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1757, 01, vol. 2 (incomplet)
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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
JANVIER. 1757.
SECOND VOLUM E.
Diverfité, c'est ma devife. La Fontaine.
Chez
Cochin
filius .
PapillonScrip.
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
PISSOT , quai de Conty.
DUCHESNE , rue Saint Jacques .
CAILLEAU , quai des Auguftins.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , & Greffier- Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis au
recouvrement du Mercure , rue Sainte Anne ,
Butte Saint Roch , entre deux Selliers.
C'est à lui que l'on prie d'adreſſer , francs
de port , les paquets & lettres , pour remettre ,
quant à la partie littéraire , à M. DE BOISSY,
Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36 fols ,
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant,
que 24 livres pour ſeize volumes , à raison
de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles on
enverra le Mercure par la pofte , payeront
pour feize volumes 36 livres d'avance en s'abonnant
, & elles les recevront francs de port.
Celles qui auront des occafions pour le faire
venir , ou qui prendront les frais duportfur
leur compte , ne payeront , comme à Paris ,
qu'à raison de 30 fols par volume , c'eſt-àdire
24 livres d'avance , en s'abonnant pour
16 volumes .
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers, qui voudront faire venir le Mercure
, écriront à l'adreſſe ci - deſſus.
A ij
Onfupplie les perfonnes des provinces d'envoyerpar
la pofte , en payant le droit , le prix
de leur abonnement , ou de donner leurs ordres,
afin que le paiement en foit fait d'avance au
Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis ,
refteront au rebut.
Il y aura toujours quelqu'un en état de
répondre chez le fieur Lutton ; & il obfervera
de rester à fon Bureau les Mardi ,
Mercredi & Jeudi de chaque femaine, aprèsmidi
.
On prie les perfonnes qui envoient des Livres
, Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix .
On peut se procurer par la voie du Mercure
, les autres Journaux , ainfi que les Livres
, Estampes & Mufique qu'ils annoncent .
On trouvera au Bureau du Mercure les
Gravures de MM. Feffard & Marcenay.
KRAFOVERCA
REGL
MONA CENSIS
茶
MERCURE
DE
FRANCE.
JANVIER .
1757 .
ARTICLE PREMIER .
PIECES
FUGITIVES
ENEN VERS ET EN PROSE.
VERS
A
JEANNETTE.
JEANNETTE ,
Jeannette elle-même ,
Enfin m'appelle à fes genoux.
Je verrai done celle que j'aime !
Fâcheux parens, éloignez-vous :
N'oppofez plus vos foins jaloux
A ma félicité fuprême :
Je reverrai tout ce que j'aime :
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
Puis - je efpérer rien de plus doux ?
Des fruits que cueille la conftance ,
Mon ame goûte les douceurs ;
Jeannette va fécher les pleurs
Que m'a fait répandre l'abfence.
Doux plaifirs , je vous tends les bras ;
Venez de myrthe orner ma tête :
Aux pieds de ma jeune conquête ,
Vous , Amours , conduifez mes pas.
Vous , qui dans le Temple de Gnide
Ne faites point fumer l'encens
Dont une fageffe ftupidè
Ferme le coeur aux agrémens ,
Ceffez de vanter aux Amans
Ce repos & cette afſurance ,
Ces biens triftes & languiffans ;
Qui , fans vertu , fans innocence ,
Au fein d'une froide indolence
Trouvent vos coeurs indifférens :
Votre fageffe , c'eft folie .
Voir deux beaux yeux , fentir , aimer ,
Toucher un coeur & le charmer ,
C'est là que commence la vie .
Heureux qui fe laiſſe enflammer !
Je vivois fans foins , fans allarmes.;
Mais je coulois de triftes jours .
Jamais dans le fein des Amours
Je n'avois répandu des larmes ;
Mais toujours vuide , mécontent ,
JANVIER . 1757. 7
Mon coeur d'un tendre fentiment
Ignoroit encore les charmes.
Je vis Jeannette , dans mon coeur
Coula le trouble , la langueur
Et le plaifir ... mon fang s'enflamme :
Tout me charme , tout prend une ame ,
Et fous mes pas naiffent les fleurs ;
Songes riants , tendre délire ,
Vous vîntes tous pour me féduire ,
Vous m'offrites mille douceurs ';
Enfin j'aimai : j'ofai le dire ...
Chere Amie , heureux qui t'admire !
Mais malheureux qui ne peut voir
Ce doux regard & ce fourire
Dont tu flattas mon tendre efpoir.
Cependant loin de ta préfence ,
Dans les larmes , dans les ennuis ,
Depuis deux mois fans eſpérance ,
Et je foupire , & je languis :
Vénus témoin de ma tendreffe ,
Enfin fait ceffer mon tourment ;
Elle me rend une Maîtreffe ,
Et te redonne ton Amant
Toujours tendre , toujours conftant.
Oui , c'est toi feule que j'adore ;
A tes pieds je vais le jurer :
Heureux , mais plus heureux encore ,
Si dans le feu qui me dévore
Je puis t'entendre foupirer !
A iv
S MERCURE DE FRANCE.
MADRIGAL ,
Par M. de la Condamine , le lendemain de
fes noces.
D'A'AUURROORREE & de Tithon connoiffez -vous l'hiftoire
?
Notre Hymen en rappelle aujourd'hui la mémoire.
Mais de mon fort Tithon ſeroit jaloux :.
Que fes liens font différens des nôtres !
L'Aurore entre ſes bras vit vieillir ſon époux ,
Et je rajeunis dans les vôtres.
SUITE DE L'AMANT ANONYME ,
NOUVELLE.
M
ADAME de Régur convaincue qu'elle
n'étoit point aimée , & perfuadée que dans
un tête à tête auffi infructueux pour l'amour
, elle laifferoit voir toute fa foibleffe
, eut le courage de réfifter à l'occafion
fi naturelle de montrer du moins fon dépit.
Elle fe fauva dans fon cabinet , &
fit dire à Durval qu'il lui étoit impoffible
de lui parler. Durval qui ne lui connoif-
Loit point de caprice , crut qu'elle étoit
JANVIER. 1757 . 9
réellement occupée , & dit qu'il reviendroit.
Il ne voulut point paroître affecté
de ce contretemps devant les gens de
Madame de Régur ; il l'étoit pourtant :
l'éclairciffement qu'il venoit lui demander
, étoit pour lui d'une importance extrême
; mais il craignoit l'interprétation
des valets . L'honnête homme la craint toujours
, & facrifie à la réputation d'une
femme , fa douleur ou fon plaifir.
Madame de Régur encore tyrannifée.
par la violence qu'elle venoit de fe faire ,
ne put fe refufer la confolation d'écrire
à celui qu'elle ne vouloit point voir. Toute
remplie de la lettre qu'elle avoit reçue ,
elle croyoit n'être que piquée. Sa réponſe
ne fat point étudiée : le dépit d'une accufation
injurieuſe , la jaloufie d'une paffion
défefpérante , font des fentimens dont
la rapidité fe communique aifément à
l'efprit . Il s'y gliffa de la hauteur , c'est
un droit de la vertu .
Durval reçut cette réponſe & en fur
piqué. Il comprit que Madame de Régur
lui prêtoit des idées indignes d'un galant
homme. Il ne put digérer de le voir traiter
injurieufement par une femme , dont
il avoit mérité toute l'eftime par une façon
de penfer toujours irreprochable , &
fans chercher à approfondir quelles étoient
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
ces idées qu'elle lui prêtoit , il alloit lui
écrire dans le premier mouvement , toujours
perfuadé qu'elle avoit le portrait
lorfque le peintre vint lui apprendre qu'il
étoit retrouvé. Cette nouvelle ne diminua
point fon dépit. Quelle hauteur , s'écria
t'il ! Je lui demande innocemment un
effet qu'elle a eu dans fes mains , & qui ne
fe retrouve plus , elle me connoît , elle
fçait que je l'eftime , que je ne peux point
avoir eu deffein de l'offenſer , & elle m'écrit
comme on écriroit à un infolent : ce
procédé ne fe peut pardonner. Il traça à la
hâte le billet qui fuit , & le lui envoya.
ود
ود
« Je viens de retrouver , Madame , ce
»que j'avois perdu ; je me hâte de vous
» l'apprendre pour vous tranquillifer . Vous
Vous êtes trop gendarmée de mes foupçons
; ils étoient faux , mais ils n'étoient
point offenfans . Depuis que je fuis dans le
» monde , j'ai vu cent fois des plaifante-
» ries pareilles celle dont je vous foupçonnois
, & je n'ai jamais vu qu'on
s'offenfât d'une fimple queftion fai-
»te poliment. Quoi qu'il en foit , Madame
, je veux bien croire que j'ai eu
>> tort ; mais je croirai auffi que vous m'a-
» vez jugé à la rigueur . Je m'imaginois
» qu'une longue amitié méritoit plus d'indulgence.
Votre févérité eft un avis
ود
ور
2.5
JANVIER. 1757 . I I
"pour toujours je ne m'expoferai plus
» à vous déplaire en rien , je me refu-
»ferai les chofes les plus innocentes , &
» comme c'est un facrifice cruel pour un
» homme qui fe croyoit eftimé , j'aurai
»foin de m'en impofer la loi , en me
rappellant tous les jours la rigueur finguliere
du traitement que vous m'avez
fait éprouver.
و د
י כ כ
Madame de Régur lut ce billet avec
une émotion extrême : il n'y étoit nullement
question d'amour ; cependant elle
ne put fe refufer au plaifir de croire que
c'étoit l'amour piqué , qui l'avoit dicté .
Elle n'avoit de fa vie goûté une joie fi
douce. Durval l'accufant d'indifférence ,
Durval piqué d'une hauteur qu'on n'a
point quand on aime , la dédommageoit
par fon dépit de tout ce qu'elle avoit
fouffert elle-même . Elle relut vingt fois
ce billet confolant. Elle le relut trop , le
charme s'évanouit , & la vraisemblance
ramena l'affreufe prévention .
Elle penfa bientôt qu'il n'étoit pas poffible
que Durval eût eu , en écrivant , les
idées qu'elle lui prêtoit . Non, fe dit- elle ,
Durval n'eft point amoureux de moi : il
a une paffion dans le coeur , & j'oublie
que tout ce qui pourroit me faire croire
qu'il m'aime , eft parti de la main de Mé-
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
rinville. Ce furent les réflexions qu'elle
fit : elle conclut que le billet qu'elle avoit
reçu , étoit le fimple ouvrage de l'amitié
ulcérée & de l'amour- propre humilié.
Je devine , reprit- elle , & mon coeur tout
foible qu'il eft , n'oppofe rien à la vérité
de mes conjectures . Il étoit l'ami
de ma maifon depuis long- temps , il étoit
le mien , il avoit perdu un portrait qui
lui eft cher , l'apparence étoit contre moi
il m'a écrit en homme que l'on connoît ,
que l'on doit eftimer , & qui n'eft pas
obligé de rechercher fes expreffions ; ma
lettre trop pleine de mon injufte vivacité ,
lui a paru telle qu'elle étoit , offenfante
pour l'amitié , choquante pour l'amourpropre
, & il y a répondu avec un reffentiment
très-naturel, que je n'aurois pas pris
pour de l'amour , fi je m'étois rendu juftice.
Cette conclufion étoit trop trifte pour
que fon imagination y pût rien oppofer.
L'amour malheureux ne varie dans fes
idées , que jufqu'à ce qu'il ait conçu les
pluscruelles. Toutes les apparences fe réunirent
bientôt pour combler fon
combler fon martyre.
Onlui dit que Mérinville étoit à fa porte ,
& demandoit abfolument à lui parler .
Mérinville étoit l'ami de Durval : elle avoit
à s'excufer auprès de ce dernier d'un tort
JANVIER. 1757 . 13
:
qui étoit régardé comme un mauvais procedé
l'ami d'un offenfé eft plus propre
que tout autre , & qu'une lettre même , à
faire paffer dans fon coeur l'indulgence &
la perfuafion . Elle ne vit dans Mérinville
qu'un médiateur , & elle ordonna
qu'on le laiffât entrer.
Elle le reçut avec un air très - embarraffé
. C'étoit un homme dont tout lui
difoit qu'elle étoit aimée. Si elle avoit
affez d'amour pour ofer , elle avoit aſſez
de vertu pour rougir .
Je fuis , Madame , très- inquiet d'une
converfation que vient d'avoir avec vous
Madame de S. Gelin , lui dit Mérinville
avec beaucoup de refpect : elle ne m'en
a pas affez avoué pour m'inftruire ,
mais elle m'en a affez dit pour m'allarmer.
Je viens à vous , Madame , avec
toute l'impatience d'un homme , qui ne
croit point pouvoir être affez - tôt puni
s'il a eu le malheur de vous déplaire .
Son air tendre & foumis ne laiffa aucun
doute à Madame de Régur. Difpenfez-
moi d'entrer dans aucun détail , Monfieur
, répondit- elle...... Vous me pardonnerez
, Madame ; c'eft juftement le détail
que je crois néceffaire : ce n'eft peutque
par que je peux vous perfuader.
Souvent l'apparence nous condamêtre
lui
14 MERCURE DE FRANCE.
ne , & le détail nous juftifie ; je vous
conjure de vous faire cette violence en
ma faveur : penfant comme vous faites ,
vous en ferez affez dédommagée , fi , après
vous avoir parlé , je puis vous paroître
innocent. Je crains bien que vous ne le
puiffiez pas , Monfieur ; mais encore une
fois je vous prie de me difpenfer......
Non , Madame , je ne fçaurois vous obéir :
il y va de tout pour moi , de fçavoir quels
font les torts que Madame de S. Gelin
me reproche. Čelui de m'aimer , Monfieur
: elle croit que vous avez de l'amour
pour moi.
Elle a peut-être raifon de le croire
Madame , mais elle a tort de s'en plaindre
jamais il ne m'eft rien échappé qui
ait pu dévoiler ce myftere impénétrable...
Elle vous accufe de m'avoir écrit deux
lettres que j'ai reçues , & qu'un de vos
gens a apportées ici . J'ai pu les écrire
moi-même , Madame , j'ai pu me prêter
fimplement aux fentimens d'un ami ; un
de mes gens a porté les lettres ; ma conduite
n'a rien appris de plus à Madame
de S. Gelin ; j'ai eu les mêmes foins , le
même empreffement : auffi attentif devant
vous , qu'auprès d'elle , je fuis fûr qu'il
ne m'eft jamais rien échappé , qui m'ait
pu déceler..... C'eft ce dont elle ne conJANVIER.
1757. 15
vient pas , Monfieur : elle fe plaint même....
Elle fe plaint ! Eh ! de quoi ? je
vous prie. Vous me permettrez de ne rien
expliquer , Monfieur ; ce font de ces confidences
qu'on ne reçoit qu'à regret , &
qu'on oublie. Il n'eft d'ailleurs ici queftion
que de ce qui me regarde , vous m'en
voyez extrêmement occupée. Eh bien ! Madame
, ne parlons que de cela ; c'eft auffi
ce qui m'intéreffe le plus moi-même. Mame
de S. Gelin croit que je vous aime ,
apparemment vous n'en doutez pas plus
qu'elle ? Oui , Monfieur , & je vous avoue
que c'eft avec douleur que je m'en fens
fi perfuadée . Avec douleur , Madame ?
Eh ! pourquoi vous en affliger ? S'il eft
vrai que je vous aime , la façon dont
je m'y fuis pris pour vous l'apprendre
vous repond d'un refpect éternel : l'amour
doit paroître innocent , quand l'Amant
paroît vouloir toujours l'être . Mais au
furplus je vous promets de ne jamais m'expliquer
vous devez donc être très - tranquille
; & fi c'eft l'intérêt que vous prenez
à Madame de S. Gelin qui vous fait
enviſager avec tant de déplaifir la paffion
dont vous me foupçonnez pour vous ,
je vous promets encore d'aller même au
devant des torts qu'elle pourroit me fuppofer.
16 MERCURE DE FRANCE.
Madame de Régur eut beau l'examiner
& le queſtionner , elle ne put jamais
lui arracher un mot qui fignifiât plus qu'il
n'en vouloit dire. Elle conclut pourtant
qu'il l'aimoit , & en effet rien n'étoit plus
vraisemblable. Elle avoit trop de raifons
de fouhaiter d'être mieux inftruite pour
ne pas tenter tous les moyens de l'être.
Durval étoit de tout temps l'ami intime
de Mérinville , & l'un des deux avoit écrit
les lettres celui qui les avoit écrites l'aimoit
certainement. Il y avoit toute apparence
que ce n'étoit pas Durval , mais
les apparences font trompeufes ; tant que
l'un s'obftineroit à fe taire , l'autre ponrroit
toujours être foupçonné : il falloit
donc ne rien négliger pour écarter un
voile importun & funefte. Mérinville avoit
l'air le plus affuré : il fembloit par fes
regards vouloir triompher de l'embarras
où il jettoit Madame de Régur . Elle l'examinoit
attentivement , & fon attention
n'étoit pas équivoque. Il me paroît , lui
dit-il , que notre converfation vous occupe
beaucoup , & j'oferois même croire
qu'elle vous intrigue : penfant comme
vous faites , n'ayant pas la moindre coquetterie
dans l'efprit , je ne vois pas par
quel motif vous pouvez en être fi préoccupée.
Cette queftion la déconcerta . QuelJANVIER.
1757. 17
le pouvoit être l'idée de Mérinville en la
queftionnant ? Préfumoit- il qu'il avoit
touché fon coeur avoit- il pénétré fon
amour pour Durval ? & vouloit- il lui faire
fentir qu'il devinoit le trouble , où venoit
de la jetter fon équivoque déclaration
? C'étoit l'un ou l'autre. Il eſt vrai >
lui dit- elle , que je vous examine , il eſt
vrai auffi que je ne vous conçois pas.
Je vous foupçonne d'avoir pris de l'amour
pour moi , je vous crois donc l'auteur
des lettres , & en ce cas je dois
m'étonner de l'oppofition qu'il y a entre
les chofes qu'elles renferment , & vos
difcours énigmatiques . Dans ces lettres
vous me demandez une converfation particuliere
; vous dites que vous avez des
chofes à m'apprendre qui font pour moi
d'une extrême conféquence , & que fi je
refufe de les entendre , vous ferez forcé
d'ufer de ſurpriſe : vous obtenez aujourd'hui
cette converfation que vous avez
fouhaitée , & tout ce que vous me dites
n'éclaircit rien , ne m'apprend rien : j'en
fuis furprife comme je dois l'être , &
je vous examine pour effayer de deviner
ce que vous ne voulez pas me dire . Je
conçois en effet , répondit-il , que votre
fituation eft finguliere , & que mon procédé
doit vous paroître étrange. Mais ,
1
•
1
18 MERCURE DE FRANCE.
Madame , ayez la bonté d'obſerver que
je ne vous ai point avoué que je fuffe
l'Auteur de ces lettres , & que dans ce
cas je dois paroître ignorer même ce
qu'elles renferment. L'entretien que j'obtiens
aujourd'hui n'eft pas celui que l'on
vous demandoit : ils différent même ababfolument
l'un de l'autre . Dans le premier
on devoit vous apprendre des fecrets
, dans celui- ci je vous déclare au
contraire que mon intention eft de ne
vous en apprendre jamais ... Cela eft vrai ,
pourfuivit- elle , mais vous fçavez bien que
c'est vous qui avez écrit , pourquoi différer
plus long-temps ..... Je fçais , Madame
, que l'on vous a écrit deux lettres ,
& que ces lettres doivent vous intriguer
beaucoup , je fçais encore que celui qui
en eft l'Auteur vous adore , & vous refpecte
infiniment , mais je fçais encore qu'il
ne m'eft pas permis de vous en dire davantage.
Le ton dont il parloit étoit fi décidé
qu'il n'y avoit pas moyen d'infifter avec
bienféance . En le preffant , il pouvoit
croire qu'il étoit aimé . Le dépit fuccéda
à la curiofité. C'en eft affez , Monfieur ,
lui dit- elle ces fecrets impénétrables ne
le font plus pour moi , j'ai voulu vous
cacher mes fentimens dans la crainte qu'ils
JANVIER. 1757. 19
ne fuffent injuftes. Votre obftination les
établit de refte . Vous auriez dû refpecter
un peu mieux l'amitié inviolable que
j'ai vouée à Madame de S. Gelin . Ayez
du moins affez de probité pour vous contraindre
devant elle mieux que vous n'avez
fait devant moi.
Mérinville fut tout- à- fait furpris ; il
n'avoit pas dû s'attendre à cette petite incartade.
Vous avez tort de vous fâcher ,
lui dit - il : s'il eſt vrai que j'aie pris de l'amour
pour vous , ma difcrétion mérite
votre eftime , & doit vous apprendre que
les intérêts de votre amie font parfaitement
en fûreté. Mais encore une fois ,
je ne vous dis point que je vous aime ,
je ne vous le dirai jamais , & la mauvaiſe
humeur que vous venez de me montrer
, eft on ne peut pas plus injuſte.
Je ne vous en ferai pourtant pas de
reproche ; vous avez apparemment des
raifons de n'être pas contente de ma converfation
foit que je vous en aye trop
dit , foit que je ne vous en aye pas
dit
affez , je dois vous fuppofer des motifs
raiſonnables , naturels , & les reſpecter
comme fi je les avois devinés .
Il voulut fe retirer en difant ces derniers
mots. Madame de Régur hors d'elle-
même l'empêcha de fortir . Un moment,
20 MERCURE DE FRANCE.
Monfieur , lui dit -elle , voilà un difcours
que je n'entends point , je veux abſolument
fçavoir ce qu'il fignifie. Vous le
fçaurez , Madame ; mais ce ne fera pas aujourd'hui
. Des affaires indifpenfables
m'obligent de me retirer. En attendant
que j'aye l'honneur de vous revoir , perfuadez
-vous , je vous prie , que dans ce
que je viens de vous dire , il n'y a rien
qui doive vous déplaire ; je ne puis jamais
en avoir le deffein. Mais , Monfieur ,
pourquoi me dire que je ne fuis pas contente
de votre converſation , parce que
vous m'en avez trop dit , ou parce que
vous ne m'en avez pas dit affez ? Pourquoi
imaginer que ce puiffe être l'un ou l'autre
? Pourquoi , Madame ! Parce qu'il eft
très-poffible que vous ayez des fentimens ,
des idées qui vous faffent fouhaiter de
pouvoir approfondir un myftere.... Je
vous entends , Monfieur : vous vous imaginez
qu'auffi étourdie que vous , j'ai
pris .... Non , Madame , repondit- il ,
d'un ton piqué , je ne m'imagine rien ;
je devine , je vois , & ce que j'ai voulu
vous faire entendre eft peut-être tout-à
fait oppofé à ce que vous avez entendu .
Mais je vous vois difpofée à me dire des
injures , permettez - moi de les prévenir .
Il fortit fans attendre plus long- temps.
JANVIER. 1757 .
21 .
Il fut à peine parti , que Madame de
Régur fit mille réflexions plus accablantes
les unes que les autres . Elle penfa
que Mérinville cachoit beaucoup de fatuité
fous beaucoup de refpect ; qu'il lui fuppofoit
déja autant d'amour pour lui qu'on
en peut prendre dans les premiers momens,
lorfqu'ils décident , & que dans cette
perfuafion il s'emprefferoit de la repréſenter
à Durval comme une femme très- fufceptible
& très-amoureufe. Elle penfoit
que la circonftance aideroit encore beaucoup
aux impreffions de la confidence .
Durval étoit piqué contre elle ; avec quelle
facilité Mérinville ne lui perfuaderoit - il
pas tout ce qu'il voudroit. Dans le dépit
on croit toujours aifément , parce qu'on
a toujours un certain defir de nuire . Elle
fe voyoit méprifée de Durval ; cette idée
devenoit fa plus grande douleur. Quel
moyen de prévenir ce coup affreux ? Il
ne s'en préfentoit qu'un à fon efprit , c'étoit
de lui écrire : la vertu ne s'y oppofoit
pas ; elle avoit d'ailleurs à lui faire
une forte d'excufe de la hauteur qu'elle
lui avoit montrée dans fa premiere lettre.
Elle fe laiffa féduire par ce moyen
innocent. Elle écrivit une lettre très- circonftanciée
, dont on devine le contenu .
Elle finiffoit ainfi : Votre eftime , Monſieur,
22 MERCURE DE FRANCE.
m'eft précieuse ; la mienne exigeoit de moi
une démarche que je ne pouvois faire que
pour vous. J'efpere qu'elle ne vous laiffera
aucune incertitude fur l'intention que j'ai eue
lorfque j'ai fait à M. de Mérinville les
questions dont fon amour-propre s'eft prévalu.
Durval fit cette réponſe.
ود
ود
32
ود
麻cc
J'étois inftruit de tout ce qui fait votre
inquiétude , Madame , & j'allois vous
» écrire moi - même pour vous raffurer..
" Je vous protefte que Mérinville n'a eu
» aucune mauvaiſe intention en vous parlant
comme il a fait . J'ignore le fecret
» de fon coeur , je ne fuis pas mieux inftruit
des idées qu'il a pu fe former des
» fentimens du vôtre mais je vous ré-
" ponds qu'il eft incapable d'abufer de
» l'efpérance même la mieux établie ;
» & s'il ma confié votre converſation
» c'eft uniquement dans la douleur de
» l'avoir vu tourner à fon défavantage
»par vos foupçons précipités. Il étoit chez
» moi lorfque l'on m'a remis votre lettre ,
il venoit me prier de vous écrire & de
plaider la caufe de fon innocence. Soyez
» donc abfolument tranquille fur fes dif-
» cours & fur fes fentimens , s'il en a ;
» je réponds de la pureté des uns , & je
"pourrois répondre de l'innocence des au-
Vous me parlez de mon efti-
و د
ور
و د
ور
و د
>> tres.
>
JANVIER. 1757 . 23
ود
39
» me , Madame , comme fi elle ne vous
» étoit pas dûe. Vous en faites vous même
le prix en daignant y paroître fenfi-
» ble. Ce qui eft juftice n'a aucun mérite
qui exige des marques de reconnoiffan-
» ce. La vôtre me fera toujours infini-
»ment chere ; j'ai vo ulu la mériter
»des fentimens qui ne finiront jamais ,
» & qui vous font inconnus. »
ور
ود
par
Il eft des fituations où un mot qui
peut être mis fans deffein dans une lettre
fait naître mille réflexions qui fixent
l'efprit fur ce mot unique , au préjudice
de tout ce qui précede ou fuit . Les deux
tiers de la lettre renfermoient des chofes
qui devoient l'occuper , & la faire
rêver : elle ne fut occupée que de la derniere
phrafe , j'ai voulu la mériter ( votre
eftime ) par des fentimens qui ne finiront
jamais , & qui vous font inconnus. En général
cela eft regardé comme un compliment
, & dans un homme que l'on aime ,
que l'on croit amoureux ailleurs , fur des
faits qui font prefque des preuves , des
phrafes auffi ordinaires ne doivent pas
faire former les moindres conjectures.
Après tout ce qu'elle avoit vu , tout ce
qu'elle avoit éprouvé , cela devoit lui paroître
une galanterie un peu exagérée
ou tout au plus l'expreffion d'une amitié
24 MERCURE DE FRANCE.
penqui
veut être galante . Elle y vit des fentimens
mystérieux qui fe font fait une
loi de fe contraindre , & qui ne peuvent
plus obéir à cette loi . Mais comment accorder
ces fentimens fi tendres avec toutes
les chofes obligeantes dites précédemment
en faveur d'un ami , qui ne doit
plus être regardé que comme un rival ?.
Rien eft-il impoffible à l'amour ? Elle
fa que Mérinville , loin d'être un rival ,
n'étoit qu'un ami officieux chargé de faire
des épreuves & des découvertes . Mais
comment imaginer enfin qu'un homme
qui auroit été amoureux , eftimé comme
il étoit , aimé dans toute fa maiſon ,
libre avec elle , fe feroit tu fi long - temps ?
Pourquoi une contrainte auffi longue ?
Pourquoi ? .... Il y avoit mille objections
à fe faire à foi même fur cela mais lorfque
l'on aime , l'efprit voit- il jamais juſte ,
veut-il jamais voir clair ?
Elle voulut s'abuſer , & dans la douce
agitation qu'elle éprouvoit , croyant qu'il
fuffifoit de fauver les apparences pour
fauver les reproches de la vertu , & fouffrant
encore affez pour fe croire permis
de fe faire des confolations , elle écrivit
cette , feconde lettre.
«Je vous ai parlé de votre eftime
»comme on doit parler d'une chofe dont
» on
JANVIER . 1757. 25
و ر
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و د
ود
و ر
ود
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ور
""
» on fent tout le prix , & que l'on veut
» s'affurer ; malgré votre modeftie , je ne
crois point en avoir trop dit . Si je la
"poffede , fans doute je dois en être
» très-reconnoiffante ; mais c'est ce dont
»je ne fuis pas bien perfuadée : votre let-
»tre me fait naître fur cela des doutes
qui m'affligent. Oui , Monfieur , je
m'imagine , & je dois croire que vous
»me foupçonnez en fecret d'avoir pris
»des fentimens pour l'homme que j'ac-
" cufe de fe flatter légérement de m'en
» avoir infpiré. Tout ce que vous me
» dites pour le juflifier , me paroît renfermer
une ironie que vous n'avez
» pas voulu diffimuler. Il cft probable.
» que vous croyez que je l'aime , & fi
» vous le croyez , il eft certain que vous
ne m'eſtimez pas. J'ai trop d'intérêt à
» vous défabufer pour ne pas fentir toute
» la difficulté d'y réuffir ; je l'entreprends
» cependant il m'eft affreux que vous
» ayez une pareille idée de moi . Je vous
» le répete , Monfieur , votre eftime m'eſt
» infiniment précieufe , & je ne croirai
»jamais l'avoir perdue fans m'en fentir
défe pérée. Tout autre que vous qui
»m'auroit écrit comme vous avez fait ,
» m'auroit peu allarmée par fes foupçons :
quarts des gens du monde font
ور
و ر
و د
و د
» les trois
ود
II. Vol.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
ور
و د
ور
fi peu eftimables , qu'on ne doit pas
» s'affecter beaucoup de le leur paroître
» un peu moins qu'on ne l'eft. Mais quei-
» que l'eftime foit devenue fi rare , elle
" n'en eft pas devenue plus indifférente
» en elle -même ; je le penfe , & le penfe
» fi bien , que je ne vois rien de préfé-
» rable à celle d'un ami tel que vous . »
La réponſe de Durval étoit fi pofitive
& fi Aatteufe , qu'elle fit difparoître toutes
les allarmes de Madame de Régur ; mais
elle ne difoit rien d'ailleurs qui dût flatter
fes fentimens. Elle étoit engagée ce jourlà
d'aller dîner dans le voisinage de S.
Cloud. En fe rendant à cette maifon il
lui prit envie de traverfer le parc pour y
promener fes rêveries. Une allée de charmilles
la tenta : elle s'aflit au pied d'un
arbre , & fon étonnement fut extrême
d'entendre de l'autre côté de la charmille
la voix de deux hommes affis comme
elle , & dont l'un étoit Durval. Elle comprit
qu'il étoit avec un ami , & elle eſpéra
d'entendre des fecrets. En effet , les premiers
mots qui avoient frappé fon oreille
étoient prononcés du ton dont un homme
dit ce qu'il fent. Elle écouta avec
attention, & à chaque moment elle ſe ſentit
plus intéreffée à écouter.
Les hommes de votre âge , continua
JANVIER. 1757 . 27
l'ami , appartiennent à toutes les jolies
femmes qu'ils remarquent dans la foule
lorfqu'ils ont autant d'efprit que vous en
avez & une figure auffi agréable. Il étoit
donc naturel de penfer que cherchant à
plaire à toutes , vous plaifiez à pluſieurs.
Plaire & pofféder font fynonimes dans
un certain monde. En vous voyant difparoître
& devenir folitaire , on crut que
la bonne fortune commençoit à vous importuner
, & que vous aviez formé quelque
engagement férieux pour varier vos
plaifirs. Je ne vous cache pas que je le
crus comme les autres , & que je le croirai
toujours , tant que vous ne voudrez pas
me défabuſer. Eh bien ! je vais vous parler
à coeur ouvert , lui dit Durval. Vous
vous êtes tous trompés ; vous n'avez pu
lire dans un coeur à qui l'amour apprenoit
à diffimuler. Il est bien vrai que la
bonne fortune a ceffé de me tenter depuis
plus d'une année , il eft très - vrai encore
que l'amour m'a conduit dans la folitude
pour y épuifer tous fes traits fur mon
coeur ; mais cette paffion fi vive n'eſt un
engagement que parce qu'elle ne finira
jamais : l'objet qui l'a fait naître l'ignore.
Ce n'eft donc pas pour varier mes
plaifirs que j'ai aimé : ce n'eſt point par
fyftême que j'ai livré mon coeur. Je n'ai
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
pas fenti qu'il fe donnoit , peut - être aurois
je fait une longue réfiftance fi je m'en
étois apperçu ; j'aurois prévu toutes les
peines qui m'étoient réfervées , & l'amour
de mon repos l'eût emporté fur le penchant
même de le voir troubler par la
paffion . Lorsque j'ai fenti que j'aimois &
combien j'aimois , je me fuis retiré d'un
monde où l'amant même le plus heureux
trouve encore des juges fi féveres ; j'ai
voulu que nulle raillerie , nul mauvais
plaifant ne pût jamais altérer le charme
d'une p ffion dont je fuis jaloux , malgré
tout ce qu'elle me fait fouffrir.
Je ne douterai jamais de ce que vous
me direz férieufement , lui dit fon ami ,
en l'interrompant ; mais comment fe peutil
que vous ayez pu vous taire auffi longtemps
? Votre question eft naturelle , reprit
Durval : il faut avoir aimé comme
j'aime pour concevoir combien le refpect
peut donner de courage . Je le conçois
fans l'avoir éprouvé , mon ami ; mais enfin
ce refpect qui ne finit jamais eft une
chimere. J'en conviens , répondit Durval
, lorfqu'il eft l'ouvrage de la timidité
; mais il peut y avoir des raifons fi
puiffantes , des motifs fi facrés , qu'il ne
foit pas même permis de parler , malgré
l'efpérance de plaire. Je conviens cepenJANVIER.
1757. 29
12
1
S
dant que je n'ai pas été arrêté par des
obftacles , en eux- mêmes fi infurmontables
; d'autres que moi les auroient furmontés
: mais j'ai voulu me faire des devoirs
de mes motifs , j'ai voulu aimer
extraordinairement , & l'amour m'en a recompenfé
; il femble en effet qu'il ait inventé
des plaifirs exprès pour moi . Me
direz vous , reprit le confident , quelles
font ces raifons fi fortes ? ... Vous les refpecteriez
comme moi , répondit- il ; mais
je ne fçaurois vous les dire fans vous faire
foupçonner un objet dont le nom doit
être à jamais ignoré.
Le confident alloit continuer ; mais
Durval voulut terminer une converfation
qui lui caufoit déja une trop fenfible.agitation.
Il dit à fon ami qu'il étoit temps
de fe retirer , & qu'ils rifquoient de fe
faire attendre dans la maifon où ils devoient
dîner. Ils fe leverent & partirent
tout de fuite .
Madame de Régur s'éloigna après enx.
Elle eût donné fa vie pour pouvoir s'entretenir
de tout ce qu'elle venoit d'entendre
; mais l'heure la preffoit. Elle partit
en foupirant.
Elle arriva dans la maifon où elle étoit
invitée. Elle étoit perfuadée que rien ne
pourroit lui adoucir l'affreufe contrainte
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
d'y paffer la journée. L'amour l'attendoit
à la porte pour la détromper . Le premier
objet qu'elle apperçut fut Durval. Quel
moment , quel changement de fcene ! Il
faifit la premiere occafion de lui parler
en liberté. Je ne m'étois pas flatté du plaifir
de vous trouver ici , lui dit - il , en l'abordant
, j'avois cédé à l'importunité , jamais
la fortune ne m'a fi agréablement
trompé. Il avoit les yeux baiffés en lui
parlant ; il paroiffoit troublé , tout paroiffoit
annoncer en lui les plus tendres
fentimens. Ce que vous me dites , eſt
précisément ce que je pourrois vous dire ,
répondit- elle en rougiffant , j'admire comme
on fe rencontre. C'eft bien le mot ,
reprit Durval , car affurément nous ne
nous cherchions pas ; je répondrois bien
du moins que vous n'aviez pas fouhaité
de me trouver ici ? Je fouhaiterai toujours
de vous voir , dit - elle en rougiffant
encore , & partout où je vous trouyerai
fans vous avoir attendu , j'éprouverai
toujours une furprife agréable ....
mais , pourfuivit- elle , je voudrois bien
que vous m'appriffiez pourquoi vous me
faites ce reproche ; affurément fi quelqu'un
de nous en mérite , ce n'eft pas
moi je vous ai montré une amitié toujours
égale , toujours tendre ; j'ai toujours
JANVIER. 1757. 31
préféré votre fociété à celle de tout le
monde , vous ne pourriez pas en dire au
tant je fuis fûre. fûre... .. .... Madame , Madame
, vous êtes fûre du contraire de ce que
vous dites. Eh ! comment n'auriez - vous pas
deviné que de toutes les femmes , la plus
chere à mon coeur c'eſt vous ? Non certainement
, je ne l'ai pas deviné , je n'ai
pas même pu le croire ; l'amitié d'un homme
amoureux ailleurs ..... Amoureux ailleurs
, Madame ! qui vous a conté cette
fable ? Une fable ! La queftion eft ingénue.
Comment voulez - vous qu'on fe fie
à vous ? vous démentez vos propres confidences.
Mes confidences , Madame ;
mais vous voulez abfolument vous moquer
? .... Ce n'eft pas à moi que vous
les avez faites ; mais le hazard m'a bien
fervie : je traverſois le parc en venant dans
cette maiſon , j'ai voulu refpirer le frais ,
je me fuis affife au pied d'une charmille ,
j'ai entendu ..... eft- ce affez m'expliquer,
pourrez vous vous défendre ..... Non
Madame , je ne me défendrai pas d'aimer
, j'ajouterai même que mon amour
eft plus tendre , plus vif que vous n'avez
pu le croire & que je n'ai pu le dire ; mais
mes fentimens pour vous n'en font pas
moins..... Oh ! pour le coup c'eft un
peu trop vouloir abufer de ma crédulité.
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
de me per-
...
Ecoutez , il y a un moyen
fuaders j'ai furpris votre fecret , que je le
doive à votre confiance. Si vous m'ellimez
allez pour me nommer l'objet de votre
amour , je croirai alors avoir toute
votre amitié. Eh ! Madame , pourquoi exiger
? pourquoi vouloir m'arracher un
aveu ? ... non , je ne vous dirai jamais
le nom de ce que j'aime ; ce nom facré
doit être à jamais enfeveli dans mon malheureux
coeur. Cette difcrétion eft admirable
, reprit- elle , mais je devine , je vois
que vous n'êtes fi difcret qu'à force d'avoir
de l'indifférence pour moi. Eh bien !
Madame , répondit-il , en la regardant
avec tranfport , connoiffez ce coeur que
vous outragez , apprenez ce fecret fi indifférent
pour vous , fi refpectable pour
moi. Vous le voulez , vous m'y contraignez
! Il faut vous fatisfaire , & me réfoudre
à mourir à vos genoux , de honte
& de douleur , après vous avoir obéi ....
Il alloit prononcer ce mot qui lui coûtoit
tant , il étoit déja dans fes yeux. Madame
de Régur devina , & malgré fon faififfement
ne voulut point l'entendre . Non ,
dit elle , en fuyant , mais avec douceur
, ne m'obéiffez pas , je fuis affez
inftruite. Non , Madame , dit - il , en l'arrêtant
avec tranfport , vous ne fuirez
non ,
JANVIER . 1757 . 33
point , vous fçaurez que c'est vous que
j'aime , que c'est vous que j'adore . Vous
avez voulu m'arracher mon fecret ! il
faut que vous l'écoutiez tout entier. Oui ,
Madame , apprenez que c'eft moi qui vous
ai écrit ; je vous ai adorée dès le premier
moment que je vous ai vue , mais je
ne pouvois vous offrir des avantages , &
votre nom exigeoit des richeffes ; je me
tus , j'aimai mieux mourir que de vous.
engager dans une paffion ..... Ah ! Monfieur
, arrêtez , je ne puis écouter des dif
cours..,. Au nom des Dieux refpectez mes
devoirs.... Vos devoirs , Madame , quand
je meurs , quand yous m'avez forcé de
me perdre peut- être auprès de vous ! Je
les ai refpectés auffi long- temps que je
l'ai pu ; mais aujourd'hui .... Ah ! Madame
, vous ne connoiſſez pas les tourmens
qui me déchirent , Vous me pardonnerez ,
je les connois , je m'en fais une idée
affreufe , je vous plains , mais enfin fongez
qu'il ne m'eft pas permis de vous le
dire.... que voulez vous que je devienne
? ... Ah ! Durval , plaignez-moi vousmême
de vous voir fi malheureux .
Elle ne voulut en dire ni en écouter
davantage. Malgré les efforts de Durval ,
malgré le plus tendre amour elle fe fauva
avec beaucoup de vivacité. L'état où
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
elle le laiffoit lui arracha des larmes. Elle
n'en eut pas moins la force d'obéir à toute
la rigueur de la vertu . Elle évita fes
regards pendant toute la journée , & revenue
à Paris elle l'évita lui- même avec
un foin extrême. Durval refufé une premiere
fois à fa porte , n'ofa ni lui écrire ,
ni chercher à la voir ; il s'impofa toutes
les loix que Madame de Régur eût pu
lui impofer elle-même. Elle fçut pourtant
qu'il l'aimoit toujours avec plus de paffion.
Il paffoit l'été à fon Régiment , &
l'hyver dans un cercle d'amis refpectables.
Elle avoit quelquefois de fes nouvelles
indirectement , & toutes les fois
qu'elle entendoit prononcer fon nom ,
elle étoit obligée de fe fauver chez elle
pour y donner un libre cours aux larmes
qui la fuffoquoient. Le temps les fervit
auffi -bien que l'amour : M. de Régur fut
tué à l'armée , & l'on eftime affez Madame
de Régur , pour penfer qu'elle époufa
Durval dès qu'elle le put avec décence.
JANVIER. 1757 . 35
}
S
it
t
O DE
Imitée de la vir Ode du quatrieme Livre
d'Horace.
Le ciel tranquille & fans nuages E
A repris fon plus bel azur ,
Et l'onde aux bords de nos rivages
Préfente un cryftal aufli pur :
Déja le front paré de lierre ,
Les Nymphes danfent en riant ,
Et célebrent le Dieu brillant
Dont la main conduit la lumiere .
A peine le printemps nous rit ,
Que le brûlant été le chaffe :
L'automne qui bientôt le ſuit ,
A l'hyver cede auffi fa place :
L'hyver atteint fon dernier jour ,
Quand les Zéphyres reparoiffent ;
Ainfi les faifons tour à tour
S'évanouiffent & renaiffent.
Mais nous , mortels affujettis ,
Au temps qui nous pourfuit en maître ,
Un jour nous voit anéantis ,
Un jour ne nous voit pas renaître :
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
C'est ainsi que prête à périr ,
Une jeune fleur eft penchée ,
Et qui , par le vent arrachée ,
Ne pourra jamais refleurir .
Ah ! fi parmi les triftes ombres
Tous les mortels doivent errer ,
Si du chemin des rives fombres
Nul d'eux ne pourra s'égarer ,
Croyez- moi , n'ayez que l'envie
D'épuifer fi bien les plaifirs ,
Que le terme de votre vie
Le foit auffi de vos defirs.
Songez furtout que l'efpérance
Marche toujours après l'erreur ,
Et que c'eft dans la jouiffance
Qu'on peut trouver le vrai bonheur :
Ce jour eft le dernier peut- être
De tous les jours qui vous ont lui ,
Au lendemain pourquoi remettre
Le plaifir qui s'offre avec lui ?
Loin des ombres de la trifteffe ,
Et près des ris de la gaité ,
Plongez -vous dans l'aimable ivreffe ,
Qui tient votre coeur enchanté :
Ne fuivez jamais que la trace
JANVIER. 1757 . 37
Qui mene aux plaifirs préparés ;
Que l'inftant où vous defirez
Soit l'inftant qui vous fatisfaffe .
Par M. LEVOIR .
LE FLAM BEAU ,
FABLE.
MALGRÉ le voile épais d'une nuit des plus fombres
,
Une torche allumée éclairoit certains lieux ,
D'un éclat radieux .
Que de beautés qui doivent tout aux ombres !
A cet Aftre de cire , hélas ! à qui mieux mieux ,
Chacun ne dit que trop ... qu'il n'eft rien fous
les cieux
Dont la vivacité , le brillant & la flamme ,
Ait jamais plus frappé les yeux ;
L'éloge fait plus d'effet que le blâme .
Notre flambeau flatté pour foi ſe prend d'amour :
A l'inftant il fe croit le rival du grand jour ,
Et prétend au foleil difputer la victoire.
Des ténebres laffé , curieux de la gloire ,
Il fe montre à midi dans un beau jour de foire :
Devant Phoebus , ce n'étoit plus fon tour.
Envain il fe confume , & s'en fait trop accroires
A peine le vit-on , folitaire , ignoré ,
Même de ſes efforts on ne lui fçut pas gré .
38 MERCURE DE FRANCE.
Maint Ecrivain qu'on idolâtre ,
Dans un cercle privé , chez fa fociété ,
Ne doit jamais être tenté
De ſe montrer fur un plus grand théâtre.
SUITE DES PENSÉES
SUR LA CONVERSATION.
XXXII
. DEVIENS
EVIENS- JE ( 1 ) difficile par plus .
de délicateffe , moi , qui autrefois n'étois
peut-être que trop facile , & pour qui tout
étoit bon , excepté le mauvais ; ou ne
deviens je que chagrin & mifantrope ?
Ai-je plus d'efprit & de goût que je n'en
avois , ou feulement plus d'impatience &
plus d'humeur ? Enfin , eft- ce ma faute
ou celle des autres , fi je m'ennuie dans la
·
(1) «Ce que les honnêtes hommes profitent au
public en fe faifant imiter , je le profiterai à
»>l'aventure , à me faire éviter . Publiant & accu-
»fant mes imperfections , quelqu'un apprendra
»de les craindre. Les parties que j'eftime le plus
>>en moi , tirent plus d'honneur de m'accufer que
>de me recommander. Voilà pourquoi j'y re-
>>tombe , & m'y arrête plus fouvent. Mais quand
» tout eft compté , on ne parle jamais de foi fans
»perte. Les propres condamnations font toujours
>> accrues les louanges mécrues. Montaigne ,
liv. 3 , ch. 8.
JANVIER. 1757. 39
plupart des compagnies ? La Bruyere me
raffure & me flatte . « Si l'on faifoit , dit-
» il , une férieuſe attention à tout ce qui
» fe dit de froid , de vain & de puérile
», dans les entretiens ordinaires , l'on au
» roit honte de parler ou d'écouter , &
» l'on fe condamneroit peut - être à un fi-
» lence perpétuel .... »
ود
ور
ود
Mais après m'avoir raffuré , la Bruyere
m'inftruit. Ce filence perpétuel , ajoutet'il
, « feroit une chofe pire dans le com-
» merce que les difcours inutiles . Il faut
» donc s'accommoder à tous les efprits ;
» permettre , comme un mal néceffaire , le
» récit des fauffes nouvelles , les vagues
» réflexions fur le gouvernement préfent
» ou fur l'intérêt des Princes , le débit des
» beaux fentimens , & qui reviennent tou-
»jours les mêmes. Il faut laiffer Aronce
»parler proverbe , & Melinde parler de
foi , de fes vapeurs , de fes migraines &
"
ور
"
» de fes infomnies. >>
Oui , je ferai tous mes efforts pour ſuivre
un confeil fi fage ( 1 ) ; mais bien réfolu
(1 ) Montaigne P'avoit donné avant la Bruyere.
« La fottife , dit - il , eft une mauvaiſe qualité ;
» mais ne la pouvoir fupporter , & s'en dépiter &
»ronger , comme il m'advient , c'eſt une autre
>> forte de maladie qui ne doit guere à la fottife ,
»en importunité... J'accufe mon impatience , &
40 MERCURE DE FRANCE .
à la patience , j'en fens toute la difficulté.
Qu'on me permette , après la Bruyere , de
la faire fentir par quelques détails . Il me
femble que foulagé par mes plaintes , j'en
ferai moins fenfible'à ce qui me bleſſe
dans la plupart des compagnies , ou que je
fçaurai mieux diffimuler ma peine . Plus
heureux , fi je corrigeois ceux qui pourront
fe reconnoître dans ce que je vais
dire !
XXXIII. Le befoin de compagnie vient
principalement de celui de parler. Les taciturnes
font volontiers folitaires , fuffentils
oififs dans leur folitude .
Si le plaifir de la converfation avec
ceux qui y ont le plus d'efprit , ne venoit
que du prix réel & intrinfeque de ce qu'ils
y difent , ce plaifir feroit bien médiocre
& bien inférieur à celui de la lecture . Les
meilleures converfations ne valent pas , ว
tout prendre , les livres du fecond ordre.
1º . Les compagnies les mieux compofées
»tiens qu'elle eft également vicieuſe en celui qui
» a droit , comme en celui qui a tort. ... Il n'eſt
»point de plus grande fadaife , ni plus hétérocli-
»te , que de s'émouvoir & piquer des fadaifes du
>> monde . Cette vicieufe âpreté eft plus au juge
» qu'à la faute ... Somme , il faut vivre avec les
» vivans ; & laiffer la riviere courre fous le poat
>> fans notre foin , ou du moins fans notre altéra-
»tion. Liv . 3 , ch . 9.
JANVIER. 1757. 41
font mêlées de gens de peu d'efprit , qui
fouvent y parlent autant & plus que ceux
qui en ont beaucoup. Mais la policeffe
oblige de les écouter , fouvent même défend
de les contredire avec quelque politeffe
qu'on le faffe , furtout lorfqu'ils font
d'un rang très -fupérieur au nôtre. Que de
faux jugemens , de mauvais raifonnemens
faits par des grands , des riches , des femmes
, en préfence de gens de lettres qui
n'ofent les relever , qui font même forcés
de paroître les approuver pofitivement !
Quelques uns de ces grands & de ces riches
tranchent & décident avec hauteur , & il
n'y a guere moins à fouffrir de leur orgueil
& deleur fatuité , que de leur ignorance
& de leur fottife ( 1 ) . Quelques autres
, à la vérité , font plus polis & même
plus modeftes . Ils diront de bonne foi à un
homme de Lettres , à un Sçavant , à un
Artifte , qu'ils ne difent fi librement leur
avis , que parce qu'il eft fans conféquence ;
qu'ils ne parlent que pour s'inftruire , &
qu'ils ne demandent pas mieux que d'être
détrompés , s'ils fe trompent. Mais après
( 1 ) « J'aime à difputer & à difcourir ; mais c'eſt
>>avec peu d'hommes , & pour moi; car de fervir
» de fpectacle aux grands , je trouve que c'eſt un
» métier très-mefféant à un homme d'honneur.
Montaigne.
42 MERCURE DE FRANCE.
cette préface viennent mille abfurdités , &
après ces abfurdités revient l'aveu fait
d'un air libre & dégagé , que tout ce qu'on
a dit n'a peut- être pas le fens commun ;
ce qui fouvent n'eft que trop vrai . Cependant
il a fallu entendre ces miferes , & les
écouter d'un air , finon d'approbation , du
moins d'intérêt & de plaifir. Mais enfin ,
qu'en pensez- vous ? Car , encore une fois ,
on n'a dit fon avis que pour avoir le vôtre .
Ne vous y fiez pas . Quelques ménagemens
& quelques égards que vous obferviez ,
quelques louanges que vous donniez à ce
qu'il peut y avoir de bon & de vrai parmi
tant de mauvais & de faux ; ce grand , ce
riche , cette femme fe piqueront , fi vous
n'êtes pas de leur avis , & vous répondront
du moins avec aigreur : de plus , ils feront
foutenus par les flarteurs de la compagnie ;
car il y en a partout où il y a des gens
bons à flatter. Vous ne pourrez y tenir ,
vous repliquerez avec trop de vivacité ,
& peut-être jufqu'à manquer à ce qui eft
toujours dû au rang & au fexe. Vous aurez
un très- grand tort , & ce tort aura des
fuites fâcheufes , irréparables , &c. ( 1 )
(1 ) L'orgueil des grands , ou de ceux à qui
>> quelque coup de fortune a fait croire qu'ils font
>>plus que les autres , eft d'autant plus intolérable
»dans les conférences ( converfations ) , qu'on
JANVIER. 1757 . 43
2º. Mais je fuppofe que la compagnie
foit entiérement compofée d'hommes de
Lettres , de Sçavans , de gens d'efprit , ou
de gens du monde qui fe rendent juftice ;
plufieurs de ces hommes de Lettres font
grands parleurs , veulent toujours fe rendre
maîtres de la converfation , y régenier,
& permettent moins la contradiction que
les grands , les riches , les femmes (1 ) .
Dans chaque maifon où s'affemblent des
gens d'efprit , il y en a prefque toujours
un qui eft l'Oracle du maître ou de la
» n'y devroit reconnoître d'autre grandeur que
>> celle que donne l'ufage de la raifon. Cependant
>> l'injuftice y regne à tel point , que c'eft une
» merveille quand un homme de bon entende-
» ment s'en retire fans avoir reçu quelque mépris
»de ceux qui préfument d'être plus que lui . Le
»proverbe Allemand dit fort bien là deffus , qu'on
»ne doit jamais manger de cerifes avec de tels
»fuperbes , parce qu'ils en jettent les noyaux aux
»yeux de ceux qu'ils regardent comme leurs in-
»férieurs. » La Mothe le Vayer, Traité de la Converfation
& de la Solitude.
Le même Auteur raconte enfuite que comme
on reprochoit à Nicolas de Damas ( il vivoit fous
Augufte ) qu'encore qu'il eût entrée chez les premiers
de Rome , il ne hantoit guere que des gens
de petite étoffe ; il répondit qu'il en uferoit toujours
de même , tandis qu'il les éprouveroit les
plus raisonnables , comme il avoit fait jufqu'alors.
(1 ) Je hais toute forte de tyrannie , & la parliere
& l'éflectuelle. Montaigne.
44 MERCURE DE FRANCE.
maîtreffe , & ce n'eft pas toujours le plus
digne de l'être . Le contredire feroit leur
déplaire , & quelquefois plus qu'à luimême.
Les hommes les plus éclairés fe trompent
quelquefois. On peut donc n'être pas
toujours de leur avis. Heureufement ils
entendent mieux raifon que le refte de la
compagnie , & pendant que par flatterie
ou par prévention , elle leur donne gain
de caufe , ils fentent qu'ils s'étoient trompés.
Dans ces occafios , j'ai quelquefois
ofé dire : J'en appelle à vous même , Monfieur
; & ma partie devenue fon juge , s'eſt
condamnée de bonne grace.
J'ai connu des hommes d'un grand
mérire , honteux de l'efpece de préfidence
qu'on vouloit leur donner dans certaines
maifons , & affez modeftes ou affez prudens
pour la refufer. Mais j'en ai auffi
connu d'autres à qui il falloit la donner
pour les avoir ; ils ne fe donnoient euxmêmes
qu'à ce prix- là ; & plutôt , felon
la penfée d'un homme de beaucoup d'efprit
, ( 1 ) plutôt que de fe voir réduits à
l'égalité dans la bonne compagnie , ils
alloient régner dans la plus mauvaiſe .
Mais après avoir quitté la premiere par
(1 ) M. Moncrif, Effais fur la néceffité & fur
les moyens de plaire .
JANVIER. 1757. 45
orgueil , ils quittoient bientôt la feconde
par ennui . Quelquefois même elle les
prévenoit & les chaffoit , plus choquée
de leur tyrannie , que fenfible à leur mérite
& à l'honneur de pofféder des hommes de
leur réputation . Exclus ainfi de toute
compagnie & de toute maifon , ils n'avoient
d'autre reffource que les Cafés -
qu'ils faifoient déferter encore.
Un efprit fupérieur n'eft pas toujours
exempt de la foibleffe de vouloir être traité
comme tel , & d'exiger trop d'attentions
, trop d'égards , & des préférences
trop marquées. ( 1 )
On fçait bien que les plus grands hommes
ont des imperfections , des défauts' ,
& qu'il eft impoffible qu'ils n'en aient
pas ; mais ils pourroient n'avoir point de
vices , ni de ces petiteffes quelquefois
plus aviliffantes que les vices mêmes , ou
du moins plus choquantes , parce qu'elles
paroiffent plus incompatibles avec la
fupériorité d'efprit & de lumieres.
Qu'il me foit permis , pour l'honneur
des Lettres , d'avertit ici quelques- uns
de ceux qui les cultivent avec le plus de
fuccès & de célébrité , qu'on leur repro-
"
( 1 ) C'eft pourtant un plaifir bien fade dit
Montaigne , d'avoir à faire à gens qui nous admirent
toujours , & faffent place.
46 MERCURE DE FRANCE.
che dans le monde un amour - propre exceffif
, qui , plus encore que l'efprit , leur
fort de tous côtés , ( 1 ) & perce dans tout
ce qu'ils difent & dans la maniere de le
dire ; un amour-propre qui les rend ombrageux
, défiants , jaloux , fenfibles à la
critique la plus légere , & infenfibles à la
louange , fi elle n'eft en quelque forte
groffiere à force d'être exagérée. Ils y
perdent les louanges les plus précieufes ,
celles des gens vrais & des efprits juftes.
Malgré beaucoup d'eftime & d'amitié , on
renonce à louer un homme que la flatterie
la plus forte peut feule flatter. Mais
revenons aux cercles compofés en tout
ou en partie de gens de Lettres , Auteurs
ou Amateurs.
J'avoue qu'il échappe toujours aux gens
de beaucoup d'efprit , aux efprits penfeurs,
même dans leur converfation la plus lâche
& la moins tendue , des chofes d'un
grand prix & auffi dignes d'être recueillies
qu'agréables à entendre ; mais par
combien d'autres que tout le monde auroit
dites comme eux , ne fe font- elles
point acheter ? ( 2 )
(1 ) Expreffion de Madame de Sévigné.
(2) Une femme de Province avoit deſiré d'être
d'un dîner que M. le Marquis de Laffay donnoit
à quelques hommes célebres dans les Lettres,
JANVIER. 1757 . 47-
Au refte , je n'ai garde d'exiger que
les penfeurs penfent toujours , & quand ils
le pourroient , je ne les blâme point de
dire beaucoup de chofes très -fimples &
très- communes. Je ne les blâmerois pas
même de s'y borner dans la plupart des
compagnies , & d'y éviter tout ce qui eſt
penſé & réfléchi . Je dis feulement que fi
l'on veut de ces chofes penſées & réfléchies
, c'eft dans les livres des grands
Auteurs qu'il faut les chercher , & non
pas dans leur converfation . ( 1 )
XXXIV . Un des plus grands efprits
que je connoiffe , Ecrivain très- profond
très - laconique , cependant très- clair , &
qui de plus parle facilement & bien ( 2 ) ,
Surpriſe de voir le dîner très- avancé , fans avoir
encore rien entendu de fort merveilleux , elle dit
à Madame de S. Juft : Quand commenceront- ils ?
M. le Marquis de Laffay , mort en 1738 dans
un âge très - avancé , eft celui dont on vient de publier
quatre volumes in- 8 ° , intitulés : Recueil de
différentes chofes. Il falloit faire un choix parmi
ces différentes chofes , & réduire les quatre volumes
à deux au plus.
(1 ) « La lecture des bons livres , dit Deſcartes ,
» eft comme une converfation avec les plus hon-
» nêtes gens qui en ont été les auteurs , & même
>>une converſation étudiée dans laquelle ils ne
»nous donnent que les meilleures de leurs pen-
»lées. » Difcours de la méthode .
(2) M. de Maupertuis.
48 MERCURE DE FRANCE.
s'eft toujours refufé aux difcuffions dans
lefquelles , pour profiter de fes lumieres ,
j'ai voulu l'engager en converfation , à
moins que le fujet ne lui en fût très familier.
Il me difoit que je lui faifois trop
d'honneur ; qu'il fe fentoit incapable de
me fatisfaire & de fe fatisfaire lui même ,
parce qu'il nous falloit à l'un & à l'autre
plus que des mots ; que foit vanité , foit
raifon , il n'aimoit point à parler au hazard
, tout au plus d'après des lueurs , des
demi- vues ; qu'on n'avoit de vraies lumieres
, des idées préciſes , bien démêlées
& bien ordonnées , que par la méditation ;-
qu'il fe défioit fort de toutes fes penfées ,
mais furtout des premieres ; que la difcuffion
avoit pour objet des matieres qui ne
méritoient pas d'être difcutées , ou bien
qui le méritoient ; que dans le premier
cas , elle étoit ridicule , comme futile ; mais
que dans le fecond , elle l'étoit encore davantage
, comme impoffible , parce qu'il
eft plus ridicule de ne dire que des riens
fur des chofes , que de dire des riens
fur des riens ; qu'auffi la plupart des dif
cuffions de la converfation ne lui avoient
paru que des bavarderies ; qu'enfin je
fçavois bien que M. de Fontenelle même
les avoit toujours évitées , ou du moins
bientôt
JANVIER. 1757. 49
S
ce
bientôt terminées , lorfqu'il n'avoit pu les
éviter ( 1).
Quelquefois dans un cercle affez nom-
( 1 ) « Voilà , dit un jour M. de Fontenelle , une
»difpute qui ne fintroit point , fi l'on vouloit ;
>> & c'eft pour cela qu'il faut qu'elle finiffe tout à
>> l'heure. >>>
Au refte , quand on réunit , comme M. de Fontenelle
, beaucoup de jufteffe dans l'efprit , & beaucoup
de douceur dans le caractere , on ne doit pas
aimer la difpute ; car avec qui difputer ?
Un des fix Jéfuites qui firent le voyage de Siam
avec l'Abbé de Choify , reffembloit tout à fait en
ce point à M. de Fontenelle. Voici ce qu'en dit l'agréable
Voyageur :
« J'aime tous les Jéfuites qui font ici ; ils font
>> tous honnêtes gens ; mais le Fontenei & le Vif-
»delou laiffent les autres bien loin derriere . Le
»Fontenei eft la douceur même. Il dit fon avis
>> fimplement ; & s'il eft contredit , il prend le parti
» d'un de vos amis , qui aime mieux fe taire que
>>de difputer. >>
L'Abbé de Choify revient encore dans la fuite
au P. de Fontenei : « Je l'aime tout à fait , dit- il :
>> avec beaucoup d'efprit & de capacité , il fçait
»avoir tort quand il le faut , & ne fe pique point ,
>> comme beaucoup d'autres , d'avoir toujours rai-
>>fon ; car il y en a dans notre petite Répub'ique
»qui ont toujours en main une raifon dominante.
>>On meurt d'envie de fe révolter contr'eux , & de
»leur refufer même la justice . »
Dans un autre endroit , l'Abbé de Choisy par
lant de lui- même , dit :
"« J'ai une place d'écoutant dans toutes leurs
»affemblées , & je me fers fouvent de votre mé-
11. Vol. C
50 MERCURE
DE FRANCE
.
breux , il ne fe trouvera que deux hommes
qu'on puiffe proprement appeller gens de
Lettres . Si le refte ne manque pas d'efprit,
c'eft de l'efprit tel que la nature le donne ,
plutôt poli que perfectionné par l'ufage cu
monde , & cultivé tout au plus par quelques
lectures agréables. Alors , foit par dégoût
pour les entretiens ordinaires , foit
peut- être par vanité & envie de briller
aux yeux des gens du monde , les deux
de Lettres cherchent à faire tomber la
converfation fur quelque point de littérature
, d'érudition , de philofophie , &c.
Une question eft propofée , long- temps
gens
thode ( 1 ) ; une grande modeftie , point de dé-
>>mangeaifon de parler . Quand la balle me vient
>>bien naturellement , & que je me fens inftruit à
>>fonds de la choſe dont il s'agit , alors je me laiffe
forcer, & je parle à demi- bas , modefte dans le
>>ton de la voix auffi - bien que dans les paroles.
>>Cela fait un effet admirable ; & ſouvent quand
»je ne dis mot , on croit que je ne veux pas par-
>>ler ; au lieu que la bonne raiſon de mon filence
weft une ignorance profonde , qu'il eft bon de
>> cacher aux yeux des mortels. Encore eft- ce quel-
»que chofe d'avoir profité de vos leçons . »
Je me flatte que des citations fi propres à inftruire
avec agrément fur la matiere que je traite ,
ne paroîtront ni trop longues , ni déplacées .
( 1 ) La relation de ce voyage eft adreffée à M.
l'Abbé de Dangeau , & l'Auteur lui parle comme
dans une lettre.
JANVIER. 1757 .
=P
dé
ient
aiffe
asle
oles
and
par
eace
on de
quel.
io
raite,
¿ M.
débattue , rarement décidée . Chacun des
contendans demeure dans fon avis. La
compagnie ne fçait à qui adjuger la victoire.
Elle n'a ni affez de connoiffance du
fujet du combat , ni affez d'habitude à la
difcuffion ; mais par cela même elle n'en a
pas été plus amufée qu'inftruite.
Une femme d'efprit ennuiée d'une pareille
difpute entre deux hommes de Lettres
, leur dit : Eh ! Meffieurs , convenez
de quelque chofe , fût- ce d'une fottife.
Souvent une queſtion ne fait que s'embrouiller
de plus en plus par la difpute
au lieu de s'éclaircir. Un jour des Poëtes
& des Philofophes examinoient entr'eux
en quoi confiftoit ce qu'on appelle harmonie
dans les vers , & en général dans le
ſtyle. Les Poëtes ramenoient tout au jugement
de l'oreille , au fentiment , à un certain
goût. Les Philofophes vouloient des
idées , des principes , & prétendoient que
pour expliquer nettement la nature de l'harmonie
, & rendre des raifons claires du
plaifir qu'elle fait , plaifir de l'efprit , difoient-
ils , bien plus que de l'oreille , il
falloit remonter à une profonde métaphyfique.
M. Dumas ( 1 ) qui avoit long-temps
écouté dans un grand filence , le rompit
(1) Auteur du Bureau typographique.
Cij Ċ ij
52 MERCURE DE FRANCE.
1
enfin , & dit à fon voifin : Je vois bien
que je m'en irai fans fçavoir ce que c'est que
l'harmonie.
XXXIV. La plupart des gens du monde
n'entendent rien à la littérature & aux
fciences ; mais quelques gens de Lettres
n'entendent rien non plus aux chofes du
monde . Delà un mépris réciproque , furtout
de la part des premiers pour les feconds
, & ils le pouffent quelquefois jufqu'à
regarder un Auteur , un Sçavant ,
comme un imbécille , hors de fa fphere.
Un des plus illuftres Membres de l'Académie
des Sciences , & d'ailleurs homme de
beaucoup d'efprit , & d'un efprit fin &
délié , fe trouva un jour dans une compagnie
où étoit un homme de robe , & ils
furent d'avis différent fur quelque chofe
qui n'avoit pas plus de rapport à la Jurifprudence
qu'à la Géométrie. Monfieur ,
dit le Magiftrat , avec un fouris preſque
moqueur , il ne s'agit ici ni d'Euclide , ni
d'Archimede. Ni de Cujas & de Barthole
non plus , reprit vivement l'Académicien.
XXXV . Les Sçavans & les Artiſtes , au
lieu de chercher à mettre la converfation
fur leur fcience & fur leur art , devroient
attendre qu'on les interrogeât , & n'en
parler qu'en réponſe.
Mais il y en a pluſieurs qu'il eſt danJANVIER.
1757. 53
gereux & inutile d'interroger. Dangereux
; quand ils ont une fois commencé ,
ils ne finiffent point. Inutile ; ils difent
toute autre chofe que ce qu'on leur demande
, ou du moins ils le noyent en mille
autres choſes où il fe perd.
Souvent on les a interrogés par politeſſe
plus que par curiofité ; & ils en font
repentir . On dit : De quoi me fuis-je avisé
de le mettre fur fa folie . ( 1 )
D'un autre côté , les gens du monde
frivoles lors même qu'ils font curieux ,
parce qu'ils ne le font que par vanité ,
voudroient qu'on leur expliquât tout en
peu de mots & en peu de temps. En peu
de mots répondit un jour M. de Fontenelle
; j'y confens : mais en peu de temps ? cela
m'eft impoffible : au refte , que vous importe
de fçavoir ce que vous me demandez ?
XXXVI. Il y a deux fortes d'erreurs ;
les unes viennent de fottife , les autres
d'ignorance ; & malgré beaucoup d'efprit ,
on peut tomber dans celles - ci , fi l'on entreprend
de juger de ce qu'on ne fçait
point. On ne pourroit donc fortir de ces
erreurs qu'en fortant de fon ignorance :
mais ce n'eſt pas l'affaire d'un moment
de converfation avec un Sçavant ou un
( 1 ) Hic non infanit fatis fponte ſuâ ; inſtiga .
Terent. Andr.
C iij
34 MERCURE DE FRANCE.
Artifte , à quelque degré qu'ils poffedent
le talent de l'inftruction , & qu'on poffede
foi- même le don de l'intelligence . ( 1 )
Si toute erreur n'eft pas une fottife ,
c'en eft une & même affez commune , de
fe croire capable de juger de tout , avec
de l'efprit feul. Ainfi beaucoup d'erreurs
de gens d'efprit font des fottifes.
Un Sçavant , un Artifte parlent de leur
fcience , de leur art , en préfence d'un
Grand , d'un homme de Lettres , l'un &
l'autre gens de beaucoup d'efprit , mais
très- ignorans dans la fcience ou dans l'art
dont il eft queftion . Cependant ils s'avifent
de contredire ce Sçavant , cet Artifte.
Ceux- ci expliquent & prouvent ce qu'ils
ont avancé ; mais ceux - là qui n'entendent
ni la preuve , ni même l'explication , re-
( 1 ) « On ne devient incontinent Muficien pour
Douir une bonne Chanfon . Ce font apprentiffa-
»ges qui ont à être faits avant la main , par lon-
»gue & conftante inftitution . Nous devons ce
>> foin aux nôtres , & cette affiduité d'inſtruction ;
»mais d'aller prêcher le premier paffant , & ré-
» genter l'ignorance du premier rencontré , c'eſt
Dun ufage auquel je veux grand mal. Rarement
»le fais-je aux propos même qui fe paffent avec
»moi , & quitte plutôt tout que d'en venir à ces
>> inftructions reculées & magiftrales . Mon hu-
>>meur n'eft propre, non plus à parler qu'à écrire,
»pour les principians . » Montaigne.
JANVIER. 1757 . 55
pliquent & payent d'efprit. Quelquefois
cer efprit eft une forte de raifon , une
vérité , mais qui ifolée , ne peut mener
qu'à l'erreur . Mais le plus fouvent ce n'eft
que badinage , plaifanterie , ou même raillerie
au lieu d'une difcuffion inutile , il
faudroit , fi l'on pouvoit , payer auffi d'ef
prit ces gens d'efprit , badiner , plaiſanter
& railler comme eux , à l'exemple de
ces deux Artiſtes de l'antiquité dont Plutarque
nous a confervé deux mots excellens
, l'un poli & refpectueux , l'autre
malin & piquant. ( 1 ) Le premier eft d'un
Muficien à Philippe de Macedoine , qui
lui conteftoit quelque chofe fur la Mufique.
A Dieu ne plaife , Seigneur , que
» vous deveniez jamais affez malheu-
» reux pour fçavoir ces chofes-là mieux
" que moi. »
>
Le ſecond bon mot eft d'Appelles à
Mégabife , Grand Seigneur de Perfe ,
qui d'un air fuffifant & d'un ton décifif,
raifonnoit fur la Peinture dans fon attelier.
« Ne voyez - vous pas , lui dit- il , que
» mes garçons qui vous refpectoient pendant
que vous ne difiez mot , ſe mo- "
(1 ) Quoique ces deux traits foient affez connus
, comme ils ne le font pourtant pas de tout
le monde , j'ai cru que ceux qui ne les connoif
pas , feroient bien aifes de les trouver ici. fent
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
quent de vous depuis que vous par-
≫lez. » (1)
و ر
Bien loin qu'un homme d'efprit fçache
ce qu'il n'a point étudié , il y a beaucoup
de chofes qu'il n'auroit jamais appri
es , même en les étudiant.
Qu'un Sçavant fot ne connoiffe point
fa fottife & faffe l'homme d'efprit , cela
eft tout fimple , & ne vaut guere la peine
qu'on en rie . Mais qu'un homme d'efprit
ignorant ne connoiffe point fon ignorance
& décide en fçavant , voilà ce qu'on
peut appeller un ridicule parfait. Je me
trompe , il lui manque d'être rare.
Une difpute d'un fimple homme de
Lettres avec un Grand , homme d'efprit ,
eft un combat de deux contre un , par
conféquent inégal , & dès lors imprudent.
Si l'homme d'efprit eft vaincu , le grand
viendra certainement à fon fecours.
· Il
y a de très beaux efprits qui font
auffi peu Philofophes que fçavans , &
auffi mauvais raiſonneurs qu'ignorans.S'ils
( 1 ) « Il faut employer la malice même à cor-
»riger cette fiere bêtile . Le dogme qu'il ne faut
point hair , mais inftruire , a de la raifon ailleurs ;
»mais ici c'eft injuftice de fecourir & redreffer
>> celui qui en vaut moins. J'aime à les laiffer em-
»bourber & empêtrer encore plus qu'ils ne font ,
>>& fi avant , s'il eft poffible , qu'enfin ils fe re-
>> connoiffent. » Montaigne.
JANVIER. 1757 . 57
y joignent l'orgueil , tant l'orgueil de vanité
que celui de préfomption , & les beaux
efprits y font beaucoup plus fujets que
toutes les autres fortes de gens d'efprit ,
que de fottifes ne doivent point couler de
ces trois fources réunies !.
Si quelque chofe pouvoit fuppléer au
fçavoir & prévenir les inconvéniens &
les ridicules de l'ignorance , ce feroit
l'efprit philofophique , ( j'entends le véritable
) qui eft fage , circonfpect & modefte
; qui ne juge & ne parle que d'a
près des idées claires & précifes , & c ;
en un mot celui qu'a fi bien décrit l'ingénieux
& éloquent Pere Guenard. ( 1 )
« Ce qu'on appelle efprit , dit un hom-
» me qui en a beaucoup , ce qu'on appelle
efprit ( par un grand abus ) tient lieu
» de tout aujourd'hui , & l'apparence de
» la philofophie y a détruit la fcience » ( 2 )
ود
( 1 ) Jéfuite , Auteur du Difcours couronné
l'Académie Françoife , en 1755 .
рав
(2 ) Difcours fur les abregés chronologiques ,
lu à la rentrée publique de l'Académie des Belles-
Lettres , le 27 Avril 1756 , par M. le Préſident
Henault.
Comme je ne cire que de mémoire , ce Difcours
n'étant pas encore imprimé , je ne cite peut être
pas exactement les propres paroles de l'Auteur.
J'invite à relire fur tout ceci le commencement
du fixieme foir des Mondes de M. de Fontenelle.
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
XXXVII. Que réfulte- t'il de la plus
grande partie de ce qu'on vient de lire ?
Le voici :
On rencontre dans le monde tant de
fots & de méchans , que la plupart des
compagnies font ennuyeufes pour un homd'efprit
, s'il n'a pas beaucoup d'indulgence
, & périlleufes s'il n'a pas beaucoup
de prudence.
il
Il y raconte qu'étant allé un jour chez fa Marquife
, long- temps après les entretiens précédens,
y entra comme deux hommes d'efprit en fortoient
; que la converſation s'étant tournée fur
les Mondes , cette Dame n'avoit pas manqué de
leur dire que toutes les planettes étoient habitées ;
que l'un d'eux qui l'eftimoit beaucoup , lui avoit
dit qu'il étoit fort perfuadé qu'elle ne croyoit
pas une opinion fi extravagante ; & que pour :
l'autre qui ne l'eftimoit pas tant , il l'avoit crue
fur fa parole. M. de Fontenelle continue ainſi ſon
dialogue :
. Ne
« Pourquoi , dit la Marquiſe , m'avez-vous en-
>> têtée d'une chose que les gens qui m'eftiment
» ne peuvent pas croire que je foutienne férieufe-
>>ment ? Mais , Madame , lui répondis- je , pour-
>>quoi la fouteniez - vous férieufement avec des
»gens que je fuis fûr qui n'entroient dans aucun
>>raifonnement qui fût un peu férieux ? ...
»divulguons pas nos myfteres dans le peuple.
>>Comment ! s'écria - t'elle , appellez -vous peuple
>> les deux hommes qui fortent d'ici ? Ils ont bien
» de l'efprit , repliquai-je ; mais ils ne raiſonnent
»jamais . Les raifonneurs qui font gens durs , les
appellent peuple fans difficulté. »
JANVIER. 1757. 59
Delà naît quelquefois l'idée de fe renfermer
dans fon cabinet avec les livres ,
de ne voir plus perfonne , ou du moins
de fe borner à un petit nombre d'amis.
Mais , comme dit fort bien M. le Marquis
de Laffay , il nefaut pas fe laiffer attraper à
ces goûts de retraite que donne le dégoût du
monde. L'ennui de la retraite feroit plus
grand encore que celui du monde , & furtout
plus dangereux ; il meneroit à des
penfées noires , ou fi on l'évitoit , ce ne
feroit qu'à force de travail ; ainfi l'on tomberoit
dans la mélancolie ou dans l'épuifement.
•
D'ailleurs , on parle de fe borner à un
petit nombre d'amis . Qui eft - ce qui en a
des amis , de vrais amis , des amis intimes
, des amis dignes de ce cher & beau
nom , pris dans toute fon étendue ? Que
dis-je , des amis ? Qui eft-ce qui en a un ,
c'eſt-à-dire , quelqu'un qui lui convienne
parfaitement & à tous égards ?
Mais quand on l'auroit , il faudroit
bien fe donner garde de s'y borner ; il ſeroit
bientôt ufé. Ne fût- ce que pour en
mieux fentir le prix , il faut , avec lui ,
voir encore fes connoiffances. On ne fçauroit
même en avoir trop , ni d'efpeces
trop différentes ; & voilà l'avantage de
la Capitale , la varieté des chofes & des
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
perfonnes , la variété en tout genre ; la
quantité fournit la qualité ou du moins
y fupplée. Au moyen d'un grand nombre
de connoiffances , on verra plus rarement
les mêmes perfonnes , les mêmes fociétés .
