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1754, 07-09
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MERCURE
DE FRANCE ,
DE DIE AU ROI.
JUILLET. 1754.
SPARGAT
LIGIT
||
UT
"
|5
Chez
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix:
JEAN DE NULLY , au Palais.
PISSOT , Quai de Conty , à la
defcente du Pont-neuf.
DUCHESNE , rue Saint Jacques
au Temple du Goût.
M. DCC. LIV.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
IL NOW YO
AVIS. PUBLICLIBRARY
535284
ADRESSE du Mercure eft à M. MERIEN ,
L
Commis au Mercure , rue des Foffez S. Germain
TILDEN 'FOUNDRAuxerrois au coin de celle de l'Arbre-fec , pour
1905 remettre à M. l'Abbé Raynal .
ASTOR, LENOX
12
Nous prions très-inftamment ceux qui nous adrefferont
des Paquets par la Pofte , d'en affranchir le
port , pour nous épargner le déplaifir de les rebuter ,
& à eux celui de ne pas voir paroître leurs Ouvrages .
Les Libraires des Provinces ou des Pays Etrangers
qui fouhaiteront avoir le Mercure de France de la
premiere main & plus promptement , n'auront qu'à
écrire à l'adreffe ci- deffus indiquée.
On l'envoye auffi par la Pofte aux personnes de
Province qui le defirent , les frais de la Pofte ne
font pas confidérables.
On avertit auffi que ceux qui voudront qu'on le
porte chez eux à Paris chaque mois, n'ont qu'àfaire
fçavoir leurs intentions , leur nom & leur demeure
audit Sr Merien, Commis au Mercure; on leurportera
le Mercure très - exactement , moyennant 21 livres
par an , qu'ils payeront ; fçavoir, 10 liv. 10 f.
en recevant le fecond volume de Juin , & 10 l. 10f.
en recevant le fecond volume de Décembre. On les
Supplie inftamment de donner leurs ordres pour que
ces payemens foient faits dans leur tems.
Onprie auffi les perfonnes de Province à qui on
envoye le Mercure par la Pofte, d'étre exactes à faire
payer au Bureau du Mercure à la fin de chaque femefire
, fans cela on feroit hors d'état de foutenty
Les avances confidérables qu'exige l'impreffion de cet
Ouvrage.
On adreffe la même priere aux Libraires de Province.
On trouvera le Sr Merien chez lui les Mercredi ,
Vendredi & Samedi de chaque semaine.
PRIX XXX
SOL S.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
JUILLET.
1754.
L'ELO GE
DE LA SINCÉRITÉ.
POEME
Qui a remporté le prix de l'Académie de
Pau , en l'année 17543 par M. Lemiere.
N
Ymphes du double Mont , Dieu des
Mufes , filence ;
Je ne veux rien de vous : la Vertu que
j'encenfe
N'a que la Vérité pour guide , pour objet :
Dieux de la fiction , refpectez mon ſujet.
A ij
4
MERCURE
DE FRANCE .
Oui , fur nos premiers ans , Sincérité , tu re
gnes ;
L'homme , dès qu'il eft né , marche fous tes enfeignes
;
Son berceau femble un temple à ta gloire érigé
Qu'on m'amene un enfant , qu'il foit interrogé ,
Son coeur n'hésite point , il vole fur la bouche ,
Chaque réponſe oft fimple , & nous charme &
nous touche ;
Son maintien , fon air feul peint l'ingénuité ;
Avant qu'il la prononce , il dit la vérité .
Précieuſe Vertu , fille de l'innocence ,
O toi qu'on abandonne au fortir de l'enfance ;
Lorfque des paffions , trop promtes à germer,
Le feu féditieux commence à s'allumer ;
Es-tu le don d'un âge , & le rebut des autres ?
Non , tes loix en tout tems peuvent être les nôtres
;
On voit des mortels vrais te fuivre avec ardeur ,
Coeurs hommes par l'âge , purs ,
candeur.
enfans par la
Quelle foule brillante , empreffée , inquiéte ,
Sous ces lambris dorés en tumulte fe jette !
Je reconnois la Cour , ce dédale éclatant ,
La feinte au doublefront y marche en ſerpentant ;
C'est là que tout eft fard , illuſion , ſurface ,
Que l'amitié trahit , & que la haine embraſſe ;
C'est là que l'orgueil rampe , & qu'aux déguifemens
JUILLET.
S
1754.
La folle ambition vend tous les fentimens :
Tu parus cependant fous ce ciel infidelle ,
Rare Sincérité , tu n'y fus que plus belle ;
Tu guidas Philoxene à la Cour de Denis ,
A la Cour de nos Rois les Mornai , les Sullis ,
Ardens à te fervir , fans paffer les limites
Qu'à ton culte ingénu la fageffe a preſcrites .
On
peut , fans rien outrer
, fuivre
par-tout ta loi ,
Et l'oeil de la raifon
n'a jamais
pris pour
toi
Cette aveugle manie , ou dure ou téméraire ,
Qui ne peut rien fouffrir , rien voiler, ni rien taire ;
Caractere importun , par qui tyrannifés
Les efprits font aigris , & les coeurs diviſés ;
Tu fçais paroître nue , & n'avoir rien qui bleffe ,
Libre fans imprudence & ferme fans rudeſſe ;
Tu fçais être par-tout l'organe de l'honneur ,
L'écho de la penſée , & l'image du coeur.
C'est toi qui confondant de lâches artifices ,
Oppofes près des Rois les Burrhus aux Narcif
fes ;
Sur l'autel des flateurs , avec art préparé ,
Le poifon fous l'encens par toi ſeul eſt montré ;
Par toi la vérité fait les plus grands miracles ,
Prêtreffe , fans trépied , tu dictes fes Oracles
Simples , mais plus puiffans que ne fut l'art fubtil
Des Sybilles de Gréce & des fourbes du Nil.
Que vois-je aux champs d'Ivri ! Vaincu par fa
foibleffe ,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Cet immortel Henri s'endort dans la moleffe ,
Le Héros céde à l'home , & le Roi n'eſt qu'amant
;
Quel écueil imprévû ! Quel dangereux moment !
Sully parle ; à fa voix fon Prince avec ſurpriſe
S'éveille , voit les fers , en rougit , & les briſe.
C'eſt toi , Sincérité , que l'on vit quelquefois
Severe & courageafe ofer parler aux Rois ,
Ou pour la vérité contre la flaterie ,
Ou pour l'humanité contre la tyrannie.
Ainfi des conquerans le plus ambitieux
Veut - il , fils d'un mortel , paffer pour fils des
Dieux ,
A cette facrilege & vaine apothéofe
Le fage Califthene eft le feul qui s'oppofe.
Ainfi le jour qu'Augufte , abuſant de fon rang ,
Alloit changer le trône en tribunal de fang ,
Mécene fçut fauver ( zéle inoui peut- être )
La vie aux accufés , & la gloire à fon maître.
Eh ! quelle autre vertu fur la ſociété
Répandit plus de biens que la Sincérité !
En tous lieux , en tout tems , & fous diverfes
faces ,
Elle a même pouvoir , même prix , mêmes graces ;
Par la main d'un ami nous ôtant le bandeau ,
Du devoir à nos yeux elle offre le flambeau ;
D'une voix tour à tour modefte ou tutelaire,
Elle donne ou demande un confeil falutaire ,
JUILLET.
1754 7.
Elle céde au mérite , elle avoue une erreur ,
L'Art eſt ſon ennemi , la Juſtice eſt ſa ſoeur.
Peut- il être fans elle un ami véritable ?
Peut-il être un lien qui foit fûr ou durable
Viens , céleste Vertu , l'artifice pervers
N'a que trop affervi ce parjure univers ;
Brife un joug fi honteux : que ta lumiere pure
Diffipe même en nous l'ombre de l'impofture ;
Que l'homme qui te fuit , change & retourne à
toi ,
!
Que l'enfant qui croîtra , refte épris de ta loi :
Fais- nous paroître enfin toujours tels que nous
ſommes ,
Et conferve ou reprends tes droits fur tous les
hommes.
Ore animum gere.
REMARQUES
Sur quelques Livres nouveaux concernant
La beauté & le bon goût de l'Architecture .
Left fans doute très- avantageux aux
It eft fans beaux Arts que des gens d'efprit
& de
Lettres en deviennent
amateurs , & qu'ils
communiquent
au public les réflexions
qu'ils ont faites fur les moyens
de les per
fectionner
& d'en déterminer
le bon goût ;
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE.
mais parce que ceux qui n'y font point
exercés font rarement affez profonds dans
la pratique pour raifonner bien conféquemment
, il eft auffi fort utile au public
que ceux qui y font initiés faffent appercevoir
la légereté de quelques - unes de
leurs décifions , en fait de beauté conciliée
avec la convenance , pour une facile & folide
exécution.
L'Architecture ne manque pas préfentement
de ce genre d'amateurs qui prétendent
lui donner des principes de bon
goût , fur lefquels ils veulent établir une
beauté réelle & véritable.
M. Esteve , de l'Académie de Montpellier
, vient de publier un Livre intitulé
l'Esprit des beaux Arts , où après avoir
traité de ceux de la parole , des fons & des
mouvemens du corps , il paffe à l'examen
des beautés de l'Architecture , qu'il veut
ramener à quelques principes primitifs &
conftans qui foient l'origine du plaifir méchanique
des fens.
Le projet eft beau & en bonnes mains ;
mais il remarque lui-même que dans la
confufion étonnante des goûts , il eft des contradictions
fingulieres qui rendent difficile de
diftinguer les fentimens vrais des faux . Par
conféquent il eft auffi bien difficile de
faire convenir tout le monde de quelques
JUILLE T. 1754.
9
principes autres que ceux de la nature
des édifices , & de la fin qu'on le propofe.
Ceux - ci fe réduisent à deux , fçavoir la
folidité & la commodité , qui n'ont point de
connexité néceffaire avec la beauté ; car
un bâtiment peut être folide & commode
fans être beau : or la beauté dans ce qui
concerne les Arts , m'a paru le plus fouvent
un effet du préjugé de nation ou
d'éducation qui n'a rien de conftant , parce
qu'elle eft fondée fur la mode , comme je
crois l'avoir prouvé dans ma Differtation
fur les ordres d'Architecture , inférée à la fin
du troifiéme tome de ma Stéreotomie , imprimée
à Strasbourg en 1739 ; & qui fe
vend à Paris , chez Jombert , Libraire ,
rue Dauphine.
En effet fi l'on confidere l'Architecture
dans fon principe à l'égard de la folidité ,
on doit la chercher dans la nature des matériaux
qu'on y peut employer , & que la
terre fournit le plus abondamment dans le
pays qu'on veut habiter ; fi les bois y font
communs & faciles à tranſporter , il eſt naturel
qu'on s'en ferve , par préférence
pour le mettre à couvert des injures de
l'air ; & dans la fupp fition affez ordinaire
que les premiers hommes ont habité
des forêts , c'eſt de l'arrangement des pié-
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
ces néceffaires pour conftruire une cabane
que Vitruve & tous les Architectes , après
lui , ont tiré l'origine de ces manieres
de bâtir en charpente , qu'on a enfuite
imité en pierre , fous le nom des ordres
d'Architecture. Mais comme l'on doit fouvent
habiter des lieux où les bois font
rares , on eft réduit à fe fervir des matériaux
de toute efpéce , de pierre , de terre
cuite façonnée en briques , & même quelquefois
de crues ; alors on n'eft fujet à
aucun de ces arrangemens de pieces de
bois qui formoient des ordres , fans en
excepter celles qu'on employe à faire des
toîts , auxquels on peut fuppléer par des
voûtes , comme l'on fait dans les pays où
les bois font trop rares ; ce qui conftitue
un genre d'édifice tout différent du premier.
4
D'où il fuit qu'il faut diftinguer de deux'
fortes de bâtimens , fçavoir de ceux qui
font ou en bois , ou en imitation de charpente
, & ceux qui ne confiftent qu'en
murs , cloifons de pierre ou de terre &
couverts de voûtes.
Venons préfentement,à la feconde fin
qu'on fe propofe , qui eft la commodité . Il
eft évident qu'à cet égard il n'y a point de
principe conftant , puifque la forme des bâtimens
doit varier ; 1º. fuivant les maté
JUILLE T. 1754. II
riaux du pays ; 2 ° . fuivant les climats où
ils font , chauds , ou froids , ou tempérés ;
3°. fuivant leur pofition à l'égard de l'horizon
, pour s'expofer ou fe cacher au foleil
ou aux vents les plus incommodes &
fréquens , ou fe préfenter à ceux qui font
utiles pour rafraîchir l'air ; 4°. fuivant
leur fituation à l'égard du fol , qui peut
être plan , de niveau , ou incliné , & où l'on
doit profiter de la vûe d'un beau paysage ,
ou éviter celle du difgracieux ; 5º . fuivant
les ufages auxquels on les deftine ,
l'état , les facultés & les emplois de ceux
qui les doivent occuper ; 6°. fuivant la
mode , non feulement des lieux , mais encore
des tems , parce qu'elle varie de jour
en jour dans le même pays , plus encore
en France qu'ailleurs ; enforte que ce qui
étoit réputé beau & bon il y a moins de
quatre- vingt ans , n'eft plus fupportable
aujourd'hui . J'ai vû depuis ma jeuneſſe
les édifices changer confidérablement dans
les mefures & difpofitions de leurs parties
principales : donc on ne peut y affigner
une beauté & une commodité conftante.
Le fecond Livre qui paroît auffi de-
» puis peu fur le même fujet , eft un Traité
» du beau effentiel , appliqué particuliere-
» ment à l'Architecture , où l'on veut démontrer
phyfiquement & par l'expérien
"
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
» ce , que c'eft des feules proportions harmoniques
que les édifices généralement approuvés
, empruntent leur beauté réelle
» & véritable.
ور
ور
Cette découverte eft fort belle , & digne
d'un Artiſte amateur des Mathématiques ;
mais c'eft faire beaucoup d'honneur aux
Architectes du tems paffé , & au plus
grand nombre du préfent , que de leur
attribuer des principes fcientifiques aux
quels aucun d'eux n'a jamais penfé , pas
même les auteurs , fi on en juge par leurs
écrits , dans lefquels il n'en eft fait aucune
mention .
Scamozzi qui eft un de ces célébres dont
on cite les bâtimens pour exemple de ce
qu'on avance , avec ceux de Palladio , &
quelques autres des plus eftimés , eft celui
qui s'eft le plus piqué de fcience & d'érudition
, qu'il a répandu avec furabondance
dans fon Livre , & qui a le plus
amplement écrit fur toutes les parties d'Architecture
dans un grand volume in-folio
de fept cens pages ( en Italien ) , y a auffi
donné quelque peu de pratique de Géométrie.
Cet auteur faftueux n'auroit pas
manqué d'y révéler fon fecret concernant
l'ufage des proportions harmoniques , dont
il auroit eu occafion de parler à la page.
78 de la premiere partie , lorfqu'il a dit
JUILLET. 1754.
I;
que les proportions des édifices devoient
faire une belle harmonie , comme un concert
de voix ; che facciano bella armonia .....
& in guifa tale que dal concerto che fanno le
parti contulio il corpo , como le voci nella
mufica , & c. où l'on voit qu'il s'en tient à
la métaphore. C'eft apparemment de là
qu'est parti M. Brifeux , pour chercher
dans fes ouvrages des proportions harmoniques
; & plein de cette idée géométrique
, il a trouvé dans les édifices des maîtres
en Architecture , ces fortes de proportions.
C'eſt ainfi qu'un Deffinateur qui
a l'imagination vive , confidérant les variétés
des traces & des contours des raci
nes de buis , d'olivier ou d'érable , ou
d'un caillou ou agathe polis , y trouve
des contours , des figures d'hommes , d'animaux
, d'arbres , de payſages & d'incendies
, que l'on conferve en conféquence
dans les cabinets de curiofités naturelles.
J'ai vu dans la couverture d'une tabatiere
de caillou du cabinet du Cardinal Schomborn
, une tête de vierge coiffée , & fi bien
exprimée fuivant les repréfentations les
plus ordinaires , qu'on a lieu de douter fi
l'art n'y a point opéré .
Au refte , il eft affez naturel que dans
un grand nombre de combinaiſons des parties
& des mefures des bâtimens eftimés ,
14 MERCURE DE FRANCE.
il s'en trouve par hazard qui foient entr'elles
en proportion harmonique.
Quoique je fois de moitié avec Perrault
fur l'infuffifance des proportions pour
établir une beauté réelle , je ne veux pas
me mettre fur les rangs pour conteſter la
découverte de cette nouvelle caufe de beauté
, je dirai feulement , en paffant , que la
grandeur , je veux dire le volume , y entre
pour beaucoup , comme je crois l'avoir
prouvé dans une lettre inférée dans le
Mercure de France en 1734 , à l'occafion
du Livre de M. le Blanc , fur le goût de
l'Architecture des Eglifes anciennes & nouvelles
, où j'ai fait remarquer que les pyramides
d'Egypte & les obélifques , comme
celui du Vatican , & d'autres ouvrages de
grandeurs extraordinaires , étant proportionnellement
imités en petit , n'ont rien
de beau & d'admirable , ainfi que ces petits
colifichets d'ordres d'Architecture exécutés
fcrupuleufement dans les proportions
les plus approuvées , autour des tabernacles
de nos Eglifes.
Je ne conçois pas non plus comment
certain auteur veut établir la néceffité d'y
obferver des proportions rigides & comme
effentielles à la beauté des ordres d'Architecture
, fur le ridicule parallele de
celles que la nature obferve dans le corps
JUILLE T. 1754. 15
nature ,
nir
humain ; quel rapport y a-t- il d'un homme
à un édifice ? l'un eft l'ouvrage de la
où l'organiſation eft néceffaire
pour en animer les mouvemens auxquels
chacune des parties doit concourir ; l'autre
eft une maffe inanimée qui peut contenos
corps fous toutes fortes de figure
concave , avec lequel elle n'a pas même
le rapport des habillemens ; & quand on
voudroit en tirer une comparaifon , il feroit
encore vrai de dire qu'ils n'en feroient
pas moins affujettis à la mode
puifque celle des habits eft variable à l'infini
, comme on le voit chez toutes les
nations. Sans fortir de la nôtre , n'eft- il pas
ridicule qu'on eftime beau celui d'une
femme , qui n'apporte que de l'embarras ,
par une étendue fuffifante pour en envelopper
trois ou quatre ? cependant cette
extravagance eft reputée pour une beauté
d'ajustement depuis plus de trente ans.
On penfe de même des bâtimens , plus ils
font grands , plus on leur trouve de beauté
, quoique en cela fouvent fort incommodes
, comme étant plus fufceptibles des
intempéries du froid & des vents pendant
plus de la moitié de l'année , dans
un climat froid comme le nôtre.
Mais faifant abſtraction de la commodité
en faveur d'un air de grandeur qui
16 MERCURE DE FRANCE.
eft une beauté , examinons fi elle eft caufée
par la feule proportion harmonique des
parties de l'habitation .
Premierement les rapports de celles qui
ne font confidérées que par deux dimenfions
, longueur & largeur , ou bien hauteur
, & même par une troifiéme , comme
la profondeur , ne peuvent conftituer une
proportion harmonique qui confifte effentiellement
en quatre termes , où la difference
des deux premiers eft à celle des deux
derniers , comme le premier eft au dernier.
Par la feule expofition de cette définition ,
il eft vifible que s'il fe trouve des proportions
harmoniques dans quelques parties
des bâtimens approuvés , & fur tout
dans le rapport de celles des ordres d'Architecture
qu'on y veut auffi comprendre
ce ne peut être que par un pur hazard ,
parce que leurs nombres en petits membres
, & les diverfités qui y font introduites
, étant comparées entr'elles , y fourniffent
auffi de grandes variétés de différence
; de forte que l'on peut dire que les
combinaiſons y font infinies dans les ouvrages
les plus eftimés. Cette vérité fe
prouve non feulement par l'exemple de
ceux de notre tems qui ont été exécutés
d après les idées de nos auteurs , mais encore
par ceux de l'antique , fubfiftant dans
JUILLE T. 1754 17
des reftes de mafures , ou dans les écrits
qui en ont confervé les proportions , dont
le parallele en a été fait par M. de Chambray.
J'ai circonftancié cette preuve dans
ma differtation critique qui a paru il y a
plus de quatorze ans , dont j'ai parlé cidevant
, à laquelle on peut avoir recours
fi l'on veut s'en convaincre. Donc cette
prétendue feule canfe & origine d'une
beauté qualifiée de réelle & véritable , peut
être conteftée à bon titre .
Quoiqu'en ayent voulu dire quelques
Phyficiens qui ont comparé le plaifir de
la vûe avec celui de la fenfation de l'ouie ,
je n'admets pas que celle - ci qui eft rendue
agréable par les fons , dont les longueurs
des cordes qui les forment font en
raifon harmonique , produife le même
effet à nos yeux , comme l'a cru l'invenreur
du Clavecin oculaire ; il me paroît
évident , par l'expérience , que ce qui eft
un fujet de plaifir pour un de nos fens ,
ne l'eft pas pour les autres . Si la proportion
harmonique eft la feule caufe de la
beauté réelle & véritable , il fera difficile
de la trouver par- tout dans un même bâtiment
or le défaut de cette qualité dans
les parties où ce rapport ne fe trouveroit
pas , terniroit le plaifir qui réfulteroit des
autres , & fuffiroit pour le mettre au rang
18 MERCURE DE FRANCE.
des défectueux , fuivant cet ancien axiome
: Bonum ex integra caufa , malum ex
quocumque defectu.
Le troifiéme des Livres qui paroiffent
depuis peu fur le bon goût des bâtimens
eft celui que le P. Laugier , Jéfuite , a intitulé
Effai fur l'Architecture , qui eft écrit
d'une maniere agréable & intéreffante
pour toutes fortes de lecteurs , même pour
ceux qui ne font point initiés dans cet
art. Il y décide de tout en maître , fuivant
le ftyle & le fyftême de M. de Cordemoy ,
Chanoine régulier , qui donna en 1706
un petit Livre in- 12 de 216 pages , gros
caractere , qu'il n'héfita cependant pas d'intituler
Traité de toute l'Architecture , dont
le R. P. fait l'éloge dans fa préface, comme
du feul digne de fon attention. » Cet au-
» teur ( dit- il ) plus profond que la plupart
>> des autres , a apperçu la vérité qui leur
"» étoit cachée. Son traité d'Architecture
» eft extrêmement court , mais il renfer-
» me des principes excellens , & des vûes
>> extrêmement réfléchiesa . Cet éloge donne
occafion au Lecteur de conclure que
puifqu'il a apperçu ce qui étoit caché
aux Architectes qui l'ont précédé , il a ,
fans doute , donné du nouveau.
ila ,
Cependant c'eſt lui faire plus d'honneur
qu'il ne s'en fait lui - même dans
JUILLE T. 1754 19
fon Epitre à M. le Duc d'Orléans ( premiere
édit. 1706 ) , où il n'annonce fon
petit Livre que comme un Recueil où S. A.
R. verra en peu de mots , & très-clairement ,
ce qu'on trouve difperfé dans les ouvrages
des plus habiles , foit anciens ou modernes.
En effet , il n'y a rien de nouveau qu'un
embarras de divifions de trois différens
modules , imaginés pour une futile précifion
des parties de fes profils , qui n'ont
cependant pas fait fortune , parce qu'ils
n'ont rien de plus beau que ceux des auteurs
d'après lefquels ils font imités ; il
y a même de la diffonance dans fes proportions
, en ce qu'il a ajoûté à la feconde
édition , du rapport des piedeftaux dont
·les différences d'un ordre à l'autre ne font
pas les mêmes que celles des colones &
des entablemens .
Cet auteur n'étoit donc pas capable de
bannir la fâcheuse incertitude qui rend les
régles de l'Architecture comme arbitraires ,
ainfi qu'il l'a cru ; & je doute avec raiſon
qu'on trouve jamais un Architecte qui
réuffiffe dans l'entrepriſe de fauver l'Architecture
de la bizarrerie des opinions , en
nous en découvrant les loix fixes & immuables ,
comme le P. Laugier le fouhaite , parce
que l'objet n'en eft pas fufceptible. Je crois
en avoir donné la raifon dans ma differta20
MERCURE DE FRANCE.
tion citée aux pages 14 , 15 & fuivantes ,
fur le nombre des ordres d'Architecture ,
qui ont été ridiculement multipliés , fans
diverfité fuffifante de mefures & de profils.
Cependant notre Auteur prétend ( dans
fa Préface ) qu'il s'agit d'un art qui doit
avoir , comme les autres , un objet déterminé
, auquel il faut parvenir par une route
qui mene directement au but , qu'elle eſt unique
, qu'il faut la connoître , qu'en toutes
chofes il n'y a qu'une maniere de bien faire ,
laquelle doit être établie fur des principes évidens
, & appliquée à l'objet par des principes
invariables .
Examinons donc quel eft le primitif &
principal objet de l'Architecture ; c'eſt ſans
contredit de fe mettre à couvert des injures
de l'air , comme l'annonce l'étymologie
du mot. Pour parvenir à cette fin , il
ne faut pas d'autre connoiffance que celle
que la nature a donné aux hommes les plus
groffiers , & aux nations que nous appellons
fauvages ; c'eft de faire avec des branches
d'arbres , mutuellement inclinés , un
efpace vuide en prifme triangulaire , couvert
à deux égouts , de feuilles , de paille
ou autres chofes équivalentes , pour empêcher
l'eau de pluye d'y pénétrer , le foleil
de les échauffer , les vents de les rafroiJUILLET
. 1754. 21
dir , ou de les inquieter , ou de les découvrir
, ménageant à une des faces verticales
triangulaires une porte pour y entrer ,
& fi l'on veut , une fenêtre à fon oppofé
pour l'éclairer ; c'est encore ainfi que font
faites nos tentes de campagne pour la guerre
, avec cette différence , qu'elles font ordinairement
de toile pour être plus facilcment
tranfportées .
Voilà , fans contredit , le principal objet
de l'Architecture , pleinement atteint par la
voye la plus directe , par des principes évidens
& invariables ; en effet ils fe réduifent
tous à celui de mettre les hommes bien à

couvert de la playe du chaud & du
froid , & folidement contre les efforts
des vents qui agiffent avec violence pour
renverfer de tels édifices. Les autres objets
qu'on peut envifager dans leur conftruction
, comme la commodité & la beauté
du logement , n'y font pas effentiels ; ce ne
font que des acceffoires aufquels on ne
peut affigner de principes évidens & invariables.
Premierement , quant
› quant à la commodité
elle doit varier fuivant les befoins différens
de toutes les conditions , les facultés &
les ufages du pays qu'on habite , comme
je viens de le dire. Secondement , quant
à la beauté , je n'hésiterai point de dire
22 MERCURE DE FRANCE.
qu'elle eft arbitraire , & un effet du préjugé
de l'éducation & de la nation : je
crois l'avoir bien prouvé dans la differtation
citée ci- devant ; je vais feulement y
ajoûter une preuve de fait : c'eft que ce qui
ravit nos Architectes & amateurs en Europe
, ne fait aucun plaifir aux Chinois
qui ne font cependant ni des ftupides ni
des fauvages en fait de goût pour les décorations
, puifque nous recherchons avec
avidité leurs ouvrages en ce genre.
On voit dans le 27 tome du recueil
des Lettres édifiantes & curienfes , ce qu'on
penfe à la Chine de nos ordres d'Architecture
, par ce qu'en dit le Frere Attiret ,
Jéfuite , habile Peintre & Architecte de
la Cour de Pekin . » Il ne faut
pas vanter
>>aux Chinois ( dit-il ) , l'Architecture Grec-
» que & Romaine , & leur parler des di-
» vers ordres dont la combinaiſon & les
» régles nous enchantent ; ce monde Afiatique
eft un monde à part ; cepen-
» dant ( ajoûte-t- il ) fi mes yeux & mon
goût , devenus un peu Chinois , ne font
pas trompés , ce monde avec lequel nous
communiquons fi peu , a des graces
» dans fon Architecture , de la délicateffe
» dans fa maniere de décorer , de l'intelligence
dans la diſtribution de fes ap-
"partemens. pis .
"
JUILLET. 1754. 23
1
Il eſt donc bien prouvé que le plaifir
mêlé de transports ( Préface , p. 9. ) , d'enthoufiafmes
, de raviſſemens & d'extafes que
cauſe au R. P. Laugier la vûe des ordres
d'Architectures en certaines proportions ,
ne vient pas d'une beauté intrinfeque qui
feroit univerfelle , mais de l'effet d'un
préjugé de nation , d'éducation & d'habitude
de voir & entendre louer une chofe
plutôt qu'une autre ; c'eſt ainſi qu'on remarque
affez fouvent que des gens qui
avoient regardé un ouvrage affez indifféremment
du premier coup d'oeil , s'éforcent
d'y trouver de l'art & des chofes
merveilleuſes , lorfqu'on leur a dit qu'il
fort des mains d'un grand maître.
Je le répete ; fi la beauté des ordres
d'Architecture leur étoit intrinfeque , ou ,
comme quelques- uns le difent , réelle &
véritable , elle feroit univerfellement &
conftamment reconnue en Afie comme
en Europe.
Or fans fortir de chez nous , n'eft- il
pas vrai qu'on a ceffé de les imiter dans
les Gaules , lorfqu'il s'eft agi d'édifier les
Eglifes & autres bâtimens les plus confidérables
? On a donc crû pendant plufieurs
fiécles , avoir quelque chofe de mieux &
de plus agréable à préfenter aux yeux les
plus éclairés de ces tems , pendant lef24
MERCURE DE FRANCE.
quels on a fubftitué à ces ordres ſi vantés
& connus auparavant , l'Architecture ар-
pellée gothique , moderne ou morifque :
c'étoit ( dit-on ) des fiécles barbares ; c'eſt
beaucoup trop dire puifqu'on y reconnoît
des parties admirables. M. de Cordemoy
& fon difciple , le P. Laugier , fi dévoués
à l'antique , n'ont pu s'empêcher d'admirer
dans cette moderne , de la hardieffe , des
belles proportions , de la délicatefle , &
une exécution admirable. » Peut- on ( dit
» ce Pere , p. 5. ) ne pas admirer la hardieffe
des traits , la délicatefle du ci-
» feau , l'air de majesté & de dégagement
» que l'on remarque dans certains mor-
» ceaux , qui par tous ces endroits ont
quelque chofe de defefpérant & d'inimi-
» table ?
">
Quant à la folidité , malgré la légereté
apparente , elle eft bien prouvée par le
grand nombre de monumens qui nous en
reſtent depuis plufieurs fiécles , dans prefque
toutes les grandes villes du Royaume
& des pays circonvoifins : telles font
la plupart de nos églifes cathédrales &
autres qui fubfiftent encore dans leur
premier état , & qu'on voit toujours avec
plaifir , quoique l'ancienne Architecture
ait repris le deffus.
Cependant cette mode de bâtir , qui
avoit
JUILLET. 1754. 25
que
avoit fi bien réufli & regné pendant plu
fieurs fiécles , a eu le fort de toutes les modes
; on l'a quitté pour revenir à l'ancienne
Grecque & Romaine , qui doit peutêtre
fon retour à une efpece de droit de
nouveauté , par une longue interruption
de la domination des Romains qui avoient
laiffé peu de monumens dans les Gaules
de leur maniere de bâtir ; mais dès que
leurs Architectes y font revenus avec quel .
que crédit , ils ont remis leur architecture
en vogue . En effet c'eft de l'Italie
nous avons eu les auteurs qui ont les premiers
traité des ordres d'architecture depuis
Vitruve , & qui ont formé tous ces profélites
qui fe font copiés les uns les autres ,
que nos Architectes ont pris en telle confidération
, depuis deux cens ans , qu'on
les a regardés comme des législateurs aufquels
il falloit obéir pour faire quelque
chofe de beau. Le préjugé a été fi fort
en leur faveur , qu'on n'a pas ofé examiner
s'il n'y avoit rien de contraire au bon
fens dans ce qu'ils avoient donné pour
modele , en faiſant ufage de tous leurs
ornemens , fans égard aux circonftances &
aux lieux où on les employoit . C'eſt ainſi
qu'on introduifit des frontons , qui font
des images des toîts , dans des lieux couverts
& voûtés , des corniches portant des
B
26 MERCURE
DE FRANCE.
caracteres des égoûts de pluye où elle ne
doit jamais tomber , & dont les grandes
faillies cachent inutilement les nailfances
des voûtes , & offufquent l'habitation intérieure
, en ôtant une partie du jour`; extravagance
qu'on ne peut reprocher à nos
Eglifes d'Archicture Gothique .
Ce ne feroit pas les feuls reproches que
je pourrois faire à cette Architecture Italienne
, fi j'adoptois le goût de notre nouvel
Architecte , quoiqu'il en foit un partifan
déclaré , à l'exception des pilastres
qu'il en veut bannir totalement , comme
des platitudes introduites par l'ignorance :
ce font fes expreffions , aufquelles il ajoûte
qu'il en parle ainfi par une averfion
qui eft née avec lui . On peut donc penfer
judicieufement qu'elle eft antérieure à fa
raiſon , qui n'a dû venir qu'avec l'âge &
il pro- l'expérience. Mais raiſon ou non ,
nonce » qu'on doit tenir pour certain que
l'ufage des pilaftres eft un des grands
» abus qui fe foient introduits dans l'ar-
» chitecture ; qu'on doit les regarder com-
» me une innovation bizarre , qui n'étant
»fondée en nature d'aucune façon , & n'é-
» tant autorisée par aucun beſoin , n'a pû
» être adoptée que par ignorance ; cepen-
» `dant ( continue-t -il ) le goût des pilaf-
» tres a gagné par tout. Hélas ! où n'en
D
JUILLET. 1754. 27
» que
trouve - t - on point ? Les anciens n'ont
»pas été plus fcrupuleux fur l'article
les modernes ; ceux - là même ont
été quelquefois moins délicats que ceux-
» ci , puifqu'ils ont fait des portiques al-
» ternativement mélangés de colomnes &
» de pilaftres ». Ici l'on peut reprocher à
l'Auteur de fe contredire lorfqu'il les appelle
des innovations , puifqu'il reconnoît
qu'ils étoient communs chez les anciens.
On voit auffi par ce difcours qu'il n'a
d'autre raifon pour donner l'exclufion aux
pilaftres que celle de fon averfion naturelle,
qui ne paroît pas fuffifante , contre le goût
général. Il faut quelque chofe de plus pour
le combattre que des imputations d'igno
rance , avancées gratuitement. Ne doit- il
craindre de fe déclarer feul contre tout
pas
le monde à l'abri d'une fi foible autorité ?
Un Poëte Latin difoit , nil ego folus amem ,
qu'il ne vouloit rien aimer tout feul
parce
qu'il auroit lieu de fe défier du mérite
de l'objet aimé que les autres n'apperçoivent
pas. Je crois que l'on doit raifonner
de même fur la fenfation contraire , & fe
défier d'une averfion que perfonne n'a que
le R. Pere ; bien loin de là , qui tombe fur
un objer intrinſequement raifonnable , anciennement
approuvé , fondé en nature , &
dans le befoin , comme je vais tâcher de le
prouver.
Bij
,
2S MERCURE DE FRANCE.
Premierement , que l'ufage des pilaftres
foit fondé dans la nature , je le prouve
par la conftruction de la cabane que notre
Auteur reconnoît , après tous les Architectes
, pour l'origine & le modele des ordres
de l'architecture , laquelle cabane ne peut
être rendue habitable fi l'on ne remplit
les intervalles des poteaux montans , repréfentés
en architecture par des colomnes ,
parce qu'il convient lui-même ( pag. 17 )
» qu'on veut habiter des lieux à couvert &
» non des halles ouvertes ... Dans ce cas ,
( dit-il ) , l'engagement de la colomne
» ne fera point regardé comme un défaut ,
» ce fera une licence autorifée ; mais qu'on
» fe fouvienne que toute licence annonce
» une imperfection , qu'il en faut ufer fo-
» brement dans la feule impoffibilité de
» faire mieux.
"
Il reconnoît donc une néceffité indifpenfable
d'enclaver ces poteaux ; mais ils le
feront toujours mal , s'ils font ronds comme
des colomnes ; car de quelque matiere
que foit le remplage de terre ou de pierre,
il n'empêchera point la communication de
l'air extérieur à l'intérieur de la cabane
s'il ne touche la colomne que par le profil
de fon épaiffeur en retour de furface plane
, quand même la colomne feroit fans
diminution , parce qu'il ne la toucheroit
JUILLET. 1754. 29
que fuivant une ligne droite fans épaiffeur
: il faut donc que ce profil foit creux
pour embraffer la colomne , fuivant une
furface concave qui s'adapte à la convexe ,
pour oppofer un plus grand obftacle au
paffage de l'air entre deux. Mais alors
la colomne fera en partie enfermée dans
l'épaifleur du mur , & fon diametre apparent
étant diminué , n'aura plus de proportion
à fa hauteur : enfin fi elle eft totalement
embraffée dans l'épaiffeur du
mur , elle ne fera plus apparente ; comment
faire , puifqu'on veut s'en faire honneur
, comme d'un ornement à ménager ?
& quand on la cacheroit , il fe trouveroit
encore un inconvénient de folidité au
remplage , en ce que de quelque matiere
qu'il foit , fon épaiffeur venant à diminuer
à rien vers le milieu de la colomne , n'auroit
plus de confiftance fuffifante pour
fubfifter en approchant de la ligne d'attouchement
de la furface du mur.
Pour éviter cet inconvénient , faut - il
mettre le pilier au dehors ? alors la colomne
fera fans fonction à l'égard du toît , &
un ornement fuperflu , puifque le mur intérieur
fera fuffifant pour en fupporter la
charge & l'égoût.
Il ne reste donc d'autre moyen de fe
clorre & de conferver l'apparence des pi-
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
liers , que de les équarrir , pour qu'ils s'adaptent
de toute leur épaiffeur à la cloifon
& paroiffent dans toute leur largeur
laiffant feulement une petite faillie au dehors
, pour cacher ce qui peut le trouver
de défectuofité à la furface du mur , en interrompant
le coup d'oeil de l'alignement :
ainfi voilà les pilaftres fondés dans la nasure
& autorifes par le befoin , contre ce
qu'avance notre Auteur.
Cette expofition doit auffi fervir de réponfe
à la question qu'il fait faire aux
valets & aux fervantes ( pag. 22 ) qui demandent
pourquoi on n'a pas fait les pavillons
du vieux Louvre ( qui font à pilaftres)
comme le reste , qui eft à colomne , du côté
de S. Germain l'Auxerrois. Cette queſtion
eft digne du genre de perfonnes qu'il fait
parler , ne comprenant rien à ce qu'ils
voyent ; car c'eft demander pourquoi ces
parties du Louvre n'ont- elles pas été rendues
inhabitables comme le portique de
la colonade , qui ne peut fervir qu'à fe
promener par un beau tems , puifque de
fon aveu on ne peut pas habiterfous des balles
toutes ouvertes ?
Je prouve , en fecond lieu , que les pilaftres
n'ont pas été adoptés par ignorance,
( comme il le dit page 21 ) , & qu'il n'eft
pas vrai que par tout où on les employe , les
JUILLET. 1754.
31
colomnes y feroient employées avec autant
d'avantage.
Premierement , je viens de montrer que
les colomnes ne peuvent être dans un mur
de cloifon , & ne doivent pas être au dehors
, fuivant les régles du bons ſens :
j'ajoute ici qu'elles ne peuvent être employées
fous des angles faillans fans y
laiffer un porte- à-faux , que l'on ne peut
éviter qu'en y mettant un pilaftre ; ce
genre de défaut qui fut toujours & par
tout intolerable en architecture , parce
qu'il offenfe l'idée de la folidité , qui eft
le premier & le plus effentiel de tous les
principes de l'art de bâtir , eft defagréablement
expofé à la vûe , fous les angles
faillans des entablemens portés par des
colomnes , où ils paroiffent plus ou moins
en l'air hors de l'appui , felon que cet angle
eft aigu , droit , ou obtus , parce que
la diagonale s'alonge dans l'angle aigu , fe
racourçit dans l'obtus , & eft moyenne
dans l'angle droit. Pour m'expliquer plus
clairement , je dois dire que ce porte - à -faux
eft un prifme triangulaire de l'entablement,
qui a pour bafe le triangle mixte formé
par les deux lignes droites des arêtes de
l'architrave ,, qui concourent à l'angle faillant
de part & d'autre des deux faces , &
l'arc de cercle du fommet de la copar
B iiij
32 MERCURE DE FRANCE,
+
lomne , conipris entre les deux points
d'attouchement de ces lignes droites ; la
hauteur de ce prifme eft celle de l'entablement
, & fa longueur à la diagonale
eft celle de fa partie qui eft au - delà de
l'aplomb de la colomne .
C'eft par cette raifon que tous les bons
Architectes mettent des pilaftres fous les
angles faillans de l'entablement , quoiqu'à
la fuite d'une file de colomnes ; tels font Palladio
, Scamozzi , & d'autres , qui ont raifonné
fur les convenances pour éviter ce défaut.
Donc il n'eft pas vrai que les colomnes
foient employées par tout avec autant d'avantage
que les pilaftres , puifqu'en certains
cas elles occafionnent des porte - à - faux
que fauvent les pilaftres. Donc ils font
l'effet d'un raiſonnement judicieux , émané
des loix de la Statique , & non pas de
l'ignorance , comme le prétend notre Auteur
, par une pure averfion déclarée fans
aucune raifon .
D'où il fuit qu'à la tête ou profil d'un
mur qui préſente dans fon épaiffeur deux
angles faillans , on peut encore moins fe
difpenfer d'y mettre un pilaftre plutôt
qu'une colomne , parce que le même portea
-faux s'y trouve double ; c'eft pourquoi
les anciens n'ont jamais manqué à cette
attention , qui eſt , fans doute , la cauſe
JUILLET . 1754. 33
;
qu'on les a appellé Antes , ante murum.
M. de Cordemoy , qui probablement a ſemé
le germe de l'averfion de notre auteur
contre les pilaftres , ne peut s'empêcher
d'en reconnoître la néceffité dans cette circonftance.
Que peut - on répliquer à ces
raifons ? fera-ce celle de notre auteur ,
que les pilaftres ont un air plat ? Rien n'eſt
plus vrai dans le fens littéral ; mais peuton
parler ainfi férieufement dans le fens
métaphorique ? la furface plane n'a- t - elle
pas fa beauté auffi - bien que la cylindrique
, quand elle eft appliquée à propos ? La
' nature , dit- on , a fait les arbres ronds
mais a- t- elle défendu de les équarrir pour
les mettre en ufage dans la charpente , où la
ronde n'eft pas propre à faire des affemblages
? Les architraves font originairement
des piéces de bois équarries , comme l'explique
l'étimologie de ce mot principale
poutre ; cependant elles font auffi belles
dans leur fituation horizontale que les
rondes dans la verticale , parce qu'elles
feroient ridicules fi elles étoient rondes ,
de même que les poteaux corniers , qui font
néceffairement équarris & beaux dans leur:
place. Or quelle différence y a-t - il d'un
poteau cornier à un pilaftre ? c'eſt que l'un
eft fait pour les angles & les piédroits ,
& l'autre eft en fonction d'un poteau de
B.v
34 MERCURE DE FRANCE.
remplage. Mais on inſiſte : la nature , dit
le R. Pere , ne fait rien de quarré ; cette
affertion eſt un peu trop générale : s'il
s'agit des plantes , on en trouvera qui
ont des tiges quarrées , telles font celles
de la claffe des fleurs labiées de M. de
Tournefort , & la plupart de celles à mafque
qui ont quatre faces ; telles font la
fange , le lamium , le phlomis , la'fcrophulaire
, & une infinité d'autres : s'il s'agit
des arbriffeaux , nous avons le cierge.
du Pérou ( où j'ai été , comme l'on fçait
par ma relation ) qui montent , fans branches
, à plus de vingt pieds ; on en trouve
même du genre des euphorbes , qui ont
quatre , cinq , fix & fept pans bien formés ,
comme j'en avois grand nombre à mon habitation
d'Aquin à l'ifle Saint Domingue.
Il n'eft pas donc exactement vrai que la
nature ne fait rien de quarré dans le genre
des plantes ; il eft trop connu qu'en fait
de pierres elle en forme une infinité à
angle droit , par les lits des carrieres qui
fe croifent. Je pourrois même dire plus ,
qu'elle fait des cubes très- exacts ; j'en ai
un petit où l'art n'a eu aucune part .
Le R. Pere n'eft pas mieux fondé dans
les exemples des productions de la nature ,
lorfque pour improuver le renflement des
colomnes , il dit qu'il ne croit pas que la na-,
JUILLET . 1754. 35
ture ait jamais rien fait qui puiſſe l'autorifer ;
s'il avoit lû ma differtation qui eft à la fin
du troifiéme tome de ma Stéreotomie , il
auroit vû à la page 26 , que les palmiſtes
de l'Amérique à Saint Domingue , qui
font des arbres extrêmement droits , ronds
& unis comme des colomnes fans branches
, quoique montans à la hauteur de
cinquante à foixante pieds , font prefque
tous renflés vers le tiers & le milieu de
cette grande hauteur , à peu- près comme
nos colomnes modernes ( dont on peut
cependant condamner le renflement ) ; il
eft affez étonnant qu'un amateur d'architecture
n'ait pas eu connoiffance de l'ouvrage
que je cite , mais feulement de celui
du P. Derand , Jéfuite , fur l'art de la coupe
des pierres ; il auroit peut- être tempéré
fon averfion contre les pilaftres , qu'il trouve
insupportables & vicieux , parce que j'en
avois bien prouvé l'origine & les qualités
dans cette differtation ; ne pourroit-on pas
le rapatrier avec ces piéces fi utiles en
architecture , fur les raifons que je viens
d'alléguer ci - deffus ce feroit une belle
occafion de manifeſter cette noble docilité
dont il a fait profeffion à la fin de fa lettre
aux Auteurs des Mémoires de Trévoux ,
du mois d'Août 1753 , où il dit que fi on
letroupe en erreur , on ne lui trouvera point
d'entêtement . B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
و ر
"
Dans la confiance qu'il parle auffi avec
fincérité , lorfqu'il dit ( préface ) » que fi
>> il releve comme de vrais abus certains
uſages univerſellement reçus , il ne pré-
» tend point qu'on s'en rapporte à fa feule
opinion , qu'il foumet de grand coeur
» à une judicieuſe critique « . Je le prie
de trouver bon que je lui faffe remarquer
que la difpofition intérieure d'une Eglife
qu'il nous propofe pour modéle de conftruction
, eft contraire à celle des premiers
fiécles , quoiqu'il paroiffe vouloir les imiter.
» Mon fentiment ( dit- il ) , ( pag. 222
& 223 ) eft de mettre toujours l'autel
dans le fond du choeur , environné de
»près par le périftile du fanctuaire ; un
» tombeau en eft la forme la plus convena-
»ble , parce qu'elle rappelle l'ancien ufage
» de l'Eglife de célébrer les faints myf-
»teres fur les tombeaux des martyrs , &c.
» les ftales feroient en avant à droite
» gauche. 1º.
à
Je vais
prouver ,
que l'autel n'étoit
point au fond du choeur , comme il l'entend.
2°. Qué dans toutes les Eglifes les plus
confidérables , bâties depuis que le Chriftianiſme
a été en liberté d'exercice , & où
il ne s'étoit pas trouvé de corps de martyrs,
l'autel avoit été fait en forme de table &
JUILLET . 1754. 37
non pas en Cenotaphe , c'est- à- dire en tombeau
vuide ou en façon d'urne fune
raire.
3°. Que les ftales n'étoient point en
avant à droite & à gauche , comme dans
nos nouvelles Cathédrales , mais derriere
l'autel.
Les preuves de la premiere thefe me
rappellent à la difcuffion que j'ai eue avec
M. de Cordemoy , Prieur de la Ferté -fous-
Jouarre , inférée dans les Mémoires de
Trevoux en Septembre 1709 & Septembre
1711 , contre une autre pofition d'Autel
, au centre de la croifée de l'Eglife ,
qui n'étoit pas plus conforme à l'ufage des
premiers fiécles que celle dont il s'agit
actuellement .
}
Avant que d'entrer en preuves , il faut
rappeller
ici un trait de l'hiftoire
de l'Eglife
, connu de tous ceux qui font un peu
inftruits de celle des premiers
Gécles ; fçavoir
, que lorfque le Chriftianifme
délivré
des perfécutions
des Payens , fut autorisé
par la converfion
de Conftantin
, on donna
aux fideles pour lieux de leurs affem-c
blées ces édifices
publics
, qui fervoient
auparavant
de Palais pour
la juftice
, appellés
Bafiliques
, c'eſt - à- dire maifons
royales , qui fervoient
auffi au commerce
, à peu près comme celui de Paris..
->·
38 MERCURE DE FRANCE.
>
Aufone écrivant ( dans le quatrième fiécle
) à l'Empereur Gratien pour le remercier
du Confulat dont il l'avoit honoré
lui dit qu'on faifoit pour lui des prieres
où l'on faifoit auparavant les affaires &
le commerce : Bafilica olim negotiis plena ,
nunc votis votifque pro tua falute fufcep
tis.
Il y avoit des Bafiliques dans toutes
les grandes villes en Orient , & plus
encore en Occident ; on en a vû vingtdeux
en même tems à Rome , dont cinq
avoient été bâties par Conftantin , qui
fervirent enfuite d'Eglifes , & dont quelques
unes confervent encore le nom ,
comme la Bafilique de S. Pierre , de S.
Sauveur ou de S. Jean de Latran , & plufieurs
autres. Cette expreffion eft même ſi
ordinaire dans les écrivains eccléfiaftiques
, qu'elle fignifie en général une Egliſe
de Chrétien , pour la diftinguer d'un temple
de Payen. C'eft ainfi que S. Optat de
Milere comptoit plus de quarante Bafiliques
à Rome de fon tems , quoiqu'il n'y
en eut qu'environ la moitié de proprement
dites. Leur forme étoit un vaiffeau beaucoup
plus long que large , voûté en berceau
, terminé au bout par un enfoncement
hemicirculaire , c'est -à- dire en de
mi-tour concave , au fond duquel étoit le:
JUILLET. 1754. 39
trône du Prince , ou le fiége du juge qui
le repréfentoit , comme le dit expreflément
Vitruve ( Liv. 5. ) : Tribunal eft in eâ ade ,
hemicirculi fchematis minore curvatura formatum
, & les affeffeurs avoient leurs places
à droite & à gauche.
*
Lorfqu'on s'empara de ces Bafiliques
pour l'exercice de la Religion , l'Evêque
prit la place du Prince , & les Prêtres celles
de les Affeffeurs ; alors cette partie fut
appellée le Prefbytere , & plus communément
le Sanctuaire ; au centre duquel
c'eft- à-dire de la concavité du demi cercle
, fut placée la Sainte table , qui fervoit
d'autel où l'on célébroit les faints Myſteres.
Les Eglifes qu'on édifia dans la fuite furent
faites fur le même modele , & l'autel
placé de même , comme il confte par celle
de Tyr , bâtie par l'Evêque Paulin vers l'an
330 , fuivant la deſcription d'un inconnu
qu'Eufebenous a tranfmis dans fon Hiftoire
eccléfiaftique , Sellis in altiffimo loco ad
Prafidum Ecclefia honorem collocatis .....
Altari denique tanquam Sanito Sanctorum in
medio fanctuarii fito , où il faut remarquer
* Il eft dit dans le livre des Conftitutions Apofto
liques , attribué à S. Clément au fecond fiécle , que
le fiége de l'Evêque doit être au milieu , les Prêtres
affis de chaque côté , & les Diacres debour
& légerement habillés.
40 MERCURE DE FRANCE.
qu'il appelle l'Autel le Saint des Saints
dans le milieu du Sanctuaire . Cette difpofition
fut encore continuée dans des Eglifes
élevées fur des plans différens des anciennes
Bafiliques , comme il paroît par
celle de Ste Sophie , achevée par Juftinien ,
environ 230 ans après , dont Paul le Silentiaire
a fait la defcription en vers Grecs ,
traduits par Ducange , ainfi : In media hac
majori concha erat Sanita menfa . [ Azio
TpaTea ] c'est- à- dire au milieu du plus
grand enfoncement , en demi tour concave
, fous le pôle de la voûte en coquille
qui eft en quart de fphere , étoit l'Autel
appellé la Sainte table , laquelle par conféquent
étoit éloignée du fond où étoit le
fiége de l'Evêque , de la longueur du rayon
de l'hemicule, appellé quelquefois l'Abfide,.
d'un mot Grec qui fignifie une arcade , &
plus fouvent une voûte.
Dans les Bafiliques ordinaires où la
voûte de la nef étoit en berceau , le pôle
de la voûte du chevet, appellée concha, étoit
à peu près à la même hauteur que la clef
de cette nef, feulement un peu plus bas,
fuivant le rapport des deux diametres de
la nef & de la coquille , fuppofant les deux.
naiffances de ces voûtes de niveau , comme
elles doivent être ; mais à Sainte Sophie
où il y a un dôme fur la croifée , ce pôle
JUILLET. 1754 41
ou cette clef n'étoit qu'environ au tiers
de la hauteur totale de ce dôme , ſuivant
le profil que nous en a donné Grelot , ' qui
eut l'honneur de préfenter au feu Roi les
deffeins de cette Eglife (à préfent Moſquée
de Turc ) qu'il avoit levée fur les lieux ;
car la clefde la voûte fphérique en niche
n'eft élevéé que de douze toifes ou foixante-
douze pieds , & celle du dôme de trente-
fix toifes ou deux cens feize pieds , ce
qui eft une affez grande hauteur pour avoir
donné occafion à Paul le Silentiaire de dire
en ftyle poëtique , toujours un peu hyperbolique
, parlant du ciboire ou baldaquin
qui étoit fur l'autel, porté par quatre colonnes
d'argent , fupra incontaminatam menfam
vaftum in aerem in menfa turris exurgit,
quadrificis verò arcubus incumbens argenteis
perinde columnis attollitur. Je me crois
obligé d'entrer dans ce détail par deux raifons
; la premiere pour prouver en paffant
que les baldaquins ou ciboires , que le R. P.
Laugier , époufant l'avis de M. de Corde
moy , veut fupprimer ( pag. 221 ) étoient
en ufage dans les premiers fiécles de l'Eglife
, comme je l'ai prouvé dans ma réplique
à la réponſe de M. de Cordemoy ,
dans les Mémoires de Trevoux , Septembre
1711 .
paſſant
La feconde , pour corriger une faute
42 MERCURE DE FRANCE.
ter ,
d'impreffion qui s'eft gliffée dans ce mémoire
à la page 1577 , où l'on a mis fept
pieds au lieu de foixante- douze , c'eſt -àdire
les douze toizes de hauteur trouvées
à la clef de cette voûte en niche , au-deſfus
du pavé de l'Eglife , fuivant l'échelle
des deffeins de Grelot que je viens de cigravés
dans fon voyage de Conftantinople
; ce qui avoit donné occafion à mon
adverfaire de fe divertir à mes dépens , en
m'imputant un raifonnement ridicule fur
l'application du mot vaftum in aerem à
une hauteur de fept pieds où il y devoit
avoir fans erreur Joixante- douze pieds &
au -deffus encore , jufqu'à la clef du dôme
cent quarante- quatre pieds , ce qui peut
'appeller vaftum in aerem , avec Paul le
Silentiaire .
Il eft à propos que les curieux qui ont
le recueil de ces mémoires , foient avertis
de cette faute d'impreffion pour la corri→
ger.
De ces autorités hiftoriques , j'ai deux
conféquences à tirer contre le fentiment
du R. P. Laugier ; l'une en faveur des
baldaquins , comme je viens de le dire ;
l'autre que l'autel , fuivant l'ancien uſage
de l'Eglife , ne doit point être placé aufond
du choeur de la maniere qu'il l'entend ;
car il prend le fanctuaire pour le choeur.
JUILLET. 1754. 43
ce qui a toujours été bien différent ; mais
qu'il étoit entre le fanctuaire & le choeur
proprement dit.
Je dois en fecond lieu prouver qu'à
l'exception de quelques Eglifes où il fe
trouvoit par extraordinaire des corps de
Martyrs , les autels n'ont jamais été faits,
en façon de cenotaphe , c'eft-à-dire tombeau
vuide , ou d'urne funéraire , mais en
fimples tables toutes nues , portées par de
petits piliers , quelquefois par une feule
colonne ; en voici les preuves.
Dans la Liturgie Grecque de l'Eglife de
Jerufalem , qu'on appelle de S. Jacques
( parce que cet Apôtre en a été le premier
Evêque ) , laquelle eft encore obfervée par
les Grecs & Syriens orthodoxes , l'autel eft
appellé la table céleste , cæleftis menfa ; les
Hiftoriens & les Peres des IV , Ve & VI
fiécles de l'Eglife , l'ont appellé de même
du nom de table. On cite fur cela Théodoret
, S. Grégoire de Nice , S. Auguftin ,
S. Leon , S. Ifidore , & Paul le Silentiaire ,
y ajoûtant feulement des épithetes peu dif
férentes , comme la fainte table , la table
mystique , la table de Jesus- Chrift , & jamais
le faint tombeau.
Ces autorités font en trop grand nombre
& trop connues pour qu'il foit néceffaire
de les citer en particulier à un Reli44
MERCURE DE FRANCE .
gieux eftimé par fon érudition & fon élo
quence dans la chaire .
que
Il paroiffoit indifférent de quelle matiere
fuffent ces tables ; il y en avoit d'or
& d'argent , comme celles qui furent données
aux Eglifes par Conftantin ; quelquefois
avec des pierres précieufes , comnie
à Sainte Sophie par Juftinien ; ſouvent
auffi de pierre ordinaire , & le plus anciennement
de bois ; telle étoit , felon la
tradition , celle S. Silveftre fit mettre
( au quatrième fiécle ) à S. Jean de Latran ,
qui n'étoit pas en forme de tombeau , mais
en forme de coffre : per modum arca , dit
le Bréviaire Romain , fur lequel on croit
que S. Pierre a célébré les faints Myſteres.
Il y en avoit de même en Afrique du tems
de S. Auguftin , comme il paroît par ce
qu'il raconte de la mort de Maximien
Evêque de Bagaye , qui étant pourſuivi
par les Donatiftes , fe réfugia fous l'autel
qu'ils lui enfoncerent fur le corps , & l'af
fommerent avec les éclats des planches ,
des bâtons & des poignards : Sub altari quo
confugerat eodem fupra fe fracto ejufque lignis
, aliifque fuftibus ferro etiam cafus . Cependant
ils étoient plus communément en
façon de tables ordinaires , portées par de
petits piliers qui font quelquefois appellés
colonnes , comme parle Paul le SilenJUILLET
. 1754. 45
tiaire en décrivant l'autel de Ste Sophie :
Columnis porro aureis facra menfa ex auro
conflata terga fuftentantur , aureifque perinde
fundamentis incumbit illa , & precioforum
lapidum fulgore variegatur.
Que les autres autels ( à la richeffe près )
fuflent tous de même façon en table ordinaire
, on en a une preuve bien circonftanciée
dans le récit d'un événement fingulier
arrivé au Pape Vigile à Conftantinople
, où il étoit allé pour calmer les troubles
de l'Eglife . S'étant oppofé à un Edit
affiché de la part de Juftinien , cet Empereur
en fut tellement irrité qu'il envoya le
Préteur pour le prendre dans l'Eglife de
S. Pierre , au Palais d'Hormifda , où il
s'étoit retiré pour fe mettre en fureté ;
mais étant informé que cette efpéce de
Grand Prévôt , deftiné à la recherche des
voleurs & des affaffins , venoit à lui fuivi
de foldats armés , il fe jetta fous l'autel ,
environné de quelques Diacres & Clercs ,
que ces foldats écarterent bientôt avec
violence pour l'en arracher , le tirant par
la barbe , les cheveux & les pieds ; mais
comme il étoit grand & vigoureux , il fe
tenoit fi fort aux piliers qu'il en caffa quelques-
uns , de forte que la table tomba fur
lui , & l'auroit fort incommodé fi les
Clercs ne l'avoient foutenue. Alors le peu-

46 MERCURE DE FRANCE.
ple accourut , & le Préteur fut obligé de
fe retirer. C'eſt le Pape lui-même qui le
raconte dans une lettre qu'il écrivit à ce
fujet : Cùm à fancto ejus Altari tračti pedibus
traheremur , columnas tenuimus &Juper
nos ipfa altaris menfa ceciderat.
Donc cet autel n'étoit pas fait en façon
de tombeau , comme l'on veut qu'il foit
aujourd'hui ; il est vrai que dès la fin du
fixiéme fiécle on les paroit de reliquaires
pour les dédicaces , puifque le Pape S.
Grégoire envoya des reliques à Pallade ,
Evêque de Saintes ( vers l'an 590 ) , pour
dédier quatre autels d'une Eglife qu'il avoit
fait bâtir , où il y en avoit treize ; ce que
l'Abbé Fleury met au nombre des cho-
Les remarquables , puifque plus de deux
cens ans après il n'y en avoit ordinairement
qu'un dans chaque Eglife , d'où il
conclut qu'on ne s'en fervoit pas en même
tems. L'époque la plus ancienne en eſt
tirée de la vie de S. Benoît d'Aniane
écrite par fon difciple Ardon , qui parlant
de l'Eglife de S. Sauveur de la même ville
en Languedoc , dit que l'autel y fervoit
d'armoire pour y garder les habits facerdoraux
, & des reliques : Altare illud forinfecus
eft folidum , intùs autem eft concavum
, retrorfum habens oftiolum , quò privatis
diebus inclufa tenentur capfe cum diverfis
JUILLET. 1754. 47
reliquiis patrum . Depuis ce tems là on s'eft
piqué d'y avoir des reliques , & enfin
l'ordre a été donné d'en mettre dans toutes
les pierres facrées des autels , que le
Prêtre doit baifer en difant quorum reliquia
hic funt . Cela n'empêche pas qu'on
ne s'y conforme en faifant les autels en
forme de table , fans avoir recours à la
nouvelle méthode introduite depuis peu ,
de les faire en tombeaux , par un motif de
ménagement , pour épargner les ornemens
d'étoffes de couleurs qu'on y mettoit depuis
le dixiéme fiécle , par lefquelles on
défignoit l'office que l'Eglife faifoit chaquejour
, comme l'on fçait ; ce qui avoit
fon utilité , fans égard à la décoration .
Après avoir prouvé que l'autel n'étoit
point au fond du choeur , comme l'entend
& le veut le R. P. Laugier , & qu'il n'étoit
point en forme d'urne funéraire , il
me reste à prouver que les ftales des Prêtres
n'étoient point en avant à droite & àgauche ,
fuivant fa nouvelle difpofition , mais au
fond du fanctuaire , derriere l'autel .
J'ai dit ci - devant que dans les Bafili-"
ques changées en Eglifes , dès que la religion
chrétienne eût obtenu la liberté d'un
exercice public , les Evêques avoient pris
la place du Prince ou du Juge , & les Prêtres
celles de fes Affeffeurs ; qu'enfuite
48 MERCURE DE FRANCE.
l'autel fut placé dans le centre de l'arrondiffement
du fanctuaire , comme il est
prouvé par la defcription de l'Eglife de
Tyr chez Euſebe ( au quatrième fiécle ) ,
& celle de Ste . Sophie de Conftantinople ,
ufage qui fubfifte encore dans toutes les
Eglifes Grecques de l'Orient .
Dans cette pofition il eft clair qu'il étoit
éloigné du peuple de l'intervalle de toute
la profondeur du choeur , qui en étoit féparé
par une baluftrade ; ce fait eft fi généralement
reconnu qu'il femble inutile
de le prouver , d'autant plus qu'il y a encore
un grand nombre de nos Eglifes où
cette difpofition nous a été tranfmife , &
s'eft confervée jufqu'à nous , laquelle eft
à préfent encore généralement obfervée
dans les Eglifes Grecques , orthodoxes ou
fchifmatiques, depuis les Apôtres , fuivant
la note qu'en fait le P. Goar , Dominicain
, qui a traduit en Latin leur Euchologue
, c'est-à- dire Rituel ; elle mérite d'être
ici rapportée tout au long , parce qu'elle
prouve que l'Eglife d'Occident s'y conformoit
auffi.
In abfidis finu ( dit - il ) , fedes Sacerdotibus
Pontifici affiftentibus , & fimul celebrantibus
, funt extructa ; in medio thronum eminentiorem
obtinet Pontifex , quem Chryfoftomus
in Liturgia Thy are Karlsdspar intelligit
,
JUILLET . 1754. 49
ligit , talem fuiffe thronum illum in quo
Stephanus Pontifex ad catacumbas Roma necatus
eft , vel quem Alexandria Sanito Marco
primo erectum Petrus Alexandrinus verebatur
afcendere , vel quem Hyerofolimis
Jacobi , fratris Domini , confeffu decoratum ,
& deinde ufque ad Galieni tempora confervatum
teftatur Eufebius , l . 7. Hift . c. 14.
Nulli dubium effe poteft . C'est -à- dire :
» Au fond du fanctuaire ( qu'il appelle
» abfide , du mot Grec expliqué ci- devant
) il y a des ftales ou fiéges , pour
les Prêtres qui officient avec l'Evêque ,
» dont le trône eft au milieu , un peu plus
» élevé . S. Chryfoftome en parle de mê-
» me dans fa Liturgie ; c'eft fur un pareil
que le Pape Etienne fut tué dans les
» catacombes de Rome ( au troifiéme fié-
» cle ) : c'eſt encore fur un pareil que S.
» Pierre d'Alexandrie craignoit de monter
» par reſpect , de ce qu'il avoit été pre-
» mierement érigé pour S. Marc. Tel étoit
>> encore celui de Jerufalem qu'on avoit
» confervé jufqu'au tems de l'Empereur
» Galien ( vers le milieu du troifiéme fiécle
) parce qu'il avoit été honoré de la
féance de S. Jacques , frere du Seigneur ,
qui en étoit le premier Evêque ; ce qui
» eft certifié par Eufebe , dans fon Hiſtoire
Eccléfiaftique , Livre 7. chap. 14. &
C
so MERCURE DE FRANCE.
"
» dont perfonne ne peut douter.
Donc , puifque l'Evêque & les Prêtres
occupoient le fond du fanctuaire , l'autel
ne pouvoit y être fitué; mais il étoit ,
comme nous l'avons prouvé , entre le fanctuaire
& le choeur , qui eft du côté du
peuple , feparé par une baluftrade de bois ,
comme le dit le même Eufebe , parlant
de l'Eglife de Tyr. Par conféquent l'Evêque
& les Prêtres étoient à l'égard du peuple
, derriere l'autel ; donc les ftales n'étoient
pas en avant , contre la difpofition
de l'Eglife que le R. Pere propofe pour
modéle , fans égard à la fainte antiquité.
Que l'ufage de l'Eglife d'Occident ait
été conforme à celui de l'Orient , nous en
avons un grand nombre de preuves chez
les Ecrivains eccléfiaftiques , dont une
feule nous fuffira , qui eft tirée du plus ancien
des Ordres Romains , antérieur au Pape
S. Grégoire , où ileft dit qu'au commence
ment de la meſſe , le Pape étant entré dans
l'Eglife , difoit une oraifon debout devant
fon fiége , le dos tourné au peuple ( car ce
fiége étoit derriere l'autel ) , après laquelle
il s'affeyoit , tourné vers le peuple , & faifoit
figne aux Evêques à droite , & aux
Prêtres à gauche , de s'affeoir dans le demi-
cercle qui enfermoit l'autel
Fleury , liv.36 , art. 17. )
par
derriere.
JUILLET. 1754.
Mais les plus convaincantes & à notre
portée , font les monumens exiftans dans
les cathédrales de Vienne & de S. Jean de
Lyon ; & à Rome aux Eglifes de S. Clément
, qu'on croit du troifiéme ſiècle , &
à celle de S. Nerée & Achille , où les thrones
des Evêques fubfiftent encore en pierre,
au fond du chevet arrondi , accompagnés
de droite & de gauche de banquettes de
même matiere , qui fervoient anciennement
de fiéges pour les Prêtres .
Dans la fuite des tems , vers le douziéme
& treiziéme fiécle , les Chanoines
fe trouvant expofés de jour & de nuit
par la longueur des offices , aux rigueurs
des hyvers dans de grands vaiffeaux de
nef & de bas côtés , vinrent fe placer au
devant de l'autel pour fe renfermer par
des murs qui les féparoient , & même les
cachoient au peuple . Cet ufage devint prefque
général , excepté dans peu de cathédrales
, fideles aux anciens ufages ; telle
eft celle d'Avignon , où les Papes ont officié
pendant foixante dix ans , laquelle a
confervé fes ftales derriere l'autel , fur
lequel cependant on a introduit une nouveauté
d'un tabernacle d'argent , dont la
hauteur cache au peuple la vûe de l'ancien
throne de l'Archevêque , contre l'ancien
ufage de ne rien mettre au -deffus de l'au-
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
tel que le livre des Evangiles , ce qui eft
encore actuellement obfervé à S. Jean de
Lyon , où l'on a cependant introduit la
nouveauté de la clôture des murs autour
du choeur . On voit que fuppofant la table
de l'autel toute nue , le peuple avoit en face
fon pafteur , dont le thrône étant élevé
de quelques marchés , il étoit vû ' par deffus
l'autel ; ce refpectable objet impofoit
aux affiftans du refpect , de la modeftie &
du recueillement à ceux qui étoient portés
à la diffipation.
Je bornerai ici les remarques aufquelles
l'Effai fur l'architecture fournit une ample
matiere , quoiqu'il foit d'ailleurs eftimable
& mêlé de bonnes critiques fur les
édifices exécutés .
Le plan qu'il propofe pour modéle d'une
Eglife de fon goût , ne feroit pas un des
objets les moins fufceptibles de difcuffions ,
quoiqu'il dife ( pag . 200 & 204 ) , que ce
qu'il imagine , lui paroît beaucoup mieux que
ce qu'on fuit , & qu'il eft convaincu que juſqu'à
préfent nous n'avons point eu de vrai goût
de ces bâtimens .
Les gens purement de lettres , qui ne
font point artiſtes , montrent bientôt que
cette partie leur manque dès qu'ils veulent
projetter ; c'eft ainfi que M. de Cordemoy ,
fi vanté par notre auteur , & fon frere qui
JUILLET. 1754. 53
voulut fe mêler , fans vocation , dans notre
difpute en qualité d'Apologifte , pendant
mon abfence du voyage de la mer
du Sud , ont manifefté leur infuffifance .
Lorsqu'il voulut réformer l'églife & le
dôme de S. Pierre de Rome , dans l'état
qu'il eft , ( difoient-ils ) en fubftituant aux
arcades des colonades de leur façon ; à
mon retour j'eus bientôt montré le défaut
de folidité de ces idées par des raiſonnemens
appuyés de calculs , qui pour n'être
pas à la portée de tout le monde , ne furent
pas inférés dans les ouvrages périodiques
, d'autant plus que deux ans & demi
d'abfence fembloient avoir dû affoupir
notre difpute.
Cette épifode n'eft pas tout- à- fait hors
d'oeuvre , puifqu'il s'agit de combattre le
même fyftème peu varié ,, & venant de la
même fource. L'auteur de l'Eſſai dont il
s'agit ici , a fait comme ces Meffieurs ;
il a plus entrepris qu'il ne convenoit à
l'étendue de fes connoiffances dans l'art de
bâtir ; car s'il avoit réduit fon idée d'un
nouveau projet d'églife en plans & profils
géométriques , comme l'auroit fait un Arrifte
, il en auroit reconnu les imperfections
.
Premierement , qu'en mettant deux ordres
l'un fur l'autre au long de la nef , il
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
diminuoit de moitié l'épaiffeur du diamétre
de la colomne d'un feul ordre , qui auroit
porté plus folidement fon entablement , la
naiffance & le poids de la voûte de la nef.
Secondement , que c'eft rendre l'architecture
mefquine en mettant deux petites
colomnes l'une fur l'autre , au lieu d'une
grande ; fruftràfit per plura quod poteft fieri
per pauciora , dit un ancien axiome . On
penfoit de même dans le fiécle d'Augufte
comme il paroît par la conduite de Vitruve
dans la compofition de la Bafilique de
Fano , qui eft un édifice du genre des modéles
de nos premieres églifes. Il fit porter
la voûte de fa nef par un feul ordre de colomne
, depuis le pavé juſqu'à l'architrave ,
qui foutenoit immédiatement la naiſſance
de la voûte , fans autre corniche ni autre
entablement au deffus , qui ne font qu'obfcurcir
le vaiffeau , lorfque les vitraux font
au deffus , comme dans la plûpart de nos
églifes de France & d'Italie. Il eft encore
vrai qu'une telle ordonnance , avec une
noble fimplicité , rend l'ouvrage plus folide
, de meilleur goût , avec un air plus
magnifique , au jugement des bons con
noiffeurs de tous les tems , comme le remarque
cet Architecte. Ipfa vera columna
( dit-il ) , altitudine perpetuâ fub trabe teftitudinis
producta , & magnificentiam impenfa
JUILLET. 1754.
& autoritatem operi adaugere videntur. Je
fçai bien qu'à la maniere dont le R. Pere
parle de Vitruve , il femble en faire peu
de cas ; cependant il étoit Architecte d'un
grand Empereur , & dans un tems où l'architecture
Romaine étoit dans fa vigueur ,
laquelle fert encore de modéle à nos meilleurs
Architectes ; d'ailleurs c'eft à lui
que nous devons le rétabliffement du raifonnement
dans l'architecture ; on peut
comparer ceux qui le critiquent à ces enfans
qui battent leur fourrices après s'être
fortifiés de leur lait.
Je reviens à l'examen du projet d'églife
du R. Pere , & je remarque en troifiéme
lieu , que quoiqu'il veuille que les vitraux
occupent tout l'intervalle des entrecolonemens
, il ne pouvoit fe difpenfer de
leur faire des piédroits pour y attacher les
vitres , n'étant pas probable qu'il veuille
les attacher immédiatement aux colommes
du fecond ordre . Comment faire ? Faudrat-
il y enclaver les colomnes ? c'eft contre
fon fyftême & la bonne architecture ; faudra-
t-il laiffer les colomnes ifolées en dedans
? mais fur quoi feront portés les piédroits
, & les murs de tremeaux de l'un à
l'autre vitrail , puifque les colomires du
premier ordre font auffi ifolées & fans
dofferets le long des bas côtés qui peuvent
Ĉ iiij
56 MERCURE DE FRANCE.
fervir de bafe au mur extérieur des tremeaux
, fermant les efpaces où il n'y a
point d'ouvertures au jour à la hauteur
du fecond ordre , au deffus du toît des bascôtés.
Le quatriéme inconvénient de l'idée de
fon projet , confifte en ce que faifant fes
colomnes accouplées , fuivant le goût de
M. de Cordemoy , au fecond ordre , à
plomb fur celles du premier , au rez de
chauffée
, on ne peut faire porter le mur
fupérieur & extérieur en l'air ; & comme
il lui faut une bafe , on ne pourra fe difpenfer
d'ajouter pour cet effet un nouveau
rang de colomnes le long des bascôtés
, outre celui qui porte en dedans
celles du fecond ordre dont nous venons
de parler ; c'est - à - dire qu'il en faudra
faire des grouppes de quatre , ce qui n'eft
pas énoncé dans la defcription du modéle
d'églife , & qui augmente beaucoup la dépenfe
& le nombre des colomnes pour
faire la fonction d'un feul piédroit d'arcade.
Si c'eft en vue d'une plus grande
beauté , on ne pourra du moins difconve-,
nir que c'eft la chercher dans une grande
fuperfluité qui ternira beaucoup le prétendu
mérite de l'Architecte.
Le cinquiéme inconvénient du même.
projet vient de l'exacte fymmétrie de l'acJUILLET.
1754. 57
couplement des colomnes des bas-côtés, qui
doit correfpondre à celles du premier or
dre de la nef; d'où il réfulte une nouvelle
difficulté pour y placer les murs de refend
entre les chapelles établies le long des bascôtés
, aufquels leurs autels doivent être
adoffés , & qui font encore indifpenfables
pour fervir de bafe aux contreforts
qu'on ne peut fe difpenfer d'élever au
deffus pour buter & contenir la pouffée
de la grande voûte de la nef en berceau, parce
que l'intervalle des colomnes accouplées
ne fournit pas une place fuffifante pour
l'épaiffeur qui eft néceffaire à la folidité
de ces murs ; il faudra donc qu'elle foit
prife en y enclavant les colomnes , ce qui
eft encore contre la beauté de leur dégagement
& l'intention de l'auteur.
Je ferois trop long fi je voulois difcuter
tout ce qu'on peut raifonnablement
& fans efprit de critique , trouver
à redire dans la conftruction & diftribution
des parties de cette églife , particulierement
au chevet , où l'auteur fe trouve
embarraffe , fi l'on veut , fuivant l'uſage
le plus ordinaire , qu'il y ait quelque partie
circulaire ; car il eft voué , fans doute.
pour plus grande facilité , aux lignes droites
( pag. 208 ) , dans le contour de ſon édifice
, & non pour la beauté.
Cv
JS MERCURE DE FRANCE.
"
Il n'eft pas moins embarraffé à la croifée
de la rencontre des berceaux de fa voûte
difpofée en croix latine ; mais en cet
endroit , ( p. 219 ) , il femble avoir affecté
de fe rendre inintelligible. » Si l'on
» veut ( dit- il ) dans le centre de la croi-
» fée donner à la voûte plus d'élévation
» que dans les autres parties , on peut , en
façon de dôme , y élever une forte de
»baldaquin , dont le deffein léger puiffe
fympatifer avec l'idée de voûte ; dès lors
» point de colomnes & rien de tout ce qui
» a befoin de porter dès les fondemens .
» Un Architecte comprendra fans peine
les raifons qui me déterminent à
» noncer ainfi avec du génie & du talent
» il imaginera fur l'idée que je lui préprofente,
un deffein de voûte qui aura toute
» la fingularité , tous les avantages du
» dôme fans en avoir les inconvéniens .
Comme l'auteur ne nous donne ni plan
ni profil qui puiffe nous aider à dévelop
´per cette énigme , on ne voit point de rapport
entre un baldaquin , qui n'eft qu'un
dais poftiche , élevé fur de petites colomnes
proportionnées à cette légere charge ,
& une voûte de croifée de rencontre de
deux berceaux , qui eft toutfimplement une
voûte d'arrêtes ; mais felon fon idée , on
doit la convertir en une voûte , dont la finJUILLET.
1754. $9
gularité ait tous les avantages du dôme fans
en avoir les inconvéniens , & où il ne faille
rien de tout ce qui a befoin de porter dès les
fondemens c'est un problême à propofer
à tous les plus habiles Architectes de l'Europe
.
A Breft , le 11 Octobre 1753 .
Frézier , Directeur général des
Fortifications de Bretagne.
PLAINTES ET PROPHETIES.
ODE AUX NATIONS ;
Par M. de Fentry , de Lille en Flandres
couronnée en 1754 › par l'Académie des
Jeux Floraux .
O Lumen obfcurum malis ! quam tua obfcuritas
bonis lucida eft !
}
O lumiere , que tu es obfcure pour les méchans !
Mais que ton obfcurité eft lumineuse pour les bons !
Clear , Ieux , terre , mers , faites filence ;
Courbe-toi , vafte firmament :
Vous , qui peuplez l'eſpace immenſe ;
Globes , ceffez tout mouvement.
A ma voix terrible , plaintive ,
C vj
60 MERCURE DE FRANCE .
Nature , foyez attentive ,
Etres vivans , profternez- vous :
L'Eternel m'infpire , me touche ,
L'efprit Saint parle par ma bouche ,
J'annonce le jour du courroux .
Tremblez ... ce jour affreux approche ,
Il va conſommer nos malheurs ;
Prévenons un jufte reproche
Par des vertus & par des pleurs.
Mais de mes fens quel feu s'empare !....
La voûte des cieux ſe ſépare ,
T
Les faftes des tems font ouverts ;
.... Hélas ! mon ame en eft frappée ....
Je vois fous la tranchante épée
Le fil qui foutient l'univers.
Tombez ! .... l'Eternel va paroître ;
Malheureux pourquoi vous cacher ?
Celui qui put vous donner l'être ,
Des antres peut vous arracher.
O vous , qui braviez le tornere
Philofophes , grands de la terre ,
Qu'à fes yeux vous êtes petits !
Vos difcours , vos grandeurs fuprêmes
vains fyftemes
Vos titres & vos vain
Sont pour jamais anéantis.,
327J
JUILLET. 61 1754.
Eh quoi vous niez l'exiſtence
D'un Dieu , fouverain Créateur !
Contemplez .... voyez fa puiffance ,
Les cieux annoncent leur Auteur.
Homme aveugle ! ignorant fuperbe !
Depuis le cédre juſqu'à l'herbe ,
Tout marque la Divinité :
Ah ! fi votre coeur étoit jufte ,
Vous y verriez ce Maître augufte
Dans l'éclat de fa majesté.
Ces infectes & ces reptiles
Que vous écrafez fous vos pas ,
Parlez , Philofophes futiles ,
Se plaignent-ils de leur trépas ?
Contre les loix de la nature
L'homme feul fans ceffe murmure ,
Il forme des voeux indifcrets ;
Sois foumis .... Dieu veut qu'on l'adore ,
Que , fans la fonder , on ignore
La profondeur de fes decrets.
Aux defirs de la chair en proye ff
Tu combles tes iniquités ;
, ( ,
La molleffe , la fauffe joie ,
Sont tes feules divinités.
L'oppreffion & l'injustice ,
L'inhumanité , Pavarice ,
62 MERCURE DE FRANCE.
Font fans ceffe fumer l'autel ;
Sans ceffe , victime fanglante ,
L'innocence foible & tremblante ,
Y tombe fous le coup mortel.
Précédé du fombre myſtere ,
Et voilant fon horrible front >
Je vois avancer l'adultere ;
Que fuivent la honte & l'affront ;
Miniftre de ce temple infâme ,
11 partage l'encens , la flamme
Qu'on offre aux plus noirs attentats :
Rois , écoutez .... ces facrifices
Creufent les vaftes précipices
Où s'abimeront vos états.
Quels prodiges mon oeil découvre !
Les tems feroient- ils accomplis ?
Nations ! ... la terre s'entr'ouvre. ...
Hélas ! nos deftins font remplis.
Enfant & deftructeur du crime ,
Un monftre aîlé fort de l'abîme
Pour dévafter cet univers ;
Dans le calice amer trempée ,
Je vois fa flamboyante épée
En frappant allumer les airs.
JUILLET. 63 1754.
Les forêts , les villes s'embraſent ,
L'Océan bouillonne , tarit;
Les rochers fe fendent , s'écrafent ,
Tout le confume , tout périt .
Vainement pourfuir ces ravages ,
Les humains cherchent les rivages ,
L'onde roule des flots de feu ;
Ses gouffres font leur fépulture ,
Et bientôt l'aride nature
N'offre plus qu'un déſert affreux.
• .... je friffonne.... O terreur ! . 6 cris !
Serois-je au ténébreux séjour ?
Lafatale trompette fonne ,
Les éclairs feuls forment le jour :
Les élémens , les cieux frémiffent ,
Les tombeaux s'ouvrent & gémiffent ,
Ils rendent les pâles humains ......
Tremblans , ils détournent la vue ;
Leur juge paroît fur la nue ,
Et la vengeance arme fes mfins.
انا
Par quel aveuglement funefte
Perféverez -vous dans l'erreur ? 1
Coeurs endurcis .... un inftant refte ...
Frémiffez d'une fainte horreür.
Pleurez , croyez-en mes alarmes ,
)
64 MERCURE DE FRANCE .
Pleurez , & qu'un torrent de larmes
Puiffe effacer tant de forfaits !
Gémiffez , tombez dans la poudre .
Dieu terrible ! fufpens ta foudre ,
Ou fur moi feul lancé tes traits.
L'AMOUR DESARME .
Traduit de l'Anglois de Prior , par M.
L'Abbé Tart.
Hloé étoit couchée & à demi-endormie,
à
CH
mie , à l'ombre d'un myrte verd ; l'Amour
qui l'apperçut , vola fur fon fein ,
étendit fes aîles fur fa gorge , & s'y endormit.
La nymphe s'étant réveillée , fut furprife
: mais comme elle fe fentoit encore
maîtreffe de fa liberté , elle penfa aux
moyens de fixer ce petit Dieu errant , &
de captiver celui qui captive tout.
Son corfet étoit à moitié délacé ; elle
s'avifa de lier l'Amour avec le bout du
lacet , & de le ferrer de toutes fes forces.
Le Dieu s'éveilla ; trois fois il s'efforça de
rompre fa cruelle chaîne , trois fois il effaya
de débarraffer fes aîles du cordon de
foie ; mais en vain. 2 Cod
lar
Il s'agite , & enfin il a recours aux :
mes. Beauté généreufe , lui dit- il , ayez
pitié de l'Amour vous fçavez qu'il eft
JUILLE T. 1754. 65.
aveugle ; il s'eft perdu en voyageant , &
il s'est égaré fur votre fein. Hélas ! il n'a
fait que s'y égarer , il ne fçait que trop
qu'il ne peut pas efpérer d'y demeurer
long- tems. Rendez la liberté à ce malheureux
prifonnier , qui n'a jamais eu deffein
de vous faire aucun mal .
Il m'eft affez indifférent , lui répond
Chloé , de fçavoir où va l'Amour , où il
s'arrête , où il s'égare : mais je le tiens , &
je ne lui rendrai pas affurément la liberté .
Le perfide avoit deffein de bleffer quelqu'un
, & ce pouvoit bien être moi.
Votre coeur est tourmenté par des craintes
bien frivoles , lui répliqua l'Amour :
eh bien , je vais vous donner mon arc &
mes fléches ; rompez mes liens , & laiffezmoi
retourner dans les airs.
Je le veux bien , lui dit la Nymphe ;
mais pour raffurer mon coeur il faut que
vous me livriez fur le champ votre arc &
vos fléches ; alors je romprai vos liens ,
& vous volerez comme auparavant , où
vous voudrez.
C'eſt ainfi que Chloé délivra fon prifonnier
le petit Dieu lui donna fon carquois
, & fut defarmé. Depuis ce jour , cet
hôre badin & léger s'amufe à des jeux innocens
; quelquefois il voltige autour de
Chloé , quelquefois il fe repofe fur fon
coeur.
66 MERCURE DE FRANCE.
Depuis ce jour , auffi cette jeune beauté
a pris la place de l'Amour ; elle gouverne
le monde à fon gré ; elle lance fes flèches
où elle veut , elle caufe du plaifir ou de
la douleur , elle nous laiffe la vie ou nous
donne la mort.
D
EP ITR E.
E ces lieux où les monts s'élevent juſqu'aux
Cieux ,
Et dont le front audacieux
Soutient le féjour du tonnerre ;
De ces lieux , où jadis les enfans de la terre,
Contre le plus puiffant des Dieux ,
Oferent foutenir une funefte guerre ,
Cher ami , reçois mes adieux.
Trouvant la faifon temperée ,
Séduit par l'appas d'un beau jour ,
Echappé des rigueurs de l'inconftant Borée ,
Je me rendis dans ce féjour ,
Près du mortel le plus aimable ,
Dieu du goût & de l'agrément ,
Et qui marche toujours d'un pas ferme & durable
Dans la route du fentiment.
Le Ciel dépouillé de nuages ,
Mille effains d'amoureux zéphirs
Qui folatroient dans les boccages ,
JUILLET. 1754 67
Pour preffer les tendres ramages
De favorifer les plaifirs.
Les fleurs qui s'empreffoient d'embellir les rivages
,
Les oifeaux de ces lieux fauvages
Ne cachant plus leurs amoureux défirs ,
Adreffoient à l'amour , leurs voeux & leurs hommages.
Tout annonçoit enfin le retour du Printems ,
Et les délices des amans.
Flaté de cet efpoirfrivole ,
J'abandonnai mes yeux aux douceurs du fommeil ;
Tandis que les enfans d'Eole
S'efforçoient d'hâter mon reveil .
Morphée cependant dans les bras du menfonge ,
Captivoit mes fens enchainés ;
Et les efforts de ces vents mutinés
Ne fçurent leur caufer que les effets d'un fonge.
Mais de l'aftre du jour le flambeau radieux ,
Eclairant la voûte étherée ,
S'empreffa d'offrir à mes yeux
Les défordres du froid Borée
Et des Aquilons furieux ,
Qui jaloux de l'intelligence ,
De Flore & Zéphire amoureux ,
Déchainoient leur triſte vengeance
Contre ces amans malheureux ;
Et de leur fouffle rigoureux ,
Trainant des tourbillons de glace
68 MERCURE DE FRANCE.
Avec leur téméraire audace ,
Confondoient la terre & les cieux .
Sur cette rive défolée
Par les neiges & les frimats ,
Ma Mufe eft déja confolée ,
Et la préfere à nos climats.
A l'abri de leur inconftance
Dans un palais où l'abondance ,
L'efprit , le goût & l'enjouement
Folâtrent toujours en cadence ,
Sur le haut ton du fentiment.
A l'abri des froides grimaces ,
Et la Prudence * , & la Gaité **
De la Vertu fuivant les
Y regnent avec majefté.
Enfin , en toute vérité ,
traces
Malgré les frimats & les glaces ,
C'est ici le temple des Graces;
Et le féjour de la beauté.
* Mlle de G.
** Mlle de L.
BORELLI aîné.
´Du Château de Gudanet , ce 15 Mars 3.754•
JUILLET. 1754. 69
WAKALA AKALAK
LETTRE DE POPE ,
AJacques Graggs , Ecuyer , 1720. Traduite
de l'Anglois par M. l'Abbé Yart.
U
Ne ame pleine de mérites & vuide
d'orgueil , qui ne cherche point à
paroître , qui n'a pas befoin de fe cacher
, qui ne doit fa prudence ni à la
» vanité ni au crime , ni fon feu à l'ardeur
» des paffions ; un front qui n'eft point
» inftruit dans l'art de feindre , un oeil
» pénétrant , qui lance des regards féveres
» fur le fourbe hardi , qui couvre de con-
»fufion le flateur impudent ; voilà vos
» grandes qualités vous les aviez dans
» une condition privée , les Rois & la for-
» tune n'y peuvent rien ajoûter. Dédai-
" gnez donc aujourd'hui de devoir vos
» amis à la baffeffe de leurs fentimens.
» Ne fouhaitez point de perdre vos ennemis
qui ont des vertus égales aux vôtres.
» Continuez d'être ingénu , fincere , libre ;
»foyez Miniftre fans ceffer d'être hom-
» me. Ne rougiffez dans quelque rang
"que vous foyez élevé d'aucun ami ; ne
» rougiffez pas même de moi. Marchez har
diment dans les fentimens peu battus du
70 MERCURE DE FRANCE.
1
citòyen , finon il faudra bien que je rougiffe
de vous.
20
:
Ces fieres louanges font des leçons pour
les Miniftres , les Poëtes & les amis il
n'en faudroit pas davantage pour caractérifer
Adiffon & Pope. L'un eft un homme de
Cour infinuant , l'autre eft un Philofophe
fincere. Le premier loue avec politeffe , le
fecond avec orgueil. Adiffon eft un épagneuil
bien inftruit qui s'abbaiffe en careffant
, le fecond un lion à peine dompté
qui fe foumet en menaçant. L'hommage
d'Adiffon femble être le langage du refpect ,
c'eft celuide la flaterie . L'éloge de Pope
paroît être un aveu de la vérité , c'eſt un
fentiment d'indépendance . Le premier loue
plus , le fecond loue mieux . Mais que les
Rois & les Miniftres ne s'y trompent pas ;
ces deux langages fi différens peuvent être
des menfonges.
Ce n'en étoit certainement pas un dans
M. Pope : Craggs & lui étoient amis intimes.
Je ne dis pas la même chofe de Craggs
& d'Adiffon : ils étoient amis comme on
l'eft à la Cour ; s'ils euffent été fincerement
unis , Pope n'auroit pas écrit à Craggs cette
Lettre , dont voici un extrait :
15 Juillet 1715 .
Je faifis l'occafion que me procure
JUILLET . 1754. 7.1
"
"
""
peu
Mylord Duc de Shrewsbury , pour vous
» affurer de la continuation de cette eftime
» & de cette affection que j'ai depuis long-
»tems pour vous , & du fouvenir des
agréables entretiens que nous avons eus
» enſemble. Il n'y a plus de ces converſa-
» tions , car l'efprit de difcorde regne par-
»mi nous. L'Angleterre n'eft plus la patrie
» de l'hofpitalité , de la fociété , de la bon-
» ne humeur. L'efprit de parti s'empare de
»> nos beaux efprits même, quoiqu'ils foient
auffi avancés par leur politique que
» par leurs talens . Nous raifonnons beau-
» coup du fens délicat , du fens rafiné , du
fens fublime : mais nous avons peu de
fens commun pour notre ufage & pour
» notre bonheur. J'ai ici en vûe certai-
» nes perfonnes de notre connoiffance
» qui s'imaginent pouvoir faire de grands
» Poëmes , au milieu des accès furieux de
» la politique . La partie inquiéte de notre
» nation n'eft pas plus partagée entre les
Wighs & les Torrys , que ces petits
» compagnons de plume le font fur la tra-
» duction de l'Illiade par Tickel , & fur
la mienne . Nous avons un grand Turc
» en Poëfie , qui ne peut fouffrir des freres
» fur fon trône. Il a auffi fes muets , une
» petite troupe de gens qui ne fçavent
» autre chofe que faire des fignes de
ور
39
72 MERCURE DE FRANCE.
» tête & d'yeux , fouffler dans l'oreille , &
» étrangler les enfans des Mufes dès leur
» naiffance . Le nouveau traducteur d'Ho-
» mere eft le plus honteux efclave de ce
Turc , c'est- à- dire fon premier Minif-
» tre ; ce nouveau Vifir reçoit les honneurs
que le Grand Seigneur lui fait ,
» mais en tremblant. Après tout , il n'y a
point de rupture entre le Sultan & moi ;
» car nous fommes tous deux fi civils & fi
obligeans l'un pour l'autre , que nous ne
" nous croyons point obligés , &c.
99
On fçait que ce grand Seigneur étoit
Adiffon . Quand Pope écrivit cette Lettre à
M. Graggs , il étoit à Paris ; il fit une réponſe
qui donnera une idée de fon efprit ,
& de la maniere dont il penfoit de nos
Françoifes.
و د
2 Septembre 17 16 .
J'habite un pays où le plaifir eft dans
» un mouvement perpétuel , où le plaifir
» eft continuellement coulant. Les Princes
» donnent l'exemple , & les fujets les fui-
» vent de loin . Les femmes font de toutes
»les parties ; ainfi la converfation des hom-
» mes eft ici beaucoup plus douce & plus
polie que ne l'eft celle de nos compatrio-
» tes : elle eſt débarraffée de ces difputes
groffieres & de ces mauvaifes plaifanteries
JUILLET. 1754. 73
"
teries dont nous fommes coupables. La li- ·
»berté dont ces femmes ufent , éloigne
» toute cérémonie & toute contrainte . J'a-
»voue en même tems que toutes ces beau-
» tés font parées avec trop d'art pour me
» plaire vous avez vû des portraits de
Françoifes , leurs figures font encore
plus peintes. Il y a une croûte épaiffe
» de pommade & de poudre fur leurs che-
» veux , &c » . Il lui échappe enfuite quelques
indécences Angloifes , fur le deshabillé
commode & galant dans lequel les
femmes fe mettent à leurs petits foupers ;
mais il fe repent fur le champ de la liberté
qu'il vient de prendre. » Je fuis furpris
dans le moment de vous avoir fait
» cette médifance ; je m'imaginois être un
» bel efprit , & qu'il falloit écrire dans ce
ſtyle à un bel efprit.
39
"
*****:**********
VERS
A MADEMOISELLE DE G....
L A nature toujours bizarre ,
De qui fouvent la main s'égare
Lorfqu'elle place une faveur ,
Se dépouilla de fa rigueur ,
D
74 MERCURE DE FRANCE.
Et pour vous ceffa d'être avare ,
En formant l'objet le plus rare
Dont la vertu forma le coeur.
Borelli aîné.
LE JOUEUR DE GOBELETS .
TRADUIT DE L'ANGLOIS ;
Par M. l'Abbé Tart.
N Joueur de Gobelets ayant couru
UNlong- tems toute la ville , y fit fortune
, & y acquit une grande réputation .
Vous auriez cru , tant il étoit adroit , que
le Diable étoit au bout de fes doigts.
M. Vice ayant entendu parler de lui , lût
fon affiche ; & comme il étoit perfuadé
que le Charlatan lui cédoit en habileté ,
il alla le chercher à fon petit théatre , &
du milieu de la foule il lui fit un défi ( a )
à haute voix fur fon talent. "
» Eft- ce là , s'écria-t- il , cet homme qui
» fait tant de bruit pour fi peu de chofe ?
(a ) Littéralement : il défia l'homme de l'art.
Hébraïfme commun dans la langue Angloife , qui
eft pleine d'Hébraïfmes , de Gallicifmes , de Saxonifmes
, d'Italianifmes , de Germanifmes , de
Latiniſmes , &c. fi j'oſe parler ainfi.
JUILLET . 1754. 75
:
Eft- il poffible que ce mal- adroit vous
trompe ? qu'il ofe feulement me difputer
» le prix ;je m'en rapporte à des yeux fans
" prévention . Je le veux bien , s'écria
le Joueur de Gobelets : je foutiens que
perfonne ne l'emporte fur moi en adreffe.
Ayant parlé ainfi , il fe met à jouer de ſes
mufcades , & à les faire aller de côté &
d'autre les cartes obéiffent à fes paroles
en un tour de main elles font changées en
oifeau ; les grains de mil ne fe trouvent
plus fous les gobelets. Les tours fe fuivent
, & trompent toujours les yeux : il
fecoue fon fac , il le retourne , il étend fes
doigts , il fait voir qu'il n'y a rien ; il en
fait tomber une pluie d'or , qui fe change
tout à coup en oeufs d'yvoire : mais quand
la poule fort du fác , toute l'affemblée bat
des mains , & applaudit.
M. Vice avance à fon tour , & prend la
place du Joueur de Gobelets. Après le
préambule & toutes les façons ordinaires :
ce miroir magique , dit-il , va charmer vos
yeux ; faites- le paffer de main en main.
Chacun s'empreffe de fe voir ; il n'eft
fonne qui ne s'admire.
per-
S'adreffant enfuite à un Magiftrat ; voyez
ce billet de banque , ajouta-t-il , remarquez
les biens qu'il renferme ; foufflez fur
ce papier , allons , paffez , c'eft fait ; un
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
cadenat s'attache aux lévres du Magiftrat ;
le Magicien fouffle encore , le cadenat s'évanouit
, le Magiſtrat parle .
Il pofe fur une table deuxbouteilles de
liqueur forte , & les ayant fait difparoître
adroitement , il montre deux épées fanglantes.
Il tient dans fa main une bourfe pleine
d'or ; il la ferme & la donne à un voleur.
Il l'ouvre , le tréfor n'eft plus , on n'ap
perçoit qu'une corde.
les
Il ordonne à un ambitieux de prendre
la baguette d'un Miniftre : il la prend , &
il n'apperçoit dans fa main qu'un fabre
pour lui couper la tête.
Ayant fait voir un tronc pour pauvres
, il dit à un Marguillier ou à un Adminiftrateur
, foufflez ; il fouffle : ce tronc
de charité devient un mets très -délicieux
qui couvre une table.
Il roule des dés , il frappe la table & il
remplit fon cornet de l'argent qui fort des
poches de tous les fpectateurs.
Adreffant la parole à un jeune libertin
mais maigre & exténué , il lui dit : voyez
ce portrait ! quelle beauté , quelle gorge !
quelle jeuneffe ! quels yeux raviffans ! levez-
le mais quelle eft fa furpriſe ! Le
jeune homme ne découvre dans fes mains
qu'une boîte de pilulles : l'éclat de rire qui
:
5 JUILLET. 1754. 77
s'éleve dans l'affemblée , apprend fa maladie.
Il met un jetton dans la main d'un avare
, le jetton produit vingt guinées ; il ordonne
à fon héritier de garder cette fomme
qui fe réduit encore une fois à un jetron .
Une guinée dans fes doigts prend toutes
fortes de figures , excepté celle de la
charité. Enfin vous ne voyez , vous ne
touchez rien qui ne foit différent de ce
qui vous avoit paru d'abord.
Le Joueur de Gobelets fut affligé , il fe
reconnut vaincu par l'art du Magicien .
Comment pourrois je tenir contre votre
adreffe incomparable , lui dit- il ? Il faut
avouer que l'habitude a bien perfectionné
votre main je trompe quelquefois le public
, mais vous , M. Vice , vous le trompez
tous les jours & à tous les inftans ( a ) .
(a ) Cette Fable eft fi originale qu'il n'y a pas
moyen d'en trouver avec lesquelles on puiffe la
comparer.
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
DURANT I.
Poëme qui a remporté un des prix réſervés,:
au jugement de l'Académie des Jeux Floraux.
Par M. Dutour , Avocat au Parlement
de Toulouse,
J E chante ce héros ( a ) qui fidele à fa foi ,
Généreux citoyen , s'immola pour fon Roi :
Duranti , de ta mort j'ofe tracer l'hiftoire ;
Viens , prête à mes accens un rayon de ta gloire .
Dans ces jours de douleur ou , la France aux
abois ,
Vit prefque anéantir fa puiffance & fes loix ,
Où l'augufte cité des pieux Tectofages ( b )
De la ligue effrénée , éprouvoit les ravages ;
D'un faux zéle enyvrés , de vils féditieux
Entraînoient dans le crime un peuple furieux :
Ils portent la terreur au fein du Capitole ( c ) ;
(a) Duranti , Préſident du Parlement de Touloufe
, qui s'immola aux intérêts de fon Prince , ఈ
qui fut massacrépar un parti de la Ligue.
(b ) Nom des anciens Toulousains , qui bâtirent
Ancire dans la Gréce.
( c ) L'Hôtel de ville de Toulouſe porte le nom
de Capitole ; nom qu'il a retenu depuis que cette
ville étoit fous la domination des Romains. Il le
portoit fous les Rois Wifigots , dont elle étoit la
capitale , & le conserve encore.
JUILLET. 1754.
79
»Périffons , difent -ils , ou renverfons l'idole :
»De la Religion reconnoiffons la voix ,
» Brifons avec éclat le fceptre de Valois.
»Arrêtez , s'écrioit le héros intrépide ,
» Vous méditez en vain ce lache parricide :
>>Ses plus tendres fujets feroient fes ennemis ?
» De la divinité les droits lui font tranſmis.
>> Peuple ingrat & leger , refpectez votre maître.
Déposer votre Roi ! ... parlez ... quel eft le
traître ? ...
"
» Mais , non : vous frémiffez à ce noir attentat ;
»Venez , ô citoyens , affemblons le Sénat :
>>De nos peres confcripts les auguftes fuffrages
>>Diffiperont bientôt ces funeftes orages.
A ces mots que dictoient l'amour & la candeur,
Le peuple , malgré lui , feat calmer la fureur.
Mais à peine au Sénat , les yeux baignés de larmes
,
Duranti confioit fes trop juftes alarmes ,
La fuperftition , fecouant ſon flambeau ,
Arme les factieux pour un crime nouveau.
Du palais à l'inftant leurs nombreuſes cohortes ,
Le feu , le fer en main , ont affiégé les portes ;
Le Sénat ſe préfente , & ces audacieux
N'en peuvent foutenir l'éclat majestueux ;
Pénétrés à la fois de refpect & de crainte ,
Du facré fanctuaire ils ont quitté l'enceinte.
Duranti , le front calme & plein de fermeté ,
Remonte fur fon char , traverſe la cité
D iiij
So MERCURE DE FRANCE ,
De farouches Ligueurs une foule l'affiége ,
Il voit de toutes parts un acier facrilege ;
On a foifde fon fang ; fes eſclaves troublés
Expirent à fes yeux fous des coups redoublés.
Le poignard eft levé ſur fa tête ſacrée ;
Il trompe avec fuccès leur main mal aſſurée ;
Tandis que fes Courfiers , par un puiffant effort ,
Renverfent les brigands , l'arrachent à la mort ,
Plus prompts que les éclairs , dans leur courſe
rapide ,
Ils n'obéiffent plus à la voix qui les guide :
Le char tombe & ſe brife ; un inviſible bras
Sauve encor Duranti des horreurs du trépas.
D'un maintien toujours ferme & d'un eſprit
tranquille ,
Il marche au Capitole , il y cherche un afyle ....
On veut que par la fuite il affure ſes jours.
>>Eft- ce à moi , lui dit-il , d'en prolonger le cours?
»Le danger m'eſt connu ; s'il faut que je périffe ,
»Je veux que tout mon fang fcele ce facrifice ;
>>Quand je meurs pour mon Dieu , quand je meurs
pour mon Roi ,
>>Ofe- t-on efperer de furprendre ma foi ?
» La crainte de la mort n'étonne point mon ame ,
>>Ma gloire eft toujours pure , & je mourrois infame
!
>>Pour qui vit dans la honte un opprobre n'eft
rien ;
>>Pour qui meurt glorieux le trépas eft un bien.
JUILLET. 81 1754.
O fuperftition ! quel crime fe prépare !
Il est environné d'une garde barbare ,
On l'amene captif , fans fecours , fans appui ;
Son épouse le fuit & s'enferme avec lui .
Dans l'horreur des prifons , cette épouſe chérie
Partage fes douleurs & veut finir fa vie.
Sur des avis fecrets , fur des fauffes rumeurs ,
Le peuple a fomenté les plus noires fureurs :
Ces tigres affamés ... Ah ! rien ne les arrête ...
De leur pere à grands cris ils demandent la tête ;
La garde eft repouffée , & le chef conſterné
Aborde le héros , le regard étonné.
Sur les genoux tremblans le perfide chancelle.
Le peuple , lui dit - il , vous nomme & vous appelle
...
J'entens , dit le héros , fans changer de couleur ,
Je vous fuis ; vers le ciel il éleve fon coeur ,
Il fléchit les genoux , & le Dieu de fon ame
De ſes vives clartés le pénétre & l'enflamme.
Il fe leve , & percé des plus fenfibles coups ,
>>Pour la derniere fois embraffez votre époux ,
»Chere épouse , dit-il , que je quitte & que j'ai
me :
»Adorez du Seigneur la volonté fuprême ;
2 Eh ! s'il peut être encore attendri par nos voeux ,
>>Que de nos ennemis il daigne ouvrir les yeux ;
»Que ces vils inftrumens de fa jufte vengeance,
»Deviennent à leur tour l'objet de fa clémence.
Hélas ! aucun espoir ne m'eft donc plus permis
Dv
S2 MERCURE DE FRANCE.
T
Dit-elle , cher époux , vous mourez & je vis.
C'est donc là cet hymen , le bonheur de ma vie
Eh ! ces cruels encor ne me l'ont pas ravie ! ..
>> Chere épouſe , vivez , .. elle ne m'entend plus ;
» Mon Dieu , fauvez fes jours , couronnez ſes vertus
.:
A ces mots Duranti rappellant ſa conftance ,
Se revêt de la pourpre ; il foupire , il s'avance.
Il tarde à ce grand coeur de remplir fon deftin :
Dans les mains d'un brigand il a remis ſa main.
Le traître ... on ouvre .. ô ciel ... exécrable blafphême
!!
Voilà l'homme , dit- il , oui frappez , c'eft moimême
,
33
»C'eſt moi , qui de vos droits , fidele défenfeur ,
»De vos profpérités faifois tout mon bonheur :
>>Eft- il un feul de vous , dans ce jour déplorable
>>Qui puifle m'accufer ou me trouver coupable ?
»Mais vous voulez mon fangs un affreux fouve
nir
» Portera vos forfaits aux fiécles à venir.
>>Joignez encore ce fang à tant d'autres victimes ;
Puiffe - t-il à jamais être un frein à vos crimes .
» Le méchant quelquefois goûte un calme impof
teur,
»Mais il n'échappe point au bras d'un Dieu vengeur.
Les Ligueurs étonnés admirent fon courage ,
Une foudaine horreur a fufpendu leur rage :
JUILLET. 1754.
83
Que dis-je ? C'en eft fait , atteint du coup mortel ,
Ce grand homme fuccombe ; & d'un oeil paternel
Il fixe l'aſſaſſin : » ô mon Dieu ? que j'implore ,
»Ne le punis jamais d'un crime qu'il ignore.
Il meuit. Je fens tomber mon fidele pinceau ;
Je ne finirai point cet horrible tableau.
O fureur incroyable ! aveuglement étrange !
Ce cadavre fanglant & traîné dans la fange ,
Ne peut encor laffer ces monftres odieux ;
De cet affreux fpectacle ils repaiffent leurs yeux.
Hélas ! fi chez les moris ma voix fe fait entendre ,
Reçois les pleurs amers que je donne à ta cendre ,
Ombre illuftre à ce marbre , où tes concitoyens
Vont nourrir leurs regrets, j'irai joindre les miens :
C'eft le feul bien qui refte à mon ame attendrie ;
Veille du haut des cieux fur ta chere patrie.
steekeet
LET TRE
و
ou le
D'un Académicien de M....à un Académicien
de R ... fur la Chriftiade
Paradis reconquis , pour fervir de fuite au
Paradis perdu de Milton.
Ous me demandez mon fentiment ,
V Monneur,fur la Chriftiade , qui fair
beaucoup de bruit dans votre province , &
qui y partage les fuffrages. Je vous dirai
tout ingénuement que la fingularité de cet
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
ouvrage fait ici le même effet , c'est - àdire
qu'on en dit tout- à-la fois du bien &
du mal. Le programme qui en parut il y a
deux ans , foit que l'Auteur eut trop ou
trop peu développé fon fyftême poëmatique
, foit que l'idée de voir le plus grand
de nos myſteres traité en poëme , ait allarmé
les ames fimples qui n'ont que de la
piété , & qui ne voyent que des précipices
pour ceux qui s'écartent de la route & de
l'ordre des idées reçues ; ce programme ,
bien loin de difpofer les efprits à la réception
favorable de l'ouvrage , felon l'inten
tion de l'Auteur , n'a fervi au contraire
qu'à les indifpofer contre fon livre. Il a
enfin paru après bien des altercations &
des écrits qui fembloient devoir le couler
à fond ; mais il en eft arrivé ce qui fe voit
ordinairement quand les critiques prématurées
ne font point exactes. Les préventions
fe font diffipées à la lecture impartiale
, & elles continuent à fe diffiper par
la réflexion defintéreffée. Cependant il
refte toujours une difficulté qu'il n'eft pas
aifé de réfoudre. La Chriftiade eft un de
ces ouvrages auquel il n'eft pas facile d'affigner
une qualification nette & précife : il
eft trop d'opinions diverfes dans le monde
; & en fait d'ouvrages d'efprit toute
perfonne fe porte aujourd'hui pour juge
JUILLET. 1754 .
compétent ; mais comme la compétence
n'eſt pas fouvent bien établie & encore
moins reconnue , il en naît plus de jugemens
fubordonnés ou frivoles que de jugemens
éclairés , impartiaux & dégagés
de tout préjugé. Les demi-fçavans , chez
qui , faute de connoître l'effence des chofes
, tout merveilleux paffe pour fabuleux ,
nomment la Chriftiade un roman ; certains
cercles qui donnent le ton dans le
monde , lui refuſent celui de poëme , uniquement
parce qu'il eft écrit en profe.
Certaines perfonnes qui veulent tout lire
fans fçavoir fi toute lecture eft à leur portée
, font déroutées lorfqu'elles voyent les
actions du Sauveur peintes dans un autre
ordre & fous d'autres couleurs que la narration
pure & fimple des Evangéliftes ; elles
penfent que c'eft un crime de s'écarter de
cette forme , & que les vérités de la religion
n'ayant pas befoin d'ornemens
c'eft un attentat & une impiété de prétendre
les donner fous un autre jour que I'Evangile
; c'eft là une opinion & rien de
plus. Les véritables fçavans , toujours lents
prononcer , & dont les jugemens longtems
attendus , n'en font que plus fûrs ,
après avoir bien analyfé toutes les parties de
la Chriftiade , & comparé le jufte rapport
qu'elles ont entr'elles , n'hésitent pas à la
86 MERCURE DE FRANCE.
nommer un poëme . Je n'entre pas davantage
dans cette difcuffion , je vous renvoye
au difcours préliminaire , qui eft à la
tête du premier volume , vous y trouverez
la juftification & l'analyfe des idées
traitées tout au long dans l'ouvrage , nous
le regardons ici comme le manifefte de
l'Auteur ; il eft d'un ftyle férieux , & il y
a des traits de force & de vérité qu'il eft
difficile de rétorquer
.
Pour ce qui eft du fujet , il eft le plus
heureux & le plus grand que la Poëfie épique
puiffe choifir ; mais c'eft précisément
parce qu'il eft trop grand , trop merveilleux
, & que le vulgaire n'eft pas accoutumé
à voir tant de grandeurs dans les
actions de l'Homme-Dieu , qu'on accuſe
l'auteur d'avoir fait un roman des actions
héroïques du vrai Dieu , & une fable des
vérités les plus refpectables & les plus incompréhenfibles
tout- à -la fois : ainfi c'eft
moins la faute de l'Auteur que du fujet
même. La Chriftiade révolte certains ef
prits ; mais les gens de génie & les fçavans
la regardent comme un ouvrage admirable
quant à l'idée , & abandonnent
la critique de l'exécution aux Ecrivains
amateurs de la jufteffe & de l'exactitude
des penfées & des expreffions. C'eft là deffus
que je vais hazarder mon fentiment
JUILLET. 1754. 87,
particulier , & vous rendre compte de celui
des perfonnes les plus éclairées de nos
provinces.
Le début de l'ouvrage eft plein de grandeur
& de dignité ; la voix de l'Eternel qui
annonce fon Fils dans le monde , devient
le fignal de la guerre nouvelle entre Dieu
& les enfers. Le Verbe revêtu d'un corps
mortel eft le héros à qui le Tout - puiffant
a commis le foin de fa vengeance & de
fes intérêts ; Satan qui fe réveille , ( l'Auteur
avoit oublié qu'il le fait veiller du
haut du Liban fur les intérêts de l'enfer ,
& qu'on ne peut veiller ni dormir tout
enfemble ) les obfervations fur le Jourdain
& le déguiſement fous lequel il aborde le
Sauveur dans le défert , tout cela annonce
des événemens intéreffans . Je vous avouerai
, Monfieur , que nous avons été trompés
bien agréablement dans cette tentation
du défert , & qu'en la comparant à
celle de Milton , nous avons eu le plaifir
de voir qu'elle eft traitée d'une maniere
toute différente fans 's'écarter aucunement
du fujet. Satan qui dans l'énumération
géographique , peut - être un peu diffufe ,
des empires de la terre & de fa puiffance ,
fe qualifie , non feulement le prince , mais
le dieu de ce monde , par fes temples qu'il
y compte , & les facrifices qu'il y reçoit ;
88 MERCURE DEFRANCE.
Satan qui après avoir offert au Fils de Dieu
le thrône de la monarchie univerfelle , lui
propofe des temples & des autels , ce font
là des idées qui caractérisent l'orgueil de
Satan , & l'aveuglement dans lequel le
genre humain étoit plongé à l'avénement
de Jefus- Chrift.
Le début du fecond chant n'eft pas moins
remarquable : c'est un beau morceau de
Phyfique poëtique. Nous avons trouvé la
defcription du palais du prince de l'air ,
d'une invention & d'un fublime admirable;
nous n'avons point du tout été ſcandalifés
de voir Satan imiter le rolle de Junon
auprès d'Eole , & de folliciter comme
elle une tempête pour faire périr fon ennemi.
Nous fçavons que ces fortes d'imitations
font permiſes , & n'ont rien de
fane quand elles font bien & décemment
ajuftées au fujet. De jeunes Rhétoriciens
pourront encore remarquer le Quos ego de
Neptune , dans l'ordre abfolu que le Sau
veur donne en s'éveillant pour diffiper la
tempête ; mais les applications profanes ne
peuvent nuire à l'idée du Poëte chrétien
puifque ce Quos ego de Neptune , fabuleux
dans l'Eneïde , devient une vérité de foi
dans la Chriftiade .
pro-
La variété & la rapidité des événemens
qui font la matiere du confeil des démons
JUILLET. 1754. 89
dans le troifiéme chant , entraîne & ravit
le lecteur. Cette narration feroit néanmoins
plus vive & plus intéreffante fi certains
détails ne la faifoient un peu languir
dans quelques endroits. La defcription
en action que Satan fait du maffacre des
Innocens à Bethléem , eft un morceau qui ,
au jugement de quelques fçavans, peut aller
de pair avec les tableaux que les le Brun
& les Michel Ange en ont faits , & figurer
avec le fac de Troye dans l'Eneide & le
maffacre de la faint Barthelemi dans la
Henriade. La tête de ce confeil eft véritablement
un confeil infernal qui n'eſt pas
inférieur pour fa force à celui Milton
fait tenir à Satan dans fon Paradis perdu ;
nous y avons trouvé plus de chofes que
de mots , principalement dans la difpute
originale des démons & le partage des opinions
fur la divinité & l'humanité de Jefus-
Chrift.
que
La defcription des peintures profanes
qui ornent le temple de Tibériade , où fe
fait l'apothéose de Tibere , & l'explication
des aventures des Dieux & des Déeffes , qui
font le fujet de ces peintures & des bas-reliefs
, choquent des perfonnes pieuſes , qui
veulent que dans un fujet faint , tout foit
faint. Je ne blâme pas affurément leur délicateffe
, on peut néanmoins permettre cette
90 MERCURE DE FRANCE.
defcription à l'Auteur , attendu qu'elle
n'eft qu'en récit paffager , & qu'elle n'a
aucun rapport à l'action principale , qui
eft toujours fainte & dévote dans Jeſus-
Chrift. Le feftin diffolu d'Hérode , qui
caufa la vie à Jean - Baptifte , eft le triomphe
de l'impudicité & de la vengeance de
la fille d'Herodiade , célébre par une danfe
dans le goût des Grecs . L'Auteur a fçu tirer
parti de cet épifode que l'Evangile
lui fournit ; mais je ne fçais s'il a auffibien
réuffi dans un autre épifode fort
décrié dans certaines feuilles périodiques ;
c'eft l'épifode de la Magdeleine qui paroiffoit
être la pierre d'achoppement de tout
l'ouvrage . En effet les efp . its , partie révoltés
par la lecture du programme , & partie
en fufpens , ( ceux-ci étoient les plus fenfés
( attendoient avec impatience de voir
comment l'Auteur d'un écrit périodique
en parleroit, pour approuver ou improuver
un épifode fi critique ; mais nous ignorons
les raifons qui l'ont empêché d'en
faire une analyfe entiere ; & fans la juſtification
exacte & fans réplique que l'Auteur
a pris la précaution d'en faire dans l'analyfe
de fon quatriéme chant , juftification
qui a calmé les efprits & diffipé nos alarmes
, nous aurions été tentés de croire
que c'eft un peu malicieufement que cet
1
JUILLET. 1754. 91
Auteur a voulu laiffer fes lecteurs dans
l'embarras & le public dans fes préjugés ,
en lui cachant le revers de la médaille ,
c'eft-à dire la converfion de Magdeleine ,
qui dans le cinquième chant fait un effet
bien capable de détruire les impreffions
que fon projet d'illuſion avoit fait naître ,
& que la cenfure précipitée d'un Journalifte
avoit nourries. 2
La confpiration projettée antre l'ambitieufe
Hériodade , Hérodes Antipas fon
mari , & Séjan , favori de Tibere , pour
faire déclarer Hérodes Roi & Memie , &
exciter une révolution dans l'Empire , eft
un épiſode pris dans l'Hiftorien Joſeph ,
& dans la nouvelle hiftoire des Juifs , par
Bafnage. Le caractere de cette Princeffe ,
animée de l'efprit d'une politique infernale
, eft bien amené & parfaitement foutenu .
Les refforts & le caractere des paffions
que l'ambition renferme , s'y développent
admirablement , & l'on n'eft pas étonné
qu'une femme qui fçait fi bien ménager
des intrigues politiques , ait réuffi dans
fon projet de vengeance contre Jean- Baptifte.
La Transfiguration du Thabor , ou la
médiation du Verbe après la chute de
l'homme , eft un épifode plein de grandeur
, de nobleffe & de dignité ; l'huma
92 MERCURE DE FRANCE.
nitéy admire
avec plaifir
fa réparation
, &
c'eft
avec
un art infini
que l'Auteur
a fçu
faire
entrer
dans
ce fixiéme
chant
la narration
de la création
, le plan
de la médiation
du Verbe
, fa naiffance
temporelle
, fes
myſteres
, & les peindre
avec
des couleurs
nou velles
, & dans
un goût
tout different
de Milton
, quelquefois
égal , & jamais
inférieur
au pinceau
de ce grand
homme
.
L'affemblée du Sanhedrim ou le confeil
des Princes des Prêtres , qui fait la matiere
du feptiéme chant , eft véritablement le
morceau des fçavans , & je ne doute pas
que vous ne l'ayez lû avec plaifir : c'eſt un
plaidoyer en faveur du Chrift. Les preuves
de fa divinité & de fa miffion y font
développées avec ordre & avec force par
les paffages de l'Ecriture , dont les deux
parties fe fervent & fe combattent ; mais
Nicodeme triomphe , parce qu'il a la vérité
pour lui , & l'on peut avancer qu'il
ne fe fit jamais une plus belle apologie du
Sauveur >
& plus à la portée de tout le
monde , tant le genre démonftratifeft victorieux
dans ces fortes de matieres.
Mais je m'apperçois que celle que vous
m'avez engagé de traiter , m'entraîne , &
que j'ai déja paffé les bornes d'une lettre.
Je me réſerve donc à vous communiquer
mon fentiment fur le refte de la Chriſtiade
JUILLET. 1754. 93
dans une nouvelle lettre , fi ce que je vous
en dis dans celle- ci pique votre curiofité
& celle de vos illuftres confreres . Je fuis ,
& c .
Le mot du premier Logogryphe du ſecond
volume du Mercure de Juin eft Sonnet
, dans lequel on trouve fon , non , fot ,
note. Celui du ſecond eft Lin , où l'on
rencontré Lin , Pape ; Nil , ni , il. Celui
du troifiéme eft Moiffon , dans lequel fe
trouve mois , fon , Mons , mi , fi , Sion ,
Minos , fin , moi , fi , moins , ni , Ino , lo ,
es , mon , ofon.
********************
ENIGM E.
APrès une lecture ou deux ,
Edipe , nomme moi de grace ;
Mon corps eft haut & tortueux ,
Souvent on en parcourt l'eſpace ;
Mon propre eft d'élever quiconque eft abbaiffé ,
Comme auffi d'abbaifler quiconque eft exhauffé.
Afin que point tu ne me rates,
J'habite où font tes Dieux pénates.
Caché , je mafque les plaifirs ;
Vifible , à tes moindres défirs
94 MERCURE DE FRANCE.
Je donne un fecours favorable.
Sile mot ne s'offre à ton gré ,
De ce qui t'eft fi ferviable
Cherche à le fçavoir par dégré.
Par M. M. **. de Paris.
M
LOGOGRYPHE.
On frere ,ces jours- ci , parut fur l'horiſon ,
Aujourd'hui c'eſt à moi de monter fur la fcene,
Lecteur , à me trouver tu n'auras pas de peine.
Mais .... puis-je me flater d'être lû ? Pourquoi
non ?
On l'a bien lu ; je lui reffemble :
Pourquoi ne me liroit -on pas ?
Quoique même réduit , même lit nous raffemble
Jamais nous n'avons de débats.
Le paflager , fur fon voyage ,
Auffi bien que tout l'équipage
Nous confultent toujours avant de s'embarquer.
Le petit- maître avant de ſe parer ;
Lajeune & brillante coquette
Avant de faire fa toilette,
Et ce n'eft que fur nos avis
Qu'elle compofe ſa parure ,
Et prend tel ou tel autre habit.
Enfin .... Mais , c'eft affez , paffons à ma ftruc
ture.
JUILLET.
95 $754.
Trente mots au moins je contiens ,
Latins , François , Italiens ;
Mais j'en retrancherai une bonné partie.
Un Lecteur ailément s'ennuie
Quand fon efprit eft trop long-tems gêné.
Je renferme d'abord un mot de procédure ;
Un ornement d'Architecture ,
Certain métal d'un chacun recherché :
Ce qui finit notre carriere
Et fait rentrer l'homme dans la pouſſiere ;
Un poiffon qui , dit-on , malgré le cours des
eaux
Arrête les plus forts vaiffeaux.
Deux mots affez communs , l'un dans l'Aftrono
mie ,
L'autre dans la Géométrie ;
Le chef-d'oeuvre du Créateur ;
Une élévation , mais de peu de hauteur ;
Cette ville du monde autrefois la maîtreffe ,
La premiere aujourd'hui de l'empire chrétien ;
Une province de la Grece ;
Ce par quoi quelques muficiens
Rendent leur mémoire immortelle ;
Le nom de cette belle
Dont l'amant fe noya par un excès d'ardeur ;
Un élément , un arbre , un terme de cuiſine ,
Une conjonction ou Françoiſe ou Latine ,
Qu'importe un mot Latin qui défigne la peur ,
Un autre Italien , qui s'exprime par craindre
96 MERCURE DE FRANCE.
Un autre enfin qui marque le trépas.
Si je voulois je ne finirois pas ;
Mais , ce feroit , Lecteur , trop long-tems te contraindre.
D. P. N. T.
'A Nogent-fur- Seine le 3 Mai 1754º
NOUVELLES LITTERAIRES.
V
OCABULAIRE univerfel Latin - François
, contenant les mots de la latinité
des différens fiécles , à l'exception de
ceux qui font analogues à la langue françoife
, avec un vocabulaire François Latin
des mots qui font le plus d'ufage dans
la langue latine. A Paris , chez H. L.
Guerin & L. F. Delatour , rue Saint Jacques
, à S. Thomas d'Aquin , 1754. 1 vol.
in-8°.
>> Les mots étant les premiers matériaux
» de toutes les langues , c'eft une nécef-
» fité indifpenfable , dit M. Chompré , de
> bien connoître tous ceux de la langue
199
qu'on veut fçavoir. Pour y parvenir avec
» plus de facilité , on employe le fecours.
» des Dictionnaires. Nous en avons un
affez grand nombre pour la langue La-
» tine ; mais il n'y en a pas un feul qui
renferme tous les mots de cette langue.
» On
JUILLET. 1754 97
On ne peut les trouver tous qu'en feuilletant
plufieurs de ces Dictionnaires ,
» qui ne font raſſemblés
dans les gran-
» des bibliotheques , qu'on n'eft pas toujours
à portée de confulter.
""
que
Ces Dictionnaires même , quelque
» riches qu'ils foient , n'offrent le plus fou-
» vent qu'un fecours imparfait , parce que
> les uns ſe bornent ou à la belle , ou à l'ân-
» cienne , ou à la baffe latinité ; les autres
employent une méthode ou trop fçavante
, ou trop profonde , ou trop éloignée
» de l'objet qu'on a en vûe ; d'autres enfin
> ne donnent qu'en Grec ou qu'en Latin la
» fignification des mots qu'on cherche:
ور
Expliquer du Latin par un autre La-
» tin ou par toute autre langue qu'on n'en-
» tend pas comme la fienne propre , c'eft
» mettre une difficulté à la place d'une au-
» tre. Donnons un exemple entre mille. En
» lifant un auteur , je rencontre Paffarina ;
» ce mot m'arrête : j'ai recours à tous les
Dictionnaires , & après de longues &
pénibles recherches , je trouve ce mot
» dans un qu'on ne confulte que rarement :
"Paffarina , me dit Mathias Martinius ,
» eft inter fpurias Leucoii appellationes : je
» n'en fuis pas plus inftruit. Cette expli-
» cation m'impoſe un nouveau travail , &
❤ me rejette dans de nouvelles recherches.
"
"
E
98 MERCURE DE FRANCE.
39
Quand pour faire les premiers pas il
» faut paffer une partie du tems à feuille-
» ter ainfi les Dictionnaires , il n'eft pas
la fcience ne paroiffe à trop
poffible que
»haut prix : on fe décourage à la vûe d'un
» travail fi long , fi fafticieux , & l'on fe
» livre à des études plus attrayantes.
»

