petit jardin à Cythere , & la
(1) Jeannette & Fête , rimes qui ne doivent entrer
que dans les vers dont l'Auteur fe moque..
(2) Poëte eft de trois fyllabes , en comptant la
derniere en conféquence le vers eft faux.
(3) Fécond ne rime point , ou rime mal avec
vallon. Le d dans ce mot eft malheureusement de
trop.
FEVRIER. 1757. 27
é
t
a
EC
mere des Amours lui permettoit quelquefois
d'y venir badiner avec elle. Ce jardin
eft un parterre , & on n'y voit que des
fleurs. Il a laiffé aux Graces le foin de la
culture pour les amufer dans leurs momens
perdus ( 1 ) ; ce qui fait qu'il a quelquefois
l'air un peu négligé , & qu'il ne
produit pas beaucoup de fleurs : mais toutes
celles qui y naiffent ont une couleur
charmante , & furtout un parfum exquis.
On n'y entre pas aifément , quoique l'entrée
en paroiffe facile , & que les amis
des Graces y foient introduits fans peine ;
les autres font de vains efforts qui ne
fervent même qu'à les éloigner du jardin.
Ils s'amufent cependant à femer à la porte
bien des fleurs bâtardes qui trompent quelquefois
, & ceux qui les cueillent, & celles
à qui on les offre : peut -être mon bouquet
en eft- il compofé .
Dans l'empire d'amour fur tous nos coeurs foumis
La Beauté regne en fouveraine ;
Mais on peut la fervir fans travail & fans peine :
D'un esclavage aifé le bonheur eft le prix .
Les tributs font nos coeurs fideles :
L'amour fait feul dans ce charmant féjour
Le devoir des amans , & le droit de nos belles .
(1 ) Les vers font , je crois , la derniere occupation
des Graces.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Les Graces , les Plaiſirs qui compofent leur cour ,
Forment toutes les loix , & regnent avec elles.
Leur puiffance s'étend fur tout cet univers ,
Mais on eft libre au moins dans le choix de fes fers.
Mille beautés captivent notre hommage :
On ne fuit en aimant , que fon coeur & ſes voeux .
De nos tendres liens plus nous ferrons les noeuds ,
Et plus de notre fort nous goûtons l'avantage :
La liberté vaut-elle un fi doux esclavage ?
Unir l'efprit aux agrémens ;
Cultiver les beaux Arts , & chérir les talens ;
Embellir la raison par les charmes des Graces ,
Badiner quelquefois , mais penſer plus fouvent ;
Voir toujours voltiger les amours ſur ſes traces ,
Mais ne livrer jamais fon coeur qu'au fentiment ;
Aux tranſports affectés , aux attraits d'un volage ,
Préférer , fans rougir , la tendreffe d'un fage ,
Et l'hommage naïf du coeur ,
A ce frivole encens que prodigue un flatteur ;
Rire des préjugés & condamner les vices ;
N'avoir jamais d'humeur , avoir peu de caprices ;
Etre belle fans art , plaire fans vanité ;
Animer la pudeur , & parer la fageffe
Des attraits innocens de l'aimable gaîté ;
Dans la tendre amitié , dans la délicateffe ,
En cherchant la vertu trouver la volupté:
Sous les appas d'une jeune mortelle ,
C'est le portrait de ma divinité ,
Offert & tracé par le zele
FEVRIER. 1757. 29
I;
es;
Ainfi que par la vérité.
Heureux celui dont l'hommage fidele
Mériteroit d'être accepté par elle !
Si je voulois perdre ma liberté ,
Voilà quelle feroit ma chaîne ;
Si je voulois fervir une beauté ,
Voilà quelle feroit ma Reine.
A Quimper , ce 22 Décembre 1756.
LETTRE
A L'AUTEUR DU MERCURE.
EN En fortant hier de l'Opera , Monfieur ,
je trouvai fous mes pieds cette Lettre d'un
pere à fon fils , fans adreffe & fans fignature.
Les excellentes leçons qu'elle renferme
m'ont paru pouvoir être d'une fi grande
utilité pour le jeune homme digne , par
fon caractere , d'entendre les préceptes de
la raifon , que je me détermine fans balancer
à vous demander pour elle une place
dans votre Livre eftimable. Cette Lettre
perdue devient un tréfor auquel tout le
monde a droit. J'ai le plaifir de faire un
préfent aux honnêtes gens , & de rendre
un hommage public au plus refpectable
des peres.
J'ai l'honneur d'être , &c.
)
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
1
LETTRE
D'un Pere à fon Fils.
> DEPUIS EPUIS que vous êtes au monde mon
Fils , je n'ai pas à me reprocher d'avoir
manqué un feul moment aux engagemens
d'amitié que j'avois contractés avec vous en
vous donnant le jour . J'en ai été récompenfé
par un retour fincere , & je le fuis
encore aujourd'hui par le témoignage glorieux
que je m'en rends , dont je vous ai
l'obligation . Les preuves de tendreffe que
je vous donnois m'étoient fi naturelles, que
fouvent , fans votre façon de les recevoir ,
elles me feroient échappées à moi - même.
Je vous dois donc la fuprême douceur
d'en pouvoir jouir tous les jours de ma
vie , fans craindre de m'en glorifier mal - àpropos
. Après ce préambule , qui eft le
p'us bel éloge que je puiffe faire de votre
coeur , vous ne vous attendez pas que, prenant
un ton trifte , je me plaigne aujourd'hui
de votre conduite & même de votre
amitié ? Oui , mon Fils , j'ai à me plaindre
de vous ; j'y fuis contraint , & je vous demande
pour mes reproches la moitié de cette
attention qu'autrefois vous n'auriez pas
cru fuffire pour mes moindres confeils. Je
FEVRIER . 1757. 31
I
e
e
e.
ur
ma
le
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re-
-ur-
Otre
dre
decet
pas
Je
commence par vous prier de me pardonner
le ton que je vais prendre , vous verrez
aifément qu'il m'en coûte de m'y contraindre
. L'amitié m'a fait un langage fi différent
, que j'aurai bien de la peine à trouver
des expreffions . Un Pere qui n'a vécu que
pour aimer fon Fils , qui en l'aimant n'a
jamais vu fa tendreffe contrariée par fa
raifon , qui s'eft toujours retrouvé en lui
avec toute cette complaifance qu'on peut
avoir pour foi-même , qui s'eft vu aimé
chéri , refpecté avec cette fincérité , cette
plénitude de fentiment , que le coeur le plus
rendre peut fouhaiter & reffentir : un tel
Pere eft bien malheureux d'être obligé
de demander compte d'une félicité qu'il
avoit cru inaltérable.
Des perfonnes trop bien inftruites m'écrivent
que depuis mon abfence ; il s'eft
fait en vous autant de changemens que
vous aviez de vertus. Pour ne me laiffer
aucun doute , on me détaille votre conduite.
Quel tableau ! & quel prix d'un voyage
que je n'ai entrepris que pour vous , que
pour augmenter votre fortune ! Vous avez
fait de nouveaux amis , qui ne peuvent
jamais être de ceux qui honorent , parce
qu'il faudroit un moindre miracle dans un
fat pour prendre des fentimens qui demandent
de l'eftime , que pour vouloir en
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
infpirer à des coeurs eftimables. Vous ne
les quittez plus ,vous êtes leur copie fidelle ,
& déja même leur modele en bien des
choſes . Vous paffez une partie de la nuit
à table dans la fureur des orgies , fans confidérer
que c'est déja avoir perdu toute fa
raifon que de fe faire une habitude de la
perdre tous les jours. Vous ne voyez plus
que des filles de Spectacle › peut - être
encore affez délicat pour ne vouloir pas
qu'elles vous infpirent des fentimens ; mais
certainement affez fubjugué pour ne plus
regarder comme un malheur les fantaifies
qu'elles veulent toujours infpirer . Dans
vos converfations vous permettez tout à
votre efprit , vous plaifantez fur ce qu'il
y a de plus confacré par la raifon comme
par le préjugé , fans fonger que qui fe permet
de tout dire , fe permet bientôt de tout
penfer , & fe prépare autant d'ennemis fecrets
qu'il y a de principes refpectables.
Je fçais que vous n'êtes encore emporté
dans ce tourbillon que par le mouvement
des autres ; je veux même croire que
vous fçaviez où il peut vous entraîner ,
vous vous roidiriez contre un torrent aufi
quel on n'eft plus capable de réfifter lorfqu'on
l'a enviſagé fans horreur. Mais qui
vous montrera le précipice où vous courez
? quel mortel affez généréux vous averFEVRIER.
1757. 33
4
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uorfqui
11-
;
vira de votre danger ? Dans le monde ,
chacun a fon intérêt à la folie des autres
fans compter que l'égarement d'un jeune
homme eſt un fonds où mille
gens puifent
de préférence , parce qu'il doit produire
davantage & durer plus long- temps. Il n'y
a donc que votre Pere qui puiffe vous arrêter
fur le bord d'un penchant funefte
fa main y est toute difpofée : mais quel
affreux emploi pour cette main accoutumée
à vous careffer & à s'appuyer fur vous ?
Ah ! mon Fils , qu'êtes-vous devenu ? que
voulez - vous que je devienne ? Rappellezvous
ces jours heureux que vous rendiez
éternels par le charme de votre fociété .
Vous confoliez une vieilleffe qui s'appéfantiffoit
loin de vous , vous me la faifiez
oublier : mes yeux affoiblis par les longs
travaux retrouvoient en vous une lumiere
nouvelle , vos lectures variées m'offroient
toute la ſcene des efprits & des arts. Hélas !
je ne retrouverai plus mon Fils , je ne
jouirai plus de fes embraffemens , je ne
partagerai plus fes plaifirs , je n'entendrai
plus fon langage , le jour que je rentrerai
dans ma maifon fera le dernier de mes
jours. O mon Fils avez - vous réfolu de
me voir mourir de douleur ? vous êtesvous
promis de vous repaître de mes lar
mes ? Non ; ce projet affreux n'eft poing
B.y
34 MERCURE DE FRANCE.
5
entré dans votre efprit : vous m'aimez
toujours , vous attendez mon retour , &
vous le fouhaitez. La nouvelle de mon
arrivée vous attendrit , vous courez au
devant de moi , vous vous précipitez dans
mes bras. Mais dans quel état vous offrezvous
à mes regards ? quelle parure faftueufe
! quel amas de ponpons ! quel air efféminé!
quel teint pâle & livide me dérobent
mon Fils . Je vous cherche , je cherche
tout ce que j'aime , tout ce que j'eftimois
, & je recule d'effroi en n'embraffant
qu'une image méconnoiffable d'un objet
adoré. Voilà comme je vous trouverai , &
comme vous êtes fans doute déja ; car les
excès & les travers portent avec eux une
indifcrétion qui les décele toujours. Qui
vous eût annoncé , il y a un an , cette épouvantable
dégradation , vous l'euffiez accablé
de tout votre mépris . Voilà ce que font
les liaiſons inconfiderées . Plus dangereufes
à mefure qu'on a plus à perdre , elles introduifent
plus aifément dans un coeur timoré
le vice qui marche à leur fuite , parce
qu'il en connoît moins le danger , & il y
germe plus aifément auffi , parce que c'eft
un terrein tout neuf qu'il trouve . Perfuadez-
vous , mon Fils , qu'un jour vous ferez
pour vous-même un fpectacle odieux &
inconcevable . Vous êtes né avec une raiFEVRIER.
1737. 35
n
ns
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raifon
qui exige des moeurs ; c'est un juge au
tribunal duquel vous vous fentirez entraîné
: vous n'attendrez pas fon jugement
pour être défefpéré , il fera dans le fonds
de votre coeur . Comment pourriez - vous
vous faire la moindre grace ? Le flambeau
qui vous éclairera pénetre par fes rayons
toute l'étendue d'un égarement qui nous
deshonore & dont nous commençons à
rougir. Qui , mon Fils , vous verrez un
jour avec un fecret mépris pour vousmême
, combien un fat eft méprifable , &
vous ne pourrez ni vous pardonner de l'être
devenu , ni concevoir comment cela a pu
fe faire. Vous ne verrez dans les moins
coupables que des automates monotones
au deffous , pour la plûpart , de ceux que
l'art des Vaucanfon a produit mille fois ,
& dans les autres , dans ceux qui penfent ,
qui agufent , qui ont une ame , & qu'on
eft malheureufement obligé de regarder
comme des hommes , vous y appercevrez
une fecrete horreur pour le devoir
dureté pour les malheureux , une mauvaife
foi dans le commerce , une indifcrétion
, une impudence , un orgueil , un
libertinage qui vous feront frémir . Vous
ferez pourtant obligé de vous reconnoître
dans ce tableau infoutenable , vous ne
ferez plus étonné d'avoir infenfiblement
B vj
6 MERCURE DE FRANCE.
confommé votre dégradation par bien
d'autres excès : vous trouverez tout fimple
d'avoir perdu toute honte , après avoir
perdu tout jugement. Mais vous fera- t'il
auffi facile de vous pardonner vos torts que
de les fentir ? Ah ! mon Fils , mon cher
Fils , par pitié pour vous- même , ouvrez
les yeux fur vous , tournez - les vers l'avenir
; il n'eft pas loin : votre malheureux
pere fçaura le hâter par fon défefpoir.
N'attendez pas d'avoir à opter entre ma
mort & votre repentir .
STANCES
A Madame Dup... de Grav... jeune veuve!
D'UNE Conftante indifférence
Mon coeur goûtoit les faux plaifirs ;
L'accès d'une froide démence
Y calmoit le feu des defirs.
Quelle erreur ! je tirois ma gloire
De braver les traits de l'amour.
Le Dieu gagne enfin la victoire ,
Mon Maître me brave à ſon tour.
A Philis j'ai rendu les armes.
(Qui peut la voir fans s'enflammer ! )
FEVRIER. 1757. 37
Ah ! l'ingrate avec tant de charmes !
Que ne fçait-elle mieux aimer !
Le vrai triomphe d'une Belle ,
Eft de terraffer la fierté.
Si Vénus eût été cruelle ,
On eût moins vanté ſa beauté.
Mais la Déeffe trop volage
Viola tous les jours fa foi.
Le ſentiment eft mon hommage.
Chéris une auffi pure loi.
Joignons nos tendres deſtinées :
De l'Hymen goûtons les faveurs.
Qu'une longue chaîne d'années
Refferre celle de nos coeurs.
L'Hymen eft un dur eſclavage ,
Quand l'intérêt l'a cimenté.
Mais file penchant nous engage ›-
C'eft un état de liberté.
Un für espoir flatte ma flamme.
Oui , Philis va combler mes voeux !
Si l'amour régnoit dans fon ame ,
Il brilleroit dans fes beaux yeux.
Cruelle paix triſte ſilence !
Vous m'interprêtez fon mépris.
38 MERCURE DE FRANCE.
En vain de la perfévérance
Mes foupirs briguent le doux prix.
Cherchons , mon coeur , une mortelle
Qui l'emporte fur fes attraits.
Malgré moi tu feras fidele :
Où la trouveras tu jamais ?
DE RIS-ADDENET , d'Arpajon.
VERS
Préfentés dans le mois d'Octobre 1756 , à
M. de Caumartin , Intendant de Flandres
& Artois , & à Madame fon Epouſe , en
la ville d'Arras , cù ils fe trouvoient à
l'occafion de la tenue des Etats de la
Province.
Tout n'eft pas Caumartin , dit l'auſtere Boileau.
(1 )
Ce mot auffi yrai qu'il eſt bean ,
Répété par la voix publique ,
A fait un proverbe´nouveau .
Que cet éloge eft magnifique !!
Quelle gloire d'être cité ,
( 1 ) Chacun de l'équité ne fait pas for flambeau :
Tout n'est pas Canmartin , Bignon ni Dagueffeau.
Sat. XI
FEVRIER. 1757 .
39
es
n
à
la
oia
น :
Au.
Par une plume fatyrique ,
Pour modele de l'équité !
Aimable Magiftrat , qui dès votre jeuneffe ,
Prenez pour guide la fageffe ,
Si Defpréaux , évoqué par ma voix ,
Revenoit aujourd'hui du ténébreux rivage ,
Il vous rendroit le jufte hommage
Qu'à votre Oncle immortel il rendit autrefois . "
Ah ! vous méritiez bien que l'Hébé de notre âge ,
Par un heureux Hymen devînt votre partage.
Chez ces tendres Epoux quel combat enchanteur
!
On y voit les talens , les vertus & les graces
A chaque inftant fe difputer l'honneur
D'occuper les premieres places.
Couple charmant , couple adoré ,
Vous ferez dans nos murs à jamais célébré .
LA NOUVELLE MERE D'AMOUR ,
Ou l'Amour Raisonnable.
A-T'ON raifon quand on penſe que l'amour
est toujours frivole ? Non , ce n'eft
qu'un enfant cependant je fuis fûr qu'il
eft auffi fufceptible de raifon que les plus
vieilles têtes de l'Olympe . Pour convaincre
de la vérité de ce que j'avance , je vais ,
en Hiſtorien exact , rapporter la derniere
40 MERCURE DE FRANCE.
de fes actions. Elle fait le bonheur de
l'humanité.
L'Amour étoit l'autre jour dans les bois
d'Idalie . Après s'y être affez long-temps
promené , il fe repofa au bord d'un ruiffeau
clair & frais un vieux ficomore
lui donnoit un ombrage charmant , un
gazon émaillé de fleurs lui formoit un
trône parfumé : la nature s'étoit épuifée
pour orner cet azyle ; il reçut encore
de nouveaux charmes par la préſence du
Dieu . A fon approche tout s'embellit.
Les bois pour l'ordinaire entraînent à
de tendres rêveries : l'Amour réfifta à
leurs charmes feducteurs. Il fe livra à
de fages réflexions. Je fuis Dieu , ditil
, & je connois la trifteffe : le chagrin
qui m'accable eft d'autant plus vif, que
je fuis déchiré du remords de l'avoir mérité.

ils me
Les mortels me craignent , ils connoif
fent la dureté de mon empire : s'ils fçavoient
quelle eft ma foibleffe
plaindroient au lieu de me fuir , & peutêtre
de me hair . Helas ! ils fentent
mes coups , mais ils ignorent que ma
main n'eft que le miniftre d'une Déeffe
auffi cruelle que mon coeur l'eft peu . La
barbare Vénus exerce fans réferve fa puiffance
& mes armes. Dans le fein des plai
FEVRIER. 1757 . 40
firs elle fe fait un jeu du tourment des
mortels aveugles . C'eſt à elle qu'ils of
frent leur encens , & moi , innocent inftrument
de fes cruautés , je leur fuis en
horreur. C'eſt fouffrir trop long- temps
de fes crimes , continua l'Amour ; je mériterois
mes malheurs , fi je n'avois pas
le courage de m'y fouftraire. Je dois faire
le bonheur des mortels , mon coeur à
chaque inftant me retrace ce devoir , j'en
ai trouvé le moyen. Oui , c'en eft fait ,
je quitte pour toujours la cruelle Vénus .
Il eſt une mortelle bien plus digne qu'elle
d'être la mere de l'Amour. Que cet objet
adorable faffe chérir mes loix . Je renonce
à Cythere. Adieu , Vénus .
Il dit , agite fes aîles , fend les airs ,
& vient s'abattre aux pieds de Zirphé.
Belle Zirphé , lui dit-il , ce n'eft qu'en
tremblant que j'oſe m'offrir à vous : je
crains que vous ne me regardiez comme
un monftre cruel , qui ne s'occupe qu'à
faire répandre des larmes , & qui fe plaît
à les voir couler. L'on s'eft , il eft vrai ,
fervi de mon nom , on a dérobé mes
fleches pour percer le coeur des mortels :
mais j'en fuis innocent ; & ma foibleſſe ne
me permettant pas de m'oppofer au barbare
ufage qu'on faifoit de mes armes ,
la fuite a été m'a reffource : je me fuis
42 MERCURE DE FRANCE.
échappé de l'empire de Vénus , & je viens
me mettre fous votre puiffance pour changer
en fort heureux , celui dont les morrels
étoient opprimés . Recevez , pourſuivit
l'Amour , un Dieu qui fe donne à vous .
Prenez mon flambeau ; il vous rend immortelle
il vous embelliroit , fi vous
aviez moins d'appas ; mais il ne peut
qu'éternifer les charmes dont vous êtes
pourvue . Daignez , charmante Zirphé, m'adopter
pour votre fils : en me refufant ,
vous fépareriez l'Amour & les Graces ;
ils doivent toujours être unis. Pourriezvous
craindre un Jeune Dieu qui poffede
tous les agrémens de l'enfance , &
qui joint la raifon à fes charmes , puifqu'il
défire d'être fous votre empire ?
Soyez ma mere , vous feule pouvez l'être
; car le deftin ordonne que je fois le fils
de la Beauté , & moi j'exige qu'elle foit
únie aux Graces , au Génie , à la Sageffe
, & je trouve en vous tout ce que
j'avois defiré.
Zirphé pouvoit-elle fe réfufer au bonheur
des mortels ? Non. Elle fourit ,
l'Amour eft adopté , la Cour de Vénus
eft déferte , la Déeffe pleure , elle gémit
mais bientôt dans les bras de quelque
amant frivole & infenfé , elle oubliera
fes chagrins & leurs cauſes. Les
FEVRIER. 1757. 43
mortels cependant jouiffent du fort le
plus doux ils ont abandonné Cythere.
L'Amour a des temples partout où eft
Zirphé. Elle regne fur tous les coeurs en
leur faifant aimer & fuivre les loix de
l'Amour raifonnable.
Els
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nus
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el-
17-
.es
FRAGMENT D'UNE EPITRE
Adreffée à Eglé à fa Campagne.
C'EST à L' ... plus qu'à Cythere
Que les plaifirs ont droit de captiver les fens :
Il en est un pourtant qu'on n'y peut fatisfaire.
Mais , pour dévoiler ce myftere , ´
Eglé , foyez ma muſe , & dictez mes accens.
Ainfi j'emprunterai des mains de la décence
Le coloris de mon pinceau :
Tout l'infpire dans vous juſqu'à votre filence ,
Et fans elle à vos yeux rien n'eſt bon , rien n'ek
beau.
C'eſt à L... plus qu'à Cythere ,
Pour revenir à mon fujet ,
Que tout nous rit , que tout nous plaît .
Hors l'un des fens qu'on n'y peut fatisfaire :
Eft- ce la vue ? Oh non ! la vôtre ſuffiroit
Pour me convaincre d'impoſture ;
Le ſpectacle de l'art , celui de la nature ,
Tout encor me démentiroit .
44 MERCURE DE FRANCE.
T
Eft- ce l'ouïe ? Eh mais ! pour qui veut vous en
tendre ,
Que refte -t'il à defirer ?
Qui vous écoute doit s'attendre
Au plaifir de vous admirer.
Ce qui flatte nos yeux charme encor nos oreilles
Et fans parler ici de tant d'autres merveilles , (1 )
Dont chaque jour , le fallon retentit ;
Je penfe , là-deffus , en avoir affez dit.
Eft-ce le goût que je foupçonne
Ah ! gardons- nous d'infulter à Comus ;
C'eft lui dont la main affaifonne
Tous ces mets délicats arrofés par Bacchus.
Pour l'odorat , j'en attefterai Flore :
Elle-même fe plaît fur ces aimables lieux
A verfer les dons précieux
Qu'elle reçoit des larmes de l'Aurore.
Ainfi donc L'...fçait charmer
Tous nos fens , hors le cinquieme :
Il n'appartient de le nommer
Qu'à l'Amant qui fçait plaire à la Beauté qu'il
aime.
(1) Des Concerts.
FEVRIER. 1757. 45
ESSAI SUR LA POLIGAMIE
ET LE DIVORCE.
Traduit de l'Anglois de M. Hume.
LEE mariage eft un engagement formé par
un confentement mutuel : fon objet eft la
confervation de l'efpece . Il doit donc être
fufceptible de toute la variété de conditions
que le confentement mutuel peut
établir , pourvu que ces conditions ne
foient pas contraires à la fin qu'on fe
propofe.
Un homme , en époufant une femme , ſe
lie à elle dans toute l'étendue des termes
de fon engagement . S'il en a des enfans , il
eft obligé par toutes les loix naturelles &
civiles , de pourvoir à leur ſubſiſtance & à
leur éducation lorfqu'il aura rempli ces
deux parties de fon devoir , on ne pourra
plus l'accufer d'injuftice . Mais comme les
termes de fon engagement & les moyens
d'élever fes enfans , peuvent être infiniment
variés ; il eft bien ridicule d'imaginer
que le mariage doive être partout le
même , & qu'il ne foit fufceptible que
d'une feule forme. Si les loix humaines ne
reftraignoient la liberté naturelle des hom46
MERCURE DE FRANCE.
mes , chaque mariage particulier feroit
auffi différent d'un autre , que les contrats
& les marchés de toute autre efpece le font
entr'eux .
Comme les circonftances changent , &
que les loix fe propofent différens avantages
, nous voyons que dans les temps &
les pays différens , on a attaché digerentes
conditions à cet engagement impor
tant. Dans le Tonquin, lorfqu'un vaiſſeau
arrive dans un Port , les Matelots fe marient
pour une faifon ; & dans l'intervalle
de cet engagement précaire , ils trouvent ,
dit - on , l'exactitude la plus fcrupuleufe de
la
part de leurs
époufes
, foit
pour
la fidélité
conjugale
, foit
dans
l'arrangement
économique
de leurs
affaires
.
J'ai lu quelque part , que la Republique
d'Athenes , ayant perdu beaucoup de
Citoyens par les ravages de la guerre &
de la pefte , il fut ordonné que chacun
de ceux qui reftoient épouferoient deux
femmes , pour remplir plus promptement
le vuide que ces deux fléaux de l'humanité
avoient laiffé dans la République. Le célebre
Euripide fe trouva uni à deux femmes
laides & grondeufes qui le tourmenterent
fi cruellement par leur jalousie &
leurs querelles , qu'il en conferva une haine
pour les femmes , qu'il afficha le refte
FEVRIER. 1757. 47

B
n
X
at

1.
0-
&
ile
de fa vie : c'eft le feul Auteur Dramatique
, & peut- être le feul Poëte qui ait eu
une averfion décidée pour tout le beau
fexe .
Dans un Roman agréable qui a pour
titre Hiftoire des Sevarambes , l'Auteur
fuppofe qu'un Vaiffeau fait naufrage , &
qu'il eft jetté fur une côte déferte . Le nombre
des hommes étoit grand , celui des
femmes très- petit. La jaloufie s'en mêla ;
les préférences mirent la divifion dans la
troupe . Le Capitaine pourvut au défordre
par un arrangement très - bien entendu . Il
choifit d'abord la femme la plus jolie pour
lui feul , en affigna une pour chaque couple
de fes Officiers , & les Matelots en eurent
une en commun pour cinq. Le plus
grand Législateur dans ces circonstances
auroit- il mieux imaginé ?
Les anciens Bretons avoient une finguliere
forte de mariage , dont on ne trouve
pas d'exemple chez aucune autre Nation .
Un certain nombre d'entr'eux , comme
dix à douze , s'uniffoient enſemble, & formoient
une fociété particuliere ; précaution
peut être néceffaire dans ces temps
leur fûreté mutuelle. Afin
de ferrer plus étroitement les noeuds de
cette fociété , ils avoient un nombre égal
de femmes en commun , & les enfans qui
barbares
pour
48 MERCURE DE FRANCE.
en naiffoient étoient cenfés appartenir à
tous , & étoient conféquemment entretenns
aux frais de toute la communauté.
La nature , fuprême légiflateur des êtres
inférieurs à l'homme , dicte elle - même
toutes les loix qu'ils obfervent dans leurs
mariages , & elle varie ces loix conformément
aux circonftances relatives à ces différens
êtres. Dans les efpeces d'animaux
qui trouvent , même en naiffant, la facilité
de fe nourrir & de fe défendre , les premieres
careffes terminent le mariage , & le
foin des petits eft entiérement abandonné
à la femelle dans celles où les petits ont
le plus de difficulté pour fe nourrir , l'union
dure jufqu'à ce qu'ils puiffent pourvoir
eux-mêmes à leur fubfiftance . Dès- lors les
liens font rompus , & le pere & la mere
reprennent chacun la liberté de former un
nouvel engagement pour la faifon fuiyante
.
:
Mais la nature ayant doué l'homme de
la raifon , n'a pas réglé avec la même exactitude
les articles qui doivent entrer dans
les mariages de l'efpece humaine ; elle a
laiffé le foin à la prudence des hommes
de les approprier à la fituation & aux circonftances
particulieres. Les loix pofitives
font faites pour fuppléer à la fageffe de
chaque individu pour reftraindre en >
même
FEVRIER. 1757 . 49
S
e
TS
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X ,
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Ont
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oir
les
ere
un
ui-
= de
xac-
Hans
le a
mes
cirives
e de
= en
ême
temps la liberté naturelle de l'homme , &
fubordonner l'intérêt des particuliers à
l'intérêt du public . Ainfi tous les réglemens
faits fur cet objet font également légitimes ,
& conformes aux vues de la nature , quoiqu'ils
ne foient pas tous également convenables
& utiles à la fociété. Les loix peuvent
permettre la polygamie , comme chez
les Orientaux ; le divorce volontaire , comme
chez les Grecs & les Romains , ou borner
chaque homme à une feule femme
pendant la vie de l'un & de l'autre , comme
chez les Européens modernes. Il fera peutêtre
intéreffant de confidérer les avantages
& les défavantages de chacune de ces inftitutions.
Les défenfeurs de la Polygamie peuvent
la confidérer comme le feul remede
efficace contre les fureurs & les défordres
de l'amour , & comme l'unique expédient
pour délivrer les hommes de la tyrannie des
femmes , dont la fougue naturelle de nos
paffions nous rend efclaves. Par ce moyen
feul, nous pouvons rentrer dans notre droit
de fouveraineté ; la facilité d'appaiſer le
cri des fens , rétablit l'autorité de la raifon
dans nos ames , & par conféquent notre
propre autorité dans nos familles . L'homme
doit oppofer une faction contre l'autre ,
& fe rendre abfolu par les jaloufies mutuel-
C
So MERCURE DE FRANCE.
les des femmes. Les Turcs & les Perfans
dans l'intérieur de leurs maifons , gouvernent
avec l'autorité la plus abfolue. Un
honnête Turc qui , en fortant de fon férail ,
où un troupeau de belles femmes tremble
devant lui & s'honore d'un de fes regards ,
verroit l'élégante Cidalife à fa toilette ,
fervie & encenfée par une troupe de nos
jolis hommes , & de nos petis - maîtres , la
prendroit certainement pour une Reine
puiffante & abfolue , environnée de fes
Efclaves & de fes Eunuques.
D'un autre côté , on peut dire avec bien
plus de raifon , que cette fouveraineté de
l'homme eft une véritable ufurpation ,
qui détruit la proximité , pour ne pas dire
l'égalité de rang , que la nature a mis entre
l'un & l'autre fexe. Elle nous a fait
pour être les amans, les amis , les défenfeurs
de ce fexe aimable , pourquoi changerions
- nous volontairement des titres fi
doux , pour le titre barbare de maître & de
Tyran Eh ! que pourrions- nous gagner
à ce procédé injufte & cruel ? Ce n'eft pas
en qualité d'amans ; l'efclavage des femmes
anéantit l'amour , & la galanterie , cette
agréable frivolité de la vie humaine , ne
peut plus fubfifter , où les femmes ne font
plus libres de difpofer d'elles-mêmes , &
s'achetent à prix d'argent comme les plus
FEVRIER. 1757.
5
S
:
vils animaux les époux n'y trouveront
pas plus d'avantage ; ils ont trouvé le fecret
merveilleux de détruire tous les fentimens.
de l'amour , hors la jaloufie ; ils ont jetté
la rofe pour ne garder que l'épine.
Je ne tirerai pas avantage en faveur de
nos coutumes Européennes, de l'obfervation
que faifoit Mehemet Effendi , dernier Ambaffadeur
Turc en France . Nousfommes de
grandes dupes , difoit- il , en comparaison de
vous autres Chrétiens : nous nous donnons la
peine d'entretenir à grands frais un ferail
dans nos maifons ; vous êtes difpenfes de ce
foin , vous avez vos férails dans les maisons
de vos amis. La vertu très-connue de nos
femmes Angloifes , les met à l'abri d'une
pareille imputation , & le Turc même doit
convenir que rien ne peut embellir , animer
& polir davantage la fociété , que le
commerce libre que nous avons avec le
beau fexe.
Mais les moeurs Afiatiques font auffi
deftructives de l'amitié que de l'amour ; la
jaloufie ne permet aucune inimitié entre
les hommes mêmes. On ne donne point à
manger à fon ami , parce qu'on craint que
cet ami ne devienne l'amant de quelqu'une
de vos femmes. Auffi dans tout l'Orient
chaque famille eft féparée des autres , comme
fi elles étoient de différentes Nations.
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
Je ne fuis point du tout furpris que
Salomon vivant , comme tous les Princes
d'Orient , entre les bras de fept cens femmes
& de trois cens concubines , fans avoir
un feul ami , ait écrit fi vivement contre
les vanités de ce monde. S'il avoit effayé
de vivre avec une femme ou une maîtreffe ,
peu d'amis & beaucoup de gens aimables ,
il auroit trouvé la vie un peu plus piquante
mais , détruifez l'amour & l'amitié ,
que reste- t'il dans le monde qui puiffe
nous confoler d'y être ?
:
>
Pour rendre la Polygamie plus odieufe ,
je n'ai pas besoin de rappeller les effets
horribles de la jaloufie , & la contrainte
barbare dans laquelle elle retient le beau
fexe dans tout l'Orient. Les hommes n'y
ont aucun commerce avec les femmes , les
Médecins même n'approchent pas de celles
en qui la maladie doit avoir éteint le feu
du tempérament & qu'elle rend en
même temps des objets peu propres à faire
naître des defirs. Tournefort raconte
qu'ayant été appellé , comme Médecin ,
au férail du Grand- Seigneur , il ne fut pas
peu étonné de voir un grand nombre de
bras nuds fortir à travers de la tapifferie de
la chambre où on le fit entrer. Il n'imaginoit
pas ce que ce pouvoit être : mais on
lui apprit que ces bras appartenoient aux
FEVRIER . 1757 . 53
>
corps qu'il devoit guérir , & qu'il ne pouvoit
apprendre de leurs maladies que ce
que les bras pourroient lui en dire ; il ne
lui fut pas même permis de faire des queftions
aux malades ni à leurs domestiques
quoiqu'il trouvât effentiel de s'informer
de quelques circonftances que la délicateffe
du férail ne permettoit pas de réveler .
Auffi les Médecins Orientaux prétendent
connoître toutes les maladies par le poulx ,
comme nos Charlatans les traitent par
l'infpection feule des urines. Si , par exemple
, M. Tournefort avoit été un Empirique
de cette derniere efpece , la jalousie
Turque n'auroit pas fouffert qu'on lui donnât
ce qu'il auroit demandé pour l'exercice
de fon Art.
Les Chinois chez qui la Polygamie eft
auffi établie , ont foin d'eftropier leurs
femmes en leur ferrant & rapetiffant les
pieds au point qu'elles ne peuvent pref
que en faire aucun ufage : ils ont trouvé
cet expédient pour les obliger à refter toujours
dans leurs maifons. Mais je furprendrai
bien le lecteur , en lui apprenant
qu'il y a en Europe un pays où la
Polygamie n'eft point connue , mais où
la jaloufie eft pouffée fi loin , qu'il eft indécent
de fuppofer même qu'une femme
d'un rang élevé ait des jambes & des
M
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
pieds. Un Espagnol eft jaloux des penſées
de ceux qui approchent de fa femme , &
il voudroit prévenir , s'il étoit poffible ,
que l'on attentât à fon honneur , même
par des defirs . Lorfque la mere du feu Roi
d'Efpagne alla à Madrid , elle paffa par
une petite Ville renommée pour fes Manufactures
de bas & de gants. Les Magiftrats
du lieu crurent qu'ils ne pouvoient
mieux témoigner le plaifir qu'ils reffentoient
à recevoir leur nouvelle Reine ,
qu'en lui faifant un préfent des marchandifes
qui rendoient leur Ville remarquable.
Le premier Officier de la Reine reçut
très- gracieufement les gants , mais quand
on lui préfenta les bas , il les rejetta avec
indignation , & réprimanda févérement
les Magiftrats pour cette indécence inouie :
Scachez , leur dit il , qu'une Reine d'Efpagne
n'a point de jambes . La pauvre jeune
Reine , qui alors n'entendoit qu'imparfaitement
la langue , & qui avoit été fonvent
effrayée des hiftoires qu'on lui avoit
faites de la jaloufie Efpagnole , imagina
qu'on devoit lui couper les jambes , & làdeffus
elle fe mit à pleurer , & à demander
à grands cris qu'on la remenât en Allemagne
, parce qu'elle ne pourroit jamais
endurer cette opération. On eut beaucoup
de peine à la raffurer & à la tranquillifer ;
FEVRIER. 1757 .
55
$
& l'on dit que Philippe IV n'a jamais ri
de fa vie qu'au récit de cette avanture .
Si l'on ne peut pas fuppofer qu'une Dame
Eſpagnole ait des jambes , que fera ce
donc d'une femme Turque ? Auffi eft ce
une groffiéreté & une indécence à Conftantinople
de faire même mention des
femmes de quelqu'un en fa préfence ; il
eft vrai qu'en Europe les gens bien élevés
, fe font auffi une loi de ne jamais
parler de leurs femmes ; mais il n'y entre
point de jaloufie .
Le Préfident de Montefquieu donne
une raiſon très - fenfée de cette maxime de
politeffe . Les François , dit- il , ne parlent
prefque jamais de leurs femmes , c'est qu'ils
ont peur d'en parler devant des gens qui
les connoiffent mieux qu'eux . Lett . Perf.
Lett. LIII.
Si l'on rejetre la Polygamie , & que l'on
fuppofe l'union d'un homme & d'une femme
fixés l'un à l'autre ; il nous reste à
examiner quelle durée il faudra affigner
à cette union , & fi l'on peut admettre
ces divorces volontaires , en ufage chez
les Grecs & les Romains . Voici les raifons
qui pourroient déterminer en faveur de
cette pratique.