(1 ) On réglera les intervalles fur le plus
ou le moins de dégoût. Ce dégoût ſe
changera même en goût. Je vois avec
plaifir une fois par mois des gens que
je ne verrois qu'avec ennui une fois par
femaine ; & cela eft peut - être réciproque.
Un peu d'abſence fait grand bien.
Ceux qui plaifoient , en plaifent encore
d'avantage ; ceux qui déplaifoient ,
en déplaifent moins ; tous y gagnent.
Comment voir fouvent ceux qu'on
n'aime guere ? Mais comment aimer
beaucoup ceux qu'on voit fouvent ? ( 2)
(1 ) « Il faut vivre avec beaucoup , afin de pouvoir
changer , dit encore M. le Marquis de
Lafay
(2 ) L'Auteur de ces Pensées fur la Converfation
nous permet de le nommer. C'eſt M. l'Abbé
Trublet.
JANVIER. 1757. 61
LES SENS ,
EPITRE badine à Sylvanire pour Son
Bouquet , adreffée par M. Vaſſe à Mademoiſelle.
H *** de Gany , qui l'appelloit
Son papa.
DEE mon boudoir philofophique ,
Qu'il me foit permis à mon tour ,
Jeune & trop aimable Angélique ,
De vous célébrer en ce jour.
Mais reprenons la rime en ire ,
elle que je foupire , C'est pour
Et mes foupirs font infinis ;
Je crains qu'une plus douce lire
Ne fixe fur fes fons chéris ,
Avec un a puiffant empire
L'attention de Silvanire ,
Qu'il n'en reste plus pour Iris.
Ah ! fi le plus fincere hommage
Etoit payé par le mépris ,
Que je regretterois cet âge ,
Cet âge où , moderne Pâris ,
Toujours brillant , toujours volage ,
Toujours flatté , jamais épris ,
Je voyois dans plus d'un boccage ,
Maint oifeau defirant la cage ,
De ma main attendre le prix.
62 MERCURE DE FRANCE.
Mais ce temps du papillonnage
De la fauffe félicité ,
D'erreur & de frivolité
Eft paffé chez Sylvanire ;
Et ce que j'y trouve de pire ,
C'eft qu'avec lui je vois , hélas !
Je vois envoler ma jeuneſſe .
Quand j'admire en vous mille appas ,
Qu'un certain fentiment me preffe ,
La raifon vient m'arrêter là ;
Si j'ofe prendre une épithete
Pour faire un rôle dans la fête ,
J'y fuis à titre de Papa .
Papa foir , égayons ce titre ;
Et ,fous ce vénérable nom ,
Prouvons qu'on n'eft pas fi belître ,
Et que l'on fçait prendre le ton
Du plaifir & du badinage.
Oui , je puis , fans être Gascon ,
Sans effaroucher la plus fage ,
Vous dire , & jurer fur ma foi ,
Qu'encore habitant de Cythere ,
J'oſe aſpirer au bien de plaire ,
Et que l'on peut fuivre la loi
De Cupidon & de fa mere ,
Quand on s'en fouvient comme moi .
Le vieux fou ! direz -vous fans doute.
Dites à la bonne heure ; mais ,
Vous ne pouvez fur vos attraits
JANVIER. 1757 . 63
Prononcer que je ne vois
Et cette vive impreffion ,
Que me fit l'apparition
goutte ;
De la piquante Silvanire ,
Doit l'empêcher de me le dire :
Bon jour , mon cher Papa , bon jour.
Ah ! lorfque fa bouche charmante
Difoit ces mots avec cette mine riante....
Dites ma fille , étois- je fourd ?
Moi , que jamais la tabatiere
N'a fçu tenter un feul moment ,
Oui , quand cette main qui m'eft chere
Au moins autant qu'à la tendre Maman ,
M'en ouvroit une avec empreffement ,
J'en prenois , mais d'une maniere
A faire croire au genre humain ,
Que je ferois moins mort de faim
Que privé de cette pouffiere.
Vous fouvient-il d'un certain foir ,
Ou négligeant mon cher potage ,
Je voulois m'en paffer plutôt que de vous voir.
Vous vântes à l'inſtant près de moi vous affeoir :
Alors des ris , des jeux , le galant affemblage
De la manger me firent un devoir :
Qu'elle me fembla bonne , ah ! grands Dieux !
quand je penfe
Que vous eûtes la complaifance
De vous tenir à mes côtés.
Tant que dura cette plaifante Orgie... :
64 MERCURE DE FRANCE.
Jamais dans le cours de ma vie
Mes fens ne furent fi flattés ,
Que mon palais le fut avec cette ambroisie :
Eft- ce là tout ? oh ! que nenny :
Vraiment , ma chere Silvanire ,
Ne me refte- t'il pas à dire
Ce que je vous ferois , fi j'allois à Gany ?
Chacun a fon goût dans le monde ;
Et de tous les fens , felon moi ,
Le plus joli dont on fuive la loi ,
( Car ils font Souverains , quoi qu'un Cagot en
dife )
C'eft de bailer.... eh ! quoi ? la main de ce qu'on
aime .
Je n'avois pas prévu votre frayeur extrême :
D'un papa qu'avez- vous , ma fille , à redouter ?
Si ce papa vous aime , il fait vous reſpecter :
De tout cela je conclus , Silvanire ,
Que près de vous j'entends , je vois , je ſens ,
Et qu'enfin je jouis très - bien de tous mes fens ;
Une autre conféquence à la fuite ſe tire ;
C'est que par la même raiſon ,
On ne peut me taxer comme hors de faifon
D'antiquité , de penardiſe ,
Et que mon compliment eft encore de mife :
Convenez- en , & daignez , s'il vous plaît ,
Recevoir mon coeur en ôtage ,
De mes fens agréer l'hommage ,
Et les accepter pour Buet.
JANVIER . 1757 . 65
A L'AUTEUR DU MERCURE.
Il y a , vous le fçavez , Monfieur , des regles
fixes dans tous les Arts. La Poeſie ,
qui tient un rang diftingué parmi les
plus agréables , doit à fes Légiflateurs
l'éclat où nous la voyons. Malherbe ofa
lui impofer des loix , & les obferva luimême
fcrupuleufement ; il fut combattu ,
le génie plia avec peine fous un joug fi
rigoureux , mais la difficulté l'anima , il
la vainquit , & des beautés fans nombre
en réfulterent. Les Racine , les Boileau ,
& parmi nous cette foule d'hommes illuftres
parvenus à la célébrité dans dif
férens genres ; vous même , Monfieur ,
dans ces pieces où l'efprit s'inftruit en s'amufant
, où le ridicule eft peint avec des
couleurs fi vives , vous ménagez avec foin
l'oreille la plus délicate . Perfuadé de votre
bon goût , ce n'eft donc qu'à trop d'indulgence
pour fon Auteur que j'attribue
votre complaifance à inférer dans le Mercure
de Décembre la piece intitulée , Eſſai
fur l'ame , non qu'elle en foit indigne par
le fonds : j'en approuve la contexture , j'y
trouve même des beautés ; j'en citerai
volontiers ces vers pour exemple :
66 MERCURE DE FRANCE.
» Je dois donc en ce cas me furvivre à moi même ,
» Et fous l'extérieur de mon humanité ,
» Porter le germe heureux de l'immortalité.
Mais je ne puis m'empêcher de blamer
l'extrême négligence qui y regne . Ion
dans affertion , ier dans ouvrier , font employés
pour une fyllabe , fond y rime avec
lui même , portée avec ignée , rime , pour
me fervir de vos termes , ( 1 ) à peine fupportable
dans un vaudeville : appréciez ces
deux vers au fens louche.
Ce n'eft point par le corps dont l'argile eft la trame
,
Qu'on voit naître & mourir.. Il faut donc que fon
ame , & c.
Une trame d'argile.
phore !
L'étrange méta-
Je finis en priant M. Ducaffe de pardonner
ces remarques à mon amour pour
la vérité , & d'avoir toujours devant les
yeux cette maxime du judicieux Defpreaux
:
Le vers le mieux rempli , la plus noble penſée
Ne peut plaire à l'efprit quand l'oreille eft bleffée .
J'ai l'honneur d'être , &c .
DE C ***
A Paris , ce 12 Décembre 1756.
( 1 ) Mercure de Novembre , p . 178 .
JANVIER. 1757 . 67
4
Que M. Du C. & ceux qui riment
comme lui , lifent cette lettre , &
qu'ils en faffent leur profit. Nous ne cédons
quelquefois à leurs inftances importunes
, que pour avoir occafion de relever
leurs fautes , où dans l'efpérance que
quelqu'un de nos Lecteurs inftruit & jaloux
des regles , fera bleffé de les voir
fi cruellement violées , & nous en marquera
fon reffentiment. Notre attente eft
aujourd'hui remplie , nous remercions l'Anonyme
d'avoir fi bien fait notre charge.
Nous declarons qu'à l'avenir nous ferons
plus féveres , & que nous ne mettrons
plus de vers informes qui bravent la rime
ou la meſure . C'eſt bien affez d'être obligé
d'en inférer un fi grand nombre de médiocres
, qui n'ont que le mérite d'être
exacts , & qui ne font que la copie un
peu déguifée de tant d'autres.
VERS.
QUAND Sallé quitta ce bas lieu
Pour aller jouir de la gloire
Que difpenfe Apollon au temple de mémoire ,
Entre les Mufes & ce Dieu
Elle apperçut un intervalle ,
Où l'on voyoit ces mots écrits :
68 MERCURE DE FRANCE.
<< La vertu , les talens , les graces & les ris ,
» De Terpsichore ici placeront la rivale .
Il ne manque- là que mon nom :
Qui , c'eſt moi , dit Sallé , que l'on a défignée
Pour remplir cette place : non ,
Répond le Dieu des Arts , elle eft pour Puvignée.
LETTRE
A L'AUTEUR DU MERCURE.
MONSIEUR , vous avez eu la bonté d'inférer
dans le Mercure de Juin un Epitre
adreffée à un ami , par laquelle je
l'invitois à ne connoître d'autre amour
que celui qu'un goût paffager infpire. Le
malheureux venoit d'être abandonné par
une ingratte , dont jufqu'au moment fatal
il avoit cru être aimé. Des préceptes
férieux ne font qu'augmenter
la peine
d'un amant méprifé. J'ai tâché de le confoler
par des leçons badines , que mon
coeur né conftant défapprouvoit , quand
la pitié me les fuggéroit . Croiriez - vous ,
Monfieur , qu'une action bonne en elle
même dût m'attirer l'inimitié du beau fexe?
Je n'ai jamais pu réuffir à le convaincre
de mon innocence . Je fuis un mifantrope
, un infenfible , un impofteur. S'il
JANVIER. 1757 . 69
e
e
il
m'arrive de rendre juftice au mérite d'une
femme , elle ne me croit point. Mes
louanges font des fatyres . Je me trouvai
il y a quelques jours dans un cercle ,
je complimentai fincérement une Demoifelle
fur fes charmes naturels embellis
par les graces. Eh bien ! je fuis fi décrié
que depuis ce moment elle n'ofe pas feulement
fe croire jolie.
Je vous prie , Monfieur , de faire paroître
inceffamment l'Epitre fuivante pour
me juftifier vis - à - vis du fexe aimable ,
auquel j'ai eu le malheur de déplaire.
Mon offenfe prétendue a été publique ,
mon excufe réelle doit l'être auffi . Mon
coeur eft dépeint dans ce dernier Ouvrage.
Le premier n'étoit qu'un jeu d'efprit . Je
fuis , & c.
De Brie-Comte- Robert.
EPITRE
A M.... pour l'engager à prendre une
Maureffe.
UNB fombre mélancolie NE
Obfcurcit l'été de tes jours :
Diffipe ta grave folie
Dans les bras des jeunes Amours.
Ne penfe pas que la fageffe
70 MERCURE DE FRANCE.
Condamne une tendre langueur :
Aimer n'eft point une foibleffe ,
Quand le plaifir eft dans le coeur.
Tu connois fans doute Amarante ,
L'adorable objet de mes voeux :
Je fuis fidele , elle eft conftante ,
Et le temps voit croître nos feux .
Oublie une morale auftere :
Quoi ferions-nous nés pour haïr ?
Les Philofophes de Cythere
Sont ceux qui fçavent bien choifir.
Que l'heureuſe raiſon te guide :
Tu n'as rien à craindre des fens ;
Les charmes d'un eſprit folide
Feront fumer ton pur encens.
Ah ! crains de tomber dans l'ivreffe ,
Ou jette une avare beauté .
Avoir Laïs pour fa Maîtreffe ,
C'eft exiler la volupté.
Les rigueurs d'un dur eſclavage
Privent de la félicité :
Tâche donc , fans être volage ,
De conferver ta liberté.
Un fexe toujours fûr de plaire ,
Seroit-il fait pour t'égarer ?
D'amour que le feu falutaire
Ne brûle que pour t'éclairer.
Si la fidele fympathie
Te confeille de faire un choix ,
JANVIER. 1757. 71
L'enfant gouvernera ta vie
Sans t'affujettir à fes loix.
Une Maîtreffe , qui nous aime ,
Prévient , devine nos defirs.
Suivre fa volonté fuprême ,
C'eft travailler à nos plaifirs.
D'Arpajon.
< ADDENET.
Il eft l'Auteur des Stances à Mademoifelle
... Mercure de Mai , page 18 ; d'une
Ode facrée , page 54 , premier Mercure de
Décembre 1755.
Des Vers à Mademoiſelle ... fecond
Mercure de Janvier , page 49 ; des Stances
à Mademoiſelle Brohon , fecond Mercure
d'Avril , page 51 ; d'une Epître à un
Ami fur l'inconftance de fa Maîtreffe ,
Mercure de Juin , page 57 ; & d'une Ode
fur le mariage de M. F.... page 54 , lecond
Mercure d'Octobre 1756.
LETTRE
A L'AUTEUR DU MERCURE.
JAI vu , Monfieur , dans le Mercure
de Juillet une réponſe de M. l'Abbé Regley
que je ne connois point , à l'Eſſay
72 MERCURE
DE
FRANCE
.
fur le caractere des nations , par M. Hume ,
dont je connois les Ouvrages politiques
traduits par M. l'Abbé le Blanc . Par
mi plufieurs chofes raifonnables & bien
exprimées dont cet écrit eft rempli , j'en
ai cru voir d'autres qui manquent d'exactitude
& même de clarté . Je n'ai pas deffein
d'en relever toutes les fautes . C'eſt
aux défenfeurs naturels de M. Hume ,
c'eft à dire , à fes traducteurs de faire
voir à M. l'Abbé Regley , qu'il fe trompe
comme Philofophe , en attribuant à des
caufes phyfiques des effers purement moraux
, ce que l'illuftre Auteur de l'Eſprit
des Loix n'a pas fait fans reftriction , malgré
fon fyitême favori de l'influence du
climat. C'eft à ces Meffieurs de dire que
les exemples allégués par le Critique ,
loin de fortifier fon fentiment , concluent
ordinairement contre lui ; qu'il auroit dû
exprimer clairement ce qu'il penfe fur la
nature de l'ame , avant d'en combiner
& d'en apprécier les operations , & furtout
que ce n'étoit pas la peine de faire un
écrit polémique pour une queftion fur
laquelle il prend tantôt un parti , tantôt
un autre , & qu'il laiffe enfin auffi indécife
& un peu plus obfcure qu'elle ne l'étoit
auparavant.
Voilà , fi jamais on repond à M. l'Abbé
Regley ,
JANVIER. 1757. 73
!
Regley , ce que fans doute , on lui détaillera
, & on lui prouvera mieux que
je ne le puis faire . Cela ne me regarde
pas. Mais , Monfieur , il y a dans fon
ouvrage une fatyre non perfonnelle , mais
nationale , qui me tient au coeur , & dont
je vous demande permiffion de porter ma
plainte à votre tribunal.
Il s'agit du paralelle infultant que fait
M. l'Abbé Regley entre la Bourgogne &
la Normandie . Si cet Auteur eft Bourguignon
, il lui eft fans doute permis
d'aimer fa patrie : ne ne pouvoit-il donc
l'exalter fans cette comparaifon injurieufe ?
Je fais Normand , Monfieur , & je fuis
bien éloigné d'en rougir . J'aime le lieu
de ma naiffance , & on me pardonnera
fûrement d'en vouloir défendre l'honneur :
mais je ne me pardonnerois pas à moimême
de le défendre avec des armes qui
puffent bleffer aucun habitant du Royaume
& même de l'Univers. Plein d'une
jufte vénération pour les illuftres Bourguignons
, dont M. l'Abbé Regley fait
un éloge mérité , je ne voudrois pas ,
quand même j'y trouverois de l'avantage ,
les faire fervir à relever le luftre de mes
compatriotes , dont le tableau brille affez
de fon propre éclat , pour n'avoir pas be-
II. Vol
D
74 MERCURE DE FRANCE.
foin d'ombres. Il n'eft pas néceffaire de
faire l'apologie de ma province ; tout le
monde fçait qu'elle a été le berceau d'une
infinité de grands hommes , Politiques ,
Guerriers , Magiftrats , Eccléfiaftiques
Gens de Lettres . Ce que j'en dirois n'ajouteroit
rien à leur renommée. Je ne veux
qu'engager M. l'Abbé Regley , par égard
pour la politeffe & pour la vérité , à rétracter
les odieufes imputations de rufe,
de fourberie , de pefanteur , d'intérêt , de
trifteffe dans la fociété , de diffufion dans les
idées & dans l'expreſſion , de colere durable
, & d'imagination rêveuſe , dont il accable
indiftinctement & fans pitié mon
malheureux pays . On montre , dit - il , des
cantons en Normandie , dans lesquels les
Normands font plus Normands qu'ailleurs.
Il met apparemment les habitans de Caen
dans cette claffe , puifqu'il les cite pour
n'avoir pas varié un inftant depuis Raoul
jufqu'à nos jours. Dans fa bouche c'eſt là
une fatyre; mais à parler exactement c'eſt
une louange. On devine auffi qu'il veut
lancer un trait à Paul Lucas , fila plaifanterie
du plus mauvais ton peut paffer
pour un trait.
Il n'eft pas furprenant que M. l'Abbé
qui fe déclare pour la volupté riante , foJANVIER.
1757. 75
er
latre & enfantine , pour le ftyle léger &fleuri,
n'ait pas confumé triftement fes beaux
jours à lire les faftidieux ouvrages des
Normands ; je m'étonne feulement qu'avant
que de prendre la balance , & de prononcer
fon arrêt , il ne fe foit pas mis au
fait de la caufe , en examinant les pieces que
les parties pouvoient produire : alors il n'auroit
pas oublié Bochard , Huet , Malherbe ,
Sarrazin , Segrais , &c. Il auroit fait
mention du refpectable Neftor du Parnaffe
, & il auroit été à bon droit dif
penfe d'en nommer d'autres : mais fi le nom
de M. de Fontenelle étoit échappé à M.
l'Abbé Regley , que feroient devenues fes
comparaifons & fes railleries fur la pefanteur
Normande ?
Comme les Auteurs ne font pas dociles
, lorfqu'on leur demande la correction
& même l'aveu de leurs fautes , je
ne compte pas trop fur la rétractation de
M. l'Abbé Regley. J'appelle feulement de
fon jugement à celui du Public équitable
, & furtout au vôtre , Monfieur , dont
on connoît l'impartialité. On pourroit ,
s'il ne s'y rendoit pas, entrer dans une difcuffion
plus étendue , qui ne laifferoit
peut-être pas les rieurs de fon côté. Nous
en avons en Normandie , malgré la trif
teffe qu'il nous reproche , & je lui puis
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
affurer que beaucoup de Normands n'ont
fait que rire de fon Ouvrage. J'ai l'honneur
d'être , & c.
Ce 14 Décembre 1756.
D'IFS.
LA LANTERNE MERVEILLEUSE ,
Etrennes de la Princeffe de Talmont , à la
Reine.
CE vafe lumineux par Urgande inventé ,
Vous dévoile à nos yeux avec févérité.
Reine , que vos regards , par cette pure flamme
Cent & cent fois le jour fe laiffent attirer .
Lifez dans votre efprit , connoiffez dans votre
ame
Tout ce que vos Sujets ne ceffent d'admirer,
Vous vous ignorez : quel dommage !
A cet enchantement hâtez - vous de céder.
Elle avoit bien prévu cette Urgande fi fage ,
Qu'il faudroit tout fon art pour vous perfuader
Combien de rares dons vous avez en partage.
Par M. DE MONCRIF , Lecteur de Sa
Majefté.
JANVIER. 1757. 77
Le mot de l'Enigme du premier Mercure
de Janvier eft le premier Jour de l'An .
Celui du Logogryphe eft Compagnie , dans
lequel on trouve Ange , paon , äne , camp ,
pie , cage , anime , aîné , cime , manie
gance , gaîne , mien , nom , Mai , Moine ,
main , poing , mie , ami , agonie , &
Mein.
i
ENIGM E.
J'ALTERE
'ALTERE la délicateffe
Du lieu dont je fuis l'ornement ;
Je viens toujours tout doucement
Et l'on me chaffe avec vîteffe :
On feroit bien fâché de ne me point avoir.
Souvent on me defire avec impatience :
Mais dans le lieu de ma naiffance.
On ne fçauroit fe réfoudre à me voir.
Si j'embellis le brun , j'enlaidis fort la blonde.
L'on m'aime , & l'on me hait :
On me fait , lorfqu'on me défait ..
Les gens de piété profonde
Pour me garder ſortent du monde,
Tout le refte du genre humain
Me fait un traitement févere :
D iij
78 MERCURE DE FRANCE .
Mais malgré tout ce qu'on peut faire ,
Ön me chaffe aujourd'hui , & je reviens demain
JT
LOGO GRYPHE.
porte en treize pieds le métail précieux ,
Dont l'avare repaît , & fon coeur & ſes yeux ;
Le cafque d'un Vifir ; cette liqueur vermeille ,
Que le Dieu des côteaux fait couler de la treille
Ce qui fait l'ornement & le prix d'un chapeau;
Le bruit que le Berger fait rendre à fon pipeau ;
L'Amant de Talaïre ; un terme de phyſique ;
Un mets dont fe nourrit le peuple Afiatique ;
Ce qui fait d'ordinaire un acte d'un repas ; -
Un fage qui de l'or ne faifoit aucun cas ;
Ce qui charme un foldat au fort de la défaite ;
L'objet , l'unique objet des defirs d'un athlete ;
Un meuble néceffaire au pieux voyageur ,
Dont Rome ou Compoſtelle admirent la ferveur?
Une Divinité dans Memphis adorée ;
Ce Prince infortuné fi cher à Cythérée : ·
Une injure groffiere , un boyau plein de fang : 3
Tout homme bourfouflé des honneurs de fon
.rang :
Ce mot que fur un ton fi doux pour une Actrice ,
Au théâtre prodigue un parterre propice ;
Un oiſeau fur le Nil redoutable aux ferpens ;
Une fille en amour fidelle à ſes dépens
JANVIER. 1757. 79
#
Soa
ce,
Cette charmante foeur dont l'humeur trop volage
Dans les murs de Sichem fit porter le ravage :
La mere des épics , la force d'un château ,
La montagne où Pâris conduifoit fon
troupeau ;
Ce qui chez la Maubois fit entrer la fortune :
Une Nymphe qui dut fon bonheur à Neptune ;
La mouche de Junon , les Pages de l'Amour ;
Ce qui fait qu'un vieillard à Vulcain fait ſa cour ;
Ce que , même au Couvent , nos jeunes Demoifelles
}
Rangent avec tant d'art , pour paroître plus belles.
Pour tout dire , en un mot , je fuis ce que l'Auteur
(Sera toujours en droit d'exiger de fa foeur. ,
Par Mademoiselle DE SAURET , l'aînée
Penfionnaire chez les Dames de la Foi.
A Sainte- Foi , en Agenois.
A L'AUTEUR DU MERCURE.
Moussu , begeri dins
, begeri dins
lou Mereuro dal més paffat
uno biello Canfon Lan .
gueducienno
, tant poulido
q'uen canto lous Francimans
per la fublimo
naibetat de las pénfados ,
& l'eleguento
fimplicitat
d'al langatge. N'aparten
q'uall patois & à la naturo
de pintra de befucariés
MONSIEUR , j'ai vu
dans le Mercure du
mois de Mai dernier
une ancienne & jolje
Chanfon Languedocienne
, qui ravit les
Parifiens par la fublime
naïveté des penfées
& l'élégante fimplicité
du langage. Îl
n'appartient qu'au pa-
Div
So MERCURE DE FRANCE.
tois ou à la nature de
peindre des bagatelles
avec des couleurs auffi
expreffives : c'eft à
tort qu'on le traite de
jargon. Les Parifiens
feroient bien plus
charmés d'entendre
chanter dans le pays
même. Les bouches
de nos jeunes filles
font le même effet
que l'arc de l'amour ,
les paroles font autant
de trait de ce Dieu
qui bleffent les coeurs ,
& la mufique la corde
qui les lance .
que
Vous
La Chanfon
j'ai l'honneur de vous
envoyer , & que je
Vous prie d'inférer
dans un de vos recueils
eft nouvelle : je
ne vous dirai pas fi
elle eft jolie ;
m'accuferiez peut- être
de partialité.
On dit que l'Auteur
ne manque pas
d'efprit . Il la compofée
pour moi : je fuis
reconnoiffante , & je
n'ofe pas vous dire ce
que mon coeur pourroit
faire pour lui.
ambé de coulous tant
expréffibos . Es pla mal
aperpaus que l'ou tratoun
de Baragouen : cé lous
francimans poudion abé
uno aufido de noftros
canfons , dins l'ou pais ,
farion bé may embeli
nats. Figurats bous que
l'as bouquetos de noftros
filletos fount autant
d'arquets d'al diu
nenet lous mouts autant
de pourchous amouroufés
que trancou lous
cors , & lairè la cordo
que l'ous lanfço .
La Canfounero qu'ei
l'ounou de bous manda ,
& que bous pregui de
metre entremiech q'uanque
libret , à l'abantalge
de la noubautat s'es
poulido , bou ba direi
pas ; m'a cufariats béleu
d'eftre prebengudo.
Dilous que l'ou que
la faito nou manquo pas
d'efprit , & la faito per
yeu: foui recougneiffento
, & gaufi pas bous dire
ce que l'on men cor fario
per el . Ai trop parlat. Sabets
q'uauquo coumplaJANVIER.
1757 .
SI
fenço per las joubes & aimablos
Doumaifelletos
n'ey que dofo fept ans ;
foni Languedoucienne , &
boftro firbento : adifiats
mouffu .
N'ai- je pas trop parlé
? Adieu , Monfieur.
Si vous avez quelque
complaifance pour les
jeunes & aimables Demoiſelles
; je n'ai que
dix-fept ans je fuis
Languedocienne , &
votre fervante ,
FANCHONNETTE . FRANCOUNETO.
A Narbounno , low 25
Julliet 175.6 .
CANSON patoife , fus
l'aire de la Roumanco
dal debignaire del
bilatge.
A Narbonne , le 2 5
Juillet 1756 .
CHANSON Languedocienne
, fur l'air
de la Romance du
devin du village :
Dans ma Cabanne obſcure , Es.
TANT que la marga- TANT que la marrido
31
La reino d'as praders ,
Sara la flou poulido
L'ou luyra d'as bouquets ,
Tu faras ma touftouno,
Regnaras ful cor miu ;
Pourtaras la courouno
De ma tendro affectiu.
Lou mati , quand l'albieiro
(1) Fleur printanniere.
guerite ( 1 ) , qui eft Lat
reine des prairies , fera
la jolie fleur , & l'étoile
brillante des bouquets,
tu feras ma chere
unique , tu régneras
fur mon coeur
porteras la couronne
de mon affection. la
plus tendre.
tu
Eorfque la rofée du
matin répandra fes
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
annonceperles
fur les fleurs, &
que je conduirai mes
moutons dans les fentiers
, les échos réveillés
par le nom de Fanchonnette
ront le point du jour
aux petits oifeaux endormis
fous les herbes.
Le long du jour pour
charmer mon loifir ,
J'emprunterai le burin
du plaifir , & je graverai
Fanchon fur les
peupliers à mefure
que ton nom grandira
fur leur tendre écorce,
je fentirai mes douces
amours croître dans
mon coeur.
Le foir pour revenir
de la prairie , il me
femblera que la nuit
retardée ne doit plus
arriver je ferai fur le
point de croire que le
foleil charmé , de tes
yeux , s'oublie dans les
cienx pour te confidérer.
Perléjara las flous ,
Et que per la carrieiro
Menarei l'ous moutous
D'al nounde Françounet
L'ous ecos rebeillats
Announçaran laubéto
As aufels amatats .
Sus pibouls, la journado ,
Per charma mous lefe ,
Françon faras grabado
Pel burin d'al plafé ;
Sus lefcorço tendreto
Quant toun noun gran
dira
Mabefiado amoureto
Dins moun cor creifira.
Per tourna de la prado
Lou jouer me paretra
Quela neit retardado
Nou deu pas pus intra ,
Sarei ful pun de creire
Que charmat de toun el
Lou foulél perte beire
Soublido dins lou cél .
JANVIER. 1757: 83
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
ELELEMMEENNSS de fortifications , contenant les
principes & la defcription raiſonnée des
différens ouvrages de la fortification , les
fyftêmes des principaux Ingénieurs , la
fortification irréguliere, &c. A Paris, chez
Jombert , rue Dauphine , à l'image Notre
Dame 1756. Prix 3 livres 10 fols relié.
Les différentes éditions de cet ouvra
ge confirment de plus en plus le jugement
favorable que la premiere en avoit
fait porter. L'Auteur l'a toujours retouché
& augmenté. Il contient tout ce qu'on
peut defirer dans un livre élémentaire . Il
ya de plus gros livres fur cette matiere ,
mais les préceptes & les regles n'y font
point expofés avec plus d'ordre & d'éten
due. On peut avec cet ouvrage fe procurer
des connoiffances juftes & précifes
de l'art de fortifier . C'eft un livre claffique
d'une école militaire , & c.
Cette nouvelle édition qui eſt très - bien
exécutée , eft dediée à Monfeigneur le
Duc de Bourgogne , qui à l'âge de cing
D`vj
84 MERCURE DE FRANCE .
ans commence à s'amufer à la Géométie.
La plupart des termes de cette Science
lui font déja fi familiers , qu'il les applique
avec jufteffe fans jamais les confondre.
Il fçait exécuter fur le papier &
fur le terrein les problêmes les plus utiles
de la Géométrie pratique , & en effet
on l'a vu publiquement à Meudon élever
des perpendiculaires fur le terrein , mener
des paralleles , décrite des polygones , & c.
Il a auffi des notions exactes de la ſphere ,
du globe , & ces connoiffances fi fingulieres
à fon âge , lui font enfeignées
par forme d'amufement & de récréation .
Elles font la récompenfe de fon attention à
la Religion , à la lecture , à l'Hiftoire
fainte , qui rempliffent tous fes momens d'application.
Il y a long-temps qu'on a pensé que
la Géométrie étoit la Science la plus propre
à faciliter le développement des premieres
idées des enfans. Le Pere Mallebranche
, M. De Crouzas , & plufieurs
autres Auteurs l'ont dit & écrit. Mais
il falloit un exemple tel que celui de Monfeigneur
le Duc de Bourgogne pour en
convaincre le Public. Les Sciences & les
Lettres doivent beaucoup de reconnoiffance
à Me. la Comteffe de Marfan , du goût
qu'elle fçait infpirer au jeune Prince
JANVIER. 1757. 85
pour leurs nobles amufemens. Outre les
avantages qui en réfultent pour lui former
& perfectionner le jugement , il acquiert
l'habitude de s'accoutumer aux occupations
réglées ; habitude qu'on ne peut
contracter de trop bonne heure , & qui
affure le fuccès dans les différens genres
d'étude auxquels on peut s'appliquer.
SECONDE Lettre de M. Fournier l'aîné ,
Graveur & Fondeur de caracteres d'Imprimerie
, à Paris , rue S. Jean de Beau
vais ; à l'Auteur du Mercure.
MONSIEUR ,
ONSIEUR , en publiant la Lettre que
j'ai eu l'honneur de vous adreffer , &
que vous avez bien voulu inférer dans
votre Mercure du mois de Mai dernier ,
page 121 , je n'ai eu d'autre vue particuliere
, que de faire connoître aux Imprimeurs
& aux perfonnes fçavantes l'erreur
où les induifoit une lettre anonyme
inferée dans le Journal des Sçavans du
mois de Février dernier erreur qui ne
tendoit à rien moins , qu'à anéantir pour
moi dans l'efprit du Public les richesses
dont je fuis en poffeffion , en voulant faire
croire qu'elles ont paffé chez l'Etranger.
< L'Auteur de cette Lettre , après avoir
86 MERCURE DE FRANCE.
comblé d'éloges les caracteres de Garamond
& de Le Bé , difoit page 2.17, que
Plantin eft venu puifer à cette fource les
caracteres qui , en prouvant fon bon goût ,
ont fixé fa réputation . Il ajoute que Garamond
& Le Bé lui ont fourni les poinçons
les frappes avec lesquels il a établi une
fonderie célebre , qui fubfifte encore aujourd'hui.
Ce font , continue- t'il , les caraiteres
hébreux de ce dernier qui ont fervi
pour la Bible de 1569 , &c.
Qui ne croiroit , en lifant ces paroles
de l'Auteur anonyme , que les poinçons
& les frappes de Garamond & de Le Bé
ont paffé chez Plantin , & en particulier
les poinçons hébreux qui ont fervi pour
la Bible de 1569 ? J'ai cru que l'honneur
de la Typographie françoife , & mon
état devoient m'engager à détromper le
Public fur un fait auffi important , & j'ai
prouvé d'une maniere convaincante que
les poinçons hébreux de Le Bé qui ont
fervi à imprimer la Bible hébraïque de
Plantin de 1569 , n'ont point été livrés
à Plantin. J'en ai apporté deux raiſons qui
font fans replique . La premiere , c'eft que je
fuis poffeffeur de ces poinçons qui ont
fervi à l'impreffion de la Bible hébraïque
de Plantin de 1569 , & que j'offre
de les faire voir aux curieux. La feconde ,
JANVIER. 87
1757.
〃
c'eft que ces poinçons ne font jamais
fortis de la fonderie de Guillaume Le Bé ,
comme il eft conftaté par l'inventaire de
cette fonderie , dreffé par fon fils. Je fuis
auffi poffeffeur de cet inventaire, & j'offre
de même de le faire voir à ceux qui en
auront la curiofité. Il eſt donc conftant
que les poinçons hébreux qui ont fervi
pour la Bible de Plantin de 1569 , n'ont
point été livrés à Plantin , & qu'il ne
font jamais fortis du Royaume. Ce font
les caracteres de ces mêmes poinçons hébreux
qui ont été employés pour la belle
Bible polyglotte de M. Lejay ; ce qui fe
prouve encore par l'inventaire de la fonderie
de Le Bé , & par la comparaifon
de ces poinçons avec ladite Bible polyglotte.
Autre preuve convaincante qu'ils
ne font pas fortis de la fonderie de Le Bé .
dont je fuis poffeffeur.
L'Auteur anonyme qui m'a fourni l'occafion
& non le prétexte de faire connoître
ma fonderie , croit fatisfaire à ma
lettre , par une réponſe qu'il a fait inférer
dans le Journal des Sçavans du mois
de Septembre dernier page 1756. Mais
en comparant cette réponſe avec ma lettre
, il eft aifé de voir qu'il s'écarte de
l'objet principal , qui est en queſtion , &
qu'il ne détruit point ce que j'ai avancé ;
SS MERCURE DE FRANCE..
fçavoir que je fuis poffeffeur des poinçons
& des matrices que j'ai énoncés dans
ma lettre , & qui faifoient le fonds des
'fonderies de Le Bé & de Garamond. Il
s'applaudit néanmoins dans fes prétendues
découvertes , & s'imagine avoir trouvé
des preuves fans replique . J'ai preuve en
main , dit- il , & cette preuve eft fans replique
, je la tire d'une note écrite de la
propre main de G. Le Bé , qui marque qu'en
1559 il a gravé un hébreux gros double
canon. J'en ai vendu les poinçons
( dit Le Bé dans cette note , ) la frappe des
matrices & le moule au fieur Chriftophe
Plantin à bon marché à caufe des troubles
, & c. Enfuite l'Auteur anonyme s'écrie
d'un air fatisfait , voilà donc non feulement
les poinçons , mais encore le moule
·
·
les matrices , c'est- à-dire , tout l'objet
en entier vendu à un étranger , fans qu'il
en foit resté le moindre veftige en France,
Je ferois en état d'en fournir d'autres preuves
auffi decifives ; mais je me contenterai
pour le préfent de celle - ci , à laquelle il n'y
a point de replique.
En vérité , Monfieur , cet Auteur a- t'il
bien penfé que cette preuve d'un anonyme
étoit fans replique ? Je veux bien
croire qu'il a cette note , & qu'elle eft
de Le Bé. Que prouve- t'elle ? Que Le Bé
JANVIER. 1757. 89
a vendu à Plantin un caractere hébreu
gros double canon , avec fon moule , fes poin
çons , enfin tout l'objet en entier . Il n'en
eft pas moins conftant que les poinçons
hébreux qui ont fervi pour la Bible de
Plantin de 1569 , font chez moi , & n'ont
jamais été vendus à Plantin. D'ailleurs
qui ne fçait qu'un caractere hébreux gros
double canon , tel que celui qui a été vendu
à Plantin par G. Le Bé , n'a jamais pu
fervir à imprimer une bible , ni aucun
autre livre confidérable , mais feulement
l'alphabet ou quelques titres de livres
hébreux , comme tous les graveurs en
caracteres , & tous les Imprimeurs en
conviendront ? Il ne falloit donc pas s'appuyer
fur un objet fi peu important ,
pour faire croire au Public que les poinçons
hébreux de Le Bé ont paffé chez l'étranger
, puifque le contraire eft évident
par l'infpection de ces poinçons qui fe
trouvent dans ma fonderie.
Cependant l'Auteur anonyme, pour foutenir
la thefe , fait l'hiftoire des voyages de
Le Bé , & le conduit chez Garamond , qui
le prie de lui graver dans fa maison même
un caractere hébreu , oeil de S. Auguftin ';
ce qu'il fit , non comme élève , mais comme
maître. Les matrices en furent vendues à
Plantin , & les poinçons à Wechel , qui les
yo MERCURE DE FRANCE.
emporta à Francfort après la mort de Ganamond
, ( nouvelle preuve que les poinçons
ontpaffe chez l'étranger ) ... C'est encore Le Be
qui lui fournit ce détail dans une note qu'il
conferve précieufement avec beaucoup d'antres,
Voilà à la vérité un fecond exemple
de poinçons hébreux paffés chez l'étran
ger , & de poinçons qui ont pu fervir
à imprimer des livres confidérables ; mais
en premier lieu , ce ne font point ces
poinçons qui ont été employés pour l'impreffion
de la bible hébraïque de Plantin
de 1569 , comme je l'ai prouvé ; en fecond
lieu ces poinçons vendus à Wechel
ne faifoient pas partie de la fonderie
de Le Bé. Il n'en étoit pas propriétaire
, il les avoit gravés chez Garamond
& pour Garamond , foit que celui-ci ait
été fon maître ou non ; ce qui eft trèsindifférent
à la queſtion préfente . En troifieme
lieu , l'Auteur anonyme ne nous
dit pas fices poinçons vendus à Wechel
exiftent encore , où s'ils n'exiſtent
plus. Il en eft de même des matrices : il
nous affure qu'elles furent vendues à Plantin
, fans nous dire fi ces matrices fubfiftent
encore mais ce qu'il ne devoit
pas taire , c'eft que Guillaume Le Bé retint
une frappe de ces poinçons vendus à
..JANVIER. 1757. 91
b.
te.
Wechel. Cette circonftance doit fe trouver
dans la note que cite l'Anonyme ; elle fe
trouve auffi dans mes deux inventaires ,
& j'ai encore dans ma fonderie cette frappe
, ou ces matrices des poinçons vendues
à Wechel . Je m'en fuis fervi pour
l'édition de la Grammaire hébraïque de
M. l'Abbé l'Advocat , imprimée chez M.
Vincent. J'ai feulement gravé de nouveau
les lettres qui ont entr'elles plus de reffemblance
, afin de les faire mieux diftinguer.
Pourquoi l'Auteur anonyme qui
n'ignore pas fans doute tous ces détails ,
renvoie-t'il fans ceffe chez les étrangers
pour y trouver ce qu'il eft fi aifé de
voir dans ma fonderie ? Enfin toutes
' ces notes de la main de Le Bé me font
foupçonner que quelqu'un de ceux qui
ont travaillé chez moi , en abufant de
ma confiance , auroient pu les y enlever
toutes ou en partie , & les auroit fait
paffer entre les mains de cet Auteur qui
prétend s'en fervir contre moi,
Quoi qu'il en foit , cet Auteur anonyme
ne détruit en aucune forte ce que
j'ai avancé dans la lettre que j'eus l'honneur
de vous écrire au mois de mai dernier.
J'y ai donné mon nom , ma demeure
, & j'ai offert de montrer aux perfonnes
curieufes mes poinçons & mes ma92
MERCURE DE FRANCE.
que
trices. Ainfi tout le monde eſt en état de
les voir. L'Auteur anonyme me reproche
d'avoir eu en cela des vues particulieres.
Je le repete , je n'en ai point eu
d'autres que de détromper le Public d'un
préjugé général ; car il eft conftant , &
l'Auteur anonyme en conviendra ,
tes plus belles éditions qui ont paru juſqu'ici
en François , en Latin , en Grec , en
Hébreu , ont été exécutées avec les caracteres
de ces célebres Graveurs , Garamond ,
Granjon & Le Bé . Ce font les caracteres
de ces fameux Artiftes qui ont fait la bafe
& le fondement de toutes les belles éditions.
Quels que foient le goût , l'habileté
& les talens des plus célebres Imprimeurs ,
ils n'ont jamais pu faire une belle édition
fans avoir de beaux caracteres . C'eft
donc aux Garamond , aux Granjon &
aux Lebé , que la gloire des belles éditions
doit être principalement attribuée.
Or n'eft il pas important de faire connoître
au Public que les caracteres de ces
célebres Graveurs exiftent encore à Paris
dans ma fonderie , & que les Imprimeurs
peuvent égaler , & même furpaffer
toutes les éditions qui ont précédé , puifqu'ils
ont les mêmes fecours qu'avoient
leurs prédéceffeurs , & de plus ceux que
T'on y a ajouté dans la fuite ? Il eft
JANVIER. 1757- 93 .
>
avantageux pour le Public que les Sçavans
fcachent où le trouvent les caracteres deces
habiles Graveurs , Garamond , Granjon ,
& Le Bé , afin qu'ils puiffent obliger les
Imprimeurs de s'en fervir , & puifque
l'Auteur anonyme me reproche d'avoir
des vues particulieres , je pourrois lui demander
files fiennes ont été bien louables
, lorfqu'en parlant de ces Graveurs
immortels , Garamond , Granjon & Le Bé ,
il n'a pas dit un feul mot de ma fonderie
, où fe trouvent leurs caracteres , &
qu'il renvoye le Public dans les pays
étrangers pour les chercher ? Quel peut
donc être le motif d'une telle affectation
? Pourquoi encore étant obligé d'avouer
dans fa derniere lettre que j'ai
fait l'acquifition de la fonderie de Le Bé , peutêtre
la plus complette du Royaume ? Pourquoi
, dis- je , ne me donne-t'il pas la
qualité de Graveur que j'ai prife dans
ma lettre , mais feulement celle d'habile
Fondeur de Paris ? d'où vient la partialité
qu'il fait paroître pour les nouvelles
italiques ? Pourquoi , en renvoyant au ſecond
volume de l'Encyclopédie , page 662 ,
après avoir donné des exemples de tous
les caracteres en ufage , ajoute- t'il que tous .
ces caracteres font de l'Imprimerie de M.
Le Breton ... excepté la Perle & la Sé94
MERCURE DE FRANCE .
danoife , qui ne fe trouvent qu'à l'Imprimerie
Royale , que M. Aniffon a bien
voulu communiquer. Il ne pouvoit igno-"
rer qu'une partie de ces caracteres ne fe
trouve que chez moi . Il devoit donc
ajouter , excepté auffi le triple Canon &
la groffe Nompareille , qui ne fe trouvent
que chez Fournier l'ainé , qui a bien voulu
auffi les communiquer. D'où vient un
filence fi affecté ? Mais quels que foient
les motifs de l'Auteur anonyme , le Public
n'a pas befoin d'en être informé. Ce
qui lui eft important de fçavoir , c'eft'
qu'il n'eft pas befoin qu'il aille dans les
pays étangers , pour y chercher les magnifiques
caracteres de Garamond , de Granjon
& de Lebé , puifqu'il les trouvera
dans ma fonderie , & afin de terminer
une bonne fois toute cette difpute , je'
mets ici les poinçons , les frappes & matrices
de ces célebres Artiftes , dont je
fuis poffeffeur , afin que les Imprimeurs
& les Sçavans puiffent y avoir recours ,
lorfqu'animés de zele du bien public
ils défireront donner de belles éditions.
De Garamond le Petit Texte , Petit
Romain , Cicero , S. Auguftin , Gros Romain
, Petit Parangon & Gros Canon ,
romains , &c.
De Granjon lés Italiques de tous ces
ي ف
JANVIER. 1757. 25
IS
5,
S
-0
0,
corps , un gros Cicero romain , un Petit
Canon romain & italique , mais furtout
les caracteres grecs de ce Graveur
& d'autres , j'en ai depuis la Nompareille
jufques & compris le Parangon . J'ai fourni
le caractere grec de S. Auguftin fur le
corps de Texte & le grec de Petit Romain
pour le Sophocles qui s'imprime actuellement.
De Guillaume le Bé , la Groffe Nompareille
, le Triple Canon , le Gros Ca-'
non gras , des notes de plain - chant , rouget
& noir , huit hébreux & rabbinique , &
un arabe. De plus il a conduit Jacques
Sanlecque dans la gravure d'un Gros Parangon.
De ce dernier j'ai le beau S. Auguftin
, le Cicero moyen. Je poffede encore
nombre de poinçons & matrices de
différens Graveurs , comme Nompareilles à
gros oeil & à petit oeil , fignes de toutes fortes
, &c. Caractere de civilité , gothique
fur tous les corps . J'ai gravé des notes de
plain- chant , & grave tout ce qui m'eft néceffaire
en romain & italique. J'ai fait des
moules à réglets de tous corps & grandeur ,'
fimples , doubles & triples , enfin on trouve
dans ma fonderie tout ce dont on a befoin.
J'ai l'honneur d'être , &c.
FOURNIER , l'aîné.
ces
96 MERCURE DE FRANCE.
T
REFLEXIONS fur les caufes des tremblemens
de terre ; avec les principes qu'on
doit fuivre pour diffiper les Orages , tant
fur terre que fur mer . Par Madame la Marquife
de C... A Paris chez Meunier ,
quai de la Tournelle .
Le précis le plus convenable que nous
puiffions donner de cette Brochure , eft
d'inférer l'avis qui eft à la tête .
Mes réflexions font dûes à mes expériences.
Je ne les aurois pas données au
Public , fi je n'avois pas été perfuadée
qu'elles font néceffaires à la fûreté générale
& à la mienne . Je n'ai aucun deffein
de m'ériger en Auteur.
Pour ne rien avancer fans un fondement
folide , je dois avertir que mes expériences
, qui ne manquent jamais de
diffiper les orages , n'ont été faites que
fur la terre , & non fur la mer.
Je fçais cependant , & je fuis certaine
qu'elles diffiperont de même les orages
fur la mer , en obfervant une différence
dans la fabrique des inftrumens , parce ,
que le point d'appui n'eft pas auffi folide
que fur la terre ; car il faut découvrir
, vifer les nuages , pour les diffiper .
La dépenfe fur la mer fera plus forte.
J'eftime qu'elle ira environ à foixante livres
, monnoie de France , par vaiffeau .
Sur
JANVIER. 1757. 97
ce
ce
0-
per.
li
eau.
Sur
Sur la terre on en fera quitte pour moins
du quart , pour opérer pendant quelques
années.
Si je fçais que l'on faffe de ma décou
verte le cas que je crois qu'elle mérite ,
eu égard à l'importance de l'objet , je parlerai
plus ouvertement dans la fuite.
Ce ne fera ni à un pays , ni à un autre
, que je communiquerai mes connoiffances
fur ce fujet ; mais à tous . Mon
expérience eft fi fimple , qu'elle n'eſt pas
d'une efpece à pouvoir fervir une Ñation
par préférence à une autre : ou je ne
la donnerai pas , ou j'en éclaircirai tout
le monde ; la nature des chofes l'exige
ainfi .
Au furplus , la diffipation des orages ne
demande ni place , ni appointemens à quelqu'un
pour l'opérer . Si elle eft un jour
connue , on peut s'en rapporter aux perfonnes
qui ont le plus de peur du tonterre
, qui ne manqueront pas de le diffiper
par la facilité & le peu de peine
qu'il faut pour faire cette opération , qui
demande feulement de la jufteffe . C'eſt
pourquoi toute perfonne qui aura l'inftrument
& les matieres néceffaires , eft
en état d'opérer fans rifque , même pour
fon amuſement , pourvu qu'elle ait le
coup d'oeil jufte .
II. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
Rien n'eft plus oppofé à la bonne maniere
d'opérer que l'électricité. L'année
1756 a été une preuve certaine , du moins
à Paris , qu'elle n'empêche pas le tonnerre.
Mon opération repouffe , écarte. L'électricité
attire , la mienne dilate & diffipe
ce que l'électricité concentre.
à
Je ne me charge pas de répondre à toutes
les difficultés qu'on pourra me faire.
Pour m'en difpenfer , je ne me nomme,
pas. Il y en a d'ailleurs auxquelles je
ne pourrois fatisfaire fans tout dire ; ce
qui n'eft pas propos à préfent.
Je verrai avec plaifir dans les Ouvrages
publics , tels que le Mercure , ce qu'on
penfera de mes découvertes ; & fi je répondois
, ce feroit , felon toute apparen
ce , par la même voie .
ETRENNES Militaires tirées du Dictionnaire
militaire , corrigées & augmentées ,
utiles à toutes les perfonnes qui fe deſtinent
à prendre le parti des armes. A Paris ,
chez Giffey , rue de la vieille Bouclerie ; la
Veuve Bordelet , rue Saint Jacques ; la
Veuve David , Quai des Auguftins ; &
Duchefne , rue Saint Jacques , 1757.
Cet Almanach nous paroît devoir être
diftingué de la foule , & remplir fidéleJANVIER.
1757 . 99
a
a
te
ment fon titre. L'Auteur y a fait plufieurs
corrections & augmentations néceſſaires ,
qui lui donnent un nouveau prix cette année.
Il a mis à profit les critiques qui lui
font parvenues , & particulièrement les
obfervations qui nous ont été adreffées
par un Anonyme de province , dans le Mercure
de Mai 1756 , comme il l'annonce
dans la préface qui eft à la tête de ces
Etrennes. Ce font peut- être les meilleures
qu'un Militaire puiffe fe donner , & nous
lui confeillons de les acheter : elles renferment
en abrégé toute l'érudition de
fon état , & peuvent par-là même être
agréables & même utiles à tous les gens
du monde. Le grand nombre eft charmé
d'être préférablement inftruit de tout ce
qui regarde la guerre ; aujourd'hui furtout
qu'elle eft devenue le fujet le plus intéreſfant
de toutes les converfations .
LES INSTITUTES de l'Empereur Jufti
nien , avec un Commentaire & des Notes
choifies pour faciliter l'intelligence du Texte z
par M. P. Tancrede , Comte d'Hauteville .
Docteur- Regent dans les Facultés des Droits
& de Théologie , & c.
L'on propofe par foufcription ce
Livre dont l'utilité n'a befoin d'aucune
recommandation ; c'eft une chofe
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
affez connue de tous les Sçavans que la
ſcience des Inftitutes Impériales eft abfolument
néceſſaire à tous ceux qui prétendent
parvenir à une vraie & jufte interprétation
des Loix ; je ne m'arrêterai donc
pas à faire l'éloge de ce Livre ; il fuffira
de fçavoir :
1. Qu'il fe trouvera dans le premier
volume deux Analyfes , dont l'une fera
fur les Institutes , & l'autre fur les Pandectes
, par le fecours defquelles , pour
me fervir des expreffions de Juftinien
l'on pourra d'une maniere auffi fimple que
facile , fans beaucoup de travail & en peu
de temps , fe graver dans la mémoire toutes
les différentes matieres difperfées , tant
dans les Titres des Inftitutes , que dans
ceux du Digefte.
2. Outre des Annotations choifies des
meilleurs Jurifconfultes , auxquelles l'Auteur
a joint fes propres remarques , l'on
trouvera encore un Commentaire tout
nouveau tant en Latin qu'en François
contenant quelques explications des Loix ,
différentes des interprétations ordinaires .
Il faut ajouter à cela que la traduction
du Texte est beaucoup plus fidelle que
celles qui ont paru ci devant , & que
l'Auteur , fans s'écarter du génie de la
Langue Françoife , a prefque traduit le
>
JANVIER. 1757. 101
25.
Л
C
que
que
la
Texte mot pour mot : il en eft de même
du Commentaire , des Notes & des deux
Analyfes.
Conditions. 1. Cet Ouvrage contiendra
10 volumes in 8 ° . du plus grand format ,
& chacun fera au moins de 22 feuilles .
2. Le prix de la ſouſcription eft fixé à f.
15-15 ft . d'Hollande. 3. Chaque Soufcripteur
payera en foufcrivant moitié de ladite
fomme , & le refte en recevant le se volume.
4. Dès que les foufcriptions feront
remplies , l'Ouvrage fera mis fous preffe ,
enforte que chaque Soufcripteur pourra
recevoir le premier volume le 1 Avril
1757 › le fecond le 15 Mai fuivant , &
ainfi à continuer un volume toutes les fix
femaines. S. Les foufcriptions font ouvertes
dès-à- préfent jufqu'au premier Février
1757, lequel temps expiré , chaque exemplaire
fera vendu f. 21. d'Holl .
Ceux qui voudront fe procurer ces
font
Ouvrage aux fufdites conditions
priés de s'adreffer à Paris , chez Briaffon ,
& Cavelier.
OEUVRES de M. de Crébillon , de l'Académie
Françoife , 2 vol . in - 4° . édition
du Louvre , augmentée du Triumvirat ;
propofée par foufcription. A Paris , chez
Grangé , Imprimeur, rue de la Parchemine-
2
.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
rie , & Charles Hochereau , Quai de Conti ,
à la defcente du Pont-Neuf , au Phénix.
L'accueil favorable que le Public a fait
à l'édition in- 4 ° . des OEuvres de M. de
Crébillon , imprimées au Louvre par ordre
de Sa Majefté , fait l'éloge de l'excellence
de l'ouvrage & de la beauté de l'édition.
Cependant plufieurs perfonnes fe
font plaint de la cherté de ce Livre , quoiqu'il
fût aifé de leur en préfenter plufieurs
autres ( qui ne difputeroient pas à celuici
la fupériorité ) , & qui fe vendent douze
livres le volume. Mais pour fe conformer
au defir du Public & à l'intention de l'Auteur
qui , en cédant cette édition de fes
OEuvres , a exigé qu'elles fuffent mifes à
un prix convenable à tout le monde , on
annonce par foufcription lefdites OEuvres
in-4°. imprimées au Louvre , augmentées
du Triumvirat , au prix de quinze livres
en feuilles , aux conditions que les Soufcripteurs
retireront leurs exemplaires
depuis le 20 du préfent mois de Décembre
que cette édition fe diftribuera , jufqu'au
20 Avril prochain 1757 inclufivement
; paffé ce temps on les payera vingtquatre
livres en feuilles.
Comme il ne feroit pas jufte de priver
du Triumvirat ceux qui ont les premiers
exemplaires des Euvres de M. de Crébillon
, on donnera cette Piece revue &
JANVIER. 1757 . 103
corrigée par l'Auteur , imprimée dans le
même format , à 3 liv . en feuilles.
Les Soufcripteurs de l'Hiftoire Univerfelle
de Puffendorff font avertis que l'on
diftribue actuellement , chez les mêmes
Libraires , le IV . volume , & que le Ve.
paroîtra en Mars prochain .
TABLEAUX tirés de l'Iliade , de l'Odiffée
d'Homere , & de l'Enéide de Virgile , avec
des obſervations générales fur le Coſtume.
A Paris , chez Tilliard , Libraire , Quay
des Auguftins , à S. Benoît , 1757. I vol .
in-8°. grand papier , de 500 pages.
i Cet excellent livre eft de M. le Comte
de Caylus , & nous paroît auffi glorieux
pour la Poéfie qu'utile pour la Peinture .
Homere & Virgile n'ont peut-être jamais
été fi bien loués. Le nouvel afpect fous
lequel leurs Poëmes font préfentés relativement
à la Peinture , eft le plus grand éloge
qu'on en puiffe faire , & peut-être le feul
moyen qui pouvoit leur procurer une rentrée
dans le monde. J'emprunte ici les expreffions
de l'Auteur , perfuadé qu'on ne
peut pas mieux dire . La préférence qu'il
leur a donné fur nos Poëtes modernes
eft très - bien juftifiée dans fon Avertiffement
, par la raifon que ces derniers
offrent plus d'images que de tableaux ,
E iv
104 MERCURE DE FRANCE .
c'est -à- dire , plus de defcriptions que
d'actions intéreffantes. Le tableau , dit
M. le C. de C ... dans une note que nous
allons tranfcrire , eft la repréſentation du
moment d'une action... L'image au contraire
n'a fouvent point affez de corps
pour être peinte dans les différens momens
qu'elle préfente , & n'eft effentiellement
qu'une defcription. Ce mot eft fouvent
employé fans beaucoup de précifion ,
de même que celui de tableau . Ainfi le
tableau ne peint qu'un inftant , & l'image
plufieurs inftans fucceffifs. Le tableau ,
s'il m'eft permis de le dire , tient au génie,
& l'image tient à l'efprit. Ce dernier trait
nous paroît définir les Anciens & les Modernes.
Le génie étoit l'appanage des premiers
, & l'efprit eft notre partage : je
doure que nous foyons les mieux avantagés.
Ces recherches avec les obfervations
fur le Coftume qui les précédent , font
précieufes pour nos jeunes Peintres ; elles
leur ouvrent de nouveaux tréfors , qu'ils
peuvent acquérir fans beaucoup de travail
, & deviennent pour eux une poétique
propre à former leur goût , à mieux
diriger leur talent , à élever leur génie , &
à étendre le cercle de leur art , trop rétreci
par l'ufage ou par le préjugé. On peut
dire à la louange de cet illuftre Ecrivain ,
JANVIER. 1757. 105
que les Artiſtes modernes ne lui doivent
pas moins que les Poëtes anciens , & qu'il
travaille au progrès des uns , en travaillant
à la gloire des autres.
Pour mieux faire connoître le prix de
ces tableaux & la beauté de leur coloris ,
nous allons en préfenter ici trois au hazard.
Le premier fera pris de l'Iliade ; le
troifieme de l'Odiffée , & le quatrieme
de l'Eneïde.
-
Quatrieme Tableau tiré du premier Livre
de l'Iliade.
Les paroles d'Homere donnent une idée
fuffifante de ce quatrieme tableau , après
avoir dit qu'Apollon , touché de la priere
de Chryfeis , lance fes fleches fur le camp
des Grecs , pour les punir du refus qu'ils
lui ont fait de lui rendre fa fille ; il ajoute
, on ne voyoit partout que des monceaux
de morts fur des buchers qui brûloient fans
ceffe . Cette fcene eft horrible , mais elle
eft abondante pour la Peinture. Le fpectateur
frappé de la punition eft plus aifément
affecté de la cruelle fituation de
ceux qui ont furvécu . Il n'eft pas douteux
qu'on ne brûlât les corps du temps d'Homere
, & que cet ufage n'eût été interrompu
dans la fuite ; mais il fe pourroit
qu'Homere , qui ne négligcoit rien de ce
1
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
que l'on fçavoit
de fon temps
, ait regardé la purification
du feu , comme
elle eft en
effet , c'est-à- dire , comme
la meilleure & la plus affurée
contre
la pefte.
Un des inconvéniens de ce fujet , eft
la difficulté de placer Apollon dans une
attitude qui le faffe paroître affez grand
pour un événement qui fe paffe dans un
auffi grand efpace , & dont il eft la figure
dominante. C'eft en vain pour la Peinture
qu'Homere l'a fait defcendre avec beaucoup
d'action du fommet de l'Olympe ,
& qu'il le place fur un lieu élevé. Je crois
que l'Artiste pourroit le repréfenter affis
fur un nuage , & dans l'action d'exercer
fa vengeance. Cette pofition furnaturelle
répare le défaut de proportion , & fuffit
non feulement pour élever l'efprit du
fpectateur jufqu'à la divinité , mais pour
autorifer des actions encore plus grandes :
fi tant eft que ce foit une licence , je la
crois pardonnable.
Premier Tableau tiré du fecond Livre de
l'Odiffée.
Télémaque , ce beau jeune homme
paré d'un baudrier , ou porte - épée , d'où
pend une épée magnifique , fes jambes
ornées de riches brodequins , tenant une
longue pique , & fuivi de deux chiens ,
JANVIER. 1757. 107
placé fur le trône de fon pere ,
les vieillards
, par refpect , éloignés de lui . Ce
Prince parle au peuple affemblé ; par conféquent
la fcene fe paffe dans une place
publique . On voit deux aigles planer dans
les airs , & tous les yeux en paroiffent
occupés.
Je remarque à l'occafion de ce tableau ,
& de quelques autres que fourniffent ces
premiers livres , qu'il eft plus facile de
réunir plufieurs inftans dans l'Ody ffée que
dans l'Iliade ; ainfi le jugement que l'on
a porté par d'autres raifons fur ces deux
Poëmes , fe trouveroit confirmé par rapport
à la Peinture , c'eft- à -dire , que l'action
de l'un eft plus ferrée que celle de
l'autre .
Second Tableau tiré du premier Livre de
l'Enéide.
Eole eft affis dans une caverne fpacienfe
qui renferme les vents enchaînés ; ils
font des efforts pour brifer leurs chaînes.
Le génie de l'Artifte peut donner l'effor
à fon imagination fur l'attitude & le
nombre de ces divinités de l'air . On ne
peut nier que cette idée empruntée d'Homere
, ne foit beaucoup mieux rendue par
Virgile , de quelque côté qu'on la veuille
A
18 E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
regarder , & qu'elle ne foit des plus favorables
à la Peinture .
Quelque parfaite cependant que foit
une copie , elle ne doit jamais avoir ( comme
M. le Comte de Caylus le penſe luimême
) la prééminence fur l'original qui
lui a fervi de modele. Nous n'ajouterons
qu'un mot à ce précis. Il feroit à fouhaiter
que l'exemple de M. le Comte de
Caylus fût imité de fes pareils , & qu'il
les engageât à enrichir eux-mêmes les
Arts qu'ils protegent , & à joindre ,
comme lui , au zele du Citoyen , le talent
de l'Ecrivain . Eh ! qui peut mieux écrire
qu'eux , quand ils font nés avec de l'efprit
& qu'ils veulent s'en donner la peine
! L'ufage du grand monde aidé d'une
éducation plus foignée , leur donne un
grand avantage fur les Auteurs de profeffion
. Ils y gagneroient d'autant plus ,
que le mérite de l'efprit ajouteroit alors
à l'éclat de la naiffance. L'homme inftruit
obtient un degré de confidération , où
l'homme de qualité ne parvient jamais
fans ce titre qui le diftingue.
LES ELEMENS de la langue Allemande ,
contenant en abrégé tout ce qui eft néceffaire
pour parvenir en peu de temps à
la connoiffance de cet Idiome , enrichis
JANVIER. 1757. 109
de dialogues fur différens fujets , de proverbes
& d'hiftoriettes , avec un ample
recueil des termes les plus ufités dans le
cours de la vie ; compofés ci -devant pour
l'ufage de Mrs. les Officiers du Régiment
d'Infanterie du Roi , par le Sieur de la
Pierre , leur Profeffeur en langue Allemande
& Italienne ; feconde édition , retouchée
de main de connoiffeur. Cet ouvrage
imprimé à Strasbourg , chez Jean-
Daniel Dulfecker , fe vend à Paris , chez
Debure , l'aîné , Libraire , Quay des Auguftins.
1756. Prix 3 liv . relié.
REFLEXIONS Philofophiques & Littéraires
fur le Poëme de la Religion naturelle.
A Paris , chez Heriffant , rue S.
Jacques , à S. Paul & à S. Hilaire. 1756.
Ces Réflexions , qui contiennent 269
pages , nous ont paru bien écrites , mais
un peu trop poétiquement. Nous croyons
qu'un peu moins de déclamation dans
l'ouvrage , de préciſion dans les chofes , &
de fimplicité dans le ſtyle eût été plus
convenable au genre. Nous nous tairons
fur la partie Théologique qui n'eft pas
de notre reffort , & nous ne dirons qu'un
mot de la partie Littéraire. L'analyse des
Vers qu'elle renferme nous femble faite
par un homme qui s'y connoît & qui en
110 MERCURE DE FRANCE .
>
fçait faire. Chaque Vers y eft décomposé
avec une rigueur qui ne fait grace à rien
mais auffi avec une impartialité qui rend
juftice à tout ; les beautés y font faifies
avec la même exactitude que les défauts .
La balance eft prefque toujours égale . Si
nous ofions rifquer notre fentiment , nous
dirions que ces Réflexions venues huit
mois plutôt , & réduites au moins à la
moitié , auroient formé une brochure
qu'on auroit pu lire avec plaifir & même
avec profit .
LA COLOMBIADE , ou la Foi portée au
nouveau monde , Poëme par Madame du
Bocage . A Paris , chez Defaint & Saillant ,
rue S. Jean de Beauvais , & Durand , rue
du Foin , vis -à - vis les Mathurins .. 1756.
Le portrait de l'Auteur eft à la tête de
l'ouvrage , avec ces mots qui renferment
une double louange également méritée ;
Forma Venus , arte Minerva. Il eſt gravé
par Tardieu fils , d'après Mlle . Loir.
Madame du Bocage , par ce nouveau
Poëme , illuftre fon fexe autant qu'elle
honore fa patrie. Le Paradis perdu fi heureufement
imité , lui avoit donné un rang
diftingué dans l'empire des Lettres ; la
Colombiade qu'elle vient de créer l'eleve
aujourd'hui à un nouveau degré de gloire
, & la rend la digne émule des plus
JANVIER. 1757. IIE
grands Poëtes. C'est ce que nous avons
tâché d'exprimer par ces Vers que nous
inférons ici , comme un jufte mais foible
hommage , que nous nous empreffons de
lui rendre.
Qui tira le vieux Univers
Des ombres d'une nuit profonde ,
Pouvoit feule peindre en fes vers
La conquête du nouveau Monde .
Illuftre du Bocage , après de fi grands traits ;
Milton à peine obtient fur toi la préférence.
Calliope a marqué ta place déformais ,
Entre (1 ) l'Homere Portugais
Et le Virgile de la France.
L'Analyfe que nous donnerons le mois
prochain de fon Poëme , & furtout les
beautés que nous aurons foin d'en extraire
, prouveront la vérité de cet éloge .
Nous recevons dans ce moment des
Vers de M. Tanevot fur le même fujer .
S'ils nous étoient parvenus plutôt , nous
les aurions placés les premiers.
( 1 ) Le Camoens .
A Madame du Bocage , le jour même qu'elle
envoya
à l'Auteur la Colombiade.
Je l'attendois , Mufe divine , E
Ce Poëme brillant qui doit vous illuftrer :
112 MERCURE DE FRANCE.
Je vole de ce pas fur la double colline ,
Pour mieux l'entendre célébrer .
Là couché fur un lit qu'a parfumé la rofe,
Et fixé fur vos vers , je vais les favourer ;
Car vous lire & vous admirer ,
Du Bocage , c'eſt même choſe.
A mon retour de l'Hélicon ,
Je vous dirai fur votre Ouvrage ,
Quel eft le glorieux fuffrage ,
Et des Muſes & d'Apollon :
Je ne quitterai point leur trône ,
Sans rapporter une des fleurs
Dont la main des fçavantes Soeurs
1
Aura tiffu votre couronne .
TANEVOT.
LA GUERRE des Parafites de Sarrafin
par M. M***. A Paris , chez d'Houry ,
rue de la vieille Bouclerie .
C'eft la traduction d'une Satyre en
profe Latine , mêlée de vers contre le
Parafite Montmaur . Elle nous a paru bien
faite , mais par malheur le fujet n'en eft
plus intéreffant. Le Traducteur qui a prévu
cette objection , y a répondu lui- même
à la fin de fa Préface. Nous allons rapporter
fes termes. « On dira peut - être que
» la Piece que je cherche à rajeunir eſt
JANVIER. 1757. 113
» furannée , qu'elle n'a rien de piquant
» pour le préfent . J'avoue qu'elle flattera
moins aujourd'hui la malignité du coeur
» humain que dans fa nouveauté ; mais
» cela n'empêche pas , qu'ainfi que bien
» d'autres Satyres dont on ne connoît
plus les originaux , elle ne puiffe encore
être lue avec quelque plaifir . Elle fera
» même toujours de faifon , parce qu'il
» y aura toujours des Parafites . »
"3
ود
Nous repliquerons à ce dernier trait
que pour la gloire des gens de Lettres , ce
caractere n'existe plus parmi eux ; ils font
faits aujourd'hui pour honorer les Tables
les plus diftinguées , & non pas pour les
piquer.
LE Sieur de la Tour , de la Ville de
Montpellier , travaille au Nobiliaire du
Languedoc , depuis plufieurs années. Il
a raffemblé deux mille quatre cens Ecuffons
des Armes des Gentilshommes de la
Province ; mais comme ce Nobiliaire n'eſt
pas encore complet , qu'il y manque beaucoup
d'Armoiries , que d'ailleurs il eft à
propos de les vérifier , il prie Meffieurs les
Gentilshommes de cette Province d'envoyer
leurs noms de famille , avec les
noms de leurs terres , leurs armes & la
copie de leur Arrêt de Nobleffe , pour les
inférer dans cet ouvrage.
114 MERCURE DE FRANCE.
Ces Meffieurs font auffi priés d'affranchir
le port des Lettres adreffées audit
Sieur de la Tour.
Il demeure à Paris , rue des Canettes ,
Fauxbourg Saint Germain , chez un Tapiffier.
ALMANACH Hiftorique & Géographique
de la Picardie , 1757 ; contenant l'état
Eccléfiaftique , Militaire , Civil & Littéraire
de cette Province , la defcription
des principales Villes, les Foires & Francs-
Marchés , les événemens remarquables ,
l'appréciation des grains , l'aunage , les
mefures , &c . augmenté confidérablement ;
dédié à M. le Duc de Chaulnes . Prix 24
fols broché. A Amiens , chez la Veuve
Godart.
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur
la Traduction du Voyage à la Baie d'Hud-
Son , par Ellis.
CE n'eſt pas d'aujourd'hui que je ſçais ,
Monfieur , qu'on doit fe défier du ton
d'affurance , avec lequel Mrs. les Traducteurs
proteſtent au public qu'ils ont rendu
leur Auteur avec la plus grande exactitude
. Peu s'en eft fallu néanmoins que je
JANVIER. 1757 . 115
n'aie été la dupe de M. Sellius , Auteur
de la traduction du Voyage à la Baie
d'Hudfon , par Ellis. Je m'imaginois en
effet qu'on ne pouvoit entreprendre de
traduire un ouvrage dont l'objet eft fi important
, les recherches fi curieufes & les
expériences fi intéreffantes , fans pofféder
à fonds la langue originale. Mais je fus
bientôt défabufé. En conférant la traduction
à l'original , je vis avec la derniere
furprife , que malgré toutes fes belles proteftations
, M. S** . avoit oublié la partie
la plus effentielle de fon livre , j'entends
l'Errata. Je m'en charge donc pour lui ,
& je fuis perfuadé que l'extrait que je vais
vous en communiquer , vous le fera regarder
comme un fupplément néceffaire .
Je ne fçaurois comprendre par quelle
raifon le Traducteur a rendu partout le
mot Anglois mile par celui de licue . Il auroit
dû fçavoir que la lieue marine d'Angleterre
eft de 20 au degré , & qu'elle fe
divife en trois milles. Quand il l'auroit
ignoré , un paffage de fon Auteur , où
cette différence eft très - fenfible , auroit dû
l'en faire appercevoir. M. Ellis , à l'occafion
d'une ouverture ou riviere découverte
au Nord- Oueft du Cap Dobbs , dans
le Welcome , dit : « que l'embouchure de
» cette riviere a 6 ou 8 milles de large pen116
MERCURE DE FRANCE.
ود
ད
» dant 4 ou 5 milles , & que 4 lieues plus
» haut fa largeur eft de 4 à lieues . ( 1 )
( The entrance of this river fix or eight
miles , wide for four or five miles . Four
leagues higher , it was four to five lea-
"gues wide. » Vous voyez , Monfieur
que l'Auteur Anglois fe fert du mot league
pour lieue , & de celui de mile pour
mille. Confultons à préfent le Traducteur :
و د
"
و د
›
( 2 ) L'embouchure de cette riviere à 6 ou
» 8 lieues de large pendant 4 à 5 litues , après
» quoi elle fe rétrecit à quatre ou cinq.
Que de bévues en une feule phrafe ! Le
Traducteur donne libéralement 6 à 8 lieues
de largeur à l'embouchure de cette riviere
, tandis que l'Auteur Anglois ne lui
donne que 6 à 8 miles ; & en fecond lieu ,
il diminue fa largeur précisément lorsque
M. Ellis l'augmente . Il faut pourtant rendre
justice à M. S** , il traduit conféquemment
il ne pouvoit fe difpenfer de
rétrecir cette riviere , puifqu'il l'avoit faite
trop large des deux tiers , en fubftituant
le mot de licue à celui de mille .
(3 ) Pag. 129 , 1. 11 , au lieu de , ayant
( 1 ) Page 86 , 1. 27 , de l'Orig. édit. de Londres
, 1748. in-8 °.
(2 ) Page 121 , 1. 12 , premiere partie de la Traduction.
(3 ) Premiere partie de la Traduction.
JANVIER. 1757. 117
été entraînés par le reflux à raifon de S
lieues par heure , lifez , à raifon des milles.
(1)
Pag. 134 , 1. 10 , la fonde porta à trois
braffes à une lieue de la côte ,
lifez , à un mille de la côte. ( 2)
heures 35
(3 ) En parlant du détroit de Wager ,
voici comme M. S **. s'exprime : « Le cou-
>> rant de la marée eft dans l'endroit le
plus étroit comme celui des eaux d'une
»
éclufe , & l'on peut dire avec vérité
» que celui des hautes marées parcourt 8
» ou 9 lieues dans une heure . « Il auroit
parlé avec vérité s'il eût dit 8 à 9 milles
par heure , comme porte l'original. ( 4 )
Pag. 102 , 1. 10 , 2e. partie , & quoique
nous fuffions à 150 lieues de l'embouchure
du canal , lifez , à 150 milles. ( 5 )
Pag. 212 , l . 17, 2e. partie , le Traducteur
met que la cataracte de la riviere de
Wager eft plus avancée à l'Oueft de 90
lieues , il faut lire , 90 milles . ( 6)
Je ne finirois pas fi je voulois rapporter
toutes les fautes que le Traducteur a com
(1 ) Page 92 , 1. 7 de l'Orig.
(2 ) Page 95 , 1. 18 de l'Orig.
(3 ) Page 194 , 1. 2 , feconde partie,
(4 ) Page 249 , lig. derniere .
( 5 ) Page 255 , 1. 15 de l'Orig.
(6 ) Page 263 , 1.6 de l'Orig.
IIS MERCURE DE FRANCE .
mifes à cet égard. Depuis la 28e , page
de la re . partie jufqu'à la fin de fon Livre
, il n'y a prefque point de page où il
n'ait fubftitué le mot de lieue à celui de
mille. Il regarde apparemment une erreur
des deux tiers en fus comme une bagatelle
en fait d'obfervations ou de diftances.
Les Géographes & les Obfervateurs
n'ont qu'à s'en rapporter à lui fur la diftance
des lieues , la jufteffe des obfervations
, le cours des rivieres & la rapidité
des marées , jugez , Monfieur , combien
leurs opérations feront fûres .
Mais il eft temps de vous faire connoître
dans quel degré de perfection M.
S**. poffede la langue Angloife. On lit
pag. 38 , 1. 21 de la 1re . partie :
сс Ils
» trouverent un ruiffeau ou deux d'eau
» douce , ils en burent beaucoup , & l'eau
» étoit chaude . » Vous ne vous feriez pas
douté , Monfieur , qu'il y eût tant de
plaifir à fe remplir d'eau chaude , & vous
croyez peut-être que c'eft un ragoût Anglois
? Point du tout interrogez M. Ellis
, il vous dira « qu'ayant trouvé un ruiffeau
ou deux d'eau douce , ils en burent
avec plaifir , parce qu'il faifoit fort chaud .
And met with aftream or two of fresh
» water , of which they drank heartily ,
the weather being hot. » Cette plaifante
و ر
99
JANVIER. 1757. 119
$
méprife vient de ce que le Traducteur a
pris le mot de weather qui fignifie le tems
pour celui de water , qui veut dire eau .
Mais , me dira- t'on , une pareille bévue
n'eft pas concevable , il faut abfolument
que ce foit une faute d'impreffion : je le
voudrois pour le Traducteur ; avançons ,
peut- être la fuite nous le fera-t'elle voir.
En ouvrant la feconde partie , je lis à
la page 13 , 1. 11 , & l'eau étant preſque
toujours froide : mais en même temps je
vois que l'Auteur Anglois parle du tems ,
& dit le tems étant prefque toujours extrêmement
froid. C'eft pour la feconde
fois que les mots de weather & water ſe
trouvent pris l'un pour l'autre voilà le
procès inftruit , c'est au Lecteur à prononcer
entre l'Imprimeur & le Traducteur.