" C'eft pour diminuer la peine & les
dégoûts des premieres lectures que nous
»avons effayé de comprendre dans un vo-
» lume commode à parcourir , facile à
tranfporter , tous les mots qui peuvent
» arrêter un lecteur médiocrement initié
dans la langue Latine . Il les y trouvera
fuffifamment expliqués d'après les meil-
» leurs Dictionnaires & les plus célebres
a Traducteurs , avec autant de préciſion
» qu'il nous a été poffible de le faire ; nous
» n'avons eu recours aux périphrafes que
» dans le cas où notre langue ne fourniffoit
pas un mot correfpondant au mot
» Latin .
» Les Dictionnaires qu'on met entre les
» mains des jeunes gens , donnent ordinai
» rement les mots employés par ceux qu'on
" appelle les bons Auteurs ; mais lorsqu'on
»veut aller plus loin , il faut chercher
» d'autres fecours. La langue Latine n'eft
» pas toute renfermée dans un feul âge .
→ Son commencement , fes progrès , fa
JUILLE T. 1754. 99
perfection , fa décadence font répandus
» dans différens Ecrivains , & ce feroit
donner des bornes bien étroites à la litté--
» rature , que de la réduire au fiecle d'Augufte.
» Nous avons compris dans ce Vocabulaire
, non feulement les mots de la plus
ancienne & la belle Latinité , mais en-
» core ceux des tems de fa décadence ,
» ceux que les Latins ont empruntés des
Grecs ; enfin tous les mots bizarres , ex-
» traordinaires. Pour rendre ce volume
portatif, nous en avons exclus ceux qui
s'expliquent d'eux-mêmes par leur grande
affinité avec la langue Françoiſe ,
» comme ceux qu'il eft aifé de trouver par
» le moyen de la clef que nous allons don-
» ner. En ce fens on peut dire que ce Vocabulaire
eft univerfel.
>>
n
ور
Nous croyons important d'avertir qu'il
n'eft pas propre à aider la compofition
» de François en Latin. Comme il renfer-
» me tous les mots de tous les âges de la
Latinité , les mots barbares , & même les
» mots qui font reconnus pour être des
fautes réelles , quoiqu'ils fe trouvent
» dans les anciens auteurs , on courroit
» un rifque évident de faire un mauvais
Latin , fi l'on s'avifoit de prendre notre
Ouvrage pour guide ; il n'eft que pour
Eij
335284
100 MERCURE DE FRANCE.
» ceux qui veulent traduire du Latin en
» François.
"7
"
"
Nous difons que nous y avons compris
jufqu'aux fautes réelles des anciens
» auteurs. Il ne nous convenoit pas d'ex-
» clure ce que Scaliger , Jufte- Lipfe , Ca-
,, faubon , Turnebe , Lambin , & tant
» d'autres Sçavans du premier ordre ont
refpecté. Les fçavans fe font contentés
de remarquer les fautes ; mais par refpect
pour leur antiquité , ils les ont
faiffé fubfifter dans le texte des auteurs
» dont ils ont enrichi la république des
» Lettres nous nous fommes bornés à en
» donner les fignifications ; c'eft la chofe
» dont on a d'abord le plus de befoin pour
» traduire. Nous n'aurions pû indiquer
», le véritable mot Latin fans entrer dans
» de longues difcuffions , fans citer des au-
» torités qui nous auroient entraînés audelà
de notre but : tout cela eft fait par
les commentateurs.
ور
"
>> Nous avons obmis les citations , parce
» qu'elles nous ont paru inutiles. En lifant
>>Vitruve , Ciceron , Gregoire de Tours &
» autres , on ne cherchera pas dans notre
» Vocabulaire fi le terme qui embarraffe
» eft véritablement de Vitruve , de Cice-
» ron , de Gregoire de Tours ; on en a la
» preuve en main,
JUILLET. 1754. 101
» Pour raffembler dans un feul volume
portatif tous les mots d'une langue auffi
» abondante que la Latine , il a fallu ménager
le terrein , & ufer de certaines
» precautions dont il eft bon que le lecteur
foit inftruit.
23
» On nous a demandé à la fuite de cet
» Ouvrage un autre petit Vocabulaire
» François-Latin des mots d'ufage , afin
» de faciliter à ceux qui compofent en La-
» tin , & qui veulent s'exercer à parler
» cette langue , la recherche d'un terme
qui ne fe préfente pas dans le moment
» à la mémoire. Il en contient environ
» quatorze à quinze mille employés par
» les meilleurs Auteurs .
Tout le monde connoît la paffion de
M. Chompré pour l'éducation des jeunes
gens , & le Royaume entier jouit des
moyens ingénieux que cet écrivain religieux
, modefte & vertueux a imaginés
pour la procurer . Le nouveau fruit de fon
travail que nous annonçons , a un objet
plus étendu : il fera utile à tous ceux qui
par goût ou par état lifeat des Auteurs
Latins.
IDEE de la poëfie Angloife , ou traduction
des meilleurs Poëtes Anglois , &c .
Par M, l'Abbé Yart , de l'Académie royale
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
des Belles Lettres , Sciences & Arts de
Rouen ; tome V & VI , chez Briaffon.
il
Le cinquième volume commence par la
traduction de quelques Odes Pindariques .
Guillaume Congreve eft celui qui a le
mieux réuffi dans ce genre de poëfie ; il
n'a pas autant de génie que Pindare , mais
ne tombe pas non plus dans les écarts
les digreffions & le defordre éternel qui
régnent dans les Odes du Poëte Grec :
échauffé par la lecture de fes Odes , il s'eft
laiffé aller comme lui aux tranfports de fon
imagination , mais il l'a reglée & l'a renfermée
dans de juftes bornes . Une des
plus belles Odes que M. l'Abbé Yart ait
traduites eft celle du Docteur Akinfide à
Mylord Haftings : elle eft plus Pindarique
que les Odes de Congreve , dit le Traducteur
; il y a du feu , de l'enthouſiaſme &
des écarts , non-feulement d'idées , mais
de fentimens . L'Auteur eft le plus fier républicain
qui fut jamais ; il ne reconnoît
pour Poëtes que ceux qui comme lui font
fous de la liberté,
Les Odes Pindariques font fuivies d'une
Ballade fatyrique fur la prife de Namur ,
par M. Prior : c'eft une parodie de l'Ode
de Defpréaux fur le même fujer , où Louis
XIV & notre Poëte font traités avec peu
de décence & de modération. La Ballade
JUILLET. 1754. 103
eft un genre de poefie dont les Anglois
nous font redevables.
Les Anglois ont des efpéces d'Odes qui
leur font particulieres , & qui font des
foliloques ou monologues lugubres , où
l'on trouve une trifteffe fombre , une mélancolie
noire , qui eft affez dans le caractere
de la nation . Ce font des Odes , dit
M. l'Abbé Yart , qu'un coeur affligé &
qu'une ame confternée peuvent foupirer
dans ces momens terribles où la vie commence
à être un fardeau pénible.
Le génie des Odes Anacréontiques n'a
pas été moins bien faifipar quelques Poëtes
Anglois ; M. l'Abbé Yart en a traduit plufieurs
très-agréables , mais je ne crois pas
qu'il y en ait eu une plus délicate que
l'Amour defarmé , de Prior.
Les Panégyriques & les Elégies funebres
font un genre de Poëmes que nous connoiffons
peu , & dans lequel les Anglois
ont des morceaux fublimes ; ce font des
éloges hiftoriques confacrés à la mémoire
de quelques perfonnages illuftres , & où
T'on trouve beaucoup de nobleffe , de force
& de fentiment.
Ce volume finit par la traduction de
plufieurs épitaphes Angloifes , qui font
fort différentes des nôtres : chez nous elles
ne font prefque toutes que des Epigram-
E iiij
10 MERCURE DE FRANCE.
des Belles Lettres , Sciences & Arts de
Rouen ; tome V & VI , chez Briaffon.
Le cinquiéme volume commence par la
traduction de quelques Odes Pindariques .
Guillaume Congreve eft celui qui a le
mieux réuffi dans ce genre de poche ; it
n'a pas autant de génie que Pindare , mais
il ne tombe pas non plus dans les écarts ,
les digreffions & le defordre éternel qui
régnent dans les Odes du Poëte Grec :
échauffé par la lecture de fes Odes , il s'eft
laiffé aller comme lui aux tranfports de fon
imagination , mais il l'a reglée & l'a renfermée
dans de juftes bornes. Une des
plus belles Odes que M. l'Abbé Yart ait
traduites eft celle du Docteur Akinfide à
Mylord Haftings : elle eft plus Pindarique
que les Odes de Congreve , dit le Traducteur
; il y a du feu , de l'enthouſiaſme &
des écarts , non - feulement d'idées , mais
de fentimens. L'Auteur eft le plus fier républicain
qui fut jamais ; il ne reconnoît
pour Poëtes que ceux qui comme lui font
fous de la liberté.
Les Odes Pindariques font fuivies d'une
Ballade fatyrique fur la prife de Namur ,
par M. Prior : c'eft une parodie de l'Ode
de Defpréaux fur le même fujer , où Louis
XIV & notre Poëte font traités avec peu
de décence & de modération. La Ballade
JUILLET.
1754. 103
eft un genre de poëfie dont les Anglois
nous font redevables .
Les Anglois ont des efpéces d'Odes qui
leur font particulieres , & qui font des
foliloques ou monologues lugubres , où
l'on trouve une trifteffe fombre , une mélancolie
noire , qui eft affez dans le caractere
de la nation. Ce font des Odes , dit
M. l'Abbé Yart , qu'un coeur affligé &
qu'une ame confternée peuvent foupirer
dans ces momens terribles où la vie commence
à être un fardeau pénible.
Le génie des Odes Anacréontiques n'a
pas été moins bien faifi par quelques Poëtes
Anglois ; M. l'Abbé Yart en a traduit plufieurs
très-agréables , mais je ne crois pas
qu'il y en ait eu une plus délicate que
l'Amour defarmé , de Prior.
Les Panégyriques & les Elégies funebres
font un genre de Poëmes que nous connoiffons
peu , & dans lequel les Anglois
ont des morceaux fublimes ; ce font des
éloges hiftoriques confacrés à la mémoire
de quelques perfonnages illuftres , & où
l'on trouve beaucoup de nobleffe , de force
& de fentiment .
Ce volume finit par la traduction de
plufieurs épitaphes Angloifes , qui font
fort différentes des nôtres : chez nous elles
ne font prefque toutes que des Epigram-
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE:
mes ; celles des Anglois font de courtes
oraifons funebres confacrées aux talens ,
à la vertu & à l'amitié , & où l'on peint
avec foin les moeurs & le caractere de ceux
qui en font le fujet. Quelques Anglois
ont auffi réuffi dans les épitaphes badines
& fatyriques.
Le fixieme volume renferme des Eglogues
, des Fables , des Madrigaux , des
Chanfons & des Epigrammes les Eglogues
font précédées de la traduction des
difcours de MM . Pope & Gay , & d'un
extrait de celui de Walsh fur la poëfie
paftorale , aufquels le Traducteur a joint
fes propres idées pour déterminer les vrais
principes ddee ccee ggeennrree de Poëme : il juſtifie
en même tems M. de Fontenelle contre la
critique que M. Walsh a faite de ſon difcours
fur l'Eglogue.
Il y a parmi les Anglois trois fortes
d'Eglogues , dit M. l'Abbé Yart : les Eglogues
d'un ftyle pur & élégant , où font repréfentées
d'une maniere noble & ingénieufe
les moeurs de l'âge d'or , où l'on
imagine que les hommes étoient vertueux
, fages , galans & heureux ; ce font
celles de Pope & de Walsh. Les Eglogues
d'un vieux ftyle , où l'on a prétendu peindre
aufli les moeurs de l'âge d'or , mais
d'une maniere plus naïve que fpirituelle ,
JUILLET. 1754 105
& plus ruftique qu'élégante ; ce font celles
de Spencer , d'Allen - Ramfay & de
Philips. Enfin les Eglogues entierement
ruftiques de Gay , écrites , comme il l'avoue
lui - même , d'un ſtyle bizarre .
La premiere Eglogue de ce recueil eft la
plus belle qu'ait fait M. Pope ; elle eft intitulée
le Meffie : cette Eglogue eft pleine de
feu & d'images fublimes qu'il a tirées prefque
toutes de l'Ecriture fainte .
La plupart des Fables traduites dans
l'ouvrage de M. l'Abbé Yart fe liront avec
plaifir ; on y trouvera toujours des chofes
penſées , des idées neuves , & une morale
forte & hardie ; mais elles n'ont ni la gaieté
, ni le naturel , ni la vivacité de celles de
la Fontaine , elles font toujours recherchées
, & ont un air trop refléchi. Ils ont .
auffi beaucoup de Fables politiques qui fe
reffentent de la liberté que les Anglois ont
de tout dire ; ce font des fatyres ameres où
rien n'eft respecté.
La fatyre , l'impiété , le libertinage , la
joye & la volupté effrenée , le mauvais
goût qui en est la fuite ordinaire , dominent
dans les chanfons Angloifes . M. l'Abbé
Yart a fait choix de celles qui pouvoient
faire connoître le génie Anglois
dans ce genre d'ouvrage , fans allarmer la
décence : on trouve dans celles-là beau--
E v
106. MERCURE DE FRANCE.
coup de fineffe & de bonne plaifanterie ,
mais elles manquent de cette naïveté & de
cette gaieté franche que l'on trouve dans
nos bonnes chanfons.
Il y a beaucoup de délicateffe & d'agrément
dans la plupart des Madrigaux dont
on trouvera la traduction ; mais on ne
peut pas juger du goût Anglois pour les
Epigrammes , par le petit nombre de celles
que M. l'Abbé Yart a données .
Ces deux derniers volumes font , comme
les précédens , remplis de difcours & de notes
critiques, de recherches & de difcuffions
utiles , peut- être trop prodiguées , mais
qui marquent beaucoup d'efprit , de goût
& de connoiffances dans M. l'Abbé Yarr : it
s'eft attaché fur tout à rapprocher le génie.
des différentes nations , par la comparaifon
des différens ouvrages dans le même genre
, & de plufieurs morceaux imités les
uns des autres , qui font fentir la diffé-.
rence du goût dans chaque nation . Cer
ouvrage eftimable mérite l'accueil qu'il
reçoit unanimement , & on ne peut qu'exhorter
l'Auteur à continuer de nous enrichir
destréfors littéraires d'une nation auffi
fpirituelle & auffi féconde en bons ouvra
ges que la nation Angloife.
REMARQUES fur les avantages & les
JUILLET. 1754. 107
defavantages de la France & de la Grande
Bretagne , par rapport au commerce & aux
autres fources de la puiffance des Etats.
Traduction de l'Anglois du Chevalier ·
John Nickolls . A Leyde , 1754 , in- 12 .
Le titre de cet ouvrage annonce affez
quel en eft l'objet ; nous allons tâcher d'en
fuivre la marche . L'Auteur commence par
expofer l'état de la France relativement au
commerce. Certe premiere partie , qui eſt
fort fuccinte , contient peu de détails &
de vûes particulieres ; ce ne font guère que
des chofes générales , mais qui feront neuves
pour le plus grand nombre , & plairont
encore aux perfonnes inftruites par la maniere
agréable & piquante dont elles font:
préfentées .
Nos avantages par rapport au commerce,
font, les productions naturelles , la ſubordination
, la docilité & la fobriété du
peuple ; la facilité du commerce intérieur
par
le nombre des chemins , des canaux &
des rivieres ; les foins vigilans d'un Confeil
de commerce , le grand produit des Colonies
Françoiſes , l'activité & l'induſtrie de
la nation , l'emploi des ouvriers étrangers.
dans les Manufactures : mais un avantage
ineftimable , felon l'Auteur , c'eft la fureur:
des étrangers pour nos modes & nos goûts ,
qui a introduit nos Manufactures par tout,
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
& nous a ouvert une fource de richeffes
dans un luxe ruineux pour les autres nations
.
و د
»
» Le même empire que la France a ufur-
» pé fur les goûts des autres nations , la
Cour de France l'exerce avec plus de
puiffance encore fur les fujets de la capitale
, & la capitale fur les autres villes ;
» cette influence eft capable des plus
grands effets. Que le Roi paroiffe affectionner
quelque Manufacture naifante
» elle eft fûre de fa confommation & de
» fa réuflite. Veut - on prohiber quelque
» étoffe étrangere ? que le Roi la profcrive
» dans fes Palais , ce moyen fera plus efficace
que la prohibition la plus pofitive ,
» &c.
Le premier de nos defavantages & celui
dont les conféquences font les plus frappantes
& les plus étendues , c'eft le nombre
prodigieux des Célibataires : cinq cens
mille Abbés , Moines & Religieux font
comme un gouffre dans lequel un quarantiéme
de la nation eft continuellement anéanti ,
Jans êtrejamais réparé.Cent cinquante mille
foldats fur pied , même en tems de paix
dont il y en a fort peu de mariés ; tant de
gens qui par goût , par libertinage , ou
par préjugés reftent dans le célibat ; l'excès
du luxe & la grande inégalité des richeffes,
JUILLET. 1754 109
qui ne permettent pas à une grande partie
de la nobleffe & de la robe de marier tous
leurs enfans ; la mifere des laboureurs , qui
empêche les uns de fe marier , & fait
craindre aux autres comme un malheur le
grand nombre d'enfans ; voilà les principes
deftructifs de la population .
On trouve une feconde fource de defavantages
pour nous dans l'emploi des hommes.
D'abord nous n'avons pas affez de
laboureurs , puifque le Royaume étant
affez fécond en productions naturelles
pour vendre aux étrangers de fon fuperflu ,
nous fommes cependant quelquefois obligés
d'acheter d'eux une partie du néceffaire
: cette difette de laboureurs eft la fuite
de leur mifere , qui eft occafionnée par le
poids des impôts , & fur tout par les taxes
de l'induftrie , qui étouffent l'émulation du
cultivateur , & lui ôtent le defir d'acquerir
en lui ôtant l'efpérance de fe mettre
à fon aife ; de là la non - valeur des terres ,
& le dépériffement de cette claffe d'hommes
: cette profeffion étant la plus pénible
& la plus malheureufe, doit perdre tous les
jours des fujets. Combien y a - t-il de payfans
qui en voyant un laquais bien vêtu ,
bien nourri , avec de l'argent , des plaifirs ,
& peu d'occupation , ne foient pas tentés
de troquer leurs haillons , leur pain noir
1TO MERCURE DE FRANCE.
& leur charrue pour un état qui doit leur
paroître brillant ? C'eft aux dépens des laboureurs
que fe fe forment les armées , la
quantité énorme de domeftiques , & une
multitude de gens inutiles où nuifibles à
FEtat . Et quel eft le malheureux qui
après avoir quitté la charrue , s'avife de
la reprendre ? Voilà les objets qu'on ne
fçauroit trop expofer au grand jour , &
qui doivent intéreffer quiconque eft citoyen.
Il n'y a pas moins d'abus dans la claffe
des artifans ; la longueur & la cherté des
apprentiffages , le nombre des privileges
exclufifs , la création de nouvelles charges
& c . font des entraves que l'on met au commerce
; la taxe de l'induftrie eft encore
bien plus pernicieufe. » Ils payent à l'Etat ,
» précisément parce qu'ils produifent dans
» l'Etat une valeur qui n'y exiftoit pas ; ce
» qui eft proprement un moyen imaginé
» pour décourager l'induftrie.
Le nombre des Fêtes produit encore une
diminution du travail , ce qui augmente
par conféquent le prix de la main d'oeuvre
, & rend la fubfiftance plus difficile à
cette claffe d'hommes.
L'oppreffion des artiſans influe viſiblement
fur les commerçans ; mais ce qui
dépeuple davantage la claffe de ceux- ci ,
JUILLET. 1754. FIN
c'est la paffion commune à tous ceux qui
font devenus riches, d'acquerir la nobleffe ;.
le peu de diftinction que l'on accorde aux
négocians les avilit à leurs yeux mêmes , &
les oblige de chercher dans d'autres états
une confidération ruineufe pour les particuliers
& pour le Royaume.
L'accroiffement continuel de la Nobleffe,.
de la Finance , du Clergé , de la Robe & du
Militaire , entraîne encore des abus infinis
; ces claffes d'hommes qui devroient
être le moins nombreufes qu'il eft poffible ,
puifqu'elles vivent aux dépens de l'Etat
fe multiplient tous les jours à vûe d'oeil .
On confidere enfuite nos defavantages ,
quant à l'emploi du génie & de l'efprit ; om
ne peut s'empêcher de blâmer cette multiplicité
d'Académies littéraires qui enlevent
au commerce , à l'agriculture & aux arts
utiles une infinité d'écrivains , qui euffent
peut-être mieux labouré la terre , mieux fabriqué
du papier qu'ils ne font des livres , &
fürement euffent été plus utiles à l'Etat , tandis
que les arts néceffaires font entierement
négligés , & n'ont aucun genre d'encouragement.
On remarque enfuite les défauts
de l'éducation de nos jeunes gens.
» Les François voyagent peu , dit l'Auteur
; je ne crois pas volontiers que ce
»foit par mépris pour des nations qu'ils,
112 MERCURE DE FRANCE.
"
»ne connoiffent pas ; plus fimplement , le
» luxe des parens s'accorde mal avec la dépenfe
de faire voyager leurs enfans . Cependant
on rencontre des François qui
»ont fait leur tour d'Italie ; il femble même
qu'il commence d'être du bon air
» d'avoir été en Angleterre , &c .
Autre defavantage dans l'économie de
la diftribution des richeffes . L'inégale diftribution
des richeffes eft un des principaux
liens de la fociété , mais l'excès en
devient vicieux : la difproportion exceffive
des fortunes eft peu favorable à la confommation.
Une maifon de vingt mille li
» vres sterlings de rente ne confommera
pas tant de vin , par exemple , que vingt
ménages de mille livres de rente chacun
«. Si les grandes fortunes viennent
fe réunir dans un même lieu , & ne font
pas réparties dans tout le Royaume , l'effet
fera encore plus pernicieux : c'eft ce qui
arrive en France , où Verfailles & Paris réuniffent
tous les honneurs & les richeffes
de l'Etat ; ce qui depeuple les provinces
ruine les campagnes , affoiblit l'émulation
& nuit à la confommation.
L'intérêt trop haut de l'argent eft encore
un grand defavantage pour la France ; nous
l'avons foutenu à cinq pour cent , tandis
que la Hollande & l'Angleterre l'ont ré-
>
JUILLET. 1754. 113
duit à deux & demi & trois pour cent. Outre
le profit qu'y font les étrangers dont
l'argent vient chercher l'intérêt le plus
fort , cet abus groffit le nombre des Rentiers
oififs , gens inutiles à l'Etat .
Quelque fevere que foit le détail qu'on
nous préfente , on ne peut guère fe refuſer
à la jufteffe de ces obfervations : mais ces
vérités ameres font naître naturellement
une réflexion confolante ; c'est que nos
forces & nos avantages font fondés la plûpart
fur des principes folides , & tiennent
à la nature du fol & du climat , au caractere
de la nation , à la conftitution du
gouvernement , au lieu que nos defavantages
ne font guère que des préjugés &
des abus particuliers , que le tems , les lumieres
de l'expérience , les cris des citoyens
philofophes , & le zéle actif des
Miniftres citoyens détruiront infenfiblement
: l'état floriffant de notre commerce
actuel nous fait juger de ce qu'il fera lorfque
nous fçaurons profiter de tous nos
avantages.
Nous allons maintenant fuivre avec
l'Auteur l'analyse des avantages de la Grande
Bretagne relativement au commerce.
Sa forme narurelle en eft un des premiers.
Comme Ifle , elle poffede beaucoup de
` provinces maritimes , difpofition déja fa114
MERCURE
DE FRANCE
.
vorable pour le commerce : la guerre lui
eft moins à charge qu'à aucune autre Puiffance
, parce qu'elle n'a pas befoin d'un
aufli grand nombre de troupes : poffédant
une étendue fuffifante de terres fertiles
elle n'eft pas tentée de s'agrandir ; enfin
fa pofition ifolée l'affranchit des dépendances
qu'entraîne le voisinage des autres
Etats. Mais qu'eft devenue cette indépendance
fi précieufe , depuis qu'un Roi
» de la Grande Bretagne poffede en Alle-
» magne un domaine qui lui donne un
intérêt étranger à celui de la nation. "
93
»
qu'il faut défendre , qu'il veut aug-
» menter , qu'il enrichit de fes épargnes ;
» un domaine enfin qui donne à un Roi
d'Angleterre un revenu & des troupes
» qu'il ne tient pas de la nation ? " Des
bleds , des laines & des beftiaux , des mines
de plufieurs fortes , font les richeffes
naturelles de l'Angleterre. Cette nation a
fenti toute l'importance de la culture , &
y a donné tous fes foins . Tant que les Anglois
n'avoient cultivé que pour leur pro
pre
fubfiftance , ils avoient fouvent manqué
de bled ; mais depuis qu'ils en ont
fait un objet de commerce , la culture a
tellement augmenté , qu'une bonne récolte
pourroit fuffire pour cinq années , & ils
en fourniffent aujourd'hui à toute l'EuroJUILLET
. 1754. 115
pe. Pour faire juger de l'abondance actuelle
de l'Angleterre , on rapporte un extrait des
exportations de grains des cinq années , de
1746 à 1750 , qui montent à cent foixante-
dix millions trois cens trente- trois mille
foixante-dix -huit livres de notre monnoie,
dont la France a payé dix millions quatre
cens foixante - cinq mille livres pour les
trois années feulement de 1748 , 1749 &
1750.
Les Anglois doivent les progrès rapides
de leur culture à la gratification qu'ils
accordent à tous ceux qui exportent des
grains du Royaume ; ce réglement admirable
pour encourager les cultivateurs , facilite
l'exportation du fuperflu , en mettant
les marchands en état de foutenir la concurrence
dans les pays étrangers. Les
avantages que l'Angleterre en a retiré
font inconcevables. L'argent des nations
étrangeres , que les exportations ont attiré
dans fon fein , s'eft répandu en partie fur
les laboureurs , & a fervi au défrichement
& à l'amélioration des terres ; ce qui étoit
inculte ou négligé , eft devenu des champs
fertiles ou des prés très riches ; les terres
mifes dans toute leur valeur , ont doublé
de revenu ; on a employé plus de chevaux ,
de boeufs & de moutons pour labourer &
engraiffer les terres de là une augmenta- :
116 MERCURE DE FRANCE.
tion de richeffes en beftiaux , précieufe
à tant d'égards ; la population , le nombre
des vaifleaux , des matelots , les confommations
, tout a augmenté avec la culture.
» On pourroit pouffer à l'infini le détail
des avantages réfultans d'un bien qui a
produit en terres , en beftiaux , en hom-
, mes , tant de valeurs qui n'exiftoient
point ………….. Ainfi de nos jours l'Angle-
» terre , fans peine & fans dépenfes rui
» neufes , a découvert fur la furface de fes
» terres une mine nouvelle , d'une poffef-
»fion plus précieuſe & d'une richeffe plus
vraie que celle de l'Amérique.
>>
Les Anglois poffedent des laines d'une
excellente qualité & dans la plus grande
abondance ; le produit en eft confiderable,
& augmente tous les jours par les foins
qu'ils donnent à l'entretien des pâturages
& des beftiaux ; la prohibition févere de
ces laines leur donne l'avantage de les
avoir au plus bas prix , & d'en vendre
très-cher le fuperflu à l'étranger.
Les mines de l'Angleterre font des fers ,
des cuivres , du plomb , de l'étain ; mais
celles qu'elle eftime le plus , ce font fes
marnes dont elle poffede tant de différen
res fortes , qu'il n'y a pas de nature de terre
qu'elle ne puiffe rendre fertile par leur
moyen; ſa terre à foulon ſi précieuſe pour
JUILLET. 1754. ་ ་ ,
l'apprêt de fes étoffes de laine , que l'exportation
en a été défendue fous les mêmes
peines que celle de fes laines : fon
charbon de terre qui lui tient lieu de bois, &
dont l'ufage lui eft plus avantageux , parce
qu'au lieu du terrein immenſe que couvri
roient des forêts , elle poffede des champs
& des pâturages fertiles.
Les pêcheries des Anglois font celles des
faumons de Berwick & de Newcaſtle , les
huitres de Colcheſter , les harengs de Yarmouth
& de Leoftof, & c. ; mais ils femblent
n'avoir voulu faire ufage de ces richeffes
que pour leur propre confommation.
Les Hollandois ont profité de l'indolence
de l'Angleterre pour faire la pêche du hareng
, dont le produit eft immenfe . Un état
de leur pêche de 1748 , prouve qu'elle leur
arenducetteannée huit cens cinquantemille
liv. de profit net , fans compter le nombre
de vaiffeaux , de matelots & d'ouvriers
qu'elle a employés . Cette pêche et l'époque
des forces de la marine Hollandoife ;
& malgré la diminution du commerce de
cette nation , cette branche est celle qui a
le moins fouffert. Les Anglois ont voulu
depuis fe rétablir dans les droits qu'on leur
avoit ufurpés : mais leurs efforts n'ont eu
aucun fuccès ; ils fe font même laiffés en118
MERCURE DE FRANCE.
lever d'autres pêcheries , dont les autres
nations ont bien fçu tirer avantage. » Nous
les avons laiffé s'enrichir de nos dépouil-
» les , dit l'Auteur des Remarques , comme
» fi nous ignorions que les pêcheries font
» la pépiniere des matelots , & que la
» Puiffance qui a la plus nombreuſe mari-
» ne employée à la pêche , eſt à même d'a-
» voir la marine militaire la plus formida-
» ble.
Parmi les avantages de l'Angleterre , on
n'oublie pas la conftitution du gouvernement
, le premier & le plus fecond de tous
les principes.
39
» Une population & une culture flo-
» riffante , une marine puiffante , un commerce
étendu , ne peuvent s'établir &
» fubfifter que par le fecours des loix les
plus fages & d'un gouvernement vigi-
» lant. Dans les autres Etats , ces loix &
cette adminiftration feront l'ouvrage de
législateurs particuliers , de miniftres
» différens , à qui les finances , la marine
» le commerce , feront confiés féparement,
» En Angleterre , ces intérêts fi importans
» feront traités dans le Confeil général de
» la nation , repréfentée par les Députés
» de toutes les Provinces , pris dans tous
les ordres. Une pareille affemblée doit
naturellement faire les loix les plus faJUILLET
. 1754
119
» ges , & les plus conformes à l'intérêt général
de la nation fur tous ces objets.
Après avoir fait un détail de tous les
avantages qui résultent d'une pareille adminiſtration
, il ne peut s'empêcher d'avouer
que la corruption en dérange beaucoup
l'harmonie.
Venalis populus , venalis curia patrum.
Un des principes de la féduction eft la
facilité d'avoir le droit de voter. Un citoyen
qui a vingt livres fterlings de rente ,
jouit de ce droit ; fi on le fixoit à une
fomme plus forte , ce citoyen fe trou-
» veroit d'une condition & peut- être de
» moeurs moins fufceptibles de corruption ,
» ou du moins il fe vendroit plus cher , ce
qui revient au même.
La liberté , l'égalité , l'émulation , font
les effets de la conftitution du gouvernement
d'Angleterre ; chaque citoyen peut
afpirer aux honneurs & aux dignités . La
confideration dont jouit un commerçant ,
ne peut manquer de lui infpirer l'eftime de
fon état & la nobleffe dans les fentimens ;
l'intérêt particulier tenant de près à l'intérêt
général , doit répandre dans tous les
efprits l'amour de la patrie. Chacun fera
occupé de la chofe publique de là tant
d'ouvrages qui étendent les lumieres & le
120 MERCURE DE FRANCE.
patriotifme . Les plus grands génies de l'Angleterre
n'ont pas dédaigné d'écrire fur le
commerce , le change , les monnoyes , l'agriculture
, &c , les artifans même s'inftruifent
& écrivent fur leurs métiers.
L'efprit public a formé beaucoup d'établiffemens
très utiles , tels que des fociétés
adonnées uniquement à l'étude & à l'avancement
du commerce , de l'agriculture &
des manufactures . La fociété de Dublin
une des plus célebres , diftribue tous les
ans environ cent prix , montant enſemble
à quatorze à feize mille livres de notre
monnoye , & dont les fonds font dûs à la
générofité de fes membres & du public ; &
ces prix font deſtinés à celui qui aura le
mieux teint en écarlate , &c .; qui aura fait
les meilleurs deffeinspour des étoffes ; aux maitres
& maîtreffes qui auront fait les meilleurs
apprentifs en tel métier ; à celui qui aura deffeché
tel nombre d'acres de marais , & l'aura
mis en valeur , &c . Des objets ſi eſtimables
ne peuvent manquer d'exciter l'émulation
& de produire les plus grands effets. Plufieurs
prétendans , contens de l'honneur
d'avoir obtenu le prix , rendent l'argent
deftiné pour augmenter les fonds de l'année
fuivante .
Un effet bien fingulier de l'efprit public
eft la fociété des Antigallicans de Londres ,
dont
JUILLET. 1754. 121
dont le premier voeu eft de ne fe fervir
dans leur habillement d'aucun ouvrage de
fabrique Françoiſe.
L'Auteur , après avoir propofé quelques
réflexions fur l'utilité d'une fociété uniquement
occupée de l'étude de la culture
& du commerce , & des moyens de perfectionner
& d'encourager ces deux objets
, examine enfuite les abus qui fe rencontrent
dans le commerce de la Grande
Bretagne.
Il commence par les monopoles dans le
commerce intérieur ; c'eft ainfi qu'il appelle
les privileges exclufifs de certains
corps de marchands , de fabriquans , d'artifans
, & c. qui excluent comme étranger ,
tout homme qui n'eſt pas né parmi eux , &
qui même n'admettent que ceux qui font
nés dans leurs corps , ou qui ont acheté
le droit de travailler , foit à prix d'argent ,
foit par un apprentiffage long & couteux.
Ces compagnies exclufives mettent des entraves
à l'induſtrie , diminuent & gênent
la confommation , parce qu'étant maîtreffes
du prix de leur travail , elles donnent
la loi aux conſommateurs.
Les privileges donnés à un particulier
feul , font encore plus pernicieux ; c'eftun
vol fait à la fociété. » Un citoyen a été affez
» heureux pour rapporter de fes voyages
F
122 MERCURE DE FRANCE.
»
n
»
» un art , un fecret qu'une autre nation
poffedoit feule ; fans doute il faut le récompenfer....
Mais fi on lui accorde un
privilege , l'Etat ferme la porte à tous
» les étrangers qui auroient pû nous ap-
» porter ici le même art , & l'y multiplier ;
» il décourage les citoyens , qui dans leurs
» voyages pourroient avoir le même but de
» recherches. « Il vaudroit mieux que
l'Etat lui payât fon fecret , ou par des récompenfes
pécuniaires , ou par des honneurs
& des diftinctions .
Les monopoles du commerce extérieur
font les compagnies exclufives : les principaux
griefs qu'on allégue contre elles
font :
33
» I1º. Qu'elles font l'avantage de quel-
» ques-uns , aux dépens de la république.
» 2°. Qu'elles ne peuvent faire le com-
» merce à des termes auffi avantageux que
» des particuliers.
» 3 °. Que leur intention eft la plus oppofée
à l'intérêt général du commerce ,
» en ce qu'elles ne vifent qu'à vendre au
plus haut prix , au dehors & au dedans du
Royaume , les marchandiſes qui font
» l'objet de leur commerce.
39
ور
» 4° . Qu'elles refferrent le commerce
loin de l'étendre , parce qu'une compagnie
ayant un profit für & un droit exJUILLET.
1754. 123
clufif, elle n'a point l'efprit de décou-
» verte & d'effais comme les particuliers ,
» &c.
L'Auteur entre dans ces détails & en fait
l'application aux compagnies de la Baye
d'Hudfon , d'Afrique , des Indes orientatales
, de la mer du Sud & de Turquie
& il conclut que la diffolution de ces
compagnies feroit un profit certain
pour le
commerce en général .
»
de
Enfin , dit- il , tous les établiſſemens
» ou réglemens concernant le commerce ,
» doivent être effayés fur les principes fui-
» vans , comme fur autant de pierres
» touche ; fçavoir , que dans le commerce
» l'induftrie naît de la liberté ; la confom-
» mation intérieure & extérieure du bon
» marché , fuite de la concurrence ; de la
» confommation enfin , l'emploi des hom-
» mes & la population , feuls principes ac-
" tifs & créateurs dans un Etat.
L'Auteur fait fentir enfuite l'utilité
qu'on retireroit de la connoiffance de l'état
de la population , & il propofe une façon
de faire le dénombrement exact des terres
& des hommes , qui feroit connoître quel
eft le terrein , quelles font les productions
, les efpéces de travail qui occupent
le plus d'hommes , font les plus favorables
à la population , &c.
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
!
» Par le moyen d'un dénombrement
» général , que de connoiffances fe décla-
» reroient à nos yeux ! que d'erreurs s'éva-
» nouiroient que de vérités prouvées par
» des faits que d'effets inconnus nous fe-
» roient remonter à des cauſes nouvelles
" pour nous !
!
On cherche enfuite les moyens d'aug
menter le nombre des citoyens utiles , &
ceux de diminuer en même tems celui des
hommes inutiles , des pauvres & des mandians
fur tout , dont la quantité eft prodigieufe
en Angleterre , quoiqu'il n'y ait
point d'Etat où il y ait des loix auffi fages
& auffi humaines , & des établiſſemens
auffi charitables.
Les moyens que l'on propofe pour augmenter
la population , font l'encouragement
des mariages & la naturalifation . Il
femble , dit l'Auteur , qu'il n'a jamais été
plus befoin qu'à préfent de loix excitatives
ou même coactives , pour engager au
mariage trop de fujets rebelles ou fourds à
la voix de la nature ; les formalités gênantes
que l'on exige pour cet engagement , lui
paroiffent un obftacle qui en diminue le
nombre , & il voudroit que l'on tolérât
les mariages clandeftins : il faut obferver
que les inconvéniens qui en réfultent , font
des difproportions de fortunes & de naifJUILLET
. 1754. 125
fances , qui ne font pas d'une conféquence
dangereuse en Angleterre , où l'égalité eft
en recommendation , & où la nobleffe n'eft
pas l'ancienneté de la naiffance : on remarque
très- bien que le nombre des hommes
non mariés & des filles proftituées dans
les villes , croiffent en raifon réciproque.
La naturaliſation feroit encore d'un
avantage confidérable en Angleterre , où
le décroiffement fenfible de la population
indique naturellement la néceffité d'inviter
les étrangers à venir l'augmenter , &
où les productions naturelles pourroient
nourrir une moitié en fus de la population
actuelle .
L'Auteur finit fon ouvrage par des confidérations
fur les caufes & les progrès
des dettes de l'Angleterre , qui commencerent
par un abus du crédit national , &
furent continuées par des guerres & des
intérêts étrangers à la nation . La dette actuelle
monte à 1,761,780 , 712 livres
de notre monnoye , dont les intérêts montent
par an à foixante- neuf millions . L'immenfité
de cette fomme fait bien fentir
l'importance de pourvoir au rembourſement
: mais quelles font les reffources pour
y parvenir ? plus elle s'acroîtra , dit l'Auteur
, plus s'avancera le moment inévitable
de la déplorable cataſtrophe du crédit de
la nation.
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
L'augmentation des dettes a dû caufer
en même tems la multiplication des taxes ,
& le manque d'exactitude à rembourfer
a produit leur continuation & leur éternité
. Le poids exceffif de ces taxes & l'inégalité
de leur impofition accable une partie
de la nation , multiplie le nombre des
pauvres , diminue le travail & la circulation
; on ne peut trop s'attacher à trouver
les moyens de la rendre plus jufte , plus
égale & moins à charge au peuple .
"
39
» Mais il n'eft pas permis aux citoyens
d'efpérer pour leur patrie tout le bien.
» qu'ils imaginent & voyent poffible , les
propriétaires des dettes ont acquis un
»trop grand crédit ; les propriétaires des
» terres reſteront aveugles fur leurs vrais
» intérêts ; enfin le miniftere continuera
» de fuivre fes voyes ordinaires ; la féduc-
»tion & la corruption font devenus pour
»lui les refforts du Gouvernement ; les taxes
» multipliées fous tant de formes , produi
» fent des places utiles fans nombre à don-
» ner , & multiplient fon influence dans
» les élections ..... Lors donc que tant d'in-
» térêts réunis s'oppofent au bien public ,
quel efpoir peut nous préfenter l'avenir ,
»fi ce n'eft d'inutiles regrets fur le ren-
» verſement déplorable de la conftitution
» la plus fage , la plus noble , la plus capaJUILLET.
1754. 127
» ble de rendre heureux des hommes qui
» veulent être libres , & la plus digne
» d'un Roi content & glorieux de com-
» mander à des hommes libres , & qui mé-
Dritent de l'être ›
Le Livre dont on vient de lire l'extrait ,
eſt déja parvenu à fa troifiéme édition :
l'Auteur eft vifiblement un homme d'efprit
, fort inftruit , & très-bon citoyen.
>
LES Olympiques de Pindare , traduites
en François , avec des remarques hiftoriques.
A Paris , chez Guerin & Delatour
Briaffon , Durand , Defaint & Saillant ;
& à Lyon , chez Aimé Delaroche , 1754 ,
in - 12 , 1 vol.
La traduction que nous annonçons eft
précédée d'un difcours fur Pindare ; c'eft
un morceau plein de chaleur & d'énergie ,
deftiné à faire connoître le caractere de
l'auteur original , & à le juftifier contre
les critiques ignorans ou injuftes qui l'ont
attaqué. On trouve enfuite une hiftoire
des Jeux Olympiques , qui renferme avec
beaucoup d'ordre tout ce qu'on peut defirer
de fçavoir fur ce fujet. La traduction des
Odes eft accompagnée de beaucoup de notes
deftinées à expliquer des points d'hiſtoire
ou de fable : quelques remarques
de goût
auroient peut-être été mieux reçues .
F
128 MERCURE DE FRANCE.
HISTOIRE des conjurations , confpirations
& révolutions célébres , tant anciennes
que modernes , dédiée à S. A. S. Mgr
le Duc d'Orléans, premier Prince du Sang.
Par M. Duport du Tertre. A Paris , chez
Duchefne , rue Saint Jacques. 1754 , in-
12 , 3 vol.
Le premier volume de cet Ouvrage ,
qui doit en avoir dix , offre toutes les
conjurations que fournit l'hiftoire romaine
pour l'Empire d'orient & pour celui
d'occident. Le fecond volume contient
les conjurations formées en Allemagne
& dans le nord ; le troifiéme eſt confacré
aux conjurations d'Efpagne , de Portugal
, d'Italie & de France . On fent que
c'eft un fond très-riche . L'Auteur en a
tiré un fort bon parti ; fon ouvrage eſt
écrit avec beaucoup de naturel , d'ordre &
de fageffe.
LES OEuvres de Virgile traduites en
François , le texte vis-à- vis la traduction ,
avec des remarques. Par M. l'Abbé Desfontaines
; nouvelle édition. A Paris , chez
Quillan , rue Saint Jacques ; & chez Babuty
, quai des Auguftins , 1754. in- 8 °.
4 vol.
Cette traduction fit , lorsqu'elle parut ,
un grand bruit. Aujourd'hui que les cirJUILLE
T. 1754. 129
conftances étrangeres à l'ouvrage ne cauferont
point de mouvemens , on conviendra
, à ce que nous croyons , qu'il eft forti
de la plume d'un homme qui fçavoit bien
les deux langues , & que les difcours &
les notes qui l'accompagnent , refpirent le
bon goût , & font dans les grands princid'une
faine littérature.
pes
Lusus Poëtici allegorici , five Elegia oblectandis
animis , & moribus informandis accommodata
, in tres libros aut decurias tributa.
Auctore P. Petro- Jufto Sautel , Societatatis
Jefu. Parifiis , typis Jofephi Barbou ,
via Jacobea.
Gabrielis Madeleneti carmina. Nova editio
auctior.
Les Poëfies que nous annonçons ne forment
qu'un volume. Le premier des deux
auteurs a plus de facilité , de naturel &
de douceur ; nous croyons plus d'idées
au fecond. Ils méritent tous deux d'être
lus par ceux aufquels il refte encore du
goût pour la Poëfie latine ..
PRONES fur les Commandemens de
Dieu . Par M. Ballet , Prédicateur du Roi ,
ci-devant Curé de Gif ; tom. 2 & 3. A
Paris , chez Prault pere , quai de Gêvres.
$754, in- 12 .
Fr
130 MERCURE DE FRANCE.
PANEGYRIQUES de Saints , par M. Ballet
, Prédicateur du Roi ; tom . 3. A Paris,
chez le même Libraire. 1754.
M. Ballet donna en 1746 deux volumes
de Panegyriques de Saints ; en 1747
un volume de Prônes fur les Commandemens
de Dieu ; en 1750 un Traité de la
dévotion à la Sainte Vierge ; au commencement
de cette année un Traité de l'abftinence
du Carême. Il vient de publier
un volume de Panégyriques , & deux volumes
de Prônes , dont nous allons rendre
compte.
و ر
ود
ور
"
j
L'Auteur enfeigne dans fa Préface
qu'il eft néceffaire de s'élever , autant
qu'on en eft capable , dans les éloges
qu'ily faut employer les beautés de l'art
» les ornemens de l'éloquence , les graces
» de la parole , les images brillantes , les
»comparaifons ingénieufes , fans perdre
» rien du zele apoftolique ; qu'il faut y fe-
» mer des réflexions pieufes , des traits de
» morale qui touchent & inftruifent les au-
» diteurs , & que le Saint qu'on loue, ferve
» de modéle fans ceffer d'épuifer l'admira-
» tion ; qu'il faut qu'un Panégyrique foit
rempli de faits , & de ceux qui font les
plus intéreffans dans la vie de fon héros ;
» qu'on doit tellement le caractériſer , qu'on
» n'en puiffe appliquer aucun lambeau à
"
و ر
"
» un autre .
JUILLET. 1754. 131
:
Nous pouvons affurer que M. Ballet ne
fe fait pas illufion s'il croit avoir approché
de l'idée qu'il s'étoit faite d'un Panégyrique
il y a du tour , de l'abondance , un
ton très- religieux , & un choix heureux
dans les matériaux de tous fes éloges .
Nous avons remarqué dans celui de Saint
François d'Affife un portrait de Bayle , que
nous allons tranfcrire , pour faire connoître
la maniere & le ftyle de l'Orateur.
On diroit ( dit M. Ballet ) à entendre
certains efprits brillans , vantés par
les plus médiocres , que Dieu ne fçauroit
fortir des routes ordinaires . Ce qui leur
paroît extraordinaire eft felon eux impoffible
, & les faits les plus authentiques ne
font que de pieufes fictions quand ils ne
font pas adoptés au tribunal de leur raifon .
C'eſt ainfi que les glorieufes ftigmates dont
Dieu a honoré S. François ont été rejettées
par cette académie de beaux efprits :
ils n'ont pas rougi de fe parer des raifonnemens
indécens du plus libre de tous les
Auteurs , quoiqu'il ne foit plus à la mode :
ce fçavant mort , les armes de l'impiété à
la main , qui défend dans fon ouvrage
énorme de critiques , toutes les fectes , &
que toutes les fectes defavouent ; qui a
paffé des Proteftans chez les Catholiques :,
F vj
132 MERCURE DE FRANCE .
& des Catholiques chez les Proteftans ,
fans jamais avoir été fincerement ni l'un
ni l'autre ; cet homme de menfonge qui
pafle pour l'oracle de la vérité , & qui eft
rempli de contradictions ; cet homme flétri
même dans les plus fameux Conſiſtoires
de la religion proteftante , & auquel
les mondains ont érigé tant de trophées ;
cet homme qui , comme ces impies dont
parle le Prophète , a porté fa bouche jufques
dans le ciel , & éguifé fa langue fur la
terre , qui a ofé fonder les abîmes du Seigneur
, percer les ténébres facrées qui l'environnent
, pénétrer les myfteres , & les citer
à fon tribunal ; qui a tenté de faire tomber
les Saints dans l'aviliffement fans épargner
la mere de Dieu même ; qui blâme leurs
-vertus qui leur arrache leurs couronnes
& les met au rang de ces héros fabuleux
que l'imagination échauffée des peuples a
divinifé ; cet homme qui a déchiré les
plus faints Conciles , calomnié les plus
faints Docteurs , prodigué des éloges aux
plus grands héréfiarques , infinué délicatement
le Socinianifme , le Manichéifme
& l'Athéifme , & dont le fameux ouvrage
feroit certainement fans crédit & fans eftime
s'il étoit fans obfcénités & fans impiétés
, & s'il n'y avoit point dans notre
Lécle des mondains fans religion : voilà le
2
>
JUILLET. 1754. 133
héros dont on emprunte les traits que l'on
lance avec fatisfaction contre les glorieufes
ftigmates de S. François.
Les Prônes de M. Ballet préfentent encore
un plus grand objet d'utilité que fes
Panégyriques. Je rends hommage ( dit- il )
au mérite , à l'éloquence de ces grands
Orateurs Chrétiens , à ces hommes fameux
qu'on s'empreffe d'entendre ; mais le peuple
peut-il profiter de ces piéces travaillées
avec art ? Découvre-t- il toutes les
grandes vérités de la Religion fous les
beautés du langage & la magnificence des
expreffions Paul , à Athènes , fe leve
parle d'une maniere fublime à ces fages
qui fe piquoient de goût & d'érudition ;
il est néceffaire que dans une ville , le centre
des fciences , où brillent tant de fçade
génies délicats , il y ait dés Orareurs
Chrétiens affez habiles pour les attirer
dans le S. Temple & captiver leur attention.
Mais eft - il néceffaire auffi d'expliquer
la loi du Seigneur aux fideles dans
toute fon étendue ?
vans ,
On fuivra un célébre Prédicateur un
Avent , un Carême , toute l'année même ,
fans entendre parler de toutes les matieres
qui font traitées dans l'explication des
Commandemens de Dieu ; & fi les Palteurs
ne le font point dans les inftructions
134 MERCURE DE FRANCE.
familieres , dont ils font redevables à ceux
qui font fous leur conduite , combien qui
demeureront dans une funefte ignorance
de tous les péchés qu'on peut commettre
contre la loi du Seigneur ?
Les fuperftitions , les vaines obfervations
, les abus des perfonnes groffieres ,
les erreurs des Hérétiques fur le culte des
faintes Reliques & des faintes Images ; les
juremens , les fermens indirects , les profanations
du Dimanche , les péchés des peres
& des meres , des enfans , des maîtres
des domestiques ; les haines , les querelles
, l'envie , la jaloufie , les péchés d'impureté
, les vols , les menfonges innonderont
les campagnes , & conduiront à la
réprobation des gens groffiers qui n'en
conçoivent pas une jufte horreur.
PNEUMATO-PAthologie , ou Traité des .
maladies venteufes ; traduit du Latin de
M. Combalufier , Docteur-Régent de la
Faculté de Médecine en l'Univerfité de
Paris , Profeffeur de Pharmacie dans la.
même Faculté , & Docteur de celle de
Montpellier. Par M. J ... Docteur en Médecine
, & Profeffeur Royal ; 2 vol . in-
12 , chez Debure l'aîné , Libraire , quai
des Auguſtins , à l'image S. Paul. 1754.
» On trouve parmi les ouvrages d'HyJUILLET.
1754. 139
» pocrate , un Livre entier fur les vents
» ou flatuofités. Quelques - uns affurent
» qu'il eft véritablement de ce Prince de
»la Médecine ; plufieurs en doutent , d'au-
» tres le nient :il ne nous appartient pas
» de décider une queſtion fi difficile ; mais
foit que ce Livre ait été écrit par Hypo-
» crate , ou par Polybe , ou par quelqu'au-
» tre que l'on voudra , on ne fçauroit nier
qu'il ne contienne des chofes excellen-
» tes & dignes d'Hypocrate. Il faut néanmoins
avouer que l'Auteur s'eft un peu
livré à l'enthoufiafme dont il étoit
n
"
"3
. trop
»faifi
pour
fon
fujet
, en établiſſant
les
» vents comme la fource commune de tou-
» tes les maladies . C'eſt auffi ce qui a don
né lieu de regarder Hypocrate comme
» le chef des Médecins pneumatiques
quoiqu'il ne foit pas facile d'en juger ainfi
par fes autres ouvrages. Cette matiere
» d'ailleurs eft traitée avec peu de méthode
» dans ce Livre , & à peine y trouve- t- on
» leur fiége dans leurs premieres voyes.
»
» Jean Fienus publia en 1682 un traité
» particulier fur les vents ou flatuofités qui
» affligent le corps humain. Il y décrit
» nettement plufieurs maladies venteufes ,
» & donne beaucoup d'excellens préceptes
fur la maniere de les traiter ; mais ce
» qu'il avance touchant les caufes des fla136
MERCURE DE FRANCE.
tuofités , paroît peu conforme aux loix de
" la bonne Phyfique & de l'economie
animale. Charles Delafont , Profeſſeur à
"
pas
Avignon , dans fa fçavante differtation
» médecinale fur la tympanité, a donné de
» très-bonnes idées fur les vents ; mais il
» s'eft trompé en ne faifant attention qu'à
une feule de leurs caufes. On trouve dans
les oeuvres de Vanhelmont beaucoup de
» chofes fur cette matiere qui ne font
" à méprifer. La differtation du célébre-
Stalh fur la paffion flateuſe , & ce que
» l'illuftre Frédéric Hoffman , dans fa médecine
fyftématique raifonnée , enfeigne
fur cette maladie & fur le mal hypocondriaque
& flateux , m'ont beau-
" coup fervi dans la compofition de cet
ouvrage , quoique l'un & l'autre foient
imparfaits .
'99
20
"
33
"
» Mais dans les divers ouvrages qu'il
» m'a fallu parcourir , je n'ai rien lû de
plus exact ni de plus lumineux fur l'origine
des vents , que le peu qu'en dit le
» fameux Herman Boerhaave dans fes ad-
» mirables aphorifmes , fur la maniere de
» connoître & de guérir les maladies . Je
» déclare avec fatisfaction , & avec les
» fentimens de la plus fincere reconnoif-
» fance , que je dois infiniment à ce grand
» homme dans l'étude de la Médecine &
JUILLET. 1754 137
»
39
dans ce que j'ai fait pour éclaircir de
» mon mieux ce fujet intéreffant . Mais
» comme ce n'est qu'en paffant , & pour
» ainfi dire par occafion , qu'il a parlé des
» rapports & des flatuofités comme d'un
fymptôme de la fièvre , il n'eft pas éton-
» nant que ce célébre Auteur ait traité
» cette matiere avec fon laconifme ordi-
» naire , & qu'il ait paffé fous filence quel-
" ques caufes importantes des vents . Auff
» cette partie de l'ouvrage de Boerhaave ,
» quoique excellente d'ailleurs , & folide-
» ment éclaircie par les fçavans commen-
» taires de l'illuftre Baron Van- Swieten ,
» premierMédecin de l'Empereur & de l'Impératrice
Reine de Hongrie , laiffe encore
beaucoup de chofes à défirer fur la matiere
dont il s'agit .
»
» A l'exception des auteurs que nous
» venons de citer , & peut-être de quel-
» ques autres en très-petit nombre , la plû-
» part regardent les Alatuofités comme un
fujet vil & frivole , qui ne demande
» qu'une doctrine vulgaire & triviale , &
» qui eft indigne de l'attention d'un Médecin
; c'est pourquoi ils n'en parlent
» ordinairement qu'avec la plus grande
négligence , à la hâte , & comme par
» maniere d'acquit. Ce qui montre toute-
» fois que les vents ne font point à mé-
»
138 MERCURE DE FRANCE.
"
prifer , c'eſt la multitude de maux qu'ils
» produifent , maux incommodes , cruels ,
» & fouvent funeftes , qu'il n'eſt pas moins
» difficile d'expliquer méchaniquement ,
de combattre avec fuccès.
» que
» Bien éloigné de cette façon de penfer
& d'agir , que je condamne avec raifon ,
» j'entreprends volontiers d'écrire un traité
» des affections ventueufes , & j'y fuis
fpécialement excité par les plaintes de
» tant de malades qui gémiffent fous la
tyrannie de ces maux bizarres , & fur
» tout par celle du beau fexe , que ſa défa
» licateffe naturelle y rend fi füjet.
Ceux aufquels il appartient de juger
du mérite de cet Ouvrage , en paroiffent
extrêmement fatisfaits .
à
DISCOURS prononcés dans l'Académie
Françoife , le Jeudi 30 Mai 1754 >
la réception de M. de Bougainville . A Paris
, chez Brunet , rue S. Jacques , in- 4°
15 pages.
"
» La mort , en nous enlevant M. de la
» Chauffée , dit M. de Bougainville en
» parlant de fon prédéceffeur , a privé l'A-
» cadémie , le Théâtre François , la fociété
» d'un Auteur ingénieux & fage , d'un
» Poëte citoyen , dont les drames intéreffans
ont annobli la fcene comique , &
JUILLET. 1754. 139
»
» fait rentrer Thalie dans des droits qu'elle
» avoit laiffé prefcrire depuis long- tems.
» Admirateur de l'inimitable Moliere , il
» tendit au même but que lui par une rou
» te différente : il étudia dans l'école de ce
grand maître les régles de l'art , mais il
» n'en copia ni le ton ni la maniere ; il
» voulut , comme lui , que fes ouvrages
>> fuffent des leçons utiles & de fideles ta-
» bleaux. Mais au lieu de peindre ces tra-
» vers paffagers , qui feroient aujourd'hui
» des défauts trop peu féduifans pour être
contagieux , il réferva fon pinceau pour
» ceux dont la fource eft dans des abus ac-
ןכ
» crédités
par le préjugé
, ou dans des vices » confacrés
par la mode . Les hommes
de
» fon fiécle lui parurent
affez éclairés
pour » n'avoir
plus befoin
d'être avertis des ri-
» dicules
groffiers
que la malignité
faifit » d'elle-même
, & que l'amour
propre
évi » te ; mais en fouhaitant
qu'ils devinffent
» meilleurs
, il penfa qu'un des plus fûrs " moyens
de leur faire aimer la vertu , étoit
» de la leur montrer
fous des images
tou- » chantes
, & dans des fituations
à peu- près femblables
à celles qui fe répetent » tous les jours fur la fcene ordinaire
de » la fociété.
"9
» Vous reconnoiffez , Meffieurs , le fond
fur lequel travailla conftamment M. de
140 MERCURE DE FRANCE .
» la Chauffée . Son coeur l'avoit guidé dans
fon choix , & les reffources de fon efprit
» firent valoir le mérite du genre qu'il
» avoit choifi .
» Les gens du monde , juges nés des ou-
"vrages de cette efpece , ont donné de juf-
» tes applaudiffemens à des piéces bien
»écrites , dont l'objet eft d'inſpirer aux
»hommes le goût d'une morale bienfai-
»fante , & de les convaincre par le fenti--
» ment que le devoir eft le fondement du
» bonheur. Des caracteres aimables & vertueux
y jettent un intérêt noble , foute-
» nu par l'élégante facilité du ſtyle & par
» la régularité de l'ordonnance. L'action
fimple & conduite avec art , amene un
» dénouement prefque toujours heureux.
» Le fpectateur , tantôt faifi d'admiration
» tantôt ému de tendreffe , fort en mefu-
» rant le dégré d'estime qu'il ſe doit à luimême
fur le dégré de plaifir qu'il a
» reffenti ; plaifir dont l'impreffion douce
» & pure s'étend à fes moeurs , parce qu'el
» le lui eft communiquée par des perfon-
»nages qu'après le fpectacle il retrouve
» dans le monde , fous les noms de fes
"
amis , de fes pareils , de fes rivaux.
» Comme leur fphere eft la fienne , il fe
fent capable d'atteindre à leurs vertus :
comme il ne leur arrive rien qu'il ne
JUILLET. 1754. 141
»puiffe éprouver , il s'approprie leur
expérience , il apprend d'eux à fe ga-
» tantir des mêmes écueils. Convaincu
» par leur exemple que la dignité des ames
>> eft indépendante de celle des rangs , il
» reconnoît qu'il n'eft point d'état d'où
» l'on ne puiſſe aſpirer à l'héroifme , par-
» ce que ce n'eft ni l'éclat des titres , ni la
» pompe de l'appareil , mais la grandeur
» de l'effort & la nobleffe du motif qui
» conſtituent le mérite d'une action .
و د
Si l'imitation des moeurs fait l'effence
» de la Comédie , l'objet en eft rempli dès
qu'on a tiré de nos moeurs imitées fidé-
» lement , des modéles capables de les épu-
»rer ; & c'est ce que M. de la Chauffée a
» fait avec fuccès . Les fuffrages du Public
» ont défendu ſes piéces contre l'intole-
»rance de quelques cenfeurs exclufifs ,
qui prétendoient en profcrire le genre
» les uns comme irrégulier , les autres
» comme nouveau . On a pu répondre aux
premiers , que ce genre ne s'écarte point
» des régles , puiſqu'il eſt dans la nature ;
» aux feconds , qu'il eft ancien , que l'Au-
» teur de l'Andrienne l'a connu , & que
"
33
peut- être le devons - nous au réformateur
» de la Comédie Grecque. En le faifant
» revivre de nos jours , M. de la Chauffée
a l'honneur de l'avoir introduit & fixé
142 MERCURE DE FRANCE.
» pour jamais fur la fcene françoife , à laquelle
on peut dire qu'il appartient plus
qu'à toute autre , par le rapport qu'il
» femble avoir avec le caractere de la na--
» tion .
"
» Ainfi s'eft vérifié le préfage du grand
» Corneille , qui ne doutoit pas que ce
» genre , felon lui , plus utile aux moeurs
» que la Tragédie même , ne dût réuffir en-
» tre des mains habiles . Heureufe en effet la
» fociété où les Mélanides & les Conf-
» tances , ou les Ariftes & les Cenies feroient
le grand nombre ! plus heureuſe
» encore celle dont chaque membre trou-
» veroit au fond de fon coeur l'éloge de
pareils ouvrages ! Socrate les eût eftimés ;
» Platon , l'ennemi des Poëtes , en eût admis
l'Auteur dans fa République .
"
M. le Duc de Saint - Aignan , qui recevoit
M. de Bougainville , lui dit des chofes
vraies & flateufes. » Quoique je fente
» parfaitement , dit il modeſtement , tout
» ce qui me manque pour remplir à mon
» gré la fonction dont je fuis chargé , je
» ne me plaindrai point du fort qui me
l'impofe pour la premiere fois . Peu s'en
faut même que je ne m'en applaudiffe , par
la fatisfaction que mon amitié pour vous
» me fait trouver à vous introduire dans
≫ce temple des Muſes , où des fuccès préJUILLET.
1754. 143
» tems
» maturés vous marquoient depuis longune
place. Vous y acquites fur
tout un droit bien légitime , lorfque
» l'Académie des Belles - Lettres , peu d'an-
» nées après vous avoir adopté , vous dé-
» féra l'emploi de fon Secrétaire perpé-
» tuel , fans que votre âge pût balancer
l'opinion qu'on avoit de vos talens ....
»La publication de plufieurs volumes de
» l'Hiftoire de l'Académie des Belles- Let-
» tres , a déja mis l'Europe fçavante en
» état de juger du zéle avec lequel vous
» vous en acquittez dans la partie la plus
intéreffante ; je parle de la redaction des
» Mémoires , genre de compofition qui
» demande autant de jufteffe d'efprit que
» de variété de connoiffances , autant de
précifion que d'élégance de ftyle , &
» dans lequel il étoit devenu plus difficile
» encore de réuffir , depuis qu'on avoit
» connu la perfection de ce genre , par les
» deux volumes qui précédent immédia-
» tement ceux que vous avez donnés .
"
» Vos extraits , Monfieur , & les élo-
" ges des Académiciens que la mort enle-
» ve à votre célébre Compagnie , affurent
» l'immortalité de vos Confreres . Mais
» avant que d'être appliqué à cet emploi .
» vous aviez affuré la vôtre par un ou-
» vrage que la difficulté de l'entrepriſe
144 MERCURE DE FRANCE .
39
» le mérite de l'exécution , & principale-
» ment la nature des motifs qui vousl'ont
» fait entreprendre , rendront à jamais
eſtimable . Vous comprenez que j'ai en
>> vûe la traduction de l'Anti-Lucrece ....
» Cet ouvrage admirable , connu d'un petit
» nombre de perfonnes à qui la Langue
» Latine eft encore familiere , auroit trou-
» vé peu de lecteurs , fi cet Interpréte
» auffi fidele qu'élégant , ne l'avoit mis à
» la portée de tout le monde. En le tra-
» duifant , Monfieur , vous en avez étendu
l'utilité ; & par là vous partagez avec
» M. le Cardinal de Polignac la gloi-
» re d'avoir éclairé les hommes fur le
point qui les intéreffe le plus effentielle-
» ment. Ce n'eft pas feulement par votre
» traduction que vous avez rendu cet im-
» portant fervice à l'humanité ; la préface
» qui eft à la tête , & que je ne craindrai
» pas de nommer votre chef- d'oeuvre , doit
» être regardée comme un des plus pré-
» cieux monumens que la raifon ait éle-
» vés à la religion.
""
TRAITE hiftorique & moral du Blafon
; ouvrage rempli de recherches curieufe
& inftructives fur l'origine & les progrès
de cet art. Par M. Dupuy Demportes.
A Paris , chez Ch . A. Jombert , Imprimeur
du
JUILLET. 1754.
145
du Roi en fon Artillerie , rue Dauphine,
à l'Image Notre- Dame in- 12 . 2 vol .
DISCOURS fur la néceffité de l'étude
de l'Architecture , dans lequel on eflaye
de prouver combien il eft important pour
le progrès des Arts , que les hommes en
place en acquierent les connoiffances élémentaires
; que les Artiftes en approfondiffent
la théorie , & que les Artifans s'appliquent
aux développemens du reffort de
leur profeffion . Ce difcours a été prononcé
à l'ouverture du cinquiéme Cours public
donné par M. Blondel , Architecte , Profeffeur
& Directeur de l'Ecole des Arts.
A Paris , chez le même ; broch. in- 8 ° .
L'on trouvera auffi chez le même Libraire
, dans le courant du mois de Juillet ,
des Obfervations fur les antiquités de la
ville d'Herculanum ; avec quelques réflexions
fur la Peinture & la Sculpture des
Anciens , & une courte defcription de
quelques antiquités des environs de Naples
; par MM. Cochin fils , & Bellicard .
in- 12 . avecfigures.
GUILLAUME Sandby , Libraire à
Londres , vient de donner au Public un
ouvrage en Anglois , intitulé l'Hiftoire du
G
146 MERCURE DE FRANCE . JU
arch. 2
Tale oni
Here,
re
LETT
fure
Parlement d'Angleterre , en huit volumes
in- 8 °. contenant un récit fidele de tout
ce qui s'eft paffé de plus remarquable dans
le Parlement depuis les tems les plus reculés
, jufqu'au long Parlement qui s'affembla
le3 Novembre 1640 , tiré des
Journaux des deux Chambres des archives
publiques , des manufcrits originaux ,
& de plufieurs mémoires & harangues
très- rares ; le tout comparé avec les auteurs
contemporains & les hiftoires de ces
tems-là , compilé par une fociété de gens
de Lettres . Les autres volumes qui contiennent
la fuite de cet ouvrage , font fous
la preffe , & feront dans peu de tems publiés
. Cet ouvrage eft dédié à l'Archevêque
de Cantorbery , au Grand Chancelier
du Royaume , & à l'Orateur de la
Chambre des Communes.
Problêmes proposés aux jeunes Géométres.
Voy
Newton , dans fa méthode des fluxions ,
a propofé , parmi plufieurs autres , ce problême
fans le réfoudre : De toutes les ellipfes
qui paffent par quatre points donnés , déterminer
celle qui eſt le moins ellipfe , c'eſt - àdire
qui approche le plus du cercle . Non feulement
on propofe aux jeunes Géométres
le même problème , mais encore ceux- ci :
1°. De toutes les ellipfes qui paffent par quaJUILLET
. 1754. 147
tre points donnés , determiner celle qui est le
plus ellipfe , eft à -dire qui approche le moins
du cercle. 2 ° . De toutes ls hyperboles qui
pallent par quatre points donnés , déterminer
& celle qui approche le plus de l'hyperbole
équilatere , & celle qui en approche le moins ,
c'est- à-dire qui approche le plus du triangle
rèdliligne.
LETTRE à M. *** , dans laquelle on
difcute divers points d'Aftronomie- pratique
, & où l'on fait quelques remarques
fur le fupplément au Journal hiftorique
du voyage à l'équateur , de M. de la C.
par M. Bouguer . A Paris , chez Hipp .
Louis Guerin , & L. Fr. Delatour , rue faint
Jacques . 1754 , in - 4°. 51 pages.
C'eft la fuite de la célébre controverfe
qui s'eft élevée entre MM. Bouguer & la
Condamine ; elle a occafioné quelques
éclairciffemens fur plufieurs objets importans
d'Aftronomie. On en trouvera en particulier
de très-bien difcutés dans la Lettre
que nous annonçons . Le nom feul de l'Auteur
doit donner une grande idée de l'Ouvrage.
Gij
148 MERCURE DE FRANCE
BEAUX ARTS,
SONNATES pour le clavecin , del Sr
Ferdinando Pellegrini , Napolitano.
Opera prima ; avec une lettre fur les piéces
de clavecin , en rondeau . A Paris, chez
Bayard , rue S. Honoré , à la régle d'or ;
Vernadé , rue du Roule , à la croix d'or ;
& Mlle Caftagneri , rue des Prouvaires , à
la Mufique royale , 1754 .
Nous appellons piéce de clavecin un morceau
de caractere fait pour cet inftrument.
Les Italiens donnent le nom de fonnates à
leurs pièces , qui confiftent ordinairement
en trois morceaux , l'allegro , l'andante ou
l'adagio , & le prefto . Les fonnates que nous
annonçons , nous ont paru mériter de l'attention
.
M. l'Abbé de la Grive qui travaille depuis
plufieurs années à un plan de la ville de
Paris , détaillé par maifons , dans lequel on
reconnoiffe avec préciſion les longueurs
largeurs & finuofités des rues , fur lequel
on puiffe conftater pour leur allignement ;
& pour s'affurer de la jufteffe des projets
que l'on peut former pour l'embelliffement
de cette ville , après en avoir déterminé
géométriquement par plus de trois cens
JUILLET . 1754. 149
triangles qu'il fe propofe de publier , la
pofition des clochers & autres principaux
objets , vient de mettre au jour la premiere
feuille de ce grand ouvrage fur une échelle
de deux lignes pour trois toifes. Cette
feuille en papier de grand aigle comprend
la Cité avec les quais & les ports qui regnent
des deux côtés de la riviere. Chaque
propriétaire y peut reconoître fa maifon ;
les Seigneurs pourront y défigner par des
couleurs celles qui relevent de leurs fiefs ,
& Mrs les Curés pourront y marquer de
même celles qui dépendent de leurs Paroiffes.
L'Auteur qui ne procéde pas fi
promptement qu'il défireroit à un travail
fi difpendieux , compte donner au mois
d'Octobre l'Ifle Notre-Dame , ou de Saint
Louis, avec l'Ifle Louvier , & tout le cours
de la riviere , depuis la pointe de l'Arſenal .
LETTRE SUR HERCULANUM.
'Admirez-vous pas , Monfieur , les
N Gazetiers qui nous difent qu'on a
découvert dans les ruines d'Herculanum
cent volumes en parchemin écrits en Grec ,
& la plupart bien confervés ? J'ai vifité ce
qui s'appelle bien fcrupuleufement cette
ville fouterraine ; j'ai fait plus , pour ne
Giij
150
MERCURE DE FRANCE .
laiffer rien à défirer à ma curiofité , j'ai
intéreffé le Concierge pour me promener
par tout dans les endroits interdits à tout
ce qu'on appelle étranger ; il ne m'a jamais
paru poffible qu'un tréfor auffi précieux
pût échapper au défaftre que le feu du Vefuve
a caufé dans cette ville : en voici les
raifons que je vais abréger pour ne vous
pas ennuyer. Lorfque l'irruption fe fit fous
Î'Empereur Tite , il jetta avant une prodigieufe
quantité de cendres , qui portées
fans doute par un vent de nord , fe rabarit
fur Herculanum , dont l'affife n'étoit qu'à
une élévation très- modique du niveau de
la mer ; cette ville en fut pour ainfi dire
innondée , & la lave de l'irruption conduire
par fa pente fur les cendres qui convroient
cette ville , les confoliderent , &
par fa chaleur & par fon propre poids.
Dans quelques endroits cette lave a 6 ,
8 , 10 , & dans d'autres jufqu'à 12 & 15
pieds d'épaiffeur ; c'eft une matiere vitrifiée
& d'une dureté qui fouffre le poli :
tous les objets que l'activité du feu n'avoit
pû permettre aux habitans en fe fauvant
d'enlever , fe doivent donc trouver dans
l'efpace que les cendres occupent ; & c'eſt
auffi en les brifant ( car le laps de tems
leur a donné une confiftance de pierres
tendres ) que l'on trouve la plupart dés
JUILLET . 1754 151
antiquités que l'on cherche , foit dans les
maifons , foit dans les temples , foit dans
les amphithéatres , car elles remplirent juf
qu'aux endroits les mieux fermés , puifque
par tout on les trouve fans aucun vuide
, du moins jufqu'à ce jour ; ce qui ne
me paroît point furprenant dans un pays
brûlé & par l'ardeur du foleil & par le voifinage
d'un volcan , & où l'on a toujours
befoin pour refpirer , de prendre l'air extérieur
, joint à ce que l'on ne connoiffoit
point l'ufage du verre ( pour les vîtres ) .
Dans cette pofition , la cendre échauffée
par la maffe énorme de la lave qui la fouloit
, a dû prendre un dégré de chaleur
affez confidérable, pour réduire en charbon
toutes les matieres combuftibles , telles
que les portes , les poûtres , les foliveaux ,
&c . Auffi voyons nous que le feu n'étant
point aidé de l'air extérieur , au lieu de les
réduire en cendres , a réduit toutes ces
matieres en véritables charbons qui fubfiftent
tous , & que l'on y voit par tout à
mefure que l'on découvre . Or fi ' le bois
eft dans ce cas , les manufcrits qui étoient
d'une deftruction bien plus facile encore ,
ont bien moins réfifté que lui à l'activité du
feu ; j'en ai vû plufieurs retirés des cendres
, & defquels à peine on déchiffroit
quelques mots , en les enlevant par feuilles
Giiij
152 MERCURE DE FRANCE .
comme une oublie roulée fur elle -même ,
& que l'on voudroit déplier : figurez-vous
un morceau de papier écrit brûlé , dans lequel
on découvriroit encore quelques
mots , dont l'alun qui domine dans l'encre
, conferve encore quelque empreinte.
J'en ai vû & manié plufieurs dans ce cas
entre les mains d'un jeune homme qui travailloit
à les déchiffrer ; mais il m'avoua
qu'il étoit bienheureux quelquefois d'attrapper
un mot ou deux fur un feul morceau
du cornet qu'il enlevoit à meſure ,
que
fouvent même voulant en enlever un ,
il en emportoit dix autres. Le coeur me
faignoit en voyant cette befogne , & mes
efprits travaillant à trouver quelque expédient
contre ce defaftre , je lui confeillai
de ne toucher à chaque charbon de manufcrit
qu'avec une grande circonfpection ,
d'avoir une table de marbre blanc , gommée
d'une eau légere , & d'y dérouler fon
manufcrit , au moyen de quoi il lui feroit
bien plus aifé d'en tirer bon parti : il me
répondit à cela , qu'il étoit fi mal apointé
qu'il ne prendroit pas tant de peine , &
fans les libéralités des curieux voyageurs
, il n'avoit pas dequoi vivre dans
une place qui ne feroit,donnée en France
ou en Angleterre qu'à une perfonne du
premier mérite : je lui fis mes largeffes &
que
JUILLE T. 1754 153
terre ,
pas
je partis. Je ferois moins étonné que
l'on trouvât des manufcrits à Pompeyane ,
qui fut renversée par un tremblement de
ils n'auroient pas effuyé la rigueur
du feu , & pourroient s'être fauvés dans
des décombres , à l'abri du ravage de l'humidité
; mais rien ne nous en a fait découvrir
dans les débris de cette ville depuis
qu'on y fait des recherches , du moins
que je fçache ; cependant il ne feroit
impoffible que cette ville nous en donnât
fi l'on faifoit les dépenfes néceffaires pour
y parvenir ; ce qu'il y a de fûr , c'eft qu'elle
nous fournit plus de monumens de détails
qu'Heraclée , & la raison en eft très- fenfible
: elle fut abîmée & bouleversée par un
tremblement de terre , qui ne laiffa aucun
loifir de fauver les objets même les plus
précieux. Herculane eut le tems que donne
la lave en fe précipitant de la montagne
pour s'y rendre , & ce tems eft proportionné
à l'efpace , à l'abondance de la matiere ,
& à la pente de la montagne ; ainfi il falpour
gagner cette ville trois ou quatre
jours , peut- être même plus ; ce qui donna
le tems de fauver les effets les plus précieux ,
& c'est ce qui fait qu'on y trouve tant de
ftates & fi peu d'or , d'argent , " de pierres
fines & de médailles . On débite bien
des chofes fur cette découverte , dont il
lut
G v
154 MERCURE DE FRANCE .
faut au moins retrancher les trois quarts :
tout ce que j'ai vû portoit les impreffions
charbonnées du feu , fi je peux me fervir
de ce terme , excepté les matieres qu'une
chaleur de même dégré ne peut affecter ',
telles que les marbres , les bronzes . J'ai
cependant vû un pain qui fe reffentoit médiocrement
de cette impreffion ; mais on
m'aſſura qu'il avoit été trouvé dans un efpéce
de fouterrein : j'ai vû du froment ,
mais tout converti en charbon , & qui s'en
alloit en pouffiere au moindre tact. Je me
fuis un peu trop étendu peût- être fur cet
article ; mais j'ai crû que ce témoignage
oculaire d'une perfonne qui fe pique de
fincérité ne vous déplairoit pas.
LETTRE de M. R. Godefroy , Horloger,
à M. l'Abbé Raynal , en réponse à la
Lettre de M. P. le Roi , inferée dans le
Mercure & Avril 1754.
Monfieur ,je m'étois flaté que M.
P. le Roi auroit accepté le défi que
je lui avois propofé dans ma Lettre inferée
dans le Mercure du mois de Mai 1753.
Mais après avoir laiffé écouler un espace
de tems affez confidérable , M. P. le Roi fe
détermine à refuſer le défi par des raifons
JUILLET. 1754 155
qu'il croit valables , en difant que c'eft la
reffource des gens qui n'ont pas de bonnes
raifons à dire , & qui ne font un défi
que pour fe tirer d'embarras. Quand j'ai
fait un défi à M. P. le Roi , ce n'a point
été dans la vûe d'en impoſer ni à lui ni au
public ; je croyois feulement que c'étoit
le moyen le plus fimple de terminer notre
difpute ; mais il fait naître toutes les
difficultés imaginables pour empêcher de
finir. Quand M. P. le Roi aura levé ces
difficultés , mon défi aura lieu ; je crois
pouvoir entrer en lice avec lui fans trop de
témérité.
M. P. le Roi m'objecte plufieurs certificats
pour prouver la validité de fes nouvelles
découvertes & de fa conftruction
des montres à minutes de renvoi , pour
avoir une grande roue de rencontre &
pour éviter le recul ; c'eft ce qu'il a tant
répété dans fa lettre qui eft inferée dans le
Mercure de Juin 1752 , & qui a fait naître
notre difpute. Dans toute fa lettre il n'eft
point queftion d'échappement à repos ; il
oppofe feulement la montre dont je ferai
Fanalyfe , à l'échappement de M. Graham
qu'il prétendoit anéantir .
J'ai démontré par ma lettre précédente ,
qu'il ne nous avoit donné rien de nouveau
dans fa conftruction à grande rane de
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
rencontre , dont il perce la platine des pilliers
pour faire paffer le talon de la potence.
Les minutes de renvoi qu'il a appliquées
à fa nouvelle montre, & les grandes
roues de rencontre font inventées avant
lui. Je pourrois le renvoyer aux montres
à corde & à celles qui ont fuivi à barillet
tournant ; il y a plus de foixante ans qu'on
a fait des minutes de renvoi. Ainfi quand
j'ai avancé que tous les anciens Horlogers
en avoient vû , je fuis en état de le prouver
par les perfonnes même qui lui ont
donné des certificats .
Au refte il est bon de découvrir la façon
dont il s'y eft pris pour avoir ces certificats
de fes confreres. M. P. le Roi a été
chez eux leur faire voir fon échappement
à cône ou à plans inclinés , qui font deux
échappemens à repos. Il dit à ces MM .
qu'on lui difputoit ces échappemens , fur
quoi il les a priés de certifier que ces
échappemens étoient de lui.
Je ne m'attendois pas à une pareille fupercherie
de la part de M. P. le Roi , puifque
je ne lui ai jamais difputé fes échappemens
, & que s'il étoit venu chez moi me
demander un certificat pour cela , je lui en
aurois donné un comme M. Ervé & fes autres
confreres , à la referve que je lui aurois
dit que le dernier étoit de l'invention de M.
JUILLET. 1754. 157
de Suilly , Horloger de feu M. le Régent.
Si M. P. le Roi avoit été d'auffi bonne foi
que moi , il auroit fait voir la montre
qu'il a mife en parallele avec l'échappement
a cylindre de M. Graham , & je fuis perfuadé
que tous les Horlogers qui lui ont
donné des certificats , n'auroient pas pû
s'empêcher de lui dire qu'ils avoient vû
des montres à minutes de renvoi & à grandes
roues de rencontre , nommément M.
Ervé , habile Horloger , qui m'a permis
de le citer , & qui m'a affuré que fon certificat
ne portoit que fur un des échappemens
, que je n'ai jamais difputé à M. P.
le Roi. M Ervé m'a affuré qu'il ne regardoit
point comme nouvelle la conftruction
des minutes de renvoi & des grandes
roues de rencontre , puifqu'il a dit à M.
P. le Roi avoir fait une montre de cette
conftruction il y a plus de vingt ans , pour
M. l'Evêque de Bayeux , à préfent Archevêque
de Sens ; mais il eft bon d'obſerver
qu'il ne le fit
ne le fit que par néceffité , parce que
cette piece étoit à réveil & à fecondes , &
qu'on lui demandoit les trois éguilles concentriques
: ce qui prouve évidemment que
M. P. le Roi n'eſt pas l'inventeur de cette
conftruction , quoique mauvaife. Je dis
mauvaise , puifqu'on ne doit s'en fervir
que dans un cas de néceffité , comme a fait
M. Ervé .
158 MERCURE DE FRANCE .
J'ai été voir M. Arſandau , qui a donné
auffi un certificat. Il m'a affuré que fon
certificat ne portoit que fur les échappemens
que M. P. le Roi lui avoit fait voir.
Cela prouve que tous les certificats portent
à faux , puifque M. Arfandau m'a
affuré d'ailleurs avoir vû des montres à
minutes de renvoi.
a
Je crois avoir affez prouvé l'invalidité
des certificats de M. P. le Roi : il faut
maintenant que je faffe l'analyfe d'une
montre qu'il a vendue if y a deux ans à
M. Mulochin , Bourgeois de Paris , & qui
été portée chez M. I'Hadmirauld , habile
Horloger , pour la nétoyer , quoique M.
P. le Roi ne craigne pas d'avancer que fes
montres peuvent aller fix & huit ans fans
perdre rien de leur jufteffe ni de la conftance
de leurs frottemens. Cette montre
eft de la conftruction tant vantée dans le
Mercure de Juin 1752 , époque de notre
difpute.
La grande roue moyenne eft placée hors
du centre pour y fubftituer un pignon de
douze mené par la grande roue. La tige
de ce pignon porte celui des minutes fous le
cadran , ce qui fait le renvoi des minutes.
De plus la platine eft percée pour laiffer
paffer le talon de la potence , & pour avoir
une grande roue de rencontre figurée comrJUILLET.
1754. 159
me les roues de rencontre ordinaires . Le
premier pignon de la grande roue moyenne
eft de huit au lieu de douze qu'on lui
donne ordinairement ; par là M. P. le Roi
eft obligé de mettre des pignons de fept
aux autres roues , & c'eft ce qui lui fait
dire qu'il n'augmente pas le nombre des
dents de fes roues . L'avantage qu'il prétend
tirer de là eft plutôt une perte réelle
qu'il fait fur fon premier pignon , puifqu'il
perd le tiers des aîles de ce pignon &
le tiers de fon diametre , perte qu'il ne
fçauroit regagner par ces pignons de fept.
Il est évident que M. P. le Roi perd beaurcoup
plus qu'il ne gagne par la diminution
de fon premier pignon , l'engrenage de la
grande roue fe faifant beaucoup plus près
du centre des pivots , qui reçoivent un
effort bien plus grand que fi le pignon étoit
plus nombré , ce qui force les trous à devenir
ovales. Nous en avons fait l'épreuve
M l'Hadmirauld & moi , ce qui contredit
M. P. le Roi dans ce qu'il dit de la conftance
de fes frottemens .
Le défi que je lui ai propofé regarde
non feulement une montre de cette conftruction
, mais encore tel autre qu'il voudra
de fes échappemens à repos , je lui en
laiffe le choix , & je l'affure que je ne
copierai aucun de fes échappemens , vû
160 MERCURE DE FRANCE.
que je les trouve fort au deffous de l'échappement
à cylindre.
Quand M. P. le Roi me répete l'hiftoire
de Lisbonne , qu'il life le Mercure
d'Avril 1744 , il verra que la montre qu'il
donne pour foutenir le défi , n'a fubi
les épreuves que pendant quatre mois &
demi , & moi je lui propofois un an ; il
demande quatre ou cinq ans. Ne vaudroit-
il pas mieux dire qu'on ne veut point
accepter le défi ?
A l'égard du reproche qu'il me fait de
vanter les Anglois au préjudice des François
, & de ce qu'il ajoute que les Anglois
ne m'ont pas chargé d'être leur champion ;
je puis lui répondre que les François ne
l'ont point choifi non plus pour être le
leur. Mon défi n'eft point une difpute de
nation ; c'est une difpute de particulier à
particulier , d'Horloger à Horloger , & de
François à François. Je ne vois pas qu'il
puiffe en réfulter rien au préjudice du commerce
de France , fi les Horlogers François
font de bonnes montres ; au contraire ,
c'eft un avantage pour l'Etat . Je prie M. P.
le Roi de calmer fes frayeurs , & de croire
que je fuis au moins auffi bon François que
lui.
JUILLET. 1754. 1754. 161
VOYAGE fait par ordre du Roi en
1750 & 1751 , dans l'Amérique feptentrionale
, pour rectifier les cartes des côtes
de l'Acadie , de l'Ile royale & de l'lfle de
Terre- neuve , & pour en fixer les principaux
points par des obfervations aftronomiques.
Par M. de Chabert , Enfeigne des
Vaiffeaux du Roi , membre de l'Académie
de Marine , de celle de Berlin , & de l'Inf
titut de Bologne. A Paris , de l'Imprime.
rie royale , 1753 .
Extrait des régiftres de l'Académie royale des
Sciences , du 6 Septembre 1752.
MESSIEURS le Comte de la Galiffonniere
, Bouguer & le Monnier , qui avoient
été chargés d'examiner un ouvrage de M.
de Chabert , intitulé Voyage fait par ordre
du Roi , dans l'Amérique feptentrionale , & c .
en ayant fait leur rapport , & dit :
Que la premiere partie de cet ouvrage
eft un abrégé du Journal de l'Auteur , qui
après avoir montré combien il étoit néceffaire
pour la perfection de la Géographie
& la fûreté de la navigation , d'avoir
des obfervations de longitude fur les côtes
qui font à l'Orient de Boſton , & dont
la pofition étoit abfolument incertaine ,
162 MERCURE DE FRANCE.
donne le réſultat des obfervations qu'il a
faites en divers endroits de ce continent
& principalement à Louiſbourg , aufquelles
il a joint les opérations de Géométrie
pratique qu'il a été obligé d'employer
pour découvrir les vrais contours
de ces côtes , dont il a dreffé une nouvelle
carte , en fe fervant auffi quelquefois des
moyens que fournit l'hydrographie , lefquels
étoient feuls pratiquables lorfqu'il
s'agiffoit de fixer la fituation des Ifles & des
Caps trop éloignés les uns des autres :
( travail qu'il a heureufement exécuté ,
malgré les périls aufquels il s'eft trouvé
fouvent expofé , en traverfant en divers
fens une mer qu'on fçait être fort . orageufe.
)
Que M. de Chabert a fait entrer dans
cette même partie de fon ouvrage , diverfes
remarques , foit de Phyfique , foit de
Marine , entr'autres fur la déclinaifon de
l'aimant , les marées , les courans , & c.
Que la feconde partie contient les obfervations
aftronomiques même , dont la
premiere ne préfente que les feuls réfultats
; qu'elle en fournit comme les piéces
juftificatives , & qu'enfin l'Auteur y entre
dans le plus grand détail fur tous les procédés
des calculs qu'il a été obligé de faire
JUILLET. 1754. 163
pour parvenir à fes déterminations , qui
font tirées pour la plupart des obfervations
de la lune .
L'Académie a jugé que tous les différens
moyens que M. de Chabert a employés
pour déterminer la longitude des endroits
où il a obfervé , en furmontant les obftacles
que caufoit la rigueur du climat , fervent
non feulement de confirmation les
uns aux autres , & juftifient la bonté de
fon travail , mais qu'ils pourront auffi fervir
de modéle dans la fuite aux Navigatears
qui feront animés par le même zéle
que M. de Chabert ; qu'on doit lui fçavoir
bon gré d'avoir raffemblé dans le même
ouvrage des exemples de calculs propres
à applanir toutes les difficultés qui
peuvent fe préfenter dans des méthodes
qui n'avoient été que peu ou point employées
jufqu'ici , & dont on n'avoit donné
que des explications générales ; que les
réflexions de l'Auteur fur divers fujets de
Phyfique ne pouvoient qu'être utiles pour
les progrès de cette Science & pour ceux
de la navigation en général ; & qu'enfin
tout l'ouvrage qui eft écrit avec autant
de netteté que d'ordre , & d'une maniere
intéreffante , feroit fans doute reçu favorablement
du Public . En foi de quoi j'ai
figné le préfent certificat. A Paris , ce &
164 MERCURE DE FRANCE.
Août 1753. Signé Grandjean de Fouchy,
Secrétaire perpétuel de l'Académieroyale
des Sciences.
CHANSON.
L'Ama 'Amant frivole & volage
Chante par tout les plaifirs ;
Le Berger difcret & fage
Cache jufqu'à fes defirs.
Telle eft mon ardeur extrême :
Mon coeur foumis à ta loi ,
Te dit fans ceffe qu'il aime ,
Pour ne le dire qu'à toi.
Sur une écorce légere ,
Amans , tracez votre ardeur ;
Le beau nom de ma Bergere
N'eft gravé que
Je n'ofe occuper ma lyre
dans mon coeur.
A chanter un nom fi doux ;
L'écho pourroit le redire,
Et j'aurois trop de jaloux.
Vous , qu'un fol amour inſpire ,
Connoiffez mieux le plaifir ;
Vous n'aimez que pour le dire ,
Je n'aime que pour jouïr.
JUILLET.
1754. 165
Qu'un auffi profond myſtere
Dure autant que mes amours :
L'Amant content doit fe taire ;
Fais moi taire pour toujours.
܀܀
SPECTACLES.
L'Académie de con
'Académie royale de Mufique continue
à donner trois fois la femaine le
Ballet des Elemens .
LES Comédiens François ont donné le
Lundi 10 Juin , la Fête villageoife , nouveau
ballet pantomime , dans lequel le Sr
Cofimo & la Dlle Boujany , danfeurs Italiens
, qui ont fait tant de plaifir l'Eté dernier
dans les divertiffemens du Bourgeois
Gentilhomme & des trois Coufines , ont
reparu avec encore plus d'éclat . La Dlle
Augufte & le fieur Riviere font auffi fort
applaudis dans le même ballet , qui eft de
la compofition de M. Dourder ; c'eft le
plus joli qu'il ait donné fur le Théâtre de
la Comédie.
Une maladie de Mlle Clairon a fait difcontinuer
les repréſentations d'Amalazonte,
après la fixiéme. Nous ne doutons pas qu'on
ne les reprenne , ou immédiatement après la
·
166 MERCURE DE FRANCE.
guérifon de cette grande Actrice , ou dansun
autre tems . En attendant que nous donnions
un extrait de cette nouveauté , nous
allons tranfcrire quelques vers heureux
dont l'application eft fenfible , & a été faite
par tous les Spectateurs.
Si mon Roi de fa gloire eût été moins jaloux ,
Il pouvoit aisément envahir vos frontieres ,
De l'Etat aggrandi reculer les barrieres ,
Et du droit du plus fort couvrir des droits douteux
;
Mais pour lui tout fuccès , s'il n'eft jufte , eft honteux.
Content de maintenir un exact équilibre ,
Il ne veut fubjuguer ni le Rhin ni le Tibre.
L'éclat des conquérans n'éblou t point fes yeux ;
Il eft für d'obtenir des noms plus précieux ,
Et fon coeur gémiffant du prix d'une victoire ,
Du fang de fes fujets croit payer trop fa gloire..
Et fi tant de héros volent aux champs de Mars ,
Si fon tonnerre gronde autour de ces remparts ,
Pour épargner le fang qu'il eft prêt à répandre ' ,
La voix de fes bienfaits cherche à fe faire entendre
,
Il vous offre fa main , &c.
Les Comédiens François ont remis au
Théâtre le Mercredi 19 Juin , Cenie ; cette
piéce fi intéreffante , & qui eut un fi grand
JUILLET. ' 1754 . 167
fuccès dans la nouveauté. L'impreffion que
fait aujourd'hui ce drame , eft très- vive ,
très forte & très - générale . Madame de
Graffigni fait verfer des larmes : De combien
peu d'Auteurs en peut- on dire autant ?
LES Comédiens Italiens ont donné le
Dimanche 16 , la premiere repréſentation
Arlequin dans l'ifle de Ceylan , Comédie
nouvelle Italienne en trois actes , avec trois
divertiffemens.
Les mêmes Comédiens donnent les Jardins
Chinois , ballet de M. Pitro , Compofiteur
des ballets de l'Opéra de Drefde ;
cette nouveauté nous paroît avoir un fort
grand fuccès.
168 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES ETRANGERES.
DU NORD.
DE STOCKHOLM , le 14 Mai.
LA Compagnie des Indes orientales a fait de☛
repréſentations au fujet de l'Ordonnance qui interdit
dans ce Royaume , à commencer du premier
Janvier de l'année prochaine , l'ufage des
étoffes de Perfe & des Indes , & elle demande
qu'on révoque cette défenfe , ou du moins qu'on
y apporte quelque reftriction . Comme la confommation
du caffé cft confiderablement diminuée
depuis l'augmentation des droits fur cette
marchandife , le Gouvernement a jugé à propos
de les diminuer.
DE COPPENHAGUE , le 1 Mai.
Le Préfident Ogier , Envoyé extraordinaire &
Miniftre Plénipotentiaire de France , étant forti
à cheval le 11 de ce mois , pour faire un tour de
promenade , fon cheval fe cabra , & le renverſa
par terre. Ce Miniſtre s'eſt fait une bleflure à la
tête , mais cet accident n'a point eu de fuites.
Le Baron de Flemming , Miniftre du Roi de Suede
, eft de retour de Stockholm . Le 6 , le Baron
de Roſencrantz , ci - devant Envoyé de Sa Majeſté
auprès du Roi de la Grande Bretagne , arriva de
Londres. Il a pris poffeffion de la place de Commiffaire
général de la Marine , dont Sa Majesté
l'a pourvu.
Allemagne,
JUILLET. 1754. 169
ALLEMAGNE.
DE VIENNE, le premier Juin.
Le 27 du mois dernier , l'Impératrice fut faignée
par précaution ; cela n'empêcha pas cette
Princeffe d'aller dîner à Faffendorft chez le Comte
de Colloredo , Vice- Chancelier de l'Empire.
Aujourd'hui , à quatre heures & demie après midi
, Sa Majesté eft accouchée heureusement d'un
Prince , & elle fe porte auffi -bien qu'on puiffe le
défirer.
DE PRAGUE , le 19 Mai.
Avant-hier , à onze heures du foir , le feu prit
dans la Vieille Ville , & l'on n'a pu parvenir à
P'éteindre qu'aujourd'hui à quatre heures aprèsmidi.
Prefque toutes les maifons de la rue◄
Longue , de la rue du Saint-Efprit , & de celle
de la Croix , font réduites en cendres. Plufieurs
perfonnes , foit en tâchant d'arrêter le progrès
des flammes , foit en voulant fauver leurs effets ,
ont eu le malheur de périr dans cet embraſement.
DE BERLIN , le 25 Mai.
Il paroît un Edit de Sa Majeſté , concernant les
Colléges de Juftice. Le Gouvernement a enjoint
à tous les Baillis de donner des déclarations de
la quantité de grains qui font dans les greniers
de leurs refforts , afin de pouvoir régler ce que
chaque Bailliage fournira pour remplir les magafins
royaux. On doit conftruire à Wriezen fug
H
170 MERCURE DE FRANCE.
l'Oder , vingt nouvelles maifons pour un pareil
nombre de familles , dont le Roi augmente cette
colo nie.
D'EMBDEN , le 30 Mai.
Le navire le Château d'Embden , appartenant
à la Compagnie Asiatique , entra le 28 de ce mois
dans ce port. Ce bâtiment revient de Canton , od
il étoit arrivé le 15 Juillet de l'année derniere ,
& d'où il a remis à la voile le 24 Dcembre.
DE SLESWICK , le 4 Juin.
Le camp que le Roi a ordonné de former , eft
à une demi- lieue de cette ville , & eft commandé
par le Margrave de Brandebourg - Culmbach. Sa
Majefté y eft arrivée le premier de ce mois . Elle
fera demain la revue générale de l'Infanterie , &
après demain celle de la Cavalerie.
DE RATISBONNE , le 30 Mai.
Voici le Conclufum donné par le College Electoral
& par celui des Princes , pour l'admiffion
des Princes de la Tour-Taxis & de Schwarzbourg
dans le fecond de ces deux Colleges .
>> Avis des deux Hauts Colleges de l'Empire à
» Sa Majefté Impériale , concernant la féance &
» le fuffrage adjugés à S. A. le Prince de la Tour
» & à la maifon des Princes de Schwarzbourg en
» commun , daté de Ratifbonne du 10 Mai , & y
dicté de la part du Directoire Electoral de Mayence
le 13 du même mois.
» Au Commiffaire Plénipotentiaire Impérial
principal à la premiere Diete générale de l'Empire
, S. A. le Prince Alexandre - Ferdinand da
JUILLE T. 1754. 171
la Tour-Taxis , on fait dûement fçavoir , au
» nom des deux Hauts Colleges de l'Empire , que
» les Decrets de Commiffion Impériale , commu-
» niqués par la Dictature publique le 17 Décem-
» bre de l'année derniere , & le 6 Mars de la préfente
année , touchant l'admiffion à féance &
» fuffrage dans le College des Princes , du Prince
» de la Tour Taxis & de la maifon de Schwarzbourg
ayant été dûement mis en propofition &
» délibération dans les deux Hauts Colleges , les
>> avis recueillis , il a été eftimé & arrêté : Que fon
» Alteffe le Prince Alexandre - Ferdinand de la
» Tour-Taxis , Commiffaire Impérial principal
» actuel , étoit à recevoir dans le College des
>> Princes à féance & fuffrage fur le banc feculier ,
>> pour lui & pour fes defcendans mâles légitimes ,
»& ày introduire au plutôt , effectivement felon
» l'obſervance , en lui affignant la place ; à char-
» ge , 1 ° . de donner au préalable reverfales en
>> bonne forme , en vertu defquelles fadite Alteffe
» s'obligera pour lui & fes defcendans , à faire ac-
» quifition auffi-tôt qu'il fera poffible & pratica-
» ble , des territoires & fujets immédiats conve-
>> nables à un Prince ; à fe charger & acquitter , en
» attendant , des contingens matriculaires , tant
» pour les fubfides de l'Empire que pour la Cham-
» bre Impériale , & à ne préjudicier en aucune
» maniere à d'autres qui pourront avoir un droit
» plus ancien à l'introduction pour raifon des
» decrets de Commiffion impériale , des Conclu-
»fum des Colleges ou autrement . 2 ° . A la charge
, & fous la condition & réſervation expreffe ,
» que ce qui fe fait ainfi à l'égard de fadite Al-
» teffe , principalement à l'honneur de l'Empe-
>> reur , & en après auffi en confidération des mé-
Drites acquis jufqu'ici par fon Alteffe près de
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
>> l'Empereur & de tout l'Empire , ne pourra ja-
» mais être allégué d'une ou d'autre maniere par
» perfonne , ni tirer à conféquence. "
» Que pareillement & conjointement avec fon
» Alteffe , la maifon de Schwarzbourg en com-
» mun , avec fes defcendans mâles Princes légi-
» times , étoit à recevoir & à introduire , de la
» maniere que dit eft , eu égard aux mérites par-
» ticuliers de cette maiſon , déja acquis dans les
>> anciens tems envers l'Empire , & auffi moyen-
» nant des reverfales en bonne forme , ne vouloir
» pas par là préjudicier à perfonne qui pût avoir
» un droit antérieur .
>> C'est ce qui étoit à porter à la notice de Sa
» Majefté Impériale , par forme d'avis des deux
» hauts Colleges fur les decrets de Commiffion
>> Imperiale allégués ci-deffus , afin qu'elle veuille
» bien très - gracieufement agréer & confirmer
» l'avis des deux Colleges qu'on préfente ici . Et à
» S. A. le Commiffaire Impérial principal , les
» Légations des Electeurs , Princes & Etats fub-
» fiftans ici , fe recommandant diligemment &
» décemment .
Signé à Ratisbonne , le 10 Mai 1754.
( L. S. )
de Mayence.
Par la Chancellerie Electorale
Avant que les deux hauts Colleges donnaffent
leur Conclufum , les Miniftres de Heffe- Caffel &
de Heffe - Darmstadt demanderent la réintégration
des fuffrages de Rheinfels & de Catzenelboghen.
Les Miniftres de Wolfenbuttel & de Wirtemberg
firent la même demande pour les fuffrages
de Blanckenbourg & de Teck ; le Miniftre
de l'Electeur de Cologne , comme grand Maître
de l'Ordre Teutonique , & comme Evêque de
Munfter , pour Engern & pour Stromberg ; celui
JUILLET. 1754. 173
de Conftance , pour Reichnau ; celui de Magdebourg
, pour Mors ; celui de Schwartzemberg ,
pour Gletkau , & celui de Bade- Baden pour Sponheim
.
Lorfque l'avis des deux hauts Colleges des
Electeurs & des Princes , pour admettre les Princes
de la Tour-Taxis & de Schwarzbourg à la
voix & féance dans le fecond de ces deux Colleges
, fut propofé ; les Princes des anciennes maifons
de l'Empire renouvellerent la proteftation
qu'ils avoient faite contre cette admiſſion , & elle
fut inférée au Protocole , ainfi qu'elle l'avoit été
lors de la propofition de l'affaire & de la réquifition
des fuffrages.
Malgré cette proteftation , l'introduction des
Princes de la Tour- Taxis & de Schwartzbourg
dans le College des Princes fe fit folemnellement
le 30 Mai , & tous les Miniftres de la Diete y
affifterent en habit de fête , excepté ceux des Princes
oppofans , qui fe retirerent immédiatement
avant l'acte d'introduction , après avoir donné au
Protocole la proteftation fuivante , qui eft relative
à celles qui avoient précédé.
Refervation & déclaration finale , que la plupart
des Légations des anciennes Maifons de Princes
correfpondans ensemble ont été néceffitées de faire
à Ratisbonne le 30 Mai 1754.
» Autant on a été prêt pour marquer fon dé-
>> vouement à l'Empereur , ainfi que pour con-
>> ferver la tranquillité & la concorde , & pour
» contribuer avec zele à l'avancement du bien
» public felon le tems & les circonftances , pra-
»fuppofitis prafupponendis , à ne point traverser la
» demande à introduction du Prince de Taxis ,
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
"
notoirement deftitué de toutes les qualités y
requifes , en Faccommodant autant qu'il étoit
>> poffible aux loix de l'Empire & aux intérêts des
anciennes Maifons de Princes & en la fai-
» fant quadrer , comme une pure grace & com-
» plaifance , aux mefures les plus raifonnables ,
» les moins offenfantes , & les plus conformes
>> aux droits des Etats ; autant on déclare préfen-
» tement avec regret , que
l'affaire ayant
» pouffée à l'excès , accompagnée depuis fon com-
» mencement , pendant fa pourfuite & jufqu'à ce
» jour , fans néceffité , de déclarations defagréa
» bles & injurieuſes , on eft obligé d'inhérer aux
» oppofitions ftables & irréfragables formées juf
» qu'ici ; d'autant plus que de la part du plus grand
» nombre des anciennes Maiſons des Princes corété
refpondans , on n'a jamais conclu à autre choſe
» qu'à ce qui eft conforme aux loix fondamentales
» de l'Empire , & particulierement à fon dernier
» Recès S. 197 , & aux Capitulations Impériales
» les plus récentes art. 1. §. 5 & 7 ; & d'autant
>> plus qu'on a toujours infifté pour que dans le
» préfent cas , qui eft le premier depuis l'infer-
» tion du §. 2 dans l'article 22 de la Capitulation
» Impériale , fa difpofition claire ne fut pas ou-
» bliée. Ici les contraventions à tous ces diffé-
» rens ar icles font fi manifeftes, que les anciennes
» Maifons de Princes ont à craindre plus que ja-
» mais de fe voir fruftrées de tout leur luftre &
» de leur autorité.
>> On ne relevera pas ici davantage de quelle
» maniere defpotique on a refufé d'écouter un
>> grand nombre d'Etats les plus confidérables ,
tant dans les délibérations comitiales que hors
» d'icelles ; combien on a mépriſé de faire atten
tion à leurs repréſentations & oppofitions fon→
JUILLET . 1754. 175
dées fur les loix de l'Empire ; avec quel foin on
a cherché à annéantir le Jus quafitum fingulare
» du Banc féculier des Princes , fous le foible
» prétexte d'une difpenfe contraire aux loix , &
» à l'emporter fur le droit acquis à la prétendue
» pluralité des fuflrages ; combien peu d'égards
» on a eu à leur proteftation folemnelle & provo-
» cation ad Jurafingulorum ; comment on a paffé
» de fait à la publication d'un projet de Conclufum
» déja minute , avant que tant de Maiſons confi-
» dérables euffent fait ouvrir leurs fuffrages ; quel
» préjudice on a porté par ces irrégularités à ce
» qui conftitue l'effence de la liberté du Corps
» Germanique , & au privilége le plus précieux
» des Etats de l'Empire , qui eft le droit de libre
» fuffrage , fi expreflément établi dans le traité de
>> paix de Weftphalie ; enfin avec combien peu de
» ménagement on a précipité toute l'affaire , fans
» difcuter auparavant les queftions préliminaires ,
» & l'on a violé tout ce que les loix & le ſyſtême
» de l'Empire exigent pour procéder avec ordre.
>> Par modération , on attendra avec patience le
>> redreffement de ces griefs fub refervatione refer
» vandorum , en laiffant à juger combien de fui-
» tes dangereufes pourroient naître de ce défor
>> dre fi on négligeoit d'en couper la racine.
ע
>> Quant aux Reverfales infuffifantes , non com-
» muniquées jufqu'ici , dont on avoit prétendu
» informer le College des Princes , après que les
» démarches fufdites avoient obligé les Légations
» correfpondantes enfemble , de s'en retirer in
» vim realis contradictionis , on ne comprend pas
>> comment il eft poffible de les produire incon-
» tinent en original , & de prétendre les agréer
>> tout de fuite au nom du Collège des Princes
fans en faire communication au préalable à tous »
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE.
les Etats de l'Empire , & fans leur laiffer le tems
» néceffaire pour les pefer , ou pour demander les
» inftructions néceffaires à ce sujet ; étant bien à
» remarquer 1 °. qu'il n'y avoit que deux Légations
de Princes d'anciennes Maiſons , préſen-
>>tes alors ; 2 °. que les Légations Electorales qui
» ont féance dans le College des Princes , & celles
des Princes Eccléfiaftiques ne font pas in-
» tereffées autant que les anciennes Maifons des
Princes , lorfqu'il s'agit d'augmenter les fuf-
>> frages dans le banc féculier ; 3 ° . qu'en général
>> if importe à ces derniers plus qu'à tous autres
રે
» votans ou co-membres , de faire valoir l'article
1. §. 5. de la Capitulation Impériale , fi dé-
» cifif , fi bien éclairci & déterminé par les addi-
» tions y inférées en 1742 , mais auquel on don-
» ne fi évidemment atteinte , en adoptant un prin-
» cipe erroné , fur lequel on veut fonder la prétendue
réception .
» Par ces raiſons on fe trouve preffé d'étendre
» de la maniere la plus valable les proteftations , &
» refpectivement les provocations ad Jurafingula-
» rum , faites les 3 , 6 , 10 & 30 du préfent mois
» de Mai , auffi à la maniere inufitée & très- pré-
» judiciable , par laquelle on a prétendu admettre
lefdites Reverfales ; déclarant y prendre auffi
» peu de part qu'à d'autres actions contraires aux
»loix ; & qu'au cas que tôt ou tard on voulut
» affecter à l'Office de Maître général des Poftes
» quelques preftations à acquiter à l'Empire , faire
» ufage du Decret de Commiffion Impériale du 17
» Décembre 1753 , pour anticiper fur la Jurifdiction
territoriale , ou fur les autres Regaliens des
» Etats de l'Empire , ou faire des arrangemens
» contraires & préjudiciables à ceux qu'ils font en
» droit de faire en vertu de leur fupériorité ter
JUILLET . 1754. 177
ritoriale , on réfervoit de la maniere la plus fo-
» lemnelle aux Séréniffimes Principaux quavis
» competentia , en ajoutant encore une nouvelle
» déclaration , fçavoir que telles étant les cir-
>> conftances , les Cours correfpondantes avoient
» donné des inftructions fpéciales à leurs Léga-
» tions refpectives , afin de ne pas prêter la main
» à une introduction fi contraire aux loix & au
» bon ordre , de ne la jamais confidérer comme
» valable ou admiſſible de ne pas permettre
» qu'on appelle ou reçoive le fuffrage du Prince
» de Taxis , comme non qualifié pour être exercé ;
» de ne reconoître non plus en cette qualité de
» la part des Cours correfpondantes , ni par ceux
» qui en dépendent , le prétendu repréſentant du
» Prince Taxis : ces mêmes Cours étant bien ré-
» folues à contredire à telles entrepriſes en toute
» occafion , comme les eftimant tout-à-fait inad-
>> miffibles , & fe fe refervant dûement toutes autres
voyes & mefures quelconques pour faire
» valoir leurs oppofitions felon le tems & les
>> circonftances , & pour donner réellement aux
» déclarations , aufquelles elles ont été forcées ,
» le poids & la force néceffaires pour les pouffer
>> avec vigueur.
A Ratisbonne le 30 Mai 1754.
ESPAGNE.
DE MADRID , le 21 Mai.
Don Richard Wall , Lieutenant Général des
armées du Roi , & ci- devant fon Ambaffadeur à
la Cour de la Grande Bretagne , étant arrivé ici de
Londres le 17 de ce mois , Sa Majeſté le déclara fur
le champ Secrétaire d'Etat del Despacho Univerfal
H
1.78 MERCURE DE FRANCE.
En même tems le Roi donna au Duc de Huefcar ,
fon Majordome- Major , la place de Doyen du
Confeil d'Etat.
Les Carmes Déchauffés ont élu pour leur Général
dans ce Royaume le Pere Manuel de Jefus-
Marie Jofeph , qui a été deux fois leur Provincial
en Portugal.
ITAL I E.
DE GÊNES , le 6 Juin.
Une Felouque dépêchée de l'Ile de Corfe , a apporté
les nouvelles fuivantes. Le 10 du mois dernier
, un corps de Rebelles s'avança à Saint Pancrace
, qui n'eft qu'à trois milles de la Baftie. On
apprit le lendemain qu'ils avoient fommé les Capitaines
Pafqualini , Mattei & Patrimonio , de
payer chacun dans le terme de trois jours la fomme
de trois mille livres , fous peine d'éprouver les
plus cruels traitemens . Le 12 , on fut informé que
la tour de San- Peligrino étoit inveſtie par les Rebelles
, & qu'ils fe difpofoient à former une ligne
de circonvallation. Les affiégés manquant
d'eau , le Marquis Grimaldi , Commiffaire géné
ral , fe hâta de leur donner du fecours . Il fe tranfporta
du côté de la mer , & en peu de tems deux
grands bâtimens munis de canons de fix livres de
balle , fe trouverent prêts à mettre à la voile avec
quatre chaloupes. Cette petite Efcadre , ſur laquelle
s'embarqua un détachement commandé
par le Capitaine Golis , étant partie au commencement
de la nuit , arriva le lendemain matin à
San-Peligrino. Le Capitaine Golis chaffa les ennemis
, les pourfuivit affez loin , ruina leurs trayaux
, & approvifionna la tour de San-Peligrino ,
JUILLET. 1754. 179
les Rebel- ainfi celle de la Paludella. Le 13 ,
que
les , après avoir reçu un renfort de trois cens hommes
que leur amenerent Matra & Santucci , marcherent
de Monferato & des vallées voisines pour
faire feu fur notre cordon extérieur. En mêmetems
on eut nouvelle que la tour de Centuri &
celle de la ville de Cap- Corfe étoient attaquées
depuis deux jours . Auffi -tôt le Marquis Grimaldi
ordonna d'établir une batterie à la Croix. Les ennemis
s'en étant apperçus , s'approcherent à la
faveur des arbres , à une demi - portée de fufil ;
mais ils n'oferent fe hazarder plus avant , parce
que le Commiffaire général fit foutenir les travailleurs
par un détachement de foldats d'élite ,
armés d'épingardes. L'établiffement de la batterie
fut pouffé avec tant de diligence , que le foir
on fut en état d'y placer de l'artillerie. Toute la
Inuit fuivante les ennemis tirerent fur le Couvent
des Capucins . Le Capitaine Philippe Spinola , qui
commandoit de ce côté , leur répondit par un feu
fi vif & fi continu , qu'il les obligea de fe retirer.
La petite Efcadre que le Commiffaire général avoit
envoyée le 12 à la tour de San- Peligrino , revint
le 15 , avec la nouvelle que les Rebelles avoient
abandonné le Cap - Corfe , & qu'ils s'étoient enfuis
, les uns du côté de la mer les autres vers
le Nebbio . La même nouvelle s'étant répandue
dans le camp de Saint- Pancrace , les troupes ennemies
qui l'occupoient , prirent auffi la faite.
On les a pourfuivies , & l'on a atteint quelquesuns
de leurs détachemens , ce qui a donné lieu
pendant la nuit à diverſes efcarmouches , dans une
defquelles le neveu du Colonel Fabiani a été tué,
Actuellement tout le territoire dépendant de la
Baſtie eft délivré d'ennemis. Le zéle , le courage
& l'activité des habitans , la vigilance du Marquis,

HvJ
180 MERCURE DE FRANCE.
Grimaldi à vifiter tous les poftes , l'intrépidité
avec laquelle il s'eft porté dans les endroits les
plus dangereux , fa prévoyance & les fages me- .
fures qu'il a prifes , tout s'eft réuni pour garantir
la ville de toute fuprife , & pour y entretenir ,
même au milieu des armes , une parfaite tranquillité.
GRANDE - BRETAGNE.
DE LONDRES , le 30 Mai.
L'ouverture du nouveau Parlement a dû fe faire
le ir Juin. Les ſeize Pairs d'Ecoffe qui ont été élus
pour avoir féance à cette affemblée , font le Duc
d'Argyll , les Marquis de Tweedale & de Lothian
, les Comtes de Rothness , de Moreton , de
Murrai , de Humes , de Lauderdale , de Loudon ,
de Finlater , de Breadalbine , d'Aberdeen , de
Marchmont & de Hyndford ; le Vicomte de Stormont
& le Lord Cathcart. Dans un Confeil qui
fe tint hier , on délibera fur les principaux articles
du difcours que le Roi fera aux deux Chambres.