Le dégoût & l'averfion naiffent fouvent
après le mariage de mille circonftances
C iv
56 MERCURE DE FRANCE.
communes & de l'incompatibilité d'humeur
: le temps , au lieu de fermer les bleffures
que des injures réciproques ont faites,
les r'ouvre chaque jour , & les empoisonne
par de nouvelles querelles & de nouveaux
reproches. Qu'il foit permis de féparer
des coeurs qui ne font pas faits l'un pour
l'autre ; chacun d'eux en trouvera peutêtre
un autre qui lui conviendra mieux ,
du moins rien ne paroît plus cruel que
de vouloir maintenir par force une union ,
formée d'abord par un amour mutuel , &
rompue enfuite réellement par une haine.
réciproque.
De plus , la liberté du divorce n'eft
pas feulement le remede des querelles &
des haines domeftiques , c'est encore un
préfervatif admirable contre ces accidens.
du mariage ; mais c'eft encore le feul
moyen d'entretenir entre deux époux la
même tendreffe qui les avoit unis . Le
coeur de l'homme fe plaît dans la liberté ,
& l'image feule de la contrainte eft une
peine. Lorfque vous l'obligez de faire par
force ce qu'il auroit fait par choix , fon
inclination change , & fon goût fe tourne
en averfion fi l'intérêt public ne nous
permet pas de jouir de la variété que la
Polygamie nous offriroit, & qui eft fi agréa
ble en amour , au moins il ne nous prive
FEVRIER. 1757. 57
pas de la liberté qui lui eft fi effentielle .
Vous aurez beau me dire que je fuis le
maître de choisir la perfonne à qui je m'unirai
je fuis le maître , il eft vrai ,
de choifir ma prifon ; mais c'eſt une triſte
confolation
de n'avoir que le choix d'une
prifon.
Ce font-là les raifons qui fe préfentent
en faveur du divorce , mais il eſt aifé de
les réfuter par trois objections infolubles .
1 °. Que deviendront les enfans après la
féparation du pere & de la mere ? Faudrat'il
les remettre entre les mains d'une marâtre
, & les arracher à la tendreffe active
& aux foins paffionnés d'une mere ? Les
abandonnera - t'on à l'indifférence & à la
haine d'un étranger ou d'un ennemi ? Cet
inconvénient fe fait affez fentir dans ces
divorces naturels , lorfque l'arrêt inévitable
à tous les mortels vient rompre les
liens de deux époux ; ce feroit chercher à
multiplier ces inconvéniens , que de multiplier
les divorces ; ce feroit laiffer aux caprices
des parens la liberté de rendre leur
poftérité malheureuſe . 2 ° . S'il eft vrai que
le coeur de l'homme fe plaît dans la liberté,
& abhorre tout ce dont on lui fait une loi,
il eft vrai auffi qu'il fçait fe foumettre à
la néceffité , & renoncer aux goûts qu'il
fent être dans l'impoffibilité de fatisfaire.
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
Ces principes , tout contradictoires qu'ils
paroiffent , font dans la nature de l'efprit
humain ; l'homme eft - il autre choſe qu'un
amas de contradictions ? Et quoique ces
différens mouvemens foient contraires
dans leurs opérations , ils ne fe détruifent
pas toujours l'un l'autre ; mais l'un
ou l'autre domine fuivant les différentes
circonftances. Par exemple , l'amour eſt
une paffion inquiéte & impatiente , fujette
aux caprices & aux variations , qu'un
moment voit naître d'un regard , d'un
air , d'un rien , & qui s'éteint de même :
la liberté lui eft fartout effentielle , & il y
avoit autant de raifon que de fentiment
dans le refus que fit la tendre Héloïfe de
devenir l'époufe de fon cher Abélard ,
crainte que les noeuds de l'hymen ne
vinffent à relâcher ceux de l'amour . Mais
l'amitié eft un fentiment calme & réfléchi
, guidé par la raifon , & cimenté
par
l'habitude , qu'une longue connoiffance
& une convenance mutuelle ont fait naître
, fans jaloufie , fans crainte & fans ces
accès fièvreux de chaud & de froid , qui
font le tourment & l'intérêt d'une tendre
paffion. Cependant l'amitié , ce fentiment
fi modéré , fe fortifie plutôt par la contrainte
, & n'a jamais tant d'activité , que
lorfqu'un intérêt preffant où la néceffité
FEVRIER. 1757. $9
unit deux perfonnes enfemble , & leur
donne un objet commun de befoin & de
recherches. Confidérons maintenant lequel
doit plutôt dominer dans le mariage
, de l'amour où de l'amitié , & nous
déciderons bientôt ce qui eft le plus favorable
au mariage , de la liberté ou de
la contrainte . Les plus heureux mariages
font affurément ceux de deux amans , dont
l'amour fe change par l'habitude en une
amitié folide . Les tranfports & les raviffemens
de l'amour ne paffent jamais le premier
mois du mariage , & les faifeurs de
Romans même , malgré toute la liberté de
fiction qu'ils fe donnent , font obligés d'abandonner
leurs héros amoureux le premier
jour de la cérémonie : ils trouvent
bien plus aifé de foutenir une paffion
pendant douze ans par un enchaînement
de froideurs , de dédains & d'obstacles ,
que de la faire durer une femaine dans
la fécurité & la poffeffion tranquille de
Thymen. Nous ne devons pas craindre
d'ailleurs de ferrer les noeuds du mariage
trop étroitement : l'amitié , fi elle eft fincere
& ferme entre les deux époux , ne
peut qu'y gagner , & fi elle est encore
foible & chancelante , c'eft le meilleur
moyen de la fixer. Combien de querelles
minutieufes & de petits dégoûts , fur lef-
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
quels une prudence ordinaire fait paffer
deux perfonnes qui fentent la néceffité de
paffer leur vie enſemble , mais qui allumeroit
entr'eux une haine mortelle , &
qu'ils poufferoient à l'extrêmité , s'ils
avoient la reffource d'une féparation
prompte & facile ! 3 ° . Nous devons confidérer
encore que rien n'eft plus dangereux
que d'unir deux perfonnes dont les
affaires & les intérêts font auffi étroitement
liés que ceux d'un mari & d'une
femme , fans rendre cette union entiere
& indiffoluble. La moindre poffibilité
d'une féparation d'intérêt doit être une
fource de craintes , de jaloufies & de
querelles fans fin. Ce que le Docteur
Parnell appelle l'humeur un peu dérobante
de la femme , fera doublement ruineux , &
l'humeur intéreffée du mari , étant jointe
à l'autorité & à un pouvoir plus grand ,
fera encore plus dangereux.
Si ces raifons contre le divorce volontaire
paroiffent infuffifantes , j'efpere que
perfonne ne récufera le témoignage de
l'expérience. Lorfque les divorces furent
les plus fréquens chez les Romains , les
mariages furent plus rares , & Augufte
fut obligé d'établir des loix pénales , pour
forcer à fe marier ceux que le bon ton
& la mode retenoient dans le célibar ;
FEVRIER. 1757 : 61
fingularité qu'il feroit difficile de trouver
dans aucune autre nation .
Ainfi les inconvéniens de la Polygamie
& du Divorce font affez fentir l'avantage
de notre pratique Européenne dans ce qui
regarde les mariages.
VERS
A Madame d'Argenville la fille , à l'occa--
fion de fa fêtes par M. le Chevalier de
Laurès.
Ce n'eft donc qu'à l'Hymen à célébrer ce jour ;
Ses fleurs feules ont droit de parer votre tête :
Vous vous irriteriez des myrtes de l'Amour.
Votre Fête eft pourtant ſa Fête.
Yous êtes de fes mains l'ouvrage le plus beau ;
D'Argenville avec fon flambeau ,
Il alluma vos yeux , il y fixa fes armes ;
De fes cheveux d'ébene, il vous prêta les charmes
Il deffina vos traits , il arrondit vos bras ,
Il forma votre fein , il y perdit fes aîles ;
Enfin , il vous orna de mille autres appas ,
Dont on fe doute & qu'on ne connoît pas.
Mais des feux de l'amour craignons les étincelles ;
Sa flamme vole autour des Belles.
Fuyons , laiffons ce Dieu vous préfenter fes
voeux ,
Vous admirer feroit trop dangereux.
62 MERCURE DE FRANCE.
A M. DE BOISS r.
Jɛ n'ai de ma vie rêvé que je fuffe Poëte ,
& il y a long-temps, Monfieur, que je fçais
apprécier ce que vous allez lire. Mais j'aimois
, & l'on vouloit des vers : je fis des
rimes , comme mille honnêtes gens qui n'y
entendent pas fineffe. Je crois au refte
que ce n'eft un ridicule que pour ceux
qui , ayant une haute idée de leurs talens ,
n'en ont aucune ni de la verfification , ni
de la poéfie . Après cette déclaration , que
j'ai cru devoir à un homme de votre rang
dans la république des Lettres , vous pouvez
fupprimer les Loix de l'Amour ; je m'y
attends , parce que je n'ignore pas que les.
rimes font très - mal dans la profe ; & je
n'en ferai ni avec moins d'eftime , ni avec
moins de confidération , Monfieur , votre
très - humble & très- obéiffant Serviteur ,
Ph. ROMALEI.
A Paris , le 10 Janvier 1757.
On ne sçauroit tejetter les vers d'un
Aureur qui écrit auffi modeftement en profe
, furtout quand il refpecte les regles , &
qu'il fuit le fentiment.
FEVRIER. 1757 . 63
LES LOIX DE L'AMOUR.
DIEIEUUXX!! qu'entends-je ? quel doux délyre
Enchaîne & flatte tous mes fens ?
C'eſt le fils de Vénus ; il accorde ma lyre :
Oui , je le fens ; mon coeur foupire....
Amour , je reconnois tes céleftes accens .
Vous , qui vivez fous fon empire ,
Jeunes beautés , tendres Amans ,
Ecoutez les décrets de ce Dieu qui m'inſpire ;
Et vous , adorable Thémire ,
Daignez me regarder avec vos yeux charmans.
O vous ! dont la délicateffe
Connoît le prix d'un fentiment ,
Recevez un vainqueur des mains de la Sageffe.
Craignez , hélas ! votre tendreffe :
Le coeur aime , il ne peut fe choiſir un Amant..
Que l'Amant foit tendre & fincere ,
Qu'il foit délicat & conftant ,'
Qu'il foit refpectueux : voilà tout l'art de plaire.
De fon fort il fera content ,
Si de tes biens , Amour , il fçait fe fatisfaire.
Que de plaifirs , quelles délices
Ce Dieu verfera dans vos coeurs !
Il n'exige de vous que peu de facrifices
1
64 MERCURE DE FRANCE.
Sacrifiez-lui vos caprices :
C'eſt à ce prix , Amans , qu'il offre fes faveurs.
ENVO I.
O vous ! dont l'air touchant & tendre
Sçut forcer mon coeur à fe rendre ;
Vous , pour qui je brûle d'amour ,
Thémire , recevez mon hommage en ce jour
Refpectueux , tendre & fidele ,
Je ferai toujours le modele
Des Amans dignes d'être heureux.
Avec un coeur fi génereux ,
Manquerez-vous long-temps à la reconnoiffance >
Ne doit-on rien à la conftance ?
VERS
Sur la Mort de M. de Fontenelle.
DES Mufes , des Amours à l'envi regretté,
Fontenelle eft enfin fur les bords du Léthé.
Mais s'il perd la mémoire en traverfant fon onde ,
On gardera long-temps la fienne dans ce monde.
Qui jamais eût plus droit à l'immortalité
Dans fes ingénieux & doctes Nécrologes ( 1 )
( 1 ) Livres où l'on écrit la date de la Mort des
Perfonnes Illuftres . Ce mot Nécrologes rime tres- richement
avec éloges , mais par malheur il est pew
FEVRIER. 1757. 65
Cent noms font en chemin pour la postérité :
Nul autre , fans bleffer l'augufte vérité ,
N'a peut-être plus fait de différens éloges ,
Et perfonne , avant lui , n'en a tant mérité.
connu dans le monde ,
que demande la Poésie.
n'a pas toute la douceur
LA MERE , L'ENFANT ET LE CHAT,
LEÇON EN VERS
A Mademoiselle la Comteffe d'O...
BADINEZ , folâtrez , amuſez-vous , ma fille ,
Difoit au Phénix des enfans
La plus aimable des Mamans.
Dans le monde furtout , encor plus qu'à la grille,
Entre l'étude & le plaifir ,
Vous n'ignorez pas qu'à votre âge ,
La regle veut qu'on le partage ,
Et je fçais le beſoin d'un innocent loifir.
Déja dans cette folitude
Je vous vois livrée à l'étude :
Nul reproche de ce côté.
Vous exercez votre mémoire ,
Et dans la fable , & dans l'hiftoire ,
Par goût & par
docilité .
Mais puifqu'il faut ici parler avec franchiſe ,
C'en est beaucoup fans doute , & pourtant pas
affez.
66 MERCURE DE FRANCE.
A mes ordres fouvent vous déſobéiffez ,
Sur un point que jamais ma bonté n'autorife .
Raton eft votre idole ( on fçaura que Raton
Etoit un Angola gâté dans la maiſon ) ;
Redoutez fa griffe homicide :
C'eft le portrait de mille gens
Qui , fous des dehors féduifans ,
Recelent une ame perfide .
Ifmene à ce difcours ( c'eft le nom de l'Enfant )
Promet à l'avenir une extrême prudence :
Oui , vous pouvez compter fur mon obéiſſance.
Autant de tels projets en emporte le vent.
L'ami Raton , témoin auriculaire
De ces confeils , & partant bien inftruit
De tout ce qu'il avoit à faire ,
Pour qu'Ifmene en perdît le fruit ,
N'attend , pour fortir de fon gîte ,
Que l'abſence de la Maman .
Reprenant alors fon élan ,
Auffi- tôt il paroît pour le coup qu'il médite.
Il rode autour d'Ifmene , il y fait mille tours :
Que von t produire , hélas ! tant de fages dif
cours ! )
L'Enfant joue , & de fa promeffe
N'ayant nul fouvenir , recommence toujours :
Le traître , que fa main careffe ,
Lui fait fa parte de velours ,
Si bien qu'Ifmene a l'injustice
D'attribuer au feul caprice .
FEVRIER. 1757. 67
Un avis qui , felon fon coeur ,
Lui femble trop plein de rigueur.
Mais bientôt de fes dards cruellement atteinte .
Elle fent fa témérité ,
Et fur fes bras meurtris on reconnoît l'empreinte
De ce traitement mérité .
Cet effai de ma Mufe eft bien moins une fable
Qu'un récit affez véritable ,
Ifmene , des périls que vous avez courus .
Il me reste encor à vous peindre
Tous ceux que vous avez à craindre ,
Pour éviter un jour de rernir vos vertus.
Je vous aime , je fuis fincere ,
Et veux vous inftruire & vous plaire :
Si je remplis ces deux objets ,
Mes defirs feront fatisfaits.
Ainfi donc voici la morale
Qu'il faut tirer de ce récit :
L'obéiffance filiale .
Malheur à qui déſobéit !
IMPROMPTU
A une Dame qui venoit de chanter :
Regne Amour , & c.
N'INVITEZ 'INVITEZ plus l'Amour , adorable Climene ,.
D'une voix qui l'inſpire à régner dans ces lieux :
68 MERCURE DE FRANCE.
Mais fçachez que ce Dieu fuit fa Mere fans peine
Et qu'il regne partout où l'appellent vos yeux.
Par un Soldat du Régiment de Touraine ,
Infanterie.
Le mot de l'Enigme du fecond Mercure
de Janvier eft la Barbe. Celui du Logogrypheeft
Subordination , dans lequel on trouve
or , turban , vin , bord , fon , Idas ,
Nadir , ris , rôt , Bias , butin , but , bourdon
, Anubis , Adonis , butor , boudin ;
vain , bis , ibis , Io , Dina , Dio , bastion
Ida , tour , Ino , taôn , ris , tifon , ruban.
ENIGM E.
LA Terre & le Dieu du jour
Enſemble ont formé ma ftructure ;
Quoique le fruit de leur amour ,
Je n'en eus jamais la figure :
Au temps j'ai fait donner un nom :
Enfant du plus illuftre pere ,
Mais plus cruel envers ma mere ,
Sans que j'en fçache la raifon ,
Je fuis le fils le plus rébelle :
J'ofe lui déchirer le fein ,
Mais c'est pour la rendre plus belle
Et plus utile au genre humain :
FEVRIER. 1757 :
69
Mes freres , l'honneur des familles ,
Trouvent un gardien en moi :
Par différens endroits je brille ;
Cher Lecteur , penfe , cherche , voi .
LOGOGRYPHE.
Je fuis faite pour être au deſſus du vulgaire ;
E
Je tiens à la naiffance , aux talens à l'argent
Mais malheur à qui dégénere ,
Je rentre alors dans le néant.
D'onze membres je fuis , cher Lecteur , composée,
Tourne , & retourne- les , combine , & dans mon
fein
Tu trouveras , c'eſt choſe aiſée ,
De mots & de noms un effain ;
Le premier d'un état , celui d'une famille ,
Celle qui la premiere induiſit l'homme au mal ;
Un Pape , un óifeau qui babille ,
Un des fléaux , fon interval ;
Un légume , un jardin , un mets , une racine à ]
Une bête féroce , un enfant d'Apollon ,
Un pain de beurre & de farine ;
Une mouche égale au frélon ,
Le premier d'un Chapitre , ou bien d'un Mo
naftere ;
Un lieu de feu , de peine & du plus doux efpoir
Un reptile à dent meurtriere ,
Un animal du plus beau noir
70 MERCURE DE FRANCE.
Un terrein verd , uni , notre mere nourrice ,
Sa plus belle partie , un Chevalier du Nord ,
Un mal aigu fuite du vice ,
Un autre pire que la mort ;
D'Alger ou d'Albion , un déteſtable éleve ,
Un vafe fait d'argille avec fon ouvrier :
C'eft affez , mon oeuvre j'acheve
Lecteur , pour ne point t'ennuyer.
Par M. DE S. AMAND , en Berry.
CHANSON.
Air à Boire.
Du Dieu de la treille , U
Je chante les dons :
Que de ma bouteille
Naiffent mes Chanfons .
Rivaux de fa gloire ,
Aimables Buveurs ,
Chantez fa victoire ,
Aimez fes faveurs .
De ce jus qu'on aime
S'enivrent les Dieux :
Ah ! buvons de même !
Nous vivrons comme eux.
1
La musique eft de M. Gelin.
Air de Basse - taille .
Du Dieu de la treille je chante les
ΧΟ
dons, Que de ma bouteil- le Naissent
mes: chansons: sons: Rivaux de sagloire Ai-
=-ma- bles buveurs, Chantes sa victoire Ai-
W
=-més ses faveurs , Chantes chan
tés sa vic - toire chantés, chan_=
=-tés sa vic- toire ,chantes sa victoi- re Ai =
Fevrier 1757.
més ses faveurs ,
Rivaux de sa
gloi___ -re Chantes sa victoi.
= -re Ai -mes sesfaveurs . De ce jus qu'i
on
ai--me S'enyvrent les Dieux,
Ah! buvons de même Nous vivrons come
ged
eux . Rivaux de sa gloire aimables.
GravéparLabassée.
ImpriméparTournelle:
FEVRIER. 1757 . 71
on
me
les. I
assel
melle
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
M. le
Dran , Maître
en
Chirurgie
,
Membre
de l'Académie
royale
de Chirurgie
, & de la fociété
de Londres
, ci devant
Chirurgien
en chef
de l'Hôpital
de
la Charité
, ancien
Chirurgien
-Confultant
des armées
du Roi , publia
en 1730
un Parallele
des différentes
manieres
de tirer
la pierre
hors de la veffie
.
Cet
ouvrage eut le plus grand
fuccès
; il
a été traduit
dans
prefque
toutes
les langues
de l'Europe
: mais cette réuffite
a été
empoifonnée
pour M. leDran, Citoyen
auffi
zélé , qu'Opérateur
habile
, par la ferveur
dangereufe
qu'elle
a produite
. Plufieurs
commençans
enChirurgie
fe font jettés dans
la lithotomie
; & non contens
d'opérer
fur
la foi de leur
conception
, ils ont cru pouvoir
inventer
fur la foi de leur zele encore
foiblement
éclairé
. Les malades
, trop confians
, doivent
en être la victime
, & c'eſt
pour
obvier
aux fuites
d'un abus funefte
que M. le Dran
vient
de publier
une fuite
du Parallele
des différentes
manieres
de
72 MERCURE DE FRANCE.
faire l'extraction de la pierre qui eft dans la
veffie urinaire . Il examine les méthodes
différentes, de plufieurs hommes célebres ,
par lefquelles on entre dans la veffie par
une incifion faite à fon corps ; il en montre
les avantages & les inconvéniens , &
dans fon opinion , il s'en faut bien que les
uns foient équivalens aux autres. Cet ouvrage
eft terminé par des regles très - réfléchies
fur les attentions néceffaires dans la
pratique de la Lithotomie , fur le choix
de la méthode , fur l'examen des inftrumens
, fur la décifion , fur la maniere de
prendre la pierre avec la tenette , fur la
maniere de faire l'extraction de la pierre ,
fur les attentions qu'on doit avoir pour la
plaie. « Toutes les méthodes ont été pratiquées
, & toutes ont eu du fuccès , dit
» M. le Dran : le choix feroit - il donc indif-
» ferent ? Non , il ne l'eft pas plus que la
» maniere de les pratiquer ; & quoiqu'une
»nature victorieufe ait fouvent fauvé un
» malade du péril d'une méthode dange-
» reuſe , pendant que le plus robufte a fuc-
» combé fous la méthode la meilleure , par
» bien des raifons dépendantes de la maladie
, du manque d'attention en opé-
» rant , du manque de foins après l'opé-
» ration , & c. cela ne conclud rien , & il
»ſera toujours vrai , que s'agiffant d'une
opération

30
"
و د
ور
و د
"
"
FEVRIER. 1757. 73
ور
opération qui doit décider de la vie des
» hommes , on ne peut trop examiner
quelle eft la moins dangereufe par elle-
» même. Cette nouvelle partie fe trouve
à Paris , chez la veuve Delaguette ,
Imprimeur de l'Académie royale de Chirurgie
, rue Saint Jacques , à l'Olivier .
HISTOIRE Civile & politique de la Ville
de Rheims, en trois volumes in- 12 , par M.
Anquetil , Chanoine Régulier de la Congrégation
de France. A Rheims , chez Delaiftre
Godet , fils , Libraire , rue de l'Ecreviffe
.
L'Hiftoire de Rheims a été composée
fur les monumens les plus authentiques .
On y trouve plufieurs trais relatifs aux affaires
générales du royaume ; l'origine &
les révolutions du gouvernement municipal
; les facres des Rois ; les prérogatives de
la pairie ; les formes ufitées dans la levée
des impôts ; les progrès des Arts & des
fciences ; un détail de faits concernant la
fameufe Pucelle d'Orléans ; des Anecdotes
remarquables fur Louis XI ; les démêlés
& même les guerres des Archevêques avec
les Rois , les Seigneurs voifins , le Chapitre
& la Ville ; les principales actions de
ces Prélats ; leurs moeurs , leurs talens ,
leur caractere. Peu de Villes particulieres
D
74 MERCURE DE FRANCE.
ont ouvert un champ plus étendu à l'hiſtoire.
En lifant les événemens qui ont rendu
celle -ci célebre dans le royaume , on voit ce
que peut l'ambition de quelques hommes ,
lorfque la fortune les a mis dans une place
où elle puifle s'exercer. L'hiftoire de la
Ville de Rheims eft divifée en quatre époques.
Les trois premieres offrent beaucoup
de crimes , d'actions barbares , de révolutions
, de troubles affreux . La premiere finit
à l'année 940 , & comprend tout le
temps qui s'eft paffé depuis la fin de la République
Romaine , jufqu'au regne de Louis
D'outremer, Roi de France . Jufqu'alors la
ville de Rheims avoit été république . Lors
de l'invafion des Francs , elle fubit la deftinée
des autres Villes des Gaules : elle devint
enfuite l'objet de l'ambition des Rois de
Soiffons & d'Auftrafie , enfin des Maires du
Palais. Elle n'offre plus depuis ce moment
& pendant long- temps que des objets finif
tres un peuple errant , fugitif , accablé
de maux fans ceffe renaiffans , les campagnes
en feu , la Ville inondée du fang de
fes habitans , la perfidie honorée , le fanctuaire
profané pendant la guerre contre
les Anglois . Philippe Augufte avoit demandé
un fubfide aux Chanoines de
Rheims . Ceux- ci le refuferent , l'affurant
d'ailleurs qu'ils ne refuferoient point leurs
FEVRIER. 1757.
75
e
is
a
rs
ede
du
ent
if
blé
pade
nctre
dede
ant
urs

prieres pour la profpérité de fes armes . Le
Roi ne forma aucune plainte , mais il eut
bientôt fa revanche . Le Comte de Rethel
& le Seigneur de Coucy voifin des terres
du chapitre , y firent une incurfion .
Surpris & embarraffés , les Chanoines eurent
recours au Roi qui leur repondit :
Quand je vous ai demandé du fecours , vous
vous êtes contentés de prier Dieu pour moi :
combattez maintenant , & je prierai Dien
pour vous. Dans la troificme époque
l'hiftoire des Rhémois commence à faire
partie de l'hiftoire générale. Ils avoient été
formés aux combats dans des guerres inteſtines
ils exercent leur courage contre
les Anglois dont toutes les forces
échouent devant leur Ville ; mais par un
retour imprévu , ils deviennent efclaves de
ces mêmes Anglois qu'ils avoient déteſtés .
On jura à Rheims , comme dans la plûpart
des autres Villes , la profcription de
Charles VII , & ce ne fut qa'en trompant
la multitude par une politique adroite , que
les principaux Citoyens parvinrent à la
foumettre à la voix du devoir. La quarrieme
époque cft prefque tout occupée par
les affaires de la ligue . Les Rhémois étoient
entiérement devoués aux Guifes , mais ils
furent les premiers à fe repentir ; & depuis
ils refterent conftamment attachés à leurs

Dij
76 MERCURE DE FRANCE .
légitimes Souverains . Une grande diverfité
de caracteres , produit une grande variété
dans cette hiftoire , qui d'ailleurs eft bien
écrite & doit être diftinguée parmi le petit
nombre d'hiftoires, particulieres qui
´ méritent d'intéreſſer un Lecteur curieux.
TRADUCTION des partitions Oratoires
de Ciceron ; accompagnée de notes pour
l'éclairciffement du texte & des remarques
, fuivies d'exemples fur toutes les
parties de la Rhétorique ; avec la harangue
de Ciceron , de la divination contre
Q. Cécilius. A Paris , chez Debure , l'aîné ,
Quay des Auguftins , du côté du Pont
S. Michel , à S. Paul , & chez Denis - Jean
Aumont , Place du College Mazarin ,
Ste Monique.
à
C'eft un Livre très utile. pour les jeunes
gens dans le cours de leurs claffes ,
& l'homme du monde peut lire avec
que
avantage & avec plaifir . Ce font des interlocutions
détaillées fur toutes les parties
de l'art Oratoire. Ciceron y répond
en maître à toutes les queftions de fon
fils qu'il fait parler & qu'il fuppoſe déja
inftruit. En l'écoutant parler & répondre
il femble que l'on reçoit une partie de fon
talent . On a divifé le traité en plufieurs
chapitres , dont le titre indique les difféFEVRIER.
1757. · 77
e
ht
in
S,
rec
inarɔnd
fon
leja
dre
fon
urs
rentes queftions qui y font traitées , &
l'on a éclairci par des notes les endroits
du texte qui pourroient avoir quelque
difficulté. On a joint des remarques qui
renferment les exemples fur les regles ,
dans l'ordre que Ciceron les expofe . On a
recueilli pour les regles , ce que les meilleurs
Maîtres , foit anciens , foit modernes
, ont écrit de plus important & de
plus utile ; & pour les exemples , on a
choifi les endroits les plus beaux & les
plus inftructifs des plus célebres Orateurs .
Ces partitions Oratoires font de tous les
traités de Ciceron fur l'éloquence , le plus
complet & le plus profond. Il y fixe les
talens abfolument néceffaires dans un
Orateur ; l'invention , car il faut des idées
neuves , des chofes qui n'aient point été
employées ; la diftribution ou l'arrangement
, car les meilleures raifons , les plus
fages maximes , les idées les plus brillantes
, demandent d'être à leur place pour
produire leur effet ; l'élocution enfin , car
les fruits de l'imagination & de l'ordre
font abfolument dépendans de l'art de
dire ; c'est à lui qu'il eſt réſervé d'entraîner
l'efprit. Il paroît que le Traducteur
n'a pas voulu fe borner à être fidele . L'élégance
de fa traduction décele un goût &
un talent d'écrire peu communs.
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
MINORQUE Conquife , Poëme héroïque
en quatre Chants. A Geneve , & fe trouve
à Paris , chez la veuve Delormel , & fils ,
Imprimeur de l'Académie de Mufique ,
rue du Foin , à l'Image Ste Géneviève .
Prix 30 fols.
Ce petit Poëme eft dans la forme épique
; la fiction s'y trouve mêlée avec la
vérité. Cet alliage a produit le fecond
Chant , dont l'idée pourroit plaire dans
un fujet qui feroit moins près de nous .
L'Auteur feint que l'Amour entra dans le
projet des François , & que pour favorifer
& la Nation & le Maître aimable & chéri
qui la gouverne , il vola à Minorque fous
l'habit de Berger.
Ce Dieu , depuis long - temps n'habitoit plus Cythere
;
Il fixoit dans Paris fon féjour ordinaire.
C'eft-là que, prodiguant fes plus cheres faveurs ,
D'un fexe né fenfible il gagnoit tous les coeurs.
Dans ces lieux fortunés qu'enchantoit ſa préſence ,
Tout plaifoit , tout fuivoit une aimable licence :
Le caprice lui- même avoit ſon agrément ;
La vertu fe paroit des traits de l'enjoûment .
Comme elle , au goût du temps compofant fon
viſage ,
La ra ifon féduifoit fous l'air du badinage.
FEVRIER. 1757 . 79
ce,
17
L'artifice prêtoit à l'infidélité
Le voile ingénieux de la fimplicité ,
Et le defir piquant de la froide indolence ,
Pour mieux fe fatisfaire , affectoit l'apparence.
C'est ainsi qu'on voyoit renaître dans Paris
Les beaux jours qu'à fon peuple avoit donné Cypris.
Libres de préjugés , les Amans & les Belles
Y brûloient , fans rougir , de mille ardeurs nouvelles.
Fideles au plaifir , il s'y jouoient d'un coeur ,'
Tels que le papillon qui careffe une fleur.
L'Amour arriva à Minorque au moment
que les Dames étoient raffemblées fur le
bord de la mer pour refpirer le frais.
Bientôt l'effain galant vint à s'entretenir
De fa captivité que rien n'a pu finir.
Un bruit , dit Mezzina , commence à fe répandre
Que le Roi des François arme pour nous défendre ,
Qu'au pouvoir Britannique il cherche à nous
ravir.
Ah ! répond Amédy , de quoi peut nous fervir
Que Mahon de Louis devienne le partage ?
Nous ne ferons , hélas ! que changer d'esclavage.
On connoît les François , volages , faftueux ,
Vains , n'eftimant qu'eux feuls , & nés voluptueux
;
L'uſage & non le coeur les forme aux politeffes.
Div
So MERCURE DE FRANCE .
Voilà comme on les peint. Sans doute nos richeffes
Vont nous en faire encor de nouveaux ennemis.
Il n'eft point de bons Rois pour les peuples conquis.
Béralie moins prévenue avoit commencé
à répondre & à faire l'éloge des François
.
Quand l'Amour en Berger affis fous un ormeau ,
Frappa l'air attendri des fons d'un chalumeau .
Charmant féjour , mortels favorifés des cieux ,
Que vous allez jouir d'un bonheur précieux !
Que bientôt votre fort fera digne d'envie !
Jufqu'ici mille maux ont troublé votre vie .
Mais un Roi glorieux s'apprête à vous venger :
Hâtez -vous fous fes loix de venir vous ranger.
Ne craignez point ce Roi craint de toute la terre :
Un avare defir n'arme point fon tonnerre .
tous vos trésors ne fçauroient le
Non , non ,
tenter :
Ce n'eft que pour vos coeurs qu'il eft à redouter .
Mais ne vous flattez point de pouvoir les défendre
,
Ce Héros fçait trop bien comment on doit les
prendre.
Il ceffa de chanter & les belles coururent
à lui pour le voir de plus près. Ses
FEVRIER. 1757 .
S
fons touchans avoient intéreffé leur coeur.
En les voyant l'aborder , il mit malignement
à fa main un bracelet qui repréfentoit
Louis ; fon image acheva de les
charmer. Bientôt fon nom glorieux rétentit
dans toute l'Ifle ; les Minorcains fouhaiterent
d'être fa conquête.
S'il faut dire notre fentiment à la rigueur,
cette fiction paftorale qui pourroit décorer
une églogue , nous femble déplacée dans un
Poëme héroïque , d'autant plus qu'il s'agit
d'un événement qui eft encore celui
du jour ou du moins de l'année. Loin de
l'embellir , nous penfons qu'elle l'affoiblit
ou le dégrade , & donne un air de fauffeté
à la vérité hiftorique , qui auroit plus
de force & de dignité toute feule , fi elle
étoit rendue avec la noble fimplicité qui
forme fon caractere & qui doit être fon
langage. L'Auteur paroît avoir de la facilité
, mais nous croyons qu'il s'y livre
avec trop de confiance , & qu'il ne fe
donne pas affez la peine de travailler fes
Vers , qui n'ont pas toute l'énergie, l'élévation
& la correction que le genre demande..
ON a imprimé depuis quelque temps ,
les quatre dernieres parties de la Comé
dienne Fille & Femme de Qualité , ou
vrage où l'on trouve une affez grande va-
DV
$ 2 MERCURE DE FRANCE.
riété , mais dont les inceurs ne font pas
plus correctes que le ftyle : il fe débite
chez Duchefne.
ANALYSE historique des principes du Droit
François , ( vol. in 12. de 372 pages , fans
la Table des Chapitres. A Paris , chez
Prault , Pere , Quay de Gêvres , au Paradis
, 1757. Prix 2 liv . 10 fols. )
Ce Livre mérite d'être mis au nombre
des bons ouvrages qui fervent d'introduction
à l'étude de notre Jurifprudence .
Il est écrit avec netteté & avec précifion .
L'Auteur , fidele à fon titre , n'expofe que
les principes les plus fimples , les plus
fürs & par conféquent les plus féconds.
de notre Législateur. Il indique en citant
les Auteurs , les divers changemens que
quelques maximes ont jufqu'à préfent
éprouvés. Les unes ne font que l'expreffion
des moeurs de nos Peres , & remontent
jufqu'aux premiers temps de la Monarchie
les autres également refpectables
, étoient déja confignées dans les
Loix Romaines . Les trois Livres de l'Analyfe
font précédés d'un Difcours de
pages , fur l'origine, la fucceffion & le progrès
des Loix en général. Tout y eft trop ferré ,
pour qu'il foit poffible d'en donner un
extrait : mais fi l'on jette les yeux fur la
:
39
FEVRIER . 1757 . 83
es
1.
19
es
_D
page 35 , on verra , malgré l'Auteur , qu'il
eft trop connoiffeur en mérite , pour n'avoir
que celui d'être modefte.
Le premier Livre qui fuit le Difcours ,
traite des Perfonnes, & le fecond des Biens :
les Obligations font la matiere du dernier.
Les principes y font exposés dans cette gradation
méthodique, fi néceffaire à l'intelligence
des ouvrages de la nature de celuici
; & ce qui n'eft pas moins utile , l'Auteur
, qui n'eftime que les connoiffances
exactes & folides , cherche toujours l'origine
de nos ufages & de nos maximes
dans le fein de l'antiquité.
Puifque cette Analyfe n'eft pas fufceptible
d'un extrait raifonné , nos lecteurs
ne nous fçauront pas mauvais gré de les
mettre à portée de connoître par euxmêmes
la maniere d'écrire & de penfer
d'un Jurifconfulte qui nous laiffe ignorer
fon nom. Dans le Chapitre concernant
les Qualités & le ( 1 ) Devoir des Juges ,
il leur montre l'étendue de la carriere des
Loix mais il les avertit que pour la fournir
, ils doivent être guidés par la Philofophie
& par l'Hiftoire. Voici fes termes :
:
« La Philofophie épure les idées , infpi-
» re la nobleffe des fentimens , fait dif-
» cerner avec plus de précifion & de
( 1 ) Liv. 3 , ch. 14, pag. 337 & 338.
2
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
"
93
jufteffe les regles de l'équité . C'est elle
qui dévoile le coeur humain , fes pen-
» chans & les divers refforts qui le font
" mouvoir. Enfin elle donne des connoiffances
utiles fur la nature des différentes.
» chofes , qui font l'objet des Loix .
ور
ود
ور
ور
ور
» L'Hiftoire eft le dépôt commun des
» connoiffances de tous les fiecles . C'eft
elle en particulier qui nous mettant
» fous les yeux les moeurs des peuples ,
» l'économie de leur Gouvernement & les
différences des temps , nous fait con-
» noître les motifs des Loix , leur vérita-
» ble efprit & l'application que nous de-
" vons en faire .
ور
ود
L'avis qui fuit immédiatement mérite
bien quelque attention , s'il eſt vrai qu'il
y ait tant de Légiftes , qui n'ofent regarder
la Loi qu'à travers les lunettes obfcures
des Commentateurs . Il faut principalement
, continue notre Auteur , que l'étude
de la Jurifprudence foit réglée par un
choix judicieux. Ces immenfes Traités remplis
d'une érudition étrangere au fujet , ces
Commentaires qui expliquent toute autre cho-
Je que le Texte , & ces Compilations diftribuées
par ordre alphabétique , font des ouvrages
peu propres à donner à l'esprit des
idées nettes , fuivies & confequentes . Le meilleur
moyen defaire des progrès en cette ScienFEVRIER
. 1757. $5
n
2-
ces
0-
-i-
Hes
ce eft fans doute d'étudier les matieres dans
un ordre naturel , s'attacher au texte ( 1 ) des
Loix , combiner leurs difpofitions & les rapprocher
des circonftances qui les ont fait
naître.