Le défaut d'attention a fait tomber le
dernier dans un contrefens qui n'eft pas
plus pardonnable. Il dit pag. 115 , 1. derniere
de la 1re, partie : « Il paroît par
» plufieurs endroits de l'ouvrage du Sieur
» Arthus Dobbs , que ce particulier s'appli
» qua le premier aux vrais intérêts de la
Compagnie de la Baie d'Hudfon. »
Mais il me paroît à moi que fi le Traducteur
a lù l'ouvrage du Sieur Dobbs ,
il l'a bien mal lu ou bien mal entendu .
Je l'ai eu affez longtems entre les mains
ود
"
120 MERCURE DE FRANCE.
la pour être en état de vous certifier que
Compagnie de la Baie d'Hudfon n'a jamais
eu d'antagoniſte plus redoutable que
M. Dobbs ; & que bien loin d'être entré
dans fes intérêts , ce particulier les a toujours
combattus avec la plus grande chaleur
, & qu'il n'a en partie compofé fon
ouvrage que pour faire ouvrir les yeux
à fa Nation fur le préjudice que lui porte
le privilege exclufif de cette Compagnie ,
relativement au commerce de la Baie . M.
S**. ne doit s'en prendre qu'à lui-même.
Il auroit évité cette faute s'il avoit fçu la
valeur du verbe Anglois to apply one ſelf
to one , qui fignifie s'adreſſer à quelqu'un
& non pas s'appliquer à quelque chofe , comme
il l'a cru . Pour rendre donc ce paffage
tel qu'il doit être , il faut lire : « M. Dobbs
qui avoit fort à coeur la découverte du
paffage Nord- Ouest , ( 1 ) s'adreffa d'abord
à la Compagnie de la Baie d'Hud-
» fon ; & il paroît que ce fut fur fes pref-
» fantes follicitations qu'elle fe détermina
»à envoyer deux bâtimens à la découverte
du paffage.
"
و د
و د
ور
Pag . 46 , 1. 22 , 2e. partie « nous reçûmes
une lettre du Gouverneur par laquel-
" le il nous invitoit de nous approcher un
( 1 ) Page 83 , 1. 4 de l'Orig.
» peu
JANVIER. 1757. 121
و و
» peu plus de la factorie , fans cependant
" nous envoyer pour cet effet quelque ordre
du Gouvernement ou de la Com-
» &c. En vérité l'inattention du
pagnie
Traducteur lui joue de bien mauvais tours :
elle le jette ici dans la contradiction la
plus finguliere. Comment peut- il accorder
cette invitation du Gouverneur avec
ce qu'il ajoute plus bas : ( 1 ) « Le Gouver-
» neur perfifta toujours à nous diffuader
d'hyverner auprès de lui . » Puifque le
Gouverneur perfiftoit à ne pas vouloir
qu'ils hyvernaffent auprès de lui , il étoit
donc bien éloigné de les inviter à s'approcher
du comptoir , comme le Traduc
teur le lui fait dire. Il me femble que ce
raifonnement eft bien fimple ; & en effet ,
M. S** n'eft tombé dans cette contradic
tion que parce qu'il n'a pas pris garde à la
particule négative not qui fe trouve dans le
paffage Anglois que voici : ( 2 ) « There we
"
" tory ,
received a letter from the Governor , de-
"firing us not to come any nearer the facwithout
fending à proper autho
rity trom the Governement , or Huds
fon's Bay Company , for fo doing , or
" he would ufe his utmost ftrength and
» endeavours to prevent us. Nous reçû-
"
33
"
(1 ) Page 48 , 1. 5 , de la Trad. feconde partie.
(2 ) Page 150 , l. 14 & fuiv. de l'Orig.
II. Vol. F
122, MERCURE DE FRANCE.
→ mes dans cet endroit une lettre du Gou-
» verneur par laquelle il nous prioit de
» ne pas nous approcher davantage du.
" ,comptoir , fans . produire un ordre, du .
» Gouvernement ou de la Compagnie qui
"nous y autorifât , à faute de quoi il
employeroit toutes les forces pour nous
" en empêcher. » Au moyen de la reftitution
de ce not , le vrai fens fe trouve
rétabli , & le Gouverneur de la Compagnie
d'accord avec lui- même...
Page 33 1.3 de l'Orig , M. Ellis , em
réfléchiffant fur la difficulté de la décou
verte du paffage Nord- Oueft , à laquelle
il croit avec raifon qu'on ne pourra par
venir qu'en faisant de fréquentes expériences
dans la Baie d'Hudfon , ajoute :
« Or il faut convenir que, c'eſt une mé-
" thode pénible , ennuyeufe & peu, fatis
" faifante , la patience feule en viendra.
quelque jour à bout , fans le fecours des
» talens des connoiffances. But this will
» be both a painful , tedious , and onfatis-
" factory methodin which patience alone ,
" without any mixture of parts , would
fometime or other do the butineff, "
Remarquez avec quelle élégante clarté le
Traducteur rend cet endroit, (1 ), Or il
faut convenir que cette méthode de la
"
»
(1 ) Page 309 , l . 14, feconde part . de la Trad.
JANVIER. 1757. 123
30
و د
و د
chercher (l'iffue ) eft extrêmement pé-
» nible , & où il n'y a qu'une patience
infatigable & un zele dépourvu de toute
partialité qui puiffent nous faire réuffer
» tôt ou tard , fans que perfonne puiffe
» dire quand. Ce zele dépourvu de
toute partialité vous paroît peut- être affez
mal placé ici ? Je ne vois pas beaucoup
mieux que vous ce qu'il y fait , mais je
me doute de ce qui l'a amené. M. S**
qui ne fçavoit ce que vouloit dire le mot
parts , & qui n'entendoit rien à cette
phrafe , aura deviné qu'il vouloit dire
partialité , & le mot étant à moitié fait
il l'aura écrit tout de fuite fans ſe donner
la peine de chercher plus loin. Vous voyez,
Monfieur , que notre Traducteur ne fe
dément point , & qu'il finit comme il a
commencé .
il.
Malgré les fautes nombreufes & cons
fidérables dont cet ouvrage eft rempli ,
y a deux ans que je balance à vous
communiquer cette critique . J'aime fi
peu à m'ériger en Cenfeur , que j'ai eu
toutes les peines du monde à vaincre ma
répugnance . Mais enfin j'ai fenti que l'in
térêt des Sciences & l'honneur de la Pa
trie exigeoient de moi ce facrifice. Nos
jaloux voifins ne font déja que trop en
elins à nous déprimer ; faut- il leur four-
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
nir encore des armes contre nous ? Ne
fe croiront- ils pas fondés d'après cette
traduction à nous reprocher cet efprit fuperficiel
qui croit tout approfondir , & ne
fait qu'effleurer , qui veut tout fçavoir ,
& ne fçait rien ou le fçait mal. Je vous
prie donc , Monfieur , d'inférer ma lettre
dans votre Journal pour la gloire de la
Nation , & pour apprendre à tous ceux
qui ont la fureur de traduire , que la
premiere qualité requife dans un Traducteur
eft d'être également verfé , &
dans la langue de l'Auteur original , &
dans celle où l'on veut le faire paffer.
J'ai l'honneur d'être , &c.
1
Paris , ce 10 Novembre 1756 .
I **.
ESSAI fur l'Hiftoire générale & fur les
Moeurs & l'Esprit des Nations , depuis
Charlemagne jufqu'à nos jours , 7 volumes.
A Geneve , chez les freres Cramer ,
1756 , & fe trouve à Paris, chez Jombert ,
rue Dauphine.
Cet ouvrage n'a befoin que d'être annoncé
la fimple indication d'un Ouvrage
de M. de Voltaire eft la meilleure façon
de le louer , & le compte le plus
avantageux que nous en puiffions rendre
, eft d'inférer ici l'avant-propos qui
JANVIER. 1757 .
én contient le plan. Un morceau de cer
Ecrivain célebre ne peut paroître en trop
d'endroits quelque part qu'on le retrouve
, il y fera toujours plaifir au grand
nombre', parmi lefquels il s'en rencontrera
plufieurs qui ne l'ont pas encore vu ; avantage
pour notre recueil , que lui offrent
peu d'écrits , & dont nous profitons avec
d'autant plus d'empreffement, que les occafions
font rares . Pour rendre plus complet
notre précis , & pour mieux mettre nos
Lecteurs au fait , nous allons joindre à cet
avant-propos l'Avis des Imprimeurs qui
le précede. MM. Cramer méritent cette
diftinction. L'amitié dont M. de Voltaire
les honore , eft une forte recommandation
auprès de nous , & nous croyons qu'elle
doit leur attirer la bienveillance du public ,
dont ils fe rendent d'ailleurs fi dignes par
les belles éditions qu'ils nous donnent.
Avis des Editeurs.
Nous préfentons enfin au Public cette
Hiftoire philofophique du monde , qui contient
environ dix fiecles , & qui fouvent
remonte à des temps antérieurs. On n'en
avoit vu jufqu'à préfent que quelques
fragmens informes & décharnés , auffi mal
que mal imprimés .
en ordre
L'Auteur nous a donné fon manuſcrit
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
commencé en 1740 , & fini en 1749. Il
fe termine à la mort de Louis XIII. Nous
y avons ajouté le fiecle de Louis XIV, que
l'Auteur a augmenté de plus d'un tiers à
notre priere , & dont il a pouffé la partie
historique jufqu'au commencement de
F'année 1756. Cet Ouvrage rentre dans le
plan général de l'Hiftoire des usages & des
moeurs des Nations depuis Charlemagne.
Nous ne pouvons trop regretter la perte
des manufcrits qui contenoient la plus
grande partie de l'hiſtoire des Arts dans
L'Orient . Nous tenons de l'Auteur que
cette partie avoit été fournie par un Grec
de Smyrne , nommé M. Dadiki , Interprete
du Roi d'Angleterre George I. Ces matériaux
furent perdus après la mort d'une
perfonne illuftre , pour laquelle l'Auteur
avoit compofé cette Hiftoire d'un goût
nouveau.
1
Il ne l'avoit jamais deſtinée à être publique
nous pouvons nous flatter qu'il ne
l'a donnée qu'à notre priere & à l'empreffement
de ſes amis , qui ont , comme nous,
été frappés de l'impartialité , de la candeur
, & de l'efprit également philofophique
& bienfaifant qui forme le caractere
de l'ouvrage,
Le fiecle paffé vit avec étonnement um
Orateur fameux'appliquer fon art à l'hifJANVIER.
1757 .
127
toire . Il étoit temps qu'elle fût traitée
par un Philofophe , & embellie par un
Peintre. Nous regardons cet ouvrage comme
un monument d'un fiecle éclairé.
Il eft flatteur pour nous d'avoir été
choifis pour le confacrer , & c'eft un bonheur
bien plus fenfible de devoir ce choik
à l'amitié généreufe de l'Auteur .
Le prix de ces 7 volumes eft de 21 liv.
en feuilles , pour ceux qui ont déja les
dix premiers volumes in- 8 ° . de la Collection
Complette des Cuures de M. de Voltaire's
les autres perfonnes les payeront 24 livres.
On vendra féparément en faveur des
perfonnes qui le defireront , les dix premiers
volumes par ordre de matiere ; c'eft
à- dire , le volume de la Henriade , les qua
tre volumes de mêlanges , le volume qui
contient la vie de Charles XI , & les
quatre du Théâtre , à raison de livres
10 fous le volume en feuilles .
3
Avant- Propos de M. de Voltaire.
Vous voulez enfin furmonter le dégoût
que vous caufe l'hiftoire moderne depuis
la décadence de l'Empire Romain , &
prendre une idée générale des Nations qui
habitent & qui défolent la terre. Vous ne
cherchez dans cette immenfité que ce qui
mérite d'être connu de vous ; l'efprit , les
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
moeurs , les ufages des Nations principales
appuyés des faits qu'il n'eft pas permis d'i
gnorer.Le but de ce travail n'eft pas de fçavoir
en quelle année un Prince indigne d'être
connu, fuccéda à un Prince barbare chez
une nation groffiere. Si on pouvoit avoir
le malheur de mettre dans fa tête la fuite
chronologique de toutes les Dynafties ,
on ne fçauroit que des mots. Autant qu'il
faut connoître les grandes actions des Souverains
qui ont rendu leurs peuples meilleurs
& plus heureux , autant on peut
ignorer le vulgaire des Rois qui ne pourroît
que charger la mémoire. De quoi vous
ferviroient les détails de tant de petits in
térêts qui ne fubfiftent plus aujourd'hui , de
tant de familles éteintes qui fe font difputé
des provinces englouties enfuite dans de
grands Royaumes ? Prefque chaque Ville
a aujourd'hui fon hiftoire vraie ou fauffe ,
plus ample , plus détaillée que celle d'Alexandre.
Les feules Annales d'un ordre
monaftique contiennent plus de volumes
que celles de l'Empire Romain.
Dans tous ces recueils immenfes qu'on
ne peut embraffer , il faut fe borner &
choifir. C'eſt un vafte magafin , où vous
prendrez ce qui eft à votre ufage.
L'illuftre Boffuet qui , dans fon difcours
fur une partie de l'hiftoire univerfelle en a
faifi le véritable eſprit , s'eſt arrêté à CharJANVIER.
1757. 129
lemagne. C'est en commençant à cette épo- .
que que votre deffein eft de vous faire un
tableau du monde ; mais il faudra fouvent
remonter à des temps antérieurs. Ce
grand écrivain , en diſant un mot des Arabes
qui fonderent un fi puiffant Empire &
une Religion fi floriffante , n'en parle que
comme d'un déluge de Barbares. Il s'étend
fur les Egyptiens ; mais il fupprime les
Indiens & les Chinois , auffi anciens pour
le moins que les peuples de l'Egypte , &
non moins confidérables.
Nourris des productions de leur terre ,
vêtus de leurs étoffes , amufés par les jeux
qu'ils ont inventés , inftruits même par
leurs anciennes fables morales , pourquoi
négligerions- nous de connoître l'efprit de
ces Nations chez qui les commerçans de
notre Europe ont voyagé dès qu'ils ont pu
trouver un chemin jufqu'à elles ?
En vous inftruifant en Philofophe de ce
qui concerne ce globe , vous portez d'abord
votre vue fur l'Orient , berceau de
tous les Arts , & qui a tout donné à l'Occident.
Les climats orientaux voifins du midi ,
tiennent tout de la nature , & nous , dans
notre Occident feptentrional , nous devons
tout au temps , au commerce , à une induftrie
tardive, Des forêts , des pierres ,
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
des fruits fauvages ; voilà tout ce qu'a
produit naturellement l'ancien pays des
Celtes , des Allobroges , des Pictes , des
Germains , des Sarmates & des Scythes.
On dit que l'Ifle de Sicile produit d'ellemême
un peu d'avoine ; mais le froment ,
le ris , les fruits délicieux croiffoient vers
l'Euphrate , à la Chine & dans l'Inde . Lespays
fertiles furent les premiers peuplés ,
les premiers policés . Tout le Levant , depuis
la Grece jufqu'aux extrêmités de notre
hémifphere , fut long- temps célebre
avant même que nous en fcuffions affez
pour connoître que nous étions barbares.
Quand on veut fçavoir quelque chofe des
Celtes nos Ancêtres , il faut avoir recours
aux Grecs & aux Romains , nations encore
très - poſtérieures aux Afiatiques.
Si , par exemple , des Gaulois voifins
des Alpes, joints aux habitans de ces montagnes
, s'étant établis fur les bords de
l'Eridan , vinrent jufqu'à Rome 361 ans
après la fondation , s'ils affiégerent le Capitole
, ce font les Romains qui nous l'ont
appris. Si d'autres Gaulois , environ cent
ans après, entrerent dans la Theffalie , dans
la Macédoine , & pafferent fur le rivage
du Pont- Euxin , ce font les Grecs qui nous
le difent , fans nous dire quels étoient ces
Gaulois , ni quel chemin ils prirent . Il ne
JANVIER. 1757. 131
refte chez nous aucun monument de ces
émigrations qui reffemblent à celles des
Tartares. Elles prouvent feulement que la
nation étoit très - nombreuſe , mais non civilifée
. La colonie de Grecs qui fonda
Marſeille fix cens ans avant notre Ere vulgaire
, ne put polir la Gaule . La langue
Grecque ne s'étendit pas même au- delà de
fon territoire.
Gaulois , Allemands , Eſpagnols , Bretons
, Sarmates , nous ne fçavons rien de
nous avant dix huit fiecles , finon le peu
que nos vainqueurs ont pu nous en apprendre.
Nous n'avions pas même de fables
; nous n'avions pas ofé imaginer une
origine. Ces vaines idées que tout cet
Occident fut peuplé par Gomer , fils de
Japhet , font des fables orientales.
Si les anciens Tofcans , qui enfeignerent
les premiers Romains , fçavoient quelque
chofe de plus que les autres peuples occidentaux
, c'eft que les Grecs avoient envoyé
chez eux des colonies , ou plutôt
c'est parce que de tout temps une des propriétés
de cette terre a été de produire des
hommes de génie , comme le territoire
d'Athenes étoit plus propre aux arts que
celui de Thebes & de Lacédémone. Mais
quels monumens avons - nous de l'ancienne
Tofcane ? Aucun. Nous nous épuilons en
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
"
vaines conjectures fur quelques infcriptions
inintelligibles , que les injures du
temps ont épargnées. Pour les autres Nations
de notre Europe , il ne nous reſte
pas une feule infcription d'elles dans leur
ancien langage.
L'Espagne maritime fut découverte par
les Pheniciens , ainfi que depuis les Efpagnols
ont découvert l'Amérique . Les
Tyriens , les Carthaginois , les Romains
y trouverent tour à tour de quoi les enrichir
dans les tréfors que la terre produifoit
alors. Les Carthaginois y firent
valoir des mines auffi riches que celles du
Mexique & du Pérou , que le temps a
épuifées , comme il épuifera celles du
Nouveau Monde. Pline rapporte que les
Romains en tirerent en neuf ans , huic
mille marcs d'or , & environ vingt- quatre
mille d'argent . Il faut avouer que ces
prétendus defcendans de Gomer avoient
bien mal profité des préfens que leur faifoit
la terre en tout genre , puifqu'ils furent
fubjugés par les Carthaginois , par
les Romains , par les Vandales , par les
Gots , & par les Arabes. :
Ce que nous fçavons des Gaulois par
Jules Céfar & par les autres Auteurs Romains
, nous donne l'idée d'un peuple qui
avoit befoin d'être foumis par une Nation
JANVIER. 1757. 133
éclairée . Les dialectes du langage Celtique
étoient affreufes. L'Empereur Julien ,
fous qui ce langage fe parloit encore , dit
qu'il reffembloit au croaffement des corbeaux.
Les moeurs du temps de Céfar
étoient auffi barbares que le langage. Les
Druides , impofteurs groffiers , faits pour
le peuple qu'ils gouvernoient , immoloient
des victimes humaines qu'ils brûloient
dans des grandes & hideufes ftatues
d'ofier. Les Druideffes plongeoient
des couteaux dans le coeur des prifonniers
, & jugeoient de l'avenir à la maniere
dont le fang couloit. De grandes
pierres un peu creufées qu'on a trouvées
fur les confins de la Germanie & de la
Gaule , font , dit - on , les Autels où l'on
faifoit ces facrifices . Voilà tous les monumens
de l'ancienne Gaule . Les habitans
des côtes de la Bifcaye & de la Gafcogne
s'étoient quelquefois nourris de
chair humaine . Il faut détourner les yeux
de ces temps fauvages qui font la honte
de la nature .
Comptons parmi les folies de l'efprit
humain , l'idée qu'on a eu de nos jours
de faire defcendre les Celtes des Hébreux.
Ils facrifioient des hommes , dit- on , parce
que Jephté avoit immolé fa fille. Les
Druides étoient vêtus de blanc comme
134 MERCURE DE FRANCE.
les Prêtres des Juifs ; ils avoient comme
eux un grand Pontife. Leurs Druideffes
font des images de la foeur de Moïse &
de Débora. Le pauvre qu'on nourriffoit
à Marseille , & qu'on immoloit couronné
de fleurs , & chargé de malédictions ,
avoit pour origine le bouc émissaire. On
va jufqu'à trouver de la reffemblance entre
trois ou quatre mots Celtiques & Hébraïques
qu'on prononce également mal ;
& on en conclut que les Juifs , & les nations
des Celtes font la même famille.
C'est ainsi qu'on infulte à la raifon dans
des Hiftoires univerfelles , & qu'on étouffe
fous un amas de conjectures forcées , le
peu de connoiffance que nous pourrions
avoir de l'antiquité .
Les Germains avoient à peu près les
mêmes moeurs que les Gaulois , facrifioient
comme eux des victimes humaines , détidoient
comme eux leurs petits différens
particuliers par le duel , & avoient feulement
plus de fimplicité & moins d'induftrie.
Leurs familles avoient pour retraite
des cabanes , où d'un côté le pere ,
la mere , les foeurs , les freres , les enfans
couchoient nus fur la paille , & de l'autre
côté étoient leurs animaux domeftiques.
Ce font-là pourtant ces mêmes peuples
que nous verrons bientôt maîtres dé
Rome.
JANVIER. 1757. 135
Quand Céfar paffe en Angleterre , il
trouve cette lle plus fauvage encore que
la Germanie . Les habitans couvroient à
peine leur nudité de quelques peaux de
bêtes . Les femmes d'un canton y appartenoient
indifféremment à tous les hommes
du même canton . Leurs demeures
étoient des cabanes de roſeaux , & leurs
ornemens des figures que les hommes &
les femmes s'imprimoient fur la peau en
Y faifant des piquures , en y verfant le fuc
des herbes , ainfi que le pratiquent encore
les fauvages de l'Amérique .
Que la nature humaine ait été plongée
pendant une longue fuite de fiecles dans
cet état fi approchant de celui des brutes ,
& inférieur à plufieurs égards , c'eft ce
qui n'eft que trop vrai . La raiſon en eſt ,
qu'il n'eft pas dans la nature de l'homme
de defirer ce qu'on ne connoît point. Il
a fallu partout non feulement un efpace
de temps prodigieux , mais des circonftances
heureufes pour que l'homme s'élevât
au deffus de la vie animale.
Vous avez donc grande raiſon de vouloir
paffer tout d'un coup aux Nations
qui ont été civilifées les premieres. Il fe
peut que longtemps avant les Empires de
la Chine & des Indes , il y ait eu des
Nations inftruites , polies , puiffantes , que
136 MERCURE DE FRANCE.
des déluges de Barbares auront enfuite
replongées dans le premier état d'ignorance
& de groffiéreté , qu'on appelle l'état
de pure nature .
La feule priſe de Conftantinople a fuffi
pour anéantir l'efprit de l'ancienne Grece.
Le génie des Romains fut détruit par les
Goths. Les côtes de l'Afrique autrefois fi
floriflantes , ne font prefque plus que des
repaires de brigands. Des changemens encore
plus grands ont dû arriver dans des
climats moins heureux. Les cauſes phyfiques
ont dû fe joindre aux caufes morales
; car fi l'Océan n'a pu changer entiérement
fon lit , du moins il eft conftant
qu'il a couvert tour
tour , & abandonné
de vaftes terreins. La nature a dû être expofée
à un grand nombre de fléaux & de
viciffitudes . Les révolutions ont dû être
fréquentes ; mais nous ne les connoiſſons
point ; le genre humain eft nouveau pour
nous.
à
D'ailleurs vous commencez vos recherches
au temps où le cahos de notre Europe
commence à prendre une forme après
la chute de l'Empire Romain . Parcourons
donc enſemble ce globe. Voyons dans
quel état il étoit alors , en l'étudiant de
la même maniere qu'il paroît avoir été
civilifé , c'eſt-à-dire , depuis les pays OrienJANVIER.
1757. 137
taux jufqu'aux nôtres ; & portons notre
premiere attention fur un peuple qui avoit
une hiftoire fuivie dans une langue déja
fixée , lorfque nous n'avions pas encore
l'ufage de l'écriture .
DISSERTATIONS fur les derniers trem-.
blemens de terre , Brochure in- 12 de 48
pages ; fe trouve à Paris , chez Ravenel ,
rue du Hurepoix , & Duchefne , rue Saint
Jacques.
SÉANCE PUBLIQUE
De la Société Littéraire de Clermont en Au→
vergne , tenue le 25 Août dernier, dans la
falle de l'Hôtel de Ville.
MONSI ONSIEUR GUERRIER lut une Differtation
fur l'origine des appanages des Enfans
de France , relativement au fameux
Arrêt de Parlement de l'année 1283 , qui
adjugea au Roi Philippe les Comtés d'Auvergne
& de Poitou..
M. le Préfident Hénault , avoit oublié
dans fon Abrégé Chronologique de faire
mention de l'Auvergne en parlant de cet
Arrêt. M. Guerrier a rétabli cette omiffion ,
& à ce fujet a rappellé les principaux faits
qui concernent l'origine des appanages .
138 MERCURE DE FRANCE.
M. de féligonde fit enfuite la lecture
de quelques Réflexions fur le préjugé . 11
divifa les préjugés en généraux & particuliers.
L'Auteur trouve la fource des préjugés
généraux dans la route que fuivent
la plupart des hommes pour découvrir la
vérité. La raiſon nous doit fervir de guide
, fon flambeau feul nous rendra plus
éclairé que les opérations les plus difficiles.....
Les préjugés particuliers font fon
dés fur les caracteres ; cette forte de préjugé
influe fur les moeurs , il eft le maître
des actions des hommes , il s'empare
des avenues par où la vérité pourroit
s'introduire dans les coeurs qui lui font
foumis..... Ses attributs font la légèreté ,
la variété dans les ufages dont il eft l'aula
fauffeté & l'inconféquence dans
fes principes , & une aveugle opiniâtreté
à fe foutenir malgré les efforts de la raifon...
Quel fuccès peut- on attendre d'une
école où le préjugé domine ! Le caprice y
fait naître les opinions , l'autorité les foutient
, la crainte & l'ignorance les font
embraffer ; enfin la timidité étouffe les
femences d'une contradiction , qui feule
peut faire éclorre la vérité ... Que ce vice
foit détruit , les hommes jouiront de toutes
les douceurs de la fociété , les Arts
reprendront vigueur , les Sciences fleuriJANVIER.
1757. 139
ront , l'amour- propre perdra fes droits
l'imagination donnera des rênes à fa légéreté
, & l'efprit deviendra tributaire de
la raifon.
M. l'Abbé Garmage lut un Mémoire fur
les découvertes qu'il a faites dans une fouille
fur la Montagne de Gergovia , qu'il a
entrepris fous les aufpices de la Société ,
& aux frais de M. le Comte de la Tour
d'Auvergne. Il donna la defcription de
quelques fondemens que fes ouvriers ont
découvert ; il paffa en revue les matieres
de toute efpece qui font entrées dans la
conftruction de l'édifice dont il a trouvé
les reftes. Quelques uftenciles de fer , de
cuivre , des fragmens de poterie de diverſe
nature , & quelques médailles rem
plirent l'objet de fa differtation . Il fufpendit
fon jugement fur la queftion qui
l'avoit engagé à entreprendre la fouille de
cette célebre Montagne ; il attend de la
fuite de fes travaux quelques preuves
plus authentiques , pour conftater que la
Montagne de Gergovia a été l'ancienne
Gergovie , dont il eſt fait mention dans
les Commentaires de Céfar.
La Séance fut terminée par un Mémoire
de M. Ozy , fur un cadavre embaumé
, trouvé aux environs du Bourg des
Martres d'Artiere , près du pont du Châ140
MERCURE DE FRANCE .
teau en Auvergne , fur la fin du mois de
Février 1756.
Cette Momie fut trouvée dans un cercueil
de plomb de quatre pieds & demi
de longueur , fur treize pouces de largeur
, & à peu près autant de hauteur :
le cercueil de plomb étoit enchâffé dans
un autre de pierre blanche , dont le couvercle
eft un dos d'âne , ayant une furface
applattie par deffus. Ce qui a attiré
particuliérement l'attention de M. Ozy ;
ce font la qualité du baume , la maniere
dont il paroît que l'embaumement a été
pratiqué , les qualités du linge & des
bandelettes dont le corps étoit emmaillotté.
Il remarque avec étonnement que
les os des bras , des jambes & cuiffes de
ce cadavre ont acquis de l'élasticité.
On n'a pu rien trouver ni dans le cercueil
, ni au dehors , qui pût indiquer
la qualité de l'enfant qui a été embaumé
avec tant de foin , & le temps auquel
il a pû l'être . Cette Momie a été
transférée au Cabinet du Jardin Royal.
JANVIER . 1757. 141
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES - LETTRES.
PHYSIQUE.
LETTRE de M. Savérien , à un de fes
Amis , contenant des nouvelles vues fur la
caufe de la Pefanteur des corps.
JE
que
E vous remercie , Monfieur , de l'avis
que vous me donnez de ne pas me preffer
de publier les nouvelles vues
j'ai fur la caufe de la pefanteur dont
vous avez oui parler. Le confeil eft fage
, & je n'aurai pas grande peine à le
fuivre ; car je deviens tous les jours plus.
difficile pour mes ouvrages : le fujet de
celui- ci eft d'ailleurs fi délicat , que je
fuis encore plus que vous en défiance con..
tre moi- même. Vous obfervez , Monfieur ,
fort judicieufement , que les Mathéma
ticiens qui ont recherché cette caufe de la
pefanteur , n'ont prouvé par l'inutilité
de leurs efforts que l'extrême difficulté
#42 MERCURE DE FRANCE.
de cette matiere. C'eft une penfée de M.
de Fontenelle ( 1 ) , que je vous fçais gré
de m'avoir rappellée. Je conviens avec
vous que cette recherche paroît aujourd'hui
plus dangereufe qu'utile , puifqu'on
eft prefque affuré de perdre fon temps ,
qui eft la perte la plus confidérable que
nous puiffions faire. Je vous accorderai
encore que la démonftration la plus rigoureufe
devient une fimple preuve , lorfqu'il
s'agit d'une matiere à laquelle l'élite
des Sçavans a renoncé. Et je vous avouerai
auffi que l'évidence même s'obſcurcit
à mes yeux , lorfque je retrace à ma
mémoire les noms des Defcartes , des Newton
, des Huyghens , des Bernoulli , des Varignon
, & de tant de grands hommes
qui n'ont donné là- deffus que des fyftêmes
ingénieux. Il femble après cela ,
comme vous dites fort bien , que la cauſe
de la pefanteur eft une connoiffance entiérement
défefpérée , fi on pouvoit défefpérer
de rien dans l'étude de la na
ture , où une fimple obfervation produit
quelquefois les découvertes les plus furprenantes:
En effet , Monfieur , il eft
très -ordinaire de voir , que la dernieret
(1 ) . Voyez l'Eloge de M. Varignon , imprimé
parmi ceux des Académiciens publiés par cet
Auteur.
JANVIER 1757. 143
chofe à laquelle on penfe pour expliquer
un phénomene eft précisément celle qui
devoit frapper d'abord . La grande fimplicité
d'un objet eft même fouvent un
obftacle à fa connoiffance. On croit devoir
faire ufage de fon imagination , lorſe
qu'on ne devroit fe fervir que de fon ju
gement ; je veux dire , s'affurer bien
d'un fait , & en examiner fans contenfion
toutes les circonstances .
C'est cette précipitation fi préjudicia
ble aux progrès des Sciences , qui a nui ,
ce me femble , aux travaux de ceux qui
ont voulu tenter la caufe de la pefanteur
. On a cherché cette caufe non dans
le corps où elle doit être , mais dans les
fluides , qui l'environnent , où elle n'eft
pas. Les plus fameux fyftêmes qu'on a
faits à ce fujet , ceux de Defcartes , de
Newton , de Varignon , de Bulfinger , de
Villemot, de Bernoulli , &c. ne font fondés
que fur l'inégalité des couches de
Patmoſphere , ou de fes différentes pret
cifions fur les corps ( 1 ) ; & je ne connois
qu'un Auteur qui s'en eft pris au
corps même : c'eft M. Calvalader Colden ,
Anglois. Il prétend que « la cauſe de la
(1 ) Voyez l'expofition de ces fyftèmes dans le
Dictionnaire uni erfel de Mathématique de
Phyfique , tom. II , art. PESANTEUR.
144 MERCURE DE FRANCE.
"
pefanteur réfide dans le corps , & qu'il
»y a une chofe douée d'une certaine force
" ou puiffance , en vertu de laquelle elle
" réfifte au changement de fon état pré-
"fent , foit de mouvement , foit de re-
"pos. Mais quelle eft cette chofe ? M.
Colden répond : « C'eſt un agent , une
fubftance active , un être doué d'une cer-
" taine puiſſance ou force , laquelle force
" il exerce d'une maniere qui lui eft pro-
"pre & différente de tous les agens naturels.
( 1 ) Cela n'eft ni bien clair , ni
bien fatisfaifant. On l'a déja dit à l'Auteur
, & lui même convient , qu'on lui
a demandé l'explication du modus où maniere
d'agir de la puiffance réfiftante
queftion à laquelle il n'a pu répondre.
Ainfi , fuivant M. Calvalader Colden , la
peſanteur eſt dans le corps une qualité
occulte que nous ne connoiffons , ni ne
pouvons connoître ; ce qui ne nous inf
truit pas mieux fur la caufe de la pefanteur
que les autres fyftêmes .
( 1 ) Explication des premieres caufes de l'action
dans la matiere , & de la cause de la gravitation
Pr. p. 11 & 15.
On trouve dans les Eſſaiff and Obſervations , de
la Société d'Edimbourg , ann. 1754 , des idées de
MM. Henri Home & Yohn- Stewart , femblables à
celle-ci , mais développées avec beaucoup de
Lagacité & de lumiere.
JANVIER. 1757. 145
1. On vous a dit , Monfieur , que mon
idée fur cette caufe ne reffembloit nullement
à toutes celles que je viens de
vous expofer , cela eft vrai ; & vous ne
concevez point comment la pefanteur
peut confifter dans le mouvement , ainfi
que je le crois. Je vais tâcher de vous
expliquer ma penfée , & de vous met
tre à portée de l'apprécier. Voici donc en
quoi confifte , felon moi , la caufe de la
pefanteur.
2. Les corps n'ont point de gravité
par eux- mêmes : cette force leur eft abfolument
étrangere , je veux dire , qu'elle
ne leur eft point inhérente : elle ne provicnt
cette gravité , que de l'action des
êtres animés fur eux.
Pour fe former de cela une idée auffi
vement ,
claire que le fujet peut le comporter ,
il faut faire attention que nous ne connoiffons
les corps que dans l'état de mou-
& le mouvement leur a été communiqué
par une puiffance ou un être animé
; car tous les corps que nous voyons
font des parties de la terre , qui en ont
été détachées : ils ont donc été mus.
Or cet état de mouvement doit être différent
de celui de repos , cela eft inconteftable.
Diftinguons donc ceci avec
foin .
II. Vol. G
146 MERCURE
DE FRANCE
.
19. Les corps n'ont pu être détachés
de
la terre , fans avoir été mus .
que
le
2º. Ils n'ont pu être mus fans
mouvement
ou l'activité de la puiffance
qui les a détachés , n'ait été répandue
dans toutes leurs parties.
les
3. Dans l'inftant
que
corps ont été détachés
de la terre , leurs parties étoient
actives
, ou avoient
une force
pour fe mouvoir
.
Voilà , Monfieur , trois propofitions
auffi évidentes que les premiers axiomes
de la Géométrie .
,
Cela pofé , je dis : Ou cette activité
des parties des corps exifte , ou elle a été
tous les corps
détruite. Si elle exifte
qui font fur la furface de la terre ont une activite . Si elle eft détruite , elle ne
peut l'avoir été que par une force contraire
; car une force ne peut être contrebalancée
, ou , fi l'on veut , s'éteindre ,
que par une autre force qui agiffe dans
un fens oppofé à celui de fon activité.
Ainfi , afin que
l'activité ou mouvement
des parties du corps ait été détruit ,
faut fuppofer , que cette activité a une
tendance
vers un point , afin d'oppofer
qui
à cette tendance une autre force ,
agiffe fuivant une direction qui lui foit
contraire , & ce point ne peut être placé
il
JANVIER. 1757 . 147
-é.
-n!
que dans le centre de la terre ; car les
corps én feroient fortis , s'ils avoient été
dirigés hors de ce globe.
"
Mais en admettant cette fuppofition ,
l'activité répandue dans toutes les parties
du corps , eſt la cauſe de leur pefanteur
, puifqu'elle produit une tendance.
Si on la rejette , il faut convenir que .
cette activité que les corps ont acquis
lorfqu'ils ont été détachés de la terre ,
eft indeftructible . Et au cas que l'on foutienne
que les corps perdent leur tendance
, en repofant fur la terre , qui eft un
obftacle à cette tendance , on fera obligé
de conclure qu'un obftacle infurmontable
détruit la force d'un corps en mouvement
; ce qui eft très- faux , étant démontré
, que fi une puiffance preſſe un
obftacle qui ne foit pas mis en mouve
ment par cette preffion , la vîteffe de la
puiffance ne change pas , & la force qu'elle
a n'éprouve aucune diminution . ( 1 )
Je vous avoue , Monfieur , que ce raifonnement
m'a toujours paru invincible ;
i & que les perfonnes à qui je l'ai com
ne muniqué , en ont été auffi très - embarraffet
fées. S'il n'eft pas abfolument démontré
i que le mouvement des parties d'un corps
(1 ) Elémens de Phyfique de s'Gravefande , t . 1 ,
ce p. 2 57 , de la traduction Françoife , in - 4 ° .
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
déplacé eft la caufe de fa pefanteur , du
moins l'eft - il que ce mouvement doit
produire un effet . Il s'agit maintenant de
connoître cet effet. Pour parvenir à cette
connoillance , je vais faire trois chofes,
1º. Donner une notion exacte & précife
du mouvement 2 ° . Suivre l'action de la
puiffance lorfqu'elle meut le corps. 3 ° . Obferver
foigneufement en quel état eft le
corps après cette action. J'ofe ,vous prier
de redoubler ici d'attention , & de me
fuivre pas à pas dans rous mes détails .
3. On définit le mouvement , le tranfport
d'un être quelconque d'un lieu à un
autre lieu. Les êtres actifs ou animés ont
la faculté de fe mouvoir d'eux mêmes ,
ou de changer de lieu. Les corps ou
erres paffifs , ne peuvent être en mouvement
que par l'action d'une puiffance ;
de forte que le mouvement n'eft point
en eux une action , mais l'effet d'une action
qui l'imprimę.
Pour mettre un corps en mouvement ,
il faut faire deux opérations : Premiérement
imprimer un mouvement dans toutes
les parties du corps , & en fecond
lieu , communiquer un mouvement à la
maffe totale , c'eſt - à - dire , lui faire changer
de
place
. Le
premier
mouvement
, celui
des
parties
,
n'eft
point
un
mouveJANVIER.
1757. 149
ment proprement dit , puifque ces parties
ne changent point de lieu . C'eſt une
force répandue en elles , une activité qu'a
reçu le corps , lorfqu'il a été détaché de
la terre. Cette activité eft double dans
un corps double d'un autre , triple dans
un corps triple , & c. Telle eft à peu près
la définition que donne Newton de ce
mouvement. Motus totius , dit- il , eſtſumma
motuum in partibus fingulis ; ideòque in
corpore duplo majore equali cum velocitate
duplus eft , & dupla cum velocitate quadruplus.
(1 )
Et ce grand homme appelle force , cette
fomme de mouvemens , nom qu'a adopté
M. Defaguliers , perfuadé qu'on ne pouvoit
pas lui en donner d'autre. ( 2 )
Vous voyez par- là , Monfieur , qu'il
y a deux chofes à diftinguer dans un
corps qui fe meut , l'activité des parties , ou
le mouvement total du corps , & le mouvement
particulier du corps ou fon changement
de lieu . Le premier eft produir
par la puiffance fans mouvement ou par
un effort continu , & le fecond par la
puiffance en mouvement. Plus ce mouvement
de la puiffance eft confidérable ,
(1 ) Philofophia naturalis principia Mathematica
, lib. 1. , Def. 2. Vid. & Def. 8 .
(2) Cours de Physique expérimentale , t. 1 .
Gij
150 MERCURE DE FRANCE.
plus le corps en acquiert , c'eft- à - dire ,
plus grand eft fon tranfport , mais l'activité
des parties n'augmente pas.
Faites donc bien attention à ces deux
mouvemens , à l'activité des parties , qui
provient de l'action continue de la puiffance
, & au mouvement du corps , qui
eft produit par le mouvement même de
la puiffance. Ainfi rien de plus naturel
& de plus conféquent . L'activité de la
puiffance donne au corps l'activité qu'elle
a , un ébranlement ; & fon mouvement
lui donne un mouvement. L'activité des
parties du corps eft déformais une force
intrinfeque , que la puiffance leur a communiquée
, & qui par effence n'a point
de direction ; parce que le mouvement
ou l'activité de fes parties étant contraires
, leurs actions font oppofées & réciproques
, & fe contrebalancent exactement
, d'où naît un parfait équilibre entr'elles
; & le mouvement proprement
dit au contraire eft une force qui a une
direction .
Ces chofes bien diftinguées , mettons
le corps en mouvement , c'est - à- dire ,
tranfportons-le , & fuivons naturellement
& fans contention ce qui doit arriver.
Par lui - même le corps ne peut fe mouvoir
dans aucun fens ; je veux dire , que
JANVIER. 1757. 151
l'activité de fes parties n'a aucune direction
. Cette activité doit donc former une
réfiftance à une puiffance , qui agiffant
fur le corps , détruit l'équilibre qui la
compofe en lui donnant une direction .
Dans cette action de la puiffance , l'activité
des parties du corps doit par conféquent
fe déployer , & oppofer une force à fon
effort. Concluons de- là que la puillance
éprouvera une réſiſtance de la part de
corps , lorfqu'elle fe mettra en mouvement
, en l'emportant avec elle..
&
Que la puiffance abandonne le corps ,
ou qu'elle le jette fuivant une direction
quelconque , foit horizontale ou oblique
, cette activité des parties du corps
fe deployera toujours , puiſqu'elle n'a
par elle - même aucune direction
qu'on a rompu l'équilibre qui fufpendoit
fon action : elle détruira donc le
mouvement imprimé au corps . Et comme
une action libre doit être la plus grande
qu'il eft poffible , le mouvement du corps
doit être diminué par l'activité de fes
parties le plus qu'il eft poffible. Celle- là
eft toujours un maximum , pour parler
le langage des Géometres , & celui - ci un
minimum. Donc de toutes les directions
poffibles le corps doit fuivre celle qui eft
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
plus contraire au mouvement imprimé.
Or la direction verticale eft celle qui eft
la plus oppofée aux directions horizontale
ou oblique donc le corps doit
fe mouvoir felon cette direction , & par
conféquent tomber .
Cette activité des parties aura encore
lieu , lorfque le corps fera appuyé fur
un obſtacle ; car cet obftacle ne peut rétablir
l'équilibre des forces ou mouvemens
des parties du corps : en effet il
fufpend l'activité des parties qui portent
fur lui , & il interrompt par- là l'oppofition
de ces forces pour maintenir l'équilibre
: donc cette activité fe déployera
fur le point de contact du corps avec
l'obftacle : le corps preffera donc cet obftacle
i pefera fur lui , c'eft toujours
l'équilibre détruit ; & qui dit défaut d'équilibre
, dit mouvement . Ceci va être
plus développé , & mieux éclairci .
J 2.
5. Mais vous me demanderez peut- être
là -deffus , Monfieur , comment les activités
diverfes des parties du corps fe contrebalancent
ainfi pour établir un équilibre
, & j'aurai l'honneur de vous répondre
par le fait même 1 °. il eft impoffible
qu'on puiffe mouvoir un corps fans qu'on
n'ait mis auparavant toutes fes parties en
JANVIER. 1757 . 153
mouvement , & M. Defaguliers demontre
( 1 ) aux yeux de quelle maniere s'opere
cette propagation du mouvement
dans les parties du corps . Or dans l'inf
tant que toutes les parties du corps font
en mouvement , le corps feroit lui- même
en mouvement faivant une direction quelconque
, fi la puiffance ceffoit dès le
même inftant d'agir fur lui ; ce qui eſt
contraire à l'expérience , qui apprend que
la puiffance ne met les parties du corps
en mouvement , que par un effort continu,
& qu'elle ne met le corps en mouvement
que pour le mouvement même comme
je l'ai déja dit. Donc l'activité qu'acquie
rent les parties par l'action de la puiffance
n'a point de direction , & cela ne
peut arriver qu'à moins que les divers
mouvemens ou forces des parties ne foient
oppofées .
2º. Quand une puiffance veut mouvoir
un corps , elle agit fuivant une direction
, & fon mouvement fe tranfmer
dans les parties du corps , felon que cess
parties font fituées à l'égard de cette direction
; de forte que le mouvement de :
ces parties eft d'autant moindre , qu'el
les font plus éloignées du point où la
(1 ) Cours de Phyfique expérimentale , as
G.w.
154 MERCURE DE FRANCE
puiffance agit actuellement. En voici la
preuve en peu de mots : "
Si le corps AB , AB , dans l'inftant
qu'il fe meut , étoit fubitement partagé
en deux parties A & B , il est évident
que le point que la puiffance auroit faifi ,
que je fuppofe être le point B , auroit
une action égale à la fomme de toutes
les actions infiniment petites & fucceffives
que la puiffance à employées pour
mettre le corps A B en mouvement , &
que l'action du point A feroit égale à celle
de la puiffance dans le dernier inftant ,
divifée par la fomme des actions qu'elle
a eu pendant tout le temps qu'elle a agi
fur le corps ( 1 ) . Or la fomme des actions
de la puiffance fur le point A eft
d'autant moindre que la fomme des actions
de la même puiffance fur le point
B , qu'il y a plus de parties entre ces
deux points , ou dans le rapport du dernier
inftant de l'action à la fomme de
tous les inftans de l'action totale : donc
le point B a une plus grande quantité
de mouvement que le point A , donc le
mouvement eft diftribué inégalement dans
le corps , fuivant une progreffion arithmétique
décroiffante.
( 1 ) Ceci est démontré dans les Elémens de Phyfque
de s'Gravesande , t. i.
JANVIER. 1757. 155
Rendons ceci fenfible par un exemple.
Suppofons qu'une puiffance confume 60
degrés d'actions , repréfentées par 60 inftans
, pour foulever un corps quelconque
. Le corps a perdu terre , ou a été
foulevé dans l'inftant qu'a été mue la
derniere partie du corps , qui eft la plus
éloignée du point où la puiffance agit.
Cette puiffance a donc agit 59 fois plus
fur le point B que fur le point A : donc
le point B a une force ou quantité
.de mouvement 59 fois plus grande que
le point A ; ainfi des autres parties intermédiaires
entre ces deux points en progreffion
décroiffante d'une unité.
Delà il fuit naturellement que l'activité
d'une partie eft fufpendue par celle
de la partie qui lui eft contigue , & qui
en a moins de l'une à l'autre , jufqu'à la
derniere dont l'activité eft preſque nulle
ou infiniment petite : donc toutes les activités
fe contrebalancent exactement & font
dans un parfait équilibre . C'eft ce que je
voulois démontrer.
6. Maintenant fi l'on vient agir encore
fur le corps , cette fufpenfion n'a plus
lieu , & dès lors l'activité des parties
non faifies fe développe. Les parties qui
n'avoient que 1 , 2 , 3 , 4 , & c. inftans
d'actions , pour me fervir de l'exemple
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
précédent , ces parties , dis-je , étant inues:
par la puiffance , acquierent une nouvelle
activité & dès lors elles ne peuvent
fufpendre l'activité de celles qui en ont
davantage
, comme 10 , 12 , 5o , &
60 inftans . L'activité de celles- ci fe manifeftera
dans ce moment , & s'exercera.
contre le mouvement du corps , s'il eſt
dans un mouvement libre , ou contre la
puiffance ; s'il eft tranfporté par elle . En
un mot on ne fçauroit enlever un corps.
fans communiquer une activité aux parties
qu'on touche , & dès lors ce furcroît.
d'activité empêche qu'elles ne fufpendent
l'activité des autres parties , & ronpent
par conféquent l'équilibre qui étoit
entre ces différentes activités ; & de ce
défaut d'équilibre naît néceffairement
une action . Quand nous mettons en
mouvement un corps déja mu , nous
éprouvons l'action deployée de fes for
ces , & lorfque nous le détachons d'un
corps en repos , dont il faifoit partie ,
c'eft -à- dire , que nous le mettons en mouvement
pour la premiere fois , nous fommes
obligés de mettre toutes fes parties
en mouvement ; ce qui confume celui
que nous avons nous-même . On éprouve
dans ces deux cas une réfiftance , qui eft
ce qu'on appelle force d'inertie.
JANVIER. 1757. 157
Tout ceci fe réduit , comme vous
voyez , Monfieur , à trois principes bien
évidens , d'où dépend la caufe de la pefanteur.
Premier principe. Une puiffance ne
peut déplacer un corps , ( ou le détacher
de la terre , lorfqu'elle a agi fur lui pour
la premiere fois ) fans communiquer une
activité à chacune de fes parties , de façon
que le corps a d'autant plus d'activité
qu'il a plus de parties.
Second principe . L'activité qu'acquiert
le corps par l'action continue de la puiffance
, elt fufpendue par l'équilibre qu'il
y a entre les activités particulieres de
chaque partie.
Troifieme principe . Une puiffance ne
peut agir fur des forces qui fe contrebalancent
exactement , fans rompre l'équilibre
où elles font , & un équilibre
entre des forces contraires ne peut être
détruit fans que ces forces fe manifeftent.
Et c'eft précisément le développement de
ces forces ou activités , qui eft la caufe
de la pefanteur.
Prononcez maintenant , & voyez fi ce
n'eft ici qu'une illufion . Quant à moi ,
je croirois avoir répandu quelque jour
fur la caufe de la pefanteur , fi la juſte
défiance que je dois avoir de mes fois
bles lumieres , me permettoit de porters
158 MERCURE DE FRANCE.
un jugement fur mes propres idées . Ma
fonction actuelle eft de faire voir que
cette caufe que j'affigne pour celle de la
pefanteur , répond parfaitement aux phenomenes
de cette propriété de corps.
1. L'activité acquife d'un corps eft proportionnelle
à la quantité de matiere des
corps. 2 ° . Dans le mouvement ou le
tranfport & le repos du corps fur un obftacle
, cette activité fe deploie également
dans chaque inftant indivifible ; ce qui
doit produire une accélération dans
la chûte des corps , un retardement dans
leur élévation , & une preffion contre les
obftacles animés & paffifs.
1
7. Refte encore une queftion à réfoudre
, que je n'ai garde d'oublier : c'eſt
de fçavoir fi une puiffance ne pourroit
mouvoir un corps fans mettre en jeu l'action
de fes parties , en rompant l'équili
bre. Non , Monfieur , parce qu'il faudroit
pour cela répandre un mouvement égal
dans toutes les parties du corps , afin que
leur activité fût également fufpendue :
mais alors ce corps s'attacheroit à la puiffance
qui l'auroit mis en mouvement ,
puifqu'il auroit le même mouvement
qu'elle. Le même effet arriveroit fi un
corps repofoit tellement fur un obſtacle,
que l'activité de toutes fes parties für
fufpendue.
JANVIER. 1757. 139
Ceci revient à la penfée de Defcaries
fur la cohéfion des corps . Car ce lien
qui unit les parties des corps , n'eft pas
felon ce grand homme une qualité différente
du repos , « Parce qu'il n'y a ,
» dit- il , aucune qualité plus contraire au
» mouvement qui pourroic féparer fes par-
»ties , que le repos qui eft en elles . » ( 1 )
Unir deux corps , c'est donc mettre réciproquement
leurs parties en repos .
Delà fe déduit l'explication de la
cohésion & de la coagulation des corps.
Plus le contact de deux corps eft intime ,
moins ils ont d'activité , mieux ils font
unis . Ainfi la cohéfion fera plus grande
dans les petits corps que dans les grands
parce que le contact d'un petit corps
fufpend prefque toute l'activité de fes
parties , & dès lors ces parties font prefque
en repos , ou , ce qui revient au même
, n'ont point de pefanteur.
En fuivant cette conféquence , on éclairciroit
bien des myfteres de la Science
des corps mais ce détail pourroit vous
diftraire , Monfieur , de l'objet que je me
fuis propofé dans cette Lettre ; & il eſt
important d'y fixer toute votre attention .
Ce fera le fujet d'une feconde Lettre , fi
(1 ), Principes de la Philofophie de Descartes ,
art. ss.
160 MERCURE DE FRANCE.
j'apprends que mes nouvelles vues fur la
caufe de la pefanteur , ont mérité votre
fuffrage & furtout celui de mes adverfaires.
Je finis par vous prier de lire
tout ceci plutôt trois fois qu'une ; parce
que le fujet eft un peu abftrait & diffi
cile à faifir. Il ne s'agit point ici de me
furer & de calculer , mais de méditer &
de réfléchir ; car la fcience des caufes ne
doit être éclairée , ou éclaircie , que par
des principes métaphyfiques : fans eux on
pourra bien avoir l'hiftoire des faits ,
mais on ne reconnoîtra point les loix de
la nature , qui réfident hors des effets
& des phénomenes , & par conféquent
on n'aura point de philofophie .
}
J'ai l'honneur d'être , & c.
SAVERIEN.
A Paris , ce 10 Décembre 1756.
P. S. Je préviens une objection con--
tre ma théorie de la pefanteur , c'eſt
que fi cette théorie eft vraie , les corps
ne s'attirent pas , & que deviendra alors
le fyltême de Newton ? Ce qu'il devien
dra ? Il acquerra un degré de plus de certitude
, & c'eſt ce que je m'engage de
vous faire voir dans la fuite..
JANVIER. 1757. 161
GÉOGRAPHIE.
LETTRE à M. le Président de Brefé ,
fur la découverte d'une Terre inconnue
récemment apperçue par le vaiffeau Efpagnol
le Léon , fous le 54° degré 48 minutes
de latitude méridionale.
Vou
e
ous vous intéreffez , Monfieur , aŭ
progrès général des Sciences , & votre
goût embraffe tout ce qui eft utile &
grand. Vous donnez furtout une attention
particuliere aux événemens qui vous
femblent propres à étendre nos connoiffances
fur la furface du globe que nous
habitons . Avec quelle fatisfaction n'aurezvous
donc pas appris la découverte d'une
nouvelle terre , qui vient d'être pour la
premiere fois apperçue par les Espagnols !
Eh ! quel eft l'homme qui ne reffentiroit
pas en fecret quelque plaifir de voir accroître
fous fes yeux l'héritage du genre
humain !
Que n'a-t'il été donné à Alexandre le
Grand , de différer de naître jufqu'à nos
jours ! Certes , il ne fe feroit plus trouvé
trop refferré dans les limites de l'univers t
162 MERCURE DE FRANCE .
Infelix angufto in limite mundi . L'ancien
monde connu de fon temps , aujourd'hui
agrandi prefque des deux tiers , un fecond
auffi vafte que le premier , qué Colomb
a tiré de fon néant par rapport
nous , un troiſieme qui s'annonce de jour
en jour dans les terres Auftrales , n'euf.
fent-ils point fuffi à ſon ambition ?
à
Mais venons à notre découverte : voici
ce que nous en apprenons. Le Léon , vaiffeau
Espagnol parti de Callao , Port du Pérou
, s'en revenoit d'Amérique en Europe
: à 54 degrés 48 minutes de latitude
méridionale , il a découvert une terre
inconnue , il l'a côtoyée environ 25 ou
30 lieues ; elle lui a paru d'une hauteur
fi prodigieufe qu'elle peut être apperçue
de 60 lieues en mer par un beau temps :
c'eft-là tout ce que les Efpagnols ont jugé
à propos de nous en dire ; ils gardent le
fecret fur le refte .
N'auroient ils pas dû par exemple ,
nous apprendre fi c'eft après avoir dépaffé
la terre Magellanique , ou bien auparavant
, qu'ils ont rencontré cette nouvelle
Région ? L'extrêmité de la terre Magellanique
, y compris la terre de feu &
celle des Etats , s'étend jufqu'à la hauteur
de 55 degrés . Cette latitude eft prefque
la même fous laquelle ils ont rencontré ,
JANVIER. 1757 . 163
difent-ils , un pays inconnu , par conféquent
different de la terre Magellanique .
Il doit donc être néceffairement fitué à
l'Eft ou à l'Ouest des détroits de le Maire
& Magellan , premier point fur lequel les
Espagnols devoient naturellement s'expliquer
mais on peut y fuppléer à leur
défaut , comme vous l'allez voir ci- après.
Autre circonftance à laquelle ils devoient
faire attention . Il falloit nous dire
fi cette terre , quand ils l'ont rencontrée ,
leur reftoit à l'Eft ou à l'Ouest ? Voulezyous
que je m'exprime plus familiérement
? Il falloit nous obferver s'ils ont
paffé entre cette terre & l'Amérique , où
bien s'ils avoient pour lors l'une & l'autre
fur leur gauche ? Vous fçavez , Monfieur
, que les Efpagnols ont été autrefois
de grands Découvreurs mais les chofes
ont bien changé depuis qu'ils ont laiffé
faire leur commerce par un peuple étranger.
Il y a longtemps qu'ils s'étoient reftraints
à caboter le long de la mer Pacifique
, depuis le Chili jufqu'à la Californie.
Vous jugez bien que leurs connoiffances
en fait de Marine ont dû en devenir
plus bornées , & la découverte qu'ils
viennent de faire , à ce qu'ils penſent , en
eft peut être une preuve.
¿ Les Navigateurs qui paffent pour avoir
164 MERCURE DE FRANCE .
le mieux examiné le Midi de l'Amérique ,
tels que Wood , l'Amiral Anfon , Frezier
& autres , placent entre le so & 528
degrés de latitude Méridionale , une grande
Ifle écartée du continent de l'Amérique
, à l'Eft du détroit de Magellan . Elle
n'a point été jufqu'ici marquée fur les
Cartes générales , parce que les connoiffances
qu'on en a , n'ont pas encore acquis
un certain degré d'authenticité . Elle
a , comme vous le verrez bientôt 200
lieues de tour , & 40 de longueur . C'eſt
fans doute celle que le vaiffeau le Léon
a rencontré dans fa route . Mais comment
les Espagnols ont - ils pu qualifier de découverte
la rencontre fortuite d'un pays
reconnu pour la premiere fois il y a plus
de 150 ans , d'un pays retrouvé depuis
par une foule de Navigateurs célebres ,'
par Hawkins en 1594 , par les vaiffeaux'
le S. Louis & le Maurepas en 1706 , par
Wood Rogers en 1708 , par le S. Jean-
Baptifte en 1711 , par les trois vaiſſeaux
Hollandois envoyés aux terres Auftrales
en 1721 , d'un pays enfin , marqué fur
les Cartes de l'Amiral Anfon , fur celles
de Frezier , & connu par tous les Marins
qui paffent dans ces parages ?
N'en foyez pas furpris , Monfieur ; ce
n'eft que depuis 1706 que l'exemple des
JANVIER. 1757. 165
François a enhardi les Efpagnols jufqu'à
rifquer de doubler le Cap Horn , où la
pointe Méridionale de l'Amérique : encore
le font- ils rarement aujourd'hui . Un
Auteur illuftre de leur Nation , encore
vivant ( 1 ) , nous garantit le fait . Tout
doit donc leur paroître nouveau dans ces
contrées-là . Ajoutez que les relations Angloifes
& Hollandoifes qui décrivent ce
pays avec quelqu'étendue , font des livres
compofés par des Proteftans . On ne
les ouvre guere en Espagne.
D'un autre côté les François qui ont
fait mention de ce même pays , n'ont
point écrit en Efpagnol or l'étude des
langues vivantes n'a point encore pris faveur
en Efpagne . Concluez de tout ceci ,
Monfieur , qu'il eft poffible qu'un vaiffeau
Efpagnol rencontre une terre inconnue
, qui ne foit point inconnue aux peuples
voisins.
A la vérité les Efpagnols prétendent
avoir trouvé la leur fous le 54 degré 48
minutes , & celle dont nous parlons ne
s'avance pas au - delà du 52 ° ; mais cette
(1 ) Voyage hift. de l'Amériq. Merid. en 1735
jufqu'à 1746 , traduit de l'Eſpagnol de D. Ant,
d'Ulloa , t. 2 , in - 4° , p. 89. Le Voyage de Clipperton
au tour du monde, en 1720, décrit par Be
tagh , dit la même choſe , p. 312x
166 MERCURE DE FRANCE.
pas
différence de quelques degrés ne doit
vous caufer la moindre inquiétude . Elle
ne peut venir cette différence , que de
l'irrégularité des courans qui , au jugement
des plus grands hommes de mer ,
rendent l'eftime des Pilotes très-incertai
ne , vers le Pole Auftral.
En voulez - vous la preuve ? Ouvrez lé
voyage de l'Amiral Anfon , in- 12 , tom. 1 ,
pag. 258 , vous verrez qu'il obferve relativement
à cet endroit , la violence des
courans & la prodigieufe dérive qu'ils caufent.
Mais voulez- vous un exemple frappant
de cette vérité ? Ouvrez le voyage
hiftorique des deux Mathématiciens Ef
pagnols , envoyés au Pérou pour déterminer
la figure de la terre , le même que
je viens déja de citer , in- 4°. t . 2 , p .
vous verrez qu'Antoine d'Ulloa trouva
en arrivant à l'lfle de Ferdinand de Noronha
, que fon calcul différoit de la véritable
longitude de cette Ile de 12 degrés
ou 240 lieues. C'eft ce qui lui fait
dire :« Il faut néceffairement que les eaux
»
99
88
par leur cours infenfible , joint à l'impulfion
du vent qui fouffloit de ce côté-
» là , nous aient fait dériver de ce même
» nombre de degrés. » Il en arriva autant
au vaiffeau de Frezier dans fon voyage
à la mer du Sud ( 4° , p. 38 ) : tous les auJANVIER.
1757 . 167
tres Marins tiennent là- deffus le même
langage.
1
Nous pouvons donc , même fans vouloir
fufpecter la capacité des Pilotes Efpagnols
, préfumer que leur eftime n'a
pas été jufte. D'auffi grands hommes
qu'eux fe font mécomptés précisément en
pareil cas , fous les mêmes paralleles , &
cela fans qu'il y eût de leur faute , fans
qu'ils puffent même y remédier. L'unique
moyen de rectifier en partie ces erreurs ,
eût été de prendre hauteur au foleil ; mais
la longueur des nuits & l'obfcurité des
jours dans ces climats y font un obftacle
éternel .
Delà vient que ces mêmes terres dont
il eft queſtion ici , ont été trouvées par
plufieurs Navigateurs, à des latitudes fou
vent différentes par leur eftime. Wood
Rogers qui paroît avoir apperçu ce pays
dès le 48 degré so minutes ( voyage de
Rogers , t . 1 , p . 163 , ) convient enfuite
que le milieu en doit être placé fous le
51 degré. L'Amiral Anfon le fuit en cela.
Différens Armateurs François , fuivant le
témoignage de Frezier , le placent auffi
au 51 ° degré , les trois vaiffeaux Hollandois
au 52 ; mais Hawkins qui l'a reconnu
le premier , le met au so ; & voici
que nos Efpagnols les rencontrent au 54°
48 minutes.
"
168 MERCURE DE FRANCE.
A travers ces petites contrariétés j'apperçois
, ce me femble , un point fixe qu'il
nous importe de faifir ; c'eft que les Navigateurs
réputés les plus exacts & d'ailleurs
les plus modernes , Rogers , Frezier
, Anſon , auffi bien que les trois vaiffeaux
Hollandois s'accordent à placer ces
terres entre le so & le 52 ° degré. Nous
les laifferons donc , s'il vous plaît , à cette
pofition jufqu'à plus ample information.
Il eft à remarquer que ce pays , qui eft
certainement une Ifle affez grande , puifqu'elle
a 200 lieues de circuit , & de long
40 lieues , felon Rogers , ou 60 , felon
l'eftime conjecturale de Hawkins , eft encore
environné de plufieurs autres plus
petites. Celles de Sebald de Weert ,
d'Anican & de Beauchêne , n'en font
éloignées que de quelques lieues. C'eſt
ce qui a donné lieu à ceux qui ont découvert
ces terres en différens temps , de les
appeller tantôt Ifles nouvelles , tantôt Ifles
d'Anican , tantôt Ifles de Falkland , ( mais
improprement , comme vous allez voir ) .
Hawkins les avoit d'abord nommées de
fon nom Hawkins - Maiden-Land ( terre
de Vierge de Hawkins) . Par ce terme Maiden
, Vierge , Hawkins prétendoit rendre
hommage à la plus douteufe des qualités
d'Elifabeth alors Reine d'Angleterre . Le
vaiffeau
JANVIER. 1757 . 169
vaiffeau le S. Louis nomma ces mêmes
terres Ifles de S. Louis, le vaiffeau l'Affomption
, Côte de l'Affomption , les Hollandois ,
Belgie Auftrale.
Comme ce font les Anglois qui ont les
premiers découvert ces terres , &
que le
nom d'Ifles de Falkland qu'ils lui donnent
, a prévalu chez eux , quoique pourtant
fans trop de raifon , ce me femble ,
nous nous en tiendrons à cette derniere
dénomination , & je ne les appellerai plus
qu'ifles & terres de Falkland.
Obfervez ici en paffant , Monfieur ,
que ce pays ne peut être cenfé faire partie
des terres Auftrales , mais plutôt du
continent de l'Amérique. En voici la raifon
on appelle terres Auftrales celles
qui font fituées au- delà des paralleles qui
terminent l'Amérique au midi . Or nos
Iles de Falkland font moins avancées
vers le Pole du midi , que la pointe la
plus méridionale de l'Amérique . En effet
celle- ci s'étend vers le Sud jufqu'au 5 se
degré . Mais nos Ifles de Falkland ne doivent
être placées que fous le 51e degré ,
fi on s'en rapporte aux plus habiles Marins.
Elles appartiennent donc évidemment
à l'Amérique ; fuivant les Hollandois
, elles ne font qu'à 80 lieues du cortinent
, c'eſt- à- dire , de la côte des Pata-
II. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
peu près vis- à- vis le Port Saint gons ,
Julien .
Peut - être êtes vous impatient de fçavoir
quel eft l'état intérieur de ce pays ,
s'il eft vafte , tiche , fécond ? Pour contenter
là- deffus votre curiofité , je ne puis
mieux faire que de vous rapporter en
abrégé ce que nous en difent les Navigateurs
qui y ont touché. Hawkins eft
un de ceux qui nous en a laiſſé une defcription
plus détaillée . Il ne le vit pourtant
qu'en paffant ; il ne put y aborder
faute de chaloupe . Cependant il remarqua
que la côte en étoit faine & fans
aucune apparence de danger . Elle offroit
à fa vue des plaines charmantes & bien
peuplées ; ( 1 ) il y vit des feux en plufieurs
endroits. Il y a auffi de grandes rivieres
; car elles font , dit- il , changer de
couleur à la mer , comme nous le remarquâmes
en plufieurs lieux : le pays approche
beaucoup de la difpofition du terrein
& de la température de l'air de l'Angleterre
.
Hawkins trouva le long de la côte une
Ifle longue de deux lieues , couverte d'une
verdure riante & fans montuofités ; il la
nomma Faireiland , l'Ifle belle . Trois lieues
( 1) Voyez le Recueil de Purchaff , tome 4 , P
1383.
JANVIER. 1757. 171
plus loin il vit une belle ouverture , telle
que pourroit être l'entrée d'un bras de
mer ou d'une grande riviere. C'est celle
apparemment qu'on a depuis nommée entrée
de Falkland , parce qu'elle eft proche
de Faireiland. Le mot Falkland eft
probablement une corruption de celui de
Faireiland. Les abréviations dont on fe
fert pour écrire à la main en Anglois ,
font très- propres à faire naître un pareil
quiproquo . Ce qui fortifie cette préfomption
, c'eft qu'on ne peut rapporter la dénomination
d'Ifles de Falkland ; ni celle
d'entrée de Falkland , à aucun Navigateur
connu , qui ait eu deffein de l'impofer
de fon chef à ces terres. Elles fe trouvent
cependant défignées fous ce titre
dans la Carte de l'Amiral Anfon. Il eſt
à croire qu'il a copié en cela Wood Rogers
: celui- ci eft le premier qui en parle
fous ce nom , fous lequel il les fuppofe
déja connues. Mais encore une fois ce doit
être une faute d'écriture ou d'impreffion ,
commife peut- être par ceux qui ont rendu
publique la relation de Wood Rogers.
C'est ainsi que les Ifles de Sebald - de
Weert & le Cap Forward , fitués dans
le même pays , fe trouvent métamorphofés
en 1fles Sebales & Cap Froward.
Hawkins cut grand regret de n'avoir
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
pu découvrir plus amplement ce pays qui
lui paroiffoit excellent. Il en fuivit la
côte , felon fon eftime , environ foixante
lieues , portant toujours au Nord - Eſt.
Wood Rogers qui parcourut , comme
Hawkins , la côte Nord- Eft de ce pays en
1708 , dit qu'il s'étend deux degrés ou
40 lieues en long ; qu'il eft compofé de
hauteurs qui defcendent en pente douce
les unes devant les autres ; que le terrein
en paroît bon , qu'il eft couvert de bois ,
& qu'on y trouve de bons Ports. ( 1 )
Trois vaiffeaux Hollandois chercherent
cette même terre en 1721 , dans le deffein
d'y faire un établiffement. L'hiftorien qui
nous a donné la relation de leur expédition
, a fait de lourdes fautes en cet endroit
, & il importe de les relever. Voici
fon texte : ( 2 ) « Nous arrivâmes enfin à
la hauteur de 30 degrés de latitude mé-
» ridionale , où doit être fituée l'Ile d'Aukes-
Magde-Land , ainfi appellée du nom
» de celui qui la découvrit il y a plus de
100 ans ; on dit que lorfqu'il la découvrit
, il vit du feu allumé , mais qu'il
» n'y fit point de defcente. >>
و د
y
( 1 ) Voyag, de Wood Rogers autour du monde ,
t. I , p. 163.
(2) Hiftoire de l'expédition de trois Vaiffeaux
envoyés aux Terres Auftrales, en 1721 , p . 67, t. I.
JANVIER. 1757. 173
" Il eſt évident que cet Auteur a voulu
parler ici de la terre découverte par Hawkins
plufieurs circonftances le démontrent.
19. Hawkins eft certainement celui
qui a découvert une terre dans ces para
ges , & cela plus de roo ans avant le
voyage des trois vaiffeaux Hollandois . Il
eft même encore vrai qu'il n'y fit point
de defcente. 2 ° . Ce Voyageur eft le feul
qui dife y avoir vu des feux . 3 ° . Il eft
auffi le feul qui ait donné à ce pays un
nom tiré de fon nom propre , fçavoir ,
Hawkins Maiden - Land , mais non pas
Aukes- Magde- Land. L'Auteur Hollandois
eftropie miférablement ce terme ; premiere
faute importante en fait de Géographie
.
Autre erreur encore plus grave : il avance
que cette Ifle doit être fituée fous le
3 0e degré de latitude .
Puifqu'il parle de la terre découverte
par Hawkins , comme je viens de vous
le prouver , il devoit dire fous le soe :
car l'Auteur de l'hiſtoire Navale d'Angleterre
, tom. 1, & Frezier, p . 265 , atteftent
que ce fut à cette hauteur que Hawkins
la trouva.
Si pourtant vous vouliez prendre au
pied de la lettre ce que Purchaff nous dit
ace fujet , il vous fembleroit que Haw .
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
kins auroit trouvé fa terre inconnue au 48€
degré , & non pas au soe degré ; vous allez
en juger par les termes . Il fait d'abord
dire à Hawkins , p. 183 , tom. 4. Nous
arrivâmes à 49 degrés 30 minutes . We
came to 49 degrees and 30 minutes ... Enfuite
il lui fait ajouter : We defcried land
wich bare South- west of us.... and coming
neerer and neerer , we could not conjecture
what land it should be... we weere next of
any thing in 48 degrees. C'eft-à- dire
« nous découvrîmes une terre à notre Sud-
» Oueſt.... & quoique nous en appro-
» chaffions de plus en plus , nous ne pû-
» mes deviner quel pays ce pouvoit être
( parce qu'il n'étoit marqué fur aucune
» de leurs Cartes ) : nous étions à peu de
» chofe près fous le 48e degré.
""
Sans doute , Monfieur , vous apperce
vez dans ce recit quelque chofe de confus
& même d'inconféquent. Si Hawkins
arrive à la hauteur de 49 degrés & demi ;
s'il trouve une nouvelle terre avant de
nous avertir qu'il ait reculé depuis ; s'il
en approche de plus en plus , ne doit- il
pas l'avoir trouvée au-delà du 49 ° degré
30 minutes , & vers le 50e ? Auffi eft- ce à
cette latitude que Frezier & l'hiſtoire Navale
d'Angleterre lui attribuent de l'avoir
Lencontrée. L'Auteur de ce dernier ouvra
JANVIER. 1757 . 175
ge , cite pour fon garant Harris , Auteur
d'une collection
de Voyages
, qui s'exprime
apparemment
plus correctement
fur
cet article , en rapportant
le Voyage
de
Hawkins
.
par
Les trois vaiffeaux Hollandois , dont
je vous ai déja parlé , trouverent au 52e
degré les Illes, Neuves ainfi nommées
les François , autrement les Ifles de Saint
Louis , ou bien encore Côte de l'Affomption.
C'étoit la terre même de Hawkins ,
que l'Auteur leur fait précédemment chercher
, mais en vain , vers le 30º degré .
Toute la différence ne confiftoit que dans
les noms ce qu'ils avoient cherché ailleurs
fous le nom barbare de Aukes-
Magde- Land , exiftoit réellement là fous
le nom d'Ifles Nouvelles , felon les François
, & d'Ifles de Falkland , felon les Anglois.
Les uns & les autres s'accordent à
placer ces terres , auffi bien que Hawkins
fon Maiden- Land , entre le 50 & 520
degré.
Ce n'est donc vraisemblablement
qu'une feule & même terre défignée par
différens nomis .
Les Hollandois s'affurerent les premiers .
que tout ce pays eft une grande Ile de
200 lieues de circuit , & à So lieues du
continent de l'Amérique . Le pays leur
parut très-fertile & très - beau , entrecoupé
1
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
T
de montagnes & de vallées chargées de
beaux arbres . Je vous ai dit ci- devant
qu'il avoit 40 lieues de long.
L'Amiral Hollandois différa de le faire
reconnoître plus amplement jufqu'à fon
retour des terres Auftrales , où il alloit.
Il craignoit de laiffer écouler , s'il s'y fût
arrêté , la faifon propre à paffer les détroits
mais fon deffein ne put être exécuté
dans la fuite ; car fes vaiffeaux furent
contraints de prendre la route des Indes
Orientales pour revenir en Europe.
Cette belle Ifle , continue leur Hiftorien
, refta donc inconnue ; notre Amiral
fe repentit dans la fuite , de ne l'avoir
du moins fait parcourir en partie pendant
quelques jours.
pas
Les François font ceux qui ont le plus
fréquenté & par conféquent le mieux reconnu
ces terres. Ils y touchoient fouvent
, dans le temps que le Contrat de
l'Affiento leur ouvroit les ports de la mer
du Sud. En 1706 le vaiffeau le S. Louis
y fit de l'eau dans un étang fitué près
d'un encrage qui depuis a porté le nom
de Port S. Louis . Le Capitaine Doublet ,
du Havre, eſt un de ceux qui les a côtoyées
de plus près. Montant le S. Jean- Baptifte
en 1711 il voulut paffer dans un enfoncement
qu'il voyoit vers le milieu ; mais
•
JANVIER. 1757. 177
y ayant apperçu des Ifles baffes à fleur
d'eau , il revira de bord , & fit fans doute
fort fagement.
Vous , qui ramenez tout à l'utile , vous
n'allez pas manquer , Monfieur , de me
demander d'où vient qu'on n'a juf
qu'ici tiré aucun avantage d'un pays fi
communément connu , & qu'on nous
peint d'ailleurs fi fécond & fi beau ?
Je vous répondrai d'abord là-deffus
que l'Amiral Anfon recommande inſtamment
à fa Nation , ( ce font fes termes ,
tom. 1 , p. 238. ) de faire de ces Ifles une
relâche pour les vaiffeaux qu'elle envoie
dans la mer du Sud. Vous venez de voir
les Hollandois ont eu le même deffein
que
en 1721 .
! On ne peut pas douter qu'un établiffement
qui y feroit fait par quelque Nation
Commerçante que ce foit , ne fût pour
elle d'une commodité infinie. On rencontre
des difficultés incroyables , quand il
s'agit de doubler le Cap Horn pour paffer
dans la mer du Sud. La perte entiere de
l'Efcadre d'un Sarmiento en 1982 , les
maux inouis qu'y fouffrit celle des Hollandois
en 1997 , les catastrophes que
viennent d'y effuyer tout récemment les
Eſcadres de l'Amiral Anfon & de Pizzaro
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
en 1741 , en font de triftes & trop fûrs
garans.
Il n'eft pas concevable , dit l'Amiral Anfon
, de quelle utilité pourroit être un
lieu de rafraîchiffement auffi avancé vers
le Sud, & auffi près du Cap Horn , fuppofé
qu'il fe trouvât propre à cela , après l'examen
qui en feroit fait.
Mais , me direz- vous , l'examen n'eſtil
donc pas déja tout fait ? Hawkins , Rogers
, le vaiffeau le S. Louis , & les trois
vaiffeaux Hollandois n'ont- ils pas trouvé
que le pays abondoit en bois , en grandes
rivieres , en belles prairies & en bons
Ports ? Le S. Louis n'y a- t'il pas encré en
toute fûreté ? A en juger par la latitude ,
le climat ne doit- il pas y être tempéré ?
Le climat qui répond au sie degré eft le
même que celui d'Abbeville en Picardie
& de Mayence fur le Rhin . Celui- ci n'a
t'il pas toujours paffé pour l'un des plus
bienfaifans & des plus favorifés du ciel ?
D'où vient donc encore une fois qu'on
en a fi peu tiré d'ufage jufqu'ici ? C'eft
que chez nos voisins comme chez nous ,
il n'y a que le Gouvernement qui puiffe
ordinairement exécuter & foutenir des
entrepriſes auffi vaftes que celle d'un éta
bliffement dans un autre hémifphere.