Pluficurs des Miniftres étrangers ont été ces
jours- ci en conférence avec les deux Secrétaires
d'Etat. Le Chevalier d'Abreu , chargé des affaires
de Sa Majesté Catholique , a préfenté au Chevalier
Robinſon un mémoire , par lequel la Cour de
Madrid réclame un petit bâtiment Eſpagnol qui
a été enlevé fur la côte de la Nouvelle Angleterre .
Les Négocians de cette ville , intéreſſés au commerce
de Portugal , étant allés remercier le Comte
de Holderneſs & le Chevalier Robinſon des
mefures prifes pour accommoder le différend furvenu
entre cette Cour & celle de Lifbonne , ces
deux Miniftres les affurerent que Sa Majesté trèsJUILLET.
1754.
180
Fidele fe prêtoit à tout ce qu'on pouvoit défirer
pour faciliter l'accommodement , & qu'elle paroiffoit
difpofée à cultiver de plus en plus la bonne
intelligence qui fubfifte entre les deux nations .
Les deux Chambres du nouveau Parlement s'étant
affemblées le 31 du mois dernier à Weſtminſ
ter , & celle des Communes ayant été mandée à
la Chambre des Pairs par les Commiffaires du
Roi , le Lord Chancelier fit la lecture de la commiffion
de Sa Majesté. Le même jour , les feize
Seigneurs élus pour repréfenter en Parlement le
corps de la nobleffe d'Ecoffe , prêterent ferment
& prirent féance dans la Chambre haute. On procéda
dans celle des Communes au choix d'un Orateur
, & le fieur Arthur Onflow fut nommé de
nouveau pour remplir cet important emploi , qu'il
a exercé avec éclat dans fept Parlemens confécutifs
. Le lendemain les deux Chambres fe raffamblerent.
Les Commiffaires du Roi , en vertu des
pouvoirs qu'ils avoient reçus de Sa Majesté , approuverent
l'élection du fieur Onflow. Le Lord
Chancelier annonça aux Communes , que Sa Majefté
leur accordoit les mêmes droits qui leur
ont été accordés ci - devant par elle ou par fes
prédéceffeurs . Il adreffa enfuite la parole aux deux
Chambres , & leur dit : Mylords & Meffieurs ,
» Conléquemment aux ordres du Roi , nous de-
>> vons vous informer que Sa Majeſté s'eſt fait un
>> plaifir de vous convoquer le plutôt qu'il a été
» poffible , afin de vous mettre à portée de ré-
» gler les affaires dont il importe à la fatisfaction
»de fes fujets que la décifion ne foit point retardée..
» Le Roi ne juge pas à propos de faire remettre
» actuellement devant vous aucun des articles des
» affaires générales , & Sa Majesté réſerve tous
» les objets de ce genre pour les féances que vous
182 MERCURE DE FRANCE.
» tiendrez pendant l'hiver. Elle nous a chargé ex-
>> preffément de vous affurer qu'elle a la plus grande
>> confiance dans votre affection pour la perfonne
» & pour fon Gouvernement , ainfi
dans voque
>> tre zéle pour les intérêts de la Patrie , & qu'elle
>>en attendles meilleurs effets. Nous n'avons point
» d'autres ordres , fi ce n'eft de vous recomman-
» der , autant pour l'avantage public que pour le
» vôtre , d'expédier avec la plus grande diligen-
>> ce les affaires fur lefquelles vous avez pour le
» préſent à déliberer . «. Chacune des deux Chambres
fit le même jour la lecture de plufieurs Bills
particuliers. Hier les Commiflaires du Roi , après
avoir confirmé au nom de Sa Majefté les divers
Bills paffés par les deux Chambres , manderent
les Communes , & le Lord Chancelier déclara que
le Roi prorogeoit le Parlement jufqu'au huit du
mois d'Août prochain.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
LA
A Compagnie des Indes Orientales a reçu
avis que fes Vaiffeaux le Lys & le Rouillé ,
qui viennent de Pondichery , font entrés le 24
de Mai dans le port de l'Orient. Quelques jours
auparavant elle avoit appris l'arrivée de ſes Vaiffeaux
le Bourbon & le Maréchal de Saxe. Ces
deux derniers Bâtimens reviennent , l'un de Bengale
, l'autre de la Chine . Ils avoient été obligés
ainfi que l'ont annoncé les nouvelles publiques ,
de paffer l'hiver à l'Ile de France .
Mefdames Victoire & Sophie communierent le
JUILLET. 1754. 184 31 Mai
par les mains
de M. l'Abbé
Bibeau
, Chapelain
du Roi.
Le premier de Juin , veille de la fête de la
Pentecôte , la Reine accompagnée de la Famille
royale , affifta aux premieres Vêpres , chantées
par la Mufique , aufquelles M. l'Abbé Gergoy ,
Chapelain ordinaire de la Chapelle -Mufique
officia.
Le Roi revint le même jour du Château de
Crecy.
Le même jour , Monfeigneur le Dauphin communia
par les mains de M. l'Abbé Tanneguy- du-
Châtel , Aumônier du Roi ; Madame la Dauphine
par celles de M. l'Archevêque de Sens , fon
premier Aumônier ; & Madame Adélaïde par
celles de M. l'Evêque de Meaux , premier Aumônier
de cette Princeffe.
Le 2 , jour de la Fête , les Chevaliers , Commandeurs
& Officiers de l'Ordre du Saint- Esprit
s'étant affemblés vers les onze heures du matin
dans le cabinet du Roi , Sa Majesté fortit de fon
appartement pour aller à la Chapelle. Le Roi ,
devant qui les deux Huiffiers de la Chambre portoient
leurs mafles , étoit en manteau , le collier
'de l'Ordre par deffus , ainfi que celui de l'Ordre
de la Toifon d'Or . Sa Majesté étoit précédée de
Monfeigneur le Dauphin , du Duc d'Orléans , du
Prince de Condé , du Comte de Charolois , du
Prince de Conti , du Comte de la Marche , du
Prince de Dombes , du Comte d'Eu , & des Chevaliers
, Commandeurs & Officiers de l'Ordre.
M. le Prince Conftantin , Commandeur de l'Ordre
, & premier Amônier du Roi , célébra la
grande Meffe. Au fortir de la Chapelle , le Roi
fut reconduit à fon appartement en la maniere
accoutumée.
184 MERCURE DE FRANCE.
La Reine , Madame Adélaïde , & Mefdames
Victoire & Sophie , entendirent la grande Meffe
dans la Tribune. Madame la Dauphine l'entendit
dans une des Lanternes du bas de la Chapelle.
Leurs Majeftés accompagnées de la Famille
Royale , affifterent l'après midi à la Prédication
du Pere Couterot , Supérieur des Barnabites de
Pafly , près de Paris . Elles entendirent enfuite les
Vêpres chantées par la Mufique , auxquelles M.
l'Abbé Gergoy officia , & le Salut chanté par les
Miffionnaires.
Le 3 de Juin , le Prince de Condé prêta ferment
de fidélité entre les mains du Roi , pour le Gouvernement
de la.province de Bourgogne.
La Comtefle de Valentinois eut le 4 Phonneur
de faluer leurs Majeſtés & la Famille royale . Elle
prit le Tabouret comme Grande d'Eſpagne , ayant
hérité par la mort de M. le Duc de Ruffec fon
oncle , de la Grandeffe , qui dans la Maiſon de
Saint- Simon , au défaut des mâles , paffe aux femelles.
Le même jour , M. l'Evêque de Meaux bénit
dans l'Eglife de l'Abbaye royale de Saint Cyr , la
Dame de Valence , Abbeffe de Fontevrault ; la
Dame de Soulange , ci -devant Religieufe à Fontevrault
, & Sous - Gouvernante de Madame Louiſe
dans cette Maiſon , & depuis nommée Abbeſle de
Royal- Lieu ; & la Dame de Fontenille , Abbeffe
de Pont-aux-Dames. Monfeigneur le Dauphin &
Mefdames de France virent cette cérémonie
dans laquelle les Abbefles de Panthemont & de
Port-Royal , & la Prieure perpétuelle de Saint-
Nicolas de Pontoife firent les fonctions d'Affif .
tantes.
Les , le Roi retourna à Crecy , où Sa Majefté
demeura jufqu'au 10,
JUILLET. 1754 185
Le même jour , Madame Adélaïde fut faignée
par précaution .
*
Madame fe porte beaucoup mieux.
M. le Comte de Baſchi , Ambaffadeur du Roi à
la Cour de Portugal , a obtenu l'expectative de la
premiere place de Confeiller d'Etat d'Epée qui
deviendra vacante .
Le Roi a accordé la Charge de Premier Préſident
de la Cour des Aydes & Chambre des Comptes
de Montpellier à M. le Préfident d'Aigrefeuille
, Préſident de cette Compagnie . Cette Charge
vacquoit par la démiffion de M. Bon , qui a été
nommé Premier Préſident du Confeil ſupérieur de
Perpignan , & Intendant du Rouillon ."
Les Religieux Bénédictins de la Congrégation
de Saint Maur , dans un Chapitre qu'ils viennent
de tenir en l'Abbaye de Marmoutiers près de
Tours , ont élû pour leur Général Dom Jacques-
Nicolas Maumouffau , & pour les Affiftans Dom
Omer Delville & Dom Jean-Baptifte Dehen .
M. de Maupeou , Premier Préfident du Parlement
, ayant été mandé par le Roi , fe rendit le
4 de Juin à Verfailles , & Sa Majesté eut avec
lui une conférence qui dura cinq quarts d'heure .
Par un Arrêt du Confeil du 18 du mois de Mai ,
il eft ordonné que dans deux mois , à compter du
jour de la publication de cet Arrêt , tous porteurs
de Billets folidaires , Billets de direction & Actions
, & autres créanciers intéreffés en la Compagnie
de la mer du fud , feront tenus de repréfenterleurs
titres de créance aux Directeurs , &
que faute par eux d'y fatisfaire dans ledit delai ,
après lequel ils n'en ont point d'autres à eſpérer
les effets non repréfentés feront cenfés nuls & de
nulle valeur , & comme tels éteints & fupprimés
au profit de la Compagnie . Ceux qui dans le dé-
>
>
?
186 MERCURE DE FRANCE.
lai prefcrit représenteront les originaux de leurs
titres de créance , feront compris dans la répartition
des fonds que Sa Majesté a affignés par l'Arrêt
de fon Confeil d'Etat du premier Avril 1738.
La publication de l'Arrêt du 18 du mois dernier
a été faite les de Juin par M. Vaffal , Huiffier
des Confeils du Roi , & ledit Arrêt a été affiché
le même jour , avec un avertiffement de porter les
titres de créance chez M. Bronod , Notaire , qui
donnera les inftructions dont on aura befoin.
La Reine communia le 9 Juin par les mains de
l'Archevêque de Rouen , fon grand Aumônier.
Le 10 , le Roi revint de Crecy.
Le 11 , M. Acciajuoli , Archevêque de Petra ,
Nonce du Pape auprès du Roi de Portugal , eut
une audience particuliere du Roi , dans laquelle il
prit congé de Sa Majefté. Il fut conduit à cetteaudience
, ainfi qu'à celles de la Reine , de Monfeigneur
le Dauphin , de Madame la Dauphine ,
de Monfeigneur le Duc de Bourgogne , de Madame
Adélaïde , & de Meſdames Victoire , Sophie
& Louife , par le Marquis de Verneuil , Introducteur
des Ambaffadeurs,
Le même jour , le Lord Marshall , Miniftre Plénipotentiaire
du Roi de Pruffe , eut une audience
particuliere du Roi , dans laquelle il préfenta à
Sa Majefté fa Lettre de rappel. Il fut conduit à
cette audience , ainfi qu'à celles de la Reine &
de toute la Famille royale , par le même Introducteur.
Le même jour , M. de Sorba , Patricien Gênois
, Miniftre de la République de Gênes , ayant
reçu de nouvelles lettres de créance pour prendre
le titre de Miniftre Plénipotentiaire , eut l'honneur
de les préfenter au Roi dans le cabinet de
Sa Majefté , en audience particuliere , où il fur
3
JUILLET. 1754 187
Introduit par le Marquis de Verneuil , Introducteur
des Ambaffadeurs. Ce Miniftre en affu→
rant le Roi de la fincere & refpectueufe amitié de
fa République , lui a réitéré les proteftations de
la plus vive reconnoiffance de fes concitoyens
pour le foin généreux que Sa Majesté apporte en
toute occafion à préferver leurs libertés des plus
légeres atteintes ; & étant né en France pendant le
miniftere de feu fon pere , il n'a pas obmis de
faire connoître à Sa Majefté combien il fe glorifie
de voir le Souverain du pays qui lui a donné le
jour , avoir auffi à coeur la tranquillité de ſa patrie.
Le 13 , Fête du Saint Sacrement , le Roi , accompagné
de Monfeigneur le Dauphin , de Madame
Adélaïde , & de Mefdames Victoire & Sophie
, s'eft rendu à l'Eglife de Notre- Dame , &
Sa Majesté y a entendu la grande Meffe , après
avoir aflifté à la Proceffion , qui eft venue , fuivant
l'ufage , à la Chapelle du Château. La Reine
ainfi que Madame la Dauphine & Madame Loui
fe , a reçu dans la Chapelle la Bénédiction du S.
Sacrement.
Leurs Majeftés ont affifté l'après midi aux Vêpres
chantées par la Mufique , aufquelles M.
I'Abbé Gergoy , Chapelain ordinaire de la Chapelle
-Mufique , a officié , & au Salut célébré par
les Miffionnaires .
Le Roi foupa le même jour au grand couvert
chez la Reine avec la Famille royale.
Les Directeurs & Infpecteurs Généraux d'Infanterie
& de la Cavalerie ont reçu leurs ordres
pour leurs revûes , & ils les ont commencées le
10 de Juin .
Le 15 le Roi alla coucher au Château de
Choify. Sa Majefté fe rendit le lendemain à celui
TSS MERCURE DE FRANCE.
de Bellevue. Elle vint ici le 18 , & retourna le
foir à Bellevue , d'où elle eſt revenue le 19.
On fuppléa le 16 les cérémonies du Baptême
au fils de M. Robillard , ancien Tréforier principal
des troupes de la Généralité de Rouen . Cet
enfant a été tenu fur les Fonts au nom de Monfeigneur
le Dauphin & de Madame la Dauphine ,
par M. Binet , Meftre- de- Camp de Cavalerie ,
Gouverneur de la Tour de Cordouan , premier
Valet de chambre de Monfeigneur le Dauphin
& Contrôleur Général de la Maiſon de Madame la
Dauphine , & par Madame Gonet- du -Four , premiere
Femme de chambre de cette Princeffe .
>
Le même jour , MM . les Evêques de Senlis &
de Verdun furent facrés dans le Choeur de l'Eglife
Métropolitaine de cette ville , par M. l'Archevêque
de Paris , affifté des Evêques de Rhodez &
d'Evieux.
Le 18 , la Comteffe d'Egmont , feconde Douairiere
, reçut le voile des mains de M. l'Archevêque
de Paris , dans le Monaftere du Calvaire de la
rue de Vaugirard .
Le 19 , le Roi fit dans la cour du Château , la
revue des deux Compagnies des Moufquetaires
de fa Garde. Le Roi paffa dans les rangs , &
après que les deux Compagnies eurent fait l'exercice
, Sa Majesté les vit défiler. Monfeigneur le
Dauphin accompagna le Roi dans cette revûe. La
Reine , Madame la Dauphine , & Mefdames de
France , la virent de l'appartement du Comte de
Clermont , Prince du Sang.
Le 20 , jour de l'Octave de la fête du S. Sa
crement , le Roi accompagné de Monſeigneur le
Dauphin, de Madame Adélaide , & de Meſdames
Victoire , Sophie & Louiſe , fe rendit à l'Eglife de
la Paroiffe du Château , & Sa Majefté après avoir
JUILLET. 1754. 189

affifté à la Proceffion , y entendit la grande Meffe.
Leurs Majeftés & la Famille royale affifterent
le 19 & le 20 dans la Chapelle , au Salut chanté
par la Mufique & célébré par les Millionnaires .
Le Roi a donné au Chevalier de Pracontal ,
Sous-Lieutenant dans le Corps des Grenadiers de
France , le Guidon des Gendarmes de la Garde de
Sa Majefté , vacant par la mort du Comte de Pra
contal fon frere. 4
La Compagnie des Indes a reçu la nouvelle de
l'arrivée de fes Vaiffeaux le Phelypeaux , le Maurepas
& l'Achille.
Le 19 , les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à dix-fept cens quatre- vingt - quinze
livres ; les billets de la premiere Loterie royale à
fept cent cinquante- quatre , & ceux de la feconde
à fix cens cinquante-fix.
M
MARIAGE.
Effire Michel - Louis- Chriftophe - Roch-
Gilbert du Motier , Marquis de la Fayette ,
fils de feu Edouard du Motier Marquis de la
Fayette , & de Catherine de Chavagnac , fut marié
le 22 Mai à Marie- Louife- Julie de la Riviere ,
fille de Jofeph-Yves - Thibault - Hyacinte , Marquis
de la Riviere , Député des Etats de la province
de Bretagne pour l'ordre de la Nobleffe ; &
de feue Julie - Louife- Celefte de la Riviere , Dame
de compagnie de Madame Adélaïde , & ci- devant
Dame du Palais de la feue Reine d'Eſpagne , veuve
de Louis I.
La maifon du Motier ou Montier de la Fayette ,
de laquelle il y a eu un Maréchal de France & un
Grand- Maître de l'Artillerie , doit être comptée
parmi les plus illuftres de l'Auvergne par fon ancienneté
& par fes alliances. Elle en a pris entr'au
190 MERCURE DE FRANCE.


>
tres dans les maiſons de Dienne , la Roche- Tornoelle
, Joyeuſe , Polignac , Rouville , Vienne de
Liftenois , Montmorin , Alegre , Bourbon - Buffet
, Marillac , Aumale, Montravel , la Barge , Remond
de Modene , Murat , Pons , Chavagnac , & c.
Elle a donné de les filles aux Maiſons de la
Roche , Maumont , du Lac- Monteil , Chovigni-
Blot , Maubec , Silly , Laſtie , la Platieres , Jaucourt
Daillon du Lude la Martonie , la
Tour-Murat , Loup de Pierrebrune , Rivoire du
Palais , Saconnay , Apchier , Bourbon - Buflet ,
Chauvigny de Montefpedon , la Trimouille , Gaillard
de Longjumeau , le Clerc du Tremblay , des
Friches , Chaumont de Perfigny , Dreux de Morainville
, Brouilly de Silly , Pas de Feuquieres
Taillefer de Chambon , Pelet , Violles de Saint
Remy , Pons de la Grange , Foudras , Fontanges
d'Auberoques , Rabeau de Givry , Vogué , Bouchard
d'Aubeterre , Oradour , Clavieres de Saint-
Agreu , Boulier du Chariol , Montboiffier- Canillac.
Pons Motier , Seigneur de la Fayette , qui vivoit
au commencement du XIIe fiécle , laiffe de
fa femme Helis de Brun , Dame de Champeftieres
, Gilbert Motier , Seigneur de la Fayette , &
Pons , Seigneur de Champeftieres , par lesquelles
cette Maiſon fut partagée en deux branches. De
Gilbert I du nom étoit iffu Gilbert III , qui fut
élevé en 1421 à la dignité de Maréchal de France,
& qui rendit d'importans fervices aux Rois Charles
VI & Charles VII . Antoine de la Fayette , Seigneur
de Pontgibault , petit fils de ce Maréchal ,
& fils de Gilbert IV & d'Ifabeau de Polignac ,
fut établi par le Roi Louis XII , maître de fon
Artillerie au- delà des Monts , emploi dont il fe
démit en 1515 & fut fait Sénéchal du Boulonnois
& de Ponthieu. Il eft le quatrième ayeul de
>
JUILLET. 1754. 191
·
René-Armand , Comte de la Fayette , mort en
1694,le dernier de cette branche, ayant laiffé pour
fille unique Marie - Magdeleine , Marquife de
la Fayette , mariée à Charles - Louis - Bretagne ,
Duc de la Tremouille , ayeul du Duc de la Tremouille
d'aujourd'hui , à laquelle il avoit fubftitué
par fon teftament du 11 Mai 1692 , aux noms
& biens de la Maifon de la Fayette , Charles Motier
de Champettieres , Baron de Wiffac , avec
tous fes defcendans mâles , lequel étoit iffu au
dixiéme dégré de Pons Motier fecond du nom
Seigneur de Champeftieres , frere cadet de Gilbert
premier du nom, Seigneur de la Fayette. Le
Baron de Willac avoit époufé le 13 Décembre
1665 Marie de Pons , Dame du Bouchet , fille de
François de Pons , Seigneur de la Grange de Bart ,
& de Françoite du Douhet de Marlet ; de laquelle
il eut entr'autres enfans , Edouard Motier de la
Fayette , Baron de Wiflac , Seigneur du Bouchet ,
qui prit le nom de la Fayette en ver:u de la fubftitution
, & pere du,Marquis de la Fayette qui a
donné lieu à cet article , & qui poffede la terre
de la Fayette en vertu de la donation que Marie-
Magdeleine Motier , Marquife de la Fayette ,
Ducheffe de la Tremouille , en avoit faite par fon
teftament du 3 Juillet 1717 à fon frere ainé
Jacques -Roch Motier de la Fayette , tué au fiége Menin
de Milan en 1733 , fans avoir été marié.
La Maifon de la Fayette porte pour armes de
gueules à la bande d'or , & une bordure de vair.
La Maiſon de la Riviere n'eſt pas moins illuftre
en Bretagne , où elle a contracté des alliances avec
les plus confidérables de cette Province , telles
que celles de Rohan , Roftrenen , Dinan , Kergorlay,
Beaumanoir ; Tournemine , Goyon de Matignon
, &c. Elle tire fon origine , comme il eft
192 MERCURE DE FRANCE.
marqué dans les Lettres patentes de l'érection du
Comté de Ploeuc en faveur d'Yves- Olivier de la
Riviere , Marquis du Pleffis & de la Riviere , Gouverneur
de Saint Brieu , des anciens Comtes deMur
Sires de Corlay , puinés des Comtes de Cornouailles
, defquels ils poſſedent encore aujourd'hui le partage
, dont ils ont rendu des aveux aux Ducs de
Bretagne il y a plus de trois cens ans , comme Juveigneurs
des fieurs de Rohan , poſſeſſeurs de Mur
de Corlay,
Geoffroy de Mur , fils de Chriftophe , fut le
premier qui prit le nom de la Riviere , que fes
defcendans ont toujours porté depuis , fuivant les
conditions de mariage de fon pere & de Louiſe ,
fille de Thibaut de la Riviere fa mere. Geoffroy
fut pere de Thibault de la Riviere , Chevalier
portant banniere , & fervant au fiége de Breft en
1373. Celui- ci fut le cinquiéme ayeul de Guillaume
& de Pierre de la Riviere , qui formerent
les deux principales branches de cette maiſon . De
Guillaume , l'aîné , Seigneur de Saint Quiouait.
defcend au cinquiéme dégré Jofeph-Yves-Thibaut
Hyacinthe , Marquis de la Riviere , pere de la
Marquife de la Fayette.
De Pierre de la Riviere , Seigneur du Pleffis ,
étoit iffu au cinquiéme dégré Charles- Yves-Jacques
de la Riviere , Comte de Ploeuc , Enſeigne
de la Compagnie des Gendarmes Anglois , Gouverneur
de Saint Brieu , allié à Marie- Françoife
Céleste de Voyer , Dame de Paulmy ; duquel ma
riage eft forti entr'autres enfans Charles- Yves .
Thibaut , Comte de la Riviere , Lieutenant - Géné~.
ral des armées du Roi , Capitaine- Lieutenant de
-
* C'est en 1696 que ces Lettres patentes furent
données.
14
JUILLET. 1754. 193
la feconde Compagnie de fes Moufquetaires , &
Gouverneur de Saint- Brieu , ayeul maternel de
la Marquife de la Fayette .
La maifon de la Riviere porte pour armes d'azur
à la Croix d'or engrelée . Voyez les Tablettes hiſtoriques
& chron. V. part. pag. 219 .
"
PLAN d'une maison d'aſſociation , dans
laquelle au moyen d'une fomme très - modique
chaque affocié s'affurera dans l'érat
de maladie toutes les fortes de fecours
qu'on peut defirer.
L
'Etabliffement que nous propofons nous a
paru avantageux aux citoyens , & d'une exécution
facile. Nous allons en montrer le befoin &
en expofer le plan avec le plus de clarté & de fimplicité
qu'il nous fera poflible , afin que le public
qui en recueillera les fruits , puifle juger de l'intérêt
qu'il y doit prendre.
Les hommes font la plus grande richeffe d'un
Etat , & la fanté eft le bien le plus précieux des
hommes . Mais ce n'eft pas affez qu'il ne leur
manque rien pour la conferver lorfqu'ils en jouif- ,
fent un objet pour eux des plus importans , c'eft
de pouvoir , en cas de maladie , compter fur tous
les fecours néceffaires pour la recouvrer.
Ces fecours fuppofent trois chofes principales ,
dont le concours n'eft pas moins effentiel que
rare. De la dépenfe de la part des malades , de
l'intelligence dans ceux qui les traitent , du zéle
dans ceux qui les foignent. La privation de l'une
de ces trois chofes a des fuites fâcheuſes , dont on
n'eft que trop inftruit par l'expérience,
I
194 MERCURE DE FRANCE.
Cependant les riches même peuvent-ils fe flater
de les réunir peuvent- ils avoir à leurs ordres ,
à toutes les heures du jour & de la nuit , des Médecins
habiles , des Chirurgiens expérimentés ,
tous attentifs à adminiftrer ou à fufpendre à propos
un remede , qui felon les circonstances devient
d'un moment à l'autre falutaire ou nuifible ?
peuvent-ils toujours compter fur l'exactitude &
fur les lumieres des perfonnes deftinées à la préparation
des remedes D'ailleurs que n'ont-ils
pas à craindre du zéle peu éclairé d'une famille
effrayée qui , par empreffement , ufe de précipitation
où il faut des délais , ou qui , par une pitié
mal entendue , ufe de remifes où il faut de la célérité
Je ne parle point des dangers aufquels ils
font exposés , lorfqu'ils ne font fervis que par des
valets pris au hazard , ou par des gens qui ne
foupirent qu'après leurs dépouilles .
> Il eft des afyles ouverts à la miſere & c'eft
une reffource utile à ceux pour qui il n'eſt pas humiliant
de recevoir les fecours gratuits que la
charité leur offre.
Mais entre ces deux extrêmes eft la claffe de ce
grand nombre de citoyens , qui n'étant pas affez
riches pour fe procurer des fecours fuffifans chez
eux , ni affez indigens pour fe faire tranfporter
dans une maison de charité , languiffent , & fouvent
périffent miférablement , victimes de la dé❤
cence à laquelle ils font affujetis par leur état .
Tels font les Artiſans induſtrieux , les Marchands
dont le commerce eft borné , & en général tous
ces hommes précieux qui vivent journellement du
fruit de leur travail , & qui fouvent par cette
raifon n'ont recours aux remedes que quand le
mal eft devenu incurable. Les commencemens
d'une maladie fuffifent pour épuifer toutes leurs
JUILLET . 1754. 195
>
reffources ; plus ils font dignes de fecours , moins
ils peuvent le réfoudre à profiter des feuls qui leur
reftent , & qu'ils trouveroient dans les afyles publics.
L'air leur paroît devoir y être corrompu par le
nombre de malades & de mourans. Ils fe figurent
que les foins y font toujours infuffifans , parce
qu'ils font purement gratuits ; & le fpectacle continuel
de la douleur , de l'agonie & de la mort
dans la falle où on les tranfporte , fouvent dans le
lit où on les met , leur fait envifager dans les Hôpitaux
des dangers beaucoup plus effrayans que
ceux aufquels la feule mifere les expofe chez eux.
Les gens de lettres qui fe raflemblent à Paris
de toutes les parties du Royaume ; les Militaires
qui viennent folliciter la récompenfe de leurs fervices
; les plaideurs , forcés d'y faire de longs féjours
pour foutenir leurs droits , & cette foule
d'Etrangers que la curiofité y amene , font dans
la fituation la plus dangereufe fi-tôt qu'ils tombent
malades. Ifolés & abandonnés à la difcretion
d'inconnus qui les environnent , que doivent - ils
attendre des foins de gens , pour la plupart avides
& intéreffés ? Combien peu d'hommes peuvent
donc s'affurer d'avoir dans une maladie tous les
fecours néceffaires ? Mais ceux-là même pourroient-
ils n'être pas touchés de la fituation de
leurs concitoyens ? N'est - il pas de l'humanité
qu'ils s'intéreffent au moins à la confervation de
leurs domeftiques ? peuvent -ils ſe réfoudre à abandonner
des malheureux qui ont perdu leur fanté
à leur fervice ? leur eft- il toujours poffible de les
faire traiter chez eux ? & quand ils le peuvent ;
leurs affaires leur permettent- elles d'y donner des
foins ne font-ils pas obligés de s'en repofer fur
d'autres domeftiques , c'eft-à- dire fur des hommes
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
que la dureté ou la jaloufie rend preſque toujours
négligens ?
Il eft donc de l'intérêt de tous les citoyens ,
qu'il ſe forme un établiſſement qui fournifle tous
les fecours néceffaires aux malades , & qui pare
à tous les inconvéniens dont nous venons de parler.
Pour cet effet il faut , 1 ° . Que les riches Y
foient reçus d'une maniere qui ne laiffe rien à défirer
même à leur délicateffe ; 2 °. que le traitement
dans la maladie ſoit abſolument le même ,
& pour eux & pour ceux qui font mal partagés de
la fortune ; 3 ° . que la dépenfe foit proportionnée
aux facultés des moins ailés ; 4° . enfin que la décence
n'empêche perfonne de profiter des fecours
qui lui feront offerts. Tel eft l'objet principal de
Pétabliflement qu'on propofe au public , & l'on y
fatisfera par une affociation libre , qui ne durera
qu'autant que chaque affocié y trouvera fon propre
avantage , & par laquelle on acquerra en
payant par mois la fomme la plus modique ,
droit de fe procurer , ou chez foi ou dans une
naifon , dont on deviendra co- propriétaire par
cette aflociation , généralement tous les fecours
dont on peut avoir befoin dans l'état de maladic,
>
le
On peut ou remplir cet objet dans toute fon
étendue ou tenter d'abord un effai d'établiffement
, dont le fuccès puiffe conduire à l'exécution
en grand. Dans le premier cas on conftruira
en bon air , un bâtiment fpacieux divifé en logemens
propres & commodes , & compofé de
plufieurs corps de logis entierement féparés &
diftribués felon les conditions différentes des perfonnes
aufquelles ils font deftinés ; les uns pour
les hommes , & les autres pour les femmes. Dans
Chacun le fervice fe fera uniquement par des per
Lonnes de même fexe.
JUILLET. 1754. 197
On y établira une Pharmacie complette , compofée
des plus excellentes drogues , & gouvernée
par les hommes les plus intelligens On y raffemblera
des Médecins & des Chirurgiens en chef ,
que l'on choifira avec tout le foin poffible , & qui
feront également attirés par l'honneur de remplir
de telles places , & par les appointemens qui y
feront attachés. D'autres Médecins & Chirurgiens
en nombre fuffifant , & demeurant auffi
dans la maifon , travailleront avec affiduité , & fous
les yeux de leurs chefs , à la guérifon des mala
des ; les uns à faire exécuter les ordonnances , &
les autres aux panfemens des perfonnes qui auront
fouffert quelque opération. On recevra un
nombre fixe de jeunes Médecins , logés & nourris
pour une penfion modique , qui s'emprefferont
fans doute de venir s'y former , & qui feront en
même tems d'un grand fecours par leur affiduité
au chevet des malades , faifant rapport au Médecin
ordinaire de l'effet de fes ordonnances , &
d'une infinité d'obfervations propres à éclairer &
à rendre le traitement plus certain .
Deux des plus célébres Médecins de Paris viendront
régulierement tous les jours pour confulter
avec ceux qui demeureront dans l'établiffement ,
& décider conjointement les cas embarraffans qui
demandent une mûre délibération. S'il arrive
qu'un malade ait de la confiance dans un Médecin
ou Chirurgien qui ne foit pas de la maison , il
fera libre de l'affocier , à fes frais , aux Médecins &
Chirurgiens de la maison.
Pour prévenir les méprifes & remettre tou
jours fous les yeux du Médecin l'état des malades
, & les indications fur lefquelles il s'eſt déterminé
, toutes les ordonnances feront écrites ,
ainfi que le régime , & placées à côté du lit des
I iij
198 MERCURE DE FRANCE,
malades. Ce fera de plus un nouveau moyen d'étude
& d'obfervation pour les jeunes Médecins ,
fans compter que cette maniere de publier les ordonnances
ne pourra que rendre les Médecins ordinaires
encore plus attentifs à les méditer * .
La Chirurgie ne fera pas cultivée avec moins
de foin , & l'on ajoutera de même au nombre de
Chirurgiens , d'aides & de garçons admis & penfionnés
dans la maifon , d'autres éleves payant
auffi une très-modique penfion pour leur nourriture
& leur logement. Ils fe formeront fous les
yeux des maîtres , & feront animés dans leurs travaux
par l'efpérance & le défir de vaincre dans le
Concours , feul moyen par lequel toutes les places
s'obtiendront dans cette maiſon. Joignez à cela
des gardes vigilantes & furveillées , un choix fcrupuleux
d'alimens convenables , & toutes les attentions
de propreté qui peuvent prévenir le dégoût
& garantir du mauvais air . Telles font les principales
précautions qui feront prifes pour le traitement
de tous les malades , & la cure des maladies
en général .
On voit par ces détails que les riches auront
dans cette maifon des fecours prompts & conti
nus, qu'ils ne peuvent pas fe flater de trouver chez
eux , quelle que foit leur opulence ; & ces fecours
étant donnés à tous avec le même zéle , cet établiffement
contribuera au foulagement des familles
& à la confervation des citoyens.
Mais il réſultera néceffairement de cette police
de la maifon deux avantages généraux qui doivent
frapper vivement tout homme qui aime fon
* On publiera chaque mois un état abrégé du
traitement des remèdes qui auront le mieux réuſſi
dans les maladies courantes,
JUILLET. 1754. 199
femblable , & qui s'aime lui- même.
Le premier eft cette attention fi néceffaire aux
révolutions momentanées qui furviennent dans
l'état d'un malade . Combien de fois n'est - il pas
arrivé à la nature de fe déclarer lorsqu'il n'y avoit
perfonne pour l'entendre ? combien cet inconvé
nient feul , dont l'opulence même ne garantit pas
toujours , n'a-t-il pas fait périr de malades ? Si
l'on ne peut en accufer l'art , en eft- il de même de
la maniere de l'exercer , à laquelle il eft finon impoffible
, du moins très-difficile d'obvier ?
Le fecond eft le progrès de l'art même de guérir.
On conviendra que des hiftoires de maladies
faites d'après des obfervations continuées , pour
ainfi dire de momens en momens , depuis le commencement
jufqu'au terme heureux ou malheureux
, feront néceffairement plus circonstanciées
plus exactes , & par conféquent plus propres
Î'avancement de la Médecine & de la Chirurgie
que celles qui peuvent être publiées par des Médecins
qui voyent d'autant plus de malades qu'ils
font reputés plus habiles , & qui ne peuvent jamais
décrire toutes les maladies qu'ils ont traitées ,
comme s'ils n'en n'avoient fuivi qu'une ou deux.
La maiſon fera gouvernée par une adminiftration
élective de trois ans en trois ans , & fuffifamment
nombreuſe , mais perfonne ne pourra être
élu fans être affocié .
L'intelligence , le zéle & l'intégrité feront les
feuls titres pour être admis , & probablement
pour le préfenter au gouvernement d'une maiſon
où l'on ne trouvera d'autre avantage que celui de
fe dévouer au foulagement de l'humanité , & au
fervice de fes concitoyens. Paris renferme un
grand nombre d'habitans éclairés , riches & bienfaifans
, qui fe tiendront honorés d'un choix qui
I iiij
200 MERCURE DE FRANCE .
porterà témoignage de leur probité & de leur zéle
pour le bien public.
&
On n'aura droit au fecours de cette maifon que
quand on fe fera fait recevoir parmi les affociés ;
pour avoit égard à la différence des conditions
& des moyens , on établira cinq claffes d'affociés
qui payeront plus ou moins , non pour le traitement
de leurs maladies car il fera fait dans toutes
les claffes avec le même foin ) , mais pour ces
commodités arbitraires qui varient felon les états ,
& qui ne font néceflaires qu'à ceux qui ont l'habitude
d'en jouir . Au moyen de cet arrangement ,
le plus riche & le moins aifé feront admis avec le
même droit , fans être ni confondus ni négligés .
Chacun fe trouvera logé & fervi comme il le feroit
dans fa propre maifon , mais toujours traité
avec plus d'intelligence & de foin , & à beaucoup
moins de frais , comme on le verra bientôt .
Chaque affocié de la premiere claffe occupera
un appartement complet , & fera meublé & fervi
d'une maniere convenable à fon logement. Ceux
de la feconde claffe auront chacun une chambre
féparée ; ceux de la troifiéme feront dans des chambres
à deux ou trois lits ; la quatrième fera diftribuée
dans des falles à douze lits ; & la cinquiéme
dans des falles à trente lits , dans lefquels les ma
lades ne feront jamais qu'un. Chacun de ces lits
fera même renfermé dans une féparation qui formera
comme une petite chambre .
Ainfi tout affocié délivré d'inquiétude pour le
traitement des maladies qui peuvent lui furvenir ,
pour les opérations de Chirurgie dont il peut avoir
befoin , & même pour fa fubfiftance pendant ces
tems où fon travail eft fufpendu , n'aura plus de
foin à donner qu'au rétabliſſement de fa fanté .
Ce qu'il en coutera pour le faire affocier fera
JUILLET . 1754. 201
fuffifant pour l'établiffement en grand du projet
qu'on propofe , & n'excédera pas les facultés des
citoyens les moins aifés. C'eft une chofe méditée
de longue main , & fondée fur des fupputations
très -exactes. On a même lieu d'efpérer que les
frais de cet établiſſement étant une fois faits ,
pourra rendre les conditions des affociés encore
plus favorables , attendu qu'on a été obligé d'évaluer
la dépenfe au plus haut , afin d'être bien
affuré dans toutes fortes de cas de pouvoir tenir
les engagemens qu'on aura pris avec le public.
on
Voici la table des différens prix que payeroient
les affociés fuivant leurs âges & leurs claffes . On
voit qu'on ne pourra commencer à s'affocier que
depuis quinze ans jufqu'à foixante. Mais le prix
de l'affociation ne changera jamais pour ceux qui
feront exacts à la continuer ; il restera tel qu'il
étoit quand ils font entrés , & leur affociation
n'aura d'autre terme que celui de leur vie . On
propofe aux maîtres qui voudront s'affocier pour
toute leur maison , un avantage fur tous les autres
affociés , celui de ne payer par tête de tous âges
compris dans leur foufcription , que le prix fixé
pour la claffe de 15 à 35 ans..
Les affociés Salles Salles Chamb . Chamb. Apparte
payeront .
par mois.
à 30 à 12
lits. lits .
à 3. å r mens
Mts. lic.
De 15 à 3 sans 25 f. 30 f. 40' 31
De 3 5 à 40
sk
26 32 43
De 40 à 45
3 4 f. S
27 34 46 3
8.for
16
De 45 à so
28
36 49: 3 I- 2 6.
-Deso àss 29 38
Dess à 60
52 3 16. 6. 12
30 40 "S 4+ 7
Les affociés payeront par mois ,. tant en fanté
Ly
202 MERCURE DE FRANCE.
qu'en maladie. Cette maniere a paru la plus con
venable pour eux , foit à caufe de la plus grande
facilité qu'ils trouveront à faire leurs payemens ,
foit afin qu'ils ne fe mettent point en avance avec
l'établiffement , ni dans le cas d'avoir aucune répétition
à faire , quelqu'événement qui puiſſe arriver.
Pour cela ils porteront de mois en mois leur
contingent chez un des Notaires ci - après nommés
, où il reftera en dépôt juſqu'à la fin du mois
pour lequel il fera donné : ceux qui trouveroient
plus commode de payer une année d'avance , ſeront
libres de remettre la fomme entiere aux Node
taires , qui ne s'en défaifiront de même que
mois en mois révolu . Ils en recevront en payant
le premier mois , un billet d'affociation dans une
forme capable de prévenir toute équivoque & toute
furprife. Sur ce billet accompagné des autres
quittances de mois en mois , s'il y en a plufieurs
d'écoulés depuis fa date , ils feront admis en cas
de maladie a occuper leur logement dans la maifon.
On propofe quelques conditions que la prudence
fuggere , & que l'équité doit faire agréer.
C'eft 1. qu'il y ait du moins un mois d'intervalle
entre la date du billet d'affociation & le jour qu'on
fe préfentera à la maifon , pour la premiere fois
feulement. 2 °. Qu'en cas qu'on ait ceffé de nourrir
fon billet & qu'on en reprenne un autre , on
paye le double de fa petite valeur , la premiere
fois feulement. 3 ° . Qu'en pareil cas on fubiffe
l'intervalle du mois prefcrit , comme fi l'on étoit
nouvellement affocié. La valeur du billet d'affociation
eft fi modique , & les autres peines de la
négligence font fi juftes & fi légeres , qu'elles ne
doivent rebuter perfonne. Si les billets ne s'étei
JUILLET: 1754. 203
il
gnoient pas par la négligence à les nourrir ,
feroit impoffible de connoître & les affociations
& les places vacantes .
Les Corps ou Communautés qui voudront s'affocier
, payeront chaque mois dans quelque claffe
que ce foit , pour les maîtres ; apprentifs , ouvriers
, & même leurs domeftiques , cinq fols par
tête de moins que les autres particuliers ; & alors
des Syndics ou des Députés élus par chaque corps ,
feront la recette des affociés de la Communauté
& remettront immédiatement au tréforier de l'établiflement
les fommes qu'ils auront reçues ; &
pour la fatisfaction commune , un de ces Syndics
fera admis chaque année au nombre des Adminiftrateurs.
Il y aura des lieux éloignés & féparés pour les
maladies contagieufes. Et pour les groffeffes , on
exigera feulement des femmes enceintes au moins
neuf mois d'affociation , & l'on donnera la préférence
entr'elles à celles dont les maris feront
affociés . Les feules maladies exclufives de l'affociation
feront les maladies vénériennes & les maux
incurables : mais en cas d'exclufion pour des
maux incurables , & jugés tels par confultation
des Médecins , on rendra à l'aſſocié qui en ſera
attaqué toutes les fommes qu'il pourroit avoir
* On fent qu'il feroit impoffible dans les premiers
momens d'un pareil établiſſement , de fe charger des
incurables , dont un feul fans efpoir de guérifon
, priveroit de fecours plufieurs citoyens qui pourroient
l'obtenir fucceffivement : ainfi on eft obligé de
les exclure jusqu'à ce que l'empressement du public
pour l'affociation préfente , nous engage à lui pré-
Senter un projet que nous méditons , d'une maison
particuliere où on les recevroit par la fuite.
Ivj
204 MERCURE DE FRANCE.
payées pour fon affociation pendant tout le tems
qu'elle a duré , quand même il auroit déja profité
des fecours de la maifon dans des maladies
précédentes.
Combien ces fecours ne leur auront- ils pas
épargné de dépenfe car ce n'eft pas communé
ment en fe déclarant qu'une maladie paroît incu
rable ; ce n'eft qu'après plufieurs atteintes qu'elle
fe fixe dans cet état fâcheux , qui s'adoucira encore
en ceux qui auront le malheur de s'y trou
ver , par la reftitution entiere de tout ce qu'ils
pourront avoir déboursé peu à peu depuis le jour
de leur affociation jufqu'au moment de leur incurabilité
conftatée ..
Toute maladie , à l'exclufion des cas ci - devant
fpécifiés , qui fera accompagnée de fiévre , ou qui
exigera une opération , donnera à l'affocié qui en
fera attaqué , le droit de fe faire tranfporter dans
la maiſon , & d'y occuper un lit , une chambre
on un appartement , felon la claffe dans laquelle il
fera inferit ; & l'on ne pourra jamais , fous quelque
prétexte que ce puiffe être , l'obliger de quitter
la maifon qu'il ne foit parfaitement guéri oudéclaré
incurable . On ne pourra non plus jamais
refufer la maifon à un affocié forti de maladie , &
qui y retombera immédiatement , quelques lon
gues & fréquentes que foient fes rechûtes , foit
qu'il y ait de fa faute ou non. 7
On donnera à tous les malades étrangers ou
autres , une reconnoiffance des effets qu'ils pour
ront avoir dépofés dans la Maiſon , & ces effets
feront portés fur un regiftre , pour leur être rendus
, foit à eux- mêmes lorfqu'ils feront guéris»,
foit à ceux qui les repréfenteront dans la fuppo
fition contraire.
Tout le tems qu'un affocié reftera malade dans.
JUILLET. 1754. 20.5
La Maiſon , il fera vifité , traité , nourri , médica
menté , éclairé , chauffé , blanchi , & c. avec le plus
grand foin jufqu'à fon entiere guérifon ; il jouira
de toutes les commodités particulieres à fa claffe ,
fans aucune exclufion ni préférence pour qui que
ce foit . S'il a befoin de quelque opération de
Chirurgie , elle lui fera faite fur la déliberation fignée
des Médecins & Chirurgiens qui le traiteront
, fans que pour quelque opération , ou quelque
traitement dont il ait befoin , & quelque
durée que puiffe avoir fa maladie , on puifle lui
demander au-delà de fon contingent ordinaire
d'affociation , le même feulement qu'il payoit
en parfaite fanté .
Dans le cas extraordinaire où une épidémie augmentant
brufquement le nombre des malades ,
la Maifon ne feroit pas fuffifante pour loger tous
les affociés qui fe préfenteroient , elle fera tenue
de leur fournir chez eux les mêmes fecours qu'elle
leur doit en Médecins , Chirurgiens , medicamens
, bouillons & nourritures. Mais dans toutes
autres circonftances , s'il arrive que les affociés
malades préférent de refter chez eux , il ne leur
fera fourni que les Médecins , Chirurgiens & médicamens
, la nourriture reftera à leurs frais ,
moins que dans des cas particuliers , l'adminiſtration
qui ne fera animée que par l'amour du bien
public , ne juge qu'il foit à propos de laiffer le
malade aux foins d'une famille à qui fa préſence
pourroit être néceffaire , foit pourfa propre confolation
, foit pour la conduite d'un travail qu'il
peut diriger de fon lit , foit pour le foutien de fa
famille .
Dans les cas preffans , comme auffi dans ceux
où le malade , fans avoir befoin d'occuper un lit.
dans la Maifon , feroit cependant hors d'état de
".
206 MERCURE DE FRANCE.
s'y tranfporter pour confulter les Médecins , il
lui fera provifoirement fourni par la Maiſon les
remedes néceffaires. Pour remplir cet engagement
, la Maiſon donnera des honoraires à des
Médecins & à des Chirurgiens en différens quartiers
de Paris.
Ceux qui faifant leur féjour ordinaire dans les
provinces , fentiront tout l'avantage qu'il y auroit
à participer aux privileges de l'affociation ,
dans ces circonftances fâcheufes qui demandent
des fecours que l'on ne trouve que dans la capitale
, & qu'on eft fi fouvent obligé d'y venir
chercher , fe procureront les confeils des plus
célébres Médecins & la main des Chirurgiens les
plus habiles , dans la Maifon même où ils feront
reçus & traités en cas de maladies chirurgicales ,
& hors de la Maiſon où on leur fournira tous les'
fecours de la Médecine , de la Chirurgie & de
Fa Pharmacie , en cas de maladies chroniques : on
exige feulement qu'ils ne trouvent point mauvais
qu'on prenne avec eux une précaution qu'il
eft fi raiſonnable de prendre indiftinctement avec
tous , c'eft de s'affurer qu'ils étoient en fanté
lorfqu'ils fe font affociés. L'éloignement empêchant
ces affociés étrangers de tirer aucun fecours
de la Maifon dans les maladies courantes ,
payeront que moitié des affociés ordinaires ; mais
comme l'établiſſement ne peut s'étendre dans le
commencement qu'à un certain nombre d'intéreffés
, on préférera ceux qui fe préfenteront les
premiers par les perfonnes qu'ils commettront
auprès des Notaires indiqués , chez lefquels on ira
prendre date pour eux.
ils ne
A l'égard des perfonnes qui étant tombées malades
fans avoir acquis droit à l'affociation , vou◄
dront être reçues dans la Maiſon , elles ne
pour
JUILLET. 1754 : 207
P
ront l'être qu'en qualité d'externes , & elles payeront
par jour & d'avance les prix marqués cideffous.
Mais comme ils n'auront aucun droit à la
Maiſon , on ne les recevra qu'autant qu'il y aura
dans la claffe qu'ils auront choifie , des logemens
au- delà du nombre d'affociés qui peuvent le préfenter
pour les remplir.
On a tant de confiance dans l'efficacité des fecours
qui feront procurés à tous , qu'on propofe
aux externes attaqués de maladies aigues , qui
n'auront point encore fait de remedes , & à ceux
qui feront dans le cas d'opérations chirurgicales ,
d'entrer dans la Maifon en donnant caution pour
toute la durée de leur réfidence , à la condition
qu'il fera payé le quart du prix ordinaire en fus ,
s'ils guériffent , & qu'il ne fera rien payé du tout
s'ils meurent.
Les externes de la premiere clafſe payeront
par jour
La feconde claffe
La troifiéme claffe
La quatrième claffe
71-
S
3 10 f
2 ΙΟ
2 La cinquiéme claffe
Dans la fuite , lorfque l'établiffement aura pris
toute la faveur & toute la folidité qu'on a lieu
d'efperer de fon importance & de fes avantages ,
on pourra de diverfes manieres fe procurer le
droit aux fecours de l'affociation . Il y aura des
abonnemens à vie , des abonnemens à tems ; il y
aura encore des tarifs particuliers pour ceux qui
avec une légere addition à leur contingent , vou→
dront s'acquerir dans la Maiſon le droit de retraite
perpétuelle en cas de maladie incurable ou de ca¬
203 MERCURE DE FRANCE.
ducité ; ainfi cette Maifon pourra devenir une
reffource pour ceux même qui auront été exclus de
la premiere affociation .
>
Aucun citoyen , de quelque condition qu'il foit,
ne peut avoir d'éloignement pour un établiffement
de cette nature ; car l'expofé que nous ve
nons d'en donner , fait voir que la décence en eft
la bafe. L'établiffement appartenant en propre
au corps des affociés , il n'y aura rien de gratuït
dans l'affiftance qu'ils en recevront . Si le befoin
les oblige de chercher un afyle dans la Maifon
, ils y feront chez eux , les foins qu'on leur
rendra feront une dette qu'ils pourront exiger
le fonds de l'établiffement fera le leur. On n'y
recevra ni dons , ni legs , ni fondations ; nul ne
pourra donner au-delà de fon contingent ; toutes
récompenfes reçues par ceux qui environneront
les malades , à quelque titre & fous quelque
prétexte que ce puiffe être , feront traitées d'exactions
; comme elles deviendroient le germe
d'une corruption dangereufe , on exigera des
affociés de n'y donner aucun lieu ; & pour que
leur droit ne puiffe jamais, fouffrir la moindre
altération , ni leur délicateffe la moindre inquiétude
, la Maifon même n'acceptera rien de
qui que ce foit , hors la protection du Souverain
, qu'il fera fupplié d'accorder par Lettres Patentes
, auffi - tôt que l'expérience aura fait com→
noître les meilleures conftitutions qu'on puiffe.
donner à l'établiffement , afin que l'autorité royale
les rende irrévocables & inaltérables .
L'établiſſement n'ayant d'autre fonds que le
contingent des affociés , il ne fera point honteux
de recevoir des fecours qu'on aura payé
d'avance. On ne devra rien à la commifération des
autres ; car chacun n'aura eu en vûe que fom
JUILLET. 1754: 209
propre
intérêt . Tous concourent en commun à
établir des fonds , parce qu'aucun ne peut être
affuré d'une fanté conftante ; & fi ceux qui font
affez heureux pour n'être pas dans le cas d'y
avoir recours , fourniffent à l'affociation plus
qu'elle ne leur rend , ils jouiffent de l'avantage
d'envifager un afyle qui peut d'un jour à l'autre
leur devenir néceffaire , & par là ils font exempts
de bien des inquiétudes . Si quand je me porte
bien , je paye par le prix modique de mon affociation
pour celui qui fouffre , il en fait autant
pour moi dans le même cas. C'eft la loi générale
de l'humanité miſe en exécution d'une maniere
prudente & déterminée , c'eſt le lien de la
fociété civile étendu à une circonstance encore
plus néceflaire que toutes celles aufquelles elle a
pourvu jufqu'ici.
*A
En un mot , affociation , comme toutes
celles dans lesquelles on fe fait honneur d'entrer ,
eft une communauté de fonds établie pour les
befoins de tous les membres . Peut - il donc y avoir
une condition pour laquelle il ne foit pas honnête
de jouir des avantages qu'elle fe procure ellemême
?
Cet établiffement n'eft pas tout-à- fait une nouveauté
, il s'exécute en partie à Lyon , à Chaalons
-fur-Saonne , Beaune , Befançon , & c . mais
avec moins de néceffité par la nature des lieux ,
& avec moins de décence par la réunion de ces
Etabliflemens avec les Hôpitaux ; ce qui n'a
point empêché des perfonnes de la premiere condition
de s'y faire tranfporter , pour y jouir de
fecours encore plus continus , plus fûrs , & plus
réunis que ceux que l'opulence leur promettoit
dans leur domestique.
Il est évident qu'une entreprife de cette impor
210 MERCURE DE FRANCE.
tance ne peut fe commencer fans le fecours de
ceux à qui la providence a donné la richeſſe accompagnée
du zéle du bien public ; & nous avertiffons
avec plaifir qu'il s'eft trouvé des ames
fenfibles , qui non contentes d'accorder leur protection
à notre projet , font toutes prêtes à contribuer
aux fommes néceffaires pour en commencer
l'exécution. Il s'agit de jetter les premiers
fondemens d'un établiſſement , dont le fuccès
dépend abfolument du goût du public & du nombre
des foufcripteurs. Les fommes que des perfonnes
également bien intentionnées pourront
nous offrir , ne feront acceptées qu'à titre de
prêt . Une condition qu'on s'impofera volontiers ,
c'eft de les mettre en état de juger & de l'emploi
de leurs fonds , & du tems où ils en peuvent efperer
la rentrée.
les
On s'eft affuré de maifons propres à recevoir
les malades : on les indiquera auffi-tôt qu'on aura
fait un nombre fuffant de foufcriptions . Alors
portes en feront ouvertes , & tout particulier
fera reçu à donner les avis fur la diftribution
d'une maison dont il peut devenir un des propriétaires
par l'affociation .
L'établiffement , foit dans fes commencemens ,
foit dans fon exécution complette , appartiendra
tellement aux affociés & à eux feuls , que s'il venoit
à manquer par quelque événement imprévu ,
les fommes provenant des effets & des fonds feroient
revertibles aux affociés actuels felon la proportion
de leurs mifes , à compter du jour de
leur affociation .
L'adminiſtration jouira au nom des affociés , &
fous les yeux des Magiftrats , du droit qu'ils ont
eux-mêmes d'acquerir & d'aliéner fuivant l'exi
gence des cas , Ainfi les épargnes faites fur la fomJUILLET.
1754 211
les
me que paye chaque affocié dans les années favorables
où il y aura eu peu de malades , feront
placées , foit pour parvenir promptement à l'exé
cution en grand , foit pour fervir de reffources
dans les années de difgraces , en faifant des aliénations
jufqu'à concurrence des befoins ; car il
n'eft pas queftion de former une maiſon riche ,
mais de la rendre capable de remplir en tout tems
engagemens mutuels que les membres de l'affociation
contractent de foulager aux dépens de
tous , ceux d'entr'eux qui tombent malades .
Les affociés étant tous propriétaires par indivis
des fonds de l'établiffement , il n'y en a point
qui ne foit en droit d'en prendre connoiffance.
Aufſi l'adminiſtration fe fera-t-elle un devoir de
rendre tous les ans au public un compte exact
des progrès de l'affociation , de fes dépenfes & de
fon produit. On verra dans un état imprimé qui
fe diftribuera au commencement de Janvier , le
nombre des affociés dans chaque claffe , la quantité
de malades qui pendant l'année feront entrés
dans la Maiſon , le nombre de ceux qui y ont
recouvré jaté , les frais qu'il en a couté , foit
pour les foigner , foit pour les autres dépenses de
l'établiffement ; enfin ce qui refte de fonds dans
la caiffe de l'affociation . Cet ufage fera le fondement
de la confiance du public.
On fera peut - être étonné des avantages que
nous nous flatons de procurer par cet établiffement
. Mais fi l'on réfléchit fur ce que nous avons
expofé au commencement de ce mémoire , où
nous avons fait voir combien il y a peu de citoyens
qui puiffent dans le cas de maladie s'affurer
tous les fecours qui leur font néceflaires ,
on concevra que le nombre des affociés doit devenir
confiderable, & que les fommes qu'ils four212
MERCURE DE FRANCE.
niront ne peuvent manquer d'excéder les dépen
fes aufquelles l'établiffement fera engagé.
a
Car on fçait par les obfervations des Médecins
, que fur un nombre donné d'hommes il y
par année , l'une portant l'autre , tant de malades.
Les mêmes obfervations fourniffent encore les
moyens d'évaluer en général la durée des maladies
, & les frais qu'elles entrainent. Ainfi là
poffibilité de l'établiffement que nous propofons
, porte fur des fuppofitions qui ont leur fondement
dans la proportion donnée par l'expérience
entre le nombre des Affociés , celui des
malades , & les fommes deſtinées à les fecourir -
Il y a des établiffemens utiles dans leur origine
qui deviennent à charge par les abus qui s'y
introduifent. Celui- ci par la conftitution eft tel
que , ne pouvant fubfifter que par l'intérêt que
le public y prendra , il doit néceffairement tomber
de lui-même dès qu'il ceffora d'être avantageux
totalement volontaire , il ne peut être onéreux
à perfonne ; & réuniffant la décence & la
modicité des frais , il fera acceffible à tous les
ordres des citoyens.
ne s'étendant
Les fecours qu'on y trouvera ,
pas au- delà du tems du véritable befoin , ne
pourront entretenir l'oifiveté. Leur efficacité rendra
les maladies plus courtes & en préviendra même
de plus dangereufes , parce qu'on ne fera pas
dans la néceffité d'attendre l'extrêmité pour avoir ·
recours aux remedes , & qu'au contraire on aura
des fecours dès qu'on fe fentira indifpofé . Par
là les fervices que chacun doit à la patrie , feront
moins long-tems fufpendus ; on ne verra plus des
familles d'artifans fe ruiner par la longueur &
les frais exceffifs des maladies , & des citoyens
qui pourroient être le foutien de l'Etat , en devenir
le fardeau .
JUILLET. 1754. 213
Ceux qui en approuveront le projet , & qui
feront difpofés à entrer dans l'affociation , font
priés de s'infcrire chez les Notaires ci après indiqués
, en leur faifant remettre un billet figné
d'eux , dans lequel ils auront foin de marquer le
nombre des places d'affociés qu'ils demandent ,
& les claffes où ils les choififfent. Les Notaires
n'exigeront rien pour le dépôt de ces billets.
Quoique ces efpeces de foufcriptions ne foient
nullement obligatoires , c'eft cependant fur le
nombre qu'on en pourra faire , que les perfonnes
qui le propofent , en hâteront l'exécution. Les
mille premiers foufcrivans regardés comme fondateurs
, feront diſpenſés à ce titre de nourrir leur
affociation au-delà des dix premieres années révolues.
on
A l'égard de la contribution , les affociés ne
commenceront à la payer que quand les maiſons
fe trouvant en état de recevoir des malades ,
pourra diftribuer des billets d'affociation , qui feront
le titre en vertu duquel on y fera reçu . Un
effai d'établiffement demande qu'on fe borne d'abord
à un certain nombre. On préférera , comme
il eft juſte , les premiers en date
les autres
feront remis au tems du grand établiſſement.
Il ne nous refte plus qu'à prier les perſonnes
éclairées , zélées pour le bien public , & animées
des mêmes fentimens qui ont fuggeré ce projet ,
d'examiner avec attention le plan qu'on vient de
remettre fous leurs yeux , & de nous communiquer
, foit par la voye
des mêmes Notaires , foit
par les écrits & papiers qui paroiffent périodiquement
, les obfervations utiles qu'ils pourront
faire fur le projet en général , ou fur quelque par,
tie de fon exécution.
214 MERCURE DE FRANCE .
Noms & demeures de Meffieurs les Notaires.
MESSIEURS ,
Jourdain , rue de la Verrerie , au coin de la
rue du Renard.
Guerin , rue S. Martin , vis-à-vis S. Julien des
Ménétriers .
Bronod , rue Sainte Avoye.
De Bougainville , rue Bardubecq.
Hachette , rue Sainte Avoye.
Doyen & Vanin , rue du Roule , près la rue Betizi
Loyfon , rue S. Jacques de la Boucherie.
Bricault , rue de la Croix des petits Champs.
Junot , rue d'Orléans , au Marais.
Judde , Carrefour S. Benoît , fauxb. S. Germain.
Deshayes , quai d'Orléans .
Fortier , au coin de la rue des petits Champs Ri
chelieu.
Prevoft jeune ,-rue Montmartre, au coin de la rue
Neuve S. Euftache.
De Langlard , rue S. Honoré , près S. Roch.
Mouette , rue de la Harpe , au coin de la rue des
deux Portes.
Gervais , rue S. Honoré , derriere la Barriere des
Sergens.
Daouft , rue S. Thomas du Louvre.
Alleaume , rue de Condé .
Laideguive , rue des grands Auguftins .
Melin , rue S. Antoine , près la rue des Ballets.
Huet , rue S. Denis , vis - à - vis la Trinité .
Brillon , Cloître Sainte Opportune .
Hurtrelle , rue de la Verrerie , près les Confuls.
Bouron au Marché neuf.
De Lan , place Dauphine.
Gouvion , rue S. Denis , vis- à- vis le Sepulchre.
JUILLET.
215 1754.
Bellanger , rue S. Jacques , près la rue des Noyers,
Defmeures J. Parvis Notre- Dame.
Brochant , rue des Mauvaiſes paroles .
Chomel , rue Pavée , du Petit Lion .
Marchand J. rue S. Severin.
Delaleu , rue Sainte Croix de la Bretonnerie.
Vatry , rue S. Victor , près la Place Maubert.
Dubois , rue Comteffe d'Artois .
Angot , rue S. Honoré , vis -à- vis le Gr . Confeil.
Boutet , rue S. Antoine , vis- à -vis la rue Royale.
Boulart , rue S. André , vis - à-vis la rue Pavée.
Le Jay, au coin de la rue des Tournelles S. Antoine.
Charlier , rue du Four , près le portail S. Euſtache,
L'Efcuyer , place de Gréve.
Defplafles , vis-à-vis le Palais.
Beffon et , rue Coquilliere .
Quelque nombreufe que foit déja cette lifte
nous devons cette juftice au zéle que MM . les Notaires
ont déclaré en cette occafion , qu'elle s'eft
trouvée encore trop bornée : ainfi on eft dans le
cas d'avertir , que les engagemens de foufcription
& d'affociation pourront être pris & remplis chez
tous ceux d'entr'eux que l'amour du bien public,
engage à fe charger du foin de les recevoir.
AVERTISSEMENT.
L'Adreffedu Mercure n'eft plus au St
Merien , mais à M. LUTTON , Commis
au recouvrement du Mercure de France
, rue Sainte-Anne , vis -à-vis la rue Clos-
Georgeot , pour remettre à M. l'Abbé Raynal
.
216
J
AP
PROBATION.
Ai lû , par ordre de Monfeigneur le Chancelier
, le Mercure de France du mois de Juillet
1754. A Paris , le premier Juillet 1754.
LAVIROTTE.
P
TABLE .
IECES FUGITIVES en Vers & en Profe .
L'Eloge de la Sincérité ; Poëme , & c. page 3
Remarques fur quelques Livres , concernant le
goût de l'Architecture , 7
Plaintes & Prophéties ; Ode aux Nations , &c. 59
L'Amour defarms ; traduit de l'Anglois ,
Ep..re,
Lettre de Pope , traduite de l'Anglois ,
Vers à Mademo fulle G ....
Le Joueur de Gobelets ; traduit de l'Anglois ,
Duranti ; Poëme , & c.
Lettre d'un Académicien de M .... & c .
64
66
69
73
74
78
83
Mots des Logogryphes du fecond volume de Juin ,
Enigme & Logogryphe ,
Nouvelles Litteraires ,
Beaux Arts ,
Chanfon ,
Spectacles ,
Nouvelles Etrangeres,
93
ibid.
96
148
164
165
168
France . Nouvelles de la Cour , de Paris , & c. 182
Mariage ,
Plan d'une Maifon d'affociation ,
La Chanfon notée doit regarder la page 164 .
De l'Imprimerie de Ch. A. Jo M BERT.
189
193
MERCURE
DE
FRANCE ,
DEDIE
AU
ROI.
A O UST.
LIGIT
UT
1754.
LOTTSPARGA
Chez
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JEAN DE NULLY , au Palais.
PISSOT , Quai de Conty , à la
defcente du Pont-neuf.
DUCHESNE , rue Saint Jacques ,
au Temple du Goût.
M. DCC . LIV.
Avec Approbation & Privilege du Roi
'ADRESSE du Mercure eft à . M. LUTTON ,
L
Commis au recouvrement du Mercure , rue Ste
Anne , Butte S. Roch , vis - à - vis la rue Clos-Georgeot
, entre deux Selliers , au fecond ; pour rémettre
à M. l'Abbé Raynal.
Nous prions très- inftamment ceux qui nous adrefferont
des Paquets par la Pofte , d'en affranchir le
port , pour nous épargner le déplaifir de les rebuter →
à eux celui de ne pas voir paroître leurs Ouvrages.
Les Libraires des Provinces ou des Pays Etrangers
qui fouhaiteront avoir le Mercure de France de la
premiere main & plus promptement , n'auront qu'à
écrire à l'adreffe ci- deffus indiquée.
On l'envoye auffi par la Pofte aux personnes de
Province qui le defirent , les frais de la Pofte ne
font pas confidérables.
On avertit auffi que ceux qui voudront qu'on le
porte chez eux à Paris chaque mois, n'ont qu'àfaire
fçavoir leurs intentions , leur nom & leur demeure
audit Sr Lutton , Commis au Mercure; on leur portera
le Mercure très - exactement , moyennant 21 livres
par an , qu'ils payeront ; fçavoir , 10 liv. 10 f.
en recevant le fecond volume de Juin , & 10l . 10ſ.
en recevant le fecond volume de Décembre. On les
Supplie inftamment de donner leurs ordres pour que
ces payemens foient faits dans leur tems.
On prie auffi les perfonnes de Province à qui on
envoye le Mercurepar la Pofte , d'étre exactes à faire
payer au Bureau du Mercure à la fin de chaque femeftre
, fans cela on feroit hors d'état de foutenir
les avances confidérables qu'exige l'impreffion de cet
Ouvrage.
On adreffe la même priere aux Libraires de Province.
On trouvera le Sr Lutton les Mardi , Mercredi
& Jeudi de chaque ſemaine , l'après-midi.
PRIX XXX SOLS.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIE AU ROI
AOUST. 1754.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
GRILLON ; CONTE.
L
E hazard quelquefois protége la folie. '
Un malheureux , pendant la vie
N'ayant fait aucun bon repas ,
Difoit , j'affronterois volontiers le trépas
Pour pouvoir me repaître au gré de mon envie.
Que je fuis malheureux de n'avoir pas le fou!
Pauvre Grillon ! ( c'étoit le nom du perfonnage )
Tu n'as jamais mangé ton faoul ,
A ij
4 MERCURE DE FRANCE.
Que de pain fec & de fromage ,
De féves , pois & catera ;
Eh quoi ! Grillon , jamais fricaſſe ,
Jamais perdrix , jamais becaffe,
Dans ton gofier ne tombera ?
Par Sainte Barbe fi fera ,
C'est trop long- tems faire Carême ;
Inventons quelque ftratagême
Qui nous procure trois repas :
Ceci n'eft pas un fi grand cas ;
Il en ira tout ainfi comme ...
Mon dos peut-être en pâtira ;
Mais Grillon fe contentera.
Ainfi raiſonna le bon homme.
Or il advint , pour fon bonheur ,
Que la femme d'un grand Seigneur
Perdit un diamant d'un prix ineftimable ;
Un chacun en louoit la forme & la beauté.
Trois Laquais l'ayant ſur la table
Furtivement eſcamoté ,
Le bruit aux carrefours en eft bientôt porté.
Grillon , à ce récit ouvre les deux oreilles ,
S'en va trouver la Dame de ce pas ,
Dit qu'il eft devineur , & qu'il fçait à merveille
Trouver joyaux perdus moyennant trois repas ,
Trois repas tout au plus ; mais qu'il faut & pour
cauſe ,
Avant de le faire parler ,
Superbement le régaler.
A O UST. 1754. S
Grillon demandoit peu de choſe :
Auffi tout auffi- tôt liévres , cailles , perdraux ,
Tourtes , pâtés & pigeoneaux
Au devant de Grillon tombent en abondance ,
Et pigeoneaux d'entrer en danfe :
Vous remarquerez en paffant
Que le Seigneur étoit abfent.
Voilà donc Grillon dans fon centre ;
Dieu fçait comme il bourre fon ventre :
Onc on ne vit un tel gourmand ,
On eût dit qu'il faifoit curée
Tant il avaloit goulument ;
Le rôt , l'entremets & l'entrée ,

Tout fut grugé dans le moment.
Pendant ce tems , à ce que dit l'hiftoire ,
Un Laquais lui verfoit à boire ;
Et ce Laquais étoit précisément
Un des voleurs du diamant ,
Qui plein d'émotion examinoit le fire ,
Pour voir s'il n'auroit point quelque foupçon du
cas.
Qu'on juge de fon embarras ,
Quand le dîner fini , Grillon fe prit à dire :
Pour le coup le premier ne m'échappera pas ,
Je le tiens. Le galant parloit de fes repas.
Le voleur tremble ; il s'imagine
Qu'on a déja formé fur lui quelques foupçons ;
Et de courir à la cuiſine :
Freres , dit-il aux deux autres larrons ,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Je pense qu'en effet cet homme- ci devine ,
Nous ferons fagement de nous en défier ;
Il a dit , je tiens le premier.
L'un des deux là - deffus lui coupant la parole :
dit -il , ceci commence à me troubler ;
Ami ,
Le hazard cependant peut l'avoir fait parler ,
Et ma peur peut être frivole :
J'irai ce foir le fervir à ſouper ,
Peut-être fes difcours pourront me détrømper
Mais s'il dit deux , je vous protefte
Que je n'attendrai pas mon refte.
Le foir venu l'on fert notre gloutón ,
Et de ſe mettre en exercice ,
Et le Laquais de lui verfer du bon.
On ne met devant lui ni ragoût ni jambon ,
Andouille , tourte ni fauciffe ,
Poulet , poularde ni chapon ,
Que tout d'abord il n'engloutiffe.
On fert pour furcroît un dindon ;
Il en mange tant qu'il en creve .
Enfin le voilà qu'il fe leve ,
Difant , grace au ciel , le fecond
Eft dans mon fac. Ce mot acheve
De defefperer le larron.
Il defcend l'escalier d'une vîteffe extrême ;
Freres , c'eſt à préfent qu'il nous faut décamper,
Ami , nous pourrions nous tromper ,
Lui répartit le troifiéme ,
,
La fuiteau demeurant n'eft pas notre plus court
AOUST.
7 1754.
J'irai demain le fervir à mon tour ;
J'étudierai de près notre homme ,
Et felon ce qu'il me dira
Chacun de nous opinera.
Ceci dit, nos voleurs s'en vont prendre leur fomm ?.
Le lendemain arrive , & le dîner auffi ;
Voilà mes gens en grand fouci.
Pour la troifiéme fois Grillon fe voit à table ,
Toujours à bouche que veux-tu ,
Toujours mangeant comme un perdu ,
Et toujours plus infatiable.
Le Laquais cependant a toujours l'oeil deffus .
Enfin Grillon n'en pouvant plus ,
S'étend , fe leve & puis s'écrie ,
Ainfi que les deux autres fois
>
Fortune , au gré de mon envie ,
Vous me les avez donc envoyés tous les trois !
A ces mots le voleur s'évade ,
Court à fes compagnons , s'approche en lar
moyant.
Qu'est- ce ceci , notre camarade ,
Lui dirent-ils en le voyant ?
Amis , notre perte eft certaine ,
Et je ne vois qu'un feul moyen
Qui puiffe nous tirer de peine.
Et quel eft-il ? ne nous déguife rien ;
C'eftqu'il faut aller à notre hôte
Et lui découvrir notre faute ,
Car il devine affurément ;
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE:
Lui remettre fur- tout ce maudit diamant ,
Et pour l'encourager à nous fauver la vie ,
Lui promettre unanimement ,
Bon vin , bon gîte & chere lie.
C'eft , répondirent- ils , penſé fort prudemment.
Els vont , & le devin charmé de l'aventure ,
Ayant d'eux reçu le joyau ;
Et voyant des oifons qui dans une onde pure.
S'égayoient au pied du Château ,
Defcend, attrape le plus beau ,
Et vouslui fait gober l'anneau.
Après cette cérémonie ,
La Dame accourt toute ravie ,
Ayant appris que le devin ,
'Après avoir encor bû trois verres de vin ,
Difoit l'aventure finie ,
Et que le diamant perdu
Alloit fur l'heure être rendu .
Quoi , je la reverrois cette bague chérie !
Oui , Madame , elle a pour priſon ,
Dit-il , en marmotant quelque mot de magie ,
Le ventre de ce gros oifon.
On égorge la pauvre bête ,
Et le bijou s'étant trouvé
On en chaume foudain la fête.
Le devin à fon but penfoit être arrivé ;
Quand le Seigneur , par fa venue ,
Penfa bouleverser tant de profpérité :
Il blâme ſon épouſe , il dit qu'on l'a déçue
A O UST. 1754:
9
Et qu'un fourbe abuſant de ſa crédulité ,
A furpris fa facilité.
Comme il difoit ces mots , près de la cheminée
Vous fort un animal cornu ,
Dont le grifâtre corps forme l'individu ;
Il le prend , & la bête à ramper condamnée ,
Eft enfermée entre deux plats.
Qu'on me faffe venir mon drôle ,
Dit le Seigneur : fon embarras
Vous prouvera , fur ma parole ,
Qu'ainfi que vous on ne me trompe pas:
On conduit Grillon dans la fale :
Ah, ah , vous voilà donc , Monfieur le devineur
Lui dit à l'inftant le Seigneur ;
D'un plat de ma façon il faut qu'on vous régale.
Approchez , Monfieur le Docteur .
Voyez-vous ces deux plats ? il faut faire paroître
Votre fcience aux yeux de tous.
Qu'enferment ils dites le nous , ?
Sinon nous vous faifons voler par lafenêtre.
Vous ne repondez rien , vous voilà bien furpris
Qu'on me lui donne la torture.
Pauvre Grillon ! te voilà pris ,
Dit notre homme , en fongeant à fa triste avan
-
ture.
Or l'animal qu'on avoit enfermé
Etoit un vrai Grillon. Parbleu tu las nommé ,
Dit le Seigneur , furpris comme on peut croire
A v
10 MERCURE DE FRANCE .
Vîte qu'on me le faſſe boire ;
Comme un homme divin je veux qu'il ſoit traité ,
Et que trente louis lui prouvent ma largeffe .
Ainfi Grillon , repû , payé , fêté ,
Vitfon effronterie érigée en fageffe.
Si fes raifonnemens avoient été plus fains ,
Peut-être qu'il eût vû détruire fes deffeins .
Le hazard bien fouvent eft le Dieu qui nous guide
El que peut la fageffe où le deftin préfide ?
Nous fuyons vainement le malheur qui nous fuit.
Quand la fortune eft courroucée ,
Au lieu de nous fervir , la prudence nous nuit.
Avec un effroyable bruit ,
Dans le milieu des airs une bombe eſt lancée :
Le foldat fuit de l'oeil le globe redouté ;
On crie en corps : gare la bombe :
Je crois voir un endroit propre à ma ſureté ;
J'y cours pour me fauver , & c'eſt là qu'elle tombe;
Le hazard regle tout ; on a beau raifonner ,
Refléchir , regler , combiner ,
Le fou fouvent triomphe où le fage fuccombe,
Par M. Simem Vallette.
AOUS T. 1754. 1 I
La cauſe tout à fait primitive de lapesanteur ,
expliquée par le P. Caftel , Jefuite.
A
Riftote a diftingué deux fortes de
corps , les uns pefans , les autres légers
; on s'en eft moqué. Il n'y a point de
légereté abfolue, a - t-on dit, & l'on a eu une
forte de raifon de le dire. Mais y a - t- il
une pefanteur abfolue ? a- t - on raiſon , at-
on tort de le dire , de le croire , de le
fuppofer aujourd'hui ? car il me femble
qu'on le fuppofe d'après Newton , fi on
ne le dit pas. Il eft vrai qu'on fubftitue
une attraction , & je laiffe à penfer fi ce
n'eft pas là la qualité abfolue & occulte
dont on n'ofe convenir fous le nom de
pefanteur.
Autant aimerois -je convenir d'une légereté
abfolue. On a toujours voulu expliquer
la légereté par la pefanteur : que n'at-
on donc expliqué la pefanteur pour expliquer
enfuite par fon moyen la légéreté ? on
ne l'a pu : Facit indignatio verfum. En défefpoir
de cauſe j'ai renversé la médaille , &
j'ai entrepris d'expliquer la pefanteur par
la légereté , qui n'eft peut-être pas fi inexplicable
car enfin fi la légereté eft une
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
bien
immoindre
pefanteur , la pefanteur peut
n'être qu'une moindre légereté ; &
porte en foi par laquelle on commence ,
pourvu qu'on aille au but.
peu
Il y a bien trente ans que je me flate
de tenir la cauſe de la pefanteur ; il ne me
manquoit que le point de vûe que je viens
de faifir en la dérivant d'une légereté primitive.
Je dois pourtant avertir que je
faifis ce point de vûe pour la premiere
fois il y a dix ans , ' dans le cours de Phyfi
que que je compoſai pour un célébre Profeffeur
qui le dicte avec éclat depuis ce
tems- là .
Comme ce cours a paffé dans plufieurs
mains moins habiles & moins inftruites &
équitables que celle- là , je fuis bien aiſe de
prendre acte de ma façon d'expliquer la
pefanteur par la légereté. Encore ne faisje
pas de la légereté une qualité occulte ,
ni même abſolument primitive. La création
de la matiere eft cenfée antérieure à
la production du mouvement.. Mais c'eſt à
cette premiere production du mouvement
que je mers la propre époque de la legereté.
Et je dis' , que de foi le mouvement , le
mouvement en général , tout mouvement
eft un principe de légereté , fauf au prapre
mouvement de pefanteur de réfulter
AOUST. 1754 13
de plufieurs mouvemens contradictoires
ou contraires , divers enfin ; ce qui réduit
cette pefanteur à n'être au plus qu'une
moindre légereté.
Suppofons tous les corps légers , mais
plus ou moins. Il eft bien clair qu'alors les
moins légers feront les plus pefans , feront
même abfolument pefans , & tout court.
Suppofons tous les corps portés à la circonférence
, il n'y a pas à douter que par cela
feul une partie de ces corps ne doive refter
au centre , ou s'y porter , ou y être portés ,
repouffés. Un plat de balance montant
l'autre defcend , tout comme celui- ci defcendant
, celui là monte.
Suppofons tous les corps de ce monde
en mouvement , mouvement quelconque
en tout fens ; par cela feul ils fe porteront
tous à la cinconférence , & tendront même
à fe diffiper. Les obftacles qu'ils fe
font les uns aux autres dans leur mouvement
, les écarte les uns des autres , & de
tout centre auquel on voudroit les affujettir.
Defcartes a obfervé que de foi le mouvement
de tourbillon , le mouvement courbe
eft centrifuge , & c'eft bien par là qu'il
a voulu expliquer le mouvement centripete
de la pefanteur. J'ai obfervé au -delà
de Defcartes , que non feulement le mou
14 MERCURE DE FRANCE.
vement courbe , mais tout mouvement eft
centrifuge. Au centre les corps font fort
contraints , & ne peuvent s'y remuer librement.
Qu'un corps y foit agité , il va
par cela feul chercher une circonférence
plus étendue ; & comme les circonférences
deviennent de plus en plus étendues
à mefure qu'elles s'éloignent du centre , &
que de foi tout mouvement eft infini ou
indéfini , tout corps en mouvement cher--
che de circonférence en circonférence à
étendre de plus en plus fon mouvement.
Que fait un homme qui court , un cheval
qui galope , un troupeau qui bondit
fur un fond fabloneux ? Il agite le ſable ,
la pouffiere , auffi- tôt cette pouffiere quitte
la terre , vole en l'air , s'éleve , forme un
tourbillon ; ce tourbillon s'accroît , ſe diffipe
, & ne retombe fur la terre que lorfque
fon mouvement eft éteint. Un tourbillon
de fumée fait de même , le mouvement,
feul le rend léger , & le fouftrait
aux loix de la pefanteur. Un carroffe même
qui va vîte , paffe fur une jambe d'homme
fans la fracaffer , tant le mouvement
rend les corps légers ou non pefans.
On cherche la caufe de l'afcenfion , de
l'élévation des vapeurs & des exhalaifons.
C'eſt le foleil , c'eſt la chaleur , c'eſt le feu
qui les agite , les faifit , les évapore , les
A O UST. 15 1754.
rend légers . Dès que ce mouvement ceffe ,
les vapeurs forment des gouttes , les gouttes
des pluyes , & les pluyes des ruiffeaux qui
vont par les rivieres fe précipiter dans la
mer , & jufqu'au centre de la terre s'il leur
eft permis.
Le repos , l'inertie eft le propre appanage
des corps pefans ; & par la feule raifon des
contraires , on voit affez que le mouvement
eft l'appanage des corps légers. Ainfi le
mouvement étant une caufe active & le repos
une caufe paffive , il eft naturel de chercher
& de trouver dans le mouvement la
cauſe du repos , & dans la légereté la caufe
de la pefanteur. Or cette légereté venant du
mouvement , & n'étant que le mouvement
même , on ne peut pas me dire que j'en
fais une qualité occulte & que j'en donne
une caufe non phyfique. Toute la Phyfique
a droit de s'expliquer , & de tout expliquer
par le mouvement .
Il reste un pas à faire , il nous ramene à
Ariftote . La fortune de ce Philofophe a été
toujours variable dans la Philofophie . Le
fiécle dernier s'eft paffé à le méprifer , à le
fronder . Son tour eft donc venu dans le
fiécle fuivant de fe relever au moins un
peu de ce mépris outré. Et du refte Defcartes
qu'on méprife aujourd'hui beaucoup
à fon tour , pourra , fi j'en fuis cru , ſe pré16
MERCURE DE FRANCE.
valoir du retour d'Ariftote , en fe conciliant
tous deux , ce qui n'eft pas auffi difficile
qu'on le diroit bien.
Au principe de la légereté il faut joindre
celui de la fubtilité ; c'eft le même principe.
Ce font les corps fubtils qui font les
plus légers. Selon Ariftote , la terre & l'eau
étoient pefantes , l'air & le feu ou l'éther
étoient légers , non qu'Ariftote exemptât
l'air de la pefanteur commune à tous les
corps ; il y a près de 30 ans que j'en ai cité
ce paffage : Omnia gravitatem habent , etiam
aer ipfe. Siécle heureux ! fiécle éclairé que
le nôtre il lui a fallu pourtant dix-huit
cens ans depuis Ariftote pour retrouver la
pefanteur de l'air dans la machine du vuide.
Encore Ariftote connoiffoit- il cette machine
, puifqu'il ajoute aux mots précédens
ceux-ci : Plus enim habet gravitatis uter inflatus
quam vacuus.
De foi la fubtilité paroît rendre les
corps légers , mais non fans raifon phyfique.
Les corps fubtils ne font plus légers
que parce qu'ils font plus mobiles , & c'eft
toujours le mouvement qui fait la légereté.
Un fétu , un atôme ne fe foutient longtems
dans l'air avant que de retomber , que
parce que le moindre fouffle le foutient ou
le releve. C'est ce qui foutient & éleve les
vapeurs & les nuages .
A O UST. 1754. 17
Tous les principes s'accordent lorfqu'on
tient le vrai. Ce font les corps grolfiers
qui font les plus inertes & les plus pefans ,
parce qu'ils font les moins mobiles . Il eft
heureux , je crois , de dériver la pefanteur
de la nature primitive du mouvement en
général , du mouvement comme mouvement
mouvement tout court. De tous
ceux qui au fiécle dernier ont voulu expliquer
la pefanteur , je ne vois que Varignon
qui en ait approché , en la dérivant du fimple
mouvement de fluidité en tout fens .
Seulement il a pris fon principe qui et
celui de Deſcartes , il l'a pris trop littéralement
, & l'a manqué dans l'application .
Le principe eft général , il faut le maintenir
dans fa généralité , en faifant voir que
c'eft celui de la légereté qui eft un principe
général auffi .
Il n'eſt pas douteux qu'il douteux qu'il ne regne dans
ce monde un mouvement général & inteftin
de divifion , de defunion , mouvement
qui fe fait fentir à tous les corps &
à toutes leurs parties & atômes , & fur tout
aux parties & aux atômes , plus ou moins ,
fuivant qu'il font plus ou moins défunis &
fubtils . Ce mouvement eft en tout fens ,
& porte les corps groffiers & fubtils, les uns
à l'orient , les autres à l'occident , au nord ,
au midi , en haut & en bas , & fur tout en
18 MERCURE DE FRANCE.
en haut vers la circonférence , vers le ciel ,
vers les extrêmités de l'univers .
Comme le monde eft plein & limité , &
que ce mouvement centrifuge ne peut avoir
fon effet abfolu , tout ce mouvement fe
tourne en une tendance , en un effort général
qui ne peut avoir fon effet que dans
les corps fubtils ou les plus fubtils. L'éther
plus fubtil que l'air , en prend donc le
deffus , l'air le prend fur l'eau , & l'eau fur
la terre par la même raiſon , par la raiſon ,
dis - je , de la fubtilité , de la légereté , de
la mobilité , qui font la même raiſon dans
toute fa plénitude .
Je ne dis rien que de fort fimple , je ne
fais point de fyfteme , point d'hypothèſe .
Il y a long- tems que j'ai dit dans divers
ouvrages , dans divers Journaux que la pefanteur
devoit être l'effet du fimple mouvement
tonique de la nature . Dieu a compofé
ce monde , & a voulu qu'il fût compofé
de corps moitié groffiers , moitié fubtils.
C'eſt un fait , fait vifible , & que tous
nos fens nous atteſtent .
A cette totalité de corps il a donné du
mouvement ; je pourrois dire avec Defcartes
& Ariftote , qu'il a donné aux uns du
mouvement & aux autres du
fuffit d'obferver les
que corps
repos .
Il me
fubtils font
les plus propres au mouvement , les grofA
O UST . 1754. 19
C
fiers au repos. C'eſt là encore un fait viſible
& fenfible.
Par cela feul les corps fubtils fe demêlent
le plus qu'il eft poffible des corps
groffiers , les rejettent , les ramaffent &
les tiennent ramaffés autour des centres
que ce difcernement feul occafionne , comme
des gouttes d'huile s'arrondiffent au
milieu de l'eau , ou des gouttes d'eau au
milieu de l'huile ou de l'air, Ainfi font ramaffés
& arrondis tous les aftres au milieu
du firmament , compofé, felon tout le monde
, de
corps fubtils , liquides , mobiles &
légers.
Tous les
corps fubtils & groffiers , leurs
parties au moins , ont ce mouvement de
légereté , de tendance centrifuge vers la
circonférence , vers le ciel , vers la derniere
voûte de l'univers. Le plus fort , le plus
léger , le plus mobile , le plus fubtil fe
tient le plus loin du centre , le plus près
de la circonférence & de la voûte même
générale . On jette une pierre en l'air , elle
prend la place d'un pareil volume d'air ou
d'autre matiere plus légere , plus mobile ,
plus fubtile. Celle- ci réprend fes droits ,
& bientôt fa place , en forçant la pierre de
rentrer dans la fienne , dans fa ſphere
d'inertie & de repos.
A un corps en repos ou fait pour le re20
MERCURE DE FRANCE.
pos , toute place eft bonne , tout efpace fuffit
, il eft fuffifamment enterré dans fa
propre
circonférence
. A un corps mobile , nul
efpace ne fuffit ; il en affecte fans ceffe un
plus grand. C'eft la mobilité plutôt que
l'inertie qui régle les rangs & maintient
les ſpheres
.
Nous jugeons de toutes chofes un peu
trop par les yeux & par les fens les plus
groffiers. Les yeux & le toucher détermi
nent tous nos jugemens . Nous voyons le
liége remonter du fond de l'eau où on l'a
enfoncé , & nous voulons croire que c'eſt
l'eau qui defcend pour faire remonter le
liége. Cela va pourtant au même de croire
que le liége montant fait defcendre un
pareil volume d'eau .
Raifonnons au moins : il nous faut ici
une caufe phyfique. Le mouvement eft , je
crois , le feul principe bien averé de la
Phyfique. Le liége eft fûrement plus mobile
& plus plein de matiere fluide & mobile
que l'eau , ne fut-ce que parce ce qu'il
a plus de pores & moins de matiere craffe ,
denfe & inerte dans fon volume ; au lieu
que dans l'eau que nous voulons faire defcendre
la premiere , nous ne pouvons articuler
d'autre raiſon phyfique que fa pcfanteur
, fon inertie , fon excès de matiere
craffe & groffiere.
AOUST . 1754. 21
L'inertie , le repos , la tendance de l'eau
au repos , au centre , ne peut être cauſe
d'un effet phyfique , tel qu'eft le mouvement
du liège. J'ofe le dire , en Phyſique
le repos ne peut produire le mouvement ,
mais le mouvement peut produire le repos
, c'est - à - dire peut fe changer en repos
dans les corps inertés , & qui y font
déterminés par leur nature propre , comme
le font tous les corps groffiers , plus ou
moins , à mesure qu'ils font plus ou moins
groffiers .
Les corps groffiers peuvent avoir du
mouvement , un mouvement même affez
vif, affez fort. Mais il ne leur eft pas naturel
, ils le perdent bientôt , & tendent à le
perdre à chaque inftant . En tombant même
la pierre acquiert un grand mouvement.
Mais ce mouvement n'eft qu'une tendance
précipitée au repos . Ce font les corps fubtils
, l'air , la matiere étherée ou fubtile
qui fe précipitent naturellement vers la circonférence
, & en quelque façon vers leur
fphere de mouvement , qui les précipitent
vers leur fphere de repos , fphere qui n'eſt
qu'un centre fort borné , fort refferré
mais qui leur fuffit pour ſe repofer.
Prenez garde dans tout corps qui tombe,
il y a un corps qui monte , & dans tout
corps qui monte il y a un corps qui tom22
MERCURE DE FRANCE.
be. Ainfi il n'y a qu'à opter en faveur de
celui qui monte pour faire tomber , ou celui
qui tombe pour faire monter l'autre
& il faut dans tout fyftême que l'un des
deux corps par fon action foit caufe de
l'action ou de la réaction de l'autre. Il faut
en un mot que la pefanteur caufe la légegereté
ou que la légereté caufe la pefanteur
; il faut ou que le repos & l'inertie
produife le mouvement & la mobilité , ou
que celle- ci enfin produife celle- là .
Entre les deux il faut prendre ici , je crois,
celui qui a le moins d'air de qualité occul
te , qui a le plus l'air & eft plus dans l'a- ´
nalogie des caufes phyfiques. La pefanteur
n'a point de caufe apparente ; la légereté
eft évidemment l'effer propre & immédiat
du mouvement , de la fluidité , de la mobilité.
Il eft donc naturel d'en faire la caufe
phyfique de la pefanteur. La pefanteur
eft un effet trop groffier pour être une caufe
, fi ce n'eft d'effets encore plus groffiers
qu'elle.
Dès le commencement , dès 1724 j'avois
dans mon traité de Phyfique fortement
infinué la légereté comme la caufe
propre de la pefanteur univerfelle des
corps . On peut le voir dans la table même
où je partage le regne de la Nature & de
la Phyfique entre la pefanteur & la lége
AOUS T. 1754. 23
reté. Depuis ce tems- là j'ai toujours été
furpris qu'on me demandât la cauſe de la
pefanteur : je croyois l'avoir donnée . Il eft
pourtant vrai que je l'avois promife , c'eſt
que réellement je ne l'avois point faifie
avec cette précifion avec laquelle je crois
la donner ici.