Ceux qui acheteront cet Ouvrage pour
le lire , trouveront peut- être qu'il y manque
un Errata.
LES 7e , 8e & ge tomes de l'Hiftoire du
Dioceſe de Paris , contenant les Paroiffes
& Terres du Doyenné de Châteaufort
& c. par M. l'Abbé Lebeuf , de l'Académie
des Infcriptions & Belles - Lettres ,
viennent de paroître & fe vendent chez
le même Libraire.
> L'ASSETTA Comédie Ruftique ou
Payfanne , de Bartholomée Maréchal , de
la Société des Champêtres ou Groffiers .
La Congrega de Rozzi , ou la Société
des Champêtres , étoit une Académie à
Sienne , compofée d'hommes de mérite &
de fçavans qui la nommerent ainfi , parce
(1 ) Un homme , né dans le fiecle des Jurifconfultes
, nous dit auffi que fon ami Pierre Pithou
partant d'avec son pere pour s'en aller aux Univerfités
de Droit , le bon homme lui recommanda
furtout de s'arrêter aux textes , fans s'amufer aux.
Glofes & aux Docteurs . ( Voyez la Vie de P. Pi
thou , pag . 225 , dans les Diverses Opufcules d'An
toine Loifel. Edit . in-4° . 1655.
86 MERCURE DE FRANCE.
qu'ils s'amufoient à faire des Comédies de
Payfanneries. On peut dire qu'après la
Fiera & la Tancia du fameux Buonarotti
, qui font dans ce goût , l'Affetta
doit tenir le fecond rang. C'eft la premiere
fois qu'elle eft imprimée ; le manufcrit
eft dans le Cabinet Italien de M.
Floncel.
Affetta eft le nom du Maréchal d'un
Village où fe paffe l'action de cette Comédie.
Ce nom d'Affetta , vient de ce que
ce Maréchal raccommode , renoue des
mariages qui fe feroient rompus fans lui :
ce nom pourroit encore fe rapporter au
bâton qui paroît être dans cette Piece l'unique
expédient pour ajofter deux mariages
, & mettre à la raifon une femme
fantafque & bifarre. Cette Piece eft écrite
en tierces rimes ou tercers , dans la langue
des Payfans des environs de Sienne ,
c'est - à-dire , en excellent Tofcan , excepté
quelques mots eftropiés fuivant leur ufage
; mais cette façon de parler ne laiffe
pas de renfermer de très jolis Proverbes
& Concetti , qui font expliqués en bonne
langue par l'Editeur à la fin de la
Piece , où il y a auffi un petit catalogue
de toutes celles qui ont été compofées par
les Académiciens de Rozzi . On voit parlà
combien le Théâtre Italien abonde en
ce genre.
FEVRIER. 1757.1 87
Cette Comédie fe vend à Paris , chez
Prault , fils , Quay de Conti & chez Tillard
, Quay des Auguftins .
A M. DE BOISS r.
MONSIEUR ,
ONSIEUR
, je n'ai pu lire fans la plus
vive douleur
, dans les nouvelles
Littéraires
du Mercure
de ce mois , l'Extrait
que
vous donnez
des Mémoires
fur l'art de la
de M. le Maréchal
de Saxe, par M.
guerre ,
de Bonneville
, Ingenieur
Pruffien
: l'arti
cle troifieme
du premier
chapitre
, eſt celui
qui m'afflige.
Permettez- moi , Monfieur , de rapporter
les raifons de M. le Maréchal , pour
prouver qu'il faut donner du bifcuit aux
Troupes , au lieu de pain. Les Pourvoyeurs
des vivres , dit ce grand homme ,
font accroire , tant qu'ils peuvent , que le
pain vaut mieux pour le Soldat ; mais cela
eft faux , & ce n'eft que pour avoir occafion
de friponner qu'ils cherchent à le perfuader.
Ils ne cuifent leur pain qu'à moitié
, & mêlent toutes fortes de chofes malfaines
, qui avec la quantité d'eau qu'il
contient, augmentent le poids & le volume
du double... Enfin l'on ne fçauroit croire les
voleries qui fe commettent, &c. Une fem$
8 MERCURE DE FRANCE.
blable réflexion , au jugement de tout
homme impartial , ne prouve point la préférence
pour le bifcuit ; c'eft un libelle
contre les Munitionnaires , fous le nom de
Pourvoyeurs des vivres .
>
J'ai été chargé ( quoiqu'etranger ) de
travaux des vivres dans les dernieres
guerres d'Allemagne & de Flandres , & j'ai
remarqué la répugnance des troupes pour
le bifcuit. La ration n'eft que de 18 onces
au lieu de 24 ; elle refte très rarement entiere
. Le foldat mange dans les marches
les morceaux qui fe détachent : il n'a pas
la précaution de les tremper ; il manque
même fouvent d'eau ou de temps pour le
faire. Le bifcuit mangé fec , fait l'effet de
l'éponge dans l'eftomac , & y occafionne
un gonflement prefque toujours funefte .
Il eft cependant des circonftances où cet
aliment devient néceffaire : je ne les indique
pas . Il fuffit de dire que la prudence
exige qu'on en faffe des provifions dans
les places frontieres , & aux armées mêmes,
pour feconder les opérations promptes ou
fecretes de la campagne. C'eft une précaution
à laquelle on n'a jamais manqué.
J'en fuis au pain , dont M. le Maréchal
veut abolir l'ufage . Pour parer , dit- il ,
aux friponneries qui fe commettent dans
fa fabrication , par les chofes malíaines .
FEVRIER. 1757 . 89
qu'on y mêle , & la quantité d'eau qui
s'emploie pour en augmenter le poids & le
volume .
M. le Maréchal auroit bien dû expliquer
ce qu'il entendoit par ( chofes malfaines
) ; je ne connois rien qui puiffe produire
dans le pain un effer auffi contraire
: car en fuppofant un mêlange de matieres
pefantes , comme la terre , le fable
, où la cendre , le poids augmenteroit
fans doute ; mais le volume diminueroit
confidérablement : la trop grande quantité
d'eau feroit un auffi grand mal ; une pâte
trop imbibée rend un pain lourd & applati
, & de pareilles galettes , pour me
fervir du terme des mitrons , ne font ni de
garde , ni de recette aux diftributions.
Comment donc accorder M. le Maréchal
avec lui même. J'attefte au Militaire
François , que tout le pain de munition
qui fe confomme tant dans les garnifons
qu'aux armées , eft fait d'une farine de
deux tiers de bled froment , & d'un tiers
de fégle bien exactement mêlés avant la
mouture : c'eft l'engagement du Munitionnaire
envers le Roi ; & je dois dire qu'il le
remplit avec la plus fcrupuleufe fidélité :
les troupes lui ont toujours rendu cette juftice
, & n'ont jamais foupçonné fa probité.
M. le Maréchal fait de vains efforts pour
90 MERCURE DE FRANCE.
y porter atteinte : il n'a jamais connu le.
méchaniſme des vivres , & a oublié dans
fes rêveries le zele , l'activité & la grande.
réputation que s'eft acquife le fage adminiftrateur
( 1 ) à qui le Roi avoit confié les
fubfiftances de fes armées . Je finis , Monfieur
, pour ne pas prendre trop de place
dans votre premier Mercure. Je vous fupplie
de vouloir bien y inférer cette Lettre.
Les écrits d'un homme illuftre font d'autant
plus dangereux , qu'on les croit
exempts d'erreurs ; le public ne réfléchit
plus après lui , il prend de fauffes impreffons
, & n'en revient que difficilement .
J'ai l'honneur d'être , & c.
J. B. B.
Manheim , le 11 Décembre 1756 .
(1) M. Paris du Verney.
A L'AUTEUR DU MERCURE.
MONSIEUR , la façon d'opérer que M.
la Baffée annonce dans votre Mercure de
Décembre ( page 131 ) , comme plus fimple
& plus abrégée que par les parties aliquates
, ne l'eft qu'autant qu'on ne voit pas
les opérations qu'il eft néceffaire de faire
hors la regle , parce que tout le monde
n'a pas tout d'un coup dans la mémoire
FEVRIER. 1757 . GI
4
que So fois
deniers
valent
320 , &
que 320 den . valent
26 fol . 8 den. , ainfi que 80 fois 16 fols valent
1280
fols , ce
qui oblige
à porter
ces produits
en dehors
pour
en tirer
la valeur
, & fait une mul- titude
de chiffres
qui furpaffent
de beaucoup
ceux
des
parties
aliquotes
. Par
exemple
, je veux
multiplier
8795
par
87 liv. 19 fol . 11 den . fi je veux fuivre le principe
de M. la Baffée
, il faut que
je falle mon opération
comme
ci- après.
CBA
8795
87 liv. 19 fol . 11 den .
79 19
Par
4 3 9 19 7
1.2 6
8
13
4
7
I
61597
7039 6 6
7 7 3 9 2 3
Calculs à faire pour trouver les produits
ci deffus.
90 fois i 1 den. valent 990 den.
A
qui font 8 2 f. 6 d.
90 fois 19 f.valent 1710 f
ce qui fait 891 .. 12. f.
179/2
92 MERCURE DE FRANCE.
700 fois 11 d. val . 7700 d .
B
qui font I
700 fois 19 f. val . 1 3
641 f. 8 d .
3 0 0 f.
13941
6971. If..
ce qui fait
8000 fois 11 d. val . S Soo o den.
a
8000
f
.
19
f
.
val
.
1
5
2
000
f
.
qui font 73 3 3
15933/3
f
4 d.
ce qui fait 7966 l. 13 f
Au lieu que par les parties aliquotes ,
je tire tous mes produits les uns des autres,
d.
Par
8795 f.
.87 19 I I
61565
70360
Pour 10 fols
4397 10 f.
Pour
S 2397 15
Pour 4 1759
Pour 6 den .
219 27 6
Pour 3
109
189
Et pour 2 73
S 10
Somme pareille 673923 7 I
FEVRIER. 1757 . 93
Si on ne regardoit fimplement que les
deux opérations , on pourroit dire que la
premiere eft moins nombreufe en chiffres ;
mais qu'on prenne garde aux calculs que
cette premiere entraîne néceffairement au
dehors pour abréger le dedans , on avouera
quelle eft plus difficile à faire , & qu'elle
porte 3 de chiffres plus que la derniere
, à laquelle on doit donner la préférence
pour fa facilité & fa précifion .
J'ai l'honneur d'être , &c.
PERNUIT.
A Rouen , ce 16 Décembre 1756 .
Nous avons annoncé dans les Mercures
précédens des feuilles Hiftoriques élémentaires
& féculaires , &c. qui fe trouvent
chez les Libraires Piffot , Quay de
Conti , & Lambert , rue de la Comédie
Françoife , ou chez le fieur Viard , à l'Académie
des Enfans , rue de Seine Saint
Victor ; nous croyons devoir annoncer
dans celui- ci une autre nouveauté Littéraire
non moins intéreffante & dans la
même Ecole. C'eft une Géographie féculaire
, au moyen de laquelle ce qui concerne
le local , relativement à la Chronologie
& aux événemens anciens ou modernes
, fe trouve également à la portée &
fous les yeux des enfans des enfans , par des repré94
MERCURE DE FRANCE.
fentations fenfibles & colorées fur autant
d'hémiſpheres au nombre de plus de 200.
Cer Ouvrage eft fi fimple & fi méthodique
, qu'à la feule infpection de chaque
hémifphere , les enfans font en état de
faire le dépouillement des événemens
hiftoriques , & d'en faifir les rapports &
les différences par la fimple lecture des
époques élémentaires & des notices contenues
dans les logettes de la Bibliothéque
hiftorique . Par-là , l'Hiftoire , la Géographie
& la Chronologie marchent d'un
pas égal. Les temps , les lieux , les faits
s'offrent enfemble fur un plan toujours le
même & invariable . Les enfans ont encore
un autre avantage ; un grand tableau
ou planifphere de dix pieds de long fur
fept de haut , eft deſtiné à toutes fortes
d'opérations Géographiques. Ces opérations
amufantes & inftructives confiftent
à couvrir de cartons découpés avec art ,
les différentes divifions des lieux donnés
à mesure qu'elles font indiquées par l'Hif
toire & les Cartes féculaires. Il ne s'agit
que d'imiter en grand ce que l'on a vu
en petit , ou à le figurer feulement avec
le bout d'une baguette . Une échelle mobile
& deux longs fils de fer mis en croix
l'un fur l'autre , fervent à marquer les
diftances itinéraires & les pofitions felon
FEVRIER. 1757. 95
les degrés de longitude & de latitude.
D'après cela il n'y a ni voyages par mer
ou par terre qu'un enfant ne puiffe fuivre,
ni changemens d'Etats qui lui échappent.
Cet exercice qui ne confifte que dans l'arrangement
de différens morceaux fur le
grand tableau ou planifphere , amufe &
inftruit les enfans ; & bien loin de les détourner
de leurs études ordinaires , il y
jette plus d'agrément , de lumiere & de
facilité pour l'intelligence des Auteurs &
des Historiens , des Gazettes , des Traités
de Paix , du Commerce , de la Navigation
, des Théâtres ordinaires de la guerre
, des batailles , campemens , marches
des Armées , & c .
Pour être affuré de la vérité de ce qu'on
avance , il n'y a qu'à prendre la peine de
fe tranfporter rue de Seine , Fauxbourg
S. Victor , à l'Académie des Enfans . On
verra qu'on a enfin trouvé le fecret tant
defiré d'inftruire la jeuneffe fans la dégoûter
, & , qui plus eft , en l'amufant.
Nous annonçons le premier tome de
l'Hiftoire générale des Guerres , divifée en
trois Epoques ; la 1re . depuis le déluge
jufqu'à l'Ere chrétienne ; la 2e. depuis
l'Ere chrétienne jufqu'à la chûte de l'Empire
d'Orient ; la 3e. depuis la chûte de
96 MERCURE DE FRANCE.
l'Empire d'Orient jufqu'à l'année 1748 ,
avec une differtation fur chaque peuple ,
contenant fon origine , la fituation du
pays qu'il habite , la forme de fon Gouvernement
, fa Religion , fes loix , fes
moeurs , fes révolutions , &c. A Paris ,
de l'Imprimerie Royale . Ce premier volume
contient l'hiftoire de la grande Arménie
, celle des deux petites Arménies ,
& celle de la Cappadoce.
Nous devrons un fi grand Ouvrage à M.
le Chevalier d'Arc , Auteur des Loisirs , de
la Nobleffe Militaire , & de plufieurs autres
Ecrits qui ont tous eu un fuccès mérité.
Ce dernier qui les couronne , doit
en avoir un plus grand par l'étendue de
la matiere & par l'importance de l'objet.
Nous rendrons le mois prochain un compte
plus circonftancié de ce volume , qui fe
diftribue chez Lambert , rue de la Comédie
Françoife.
EPHEMERIDES Troyennes pour l'an de
Grace 1757.
Cet Almanach mérite une diſtinction
& nous paroît fait par un homme d'efprit
qui fçait écrire. Pour juftifier notre
opinion , nous croyons qu'il fuffira de
citer le trait fuivant : nous l'avons tiré des
curiofités & fingularités de la Ville de
Troyes ,
FEVRIER. 1757 . 97
Troyes , contenues dans cet Effai.
La Cathédrale eft le plus grand morceau
que Troyes ait en ce genre. La France
en a très peu qui lui foient comparables
par l'étendue du vaiffeau , par la hardieffe
des voûtes , par la jufteffe & le
grand effet des proportions. Il ne manque
à fa perfection qu'un peu plus de
légéreté dans les piliers qui féparent la
nef des bas- côtés. Le Portail & la groffe
Tour qui le domine ont une élégance qui
dans les bâtimens gothiques , n'accompagne
pas toujours la légèreté .
D'après un préjugé dont j'ignore la fource
, préjugé affez généralement reçu en
France à l'égard des grands morceaux
d'Architecture gothique , le peuple regarde
notre Cathédrale comme l'ouvrage des
Anglois. Pour détruire ce faux préjugé
il fuffit de dire que les premiers fondemens
de cette Eglife furent jettés en 872
par l'Evêque Othulphe. Ses fucceffeurs
l'ont continué. En 1263 , Urbain IV Y
contribua par des Indulgences qui équivaloient
alors à des fonds effectifs ; enfin
en 1506 l'Evêque Jacques Raguer jetta
les fondemens du Portail & de la Tour ,
qui furent élevés fous la conduite & fur
les deffeins de Martin Cambicho , natif.
de Cambrai , & de Jean de Soiffons . Rien
E
98 MERCURE DE FRANCE.
de moins opulent que l'ancien Domaine
des Evêques de Troyes. Mais une fage
économie , une refpectable frugalité leur
faifoient trouver dans de modiques revenus
un fuperflu confidérable , dont ils
ont ufé d'une maniere digne d'eux & de
leur état , en le confacrant à la Religion
& à la postérité.
Ces Ephémérides fe trouvent à Troyes ;
chez Bouillerot ; & à Paris , chez Duchesne,
rue S. Jacques.
(1 ) ÉDITION Corrigée du fameux Poëme
de Chapelain, tant imprimé que manuſcrit ;
Traduction de la Henriade en vers Latins ,
avec les vers François à côté.; Recueil de
Poéfies diverſes , relatives à la gloire de la
( 1 ) Il ne nous convient pas de décider fur la
nouveauté de ces deux projets , ni de dire ici notre
fentiment fur les louanges exceffives que l'Auteur
prodigue au plan , aux caracteres , à l'invention
de la Pucelle , & à la traduction de la Henriade en
vers Latins. Selon lui la Pucelle , à la verfification
& aux longueurs près , eft le dernier effort
du plus vafte génie , & la traduction Latine peut
feule affurer à la Henriade une vogue qu'elle
n'eût peut être pas obtenue dans fa Langue naturelle
. Nous laiffons à nos Lecteurs le droit de
prononcer fur ces deux points , & nous nous
bornons modeftement à tranfcrire & à mettre
fous leurs yeux le Proſpectus de l'Auteur , fans Y.
zien ajouter , ni retrancher.
FEVRIER. 1757. 99
France : le tout formant cinq volumes in-
S., propofés par foufcription .
Après le projet d'une édition corrigée de
la Pucelle , inféré dans l'Année Littéraire
à la fin du tome V , il eft inutile de s'étendre
fur les perfections & les défauts de
Chapelain. Tout le monde convient que
c'étoit un génie mâle & vigoureux , mais
fans goût , fans exécution. Les longueurs
faftidieufes , les inutilités fréquentes , les
détails minutieux qu'il a répandus dans fon
Poëme , en rendront toujours la lecture
infoutenable. Le fujet vous tente ; vous
prenez l'ouvrage , en le lifant il vous tombe
des mains . Vous penfez voir un Géant
que fon ardeur emporte dans la carriere ,
mais qui va de chûte en chûte : fa lafſitude
même l'empêche de s'arrêter ; il ne
remplit fa courfe qu'en fe précipitant.
Quant au ſtyle , c'eft un fleuve vafte & profond
qui fe déborde également dans les
campagnes riantes & fur les bords les plus
arides : dans fon ravage il entraîne les buiffons
& les fleurs .
A des inconvéniens fi défagréables ,
ajoutez l'étendue immenfe des livres de la
Pucelle , qui paffent de beaucoup les bornes
ordinaires du Poëme Epique. Il eft tel
livre que Chapelain porte jufqu'à quinze
& même dix-huit cens vers , comme les
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
derniers du manufcrit. Pour la beauté d'un
Temple , les colonnes doivent avoir des
proportions. Dans un grand Poëme , on
Içait bien qu'il faut de grands livres ; mais
il ne les faut pas démefurés : encore demandent
-ils entr'eux une certaine égalité
qui n'eft point dans la Pucelle . Scudéri
faifoit dire à Boileau :
Qui ne fçut le borner , ne ſçut jamais écrire .
Mais fi le ſtyle & les détails vous font
tomber l'ouvrage des mains , la fécondité
du génie , la hardieffe de l'invention vous
le font reprendre . Vous le trouverez admirable
par la marche d'une action toujours
grande , toujours épique : Chapelain
fçavoit faire agir fes perfonnages.
L'immenfité du plan vous étonne ; la
beauté de la perfpective vous enchante .
C'eft à vos yeux la façade du Louvre ;
vous ne concevez rien au- delà ; votre
imagination touche aux bornes du fublime.
Quels regrets qu'un fi grand Architecte
foit fi différent de lui- même , quand
il difpofe ou qu'il exécute ! Dans le plan ,
Chapelain paroît un Dieu ; dans l'éxécution
, c'eſt à peine un homme.
Cette partie de l'art , fi néceffaire dans
l'Epopée , furtout en France , eft celle
que l'Editeur a cru devoir corriger : la réFEVRIER.
1757. 101
forme ne tombe que fur elle. Le goût demandoit
que le ftyle fût plus égal , la verfification
plus noble , la marche plus dégagée.
On a réduit les livres à de juftes
bornes ; mais l'économie de l'ouvrage ne
permettoit pas d'en fupprimer : ç'eût été
manquer le plan , c'eût été détruire
l'ordonnance. D'ailleurs. Saint Pierre de
Rome ne doit pas être un petit Temple ,
un Temple ordinaire. Il a donc fallu ferabattre
fur les détails , pour rendre le Poëme
plus court. Malgré les retranchemens
qui vont prefqu'à la moitié de la Pucelle ,
il reste encore une Iliade. Voilà les ouvra
ges qui vivent long- temps : pleins de hardieſſe
& de vigueur , ces enfans du génie
font l'image de la nature ; ils ne connoiffent
point l'affectation ni tous les raffinemens
à la mode. Beaux de leur fimple parure
, ils ont l'éclat de la fanté : leur embonpoint
les orne affez . En écrivant , c'eſt
moins fon fiecle qu'il faut envifager que
l'avenir : le goût change , l'art s'y conforme
; la nature ne change point.
Une des qualités qui frappent le plus dans
le Chantre de la Pucelle , eft d'avoir marché
fidélement fur les pas de la nature , au
rifque de s'écarter fouvent de l'art. Trop
fécond pour n'être qu'imitareur , & fe fuffifant
à lui -même , parce qu'il étoit né
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
Poëte , & très-grand Poëte ( fi c'eft principalement
l'efprit créateur qui conftitue ce
phénomene ) , Chapelain n'a fuivi que
l'impulfion de fon génie dans la vafte carriere
qu'il remplit. C'eft , pour ainfi dire
avec fes propes aîles qu'il a volé jufqu'à la
région du fublime : en quoi le Connoiffeur
lui trouvera toujours un mérite fupérieurement
original ; & ce mérite eft affez
rare . Combien peu d'ames créatrices ! On
ne releve point ici la beauté des comparaifons
, la vérité des images , la jufteffe des
penfées , la nobleffe des fentimens , ni d'autres
perfections de ce genre. C'eft dans le
plan , c'eft dans l'invention que regne le
génie ; dans tout le refte il partage fon
empire avec l'efprit. L'un & l'autre contribuent
fans doute à la noble fimplicité de ce
début du Poëme , & furtout de l'invocation
faite aux efprits céleftes dans Chapelain.
Je chante l'Héroïſme & l'illuftre Amazone ,
Dont le bras généreux , nouveau foutien du trône,
Relevant de fon Roi le courage abattu ,
la vertu .
Sçut délivrer la France & venger
Vous , Chantres immortels, Anges de l'harmonie,
Qui de vos feux divins enflammant le génie ,
'Alors de l'Eternel miniftres & foldats ,
Conduifiez la victoire en ces fameux combats ;
FEVRIER. 1757.- 103
C'est vous feuls que j'implore ; ouvrez - moi la
carriere ,
Et faites retentir la trompette guerriere.
L'honneur de la Patrie eft mon unique objet :
La France triompha , ſa gloire eſt mon ſujet...
Après tout , fi la Pucelle n'eft pas le plus
beau Poëme qui figure dans le monde littéraire
, ce fera du moins le plus beau Roman
qui porte fur un fonds d'hiftoire fi glorieux
pour la France. C'eſt un immenfe Théâtre
, élevé par les mains de la fiction >
mais fous les yeux de la fageffe , où toutes
les paffions héroïques viennent repréfenter
avec la dignité qui leur convient.
Les héros y paroiffent auffi grands que le
fujet , auffi fublimes que l'action même.
Quels caracteres que Dunois & Talbot ! Ils
font frappés dans le vrai goût d'Homere ,
en cette partie bien au deffus de Virgile &
de tous fes imitateurs. On croit voir encore
plus que les Grecs & les Troyens fe difputer
la victoire , ayant plus qu'Achille &
plus qu'Hector à leur tête : vaincus ou
vainqueurs , on les admire toujours.
Quant à l'action , c'eft un Roi de France
malheureux , fans reffource & remis
tout à coup fur le thrône de fes Peres : c'eft
la France elle- même délivrée du joug de
fes ufurpateurs, Voilà le prodige éxécuté ,
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
non par un homme ordinaire , mais par
une femme toute divine ; caractere unique
, & d'un fublime fans exemple . Quand
elle agit , ou qu'elle parle ; c'eft l'Ange
des combats , c'eft la Divinité même.
Quelle fource de merveilleux , & d'un
merveilleux tout neuf , qui ne ſe doit
pourtant qu'à l'hiftoire ! On le trouve chez
nous , dans nos Annales ; & la Fable
avec tous fes prodiges n'a rien qu'on lui
puiffe comparer. Si dans Chapelain ce tableau
doit être par lui -même intéreffant ,
furtout pour des François , que feroit- ce
donc s'il avoit le coloris auffi parfait que
le deffein , l'éxécution auffi belle que l'ordonnance
?
Le Poëme de la Pucelle fe divife en deux
parties , dont la premiere contient l'Imprimé
fi connu par les plaifanteries de Boileau
, qui pourroit bien à cet égard ne paroître
qu'un injufte & mordant Satyrique
au tribunal de la poſtérité . Déja même
notre fiecle , en cela plus philofophe que
le fiecle précédent , a profcrit la fatyre ,
& ne prononce que par la bouche de la vérité
, parce qu'il ne voit que par les yeux
de la raifon. Un Légiflateur du Parnaffe
devoit , ce femble , en relevant les défauts
de Chapelain , relever auffi fes perfections :
il ne fuffit pas d'être plaifant , il faut être
FEVRIER. 1757. 105
équitable . En un mot Chapelain avoit
du génie ; il ne manquoit que de goût ,
& Boileau ne pouvoit l'ignorer , comme
perfonne ne l'ignore.
La feconde Partie contient le Manuf
crit , c'est-à- dire l'autre moitié de la Pucelle
non imprimée . C'étoit un monument
très- rare , enfeveli dans les ténebres , &
qui n'ofoit paroître ; humilié fans doute
comme un fils malheureux , par les difgraces
de fon pere. Ce manufcrit ignoré ,
mais précieux , a fubi la même réforme
que l'Imprimé : il étoit encore plus imparfait.
Le Public aura donc le Poëme entier
avec les éclairciffemens & les notes néceſfaires.
Un pareil ouvrage doit faire plaifir
aux curieux de tous les Pays : peut - être fera-
t'il honneur à la Nation. Nous avons
un Virgile , nous aurons un Homere , &
la France vaudra la Grece & Rome.
Dans les circonstances préfentes de la
guerre avec l'Anglois , & de l'apparition
fubite d'une Pucelle fiburlefquement décorée
par un homme d'un génie univerfel ,
l'Editeur a cru fervir la patrie & bien mériter
des lettres , que de reftituer un Poëme
admirable à tant d'égards , mais qui
faute d'une exécution plus heureufe , périffoit
de mépris & d'oubli . C'eft un monument
éternel de la tyrannie Angloife ,
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
combatue & détruite avec les feules armes
de l'Héroïfme : c'eft le plus beau trophée
qu'on puiffe élever à la valeur Françoiſe ,
animée par l'exemple d'une Femme , ou
plutôt d'un Ange fous cette figure aimable..
Auffi l'Editeur , comme bon François ,
adreffe- t-il dès le début du Poëme les vers
fuivans aux Dames de la Nation :
O vous ! fexe charmant , qui né pour la tendreffe ,
Dédaignez quelquefois l'amoureuſe foibleffe ,
Et rompant les liens d'un indigne repos ,
Joignez l'efprit du Sage à l'ame du Héros ,
Votre bras conduifoit le Glaive de la France :
Mes chants ne font remplis que de votre vaillances
Faites briller les fleurs , dont. mes mains vont
l'orner ;
Belles , vous fçavez vaincre ; il faut vous cou
ronner.
Voilà fans doute le beau Sexe intéreffe
par honneur au fuccès de la Pucelle : en
la protégant , il protege fon ouvrage ; il
défend fa propre gloire. Au refte , on étoit
las de ne voir jouer les premiers rôles qu'à
des Héros , fur le Théâtre de l'Epopée :
c'eft Achille , c'eft Enée , c'eft Henri IV ,
& ce dernier vaut encore mieux que tous
les autres , Ileft temps d'y faire paroître
des Héroïnes , comme Actrices principales.
Eh! qui peut mieux repréfenter que la Pu
FEVRIER. 1757. 107
1
celle ? Ce n'eft pas que dans le Poëme de
Chapelain , Agnès qui fut toute belle , &
Marie de Bourgogne qui fut fi vertueuſe ,
en variant la fcene avec art , ne rendent
l'intérêt beaucoup plus vif pour le feu de
de leurs amours héroïques ; ce font deux
Aftres dont la lumiere fait le charme du
fpectateur. Mais la Pucelle eft le Soleil :
tout s'éclipfe devant elle.
"
Cette Iliade Françoiſe eft accompagnée
d'un autre Ouvrage de l'Editeur , achevé
depuis long- temps , mais dont notre Typographie
trop timide n'ofoit entreprendre
l'impreffion ; la langue des Romains , diton
étant aujourd'hui fort négligée em
France ; ce qui ne nous feroit pas honneur.
C'eft une traduction de la Henriade
en vers Latins avec les vers François a
côté ; traduction d'autant plus remarquable
, que partout elle répond à l'Original
pour le ton de poéfie & le nombre des
vers. On penfe que c'eft multiplier la gloire
de la France que de multiplier celle de
la Henriade ; la langue latine étant partout
repandue , & ne devant point changet
, comme langue morte . Peut-on trop
faire connoître de tels Poëmes ? Peut- on
trop affurer leur durée La Henriade eft le
chef- d'oeuvre du Coloris ; la Pucelle eft le
chef-d'oeuvre de l'Ordonnance. Les deux
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
Poëmes dans l'edition nouvelle , font dédiés
à leurs Auteurs : on leur doit tous les
hommages littéraires. Pourquoi donc les
Princes du Parnaffe n'auroient- ils pas les
mêmes droits que les Princes de l'Etat ? Le
grand génie vaut- il moins que la haute
naiffance ? Celle-ci honore- t - elle plus la
Patrie , l'humanité ?
Le morceau fuivant de la Henriade ,
chant 4, fuffira pour donner une idée favorable
du goût de la traduction. Tout l'ouvrage
eft de la même force & de la même
fidélité ; confervant partout le brillant &
le pittorefque de l'Original , & peut- être
même enchériffant fur lui pour l'énergie
épique avantage qui vient fans doute de
P'idiome Romain , plus varié , plus harmonieux
, plus expreffif.
Près de ce Capitole où regnoient tant d'allarmes,
Sur les pompeux débris de Bellone & de Mars ,
Un Pontife eft affis au trône des Céfars :
Des Prêtres fortunés foulent, d'un pied tranquille,
Les tombeaux des Catons & la cendre d'Emile.
Le trône eft fur l'Autel , & Pabſolu pouvoir
Met dans les mêmes mains le fceptre & l'encenfoir....
Ad Capitoli Arces , loca tot bacchata procellis ,
Disjecas inter , Martis ludibria , pompas ,
Cafareo affurgit folio Vir Pontificalis :
FEVRIER . 1757. 102
Turba Sacerdotum pede fortunata quieto ,
Emilii calcat cineres tumulofque Catonum .
Incubat Altari thronus , & fuprema poteftas
Thuribulum fceptrumque manu fuftentat eâdem...
On pourroit faire à l'Editeur le reproche
toujours humiliant de ne travailler que
fur l'ouvrage d'autrui . Sa délicateffe fur ce
point croit devoir terminer cette Collection
par un Recueil de quelques Poéfies
qui font à lui , telles que le Triomphe de
la France confidérée dans tous les genres
de gloire qu'elle embraffe ; Poëme en fix
chants , fuivi d'un autre , intitulé l'Opera
, dans lequel on tâche , en preſcrivant
des regles fûres pour la Mufique , les paroles
& l'exécution , de concilier enſemble
les deux Rivales , la France & l'Italie , en
ce qui regarde le goût de ce fpectacle ,
qui n'eft pas encore à fa perfection dans la
forme actuelle . Ce Poëme en trois chants
fera relevé par des morceaux confidérables
de Poéfie , comme la Bataille de Fontenoi
, le fiege de Bergopfoom , l'Ecole Militaire
, la Prife de Minorque , l'achevement
du Louvre &c. avec quelques
Odes fur des fujets intéreffans : tous ouvrages
qui ne refpirent que l'amour de la
Patrie , & l'honneur des lettres ; l'ame
ordinaire des écrits vertueux . Puiffe fur-
>
110 MERCURE DE FRANCE.
tout la Pucelle ne pas déplaire aux yeux
éclairés du Connoiffeur ! Chapelain feroit
bien vengé mais la vengeance feroit
belle.
Cette édition forme en tout cinq volu
mes in- 8 °. dont trois pour la Pucelle , un
pour la Henriade & l'autre pour le Recueil
; beau papier , beau caractere : prix
15 liv. broché. Ceux qui n'auront point
foufcrit payeront 21 liv. mais on ne tirera
qu'un certain nombre d'exemplaires. Le
paiement doit le faire en foufcrivant , &
les Exemplaires feront fournis vers la fin
de l'année .La Soufcription s'ouvrira depuis
le 10 Janvier jufqu'au premier Mai 17579
à Paris chez Duchesne , Libraire , rue
Saint Jacques , au Temple du Goût.
Preffés par le temps & par l'abondance
des matieres , nous fommes obligés de
remettre malgré nous au mois de Mars
l'extrait de la Colombiade , que nous avions
promis pour ce mois- ci ; mais il ne fera
plus retardé , quoi qu'il arrive..
SEANCE de l'Académie des Belles Lettres
de Montauban , le 25 Août 1756.
L'ACADÉMIE , après avoir affiſté le matin
, felon fon ufage , à une Meffe qui fut
FEVRIER. 1757. Irr
fuivie de l'Exaudiat pour le Roi , & du
Panégyrique de S. Louis , prononcé par
le R. P. Baries , de l'Ordre de S. Dominique
, tint l'après -midi fon Affemblée
publique dans la Salle de l'Hôtel de Ville .
M. l'Abbé de Verthamon , Directeur de
Quartier , ouvrit la Séance par un Difcours
fur l'Esprit de nouveauté. Son deffein
avoit été d'abord de montrer quels en
font les dangers dans la Religion , dans
les Sciences & dans la Littérature : mais
il fe borna à traiter ce dernier article , en
obfervant que fi la nouveauté eft permife
quelque part , c'eſt dans la Littérature.
C'eft , difoit- il , le pays des fleurs ; & les
plus nouvelles & les plus rares , font les
plus recherchées. Cependant un ama-
>> teur de la nouveauté n'acquiert jamais.
» une fcience folide ; & fans fcience , il.
» ne peut être qu'un Littérateur frivole ...
» Un efprit vuide de raifon peut tout au
plus cadencer un Vers , arrondir une
phrafe , choifir de bons termes , & dire
de grands riens en beau langage... Vouloir
plaire fans inftruire , c'eft ne faire ni
» l'un , ni l'autre.... Jamais , continua M.
" l'Abbé de Verthamon , jamais il ne parut
» tant de livres , & l'on ne vit jamais
» moins d'ouvrages dignes d'être lus....
לכ
و د
"
25
"
Combien de gens qui s'imaginent être
112 MERCURE DE FRANCE.
ور
و ر
93
و ر
ور
» de grands Littérateurs , parce qu'ils s'a-
» mufent à lire les livres nouveaux ; &
» ces livres ne font qu'un libelle impie
qui choque l'évidence ainfi que la Religion
, qu'un Roman où les moeurs ont
beaucoup à perdre & l'efprit rien à ga-
" gner ; qu'un difcours où la nature eft défigurée
, & qui n'eft propre qu'à gâter le
goût ; qu'une profe verfifiée en dépit du
»bon fens & des Muſes ; qu'une Comé-
» die également incapable de corriger &
» de plaire ; qu'une Tragédie où des poin-
» tes d'efprits débitées par la terreur &
» un dénouement forcé n'excitent des fen-
»timens de pitié que pour l'Auteur de la
» Piece , &c... L'étude de l'antiquité nous
guériroit de l'amour de la nouveauté ,
» & nous apprendroit à imiter les vrais
» modeles de l'Eloquence & de la Poéfie.
» Cette étude forma les grands hommes
» du dernier fiecle. Si ceux qui leur ref
» femblent , deviennent chaque jour fi
rares , c'eft à l'amour de la nouveauté qu'il
faut s'en prendre. Elle ôte à la Littérature
les lumieres , la force , le gout , &c.