JANVIER. 1757. 179
Or il arrive fouvent qu'un Etat a de longues
guerres à foutenir , des dettes immenfes
à liquider , des avances indifpenfables
à faire pour d'autres objets . Tel eft
le cas où fe trouvent aujourd'hui les Anglois
. Quelques convaincus qu'ils foient
des avantages d'un tel projet , ils font forcés
de le remettre à un autre temps. Il
eft encore aujourd'hui libre aux François
de les prévenir.
Nos vaiffeaux traverfent bien plus fouvent
la mer du Sud que ceux des Anglois.
Un Port vers le détroit de Magellan ,
nous feroit donc d'une utilité encore plus
grande qu'à eux- mêmes. Nos vaiffeaux
arriveroient- ils trop tard pour doubler le
Cap Horn ? Ils y attendroient en fûreté
le retour de la faifon favorable . S'éleveroit-
il quelqu'une de ces bourrafques fi
fréquentes dans cette mer orageufe ? Ils
s'y refugieroient pour en éviter la furie
ou pour y réparer leur défordre.
La Compagnie des Indes ne verroit
plus le fcorbut ravager les équipages de
fes vaiffeaux , qui vont à la mer du Sud.
Sûrs de trouver un Port au milieu de leur
courfe , ils pourroient y arriver dans toutes
les faifons . Les bâtimens s'y radouberoient
fans dépenfe ; & les hommes s'y
rafraîchiroient à fouhait , en refpirant un
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
air femblable à celui du climat qui les a
vu naître
La pêche auffi abondante dans ces contrées
qu'aux environs même de Terre-
Neuve , fuffiroit pour enrichir fubitement
les nouveaux Colons . Ils en jouiroient
paifiblement fans craindre la concurrence
d'aucun des peuples Européens. Notre
Colonie de Cayenne reffentiroit bientôt
d'heureuſes influences de ce voifinage. Il
s'établitoit entre les deux habitations une
communication réciproque , qui les vivifieroit
toutes deux à la fois ; & les Indes
Efpagnoles que l'Angleterre dévore en efpérance
, auroient, à leur porte des défenfeurs
toujours prêts à leur tendre la main.
Vous voyez , Monfieur , que la découverte
des Espagnols , toute chimérique
qu'elle eft dans ce fens , peut cependant
avoir fon utilité : tout au moins elle fervira
à faire mieux examiner & à déterminer plus
fûrement la jufte pofition de la terre de
Falkland. D'ailleurs elle ne va pas manquer
de réveiller l'attention des Nations
qui ont eu des vues fur ce pays. Puiffe
celui des peuples qui a le plus d'intérêt
à s'en affurer la propriété , n'être
dernier à s'en appercevoir !
J'ai l'honneur d'être , &c.
pas
le
L'Abbé HARDY, du College Mazarin.
JANVIER. 1757 181
SÉANCE
PUBLIQUE
De l'Académie royale des Sciences , des Belles-
Lettres des Arts de Rouen , 1756.
M. le Cat , Secretaire des Sciences , ouvrit
cette Séance par un Extrait raisonné
des registres de l'Académie , dans lequel
il rendit compte des travaux de l'année.
Le premier de ces extraits eft celui d'un
Mémoire de M. Bacheley, Prêtre au Prieuré
de S. Hymer , intitulé , Obfervations Lithologiques
fur la formation des cailloux , où
l'Auteur entreprend de prouver que les
caillonx font formés , comme les pierres
ordinaires , par les coquillages & autres
productions marines que la mer a laiffé
dans les terres qu'elle couvroit jadis , &
qui y ont été enfouies dans du fable vitrifiable.
Cet Auteur prétend que les cailloux
ne different des autres pierres qu'en ce que
le fable vitrifiable domine dans les premiers
, tandis que le fable calcinable ou
la pouffiere de coquille domine dans la
pierre. Il a accompagné fon ouvrage d'une
collection très- nombreufe de cailloux qui
renferment les productions marines citées ,
& qui , felon lui , font des preuves de for
opinion. M. le Cat avoit lu dans la Séance
182 MERCURE DE FRANCE .
publique de 1751 , un Mémoire d'hiſtoire
naturelle , où il attribue les lits des cailloux
qu'on trouve entre les bancs des marnes
& des carrieres de Normandie , à des
fucs lapidifiques entraînés par l'eau des
pluies , filtrés à travers les lits de ces pierres
, & plus ou moins empreints de teintures
métalliques , & furtout de teintures
ferrugineufes. Il a montré à l'Affemblée
un caillou où ce méchaniſme fe démontre
aux yeux mêmes ; car fa fubſtance s'eft
prolongée dans l'intérieur de cette pierre
qui étoit creufe , par un grand nombre de
filets , dont plufieurs font très- longs , entiérement
ifolés , & reffemblent parfaitement
à ces filets de glace que l'écoulement
des gouttes d'eau forme en hyver au bas
des toits. M. le Cat a même établi dans cette
Differtation , dans celle fur le mouvement
mufculaire , qui a été couronnée à Berlin
en 1753 , & dans quelques autres , que ces
fucs lapidifiques dérivent eux -mêmes d'une
efpece de glue univerfelle qu'on découvre
fous différentes formes dans les trois
regnes , où elle fait l'aliment & le lien effentiel
du tiffu des corps. Le refte de l'extrait
de ce Mémoire eft employé à concilier
ce fyftême de M. le Cat avec les faits &
l'hypotheſe de M. Bacheley, dont les grandes
& louables recherches fur cette matiere,
JANVIER. 1757 183
dit ce Secretaire , lui ont fourni de vraies
découvertes , entr'autres celles d'un nouvel
ourfin fort beau & fort fingulier , contenu
dans des cailloux , & dont l'analogue ne fe
dans nos mers .
trouve pas
M.le Cat rapporte enfuite des obfervations
faites au Havre dans le pays de Caux ,
par M. du Bocage, & aux environs de Caën,
fur le tremblement de terre fenti dans ces
contrées , le premier Novembre 1755 , à
10 h. du matin , & fur un autre apperçu
à Rouen même , le 18 Février 1756 , à 7 h.
37 min. du matin .
Il fait mention de deux Differtations de
M. Pinard , Profeffeur de Botanique ; l'une
fur une nouvelle efpece de jalap ou belle
de nuit , & l'autre fur une efpece de violette
particuliere aux environs de Rouen .
Il rappelle la defcription de fix enfans
monstrueux , qu'il a lue à l'Académie dans
le cours de l'année , dont l'une de M. Venklinckenbengh,
Médecin de Nimegue , a été
communiquée par M. Beyer , Affocié de
l'Académie. Les cinq autres font de M. le
Cat , ainfi que l'hiftoire d'un hermaphrodite
de 17 ans , qu'il a découvert parmi les
malades de fon Hôpital . Il étoit habillé en
fille , & il en avoit tout l'extérieur
fupérieurement qu'inférieurement ; mais
» cet extérieur , dans les organes effentiels
و ر
<< tant
184 MERCURE DE FRANCE.
ور
» aux fexe feminin , couvroit des parties
qui dépofoient en faveur de l'autre
» fexe , & par les détails de cette obſervation,
qui ne peuvent trouver place ici .
» La nature paroiffoit s'être fi fort em-
» brouillée dans le refte de cette conftruc-
» tion , qu'en voulant faire les deux ſexes ,
» elle n'avoit proprement fait ni l'un ,
و د
"
ود
"» l'autre. »
f
ni
Il parla enfuite d'un mémoire fur la
liquidation des mariages avenants , déterminé
algébriquement par M. le Clontier
, excellent Ingénieur de Dieppe &
du Havre , mort dans le courant de
cette année ; d'un autre de M. Ligot ,
Profeffeur de Mathématique à Rouen ,
fur quelques propriétés nouvelles des
quadrilateres ; d'une Differtation de M.
Vregcon , fur le phofphore tiré de l'urine
; de la Defcription d'une machine
pneumatique perfectionnée dans fon robinet
& dans fon pifton , par le même ;
d'une Obfervation de M. le Danois ,
far un abcès fiftuleux à la poitrine d'un
enfant d'onze ans , qui depuis quatre
années fournit environ quatre onces de
pus par jour , & qui fait néanmoins tous
les exercices ordinaires à ceux de fon
âge ; de deux Differtations de M. Peyffonelle
fur la Lepre africo- américaine , qui
JANVIER. 1757. 185
regne dans les colonies de l'Amérique ;
d'une Préface & de l'Hiftoire de l'Académie
, qui doivent être à la tête du
premier des volumes que cette fociété
va donner au Public , par M. le Cat ;
d'un Mémoire par M. Brouin , fur la néceffité
d'établir à Rouen une école d'Hydrographie
; d'une Differtation de M. Lucas
, contre les influences attribuées communement
à la lune ; de plufieurs Odes
d'Horace traduites en vers françois par
M. Fontaines . M. le Cat a dit enfuite...
Les Mémoires envoyés pour le prix de
Phyfique , dont le fujet eft.... La caufe
du tremblement de terre ... étoient au nombre
de dix- huit. Plufieurs ont mérité des
éloges , & furtout les N°. 12 & 15 ,
dont le premier a pour devife , Columna
cali contremifcunt , &c . & le fecond , Terra
fupernè tremit , &c. Mais en rendant aux
Auteurs la juftice dûe à leurs talens &
à leurs travaux , l'Académie a cru devoir
réserver le prix , parce que les uns n'ont
pas encore mis affez d'ordre & de clarté
dans l'expofition de la caufe demandée ,
affez d'harmonie entre les puiffances qui
la compofent , entre celles - ci & celles
qui leur font analogues , & que les autres
, avec beaucoup d'ordre & de ſtyle , fe
font égarés dans des digreffions dépla
186 MERCURE DE FRANCE.
cées , & dans des analogies peu folides.
L'Académie préfumant que ces défauts
viennent principalement du peu de temps
que les Auteurs ont eu à compofer leurs
mémoires , elle annonce le même ſujet
pour le Prix de 1757 , aux conditions
exprimées dans le programme de l'année
précédente. Ce délai procurera encore
aux Auteurs l'avantage de profiter d'un
grand nombre d'obfervations faites depuis
la compofition des premiers mémoires.
Les diverfes écoles que protege l'Académie
, & dont fes Membres font les
Profeffeurs , ont tenu leurs concours ordinaires
pour la diftribution de leurs Prix.
Ceux de l'école d'Anatomie donnés
par M. le Cat , ont été remportés... Le
premier par M. Goucy de Dieppe. Le fecond
par M. le Cordier de Courfon ,
près Lizieux.
Les Prix de l'école de Botanique donnés
par M. Pinard , ont été remportés ;
le premier , par M. Rouffent de Montreuil
en Picardie ; le fecond , par M. Simon
de la ville d'Eu ; le troifieme , par M.
Seyer de Verneuil , tous trois élèves en
Chirurgie.
M. du Boullay Secretaire des Belles-
Lettres , annonça les Prix de fon déparJANVIER.
1757.
187
tement & ceux de l'école du deffein.
L'Académie avoit proposé pour fujet
du Prix d'Hiftoire : l'origine , la forme &
les changemens de l'Echiquier ou Parlement
ambulatoire de Normandie . Elle n'a
reçu fur ce fujet aucun mémoire : ainfi
elle a remis ce Prix à l'année prochaine.
Le fujet fera les premieres Navigations
des Normands , leurs découvertes
& leurs établiffemens dans les deux mondes.
Outre ce Prix , l'Académie donnera
auffi à fon affemblée publique du mois
d'Août 1757 , un Prix de Poéfie , au plus
beau Poëme de cent vers au moins fur la
conquête de l'Angleterre par Guillaume
Duc de Normandie. Ces Prix font fondés
par M. de Luxembourg , Protecteur
de l'Académie , & Gouverneur de la Province.
Les Ouvrages feront adreffés francs de
port & fous la forme ordinaire , à M.
Maillet-du Boullay , Secretaire perpetuel
de l'Académie de Rouen pour les Belles-
Lettres , rue de l'Ecureuil.
•
Les progrès de l'Ecole publique de deffein
de cette ville , l'émulation des éleves
, le nombre d'Artiſtes diftingués qu'elle
a déja produits , commencent à remplir
les voeux de l'Académie & l'attente
188 MERCURE DE FRANCE.
du Public : cependant il manquoit encore
un Prix qui pût exciter dans les jeunes
gens quelques étincelles de ce feu créateur
, de ce génie fans lequel le deffinareur
le plus correct ne feroit qu'un froid
copiste.
La libéralité de M. de Adeville , un des
Membres de l'Académie , & Amateur auſſi
éclairé des Arts , que zélé Citoyen , ne nous
laiffe plus rien à defirer. Il vient de fonder
un Prix de compofition deftiné au
meilleur deffein , ou à la meilleure efquiffe
faite fur le fujer propofé par le
Profeffeur. Ce Prix fera le premier de l'Ecole
, & confiftera en une médaille d'argent
, double du premier prix d'après nature.
L'Académie efpere que cette nouvelle
fondation redoublera le zele des jeunes
éleves , & les engagera particuliérement
à s'inftruire de tout ce qui doit orner
l'efprit d'un Artifte digne de ce nom ,
à qui la Mythologie , la Fable , l'Hiftoire ,
les Moeurs & les Coutumes de tous les
peuples doivent être familieres.
La fuite au prochain Mercure.
)
JANVIER. 1757. 189
ARTICLE IV.
BEAUX - ARTS.
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQU E.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
UN Baller d'un acte , Monſieur , que
M. Philidor a bien voulu me mettre en
Mufique , dont la répétition s'eft faite hier
en préfence de Madame la Comteffe de la
Marck , de M. le Duc d'Ayen , & de plufieurs
autres perfonnes de diftinction ,
chez M. Thirou - d'Eperfenne , Receveur
Général des Finances , & qui fans doute
ne doit fon luftre & l'accueil qu'on a bien
voulu lui faire , qu'à cette même Mufique ,
& furtout qu'au charme féduifant de la
voix de Mile. Fel , eft le fujet qui me
procure aujourd'hui l'honneur de vous
écrire , pour vous prier de vouloir bien.
inférer dans le Mercure prochain , fi cela
ne dérange point vos difpofitions , &
190 MERCURE DE FRANCE.
cette Lettre , & l'Epitre ci -jointe adreſſée
à Mlle . Fel ; hommage foible à des talens
Lupérieurs.
Je ferai , on ne peut pas plus fenfible ,
Monfieur , à ce que vous voudrez bien
faire pour moi en cette occafion : les talens
que vous poffédez vous- même avec
diftinction , vous font un titre pour chérir
& faire éclater ceux des autres , & je ne
puis mieux m'adreffer qu'à vous pour
rendre publique ma reconnoiffance particuliere
, & cet hommage que je me fais
un plaifir infini de rendre à ceux de Mlle .
Fel.
J'ai l'honneur d'être , & c.
DEVERGE- DE S. ETIENNE , Gentilhomme
Ordinaire du Roi de Pologne .
Ce 28 Décembre 1756.
EPITRE à Mlle Fel , en lui envoyant
les paroles du Retour du Printemps
Ballet en un acte.
Tor, dont la voix tendre & touchante
Semble être l'organe des Dieux ,
Toi , dont les talens précieux
Te rendent plus intéreffante
Que la Divinité charmante
Qui jadis brilloit dans les cieux
JANVIER. 1757. 191
Aimable Fel , embellis un Ouvrage
Qui n'a , pour plaire & pour être admiré ,
Que ces talens dont l'unique affemblage
Enleve & force le fuffrage
Du Cenfeur le plus éclairé.
D'abord je n'ofois pas t'offrir un foible Ouvrage
Qui me fembloit trop peu digne de toi ;
J'ai combattu long- temps , & fans l'avis d'un fage
La timidité feule auroit agi fur moi .
Du bon goût , m'a- t'il dit , fuivez les feuls ufages ;
Laiffez penſer tout ce que l'on voudra :
La Déeffe de l'Opera
Doit attirer tous les hommages.
Nous annonçons la Mufique de la Bohémienne
, Comédie en deux actes , en vers ,
mêlées d'Ariettes , traduite de la Zingara ,
Intermede Italien , par M. Favart . On la
trouve aux adreffes ordinaires , & chez la
Veuve de Lormel , rue du Foin , ainfi que
chez Prault , fils , Quay de Conti . Prix
9 liv.
Nous indiquons en même temps pour
les Amateurs , Sei Simfonie à quatro alto
viola e Baffo , compofte da Antonio Bailleux
, aux adreffes ordinaires , 9 liv.
La Volupté , Cantatille Françoiſe , avec
Simphonie , par M. le Jay , Maître de
Mufique , fe vend chez l'Auteur , rue de
192 MERCURE DE FRANCE.
Guénégaud , aux Bains de la Seine , & aux
adreffes ordinaires.
Airs choifis des meilleurs Auteurs modernes
, arrangés par fuite , mis en Duo
pour deux Violons ou deux pardeſſus de
Viole.
• On trouvera à la fin de ce Livre fix
fuites de jolis Airs , qui peuvent fe jouer
feuls ou avec l'accompagnement .
Euvre premier , gravé par Mlle Vendôme.
Prix 9 liv. aux adreffes ordinaires .
Cet Ouvrage est très - accueilli des Amateurs
& des Maîtres .
7 II Recueil de Pieces Françoifes & Ariettes
Italiennes , petits Airs , Brunettes , Menuets,
&c. avec des doubles & variations ,
arrangés en Duo , par M. Taillart , l'aîné.
Le premier Recueil recherché & goûté
des Amateurs , répond de la bonté & du
fuccès de celui - ci , qui fe vend 6 liv. &
fe trouve , comme le premier , à Paris , aux
adreffes ordinaires , & à Lyon , chez M.
Bretonne , rue Merciere.
SCULPTURE.
JANVIER. 1757. 193
SCULPTURE.
REPLIQUE à la Réponse d'un Eleve
de l'Académie aux Obfervations fur le
Modele du Maufolée du Maréchal Comte
de Saxe , exécuté par M. Pigalle.
MONSIEUR , les Peintres & les Sculpteurs
ont la fage coutume d'expofer les modeles
ou les efquiffes des grands ouvrages qui leur
font confiés , pour recueillir des applaudiffemens
& pour raffembler des confeils.
Chacun juge comme il peut & felon fes
lumieres : l'un pâliffant d'envie à l'afpect
du beau , s'attache à des détails indifférens
, pour accabler l'Artiſte d'une critique
amere ; l'autre , avec une admiration
ftupide , s'extafie fur des choſes où l'on
n'avoit pas voulu l'intéreffer , & trouve
des fineffes où il n'y en a point. Si la fatyre
de l'un révolte , les applaudiffemens
de l'autre font pitié. Au milieu de la
foule il eft un petit nombre d'hommes ,
qui pratiquant les Arts , ou s'étant fait
une grande habitude de comparer les Ouvrages
des grands Maîtres avec la nature ,
font en état de prononcer : leurs applaus
prononcer : leurs appl:
II. Vole
194 MERCURE DE FRANCE.
fiffemens font précieux , leur critique eft
utile & néceffaire. Mais ces Juges intéd'autres
com- gres , fçachant mieux que
bien il eft difficile de faire du vrai & par
conféquent du beau , ont autant de modération
quand il faut blâmer , qu'ils ont
de chaleur & d'empreffement quand ils
peuvent louer. De fon côté , l'Artifte doit
tout entendre , & ne s'offenfer de rien ; il
doit profiter des confeils , s'affurer s'ils
font vrais ; & il ne s'irritera point , fi l'on
condamne des chofes qui lui ont coûté
beaucoup de travaux & de. temps. Les
Peintres & les Sculpteurs produifent dans
le deffein de plaire : n'ont- ils pas réuffi ,
il faut effacer avec l'éponge, ou abattre
avec le marteau. Tel eft l'état des Arts !
Un homme travaille pendant quarante
ans , pour être jugé dans un inftant. Il
eft vrai que toute peine veut être recompenfée,
que l'on doit toujours tenir compte
à un homme d'avoir voula ; mais cette
admiration , cette eftime de la postérité
ne s'accordent point aux travaux & à la
Longueur du temps , on ne les donne
qu'aux fuccès.
M. Pigalle connu par des Chef- d'oeu
yres , veut remplir glorieufement la belle
carriere qu'il a commencée. Il a expofé
Le modele qu'il a fait du Maufolée du
JANVIER. 1757. 195
+
Maréchal de Saxe , autant pour faire plaifir
au public , que pour en recevoir des
avis , dont il profitera dans l'exécution en
marbre de ce grand monument. Amateur
des Arts , intéreffé à leurs progrès , curieux
des belles chofes , peut -être capable
de les fentir , j'ai propofé quelques idées
à M. Pigalle il me jugera avec le
public
éclairé & fes amis connoiſſeurs ; & il
conviendra en même temps qu'il n'y a
dans mon procédé que de la politeffe ,
du zele & l'amour de la chofe .
- Pour vous , Monfieur , qui me jugez
plus rigoureuſement , vous méritez une
réponse à plufieurs de vos articles , & je
vais le faire fans aigreur.
Je n'interdis point les qualités de l'efprit
aux Peintres & aux Sculpteurs , &
je ne prétends point que quelqu'un fe
charge de penfer pour eux : Que feroientils
fans ces facultés ! J'ai dit feulement ,
que les longues études qu'ils font obligés de
faire des principes de leur Art , qui a pour
bjet toute la nature , ne leur permettant
pas de chercher dans le Cabinet la connoiffance
de l'Hiftoire & de la Fable , ilferois
à fouhaiter qu'il y eût une Société établie
d'hommes qui , réuniſſant la connoiffance des
Arts à l'étude des Belles- Lettres , fuffent
chargés de faire devant les jeunes Artistes
Kij
196 MERCURE
DE FRANCE.
qui fe deftinent à la Peinture & à la Sculp
ture , des obfervations fur les compofitions &
les allégories des meilleurs Ouvrages qui ont
été produits. Je ne veux pas que ces hommes
inftruits vous dictent vos compofitions
, mais qu'ils vous faffent remarquer
les fautes que l'on a faites , afin que vous
les évitiez, Les préceptes qui entrent dans
l'ame par les exemples , frappent & s'arrêtent
; feuls , ils s'évanouiffent .
Que vous me faites de plaifir , Monfieur
, lorfque vous m'apprenez que cet
illuftre Protecteur des Arts , ce confervateur
, ce reftaurateur des belles chofes ,
vous a donné un Maître pour l'Hiftoite &
la Fable ! Vous auriez dû , Monfieur ,
confulter ce Maître inftruit , avant de
rendre votre réponſe publique. Il vous
auroit fait remarquer qu'une Egliſe Luthérienne
étant un Temple de Chrétiens
la convenance ne veut point que y
place des allégories fabuleufes ; & que fi
l'on en voit dans les nôtres , il faut les
mettre au nombre de ces fautes que l'on
doit éviter. Ce font bien des entraves
pour les Artiſtes , je l'avoue ; mais s'il ne
falloit que s'abandonner à la fougue d'une
imagination échauffée , ou aux caprices
d'un efprit vif & léger , fans obéir à la
convenance & à la décence , fans fe fou
l'on
.
197
JANVIER
. 1737.
7
mettre à la vérité , il n'y auroit pas tant
de mérite à réuffir dans les Arts. Les lauriers
de Raphaël & de Michel- Ange font
arrofés de fueur & couverts de pouffiere.
Vous me faites confeiller à M. Pigalle
de coucher le Maréchal dans fon lit ,
attendant l'inftant de fa mort . En vérité ,
Monfieur , vous êtes bien injuſte à mon
égard ! J'ai dit que le Héros repoſantſur
des lauriers , me paroîtroit encor plus grand ,
lorfqu'accablé par une maladie cruelle qui
pourroit lui faire éprouver dans ce moment
terrible quelque foibleſſe de l'humanité , il y
refifteroit en Philofophe & attendroit d'un
air affuré & tranquille le coup de la mort.
Cela veut-il dire qu'il foit dans fon lit ?
Ne peut- il pas être affis fur un focle ou
un trophée , foutenu par le Génie de la
France ou de la Victoire. Vous prétendez
qu'il eft bien plus grand de l'avoir repréfenté
prêt à mourir dans l'état de la plus
grande vigueur : outre que c'eft fortir ici
du vrai , dont on ne devroit jamais s'écarter
, nous fçavons tous , Monfieur , qu'un
Héros eft fujet , comme un autre homme
, à toutes les loix de la nature ; &
qu'il n'eft grand , que parce qu'il y réſiſte
davantage.
L'armure du Maréchal de Saxe eſt ,
dites-vous , dans le Coſtume. Il y a long-
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
temps que les Militaires n'ont plus les
cailles & les jambes armées ; il ne portent
que des cuiraffes & des demi- cuiraffes ,
excepté feulement les Officiers de tran
chée & de fappe , que l'on eft forcé de
punir pour les obliger de s'armer de pied
en cap ; précaution dont ils voudroient
bien fe difpenfer. Le François craint plus
l'embarras & la fatigue , que le danger.
Il feroit à fouhaiter que l'on devint abfolument
exact dans le Coſtume . En apprenant
chez les Ecrivains les révolutions
des chofes & les grands événemens , nous
devrions lire dans les Ouvrages des Peintres
& des Sculpteurs l'hiftoire des Coutumes
& des Ufages des différentes Nations.
Ces Statues des Grecs & des Ro
mains font vêtues comme ils l'étoient de
leur temps on ajufte nos Héros comme
eux, parce que cela eft , dit- on , plus noble
; & cependant , voyez en même temps
quelle contradiction ! fur notre Théâtre
on habille Agrippine , Cléopâtre & Zaïre
comme des Françoifes de nos jours. Il en
faut excepter deux Eleves ( 1 ) de Melpomene
, qui joignant à la nobleffe & à la
grandeur du jeu , l'expreffion forte & pathétique
des paffions , ont tenté les pre-
( 1 ) Mlle Clairon & M. le Kain. Leur exemple
a été fagement fuivi par Mlle Huff.
JANVIER. 1757 . 1 ୭୭
7
miers de reproduire le Coftume de la
belle antiquité. Le public a applaudi , &
les Artiftes , qui dans cette partie ſon juges
, les exhortent vivement à ramener
le vrai au Théâtre : on peut tout ofer
avec le goût fage & décidé qu'ils font
paroître.
Je n'ai point dit , Monfieur , que M.
Pigalle devoit faire affeoir la France la
balance à la main , ni recevant les hommages
des nations vaincues ; j'ai dit qu
dans le cas où M. Pigalle auroit pu , con.
venablement au fujet , la repréfenter af
fiffe , il devoit le faire plus décemment
que fur les degrés d'une pyramide. Mais
le Maréchal defcendant au tombeau , il
faut que la France foit entre lui & la
mort j'en conclus qu'elle doit être debour.
Dans un moment fi vif & fi intéreffant
, elle n'a pas dû s'affeoir . En vain
vous m'alléguez la néceffité de lier les différens
plans des figures : fi les plans font
faire des fautes de convenance & de décence
, il faut les changer.
J'ai applaudi à l'expreffion de l'Hercule
, elle eft rendue : mais je l'aurois
voulu plus forte. Ce n'eft point une faute,
cela veut dire , que j'en ferois plus af
fecté . Mon fentiment n'eft point une loi
c'est une idée proposée .
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
J'ai répondu à ceux qui prétendoient
que l'enfant qui pleure étoit le génie du
Maréchal , que M. Pigalle ne l'avoit point
caractérisé comme le génie de ce Heros.
Je fuis bien éloigné de confeiller l'emploi
d'une allégorie qui feroit inutile.
Mais vous me faites dire cette abfurdité.
Eh! Monfieur , relifez ma Brochure.
J'ai fait l'explication du Maufolée dans
l'ordre des impreffions que j'ai reçues ,
& même à l'avantage de M. Pigalle.
L'inftant qui précede la mort du Maréchal
, eft ce que l'Artiste a voulu repréfenter
; car il frappe au premier afpect.
Tout ce qui eft dans fon fujet doit y
concourir , & par conféquent l'expreffion
des animaux me paroît contradictoire.
Le jugement que j'ai porté de la figure
de la mort auroit dû vous faire
foupçonner , que connoiffant les loix &
la pratique de la compofition , je puis
être ou devenir un jour un Artiſte ; que
je n'ai point affecté le fçavant en relevant
de petits détails que je fçais que l'on
néglige dans les modeles pour les rendre
dans l'exécution ; & loin de ménager un
homme que vous rencontrerez peut - être
quelque jour dans la carriere où vous
entrez , vous me dites la choſe du monde
la plus défobligeante . Je n'y répondrai
JANVIER. 1757. 201
J
rien , Monfieur parce je me fais un ſecret
plaifir de croire que vous en êtes
fâché.
Vous demandez un Epitaphe pour mettre
fur la pyramide. Il n'y faut qu'une
Infcription , parce que dans le fujet de
M. Pigalle , le Maréchal n'eft point mort ,
& la pyramide eft cenfée avoir été élevée
de fon vivant. Mon avis eft que l'on y
grave ce peu de mots : MAURICE COMTE
DE SAXE , ET MARECHAL DE FRANCE.
Le nom d'un grand homme fuffit à fon .
éloge.
GRAVURE.
DEPUIS que nous avons annoncé le
projet de la carte de France , on a vu
paroître tous les mois une nouvelle
feuille. On débite actuellement la
quatrieme.
Plufieurs perfonnes inftruites
de l'exactitude de cette carte & de la
beauté de la gravure , en ont demandé
de toutes parts à M. Caffini pour les
provinces c'est ce qui l'a engagé à en
envoyer dans toutes les Capitales des
généralités du Royaume. On les trouvera
dans ces Villes , chez Meffieurs les
:
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
Directeurs des carroffes & voitures publi
ques.
Le fieur Gaillard vient de mettre aut
jour deux eftampes , l'une gravée par feu
M. Sornique , & qui repréfente une Bergere
chantant des paroles notées ; un jeune
homme l'accompagne de fa flûte.
L'autre eftampe eft de M. Gaillard
& l'on y voit un jeune garçon qui ſe
délecte à boire du vin , tandis que derriere
lui une petite fille en marque
fon
chagrin , & montre un air jaloux . Ces
deux morceaux , qui font parfaitement bien
exécutés , font d'après les tableaux de
M. Jeaurat Peintre de l'Académie Royale .
Ils fe vendent chez l'Auteur , rue S..
Jacques au deffus des Jacobins , entre un
Perruquier & une lingere , à Paris.
Le fieur Feffard a mis au jour le Portrait
de M. le Cardinal de Luynes ; Archevêque
de Sens , premier Aumonier de
Madame la Dauphine , & l'un des quarante
de l'Académie françoife . Il l'a gravé
d'après M. Latinville , & le vend chez
lui , rue S. Thomas du Louvre.
JANVIER. 1787. 293
(
ARTICLE V..
SPECTACLES.
COMEDIE FRANÇOISE.
Le lundi 27 Décembre les Comédiens
François ont remis La Princeffe d'Elide
Comédie en cinq actes , ornée de chants
& de danfes. Quoique les premiers rôles
foient remplis par Mlle. Gauffin & M.
Grandval ( c'eft annoncer qu'ils ne peuvent
l'être mieux ) elle n'a fait fur le
Public qu'une foible impreffion . L'ano
nyme qui a mis en vers la profe de Moliere
, n'a pas aidé à la faire briller . Une
pareille broderie n'étoit pas propre à embellir
l'étoffe. A la négligence de fes rimes,
& aux fréquens hiatus qui s'y trouvent ,
nous foupçonnons que ce rimeur pourroit
bien être un des nôtres , c'est- à-dire ,
un de ceux dont l'abondance fterile nous
prodigue tous les mois leurs vers plus que
libres , malgré les plaintes réitérées que:
nous en avons porté dans plufieurs de nos
I vj
204 MERCURE DE FRANCE .
Mercures. Eft-il permis à des barbouilleurs
de toucher au tableau d'Apelle ?
Le divertiffement du fecond acte a fait
plaifir , particuliérement le pas de trois
exécuté par Mlle Alart , les fieurs la
Riviere & Bouqueton . On a furtout applaudi
la précifion & la legéreté de
Mlle Alart. Le brillant de fes pas répond
aux agrémens de fa figure.
家
Les Comédiens François qui ont répréfentés
Dimanche de ce mois le Mercure
Galant , & le Lundi 10 Manlius Ca
pitolinus , Tragédie de M. de la Foffe ,
fe préparent à donner inceffamment la
Fille d'Ariftide , Comédie en cinq Actes
en profe , que nous avons déja annoncée ,
& que le Public attend avec une ſi juſte
impatience.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ont continué
jufqu'au fix de ce mois la Jeune Grecque ,
que Mlle Catinon a repréſentée avec
autant de décence que de fentiment &
d'ingénuité. Voici des vers à ce fujet ,
qui ne font que lui rendre juftice .
Policrite eft heureufe , & mérite de l'être :
Tous les coeurs lui font dûs , elle fçait les gagner
JANVIER. 1757: 205
Sans l'aimer , l'applaudir, on ne peut la connoître ;
Une pareille efclave eft faite pour régner.
GUERIN- DE FREMICOURT.
Le Lundi 10 , les mêmes Comédiens
ont rejoué cette piece , & doivent au
plutôt en donner une nouvelle en trois
Actes , traduite ou plutôt imitée d'une
Comédie Italienne en trois Actes , par M.
Mailhol , qui a déja enrichi ce théâtre de
plufieurs Drames.
CONCERT SPIRITUEL.
Le
vendredi 4 Décembre
, veille
de
Noel , le Concert
commença
par une Symphonie
de M. Géminiani
, fuivie
de Fugit
nox , Motet
à grand
choeur
de Boifmortier
. Enfuite
on chanta
un petit Motet
François
de M. ***. M. Vachon
joua
un Concerto
de violon
de fa compofi
tion. Mlle. Fel chanta
un petit
Motet
Italien
nouveau
. M. Balbaftre
joua fur l'orgue
un nouveau
Concerto
de fa compofition
. Le Concert
finit par Dominus
regnavit
, Motet
à grand
choeur de M. Mondonville
.
Le jeudi 25 , jour de Noel , on commença
par la premiere Piece de Clave206
MERCURE DE FRANCE.
cin de M. Mondonville , fuivie de Can
tate Domino , Motet à grand choeur de
Lalande. Enfuite M. Poirier chanta un
petit Moter François de M. *** . MM. Piffet
& Baron jouerent un Concerto à deux
Violons . Mlle Fel chanta un petit Motet
Italien nouveau. M. Balbaftre joua
fur l'orgue un Concerto de fa compoſition .
Le Concert finit par Venite exultemus
Motet àgrand choeur de M. Mondonville,
JANVIER. 1737.1 207
ARTICLE VI.
NOUVELLES ÉTRANGERES.
DU NORD.
DE PETERSBOURG , le 24 Novembre.
La temps s'étant remis au beau , on ne doute
pas que les troupes commandées par le Feld-Maréchal
Apraxin , ne continuent inceffamment leur
marche. Selon les nouvelles qu'on a de ces troupes
, il n'y regne ni maladie , ni défértion. On a
donné les ordres néceffaires pour que dans tous les
lieux de leur paffage , elles trouvaffent abondamment
des ſubſiſtances . Le dernier convoi des munitions
de guerre , deftinées pour cette armée ,
eft arrivé à Riga.
S. M. Impériale a envoyé plufieurs préfens à la
Reine de Pologne, Electrice de Saxe, & a ordonné
qu'on fit à Drefde une remife de cent mille roubles
, pour le foulagement des habitans de la cam ,
pagne , qui ont le plus fouffert de l'invafion des
troupes Pruffiennes.
DE WARSOVIE , le 13 Décembre.
Tous les Sénateurs ont reçu du Comte de Bef
tuchef, Grand Chancelier de Ruffie , une Lettre
circulaire , par laquelle ce Miniftre leur marque
que le fort déplorable de Sa Majesté , auquel Elle:
208 MERCURE DE FRANCE.
fa
•
n'a pas donné
le moindre
lieu , mérite
une com
paffion
égale
à la gloire
que Sa Majefté
s'eſt
acquife
par
fa noble
conftance
. Qu'il
doit
en même
temps
exciter
toutes
les Puiffances
, furtout
les
Puiffances
alliées
du Roi & de la République
,
prendre
à un événement
de cette
nature
une part
fenfible
. Que
les fuites
funeftes
qui
pourroient
réſulter
de la démarche
du Roi
de Pruffe
, tant
pour
le repos
commun
de l'Europe
, que
pour
chaque
Puiffance
en particulier
, & furtout
pour
les pays
voifins
des Etats
de S. M. Pruffienne
, font
évidentes
. Que
chaque
Souverain
a intérêt
, pour
propre
fûreté
, en faisant
cauſe
commune
avec
P'Impératrice
Reine
de Hongrie
& avec
le Roi , de
prendre
les mefures
convenables
non feulement
pour
procurer
à deux
Puiffances
injuftement
attaquées
, la fatisfaction
qui leur
eft dûe , mais
auffi
pour
preferire
au pouvoir
trop
étendu
du Roi de
Pruffe
des bornes
qui puiffent
à l'avenir
fervir
d'abri
contre
les infultes
d'un
tel voifin
. Le Comte
de Beftuchef
ajoute
que
l'Impératrice
de Ruffie
,
vivement
touchée
de l'infortune
du Roi , & ne
pouvant
voir
avec
indifférence
les entrepriſes
de
S. M. Pruffienne
, a pris
la réſolution
d'affifter
efficacement
& promptement
le Roi , & d'envoyer
un corps
confidérable
de fes troupes
au fecours
de Sa Majesté
. Que
ce corps
eft actuellement
en marche
fous
les ordres
du Feld-Maréchal
Apraxin
, & qu'une
néceffité
indifpenfable
l'obligera
de traverser
une partie
du territoire
de la Pologne
. Que
toutes
les perfonnes
qui jugeront
fans
prévention
, rendront
juftice
à un projet
qui ne
rend
qu'à
défendre
les Alliés
de la Ruffie
, & à rétablir
la paix
en Allemagne
, en y remettant
les
chofes
dans
un jufte
équilibre
. Que
fans
doute
les Polonois
faciliteront
, autant
qu'il
dépendra
JANVIER. 1757 209
7
d'eux , la marche des troupes Ruffiennes , & s'em
prefferont de concourir à venger le Roi leur maî
tre , & à faire échouer les vaftes deffeins du Roi
de Pruffe. « Rien , continue le Comte de Beſtu-
» chef , n'eft plus propre pour cet effet , que de
>>rétablir en Pologne l'harmonie & la tranquillité
» qui yfont troublées depuis fi long- temps , & de
>> prendre unanimement à coeur les circonstances
» préfentes. Ma très - gracieuſe Souveraine a déja
»donné tant de preuves convaincantes de l'amitié
fincere qu'Elle conferve pour la République , &
» de l'intérêt fenfible qu'Elle prend , tant au bien
>> de la Pologne en général , qu'à celui de chaque
>> Polonois en particulier , que je ne doute nulle-
>>ment que Votre Excellence ne foit tout- à-fais
>>perfuadée des fentimens de S. M. Impériale. Je
me flatte pareillement que Votre Excellence fe
»fera un plaifir d'engager fes compatriotes ani-
» més du point d'honneur & de l'amour qu'ils ont
»pour leur Roi , à faire prévaloir le malheur de
>> ce Prince fur des débats domeſtiques , & fur des
>>haines particulieres..... Le moyen le plus fûr
pde vous attirer l'approbation de S. M. Impériale,
» eft de gagner les bonnes graces du Roi votre
»maître , & de donner à ce Prince , ainſi qu'à la
République , des preuves inconteftables de votre
>>zele & de votre attachement. >>
Le bruit court que le Roi & la République , à
l'exemple des autres Puiffances de l'Europe , accorderont
inceffamment le titre d'Impératrice à
cette Princeffe, à qui la Pologne n'a donné jufqu'à
préfent que celui d'Autocratrice. Alors le fieur
Wolkonskoy prendra le caractere d'Ambaffadeur.
Ces jours derniers le Poftillon chargé des lettres
de Cracovie , a été affaffiné entre Rodofzice &
Konskie . On a retrouvé fa malle dans un endroit
210 MERCURE DE FRANCE.
écarté du grand chemin ; mais les paquets de let
tres qu'elle contenoit , avoient été enlevés.
DE STOCKOLM , le 15 Décembre.
La Suede étant garante de la paix de Weftphalie,
le Comte de Goes , Miniftre Plénipotentiaire de
la Cour de Vienne , & le Baron de Sack , Envoyé
Extraordinaire de celle de Drefde , après avoir
repréſenté au Roi la trifte fituation de la Saxe, ont
réclamé pour cet Electorat les fecours de la Cou
ronne. Sa Majesté a répondu qu'Elle voyoit avec
plaifir la confiance que lui témoignoient ces deux
Cours ; qu'Elle n'ignoroit pas les obligations que
Ja Suede avoit contractées par le Traité de Weftphalie
; qu'on la verroit toujours difpofée à les
remplir exactement : mais qu'avant de prendre
une réfolution définitive fur la réquifition faite
par l'Impératrice Reine de Hongrie , & par le
Roi de Pologne , Electeur de Saxe , il étoit indifpenfable
de fe concerter avec la Couronne de
France , garante du même Traité .
Cette Cour a renouvellé fon Traité avec la
France pour douze ans , à compter du 12 Juillet
1756.
:
Les Commiffaires établis par les Etats du royaume,
pour inftruire le procès des auteurs de la der.
niere confpiration , ont condamné le Comte de
Hardt & le Baron Eric de Wrangel , à perdre la
tête.
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 18 Décembre.
On célébra le 8 de ce mois l'anniverfaire de la
naiffance de l'Empereur, qui eft entré dans la qua.
JANVIER. 1757 . 217
1
rante-neuvieme année de fon âge. S. M. Impériale
, après avoir entendu la meffe à l'égliſe métropolitaine
, alloit fe mettre à table pour dîner en
public , lorsqu'on annonça que l'Impératrice
Reine reflentoit quelques douleurs. Une heure
après cette Princeffe accoucha d'un cinquieme
Archiduc , qui fut baptifé le même jour à fept
heures du foir par le fieur Crivelli , Nonce du
Pape. Le jeune Prince a été tenu fur les Fonts de
baptême par l'Archiduc Jofeph , & par l'Archidu
cheffe Marie-Anne , au nom de l'Electeur & de
l'Electrice de Baviere ; & il a été nommé Maximilien-
François - Xavier- Jofeph- Jean - Antoine- Vincelas.
Il fe porte , ainfi que l'Impératrice Reine ,
auffi bien qu'on puiffe le defirer.
Il fe tient de fréquentes conférences à la Cour ,
pour régler les opérations de la campagne prochaine.
On prépare à l'arcenal un train confidérable
d'artillerie . Le neuf on fit partir pour la
Moravie un grand nombre de recrues. Les Knès
Galitzin & Perlofeski furent préſentés hier à l'Empereur.
Le Comte d'Afpremont , Capitaine au
régiment de Linden , a épousé une fille du Comte
de Wolkenſtein . Cette cérémonie s'eft faite au
château de Wahringen , appartenant à la Comteffe
de Vafquez , d'où les nouveaux mariés parti
rent le lendemain pour aller paffer quelque temps
à la terre du Comte de Wolkenftein , dans le
-Tirol.
Dès que les Etats de Tranfilvanie ont été informés
des actes d'hoſtilité du Roi de Pruffe contre
l'Impératrice Reine , ils ont réfolu de donner à
Sa Majefté des preuves de leur zele & de leur refpectueux
attachement. En conféquence ils fe font
engagés à fournir deux mille hommes de recrues ,
pour compléter les régimens d'infanterie Hon212
MERCURE DE FRANCE.
groife. La Nobleffe & le Clergé , tant Catholique
que Luthérien Réformé & Grec de la même
province , ont offert en même temps de lever &
d'entretenir à leurs dépens un régiment de cavalerie
, de quatre cens cinquante maîtres. Les régimens
Saxons , qui viennent de Pologne , ont
employé à leur marche toute la diligence poffible.
Celui des Cuiraffiers du Prince Albert eft déja entré
en Boheme. Il a prisfes quartiers entre Hohen
mault & Konigfgratz.
DE GORLITZ , le 12 Décembre.
Sept ou huit cens hommes des troupes irrégu
lieres de l'Impératrice Reine pillerent il y a quel
ques jours plufieurs villages. Auffitôt que le fieur
de Lefchevitz , qui commande à Zittau , en fut
averti , il fit marcher un détachement pour couper
la retraite aux Autrichiens. Les Pruffiens ne pu
rent y réuffir. Les troupes de l'Impératrice Reine
s'étant partagées en deux corps, l'un fit face tandis
que l'autre fe retira avec le butin. Celui qui foutint
le choc des Pruffiens , ne tint ferme qu'autant
de temps qu'il étoit néceffaire pour mettre en fûreté
les effets enlevés. Il ſe diſperſa enſuite , & il
reprit par pelotons la route de Boheme .
Un corps de cinq mille Pruffiens tenta hier de
furprendre le Bourg de Pafberg , fitué à fix lieues
de Leitmeritz. Ils attaquerent avec une vigueur
extraordinaire ce pofte , qui fut défendu de même
par un bataillon du régiment de Harſch. Les Officiers
de ce bataillon ont montré autant d'habileté
que de valeur. L'action a duré fept heures , & les
ennemis fe font retirés après avoir perdu cinq cens
vingt- huit hommes . On leur a pris quatre canons.
Du côté des troupes de l'Impératrice Reine, il n'y
2
JANVIER. 1757 213
3
2 eu que quatre-vingt-trois hommes tués ou bleffés.
DE DRESDE , le 21 Décembre.
Depuis quelques jours le Roi de Pruffe a ordonné
de prendre une note de tous les habitans de
cette ville , en état de porter les armes. Les artifans
, à l'exception des maçons , ne font pas com
pris dans ce dénombrement.
On arrêta derniérement à la porte de cette ville
un courier qui venoit de Warfovie , & on lui ôta
des dépêches qu'il apportoit à la Reine. Sur les
plaintes que cette Princeffe en a portées, le Baron
de Wyllich a répondu que S. M. Pruffienne ne
vouloit plus permettre d'autre correſpondance entre
Drefde & Warfovie , que celle de la pofte ordinaire.
DE FRANCFORT , le 15 Décembre.
Sur les Monitoires réitérés de l'Empereur , la
Régence s'eſt enfin déterminée à défendre formellement
toutes levées de foldats pour le fervice
du Roi de Pruffe. Cette ville , pour n'avoir pas fazisfait
plutôt fur cet article à la réquiſition de
S. M. Impériale , & pour avoir différé de publier
les Refcrits à l'occafion de l'entrée des Pruffiens
dans la Saxe , a été condamnée à une amende.
ESPAGNE.
DE MADRID , le 21 Décembre.
Selon les avis reçus d'Algezire , l'Amiral Hawke
a fait enlever fous le canon de cette Place un Bâtiment
Anglois , qu'un Armateur François y avoit
214 MERCURE DE FRANCE.
conduit. L'Officier Eſpagnol, qui commande dans
la ville , s'eft oppofé , autant qu'il étoit en fon
pouvoir , à cette violence . Il a fait tirer fur les
Anglois , & il y en a eu près de cent cinquante
tués ou bleffés. Cependant ils n'ont pas laiffé de
reprendre le Navire dont l'Armateur François s'ésoit
rendu maître.
Les fecouffes de tremblemens de terre continuent
de fe faire fentir en divers endroits du Portugal.
Sur la fin du mois dernier elles ont été trèsfréquentes
à Vireu . Il y en eut une violente le 28
à Barcellos. Depuis le 4 jufqu'au 9 de ce mois , on
en a effuyé plufieurs à Cafcaes, à Cintra, à Colares
& à Ocyras. Celle du 8 renverfa pluſieurs maiſons
à Sezimbra.
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , le 28 Décembre.
Le 15 la Chambre des Communes accorda cinquante
- cinq mille Matelots pour le ſervice de la
Flotte Royale , en y comprenant onze mille quatre
cens dix-neuf Soldats de Marine. Elle réfolut
en même temps qu'il feroit alloué quatre livres
fterlings par mois pour chaque homme, la dépenſe
de l'artillerie étant compriſe dans cet article. Le
17 elle décida qu'une taxe de quatre ſchelings par
livre fterling , feroit levée fur les terres.
Les ouvriers des mines de Redbrook , & les
charbonniers de la forêt de Déan , s'attrouperent
tumultueufement il y a quinze jours , & pillerent
plufieurs navires chargés de grains.
Le Baron Théodore de Neuhoff , qui après
avoir tant fait parler de lui , étoit prefque entiérement
oublié , vient de terminer les jours dans la
ป
JANVIER. 1757 . 213
prifon du Fleer , où il a éprouvé , pendant les deux
dernieres années de fa vie , la plus affreuſe miſere.
· La Chambre des Communes accorda le 22 au Roi
douze cens treize mille fept cens quarante-fix livres
fterlings pour l'entretien de quarante - neuf mille
fept cens quarante- neuf hommes de troupes de
terre , en y comprenant quatre mille huit invalides
; quatre cens vingt - trois mille neuf cens
foixante-trois livres fterlings pour les garnisons de
Gibraltar & des Colonies de l'Amérique ; quarante-
fept mille foixante pour les Officiers Généraux
, & pour l'Etat Major ; vingt - trois mille trois
cens trente - cinq pour les troupes Heffoiffes , &
quatre cens trente- trois mille vingt- cinq pour les
troupes Hanovériennes. Les troupes Heffoiffes
ont enfin quitté leur camp pour prendre les quartiers
d'hyver que le Parlement leur a affigné dans
les villes de Saliſbury , de Wincheſter & de Southampton.
On fe propofe de lever inceffamment
deux nouveaux régimens de Montagnards Ecoffois
. Les nouvelles de l'Amérique continuent d'être
défagréables. On a appris que les Chiroquois ,
qui venoient de renouveller leur alliance avec les
Anglois , s'étoient faifis par furpriſe d'un Fort
qu'ils avoient permis de conftruire fur leur terri
toire.
FRANC E.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
LE 13 Décembre , le Parlement qui avoit reçu
les ordres du Roi par M. le Marquis de Dreux ,
Grand Maître de Cérémonies , s'affembla pour
le Lit de Juftice , que Sa Majesté avoit réfolu
216 MERCURE DE FRANCE.
de tenir. M. de Lamoignon , Chancelier de France
, accompagné d'un grand nombre de Confeillers
d'Etat & de Maîtres des Requêtes , fe
rendit au Palais . Les Maréchaux de France , s'y
rendirent en corps avec toute la Connétablie.
Vers les neuf heures & demie du matin , le Roi ,
qui avoit couché à la Meute , partit de ce Château ,
ayant dans fon carroffe Monfeigneur le Dauphin ,
le Duc d'Orléans , le Prince de Condé & le Comte
de Clermont. Sa Majefté étoit accompagnée d'un
nombreux détachement de fes Gardes du Corps ,
d'un détachement de cinquante Gendarmes de fa
Garde , de pareils Détachemens de la Compagnie
des Chevaux- Legers , & des deux Compagnies
des Moufquetaires. Devant le carroffe de Sa Majefté
étoit le vol du Cabinet. Le Roi arriva fur les
dix heures & un quart à la Sainte Chapelle ,
où les Maréchaux de France , les Chevaliers des
Ordres , les Gouverneurs & Lieutenans - Généraux
de Provinces , s'étoient affemblés pour l'attendre .
Le Prince de Conty & le Comte de la Marche
y avoient auffi devancé Sa Majefté. Elle monta
les degrés , précédée de fa Cour , au fon des
Trompettes , Hautbois , Fifres & Tambours de
la Chambre . Deux Huiffiers de la Chambre portoient
leurs Maffes devant le Roi . L'Abbé de
Vichy-Chamron , Tréforier de la Sainte Chapelle ,
à la tête des Chanoines , préſenta au Roi la vraie
Croix à baifer , & le complimenta. Le Roi entendit
la Meffe , qui fut célébrée par l'Abbé
Châtelain , Chapelain de Sa Majefté , & pendant
laquelle on exécuta le Motet , Laudate Dominum
in Sanctis ejus , de la compofition du ſieur Bréval ,
Maître de Mufique de la Sainte Chapelle . Lorfque
le Roi eut entendu la Meffe , quatre Préfidens
& fix Confeillers , députés par le Parlement , vinrent
JANVIER. 1757. 217
accoururent à Versailles. Heureufement cette bleffure
, dont l'étendue avoit effrayé , étant peu profonde
, n'a eu aucune fuite fâcheufe , & a été
promptement cicatrifée . Le Roi a envoyé des
lettres d'attribution à la Grand' Chambre du Parlement
de Paris , pour inftruire le procès de ce
fcélérat . Sa Majefté a été purgée le 9 , & s'eft
levée l'après- midi en très bonne fanté. Le 10
les Députés des Etats de Bretagne eurent audience
du Roi . Ils furent préfentés à Sa Majefté par M.
le Duc de Penthievre , Gouverneur de la Province
, & par M. le Comte de Saint- Florentin
Miniftre & Secretaire d'Etat . La Députation étoit
compofée , pour le Clergé , de l'Evêque de Quimper
, qui porta la parole ; du Comte de Morant ,
Meftre de Camp , Lieutenant du Régiment de
Dragons de la Reine , pour la Nobleffe , & du
fieur de Prévin , Maire de la ville de Nantes , pour
le Tiers Etat . Le 11 , le Roi dîna en public
en robe de chambre dans fon grand Cabinet.
Sur les neuf heures du foir , Sa Majesté reçut
les révérences des Dames de la Cour . Hier le
Roi s'eft habillé , & a tenu confeil d'Etat . La
Famille Royale & la nation ont fait fuccéder aux
pleurs & aux inquiétudes , les plus vifs tranſports
de joie ; & les Eglifes ne retentiffent que d'actions
de graces.
Sa Majefté , la furveille de ce déſaftre , avoit
fait la cérémonie de recevoir Chevaliers de l'Ordre
de Saint Louis le Prince de Robecq , Brigadier ,
Colonel du Régiment d'Infanterie de Limofin ; le.
Marquis de Cambis , Brigadier , Meftre de Camp
Lieutenant du Régiment de Cavalerie de Bour
bon ; le Prince de Rohan , Colonel d'un Régiment
d'Infanterie , le Comte de Civrac , Colonel
du Régiment Royal des Vaiffeaux ; le Comte du
K
218 MERCURE DE FRANCE.
·
Châtelet-Lomont, Colonel du Régiment de Navarre
; le Comte de Montmorency- Laval , Colonel
du Régiment de Guyenne ; le Comte d'Eſtaing ,
Colonel du Régiment de Rouergue ; le Marquis
de Chaftelux , Colonel du Régiment d'Auvergne
; le Comte de la Tour- Dupin , Colonel dans
le Corps des Grenadiers de France ; le Marquis
de Saint Chamond , Colonel d'un Régiment
d'Infanterie , le Comte d'Uffons - de Bonnac , Réformé
dans le Régiment de Briffac ; le fieur de Laubepine
, Meftre de Camp Réformé à la fuite du
Régiment de Cavalerie de Bauvillier ; le Comte
de Bethune , Meftre de Camp du Régiment
Royal Pologne , Cavalerie , le Marquis de Clermont-
Tonnerre, Capitaine au Régiment du Meftre
de Camp Général de la Cavalerie , avec rang
de Meſtre de Camp ; le Compte de Fumel , Meftre
de Camp d'un Régiment de Cavalerie ; le
Marquis de Caraman , Meftre de Camp d'un Régiment
de Dragons ; le Marquis de Cruffol-d'Am--
boife , Capitaine- Lieutenant des Chevaux- Légers
de Berry ; le fieur Fargès ; Capitaine dans le Régiment
de Cavalerie de Harcourt , avec rang de
Meſtre de Camp ; le Comte de Saint - Chamans
Premier Cornette des Chevaux- Légers de Bourgogne
; le Marquis de Janfon , Enfeigne des Gendarmes
d'Aquitaine ; le fieur du Hamel de Maifoncelle
, Lieutenant -Colonel du Régiment de
Cavalerie de Montcalm ; & le Marquis de Chaftenai
, Moufquetaire , ci-devant Enfeigne des
Gendarmes Anglois. Le 10 , jour de l'audience
des Députés des Etats de Bretagne , le Roi reçut
auffi Chevalier de Saint Louis le Comte de Morant
, Député de ces Etats pour la Nobleffe , auquel
Sa Majesté avoit accordé précédemment la
Croix
>
1
1
FEVRIER. 1757.
219
#
Le Roi a nommé Lieutenant-Général de fes
Armées le Prince Louis de Wirtemberg , Maréchal
de Camp , Meftre de Camp d'un Régiment de
Cavalerie Allemande. Sa Majefté a accordé le
grade de Brigadier de Cavalerie au Comte de Lameth
,Meftre deCamp d'unRégiment de Cavalerie.
Elle a donné la Brigade , vacante dans le Régiment
Royal des Carabiniers par la retraite du
Chevalier de Montmorency , au Vicomte de
Dutfort , Meftre de Camp Réformé de Cavalerie
; celle qui vaquoit par la retraite du Comte
de Buffy - Lameth , à M. de la Tour , Lieutenant-
Colonel de la Brigade ci - devant Braffac ;
& celle dont le Marquis de Braflac s'est démis ,
à M. Pinon- de Saint - Georges , Capitaine dans
le Régiment du Colonel Général de la Cavalerie ,
avec rang de Meftre de Camp.
Monfeigneur le Dauphin prit féance le 15 Jan
vier au Confeil d'Etat.
Les Prévôt des Marchands & Echevins terminerent
le 15 la Neuvaine qu'ils ont faite dans l'Eglife
de Sainte Géneviéve , où le concours des
Citoyens de cette Capitale & la ferveur de leurs
prieres ont marqué tout leur amour pour la perfonne
du Roi , & le 16 , ils affifterent dans la
même Eglife à une Meffe folemnelle , fuivie du
Te Deum , en action de graces de l'heureux &
prompt rétabliſſement de la fanté de Sa Majeſté.
Le Roi étant parfaitement rétabli , entendit
le 16 de ce mois la Meffe dans la Chapelle. On
y chanta le Te Deum , de la compofition du
fieur Rebel , Surintendant de la Mufique de la
Chambre de Sa Majesté . Cette Hymne fut entonnée
par l'Abbé Gergoy , Chapelain ordinaire
de la Chapelle-Mufique , revêtu du Surplis &
de l'Etole .
Kij
226 MERCURE DE FRANCE .
Le même jour , le Roi fit l'honneur à la ville
de Rheims de recevoir fes Députés , qui complimenterent
Sa Majefté for l'heureux rétabliffement
de fa fanté . Ils furent préſentés au Roi
par M. le Comte de Clermont , Prince du Sang ,
Gouverneur de la Province de Champagne , &
par M. le Comte de Saint- Florentin , Miniftre &
Secretaire d'Etat . Les Députés étoient MM . Rogier
, de la Salle - de l'Etang , de Bourgogne , &
Mopinot-de la Chapotte , Capitaine de Cavalerie
au Régiment Dauphin.
Le 19 les Députés des Etats d'Artois eurent
audience du Roi , & furent préfentés à Sa Majefté
par M. le Duc de Chaulnes , Gouverneur de la
Province, & par M. le Comte d'Argenfon , Minif.
tre & Secretaire d'Etat. La Députation étoit compofée
, pour le Clergé , de l'Evêque de Saint-
Omer , qui porta la parole ; du Marquis de Creny
, pour la Nobleffe ; & du fieur De Canchy ,
Maire d'Atras , pour le tiers Etat.
Le Roi a accordé au Duc de Bouillon la permiffion
de lever dans le Duché de Bouillon ,
pour le fervice de Sa Majefté , un Régiment d'Infanterie
de deux Bataillons , fur le pied étranger ,
dont le Prince de Bouillon , fon petit fils , a été
nommé Colonel.
Sa Majefté ayant permis au Corps de fa Mufique-
Chapelle , de célébrer fa convalefcence par
un Te Deum chanté dans la Chapelle du Châ
teau , ce Corps s'eft acquitté le vingt de ce devoir.
La Reine & la Famille Royale ont affifté
à cette cérémonie. L'Abbé Gergoy , Chapelain.
ordinaire de la Chapelle-Mufique , a entonné
P'Hymne . Le Motet étoit de la compofition , &
a été exécuté fous la direction du hieur Mondonville
, Maître de Mufique de la Chapelle,
FEVRIER. 1757. 22
Le Roi a fait remettre cent mille écus aux Curés
de Paris , pour être diftribués aux pauvres de leur
Paroiffes.
La nuit du 17 au 18 Janvier , le fcélérat
qui a ofé attenter à la vie du Roi , fut amené
de Verfailles à Paris. Il a été mis à la Concier
gerie dans la Tour de Montgommery. Cet affaffin
a été efcorté par des Sergens & des Gre→
nadiers des Gardes Françoises , la bayonnette au
bout du fufil , leurs Officiers à cheval , ainfi que
par les Gardes de la Prevôté de l'Hôtel. Il étoit
dans une gondole accompagné d'un Lieutenant ,
d'un Exempt , de deux Gardes & du Chirurgien
de la Prevôté. La gondole étoit fuivie de deux.
caroffes , dans l'un defquels étoit un prisonnier
avec deux Gardes .
· Pendant le cours de l'année derniere , il eft
mort à Paris dix - fept mille deux cens trente - fix
perfonnes il s'y eft fait quatre mille fept cens
dix mariages , & vingt mille fix baptêmes : le
nombre des enfans trouvés a été de quatre mille
fept cens vingt - deux.
On mande de Calais , que les Capitaines Caron
& Bachelier , qui commandent les Corfaires
le Prince de Soubize & le Saint-Louis , de Dunkerque
, ont pris & ont conduit dans ce premier
Port les Navires Anglois le Château d'Edimbourg
, de 160 tonneaux , chargé d'huile , & le
Guillaume , de 100 tonneaux , dont la cargaifon
eft compofée d'oranges , de citrons , de limons
& de raifins .
Les mêmes Corfaires ont pris , & ont fait conduire
à Fécamp un troifiéme Navire Anglois appellé
le Nanfey Betty , de 150 tonneaux
chargé de farines , de fucre , de tabac , de draps.
& d'autres marchandifes.
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
Le Navire Anglois la Concorde , de 250 tonneaux;
chargé de tabac & de fer , a été pris par
le Corfaire le Poftillon , de Morlaix , qui l'a fait
conduire à Cherbourg.
"
Il eſt arrivé à Saint- Vallery en Caux un Senaw
'Anglois , d'environ 100 tonneaux qui a été
pris par le Corfaire la Sainte- Barbe de Morlaix
, & qui eft chargé de tabac , de brai & de
goudron.
Le Corfaire le Machault , de Granville , commandé
par le Capitaine Magnonnet , y a fait conduire
le Navire Anglois le London , de Poole ,
de 130 tonneaux , chargé de vin , de fel ,
d'orange
& de citrons , dont il s'eft emparé.
Ön écrit de Morlaix , que le Corfaire la Ci
gale , de Saint-Malo , y a fait conduire les Navires
Anglois le Luk , de 180 tonneaux , chargé de
tabac & de fer , & le Rodalan , de 120 tonneaux ,
chargé de diverfes marchandifes.
Le Navire Anglois le Neptune , de Boſton ,
chargé de quatorze cens quintaux de morae , a
été pris par le Capitaine Laurent Hirigoyen ,
commandant le Corfaire le Saint -Jean- Baptifte ,
de Bayonne.
Un autre Bâtiment Anglois appellé le Friendfip
, de 60 tonneaux , chargé de faumon , ayant
été jetté par le mauvais temps fur la Barre de
Bayonne , a été conduit en ce Port par le nommé
Sallenave , Pilote Lamaneur.
Le Corfaire l'Aimable Dauphin , de Saint-
Jean- de- Luz , s'eft emparé d'un Navire Anglois
qui eft arrivé au Paffage , & dont la cargaison eft
compofée de 180 boucauts de tabac .
On apprend par des lettres écrites de la Ciotat
, qu'il y eft arrivé un Navire Anglois , qui
avec fa cargaifon eft eftimé environ trois cens
FEVRIER. 1757 . 223
mille livres , & qui a été pris par le Corfaire le
Fleuron , de Marfeille , dont eft Capitaine Jean-
André Arnoux.
On apprend par des lettres écrites de Saint-
Malo , que le Corfaire la Vengeance , de ce Port ,
y eft rentré avec le Navire le Grand Alexan→
dre , de Nantes , de 350 tonneaux , armé de 14
canons , chargé de fucre , de café , de coton &
d'indigo , qu'il a enlevé au Corſaire Anglois le
Terrible , de Londres , de 24 canons & de 202
hommes d'équipage , dont il s'eft auffi rendu
maître , & qui a été conduit à Morlaix . Le fieur
Bourdas , Capitaine de la Vengeance , ayant été
tué dès le commencement du combat , le comman→
dement eft échu au fieur de Breville , qui , par
fa bravoure & fa belle manoeuvre , a mis ces
deux bâtimens dans l'impoffibilité de lui échapper.
On mande de Marfeille , que le Capitaine
Pierre-Antoine Martiche , qui commande le Corfaire
le Grand Alexandre , de ce Port , y a conduit
un Navire , dont le Capitaine a déclaré que
le chargement , qui eft eftimé plus de quinze
cens mille livres , appartient aux Anglois.
Le 20 Janvier , les Actions de la Compagnie
des Indes étoient à quinze cens deux livres , dix
fols les Billets de la premiere Loterie Royal , à
neuf cens foixante ; ceux de la troifieme Loterie
à fix cens quatre-vingts. Ceux de la feconde Lote
rie n'avoient point de prix fixe.
Κίν
224 MERCURE DE FRANCE.
BÉNÉFICES DONNÉS.
SA Majefté a donné l'Abbaye d'Humblieres ,
Ordre de Saint Benoît , Diocèle de Noyon , au
Prince Camille de Rohan , & l'Abbaye de la Chalade
, Ordre de Cîteaux , Diocèfe de Verdun ,
à M. l'Abbé de Broglie.
Le Roi a donné l'Abbaye Réguliere de Corneux
, Ordre de Prémontré , Diocèle de Befançon
, à Dom de Belloy , Religieux du même Or
dre , & Prieur de Bellofane , & celle de Puy
d'Orbe , Ordre de Saint Benoît , Diocèfe de Langres
, à la Dame Caillet , Prieure de cette Maifon .
SUPPLEMENT
A L'ARTICLE CHIRURGIE.
NOUouSs avons annoncé le mois dernier l'établiffement
de l'hôpital de M. le Duc de Biron , &
promis de rendre au Public le compte le plus
exact & le plus fidele des maladies & traitemens
par les dragées du fieur Keyfer. En conféquence
voici le compte du premier traitement fait fous
les yeux de MM. Morand , Guerin , Faget , du
Fouard , & autres..
EXTRAIT des Regiftres de l'hôpital de M.
le Duc de Biron.
Le 18 Novembre 1756 , il entra dans ledit hôpital
douze foldats du Régiment des Gardes . Nous
croyons en devoir rapporter les noms , l'état où
FEVRIER. 1757. 223
ils étoient lors de leur entrée & leur guérifon
, le tout attefté par MM . les Chirurgiens
ci- deffus , fuivant leurs certificats déposés dans les
archives dudit hôpital.
Premier malade . Le nommé Briffon avoit une
ch..... depuis trois mois & plufieurs ch .....
& un engorgement confidérable aux glandes inguinales
des deux côtés , eft forti le 28 Décembre
1756 entiérement guéri , & ne reffent plus
aucune incommodité.
Deuxieme malade. Le nommé Bellerofe avoit
des puftules répandues fur toutes les parties du
corps , à la fuite de plufieurs accidens vénétiens ,
eft forti le même jour entiérement guéri .
Troisieme malade. Le nommé S. Julien avoit
un ch .. , confidérable qui rongeoit le filet , eft
forti le même jour entiérement guéri .
Quatrieme malade. Le nommé Piot avoit des
douleurs confidérables à la tête , un affoupiffement
continuel , des bouffiffures , une ſurdité furvenue
à la fuite d'un bubon rentré , eft forti le
même jour entiérement guéri , & a recouvré l'entendement.
Cinquieme malade . Le nommé d'Amour avoit
un phim... & plufieurs ch... eft forti le même
jour entiérement guéri .
Sixieme malade. Le nommé Vermenton avoit
deux p... fuppurant , une ch... depuis 4 ans , & un
engorgement dans le canal de l'uretre , qui empêchoit
la libre iffue des urines , entiérement guéri de
la maladie vénerienne & des accidens ci -deflus ;
mais a refté quelques jours de plus que les autres
, pour prendre encore quelques dragées.
Septieme malade. Le nommé Bavoyau avoit
des ch.... & des puftules fuppurantes aux cuiffes
& dans diverfes autres parties de fon corps ,
126 MERCURE DE FRANCE.
eft forti le même jour entiérement gueri.
Huitieme malade. Le nommé Robert avoit
un bubon ou p... chancreux au prépuce , & un
autre plus confidérable à la racine de la V...
avec des puftules aux parties fupérieures de la
cuiffe , eft forti le même jour entiérement guéri.
Neuvieme malade. Le nommé la Vertu avoit
des ch... repandus en diverfes parties , des porreaux
& des crêtes , eft forti le même jour entierément
guéri .
Dixieme malade. Le nommé Simon avoit des
douleurs vagues par tout le corps , pour lesquelles
il avoit été traité inutilement par les remedes
ordinaires , eft forti le même jour , & ne reffent
plus aucune douleur.
Onzieme malade. Le nommé Blondin avoit
des ulceres & des puftules en diverfes parties du
corps , eft forti le même jour entiérement guéri .
Douzieme malade. Le nommé Julien avoit un
phim... & quantité de puftules fur toutes les parties
, eft forti le même jour entiérement guéri.
Tous les états ci-deffus ont été vérifiés , les
traitemens fuivis , & les guérifons conftatées &
certifiées par MM. Faget , du Fouard , Morand,
Guerin & plufieurs autres Docteurs en Médecine
& Maîtres en Chirurgie , qui ont voulu voir.
Ileft aifé d'ailleurs d'examiner les foldats qui
font fortis & que l'on nomme , & après des faits
auffi yrais , auffi authentiquement reconnus , &
expofés au plus grand jour , il feroit bien difficile
, & il y auroit bien de l'entêtement de ſe
refufer à la vérité.
Il faut obferver auffi que les foldats ci-deffus entrés
dans l'hôpital dans la faifon la plus rude , n'ont
eu ni bains , ni diette , qu'ils y ont vécu de viande ,
& bu du vin pendant tout le traitement , & qu'ils
FEVRIER . 1757. 227
F
font fortis avec l'embonpoint le meilleur , fans
reffentir aucune espece d'incommodité , & ont
pu aller faire leur fervice le même jour .
Il est entré le 28 Décembre 1756 , jour de
la fortie de ces malades , onze autres foldats dont
nous rendrons pareillement le mois prochain un
compte auffi fidele.
MORT S.
DAME Marie-Marthe de Saint-Pierre de Saint-
Julien , Epoule de Jean- Charles , Marquis de
Senneterre , Chevalier des Ordres du Roi , &
Lieutenant Général des Armées de Sa Majefté ,
mourut à Paris le 17 Septembre , âgée de 75
ans.
Dame Anne-Victoire de Cambis - de Velleron ;
Epoufe de Meffire François - Fortuné , Comte
d'Herbouville , Meftre de Camp de Cavalerie , &
fous-Lieutenant des Gendarmes d'Aquitaine , eft
morte à Paris le 22 Septembre , âgée de 31 ans.
>
Meffire Jofeph de Guyon de Crochans , Archevêque
d'Avignon , Evêque Affiftant du Trône ,
& Abbé de l'Abbaye de Rocamador en Sicile ,
eft mort le même jour à Avignon , dans la 83ª
année de fon âge. Il avoit été nommé en 1709
à l'Evêché de Čavaillon , & en 1742 à l'Archevêché
d'Avignon.
Meffire N... de Geoffreville , Abbé de l'Abbaye
de la Chalade , Ordre de Citeaux , Diocèfe
de Verdun , eft mort le 24 Septembre , âgé
de 80 ans.
Meffire Ferdinand Florent , Marquis du Châtelet
, qui avoit dans les dernieres guerres un
Régiment de deux bataillons portant ſon nom ,
228 MERCURE DE FRANCE.
eft mort à Besançon le 6 Janvier 1757. Il étoit
l'aîné de la maifon du Châtelet , & defcendoit
en ligne directe de Fréderic ou Ferri dit de Bitche
Duc de Lorraine , qui régna en 1205. Thierri
ouThéodoric fecond fils de ce Prince né en 117f ;
fit bâtir dans fon appanage une fortereffe , que
l'on appella Capelletum , le Châtelet , & qui don-,
na fon nom à la terre ou elle fut bâtie , & à
la pofterité de Thierri , qui fut la tige de la Mai
fon du Châtelet. Cette defcendance eft prouvée
par des titres authentiques tirés du tréfor des
Chartres de Lorraine , par les tombeaux , fceaux ,
nionnoies & autres anciens monumens publics
dont les témoignages ont été recueillis par le
fçavant Dom Calmet , dans la généalogie de cette
Maifon qu'il a compofée en 1741. M. le Marquis
du Châtelet avoit époufé Marie - Emanuelle
de Poitier , iffue de la Maifon Souveraine des
Comtes de Valentinois , & morte au mois de Janvier
1756. M. du Châtelet n'en a point eu d'enfans
; il laffe pour héritier M. le Marquis du
Châtelet, Lieutenant - Général des Armées du Roi,
Grand Croix de l'Ordre de Saint Louis , fon frere
unique.
AVIS.
LE Sieur Cartier , Anglois , donne avis au
Public , qu'il continue à diftribuer avec fuccès fon
Remede pour la guérifon de la Pierre & de la
Gravelle , en vertu d'une Permiffion de M. Senac
Premier Médecin du Roy , & de la Commiffion
Royale de Médecine. Ce Diffolvant qui diffout.
la Pierre dans la veffie & débarraffe les reins &
les autres vifceres de tout fable & gravier , n'eft
compofé que de feules Simples réduites en poudre
FEVRIER. 1757. 229
fans aucune mixtion chimique , comme M. le
Premier Médecin du Roi eft en état de le certifier.
Ce Remede eft agréable au goût & à l'odeur ,
& ne peut faire le moindre préjudice au corps.
Il eft au contraire ftomachique , & plus les malades
en prennent , mieux ils s'en trouvent pour
la gaieté & pour l'embonpoint . Il fe conferve trèslong-
temps , & peut fe tranfporter partout , même
dans les Pays étrangers. On ne sçauroit fixer
au jufte la quantité qu'il en faut pour l'entiere
diffolution de la pierre , elle doit être proportionnée
à la groffeur & à la dureté du caillou .
Tout ce qu'on peut affurer , c'eft que vingt à
trente prifes fuffifent ordinairement pour guérir
la gravelle. Le prix de chaque prife qui pefe deux
gros , eft de trois livres .
L'adreffe du fieur Cartier eft au College de
Narbonne , rue de la Harpe à Paris . On affran
chira les ports de Lettres,
AUTRE.
EAU pour les dents , faite par le fieur Vaccoffain
, Marchand Epicier-Diftillateur à Paris , rue
& vis -à-vis Saint André des Arts , au Mortier d'or.
Cette Eau a la propriété de conſerver & blanchir
les dents , & de diffoudre l'humeur glaireule
qui s'y attache , ce qui les corrode , mange les
gencives , & rend les dents chancelantes. Le prix
de la bouteille eft de douze fols . On diftribue
avec , un imprimé , qui apprend toutes les autres
propriétés de cette Eau , & la maniere d'en faire
ufage,
230 MERCURE
DE FRANCE .
AVIS.
ONN prie M. Tribout, Marchand de Draps
près la pofte aux lettres , de faire fçavoir
à l'adreffe du Mercure de quel endroit il
eft , afin de pouvoir lui donner les éclairciffemens
qu'il a demandés fur l'envoi du
Mercure par une lettre fans date , dans
laquelle il a obmis de mettre l'endroit d'où
il l'a écrit , & le lieu où il defire de recevoir
le Mercure , ou le particulier pour le
quel il s'intéreffe.
APPROBATION
.
J'ai lu , par ordre de Monfeigneur le Chancelier ,
le Mercure du mois de Février , & je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion ,
A Paris , ce 27 Janvier 1757.
GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
VERS à Mademoiſelle L *** , page s
21
Chacun a fa Folie , hiſtoire traduite de l'Arabe , 9
Le Feu & l'Eau , Fable ,
Lettre & Vers à Mademoiſelle R. D. V. àQ , 23,
I
231
Lettre à l'Auteur du Mercure , en lui envoyant
une Lettre d'un Pere à fon Fils , 2.9
Stances à Madame Dup... de Grav.
Vers à M. de Caumartin , 36
38
La nouvelle Mere d'amour , ou l'Amour raiſonnable
,
Fragment d'une Epître ,
39
43
Effai fur la Polygamie & le Divorce , traduit de
M. Hume ,
Vers à Madame d'Argenville la fille ,
Les Loix d'Amour ,
Vers fur la Mort de M. de Fontenelle ,
45
61
63
64
La Mere , l'Enfant & le Chat , Leçon en Vers à
Mademoiſelle la Comteffe d'O ...
Impromptu ,
65
67
Explication de l'Enigme & du Logogryphe du
fecond Mercure de Janvier ,
Enigme & Logogryphe ,
Chanſon ,
ART. II. NOUVELLES LITTERAIRES.
68
69
79
Extraits , Précis ou Indications de livres nouveaux
, 71
Séance de l'Académie des Belles Lettres de Montauban
,
110
ART. III. SCIENCES ET BELLES LETTRES.
Géographie. Lettre à Dom Calmet , fur celle qu'il
vient de donner au fujet de la Terre de Geffen ,
127
Médecine. Mémoire fur les Eaux minérales , 148
Chirurgie.
178
Séance de l'Académie de Besançon , 183
ART. IV. BEAUX - ARTS .
Mufique.
Gravure
185
186
232
S..
Architecture,
187
ART. V. SPECTACLES.
Comédie Françoiſe.
193
Comédie Italienne.
194
ARTICLE VI.
Nouvelles étrangeres ,
195
Nouvelles de la Cour , de Paris ,
&c. 204
ibid.
Edit ,
Bénéfices donnés , 224
Avis divers .
Supplément à l'Article de Chirurgie ,
Morts ,
La Chanson notée doit regarder la page 70.
ibid.
227
228
1
L
"
19.
TJ
De l'Imprimerie de Ch. Ant. Jombert.
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
JANVIER. 1757.