Tout le réduit à dire que par le mouvement
répandu dans toute la nature &
dans l'interieur même des corps les plus
groffiers , ils ont tous une tendance qui les
porte à fe diffiper , à fe defunir , parce
qu'ils fe font tous un obftacle mutuel au
mouvement , duquel naît une tendance
générale de tous & de toutes leurs parties
& atômes vers la circonférence , vers le ciel ,
& vers la derniere circonférence de toutes
chofes ; effort plus vif dans les plus mobiles
, dans les plus fubtils , qui font donc
ceux qui repouffent les plus groffiers , &
ceux qui ont le moins de cet effort général,
les repouffent à contre- fens vers leurs divers
centres.
C'eft cet effort général à tous les corps ,
& particulier dans chacun , qui eft ici la
caufe préciſe que j'affigne de la pefanteur
& de la chûte des corps. Cet effort au refte
n'eſt point un fimple nifus , comme celui
de la lumiere chez Defcartes . Comme il
réfulte du mouvement actuel de toutes
24 MERCURE DE FRANCE.
chofes , il occafionne en elles des fecouffes
continuelles , des vibrations , comme je
l'ai dit fouvent , & ce font ces vibrations
infiniment vives & répétées à chaque inftant
, qui font les coups de marteau réitérés
qui précipitent vers le centre avec accéleration
tout corps groffier qui s'en écarte
& qui les clouent en quelque forte , en l'y
attachant à chaque inftant.
C'eſt le redoublement de ces efpeces de
coups de marteau qui fait l'accélération ,
qu'on a tant de peine à expliquer dans tout
autre fyftême de gravité , dans celui de
Defcartes fur-tout. Du refte la perpendicularité
centrale de la chute inexplicable
chez Defcartes , n'a prefque pas befoin
qu'on en faſſe ici une mention expreffe.
Un grouppe de corps tels
tels que ceux de la
terre s'entreheurtant fans ceffe , & fe repouffant
en tout fens , fe dirigent felon les
loix de la Statique ordinaire du centre vers
la circonférence générale de tous ces corps,
& la légereté faifant fon effet général du
centre vers la circonférence , le contref
fort naturel qui fait la pefanteur , doit
être directement porté de la circonférence
vers le centre.
La légereté n'eft qu'un terme , non plus
que la pefanteur jufqu'ici. Mais dès qu'on
reconnoît la pefanteur inexplicable par
aucun
AOUST. 1754
25
aucun
mouvement jufqu'ici imaginé , &
que dans le fimple
mouvement qui regne
incontestablement dans toute la nature , je
découvre le principe phyfique de la légereté
, je crois avoir droit , fans
hypothèſe ni
fyftême nouveau , de la regarder comme la
propre caufe phyfique de la pefanteur .
Après cela par furabondance
de droit ,
je crois pouvoir obferver que c'est un fophifme
de dire que de foi nul corps n'eft ni
léger ni pefant
. Qu'on le dife de la pefanteur
, il est évident que c'eft une qualité
fecondaire
& un effet phyfique dont il faut
affigner
la caufe ; au lieu que la légereté
eft
la premiere
en date , & de foi en poffeffion.
Dès que la matiere
n'eft pas pefante
,
elle eft de foi légere ; & le monde entier
ne chargeroit
point Atlas , & il le porteroit
fort gayement
s'il n'étoit pas pefant.
Il eft vrai que ce ne feroit là qu'une légereté
négative , une négation de pefanteur
; mais c'eft pour dire qu'au moins la
légereté a un dégré de fupériorité ou d'anteriorité
à la pefanteur , & un droit naturel
d'en être la cauſe phyſique & naturelle.
Il n'a fallu qu'un acte de la création pour
donner à la légereté fa force & fon droit
de
dominer la pefanteur. Il a fuffi de produire
le
mouvement ; au lieu qu'il a fallu
un fecond acte pour
donner aux corps leur
B
26 MERCURE DE FRANCE.
corporeïté , leur groffiereté , leur inertie &
leur pefanteur , fans quoi le mouvement
auroit rendu légere toute la matiere.
EPITRE
A l'Amitié en faveur de l'Amour , écrite à
M. A. D. Rauchis , pour le prier de me
Servir auprès de mon amante , & de lui
remettre la lettre que je lui adreffois pour
elle.
JEE viens au fein d'un ami véritable
Demon coeur allarmé répandre les ſoupirs ;
Je viens au coeur d'un confident aimable
Verfer les cruels déplaifirs
Dont l'amour aujourd'hui m'accable.
Et dans qui , cher Rauchis , banniffant le détour ;
Pouvois-je jamais mieux placer ma confiance
A qui dûs- je adreffer avec plus d'affurance ,
Qu'à la vive amitié les troubles de l'amour ?
Poffeder un coeur vrai , dont l'exacte droiture
Déteftant les complots de la fombre impofture ,
N'ait jamais fous les loix ni molli ni plié ;
Avoir uncoeur fenfible au cri de la nature ,
Un coeur toujours ouvert àla douce pitié ;
Tel eft ton coeur , ami , c'eft lui que je couronne
C'eſt à lui le mien défere fon encens,
que
A O UST. 1754. 27
Telle eft ma régle auſſi ; je n'eſtime perfonne
Que par le coeur & par les fentimens .
O combien à ce prix , tendre efclave d'Alzire ,
Dois-je prifer & chérir mon bonheur !
Combien dois-je éprouver de charme & de douceur
Sous fes loix & fous fon empire !
Tu connois fon grand coeur , tu fçais qu'il ne
refpite
Elle
Que les vertus & la candeur.
Ami , remets-lui cette lettre ,
y verra les traits d'un amour inquiet ;
Mais feroit-ce un crime de l'être à
Les craintes en amour font toujours reconnoître
Le cas qu'on fait de fon objet .
Hé , quel objet ! ô cieux ! quelle maîtreffe !
Il n'appartient qu'à moi d'en fentir tout le prix ;
J'ai vu dans fon efprit briller tant de fineffe ,
Je trouvai dans fon coeur tant de délicateffe ,
En elle j'apperçus tant d'appas réunis ,
Qu'affis auprès de cette enchantereffe ,
Et d'un attrait vainqueur tous mes fens attendris
J'ai cru fouvent trouver un paradis
Aux pieds d'une aimable Déeffe .
Après cela , quel cenfeur rigoureux ,
De mes foucis mortels empoifonant la fource ,
Viendra de mes foupirs faire un crime à mes
feux ,
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Et ravir à l'amour fon unique reffource ?
Ah ! fi trop éloigné de l'objet de ſes voeux ,
1 Mon coeur , mon tendre coeur foupire ,
Si de fes traits perçans le foupçon le déchire ,
Ce coeur dès là , ce coeur eft amoureux ,
Il est trop décidé qu'il paſſionne Alzire.
Sans doute comme moi , cher Rauchis , tu le
fens ,
Tu juges , comme moi , d'un amour véritable ;
A ton oeil éclairé , mes chagrins dévorans
En font un indice palpable.
Scrs-moi donc , va trouver une amante adorable
,
Et d'après mes foucis peins- lui mes fentimens ;
Qu'elle connoiffe enfin l'ardeur qui me dévore :
Elle en doutoit jadis malgré tous mes fermens ,
Peut-être , ô ciel ! en doute- t- elle encore ;
Ah détruis dans fon coeur ces foupçons outra
geans.
Dis - lui cent fois , ne ceffe de lui dire ,
Que fidele à l'amour autant qu'à l'amitié ,
J'ai fçu me partager par égale moitié
Entre les droits facrés de l'un & l'autre empire .
Je dépofe en tes mains mes plus chers intérêts ;
Puiffai -je reffentir les effets de ton zéle !
Puiffe le tendre amour ne devoir ſes ſuccès
Qu'au fecours empreffé de l'amitié fidele !
Qudurzeau.
A OUST. 1754 29
LETTRE
A M. Molinard , Docteur en Médecine ,
Aggrégé en l'Univerſité d'Aix ,ſur la maladie
de la rage & la façon de la guérir ;
le tout accompagné de réflexions critiques
& d'obfervations récentes , &c.
Monfieur , l'exactitude avec laquelle vous fouhaitez que l'on procéde
dans les nouvelles découvertes , la fureté
que vous exigez encore plus dans les faits
qu'on y décrit , furent peut-être la caufe
que vous ne donnâtes pas une entiere approbation
aux obfervations que je vous.
communiquai en 1748 , fur quelques perfonnes
mordues par un loup enragé , que
je prétendois avoir prefervées de la rage ;
ou du moins fufpendites- vous votre jugement
, jufqu'à ce que ces guérifons , fuffifamment
atteſtées & à l'épreuve du tems ,
vous paruffent de plus en plus décifives ?
Ce n'étoit pas fans raifon que vous
exigiez un plus grand nombre de faits
pour autorifer la pratique dont je m'étois
fervi. Le mercure que j'employai uniquement
pour combatre cette maladie , a fes
partifans tout comme fes adverfaires . Je
Biij
30 MERCURE DE FRANCE:
1
connois bien des Médecins qui indépendamment
de quantités d'obfervations victorieufes
qui en établiſſent la fureté , héfiteroient
encore à le mettre en ufage . Vainement
ce minéral nous fut - il annoncé
en 735 par le Journal des Sçavans , d'après
M. Default , comme un bon préfervatif
contre la rage ; vainement avons- nous
vû depuis - lors nombre de célébres praticiens
s'en fervir avec fuccès : on objecte
avec affez de fondement que la plupart
des obfervations qu'on a ramaffées avec
foin fur cette matiere font encore trop
douteufes , trop fuccintes , trop décharnées
de circonftances néceffaires à leur
fureté , pour s'en appuyer en pratique. M.
de Sauvage , Profeffeur à Montpellier
fur le jugement duquel on peut faire foi
fans crainte d'erreur , ne regarde point ces
obfervations fi décifives en faveur du mercure
, qu'il ne propofe l'amputation des
parties mordues (a ) lorfqu'elle eft poffible
, jufqu'à ce que de nouvelles expériences
en ayent rendu l'application plus
certaine.
>
Tous ceux qui font mordus par un
animal enragé ne meurent pas tous hydrophobes
; on en a vû pluſieurs être
1
exempts
(a) Voyez fa Differtation fur la rage , vers la
fin.
A O UST. 1754. 31
-
de la rage , les uns pour avoir recu leurs
playes à travers les habits , où l'on fçait
que la dent de l'animal peut coler aifément
la bave venimeufe ; d'autres pour
avoir été mordus lorfque l'animal n'avoit
qu'une rage commençante ; ceux- ci parce
que le virus a été introduit dans certains
endroits trop éloignés des grands vaiffeaux
pour être entraîné par la circulation , &
qu'il s'y eft diffipé à la longue ; ceux - là
pour avoir mis en ufage des fecours dont
l'expérience a prouvé quelquefois l'utilité.
Il n'y a que les playes faites au vifage
qu'on a vues conftamment fuivies de la
mort , & fans qu'aucun reméde connu ait
pû jufqu'ici la prévenir.
Ces réflexions fembloient vous induire
à préfumer que fi le mercure avoit eu contre
la rage le fuccès qu'on s'étoit propofé ,
peut-être n'en étoit- on redevable qu'aux
circonitances énoncées ci- deffus où les
perfonnes mordues avoient pû fe trouver
? Palmarius nous affuroit avoir compofé
de fon tems une poudre fpécifique
contre la rage , pourvû qu'on n'eût point
été mordu à la tête. Dans les obfervations
rapportées par les modernes , parmi ceux
qu'on a guéris avec le mercure , en voiton
beaucoup qui ayent reçu leurs playes
fur cette partie tous n'ont- ils pas été
B iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
mordus aux extrêmités inférieures , & la
plupart à travers leurs habits ( a ) ? peut-être
en eft- il ici de ce remede comme de la
poudre de Palmarius ? Si le mercure en a
fauvé quantité de ceux-là , peut- être n'at-
il été appliqué que dans quelques-une's
de ces circonftances heureuſes où le virus
s'introduit , rarement dans le fang ? Du
moins pouvons-nous le croire infuffifant ,
jufqu'à ce que les playes de la tête ayent
cédé à ce nouveau préfervatif. C'eft ce que
l'expérience ne nous a point encore fait
voir , ainfi que cette poudre fi vantée que
j'ai trouvée fautive à mille égards.
On fe déclare aifément pour toute nouveauté
intéreffante : celles qui regardent la
confervation de notre efpéce font encore
plus fécondes en partifans ; mais c'eft aux
fçavans à démêler le vrai d'avec le faux ,
c'eft à eux à faire une exacte révifion des
faits , à les pefer , à les réduire à leur juſte
valeur. Que n'a- t-on pas répandu dans
toute l'Europe de curieux & d'intéreſſant
fur l'électricité médicale ? ne s'eft - on pas
flaté de trouver dans cette expérience phyfique
un remede affuré contre les maladies
X
(b ) Voyez M. Default , tome premier , fur la
rage. Le Dictionnaire de Médecine , tom. 4. voy.
Rage. M. Lazerme , de Morbis capitis , cap. de hy
droph. &c.
A O UST. 1754. 33
les plus opiniatres ? combien de guérifons
merveilleuſes , de faits qui femblent tenir
du prodige n'a t- on pas annoncés avec empreffement
à ceux qui s'intéreffent aux progrès
des arts ? Qu'on life ce qu'en ont écrit
MM. Veraty, Pivaty , & quantité d'auteurs
célébres en Italie , qui fe font déclarés les
inventeurs de cette nouvelle méthode cu--
rative. Le preftige auroit duré plus longtems
, fi des fçavans , par des expériences
mieux concertées , n'avoient dépouillé ces
faits exagérés de leur merveilleux ; l'enthoufiafme
& la prévention ont fait place
au vrai. L'électricité médicale peut - être
paffe-t- elle encore pour un problême ? en
feroit- il de même du mercure contre la
rage ? La comparaiſon ne me paroît pas
foutenable , car tout comme il y a beaucoup
à espérer des tentatives que l'on fait
en divers endroits du Royaume fur l'électricité
médicale , ainfi que les guérifons
rapportées d'après M M. Jallabert & Sauvage
, & d'autres plus récentes encore ,
femblent le promettre : on doit fe perfuader
que de nouvelles obfervations décideront
enfin de la fureté du mercure contre
la rage , d'autant mieux que fon application
a prefque toujours eu d'heureux fuccès
, tandis l'électricité médicale ne
peut s'étayer encore que d'un très - petit
nombre de guériſons.
que
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
Il nous faudra bien du tems pour par
venir au but que nous cherchons . Nous
voici cependant fur les voyes ; il n'y qu'à
perfectionner cette heureuſe tentative
corriger ce qu'elle a de défectueux , & lui
donner par l'expérience la certitude dont
elle a befoin . Perfonne n'a été plus en état
que moi de conftater ce qu'il y a d'affuré
ou de douteux fur ce chef. Le hazard m'a
offert tant de gens mordus par des chiens
& des loups enragés ; j'ai employé tant de
fois le mercure & avec un fuccès fi conftant
; j'ai vu mourir un fi grand nombre
d'hydrophobes , & dont jai ouvert les cadavres
, que je croirois le cas décidé fi ce
qui m'arriva il y a deux ans ne fufpendoit
encore mon jugement. Permettez- moi de
vous rappeller tous ces faits , je parcourrai
les obfervations les plus récentes que
nous ayons fur ce fujet , pour m'en appuyer
autant que je les croirai affurées
rejettant avec raifon celles qui me paroîtront
douteufes ; je joindrai les miennes
qui ne font pas en petit nombre , à celleslà
, & peut-être que de tout cet affemblage
& des réflexions qu'il fera naître , en déduirai-
je une route plus füre que celle que
nous avons fuivie jufqu'ici dans le traitement
de cette maladie ; ou du moins exciterai-
je ceux qui liront ces remarques , à
A OUST . 1754. 35
faire , fi jamais ils en ont l'occafion , des
plus grands efforts que pour y parvenir.
moi
rage ,
Le premier qui en France eut l'heureuſe
idée d'employer le mercure contre la
fut le célébré M. Aftruc ; la plupart des
remedes que nous vantoient les anciens
lui parurent fi peu affurés , qu'il conjectura ,
avec affez de vraisemblance , que les falivans'auroient
un meilleur effet dans une affection
( a ) où le virus qui la caufe , attaque
principalement la mucofité des glandes
du gofier , fur lefquelles on fçait que
le mercure a tant d'empire. Cette conjecture
a eu tout le fuccès qu'on peut defirer
& vous verrez que pour fauver ceux qui
ont été mordus à la tête , un flux de bouche
léger & modéré eft fouvent néceffaire .
M. Default , Médecin de Bordeaux , fur
une idée bien différente de celle du Profeffeur
de Montpellier , fe fervit du mercure
en 1734. Il en dût la méthode à une
théorie peu conforme au vrai ; fuivons - le:
(a ) Voyez fa thèſe de l'hydrophobie , foutenue
à Montpellier en 1718. Quin imofi in re gravi
conjecturis locus fit falivantia proficua judicamus ?
c. Quelques autres Médecins , comme Julius;
Palmarius , Revelli , Bouillet , confeillent pareilment
les préparations du mercure contre la rage ,,
mais on ne voit pas qu'ils les ayent mifes en
ufage.
B.vj
36 MERCURE DE FRANCE.
pourtant dans fes obfervations. Quatre
hommes , nous dit -il , dans la premiere
font mordus aux parties inferieures du
corps par le même loup , tous quatre vont
à la mer , & reviennent affurés de leur
guérifon . Quelques jours après , Dumenieu
, l'un des quatre , ayant été mordu
au bras & à la main , reffent une douleur
fourde aux cicatrices de fes playes , elles
fe relevent en broderie ; dans peu la rage
fe développe , il meurt auffi bien que Cric,
qui avoit été mordu à la cuiffe. Coufiot &
Jean Guiraud , qu'un pareil accident jette
dans la confternation , ont recours à M.
Default ; déja une douleur fourde fe faifoit
fentir fous les cicatrices de leurs playes ;
foudain M. Default fait appliquer l'onguent
mercuriel au poids d'une dragme &
demie , qu'on réitere pendant plufieurs
jours , tant fur la main que fur les parties
voifines des playes. A la troifiéme friction
la douleur fe tait , le courage &
l'efpérance renaiffent , les cicatrices déja
rélevées s'applaniffent , les malades font
exempts du malheur arrivé à leurs compagnons.
C'eft là l'unique obfervation fur laquelle
on peut affeoir quelque fondement ,
d'autant mieux que les playes avoient été
faites fur la main, partie découverte & tou
A OUST. 1754 37
jours dangereufe par les fuites. Quant aux
autres que M. Default nous détaille encore
, elles paroiffent trop douteufes pour
s'en appuyer , auffi n'infifte- t- il que fur la
premiere comme la plus concluante. Il
nous parle dans la feconde , d'une Dame
qui fut mordue aux environs de Bordeaux ,
ainfi que fon fils & fon bouvier , par un
chien égaré dans la campagne , & qui
avoit toutes les apparences de la rage. Il
nous décrit l'étrange confternation où fut
cette Dame long- tems après fon accident ,
fe croyant déja hydrophobe , demandant
de l'eau à tous momens pour l'éprouver ,
malgré le bain de la mer qu'elle fut prendre
dans la faifon la plus rigoureufe de
l'année , & l'omelette à l'huitre calcinée
qu'elle mangea ; il nous détaille encore,
plus au long la maniere avec laquelle il
obvia à fon état , en lui faifant prendre
les remedes décrits ci- deffus ; & par une
négligence impardonnable il nous tait la
fuite qu'eurent les playes du bouvier & du
fils de la Dame , reçues à la même heure
& fur des parties non moins dangereuſes.
Sans doute il ne fit rien à ces deux perfonnes
, qui felon fon expofé ne moururent
pas de la rage , puifqu'il n'auroit
pas manqué d'en faire mention. On peut
aifément conclure de là que le chien n'é38
MERCURE DE FRANCE.
toit pas enragé , & que les fymptômes qu'il
remarqua dans cette Dame dépendoient
plutôt du caractere de fon efprit timide &
craintif que de la qualité de fa playe ; ou
du moins l'auteur n'a - t-il pas manqué , en
oubliant de nous inftruire d'un événement
qui auroit fi bien fervi à conftater le vrai
de fon obfervation ? ce que j'ai de la peine
à croire dans un cas auffi important que
celui- là , & fur tout lorfqu'on veut étayer
un remede nouveau par des faits conftans
& indubitables.
On peut encore moins faire foi fur la
derniere obfervation ; c'eft un chat vraifemblablement
enragé qui mordit fon maître
à la jambe , & que M. Default difféqua
avec une fcrupuleufe attention , pour
chercher dans fon cerveau ces prétendus
vers qu'il croit être la caufe prochaine de
rage , & où il n'en vit pas la moindre
apparence. La vraiſemblance ne fuffit pas
pour autorifer une nouvelle pratique , il
faut du réel.
la
M. James , célébre Médecin de Londres
, a mis en ufage dans fon pays le turbith
minéral , qui n'eft autre chofe , comme
vous fçavez , que le mercure diffous
dans l'huile de vitriol , & diftilé à ficcité.
On lit diverfes obfervations dans le
Dictionnaire de Médecine , dans les TranAOUS
T. 1754. 39
factions philofophiques d'Angleterre , que
le turbith minéral donné à haute doſe , a
fauvé de la rage plufieurs perfonnes qui
avoient été mordues par des chiens enragés
; mais comme la plupart de ces obfervations
ne font pas fuffifamment détaillées
, que les playes qu'on y décrit ne paroiffent
point avoir été reçues au viſage ,
mais plutôt fur des parties vêtues ; qu'on
n'y fait pas mention dans quelques- unes
des fuites qui décideroient que les chiens
étoient enragés , comme de cette jeune
fille à qui un chien Irlandois de race de
loup , égratigna le vifage , & lui mit la
tête dans fa gueule ; de ce jeune homme
qui devint mélancolique , fut abbatu , eut
des tremblemens , des infomnies , fix jours
après avoir été mordu , que l'auteur nous
affure avoir été préfervés de la rage par le
turbith minéral , quoiqu'il nous taife le
fort qu'eurent les chiens qui les avoient
mordus. Toutes ces raifons font préfumer
qu'on ne doit pas tant s'appuyer fur ce
reméde , dont les effets font quelquefois fi
violens qu'on eft obligé de l'abandonner
pour avoir recours à la pommade mercurielle
, ainfi que fit M. James dans plufieurs
occafions. D'ailleurs l'on fçait que
la rage des chiens eft moins dangereufe
que celle des loups ; leur venin moins
40 MERCURE DE FRANC E.
prompt , moins terrible , a cédé aiſément
au turbith minéral ; peut- être n'en auroitil
pas été de même fi toutes les perfonnes
euffent été mordues par des loups enragés ,
ainfi que nous avons lieu de l'éprouver .
Les loups manquant en Angleterre , l'expérience
n'eft pas facile à faire.
M. Bertrand , Médecin de Marſeille ,
fur le rapport de M M. Bouillet & Sauvage
, traita en 1743 trois hommes qui
avoient été mordus à la main par un loup
enragé , ainfi que deux femmes qui le furent
au bras & à l'épaule. Il employa les
frictions mercurielles fur les playes , qu'il
eut foin de tenir long-tems ouvertes , le
turbith minéral & la poudre de Palmarius ,
moyennant quoi tous furent guéris. Il
femble qu'on doive d'autant plus compter
fur ces obfervations , qu'un cheval mordu
par le même loup , mourut enragé pendant
le cours de ces remedes , & que la
plupart des playes avoient été reçues fur
des parties découvertes .
Enfin M. Lazerme & quelques autres
habiles praticiens ont employé le mercure
auffi heureuſement que ces premiers , mais
toujours fur des parties mordues à travers
les habits. Je n'en fçache aucun jufqu'ici
qui l'ait mis en ufage fur les playes de la
tête. Le cas eft alors bien différent , & les
A OUS T. 1754 41
effets du virus hydrophobique font quelquefois
fi prompts , fur tout lorfqu'on a eu
le malheur d'avaler de la bave de l'animal
enragé , qu'on n'a pas le tems d'y remedier.
Quelquefois le virus a pénétré par tant
d'endroits dans le fang , les playes font fi
cruelles , fi profondes & en fi grande quantité
, qu'on appréhende avec raifon de ne
pouvoir en prévenir affez tôt les triftes fuites
. Voyons fi nos obfervations répandront
un nouveau jour fur ces doutes , & fi la
théorie & la curation de cette maladie en deviendront
plus certaines ; c'eft ce que j'aurai
l'honneur de vous communiquer le mois
fuivant , ne pouvant dans un ouvrage périodique
comme le Mercure , qui a fouvent
des chofes non moins importantes à annoncer
au Public , vous tout dire à la fois.
Je fuis , Monfieur , & c.
DARLUC ,
Docteur en Médecine.
A Caillan , ce 30 Avril 1754.
ཏྟཊྛུ བྷཱུ ཐཱ ;
42 MERCURE DE FRANCE:
Vous
EP ITR E
A un ami.
Ous voulez qu'en rimant je vous écrive ›
hoho !
Suis- je donc le Greffier de Meffire Apollo ?
Non. Mais comme j'ai bû jadis à ſa fontaine ,
Je vais vous enfiler des vers à la douzaine ;
Tels Lucile en dictoit * ftans pede in uno.
Autant faut- il , ami , qu'en vers je vous apprenne
La réfolution que j'ai priſe in petto ,
Et qui de jour en jour devient fixe & certaine.
Deformais je prendrai l'effor poc' a poco :
La liberté fera ma fouveraine :
Pour la trouver j'irois jufqu'à Congo ;
Et chez moi la gaité , ſa couſine germaine ,
Tiendra lieu de caffé , de thé , de cacao ;
Mieux qu'aucun fimple , aucune graine ,
Elle chaffe la bile , & rend la tête faine ,
C'eft un remede à tout bobo.
Le refte ne me fent qu'onguent miton -mitaine ,
Et drogue , qui pis eſt ſujette , à qui pro quo ,
Qui brufquement , ou pian piano
Droit au grand requiem vous méne.
* Horace. Satyr. 4. liv. 1.
A O UST.
1754: 43
Quand on peut fe donner campo ,
Folatrer , & rire à › gogo ,
Pourquoi fouler d'un lit le duvet & la laine ,
Exprès pour dorloter une fombre migraine ?
Pourquoi dans un fauteuil affis en domino ,
*
De quelque Docteur Sangrado ,
Suivre de point en point l'ordonnance inhumaine ,
Donner fon fang à jatte pleine ,
Et boire de l'eau chaude à tirelarigo ?
Ami , depuis une quinzaine
Je fuis devenu libre. Ergo
Je ne veux plus , après la fainte quarantaine ,
Sicut nicticorax in domicilio ,
Pâlir , comme j'ai fait , fur un in-folio :
Moins encore , attendant qu'une pratique vienne
Me morfondre in telonio ;
J'aime mieux profiter de la faiſon prochaine ,
Pour me donner de l'air un tantino.
Alors prenant la canne , & quittant la mitaine ,
J'irai fur nos côteaux , j'errerai dans la plaine ,
Accompagné d'Horace , de Maro ,
Et de Terence , & de Nafo .
Mais à cette eſcorte Romaine ,
Mes amis de Capitulo , `
Seront préférés de plano.
Je les vifiterai , chacun dans fon domaine ;
Et là s'agira moins d'obits , de finito
* Médecin du Roman de Gil-Blas ,
>
44 MERCURE DE FRANCE.
Que des chanfons de Melpomene.
J'oublierai Galien , Hyppocrate , Avicene ,
C'eſt un trop ennuyeux trio ;
Eux , & leur race hétérogene ,
Je les faluerai net d'un abrenuntio .
Si quelquefois aux champs je refte une ſemaine,
Perfonne ne pourra s'en plaindre in populo.
Aucun bibus à pourſuivre in foro ,
Nul chat à feffer in clero
N'empêchera que je ne me promene.
Quelque grave Virtuofo
Qui de moi voudroit faire un Capucin d'ébene ,
Viendra me propofer l'exemple d'un Bruno ,
D'un Hilarion , d'un Arfene ; >
Fût-il plus éloquent que défunt Cicero ,
Son éloquence fera vaine ,
Et j'en dirai du mirliro .
Ne craignez pourtant point que ma Mufe entreprenne
De décriér perfonne , & comme un Alecto ,
Troubler de chaque état l'aimable concerto :
Elle eft trop bonne citoyenne.
Sans emprunter la dent du bourru Diogene ,
La langue de Pafquin , ni de Marforio ,
Qui loin de plaire aux gens , fouvent les aliene ,
Au badinage on me verra presto ;
De tems en tems ab abrupto ,
A O UST. 1754.
45
Je laifferai faillir ma veine ,
Et mes vers au hazard courir la prétentaine.
Que je fois un balourd au premier numéro ,
Qu'au mois où nous avons le foleil in Cancro ,
Je piffe du Verglas pour glacer Hippocrene ;
Si pendant les beaux jours , en foupant fub dio ,
Le verre en main , je n'enſeigne à l'écho
Trente couplets fur l'air de la faridondaine ,
Qu'en votre honneur , ami , le jus du vieux Silene
Me fera rimer tout de go.
C'eft , direz-vous , un vertigo.
C'eft ce qu'il vous plaira , pourvû que bien m'en
prenne ,
Et qu'en riant j'attrappe un tranquille dodo ,
Plus rare jufqu'ici pour moi qu'un phénomene .
Qu'on me raille à fronte , qu'on me blâme à tergo,
J'en tiendrai compte autant que d'un zéro ,
Et reviendrai toujours à mon antienne .
Nonobftant clameur de haro ,
Voire argumens en baroco
Qu'on me pouffera par centaine ,
Pour jamais je renonce au trifte incognito ,
Qui me rendoit , par la morguienne ;
Auffi méditabond qu'étoit Sacrobofco ;
Et je prétends , ribon-ribene ,
M'entretenir en joye , & fuir l'ennui , la peine,
46 MERCURE DE FRANCE.
C'eſt vous dire tout in globo.
Mais auffi , c'eſt affez rimer en ene , en o .
J'en fuis , ma foi , tout hors d'haleine :
Bon foir. Pégase ira plus rapide qu'un rhenne ,
Vous porter pour premiere étrenne ,
Ce poëtique Farrago ,
Auquel j'attends réponſe à la Quafimodo.
Par *** de la Société Littéraire.
A Orléans , le 2 Avril 1754.
PLAN
Des différentes matieres qu'on doit enfeigner
dans une Ecole de Mathématique Militaire.
U
Ne école de Mathématique inftituée
pour un Régiment ou pour de jeunes
Officiers , doit avoir pour objet de les inftruire
par régles & par principes des parties
de cette fcience néceffaires à l'Artmilitaire.
Elle doit donc différer à bien des égards
d'une école deſtinée à former de fimples
Géométres & des Phyficiens. Dans celle- ci
le Profeffeur doit travailler à mettre fes
éleves en état de s'élever aux fpéculations
les plus fublimes de la haute Géométrie .
Dans celle-là il faut qu'il fe borne aux
A OU ST . 1754. 47
.
objets qui ont un rapport immédiat à la
fcience militaire ; qu'il s'applique à les
rendre d'un accès facile aux jeunes Officiers
, & à faire enforte qu'ils puiffent
remplir dans le befoin avec intelligence
& diftinction les fonctions d'Ingénieur &
d'Artilleur .
C'est dans cet efprit que l'on a rédigé
le plan que l'on va expofer. Les différentes
matieres qu'on y propofe d'enfeigner ,
renferment affez exactement les véritables
élémens de l'Art de la guerre. On croit
qu'il eft important de les fixer , parce qu'un
Profeffeur , dont le goût fe porteroit vers
des objets plus brillans , mais moins utiles
aux Militaires , pourroit s'y livrer & négliger
les connoiffances dont ils ont le plus
de befoin. Cet inconvénient , auquel on
ne fait peut-être pas affez d'attention , eft
pourtant très- confidérable ; mais il n'aura
pas lieu , en réglant l'ordre & la matiere
des leçons relativement au but ou à l'objet
de l'établiffement de l'école .
Un plan de cette efpece , qui outre
le détail des matieres que le Profeffeur
doit enfeigner , contiendroit encore l'énumération
des livres les plus propres
mettre entre les mains des Militaires ,
pour leur faire acquerir les connoiffances
dont ils ont befoin fur chacune de
à
48 MERCURE DE FRANCE.
ces matieres , pourroit être d'une gran
de utilité. Les jeunes Gentilshommes répandus
dans les provinces , dans les Régimens
& dans les lieux où il n'y a point
d'école de Mathématique , pourroient même
, en étudiant fucceffivement & avec
ordre les différens ouvrages indiqués
dans ce plan , fe former eux-mêmes dans
la fcience de la guerre & dans les parties
des Mathématiques dont elle exige la connoiffance.
On eft fort éloigné de croire que le
plan qu'on propofe , réponde entierement
à ces vûes. Il a été dreffé pour le Régiment
de F **. auquel M. de N ** . vient
de procurer un Maître de Mathématique.
Ce Colonel , pour rendre cet établiſſement
vraiment utile au fervice du Roi , a
defiré qu'il fervît particulierement à donner
aux Officiers la fcience de leur état
& qu'on ne s'y occupât pas uniquement
des parties des Mathématiques qu'on enfeigne
dans toutes les écoles , ou qu'on
peut apprendre avec tous les Maîtres. C'eft
l'objet qu'on a tâché de remplir dans ce
plan on le donne comme un effai qu'on
pourra perfectionner dans la fuite , fi l'on
trouve qu'il puiffe mériter quelque attention.
On le foumet aux obfervations & aux
réflexions
A O UST. 1754. 45
réflexions des perfonnes inftruites de la
Géométrie & de l'art militaire qui voudront
bien l'examiner. On l'a divifé en dix
articles , qu'on peut regarder comme autant
de claffes particulieres .
ARTICLE PREMIER .
Comme l'Arithmétique fert d'introduction
à la Géométrie & aux autres parties
des Mathématiques , & qu'elle eft également
utile dans la vie civile & militaire ,
on en donnera les premiers élémens , c'eſtà
- dire les quatre premieres régles. On y
ajoûtera les principales applications qui
peuvent fervir à en rendre l'ufage famifier.
On traitera auffi de la régle de trois
ou de proportion.
On aura foin de faire entrer les commençans
dans l'efprit de ces diverfes opérations
, & de les leur faire démontrer
pour qu'ils contractent l'habitude de ne
rien faire par routine ou fans en fçavoir la
raifon,
I I.
Après l'explication des premieres régles
de l'Arithmétique , on traitera de la Géométrie
. Et comme un traité trop étendu
pourroit laffer aisément l'attention de jeu-
C
so MERCURE DE FRANCE.
nes Officiers , peu accoutumés aux travaux
qui demandent quelque contention
d'efprit , on fe bornera d'abord aux chofes
les plus faciles & les plus propres à les
familiarifer avec ce nouveau genre d'étude
, & à les mettre en état de paſſer à la
fortification. L'abrégé de la Géométrie de
rofficier ou l'équivalent peut fuffire
remplir cet objet.
I I I.
pour
On commencera la fortification par l'explication
de fes régles & de fes principes.
On ne parlera d'abord que de la réguliere :
l'on donnera tout ce qui appartient à l'enceinte
des places de guerre , & la conftruction
de leurs différens dehors.
On aura foin de joindre aux plans des
ouvrages de la fortification les coupes ou
profils pris de différens fens , pour ne rien
omettre de tout ce qui peut contribuer à
en donner des idées préciſes & exactes .
L'explication fuivie de la troifiéme édition
du livre intitulé Elémens de fortification
, & c. , depuis le commencement jufqu'au
chapitre ou à l'article des fyftêmes.
de fortification exclufivement , peut remplir
l'objet qu'on propoſe ici.
1
4
A O UST . 1754 ST
I V.
A la fuite de cette premiere partie de la
fortification , on donnera quelque teinture
du lavis des plans. Cette occupation utile
à plufieurs égards , peut rendre l'étude de
la fortification plus agréable & plus inté
reffante ; mais on aura foin de faire obferver
aux jeunes Officiers que ce n'eſt
point par des plans bien lavés que les perfonnes
inftruites jugent du mérite & de
l'habileté de ceux qui les préfentent , mais
par des explications nettes & précifes fur
la forme , l'emplacement , la conftruction ,
les ufages & propriétés des différens ouvrages
marqués fur ces plans . C'eft pourquoi
on les excitera à s'occuper plus férieufement
de la théorie de la fortification
que du lavis des plans , qu'on peut regarder
comme une espece de délaffement
des
autres études qui demandent
plus d'attention,
V.
Après les préliminaires de Géométrie &
de fortification , on reviendra à cette premiere
ſcience , que l'on fera en état alors
de traiter avec plus d'étendue. On donnera
d'abord tout l'effentiel des élémens , &
enfuite la Géométrie - pratique dans u
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
grand détail . On ne négligera rien pour
mettre les commençans en état d'exécuter
toutes les différentes opérations qui fe font
fur le terrein , foit pour le tracé des figures
, foit pour lever des plans , des cartes,
& c.
La Géométrie élémentaire & pratique
de M. Sauveur , que l'on vient d'imprimer
, peut fervir à remplir ces différens
objets . Les élémens de cet Auteur , quoique
très- courts , contiennent néanmoins
toutes les principales propofitions qui fervent
de bafe aux différentes parties des
Mathématiques . Il a fçu réunir enſemble
le mérite de la clarté , de la facilité & de
la briéveté. A l'égard de fa Géométriepratique
, on y trouve tous les détails néceffaires
pour travailler fur le papier & fur
le terrein. Par ces différentes raifons , on
croit cet ouvrage très - propre à une école
de l'efpece dont il s'agit. Lorfqu'il fera
bien entendu , on paffera aux Méchaniques
& à l'Hydraulique.
V I.
On ne propoſe pas de donner des traités
bien étendus de ces deux matieres ; il fuffira
pour la premiere , de fe borner à l'explication
& aux ufages des machines fimples &
des compofées qui peuvent s'entendre aiféA
OUST. 1754. 53
ment. A l'égard de l'Hydraulique , on donnera
les principes pour comprendre les
effets des machines ordinaires mifes en
mouvement par l'action des liquides &
des fluides ; tels font les moulins à eau ,
à vent , les pompes , &c . On enfeignera
auffi à mesurer la dépenfe des eaux jailliffantes
, la quantité que peuyent donner les
les rivieres , à évaluer la force de
leur action contre les obftacles qu'on peut
leur oppofer , &c.
courans ,
Il fera auffi très- convenable de donner
la théorie du mouvement des corps pefans,
pour expliquer celle du jet des bombes ,
qu'un Officier ne doit guères ignorer.
L'abregé de Mechanique de M. Traband
a prefque toute l'étendue néceffaire pour
remplir ces différens objets . Il s'agira feulement
d'en appliquer les principes à la
réfolution des problêmes les plus propres
à en faire voir l'utilité & à en faciliter
l'ufage & l'intelligence . La premiere partie
du nouvel ouvrage du même Auteur
intitulé le mouvement des corps terreftres
confideré dans les machines , &c. , peut fervir
de fupplément à cet égard à fon abrégé
de méchanique.
Si quelqu'un doutoit de l'utilité de ces
connoiffances pour un Officier , on lui
répondroit qu'à la vérité elles font moins
C iij
$4
MERCURE DE FRANCE.
indifpenfables que la Géométrie & les
fortifications ; mais que cependant il peut
fe trouver , & qu'il fe trouve en effet plufieurs
circonftances à la guerre où l'on en
éprouve la néceffité . Il s'agira , par exemple
, de mouvoir des fardeaux très - pefans ,
de mettre du canon en batterie , de le relever
lorfqu'il eft tombé , ou que fon affut
eft brifé , de le tranfporter dans des lieux
élevés par des paffages difficiles , où les
mulets & les chevaux ne peuvent être
d'aucun ufage , & c.
Pour l'Hydraulique elle peut fervir à
pratiquer des inondations aux environs
d'une place , d'un camp ou d'un retranche .
ment pour les rendre moins acceffibles ; à
faigner des rivieres , des ruiffeaux , à détourner
leurs cours , à donner aux ouvrages
qu'on oppofe à leur action les dimenfions
néceffaires pour qu'ils puiffent réfifter
à leur impreffion , & enfin à beaucoup
d'autres chofes que l'ufage de la guerre
peut faire rencontrer fouvent.
VII.
Les parties des Mathématiques qu'on
propofe de traiter dans les articles précédens
, peuvent être regardées comme les
Leules néceffaires dans une école compofée
d'Officiers . Lorfqu'elles feront bien
A O UST . 1754.
entendues , il ne s'agira plus que d'en faire
l'application aux différentes branches de
l'Art militaire aufquelles elles fervent de
fondement .
La fortification irréguliere ayant été
omife d'abord à caufe de fa difficulté , on
y reviendra après les méchaniques & l'hy-.
draulique .
On expliquera auparavant les différens
fyftêmes de fortification propofés par les
Ingénieurs les plus célébres. On en examinera
les avantages & les défauts , &
l'on fera entrer les commençans dans les
vûes des inventeurs de ces fyftêmes. On
tâchera par là de les acoutumer à raifonner
par principes fur la fortification : c'eſt
prefque le feul avantage qu'on puiffe tirer
de l'étude de ces différentes conftructions.
Pour la fortification irréguliere , on la
traitera avec toute l'étendue qu'elle mérite
par fon importance ; on expliquera
fort en détail fes regles générales & particulieres
; & pour les rendre plus fenfibles
on les appliquera à diverfes enceintes aufquelles
on fuppofera les différentes irrégularités
qui peuvent fe rencontrer le plus
ordinairement . On examinera les fortifications
de nos meilleures places , pour faire
voir la maniere dont ces regles s'y trouvent
obfervées , & pour faire juger de la
C iiij
56 MERCURE DE FRANCE.
Pofition des dehors dans les terreins irréguliers.
On ne peut gueres indiquer de Livres
où l'on trouve tous ces objets traités ou
difcutés comme il conviendroit qu'ils le
fuffent . Mais l'on pourra s'en former des
idées affez exactes , en joignant fi l'on
veut aux Elémens de fortification dont on
a déja parlé , la Fortification d'Ozanam ,
le premier & le fecond volume des Travaux
de Mars , par Alain Maneffon Mallet
; l'Architecture militaire moderne , par
Sebastien- Fernandès de Medrano ; ce que
dit M. Rozard de la fortification irréguliere
dans fon Traité de la nouvelle fortification
françoife ; l'Architecture militaire , par
le Chevalier de Saint Julien ; le Parfait
Ingénieur François , &c.
On traitera auffi de la fortification des
camps , de la conftruction des lignes & des
retranchemens , de celle des redoutes , fortins
, &c. qu'on fait fouvent en campagne.
On fera tracer tous ces différens ouvrages
fur le terrein , & l'on donnera la maniere
d'en déterminer la grandeur relativement
aux ufages aufquels ils peuvent
être deſtinés , & au nombre de troupes
qu'ils doivent contenir.
AOUST. 1754. 57
VIII.
Comme la fcience de l'artillerie eſt une
des plus effentielles à l'art militaire , &
qu'elle influe également dans la guerre des
fiéges & dans celle de campagne , on donnera
un précis de ce qu'elle a de plus intéreffant
pour tous les Officiers .
Les Mémoires d'artillerie de M. de Saint-
Remi , font l'ouvrage le plus complet & le
plus étendu fur cette matiere ; mais comme
ils font remplis de beaucoup de détails
peu importans & peu néceffaires à la plupart
des Officiers , on fe contentera de
donner un extrait de ce qu'ils contiennent
de plus généralement utile ; ou bien l'on
fe fervira du premier volume des Elémens
de la guerre des fiéges , qui traite des armes
en ufage dans les armées depuis l'invention
de la poudre à canon.
I X.
Après l'artillerie on donnera tout ce qui
concerne le détail de l'attaque & de la défenfe
des places. On pourra fe fervir pour
cet effet du 2 & du 3 ° volume des Ele
mens de la guerre des fiéges que nous venons
de citer ; du traité de M. le Maréchal de
Vauban , fur la même matiere , & de l'Ingénieur
de campagne , par M. de Clairas.
Cv
18 MERCURE DEFRANCE.
coup
On trouve dans ce dernier ouvrage beaude
regles , d'obfervations & d'exemples
fur l'attaque & la défenfe des petits
lieux , comme Bourgs , Villages , Châteaux
, &c. qui peuvent être d'un grand
ufage à tous les Officiers à qui l'attaque ou
la défenſe de ces fortes de poftes eft ordinairement
confiée.
X.
On traitera auffi de la Caftrametation ;
on donnera les regles générales qui doivent
toujours s'obferver dans l'arrangement
ou la difpofition des camps . On pourra
fe fervir pour cet effet de l'Effai fur la
Caftrametation , imprimé chez Jombert en
1748. On terminera ce cours d'étude par
un abregé de tactique & un précis des ordonnances
ou réglemens militaires.
On ne peut indiquer d'autre Livre pour
fervir de baſe aux leçons de tactique que
l'Art de la guerre , par M. le Maréchal de
Puyfegur. Il eft vraisemblable que cette matiere
ne fera pas traitée d'abord d'une maniere
auffi parfaite qu'on pourroit le défirer,
mais il eft très-important de l'effayer ; car
en faifant des efforts pour la rendre intéreffante
, on pourra difpofer infenfiblement
les efprits à ce genre d'étude , & par¬
venir à en donner le goût.
A O UST. 1754.
59
Lorfqu'il fe trouvera plufieurs Régimens
dans un même lieu , les Officiers de
ces Régimens feront invités d'affifter aux
leçons de tactique , & ils pourront y communiquer
leurs réflexions ou leurs obfervations
fur l'exécution des différentes évolutions
& manoeuvres enfeignées dans l'ouvrage
de l'illuftre auteur que nous venons
de citer . C'eſt un moyen très- propre à exciter
l'émulation des jeunes Officiers , à les
engager à réfléchir fur les opérations militaires
, & à en étudier les regles & les
principes ; & ce font ces différens avantages
qui doivent réſulter d'une école établie
les former dans la fcience de la guer
pour
re .
On pourra dans le cours des leçons de
tactique faire ufage du Commentaire fur
Polybe , par M. le Chevalier de Folard ;
mais on choifira les endroits où cet auteur
donne des préceptes fur les différentes actions
des armées , & l'on ne le fuivra point
dans les digreffions & les paragraphes
moins importans qui fe trouvent dans fon
ouvrage , dont l'examen ou la difcuffion
demanderoit trop de tems . Le Profeffeur
aura foin d'indiquer à ceux qui voudront
s'occuper de cette matiere , les autres
Livres dont la lecture peut leur être
la plus utile ; tels font les Mémoires de
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
Montecuculli , de M. de Feuquieres ; le Par
fait Capitaine , par M. le Duc de Rohan ;
les Réflexions militaires , par M. le Marquis
de Santa Cruz ; l'Art de laguerre , par Vautier
, M. de Quincy ; l'Exercice de l'Infanterie
, par M. Botté , &c .
A l'égard des Réglemens militaires , on
fe fervira pour les expliquer de l'abrégé
contenu dans la troifiéme édition du Livre
intitulé Elémens de l'art militaire , par
M. d'Hericourt on aura foin d'y ajouter.
les ordonnances & les inftructions poſtérieures
à cette édition . Cette matière eft
extrêmement importante à tous les Officiers
, tant pour connoître les droits attribués
à leurs différens grades , que pour la
régularité du fervice & l'obfervation de la
police militaire.
܀܀
****
REMERCIMENT
'A M. Mertrud , Démonftrateur en Anato
mie au Jardin du Roi.
Vous qui de l'humaine structure
Connoiffez les divers refforts ,
Cher Mertrud , à qui la nature
Développe tous les tréſors ,
Quel prix , quelle reconnoiffance "..
AOUST. 1754 61 .
M'acquitteront de ce que je vous dois ?
Conduites par l'expérience ,
Vos mains ont fçu détruire en moi
Ce principe fatal , cette trifte femence
de douleur & d'effroi
De mort ,
Qui menaçoit mon exiſtence.
Une langueur mortelle empoiſonnoit mes jours ;
Les noires Deïtés de l'empire des ombres
Déja m'avoient ouvert , fur les rivages fombres ,
La tombe qui devoit m'enfermer pour toujours.
Vos foins , par d'utiles fecours ,
Ont détourné la faulx de la mort ennemie ,
Et votre art me redonne une nouvelle vie ,
Dont la Parque long -tems reſpectera le cours,
Rempli du Dieu qui vous éclaire ,
Formé par vos leçons , & fûr de fes progrès ,
Votre digne neveu court la même carriere ,
Et ſe rendra fameux par les mêmes fuccès.
Puiffent vos longues deſtinées
Egaler vos talens , nos befoins & mes voeux !
Qui fçait à l'exemple des Dieux ,
Prolonger à fon gré le fil de nos années ,
Devroit encor être immortel comme eux,
62 MERCURE DE FRANCE.
888888:80: 8888888
L'AMOUR ET LA FOLIE ,
Poëme Anglois , en quatre chants ; Extrait
tiré du Journal Britanique de M. Maty.
L
E fénat des Dieux fe tient fur l'Olympe
. Jupiter y raffembla un jour la cour
célefte , pour faire le procès à l'Amour.
Diane avoit formé une ligue contre ce
dangereux enfant ; & Mercure l'avoit arrêté
par l'ordre de Jupiter. Emprifonné
malgré fes larmes , il fut conduit dans
l'affemblée des Dieux pour répondre aux
accufations de fon ennemie , & recevoir
les arrêts de Thémis .
Il parut ce cruel ennemi. Quel ennemi
grands Dieux quels charmes dans fes
traits ! quelle douceur dans fes regards !
quelle éloquence dans fes pleurs ! La moitié
des juges fe fentit émue , & Venus
ayant prié le maître des Dieux de faire
affeoir fon fils , affoibli , dit - elle , par fa
prifon & par fes veilles , Jupiter fe hâta
de confentir à fa demande .
C'étoit à Diane à commencer l'accufation.
» Jamais , dit-elle aux Juges , une
caufe plus importante ne fut portée à
votre tribunal. Vous voyez un criminel
A O UST. 1754. 63
qui trouble votre bonheur dans le ciel ,
» & qui détruit votre pouvoir fur la terre.
» Il fe joue des Dieux & des hommes ,
» viole toutes les loix , & ramene l'ancien
» cahos.
"
ود
وو
Lui le premier, fous prétexte d'augmen-
» ter notre félicité , détruifit notre repos.
» Il remplit les ames divines de flammes
impures , & rendit les Dieux méprifa-
» bles aux mortels. Les chanfons de leurs
» Poëtes leur ont appris les infidélités de
Jupiter & les fureurs de Junon . Ils fça-
» vent que le petit Dieu foule aux pieds
» l'arc d'Apollon , le trident de Neptune
» le thyrfe de Bacchus , le caducée de
» Mercure. Il a fubjugué le Dieu de la
» guerre , & celui des enfers confeffe que
» fes flammes ne font rien au prix de celles
» de l'Amour.
»
» Plus dangereux encore fur la terre ,
>> il lance fes traits à l'aventure. Il rit des
» voeux de la veftale , & des prieres de la
pråde . Il ne flate flate que pour détruire , &
» ne ruine que pour infulter. Par lui le
»jeune homme parvient à une vieilleſſe
anticipée , le vieillard retombe dans l'enfance.
Doux ou cruel , mais toujours
» faux & changeant , il divifé ceux que
l'hymen a joint , bleffe l'époufe de traits
empoifonnés , & l'époux de craintes ja64
MERCURE DE FRANCE.
» louſes. Tel , Venus , tel eft votre fils ; fi
» dans fes veines coule le fang du maître
» des Dieux , il y fut corrompu par votre
»lait.
و ر
و ر » Il ne défole pas moins les nations que
» les familles . Ses regards décident d'un
empire , & fes fouris d'une couronne . Il
précipite le monarque au tombeau , &
» éleve l'efclave fur le trône. Il remplit la
place du deftin , & raffemble autour de
» nouvelles Troyes des armées de peuples
qui ne combattent que pour lui .
"
ע
N'eft- ce point cet enfant qui a changé
» le plaifir en crime , & qui fait regner
» l'impiété Nos Prêtres ont oublié de
»prier ; nos temples font déferts ; des
» coeurs pénétrés par l'Amour ne peuvent
>> ſe tourner vers nous , & le ciel n'eft plus
» pour eux qu'un vuide immenſe que leurs
» Luciens ont dépeuplé.
و د
Telles font mes plaintes , Dieux im-
» mortels ! Que votre juftice auffi ſéve-
» re qu'impartiale , faffe porter au coupable
la peine de fes crimes. Grand Ju-
» piter , remontez fur le trône , & con-
» damnez l'Amour à porter fes traits chez
» les ombres infernales , qu'il privera d'un
oible refte de repos.
Elle dit .... les Dieux lui applaudirent
en foupirant. Ils jetterent fur l'Amour des
AOUST. 1754. 65
regards de honte & d'indignation ; mais
pendant qu'ils prononçoient fa fentence
dans leurs coeurs , il fe leva & s'adreffa
ainfi aux Divinités affemblées .
>>
» L'amour , dit- on , ne parle jamais
qu'avec une éloquence perfuafive ; mais
» ce n'eft point à elle que j'ai recours , la
» vérité me fuffit ; fi je fuis innocent , vous
êtes juftes , & l'envie ne peut rien ſur
"
vous.
ور
Que ne peut- elle point cependant ?
>> Diane eft mon ennemie , elle qui devroit
» me défendre & n'oublier' ni Latmos ni
» le berger qu'elle y vient chercher.
"
>>Que ceux qui ne connoiffent point l'A-
» mour l'accablent de reproches ; le plus
grand qu'on lui puiffe faire c'eft de ne
» pas affez prolonger fes faveurs. Mais
» eft- ce à lui , ou plutôt à l'abfence , au
deftin , & au tems qu'il faut s'en pren-
» dre ? fes chagrins l'emportent fur les autres
plaifirs. Quelle douceur dans les
» pleurs des amans ! Quels tranſports dans
» leurs efpérances ! Délices que procure un
» fouris ou un baifer , vous n'êtes connus
» que des amans !
Si tels font mes crimes , je les confeffe
tous. Me reprocherez - vous de vous avoir
>> rendu auffi heureux que des mortels ?
Sans moi les Cieux ceffent de l'être , &
66 MERCURE DE FRANCE.
» la terre eft fans habitans. Tandis que des
»millions d'hommes viennent à mes autels
>> reconnoître leur exiftence , & me bénir
» de leur félicité , ils rendent hommage à
» votre pouvoir , & en moi feul adorent
» tous les Dieux.
>
» En vain les planetes dardent leurs
» rayons , les rivieres roulent leurs flots ,
les montagnes recueillent la rofée , & les
» terres la pluie , fi d'un pole à l'autre ma
» chaleur ne vivifie l'univers. Mes fouris
» calment les mers , réchauffent les zéphirs
, & rendent à la terre les fleurs
» du printems & les fruits de l'automne.
» L'air renvoye aux hommes les rayons du
foleil , & les yeux les plus brillans ont
» befoin pour plaire d'être vûs de ceux de
» l'Amour.
38
و د
» Tout aime dans la nature , oiſeaux ,
poiffons , animaux & infectes ; tous éga-
» lement échauffés par mes feux , s'empref-
» fent à réparer les ravages de la mort &
» du tems , & les loix paternelles de Jupi-
» ter ont voulu que l'univers fe renouvel-
» lât
par l'Amour. Pere de la joye & des
» tendres défirs , je regne dans les coeurs ,
mais j'y regne par le plaifir ; & vous
grands Dieux qui les formâtes , vous-
" mêmes vous m'en donnâtes la clef.
» Les richeffes , la fanté & la vie reçoi-
M
AOUST. 1754. 67
» vent de moi tout leur prix. L'indigent
" aime & goûte des plaifirs fans fin : les
» Rois n'en ont que d'infipides s'ils ne
» connoiffent pas l'Amour.
"
" Tous les talens font mon ouvrage.
» Les mufes riantes me doivent leur viva-
» cité ; l'efprit que j'anime fe polit & fe
perfectionne ; le coeur qui me fent per-
» fuade fans art . De mes Aammes naiſſent
» les vertus & les fentimens , & l'homme
>> ne commence à vivre que lorfqu'il apprend
à aimer.
ود
C'eft à vous , puiffances fuprêmes ,
» que je dois mon autorité ; ce font vos
» bienfaits que je difpenfe. Si les bergers
» violent leurs fermens , fi les nymphes
» font infideles , leur coeur corrompu en
eft la cauſe. Jupiter eft toujours géné-
» reux , quoique les hommes abuſent de
» fes dons.
»
Cependant fi pour épargner l'huma-
» nité , vous me puniffez pour elle , je
> m'attendris moins fur moi - même que fur
» la nature entiere ... Je vois à vós re-
"
....
gards féveres qu'il ne me refte plus de
» reffource. Mais avant que de m'exiler
>> recevez mes derniers adieux , & ne con-
» damnez l'Amour qu'après avoir fenti ce
» qu'il fçait faire .
A ces mots il lança fur fes juges des
68 MERCURE DE FRANCE
traits tirés de fon carquois. Diane en fut
hériffée. Mars perdit un oeil , & Bacchus
tous les deux. Le Dieu de l'éloquence eut
la langue percée , & l'on dit que depuis
lors nos orateurs , au défaut du bon fens ,
n'ont produit que de vains mots , des figures
& du vent. Cependant les Divinités
bleffées n'eurent pas plutôt recouvré leurs
membres qu'elles voulurent fe vanger de
leur ennemi ; mais un de fes regards les défarma
, leurs playes leur parurent douces ,
& la piété s'infinua dans leurs coeurs .
Diane cependant crut fon honneur intéreffé
à ranimer leur zéle. » Où donc ,
» leur dit- elle , eft votre fagefle & votre
"pouvoir ? Un rébelle fubjugue les Dieux !
» envoyez- le plutôt fur les bords du Léthé .
» Enchaînez ce dangereux vainqueur , &
rendez -nous la liberté .
Les juges balançoient . Vénus s'en apperçut
, & ne defefpéra pas de fauver fon
fils . Les larmes couloient de fes yeux , &
fon attendriffement redoubloit fes graces.
" Ecoutez , dit- elle , une mere qui n'a-
>> voit point encore connu la douleur
» exaucez- la , ou Venus ..... ou l'univers.
» n'eft plus. Non , je n'excuſe ni les foi-
» bleffes ni les défauts de mon fils. Trop
occupé d'une maîtreffe il lui doit fes déréglemens.
Depuis long- tems la Folie a
"
;
AOUST. 1754. 69
"
» fçû fe l'affujettir. Elle poffède des graces
» enfantines ; la Raifon craint fes faillies ,
» fes difcours frivoles l'emportent fur le
»bon fens . Mais légere , coquette , em-
> portée, elle aime à paroître dans les lieux
publics , & à badiner dans l'obfcurité .
» Elle a infpiré fes défauts à mon fils ; en-
» fant , il étoit doux & faifoit le bonheur
» du monde ; dirigé par la Folie , il fou-
» léve contre lui les Divinités , & déchire
» le coeur de Venus .
>>
» Guériffez cet enfant volage & le fixez
» par l'hymenée . Je vois ici une Déeffe
qui feule pourroit le réformer . Connue
» des Dieux fous le nom de Métis , elle eſt
» appellée Sageffe chez les hommes.
"
Métis à ces mots ne put s'empêcher de
rougir ; mais le plaifir l'emporta fur la furprife.
Quelques craintes virginales remplirent
fon ame , & la pudeur l'empêcha de
parler. La déeffe de Paphos qui obfervoit
avec plaifir fes divers mouvemens , pourfuivit
en ces termes.
» La Sageffe doit être à la fois l'époule
» & le guide de mon fils . Par elles les
» amans cefferont de fe rendre mépriſables.
Elle veillera fur des inftans de fur-
»prife , & préviendra les chûtes de la rai-
» fon. Accordez-moi cette aimable Divi-
» nité , je l'emmenerai dans mon char avec
70 MERCURE DE FRANCE.
« l'Amour. La pitié eft la vertu des Dieux.
» Si l'Amour fe corrige , Jupiter ne doitil
pas pardonner ?
»
La cour célefte ne put réfifter ; l'Amour
& la Sageffe fe donnerent la main . La féance
finit. Les Dieux furent attendris . Diane
feule ſemblable à un nuage , noya fes foudres
dans fes larmes .
En vain la tendreffe & l'amitié fe promettent-
elles une conftance éternelle . Leurs
empreffemens ne tardent pas à fe ralentir ,
femblables aux fleurs , les paffions les plus
vives durent quelques heures , & fe fanent
pour jamais.
C'eft ce qui arriva dans l'ifle de Chypre ,
où Venus avoit conduit le couple qu'elle
vouloit unir. D'abord les bergers & les
nymphes exprimerent leur joye. Ils fe flatoient
que feur Dieu , fous la garde d'une
telle Divinité , feroit fentir aux hommes
l'heureux accord de l'Amour & de la Sageffe.
Venus s'épuifa en préparatifs pour
les nôces de fon fils , & différa la fête pour
la rendre plus magnifique .
Métis eut préféré moins d'appareil &
plus de diligence . Elle fe défioit de l'Amour.
Faifoit-il le perfonnage d'amant , fes regards
ne marquoient point une ame touchée.
Il bailloit quelquefois auprès d'elle ,
fouvent il louoit fa fageffe & jamais fa
AOUST . 1754. 71
beauté. Elle lui trouvoit d'ailleurs tous les
défauts d'un enfant. Il la careffe ou il la
gronde ; il boude ou il fourit : aujourd'hui
tout de feu & demain tout de glace. Tantôt
il cherche à plaire par fa magnificence ,
& tantôt il affecte d'avance tout le négligé
d'un époux.
L'état eut été trop cruel fi la Déeffe ellemême
n'eut travaillé à fe tromper. Elle attribuoit
le défordre de fon amant à la paffion
qu'elle lui infpiroit . Il avoit des défauts
, mais réfiftera- t - il à une épouse qui
n'en a aucun ? Il eſt aimable , & elle ne
pouvoit fouffrir qu'on le blamât. Cependant
Cupidon abufoit de fon indulgence.
Il s'abfentoit des nuits entieres ; il folâtroit
avec les nymphes , & refervoit fes caprices
à Métis. Il fe trouvoit lui-même dans une
fituation violente , & cherchoit en fecret
la Folie dans les lieux où il avoit appris
qu'elle s'étoit cachée .
Cytherée fe fâchoit - elle contre fon fils ?
un baiſer l'appaifoit. Métis étoit moins
bien traitée. Cupidon recevoit fes avis avec
dureté ; il la traitoit de prude , la prioit
d'attendre qu'elle fut mariée pour mani❤
fefter fa mauvaiſe humeur , & oppofoit fa
divinité à la fienne .
A la vérité , la fage Déeffe s'y prenoit
mal. Ses reproches étoient fondés , mais
72 MERCURE DE FRANCE.
offenfans ; elle s'étoit engagée de réformer
l'Amour. Elle l'aimoit & craignoit de le
perdre. Le petit Dieu la voyoit tous les
jours , il lui juroit de l'aimer , & Métis
s'en remettoit pour l'exécution de fes promeffes
à Jupiter & au tems .
Enfin le jour des nôces arriva ; rien ne
peut égaler la pompe que Venus y avoit
étalée. Elle prit dans fon char le couple
célefte & le conduifit au temple , où le
Grand Prêtre s'apprêtoit pour la cérémonie.
Il n'omit aucun des rites facrés. Il entonna
l'hymne à Junon , & rompit le gâteau
nuptial. Il alloit joindre les mains de
l'Amour & de la Sageffe , lorfque la Folie
perça fubitement la foule . Le Dien , dit- elle ,
m'appartient. Parle , Cupidon , & reconnois
ton amante aux marques qu'elle porte de ta tendreffe
. Oui , reprit le Dieu , en volant vers
elle , vous êtes à moi , & je veux être entierement
à vous.
A ces mots , le Pontife interdit , laiffa
tomber fon livre. Métis s'évanouit dans les
bras de Venus. Venus la baigna de fes
pleurs . Rien ne s'oppofoit à l'Amour , & au
fortir du temple il conduifit fa maîtreſſe
dans les bofquets de la Carie . La Folie lui
raconta ce qui s'étoit paffé depuis qu'on le
lui avoit enlevé , fes frayeurs lorfqu'on le
jugeoit ,
A O UST . 1754. 73
jugeoit , fes craintes qu'il n'époufât fa rivale.
Elle lui dit le lieu où elle s'étoit placée
pour troubler la cérémonie , & chaque
mot étoit interrompu ou payé par un baifer.
Cependant Métis défolée regrettoit for
volage vainqueur . Venus tâchoit en vain.
de la diftraire. Le moyen qu'elle y réufsît :
elle lui difoit des nouvelles , & ne lui nommoit
jamais fon fils ; elle inventoit mille
plaifirs nouveaux. Vains efforts : c'étoit le
fugitif qu'il eut fallu ramener.
Cythérée fe flata d'en venir à bout . Elle
fit dire à fon fils par une des Heures , qu'il
étoit perdu s'il perfiftoit dans fon obftination.
Rapporte-lui , dit- elle à Irene , c'étoit
le nom de la meffagere , que Métis remplit
le Ciel de fes plaintes , & que Jupiter ſe prépare
à le punir.
Irene ne s'acquita que trop bien de fa
commiffion . Elle effraya l'Amour , mais fa
maîtreffe furieufe fe jetta fur l'officieuſe
meffagere , & la força de s'enfuir éplorée
& meurtrie.
Alors la Folie prit l'Amour dans fes
bras , lui demanda le fujet de ſes craintes.
» Je vous aime , lui répondit- il , mais je
» dois époufer Métis. Vous êtes belle , mais
» elle eft fage , & chez les Dieux comme
» chez les hommes on s'époule parce qu'on
D
74 MERCURE DE FRANCE.
» fe convient , & non parce qu'on s'aime.
» Vous rendrez- vous malheureux , ré-
› pliqua la Folie , parce que Diane le veut ?
» Métis renverfera votre empire , & je puis
» feule le rendre immortel .
"
"3›
>>
}}
» Souveraine de mon ame , reprit l'A-
> mour , ceux que la fageffe guide ne peu-
» vent jamais s'égarer. Ils ne le peuvent ,
s'écria la Folie : ils fe trompent eux-mê-
» mes , & féduifent l'univers . Ils s'aveuglent
pour ſe perfectionner la vûe , &
quand ils y ont réuffi ils s'écrient qu'il
» fait nuit. Leur fcience eſt un rêve , &
>> leur vertu une chimere. La vérité qu'ils
prêchent n'eſt point faite pour les hom-
» mes ; & par leur empreffement à la
» blier , its reffemblent à cet homme qui
»pour s'affurer une gloire immortelle , fe
» jetta dans l'Etna , & y périt en mortel &
» en infenfé. Les abeilles en produisent
» d'autres , & des hommes il ne naîtra ja-
» mais que des fous. Laiffez le monde tel
qu'il eft , & permettez aux mortels d'approcher
d'un trône que je partagerai
و ر
و ر
» avec vous.
pu-
Cupidon vouloit répliquer. Il balançoit
entre Métis & la Folie ; mais celle- ci
l'étourdit tellement par un difcours fur les
Auteurs , les Héros , & les Rois , qui foumis
en apparence à la Sageffe , étoient en
A OUST . 1754. 75
effet fes propres efclaves , que le petit
Dieu ne put ou n'ofa réfifter. La nuit fit
ceffer leur difpute , & fous des berceaux
couronnés de rofes , ils chercherent un repos
qui leur étoit également néceffaire.
Rien ne troubla le fommeil de l'Amour.
La Folie fut moins tranquille. Le Dieu
avoit été effrayé , & elle fçavoit que fouvent
la crainte le fait fuir. Elle fe leva tout
à- coup , & alla trouver la Déeffe de la nuit
dans fon fombre palais. Reveillez - vous , lui
dit- elle , & puifque je vous dois la naiſſance ,
aidez- moi à prévenir l'infidélité de l'Amour.
Elle lui raconta enfuite ce qui s'étoit paffé ,
& obtint à peine de la Déeffe les paroles
fuivantes. Ma fille , prenez cette liqueur ;
oignez -en les paupières de votre amant
pendant qu'il dort , & je jure par l'E-
» rebe votre pere qu'il ne fongera plus à
» vous quitter «. Après ce peu de mots
elle retomba dans fon premier fommeil .
"9
"

Ce préfent & cette promeffe hâterent le
retour de la Folie. Elle retrouva Cupidon
endormi , fit uſage de fa liqueur , & fe recoucha
auprès de lui . Eut- elle pû prévoir
les fuites de fon empreffement , & qu'ellemême
achevoit l'aveuglement de l'Amour ?
Le foleil fe leva bientôt après , & la
Folie réveilla fon amant. Il reconnut fa
voix enchantereffe , mais il tourna en vain
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
fes yeux vers elle . Il perdoit la vûe par
dégrés. » Les Dieux , s'écria-t- il , les cruels
>>>Dieux ont achevé leur ouvrage, ou plutôt
» Métis fe venge . Je ne verrai plus le cé-
» lefte flambeau ; chere Folie je ne vous
» verrai plus vous-même .
La Folie fit éclater fon defefpoir , & un
long évanouiffement termina fes imprécations.
Elle tomba aux pieds du Dieu , qui
oubliant fes maux cola fa bouche fur la
fienne , & par fes foupirs & fes larmes réchauffa
fon fang glacé. » Ma chere , lui
» dit -il , votre affliction m'accable fans me
» foulager. Prenez un de mes dards , écar-
» tez ces funeftes voiles .
Elle eut beau l'effayer ; la douleur de
l'Amour le força à la prier de retirer fa
fléche. Sans lui rendre la vûe , elle porta
dans fon coeur de nouveaux feux. La flammes'y
infinua tellement qu'embraffant avec
fureur fa maîtreffe , Cupidon oublia dans
fes bras lès menaces de fa mere & fon propre
aveuglement.
On juge bien que la Folie fe félicita en
fecret du fuccès de fa liqueur , & qu'elle
répondit aux proteftations de l'Amour par
des affurances également tendres. Depuis
lors elle lui a toujours fervi de guide , &
il n'a vû que par fes yeux. » La perte de
» ma vûe , lui difoit- il un jour , n'a pour
AOUST. 1754. 77
و د
و ر
» moi rien d'affligeant. La plus grande
» beauté perd à la longue fon éclat ; mais
» vous ne me paroîtrez jamais moins belle .
» Si les mortels connoiffoient mes avanta-
"ges ils fouhaiteroient de me reffembler .
» Quelle belle ne préfereroit de devoir
»fes triomphes à fon ame plutôt qu'à fes
» yeux ? L'efprit acquiert dans l'obscurité
» une plus grande étendue , & la multitu-
» de des objets empêche de rien voir de
» diftinct. Mes autres fenfations gagnent
» d'ailleurs à la perte de celle que je n'ai
plus ; mais fur tout quelle nouvelle vi-
» vacité dans la plus douce de toutes , celle
» que j'ai en vous aimant !
ע
Les effets d'une tendreſſe auffi vive devoient
fe manifefter. Les heures s'écoulerent
, & la Folie mit au jour la Volupté.
Foible & délicate , un rien la dérange ,
& à peine la touche- t- on qu'on la voit
s'évanouir ; mais fes charmes dédommagent
de fa foibleffe. Elle a l'air de l'Amour
, quelques- uns des traits de Jupiter
, le fein de Venus , & le fouris de
la Folie. Quel coeur pourroit lui réfifter ?
celui de Cytherée lui feroit-il infenfible ?
l'Amour ne put le croire , & prenant avec
lui la Folie & fa fille , il fit prendre à fes
pigeons la route de Paphos. Il y arriva
avant la nuit , & dépêcha un meffager à ſa
Diij
87 MERCURE DE FRANCE.
mere pour l'inftruire de leur arrivée , &
la fupplier de les recevoir .
La Déeffe des plaifirs jouoit avec Métis
lorfqu'elle reçut cette nouvelle ; cette prude
ne put s'empêcher de rougir au nom de
l'Amour ; & piquée de la nouvelle infulte
qu'il lui faifoit , elle fouhaita de retourner
au ciel. Venus charmée de s'en défaire , la
preffa de refter , & fe fit beaucoup prier
avant que de la renvoyer dans fon char.
Cupidon n'ofa pas d'abord préfenter fa
maîtreffe à fa mere . Il fe contenta de lui
dépeindre fon état . La Déeffe s'émut , verfa
des larmes , & invoqua tous les Dieux en
faveur de fon fils. Il ne perdit point l'inftant
favorable , & non content d'avoir obtenu
fon pardon il le demanda pour la
Folie. Venus réfifta foiblement , elle releva
la Folie qui s'étoit jettée à fes pieds ,
& fe revit avec fon fils dans l'enfant qu'elle
lui préfentoit.
Heureux amans , fi Jupiter veut bien les
recevoir en grace ! l'Amour preffa fa mere
d'intercéder pour eux. Venus les conduifit
au célefte féjour ; elle prit fa ceinture féductrice
, & tenant la Volupté dans fes
bras vint fe jetter aux pieds de Jupiter
dans le tems qu'il achevoit de recevoir les
plaintes de Métis.
>> Que l'Amour profterné , lui dit- elle ,
A OUST. 1754. 79
"
*
» s'attire votre pitié. Un artifice cruel l'a
plongé dans une nuit éternelle. N'ache-
» vez pas le malheur d'un Dieu qui rend
» tout l'univers heureux . Il vous demande la
» Folie . Elle est née pour lui fervir de gui-
» de , & fon aimable enfant doit defarmer
» le maître des Dieux , dont il porte les
>> traits.
و ر
Elle n'en dit pas davantage ; fa ceinture
fit le refte . Jupiter héfita un inftant entre
les raifons de la Sageffe & les charmes de
fa rivale . Mais bientôt il forma dans fon
coeur le deffein de les reconcilier. Il reconnut
la Volupté , & lui promit l'empire des
coeurs. Les Heures reçurent l'ordre de préparer
un céleste banquet . Ce fut là que
Jupiter après avoir immortalifé la Folie
l'unit pour jamais à l'Amour. » Adoucif-
» cez , lui dit- il , les peines des foibles
» mortels , guidez le Dieu que vous avez
» aveuglé , & que la Volupté foit toujours
» l'ame des hommes & des Dieux . Pour
» vous , Métis , je vous prens pour mon
épouſe. Regnez à jamais fur mon ame , &
» dirigez tous mes arrêts « . La célefte troupe
applaudit. Métis monta fur le trône du
maître des Dieux ; & Venus après avoir
confacré la couche nuptiale de Jupiter &
celle de l'Amour , ordonna à une Muſe
vierge de faire part à Pollion de ce qui venoit
de fe paffer. D iiij
"
So MERCURE DE FRANCE.
>
J'ai tâché de conferver dans l'abrégé
qu'on vient de voir les principales idées
du Poëme de M. Selden . Il y a certainement
plufieurs beautés , & fi l'Auteur a autant
d'efprit que fon ouvrage , il doit en
avoir beaucoup . Son badinage eft léger
fes idées font gracieufes , fes fentimens font
délicats. Mais imitateur d'Ovide , il ne paroît
pas s'être affez défié de fa facilité. On
ne faifit pas bien le but de fon Poëme , car
ce n'eft ni l'origine de l'aveuglement de
l'Amour , ni l'inftitution du remede qui
peut le rendre raisonnable. Il n'y voyoit
pas plus clair avant que d'avoir été aveuglé
par la Folie , & Jupiter s'eft réfervé la Sageffe.
Les regles de l'allégorie ne font pas
toujours fcrupuleufement obfervées. Les
images font fouvent ou peu nobles ou trop
recherchées , & le tour familier des vers
de l'Auteur l'entraîne quelquefois dans le
bas. Enfin les figures font multipliées à
l'excès , & dans un ouvrage de trois cens
pages il n'y a pas moins d'une centaine
d'antithefes & de deux ou trois cens comparaiſons.
Il eſt vrai que ce dernier défaut
eft peut-être moins celui du Poëte que celui
de fa Nation , & qu'il tient à la plus
grande des qualités de l'efprit humain
celle de faifir facilement les différences &
les rapports des objets, & de transformer
"
AOUST. 1754. 8 I
*
les idées les plus abftraites en images fenfibles
& familieres .
EPITRE
'A M. l'Abbé Poule , Abbé de Nogent , &
Prédicateur du Roi , fur la méthode de
divifer les Difcours.
Qu
UAND l'Eloquence dans Athènes
Etalant fes riches tréfors ,
Des paffions brifoit les chaînes.
Et voyoit les heureux efforts
Maîtriſer un peuple volage ,
L'enflammer des guerriers tranfports ;
Et le préferver de l'orage
Qui venoit fondre fur fes bords ;
Alors fa beauté vive & pure ,
Méprifant des charmes trompeurs ,
Dans les fources de la nature
Puifoit fa vie & fes couleurs.
Pourquoi d'une frêle parure
Auroit-elle emprunté les fleurs ?
L'ajustement n'eft qu'impofture ,
Une belle , fimple & fans art ,
Sur les coeurs regne en fouveraine ,
Tandis qu'une coquete vaine
Ne peut les toucher par fon fard.
Dv
82 MERCURE DE FRANCE .
'Alors fa force impétueuſe ,
Sans porter des coups médités
Sous fa puiffance impérieuſe
Faifoit fléchir les volontés .
Elle ignoroit l'art fophiftique
De ces fades tranfitions ,
Et la méthode didactique
De nos froides divifions ,
Dont le compas géométrique
Dirige les dimenſions ,
>
Et qui fous leur joug tyrannique
Enchaînant nos fenfations ,
Rendent notre ame létargique ,
Et d'un fouffle foporifique
Endorment nos affections.
Auffi de fa voix foudroyante
Elle étonnoit les auditeurs ,
Et fon action véhémente
Troubloit & fubjuguoit les coeurs.
Maintenant par quelle manie
A-t-elle imité l'harmonie
De ces concerts mélodieux ,
Dont la douceur charmant l'oreille ,
'Affadit l'ame qui fommeille,
Dans un calme faſtidieux è
Méthode fi fort approuvée ,
Trop fubtile combinaiſon ,
Fille de la froide raiſon ,
N'es-tu pas la caufe éprouvée
A O UST. 1754. 83
De ce funefte changement ?
Oui , dans tes liens captivée ,
L'éloquence foible , énervée ,
N'eft plus qu'un corps fans mouvement.
L'efprit aime la fymétrie ,
Mais il n'atteint jamais le beau ;
Gêné dans fa route chérie ,
Il eft femblable à cet oifeau
Dont le vol rafe la prairie
Ou les bords fleuris d'un ruiffeau.
Le génie ardent , intrépide ,
Imite l'aigle audacieux
Qui feul , fans foutien & fans guide ,
Emporté d'une aîle rapide ,
Va ſe repofer dans les cieux .
Lorfque par fa vertu puiffante ,
Cette flamme vive & preffante
Echauffe, embrafe un Orateur ;
A chaque objet qui fe préfente
Il fent redoubler fa chaleur ;
Il court , il s'agite , il s'élance ,
Il tonne , & les foudres qu'il lance
Pénétrent tout d'un feu vainqueur":
Dans le mouvement qui l'entraîne ,
Il ne connoît aucune chaîne
Qui doive arrêter fon ardeur.
Tels font les effets du génie ,
L'auftere contrainte eft bannie
De fes ouvrages excellens,
D vi
84 MERCURE DE FRANCE .
!
En vain l'art , maître deſpotique ,
Veut par fa morgue flegmatique
Refroidir fes accès bouillans :
Il brave les régles qu'il trace ,
Affuré qu'une noble audace
Fait les fuccès les plus brillans .
Ces grands traits d'un difcours fublime.
Qui triomphent de l'auditeur ,
Pourroient-ils partir d'un Rhéteur
Que jamais un beau feu n'anime ;
Qui fous le compas & la lime
Arrange & polit tous ſes mots ?
Rarement voit- on des efclaves
Agir & penfer en héros .
Un athlete dans des entraves
Ne peut fignaler fa valeur ,
·
1
Et malgré la menace fiere ,
S'il n'eft libre dans la carriere ,
Ses coups tomberont fans vigueur.
Il eſt pourtant une ſtructure
Dont l'effet s'annonce.toujours
Dans l'édifice d'un difcours :
Un plan , de qui la marche fûre
Sert à le régler dans fon cours ;
C'eft ce fil dont l'heureux fecours
Préfentant une route aiſée ,
Guida l'intrépide Théfée
Au travers de nombreux détours.
Mais ce plan où tout ſe rapporte
A O UST. 1754. 85
Faut-il toujours le reſpecter ?
Non , quand un Orateur s'emporte ,
Quand un zéle ardent le tranfporte ,
Il doit ofer s'en écarter.
Ainfi , lorfqu'entre deux armées
De même fureur enflammées ,
On tente le fort des combats ;
D'abord on s'ébranle , on s'avance ;
Un ordre , fruit de la prudence ,
Anime & conduit tous les bras.
Mais auffi-tôt que le carnage
Echauffe les coeurs des foldats ,
Auffi- tôt qu'armé par la rage ,
Et traînant la mort fur fes pas ,
Mars aux tranfports de leur courage
Vient joindre fes feux dévorans ,
On fe mêle , on fe précipite ,
Chacun fait l'ardeur qui l'excite ;-
Le défordre eft dans tous les rangs.
Vengeur de la vertu flétrie ,
Toi qui domptas la faction
Dont le flambeau dans ta patrie
Eût porté la deftruction ;
Réponds-moi , fameux Ciceron : *
Quand ton invincible éloquence ,
Telle qu'un vafte embraſement ,
Ne trouvoit point de résistance ;
On a ici en vue principalement les difcours con
tre Catilina.
86 MERCURE DE FRANCE.
Aux loix d'une exacte ordonnance
La vit-on foumiſe humblement
Non , une méthode timide
Auroit de ton difcours rapide
Réprimé l'effor véhément .
Loin cette forme réguliere ,
Divifée en tant de rameaux ,
Semblable au cours d'une riviere ,
Qui , coupée en plufieurs canaux ,
N'a plus cette majesté fiere
Qui faifoit admirer fes eaux.
Un Orateur foible , ftérile ,
Dont les yeux n'embraffent jamais
Toute la ſphere des objets ,
Les partage , & cet art facile ,
Pour l'étayer eft un ſecours.
Mais à travers tous ces détours
La raifon apperçoit les traces
D'un efprit lent & fans chaleur :
Un nain monté fur des échaffes
N'a qu'une apparente grandeur.
Le vrai , le fublime Orateur
Commence , & termine fa courſe
Sans recourir au moindre appui ;
Sa plus infaillible reſſource
Se trouve uniquement en lui .
'Ainfi dans la lice tragique ,
Un Euripide prétendu ,
De l'auirail épifodique
1
AO UST . 87 1754.
Soutient fon efprit morfondu :
Tandis que l'auteur d'Athalie
D'une feule & fimple action
Tient toujours la fcene remplie
Sans aucune digreffion .
Dans votre route compaffée ,
Froids Rhéteurs , Seneques nouveaux ,
Aiguifez , de vos Madrigaux ,
Votre diction empefée ;
Et puifque votre main glacée
Ne peut manier les pinceaux
Qui produifent les grands tableaux ,
Entrez dans une voie aiſée ,
Ayez recours aux jeux de mots.
Si votre éloquence toiſée
Dans fes fentiers marche à pas lents ,
N'accufons que votre foibleffe
Et l'impuiffance des talens
Dont vous cachez la petiteffe ,
En la couvrant des faux brillans .
Ainfi ce difciple d'Apelle ,
Qui des traits charmans d'une belle *
Ne put rendre la majeſté ,
Employa l'or , les pierreries ,
Dont il chargea les draperies ,
Pour fuppléer à la beauté.
Pour toi , Poule , que la nature
* Hélene,
88 MERCURE DE FRANCE.
Combla de fes rares bienfaits ,
D'une faftueufe
parure
Ta main rejette les apprêts.
Mais , dis - moi , für la contexture
Qui dirige tous nos diſcours ,
Prétens-tu te régler toujours ?
Par un induftrieux mélange ,
On voit tes crayons enchanteurs ,
A la force de Michel Ange ,
De Rubens joindre les couleurs.
Mais pourquoi d'une mélodie ,
Imiter les juftes accords ?
Que ton éloquence hardie
Sur les aîles de ton génie ,
Se livre entiere à ſes tranſports.
D'une exactitude fervile
Brife les fers impérieux ;
Et puifque tu peux être utile ,
Ne çrains point d'être audacieux.
Le vrai talent a l'avantage
De pouvoir nous donner des loix :
Tout s'empreffe à lui rendre hommage ;
Dès qu'il fait entendre fa voix.
Commence donc ; que ton courag
Nous délivre d'un eſclavage
Qui tient le génie abbatu ;
Détruire un tyrannique ufag ,
Aux regards éclairés du fage ,
C'eſt le comble de la vertu .
Sabatier.
A O UST. 1754. S9
CARACTERE DU ROI CHARLES II.
Avec des pensées & des réflexions politiques ,
morales mêlées ; par George Savile ,
Marquis d'Halifax. Extrait tiré du Journal
Britannique de M. Maty .
L
E portrait des Souverains eſt rarement
fidele. L'élévation où ils fe trouvent
dérobe au public leurs principaux traits ,
& le refpect eft pour eux le fruit de l'éloi- ,
gnement. Les gens de Cour feroient , ce
femble , plus propres à faire connoître les
Rois , qu'ils ont tant d'intérêt d'étudier ,
& fur lefquels ils fe moulent. Mais , ou
trop fuperficiels pour approfondir leur caractere
, ou trop efclaves pour ofer les
peindre , ou trop favorifés pour ne pas
leur faire grace , ils ne tracent que des portraits
flatés. Quelques génies trop fins prêtent
leurs vûes à leurs maîtres , & foupçonnent
du myftere dans les actions les
plus fimples. Enfin la poſtérité venge fes
ancêtres de l'eftime peù méritée que s'attirerent
leurs Princes , & outre pour eux
la cenfure autant qu'on outra l'éloge . Toas
oublient que les Rois furent des hommes ,
que les vertus pures & les vices extrêmes
90 MERCURE DE FRANCE.
font également rares , & que le hazard
décide fouvent de la gloire , de même que
des actions des Princes.
Jamais peut-être il n'y en eut de plus
difficile à peindre que Charles II , & jamais
il n'y en eut qui ait occupé de meilleurs
peintres. J'en juge ainfi par la reffemblance
des divers portraits qu'on en a
faits . M. de Rapin en a comparé deux des
principaux. Ils furent compofés par deux
hommes , qui n'eurent pas pour ce Prince
les mêmes fentimens ; mais malgré cette
différence , on y découvre une furprenante
conformité. En voici un troifiéme forti
également de main de maître , & dont je
donnerai une idée , après en avoir fait
connoître l'Auteur.
Le Chevalier George Savile , depuis
Vicomte , Comte & Marquis d'Halifax ,
fut un de ces hommes , qui nés avec des
talens finguliers trouverent l'art de les rendre
nuifibles . A la force d'efprit d'un Philofophe
, il joignit la baffeffe d'un courtifan
. Il connut la vertu , la chérit , & ne
la fuivit pas. Il étudia le monde , le méprifa
, & ne fongea qu'à lui plaire. Il eut
pu être le foutien d'un Prince vertueux ,
& fut le flateur d'un Monarque indolent.
Les titres & les honneurs lui parurent des
jouets d'enfant ; & pour s'accommoder à
A OUS T. 1754. 91
la foiblefle de fon fiécle , il confentit à s'en
parer. En contradiction avec lui- même ,
il fit des maximes de la liberté & de l'honneur
le fujet de fes difcours , & la rée
gle de fa vie privée ; il s'en moqua avec
fon Prince , & les facrifia dans fa conduite
publique. Incertain dans fes idées de
Religion autant que dans fon fyftême de
politique , il changea de parti dans les
diverfes circonftances de fa vie , & fe repentit
de fon inconftance. Son efprit fécond
en faillies , négligea le fecours de la
réflexion & du jugement ; & fidele imitadirai
je , ou corrupteur d'un maître
qu'il méprifoit , nul ne fut plus propre à
le peindre , parce que nul ne lui reffembla
teur ,
mieux.
Notre Auteur a divifé en fix articles le
caractere qu'il trace de fon Roi . Effayons
de le fuivre , en abrégeant ce qu'il nous dit
de fa religion , de fa diffimulation , de
fes amours , de fa conduite à l'égard de
fes Miniftres , de fon efprit , & enfin de
fes talens .
"
I. L'école de l'adverfité ne fut pas pour
ce Prince auffi utile qu'elle l'eft d'ordinaire.
Il y a lieu de croire que les mauvais
procédés des Prefbytériens d'Ecoffe , & le
ridicule qu'on donnoit à S. Germain aux
foibles reftes de l'Eglife Anglicane , firent
92 MERCURE DE FRANCE.
impreffion fur fon efprit . En paffant d'une
religion à l'autre , il eft naturel qu'il fût
quelque tems indécis. Il ne tarda pas cependant
à fe déterminer , & les paffions
furent en lui le principal organe de la conviction.
Le Cardinal de Retz en a déterminé
l'inftant critique ; mais il l'a fait
avec d'autant moins de certitude , que le
parti auquel fe rangea le Profélite ne
voulut pas s'en faire honneur. Il fuffit de
dire qu'avant que de monter fur le trône
il avoit fait un choix . La répugnance qu'il
marqua toujours à époufer des Princeffes
Allemandes , les railleries qu'effuyerent
de fa part les Proteftans zélés , fa conduite
dans fes maladies , mille autres circonftances
où fon coeur s'ouvrit malgré lui ,
décélerent fon changement. S'il compofa
en faveur de la caufe qu'il avoit embraffée
les deux écrits qu'on trouva dans fa caffette
, & que fon fucceffeur publia , il eſt
moins furprenant qu'il ait choifi le fujet
qui lui procuroit une douce tranquillité
qu'il ne l'eft que peu difpofé à écrire quoi
que ce foit , il ait pu fe réfoudre à le faire
avec tout l'appareil d'un Cafuifte.
II. Ce qu'on reproche le plus à ce Prince
, c'eft fa profonde diffimulation . Rarement
la nature humaine obferve - t- elle un
jufte milieu . Plus Charles II eut lieu de
A O UST. 1754. 93
fe contraindre , & plus il eft excufable d'en
avoir pouffé l'habitude trop loin. En France
il eut des raifons pour diffimuler des
injures & des mépris : il eut en Angleterre
des raifons pour cacher de même des
reffentimens & des dégoûts . Un Roi fur le
trône a d'auffi violentes tentations de fe
déguifer qu'un Monarque en exil. Ses excès
dans cet art le lui rendirent inutile.
Son vifage trahit fouvent les fecrets de
fon coeur , & l'on en croyoit fes yeux plutôt
que fa bouche. Tout le monde eut été
fur fes gardes , fi comme le dit ingénieuſement
notre Auteur , la bonne opinion
que les hommes ont d'eux-mêmes n'entretenoit
la focieté.
III. Les amours de ce Roi furent les
efforts du tempérament. Il préféra les conquêtes
durables . Il céda à l'influence , dirai
-je , ou à l'importunité de ſes maîtreſſes,
choifit par leurs yeux , pouvant le faire par
les fiens , & ne fe vengea de leur inconftance
qu'en l'imitant lui-même.Une paffion
réelle ne pardonne point l'ombre d'une
infidélité. La nature plus traitable fuggere
qu'un rival n'enleve que le coeur , & qu'il
laiffe tout le reſte .
Dans les dernieres années de fa vie ,
Charles n'eut plus d'inclinations , mais fes
liens étoient devenus trop forts pour les
94 MERCURE DE FRANCE.
rompre. Un homme qui a beaucoup de
fecrets , doit des ménagemens extrêmes à
qui il les a confiés . La chambre des maîtreffes
de Charles étoit véritablement celle
du cabinet , & il en agiffoit dans fes confeils
comme dans fes repas ; il paroiffoit en
public à la table de la Reine , & foupoit
dans l'appartement dérobé .
IV. Les Miniftres de ce Prince n'étoient
pas mieux traités que fes maîtreffes
. Il s'en
fervoit fans les aimer , & ne fe livroit pas
plus à eux qu'ils ne s'attachoient
à lui. Šes
récompenfes
n'étoient
abondantes
qu'à
mefure que les chofes qu'il exigeoit étoient déraisonnables
, & il fe fouvenoit
du
moins des fautes autant que des fervices .
L'empire
paffager que quelques
perfonnes
purent avoir fur lui fut dû à fa molleffe , & pour éviter l'embarras
il fouffrit d'être
éclipfé. Son frere fut fon Miniftre , & il
fut jaloux de fon frere. En l'élevant
il aimoit
à le voir déprimé . Le Duc d'Yorck
regnoit au Confeil , & on le jugeoit au
petit fouper. La difpofition
du Monarque
à écouter les rapports
tenoit fes Confeillers
dans la crainte. Jamais il ne fe fia affez
à un homme
ou à un parti pour n'avoir
pour lui rien de caché ; & fi par cette dé- fiance il fe vit moins bien fervi , peut- être
fut-il moins expofé à être trompé. Le ConA
O UST. 1754. 95
feil , le cabinet & la ruelle avoient des
Miniftres particuliers ; mais le dernier appel
étoit à la ruelle . Le Roi vouloit qu'on
lui déguifât les affaires comme les remedes,
fous une enveloppe agréable ; ſes plus
graves Miniftres s'accommodoient à fon
humeur , & devenoient pour lui plaire les
plus groffiers bouffons.
V. L'efprit de ce Prince confiftoit principalement
dans fa fagacité à faifir les ridicules
. Il oublioit en raillant les égards
d'un homme poli , & aimoit à parler plus
que le jugement n'eût dû le lui permettre.
La nature de fes goûts fe manifeftoit dans
fes converfations , & il fit à la fin par
coutume ce qu'il avoit d'abord fait par
choix . Sa maniere de conter étoit agréable
, mais il abufoit de fa facilité . Il aimoit
les gens d'efprit , & fouffroit volontiers
ceux qui en manquoient. Son affabilité
fut un effet de l'art autant que de la
nature ; mais l'habitude la lui rendit naturelle
, fans y joindre la fincérité qui la
lui auroit rendue plus utile.
VI. Le goût de Charles II pour la
Méchanique , le porta à cultiver l'étude de
la marine , des fortifications , & c. Il auroit
pû ſe fixer aux affaires , s'il s'étoit moins
livré aux plaifirs . La chaîne de fa mémoire
furpaffoit celle de fes penfées. L'âge rendit
1 96 MERCURE DE FRANCE .
le Prince économe de fon tems. Il avoit
ſes heures pour fes affaires , pour fes exercices
& pour fes plaifirs . Souvent il agiffoit
comme particulier contre fes intérêts
en qualité de Roi , & il partageoit avec
ceux qui s'engraiffoient à fes dépens. Il
ne fut ni avare ni libéral : il n'acquit
point pour s'enrichir , ni ne donna pour
obliger. L'amour du repos , le foin de fa
fanté , devinrent, fes paffions favorites ;
mais il ne choifit pas toujours la meilleure
voye pour les conferver. En un mot , ce
Prince eut plus de talens que de vertus
& dut plus à la nature qu'à la lecture ou à
la réflexion .
>
Telle est l'idée que Mylord Halifax nous
donne de fon maître ; mais ce maître fut
fon ami , & après l'avoir peint , il s'attache
dans fa concluſion à adoucir les traits
trop forts de fon pinceau. Comme Prince ,
dit-il , & comme Prince malheureux
Charles mérita l'indulgence de tout homme
qui a des fentimens. Il ne fut ni aigri
par fes revers , ni enflé par fa profpérité.
Si tous ceux qui eurent fes foibleffes
pleuroient fur fon tombeau , il n'y en au
roit point de plus honoré ; & fi ceux – là
feuls qui en font exempts jettoient la
pierre contre lui , la grêle ne feroit pas
abondante. Ce qu'un Philofophe qualifieroit
(
A OUST. 1754. 97
roit d'un nom plus dur , fera par des hommes
plus foibles , appellé douceur de tempérament
& épanchement de bonté. S'il
manqua de fermeté , cherchons- en la caufe
, cherchons - en du moins l'excufe dans
le defir d'être heureux , & de rendre tels
ceux qui l'approchoient. S'il abandonna
fes favoris , étoient - ils dignes qu'il les
foutint ? Quel particulier le blâmeroit d'avoir
connu l'amour ? quel Prince d'avoir
diffimulé ? Il gouverna mal fes fujets ; mais
fes fujets étoient- ils propres à être mieux
gouvernés ? Le fort d'un Roi eft plus digne
de pitié que d'envie , & celui - ci a mérité
qu'on couvrît de fleurs plutôt qu'on
n'aggravât les fautes qu'il a commifes . Que
fa cendre royale repofe donc avec tranquillité
à couvert de reproches cruels , qui
s'ils ne font pas entierement injuftes , font
du moins fort indécens .
Le portrait dont je viens de donner
une idée , ne fait qu'une partie de l'ouvrage
entier. Le refte confifte en maximes
rangées fous trois claffes générales , & divifées
fous plufieurs titres particuliers. Elles
me paroiffent en général renfermer les
mêmes idées qu'on a vues dans le portrait.
C'est un courtisan qui fait la faryre de
fon fiécle , mais qui la fait en badinant .
C'eſt un homme né pour la liberté , qui
E
98 MERCURE DE FRANCE.
décourage ceux qui fe flatent d'en avoir.
C'est enfin un homme d'efprit , qui fent
trop qu'il en a , & qui s'attache plus à exprimer
finement fes penfées , qu'à en avoir
de nouvelles ou de folides. Tâchons de
juftifier ces trois traits par le choix de
quelques - unes des penfées de notre Auteur.
» Dans un âge corrompu , l'entrepriſe
» de régler le monde cauferoit le plus
grand défordre.
ןכ
» Le tems a couvert d'un voile les fau-
» tes des fiécles paffés ; nous y verrions
fans cela les mêmes difformités que nous
» condamnons à préfent .
»
Nos vices & nos vertus s'allient enfem-
» ble , & produifent des enfans qui leur
> reffemblent.
» Ce font les hommes qui font les nerfs
»de la guerre plutôt que l'argent.
" Ni le Roi ni le peuple ne s'accommo-
»deroient à préfent de la conftitution originale
fans aucune variation.
»
» La prérogative des Rois doit être auffi
» claire
que l'obéiffance des peuples .
» Cette prérogative eft un dépôt.
» La raifon de toute loi eft la que VO-
» lonté d'aucun homme ne foit une loi.
» Le pouvoir qui pourroit détruire tou-
» tes les loix , ne peut avoir été établi par
», elles.
A O UST. 1754. 99
» Le Prince qui perd fon peuple , perd
» ce qu'il ne peut plus gagner.
33
» Si un homme feul avoit le pouvoir de
fe faire juſtice d'un dépofitaire infidele ,
» il ne manqueroit pas de le faire. Cette
» penſée bien digérée préviendroit en
grande partie l'invafion des libertés .
"
» Si les enfans choififfoient un maître
» d'école , ce feroit celui qui ne les châtie-
»roit point ; il en feroit de même ſi les
>> Courtifans choififfoient un Miniſtre ..
» Ils demanderoient un grand nombre
» de jours de fêtes , rejetteroient les verges
, & voudroient qu'on leur permit de
» voler les vergers . Il n'y a qu'à faire le
» parallele.
20
» Un homme qui a la patience d'aller
» pas à pas , en féduira un beaucoup plus
fage que lui .
33
» Le peuple ne croiroit point du tout en
» Dieu , fi on ne lui permettoit d'y croire
» mal.
193
1
» Ceux qui fe difent de la maifon du
Tout- puiflant , devroient montrer par
» leur vie qu'il a une famille bien réglée .
» Les difputes de la plupart des hommes
fur la religion , reffemblent aux querel-
» les de deux rivaux pour une Dame , dont
» ni l'un ni l'autre ne fe foucie.
» Un vieillard qui connoît le monde ,
E ij
roo MERCURE DE FRANCE .

4
» fent qu'il en eft connu , & cette penfée
» le rend réfervé .
» C'eſt une grande arrogance à un hom-
» me de s'enyvrer , parce qu'il fe montre
» fans mafque.
»Un homme a trop peu de feu , d'efprit
» ou de courage , s'il n'en a pas quelque-
» fois plus qu'il ne devroit.
» Le bruit d'une grille qu'on gratte , n'eſt
» pas plus défagréable que le jeu de mots
» pour un homme de bon fens.
» L'homme qui emprunte ſes opinions ,
» ne paye jamais fes dettes .
» On n'eft fauvé dans ce monde que par
» le manque de foi.
Ces deux dernieres maximes fuffifent
pour juger combien l'illuftre Auteur avoit
profité de celle qui les précéde .
Le mot de l'Enigme du Mercure de Juillet
eft Escalier. Celui du Logogryphe eſt
Thermometre, dans lequel on trouve réméré,
therme , or , mort , remore , météore , théorême
, homme , tertre , Romé , Morée , motet
, Hero , terre , orme , rôt , & > tremor ,
-temere , morte.
AO UST. 1754. ΤΟΙ
***************
ENIGMES EN VAUDEVILLES.
Air : A notre bonheur l'Amour préfide.
ON me donne pour fceptre à l'enfance ,
J'appaife fes cris dans le berceau ;
J'amufe , j'occupe l'indolence ;
De l'air je tiens mon droit le plus beau ;
Chaffeur & berger , le larron même
Dans leur crainte extrême
M'employent fouvent ;
Parmi les roſeaux l'on croit m'entendre ;
C'eft à moi de prendre
Des leçons du vent
Air : Cet oracle eft plusfür , &c.
De Melpomene & de Thalie
Je fuis l'effroi , l'ignominie :
Mes fons impérieux ébranlent leurs états :
Du goût quand j'y prends la défenſe,
Adieu l'Acteur & ſa conftance ;
Mon oracle eft plus fûr que celui de Calchas.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE
Air du Menuet d'Exaudet.
A
U vieux tems
Où contens
Ves bons
peres
>
Des toifons de leurs brebis
Se formoient des habits
Que leur filoient vos meres
A mon ton
Ofoit-on
Rendre hommage ?
Je n'avois pas un autel ;
L'âge d'or , pour moi quel
Sot âge !
Les befoins & l'induftrie ,
Le goût , même le génie
. En naiffant ,
Chez le Grand
Me placerent ;
La bruyante vanité ,
Et la frivolité
M'aiderent.
Le nouveau
Toujours beau
M'intéreffe ;
Un petit Rhinoceros
Fait Iris à Paphos
A O UST.
103 1754.
Par inpromptu , Déeffe.
De la Cour
Droit je cours
A la ville ,
De là , craignant d'y vieillir ,
En province inourir
Tranquille.
Par une fociété de Dames ,
de Laval au Maine.
LOGOGRYPHE .
LAfureur des humains a caufé ma naiſſance ,
Et certains animaux aidoient à mon enfance :
De leur dépouille on me forma long - tems.
Mais bientôt l'induſtrie animant la prudence ,
Vint reformer mes defcendans.
La vanité nous fit une parure ;
Lors fur ma forme & ma figure
On décida du mérite des gens.
Un Dieu m'a fait ; & même une Déeffe
Des humains me fit la terreur ,´
En m'habillant. Depuis par la nobleffe
Je fuis pris à titre d'honneur ,
Qui des
rangs différens peut défigner l'efpece .
Mon ufage jadis étoit d'un grand fecours ;
Des malheureux mortels je défendois les jours.
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
A préſent à ma réſiſtance
Vainement auroit- on recours ;
Auffi m'a- t-on négligé pour toujours.
Des fervices fouvent telle eft la récompenfe.
De huit lettres je fuis ; & fi tu me fépares ,
Tu trouveras par ta divifion
Trois inftrumens , un fleuve du Ténares ,
Un fupplice , une paffion ,
Ce qu'à regret l'écolier montre au maître
Pour fouffrir la correction .
Ce qu'un esclave à la fois ne peut être…,
Une parure au col , un animal cornu ,
La femelle d'un pied fendu ,
Une ville de Normandie ,
Ce que la nuit ne peut fouffrir ,
Et qui n'eft pas fait pour dormir ;
Du corps la plus noble partie ,
Un Evangélifte , un métal , -
Une couleur , plus un ton mufical ,
Ce qu'un Mouffe avec art fçait replier & tendre .
Un crime pour lequel un coupable on fait pendre
Une Mufe , une plante , un poids.
Un infecte rempant qui loge dans le bois ,
Ce que fouvent demande un hydropique ,
Une figure en tout géométrique ,
Qu'à l'élipfe on compare peu ;
Ce qu'après la poudre on applique
Lorſque l'on charge un arme à feu ;
Le pere de Saturné , & le fruit pacifique..
4
AOUS T. 1754. 10S
Enfin ce que je brûle , en t'écrivant , Lecteur ....
Bon foir. Adieu , de tout mon coeur.
Par M. G. L. K. n. r.
NOUVELLES
L
LITTERAIRES.
A vérité de l'Hiftoire de l'Eglife de
Saint Omer,& fon antériorité fur l'Abbaye
de S. Bertin , ou réfutation de la differtation
hiſtorique & critique fur l'origine
& l'ancienneté de l'Abbaye de S. Bertin
, &c. imprimé par ordre de M. l'Evêque
& du Chapitre de l'Eglife de Saint
Ömer. A Paris , chez le Breton , rue de la
Harpe , 1754 , in-4° . 1. vol .
II parut en 1739 une differtation hiſtorique
& critique fur l'origine & l'ancienneté
de l'Abbaye de S. Bertin & fur la fupériorité
qu'elle avoit autrefois fur l'Eglife
de Saint Omer. L'ouvrage qu'on y oppofe
aujourd'hui , nous a paru plein de recherches
, de très-bonnes difcuffions , & d'une
logique à laquelle il ne fera pas aifé de
répondre.
TRAITE' phyfique & hiftorique de
l'Aurore boréale ; par M. de Mairan . Seconde
édition , revûe & augmentée de plu-
E v
106 MERCURE DE FRANCE .
fieurs éclairciffemens. A Paris , de l'Imprimerie
royale , 1754. in- 4° . 1. vol.
L'ouvrage célébre dont nous annonçons
une nouvelle édition , eft rempli de ces
recherches profondes , de ces obſervations
fûres , de cette Logique exacte,, de ces
difcuffions pleines de fagacité , de cet ordre
, de cette méthode , de cette élégance
qui caracteriſent le grand Phyficien qui en
eft l'Auteur. Les éclairciffemens qu'il a
ajouté à fon traité , & qui en forment
prefque la moitié , rendront curieuſe &
précieuſe la nouvelle édition.
OBSERVATIONS fur l'Hiftoire naturelle
, dédiées à Mgr le Garde des Sceaux ,
Miniftre d'Etat , Controlleur général des
Finances. Par M. Gautier , de l'Académie
des Sciences & Belles Lettres de Dijon , &
Penfionnaire de Sa Majefté. Tome premier,
contenant la Zoozénéfie , année 1753. A
Paris , chez De Laguette , rue S. Jacques .
1754. in-12 . 1. vol.
LE Chrétien fidele à fa vocation , ou
réflexions fur les principaux devoirs du
Chrétien , diftribuées pour chaque jour du
mhois , & utiles pour les retraites . Avec le
tableau d'un vrai Chrétien , compofé de
paffages choifis des SS. Docteurs de l'EAOUST.
1754.
107
glife. A Paris , chez Lottin , rue S. Jacques,
1754. in- 16 . 1. vol.
Ce livre plein d'onction , & dans les bons
principes , ne peut manquer de réuffir .
DICTIONNAIRE apoftolique à l'ufage
de MM. les Curés des villes & de la
campagne , & de tous ceux qui fe deftinent
à la chaire . Par le P. Hyacinthe de
Montargon , &c . Tome fixiéme . A Paris ,
chez Auguſtin- Martin Lottin , rue S. Jacques
, 1754.
Cet ouvrage qui fe trouvoit chez plufieurs
Libraires , ne fe vend actuellement
que chez Lottin , qui en a acquis le privilege.
Le volume que nous annonçons , eft
le dernier de la morale. Les fix volumes
fuivans comprendront les Myfteres , Panegyriques
, Fêtes de la Vierge , Homélies
de Carême , quelques fujets particuliers.
Le treiziéme formera la table générale .
Chaque volume fe vend féparement 5 liv .
4 fols en feuille. Nous répétons avec plaifir
que le Dictionnaire apoftolique a du
fuccès , & qu'il le mérite.
Le même Libraire vend les livres à l'ufage
du Diocèfe de Paris , felon les nou
veaux Miffel & Bréviaire , imprimés depuis
1736. 20
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
LA taille latérale s'exécute- t- elle plus
fûrement & plus facilement avec l'inftrument
connu fous le nom de lithotome caché
? Queſtion medico-chirurgicale propofée
dans les écoles de la Faculté de Médecine
de Paris , le 25 Avril 1754. Par Henri
Jacques Macquart , &c.
L'événement dont nous rendons compte,
prouve la célébrité de la méthode du Frere
Cofme ; & ce que nous allons copier de
M. Macquart montre quelle eft l'opinion
de cet habile Médecin .
La taille confiderée , dit- il , dans toutes:
fes parties , renferme tout l'objet de la
Chirurgie , puifqu'elle embraffe fes trois
fortes d'opérations ; elle divife , elle extrait
, enfin elle réunit & conglutine les
parties féparées. Si le litothome caché remplit
ces trois points d'une maniere fupérieure
, elle mérite la préférence fur les
autres .
Examinons - le d'abord par rapport au
premier point , qui eft la divifion . Dans
la taille il faut divifer certaines parties
mais de façon qu'on ne coupe précisément
que ce qu'il faut couper , & qu'on ne tou
che pas ce qu'on doit refpecter ; mais les
parties qu'on peut couper impunément ,
fe trouvent malheureuſement fi voifines de
celles dont il faut s'éloigner , que l'ArtifA
O UST. 1754. 109
te le plus habile court fouvent rifque de
les offenfer fans le fçavoir ou fans le vouloir
, puifque ce n'eft que par le raiſonnement
qu'on peut déterminer la route que
doit fuivre le fcalpel : voilà les inconvéniens
de l'appareil latéral , de celui -même
qui eft corrigé. Voyons préfentement fi
ces inconvéniens font moindres dans notre
méthode , & peuvent s'éviter plus aifément.
Pour cela mettons fous les yeux la
maniere dont agit l'inftrument que nous
propofons. Mais auparavant il eft à propos
de dire quelque chofe de la fituation
du malade , laquelle nous avons déja indiqué
devoir être parallele à l'horiſon , &
cette fituation pour laquelle nous nous déterminons
, eft fondée fur ce que la veffie
prend & change de figure , fuivant les
différentes pofitions du corps. Lorfque le
tronc eft dans une fituation verticale , la
maffe des inteftins alors chaffe en bas ,
repouffe la veffie dans le fond du petit
baffin : fi elle eft pleine , elle formera audeffus
des os pubis une faillie plus ou
moins confiderable , elle y fouffrira même
un certain étranglement ; fi au contraire
elle eft vuide , elle tombe & s'affaiffe fur
elle-même , forme des ' poches , des rides
& des plis qui ne fe préfentent que trop
fouvent à la tenette ou à l'inftrument. Que
110 MERCURE DE FRANCE .
le corps foit placé horizontalement , la
.veffie moins gênée garde fa place , & occupe
le plus d'efpace qu'elle peut.
Le malade étant affujetti dans la fituation
horizontale , l'inftrument introduit de
là maniere que nous l'avons prefcrit , & placé
comme il faut , fa courbure appuyée
contre les os pubis qu'elle regarde , & fa
convexité ou la partie tranchante tournée
vers le bas de l'incifion extérieure , examinons
avec attention ce qui fe paſſe , &
nous verrons que fous quelque angle qu'on
le tire ouvert de dedans au dehors , il ne
peut couper aucune partie dont la ſection
foit fuivie de quelques dangers. * 1 ° . La
courbure de l'inftrument appliqué contre
les os pubis , comme fur un point d'appui ,
foutient par fon extrêmité faillante &
mouffe le fond de la veffie , dans le cas
où il y auroit rifque que ce fond pût s'avancer
jufques dans le col ; cette même
languette éloigne en même tems le côté
droit de la veffie , qu'elle empêche de fe
jetter fur le côté gauche , & cela d'autant
plus fûrement que la veffie eft dans un
état qui n'eft pas bien éloigné de fa poftion
naturelle : alors la lame s'éloignant
* ' On fent bien qu'il faut avoir égard aux différens
âges.
A O UST. 1754. III