ود
و ر
و د
+
M. l'Abbé Bellet effaya enfuite de réfoudre
quelques objections qui ont été
faites contre l'empire des Lettres , It commença
par expliquer la caufe de ce contrafte
de conduite & de langage que nous
FEVRIER. 1757. 113
offrent ceux qui fe font dévoués aux Lettres ,
& qui ne laiffent pas d'en médire .... On a dit
qu'il n'eft point d'empire plus mal réglé
que celui des Lettres. Mais , felon M. l'Abbé
Bellet , fi l'on veut dire fimplement parlà
و د
و د
ود
que les routes du Parnaffe étant ouvertes
à tout le monde , plufieurs y jettent le
trouble & la confufion , en s'engageant
indifcrétement dans celles qu'ils auroient
dû s'interdire , « dans quelle République ,
» dans quel Etat une aveugle ambition ne
» rend- elle pas communs de pareils exemples
? Est -il un Royaume où il foit rare
qu'on voie des ames vulgaires envahir ,
» fi elles le peuvent , des poftes qui n'é-
≫ toient point faits pour elles ? .... Du refte
» les Loix fuppofent néceffairement que
» les hommes font libres . Mais s'ils le
» font , il faut bien qu'il foit poffible
qu'ils les violent .... Après tout , les entrepriſes
ou les attaques réciproques des
» Auteurs ne peuvent dépofer contre la
» nature du gouvernement de la républi-
» que des Lettres , qu'autant que les con-
»teftations journalieres des Membres d'un
» Etat déposent à leur tour contre la Po-
» lice qui y eft établie .... D'ailleurs , con-
» cluoit M. L. B. , l'empire des Lettres
» fera toujours le mieux réglé , au moins
» en ce fens-ci , qu'il n'en eft aucun où l'on
و د
و د
114 MERCURE DE FRANCE.
» rende enfin fi bien juſtice à tout le mon
وو
55
»
les
de , où chacun foit tôt ou tard plus exac-
" tement traité felon fes oeuvres , & c.... »
Pour répondre à l'objection tirée des défauts
ou des travers qu'on reproche quelquefois
aux Littérateurs , l'Académicien
demanda d'abord fi ces travaux & ces défautsfont
toujours auffi réels qu'on le ſuppoſe...
« Il prouva qu'un homme d'efprit ou de
génie , non feulement peut , mais doit
» fouvent fe diftinguer par une façon de
penfer & d'agir qui contredife les vues
ordinaires.... Il établit enfuite que les fautes
des gens de Lettres portent d'ordi-
39 naire avec elles - mêmes leur excufe &
» leur apologie.... Il démontra enfin que
» Lettres n'ont point par elles-mêmes une
» liaiſon immédiate & néceffaire avec les
» écarts ou les défauts dont on voudroit
» les rendre refponfables; & il fit remarquer
qu'ordinairement & fans y penfer , on
» confond ici des chofes fort différentes ,
» l'effet naturel des Sciences & des Beaux-
" Arts , & les défauts perfonnels de ceux
qui les cultivent... » On nous dit , ajouta
M. L. B. , qu'un pays peuplé d'Orateurs &
de Poëtes , d'Hiftoriens & de Philofophes,
deviendroit bientôt une terre en friche ,
& c. Mais « l'empire des Lettres n'admet- il
pas la diverfité des profeffions qui font
و د
ود
93
و د
»
FEVRIER. 1757:
ور
»,
وو
ور
deftinées à l'enrichir ou à le défendre ?...
Quoi donc l'ignorance & la barbarie
» auront le privilege exclufif de foutenir
» les empires & c ?.... Les Lettres ont fervi
Ȉ perfectionner tous les Arts , & c....
» En étendant nos vues , en nous infpirant
» des fentimens plus élevés , elles nous
prêtent des fecours pour mieux remplir
» les devoirs de notre état..... Mais ,
» continua M. L. B. , on prétend que les
» livres nous détachent tôt ou tard de la
fociété.... Il est vrai que l'on a vu quelquefois
des Littérateurs chercher la retraite
pour s'y enfevelir tout vivans ,
» l'exemple de Lycurgue ou de Scipion ....
» Mais on peut avancer que leurs imita-
»teurs ne renoncerent guere d'eux- mê-
» mes au foin glorieux de fervir les hom-
» mes ; qu'ils y furent communément invités
par des circonftances étrangeres aux
» Lettres & fatales à leurs concitoyens ;
qu'ils ne faifoient alors que céder à la
» trifte néceffité où fe trouvent quelquefois
les fages , de fe fouftraire à la corruption
& à l'ingratitude de leur fiecle ;
& que fi dans ces circonftances il fe jet-
» terent uniquement entre les bras des
» Muſes , ce fut moins par un fier dédain
' elles leur cuffent infpiré , que par
qu
» défir innocent de fe confoler avec elles.
"
"3 le
1
116 MERCURE DE FRANCE.
v» des maux qui affligent l'humanité , &
» dont ils ne purent plus fe réfoudre à
» être les témoins , fans efpoir d'y appor
» ter du remede , & c ....
"
Ici M. de Befombes de S. Geniés , Confeiller
à la Cour des Aydes , fit la lecture
du VI . Livre de fa traduction de l'Iliade
d'Homere . Cette traduction réunit le double
mérite de la fidélité & de l'élégance ;
deux qualités qu'on trouve affez rarement
enſemble , au moins au même degré , dans
les traductions ordinaires.... M. de Befombes
obferva , dans un Difcours préliminaire
, que c'eft dans Homere que Démofthene
puifa fon art ; cet art puiſſant qui
le fit regner fur les efprits d'un peuple d'antant
plus difficile à captiver qu'il joignoit à la
fupériorité des lumieres , plus d'inconftance
de légèreté. Il ajouta qu'il faut mettre
entre Homere & les Auteurs qui l'ont
fuivi , cette différence effentielle qu'ils
n'ont atteint que la perfection du genre auquel
ils je fant confacrés , au lieu qu'Homere
les a tous réunis. La Tragédie en particu
lier lui doit , difoit-il , fa naiffance. « Les
" premiers Auteurs Tragiques puiferent
» chez lui , & le genre , & les beautés du
" genre. En l'imitant , ils n'eurent fouvent
qu'à fubftituer un récit qui est toujours
lent , l'action même qui eft plus vive
"
"
FEVRIER. 1757. 117
و د
و ر
» & plus énergique . En effet la recon-
»noiffance de deux Héros unis par les
» noeuds de l'hofpitalité , au moment d'en
» venir aux mains , & à la vue des deux
armées , ce qui eft le fujet du VIe . Livre
» de l'Iliade , forme le Drame le plus na-
" turel & le plus parfait. » Il faudroit ,
conclud M. de Befombes , connoître bien
peu l'Andromaque des Anciens , pour ne
pas fentir que tous fes traits furent empruntés
d'Homere , dont ils étoient les
imitateurs . « Nous avons encore fous les
yeux , difoit cet Académicien , ces heureufes
copies & le tableau primitif qui
guida leur crayon ; & c'est ce tableau
» dont l'immenſe diſtance des temps n'a
pu ternir les couleurs , que je hazarde
» de vous tracer aujourd'hui dans une
» verfion qui , par l'exactitude & la fidélité
réclame du moins votre indulgen-
&c. ",
"
,,
و د
›› ce ,
M. Bernoy lut des réflexions fur le gé-
´nie des Poëtes & des Orateurs. On dit
vulgairement & d'après Ciceron , dans
fon plaidoyer pour le Poëte Archias , que
nous devenons Orateurs & que nous naiffons
Poëtes. M. Bernoy fe propofa de
prouver que l'Orateur auffi bien que le
Poëte , eft l'ouvrage de la nature , & que
l'art eft également utile & néceffaire au
118 MERCURE DE FRANCE.
ود
Poëte & à l'Orateur. En entrant dans le
détail des préfens que la nature fait à un
Poëte , il commença par définir l'enthoufiafme
qui le caractérife ; & il en conclud
que cet enthouſiaſme eft auffi néceffaire
à la gloire de l'Orateur qu'à celle
du Poëte.... « Souffrez que je vous interroge
, généreux défenfeurs des plus
» fameufes Républiques , ajouta M. Ber-
»noy : vos difcours furent-ils moins rempliş
de ce feu célefte que les Poëmes du
Chantre d'Achille ? N'en étiez -vous pas
» auffi enflammés , lorfque vous confon-
» diez Philippe & Catilina , que le fut
" Homere, quand il décrivoit les malheurs
» d'Ilion ? .... Le feu de l'imagination ,
» la nobleffe des penfées , l'élégance du
ſtyle , l'affortiment des figures , le ſubli-
» me des idées & de l'expreffion ; » voilà
ce que le fentiment doit produire dans
l'Orateur comme dans le Poëte.... Croiroit-
on « qu'Anacréon , que Virgile , que
" Rouffeau n'ont dû qu'au hazard d'une
naiffance favorisée des Aftres la pompe
» de leurs Vers , l'harmonie de leur dic-
» tion , la hardieffe de leurs images , la
» variété de leurs portraits , & c... Les re-
ور
ود
ور
و د
gles feconderent leur génie ; l'art ne
» ceffa jamais de les guider & de les con-
» duire. Ils tenoient de lui le choix des terFEVRIER.
1757.
119
و د
mes , la pureté du langage , l'ordre , la
conduite , & c.... La majefté de l'Elo-
» quence & les charmes de la Poéfie ont
» un pouvoir égal fur un coeur tendre , fur
»une ame héroïque . Mais fans guide ,
» fans modele , fans principe , on ne fçau-
» roit parvenir à l'immortalité dans aucun
» genre.... Il eſt une verve pour l'Eloquence
, ainfi que pour la Poéfie .....
L'expérience prouve que le génie perce
de bonne heure pour l'un ou pour
و د
ود
Co
و د
»
parl'autre
de ces Arts divins . Mais c'eſt l'étude &
» la méditation qui développent , qui épu
» rent , qui foutiennent le génie.... La
lecture forme le goût....La marche que
nos Maîtres ont fuivie, nous fraye à nousmêmes
la route que nous devons tenir : ils
nous conduifent comme par la main ; ils
nous apprennent à démêler les fleurs
mi les épines.... La chaleur de la paffion
excite la veine poétique mais une bouche
éloquente n'y puife pas moins de quoi exciter
l'amour , la haine , la pitié , la terreur
&c. N'est- ce point à ces impreffions que l'on
reconnoît l'Orateur pathétique , comme le
Poëte inspiré ? .... M. Bernoy , en convenant
que chaque Auteur a un penchant ,
une difpofition plus marquée pour un genre
que pour un autre, fit obferver que quel que
foit le talent , il faut que les préceptes le diri-
:
>
120 MERCURE DE FRANCE.
gent & que l'art le perfectionne .... La conftruction
réguliere du Vers ne fait pas
feule le Poëte , comme l'attention fervile
à fuivre les préceptes de la Rhétorique ne
fait pas feule l'Orateur. Ilfaut à l'un & à
Pautre de l'élévation , des idées , du fentiment
, &c... M. Bernoy avoua qu'il avoit
de la peine à croire qu'un excellent Orateur
ne fût point capable de faire de bons
Vers , ou qu'un favori des Mufes fût capable
de faire un mauvais Difcours....
L'art des Poëtes n'eft pas moins celui des
Orateurs.... Enfin M. Bernoy ayant fait
un parallele exact des parties néceffaires
à un grand Poëte , & de celles qui le font
auffi à un grand Orateur , en conclud que
fi tous les talens font des dons de la nature
ils demeurent toujours bruts ou enfouis , à
moins qu'ils ne foient mis en oeuvre fous la
direction de l'Art , &c.
Pour varier les lectures , M. l'Abbé
Bellet lut une Ode fous ce titre : l'Homme
inftruit par la révélation . Un ouvrage de
cette nature & fur un tel fujet ne paroît
guere fufceptible d'analyfe , & il ne pourroit
que perdre à être préfenté par extrait.
Cette lecture fut fuivie de celle d'un
Difcours de M. Carrere fils , fur l'Héroïfine
. Cet Académicien fe propofa de
montrer que l'Héroïsme par fon caractere
effentiel
و
FEVRIER. 1757 . 121
effentiel eft à la portée de toutes les conditions.
Il écarta d'abord tout ce qui pourroit donner
lieu de penfer que l'Héroïfme eft le
fruit du climat, ou que les vices nationaux
ont de quoi l'obſcurcir ou même l'éteindre....
Il convint cependant qu'en géné
ral
l'Héroïfme eft rare , & que cette rareté
en augmente le prix.... « D'une main
»
bienfaiſante la nature a répandu le mê-
» me éclat fur toutes les fleurs . Il en eft
» même de rampantes qui le difputent
quelquefois à celles qui s'élevent le plus
majeſtueuſement. C'eft un tableau allégorique
de ce qu'on voit parmi les hom-
» mes. Il y a quelquefois dans la foule, des
fujets admirables auxquels il ne man-
» que que d'être apperçus & appréciés
» tout ce qu'ils valent ; vérité confolante ,
» difoit M. Carrere : elle nous laiffe l'efpoir
de nous affocier en quelque forte ,
» fi nous le voulons , à la gloire la plus
و د
»
23
و د
»
folide des Héros .... » Dans les grandes
places
l'Héroïfme eft plus facile , plus favorifé....
Ce n'eft pas qu'il y ait de l'injuftice
à célébrer par préférence les actions.
utiles à l'Etat , dans un Prince , dans un
grand
Capitaine , dans un Miniftre . Et
c'eft ici que l'Académicien
fe fit un devoir
de parler de la Conquête
importante que
» la France doit à l'héritier du nom &
F
122 MERCURE DE FRANCE .
39
99
» de la gloire du grand Armand . Que la
Province furtout dont il eft l'illuftre
» Chef, ajouta M. Carrere , prenne enco-
» re plus de part que les autres au triomphe
de l'heureux Guerrier , qui le premier
fait repentir de fon injufte condui-
» te l'infracteur de la paix. Que notre
Compagnie ajoute de plus à ces fenti-
» mens du vif intérêt que doit infpirer à
» tous les Gens de Lettres la gloire Mi-
» litaire d'un ami des Beaux- Arts , pof-
» feffeur de tous leurs fecrets, qui par le
≫droit de fes talens autant qu'à titre d'hé-
» ritage , occupe fupérieurement une pla-
» ce à l'Académie , ainfi qu'au champ de
Mars. La raifon elle - même ne peut
qu'applaudir à de fi juftes hommages... ,2
L'Auteur caractérifa enfuite l'Héroïfme ,
& il n'eut garde de le rendre indépendant
des vertus morales & civiles.... Il obferva
que quelques Poëtes abufant de la grande
liberté de leur pinceau , ont dit , les uns
que le crime a fes Héros , les autres que
ce qui fait le Héros fouvent dégrade l'homme
: Et il leur oppofa ce que dit Rouſſeau ,
qu'il n'y a de vrai Héros que celui que l'équitéguide
& dont les vertus font l'appui...
M. le Duc de la Rochefoucauld a dit que
les grandes ames ne font pas celles qui ont le
moins de paffions & plus de vertus que les
"
و و
FEVRIER. 1757.
123
ames communes , mais celles feulement qui
ont de plus grands deffeins. M. Carrere fit
remarquer que dans cette définition on a
confondu le génie avec la grandeur d'ame ...
Il conclud enfin que dans tous les fiecles
le véritable Héroïſme n'a jamais eu d'autre
baſe que celle de la vertu.... La poſtérité
ne connoît d'autres Héros que ceux
qui fe font élevés au deffus de leurs paffions
, & qui ont fait céder leurs intérêts
au bien de la patrie. Le caractere du véri.
table Héroïfme le met à la portée de tous les
citoyens d'une même République.... Aucune
fituation n'eft incompatible avec les fentimens
& les procédés du grand homme .... Dès que
les fociétés furent établies , la guerre ne
fut plus l'unique chemin de la gloire. La Légiflation
, la Politique , la Magiftrature , les
Arts , la vie privée elle même eut fes Héros...
L'efprit , la raison , le coeur ne font point des
faveurs de la fortune.... La culture de l'ef
prit ouvre , en faveur de tous les Etats ,
des routes faciles pour parvenir à cette
grandeur d'ame qui fait les Héros .... L'efprit
philofophique qui eft infailliblement
le fruit du fçavoir , a toujours multiplié
dans tous les genres les Héros & les actions
héroïques.... Ouvrez - nous vos portes ,
,, refpectable temple de Thémis ! s'écria
ici M. de Carrere ; laiſſez- nous contem-
و د
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
و د
و ر
و د
>>
"
,, pler dans votre fanctuaire cette troupe
de Héros , dont le tribunal eft l'écueil
,, du crime & de l'injuſtice. On a vu plus
d'une fois des Magiftrats braver des
,, dangers qui auroient pu faire pâlir des
Guerriers . Vainement la ligue déployet'elle
à Touloufe toutes fes fureurs contre
les Duranti , &c.... ,, La Morale &
la Littérature n'auront pas à rougir , quand
elles n'auroient point à produire en leur
faveur des traits auffi fublimes. Cependant
la Philofophie & les Sciences ne laiſſent
pas d'avoir d'autres martyrs que Socrate....
Les Héros de la Littérature font chargés ,
ainfi que le difoit Pythagores , defaire la
guerre aux maladies du corps , à l'ignorance
de l'efprit , aux paffions du coeur , aux féditions
des Villes , & à la difcorde des familles.
Ce genre de combat exige un mérite
fupérieur , fi l'on veut remporter la victoire
.... Les citoyens paisibles qui ne courent
ni les hazards de la guerre , ni les périls des
grands Emplois , ni ceux de la Littérature,
peuvent avoir leur genre d'Héroïsme , s'ils
ufent fagement de leurs richeffes , & fuivent
les confeils du bon goût & de la générofité.
Des établiſſemens utiles peuvent les
immortalifer.... Et dans la prospérité &
dans l'infortune ils peuvent nous montrer encore
les traits particuliers d'un Héroïſme
FEVRIER. 1757 . 125
d'autant plus refpectable qu'il ſemble devenir
chaque jour plus rare.
Enfin M. de Luftrac rempli d'une prévention
favorable pour fon fiecle , s'attacha
à développer dans un Difcours toutes
les reffources que nous offre celui de
Louis XV , pour garantir les Lettres de
la chûte dont on les menace. Il foupçonna
la jaloufie des contemporains de les empêcher
d'apprécier au jufte le mérite de
leurs rivaux. La réputation des Anciens
fournit , ajouta- t'il , abondamment à cette
paffion de quoi humilier même leurs plus
fideles imitateurs.... Dans les comparaifons
que l'on fait des Modernes avec les
Anciens , il eft rare , felon M. de Luftrac ,
que l'équité tienne la balance . On eft fouvent
affez de mauvaife foi pour oppofer
les endroits foibles des Modernes aux
beaux endroits des Anciens .... Cet Académicien
traça ici une efquiffe du fiecle
de Louis XIV . & du fiecle de Louis XV ;
& pour éviter de tomber dans le défaut
qu'il reprochoit aux autres , il diftingua
dans tous les deux un bon & un mauvais
côté ; & en fuivant ce parallele impartial ,
il démontra que fi l'un a eu fes Auteurs
frivoles , comme fes Ecrivains célebres ;
l'autre ne laiffe pas d'avoir de même fes
Orateurs & fes Poëtes , véritablement di-
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
gnes de l'eftime publique , malgré la foule
des Littérateurs fuperficiels qu'on lui reproche...
M. de Luftrac , pour mieux faire
valoir nos avantages , diftingua encore les
Sciences & les Lettres , & il foutint que
fi par rapport aux Lettres , nous avons un
peu dégénéré , nous avons fait , en récompenfe
, des progrès confidérables dans
la Philofophie. Il fe fit un plaifir d'étaler
ici nos richeſſes dans ce genre.... Mais il
mit le comble à fes preuves , en appuyant
fur l'énorme différence qu'on ne peut s'empêcher
de reconnoître entre les fucceffeurs
d'Augufte & l'héritier du Trône de Louis
XIV. Quel regne que celui de Tibere , de
Caligula , de Claude , de Neron ! &c. A
peine étoit il alors permis d'être fçavant :
au lieu que Louis le Bien-Aimé ne ceffe
de foutenir les Sciences , & les Lettres par
la protection dont il les honore, & par fes
bienfaits , &c.
La Séance fut terminée par la lecture
du Programme dont on a déja fait part
au public.
FEVRIER. 1757. 127
ARTICLE IIL
SCIENCES ET BELLES - LETTRES.
GÉOGRAPHIE.
LETTRE au R. P. Dom Calmet , contenant
quelques obfervations fur celle qu'il
vient de donner au Public ( 1 ) pour déterminer
la poſition de la Terre de Geffen &,
du Royaume de Tanis.
Vous venez , mon Reverend Pere , d'enrichir
la République des Lettres d'un nouveau
monument de votre érudition . Chargé
d'ans & d'honneurs , vous ne vous
croyez pas encore permis de vous repofer
fur vos lauriers : vous voulez de jour
en jour acquérir de nouveaux droits fur
l'eftime & la reconnoiffance du public.
Dans la Lettre fur la terre de Geffen
que vous venez de rendre publique , vous
portez de mon ouvrage , fur le Paffage de la
(1) Dans les Mercures de Décembre & de Janvier
dernier.
F iv
128 MERCURE DE FRANCE.
Mer Rouge, ( 1 ) un jugement qui m'est trop
honorable , pour ne pas m'infpirer quelque
confiance. J'efpere donc que vous
me permettrez de vous faire part 'de quelques
obfervations , que votre ouvrage m'a
donné occafion de faire : je les foumets
à vos lumieres avec toute la déférence
que mérite une érudition auffi profonde
& auffi juftement refpectée que la vôtre .
Vous reconnoîtrez aifément que ce n'eſt
point l'efprit de critique qui me les a
dictées , mais uniquement le defir d'établir
quelque chofe de fixe fur deux ou
trois points fur lefquels vous êtes d'un
fentiment différent du mien .
-
Vous avez très bien remarqué , M.
R.P. , qu'il manquoit une chofe entr'autres
à l'éclairciffement parfait de la queftion
que j'ai traitée . C'étoit de fixer la
juſte pofition de la terre de Geffen d'où les
Hébreux partirent pour fe rendre à la Mer
Rouge . Vous y avez fuppléé avec tout le
difcernement que les fçavans vous connoiffent
. Vous penfez que la terre de Geffen
n'étoit pas fituée aux environs du
Caire , comme je l'ai cru , mais qu'elle doit
être placée entre Tanis & le bras le plus
oriental du Nil.
( 1 ) Effai phyfique fur l'heure des marées dans
la Mer-Rouge , & c.
FEVRIER. 1757.
129
Strabon ( 1 ) & Pline ( 2 ) nous apprennent
qu'un des bras du Nil paffoit à Tanis
, & que l'embouchure Tanitique
Oftium Taniticum , étoit la feconde qu'on
rencontroit en venant du côté de la Syrie ;
le bras qui paffoit auprès de Péluſe , étoit
le premier de ce même côté : c'eft donc
aux environs de ces deux branches & audelà
, en tirant vers la Syrie , que vous
placez le canton Tanitique , la terre de
Geffen qui en faifoit partie & le point de
partance des Hébreux , s'il m'eft permis
de parler ainfi .
Vous fçavez , M. R. P. que Jofephe
avoit placé ailleurs le lieu du départ des
Hébreux. Il les fait partir , comme vous
l'avez reconnu , des environs de Babylone
d'Egypte , ou du vieux Caire. Qui eût
cru qu'un Ecrivain fi bien inftruit de ..
l'hiftoire de fa nation , fi voifin de l'Egypte
, fi voifin même en comparaifon de
nous , des temps de l'événement , fe fût
trompé fur un fait qui devoit être fi
connu ? Le P. Sicard Miffionnaire , qui
a paffé fa vie en Egypte , avoit penſé làdeffus
comme Jofephe , & je pourrois citer
une foule d'Auteurs graves qui ont été
entraînés par l'autorité de Jofephe. C'étoit
( 1 ) Geog. l . 17 , P. 552.
(2) Hift. nat. 1. 5 , p. 71 .
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
le fentiment commun des fçavans : je l'avois
fuivi après eux.
Mais je ne vous diffimulerai point que
je fuis porté à croire que votre fentiment
eft le mieux fondé . Deux raiſons me paroiffent
décifives contre Jofephe.
Il eft certain , comme vous l'avez remarqué
, que Moïfe a opéré fes prodiges
aux environs de Tanis : l'Ecriture eft formelle
là- deffus. In campo Taneos. Pf. 78.
. 12. Pharaon y demeuroit donc , & la
terre de Geffen ne pouvoit en être éloignée;
en voici la preuve : Moïfe fut expofé fur
les eaux du Nil par fa foeur ,
apparemment
auprès du lieu où demeuroient fes
pere & mere. Elle refta enfuite quelque
temps fur la place pour voir ce qui en
arriveroit. La fille du Roi apperçut le berceau
flottant , avant que la foeur de Moïfe
l'eût perdu de vue. On demande une
nourrice la foeur répond qu'il y en a
une là tout auprès , & efle la fait venir fur
le champ. La terre de Geffen où les Hébreux
demeuroient , s'étendoit donc jufqu'auprès
de Tanis.
Refteroit à faire voir , pour convainere
Jofephe d'erreur , à quelle diſtance
Tanis étoit de l'emplacement où Babylone
a été bâtie après. Je trouve la poſition de
Tanis précisément fixée dans Ptolemée ,
FEVRIER. 1757. 131
& c'eft un juge fans appel fur cette matiere.
Il a vécu dans l'Egypte & c'est fur
les lieux mêmes qu'il a fait fes obfervations
aftronomiques : il fixe la latitude de
l'embouchure Tanitique au 31 deg.15 m.
& celle de Tanis au 30 deg. so m. ( Ptolem.
p. 38 , edit . Magini . )
Concluons d'abord delà , que Tanis
étoit à 25 minutes ou 8 lieues de diftance
aërienne de la mer ; d'un autre côté il
fixe ( p . 102. ) la latitude de Babylone au
30° degré jufte. Il y a donc so minutes de
différence entre Tanis & Babylone : 50
minutes valent 16 lieues . Il y a donc
plus de 16 lieues de diſtance entre Babylone
& la Ville ou Pharaon demeuroit
aux environs de laquelle Moïfe naquit &
opéra fes prodiges . Jofephe s'eft donc vraifemblablement
mécompté en plaçant le
lieu du départ des Hébreux auprès de Babylone.
Peut-être aura- t'il avancé cette
particularité fur la foi de quelque tradition
Rabinique , dont il eût dû examiner
le fondement.
>
Je puis abandonner l'autorité de Joſephe
avec d'autant plus d'indifférence , que
la pofition du lieu d'où vous faites partir
les Hébreux , s'accorde également avec le
plan que j'ai fuivi dans mon ouvrage.
Vous comptez 25 lieues & trois journées
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
4
de marche depuis Rameffé fitué auprès
de Pélufe , jufqu'à la Mer Rouge. J'avois
prouvé qu'il n'y a pareillement que 25
lieues & trois journées de marche des environs
du vieux Caire à la mer Rouge.
Ainfi le nombre des ftations & l'ordre des
marches continuera d'être , fuivant votre
fyftême , le même que j'ai adopté.
Ceux qui ont fuivi Jofephe en faiſant
partir les Hébreux des environs du vieux
Caire , ont dû conféquemment fuppofer
que les déferts où Pharaon entendoit que
les Hébreux vouloient aller facrifier ,
étoient les déferts de la Thébaïde : toute
autre route les eût mis à portée de fortir
des Etats de ce Prince , ce qu'il prétendoit
furtout empêcher. Mais en admettant
avec vous , que ce fut du canton Tanitique
qu'ils partirent , il faudroit convenir
que ce fût plutôt vers certaine partie
du défert qu'on rencontre entre l'Egypte
habitable & la Mer Rouge , que Pharaon
leur prefcrivit d'aller facrifier . Je
pourrois produire un grand nombre de
témoignages qui prouveroient que toute
cette partie de l'Egypte , qu'on trouve en
approchant de la Mer Rouge , n'eft prefqu'autre
chofe qu'un terrein fablé & infertile
; elle porte à jufte titre le nom de
défert de fable. Des Philofophes moderFEVRIER.
1757 . 133
nes concluroient de cette particularité ,
que la mer a longtemps féjourné fur ces
terreins , ou que du moins la Mer Rouge
& la Méditerranée ont eu autrefois une
communication naturelle qui féparoit le
continent de l'Afrique de celui de l'Afie.
Mais cette difcuffion n'eft pas de mon
objet.
De tout ce que je viens de dire juſqu'ici
, il réfulte M. R. P. que les Hébreux
font vraisemblablement partis , comme
vous le penfez , des environs de Tanis &
non de ceux de Babylone ou du vieux
Caire ; enfuite que Pharaon leur préfcrivit
de diriger leur marche , non vers les
déferts de la Thébaïde , mais plutôt vers
ceux qui approchent de l'extrêmité du
golfe Arabique. Ces points de critique
font plus intéreffans qu'on ne penfe ; ils
ont une liaiſon intime avec les époques
où la Religion écrite fe trouvoit à fon berceau.
Il feroit à fouhaiter qu'on pût les
éclaircir jufqu'à n'y laiffer aucun doute.
On peut dire la même chofe d'une objection
affez grave que les fçavans Aureurs
du Journal de Trévoux m'ont faite
il y a plus de fix mois , en donnant l'analyfe
de mon Ouvrage. Je n'aurois pas
manqué d'y fatisfaire dans le temps , f
je n'euffe eu pour lors des engagemens
134 MERCURE DE FRANCE.
d'un autre genre à remplir. Je faifis avec
plaifir la premiere occafion qui ſe préſente
pour m'expliquer fur ce que j'en penſe.
Voici comment on attaquoit les preuves
que j'ai apportées pour prouver que les
Hébreux ont compté par mois lunaires dès
le temps de Moïfe.
Si cela eft , difoit-on , les Hébreux
>>ont dû connoître la néceffité d'intercaler
»( d'ajouter un 13e. mois à l'année ) fept
fois durant l'efpace de 19 ans ; fans quoi
»leurs années n'auroient eu aucune ana-
»logie avec le cours du foleil , & leurs
»fêtes fe feroient bientôt trouvées hors
des faifons auxquelles leur inftitution
"avoit été fixée... »
?
Mais comment accorder cette intercalation
avec l'ufage qui a fubfifté fous les
Rois d'Ifraël On lit , continuent les
»Auteurs du Journal , au premier Livre
»des Paralipomenes , c. 27 , que David
"avoit 12 Officiers ou Chefs de Milice ;
>>& au troifieme Livre des Rois , c. 4 , que
»Salomon entretenoit Iz Pourvoyeurs ;
»les uns & les autres deftinés à fervir
"tour-à-tour chacun pendant un mois.
>>Or dans les années intercalaires qui font
»de 13 mois , comment ce ſervice auroit-
"il pu fe maintenir ? Ne feroit- il pas arrivé
, ou que l'ordre de la fucceflion eût
FEVRIER. 1757.
été interrompu , ou qu'un de ces Offi-
"ciers fût demeuré deux mois en exercice,
>>contre le témoignage exprès de l'Ecri-
>>ture ?
>>Nous ne fçavons pas , ajoutoit- on ,
>>quelle doit être la réponſe à ces objec-
»tions : & c'eft pour cela que l'opinion de
»l'Auteur , fur l'identité du mois Hébreux
"avec le cours de la lune , ne nous paroît
»pas encore inconteftable. »و و د
Cette difficulté dictée par un goût de
critique judicieufe & décente , qui diftingue
depuis longtemps les Auteurs du Journal
de Trévoux , ne manque pas de fondement
, & mérite d'être éclaircie. Voici
ce que je crois pouvoir y répondre.
J'obferverai d'abord que , fi l'objection
étoit capable d'infirmer les preuves fur
lefquelles je me fuis fondé , pour avancer
que les Hébreux fe font fervi de mois
lunaires , il s'enfuivroit feulement que cet
ufage n'auroit plus fubfifté fous les Rois :
mais on ne pourroit pas à la rigueur en
' conclure qu'il n'ait point fubfifté près de
1000 ans auparavant , du temps de Moïfe ;
( ce qui feroit fuffifant pour l'objet que je
me fuis propofé ). J'ai apporté en preuve
deux textes de Moïfe , dans lefquels il eft
clair qu'il a compté par mois lunaires .
L'objection , qui ne peut porter que fur
136 MERCURE DE FRANCE .
le temps des Rois , ne leur donne aucune
atteinte.
Je ne doute cependant pas que les mois
lunaires n'aient été en ufage même fous
( 1 ) les Rois d'Ifraël , auffi bien que l'intercalation.
Je pense que les Hébreux intercaloient
dès le temps de Moïfe ; s'ils fe
fervoient de mois lunaires , fi leurs fêtes
étoient d'ailleurs fixées à certaines faifons
de l'année , l'intercalation étoit une fuite
néceffaire de ces difpofitions. J'avoue que
la néceffité de l'intercalation n'a pu être
reconnue qu'à force d'obfervations , d'attentions
, de fçavoir & d'expérience , comme
le difent les fçavans Journaliſtes ; mais le
monde étoit affez âgé pour avoir fait cetteobfervation
; & même il y a lieu de croire
que l'intercalation a eu lieu dans le monde
long-temps avant Moïſe , comme on va
le voir.
Les connoiffances Aftronomiques ont
un rapport néceffaire & continuel avec
nos befoins journaliers . Elles ont été probablement
la premiere des fciences que
l'homme ait acquifes. Il eft du moins
(1) J'ai produit plufieurs textes qui prouvent
que les mois Lunaires étoient en ufage du temps
des Rois. Voyez Effai Phyfique fur l'heure des
marées de la Mer- Rouge , p. 17.
FEVRIER. 1757 . 137
certain ( voyez ci - deffous ( 1 ) pourquoi je
dis il eft certain ) que Tao Roi de la Chine,
a donné des préceptes d'Aftronomie , &
ce qui eft furtout remarquable ici qu'il
a connu l'ufage de l'intercalation plus de
400 ans avant Moïfe . En voici la preuve :
Tao apprend ( dit ce Prince à fes Mathématiciens
, dans un ouvrage compofé
vraisemblablement fous fon regne ) , « que
» pour déterminer l'année & fes quatre
faifons , il faut fe fervir de la lune inter-
» calaire » (2) . Les connoiffances de ce
genre ont été de bonne heure cultivées
en Chaldée & en Egypte : pourquoi n'y
auroient- elles pas été pouffées auffi loin
qu'à la Chine ? Moïfe avoit été , dit l'Ecriture
Act. 7 , 22 , inftruit dans toute la
fageffe , c'eft- à- dire , les fciences Philo-
ود
la
( 1 ) Je ne m'appuie point ici fur les temps
fabuleux de la chronologie Chinoife . Le P. Tournemine
& le P. Duhalde ont prouvé par des raifons
convaincantes , ( voyez là Deſcription de la
Chine , par le P. Du Halde, tom. 1 , p. 264. ) que
l'hiftoire & la chronologie Chinoiſe font certaines
& bien fuivies , à compter du regne d'Yao , le
même dont je parle . Il font régner ce Prince , fuivant
un calcul rapproché de celui des Septante ,
l'an 2357 avant J. C. Moyſe ne fortit de l'Egypte
que Pan 1930 avant J. C , par conféquent 427 ans
après le regne d'Yao .
(2) Voyez le Traité de l'Aftronomie Chinoiſe ,
par le P. Souciet. Paris , 1729 , in-4°, P. 7.
138 MERCURE DE FRANCE.
fophiques des Egyptiens. Il ne devoit
donc pas ignorer, non plus qu'eux , l'uſage
de l'intercalation .
Quant aux douze Officiers qui ont
fervi fous les Rois , il me femble qu'on
peut concilier l'ordre de leurs fonctions
avec l'ufage d'intercaler. Dans l'année intercalée
, ou de 13 mois , celui qui avoit
commencé le premier mois de l'année
devoit naturellement remplir le fervice
du treizieme mois ajouté. Alors celui
qui avoit fervi pendant le fecond mois
de la même année , fe trouvoit par- là
dans le cas de rentrer en fonction le
premier
mois de l'année fuivante. L'Officier
qui avoit rempli le fervice du treizieme
mois de l'année intercalaire , ne
devoit rentrer en exercice qu'après onze
meis révolus de l'année fuivante. Ainfi
fur 24 mois fucceffifs , il ne rempliffoit
effectivement que le fervice de deux. Tout
l'inconvénient qui pouvoit en réfulter
c'eft que celui qui avoit commencé la premiere
année , ne commençoit pas toujours
la fuivante. Mais cet inconvénient
en étoit- il un réellement perfonne n'y
perdoit rien , chacun étoit également fujet
à fubir à fon tour cette viciffitude.
Le changement d'année la rendoit néceffaire
, & on devoit à peine y faire at
tention.
FEVRIER. 1757. 739
Mais , dira - t'on , l'Ecriture fpécific
que chacun ne fervoit que pendant un
mois. J'en conviens mais il eft à préfumer
que l'Ecriture n'a voulu nous marquer
ici que ce qui fe faifoit communément.
Or dans la fuppofition que j'adopte
, il refte vrai que communémens
chacun ne fervoit qu'un mois dans l'année.
1º . Parce que l'année n'avoit communément
que douze mois , & l'année
intercalaire de treize mois ne revenoit
que tous les trois ans à peu près . 2 ° . Parce
que même pendant le cours de l'année
intercalaire , il étoit encore vrai que
communément les Officiers ne fervoient
que pendant un mois chacun. Sur douze
Officiers il y en avoit onze qui ne faifoient
à l'ordinaire qu'un mois de fervice
. Un feul d'entr'eux étoit chargé de
deux. L'ordre de ce fervice pouvoit encore
être réglé de plufieurs autres manieres
compatibles avec l'ufage de l'intercalation
. Mais celle- ci me paroît la plus
naturelle .
Cette difficulté ainfi difcutée , il m'en
refte une autre , M. R. P. , qui regarde
certaines expreffionis , dont vous vous êtes
fervi dans votre lettre fur la terre de
Geffen . Vous y dites vers la fin , que
les Hébreux partirent des environs de Ta140
MERCURE DE FRANCE.
J
nis la nuit du 14 au 15 , pour fe rendre
à Rameffé. Vous fuppofez enfuite
qu'étant partis de Rameffé , ils firent en
trois jours de marche le chemin qui conduit
à la Mer Rouge. Il fuit delà qu'ils
n'auront gagné la mer qu'après quatre
jours révolus depuis la nuit du quatorze
au quinze. C'eft un jour plus tard que
je ne l'ai cru : car je me fuis propofé de
prouver que ce fut à la fin du troifie- .
me jour , depuis la nuit du quatorze au
quinze , qu'ils arriverent à la mer , & qu'ils
la pafferent pendant la nuit fuivante. Mais
nos fentimens ne font pas fi oppofés fur
ce point , qu'on ne puiffe les concilier
au moyen d'une fimple explication.