SECOND VOLUM E.
Diverfité, c'est ma devife. La Fontaine.
Chez
Cochin
filius .
PapillonScrip.
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
PISSOT , quai de Conty.
DUCHESNE , rue Saint Jacques .
CAILLEAU , quai des Auguftins.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , & Greffier- Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis au
recouvrement du Mercure , rue Sainte Anne ,
Butte Saint Roch , entre deux Selliers.
C'est à lui que l'on prie d'adreſſer , francs
de port , les paquets & lettres , pour remettre ,
quant à la partie littéraire , à M. DE BOISSY,
Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36 fols ,
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant,
que 24 livres pour ſeize volumes , à raison
de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles on
enverra le Mercure par la pofte , payeront
pour feize volumes 36 livres d'avance en s'abonnant
, & elles les recevront francs de port.
Celles qui auront des occafions pour le faire
venir , ou qui prendront les frais duportfur
leur compte , ne payeront , comme à Paris ,
qu'à raison de 30 fols par volume , c'eſt-àdire
24 livres d'avance , en s'abonnant pour
16 volumes .
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers, qui voudront faire venir le Mercure
, écriront à l'adreſſe ci - deſſus.
A ij
Onfupplie les perfonnes des provinces d'envoyerpar
la pofte , en payant le droit , le prix
de leur abonnement , ou de donner leurs ordres,
afin que le paiement en foit fait d'avance au
Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis ,
refteront au rebut.
Il y aura toujours quelqu'un en état de
répondre chez le fieur Lutton ; & il obfervera
de rester à fon Bureau les Mardi ,
Mercredi & Jeudi de chaque femaine, aprèsmidi
.
On prie les perfonnes qui envoient des Livres
, Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix .
On peut se procurer par la voie du Mercure
, les autres Journaux , ainfi que les Livres
, Estampes & Mufique qu'ils annoncent .
On trouvera au Bureau du Mercure les
Gravures de MM. Feffard & Marcenay.
KRAFOVERCA
REGL
MONA CENSIS
茶
MERCURE
DE
FRANCE.
JANVIER .
1757 .
ARTICLE PREMIER .
PIECES
FUGITIVES
ENEN VERS ET EN PROSE.
VERS
A
JEANNETTE.
JEANNETTE ,
Jeannette elle-même ,
Enfin m'appelle à fes genoux.
Je verrai done celle que j'aime !
Fâcheux parens, éloignez-vous :
N'oppofez plus vos foins jaloux
A ma félicité fuprême :
Je reverrai tout ce que j'aime :
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
Puis - je efpérer rien de plus doux ?
Des fruits que cueille la conftance ,
Mon ame goûte les douceurs ;
Jeannette va fécher les pleurs
Que m'a fait répandre l'abfence.
Doux plaifirs , je vous tends les bras ;
Venez de myrthe orner ma tête :
Aux pieds de ma jeune conquête ,
Vous , Amours , conduifez mes pas.
Vous , qui dans le Temple de Gnide
Ne faites point fumer l'encens
Dont une fageffe ftupidè
Ferme le coeur aux agrémens ,
Ceffez de vanter aux Amans
Ce repos & cette afſurance ,
Ces biens triftes & languiffans ;
Qui , fans vertu , fans innocence ,
Au fein d'une froide indolence
Trouvent vos coeurs indifférens :
Votre fageffe , c'eft folie .
Voir deux beaux yeux , fentir , aimer ,
Toucher un coeur & le charmer ,
C'est là que commence la vie .
Heureux qui fe laiſſe enflammer !
Je vivois fans foins , fans allarmes.;
Mais je coulois de triftes jours .
Jamais dans le fein des Amours
Je n'avois répandu des larmes ;
Mais toujours vuide , mécontent ,
JANVIER . 1757. 7
Mon coeur d'un tendre fentiment
Ignoroit encore les charmes.
Je vis Jeannette , dans mon coeur
Coula le trouble , la langueur
Et le plaifir ... mon fang s'enflamme :
Tout me charme , tout prend une ame ,
Et fous mes pas naiffent les fleurs ;
Songes riants , tendre délire ,
Vous vîntes tous pour me féduire ,
Vous m'offrites mille douceurs ';
Enfin j'aimai : j'ofai le dire ...
Chere Amie , heureux qui t'admire !
Mais malheureux qui ne peut voir
Ce doux regard & ce fourire
Dont tu flattas mon tendre efpoir.
Cependant loin de ta préfence ,
Dans les larmes , dans les ennuis ,
Depuis deux mois fans eſpérance ,
Et je foupire , & je languis :
Vénus témoin de ma tendreffe ,
Enfin fait ceffer mon tourment ;
Elle me rend une Maîtreffe ,
Et te redonne ton Amant
Toujours tendre , toujours conftant.
Oui , c'est toi feule que j'adore ;
A tes pieds je vais le jurer :
Heureux , mais plus heureux encore ,
Si dans le feu qui me dévore
Je puis t'entendre foupirer !
A iv
S MERCURE DE FRANCE.
MADRIGAL ,
Par M. de la Condamine , le lendemain de
fes noces.
D'A'AUURROORREE & de Tithon connoiffez -vous l'hiftoire
?
Notre Hymen en rappelle aujourd'hui la mémoire.
Mais de mon fort Tithon ſeroit jaloux :.
Que fes liens font différens des nôtres !
L'Aurore entre ſes bras vit vieillir ſon époux ,
Et je rajeunis dans les vôtres.
SUITE DE L'AMANT ANONYME ,
NOUVELLE.
M
ADAME de Régur convaincue qu'elle
n'étoit point aimée , & perfuadée que dans
un tête à tête auffi infructueux pour l'amour
, elle laifferoit voir toute fa foibleffe
, eut le courage de réfifter à l'occafion
fi naturelle de montrer du moins fon dépit.
Elle fe fauva dans fon cabinet , &
fit dire à Durval qu'il lui étoit impoffible
de lui parler. Durval qui ne lui connoif-
Loit point de caprice , crut qu'elle étoit
JANVIER. 1757 . 9
réellement occupée , & dit qu'il reviendroit.
Il ne voulut point paroître affecté
de ce contretemps devant les gens de
Madame de Régur ; il l'étoit pourtant :
l'éclairciffement qu'il venoit lui demander
, étoit pour lui d'une importance extrême
; mais il craignoit l'interprétation
des valets . L'honnête homme la craint toujours
, & facrifie à la réputation d'une
femme , fa douleur ou fon plaifir.
Madame de Régur encore tyrannifée.
par la violence qu'elle venoit de fe faire ,
ne put fe refufer la confolation d'écrire
à celui qu'elle ne vouloit point voir. Toute
remplie de la lettre qu'elle avoit reçue ,
elle croyoit n'être que piquée. Sa réponſe
ne fat point étudiée : le dépit d'une accufation
injurieuſe , la jaloufie d'une paffion
défefpérante , font des fentimens dont
la rapidité fe communique aifément à
l'efprit . Il s'y gliffa de la hauteur , c'est
un droit de la vertu .
Durval reçut cette réponſe & en fur
piqué. Il comprit que Madame de Régur
lui prêtoit des idées indignes d'un galant
homme. Il ne put digérer de le voir traiter
injurieufement par une femme , dont
il avoit mérité toute l'eftime par une façon
de penfer toujours irreprochable , &
fans chercher à approfondir quelles étoient
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
ces idées qu'elle lui prêtoit , il alloit lui
écrire dans le premier mouvement , toujours
perfuadé qu'elle avoit le portrait
lorfque le peintre vint lui apprendre qu'il
étoit retrouvé. Cette nouvelle ne diminua
point fon dépit. Quelle hauteur , s'écria
t'il ! Je lui demande innocemment un
effet qu'elle a eu dans fes mains , & qui ne
fe retrouve plus , elle me connoît , elle
fçait que je l'eftime , que je ne peux point
avoir eu deffein de l'offenſer , & elle m'écrit
comme on écriroit à un infolent : ce
procédé ne fe peut pardonner. Il traça à la
hâte le billet qui fuit , & le lui envoya.
ود
ود
« Je viens de retrouver , Madame , ce
»que j'avois perdu ; je me hâte de vous
» l'apprendre pour vous tranquillifer . Vous
Vous êtes trop gendarmée de mes foupçons
; ils étoient faux , mais ils n'étoient
point offenfans . Depuis que je fuis dans le
» monde , j'ai vu cent fois des plaifante-
» ries pareilles celle dont je vous foupçonnois
, & je n'ai jamais vu qu'on
s'offenfât d'une fimple queftion fai-
»te poliment. Quoi qu'il en foit , Madame
, je veux bien croire que j'ai eu
>> tort ; mais je croirai auffi que vous m'a-
» vez jugé à la rigueur . Je m'imaginois
» qu'une longue amitié méritoit plus d'indulgence.
Votre févérité eft un avis
ود
ور
2.5
JANVIER. 1757 . I I
"pour toujours je ne m'expoferai plus
» à vous déplaire en rien , je me refu-
»ferai les chofes les plus innocentes , &
» comme c'est un facrifice cruel pour un
» homme qui fe croyoit eftimé , j'aurai
»foin de m'en impofer la loi , en me
rappellant tous les jours la rigueur finguliere
du traitement que vous m'avez
fait éprouver.
و د
י כ כ
Madame de Régur lut ce billet avec
une émotion extrême : il n'y étoit nullement
question d'amour ; cependant elle
ne put fe refufer au plaifir de croire que
c'étoit l'amour piqué , qui l'avoit dicté .
Elle n'avoit de fa vie goûté une joie fi
douce. Durval l'accufant d'indifférence ,
Durval piqué d'une hauteur qu'on n'a
point quand on aime , la dédommageoit
par fon dépit de tout ce qu'elle avoit
fouffert elle-même . Elle relut vingt fois
ce billet confolant. Elle le relut trop , le
charme s'évanouit , & la vraisemblance
ramena l'affreufe prévention .
Elle penfa bientôt qu'il n'étoit pas poffible
que Durval eût eu , en écrivant , les
idées qu'elle lui prêtoit . Non, fe dit- elle ,
Durval n'eft point amoureux de moi : il
a une paffion dans le coeur , & j'oublie
que tout ce qui pourroit me faire croire
qu'il m'aime , eft parti de la main de Mé-
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
rinville. Ce furent les réflexions qu'elle
fit : elle conclut que le billet qu'elle avoit
reçu , étoit le fimple ouvrage de l'amitié
ulcérée & de l'amour- propre humilié.
Je devine , reprit- elle , & mon coeur tout
foible qu'il eft , n'oppofe rien à la vérité
de mes conjectures . Il étoit l'ami
de ma maifon depuis long- temps , il étoit
le mien , il avoit perdu un portrait qui
lui eft cher , l'apparence étoit contre moi
il m'a écrit en homme que l'on connoît ,
que l'on doit eftimer , & qui n'eft pas
obligé de rechercher fes expreffions ; ma
lettre trop pleine de mon injufte vivacité ,
lui a paru telle qu'elle étoit , offenfante
pour l'amitié , choquante pour l'amourpropre
, & il y a répondu avec un reffentiment
très-naturel, que je n'aurois pas pris
pour de l'amour , fi je m'étois rendu juftice.
Cette conclufion étoit trop trifte pour
que fon imagination y pût rien oppofer.
L'amour malheureux ne varie dans fes
idées , que jufqu'à ce qu'il ait conçu les
pluscruelles. Toutes les apparences fe réunirent
bientôt pour combler fon
combler fon martyre.
Onlui dit que Mérinville étoit à fa porte ,
& demandoit abfolument à lui parler .
Mérinville étoit l'ami de Durval : elle avoit
à s'excufer auprès de ce dernier d'un tort
JANVIER. 1757 . 13
:
qui étoit régardé comme un mauvais procedé
l'ami d'un offenfé eft plus propre
que tout autre , & qu'une lettre même , à
faire paffer dans fon coeur l'indulgence &
la perfuafion . Elle ne vit dans Mérinville
qu'un médiateur , & elle ordonna
qu'on le laiffât entrer.
Elle le reçut avec un air très - embarraffé
. C'étoit un homme dont tout lui
difoit qu'elle étoit aimée. Si elle avoit
affez d'amour pour ofer , elle avoit aſſez
de vertu pour rougir .
Je fuis , Madame , très- inquiet d'une
converfation que vient d'avoir avec vous
Madame de S. Gelin , lui dit Mérinville
avec beaucoup de refpect : elle ne m'en
a pas affez avoué pour m'inftruire ,
mais elle m'en a affez dit pour m'allarmer.
Je viens à vous , Madame , avec
toute l'impatience d'un homme , qui ne
croit point pouvoir être affez - tôt puni
s'il a eu le malheur de vous déplaire .
Son air tendre & foumis ne laiffa aucun
doute à Madame de Régur. Difpenfez-
moi d'entrer dans aucun détail , Monfieur
, répondit- elle...... Vous me pardonnerez
, Madame ; c'eft juftement le détail
que je crois néceffaire : ce n'eft peutque
par que je peux vous perfuader.
Souvent l'apparence nous condamêtre
lui
14 MERCURE DE FRANCE.
ne , & le détail nous juftifie ; je vous
conjure de vous faire cette violence en
ma faveur : penfant comme vous faites ,
vous en ferez affez dédommagée , fi , après
vous avoir parlé , je puis vous paroître
innocent. Je crains bien que vous ne le
puiffiez pas , Monfieur ; mais encore une
fois je vous prie de me difpenfer......
Non , Madame , je ne fçaurois vous obéir :
il y va de tout pour moi , de fçavoir quels
font les torts que Madame de S. Gelin
me reproche. Čelui de m'aimer , Monfieur
: elle croit que vous avez de l'amour
pour moi.
Elle a peut-être raifon de le croire
Madame , mais elle a tort de s'en plaindre
jamais il ne m'eft rien échappé qui
ait pu dévoiler ce myftere impénétrable...
Elle vous accufe de m'avoir écrit deux
lettres que j'ai reçues , & qu'un de vos
gens a apportées ici . J'ai pu les écrire
moi-même , Madame , j'ai pu me prêter
fimplement aux fentimens d'un ami ; un
de mes gens a porté les lettres ; ma conduite
n'a rien appris de plus à Madame
de S. Gelin ; j'ai eu les mêmes foins , le
même empreffement : auffi attentif devant
vous , qu'auprès d'elle , je fuis fûr qu'il
ne m'eft jamais rien échappé , qui m'ait
pu déceler..... C'eft ce dont elle ne conJANVIER.
1757. 15
vient pas , Monfieur : elle fe plaint même....
Elle fe plaint ! Eh ! de quoi ? je
vous prie. Vous me permettrez de ne rien
expliquer , Monfieur ; ce font de ces confidences
qu'on ne reçoit qu'à regret , &
qu'on oublie. Il n'eft d'ailleurs ici queftion
que de ce qui me regarde , vous m'en
voyez extrêmement occupée. Eh bien ! Madame
, ne parlons que de cela ; c'eft auffi
ce qui m'intéreffe le plus moi-même. Mame
de S. Gelin croit que je vous aime ,
apparemment vous n'en doutez pas plus
qu'elle ? Oui , Monfieur , & je vous avoue
que c'eft avec douleur que je m'en fens
fi perfuadée . Avec douleur , Madame ?
Eh ! pourquoi vous en affliger ? S'il eft
vrai que je vous aime , la façon dont
je m'y fuis pris pour vous l'apprendre
vous repond d'un refpect éternel : l'amour
doit paroître innocent , quand l'Amant
paroît vouloir toujours l'être . Mais au
furplus je vous promets de ne jamais m'expliquer
vous devez donc être très - tranquille
; & fi c'eft l'intérêt que vous prenez
à Madame de S. Gelin qui vous fait
enviſager avec tant de déplaifir la paffion
dont vous me foupçonnez pour vous ,
je vous promets encore d'aller même au
devant des torts qu'elle pourroit me fuppofer.
16 MERCURE DE FRANCE.
Madame de Régur eut beau l'examiner
& le queſtionner , elle ne put jamais
lui arracher un mot qui fignifiât plus qu'il
n'en vouloit dire. Elle conclut pourtant
qu'il l'aimoit , & en effet rien n'étoit plus
vraisemblable. Elle avoit trop de raifons
de fouhaiter d'être mieux inftruite pour
ne pas tenter tous les moyens de l'être.
Durval étoit de tout temps l'ami intime
de Mérinville , & l'un des deux avoit écrit
les lettres celui qui les avoit écrites l'aimoit
certainement. Il y avoit toute apparence
que ce n'étoit pas Durval , mais
les apparences font trompeufes ; tant que
l'un s'obftineroit à fe taire , l'autre ponrroit
toujours être foupçonné : il falloit
donc ne rien négliger pour écarter un
voile importun & funefte. Mérinville avoit
l'air le plus affuré : il fembloit par fes
regards vouloir triompher de l'embarras
où il jettoit Madame de Régur . Elle l'examinoit
attentivement , & fon attention
n'étoit pas équivoque. Il me paroît , lui
dit-il , que notre converfation vous occupe
beaucoup , & j'oferois même croire
qu'elle vous intrigue : penfant comme
vous faites , n'ayant pas la moindre coquetterie
dans l'efprit , je ne vois pas par
quel motif vous pouvez en être fi préoccupée.
Cette queftion la déconcerta . QuelJANVIER.
1757. 17
le pouvoit être l'idée de Mérinville en la
queftionnant ? Préfumoit- il qu'il avoit
touché fon coeur avoit- il pénétré fon
amour pour Durval ? & vouloit- il lui faire
fentir qu'il devinoit le trouble , où venoit
de la jetter fon équivoque déclaration
? C'étoit l'un ou l'autre. Il eſt vrai >
lui dit- elle , que je vous examine , il eſt
vrai auffi que je ne vous conçois pas.
Je vous foupçonne d'avoir pris de l'amour
pour moi , je vous crois donc l'auteur
des lettres , & en ce cas je dois
m'étonner de l'oppofition qu'il y a entre
les chofes qu'elles renferment , & vos
difcours énigmatiques . Dans ces lettres
vous me demandez une converfation particuliere
; vous dites que vous avez des
chofes à m'apprendre qui font pour moi
d'une extrême conféquence , & que fi je
refufe de les entendre , vous ferez forcé
d'ufer de ſurpriſe : vous obtenez aujourd'hui
cette converfation que vous avez
fouhaitée , & tout ce que vous me dites
n'éclaircit rien , ne m'apprend rien : j'en
fuis furprife comme je dois l'être , &
je vous examine pour effayer de deviner
ce que vous ne voulez pas me dire . Je
conçois en effet , répondit-il , que votre
fituation eft finguliere , & que mon procédé
doit vous paroître étrange. Mais ,
1
•
1
18 MERCURE DE FRANCE.
Madame , ayez la bonté d'obſerver que
je ne vous ai point avoué que je fuffe
l'Auteur de ces lettres , & que dans ce
cas je dois paroître ignorer même ce
qu'elles renferment. L'entretien que j'obtiens
aujourd'hui n'eft pas celui que l'on
vous demandoit : ils différent même ababfolument
l'un de l'autre . Dans le premier
on devoit vous apprendre des fecrets
, dans celui- ci je vous déclare au
contraire que mon intention eft de ne
vous en apprendre jamais ... Cela eft vrai ,
pourfuivit- elle , mais vous fçavez bien que
c'est vous qui avez écrit , pourquoi différer
plus long-temps ..... Je fçais , Madame
, que l'on vous a écrit deux lettres ,
& que ces lettres doivent vous intriguer
beaucoup , je fçais encore que celui qui
en eft l'Auteur vous adore , & vous refpecte
infiniment , mais je fçais encore qu'il
ne m'eft pas permis de vous en dire davantage.
Le ton dont il parloit étoit fi décidé
qu'il n'y avoit pas moyen d'infifter avec
bienféance . En le preffant , il pouvoit
croire qu'il étoit aimé . Le dépit fuccéda
à la curiofité. C'en eft affez , Monfieur ,
lui dit- elle ces fecrets impénétrables ne
le font plus pour moi , j'ai voulu vous
cacher mes fentimens dans la crainte qu'ils
JANVIER. 1757. 19
ne fuffent injuftes. Votre obftination les
établit de refte . Vous auriez dû refpecter
un peu mieux l'amitié inviolable que
j'ai vouée à Madame de S. Gelin . Ayez
du moins affez de probité pour vous contraindre
devant elle mieux que vous n'avez
fait devant moi.
Mérinville fut tout- à- fait furpris ; il
n'avoit pas dû s'attendre à cette petite incartade.
Vous avez tort de vous fâcher ,
lui dit - il : s'il eſt vrai que j'aie pris de l'amour
pour vous , ma difcrétion mérite
votre eftime , & doit vous apprendre que
les intérêts de votre amie font parfaitement
en fûreté. Mais encore une fois ,
je ne vous dis point que je vous aime ,
je ne vous le dirai jamais , & la mauvaiſe
humeur que vous venez de me montrer
, eft on ne peut pas plus injuſte.
Je ne vous en ferai pourtant pas de
reproche ; vous avez apparemment des
raifons de n'être pas contente de ma converfation
foit que je vous en aye trop
dit , foit que je ne vous en aye pas
dit
affez , je dois vous fuppofer des motifs
raiſonnables , naturels , & les reſpecter
comme fi je les avois devinés .
Il voulut fe retirer en difant ces derniers
mots. Madame de Régur hors d'elle-
même l'empêcha de fortir . Un moment,
20 MERCURE DE FRANCE.
Monfieur , lui dit -elle , voilà un difcours
que je n'entends point , je veux abſolument
fçavoir ce qu'il fignifie. Vous le
fçaurez , Madame ; mais ce ne fera pas aujourd'hui
. Des affaires indifpenfables
m'obligent de me retirer. En attendant
que j'aye l'honneur de vous revoir , perfuadez
-vous , je vous prie , que dans ce
que je viens de vous dire , il n'y a rien
qui doive vous déplaire ; je ne puis jamais
en avoir le deffein. Mais , Monfieur ,
pourquoi me dire que je ne fuis pas contente
de votre converſation , parce que
vous m'en avez trop dit , ou parce que
vous ne m'en avez pas dit affez ? Pourquoi
imaginer que ce puiffe être l'un ou l'autre
? Pourquoi , Madame ! Parce qu'il eft
très-poffible que vous ayez des fentimens ,
des idées qui vous faffent fouhaiter de
pouvoir approfondir un myftere.... Je
vous entends , Monfieur : vous vous imaginez
qu'auffi étourdie que vous , j'ai
pris .... Non , Madame , repondit- il ,
d'un ton piqué , je ne m'imagine rien ;
je devine , je vois , & ce que j'ai voulu
vous faire entendre eft peut-être tout-à
fait oppofé à ce que vous avez entendu .
Mais je vous vois difpofée à me dire des
injures , permettez - moi de les prévenir .
Il fortit fans attendre plus long- temps.
JANVIER. 1757 .
21 .
Il fut à peine parti , que Madame de
Régur fit mille réflexions plus accablantes
les unes que les autres . Elle penfa
que Mérinville cachoit beaucoup de fatuité
fous beaucoup de refpect ; qu'il lui fuppofoit
déja autant d'amour pour lui qu'on
en peut prendre dans les premiers momens,
lorfqu'ils décident , & que dans cette
perfuafion il s'emprefferoit de la repréſenter
à Durval comme une femme très- fufceptible
& très-amoureufe. Elle penfoit
que la circonftance aideroit encore beaucoup
aux impreffions de la confidence .
Durval étoit piqué contre elle ; avec quelle
facilité Mérinville ne lui perfuaderoit - il
pas tout ce qu'il voudroit. Dans le dépit
on croit toujours aifément , parce qu'on
a toujours un certain defir de nuire . Elle
fe voyoit méprifée de Durval ; cette idée
devenoit fa plus grande douleur. Quel
moyen de prévenir ce coup affreux ? Il
ne s'en préfentoit qu'un à fon efprit , c'étoit
de lui écrire : la vertu ne s'y oppofoit
pas ; elle avoit d'ailleurs à lui faire
une forte d'excufe de la hauteur qu'elle
lui avoit montrée dans fa premiere lettre.
Elle fe laiffa féduire par ce moyen
innocent. Elle écrivit une lettre très- circonftanciée
, dont on devine le contenu .
Elle finiffoit ainfi : Votre eftime , Monſieur,
22 MERCURE DE FRANCE.
m'eft précieuse ; la mienne exigeoit de moi
une démarche que je ne pouvois faire que
pour vous. J'efpere qu'elle ne vous laiffera
aucune incertitude fur l'intention que j'ai eue
lorfque j'ai fait à M. de Mérinville les
questions dont fon amour-propre s'eft prévalu.
Durval fit cette réponſe.
ود
ود
32
ود
麻cc
J'étois inftruit de tout ce qui fait votre
inquiétude , Madame , & j'allois vous
» écrire moi - même pour vous raffurer..
" Je vous protefte que Mérinville n'a eu
» aucune mauvaiſe intention en vous parlant
comme il a fait . J'ignore le fecret
» de fon coeur , je ne fuis pas mieux inftruit
des idées qu'il a pu fe former des
» fentimens du vôtre mais je vous ré-
" ponds qu'il eft incapable d'abufer de
» l'efpérance même la mieux établie ;
» & s'il ma confié votre converſation
» c'eft uniquement dans la douleur de
» l'avoir vu tourner à fon défavantage
»par vos foupçons précipités. Il étoit chez
» moi lorfque l'on m'a remis votre lettre ,
il venoit me prier de vous écrire & de
plaider la caufe de fon innocence. Soyez
» donc abfolument tranquille fur fes dif-
» cours & fur fes fentimens , s'il en a ;
» je réponds de la pureté des uns , & je
"pourrois répondre de l'innocence des au-
Vous me parlez de mon efti-
و د
ور
و د
ور
و د
>> tres.
>
JANVIER. 1757 . 23
ود
39
» me , Madame , comme fi elle ne vous
» étoit pas dûe. Vous en faites vous même
le prix en daignant y paroître fenfi-
» ble. Ce qui eft juftice n'a aucun mérite
qui exige des marques de reconnoiffan-
» ce. La vôtre me fera toujours infini-
»ment chere ; j'ai vo ulu la mériter
»des fentimens qui ne finiront jamais ,
» & qui vous font inconnus. »
ور
ود
par
Il eft des fituations où un mot qui
peut être mis fans deffein dans une lettre
fait naître mille réflexions qui fixent
l'efprit fur ce mot unique , au préjudice
de tout ce qui précede ou fuit . Les deux
tiers de la lettre renfermoient des chofes
qui devoient l'occuper , & la faire
rêver : elle ne fut occupée que de la derniere
phrafe , j'ai voulu la mériter ( votre
eftime ) par des fentimens qui ne finiront
jamais , & qui vous font inconnus. En général
cela eft regardé comme un compliment
, & dans un homme que l'on aime ,
que l'on croit amoureux ailleurs , fur des
faits qui font prefque des preuves , des
phrafes auffi ordinaires ne doivent pas
faire former les moindres conjectures.
Après tout ce qu'elle avoit vu , tout ce
qu'elle avoit éprouvé , cela devoit lui paroître
une galanterie un peu exagérée
ou tout au plus l'expreffion d'une amitié
24 MERCURE DE FRANCE.
penqui
veut être galante . Elle y vit des fentimens
mystérieux qui fe font fait une
loi de fe contraindre , & qui ne peuvent
plus obéir à cette loi . Mais comment accorder
ces fentimens fi tendres avec toutes
les chofes obligeantes dites précédemment
en faveur d'un ami , qui ne doit
plus être regardé que comme un rival ?.
Rien eft-il impoffible à l'amour ? Elle
fa que Mérinville , loin d'être un rival ,
n'étoit qu'un ami officieux chargé de faire
des épreuves & des découvertes . Mais
comment imaginer enfin qu'un homme
qui auroit été amoureux , eftimé comme
il étoit , aimé dans toute fa maiſon ,
libre avec elle , fe feroit tu fi long - temps ?
Pourquoi une contrainte auffi longue ?
Pourquoi ? .... Il y avoit mille objections
à fe faire à foi même fur cela mais lorfque
l'on aime , l'efprit voit- il jamais juſte ,
veut-il jamais voir clair ?
Elle voulut s'abuſer , & dans la douce
agitation qu'elle éprouvoit , croyant qu'il
fuffifoit de fauver les apparences pour
fauver les reproches de la vertu , & fouffrant
encore affez pour fe croire permis
de fe faire des confolations , elle écrivit
cette , feconde lettre.
«Je vous ai parlé de votre eftime
»comme on doit parler d'une chofe dont
» on
JANVIER . 1757. 25
و ر
ور
و د
ود
و ر
ود
ور
ور
""
» on fent tout le prix , & que l'on veut
» s'affurer ; malgré votre modeftie , je ne
crois point en avoir trop dit . Si je la
"poffede , fans doute je dois en être
» très-reconnoiffante ; mais c'est ce dont
»je ne fuis pas bien perfuadée : votre let-
»tre me fait naître fur cela des doutes
qui m'affligent. Oui , Monfieur , je
m'imagine , & je dois croire que vous
»me foupçonnez en fecret d'avoir pris
»des fentimens pour l'homme que j'ac-
" cufe de fe flatter légérement de m'en
» avoir infpiré. Tout ce que vous me
» dites pour le juflifier , me paroît renfermer
une ironie que vous n'avez
» pas voulu diffimuler. Il cft probable.
» que vous croyez que je l'aime , & fi
» vous le croyez , il eft certain que vous
ne m'eſtimez pas. J'ai trop d'intérêt à
» vous défabufer pour ne pas fentir toute
» la difficulté d'y réuffir ; je l'entreprends
» cependant il m'eft affreux que vous
» ayez une pareille idée de moi . Je vous
» le répete , Monfieur , votre eftime m'eſt
» infiniment précieufe , & je ne croirai
»jamais l'avoir perdue fans m'en fentir
défe pérée. Tout autre que vous qui
»m'auroit écrit comme vous avez fait ,
» m'auroit peu allarmée par fes foupçons :
quarts des gens du monde font
ور
و ر
و د
و د
» les trois
ود
II. Vol.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
ور
و د
ور
fi peu eftimables , qu'on ne doit pas
» s'affecter beaucoup de le leur paroître
» un peu moins qu'on ne l'eft. Mais quei-
» que l'eftime foit devenue fi rare , elle
" n'en eft pas devenue plus indifférente
» en elle -même ; je le penfe , & le penfe
» fi bien , que je ne vois rien de préfé-
» rable à celle d'un ami tel que vous . »
La réponſe de Durval étoit fi pofitive
& fi Aatteufe , qu'elle fit difparoître toutes
les allarmes de Madame de Régur ; mais
elle ne difoit rien d'ailleurs qui dût flatter
fes fentimens. Elle étoit engagée ce jourlà
d'aller dîner dans le voisinage de S.
Cloud. En fe rendant à cette maifon il
lui prit envie de traverfer le parc pour y
promener fes rêveries. Une allée de charmilles
la tenta : elle s'aflit au pied d'un
arbre , & fon étonnement fut extrême
d'entendre de l'autre côté de la charmille
la voix de deux hommes affis comme
elle , & dont l'un étoit Durval. Elle comprit
qu'il étoit avec un ami , & elle eſpéra
d'entendre des fecrets. En effet , les premiers
mots qui avoient frappé fon oreille
étoient prononcés du ton dont un homme
dit ce qu'il fent. Elle écouta avec
attention, & à chaque moment elle ſe ſentit
plus intéreffée à écouter.
Les hommes de votre âge , continua
JANVIER. 1757 . 27
l'ami , appartiennent à toutes les jolies
femmes qu'ils remarquent dans la foule
lorfqu'ils ont autant d'efprit que vous en
avez & une figure auffi agréable. Il étoit
donc naturel de penfer que cherchant à
plaire à toutes , vous plaifiez à pluſieurs.
Plaire & pofféder font fynonimes dans
un certain monde. En vous voyant difparoître
& devenir folitaire , on crut que
la bonne fortune commençoit à vous importuner
, & que vous aviez formé quelque
engagement férieux pour varier vos
plaifirs. Je ne vous cache pas que je le
crus comme les autres , & que je le croirai
toujours , tant que vous ne voudrez pas
me défabuſer. Eh bien ! je vais vous parler
à coeur ouvert , lui dit Durval. Vous
vous êtes tous trompés ; vous n'avez pu
lire dans un coeur à qui l'amour apprenoit
à diffimuler. Il est bien vrai que la
bonne fortune a ceffé de me tenter depuis
plus d'une année , il eft très - vrai encore
que l'amour m'a conduit dans la folitude
pour y épuifer tous fes traits fur mon
coeur ; mais cette paffion fi vive n'eſt un
engagement que parce qu'elle ne finira
jamais : l'objet qui l'a fait naître l'ignore.
Ce n'eft donc pas pour varier mes
plaifirs que j'ai aimé : ce n'eſt point par
fyftême que j'ai livré mon coeur. Je n'ai
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
pas fenti qu'il fe donnoit , peut - être aurois
je fait une longue réfiftance fi je m'en
étois apperçu ; j'aurois prévu toutes les
peines qui m'étoient réfervées , & l'amour
de mon repos l'eût emporté fur le penchant
même de le voir troubler par la
paffion . Lorsque j'ai fenti que j'aimois &
combien j'aimois , je me fuis retiré d'un
monde où l'amant même le plus heureux
trouve encore des juges fi féveres ; j'ai
voulu que nulle raillerie , nul mauvais
plaifant ne pût jamais altérer le charme
d'une p ffion dont je fuis jaloux , malgré
tout ce qu'elle me fait fouffrir.
Je ne douterai jamais de ce que vous
me direz férieufement , lui dit fon ami ,
en l'interrompant ; mais comment fe peutil
que vous ayez pu vous taire auffi longtemps
? Votre question eft naturelle , reprit
Durval : il faut avoir aimé comme
j'aime pour concevoir combien le refpect
peut donner de courage . Je le conçois
fans l'avoir éprouvé , mon ami ; mais enfin
ce refpect qui ne finit jamais eft une
chimere. J'en conviens , répondit Durval
, lorfqu'il eft l'ouvrage de la timidité
; mais il peut y avoir des raifons fi
puiffantes , des motifs fi facrés , qu'il ne
foit pas même permis de parler , malgré
l'efpérance de plaire. Je conviens cepenJANVIER.
1757. 29
12
1
S
dant que je n'ai pas été arrêté par des
obftacles , en eux- mêmes fi infurmontables
; d'autres que moi les auroient furmontés
: mais j'ai voulu me faire des devoirs
de mes motifs , j'ai voulu aimer
extraordinairement , & l'amour m'en a recompenfé
; il femble en effet qu'il ait inventé
des plaifirs exprès pour moi . Me
direz vous , reprit le confident , quelles
font ces raifons fi fortes ? ... Vous les refpecteriez
comme moi , répondit- il ; mais
je ne fçaurois vous les dire fans vous faire
foupçonner un objet dont le nom doit
être à jamais ignoré.
Le confident alloit continuer ; mais
Durval voulut terminer une converfation
qui lui caufoit déja une trop fenfible.agitation.
Il dit à fon ami qu'il étoit temps
de fe retirer , & qu'ils rifquoient de fe
faire attendre dans la maifon où ils devoient
dîner. Ils fe leverent & partirent
tout de fuite .
Madame de Régur s'éloigna après enx.
Elle eût donné fa vie pour pouvoir s'entretenir
de tout ce qu'elle venoit d'entendre
; mais l'heure la preffoit. Elle partit
en foupirant.
Elle arriva dans la maifon où elle étoit
invitée. Elle étoit perfuadée que rien ne
pourroit lui adoucir l'affreufe contrainte
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
d'y paffer la journée. L'amour l'attendoit
à la porte pour la détromper . Le premier
objet qu'elle apperçut fut Durval. Quel
moment , quel changement de fcene ! Il
faifit la premiere occafion de lui parler
en liberté. Je ne m'étois pas flatté du plaifir
de vous trouver ici , lui dit - il , en l'abordant
, j'avois cédé à l'importunité , jamais
la fortune ne m'a fi agréablement
trompé. Il avoit les yeux baiffés en lui
parlant ; il paroiffoit troublé , tout paroiffoit
annoncer en lui les plus tendres
fentimens. Ce que vous me dites , eſt
précisément ce que je pourrois vous dire ,
répondit- elle en rougiffant , j'admire comme
on fe rencontre. C'eft bien le mot ,
reprit Durval , car affurément nous ne
nous cherchions pas ; je répondrois bien
du moins que vous n'aviez pas fouhaité
de me trouver ici ? Je fouhaiterai toujours
de vous voir , dit - elle en rougiffant
encore , & partout où je vous trouyerai
fans vous avoir attendu , j'éprouverai
toujours une furprife agréable ....
mais , pourfuivit- elle , je voudrois bien
que vous m'appriffiez pourquoi vous me
faites ce reproche ; affurément fi quelqu'un
de nous en mérite , ce n'eft pas
moi je vous ai montré une amitié toujours
égale , toujours tendre ; j'ai toujours
JANVIER. 1757. 31
préféré votre fociété à celle de tout le
monde , vous ne pourriez pas en dire au
tant je fuis fûre. fûre... .. .... Madame , Madame
, vous êtes fûre du contraire de ce que
vous dites. Eh ! comment n'auriez - vous pas
deviné que de toutes les femmes , la plus
chere à mon coeur c'eſt vous ? Non certainement
, je ne l'ai pas deviné , je n'ai
pas même pu le croire ; l'amitié d'un homme
amoureux ailleurs ..... Amoureux ailleurs
, Madame ! qui vous a conté cette
fable ? Une fable ! La queftion eft ingénue.
Comment voulez - vous qu'on fe fie
à vous ? vous démentez vos propres confidences.
Mes confidences , Madame ;
mais vous voulez abfolument vous moquer
? .... Ce n'eft pas à moi que vous
les avez faites ; mais le hazard m'a bien
fervie : je traverſois le parc en venant dans
cette maiſon , j'ai voulu refpirer le frais ,
je me fuis affife au pied d'une charmille ,
j'ai entendu ..... eft- ce affez m'expliquer,
pourrez vous vous défendre ..... Non
Madame , je ne me défendrai pas d'aimer
, j'ajouterai même que mon amour
eft plus tendre , plus vif que vous n'avez
pu le croire & que je n'ai pu le dire ; mais
mes fentimens pour vous n'en font pas
moins..... Oh ! pour le coup c'eft un
peu trop vouloir abufer de ma crédulité.
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
de me per-
...
Ecoutez , il y a un moyen
fuaders j'ai furpris votre fecret , que je le
doive à votre confiance. Si vous m'ellimez
allez pour me nommer l'objet de votre
amour , je croirai alors avoir toute
votre amitié. Eh ! Madame , pourquoi exiger
? pourquoi vouloir m'arracher un
aveu ? ... non , je ne vous dirai jamais
le nom de ce que j'aime ; ce nom facré
doit être à jamais enfeveli dans mon malheureux
coeur. Cette difcrétion eft admirable
, reprit- elle , mais je devine , je vois
que vous n'êtes fi difcret qu'à force d'avoir
de l'indifférence pour moi. Eh bien !
Madame , répondit-il , en la regardant
avec tranfport , connoiffez ce coeur que
vous outragez , apprenez ce fecret fi indifférent
pour vous , fi refpectable pour
moi. Vous le voulez , vous m'y contraignez
! Il faut vous fatisfaire , & me réfoudre
à mourir à vos genoux , de honte
& de douleur , après vous avoir obéi ....
Il alloit prononcer ce mot qui lui coûtoit
tant , il étoit déja dans fes yeux. Madame
de Régur devina , & malgré fon faififfement
ne voulut point l'entendre . Non ,
dit elle , en fuyant , mais avec douceur
, ne m'obéiffez pas , je fuis affez
inftruite. Non , Madame , dit - il , en l'arrêtant
avec tranfport , vous ne fuirez
non ,
JANVIER . 1757 . 33
point , vous fçaurez que c'est vous que
j'aime , que c'est vous que j'adore . Vous
avez voulu m'arracher mon fecret ! il
faut que vous l'écoutiez tout entier. Oui ,
Madame , apprenez que c'eft moi qui vous
ai écrit ; je vous ai adorée dès le premier
moment que je vous ai vue , mais je
ne pouvois vous offrir des avantages , &
votre nom exigeoit des richeffes ; je me
tus , j'aimai mieux mourir que de vous.
engager dans une paffion ..... Ah ! Monfieur
, arrêtez , je ne puis écouter des dif
cours..,. Au nom des Dieux refpectez mes
devoirs.... Vos devoirs , Madame , quand
je meurs , quand yous m'avez forcé de
me perdre peut- être auprès de vous ! Je
les ai refpectés auffi long- temps que je
l'ai pu ; mais aujourd'hui .... Ah ! Madame
, vous ne connoiſſez pas les tourmens
qui me déchirent , Vous me pardonnerez ,
je les connois , je m'en fais une idée
affreufe , je vous plains , mais enfin fongez
qu'il ne m'eft pas permis de vous le
dire.... que voulez vous que je devienne
? ... Ah ! Durval , plaignez-moi vousmême
de vous voir fi malheureux .
Elle ne voulut en dire ni en écouter
davantage. Malgré les efforts de Durval ,
malgré le plus tendre amour elle fe fauva
avec beaucoup de vivacité. L'état où
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
elle le laiffoit lui arracha des larmes. Elle
n'en eut pas moins la force d'obéir à toute
la rigueur de la vertu . Elle évita fes
regards pendant toute la journée , & revenue
à Paris elle l'évita lui- même avec
un foin extrême. Durval refufé une premiere
fois à fa porte , n'ofa ni lui écrire ,
ni chercher à la voir ; il s'impofa toutes
les loix que Madame de Régur eût pu
lui impofer elle-même. Elle fçut pourtant
qu'il l'aimoit toujours avec plus de paffion.
Il paffoit l'été à fon Régiment , &
l'hyver dans un cercle d'amis refpectables.
Elle avoit quelquefois de fes nouvelles
indirectement , & toutes les fois
qu'elle entendoit prononcer fon nom ,
elle étoit obligée de fe fauver chez elle
pour y donner un libre cours aux larmes
qui la fuffoquoient. Le temps les fervit
auffi -bien que l'amour : M. de Régur fut
tué à l'armée , & l'on eftime affez Madame
de Régur , pour penfer qu'elle époufa
Durval dès qu'elle le put avec décence.
JANVIER. 1757 . 35
}
S
it
t
O DE
Imitée de la vir Ode du quatrieme Livre
d'Horace.
Le ciel tranquille & fans nuages E
A repris fon plus bel azur ,
Et l'onde aux bords de nos rivages
Préfente un cryftal aufli pur :
Déja le front paré de lierre ,
Les Nymphes danfent en riant ,
Et célebrent le Dieu brillant
Dont la main conduit la lumiere .
A peine le printemps nous rit ,
Que le brûlant été le chaffe :
L'automne qui bientôt le ſuit ,
A l'hyver cede auffi fa place :
L'hyver atteint fon dernier jour ,
Quand les Zéphyres reparoiffent ;
Ainfi les faifons tour à tour
S'évanouiffent & renaiffent.
Mais nous , mortels affujettis ,
Au temps qui nous pourfuit en maître ,
Un jour nous voit anéantis ,
Un jour ne nous voit pas renaître :
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
C'est ainsi que prête à périr ,
Une jeune fleur eft penchée ,
Et qui , par le vent arrachée ,
Ne pourra jamais refleurir .
Ah ! fi parmi les triftes ombres
Tous les mortels doivent errer ,
Si du chemin des rives fombres
Nul d'eux ne pourra s'égarer ,
Croyez- moi , n'ayez que l'envie
D'épuifer fi bien les plaifirs ,
Que le terme de votre vie
Le foit auffi de vos defirs.
Songez furtout que l'efpérance
Marche toujours après l'erreur ,
Et que c'eft dans la jouiffance
Qu'on peut trouver le vrai bonheur :
Ce jour eft le dernier peut- être
De tous les jours qui vous ont lui ,
Au lendemain pourquoi remettre
Le plaifir qui s'offre avec lui ?
Loin des ombres de la trifteffe ,
Et près des ris de la gaité ,
Plongez -vous dans l'aimable ivreffe ,
Qui tient votre coeur enchanté :
Ne fuivez jamais que la trace
JANVIER. 1757 . 37
Qui mene aux plaifirs préparés ;
Que l'inftant où vous defirez
Soit l'inftant qui vous fatisfaffe .
Par M. LEVOIR .
LE FLAM BEAU ,
FABLE.
MALGRÉ le voile épais d'une nuit des plus fombres
,
Une torche allumée éclairoit certains lieux ,
D'un éclat radieux .
Que de beautés qui doivent tout aux ombres !
A cet Aftre de cire , hélas ! à qui mieux mieux ,
Chacun ne dit que trop ... qu'il n'eft rien fous
les cieux
Dont la vivacité , le brillant & la flamme ,
Ait jamais plus frappé les yeux ;
L'éloge fait plus d'effet que le blâme .
Notre flambeau flatté pour foi ſe prend d'amour :
A l'inftant il fe croit le rival du grand jour ,
Et prétend au foleil difputer la victoire.
Des ténebres laffé , curieux de la gloire ,
Il fe montre à midi dans un beau jour de foire :
Devant Phoebus , ce n'étoit plus fon tour.
Envain il fe confume , & s'en fait trop accroires
A peine le vit-on , folitaire , ignoré ,
Même de ſes efforts on ne lui fçut pas gré .
38 MERCURE DE FRANCE.
Maint Ecrivain qu'on idolâtre ,
Dans un cercle privé , chez fa fociété ,
Ne doit jamais être tenté
De ſe montrer fur un plus grand théâtre.
SUITE DES PENSÉES
SUR LA CONVERSATION.
XXXII
. DEVIENS
EVIENS- JE ( 1 ) difficile par plus .
de délicateffe , moi , qui autrefois n'étois
peut-être que trop facile , & pour qui tout
étoit bon , excepté le mauvais ; ou ne
deviens je que chagrin & mifantrope ?
Ai-je plus d'efprit & de goût que je n'en
avois , ou feulement plus d'impatience &
plus d'humeur ? Enfin , eft- ce ma faute
ou celle des autres , fi je m'ennuie dans la
·
(1) «Ce que les honnêtes hommes profitent au
public en fe faifant imiter , je le profiterai à
»>l'aventure , à me faire éviter . Publiant & accu-
»fant mes imperfections , quelqu'un apprendra
»de les craindre. Les parties que j'eftime le plus
>>en moi , tirent plus d'honneur de m'accufer que
>de me recommander. Voilà pourquoi j'y re-
>>tombe , & m'y arrête plus fouvent. Mais quand
» tout eft compté , on ne parle jamais de foi fans
»perte. Les propres condamnations font toujours
>> accrues les louanges mécrues. Montaigne ,
liv. 3 , ch. 8.
JANVIER. 1757. 39
plupart des compagnies ? La Bruyere me
raffure & me flatte . « Si l'on faifoit , dit-
» il , une férieuſe attention à tout ce qui
» fe dit de froid , de vain & de puérile
», dans les entretiens ordinaires , l'on au
» roit honte de parler ou d'écouter , &
» l'on fe condamneroit peut - être à un fi-
» lence perpétuel .... »
ود
ور
ود
Mais après m'avoir raffuré , la Bruyere
m'inftruit. Ce filence perpétuel , ajoutet'il
, « feroit une chofe pire dans le com-
» merce que les difcours inutiles . Il faut
» donc s'accommoder à tous les efprits ;
» permettre , comme un mal néceffaire , le
» récit des fauffes nouvelles , les vagues
» réflexions fur le gouvernement préfent
» ou fur l'intérêt des Princes , le débit des
» beaux fentimens , & qui reviennent tou-
»jours les mêmes. Il faut laiffer Aronce
»parler proverbe , & Melinde parler de
foi , de fes vapeurs , de fes migraines &
"
ور
"
» de fes infomnies. >>
Oui , je ferai tous mes efforts pour ſuivre
un confeil fi fage ( 1 ) ; mais bien réfolu
(1 ) Montaigne P'avoit donné avant la Bruyere.
« La fottife , dit - il , eft une mauvaiſe qualité ;
» mais ne la pouvoir fupporter , & s'en dépiter &
»ronger , comme il m'advient , c'eſt une autre
>> forte de maladie qui ne doit guere à la fottife ,
»en importunité... J'accufe mon impatience , &
40 MERCURE DE FRANCE .
à la patience , j'en fens toute la difficulté.
Qu'on me permette , après la Bruyere , de
la faire fentir par quelques détails . Il me
femble que foulagé par mes plaintes , j'en
ferai moins fenfible'à ce qui me bleſſe
dans la plupart des compagnies , ou que je
fçaurai mieux diffimuler ma peine . Plus
heureux , fi je corrigeois ceux qui pourront
fe reconnoître dans ce que je vais
dire !
XXXIII. Le befoin de compagnie vient
principalement de celui de parler. Les taciturnes
font volontiers folitaires , fuffentils
oififs dans leur folitude .
Si le plaifir de la converfation avec
ceux qui y ont le plus d'efprit , ne venoit
que du prix réel & intrinfeque de ce qu'ils
y difent , ce plaifir feroit bien médiocre
& bien inférieur à celui de la lecture . Les
meilleures converfations ne valent pas , ว
tout prendre , les livres du fecond ordre.
1º . Les compagnies les mieux compofées
»tiens qu'elle eft également vicieuſe en celui qui
» a droit , comme en celui qui a tort. ... Il n'eſt
»point de plus grande fadaife , ni plus hétérocli-
»te , que de s'émouvoir & piquer des fadaifes du
>> monde . Cette vicieufe âpreté eft plus au juge
» qu'à la faute ... Somme , il faut vivre avec les
» vivans ; & laiffer la riviere courre fous le poat
>> fans notre foin , ou du moins fans notre altéra-
»tion. Liv . 3 , ch . 9.
JANVIER. 1757. 41
font mêlées de gens de peu d'efprit , qui
fouvent y parlent autant & plus que ceux
qui en ont beaucoup. Mais la policeffe
oblige de les écouter , fouvent même défend
de les contredire avec quelque politeffe
qu'on le faffe , furtout lorfqu'ils font
d'un rang très -fupérieur au nôtre. Que de
faux jugemens , de mauvais raifonnemens
faits par des grands , des riches , des femmes
, en préfence de gens de lettres qui
n'ofent les relever , qui font même forcés
de paroître les approuver pofitivement !
Quelques uns de ces grands & de ces riches
tranchent & décident avec hauteur , & il
n'y a guere moins à fouffrir de leur orgueil
& deleur fatuité , que de leur ignorance
& de leur fottife ( 1 ) . Quelques autres
, à la vérité , font plus polis & même
plus modeftes . Ils diront de bonne foi à un
homme de Lettres , à un Sçavant , à un
Artifte , qu'ils ne difent fi librement leur
avis , que parce qu'il eft fans conféquence ;
qu'ils ne parlent que pour s'inftruire , &
qu'ils ne demandent pas mieux que d'être
détrompés , s'ils fe trompent. Mais après
( 1 ) « J'aime à difputer & à difcourir ; mais c'eſt
>>avec peu d'hommes , & pour moi; car de fervir
» de fpectacle aux grands , je trouve que c'eſt un
» métier très-mefféant à un homme d'honneur.
Montaigne.
42 MERCURE DE FRANCE.
cette préface viennent mille abfurdités , &
après ces abfurdités revient l'aveu fait
d'un air libre & dégagé , que tout ce qu'on
a dit n'a peut- être pas le fens commun ;
ce qui fouvent n'eft que trop vrai . Cependant
il a fallu entendre ces miferes , & les
écouter d'un air , finon d'approbation , du
moins d'intérêt & de plaifir. Mais enfin ,
qu'en pensez- vous ? Car , encore une fois ,
on n'a dit fon avis que pour avoir le vôtre .
Ne vous y fiez pas . Quelques ménagemens
& quelques égards que vous obferviez ,
quelques louanges que vous donniez à ce
qu'il peut y avoir de bon & de vrai parmi
tant de mauvais & de faux ; ce grand , ce
riche , cette femme fe piqueront , fi vous
n'êtes pas de leur avis , & vous répondront
du moins avec aigreur : de plus , ils feront
foutenus par les flarteurs de la compagnie ;
car il y en a partout où il y a des gens
bons à flatter. Vous ne pourrez y tenir ,
vous repliquerez avec trop de vivacité ,
& peut-être jufqu'à manquer à ce qui eft
toujours dû au rang & au fexe. Vous aurez
un très- grand tort , & ce tort aura des
fuites fâcheufes , irréparables , &c. ( 1 )
(1 ) L'orgueil des grands , ou de ceux à qui
>> quelque coup de fortune a fait croire qu'ils font
>>plus que les autres , eft d'autant plus intolérable
»dans les conférences ( converfations ) , qu'on
JANVIER. 1757 . 43
2º. Mais je fuppofe que la compagnie
foit entiérement compofée d'hommes de
Lettres , de Sçavans , de gens d'efprit , ou
de gens du monde qui fe rendent juftice ;
plufieurs de ces hommes de Lettres font
grands parleurs , veulent toujours fe rendre
maîtres de la converfation , y régenier,
& permettent moins la contradiction que
les grands , les riches , les femmes (1 ) .
Dans chaque maifon où s'affemblent des
gens d'efprit , il y en a prefque toujours
un qui eft l'Oracle du maître ou de la
» n'y devroit reconnoître d'autre grandeur que
>> celle que donne l'ufage de la raifon. Cependant
>> l'injuftice y regne à tel point , que c'eft une
» merveille quand un homme de bon entende-
» ment s'en retire fans avoir reçu quelque mépris
»de ceux qui préfument d'être plus que lui . Le
»proverbe Allemand dit fort bien là deffus , qu'on
»ne doit jamais manger de cerifes avec de tels
»fuperbes , parce qu'ils en jettent les noyaux aux
»yeux de ceux qu'ils regardent comme leurs in-
»férieurs. » La Mothe le Vayer, Traité de la Converfation
& de la Solitude.
Le même Auteur raconte enfuite que comme
on reprochoit à Nicolas de Damas ( il vivoit fous
Augufte ) qu'encore qu'il eût entrée chez les premiers
de Rome , il ne hantoit guere que des gens
de petite étoffe ; il répondit qu'il en uferoit toujours
de même , tandis qu'il les éprouveroit les
plus raisonnables , comme il avoit fait jufqu'alors.
(1 ) Je hais toute forte de tyrannie , & la parliere
& l'éflectuelle. Montaigne.
44 MERCURE DE FRANCE.
maîtreffe , & ce n'eft pas toujours le plus
digne de l'être . Le contredire feroit leur
déplaire , & quelquefois plus qu'à luimême.
Les hommes les plus éclairés fe trompent
quelquefois. On peut donc n'être pas
toujours de leur avis. Heureufement ils
entendent mieux raifon que le refte de la
compagnie , & pendant que par flatterie
ou par prévention , elle leur donne gain
de caufe , ils fentent qu'ils s'étoient trompés.
Dans ces occafios , j'ai quelquefois
ofé dire : J'en appelle à vous même , Monfieur
; & ma partie devenue fon juge , s'eſt
condamnée de bonne grace.
J'ai connu des hommes d'un grand
mérire , honteux de l'efpece de préfidence
qu'on vouloit leur donner dans certaines
maifons , & affez modeftes ou affez prudens
pour la refufer. Mais j'en ai auffi
connu d'autres à qui il falloit la donner
pour les avoir ; ils ne fe donnoient euxmêmes
qu'à ce prix- là ; & plutôt , felon
la penfée d'un homme de beaucoup d'efprit
, ( 1 ) plutôt que de fe voir réduits à
l'égalité dans la bonne compagnie , ils
alloient régner dans la plus mauvaiſe .
Mais après avoir quitté la premiere par
(1 ) M. Moncrif, Effais fur la néceffité & fur
les moyens de plaire .
JANVIER. 1757. 45
orgueil , ils quittoient bientôt la feconde
par ennui . Quelquefois même elle les
prévenoit & les chaffoit , plus choquée
de leur tyrannie , que fenfible à leur mérite
& à l'honneur de pofféder des hommes de
leur réputation . Exclus ainfi de toute
compagnie & de toute maifon , ils n'avoient
d'autre reffource que les Cafés -
qu'ils faifoient déferter encore.
Un efprit fupérieur n'eft pas toujours
exempt de la foibleffe de vouloir être traité
comme tel , & d'exiger trop d'attentions
, trop d'égards , & des préférences
trop marquées. ( 1 )
On fçait bien que les plus grands hommes
ont des imperfections , des défauts' ,
& qu'il eft impoffible qu'ils n'en aient
pas ; mais ils pourroient n'avoir point de
vices , ni de ces petiteffes quelquefois
plus aviliffantes que les vices mêmes , ou
du moins plus choquantes , parce qu'elles
paroiffent plus incompatibles avec la
fupériorité d'efprit & de lumieres.
Qu'il me foit permis , pour l'honneur
des Lettres , d'avertit ici quelques- uns
de ceux qui les cultivent avec le plus de
fuccès & de célébrité , qu'on leur repro-
"
( 1 ) C'eft pourtant un plaifir bien fade dit
Montaigne , d'avoir à faire à gens qui nous admirent
toujours , & faffent place.
46 MERCURE DE FRANCE.
che dans le monde un amour - propre exceffif
, qui , plus encore que l'efprit , leur
fort de tous côtés , ( 1 ) & perce dans tout
ce qu'ils difent & dans la maniere de le
dire ; un amour-propre qui les rend ombrageux
, défiants , jaloux , fenfibles à la
critique la plus légere , & infenfibles à la
louange , fi elle n'eft en quelque forte
groffiere à force d'être exagérée. Ils y
perdent les louanges les plus précieufes ,
celles des gens vrais & des efprits juftes.
Malgré beaucoup d'eftime & d'amitié , on
renonce à louer un homme que la flatterie
la plus forte peut feule flatter. Mais
revenons aux cercles compofés en tout
ou en partie de gens de Lettres , Auteurs
ou Amateurs.
J'avoue qu'il échappe toujours aux gens
de beaucoup d'efprit , aux efprits penfeurs,
même dans leur converfation la plus lâche
& la moins tendue , des chofes d'un
grand prix & auffi dignes d'être recueillies
qu'agréables à entendre ; mais par
combien d'autres que tout le monde auroit
dites comme eux , ne fe font- elles
point acheter ? ( 2 )
(1 ) Expreffion de Madame de Sévigné.
(2) Une femme de Province avoit deſiré d'être
d'un dîner que M. le Marquis de Laffay donnoit
à quelques hommes célebres dans les Lettres,
JANVIER. 1757 . 47-
Au refte , je n'ai garde d'exiger que
les penfeurs penfent toujours , & quand ils
le pourroient , je ne les blâme point de
dire beaucoup de chofes très -fimples &
très- communes. Je ne les blâmerois pas
même de s'y borner dans la plupart des
compagnies , & d'y éviter tout ce qui eſt
penſé & réfléchi . Je dis feulement que fi
l'on veut de ces chofes penſées & réfléchies
, c'eft dans les livres des grands
Auteurs qu'il faut les chercher , & non
pas dans leur converfation . ( 1 )
XXXIV . Un des plus grands efprits
que je connoiffe , Ecrivain très- profond
très - laconique , cependant très- clair , &
qui de plus parle facilement & bien ( 2 ) ,
Surpriſe de voir le dîner très- avancé , fans avoir
encore rien entendu de fort merveilleux , elle dit
à Madame de S. Juft : Quand commenceront- ils ?
M. le Marquis de Laffay , mort en 1738 dans
un âge très - avancé , eft celui dont on vient de publier
quatre volumes in- 8 ° , intitulés : Recueil de
différentes chofes. Il falloit faire un choix parmi
ces différentes chofes , & réduire les quatre volumes
à deux au plus.
(1 ) « La lecture des bons livres , dit Deſcartes ,
» eft comme une converfation avec les plus hon-
» nêtes gens qui en ont été les auteurs , & même
>>une converſation étudiée dans laquelle ils ne
»nous donnent que les meilleures de leurs pen-
»lées. » Difcours de la méthode .
(2) M. de Maupertuis.
48 MERCURE DE FRANCE.
s'eft toujours refufé aux difcuffions dans
lefquelles , pour profiter de fes lumieres ,
j'ai voulu l'engager en converfation , à
moins que le fujet ne lui en fût très familier.
Il me difoit que je lui faifois trop
d'honneur ; qu'il fe fentoit incapable de
me fatisfaire & de fe fatisfaire lui même ,
parce qu'il nous falloit à l'un & à l'autre
plus que des mots ; que foit vanité , foit
raifon , il n'aimoit point à parler au hazard
, tout au plus d'après des lueurs , des
demi- vues ; qu'on n'avoit de vraies lumieres
, des idées préciſes , bien démêlées
& bien ordonnées , que par la méditation ;-
qu'il fe défioit fort de toutes fes penfées ,
mais furtout des premieres ; que la difcuffion
avoit pour objet des matieres qui ne
méritoient pas d'être difcutées , ou bien
qui le méritoient ; que dans le premier
cas , elle étoit ridicule , comme futile ; mais
que dans le fecond , elle l'étoit encore davantage
, comme impoffible , parce qu'il
eft plus ridicule de ne dire que des riens
fur des chofes , que de dire des riens
fur des riens ; qu'auffi la plupart des dif
cuffions de la converfation ne lui avoient
paru que des bavarderies ; qu'enfin je
fçavois bien que M. de Fontenelle même
les avoit toujours évitées , ou du moins
bientôt
JANVIER. 1757. 49
S
ce
bientôt terminées , lorfqu'il n'avoit pu les
éviter ( 1).
Quelquefois dans un cercle affez nom-
( 1 ) « Voilà , dit un jour M. de Fontenelle , une
»difpute qui ne fintroit point , fi l'on vouloit ;
>> & c'eft pour cela qu'il faut qu'elle finiffe tout à
>> l'heure. >>>
Au refte , quand on réunit , comme M. de Fontenelle
, beaucoup de jufteffe dans l'efprit , & beaucoup
de douceur dans le caractere , on ne doit pas
aimer la difpute ; car avec qui difputer ?
Un des fix Jéfuites qui firent le voyage de Siam
avec l'Abbé de Choify , reffembloit tout à fait en
ce point à M. de Fontenelle. Voici ce qu'en dit l'agréable
Voyageur :
« J'aime tous les Jéfuites qui font ici ; ils font
>> tous honnêtes gens ; mais le Fontenei & le Vif-
»delou laiffent les autres bien loin derriere . Le
»Fontenei eft la douceur même. Il dit fon avis
>> fimplement ; & s'il eft contredit , il prend le parti
» d'un de vos amis , qui aime mieux fe taire que
>>de difputer. >>
L'Abbé de Choify revient encore dans la fuite
au P. de Fontenei : « Je l'aime tout à fait , dit- il :
>> avec beaucoup d'efprit & de capacité , il fçait
»avoir tort quand il le faut , & ne fe pique point ,
>> comme beaucoup d'autres , d'avoir toujours rai-
>>fon ; car il y en a dans notre petite Répub'ique
»qui ont toujours en main une raifon dominante.
>>On meurt d'envie de fe révolter contr'eux , & de
»leur refufer même la justice . »
Dans un autre endroit , l'Abbé de Choisy par
lant de lui- même , dit :
"« J'ai une place d'écoutant dans toutes leurs
»affemblées , & je me fers fouvent de votre mé-
11. Vol. C
50 MERCURE
DE FRANCE
.
breux , il ne fe trouvera que deux hommes
qu'on puiffe proprement appeller gens de
Lettres . Si le refte ne manque pas d'efprit,
c'eft de l'efprit tel que la nature le donne ,
plutôt poli que perfectionné par l'ufage cu
monde , & cultivé tout au plus par quelques
lectures agréables. Alors , foit par dégoût
pour les entretiens ordinaires , foit
peut- être par vanité & envie de briller
aux yeux des gens du monde , les deux
de Lettres cherchent à faire tomber la
converfation fur quelque point de littérature
, d'érudition , de philofophie , &c.
Une question eft propofée , long- temps
gens
thode ( 1 ) ; une grande modeftie , point de dé-
>>mangeaifon de parler . Quand la balle me vient
>>bien naturellement , & que je me fens inftruit à
>>fonds de la choſe dont il s'agit , alors je me laiffe
forcer, & je parle à demi- bas , modefte dans le
>>ton de la voix auffi - bien que dans les paroles.
>>Cela fait un effet admirable ; & ſouvent quand
»je ne dis mot , on croit que je ne veux pas par-
>>ler ; au lieu que la bonne raiſon de mon filence
weft une ignorance profonde , qu'il eft bon de
>> cacher aux yeux des mortels. Encore eft- ce quel-
»que chofe d'avoir profité de vos leçons . »
Je me flatte que des citations fi propres à inftruire
avec agrément fur la matiere que je traite ,
ne paroîtront ni trop longues , ni déplacées .
( 1 ) La relation de ce voyage eft adreffée à M.
l'Abbé de Dangeau , & l'Auteur lui parle comme
dans une lettre.
JANVIER. 1757 .
=P
dé
ient
aiffe
asle
oles
and
par
eace
on de
quel.
io
raite,
¿ M.
débattue , rarement décidée . Chacun des
contendans demeure dans fon avis. La
compagnie ne fçait à qui adjuger la victoire.
Elle n'a ni affez de connoiffance du
fujet du combat , ni affez d'habitude à la
difcuffion ; mais par cela même elle n'en a
pas été plus amufée qu'inftruite.
Une femme d'efprit ennuiée d'une pareille
difpute entre deux hommes de Lettres
, leur dit : Eh ! Meffieurs , convenez
de quelque chofe , fût- ce d'une fottife.
Souvent une queſtion ne fait que s'embrouiller
de plus en plus par la difpute
au lieu de s'éclaircir. Un jour des Poëtes
& des Philofophes examinoient entr'eux
en quoi confiftoit ce qu'on appelle harmonie
dans les vers , & en général dans le
ſtyle. Les Poëtes ramenoient tout au jugement
de l'oreille , au fentiment , à un certain
goût. Les Philofophes vouloient des
idées , des principes , & prétendoient que
pour expliquer nettement la nature de l'harmonie
, & rendre des raifons claires du
plaifir qu'elle fait , plaifir de l'efprit , difoient-
ils , bien plus que de l'oreille , il
falloit remonter à une profonde métaphyfique.
M. Dumas ( 1 ) qui avoit long-temps
écouté dans un grand filence , le rompit
(1) Auteur du Bureau typographique.
Cij Ċ ij
52 MERCURE DE FRANCE.
1
enfin , & dit à fon voifin : Je vois bien
que je m'en irai fans fçavoir ce que c'est que
l'harmonie.
XXXIV. La plupart des gens du monde
n'entendent rien à la littérature & aux
fciences ; mais quelques gens de Lettres
n'entendent rien non plus aux chofes du
monde . Delà un mépris réciproque , furtout
de la part des premiers pour les feconds
, & ils le pouffent quelquefois jufqu'à
regarder un Auteur , un Sçavant ,
comme un imbécille , hors de fa fphere.
Un des plus illuftres Membres de l'Académie
des Sciences , & d'ailleurs homme de
beaucoup d'efprit , & d'un efprit fin &
délié , fe trouva un jour dans une compagnie
où étoit un homme de robe , & ils
furent d'avis différent fur quelque chofe
qui n'avoit pas plus de rapport à la Jurifprudence
qu'à la Géométrie. Monfieur ,
dit le Magiftrat , avec un fouris preſque
moqueur , il ne s'agit ici ni d'Euclide , ni
d'Archimede. Ni de Cujas & de Barthole
non plus , reprit vivement l'Académicien.
XXXV . Les Sçavans & les Artiſtes , au
lieu de chercher à mettre la converfation
fur leur fcience & fur leur art , devroient
attendre qu'on les interrogeât , & n'en
parler qu'en réponſe.
Mais il y en a pluſieurs qu'il eſt danJANVIER.
1757. 53
gereux & inutile d'interroger. Dangereux
; quand ils ont une fois commencé ,
ils ne finiffent point. Inutile ; ils difent
toute autre chofe que ce qu'on leur demande
, ou du moins ils le noyent en mille
autres choſes où il fe perd.
Souvent on les a interrogés par politeſſe
plus que par curiofité ; & ils en font
repentir . On dit : De quoi me fuis-je avisé
de le mettre fur fa folie . ( 1 )
D'un autre côté , les gens du monde
frivoles lors même qu'ils font curieux ,
parce qu'ils ne le font que par vanité ,
voudroient qu'on leur expliquât tout en
peu de mots & en peu de temps. En peu
de mots répondit un jour M. de Fontenelle
; j'y confens : mais en peu de temps ? cela
m'eft impoffible : au refte , que vous importe
de fçavoir ce que vous me demandez ?
XXXVI. Il y a deux fortes d'erreurs ;
les unes viennent de fottife , les autres
d'ignorance ; & malgré beaucoup d'efprit ,
on peut tomber dans celles - ci , fi l'on entreprend
de juger de ce qu'on ne fçait
point. On ne pourroit donc fortir de ces
erreurs qu'en fortant de fon ignorance :
mais ce n'eſt pas l'affaire d'un moment
de converfation avec un Sçavant ou un
( 1 ) Hic non infanit fatis fponte ſuâ ; inſtiga .
Terent. Andr.
C iij
34 MERCURE DE FRANCE.
Artifte , à quelque degré qu'ils poffedent
le talent de l'inftruction , & qu'on poffede
foi- même le don de l'intelligence . ( 1 )
Si toute erreur n'eft pas une fottife ,
c'en eft une & même affez commune , de
fe croire capable de juger de tout , avec
de l'efprit feul. Ainfi beaucoup d'erreurs
de gens d'efprit font des fottifes.
Un Sçavant , un Artifte parlent de leur
fcience , de leur art , en préfence d'un
Grand , d'un homme de Lettres , l'un &
l'autre gens de beaucoup d'efprit , mais
très- ignorans dans la fcience ou dans l'art
dont il eft queftion . Cependant ils s'avifent
de contredire ce Sçavant , cet Artifte.
Ceux- ci expliquent & prouvent ce qu'ils
ont avancé ; mais ceux - là qui n'entendent
ni la preuve , ni même l'explication , re-
( 1 ) « On ne devient incontinent Muficien pour
Douir une bonne Chanfon . Ce font apprentiffa-
»ges qui ont à être faits avant la main , par lon-
»gue & conftante inftitution . Nous devons ce
>> foin aux nôtres , & cette affiduité d'inſtruction ;
»mais d'aller prêcher le premier paffant , & ré-
» genter l'ignorance du premier rencontré , c'eſt
Dun ufage auquel je veux grand mal. Rarement
»le fais-je aux propos même qui fe paffent avec
»moi , & quitte plutôt tout que d'en venir à ces
>> inftructions reculées & magiftrales . Mon hu-
>>meur n'eft propre, non plus à parler qu'à écrire,
»pour les principians . » Montaigne.
JANVIER. 1757 . 55
pliquent & payent d'efprit. Quelquefois
cer efprit eft une forte de raifon , une
vérité , mais qui ifolée , ne peut mener
qu'à l'erreur . Mais le plus fouvent ce n'eft
que badinage , plaifanterie , ou même raillerie
au lieu d'une difcuffion inutile , il
faudroit , fi l'on pouvoit , payer auffi d'ef
prit ces gens d'efprit , badiner , plaiſanter
& railler comme eux , à l'exemple de
ces deux Artiſtes de l'antiquité dont Plutarque
nous a confervé deux mots excellens
, l'un poli & refpectueux , l'autre
malin & piquant. ( 1 ) Le premier eft d'un
Muficien à Philippe de Macedoine , qui
lui conteftoit quelque chofe fur la Mufique.
A Dieu ne plaife , Seigneur , que
» vous deveniez jamais affez malheu-
» reux pour fçavoir ces chofes-là mieux
" que moi. »
>
Le ſecond bon mot eft d'Appelles à
Mégabife , Grand Seigneur de Perfe ,
qui d'un air fuffifant & d'un ton décifif,
raifonnoit fur la Peinture dans fon attelier.
« Ne voyez - vous pas , lui dit- il , que
» mes garçons qui vous refpectoient pendant
que vous ne difiez mot , ſe mo- "
(1 ) Quoique ces deux traits foient affez connus
, comme ils ne le font pourtant pas de tout
le monde , j'ai cru que ceux qui ne les connoif
pas , feroient bien aifes de les trouver ici. fent
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
quent de vous depuis que vous par-
≫lez. » (1)
و ر
Bien loin qu'un homme d'efprit fçache
ce qu'il n'a point étudié , il y a beaucoup
de chofes qu'il n'auroit jamais appri
es , même en les étudiant.
Qu'un Sçavant fot ne connoiffe point
fa fottife & faffe l'homme d'efprit , cela
eft tout fimple , & ne vaut guere la peine
qu'on en rie . Mais qu'un homme d'efprit
ignorant ne connoiffe point fon ignorance
& décide en fçavant , voilà ce qu'on
peut appeller un ridicule parfait. Je me
trompe , il lui manque d'être rare.
Une difpute d'un fimple homme de
Lettres avec un Grand , homme d'efprit ,
eft un combat de deux contre un , par
conféquent inégal , & dès lors imprudent.
Si l'homme d'efprit eft vaincu , le grand
viendra certainement à fon fecours.
· Il
y a de très beaux efprits qui font
auffi peu Philofophes que fçavans , &
auffi mauvais raiſonneurs qu'ignorans.S'ils
( 1 ) « Il faut employer la malice même à cor-
»riger cette fiere bêtile . Le dogme qu'il ne faut
point hair , mais inftruire , a de la raifon ailleurs ;
»mais ici c'eft injuftice de fecourir & redreffer
>> celui qui en vaut moins. J'aime à les laiffer em-
»bourber & empêtrer encore plus qu'ils ne font ,
>>& fi avant , s'il eft poffible , qu'enfin ils fe re-
>> connoiffent. » Montaigne.
JANVIER. 1757 . 57
y joignent l'orgueil , tant l'orgueil de vanité
que celui de préfomption , & les beaux
efprits y font beaucoup plus fujets que
toutes les autres fortes de gens d'efprit ,
que de fottifes ne doivent point couler de
ces trois fources réunies !.
Si quelque chofe pouvoit fuppléer au
fçavoir & prévenir les inconvéniens &
les ridicules de l'ignorance , ce feroit
l'efprit philofophique , ( j'entends le véritable
) qui eft fage , circonfpect & modefte
; qui ne juge & ne parle que d'a
près des idées claires & précifes , & c ;
en un mot celui qu'a fi bien décrit l'ingénieux
& éloquent Pere Guenard. ( 1 )
« Ce qu'on appelle efprit , dit un hom-
» me qui en a beaucoup , ce qu'on appelle
efprit ( par un grand abus ) tient lieu
» de tout aujourd'hui , & l'apparence de
» la philofophie y a détruit la fcience » ( 2 )
ود
( 1 ) Jéfuite , Auteur du Difcours couronné
l'Académie Françoife , en 1755 .
рав
(2 ) Difcours fur les abregés chronologiques ,
lu à la rentrée publique de l'Académie des Belles-
Lettres , le 27 Avril 1756 , par M. le Préſident
Henault.
Comme je ne cire que de mémoire , ce Difcours
n'étant pas encore imprimé , je ne cite peut être
pas exactement les propres paroles de l'Auteur.
J'invite à relire fur tout ceci le commencement
du fixieme foir des Mondes de M. de Fontenelle.
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
XXXVII. Que réfulte- t'il de la plus
grande partie de ce qu'on vient de lire ?
Le voici :
On rencontre dans le monde tant de
fots & de méchans , que la plupart des
compagnies font ennuyeufes pour un homd'efprit
, s'il n'a pas beaucoup d'indulgence
, & périlleufes s'il n'a pas beaucoup
de prudence.
il
Il y raconte qu'étant allé un jour chez fa Marquife
, long- temps après les entretiens précédens,
y entra comme deux hommes d'efprit en fortoient
; que la converſation s'étant tournée fur
les Mondes , cette Dame n'avoit pas manqué de
leur dire que toutes les planettes étoient habitées ;
que l'un d'eux qui l'eftimoit beaucoup , lui avoit
dit qu'il étoit fort perfuadé qu'elle ne croyoit
pas une opinion fi extravagante ; & que pour :
l'autre qui ne l'eftimoit pas tant , il l'avoit crue
fur fa parole. M. de Fontenelle continue ainſi ſon
dialogue :
. Ne
« Pourquoi , dit la Marquiſe , m'avez-vous en-
>> têtée d'une chose que les gens qui m'eftiment
» ne peuvent pas croire que je foutienne férieufe-
>>ment ? Mais , Madame , lui répondis- je , pour-
>>quoi la fouteniez - vous férieufement avec des
»gens que je fuis fûr qui n'entroient dans aucun
>>raifonnement qui fût un peu férieux ? ...
»divulguons pas nos myfteres dans le peuple.
>>Comment ! s'écria - t'elle , appellez -vous peuple
>> les deux hommes qui fortent d'ici ? Ils ont bien
» de l'efprit , repliquai-je ; mais ils ne raiſonnent
»jamais . Les raifonneurs qui font gens durs , les
appellent peuple fans difficulté. »
JANVIER. 1757. 59
Delà naît quelquefois l'idée de fe renfermer
dans fon cabinet avec les livres ,
de ne voir plus perfonne , ou du moins
de fe borner à un petit nombre d'amis.
Mais , comme dit fort bien M. le Marquis
de Laffay , il nefaut pas fe laiffer attraper à
ces goûts de retraite que donne le dégoût du
monde. L'ennui de la retraite feroit plus
grand encore que celui du monde , & furtout
plus dangereux ; il meneroit à des
penfées noires , ou fi on l'évitoit , ce ne
feroit qu'à force de travail ; ainfi l'on tomberoit
dans la mélancolie ou dans l'épuifement.
•
D'ailleurs , on parle de fe borner à un
petit nombre d'amis . Qui eft - ce qui en a
des amis , de vrais amis , des amis intimes
, des amis dignes de ce cher & beau
nom , pris dans toute fon étendue ? Que
dis-je , des amis ? Qui eft-ce qui en a un ,
c'eſt-à-dire , quelqu'un qui lui convienne
parfaitement & à tous égards ?
Mais quand on l'auroit , il faudroit
bien fe donner garde de s'y borner ; il ſeroit
bientôt ufé. Ne fût- ce que pour en
mieux fentir le prix , il faut , avec lui ,
voir encore fes connoiffances. On ne fçauroit
même en avoir trop , ni d'efpeces
trop différentes ; & voilà l'avantage de
la Capitale , la varieté des chofes & des
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
perfonnes , la variété en tout genre ; la
quantité fournit la qualité ou du moins
y fupplée. Au moyen d'un grand nombre
de connoiffances , on verra plus rarement
les mêmes perfonnes , les mêmes fociétés .