de la gaîne , plus ou moins , felon l'intention
de l'opérateur , va de droite à gauche
où elle ne trouve l'interpofition
d'aucun corps , où elle ne rencontre ni plis
ni rides. Tirée ainfi toute ouverte & felon
la direction de la playe extérieure ,
elle
coupe , non ce qu'elle touche , mais ce
qui lui réfifte ; mais les feules parties qui
offrent une réfiftance fous la proftate , le
col de la veffie & une portion du bulbe de
l'urethre , auffi feront- elles coupées parfaitement.
La proftate étant ainfi coupée net , &
d'abord & fûrement par fa partie intérieure
qui eft celle qui eft la plus dure & qui réſiſte
avec plus de violence , les doigts de la tenerte
trouvent vers la veffie un chemin
par où ils entrent , & d'où ils fortent fans
délabrement. Cette fection nette & parfaite
de la proftate prévient ces phlogofes , ces
fuppurations , tous ces fymptomes dangereux
& fi fouvent mortels qui fuivent les
contufions , ou les dilatations forcées de
ces parties , & c.
Dans une méthode qui ouvre un chemin
tel que celui-là , la feconde partie
de l'opération , ou , ce qui eft la même
chofe , l'extraction de la pierre ne peut
manquer de fe faire heureufement.
Il ne nous reste plus qu'à examiner
112 MERCURE DE FRANCE.
notre opération dans la troifiéme partie ,
qui eft la fynthèſe , ou la guérifon de la
playe. Pour amener ces fortes de playes
à cicatrice , on a coutume d'y appliquer
des plumaceaux chargés de baume , d'onguent
, & d'autres drogues , par lesquels
on veut exciter la fuppuration ; de plus
on a foin de lier la playe avec des bandes
qui doivent contenir tout cet appareil.
Nous banniffons féverement de notre méthode
ce traitement ordinaire ; notre ,
playe fimple & fans contufion doit être
abandonnée à elle-même : * l'urine & les
corps étrangers qui pourroient être dans
la veffie , doivent s'échapper par la playe ,
fans que rien les retiennent ou les faffent
féjourner les bandes , les emplâtres , &
tout cet attirail nuifible les retiendroient ,
& exciteroient infailliblement au dedans
* M. Rawet , avant lui le F. Jacques , fe conduifoient
de même après l'opération , ils abandonnoient
la playe à elle-même fans y rien mettre
deffus : mais ni l'un ni l'autre n'ont dit ni enfeigné
pourquoi ils en ufoient ainfi . L'Auteur de la nouvelle
méthode eft réellement le premier qui ait
appris & montré que dans le cas préfent , non
feulement les panfemens étoient inutiles , mais
qu'ils étoient dangereux ; & cette omiffion de
panfemens fait une partie de l'effence de fa méthode.
Les panfemens font-ils bien néceffaires.
dans les méthodes ordinaires ?
A O UST. 1754. 113
& au dehors de la playe ces accidens fi
communs & fi ordinaires aux opérations
de la taille , & dont on doit fouvent encore
plus accufer le traitement que la
manoeuvre de l'opération .
L'opération faite , nous remettons
promptement le malade dans un lit bien
chaud , dans lequel on a mis une alaiſe
pour recevoir le fang & les excrémens ;
nous avons foin de lui faire tenir les genoux
approchés pendant tout le tems de la
curation ; on lui fait prendre d'abord beaucoup
d'eau tiéde ; enfuite on lui donne des
boiffons adouciffantes , comme l'eau de
veau ou l'eau de poulet. La guériſon ſe fait
ainfi promptement , en plus ou en moins
de tems , felon la grandeur de l'incifion ,
de l'âge , & le tempérament du malade .
Tout ce que nous avons dit jufqu'ici ,
pourroit être regardé comme de fimples
conjectures , fi nous nous difpenfions de
l'appuyer de preuves convaincantes. Mais
les expériences font les feules qu'on ne
peut recufer , & qui décident fouverainement
en médecine ; & c'eft auffi à l'expérience
que nous en appellons . Qu'on porte
notre inftrument fur un cadavre , dans la
veffie duquel on aura mis une pierre , on
verra que par le chemin qu'on le fera fait
fuivant notre méthode , on entrera fans
114 MERCURE DE FRANCE .
peine dans la veffie , & qu'on retirera fans
déchirement & fans violence les corps
étrangers . Qu'on répéte les expériences &
qu'on diffeque enfuite les parties
éprouvera que ce font conftamment les
mêmes que l'on bleffe , & qu'on ne touche
qu'à celles dont les playes font fans aucun
danger.
, on
Nous pourrions nous citer nous- mêmes
pour ces épreuves faites fur des cadavres ,
mais nous renvoyons à des Chirurgiens
habiles & fans partialité , qui les ont répétées
fur plus de deux cens cadavres ; ils
ont obfervé conftamment que l'inftrument
ne coupoit que la proftate , le col de la
veffie , une portion du bulbe & une petite
branche d'artere , dont la ſection n'entraîne
aucune fuite fâcheufe. Jamais , quoiqu'ils
ayent fait , l'inftrument n'a publeffer
, ni le fond de la veffie , ni les ureteres
, & c.
Mais pourquoi nous arrêter aujourd'hui
à des expériences fur des cadavres , qui ne
nous donnent après tout que de fortes probabilités
, lorfque nous pouvons interroger
des perfonnes qui fourniffent des démonftrations
les plus évidentes ? Plus de cent
taillés avec le nouvel inftrument atteftent
que la nouvelle méthode guérit fûrement &
parfaitement. Si de ceux qui ont fouffert
A O UST. 1754. 115
cette opération il en eft mort quelquesuns
, qu'on les compare d'abord avec ceux
qui feroient morts à tous avoient paffé par
la méthode ordinaire , & on verra que le
nombre des guéris eft bien fupérieur à celui
qu'on en auroit eu .
à
Mais de plus il eft important de confiderer
que ceux qui ont péri , étoient des
fujets exténués dans le marafme , que l'opérateur
avoit taillés comme malgré lui , & ils
font morts de phthifie , d'hydropifie , &
d'autres maladies abfolument étrangeres
l'opération , ainſi qu'il eft amplement prouvé
par des preuves juridiques. * L'ouverture
des cadavres , ni aucun accident , n'a
pu jufqu'ici charger en rien la méthode ;
& tous les taillés qui exiftent ne fe plaignent
d'aucunes de ces incommodités qui
fuivent fouvent les autres méthodes d'opérer
.
Voilà donc la Lithotomie , cette opération
fi douteuse & fi cruelle , amenée au point
où elle s'exécute dans toutes fes parties ,
furement , promptement ; fi l'on ne peut pas
dire agréablement , on peut du moins affurer
qu'elle caufe beaucoup moins de douleur.
Bien plus , elle eft à la portée de pref-
* Voyez le Recueil des piéces importantes fur
Popération de la taille faite par le lithotome caché.
Deux volumes in- 12 , chez d'Houry fils.
116 MERCURE DE FRANCE.
que tous les Chirurgiens. La plus grande
partie d'entr'eux peuvent la pratiquer
avec des fuccès auffi complets que les plus
grands Maîtres , puifqu'elle ne peut manquer
d'être bien faite dès qu'on aura placé
l'inftrument comme il convient ; ce qui
n'exige qu'une adreſſe ordinaire.
Plufieurs Chirurgiens ont déja reconnu
ces avantages ; ils fe font pourvûs du
nouvel inftrument , & ils n'ont pas rougi
de s'inftruire auprès de l'Auteur même ,
qui s'eft fait un plaifir de leur donner tous
les éclairciffemens néceffaires. Pouvoientils
en effet ne pas trouver ces reffources &
cette fatisfaction dans un homme , qui fans
autre vûte que celle de l'utilité publique ,
confacre toute fon adreffe & tous fes talens
au foulagement de l'humanité ?
DICTIONNAIRE portatif des Théâtres,
contenant l'origine des différens Théâtres
de Paris ; le nom de toutes les piéces
qui y ont été repréſentées depuis leur établiffement
, & des piéces jouées en province
, ou qui ont fimplement paru par la voie
de l'impreffion depuis plus de trois fiécles ;
avec des anecdotes & des remarques fur la
plûpart ; le nom & les particularités inté-
* Voyez la lifte qui fe trouve dans le fecond
volume du Récueil ci-deffus.
A O UST. 1754. 117
reffantes de la vie des Auteurs , Muficiens
& Acteurs ; avec le catalogue de leurs ouvrages
, & l'expofé de leurs talens : une
chronologie des Auteurs , des Muficiens &
des Opéra ; avec une chronologie des piéces
qui ont paru depuis vingt - cinq ans.
A Paris , chez C. A. Jombert , Imprimeur-
Libraire du Roi en fon Artillerie , rue
Dauphine , à l'Image Notre- Dame . I vol.
in- 8 °. 1754. Prix 5 liv. relié.
LES Echappemens à repos comparés
aux échappemens à recul ; avec un mémoire
fur une montre de nouvelle conftruction
, & c. fuivi de quelques réflexions
fur l'état préfent de l'horlogerie , fur la police
des Maîtres Horlogers de Paris , & fur
la nature de leurs ftatuts . Par Jean Jodin ,
Horloger à Saint Germain en Laye. A Paris
, chez le même , 1754. in- 12 .
NOUVELLE édition des Fables de la Fontaine.
Cette édition fera en quatre volumes
in-folio , & ornée de 276 planches de
la même grandeur.
M. Oudry , Peintre du Roi , & Profeffeur
de l'Académie royale de Peinture , en
a compofé les deffeins. Quelques uns font
gravés par M. Cochin le fils , de l'Académie
royale de Peinture , & Garde des deffeins
du Roi , les autres fous fa direction
118 MERCURE DE FRANCE.
par les plus habiles Artiftes. Lenom de ces
deux hommes illuftres qui viennent d'être
cités , fuffit
pour leur éloge & pour celui
de l'ouvrage.
Tout devoit , fans doute , concourir
pour le porter à fa plus grande perfection ;
caracteres , papier , impreffion de planches
, fleurons , culs de lampe : auſſi n'a- ton
rien épargné , ni pour les foins , ni
pour la dépenfe. Les éditeurs , féduits uniquement
par leur goût pour les Arts &
pour les Lettres , contens de retirer leurs
avances , n'ont eu pour objet que la gloire
de la nation.
Le premier volume paroîtra au mois de
Novembre prochain ; la moitié des planches
qui compofent le fecond eft déja gravée
, il fuivra de près le premier : le troifiéme
& le quatriéme feront délivrés avant
Pâques 1756.
Pour fatisfaire le Public , on a fait imprimer
cet ouvrage fur différentes grandeurs
de papier. Le prix de chaque volume
en feuilles , tiré fur le papier ordinaire
, eft fixé à 75 livres ; celui des volumes
tirés fur le grand raifin , à 87 livres ; &
celui des volumes tirés encore fur de plus
grand papier , à 100 livres.
Quoique le fuccès d'une entrepriſe auffi
confidérable ne dût jamais dépendre du ſeA
O UST. 1754. 119
cours de la foufcription , & que tous les
arrangemens fuffent pris en conféquence
tant de perfonnes ont paru défirer d'avoir ,
pour ainfi dire , quelque part à l'ouvrage ,
& de s'en affurer la poffeffion d'avance
qu'on s'eft déterminé à délivrer des foufcriptions
; mais elles n'auront lieu que lorfque
le premier volume fera prêt d'être mis
en vente , & que les Curieux auront pû
s'allurer du mérite de l'exécution .
On moderera en faveur des Soufcrivans
le prix total de l'ouvrage : on s'engage auffi
à fournir à ceux qui le defireront , fur
leur récépiffé , les planches à mesure qu'elles
feront finies & tirées. Ce détail donnera
des foins ; mais les Editeurs fe prêteront
volontiers à l'impatience que fouvent
ils ont reffentie eux-mêmes dans des occafions
pareilles , & qui eft commune à tous
les Amateurs , toujours avides de jouir &
de
comparer.
Prix de la foufcription en feuilles .
1. En recevant le 1er vol .
2º. En recevant le z
3º. En recevant le 3
Papier Grand Tr. gr.
ordinaire. raifin. papier.
72 l. 84 1. 96 l.
60 72
vol. 48
vol. 48
54 60
°. En recevant le
4
vol. 48 5454 60
2216.252.288.
120 MERCURE DE FRANCE.
On ne tirera qu'un petit nombre d'exemplaires
, & il n'y en aura que cent en
grand raiſin , ainſi qu'en grand papier. "
LETTRE fur les Ephemerides Cofmographiques.
J'
E reconnois , Monfieur , l'homme d'efprit
dans votre analyſe de mes éphémerides
de 1754 ( Journal des Sçavans de
Mai ) ; c'eft aux Théologiens qui connoî
tront ma théorie du monde & de la terre ,
de fe déclarer , fans que je les en follicite
plus que les Phyficiens : un Prédicateur
inftruit & exhorte fes auditeurs , fans recueillir
leurs avis fur fon fermon ; un Académicien
ou un Aftronome lit fon mémoire
, & un Journaliſte publie fon extrait fans
autre embarras : c'eft ma réponſe à l'invitation
que vous me faites ; je me flate d'avoir
plus qu'indiqué ce qu'il y de dangereux
en divers écrits récents où des textes
facrés font contredits , & j'exhorte tout
Phyficien & Théologien à produire des
objections valables contre le fyftême moderne
( publié chez Jombert ) , dont mes lettres
fur la Cofmographie font des préliminaires
, & que mon explication du flux &
reflux & mes éphémerides développent
fans pointiller fur des queftions de pure
poffibilité.
Je
AOUST. 1754. 121
Je me garderai toujours d'en agiter ,
malgré les reproches dont vous avez daigné
parler , que me fait un auteur qui n'ignore
pas que j'écris afin de fervir la religion
, en oppofant une phyfique perfectionnée
à une faufle phyfique , vraie cauſe ,
après le libertinage , de l'irréligion. L'aprobation
de l'illuftre ex- Sindic de la Faculté
de Théologie de Paris , d'un célébre Lecteur
royal , & de plufieurs Sçavans , m'eſt
garant , avec ma façon de penfer accréditée
par mes découvertes , que j'ai dû puifer
mes lumieres fur le plan de l'univers , &
fur fon explication phyfique extenfible à
tout phénomene , dans des textes divins ,
dans les expériences , les obfervations , les
tables , les regles & cartes aftronomiques ,
& dans les mémoires académiques. Ainfi
perfonne , j'ofe l'efperer , ne pourra déprimer
ma doctrine qu'en la déguifant , ni
faire valoir contre elle aucune de ces objections
fi plaufibles contre les hypothèſes
cofmographiques & phyfiques que je rejette.
Si de telles difficultés étoient applicables
à mes principes fur le plan & le méchaniſme
de l'univers , fur l'électricité , la defélectricité
& la compreffion qui détermine
la pefanteur avec la matérialité , fur les
phénomenes de la marée & de l'aiman
F
122 MERCURE DE FRANCE.
fur l'ame des bêtes , l'action de l'ame & du
corps , les idées humaines , les molecules
organiques , fur la vraye figure de la terre
en cylindroïde arrondi par fes bafes , & la
caufe identique de fes trois lents mouvemens
, de fon illumination , de fon ombre
, de fa fraicheur , & de fa chaleur , gra
duellement différentes en diverfes contrées
, à proportion qu'elles font plus ou
moins près de l'équateur , quoiqu'au folftice
d'été le foleil en foit plus éloigné que
des voifines du pôle , de tout le finus de
leur latitude ; les Journaliſtes feroient bien
de ne pas mênie indiquer , comme vous en
avez eu l'attention , les titres du moins des
articles traités dans mes éphémerides .
6
Mais quand j'enfeigne clairement que
la même caufe qui opere fur un thermometre
, un baronietre , un aiman , ou qui
excite la lumiere , la chaleur , les couleurs
, la tranfparence , l'électricité , le
magnetifine , agit fur l'éther intermoyen de
tout aftre , & par l'éther fur fon atmoſphere
; & par l'air qui compofe la terreftre ,
fur l'eau , fur tout autre élément , fur les
corps , fur les fluides & folides , de forte
que les divers dégrés de chaleur , ou de
froid en tout canton , felon les faifons &
les vents , ou l'inégale durée des jours &
des nuits , s'expliquent ainfi naturellement ;
C
A O UST. 1754. 123
je m'écrie , jufques à quand les Livres périodiques
prôneront- ils des fyftêmes fi bornés
, dont le fondement fragile eft une vague
hypothèſe aftronomique , qui cachant
ou déguifant les phénomenes , & en expliquant
peu , refte inexpliquable phyſiquement
& méchaniquement , malgré tant
de fictions auxiliaires & variables pour chaque
objection neuve ou jufqu'à quand
feront - ils moins connoître un plan détaillé
de l'univers , qui rend raifon méthodiquement
au coup d'oeil , des configurations
fucceffives , diurnes & horaires du foleil
& des planetes , vis - à- vis les arcs de l'écliptique
& du firmament , prévus par le
calcul , annoncés dans les éphémerides en
chiffres , & repréfentés dans mes éphémerides
en planches , que M. le Rouge vient
d'illuftrer d'une table très- curieufe .
Qu'importe pour l'origine fimultanée du
mouvement avec le tems , l'efpace & la
matiere qu'indiquent les premiers verfers
de la Genefe , que les eaux ayent pû refter
en repos quelques inftans ? le mouvement
auroit-il précédé le tems , l'efpace & toute
matiere auroit- il précxifté pour de
efprits , comme les Anges , en ce fens qu'ils
changeroient d'orientation mutuelle ? du
moins ce mouvement n'étoit pas communicable
. Ces mots fpiritus Dei ferebatur,
purs
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
fuper aquas , un fouffle divin agitoit les
eaux créées récemment & fubitement
prouvent la coexiſtence du mouvement furnaturel
, qui juſqu'à la création peu tardive
de la lumiere , dût empêcher leur inertie
& congélation , non leurs ténebres . Je
le foutiens d'après ce texte facré , loin de
contefter qu'elles puffent y être naturellement
, comme toute matiere jufqu'alors
produite , enſemble ou féparément , fi vous
voulez : c'eft expofer qu'originairement
Dieu créa le ciel & la terre , c'est -à- dire
leur matiere , felon mon opinion empruntée
de plufieurs interpretes de la Geneſe ,
la terre étoit informe , déferte & vuide
,, comme dénuée de tous les corps que
fa maffe renferma quelques jours après ;
que ce cahos d'élémens fut les premiers
inftans dans les ténébres & la congélation ,
excepté les eaux qu'une agitation divine.
en préferva , non de l'obfcurité , jufqu'à ce
que Dieu créa le même premier jour , l'électre
fubtil & identique élément de la
lumiere , du feu , de la chaleur , de la
fluidité , de la vifion , des couleurs , de
l'électricité & du magnetisme.
que
Expliquant auffi le méchanifme donné
divinement à l'univers , d'après le fens littéral
des textes divins , d'après les apparences
, les obfervations , les regles , les
A O UST. 1754. 125
par
calculs , les cartes & tables d'aftronomie ,
publiées par l'Académie dans fes mémoires
, ou dans la Connoiffance des tems , j'ai
enfeigné que cet arrangement fubfifte par
le mouvement qu'excite , gradue & perpétue
la compreffion univerfelle , modifiée
l'électrifation & la defélectrifation des
aftres ; mais il auroit pû être rendu fort différent
, quoiqu'il ne le foit pas certainement
: le plan qui le repréfente fidelement
manifeftant avec la caufe de toute apparente
configuration ou révolution combinée
du foleil & des planetes vis- à- vis les
points du ciel , & pour le tems où elle eft
prévûe par le calcul , que leur cours dépend
en tous fes arcs & rapports , de l'annuel
du foleil.
Le grand Caffini n'a affirmé que comme
apparent ce mouvement réel , dont la repréſentation
forme dans les mémoires de
l'Académie pour 1709 , le plus illuftre monument
d'Aftronomie . N'ayant connu que
la pofition reſpective de la terre & fon
mouvement rotatoire , non le progreffif &
regreffif ; la détermination de l'un & de
l'autre , en quoi confifte ma découverte ,
étoit néceffaire pour ériger fes cartes &
celles de Kepler en plan de l'univers , pour
détacher de l'hypothèſe provifionnelle de
Copernic , & pour démontrer la réalité de
F iij
426 MERCURE DE FRANCE.
ces orbes , qui par cette repréfentation &
ce fupplément effentiel , préfentent en cha
cun de leurs arcs une preuve multipliée
qu'ils font réellement parcourus , à cauſe
de l'électrifation du foleil & des planetes
du côté de leur radiation , & à raiſon de
leur defélectrifation fur l'ether ambiant à
l'oppofé dans leur ombre. Au défaut de la
moindre preuve aftronomique , ou phyfique
, ou theologique du contraire , ne
fuffit
-il par
le contrafte que les fyftêmes de
Copernic , de Tico-Brahé & de Ptolomée
, de Defcartes & de Newton comportent
en ces trois genres des
preuves notoires
de fauffeté & de contradictions avec
leurs propres fictions autant qu'avec les
obfervations ?
: Combien importeroit -il que ce cours
combiné du foleil & des planetes fût objectif
chaque année , fur une carte planifphérique
, qui feroit connoître les apulfes
des étoiles , & leurs rapports fucceffifs avec
ces aftres ? ce qui feroit aifé & utile pour
découvrir les longitudes fur mer ,
moyen des tables propofées au Mercure de
Septembre 1753 , pag. 147 , qui feroient
compofées & publiées d'avance avec la Connoiffance
destems. Par ma théorie , la Géogra
phie & l'Aftronomie nautique peuvent &
doivent être portées à une égale perfection
au
AO UST. 1754. 127
que la Cofmographie. Si je n'en puis faire
la dépenfe , n'étant pas plus mystérieux
qu'intéreffé , mon fecret eft public , graces
au zéle de M. l'Abbé Raynal ; & les Aftronomes
qui voudront fuppléer à cette importante
entreprife , trouveront d'eux -mêmes
ou recevront tous les éclairciffemens
convenables dans mes cartes , mes tables ,
mes ouvrages : c'eſt le propre du vrai de
percer tôt ou tard à travers les ténébres
dont il eft fuppofé couvert , afin de détourner
de s'en inftruire & d'en profiter.
. Contre la vraie figure de la terre en
cylindroide arrondi par fes extrêmités , je
vous prierois d'oppofer , non des affurances
perfonnelles des Geodiftes , de n'avoir
pas facrifié les vrais résultats des dimenfions
par eux trouvées à divers dégrés de
différens méridiens & au pendule fimple
à fecondes , mais des faits à ceux que j'expofe
, des difficultés aux inductions raifonnées
que je tire du niveau des mers , de
l'origine des fontaines , de la vraye caufe
& tendance de la pefanteur en perpendicule
vers l'axe de la terre non vers fon
centre excepté fous la ligne , de la
raifon de tous les dégrés connus de longitude
& de latitude , de la longueur & des
ofcillations diurnes du pendule fimple à
fecondes , à l'équateur , au polaire & à
compa-
Fiij
128 MERCURE DE FRANCE.
}
Paris , & du principe annuellement expo
fé dans la Connoiffance des tems , pag. 193 ,
par ordre de l'Académie , ou dans fon
Hiftoire de 1740 , pag. 72 , ou.pag. 44
de la même Hiſtoire pour 1744. En reconnoiffant
dans mes éphémerides & dans
mon explication du flux & reflux l'exactitude
des opérations geodefiques , j'en infere
& démontre bien mieux que les Geodiftes
ont tiré la conclufion la plus illégitime
, oppofée à ce principe publié chaque
année fous les yeux de l'Académie , qui ne
paroît nulle part l'avoir abandonné , après
l'avoir confacré dans fon Hiftoire & fon
Journal.
Malgré l'affectation de n'avoir pas mefuré
le dégré de longitude au polaire ni à
l'équateur , après avoir trouvé qu'en s'en
éloignant les dégrés des méridiens font à
proportion plus amples , & par tout , que
ceux des paralleles d'un bon tiers au moins ,
quoique la bafe de leur dimenfion ait été
choifie vers le polaire fur un fleuve glacé ,
plaine la plus baffe qui fût trouvable, & plus
diftante en latitude qu'en longitude de la
bafe la plus élevée qui exifte vers l'équateur
& fur la terre ; comment les Géodiftes
en inferent -ils qu'elle foit moins oblongue
par fon axe & fes méridiens que par fon
équateur , où le dégré de latitude eft moins
étendu de quatre cens toifes que vers le
A O UST. 1754.
129
polaire ? loin d'en inférer l'oblongation en
cylindroïde arrondi vers les pôles , felon le
principe académique , & felon les regles
de Géométrie dont ils étoient convenus ,
qu'ils ont facrifié quand leurs opérations
ont démenti l'idée de Newton.
Pourquoi m'avertir des vûes & des procédés
du célébre Archimede , comme fi je
les ignorois? & que ma méthode de convertir
l'aire d'un cercle , d'un triangle
d'un quarré , en l'une ou l'autre de ces figures
, n'eft que par extrême approximation
, l'ayant moi- même déclaré , & auffi
que cette méthode eft pratique , non arith .
métique ni algébrique , mais très-utile pour
divers artifans ? falloit- il donc m'inviter à
déclarer , fi le quarré ou le triangle moyen
proportionnel de celui qui aura été infcrit
& circonfcrit à un cercle donné , eft proportionnel
en ce premier ou fecond ordre ,
quand toute l'opération étant faite avec la
regle & le compas , il eft évident qu'il s'agit
ici de Géométrie purement pratique.
non algébrique ni tranfcendante , où j'ai
dit que la quadrature du cercle & du triangle
, la triangulature du quarré & du cercle
, & la circulature du triangle & du
quarré feront toujours un écueil , du moins
pour les efprits de ma portée ? En me fervant
de votre comparaifon , un Sculpteur
Fv
130 MERCURE DE FRANCE:
qui travaille fur un bloc de marbre , auroitil
à avertir que c'elt afin d'y tracer un
quarré avec les proportions de Géométriepratique
? il me femble entendre demander
quand on paye en efpéces , fi des louis
font des billets.

Devrois je m'abftenir de raifonnemens
& argumens théologiques avec des Phyficiens
, fous prétexte que ces armes employées
contre eux ne les atteignent pas ?
N'étant pas Aftronomes il s'enfuivroit
donc auffi que les inductions tirées de l'Aftronomie
devroient être ufitées contre
leurs préjugés fur l'arrangement de l'univers
, & que je ne devrois pas plus leur
en préfenter le plan que des vérités phyfiques
fondées fur des textes divins autant
que far les expériences ? Ayant le bonheur
d'être Catholique & Eccléfiaftique , me feroit
-il permis , pour des Payens ou de fimples
Chrétiens , fous prétexte de leur ignorance
en Théologie , de contredire , ni
diffimuler des textes facrés fur l'animation
des bêtes , plus que fur la formation & le
cours du foleil ? eft- il convenable d'en laiffer
mépriſer fans réclamation , quand même
, étant payen , un auteur ne publieroit
pas moins fon opinion avec éclat dans un
Etat de la communion romaine ? Seroit- il
fingulier de lui enfeigner , de même qu'aux
lecteurs Catholiques qu'il veut avoir , que
A O UST. 1754 .
les bêtes ont une ame vivante & mouvante
qui exifte par création , & périt à la féparation
du corps par annihilation divine ,
parce qu'il n'auroit pas lû la Genefe , ni les
paffages relatifs de S. Auguftin , de S. Gregoire
le Grand , & c ? c'eft à la Sorbonne
d'en décider.
Difpenfez-moi donc de produire les avis
des Théologiens fur ma doctrine ; car c'eſt
la plus infolite prétention pour s'excufer
de la faire connoître comme la contraire.
Je ne cherche pas à cenfurer , ni contredire
, ni convertir perfonne à mes fentimens
; mais préférant d'inftruire à déclamer
contre les erreurs , je me réduis à développer
les vérités oppofées , comme l'annonce
l'avertiffement en tête de mes dernieres
éphémerides. S'enfuit- il du filence
des Journaux François fur les effets de la
compreffion , de l'électricité & la defélectricité
,,
que ces agens naturels , décelés en
toute expérience fans exception , fatisfont
moins que les tourbillons & les attractions,
chimeres fyftematifées Du moins que
le plan de l'univers foit mis en parallele
avec l'hypothèſe de Copernic, & le fyftême
de la compreffion & de l'électricité avec le
fyftême des attractions & des tourbillons ,
qui loin d'exciter des mouvemens réguliers
, que des prix doubles & triples n'em-
F vj
132 MERCURE DE FRANCE .
pêcheront jamais d'être trouvés tels , les
dérangeroient ; mais moins que ces attractions
, de l'aveu même de Newton , dont on
voudroit vérifier les craintes fimulées par
des inégalités fuppofées , qui prévûes par
des regles certaines , ne font qu'optiques
à caufe de la réalité même du cours épicicloïdal
& en partie rétrograde des planetes
dans ces orbes repréfentés d'avance, d'après
les indications des éphémerides , fur ma
carte du plan de l'univers.
LETTRE à l'Auteur du Mercure fur les
leçons publiques d'Architecture que donne
M. Blondel , Architecte , Profeſſeur
Directeur de l'Ecole des Arts , rue de la
Harpe , à Paris.
Monfieur , fides talens peu communs
uniquement occupés à la perfection
des Arts , à l'utilité & à la gloire de la patrie
, ne fçauroient être trop applaudis par
tout bon citoyen , qui a plus de droit à ces
juftes éloges que M. Blondel ? Non content
d'avoir établi chez lui une école qui eft de-.
venue une pépiniere fertile , qui fournit
à cette capitale , à nos provinces , aux pays
étrangers même , des artiftes éclairés &
habiles ; non content d'avoir accordé gratuitement
dans cette même école , douze
A O UST. 1754. 1331
pour
fa
places annuelles à de jeunes éleves , qui
font moins favorifés de la fortune que des
talens ; non content enfin , pour y entretenir
l'émulation , de diftribuer à fes propres
dépens , toutes les années des prix pour
l'Architecture , le Deffein , les Mathématiques
, M. Blondel a cru que tant de fecours
ne fuffifoient pas pour l'avancement
de fon art , & qu'il étoit néceffaire
perfection & fa fplendeur que les connoiffances
en fuffent plus généralement répandues
, fur tout parmi les perfonnes d'un
certain rang , & il s'eft propofé d'en donner
des leçons publiques mifes à la portée
d'auditeurs de différentes claffes : il a prononcé
à ce fujet le 15 Juin , & fait imprimer
un fort beau Difcours fur la nécessité
de l'étude de l'Architecture , dans lequel il
a prouvé combien il est important pour le progrès
des arts , que les hommes en place en
acquierent les connoiſſances élémentaires , que
les artiftes en approfondiffent la théorie ,
que les artifans s'appliquent aux développemens
du reffort de leur profeffion.
L'Auteur avoue d'abord ( pag 10 & 11 )
avec cette modeftie qui décide le vrai mérite
, qu'ayant commencé en 1743 l'effai
du projet qu'il veut exécuter préfentement
, il n'avoit pas tardé à s'appercevoir
de l'inſuffiſance de fes premieres leçons ;
134 MERCURE DE FRANCE.
» qu'il avoit reconnu que la plus grande
» partie de ceux que leur nailfance con-
" traint à s'appliquer à plufieurs genres d'é-
» tudes , négligeoient abfolument les pre-
» miers principes de l'Architecture ; que
» ceux même qui veulent en faire leur
profeffion , avoient encore befoin qu'on
leur offrit une théorie fuivie , analyti-
»que , & démontrée d'une maniere claire
» & convaincante ; enfin qu'il étoit nécef-
» faire que ceux qui fe vouent par état à
la pratique du bâtiment , trouvaffent dans
» des leçons publiques des principes pro-
» portionnés & conformes à leurs befoins ;
» qu'enfin il avoit été convaincu par cette

expérience qu'il tient d'une longue fuite
» d'études & de réflexions , que ces pre-
» miers cours n'étoient que des leçons dé-
» nuées de démonftrations , qu'une théo-
» rie trop élevée pour des artifans , que
des differtations trop néchaniques pour
des efprits éclairés « . Ainfi pour parler
à chacun le langage qui lui convient , & le
mettre à la portée de tous ces différens éle
ves , il avoit compris qu'il falloit , quoiqu'il
fût question des mêmes préceptes ,
les leur préfenter fous différentes faces
les leur expliquer fous diverfes formes , &
qu'il falloit par conféquent les diftribuer
en un certain nombre de leçons différen
A O UST. 1754 135
"
"
"
tes. Dans cette vûe il en a inftitué trois ;
le premier qu'il appelle élémentaire , » fera
fpéculatif , & ne regardera que les per-
»fonnes qui n'ont befoin d'acquerir les
principes de cet art que par induction ;
»fon objet fera de multiplier les connoif-
» fances , d'éclairer le goût , de guider le
jugement de ceux qui , par leur naiffan-
»ce , doivent un jour exercer les premiers
emplois de l'Etat , & qui ne doivent pas
ignorer les principaux élémens d'un art
fur lequel ils auront fouvent des choix
» à faire , des décifions à donner , & des
» exemples à laiffer à la poftérité. Le deu-
» xiéme , intitulé Cours de théorie , fera
deftiné non feulement pour ceux qui font
leur objet de l'Architecture , mais encore
pour les Peintres , Sculpteurs , Graveurs &
autres artistes qui peuvent tirer de grands
avantages de la connoiffance des regles &
des principes de l'Architecture. Le troifiéme
, fous le nom de Cours de pratique , fera
confacré à ceux qui fe bornent à la conftruction
des bâtimens.
La néceffité & les avantages de ces trois
cours font naturellement la divifion du
Difcours , dont la premiere partie , comme
la plus neuve à traiter , la plus néceffaire
à développer , devient la plus inté
reffante ; & comme la plus importante à
136 MERCURE DE FRANCE.
perfuader , la plus fertile en conféquences
, devient la plus éloquente & la plus
brillante. En effet l'orateur y fait voir avec
force & précision à quels dangers l'Architecture
eit exposée par le peu d'expérience
des gens en place , & quels avantages un
Miniftre d'Etat , un Gouverneur , un Intendant
de Province , un Prélat , les premiers
Magiftrats d'une ville , qui ont quelque
connoiffance de cet art , peuvent lui
procurer ; quelle utilité ils en peuvent retirer
pour leur propre gloire , pour celle
de leur patrie , & pour leur commodité
même ; il fait voir que , fans une notion
des principes de l'Architecture , on voyafans
fruit , on paffe dans les rues , on
entre dans un jardin fans être frappé des
beautés qui s'y rencontrent , fans les fentir
, & les apprécier ; qu'au fpectacle même
on ne peut difcerner une décoration
médiocre d'une excellente ; qu'enfin on fe
loge mal foi-même , ou fans goût , &
qu'on eft fouvent la duppe d'artifans mercenaires
& trop avides . Ainfi il n'y a point
d'homme , dans quelque rang , dans quelque
condition quil foit , qui ne puiffe
trouver de l'agrément ou de l'utilité
dans l'étude de cet art ; & pour y parvenir
l'étude des Mathématiques & du Deffein
eft ce que l'Auteur recommande fur tout
ge
AOUS T. 1754. 137
"
»
comme la baſe de tous les arts . » Ne nous y
»trompons pas , Meffieurs , dit l'Orateur ,
» un homme en place peut être bon Juriſ-
» confulte , Prélat refpectable , grand Ca- -
pitaine , homme judicieux , excellent
citoyen , & méconnoître les arts ; quels
» abus alors ne naîtront pas de fon peu de
» difcernement ? mais fi ce défaut de lu-
» mieres eft dangereux dans ceux qui n'ont
» que l'adminiftration des Provinces , quel-
» les fuites n'aura- t- il pas dans les hommes
» élevés aux premieres charges de l'Etat ,
eux qui font les difpenfateurs des graces
du Monarque , les dépofitaires de fes
tréfors , qui ordonnent les monumens
» royaux , qui décident des embelliffe-
» mens de la capitale , qui d'un feul regard
favorable ou indifférent font fleu-
» rir ou anéantiflent les talens , affurent
» ou détruiſent les progrès des arts , per-
"pétuent la gloire ou précipitent la déca-
» dence de la nation ? Qu'on fe rappelle les
» Richelieu , les Colbert , les Seguier , & tant
» d'autres Miniftres aufquels la France &
» les arts doivent la plus grande partie de
» leur fplendeur , & l'on fe demandera
» à foi- même avec furprife , par quelle
» noble inſpiration , par quel goût heu-
»
reux , par quelle conftante application ,
> ces hommes ont fait élever des édi138
MERCURE DE FRANCE.
» fices , qui tout folides & durables qu'ils
»paroiffent , le feront encore moins que
» leurs noms .
Voici encore un morceau qui vous fera
juger de l'élégance du ftyle & de la ſolidité
de ce difcours.
D
"
» Mais en vain des Miniftres foigneux
de leur renommée , des Gouverneurs zélés
, des Magiftrats intelligens s'appliqueroient
à rendre à notre art fon antique
fplendeur ; ils fe piqueroient inutilement
de faire élever dans la capitale
» & dans les provinces des monumens
»fomptueux , dignes d'éternifer le goûs
François , & le regne du meilleur des
Rois , fi les merveilles qu'ils feroient
» éclore n'étoient appréciés que par un
■ petit nombre de connoiffeurs ; fi ceux
qui , fans être chargés du poids fatigant
de l'adminiftration publique , mais
» nés pour être amateurs des beaux arts ,
» n'ont aucune notion de l'Architecture .
» On les regardera continuellement fans'en
» fentir les beautés ; on aura fans ceffe fous
» les yeux des palais fuperbes , des jardins
» délicieux , des temples magnifiques , fans
les admirer ; on n'en fçaura ni difcer-
» ner les défauts ni eftimer la perfection .
" Tout bâtiment fpacieux , tout édifice
coloffal , attirera également ou l'indif-
»
و و
A OUST.
1754. 139
->
férence ou l'étonnement : que les proportions
& la fymétrie foient obfervées
dans ces édifices ; que leur difpofition
အ foit agréable , leur ordonnance foumife
aux regles de la bienféance ; à l'excep-
» tion d'une expofition avantageufe &
» d'une diſtribution commode , tout pa-
» roîtra de même prix . Comment des hom-
» mes , d'ailleurs bien nés , feroient- ils en
» état , fans les connoiffances que nous
exigeons , de voyager avec fruit ? ne
fe promenent - ils pas dans nos plus
beaux palais , ainfi que le vulgaire ? Nos
» édifices fixent- ils leurs regards ? au ſpectacle
même , ne font-ils pas frappés comme
la multitude , d'une décoration d'un
gout frivole , fans choix & fans conve
» nance ? s'apperçoivent - ils que le temple
ou le palais qu'elle repréfente eft peu
digne de la divinité ou du Monarque
» qu'on y révere ? jufqu'à leur habitation
tout fe reffent du défaut d'intelligence
à cet égard ; ils n'ont pû fe fouftraire à
l'incapacité d'artifans mercenaires auxquels
ils fe font adreffés , & leur choix
dépofe également contre l'ignorance de
» l'Architecte , & contre celle du propriétaire
.
35
30
"
و د
Dans la deuxième partie , l'Auteur après
voir indiqué les talens néceffaires pour
140 MERCURE DE FRANCE .
faire un bon Architecte , démontre aifément
combien il lui eft important d'approfondir
la théorie & tous les fecrets de fon
art. Il n'eft pas enfuite plus difficile à l'Orateur
de prouver combien cette théorie
eft utile à ceux qui exercent la Peinture ,
la Sculpture , & c . & il explique par quelle
application & quelles études ils peuvent
parvenir à ces connoiffances.
>> De quels fecours ne feront pas pour
» le Sculpteur les notions des principes
» de l'Architecture , dit M. Blondel , qui
» fecondée des préceptes de la perfpective ,
» lui affigneront des proportions géomé-
» trales , conftantes , invariables ? De quel
» fecours ne lui fera pas l'hiftoire de notre
» art , de fon origine , de fes révolutions
» des diverfes opinions qui ont été plus ou
» moins répandues , approuvées , ou fuivies
chez les différentes nations ? alors
" on ne le verra point dans la multipli-
» cité des ouvrages de fon reffort , fe ref-
» fembler , fe repéter , & pécher conti-
>> nuellement contre le coftume ; les mo-
» numens qui lui ferviront de fonds ou de
fabrique , feront fcrupuleufement conformes
aux convenances , aux bienféan-
» ces , aux ufages & au goût national des
» différens peuples qu'il fera renaître fous
» fon cifeau.
و د
A O UST. 1754. 141
Voici pour les Peintres.
» De quelle utilité ne feront pas ces
» mêmes connoiffances au Peintre qui fe
» confacre à l'hiftoire & à la décoration
» des théatres ? Chargé de fujets facrés ou
" profanés , s'il veut enrichir fa compofi-
» tion d'édifices publics , de monumens
» confidérables , il fçaura diftinguer habi-
» lement l'Architecture antique , ancien-
» ne , gothique , & moderne. On ne le
» verra jamais employer l'une pour l'au-
» tre, & il ne fera point obligé d'affocier
»à fon entrepriſe quelqu'Artifte , qui auffi
» peu inftruit que lui dans le choix des
"
allégories propres au fujet , ou qui fai-
» fiffant mal les principaux motifs de l'ac-
» tion , concourera , par fa négligence à
» faire un affez mauvais tout de deux par-
> ties , qui prifes féparément , auroient
» pû , fans doute , mériter le fuffrage des
» connoiffeurs.
Le befoin qu'ont les artifans de connoître
les principes de leur méchanique eft fi
évident , quell''OOrraatteeuurr n'a pas dû s'étendre
beaucoup fur la preuve , & que fa troifiéme
partie a éré par conféquent fort courte ;
il s'eft contenté de faire fentir la fupériorité
de l'artiſan éclairé fur celui qui n'agit
que par routine & par habitude,
J'ai l'honneur d'être , &c.
42 MERCURE DE FRANCE.
·
Lettre à l'Auteur du Mercure.
ΟO
res
N lit , Monfieur , dans les anecdotes
de M. de Voltaire fur le fiécle de'
Louis XIV , que M. Gourville affure dans
fes mémoires que M. Fouquet fortit de
prifon quelque tems avant fa mort ; que
la Comteffe de Vaux , belle - fille de ce
Surintendant des Finances , avoit déja confirmé
ce fait à M. de Voltaire même : ainfi
, dit - il , on ne fçait pas où eft mort
cet infortuné , dont les moindres actions
avoient de l'éclat quand il étoit puiffant.
On feroit quafi porté à croire que cet
illuftre infortuné eft mort dans la capitale
des Cevennes : fi on n'a point de preuves
évidentes de cela , du moins les doutes
qu'on en a paroiffent affez bien fondées ;
& voici d'abord , Monfieur , fur quoi on
les établit. Il parut ici en 1682 un homme
fingulier d'une très- belle figure , qui
pour mieux cacher fon état , prit l'habit
d'hermite le bruit étoit commun alors
que c'étoit un iluftre perfonnage retiré
de la Cour. Effectivement il étoit généra
lement eftimé de tout le monde ; l'Evêque
fur - tout qui l'admettoit à fa table , en
faifoit un cas particulier , & ſembloit reſAOUST
.
1754. 143
pecter dans lui une haute naiflance .
Ce prétendu hermite s'adonnoit beaucoup
à la chymie , & diftribuoit des remedes
gratis à tous les pauvies. Quoiqu'il
ne fît pas la quête & qu'il l'abhoriât , on
remarquoit qu'il ne lui manquoit jamais
rien , & qu'il avoit toujours de l'argent ; il
portoit fous fa tunique groffiere du linge
d'une fineffe extrême ; il parloit & fe plaifoit
à entendre parler de la Cour ; il avoua
même à quelques amis , à qui il s'ouvroit ,
qu'il avoit eu l'honneur de manger avec le
Roi Louis XIV ] ..Mais voici un fait qui
pourroit paffer pour une preuve de ce
qu'on avance. Deux ou trois jours avant
fa mort , qui fut des plus chrétiennes , &
qui arriva par une rétention d'urine en
1718 , il avoua fincerement à un faint Prêtre
qui le confeffoit , qu'il étoit de la Maifon
de Fouquet , qu'il avoit eu des raifons
pour porter la robe d'hermite , qu'il
avoit affez vécu & affez figuré dans ce monde
pour le quitter fans regret. On peut
donc dire , Monfieur , que fi cet homme
fingulier n'étoit pas le même Fouquet
Surintendant des Finances , on feroit en
droit de conclure que c'étoit du moins
quelqu'un de fes parens , qui ayant été enveloppé
dans fa difgrace , fe feroit retiré
dans une folitude des environs d'Alais
144 MERCURE DE FRANCE.
pour y mener une vie privée & inconnue.
J'ai l'honneur d'être , &c.
C. Lap……. M.
SUPPLÉMENT aux Tablettes dramatiques.
de M. le Chevalier de Mouhy , pour les
années 1753 & 1754 , contenant les piéces
nouvelles jouées , les piéces remiſes
les débutans , les anecdotes du Théâtre
depuis le dernier ſupplément , les ballets ,
& les Auteurs du Théâtre , morts en 1753 .
A Paris , chez Jorry , quai des Auguftins ;
Duchefne , rue S. Jacques , 1754 , in - 8 °.
pag. 8.
Tous ceux qui aiment le Théâtre , connoiffent
les Tablettes dramatiques ; ouvrage
très-commode & très- utile, L'Auteur
diftribue régulierement & gratuitement
un fupplément pour chaque année comme
il s'y étoit engagé. Les articles du fupplément
, comme ceux de l'ouvrage , font
courts , & renferment pourtant dans leur
briéveté tout ce qu'on peut défirer raiſonnablement
de fçavoir fur le Théâtre François.
NOUVEAU fyllabaire ingénieux , compofé
des fables d'Eſope , tirées du labyrinthe
de Verſailles , aufquelles on a joint le
fens moral . Ouvrage orné de figures , dédié
A O UST. 145 1754 .
Mgr le Duc de Bourgogne ; par Louis
Lacroix , Maître de Penfion à Paris . A Paris
, chez Auguftin -Martin Lottin , rue S..
Jacques.
Le but que fe propofe l'Auteur de cette
nouveauté , eft d'infpirer aux enfans l'envie
de fçavoir lire & d'exercer leur mémoire
dans le deffein de répandre quelque
charme fur la lecture . Chacune des fables
qui compofent le Syllabaire , eft ornée
d'une eftampe qui en repréfente le ſujet.
M. de Lacroix penfe que le plaifir que les
enfans auront à voir ces figures , les portera
à en chercher la fignification : ils demanderont
d'eux - mêmes ce que font ou
ce que veulent faire les perfonnages de
chaque eftampe. On fe hâtera alors de fatisfaire
leur curiofité , en leur faifant épeler
, & enfuite lire les vers , d'abord du
côté où les fyllabes font féparées , puis du
côté où elles ne le font pas. Lorfqu'ils les
fçauront lire , on les leur fera apprendre
par coeur ; travail qui leur fera moins pénible
, étant foutenu de l'agrément du fujet
& des fons harmonieux de la Poëfie .
Il eft à défirer que les perfonnes qui fe
confacrent à la premiere éducation des enfans
, effayent la méthode de M. de Lacroix
fi elle fe trouvoit bonne
nous le croyons , elle épargneroit bien des
" comme
G
146 MERCURE DE FRANCE.
larmes aux enfans , & du travail aux Maîtres.
VICTOIRES mémorables des François
, ou les defcriptions des batailles célébres
depuis le commencement de la Monarchie
jufqu'à la fin du regne de Louis
XIV . Par M. Alletz. A Paris , chez Nyon
fils , & Guillin , quai des Auguftins. 1754 ,
in- 12 , 2 vol.
Le recit des batailles d'une nation auffi
guerriere que la nôtre , doit fur tout plaire
aux jeunes militaires , aufquels il eft fpécialement
adreffé . Ils trouveront dans le
recueil que nous annonçons ce qu'ils feroient
obligés de chercher dans un grand
nombre de volumes. L'Auteur a plus ou
moins réuffi , felon que les Ecrivains qu'il
a fuivi ou copié avoient des idées plus
ou moins juftes fur la guerre . Ainfi ce qu'il
a donné fur le regne de Louis XIV eft ce
qu'il y a de meilleur dans fa collection
parce qu'il a eu Feuquieres & Folard pour
guides.
و
La théorie des fons applicables à la Mufique
, où l'on démontre dans une exacte
précifion les rapports de tous les intervalles
diatoniques & chromatiques de la gamme,
par M. Gallimard. A Paris , chez BalA
O UST. 1754. 147
lard , rue S. Jean de Beauvais ; Bauche ,
quai des Auguftins ; Sangrain fils , grande
Salle du Palais ; & l'Auteur , rue de la Tixeranderie,
attenant l'enſeigne de la Macq.
1754 , in- 8 ° . pag. 14.
,
L'Académie des Sciences qui a approuvé
l'ouvrage a jugé que quoiqu'il ne
contînt rien de différent pour le fond de
celui que M. Rameau a publié fous le titre
de démonſtration des principes de l'harmonie
; comme cependant M. Gallimard y
a joint des tables de tous les intervalles ,
tant diatoniques que chromatiques , il
pourra être utile aux perfonnes qui feront
curieufes de voir ces rapports raffemblés .
MEMOIRES de la Cour d'Augufte ,
tirés de l'Anglois du Docteur Thomas
Blackwell , par M. Feutry. A Paris , chez
P. G. Simon , rue de la Harpe , à l'Hercule ,
1754 , tome premier , in-12 .
Nous parlerons dans le Mercure prochain
de cette nouveauté qui a fait du
bruit en Angleterre.
LE Juge prévenu ; par Madame de V ***
A Londres , & fe trouve à Paris , chéz Hochereau
l'aîné , quai de Conti , 1754 , in-
12 , cinq petits volumes. Nous parlerons
de ce roman dans le prochain Mercure.
*
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
Pour la Statue équestre de Louis XV.
Qui fedet hic tantâ Rex majeftate de corus ,
Haud curat Regem fe dici , at plebis amorem.
Fecit , & offert Nic. Jouin , Civis Parifienfis.
Lettre de M. Muffard à M. Jallabert ,
Profeffeur en Philofophie expérimentale &
en Mathématiques , à Geneve.
M
ONSIEUR , comme vous m'avez
exhorté par une de vos fçavantes
lettres à chercher les caufes des couleurs
des corps foffiles , c'eft à vous que je dois
rendre compte de l'extrait de mes études
fur cette matiere , d'autant plus qu'avec
Findulgence que fe doivent des patriotes
je puis attendre de vous les lumieres d'un
guide & les avis d'un cenfeur .
J'ai obfervé d'une part , que la quantité
prodigieufe de coquilles & autres corps
marins , confervés , quant à leurs ftructures,
dans plufieurs couches qui en font encore
entierement formées , n'offrent plus à la
vûe les riches couleurs de leurs analogues
qui font dans le fond de la mer ou fur fes
bords. D'autre part j'ai vu dans les couches
& ailleurs des corps minéraux de plufieurs
genres , qui m'ont paru avoir acquis les
A O UST. 1754. 149
admirables couleurs des coquilles de la
mer. Enforte , Monfieur , que votre exhortation
& ces deux remarques m'ont
engagé à chercher les caufes de cette tranfmutation
. Voici celles qui n'ont ſemblé
fuivre de plus près les opérations ordinaires
de la nature.
Pour être moins diffus , je diſtinguerai
ces deux obfervations : j'expliquerai dans
la premiere , les caufes de la perte des belles
couleurs des coquilles ; & dans la ſeconde
, j'expoferai comment je conçois
que plufieurs corps minéraux en ont acquis
de fi admirables.
PREMIERE OBSERVATION.
>
Je crois pouvoir regarder comme un
principe reçu , que les propriétés particulieres
des différentes efpeces de plantes
viennent de la différence des fubftances
dont elles font compofées . Il doit en être
de même des efpeces de corps marins
c'eft- à-dire que les unes étant compofées
de fubftances différentes de celles qui compofent
les autres , elles different par cette
raiſon , non feulement en propriétés ſpécifiques
, mais auffi en dureté , en pefanteur
, en légereté , en groffiereté , en fineffe
, &c. d'où il arrive qu'il y a de ces
corps beaucoup plus aifés à fe fondre ou
Giij
150 MERCURE DE FRANCE .
à fe décompofer les uns que les autres.
Je dis plus , je crois qu'une même coquille
de mer eft compofée de plufieurs fubftances
; que les groffieres font celles qui conftituent
les diverfes peaux ou écailles de la
coquille , & que les plus fines font celles
de la fuperficie des écailles : ces fines ſubſtances
, qui par les différentes inclinaiſons
de leurs pores occafionnent les différentes
couleurs , font , fuivant mes idées , fufceptibles
d'une extenfion , d'une divifion &
d'un mêlange prefque inconcevables ; elles
font fifubtiles & fi déliées qu'elles ne peuvent
nous être fenfibles d'aucune autre maniere
que par les reflets des rayons de lumiere.
Or cette fubtilité les rendant de facile
enlevement , a donné aux eaux ou à d'autres
agens les moyens de les détacher des
corps marins avant leur décompofition , &
de les tranfporter dans des lieux inférieurs ,
pour y être plus ou moins confondues avec
d'autres matieres. C'eſt là , je m'affure , les
raifons pourquoi on trouve un très - grand
nombre de couches , toutes affez près de
la furface du globe , entierement compo
fées de coquilles & autres corps marins ,
dépouillés feulement des fines fubftances
qui tapiffoient , pour ainfi dire , leurs écailles
.
A O UST. 1754 151
II OBSERVATION .
, en
Lorfque les productions de la mer , qui
ont fervi à former la plus grande partie ,
dire toutes les couches con- pour ne pas
nues de notre globe , font dans l'état de
décompofition
, les fubftances groffieres de
ces productions qui font reftées dans les
couches fupérieures , foit en coquilles ,
foit converties en craie , en marne
pierre , &c , n'offrent le plus fouvent aux
yeux qu'une unique couleur , parce que
les fines fubftances décrites dans la premiere
obfervation en ont été expulfées ,
comme je le fuppofe , & que la matiere
qui conftitue actuellement
chacune de ces
couches , a les pores également inclinés ;
mais dans les couches & dans les maffes où
les fines fubftances font reftées , ainſi qu'à
celles où elles ont été introduites , on voit
une variété de couleurs plus riches dans
les unes que dans les autres ; d'où peutelle
venir plus naturellement
que de ces
fines fubftances même , qui en fe détachant
des fubftances groffieres n'ont pas perdu la
difpofition de pores qui leur eft propre ,
ni
par conféquent
le pouvoir
de réfléchic
la lumiere à peu près comme dans leur état
primitif
? Il n'en reftera prefqu'aucun
doute,
fi l'on confidere
que non feulement
la
G iiij
152 MERCURE DE FRANCE.
plupart de ces couleurs font exactement les
mêmes , mais encore que dans celles qui
paroiffent altérées par des mêlanges ou par
d'autres cauſes , on apperçoit des marques
fenfibles de leur origine. Ainfi lors de la
fonte ou décompofition des corps marins
leurs différentes fubftances , tant les groffieres
que les fines , en fe convertiffant enʻ
corps pierreux & minéraux , s'étant plus
ou moins féparées , ou incorporées & mêlangées
, occafionnent préfentement par
l'égalité ou par les différentes inclinaifons
de leurs pores , les couleurs fimples ou les
couleurs plus ou moins variées & mêlangées
que l'on voit fur ces corps. Voilà ,
Monfieur , l'extrait de mes idées fur les
caufes des couleurs des corps foffiles.
Au furplus , j'ai avancé dans la premiere
obfervation , qu'il y a des corps marins
beaucoup plus aiſés à fe décompofer les
uns que les autres , parce que j'ai dans mon
cabinet nombre de morceaux qui m'ont
convaincu de cette vérité : j'ai entr'autres
des fragmens de pierre de roche fond jaune
, de feize pouces de circonférence , qui
ont été composées de plufieurs efpeces de
productions de mer , fur lefquelles on ne
découvre plus de coquilles univalves
quelques bivalves y laiffent appercevoir
de leurs veftiges , ainfi que des échinites
AOUST. 1754. 153
mais on y voit très-diftinctement plufieurs
fragmens de coraux branchus , gros comme
le petit doigt , qui ont confervé leur
couleur rouge , quoique très- durement pétrifiés
, & qui font cimentés dans la matiere
fondue des autres corps marins. J'ai
auffi des morceaux de même grandeur de
pierre à fufil & d'agate orientale , qui font
à peu près dans le même état. Puifque ces
coraux pétrifiés ont confervé leur couleur
naturelle , & que les matieres environnantes
( qui dans l'état de fluidité ont coulé &
circulé autour ) font de couleur jaune , ce
ne peut pas être des matieres métalliques.
qui ont rougi ces coraux , ni qui donnent
les couleurs aux pierres , comme le croyent
plufieurs Phyficiens ; & ces couleurs , ou les
fines fubftances qui les caufent , font donc
capables de fe conferver par elles-mêmes..
J'ai des preuves plus fortes encore qui
me paroiffent entierement oppofées au fentiment
des mêmes Phyficiens. Entr'autres
de grands pectinites convertis en pierres ,
qui donnent des étincelles en les frappant
avec l'acier , lefquels ont encore des cour
leurs naturelles placées par fymmétrie ,
comme on les voit fur leurs analogues de:
mer..
Je trouve la remarque du plus ou du
moins de réſiſtance des corps marins à la
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
décompofition , que vous aurez affurément
faite avant moi , mais dont aucun auteur
n'a fait mention , beaucoup plus importante
pour l'étude de cette matiere que je
ne l'avois d'abord envifagé : dites - moi ,
je vous prie , ce que vous en penfez , &
fi vous avez auffi obſervé que les travaux
des infectes de mer ou les loges qu'ils fe
conftruiſent font les corps les plus réfiftans
; j'en attribue la principale cauſe à la
fineffe de leur tiffu .
Pour ne pas vous laffer par la lecture
d'une trop longue lettre , je fupprime plufieurs
remarques qui pourroient donner
plus de clarté à mes idées ; au refte , Monfieur
, je fens toute mon incapacité à les
rendre comme je les conçois. Il en eft ainfi
quand je veux vous exprimer les fentimens
diftingués avec lefquels j'ai l'honneur
d'être , &c.
A Paffy , ce 29 Juin 1754.
P. S. Je vais tâcher à préfent de m'éclaircir
fur la nature & fur la tranfmiffion
des fines fubftances des fuperficies des coquilles
& des autres productions de la mer.
Si l'on faifoit d'exactes obfervations fur
cette matiere , je ne ferois point furpris
qu'on découvrît quelque jour , que commie
ces fubftances ont paflé & paffent , fuiAOUST.
1754.
155
vant mes fuppofitions , du regne animal
dans le minéral , elles font introduites de
celui- ci dans le végétal , & qu'étant pouffées
par l'action de la nature jufqu'à la fuperficie
des fleurs , des fruits , &c , elles
s'y étendent comme au terme de leur mouvement
progreffif , en confervant la difpofition
de pores de leur premier état , qui
doit caufer les mêmes réflexions de lumiere
, & par conféquent nous faire voir à
près les mêmes couleurs . Je vous demande
grace , Monfieur , pour une conjecture fi
hardie , du moins jufqu'à ce que je fois en
état de la fortifier par de nouvelles obfervations
.
peu
L'ETOURDIE , ou Hiftoire de Mis
Betzi Tallefs , traduite de l'Anglois . A Paris
, chez Prault l'aîné , quai de Conti ,
1754 , in- 12. 4 vol. C'est un Roman de
caractere qui mérite d'être lû , & qui peut
être utile.
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
BEAUX ARTS.
Lettre de M. de Lalande , de l'Académie
Royale des Sciences , à M. l'Abbé Raynal ,
au fujet du nouvel échappement.
Es inventions nouvelles ont toujours
Lbefoin , Monfieur, d'être long- tems
examinées , difcutées & contredites , parce
que le tems , l'expérience & le raifonnement
en manifeftent toujours les avantages
& les défauts.
Mais cet examen ne paroîtra jamais folide
& défintéreffé de la part de ceux qui
ont tourné toutes leurs vûes du côté de la
pratique des arts , à moins qu'ils ne tirent
de l'expérience feule toutes leurs objections.
Celles que M. Jodin a propofées dans le
Mercure de Juin , ( feconde partie , pag.
157 ) , ne font point de ce nombre ; auffi ,
Monfieur , m'ont- elles porté à vous faire
part des idées que je m'étois formé de cet
échappement au milieu des conteftations
dont il a été l'origine.
M. J. en fe flatant de jetter quelque
lumiere fur cette nouvelle invention , s'eft
efforcé de la repréfenter comme inutile , &
A O UST. 1754. 157
de lui conteſter même les avantages que
l'Académie y avoit apperçus ; j'ai cru qu'on
pouvoit y répandre toute la lumiere dont
elle eft fufceptible , fans ôter rien de fon
mérite & de fa fupériorité fur tous les autres
échappemens .
Soit qu'un intérêt caché ou que le
préjugé d'une ancienne habitude ait dicté
à M. J. fes Confiderations , il me paroît
néceffaire , ou de le tirer d'erreur lui-même
, ou de détromper ceux à qui peut-être
il en auroit impofé.
M. J. commence par taxer MM. fes confreres
de jaloufie & d'ignorance , pour
montrer le danger qu'il y auroit à s'en rapporter
à leur jugement fur les nouvelles
découvertes d'horlogerie ; j'ai cru découvrir
dans ce début un defir fecret d'être
rappellé à la vérité par une autre voye que
la leur ; peut -être , Monfieur , cet avantage
vous eft-il réfervé.
Animé d'un efprit d'analogie & de comparaifon
, M. J. veut que l'échappement
nouveau , auffi - bien que celui d'Amant ,
foient une fuite de celui de Graham , &
celui ci même d'un ancien échappement à
recul & à ancre.
Cette génération d'échappemens tendroit
à rapprocher & à confondre des chofes qui
ont des rapports bien éloignés , dont la
158 MERCURE DE FRANCE .
diſtance feroit prouvée quand on n'examineroit
que le long efpace de tems qui s'eft
écoulé entre ces différentes époques.
D'ailleurs ce feroit fe tromper que de
juger du prix & de la difficulté d'une nouvelle
invention par la liaiſon qu'elle peut
avoir dans le principe avec une autre . M.
de Fontenelle , cité par le célébre Horloger
M. Sully ( pag. 205. ) difoit avec efprit
» que plus une premiere invention approche
de la perfection dont elle eft capa-
» ble , plus le peu qui lui manque eft im-
»portant pour nous , & plus il eft difficile
à découvrir. a
pas
Le nom de levier naturel qu'on a employé
fi fouvent dans le cours de cette derniere
difpute , n'avoit point été exactement
défini ; il femble même qu'il n'avoit
befoin de l'être. M. J. y a-t-il fuppléé , en
difant que c'eft celui qui fe préfente fur
la ligne des centres , » enforte que la for-
» ce tangentielle entiere de la roue agiffe
" fur lui au contraire il me paroît que le
cas de cette définition ne fçauroit jamais
arriver ; la force de la roue n'agit
toute entiere que fur les arcs de repos , &
alors elle ne produit aucun effet ; mais lorfqu'elle
agit fur les plans inclinés , la loi de la
décompofition montre qu'elle n'agit qu'avec
une quantité de force qui eft à la force
>
A O UST. 1754 159
totale comme le co-finus de l'inclinaifon du
plan ,› par rapport au rayon de la roue , eft
au finus total , c'eſt - à - dire dans le rapport
de 866 à 1000 , fi l'on fuppofe cet
angle de 60 dégrés , comme il fe fait communément.
Ainfi dans ce fens là il n'y auroit aucun
échappement à leviers naturels ; il faut
donc fe contenter de dire que les leviers naturels
font ceux fur lefquels la roue agit de
part & d'autre avec des parties égales de
force fous des angles égaux & dans un même
fens. Si cette derniere condition y manque
, comme dans l'échappement de Graham
, il fera toujours vrai de dire qu'ils
ne font auffi naturels qu'ils peuvent
l'être .
pas
Il dit enfuite que les différentes manieres
dont la roue agit fur les leviers du nouvel
échappement , les rend très inégaux ;
mais les deux raifons qu'il en donne fort
abfolument fauffes ; on diroit ou que M.
J. ignore la conftruction du nouvel échappement
, ou qu'il feint de l'ignorer , pour
donner carriere à fa critique.
La roue de cet échappement fait préci
fément le même effet fur les leviers que
fi elle décrivoit une ligne droite , puifqu'étant
circulaire elle agit fur des furfaces qui.
ont la même courbure. En effet M. le Paute
160 MERCURE DE FRANCE.
dans tous les échappemens qu'il a exécutés,
a fubftitué aux plans inclinés fur lefquels
doit agir la roue des arcs de cercle dont le
rayon eft le même que celui de la circonférence
qui porte les chevilles , & dont la
longueur eft l'efpace compris entre deux
chevilles , c'est-à - dire douze dégrés dans
les montres , & fix dégrés dans les pendules
, diminué d'un diametre de cheville .
D'un autre côté , M. le Paute a placé
prefque toujours les deux rangées de chevilles
fur deux cercles qui differoient entr'eux
de la groffeur des chevilles , ces chevilles
étant des demi- cylindres , ainfi qu'un
grand nombre de perfonnes l'ont vû chez
lui dans l'horloge horizontale de l'Hôtel
des Fermes , qui étoit exécutée avec une fi
grande perfection , qu'elle pouvoit être mife
en mouvement avec quatre onces de
poids.
M. J. en difant que tous les échappemens
peuvent avoir les leviers d'impulfion
égaux par le moyen de deux courbes , dont
il ignore la nature , en fait tout autant
d'échappemens nouveaux ; il entame une
queftion qu'il n'appartient qu'à un Géometre
de réfoudre , & qui quand elle feroit
réfołue , ne rendroit pas fes idées plus applicables
dans la pratique que les épicycloïdes
qu'on a fouvent propofé aux Hore
A O UST. 1754 161
fogers pour les dentures , mais qu'ils ne
mettent point en ufage , & fur lefquels ils
n'ont point de méthode.
On apperçoit d'un coup d'oeil dans cette
nouvelle conftruction de l'échappement
de Graham , qu'il faudroit diminuer la
traînée fur un des plans pour l'augmenter
fur l'autre ; que par conféquent il en réfulteroit
une inégalité de frottemens , qui
feule a pu détourner ce fameux Artiſte
d'une pareille recherche.
D'après ce que vient de dire M. J. on eſt
étonné de voir qu'il dife enfuite , ( p. 162)
que la perfection d'un échappement » dé-
» pend principalement de ce que les parties
» circulaires de chaque branche foient de
» même rayon ; enfuite ( pag . 64 ) , que
» les leviers de l'échappement de Graham
» ne font point naturels ; ( pag. 168 ) que
les repos ne font ni égaux ni à même
diſtance de l'axe. Tout cela étant rapproché,
prouveroit que fa conviction intérieure
eft contraire à ce qu'il a entrepris de dé-
20
و د
montrer.
On fent affez que l'échappement de
Graham , tel qu'il eft décrit dans Thiouſt
& exécuté par la plupart des Horlogers ,
auroit fes leviers égaux , en fuppofant les
plans inclinés infiniment petits & réduits
un feul point de contact ; de forte qu'il
162 MERCURE DE FRANCE.
y a véritablement un point ou un inſtant
où ils le font : mais comme il faut une cer→
taine longueur à ces plans pour donner une
durée à l'impulfion du rouage , il faut néceffairement
que les leviers , à compter du
point d'égalité , s'éloignent en fens contraire
, l'un en s'approchant du centre ,
l'autre en s'en éloignant ; ce qui produit
une petite inégalité à laquelle le nouvel
échappement n'eft point fujet.
rans mettre aucune
Il est vrai que Pon peut réduire cette
inégalité à une très- petite quantité , en diminuant
l'épaiffeur de l'ancre , & que les
plans inclinés peuvent être faits de maniere
que les leviers d'impulfion deviennent
moins inégaux ; mais dans le nouvel échappement
l'égalité eft entiere , fans diminuer
en tien la fimplicité de la conftruction , &
différence entre les fi
tuations ou les figures des deux plans.
M. J. prétend enfuite que le côté de l'ancre
fur lequel les Artiftes ont toujours été
inquiets , eft celui fur lequel la roue fouffre
moins de réfiftance ; il a voulu en cela
relever une erreur commune , & donner
un nouvel avantage à l'échappement de G.
fur celui dont il eft ici queſtion. Ce paradoxe
avoit befoin d'être foutenu de quelques
preuves ; car enfin la pratique ufitée
eft de faire les deux plans égaux , de même
AOUST. 1754. 163
que
dans les montres les arcs de repos inégaux
; donc les impulfions dans l'un &
les repos dans l'autre font fujets à cette
inégalité . D'ailleurs M. J. ne s'eft pas apperçu
que l'envie de dogmatifer le faifoit
retomber dans le même inconvénient qu'il
vouloit éviter ; fi le côté fur lequel on
croyoit devoir être inquiet ( à caufe de la
trop grande réfiftance ) , eft celui qui en
fouffre le moins , il fuffit que ce côté ait
une moindre réſiſtance pour qu'on puiffe
reprocher à cet échappement une inégalité
réelle.
M. J. veut enfuite faire confiderer l'ufage
des chevilles comme une nouveauté
infupportable dans les montres , & il en
donne plufieurs raiſons.
Cependant , quoique peu exercé au travail
de l'Horlogerie , j'ai éprouvé moimême
qu'il eft très- facile , par le moyen
d'une plate-forme bien divifée , de percer
quinze trous fur un cercle , à des diftances
parfaitement égales , & par là d'éviter
toute inégalité dans les chevilles.
Mais il feroit encore plus facile d'égalifer
quinze chevilles fi elles n'étoient pas.
fituées à des diſtances parfaitement égales ,
que de former à la main les plans d'impulfion
, ou plutôt les arcs de levées de
quinze dents.
J.
164 MERCURE DE FRANCE.
Enfin l'inégalité de ces chevilles ne
pourroit jamais influer que fur la diſtance
d'une vibration à l'autre ; au lieu que dans
l'échappement de G. pour les pendules ,
toutes les inégalités de la moitié de la
circonférence qui fe trouve compriſe dans
les bras de l'ancre , y font accumulées .
La reffource que l'on a dans le nouvel
échappement pour fupprimer les chûtes
en diminuant les chevilles de moitié fur
leur rondeur , eft également avantageufe
& dans les montres & dans les pendules
quoiqu'en dife M. J.
Il eſt même plus facile de le faire dans
les montres, parce qu'il y a la moitié moins
de chevilles.
Tous les inconveniens de pratique paroiffent
avoir été groffis dans l'efprit de
M. J. mais ce n'eft point d'après fa propre
expérience ; il paroit n'avoir jamais tenté
d'exécuter le nouvel échappement . Orfur
le plus ou le moins de difficulté dans ces
détails , il faut un ufage fuivi pour pouvoir
enjuger ; parce que , comme il le dit luimême
( p. 174 ) , il faut laiffer à l'expérience
à décider , fi elles compenfent les
avantages que la fpéculation donne au
nouvel échappement .
Cependant les avantages du côté de
la main d'oeuvre me paroiffent en faveur
AOUST . 1754. 165
de cet échappement. Il ne faut qu'avoir.
vû une fois la roue de l'échappement de
G. en montre , pour fentir combien elle
eft expofée aux mal-propretés , aux défauts ,
aux accidens. Une dent fe caffera bien plus
facilement qu'une cheville ne fortirà de
fon trou , & la chofe eft fans remede pour
l'une , tandis que l'autre n'exige qu'une
très-petite réparation ; on remet une cheville
avec la plus grande facilité.
La roue d'échappement de Graham eſt
d'une fi grande délicateffe , qu'un ouvrier
prêt à en finir une , ne peut jamais s'affurer
qu'elle fortira de fes mains fans accident
, & j'en ai vû qu'il avoit fallu recommencer
après deux jours de travail.
MM. les Commiffaires de l'Académie ,
qui dans leur rapport ont difcuté les propriétés
du nouvel échappement , n'ont pas
prétendu le faire confifter , comme M. J.
dans le fterile avantage de pouvoir être
comparé à celui de G. & d'en approcher
beaucoup , quoiqu'inférieur.
L'Académie au contraire l'a jugé préférable
à plufieurs égards , mais fur tout
à caufe de l'inégalité des arcs de repos.
On ne conçoit gueres ce que veut dire M.
J. par une compenfation entre les frottemens
des repos , parce que , dit- il , le repos
extérieur eft un peu plus éloigné , &
166 MERCURE DE FRANCE.
-
?
celui du dedans un peu plus rapproché ;
n'eſt ce donc pas cette différence même
qui produit la différence des frottemens
& n'eft- ce pas précisément parce qu'un des
repos eft plus éloigné du centre que l'inégalité
eft nuifible ?
fée
Cette inégalité n'eft pas plus compenpar
l'inconftance de l'action fur les leviers
; cette derniere eft commune à l'échappement
de Graham & à prefque tous
les échappemens ; elle eft même néceffaire ,
parce que fi la cheville a plus de force à
mefure qu'elle avance fur le plan , auffi la
réſiſtance du reffort fpiral y devient un peu
plus grande , & conferve le même rapport
à peu près. Les meilleurs Horlogers donnent
ordinairement aux plans d'impulfion
qui font portés par les dents de la roue ,
une courbure , d'autres les font abfolument
plans , il femble que cela foit une affaire
de caprice ou d'ornement ; mais quelle que
foit la courbure qu'on y voudra donner
elle fe fait uniquement à la vûe , fans qu'on
ait aucune régle précife ; & quand on en
auroit , quelle préciſion peut -on attendre
d'un fi grand nombre de courbes faites au
hazard , & dans lefquelles une légere inégalité
ne fera pas appréciable ? Dans le nouvel
échappement il n'y a qu'une courbe ,
parce que les deux portions fe décrivent
,
A O UST. 1754. 167
d'une feule ouverture de compas .
Quant au nombre des chevilles , il n'eft
d'aucune confideration ; rien n'empêche
de réduire les quinze chevilles à un plus petit
nombre , de faire même la roue plus
grande ; je ne vois aucune limite à cet
égard qui foit tirée de la nature de l'échappement.
M. J. malgré toutes fes objections , accorde
( pag. 168 ) au nouvel échappement
des montres toutes les prérogatives d'un
bon échappement à repos , celles- là même
qui ne fçauroient convenir à celui de G.
Il en excepte la proximité des arcs de
repos au centre du mouvement , & la durée
conftante de l'action de la roue pendant
la durée de l'arc conftant , enfin la grandeur
des arcs de vibration .
Les deux premiers avantages , de fon
aveu , ne fe rencontrent point dans celui
de G. Pour le dernier on verra combien
cette objection eft peu fondée .
La proximité des arcs de repos au centre
eſt un des avantages du nouvel échappement
; en effet , le diametre du cylindre
de G. doit occuper environ dix dégrés de
la circonférence de la roue , pour pouvoir
renfermer l'arc entier ou le plan d'impulfion
; au contraire celui du nouvel échappement
peut fe réduire prefque à l'épaif-
2.
158 MERCURE DE FRANCE
feur de la cheville , du moins en fe fervant
de la manivelle. Dans le premier ,
en effayant de rapprocher les arcs de repos
, on diminueroit néceffairement les
plans d'impulfion , & on les rendroit incapables
de produire leur effet ; dans l'autre
au contraire , on peut diminuer les repos
fans diminuer les plans .
C'eſt à cette occafion que M. J. faifit
avidement ce que MM. les Commiffaires
ont dit dans leur rapport au fujet de l'échappement
des pendules , pour le tranfporter
à celui des montres , malgré la différence
expreffe qu'ils y ont mife.
En effet , en comparant le nouvel échappement
des pendules à celui d'Amant , ils
ont trouvé que toute la différence confiftoit
dans l'inégalité des arcs de repos que
l'on reproche à celui d'Amant , qui à fon
fon tour a l'avantage d'un moindre nombre
de chevilles.
Or ce raiſonnement n'étoit plus applicable
à l'échappement des montres , parce
que jamais on n'a tenté d'y appliquer celui
d'Amant. Il faut en revenir à celui de G.
& à cet égard M. J. n'oppofe rien de folide
à leur décifion en faveur du nouvel
échappement , qui conferve toujours l'avantage
de l'égalité des repos.
·
Dans l'échappement de G. pour les montres
;
AOUST. 1754. 169
tres , les plans inclinés faiſant toujours effort
pour écarter l'axe du balancier de
celui de la roue , il s'enfuit que par le frottement
perpétuel & le jeu des pivots , qui
en eft une fuite , l'effet de ces plans deviendra
moindre , & par conféquent auffi
les arcs du balancier : de même dans celui
des pendules , la trop grande liberté du pivot
de l'ancre qui eft alternativement
chaffé vers le bas & repouffé vers le haut ,
deviendra extrêmement fenfible ; ce qui ne
fçauroit arriver dans le nouvel échappement
, où les arcs du balancier feront toujours
les mêmes , & l'impulfion de l'ancre
toujours de même fens .
La difficulté que M. J. regarde comme
une des plus fortes contre le nouvel échappement
, c'eft la manivelle qui raffemble
les repos & les leviers dans la conftruction
de M. le Paute.
A cela il faut au moins convenir que
cette difficulté n'eft point tirée de l'échappement
en lui - même , puifqu'on peut
l'exécuter fans le fecours de cette manivelle
.
Cependant je ne vois pas en quoi confifte
la difficulté d'exécution dans cette
piéce ; elle n'exige aucune précaution , aucune
adreffe , ce n'eft qu'une pièce d'affemblage
, dans laquelle il ne faut d'autre foin
H
170 MERCURE DE FRANCE.
que celui de tourner exactement l'axe de
la manivelle ; ce qui fera toujours facile
en confervant l'axe plein , & en ne l'évuidant
qu'après que les pivots feront faits.
La pefanteur de la manivelle ne peut
produire de différence dans la force centrifuge
, cela eft facile à prouver.
La force centrifuge d'un corps mû circulairement
dépend de fa maffe , de fa vîteffe
; de la grandeur du cercle qu'il décrit
; car le tems de la révolution reftant le
même , la force centrifuge augmente commé
le diametre du cercle parcouru , ou comme
le quarré de la vîteffe fi le cercle eſt le
même , & fi la vîteſſe eſt la même en raifon
inverfe du diametre du cercle . Or
fi la manivelle eft faite de maniere que
la pefanteur totale du balancier n'en foit
point augmentée , la vîteffe ne changera
pas non plus , la force centrifuge reftera
donc la même ; il y aura à la vérité quelque
réfiftance d'air , mais après tout ce n'eft
point là le vice de l'échappement enlui-mêpuifque
la manivelle n'y eft pas effentielle
; mais comme en rejettant la manivelle
on s'expoſe à d'autres difficultés , il
femble que M. le Paute remédie fuffifamment
à la premiere , en donnant des furfaces
tranchantes à la manivelle , & en donnant
au contraire une épaiffeur aux bar-

AOUST . 1754. 171
retes du balancier , pour rendre la réfiftance
égale des deux côtés .
Cette précaution fert auffi à maintenir
l'équilibre du balancier en oppofant un
effort contraire à celui de la manivelle ; il
ne faut que placer deux des trois barretes
du balancier fort proches l'une de l'autre ,
comme à trente dégrés de diftance & dans"
une direction oppofée à la manivelle , au
lieu de les mettre à cent vingt dégrés de
diſtance , fuivant l'ufage ordinaire.
Au refte cette manivelle n'empêche point
le balancier de décrire des arcs de plus de
deux cens dégrés , & il feroit indifférent
de vouloir ménager un efpace pour de plus
grands arcs , puifque dans les meilleures
montres on fe contente de cent quatrevingt
dégrés ; l'on pourroit dire encore
que ce n'eft point ici un vice intrinfeque
de la machine , puifqu'on peut l'exécuter
fans le fecours de la manivelle , & par ce
moyen lui faire décrire des arcs plus étendus
, ainfi ce ne pourroit être une raiſon
de préférer l'échappement de Graham à celui-
ci.
C'eſt une bien petite objection contre le
nouvel échappement , que de dire qu'il ne
pourroit s'appliquer à des montres plates ;
jamais on n'a penfé que la perfection de
l'Horlogerie fût attachée au fuccès des
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.

montres plates. Les plus fameux Horlogers
ont reconnu qu'elles ne fçauroient être fufceptibles
de jufteffe , & ils n'en font que
rarement.
Dans les montres plates le reffort a trèspeu
de hauteur , il a par conféquent moins
d'élasticité , puifque la force élastique de
deux refforts femblables doit être comme
le cube d'un des côtés homologues , c'eſtà-
dire comme le nombre des parties qui
font effort pour fe rétablir dans leur état
naturel ; cependant comme les pignons y
font moins nombrés & les roues plus
nombrées , le frottement y eft plus confiderable
, & par conféquent elles exigeroient
pour cette raifon une plus grande
force ; toutes les tiges d'une montre plate
fe trouvant raccourcies , le jeu de tous les
pivots y augmentera dans la même raiſon
que les tiges diminuent..
Enfin les difficultés d'exécution augmentent
dans les montres plates , de maniere à
en profcrire l'ufage parmi les Artiftes jaloux
de la perfection de leurs ouvrages.
Je finirai , Monfieur , une critique que
Vous trouvez peut- être trop obftinée &
trop longue , par un aveu qui en deviendra
moins fufpect , & que je ferois forcé
de faire quand ma propre inclination ne
m'y porteroit pas .
AO UST . 1754 173
M. J. eft un de ceux que je crois le plus
capable de faire honneur à une profeffion
auffi diftinguée que celle de l'Horlogerie ,
dans laquelle on peut également faire briller
& le genre de l'invention & l'adreſſe
à perfectionner , de la profondeur dans les
idées & des reffources dans l'exécution .
J'ai eu lieu de connoître tout ce qu'on
doit attendre de M. J. en voyant la maniere
dont il a perfectionné & exécuté l'échappement
de Dutertre , qui a paffé longtems
pour le meilleur que l'on cût , mais
qui eft auffi le plus difficile à bien exécuter
& le plus compliqué , fur tout dans cette
derniere conftruction : ainfi , Monfieur
ne croyez pas qu'il y ait de l'amertume
de l'intérêt ou du préjugé de ma part ;
j'ai cru devoir u témoignage à la vérité ,
peut- être ne l'ai- je rendu qu'à mon fentiment
particulier , mais du moins je l'abandonne
avec plaifir au jugement que
vous voudrez en porter. Je fuis , &c.
DUFLOS , Graveur , rue Galande , à
côté de S. Blaife , vient de graver d'après
M. Boucher , deux Eftampes . La premiere
eft intitulée le Pafteur , & on lit au bas les
vers fuivan's , qui font de M. Sticotti,
Ce Pafteur ne defire rien ;
Au doux fon de fa cornemufe
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
Innocemment il fe plait , il s'amufe
Avoir danfer fon petit chien.
Dès qu'Amour de ſes traits aura bleſſé ſon ame,
Son chien ne l'amufera pas ;
On ne le verra plus qu'ocupé de fa famme ,
pour lui deux beaux yeux auront feuls des ap Et
pas.
Vers qui font au bas de la feconde Eftampe
, intitulée la petite Fermiere , compofés
par le même.
Que cet enfant , cette aimable bergere
De la ferme aime le tracas !
Elle eſt déja la petite fermiere ,
Et de la baffe cour elle a tout l'embarras.
Filles , qui defirez que l'Hymen vous engage ,
Comme elle travaillez dans la jeune ſaiſon :
Femme qui fçait conduire fon ménage ,
Eft un tréfor dans fa maifon.
ON avertit ceux qui ont foufcript pour la Chapelle
des Enfans trouvés , qu'ils pourront faire
retirer au premier Septembre , la gloire , le tableau
qui eft au- deflus de la facriftie , & celui
qui eft vis-à-vis , lefquels ils auroient eu au mois
de Décembre dernier fi de longues maladies n'avoient
forcé le Graveur à manquer à ſes engagemens.
Cet habile Artiſte ſouhaite auffi que le Public
foit inftruit que paffé le premier Septembre
chaque foufcription fera encherie de douze livres.
Feffard demeure rue S. Thomas du Louvre , la
A O UST. 1754. 175
troifiéme porte cochere en entrant à gauche par
la place du Palais royal .
BAZAN vient de mettre au jour la Jardiniere ,
d'après le tableau original de Myeris , qu'on voit
dans le cabinet de M. Radix , payeur des rentes.
Le Graveur a très - bien rendu l'eſprit du Peintre .
Le même Graveur , qui demeure rue S. Jacques,
près de celle des Noyers , a raffemblé dans un même
volume , & imprimé exprès fur la demi-feuille
du papier de grand aigle , toutes les eftampes gravées
d'après les tableaux originaux qui font partie
de la belle collection de M. le Comte de Vence.
Ce recueil d'eftampes gravées d'après les meilleurs
Maîtres de l'école Flamande , fera compofé
de cinquante morceaux. Il l'eft maintenant de
trente -cinq , & fe vend quarante- huit livres. Il y
a des onglets dans le volume pour y inférer les
autres eftampes à mesure qu'elles paroîtront : elles
font entre les mains des meilleurs Graveurs de
Paris.
CARTE générale pour fervir à l'intelligence
de l'Hiftoire Sainte , principalement par rapport
à fes premiers âges , dreffée par Philippe Buache ,
premier Géographe de Sa Majefté , & de l'Acadé
mie royale des Sciences.
Il eft à defirer que cette carte dreffée pour
l'inftruction de Mgr le Duc de Bourgogne , foit
d'un ufage général. La carte & l'explication qu'en
donne M. Buache , peuvent devenir extrêmement
utiles à l'inftruction des jeunes gens.
La troifiéme & derniere partie de la carte d'Afie
, par M. d'Anville , de l'Académie royale des
Infcriptions & belles Lettres , & Secrétaire de
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE.
S. A. S. Mgr le Duc d'Orleans , eft actuellement
publique . Tout le Nord de ce continent, depuis la
frontiere de l'Europe jufqu'à la mer Orientale
eft l'objet de ce morceau de Géographie , qui
contient deux feuilles , ainfi que chacune des deux
autres parties qui ont précédé celle - ci . Avertir
qu'il paroît une carte de M. d'Anville , c'eft an
noncer un ouvrage exact , profond , plein de vûes,
& très-bien gravé.
Lettre du Sr Thiouft l'aîné , Horloger ordi
dinaire de Mgr le Duc d'Orleans, à l'Auteur
du Mercure.
A Yant lu , Monfieur , dans votre Mercure de
danser,le rapport de
MM. les Commiffaires nommés par l'Académie
royale des Sciences , fur le différend des Srs Caron
fils & le Paute , au fujet d'un nouvel échappement
de montre ; j'ai été furpris qu'il y paroiffe que les
trois échappemens que j'ai compofés fur le même
principe , & que j'ai donnés dans mon Traité de
P'Horlogerie Méchanique & Pratique , étoient
pour les pendules à fecondes , pendant que j'y ai
expreffément dit , tom. 1. pag. 110 , qu'ils étoient
pour les graffes horloges ; & l'on y ajoute que ces
échappemens ont l'inconvénient d'obliger à mettre
une roue de plus dans ces pendules.
Dans le fecond volume de Juin dernier , le Sr
Jodin , Horloger , rapporte le même fait dans fon
analyfe des échappemens des fieurs Graham &
Caron ; l'on voit de là qu'il n'a pareillement pas
lu mon livre , ce qui m'a déterminé de faire mes
repréſentations à MM. les Commiſſaires , qui on
A O UST. 1754. 177
bien voulu s'expliquer là -deffus par un écrit , dont
copie fuit.
» Les Commiffaires de l'Académie ont défigné
» dans leur rapport par le mot de pendule , toutes
les horloges , graudes , moyennes & petites qui
» ont un pendule pour régulateur. Ils n'ont point
» prétendu taxer le Sr Thiouft d'appliquer mal- à-
» propos aux petites horloges à pendules à fecon-
» des , un échappement qu'il a composé pour les
»grandes horloges de clocher , où l'on peut fans
inconvénient faire vibrer le pendule dans un
» plan perpendiculaire à celui du cadran . Si le Sr
» Thiouft croit avoir beſoin de cet éclairciffe-
Dment , il peut le faire inférer dans le Mercure.
Signé , Camus , de Montigny.
Au Louvre , le 26 Juin 1754.
pas
entiere-
Quoique cette explication ne foit
ment fatisfaifante par fon peu d'étendue , je vous
ferai néanmoins fenfiblement obligé , Monfieur ,
fi vous voulez bien l'inferer avec le contenu de.
la préfente dans votre prochain Journal.
J'ai l'honneur d'être , &c.
HISTOIRE fecrette du Prophète des Tures,
traduite de l'Arabe. A Conftantinople ; & fe trouve
à Paris , chez plufieurs Libraires , in- 12 . 1 vol.
Ce Roman eft écrit avec une forte de chaleur.
L'Auteur a trouvé le fecret.de donner un air de vérité
aux vifions & au merveilleux dont la vie de
Mahomet eft remplic.
Hr
178 MERCURE DE FRANCE. $
IDYLL E.
Le bonheur de la vie champêtre.
POUR OUR le plus bel empire
Je ne changerois pas
Le doux air qu'on refpire
Dans ces heureux climats :
Vous dont le coeur foupire
Après le vrai bonheur ,
C'eſt en vain qu'il défire
De le trouver ailleurs.
Loin du fracas des villes ,
Loin du bruit de la cour ,
Dans nos hameaux tranquilles
Il fixe fon féjour :
Sous nos humbles demeures
Nous fommes fans defirs ,2
Nous y coulons des heures.
Que filent les plaifirs.
A l'abri des tempêtes
On y vit fans chagrin ,
Le foleil fur nos têtes
Eft toujours plus ferein ;
pètre .
changeroid.
W
lans ces heu
W
e après le

e de le trou=
Aoust
1754.
THE
NEW
YORK PUBLIC
LIBRARY
ASTOR
, LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATION
&
A O UST. 179 1754.
Si par fois quelque orage
Trouble notre plaiſir ,
C'eſt un foible nuage
Que diffipe un zéphir.
Le ciel plus favorable
S'y montre plus conftant ,
Le Printems plus durable ;
Y paroît plus charmant :
Oui , l'Automne y furpaffe.
Par fes dons tous nos voeux ,
L'Hyver a moins de glace
Et l'Eté moins de feux.
La paix & l'innocence
Habitent parmi nous >
Une heureufe abondance
N'y fait point de jaloux :
Dans le bonheur d'un autre
Chacun trouve ſon bien ,
Son plaifir eft le nôtre.
Et le nôtre eft le fien.

Notre aimable jeuneffe
Ne connoît point d'écarts
Sans ennui , fans triſteffe
On y voit nos, vieillards ;
46
ና •
Hvi
180 MERCURE DE FRANCE.
Nous vivons fans contrainte ,
Soumis aux loix du fort ,
Et fans defir ni crainte
Nous attendons la mort.
Puiffans maîtres du monde ;
On vous nomme des Rois ;
Sur la terre & fur l'onde
Vous prefcrivez des loix :
Pour nous , fans diadêmes ,
Encor plus Rois que vous ,
Nous regnons fur nous-mêmes ;
Quel empire eft plus doux
Au fein de l'opulence

Vous paffez pour heureux :
Pourquoi de l'indigence
Formez -vous donc les voeux ?
Le fimple néceffaire
Suffit à nos defirs ,
Seul il fçait fatisfaire
Nos befoins , nos plaifirs.
Un chien , une houlette
Un aimable troupeau
Une fimple mufette ,
A OUST. 1754. 185
Les bords d'un clair ruiffeau :
Voilà notre partage ,
Voilà notre trélor ;
En faut-il davantage
Pour faire un heureux fort ;
Par M..... Prêtre de l'Oratoire ,
du College de Dieppe.
SPECTACLES.
'Académie royale a remis fans prologue , le 9
Juillet , les Fêtes de l'Hymen & de l'Amour ,
ballet de MM. de Cahufac & Rameau , qui fut
donné à Verſailles le 15 Mars 1747 , & à Paris le
5 Novembre 1748. Cet ouvrage qui eut un trèsgrand
fuccès dans la nouveauté, a confervé depuis
toute fa réputation . Il paffe généralement à tous
égards pour un des plus agréables ouvrages de ce
Théâtre. Le premier acte eft celui qui fait le plus
d'honneur au Poëte ; & le troifiéme au Muficien.
Mlle Chevalier rend avec beaucoup de chaleur
& de force dans le premier & le fecond acte les
rolles d'Orthéfie & de Memphis. M. Gelin a de
quoi faire briller fa belle voix dans le rolle de
Canope au fecond acte. Mlle Fel rend dans la
plus grande perfection le rolle d'Orie dans le troifiéme
acte. M. Jeliotte embellit les chants délicieux
dont font remplis les rolles d'Oſiris & d'Arueris
dans le premier & dans le troifiéme acte.
On a été agréablement furpris que Mlle Davaux ,
qui ne fait que paroître au théâtre , ait joué auffi
182 MERCURE DE FRANCE.
bien qu'elle l'a fait le rolle de Myrrine dans le
premier acte ; on auroit défiré qu'elle l'eût mieux
chanté. Mlle Puvigné a danfé avec toute la grace
poffible dans le premier & le troifiéme acte ; Mlle
Lany dans les mêmes actes , avec beaucoup de précifion
& de force ; & Mlle Lyonnois avec beaucoup
de gayeté dans le troifiéme. Il y a dans le
ballet deux morceaux de grande diftinction , la
contredanfe du premier acte , & un pas de cinq
dans le troifiéme . Ce pas eft très -bien exécuté par
Miles Puvigné & Lany , & par MM . Lany , Lyonnois
, Laval . Le débordement du Nil dans le fecond
acte , eft une machine qui fait honneur au
Machiniſte de l'Opéra.
LES Comédiens François ont donné le Lundi
8 Juillet la premiere repréſentation du Souper ,
Comédie en trois actes & en profe , qui n'a été
jouée qu'une fois . Cette piéce a donné lieu aux
deux lettres fuivantes.
Lettre à M. l'Abbé Raynal , écrite de Paris
le 17 Juillet. 1754.
» J'ai été averti , Monfieur, qu'on veut me faire
paffer dans le monde pour l'Auteur de la Comé-
» die , intitulée le Souper , qui fut repréſentée la fe-
» maine paffée fur le théâtre des Comédiens Fran-
» çois. Je vous protefte avec vérité que je n'ai au-
» cune part à cet ouvrage , que je ne l'ai vu que
» le jour de la repréfentation ; & comme je fe-
» rois très- faché qu'on pût me foupçonner de voir
» avec plaifir que les ouvrages d'autrui me fuffent
» attribués , je vous prie de vouloir bien inférer
ma lettre en entier dans le premier Mercure,
Je fuis , &c .
Le Comte de Senectere
A OUST. 1754. 183
Lettre à M. l'Abbé Raynal , écrite de Commercy
, le 18 Juillet.
» Il me revient de toutes parts , Monfieur ,
» qu'une Comédie , intitulée le Souper , paffe dans
≫le Public pour être de moi, Je crois que je n'au-
>> rai nulle peine à vous perfuader le contraire.
>> Ceux qui , comme vous , Monfieur , me font
» l'honneur d'être de mes amis , fe perfuaderont
>> difficilement qu'un homme de mon état , em-
» ployé depuis dix ans fur la frontiere , & attaché
» par goût à des études férieuſes , fe foit compro-
» mis à donner une pièce au Public .
>>> Je ferois très-fâché , Monfieur , de vous don-
» ner à penfer que je ne fente pas tout le prix de
» la gloire que s'acquiert un auteur ingénieux &
» éclairé en compofant une bonne pièce de théâ-
>>tre ; mais il faut des talens fupérieurs pour y
» réuffir , il faut être entraîné par le génie à ce
» genre de travail. Le peu que j'ai reçu de ce feu
>> qui nous anime & nous maîtrife , m'a détermi
» né de bonne heure à donner à l'étude des Scien-
» ces de fait le tems que me laiffent les fonctions
» de mon état ; je regarderois à mon âge comme
» une abſurdité de m'expofer aux fifflets , & com-
» me une vanité téméraire & ridicule de préten-
» dre aux honneurs d'un fuccès brillant .
» J'habite fouvent une cour aimable & éclairée ,
» j'ai le bonheur d'y fervir un fecond maître , un
» Roi qui protége les fciences & les lettres , &
>> qui les cultive & les enrichit fans ceffe . La
» protection dont ce Prince m'honore , le goût
» les lumieres qui brillent dans la fociété char-
>> mante qu'il a raffemblé dans fa Cour , tout vous
» eft un fur garant , Monûeur , que je n'aurois
184 MERCURE DE FRANCE.
»pas fait la piéce qu'on m'attribue fans la foumettre
à un jugement toujours fûr , & tout doit
> vous convaincre qu'on ne m'eût point pardon-
» né la foibleffe de donner la piéce que le hazard
a fait paffer fous mon nom.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Le Comte de Trefan.
Les mêmes Comédiens ont remis au théâtre
le Mercredi fuivant le Curieux impertinent ,
Comédie en cinq actes & en vers , de M. Néricault
Deftouches , qui n'avoit pas été repréfentée
depuis l'année 1741. Cet ouvrage eft
bien écrit , mais il eft extrêmement froid , & le
fond manque de vraisemblance ; il eut un certain
fuccès dans la nouveauté , mais il est tombé à
toutes les repriſes . Celle- ci n'a pas été plus heureufe
que les précédentes, ayant à peine foutenu trois
repréſentations , malgré l'art & la fupériorité des
Acteurs. Le principal rolle a été rempli par M.
Grandval ; ceux de Damon , du Pere , de l'Olive
& de Crifpin l'ont été par Mrs Belcourt , la Thorilliere
, Armand & Préville ; & ceux de l'Amoureuſe
& de la Soubrette par Mlles Gauffin & Dangeville.
Les mêmes Comédiens ont repris le Mercredi
7 Cénie , qu'on ne fe laffe point de voir , ni d'ap
plaudir. Mlle Gauffin , Mrs Grandval & Sarrazin
repréfentent les rolles de Cénie , de Clerval &
de Dorimond d'une maniere inimitable...
LES Comédiens Italiens ont donné le Samedi 15
la premiere repréſentation des Lacédémoniennes
ou Lycurgue , Comédie nouvelle Françoife , en trois
actes , & en vers de M. Mailhol , fuivie d'Ata-
Lante & Hyppomene , ballet nouveau de la compo
AO UST. 1754. 185
fition de M. Baletti ; la pièce a été jouée cinq fois.
Le Mercredi 17 , ils ont repréſenté le Double
mariage d'Arlequin , Comédie Italienne , en trois
actes , dans laquelle un Auteur nouveau , frere de
Mlle Coraline , a joué le rolle du Docteur. Il a continué
le même rolle le Vendredi 19 .
été
L'OPERA Comique qui eft plus fréquenté cet
que les trois autres Spectacles , a fait l'ouverture
de fon theâtre à la Foire S. Laurent le Ven.
dredi 28 Juin , par la Coquette fans le fçavoir ,
le Trompeur trompé , piéces en un acte , qui ont
été fuivies de la premiere repréfentation d'll étoit
tems , parodie de l'acte d'Ixion dans le baller des
Elémens. La nouvelle parodie, qui eft de M. Vadé,
a été jouée fort long- tems , & l'eft encore quelquefois.
Le Lundi premier Juillet , on a donné pour la
premiere fois fur le même théâtre les Fêtes Chinoises
, ballet nouveau de la compofition du Sr
Noverre , fort connu en Province & dans les pays
étrangers , mais qui ne l'étoit pas encore à Paris .
Les Connoiffeurs difent que ce ballet eft très- varié
, très - vif , très-bien deffiné , & que la contredanfe
qui le termine eft extrêmement gaye & ingénieufe
. Les Peintres trouvent que l'idée des habits
& des décorations ne peut avoir été fournie
que par un des premiers Peintres de l'Europe . La
multitude a à ce ballet un plaifir moins raisonné ,
& y court avec une fureur qui n'a point d'exemple.

20 , Le Samedi on a donné fur le même théâtre
un nouvel ouvrage , intitulé le Chinois poli en
France.
186 MERCURE DE FRANCE.
******************* ·
NOUVELLES ETRANGERES.
DU NORD.
DE PETERSBOURG , le 7 Juin.
LESSeigneursde terres
ES Seigneurs de terres ne pourront plus à l'avepropre
autorité la peine
dü Knout à leurs payfans , & le droit d'infliger
cette punition eft réſervé aux feuls Tribunaux. Il
paroît une ordonnance , dont l'objet eft de favorifer
les progrès du commerce dans quelques
provinces , particulierement dans l'Ukraine . On
affure que le Gouvernement fe propoſe d'établir
une banque , qui prêtera à fix pour cent , & qu'il
fera défendu à toutes perfonnes d'exiger un plus
fort intérêt.
DE STOCKHOLM , le 27 Juin.
Sur les repréſentations de la Compagnie des
Indes orientales , le Roi a excepté de la défenſe
qui concerne le débit & l'uſage des étoffes de Perfe
& de la Chine , celles que cette Compagnie a
reçues par fon vaiffeau l'Espérance , & celles que
doivent lui apporter les vaiffeaux le Prince Adolphe-
Frédéric , & le Lion Gothique.
DE SLESWICK , le 12 Juin.
Le camp que le Roi a ordonné de former , eft
à une demi-lieue de cette ville , & eft commandé
par le Margrave de Brandebourg - Culmbach . A
Paîle droite font les Gardes du corps , le Régi-
4
A O UST. 1754. 187
ment des Gardes - Dragons , & les Régimens de
Cuiraffiers de Jutland & de Slefwick . L'Infanterie
occupe le centre . Elle eft compofée des Régimens
de la Reine , d'Ahlefeld , d'Oldenbourg , de Slefwick
, de Bornholm , de Moen & de Jutland. Les
Régimens de Cuiraffiers d'Oldenbourg , de Fuhnen
& de Sélande font à la gauche. Le Roi qui eft arrivé
ici le premier de ce mois , a établi le quartier
général au Château de Gottorp. Sa Majefté
fit les la revue de l'Infanterie , & le 6 celle de
la Cavalerie. Le 8 , les troupes marcherent en
avant fur quatre colomnes. Au premier fignal
elles fe formerent en bataillons & en efcadrons , &
elles fe mirent en ordre de bataille comme fi elles
alloient préfenter le combat à l'ennemi . L'aîle
droite fit avant - hier un fourage : les fourageurs
furent attaqués ; un détachement de Cavalerie
vint à leur fecours , & les couvrit jufqu'à ce que
le fourage fut achevé.
On fit fauter le 13 de ce mois trois mines au
camp de Gottorp en préfence du Roi. Le même
jour quelques Régimens fe livrerent un combat
fimulé. Toute l'armée fe mit le 15 en mouvement.
Elle fe forma à plufieurs repriſes en ordre de bataille.
Une aîle tacha d'engager l'action , & l'autre
fit diverſes manoeuvres pour l'éviter . Le 17 ,
on repréfenta l'attaque & la défenſe d'un pofte
fortifié . Les troupes fe font divifées enfuite en
deux corps ,
dont l'un a difputé à l'autre le paffage
d'une riviere . Hier le corps d'Artillerie exécuta
différens exercices . Ce matin les troupes fe
font féparées pour retourner dans leurs quartiers ,
& demain le Roi reprendra la route de Coppenbague,
488 MERCURE DE FRANCE.
ALLE MAGN E.
DE VIENNE le S Juin.
>
Le Prince dont l'Impératrice Reine eft accouchée
le premier de ce mois , fut baptifé le 2 dans
la Chapelle du Château de Schombrun par l'Archevêque
de cette ville . Il a été tenu fur les Fonts
au nom de leurs Majeftés Siciliennes , par la Princeffe
Charlotte de Lorraine & par le Prince de
Saxe- Hildburghaufen , & il a été nommé Ferdinand-
Charles- Antoine - Jofeph- Jean- Stanislas.
Le Gouvernement a réfolu de diminuer les droits
d'entrée , & de faire payer en compenfation à
chaque province une contribution annuelle . Tous
les Préfidens des Colléges des Pays héréditaires
font mandés pour affifter à une conférence dans
laquelle on doit délibérer fur ces deux articles.
L'Empereur partit hier pour Hollitſch . Au retour
de Sa Majefté Impériale , l'Archevêque de
Saltzbourg recevra l'Inveftiture des fiefs qu'il tient
de l'Empire. Le Comte de Spaver repréſentera ce
Prélat dans cette cérémonie. L'Impératrice Reine
jouit d'une parfaite ſanté : elle a déja recommencé
à travailler avec fes Miniftres , & le 29 elle fera
relevée de fes couches,
DE BERLIN , le 22 Juin.
Le Comte de Gronsveld , Envoyé extraordi
naire des Etats Généraux des Provinces - Unies ,
eut dernierement une conférence avec les Miniftres
du Roi . On prétend qu'il s'y eft agi de la fuppreffion
de certains bureaux de péage établis le
long de la Meufe qui retardent la navigation ,
✯ nuiſent à la liberté du commerce .
A O UST. 1754. 189
ESPAGNE.
DE CADIx , le 11 Juin.
Il eft arrivé ici de Buenos- Ayres un vaiffeau
d'avis nommé la Notre- Dame des miracles , à bord
duquel il y avoit de l'argent pour le compte du Roi.
Le navire la Conception & Saint-François d'Affife
eft de retour de Cartagêne. Le 3 le Navire le
Saint-Dominique , appartenant à la Compagnie de
la Havane, entra auffi dans cette Baye . Il étoit parti
de la Havane avec le vaiffeau le Saint-Pierre , qui
revient de la Vera -Cruz. Un coup de vent les a
féparés à la hauteur des ifles Terceres. Le 18 , ca
▼aiffeau eft arrivé richement chargé.
ITALI E.
DE NAPLES , le 4 Juin.
Une des Galeres du Roi s'eft emparée d'un Bl
timent Algerien , de quatorze canons & de cent
cinquante hommes d'équipage. Les Corfaires
troublant plus que jamais la navigation fur les côtes
de ce Royaume , Sa Majefté a ordonné d'équi
per le vaiffeau de guerre le Saint-Charles & la
Frégate la Conception , pour leur donner la chaffe.
Les négocians de Sicile ont demandé la permiſ
fion defaire un armement pour le même effet.
DE VENISE , le 17 Juin.
On a appris par un Navire revenu depuis pet
de Smyrne , que le Grand Seigneur ayant reçu
plufieurs plaintes au fujet des exactions commifes
par le Gouverneur de Damas contre les Chrétiens
190 MERCURE DE FRANCE,
qui paffoient par fon Gouvernement pour aller à
Jérufalem , fa Hauteſſe non-ſeulement avoit dépofé
ce Beglierbeg , mais avoit confifqué fes
biens , & l'avoit fait enfermer dans une des Tours
fituées fur la mer noire.
DE GENES , le 13 Juin.
On a publié dans les Villes de la domination de
la République le Decret fuivant. » Les Doge ,
» Gouverneurs & Procurateurs , & c. Il eft parvenu
» à notre connoiffance que l'on a répandu depuis
»
peu dans quelques parties de nos Etats , en par-
» ticulier dans notre ville & diftrict de San-Re-
» mno , des écrits qu'on affure être venus de pays
» étrangers , & qui tendent à attaquer ou à
» révoquer en doute le domaine fuprême & indépendant
, ainsi que l'entiere & abfolue Souve→
» raineté qui appartiennent uniquement & ont
toujours appartenu à notre République ......
» lefquels écrits par leur contenu ont donné lieu
» ou fourni le prétexte de s'abandonner à des dif-
» cours indécens & fcandaleux , capables de féduire
& tromper nos fujets. Comme des écrits
» de cee genre font manifeftement erronés , fédi-
» tieux & attentatoires aux droits fouverains de
» notre République , auffi bien que les difcours
criminels qu'ils ont occafionnés , nous avons cru
>> devoir mettre un frein aux défordres , & préve
» nir les préjudices qui pourroient réfulter de
» femblables erreurs & illufions. En conféquence
>> nous ordonnons par ces préfentes à tous & cha-
>> cun de nos repréfentans publics , de même qu'à
nos Officiers civils , criminels & militaires , en
» particulier à notre Commiffaire Général de San-
>> Remo , de faire leurs recherches avec l'attention
la plus exacte , & de procéder fans delaj
A OU ST . 1754. 191
contre tous ceux de nos fujets nationaux ou
» étrangers , qui publieront & afficheront , ou qui
» retiendront dans leurs maifons de tels écrits ou
d'autres femblables , dans lefquels on attaqueroit
ou revoqueroit en doute notre abfolue &
>> entiere Souveraineté fur les territoire & ville
» de San- Remo , & où l'on fuppoferoit quelque
» dépendance médiate ou immédiate d'une autre
» Puiflance que de notre République. Enjoignons
» d'informer & de procéder contre tous ceux qui
» s'émanciperont à tenir des difcours de la na-
» ture de ceux que nous venons de defigner ; vou-
>> lant que ceux qui fe rendront coupables de l'un
» ou l'autre attentat , foient punis comme des
» rebelles & des criminels de leze-Majefté . Et afin
» que nos réfolutions parviennent à la connoiffance
du public , & que perfonne n'en puiffe
» prétendre ignorance , ce décret fera figné par
» notre Secrétaire d'Etat , & publié dans tous
nos Etats en la maniere accoutumée. Donné le
D24 Mai 1754. Signé Dominique Maria.
DE TURIN , le 8 Juillet.
Voici les principaux articles du traité que le
le Roi a conclu avec la République de Geneve.
» La banlieue de Geneve du côté de Gailliard ,
» déja limitée par le ruiffeau de la Seime ,
» fon embouchure dans l'Arve jufqu'au Pont de
>>> Chenes , continuera jufqu'au Pont Bochet , d'où
dès
la limitation prendra enfuite par le chemin ten-
» dant à Miolans , & de là au Lac-à- Forme. Les
» villages de Gi & de Sionnet , avec les territoires
» figurés fur le plan topographique , & particu
» lierement défignés par le verbal relatifà icelui
feront unis & incorporés au mandement de Juf
12 MERCURE DE FRANCE.
» fy. Du côté de Ternier , le Roi céde à la Ville &
» République de Geneve le terrein qui appartient
à Sa Majefté fur la rive gauche de la riviere
» d'Arve , de la maniere tracée par le plan fufdit
» qui laiſſe du côté de Savoye toutes les maiſons
» de Carouge par une ligne tirée dès le bord de
» ladite riviere jufqu'au chemin qui conduit de là
» au Creft des morts , lequel chemin ſervira enfuite
» de limites , & de là fer tirée une ligne droite
» juſqu'au Rhone entre la Batie & Saint- Geor
» ges , comme fera plus particulierement expli-
» qué dans ledit Verbal ; à la charge qu'excepté
» le Corps-de-garde exiftant au bout du Pont
» d'Arve , tous les bâtimens qui font dans le ter-
» ritoire , y compris celui de Vernets , feront dé
molis & rafés aux frais de la Seigneurie de Ge
» neve , dans le terme d'une année , fans qu'on
» puiffe à l'avenir y rien bâtir de nouveau . La Ré→
» publique retiendra auffi les villages de Cartigny,
» de la Petite Grave , d'Epaifes & de Paffery , avee
leurs territoires , depuis le grand chemin ten-
» dant de Geneve à Charcy jufqu'au Rhofne- à
» Forme. Du Mandement de Juffy ſera démembré
en faveur de Sa Majefté le territoire des Etoles
& Grange-Veigy jufqu'au Nant de Juerrant ,
» qui fera déformais le confin dudit mandement
» du côté de Chablais. Le Roi fera remettre à la
République,lors de l'échange des ratifications du
préfent traité , un acte en bonne forme , por
» tant ceffion des droits de fiefs , dîmes & autres
revenus , que l'Ordre de Saint Maurice & Saint
» Lazare pofféde dans Geneve & fon territoire.
Les habitans des lieux réciproquement cédés
» pourront , pendant le terme de vingt- cinq ans
» continuer comme par le paffé le libre exercice de
leur religion. Ils auront pendant ce terme la
liberté
AOUST. 1754. 193
liberté de fe retirer fans obftacle ni payement
» de finances avec leurs effets & le prix de leurs
» biens , s'ils ont occafion d'en faire la vente . A
défaut de trouver à les vendre , il leur fera loifi-
» ble , après ledit terme , de les conferver , en les
» faifant cultiver par des perfonnes de la religion
permife dans l'Etat où ces biens feront fitués . >>
Ce Traité fut figné le 3 du mois de Juin , au
nom du Roi , par le Baron de Montallieur , Confeiller
d'Etat de Sa Majefté , & au nom de la République
de Geneve , par le fieur Muffard , Confeiller
d'Etat & Syndic de cette République . L'échange
des ratifications s'eft fait le 18 .
GRANDE - BRETAGNE.
DE LONDRES , le 27 Juin.
La Compagnie des Indes Orientales ne s'eft pas
encore déterminée fur le nombre des vaiffeaux
qu'elle prendra cette année à ſon fervice . Tous les
navires Anglois & Ecoffois qui ont été employés
à la pêche de la baleine , rentrent fucceffivement
dans les ports. En général la pêche a eu affez
de fuccès , mais la faifon a été plus froide & plus
orageufe fur la côte de Groenland qu'elle ne l'avoit
été depuis plus de trente ans. Les glaces ont
commencé de s'y former dès la fin du mois dernier.
Cet inconvénient a précipité le retour des
pêcheurs ; plufieurs de leurs bâtimens ont été fort
endommagés par les tempêtes , & quelques - uns
ont péri . Les chaloupes de guerre le Cygne & le
Tryal font arrivées des Colonies de l'Amérique
feptentrionale. Il eft venu auffi une allege qui a
apporté des dépêches de l'Amiral Knowles , Gouverneur
de la Jamaïque. Le bruit court qu'on doit
I
194 MERCURE DE FRANCE.
propofer au Parlement d'augmenter le nombre
des matelots de la Flote royale. On mande d'Irlande
qu'un particulier a préfenté un projet pour
tirer du port de Dublin les fables qui l'embaraſfent
au nord & au fud.
Avant - hier la Banque commença à
payer aux
intéreffés dans le prêt fait à la ville de Dantzick ,
les arrérages des fix premiers mois de l'année
Courante .
y a
Les Traités qui fubfiftent entre cette Cour &
l'Empereur de Maroc , n'empêchant pas les Corfaires
de Salé de commettre des hoftilités contre
les navires Anglois , le Gouvernement a réfolu de
faire croifer continuellement deux vaiffeaux de
guerre dans le Détroit de Gibraltar & dans les
environs. On affure que les propriétaires du Paquebot
le Prince Frederic , qui fut enlevé il
fept ans par les Algeriens , recevront une indemnité
. Sur la nouvelle que le Roi de Danemarck
exige le tiers des marchandifes fauvées du bâtiment
du Capitaine Bellman , les négocians de
cette ville ont préſenté un Mémoire pour que le
Roi engage Sa Majefté Danoife à fe défifter de
cette prétention. Un navire venu depuis peu de
lá Jamaïque , a confirmé que la révolte des Negres
avoit été appaifée par les foins de l'Amiral
Knowles . Les lettres de la nouvelle Angleterre
marquent qu'on doit conftruire un autre Fort
à la place du Fort Dummer , & que les habitans
font convenus d'entretenir un corps de troupes
pour la fureté de la partie orientale de la Colonie
A O UST. 1754. 195
FRANC E.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c .
O