D'abord nous fommes d'accord fur cette
circonftance capitale , fçavoir , qu'il n'y
eut que trois journées de marche depuis
Ramellé jufqu'à la Mer Rouge . Il eft d'ailleurs
conftant par le témoignage de l'Ecriture
, que les Hébreux fe mirent en marche
pour quitter l'Egypte , la nuit du 14
au quinze de la lune . Mais étoit -ce de
Rameffé qu'ils partirent la nuit du 14 au
15 , auquel cas ils n'auront eu en tout
que trois journées de marche à faire pour
gagner la mer , ou bien étoit- ce des environs
de Tanis ? au quel cas ils en auront
eu 4 à faire ?
FEVRIER. 1757. 14i
H
Cette différence feroit peu importante
fi elle n'influoit fur l'Epoque préciſe du
jour de la lunaifon , auquel les Hébreux
ont paffé la Mer Rouge. La nuit du 17
au 18 de la lune , le flux ou la haute
mer regne vers le fond de la Mer Rouge ,
depuis minuit juſqu'à 6 heures 2 : le lendemain
18 , il y regne trois quarts d'heure
plus tard , parce que le flux retarde de
trois quarts d'heure par jour. Il importe
donc , fi on veut s'affurer à quelle heure
les Hébreux ont dû trouver le flux ou le
reffux , lorfqu'ils ont paffé la mer , il importe
, dis-je , de fixer le jour de la lune
auquel ils l'ont paffé. Or pour y parvenir
, il faut commencer par déterminer le
jour auquel ils fe font mis en route pour
faire leurs trois journées de marche de
Rameffé vers la mer . Examinons donc
fi ce fut des environs de Tanis ou immédiatement
de Rameffé qu'ils fe mirent
en marche la nuit du 14 au 15 de la
lune de Nifan.
Nous avons un texte dans le livre des
Nombres , qui porte : Profecti de Rameffe
menfe primo , 15 die menfis primi , alterâ
die Phafe ... Filii Ifrael... caftra metati
funt in Socoth. c . 33 , v . 3. « Les enfans
d'Ifraël étant partis de Rameſſé lè
» 15 premier mois de leur année , s'arrê-
38
142 MERCURE DE FRANCE.
terent à Socoth pour y camper ». Il me
femble , M. R. P. , qu'on peut inférer de
ce texte , que les Hébreux partirent immédiatement
de Rameffé , & non des environs
de Tanis , pour faire la premiere
de leurs marches vers la Mer Rouge la
nuit du 14 au 15. Voici pourquoi .
Si les Hébreux étoient partis du voifinage
de Tanis la nuit du 14 au 15 ,
il s'enfuivroit , que dans l'intervalle du
même jour ils auroient fait tout le chemin
qu'il y a du voifinage de Tanis à
Socoth , c'est -à- dire , felon la diſtance par
vous affignée , environ 14 lieues . Comment
cela ? Vous allez le concevoir.
Il eft conftant d'une part qu'ils arriverent
le 15 à Socoth , éloigné de Tanis
de 14 lieues . Quintâ decimâ die caftrametati
funt in Socoth. D'un autre côté ,
il n'eft pas moins évident qu'ils feroient
auffi partis le 15 du voifinage de Tanis.
En effet dans la façon de compter des
Hébreux , la nuit du 14 au 15 , ( pendant
laquelle ils obtinrent la permiffion
de partir ) appartenoit au jour fuivant ,
& faifoit par conféquent partie du 15 .
J'ai appris dans vos écrits , M. R. P.,
( Differt. fur la Chro. ) que les jours des
Hébreux fe comptoient depuis un foir juſ
qu'à l'autre , enforte que la nuit précé
FEVRIER. 1757. 143
dente appartenoit toujours au jour prochainement
futur. Les Hébreux s'étant
donc mis en marche la nuit du 14 au 15 ,
on peut dire exactement , qu'en cette occafion
ils font partis le 15. Les voilà
donc d'une part arrivés à Socoth le 15 ,
de l'autre partis du voifinage de Tanis
auffi le quinze. Ils auront donc fait dans
cette fuppofition , tout le chemin de Tanis
à Rameffé , ( 14 lieues ) dans l'intervalle
du 15.
Eft- il croyable , qu'un peuple fi nombreux
, vulgus innumerabile , embarraffé de
fes troupeaux , fes bagages , fes enfans ,
un peuple qui a paffe la nuit probablement
fans dormir , mangeant la Pâque
un bâton à la main , dans la poſture de
voyageurs prêts à partir , un peuple qui
n'a reçu l'ordre de partir , qu'après minuit
; eft- il croyable , qu'un peuple en cet
état ait pu faire une fi longue traite
dans un jour ? Dira- t'on qu'il a pu arriver
vers la moitié du jour à Rameſfé
éloigné de 7 lieues , & repartir après une
courte halte pour arriver à Socoth éloigné
de 7 autres lieues Eft-il vraifemblable
que les Hébreux, qui n'ont fait que
7 lieues par jour les deux jours fuivants ,
en aient fait 14 le jour qu'ils étoient
le plus fatigués ?
+
144 MERCURE DE FRANCE.
* Il eft , ce me femble, bien plus croyable
que les Ifraélites étoient déja partis des
environs de Tanis pour fe raffembler à
Rameffé , quelques jours avant la nuit du
14 au 15 , par exemple , vers le dix du
même mois. Moyfe les avoit averti de
tenir prête pour le dix une victime , de
la garder jufqu'au 14 , & de l'immoler
tous enſemble. Ad 14 diem immolabitque
eum univerfa multitudo filiorum Ifrael.
Exod. 12. 6. Ils devoient donc être
tous raffemblés le quatorze pour faire cette
immolation . Peut- être même l'étoient-ils
auparavant car le Seigneur commanda
à Moyfe d'annoncer cet ordre d'immoler
à tout le peuple affemblé . Ad univerfum
catum filiorum Ifrael. Ibid. v . 3 .
Plufieurs Auteurs penfent que la nation
avoit profité de la circonftance des ténebres
qui furent répandues fur toute l'Egypte
immédiatement avant le quatorze ,
pour fe réunir en corps à Rameffé .
Jofephe nous apprend que non feulement
Moyfe avoit averti les Hébreux
de tenir la victime prête à être immolée
le quatorze , mais encore d'emporter avec
eux tout ce qu'ils avoient de bien , vla πάντα
επικομιζόμενους . Η ajoute encore quelque
chofe de plus remarquable , c'est que
Moyfe tenoit les Hébreux affemblés dans
Un
FEVRIER. 1757. 145
un même lieu & tout prêts à partir . Elo-
μους ἔχων ήδη τους Εβραίος προς την εξα
Sev ... Ev AUTà ouveìxev . Antiq. l. 2, c. 5 .
Pendant que les Hébreux étoient ainfi
affemblés à Rameffé , Moyfe & Aaron
étoient apparemment reftés à Tanis en
qualité de députés de la nation auprès
du Souverain . Celui- ci ne déclara fon confentement
au départ , qu'après la minuit
du 14 au 15. ( Exod . c. 12 , v. 29 , 30 ,
31. ) Moyfe & Aaron partirent fur le
champ pour porter cette bonne nouvelle
à Rameffé éloignée de Tanis de 7 lieues.
Rien de plus commun que de marcher
la nuit dans les pays chauds. Ils purent
arriver à Rameffé en moins de quatre
heures , portés par un char ou à cheval.
Les Egyptiens y coururent auffi pour preffer
le départ des Hébreux. Ils craignoient
que l'Ange exterminateur n'étendît fes
coups fur le refte de leur nation . Ils ne
leur donnerent point de relâche qu'ils
ne les euffent vu partir. Urgentibus Egyptiis
& nullam facerefinentibus moram. Les
Hébreux étoient prévenus qu'ils devoient
partir cette nuit-là , ils n'attendoient que
le fignal. Ils purent donc partir un peu
devant le point du jour , la nuit du
au 15 pour ſe rendre de Rameffé à Socoth
leis au foir.
G
14
146 MERCURE DE FRANCE .
L'Ecriture nous marque à la vérité
qu'ils partirent de Rameffé le lendemain
de la Pâque , Alterâ die Phafe ; ce qui
eft fujet à équivoque : car le lendemain
de la Pâque étoit proprement le feize .
Mais par ces termes le lendemain de la
Pâque , il faut entendre le lendemain du
facrifice folemnel de la Pâque , & non le
lendemain de la Cêne pafchale. Celle- ci fe
faifoit la nuit du 14 au 15 , par conféquent
le 15. Mais le facrifice fe faifoit
la veille dans le courant du 14 & vers
le foir. Les Hébreux donnoient à ce terme
foir un fens plus étendu que nous. Ils entendoient
fouvent par-là le temps , où
le foleil commence à décliner vers fon
couchant. C'étoit à peu près le terme de
trois heures après midi . Auffi Jofephe nous
apprend- il que de fon temps on faifoit
cette immolation folemnelle depuis trois
jufqu'à cinq. De bello jud. l . 7 , c . 17 .
Si on vouloit abfolument entendre
par ces mots ( alterâ die Phafe ... profecti
de Rameffe , ) le lendemain de la Ćêne
pafchale , il s'enfuivroit que les Hébreux
ne feroient partis de Rameffé que le ſeize,
En effet , puifque la Cêne fe faifoit dans
un temps qui appartenoit à la journée du
quinze , le lendemain de cette Cêne ne
pouvoit être autre que le feize. Mais
1
FEVRIER. 1757 . 147
une choſe réſiſte à cette fuppofition , c'eſt
que l'Ecriture nous marque pofitivement
que les Hébreux partirent le quinze , &
que ce quinze étoit le lendemain de la
Pâque. C'étoit donc le lendemain du facrifice
folemnel de la Pâque , & le quinze
précisément que les Hébreux partirent
de Rameffé , mais avant le jour & pendant
la nuit du quatorze au quinze.
:
Suivant cette difpofition , les Hébreux
partis le quinze avant le jour , n'auront
fait depuis que trois journées de marche
de Rameffé jufqu'à la mer. C'eft le plan
le plus conforme à l'expreffion de l'Ecriture
, qui les y fait arriver après trois
ftations ou campemens, & en même temps
aux témoignages réunis d'Artapane , de
la Chronique Juive Seder-Ollam , & de
Jofephe , qui les font arriver à la mer
après trois jours de marche.
Vous voyez , M. R. P. , que pour rapprocher
mon fentiment du vôtre fur la
date de la premiere marche des Hébreux ,
il ne s'agit que d'un fimple développement
de la queftion . Ce peuple a fans
doute fait une marche , comme vous le
penfez , pour fe rendre du canton Tanitique
à Rameffé mais on peut la rejetter
indéfiniment à un temps antérieur
au quinze . Il nous eft d'autant plus libre
:
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
de le faire , que l'Ecriture n'en a point
défigné le jour. Mais pour la premiere que
firent Hébreux depuis qu'ils eurent mangé
la Pâque , elle est très- expreffément attribuée
au quinze . En admettant que le départ
du canton Tanitique a précédé la
nuit du quatorze au quinze , tout fe concilie
, & l'époque du départ des Hébreux ,
ainfi que celle de leur arrivée à la Mer
Rouge , fe trouvent fixées avec la derniere
précifion. Ce n'eft pas une médiocre fatisfaction
pour moi , M. R. P. , d'avoir
pu réunir les fentimens contraires fur ces
différens points de critique importans par
leurs conféquences. J'ai l'honneur , & c.
HARDI , du College Mazarin.
MEDECIN E.
MEMOIRE fur les Eaux minérales &
médicinales , par M. Juvet , Médecin
de l'Hôpital du Roi à Bourbonne les bains,
& affocié Correfpondant du College royal.
des Médecins de Nancy.
ES 1. Les maladies font plus nombreuſes
que les remedes , fouvent les remedes
font moins forts qu'elles. Que n'a- t'on
pas fait , que ne fait- on pas tous les
FEVRIER. 1757. 149
jours pour en augmenter les claffes , pour
en trouver de plus fûrs & de moins infideles
que ceux que nos prédeceffeurs
nous ont laiffés ! On ne s'eft pas contenté
d'employer des plantes , des viperes , du
mercure , du fer , de l'antimoine & la
plûpart des productions de la nature ,
on a encore analyfé les corps fublunaires
, & l'art s'eft furpaffé pour en extraire
des agens puiffans contre les êtres
morbifiques.
On ne s'eft pas tenu aux remedes ordinaires
& aux reffources de l'art , lorfqu'il
s'eft agi de maladies qui leur réfiftoient
opiniâtrément . On a fait des recherches
ultérieures , & on a principalement
examiné les fecours qu'on pouvoit
tirer des Eaux minérales chaudes
& froides , que l'on voit fourdre du ſein
de la terre en très grand nombre & en
différens pays . L'Allemagne , l'Angleter- .
re , la Suiffe , l'Italie , l'Efpagne vantent
les leurs. La France n'a rien à leur envier.
Les deux Bourbons , la Bourboule ,
Evos , Balaruc , Barbazan , Bareges , Bagnieres
, Digne , Chaude-faigne , le Mont
d'or , Néris , Evahon , Vichy , Sail ,
Encauſe , Premeau , Bafdou , Plombieres ,
Bain Luxeul , Bourbonne & autres
lieux qui fourniffent des eaux chaudes ,
-
>
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
-font des tréfors fans ceffe ouverts & inépuifables
, qui enrichiroient plus la France
que fes vins , fi ces eaux donnoient
comme eux
l'exclufion aux autres . Les
deux Vics , les Martres de Vaire , Jaude
, Capvert , Anaille , Ste. Reine , Paffy ,
Château- Gontier , Vaujour , la Rochepofai
, Pons
Montendre , le Mans ,
Beleſme ,
Verberie , Forge , Pougue ,
Monbofq , Hebecrevon , Provins , Valhs ,
Chartres , Chatel- Guyon , Jouhe , Buffan
, Attancourt , & quantité d'autres
lieux fourniffent des eaux froides , falutaires
&
médicinales.
>
II. Cependant les bons effets des eaux
chaudes & froides , reconnus aujourd'hui
fi
univerſellement , furtout en Allemagne,
paroiffent avoir été négligés ou ignorés
des Anciens. Hippocrate le pere de la Médecine
n'en fait aucune mention. Les
Grecs & les Arabes n'ont point écrit des
eaux expreffément pour des ufages médicinaux.
La
fignification du mot therme ,
d'où eft dirivée celle d'Eau thermale ,
qu'on donne à préfent aux eaux chaudes
&
médicinales , ne prouve pas qu'el
les ayent été fort connues pour la guérifon
des maladies . Les thermes , les petites
thermes , thermula , n'étoient confidérées
en général , que comme des étuFEVRIER.
1757. ISI
ves , des bains plus ou moins étendus
pour fe laver le corps , ou pour fuer , qui
étoient publics ou domeftiques , & pour
lefquels ordinairement on faifoit chauffer
l'eau . Loca habentia aquas calefactas fudandi
lavandive ufibus deputata ( 1 ) .
:
Le linge n'étoit point en ufage chez
les Romains ; ils avoient befoin de fe
baigner fouvent auffi les bains étoientils
fort communs à Rome. Le feul Agrippa
en fit conftruire cent foixante & dix pour
le Public , & fous les premiers . Empereurs
on en comptoit jufqu'à huit cens.
Il y en avoit douze très - magnifiques
entre lefquels on diftinguoit furtout ceux
d'Alexandre Severe , de Tite & de Caracalla.
On a mis parmi les illuftres monumens
de l'anciennne Rome les thermes
de Dioclétien , & on prétend qu'on
voit encore à Paris les thermes de Julien
l'apoftat.
>
Les bains étoient communs non feulement
chez les Romains , ils le devinrent
dans tous les pays de leur domination ,
& furtout dans ceux où il y avoit
des fources chaudes , dont on conftruifoit
des baffins ou des bains publics. Les
nations imiterent leurs maîtres , & on
fe baigna familiérement comme à Rome ,
( 1 ) Ambrofii Calepini , Dict. nov. Linguar.
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
plus par propreté ou par volupté , ou même
pat Religion , que par remede.
Les glofes fur des infcriptions qu'on
nous donne pour antiques à Bourbonne ,
à Bourbon , à Plombieres , à Luxeul , font
arbitraires & inconféquentes pour la réputation
médicale de leurs bains dans les
temps réculés.
La boiffon des eaux chaudes & des
eaux froides entroit encore moins fouvent
que les thermes dans la médecine des
Anciens , tout éclairés qu'ils étoient d'ailleurs.
Ce que l'on y trouve là-deffus en
remontant jufqu'à Hippocrate , dans les
fragmens d'Hérodote , dans Paulus Actuarius
& Rhafes , eft tout au moins trèséquivoque.
Avicenne défend les eaux aigrelettes
elles menent à l'exulcération
de l'eftomac & des inteftins , à l'hydropifie.
Haliabbas défend les eaux ferrées ,
les eaux falines & fulfureufes . Les premieres
font ennemies de la rate , & les
autres de la tête. Pline eftimoit fi peu
les eaux , qu'il fe moquoit des Médecins
qui y envoyoient leurs malades . Medicina
nunc aquarum perfugio utitur ( 1 ) .
Cependant Galien obferve qu'il étoit
d'ufage de boire au printemps & en automne
des eaux chargées de foufre , de
(1 ) Plinius , lib . 31 , cap. 6.
FÉVRIER . 1757. 153
bitume & de nitre pour fe purger , &
que ceux qui étoient fujets à la gravelle
prenoient des eaux minérales par
précaution . ( 1 )
Alexandre de Tralles , qui vivoit dans
le fixieme fiecle , prefcrit pour la colique
les bains fulfureux & bitumineux , & par
tolerance accordoit aux malades d'en boire
de l'eau pour détruire des glaires tenaces
& collées à l'eftomac & aux inteftins
, & parvenir par-là à une cure éradicative.
Le filence des Anciens fur l'ufage interne
des eaux minérales , ou leurs imputations
, l'obfervation de Galien , qui
n'eft que d'après l'expérience d'autrui ,
l'indécifion d'Alexandre de Tralles , font
voir que cet ufage n'avoit aucune vogue
, encore bien moins de réputation .
Sur la fin du feizieme fiecle , Albanus ,
Abenquevit , Etfchenreuter , Flifius , Gentilis
, Guinterus , Rulandus , Sermundus ,
Viottus , Bondis , Baccius , Carnarius ,
Dortomannus , Gabellius , Fabianus - Summerus
& au commencement du dixfeptieme
, Fabricius , Aurélius , Palazzoli
, Matthæus , Paver , écrivirent enfin ex
profeffo fur les thermes , & les applique-
>
( 1 ) Galenus de Sanit . tuend. lib . 4 , id. de Renr
affectib, dignofcend. & curand..
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
rent avec fuccès aux maladies. La réputation
des thermes étoit formée alors ,
& fe formoit de plus en plus. La boiſſon
néanmoins des eaux n'étoit pas en vigueur,
foit que la crainte , la crainte , foit que le préjugé
y miffent obftacle , & elle étoit toujours
un problême.
Tabernæmontanus qui eftmort en 1590,
eft un des premiers qui foit entré dans
le détail fur la boiffon des eaux froides .
Geringus en 1592 écrivit fur les eaux
de Spa , Henri de Heer , qui l'a ſuivi
d'affez près , donna fon Spadacrene , ou
fon Traité des eaux de Spa , qui eft ce
qu'on commence à voir de plus précis
fur cette matiere : & quoique Limborth
eût déja écrit en 1559 fur ces eaux ,
qu'elles fuffent déja les plus connues ,
quoique fur la frontiere du Royaume
elles étoient fi peu ufitées en France ,
que le Roi Charles IX y envoya M.
Miron fon premier Medécin , pour s'informer
de leurs qualités , d'où l'on doit
inférer , que l'ufage des eaux froides n'étoit
pas fort repandu , & qu'on les employoit
affez rarement.
L'ufage interne des eaux chaudes eft
encore moins ancien que celui des eaux
froides. Celui des eaux de Bath fi fameufes
en Angleterre eft moderne : il ne reFEVRIER.
1757 ; ~~
155
monte pas plus haut qu'à la fin du feizieme
fiecle . Tout ce que Freind , dans
fon hiftoire de la Médecine , s'efforce de
rapporter pour reculer cette époque , n'eſt
de fon propre aveu que conjectural.
Le Docteur Thibault qui a écrit ſur
notre eau en 1908 , dit qu'on a été
fort long-temps fans boire de cette eau ,
que ce n'eft que depuis quelques années
qu'on en a mis la boiffon en pratique.
A Berthemin , Médecin du bon Duc Henri
II de Lorraine , Ecrivant en 1615 des
eaux de Plombieres , nous aprend que
ce Prince en voulut boire pour fon eftomac
en 1614 ; qu'avant ce temps on venoit
à Plombieres , principalement pour
fe baigner , & qu'on fe contentoit de
boire quelques verres d'eau chaude , que
la plûpart n'en buvoient point du tout.
M. Pafcal qui a éctit des eaux de Bourbon
l'Archambault en 1699 , infinue
que ce n'eft que depuis peu qu'on boit
ces eaux , & M. Chomel qui a écrit en
1738 de ces eaux , de celles de Vichy
prétend que l'ufage intérieur en eft nou-
-
yeau .
La boiffon des eaux chaudes & froides
s'acquéroit une eftime fi générale ,
qu'en France Louis XIV ordonna à M.
Duclos de l'Académie Royale des Sciences,
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
d'examiner ces eaux qui faifoient corps
dans la matiere médicale. Il fit un
Traité des eaux minérales du Royaume ,
chaudes & froides , qui fut imprimé à
Paris en 1675.
a fait
Tout le monde Médecin s'intéreffa vivement
à cette partie reconnue univerfellement
par l'expérience , pour effentielle
dans la médicine , & il parut quelques
ouvrages fur la boiffon des eaux. Le célebre
Hoffman , cet ingénieux fcrutateur
de la nature des eaux minérales ,
de nos jours des differtations exactes fur
celles d'Allemagne. Schaw & Slare en
Angleterre ont pouffé plus loin qu'Hoffman
leurs recherches fur les eaux minérales
. Ces Auteurs contemporains ont
mieux réuffi que leurs prédeceffeurs , &
ent ouvert les chemins qu'il faut fuivre
dans une carriere difficile à parcourrir.
Plufieurs Médecins fuivent leurs traces
; & le Public leur eft redevable de
quelques découvertes que l'on fait de
temps en temps dans ce genre. C'eft par
eux que nous connoiffons mieux que
ci- devant les eaux de Cauteres , de Jouhe
, de Buffan & d'autres , & nous avons
l'efpérance bien fondée de connoître dans
la fuite les eaux chaudes ou froides ,
que l'on confond très- fouvent , les chauFEVRIER.
1757. 157
des avec les chaudes , les froides avec
les froides , & quelquefois les chaudes
avec les froides , par leurs différences ſpécifiques
que l'analyfe & l'obfervation
détermineront catégoriquement. Ces connoiffances
feront le fruit du travail des
modernes , comme celles que nous avons
déja , & qui font fi fort au deffus de
celles des anciens . Sua veterum , fua poſteriorum
gloria. C'eft à ce travail que nous
devons les connoiffances que nous venons
d'acquérir fur l'eau même de la mer ,
que les anciens croyoienr contenir un
virus qui s'en exhaloit par le repos. Sin
cera & fine potabilis aque mixtione repofita
virus deponit. ( 1 )
III. Malgré les effets des eaux minérales
, qui font fi merveilleux que quelques-
uns femblent tenir du prodige, Hoff
man , dans fa differtation fur les eaux de
Bas-Selter , fe plaint de ce qu'il y a encore
des Médecins qui , partie par ignorance
& faux préjugé , partie par orgueil ,
méprifent ces eaux , & en écartent leurs
malades par toutes fortes de doutes ; &
dans fa differtation fur les eaux & le
fel de Sedlitz , que l'ignorance & l'envie
font fi grandes chez quelques Mé
decins , qu'ils ne difcontinuent point de
(1 ) Diofcorid. lib. s , cap. 19.
158 MERCURE DE FRANCE.
décrier ces eaux , jufque- là qu'un Médecin
affez connu avoit ofé avancer en
bonne compagnie , que ces eaux contenoient
de l'arfenic , & que c'étoit de
ce poifon qu'elles tiroient leur qualité
purgatif.
Hoffman réfute fi bien cette imputation
odieufe , que je ne puis céder au
plaifir que j'ai de placer ici cette réfutation
, que l'on doit imiter toutes les
fois qu'il s'agit de combattre une objection
. Objectionibus refponfione folida renituntor
, fi defit , honeftius tacento.
« I. La terre même ne produit de l'ar-
» fenic nulle part ; mais c'eft une choſe
» connue , que ce poifon eft une produc-
» tion de l'art , & qu'on le tire du co-
» balt ou de la mine de cuivre par la
» violence du feu , à mesure qu'on fait
» le bleu.
» 2. C'est encore une chofe qu'on fçait ,
» que les eaux qui fe trouvent dans les
» endroits où le cobalt fort , ne font ni
» venéneuſes , ni purgatives , & par conféquent
quand même nos eaux coule-
»roient par une femblable mine , elles
n'en feroient point pour cela empoi-
» fonnées , & n'en tireroient point leur
>> vertu purgative.
ود
2
» 3. On ne trouve pas même dans les
FEVRIER. 1757 . 159
» environs de Toplitz , ni dans tout le
voifinage de notre fource amere , la
moindre apparence de cobalt.
ود
ور
و ر
و د
>>
4. L'arfenic étant le plus fort de tous
les poifons & le plus mortel , il fuffi-
» roit que nos eaux en cuffent la plus
» légere teinture , pour que l'ufage en
» fût fuivi de la mort. Mais fuppofé
qu'on ne fçût pas en faire l'analyſe ,
pour fçavoir ce qu'elles contiennent ,
» & de quoi elles font capables , l'expé-
» rience journaliere ne prouve- t'elle pas
qu'elles ne font pas malfaifantes , mais
qu'au contraire elles produifent des ef-
» fets falutaires.
ور
و د
ود
» 5. Je voudrois donc bien fçavoir
»comment & fur quel fondement on
»voudroit prouver à priori par des expériences
faites fur ces eaux , qu'elles
» contiennent de l'arfenic , on feulement
» une fubftance qui en approche ? car je
»fuis pleinement perfuadé , que la chofe
» n'eft pas poffible. Si l'on prétendoit
trouver cette preuve dans leur vertu
»purgative même , il faudroit dire auffi
par la même raifon , que les eaux de
» Carlsbad , le fel d'Ebfom , la magnéfie
» contiennent auffi de l'arfenic ; ce qui
» cependant eft abfurde . >>
و ر
Il est vrai que rien n'eft fi calomnić
160 MERCURE DE FRANCE.
que les eaux minérales : on leur attribue
volontiers toutes les cataſtrophes malheureufes
, quoique rares , qui fuivent leur
ufage. On n'examine pas fi le malade
s'y eft bien ou mal conduit , s'il a été
bien ou mal dirigé , s'il y a été envoyé
trop tard , ce qui arrive fouvent , parce
qu'on regarde ces eaux comme le dernier
afyle , qui fouvent devroit être le premier
, fi fa maladie étoit fufceptible ou
non de guérifon. Il eſt évident qu'on
leur rend quelquefois bien moins de juftice
qu'aux autres remedes. Qu'un malade
foit attaqué d'une efquinancie des plus
inflammatoires , il eft faigné & refaigné ,
il meurt. Qu'on ampute une jambe fphacelée
, on meurt. La faignée & l'amputation
auront toujours lieu dans ces cas
elles font & feront toujours une regle ,
que les défauts de fuccès ne feront jamais
abroger. Dans ces circonftances le
remede n'a jamais tort , & dans des circonftances
égales , en fuppofant , que les
eaux auroient été auffi bien appliquées
qu'indiquées , elles pafferoient pour meurtrieres.
Le poft hoc , ergo propter hoc , ne
s'exerça jamais plus malignement qu'après
les eaux ; c'eft toujours d'après lui ,
que jugent les aveugles & les efprits.
paffionnés , comme fi les événemens heu
FEVRIER. 1757. 161
reux ou malheureux ne dépendoient pas
fort ordinairement des circonstances ou
des caufes particulieres qu'on ne peut
démêler par ces événemens , comme fi
ce qui arrive dans la cure d'une maladie
, étoit toujours l'effet du procédé ou
du remede qu'on a mis en ufage . Ils
ignorent ou affectent d'ignorer que le
propter hoc & le poft hoc forment ici des
énigmes , que l'obfervateur le plus au
guer n'explique pas toujours , lorfqu'il
ne fuit que par dehors des démarches ,
qui n'inftruifent point affez de ce qui fe
paffe au dedans .
J'ai vu des malades qui n'avoient fait
que le voyage des eeaauuxx ,, qui n'en avoient
point bu , qui ne les avoient pas touché
du bout du doigt , dont la mort ou le
mauvais état étoient rejettés fur les eaux.
Ces imputations de quelque efpece qu'elles
foient , prennent bien fouvent racine
dans la rivalité baffe des endroits mêmes
qui poffedent des eaux . J'en pourrois fournir
de grands exemples . Il s'en trouve de
fort comiques dans Deffault ( 1 ) . D'ailleurs
l'amour de la propriété nous fait fouvent
déraifonner. Je connois des particuliers
gens d'efprit & de très-bon fens ,
(1) Differtations fur la pierre , p. 146. & fuiv.
& fur la goutte , p. 284 .
162 MERCURE DE FRANCE.
qui font convaincus de bonne foi que
le vin de leur crû vaut prefque celui de
Bourgogne ou celui de Champagne , &
qui regardent comme une grande injuftice
la diftinction d'un marchand , qui
à peine leur donne la dixieme partie du
prix qu'il met à ces vins diftingués.
Ceux qui ont des eaux chaudes ou froides
les élevent jufqu'au ciel ces eaux
font des miracles & en ont fait avant le
déluge . Elles font toujours les premieres ,
elles renferment toutes les qualités des
autres , elles conviennent à toutes fortes
de maladies . Que ce langage eft vain &
téméraire ! Quò circà non benè convenimus
cum illis , qui ad omnes omninò morbos
Spadanam commendant fine delectu , adeòque
eandem in blafphemiam ufque extollunt ,
fcilicet non effe , quod jam deinceps , nactis
fpadanis , veterum aquarum miracula ,
vel Siloes pifcina , vel Jordanis naamum ſonantis
ftupeamus ; cum hic & attonito morbo
convulfione , paralifique laborantes , leprofofque
curari videamus . Apage ! Miracula
inimitabili conftant digito ( 1 ) .
Vandelmont qui fait ces plaintes écrivoit
en 1661. Les eaux de Spa furtout
jouiffoient alors de la plus brillante ré-
( 1 ) Vandelmont Paradox . quint. de Virib.
Spadan.
FEVRIER. 1757. 163
putation elles étoient connues & ufitées
dans toute l'Europe. Les autres eaux
froides la partageoient , & elle étoit telle
& plus étendue que celle qu'elles avoient
du temps de Pline le jeune , qui parle des
caux froides de France , comme de celles
de Provence , du Languedoc , du Bearn ,
de la Guyenne & de celles de Spa , qui ,
l'on s'en rapporte à lui , étoient une
panacée.
La réputation des eaux froides s'eft foutenue
jufqu'à préfent. Il paroît néanmoins
que celle des eaux chaudes l'a fait diminuer
; au moins l'ufage interne des eaux.
chaudes a prévalu dans quantité d'occafions
, où l'on recouroit aux eaux froides.
Les liqueurs trop fraîches caufent en
effet de l'enrouement , bleffent les enfans
& les vieillards qui n'y font point accoutumés.
Les phtifiques , les afthmatiques
, les valetudinaires , les pituiteux
doivent les éviter. Non asthmaticis , non
phiificis , non caufariis , non pituitofis ....
fed fanis , fed biliofis glaciem prafcribimus.
Page fix d'une theſe foutenue aux écoles
de Paris en 1741 An in biliofis gelida
glaciatique liquores bradypepfiam pracavent ?
Amatus Lufitanus ( 1 ) , Schenkius ( 2) ,
(1 ) Cent. 2 Curati. 62.
3, Obſervation.
(2 ) Lib.
164 MERCURE DE FRANCE.
Marcellus Donatus ( 1 ) citent beaucoup
d'exemples de gens , qui font morts pour
avoir bu de l'eau froide ; & Ettmuller
veut qu'on foit circonfpect à l'ordon
ner , parce que , dit- il , beaucoup de
gens en font morts. Je ne fçais fi le
remede à la glace du R. P. Bernard a
fait de grands progrès à Malte & à Naples.
La France ne l'a pas encore adopté
foit parce que l'air y eft plus tempéré qu'en
Italie , foit parce que les heureux fuccès
ne compenfent point les mauvais , foit
parce que l'application méthodique du remede
eft trop incertaine & trop périlleuse ,
comme le prouve une lettre inférée dans
les Mercures de 1725 , qui , comme ceux
de l'année précedente , publient des lettres
fur le remede à la glace. On y peut
voir entr'autres une lettre par extrait
écrite de Malte le 12 Juillet 1724.
Elle commence par ces mots : Or écoutez
, Seigneurs petits & grands , l'hiſtoire
del Medico dell aqua frefca , &c. il a
par charité , par vanité , ou par malice
contre la Faculté , entrepris de guérir les
maux inconnus aux Médecins , & c . La
lettre dont il s'agit , eft du 18 Juin
1725 .
( 1 ) Hift. Medic. mirab. lib. 4 , cap. 6.
FEVRIER . 1757. 165
ود
« Le bon Capucin fait tous les jours
» de nouvelles cures , mais défabufez - vous
il ne veut pas donner la méthode de
» faire prendre l'eau . Il nous a paru
» qu'il la donnoit différemment à tous .
«Je crois vous avoir écrit qu'on en fait
» une ici , & qu'on l'a envoyée en France.
«Je l'ai vue & je la lui montrai dans le
» deffein de la traduire en François. Il
» me dit qu'elle étoit propre à tuer ceux
qui en feroient l'épreuve. Vous la ver-
»rez peut-être à Paris , je fçais qu'elle
»a été envoyée en Provence.
La fraîcheur des eaux froides en rend
l'ufage fufpect , où les eaux chaudes ne
le feront point. Nihilominùs plus damni
ab acidulis , quàm thermis induci & procurari
experientia teftimonio conftat. Culpam
autem frequentioris hujus noxa , meritò
in frigus , quod nonnullis corporibus.
infenfiffimum & potis iifdem , interioribus
allabitur , rejiciendum effe puto . Quantùm
enim periculi nocumenti , & hominibus
& reliquis animantium generibus frigidus
incutiat potus , notiffimum & quotidianum
eft (1 ). Il faudroit être en bonne fanté
pour boire les eaux froides , au moins
avoir un vigoureux tempérament Op- :
( 1 ) F. Hoffman . de element. virib . & ufu Medicator.
font. 5 , 42,
166 MERCURE DE FRANCE.
+
tima vita ftamina , avoir de la jeuneffe
ou un grand refte de jeuneffe. Les valétudinaires
, les gens délicats , les plus infirmes
, tous les âges foutiennent beaucoup
mieux les eaux chaudes. Les froides
ne paroiffent convenir qu'à ceux
qui ont le pouls grand , fort & fréquent ,
qui ont le reffort des vaiffeaux déployé
& très- ferme , dont les vibrations caufent
dans les liquides beaucoup d'agitation ,
d'où ces liquides font plus remuans &
plus actifs . La bile & les efprits , dont
l'activité est toujours proportionnée à la
force & à la vîteffe du jeu des vaiffeaux ,
s'y forment promptement , & le feu eft
dominant partout. Il faut réfréner le reffort
des folides qui eft fort & qui a
beaucoup de trait , plutôt que de l'exciter
; il faut calmer l'impétuofité des liquides
qui roulent comme un torrent.
Les eaux froides rempliront ce double
objet , les chaudes n'y pourroient réuffir
qu'avec des précautions multipliées.
Malgré ces indications , qui exigeroient
'qu'on bût les eaux froides à la fource ,
il n'eft pas toujours aifé de les remplir
par-là , & l'on eft fouvent obligé de faire
tiédir ces eaux , avant que de les faire
avaler. Hoffman veut qu'on ufe toujours
de cette attention : Paulifper tepefacta biFEVRIER.
1757 . 167
bantur ( 1 ) , & on peut confulter là - def
fus Mæglingus de inconfiderato acidularum
ufu , differtatio medica oppofita illis , qui
eum omnibus indifferenter , & quidem eriam
frigidum , magnâ item copiâ concedere non
dubitant.
,
Cependant pour fe fouftraire aux inconvéniens
de la fraîcheur de l'eau puifée
à fa fource , on tombe dans un autre
écueil . Le feu en chaffe aifément le
volatil , & c'est lui qui eft le principal
ingrédient des eaux froides , qui pour la
plupart ne renferment point ou très- peu
de principes fixes . Le repos feul les fait
éventer de façon , que communément elles
ne prennent plus aucune teinture avec la
noix de gale , & prefque toutes les eaux
froides en prennent à la fource . Ce changement
, fans doute , les fait dégénérer ,
& les dépouille de ce qu'elles ont de précieux.
Si le feul repos opere ce changement
d'une maniere fi manifefte , que
ne fera pas le feu par fon action fubit
& rarefcente ? Je ne puis mieux la comparer
qu'à celle du fouffle , qui dépouilleroit
dans un inftant une furface bien
pilée d'une poudre très-fine & très - légere ,
qui la couvriroit dans tous les points,
(1 ) Idem , ibidy
168 MERCURE DE FRANCE.
Cette privation du volatil des eaux
froides , qui eft le produit du feu , les
détruit prefque entiérement , ou au moins
les ramène à l'eau commune , dont elles
confervent les vertus.
La fraîcheur des eaux froides , la difficulté
de parer à fes impreffions par des
moyens , qui n'en diminuent point le mérite
, ont beaucoup contribué à la fupériorité
que s'eft acquife la boiffon des eaux
chaudes , qui d'ailleurs eft plus délayante
que la boiffon des eaux froides. Cependant
je crois qu'elle la doit plus encore
à la quantité de principes fixes & fenfibles
par eux-mêmes autant que par leurs
effets , qu'elles renferment plus ou moins
prefque toutes , & qui manquent ordinairement
dans les eaux froides : le principe
aqueux à part , qui leur eft commun
, eft l'enveloppe générale de tous
les autres , foit fixes foit volatils , qui
donne fon nom au tout ou au mixte ,
dont l'énergie refulte effentiellement de
la combinaiſon exacte & actuelle de toutes
fes parties.