(1 ) On réglera les intervalles fur le plus
ou le moins de dégoût. Ce dégoût ſe
changera même en goût. Je vois avec
plaifir une fois par mois des gens que
je ne verrois qu'avec ennui une fois par
femaine ; & cela eft peut - être réciproque.
Un peu d'abſence fait grand bien.
Ceux qui plaifoient , en plaifent encore
d'avantage ; ceux qui déplaifoient ,
en déplaifent moins ; tous y gagnent.
Comment voir fouvent ceux qu'on
n'aime guere ? Mais comment aimer
beaucoup ceux qu'on voit fouvent ? ( 2)
(1 ) « Il faut vivre avec beaucoup , afin de pouvoir
changer , dit encore M. le Marquis de
Lafay
(2 ) L'Auteur de ces Pensées fur la Converfation
nous permet de le nommer. C'eſt M. l'Abbé
Trublet.
JANVIER. 1757. 61
LES SENS ,
EPITRE badine à Sylvanire pour Son
Bouquet , adreffée par M. Vaſſe à Mademoiſelle.
H *** de Gany , qui l'appelloit
Son papa.
DEE mon boudoir philofophique ,
Qu'il me foit permis à mon tour ,
Jeune & trop aimable Angélique ,
De vous célébrer en ce jour.
Mais reprenons la rime en ire ,
elle que je foupire , C'est pour
Et mes foupirs font infinis ;
Je crains qu'une plus douce lire
Ne fixe fur fes fons chéris ,
Avec un a puiffant empire
L'attention de Silvanire ,
Qu'il n'en reste plus pour Iris.
Ah ! fi le plus fincere hommage
Etoit payé par le mépris ,
Que je regretterois cet âge ,
Cet âge où , moderne Pâris ,
Toujours brillant , toujours volage ,
Toujours flatté , jamais épris ,
Je voyois dans plus d'un boccage ,
Maint oifeau defirant la cage ,
De ma main attendre le prix.
62 MERCURE DE FRANCE.
Mais ce temps du papillonnage
De la fauffe félicité ,
D'erreur & de frivolité
Eft paffé chez Sylvanire ;
Et ce que j'y trouve de pire ,
C'eft qu'avec lui je vois , hélas !
Je vois envoler ma jeuneſſe .
Quand j'admire en vous mille appas ,
Qu'un certain fentiment me preffe ,
La raifon vient m'arrêter là ;
Si j'ofe prendre une épithete
Pour faire un rôle dans la fête ,
J'y fuis à titre de Papa .
Papa foir , égayons ce titre ;
Et ,fous ce vénérable nom ,
Prouvons qu'on n'eft pas fi belître ,
Et que l'on fçait prendre le ton
Du plaifir & du badinage.
Oui , je puis , fans être Gascon ,
Sans effaroucher la plus fage ,
Vous dire , & jurer fur ma foi ,
Qu'encore habitant de Cythere ,
J'oſe aſpirer au bien de plaire ,
Et que l'on peut fuivre la loi
De Cupidon & de fa mere ,
Quand on s'en fouvient comme moi .
Le vieux fou ! direz -vous fans doute.
Dites à la bonne heure ; mais ,
Vous ne pouvez fur vos attraits
JANVIER. 1757 . 63
Prononcer que je ne vois
Et cette vive impreffion ,
Que me fit l'apparition
goutte ;
De la piquante Silvanire ,
Doit l'empêcher de me le dire :
Bon jour , mon cher Papa , bon jour.
Ah ! lorfque fa bouche charmante
Difoit ces mots avec cette mine riante....
Dites ma fille , étois- je fourd ?
Moi , que jamais la tabatiere
N'a fçu tenter un feul moment ,
Oui , quand cette main qui m'eft chere
Au moins autant qu'à la tendre Maman ,
M'en ouvroit une avec empreffement ,
J'en prenois , mais d'une maniere
A faire croire au genre humain ,
Que je ferois moins mort de faim
Que privé de cette pouffiere.
Vous fouvient-il d'un certain foir ,
Ou négligeant mon cher potage ,
Je voulois m'en paffer plutôt que de vous voir.
Vous vântes à l'inſtant près de moi vous affeoir :
Alors des ris , des jeux , le galant affemblage
De la manger me firent un devoir :
Qu'elle me fembla bonne , ah ! grands Dieux !
quand je penfe
Que vous eûtes la complaifance
De vous tenir à mes côtés.
Tant que dura cette plaifante Orgie... :
64 MERCURE DE FRANCE.
Jamais dans le cours de ma vie
Mes fens ne furent fi flattés ,
Que mon palais le fut avec cette ambroisie :
Eft- ce là tout ? oh ! que nenny :
Vraiment , ma chere Silvanire ,
Ne me refte- t'il pas à dire
Ce que je vous ferois , fi j'allois à Gany ?
Chacun a fon goût dans le monde ;
Et de tous les fens , felon moi ,
Le plus joli dont on fuive la loi ,
( Car ils font Souverains , quoi qu'un Cagot en
dife )
C'eft de bailer.... eh ! quoi ? la main de ce qu'on
aime .
Je n'avois pas prévu votre frayeur extrême :
D'un papa qu'avez- vous , ma fille , à redouter ?
Si ce papa vous aime , il fait vous reſpecter :
De tout cela je conclus , Silvanire ,
Que près de vous j'entends , je vois , je ſens ,
Et qu'enfin je jouis très - bien de tous mes fens ;
Une autre conféquence à la fuite ſe tire ;
C'est que par la même raiſon ,
On ne peut me taxer comme hors de faifon
D'antiquité , de penardiſe ,
Et que mon compliment eft encore de mife :
Convenez- en , & daignez , s'il vous plaît ,
Recevoir mon coeur en ôtage ,
De mes fens agréer l'hommage ,
Et les accepter pour Buet.
JANVIER . 1757 . 65
A L'AUTEUR DU MERCURE.
Il y a , vous le fçavez , Monfieur , des regles
fixes dans tous les Arts. La Poeſie ,
qui tient un rang diftingué parmi les
plus agréables , doit à fes Légiflateurs
l'éclat où nous la voyons. Malherbe ofa
lui impofer des loix , & les obferva luimême
fcrupuleufement ; il fut combattu ,
le génie plia avec peine fous un joug fi
rigoureux , mais la difficulté l'anima , il
la vainquit , & des beautés fans nombre
en réfulterent. Les Racine , les Boileau ,
& parmi nous cette foule d'hommes illuftres
parvenus à la célébrité dans dif
férens genres ; vous même , Monfieur ,
dans ces pieces où l'efprit s'inftruit en s'amufant
, où le ridicule eft peint avec des
couleurs fi vives , vous ménagez avec foin
l'oreille la plus délicate . Perfuadé de votre
bon goût , ce n'eft donc qu'à trop d'indulgence
pour fon Auteur que j'attribue
votre complaifance à inférer dans le Mercure
de Décembre la piece intitulée , Eſſai
fur l'ame , non qu'elle en foit indigne par
le fonds : j'en approuve la contexture , j'y
trouve même des beautés ; j'en citerai
volontiers ces vers pour exemple :
66 MERCURE DE FRANCE.
» Je dois donc en ce cas me furvivre à moi même ,
» Et fous l'extérieur de mon humanité ,
» Porter le germe heureux de l'immortalité.
Mais je ne puis m'empêcher de blamer
l'extrême négligence qui y regne . Ion
dans affertion , ier dans ouvrier , font employés
pour une fyllabe , fond y rime avec
lui même , portée avec ignée , rime , pour
me fervir de vos termes , ( 1 ) à peine fupportable
dans un vaudeville : appréciez ces
deux vers au fens louche.
Ce n'eft point par le corps dont l'argile eft la trame
,
Qu'on voit naître & mourir.. Il faut donc que fon
ame , & c.
Une trame d'argile.
phore !
L'étrange méta-
Je finis en priant M. Ducaffe de pardonner
ces remarques à mon amour pour
la vérité , & d'avoir toujours devant les
yeux cette maxime du judicieux Defpreaux
:
Le vers le mieux rempli , la plus noble penſée
Ne peut plaire à l'efprit quand l'oreille eft bleffée .
J'ai l'honneur d'être , &c .
DE C ***
A Paris , ce 12 Décembre 1756.
( 1 ) Mercure de Novembre , p . 178 .
JANVIER. 1757 . 67
4
Que M. Du C. & ceux qui riment
comme lui , lifent cette lettre , &
qu'ils en faffent leur profit. Nous ne cédons
quelquefois à leurs inftances importunes
, que pour avoir occafion de relever
leurs fautes , où dans l'efpérance que
quelqu'un de nos Lecteurs inftruit & jaloux
des regles , fera bleffé de les voir
fi cruellement violées , & nous en marquera
fon reffentiment. Notre attente eft
aujourd'hui remplie , nous remercions l'Anonyme
d'avoir fi bien fait notre charge.
Nous declarons qu'à l'avenir nous ferons
plus féveres , & que nous ne mettrons
plus de vers informes qui bravent la rime
ou la meſure . C'eſt bien affez d'être obligé
d'en inférer un fi grand nombre de médiocres
, qui n'ont que le mérite d'être
exacts , & qui ne font que la copie un
peu déguifée de tant d'autres.
VERS.
QUAND Sallé quitta ce bas lieu
Pour aller jouir de la gloire
Que difpenfe Apollon au temple de mémoire ,
Entre les Mufes & ce Dieu
Elle apperçut un intervalle ,
Où l'on voyoit ces mots écrits :
68 MERCURE DE FRANCE.
<< La vertu , les talens , les graces & les ris ,
» De Terpsichore ici placeront la rivale .
Il ne manque- là que mon nom :
Qui , c'eſt moi , dit Sallé , que l'on a défignée
Pour remplir cette place : non ,
Répond le Dieu des Arts , elle eft pour Puvignée.
LETTRE
A L'AUTEUR DU MERCURE.
MONSIEUR , vous avez eu la bonté d'inférer
dans le Mercure de Juin un Epitre
adreffée à un ami , par laquelle je
l'invitois à ne connoître d'autre amour
que celui qu'un goût paffager infpire. Le
malheureux venoit d'être abandonné par
une ingratte , dont jufqu'au moment fatal
il avoit cru être aimé. Des préceptes
férieux ne font qu'augmenter
la peine
d'un amant méprifé. J'ai tâché de le confoler
par des leçons badines , que mon
coeur né conftant défapprouvoit , quand
la pitié me les fuggéroit . Croiriez - vous ,
Monfieur , qu'une action bonne en elle
même dût m'attirer l'inimitié du beau fexe?
Je n'ai jamais pu réuffir à le convaincre
de mon innocence . Je fuis un mifantrope
, un infenfible , un impofteur. S'il
JANVIER. 1757 . 69
e
e
il
m'arrive de rendre juftice au mérite d'une
femme , elle ne me croit point. Mes
louanges font des fatyres . Je me trouvai
il y a quelques jours dans un cercle ,
je complimentai fincérement une Demoifelle
fur fes charmes naturels embellis
par les graces. Eh bien ! je fuis fi décrié
que depuis ce moment elle n'ofe pas feulement
fe croire jolie.
Je vous prie , Monfieur , de faire paroître
inceffamment l'Epitre fuivante pour
me juftifier vis - à - vis du fexe aimable ,
auquel j'ai eu le malheur de déplaire.
Mon offenfe prétendue a été publique ,
mon excufe réelle doit l'être auffi . Mon
coeur eft dépeint dans ce dernier Ouvrage.
Le premier n'étoit qu'un jeu d'efprit . Je
fuis , & c.
De Brie-Comte- Robert.
EPITRE
A M.... pour l'engager à prendre une
Maureffe.
UNB fombre mélancolie NE
Obfcurcit l'été de tes jours :
Diffipe ta grave folie
Dans les bras des jeunes Amours.
Ne penfe pas que la fageffe
70 MERCURE DE FRANCE.
Condamne une tendre langueur :
Aimer n'eft point une foibleffe ,
Quand le plaifir eft dans le coeur.
Tu connois fans doute Amarante ,
L'adorable objet de mes voeux :
Je fuis fidele , elle eft conftante ,
Et le temps voit croître nos feux .
Oublie une morale auftere :
Quoi ferions-nous nés pour haïr ?
Les Philofophes de Cythere
Sont ceux qui fçavent bien choifir.
Que l'heureuſe raiſon te guide :
Tu n'as rien à craindre des fens ;
Les charmes d'un eſprit folide
Feront fumer ton pur encens.
Ah ! crains de tomber dans l'ivreffe ,
Ou jette une avare beauté .
Avoir Laïs pour fa Maîtreffe ,
C'eft exiler la volupté.
Les rigueurs d'un dur eſclavage
Privent de la félicité :
Tâche donc , fans être volage ,
De conferver ta liberté.
Un fexe toujours fûr de plaire ,
Seroit-il fait pour t'égarer ?
D'amour que le feu falutaire
Ne brûle que pour t'éclairer.
Si la fidele fympathie
Te confeille de faire un choix ,
JANVIER. 1757. 71
L'enfant gouvernera ta vie
Sans t'affujettir à fes loix.
Une Maîtreffe , qui nous aime ,
Prévient , devine nos defirs.
Suivre fa volonté fuprême ,
C'eft travailler à nos plaifirs.
D'Arpajon.
< ADDENET.
Il eft l'Auteur des Stances à Mademoifelle
... Mercure de Mai , page 18 ; d'une
Ode facrée , page 54 , premier Mercure de
Décembre 1755.
Des Vers à Mademoiſelle ... fecond
Mercure de Janvier , page 49 ; des Stances
à Mademoiſelle Brohon , fecond Mercure
d'Avril , page 51 ; d'une Epître à un
Ami fur l'inconftance de fa Maîtreffe ,
Mercure de Juin , page 57 ; & d'une Ode
fur le mariage de M. F.... page 54 , lecond
Mercure d'Octobre 1756.
LETTRE
A L'AUTEUR DU MERCURE.
JAI vu , Monfieur , dans le Mercure
de Juillet une réponſe de M. l'Abbé Regley
que je ne connois point , à l'Eſſay
72 MERCURE
DE
FRANCE
.
fur le caractere des nations , par M. Hume ,
dont je connois les Ouvrages politiques
traduits par M. l'Abbé le Blanc . Par
mi plufieurs chofes raifonnables & bien
exprimées dont cet écrit eft rempli , j'en
ai cru voir d'autres qui manquent d'exactitude
& même de clarté . Je n'ai pas deffein
d'en relever toutes les fautes . C'eſt
aux défenfeurs naturels de M. Hume ,
c'eft à dire , à fes traducteurs de faire
voir à M. l'Abbé Regley , qu'il fe trompe
comme Philofophe , en attribuant à des
caufes phyfiques des effers purement moraux
, ce que l'illuftre Auteur de l'Eſprit
des Loix n'a pas fait fans reftriction , malgré
fon fyitême favori de l'influence du
climat. C'eft à ces Meffieurs de dire que
les exemples allégués par le Critique ,
loin de fortifier fon fentiment , concluent
ordinairement contre lui ; qu'il auroit dû
exprimer clairement ce qu'il penfe fur la
nature de l'ame , avant d'en combiner
& d'en apprécier les operations , & furtout
que ce n'étoit pas la peine de faire un
écrit polémique pour une queftion fur
laquelle il prend tantôt un parti , tantôt
un autre , & qu'il laiffe enfin auffi indécife
& un peu plus obfcure qu'elle ne l'étoit
auparavant.
Voilà , fi jamais on repond à M. l'Abbé
Regley ,
JANVIER. 1757. 73
!
Regley , ce que fans doute , on lui détaillera
, & on lui prouvera mieux que
je ne le puis faire . Cela ne me regarde
pas. Mais , Monfieur , il y a dans fon
ouvrage une fatyre non perfonnelle , mais
nationale , qui me tient au coeur , & dont
je vous demande permiffion de porter ma
plainte à votre tribunal.
Il s'agit du paralelle infultant que fait
M. l'Abbé Regley entre la Bourgogne &
la Normandie . Si cet Auteur eft Bourguignon
, il lui eft fans doute permis
d'aimer fa patrie : ne ne pouvoit-il donc
l'exalter fans cette comparaifon injurieufe ?
Je fais Normand , Monfieur , & je fuis
bien éloigné d'en rougir . J'aime le lieu
de ma naiffance , & on me pardonnera
fûrement d'en vouloir défendre l'honneur :
mais je ne me pardonnerois pas à moimême
de le défendre avec des armes qui
puffent bleffer aucun habitant du Royaume
& même de l'Univers. Plein d'une
jufte vénération pour les illuftres Bourguignons
, dont M. l'Abbé Regley fait
un éloge mérité , je ne voudrois pas ,
quand même j'y trouverois de l'avantage ,
les faire fervir à relever le luftre de mes
compatriotes , dont le tableau brille affez
de fon propre éclat , pour n'avoir pas be-
II. Vol
D
74 MERCURE DE FRANCE.
foin d'ombres. Il n'eft pas néceffaire de
faire l'apologie de ma province ; tout le
monde fçait qu'elle a été le berceau d'une
infinité de grands hommes , Politiques ,
Guerriers , Magiftrats , Eccléfiaftiques
Gens de Lettres . Ce que j'en dirois n'ajouteroit
rien à leur renommée. Je ne veux
qu'engager M. l'Abbé Regley , par égard
pour la politeffe & pour la vérité , à rétracter
les odieufes imputations de rufe,
de fourberie , de pefanteur , d'intérêt , de
trifteffe dans la fociété , de diffufion dans les
idées & dans l'expreſſion , de colere durable
, & d'imagination rêveuſe , dont il accable
indiftinctement & fans pitié mon
malheureux pays . On montre , dit - il , des
cantons en Normandie , dans lesquels les
Normands font plus Normands qu'ailleurs.
Il met apparemment les habitans de Caen
dans cette claffe , puifqu'il les cite pour
n'avoir pas varié un inftant depuis Raoul
jufqu'à nos jours. Dans fa bouche c'eſt là
une fatyre; mais à parler exactement c'eſt
une louange. On devine auffi qu'il veut
lancer un trait à Paul Lucas , fila plaifanterie
du plus mauvais ton peut paffer
pour un trait.
Il n'eft pas furprenant que M. l'Abbé
qui fe déclare pour la volupté riante , foJANVIER.
1757. 75
er
latre & enfantine , pour le ftyle léger &fleuri,
n'ait pas confumé triftement fes beaux
jours à lire les faftidieux ouvrages des
Normands ; je m'étonne feulement qu'avant
que de prendre la balance , & de prononcer
fon arrêt , il ne fe foit pas mis au
fait de la caufe , en examinant les pieces que
les parties pouvoient produire : alors il n'auroit
pas oublié Bochard , Huet , Malherbe ,
Sarrazin , Segrais , &c. Il auroit fait
mention du refpectable Neftor du Parnaffe
, & il auroit été à bon droit dif
penfe d'en nommer d'autres : mais fi le nom
de M. de Fontenelle étoit échappé à M.
l'Abbé Regley , que feroient devenues fes
comparaifons & fes railleries fur la pefanteur
Normande ?
Comme les Auteurs ne font pas dociles
, lorfqu'on leur demande la correction
& même l'aveu de leurs fautes , je
ne compte pas trop fur la rétractation de
M. l'Abbé Regley. J'appelle feulement de
fon jugement à celui du Public équitable
, & furtout au vôtre , Monfieur , dont
on connoît l'impartialité. On pourroit ,
s'il ne s'y rendoit pas, entrer dans une difcuffion
plus étendue , qui ne laifferoit
peut-être pas les rieurs de fon côté. Nous
en avons en Normandie , malgré la trif
teffe qu'il nous reproche , & je lui puis
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
affurer que beaucoup de Normands n'ont
fait que rire de fon Ouvrage. J'ai l'honneur
d'être , & c.
Ce 14 Décembre 1756.
D'IFS.
LA LANTERNE MERVEILLEUSE ,
Etrennes de la Princeffe de Talmont , à la
Reine.
CE vafe lumineux par Urgande inventé ,
Vous dévoile à nos yeux avec févérité.
Reine , que vos regards , par cette pure flamme
Cent & cent fois le jour fe laiffent attirer .
Lifez dans votre efprit , connoiffez dans votre
ame
Tout ce que vos Sujets ne ceffent d'admirer,
Vous vous ignorez : quel dommage !
A cet enchantement hâtez - vous de céder.
Elle avoit bien prévu cette Urgande fi fage ,
Qu'il faudroit tout fon art pour vous perfuader
Combien de rares dons vous avez en partage.
Par M. DE MONCRIF , Lecteur de Sa
Majefté.
JANVIER. 1757. 77
Le mot de l'Enigme du premier Mercure
de Janvier eft le premier Jour de l'An .
Celui du Logogryphe eft Compagnie , dans
lequel on trouve Ange , paon , äne , camp ,
pie , cage , anime , aîné , cime , manie
gance , gaîne , mien , nom , Mai , Moine ,
main , poing , mie , ami , agonie , &
Mein.
i
ENIGM E.
J'ALTERE
'ALTERE la délicateffe
Du lieu dont je fuis l'ornement ;
Je viens toujours tout doucement
Et l'on me chaffe avec vîteffe :
On feroit bien fâché de ne me point avoir.
Souvent on me defire avec impatience :
Mais dans le lieu de ma naiffance.
On ne fçauroit fe réfoudre à me voir.
Si j'embellis le brun , j'enlaidis fort la blonde.
L'on m'aime , & l'on me hait :
On me fait , lorfqu'on me défait ..
Les gens de piété profonde
Pour me garder ſortent du monde,
Tout le refte du genre humain
Me fait un traitement févere :
D iij
78 MERCURE DE FRANCE .
Mais malgré tout ce qu'on peut faire ,
Ön me chaffe aujourd'hui , & je reviens demain
JT
LOGO GRYPHE.
porte en treize pieds le métail précieux ,
Dont l'avare repaît , & fon coeur & ſes yeux ;
Le cafque d'un Vifir ; cette liqueur vermeille ,
Que le Dieu des côteaux fait couler de la treille
Ce qui fait l'ornement & le prix d'un chapeau;
Le bruit que le Berger fait rendre à fon pipeau ;
L'Amant de Talaïre ; un terme de phyſique ;
Un mets dont fe nourrit le peuple Afiatique ;
Ce qui fait d'ordinaire un acte d'un repas ; -
Un fage qui de l'or ne faifoit aucun cas ;
Ce qui charme un foldat au fort de la défaite ;
L'objet , l'unique objet des defirs d'un athlete ;
Un meuble néceffaire au pieux voyageur ,
Dont Rome ou Compoſtelle admirent la ferveur?
Une Divinité dans Memphis adorée ;
Ce Prince infortuné fi cher à Cythérée : ·
Une injure groffiere , un boyau plein de fang : 3
Tout homme bourfouflé des honneurs de fon
.rang :
Ce mot que fur un ton fi doux pour une Actrice ,
Au théâtre prodigue un parterre propice ;
Un oiſeau fur le Nil redoutable aux ferpens ;
Une fille en amour fidelle à ſes dépens
JANVIER. 1757. 79
#
Soa
ce,
Cette charmante foeur dont l'humeur trop volage
Dans les murs de Sichem fit porter le ravage :
La mere des épics , la force d'un château ,
La montagne où Pâris conduifoit fon
troupeau ;
Ce qui chez la Maubois fit entrer la fortune :
Une Nymphe qui dut fon bonheur à Neptune ;
La mouche de Junon , les Pages de l'Amour ;
Ce qui fait qu'un vieillard à Vulcain fait ſa cour ;
Ce que , même au Couvent , nos jeunes Demoifelles
}
Rangent avec tant d'art , pour paroître plus belles.
Pour tout dire , en un mot , je fuis ce que l'Auteur
(Sera toujours en droit d'exiger de fa foeur. ,
Par Mademoiselle DE SAURET , l'aînée
Penfionnaire chez les Dames de la Foi.
A Sainte- Foi , en Agenois.
A L'AUTEUR DU MERCURE.
Moussu , begeri dins
, begeri dins
lou Mereuro dal més paffat
uno biello Canfon Lan .
gueducienno
, tant poulido
q'uen canto lous Francimans
per la fublimo
naibetat de las pénfados ,
& l'eleguento
fimplicitat
d'al langatge. N'aparten
q'uall patois & à la naturo
de pintra de befucariés
MONSIEUR , j'ai vu
dans le Mercure du
mois de Mai dernier
une ancienne & jolje
Chanfon Languedocienne
, qui ravit les
Parifiens par la fublime
naïveté des penfées
& l'élégante fimplicité
du langage. Îl
n'appartient qu'au pa-
Div
So MERCURE DE FRANCE.
tois ou à la nature de
peindre des bagatelles
avec des couleurs auffi
expreffives : c'eft à
tort qu'on le traite de
jargon. Les Parifiens
feroient bien plus
charmés d'entendre
chanter dans le pays
même. Les bouches
de nos jeunes filles
font le même effet
que l'arc de l'amour ,
les paroles font autant
de trait de ce Dieu
qui bleffent les coeurs ,
& la mufique la corde
qui les lance .
que
Vous
La Chanfon
j'ai l'honneur de vous
envoyer , & que je
Vous prie d'inférer
dans un de vos recueils
eft nouvelle : je
ne vous dirai pas fi
elle eft jolie ;
m'accuferiez peut- être
de partialité.
On dit que l'Auteur
ne manque pas
d'efprit . Il la compofée
pour moi : je fuis
reconnoiffante , & je
n'ofe pas vous dire ce
que mon coeur pourroit
faire pour lui.
ambé de coulous tant
expréffibos . Es pla mal
aperpaus que l'ou tratoun
de Baragouen : cé lous
francimans poudion abé
uno aufido de noftros
canfons , dins l'ou pais ,
farion bé may embeli
nats. Figurats bous que
l'as bouquetos de noftros
filletos fount autant
d'arquets d'al diu
nenet lous mouts autant
de pourchous amouroufés
que trancou lous
cors , & lairè la cordo
que l'ous lanfço .
La Canfounero qu'ei
l'ounou de bous manda ,
& que bous pregui de
metre entremiech q'uanque
libret , à l'abantalge
de la noubautat s'es
poulido , bou ba direi
pas ; m'a cufariats béleu
d'eftre prebengudo.
Dilous que l'ou que
la faito nou manquo pas
d'efprit , & la faito per
yeu: foui recougneiffento
, & gaufi pas bous dire
ce que l'on men cor fario
per el . Ai trop parlat. Sabets
q'uauquo coumplaJANVIER.
1757 .
SI
fenço per las joubes & aimablos
Doumaifelletos
n'ey que dofo fept ans ;
foni Languedoucienne , &
boftro firbento : adifiats
mouffu .
N'ai- je pas trop parlé
? Adieu , Monfieur.
Si vous avez quelque
complaifance pour les
jeunes & aimables Demoiſelles
; je n'ai que
dix-fept ans je fuis
Languedocienne , &
votre fervante ,
FANCHONNETTE . FRANCOUNETO.
A Narbounno , low 25
Julliet 175.6 .
CANSON patoife , fus
l'aire de la Roumanco
dal debignaire del
bilatge.
A Narbonne , le 2 5
Juillet 1756 .
CHANSON Languedocienne
, fur l'air
de la Romance du
devin du village :
Dans ma Cabanne obſcure , Es.
TANT que la marga- TANT que la marrido
31
La reino d'as praders ,
Sara la flou poulido
L'ou luyra d'as bouquets ,
Tu faras ma touftouno,
Regnaras ful cor miu ;
Pourtaras la courouno
De ma tendro affectiu.
Lou mati , quand l'albieiro
(1) Fleur printanniere.
guerite ( 1 ) , qui eft Lat
reine des prairies , fera
la jolie fleur , & l'étoile
brillante des bouquets,
tu feras ma chere
unique , tu régneras
fur mon coeur
porteras la couronne
de mon affection. la
plus tendre.
tu
Eorfque la rofée du
matin répandra fes
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
annonceperles
fur les fleurs, &
que je conduirai mes
moutons dans les fentiers
, les échos réveillés
par le nom de Fanchonnette
ront le point du jour
aux petits oifeaux endormis
fous les herbes.
Le long du jour pour
charmer mon loifir ,
J'emprunterai le burin
du plaifir , & je graverai
Fanchon fur les
peupliers à mefure
que ton nom grandira
fur leur tendre écorce,
je fentirai mes douces
amours croître dans
mon coeur.
Le foir pour revenir
de la prairie , il me
femblera que la nuit
retardée ne doit plus
arriver je ferai fur le
point de croire que le
foleil charmé , de tes
yeux , s'oublie dans les
cienx pour te confidérer.
Perléjara las flous ,
Et que per la carrieiro
Menarei l'ous moutous
D'al nounde Françounet
L'ous ecos rebeillats
Announçaran laubéto
As aufels amatats .
Sus pibouls, la journado ,
Per charma mous lefe ,
Françon faras grabado
Pel burin d'al plafé ;
Sus lefcorço tendreto
Quant toun noun gran
dira
Mabefiado amoureto
Dins moun cor creifira.
Per tourna de la prado
Lou jouer me paretra
Quela neit retardado
Nou deu pas pus intra ,
Sarei ful pun de creire
Que charmat de toun el
Lou foulél perte beire
Soublido dins lou cél .
JANVIER. 1757: 83
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
ELELEMMEENNSS de fortifications , contenant les
principes & la defcription raiſonnée des
différens ouvrages de la fortification , les
fyftêmes des principaux Ingénieurs , la
fortification irréguliere, &c. A Paris, chez
Jombert , rue Dauphine , à l'image Notre
Dame 1756. Prix 3 livres 10 fols relié.
Les différentes éditions de cet ouvra
ge confirment de plus en plus le jugement
favorable que la premiere en avoit
fait porter. L'Auteur l'a toujours retouché
& augmenté. Il contient tout ce qu'on
peut defirer dans un livre élémentaire . Il
ya de plus gros livres fur cette matiere ,
mais les préceptes & les regles n'y font
point expofés avec plus d'ordre & d'éten
due. On peut avec cet ouvrage fe procurer
des connoiffances juftes & précifes
de l'art de fortifier . C'eft un livre claffique
d'une école militaire , & c.
Cette nouvelle édition qui eſt très - bien
exécutée , eft dediée à Monfeigneur le
Duc de Bourgogne , qui à l'âge de cing
D`vj
84 MERCURE DE FRANCE .
ans commence à s'amufer à la Géométie.
La plupart des termes de cette Science
lui font déja fi familiers , qu'il les applique
avec jufteffe fans jamais les confondre.
Il fçait exécuter fur le papier &
fur le terrein les problêmes les plus utiles
de la Géométrie pratique , & en effet
on l'a vu publiquement à Meudon élever
des perpendiculaires fur le terrein , mener
des paralleles , décrite des polygones , & c.
Il a auffi des notions exactes de la ſphere ,
du globe , & ces connoiffances fi fingulieres
à fon âge , lui font enfeignées
par forme d'amufement & de récréation .
Elles font la récompenfe de fon attention à
la Religion , à la lecture , à l'Hiftoire
fainte , qui rempliffent tous fes momens d'application.
Il y a long-temps qu'on a pensé que
la Géométrie étoit la Science la plus propre
à faciliter le développement des premieres
idées des enfans. Le Pere Mallebranche
, M. De Crouzas , & plufieurs
autres Auteurs l'ont dit & écrit. Mais
il falloit un exemple tel que celui de Monfeigneur
le Duc de Bourgogne pour en
convaincre le Public. Les Sciences & les
Lettres doivent beaucoup de reconnoiffance
à Me. la Comteffe de Marfan , du goût
qu'elle fçait infpirer au jeune Prince
JANVIER. 1757. 85
pour leurs nobles amufemens. Outre les
avantages qui en réfultent pour lui former
& perfectionner le jugement , il acquiert
l'habitude de s'accoutumer aux occupations
réglées ; habitude qu'on ne peut
contracter de trop bonne heure , & qui
affure le fuccès dans les différens genres
d'étude auxquels on peut s'appliquer.
SECONDE Lettre de M. Fournier l'aîné ,
Graveur & Fondeur de caracteres d'Imprimerie
, à Paris , rue S. Jean de Beau
vais ; à l'Auteur du Mercure.
MONSIEUR ,
ONSIEUR , en publiant la Lettre que
j'ai eu l'honneur de vous adreffer , &
que vous avez bien voulu inférer dans
votre Mercure du mois de Mai dernier ,
page 121 , je n'ai eu d'autre vue particuliere
, que de faire connoître aux Imprimeurs
& aux perfonnes fçavantes l'erreur
où les induifoit une lettre anonyme
inferée dans le Journal des Sçavans du
mois de Février dernier erreur qui ne
tendoit à rien moins , qu'à anéantir pour
moi dans l'efprit du Public les richesses
dont je fuis en poffeffion , en voulant faire
croire qu'elles ont paffé chez l'Etranger.
< L'Auteur de cette Lettre , après avoir
86 MERCURE DE FRANCE.
comblé d'éloges les caracteres de Garamond
& de Le Bé , difoit page 2.17, que
Plantin eft venu puifer à cette fource les
caracteres qui , en prouvant fon bon goût ,
ont fixé fa réputation . Il ajoute que Garamond
& Le Bé lui ont fourni les poinçons
les frappes avec lesquels il a établi une
fonderie célebre , qui fubfifte encore aujourd'hui.
Ce font , continue- t'il , les caraiteres
hébreux de ce dernier qui ont fervi
pour la Bible de 1569 , &c.
Qui ne croiroit , en lifant ces paroles
de l'Auteur anonyme , que les poinçons
& les frappes de Garamond & de Le Bé
ont paffé chez Plantin , & en particulier
les poinçons hébreux qui ont fervi pour
la Bible de 1569 ? J'ai cru que l'honneur
de la Typographie françoife , & mon
état devoient m'engager à détromper le
Public fur un fait auffi important , & j'ai
prouvé d'une maniere convaincante que
les poinçons hébreux de Le Bé qui ont
fervi à imprimer la Bible hébraïque de
Plantin de 1569 , n'ont point été livrés
à Plantin. J'en ai apporté deux raiſons qui
font fans replique . La premiere , c'eft que je
fuis poffeffeur de ces poinçons qui ont
fervi à l'impreffion de la Bible hébraïque
de Plantin de 1569 , & que j'offre
de les faire voir aux curieux. La feconde ,
JANVIER. 87
1757.
〃
c'eft que ces poinçons ne font jamais
fortis de la fonderie de Guillaume Le Bé ,
comme il eft conftaté par l'inventaire de
cette fonderie , dreffé par fon fils. Je fuis
auffi poffeffeur de cet inventaire, & j'offre
de même de le faire voir à ceux qui en
auront la curiofité. Il eſt donc conftant
que les poinçons hébreux qui ont fervi
pour la Bible de Plantin de 1569 , n'ont
point été livrés à Plantin , & qu'il ne
font jamais fortis du Royaume. Ce font
les caracteres de ces mêmes poinçons hébreux
qui ont été employés pour la belle
Bible polyglotte de M. Lejay ; ce qui fe
prouve encore par l'inventaire de la fonderie
de Le Bé , & par la comparaifon
de ces poinçons avec ladite Bible polyglotte.
Autre preuve convaincante qu'ils
ne font pas fortis de la fonderie de Le Bé .
dont je fuis poffeffeur.
L'Auteur anonyme qui m'a fourni l'occafion
& non le prétexte de faire connoître
ma fonderie , croit fatisfaire à ma
lettre , par une réponſe qu'il a fait inférer
dans le Journal des Sçavans du mois
de Septembre dernier page 1756. Mais
en comparant cette réponſe avec ma lettre
, il eft aifé de voir qu'il s'écarte de
l'objet principal , qui est en queſtion , &
qu'il ne détruit point ce que j'ai avancé ;
SS MERCURE DE FRANCE..
fçavoir que je fuis poffeffeur des poinçons
& des matrices que j'ai énoncés dans
ma lettre , & qui faifoient le fonds des
'fonderies de Le Bé & de Garamond. Il
s'applaudit néanmoins dans fes prétendues
découvertes , & s'imagine avoir trouvé
des preuves fans replique . J'ai preuve en
main , dit- il , & cette preuve eft fans replique
, je la tire d'une note écrite de la
propre main de G. Le Bé , qui marque qu'en
1559 il a gravé un hébreux gros double
canon. J'en ai vendu les poinçons
( dit Le Bé dans cette note , ) la frappe des
matrices & le moule au fieur Chriftophe
Plantin à bon marché à caufe des troubles
, & c. Enfuite l'Auteur anonyme s'écrie
d'un air fatisfait , voilà donc non feulement
les poinçons , mais encore le moule
·
·
les matrices , c'est- à-dire , tout l'objet
en entier vendu à un étranger , fans qu'il
en foit resté le moindre veftige en France,
Je ferois en état d'en fournir d'autres preuves
auffi decifives ; mais je me contenterai
pour le préfent de celle - ci , à laquelle il n'y
a point de replique.
En vérité , Monfieur , cet Auteur a- t'il
bien penfé que cette preuve d'un anonyme
étoit fans replique ? Je veux bien
croire qu'il a cette note , & qu'elle eft
de Le Bé. Que prouve- t'elle ? Que Le Bé
JANVIER. 1757. 89
a vendu à Plantin un caractere hébreu
gros double canon , avec fon moule , fes poin
çons , enfin tout l'objet en entier . Il n'en
eft pas moins conftant que les poinçons
hébreux qui ont fervi pour la Bible de
Plantin de 1569 , font chez moi , & n'ont
jamais été vendus à Plantin. D'ailleurs
qui ne fçait qu'un caractere hébreux gros
double canon , tel que celui qui a été vendu
à Plantin par G. Le Bé , n'a jamais pu
fervir à imprimer une bible , ni aucun
autre livre confidérable , mais feulement
l'alphabet ou quelques titres de livres
hébreux , comme tous les graveurs en
caracteres , & tous les Imprimeurs en
conviendront ? Il ne falloit donc pas s'appuyer
fur un objet fi peu important ,
pour faire croire au Public que les poinçons
hébreux de Le Bé ont paffé chez l'étranger
, puifque le contraire eft évident
par l'infpection de ces poinçons qui fe
trouvent dans ma fonderie.
Cependant l'Auteur anonyme, pour foutenir
la thefe , fait l'hiftoire des voyages de
Le Bé , & le conduit chez Garamond , qui
le prie de lui graver dans fa maison même
un caractere hébreu , oeil de S. Auguftin ';
ce qu'il fit , non comme élève , mais comme
maître. Les matrices en furent vendues à
Plantin , & les poinçons à Wechel , qui les
yo MERCURE DE FRANCE.
emporta à Francfort après la mort de Ganamond
, ( nouvelle preuve que les poinçons
ontpaffe chez l'étranger ) ... C'est encore Le Be
qui lui fournit ce détail dans une note qu'il
conferve précieufement avec beaucoup d'antres,
Voilà à la vérité un fecond exemple
de poinçons hébreux paffés chez l'étran
ger , & de poinçons qui ont pu fervir
à imprimer des livres confidérables ; mais
en premier lieu , ce ne font point ces
poinçons qui ont été employés pour l'impreffion
de la bible hébraïque de Plantin
de 1569 , comme je l'ai prouvé ; en fecond
lieu ces poinçons vendus à Wechel
ne faifoient pas partie de la fonderie
de Le Bé. Il n'en étoit pas propriétaire
, il les avoit gravés chez Garamond
& pour Garamond , foit que celui-ci ait
été fon maître ou non ; ce qui eft trèsindifférent
à la queſtion préfente . En troifieme
lieu , l'Auteur anonyme ne nous
dit pas fices poinçons vendus à Wechel
exiftent encore , où s'ils n'exiſtent
plus. Il en eft de même des matrices : il
nous affure qu'elles furent vendues à Plantin
, fans nous dire fi ces matrices fubfiftent
encore mais ce qu'il ne devoit
pas taire , c'eft que Guillaume Le Bé retint
une frappe de ces poinçons vendus à
..JANVIER. 1757. 91
b.
te.
Wechel. Cette circonftance doit fe trouver
dans la note que cite l'Anonyme ; elle fe
trouve auffi dans mes deux inventaires ,
& j'ai encore dans ma fonderie cette frappe
, ou ces matrices des poinçons vendues
à Wechel . Je m'en fuis fervi pour
l'édition de la Grammaire hébraïque de
M. l'Abbé l'Advocat , imprimée chez M.
Vincent. J'ai feulement gravé de nouveau
les lettres qui ont entr'elles plus de reffemblance
, afin de les faire mieux diftinguer.
Pourquoi l'Auteur anonyme qui
n'ignore pas fans doute tous ces détails ,
renvoie-t'il fans ceffe chez les étrangers
pour y trouver ce qu'il eft fi aifé de
voir dans ma fonderie ? Enfin toutes
' ces notes de la main de Le Bé me font
foupçonner que quelqu'un de ceux qui
ont travaillé chez moi , en abufant de
ma confiance , auroient pu les y enlever
toutes ou en partie , & les auroit fait
paffer entre les mains de cet Auteur qui
prétend s'en fervir contre moi,
Quoi qu'il en foit , cet Auteur anonyme
ne détruit en aucune forte ce que
j'ai avancé dans la lettre que j'eus l'honneur
de vous écrire au mois de mai dernier.
J'y ai donné mon nom , ma demeure
, & j'ai offert de montrer aux perfonnes
curieufes mes poinçons & mes ma92
MERCURE DE FRANCE.
que
trices. Ainfi tout le monde eſt en état de
les voir. L'Auteur anonyme me reproche
d'avoir eu en cela des vues particulieres.
Je le repete , je n'en ai point eu
d'autres que de détromper le Public d'un
préjugé général ; car il eft conftant , &
l'Auteur anonyme en conviendra ,
tes plus belles éditions qui ont paru juſqu'ici
en François , en Latin , en Grec , en
Hébreu , ont été exécutées avec les caracteres
de ces célebres Graveurs , Garamond ,
Granjon & Le Bé . Ce font les caracteres
de ces fameux Artiftes qui ont fait la bafe
& le fondement de toutes les belles éditions.
Quels que foient le goût , l'habileté
& les talens des plus célebres Imprimeurs ,
ils n'ont jamais pu faire une belle édition
fans avoir de beaux caracteres . C'eft
donc aux Garamond , aux Granjon &
aux Lebé , que la gloire des belles éditions
doit être principalement attribuée.
Or n'eft il pas important de faire connoître
au Public que les caracteres de ces
célebres Graveurs exiftent encore à Paris
dans ma fonderie , & que les Imprimeurs
peuvent égaler , & même furpaffer
toutes les éditions qui ont précédé , puifqu'ils
ont les mêmes fecours qu'avoient
leurs prédéceffeurs , & de plus ceux que
T'on y a ajouté dans la fuite ? Il eft
JANVIER. 1757- 93 .
>
avantageux pour le Public que les Sçavans
fcachent où le trouvent les caracteres deces
habiles Graveurs , Garamond , Granjon ,
& Le Bé , afin qu'ils puiffent obliger les
Imprimeurs de s'en fervir , & puifque
l'Auteur anonyme me reproche d'avoir
des vues particulieres , je pourrois lui demander
files fiennes ont été bien louables
, lorfqu'en parlant de ces Graveurs
immortels , Garamond , Granjon & Le Bé ,
il n'a pas dit un feul mot de ma fonderie
, où fe trouvent leurs caracteres , &
qu'il renvoye le Public dans les pays
étrangers pour les chercher ? Quel peut
donc être le motif d'une telle affectation
? Pourquoi encore étant obligé d'avouer
dans fa derniere lettre que j'ai
fait l'acquifition de la fonderie de Le Bé , peutêtre
la plus complette du Royaume ? Pourquoi
, dis- je , ne me donne-t'il pas la
qualité de Graveur que j'ai prife dans
ma lettre , mais feulement celle d'habile
Fondeur de Paris ? d'où vient la partialité
qu'il fait paroître pour les nouvelles
italiques ? Pourquoi , en renvoyant au ſecond
volume de l'Encyclopédie , page 662 ,
après avoir donné des exemples de tous
les caracteres en ufage , ajoute- t'il que tous .
ces caracteres font de l'Imprimerie de M.
Le Breton ... excepté la Perle & la Sé94
MERCURE DE FRANCE .
danoife , qui ne fe trouvent qu'à l'Imprimerie
Royale , que M. Aniffon a bien
voulu communiquer. Il ne pouvoit igno-"
rer qu'une partie de ces caracteres ne fe
trouve que chez moi . Il devoit donc
ajouter , excepté auffi le triple Canon &
la groffe Nompareille , qui ne fe trouvent
que chez Fournier l'ainé , qui a bien voulu
auffi les communiquer. D'où vient un
filence fi affecté ? Mais quels que foient
les motifs de l'Auteur anonyme , le Public
n'a pas befoin d'en être informé. Ce
qui lui eft important de fçavoir , c'eft'
qu'il n'eft pas befoin qu'il aille dans les
pays étangers , pour y chercher les magnifiques
caracteres de Garamond , de Granjon
& de Lebé , puifqu'il les trouvera
dans ma fonderie , & afin de terminer
une bonne fois toute cette difpute , je'
mets ici les poinçons , les frappes & matrices
de ces célebres Artiftes , dont je
fuis poffeffeur , afin que les Imprimeurs
& les Sçavans puiffent y avoir recours ,
lorfqu'animés de zele du bien public
ils défireront donner de belles éditions.
De Garamond le Petit Texte , Petit
Romain , Cicero , S. Auguftin , Gros Romain
, Petit Parangon & Gros Canon ,
romains , &c.
De Granjon lés Italiques de tous ces
ي ف
JANVIER. 1757. 25
IS
5,
S
-0
0,
corps , un gros Cicero romain , un Petit
Canon romain & italique , mais furtout
les caracteres grecs de ce Graveur
& d'autres , j'en ai depuis la Nompareille
jufques & compris le Parangon . J'ai fourni
le caractere grec de S. Auguftin fur le
corps de Texte & le grec de Petit Romain
pour le Sophocles qui s'imprime actuellement.
De Guillaume le Bé , la Groffe Nompareille
, le Triple Canon , le Gros Ca-'
non gras , des notes de plain - chant , rouget
& noir , huit hébreux & rabbinique , &
un arabe. De plus il a conduit Jacques
Sanlecque dans la gravure d'un Gros Parangon.
De ce dernier j'ai le beau S. Auguftin
, le Cicero moyen. Je poffede encore
nombre de poinçons & matrices de
différens Graveurs , comme Nompareilles à
gros oeil & à petit oeil , fignes de toutes fortes
, &c. Caractere de civilité , gothique
fur tous les corps . J'ai gravé des notes de
plain- chant , & grave tout ce qui m'eft néceffaire
en romain & italique. J'ai fait des
moules à réglets de tous corps & grandeur ,'
fimples , doubles & triples , enfin on trouve
dans ma fonderie tout ce dont on a befoin.
J'ai l'honneur d'être , &c.
FOURNIER , l'aîné.
ces
96 MERCURE DE FRANCE.
T
REFLEXIONS fur les caufes des tremblemens
de terre ; avec les principes qu'on
doit fuivre pour diffiper les Orages , tant
fur terre que fur mer . Par Madame la Marquife
de C... A Paris chez Meunier ,
quai de la Tournelle .
Le précis le plus convenable que nous
puiffions donner de cette Brochure , eft
d'inférer l'avis qui eft à la tête .
Mes réflexions font dûes à mes expériences.
Je ne les aurois pas données au
Public , fi je n'avois pas été perfuadée
qu'elles font néceffaires à la fûreté générale
& à la mienne . Je n'ai aucun deffein
de m'ériger en Auteur.
Pour ne rien avancer fans un fondement
folide , je dois avertir que mes expériences
, qui ne manquent jamais de
diffiper les orages , n'ont été faites que
fur la terre , & non fur la mer.
Je fçais cependant , & je fuis certaine
qu'elles diffiperont de même les orages
fur la mer , en obfervant une différence
dans la fabrique des inftrumens , parce ,
que le point d'appui n'eft pas auffi folide
que fur la terre ; car il faut découvrir
, vifer les nuages , pour les diffiper .
La dépenfe fur la mer fera plus forte.
J'eftime qu'elle ira environ à foixante livres
, monnoie de France , par vaiffeau .
Sur
JANVIER. 1757. 97
ce
ce
0-
per.
li
eau.
Sur
Sur la terre on en fera quitte pour moins
du quart , pour opérer pendant quelques
années.
Si je fçais que l'on faffe de ma décou
verte le cas que je crois qu'elle mérite ,
eu égard à l'importance de l'objet , je parlerai
plus ouvertement dans la fuite.
Ce ne fera ni à un pays , ni à un autre
, que je communiquerai mes connoiffances
fur ce fujet ; mais à tous . Mon
expérience eft fi fimple , qu'elle n'eſt pas
d'une efpece à pouvoir fervir une Ñation
par préférence à une autre : ou je ne
la donnerai pas , ou j'en éclaircirai tout
le monde ; la nature des chofes l'exige
ainfi .
Au furplus , la diffipation des orages ne
demande ni place , ni appointemens à quelqu'un
pour l'opérer . Si elle eft un jour
connue , on peut s'en rapporter aux perfonnes
qui ont le plus de peur du tonterre
, qui ne manqueront pas de le diffiper
par la facilité & le peu de peine
qu'il faut pour faire cette opération , qui
demande feulement de la jufteffe . C'eſt
pourquoi toute perfonne qui aura l'inftrument
& les matieres néceffaires , eft
en état d'opérer fans rifque , même pour
fon amuſement , pourvu qu'elle ait le
coup d'oeil jufte .
II. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
Rien n'eft plus oppofé à la bonne maniere
d'opérer que l'électricité. L'année
1756 a été une preuve certaine , du moins
à Paris , qu'elle n'empêche pas le tonnerre.
Mon opération repouffe , écarte. L'électricité
attire , la mienne dilate & diffipe
ce que l'électricité concentre.
à
Je ne me charge pas de répondre à toutes
les difficultés qu'on pourra me faire.
Pour m'en difpenfer , je ne me nomme,
pas. Il y en a d'ailleurs auxquelles je
ne pourrois fatisfaire fans tout dire ; ce
qui n'eft pas propos à préfent.
Je verrai avec plaifir dans les Ouvrages
publics , tels que le Mercure , ce qu'on
penfera de mes découvertes ; & fi je répondois
, ce feroit , felon toute apparen
ce , par la même voie .
ETRENNES Militaires tirées du Dictionnaire
militaire , corrigées & augmentées ,
utiles à toutes les perfonnes qui fe deſtinent
à prendre le parti des armes. A Paris ,
chez Giffey , rue de la vieille Bouclerie ; la
Veuve Bordelet , rue Saint Jacques ; la
Veuve David , Quai des Auguftins ; &
Duchefne , rue Saint Jacques , 1757.
Cet Almanach nous paroît devoir être
diftingué de la foule , & remplir fidéleJANVIER.
1757 . 99
a
a
te
ment fon titre. L'Auteur y a fait plufieurs
corrections & augmentations néceſſaires ,
qui lui donnent un nouveau prix cette année.
Il a mis à profit les critiques qui lui
font parvenues , & particulièrement les
obfervations qui nous ont été adreffées
par un Anonyme de province , dans le Mercure
de Mai 1756 , comme il l'annonce
dans la préface qui eft à la tête de ces
Etrennes. Ce font peut- être les meilleures
qu'un Militaire puiffe fe donner , & nous
lui confeillons de les acheter : elles renferment
en abrégé toute l'érudition de
fon état , & peuvent par-là même être
agréables & même utiles à tous les gens
du monde. Le grand nombre eft charmé
d'être préférablement inftruit de tout ce
qui regarde la guerre ; aujourd'hui furtout
qu'elle eft devenue le fujet le plus intéreſfant
de toutes les converfations .
LES INSTITUTES de l'Empereur Jufti
nien , avec un Commentaire & des Notes
choifies pour faciliter l'intelligence du Texte z
par M. P. Tancrede , Comte d'Hauteville .
Docteur- Regent dans les Facultés des Droits
& de Théologie , & c.
L'on propofe par foufcription ce
Livre dont l'utilité n'a befoin d'aucune
recommandation ; c'eft une chofe
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
affez connue de tous les Sçavans que la
ſcience des Inftitutes Impériales eft abfolument
néceſſaire à tous ceux qui prétendent
parvenir à une vraie & jufte interprétation
des Loix ; je ne m'arrêterai donc
pas à faire l'éloge de ce Livre ; il fuffira
de fçavoir :
1. Qu'il fe trouvera dans le premier
volume deux Analyfes , dont l'une fera
fur les Institutes , & l'autre fur les Pandectes
, par le fecours defquelles , pour
me fervir des expreffions de Juftinien
l'on pourra d'une maniere auffi fimple que
facile , fans beaucoup de travail & en peu
de temps , fe graver dans la mémoire toutes
les différentes matieres difperfées , tant
dans les Titres des Inftitutes , que dans
ceux du Digefte.
2. Outre des Annotations choifies des
meilleurs Jurifconfultes , auxquelles l'Auteur
a joint fes propres remarques , l'on
trouvera encore un Commentaire tout
nouveau tant en Latin qu'en François
contenant quelques explications des Loix ,
différentes des interprétations ordinaires .
Il faut ajouter à cela que la traduction
du Texte est beaucoup plus fidelle que
celles qui ont paru ci devant , & que
l'Auteur , fans s'écarter du génie de la
Langue Françoife , a prefque traduit le
>
JANVIER. 1757. 101
25.
Л
C
que
que
la
Texte mot pour mot : il en eft de même
du Commentaire , des Notes & des deux
Analyfes.
Conditions. 1. Cet Ouvrage contiendra
10 volumes in 8 ° . du plus grand format ,
& chacun fera au moins de 22 feuilles .
2. Le prix de la ſouſcription eft fixé à f.
15-15 ft . d'Hollande. 3. Chaque Soufcripteur
payera en foufcrivant moitié de ladite
fomme , & le refte en recevant le se volume.
4. Dès que les foufcriptions feront
remplies , l'Ouvrage fera mis fous preffe ,
enforte que chaque Soufcripteur pourra
recevoir le premier volume le 1 Avril
1757 › le fecond le 15 Mai fuivant , &
ainfi à continuer un volume toutes les fix
femaines. S. Les foufcriptions font ouvertes
dès-à- préfent jufqu'au premier Février
1757, lequel temps expiré , chaque exemplaire
fera vendu f. 21. d'Holl .
Ceux qui voudront fe procurer ces
font
Ouvrage aux fufdites conditions
priés de s'adreffer à Paris , chez Briaffon ,
& Cavelier.
OEUVRES de M. de Crébillon , de l'Académie
Françoife , 2 vol . in - 4° . édition
du Louvre , augmentée du Triumvirat ;
propofée par foufcription. A Paris , chez
Grangé , Imprimeur, rue de la Parchemine-
2
.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
rie , & Charles Hochereau , Quai de Conti ,
à la defcente du Pont-Neuf , au Phénix.
L'accueil favorable que le Public a fait
à l'édition in- 4 ° . des OEuvres de M. de
Crébillon , imprimées au Louvre par ordre
de Sa Majefté , fait l'éloge de l'excellence
de l'ouvrage & de la beauté de l'édition.
Cependant plufieurs perfonnes fe
font plaint de la cherté de ce Livre , quoiqu'il
fût aifé de leur en préfenter plufieurs
autres ( qui ne difputeroient pas à celuici
la fupériorité ) , & qui fe vendent douze
livres le volume. Mais pour fe conformer
au defir du Public & à l'intention de l'Auteur
qui , en cédant cette édition de fes
OEuvres , a exigé qu'elles fuffent mifes à
un prix convenable à tout le monde , on
annonce par foufcription lefdites OEuvres
in-4°. imprimées au Louvre , augmentées
du Triumvirat , au prix de quinze livres
en feuilles , aux conditions que les Soufcripteurs
retireront leurs exemplaires
depuis le 20 du préfent mois de Décembre
que cette édition fe diftribuera , jufqu'au
20 Avril prochain 1757 inclufivement
; paffé ce temps on les payera vingtquatre
livres en feuilles.
Comme il ne feroit pas jufte de priver
du Triumvirat ceux qui ont les premiers
exemplaires des Euvres de M. de Crébillon
, on donnera cette Piece revue &
JANVIER. 1757 . 103
corrigée par l'Auteur , imprimée dans le
même format , à 3 liv . en feuilles.
Les Soufcripteurs de l'Hiftoire Univerfelle
de Puffendorff font avertis que l'on
diftribue actuellement , chez les mêmes
Libraires , le IV . volume , & que le Ve.
paroîtra en Mars prochain .
TABLEAUX tirés de l'Iliade , de l'Odiffée
d'Homere , & de l'Enéide de Virgile , avec
des obſervations générales fur le Coſtume.
A Paris , chez Tilliard , Libraire , Quay
des Auguftins , à S. Benoît , 1757. I vol .
in-8°. grand papier , de 500 pages.
i Cet excellent livre eft de M. le Comte
de Caylus , & nous paroît auffi glorieux
pour la Poéfie qu'utile pour la Peinture .
Homere & Virgile n'ont peut-être jamais
été fi bien loués. Le nouvel afpect fous
lequel leurs Poëmes font préfentés relativement
à la Peinture , eft le plus grand éloge
qu'on en puiffe faire , & peut-être le feul
moyen qui pouvoit leur procurer une rentrée
dans le monde. J'emprunte ici les expreffions
de l'Auteur , perfuadé qu'on ne
peut pas mieux dire . La préférence qu'il
leur a donné fur nos Poëtes modernes
eft très - bien juftifiée dans fon Avertiffement
, par la raifon que ces derniers
offrent plus d'images que de tableaux ,
E iv
104 MERCURE DE FRANCE .
c'est -à- dire , plus de defcriptions que
d'actions intéreffantes. Le tableau , dit
M. le C. de C ... dans une note que nous
allons tranfcrire , eft la repréſentation du
moment d'une action... L'image au contraire
n'a fouvent point affez de corps
pour être peinte dans les différens momens
qu'elle préfente , & n'eft effentiellement
qu'une defcription. Ce mot eft fouvent
employé fans beaucoup de précifion ,
de même que celui de tableau . Ainfi le
tableau ne peint qu'un inftant , & l'image
plufieurs inftans fucceffifs. Le tableau ,
s'il m'eft permis de le dire , tient au génie,
& l'image tient à l'efprit. Ce dernier trait
nous paroît définir les Anciens & les Modernes.
Le génie étoit l'appanage des premiers
, & l'efprit eft notre partage : je
doure que nous foyons les mieux avantagés.
Ces recherches avec les obfervations
fur le Coftume qui les précédent , font
précieufes pour nos jeunes Peintres ; elles
leur ouvrent de nouveaux tréfors , qu'ils
peuvent acquérir fans beaucoup de travail
, & deviennent pour eux une poétique
propre à former leur goût , à mieux
diriger leur talent , à élever leur génie , &
à étendre le cercle de leur art , trop rétreci
par l'ufage ou par le préjugé. On peut
dire à la louange de cet illuftre Ecrivain ,
JANVIER. 1757. 105
que les Artiſtes modernes ne lui doivent
pas moins que les Poëtes anciens , & qu'il
travaille au progrès des uns , en travaillant
à la gloire des autres.
Pour mieux faire connoître le prix de
ces tableaux & la beauté de leur coloris ,
nous allons en préfenter ici trois au hazard.
Le premier fera pris de l'Iliade ; le
troifieme de l'Odiffée , & le quatrieme
de l'Eneïde.
-
Quatrieme Tableau tiré du premier Livre
de l'Iliade.
Les paroles d'Homere donnent une idée
fuffifante de ce quatrieme tableau , après
avoir dit qu'Apollon , touché de la priere
de Chryfeis , lance fes fleches fur le camp
des Grecs , pour les punir du refus qu'ils
lui ont fait de lui rendre fa fille ; il ajoute
, on ne voyoit partout que des monceaux
de morts fur des buchers qui brûloient fans
ceffe . Cette fcene eft horrible , mais elle
eft abondante pour la Peinture. Le fpectateur
frappé de la punition eft plus aifément
affecté de la cruelle fituation de
ceux qui ont furvécu . Il n'eft pas douteux
qu'on ne brûlât les corps du temps d'Homere
, & que cet ufage n'eût été interrompu
dans la fuite ; mais il fe pourroit
qu'Homere , qui ne négligcoit rien de ce
1
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
que l'on fçavoit
de fon temps
, ait regardé la purification
du feu , comme
elle eft en
effet , c'est-à- dire , comme
la meilleure & la plus affurée
contre
la pefte.
Un des inconvéniens de ce fujet , eft
la difficulté de placer Apollon dans une
attitude qui le faffe paroître affez grand
pour un événement qui fe paffe dans un
auffi grand efpace , & dont il eft la figure
dominante. C'eft en vain pour la Peinture
qu'Homere l'a fait defcendre avec beaucoup
d'action du fommet de l'Olympe ,
& qu'il le place fur un lieu élevé. Je crois
que l'Artiste pourroit le repréfenter affis
fur un nuage , & dans l'action d'exercer
fa vengeance. Cette pofition furnaturelle
répare le défaut de proportion , & fuffit
non feulement pour élever l'efprit du
fpectateur jufqu'à la divinité , mais pour
autorifer des actions encore plus grandes :
fi tant eft que ce foit une licence , je la
crois pardonnable.
Premier Tableau tiré du fecond Livre de
l'Odiffée.
Télémaque , ce beau jeune homme
paré d'un baudrier , ou porte - épée , d'où
pend une épée magnifique , fes jambes
ornées de riches brodequins , tenant une
longue pique , & fuivi de deux chiens ,
JANVIER. 1757. 107
placé fur le trône de fon pere ,
les vieillards
, par refpect , éloignés de lui . Ce
Prince parle au peuple affemblé ; par conféquent
la fcene fe paffe dans une place
publique . On voit deux aigles planer dans
les airs , & tous les yeux en paroiffent
occupés.
Je remarque à l'occafion de ce tableau ,
& de quelques autres que fourniffent ces
premiers livres , qu'il eft plus facile de
réunir plufieurs inftans dans l'Ody ffée que
dans l'Iliade ; ainfi le jugement que l'on
a porté par d'autres raifons fur ces deux
Poëmes , fe trouveroit confirmé par rapport
à la Peinture , c'eft- à -dire , que l'action
de l'un eft plus ferrée que celle de
l'autre .
Second Tableau tiré du premier Livre de
l'Enéide.
Eole eft affis dans une caverne fpacienfe
qui renferme les vents enchaînés ; ils
font des efforts pour brifer leurs chaînes.
Le génie de l'Artifte peut donner l'effor
à fon imagination fur l'attitude & le
nombre de ces divinités de l'air . On ne
peut nier que cette idée empruntée d'Homere
, ne foit beaucoup mieux rendue par
Virgile , de quelque côté qu'on la veuille
A
18 E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
regarder , & qu'elle ne foit des plus favorables
à la Peinture .
Quelque parfaite cependant que foit
une copie , elle ne doit jamais avoir ( comme
M. le Comte de Caylus le penſe luimême
) la prééminence fur l'original qui
lui a fervi de modele. Nous n'ajouterons
qu'un mot à ce précis. Il feroit à fouhaiter
que l'exemple de M. le Comte de
Caylus fût imité de fes pareils , & qu'il
les engageât à enrichir eux-mêmes les
Arts qu'ils protegent , & à joindre ,
comme lui , au zele du Citoyen , le talent
de l'Ecrivain . Eh ! qui peut mieux écrire
qu'eux , quand ils font nés avec de l'efprit
& qu'ils veulent s'en donner la peine
! L'ufage du grand monde aidé d'une
éducation plus foignée , leur donne un
grand avantage fur les Auteurs de profeffion
. Ils y gagneroient d'autant plus ,
que le mérite de l'efprit ajouteroit alors
à l'éclat de la naiffance. L'homme inftruit
obtient un degré de confidération , où
l'homme de qualité ne parvient jamais
fans ce titre qui le diftingue.
LES ELEMENS de la langue Allemande ,
contenant en abrégé tout ce qui eft néceffaire
pour parvenir en peu de temps à
la connoiffance de cet Idiome , enrichis
JANVIER. 1757. 109
de dialogues fur différens fujets , de proverbes
& d'hiftoriettes , avec un ample
recueil des termes les plus ufités dans le
cours de la vie ; compofés ci -devant pour
l'ufage de Mrs. les Officiers du Régiment
d'Infanterie du Roi , par le Sieur de la
Pierre , leur Profeffeur en langue Allemande
& Italienne ; feconde édition , retouchée
de main de connoiffeur. Cet ouvrage
imprimé à Strasbourg , chez Jean-
Daniel Dulfecker , fe vend à Paris , chez
Debure , l'aîné , Libraire , Quay des Auguftins.
1756. Prix 3 liv . relié.
REFLEXIONS Philofophiques & Littéraires
fur le Poëme de la Religion naturelle.
A Paris , chez Heriffant , rue S.
Jacques , à S. Paul & à S. Hilaire. 1756.
Ces Réflexions , qui contiennent 269
pages , nous ont paru bien écrites , mais
un peu trop poétiquement. Nous croyons
qu'un peu moins de déclamation dans
l'ouvrage , de préciſion dans les chofes , &
de fimplicité dans le ſtyle eût été plus
convenable au genre. Nous nous tairons
fur la partie Théologique qui n'eft pas
de notre reffort , & nous ne dirons qu'un
mot de la partie Littéraire. L'analyse des
Vers qu'elle renferme nous femble faite
par un homme qui s'y connoît & qui en
110 MERCURE DE FRANCE .
>
fçait faire. Chaque Vers y eft décomposé
avec une rigueur qui ne fait grace à rien
mais auffi avec une impartialité qui rend
juftice à tout ; les beautés y font faifies
avec la même exactitude que les défauts .
La balance eft prefque toujours égale . Si
nous ofions rifquer notre fentiment , nous
dirions que ces Réflexions venues huit
mois plutôt , & réduites au moins à la
moitié , auroient formé une brochure
qu'on auroit pu lire avec plaifir & même
avec profit .
LA COLOMBIADE , ou la Foi portée au
nouveau monde , Poëme par Madame du
Bocage . A Paris , chez Defaint & Saillant ,
rue S. Jean de Beauvais , & Durand , rue
du Foin , vis -à - vis les Mathurins .. 1756.
Le portrait de l'Auteur eft à la tête de
l'ouvrage , avec ces mots qui renferment
une double louange également méritée ;
Forma Venus , arte Minerva. Il eſt gravé
par Tardieu fils , d'après Mlle . Loir.
Madame du Bocage , par ce nouveau
Poëme , illuftre fon fexe autant qu'elle
honore fa patrie. Le Paradis perdu fi heureufement
imité , lui avoit donné un rang
diftingué dans l'empire des Lettres ; la
Colombiade qu'elle vient de créer l'eleve
aujourd'hui à un nouveau degré de gloire
, & la rend la digne émule des plus
JANVIER. 1757. IIE
grands Poëtes. C'est ce que nous avons
tâché d'exprimer par ces Vers que nous
inférons ici , comme un jufte mais foible
hommage , que nous nous empreffons de
lui rendre.
Qui tira le vieux Univers
Des ombres d'une nuit profonde ,
Pouvoit feule peindre en fes vers
La conquête du nouveau Monde .
Illuftre du Bocage , après de fi grands traits ;
Milton à peine obtient fur toi la préférence.
Calliope a marqué ta place déformais ,
Entre (1 ) l'Homere Portugais
Et le Virgile de la France.
L'Analyfe que nous donnerons le mois
prochain de fon Poëme , & furtout les
beautés que nous aurons foin d'en extraire
, prouveront la vérité de cet éloge .
Nous recevons dans ce moment des
Vers de M. Tanevot fur le même fujer .
S'ils nous étoient parvenus plutôt , nous
les aurions placés les premiers.
( 1 ) Le Camoens .
A Madame du Bocage , le jour même qu'elle
envoya
à l'Auteur la Colombiade.
Je l'attendois , Mufe divine , E
Ce Poëme brillant qui doit vous illuftrer :
112 MERCURE DE FRANCE.
Je vole de ce pas fur la double colline ,
Pour mieux l'entendre célébrer .
Là couché fur un lit qu'a parfumé la rofe,
Et fixé fur vos vers , je vais les favourer ;
Car vous lire & vous admirer ,
Du Bocage , c'eſt même choſe.
A mon retour de l'Hélicon ,
Je vous dirai fur votre Ouvrage ,
Quel eft le glorieux fuffrage ,
Et des Muſes & d'Apollon :
Je ne quitterai point leur trône ,
Sans rapporter une des fleurs
Dont la main des fçavantes Soeurs
1
Aura tiffu votre couronne .
TANEVOT.
LA GUERRE des Parafites de Sarrafin
par M. M***. A Paris , chez d'Houry ,
rue de la vieille Bouclerie .
C'eft la traduction d'une Satyre en
profe Latine , mêlée de vers contre le
Parafite Montmaur . Elle nous a paru bien
faite , mais par malheur le fujet n'en eft
plus intéreffant. Le Traducteur qui a prévu
cette objection , y a répondu lui- même
à la fin de fa Préface. Nous allons rapporter
fes termes. « On dira peut - être que
» la Piece que je cherche à rajeunir eſt
JANVIER. 1757. 113
» furannée , qu'elle n'a rien de piquant
» pour le préfent . J'avoue qu'elle flattera
moins aujourd'hui la malignité du coeur
» humain que dans fa nouveauté ; mais
» cela n'empêche pas , qu'ainfi que bien
» d'autres Satyres dont on ne connoît
plus les originaux , elle ne puiffe encore
être lue avec quelque plaifir . Elle fera
» même toujours de faifon , parce qu'il
» y aura toujours des Parafites . »
"3
ود
Nous repliquerons à ce dernier trait
que pour la gloire des gens de Lettres , ce
caractere n'existe plus parmi eux ; ils font
faits aujourd'hui pour honorer les Tables
les plus diftinguées , & non pas pour les
piquer.
LE Sieur de la Tour , de la Ville de
Montpellier , travaille au Nobiliaire du
Languedoc , depuis plufieurs années. Il
a raffemblé deux mille quatre cens Ecuffons
des Armes des Gentilshommes de la
Province ; mais comme ce Nobiliaire n'eſt
pas encore complet , qu'il y manque beaucoup
d'Armoiries , que d'ailleurs il eft à
propos de les vérifier , il prie Meffieurs les
Gentilshommes de cette Province d'envoyer
leurs noms de famille , avec les
noms de leurs terres , leurs armes & la
copie de leur Arrêt de Nobleffe , pour les
inférer dans cet ouvrage.
114 MERCURE DE FRANCE.
Ces Meffieurs font auffi priés d'affranchir
le port des Lettres adreffées audit
Sieur de la Tour.
Il demeure à Paris , rue des Canettes ,
Fauxbourg Saint Germain , chez un Tapiffier.
ALMANACH Hiftorique & Géographique
de la Picardie , 1757 ; contenant l'état
Eccléfiaftique , Militaire , Civil & Littéraire
de cette Province , la defcription
des principales Villes, les Foires & Francs-
Marchés , les événemens remarquables ,
l'appréciation des grains , l'aunage , les
mefures , &c . augmenté confidérablement ;
dédié à M. le Duc de Chaulnes . Prix 24
fols broché. A Amiens , chez la Veuve
Godart.
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur
la Traduction du Voyage à la Baie d'Hud-
Son , par Ellis.
CE n'eſt pas d'aujourd'hui que je ſçais ,
Monfieur , qu'on doit fe défier du ton
d'affurance , avec lequel Mrs. les Traducteurs
proteſtent au public qu'ils ont rendu
leur Auteur avec la plus grande exactitude
. Peu s'en eft fallu néanmoins que je
JANVIER. 1757 . 115
n'aie été la dupe de M. Sellius , Auteur
de la traduction du Voyage à la Baie
d'Hudfon , par Ellis. Je m'imaginois en
effet qu'on ne pouvoit entreprendre de
traduire un ouvrage dont l'objet eft fi important
, les recherches fi curieufes & les
expériences fi intéreffantes , fans pofféder
à fonds la langue originale. Mais je fus
bientôt défabufé. En conférant la traduction
à l'original , je vis avec la derniere
furprife , que malgré toutes fes belles proteftations
, M. S** . avoit oublié la partie
la plus effentielle de fon livre , j'entends
l'Errata. Je m'en charge donc pour lui ,
& je fuis perfuadé que l'extrait que je vais
vous en communiquer , vous le fera regarder
comme un fupplément néceffaire .
Je ne fçaurois comprendre par quelle
raifon le Traducteur a rendu partout le
mot Anglois mile par celui de licue . Il auroit
dû fçavoir que la lieue marine d'Angleterre
eft de 20 au degré , & qu'elle fe
divife en trois milles. Quand il l'auroit
ignoré , un paffage de fon Auteur , où
cette différence eft très - fenfible , auroit dû
l'en faire appercevoir. M. Ellis , à l'occafion
d'une ouverture ou riviere découverte
au Nord- Oueft du Cap Dobbs , dans
le Welcome , dit : « que l'embouchure de
» cette riviere a 6 ou 8 milles de large pen116
MERCURE DE FRANCE.
ود
ད
» dant 4 ou 5 milles , & que 4 lieues plus
» haut fa largeur eft de 4 à lieues . ( 1 )
( The entrance of this river fix or eight
miles , wide for four or five miles . Four
leagues higher , it was four to five lea-
"gues wide. » Vous voyez , Monfieur
que l'Auteur Anglois fe fert du mot league
pour lieue , & de celui de mile pour
mille. Confultons à préfent le Traducteur :
و د
"
و د
›
( 2 ) L'embouchure de cette riviere à 6 ou
» 8 lieues de large pendant 4 à 5 litues , après
» quoi elle fe rétrecit à quatre ou cinq.
Que de bévues en une feule phrafe ! Le
Traducteur donne libéralement 6 à 8 lieues
de largeur à l'embouchure de cette riviere
, tandis que l'Auteur Anglois ne lui
donne que 6 à 8 miles ; & en fecond lieu ,
il diminue fa largeur précisément lorsque
M. Ellis l'augmente . Il faut pourtant rendre
justice à M. S** , il traduit conféquemment
il ne pouvoit fe difpenfer de
rétrecir cette riviere , puifqu'il l'avoit faite
trop large des deux tiers , en fubftituant
le mot de licue à celui de mille .
(3 ) Pag. 129 , 1. 11 , au lieu de , ayant
( 1 ) Page 86 , 1. 27 , de l'Orig. édit. de Londres
, 1748. in-8 °.
(2 ) Page 121 , 1. 12 , premiere partie de la Traduction.
(3 ) Premiere partie de la Traduction.
JANVIER. 1757. 117
été entraînés par le reflux à raifon de S
lieues par heure , lifez , à raifon des milles.
(1)
Pag. 134 , 1. 10 , la fonde porta à trois
braffes à une lieue de la côte ,
lifez , à un mille de la côte. ( 2)
heures 35
(3 ) En parlant du détroit de Wager ,
voici comme M. S **. s'exprime : « Le cou-
>> rant de la marée eft dans l'endroit le
plus étroit comme celui des eaux d'une
»
éclufe , & l'on peut dire avec vérité
» que celui des hautes marées parcourt 8
» ou 9 lieues dans une heure . « Il auroit
parlé avec vérité s'il eût dit 8 à 9 milles
par heure , comme porte l'original. ( 4 )
Pag. 102 , 1. 10 , 2e. partie , & quoique
nous fuffions à 150 lieues de l'embouchure
du canal , lifez , à 150 milles. ( 5 )
Pag. 212 , l . 17, 2e. partie , le Traducteur
met que la cataracte de la riviere de
Wager eft plus avancée à l'Oueft de 90
lieues , il faut lire , 90 milles . ( 6)
Je ne finirois pas fi je voulois rapporter
toutes les fautes que le Traducteur a com
(1 ) Page 92 , 1. 7 de l'Orig.
(2 ) Page 95 , 1. 18 de l'Orig.
(3 ) Page 194 , 1. 2 , feconde partie,
(4 ) Page 249 , lig. derniere .
( 5 ) Page 255 , 1. 15 de l'Orig.
(6 ) Page 263 , 1.6 de l'Orig.
IIS MERCURE DE FRANCE .
mifes à cet égard. Depuis la 28e , page
de la re . partie jufqu'à la fin de fon Livre
, il n'y a prefque point de page où il
n'ait fubftitué le mot de lieue à celui de
mille. Il regarde apparemment une erreur
des deux tiers en fus comme une bagatelle
en fait d'obfervations ou de diftances.
Les Géographes & les Obfervateurs
n'ont qu'à s'en rapporter à lui fur la diftance
des lieues , la jufteffe des obfervations
, le cours des rivieres & la rapidité
des marées , jugez , Monfieur , combien
leurs opérations feront fûres .
Mais il eft temps de vous faire connoître
dans quel degré de perfection M.
S**. poffede la langue Angloife. On lit
pag. 38 , 1. 21 de la 1re . partie :
сс Ils
» trouverent un ruiffeau ou deux d'eau
» douce , ils en burent beaucoup , & l'eau
» étoit chaude . » Vous ne vous feriez pas
douté , Monfieur , qu'il y eût tant de
plaifir à fe remplir d'eau chaude , & vous
croyez peut-être que c'eft un ragoût Anglois
? Point du tout interrogez M. Ellis
, il vous dira « qu'ayant trouvé un ruiffeau
ou deux d'eau douce , ils en burent
avec plaifir , parce qu'il faifoit fort chaud .
And met with aftream or two of fresh
» water , of which they drank heartily ,
the weather being hot. » Cette plaifante
و ر
99
JANVIER. 1757. 119
$
méprife vient de ce que le Traducteur a
pris le mot de weather qui fignifie le tems
pour celui de water , qui veut dire eau .
Mais , me dira- t'on , une pareille bévue
n'eft pas concevable , il faut abfolument
que ce foit une faute d'impreffion : je le
voudrois pour le Traducteur ; avançons ,
peut- être la fuite nous le fera-t'elle voir.
En ouvrant la feconde partie , je lis à
la page 13 , 1. 11 , & l'eau étant preſque
toujours froide : mais en même temps je
vois que l'Auteur Anglois parle du tems ,
& dit le tems étant prefque toujours extrêmement
froid. C'eft pour la feconde
fois que les mots de weather & water ſe
trouvent pris l'un pour l'autre voilà le
procès inftruit , c'est au Lecteur à prononcer
entre l'Imprimeur & le Traducteur.