Na tiré le 19 Juin à l'Hôtel de la Compagnie
des Indes , une lotterie d'accroiffement en
lots viagers ; de la moitié du produit des parties
éteintes depuis la lotterie de l'année derniere
jufques & y compris les dernier Décembre fuivant
, qui font venues à la connoiffance de la
Compagnie jufqu'au 29 Mai 1754. Ces parties
font au nombre de cent vingt-quatre , & elles portent
la fomme de cinquante -neuf mille vingt - cinq
livres de rente , dont la moitié eſt éteinte au profit
de la Compagnie , & l'autre moitié a formé le
fonds de ladite lotterie.
Le 20 , M. Dortous de Mairan , l'un des Quarante
de l'Académie Françoife , penfionnaire de
l'Académie royale des Sciences , & ancien Secrétaire
perpétuel de cette Compagnie , préfenta au
Roi la feconde édition de fon Traité fur l'aurore
boréale .
Le Chevalier d'Arcy , Meftre- de-Camp de Cavalerie
, & Adjoint de l'Académie des Sciences ,
fit le même jour devant le Roi l'expérience d'une
nouvelle machine à éprouver la poudre , beaucoup
plus exacte que celles dont on s'eft fervi
jufqu'à préfent .
Le 21 , pendant la Mefle du Roi , les Evêques
de Senlis & de Verdun prêterent ferment de fidélité
entre les mains de Sa Majeſté.
Leurs Majeftés fouperent le 20 & le 23 au grand
couvert avec la Famille royale.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
Le Marquis de Paulmy , Secrétaire d'Etat de la
guerre , en furvivance du Comte d'Argenſon , &
Chancelier de l'Ordre de Saint Louis , préfenta
le 23 au Roi les Grand - Croix , Commandeurs ,
Chevaliers & Officiers de l'Ordre , & les bourfes
de jettons , ainfi qu'il eft d'uſage .
Le même jour , le Duc de Châtillon prêta ferment
de fidélité entre les mains du Roi , pour la
charge de Lieutenant- Général de la Haute & Baffe
Bretagne.
La Marquife de Choifeuil eut l'honneur de faluer
leurs Majeftés & la Famille royale , à l'occafion
de la mort du Marquis de Choiseuil fon
époux.
Les Marquis & Comte de Pont- Saint - Pierre , &
le Marquis de Rothelin , eurent le même honneur
au fujet de la mort du Marquis de Pont-
Saint- Pierre .
Le 25 , M. Gualterio , Archevêque de Mira ,
& Nonce ordinaire du Pape , eut fa premiere audience
particuliere du Roi , à laquelle il fut conduit
, ainfi qu'à celles de la Reine , de Monfeigneur
le Dauphin , de Madame la Dauphine , de
Monfeigneur le Duc de Bourgogne , de Madame
Adélaïde , & de Mefdames Victoire , Sophie &
Louife , par le Marquis de Verneuil , Introducteur
des Ambaffadeurs .
Le Roi alla le même jour à Bellevûe , & Sa Majefté
en revint le 27.
Le 25 , la Reine fut faignée par précaution ..
Les lettres de Bretagne marquent qu'il y a eu
un incendie à Sarzeaux.
Selon les avis reçus de Marfeille , les trois Galeres
du Pape qui y ont conduit M. Gualterio ,
Nonce auprès de Sa Majefté , fe font remifes en
ner après avoir pris à bord le Cardinal Enriquez
ci-devant Nonce en Espagne,
A OU S T. 1754. 197
Le 22 Juin , le neuviéme tirage de la Lotterie
pour le remboursement de partie des capitaux des
rentes établies fur la caiffe des amortiffemens par
Edit du mois de Mai 1749 , fe fit à l'Hôtel de
Ville , en préfence des Prévôt des Marchands &
Echevins .
On fit le 28 , conformément à l'Arrêt du Con
feil d'Etat du 12 Novembre 1752 , le quatrième
tirage de la lotterie pour le remboursement de
partie des capitaux des rentes , établies fur les
Poftes en 1751.
Le 29 , le Marquis de Paulmy , Secrétaire d'Etat
de la guerre , en furvivance du Comte d'Argenfon
, partit pour aller vifiter les Provinces de
Bretagne & de Normandie.
Leurs Majeftés fouperent le même jour au grand
couvert avec la Famille royale.
Le même jour , le Comte d'Argenfon , Minif
tre & Secrétaire d'Etat au département de la guer
re , fit voir au Roi , dans la grande gallerie , le
plan en relief de la ville & des environs de Huningue
, exécuté par M. Larcher , Ingénieur de Sa
Majefté.
Le Comte de Lauraguais & le Comte de Bran
cas étant de retour des voyages qu'ils ont faits
dans les principales Cours de l'Europe , ont ou
l'honneur de rendre leurs refpects à leurs Majef
tés & à la Famille royale.
M. le Monnier , penfionnaire de l'Académie
royale des Sciences , a préfenté au Roi le fecond
livre , ou la fuite des Obfervations fur la lune. Cette
partie comprend les obfervations depuis 1736 jufqu'en
1740.
Le Roi qui étoit revenu de Bellevûc le 27 Juin ,
alla
y coucher le 30. Le premier Juillet , le Roi
vint à Versailles pour voir la Reine & Madame
1 iij
198 MERCURE DE FRANCE.
la Dauphine. Sa Majefté retourna le foir à Bellewûe
, & elle en eft partie le 2 pour Compiegne.
Madame Adélaïde & Meſdames Victoire , Sophie
& Louiſe allerent joindre le Roi près de Louvres
, afin d'accompagner Sa Majeſté.
Le Roi arriva le 2 à Compiegne avec Meſdames
de France. La Reine y arriva le 3 .
Le 2 , Madame la Dauphine communia dans la
Chapelle du Château de Verfailles , par les mains
de l'Abbé de Poudens , fon Aumônier en quartier.
Le 3 & le 4 , Mefdames de France allerent à
l'Abbaye de Royal - Lieu .
Leurs Majeftés fouperent le s au grand couvert
avec la Famille royale .
Les 5 , 6 & 7 , la Reine entendit la Meffe dans
l'Eglife des Carmélites de cette ville.
Le 6 , l'Evêque de Laon , Supérieur du Collége
royal de Navarre , & plufieurs autres Evêques ,
après avoir affifté à la thèſe de l'Abbé de Phelipeaux,
Bachelier de la Maifon , voulurent entendre
la leçon de Phyfique expérimenrale. On les conduifit
à la grande tribune. L'Abbé Nollet réfuma ce
qui avoit été dit dans les deux leçons précédentes :
il continua enfuite fon explication , & il fit les
expériences. Les Prélats témoignerent beaucoup
de fatisfaction , & donnerent de juftes applaudiffemens
à un établiffement qui fait honneur à la
nation , & en particulier à l'Univerfité de Paris .
Ils parurent frappés de la beauté de l'amphithéâtre
qu'on a conftruit pour cette école . Quelque
grand que foit le nombre des auditeurs de l'Abbé
Nollet , ils peuvent y être tous commodément
placés . Cet embelliffement eft un nouveau bienfait
qu'il a plû à Sa Majefté d'accorder à ſon
Collège de Navarre.
A OUST ..
1754. 199
Le 7 , Madame Adelaïde & Mefdames Sophie &
Louiſe entendirent la grande Meffe dans l'Eglife
de S. Jacques , Paroiffe du Château .
L'après-midi , le Roi accompagné de Mefdames
de Fance, affifta au Salut dans la même Eglife.
La Reine a eu , ainfi que Madame Victoire , une
légere indifpofition .
Le 9 , Monfeigneur le Dauphin arriva de Verfailles.
Ce Prince demeura ici jufqu'au 16.
Madame la Dauphine a envoyé le Sr de Goy
d'Ydogne , fon Ecuyer en quartier , pour fçavoir
des nouvelles de leurs Majeftés.
Cette année pendant le mois de Septembre , le
Roi fera affembler quatre camps ; un à Aymeries
dans le Haynault , fous les ordres du Prince de
Soubife ; un fous Sarrelouis , commandé par le Sr
de Chevert ; un à Plobzheim en Alface , par le
Comte de Maillebois ; & un près de Gray , dans
le Comté de Bourgogne , par le Duc de Randan .
Nous avons annoncé la condamnation de la
thèſe foutenue le 18 Novembre 1751 en Sorbonne
, par l'Abbé de Prades . Nous devons auffi
donner part au Public de la rétractation que cet
Abbé vient d'envoyer au Pape , à l'Evêque de
Montauban & à la Sorbonne . Elle eft conçue en
ces termes. >> Moi Jean - Martin de Prades , ayant
» fait imprimer une feuille , contenant plufieurs
»propofitions que j'ai foutenues en Sorbonne ,
» fous ce titre , A la Jérusalem céleste , question
» Théologique. La mauvaiſe doctrine que j'ai ex-
» pofée a caufé un grand ſcandale , & a attiré
>> l'attention du Souverain Pontife Benoît XIV ,
» aufli vigilant à la garde du troupeau qui lui
>> eft confié , que zélé défenfeur de la vraie foi .
» Après un mur examen , il a porté le 2 Mars
1752 un decret , qui condamne , par l'autorité .
I iiij
200 MERCURE DE FRANCE.
apoftolique , ladite feuille , comme renfermant
» des propofitions refpectivement fauffes , mal
» fonnantes , téméraires , erronées , blafphématoires
, impies , approchantes de l'hérélie , hérétiques
, & favorifant les erreurs des Deiftes
» & des Matérialiſtes . Repentant de ma faute , je
» me ſoumets entierement à ce decret , & j'y ſoufcris
purement & fimplement. Je rejette & je
» détefte fous la même cenfure toutes les thèles
& les propofitions qu'il prefcrit. Je condamne
» fincerement tout ce que l'Eglife Romaine condamne
; je retracte de plus , & je déclare comme
révoqué , tout ce que j'ai dit ou écrit pour la
défenfe des erreurs contenues dans lefdites thèfes
condamnées , ainfi que toutes les injures
que j'ai dites ou écrites contre qui que ce foit
cette occafion. Et pour réparer le ſcandale que
» j'ai donné , je figne de ma propre main , &
rends public ce préfent gage & monument autentique
de mon obéiffance & de mon fincere
repentir , & je fouhaite ardeniment qu'il vienne
à la connoiffance de tous les Fideles. Je me
réduis à fupplier le très - faint Pere Benoît XIV.
» de vouloir bien imiter la clémence de celui
» dont il eft Vicaire , & de me traiter avec indul❤
gence , en égard à ma pénitence fincere . Don-
» né à Potsdam , l'an 1754 «.
L'Evêque de Montauban a donné à l'occafion
de cette rétractation , un mandement , dont voici
quelques-uns des principaux traits . >> Nos voeux
fe réuniffoient pour que celai qu'une confé-
» cration folemnelle deftinoit à la défenſe des
» faints autels , ceffât d'être au nombre de ces
» audacieux , qui élevent leurs mains téméraires
» pour les renverfer .... O homme ! qui depuis
ta chûte traînes après toi les triftes marques du
A O UST. 1754. 201
néant d'où tu es forti ..... Qu'es - tu dans ce
» vafte univers , pour ofer oppofer ta vaine phi-
» lofophie aux oracles de Dieu , tes conjectures
» aux prédictions des Prophétes les plus clairement
» accomplies , tes préjugés à des miracles fi nom-
» breux & fi éclatans .... ta critique à cette nuée
» de témoins irréprochables qui ont figné de leur
» fang la vérité de leur culte , tes recherches dont
» le doute eft le principe , & dont l'erreur eft le
» terme , à l'autorité inébranlable de l'Eglife ? ...
» Syſtême inſenſé , trouveras-tu donc un appui
» parmi ceux qui par état doivent être la lumiere
» du monde ? Les levres qui devroient être les dé-
» pofitaires de la fcience , ne s'ouvriront - elles
» que pour défendre l'erreur & par une profa-
» nation déplorable les pierres même du fanc-
» tuaire ferviront - elles à l'édifice de l'irréligion ?
» Non , mes chers freres . Le foleil de juftice fe
» leve , les ténébres fe diffipent , l'efprit s'humi-
» lie , la religion triomphe. Achan rend gloire au
» Dieu d'Ifrael , David confeffe fon crime , Ma-
» naffés renonce aux Autels profanes , Saul n'eft
» plus le perfécuteur de l'Eglife ; l'enfant prodi-
» gue , honteux de fes égaremens , revient dans
» la maifon paternelle ; il pleure fa faute ………… il
» reffufcite entre les bras du pere commun , &
>> rentre dans les nôtres . ....
Le 8 , le Duc d'Aumont , Lieutenant Général
des armées du Roi , premier Gentilhomme de la
chambre de Sa Majefté , & Gouverneur des ville
& château de Compiegne , préfenta au Roi les
Officiers de la Bourgeoilie de cette ville , habillés
d'un nouvel uniforme bleu à brandebourgs d'or.
Le 11 , la Reine entendit la Mefle dans l'Eglife
des Carmelites de cette ville . Sa Majefté , accompagnée
de Monfeigneur le Dauphin & de Mefda-
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
mes de France ; affifta l'après - midi au Salut dans
l'Abbaye de Royal - lieu .
Le Roi foupa le 11 & le 14 au grand couvert
chez la Reine .
Le 14 , le Roi fit rendre les pains bénits dans
l'Eglife de S. Jacques , paroiffe du Château. Ils
furent préfentés par l'Abbé de la Châtaigneraye ,
Aumônier de Sa Majesté .
La Reine , Monfeigneur le Dauphin & Mefdames
de France , entendirent la grande Meffe dans
la même Eglife.
L'après- midi , leurs Majeftés , accompagnées
de la Famille royale , affifterent au Salut dans l'Eglife
des Cordeliers .
Le même jour , M. de Maupeou , premier Pré
fident du Parlement de Paris , que le Roi avoit
mandé de Soiffons , eut à Compiegne une audience
particuliere de Sa Majesté.
Monfeigneur le Dauphin partit le 15 pour
retourner à Versailles.
Le 16 , Fête de Notre - Dame du Mont-Carmel
, la Reine communia dans l'Eglife des Carmelites
, par les mains de l'Evêque de Chartres ,
fon premier Aumônier. Sa Majefté dîna dans le
Monaftere ; & l'après -midi elle afſſiſta au Sermon
du Pere de Tilly , Religieux de l'Abbaye royale
de Val- Sery , Ordre de Prémontré , & Prédicateur
ordinaire du Roi de Pologne , Duc de Lorraine
& de Bar. La Reine entendit enfuite les
Vêpres & le Salut .
Madame Louife communia le même jour dans
l'Eglife de l'Abbaye de Royal Lieu , par les
mains de l'Abbé Solon , Chapelain du Roi.
Le 17 , le Baron de Knyphaufen , que le Roi de
Pruffe a nommé fon Miniftre plénipotentiaire
pour réfider auprès du Roi , eut une audience parA
O UST . 1754. 203
ticuliere dans le cabinet , & il préfenta fes lettres
de créance à Sa Majefté. Il fut conduit à cette audience
, ainfi qu'à celles de la Reine , de Madame
Adelaide , & de Mefdames Victoire , Sophie &
Louife , par le fieur Dufort , Introducteur des Ambaffadeurs.
Le Comte de Montefquiou , premier Sous-Lieutenant
de la premiere Compagnie des Moufquetaires
, ayant obtenu la permiffion de ſe démettre ,
le Comte de Carvoiſin monte à la Sous- Lieutenance
, & le Marquis de Cucé à l'Enſeigne. Sa Majefté
a accordé au Marquis de Montillet l'agrément de
la Cornette vacante dans cette Compagnie.
Le 17 , les Pages de Madame la Dauphine eurent
l'honneur de faire l'exercice du fufil & différentes
évolutions militaires en préſence de Monfeigneur
le Dauphin & de Madame la Dauphine.
Le Chevalier d'Artaize , leur Gouverneur , les leur
a fait exécuter. Ils ont fait le nouvel exercice
prefcrit par l'inftruction du 14 Mai dernier , d'abord
au bruit du tambour , qui leur marquoit feulement
les premiers tems de chaque commandement
, & enfuite à la muette. On a trouvé qu'ils
l'exécutoient avec beaucoup de préciſion & de facilité
.
Après l'exercice ils ont fait la contre-marche
par files à droite & à gauche , doublé les rangs en
avant & en arriere , doublé de même les files. Les ,
rangs ayant été ferrés à la pointe de l'épée , la
troupe , après avoir fait un à droite , a fait un quart
de converfion à gauche pour ſe mettre en bataille.
Elle s'eft enfuite rompue à droite & à gauche par
fections , par pelotons , par marches & demi- rangs.
Elle a exécuté plufieurs quarts de converfion à
droite & à gauche & fur le centre , formé le ba
taillon quarré en arriere & en avant , la colonne
I vj
204 MERCURE DE FRANCE .
renverfée , le défilé du pont , & différentes autres
manoeuvres , comme le feu par pelotón , le feu
continuel , de retraite , &c. le tout au bruit du
tambour. Après ces manoeuvres , les Pages ont eu
l'honneur de faluer de l'efponton Monfeigneur le
Dauphin & Madame la Dauphine . Le Comte de
Mailly , fous les ordres duquel ils font élevés dans
les connoiffances néceffaires à des Officiers , a
préfenté à Monfeigneur le Dauphin & à Madame
la Dauphine plufieurs plans & deffeins , qu'ils
ont exécutés fuivant les principaux fyftêmes de
fortification. Monfeigneur le Dauphin & Madame
la Dauphine ont paru fatisfaits de ces diffé
rentes marques d'application de cette jeune Nobleffe.
Madame la Dauphine a eu la bonté de le
témoigner au Sr d'Artaize par le préfent d'une
belle tabatiere d'or.
Le 18 de ce mois , les actions de la Compagnie
des Indes étoient à dix-fept cens quatre- vingt- cinq
livres ; les billets de la premiere lotterie à fept cens
foixante , & ceux de la feconde à fix cens foixantehuit.
A O UST. 1754. 205
MARIAGES ET MORTS.
M
ESSIRE Denis - Louis d'Hozier , Confeiller
du Roi en fes Confeils , Préfident en la
Chambre des Comptes & Cour des Aydes de Normandie
, ( fur la famille duquel on peut voir ce
qui a été dit dans le fecond volume du mois de
Juin 1752 , pag. 203 & fuivantes ) fils de Meffire
Louis Pierre d'Hozier , Juge d'Armes &
grand Généalogifte de France , Chevalier-Doyen
de l'Ordre du Roi , Confeiller en fes Confeils
Maître ordinaire en fa Chambre des Comptes de
Paris , & de feue Dame Marie Anne de Robillard ,
a été marié le 14 Mars avec Demoiſelle Elizabeth
- Marguerite- Henriette de Beffet , Dame de
la Chapelle-Millon , fille de feu Meffire Daniel-
Henri de Beffet-de la Chapelle , Seigneur de la
Chapelle-Millon , Confeiller du Roi en fes Confeils
, Intendant de Saint Domingue , & de feue
Dame Elizabeth -Marguerite de Guiry.
La famille de Beffet , originaire de Languedoc ,
y eft connue dès l'an 1460 en la perfonne de noble
Guillaume de Beffet , premier du nom , qui
cette année -là même acquit la terre & feigneurie
de Coufinal , fituée dans la Sénéchauffée de
Toulouſe .
Noble Guillaume de Beffet II du nom , fon fils,
Seigneur de Coufinal , époufa par contrat du 27
Novembre 1486 , noble Gaillarde de Ribes ; & de
ce mariage il eut :
Noble Berenger de Beffet , Seigneur de Coufinal
, marié en 15 23 avec noble Jacquette d'Auffillon
, fille de noble Pierre d'Auffillon ,
206 MERCURE DE FRANCE.
Noble Olivier de Beffet ( fils du précédent , )
Seigneur de Coufinal , époufa en 1555 Demoifelle
Catherine de Villeneuve , fille de noble Guillaume
de Villeneuve , co-Seigneur de la Crofilhe :
& de ce mariage il eut deux fils , 1º. Noble Hugues
de Beffet , Seigneur de Coufinal , chef de la
branche des Seigneurs de Coufinal , qui font encore
aujourd'hui leur réfidence en Languedoc.
( Raimond de Beffet fon petit -fils , Seigneur de
Coufinal , fut déclaré noble & iſſu de noble race
& lignée , par jugement de M. de Bezons , Intendant
,en Languedoc , du 12 Novembre 1668 ) ;
& 2 °. François de Beffet , qui fuit.
François de Beffet , Ecuyer , Seigneur de Millon
& de la Chapelle , homme d'armes d'une Compa-.
gnie d'ordonnance du Roi , & Gouverneur de la
ville & du Château de Chevreufe , époufa en 1615
Demoiſelle Marie Simon , fille de Martin Simon
Ecuyer , & de Dame Marie le Bon . De ce mariage
il eut entr'autres enfans , 1 ° . Claude de Beffet
Docteur en Théologie , Chanoine de l'Eglife Ca-.
thédrale de Soiffons ; 2 ° . Denis de Beffet , Ecuyer ,
Sr de Chantemefle , Capitaine & Commandant
au Régiment du Roi en 1672 , mort Lieutenant
de Roi de la Citadelle de Perpignan ; & 3 ". Henri
de Beffet , qui fuit :
Henri de Beffet , premier du nom , Ecuyer , Sr
de la Chapelle-Millon , Controlleur Général des
bâtimens du Roi , arts & manufactures de France ,
& Infpecteur des beaux Arts , eft auteur de la relation
des campagnes de Rocroy & de Fribourg
en 1643 & 1644 , dont il y a différentes éditions.
Nous n'avons rien de meilleur en ce genre ; &
cette piéce n'a rien au-deffus pour la fimplicité
& la grace du ftyle hiftorique . Le mérite de M.
de la Chapelle- & la confiance particuliere dont
>
&
A O UST. 1754. 207
M. le Marquis de Louvois , Miniftre d'Etat , l'honoroit
, le firent nommer pour affifter aux affemblées
de l'Académie royale des Infcriptions &
Médailles , & pour en écrire les délibérations .
Il fe trouva ainfi Académicien & Secrétaire de
cette Académie , qui dépendoit alors de la Surinterdance
des bâtimens. Il époufa en 1668 Demoiſelle
Charlotte Dongois , niéce maternelle du fameux
Boileau des Préaux , & foeur du célébre Nicolas
Dongois , Greffier en chef du Parlement de Paris,
ayeul maternel de M. Gilbert de Voifins , Confeiller
d'Etat ; & de ce mariage vint Henri de Beffet ,
qui fuit ; & Anne Beffet , femme d'Etienne Ferrant
, Ecuyer , Seigneur de Saint Dizant , Intendant
& Controlleur général des menus plaifirs de
Sa Majesté.
Henri de Beffet , fecond du nom , Ecuyer , Seigneur
de la Chapelle -Millon , Confeiller du Roi
au Parlement de Metz , premier Commis de la
Maifon du Roi jufqu'en 1715 , & enfuite Secrétaire
du Confeil de la Marine depuis l'établiffement
jufqu'à la fuppreffion de ce Confeil , époufa
en 1697 Dile Elizabeth Chardon , coufine germaine
de même nom de la Comteffe de Courtomer ,
mere de Raoul - Antoine de Saint Simon , Comte
de Courtomer , Lieutenant général des armées du
Roi , Commandeur de l'Ordre royal & militaire de
S. Louis , & Gouverneur de Thionville , qui a époufé
en premieres nôces Demoiſelle Marguerite Ferrant
, propre niéce du même Henri de Beffet . Le
26 Septembre il fut déclaré noble & iffu de noble
race lignée , conjointement avec Pierre de Beffet
, Seigneur de Coufinal , fon coufin , du trois
au quatre de la branche aînée , par jugement de
M. de Lamoignon , Intendant en Languedoc , &
ce jugement fut confirmé en fa faveur , par ar
208 MERCURE DE FRANCE .
rêt des Commiffaires généraux du Confeil , établis
fur le fait de nobleffe , du premier Mars 1703. M.
de la Chapelle mourut univerfellement regretté le
19 Avril 1748 , s'étant acquis la plus haute réputation
dans les divers emplois dont il avoit plu
au Roi de l'honorer , & s'étant concilié la bienveillance
de toute la Cour.
Daniel - Henri de Beffet fon fils aîné , Seigneur
de la Chapelle- Millon , Confeiller du Roi en fes
Confeils , Intendant de Saint Domingue , épouſa
en 1735 Demoiſelle Elizabeth - Marguerite de
Guiry , fille de Charles- Claude , Marquis de Guiry,
Seigneur du Perchay , &c . & d'Anne- Marguerite
Ferrand- d'Avernes ; & de ce mariage eſt née
la Préfidente d'Hozier qui a donné lieu à cet article.
M. de la Chapelle étant mort en 1737 , fa veuve
ſe remaria en 1741 avec Jean , Baron de Carver
, Anglois de nation .
Nicolas- Pierre de Beffet de la Chapelle , ( frere
puîné du précédent , ) chefde Bureau des affaires
étrangeres , foutient avec honneur la réputation
de fes ancêtres.
à un
Cette famille porte pour armes d'azur ,
chevron d'argent accompagné de trois étoiles d'or ,
un chefd'argent abaiffé.
Elizabeth - Marguerite de Guiry , mere de la
Préfidente d'Hozier , étoit de l'ancienne maifon
de Guiry dans le Vexin François , où eft fituée la
terre de Guiry , à dix lieues de Paris .
Jean de Guiry , Chevalier , donna à ferme le
moulin de Guiry au mois de Septembre 1236.
Mabille , Dame de Guiry , fit don de la cinquié.
me partie de fa terre à l'Abbaye de Notre - Dame
du Tréfor , Ordre de Câteaux , dans le Vexin Normand
; & ce don fut confirmé par la Reine Blanche
au mois de Juillet 1245. En reconnoiffance
AOUS T. 1754. 209
de cette donation , il y eut une tranfaction paffée
peu de tems après , par laquelle les Religieufes
s'engagerent de recevoir dans leur Abbaye , fans
dot , & à perpétuité , une Demoiſelle de la maifon
de Guiry , defcendante en ligne directe de mâle
en mâle. La maiſon de Guiry jouit encore de ce
droit.
Adam de Guiry , Chevalier , fit un accord au
mois d'Avril 1289 avec l'Abbé de Saint- Pere de
Chartres , au fujet du différend qu'ils avoient enfemble
, à caufe des droits que cet Abbé prétendoit
avoir dans la terre de Guiry.
Jean de Guiry fe dit fils de Guillaume de Guiry
, Seigneur Châtelain de Guiry , dans l'acte
d'une acquifition qu'il fit en 1339 d'Adam de Guiry
fon cousin.
Pierre de Guiry , dit le Galois , Seigneur de Guiry
& du Perchay , Ecuyer du Corps du Roi , rendit
aveu le Juillet 1380 à la Reine Blanche de
Navarre , feconde femme de Philippe de Valois.
Richard de Guiry fon arriere petit - fils , Cheva
lier , Seigneur de Guiry , du Perchay , de Chaumont
, de Liencour , de Longueffe & de la Faquetierre
, qualifié Maréchal hérédital des Vexins
François & Normand , dans un acte du 29 Mai
1475 , eut entr'autres enfans , 1º. Simon de Guiry,
Seigneur du Boifgencelin ( pere de Philippe
de Guiry , Seigneur de Lainville , qui époufa en
1535 Marguerite de Dreux , fille de François de
Dreux , Seigneur de Morainville , lequel avoit
pour dixiéme ayeul paternel le Roi Louis le Gros ) ;
& 2 °. Pierre de Guiry , Seigneur de la Faquetiere,
auteur des branches des Seigneurs de la Faquetiere
, de la Chapelle , d'Elvemont , d'Incourt , de
Roncieres , de Chaumont en Valois & de Monneville.
210 MERCURE DE FRANCE.
·
Jean de Guiry , ( autre fils de Richard , )Sei
gneur de Guiry , du Perchay & de Valieres , Maréchal
hérédital des Vexins François & Normand
en 1490 , eut pour petit- fils André de Guiry , Baron
de Guiry, Seigneur du Perchay & de Valieres ,
Chevalier de l'Ordre du Roi , Gentilhomme ordinaire
de fa Chambre , & Enfeigne de cinquante
hommes d'armes de fes ordonnances.
Philippe de Guiry , Chevalier , Seigneur de Guiry
( frere d'André de Guiry qui précéde ) , a continué
la branche aînée , dont il ne reste plus aujourd'hui
que Charles-Claude , Marquis de Guiry,
Moufquetaire du Roi , de la premiere Compagnie
, frere de feue Dame Elizabeth- Marguerite
de Guiry , femme de Daniel- Henri de Beffet ,
Seigneur de la Chapelle Millon , Confeiller du
Roi en fes Confeils , Intendant de Saint Domingue
, pere & mere de la Préfidente d'Hozier , qui
a donné lieu à cet article.
Les armes de la maifon de Guiry font d'argent,
à trois quintefeuilles de fable.
Le 14 du mois de Mai fut célébré par M. l'Ab
bé de Bourdeille , dans la Chapelle du Château de
Vaudre en Périgord , le mariage de Pierre Arnaud,
Vicomte d'Aubuffon de la Feuillade , Capitaine
au Régiment de Cavalerie de Bezons , fils de feu
André Jofeph , Comte d'Aubuffon , Marquis de
Melzeard , Seigneur de Caftelnouvel , Jaure , Saint
Paul , Marconnay & Sanfay , Lieutenant général
des armées du Roi ; & de feue Jeanne- Baptifte-
Elifabeth- Charlotte de Vernou de Melzeard ; avec
Jeanne - Marie d'Hautefort , fille de Jean Louis
d'Hautefort, Comte de Vaudre , Marquis de Brufac
& de Bouteville , Baron de Marqueffac , Seigneur
de la Marche , la Rafoire & Saint -Jori ,Montbayol ,
Picon & Meige ; & d'Anne-Marie de la Baume-
-
A O UST. 1754. 211
Forfac. Leur contrat de mariage avoit été figné le
10 Avril précédent par leurs Majeftés & la Famille
royale. Ces deux maifons font affez connues
pour n'en pas donner ici le détail . Voyez l'hiftoire
des grands Officiers de la Couronne.
Dame Claude de Boharn , époufe de Meffire
André de Fay d'Hatys , Comte de Cilly , Maréchal
des camps & armées du Roi , Commandeur
de l'Ordre Royal & militaire de S. Louis , & Gouverneur
de Marle , eft morte au Château de la
Neufville de Beaumont les Avril , dans fa foixante-
quatorziéme année .
Meffire Antoine - Hyacinthe de Mommerel ,
Comte de Mainville , Maréchal des camps & armées
du Roi , Chevalier de l'Ordre royal & militaire
de S. Louis , Seigneur-Châtelain de S. Juft ,
le Pleflis fur S. Juft , Valecourt & Coivrel en pa: -
tie , Vicomte de Gannes en Picardie , Baron de
Marigny- le-Châtel , la Celle , Faux & Baffon en
Champagne , & c . eft décédé à Paris en fon Hôtel,
Place Royale , les Mai , & a été inhumé le 7
dans l'Eglife de S. Paul fa pa oiffe. Il étoit âgé de
foixante- dix-huit ans fix mois & dix -fept jours ,
étant né le 18 Octobre 1675. Cette maifon eft originaire
du Bearn , & porte pour armes , de gueules,
au chevron brifé d'argent , chargé d'un lion grimpant
de fable , trois harpes d'or , deux en chef &
une en pointe.
Il eft le dernier de fon nom & de cette maifon
qui foit connu.
Dame Magdeleine Poiffon de Malvoifin , épouse
de M. François Bouret d'Erigny , Fermier général,
eft morte le 6.
212 MERCURE DE FRANCE .
Lettre de M. Morand , Secrétaire perpétuel
de l'Académie de Chirurgie , & c. à M.
Dibon.
V Ous venez , Monfieur , de publier une feconde
lettre au fujet du remede de M. de Torrès
pour la guérifon des maladies véneriennes ; &
après m'avoir bien précisément défigné à la page
9 , vous demandez , fi M. de Torrès , en faisant
imprimer fa lettre à M. de Vernage , a cru qu'après
avoir Jurpris mon témoignage, il feroit affez
adroit pour surprendre enfuite les fuffrages de toute
une Académie ? Je n'ai point à me plaindre de ce
que vous cenfurez le remede de M. de Torrès ,
& de ce que vous lui faites un défi pour prouver
que le vôtre eft meilleur ; les gens de l'art
examineront & jugeront : mais je n'ai point à
vous louer de la légereté avec laquelle vous affurez
le Public que je me fuis laiffè furprendre par
M. de Torrès. Ceux qui croyent avoir trouvé
quelque chofe de neuf dans l'art de guérir , m'en
font part affez volontiers , parce que fans intérêt
& fans aucun égard à la qualité des perſonnes je
certifie ce que vois , lorfque l'on demande mon
témoignage. J'ai donc fait à l'égard de M. de
Torrès , ce que j'aurois fait pour tout autre qui
m'auroit montré deux perfonnes fort malades , &
qui me les auroit repréſenté guéries : & bienloin
qu'il ait furpris mon témoignage , je le confirme
par cette let.re , entant qu'il auroit befoin de l'être.
Continuez , Monfieur , de vous efçrimer avec M.
de Torrès , vous en êtes fort le maître ; mais je
vous prie de ne me citer qu'à propos. Je fuis , &c.
Ce 12 Juin 1754.
A OUST . 1754. 213
A VIS.
Odeau , Marchand Diſtillateur , tenant le
G Caffe Militaire , rue & vis à- vis le Cloitre
Saint Honoré , fait & vend toutes fortes de liqueurs
fines , tant Françoifes qu'étrangeres . Il fait
auffi du chocolat de fanté à la façon d'Espagne
& autre chocolat à la vanille . L'on trouve auff
chez lui de l'ancienne huile de Venus , vrai Sigogne
, Maraſquin , Ratafia de Bologne , huile royale
, crême des barbades , crême de fleur d'orange
, crême de framboife , crême d'Angélique , liqueur
vanille , les délices de la fanté , liqueurs
très agréables , kirs - wafer , & généralement toutes
fortes de liqueurs fines.
AUTR E.
QUOIQUE l'on ait fait courir le bruit que la
veuve du fieur Bailly avoit ceffé de vendre des
favonettes , elle avertit le public qu'elle continue
à vendre & débiter , avec le même fuccès que
ci-devant , les véritables favonettes légeres de pure
crême de favon , dont elle a feule le fecret ; comme
plufieurs le mêlent de les contrefaire & les
marquer comme elle , pour n'être point trompés
il faut s'adreffer chez elle , rue Pavée S. Sauveur ,
au bout de celle du Petit- lion , à l'image S. Nicolas
, une porte cochere , prefque vis-à- vis la rue
Françoife ; quartier de la Comédie Italienne.
AUTR E.
La veuve du fieur Bunon , Dentiſte des Enfans
214 MERCURE DE FRANCE.
de France , donne avis qu'elle débite journellement
chez elle , rue S. Avoye , au coin de la rue
de Braque , chez M. Georget fon frere , Chirur
gien , les remedes de feu fon mari , dont elle a
feule la compofition , & qu'elle a toujours préparés
elle-même ; fçavoir :
1º . Un élixir anti - fcorbutique , qui affermit les
dents , diffipe le gonflement & l'inflammation des
gencives , les fortifie , les fait recroître , diffipe &
prévient toutes les afflictions fcorbutiques , & ap
paiffe la douleur des dents .
2. Une eau appellée Souveraine , qui affermit
auffi les dents , rétablit les gencives , en
diffipe toutes tumeurs , chancres & boutons qui
viennent auffi à la langue , à l'intérieur des levres
& des joues , en fe rinçant la bouche de quelques
gouttes dans de l'eau tous les jours , & elle la
rend fraîche & fans odeur , & en éloigne les corruptions
, elle calme la douleur des dents .
3 °, Un opiâte pour affermir & blanchir les
dents , diffiper le fang épais & groffier des gencives
, qui les rend tendres & molaffes , & caufe de
l'odeur à la bouche .
4°. Une poudre de corail pour blanchir les dents
& les entretenir ; elle empêche que le limon fe
forme en tartre & qu'il ne corrompe les gencives,
& elle les conferve fermes & bonnes , de forte
qu'elle peut fuffire pour les perfonnes qui ont
foin de leurs dents , fans qu'il foit néceffaire de
les faire nettoyer . Les plus petites bouteilles d'élixir
font d'une livre dix fols.
*
Les plus petites bouteilles d'eau fouveraine font
d'une livre quatre fols , mais plus grandes que
celles de l'élixir .
Les pots d'opiate , les petits , font d'une livrę
dix fols.
A O UST. 1754. 215
Les boîtes de poudre de corail font d'une livre
quatre fols.
AUTRE.
Le fieur Arnauld ; Marchand Parfumeur , privilegié
du Roi , à la Providence , rue Traverliere
près la fontaine de Richelieu , à Paris .
Fait & vend la pâte royale , fi connue pour blanchir
& adoucir les mains , en ôte les taches , comme
rougeur , engelures & autres , en s'en frottant
naturellement jufqu'à ce qu'elle tombe par petits
rouleaux. L'on peut s'en fervir fans eau & avec de
l'eau : cela va à la volonté de ceux qui en font
ufage . Elle eft d'une odeur très-agréable , & qualité
à pouvoir être tranfportée par tout fans rien
diminuer de fa bonté . On lui donne avec juftice
le titre de fans - égale .
Elle fe diftribue dans des pots de terre grife de
Flandre , cachetés d'un cachet , qui a pour attribut
unico univerfus , décoré d'un foleil , un bâton royal,
d'une main de juftice , & plufieurs fleurs de lys ;
le nom de l'auteur eft gravé autour dudit cachet .
Le pot plein avec l'efpatule d'yvoire , ſe vend
quatre livres ; & lorſqu'on le rapporte vuide , l'on
le remplit pour trois livres.
Il vend auffi toutes fortes de poudres , pommades
, eaux de fenteurs , & généralement tout ce
qui concerne les parfums ; il compoſe un trèsbeau
rouge , qui égale le naturel , & l'eau de beauté
pour conferver le teint.
AP PROBATIO N.
Ai lû , par ordre de Monfeigneur le Chance
>
754. A Paris , le 31 Juillet 1754.
LAVIROTTE
216
TABLE .
IECES FUGITIVES en Vers & en Profe .
PGrillon ,Conte , page 3
La caufe tout-à-fait primitive de la grandeur , expliquée
par le Pere Caftel , Jéfuite ,
Epitre à l'Amitié en faveur de l'Amour ,
II
26
Lettre à M. Molinard , Docteur en Médecine à
Aix , fur la maladie de la rage , &c . •
Epitre à un ami ,
29
42
Plan de différentes matieres qu'on doit enfeigner
dans une Ecole de Mathématique militaire , 46
Remerciment à M. Mertrud ,
L'Amour & la Folie ; Poëme Anglois ,
Epicre à M. l'Abbé Poule ,
Caractere du Roi d'Angleterre Charles II.
60
62
81
89
Mots de l'Enigme & du Logogryphe du Mercure
de Juillet ,
Enigmes & Logogryphe ,
Nouvelles Litteraires ,
Beaux Arts ,
100
ΤΟΙ
105
156
178
181
186
Le bonheur de la vie champêtre , Idylle ,
Spectacles ,
Nouvelles Etrangeres ,
France . Nouvelles de la Cour , de Paris , &c. 195
Mariages & Morts ,
Lettre de M. Morand , & c. à M. Dibon ,
Avis divers ,
La Chanfon notée doit regarder la page 178.
205
212
213
De l'Imprimerie de Ch . A. JO M BERT.
MERCURE
DE FRANCE ,
DE DIE AU ROI.
SEPTEMBRE. 1754
AGITUT
UT
SPARGAT
Chez
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix
JEAN DE NULLY , au Palais .
PISSOT , Quai de Conty , à la
defcente du Pont- neuf.
DUCHESNE , rue Saint Jacques ,
au Temple du Goût.
M. DCC. LIV.
Avec Approbation & Privilege du Roi ?
'ADRESSE du Mercure eft à M. LUTTON,
1 Commis au recouvrement du Mercure , rue Ste
Anne , Butte S. Roch , vis- à- vis la rue Clos- Georgeot
, entre deux Selliers , au fecond ; pour remettre
a M. l'Abbé Raynal.
Nous prions très-inftamment ceux qui nous adrefferont
des Paquets par la Pofte , d'en affranchir le
port , pour nous épargner le déplaifir de les rebuter ,
à eux celui de ne pas voir paroître leurs Ouvrages.
Les Libraires des Provinces ou des Pays Etrangers
qui fouhaiteront avoir le Mercure de France de la
premiere main & plus promptement , n'auront qu'à
écrire à l'adreffe ci- deſſus indiquée .
On l'envoye auffi par la Pofte aux personnes de
Province qui le defirent , les frais de la Pofte ne
font pas confidérables.
On avertit auffi que ceux qui voudront qu'on le
porte chez eux à Paris chaque mois , n'ont qu'àfaire
fçavoir leurs intentions , leur nom & leur demeure
audit Sr Lutton , Commis au Mercune; on leur portera
le Mercure très - exactement , moyennant 21 livres
par an , qu'ils payeront ; fçavoir , 10 liv. 10 f.
enrecevant le fecond volume de Juin , & 10 l. 10s.
en recevant le fecond volume de Décembre. On les
Supplie inftamment de donner leurs ordres pour que
ces payemens foient faits dans leur tems .
On prie auffi les personnes de Province à qui on
envoye le Mercurepar la Pofte, d'être exactes àfair.
payer au Bureau du Mercure à la fin de chaque femeftre
, fans cela on feroit hors d'état de foutenir
les avances confidérables qu'exige l'impreffion de cet
Quvrage.
On adreffe la même priere aux Libraires de Province.
On trouvera le Sr Lutton les Mardi , Mercredi
Jeudi de chaque semaine , l'après-midi.
PRIX XXX SOLS.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
SEPTEMBRE . 1754.
香味
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ESSAI SUR LE SAGE.
Mme la Marquife de ... Par M. Ducaffe.
Guéri des erseurs du vulgaire ,
Du preftige & du préjugé ,
L'efprit fagement partagé ,
Dans une étude falutaire ,
Entre le doute & la crédulité ;
Voler après la vérité
D'une aîle rapide & legere ,
Lorfque malgré l'obscurité
A ij
4 MERCURE DE FRANCE.
Du voile épais qui la reccle ,
On peut fe dire en toute fûreté ,
Après un examen bien de fois repété ,
Mais enfin la voilà ; oui , la voilà , c'est elle
Partant de ce terme fécond ,
Et rejettant tout efprit de fyftême ,
De réflexion en réflexion ,
Aller ainfi par gradation ,
Jufqu'à l'auteur de la vérité même ;
Sûr de trouver en lui le Monarque fuprême ,
L'artiſte de cet univers ,
L'agent qui le régit , le conferve & l'anime ;
Dans cette conviction intime ,
Lui payer les tributs divers
D'amour , de reſpect & d'eftime ,
De gratitude & de fidélité ,
Malgré tous les efforts de l'incrédulité
Qui feint en vain de ne pas le connoître ,
Tout révoltant qu'il eft , fyftême accrédité ,
Monftre odieux que le vice a fait naître.
De là defcendant juſqu'à ſoi ,
Des yeux de la raiſon inftruite par la foi ,
Confiderer tout le prix de fon être
Dans les rapports avec l'Etre éternel ....
Eternel ! oui vraiment ; oui , rien de plus réel ,
Tout doute ici feroit un crime ;
Car en effet fi cet Etre fublime
N'étoit pas éternel , il ne feroit point Dieu
SEPTEMBRE . 1754. 5
Ne nous y trompons pas , il n'eft point de milieu ;
A tout efprit qui penfe il deviendra ſenſible ,
Que Dieu doit être affuiément
L'être le plus parfait poffible ;
Le feroit-il réellement ,
S'il pouvoit être fufceptible
D'un terme ou d'un commencement ?
Dans ce cas il feroit l'ouvrage
D'un être plus grand & plus fage ;
Car enfin il est évident
Qu'il n'eût pû fe former foi-même.
Mais cet être plus grand , cet autre être ſuprême
Ne fe feroit point fait non plus :
Qui donc eût pû le faire éclore ?
Un être plus puillant encore ?
Tous vos détours font fuperfluss
'Au cercle où vous voilà fçavez -vous une iffue ?
Au moins n'éludons pas de vérité connue ,
Et foyons de meilleure foi.
De la raifon la feule loi
Nous avertit , nous dicte & nous inſpire
Qu'il eft un Dieu qui devance les tems ,
Qu'il ne fera jamais de terme à fon empire ;
Que la terre , les cieux , l'homme & les élémens ,
Leur beauté , leur magnificence ,
Ouvrage de fes mains , célébrent fa puiffance,
Mais , direz-vous , le monde est éternel.
Incrédule , obftiné mortel ,
A iij
?
MERCURE DE FRANCE.
Vous vous perdez encore en tenant cette routes
De l'unité de Dieu vous convenez fans doute ;
Mais que devient cette unité ?
Si le monde eft de toute éternité ,
Il fera Dieu . Voyez où vous en êtes.
Ces globes éclatans qui roulent fur nos têtes ,
Auffi fans doute éternels comme lui ,
Seront des Dieux encor. Sentez donc aujourd'hui
Le péril de votre ſyſtême.
Allons plus loin . Cet ordre merveilleux
Toujours conftant , toujours le même ;
Ces mouvemens réglés de la terre & des cieux
Qui n'ont jamais excédé leurs limites ;
Ce pouvoir étonnant , cet effort vigoureux
Qui les contient dans leurs orbites ,
Et les affujettit à des regles prefcrites :
Quel peut - être l'agent qui leur donne ces loix ?
Les cieux , la terre eux-même ils ne font que
matiere ,
La plus fine & la plus légere
Céde , & n'agit jamais par principe ou par choix.
Il eft certain qu'eux-même ils n'ont pu fe produire
,
Et que pouvant encor bien moins fe préferver ,.
Se maintenir & fe conduire ,
Le tems qui détruit tout auroit pû les détruire ,,
Si l'ouvrier éternel qui voulut les former
Et les foumettre à fon empire ,
Ne daignoit pas les conferver.
SEPTEMBRE . 1754 .
Concluons donc , malgré l'impie ,
Qu'il eft un efprit incréé ,
Auteur de tout , fource de vie ,
Le feul moteur qui décide à fon gré
De la marche de la nature ,
Qui feul puiffant , & feul grand fans meſure ,
Sçait plier l'univers aux loix qu'il lui prefcrit .
Mais comment eft- ce qu'un efprit
Peut influer fur la matiere ?
Je n'en fçais rien , j'adore ce myftere.
M'expliquerez - vous mieux , prétendus efprits
forts
Comme quoi l'ame peut influer fur le corps ,
En diriger le méchaniſme
Me direz - vous comment cela ſe fait ? .....
L'ame eft donc un efprit ! oui , fans doute elle
l'eft.
Jamais avec le corps elle ne fit de fchifme ,
Et cependant il eft réellement
Dans leurs opérations un ordre différent .
L'ame faillante & vive au-delà du prodige ,
L'ame penfe , veut & dirige :
Le corps fans volonté , comme fans jugement ,
Le corps , être paffif, céde au commandement.
En vain n'ofant fortir de l'ombre du myftere,
Au moins ouvertement ,
Le Matérialiſme , à tout événement ,
Se hazarde & s'ingere
A iiij
MERCURE DE FRANCE.
De nous conter adroitement ,
Quoique pourtant affez modeftement ,
Et d'un certain air d'indolence ,
Que peut être jamais on ne fçaura vraimen
S'il eft réel ou non que la matiere penſe.
J'entends la voix du ſentiment ,
Qui nous crie éternellement ,
Gardez-vous du venin de ce doute critique,
On voudroit vous faire illufion ,
A l'aide d'un détour oblique ,
Où l'on cherche à mettre en queſtion
Une vérité que les Sages
De tous les lieux , de tous les âges
Ont fait paffer à leurs neveux ;
Que rifquez-vous , foyez fages comme eux .
Ne manquant de talens , d'efprit , ni de lumiere ,
Ils fçavoient bien que la matiere ,
Indifférente au mouvement ,
Ne le reçoit pas d'elle - même ,
Qu'elle le doit à quelque agent ;
Et qu'à quelque vîteffe extrême
Que le mouvement foit porté ,
Il n'a point la propriété
De concevoir une penſée.
Bien affermis dans cette idée ,
Ils nous ont dit qu'un être intelligent ,
Capable de fentir toute fon excellence ,
Eft un efprit ; & que fi l'ame penfe ,
Elle doit être efprit indubitablement,
SEPTEMBRE.
୭ 1754.
Rien de plus vrai que cette conféquence .
Et voyez l'incongruité ;
Si l'ame étoit matérielle ,
Il s'enfuivroit qu'elle auroit comme telle ,
Des dimenfions , de la folidité ,
Et la divifibilité .
Mais il eft fûr que la penſée ,
Effet de l'ame le plus vif ,
Le plus frappant & le plus diſtinctif ,
Ne peut point être divifée :
N'eft-il pas vrai qu'elle auroit en cela
Plus de relief, plus de mérite
Que l'ame qui l'auroit produite :
Convenez-en. Ainfi voilà
L'effet plus noble que la caufe .
Eh ! non , l'Auteur de toute choſe
N'opere point dans ce goût - là.
Marqués au coin de la jufteffe ,
Tous les ouvrages font parfaits ;
Jufques aux plus petits , tous ils portent les traits
Et l'empreinte de fa fageffe.
Conftamment fage & toujours refléchi ,
Cet Etre tout- puiffant fe feroit démenti ,
S'il n'eût pas fait l'ame immaterielle ;
Dès qu'il voulut en être le modele ,
Elle devoit , ainfi que lui ,
Etre une , fimple , indivifible :
Auffi l'eft-elle , & le fait eft fenfible ;
A v
10 MERCURE DE FRANCE..
Car étant , comme elle eft , infuſe exactement
Dans tout le corps qu'elle meut , qu'elle ani
me ,
Quelque membre qu'on en fupprime ,
Elle eft , tout comme auparavant ,,
Capable de penfer , & de penfer en grand';
Et loin que ce foit un problême ,,
La conviction en cela même
Précéde le raifonnement .
L'ame étant immatérielle ,
Il s'enfuit naturellement:
Que l'ame doit être immortelle.
En effet qu'est- ce que la mort ?
C'èft , nous en demeurons d'accord ,,
La diffolution des parties ; .
L'ame étant un efprit n'en eſt point affortie ::
Donc l'ame ne peut point mourir.
La conféquence et toute unie.
Eh ! :fi fans goût & fans defir:
Pour le bonheur d'un avenir
Qui nous attend dans l'autre vie ,,
L'ame étoit faite pour périr ,,
L'homme à mille fléaux en butte ,,
Forcé de vivre avec des foux ,,
Tous injuftes , méchans , diffimulés , jaloux ,,
Toujours en crainte d'une chute ,
Et foumis à des loix qui gourmandent fes goûts ;;
L'homme feroit moins heureux que la brute ,,
SEPTEMBRE. 1754. IL
Qui fans former des defirs impuiffans ,
Jouiffant de fon fort fans crainte & fans murmu→
re ,
A l'abri des remords , libre dans fes penchans
N'à d'autre loi que la nature.
Ainfi l'immortalité
Et la fpiritualité
Forment la trempe de nos ames ,,
Malgré toutes les trames
De l'incrédulité ,
Ses vains détours & fes fauffes maximes ;
Et voilà les rapports intimes
De l'homme à la Divinité.
Confidéré fous ces rapports fublimes ,,
Que l'homme eft grand ! que fon deftin eft
beau !
Portrait facré , vivant tableau
De la Divinité fon augufte modele
Plein d'un efprit reconnoiffant ,.
L'objet le plus intéreffant
Qu'il puiffe avoir dans l'ardeur de fon zélé ,
Eft d'être toujours agiffant
Pour devenir parfait comme elle..
Dans cet état immoler en effet ,,
Sans retour , comme fans regret ,
Jufqu'aux attraits de la paffion chérie
A l'auftere amour du devoir .; ..
A vi
12 MERCURE DE FRANCE.
Et pour ne craindre plus l'effet de fon pouvoir ,
Etre bien affuré qu'elle n'eft plus en vie.
Comme fouvent la victime en furie ,
Quand le coup qui l'abbat n'eſt pas le coup mor
tel ,
Se releve , s'échappe & s'enfuit de l'autel ,
La paffion qui n'eft qu'amortie ,
Se rallume aifément au feu de l'occafion ;
Et fi des fens la fatale illufion
Vient fe mettre de la partie ,
La rechûte s'enfuit indubitablement .
Un parti fûr dans ce moment ,
Seroit bien de s'enfuir ; mais en a- t -on la force?
Du plaifir la fatale amorce
Séduit , arrête impérieufement.
Dans tout ce que l'on fait , dans tout ce qu'on
décide ,
Sans ceffe avoir l'honneur pour guide ,
Cet honneur rigoureux fêté par la vertu ,
Et non cet honneur arbitraire ,
Idole fi chere au vulgaire ,
A qui le vrai ne fut jamais connu.
Etre fidele à fa parole ,
L'intérêt , quel qu'il foit , n'en peut point excu
fer ;
L'homme d'honneur n'a point à reculer .
Toute excufe en ce cas eft honteuſe & frivole,
SEPTEMBRE . 1754. 13
Avoir à
tout âge , en tout tems ,
Une probité toujours neuve ,
Et capable à tous les inftans
De tenir au creufet de la plus forte épreuve.
Ainfi loin d'approuver tous ces détours honteux ›
Subterfuges rampans , maneges ténébreux ,
Qu'une coupable politique
Autorife & met en pratique ,
Et dont fes héros même ont tout à redouter ;
A l'aimable candeur prodiguant fon eftime ,
Renoncer au bonheur , s'il devoit nous couter
La feule apparence du crime.
Méprifer fouverainement
L'injufte procédé d'un vulgaire profane ,
Qui par envie & méchamment ,
Sans nous approfondir , nous juge & nous condamne
:
Etre toujours en état cependant
De pouvoir fe rendre à foi- même
Le témoignage confolant
D'une délicateffe extrême
En matiere de ſentiment ,
D'une intention toujours droite & fincere ;
Et laiffer voir inceffamment
Ce qu'on fera , par ce que l'on doit faire.
Etre généreux , bienfaifant.
Avoir le coeur noblement tendre ;
Toujours officieux & toujours prévenant ,
14 MERCURE DE FRANCE.
Anticiper le don , loin de le faire attendre.
Par amour pour l'humanité ,
Saifir avec vivacité
D'obliger un chacun l'occaſion offerte ;
Quand ce feroit en pure perte ,
Et travailler pour des ingrats ,
Les fervices qu'on rend dans ces fortes de cas
N'ont que plus de nobleſſe .
Sans orgueil , comme fans baffeffe ,
Vaincre fes ennemis à force de bienfaits.
Affez heureux pour repouffer les traits
D'un concurrent , d'un rival téméraire , ›
Faire grace au rival qu'on pourroit immoler .
Quand on ne fçait pas fe venger ,,
Lorfque l'on a le pouvoir de le faire ,
C'eft imiter le ciel , c'eft excès de vertu.
Tel qu'un rocher qui fans ceffe battu
Par les efforts de la tempête ,
Brife les flots qui menacent ſa tête ,
Fait face aux ouragans , & n'eft point abattu,.
Avoir une fermeté mâle ,
Perfévérante & conftamment égale ,
Que le refpect humain ni la timidité ,,
L'impreffion de l'autorité ,
Les menaces ni les promeffes ,,
Ni l'appas des honneurs , ni celui des richeffes
Ne puiffent jamais ébranler ,
Lorsque l'on veut nous entraîner :
SEPTEMBRE . 1754 1754 19
Dans les routes du vice ,
Où nous forcer à faire une injuftice .
Si l'on a du fçavoir , fi l'òn a des talens ,
Afin de les fauver des fureurs de l'envie ,,
Leur donner pour affortimens
Les couleurs de la modeftie ::
Far où l'on n'entend point cette adroite manie ,
Qui fous un air d'humilité ,
N'eft qu'un orgueil plus raffiné ;
Mais cette vertu fimple , unie ,
Modefte dans le vrai , engageante & polie,,
?
Qui poffedant tous les égards ,
Sçait excufer les foibleffes des autres
Et les plaindre dans leurs écarts ,
Quoiqu'inflexible pour les nôtres ;;
Qui fentant combien la vertu
A befoin d'être encouragée ,
Dans un fiécle auffi corrompu ,,
Se montre toujours empreffée.
D'en eftimer les moindres traits ,,
De les relever , de les peindre ,
Pour en accélérer l'amour & les progrès ; :
Qui ne fçachant point l'art de feindre ,,
S'impofe le devoir ,,& nous l'impofe à tous ,.
De placer au-deffus de nous
Ceux quin'efperent pas de pouvoir nous atteindre..
Qu'on foit un fimple citoyen ,
Qu'on ait droit au pouvoir fuprême ,,
16 MERCURE DE FRANCE.
Qu'on foit d'un ordre mitoyen ,
Etre bien affuré que c'eft moins pour foi-même
Qu'onfe trouve placé dans le pofte où l'on eft
Que pour le bien & l'intérêt
De l'Etat & de la patrie ,
Et pour l'utilité de l'homme en général ;
Ainfi fe faire un capital
De ne point ménager fa vie ,
Lorfqu'un de ces objets , toujours intéreffans ,
Exige qu'on l'expofe à des dangers preflans :
La tenant dans fa main , fi l'on peut ainfi dire ,
Comme un effet qu'on eft prêt de laiſſer
Dès qu'il paroît qu'on le defire ;
Ne fe permettre d'en ufer ,
Et de pouffer fa deſtinée ,
Que parce que notre devoir
Ne l'a pas encor demandée ;
Et fans fe bercer de l'espoir
D'une flateuſe renommée ,
Sans l'attendre ni la prévoir ,
Comine près de l'Etre fuprême ,
Un coeur bienfait qui le fert & qui l'aime ,
N'entrevoit que lui feulement ,
Se propofer uniquement
Pour motif , le devoir lui - même ,
Pour but fon accompliflement.
Quand on eft affez heureux
Que de réduire en pratique
SEPTEMBRE. 1754. 17
Ces préceptes lumineux ,
Cette morale héroïque ,
Dont peu de monde ſe pique
Dans ce fiécle tortueux ,
Où l'on compte pour rien d'être bon , vertueux;
Pourvû qu'on puiffe le paroître ;
Si l'on n'eft pas encore un fage décidé ,
Au moins on eft bien près de l'être .
O vous , qui m'avez inſpiré ,
Belle & fçavante .......
Vous de qui je tiens mon modele ,
Que j'ai fçû rendre trait pour trait ;
S'il peut être un fage femelle ,
C'est vous dont le feu de mon zéle
Vient de crayonner le portrait,
18 MERCURE DEFRANCE.
LES RUINES DE PALMYRE ,
Autrement dite : TEDMOR AU DESERT.
Extrait tiré du Journal Britannique , par
M. Maty.

pour
A préface de ce bel ouvrage fait conon
le doit . MM.
Bouverie & Dawkins , après avoir fait
hors de leur ifle , & fur tout en Italie ,
divers voyages
de fimple curiofité , fe propoferent
en 1750 d'en entreprendre un
nouveau , qui pût devenir intéreffant
le public. Ils crurent qu'une defcription
plus parfaite des pays qui bordent la mer
méditerranée feroit digne d'un fiécle
qui cherche à fe perfectionner fur les plus
grands modeles. Rien ne manquoit à nos
voyageurs pour réuffir dans ce projet.
Goût , fçavoir , fortune , fanté , loifir , ils
avoient tout ce qu'il faut pour bien voir
& pour bien décrire les monumens qui
réfiftent encore aux efforts de la barbarie
& du tems. Ils mirent d'abord dans leur
fociété un de leurs compatriotes nommé
M. Wood. Comme il avoit vû auparavant.
les pays qu'ils avoient deffein de parcourir,
il devenoit pour eux un guide extrêSEPTEMBRE
. 1754. 19
les
mement utile. Ils s'affurerent enfuite à
Rome d'un célébre Architecte ( a ) , pour
les accompagner dans leur voyage , & pour
faire des deffeins de tout ce qu'ils trouveroient
de curieux . Après avoir paffé l'hyver
dans cette capitale , & s'y être rafraichi
la mémoire des détails de l'hiftoire &
de la géographie ancienne , ils fe rendirent
à Naples. Un vaiffeau loué pour eux
en Angleterre , & chargé de livres , d'inftrumens
, & fur tout de préfens pour
Turcs les y attendoit . Ils s'y embarquerent ,
& vifiterent à leur aife la plupart des ifles
de l'Archipel , une partie de la Grece , les
côtes Afiatiques de l'Hellefpont , de la
Propontide & du Bofphore ; l'intérieur de
l'Afie mineure , de la Syrie , de la Phénicie
, de la Paleſtine & de l'Egypte. Leur
voyage eût à tous égards été heureux , fi
la mort ne leur eut enlevé dans M. Bouverie
, un homme auffi digne par le coeur
que par le fçavoir , d'une pareille fociété.
Le plaifir qu'on goûte à lire la vie de
Miltiade dans les plaines de Marathon , à
comparer les rives du Scamandre avec lesdefcriptions
de l'Iliade , à fuivre dans fes
courfes le héros de l'Odyffée , n'eft fait que
pour être fenti . Mais l'inftruction que pro-
( a ) Il s'appelle M. Borra.
o MERCURE DE FRANCE.
le
curen ces diverfes fcenes peut être com
muniquée. Souvent le meilleur commentaire
d'un auteur ancien eft fourni par
fimple afpect du lieu qu'il a décrit . Nos
voyageurs n'ont jamais négligé dans ce cas
d'en faire lever le plan . Ils ont fait un
ample recueil des infcriptions qu'ils ont
rencontrées ; ils ont acheté divers manufcrits
des Maronites de Syrie ; ils ont emporté
autant de marbres antiques que l'avarice
& la fuperftition des habitans le
leur a permis ; ils ont enfin pris , à la maniere
de Defgodets , les dimenfions des reftes
des anciens édifices de la Lydie , de
l'Ionie & de la Carie . Ces matériaux pour
roient fervir à une hiftoire des progrès de
l'Architecture depuis Periclès jufqu'à Diocletien
. Mais il faudroit y joindre les monumens
qui fubfiftent encore à Athènes &
dans le territoire de l'Attique . Contens de
fatisfaire à cet égard leur curiofité particuliere
, nos voyageurs ont laiflé à Mrs.
Stewart & Revet le foin de fatisfaire celle
du public.
L'ouvrage qu'ils publient actuellement
n'eft qu'une petite partie de leur travail ,
& le fuccès de cet échantillon décidera du
fort du refte. Il s'agit d'un lieu qui n'eſt
prefque connu que par fes ruines. L'hiftoire
fi remplie des éloges d'anciennes vilSEPTEMBRE.
1754. 21
les , dont on ne trouve plus même la place
, ne nous apprend prefque rien ni de
Balbeck ni de Palmyre. Cependant les
monumens qui furvivent en quelque forte
à la mémoire de ces deux vilies , nous apprenent
d'un côté combien l'antiquité nous
eft peu connue , & de l'autre que fi des
édifices dont les ruines nous étonnent ,
ont été négligés par les Hiftoriens & par
les Poëtes , ce qu'ils ont loué & qui ne
fubfifte plus devoit en effet furpaffer toutes
nos conceptions. Leur filence au sujet
de Balbeck , dit l'éditeur de cet ouvrage
( b ) , confirme ce qu'on rapporte de Babylone
, & les édifices peu exaltés de Palmyre
relevent la gloire de ceux de l'Egypte de
la Grece.
Avant la fin du dernier fiécle on ignoroit
toutes les richeffes que recele Palmyre.
Ce ne fut qu'en 1678 que des négocians
Anglois , établis à Alep , eurent la
curiofité d'aller vifiter ces ruines jufqu'alors
ignorées. Ils ne furent rebutés , ni
par les fatigues du voyage dans le vafte
defert qui entoure cette ville , ni par le
( b ) M. Dawkins , content de travailler à l'inf
truction du public , par les mesures qu'il a prifes
lui- même fur les lieux des divers morceaux repréfentés
dans ces planches , a cédé à M. Wood le
foin & le profit de la publication..
£ 2 MERCURE DE FRANCE.
malheur qui leur arriva de tomber entre
les mains des Arabes & d'en être pillés.
Le peu qu'ils avoient vû leur donna les
plus grandes idées de ce qu'ils n'avoient
pû examiner. Ils prirent mieux leurs mefures
, & retournerent au même endroit
en 1691. Leur relation fut publiée dans
les Tranfactions Philofophiques de l'année
1695 ( c ) . Cette relation , avec la figure
& les infcriptions dont elle eft accompagnée
, a fourni le fujet de divers volumes
de conjectures , dont j'épargne les tirres
à mes lecteurs. Mais le petit nombre
de particularités certaines que les fçavans
ont ramaffées fur cette ville , n'allongera
que peu cet extrait , & y répandra quel
quelque jour.
On croit que Palmyre eft l'ancienne
Tadmor ou Tedmor , bâtie par Salomon
au defert ( d ) . Le nom de Palmyre lui
vient des Grecs & des Romains ; celui
qu'elle avoit reçu du fondateur s'eft confervé
chez les habitans du pays. Il n'y a
que des Arabes qui puiffent s'imaginer
que les monumens qui fubfiftent encore
ayent été l'ouvrage de Salomon. Ces mê-
(c) No. 217. art.
III.
& No. 218. art. II. &
(d) 1. Rois IX. 18. 2. Chron, VIII. 16, & Jos
feph. Ant. 1. VIII,
SEPTEMBRE.
$ 754. 23
mes Arabes firent à nos Anglois l'honneur
de penfer que les génies qui affifterent
le Roi des Juifs dans la conftruction de
fon férail , du tombeau d'une de fes concubines
, & de fes autres édifices , leur
fervoient de même à découvrir les tréfors
cachés dans les ruines. S'il y a lieu de
préfumer que Palmyre ne réfifta pas aux
armes d'Alexandre , & qu'elle fut foumife
, du moins pour quelque tems , aux
Seleucides , il ne refte aucun témoignage
hiftorique qui puiffe nous en affurer . L'hiftoire
Romaine garde un égal filence au
fujet de cette ville jufqu'au tems d'Antoine
, qui échoua dans fon deffein de la piller
( e ) . Pline le naturaliſte faifoit fous Vefpafien
une defcription de Palmyre qui ne
permet pas de la méconnoître , quoiqu'en
vantant fes richeffes , fa fituation , fon
indépendance , il ne dife rien de fes palais
ni de fes temples ( f) . Les expéditions
de Trajan & d'Adrien dans l'orient , obligerent
fans doute ces Empereurs à s'affurer
de cette place. Un auteur ancien nous
apprend que le dernier la fit rebâtir &
appeller de fon nom ( g ) ; celui de colonie
Romaine lui eft donné fur la monnoie
(e ) Appian. De Bell. Civil. L. V.
(f) Hift . nat . L. V. c. Sa
(3 ) Steph. de Urbib.
24 MERCURE DE FRANCE.
de Caracalla , & Ulpien dit que Palmyre
jouiffoit du droit Italique ( h ) . Ces diverfes
autorités , auffi bien que les infcriptions
flateufes pour quelques Empereurs ,
& les prénoms Romains ajoutés aux noms
des habitans , ne prouvent qu'une foumiffion
paffagere & incomplette. La fituation
de Palmyre affuroit fa tranquillité !
Cette ville , détachée du refte de la terre
par une mer de fable , paroiffoit deſtinée
féparer les grands Empires des Romains
& des Parthes , à balancer leur fortune &
à s'attirer leurs égards. Les Palmyreniens
conferverent leur territoire tant qu'ils ne
fongerent point à l'étendre. Ils perdirent
ces avantages & leur obfcurité par l'ambition
d'une héroïne , qui voulut fe rendre
maitreffe des Etats des Prolemées &
des Seleucides , & ébranler le trône des
Cefars moins hommes qu'elle . Aurelien ,
fucceffeur de ces Princes foibles , devint
avec peine , & moins par fes armes que par
fes intrigues , maître de Zénobie & de Palmyre.
Ce triomphateur d'une femme ternit
fa gloire par les excès de fa vengeance
& par l'exécution de Longin . Privée d'habitans
par un maffacre affreux , & réduite
en province fous un Prefet Romain , Pal-
(h ) Dig. 5o. 1. 1. 5 .
myre
SEPTEMBRE.
T754. 25
"
myre dut à Diocletien quelques édificés ,
& à Juftinien de nouveaux murs . L'hiftoire
eccléfiaftique & celle des Turcs ne
difent rien d'une ville qui ceffa d'être confidérable
en ceffant d'être libre , & les mafures
de Palmyre ne font plus habitées que
par une poignée d'Arabes .
C'est pour voir ces mafures que nos
Anglois entreprirent celui de leurs voyages
, qui a dû le plus leur coûter . Alep &
Damas étoient les deux villes par lefquelles
on pouvoit le plus commodément entreprendre
cette expédition . Le premier de
ces chemins qui avoit été fuivi par ceux à
qui l'on doit la premiere découverte de
Palmyre , s'étant trouvé fermé pour nos
voyageurs , ils laifferent leur vaiſſeau à
Beryte , traverferent le mont Liban & arriverent
à Damas .
Le Bacha de cette ville ne leur fit efpérer
aucune utilité de fa puiffance ou de
fon nom dans l'endroit où ils alloient. It
fallut qu'ils fe rendiffent à Haffia , village
fitué à quatre journées de Damas fur le
chemin d'Alep , à une petite diftance de
l'Antiliban & de l'Oronte. L'Aga , qui y
demeure , & dont la jurifdiction s'étend
jufqu'à Palmyre , reçut ces étrangers avec
T'hofpitalité familiere aux Orientaux , &
quoiqu'extrêmement furpris de leur curio
B
26 MERCURE DE FRANCE.
fité , il les mit par fes avis & par fes fecours
enétat de la fatisfaire.
Ils partirent de Haffia le 11 de Mars
1751 , efcortés de quelques cavaliers Arabes
, armés de moufquets & de longues
piques. Ils traverferent une plaine ftérile
qui les conduifit au bout de quatre heures
à Sudud. Rien en apparence de plus miférable
que les Maronites qui habitent ce
lieu. Leurs cabanes ne font faites que de
boue féchée . Ils cultivent cependant autant
de terre qu'il leur en faut pour fe nourrir
, & font de très-bon vin . Nos voyageurs
continuerent leur route après le dîner
, & arriverent au bout de quatre heures
à Hovareen. Ce hameau ne fe diftinque
de Sudud que par quelques ruines
des environs. Il en eft à peu- près de même.
de Carietein , village à cinq lieues de Hovareen
, où l'on s'arrêta un jour pour attendre
le refte de l'efcorte , & fe préparer
à la partie la plus fatigante & la plus
dangereufe du voyage. Il s'agiffoit d'une
marche de vingt- quatre heures , à travers
un defert fabloneux , deftitué d'arbres &
d'eau , & expofé à la rencontre des plus
impitoyables brigands.
La caravane , trop nombreuſe pour être
bien réglée , partit le 13 à dix heures du
matin. C'étoit beaucoup trop tard . On fe
SEPTEMBRE. 1754. 27
trouvoit expofé pendant deux matinées à
l'ardeur du foleil , augmenté par la reverbération
des fables . Pour defennuyer nos
voyageurs dans une marche auffi uniforme
que defagréable , les cavaliers Arabes
prouvoient dans de feintes efcarmouches
qu'ils n'avoient point dégénéré de leurs
ancêtres de Palmyre , dans leur adreffe à
manier leurs chevaux . Les deux heures de
repos qu'on accorda à minuit à la caravane
, furent employées par les Arabes à
prendre leur caffé , à fumer leur pipe , à
chanter , & à faire des contes de guerre &
d'amour.
La plaine que nos voyageurs traverfoient
a dix lieues de large . Elle eſt bordée
de deux rangs de montagnes entierement
nues , qui s'approchent aux environs
de Palmyre , & ne laiffent qu'un paffage
étroit , où la caravane n'arriva qu'à midi .
On y voit les reftes d'un aqueduc ruiné ,
& des deux côtés les fépulchres des Palmyreniens
. A peine a-t -on paffé ces monumens
vénérables , que le paffage s'ouvre
& offre le fpectacle le plus frappant. On
découvre les reftes d'une ville fuperbe , ou
plutôt d'un affemblage de palais , de temples
, de portiques , & fur tour de colonnes,
qui entieres en quelques endroits , fans
prefque aucun mur qui les fontienne , pri
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
vées en plufieurs autres de quelques- unes
de leurs parties , ou même entierement
renverfées , inégales par tout & difpofées
différemment , donnent à chaque pas de
nouveaux points de vûe. Toutes ces ruines
font'de marbre blanc , & l'on n'en trouve en
aucun autre lieu du monde , ni autant , ni
en auffi bon état . Au-delà l'on apperçoit
de vaſtes plaines qui s'étendent vers l'Euphrate
, fans aucun objet qui les borne , ou
qui donne quelque figne de mouvement &
de vie.
Cette perfpective occupe les trois pre.
mieres planches , qui faites pour être jointes
, ne compofent qu'une figure. Celle des
Tranfactions
Philofophiques , qu'on a inférée
dans l'Hiftoire univerſelle ( i ) , repréfente
les mêmes objets ; mais il n'y a
point de comparaifon du côté de la précifion
, de la grandeur , du deffein & de la
gravûre. On défigne dans celle- ci , par des
lettres & des renvois , les divers édifices
qui font enfuite dépeints féparément , &
chaque partie de ces édifices fournit le fujet
d'une figure. Le plan de la ville fixe la
fituation des objets. L'oeil fe porte d'abord
fur le temple du Soleil , qu'Aurelien fit réparer
, en y confacrant une partie des tré-
(i)L. I. c. 54
SEPTEMBRE . 1754 29
fors trouvés dans la caffette de Zénobie.
Ce temple paroît avoir occupé une étendue
de cent vingt toifes en quarré. D'abord
fe préfentoit une grande cour , qu'entouroit
un mur décoré de pilaftres , & d'un
portique abbattu par les Turcs. Tout autour
de cette vafte enceinte fe trouvoit au
dedans un double rang de deux cens colonnes.
Le peryftile du temple occupoit le
milieu de la cour. C'étoit un quarré long
de trente-trois toifes à fon plus grand côté ,
& de vingt au plus petit. Les quarante
colonnes fingulierement cannelées de cette
colonnade intérieure , étoient beaucoup
plus élevées que celles de la cour , & l'on
y arrivoit par des dégrés. Le temple même
avoit vingt- cinq toifes de long fur
huit de large . Il eft impoffible de juger
du dedans à caufe de la quantité de décombres
qui le rempliffent , & des altérations
qu'y ont faites les Mahométans . Mais
les chapiteaux , les frifes , les foffites , & c.
font tous couverts d'ornemens de fculpture
d'une délicateffe achevée . Tout l'édifice
fait face aux quatre points cardinaux .
Ce temple n'eft pas plus remarquable par
fa grandeur & par fa magnificence que
par fes fingularités. Les connoiffeurs d'Architecture
fçauront les difcerner , & M.
Wood leur en laiffe le foin . On ne peut ,
B iij
30 MERCURE DE FRANCE,
ce femble , que regarder comme un défaut
les avances dont le fût des colonnes eft
interrompu au tiers de leur hauteur. Ces
piédeftaux fervoient à placer des ſtatues ,
dont on ne voit plus que l'empreinte des
pieds & les fers qui les foûtenoient . C'eſt
à l'orgueil des vivans que ces ftatues étoient
confacrées , auffi bien que les infcriptions
gravées au deffous ; & je croirois affez que
les unes & les autres étoient poftérieures
à la conftruction du temple & des autres
colonnes où il s'en trouve de pareilles.
Au refte , ce temple eft l'unique portion
de la ville qui foit actuellement habitée.
Les Arabes ont rempli la cour de leurs
huttes , & rien ne peut être plus frappant
que le contrafte de leurs miférables demeures
avec les fuperbes ruines qu'elles
entourent.
Un autre monument fupérieur encore ,
s'il fe peut , au précédent , confifte en un
arc de triomphe , auquel aboutit une allée
bordée de colonnes des deux côtés .
Cette colonnade eft de près d'un mille . M.
Halley a conjecturé qu'elle avoit été érigée
à l'honneur & aux dépens d'Adrien .
Les infcriptions qui s'y trouvent font poftérieures
à ce Prince , & l'on fçait qu'il
fe plaifoit à remplir les villes qu'il vifitoit ,
des monumens de fa magnificence & de
fon goût.
SEPTEMBRE. 1754. 31
Divers autrès temples , des colonnes qui
au premier coup d'oeil femblent avoir formé
un cirque ( k ) , d'autres colonnes ifolées
& extrêmement hautes , quelques - unes
de granite , les demeures des morts enfia
auffi ornées que celles des Dieux , montrent
quelle doit avoir été la fplendeur de
ce peuple , qui refferré dans fa ville n'avoit
rien négligé pour l'embellir.
Les murs de Juftinien paroiffent encore
en plufieurs endroits. Leur enceinte n'occupoit
qu'une partie de l'ancienne ville . Ce
n'étoit plus en qualité de capitale opulente
que cet Empereur s'intéreffoit à Palmyre ;
il ne fongeoit qu'à s'affurer d'une place
forte contre les infultes des Parthes. Il
paroît par une tour fubftituée à la princi-
(k ) L'inſpection du terrein n'a point confirmé
cette conjecture ; & nos voyageurs ont été fort
furpris qu'une ville où l'on devoit manquer d'amuſemens
, ne fit voir aucun refte de théatre on
de cirque. Ces édifices fi communs dans toute
l'Afie mineure , ont le mieux réfifté aux efforts du
tems. Il femble cependant , par le titre d'ayer-
Mis ou d'Edile , donné à Zénobius dans une des
infcriptions , & par l'éloge qu'on fait de ſa libéralité
dans l'exercice de fa charge , que cet emploi
n'étoit pas borné au foin des marchés , & que
de même que les magiftrats du même nom à Rome
& ailleurs , ceux de Palmyre tâchoient de fe
rendre le peuple favorable par des ſpectacles &
par des jeux.
B iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
pale entrée du temple du Soleil , que les
Turcs ont eu la même vûe , & nos voyageurs
conjecturent que fi le Grand Seigneur
perdoit Bagdad , il ne manqueroit
pas de faire fortifier Palmyre .
Outre l'aqueduc dont j'ai déja parlé ,
on a dans la ville deux fources d'une eau
chaude & minérale , mais dont les habitans
s'accommodent & qu'ils trouvent fort
faine. Chacune de ces fources forme un
petit ruiffeau d'un pied de profondeur &
de trois de largeur. Le courant de ces deux
ruiffeaux eft affez rapide , & ils fe réuniffent
en un feul lit. On voit les reftes des
canaux de pierre dans lefquels les Palmyreniens
faifoient couler une eau qui leur
étoit fi précieuſe , & qui leur fervoir à cultiver
le terrein autour de la ville . Une infcription
nous apprend que le foin de l'une
de ces fontaines étoit remis à des directeurs
, & il y a lieu de croire que ces deux
fources avec une troifiéme actuellement
perdue , formoient la riviere dont parle
Ptolemée. Le Pactole , le Melas , & divers
autres fleuves n'avoient pas plus de droit
à ce nom. Faute d'entretien cette eau fe
perd à préfent dans les fables.
>
On fouhaiteroit fans doute de connoî
tre un peuple, dont l'obſcurité nous étonne
autant que magnificence. On voudroit
SEPTEMBRE. 1754. 33
deviner quelle fut l'origine de fon opulence
, & l'époque de fa grandeur . M. Wood
n'a pour fatisfaire notre curiofité à ces
divers égards , que quelques obfervations
détachées à nous offrir.
On diftingue deux périodes dans les
ruines de Palmyre. Les plus anciennes ne
confiftent qu'en décombres , que la main
du tems a graduellement confumées , &
qu'il eft impoffible de reconnoître ou de
mefurer. Celles qu'on vient de décrire ont
au contraire beaucoup moins fouffert du
tems que des hommes , & l'on feroit furpris
de les trouver fi entieres , fi l'on ne
fongeoit que la nature du climat , le petit
nombre d'habitans , l'éloignement des autres
villes ont concouru à leur préſervation
. Le maufolée de Jamblique , bâti depuis
1750 ans , eft le morceau le plus complet
d'Architecture antique que M. Vood
ait jamais vû ; & quoique cet édifice ait
cinq étages , les efcaliers & les planchers
n'ont jufqu'ici rien fouffert.
Dans les pays qui furent pendant une
longue fuite de fiécles le féjour des beaux
arts , il n'eft pas difficile de diftinguer les
divers âges des édifices. On en juge par la
diverfité de leur conftruction autant que
par l'état de leurs ruines. A la fimplicité
& à l'utilité des édifices de Rome les
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
ܝ܂
on reconplus
maltraités
par le tems
noît les ouvrages de la République
; ceux
des Empereurs
fe diftinguent
par la richeffe
& les ornemens
. Athenes permet également
de diftinguer
la majeftueufe
fimplicité
des premiers âges & la licencieuſe
compofition
des fiécles poftérieurs
. Chaque
ordre d'Architecture
a eu un différent
période. Le plus ancien eft le Dorique ,
l'ordre Ionique fuccéda ; & foit par une
fupériorité
réelle , foit par la partialité des
inventeurs
, foit enfin par fa facilité & par
la liberté qu'il laiffe à l'imagination
, cet
ordre obtint la préférence
dans les pays & dans les fiécles où l'Architecture
atteignit
de plus près à la perfection
. L'ordre Corinthien
ne vint que plus tard , & la plûpart
des édifices de cet ordre font pofté- rieurs à l'établiffement
des Romains dans
la Grece. L'ordre ' Compofite
enfin ne fit voir fes bizarreries
que lorfqu'à
la parure
on eut facrifié les proportions
.
L'Architecture de Palmyre ne découvre
ni de tels progrès ni de pareilles variations.
Tout y eft à peu près du même âge , du
même goût , & de la même durée . Si quelques
édifices ont moins bien réfifté , des
matériaux moins bons & la violence des
hommes en font les caufes . A l'exception
de quatre demi-colonnes Ioniques dans le
SEPTEMBRE. 1754. 35
temple du Soleil , & de deux autres du
même ordre dans l'un des maufolées , tout
eft de l'ordre Corinthien .
L'Architecture & la Sculpture fe font.
en général fuivies : mais la fculpture eft
arrivée plutôt à fa perfection , & en eft
-plus vite déchûe. Les métopes des temples
de Théfée & de Minerve , bâtis à Athenes
fuivant l'ordre Dorique , l'un après la bataille
de Marathon , l'autre du tems de Périclès
, font admirables pour la fculpture ,
mais leur architecture eft moins parfaite.
Il s'y trouve des défauts fuivant les régles
de Vitruve , régles fondées fur des édifices
moins anciens . D'un autre côté , on remarque
dans les villes de l'Afie mineure
plufieurs ouvrages d'une architecture fupérieure
à la fculpture qui les orne ; mais
cette différence n'eft nulle part plus fenfible
qu'à Palmyre ( 4 ) .
Cette obfervation a fans doute de quoi
furprendre. L'Architecture , fruit de la
(1 ) C'eft ce que je ne comprens pas , vû les
éloges que les curieux d'Alep , & nos voyageurs
après eux donnent aux bas - reliefs & aux autres
ornemens de fculpture qui fubfiftent encore à Palmyre.
Le marbre , difent en un endroit les derniers
, ne peut être travaillé d'une maniere plus
achevée. Il s'en faut bien qu'ils ne difent la même
chofe du travail ou du moins du goût des Archi
tectes.
B vi
36 MERCURE DE FRANCE.
néceffité & des premiers befoins , peutelle
avoir été devancée par un art plus
nouveau , qui fut la production du loifir
& du luxe ? Le fair ne peut cependant être
conteſté , & M. Wood en donne une raifon
fort ingénieufe .
La nature offre au Sculpteur des modeles
déterminés . Les objets qui l'environnent
, la figure humaine fur tout , le conduifent
au beau. Ses premieres ébauches
doivent être l'imitation de ce qu'il voit ,
& le plus grand effort de fon art n'eft que
cette même imitation . L'Architecte ne trouve
pas auffi facilement les proportions les
plus parfaites ; mais quand à force d'effais
elles ont été fuffifamment établies , il eft
moins aifé & moins naturel de s'en écarter.
La premiere partie de cette remarque
indique ce qui a rendu la Sculpture plus
précoce ; la feconde , pourquoi l'Architecture
a été plus durable.
Ces réflexions générales appliquées aux
édifices de Palmyre , en fixent la date après
l'époque de la perfection des beaux-arts.
On étoit , s'il fe peut , plus magnifique
mais la fimplicité n'exiftoit plus , l'élégance
déclinoit , la barbarie alloit éclorre.
Confultons cependant les infcriptions
fur ce fujet.La plus ancienne remonte à la 3
année de notre ere ; celle qui l'eft le moins
SEPTEMBRE. 1754. 37
& la feule qui foit en latin , eft du tems
de Diocletien. On peut donc conjecturer
que c'est dans l'intervalle entre ces deux
périodes , intervalle qui comprend autour
de trois fiécles , que Palmyre reçut fes
principaux édifices .
Nos voyageurs ont raffemblé toutes les
infcriptions Grecques qu'ils ont trouvées
dans cette ville . La plupart avoient déja
paru ; mais l'exactitude de la nouvelle copie
renverſe prefque toutes les corrections
qu'on a voulu y faire. Le caractere eft fort
mauvais , & il s'y trouve plufieurs fautes &
variétés d'ortographe , caufées ou par l'inadvertance
des ouvriers , ou par le peu de
connoiffance qu'on avoit du Grec à Palmyre.
Longin fe plaignoit de la difficulté d'y
trouver un copiſte dans cette langue.
On voit par ces infcriptions qu'on fe
fervoit à Palmyre de l'ere des Seleucides
& des mois Macédoniens. Il ne faut pas
en conclure que cette ville ait toujours
été foumife aux fucceffeurs d'Alexandre .
Le filence de leur hiftoire à l'égard d'une
place auffi confidérable , montre que loin
d'avoir appartenu aux Grecs , à peine leur
étoit- elle connue.
La plupart des infcriptions font honoraires
, elles rapportent les fervices & les
titres de quelques-uns des citoyens. Les
38 MERCURE DE FRANCE.
y
autres infcriptions font fépulchrales . On
lit que Jamblique fils de Mocime , qu'Elobele
Mannayus , que Septime Odenat
ont fait conftruire des tombeaux pour eux
& pour leur famille. La date des deux premieres
infcriptions montre que dans les
plus anciennes tous les noms étoient Palmyreniens
; la derniere de même que la
plupart des honoraires , indiquent par le
prénom l'influence que les Romains avoient
acquife dans cette ville . On y voit d'ailleurs
le nom de Philippe le meurtrier &
le fucceffeur de Gordien effacé , & le titre
de Dieu accordé à Adrien & à Alexandre
Severe.
Les incriptions Grecques qui m'ont paru
le plus remarquables , font là V , la X , la
XIII & la XVIII . Elles regardent toutes
le commerce de Palmyre , & comme la
premiere n'avoit , fi je ne me trompe pas ,
encore été publiée , je la copierai ici.
NECHAAATOYNEC ………..
NECHAATOYNECHTOYAMATOTPEOE-
ΛΟΥ
TOYAPICCEOYCYNOAIAPXHNOICYN ANABAN
TEC ΜΕΤΑΤΟΥ ΕΜΠΟΡΟΙ ΑΠΟΦΟΡΑΤΟΥΚΕ
ОЛАГАСГАДОСТВІМН СКАІЕТХАРІЄ-
TEIAC
SEPTEMBRE. 1754 39
ZNEKENETOтCгNTмHNOCZANA ... ( m ).
Quoique cette infcription foit fautive
& imparfaite , elle nous apprend que les
Palmyreniens entretenoient un commerce
à Vologefias , ville fituée fur l'Euphrate , à
dix- huit milles de Babylone ; que ce commerce
fe faifoit par compagnies ou par caravanes
, que le chef de ces caravanes recevoit
des honneurs , & entr'autres , comme
il paroît par l'inſcription X ( n ) , celui
d'une ftatue pour les fervices rendus à ces
caravanes. De tout tems les voyages dans
ces deferts ont été dangereux , & la defcription
que Strabon fait des petits Princes
de brigands , qui rendoient les chemins
peu sûrs , à moins qu'on ne marchât
(m) Les lettres TNT doivent , dans cette inf
cription , de même que dans toutes les autres ,
la referve d'une feule , fe compter de droite à gauche.
Elles donnent ici l'année 453 qui répond à
l'an 142 de J. C.
( n ) Au lieu de lire dans cette infcription avec
M. Halley , κατελθοντες εις ολογεπαδή εμπορίας
EσTo defcendentes ad Vologefiada commercium
ftabiliverunt ; anno 558 five anno Chrifti 247 , 105
voyageurs divifent différemment les mots supos
avenov , qui alors fignifient , que les marchands
accompagnés & défendus par Jules Aurele , &c .
dans leur voyage à Vologefias , lui érigerent une ftatue.
40 MERCURE DE FRANCE.
par bandes & avec des efcortes ( o ) , ne
differe point de ce qu'on obferve actuellement.
Que les Palmyreniens fiffent en effet un
négoce très-lucratif , c'eft ce que prouve ,
outre le témoignage pofitif d'Appien &
l'entrepriſe d'Antoine , la fituation même
du pays & la magnificence de la ville.
Il n'y a que le commerce qui ait pû procurer
des tréfors fuffifans pour de tels édifices.
Palmyre n'a jamais été la capitale
d'un Etat fuffifant à foi-même , ni la demeure
de conquerans. Mais le defert , au
milieu duquel elle fe trouve , a féparé les
premieres fociétés civiles dont l'hiftoire
ait fait mention . Les écrits de Moyfe atteſtent
qu'il y a eu une communication
très - ancienne entre Paddan-Aran ou la
Méfopotamie, & la terre de Chanaan . L'eau
fi néceffaire pour le paffage de ce deſert ,
fe trouvoit dans les fources de Palmyre ;
ce lieu fitué à vingt lieues de l'Euphrate &
à cinquante de la mer méditerranée , étoit
le plus commode entrepôt entre les côtes
de la mer & les bords du grand fleuve , &
c'eft fans doute dans cette vûe que Salomon
le choifit.
Peut-être , dira - t-on , que ce defert ne
(0 ) Strab. I. XVI.
SEPTEMBRE. 1754 41
fervoit point à cette communication , &
que les négocians tenoient dès les premiers
tems la route plus longue & plus fûre que
fuivent à préfent les caravanes , au travers
d'un pays habité , & des villes de Damas ,
de Hamah , d'Alep , de Bir , &c. Mais la
promptitude des voyages de Jacob & de
Laban , depuis Haran jufqu'à la montagne
de Galaad , ne permet pas de croire qu'ils
ayent pris un autre chemin . Le Patriarche
fur tout qui voyageoit avec le même embarras
de famille , d'effets & de bétail
le font à préfent les Arabes , & qui de même
qu'eux fe fervoit de chameaux pour ce
tranfport , n'auroit pû , même en traverfant
le defert , arriver en moins de dix
jours au terme de fon voyage. Depuis
tant de fiécles le pays & les peuples ont
peu changé , & ce que font actuellement
les Arabes donne lieu de juger de ce que
les Patriarches ont fait.
que
De tout tems le commerce des Indes a
enrichi les pays qui lui ont fervi de canaux.
Les Phéniciens apprirent des Juifs
l'avantage de ce négoce , & il eft vraifemblable
que Palmyre , moins éloignée de
leur capitale que de celle des Juifs , leur
parut le lieu le plus propre pour le faire
avec fuccès.
Avant la découverte du Cap de Bonne42.
MERCURE DE FRANCE .
Espérance , les marchandiſes des Indes paſfoient
par l'Egypte & par la mer rouge.
Eziongeber , Rhinocolure , & Alexandrie
étoient les foires où venoient fe pourvoir
les marchands de la Judée , de la Phénicie
, & de la Grece . Mais outre ces grandes
voyes de communication , il y en avoit
certainement & il y en a encore de moins
confidérables. M. Wood ne doute pas , fur
ce qu'il a vû & fur ce qu'on lui a dit , que
fi les affaires étoient adminiftrées comme
il faut , & le gouvernement des Turcs
mieux reglé , le commerce ne refleurît à
Palmyre , quoique l'Egypte en fût toujours
le grand canal.
Mais quelle que foit l'époque où le commerce
ait enrichi Palmyre , on ne peut
douter que l'opulence , les édifices , le
luxe des habitans n'ayent eu cette fource.
C'eft faute de faire attention à leurs avantages
, qu'on a attribué aux Rois de Syrie
ou aux Empereurs Romains des entreprifes
dont ils étoient en état de faire euxmêmes
tous les frais. Si les Auteurs n'ont
rien dit de ce peuple dans cette époque
brillante , c'eft qu'appliqué aux arts lucratifs
& utiles il ne fe mêloit point des
querelles de fes voifins. Un pays où l'on
vit d'une maniere auffi tranquille , four-
' nit aux hiftoriens peu d'événemens & de
SEPTEMBRE . 1754 43
matériaux. Son obfcurité eft un garant de
fon bonheur , & il n'éclate que par fa
chute. Palmyre perdit prefqu'à la fois fon
indépendance , fes tréfors , fon induſtrie
& fes habitans. Voilà l'ordre des calamités
publiques ; & fi dans cette ville cette
fucceffion fut fort prompte , c'eft qu'un
pays fans terre eft privé de tout quand il
l'eft de commerce & de liberté .
Les tombeaux des Palmyreniens offri
rent à nos voyageurs une découverte curieufe
. Ils y virent des reftes de momies
toutes femblables à celles des Egyptiens.
Les fauvages habitans du lieu , leur dirent
que tous les fépulchres contenoient autrefois
des momies , mais qu'ils les avoient
détruites dans l'efpérance d'y trouver des
ornemens de prix . On promit à ces Arabes
de les bien payer s'ils pouvoient pouvoient en trouver
quelqu'une qui fut entiere. Mais leurs
recherches furent vaines , & nos Anglois
ont feulement emporté quelques fragmens,
entre lefquels fe trouve une chevelure de
femme treffée fuivant la mode , qui n'a
point changé en Arabie.
Les infcriptions dans la langue du pays ,
qui fe trouvent fur ces tombeaux & fur,
d'autres édifices publics , fourniroient peutêtre
de nouveaux éclairciffemens fi l'on
pouvoit les déchiffrer . Les Sçavans qui s'y
જૂન
44 MERCURE DE FRANCE.
font appliqués n'y ont point réuffi , faute
d'avoir une quantité fuffifante de matériaux.
Nos Anglois leur en fourniffent une
abondante récolte , & les treize infcriptions
qu'ils ont copiées ont une préciſion
dont on leur doit fçavoir d'autant plus de
gré qu'ils ont eu en vûe la curiofité d'autrui
plutôt que la leur. Ils ont même apporté
avec eux trois des marbres chargés de ces
caracteres inconnus . Comme celles de ces
infcriptions qui font au deffous des Grecques
paroiffent à plufieurs indices contenir
le même fens , la comparaifon des
noms propres fervira à fixer l'alphabet de
la langue . Il me femble que la choſe n'eſt
ni auffi impoffible ni auffi inutile que l'a
penſé M. l'Abbé Renaudot ( p ). C'eſt à
ceux qu'anime la recherche de la langue
& des hiéroglyphes de l'Egypte , & plus
encore celle des infcriptions du Sinaï , à
s'affurer jufqu'à quel point la langue de
Palmyre pourroit leur en faciliter l'intelligence.
Il paroît du moins que cette ville imitoit
les plus grands modeles . Son culte &
fes Dieux lui venoient probablement de la
Syrie , fes coutumes funéraires de l'Egypte
, fon luxe de la Perfe , fes lettres &
(p ) Mem. de l'Acad. des Infcrip . &c. tom. IV .
p.152 . édit. de Holl.
1
SEPTEMBRE. 1754. 45
fes arts de la Grece . Des traits de reffemblance
auffi marqués entre des nations
voifines , fervent d'indices de leur communication
réciproque. Il eft fâcheux de
ne fçavoir que fi peu de chofe d'une ville
qui a laiffé de tels monumens de fa magnificence
, & qui a eu à la fois pour Reine
une Zénobie , & pour premier Miniſtre
un Longin .
ODE
Sur la Mufique. Par M. le Baron de Pointis
Taurignan.
OToi ! qui du deſtin barbarg
Accufant l'injufte rigueur ,
Jadis des gouffres du Ténare
Ofas braver la fombre horreur:
Orphée , éleve mon génie ,
Pour célébrer de l'harmonie
Dignement les effets divers
Silence , inutile critique ,
Je vais parler de la Muſique ,
Reſpecte l'objet de mes vers.
Quel art égale tes merveilles
45 MERCURE DE FRANCE .
Et le pouvoir de tes accens !
Art enchanteur de mes oreilles ,
Tu l'es auffi de tous mes fens.
Eft-il un être , s'il reſpire ,
Qui ne connoiffe ton empire ?
Tu regnes fur les immortels.
Le Scythe & l'Iroquois fauvage ,
Le Macaſſar , l'Anthropophage ,
Reverent tes facrés autels . *
Qu'avec fuccès de la nature
Tu me retraces le tableau !
Ici , j'entends le doux murmure
Des ondes claires d'un ruiffeau ;
Ici , du papillon volage
Tu me dépeins le badinage
Et les tendres égaremens :
Tantôt , imitant la tempête ,
Tu fembles menacer ma tête
De la fureur des élemens.

Dans les ennuis qui de la vie
Sans ceffe empoifonnent le cours ,
M. de Voltaire dit dans fon Effai fur le Poë
me Epique , chapitre cinquième , qu'on a trouvé
des chanfons chez les Caraïbes qui ignoroient
tousles arts.
SEPTEMBRE. 1754 .
47
A-t- on jamais de l'harmonie
Sans fruit imploré le fecours
Au deuil a fuccédé l'yvreffe ;
Les jours fereins , de la trifteffe
Ont diffipé la fombre nuit.
Ainfi l'esclave dans les chaînes
Souvent oublie avec fes peines
Le trifte fort qui le pourfuit.
Mais je la vois aux champs de gloire ,
Sur un char couvert de lauriers ;
Elle préside à la victoire,
Et fixe le fort des guerriers ....
L'afpect de l'acier homicide ,
Du foldat le plus intrépide
A d'abord rallenti le bras . (a )
L'airain ranime fon audace ....
Il va par tout laiffer la trace
Du feu , du fang & du trépas.
*
Sans elle , vainqueur de Meffene , ( )
Tu fuccombois fous tes rivaux ;
Et le fuperbe Ariftomene
Voyoit triompher fes drapeaux .....
(a )... Fulgor armorum fugaces
Terret equos , equitumque vultus. Hor .
(b ) Tirtée.
48 MERCURE DE FRANCE .
Déja la farouche Bellonne .
Trois fois contre Lacédémone
Avoit fait pancher les hazards a
Tu vis tes troupes rechauffées
Montrer que les fçavantes Fées
Etoient plus guerrieres que Mars. ( a )
Quels fons au loin ſe font entendre ‣
De cris , quel mêlange confus ? ( b )
C'eſt Jéricho qu'on met en cendre ;
Ses tours altieres ne font plus .
Eft-ce par l'effort des machines
Qu'on vient d'entraîner les ruines
De ces énormes fondemens ?
Non ; ces murs qui bravoient la foudre
Ont tous été réduits en poudre
Par le feul bruit des inftrumens. ( c )
Ainfi la puiſſante harmonie ,
Maîtreffe des événemens ,
Des fuccès dont elle eft fuivie
Laiffe par tout des monumens .. :
(a) Voyez M. Rollin . Hift. anc. tom . 3. avanta
propos.
(b) Conclamabit omnis populus vociferatione
maximâ. Jof. 6º.
(c)...Igitur ... clangentibus tubis ..... muri
Blicò corruerunt. Jof, ibid.
Mais
SEPTEMBRE . 1754.
49
Mais elle parle ... quel filence ! ...
L'enfer furpris en fa préſence
N'ofe plus réclamer fes droits : ( a )
Touché par le fon d'une lire
Le monarque du fombre empire
Suſpend la rigueur de fes loix .
Quel poifon infecte les veines
De cet homme fans mouvement ?
Les reffources de l'art font vaines
Et fon fecours eft impuiffant.
C'est toi , touchante mélodie ,
Qui vas du fouffle de la vie
Ranimer les fens afſoupis ...
C'en eft fait .. l'active cadence
Lui fait retrouver dans la danſe
Sa guériſon & ſes eſprits. ( b )
Mais quel mortel pourroit décrire
Tous ces prodiges éclatans ?
Phébus lui-même qui m'inspire
N'a pas des vers aſſez puiſſans.
( a) Quin ipfa ftupuere domes atque intima Lethi
Tartara. Virg. Georg. 4.
( b ) Les effets de la Mufique font admirables
fur ceux qui ont été mordus de la tarentule .
Voyez les Mém. de l'Acad. des Sci . an . 1701 .
C
30 MERCURE DE FRANCE.
Dans tous les âges triomphante ,
La Mufique toute puiffante
A fait regner fes douces loix ...
Thebes , tu vis tes citadelles
Et tes murailles immortelles
S'élever au gré de ſa voix . ( a )
&
Que la fortune trop altiere
Sur moi fignale fes rigueurs ;
Je redoute peu la barriere
Qui m'éloigne de fes faveurs .
Conftant à braver fes outrages ,
Je n'irai point par mes hommages
Fixer fes caprices divers ;
Sous les aufpices de ma lyre ,
Un feul accord peut me fuffire
Contre les plus affreux revers.
Hoc opus incoeptum defperatumque.
( a ) Dictus & Amphion Thebane conditor arcis
Saxa moverefono teftudinis . Horat de art. p.
)
SEPTEMBRE. 1754. 51
܀܀
܀܀܀
Additions & éclairciſſemens au plan d'une
Maifon d'affociation , dans laquelle , au
moyen d'une fomme très-modique , chaque
Affoci s'affurera dans l'état de maladie
toutes les fortes defecours qu'on peut defirer.
L'apporti ce plan d'affociation , eft
'Approbation que le Public vient de
l'encouragement le plus flateur que nous
puffions recevoir.
Malgré le reproche que l'on fait aux
François de leur amour exceffif pour la
nouveauté , on a vû dans tous les tems les
meilleurs & les plus folides établiffemens
fouffrir d'abord de grandes difficultés ,
quelquefois même être rejettés , par la
feule raifon que c'étoient des nouveautés.
11 ne feroit pas difficile à ceux dont l'occupation
eft de développer les refforts de
l'efprit humain , de juftifier notre nation.
fur cette inconféquence apparente ; en
rapprochant les faits , ils feroient voir
clairement que cet empreffement avide
qu'on lui attribue pour tout ce qui porte
le caractere de nouveauté , ne paroît aveugle
que fur les chofes de pur agrément
dont les fuites ne font point dangereuses ;
mais que lorfqu'il s'agit d'un projet ſé-
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
rieux , intéreſſant , utile , elle veut en connoître
tous les avantages avant que de l'adopter.
pour
On ne trouvera peut- être pas chez les
peuples de l'antiquité , les plus célebres
parleur fageffe , une conduite plus conforme
à la raifon & au bien public. C'eft
donc fatisfaire nos concitoyens , fur
les précautions légitimes que leur pruden
ce & leur délicateffe peuvent exiger , que
pénétrés de reconnoiffance pour les premieres
marques de bonté dont ils honorent
notre entreprife , nous croyons leur
devoir des éclairciffemens qui n'ont pu
trouver place dans le court eſpace du premier
plan d'affociation , Nous nous flations
d'avoir tout prévu , mais nous étions bien
affurés de n'avoir pas tout dit.
Nous répondrons en même tems à quelques
objections qui nous font revenues ,
en priant inftamment ceux qui pourront
en imaginer de nouvelles , de les faire
paffer jufqu'à nous , foit par la voie des
Journaux , ou de la maniere qui leur conviendra
le mieux. La vérité fera tellement
notre guide , que n'ayant aucun intérêt
d'éluder les difficultés , nous foufcrirons
de bonne foi à celles que nous ne pourrons
réfoudre , & que nous profiterons en
ces occafions des lumieres que l'on voudra
bien nous fuggérer.
SEPTEMBRE. 1754. 53
En formant le projet , nous fommes bien
éloignés de penfer que dans l'ordre des
fimples citoyens , un feul puiffe devenir
utile à tous. Ce bonheur fuprême n'est
réfervé qu'aux maîtres des nations , aucun
particulier ne pourroit y prétendre fans
un orgueil chimérique & infenfé ; & fi le
public attache quelque honneur à cette entreprife
, chaque affocié , par fa foufcription
, en partagera la gloire avec les inftituteurs.
Chez tous les peuples , même les moins
policés , il s'eft trouvé des hommes fenfibles
aux maux de l'humanité , qui ont détaché
une portion de leur bien pour le foulagement
des miférables . De là font nés ces
établiffemens fi refpectables & fi utiles ,
mais dont la dénomination révolte ceux
aufquels il refte de leur éducation quelques
fentimens d'amour propre & de décence ,
toujours bleffés en recevant des fecours
à titre de charité. Pour vaincre cette difficulté
, & répandre fur tous les états les
fecours d'une néceffité indifpenfable dans
les tems d'infirmités & de maladies
falloit chez une nation où l'honneur eft
auffi cher que délicat , que ces fecours fuffent
réciproques & indépendans. C'eft de
ce point de vue que nous fommes partis ,
& qu'après des méditations de plufieurs
il
C iij
$4 MERCURE DE FRANCE .
années nous avons formé le plan dont
nous avons fait part au public.
C'est le premier établiffement que la
nation fe fera donné à elle -même , puifque
c'eft du concours de l'intérêt & du bien de
chaque affocié que réfultera le bien général
que nous propofons.
Pour ofer mettre au jour un projet qui
demande autant de réflexions , pour en
faifir toute l'utilité , il falloit vivre dans
un fiécle auffi éclairé que celui- ci & fous
le regne d'un Monarque toujours difpofé
à accorder fa protection à ce que Les ſujets
pourront fe procurer d'avantageux pour
eux-mêmes , & d'honorable pour la nation
.
La plus forte objection eſt l'étonnement
qui résulte de l'étendue de nos engagemens
, comparée avec la médiocrité de la
rétribution de chaque affocié. On a peine
à s'imaginer qu'avec fi peu on faffe tant de
chofes. Rien cependant n'eft plus aifé à -
comprendre.
L'exécution de ce plan eft fondée fur
deux vérités prouvées par une expérience
conftante & uniforme. La premiere , que
fur cent perfonnes prifes indifféremment ,
il n'y en a pas plus de douze malades dans
le cours d'une année.
La feconde ,, que toutes les maladies ,
SEPTEMBRE. 1754. 55
P'une dans l'autre , ne font jamais de plus
d'un mois.
La preuve de la premiere propofition ſe
tire d'un relevé exact des regiftres des adminiſtrations
de Sacremens qui fe confervent
dans quelques paroiffes. On a trouvé
que le nombre des adminiftrations à
S. Euſtache ne monte , année commune ,
qu'à onze à douze cens . S. Sulpice n'a pas
un dixieme de paroiffiens de plus que S.
Euſtache ; ainfi on ne pourroit ſe tromper
en y comptant treize à quatorze cens adminiftrations
de Sacremens par an . Mais
augmentons encore ce nombre , & fuppofons
que dans les deux paroiffes de S.
Euſtache & de S. Sulpice on porte les
Sacremens aux malades trois mille fois par
an ; on conviendra aifément qu'il y a environ
un tiers des malades de maladies
graves qui reçoivent leurs Sacremens , ainfi
dans ces deux paroiffes il y auroit par an
le
neuf mille malades de maladies férieufes ;
& quand on voudroit qu'il n'y eût que
quart de ces malades qui reçuffent leurs
Sacremens , il s'enfuivroit toujours que les
deux paroiffes dont on vient de parler , ne
donneroient par an que douze mille véritables
maladies. Or il n'y a perfonne qui
ne fçache que les deux paroiffes de S. Euftache
& de S. Sulpice font plus du quart
C iiij
56 MERCURE DE FRANCE.
de Paris ; fuppofons cependant qu'elles
n'en font exactement que le quart. Voilà
donc dans tout Paris , où l'on compte
800000 habitans , 48000 malades feulement.
Or 48000 eſt à Sooooo comme fix
eft à cent , & non pas comme douze ; d'où
il fuit que l'expérience ne nous donne que
fix malades fur cent perfonnes , au lieu
que nous en comptons douze.
Il est vrai que nous ne comptons ici
que les maladies graves , & qu'il faut encore
ajouter les indifpofitions pour lefquelles
on n'a pas befoin de s'aliter , mais
qui exigent queiques remedes . Ces indifpofitions
font du double plus nombreuſes
que les maladies ; ainfi Paris nous donnant
48000 malades par an , il faudra
compter fur 96000 indifpofitions , outre
les maladies . Nous ferons voir bientôt que
notre établiſſement fournira abondamment
de quoi procurer dans ces indifpofitions
tous les fecours dont on peut avoir be.
foin : mais ici nous ne parlons que des maladies
qui exigeront un lit dans la maiſon .
La preuve de la feconde propofition eſt
encore fondée fur l'expérience ; & pour
s'en convaincre il ne faut que jetter les
yeux fur le calcul que l'on a fait des malades
qui font entrés à la Charité dans le
tems que cette maifon n'avoit que 160 lits ,
SEPTEMBRE. 1754. 57
on verra qu'avec ces 160 lits elle en a reçu
dans le cours de douze années 27000 , ce
qui par année commune fait 2250 : or il
eft démontré que fi les maladies euffent été
toutes d'un mois entier l'une dans l'autre ,
on n'auroit pû recevoir par an que 1920
malades ; ce qui prouve que les maladies
l'une dans l'autre , ne font pas même d'un
mois ; & l'on ofe fe flater d'en abréger encore
la durée , par les foins & la préfence
continuelle de ceux de qui les malades
attendent leurs fecours , par la précaution
d'employer tous les moyens de renouvel-
' er l'air dans les falles , quoique l'intervalle
qui fe trouvera entre chaque lit , donnera
une colonne d'air fuffifante pour empêcher
la communication d'un malade à un
autre . De ces deux vérités appuyées fur
l'expérience , il fuit que cent perfonnes
ne donneront jamais plus de douze mois
de maladies , & qu'ainfi un lit doit naturellement
fuffire à cent perfonnes . Inutilement
objecteroit- on que plufieurs perfonnes
peuvent être malades à la fois . Plus
l'affociation fera nombreufe , & moins cet
inconvénient fera à craindre . D'ailleurs
c'eft l'affaire de ceux qui préfident à cet
établiffement , de fournir des lits à tous
ceux envers lefquels ils fe feront engagés .
Ils fe propofent pour cela d'en avoir un
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
certain nombre prêts à placer dans le cas
d'une épidemie générale qui dérangeroit
cette proportion , qui ordinairement ne
varie point.
Si un lit fuffit pour cent perfonnes , mille
perfonnes n'occuperont que dix lits , &
dix mille perfonnes cent lits . Il n'eſt pas
befoin d'avertir que nous entendons parler
ici de cent lits pleins pendant toute
l'année .
Ne fuppofons maintenant les dix mille:
affociés dont nous parlons que de la derniere
claffe , & ne prenons d'eux que vingtcinq
fols par mois , ils nous donneront
douze mille cinq cens livres par mois , ce
qui fait cinquante mille écus par an .
Or nous venons de faire voir que cette
fomme fera employée à foigner cent lits
qui étant toujours pleins nous donnent
douze cens malades dans le cours de l'année
; ainfi chaque lit aura 1500 livres de
revenu , chaque malade 125 livres à dépenfer
par mois , & 4 livres 3 fols 6 den.
par jour.
Par la même fupputation , 1000 affociés
de la feconde claffe produiront 18000 livres
par an , ce qui donne à chaque lit
1800 livres de rente , & à chaque malade
150 livres par mois , & cent fols par jour.
Le même nombre de 1000 affociés dans
SEPTEMBRE . 1754. 59
la troifiéme claffe , donnera 2000 livres
par mois , 24000 liv. par an , & pour chaque
lit 200 livres par mois & 6 livres 13
fols
par jour.
Les mêmes 1000 affociés dans la
quatriéme
claffe produiront 3000 livres par
mois , & 36000 liv. par an ; ce qui donne
à chaque lit 3600 livres par an , 300 liv .
par mois , & dix livres par jour.
Enfin la claffe des appartemens , toujours
fur le pied de 1000 affociés , donneroit
6000 francs par an , 6000 francs
pour chaque appartement , 500 livres par
mois , & 16 livres 12 fols par jour. Le
nombre des affociés pour les appartemens ,
peur n'être pas à beaucoup près fi grand ,
mais la proportion étant toujours la même
, le revenu de chacun doit auffi toujours
être le même .
Nous allons comparer dans la table fuivante
, les produits & la dépenfe de notre.
établiſſement , en fuppofant l'affociation
compofée de dix mille deux cens perfonnes
diftribuées ainfi qu'on va le voir. On
n'y fuppofe la dépenfe de chaque lit qu'à
la moitié du revenu dont il jouit , & nous
ferons en état de prouver par d'autres tables
que nous donnerons dans la fuite , fi
le public le defire , que cette dépenſe eſt
plus que fuffifante. I importe feulement ,
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
quant à préfent , de rappeller deux choſes.
1º. Qu'à l'Hôpital de la Charité , dont
le public eft content , l'on fonde un lit
moyennant dix mille francs qui ne peuvent
produire cinq cens livres de rente ,
attendu les droits d'amortiffement qu'il
faut prélever. 2 °. Que les fecours & les
foins vraiment utiles étant les mêmes pour
toutes les claffes , le fond de la dépenfe
doit être toujours le même , & qu'ainfi
l'excédent que l'on donnera pour les commodités
de fimple agrément , fera fupérieur
de beaucoup aux dépenfes que ces commodités
occafionneront à la maifon. *
,
L'hofpice fera donc un profit confidérable
fur les affociés. Ce bénéfice ne peut
être incertain que pour ceux qui ne confiderent
pas qu'un gain qui eft comme 1 ,
& qui eft perçu dix mille fois , eft aufli
grand & plus für qu'un gain qui eft comme
10000 & qui n'eft perçu qu'une
fois . Nous difons que ce gain eft plus fûr
parce que les caprices du fort peuvent en
un inftant perdre tout d'un côté & ruiner
le plus magnifique établiffement , & qu'ils
ne peuvent de l'autre que diminuer le bénéfice
de quelques milliémes parties ; diminution
incapable d'ébranler un établiſ-
Voyez latable à la fin.
>
SEPTEMBRE. 1754. 611
fement fondé fur des principes tels que
ceux que nous avons pofés .
و ر
Mais on dit : » Un affocié qui a payé
pendant un feul mois 1 livre 10 f. ou 3
» livres , &c . fuivant la claſſe qu'il a choi-
» fie , peut fe faire tranfporter dans la
» maifon , & lui couter 150 liv . pour une
» feule maladie d'un mois. Il faut bien
» que cette dépenfe vienne d'une autre
»contribution que la fienne. » De là naiffent
dans les efprits , & l'idée de fecours
gratuits dont la délicateffe de l'amour propre
eft bleffée , & peut- être la répugnance
de s'affocier. Ce qui forme une feconde
objection.
que
l'é
On ne veut faire attention
pas
tabliſſement propofé eft une forte de lotterie
, dont la chance heureuſe eft la fan-
τές fans
que
la
maladie
foit
une
chance
humiliante
.
Celui
qui
n'ayant
mis
que
vingt
fols
à
une
lotterie
, gagne
dix
mille
livres
, croit
n'avoir
&
n'a
réellement
aucune
obligation
à ceux
dont
les
billets
n'ont
pas
porté
.
La comparaifon eft exacte. Quelque
foient les fecours qu'un affocié reçoit de la
maifon dans l'état de maladie , quelques
dépenfes qu'on ait faites pour lui , il n'eſt
pas moins fondateur , il n'eft pas moins
propriétaire de l'hofpice que les foufcrip62
MERCURE DE FRANCE.
teurs qui ont été affez heureux pour n'en
avoir pas befoin .
Ces fecours étrangers , dont l'amour
propre s'allarme fi mal à- propos , ces avantages
qu'un malade tirera de fon affociation
, & qu'il ne pourroit fe procurer chez.
foi que par des dépenfes confidérables &
fort au- deffus de fes facultés actuelles , deviennent
donc l'éloge le plus complet de
notre projet.
,
Mais fi les avantages de la maifon font
fi confidérables pour les affociés , & les
bénéfices de l'affociation fi confidérables
pour la maiſon , en calculant feulement
d'après un nombre de 10200 afſociés
comme nous l'avons fuppofé dans l'état de
dépense & de recette que nous avons donné
, que ne deviendront point ces avantages
& ces benéfices , dans la fuppofition
naturelle d'un nombre double ou triple ?
Il est évident que la maifon faifant un petit
bénéfice fur chaque affocié , plus il y
aura d'affociés , plus ces bénéfices légers
feront réitérés ; plus la fomme en fera grande
, plus la maifon fera riche , plus l'établiffement
s'avancera à fa perfection.
Mais cette confidération fait naître une
troifiéme objection diamétralement contraire
à la premiere. On craignoit d'abord
que la maifon ne fût pas affez riche роц
SEPTEMBRE. 1754. 63
fe foutenir , & l'on craint maintenant
qu'elle ne le foit trop. On demande l'emploi
de ce furplus de recette , & malheur
à nous fi cette queftion nous offenfoit.
Nous répondrons qu'il fera employé
fous les yeux du public & avec l'agrément
des affociés , en améliorations néceffaires ,
jufqu'à ce que la maifon ait pris l'état de
confiftence le plus parfait . Dans la fuite
le bénéfice annuel accumulé fervira à fournir
des fecours & à préparer une retraite.
à ceux des affociés qui ton beront dans
l'état de caducité & d'incurabilité . Ainfi
les affociés , après avoir été fondateurs ,
auront encore le bonheur de devenir bienfaiteurs
les uns des autres , tous reftant
également propriétaires . Enfin l'on
viendra à baiffer le prix des affociations
pour la plus grande commodité des citoyens
, ou à former quelqu'autre établiffement
utile que l'amour du bien public
pourra nous fuggérer , après toutefois que
nous aurions pris l'avis de l'affociation
repréſentée par des Députés & Syndics de
tous les Corps affociés dans l'affemblée générale
qui fe fera tous les ans.
par-
Quarriéme objection . On s'eft borné
dans le commencement à dix mille affociés
, & c'eft fur ce nombre que font fondés
tous les calculs qui précédent ; mais
64 MERCURE DE FRANCE.
s'il ne s'en préfentoit pas dix mille , l'établiffement
n'auroit donc pas fon exécution
? Nous pouvons répondre avec confiance
, que l'accueil du Miniftere prouvé
par les foufcriptions de quelques - uns de
fes membres , que l'approbation des grands
& de cette portion de citoyens faits pour
éclairer les autres , en un mot que le concours
& l'empreffement du public écartent
bien loin toute crainte à cet égard , &
nous font concevoir au contraire l'efpérance
d'un nombre infiniment plus grand
que dix mille .
Mais quand par impoffible , ce nombre
ne fe rempliroit pas , fi l'établiſſement eſt
de fa nature avantageux pour ce nombre ,
il doit l'être pour la moitié , dans une
proportion égale ; la différence ne peut
tomber fur les avantages de l'affociation ,
elle frapperoit uniquement fur l'excédent
de recette de la maifon.
Les malades feront toujours également
bien traités ; mais la maifon bénéficiant
d'une moindre fomme relativement à fes
vites d'extenfion , l'exécution de fes dernieres
vûes feroit renvoyée à un tems plus
éloigné. Par exemple , le prix des affociations
qu'on auroit pû baiffer très-promptement
fi le nombre des affociés eût été
confidérable , fe foutiendroit plus longtems
fur le même pied .
SEPTEMBRE .. 1754 65
و د
» Ces intentions , repliquent quelques
perfonnes , font infiniment louables ;
mais qui nous affurera qu'elles auront
» lieu ?
>>
ور
Nous répondrons à ce doute , en adreffant
la parole à celui qui nous le propofe ,
& nous lui dirons : » Eft-ce à vous , foufcripteur
, à avoir une pareille crainte ?
Oubliez-vous que rien ne vous attache
» à la maifon que votre intérêt ? que vous
» n'y tenez qu'autant que l'adminiftration
» vous convient ? Les chofes dégénerent-
» elles ? Vous paroiffent - elles contraires
» à la pureté des vûes des premiers inf-
« tituteurs ? Séparez vous , rompez vo-
» tre lien. Le feul tems pour lequel vous
» vous engagez , eft le mois pour lequel
» vous allez foufcrire ; paffé ce tems
» vous ne devez rien à la maiſon , ni la
» maifon à vous. Vous êtes libre de ne
» vous plus repréfenter , & votre affocia
» tion fe diffour d'elle- même .
"
-
>
Les promeffes que nous faifons aux affociés
étant fondées fur leur propre volonté
, il est très-évident que nous ne hazardons
rien , en affurant de deux chofes
l'une , ou que l'établiflement ira néceffairement
en s'améliorant , ou qu'il fe diffoudra
de lui -même . Mais qu'il tombe ou
qu'il fe foutienne , comme il ne s'éteindra
66 MERCURE DE FRANCE.
qu'au moment où il ceffera d'être utile ,
on aura trouvé fon avantage à nourrir
fon affociation tant qu'il aura duré.
Une conféquence qui découle immédiatement
de l'efprit dans lequel l'établiffement
eft forme , c'eft que chaque affocié
étant propriétaire , l'adminiſtration repréfentant
le corps des affociés , toute propofition
faite par un affocié doit être peſée
& répondue publiquement , foit qu'on
l'accepte , foit qu'on la refufe.
C'est pour nous conformer dès-à-préfent
à cette loi invariable que nous demandons:
ici aux perfonnes qui fe préfentent , ayant
apparemment deffein d'entrer dans l'affociation
pour acquerir la nomination à un
ou plufieurs lits , ce qu'elles entendent par
cette nomination . Eft- ce un lit dont elles
voudroient difpofer , & qu'elles rempliroient
à leur volonté toutes les fois qu'il
feroit vacant ? N'eft- ce que le droit de faire
traiter tous les ans quelques malades:
privilégiés ? Si c'eft un lit dont ces perfonnes
veulent difpofer , elles n'ont pas fans
doute compris l'efprit de l'affociation ; il
eft totalement contraire à leur propofition ,
& elle feroit également oppofée à l'intérêt
'même de ces fondateurs.
10. A l'efprit de la maison. On aimeroit
mieux renoncer au projet , que d'avoir à
SEPTEMBRE. 1754. 67
fe reprocher d'y employer des fonds qui
ne doivent point être fouftraits à la fociété.
Il eft à craindre que toute adminiſtration
qui a des fonds ne fe déteriore , & le
premier fondement de la nôtre eft qu'elle
foit dépendante à jamais du goût & de
l'inſpection du public .
2º. A l'intérêt desfondateurs . En effet ,
eft-ce pour fa maifon particuliere , eft - ce
pour le bien de l'humanité en général qu'on
veut acquerir la nomination d'un lit ? Dans
le premier cas , nous ferons obferver à un
maître qui a dix domeftiques , que l'emploi
de dix mille francs qu'il facrifieroit à
fa fondation , lui ôteroit cinq cens livres
de rente , & ne lui donneroit qu'une place
, au lieu qu'avec cent cinquante livres il
en auroit dix par la voie de l'affociation .
Ajoutez à ces obfervations que la nomination
des lits fondés ne coutant plus
rien aux héritiers des fondateurs , ils pourroient
fe remplir par la fuite de gens dont
le foulagement doit être l'objet propre des
charités publiques , des hôpitaux & des
paroiffes.
Si l'on attache d'autres idées à la nomination
d'un lit , & qu'il ne foit queſtion
que du droit de placer dans la maifon un
certain nombre de malades par an , l'évaluation
de ce droit fuppofe des combinai68
MERCURE DE FRANCE .
fons que nous n'avons pas encore faites ;
mais ceux qui fe propofent de l'acquerir
doivent être affurés de l'empreffement avec
lequel l'adminiftration fe portera à feconder
leurs vûes . Elle ne s'occupe fans ceffe
que des moyens d'étendre & de généralifer
les fiennes ; & c'est en conféquence de
quelques obfervations & fur les remontrances
de plufieurs perfonnes bien intentionnées
, qu'elle offre aujourd'hui des
foufcriptions aux perfonnes même de l'âge
de foixante ans & au- delà , pourvû qu'elles
le préfentent dans les premieres années
de l'établiffement . Au defaut de tarifs qui
fixent la valeur de ces affociations , on
Laiora chaque particulier équitable &
éclairé juger lui-même des augmentations
qu'on lui demandera. Cette offre nous a
paru néceffaire pour remplir totalement
l'idée de l'établiffement & le rendre acceffible
à tout le monde. Si cependant le
public paroît defirer des tarifs , on les donnera
dans l'écrit par lequel nous allons inceffamment
indiquer le lieu où commencera
cet établiffement , & les perfonnes
qui doivent en compofer l'adminiftration.
L'offre des foufcriptions pour des perfon--
nes de foixante ans & au-deffus ne s'étend
qu'aux premieres années , parce que paffé
ce terme l'établiſſement fera affez univerSEPTEEMBRE.
1754. 69
fellement connu pour que l'on ne puiffe
nous reprocher d'en avoir exclu perfonne .
Nos defirs à cet égard font fi étendus ,
que refpectant la nobleffe du fentiment
qui porte une famille à fe féparer d'enfans
chéris , qui font fouvent toute fon efpérance
, afin de leur procurer une éducation
qui en faffe un jour des citoyens dignes
de leur patrie , nous offrons à tous ceux
qu'on enverra dans la premiere école du
monde , quelque âge qu'ils ayent , d'être
reçus fous le certificat des fupérieurs des
colléges ou des maîtres , dans un afyle où
ils trouveront les foins les plus intelligens
& l'attention des parens les plus tendres.
Au reste nous n'ignorons pas qu'il eſt
des particuliers qui s'imaginent avoir un
intérêt perfonnel à defapprouver nos deffeins
, & que leurs propos vagues font répétés
de bonne foi par d'autres qui n'en
pénétrent pas les motifs.
Il fuffit d'inviter ces derniers à examiner
notre projet par eux - mêmes
& à fe tenir en garde contre les préventions
. Si un projet peut nuire à quelques
particuliers , ce n'eft fouvent que par la
raifon même qu'il eft avantageux au total
de la fociété . Cela eft fi vrai dans le
projet dont il s'agit , que l'on abandonne
pour toujours ce qui ne pourroit être
70 MERCURE DE FRANCE.
avantageux qu'à la maifon , comme d'y
gagner des maîtrifes , &c. D'ailleurs nous
fentons qu'avec le zéle & l'amour du bien
public il faut encore du courage.
Il nous avoit paru que dans ce premier
moment , comme il ne s'agiffoit que de
conftater le defir du public pour cet établiffement
, nous ne devions pas donner
de formes aux billets de foufcriptions ;
qu'au contraire il falloit donner toute liberté
à chaque particulier de s'exprimer
comme il le jugeroit à propos : mais com
me plufieurs de MM . les Notaires en demandent
une , voici celle dont fe font
fervis plufieurs d'entr'eux .
Modele d'affociation dont plufieurs de MM.
les Notaires fe font déja fervis. *
Etat des perfonnes qui fe font préfentés
chez Me , Notaire , pour
foufcrire à l'affociation propofée par
un mémoire imprimé & diftribué dans
le public.
Cette forme n'eft point obligatoire , elle n'eft
que pour ceux qui voudront s'en fervir , étant bien
entendu que chacun fera le maître de s'exprimer
comme bon lui ſemblera.
SEPTEMBRE.
71 1754.
Du
Le fieur
demeurant
afigné
1754.
qualité âgéde
pour la chambre à 3 lits , &
Du
1754.
Lefieur fa qualité âgé de
demeurant
figné
pour l'appartement , & a
Cent affociés ne peuvent donner plus de douze
malades dans le cours de l'année ; & chaque
maladie , l'une dans l'autre , ne peut être de
plus d'un mois : ainſi ,
Affociés. Malades Malades
Appartemens.
Chambre à un lit.
Chambres à deux
par mois.
par an.
200 2 24
800 96
ou trois lits. 2000 20 240
Petites Salles.
3002 32 384
Salles plus grandes . 4000 40 480
Totaux 10200 102 1.1224
72 MERCURE DE FRANCE.
" tion dépen
fent chacun
à raison de
(Les affociés Les malades
produisent de l'affocia
chacun à
raifon de 5
1. par mois
dans la pre
miere claffe
, 3 liv .
dans la feconde
, 2 1 .
dans la troifiéme
, I 1.
10 f. dans
250 livres
pourla pre
miere claffe
, 150 liv.
pour la feconde
, 100
liv. pour la
troif. 75 1
Bénéfice.
la quatr. & pour la qu .
I livre .. 62 1. 10. f.
dans la cin. pour la cin
quiéme . quiéme . Le
tout par
mois.
Appartemens. 12000 1. 6000 1. 6000 1.
Chamb, à 1 lit. 28800 14400 14400
Chambres à 2
ou 3 lits . 48000 24000 24000
Petites falles . 57500 28800 28800
Salles plus gr. 60000 30000 30000
Totaux 206400 1 . 103200 l. 1032001 .
par
Sur les 10200 affociés , en fuppofant
qu'il y en eût 5s0oo0o0 des Corps & Communautés
qui payent s f. mois , 3 1. par
an de moins que les autres , il faudroit défalquer
15000 livres , qui joint à la dépenfe
des Médecins & Chirurgiens de
quartier néceffaires pour porter des fecours
prompts & gratuits aux affociés dans
le
SEPTEMBRE . 1754. 73
le cas qui demande d'être fecouru dans
l'inftant , comme auffi dans ceux d'indifpofition
où le malade n'étant point allité ne
peut demander un lit dans la maiſon , mais
en peut exiger tous les fecours néceffaires
à fon état : toutes ces fommes , comme on
va le voir , fe montent à celle de 37200
livres , ainfi le bénéfice ſe trouvera réduit
à 66000 liv .
Honoraires de 12 Médecins
correfpondans , à 600 l. chacun
à
Ceux de 12 autres fuppléans ,
300 liv. chacun.
12 Chirurgiens correfpondans
, à 300 liv. chacun .
12 Chirurgiens fuppléans , à
150 1. chacun

Frais de Pharmacie pour les
affociés qui ne feroient pas
dans la maifon
Diminution de 3 1. par an
qu'il faut faire fur les 5000
aflociés qu'on a ſuppoſés être
des communautés
72001.