IV. Que les eaux minérales foient imprégnées
d'un élément volatil ou fpiritueux
plus que les eaux communes , ou
que l'efprit de Dieu , qui a pénétré les
unes & les autres , felon les zélateurs du
volatil
FEVRIER. 1757. 169
volatil des eaux minérales , lorfqu'il étoit
porté fur la furface des eaux dans le temps
de la création , Spiritus Domini ferebatur
fuper aquas ( 1 ) , foit plus animé & plus
vivifiant dans les eaux minérales que
dans les eaux communes ; c'eft ce que per
fonne ne révoque en doute.
Les Bulles que l'on voit s'élever avec
rapidité du fond de ces eaux à leur fuperficie
, & dans les bouteilles qui en
font remplies , le fifflement qu'elles font
entendre en débouchant ces bouteilles ,
que je fuppofe avoit été bien fcellées auparavant
, & expofées quelque temps dans
un lieu un peu chaud , ces bouteilles
qui ne peuvent foutenir la chaleur du
Bain-Marie , qu'elles ne caffent fur le
champ , fi on n'a pas eu foin de les déboucher
, pour les reboucher négligemment
quand on veut les échauffer
pour s'en fervir ; cette pente au fommeil
qu'elles procurent quelquefois dans la matinée
& furtout après diné , font les principales
preuves de ce volatil qui abonde
dans les eaux minérales , parmi lefquelles
celles qui font fufceptibles des
épreuves avec la noix de gale en poudre
ou d'autres épreuves de cette efpece ,
ne le font plus , fi elles font tranfpor-
( 1 ) Genef. cap. 1 .
>
H
170 MERCURE DE FRANCE.
tées , & qui toutes perdent par le tranfport
ces odeurs , ces faveurs , quelquefois
cette limpidité naturelle , qui font
le fceau de la perfection de l'ouvrage ,
tel qu'il eft forti des mains du Createur.
C'est lui qui leur a donné ce volatil , qui
les a créé & conftitué chaudes ou froides
, comme c'eft lui qui a créé & réglé
les faifons , l'Eté , l'Hyver . Ces eaux
portent avec elles l'empreinte de la création
par un caractere d'immutabilité , qui
fe remarque furtout dans les eaux chaudes
en Allemagne , en Italie , en Eſpagne
, dans la Natolie comme en France ;
ces eaux font inaltérables & invariables :
la température de climats fi différens , la
variété des faifons n'en diminuent ni
n'en augmentent la quantité & la chaleur.
Qui ne croiroit , par exemple , que les
pleurs de terre , après les grandes pluies ,
les dégels ne devroient pas tamiſer au
travers des canaux qui conduifent ces
eaux pour enfin s'y mêler , les altérer plus
ou moins ? C'eft là ce que la raiſon ſuggere
, ce que les faits détruifent . Ces
eaux font des êtres à part , ifolés & faits
pour d'autres ufages que les eaux vulgaires.
Elles ne doivent point avoir de
commerce avec elles , elles font deſtinées
à une autre fin. Celles - ci font faites pour
>
FEVRIER. 1757. 171
des befoins journaliers & ordinaires , celles
maladies. les-là Deus creavit mepour
dicamenta (1 ).
Cette fimple croyance qui eft celle de
Paracelfe & de fes fectateurs , va au moins
de pair avec cent fyftêmes différens fur
la caufe de la chaleur , de la formation
des principes & du volatil des eaux , qui
tous font exposés à des difficultés infolubles
, s'entre-détruifent , parmi lesquels
le plus fatisfaifant , & qui eft celui des
modernes , dont les inventeurs font Lif
ter ( 1 ) & Bergerus ( 2 ) , eft celui des
Marcaffites ou mines compofées de fer &
de foufre , qui s'échauffent dans les entrailles
de la terre . Je ne m'étendrois
davantage là- deffus qu'inutilement , étant
arrêté d'ailleurs par les bornes d'un fujet
, que des recherches plus curieufes
qu'utiles ne rendroient pas plus intéreſfant
Huc procedes , & non ibis ampliùs.
La curiofité n'inftruit guere plus fur
la nature du volatil des eaux , quelque
réel & quelque utile qu'il y foit , que
fur fa formation . On ne connoît aucun
moyen pour en déterminer ou à- peu-près ,
ni la quantité ni la qualité. Cet embar-
(1 ) Ecclefiaftic. cap . 98 .
(2) Médecin de la Reine d'Angleterre .
(3 ) Célebre Profeffeur de Léipfic.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
ras feroit fouhaiter que des épreuves
chimiques , quelque infideles qu'elles
foient , nous euffent fourni quelques
obfervations là - deffus ; nous aurions au
moins quelque chofe de plaufible , fi pár
ces épreuves l'on eût pu parvenir à donner
du corps & des couleurs à ce volatil
, comme la chimie y a réuffi dans la
décompofition des mixtes tirés des trois
regnes . On en est encore au premier
pas , & nous ne fçavons pas fi les eaux
minérales ont plus ou moins de ce volatil
, que la citrouille qui , foumise à
la diftillation , n'en fournit pas tant que
la bardane. Par elle nous fçavons au
moins que l'une & l'autre contiennent
un fel volatil ammoniacal , avec
différence , que la citrouille n'en a qu'une
médiocre portion & la bardane beaucoup
plus.
certe
Quoique la Chimie ait répandu par
la combinaifon fcrupuleufe de fes rapports
, par fes compofitions & fes décompofitions
, un grand jour fur la matiere
medicale , elle eſt toujours fous le joug
de l'expérience. C'eft l'expérience qui décide
fouverainement des effets des mixtes
par l'obfervation ; ce n'eft que par elle
que nous connoiffons que l'antimoine eft
émétique , le quinquina fébrifuge , l'oFEVRIER.
1757. 174
pium narcotique, les cantharides corrofives
de la veffie , l'arfénic un poifon ; que ces
mixtes agiffent différemment fur les hom
mes ou fur les animaux. Ainfi le fublimé
corrofif tue les hommes , & à la même
dofe il n'eft que vomitifpour les chiens :
le jalap , qui donne des convulfions aux
chiens , n'eft en même dofe que purgatif
pour les hommes : la noix vomique.
qui n'eft pas funefte aux hommes , left
aux chiens , quoiqu'à la plus petite dofe :
lés amandes amères ne nuifent point aux
hommes , & font pernicieufes aux aniinaux
, furtout aux volatiles : le fafran des
métaux eft un puiffant émérique pour les
hommes , & n'eft qu'un fudorifique pour
les chevaux ; l'aconit , qui eft un purgatif
pour le francolin , & la ciguë la nourriture
des cailles, font l'un & l'autre un poifon
pour nous. C'eft l'expérience qui nous
apprend que l'agaric de chêne eft un
fpécifique contre les plus énormes hémorragies.
Ces connoiffances qui font le fruit de
la feule expérience , font au deffus des
loix chimiques ; mais les mixtes n'y font
pas moins fujets , & c'eft en évaluant
ces loix , en fubjuguant ces mixtes par la
réfolution de leurs parties intégrantes ,
que l'on a trouvé , par exemple , que le
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
quinquina devoit avoir d'autres vertus
que fa vertu fébrifuge , l'opium d'autres
vertus que fa vertu affoupiffante , & le
réfultat des regles chimiques reduit à de
nouvelles expériences , nous a fait faire
plus de progrès dans la pratique & l'application
de ces remedes dans un fiecle ,
que l'on n'en auroit fait pendant plufieurs
par des heureux hazards .
Malheureufement le volatil qui fait
partie des eaux minérales , échappe entierement
au flambeau de la chimie . Il
n'eft point fufceptible d'examen par aucun
rapport vifible , comme les parties
des autres mixtes : il refte donc à l'eftimer
au poids de l'expérience.
Cette expérience qui nous a appris
que le quinquina eft fébrifuge , l'opium
fomnifere , ne peut rien nous apprendre
du volatil des eaux individuellement ,
puifqu'il eft mêlé intimement à leurs
parties , & n'en peut être féparé que par
la fimple évaporation , fans qu'il en refte
plus aucune trace. L'expérience feule ne
peut nous inftruire , que des effets du
tout ou de l'union de toutes fes parties ;
d'où il paroît que le volatil des eaux
en lui - même & par lui même feul , n'eſt
pas plus foumis à l'expérience qu'à la
chimie , qui néanmoins confervent l'une
FEVRIER. 1757. 175
& l'autre leurs droits abfolus & féparés
fur le principe aqueux , les fels & les
différens minéraux qui les compofent.
Si nous comparions ce volatil aux efprits
ardens , aux huiles effentielles tirées
des plantes , aux fels & aux efprits
volatils tirés des animaux , il y auroit
bien du mécompte. Ces matieres fpiritucufes
& volatiles agitent nos corps irrégulièrement
, échauffent , altérent , épuifent,
& on ne peut pas accufer le volatil
des eaux de ces impreffions tumultueuſes
& incendiaires , quelle que foit fa
qualité & fa quantité dans ces eaux .
Comme on ne peut rien fixer fur la
nature & les effets de ce volatil , on a
employé l'hypothefe , on a mis à profit
toutes les douceurs & fes facilités , qui
font le dernier refuge de la raison . Les
uns ont fait de ce volatil un efprit lumineux
logé dans les eaux minérales d'une
maniere fi traitable & fi bénigne , fi proportionnée
à la conftitution humaine ,
qu'il échauffe fans brûler , qu'il anime
fans enivrer , & produit une joie fûre
& tranquille , comme feroit celle d'une
bonne nouvelle , fans jetter enfuite dans
cette abattement qui eft fouvent la fuite
des cordiaux . Les autres ont fait de ce volatil
un air léger , uni & halitueux , un zé-
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
phyr complaifant , qu'ils ont prefque habillé
de velours pour le faire paffer fans
violence & d'une maniere auffi pacifique ,
que
la circulation dans toutes les parties
du corps , tant pour renouveller le véhi
cule des humeurs , que pour rendre aux
nerfs leur molleffe & cette flexibilité
élaftique qui leur eft propre. D'autres, fans
tant de circonlocutions fuperflues , en ont
fait des calmans nés.
Si l'on s'en fût tenu à ces imaginations
, qui cadrent affez bien avec les
opérations des eaux , elles feroient fupportables.
Les eaux en général font cor
diales & rafraîchiffantes tout à la fois :
cordiales , en ce que levant les obſtacles
qui s'oppofoient au cours libre des liqueurs,
le coeur & les arteres jouent mieux : rafraîchiffantes
, en ce que ces obftacles écartés
, le principe de la vie, vis vita , n'eft plus
expofé aux efforts redoublés & continuels ,
qu'il fait lui même pour fe redreffer ;
efforts qui troublent , quoiqu'à une bonne
fin , l'économie animale , y jettent un
défordre néceffaire , & la mettent plus
ou moins en combuftion.
Mais que l'on ait fait du volatil des
eaux l'agent principal & prefque unique
de leurs opérations , que l'on en ait fait
une forte de divinité que l'on encenſe à
FEVRIER. 1757 . 177
tout propos , que l'on ait prefque oublié
par la force de l'enthoufiafme les autres
principes des eaux , qui n'ont pas feulement
, comme ce volatil , la prérogative
de l'exiſtence & de la réalité , qui frappent
encore nos fens , que nous pouvons
traiter par toutes fortes d'examens utiles
& conféquens ; n'est- ce pas s'attacher air
merveilleux en négligeant le fimple , le
naturel , qui doivent être l'objet de nos
contemplations , qui en font les limites ≥
La nature ne fe montre à nous que
par des fenfations. Les réflexions qu'elles.
occafionnent dans notre efprit , ne peuvent
nous conduire qu'à la découverte des
rapports. Si nous ne pouvons nous en
convaincre , cédons à l'inftruction que
nous donnent les livres de tant de Philofophes
que nous reconnoiffons n'être
que de belles tentatives très- voifines de
la chimere.
Dans l'examen des eaux minérales donnons
à notre efprit toute la liberté que
les fens lui permettent , n'y cherchons
que ce que les fenfations nous y découvrent
, foyons fobres fur le refte ; des
vues ambitienfes nous jetteroient dans
l'erreur , nous mettroient hors de la voie.
Faiſons , j'y confens , de leur volatil l'efprit
recteur ou l'archée des eaux , qui ac-
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
compagne partout & foutient leurs principes
aqueux , falins & métalliques , comme
ces principes l'accompagnent lui mênon
cependant par cette réciprocité ,
qui ôteroit à ces principes toute action
par l'abfence de cet archée , mais qui
au contraire lui ôteroit toute la fienne
par l'abfence de ces principes. C'est là
tout ce que nous fçaurons de ce volatil
, en lui donnant un titre plus pompeux
que bien acquis.
La fuite au prochain Mercure.
CHIRURGIE.
A L'AUTEUR DU MERCURE.
å MONSIEUR , je vous prie de procurer
l'obfervation qui fuit , une place dans le
Mercure prochain . Je lui trouve tant de
rapport & de conformité avec celle que
M. Bréban y a fait inférer en Octobre ,
que je croirois faire un larcin , fi je paffots
fous filence un fait , à la démonftration
duquel les conjectures de cet Obfervateur
apportent une nouvelle évidence.
Au mois de Juin 1755 , je fis en la
Paroiffe de Toutainville , en préfence de
Monfieur Pecqueult , Docteur en Méde
FEVRIER . 1757 . 179
cine au Pontaudemer , l'ouverture du cadavre
de Meffire Jean - Baptifte Duquesne ,
Ecuyer , Sieur de la Chevalerie , ancien
Lieutenant au Regiment de Provence. Ce
Gentilhomme , après avoir fouffert aux
poulmons , l'efpace d'environ deux ans ,
mourut phrifique à l'âge de 49 ans. En
voulant écarter les côtes gauches , pour
examiner les parties contenues dans la
poitrine , je m'apperçus qu'il y avoit fous
elles , en forme de double rang , un corps
dur qui réfiſtoit à mes efforts. Je gliffai
mon fcalpel & ma main entre les côtes
& cette efpece de plaftron , afin d'en rompre
les attaches ; & par ce moyen je débarraffai
la poitrine , du double rempart
qui garantifoit toute l'étendue de ce côtélà
. La portion placée vis- à- vis du fein &
de fa circonférence étoit offeuſe , ayant
deux à trois lignes d'épaiffeur . Elle formoit
irréguliérement un quarré long de
fix pouces , fur cinq de large , en mefurant
de la clavicule au diaphragme . Sa.
furface externe étoit un peu convexe ,
conformément à la courbure des côtes ,
fous lefquelles elle étoit . L'on y remarquoit
des inégalités & des points femblables
à des têtes d'épingles : fa furface
interne étoit un peu concave & moins
raboteuſe : le refte de cette plaque étoit
<
H vi
180 MERCURE DE FRANCE.
cartilagineux , d'une confiftance moins
compacte , à proportion qu'elle étoit éloi- ›
gnée du fein : les bords & les attaches
n'étoient que ligamenteufes . Nous trouvâmes
au côté droit une concrétion de
même nature , de la grandeur d'un écu de
trois livres : elle étoit moins dure que la :
précédente , & fa circonférence avoit une
folidité cartilagineufe , proportionnée au
volume & à la dureté du centre. -
Comme je poffede encore un morceau
de cette piece offeufe , les conjectures de
M. Bréban , m'engagerent à l'examiner
avec plus de fcrupule & d'attention . Les
remarques fuivantes furent le fruit de ma
cenfure.
1º . Je trouvai que la pleure ou une de
fes lames fervoit de périofte à toute l'étendue
de la furface externe de cette plaque
, & que
les premieres couches offeu->
fes , quoiqu'incruftées dans le tiffu de
cette membrane , n'avoient point changé
fa forme ni fon état naturel .
C 2º. La farface interne étoit recouverte
dans fa circonférence d'une pellicule plus
mince que la précédente ; pellicule que
j'eftime avoir été l'enveloppe propre du
poulmon , d'autant plus que la face convexe
du lobe fitué fons cette piece , y étoit
adhérente d'une union fi ferme , que nous
FEVRIER. 1757. 181
ne pûmes l'en détacher , fans procurer une
iffue par cet endroit , à des matieres purulentes
contenues dans ce vifcere.
3 °. Nous n'avons pu découvrir aucune
trame ni réfeau fibrillaire dans la compofition
de cette maffe , outre les deux
membranes qui en tapiffent fimplement
l'extérieur. De ces faits raffemblés , ne
doit-il pas réfulter que les liquides ont
toute ou du moins la meilleure part à cette
concrétion ; que les fucs qui fervoient à
lubréfier les parties heurtées dans la refpiration
, ont été la matiere , & lepoulmon
l'inftrument de cette offification ; que
ce vifcere, en s'appliquant contre la pleure
à chaque inſpiration , a pêtri & collé contre
cette membrane , la craffe des humeurs
difpofées à s'épaiffir ; qu'il en a par
tion formé un plaftron proportionné à la
quantité des matériaux qu'il avoit ; que
cette efpece de pâte à eu le caractere,
offeux plutôt fous le fein qu'aux autres,
endroits , parce que l'application du poulmon
y eft plus forte & plus intime ; qu'il
eft à préfumer que ces chocs réitérés contre
un corps devenu dur & étranger , font
la caufe de l'inflammation furvenue à cet
organe , & que les adhérences entre ces
parties n'en font que la fuite & l'effet ;
qu'enfin , fi le fujet avoit affez vécu pour
addi182
MERCURE DE FRANCE.
donner à cet agent le temps de dépouiller
la matiere du peu d'humide qui lui reſtoit
, les cartilages feroient devenus os ,
& les ligamens cartilages.
Après avoir tiré de nos remarquès les
inductions conféquentes , m'accu feroiton
de préjugé , fi je me permettois le ton
concluant pour le fentiment qu'on propofe.
J'en ferois tenté , & je l'aurois peutêtre
déja pris , fi l'exemple du modefte
M. Bréban n'efit réprimé ma démangeaifon.
Quoique nous nous efforcions de démontrer
le méchanifme de l'offification
des liquides hors des vaiffeaux , nous ne
prétendons pas que les parties folides ne
puiffent produire ni contribuer à la production
d'un femblable phénomene . M.
Verdier nous a fait voir dans fes Cours
d'Anatomie une aorte & une dure - mere
offifiées , à l'afpect defquelles il paroiffoit
évident que les parties folides & liquides
étoient comprifes dans l'offification . C'eſt
une efpece différente , dont nous abandonnons
l'expofition à ceux qui ont des
connoiffances plus étendues.
DE LA CROIX , Chirurgien à Fontan
demer.
Ce 12 Janvier 1577.
FEVRIER . 1757. 183
SÉANCE PUBLIQUE
De l'Académie de Befançon , du Lundi 15
Novembre 1756 , à la rentrée de la Saint
Martin.
M. l'Avocat - Général de Mutigney ,
Préfident de l'Académie , a fait l'ouvertu
re de cette Séance par un Difcours dans
lequel il a développé les anciens droits
que les Comtes de Bourgogne avoient fur
la Ville de Befançon : il a expliqué l'époque
& les motifs qui ont placé cette
Ville fous la protection de l'Empire : il
a fini fa piece en rapportant la maniere
dont elle étoit rentrée fous la domination
de nos Souverains , & finguliérement
l'heureux événement auquel elle eft
redevable du bonheur de vivre fous les
loix de l'Empire des François.
M. Dunod de Charnage , Maire de la
Ville & vice - Préfident , a continué par
un autre Difcours dans lequel il a fait
la généalogie des Princes de la Maiſon de
Méranie , qui ont régné pendant longtemps
dans cette Province. L'hiftoire de
cette Maiſon l'a conduit à des détails extrêmement
curieux & intéreffans fur la
184 MERCURE DE FRANCE.
fucceffion de ces Princes , & fur tous les
événemens qui concernoient leur domination
dans le Comté de Bourgogne ; il
a rendu compte de l'époque & du temps
où ils font devenus nos Maîtres , & quand
ils ont ceffé de l'être .
Enfuite M. l'Abbé Bullet a lu une differtation
fur les fables qui fe font débitées
au fujer de la Merlufine ; il a rendu fenfible
l'illufion de ces fables ; il a donné la
généalogie de la Maifon de Lufignan , &
de plufieurs autres Maifons qui lui ont
appartenu .
M. de Grand- Fontaine a terminé la
Séance par la lecture d'un effai fur la Modeftie
, dans lequel , après avoir examiné
fit elle confifte à s'eftimer autant que l'on
veut , & à fe donner pour moins par fa
conduite , il fe détermine à croire que le
caractere effentiel de cette vertu eft de
s'eftimer peu , quelque mérite que l'on
puiffe avoir.
A la fin de l'Article des Sciences du
fecond Volume de Janvier , on a fauffement
annoncé la fuite de la Séance de
l'Académie de Rouen ; elle n'en doit point.
avoir , & fe termine là .
FEVRIER. 1757. 1-85

ARTICLE IV.
BEAUX- ARTS.
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE.
LES Plaintes inutiles , Cantatille à voix,
feule & accompagnement , par M. C. H.
Blainville . Prix la partition i liv. 16 fols ,
& avec les Parties féparées 3 liv . A Paris ,
aux adreffes ordinaires , & chez l'Auteur
rue de la Harpe , près la Place S. Michel ,
au Café de Condé,
RECUEIL d'Airs , Ariettes , Duo, &c. de
différens Auteurs ; fe trouve aux adreffes
ordinaires. Prix 1 liv . 4 fols .
Le Réveil heureux , Cantatille avec accompagnenient,
par Mademoiſelle d'A *** .
Prix 1 liv. 16 fols. A Paris , aux adreſſes
ordinaires .
186 MERCURE DE FRANCE:
GRAVURE.
Nous annonçons une très-belle Eſtampe
que le fieur L'Empereur vient de mettre
au jour d'après M. Pierre. Elle repréfente
le facrifice d'une jeune beauté nue
au Dieu Pan. La figure ainfi que l'attitude
eft des plus intéreffantes ; les chairs
furtout font d'une vérité qui frappe , &
nous croyons que le Graveur a rendu les
beautés du Peintre. C'eft le plus grand
trait de louange que nous puiffions lui
donner.
Cette Eftampe fe vend chez l'Auteur ,
rue des Grands Degrés , la feconde maiſon
neuve à gauche , en entrant par la Place
Maubert.
ON a mis en vente le nouveau Recueil
des Troupes qui forment la Garde & Maifon
du Roi , en 15 Eftampes , avec la date
de leur création , le nombre d'hommes
dont chaque Corps eft compofé , leur uniforme
& leurs armes ; deffiné d'après nature
par Eifen , dédié & préfenté au Roi :
fe vend à Paris , chez la veuve Chereau ,
rue S. Jacques , aux deux Piliers d'or .
FEVRIER. 1757. 187
ARTS UTILES.
ARCHITECTURE.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
MONSIEUR , ONSIEUR , les nouvelles des Arts font
les feules qui vous amufent , & celles auffi
dont je cherche les détails avec le plus
d'attention , pour vous procurer quelque
délaffement .
Je vous ai fuffisamment parlé du grand
ouvrage de Sculpture dont M. Pigalle a
expofe le modele aux yeux du public , qui
lui a donné tant d'éloges . Vous avez lu
ce qui a été écrit fur la Coupole de Saint
Roch , peinte par M. Pierre.
Je ne vous dirai plus rien fur le Bâtiment
du Louvre ; il vous fuffira de fçavoir
qu'on s'en occupe toujours avec la
même ardeur , & qu'au Printemps prochain
on doit travailler à la Sculpture de
toutes les parties de l'Architecture qui
font déja finies. C'est vous préparer à la
perfection de ces ornemens que de vous
annoncer qu'on ne s'écartera point des
deffeins de M. Perrault , & que c'eft M.
188 , MERCURE DE FRANCE.
Couftou qui eft chargé de leur exécution .
Je paffe à l'objet de ma Lettre , qui vous
paroîtra d'autant plus intéreffant , qu'il
s'agit d'un ouvrage que fait faire un particulier
. Qu'un Roi bâtiffe des Palais &
les embelliffe , que même fans une néceffité
fenfible il entretienne des Atteliers
par
des ouvrages en tout genre , nous ne devons
pas en être furpris : une partie de fa
gloire fe trouve dans le progrès des Arts ,
l'avantage de la nation dans leur foutien ,
& les richeffes d'un grand Prince fourniffent
aisément à ces monumens de fongoût
& de fa magnificence. Les revenus
bornés de fes fujets ne leur permettent
pas de fuivre de fi grands exemples. Cependant
ne feroit-ce point l'impuiffante
ambition de l'imiter qui a produit cet
abus de l'Architecture qu'on prodigue à
des édifices qui n'en méritent point , &
dont les proportions jointes à une économie
forcée , oblige à ne rendre que d'une
façon mefquine & petite , les beautés d'un
Art qui doit furtout impofer par fes proportions
majeftueufes ? n'eft- ce point encore
à cette ambitieufe imitation qu'on
doit cette multitude de vafes & de petites
ftatues de terre cuite , plus ridicules encore
par le choix des fujets que par les défauts
groffiers de leur exécution , dont on
FEVRIER. 1757. 189
meuble les jardins avec une profufion révoltante
?
Si l'on ne peut égaler le Prince dans
l'immenfité de ces entreprifes , s'il eft
même contraire au bon fens de furcharger
d'ornemens les efpaces bornés de nos
maifons & de nos jardins , on peut du
moins l'imiter en n'y plaçant que des ornemens
dignes de fixer les regards des
gens de goût , & de donner une opinion
avantageufe de celui qui les a choifis.
:
C'est d'après ce principe que j'ai vu
avec une espece de tranfport la copie de
'Hercule Farnefe , commencée dans le
vieux Louvre cet ouvrage n'eft qu'en
-pierre , mais il eft confié à un jeune homme
qui vient de remporter le Prix de
Sculpture à l'Académie , & l'on ne peut
douter qu'il ne foit rendu avec la fidélité
la plus exacte .
Un particulier qui defire un pareil
morceau , doit être non feulement fenfible
au beau , mais au grand , pris au propre
comme au figuré. Cette ftatue eft une
des plus fçavantes qui nous foient reſtées
de la Grece. C'eſt à la vérité un de leurs
moindres coloffes ; mais c'en eſt un puiſqu'il
paffe de beaucoup la grandeur naturelle
, & qu'elle a près de onze pieds françois
de hauteur..
190 MERCURE DE FRANCE .
La mode la plus fuivie n'a pour l'ordinaire
qu'un début fort fimple , & voici
un exemple à la portée de tous ceux que
leur fortune met en état de décorer leurs
jardins . Qu'il feroit heureux pour le goût
& pour les Arts que cet exemple fût fuivi
on retrouveroit partout les copies
fideles des plus belles ftatues de l'antiquité
; ces objets de notre admiration plus
répandus , apprendroient à connoître ce
qui eft vraiment beau , multiplieroient
les connoiffeurs , & fortifieroient les connoiffances
acquifes : exécutés par les Eléves
les plus avancés de l'Académie , &
fous les yeux de leurs Maîtres , ils deviendroient
pour eux une nouvelle étude , qui
ne feroit pas tout- à - fait fans récompenſe.
Pourroit- on refufer en effet de payer la
reffemblance parfaite d'une ftatue célebre ,
dont les plus grands Artiftes reſpectent
les beautés , du même prix qu'on accorde
à trois ou quatre de ces miférables colifchets
de terre cuite , qu'on prodigue fans
ménagement , & qui font de l'empire de
Flore une hideufe & choquante carriere .
C'eft de cet uſage qui avilit un de nos
plus beaux Arts , qu'on peut dire avec
jufteffe que l'abondance eft une véritable
pauvreté. Les ftatues font un des plus
nobles ornemens des ouvrages de Le Nôtre
FEVRIER . 1757: 191
& de ceux qui ont fuivi fes traces ; leur
couleur blanche s'accorde avec douceur
au verd des arbres & des paliffades ; elles
animent la folitude aimable des Parcs &
des Jardins ; mais leur multitude dans une
promenade eft auffi importune aux regards
que fi l'on y trouvoit une foule de
monde , qui arrêteroit à tous momens les
pas.
Cette richeffe doit , comme l'art , n'être
employée qu'avec beaucoup de fobriété &
toujours avec goût . Les ftatues ne veulent
être placées que dans des points de vue
heureux ; elles ornent les parties que la
nature a refufé d'embellir ; on les trouve
quelquefois avec plaifir dans les lieux les
plus folitaires ; elles dirigent la promenade
dans les plus agréables fituations. Leur
couleur fenfible de fort loin attire l'oeil
excite la curiofité , invite & encourage à
s'en approcher ; mais du moins doiventelles
être affez belles pour ne pas faire
regretter la peine qu'on a prife pour les
voir de près. Combien de fois ne s'eſt- on
pas repenti d'avoir parcouru une allée de
trois ou quatre cens toifes , pour ne trouver
qu'un Vielleux , ou une Savoyarde
montrant la marmotte ?
Je m'arrête , Monfieur , & je ne veux
point prévenir ici quelques réflexions qui
192 MERCURE DE FRANCE.
m'ont été communiquées fur l'art des Jardins
& de leurs ornemens , que je dois
vous envoyer inceffamment ; vous y trouverez
, je crois , des principes dictés par
le goût & la raifon , ainfi que des critiques
judicieufes de ce que nous avons aujourd'hui
fous les yeux dans ce genre. J'ai
prétendu feulement vous faire part d'une
petite nouveauté qui peut avoir des fuites
heureuſes ; ce qui ne peut être indifférent
à un homme comme vous , qui a fi bien
mis à profit un long féjour dans l'Italie.
Ce n'eft encore qu'un foible rayon qui
perce la nue ; puiffe- t'il s'augmenter & la
diffiper !
ARTICLE
FEVRIER. 1757. 193
ARTICLE V.
SPECTACLES.
COMEDIE FRANÇOISE.
LE
E Lundi 24 Janvier , les Comédiens
François ont donné Sémiramis , Tragédie
de M. de Voltaire. Nous fommes fondés
à dire qu'elle eft jouée auffi parfaitement
qu'elle eſt écrite. Nous croyons que
le premier Acte eft un des plus beaux qui
foient au Théâtre , & que la piece entiere
y préſente un genre nouveau , qui joint à
la pompe & au merveilleux de l'Opera
toute la force du plus grand tragique : alliage
qui , malgré la rigueur du Critique ,
nous paroît marqué au coin du talent fupérieur
, & digne de l'Auteur qui a ofé le
rifquer.

Les mêmes Comédiens ont nouvellement
remis le Galant Coureur , ou l'Ouvrage
d'un moment , petite Comédie en un
Acte , en profe , du fieur le Grand , pere
de l'Acteur qui porte ce nom.
Ils fe difpofent à donner la Mort d'Her
I
194 MERCURE DE FRANCE.
cule , Tragédie nouvelle. Les rôles font
diftribués. Elle eft de M. Renout , déja
connu par une petite Féerie en un Acte ,
en vers , intitulée Zélide , repréſentée il y
a deux ans au Théâtre François , & reçue
favorablement du Public. Mlle Gauffin y
jouoit le rôle de Zélide ; elle y étoit charmante
, comme elle eft dans tous ceux de
ce genre qu'elle a créé.
COMEDIE ITALIENNE.
LES
>
ES Comédiens Italiens ont repréſenté
Lundi 24 Janvier , Coraline Magicienne
Comédie Italienne , remife au Théâtre avec
fpectacle & des divertiffemens nouveaux.
Ils ont auffi remis le Baioco , parodie du
Joueur , intermede Italien , dont ils ont
donné quelques repréfentations.
#
Nous attendons les nouveautés qu'ils
préparent pour en rendre compte au
Public.
FEVRIER. 1757. 195
ARTICLE VI.
NOUVELLES ÉTRANGERES.
DU NORD
DE PETERSBOURG , le 20 Décembre.
LB
B Roi de la Grande- Bretagne ayant demandé
que l'impératrice employât fes bons offices pour
ménager un accommodement entre les Cours de
Vienne & de Drefde , & celle de Berlin , S. M.
Impériale n'a pas cru devoir ſe prêter au defir de
S. M. Britannique . Le Comte de Beftuchef ,
Grand Chancelier , a fait remettre au Chevalier
Hambury- Williams , Ambaffadeur d'Angleterre ,
un Mémoire contenant les motifs du refus de l'Impératrice
: il eft conçu en ces termes . « Après la
premiere Réponse à S. E. M. l'Ambaſſadeur de
>> la Grande- Bretagne , lorfqu'il demanda il y a
» deux mois la médiation de S. M. l'Impératrice.
mentre la Cour de Vienne & celle de Berlin , fçavoir
, que S. M. Imperiale ne s'étoit point attenndue
à une pareille démarche de la part de S. M.
Britannique , M. l'Ambaffadeur comprendra fa-
»cilement , dans la fituation où font les affaires
»que le vifempreflement , avec lequel il vient de
»réitérer la même demande au Miniftere de cette
>> Cour , a dû étonner d'autant plus S. M. Impé
»riale , qu'Elle avoit cru pouvoir avec juftice at
wtendre plus d'égard pour ce qui avoit été déja dé
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
claré une fois au fujet de fes difpofitions. L'Im-
» pératrice ordonne donc de faire connoître à Son
>> Excellence , que les intentions de S. M. Impé-
»riale , énoncées dans fa premiere réponse , demeu-
Drant invariablement les mêmes , elle n'écoutera
»plus aucune propofition ultérieure de médiation .
>> Quant aux menaces dont M. l'Ambaſſadeur s'eft
»fervi , & notamment à celle que le Roi de Pruffe
»attaqueroit bientôt lui-même les troupes de l'Impé-
»ratrice , elles ne fervent qu'à diminuer le poids
» de la demande de M. l'Ambaffadeur , & à forti-
»fier S. M. Impériale dans fes réfolutions . >>
Quoique la guerre dans laquelle l'Impératrice
s'engage , autorife la Ruffie à ne point dégarnir
fes magafins , S. M. Impériale , informée de la
difette qui régné en Suede , a permis qu'on ytranfportât
de Nerva & de Riga foixante mille muids
de bled. En même temps elle a ajouté en pur don
dix mille tonneaux de farine , qui feront fournis
du Port de Wibourg.
DE WARSOVIE , le 20 Décembre.
Il s'eft répandu dans le public plufieurs copies
d'une Lettre que le Roi a écrite à l'Empereur ,
& dont voici la fubftance .
« Votre Majeſté s'eft couverte d'une gloire im-
»mortelle , par les Décrets qu'elle a envoyés à la
» Diete générale de l'Empire , fur la premiere nou-
»velle que le Roi de Pruffe avoit envahi nos Etats
» Héréd taires . Arrivés maintenant ici , & pouvant
reprendre librement nos correfpondances ,
>> nous ne devons point différer de vous témoi-
»gner combien nous fommes fenfibles au procé
»dé généreux de Votre Majefté. Nous ne doutons
wpoint que l'Empire de fon côté ne prenne les
FEVRIER. 1757. 197
réfolutions les plus vigoureufes , & ne les exécu
»te , ainfi que l'exige indifpenfablement la fûreté
»de chaque Prince & Etat du Corps Germanique.
»Les hoftilités des Pruffiens contre nos Sujets s'ac
>> cumulent de jour en jour , & elles font déja par-
>>venues à un tel point , que , fi l'on ne nous ac-
»corde au plutôt des fecours , nous fommes mé-
»nacés de la ruine totale de notre Electorat . Notre
»armée que les ennemis avoient bloquée dans fon
»camp de Pirna , forcée par la difette de vivres
»de quitter ce pofte , s'eft vue réduite par une
>>fuite de circonftances défaftreufes , à fe rendre
»prifonniere de guerre. Quelque durs qu'aient
»été les articles de la Capitulation , on ne les a
>> pas même obſervés. Contre le droit de la guer,
»re , on a contraint les Soldats par toute forte
»de mauvais traitemens , d'entrer au fervice dụ
»Roi de Pruffe . Ce Prince continue de s'appro-
>>prier tous nos revenus . Il fe fait payer même des
>>fommes que nous avions remifes aux Débiteurs ,
Dou pour l'acquit defquelles nous leur avions ac-
» cordé des délais. Les Membres des Etats de nos
>> Provinces , & les Officiers de nos Bailliages ,
>> ont eu ordre de fournir un nombre exorbitant de
>>recrues , & d'armer ainfi contre nous- mêmes
>>nos propres Sujets , fous peine d'être condamnés
»à la brouette. A la vue de tant de calamités , il
» ne nous refte qu'à avoir de nouveau recours à
»Votre Majefté , en fa qualité de Chef & Juge
>>Suprême de l'Empire , & à la requérir de réité-
>> rer fes remontrances à nos Co- Etats , afin qu'on
>> s'oppoſe fans délai à des violences qui entraî-
»nent après elles l'anéantiffement des Conftitu-
>>tions & des Loix les plus facrées. Nous nous
»promettons de l'amour reconnu de Votre Majef-
»té pour la juftice , qu'elle ufera des moyens les
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
»plus efficaces , pour que nous foyons remis en
»poffeffion de nos pays Héréditaires , & pour que
>>nous obtenions non feulement une fatisfaction
>>convenable pour le paffé , mais des fûretés fuffifantes
pour l'avenir. »
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le premier Janvier.
Le Comte de Konigsfeld , envoyé de l'Electeur
de Baviere , eut le 27 du mois dernier une audience
publique de l'Empereur , & il notifia à S. M.
Impériale la mort de l'Impératrice Douairiere de
Charles VII, arrivée le 11. Après-demain, la Cour
prendra pour deux mois le deuil de cette Princeffe .
L'Empereur a reçu ce matin , à l'occaſion de cette
mort , les complimens des Miniftres Etrangers &
des Seigneurs. Quoique l'Impératrice Reine fe
porte auffi-bien qu'on puiffe le defirer , Sa Majefté,
à caufe de la rigueur du froid, ne fera relevée de
fes couches que le 19 de ce mois.