Le défaut d'attention a fait tomber le
dernier dans un contrefens qui n'eft pas
plus pardonnable. Il dit pag. 115 , 1. derniere
de la 1re, partie : « Il paroît par
» plufieurs endroits de l'ouvrage du Sieur
» Arthus Dobbs , que ce particulier s'appli
» qua le premier aux vrais intérêts de la
Compagnie de la Baie d'Hudfon. »
Mais il me paroît à moi que fi le Traducteur
a lù l'ouvrage du Sieur Dobbs ,
il l'a bien mal lu ou bien mal entendu .
Je l'ai eu affez longtems entre les mains
ود
"
120 MERCURE DE FRANCE.
la pour être en état de vous certifier que
Compagnie de la Baie d'Hudfon n'a jamais
eu d'antagoniſte plus redoutable que
M. Dobbs ; & que bien loin d'être entré
dans fes intérêts , ce particulier les a toujours
combattus avec la plus grande chaleur
, & qu'il n'a en partie compofé fon
ouvrage que pour faire ouvrir les yeux
à fa Nation fur le préjudice que lui porte
le privilege exclufif de cette Compagnie ,
relativement au commerce de la Baie . M.
S**. ne doit s'en prendre qu'à lui-même.
Il auroit évité cette faute s'il avoit fçu la
valeur du verbe Anglois to apply one ſelf
to one , qui fignifie s'adreſſer à quelqu'un
& non pas s'appliquer à quelque chofe , comme
il l'a cru . Pour rendre donc ce paffage
tel qu'il doit être , il faut lire : « M. Dobbs
qui avoit fort à coeur la découverte du
paffage Nord- Ouest , ( 1 ) s'adreffa d'abord
à la Compagnie de la Baie d'Hud-
» fon ; & il paroît que ce fut fur fes pref-
» fantes follicitations qu'elle fe détermina
»à envoyer deux bâtimens à la découverte
du paffage.
"
و د
و د
ور
Pag . 46 , 1. 22 , 2e. partie « nous reçûmes
une lettre du Gouverneur par laquel-
" le il nous invitoit de nous approcher un
( 1 ) Page 83 , 1. 4 de l'Orig.
» peu
JANVIER. 1757. 121
و و
» peu plus de la factorie , fans cependant
" nous envoyer pour cet effet quelque ordre
du Gouvernement ou de la Com-
» &c. En vérité l'inattention du
pagnie
Traducteur lui joue de bien mauvais tours :
elle le jette ici dans la contradiction la
plus finguliere. Comment peut- il accorder
cette invitation du Gouverneur avec
ce qu'il ajoute plus bas : ( 1 ) « Le Gouver-
» neur perfifta toujours à nous diffuader
d'hyverner auprès de lui . » Puifque le
Gouverneur perfiftoit à ne pas vouloir
qu'ils hyvernaffent auprès de lui , il étoit
donc bien éloigné de les inviter à s'approcher
du comptoir , comme le Traduc
teur le lui fait dire. Il me femble que ce
raifonnement eft bien fimple ; & en effet ,
M. S** n'eft tombé dans cette contradic
tion que parce qu'il n'a pas pris garde à la
particule négative not qui fe trouve dans le
paffage Anglois que voici : ( 2 ) « There we
"
" tory ,
received a letter from the Governor , de-
"firing us not to come any nearer the facwithout
fending à proper autho
rity trom the Governement , or Huds
fon's Bay Company , for fo doing , or
" he would ufe his utmost ftrength and
» endeavours to prevent us. Nous reçû-
"
33
"
(1 ) Page 48 , 1. 5 , de la Trad. feconde partie.
(2 ) Page 150 , l. 14 & fuiv. de l'Orig.
II. Vol. F
122, MERCURE DE FRANCE.
→ mes dans cet endroit une lettre du Gou-
» verneur par laquelle il nous prioit de
» ne pas nous approcher davantage du.
" ,comptoir , fans . produire un ordre, du .
» Gouvernement ou de la Compagnie qui
"nous y autorifât , à faute de quoi il
employeroit toutes les forces pour nous
" en empêcher. » Au moyen de la reftitution
de ce not , le vrai fens fe trouve
rétabli , & le Gouverneur de la Compagnie
d'accord avec lui- même...
Page 33 1.3 de l'Orig , M. Ellis , em
réfléchiffant fur la difficulté de la décou
verte du paffage Nord- Oueft , à laquelle
il croit avec raifon qu'on ne pourra par
venir qu'en faisant de fréquentes expériences
dans la Baie d'Hudfon , ajoute :
« Or il faut convenir que, c'eſt une mé-
" thode pénible , ennuyeufe & peu, fatis
" faifante , la patience feule en viendra.
quelque jour à bout , fans le fecours des
» talens des connoiffances. But this will
» be both a painful , tedious , and onfatis-
" factory methodin which patience alone ,
" without any mixture of parts , would
fometime or other do the butineff, "
Remarquez avec quelle élégante clarté le
Traducteur rend cet endroit, (1 ), Or il
faut convenir que cette méthode de la
"
»
(1 ) Page 309 , l . 14, feconde part . de la Trad.
JANVIER. 1757. 123
30
و د
و د
chercher (l'iffue ) eft extrêmement pé-
» nible , & où il n'y a qu'une patience
infatigable & un zele dépourvu de toute
partialité qui puiffent nous faire réuffer
» tôt ou tard , fans que perfonne puiffe
» dire quand. Ce zele dépourvu de
toute partialité vous paroît peut- être affez
mal placé ici ? Je ne vois pas beaucoup
mieux que vous ce qu'il y fait , mais je
me doute de ce qui l'a amené. M. S**
qui ne fçavoit ce que vouloit dire le mot
parts , & qui n'entendoit rien à cette
phrafe , aura deviné qu'il vouloit dire
partialité , & le mot étant à moitié fait
il l'aura écrit tout de fuite fans ſe donner
la peine de chercher plus loin. Vous voyez,
Monfieur , que notre Traducteur ne fe
dément point , & qu'il finit comme il a
commencé .
il.
Malgré les fautes nombreufes & cons
fidérables dont cet ouvrage eft rempli ,
y a deux ans que je balance à vous
communiquer cette critique . J'aime fi
peu à m'ériger en Cenfeur , que j'ai eu
toutes les peines du monde à vaincre ma
répugnance . Mais enfin j'ai fenti que l'in
térêt des Sciences & l'honneur de la Pa
trie exigeoient de moi ce facrifice. Nos
jaloux voifins ne font déja que trop en
elins à nous déprimer ; faut- il leur four-
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
nir encore des armes contre nous ? Ne
fe croiront- ils pas fondés d'après cette
traduction à nous reprocher cet efprit fuperficiel
qui croit tout approfondir , & ne
fait qu'effleurer , qui veut tout fçavoir ,
& ne fçait rien ou le fçait mal. Je vous
prie donc , Monfieur , d'inférer ma lettre
dans votre Journal pour la gloire de la
Nation , & pour apprendre à tous ceux
qui ont la fureur de traduire , que la
premiere qualité requife dans un Traducteur
eft d'être également verfé , &
dans la langue de l'Auteur original , &
dans celle où l'on veut le faire paffer.
J'ai l'honneur d'être , &c.
1
Paris , ce 10 Novembre 1756 .
I **.
ESSAI fur l'Hiftoire générale & fur les
Moeurs & l'Esprit des Nations , depuis
Charlemagne jufqu'à nos jours , 7 volumes.
A Geneve , chez les freres Cramer ,
1756 , & fe trouve à Paris, chez Jombert ,
rue Dauphine.
Cet ouvrage n'a befoin que d'être annoncé
la fimple indication d'un Ouvrage
de M. de Voltaire eft la meilleure façon
de le louer , & le compte le plus
avantageux que nous en puiffions rendre
, eft d'inférer ici l'avant-propos qui
JANVIER. 1757 .
én contient le plan. Un morceau de cer
Ecrivain célebre ne peut paroître en trop
d'endroits quelque part qu'on le retrouve
, il y fera toujours plaifir au grand
nombre', parmi lefquels il s'en rencontrera
plufieurs qui ne l'ont pas encore vu ; avantage
pour notre recueil , que lui offrent
peu d'écrits , & dont nous profitons avec
d'autant plus d'empreffement, que les occafions
font rares . Pour rendre plus complet
notre précis , & pour mieux mettre nos
Lecteurs au fait , nous allons joindre à cet
avant-propos l'Avis des Imprimeurs qui
le précede. MM. Cramer méritent cette
diftinction. L'amitié dont M. de Voltaire
les honore , eft une forte recommandation
auprès de nous , & nous croyons qu'elle
doit leur attirer la bienveillance du public ,
dont ils fe rendent d'ailleurs fi dignes par
les belles éditions qu'ils nous donnent.
Avis des Editeurs.
Nous préfentons enfin au Public cette
Hiftoire philofophique du monde , qui contient
environ dix fiecles , & qui fouvent
remonte à des temps antérieurs. On n'en
avoit vu jufqu'à préfent que quelques
fragmens informes & décharnés , auffi mal
que mal imprimés .
en ordre
L'Auteur nous a donné fon manuſcrit
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
commencé en 1740 , & fini en 1749. Il
fe termine à la mort de Louis XIII. Nous
y avons ajouté le fiecle de Louis XIV, que
l'Auteur a augmenté de plus d'un tiers à
notre priere , & dont il a pouffé la partie
historique jufqu'au commencement de
F'année 1756. Cet Ouvrage rentre dans le
plan général de l'Hiftoire des usages & des
moeurs des Nations depuis Charlemagne.
Nous ne pouvons trop regretter la perte
des manufcrits qui contenoient la plus
grande partie de l'hiſtoire des Arts dans
L'Orient . Nous tenons de l'Auteur que
cette partie avoit été fournie par un Grec
de Smyrne , nommé M. Dadiki , Interprete
du Roi d'Angleterre George I. Ces matériaux
furent perdus après la mort d'une
perfonne illuftre , pour laquelle l'Auteur
avoit compofé cette Hiftoire d'un goût
nouveau.
1
Il ne l'avoit jamais deſtinée à être publique
nous pouvons nous flatter qu'il ne
l'a donnée qu'à notre priere & à l'empreffement
de ſes amis , qui ont , comme nous,
été frappés de l'impartialité , de la candeur
, & de l'efprit également philofophique
& bienfaifant qui forme le caractere
de l'ouvrage,
Le fiecle paffé vit avec étonnement um
Orateur fameux'appliquer fon art à l'hifJANVIER.
1757 .
127
toire . Il étoit temps qu'elle fût traitée
par un Philofophe , & embellie par un
Peintre. Nous regardons cet ouvrage comme
un monument d'un fiecle éclairé.
Il eft flatteur pour nous d'avoir été
choifis pour le confacrer , & c'eft un bonheur
bien plus fenfible de devoir ce choik
à l'amitié généreufe de l'Auteur .
Le prix de ces 7 volumes eft de 21 liv.
en feuilles , pour ceux qui ont déja les
dix premiers volumes in- 8 ° . de la Collection
Complette des Cuures de M. de Voltaire's
les autres perfonnes les payeront 24 livres.
On vendra féparément en faveur des
perfonnes qui le defireront , les dix premiers
volumes par ordre de matiere ; c'eft
à- dire , le volume de la Henriade , les qua
tre volumes de mêlanges , le volume qui
contient la vie de Charles XI , & les
quatre du Théâtre , à raison de livres
10 fous le volume en feuilles .
3
Avant- Propos de M. de Voltaire.
Vous voulez enfin furmonter le dégoût
que vous caufe l'hiftoire moderne depuis
la décadence de l'Empire Romain , &
prendre une idée générale des Nations qui
habitent & qui défolent la terre. Vous ne
cherchez dans cette immenfité que ce qui
mérite d'être connu de vous ; l'efprit , les
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
moeurs , les ufages des Nations principales
appuyés des faits qu'il n'eft pas permis d'i
gnorer.Le but de ce travail n'eft pas de fçavoir
en quelle année un Prince indigne d'être
connu, fuccéda à un Prince barbare chez
une nation groffiere. Si on pouvoit avoir
le malheur de mettre dans fa tête la fuite
chronologique de toutes les Dynafties ,
on ne fçauroit que des mots. Autant qu'il
faut connoître les grandes actions des Souverains
qui ont rendu leurs peuples meilleurs
& plus heureux , autant on peut
ignorer le vulgaire des Rois qui ne pourroît
que charger la mémoire. De quoi vous
ferviroient les détails de tant de petits in
térêts qui ne fubfiftent plus aujourd'hui , de
tant de familles éteintes qui fe font difputé
des provinces englouties enfuite dans de
grands Royaumes ? Prefque chaque Ville
a aujourd'hui fon hiftoire vraie ou fauffe ,
plus ample , plus détaillée que celle d'Alexandre.
Les feules Annales d'un ordre
monaftique contiennent plus de volumes
que celles de l'Empire Romain.
Dans tous ces recueils immenfes qu'on
ne peut embraffer , il faut fe borner &
choifir. C'eſt un vafte magafin , où vous
prendrez ce qui eft à votre ufage.
L'illuftre Boffuet qui , dans fon difcours
fur une partie de l'hiftoire univerfelle en a
faifi le véritable eſprit , s'eſt arrêté à CharJANVIER.
1757. 129
lemagne. C'est en commençant à cette épo- .
que que votre deffein eft de vous faire un
tableau du monde ; mais il faudra fouvent
remonter à des temps antérieurs. Ce
grand écrivain , en diſant un mot des Arabes
qui fonderent un fi puiffant Empire &
une Religion fi floriffante , n'en parle que
comme d'un déluge de Barbares. Il s'étend
fur les Egyptiens ; mais il fupprime les
Indiens & les Chinois , auffi anciens pour
le moins que les peuples de l'Egypte , &
non moins confidérables.
Nourris des productions de leur terre ,
vêtus de leurs étoffes , amufés par les jeux
qu'ils ont inventés , inftruits même par
leurs anciennes fables morales , pourquoi
négligerions- nous de connoître l'efprit de
ces Nations chez qui les commerçans de
notre Europe ont voyagé dès qu'ils ont pu
trouver un chemin jufqu'à elles ?
En vous inftruifant en Philofophe de ce
qui concerne ce globe , vous portez d'abord
votre vue fur l'Orient , berceau de
tous les Arts , & qui a tout donné à l'Occident.
Les climats orientaux voifins du midi ,
tiennent tout de la nature , & nous , dans
notre Occident feptentrional , nous devons
tout au temps , au commerce , à une induftrie
tardive, Des forêts , des pierres ,
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
des fruits fauvages ; voilà tout ce qu'a
produit naturellement l'ancien pays des
Celtes , des Allobroges , des Pictes , des
Germains , des Sarmates & des Scythes.
On dit que l'Ifle de Sicile produit d'ellemême
un peu d'avoine ; mais le froment ,
le ris , les fruits délicieux croiffoient vers
l'Euphrate , à la Chine & dans l'Inde . Lespays
fertiles furent les premiers peuplés ,
les premiers policés . Tout le Levant , depuis
la Grece jufqu'aux extrêmités de notre
hémifphere , fut long- temps célebre
avant même que nous en fcuffions affez
pour connoître que nous étions barbares.
Quand on veut fçavoir quelque chofe des
Celtes nos Ancêtres , il faut avoir recours
aux Grecs & aux Romains , nations encore
très - poſtérieures aux Afiatiques.
Si , par exemple , des Gaulois voifins
des Alpes, joints aux habitans de ces montagnes
, s'étant établis fur les bords de
l'Eridan , vinrent jufqu'à Rome 361 ans
après la fondation , s'ils affiégerent le Capitole
, ce font les Romains qui nous l'ont
appris. Si d'autres Gaulois , environ cent
ans après, entrerent dans la Theffalie , dans
la Macédoine , & pafferent fur le rivage
du Pont- Euxin , ce font les Grecs qui nous
le difent , fans nous dire quels étoient ces
Gaulois , ni quel chemin ils prirent . Il ne
JANVIER. 1757. 131
refte chez nous aucun monument de ces
émigrations qui reffemblent à celles des
Tartares. Elles prouvent feulement que la
nation étoit très - nombreuſe , mais non civilifée
. La colonie de Grecs qui fonda
Marſeille fix cens ans avant notre Ere vulgaire
, ne put polir la Gaule . La langue
Grecque ne s'étendit pas même au- delà de
fon territoire.
Gaulois , Allemands , Eſpagnols , Bretons
, Sarmates , nous ne fçavons rien de
nous avant dix huit fiecles , finon le peu
que nos vainqueurs ont pu nous en apprendre.
Nous n'avions pas même de fables
; nous n'avions pas ofé imaginer une
origine. Ces vaines idées que tout cet
Occident fut peuplé par Gomer , fils de
Japhet , font des fables orientales.
Si les anciens Tofcans , qui enfeignerent
les premiers Romains , fçavoient quelque
chofe de plus que les autres peuples occidentaux
, c'eft que les Grecs avoient envoyé
chez eux des colonies , ou plutôt
c'est parce que de tout temps une des propriétés
de cette terre a été de produire des
hommes de génie , comme le territoire
d'Athenes étoit plus propre aux arts que
celui de Thebes & de Lacédémone. Mais
quels monumens avons - nous de l'ancienne
Tofcane ? Aucun. Nous nous épuilons en
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
"
vaines conjectures fur quelques infcriptions
inintelligibles , que les injures du
temps ont épargnées. Pour les autres Nations
de notre Europe , il ne nous reſte
pas une feule infcription d'elles dans leur
ancien langage.
L'Espagne maritime fut découverte par
les Pheniciens , ainfi que depuis les Efpagnols
ont découvert l'Amérique . Les
Tyriens , les Carthaginois , les Romains
y trouverent tour à tour de quoi les enrichir
dans les tréfors que la terre produifoit
alors. Les Carthaginois y firent
valoir des mines auffi riches que celles du
Mexique & du Pérou , que le temps a
épuifées , comme il épuifera celles du
Nouveau Monde. Pline rapporte que les
Romains en tirerent en neuf ans , huic
mille marcs d'or , & environ vingt- quatre
mille d'argent . Il faut avouer que ces
prétendus defcendans de Gomer avoient
bien mal profité des préfens que leur faifoit
la terre en tout genre , puifqu'ils furent
fubjugés par les Carthaginois , par
les Romains , par les Vandales , par les
Gots , & par les Arabes. :
Ce que nous fçavons des Gaulois par
Jules Céfar & par les autres Auteurs Romains
, nous donne l'idée d'un peuple qui
avoit befoin d'être foumis par une Nation
JANVIER. 1757. 133
éclairée . Les dialectes du langage Celtique
étoient affreufes. L'Empereur Julien ,
fous qui ce langage fe parloit encore , dit
qu'il reffembloit au croaffement des corbeaux.
Les moeurs du temps de Céfar
étoient auffi barbares que le langage. Les
Druides , impofteurs groffiers , faits pour
le peuple qu'ils gouvernoient , immoloient
des victimes humaines qu'ils brûloient
dans des grandes & hideufes ftatues
d'ofier. Les Druideffes plongeoient
des couteaux dans le coeur des prifonniers
, & jugeoient de l'avenir à la maniere
dont le fang couloit. De grandes
pierres un peu creufées qu'on a trouvées
fur les confins de la Germanie & de la
Gaule , font , dit - on , les Autels où l'on
faifoit ces facrifices . Voilà tous les monumens
de l'ancienne Gaule . Les habitans
des côtes de la Bifcaye & de la Gafcogne
s'étoient quelquefois nourris de
chair humaine . Il faut détourner les yeux
de ces temps fauvages qui font la honte
de la nature .
Comptons parmi les folies de l'efprit
humain , l'idée qu'on a eu de nos jours
de faire defcendre les Celtes des Hébreux.
Ils facrifioient des hommes , dit- on , parce
que Jephté avoit immolé fa fille. Les
Druides étoient vêtus de blanc comme
134 MERCURE DE FRANCE.
les Prêtres des Juifs ; ils avoient comme
eux un grand Pontife. Leurs Druideffes
font des images de la foeur de Moïse &
de Débora. Le pauvre qu'on nourriffoit
à Marseille , & qu'on immoloit couronné
de fleurs , & chargé de malédictions ,
avoit pour origine le bouc émissaire. On
va jufqu'à trouver de la reffemblance entre
trois ou quatre mots Celtiques & Hébraïques
qu'on prononce également mal ;
& on en conclut que les Juifs , & les nations
des Celtes font la même famille.
C'est ainsi qu'on infulte à la raifon dans
des Hiftoires univerfelles , & qu'on étouffe
fous un amas de conjectures forcées , le
peu de connoiffance que nous pourrions
avoir de l'antiquité .
Les Germains avoient à peu près les
mêmes moeurs que les Gaulois , facrifioient
comme eux des victimes humaines , détidoient
comme eux leurs petits différens
particuliers par le duel , & avoient feulement
plus de fimplicité & moins d'induftrie.
Leurs familles avoient pour retraite
des cabanes , où d'un côté le pere ,
la mere , les foeurs , les freres , les enfans
couchoient nus fur la paille , & de l'autre
côté étoient leurs animaux domeftiques.
Ce font-là pourtant ces mêmes peuples
que nous verrons bientôt maîtres dé
Rome.
JANVIER. 1757. 135
Quand Céfar paffe en Angleterre , il
trouve cette lle plus fauvage encore que
la Germanie . Les habitans couvroient à
peine leur nudité de quelques peaux de
bêtes . Les femmes d'un canton y appartenoient
indifféremment à tous les hommes
du même canton . Leurs demeures
étoient des cabanes de roſeaux , & leurs
ornemens des figures que les hommes &
les femmes s'imprimoient fur la peau en
Y faifant des piquures , en y verfant le fuc
des herbes , ainfi que le pratiquent encore
les fauvages de l'Amérique .
Que la nature humaine ait été plongée
pendant une longue fuite de fiecles dans
cet état fi approchant de celui des brutes ,
& inférieur à plufieurs égards , c'eft ce
qui n'eft que trop vrai . La raiſon en eſt ,
qu'il n'eft pas dans la nature de l'homme
de defirer ce qu'on ne connoît point. Il
a fallu partout non feulement un efpace
de temps prodigieux , mais des circonftances
heureufes pour que l'homme s'élevât
au deffus de la vie animale.
Vous avez donc grande raiſon de vouloir
paffer tout d'un coup aux Nations
qui ont été civilifées les premieres. Il fe
peut que longtemps avant les Empires de
la Chine & des Indes , il y ait eu des
Nations inftruites , polies , puiffantes , que
136 MERCURE DE FRANCE.
des déluges de Barbares auront enfuite
replongées dans le premier état d'ignorance
& de groffiéreté , qu'on appelle l'état
de pure nature .
La feule priſe de Conftantinople a fuffi
pour anéantir l'efprit de l'ancienne Grece.
Le génie des Romains fut détruit par les
Goths. Les côtes de l'Afrique autrefois fi
floriflantes , ne font prefque plus que des
repaires de brigands. Des changemens encore
plus grands ont dû arriver dans des
climats moins heureux. Les cauſes phyfiques
ont dû fe joindre aux caufes morales
; car fi l'Océan n'a pu changer entiérement
fon lit , du moins il eft conftant
qu'il a couvert tour
tour , & abandonné
de vaftes terreins. La nature a dû être expofée
à un grand nombre de fléaux & de
viciffitudes . Les révolutions ont dû être
fréquentes ; mais nous ne les connoiſſons
point ; le genre humain eft nouveau pour
nous.
à
D'ailleurs vous commencez vos recherches
au temps où le cahos de notre Europe
commence à prendre une forme après
la chute de l'Empire Romain . Parcourons
donc enſemble ce globe. Voyons dans
quel état il étoit alors , en l'étudiant de
la même maniere qu'il paroît avoir été
civilifé , c'eſt-à-dire , depuis les pays OrienJANVIER.
1757. 137
taux jufqu'aux nôtres ; & portons notre
premiere attention fur un peuple qui avoit
une hiftoire fuivie dans une langue déja
fixée , lorfque nous n'avions pas encore
l'ufage de l'écriture .
DISSERTATIONS fur les derniers trem-.
blemens de terre , Brochure in- 12 de 48
pages ; fe trouve à Paris , chez Ravenel ,
rue du Hurepoix , & Duchefne , rue Saint
Jacques.
SÉANCE PUBLIQUE
De la Société Littéraire de Clermont en Au→
vergne , tenue le 25 Août dernier, dans la
falle de l'Hôtel de Ville.
MONSI ONSIEUR GUERRIER lut une Differtation
fur l'origine des appanages des Enfans
de France , relativement au fameux
Arrêt de Parlement de l'année 1283 , qui
adjugea au Roi Philippe les Comtés d'Auvergne
& de Poitou..
M. le Préfident Hénault , avoit oublié
dans fon Abrégé Chronologique de faire
mention de l'Auvergne en parlant de cet
Arrêt. M. Guerrier a rétabli cette omiffion ,
& à ce fujet a rappellé les principaux faits
qui concernent l'origine des appanages .
138 MERCURE DE FRANCE.
M. de féligonde fit enfuite la lecture
de quelques Réflexions fur le préjugé . 11
divifa les préjugés en généraux & particuliers.
L'Auteur trouve la fource des préjugés
généraux dans la route que fuivent
la plupart des hommes pour découvrir la
vérité. La raiſon nous doit fervir de guide
, fon flambeau feul nous rendra plus
éclairé que les opérations les plus difficiles.....
Les préjugés particuliers font fon
dés fur les caracteres ; cette forte de préjugé
influe fur les moeurs , il eft le maître
des actions des hommes , il s'empare
des avenues par où la vérité pourroit
s'introduire dans les coeurs qui lui font
foumis..... Ses attributs font la légèreté ,
la variété dans les ufages dont il eft l'aula
fauffeté & l'inconféquence dans
fes principes , & une aveugle opiniâtreté
à fe foutenir malgré les efforts de la raifon...
Quel fuccès peut- on attendre d'une
école où le préjugé domine ! Le caprice y
fait naître les opinions , l'autorité les foutient
, la crainte & l'ignorance les font
embraffer ; enfin la timidité étouffe les
femences d'une contradiction , qui feule
peut faire éclorre la vérité ... Que ce vice
foit détruit , les hommes jouiront de toutes
les douceurs de la fociété , les Arts
reprendront vigueur , les Sciences fleuriJANVIER.
1757. 139
ront , l'amour- propre perdra fes droits
l'imagination donnera des rênes à fa légéreté
, & l'efprit deviendra tributaire de
la raifon.
M. l'Abbé Garmage lut un Mémoire fur
les découvertes qu'il a faites dans une fouille
fur la Montagne de Gergovia , qu'il a
entrepris fous les aufpices de la Société ,
& aux frais de M. le Comte de la Tour
d'Auvergne. Il donna la defcription de
quelques fondemens que fes ouvriers ont
découvert ; il paffa en revue les matieres
de toute efpece qui font entrées dans la
conftruction de l'édifice dont il a trouvé
les reftes. Quelques uftenciles de fer , de
cuivre , des fragmens de poterie de diverſe
nature , & quelques médailles rem
plirent l'objet de fa differtation . Il fufpendit
fon jugement fur la queftion qui
l'avoit engagé à entreprendre la fouille de
cette célebre Montagne ; il attend de la
fuite de fes travaux quelques preuves
plus authentiques , pour conftater que la
Montagne de Gergovia a été l'ancienne
Gergovie , dont il eſt fait mention dans
les Commentaires de Céfar.
La Séance fut terminée par un Mémoire
de M. Ozy , fur un cadavre embaumé
, trouvé aux environs du Bourg des
Martres d'Artiere , près du pont du Châ140
MERCURE DE FRANCE .
teau en Auvergne , fur la fin du mois de
Février 1756.
Cette Momie fut trouvée dans un cercueil
de plomb de quatre pieds & demi
de longueur , fur treize pouces de largeur
, & à peu près autant de hauteur :
le cercueil de plomb étoit enchâffé dans
un autre de pierre blanche , dont le couvercle
eft un dos d'âne , ayant une furface
applattie par deffus. Ce qui a attiré
particuliérement l'attention de M. Ozy ;
ce font la qualité du baume , la maniere
dont il paroît que l'embaumement a été
pratiqué , les qualités du linge & des
bandelettes dont le corps étoit emmaillotté.
Il remarque avec étonnement que
les os des bras , des jambes & cuiffes de
ce cadavre ont acquis de l'élasticité.
On n'a pu rien trouver ni dans le cercueil
, ni au dehors , qui pût indiquer
la qualité de l'enfant qui a été embaumé
avec tant de foin , & le temps auquel
il a pû l'être . Cette Momie a été
transférée au Cabinet du Jardin Royal.
JANVIER . 1757. 141
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES - LETTRES.
PHYSIQUE.
LETTRE de M. Savérien , à un de fes
Amis , contenant des nouvelles vues fur la
caufe de la Pefanteur des corps.
JE
que
E vous remercie , Monfieur , de l'avis
que vous me donnez de ne pas me preffer
de publier les nouvelles vues
j'ai fur la caufe de la pefanteur dont
vous avez oui parler. Le confeil eft fage
, & je n'aurai pas grande peine à le
fuivre ; car je deviens tous les jours plus.
difficile pour mes ouvrages : le fujet de
celui- ci eft d'ailleurs fi délicat , que je
fuis encore plus que vous en défiance con..
tre moi- même. Vous obfervez , Monfieur ,
fort judicieufement , que les Mathéma
ticiens qui ont recherché cette caufe de la
pefanteur , n'ont prouvé par l'inutilité
de leurs efforts que l'extrême difficulté
#42 MERCURE DE FRANCE.
de cette matiere. C'eft une penfée de M.
de Fontenelle ( 1 ) , que je vous fçais gré
de m'avoir rappellée. Je conviens avec
vous que cette recherche paroît aujourd'hui
plus dangereufe qu'utile , puifqu'on
eft prefque affuré de perdre fon temps ,
qui eft la perte la plus confidérable que
nous puiffions faire. Je vous accorderai
encore que la démonftration la plus rigoureufe
devient une fimple preuve , lorfqu'il
s'agit d'une matiere à laquelle l'élite
des Sçavans a renoncé. Et je vous avouerai
auffi que l'évidence même s'obſcurcit
à mes yeux , lorfque je retrace à ma
mémoire les noms des Defcartes , des Newton
, des Huyghens , des Bernoulli , des Varignon
, & de tant de grands hommes
qui n'ont donné là- deffus que des fyftêmes
ingénieux. Il femble après cela ,
comme vous dites fort bien , que la cauſe
de la pefanteur eft une connoiffance entiérement
défefpérée , fi on pouvoit défefpérer
de rien dans l'étude de la na
ture , où une fimple obfervation produit
quelquefois les découvertes les plus furprenantes:
En effet , Monfieur , il eft
très -ordinaire de voir , que la dernieret
(1 ) . Voyez l'Eloge de M. Varignon , imprimé
parmi ceux des Académiciens publiés par cet
Auteur.
JANVIER 1757. 143
chofe à laquelle on penfe pour expliquer
un phénomene eft précisément celle qui
devoit frapper d'abord . La grande fimplicité
d'un objet eft même fouvent un
obftacle à fa connoiffance. On croit devoir
faire ufage de fon imagination , lorſe
qu'on ne devroit fe fervir que de fon ju
gement ; je veux dire , s'affurer bien
d'un fait , & en examiner fans contenfion
toutes les circonstances .
C'est cette précipitation fi préjudicia
ble aux progrès des Sciences , qui a nui ,
ce me femble , aux travaux de ceux qui
ont voulu tenter la caufe de la pefanteur
. On a cherché cette caufe non dans
le corps où elle doit être , mais dans les
fluides , qui l'environnent , où elle n'eft
pas. Les plus fameux fyftêmes qu'on a
faits à ce fujet , ceux de Defcartes , de
Newton , de Varignon , de Bulfinger , de
Villemot, de Bernoulli , &c. ne font fondés
que fur l'inégalité des couches de
Patmoſphere , ou de fes différentes pret
cifions fur les corps ( 1 ) ; & je ne connois
qu'un Auteur qui s'en eft pris au
corps même : c'eft M. Calvalader Colden ,
Anglois. Il prétend que « la cauſe de la
(1 ) Voyez l'expofition de ces fyftèmes dans le
Dictionnaire uni erfel de Mathématique de
Phyfique , tom. II , art. PESANTEUR.
144 MERCURE DE FRANCE.
"
pefanteur réfide dans le corps , & qu'il
»y a une chofe douée d'une certaine force
" ou puiffance , en vertu de laquelle elle
" réfifte au changement de fon état pré-
"fent , foit de mouvement , foit de re-
"pos. Mais quelle eft cette chofe ? M.
Colden répond : « C'eſt un agent , une
fubftance active , un être doué d'une cer-
" taine puiſſance ou force , laquelle force
" il exerce d'une maniere qui lui eft pro-
"pre & différente de tous les agens naturels.
( 1 ) Cela n'eft ni bien clair , ni
bien fatisfaifant. On l'a déja dit à l'Auteur
, & lui même convient , qu'on lui
a demandé l'explication du modus où maniere
d'agir de la puiffance réfiftante
queftion à laquelle il n'a pu répondre.
Ainfi , fuivant M. Calvalader Colden , la
peſanteur eſt dans le corps une qualité
occulte que nous ne connoiffons , ni ne
pouvons connoître ; ce qui ne nous inf
truit pas mieux fur la caufe de la pefanteur
que les autres fyftêmes .
( 1 ) Explication des premieres caufes de l'action
dans la matiere , & de la cause de la gravitation
Pr. p. 11 & 15.
On trouve dans les Eſſaiff and Obſervations , de
la Société d'Edimbourg , ann. 1754 , des idées de
MM. Henri Home & Yohn- Stewart , femblables à
celle-ci , mais développées avec beaucoup de
Lagacité & de lumiere.
JANVIER. 1757. 145
1. On vous a dit , Monfieur , que mon
idée fur cette caufe ne reffembloit nullement
à toutes celles que je viens de
vous expofer , cela eft vrai ; & vous ne
concevez point comment la pefanteur
peut confifter dans le mouvement , ainfi
que je le crois. Je vais tâcher de vous
expliquer ma penfée , & de vous met
tre à portée de l'apprécier. Voici donc en
quoi confifte , felon moi , la caufe de la
pefanteur.
2. Les corps n'ont point de gravité
par eux- mêmes : cette force leur eft abfolument
étrangere , je veux dire , qu'elle
ne leur eft point inhérente : elle ne provicnt
cette gravité , que de l'action des
êtres animés fur eux.
Pour fe former de cela une idée auffi
vement ,
claire que le fujet peut le comporter ,
il faut faire attention que nous ne connoiffons
les corps que dans l'état de mou-
& le mouvement leur a été communiqué
par une puiffance ou un être animé
; car tous les corps que nous voyons
font des parties de la terre , qui en ont
été détachées : ils ont donc été mus.
Or cet état de mouvement doit être différent
de celui de repos , cela eft inconteftable.
Diftinguons donc ceci avec
foin .
II. Vol. G
146 MERCURE
DE FRANCE
.
19. Les corps n'ont pu être détachés
de
la terre , fans avoir été mus .
que
le
2º. Ils n'ont pu être mus fans
mouvement
ou l'activité de la puiffance
qui les a détachés , n'ait été répandue
dans toutes leurs parties.
les
3. Dans l'inftant
que
corps ont été détachés
de la terre , leurs parties étoient
actives
, ou avoient
une force
pour fe mouvoir
.
Voilà , Monfieur , trois propofitions
auffi évidentes que les premiers axiomes
de la Géométrie .
,
Cela pofé , je dis : Ou cette activité
des parties des corps exifte , ou elle a été
tous les corps
détruite. Si elle exifte
qui font fur la furface de la terre ont une activite . Si elle eft détruite , elle ne
peut l'avoir été que par une force contraire
; car une force ne peut être contrebalancée
, ou , fi l'on veut , s'éteindre ,
que par une autre force qui agiffe dans
un fens oppofé à celui de fon activité.
Ainfi , afin que
l'activité ou mouvement
des parties du corps ait été détruit ,
faut fuppofer , que cette activité a une
tendance
vers un point , afin d'oppofer
qui
à cette tendance une autre force ,
agiffe fuivant une direction qui lui foit
contraire , & ce point ne peut être placé
il
JANVIER. 1757 . 147
-é.
-n!
que dans le centre de la terre ; car les
corps én feroient fortis , s'ils avoient été
dirigés hors de ce globe.
"
Mais en admettant cette fuppofition ,
l'activité répandue dans toutes les parties
du corps , eſt la cauſe de leur pefanteur
, puifqu'elle produit une tendance.
Si on la rejette , il faut convenir que .
cette activité que les corps ont acquis
lorfqu'ils ont été détachés de la terre ,
eft indeftructible . Et au cas que l'on foutienne
que les corps perdent leur tendance
, en repofant fur la terre , qui eft un
obftacle à cette tendance , on fera obligé
de conclure qu'un obftacle infurmontable
détruit la force d'un corps en mouvement
; ce qui eft très- faux , étant démontré
, que fi une puiffance preſſe un
obftacle qui ne foit pas mis en mouve
ment par cette preffion , la vîteffe de la
puiffance ne change pas , & la force qu'elle
a n'éprouve aucune diminution . ( 1 )
Je vous avoue , Monfieur , que ce raifonnement
m'a toujours paru invincible ;
i & que les perfonnes à qui je l'ai com
ne muniqué , en ont été auffi très - embarraffet
fées. S'il n'eft pas abfolument démontré
i que le mouvement des parties d'un corps
(1 ) Elémens de Phyfique de s'Gravefande , t . 1 ,
ce p. 2 57 , de la traduction Françoife , in - 4 ° .
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
déplacé eft la caufe de fa pefanteur , du
moins l'eft - il que ce mouvement doit
produire un effet . Il s'agit maintenant de
connoître cet effet. Pour parvenir à cette
connoillance , je vais faire trois chofes,
1º. Donner une notion exacte & précife
du mouvement 2 ° . Suivre l'action de la
puiffance lorfqu'elle meut le corps. 3 ° . Obferver
foigneufement en quel état eft le
corps après cette action. J'ofe ,vous prier
de redoubler ici d'attention , & de me
fuivre pas à pas dans rous mes détails .
3. On définit le mouvement , le tranfport
d'un être quelconque d'un lieu à un
autre lieu. Les êtres actifs ou animés ont
la faculté de fe mouvoir d'eux mêmes ,
ou de changer de lieu. Les corps ou
erres paffifs , ne peuvent être en mouvement
que par l'action d'une puiffance ;
de forte que le mouvement n'eft point
en eux une action , mais l'effet d'une action
qui l'imprimę.
Pour mettre un corps en mouvement ,
il faut faire deux opérations : Premiérement
imprimer un mouvement dans toutes
les parties du corps , & en fecond
lieu , communiquer un mouvement à la
maffe totale , c'eſt - à - dire , lui faire changer
de
place
. Le
premier
mouvement
, celui
des
parties
,
n'eft
point
un
mouveJANVIER.
1757. 149
ment proprement dit , puifque ces parties
ne changent point de lieu . C'eſt une
force répandue en elles , une activité qu'a
reçu le corps , lorfqu'il a été détaché de
la terre. Cette activité eft double dans
un corps double d'un autre , triple dans
un corps triple , & c. Telle eft à peu près
la définition que donne Newton de ce
mouvement. Motus totius , dit- il , eſtſumma
motuum in partibus fingulis ; ideòque in
corpore duplo majore equali cum velocitate
duplus eft , & dupla cum velocitate quadruplus.
(1 )
Et ce grand homme appelle force , cette
fomme de mouvemens , nom qu'a adopté
M. Defaguliers , perfuadé qu'on ne pouvoit
pas lui en donner d'autre. ( 2 )
Vous voyez par- là , Monfieur , qu'il
y a deux chofes à diftinguer dans un
corps qui fe meut , l'activité des parties , ou
le mouvement total du corps , & le mouvement
particulier du corps ou fon changement
de lieu . Le premier eft produir
par la puiffance fans mouvement ou par
un effort continu , & le fecond par la
puiffance en mouvement. Plus ce mouvement
de la puiffance eft confidérable ,
(1 ) Philofophia naturalis principia Mathematica
, lib. 1. , Def. 2. Vid. & Def. 8 .
(2) Cours de Physique expérimentale , t. 1 .
Gij
150 MERCURE DE FRANCE.
plus le corps en acquiert , c'eft- à - dire ,
plus grand eft fon tranfport , mais l'activité
des parties n'augmente pas.
Faites donc bien attention à ces deux
mouvemens , à l'activité des parties , qui
provient de l'action continue de la puiffance
, & au mouvement du corps , qui
eft produit par le mouvement même de
la puiffance. Ainfi rien de plus naturel
& de plus conféquent . L'activité de la
puiffance donne au corps l'activité qu'elle
a , un ébranlement ; & fon mouvement
lui donne un mouvement. L'activité des
parties du corps eft déformais une force
intrinfeque , que la puiffance leur a communiquée
, & qui par effence n'a point
de direction ; parce que le mouvement
ou l'activité de fes parties étant contraires
, leurs actions font oppofées & réciproques
, & fe contrebalancent exactement
, d'où naît un parfait équilibre entr'elles
; & le mouvement proprement
dit au contraire eft une force qui a une
direction .
Ces chofes bien diftinguées , mettons
le corps en mouvement , c'est - à- dire ,
tranfportons-le , & fuivons naturellement
& fans contention ce qui doit arriver.
Par lui - même le corps ne peut fe mouvoir
dans aucun fens ; je veux dire , que
JANVIER. 1757. 151
l'activité de fes parties n'a aucune direction
. Cette activité doit donc former une
réfiftance à une puiffance , qui agiffant
fur le corps , détruit l'équilibre qui la
compofe en lui donnant une direction .
Dans cette action de la puiffance , l'activité
des parties du corps doit par conféquent
fe déployer , & oppofer une force à fon
effort. Concluons de- là que la puillance
éprouvera une réſiſtance de la part de
corps , lorfqu'elle fe mettra en mouvement
, en l'emportant avec elle..
&
Que la puiffance abandonne le corps ,
ou qu'elle le jette fuivant une direction
quelconque , foit horizontale ou oblique
, cette activité des parties du corps
fe deployera toujours , puiſqu'elle n'a
par elle - même aucune direction
qu'on a rompu l'équilibre qui fufpendoit
fon action : elle détruira donc le
mouvement imprimé au corps . Et comme
une action libre doit être la plus grande
qu'il eft poffible , le mouvement du corps
doit être diminué par l'activité de fes
parties le plus qu'il eft poffible. Celle- là
eft toujours un maximum , pour parler
le langage des Géometres , & celui - ci un
minimum. Donc de toutes les directions
poffibles le corps doit fuivre celle qui eft
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
plus contraire au mouvement imprimé.
Or la direction verticale eft celle qui eft
la plus oppofée aux directions horizontale
ou oblique donc le corps doit
fe mouvoir felon cette direction , & par
conféquent tomber .
Cette activité des parties aura encore
lieu , lorfque le corps fera appuyé fur
un obſtacle ; car cet obftacle ne peut rétablir
l'équilibre des forces ou mouvemens
des parties du corps : en effet il
fufpend l'activité des parties qui portent
fur lui , & il interrompt par- là l'oppofition
de ces forces pour maintenir l'équilibre
: donc cette activité fe déployera
fur le point de contact du corps avec
l'obftacle : le corps preffera donc cet obftacle
i pefera fur lui , c'eft toujours
l'équilibre détruit ; & qui dit défaut d'équilibre
, dit mouvement . Ceci va être
plus développé , & mieux éclairci .
J 2.
5. Mais vous me demanderez peut- être
là -deffus , Monfieur , comment les activités
diverfes des parties du corps fe contrebalancent
ainfi pour établir un équilibre
, & j'aurai l'honneur de vous répondre
par le fait même 1 °. il eft impoffible
qu'on puiffe mouvoir un corps fans qu'on
n'ait mis auparavant toutes fes parties en
JANVIER. 1757 . 153
mouvement , & M. Defaguliers demontre
( 1 ) aux yeux de quelle maniere s'opere
cette propagation du mouvement
dans les parties du corps . Or dans l'inf
tant que toutes les parties du corps font
en mouvement , le corps feroit lui- même
en mouvement faivant une direction quelconque
, fi la puiffance ceffoit dès le
même inftant d'agir fur lui ; ce qui eſt
contraire à l'expérience , qui apprend que
la puiffance ne met les parties du corps
en mouvement , que par un effort continu,
& qu'elle ne met le corps en mouvement
que pour le mouvement même comme
je l'ai déja dit. Donc l'activité qu'acquie
rent les parties par l'action de la puiffance
n'a point de direction , & cela ne
peut arriver qu'à moins que les divers
mouvemens ou forces des parties ne foient
oppofées .
2º. Quand une puiffance veut mouvoir
un corps , elle agit fuivant une direction
, & fon mouvement fe tranfmer
dans les parties du corps , felon que cess
parties font fituées à l'égard de cette direction
; de forte que le mouvement de :
ces parties eft d'autant moindre , qu'el
les font plus éloignées du point où la
(1 ) Cours de Phyfique expérimentale , as
G.w.
154 MERCURE DE FRANCE
puiffance agit actuellement. En voici la
preuve en peu de mots : "
Si le corps AB , AB , dans l'inftant
qu'il fe meut , étoit fubitement partagé
en deux parties A & B , il est évident
que le point que la puiffance auroit faifi ,
que je fuppofe être le point B , auroit
une action égale à la fomme de toutes
les actions infiniment petites & fucceffives
que la puiffance à employées pour
mettre le corps A B en mouvement , &
que l'action du point A feroit égale à celle
de la puiffance dans le dernier inftant ,
divifée par la fomme des actions qu'elle
a eu pendant tout le temps qu'elle a agi
fur le corps ( 1 ) . Or la fomme des actions
de la puiffance fur le point A eft
d'autant moindre que la fomme des actions
de la même puiffance fur le point
B , qu'il y a plus de parties entre ces
deux points , ou dans le rapport du dernier
inftant de l'action à la fomme de
tous les inftans de l'action totale : donc
le point B a une plus grande quantité
de mouvement que le point A , donc le
mouvement eft diftribué inégalement dans
le corps , fuivant une progreffion arithmétique
décroiffante.
( 1 ) Ceci est démontré dans les Elémens de Phyfque
de s'Gravesande , t. i.
JANVIER. 1757. 155
Rendons ceci fenfible par un exemple.
Suppofons qu'une puiffance confume 60
degrés d'actions , repréfentées par 60 inftans
, pour foulever un corps quelconque
. Le corps a perdu terre , ou a été
foulevé dans l'inftant qu'a été mue la
derniere partie du corps , qui eft la plus
éloignée du point où la puiffance agit.
Cette puiffance a donc agit 59 fois plus
fur le point B que fur le point A : donc
le point B a une force ou quantité
.de mouvement 59 fois plus grande que
le point A ; ainfi des autres parties intermédiaires
entre ces deux points en progreffion
décroiffante d'une unité.
Delà il fuit naturellement que l'activité
d'une partie eft fufpendue par celle
de la partie qui lui eft contigue , & qui
en a moins de l'une à l'autre , jufqu'à la
derniere dont l'activité eft preſque nulle
ou infiniment petite : donc toutes les activités
fe contrebalancent exactement & font
dans un parfait équilibre . C'eft ce que je
voulois démontrer.
6. Maintenant fi l'on vient agir encore
fur le corps , cette fufpenfion n'a plus
lieu , & dès lors l'activité des parties
non faifies fe développe. Les parties qui
n'avoient que 1 , 2 , 3 , 4 , & c. inftans
d'actions , pour me fervir de l'exemple
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
précédent , ces parties , dis-je , étant inues:
par la puiffance , acquierent une nouvelle
activité & dès lors elles ne peuvent
fufpendre l'activité de celles qui en ont
davantage
, comme 10 , 12 , 5o , &
60 inftans . L'activité de celles- ci fe manifeftera
dans ce moment , & s'exercera.
contre le mouvement du corps , s'il eſt
dans un mouvement libre , ou contre la
puiffance ; s'il eft tranfporté par elle . En
un mot on ne fçauroit enlever un corps.
fans communiquer une activité aux parties
qu'on touche , & dès lors ce furcroît.
d'activité empêche qu'elles ne fufpendent
l'activité des autres parties , & ronpent
par conféquent l'équilibre qui étoit
entre ces différentes activités ; & de ce
défaut d'équilibre naît néceffairement
une action . Quand nous mettons en
mouvement un corps déja mu , nous
éprouvons l'action deployée de fes for
ces , & lorfque nous le détachons d'un
corps en repos , dont il faifoit partie ,
c'eft -à- dire , que nous le mettons en mouvement
pour la premiere fois , nous fommes
obligés de mettre toutes fes parties
en mouvement ; ce qui confume celui
que nous avons nous-même . On éprouve
dans ces deux cas une réfiftance , qui eft
ce qu'on appelle force d'inertie.
JANVIER. 1757. 157
Tout ceci fe réduit , comme vous
voyez , Monfieur , à trois principes bien
évidens , d'où dépend la caufe de la pefanteur.
Premier principe. Une puiffance ne
peut déplacer un corps , ( ou le détacher
de la terre , lorfqu'elle a agi fur lui pour
la premiere fois ) fans communiquer une
activité à chacune de fes parties , de façon
que le corps a d'autant plus d'activité
qu'il a plus de parties.
Second principe . L'activité qu'acquiert
le corps par l'action continue de la puiffance
, elt fufpendue par l'équilibre qu'il
y a entre les activités particulieres de
chaque partie.
Troifieme principe . Une puiffance ne
peut agir fur des forces qui fe contrebalancent
exactement , fans rompre l'équilibre
où elles font , & un équilibre
entre des forces contraires ne peut être
détruit fans que ces forces fe manifeftent.
Et c'eft précisément le développement de
ces forces ou activités , qui eft la caufe
de la pefanteur.
Prononcez maintenant , & voyez fi ce
n'eft ici qu'une illufion . Quant à moi ,
je croirois avoir répandu quelque jour
fur la caufe de la pefanteur , fi la juſte
défiance que je dois avoir de mes fois
bles lumieres , me permettoit de porters
158 MERCURE DE FRANCE.
un jugement fur mes propres idées . Ma
fonction actuelle eft de faire voir que
cette caufe que j'affigne pour celle de la
pefanteur , répond parfaitement aux phenomenes
de cette propriété de corps.
1. L'activité acquife d'un corps eft proportionnelle
à la quantité de matiere des
corps. 2 ° . Dans le mouvement ou le
tranfport & le repos du corps fur un obftacle
, cette activité fe deploie également
dans chaque inftant indivifible ; ce qui
doit produire une accélération dans
la chûte des corps , un retardement dans
leur élévation , & une preffion contre les
obftacles animés & paffifs.
1
7. Refte encore une queftion à réfoudre
, que je n'ai garde d'oublier : c'eſt
de fçavoir fi une puiffance ne pourroit
mouvoir un corps fans mettre en jeu l'action
de fes parties , en rompant l'équili
bre. Non , Monfieur , parce qu'il faudroit
pour cela répandre un mouvement égal
dans toutes les parties du corps , afin que
leur activité fût également fufpendue :
mais alors ce corps s'attacheroit à la puiffance
qui l'auroit mis en mouvement ,
puifqu'il auroit le même mouvement
qu'elle. Le même effet arriveroit fi un
corps repofoit tellement fur un obſtacle,
que l'activité de toutes fes parties für
fufpendue.
JANVIER. 1757. 139
Ceci revient à la penfée de Defcaries
fur la cohéfion des corps . Car ce lien
qui unit les parties des corps , n'eft pas
felon ce grand homme une qualité différente
du repos , « Parce qu'il n'y a ,
» dit- il , aucune qualité plus contraire au
» mouvement qui pourroic féparer fes par-
»ties , que le repos qui eft en elles . » ( 1 )
Unir deux corps , c'est donc mettre réciproquement
leurs parties en repos .
Delà fe déduit l'explication de la
cohésion & de la coagulation des corps.
Plus le contact de deux corps eft intime ,
moins ils ont d'activité , mieux ils font
unis . Ainfi la cohéfion fera plus grande
dans les petits corps que dans les grands
parce que le contact d'un petit corps
fufpend prefque toute l'activité de fes
parties , & dès lors ces parties font prefque
en repos , ou , ce qui revient au même
, n'ont point de pefanteur.
En fuivant cette conféquence , on éclairciroit
bien des myfteres de la Science
des corps mais ce détail pourroit vous
diftraire , Monfieur , de l'objet que je me
fuis propofé dans cette Lettre ; & il eſt
important d'y fixer toute votre attention .
Ce fera le fujet d'une feconde Lettre , fi
(1 ), Principes de la Philofophie de Descartes ,
art. ss.
160 MERCURE DE FRANCE.
j'apprends que mes nouvelles vues fur la
caufe de la pefanteur , ont mérité votre
fuffrage & furtout celui de mes adverfaires.
Je finis par vous prier de lire
tout ceci plutôt trois fois qu'une ; parce
que le fujet eft un peu abftrait & diffi
cile à faifir. Il ne s'agit point ici de me
furer & de calculer , mais de méditer &
de réfléchir ; car la fcience des caufes ne
doit être éclairée , ou éclaircie , que par
des principes métaphyfiques : fans eux on
pourra bien avoir l'hiftoire des faits ,
mais on ne reconnoîtra point les loix de
la nature , qui réfident hors des effets
& des phénomenes , & par conféquent
on n'aura point de philofophie .
}
J'ai l'honneur d'être , & c.
SAVERIEN.
A Paris , ce 10 Décembre 1756.
P. S. Je préviens une objection con--
tre ma théorie de la pefanteur , c'eſt
que fi cette théorie eft vraie , les corps
ne s'attirent pas , & que deviendra alors
le fyltême de Newton ? Ce qu'il devien
dra ? Il acquerra un degré de plus de certitude
, & c'eſt ce que je m'engage de
vous faire voir dans la fuite..
JANVIER. 1757. 161
GÉOGRAPHIE.
LETTRE à M. le Président de Brefé ,
fur la découverte d'une Terre inconnue
récemment apperçue par le vaiffeau Efpagnol
le Léon , fous le 54° degré 48 minutes
de latitude méridionale.
Vou
e
ous vous intéreffez , Monfieur , aŭ
progrès général des Sciences , & votre
goût embraffe tout ce qui eft utile &
grand. Vous donnez furtout une attention
particuliere aux événemens qui vous
femblent propres à étendre nos connoiffances
fur la furface du globe que nous
habitons . Avec quelle fatisfaction n'aurezvous
donc pas appris la découverte d'une
nouvelle terre , qui vient d'être pour la
premiere fois apperçue par les Espagnols !
Eh ! quel eft l'homme qui ne reffentiroit
pas en fecret quelque plaifir de voir accroître
fous fes yeux l'héritage du genre
humain !
Que n'a-t'il été donné à Alexandre le
Grand , de différer de naître jufqu'à nos
jours ! Certes , il ne fe feroit plus trouvé
trop refferré dans les limites de l'univers t
162 MERCURE DE FRANCE .
Infelix angufto in limite mundi . L'ancien
monde connu de fon temps , aujourd'hui
agrandi prefque des deux tiers , un fecond
auffi vafte que le premier , qué Colomb
a tiré de fon néant par rapport
nous , un troiſieme qui s'annonce de jour
en jour dans les terres Auftrales , n'euf.
fent-ils point fuffi à ſon ambition ?
à
Mais venons à notre découverte : voici
ce que nous en apprenons. Le Léon , vaiffeau
Espagnol parti de Callao , Port du Pérou
, s'en revenoit d'Amérique en Europe
: à 54 degrés 48 minutes de latitude
méridionale , il a découvert une terre
inconnue , il l'a côtoyée environ 25 ou
30 lieues ; elle lui a paru d'une hauteur
fi prodigieufe qu'elle peut être apperçue
de 60 lieues en mer par un beau temps :
c'eft-là tout ce que les Efpagnols ont jugé
à propos de nous en dire ; ils gardent le
fecret fur le refte .
N'auroient ils pas dû par exemple ,
nous apprendre fi c'eft après avoir dépaffé
la terre Magellanique , ou bien auparavant
, qu'ils ont rencontré cette nouvelle
Région ? L'extrêmité de la terre Magellanique
, y compris la terre de feu &
celle des Etats , s'étend jufqu'à la hauteur
de 55 degrés . Cette latitude eft prefque
la même fous laquelle ils ont rencontré ,
JANVIER. 1757 . 163
difent-ils , un pays inconnu , par conféquent
different de la terre Magellanique .
Il doit donc être néceffairement fitué à
l'Eft ou à l'Ouest des détroits de le Maire
& Magellan , premier point fur lequel les
Espagnols devoient naturellement s'expliquer
mais on peut y fuppléer à leur
défaut , comme vous l'allez voir ci- après.
Autre circonftance à laquelle ils devoient
faire attention . Il falloit nous dire
fi cette terre , quand ils l'ont rencontrée ,
leur reftoit à l'Eft ou à l'Ouest ? Voulezyous
que je m'exprime plus familiérement
? Il falloit nous obferver s'ils ont
paffé entre cette terre & l'Amérique , où
bien s'ils avoient pour lors l'une & l'autre
fur leur gauche ? Vous fçavez , Monfieur
, que les Efpagnols ont été autrefois
de grands Découvreurs mais les chofes
ont bien changé depuis qu'ils ont laiffé
faire leur commerce par un peuple étranger.
Il y a longtemps qu'ils s'étoient reftraints
à caboter le long de la mer Pacifique
, depuis le Chili jufqu'à la Californie.
Vous jugez bien que leurs connoiffances
en fait de Marine ont dû en devenir
plus bornées , & la découverte qu'ils
viennent de faire , à ce qu'ils penſent , en
eft peut être une preuve.
¿ Les Navigateurs qui paffent pour avoir
164 MERCURE DE FRANCE .
le mieux examiné le Midi de l'Amérique ,
tels que Wood , l'Amiral Anfon , Frezier
& autres , placent entre le so & 528
degrés de latitude Méridionale , une grande
Ifle écartée du continent de l'Amérique
, à l'Eft du détroit de Magellan . Elle
n'a point été jufqu'ici marquée fur les
Cartes générales , parce que les connoiffances
qu'on en a , n'ont pas encore acquis
un certain degré d'authenticité . Elle
a , comme vous le verrez bientôt 200
lieues de tour , & 40 de longueur . C'eſt
fans doute celle que le vaiffeau le Léon
a rencontré dans fa route . Mais comment
les Espagnols ont - ils pu qualifier de découverte
la rencontre fortuite d'un pays
reconnu pour la premiere fois il y a plus
de 150 ans , d'un pays retrouvé depuis
par une foule de Navigateurs célebres ,'
par Hawkins en 1594 , par les vaiffeaux'
le S. Louis & le Maurepas en 1706 , par
Wood Rogers en 1708 , par le S. Jean-
Baptifte en 1711 , par les trois vaiſſeaux
Hollandois envoyés aux terres Auftrales
en 1721 , d'un pays enfin , marqué fur
les Cartes de l'Amiral Anfon , fur celles
de Frezier , & connu par tous les Marins
qui paffent dans ces parages ?
N'en foyez pas furpris , Monfieur ; ce
n'eft que depuis 1706 que l'exemple des
JANVIER. 1757. 165
François a enhardi les Efpagnols jufqu'à
rifquer de doubler le Cap Horn , où la
pointe Méridionale de l'Amérique : encore
le font- ils rarement aujourd'hui . Un
Auteur illuftre de leur Nation , encore
vivant ( 1 ) , nous garantit le fait . Tout
doit donc leur paroître nouveau dans ces
contrées-là . Ajoutez que les relations Angloifes
& Hollandoifes qui décrivent ce
pays avec quelqu'étendue , font des livres
compofés par des Proteftans . On ne
les ouvre guere en Espagne.
D'un autre côté les François qui ont
fait mention de ce même pays , n'ont
point écrit en Efpagnol or l'étude des
langues vivantes n'a point encore pris faveur
en Efpagne . Concluez de tout ceci ,
Monfieur , qu'il eft poffible qu'un vaiffeau
Efpagnol rencontre une terre inconnue
, qui ne foit point inconnue aux peuples
voisins.
A la vérité les Efpagnols prétendent
avoir trouvé la leur fous le 54 degré 48
minutes , & celle dont nous parlons ne
s'avance pas au - delà du 52 ° ; mais cette
(1 ) Voyage hift. de l'Amériq. Merid. en 1735
jufqu'à 1746 , traduit de l'Eſpagnol de D. Ant,
d'Ulloa , t. 2 , in - 4° , p. 89. Le Voyage de Clipperton
au tour du monde, en 1720, décrit par Be
tagh , dit la même choſe , p. 312x
166 MERCURE DE FRANCE.
pas
différence de quelques degrés ne doit
vous caufer la moindre inquiétude . Elle
ne peut venir cette différence , que de
l'irrégularité des courans qui , au jugement
des plus grands hommes de mer ,
rendent l'eftime des Pilotes très-incertai
ne , vers le Pole Auftral.
En voulez - vous la preuve ? Ouvrez lé
voyage de l'Amiral Anfon , in- 12 , tom. 1 ,
pag. 258 , vous verrez qu'il obferve relativement
à cet endroit , la violence des
courans & la prodigieufe dérive qu'ils caufent.
Mais voulez- vous un exemple frappant
de cette vérité ? Ouvrez le voyage
hiftorique des deux Mathématiciens Ef
pagnols , envoyés au Pérou pour déterminer
la figure de la terre , le même que
je viens déja de citer , in- 4°. t . 2 , p .
vous verrez qu'Antoine d'Ulloa trouva
en arrivant à l'lfle de Ferdinand de Noronha
, que fon calcul différoit de la véritable
longitude de cette Ile de 12 degrés
ou 240 lieues. C'eft ce qui lui fait
dire :« Il faut néceffairement que les eaux
»
99
88
par leur cours infenfible , joint à l'impulfion
du vent qui fouffloit de ce côté-
» là , nous aient fait dériver de ce même
» nombre de degrés. » Il en arriva autant
au vaiffeau de Frezier dans fon voyage
à la mer du Sud ( 4° , p. 38 ) : tous les auJANVIER.
1757 . 167
tres Marins tiennent là- deffus le même
langage.
1
Nous pouvons donc , même fans vouloir
fufpecter la capacité des Pilotes Efpagnols
, préfumer que leur eftime n'a
pas été jufte. D'auffi grands hommes
qu'eux fe font mécomptés précisément en
pareil cas , fous les mêmes paralleles , &
cela fans qu'il y eût de leur faute , fans
qu'ils puffent même y remédier. L'unique
moyen de rectifier en partie ces erreurs ,
eût été de prendre hauteur au foleil ; mais
la longueur des nuits & l'obfcurité des
jours dans ces climats y font un obftacle
éternel .
Delà vient que ces mêmes terres dont
il eft queſtion ici , ont été trouvées par
plufieurs Navigateurs, à des latitudes fou
vent différentes par leur eftime. Wood
Rogers qui paroît avoir apperçu ce pays
dès le 48 degré so minutes ( voyage de
Rogers , t . 1 , p . 163 , ) convient enfuite
que le milieu en doit être placé fous le
51 degré. L'Amiral Anfon le fuit en cela.
Différens Armateurs François , fuivant le
témoignage de Frezier , le placent auffi
au 51 ° degré , les trois vaiffeaux Hollandois
au 52 ; mais Hawkins qui l'a reconnu
le premier , le met au so ; & voici
que nos Efpagnols les rencontrent au 54°
48 minutes.
"
168 MERCURE DE FRANCE.
A travers ces petites contrariétés j'apperçois
, ce me femble , un point fixe qu'il
nous importe de faifir ; c'eft que les Navigateurs
réputés les plus exacts & d'ailleurs
les plus modernes , Rogers , Frezier
, Anſon , auffi bien que les trois vaiffeaux
Hollandois s'accordent à placer ces
terres entre le so & le 52 ° degré. Nous
les laifferons donc , s'il vous plaît , à cette
pofition jufqu'à plus ample information.
Il eft à remarquer que ce pays , qui eft
certainement une Ifle affez grande , puifqu'elle
a 200 lieues de circuit , & de long
40 lieues , felon Rogers , ou 60 , felon
l'eftime conjecturale de Hawkins , eft encore
environné de plufieurs autres plus
petites. Celles de Sebald de Weert ,
d'Anican & de Beauchêne , n'en font
éloignées que de quelques lieues. C'eſt
ce qui a donné lieu à ceux qui ont découvert
ces terres en différens temps , de les
appeller tantôt Ifles nouvelles , tantôt Ifles
d'Anican , tantôt Ifles de Falkland , ( mais
improprement , comme vous allez voir ) .
Hawkins les avoit d'abord nommées de
fon nom Hawkins - Maiden-Land ( terre
de Vierge de Hawkins) . Par ce terme Maiden
, Vierge , Hawkins prétendoit rendre
hommage à la plus douteufe des qualités
d'Elifabeth alors Reine d'Angleterre . Le
vaiffeau
JANVIER. 1757 . 169
vaiffeau le S. Louis nomma ces mêmes
terres Ifles de S. Louis, le vaiffeau l'Affomption
, Côte de l'Affomption , les Hollandois ,
Belgie Auftrale.
Comme ce font les Anglois qui ont les
premiers découvert ces terres , &
que le
nom d'Ifles de Falkland qu'ils lui donnent
, a prévalu chez eux , quoique pourtant
fans trop de raifon , ce me femble ,
nous nous en tiendrons à cette derniere
dénomination , & je ne les appellerai plus
qu'ifles & terres de Falkland.
Obfervez ici en paffant , Monfieur ,
que ce pays ne peut être cenfé faire partie
des terres Auftrales , mais plutôt du
continent de l'Amérique. En voici la raifon
on appelle terres Auftrales celles
qui font fituées au- delà des paralleles qui
terminent l'Amérique au midi . Or nos
Iles de Falkland font moins avancées
vers le Pole du midi , que la pointe la
plus méridionale de l'Amérique . En effet
celle- ci s'étend vers le Sud jufqu'au 5 se
degré . Mais nos Ifles de Falkland ne doivent
être placées que fous le 51e degré ,
fi on s'en rapporte aux plus habiles Marins.
Elles appartiennent donc évidemment
à l'Amérique ; fuivant les Hollandois
, elles ne font qu'à 80 lieues du cortinent
, c'eſt- à- dire , de la côte des Pata-
II. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
peu près vis- à- vis le Port Saint gons ,
Julien .
Peut - être êtes vous impatient de fçavoir
quel eft l'état intérieur de ce pays ,
s'il eft vafte , tiche , fécond ? Pour contenter
là- deffus votre curiofité , je ne puis
mieux faire que de vous rapporter en
abrégé ce que nous en difent les Navigateurs
qui y ont touché. Hawkins eft
un de ceux qui nous en a laiſſé une defcription
plus détaillée . Il ne le vit pourtant
qu'en paffant ; il ne put y aborder
faute de chaloupe . Cependant il remarqua
que la côte en étoit faine & fans
aucune apparence de danger . Elle offroit
à fa vue des plaines charmantes & bien
peuplées ; ( 1 ) il y vit des feux en plufieurs
endroits. Il y a auffi de grandes rivieres
; car elles font , dit- il , changer de
couleur à la mer , comme nous le remarquâmes
en plufieurs lieux : le pays approche
beaucoup de la difpofition du terrein
& de la température de l'air de l'Angleterre
.
Hawkins trouva le long de la côte une
Ifle longue de deux lieues , couverte d'une
verdure riante & fans montuofités ; il la
nomma Faireiland , l'Ifle belle . Trois lieues
( 1) Voyez le Recueil de Purchaff , tome 4 , P
1383.
JANVIER. 1757. 171
plus loin il vit une belle ouverture , telle
que pourroit être l'entrée d'un bras de
mer ou d'une grande riviere. C'est celle
apparemment qu'on a depuis nommée entrée
de Falkland , parce qu'elle eft proche
de Faireiland. Le mot Falkland eft
probablement une corruption de celui de
Faireiland. Les abréviations dont on fe
fert pour écrire à la main en Anglois ,
font très- propres à faire naître un pareil
quiproquo . Ce qui fortifie cette préfomption
, c'eft qu'on ne peut rapporter la dénomination
d'Ifles de Falkland ; ni celle
d'entrée de Falkland , à aucun Navigateur
connu , qui ait eu deffein de l'impofer
de fon chef à ces terres. Elles fe trouvent
cependant défignées fous ce titre
dans la Carte de l'Amiral Anfon. Il eſt
à croire qu'il a copié en cela Wood Rogers
: celui- ci eft le premier qui en parle
fous ce nom , fous lequel il les fuppofe
déja connues. Mais encore une fois ce doit
être une faute d'écriture ou d'impreffion ,
commife peut- être par ceux qui ont rendu
publique la relation de Wood Rogers.
C'est ainsi que les Ifles de Sebald - de
Weert & le Cap Forward , fitués dans
le même pays , fe trouvent métamorphofés
en 1fles Sebales & Cap Froward.
Hawkins cut grand regret de n'avoir
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
pu découvrir plus amplement ce pays qui
lui paroiffoit excellent. Il en fuivit la
côte , felon fon eftime , environ foixante
lieues , portant toujours au Nord - Eſt.
Wood Rogers qui parcourut , comme
Hawkins , la côte Nord- Eft de ce pays en
1708 , dit qu'il s'étend deux degrés ou
40 lieues en long ; qu'il eft compofé de
hauteurs qui defcendent en pente douce
les unes devant les autres ; que le terrein
en paroît bon , qu'il eft couvert de bois ,
& qu'on y trouve de bons Ports. ( 1 )
Trois vaiffeaux Hollandois chercherent
cette même terre en 1721 , dans le deffein
d'y faire un établiffement. L'hiftorien qui
nous a donné la relation de leur expédition
, a fait de lourdes fautes en cet endroit
, & il importe de les relever. Voici
fon texte : ( 2 ) « Nous arrivâmes enfin à
la hauteur de 30 degrés de latitude mé-
» ridionale , où doit être fituée l'Ile d'Aukes-
Magde-Land , ainfi appellée du nom
» de celui qui la découvrit il y a plus de
100 ans ; on dit que lorfqu'il la découvrit
, il vit du feu allumé , mais qu'il
» n'y fit point de defcente. >>
و د
y
( 1 ) Voyag, de Wood Rogers autour du monde ,
t. I , p. 163.
(2) Hiftoire de l'expédition de trois Vaiffeaux
envoyés aux Terres Auftrales, en 1721 , p . 67, t. I.
JANVIER. 1757. 173
" Il eſt évident que cet Auteur a voulu
parler ici de la terre découverte par Hawkins
plufieurs circonftances le démontrent.
19. Hawkins eft certainement celui
qui a découvert une terre dans ces para
ges , & cela plus de roo ans avant le
voyage des trois vaiffeaux Hollandois . Il
eft même encore vrai qu'il n'y fit point
de defcente. 2 ° . Ce Voyageur eft le feul
qui dife y avoir vu des feux . 3 ° . Il eft
auffi le feul qui ait donné à ce pays un
nom tiré de fon nom propre , fçavoir ,
Hawkins Maiden - Land , mais non pas
Aukes- Magde- Land. L'Auteur Hollandois
eftropie miférablement ce terme ; premiere
faute importante en fait de Géographie
.
Autre erreur encore plus grave : il avance
que cette Ifle doit être fituée fous le
3 0e degré de latitude .
Puifqu'il parle de la terre découverte
par Hawkins , comme je viens de vous
le prouver , il devoit dire fous le soe :
car l'Auteur de l'hiſtoire Navale d'Angleterre
, tom. 1, & Frezier, p . 265 , atteftent
que ce fut à cette hauteur que Hawkins
la trouva.
Si pourtant vous vouliez prendre au
pied de la lettre ce que Purchaff nous dit
ace fujet , il vous fembleroit que Haw .
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
kins auroit trouvé fa terre inconnue au 48€
degré , & non pas au soe degré ; vous allez
en juger par les termes . Il fait d'abord
dire à Hawkins , p. 183 , tom. 4. Nous
arrivâmes à 49 degrés 30 minutes . We
came to 49 degrees and 30 minutes ... Enfuite
il lui fait ajouter : We defcried land
wich bare South- west of us.... and coming
neerer and neerer , we could not conjecture
what land it should be... we weere next of
any thing in 48 degrees. C'eft-à- dire
« nous découvrîmes une terre à notre Sud-
» Oueſt.... & quoique nous en appro-
» chaffions de plus en plus , nous ne pû-
» mes deviner quel pays ce pouvoit être
( parce qu'il n'étoit marqué fur aucune
» de leurs Cartes ) : nous étions à peu de
» chofe près fous le 48e degré.
""
Sans doute , Monfieur , vous apperce
vez dans ce recit quelque chofe de confus
& même d'inconféquent. Si Hawkins
arrive à la hauteur de 49 degrés & demi ;
s'il trouve une nouvelle terre avant de
nous avertir qu'il ait reculé depuis ; s'il
en approche de plus en plus , ne doit- il
pas l'avoir trouvée au-delà du 49 ° degré
30 minutes , & vers le 50e ? Auffi eft- ce à
cette latitude que Frezier & l'hiſtoire Navale
d'Angleterre lui attribuent de l'avoir
Lencontrée. L'Auteur de ce dernier ouvra
JANVIER. 1757 . 175
ge , cite pour fon garant Harris , Auteur
d'une collection
de Voyages
, qui s'exprime
apparemment
plus correctement
fur
cet article , en rapportant
le Voyage
de
Hawkins
.
par
Les trois vaiffeaux Hollandois , dont
je vous ai déja parlé , trouverent au 52e
degré les Illes, Neuves ainfi nommées
les François , autrement les Ifles de Saint
Louis , ou bien encore Côte de l'Affomption.
C'étoit la terre même de Hawkins ,
que l'Auteur leur fait précédemment chercher
, mais en vain , vers le 30º degré .
Toute la différence ne confiftoit que dans
les noms ce qu'ils avoient cherché ailleurs
fous le nom barbare de Aukes-
Magde- Land , exiftoit réellement là fous
le nom d'Ifles Nouvelles , felon les François
, & d'Ifles de Falkland , felon les Anglois.
Les uns & les autres s'accordent à
placer ces terres , auffi bien que Hawkins
fon Maiden- Land , entre le 50 & 520
degré.
Ce n'est donc vraisemblablement
qu'une feule & même terre défignée par
différens nomis .
Les Hollandois s'affurerent les premiers .
que tout ce pays eft une grande Ile de
200 lieues de circuit , & à So lieues du
continent de l'Amérique . Le pays leur
parut très-fertile & très - beau , entrecoupé
1
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
T
de montagnes & de vallées chargées de
beaux arbres . Je vous ai dit ci- devant
qu'il avoit 40 lieues de long.
L'Amiral Hollandois différa de le faire
reconnoître plus amplement jufqu'à fon
retour des terres Auftrales , où il alloit.
Il craignoit de laiffer écouler , s'il s'y fût
arrêté , la faifon propre à paffer les détroits
mais fon deffein ne put être exécuté
dans la fuite ; car fes vaiffeaux furent
contraints de prendre la route des Indes
Orientales pour revenir en Europe.
Cette belle Ifle , continue leur Hiftorien
, refta donc inconnue ; notre Amiral
fe repentit dans la fuite , de ne l'avoir
du moins fait parcourir en partie pendant
quelques jours.
pas
Les François font ceux qui ont le plus
fréquenté & par conféquent le mieux reconnu
ces terres. Ils y touchoient fouvent
, dans le temps que le Contrat de
l'Affiento leur ouvroit les ports de la mer
du Sud. En 1706 le vaiffeau le S. Louis
y fit de l'eau dans un étang fitué près
d'un encrage qui depuis a porté le nom
de Port S. Louis . Le Capitaine Doublet ,
du Havre, eſt un de ceux qui les a côtoyées
de plus près. Montant le S. Jean- Baptifte
en 1711 il voulut paffer dans un enfoncement
qu'il voyoit vers le milieu ; mais
•
JANVIER. 1757. 177
y ayant apperçu des Ifles baffes à fleur
d'eau , il revira de bord , & fit fans doute
fort fagement.
Vous , qui ramenez tout à l'utile , vous
n'allez pas manquer , Monfieur , de me
demander d'où vient qu'on n'a juf
qu'ici tiré aucun avantage d'un pays fi
communément connu , & qu'on nous
peint d'ailleurs fi fécond & fi beau ?
Je vous répondrai d'abord là-deffus
que l'Amiral Anfon recommande inſtamment
à fa Nation , ( ce font fes termes ,
tom. 1 , p. 238. ) de faire de ces Ifles une
relâche pour les vaiffeaux qu'elle envoie
dans la mer du Sud. Vous venez de voir
les Hollandois ont eu le même deffein
que
en 1721 .
! On ne peut pas douter qu'un établiffement
qui y feroit fait par quelque Nation
Commerçante que ce foit , ne fût pour
elle d'une commodité infinie. On rencontre
des difficultés incroyables , quand il
s'agit de doubler le Cap Horn pour paffer
dans la mer du Sud. La perte entiere de
l'Efcadre d'un Sarmiento en 1982 , les
maux inouis qu'y fouffrit celle des Hollandois
en 1997 , les catastrophes que
viennent d'y effuyer tout récemment les
Eſcadres de l'Amiral Anfon & de Pizzaro
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
en 1741 , en font de triftes & trop fûrs
garans.
Il n'eft pas concevable , dit l'Amiral Anfon
, de quelle utilité pourroit être un
lieu de rafraîchiffement auffi avancé vers
le Sud, & auffi près du Cap Horn , fuppofé
qu'il fe trouvât propre à cela , après l'examen
qui en feroit fait.
Mais , me direz- vous , l'examen n'eſtil
donc pas déja tout fait ? Hawkins , Rogers
, le vaiffeau le S. Louis , & les trois
vaiffeaux Hollandois n'ont- ils pas trouvé
que le pays abondoit en bois , en grandes
rivieres , en belles prairies & en bons
Ports ? Le S. Louis n'y a- t'il pas encré en
toute fûreté ? A en juger par la latitude ,
le climat ne doit- il pas y être tempéré ?
Le climat qui répond au sie degré eft le
même que celui d'Abbeville en Picardie
& de Mayence fur le Rhin . Celui- ci n'a
t'il pas toujours paffé pour l'un des plus
bienfaifans & des plus favorifés du ciel ?
D'où vient donc encore une fois qu'on
en a fi peu tiré d'ufage jufqu'ici ? C'eft
que chez nos voisins comme chez nous ,
il n'y a que le Gouvernement qui puiffe
ordinairement exécuter & foutenir des
entrepriſes auffi vaftes que celle d'un éta
bliffement dans un autre hémifphere.