3600
3600
1800
6000
· 15000
Total
37200 1.
Láquelle fomme diminuée de celle de
D
74 MERCURE DE FRANCE .
103200 l. il reſte celle de 66000 1. de bénéfice
net & clair que l'établiffement feroit
tous les ans fur les 10200 affociés . Ce bénéfice
au refte appartiendra au corps de
l'affociation , & ne fera employé qu'à fa
plus grande utilité. Ainfi , outre les fecours
que chaque particulier tirera de la maifon
, il deviendra propriétaire de fa quotepart
d'un bénéfice qui ( l'établiſſement
fubfiftant ) lui procurera des avantages ,
dont il ne jouiroit pas fans cette aflociation.
Copie de la délibération des fix Corps des
Marchands , en date du 13 Juillet 1754.
M. de Chamouffet , Maître des Comptes
, ayant préfenté dans les bureaux des
fix Corps deux écrits imprimés , dont l'un
eft intitulé , Plan d'une maison d'affociation ,
dans laquelle, au moyen d'une fomme très- modique
par mois , chaque affocié s'affurera dans
l'état de maladie toutes les fortes de fecours
que l'on peut defirer ; l'autre contient des
additions & éclairciffemens audit plan.
Les Gardes de chaque Corps après avoir
examiné ces écrits en particulier , fe font
affemblés ce jour au bureau des fix Corps ,
pour recevoir les avis de la compagnie en
général , & ont obfervé qu'il leur paroît
SEPTEMBRE.
1754.
75
que l'Auteur dans fon plan a fait une
omiffion
concernant la
Pharmacie , qui eſt
une des trois parties effentielles de la Médecine
, pour le
gouvernement de laquelle
ils requierent qu'il foit choifi parmi les
Maîtres
Apothicaires de Paris fujets fuffifans
pour y préfider ; demande trop bien
fondée pour qu'elle ne leur foit pas accordée
. Cette
obfervation admife ils ont délibéré
unanimement qu'on ne pouvoit rien
imaginer de plus utile , de plus avantageux
à la fociété & de plus louable
pour
fon auteur ; & que fur l'expofé defdits plan
& additions ils en defirent
l'exécution
après laquelle ils ne doutent pas qu'un
grand nombre de leurs membres ne foufcrivent
à ladite affociation .
Verron , Havart, Hatry, Vaffal , de Camp
l'aîné , Sauvage , Chapelet , Feti , Jacquin ,
Lepine , Santuffant.
Il y aura toujours dans l'adminiftration
fix députés du bureau général des fix
Corps , nommés par leurs bureaux , indépendamment
des Syndics qui feront créés
tous les ans dans leur bureau particuliers
, pour délivrer les billets d'affociation
dans leurs Corps , en recevoir les payemens
& donner les certificats néceffaires
pour mettre l'affocié malade en état de
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
fe faire tranfporter à la maiſon.
Nous fommes convenus avec le bureau
des fix Corps , de donner à chaque Corps
& Communauté un droit de deux nominations
fans payer , par chaque cent d'affociations.
Ces nominations ne pourront
être remplies que par les Syndics & le bureau
de chaque Corps , & ne pourront être
données qu'à des perfonnes du Corps qui
feront défignées nommément.
La démarche du bureau des fix Corps
ayant paru devoir être fuivie par le plus
grand nombre des Communautés de Paris ,
il a été convenu que fucceffivement elles
auroient le droit de députer un admiftrateur
pris d'entre leurs Maîtres , mais dont
l'adminiſtration ne durera qu'un an , afin
que toutes les Communautés affociées puiffent
y paffer fucceffivement.
SEPTEMBRE. 1754. 77
WAVNAVAVANAVALAVAYAYAYAKARARAR
IMITATION LIBRE
V
D'une Ode de Catulle .
Ivons pour nous aimer , ma charmante Lefbie
,
Pour ennyvrer nos coeurs du nectar des défirs ,
Et laiffons contre nos plaifirs
Radoter la vieilleffe & mumurer l'envie.
Phébus éteint fes feux dans les bras de Thétis ;
Il revient plus brillant fur les pas de l'Aurore.
Notre fort eft moins beau , la Parque nous dévore
;
Quand nos jours font éteints ils font anéantis.
Jouiffons , c'est tout l'art de prolonger la vie ;
C'eſt le grand art des Dieux , qu'il ſoit le tien ,
Lefbie ;
Arrachons au trépas , confacrons aux amours
Ces inftans précieux , fi charmans & fi courts.
Prodigue tes faveurs à l'amant qui t'adore ;
Donne- moi cent baifers , cent mille autres encore
;
Confondons nos foupirs , nos tranfports & nos
voeux ;
Goûtons , multiplions les traits délicieux
De la félicité fuprême ;
Dérobons-en le nombre au jaloux curieux ;
Qu'il le voye & l'ignore , ignorons-le nous même
:
Ne nous fuffit- il pas de fçavoir être heureux ?
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.

DISSERTATION
L
Sur le Teftament de Louis XIII.
E Mercure a donné une Differtation il
y a quelques mois fur le Breviaire de
Louis XIII. Cet ouvrage n'eft pas rare ;
je crois que le Codicille attribué au même
Prince l'eft davantage . Comme plufieurs
perfonnes pourroient être curieufes de le
connoître , je vais tâcher de les fatisfaire.
La date de l'impreflion de cet ouvrage.
prouve que le goût d'attribuer aux Souverains
& aux hommes célebres dans l'Etat
, des teftamens dont ils ne furent jamais
les auteurs , eft très- ancien . A la fin
du Codicille de Louis XIII on trouve cette
note : achevé d'imprimer le 7 d'Août 1643 .
Il eft par conféquent antérieur aux teftamens
des Cardinaux de Richelieu & de
Mazarin , du Duc de Lorraine , de MM.
Colbert & de Louvois , & à tant d'autres
qui ont paru depuis . L'exemplaire que j'ai
entre les mains eft relié en deux petits volumes
in- 18 , menu caractere . Voici le titre
qu'il porte .
SEPTEMBRE. 1754. 79
CODICILLE DE LOUIS XIII ,
ROI DE FRANCE ET DE NAVARRE ;
A fon très - cher fils aîné & fucceſſeur en fes
Royaumes de France & de Navarre ,
Canada , Méxique .. en fes Monarchies
d'Italie , d'Allemagne ; en fes Duches
de Savoye , Milan , Saxe , Luxembourg
, Cleves , Juliers , Gueldres .....
ne font
...
Cette énumération renferme près d'une
page : le Monarque s'y attribue les titres
de Landgrave , de Palatin , d'Exarque , de
Marquis de Brandebourg , de Seigneur des
ifles & des mers , & même d'Archevêque
de Cologne , en un mot d'Empereur d'Europe
& d'Amerique. Les Rois d'Efpagne
n'en ont jamais tant pris , & je crois même
que les diplômes des Potentats de l'Orient
pas auffi enflés . Premiere abfurdité
; mais ce n'eft pas la feule , l'ouvrage
répond parfaitement au frontifpice. Comment
fe peut-il trouver des perfonnes affez
dénuées de jugement , pour mettre fur le
compte des Princes ou des grands hommes
les rêveries d'un cerveau dérangé ? Je në
m'amuferai pas à développer toutes les extravagances
de l'impofteur qui a pris le
nom de Louis XIII ; je ferai feulement
D iiij
So MERCURE DE FRANCE.
quelques remarques détachées fur fon ouvrage
, qui , quoique ridicule , coûte fort
cher.
Le prétendu Roi débute par fe féliciter
de ce que le très-miféricordieux lui a pardonné
le péché pour lequel il le privoit
de lignée. Il fe plaint enfuite que des méchans
ont voulu le détourner d'écrire ( il
avoit donc laiffé tranfpirer fon deffein ? ) ,
qu'ils ont dit une iliade d'injures à ce
fujet ( belle fuppofition ! ) ; après quoi il
entre en matiere. L'ouvrage eft divifé par
chapitres. Les dix -fept premiers renferment
, outre une énumération fort enflée
des fciences dont le jeune Prince doit s'inftruire
, les principes les plus fins de la
Théologie dogmatique & myftique , fur
les attributs divins , pofitifs , relatifs , négatifs
, fur l'unité de Dieu , la connoiffance
de foi-même , le vice & la vertu.
Tout cela eût été fort bon pour un Bachelier
de Sorbonne dans ce tems-là ; mais
Louis XIV ne devoit point aſpirer à prendre
le bonnet de Docteur .
Le dix-huitiéme chapitre renferme un
confeil affez extraordinaire dicté par la fageffe
( car c'eft d'abord au nom de la fageffe
que le Roi parle ) ; c'eft de fe faire
éveiller tous les jours par fon Confeffeur
à cinq heures du matin . Enfuite la fageffe
SEPTEMBRE. 1754. 8 [
lui apprend une longue oraifon mentale ,
qui prouve que l'auteur étoit au fait de
cette matiere. Cette oraifon devoit durer
une demi-heure , & fe faire au lit ; fans
doute que la fageffe avoit chargé le Confeffeur
d'empêcher ce jeune Roi de s'endormir.
,
On trouve dans le dix- neuvième chapitre
la priere que le jeune Prince doit dire
tous les jours à genoux en langue Françoife.
Elle commence par le Symbole des
Apôtres , l'Oraifon dominicale , la Salutation
angélique , & le Pfeaume XLVIII
paraphrafe à la mode du tems. Vient après
cela une formule d'oraifon fort dévote
où le Roi promet entr'autres chofes à Dieu
de ne plus fouffrir de maltôtes dans fon
Royaume. J'ignore fi cette priere devoit
durer une heure & demie , ou ce que Louis
XIV devoit faire pendant tout ce tems- là .
Mais le Codicille ne reprend l'ordre des actions
de la journée qu'à fept heures du matin
: c'étoit alors que le Prince devoit entendre
la Meſſe .
Dans autant de chapitres qu'il y a de
jours dans la ſemaine , l'auteur , en commençant
par le Lundi , rapporte l'oraifon
le Roi devoit dire chaque jour avant
que
la Meffe enfuite la fageffe lui donne
trois leçons , après quoi il doit encore faire
une oraifon. D v
.*
82 MERCURE DE FRANCE.
Le chapitre vingt-fept renferme les prie
res que le Monarque doit réciter pendant
la célébration du faint Sacrifice . La premiere
eft une confeffion & réfolution de
fe corriger la feconde devoit être dite
avant que le Prêtre life en François & explique
l'Epitre la troifiéme avant qu'il
life dans la même langue l'Evangile &
qu'il l'explique comme l'Epître : la quatriéme
après cette explication : la cinquiéme
après que le Prêtre & le Roi auront
dit en François le Symbole des Apôtres ;
celle ci eft en forme de méditation . Enfin
les deux dernieres avant & après la Communion
, que le Roi devoit par conféquent
recevoir tous les jours. Tout ceci eft terminé
par la paraphrafe du Cantique de
Simeon chantée à deux choeurs , par un
quatrain , où le Prince donne fon ame à
Dieu ; enfin par une courte priere en François
.
*
Voici la feconde & la cinquième qu derniere
ftrophe de la paraphrafe du Nunc
dimittis : par cet échantillon on pourra juger
du goût & de l'exactitude du Poëte.
Les Rois ne font pas obligés d'être des
Apollons ....
Mes yeux ont vu ton falutaire
Qui retirera tes enfans
SEPTEMBRE. 83 1754.
Du gouffre des enfers puants ,
Pour les mettre en ton fanctuaire.
Étends la main , prends moi toi- même ,
Sauve - moi , vuide moi de moi ,
Et me remplis le coeur de toi ,
Et qu'éternellement je t'aime.
Les leçons que la fageffe donne au
Prince chaque jour font la plûpart fort
inftructives : le Lundi elle l'avertit qu'il
a dans fon Royaume trois fortes de perfonnages
; les Athées , qui le rempliffent ,
& qu'il faut ou convertir ou exterminer ;
les idolatres , c'eft- à- dire les Catholiques
qui répréfentent le Pere Eternel fous la figure
d'un vieillard ; le Fils , fous le fymbole
de l'agneau ; le S. Efprit fous celui
d'une colombe ( le bon Roi Louis XIII
étoit donc iconoclafte ) . Les troifiémes
font les fuperftitieux , que Dieu hait plus
que les Athées & les idolâtres ( voila la
fameufe question décidée , de fçavoir fi la
fuperftition est plus criminelle que l'athéifme
) : cette leçon de la fageffe a été dictée
par l'efprit de Calvin. Le Roi très-Chrétien
n'eft nullement Catholique fur le célibat
des Clercs , fu l'abftinence , le jeûne
, l'obfervation des Fêtes .... & cependant
il confeille à fon fils de communier

D vj
84 MERCURE DE FRANCE .
tous les jours : quelle inconféquence !
La même fageffe , page 102 du premier
volume , traite Clovis de Saint , ainfi
que Charlemagne : elle a tort de prévenir
le jugement de l'Eglife .
La confeffion que le Roi doit faire au
commencement de la Meffe a quelque chofe
encore de plus ridicule que tout ce qu'on
vient de voir. Voici comme il eft preſcrit
au Prince , coupable ou non , de s'exprimer.
» Je m'accufe de mes idolâtries &
» fuperftitions , de mille blafphêmes con-
>> tre votre faint nom , de l'inexécution des
و ر
codicilles de mon pere , ( l'Auteur pré-
» voyoit bien que Louis XIV ne feroit
»pas fort exact à les obferver ) & de mes
irrévérences envers ma bonne mere : j'ai
» fouillé mon ame de fornications & d'a-
» dulteres , mes mains d'ufures & de mal-
» tôtes je m'accufe d'orgueil & de va-
» nité , d'avarice envers mon peuple , &
» de prodigalité envers les étrangers ; je
» m'accufe de mes intempérances & d'une
damnable pareffe.
Louis XIII n'avoit gueres bonne idée
de fon fils , quoiqu'il n'eût tout au plus
pour lors que cinq ans. Entre les belles
réfolutions qu'il forme après cette priere ,
il promet à Dieu de travailler & faire travailler
fix jours de la femaine , de ne
SEPTEMBRE. 1754. 85
fouffrir aucune repréſentation des choſes
qui font là fus au ciel , ni ici bas en terre.
La fageffe finit fes repréſentations par
confeiller au Roi de fe retirer tous les foirs
avant dix heures dans fon cabinet , & là
profterné à genoux , de faire fa priere ;
enfuite de faire un examen très-prolixe fur
le décalogue , puis une feconde priere fort
dévote , enfin une derniere oraifon dans
fon lit ; après cela elle le quitte , & lui
permet enfin de s'endormir . Tel eft le plan
des cent quarante- fept premieres pages
Livre : on peut les regarder comme la premiere
partie de cet ouvrage.
du
Dans la feconde , la prudence prend la
place de la fageffe , & parle d'abord fort
fagement . Elle prouve parfaitement que
le Roi de France , quant au temporel , ne
dépend ni du Pape ni de l'Empereur , &
que le Souverain Pontife ne peut délier
les fujets du Roi du ferment de fidélité.
Mais enfuite elle pofe des principes affez
extraordinaires : à l'en croire , un Roi peut
être déposé par les trois Ordres de fon
Royaume affemblés en commun , s'il prétendoit
altérer la Religion , ou renverfer
les loix fondamentales de fon Royaume .
L'Auteur fuppofe ici , comme dans la premiere
partie , que le Roi eft le maître de
l'Espagne , du Mexique & de l'Amérique
86 MERCURE DE FRANCE.
entiere , qu'il divife par Gouvernemens &
par Bailliages , comme l'Ile de France &
les provinces du Royaume . Il convient cependant
qu'il y a quelque pays de cet empire
imaginaire qui n'eft pas du reffort de
nos Parlemens. Entr'autres la Caftillequ'il
prétend avoir été perdue par les intrigues
de la Reine Blanche , mere de S.
Louis , laquelle pour avantager fa foeur ,
engagea le Prince fon fils à porter fes armes
en Afrique , où il mourut ; au lieu de
les tourner contre l'Efpagne , où il eût
triomphé.
Il prouve à peu près de même , que toute
l'Europe , fans en excepter la Suede , le
Danemarck & la Pologne , doivent appartenir
à la France. Il attribue la caufe
de toutes ces aliénations aux étrangers
chargés du Gouvernement . On fe reflouvenoit
encore en 1643 du Maréchal d'Ancre
, & fans doute qu'on étoit déja prévenu
contre le Cardinal Mazarin.
Malgré la fauffeté de fon hypothefe , il
a la folie d'engager le Roi à envoyer des
Gouverneurs au Mexique , dans la Floride
, la Virginie , les Pays-Bas , & fuppofant
la chofe déja faite , il leur donne des
avis fur la maniere de fe bien conduire.
Après avoir reformé le Gouvernement
civil , il entreprend de perfectionner la difcipline
eccléfiaftique.
SEPTEMBRE. 1754. 87
8
D'abord il veut qu'on choififfe un Patriarche
en France , & ce doit être , felon
lui , l'Archevêque de Paris ( en pareil cas
celui de Lyon céderoit - il aifément fes
droits qu'il ? ) charge principalement
d'abolir le culte des images , & de fixer
un certain nombre de jours où l'on faffe
mémoire des victoires remportées par les
Rois de France , & fur tout par S. Clovis ,
avec défenſe de célébrer d'autres fêtes.
,
Il confeille au Roi de créer fix Cardinaux
, qui doivent être les Archevêques
de Toulouſe , de Rouen , de Rennes , de
Dijon , d'Aix & de Bourdeaux . Comme
dans ce projet il érige deux Evêchés en
Archevêchés , il réduit au contraire en
Evêchés les Archevêchés de Rheims , de
Sens , de Narbonne , de Vienne , d'Arles ,
d'Avignon , d'Auch , d'Embrun , de Tarantaife
, de Cologne , de Tours', de Bourges
, de Treves , de Mayence & de Malines.
Chaque Prélat doit faire , felon lui , la
vifite de fon Dioceſe quatre fois par an ,
& ſe tranſporter chez tous les Curés , dans
toutes les Abbayes , Couvens .... Voici
la maniere dont il lui eft prefcrit de voyager
, & la façon de le régaler .
» Il aura avec lui un Notaire , un la-
» quais , un cocher menant le caroffe tiré "
88 MERCURE DE FRANCE.
» à deux chevaux , & rien davantage , à
» peine de dix mille livres d'amende & de
"confifcation de corps & de biens.
» Les Curés le traiteront ainfi : il aura
» à déjeuner une demi- livre de beurre &
»une demi-douzaine d'oeufs , deux livres
» de pain blanc , trois livres de pain bis ,
> deux pintes de vin , & pour les chevaux
"deux bottes de foin chacune pefante douze
» ou treize livres ; une carte & demi-raye
"d'avoine , poids & mefure du Pont-de-
» l'Arche ( même au Méxique & au Cana-
» da ) , avec quarante fols pour droit de
» viſite.
» Pour collation , un quarteron de fromage
, douze poires de bon- chrétien ,
» deux pommes de reinette , trente noix ,
» ou chataignes ou marrons , deux livres
» de pain blanc , trois livres de pain bis ,
» deux pintes de vin , trois cartes rayes
» d'avoine , trente livres de foin , & qua-
» tre francs .
» A dîner , la foupe mitonnée , deux
» livres de mouton , une livre & demie
» de boeuf , une livre de lard , une feffe
» de mouton rôti , une demi- livre de fro-
" mage , quatre poires de bon chrétien ,
» un quarteron de fucre , quatre pommes
» de reinette , cinquante noix chatai-
» gnes ou marrons , trois livres de pain

SEPTEMBRE. 1754 . S9
» blanc , cinq livres de pain bis , trois
» pintes de vin , trente fix livres de foin ,
» deux cartes rayes d'avoine , & dix livres
» pour fon droit.
ود
و ر
ود
" A fouper une foupe faite d'une poule ,
" de trois livres de mouton , de deux li-
» vres de boeuf & d'une livre de lard , un
poulet d'inde rôti , une demi -livre de
fromage , fix poires de bon- chrétien
fix pommes de reinette deux quarte-
»rons de fucre , cinquante noix , & le
>> reſte à peu près comme au dîner ; mais
» le droit de vifite eft double ou triple
» felon le revenu du Curé ; tout cela fans
>> diſtinction de Carême , de vigile & de
» jour maigre , apparemment en faveur de
» la vifite. Tous les Clercs , Chanoines
و د
>
Vicaires ..... payent à proportion de
» leurs revenus . Les Religieux , comme de
raifon , font les moins ménagés. Le prétendu
Louis XIII eût dû cependant avoir
des égards pour les pauvres Capucins, qu'il
condamne à payer chacun vingt livres à
l'Evêque par chaque vifite . Nota cela
arrive quatre fois par an . Ce qui doit les
confoler , c'eft que les Récolets , Carmes
déchauffés , Jacobins , Mathurins & Barnabites
en payent trente ; les Francifcains ,
Céleftins , Jéfuites & Freres de la Charité
( telle eft fa progreffion algébrique ) quaque
90 MERCURE DE FRANCE.
rante livres ; les Auguftins , les Bénédictins
, Carmes & Jéfuites ( autres que les
précédens ( il paroît que l'Auteur les diftingue
en deux Ordres différens ) , cinquante
livres ; enfin les Pénitens , les Feuillans
, Minimes , Auguftins & Théatins
foixante livres . Toutes ces conftitutions
ne laifferoient pas que de groffir les revenus
d'un Evêque bien traité par tout avec
fa fuite . Par malheur l'hypothefe n'eſt
encore réduite à l'acte.
pas
Les Religieufes font plus maltraitées
que les Religieux , puifque chaque Urfuline
, Magdelonette & Feuillantine eft
taxée à quatre-vingt livres : quelle cruauté
! L'Auteur va cependant bien déclamer
contre la maltôte .
S'il tâche d'enrichir les Evêques , ce n'eſt
pas au moins pour eux feuls qu'il travaille
; il veut à toute force qu'ils entrent en
ménage , & qu'on puiffe dire en France
comme en Angleterre , Madame l'Archevêqueffe
, & Madame l'Evêqueffe .
Le refte de cet article roule fur le tarif
eccléfiaftique , tellement rédigé qu'il ne
permet qu'un feul cierge à la Meffe pour
les enterremens des plus grands Seigneurs ;
fur l'examen des Clercs , qu'il oblige de
répondre même fur l'Aftrologie & les Méteores
; fur la Prédication.....
"
SEPTEMBRE. 1754. 91
>
Suivons le dans les Monafteres de Moines
& de Nonains , comme il les appelle.
Il défend d'y entrer avant trente-cinq ans
& d'admettre à la profeffion autres que
ceux qui auront fait le Roi leur héritier.
Ce qu'il y a de plaifant , c'eft que chaque
Religieux voltige fans ceffe d'un Ordre à
un autre , felon les idées de cet habile
homme.
Par exemple , il eft Minime deux ans ,
Bénédictin douze ans , Céleftin douze ans ,
Jacobin dix ans , enfin il finit par être
Chartreux. Pour que cela puiffe s'exécuter
généralement & fans reſtriction , plufieurs
corps Religieux font affociés enfemble
, & divifés des autres pour ainſi dire
par compartimens. Dans ce projet avant
de pouvoir être Jéfuite feulement pendaat
douze ans , il faut avoir été deux
ans Théatin , après quoi on devient Barnabite
, & enfin Prêtre de la Doctrine
Chrétienne . C'eſt ainfi qu'un infecte ſe
transforme fucceffivement en chryſalide &
en papillon.
Je me laffe de tranfcrire des folies , &
peut-être le Lecteur s'en laffe-t - il encore
plus que moi. LeLivre qui les renferme s'eft
cependant vendu à deux reprifes quatrevingt-
cinq & quatre-vingt-dix livres. Difons
à préfent quelque chofe du Gouvernement
civil.
92 MERCURE DE FRANCE .
Le foi difant Louis XIII foutient mor
dicus qu'il y a dix-fept Parlemens en France.
Celui de Paris doit être compofé de
quatre Grand-Chambres , de quatre Chambres
de l'Edit , quatre Chambres Criminelles
, & quatre Chambres des Requêtes.
Que de Chambres , bon Dieu ! Comme il
eft en peine où les loger toutes , il place
les fecondes Chambres aux Capucins de la
rue Saint Honoré , les troifiemes au Valde-
Grace , & les quatriemes aux Jéfuites
de la rue Saint Antoine . Le Parlement de
Canada eft fixé à Quebec ; celui de la Floride
& de la Virginie à la Caroline ; celui
du Mexique à Santa-Fé ; celui des ifles à
Saint- Chriftophe. Les Eccléfiaftiques font
bannis à jamais des Parlemens : les Préfidiaux
, Table de marbre , Amirautés ,
Maîtrifes des Eaux & Forêts , Prévôtés ,
Chambres des Comptes , Cours des Aides
; tous ces Tribunaux font confervés ,
mais avec des réformes confidérables ; les
derniers entr'autres font chargés de lever
les impôts , & de marier tout le monde
, même les Eccléfiaftiques , Curés &
Evêques inclufivement. Pendant que l'Auteur
étoit en train , il eût , fans doute ,
auffi marié les Religieux avec les Religieufes
; mais par malheur celles- ci doivent
avoir cinquante ans lorfqu'elles font proSEPTEMBRE
1754. 93
.
feffion , & les autres n'en ont que vingtcinq
, l'âge des parties feroit trop difproportionné.
Dans l'énumération des impôts il s'en
trouve de ridiculement forgés . Il y a un
impôt de priorité & de pofteriorité ( ce font
des Scholaſtiques & non pas des traitans
qui ont inventé ces impôts là ) ; un impôt
fur les vices ( le fyftême de la pierre
philofophale imaginé il y a quelques années
, n'eft pas nouveau , comme on voit) ;
un impôt fur l'ignorance , la fainéantiſe ,
& le célibat : celui- ci eft de la moitié du
revenu .
de
Les filles doivent être mariées à quinze
ans jufte , fous peine pour les parens
fix mille livres par chaque année d'infraction
de cette loi , qui ne déplaira fûrement
pas au beau fexe.
Aux Ducheffes & Princef-
En fes 90000.
mariage Aux Marquifes 30000.
on Aux Comteffes 20000.
donnera Aux Barones 10000.
Aux fimples Demoiſelles
5000.
La fille d'un artifan a pour fa part 2000 .
Le prétendu Roi accorde généreufement
à toutes ces jeunes perfonnes la liberté de
94 MERCURE DE FRANCE .
que
prendre cet argent où elles pourront ; mais
au cas qu'il y ait du refte , la dot payée , il
déclare d'avance qu'il fe porte pour héritier
de tous les biens meubles & immeubles.
Suit un nouvel impôt auffi plaiſant
les autres : c'eft une taxe fur les Eccléfiaftiques
, Religieux & Nonains , qui doit
être employé à détruire les vices , le Judaïfme
, le Mahométiſme , la fymonie , la
fornication , les blafphêmes ..... Les Capucins
, déja épuifés par la vifite de l'Evêque
, font encore obligés ici de payer
feulement cent dix livres par tête , & cela
tous les mois , quand ils n'auroient pas le
fol. Les premiers Jéfuites chacun cent
quinze livres ; les feconds cent vingt .
Les Magdelonettes toujours les moins épargnées
, font condamnées , je ne fçais pourquoi
, à trois cens quatre - vingt livres par
tête.
...
Le plaifant eft qu'il prétend que tout
cela eft compris dans la Loi Salique. Dieu
nous délivre d'un parcil légiflateur . Il
pouffe les chofes à un tel excès , qu'il taxe
chaque dégré d'efcalier à cinq fols de rente
annuelle ( dans ce cas-là il faudroit fe fervir
d'échelles. ) Tout d'un coup au milieu de
l'explication de la loi qu'il vient d'imaginer
, il entre dans un enthouſiaſme ridicule
, parle comme fi la France étoit enSEPTEMBRE.
1754. 95
core l'ancienne Gaule , habitée par les Druides
& les Carnutes , & fe perd enfin dans
une obfcurité qu'il n'eft pas permis de percer
; il ne laille pas cependant au travers
des ténébres qui l'enveloppent , de prononcer
près de trois cens arrêts de mort ,
de profcription , d'exil , pour des fautes la
plupart affez légeres , comme par exemple ,
pour avoir parlé au Roi , ou à la Reine ,
fi l'on n'eft pas François .
Il doit y avoir , felon lui , autant de Miniftres
d'Etat qu'il y a de Parlemens. Chacune
de ces Cours Souveraines fournit un
de ſes membres à cet effet , qui après quelques
jours d'exercice , eft remplacé par un
autre. Les Procureurs généraux des Parlemens
font Chanceliers tour à tour , & ceux
des Cours des Aides , Gardes des Sceaux .
Il faut remarquer que le Canada , le Labrador
, le Mexique... n'eft pas excepté dans
cet arrangement. A l'entrée & à la fortie
du Confeil , le Roi fait à genoux une priere
& une oraifon affez longue ; tour ſe
paffe dans le Confeil en interrogations de
la part du Roi , & en réponſes de la part
du Miniftre , toujours fur les mêmes articles
, foit que les affaires varient ou non .
Pour préfider aux Conciles généraux &
provinciaux on doit choifir un Docteur de
Sorbonne & un Confeiller du Parlement
96 MERCURE DE FRANCE.
de Paris. Les maltôtiers & les traitans , les
borgnes & les boiteux font exclus de ces
affemblées. Le peuple doit tous les jours
dire le Pfeaume LXXII & trois oraifons
fort pieufes , pour obtenir de Dieu les graces
dont le Roi a befoin pour affurer le
bonheur de fes peuples . C'eſt par ce confeil
que la prudence termine ce qui regarde
l'état civil. Venons à préfent à un avis
qu'elle donne fur le militaire .
D'abord avant de commencer la guerre ,
on eft obligé d'obferver dans tout le
Royaume trois jours de jeûne confécutifs
, & communier le quatrième , qui doit
être un Dimanche. ( L'Auteur , dans un
autre endroit , profcrit les jeûnes , mais
ici il les rétablit. ) Le Roi & le peuple font
des prieres en leur particulier , après quoi
on prend les armes par tout.
On met un Généraliffime à la tête de
deux Généralités. Le Généraliffime des
troupes de l'Ifle de France , à la tête des
braves Parifiens , va fe jetter dans le pays
de Luxembourg , de Gueldres , Alface ,
Allemagne , Pologne , Hongrie .... Gre
ce & Conftantinople , où il s'arrête enfin
après avoir réuni ces vaftes contrées au
domaine de la France .
Le Généraliffime du Languedoc a l'Efpagne
pour fa part. Après s'en être emparé ,
il
SEPTEMBRE. 1754. 97
va trouver à Conftantinople les Parifiens
, pour achever avec eux la conquête
du monde entier.
Le Généraliffime de Normandie , eft
chargé de fe rendre maître de la Flandre.
& de l'Italie . Celui de Bretagne le fuit &
n'a rien à faire , & les autres prefque rien ,
excepté ceux du Canada & du Mexique ,
qui doivent affujettir toute l'Amérique &
fe réunir avec les autres à Conftantinople.
Pendant ce tems - là le Roi refte tranquille
à Paris . Les Provifionnaires des armées
de terre & de mer doivent être les
Abbés des Bénédictins & des Bernardins ;
& les Vivandiers fur ces deux élémens , les
Filles du tiers Ordre de S. François , les Béguines
, les Bénédictines , les Urfulines ....
Les Régimens ne font autres chofes que
des milices , & chacun d'eux porte le nom
du pays où il a été levé.
Dans ce projet les vaiffeaux font au nombre
de quatre cens quarante , & chacun
doit avoir un nom de Saint. On en trouve
dans l'énumeration de la Généralité de
Paris , qui s'appellent S. Clovis , S. Dagobert
.... Le Cavalier eft armé d'un fufil
pendu à fon côté , de deux à l'arçon de fa
felle , & de deux dans fes poches. Il eft
obligé de tirer cinq coups en chaque com-
E
98 MERCURE DE FRANCE .
bat , ou de payer trois fols d'amende pour
ceux qu'il n'a pas tiré , & deux fols pour
chaque coup tiré fans tuer un ennemi.
Pour exemple de la maniere de former
les régimens & du nombre de foldats &
d'Officiers dont ils doivent être compofés ,
l'auteur cite celui du Pont de l'Arche , dont
il fait le Baron de Becthomas Mestre de
camp , le Baron d'Aquigny Lieutenant
du Meftre de camp , le Baron de Vandreuil
Commiffaire , le Baron Eccléfiaftique
de Bonport Munitionnaire ... Il paroît
par le détail immenfe dans lequel il
entre à ce fujet , qu'il connoiffoit parfaitement
ce pays-là , & je le foupçonnerois
volontiers d'y être né , ou moins d'y
avoir fait un féjour confidérable .
Cependant il eft tems que le Roi fe marie.
La prudence n'y avoit pas encore fongé.
Voici les défauts dont la Princeffe
qu'il époufera doit être exempte.
Elle ne fera point idolâtre , infidele , hérétique
, méchante , vicieuſe , ambitieuſe ,
infolente , parefleuſe , mauffade , laide , ſujette
aux maladies de l'ame ou du corps ,
inféconde. Il propofe pour modéle à la Reine
, Conftance , femme du Roi Robert , laquelle
( dit- il ) abhorroit les Eccléfiaftiques,
& ceux qui n'étoient pas encore mariés.
Les enfans de France font aftreints par
SEPTEMBRE . 1754 99
le prétendu Roi Louis XIII à avoir des
Maîtres jufqu'à 31 ans . On leur montre
tout ; mais principalement on leur fait apprendre
par coeur l'oraifon de Manaffés.
La fource des guerres civiles vient , felon
lui , du mépris des Princes pour les
loix , de l'autorité des Eccléfiaftiques &
des étrangers , enfin de la tyrannie des
maltotiers. Voici le portrait qu'il fait des
derniers , & la conclufion qu'il en tire , p .
120 de la feconde partie du tome 2 .
>> Ces bourreaux pires que voleurs , plus
» cruels que Turcs , fe mettent en parti pour
"plus fûrement piller les peuples & violen-
» ter les loix. Ils font bons vos deniers
» pour dérober fans honte & avec impu-
» nité. La concuffion leur donne plus d'af-
» furance qu'au larron le larcin de crainte.
» Le larron craint la Juftice ; le fouvenir
» de fa rigueur le détourne de fa malice :
les Traitans croyent leurs extorfions
» équitables , & les appuyent des Edits
" royaux ; ils vivent fans peur dans les
» bombances , au tems que le peuple eft
», contraint de vivre dans la mifere . Ex-
»terminez ces infolens , renverfez leurs
» maiſons , & donnez à vos Officiers ( des
» Cours des Aydes ) la levée de vos deniers
& vos recettes .
Après cette iliade d'injures ( comme
E ij
100 MERCURE DE FRANCE .
l'auteur s'exprime ) vient la lifte des Prédicateurs
, Confeffeurs & Aumôniers des
Parlemens . Le Parlement de Paris a pour
Prédicateur le troifiéme Chanoine de Notre-
Dame , le troifiéme Chanoine de S.
Jacques de la Boucherie pour Confeffeur "
le troifiéme Chanoine de S. Germain pour
Aumônier .
Un Prêtre de l'Oratoire , un Chanoine
de S. Germain & le Curé de S. Euftache
vont à Quebec s'acquitter de ces trois
fonctions auprès du Parlement de Canada.
Un Jéfuite , un Prêtre de l'Oratoire &
le Curé des SS . Innocens fe rendent à Santa-
Fé pour remplir le même devoir auprès
du Parlement du Mexique.
Les Aumôniers du Roi doivent être trois
quarts- d'heure à dire la Meffe. Après toutes
ces rêveries le Codicille finit par des
prieres , & une récapitulation de ce que
l'Auteur a dit jufqu'alors. Il s'y trouve cependant
du nouveau , comme lorsqu'il
s'exprime ainfi , pag. 150 : » N'épargnez
pas le S. Pere ; ôtez -lui Rome , Roma-
» gne , Romagnolle , Avignon , le Venaiffin
, & fes autres biens temporels : ôtez-
» lui la fouveraineté .. envoyez-le prê-
و د
....
» cher dans tous les cantons du monde.
Voilà une efquiffe légere des impertinences
dont le Codicille attribué à Louis
SEPTEMBRE. 1754. for
XIII eft rempli. Tombé dans le mépris
dès fa naiffance , il n'a d'autre mérite que
fa rareté. Si les voyages de Cyrano de Bergerac
étoient moins communs , peut - être
les eftimeroit- on davantage. L'Auteur de
l'ouvrage dont je viens de rendre compte ,
étoit très- certainement un fou. Comme il
pourroit cependant s'en trouver un autre ,
qui prendroit à la lettre tout ce qu'il dit ,
& croiroit fur fa parole qu'un Roi aufſi
fage que Louis XIII a compofé le Codicille
qui porte fon nom , j'ai cru qu'il
étoit à propos de prévenir le public làdeffus.
Si j'ai fatisfait fa curiofité , je n'aurai
plus lieu de me reprocher l'ennui que
caufe naturellement la lecture d'un fatras
d'impertinences & d'abfurdités .
Le mot de la premiere Enigme du Mercure
d'Août , eft Sifflet . Celui de la feconde
, eft la Mode. Le mot du Logogryphe ,
eft Bouclier , dans lequel on trouve viole ,
lire , cor , Oubli , roue , jeu , cul , libre , colier
, bonc , biche , Vire , jour , coeur , Luc ,
or , bleu , re , voile , vol , Clio , rue , livre ,
ver , boire , cube , boure , ciel , olive , cire .
E iij
102 MERCUREDE FRANCE .
********************
ENIGMES EN VAUDEVILLES.
Air : Babet , que t'es gentille.
MA tige eft dans les coeurs ;
Mais , par un fort bizarre ,
J'y produis quelques fleurs ,
Mon fruit n'eft que trop rare ;
Et pour le cueillir
On n'ofe s'unir ,
Hélas qu'en apparence.
Que de Sinons , pour un Nifus!
On me peint , on ne me fent plus ;
La Gaule m'offroit des tributs
Qu'on me refuſe en France. ( bis)
AUTR E.
Air : là c'que c'est qu'd'aller au bois.
Fier préjugé , je t'ai vaincu ;
V'la que c'eft qu'd'avoir vécu.
Jadis j'étois un faugrenu ,
Cherchant lemyftere ,
Un retour fincere ;
De les fuir je fuis convaincu :
V'là c'que c'eft qu'd'avoir vêcu.
SEPTEMBRE . 1754. 103
I
AUTR E.
Air : Ne v'là t-il pas que j'aime.
Left un être fréluquet
Formé des deux efpeces ;
De l'une if double le
caquet ,
De l'autre les foupleffes .
D'un air de tête il enlaidit
La beauté fimple & neuve ;
D'un ton preffant il dégourdit
Une indolente veuve .
Son tribunal eft le ſopha ,
L'arrêt un Vaudeville ;
Ses épices , le brou ah , ah ,
De fa cour volatile .
L'Enigme eft faite à peu de frais ,
Nous dira -t-on peut-être ?
Comment cacher certains objets
Qui veulent tant paroître ?
Par une fociété de Dames lettrées,
de Laval an Maine.
Eiij
104 MERCURE DE FRANCE.
JE
LOGOGRYPHE.
E vas , je viens , j'agis , je bâtis , je voyage :
Tu me connois , Lecteur , fi j'en dis davantage .
Combine les dix pieds qui compoſent mon tout ,
Tranſporte chacun à ton goût ,
Suivant les loix du Logogryphe ,
D'abord tu trouveras un fouverain Pontife ,
La fille d'Inachus ,
La mere d'Epaphus ,
La noire paffion que fouvent une offenſe
Produit , & qui de foi nous porte à la vengeance ;
Un fynonime de plaifant ,
En outre celui de préſent ;
Deux fleuves , l'un de France & l'autre d'Allemagne
,
Plus un autre en Egypte ; une ville en Bretagne ;
Deux oiſeaux à long col , un vent un beau métal
,
,
L'endroit où fe retire un petit animal ;
Le nom que l'on donne au Monarque ;
Ce qui de la vieilleffe eft la fatale marque ,
Ce que joue un acteur , un terme négatif,
Plus un pronom démonſtratif,
Le fynonime de folie ,
Un autre de nativité ,
Le miroir où Narciffe admiroit fa beauté ¿
SEPTEMBRE . 1754. 105
Un grand Prophere à qui Dieu conferva la vie ,
Ce qui te fait entendre & ce par où tu vois.
Cher Lecteur , me tiens - tu ? non , je m'en apperçois
;
Eh bien , cherche , chez moi tu trouveras encore
Ce qu'au fond du tonneau laiffent tous nos buveurs
,
L'utile inftrument des Paveurs ;
Pourfuis , & tu verras éclore ,
De l'Etat , de l'Empire un folide foutien ;
De divers corps le premier ou l'ancien ,
L'épithete qu'on donne à la femme guerriere ,
Une efpece particuliere
De Poëfie , une plante , un animal dormeur ,
Une herbe , une figure , enfin bien autre choſe.
Ici malgré cela je termine ma gloſe ,
C'est trop ennuyer fon Lecteur.
Par L. P.P. H. de Braine.
EV
106 MERCURE DE FRANCE .
"
NOUVELLES LITTERAIRES.
TAB
ABLE générale des matieres contenues
dans le Journal des Sçavans
de l'édition de Paris , depuis l'année 1565
qu'il a commencé , jufqu'en 1750 inclufivement
, avec les noms des Auteurs , les
titres de leurs ouvrages , & l'extrait des
jugemens qu'on en a porté. A Paris , chez
Briaffon , rue S. Jacques , 1754 , in - 4° •
tom. 4 .
Ce volume qui contient les lettres D, E ,
F , eft fait avec le même foin que ceux qui
l'ont précédé. Indépendamment de l'avantage
qu'a cette table de rendre utile la
collection du Journal des Sçavans , elle eſt
inftructive par elle-même , & peut être
lûe avec fruit.
PEUTEGERI ANA tabula itineraria
qua in augufta Bibliotheca Vindonobenfi nunc
fervatur , accuratè exfcripta , cum præfatione
& differtationibus . Autore Francifco-
Chriftophoro de Scheib , Patricio . In folio ,
Vindonoba , 1753. forme d'Atlas , avec
douze cartes , repréfentant la table de Peutinger
dans la derniere exactitude , & enSEPTEMBRE.
1754. 107
tierement conforme à l'original. Nous n'avons
pas vû ce grand ouvrage ; mais des
gens dont le goût eft fûr & les lumieres
fort étendues , nous marquent que c'eft un
chef- d'oeuvre d'érudition & même d'impreffion.
Recherches , goût , papier , impreffion
, gravure , tout fe trouve afforti ;
Î'Impératrice , Reine de Hongrie , ne veut
pas qu'il manque rien à fa gloire. Après
avoir fait pour fes Etats ce que le Souverain
le plus courageux , le plus ferme , le
plus fage & le plus éclairé peut faire ,
elle encourage les Belles - Lettres . Ce foin
n'a pas
été jufqu'ici celui qui a le plus occupé
les Princes de fa maifon.
CONSTANTINI Porphirogeneti Imperatoris
de ceremoniis Aula Byfantina , libris
duo prodeunt nunc primum gracè , cum
latina interpretatione & commentariis , curarum
Jo. H Leichius , & Jo . Jac. Reifchius
, to . 2. Lipfia , apud Joa . Fred . Gledifch;
& venaunt Parifiis , apud Briaffon
focios , 1754. Le tome premier a paru
il y a deux ans. Ces deux volumes font
faits fur le modele des Auteurs de la Bifantine
, imprimés dans le fiecie paffé au
Louvre , par ordre de Louis XIV . Ils y
font fuite , & ne leur cédent point quant
à la beauté de l'impreffion & du papier.
E
vj
108 MERCURE DE FRANCE.
BIBLIOTHEQUE curieufe des livres .
rares & difficiles à trouver , avec des notes
par David Clement. A Hanovre, 1754 .
Cet ouvrage qui eft in-4° . & dont on nous
donne aujourd'hui le cinquiéme volume ,
renferme quelques chofes communes , &
beaucoup de très - particulieres . Les Sçavans
livrés à cette forte d'étude , ne peuvent
pas s'en paffer. On le trouve chez
Briaffon , rue S. Jacques.
Jo. Danielis Schopeflini Confil. Reg. &
Francia Hiftoriogr. Vindicia Celtica , Argentorati
, apud Amand . Konig ; & fe vend à
Paris , chez Briaffon , rue S. Jacques , à la
Science , 1754 , in- 4° . 1 vol.
>
Le premier volume de l'Hiftoire d'Alface
a placé M. Scheflin au rang des plus
fçavans hommes du fiécle. Recherches
ordre , critique , ftyle , on y a tout trouvé.
Le nouvel ouvrage que nous annonçons ,
ajoutera encore à la réputation de ce fçavant
homme. Pour mettre nos lecteurs en
état de faifir fon plan , & de juger de la
tournure de fon efprit & de fa maniere
d'écrire , nous tranfcrirons fa préface.
و د »Alfatiæilluftratætomusalter,quici-
» vilem ejus hiftoriam abfolvit , fub prelo
» dum fudat , Vindicias Celticas , quas
» priore promifi , in lucem emitto. Popu-
» lus , qui rerum geftarum nominifque
SEPTEMBRE . 1754. 109
»
و ر
fama veterem orbem replevit , qui orien-
» tis Regibus , feptentrionalibus & occi-
» duis populis , ipfi denique Romæ fuit
» fatalis , meretur profectò , ut in origi-
» nem ejus inquiratur & patriam. Celta-
>> rum incunabula pridem inveftigarunt
Geographi , at parum profpero fucceffu .
Inveſtigando enim in tam diverfas funt
» diſtracti fententias , ut ipfo examine
» res deveniret obfcurior . Diverfitatis opi-
» nionum caufa eft ipfa gentis & colonia-
>> rum ejus , per Europea & Afiæ regio-
» nes , antiquiffimo ævo jam diffufarum ,
» celebritas , qua factum , ut primaria
» ejus fede neglecta , plerique in coloniis
» & indigena populo , cui ver facrum ,
egreffis , ejus origines quererunt filiam-
» que adeo cum matre confunderent.
" Sunt , qui à Phrygibus regno Traja-
» norum deftructo ; funt , qui à Ponto
>> Euxino ; funt , qui ex Græcia Celtas in
» Galliam inducerent , cum inverfo or-
» dine Celtas ex Gallia in remotas illas
regiones inducere debuiffent colonos.
Nonnulli apud Hyperboreos ; alii in
» maxima Europea parte ; quidam in Ger-
» mania & Gallia Celtarum patriam quærunt
; alii denique à Celtici communione
nominis planè Gallos excludunt.
39
"
»
» Errores , in tractando hoc argumento
110 MERCURE DE FRANCE .
33
> commiffos , junioribus Geographis co
promptiùs condonamus , quod ipfi inter
fe veteres fuper eo difcordant , Celticafque
adeo jam turbarunt , origines ;
» Græci præfertim , rerum occidentis , &
fpeciatim Gallicarum , tam parum periti ,
» ut Flavius Jofephus Vefpafianorum ævo
» fcribens hiftoricos de Gallia atque Hif
pania nihil ferè viri prodidiffe fateatur.
"
ور
و ر
"
Remedium tamen quærendum eft ma-
» lo , fed in ipfa quærendum mali radice.
» Græci , difcordiæ autores , examinandi
>> funt funditus , verufque fingulorum æf-
» timandus valor. Unanimes, autem cùm
>> inter fe fint fcriptores Latini , difpicien-
» dum , ejus ponderis fint Græci , qui cum
» Latinis concordant. Quod fi examine
» facto reperias , Græcorum graviffimos ,
fide & autoritate digniores adhærere La-
» tinis , in critico foro , teftium idoneorum
ratione , res judicata videtur. »
» Hanç ego in argumento tam dubio
mihi norimam propofui . Quidquid Græca
» & Latina antiquitas de Celtis reliquit , id
ipfis ex fontibus erui , exura comparavi ,
" comparata difcuffi ; omnem caufæ iftius
» doctrinam repetiturus ab ovo ; quod ex
» canonis hujus neglectu dive fitatem opi-
» nionum proveniffe intellexi . Plerifque ,
» qui Celticas tractarunt origines , evenit ,
SEPTEMBRE. III
1754.
» ut ambiguam antiqui cujufdam Græci
» teftimonium pro fundamento fubfterne-
» rent , quod lucidioribus aliorum , fide
» protiorum , teftimoniis haud difficulter
» evertitur , habendumque pro nullo.
» Ex omnibus his veterum documentis ,
» que elicienda fententia fit , judicet lector.
Singulis in Republica literata Se-
» natoribus liberum eft fuam proferre.
» Erunt fortaffis , qui caufa examinata fentient
, Galliam folam folum natale proprium
extitiffe Celtarum.
TRAITÉ des collations & provifions
des Bénéfices. Le premier traite des collations
fur réfignation en faveur ; le fecond ,
du vifa & des refus de provifions. Par M.
de Piales , Avocat en Parlement . A Paris ,
chez Jean -Th . Hériſſant , rue S. Jacques ;
chez Durand , rue S. Jacques ; & à Chartres
, chez Le Tellier , 1754 , in- 12 . 3. v.
NOUVEL abregé chronologique de
l'hiftoire des Empereurs , tome fecond . A
Paris , chez David le jeune , quai des Auguftins
, au S. Efprit , in - 8 ° . 1754 .
Cet ouvrage dont nous annonçâmes le
premier volume il y a environ deux ans ,
fait partie de la nombreuſe poſtérité qu'a
eu l'abregé chronologique de l'hiftoire de
112 MERCURE DE FRANCE.
France. La copie eft inférieure au modele ,
comme il eft naturel que cela foit ; mais
elle eft pourtant utile , très- bien digérée ,
pleine de recherches. Pour mettre nos lecteurs
en état de juger du ftyle , nous tranfcrirons
le morceau par où finit l'ouvrage.
» Mahomet marche en 1453 vers Conf-
» tantinople , à la tête d'une armée de trois
» cens mille hommes , & y fait conduire
» une flotte de quatre cens galeres à trois
» rames . Les Grecs n'avoient que fept mille
» hommes en état de porter les armes , &
» treize galeres . Au commencement de Février
les Turcs amenent leur artillerie
» devant la ville. Ils avoient une pièce de
»
ور
"
canon d'une groffeur énorme . Pour la
» traîner il fallut foixante - dix paires de
boeufs & deux mille pionniers. On fut
» près de deux mois à la tranfporter d'Andrinople
à Conftantinople. On affure
qu'elle avoit neuf pieds de calibre , &
qu'elle lançoit des pierres de douze mille
»livres pefant. Les Turcs commencent leur
» attaque avec une violence extrême. Les
» Grecs fe défendent avec tant de
courage
» & d'adreffe , que Mahomet en eſt étonné
» au point de dire que quand trente -fept
mille Prophétes lui auroient affuré la pof-
» fibilité de ce qu'il voyoit , il ne les auroit
» pas cru. Il fit lui - même ce que tout lec
SEPTEMBRE. 1754. 113
>
teur aura peine à croire. Voyant que
» fes vaiffeaux ne pouvoient entrer dans
» le port de Conftantinople , parce que
» l'accès leur en étoit bouché par deux
chaînes d'une force extraordinaire , il fit
"
pratiquer un chemin , depuis le rivage
» de Bofphore , en paffant derriere Ga-
» lata , jufqu'à l'autre côté du golfe de
» Céras , ce qui faifoit un trajet de deux
lieues. Par ce chemin il fit traîner fes
>> vaiffeaux , & les tranfporta dans le
;
port
de Conftantinople. Les Grecs frappés
» d'étonnement & de crainte , voulurent fe
» rendre ; mais l'Empereur les arrêta à for-
» ce de promeffes. Crainte que l'argent
» ne lui manquât , il fit fondre les vafes
» facrés. Les forces & la conftance des
» Turcs lui firent voir la certitude de fa
» uine. Il propoſe la paix à Mahomet
» mais ce for Sultan lui fait réponſe qu'il
» eft décidé à prendre Conftantinople ;
» que cependant s'il veut lui céder cette
place , il donnera en échange d'autres
provinces. Les Grecs indignés de cette
réponſe , prennent la généreufe réfolu-
» tionde s'enfevelir fous les ruines de
» leur ville . La réfiftance des Grecs dé-
" courage les Turcs , au point que Maho-
» met fe voit à la veille de lever le fiége.
» Il propofe à fes foldats de faire un der-
ود
"
114 MERCURE DE FRANCE.
» nier effort , ordonne un jeûne général ,
» & promet le pillage de la ville. Le fana-
» tifine & l'efpérance du butin releve les
» courages abattus , & le jour marqué pour
» l'affaut paroît trop éloigné. L'attaque
» commence le 29 Mai. Les Grecs fe dé-
» fendent avec tant de valeur que les
» Turcs plient plufieurs fois ; mais Juſti-
» nien , Lieutenant général de l'Empereur,
» eft bleffé . Il perd courage à la vûe de
» fon fang ; il quitte fon pofte , fes foldats
» ne le voyent plus , ils ne combattent
» plus , & les Turcs les enfoncent. L'Em-
" pereur au défefpoir fe jette au milieu
» des ennemis pour y trouver la mort . Un
" Turc le tue d'un coup de fabre. Sa mort
» mieux que ce qu'on peut dire , fait fon
éloge. il mourut en défendant un Empi-
» re qu'il ne pouvoit plus conferver. Après
» fa mort , il n'y eut plus de diſtance
» dans la ville , & Conftantinople fut en
» un inftant remplie de Turcs. Les foldats
effrenés ne fongeoient qu'à piller , vio-
» ler & maffacrer ; mais Mahomet écouta
"
tout ce que la voix de la nature lui dic-
» ta. Il arrêta le carnage , rendit la liberté
» aux prifonniers , & fit faire les obfe-
» ques de l'Empereur avec une pompe di-
» gne de fon rang. Trois jours après il fit
» une entrée triomphante dans la ville >
SEPTEMBRE. 1754. 115
» diftribua des largeffes à tous fes peuples ,
» fit taire l'Alcoran , accorda le libre exer-
» cice de religion à tout le monde , inſtalla
» lui-même un Patriarche , parce que le
fiége étoit alors vacant. Il fit de Conf-
» tantinople la capitale de l'empire des
» Turcs. Sa politique & fes autres vertus
» y attirerent du monde de toutes parts ,
» & cette ville , fous fon regne , fut la
»-plus floriffante du monde.
"
TRAITÉ hiftorique & moral du Blafon ,
Ouvrage rempli de recherches curieufes &
inftructives fur l'origine & les progrès de
cet art. Par J. B. Dupuy Demportes. A
Paris , chez Jombert , rue Dauphine , à
l'image Notre-Dame , 1754. in- 12 , deux
volumes.
""
Depuis qu'à la honte des hommes , on
» a été obligé , dit l'Auteur , d'inventer
» des récompenfes dés pour leur faire aimer la
»vertu , & des punitions pour leur infpi-
» rer l'horreur du crime , le blafon n'a ja-
» mais été fi négligé qu'il l'eft aujour-
>> d'hui : cependant la connoiffance de cet
» art ne fut jamais fi néceffaire , ne fut- ce
»que pour mettre au grand jour les vols
que le crime glorieux de fes fuccès ofe
» faire à la vertu. Que d'opulences forties
» du néant , & foutenues de menées four116
MERCURE DE FRANCE.
39
"
des & criminelles , arborent effrontément
» l'écu , ou du moins les piéces des mai-
» fons dont les ancêtres n'ont obtenu cette
» diſtinction glorieufe qu'à force d'accu-
» muler pour ainfi dire des actions écla
» tantes ? Tel dont le pere eſt encore enſé-
» veli dans la pouffiere , prend des armes
» dont les émaux & les pierres le feroient
>> regarder comme le defcendant de quel-
» que Monarque , fi des perfonnes offen-
» fées de fon infolence & de fon ingrati-
» tude , n'avoient la charitable méchan-
» ceté de dire que c'eft un papillon , qui
tout glorieux de fes nouvelles aîles , ou-
» blie qu'il a été ver.
» Mais cette négligence du Blafon qui
» eft comme accréditée , ne viendroit- elle
❞ point du peu d'attention qu'ont porté les
» auteurs qui en ont traité à en dévelop-
» per l'origine ? oui , fans doute ; on peut
» obferver comme nous l'avons fait , que
" tous les auteurs héraldiques n'ont dif
>> cuté cette matiere que très-fuperficielle-
» ment. Ceux d'entr'eux qui femblent à
» l'entrée de leur ouvrage , vouloir don-
» ner un certain jour intéreffant à ce ca-
»hos , auffi fec que ténébreux , ne font
» qu'y répandre une lumiere obfcure : vic-
»times d'une précifion déplacée , ils ont
» fait naître en nous le défir de connoîSEPTEMBRE.
1754. 117
» tre ce qu'ils nous rendent encore plus
» inintelligibles.
"
L'Auteur dont nous annonçons l'ouvrage
, ne peut pas être accufé du défaut qu'il
reproche aux écrivains qui l'ont précédé
dans la carriere qu'il court . On trouvera
dans fon traité tous les détails qu'on peut
fouhaiter , & on les y trouvera à leur
place.
CONSULTATIONS de Médecine , par M.
Frederic Hoffman , Confeiller privé , premier
Médecin de Sa Majefté le Roi de
Pruffe , célébre Profeffeur en l'Univerfité
de Hall , membre des Académies des Sciences
de Berlin , Londres , Peterſbourg , & c .
traduites du Latin . A Paris , chez Briaffon ,
rue Saint Jacques , 1754 , in- 12 . 4 vol .
Le premier volume traite des maladies
de la tête . Le fecond des maladies de la
tête & de la poitrine. Le troifiéme des
maladies de la poitrine. Le quatriéme des
maladies du bas- ventre . Il n'eft pas néceffaire
d'être Médecin pour fçavoir que le
Livre
que nous annonçons a une très- grande
réputation ; tout le monde fçait que
c'eft à fes confultations que M. Hoffman
doit une grande partie de fa réputation .
La traduction qu'on nous en donne les
rendra plus utiles & d'un ufage plus général.
118 MERCURE DE FRANCE.
OBSERVATIONS phyfiques & chymiques
, dans lesquelles on trouve beaucoup
d'expériences curieufes & de remédes trèsefficaces
, & qui fervent à établir une Chymie
folide & raifonnée . Traduit de M.
Frederic Hoffman . A Paris , chez Briaſſon;
1754. in- 12. 2 vol.
39
>>
» Il n'eft prefque point de Livre , dit le
fçavant Auteur , où l'on rencontre tant
d'expreffions monftrueufes , de termes
» équivoques & ambigus , & , le dirai-
»je ? des rêveries , que dans les ouvrages
» des Chymiftes & des Alchymiftes . Les
» Médecins n'en ont tiré qu'une infinité de
procédés , & des remédes d'une opération
douteufe & incertaine. Ces remedes
» étant très- actifs , je ne fçais fi lorſqu'ils
font tombés entre les mains de gens peu
habiles , dans un tems où la médecine
» n'étoit pas encore fondée fur une théo-
» rie folide & fur un raiſonnement jufte ,
» je ne fçais , dis - je , s'ils n'ont pas fait
plus de mal que de bien aux malades.
"3
»
"
"
»
Il y a eu peu de Chymiſtes qui avec
» un travail infatigable ont traité les corps
» par le feu , & qui en tentant de fort
» belles expériences ont produit des effets
»trop curieux. Mais comme ces Meffieurs
» n'avoient qu'une très- légere connoiſſan-
❤ce des chofes naturelles lorfqu'ils ont enSEPTEMBRE
. 1754. 119
» trepris ces fortes d'expériences , ils n'ont
» pas pû les expliquer convenablement , ni
» en tirer parti pour la Médecine. De ce
» nombre font Paracelfe , Ifaac le Hollandois
, Bafile Valentin , entre les anciens ;
» Glaubert , Becher & Kunkel , entre ceux
qui font plus modernes.
"
"
Plufieurs de ceux qui fe donnoient
»faftueufement pour de fublimes Chy-
» miftes , ne fe vantent pas des fecrets
» pour la médecine , & pour la transfor-
» mation des métaux ; que des diffolutions
»radicales des corps , que des mercures ,
» des foufres , des fels métalliques , & au-
» tres pareilles chimeres ; ou bien ils en
» viennent par leurs fpéculations creufes ,
jufqu'à vouloir démontrer les premiers
principes & élémens de la nature.
39
ور
» Il s'eft trouvé très- peu de Chymiftes.
» qui ayent fait fur les corps de tous les
» regnes , des obfervations & des expé-
" riences foigneufes & exactes , & qui
» ayent été affez bien inftruits des princi-
» pes de la bonne Phyfique pour être en
» état de découvrir les caufes des phéno-
» menes qui fe préfentoient , de les expli-
» quer d'une maniere fatisfaifante , & d'en
» faire ufage dans les autres fciences . Ro-
» ber Boyle , cet illuftre Philofophe Anglois
, eft prefque le feul qui ait cultivé
120 MERCURE DE FRANCE.
"
» la Chymie d'une maniere fçavante &
»raifonnée , comme on peut voir dans fes
» ouvrages , dignes de l'immortalité. La
» Chymie eft affurément d'un ufage uni-
» verfel , & elle fert merveilleufement à
» perfectionner toutes les fciences & tous
» les arts. Mais fur tout un Médecin qui
» veut fe rendre véritablement habile dans
» fa profeffion , ne fçauroit en aucune fa-
» çon s'en paffer.
Ceux qui feront convaincus de l'utilité
qu'on peut retirer de la Chymie , ne peuvent
rien faire de mieux , ni d'auffi bien
peut-être , que de beaucoup étudier le
Livre que nous annonçons . Les gens capables
de l'apprécier , le jugent tout- à- fait
digne de la grande réputation de l'Auteur.
DICTIONNAIRE portatif des Théatres
contenant l'origine des différens théatres
de Paris ; le nom de toutes les piéces qui
y ont été repréſentées depuis leur établiſfement
, & des piéces jouées en province ,
ou qui ont fimplement,paru par la voye de
l'impreffion depuis plus de trois fiécles ;
avec des anecdotes & des remarques fur la
plûpart. Le nom & les particularités intéreffantes
de la vie des Auteurs , Muficiens ,
& Acteurs ; avec le catalogue de leurs ouvrages
, & l'expofé de leurs talens . Une
chronologie
SEPTEMBRE. 1754. 121
chronologie des Auteurs , des Muficiens &
des Opéra ; avec une chronologie des piéces
qui ont paru depuis vingt- cinq ans . A
Paris , chez Jombert , rue Dauphine , à
l'image Notre -Dame ; 1754. in- 8 °. 1 vol .
Le titre de l'Ouvrage , qui eft très - bien
rempli , peut paffer pour un extrait. Tous
les détails qu'on peut défirer concernant le
théatre s'y trouvent dans l'ordre , l'étendue
& le ftyle convenables à un Dictionnaire.
Trois ou quatre morceaux que nous
allons tranfcrire au hazard , aideront nos
lecteurs à fe faire une idée jufte de la nouveauté
que nous annonçons.
» Le Conte de Fée , Comédie en un acte
en vers libres , ornée de chants & de
» danfes , par les fieurs Romagneſi & Ric-
» coboni , repréſentée aux Italiens le 26
»Mai 1735 , & reçue favorablement . Le
»
rôle d'un Géant qu'on avoit mis exprès
» dans la pièce , fut repréſenté par un Fin-
» landois âgé de vingt - neuf ans , haut de
fix pieds huit pouces huit lignes , mefu-
» re de France , exactement prife fans fou-
» liers , & très- bien proportionné d'ailleurs
, qui fe faifoit voir alors à Paris :
» il étoit le feptiéme de onze enfans , &
pefoit quatre cens cinquante livres . Cette
nouveauté attira tout Paris au théatre
» Italien .
"
F

122 MERCURE
DE FRANCE
.
ور
و د
» Le Gentilhomme Guefpin , Comédie en
» un acte en vers , par Donneau de Vifé ,
donnée en 1670. Un auteur moderne.
» rapporte qu'à la premiere repréfentation
» de cette piéce , il y avoit fur le théatre.
beaucoup de gens de condition , amis de
» de Vifé , qui rioient à chaque endroit : le
» parterre ne fut pas de leur avis , & fiffla
» de toute fa force. Un des rieurs s'avança
>> fur le bord du théatre , & dit fi vous
» n'êtes pas contens on vous rendra votre
» argent à la porte , mais ne nous empêchez
» pas d'entendre les chofes qui nous font
plaifir : un plaifant lui répondit :
»
» Prince , n'avez - vous rien à nous dire de plus ?
un autre ajouta :
>> Non , d'en avoir tant dit il eft même confus.
"
33
Cependant , comme ces deux vers ſe
» trouvent dans la neuviême ſcene du qua-
» triéme acte de la tragédie d'Andronic ,
qui ne fut donnée qu'en 1685 , il y a
apparence que cette anecdote eft fauffe
» ou bien que c'étoit à quelque repriſe du
» Gentilhomme Guefpin que cela arriva
» & non à la premiere repréſentation ; à
» moins cependant qu'on ne veuille dire
" que Campiftron ait fait ufage de ces deux
» vers déja connus.
1
SEPTEMBRE. 1754. 123
"
" Romulus , Tragédie de La Motte , repréfentée
pour la premiere fois le 8 Jan-
» vier 1722 , avec beaucoup de fuccès , ce
» qui lui attira deux parodies , l'une, inti-
» tulée Arlequin Romulus , par Domini-
» que , donnée aux Italiens le 18 Février
» fuivant , mais qui ne fit pas fortune ; &
l'autre par MM. Le Sage , Fuzelier &
» d'Orneval , fous le titre de Pierrot Ro-
»mulus , qu'on courut voir à la Foire
» Saint-Germain , quoiqu'elle fut jouée par
des Marionettes , le chant & la parole
» ayant été interdits aux Troupes foraines.
"
33
ور
ور
3-3
» Il arriva une nouveauté à la premiere
» repréſentation de cette tragédie de Romulus
; c'eft que contre la coutume de
jouer feules les piéces nouvelles , &
de n'y joindre de petites piéces qu'après
» les huit ou dix premieres repréfenta-
» tions , ce qui donnoit lieu de croire que
» la piéce commençoit à tomber ; pour pré-
» venir ces jugemens , quelquefois mal
» fondés , La Motte fit jouer une petite
» piéce dès la premiere repréfentation de
» fa Tragédie . Cet exemple a été fuivi de-
» puis par les Auteurs , qui fouhaitoient
n
tous que cet ufage fût établi , mais aucun
» ne vouloit commencer , de crainte de
» donner une mauvaiſe idée de fa piéce
» dès la premiere repréſentation .
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
?
99
"
» Antier ( Marie ) . Cette célebre Actrice
» de l'Opéra étoit née à Lyon ; elle vint
» débuter à Paris en 1711 , & charma d'abord
tout le monde par la beauté & l'é-
» tendue de fa voix ; s'étant formée enfuite
fous la Dlle Rochois , elle parvint à un
dégré de perfection qui la fit admirer
pendant près de trente ans dans les rôles
» majestueux de Princeffe , de Divinité
>> de Magicienne , &c. Elle quitta le théa-
» tre en 1741 , avec une penfion de quinze
» cens livres , & comblée de préfens de la
Reine , du Comte & de la Comteffe de
Toulouſe , & c. & mourut à Paris le 3
» Décembre 1747.
99
و د
93
99
» Le Grand ( Marc- Antoine ) , Comédien
du Roi , & fils d'un Chirurgien
» Major des Invalides , auffi Maître Chirurgien
de Paris , où il naquit le même
»jour que Moliere mourut , débuta & fut
» reçu dans la Troupe Françoife au mois
» d'Octobre 1702. Il avoit la voix belle
,, & fonore , mais la taille petite , peu ma-
» jeftueufe , & une figure à laquelle on
» avoit eu de la peine à s'accoutumer lors
» de fon début , & dans les premiers tems ;
» on rapporte même à ce fujer qu'un jour
» qu'il avoit joué un grand rôle tragique
où il avoit été mal reçu , il harangua le
public à l'annonce , & finit par dire
»
ور
SEPTEMBRÈ. 1754.
125
ود
Meffieurs , il vous est plus aifé de vous accoutumer
à ma figure qu'à moi d'en chan-
»ger. Comme c'étoit le grand Dauphin
qui l'avoit fait revenir de Pologne où il
» étoit , ce Prince le protégea , & le fit re-
» cevoir. Voici fix vers qu'il lui adreffa :
>>
» Ma taille par malheur n'eſt ni haute ni belle ,
» Mes rivaux font ravis qu'on me la trouve telle :
» Mais , grand Prince , après tout , ce n'eft pas là
>>> le fait ;
» Recevoir le meilleur eft , dit - on , votre envie ,
» Et je ne ferois pas parti de Warſovie ,
>> Si vous aviez parlé de prendre le mieux fait.
و و
» Le Grand étoit homme d'efprit , plaifant
, & entendant bien le théatre , fur ,
» tout pour les fujets qui n'étoient pas
trop élevés. Au défaut d'autres il repré-
» fentoit les Rois , & dans le comique il
jouoit bien les rôles de Payfans & ceux
» à manteau ; ainfi il étoit très - utile à fà
troupe , non -feulement par la diverfité
» des perfonnages qu'il repréfentoit , mais
» encore par les nouveautés qu'il lui four-
»
niffoit ; ce qui s'étendit même aux au-
> tres théatres de Paris & de Province
» pour lefquels il travailla auffi . Il mou-
» rut le 7 Janvier 1728 , dans la cinquan
❤te -fixième année de fon âge. On donne
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
enfuite le catalogue de fes piéces.
ג כ
>> Le fieur le Grand , fon fils , à préfent fur
le théatre , s'acquitte avec beaucoup de
» fuccès des rôles à récits dans le tragique, &
de plufieurs rôles dans le comique. Il fe
trouve actuellement le Doyen des Comédiens
François , ayant été reçu le 15 Fé-
» vrier 1720 , après avoir débuté le 10
» Mars 1719 , par Pyrrhus , dans Andro-
" maque. On lui attribue la Comédie du
» Luxurieux , imprimée en 1731 .
و ر
´PARALLELE de deux inftrumens qui portent
le nom de Lithotome caché . Le premier
de ces inftrumens eft du Frere Côme ,
Feuillant , dont les fuccès ont fait & font
encore tous les jours tant de bruit . Le fecond
eft de M. Thomas , Chirurgien , gagnant
Maîtriſe à Bicêtre. L'écrit qui fait le
parallele des deux lithotomes mérite d'être
lû. Tout ce qui intéreffe effentiellement la
vie des hommes devroit les occuper plus
qu'il ne le fait ; nous fommes frivoles jufques-
là .
TRAITÉ fur le commerce & fur les avantages
qui réfultent de la réduction de l'intérêt
de l'argent ; par Jofias Child , Chevalier
Baronet ; avec un petit traité contre
l'ufure , par le Chevalier Thomas Culpeper
; traduits de l'Anglois. A Amfterdam ,
SEPTEMBRE. 1754. 127
& fe trouve à Paris , chez Guerin & Delatour
; 1754 , in- 12 . 1 vol.
Le premier chapitre de cet important
ouvrage eft deftiné à prouver que la réduc
tion de l'intérêt de l'argent à un très -bas
prix eft le plus grand avantage que puiſſe
avoir une nation commerçante. Cette propoſition
eſt démontrée par les faits , par
les raifonnemens , & par les réponſes aux
objections les plus fortes qu'il foit poffible
de faire. Tout cet appareil étoit néceffaire
en 1669 , tems où M. Child écrivoit : aujourd'hui
cet écrivain ne trouvetoit plus
de contradicteurs parmi les gens inftruits.
La France , en particulier , fent cette vérité
, & commence à agir en conféquence.
On traite dans le fecond chapitre du
foulagement & de l'emploi des pauvres.
Quoique le premier de ces devoirs intéreffe
effentiellement l'humanité , & le fecond
la politique , ils font prefque généralement
négligés. Les grands principes du
Gouvernement font trop connus parmi
nous , pour qu'on n'y profite pas des vûes
de M. Child.
Le troifiéme chapitre roule fur les compagnies
de marchands ; elles font de deux
fortes celles dont le fonds eft réuni , telle
que la Compagnie des Indes , & celles qui
fe conduifent par de certaines régles qui
F iiij
128 MERCURE DE FRANCE .
font les mêmes pour tous ceux qui ſe font
recevoir dans ces compagnies , mais qui
ne font point leur commerce avec un fonds
réuni. L'Auteur prétend que dans les
dans les pays
où il faut élever des forts & entretenir des
troupes pour faire le commerce , comme
aux Indes Orientales & en Guinée , les
compagnies font néceffaires , & doivent
faire le commerce par un fonds réuni . Il
penfe que les compagnies font nuifibles
dans toutes les autres fuppofitions. Cette
derniere propofition ne peut gueres trouver
de contradiction : la premiere n'eſt
pas fi évidente , & nous connoiffons de
très-habiles négocians qui penfent autrement.
L'acte de navigation fait le fujet du quatriéme
chapitre. Tout l'univers fçait que
cet acte , ouvrage du génie & de l'habileté
de Cromwel , a fait la grandeur , le bonheur
& l'opulence de l'Angleterre. Cette
nation n'étoit pas pourtant alors dans une
fituation auffi avantageufe que paroît être
aujourd'hui la France , pour prendre une
réfolution fi importante. Eft- ce que ce qui
a réuffi alors ne réuffiroit pas ,aujourd'hui ?
Le cinquième chapitre du tranfport des
dettes eft extrêmement fage. L'Auteur youdroit
qu'au lieu de vendre & d'acheter
des marchandifes par des contrats uniqueSEPTEMBRE.
1754. 129
ment verbaux , comme c'eft l'ufage , on fit
des billets fous feing- privé pour conftater
les deutes & la valeur des marchandifes .
Une loi autoriferoit le tranfport de ces
billets d'une perfonne à une autre.
On prouve dans le fixiéme chapitre la
néceffité d'une jurifdiction marchande . Il
y a long-tems que la France jouit de cet
avantage qui eft immenfe dans le commerce.
On a peine à comprendre comment les
Anglois , le peuple qui jufqu'ici a le plus
vû le commerce en grand , ne font pas
parvenus à fentir le befoin d'un pareil établiffement
, ou qu'ils n'ont pas réuffi à
furmonter les difficultés qui s'y oppofoient
.
La naturaliſation des étrangers , qui fait
la matiere du feptiéme chapitre , a occafionné
de grands troubles en Angleterre .
Il n'eft pas douteux qu'elle n'y fût trèsutile
, & M. Child en a bien vû tous les
avantages ; mais le peuple eft peuple dans
la Grande - Bretagne , quoiqu'il le foit
moins qu'ailleurs , & il s'eft plus conduit
dans cette occafion par ce qu'il a cru fon
intérêt , que par fon intérêt même . Aucane
nation n'eft dans une auffi heureufe
pofition que la Françoife pour appeller les
étrangers par une naturalifation générale :
la France eft le pays de l'Europe où il eft
F v
130 MERCURE DE FRANCE.
plus aifé de faire fortune , & plus commode
de jouir de fa fortune.
>>
و د
Dans le chapitre huitième qui traite de
la laine & des manufactures de laine , M.
Child dit : » on demandera fi je penfe qu'il
» foit avantageux au commerce général
» de l'Angleterre , de laiffer indifférem-
» ment à tout le monde la liberté de faire
quelle efpéce de drap & d'étoffe ils vou-
» droient , comme ils le voudroient , dans
» tous les tems , dans tous les lieux qu'ils
» voudroient , du poids , de la longueur &
» de la largeur qu'il leur plairoit . Je ré-
» ponds fans balancer , que je regarde cette
liberté comme très- avantageufe au com-
» merce de l'Angleterre , excepté cepen-
» dant pour quelques genres d'étoffes dont
» le Roi & le Parlement jugeroient à pro-
❞ pos d'établir des dépôts ou des magafins
publics , telles que les bayettes de Col-
» chefter , les fempiternelles de Norwich ,
aufquelles on voudroit faire l'honneur
» d'accorder un fceau public , fur la foi
duquel elles pourroient être achetées ici
» & chez l'étranger comme fi c'étoit fur la
» foi publique & la garantie de l'Angle-
» terre . Je voudrois que toutes les fois que
» le fceau public feroit accordé & attaché
» à la marchandiſe , cette marchandiſe par-
» faitement fabriquée , fuivant fon inftitu-
ود
">
»
SEPTEMBRE. 1754. 131
tion , fût toujours maintenue dans une
» certaine largeur , longueur & bonté ,
&c. l'opinion de M. Child mérite un examen
férieux .
L'Auteur dit dans fon neuvième chapitre
tout ce qui fe peut dire de mieux fur
la balance du commerce . C'eft un des
morceaux les plus approfondis de l'ouvrage
& de ceux qui feront lus plus utilement .
Nous en difons autant du chapitre des colonies.
Le volume eft terminé par un
traité du Chevalier Thomas Culpeper contre
l'ufure , écrit en 1621 , où l'on exami
ne les effets du prix de l'intérêt de l'argent
fur le commerce & fur la culture
des terres. Comme les principes de MM .
Child & Culpeper font les mêmes , on a
bien fait de réunir leurs ouvrages . Le traducteur
a évidemment un autre mérite que
celui de bien fçavoir l'Anglois. On fent
qu'il poffede fupérieurement le commerce :
l'expreffion la plus fimple , la plus claire
& la plus jufte eft celle qui fe préſente
toujours à lui.
SIMON , Imprimeur du Parlement ,
rue de la Harpe , à l'Hercule , propoſe par
foufcription une Hiftoire générale des Provinces-
Unies , par MM . D *** , ancien
Maître des Requêtes , & S ** , de l'Aca-
F vj
132 MERCURE DE FRANCE .
démie Impériale & de la Société royale de
Londres.
Le premier & le fecond volume font
confacrés au récit de ce qui s'eft paffé depuis
les tems les plus reculés jufqu'aux
Comtes. Le regne des Comtes occupe les
troifiéme & quatriéme tomes. Les événemens
qui fe font paffés depuis le commencement
des troubles juſqu'à la tréve de
douze ans , rempliffent les cinquiéme & fixiéme
tomes. Le feptiéme conduit juſqu'au
commencement de la guerre de 1672 ; &
le huitiéme juſqu'à la paix d'Utrecht . Cet
ouvrage qui manquoit à la République des
Lettres , aura huit volumes in - 4° . dont chacun
contiendra environ quatre- vingt feuilles
d'impreffion , c'est-à - dire au - deffus de
fix cens pages , & l'on ne tirera qu'un petit
nombre en grand papier.
Il fera orné de cartes , tant pour la Géographie
ancienne que pour la moderne ,
& pour les poffeffions de la République
dans les autres parties du monde ; de portraits
des Comtes de Hollande , Stadhouders
, & autres perfonnes illuftres , pris fur
les fameux originaux de Titien , Rubens ,
Van Dyck , Honthorst , Viflcher , &c . de
plufieurs antiquités , médailles , vignettes ,
& c.
Les Soufcripteurs payeront d'avance ,
SEPTEMBRE. 1754.
133
pour le grand papier . 361. Pap . ord . 241.
En recevant les
volumes I , II & III,
en Juin 1755 .
En recevant les
volumes IV & V ,
• 27
18
en Janvier 1756. 27
En recevant les
volumes VI , VII &
S
VIII , en Novembre
1756 . -30 20
80 1. 1201.
L'on ne fera reçu à foufcrire que jufqu'au
premier Février de l'année 1755.
L'on ne tirera qu'un petit nombre
d'exemplaires au- deffus du nombre des
foufcriptions. L'exemplaire fe vendra à
ceux qui n'auront pas fouferit , 120 livres
papier ordinaire.
Ceux qui n'auront pas retiré leurs exemplaires
un an après que les trois derniers
volumes auront été livrés au public , perdront
leurs avances . C'eft une condition
expreffe , fans laquelle on n'auroit pas fait
un fi grand avantage aux Soufcripteurs.
La loi que nous nous fommes impofée
de remplir à la rigueur nos engagemens
avec le public , nous oblige à prendre un
134 MERCURE DE FRANCE.
terme un peu long pour la publication des
trois premiers volumes . Le grand nombre
de gravures dont ils font chargés , en eſt
une excufe fuffifante .
JOURNAL du Citoyen . A la Haye , & le
trouve chez Jombert , rue Dauphine, 1754.
>> On donne ici , dit l'Editeur , une dif-
» tribution toute fimple de Paris , dans
laquelle on indique les chofes qui ont
paru d'une utilité plus générale ; c'eft du
» gouvernement de la ville , dont on a
» tâché de donner des idées affez détail-
"
» lées pour l'utilité de chaque particulier.
» Ce font les Jurifdictions dont on a donné
» un tableau le plus précis qu'il a été pof-
» fible. L'Etat eccléfiaftique y eft confidéré
» fous la forme qui rentre le plus dans le
point de vue de tout l'ouvrage ; les inf-
» titutions , foit royales ou particulieres ,
"9
publiques ou privées , pour tout ce qui
» peut concerner l'éducation , n'y font pas
» omifes. La Finance y eft accompagnée
» de tous les tarifs généraux & particu-
» liers qu'on a pû fe procurer fur tous les
» différens droits qui fe levent fur les den-
» rées & marchandifes . Outre une idée
» affez diftincte du commerce intérieur
de la ville , on y a joint quelques parti-
» cularités fur le change & le rapport de
SEPTEMBRE. 1754. 135
» différens poids & mefures. Les Manu-
» factures , Arts & métiers y font préſen-
» tés avec des tarifs particuliers & des prix
» courans de quelques marchandiſes on
» n'a pas même oublié les voitures publi-
» ques , tant par terre que par eau ; en un
» mot , on a fait toutes les recherches pof-
» fibles pour déterminer le prix de chaque
» efpece de droits , de marchandiſe ma-
» nufacturée ou non , des dépenfes fur
tout ce qui peut concerner différens
» ticuliers par rapport à la vie , à l'éduca-
» tion & à l'état , & c.
par-
Tous les objets du Journal que nous annonçons
, nous ont paru bien choifis , préfentés
avec ordre & préciſion , & néceffaires
ou commodes pour la plupart des Citoyens
& des étrangers. Nous ne doutons
pas que cette compilation ne foit dans peu
d'un ufage général.
DELAGUETTE , Imprimeur de l'Académie
de Chirurgie , rue S. Jacques ,
vient d'imprimer in- 4° . trois lettres de
M. Dibon , Chirurgien ordinaire du Roi
dans la Compagnie des Cent Suiffes de la
garde de Sa Majefté. Le but de ces lettres
eft de décrier le remede de M. de Torrès
pour la guérifon des maladies vénériennes
, & de donner une idée avantageufe
136 MERCURE DE FRANCE.
1
de celui de M. Dibon. Ce parallele conduit
à cette conclufion . » Je viens , dit M. Di-
B
33
bon , de penser à un moyen que M. de
» Torrès pourroit employer pour faire va-
» loir ce remede , qu'il exalte avec tant
» d'emphaſe. Il devroit accepter un défi
» dont le fuccès le mettroit certainement
» dans la plus haute réputation . Ce feroit
» de prendre avec moi , au choix de Médecins
ou de Chirurgiens , un nombre
égal de malades dont l'état feroit bien
" caracterifé , nous les traiterions chacun
» de notre côté , fous les yeux de quelqu'un
» que ces Maîtres nommeroient à cet ef- -
a fet ; on verroit qui des deux opéreroit
» plus doucement , plus fûrement & plus
promptement. Alors s'il étoit démontré
» que M. de Torrès , en ne fe fervant que
» du prétendu mercure qu'il annonce ,
guérît néanmoins parfaitement fes malades
, je ferai le premier à reconnoître
» l'efficacité d'un remedé que les connoif-
» feurs regarderont toujours comme une
» chimere , tant que fa vertu ne fera
pas
confirmée par des exemples éclatans.
$3
»
EXPERIENCES Phifico -méchaniques
fur différens fujets , & principalement fur
la lumiere & l'électricité produites par le
frottement des corps ; " traduites de l'AnSEPTEMBRE
. 1754. 137
glois de M. Hauksbée , par feu M. de Bremond
, de l'Académie royale des Sciences ;
revûes & mifes au jour , avec un difcours
préliminaire des remarques & des notes ,
par M. Defmareft , avec des figures en taille-
douce. A Paris , chez la veuve Cavelier
& fils , rue S. Jacques , 1754 , in - 12 , 2
vol. Nous parlerons le mois prochain de
cette nouveauté qui mérite l'attention des
Phyficiens.
ESSAI fur l'éducation médicinale des
enfans & fur leurs maladies . Par M. Brouzet
, Médecin ordinaire du Roi , de l'Infirmerie
royale & des Hôpitaux de Fontainebleau
, correfpondant de l'Académie.
royale des Sciences , & membre de l'Académie
de Beziers , &c. A Paris , chez la
veuve Cavelier & fils , rue S. Jacques ,
1754 , in- 12 , 2 vol . Cet ouvrage dont
nous rendrons compte inceffamment , mérite
l'attention du public & l'examen des
gens faits pour le juger.
LETTRE fur les maladies veneriennes ,
dans laquelle on publie la maniere de préparer
le mercure , dont la plus forte dofe
n'excite point de falivation. Par M. Louis ,
Profeffeur royal en Chirurgie. A Luxem
bourg; & fe trouve à Paris , chez Lambert,
138 MERCURE DE FRANCE.
près de la Comédie Françoiſe , 1754 , in-
12. brochure de 27 pages.
Cette brochure doit être lûe avec foin
par tous ceux qui font leur occupation de
la fanté des citoyens . Elle eft de M. Louis
qui fçait écrire , qui a de l'efprit , & qui
poffede la théorie & la pratique de fon
art.
RECUEIL d'actes & piéces concernant
le commerce de divers pays de l'Europe .
A Londres , 1754 , in- 12 , 230 pag . & fe
trouve à Paris , chez Guillin , quai des
Auguftins .
Če volume eft une traduction fidele &
exacte de huit difcours prononcés par des
Seigneurs Anglois dans la chambre des
Pairs , fur la queftion , lequel eft le plus utile
pour l'Angleterre , que le commerce qu'ellefait
au Levani foit réservé à une Compagnie exclufive
, ou qu'il foit libre à toutfujet Anglois d'y
prendre part. La queftion fuffifamment
difcutée , eft intervenu un acte du Parlement
, qui rend à l'avenir le commerce
dont il s'agit , libre à tous les Anglois ,
fans cependant fupprimer la compagnie
qui le fait en corps , & cet acte termine le
volume.
Il paroît par le frontifpice & par l'avertiffement,
que l'Editeur fe propofe de nous
SEPTEMBRE. 1754. 139
donner ainfi volume par volume , toutes
les piéces & actes qu'il pourra recueillir
fur les différentes queftions de commerce .
Je rapporterai , dit-il , nuement les pié-
» ces & actes qui font foi de la condui-
» te des autres nations par rapport au com-
» merce. Ce ne fera pas toujours des mo-
,,
D
"
deles à fuivre , parce que chaque pays a
» des meſures différentes à prendre relati-
» vement à fa pofition , à la qualité de
fon fol & augénie de fes habitans ; mais
» il pourra quelquefois arriver que les
» vûes de nos voiſins étendent les nôtres ,
» & en ce cas là mon travail aura été bon
» à quelque chofe.
و د
Autant le commerce contribue à la richeffe
d'une nation , autant eftimons - nous
utile le projet de l'auteur du Recueil . Si
par de pareils ouvrages on n'acquiert pas
la réputation de bel efprit ( que ces ouvrages
d'ailleurs n'excluent point ) on obtient
affurément celle de bon patriote &
de citoyen zélé , que nous ne confeillerons
à perfonne de troquer pour la
premiere.
***