On a publié depuis peu une Ordonnance qui
porte que l'invafion du Roi de Pruffe en Boheme
, autorifeit fuffifamment l'Impératrice Reine à
rappeller , fous les menaces ufitées en pareil cas ,
tous ceux de fes Vaffaux & Sujets qui pouvoient
fe trouver au fervice de S. M. Pruffienne ; mais
que cette Princeffe a été retenue , &par
fa modération
ordinaire, & par la confidération que des
deux côtés on plongeroit dans la mifere quantité
de Sujets innocens : Que cependant le Roi de
Pruffe ayant donné dès le 2 de Novembre des
avocatoires , par lefquels il a rappellé tous ceux
de fes Sujets , qui étoient au fervice de l'Impératrice
Reine , & S. M. Pruffienne les ayant menaFEVRIER
. 1757. 199
cé d'encourir fon indignation & la perte de leurs
biens , l'Impératrice Reine fe trouve aujourd'hui
dans l'obligation d'en agir de même : Qu'à ces
cauſes , elle ordonne par la préfente , à tous ceux
des Vaffaux ou Sujets , qui font actuellement au
fervice Militaire ou Civil du Roi de Pruffe , à la
Cour ou dans les Etats de ce Prince , de s'en retirer
dans le terme de deux mois . Qu'elle les affure
de fa faveur royale , & que felon leur mérite &
felon leur qualité, elle les employera à fon fervice .
Que ceux qui n'obéiront pas à fes ordres , encoureront
fon indignation , & que leurs biens feront
confifqués au profit des autres Sujets de l'Impératrice
Reine , qui pourroient avoir fouffert quelque
dommage de la part de l'ennemi . Qu'au refte ,
l'Impératrice Reine étant pouffée à cette démarche
par ce qui s'eft fait à Berlin , fuivra exactement
, dans l'affaire dont il s'agit , la conduite
que tiendra S. M. Pruſſienne.
DE PRAGUE , le 28 Décembre.
Ces jours derniers , le fieur d'Etvos , Colonel
Commandant du Régiment de Huffards de Spleni
, s'avança avec un Detachement vers Guntersdorff.
I torba dans fa route fur un pofte de cent
cinquante Dragons Friffiens , qu'il difperfa es
ennemis perdirent un enfeigne & trente Dragon
Du côté des Autrichiens , il n'y eut que des
Huffards tués & un Maréchal des Logis de bleflé .
DE DRESDE , le 2 Janvier.
La plupart des Bailliages de l'Electorat n'ayant
pu fournir le nombre de recrues qui leur a été
demandé , le Général Retzow écrivit le 24 du
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
mois dernier , aux Commiffaires des différens Cercles
la lettre fuivante : « Sa Majesté Pruſſienne
voulant abfolument que les Régimens ci - devant
>> Saxons foient rendus complets pour le premier
»Janvier de l'année prochaine 1757 , attendu que
»le terme qui vous avoit été fixé au 24 Décem-
>>bre 1756 , & auquel toutes les recrues devoient
»être livrées , eft expiré ; je vous avertis que fi
»les recrues ne font pas livrées le premier Janvier
»jufqu'au dernier homme , les Commiffaires &
»les Baillis feront exécutés militairement. Afin de
>>compléter plutôt les Régimens , S. M. Pruffien-
»ne confent de recevoir des hommes qui n'aient
»que cinq pieds quatre pouces de haut , pourvu
»qu'ils foient fains & robuftes. Elle acceptera
»même les adolefcens qui n'auront pas cette tail-
»le , fi l'on à lieu d'efpérer qu'ils puiffent y par-
>>venir. » Les menaces contenues dans cette lettre,
ont été déja mifes en exécution dans divers endroits
. Plufieurs Baillis ont été mis en priſon .
Par ordre du Roi de Pruffe , il doit fe rendre ici
des Députés de la Nobleffe & des Villes de chaque
Cercle. On croit que ce Prince fe propofe de leur
demander une fubvention en argent . Il a accordé
aux habitans de Léipfick une diminution de cent
ving- cinq mille écus fur la fomme à laquelle il
les a taxés.
DE FRANCFORT , le 10 Janvier.
Voici le Conclufum que le Cercle Electoral du
Rhin a formé , à l'oscafion de la guerre qui s'eft
allumée dans l'Empire.
« Pour le conformer aux ordres du Chef Su-
»prême de l'Empire , le Cercle fe mettra en état
»de défenfe , ainfi que l'exige plus que jamais la
FEVRIER. 1757. 201
»néceffité où l'on ſe trouve aujourd'hui. A cet
»effet , tous les Etats qui font armés porteront
>>fans délai au triple , & tiendront prêt à marcher
»leur contingent , tel qu'il eft fixé en temps de
paix par la Matricule de 1687. On préparera
> auffi avec diligence l'artillerie , les autres atti-
>> rails militaires & les munitions , comme il s'eft
>> fait dans de ſemblables circonftances , Pro tuendâ
»fecuritate Imperii publicâ. A l'égard des Etats
qui ne font pas armés , ils fourniront à la caiffe
>>Commune le double de leur contingent en arde
»gent. Les Membres pour lefquels les pactes ont
» ftatué autrement , feront cependant exceptés,
>>S'il y a encore quelques Etats du Cercle qui
wn'aient pas affiché les Avocatoires Impériaux , >> ils feront tenus tous , fans aucune exception ,
»fatisfaire à ce devoir. De même , tous fujets du
»Cercle , qui fe trouvent au fervice Electoral de
>>Brandebourg , feront obligés , après la publica-
>> tion des Préfentes , de le quitter , & de faire cer-
»tifier authentiquement
au Cercle leur retraite.
>>On donnera part à l'Empereur de la difpofition
Doù eft le Cercle de déférer entiérement aux in-
>>tentions de S. M. Impériale , & l'on notifiera
>> reillement la préſente réſolution aux louables
>> Cercles de Baviere , de Franconie , de Souabe
»& du Haut Rhin , en les requérant d'entretenir
»une fidelle correſpondance avec l'Affemblée. »
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , le 7 Janvier.
pa.
Le fieur Aelt , Miniftre de Heffe- Caffel ayant
informé le Landgrave fon Maître de tout ce que
les troupes Heffoifes ont fouffert , le Landgrave
Iv
202 MERCURE DE FRANCE .
4
a chargé ce Miniftre de demander que le Roi renvoyât
inceffamment ces troupes. On ne compte
pas cependant qu'elles puiflent repaffer de tout le
mois prochain en Allemagne , & le Parlement a
pourvu à leur fubfiftance jufqu'au 24 Février. Le
Gouvernement fait lever en Irlande fix nouveaux
Régimens. Il y aura au printemps un camp de dix
mille hommes dans cette partie de la Grande Bretagne
, & l'on prépare déja les magaſins néceffaires
à cet effet. L'examen de l'Amiral Byng a commencé
le 27 à Porfmouth. Cet Officier allegue
pour fa défenfe les délais apportés à fon départ
d'Angleterre , la foibleffe de fon Efcadre lorfqu'elle
mit à la voile , & l'impoffibilité de trouver
a Gibraltar les Matelots , les Soldats & les munitions
, dont elle avoit befoin . L'opinion générale
eft que cet Amiral ne fera point jugé à la rigueur.
On a remarqué que dans fon paffage de Greenwich
à Portſmouth , il n'a éprouvé aucune infulte
de la part de la populace ; ce qui donne lieu de
préfumer qu'elle eft fort revenue de fa prévention
contre lui.
Par une Proclamation qu'on a publiée ces
jours - ci , le Roi promet une récompenſe aux
perfonnes qui dénonceront des Matelots cachés
& Elle accorde une Amniftie à ceux qui ayant
déferté , fe repréfenteront aux Bureaux d'Amirauté
de leurs Départemens.
PAYS - BAS.
D'AMSTERDAM , le 22 Décembre.
Hier , on reçut avis que le Corfaire
le Tigre ,
de Bristol , avoit attaqué à la hauteur du Cap Fiiftere
le Navire Hollandois la Marie Galley,
1
FEVRIER. 1757. 203
commandé par le Capitaine Laurens ; qu'il avoit
bleffé plufieurs perfonnes de l'équipage ; que le
Capitaine Anglois & fes gens étoient entrés enfuite
le fabre à la main dans ce Bâtiment qu'ils
avoient ouvert les caiffes , coffres & tonneaux , &
qu'ils avoient enlevé plufieurs marchandiſes .
Quelques jours auparavant , on avoit appris que
le Navire du Capitaine Jean de Groot , ayant
contré le 6 de ce mois , près de Goerée , deux autres
Corfaires Anglois , en avoit reçu le même
traitement.
D'OSTENDE , le 5 Janvier. S
ren
Un Armateur François , croifant le long de cette
côte , apperçut à quelque diftance quatre Bâtimens
Anglois. Dans la perfuafion que c'étoient
des Navires Marchands , il s'en approcha , & ib
en attaqua un. Il ne tarda pas à reconnoître que
c'étoient des Corfaires. Comme ils fe préparoient
à l'envelopper , il fe retira à pleines voiles dans
ce Port. Les Anglois l'y fuivirent , & l'y canonnerent.
Le Commandant de la Place , les ayant
fait avertir inutilement de ceffer leur feu , ordonna
de tirer fur eux & les obligea ainfi de regagner
le large.
J
1 vj
204 MERCURE DE FRANCE.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
Edit du Roi , portant ſuppreſſion de deux Chambres
des Enquêtes , & de plufieurs Offices dans le
Parlement de Paris.

LOUIS , &c. A tous préfens & à venir ; Salut .
Nous avons toujours régardé l'adminiſtration de
la juftice comme la fonction la plus augufte de
notre puiffance fouveraine , & la plus importante
pour le bonheur & la tranquillité de nos fujets.
Nous fentons tout ce qu'elle exige de notre atten
tion dans le choix des Magiftrats auxquels nous
confions le foin de la rendre , & qui deviennent
en cette partie , dépofitaires de notre autorité.
Rien ne nous a jamais paru plus contraire au bien
de la juftice , que le relâchement dans ce choix ,
& rien de plus propre à l'introduire , que la multiplicité
des offices de judicature : auffi nous avons
dans tous les temps enviſagé la réduction de leur
nombre comme un véritable bien , & comme
un moyen de conferver l'honneur & la dignité
de la Magiftrature , que nous avons à coeur
de maintenir. Ces mêmes fentimens ont animé
les Rois nos prédéceffeurs ; & fi la difficulté
des circonstances les a quelquefois obligés de
multiplier le nombre des offices , les édits mêmes
de leur création font autant de monumens qui
conferveront à jamais le regret qu'ils ont eu de
faire ufage de ces reffources , & qui rappelleront
fans ceffè la néceflité de le réduire. Nous avons
FEVRIER. 1757. 209
déja , dans cette vue , fupprimé un grand nombre
de juridictions inférieures ; & quoique les circonftances
actuelles euffent pu nous engager à ſuſpendre
un ouvrage fi utile , nous n'avons pu nous
refufer plus long-temps au voeu des anciennes ordonnances
, & au defir que nous avons de procu
rer cet avantage à notre Parlement de Paris.
Nous avons été également touché des viciffitudes
qu'ont éprouvé les prix des offices de notredit
Parlement ; elles font fentir la fageffe des ordonnances
, qui avoient pourvu à la fixation du prix
de ces offices , & la néceffité d'en renouveller les
difpofitions Enfin , ayant reconnu que le droit de
préfider appartient de toute ancienneté à nos Préfidens
du Parlement , dans tous les fervices ou bu
reaux de notredit Parlement , & que les offices de
Préfidens aux Enquêtes , qui n'étoient dans leur
origine que des commiffions , n'ont été crées en
titre d'office que par l'édit du mois de Mai 1704 ,.
Nous voulons rétablir nos Préfidens du Parlement
dans la plénitude des fonctions qui appartiennent
à leurs offices , avec d'autant plus de raifon
que leur nombre , tel qu'il eft fixé actuellement
& qu'il le demeure irrévocablement , nous femble
fuffifant pour remplir avec exactitude toutes,
les fonctions de la préfidence dans les différens fervices
de notredit Parlement. A ces caufes , & autres
confidérations à ce nous mouvant, de l'avis de
notre Confeil , & de notre certaine ſcience , pleine
puiffance & autorité royale , Nous avons
par notre préfent édit perpétuel & irrévocable ,
dit , ftatué & ordonné , difons , ftatuons & ordonnons
, voulons & nous plaît ce qui fuit.
ART. I. Notre Cour de Parlement fera compofée
à l'avenir , & à compter de ce jour , des.
Grand-Chambre & Tournelle , de trois Chambres
206 MERCURE DE FRANCE.
des Enquêtes , & de deux Chambres des Requêtes
du Palais. Avons éteint & fupprimé , éteignons
& fupprimons , à compter pareillement de ce
jour , la quatrieme & la cinquieme Chambre des
Enquêtes ; en conféquence , défendons à tous les
Prétidens & Confeillers fervant actuellement dans
lefdites quatrieme & cinquieme Chambres des
Enquêtes , de s'y affembler fous quelque prétexte
que ce puiffe être , déclarant nuls toute délibération
, jugemens , arrêts & procédures qui
pourroient y intervenir , comme contraires à la
préfente difpofition ; fauf à être par Nous ftatué
ci-après fur le fervice & la diftribution des Préfidens
& Confeillers defdites quatrieme & cinquieme
Chambres des Enquêtes.
II. Nous avons pareillement éteint & fupprimé,
éteignons & fupprimons par le préfent édit , à
compter de ce jour , deux offices de Préfidens
aux Enquêtes actuellement vacans par le décès des
titulaires. Eteignons pareillement & fupprimons
par le préfent édit , & fans qu'il en foit befoin
d'autre , le furplus des offices de Préſidens aux
Enquêtes , créés par l'édit du mois de Mai 1604 ,
lorfque lefdits offices viendront àvaquer par mort
ou par démiffion .
III. Nous avons auffi éteint & fupprimé , éteignons
& fupprimons foixante offices de Confeillers
laïcs , & quatre offices de Confeillers clercs en
notredit Parlement de Paris , & une Commiſſion
aux Requêtes du Palais ; laquelle fuppreffion aura
lieu dès - à- préfent & à compter de ce jour pour
ceux defdits offices de Confeillers laïcs & Confeillers
clercs , & pour ladite Commiffion , qui
vaquent actuellement ; & ne fera effectuée pour
le furplus que dans les cas de vacance defdits offices
, par mort ou par démiffion ; Nous réfervant
FEVRIER. 1757. 207
néanmoins la liberté de pourvoir alternativement
à un de deux defdits offices de Confeillers laïcs ou
clercs qui viendront à vaquer dans la fuite , & ce ,
jufqu'à ce que la fuppreffion par Nous ordonnée
ait eu fon plein & entier effet.
>
IV. La Grand-Chambre fera compofée du Premier
Préfident , des neuf Préfidens du Parlement ,
auquel nombre nous avons fixé irrévocablement
leurs offices , fans que , fous prétexte des difpofitions
du préfent édit , ou de tout autre le
nombre defdits offices puiffe être augmenté : de
vingt-cinq Confeillers laïcs , & de douze Confeillers
clercs ; à l'effet de quoi les quatre plus an
ciens Confeillers laics des Enquêtes , pafferont ac
tuellement au fervice de la Grand- Chambre ; &
pourront lefdits quatre Confeillers rapporter pendant
une année les procès qui leur auroient été
diftribués dans la Chambre où ils étoient de fervice
, conformément à l'ufage obfervé dans notredit
Parlement de Paris , fi ce n'eft qu'ils fortiffent
de la quatrieme ou cinquieme Chambre des En
quêtes , fupprimées par notre préfent édit : auquel
cas ils pourront rapporter lefdits procès pendant
ledit temps d'une année dans l'une des trois
Chambres desdites Enquêtes.
V. Le Premier Préfident & trois des Préfidens
du Parlement feront toujours de fervice à la
Grand'Chambre , trois defdits Préfidens du Par
lement ferviront dans la Chambre de la Tournelle,
avec douze Confeillers laïcs de ladite Grand
Chambre , quatre Confeillers auffi laïcs de chacu
ne des trois Chambres des Enquêtes qui y feront
le fervice pendant les temps accoutumés ; & les
trois autres Préfidens du Parlement préfideront
à chacune defdites trois Chambres des Enquetes.
Autoriſons à cet effet leſdits neufPréfidens du Par208
MERCURE DE FRANCE.
?
lement à faire entr'eux, de concert avec le premier
Préfident , tous les ans à la Saint - Martin , la diftribution
de leur fervice dans lefdites Grand-
Chambre , Tournelle & Chambres des Enquêtes
ainfi qu'ils aviferont bon être ; & néanmoins ,
voulons & ordonnons que , pour le temps feulement
qui reste à expirer de la tenue actuelle de
notredit Parlement , le Premier Préfident , le fecond,
le feptieme & le huitieme defdits Préfidens
de notre Parlement , en ordre de réception , fervent
en la Grand- Chambre ; que le troifieme préfide
en la Tournelle , & que les deux derniers ,
aufli en ordre de réception , y faffent le fervice ;
que le quatrieme , dans le même ordre , préfide
en la premiere Chambre des Enquêtes , le cinquieme
en la feconde Chambre des Enquêtes , & le
fixieme en la troifieme Chambre des Enquêtes :,
leur enjoignons de fe conformer à la difpotion du
préfent article , à compter de ce jour .
VI. Les Confeillers de la quatrieme & de la cinquieme
Chambre des Enquêtes pafferont en nombre
égal dans la premiere , deuxieme & troifieme
Chambre des enquêtes , à l'effet d'y continuer
leurs fonctions , d'y prendre féance fuivant
Pordre de leur réception , d'y avoir voix & opi
nion délibérative , même d'y rapporter les procès
qui leur auroient été diftribués dans les Chambres,
dans lesquelles ils étoient de fervice , & d'avoir
part à la diftribution des procès qui feront échus
auxdites Chambres . Voulons que les Doyens des
Confeillers defdites quatrieme & cinquieme
Chambres des Enquêtes continuent de jouir chacun
de la penfion de mille livres dont ils jouiffoient
, jufqu'a ce qu'ils foient en tour de monter
en la Grand-Chambre .
VII . Après que la fuppreffion ordonnée par noFEVRIER.
1757. 209
tre préfent édit , de foixante offices de Confeillers
laïcs , de quatre de Confeillers clercs, & d'une
commiffion aux Requêtes du Palais , aura eu
fa pleine & entiere exécution , chacune des trois
Chambres des Enquêtes , préfidées par l'un des
Préfidens du Parlement , ainfi qu'il eft porté par
l'article V du préfent édit , fera composée de trente-
quatre Confeillers tant laïcs que clercs , & les
deux Chambres des Requêtes du Palais feront
compofées chacune de trois Préfidens auxdites
Requêtes , & de quatorze Confeillers- Commiffaires
aux Requêtes du Palais.
>
VIII. Voulons , en conféquence de la difpofition
des articles V & VII du préfent édit , que les
Préfidens de la premiere , feconde & troisieme
Chambre des Enquêtes , foient tenus , à compter
de ce jour , de céder la préfidence dans lesdites
Chambres à nos Préfidens de notredit Parlement
, tant aux audiences qu'aux jugemens des
procès de rapport & vifite des procés de petit ou de
grand Commiffaire , auxquels néanmoins ils
continueront , fi bon leur femble , d'affifter ,
fans toutefois faire partie du nombre defdits
Commiffaires, lequel , pour la vifite des procès de
petit Commiffaire , fera compofé de notredit Préfident
du Parlement , & des quatre plus anciens
Confeillers defdites trois Chambres des Enquêtes
& pour ceux des procès qui fe jugent par Commiffaires
, le nombre defdits Commiffaires fera
rempli par les dix anciens Confeillers de chacune
defdites Chambres & notredit Préſident ; en telle
forte que nofdits Préfidens des Enquêtes ne puiffent
dorénavant qu'affifter & intervenir dans les
jugemens efdites Chambres , fans y exercer aucune
préfidence , mais feulement y conferver la
féance qu'ils y ont eue jufqu'à ce jour. Mainte210
MERCURE DE FRANCE.
nons & gardons au furplus nofdits Préfidens des
Enquêtes dans le rang & féance qui leur ont été
attribués par leur édit de création , du mois de
Mai 1704 , tant aux affemblées de Chambres
qu'aux cérémonies publiques & accoutumées.
>
IX . Les Préfidens de la quatrieme & cinquieme
Chambre des Enquêtes , fupprimées par l'article
premier du préfent édit , pourront choifir celle
defdites Chambres des Enquêtes qui leur agréera
le plus , pour y continuer leur fervice , conformément
à la difpofition de l'article précédent : Et
voulant traiter favorablement tous les Préfidens
des Enquêtes , & les dédommager des droits d'affiftance
& de la vifite des procès de grand & petit
Commiffaire,attribuons à tous lefdits Préfidens les
mêines gages qui avoient été fixés par ledit édit du
mois de Mai 1704 , pour le troiſieme Préſident
feulement de chacune des Chambres defdites Enquêtes
. Ordonnons en conféquence qu'ils foient
Tous employés pour lefdits gages dans l'état annuel
des gages de notredit Parlement de Pariş ;
efquels néanmoins feront retranchés dudit état ,
avenant le cas de vacance de chacun defdits offices
par mort ou par démiffion : confervons pareillement
aux deux anciens Préfidens des Enquêtes ,
leur vie durant , la penfion de quinze cens livres
que nous leur avons ci - devant accordée .
X. Et dans le cas où aucuns defdits Préfidens
préféreroient de fe démettre actuellement de leurs
offices , ordonnons qu'ils en foient remboursés ,
fuivant qu'il fera dit ci- après ; & dans ledit cas feront
expédiées auxdits Préfidens des Lettres d'Honoraires
, encore même qu'ils n'euffent exercé
feurs offices pendant l'efpace de vingt années
dont nous les difpenfons , pour , en vertu defdites
lettres , jouir par'eux , leurs veuves & enFEVRIER.
1757.
'21 1
fans des honneurs , féances & privileges y attachés
.
XI . Les Confeillers qui , après avoir fervi dans la
quatrieme & cinquieme Chambre des Enquêtes ,
auront obtenu des lettres d'Honoraires pour con
tinuer d'y prendre place , feront tenus d'opter de
la premiere , de la feconde ou de la troifieme
Chambre des enquêtes , pour continuer leur fervice
dans l'une defdites trois Chambres , juſqu'à
ce qu'ils foient en tour de monter à la Grand-
Chambre , fans qu'après ladite option ils puiffent
pafler dans une autre defdites trois Chambres.
XII. Nous avons éteint & fupprimé , éteignons
& fupprimons les offices de Commis aux
greffes & de Buvetiers des quatrieme & cinquieme
Chambres des Enquêtes , enfemble les offices
des huilliers fervans près lefdites Chambres ;
maintenons néanmoins lefdits Commis aux greffes,
Huiffiers & Buvetiers defdites quatrieme & cinquieme
Chambres des Enquêtes dans tous les
privileges attribués à leurs offices , defquels privileges
voulons qu'ils jouiffent pendant leur vie :
autorifons notre Cour de Parlement à faire tel
reglement qu'elle jugera convenable pour la fûreté
& confervation des minutes , pieces , effets
ou deniers qui pourroient le trouver dans les
greffes defdites deux Chambres fupprimées.
XIII. Au cas que lesdites quatrieme & cinquieme
Chambres des Enquêtes aient contracté
quelques detres , par conftitution de rente ou
autre femblable emprunt ; defquelles rentes ou
dettes les créanciers auroient coutume de percevoir
les arrérages fur les deniers communs appartenans
auxdites Chambres ; nous déclarons que
nous entendons nous charger de l'acquittement
deſdites rentes & dettes ; à l'effet de quoi fera par
212 MERCURE DE FRANCE.
l'ancien Préfident actuel defdites Chambres , &
les Doyens des Confeillers d'icelles , remis ès
mains du fieur Contrôleur général de nos finances
un état figné d'eux , contenant la qualité &
quotité defdites dettes , & le nom defdits créanciers
, pour , fur ledit état ainfi figné & certifié
véritable , être fait fonds ès mains du Payeur des
gages de notredit Parlement , du montant annuel
des arrérages defdites rentes ou dettes , lefquels
feront par ledit payeur délivrés aux créanciers
fur leurs quittances, en la forme accoutumée,
tant & fi longuement que lesdites rentes auront
cours , & jufqu'à ce qu'il nous ait plu d'en ordonner
le remboursement : voulons en outre que tous
les Préfidens & Confeillers defdites deux Chambres
demeurent déchargés , comme nous les déchargeons
par notre préfent édit , de tout acquittement
defdites dettes ; faifons défenfes de faire à ce
fujet aucune demande & pourfuite contr'eux ,
àpeine nullité.
XIV. Les offices de Préfidens aux Enquêtes actuellement
vacans , enfemble ceux qui vaqueront
foit par mort ou par démiffion , feront rembourfés
, ledit cas avenant , fur le pied de deux cens
mille livres pour chacun defdits offices , conformément
au prix porté par l'édit de création d'iceux
du mois de Mai 1704 , ou fur le prix porté
par le contrat d'acquifition , pour ceux qui les au
ront acquis à un prix inférieur à celui de ladite
fixation & création. Les offices de Confeillers laïcs
& clercs , & commiffions aux Requêtes du Palais
qui vaquent actuellement , & qui font fupprimés
par notre préfent édit , feront remboursés fur le
pied du prix du dernier contrat de vente de femblables
offices & commiffions ; & pour ceux qui
viendront à vaquer dans la fuite , jufqu'à ce que
FEVRIER. 1757. 213
ladite fuppreffion foit entiérement effectuée ,
voulons qu'ils foient remboursés fur le pied du prix
du contrat d'acquifition de chacun d'iceux, pourvu
que ledit prix n'excede pas la fomme de cinquante
mille livres. Les offices de Commis aux greffes ,
d'Huiffiers & de Buve tiers defdites quatrieme , cinquieme
Chambres des Enquêtes , fupprimés par
notre préfent édit , feront remboursés aux titulaires
ou repréfentans , fur le pied du prix des contrats
d'acquifition d'iceux ; même leur feront pareillement
remboursés les frais de réception , à
l'effet de quoi les titulaires ou propriétaires defdits
offices fupprimés feront tenus de remettre
leurs quittances de finance , contrats d'acquifition
& autres titres de propriété de leurs offices
entre les mains du fieur Contrôleur général de nos
finances , pour par eux recevoir leur rembourſement
des deniers qui feront par nous deſtinés à cet
effet .
XV. Ordonnons que les gages , augmenta
tions de gages attachés aux offices , fi aucun y
-a , franc-falés & autres droits attribués aux offices
fupprimés par notre édit , feront rejettés de nos
états à compter de ce jour ; ce qui n'aura lieu
toutefois à l'égard defdits offices de Préfidens aux
Enquêtes, de Confeillers laïes & clercs qui ne font
pas actuellement vacans , que lors de la vacance
d'iceux , jufqu'à la réduction du nombre fixé par
le préfent édit pour lefdits offices de Confeillers.
XVI. Defirant de fixer le prix des offices de notre
Parlement de Paris , nous avons ordonné &
ordonnons que le prix des offices de Préfidens de
notredit Parlement , demeurera fixé à la fomme
de cinq cens mille livres , fans que , fous quelque
prétexte que ce foit , le prix defdits offices puiffe
être augmenté ; celui des offices de Préfidens aux
214 MERCURE DE FRANCE.
Requêtes du Palais , à celle de deux cens mille lilivres
; le prix des offices de Confeillers laïcs , à la
fomme de cinquante mille livres ; celui des offices.
de Confeillers clercs , à la fomme de quarante
mille livres ; celui des commiffions aux Requêtes
du Palais , à celle de vingt mille livres ; & le prix
des offices de nos Avocats généraux , à la fomme
de trois cens mille livres ; révoquant à cet effet
les fixations faites defdits offices , tant par nous
que par les Rois nos prédécefleurs .
XVII. Ceux qui defireront être pourvus d'offices
de Préfidens du Parlement , Préſidens ès
Chambres des Requêtes du Palais , Confeillers
laïcs ou clercs , de commiffions aux Requêtes du
Palais , & d'offices d'Avocats généraux en notre
Parlement de Paris , après en avoir de nous obte
nu l'agrément , feront tenus , pour obtenir des
provifions , de remettre ès mains de notre très➡
cher & féal Chevalier Chancelier de France , une
copie en forme du contrat d'acquifition qu'ils auroient
fait defdits offices , avec une déclaration
également en forme , fignée tant de l'acquéreur
que du vendeur defdits offices , contenant que
le prix porté audit contrat eft fincere & véritable ,
qu'il n'y a en aucune façon été contrevenu au préfent
édit , & qu'il n'eft ni excédant ni au deffous
de celui porté par la préfente fixation , le tout à
peine de nullité des contrats d'acquifition , & d'être
déchus de notre agrément pour lesdits offices ;
en conféquence , défendons à tous Notaires & Tabellions
de paffer aucun contrát defdits offices , ni
ftipuler aucun autre prix que celui fixé par le préfent
édit, comme auffi de recevoir aucune déclaration
ou contre- lettre tendante à diminuer ou augmenter
ledit prix , à peine de nullité defdits actes
& d'interdictions contre lefdits Notaires &
Tabellions.
FEVRIER. 1757. 215
XVIII. Voulons & ordonnons que les Confeillers.
Commiffaires aux Requêtes du Palais , puiffent à
l'avenir , & à compter de ce jour , monter à la
Grand- Chambre , en fuivant la date de leur réception
, & ce concurremment avec les Confeillers
des trois Chambres des Enquêtes ; à la charge,
néanmoins par ceux defdits Confeillers- Commiffaires
aux Requêtes du Palais qui voudront monter
à la Grand-Chambre , de fe démettre de leur
commiffion trois années avant qu'ils puiffent
monter à ladite Grand- Chambre , & de venirpendant
lesdites trois années fervir en l'une des
Chambres des Enquêtes , ou ils feront diſtribués
en la maniere ordinaire ; & au cas que celui des
Confeillers Commiffaires aux Requêtes du Palais ,
qui, par fon rang de réception, feroit naturellement
en droit de monter à la Grand'Chambre, fe trouvât,'
avenant la vacance d'une place en ladite Chambre,'
pofféder encore fa commiffion aux Requêtes du
Palais , il perdra pour cette fois fon rang , fauf
à le reprendre quand il aura fervi , comme dit eft,
trois années en une Chambre des Enquêtes . Si donnons
en Mandement à nos amés & féaux Confeillers
les Gens tenant notre Cour de Parlement à
Paris que notre préfent édit ils aient à faire lire ,
publier & régiftrer , & le contenu en icelui garder
, obferver & exécuter felon ſa forme &teneur.
Car tel eft notre plaifir . Et afin que ce foit chofe
ferme & ftable à toujours, nous y avons fait mettre
notre fcel . Donné à Verfailles au mois de Décembre
, l'an de grace mil fept cent cinquante- fix ,
& de notre regne le quarante- deuxieme. Signé
LOUIS. Et plus bas , par le Roi , M. P. De Voyer
d'Argenfon. Viſa Machault. Vu au Confeil
Peirenc de Moras. Et feellé du grand ſceau de cire
verte , en lacs de foie rouge & verte .
2.
1
216 MERCURE DE FRANCE.
Lu & publié , le Roi féant en fon Lit de Juftice ;
& registré , oui , & ce requérant le Procureur général
du Roi , pour être exécuté felonfa forme &
teneur. A Paris , en Parlement , le Roi tenant fon
Lit de Juftice , le treize Décembre mil sept cent
cinquante-fix. Signé Dufranc.
Dans les premiers momens du trouble & de
la confternation générale qu'a caufé le danger où
le Roi s'eft trouvé , on a publié précipitemment
le procès - verbal dreffé par MM. Senac , Premier
Médecin , & de la Martiniere , Premier Chirurgien
de Sa Majefté , fans fonger même à donner
les foins ordinaires au récit de l'événement.
Le Roi étoit revenu de Trianon à Verſailles ,
pour voir Madame Victoire qui fe trouvoit indifpofée.
Sa Majefté , après avoir ſatisfait ſon inquiétude
paternelle , alloit remonter en carroffe
pour retourner à Trianon , lorfqu'elle fut frappée
à deux pas de Monfeigneur le Dauphin. Sa
Majefté eut la force de remonter l'escalier , qui
conduit à fon appartement. Elle demanda fon
confeffeur & l'extrême-onction , & elle fut confeffée
un moment après. Comment retracer ce
moment de furprife & d'horreur ? Comment fartout
repréfenter le profond accablement de la
Reine , celui de Monfeigneur le Dauphin , de
Madame la Dauphine , de Madame & Meſdames
de France : Toute la cour étoit en pleurs :
le Roi feul , ferme , & réfigné , donnoit fes
penfées à la Religion , confoloit tendrement
fa famille , & s'occupoit du foin de ſes peuples.
A la nouvelle de la bleffure du Roi , qui fut
rapidement portée à Paris , & répandue dans la
nuit même , les Princes & les Princeffes du Sang ,
les Miniftres , les Grands du Royaume , & un
Concours prodigieux de perfonnes de tout état
accoururent
Jevriv
clove 5.317
JANVIER 1757• 217
rent recevoir Sa Majefté , & la conduifirent à
la Grand'Chambre. Le Roi s'étant affis fur fon
Trône , & toutes les féances ayant été prises en la
maniere accoutumée , dont on peut voir le détail
dans le Mercure du mois d'Octobre de l'année
derniere , Sa Majefté dit : Je viens vous apporter
mes volontés. Mon Chancelier vous les annoncera.
Le Chancelier expliqua les intentions du Roi , &
les motifs qui avoient déterminé Sa Majesté à
tenir fon Lit de Juftice . Après que le Chancelier
eut ceffé de parler , M. de Maupeou , premier
Préfident , parla au nom du Parlement . Le Chancelier
monta enfuite vers le Roi , pour prendre fes
ordres , un genou en terre. Remis en fa place ,
affis & découvert , il fit ouvrir les portes , & il
ordonna au fieur Dufranc , Secretaire de la Cour ,
faifant les fonctions de Greffier en Chef , de lire
deux Déclarations & un Edit . Cette lecture finie >
les Gens du Roi , M. Joly- de . Fleury , Premier
Avocat Général , portant la parole , donnerent
lears conclufions. Le Chancelier prit les avis ,
& après qu'il en eut rendu compte au Roi , il
prononça l'enrégiftrement . Ce qui ayant été exécuté
, le Roi fortit dans le même ordre qu'il étoit
entré. Sa Majefté trouva , ainſi qu'à ſon arrivée ,
les deux Régimens des Gardes Françoiſes & Suilfes
, qui formoient une double haie dans les
rues , fur le Pont-Neuf , & fur les Quais , depuis
le Palais jufqu'à l'extrémité du Quai des Tuileries
. Partout , fur le paffage du Roi , le peuple
eft accouru en foule , pour jouir de la préſence de
Sa Majesté.
Les Pairs , qui ont affifté à ce Lit de Juſtice ,
font l'Evêque Duc de Laon , les Ducs d'Uzés
de Luines , de Briffac , Maréchal Duc de Richelieu ,
de la Force , de Rohan , de Luxembourg , de Ville-
II. Vol. K
218 MERCURE DE FRANCE.
roy , de Saint- Aignan , Maréchal Duc de Noailles ,
de Fitz -James , d'Antin , de Chaulnes , de Rohan-
Soubize , de Villars - Brancas , de Lauraguais , de
Biron , de la Valliere , de Fleury , Maréchal
Duc de Belle- Ifle . Les Maréchaux de Coigny ,
de Balincourt & de Clermont-Tonnerre , y ont
eu féance , étant entrés avec le Roi.
Voici les deux Déclarations , dont l'enrégif
trement a été ordonné dans le Lit de Juftice .
Premiere Déclaration.
Louis , par la grace de Dieu , Roi de France &
de Navare: A tous ceux qui ces préfentes lettres
verront , Salut. Nous nous fommes propofé dans
tous les temps , de faire ceffer les troubles qui
fe font élevés dans notre Royaume , à l'occaſion
de la Conſtitution Unigenitus , en employant également
notre autorité à lui faire rendre le ref
pect & la foumiffion qui lui font dûs , & à empêcher
l'abus qu'on en voudroit faire , en lui attribuant
un caractere & des effets qu'elle ne peut
avoir par fa nature. Il nous a paru furtout , qu'il
étoit important de preferire un filence abfolu fur
des questions qui ne peuvent tendre qu'à troubler
la tranquillité publique . Nous avons eu la fatisfaction
de voir Notre Saint Fere le Pape , en rendant
juftice à notre amour pour la Religion , donner
fes éloges aux vues qui nous ont conduit pour
faire rendre à l'autorité de l'Eglife l'obéiſſance
qui lui eft due , entretenir la paix , & réprimer
ceux qui cherchent à la troubler ; & nous avons
reçu avec reconnoiffance les témoignages que la
bonté paternelle de ce faint Pontife , qui remplit
fi dignement la chaire de faint Pierre , nous en
a donnés par les lettres qu'il nous a adreffés .
JANVIER. 1757. 219
Animés du même efprit & du defir de confommer
un ouvrage fi néceſſaire au bien de notre
Etat, nous avons cru devoir encore , en maintenant
l'éxécution des loix précédemment rendues , ftatuer
fur différens points qui ont donné lieu à
de nouvelles conteftations , & abolir en même
temps tout ce qui s'eft fait de part & d'autre
à l'occafion de ces difputes , pour en effacer
s'il eft poffible , jufqu'au fouvenir. A ces cauſes ,
& autres à ce nous mouyant , de l'avis de notre Confeil
, de notre certaine fcience , pleine puiffance
& autorité royale , Nous avons dit , déclaré &
ordonné , & par ces Préfentes fignées de notre
main , difons , déclarons & ordonnons , voulons &
Nous plaît :
ART. I. Que les Lettres Patentes & Déclarations
données , tant par le feu Roi notre très-honoré
Seigneur & Bifaïeul , que par nous , & régiftrées
en nos Cours au fujet de la Conftitution Unigeni
tus , foient exécutées felon leur forme & teneur ;
& qu'en conféquence , tous nos fujets ayent pour
ladite Conftitution le refpect & la foumiffion qui
lui font dûs ; fans néanmoins qu'on puiffe lui
attribuer la dénomination , le caractere, ni les effets
de Regle de Foi.