JANVIER. 1757. 179
Or il arrive fouvent qu'un Etat a de longues
guerres à foutenir , des dettes immenfes
à liquider , des avances indifpenfables
à faire pour d'autres objets . Tel eft
le cas où fe trouvent aujourd'hui les Anglois
. Quelques convaincus qu'ils foient
des avantages d'un tel projet , ils font forcés
de le remettre à un autre temps. Il
eft encore aujourd'hui libre aux François
de les prévenir.
Nos vaiffeaux traverfent bien plus fouvent
la mer du Sud que ceux des Anglois.
Un Port vers le détroit de Magellan ,
nous feroit donc d'une utilité encore plus
grande qu'à eux- mêmes. Nos vaiffeaux
arriveroient- ils trop tard pour doubler le
Cap Horn ? Ils y attendroient en fûreté
le retour de la faifon favorable . S'éleveroit-
il quelqu'une de ces bourrafques fi
fréquentes dans cette mer orageufe ? Ils
s'y refugieroient pour en éviter la furie
ou pour y réparer leur défordre.
La Compagnie des Indes ne verroit
plus le fcorbut ravager les équipages de
fes vaiffeaux , qui vont à la mer du Sud.
Sûrs de trouver un Port au milieu de leur
courfe , ils pourroient y arriver dans toutes
les faifons . Les bâtimens s'y radouberoient
fans dépenfe ; & les hommes s'y
rafraîchiroient à fouhait , en refpirant un
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
air femblable à celui du climat qui les a
vu naître
La pêche auffi abondante dans ces contrées
qu'aux environs même de Terre-
Neuve , fuffiroit pour enrichir fubitement
les nouveaux Colons . Ils en jouiroient
paifiblement fans craindre la concurrence
d'aucun des peuples Européens. Notre
Colonie de Cayenne reffentiroit bientôt
d'heureuſes influences de ce voifinage. Il
s'établitoit entre les deux habitations une
communication réciproque , qui les vivifieroit
toutes deux à la fois ; & les Indes
Efpagnoles que l'Angleterre dévore en efpérance
, auroient, à leur porte des défenfeurs
toujours prêts à leur tendre la main.
Vous voyez , Monfieur , que la découverte
des Espagnols , toute chimérique
qu'elle eft dans ce fens , peut cependant
avoir fon utilité : tout au moins elle fervira
à faire mieux examiner & à déterminer plus
fûrement la jufte pofition de la terre de
Falkland. D'ailleurs elle ne va pas manquer
de réveiller l'attention des Nations
qui ont eu des vues fur ce pays. Puiffe
celui des peuples qui a le plus d'intérêt
à s'en affurer la propriété , n'être
dernier à s'en appercevoir !
J'ai l'honneur d'être , &c.
pas
le
L'Abbé HARDY, du College Mazarin.
JANVIER. 1757 181
SÉANCE
PUBLIQUE
De l'Académie royale des Sciences , des Belles-
Lettres des Arts de Rouen , 1756.
M. le Cat , Secretaire des Sciences , ouvrit
cette Séance par un Extrait raisonné
des registres de l'Académie , dans lequel
il rendit compte des travaux de l'année.
Le premier de ces extraits eft celui d'un
Mémoire de M. Bacheley, Prêtre au Prieuré
de S. Hymer , intitulé , Obfervations Lithologiques
fur la formation des cailloux , où
l'Auteur entreprend de prouver que les
caillonx font formés , comme les pierres
ordinaires , par les coquillages & autres
productions marines que la mer a laiffé
dans les terres qu'elle couvroit jadis , &
qui y ont été enfouies dans du fable vitrifiable.
Cet Auteur prétend que les cailloux
ne different des autres pierres qu'en ce que
le fable vitrifiable domine dans les premiers
, tandis que le fable calcinable ou
la pouffiere de coquille domine dans la
pierre. Il a accompagné fon ouvrage d'une
collection très- nombreufe de cailloux qui
renferment les productions marines citées ,
& qui , felon lui , font des preuves de for
opinion. M. le Cat avoit lu dans la Séance
182 MERCURE DE FRANCE .
publique de 1751 , un Mémoire d'hiſtoire
naturelle , où il attribue les lits des cailloux
qu'on trouve entre les bancs des marnes
& des carrieres de Normandie , à des
fucs lapidifiques entraînés par l'eau des
pluies , filtrés à travers les lits de ces pierres
, & plus ou moins empreints de teintures
métalliques , & furtout de teintures
ferrugineufes. Il a montré à l'Affemblée
un caillou où ce méchaniſme fe démontre
aux yeux mêmes ; car fa fubſtance s'eft
prolongée dans l'intérieur de cette pierre
qui étoit creufe , par un grand nombre de
filets , dont plufieurs font très- longs , entiérement
ifolés , & reffemblent parfaitement
à ces filets de glace que l'écoulement
des gouttes d'eau forme en hyver au bas
des toits. M. le Cat a même établi dans cette
Differtation , dans celle fur le mouvement
mufculaire , qui a été couronnée à Berlin
en 1753 , & dans quelques autres , que ces
fucs lapidifiques dérivent eux -mêmes d'une
efpece de glue univerfelle qu'on découvre
fous différentes formes dans les trois
regnes , où elle fait l'aliment & le lien effentiel
du tiffu des corps. Le refte de l'extrait
de ce Mémoire eft employé à concilier
ce fyftême de M. le Cat avec les faits &
l'hypotheſe de M. Bacheley, dont les grandes
& louables recherches fur cette matiere,
JANVIER. 1757 183
dit ce Secretaire , lui ont fourni de vraies
découvertes , entr'autres celles d'un nouvel
ourfin fort beau & fort fingulier , contenu
dans des cailloux , & dont l'analogue ne fe
dans nos mers .
trouve pas
M.le Cat rapporte enfuite des obfervations
faites au Havre dans le pays de Caux ,
par M. du Bocage, & aux environs de Caën,
fur le tremblement de terre fenti dans ces
contrées , le premier Novembre 1755 , à
10 h. du matin , & fur un autre apperçu
à Rouen même , le 18 Février 1756 , à 7 h.
37 min. du matin .
Il fait mention de deux Differtations de
M. Pinard , Profeffeur de Botanique ; l'une
fur une nouvelle efpece de jalap ou belle
de nuit , & l'autre fur une efpece de violette
particuliere aux environs de Rouen .
Il rappelle la defcription de fix enfans
monstrueux , qu'il a lue à l'Académie dans
le cours de l'année , dont l'une de M. Venklinckenbengh,
Médecin de Nimegue , a été
communiquée par M. Beyer , Affocié de
l'Académie. Les cinq autres font de M. le
Cat , ainfi que l'hiftoire d'un hermaphrodite
de 17 ans , qu'il a découvert parmi les
malades de fon Hôpital . Il étoit habillé en
fille , & il en avoit tout l'extérieur
fupérieurement qu'inférieurement ; mais
» cet extérieur , dans les organes effentiels
و ر
<< tant
184 MERCURE DE FRANCE.
ور
» aux fexe feminin , couvroit des parties
qui dépofoient en faveur de l'autre
» fexe , & par les détails de cette obſervation,
qui ne peuvent trouver place ici .
» La nature paroiffoit s'être fi fort em-
» brouillée dans le refte de cette conftruc-
» tion , qu'en voulant faire les deux ſexes ,
» elle n'avoit proprement fait ni l'un ,
و د
"
ود
"» l'autre. »
f
ni
Il parla enfuite d'un mémoire fur la
liquidation des mariages avenants , déterminé
algébriquement par M. le Clontier
, excellent Ingénieur de Dieppe &
du Havre , mort dans le courant de
cette année ; d'un autre de M. Ligot ,
Profeffeur de Mathématique à Rouen ,
fur quelques propriétés nouvelles des
quadrilateres ; d'une Differtation de M.
Vregcon , fur le phofphore tiré de l'urine
; de la Defcription d'une machine
pneumatique perfectionnée dans fon robinet
& dans fon pifton , par le même ;
d'une Obfervation de M. le Danois ,
far un abcès fiftuleux à la poitrine d'un
enfant d'onze ans , qui depuis quatre
années fournit environ quatre onces de
pus par jour , & qui fait néanmoins tous
les exercices ordinaires à ceux de fon
âge ; de deux Differtations de M. Peyffonelle
fur la Lepre africo- américaine , qui
JANVIER. 1757. 185
regne dans les colonies de l'Amérique ;
d'une Préface & de l'Hiftoire de l'Académie
, qui doivent être à la tête du
premier des volumes que cette fociété
va donner au Public , par M. le Cat ;
d'un Mémoire par M. Brouin , fur la néceffité
d'établir à Rouen une école d'Hydrographie
; d'une Differtation de M. Lucas
, contre les influences attribuées communement
à la lune ; de plufieurs Odes
d'Horace traduites en vers françois par
M. Fontaines . M. le Cat a dit enfuite...
Les Mémoires envoyés pour le prix de
Phyfique , dont le fujet eft.... La caufe
du tremblement de terre ... étoient au nombre
de dix- huit. Plufieurs ont mérité des
éloges , & furtout les N°. 12 & 15 ,
dont le premier a pour devife , Columna
cali contremifcunt , &c . & le fecond , Terra
fupernè tremit , &c. Mais en rendant aux
Auteurs la juftice dûe à leurs talens &
à leurs travaux , l'Académie a cru devoir
réserver le prix , parce que les uns n'ont
pas encore mis affez d'ordre & de clarté
dans l'expofition de la caufe demandée ,
affez d'harmonie entre les puiffances qui
la compofent , entre celles - ci & celles
qui leur font analogues , & que les autres
, avec beaucoup d'ordre & de ſtyle , fe
font égarés dans des digreffions dépla
186 MERCURE DE FRANCE.
cées , & dans des analogies peu folides.
L'Académie préfumant que ces défauts
viennent principalement du peu de temps
que les Auteurs ont eu à compofer leurs
mémoires , elle annonce le même ſujet
pour le Prix de 1757 , aux conditions
exprimées dans le programme de l'année
précédente. Ce délai procurera encore
aux Auteurs l'avantage de profiter d'un
grand nombre d'obfervations faites depuis
la compofition des premiers mémoires.
Les diverfes écoles que protege l'Académie
, & dont fes Membres font les
Profeffeurs , ont tenu leurs concours ordinaires
pour la diftribution de leurs Prix.
Ceux de l'école d'Anatomie donnés
par M. le Cat , ont été remportés... Le
premier par M. Goucy de Dieppe. Le fecond
par M. le Cordier de Courfon ,
près Lizieux.
Les Prix de l'école de Botanique donnés
par M. Pinard , ont été remportés ;
le premier , par M. Rouffent de Montreuil
en Picardie ; le fecond , par M. Simon
de la ville d'Eu ; le troifieme , par M.
Seyer de Verneuil , tous trois élèves en
Chirurgie.
M. du Boullay Secretaire des Belles-
Lettres , annonça les Prix de fon déparJANVIER.
1757.
187
tement & ceux de l'école du deffein.
L'Académie avoit proposé pour fujet
du Prix d'Hiftoire : l'origine , la forme &
les changemens de l'Echiquier ou Parlement
ambulatoire de Normandie . Elle n'a
reçu fur ce fujet aucun mémoire : ainfi
elle a remis ce Prix à l'année prochaine.
Le fujet fera les premieres Navigations
des Normands , leurs découvertes
& leurs établiffemens dans les deux mondes.
Outre ce Prix , l'Académie donnera
auffi à fon affemblée publique du mois
d'Août 1757 , un Prix de Poéfie , au plus
beau Poëme de cent vers au moins fur la
conquête de l'Angleterre par Guillaume
Duc de Normandie. Ces Prix font fondés
par M. de Luxembourg , Protecteur
de l'Académie , & Gouverneur de la Province.
Les Ouvrages feront adreffés francs de
port & fous la forme ordinaire , à M.
Maillet-du Boullay , Secretaire perpetuel
de l'Académie de Rouen pour les Belles-
Lettres , rue de l'Ecureuil.
•
Les progrès de l'Ecole publique de deffein
de cette ville , l'émulation des éleves
, le nombre d'Artiſtes diftingués qu'elle
a déja produits , commencent à remplir
les voeux de l'Académie & l'attente
188 MERCURE DE FRANCE.
du Public : cependant il manquoit encore
un Prix qui pût exciter dans les jeunes
gens quelques étincelles de ce feu créateur
, de ce génie fans lequel le deffinareur
le plus correct ne feroit qu'un froid
copiste.
La libéralité de M. de Adeville , un des
Membres de l'Académie , & Amateur auſſi
éclairé des Arts , que zélé Citoyen , ne nous
laiffe plus rien à defirer. Il vient de fonder
un Prix de compofition deftiné au
meilleur deffein , ou à la meilleure efquiffe
faite fur le fujer propofé par le
Profeffeur. Ce Prix fera le premier de l'Ecole
, & confiftera en une médaille d'argent
, double du premier prix d'après nature.
L'Académie efpere que cette nouvelle
fondation redoublera le zele des jeunes
éleves , & les engagera particuliérement
à s'inftruire de tout ce qui doit orner
l'efprit d'un Artifte digne de ce nom ,
à qui la Mythologie , la Fable , l'Hiftoire ,
les Moeurs & les Coutumes de tous les
peuples doivent être familieres.
La fuite au prochain Mercure.
)
JANVIER. 1757. 189
ARTICLE IV.
BEAUX - ARTS.
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQU E.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
UN Baller d'un acte , Monſieur , que
M. Philidor a bien voulu me mettre en
Mufique , dont la répétition s'eft faite hier
en préfence de Madame la Comteffe de la
Marck , de M. le Duc d'Ayen , & de plufieurs
autres perfonnes de diftinction ,
chez M. Thirou - d'Eperfenne , Receveur
Général des Finances , & qui fans doute
ne doit fon luftre & l'accueil qu'on a bien
voulu lui faire , qu'à cette même Mufique ,
& furtout qu'au charme féduifant de la
voix de Mile. Fel , eft le fujet qui me
procure aujourd'hui l'honneur de vous
écrire , pour vous prier de vouloir bien.
inférer dans le Mercure prochain , fi cela
ne dérange point vos difpofitions , &
190 MERCURE DE FRANCE.
cette Lettre , & l'Epitre ci -jointe adreſſée
à Mlle . Fel ; hommage foible à des talens
Lupérieurs.
Je ferai , on ne peut pas plus fenfible ,
Monfieur , à ce que vous voudrez bien
faire pour moi en cette occafion : les talens
que vous poffédez vous- même avec
diftinction , vous font un titre pour chérir
& faire éclater ceux des autres , & je ne
puis mieux m'adreffer qu'à vous pour
rendre publique ma reconnoiffance particuliere
, & cet hommage que je me fais
un plaifir infini de rendre à ceux de Mlle .
Fel.
J'ai l'honneur d'être , & c.
DEVERGE- DE S. ETIENNE , Gentilhomme
Ordinaire du Roi de Pologne .
Ce 28 Décembre 1756.
EPITRE à Mlle Fel , en lui envoyant
les paroles du Retour du Printemps
Ballet en un acte.
Tor, dont la voix tendre & touchante
Semble être l'organe des Dieux ,
Toi , dont les talens précieux
Te rendent plus intéreffante
Que la Divinité charmante
Qui jadis brilloit dans les cieux
JANVIER. 1757. 191
Aimable Fel , embellis un Ouvrage
Qui n'a , pour plaire & pour être admiré ,
Que ces talens dont l'unique affemblage
Enleve & force le fuffrage
Du Cenfeur le plus éclairé.
D'abord je n'ofois pas t'offrir un foible Ouvrage
Qui me fembloit trop peu digne de toi ;
J'ai combattu long- temps , & fans l'avis d'un fage
La timidité feule auroit agi fur moi .
Du bon goût , m'a- t'il dit , fuivez les feuls ufages ;
Laiffez penſer tout ce que l'on voudra :
La Déeffe de l'Opera
Doit attirer tous les hommages.
Nous annonçons la Mufique de la Bohémienne
, Comédie en deux actes , en vers ,
mêlées d'Ariettes , traduite de la Zingara ,
Intermede Italien , par M. Favart . On la
trouve aux adreffes ordinaires , & chez la
Veuve de Lormel , rue du Foin , ainfi que
chez Prault , fils , Quay de Conti . Prix
9 liv.
Nous indiquons en même temps pour
les Amateurs , Sei Simfonie à quatro alto
viola e Baffo , compofte da Antonio Bailleux
, aux adreffes ordinaires , 9 liv.
La Volupté , Cantatille Françoiſe , avec
Simphonie , par M. le Jay , Maître de
Mufique , fe vend chez l'Auteur , rue de
192 MERCURE DE FRANCE.
Guénégaud , aux Bains de la Seine , & aux
adreffes ordinaires.
Airs choifis des meilleurs Auteurs modernes
, arrangés par fuite , mis en Duo
pour deux Violons ou deux pardeſſus de
Viole.
• On trouvera à la fin de ce Livre fix
fuites de jolis Airs , qui peuvent fe jouer
feuls ou avec l'accompagnement .
Euvre premier , gravé par Mlle Vendôme.
Prix 9 liv. aux adreffes ordinaires .
Cet Ouvrage est très - accueilli des Amateurs
& des Maîtres .
7 II Recueil de Pieces Françoifes & Ariettes
Italiennes , petits Airs , Brunettes , Menuets,
&c. avec des doubles & variations ,
arrangés en Duo , par M. Taillart , l'aîné.
Le premier Recueil recherché & goûté
des Amateurs , répond de la bonté & du
fuccès de celui - ci , qui fe vend 6 liv. &
fe trouve , comme le premier , à Paris , aux
adreffes ordinaires , & à Lyon , chez M.
Bretonne , rue Merciere.
SCULPTURE.
JANVIER. 1757. 193
SCULPTURE.
REPLIQUE à la Réponse d'un Eleve
de l'Académie aux Obfervations fur le
Modele du Maufolée du Maréchal Comte
de Saxe , exécuté par M. Pigalle.
MONSIEUR , les Peintres & les Sculpteurs
ont la fage coutume d'expofer les modeles
ou les efquiffes des grands ouvrages qui leur
font confiés , pour recueillir des applaudiffemens
& pour raffembler des confeils.
Chacun juge comme il peut & felon fes
lumieres : l'un pâliffant d'envie à l'afpect
du beau , s'attache à des détails indifférens
, pour accabler l'Artiſte d'une critique
amere ; l'autre , avec une admiration
ftupide , s'extafie fur des choſes où l'on
n'avoit pas voulu l'intéreffer , & trouve
des fineffes où il n'y en a point. Si la fatyre
de l'un révolte , les applaudiffemens
de l'autre font pitié. Au milieu de la
foule il eft un petit nombre d'hommes ,
qui pratiquant les Arts , ou s'étant fait
une grande habitude de comparer les Ouvrages
des grands Maîtres avec la nature ,
font en état de prononcer : leurs applaus
prononcer : leurs appl:
II. Vole
194 MERCURE DE FRANCE.
fiffemens font précieux , leur critique eft
utile & néceffaire. Mais ces Juges intéd'autres
com- gres , fçachant mieux que
bien il eft difficile de faire du vrai & par
conféquent du beau , ont autant de modération
quand il faut blâmer , qu'ils ont
de chaleur & d'empreffement quand ils
peuvent louer. De fon côté , l'Artifte doit
tout entendre , & ne s'offenfer de rien ; il
doit profiter des confeils , s'affurer s'ils
font vrais ; & il ne s'irritera point , fi l'on
condamne des chofes qui lui ont coûté
beaucoup de travaux & de. temps. Les
Peintres & les Sculpteurs produifent dans
le deffein de plaire : n'ont- ils pas réuffi ,
il faut effacer avec l'éponge, ou abattre
avec le marteau. Tel eft l'état des Arts !
Un homme travaille pendant quarante
ans , pour être jugé dans un inftant. Il
eft vrai que toute peine veut être recompenfée,
que l'on doit toujours tenir compte
à un homme d'avoir voula ; mais cette
admiration , cette eftime de la postérité
ne s'accordent point aux travaux & à la
Longueur du temps , on ne les donne
qu'aux fuccès.
M. Pigalle connu par des Chef- d'oeu
yres , veut remplir glorieufement la belle
carriere qu'il a commencée. Il a expofé
Le modele qu'il a fait du Maufolée du
JANVIER. 1757. 195
+
Maréchal de Saxe , autant pour faire plaifir
au public , que pour en recevoir des
avis , dont il profitera dans l'exécution en
marbre de ce grand monument. Amateur
des Arts , intéreffé à leurs progrès , curieux
des belles chofes , peut -être capable
de les fentir , j'ai propofé quelques idées
à M. Pigalle il me jugera avec le
public
éclairé & fes amis connoiſſeurs ; & il
conviendra en même temps qu'il n'y a
dans mon procédé que de la politeffe ,
du zele & l'amour de la chofe .
- Pour vous , Monfieur , qui me jugez
plus rigoureuſement , vous méritez une
réponse à plufieurs de vos articles , & je
vais le faire fans aigreur.
Je n'interdis point les qualités de l'efprit
aux Peintres & aux Sculpteurs , &
je ne prétends point que quelqu'un fe
charge de penfer pour eux : Que feroientils
fans ces facultés ! J'ai dit feulement ,
que les longues études qu'ils font obligés de
faire des principes de leur Art , qui a pour
bjet toute la nature , ne leur permettant
pas de chercher dans le Cabinet la connoiffance
de l'Hiftoire & de la Fable , ilferois
à fouhaiter qu'il y eût une Société établie
d'hommes qui , réuniſſant la connoiffance des
Arts à l'étude des Belles- Lettres , fuffent
chargés de faire devant les jeunes Artistes
Kij
196 MERCURE
DE FRANCE.
qui fe deftinent à la Peinture & à la Sculp
ture , des obfervations fur les compofitions &
les allégories des meilleurs Ouvrages qui ont
été produits. Je ne veux pas que ces hommes
inftruits vous dictent vos compofitions
, mais qu'ils vous faffent remarquer
les fautes que l'on a faites , afin que vous
les évitiez, Les préceptes qui entrent dans
l'ame par les exemples , frappent & s'arrêtent
; feuls , ils s'évanouiffent .
Que vous me faites de plaifir , Monfieur
, lorfque vous m'apprenez que cet
illuftre Protecteur des Arts , ce confervateur
, ce reftaurateur des belles chofes ,
vous a donné un Maître pour l'Hiftoite &
la Fable ! Vous auriez dû , Monfieur ,
confulter ce Maître inftruit , avant de
rendre votre réponſe publique. Il vous
auroit fait remarquer qu'une Egliſe Luthérienne
étant un Temple de Chrétiens
la convenance ne veut point que y
place des allégories fabuleufes ; & que fi
l'on en voit dans les nôtres , il faut les
mettre au nombre de ces fautes que l'on
doit éviter. Ce font bien des entraves
pour les Artiſtes , je l'avoue ; mais s'il ne
falloit que s'abandonner à la fougue d'une
imagination échauffée , ou aux caprices
d'un efprit vif & léger , fans obéir à la
convenance & à la décence , fans fe fou
l'on
.
197
JANVIER
. 1737.
7
mettre à la vérité , il n'y auroit pas tant
de mérite à réuffir dans les Arts. Les lauriers
de Raphaël & de Michel- Ange font
arrofés de fueur & couverts de pouffiere.
Vous me faites confeiller à M. Pigalle
de coucher le Maréchal dans fon lit ,
attendant l'inftant de fa mort . En vérité ,
Monfieur , vous êtes bien injuſte à mon
égard ! J'ai dit que le Héros repoſantſur
des lauriers , me paroîtroit encor plus grand ,
lorfqu'accablé par une maladie cruelle qui
pourroit lui faire éprouver dans ce moment
terrible quelque foibleſſe de l'humanité , il y
refifteroit en Philofophe & attendroit d'un
air affuré & tranquille le coup de la mort.
Cela veut-il dire qu'il foit dans fon lit ?
Ne peut- il pas être affis fur un focle ou
un trophée , foutenu par le Génie de la
France ou de la Victoire. Vous prétendez
qu'il eft bien plus grand de l'avoir repréfenté
prêt à mourir dans l'état de la plus
grande vigueur : outre que c'eft fortir ici
du vrai , dont on ne devroit jamais s'écarter
, nous fçavons tous , Monfieur , qu'un
Héros eft fujet , comme un autre homme
, à toutes les loix de la nature ; &
qu'il n'eft grand , que parce qu'il y réſiſte
davantage.
L'armure du Maréchal de Saxe eſt ,
dites-vous , dans le Coſtume. Il y a long-
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
temps que les Militaires n'ont plus les
cailles & les jambes armées ; il ne portent
que des cuiraffes & des demi- cuiraffes ,
excepté feulement les Officiers de tran
chée & de fappe , que l'on eft forcé de
punir pour les obliger de s'armer de pied
en cap ; précaution dont ils voudroient
bien fe difpenfer. Le François craint plus
l'embarras & la fatigue , que le danger.
Il feroit à fouhaiter que l'on devint abfolument
exact dans le Coſtume . En apprenant
chez les Ecrivains les révolutions
des chofes & les grands événemens , nous
devrions lire dans les Ouvrages des Peintres
& des Sculpteurs l'hiftoire des Coutumes
& des Ufages des différentes Nations.
Ces Statues des Grecs & des Ro
mains font vêtues comme ils l'étoient de
leur temps on ajufte nos Héros comme
eux, parce que cela eft , dit- on , plus noble
; & cependant , voyez en même temps
quelle contradiction ! fur notre Théâtre
on habille Agrippine , Cléopâtre & Zaïre
comme des Françoifes de nos jours. Il en
faut excepter deux Eleves ( 1 ) de Melpomene
, qui joignant à la nobleffe & à la
grandeur du jeu , l'expreffion forte & pathétique
des paffions , ont tenté les pre-
( 1 ) Mlle Clairon & M. le Kain. Leur exemple
a été fagement fuivi par Mlle Huff.
JANVIER. 1757 . 1 ୭୭
7
miers de reproduire le Coftume de la
belle antiquité. Le public a applaudi , &
les Artiftes , qui dans cette partie ſon juges
, les exhortent vivement à ramener
le vrai au Théâtre : on peut tout ofer
avec le goût fage & décidé qu'ils font
paroître.
Je n'ai point dit , Monfieur , que M.
Pigalle devoit faire affeoir la France la
balance à la main , ni recevant les hommages
des nations vaincues ; j'ai dit qu
dans le cas où M. Pigalle auroit pu , con.
venablement au fujet , la repréfenter af
fiffe , il devoit le faire plus décemment
que fur les degrés d'une pyramide. Mais
le Maréchal defcendant au tombeau , il
faut que la France foit entre lui & la
mort j'en conclus qu'elle doit être debour.
Dans un moment fi vif & fi intéreffant
, elle n'a pas dû s'affeoir . En vain
vous m'alléguez la néceffité de lier les différens
plans des figures : fi les plans font
faire des fautes de convenance & de décence
, il faut les changer.
J'ai applaudi à l'expreffion de l'Hercule
, elle eft rendue : mais je l'aurois
voulu plus forte. Ce n'eft point une faute,
cela veut dire , que j'en ferois plus af
fecté . Mon fentiment n'eft point une loi
c'est une idée proposée .
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
J'ai répondu à ceux qui prétendoient
que l'enfant qui pleure étoit le génie du
Maréchal , que M. Pigalle ne l'avoit point
caractérisé comme le génie de ce Heros.
Je fuis bien éloigné de confeiller l'emploi
d'une allégorie qui feroit inutile.
Mais vous me faites dire cette abfurdité.
Eh! Monfieur , relifez ma Brochure.
J'ai fait l'explication du Maufolée dans
l'ordre des impreffions que j'ai reçues ,
& même à l'avantage de M. Pigalle.
L'inftant qui précede la mort du Maréchal
, eft ce que l'Artiste a voulu repréfenter
; car il frappe au premier afpect.
Tout ce qui eft dans fon fujet doit y
concourir , & par conféquent l'expreffion
des animaux me paroît contradictoire.
Le jugement que j'ai porté de la figure
de la mort auroit dû vous faire
foupçonner , que connoiffant les loix &
la pratique de la compofition , je puis
être ou devenir un jour un Artiſte ; que
je n'ai point affecté le fçavant en relevant
de petits détails que je fçais que l'on
néglige dans les modeles pour les rendre
dans l'exécution ; & loin de ménager un
homme que vous rencontrerez peut - être
quelque jour dans la carriere où vous
entrez , vous me dites la choſe du monde
la plus défobligeante . Je n'y répondrai
JANVIER. 1757. 201
J
rien , Monfieur parce je me fais un ſecret
plaifir de croire que vous en êtes
fâché.
Vous demandez un Epitaphe pour mettre
fur la pyramide. Il n'y faut qu'une
Infcription , parce que dans le fujet de
M. Pigalle , le Maréchal n'eft point mort ,
& la pyramide eft cenfée avoir été élevée
de fon vivant. Mon avis eft que l'on y
grave ce peu de mots : MAURICE COMTE
DE SAXE , ET MARECHAL DE FRANCE.
Le nom d'un grand homme fuffit à fon .
éloge.
GRAVURE.
DEPUIS que nous avons annoncé le
projet de la carte de France , on a vu
paroître tous les mois une nouvelle
feuille. On débite actuellement la
quatrieme.
Plufieurs perfonnes inftruites
de l'exactitude de cette carte & de la
beauté de la gravure , en ont demandé
de toutes parts à M. Caffini pour les
provinces c'est ce qui l'a engagé à en
envoyer dans toutes les Capitales des
généralités du Royaume. On les trouvera
dans ces Villes , chez Meffieurs les
:
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
Directeurs des carroffes & voitures publi
ques.
Le fieur Gaillard vient de mettre aut
jour deux eftampes , l'une gravée par feu
M. Sornique , & qui repréfente une Bergere
chantant des paroles notées ; un jeune
homme l'accompagne de fa flûte.
L'autre eftampe eft de M. Gaillard
& l'on y voit un jeune garçon qui ſe
délecte à boire du vin , tandis que derriere
lui une petite fille en marque
fon
chagrin , & montre un air jaloux . Ces
deux morceaux , qui font parfaitement bien
exécutés , font d'après les tableaux de
M. Jeaurat Peintre de l'Académie Royale .
Ils fe vendent chez l'Auteur , rue S..
Jacques au deffus des Jacobins , entre un
Perruquier & une lingere , à Paris.
Le fieur Feffard a mis au jour le Portrait
de M. le Cardinal de Luynes ; Archevêque
de Sens , premier Aumonier de
Madame la Dauphine , & l'un des quarante
de l'Académie françoife . Il l'a gravé
d'après M. Latinville , & le vend chez
lui , rue S. Thomas du Louvre.
JANVIER. 1787. 293
(
ARTICLE V..
SPECTACLES.
COMEDIE FRANÇOISE.
Le lundi 27 Décembre les Comédiens
François ont remis La Princeffe d'Elide
Comédie en cinq actes , ornée de chants
& de danfes. Quoique les premiers rôles
foient remplis par Mlle. Gauffin & M.
Grandval ( c'eft annoncer qu'ils ne peuvent
l'être mieux ) elle n'a fait fur le
Public qu'une foible impreffion . L'ano
nyme qui a mis en vers la profe de Moliere
, n'a pas aidé à la faire briller . Une
pareille broderie n'étoit pas propre à embellir
l'étoffe. A la négligence de fes rimes,
& aux fréquens hiatus qui s'y trouvent ,
nous foupçonnons que ce rimeur pourroit
bien être un des nôtres , c'est- à-dire ,
un de ceux dont l'abondance fterile nous
prodigue tous les mois leurs vers plus que
libres , malgré les plaintes réitérées que:
nous en avons porté dans plufieurs de nos
I vj
204 MERCURE DE FRANCE .
Mercures. Eft-il permis à des barbouilleurs
de toucher au tableau d'Apelle ?
Le divertiffement du fecond acte a fait
plaifir , particuliérement le pas de trois
exécuté par Mlle Alart , les fieurs la
Riviere & Bouqueton . On a furtout applaudi
la précifion & la legéreté de
Mlle Alart. Le brillant de fes pas répond
aux agrémens de fa figure.
家
Les Comédiens François qui ont répréfentés
Dimanche de ce mois le Mercure
Galant , & le Lundi 10 Manlius Ca
pitolinus , Tragédie de M. de la Foffe ,
fe préparent à donner inceffamment la
Fille d'Ariftide , Comédie en cinq Actes
en profe , que nous avons déja annoncée ,
& que le Public attend avec une ſi juſte
impatience.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ont continué
jufqu'au fix de ce mois la Jeune Grecque ,
que Mlle Catinon a repréſentée avec
autant de décence que de fentiment &
d'ingénuité. Voici des vers à ce fujet ,
qui ne font que lui rendre juftice .
Policrite eft heureufe , & mérite de l'être :
Tous les coeurs lui font dûs , elle fçait les gagner
JANVIER. 1757: 205
Sans l'aimer , l'applaudir, on ne peut la connoître ;
Une pareille efclave eft faite pour régner.
GUERIN- DE FREMICOURT.
Le Lundi 10 , les mêmes Comédiens
ont rejoué cette piece , & doivent au
plutôt en donner une nouvelle en trois
Actes , traduite ou plutôt imitée d'une
Comédie Italienne en trois Actes , par M.
Mailhol , qui a déja enrichi ce théâtre de
plufieurs Drames.
CONCERT SPIRITUEL.
Le
vendredi 4 Décembre
, veille
de
Noel , le Concert
commença
par une Symphonie
de M. Géminiani
, fuivie
de Fugit
nox , Motet
à grand
choeur
de Boifmortier
. Enfuite
on chanta
un petit Motet
François
de M. ***. M. Vachon
joua
un Concerto
de violon
de fa compofi
tion. Mlle. Fel chanta
un petit
Motet
Italien
nouveau
. M. Balbaftre
joua fur l'orgue
un nouveau
Concerto
de fa compofition
. Le Concert
finit par Dominus
regnavit
, Motet
à grand
choeur de M. Mondonville
.
Le jeudi 25 , jour de Noel , on commença
par la premiere Piece de Clave206
MERCURE DE FRANCE.
cin de M. Mondonville , fuivie de Can
tate Domino , Motet à grand choeur de
Lalande. Enfuite M. Poirier chanta un
petit Moter François de M. *** . MM. Piffet
& Baron jouerent un Concerto à deux
Violons . Mlle Fel chanta un petit Motet
Italien nouveau. M. Balbaftre joua
fur l'orgue un Concerto de fa compoſition .
Le Concert finit par Venite exultemus
Motet àgrand choeur de M. Mondonville,
JANVIER. 1737.1 207
ARTICLE VI.
NOUVELLES ÉTRANGERES.
DU NORD.
DE PETERSBOURG , le 24 Novembre.
La temps s'étant remis au beau , on ne doute
pas que les troupes commandées par le Feld-Maréchal
Apraxin , ne continuent inceffamment leur
marche. Selon les nouvelles qu'on a de ces troupes
, il n'y regne ni maladie , ni défértion. On a
donné les ordres néceffaires pour que dans tous les
lieux de leur paffage , elles trouvaffent abondamment
des ſubſiſtances . Le dernier convoi des munitions
de guerre , deftinées pour cette armée ,
eft arrivé à Riga.
S. M. Impériale a envoyé plufieurs préfens à la
Reine de Pologne, Electrice de Saxe, & a ordonné
qu'on fit à Drefde une remife de cent mille roubles
, pour le foulagement des habitans de la cam ,
pagne , qui ont le plus fouffert de l'invafion des
troupes Pruffiennes.
DE WARSOVIE , le 13 Décembre.
Tous les Sénateurs ont reçu du Comte de Bef
tuchef, Grand Chancelier de Ruffie , une Lettre
circulaire , par laquelle ce Miniftre leur marque
que le fort déplorable de Sa Majesté , auquel Elle:
208 MERCURE DE FRANCE.
fa
•
n'a pas donné
le moindre
lieu , mérite
une com
paffion
égale
à la gloire
que Sa Majefté
s'eſt
acquife
par
fa noble
conftance
. Qu'il
doit
en même
temps
exciter
toutes
les Puiffances
, furtout
les
Puiffances
alliées
du Roi & de la République
,
prendre
à un événement
de cette
nature
une part
fenfible
. Que
les fuites
funeftes
qui
pourroient
réſulter
de la démarche
du Roi
de Pruffe
, tant
pour
le repos
commun
de l'Europe
, que
pour
chaque
Puiffance
en particulier
, & furtout
pour
les pays
voifins
des Etats
de S. M. Pruffienne
, font
évidentes
. Que
chaque
Souverain
a intérêt
, pour
propre
fûreté
, en faisant
cauſe
commune
avec
P'Impératrice
Reine
de Hongrie
& avec
le Roi , de
prendre
les mefures
convenables
non feulement
pour
procurer
à deux
Puiffances
injuftement
attaquées
, la fatisfaction
qui leur
eft dûe , mais
auffi
pour
preferire
au pouvoir
trop
étendu
du Roi de
Pruffe
des bornes
qui puiffent
à l'avenir
fervir
d'abri
contre
les infultes
d'un
tel voifin
. Le Comte
de Beftuchef
ajoute
que
l'Impératrice
de Ruffie
,
vivement
touchée
de l'infortune
du Roi , & ne
pouvant
voir
avec
indifférence
les entrepriſes
de
S. M. Pruffienne
, a pris
la réſolution
d'affifter
efficacement
& promptement
le Roi , & d'envoyer
un corps
confidérable
de fes troupes
au fecours
de Sa Majesté
. Que
ce corps
eft actuellement
en marche
fous
les ordres
du Feld-Maréchal
Apraxin
, & qu'une
néceffité
indifpenfable
l'obligera
de traverser
une partie
du territoire
de la Pologne
. Que
toutes
les perfonnes
qui jugeront
fans
prévention
, rendront
juftice
à un projet
qui ne
rend
qu'à
défendre
les Alliés
de la Ruffie
, & à rétablir
la paix
en Allemagne
, en y remettant
les
chofes
dans
un jufte
équilibre
. Que
fans
doute
les Polonois
faciliteront
, autant
qu'il
dépendra
JANVIER. 1757 209
7
d'eux , la marche des troupes Ruffiennes , & s'em
prefferont de concourir à venger le Roi leur maî
tre , & à faire échouer les vaftes deffeins du Roi
de Pruffe. « Rien , continue le Comte de Beſtu-
» chef , n'eft plus propre pour cet effet , que de
>>rétablir en Pologne l'harmonie & la tranquillité
» qui yfont troublées depuis fi long- temps , & de
>> prendre unanimement à coeur les circonstances
» préfentes. Ma très - gracieuſe Souveraine a déja
»donné tant de preuves convaincantes de l'amitié
fincere qu'Elle conferve pour la République , &
» de l'intérêt fenfible qu'Elle prend , tant au bien
>> de la Pologne en général , qu'à celui de chaque
>> Polonois en particulier , que je ne doute nulle-
>>ment que Votre Excellence ne foit tout- à-fais
>>perfuadée des fentimens de S. M. Impériale. Je
me flatte pareillement que Votre Excellence fe
»fera un plaifir d'engager fes compatriotes ani-
» més du point d'honneur & de l'amour qu'ils ont
»pour leur Roi , à faire prévaloir le malheur de
>> ce Prince fur des débats domeſtiques , & fur des
>>haines particulieres..... Le moyen le plus fûr
pde vous attirer l'approbation de S. M. Impériale,
» eft de gagner les bonnes graces du Roi votre
»maître , & de donner à ce Prince , ainſi qu'à la
République , des preuves inconteftables de votre
>>zele & de votre attachement. >>
Le bruit court que le Roi & la République , à
l'exemple des autres Puiffances de l'Europe , accorderont
inceffamment le titre d'Impératrice à
cette Princeffe, à qui la Pologne n'a donné jufqu'à
préfent que celui d'Autocratrice. Alors le fieur
Wolkonskoy prendra le caractere d'Ambaffadeur.
Ces jours derniers le Poftillon chargé des lettres
de Cracovie , a été affaffiné entre Rodofzice &
Konskie . On a retrouvé fa malle dans un endroit
210 MERCURE DE FRANCE.
écarté du grand chemin ; mais les paquets de let
tres qu'elle contenoit , avoient été enlevés.
DE STOCKOLM , le 15 Décembre.
La Suede étant garante de la paix de Weftphalie,
le Comte de Goes , Miniftre Plénipotentiaire de
la Cour de Vienne , & le Baron de Sack , Envoyé
Extraordinaire de celle de Drefde , après avoir
repréſenté au Roi la trifte fituation de la Saxe, ont
réclamé pour cet Electorat les fecours de la Cou
ronne. Sa Majesté a répondu qu'Elle voyoit avec
plaifir la confiance que lui témoignoient ces deux
Cours ; qu'Elle n'ignoroit pas les obligations que
Ja Suede avoit contractées par le Traité de Weftphalie
; qu'on la verroit toujours difpofée à les
remplir exactement : mais qu'avant de prendre
une réfolution définitive fur la réquifition faite
par l'Impératrice Reine de Hongrie , & par le
Roi de Pologne , Electeur de Saxe , il étoit indifpenfable
de fe concerter avec la Couronne de
France , garante du même Traité .
Cette Cour a renouvellé fon Traité avec la
France pour douze ans , à compter du 12 Juillet
1756.
:
Les Commiffaires établis par les Etats du royaume,
pour inftruire le procès des auteurs de la der.
niere confpiration , ont condamné le Comte de
Hardt & le Baron Eric de Wrangel , à perdre la
tête.
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 18 Décembre.
On célébra le 8 de ce mois l'anniverfaire de la
naiffance de l'Empereur, qui eft entré dans la qua.
JANVIER. 1757 . 217
1
rante-neuvieme année de fon âge. S. M. Impériale
, après avoir entendu la meffe à l'égliſe métropolitaine
, alloit fe mettre à table pour dîner en
public , lorsqu'on annonça que l'Impératrice
Reine reflentoit quelques douleurs. Une heure
après cette Princeffe accoucha d'un cinquieme
Archiduc , qui fut baptifé le même jour à fept
heures du foir par le fieur Crivelli , Nonce du
Pape. Le jeune Prince a été tenu fur les Fonts de
baptême par l'Archiduc Jofeph , & par l'Archidu
cheffe Marie-Anne , au nom de l'Electeur & de
l'Electrice de Baviere ; & il a été nommé Maximilien-
François - Xavier- Jofeph- Jean - Antoine- Vincelas.
Il fe porte , ainfi que l'Impératrice Reine ,
auffi bien qu'on puiffe le defirer.
Il fe tient de fréquentes conférences à la Cour ,
pour régler les opérations de la campagne prochaine.
On prépare à l'arcenal un train confidérable
d'artillerie . Le neuf on fit partir pour la
Moravie un grand nombre de recrues. Les Knès
Galitzin & Perlofeski furent préſentés hier à l'Empereur.
Le Comte d'Afpremont , Capitaine au
régiment de Linden , a épousé une fille du Comte
de Wolkenſtein . Cette cérémonie s'eft faite au
château de Wahringen , appartenant à la Comteffe
de Vafquez , d'où les nouveaux mariés parti
rent le lendemain pour aller paffer quelque temps
à la terre du Comte de Wolkenftein , dans le
-Tirol.
Dès que les Etats de Tranfilvanie ont été informés
des actes d'hoſtilité du Roi de Pruffe contre
l'Impératrice Reine , ils ont réfolu de donner à
Sa Majefté des preuves de leur zele & de leur refpectueux
attachement. En conféquence ils fe font
engagés à fournir deux mille hommes de recrues ,
pour compléter les régimens d'infanterie Hon212
MERCURE DE FRANCE.
groife. La Nobleffe & le Clergé , tant Catholique
que Luthérien Réformé & Grec de la même
province , ont offert en même temps de lever &
d'entretenir à leurs dépens un régiment de cavalerie
, de quatre cens cinquante maîtres. Les régimens
Saxons , qui viennent de Pologne , ont
employé à leur marche toute la diligence poffible.
Celui des Cuiraffiers du Prince Albert eft déja entré
en Boheme. Il a prisfes quartiers entre Hohen
mault & Konigfgratz.
DE GORLITZ , le 12 Décembre.
Sept ou huit cens hommes des troupes irrégu
lieres de l'Impératrice Reine pillerent il y a quel
ques jours plufieurs villages. Auffitôt que le fieur
de Lefchevitz , qui commande à Zittau , en fut
averti , il fit marcher un détachement pour couper
la retraite aux Autrichiens. Les Pruffiens ne pu
rent y réuffir. Les troupes de l'Impératrice Reine
s'étant partagées en deux corps, l'un fit face tandis
que l'autre fe retira avec le butin. Celui qui foutint
le choc des Pruffiens , ne tint ferme qu'autant
de temps qu'il étoit néceffaire pour mettre en fûreté
les effets enlevés. Il ſe diſperſa enſuite , & il
reprit par pelotons la route de Boheme .
Un corps de cinq mille Pruffiens tenta hier de
furprendre le Bourg de Pafberg , fitué à fix lieues
de Leitmeritz. Ils attaquerent avec une vigueur
extraordinaire ce pofte , qui fut défendu de même
par un bataillon du régiment de Harſch. Les Officiers
de ce bataillon ont montré autant d'habileté
que de valeur. L'action a duré fept heures , & les
ennemis fe font retirés après avoir perdu cinq cens
vingt- huit hommes . On leur a pris quatre canons.
Du côté des troupes de l'Impératrice Reine, il n'y
2
JANVIER. 1757 213
3
2 eu que quatre-vingt-trois hommes tués ou bleffés.
DE DRESDE , le 21 Décembre.
Depuis quelques jours le Roi de Pruffe a ordonné
de prendre une note de tous les habitans de
cette ville , en état de porter les armes. Les artifans
, à l'exception des maçons , ne font pas com
pris dans ce dénombrement.
On arrêta derniérement à la porte de cette ville
un courier qui venoit de Warfovie , & on lui ôta
des dépêches qu'il apportoit à la Reine. Sur les
plaintes que cette Princeffe en a portées, le Baron
de Wyllich a répondu que S. M. Pruffienne ne
vouloit plus permettre d'autre correſpondance entre
Drefde & Warfovie , que celle de la pofte ordinaire.
DE FRANCFORT , le 15 Décembre.
Sur les Monitoires réitérés de l'Empereur , la
Régence s'eſt enfin déterminée à défendre formellement
toutes levées de foldats pour le fervice
du Roi de Pruffe. Cette ville , pour n'avoir pas fazisfait
plutôt fur cet article à la réquiſition de
S. M. Impériale , & pour avoir différé de publier
les Refcrits à l'occafion de l'entrée des Pruffiens
dans la Saxe , a été condamnée à une amende.
ESPAGNE.
DE MADRID , le 21 Décembre.
Selon les avis reçus d'Algezire , l'Amiral Hawke
a fait enlever fous le canon de cette Place un Bâtiment
Anglois , qu'un Armateur François y avoit
214 MERCURE DE FRANCE.
conduit. L'Officier Eſpagnol, qui commande dans
la ville , s'eft oppofé , autant qu'il étoit en fon
pouvoir , à cette violence . Il a fait tirer fur les
Anglois , & il y en a eu près de cent cinquante
tués ou bleffés. Cependant ils n'ont pas laiffé de
reprendre le Navire dont l'Armateur François s'ésoit
rendu maître.
Les fecouffes de tremblemens de terre continuent
de fe faire fentir en divers endroits du Portugal.
Sur la fin du mois dernier elles ont été trèsfréquentes
à Vireu . Il y en eut une violente le 28
à Barcellos. Depuis le 4 jufqu'au 9 de ce mois , on
en a effuyé plufieurs à Cafcaes, à Cintra, à Colares
& à Ocyras. Celle du 8 renverfa pluſieurs maiſons
à Sezimbra.
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , le 28 Décembre.
Le 15 la Chambre des Communes accorda cinquante
- cinq mille Matelots pour le ſervice de la
Flotte Royale , en y comprenant onze mille quatre
cens dix-neuf Soldats de Marine. Elle réfolut
en même temps qu'il feroit alloué quatre livres
fterlings par mois pour chaque homme, la dépenſe
de l'artillerie étant compriſe dans cet article. Le
17 elle décida qu'une taxe de quatre ſchelings par
livre fterling , feroit levée fur les terres.
Les ouvriers des mines de Redbrook , & les
charbonniers de la forêt de Déan , s'attrouperent
tumultueufement il y a quinze jours , & pillerent
plufieurs navires chargés de grains.
Le Baron Théodore de Neuhoff , qui après
avoir tant fait parler de lui , étoit prefque entiérement
oublié , vient de terminer les jours dans la
ป
JANVIER. 1757 . 213
prifon du Fleer , où il a éprouvé , pendant les deux
dernieres années de fa vie , la plus affreuſe miſere.
· La Chambre des Communes accorda le 22 au Roi
douze cens treize mille fept cens quarante-fix livres
fterlings pour l'entretien de quarante - neuf mille
fept cens quarante- neuf hommes de troupes de
terre , en y comprenant quatre mille huit invalides
; quatre cens vingt - trois mille neuf cens
foixante-trois livres fterlings pour les garnisons de
Gibraltar & des Colonies de l'Amérique ; quarante-
fept mille foixante pour les Officiers Généraux
, & pour l'Etat Major ; vingt - trois mille trois
cens trente - cinq pour les troupes Heffoiffes , &
quatre cens trente- trois mille vingt- cinq pour les
troupes Hanovériennes. Les troupes Heffoiffes
ont enfin quitté leur camp pour prendre les quartiers
d'hyver que le Parlement leur a affigné dans
les villes de Saliſbury , de Wincheſter & de Southampton.
On fe propofe de lever inceffamment
deux nouveaux régimens de Montagnards Ecoffois
. Les nouvelles de l'Amérique continuent d'être
défagréables. On a appris que les Chiroquois ,
qui venoient de renouveller leur alliance avec les
Anglois , s'étoient faifis par furpriſe d'un Fort
qu'ils avoient permis de conftruire fur leur terri
toire.
FRANC E.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
LE 13 Décembre , le Parlement qui avoit reçu
les ordres du Roi par M. le Marquis de Dreux ,
Grand Maître de Cérémonies , s'affembla pour
le Lit de Juftice , que Sa Majesté avoit réfolu
216 MERCURE DE FRANCE.
de tenir. M. de Lamoignon , Chancelier de France
, accompagné d'un grand nombre de Confeillers
d'Etat & de Maîtres des Requêtes , fe
rendit au Palais . Les Maréchaux de France , s'y
rendirent en corps avec toute la Connétablie.
Vers les neuf heures & demie du matin , le Roi ,
qui avoit couché à la Meute , partit de ce Château ,
ayant dans fon carroffe Monfeigneur le Dauphin ,
le Duc d'Orléans , le Prince de Condé & le Comte
de Clermont. Sa Majefté étoit accompagnée d'un
nombreux détachement de fes Gardes du Corps ,
d'un détachement de cinquante Gendarmes de fa
Garde , de pareils Détachemens de la Compagnie
des Chevaux- Legers , & des deux Compagnies
des Moufquetaires. Devant le carroffe de Sa Majefté
étoit le vol du Cabinet. Le Roi arriva fur les
dix heures & un quart à la Sainte Chapelle ,
où les Maréchaux de France , les Chevaliers des
Ordres , les Gouverneurs & Lieutenans - Généraux
de Provinces , s'étoient affemblés pour l'attendre .
Le Prince de Conty & le Comte de la Marche
y avoient auffi devancé Sa Majefté. Elle monta
les degrés , précédée de fa Cour , au fon des
Trompettes , Hautbois , Fifres & Tambours de
la Chambre . Deux Huiffiers de la Chambre portoient
leurs Maffes devant le Roi . L'Abbé de
Vichy-Chamron , Tréforier de la Sainte Chapelle ,
à la tête des Chanoines , préſenta au Roi la vraie
Croix à baifer , & le complimenta. Le Roi entendit
la Meffe , qui fut célébrée par l'Abbé
Châtelain , Chapelain de Sa Majefté , & pendant
laquelle on exécuta le Motet , Laudate Dominum
in Sanctis ejus , de la compofition du ſieur Bréval ,
Maître de Mufique de la Sainte Chapelle . Lorfque
le Roi eut entendu la Meffe , quatre Préfidens
& fix Confeillers , députés par le Parlement , vinrent
JANVIER. 1757. 217
accoururent à Versailles. Heureufement cette bleffure
, dont l'étendue avoit effrayé , étant peu profonde
, n'a eu aucune fuite fâcheufe , & a été
promptement cicatrifée . Le Roi a envoyé des
lettres d'attribution à la Grand' Chambre du Parlement
de Paris , pour inftruire le procès de ce
fcélérat . Sa Majefté a été purgée le 9 , & s'eft
levée l'après- midi en très bonne fanté. Le 10
les Députés des Etats de Bretagne eurent audience
du Roi . Ils furent préfentés à Sa Majefté par M.
le Duc de Penthievre , Gouverneur de la Province
, & par M. le Comte de Saint- Florentin
Miniftre & Secretaire d'Etat . La Députation étoit
compofée , pour le Clergé , de l'Evêque de Quimper
, qui porta la parole ; du Comte de Morant ,
Meftre de Camp , Lieutenant du Régiment de
Dragons de la Reine , pour la Nobleffe , & du
fieur de Prévin , Maire de la ville de Nantes , pour
le Tiers Etat . Le 11 , le Roi dîna en public
en robe de chambre dans fon grand Cabinet.
Sur les neuf heures du foir , Sa Majesté reçut
les révérences des Dames de la Cour . Hier le
Roi s'eft habillé , & a tenu confeil d'Etat . La
Famille Royale & la nation ont fait fuccéder aux
pleurs & aux inquiétudes , les plus vifs tranſports
de joie ; & les Eglifes ne retentiffent que d'actions
de graces.
Sa Majefté , la furveille de ce déſaftre , avoit
fait la cérémonie de recevoir Chevaliers de l'Ordre
de Saint Louis le Prince de Robecq , Brigadier ,
Colonel du Régiment d'Infanterie de Limofin ; le.
Marquis de Cambis , Brigadier , Meftre de Camp
Lieutenant du Régiment de Cavalerie de Bour
bon ; le Prince de Rohan , Colonel d'un Régiment
d'Infanterie , le Comte de Civrac , Colonel
du Régiment Royal des Vaiffeaux ; le Comte du
K
218 MERCURE DE FRANCE.
·
Châtelet-Lomont, Colonel du Régiment de Navarre
; le Comte de Montmorency- Laval , Colonel
du Régiment de Guyenne ; le Comte d'Eſtaing ,
Colonel du Régiment de Rouergue ; le Marquis
de Chaftelux , Colonel du Régiment d'Auvergne
; le Comte de la Tour- Dupin , Colonel dans
le Corps des Grenadiers de France ; le Marquis
de Saint Chamond , Colonel d'un Régiment
d'Infanterie , le Comte d'Uffons - de Bonnac , Réformé
dans le Régiment de Briffac ; le fieur de Laubepine
, Meftre de Camp Réformé à la fuite du
Régiment de Cavalerie de Bauvillier ; le Comte
de Bethune , Meftre de Camp du Régiment
Royal Pologne , Cavalerie , le Marquis de Clermont-
Tonnerre, Capitaine au Régiment du Meftre
de Camp Général de la Cavalerie , avec rang
de Meſtre de Camp ; le Compte de Fumel , Meftre
de Camp d'un Régiment de Cavalerie ; le
Marquis de Caraman , Meftre de Camp d'un Régiment
de Dragons ; le Marquis de Cruffol-d'Am--
boife , Capitaine- Lieutenant des Chevaux- Légers
de Berry ; le fieur Fargès ; Capitaine dans le Régiment
de Cavalerie de Harcourt , avec rang de
Meſtre de Camp ; le Comte de Saint - Chamans
Premier Cornette des Chevaux- Légers de Bourgogne
; le Marquis de Janfon , Enfeigne des Gendarmes
d'Aquitaine ; le fieur du Hamel de Maifoncelle
, Lieutenant -Colonel du Régiment de
Cavalerie de Montcalm ; & le Marquis de Chaftenai
, Moufquetaire , ci-devant Enfeigne des
Gendarmes Anglois. Le 10 , jour de l'audience
des Députés des Etats de Bretagne , le Roi reçut
auffi Chevalier de Saint Louis le Comte de Morant
, Député de ces Etats pour la Nobleffe , auquel
Sa Majesté avoit accordé précédemment la
Croix
>
1
1
FEVRIER. 1757.
219
#
Le Roi a nommé Lieutenant-Général de fes
Armées le Prince Louis de Wirtemberg , Maréchal
de Camp , Meftre de Camp d'un Régiment de
Cavalerie Allemande. Sa Majefté a accordé le
grade de Brigadier de Cavalerie au Comte de Lameth
,Meftre deCamp d'unRégiment de Cavalerie.
Elle a donné la Brigade , vacante dans le Régiment
Royal des Carabiniers par la retraite du
Chevalier de Montmorency , au Vicomte de
Dutfort , Meftre de Camp Réformé de Cavalerie
; celle qui vaquoit par la retraite du Comte
de Buffy - Lameth , à M. de la Tour , Lieutenant-
Colonel de la Brigade ci - devant Braffac ;
& celle dont le Marquis de Braflac s'est démis ,
à M. Pinon- de Saint - Georges , Capitaine dans
le Régiment du Colonel Général de la Cavalerie ,
avec rang de Meftre de Camp.
Monfeigneur le Dauphin prit féance le 15 Jan
vier au Confeil d'Etat.
Les Prévôt des Marchands & Echevins terminerent
le 15 la Neuvaine qu'ils ont faite dans l'Eglife
de Sainte Géneviéve , où le concours des
Citoyens de cette Capitale & la ferveur de leurs
prieres ont marqué tout leur amour pour la perfonne
du Roi , & le 16 , ils affifterent dans la
même Eglife à une Meffe folemnelle , fuivie du
Te Deum , en action de graces de l'heureux &
prompt rétabliſſement de la fanté de Sa Majeſté.
Le Roi étant parfaitement rétabli , entendit
le 16 de ce mois la Meffe dans la Chapelle. On
y chanta le Te Deum , de la compofition du
fieur Rebel , Surintendant de la Mufique de la
Chambre de Sa Majesté . Cette Hymne fut entonnée
par l'Abbé Gergoy , Chapelain ordinaire
de la Chapelle-Mufique , revêtu du Surplis &
de l'Etole .
Kij
226 MERCURE DE FRANCE .
Le même jour , le Roi fit l'honneur à la ville
de Rheims de recevoir fes Députés , qui complimenterent
Sa Majefté for l'heureux rétabliffement
de fa fanté . Ils furent préſentés au Roi
par M. le Comte de Clermont , Prince du Sang ,
Gouverneur de la Province de Champagne , &
par M. le Comte de Saint- Florentin , Miniftre &
Secretaire d'Etat . Les Députés étoient MM . Rogier
, de la Salle - de l'Etang , de Bourgogne , &
Mopinot-de la Chapotte , Capitaine de Cavalerie
au Régiment Dauphin.
Le 19 les Députés des Etats d'Artois eurent
audience du Roi , & furent préfentés à Sa Majefté
par M. le Duc de Chaulnes , Gouverneur de la
Province, & par M. le Comte d'Argenfon , Minif.
tre & Secretaire d'Etat. La Députation étoit compofée
, pour le Clergé , de l'Evêque de Saint-
Omer , qui porta la parole ; du Marquis de Creny
, pour la Nobleffe ; & du fieur De Canchy ,
Maire d'Atras , pour le tiers Etat.
Le Roi a accordé au Duc de Bouillon la permiffion
de lever dans le Duché de Bouillon ,
pour le fervice de Sa Majefté , un Régiment d'Infanterie
de deux Bataillons , fur le pied étranger ,
dont le Prince de Bouillon , fon petit fils , a été
nommé Colonel.
Sa Majefté ayant permis au Corps de fa Mufique-
Chapelle , de célébrer fa convalefcence par
un Te Deum chanté dans la Chapelle du Châ
teau , ce Corps s'eft acquitté le vingt de ce devoir.
La Reine & la Famille Royale ont affifté
à cette cérémonie. L'Abbé Gergoy , Chapelain.
ordinaire de la Chapelle-Mufique , a entonné
P'Hymne . Le Motet étoit de la compofition , &
a été exécuté fous la direction du hieur Mondonville
, Maître de Mufique de la Chapelle,
FEVRIER. 1757. 22
Le Roi a fait remettre cent mille écus aux Curés
de Paris , pour être diftribués aux pauvres de leur
Paroiffes.
La nuit du 17 au 18 Janvier , le fcélérat
qui a ofé attenter à la vie du Roi , fut amené
de Verfailles à Paris. Il a été mis à la Concier
gerie dans la Tour de Montgommery. Cet affaffin
a été efcorté par des Sergens & des Gre→
nadiers des Gardes Françoises , la bayonnette au
bout du fufil , leurs Officiers à cheval , ainfi que
par les Gardes de la Prevôté de l'Hôtel. Il étoit
dans une gondole accompagné d'un Lieutenant ,
d'un Exempt , de deux Gardes & du Chirurgien
de la Prevôté. La gondole étoit fuivie de deux.
caroffes , dans l'un defquels étoit un prisonnier
avec deux Gardes .
· Pendant le cours de l'année derniere , il eft
mort à Paris dix - fept mille deux cens trente - fix
perfonnes il s'y eft fait quatre mille fept cens
dix mariages , & vingt mille fix baptêmes : le
nombre des enfans trouvés a été de quatre mille
fept cens vingt - deux.
On mande de Calais , que les Capitaines Caron
& Bachelier , qui commandent les Corfaires
le Prince de Soubize & le Saint-Louis , de Dunkerque
, ont pris & ont conduit dans ce premier
Port les Navires Anglois le Château d'Edimbourg
, de 160 tonneaux , chargé d'huile , & le
Guillaume , de 100 tonneaux , dont la cargaifon
eft compofée d'oranges , de citrons , de limons
& de raifins .
Les mêmes Corfaires ont pris , & ont fait conduire
à Fécamp un troifiéme Navire Anglois appellé
le Nanfey Betty , de 150 tonneaux
chargé de farines , de fucre , de tabac , de draps.
& d'autres marchandifes.
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
Le Navire Anglois la Concorde , de 250 tonneaux;
chargé de tabac & de fer , a été pris par
le Corfaire le Poftillon , de Morlaix , qui l'a fait
conduire à Cherbourg.
"
Il eſt arrivé à Saint- Vallery en Caux un Senaw
'Anglois , d'environ 100 tonneaux qui a été
pris par le Corfaire la Sainte- Barbe de Morlaix
, & qui eft chargé de tabac , de brai & de
goudron.
Le Corfaire le Machault , de Granville , commandé
par le Capitaine Magnonnet , y a fait conduire
le Navire Anglois le London , de Poole ,
de 130 tonneaux , chargé de vin , de fel ,
d'orange
& de citrons , dont il s'eft emparé.
Ön écrit de Morlaix , que le Corfaire la Ci
gale , de Saint-Malo , y a fait conduire les Navires
Anglois le Luk , de 180 tonneaux , chargé de
tabac & de fer , & le Rodalan , de 120 tonneaux ,
chargé de diverfes marchandifes.
Le Navire Anglois le Neptune , de Boſton ,
chargé de quatorze cens quintaux de morae , a
été pris par le Capitaine Laurent Hirigoyen ,
commandant le Corfaire le Saint -Jean- Baptifte ,
de Bayonne.
Un autre Bâtiment Anglois appellé le Friendfip
, de 60 tonneaux , chargé de faumon , ayant
été jetté par le mauvais temps fur la Barre de
Bayonne , a été conduit en ce Port par le nommé
Sallenave , Pilote Lamaneur.
Le Corfaire l'Aimable Dauphin , de Saint-
Jean- de- Luz , s'eft emparé d'un Navire Anglois
qui eft arrivé au Paffage , & dont la cargaison eft
compofée de 180 boucauts de tabac .
On apprend par des lettres écrites de la Ciotat
, qu'il y eft arrivé un Navire Anglois , qui
avec fa cargaifon eft eftimé environ trois cens
FEVRIER. 1757 . 223
mille livres , & qui a été pris par le Corfaire le
Fleuron , de Marfeille , dont eft Capitaine Jean-
André Arnoux.
On apprend par des lettres écrites de Saint-
Malo , que le Corfaire la Vengeance , de ce Port ,
y eft rentré avec le Navire le Grand Alexan→
dre , de Nantes , de 350 tonneaux , armé de 14
canons , chargé de fucre , de café , de coton &
d'indigo , qu'il a enlevé au Corſaire Anglois le
Terrible , de Londres , de 24 canons & de 202
hommes d'équipage , dont il s'eft auffi rendu
maître , & qui a été conduit à Morlaix . Le fieur
Bourdas , Capitaine de la Vengeance , ayant été
tué dès le commencement du combat , le comman→
dement eft échu au fieur de Breville , qui , par
fa bravoure & fa belle manoeuvre , a mis ces
deux bâtimens dans l'impoffibilité de lui échapper.
On mande de Marfeille , que le Capitaine
Pierre-Antoine Martiche , qui commande le Corfaire
le Grand Alexandre , de ce Port , y a conduit
un Navire , dont le Capitaine a déclaré que
le chargement , qui eft eftimé plus de quinze
cens mille livres , appartient aux Anglois.
Le 20 Janvier , les Actions de la Compagnie
des Indes étoient à quinze cens deux livres , dix
fols les Billets de la premiere Loterie Royal , à
neuf cens foixante ; ceux de la troifieme Loterie
à fix cens quatre-vingts. Ceux de la feconde Lote
rie n'avoient point de prix fixe.
Κίν
224 MERCURE DE FRANCE.
BÉNÉFICES DONNÉS.
SA Majefté a donné l'Abbaye d'Humblieres ,
Ordre de Saint Benoît , Diocèle de Noyon , au
Prince Camille de Rohan , & l'Abbaye de la Chalade
, Ordre de Cîteaux , Diocèfe de Verdun ,
à M. l'Abbé de Broglie.
Le Roi a donné l'Abbaye Réguliere de Corneux
, Ordre de Prémontré , Diocèle de Befançon
, à Dom de Belloy , Religieux du même Or
dre , & Prieur de Bellofane , & celle de Puy
d'Orbe , Ordre de Saint Benoît , Diocèfe de Langres
, à la Dame Caillet , Prieure de cette Maifon .
SUPPLEMENT
A L'ARTICLE CHIRURGIE.
NOUouSs avons annoncé le mois dernier l'établiffement
de l'hôpital de M. le Duc de Biron , &
promis de rendre au Public le compte le plus
exact & le plus fidele des maladies & traitemens
par les dragées du fieur Keyfer. En conféquence
voici le compte du premier traitement fait fous
les yeux de MM. Morand , Guerin , Faget , du
Fouard , & autres..
EXTRAIT des Regiftres de l'hôpital de M.
le Duc de Biron.
Le 18 Novembre 1756 , il entra dans ledit hôpital
douze foldats du Régiment des Gardes . Nous
croyons en devoir rapporter les noms , l'état où
FEVRIER. 1757. 223
ils étoient lors de leur entrée & leur guérifon
, le tout attefté par MM . les Chirurgiens
ci- deffus , fuivant leurs certificats déposés dans les
archives dudit hôpital.
Premier malade . Le nommé Briffon avoit une
ch..... depuis trois mois & plufieurs ch .....
& un engorgement confidérable aux glandes inguinales
des deux côtés , eft forti le 28 Décembre
1756 entiérement guéri , & ne reffent plus
aucune incommodité.
Deuxieme malade. Le nommé Bellerofe avoit
des puftules répandues fur toutes les parties du
corps , à la fuite de plufieurs accidens vénétiens ,
eft forti le même jour entiérement guéri .
Troisieme malade. Le nommé S. Julien avoit
un ch .. , confidérable qui rongeoit le filet , eft
forti le même jour entiérement guéri .
Quatrieme malade. Le nommé Piot avoit des
douleurs confidérables à la tête , un affoupiffement
continuel , des bouffiffures , une ſurdité furvenue
à la fuite d'un bubon rentré , eft forti le
même jour entiérement guéri , & a recouvré l'entendement.
Cinquieme malade . Le nommé d'Amour avoit
un phim... & plufieurs ch... eft forti le même
jour entiérement guéri .
Sixieme malade. Le nommé Vermenton avoit
deux p... fuppurant , une ch... depuis 4 ans , & un
engorgement dans le canal de l'uretre , qui empêchoit
la libre iffue des urines , entiérement guéri de
la maladie vénerienne & des accidens ci -deflus ;
mais a refté quelques jours de plus que les autres
, pour prendre encore quelques dragées.
Septieme malade. Le nommé Bavoyau avoit
des ch.... & des puftules fuppurantes aux cuiffes
& dans diverfes autres parties de fon corps ,
126 MERCURE DE FRANCE.
eft forti le même jour entiérement gueri.
Huitieme malade. Le nommé Robert avoit
un bubon ou p... chancreux au prépuce , & un
autre plus confidérable à la racine de la V...
avec des puftules aux parties fupérieures de la
cuiffe , eft forti le même jour entiérement guéri.
Neuvieme malade. Le nommé la Vertu avoit
des ch... repandus en diverfes parties , des porreaux
& des crêtes , eft forti le même jour entierément
guéri .
Dixieme malade. Le nommé Simon avoit des
douleurs vagues par tout le corps , pour lesquelles
il avoit été traité inutilement par les remedes
ordinaires , eft forti le même jour , & ne reffent
plus aucune douleur.
Onzieme malade. Le nommé Blondin avoit
des ulceres & des puftules en diverfes parties du
corps , eft forti le même jour entiérement guéri .
Douzieme malade. Le nommé Julien avoit un
phim... & quantité de puftules fur toutes les parties
, eft forti le même jour entiérement guéri.
Tous les états ci-deffus ont été vérifiés , les
traitemens fuivis , & les guérifons conftatées &
certifiées par MM. Faget , du Fouard , Morand,
Guerin & plufieurs autres Docteurs en Médecine
& Maîtres en Chirurgie , qui ont voulu voir.
Ileft aifé d'ailleurs d'examiner les foldats qui
font fortis & que l'on nomme , & après des faits
auffi yrais , auffi authentiquement reconnus , &
expofés au plus grand jour , il feroit bien difficile
, & il y auroit bien de l'entêtement de ſe
refufer à la vérité.
Il faut obferver auffi que les foldats ci-deffus entrés
dans l'hôpital dans la faifon la plus rude , n'ont
eu ni bains , ni diette , qu'ils y ont vécu de viande ,
& bu du vin pendant tout le traitement , & qu'ils
FEVRIER . 1757. 227
F
font fortis avec l'embonpoint le meilleur , fans
reffentir aucune espece d'incommodité , & ont
pu aller faire leur fervice le même jour .
Il est entré le 28 Décembre 1756 , jour de
la fortie de ces malades , onze autres foldats dont
nous rendrons pareillement le mois prochain un
compte auffi fidele.
MORT S.
DAME Marie-Marthe de Saint-Pierre de Saint-
Julien , Epoule de Jean- Charles , Marquis de
Senneterre , Chevalier des Ordres du Roi , &
Lieutenant Général des Armées de Sa Majefté ,
mourut à Paris le 17 Septembre , âgée de 75
ans.
Dame Anne-Victoire de Cambis - de Velleron ;
Epoufe de Meffire François - Fortuné , Comte
d'Herbouville , Meftre de Camp de Cavalerie , &
fous-Lieutenant des Gendarmes d'Aquitaine , eft
morte à Paris le 22 Septembre , âgée de 31 ans.
>
Meffire Jofeph de Guyon de Crochans , Archevêque
d'Avignon , Evêque Affiftant du Trône ,
& Abbé de l'Abbaye de Rocamador en Sicile ,
eft mort le même jour à Avignon , dans la 83ª
année de fon âge. Il avoit été nommé en 1709
à l'Evêché de Čavaillon , & en 1742 à l'Archevêché
d'Avignon.
Meffire N... de Geoffreville , Abbé de l'Abbaye
de la Chalade , Ordre de Citeaux , Diocèfe
de Verdun , eft mort le 24 Septembre , âgé
de 80 ans.
Meffire Ferdinand Florent , Marquis du Châtelet
, qui avoit dans les dernieres guerres un
Régiment de deux bataillons portant ſon nom ,
228 MERCURE DE FRANCE.
eft mort à Besançon le 6 Janvier 1757. Il étoit
l'aîné de la maifon du Châtelet , & defcendoit
en ligne directe de Fréderic ou Ferri dit de Bitche
Duc de Lorraine , qui régna en 1205. Thierri
ouThéodoric fecond fils de ce Prince né en 117f ;
fit bâtir dans fon appanage une fortereffe , que
l'on appella Capelletum , le Châtelet , & qui don-,
na fon nom à la terre ou elle fut bâtie , & à
la pofterité de Thierri , qui fut la tige de la Mai
fon du Châtelet. Cette defcendance eft prouvée
par des titres authentiques tirés du tréfor des
Chartres de Lorraine , par les tombeaux , fceaux ,
nionnoies & autres anciens monumens publics
dont les témoignages ont été recueillis par le
fçavant Dom Calmet , dans la généalogie de cette
Maifon qu'il a compofée en 1741. M. le Marquis
du Châtelet avoit époufé Marie - Emanuelle
de Poitier , iffue de la Maifon Souveraine des
Comtes de Valentinois , & morte au mois de Janvier
1756. M. du Châtelet n'en a point eu d'enfans
; il laffe pour héritier M. le Marquis du
Châtelet, Lieutenant - Général des Armées du Roi,
Grand Croix de l'Ordre de Saint Louis , fon frere
unique.
AVIS.
LE Sieur Cartier , Anglois , donne avis au
Public , qu'il continue à diftribuer avec fuccès fon
Remede pour la guérifon de la Pierre & de la
Gravelle , en vertu d'une Permiffion de M. Senac
Premier Médecin du Roy , & de la Commiffion
Royale de Médecine. Ce Diffolvant qui diffout.
la Pierre dans la veffie & débarraffe les reins &
les autres vifceres de tout fable & gravier , n'eft
compofé que de feules Simples réduites en poudre
FEVRIER. 1757. 229
fans aucune mixtion chimique , comme M. le
Premier Médecin du Roi eft en état de le certifier.
Ce Remede eft agréable au goût & à l'odeur ,
& ne peut faire le moindre préjudice au corps.
Il eft au contraire ftomachique , & plus les malades
en prennent , mieux ils s'en trouvent pour
la gaieté & pour l'embonpoint . Il fe conferve trèslong-
temps , & peut fe tranfporter partout , même
dans les Pays étrangers. On ne sçauroit fixer
au jufte la quantité qu'il en faut pour l'entiere
diffolution de la pierre , elle doit être proportionnée
à la groffeur & à la dureté du caillou .
Tout ce qu'on peut affurer , c'eft que vingt à
trente prifes fuffifent ordinairement pour guérir
la gravelle. Le prix de chaque prife qui pefe deux
gros , eft de trois livres .
L'adreffe du fieur Cartier eft au College de
Narbonne , rue de la Harpe à Paris . On affran
chira les ports de Lettres,
AUTRE.
EAU pour les dents , faite par le fieur Vaccoffain
, Marchand Epicier-Diftillateur à Paris , rue
& vis -à-vis Saint André des Arts , au Mortier d'or.
Cette Eau a la propriété de conſerver & blanchir
les dents , & de diffoudre l'humeur glaireule
qui s'y attache , ce qui les corrode , mange les
gencives , & rend les dents chancelantes. Le prix
de la bouteille eft de douze fols . On diftribue
avec , un imprimé , qui apprend toutes les autres
propriétés de cette Eau , & la maniere d'en faire
ufage,
230 MERCURE
DE FRANCE .
AVIS.
ONN prie M. Tribout, Marchand de Draps
près la pofte aux lettres , de faire fçavoir
à l'adreffe du Mercure de quel endroit il
eft , afin de pouvoir lui donner les éclairciffemens
qu'il a demandés fur l'envoi du
Mercure par une lettre fans date , dans
laquelle il a obmis de mettre l'endroit d'où
il l'a écrit , & le lieu où il defire de recevoir
le Mercure , ou le particulier pour le
quel il s'intéreffe.
APPROBATION
.
J'ai lu , par ordre de Monfeigneur le Chancelier ,
le Mercure du mois de Février , & je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion ,
A Paris , ce 27 Janvier 1757.
GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
VERS à Mademoiſelle L *** , page s
21
Chacun a fa Folie , hiſtoire traduite de l'Arabe , 9
Le Feu & l'Eau , Fable ,
Lettre & Vers à Mademoiſelle R. D. V. àQ , 23,
I
231
Lettre à l'Auteur du Mercure , en lui envoyant
une Lettre d'un Pere à fon Fils , 2.9
Stances à Madame Dup... de Grav.
Vers à M. de Caumartin , 36
38
La nouvelle Mere d'amour , ou l'Amour raiſonnable
,
Fragment d'une Epître ,
39
43
Effai fur la Polygamie & le Divorce , traduit de
M. Hume ,
Vers à Madame d'Argenville la fille ,
Les Loix d'Amour ,
Vers fur la Mort de M. de Fontenelle ,
45
61
63
64
La Mere , l'Enfant & le Chat , Leçon en Vers à
Mademoiſelle la Comteffe d'O ...
Impromptu ,
65
67
Explication de l'Enigme & du Logogryphe du
fecond Mercure de Janvier ,
Enigme & Logogryphe ,
Chanſon ,
ART. II. NOUVELLES LITTERAIRES.
68
69
79
Extraits , Précis ou Indications de livres nouveaux
, 71
Séance de l'Académie des Belles Lettres de Montauban
,
110
ART. III. SCIENCES ET BELLES LETTRES.
Géographie. Lettre à Dom Calmet , fur celle qu'il
vient de donner au fujet de la Terre de Geffen ,
127
Médecine. Mémoire fur les Eaux minérales , 148
Chirurgie.
178
Séance de l'Académie de Besançon , 183
ART. IV. BEAUX - ARTS .
Mufique.
Gravure
185
186
232
S..
Architecture,
187
ART. V. SPECTACLES.
Comédie Françoiſe.
193
Comédie Italienne.
194
ARTICLE VI.
Nouvelles étrangeres ,
195
Nouvelles de la Cour , de Paris ,
&c. 204
ibid.
Edit ,
Bénéfices donnés , 224
Avis divers .
Supplément à l'Article de Chirurgie ,
Morts ,
La Chanson notée doit regarder la page 70.
ibid.
227
228
1
L
"
19.
TJ
De l'Imprimerie de Ch. Ant. Jombert.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Remarque
Le dernier cahier, à partir de la page 217, appartient à la livraison de février 1757.