II. N'entendons que le filence abfolu preferit
par nofdites Déclarations , & que nous voulons
être inviolablement obfervé , puiffe préjudicier
au droit qu'ont les Archevêques & Evêques , d'enfeigner
les Eccléfiaftiques & les peuples confiés
à leurs foins . Exhortons & néanmoins enjoignons
auxdits Archevêques & Evêques , de fe renfermier ,
pour l'exercice de leurs fonctions , dans les bornes
de la charité & de la modération chrétienne , &
d'éviter tout ce qui pourroit troubler la tranquillité
publique.
Kij
220 MERCURE DE FRANCE.
III. L'article XXXIV de l'Edit du mois d'Avril
1695 fera exécuté felon fa forme & teneur ; &
en conféquence , toutes caufes & actions civiles
concernant l'adminiſtration & le refus des Sacremens
, feront portées devant les Juges d'Eglife ,
exclufivement à tous Juges & Tribunaux féculiers ,
auxquels nous enjoignons de leur en faire le renvoi,
fauf & fans préjudice de l'appel comme d'abus.
Et à l'égard des plaintes & pourfuites criminelles.
en cette matiere , elles feront portées , tant devant
nos Juges ayant la connoiffance des cas royaux ,
& par appel en nos Cours , que devant les Juges
d'Eglife , chacun en ce qui les concerne & eft.
de leur compétence ; fçavoir , pardevant nos .
Juges pour raifon du cas privilégié , & pardevant
les Juges d'Eglife pour
le délit commun , le tout
conformément aux Ordonnances ; ſans néanmoins ,
que nos cours & Juges puiflent ordonner , en
quelque maniere & fous quelque expreffion que
ce foit , que les Sacremens feront adminiftrés ;
fauf à nofdites Cours & Juges à prononcer telle
peine qu'il appartiendra , contre ceux qui fe feroient
rendus coupables , lors de l'adminiſtration
ou du refus des Sacremens.
IV. Ne pourront néanmoins les Curés & autres ,
Eccléfiaftiques , chargés de l'adminiſtration des
Sacremens , être pourfuivis pour raiſon des refus
de Sacremens par eux faits à ceux contre lesquels
il fubfifteroit des condamnations & cenfures
juridiquement & perfonnellement prononcées
contre eux , & actuellement exécutoires pour
Jeur défobéiffance à l'autorité & aux déciſions
de l'Eglife , & notamment à la Conftitution
Unigenitus ; ou à ceux qui dans le tems même
qu'ils demanderoient à être admis à la participation
des Sacremens , auroient fait connoître d'eux-
7
JANVIER. 1757. 221
mêmes publiquement leur défobéiffance à ladite
Conftitution. Exhortons & néanmoins enjoignons
aux Archevêques & Evêques , de veiller à ce que
lefdits Curés & autres Prêtres ne faffent à ceux
à qui ils adminiftreront les Sacremens , aucunes
intérrogations indifcretes qui puiffent tendre à
troubler la paix .
Et voulons que tout ce qui s'eft fait à l'occafion
des derniers troubles , foit enfeveli dans l'oubli ;
ordonnons que le tout foit réputé & demeure comme
non avenu. Voulons pareillement que toutes
pourfuites , décrets & procédures qui pourroient
avoir été faits , & tous Arrêts , Sentences ou
Jugemens , qui pourroient avoir été rendus au
même fujet , deineurent fans aucune fuite & fans
aucun effet ; & , en conféquence , que ceux contre
lefquels lefdites procédures auroient été faites ,
& lefdits Arrêts , Sentences ou Jugemens rendus ,
rentrent , en vertu des préfentes , en leur état &
fonctions. Si donnons en Mandement à nos amés
& féaux Confeillers les Gens tenant notre Cour de
Parlement à Paris , que ces préfentes ils ayent à
faire lire , publier & enrégiftrer , & le contenu
en icelles garder & obferver de point en point, felon
leur forme & teneur : Car tel eſt notre plaisir.
En temoin de quoi nous avons fait mettre notre
fcel à cefdites préfentes. Donné à Verfailles le
dixieme jour de Décembre , l'an de grace mil
fept cent cinquante- fix , & de notre regne le quarante-
deuxieme. Signé Louis. Et plus bas. Par le
Roi. M. P. de Voyer d'Argenfon . Et fcellé du grand
fceau de cire jaune.
Lue & publiée , le Roi féant en fon Lit de Juftice
, régiftrée , oui , & ce requérant le Procureur
Général du Roi , pour être exécutée felon fa
forme & teneur ; & copies collationnées d'icelle en-
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
voyées aux Baillages & Sénéchauffées du réffort ,
pour y être pareillement lue , publiée & enregistrée :
Enjoint aux Subfiituts defon Procureur Général d'y
tenir la main , & d'en certifier la Cour dans un
mois.A Paris , en Parlement , le Roi tenant fon
fon Lit de Juftice , le treize Décembre mil sept cent
cinquante-fix. Signé Dufranc.
Seconde Déclaration du Roi , pour la Difcipline du
Parlement.
LOUIS , & c. la réduction que nous avons ordonnée
du nombre des Officiers de notre Parlement
de Paris , en nous procurant l'avantage de
choisir parmi ceux qui fe préfenteront pour y entrer
, les Sujets qui nous paroîtront les plus propres
à remplir les fonctions de la Magiftrature , ne
fera qu'affurer de plus en plus l'adminiftration la
plus exacte de la Juftice dans ce Tribunal : mais
ayant reconnu que le défaut de la difcipline qui
s'obferve dans l'intérieur de cette Compagnie , en
ce qui concerne finguliérement les matieres d'ordre
public , nuit le plus fouvent à l'expédition des
affaires qui y font relatives , foit en confondant
les objets qui peuvent ou qui doivent être traités
dans l'affemblée des Chambres , foit en multis
pliant ces affemblées , au préjudice de l'expédition
des affaires des particuliers ; nous avons en
même temps confidéré que fi la nature des affaires
ordinaires a exigé que la décifion n'en fût confiée
qu'à des Magiftrats d'un expérience reconnue
ces mêmes confidérations devenoient encore plus
effentielles & plus néceffaires pour les affaires.
d'un ordre fupérieur , qui ne fe déliberent que
dans les Chambres affemblées , & que le poids &
la dignité des délibérations qui doivent s'y prendre,
demandoient que les nouveaux Magistrats ne
JANVIER . 1757. 223
dont
puffent déformais y être admis , qu'après s'être
formés par le fervice d'un certain nombre d'années
; nous avons donc jugé que l'admiſſion à l'affemblée
des Chambres , la convocation de ces affemblées
& la difcuffion des matieres qui y font
portées , doivent être foumises à des regles , & nous
ne pouvons mieux veiller à leur obſervation , qu'en
nous repofant du foin d'une partie de ces objets ,
fur les perfonnes mêmes de notre Parlement ,
la maturité , la capacité & Pexpérience , font propres
à leur concilier la vénération de nos peuples ,
& à leur mériter notre confiance & la leur. C'eft
par une fuite de cette même confiance , que nous
ferons toujours difpofés à écouter favorablement
les remontrances que le zele de notre Parlement
pour le bien de notre Etat pourra lui inſpirer
mais fi l'ufage de ces remontrances n'étoit lui-même
réglé par la prudence & le refpect pour nos
ordres , il dégénéreroit dans un abus contraire à
notre autorité. Le droit législatif qui réfide en notre
Couronne feule , ne s'étend pás moins fur les
Magiftrats que fur les peuples auxquels nous les
avons chargés de rendre la juftice en notre nom ;
& le premier de leurs devoirs eft de donner à nos
Sujets l'exemple de la foumiffion & de l'obéiffance.
A ces caules , & autres à ce nous mouvant , de
l'avis de notre Confeil , & de notre certaine fcience
, pleine puiffance & autorité royale , nous
avons dit , déclaré & ordonné , & par ces préfentes
fignées de notre main , difons , déclarons &
ordonnons , voulons & nous plaît ce qui fuit :
ART. I. Tout ce qui concerne la police générale
dans les matieres civiles ou eccléfiaftiques , fera &
demeurera fpécialement attribué à la Grand'Chambre
de notre Parlement , qui feule en pourra
connoître , foit par appel fimple ou comme d'a-
K iv
224 MERCURE DE FRANCE.
bus , foit en premiere inftance , fans que fous
aucun prétexte , les Officiers des Chambres des
Enquêtes & Requêtes de notredit Parlement puiffent
en prendre connoiffance , fi ce n'eft dans les
cas où l'affemblée des Chambres auroit été jugée
néceffaire , ainſi qu'il fera dit ci - après ; n'entendons
néanmoins empêcher que les appels comme
d'abus incident aux procès qui feroient pendans
en l'une des trois Chambres des Enquêtes , ne
puiffent y être jugés en la maniere accoutumée.
II. Pour le jugement des caufes & matieres énoncées
dans l'article précédent , tous les Préfidens.
de notre Parlement , & les Confeillers ayant féance
en la Grand'Chambre pourront y aflifter , encore
qu'aucuns d'eux fuffent de fervice en laChambre
de la Tournelle , & généralement tous ceux
qui ont le droit de fiéger en la Grand'Chambre .
III. Les Chambres ne pourront être affemblées
pour le jugement defdites cauſes & matieres
qu'au préalable le Premier Préfident , ou celui
qui , en fon abfence , préfidera la Compagnie
n'ait été inftruit des motifs pour lefquels fera demandée
ladite affemblée , & des objets fur lefquels
on fe propofe de délibérer ..
IV. Le Premier Préfident , ou celui qui , en fon
abfence , préfidera , communiquera aux Préfidens
du Parlement & à la Grand'Chambre affemblée ,
la demande qui lui fera faite de l'affemblée des
Chambres & les motifs d'icelle , pour , fur le
tout , être par toute ladite Chambre délibéré s'il
y a lieu à affembler les Chambres ; & dans le cas
où à la pluralité des fuffrages il auroit été arrêté
d'aſſembler lesdites Chambres , il y fera procédé
en la forme ordinaire & accoutumée .
V. Dans le cas où il auroit été délibéré qu'il n'y a
lieu à affembler les Chambres , défendons à tous
JANVIER. 1757. 225
& chacun des Officiers des Enquêtes & Requêtes ,
de venir prendre place en la Grand'Chambre , &
de troubler & interrompre les audiences & fervices
ordinaires ; le tout à peine de defobéiſſance ,
même de privation d'office.
VI. Ne pourront dans aucun cas être faites aucunes
dénonciations à notre Parlement que par le
miniſtere de notre Procureur général , fauf néanmoins
à ceux qui feroient inftruits de quelques
faits qu'ils regarderoient comme fujets à dénonciation
, d'en informer le Premier Préſident , ου
celui qui , en ſon abſence , préfidera ,, pour ,
fur le compte qu'il en rendra en la Grand'Chambre
, être enjoint au Procureur général de faire
ladite dénonciation , s'il y a lieu , fans même que
fous prétexte d'aflemblée pour la réception d'aucuns
officiers ayant féance en ladite Cour , il puiffe
en être ufé autrement.
VII. La délibération prefcrite par l'article IV
de notre préfente déclaration , pour déterminer
par ladite Grand'Chambre affemblée les cas efquels
il conviendra d'affembler les Chambres , aura
lieu en toute matiere , fauf néanmoins à l'égard
de nos ordonnances , édits , déclarations ou lettres
patentes concernant l'adminiſtration général
de la juftice , les impofitions nouvelles , les créations
de rentes & d'office , à l'enregistrement dcfquelles
il ne pourra être procédé qu'aux Chambres
affemblées , comme par le paffé .
VIII. En procédant à l'enrégiftrement desdites
ordonnances , édits , déclarations ou lettres pa→
tentes , pourra notredite Cour de Parlement arrêter
qu'il nous foit fait telles remontrances & repréfentations
qu'elle estimera convenables au bien
de notre fervice & à l'intérêt public.
Kv
226 MERCURE DE FRANCE.
IX . Notredite Cour de Parlement fera tenue
de vaquer à la confection defdites remontrances
ou repréſentations , aufi - tôt qu'elles auront été
arrêtées , en forte qu'elles puiffent nous être préfentées
dans la quinzaine , au plus tard , du jour
que lesdites ordonnances , édits , déclarations ou
lettres patentes auront été remifes à ladite Cour
par nos Avocats & Procureur généraux , lequel
delà ne pourra être prorogé fans notre congé &
-permiffion fpéciale .
X. Lorsqu'il nous aura plu de répondre auxdites
remontrances ou repréfentations , notre Parlement
fe a enu d'enregistrer dans le lendemain du
jour de notre réponſe , lefdites ordonnances ,
édits , déclarations ou lettres patentes , faufà notredite
Cour , après ledit enrégiftrement , à nous
représenter ce qu'elle avifera bon être fur l'exécu
tion d'icelles , pour y être par nous pourvu ainfi
que nous le jugerons à propos , fans néanmoins
que lefdites repréfentations puiffent fufpendre l'éxécution
de nofdites ordonnances , édits , décla
rations ou lettres patentes , jufqu'à ce que nous
ayons de nouveau expliqué nos intentions.
XI. Faute par notre Cour de Parlement de procéder
à l'enregistrement preferit par l'article précédent
defdites ordonnances , édits , déclarations
ou let res patentes , dans le jour qui fuivra celui
de la réponse que nous aurons faite à ces remontrances
ou réprélentations , voulons & ordonnons
que nofdites ordonnances , édits , déclarations
ou lettres patentes fo ent tenues pour publiées &
enrégiftrées , qu'elles foient gardées & obfervées ,
& qu'elles foient envoyées par notre Procureur
général aux Bailliages , Sénéchauffées & Sieges
du reffort , pour y être pareillement gardées &
obfervées.
JANVIER. 1757. 227
>
XII. Les Confeillers en notre Cour de Parlement
foit clercs ou lais , qui y feront reçus à
l'avenir 3 compter du jour de l'enrégiftrement
de notre préfente déclaration , ne pourront
avoir entrée , féance & voix délibérative en l'af→
femblée des Chambres dudit Parlement , qu'après
qu'ils auront fervi dix ans dans ladite Compagnie
à compter dujour de leurs réceptions , dont fera
fait mention expreffe dans les provifions qu'ils
obtiendront defdits offices : exceptons néanmoins
les affemblées qui fe tiennent pour la lecture des
ordonnances , pour les mercuriales & la réception
des officiers , en ce qui concerne feulement
l'objet ordinaire de la lecture defdites ordonnandefdites
mercuriales & réceptions des Officiers
ayant féance audit Parlement .
XIII Voulons pareillement qu'il ne foit accordé
aucunes lettres de difpenfe , fous quelque prétexte
que ce puiffe être , à l'effet de donner voix
délibérative avant l'âge de vingt - cinq ans ; n'entendons
néanmoins abroger l'ufage dans lequel eft
notredit Parlement de Paris de compter la voix
des Rapporteurs dans les affaires dont ils font le
rapport , encore qu'ils n'ayent pas l'âge de vingtcinq
ans.
XIV. Faifons très - expreffes inhibitions & défen
es à tous & chacun des officiers de notredite
Cour de Parlement de Paris , de coffer , fufpendre
ou interrompre , pour quelque caufe & fous
quelque prétexte que ce foit , leurs fonctions &
le fervice ordinaire & accoutumé , auquel ils font
obligés , tant envers nous qu'envers nos fujets ,
ni de former ou propofer fous aucun prétexte ,
aucune délibération contraire au préfent article ,
fous peine de defobéiflance & de privation de
leurs offices .
K vj
228 MERCURE DE FRANCE.
2
XV. Ordonnons que tout le contenu en la préfente
déclaration , ſoit à toujours gardé & obfervé
dans notredite Cour de Parlement. Défendons
: au Premier Préfident & aux autres Préfidens de
notre Parlement , de permettre aucune affemblée
ou déliberation à ce fujet , d'y préfider , même
d'y affifter , à peine de defobéiffance ; déclarons
nulles toute affemblée & délibération contraires à
la préfente difpofition . Si donnons en Mandement
à nos amés & féaux Confeillers les Gens tenant
notre Cour de Parlement à Paris , que ces
préfentes ils aient à faire lire & régiftrer , & le
contenu en icelles garder & obferver felon leur
forme & teneur : Car tel eft notre plaifir. En témoin
de quoi nous avons fait mettre notre fcel à cefdites
préfentes . Donné à Verſailles le dixieme jour de
Décembre , l'an de grace mil fept cent cinquantefix
, & de notre regne le quarante-deuxieme. Signé
LOUIS. Et plus bas , par le Roi , M. P. de Voyer
d'Argenfon . Et fcellé du grand fceau de cire jaune.
Lue & publiée , le Roi féant en fon Lit de juftice
, & régistrée , oùi , & ce requérant le Procureur
général du Roi , pour être exécutée ſelonfaforme
& teneur. A Paris , en Parlement , le Roi tenant
Jon Lit de Juftice , le treize Décembre mil ſept cent
cinquante-fix. Signé Dufranc.
Nous donnerons l'Edit , portant fuppreffion
de deux Chambres des Enquêtes ,
dans le Mercure prochain.
Le premier jour de l'an les Princes & les Princeffes
, ainfi que les Seigneurs & Dames de la
Cour , eurent l'honneur de complimenter le Roi
fur la nouvelle année.
Les Chevaliers , Commandeurs & Officiers de
P'Ordre du Saint Efprit , s'étant affemblés , vexs
JANVIER. 1757 . 229
les onze heures du matin , dans le cabinet du Roi,
Sa Majesté tint un Chapitre. Conformément à une
décifion de Louis XIV , qui a réglé que les preuves
du Chancelier des Ordres feroient examinées
par deux Chevaliers , le Duc de Villeroy & le Marquis
de Beringhen avoient été nommés Commiffaires
pour l'examen de celles du Comte de Saint-
Florentin , qui a été pourvu de cette charge . Elles
furent admifes . Le Roi nomma Chevaliers de fes
Ordres le Prince de Beauvau , Maréchal de fes
Camps & Armées ; le Marquis de Gontaut , Lieutenant-
Général , le Comte de Maillebois , auffi
Lieutenant - Général ; le Marquis de Bethune
Maréchal de Camp , Meftre de Camp Général de
la Cavalerie ; le Marquis d'Aubeterre , Maréchal
de Camp , Ambaffadeur du Roi auprès de Sa Majefté
Catholique ; le Marquis d'Offun , Brigadier
de Cavalerie , Ambaffadeur de Sa Majefté auprès
du Roi des deux Siciles , & le Comte de Broglie ,
Brigadier d'Infanterie , Ambaffadeur auprès du
Roi de Pologne , Electeur de Saxe. Le Comte de
Bafchi , dont les preuves , ainfi que l'information
des vie & moeurs , & la profeffion de foi , avoient
été admiſes dans le Chapitre du premier Février de
l'année derniere , fut introduit , en habit de novice,
dans le cabinet du Roi , & reçu Chevalier de l'Ordre
de Saint Michel . Le Roi fortit enfuite de fon
appartement pour aller à la chapelle. Sa Majefté ,
devant laquelle les deux Huiffiers de la Chambre
portoient leurs maffes , étoit en manteau , le collier
de l'Ordre par deffus , ainfi que celui de l'Ordre
de la Toifon d'Or . Elle étoit précédée de
Monfeigneur le Dauphin , du Duc d'Orléans , du
Prince de Condé , du Comte de Clermont , du
Prince de Conty , du Comte de la Marche , du
Comte d'Eu , du Duc de Penthievre , & des Che230
MERCURE DE FRANCE.
valiers , Commandeurs & Officiers de l'Ordre.
Le nouveau Chevalier marchoit entre les Chevahers
& les Officiers. La grand'Meffe ayant été
célébrée par le Prince Conftantin , Evêque de
Strasbourg , Premier Aumônier du Roi , & l'rélat
Commandeur de l'Ordre du Saint Efprit , le Roi
monta à fon trône , & revêtit des marques de
POrdre le Comte de Baſchi , qui eut pour parreins
le Maréchal de Clermont Tonnerre & le Marquis
de Beringhen. Lorsque cette cérémonie fut
finie , Sa Majefté fut reconduite à fon appartement
en la maniere accoutumée.
Le Roi a admis dans fon Confeil d'Etat M.
l'Abbé Comte de Bernis , nommé Ambaffadeur
près de Leurs Majeftés Impériales .
Les Janvier , à cinq heures trois quarts du foir,
le Roi fortit de chez Mefdames de France pour
monter dans fon carroffe , & fe rendre à Trianon.
Un malheureux trouva alors le moyen d'approcher
Sa Majesté au milieu de fa garde , fans être apperçu
. Il étoit armé d'un couteau à deux lames ,
dont l'une étoit une lame ordinaire ; l'autre avoit
la forme d'un canif , & étoit large de cinq à fix
lignes , & longue d'environ quatre pouces. C'eft
avec la derniere lame que le coup a été porté. Il
eft tombé fur la partie latérale inférieure & un peu
poftérieure de la poitrine ; c'eſt- à dire , entre la
quatrieme & la cinquieme des côtes inférieures du
côté droit. Le coup a été dirigé de bas en haut ,
& a pér étré environ quatre travers de doigt. Le
Roi, en le recevant, crut feulement qu'il étoit frappé
d'un coup de poing. Il fentit enfuite un peu
chaleur , & il ne s'apperçut qu'il étoit bleffé , que
par l'effufion du fang. Sa majefté fut faignée à fix
heures un quart ; & quoique cette faigrée eût
produit un grand foulagement , on la réitéra quade
JANVIER . 1757. 231
tre heures après , pour plus grande fûreté . Sa Majefté
, quoiqu'Elle ait peu dormi , a paffé la nuit
aflez tranquillement . Il eft furvenu ce matin une
légere moiteur , après un fommeil d'une heure.
On a levé l'appareil à dix heures ; on a trouvé le
gonflement confidérablement diminué ; & au
moment qu'on écrit ce détail , Sa Majesté eft auffi
bien qu'Elle puiffe être dans une telle circonstance.
Tout jufqu'à prefent paroît indiquer que le coup
n'a pas pénétré dans la poitrine. On a arrêté fur
le champ l'affaffin , & on travaille à inftruire fon
procès.
Le Saint Sacrement a été expofé dans toutes les
églifes de Verfailles , & M. le Comte de Saint-
Florentin a écrit , par l'ordre du Roi , à l'Archevêque
de Paris , pour qu'on fit des prieres publiques
, afin d'obtenir de Dieu la prompte guériſon
de Sa Majefté . ( 1 )
On mande de Dunkerque , que le Corfaire
le Prince de Soubize , commandé par le Capitaine
Canon , eft rentré en ce Port , & qu'il
s'eft rendu maître des Navires Anglois la Marguerite
, de Leith , & les Deux Freres , de Yarmouth
, de 150 tonneaux chacun chargés , le
premier de plomb en faumon , l'autre de fer &
de planches.
Le Capitaine Dumont , commandant le Hardi
Mendiant , autre Corfaire de Dunkerque , y a fait
conduire le Navire Anglois la Marie de Banff ,
de so tonneaux , dont la cargaifon confifte en
208 tonnes de faumon. Il s'eft auffi emparé du
Navire Anglois la Sara , de Berwick , de 100
tonneaux armé de 4 canons , & chargé de 560
tonnes de faumons.
(1) Elle est heureusement rétablie , & la joye a
fuccédé aux plus vives allarmes.
232 MERCURE DE FRANCE.
Le Corfaire la Favorite , du Havre , Capitaine
Mouchel , y a fait conduire le Navire Anglois
le Tobie , chargé de vin de Malaga ; & il eft
entré à Cherbourg avec un autre Bâtiment Anglois
, de 130 tonneaux , ayant un chargement
compofé de vin , d'huile & de raifins fecs .
Un autre Corfaire de Dunkerque , appellé le
Comte de Saint-Germain , y a conduit le Brigantin
Anglois l'Unité, de Yarmouth , de 90 tonneux
, armé de 4 canons & dont la cargaifon
confifte en grains.
Le Capitaine Dupont , commandant le Corfaire
le Danger , de Boulogne , qui a repris fur les
Anglois le Corfaire l'Intrépide , de Nantes , a pris ,
& a conduit à Quimper le Paquebot le Dieppe ,
de Londres , chargé d'oranges , de citrons , de
grenades & de limons .
Il est arrivé à Bayonne un Brigantin Anglois ,
appellé l'Aventure , de Poole , de 80 onneaux ,
chargé de morue & d'huile , qui a été pris par
le Corfaite l'Amiral , dont eft Capitaine M. Jean
Samfon .
Le Corfaire l'Aigle de Marſeille , у a fait conduire
les Navires le Dolly , de 120 tonneaux ,
chargé de raifins fecs , & le Sally , de Gibraltar ,
dont la cargaifon confifte en biſcuit , en vin &
autres provifions ; & le Berton & le John ,
autres Bâtimens Anglois chargés de morue & de
fardines , ont été pris & conduits en ce Port
par le Capitaine Louis- Auguftin Icard qui commande
le Navire la Marie.
Le Corfaire le Duc d'Aumont , de Boulogne ,
dont eft Capitaine Louis Libert fils , s'eft rendu
maître du Navire Anglois le Saint-Michel , de
300 tonneaux , armé de 15 canons , & chargé
de raifins de Corinthe , & l'a fait conduire à.
Dieppe.
JANVIER. 1757. 233
MARIAGE ET MORTS.
Louis -Jofeph-Timoléon de Coffé , Comte de
Briffac , époufa le 30 Août 1756 , Demoiſelle
Marie Gabrielle - Félicité Molé, fille deMeffire Mat .
thieu- François Molé , Préfident du Parlement , &
de Dame Bonne -Félicité Bernard. La Bénédiction
Nuptiale leur a été donnée dans l'Eglife Paroiffiale
de S. Sulpice à Paris , par Evêque de Condom .
Leur Contrat de Mariage avoit été figné le 22
du même mois par Leurs Majeftés. Le Corte
de Briffac eft fils de Jean -Paul - Timoléon de
Coffe , Duc de Briffaç , Pair de France , Chevalier
des Ordres du Roi , Lieutenant - Général des
Armées de Sa Majefté , & Grand Pannetier de
France ; & de feue Marie- Jofephe Duray - de
Sauroy.
Meffire Henri-Theodore de la Pierre , Marquis
de Boufies , Pair de Cambrefis , mourut au
Château de Boufies , près Landrecies, le 18 Juillet
1756 , âgé de 70 ans.
Dame Edmée- Charlotte de Brenne- de Bombon ,
ci-devant Dame du Palais de la Reine , épouſe
de Marie- Thomas-Augufte de Goyon , Marquis
de Matignon , Chevalier des Ordres du Roi , &
Brigadier de Cavalerie , eft morte à Orly , près
de Choify le 24 Juillet , âgée de 5 ans.
Marguerite- Pauline Prondre , épouse de Gafpard
, Comte de Clermont -Tonnerre , Maréchal de
France , Chevalier des Ordres du Roi , mourut
à Paris le 29 Juillet , dans la 60° année de fon
âge.
Meffire Georges- Albert- François de la Verdure-
de Gavielle , Abbé de l'Abbaye d'Humblieres ,
134 MERCURE DE FRANCE.
Dioceſe de Noyon , & Prévôt honoraire de l'E
glife Métropolitaine de Cambray , eft mort à
Cambray le 19 Juillet.
Dame Charlotte - Anne-Marie de S. Perrier de
Bandeville , Epouſe de Meffire Henri de Sabrevois
, Maréchal des Camps & Armées du Roi , &
Directeur en Chef du Corps Royal de l'Artillerie
& du Génie , au Département Général d'Alface
, de Bourgogne & de Franche- Comté , eft
morte le 9 Août à fa Terre de Corbereufe , près
de Dourdan en Beauffe , dans fa 578. année .
Frere Ange de Ricard , Bailli , Grand-Croix
de l'Ordre de S. Jean de Jerufalem , & Commandeur
de la Commanderie de la Villedieu ,
mourut à Paris le 17 Août , âgé de 86 ans .
Anne-Jofephe de Chabannes , fille de Gilbert
de Chabannes , Comte de Pionzac , Maréchal
des Camps & Armées du Roi , & Gouverneur
d'Oleron, & d'Anne-Françoife de Lutzelbourg ,
& veuve du 29 Août 1754 de Claude de la
Queille , Comte de Ronchevol- Pramenou , mourut
à Clermont en Auvergne le 29 , âgée de 66
ans. Elle ne laiffe qu'une fille unique Gilberte
de la Queille ; mariée en 1733 à Gilbert - Allire ,
Comte de Langheas , Brigadier des Armées du
Roi.
On écrit de Mahon que Meffire Hyacinte de
Portalis , ci-devant Capitaine au Regiment de
Ponthieu , Commiffaire des Guerres , ayant la
Police des quatre Hôpitaux établis à Mahon par
les ordres de M. le Maréchal Duc de Richelieu
pour les Officiers & foldats malades & bleffés ,
eft mort à Mahon au mois d'Août dernier , univerfellement
regretté , âgé de 29 ans. Il étoit fils
de Meffire Hyacinte de Portalis , Chevalier de
POrdre de S. Louis , Commiffaire des Guerres

JANVIER. 1757. 235
du Département de Toulon . Son zele infatigable
pour le foulagement de plus de douze cens
malades & bleffés ne lui donnoit aucun relâche .
Il étoit aux hôpitaux & aux dépôts des tranchées
à toutes les heures du jour & de la nuit ; il
affiftoit aux panfemens & à toutes les diftributions.
On ajoute qu'il fe tranfporta partout , fous
les yeux de M. le Maréchal & de toute l'Armée ,
dans la nuit de l'attaque générale des Forts de
Minorque , pour faire tranfporter aux hôpitaux
tous les Officiers & foldats bleffés , s'expofant
généreufement aux bombes & boulets des affiégés
; & que tant de foins & de fecours efficaces
lui avoient mérité de la part des foldats , le glo.
rieux titre de leur pere. Ils furent fi affligés de
fa mort , qu'ils fortirent en foule des hôpitaux
pour honorer fa fépulture de leurs regrets & de
leurs larmes .
*
AV I S.
C'EST EST fouvent par les degrés des plus grandes
fautes que les Inventeurs montent à la plus haute
perfection ; car toute leur étude dans la recherche
des fecrets de la nature , leur font connoître
combien l'ignorance naturelle des hommes les
en éloignent , & avec toutes leurs peines & travail
, ils ont cependant befoin encore de fçavoir
ce que le public juge de leurs premiers ouvrages
, pour y corriger & y perfectionner
ce qui
demande de nouveaux foins , & par une application
conftante , & une patience laborieuſe , le
Sieur Rochefort , Maitre Perruquier , inventeur
des Têtes artificielles , dont il a été fait mention
dans le Mercure du mois d'Octobre 1755.
a tellement perfectionné ces Têtes depuis peu ,
236 MERCURE DE FRANCE.
au point de la plus grande jufteffe , qu'il monte
actuellement toutes fortes de Perruques avec une
précifion Mathématique , fuivant les différens
goûts particuliers ; enforte qu'elles prennent na .
turellement d'elles - mêmes le tour du viſage fans
avoir befoin de boucles , de cordons , de refforts ,
ni même de l'accommodage pour être afſujetties
à coller , & les cheveux femblent avoir pris racine.
On ne repétera point l'éloge de l'approbation
que lui ont fait les Officiers de fa Communauté
, dans le Certificat en bonne forme
qu'ils lui ont accordé. Mais on donne avis aux
perfonnes qui demeurent en Province , & même
hors du Royaume , qui voudront avoir des Perruques
de fa façon , de lui écrire , il leur enverra
un modele de mefure très- facile à prendre , &
tel qu'il le faut pour pouvoir y rapporter exactement
fes proportions , & avec la facilité du modele
où tout eft bien expliqué , les perfonnes
pourront fe faire prendre la meſure de leur tête
aifément par qui bon leur femblera ; bien entendu
que les lettres feront affranchies. Le Sieur
Rochefort demeure à Paris , rue de la Verrerie ,
près de la rue des Billettes.
L
AUTR E.
Sieur Chervain , Marchand , donne avis au
Public qu'il vient de mettre au jour de nouvelles
Tabatieres , dont il ofe fe flatter d'être le
feul poffeffeur : elles font du vernis du fieur
Martin , Verniffeur du Roi , & font doublées
de Bergamotte. Il les annonce pour être au deffus
de toutes celles qui ont paru jufqu'à préfent.
Il efpere que le Public lui rendra juftice
en les voyant , tant pour leur folidité , que pour
JANVIER. 1757. 237
leur beauté & leur goût nouveau . Il vend des
paftilles de toutes façons. Son adreffe eft rue
Montmartre au coin de celle du jour , vis-a -vis
le Notaire à Paris ,
I
AUTRE.
paroît un mémoire concis fur le nouveau Ven
tilateur , inventé par M. de Soubeiran de Monteforgues.
On y annonce les effets falubres de
cette ingénieufe machine. Par fon fecours on
renouvelle l'air des appartemens , des mines ,
des hôpitaux , des vaiffeaux , &c. & après avoir
foulé l'air intérieur , on pompe l'air extérieur ,
qui , paffant par une piece intermédiaire de
la machine , s'imprégne des parties falubres , balfamiques
, aromatiques , que l'on veut diftribuer
dans les lieux nommés ci- deffus . L'expérience
qui a été faite aux Invalides dans la falle des
fcorbutiques , a determiné la commiffion de Médecine
à donner les certificats auffi favorables ,
que juftement méritées en faveur de cette machine
, auffi utile que fimple. On a enfin trouvé
par moyen de ce méchaniſme ce que l'on
cherchoit depuis long- temps , c'eſt à dire , de
corriger l'air , & de le charger des parties telles
que les vues des Médecins & les befoins des
malades peuvent l'exiger. Au refte , Monfieur
de Soubeiran ayant trouvé l'art de réunir dans
fon invention l'agréable & l'utile , il n'y a point
à douter que les fuffrages du Public ne le recompenfent
d'avoir travaillé pour le bien de
l'humanité.
le
On recevra & l'on remettra le linge depuis
heures du matin jufqu'à midi , & depuis 3 heures
jufqu'à fix on le rendra exactement 36 heures
après avoir été apporté,
238 MERCURE DE FRANCE .
Comme nous prenons pour baſe l'utile , fans
cependant perdre de vue l'agréable , nous offrons
de donner , après la ventilation falubre ,
une ventilation qui imprégnera le linge de l'odeur
que chacun aura le foin de faire demander
en l'envoyant.
Le bureau eft rue S. Honoré , à l'Hôtel d'Aligre ,
ci-devant le grand Confeil.Le prix de la ventilation
des pieces eft indiqué dans un avis particulier.
AUTRE.
ON avertit le Public que MM . Tremolieres
& des Bretonieres , Capitaines de vaiſſeau , ayant
été voir les différentes repréſentations méchaniques
, qui fe donnent tous les après midi au
Cabinet privilegié du Roi de M. Rabiqueau , rue
S. Jacques , vis- à-vis les filles Sainte Marie. Ils
ont proposé au fieur Rabiqueau de trouver une
correction pour les lampes de vaiffeau , dont la
forme ordinaire & les vacillations , en fe rétabliffant
à l'équilibre , produifent des ombres qui
ne permettent pas de lire & d'écrire tranquillement.
M. Rabiqueau après avoir réflechi & conferé
avec ces deux Amateurs , leur a fait deux
lampes optiques , dont ils ont été fort fatisfaits ,
& avec lesquelles , telle tempête qui arrive , on
fe flatte , qu'on aura une lumiere plus de dix
fois fuperieure & fans ombre , dès qu'on la placera
angulairement fuivant fa deſtination . Les curieux
& les marins en pourront voir l'effet , & en
trouveront toujours au cabinet en venant voir
les repréſentations ou les cours. Cette nouvelle
méchanique eft préférable aux cercles concentriques
, & pourroit être employée à rendre la bouffole
plus certaine & immobile à fon horizon.
JANVIER. 1757 . 139
On vend au cabinet feize fortes de lampes
optiques qu'on ne trouve chez aucun Marchand
ni Ouvrier , ou elles feroient contrefaites , telles
que plufieurs que j'ai remplacées , même une
fout récemment , chez différens particuliers.
APPROBATION..
J'ai lu , par ordre de Monfeigneur le Chancelier,
le fecond volume du Mercure de Janvier , & je
n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'im
preffion. A Paris , ce 12 Janvier 1757.
GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
VERS à Jeannette >
Madrigal , par M. de la Condamine , & c.
Suite de l'Amant anonyme , Nouvelle ,
page s
8
ibid.
Ode imitée d'Horace , 35
Le Flambeau , Fable
37
Suite des Penfées fur la Converfation ,
38
Les Sens , Epître , 61
Lettre à l'Auteur du Mercure , 65
Vers fur Mademoiſelle Puvignée , 67
Lettre à l'Auteur du Mercure , & Epître ,
68
Lettre fur M. l'Abbé Regley , 71
La Lanterne merveilleufe , Etrennes à la Reine , 76
Explication de l'Enigme & du Logogryphe du
premier Mercure de Janvier ,
Enigme & Logogryphe ,
Lettre & Chanfon Languedocienne ,
77
ibid.
79
240
ART. II. NOUVELLES LITTERAIRES,
Extraits , Précis ou Indications de livres nouveaux
,
Seconde Lettre de M. Fournier l'aîné ,
83
85
Lettre fur la traduction du Voyage à la Baye
d'Hudſon , 115
Séance publique de la Société Littéraire de Clermont
,
137
ART. III. SCIENCES ET BELLES LETTRES.
Phyfique. Lettre de M. Savérien , fur la cauſe de la
Pefanteur des corps ,
Géographie. Lettre à M. le Préſident de Bréfé , fur
la découverte d'une Terre inconnue ,
141
161
Séance publique de l'Académie royale des Sciences ,
des Belles - Lettres & des Arts de Rouen ,
Mufique.
ART. IV. BEAUX - ARTS.
Epître à Mademoiſelle Fel ,
181
189
190
Sculpture. Replique à la Réponse d'un Eleve de
l'Académie aux Obfervations fur le Modele du
Maufolée du Maréchal-Comte de Saxe , 193
Gravure.
ART. V. SPECTACLES.
201
Comédie Françoiſe. 203 •
Comédie Italienne. 204
Concert Spirituel , 205
ARTICLE V I.
Nouvelles étrangeres , 207
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c. 215
Mariage & Morts ,
233
Avis divers.
235:
De l'Imprimerie de Ch. Ant . Jombert .
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Remarque

Le dernier cahier, à partir de la page 217, appartient à la livraison de janvier 1757, vol. 2.

Soumis par lechott le