140 MERCURE DE FRANCE.
Solution du Problême propoſe dans le Mercure
de France , au mois de Juin 1754.
LE Problème propofé eft celui-ci :
1°. De toutes les ellipfes qui paffent par
quatre points donnés , déterminer celle
qui approche le plus du cercle , & celle
qui s'en éloigne le plus.
2 ". De toutes les hyperboles qui paffent
par quatre points donnés , déterminer celle
qui approche le plus de l'hyperbole équilatere
, & celle qui s'en éloigne le plus .
SOLUTION.
M
Soient M , N , P , Q , les P
quatre points donnés que je
joins comme on le voit ici
par les droites MN , PQ.
N
Je fais MO1 , PO = n , OQ = m ,
MN = b, fin . MOQ=p , cof. MOQ =9.
Je prends pour l'équation de la courbe
cherchée l'équation fuivante , .... ( S ) ...
a + by + cx + dx x + fx y + II
o , dans laquelle a, b , c , d , f, font des coëfSEPTEMBRE.
1754. 141
ficiens indéterminés. Si on cherche les valeurs
des demi - diametres conjugués qui
doivent fervir à la conftruction de la courbe
dont cette équation eft le lieu , on trouyera
en les nommant X & Y , & regardant
a , b , c , d , f, comme déterminés , on trouvera
, dis-je , pour l'ellipfe ,
Sx=
✓ (4+49f+ƒƒ ) x ( b²d - bcf+ cc)
4d - ff
T= ✓ ( b`d— bcf + c²
4d -ff
Ayant calculé le finus de l'angle que
forment ces demi - diametres , on le trouvera
P
√ i + q ƒ+ 4 ƒƒ•
Or les diametres & le finus de l'angle
compris étant donnés , on trouve facilement
la différence des axes : ainfi nommant
D cette différence , on aura ( T ) ..
D = 4V ( 1 + qf + d — p √ 4d — ffx
-
( 4 d —ƒƒ ) ²
+00)) x ( d b b − b c f+ c c.) )
Mais la condition de paffer par les quatre
142 MERCURE DE FRANCE.
points M , P , Q , N , ne laiffera d'indéterminé
dans l'équation ( S ) qu'un coefficient
, lequel fera ici f.
Mettant les valeurs des autres coefficiens
dans l'équation ( T ) , & faiſant
ger 2 n n mn -
bl - ll
pour
abré-
—K‚n — m= r , on aura (R}
D =4√ ( i + qf+ k − p√ 4dff x
( 4d - ff)²
* ( K. r—fl² + R bf.r —fl +R² b² ) ),
On déterminera doncf par la condition
qu'elle rende D , un plus grand ou un plus
petit : il ne s'agit pour cela , ayant imaginé
une courbe dont ffoit l'abfciffe , & D
l'ordonnée , & qui ait pour équation l'équation
( R ) , que de déterminer les maxima
& minima d'ordonnées , ce que l'en
peut faire fans le fecours du calcul différentiel
, ainfi que l'enſeigne M. Cramer,
( Analyf. des Courb. pag. 488 , &ſuiv. )
A l'égard de l'hyperbole , il fera facile
de voir après cette folution , que le procédé
du calcul eſt tout-à-fait le même , &
qu'il n'y a gueres de différence que dans
les fignes de certains termes.
Il faut de plus obferver que le problê-
J
SEPTEMBRE. 1754. 143
me n'eft poffible en général pour l'ellipfe ,
que lorfque ff < 4k .
Et pour l'hyperbole , lorfque ff> 4 ko
M. Bezout , Maître de Mathématiques ,
demeurant à Paris , rue Grenier S. Lazare ,
après avoir ainfi refolu le problême précédent,
propofe le fuivant .
PROBLEM E.
De toutes les ellipfes qui paffent par
quatre points donnés , qu'on fuppofe être
à la circonférence d'un même cercle , déterminer
celle dont la furface eft à celle
du cercle qui paffe par ces quatre points
dans le plus grand ou le plus petit rapports
tant géométrique
qu'arithmétique.
A Paris , ce 19 Juillet 1754.
144 MERCURE DE FRANCE.
Lettre de M. Clofier d'Etampes , en réponſe
à celle de M. Muffard , inférée dans le
Mercure de Mai.
Mrépondre
Onfieur , fi j'ai tardé ſi long- tems à
répondre à l'honneur de votre derniere
, c'est que je voulois vous marquer
quelque chofe de pofitif fur l'endroit où
l'on a trouvé les os de renne dont vous me
parlez , & je n'ai pû m'y tranfporter que
depuis quelques jours.
Tout ce qui me vient de vous m'eft
affurement fort agréable ; mais votre envoi
avoit encore droit de me plaire par un mérite
qui lui étoit particulier . Je voudrois
bien que vous ne perdiffiez point tant à
notre petit commerce , & vous envoyer
autres chofes que des miferes ; mais au
moins c'est tout ce que j'ai . Je fuis charmé
qu'elles vous ayent fourni de nouvelles
preuves de ce que nous devons aux coquilles
qui fe trouvent fi généralement
répandues par tout. Tant mieux fi le petit
caillou n'a point été chauffé ! il eſt mon
voifin d'affez près pour que je m'intéreſſe
à fon fort. Je ne l'avois craint pour lui ,
que parce que j'avois cru y appercevoir
des marques de feu , & que je l'ai trouvé
avec
SEPTEMBRE. 1754. 145
"
avec beaucoup d'autres dans un endroit
rompu , & où il paroiffoit s'être fait une
éruption , à caufe du mêlange & de la confufion
des différentes couches de terré.
J'ai donc été vérifier vos conjectures fur
cette renne , & voilà ce que j'ai remarqué.
Son cadavre étoit à mi-côte fous une roche
dans un lit de fable gris , d'environ
trois pieds . Ce lit eft recouvert d'un autre
de pareille épaiffeur , mais de terre rouge ,
furmonté lui-même d'une couche de terre
végetale encore plus épaiffe que ces deux
premiers lits. Toutes ces couches n'ont
fouffert aucun dérangement , comme il feroit
arrivé dans le cas que vous fuppofez ;
au contraire les couches ont confervé trèsdiftinctement
dans leur épaiffeur les formes
des fillons qu'ont dû leur imprimer
les vagues . En outre qui a pu faire venir
de la Laponie cette renne laiffer fes os dans
nos terres , & les confondre avec quelques
os d'hippopotame , qui ont été décidés tels
par Meffieurs de l'Académie royale des
Sciences , & qui ont été trouvés fous la
même roche ?
Ma lettre du mois de Janvier dernier
doit affurément tout à ce qu'elle dit de
vous ; on eft für du fuccès quand on loue
un mérite connu . Souffrez donc que je
G
146 MERCURE DE FRANCE.
profite des avantages que me donne l'honneur
de votre connoiffance .
Je crois être entré dans votre idée au
fujet des couleurs des corps foffiles , &
n'en avoir pas parlé comme de votre fentiment
décidé : je demandois à ce fujet vos
conjectures , & je fuis très flaté de la promelle
que vous me faites de me les communiquer.
Il m'en coutera mon fentiment ,
mais qu'importe ; je me ferai toujours
gloire de le facrifier au vôtre. Permettezmoi
feulement , Monfieur , que je tente
de faire quelques réponſes aux obfervations
que vous oppofez à ce que j'ai hazardé
fur la couleur blanche des coquilles
foffiles.
Pour répondre à vos cinq objections , il
faut préalablement étendre l'idée que j'ai
donnée dans ma lettre de Janvier , & que
vous combattez aujourd'hui . Je crois qu'une
coquille perd fa couleur même avant
fa pétrification , & toujours dans le fyitême
que la couleur eft un accident occa
fionné par la modification , la ftructure ,
ou façon de fe joindre des parties intégrantes
du corps coloré.
On trouve , fur tout dans le fable , des
coquillés très- frêles & très- légeres qui ont
perdu toutes leurs couleurs , fans tenir rien
de la pierre ; ce qui reffemble plutôt à une
SEPTEMBRE. 1754. 147
matiere de plâtre . Ne penferiez- vous pas
que c'eſt chez elles un commencement de
décompofition , qui affaiffant les petites
lames dont les angles occafionnoient la ré-
Alexion des couleurs , les fait tomber fur
l'orifice des pores qu'elles bouchent , &
enlevent par ce moyen à la coquille fes
couleurs , & même quelque chofe de fon
volume , puifque fes lames font affaillées
les unes fur les autres , & applaties ?
Si vous m'accordez cette conjecture , je
vous réponds : 1 ° . dans les couches épaiffes
de coquilles décolorées , ou fragmens ,
fans mêlange d'autre matiere dont vous
parlez , ce commencement de décompofition
ou affaiffement fuffit pour opérer
cette décoloration fans le fecours d'aucune
matiere hétérogene : de plus cette matiere
hétérogene , fi les coquilles font pétrifiées
, pourroit bien s'infinuer en parties
imperceptibles dans les pores de ces
coquilles , feuls capables de les retenir , fans
s'arrêter dans les interftices de ces mêmes
coquilles , trop larges pour pouvoir s'oppofer
à leur paffage.
que
2°. Ces coquilles qui ont confervé quelchofe
de leurs couleurs , quoique pétrifiées
, peuvent l'avoir été avant de fouffrir
cet affaiffement ou commencement de
décompofition.
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
3. L'eau feconde peut opérer ce même
affaiffement , fans enlevement ni addition
de fubftance , ce qui n'eft ici d'aucune confideration
, & que je ne prétends point
examiner.
4° . Le volume des coquilles décolorées
diminuant par cet affaiffement , elles doivent
auffi perdre de leur poids : ajoutez
que par le commencement de décompofition
elles fe dépouillent des parties falines,
graffes & huileufes qu'elles avoient tirées
des poiffons qu'elles contenoient , & perdent
des fucs nutritifs qui avoient ſervi à
leur accroiffement.
5º . Enfin , ce n'eſt pas l'abſorption de
lumiere qui , dans mon idée , occafionne la
couleur blanche , mais au contraire fa réflexion
totale : ainfi les pores bouchés devenant
des folides , & tout folide opérant
cette réflexion totale , ce corps décoloré
devient blanc , parce qu'à l'extérieur il eſt
tout folide.
Voilà fur quoi je vous prie inftamment ,
Monfieur , de vouloir me donner vos décifions
dans votre premiere lettre , afin
de me déterminer , parce que vous voyez
que je n'avance ici que des peut- être , que
vous pouvez fixer fans appel.
On ne peut rien de mieux imaginé &
de plus conféquent que votre idée fur le bois
SEPTEMBRE . 1754. 149
papétrifié
; elle m'a fatisfait entierement par
la facilité qu'elle me donne d'expliquer les
différences du bois naturel à celui qui eft
transformé en pierre : je crois cependant
avoir fait une obſervation que je vous prie
d'approfondir. J'ai crû voir que les parties
les moins denfes & les plus poreufes du
bois naturel , comme l'aubier & l'écorce ,
ont auffi dans la pétrification moins de
denfité & plus de porofité : ce qui iroit
contre votre fyftême ; & même les endroits
vermoulus dans le bois naturel m'ont
ru très-remarquables par la moindre con--
fiftance de leur pétrification . On diftingue
encore en examinant les chofes avec attention
, que les interftices des cercles concentriques
des féves qui étoient dans le
bois naturel , les parties les moins denfes
& les plus poreufes le font encore après
le changement de ce même bois en pierre.
Je vous réitere , Monfieur , combien je
fuis flaté d'un commerce qui m'eft fi avantageux
; car outre ce que j'y gagne par
les lumieres qu'il me communique , il me
procure encore la fatisfaction de pouvoir
vous renouveller les affurances de mon
refpect & de ma parfaite confideration ."
J'ai l'honneur d'être , &c.
>
Clozier.
Giij
150 MERCURE DE FRANCE .
Lettre de M. Touffaint à l'Auteur du
M
Mercure.
Onfieur, comme je m'étoisen quelque
façon engagé avec le public , en confentant
que vous annonçaffiez dans votre
volume de Mai , que j'allois deformais diriger
l'édition du Journal étranger ; je me
flate que vous voudrez bien concourir à
me dégager , en inférant dans votre volume
de Septembre la préſente déclaration
, par laquelle je vous informe que de
bonnes raifons m'ont déterminé à abandonner
ce travail. Si vous me demandez ,
Monfieur , quelles font ces raiſons , en en
fupprimant beaucoup que le public n’a
pas befoin de fçavoir , je vous répondrai
fimplement , que l'engagement que je contractois
, faifoit fuppofer qu'on me fourniroit
une quantité fuffifante de bons matériaux
, ou qu'on me laifferoit au moins
prendre des mefures pour m'en procurer
, mais qu'on n'a fait ni l'un ni l'autre :
que je devois être le maître d'employer
ou de n'employer pas les extraits qu'on
me remettroit , fuivant que je les jugerois
propres à faire la fortune du Journal , ou
à y nuire , & que je ne l'ai pas été : qu'on
y a fait entrer des morceaux que j'étois
SEPTEMBRE . 1754. 1754. 151
d'avis qu'on rejettât , & qu'on en a rejetté
que j'exigeois qu'on employât : qu'on
s'eft même plaint que j'en réformaffe qui
avoient befoin de réforme : qu'en un mot
fi j'avois déféré aux vûes de mes contradicteurs
, j'aurois été plutôt le Gagiſte
que l'Editeur du Journal .
REFLEXIONS fur l'Alphabet & fur
la Langue dont on fe fervoit autrefois à
Palmyre . Par M. l'Abbé Barthelemi , de
l'Académie royale des Infcriptions & Belles
Lettres , Garde du Cabinet des Médailles
du Roi. A Paris , chez Guerin &
Delatour , 1754. in- 4° . pag. 32.
La découverte & la defcription des ruines
de Palmyre ont fait beaucoup d'honneur
aux Anglois , nation fçavante , riche
& généreufe. M. l'Abbé Barthelemi fait
partager à la France la gloire de cette entrepriſe.
Ses réflexions font plus que des
conjectures , & peuvent paffer pour des
démonftrations ; elles ne font pas fufceptibles
d'extrait . Il faut voir le mémoire
entier ; on le lira avec plaifir & avec fruit .
Le grand procès de la quadrature du
cercle eft en état d'être jugé . M. le Chevalier
de Caufans vient de publier fa Démonſtration.
C'eſt un in- 4° . de 22 pages ,
G iiij
152 MERCURE DE FRANCE.
avec cinq figures. Il l'adreffe aux hommes.
Ceux d'entr'eux qui font profonds dans
ces matieres , examineront fans doute avec
empreffement & prononceront avec équité.
Lettre de M. de Torres, Médecin de S. A. S.
Mgr le Duc d'Orleans , &c ., à M. Falconet
, Docteur- Régent de la Faculté de
Médecine de Paris , Médecin Confultant
du Roi , de l'Académie royale des Inſcriptions
& Belles-Lettres , & c .
M
Onfieur, à qui puis -je mieux adreffer
les nouvelles preuves de la fupériorité
de ma méthode qu'au Médecin
auffi éclairé qu'intégre , qui en a été fi
fouvent témoin ? Vous en avez fuivi , Monfieur
, l'adminiftration avec une attention
qui n'appartient qu'aux coeurs vraiment citoyens.
Vous en avez examiné les effets
avec cette fagacité qui caractériſe un eſprit
obfervateur. Vous les avez fcellés de votre
fuffrage , avec une candeur qui montre
combien vous êtes fupérieur aux cris de
la jalousie , de la prévention ou de la haine.
Voilà , Monfieur , mes titres pour demander
votre témoignage devant toute
l'Europe , fur un fait encore plus intéreffant
pour le public que pour moi. Je
SEPTEMBRE.
1754. 153
me flate que vous ferez auffi charmé de
rendre juftice à la vérité que vous avez
été empreffé à la connoître.
Vous avez vû fans doute , Monfieur ,
les Brochures qui ont paru depuis peu ,
dont les unes attaquent la bonté de ma
découverte , & les autres fa fupériorité.
Comme c'eſt une queftion de fait , pour
réponſe unique aux premieres , j'oppoferai
mes fuccès. Les auteurs des fecondes
ne trouveront pas mauvais que j'annonce
toujours ma méthode comme préférable ,
jufqu'à ce qu'on lui en ait oppofé une autre
qui guériffe auffi fûrement & auffi
promptement.
quatre
Je ne vous rappellerai pas , Monfieur ,
tous les fuccès que j'ai eus fous vos yeux
fur des malades defefpérés ; je ne rapporterai
que quelques-uns de ceux qui vous
ont paru les plus étonnans. D'ailleurs les
cures frappantes que j'ai faites fur
perfonnes de l'Art qui ont voulu les rendre
publiques elles-mêmes , vous ont donné
la plus haute idée de ma méthode . Je
me bornerai donc en ce moment à prouver
qu'elle guérit efficacement les dartres ,
les rhumatiſmes , les fciatiques , &c.
Il fuffiroit de publier ce que vous avez
vŷ , Monfieur ,, pour que le plus incrédule
renonçât à fes doutes ; cela fuffiroit auffi
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
7
(
pour réfuter les calomnies d'un Ecrivain
fufpect , qui prétend que j'en impofe au
public en étendant l'ufage de mon fpécifique
à des maladies pour lefquelles le mercure
n'a, felon lui , aucune vertu . Mais peuton
m'accufer que j'aie cité dans mes écrits
des obfervations qui femblent dictées par
l'intérêt ? Toutes celles que je rapporte font
atteſtées par les plus célébres Médecins &
Chirurgiens de Paris . C'eſt donc à eux
en quelque forte à me défendre de cette
accufation ; elle les attaque , elle les bleffe
autant que moi.
Vous fçavez , Monfieur , combien les
veroles mal guéries ou palliées engendrent
de maladies différentes ; elles traînent fouvent
à leur fuite des rhumatifmes , des
fciatiques , des dartres , &c. d'autant plus
funeftes , qu'elles réfiftent pour la plupart
aux méthodes connues d'employer le mercure
; ou parce que n'étant pas affez purifié
il n'eft pas affez divifé pour pénétrer
jufqu'aux dernieres ramifications des vaiffeaux
, fur tout dans les maladies de la
peau ; ou parce qu'à caufe de la falivation
, fi rédoutable à tant d'égards , on ne
peut adminiftrer au malade une affez grande
dofe de ce minéral précieux , pour détruire
toutes les concrétions que le virus
a formées. De là vient que les dartres cauSEPTEMBRE
. 1754. 155
fées par l'épaiffiffement & l'âcreté de la
lymphe qui féjourne dans les vaiffeaux capillaires
de la peau & qui les ronge peu à
peu , font de jour en jour de tels progrès ,
que malgré tous les remedes ufités , elles
fe répandent fur toute la furface du corps ',
& fe changent enfin en une efpece de lépre.
Il eſt affez clair par la nature de ce
mal , qu'on ne doit alors attendre des effets
falutaires que d'une méthode telle que
la mienne . Auffi ai - je fauvé des malades
qui avoient depuis long- tems defefpéré
de leur guérifon . Lifez , je vous prie ,
Monfieur , les détails fuivans . Le malade
y parle lui-même , & fon témoignage
quoique fuffifant , eft garanti par les noms
les plus refpectables de la Faculté.
ود
"
ور
....
Je fuis âgé de cinquante- fept ans , il
» y en a feize que je fus atteint d'un ch …..
» & d'une gon cordée. Je m'adreſſai à
» M ..... Maître Chirurgien , qui me fit
paffer par le grand remede . Ĵe falivai
pendant trente- un jours , d'une maniere
» fi forte , que je perdis prefque toutes
» mes dents. Six mois après j'eus le chagrin
de voir reparoître le ch ..... à la
» même place , fans que j'y euffe donné de
» ma part la plus légere occafion . Je fus
» en même tems attaqué de douleurs
fi vives , que je pouvois à peine dor-
"
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
»
›› par
>>
و د
» mir deux heures , au point que j'aimois
» mieux geler de froid pendant l'hyver de
» 1740 , que d'être expofé à des douleurs
» fi vives , en me tenant chaudement dans
» mon lit. Je m'adreffai à un autre Maître
Chirurgien ... qui entreprit de me guérir
des bols mercuriels & des tifanes
fudorifiques. Les douleurs diminuerent ,
» mais mon dos fe couvrit peu a peu de
» boutons dartreux , qui fe font étendus
» dans la fuite jufqu'aux jambes . J'ai employé
toutes fortes de remedes pour les
» faire difparoître ; & malgré l'horreur
» que j'avois pour le mercure dès la pre-
» miere fois que j'en fis ufage , j'ai en-
» core paflé deux fois par le grand remede,
dans la vûe de diminuer au moins la demangeaifon
qui m'empêchoit toujours
» de repofer ; mais les dartres ne faifoient
» que changer de place ; attaquées dans un
» endroit elles reparoiffoient dans un au-
» tre , jufqu'à ce qu'ayant négligé pour
» un tems l'application infructueufe des
topiques , mon corps s'en eft trouvé
" prefque tout - à - fait couvert. Tant de
fouffrances m'avoient fi fort affoibli que
je pouvois à peine marcher . Un de mes
» amis m'adreffa à M. de Torrès , qui ne
voulut fe charger de moi qu'après avoir
» fait conftater mon état par MM. Falco-
»
وو
>>
و د
SEPTEMBRE. 1754. 157
"
net , Vernage & le Thieutlier , Docteurs-
Régens de la Faculté de Paris , & par M.
» Fernandez , membre de l'Académie roya-
» le de Chirurgie , &c .
ود
ور
» J'ai fait ufage de la méthode du Doc-
» teur Torrès. J'ai fué abondamment , &
» ma fueur étoit très fétide. Je n'ai point
éprouvé de falivation ; bien loin de là
» toutes les fois que ce Médecin s'apper-
» cevoit que les grandes dofes de mercu-
» re qu'il m'adminiftroit , rendoient mes
» gencives un peu fenfibles , au lieu d'en
fufpendre l'ufage il en augmentoit fur
» le champ la dofe , & ma bouche recou-
» vroit fa premiere fraîcheur , ce que j'obfervai
trois fois comme un phénomene
fingulier.
"
93
» En un mot , toutes mes dartres ont en-
» tierement difparu . Mon corps eft auffi
» net que fi je n'avois jamais eu un feul
» bouton ; & il eft remarquable que M. de
» Torrès ne m'a jamais fait appliquer de
» fa pommade mercurielle fur les dar-
» tres , ce qui me fait croire que le principe
du mal eft entierement emporté ;
» car n'eft-il pas évident que la nature n'a
» point été forcée , mais feulement aidée
» par le remede qui a diffipé toutes mes
» douleurs , m'a redonné des forces &
» mon premier , embonpoint , ce que je
certifie comme très- vrai.
לכ
>>
158 MERCURE DE FRANCE .
Nous fouffignés , Docteurs - Régens de
» la Faculté de Médecine de Paris , certi-
» fions avoir vû le malade dont la relation
" eft ci -deffus , attaqué de tous les fymptômes
qui y font mentionnés , & qu'après
l'avoir examiné plufieurs fois dans
» le cours du traitement , nous l'avons vû
» à la fin dudit traitement parfaitement
guéri , au moyen de la préparation de
»
"
» mercure que M. de Torrès lui a adminiftrée
, fans le malade ait jamais que
» falivé . A Paris , ce 5 Mars 1754.
Falconet , Médecin Le Thieullier l'aîné.
confultant du Roi.
Vernage.
M. D. P.
Fernandez .
Voici encore , Monfieur , une autre obfervation
qui vous convaincra également
de l'efficacité du remede qui m'eft particu
lier fur les maladies de la peau. Une Dame
de qualité , âgée d'environ quarante ans ,
étoit attaquée depuis dix ans de dartres
vives aux cuiffes. Elle avoit fait avec le
dernier foin tous les remedes que lui ·
avoient confeillés les plus grands Maîtres
de l'Art ; elle avoit même paffé deux fois
par le grand remede. Tout ayant été inutile
, elle mit en ufage les fecours qui lui
furent prefcrits par un grand nombre de
charlatans ; mais fon mal , loin de dimiSEPTEMBRE.
1754. 159
nuer , devint fi opiniâtre , que la malade
pouvoit à peine dormir trois heures par
nuit , fans avoir auparavant arraché prefque
entierement la peau de fes cuiffes
tant la demangeaifon étoit devenue infupportable
, fur tout pendant qu'elle reftoit
au lit. Je me chargeai de la guérir , & en
peu de tems je la rétablis fi parfaitement ,
qu'elle jouit d'une très- bonne fanté depuis
dix mois qu'elle a quitté les remedes.
M. le Docteur Sanchez , ci-devant premier
Médecin de l'Impératrice de Ruffie , &c.
s'eft fait un plaifir d'être témoin de cette
cure. Voici fon témoignage.
و ر
Je fouffigné , & c. certifie que M.
» de Torrès a guéri fous mes yeux une
» Dame attaquée depuis dix ans de dar-
» tres vives qui avoient réfifté à tous les
>> remedes qu'on eftime les plus efficaces .
" Je certifie de plus que la malade n'a ja-
» mais falivé , & que M. de Torrès ne
» lui a jamais fait frotter de fon onguent
» mercuriel que les endroits fains , ce qui
» m'a beaucoup furpris . A Paris , ce 20
Février 1754.
ور
R. Sanchez.
Le fait fuivant feroit feul capable de
convaincre le plus incrédule de l'efficacité
de ma méthode pour guérir les dartres les
plus rebelles. Je ne retrancherai rien du
160 MERCURE DE FRANCE .
bel expofé que le malade fait lui- même
de fa trifte fituation , d'autant plus que
c'eſt un homme dont vous connoiffez les
ouvrages & les talens.
99
95
" Il y a vingt ans ( j'en ai à préfent
trente-huit ) , qu'après avoir affronté les
dangers qui résultent des combats amou-
>> reux , il me furvint des porreaux & des
petits ch .... Je lavai le gland avec des
»eaux fpiritueufes , jufqu'à ce que lef-
» dits accidens furent diffipés. J'étois alors
» dans l'ifle de Saint-Domingue ; ainſi le
» mal fut puifé dans la fource même. H
» eut le tems de jetter de profondes raci-
» nes , & ma fanté vigoureufe fembla ne
» fervir qu'à le couvrir pendant quelques
» années pour le laiffer paroître enfuite
» avec plus de violence.
» En effet , ma poitrine commença à fe
→ parfemer de boutons dartreux , & la ra-
» cine de mes cheveux n'en fut pas exem-
» te. Enfin le mal fe manifefta fous la for-
» me de vraies dartres vives ; elles gagnerent
terrein tous les jours , fe répandi-
» rent fur tout mon corps , m'attaquerent
» la tête & me couvrirent prefque entie-
» rement les bras & les cuiffes. Un Chirurgien
de mes amis qui remarquoit auffi
bien que moi l'inutilité des remedes
que plufieurs de fes confreres m'avoient
»
1
SEPTEMBRE . 1754. 161
» confeillés , me détermina à faire ufage
» du mercure .
33
و ر
ور
Je fus traité méthodiquement , en
» éprouvant toutes les horreurs de la falivation.
Le fuccès le plus grand en ap-
» parence fuivit ce traitement. Ma peau
» devint nette , à quelques traces près , que
» le tems devoit , dit- on , bientôt effacer ,
» du moins je l'efperai. Je fus trompé dans
» mon attente . Peu de tems après les dar-
>> tres reparurent avec tant de violence ,
» qu'elles s'étendirent en moins d'un mois
» par tout mon corps , & fe préfenterent
» enfin fous la forme de ce cercle lépreux ,
qui caractériſe le dernier période des
» maladies de la peau , pour me fervir de
l'expreffion de l'oracle de la Chirurgie
"Françoiſe , M. Morand , qui a été témoin
» de ma guériſon ; la fuppuration s'y éta-
» blit conftamment , & la furface de mon
» corps ne fut plus qu'un ulcere.
و د
ور
""
J'invoquai les lumieres de la Faculté
» de Montpellier . Le réfultat de la con-
» fultation fut de revenir au grand reme-
» de , précédé de cinquante bains . Ce re-
» mede n'avoit été pour moi qu'un pallia-
» tif ; je ne me déterminai qu'avec défian-
»ce. La réputation de M. de Torrès me
>> conduifit chez lui . Il me fit adminiftrer
» vingt- deux frictions de fa pommade .
162 MERCURE DE FRANCE .
و د
30
29
Je fuis fi difpofé à faliver que la plus
légere dofe de mercure m'occafionne un
» abondant ptyalifme . Je n'ai pas falivé
cependant . Il eft vrai qu'auffi-tôt que ma
» bouche étoit un peu échauffée par les
» doſes de l'onguent avec lequel le Doc-
» teur Torrès me faifoit frotter , il en dou-
» bloit ou en triploit la quantité , &
» tous les accidens qui annonçoient une
» violente falivation difparoiffoient. Des
"
"
» fueurs abondantes & d'une fort mauvaiſe
» odeur feconderent les vûes que ce Mé-
» decin s'étoit propofées pour me guérir.
» Mon corps s'eft pelé comme celui d'un
ferpent , & ma peau eft devenue aufſi
faine que fi je n'y avois jamais eu de
mal. Ce qui m'étonne beaucoup , c'eft
» que malgré mes inſtances , jamais M. de
" Torrès de voult appliquer de fa pomma-
» de fur les parties affectées. Je me porte
parfaitement bien , & je rends très- vo-
» lontiers ce témoignage à la vérité. A
Paris , ce 27 Décembre 1753.
39
>>
» Je fouffigné , Maître en Chirurgie ,
» &c. certifie avoir vû chez M. de Torrès
» un malade qui avoit le corps couvert
» de dartres blanches fort épaiffes , & qui
» commençoit à ufer du remede particu-
» lierde M. de Torrès. J'ai revû ce même
» malade à la fin du traitement , & l'ai
1
SEPTEMBRE. 1754. 163
trouvé bien guéri . A Paris , ce 27 Décembre
1753. Morand.
J'allois vous rapporter , Monfieur , d'autres
obfervations auffi intéreffantes & qui
ne laifferoient pas le moindre doute fur
l'efficacité de ma méthode pour emporter
ces fortes de maux ' ; mais j'aime mieux
qu'il y ait encore des incrédules de gayeté
de coeur , que de vous ennuyer par
des
faits trop uniformes , & dont vous avez
été témoin vous-même. Je me contenterai
de remarquer en paffant que cette pommade
dont vous avez entendu dire fouvent
qu'elle ne faifoit pas faliver , parce
qu'il n'y avoit que de la graiffe mêlée avec
de la poudre d'ardoife , a été affez efficace
pour guérir dix-neuf malades attaqués de
dartres , qui avoient réfifté à toutes les méthodes
connues. Je remarquerai encore
que cette même pommade qu'on s'eſt tant
efforcé à décrier , guérit d'une maniere
bien finguliere , puifque je n'en applique
jamais fur les parties affectées ; ainfi elle
fait plus que la pommade mercurielle ordinaire
, qui n'emporte pas ces maux , même
en l'y appliquant deſſus.
Je continuerois à vous expofer , Monfieur
, d'autres faits qui prouvent inconteſtablement
que ma méthode eft auffi propre
pour la cure radicale des maux véné164
MERCURE DE FRANCE.
riens que pour celle des rhumatifmes
fciatiques , & c. Les fuccès que j'ai eus fous
les yeux de deux de vos confreres , auffi
recommandables par leur probité que par
leur fçavoir , juftifieroient ce que j'avance.
Mais comme je crains de fatiguer votre
attention par un grand nombre de détails
, j'ai choifi les deux cas fuivans , commeles
plus récens , dans une lifte d'obſervations
que je me propofe de rendre publique
, toutes atteftées par les perfonnes
de l'Art les plus habiles .
Voici , Monfieur , l'expofé qu'un malade
fit à M. Buffon , Médecin , dont tout
le monde connoît l'efprit & les talens .
ود
≫ çon
» J'ai quarante- cinq ans , & il y en a
» près de trente que je me conduis de faà
ne me laiffer aucun doute fur la
malheureufe certitude d'être actuelle-
» ment attaqué de la verole. J'ai eu dans
» cet intervalle de tems plufieurs gon ....
» dont les unes ont été traitées méthodiquement
, mais le plus grand nombre
» l'a été mal . J'ai eu fur tout depuis ſept
» à huit ans plufieurs fois des ch ....foit
» au gland , foit au prépuce , ainfi que des
porreaux ; je me fuis contenté de brûler
» les premiers avec le vitriol , & de couper
les feconds quand ils m'incommo-
» doient trop . J'ai paffé à la vérité par les
"
"
4
SEPTEMBRE . 1754. 165
33
» remedes il y a trois ans , mais il faut
» que le traitement ait été défectueux ,
puifque les ch .... & les autres accidens
» revinrent après tout comme auparavant.
» Il s'y en eft joint d'autres depuis que j'ai
» mérités de nouveau ; ils font de nature
» à me corriger à perpétuité , fi je fuis
» affez heureux pour en être délivré.
ود
»
ور
» Voici donc mon état actuel , tel qu'il
» eft au commencement de Mai 1754.
J'ai des porreaux répandus en différens
endroits du gland ; j'ai les amigdales
ulcérées par ddeeuuxx cchh ........ qui m'incom-
» modent depuis long- tems ; il m'en fur-
» vient d'autres de tems en tems en diffé-
» rens endroits de la bouche , mais qui font
» moins opiniâtres . Je ne dors point , par-
» ce que je fuis tourmenté la nuit par des
» douleurs à la tête & au milieu des ost
» des bras & des jambes ; mais ce qui
و د
m'afflige plus que tout le refte , eft une
» douleur qui s'étend depuis la hanche
» droite jufqu'à l'extrêmité du pied du
» même côté , qui a commencé à fe faire
» fentir il y a fix mois , & qui a augmen-
» té au point de ne pas me permettre de
» marcher ni de me tenir droit ; de forte
» que la douleur & la foibleffe de cette
» partie , ou me font tomber , ou m'obli-
» gent à me plier en deux quand je veux
166 MERCURE DE FRANCE .
» me foutenir plus de deux minutes fur
» mes jambes. Je ne doute aucunement
que ce trifte état ne foit une fuite de
» mes erreurs paffées ; je m'arrête d'autant
plus à cette idée , qu'elle me laiffe plus
» d'efpérance de guérifon .
"
Votre fçavant confrere M. Buffon va
vous apprendre , Monfieur , de quelle maniere
je fuis venu à bout de rendre une
très -bonne fanté au malade en queſtion .
»
" Je fouffigné Docteur - Régent de la
» Faculté de Médecine en l'Univerfité de
Paris , certifie avoir vû au commence-
» ment du mois de Mai dernier le mala-
» de dans l'état ci - deffus expofé ; & qu'au
moyen d'un traitement conduit par M.
» de Torrès , qui a duré cinq femaines ,
» que j'ai fuivi exactement , & pendant
lequel il n'a fait ufage que des frictions
» de deux jours l'un avec la pommade
» mercurielle qui lui eft propre , fans
» avoir excité aucune falivation , tous les
» accidens ont difparu abfolument , & le
» malade s'eft trouvé au bout de ce tems
parfaitement guéri . A Paris , le 30 Juin
» 1754.
»
29
»
*
Buffon , D. M. P.
Cet habile Médecin expofe d'une maniere
fi nette tout ce qu'il a remarqué au fujet
de mon remede , que je fuis tenté de 1
SEPTEMBRE. 1754. 167
rapporter dans la fuite toutes les obfervations
que j'ai faites fous fes yeux. Par là
on apprendroit que les rhumatiſmes & les
gon .... ont cédé entierement aux frictions
abondantes de ma pommade mercurielle.
Mais comme je ne voudrois pas
détailler les fuccès dont M. Buffon a été
témoin , fans y ajouter ceux que M. Sanchez
, premier Médecin de l'Impératrice
de Ruffie , a vûs lui- même , je me détermine
à les publier dans un autre Recueil ,
crainte de fatiguer votre attention . Je terminerai
cette lettre par l'obfervation fuivante
.
Un homme âgé de 25 ans & qui avoit
gagné plufieurs ch .... dont l'un avoit
rongé le filet , s'adreffa à M .... Maître
Chirurgien , qui le mit à l'ufage des remedes
ordinaires ; mais fon mal augmentant
tous les jours , il lui furvint un phimofis
des plus confidérables , accompagné
d'une violente inflammation , qui étant
arrivée à fon dernier période , fut terminée
par la gangrene , qui affecta non-feulement
le prépuce , mais auffi les membranes
qui recouvrent les corps caverneux .
Le malade fe voyant dans ce trifte état ,
s'adreffa à moi. Je vis du premier coup
d'oeil que cet homme étoit menacé de
perdre les parties naturelles , & même la
168 MERCURE DE FRANCE.
vie , fi je n'arrêtois les progrès de la gangrene.
Pour cet effet , je priai M. Dieuzaide
de faire de profondes fcarifications ;
enfuite je fis adminiftrer une friction avec
une once de ma pommade mercurielle ; je
fis continuer tous les jours les mêmes frictions
avec environ fix gros de cette même
pommade , & au bout de douze jours le
malade fut parfaitement guéri , & eut
l'avantage de conferver les parties naturelles
, qu'il auroit infailliblement perdues
fans l'efficacité finguliere de ma découverte
.
Quoique M. de la Virotte , Docteur-
Régent de la Faculté de Médecine de Paris
, ait été fouvent témoin des cures frappantes
que j'ai opérées ſous fes yeux , celle
que je viens de vous expofer , Monfieur ,
le remplit d'admiration. Comme je ne prétends
pas qu'on croye mes fuccès fur ma
parole , je rapporte fort volontiers le témoignage
de ce fçavant Médecin.
و د
Je fouffigné Docteur - Régent de la
» Faculté de Médecine de Paris , & c. cer-
» tifie avoir vû le malade en queſtion attaqué
des fymptomes fâcheux détaillés
ci-deffus , je l'ai trouvé au bout de quin-
» ze jours parfaitement bien rétabli , au
» moyen de la méthode de M. de Torrès. A
>>
33
Paris , ce 24 Décembre 1753. La Virotte.
Il
SEPTEMBRE. 1754. 1692-
Il me paroît qu'après des faits pareils ,
j'ai droit de conclure que ma méthode eft
la plus efficace , la plus prompte & la plus
commode de celles qu'on connoît jufqu'à
préfent. J'ai déja convaincu de cette vérité
les plus célébres Médecins & Chirurgiens
de Paris. Je fuis fûr d'en convaincre tous
ceux qui voudront me fuivre , comme je
les y invite , dans le traitement de quelques
malades abandonnés. Après cela , je
puis , ce me femble , laiffer parler la jaloufie
& la prévention . Votre fuffrage , Monfieur
, fuffiroit pour réduire mes ennemis
au filence .
J'ai l'honneur d'être , &c.
De Torres:
BEAUX ARTS.
A Pourvoycufe Flamande , de Vanik ,
Lvient d'être gravée par Marie- Magdeleine
Igonnet , éleve de M. l'Epicié , Secrétaire
de l'Académie de Peinture. On
trouve cette eftampe à Paris , chez Mlle
Bourguet & MM. Igonnet , place Dauphine ;
& chez M. Surugue , Graveur du Roi , rue
des Noyers , vis-à- vis les murs de S. Yves.
M. Buache vient de préſenter à Monſeigneur
le Dauphin , pour fervir à l'inftruction
de M. le Duc de Bourgogne , une
H
'
170. MERCURE DE FRANCE.
carte générale pour fervir à l'intelligence
de l'Hiftoire Sainte , principalement par
rapport à fes premiers âges. Il a joint à
cette carte un mémoire pour s'en fervir ,
qui eft très-bien , & que les parens zélés
pour l'inftruction de leurs enfans doivent
le procurer.
REFUTATION fuivie & détaillée des
principes de M. Rouffeau , de Geneve ,
touchant la Mufique Françoife ; adreffée
à lui -même en réponſe à fa lettre . A Paris
, chez Chaubert , quai des Auguftins ;
& Hochereau , quai de Conti.
Le fieur le Rouge , Ingénieur , Géographe
du Roi , rue des Auguftins , vient de
réimprimer fon recueil des fiéges & batailles
pour fervir à l'Hiftoire des guerres
de 1741 ; afin de completer ce volume ,
l'on y a ajouté les attaques de l'Eclufe , de
S. Guiflain , de Lille , du Fort de la Croix ,
de Charleroy , Sas de Gand , Axel , Philippine
, Hulft , l'affaire de Melle , la bataille
de Keffelsdorff , 53 feuilles , grand in -folio,
prix 24
liv. broché,
GAILLARD , rue S. Jacques , au- deffus
des Jacobins , vient de graver deux
eftampes tout-à-fait agréables , d'après M.
Eifen. La premiere eft intitulée l'Accord
SEPTEMBRE 1754. 171
de mariage ; & la feconde , le Bouquet.
Ce font deux actions communes , mais
bien rendues par le Peintre & par le Graveur.
MOYREAU , Graveur du Roi , & de
l'Académie royale de Peinture & Sculpture
, vient de mettre au jour une nouvelle
Eftampe qu'il a gravée d'après Philippe
Wouwermens. Elle repréfente le quartier
des Vivandiers. Le Tableau original eſt au
cabinet de M. le B *** D ***. C'eſt le
numero 77 de la fuite de M. Moyreau . Sa
demeure eft rue des Mathurins , la quatriéme
porte cochere à gauche , en entrant par
la rue de la Harpe.
Sur le Neptune François , dont les planches
ont été remifes au dépôt des cartes & plans
de la Marine , 1754.
Le Neptune François , ouvrage connu
& eftimé de toutes les nations de l'Europe ,
étoit depuis très -long- tems perdu pour le
public. Enfeveli dès le commencement de
ce fiécle parmi les effets d'une fucceffion ,
on avoit en vain tenté de l'en tirer pour le
rendre à l'empreffement des Navigateurs ,
qui connoiffant tout fon prix , en recherchoient
les exemplaires qui devenoient de
jour en jour & plus rares & plus chers.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
Le miniftere de la Marine en a fait l'acquifition
, & en a remis les planches au
dépôt des cartes & plans de la Marine.
Ce recueil compofé de vingt-neuf cartes,
avoit été publié en 1693 , par M. Sauveur,
Maître de Mathématique des Enfans de
France , de l'Académie royale des Sciences ;
& par le fieur Pene , Ingénieur , Géographe
de Sa Majesté . Ils n'en étoient en quelque
façon que les Editeurs. M. de Chazelles
& de la Voye , Ingénieurs de la Marine
, y eurent la plus grande part.
Quoique ce recueil fût un des plus beaux
& des meilleurs que l'on eût en ce genre ,
il étoit par la nature fufceptible de corrections
& d'améliorations , aufquelles on
ne pouvoit parvenir que par la fuite des
tems . D'ailleurs l'efpece d'oubli dans lequel
il étoit tombé & le peu de foin qu'on avoit
eu des planches , exigeoient des réparations
affez confidérables ; outre cela , deux
des principales planches étoient perdues .
Ces deux objets également importans ont
engagé le Miniftre à charger M. Bellin , *
* M . Bellin , Ingénieur de la Marine , Cenſeur
Royal , de l'Académie de Marine , de la Société
royale de Londres , attaché depuis très - long-tems
au dépôt des cartes & plans de la Marine , & Auteur
de ces belles cartes réduites , fi recherchées
des Navigateurs , aufquelles il continue de tra
yailler.
SEPTEMBRE. 1754 .
17'3
de remplacer les deux planches perdues ,
& de faire fur tout l'ouvrage les additions
& les corrections qu'il croiroit néceffaires ,
& qu'il jugeroit convenables pour le bien
du fervice .
: C'eft ce que cet Ingénieur à exécuté
avec l'attention & l'exactitude qui caractériſent
tous fes ouvrages. Il a joint à la
nouvelle édition du Neptune François un
mémoire fur l'ouvrage en général , pour
en faire connoître tout le mérite ; mais en
même tems il y a joint un examen critique
de chaque carte en particulier , dans
lequel il rend compte des additions & des
corrections qui étoient indifpenfables , &
qui fans rien changer au fond de l'ouvrage
, le rendent beaucoup plus utile à la navigation.
On trouve à la fin de ce mémoire
l'approbation de l'Académie de Marine
établie à Breft , à laquelle M. Bellin
l'a communiqué avant que de le mettre au
jour. Une telle approbation eft l'éloge le
plus digne qu'on puiffe faire d'un pareil
travail.
LE Sr Saint-Pée , Maître en Chirurgie ,
habitant au quartier de la Riviere falée , ifle
de la Martinique , a trouvé le fecret de faire
de l'indigo avec une plante différente de
celle dont on s'eft fervi juſqu'à préſent.
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
Cette nouvelle plante n'eft point fujette
aux chenilles , & les grandes pluyes n'en
font point tomber les feuilles ; deux inconvéniens
ordinaires à l'ancienne plante
& qui ruinent ceux qui la cultivent , puifque
l'on tire l'indigo de ces feuilles. Le Sr
de Saint- Pée en a tiré de parfait de la plante
qu'il a découverte. Il à préſenté de cet
indigo à M. de Bomparre , Gouverneur général
, & à M. d'Hurfon , Intendant des
ifles du Vent , qui l'ont trouvé parfaitement
beau. Le Sr la Butte , Officier de Milice
, encouragé par l'exemple du Sieur de
Saint-Pée , a cultivé cette nouvelle plante
& en a fait de fort bel indigo . Sa beauté
égale celui de Saint Domingue , & le fieur
Saint- Pée efpere même qu'il le furpaffera.
Les nouvelles découvertes fe perfectionnent
avec le tems par des expériences réitérées.
C'est ce que continue de faire le
Sr de Saint-Pée .
Manufacture de couleurs fines , établie à
PHôtel de Guife au Temple , par privir
lege du Roi.
Le Sr de Wouters , occupé depuis longtems
à la recherche de tout ce qui peut
être utile au progrès & à l'honneur d'un
art qu'il chérit , perfuadé que le dépériſSEPTEMBRE.
1754 175
fement fi fubit des tableaux ne peut provenir
que de la mauvaiſe qualité des matieres
qu'on employe d'ordinaire , a cru
trouver les caufes de cette variation dans
les couleurs terreftres , les blancs & les huiles
graffes : en effet , les couleurs naturelles
font chargées d'une infinité de parties fabloneufes
& non colorantes , très - nuifibles.
à la permanence des couleurs & capables
de détruire les couleurs fines aufquelles
elles font jointes . C'eft dans ce deffein
qu'il a effayé avec fuccès de dépouiller
ce qu'on appelle les groffes couleurs de
leur terreftréité , & de les rendre par ce
moyen permanentes , tranſparentes , &
propres à glacer.
Le blanc de plomb lui ayant paru trèscontraire
à la permanence des couleurs
aufquelles il eft joint par la quantité de
parties mercurielles qu'il renferme , & par
le penchant infurmontable qu'il a à pouffer
en noir , il lui en a fubftitué un qu'il
nomme blanc des Carmes , & qui eft extrêmement
pur. La même caufe qui fubfiftoit
dans les huiles graffes, qui font auffi
chargées de beaucoup de plomb , l'a engagé
à chercher dans les végétaux une
fubftance qui eût les mêmes propriétés que
les huiles ordinaires ; & ils lui en ont
fourni une blanche , fimple & defficatiye ,
H iiij
176 MERCURE DE FRANCE .
incapable d'altérer les couleurs.
L'outre- mer d'argent plus brillant que
l'outre- merde lapislazuli , auffi permanent,
& qui de plus a l'avantage d'être bien inférieur
par le prix , puifque l'outre- mer de
lapis eſt à cent quatre- vingt livres l'once ,
& qu'il peut donner la premiere nuancé
de l'outre- mer d'argent à quarante- huit livres
l'once , & la feconde à trente livres ,
eft encore le fruit de fes veilles & de fon
amour pour la peinture.
Les couleurs fines ne lui ont pas paru
à négliger ; il a raffiné les laques au point
qu'il en a jufqu'à douze livres l'once.
Il fait auffi du ftil de grain jaune de
quatre nuances au - deffus du plus beau qui
foit forti de Troyes. Il a mis auffi la derniere
main à fon carmin , qu'il a rendu
propre à être employé à l'huile , même
dans les chairs , le mêlange qu'on fait
d'ordinaire de laque & de cinabre lui
ayant paru incapable de permanence .
Il efpere que l'amour que les Artiſtes
ont pour leurs ouvrages , le dédommagera
des dépenfes confidérables qu'il a été obligé
de faire , & qu'ils ne regarderont pas
à une modique augmentation lorfqu'il
s'agira de l'immortalité.
Au refte il a toutes les couleursordinaires
pour ceux qui feroient arrêtés par
SEPTEMBRE. 1754. 177
le prix , elles font même plus belles & à
meilleur compte qu'on ne les trouve communément.
Il donne aux perfonnes connues toute
facilité dans le
payement.
A
Lettre d'un Horloger de Province.
Bien confiderer , Monfieur , la nature &
les effets des échappemens , a- t -on pû raifonnablement
dire que le choix en fût indifférent ?
J'applaudirois volontiers à la hardieffe de cette
nouvelle propofition fi nos opérations en Horlogerie
pouvoient répondre en égalités parfaites
à la jufteffe de la théorie : je m'explique.
Les propriétés générales des échappemens font
de fufpendre & de ralentir les mouvemens circulaires
des roues , afin de prolonger la durée de
leurs révolutions ( il eft ici queftion des échappemens
de pendules feulement ; je me réſerve de
parler de ceux de montres dans un autre tems ).
Les propriétés connues du pendule font d'ofciller
en tems égaux , s'il le fait feul & indépendamment
de caufes étrangeres quelconques : un pendule
en mouvement tend de lui- même à fon repos
; il est donc néceffaire pour l'entretenir en
mouvement , de lui en reftituer à meſure & autant
qu'il en perd. Il n'a pas pour propriété d'être
infenfible aux différentes forces qui lui font communiquées
en reftitution ; donc pour entretenir
le pendule dans un mouvement égal , il lui faut
de la reftitution , & qu'elle foit égale . C'eft danscette
égalité que confifte la difficulté de l'exécu
tion , elle n'eft même poffible que par une conf
ruction nouvelle de l'échappement.
HY
178 MERCURE DE FRANCE.
l'im-
11 eft inutile de vous rappeller ici , Monfieur ;
les motifs qui ont engagé nos plus grands Maîtres
à chercher des propriétés de compenfations
dans les échappemens ; s'il étoit poffible de donner
à chaque rouage encore plus de perfection
que celle dont pourroit être capable le plus habile
ouvrier , on fe feroit évité bien des peines
& des veilles pour trouver un échappement parfait.
Je conviendrois alors que le choix en feroit
indifférent ; mais la difficulté , je le repete ,
poffibilité même de former & égalifer les dentures
des roues , les aîles des pignons , affez exactement
pour qu'ils fe développaffent les uns fur
les autres avec toute l'uniformité & la préciſion
qu'exigeroient leurs rapports ; cette impoffibilité ,
dis-je , détruira toujours les plus fortes raifons
qu'on pourroit alléguer en faveur des échappemens
connus ; ainfi pour en triompher , je crois
qu'il eft indifpenfable de chercher ailleurs ce
principe de jufteffe que perfonne ne peut ſe flater
d'avoir trouvé.
En fuppofant , comme je l'ai déja dit , un mouvement
conftruit felon toutes les régles de l'Art ,
que s'enfuivra-t-il l'échappement pourra fufpendre
& ralentir avec égalité pour un inftant le
mouvement circulaire des roues cette égalité ne
fera pas de longue durée.
>
Vous êtes convenų plufieurs fois , Monfieur ,
avec tous les Maîtres , que par le mouvement les
rapports fe détruifent d'eux-mêmes , qu'il y faut
de l'huile , que cette huile augmentant d'inftans
à autres les frottemens , leurs progrès interceptent
néceflairement la force , laquelle diminue
dans la même raifon , & fe trouve moindre fur
Péchappement.
Il étoit donc néceffaire que l'on tentât de renSEPTEMBRE.
1754. 179
dre les échappemens infenfibles aux différentes
forces ; on l'a fait avec quelque forte de fuccès.
Néanmoins on n'eft point encore parvenu à le
conftruire tel qu'il le faut pour produire des
effets égaux & conftans fur le pendule.
Point d'autre échappement que celui de M.
Graham n'a approché plus en apparence de ce
caractere fi defirable. Admiré , faifi , pratiqué de
prefque tous les Artiftes , étoit -il croyable que
quelques - uns euffent penfé qu'il fuffifoit de le
défigurer pour empêcher que l'on ne le reconnût
à travers les corrections & les formes nouvelles
dont ils cherchoient à l'envelopper pour
fe le rendre propre ? J'avois conçu à ce fujet le
deflein de faire quelques obfervations fur les
échappemens & leurs comparaifons ; mais M.
Jodin , qui vient de publier fes réflexions fur cette
partie , laiffe très- peu de chofes à defirer.

La confiance avec laquelle il fe détermine en
faveur de l'échappement de M. Graham , paroît
avoir pour motif la fimplicité & une plus grande
facilité dans l'exécution : On ne peut diſconvenir
dit- il , qu'en augmentant le nombre des piéces dans
les machines de toutes especes , on y multiplie les défauts
de conftruction & les difficultés d'exécution .
Cette remarque , quoique jufte , n'eft pas fans
exception : fi c'étoit un principe incontestable
qu'on fût obligé de fimplifier tout , qui oferoit
déformais tenter de produire du nouveau ? Cette
idée feule décourageroit les meilleures difpofitions
, & nous priveroit peut -être de découvertes
très-précieuses.
L'on doit chercher à fimplifier les machines ,
à multiplier les effets ; voilà le grand art , j'en
conviens.
Mais fi en fimplifiant une chofe on ne peut
H vj
1So MERCURE DE FRANCE.
la rendre plus parfaite ; fi au contraire en y ajou
tant un peu l'on y parvient , fera - ce une raiſon
fuffifante pour condamner & rejetter une découverte
utile , & une plus grande perfection dans
la méchanique ? M. Jedin me permettra d'en douter
, fur tout dans le cas où il s'agit de produire
des effets inconnus & néceffaires.
Ces effets defirés doivent être produits par un
certain nombre de pièces , le faccès de la machine
exige qu'on n'en retranche aucune , on ne
pourroit la fimplifier qu'en lui ôtant de fa perfection
; on ne doit donc pas la fimplifier. Que certains
effets foient connus en même tems que leurs
caufes , fi l'on annonce une découverte fur cet objet
, ce n'eft qu'autant qu'on fimplifie & qu'on
retranche , que l'on eft digne du fuffrage du public
; mais qu'on annonce des effets inconnus jufqu'ici
, il faut des caufes nouvelles pour les produire.
Si la découverte eft effentielle , fi le fuccès
eft certain , on doit permettre fans doute de multiplier
ces mêmes caufes en faveur de l'avantage
qui en doit réfulter.
J'oſe me flater , Monfieur , que vous pensez
comme moi , fur tout à l'égard de l'échappement
, cette partie fi effentielle dans l'Horlogerie
, puifque c'eft de l'échappement feul que devroit
dépendre la jufteffe d'une horloge . Je voudrois
bien , ( & je conçois mon defir poffible ) en
voir éclore un , qui à tout événement fût compofé
de plufieurs piéces , mais auffi qui produisit
des effets fupérieurs à ceux dont on annonce au
public l'utilité , & dont on auroit pu avouer en
même tems les imperfections.
De tous les echappemens trouvés juſqu'à préfent
, le meilleur eft fans doute , comme je l'ai
dit , celui qui fouffre moins des différentes foxSEPTEMBRE.
1754. 181
tes qui lui font tranfmifes : j'ajoute encore par
une conféquence néceffaire , celui qui a le moins
de frottemens : or comme ils en ont tous , il me
feroit difficile de me déterminer fur le choix ,
d'autant plus qu'on fçait que dans le grand nombre
des différens échappemens connus , il ne s'en
trouve aucun qui n'ait une entiere dépendance
de toute la machine , & qui ne foit fufceptible
par conféquent des différens efforts dont elle eft
fufceptible elle- même.
La connoiffance de ces inconvéniens me détermine
à fuivre des routes différentes de toutes
celles qui nous ont été tracées. Quelque
refpectables qu'elles foient pour moi , je n'oſe
m'en écarter que parce que les moyens dont je
me fers pour parvenir au terme que je me fuis
prefcrit , me paroiffent beaucoup plus fûrs.
Je compte foumettre inceffamment à vos lumieres
lé fruit des connoiffances qu'un peu d'expérience
& beaucoup de zéle m'ont acquifes
puiffe-t-il être digne de votre attention ! Le fuffrage
dont vous l'honoreriez , affureroit fon fúccès
à l'Académie à laquelle je dois avoir l'honneur
de le préfenter.
J'ai celui d'être , & c.
Le portrait de Mlle Favart vient de paroître
fur une planche de dix-fept pouces de hauteur ,
furdouze de largeur. Cette Actrice eft en Baftienne,
rollé dans lequel elle a charmé tout París pendant
fix mois. Il n'eft pas étonnant que le morceau
que nous annonçons , mérite une grande
attention. Tous ceux qui fe connoiffent un peu
en peinture , fçavent que les Peintres d'Hiftoire
ont toujours l'avantage de rendre les portraits.
qu'ils ont la complaifance de faire , plus parfaits.
182 MERCURE DE FRANCE.
Ils joignent la reffemblance à l'action de la figure.
La féchereffe du portrait s'évanouit par leur
facilité ; leurs fonds font plus riches ; rien enfin
ne les arrête de ce qui peut convenir au caractere
de l'objet qu'ils veulent imiter. Tous ces
avantages fe trouvent fingulierement dans le badinage
heureux du pinceau de M. Carle Vanloo
que nous annonçons. L'intelligence & l'accord du
burin de M. Daullé , qui a gravé ce morceau , ne
laiffent rien à defirer. On peut demander à cette
occafion , fi le mérite de l'exécution de ces deux
grands Artiftes eft augmenté ou diminué par les
graces piquantes de l'original ? C'eft un problême
qui pourroit fournir la matiere d'une agréa
ble differtation. On voit au bas de l'eftampe que
nous annonçons , huit vers qui font fûrement
d'un homme de beaucoup d'efprit .
L'amour fentant un jour l'impuiffance de l'art ,
De Baftienne emprunta le nom & la figure ,
Simple , tendre , fuivant pas- à-pas la nature ,
Et femblant ne devoir ſes talens qu'au hazard ;
On démêloit pourtant la mine d'une eſpiegle ,
Qui fait des tours , ſe cache afin d'en rire à part,
Qui féduit la raiſon , & qui la prend pour régle :
Vous voyez fon portrait fous le nom de FAVART.
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SEPTEMBRE. 1754. 183
LE PRINTEM S ,
Mufette , à Mlle de la C ** .. Par Mr Thomaffin
de Juilly , Garde du Corps. La
Mufique eft de M. de Buri , Surintendant
de la Mufique du Roi.
DAns ce riant bocage
Tous les coeurs font contens ;
Les jeux fur ce rivage
Célébrent le Printems .
Zéphir , que Flore amene ,
Annonce fon retour ,
Et déja dans la plaine
Folâtre avec l'amour.
Sa préfence féconde
Ranime nos côteaux ,
Rend le murmure à l'onde
Et le-chant aux oiſeaux.
Sous fes pas la verdure
Embellit nos gazons ,
Et la trifte nature
Change en fleurs fes glaçons.
Au loin dans la prairie
Je vois l'Amant heureux
Baifer la main cherie
184 MERCURE DE FRANCE.
&
"
Qui couronne fes feux.
Il n'eft plus de martyre
Dans ce tems fortuné ;
Tout berger qui foupire
Eft amant couronné.
D'une nouvelle flamme
Il embrafe les coeurs ;
Sa chaleur eft à l'ame
Ce qu'elle eft à nos fleurs.
Pour la feule Ifabelle
L'amour eft fans appas ,
Et c'est toujours pour elle
La faifon des frimats.
Réponse de Mlle de la C * * . même air.
LES fons de ta mufette
Sont venus jufqu'à nous ;
Quand l'écho les repete
Il n'eft rien de fi doux.
Ton fouvenir me flate
Et m'ôte de fouci ;
Pourquoi me croire ingrate ?
Il n'en eft point ici.
Quoi , la faifon nouvelle
Te fait fonger à moi !
Tu te plains d'Isabelle ;
SEPTEMBRE. 1754.
185
Elle fe plaint de toi.
Une timide amante
Craint une feinte ardeur ;
Je fis l'indifférente
Pour éprouver ton coeur.
Si tu reviens fidele ,
Malgré l'air de la Cour ,
Tu feras le modele
Des Bergers d'alentour :
Si cette longue abſence
N'a rien pu fur tes feux ,
Le prix de ta conftance
T'attend dans ces beaux lieux.
Quelle aimable peinture
Tu nous fais de ces bords ?
On croit voir la nature
Prodiguer fes tréfors :
Flore en vain les raffemble ,
Ce n'eft qu'à ton retour
Qu'on peut y voir enſemble
Le Printems & l'Amour.
186 MERCURE DE FRANCE.
SPECTACLE S.
L 'Académie royale de Mufique continue trois
fois la femaine les repréſentations des Fêtes
de l'Hymen & de l'Amour.
Les Comédiens François ont remis au théatre
Lundis Août , Herode & Mariamne , Tragédie de
M. de Voltaire , repréſentéé pour la premiere fois
le 10 Avril 1723. Cette reprife eft très -heureuſe .
On convient généralement que ce Poëme eſt un
des mieux écrits du grand Poëte qui en eftl'auteur.
Les deux principaux rôles , celui d'Hérode & celui
de Mariamne , font bien rendus par Mlle Gauffin
& M. le Kain.
Les mêmes Comédiens ont donné Lundi 12 ,
la premiere repréfentation de la Créole , Comédie
en un acte & en profe , de M. le Chevalier
de la Morliere. Cette piéce qui n'a été jouée
qu'une fois , a été fuivie d'un ballet tout- à- fait
ingénieux , dont on continue les repréſentations.
Mile Hus y danfe avec des graces d'autant plus
remarquables que la danfe n'eft pas fon talent.
Voici l'idée de ce ballet , intitulé l'Amour fixé.
Des Bergers pourfuivent des Bergeres infenfibles
; elles refufent les bouquets qu'ils leur offrent
en fuyant elles paffent devant un myrthe ,
du tronc duquel l'Amour fort & leur lance des
fléches. Elles commencent à retourner la tête vers
les bergers , paroiffent attendries & acceptent
leurs bouquets. L'Amour fe félicite de les avoir
mis d'accord: les bergers & les bergeres le remercient
; il les invite à aller fe repofer fur des bancs
SEPTEMBRE. 1754. 187
de gazon dans un bofquet de rofes , & rentre dans
le myrthe. Une bergere eft pourfuivie par un berger
; il a beau la preffer , elle dédaigne fon hommage
; il va cacher fa honte & fon dépit dans l'ombre
de la forêt. L'Amour a pitié de ce berger , &
fort du myrthe , une fléche à la main , pour bleffer
la bergere : frappé à fa vûe , il détourne avec
vivacité la fléche qu'il eft prêt à lui lancer , &
s'en bleffe lui -même . Il fe jette aux genoux de
la bergere , qui le releve , fans marquer prendre
aucune part à fa douleur ; il lui remet fon carquois
& fes fléches pour l'attendrir : elle les jette
avec indifférence , en lui montrant qu'il a des aîles
, qu'il s'envoleroit bientôt , & qu'elle veut un
amant conftant . L'Amour s'arrache lui- même les
plumes des aîles , & s'appercevant qu'elle commence
à s'attendrir , lui fait voir , pour achever
de la déterminer , le bonheur dont jouiffent dans
le bofquet les bergers & les bergeres qu'il a rendu
fenfibles . La bergere émue à ce fpectacle , confent
à faire le bonheur de l'Amour , pourvû qu'en
prenant l'habit de berger il en prenne auffi le caractere
fidele ; il va fe déguifer & revient fe jetter à fes
genoux. Dans ce moment le berger qu'elle avoit
dédaigné , paroît : il eft defefpéré de la voir fenfible
aux veux d'un autre amant ; l'Amour pour le
confoler & pour marquer en même tems qu'il
renonce à jamais à toute autre conquête , lui fait
préfent de fes fléches & de fon carquois. Le berger
content , & sûr avec de pareilles armes de
dompter les coeurs les plus rebelles , fe joint à la
contredanſe générale qui finit le ballet.
Les Comédiens Italiens ont donné le Mercredi
14 deux nouveautés : la Campagne , piéce en un
acte & en vers , de M. de Chevrier ; & la Servante
188 MERCURE DE FRANCE.
Maitreffe , traduction en vers de la Serva padrona ,
M. Boran. Ces deux piéces ont été reçues avec
de grands applaudiffemens. Nous en parlerons en
détail dans le prochain Mercure.
par
Le théatre de la Foire a donné le 12 Août
Cythere affiégée , Opéra comique , en un acte &
en vers. Cette agréable bagatelle , ouvrage de
M M. Fagan & Favart , appartient prefqu'entierement
à M. Favart depuis les changemens qu'il
y a faits. Nous parlerons de la piéce & du ballet
de M. Novere dans le prochain Mercure.
CONCERT SPIRITU E L.
La été brillant. Il commença par une fympho-
E Concert fpirituel du jour de l'Afſomption
>
nie à cors-de chaffe del Signor Gieufeppe Touchemolin
, premier violon de S. M. le Roi de
Pologne , Electeur de Saxe . Enfuite Omnes gentes,
nouveau motet à grand choeur , à timbales , trompettes
& cors- de - chaffe de M. Cordelet . Mlle
Marchand joua un concerto de violon de la compofition
de M. Mondonville . Cette jeune perfonne
, âgée de douze ans feulement eft de
Caën , & fait plus que donner des efpérances : elle
a acquis tout ce qu'il eftpoffible d'avoir à ſon âge ,
& promet le talent le plus décidé. La Signora
Galli , Cantatrice Italienne , nouvellement arrivée
de Londres , chanta deux airs Italiens : on lui
a trouvé une voix franche , fonore & agréable.
M. Vanmalder , Maître des concerts & premier
violon de S. A. S. le Prince Charles de Lorraine ,
joua un concerto de violon de fa compofition.
Ce virtuofe a un archet fier , beaucoup de préci
SEPTEMBRE. 1754. 189
fion , & des pratiques à lui . C'eft un grand talent.
Le Concert finit par Bonum eft , motet à
grand choeur , de M. Mondonville.
L'HEUREUX ,
Piéce philofophique , en profe & en trois
actes , qui n'a pas été jouée.
L'idée
liere.
'Idée de cet ouvrage eft extrêmement fingu
Un Roi entouré de courtifans , occupés fans
ceffe du foin de lui plaire , des femmes charmantes
qui s'empreffent à imiter & à combler fes défirs
; un Roi adoré de ſes ſujets , craint & reſpecté
de les ennemis , couvert de gloire ; un Roi enfin
à qui il ne manque rien pour être parfaitement
heureux , eft cependant dévoré par l'ennui quand
il eft environné de fa cour , elle l'embarraffe ;
quand il eft feul , il eft à charge à lui- même ; d'où
il conclut qu'il n'y a point de véritable bonheur.
Il fait part de fon état déplorable à un de fes plus
intimes confidens ; celui - ci après avoir applaudi
aux fentences le Roi débite contre le bonque
heur , ne peut s'empêcher de dire que M. Felix ,
propriétaire d'un château voifin de la Cour , paroît
jouir d'une entiere félicité ; le Roi n'en veut
rien croire . Pour s'en éclaircir il va tout feul en
habit de campagne chez M. Felix , qu'il trouve
endormi fur un lit de gazon. M. Felix s'éveille &
ne reconnoît point le Roi ; il le prend pour un curieux
qui vient voir de beaux jardins : le Monar
que l'interroge fur le bonheur & fur le malheur ;
M. Felix répond que l'homme ne doit jamais fon
190 MERCURE DE FRANCE.
malheur qu'à lui-même , & que dans quelque fituation
où il puiffe fe trouver , il ne dépend que
de lui d'être heureux. Le Roi vient retrouver fon
favori , & lui dit que le prétendu bonheur de M.
Felix ne confifte que dans un grand fond de vanité
, fous lequel eft cachée l'ame la plus chancelante
. Je veux le démafquer , ajoute le Roi , &
je vais le faire paffer par de fi rudes épreuves qu'il
ne pourra les foutenir . M. Felix eft enchanté de
fon château, qu'il a pris foin lui -même d'embellir.
Le Roi ordonne qu'on mette le feu aux quatre
coins de ce château ; il eft obéi , & en un inſtant
le château eft confumé , ainfi que les meubles
précieux qu'il renferme. M. Felix eft infenfible à
cette perte , & fon unique foin eft de confoler
fa femme qu'un pareil défaftre a plongée dans la
plus vive douleur . M. Felix a un ami fur la fincérité
duquel il compte ; cet ami va à la Cour , &
le Roi le corrompt au point de lui faire publier
que M. Felix eft un coquin . Une pareille infamie
ne fait point d'impreffion fur M. Felix ; il plaint
feulement fon ami , à qui l'ambition a tourné la
tête. M. Felix adore fa femme , qui eft belle , jeune
, tendre , & fidele ; le Roi la fait enlever par
des affaffins , qui la dépouillent & laiffent fes habits
tout fanglans ; M. Felix veut la fecourir
mais c'eft inutilement , & un moment après on
vient lui faire des complimens de condoléance
fur la mort de fon époufe ; de forte qu'il ne peut
plus douter de fon malheur. Il pleure & il trouve
des délices dans les pleurs qu'il répand , elles font
la fource du fentiment ; il veut fonger fans ceffe à
ce qu'il a perdu ; & ce fouvenir , loin de troubler
fon bonheur, ne fait que l'augmenter.M Felix
eft accusé d'avoir lui- même affaffiné fa femme ; il
eft arrêté & conduit dans un cachot, il vaêtre traî-
>
1
SEPTEMBRE. 1754. 191
né au fupplice , & dans cet état il dit : » Puifqu'il
>>.eft un terme à la vie de l'homme , quelle cir-
» conftance plus favorable pour la perdre que celle.
» où je me trouve ! privé d'un bien qui faifoit mes
>>. doux amuſemens , féparé cruellement d'une
»
époufe chérie , accufé de crimes que je n'ai pas
» commis , enfermé dans un noir cachot , chargé
» de fers , que puis - je faire encore dans le mon-
» de ferai-je jamais affez heureux que de trou-
» ver une pareille occafion pour le quitter ? La
» mort ne peut être fupportable que quand on fe
» trouve dans une mauvaiſe fituation , il eft fâ-
>> cheux d'en fubir la rigueur dans une autre , &
» ne me voila-t-il pas dans le plus mauvais état ?
» Mourir dans cet inftant , n'eft- ce pas être heu-
>> reux ? quelle confolation de ne point furvivre à
>> tant d'accidens ! peut- être aurois-je perdu dans
» la fuite cette tranquillité où j'ai vêcu jufqu'à ce
» jour.
Cependant la femme de M. Felix n'eſt pas morte
; elle a été conduite à la Cour , où l'on a pour
elle toutes fortes d'égards ; elle y eft traitée magnifiquement
, & on lui a donné des gens pour
lui faire tout voir ; elle demande à aller dans le
parc : au lieu de l'y conduire , on l'égare , & elle
trouve fur fon paffage fon mari que l'on conduit
au fupplice ; il la reconnoît , il lui parle , mais
elle fait femblant de ne l'avoir jamais vû. M. Felix
dit enfuite que dans ce trouble affreux il lui refte
encore une confolation ; c'eſt de ſçavoir qu'elle refpire.
Son ami furvient , & de peur qu'on ne fufpen
de l'exécution , il confirme qu'il a vû lui - même
M. Felix affaffiner fa femme ; elle eft néanmoins
devant les yeux. Alors le Roi paroît ; il calme les
allarmes de M. Felix , il lui rend fa femme , il
promet de réparer les maux qu'il lui a caufés , &
192 MERCURE DE FRANCE.
il fe guérit de l'erreur funefte dans laquelle il étoit
tombé. M. Felix pardonne à fon ami qui fe repent
de fon crime , & tous font heureux.
Cette piéce fe vend à Paris , chez Duchesne ,
rue Saint Jacques , & chez Lambert , rue de la
Comédie .
***************
NOUVELLES ETRANGERES.
DU NORD.
DE PETERSBOURG , le 28 Juin.
I Lopardespoisde Estonie & de la Livonic.
L paroît une ordonnance qui défend de laiffer
On a publié auffi depuis peu un réglement concernant
le logement des troupes dans les lieux ou
elles n'ont point de cafernes .
Le 23 du même mois , l'Impératrice fit la revue
du troifiéme Régiment des Gardes à pied.
Cette Princeffe tint le lendemain un confeil d'Etat
, & l'on y délibéra fur quelques dépêches d'un
courrier arrivé de Conftantinople. Le Confeil de
Commerce s'affembla le 25 en préſence de Sa Majefté
Impériale. Avant-hier , l'Impératrice prit le
divertiffement de la chaffe dans les environs de
Petershoff. Elle alla hier fe promener à ſa maiſon
de plaisance de Czarska- Zelo .
DE WARSOVIE , le 6 Juillet.
L'ouverture de la Diéte générale fe fera le 25 ;
& l'on procédera ces jours-ci à l'élection des Députés
qui doivent affifter de la part de l'armée
de
SEPTEMBRE. 1754. 193
de la couronne à cette affemblée. On affure que
les Communautés Proteftantes de la Pruffe Polonoife
fe propofent d'y enyoyeraufli des Députés.Les
Commiffaires chargés d'examiner les moyens d'ac
commoder l'affaire de l'Ordinatie d'Oftrog font
le Comte de Bruhl , premier Miniftre ; le Comte
de Mnifceck , Maréchal de la Cour , & le fieur
Dembousky , Evêque de Cujavie. Les oppofans
ont nommé pour leurs repréfentans l'Evêque de
Cracovie ; le fieur Rzewousky , Petit Général
de la Couronne , & le Comte Potocky , Ecuyer
Tranchant de la Couronne. Le Prince Sangusko
a remis au Comte Wilopolsky , Palatin de Sandomir
; au Prince Czartorinzki , Grand- Chancelier
de Lithuanie , au Comte Maffalsky , Vice-
Maréchal du même Grand Duché , le foin de dé,
fendre,fes intérêts devant la Commiffion.
DE STOCKHOLM , le 12 Juillet.
Leurs Majeftés & la Famille royale font tou
jours à Drottningholm. Les Juillet ,jour de S.
Frederic , dont le Roi porte le nom , la Reine lui
donna une fête dans ce château. On avoit conf
truit exprès à l'extrêmité des jardins un palais à la
Chinoife . Vis-à-vis , on avoit élevé un Mont- Parnaffe.
Apollon , repréſenté par un Muſicien Italien
, chanta une cantate en l'honneur du Roi
Neuf des Demoifelles que la Reine fait élever à
fes dépens , & plufieurs jeunes Gentilhommes de
la Cour , repréfentoient les Mufes & les Arts,
Ils offrirent au Roi divers préfens. Le Dieu Pan
& fa fuite offrit auffi les fiens. Plufieurs bergers
& bergeres chanterent des vers François. On fervit
enfuite un fouper fomptueux , auquel fuccéda
une magnifique illumination. Le 30 , Leurs Ma-
I
194 MERCURE DE FRANCE.
jeftés partiront pour aller vifiter les provinces
méridionales de ce Royaume.
DE COPPENHAGUE , le 17 Juillet.
Sa Majefté a nommé Directeur de l'Académie
de Peinture & de Sculpture , à la place du feu
Colonel Heigtved , le fieur Saly , l'un des Adjoints
à Profeffeurs de P'Académie de Peinture &
de Sculpture de Paris.
Il fe répand un bruit que le commerce de l'Amérique
fera rendu libre pour tous les fujets du
Roi , & qu'on fupprimera la compagnie des Indes
occidentales.
ALLE MAGN E.
DE VIENNE , le 27 Juillet.
Près de fix mille ouvriers font employés actuellement
à réparer les chemins de la Bohême & de
la Moravie. L'Hôtel des Invalides établi en cette
capitale fe trouvant trop furchargé , la Cour
fe propofe de répartir dans diverfes places ceux
qui font encore en état de faire quelque fervice .
DE RATISBONNE , le 11 Juillet.
: La Capitulation perpétuelle , la vifite de la
chambre Impériale de Wetzlar , l'affaire des monoyes
, la réparation des fortifications de Philifbourg
, & les différens touchant le Directoire du
cercle de Franconie , feront les principaux objets
des délibérations de la Diete dans les prochainés
féances. Le Comte de Pappenheim , Maréchal
Héréditaire de l'Empire , a repréfenté à cette afSEPTEMBRE.
1754. 195
femblée que les émolumens attachés à fa dignité
ne le mettent pas en état de foutenir les dépenfes
extraordinaires qu'exigent de lui certaines circonftances
, telles qu'ont été les élections des deux
derniers Empereurs.
ESPAGNE.
DE MADRID , le 23 Juillet.
Sa Majesté ayant dépoffédé le Marquis de la
Enfenada & Don Auguftin - Paul d'Ordegnana de
leurs emplois , a donné le Département des Affaires
étrangeres à Don Richard Wall ; le département
de la guerre à Don Sebaftien d'Eſlaba ,
Capitaine- Général , & Directeur général de l'Infanterie
; le Département de la marine à Don Julien
d'Arriaga , Chef d'efcadre , Préfident de la
contractation des Indes , & Intendant de la marine
à Cadix ; & le Département des Finances &
du commerce au Comte de Valparaiſo , premier
Ecuyer de la Reine. Le Marquis de la Enfenada
eft exilé à Grenade , & Don Auguſtin- Paul d'Or
degnana à Valladolid .
ITALI E. •
DE GENES , le 29 Juillet.
Depuis long- tems le Marquis de Grimaldi ,
Commiffaire général dans l'ifle de Corfe , follicitoit
fon rappel ; mais les circonftances demandant
qu'il continuât d'exercer un emploi dont il s'acquittoit
avec la parfaite fatisfaction du Sénat , on
n'avoit point eu d'égard à fa priere . Il a tellement
réitéré fes inſtances qu'on n'a pas cru pou
Lij
196 MERCURE DE FRANCE.
voir lui refufer ce qu'il fouhaitoit . La Républi
que , pour le remplacer , a jetté les yeux fur le
Marquis Jofeph Doria , qui a témoigné qu'il ne
feroit point de difficulté de fe charger de cette
importante commiſſion.
DE MANTOUE , le 15 Juillet.
Toute cette ville a été deux jours en rumeur
par les fuites d'une émeute , à laquelle l'imprudence
de quelques jeunes gens a donné occaſion.
Avant-hier ils allerent chanter dans le quartier des
Juifs une chanfon injurieuſe à cette nation . Les
Juifs en porterent leurs plaintes au Préteur , qui
ordonna à une patrouille de faire retirer les au
teurs de l'infulte. Ceux- ci ayant continué de chan
ter la même chanfon malgré les défenfes , la patrouille
fe faifit d'un des plus opiniâtres , & le con
duifit en prifon. Auffi - tôt la populace s'attroupa
dans la réfolution d'exterminer tous les archers,
Une partie des féditieux courut en même tems au
quartier des Juifs , & il auroit été brûlé , fi l'on
n'y avoit fait marcher promptement un détache,
ment de foldats . La populace ayant eu l'audace
de charger ce détachement à coups de pierres , on
a été obligé de le faire foutenir par quatre cens
hommes du Régiment d'Andlau. Moyennant les
précautions qu'on a prifes , le tumulte a ceffé.
DE MILAN , le 23 Juillet.
Pendant qu'on le réjouilloit d'apprendre que
l'émeute de Mantoue étoit appaifée , on a couru
rifque ici d'en effuyer une , qui quoique moins
Confidérable , pouvoit être dangereufe. On a fait
venir du Modenois un certain nombre de garçons
SEPTEMBRE. 1754. 197
Boulangers , & l'on a fixé leur falaire à quelque
chofe au- deffus de ce qu'on a coutume de payer
aux garçons Boulangers de cette ville . Ceux- ci ,
piqués de la diftinction que l'on accordoit à des
étrangers , avoient formé le complot de quitter
tous enfemble leurs maîtres. Il a fallu employer
la force pour réduire ces mutins. On en a emprifonné
quelques-uns , & l'on inftruit actuellement
leur procès.
DE TURIN , le 27 Juillet.
On a fait l'échange des ratifications du Traité
conclu entre Sa Majefté & la République de Genêve
. En meme tems , felon un des articles de
ce Traité , le Roi a fait remettre à la République
un acte portant ceffion des droits de ficf, dixmes
& autres revenus que l'Ordre de Saint Maurice &
Saint Lazare poffédoit à Genêve & dans fon terriritoire.
GRANDE - BRETAGNE.
DE LONDRES , le 25 Juillet.
Il s'eft trouvé cette année à la pêche de la baleine
foixante- fix bâtimens Anglois ou Ecoffois ,
& cent trente- deux Hollandois. Prefque toutes
les baleines qu'on a prifes font petites ; & quoiqu'on
en ait pêché un plus grand nombre que de
coutume , la quantité d'huile ne fera la même
que les autres années. La pêche du hareng n'a
pas été fort abondante .
pas
Depuis le 16 , l'entrée de l'avoine venant des
pays étrangers eft libre dans le port de New
caftle.
I ij
198 MERCURE DE FRANCE.
Quelques difficultés retardent la conclufion diz .
traité de commerce propofé entre la Grande - Bre—
agne & les Etats de Sa Majefté Sicilienne.
Le Lord Willoughby a été élu Président de la
Société royale des antiquaires.
Il paroît une proclamation par laquelle l'ouverture
du Parlement , qui devoit cominencer aujourd'hui
fes féances , eft renvoyée au 22 du mois
d'Octobre. Une autre proclamation differe jufqu'au
23 du même mois l'affemblée du Clergé
'Angleterre.
On a établi en Irlande une lotterie fur le plan
de celle dont le premier tirage s'eft fait le 26
Août à la Haye . Les foufcriptions font actuelle.
ment remplies. Chaque billet eft de cinq guinées.
Le bénéfice de cette lotterie produira vingt
mille livres sterlings , & l'on fe fervira de ce fonds
pour établir un Hôpital à Dublin. Quatre-vingtdix
perfonnes de la même ville , défirant d'y faire
fleurir la Peinture , ont réfolu de fournir chacune
tous les ans une guinée , afin de diftribuer deux
prix , l'un pour un tableau d'hiftoire & l'autre
pour un payfage.
Les Commiffaires de la Compagnie des Indes
orientales continuent d'avoir de fréquentes conférences
avec le fieur Duvelaar.
Un navire qui revient d'Efpagne a apporté la
nouvelle que la pefte s'étoit de nouveau manifeftée
dans quelques endroits de la côte de Barbarie.
PAYS - BAS..
DE BRUXELLES le 3 Août.

U paroit une nouvelle Ordonnance de l'Impératrice
Reine , concernant l'obſervation des DiSEPTEMBRE
. 1754. 199
manches & des Fêtes , les affemblées des jeunes
gens dans les cabarets , celles qui fe font les foirs
dans les maifons des gens du peuple , les banquets
des nôces & des funérailles . Par rapport à ces ban→→
quets , Sa Majefté défend abfolument d'en donner
aucun à l'occafion des enterremens , & elle veut
qu'on n'admette jamais au repas des nôces plus
de quarante convives , ni que la fête dure au- delà
de deux jours , à peine de cinquante florins d'amende
pour les contrevenans .
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c .
LAA Compagnie des Indes a reçu avis que fes
vaiffeaux les Treize Cantons & l'Augufte étoient
arrivés , l'un le 17 , l'autre le 18 Juillet , au port :
de l'Orient. Le premier de ces bâtimens vient
de Pondichery & de Mahé . Le fecond revient de la
Chine.
La Reine affifta le 18 au Salut dans l'Eglife des
Carmelites.
Le 19 & le 21 , leurs Majeftés fouperent an
grand couvert.
Le 20 3 le Roi entendit une Mefle de Requiem ,
pendant laquelle le De Profundis fut chanté par
la Mufique , pour l'anniverfaire de Madame la
Dauphine , Infante d'Eſpagne .
Le même jour , la Reine , après avoir dîné au
Monaftere des Carmelites , affifta dans l'Eglife de
ces Religieufes au Sermon de l'Abbé de Perthuis ,
Chapelain de Madame Adelaïde . Sa Majesté entendit
enfuite les Vêpres & le Salut.
I iiij
200 MERCURE DE FRANCE.
La Reine fit rendre le 21 les pains bénits dans
P'Eglife de S. Jacques , paroiffe du Château . Ils
furent préfentés par l'Abbé d'Andigné , Aumônier
de Sa Majesté en quartier.
Le Roi & la Reine , accompagnés de Madame
Adelaide , & de Mefdames Victoire , Sophie &
Louife , entendirent l'après - midi les Vêpres & le
Slut dans l'Eglife de l'Abbaye de S. Corneille.
Mefdames de France allerent le même jour fe
promener à Royal - Lieu .
Le 23 , Monfeigneur le Dauphin arriva de Verfailles.
Le Duc de Mirepoix , Ambaffadeur extrordinaire
du Roi auprès de Sa Majefté Britannique ,
ayant obtenu la permiffion de venir pour quelque
tems en France , a eu l'honneur de rendre fes
refpects à Sa Majeſté.
L'Abbé de la Caille , affocié de l'Académie royale
des Sciences , & Profeffeur de Mathématiques
au College Mazarin , eft revenu du Cap de Bonne-
Espérance , où il étoit allé par ordre du Roi , pour
obferver les différens mouvemens de la Lune. Il a
rendu compte de fes obfervations à l'Académie.
• On a reçu avis que le 3 Juillet
la Reine
des.
deux Siciles étoit accouchée d'une Princeffe .
Le 24 du mois de Juillet , Madame Louiſe don、
na le voile blanc à une penfionnaire dans le Monaftere
des Chanoineffes Régulieres de S. Nicolas
, Ordre de S. Auguftin , qui deffervent l'Hôtel-
Dieu de Compiegne. L'Abbé de la Croix , Vicaire
général de l'Evêché de Soiffons , fit la cérémonie
de la vêture , & le Sermon fut prononcé par le Pere
le Feron , de la Compagnie de Jefus.
Le 25 , Fête de S. Jacques , patron de l'Egliſe
paroiffiale du Château , la Reine , accompagnée
de Monfeigneur le Dauphin , de Madame Adelai
SEPTEMBRE. 1754. 201
de , & de Mefdames Victoire , Sophie & Louife ,
entendit la grande Meffe dans cette Eglife.
Monfeigneur le Dauphin y fit rendre les pains
bénits , qui furent préfentés par l'Abbé de la Chataigneraye
, Comte de Lyon , & Aumônier du
Roi.
L'après- midi , leurs Majeftés & la Famille royale
affifterent dans la même Eglife aux Vêpres & au
Salut. M. Paterre , Curé de la paroiffe , y officia ,
ainfi qu'il avoit fait à la grande Meffe.
Le même jour , le Baron de Knyphaufen , Miniftre
Plénipotentiaire du Roi de Pruffe , eut audience
de Monfeigneur le Dauphin . Il y fut conduit
par le Sr Dufort , Introducteur des Ambafladeurs.
Le 27 , La Reine entendit la Meſſe dans l'Eglife
des Religieufes de Sainte Marie , & le Salut dans
l'Eglife des Carmelites.
Madame Adelaïde fit rendre le 28 les pains bénits
dans l'Eglife de S. Jacques . Ils furent préfen- ,
tés par l'Abbé de Soulanges , Aumônier de cette
Princeffe .
Leurs Majeftés fe rendirent l'après-midi à l'Abbaye
de Royal-Lieu , & y affifterent aux Vêpres
& au Salut.
Le même jour , Monfeigneur le Dauphin &
Madame Adelaïde furent parein & mareine de
deux cloches de l'Eglife des Minimes. Elles furent
bénites par le Prince Conftantin , premier Aumô
nier du Roi , & elles furent nommées , l'une
Louife , l'autre Adelaide.
Le Roi foupa le 25 & le 28 au grand couvert
chez la Reine , avec Monfeigneur le Dauphin &
Mefdames de France.
Le 28 , le Roi a donné à M. Rouillé , Miniftre
& Secrétaire d'Etat , qui avoit le département de
Iv
202 MERCURE DE FRANCE..
la Marine , celui des Affaires étrangeres , qu'avoit
le feu Marquis de Saint - Conteſt.
Sa Majesté a accordé à M de Machault , Garde
des Sceaux de France , Miniftre d'Etat , & Controlleur
général des Finances , la charge de Secrétaire
d'Etat , vacante par la mort du Marquis
de Saint-Conteft , & le département de la Marine
qu'avoit M. Rouillé.
Le Roi a difpofé de la place de Controlleur gé
néral des Finances en faveur de M. Moreau de
Seychelles,Confeiller d'Etat , Intendant de Flandre.
M. de Machault , Garde des Sceaux de France ,
Miniftre & Secrétaire d'Etat au Département de
la Marine , s'étant démis de fa charge de Commandeur
, Grand Tréforier des Ordres du Roi , Sa
Majefté a difpofé de cette charge en faveur de M.
Rouillé , Miniftre & Secrétaire d'Etat au Département
des Affaires Etrangeres.
Le Roi a confervé à M. de Machault les honneurs
defdits Ordres , en le difpenfant des vingt
années de poffeffion requifes.
Sa Majesté a accordé à M. Binet , Meftre de
Camp de Cavalerie , & Premier Valet de Chambre
de Monfeigneur le Dauphin , la charge de
Gentilhomme ordinaire , vacante par la mort de
M. de Julienne.
Monfeigneur le Dauphin partit le 29 pour re
tourner à Versailles .
Le 30 , pendant la Meffe de leurs Majeftés , la
Mufique chanta le De profundis pour l'Anniver
faire de la feue Reine Marie-Therefe d'Autriche ,
époufe le Louis XI V.
Le Roi jugeant à propos de faire raſſembler fon
Parlement à Paris , Sa Majefté a fait expédier les
ordres néceffaires pour cet effet.
Le Roi a créé en faveur des Officiers de la MaSEPTEMBRE.
1754 203
• rine un Grand Croix de l'Ordre de Saint -Louis ,
trois places de Commandeurs , & treize penfions
de cinq cens , de quatre cens & de trois cens livres
fur le même Ordre . Sa Majeſté a accordé la
penfion de Grand- Groix à M. de Barailh , Vice-
Amiral , qui en avoit déja obtenu les marques
d'honneur. La penfion de Commandeur , qu'il
laiffe vacante , a été donnée au Marquis d'Amblimont
, Chef d'Efccadre & Commandeur honoraire.
Les trois nouvelles places de Commandeurs
ont été accordées au Chevalier de Crefnay & au
Comte de Vaudreuil , Lieutenans - Généraux des
armées navales , & au Comte du Guay , Chef
d'Efcadre , & Commandant la Marine à Breft. Sa
Majefté a difpofé en même tems de plufieurs penfions
fur ce même Ordre , & elle a fait Chevaliers
de Saint Louis trente-fept Lieutenans de Vaiffeaux.
Selon les lettres du Comtat , M. Paffioneï ,,
nouveau Vice-Légat d'Avignon , y eft arrivé le
25.
Le 31 , Fête de S. Ignace , le Roi entendit la
Meffe dans l'Eglife du Collége royal des Jéfuites
de Compiegne. L'après - midi la Reine , accompa--
gnée de Meldames de France , affifta dans la même
Eglife aux Vêpres , à la Prédication & au Salut.
Le Panégyrique du Saint fut prononcé par
l'Abbé Dumont , Chanoine de la Cathédrale de
Noyon.
Le premier Août , M. de Machaul :, Garde des
Sceaux de France , prêta ferment de fidélité entre
les mains du Roi , pour la charge de Secrétaire
d'Etat .
Le , la Reine affifta au Salut dans l'Eglife des
Capucins. Sa Majesté vifita enfuite P'Hôpital de
cette ville , & fit diftribuer des aumônes aux Pau
vres de la Maifon. I vj
204 MERCURE DE FRANCE
La Reine dîna le 3 dans le monaftere des Carmelites.
La Reine entendit le 4 la grande Meſſe dans
l'Eglife de S. Jacques , Paroiffe du Château. Le
Duc d'Orléans y fit rendre les Pains bénits , qui
furent préfentés par l'Abbé le Chanteux , Aumônier
de ce Prince , en quartier.
Leurs Majeftés & Mefdames de France affifterent
l'après- midi au Salut dans l'Eglife des Carmelites.
La Reine y avoit entendu les Vêpres.
M. de Maupeou , premier Préfident du Parle
ment de Paris , vint le même jour faire fa cour à
leurs Majeftés.
Le 2 & le 4 , le Roi foupa chez la Reine , au
grand couvert.
Les , M. Peirenc de Moras , Intendant du
Haynault , a remercié le Roi de l'expectative de
la premiere charge d'Intendant des Finances qui
vaquera , dont Sa Majefté lui a accordé l'agrément
, avec la permiffion à M. de Seychelles ,
Controlleur général des Finances , de lui en faire
remplir dès-a-préfent les fonctions.
Le même jour , la Reine partit pour retourner
à Versailles.
Le même jour , la diftribution des prix généraux
de l'Univerfité a été faite en la maniere accoutumée
dans les Ecoles de Sorbonne. On a eu
l'attention , ainfi que l'année derniere , de laiffer
vuides les fauteuils du Parlement , qui n'a pas voulu
permettre que la cérémonie fût différée juſqu'à
fon retour. Le difcours a été prononcé par M..
Quervelle , Profeffeur d'éloquence au Collège du
Pleffis , & a eu les applaudiflemens d'un auditoire
des plus nombreux . L'Abbé Colbert de Caſtehill
, Ecoffois , Penfionnaire au Collège d'Harcourt
, a remporté le premier prix , qu'il auroit
SEPTEMBRE. 1754. 205
reçu des mains du premier Préſident du Parlement
, fi cette Compagnie avoit affifté à cette
diftribution , fuivant Pufage. Cette établiſſement
continue d'exciter l'émulation la plus vive parmi
les Maîtres & les Ecoliers de l'Univerfité .
Le Roi partit le 6 il alla coucher au Château
de la Meute , où Mefdames fe rendirent le même
jour.
Le Roi fe rendit le 7 , du Château de la Meute
à Verſailles , pour voir la Reine & Madame la
Dauphine , & alla enfuite coucher à Bellevue.
Sa Majefté a donné à M. de Beaumont , Intendant
de Franche - Comté , l'Intendance de Flandre
, vacante par la nomination de M. Moreau
de Seychelles à la charge de Controlleur général
des Finances.
Le 8 , M. Pagny , Démonftrateur de l'Univerfité
, eut l'honneur de faire à Bellevue , en préfence
du Roi , toutes les expériences du Phoſphore
de Kunkel. Il avoit fait le 15 du mois dernier les
mêmes expériences devant Madame la Dauphine.
Le 9 , le Roi revint du Château de Bellevûe .
Le 10 , M. Rouillé , Miniftre & Secrétaire d'Etat
, ayant le département des Affaires étrangeres ,
prêta ferment entre les mains du Roi , pour la
charge de Commandeur , Grand - Tréforier des
Ordres de Sa Majesté.
Le Roi a mis la Ducheffe de Broglie & la
Princeffe de Chimay au nombre des Dames
nommées pour accompagner Mefdames Victoire ,
Sophie & Louife.
Le Prince de Condé eft parti le même jour
pour aller tenir les Etats de la Province de Bourgogne
, qui ont dû faire le 13 l'ouverture de leur
Affemblée.
Le Roi a accordé au Marquis de la Chetardie ,
204 MERCURE DE F
Zene die ry dans le me
1. et entendr: le lagen
Ez. em 3. Jacques . Paroille
Luz Dream ir rendre lesPar
Laren pelemes na: ? Anur le Ch-
A Ge Le Prince , er quartier.
Lens Mele & Nicidames
Ides- m.d: at Saur: dans
etes La keme avoit entend-
M. de Maupen , memier Pr
ment de Faris , win it meme y
leurs Majches.
Le 2 & le 4 , le Roi loupa
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Les , M. Peirenc de Mo
Haynak , a remercie ie Ro.
la premere charge amends
vaquera , dom Sa Majefte !"
ment, avec la permiffion à
Con rolleur général des Fan
remplir des-2-prefent les for
Le même jour , la Reine
à Vería:lles.
Le méne jour, la diftrib
raux de l'Univerfité a ese fa
coutumée dans les Ecoles de
l'attention , ainfi que Pannée
vuides les fauteuils du Parlem
lu permettre que la cérémonit
fon retour. Le difcours a ere
Qervelle , Profeffeur d'eloque
Pleffis , & a eu les applaudiller
re des plus nombreux . L'Abbén
hill , Ecoffois , Penfionnaire at
court , a remporté le premier
SIDEL T
4. 207
He
Jes
Is ;
foifoi-
Vieris
les
Louis
res , &.
bre des
Ville yey ,
214 MM.
e vacante
mte d'Aravoit
choi
coutumée à
admiration ,
ge.
eur Anglois ,
ntale , a comnie
du matin
ins de la place
ONNÉS.
ye de la Victoire,
fe de Senlis à M.
Luiron , O S
206 MERCURE DE FRANCE.
Lieutenant général des armées de Sa Majeſté , le
Gouvernement du Fort- Louis fur le Rhin , vacant
par la mort du Comte de Montefquiou.
M. Trudaine a obtenu la ſurvivance de fa charge
d'Intendant des Finances , pour M. Trudaine ··
de Montigny fon fils , Confeiller en la feconde
Châmbre des Requêtes du Parlement.
Sa Majesté a nommé M. de Boifmont , Intendant
de la Rochelle , à l'Intendance de Valen
ciennes ; & le fieur Bourgeois de Boynes , Maître
des Requêtes , à l'Intendance de Besançon .
L'Académie Françoiſe a élu M. de Boiffy , pour
remplir la place que la mort de M. Nericault Deftouches
a fait vaquer dans cette Compagnie.
Le prix d'éloquence Latine , fondé par M. Coignard
pour les Maîtres- ès- Arts de l'Univerfité , a
a été remporté cette année par M. Malbeſte , Profeffeur
au Collège de Navarre.
Leurs Majeftés , accompagnées de la Famille
royale , affifterent le 11 dans la Chapelle , au
Salut célébré par les Miffionnaires.
Le 11 , le Roi alla fouper & coucher au Château
de la Meute. Sa Majeſté ſe rendit le 13 à
Choify, d'où elle revint le 14.
Le Roi chafla le 12 au fufil dans la plaine de S.
Denis , & foupa le foir à Saint Ouen chez le
Prince de Soubife.
Madame Adelaide , & Meſdames Victoire , Sophie
& Louife , allerent le même jour dîner à
Mouffeaux , für le chemin de Fontainebleau , chez
la Ducheffe de Briflac , Dame de Compagnie de
Madame Adelaïde .
Le 14 , la Reine communia par les mains de
l'Abbé d'Andigné , Aumônier de Sa Majesté , en
quartier ; Monfeigneur le Dauphin , par celles de-
PAbbé de Chabannes , Aumônier du Roi ; -MadaSEPTEMBRE.
1754. 207
me la Dauphine , par celles de l'Archevêque de
Sens , fon premier Aumônier ; Madame Adelaïde ,'
par celles de l'Evêque de Meaux , premier Aumônier
de cette Princeffe ; Mefdames Victoire , Sophie
& Louife , par celles de l'Abbé Solon , Chapelain
du Roi.
Le même jour , les Actions de la Compagniedes
Indes étoient à dix -huit cens douze livres dix fols ;
les Billets de la premiere Lotterie , à fept cens foixante-
fept ; & ceux de la feconde , à fix cens foixante-
fept.
Le 15 , Fête de l'Affomption de la Sainte Vierge
, la Proceffion folemnelle qui fe fait tous les
ans à pareil jour en exécution du vou de Louis
XIII , fe fit avec les cérémonies ordinaires , &.
l'Archevêque de Paris y officia. La Chambre des
Comptes, la Cour des Aides & le Corps de Ville y.
affifterent.
L'Académie royale des Sciences élut le 14 MM .
Moivre & Haller pour remplir la place vacante
par la mort de M. Wolf. Le 17 , le Comte d'Argenfon
écrivit à l'Académie que le Roi avoit choi
fi M. Moivre. L'Europe fçavante , accoutumée à
regarder ce grand Géometre avec admiration ,
applaudira fans doute à un choix fi fage.
M. Triboudet de Mainbray , Docteur Anglois ,
& Profeffeur de Phyfique expérimentale , a commencé
le 19 , à onze heures & demie du matin >
un cours dans la falle des Auguftins de la place
des Victoires .
BÉNÉFICES DONNÉS.
So a doune Abbaye de Senlis
A Majefté a donné l'Abbaye de la Victoire ,
à M.
l'Evêque de Tulles ; celle de Huiron , Ordre de S.
208 MERCURE DE FRANCE.
Benoît , Dioceſe de Châlons - fur - Marne , à M.
l'Abbé Allaire , Précepteur de M. le Duc de Chartres
; celle de S. Martin des Aires , Ordre de S. Auguftin
, Diocefe de Troyes , à M. l'Abbé de Lorry ,
Vicaire général de l'Evêché d'Orléans ; & l'Abbaye
Réguliere de la Colombe , Ordre de Citeaux ,
Diocefe de Limoges , à Dom Rouffeau , Religieux
du même Ordre.
Le Roi a accordé l'Abbaye de Cormeilles , Ordre
de S. Benoît , Dioceſe de Lizieux , à M. l'Abbé
de Cheylus , Vicaire général de l'Evêché de Lizieux
celle de la Noe , Ordre de Câteaux , Diocefe
d'Evreux , à M. l'Abbé Biodos , Doyen de
l'Eglife Cathédrale de Bayeux ; celle de Valbonne
, même Ordre , Diocèfe de Perpignan , à M.
l'Abbé de Saint Affrique , Chanoine de l'Eglife
Cathédrale de Chartres ; celle d'Oigny , Ordre de
S. Auguftin , Dioceſe d'Autun , au fieur Bouettin
, Chanoine Régulier de Sainte Génevieve ;
l'Abbaye Réguliere de S. Ruf , Dioceſe & ville de
Valence , au fieur de Nantes , Chanoine Régulier
du même Ordre ; & l'Abbaye Réguliere de Notre-
Dame , Ordre de S. Benoît , Diocèfe & ville de
Saintes , à la Dame de Parabere.
}
Le Roi a nommé M. l'Evêque de Gap à l'Evê
ché d'Auxerre ; M. l'Abbé de Perouffe , Confeiller-
Clerc du Parlement de Grenoble , à l'Evêché
de Gap & M. l'Abbé de Montlouet , Vicaire général
de l'Evêché de Dol , à l'Evêché de Saint-
Omer.
Le Roi a accordé l'Abbaye de la Charité , Ordre
de Câteaux , Diocèfe de Befançon , à M. l'Abbé
de Breteuil , ancien Agent général du Clergé ;
celle de la Cour- Dieu , même Ordre , Dioceſe
d'Orléans , à M. l'Abbé d'Andigné , Aumônier de
la Reine ; & P'Abbaye élective d'Eftrun , Ordre de
SEPTEMBRE . 1754. 209
18
S. Benoît , Diocèfè d'Arras , à la Dame Aprix
Religieufe de ladite Abbaye.
ARRETS NOTABLES.
A
RREST du Confeil d'Etat du Roi , du ze30
Avril 1754 ; qui ordonne que celui du 15
Mai 1753 , par lequel il a été permis à Jean-
François Bavart & Therefe Premery fon épouse
de faire fabriquer , vendre & débiter , tant à Pa
ris que par- tout ailleurs , des marmites , cafferoles
, poiffonnieres & autres uftenfiles de cuisine
de fer forgé , blanchi ( étamé ) en dedans & en dehors
, avec queues , anfes & pieds defdits uftenfiles
en fer noir & non blanchi , fera exécuté felon
fa forme & teneur , fans que pour raifon de
ce ils puiffent être inquiétés ni troublés par qui
que ce foit : Et pour l'avoir fait , condamne les
Jurés Gardes de la Communauté des Maîtres &
Marchands Chaudronniers de Paris , en tous les
dommages & intérêts en réfultans , & au coût du
préfent Arrêt , le tout liquidé à trois cens livres.
· INSTRUCTION fur l'exercice de l'Infanterie,
du 4 Mai 1754.
AUTRE , fur l'exercice de la Cavalerie , du
14 Mai.
AUTRE, fur le fervice que les Régimens de
Cavalerie devront faire dans les camps qui s'affembleront
pendant la préfente année 1754 ; du
même jour.
ARREST du Confeil d'Etat du Roi , du 21
Mai ; qui maintient le Sr de Rembures dans un
210 MERCURE DE FRANCE.
droit de péage par lui prétendu für le Pont de
Courtenai , Généralité de Paris .
AUTRE du 4 Juin ; qui évoque les conteftations
nées & à naître , concernant la conftruction
des bâtimens deſtinés à la Manufacture royale
de la Porcelaine de France , au village de Sevres ;
& en renvoye la connoiffance à M. Berryer , Confeiller
d'Etat , Lieutenant général de Police .
ORDONNANCE du Bureau des Financesde
la Généralité de Paris , du 25 Juin ; concernant
les alignemens qui feront donnés dans la rue
de Bercy , conformément au plan levé de l'autorité
du Confeil.
ARREST de la Chambre royale , tenue au
Château du Louvre , du 2 Juillet ; qui condamne
les nommés Jacques Chevance & Nicolas Tavernier
à être attachés au carcan en la principale
place du village de Cuify , pendant deux heures ,
ayant écriteaux devant & derriere , portant ces
mots : Voleurs de bois ; & à un banniffement de
trois ans Et le nommé Adrien Defprés , à être
admonefté & aumôné ,
du
ARREST du Confeil d'Etat du Roi ,
Juillet ; qui ordonne que les cires jaunes & blan--
ches venant de l'Etranger , feront admiſes à toutes
les entrées du Royaume , en acquittant les droits
aufquels elles font refpectivement afſujetties.
A
ERRAT A.
La page 207 , ligne 31 , après ces mots , le
26 Septembre, ajoutez 1698.
SEPTEMBRE. 1754. 2Fr
MARIAGES ET MORTS.
M
Effire Claude- Marguerite - François Renard
de Fuchfamberg , Comte d'Amblimont ,
fils de Meffire Claude - Thomas Renard de Fuchfamberg
, Marquis d'Amblimont , Chef d'Eſcadre
des armées navales de Sa Majefté , Commandeur
de l'Ordre Royal & militaire de S. Louis ; & de
Dame Marguerite - Michelle de Saint- Fort , a
épousé à Cachan , près d'Arcueil , le 17 Juillet
Dlle Marie- Anne de Chaumont de Quitri , fille
de feu Meffire Jacques - Antoine de Chaumont ,
Marquis de Quitri , Baron d'Orbeck , & de Dame
N ... Dufay. Leur contrat de mariage avoit
été figné le 29 Juin par leurs Majeftés & par la
Famille royale.
Jean - Charles - François , Comte de Lavaulx ,
Baron de Vrecourt , Guidon de Gendarmerie , &
Chambellan du Roi de Pologne , Duc de Lorraine
& de Bar , époufa le 9. Juillet , dans la Chapelledes
Incurables , Marie - Magdeleine de Peichpeyroux-
Comminges de Guiltaud , fille de feu Louis-
Athanafe de Peichpeyroux - Comminges , Comte
de Guiltaud , Marquis d'Efpoiffes , Lieutenant général
des armées du Roi , & Infpecteur général de
Cavalerie ; & de Dame Elizabeth - Magdeleine
Chamillard. Le Comte de Lavaulx eft fils de feu
Meffire Charles- Nicolas Dieu -donné , Comte de
Lavaulx , Baron de Vrecourt , Colonel de Cava❤
lerie au fervice de l'Empereur Charles VI , Chambellan
du feu Duc de Lorraine , & fon Envoyé d
Turin , & de Dame Anne- Françoiſe - Agathe Joli
de Morey.
Leur Contrat de Mariage avoit été figné le 29.
212 MERCURE DE FRANCE.
Juin par le Roi , la Reine & la Famille royale. La
bénédiction nuptiale leur a été donnée par l'Abbé
de Brienne , Vicaire général de l'Archevêché de
Rouen. Voyez Lavaulx dans les Tablettes hiftoriques
, fixième partie , pag. 72 &76. & Peichpeyroux
dans la cinquième , pag. 7 & 266.
·
Le 7 Août , François Louis , Comte des Sales,
Capitaine au Régiment d'Harcourt , fils de Louis-
Alexandre , Comte des Sales ; & de Marie- Louife
de Beauveau , époufa dans le Château de Rochambeau
en Vendomois , Dlle Philippine-Elizabeth
de Vimeur de Rochambeau , fille de Jofeph- Char
les de Vimeur , Marquis de Rochambeau , Gouverneur
& grand Baillif du Vendomois ; & de Da.
me Marie- Claire-Therefe Begon , Gouvernante
des enfans de Mgr le Duc d'Orléans.
La maison des Sales eft très- illuftre , ancienne
& très-connue ; elle eft originaire de Bearn , &
établie depuis long- tems en Lorraine , où elle a
pris des alliances avec les plus grandes maifons
de cette province . Celle de Rochambeau eft auff
très-anciennement connue dans le Vendomois ,
fans y voir le commencement de fon établiffement.
Nous en avors rapporté la filiation depuis
quatre cens ans dans le Mercure du mois de Mars
1750 , à l'occafion du mariage du Comte de Rochambeau
, Colonel du Régiment de la Marche ,
frere de la nouvelle mariée .
.1
Dame Anonyme Le Fevre de Givry , veuve de
M. Pierre Duquefuoy , Ecuyer , Confeiller- Secrétaire
du Roi , Maifon , Couronne de France & de
fes Finances , Receveur général des Finances de la
Généralité de Montauban , Seigneur de Moufly ,
Duquesnoy , &c. mourut à Paris le 11 Mai , âgée
de cinquante-huit ans.
SEPTEMBRE. 1754 213
Meffire François de Chieza , Comte de Servignafco
, Maréchal des camps & armées de Sa Majefté
, ancien chef d'une Brigade du Régiment
royal des Carabiniers , eft mort le 14 à Vitry- le-
François , dans fa quatre-vingt - cinquième année.
>
Le 16 Mai , mourut à Rouen Françoiſe - Charlotte
de Pardieu , fille de défunt Philippe de
Pardieu , Marquis d'Avremenil , ci - devant Colonel
d'Infanterie , Chevalier de l'Ordre royal &
militaire de S. Louis ; & de Genevieve du Maifniel
de Sommery. Elle étoit foeur de feue Conftance
de Pardieu , mariée en 1724 à Louis - Auguftin
de Canouville , Marquis de Raffetot , dont
Charles- Louis- Jofeph- Alexandre de Canouville
Marquis de Raffetot , Enfeigne de Gendarmerie ;
& de Louis-François-Jofeph de Pardieu , Comte
d'Avremenil , Chevalier de l'Ordre royal & mili
taire de S. Louis , marié le 17 Février 1738 , avec
Gabrielle-Elifabeth de Beauvau , fille de Gabriel-
Henri de Beauvau , Marquis de Montgoger , Capitaine
des Gendarmes & des Gardes du Corps de
Monfieur , frere de Louis XIV , & de Marie-Madeleine
de Brancas , dont Louis-Elizabeth , Marquis
de Pardieu , Officier dans le Régiment du
Roi Infanterie , né le 23 Avril 1739.
La branche de Maucomble eft finie dans Louis
de Pardieu , Marquis de Maucomble . Il étoit neveu
de François de Pardieu , Commandant la Cavalerie
de France à Aft , où il mourut ; & avoit
époufé Marie le Veneur , fille de Henri , Comte
de Tilieres & de Claude de Rouault , dont deux
filles ; l'une mariée le 10 Mai 1703 , avec Henri-
Charles le Veneur , Seigneur de Ceffeville fon
coufin ; & l'autre mariée en 1715 , avec Jacques ,
Comte d' Ofmont , Seigneur de Medavi .
La maison de Pardie eft une des plus ancien
214 MERCURE DE FRANCE.
nes de Normandie , où elle eft connue dès l'an
1260 , par l'établiffement des Cordeliers d'Evreux
, fondés par Henri de Pardieu , Chevalier ,
& Jeanne d'Ailly fa femme.
Valentin de Pardieu , Comte d'Ekelbeke , Gou
verneur de Gravelines , Général de l'Artillerie du
Roi d'Espagne , fi connu dans les guerres de Flandres
, où il fut tué en 1595 au fiége de Dourlens
, à la tête de l'artillerie Efpagnole , étoit cadet
de cette maiſon.
La maiſon de Pardieu eſt alliée avec celles
d'Ailly , Bonneval , d'Affigné , Piffelen , Claire ,
Pellevé , Clermont d'Amboife , Bec - Crefpin
Boulainvilliers , Fautereau-Meinieres , le Veneur ,
d'Ofmont , du Maifniel- Sommery , Beauvau , Canouville-
Raffetot , & c.
Meffire Jacques- Charles Bochard , Marquis de
Champigni , Commandeur de l'Ordre royal &
militaire de S. Louis , chef d'Eſcadre des armées
navales du Roi ci-devant Gouverneur , & Lieutenant
général pour Sa Majefté des ifles du Vent
-de l'Amérique , mourut le 20 , âgé de quatrevingt
-un ans.
Jean-Armand de Saint -Simon , Duc de Ruffec,
Pair de France par la démiffion du Duc de Saint-
Simon fon pere , & Grand d'Eſpagne de la premiere
claffe , Maréchal des camps & armées du
Roi , eft mort le même jour dans la cinquantecinquième
année de fon âge.
Meffire Arnould , Comte de Pracontal , Guidon
de la Compagnie des Gendarmes de la Garde ordinaire
du Roi , eft mort le 22 , dans la vingt-neuviéme
année de fon âge.
- Meffire Charles Martin de Vallendré , Brigadier
de Cavalerie , mourut le 23 ,, âgé de
quatre-
>
vingt-fix ans .
SEPTEMBRE. 1754. 215
Frere Jacques - Louis du Mouftier de Sainte--
Marie , Chevalier de l'Ordre de S. Jean de Jérufalem
, & Commandeur de Coulours , eft moit
le même jour à Nanterre , âgé de foixante - treize
" ans.
Frere Claude de Thiard de Eiffy , Grand- croix
de l'Ordre de S. Jean de Jérufalem Commandeur
de Xugni & de Libdo , Grand Prieur de Champagne
, ancien Capitaine des Galeres du Roi ,
mourut à Paris le 27 , dans fa quatre- vingt- douxiéme
année. Il étoit fils du feu Cardinal de Biffy.
Meffire André de Fay d'Hatis , Comte de Cilly ,
Maréchal des camps & armées du Roi , Commandeur
de l'Ordre royal & militaire de S. Louis , &
Gouverneur de Marle , eft mort le même jour en
fon Château de la Neuville de Beaumont , âgé de
quatre-vingt- deux ans .
M. Remond Brochet de Pontcharron , Secrétaire
du Roi , eft mort le 28 , âgé de ſoixantequatorze
ans.
Meffire Jean-Baptifte Ravot d'Ombreval , Colonel
d'Infanterie , eft mort le 3 Juin , âgé de foixante-
cinq ans .
Meffire N de la Baftie , Abbé de l'Abbaye
de Cormeilles , & Vicaire général de l'Evêché de
Lizieux , eft mort le 4 , âgé de quarante ans.
Michel-Charles de Roncherolles , Marquis de
Pont-Saint-Pierre , premier Baron de Normandie
, Confeiller d'honneur né au Parlement de
Rouen , mourut à Paris le 8 , dans la quatre-vingtfeptiéme
année de fon âge.
Le 11 , eft mort à Paris M. Jean - Jacques - Raimond
Brochet de Pontcharron , Capitaine au Régiment
de Picardie.
Meffire Jofeph -Alphonfe de Valbelle de Tourves
, Evêque de Saint-Omer , eft mort dans fon
W
116 MERCURE DE FRANCE.
Diocèfe , le 13 , âgé de foixante- dix ans .
M. Etienne le Couteulx , Doyen des Secrétai
res du Roi , mourut à Paris le 17 , âgé de foixantequatorze
ans .
Jean -Paul Timoleon de Coffé- Briffac , fils de
Hugues-René Timoleon , Comte de Coflé- Briffac
, Lieutenant général des armées du Roi , &
Menin de Monfeigneur le Dauphin , eft mort à
Paris le 23 , âgé de fix ans.
Meffire François - Dominique de Barberie ,
Marquis de Saint - Conteft , Commandeur , Prevôt-
Maître des Cérémonies des Ordres du Roi ,
Minntre & Secrétaire d'Etat au département des
affaires étrangeres , ci-devant Ambaffadeur de Sa
Majefté auprès des Etats Généraux des Provinces-
Unies , eft mort le 24 Juillet à Verſailles , âgé
de cinquante-quatre ans.
A VIS.
LE fieur Mollée , Chymifte , demeurant à Paris
, rue Ville-l'Evêque , Faubourg Saint Honoré
, No. II. continue d'employer avec les plus
grands fuccès fa quinteſcence anti -vénérienne.
Les cures publiques qu'il a fait fous les yeux de
beaucoup de maîtres en l'art de guérir , & celles
qui font faites en province par les perfonnes de
l'art , conftatent que fon remede détruit radicalement
le vice vénérien ; que les préparations
& l'administration qu'il exige ne gênent point les
malades , & ne les empêchent pas de vacquer à
deurs affaires ; qu'il ne fatigue pas les perfonnes
les plus délicates , & que même les femmes enceintes
& les enfans de l'âge le plus tendre › peugent
en faire ufage fans le moindre inconvénient
aux
SEPTEMBRE. 1754 217
aux doſes convenables , & que ce remede enfin
eft tellement analogue à la nature , qu'il la fortifie
à vue d'oeil , enforte que l'on voit chaque jour
les fimptômes du mal difparoître , & les malades
acquérir des forces , de l'embonpoint & des couleurs.
Dans l'Ecole de Médecine de la Faculté de
Paris , & à l'Académie royale de Saint Côme , on
a fait publiquement l'éloge de cette quintefcen
ce , tant pour l'intérêt de la vérité que pour le
bien public.
AUTR E.
E fieur Hallé de la Touche , Dentifte , éleve
& gendre du fieur Dugeron , ancien Chirur
gien en charge des Cent Suiffes de feu Monfieur ,
frere unique de Louis XIV , & Chirurgien de
feu S. A. R. Mgr le Duc d'Orleans , continue de
débiter avec fuccès , à la fatisfaction de nombre
de perfonnes de diftinction & autres , tant en
France qu'en pays étrangers , les remedes ci-après
& il prouve par des lettres & certificats les heureux
fuccès qu'ils ont eu.
Un Opiat Turquois , compofé de différens fima
ples , qui n'a aucune fenfation de goût ni odeur ;
il a la vertu de préferver les dents de fe gâter &
de tomber ; il conferve l'émail & les gencives ,
empêche le tartre & la craffe ou limon de s'y former
de nouveau , détruit tous les différens accidens
qui peuvent y furvenir , occafionnés par le
tartre & la carie , lefquels caufent des douleurs
& fluxions continuelles & des abfcès fiftuleux.
Cet Opiat arrête les progrès de la carie , & en
tretient les dents faines & dans une parfaite blancheur;
il a auffi la propriété de dégonfler les gen
cives , de les raffermir , & de n'y fouffrir aucune
impureté, K
218 MERCURE DE FRANCE.
Une Effenne Pruffienne , volatile & fpiritueufe ,
defficative , balfamique & antifcorbutique , qui
a la vertu innée de guérir les affections fcorbutiques
de la bouche , de fortifier les gencives , de
les faire recroître , & de raffermir les dents dans
leurs alvéoles , feroient - elles ébranlées par des
maladies fcorbutiques ou autres fur lesquelles certains
remedes auroient influé, de diffiper la trop
grande âcreté & la faumure des liqueurs falivaires
qui arrofent & parcourent les vaiſſeaux capillaires
, qui rongent les gencives , & y produifent
fouvent des hémorragies ; ces parties ſe relâchant
par la defunion de leurs fibres , donnent
occafion au fang d'y abonder , & à la férofité de
s'y amaffer en trop grande quantité , ce qui forme
dans la fuite des fungofités , des ulceres ,
occafionne à la carie de s'attacher fur les dents .
Cette Eflence a d'ailleurs l'avantage d'en faire
ceffer les douleurs , de prévenir les affections
fcorbutiques , & d'empêcher le mauvais air de
s'attacher fur les gencives , & de guérir les aphes
ou petits ulceres qui furviennent au dedans des
levres , & toutes les maladies de bouche , d'y laif
fer une odeur fuave , & de rendre l'haleine très
gracieuſe.
Il s'eft appliqué depuis plufieurs années à faire
la découverte des remédes propres à l'utilité & à
la perfection de fon art . Par ſon étude , il a reconnu
que l'ufage des inftrumens dont on fe
fert ordinairement pour nettoyer les dents , les
détruifent , déchauffent ébranlent & alterent
leur émail , pour quoi il donne ,

Un Elixir odontoïde , qui a la propriété d'enlever
le tartre , le limon , & toutes les taches noires
de deffus les dents , de les rendre blanches comme
neige fur le champ , fans les endommagen
SEPTEMBRE. 1754 219
i aucune partie de la bouche ; il répare au contraire
tout ce qui peut y furvenir de défectueux.
Il travaille en tout ce qui concerne l'ornement
de la bouche ; il plombe les dents , foit
en plomb , or ou argent , les égalife , les fépare ,
les redreffe ; en met d'artificielles , fans qu'elles
donnent de mauvaiſe odeur ; il tire les dents , furdents
, racines caffées ou manquées , les plus diffuffent-
elles couvertes par les gencives.
Gratis , depuis deux heures après - midi juſqu'à
ficiles ,
Cinq.
Il va chez les perfonnes qui lui font l'honneur
de l'appeller.
Son nom & fon cachet font fur fes boîtes &
bouteilles , qui font les boîtes d'Opiat , de trois livres
& de fix livres. Ses bouteilles d'Effence de trente
fols , trois livres & fix livres ; & fon Elixir odontoïde
eft de trente fols & de trois livres la bouteille;
Les remedes fe peuvent tranfporter dans les pays
étrangers fans fe corrompre.
Sa demeure eft rue S. Honoré, au caffé des Beaux
Arts , vis-à- vis l'Opéra.
Lettre de M. Knapen , Imprimeur- Libraire.
'Ai été fort furpris , Monfieur , de voir l'Errata
du mois d'Août du Journal étranger. Des difputes
d'intérêt font les feules caufes de l'avertiffement
qui précéde cet Errata. L'Entrepreneur
de ce Journal a d'autant plus tort , que je
lui ai fait voir que toutes ces fautes ne devoient
pas m'être imputées , après la confrontation qu'il
en a faite lui-même fur les épreuves avant de
donner fon avertiffement. J'ai même eu une pere
Kij
220 MERCURE DE FRANCE.
miffion fupérieure de me juftifier , & cela après
avoir fait voir par les épreuves que toutes les
fautes qu'on m'attribuoit ne provenoient en aucune
façon de celui qui a l'honneur d'être , &c.
REPONSE de M. Ferrier , Chirurgien
Major du Régiment Royal artillerie au
Bataillon de Bourquefelden , à M. l'acher,
Chirurgien Major de l'Hôpital militaire
de Befançons pour lui prouver & au public
le contraire des faits qu'il a avancés au
défavantage de l'opération de la pierre
avec le lithotome caché , dans le fecond
volume du Mercure de France de Juin
1754.
E 26 Novembre dernier , j'annonçai au Frere
à
tater P'utilité de fon lithotome ; c'est un tribut
que je crus devoir à ſes talens & à fon amitié pour
moi. Ma lettre parut dans le Mercure de Janvier
de cette année ; je ne m'attendois affurément pas
à être imprimé , & encore moins à être contredit
par un confrere avec qui j'ai toujours vêcu en
Tiaifon depuis que je fuis dans cette ville. Il vous
a plû m'attaquer par une lettre que vous avez fait
inférer dans le fecond volume du Mercure de Juin.
Les remarques d'un homme en place pourroient
éblouir ceux de qui je n'ai pas le bonheur d'être
connu. Vous me permettrez donc , Monfieur ,
de les détromper en répondant à chaque article
de votre lettre, par des faits appuyés de certificats
, & dont toute la ville de Besançon pourra
s'éclaircir,
SEPTEMBRE . 1754. 221
Pour diminuer le mérite de la cure en queſtion
vous voudriez la faire paffer pour une des plus
communes , en conteftant que l'état de la veffie
fût tel que je l'avois annoncé. 11 eft étonnant que
vous foyez affez prévenu pour vous- même , pour
l'affirmer par le moyen de l'algalie , & que vous
taxiez d'en impofer à ce fujet ceux qui l'ont
examiné lors de l'opération , en portant le doigt
dans fa capacité. Quelque habile que vous puiffiez
être , quelque peu expérimenté qu'on nous
fuppofe , on dira toujours , depuis quand juge-ton
mieux des chofes par des moyens médiats
qu'immédiats ? Si vous recufez mon témoignage
comme partie dans la cauſe , voici un certificat de
gens de l'art faits pour être nos juges , & auquel
Vous n'avez rien à oppofer.
Nous fouffignés , Rey , ancien Chirurgien Major
du Régiment de Picardie ; Dufour , Chirurgien
-Major du Régiment de Berry , Cavalerie ; &
d'Arc , Maître en Chirurgie de cette ville , certi
fions que le taillé dont il eft fait mention dans la
lettre de M. Ferrier au frere Côme , & qui eft in,
ferée dans le Mercure de Janvier dernier , avoit la
veffie racornie & remplie de graviers ; nous en
avons jugé ainfi en portant le doigt dans fa capacité
, nous avons même fait voir de ces graviers
M. Lange , Profeffeur en Médecine , qui étoit
préfent à l'opération . Le malade étoit même en fi
mauvais état , que les Chirurgiens ci - devant de
quartier audit Hôpital bourgeois avoient refufé
de le tailler , à moins qu'il ne revînt dans une fituation
à pouvoir l'entreprendre en foi de quoi
nous avons figné le préfent pour fervir en ce que
de raifon. A Befançon , le 4 Juillet 1754. Signé
Rey , Dufour & d'Arc.
:
A vous entendre , les moindres événemens en
1
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
Chirurgie font des prodiges pour moi. Détroma
pez-vous , Monfieur ; quoique je n'aye pas , grace
à Dieu , une auffi longue pratique que vous , je
ne fuis pas non plus tout-à- fait novice dans la
profeffion ; c'est vous qui me prêtez gratuitement
le prodige que vous prétendez m'avoir frappé
dans le cas préfent. Il n'eft pas étonnant que
vous ayez vû des cas plus fâcheux. Je ne déciderai
pas ici s'ils ont tous fini auffi heureuſement.
Il eft furprenant qu'ayant fait part à l'Académie
des Sciences de la plupart de vos opérations , vous
ayez laiffé dans l'oubli celle du pâtre , dont vous
parlez dans votre lettre. Elle a cependant été
ignorée par tous les Médecins & Chirurgiens de
la ville de Besançon , excepté par un de ces derniers
auquel le malade n'a pû fe fouftraire , étant
dans une maiſon dont vous êtes tous deux chargés.
C'étoit pour le coup un prodige à annoncer
fi la cure a été suffi prompte & auffi radicale que
vous l'infinuez.
Je reviens au taillé qui eft l'objet de ma premiere
lettre. Vous fçavèz , Monfieur , qu'il étoit
à l'Hôpital bourgeois , que quatre Chirurgiens
de la ville le fervent par quartier , les opérations
n'y font faites que par eux. Le malade avoit été
fondé par MM. Morel pere & fils , & d'Arc , dans
les trois quartiers précédens , lefquels ayant reconnu
le mauvais état de la veffie du malade , n'avoient
pas voulu le tailler. A cette occafion vous
avancez que vous n'êtes que deux lithotomiſtes
dans cette ville , & vous laiffez le public juge de
la prééminence entre vous deux. En effet , il ne
l'accorde qu'aux fuccès. Je fçai qu'il y a d'autres
Chirurgiens dans cette ville qui ont taillé , & de
plus réuffi. C'eſt à eux à relever cet article. Vous
ne pouvez pas vous plaindre de ce que le malade
7
SEPTEMBRE . 1754 1754 223
ne vous a pas été préſenté , puiſqu'il étoit dans
une falle où vous n'avez aucun droit d'opérer.
Si vous l'aviez entrepris , dites- vous , vous auriez
faitl'opération fuivant votre méthode ; je le crois ,
parce que l'autre ne vous eft pas affez connue.
Je n'ignorois pas la définition que vous donnez
de l'appareil latéral . Par l'ancienne méthode , j'entendois
celle de l'incifion latérale , qui eft en effet
la meilleure de toutes , excepté , felon moi , celle
du lithotome caché. Je ne l'ai nommée ancienne
qu'eu égard à cette derniere : je n'ai pas non plus.
prétendu que le malade n'eût pû guérir fuivant
cette méthode ; cela feroit abfurde , puifque tant
d'autres en ont guéri . Tout ce que j'ai poſé en
fait , c'eft que le malade avoit été guéri en vingt
jours , ce qu'il n'auroit jamais fait par l'autre méthode
. Voici fur quoi j'étois fondé. Par l'incifion
faite avec le lithotome caché , on entre facilement
dans la veffie fans caufer de tiraillement à ce vifcere
ni aux parties voifines , à quoi on eft fouvent
expofé dans la façon ordinaire de tailler.
Dans le cas dont il s'agit , on a été obligé de réiterer
l'entrée des tenettes dans la veflie , pour avoir
la pierre qui étoit enchaffée derriere le pubis : fi
donc on avoit fait l'opération ſuivant la méthode
que vous adoptez , les tiraillemens que la veffie
auroit efluyés néceffairement , auroient été ſuivis
d'inflammation , de dépôts , &c. aux envi-.
rons de ce vifcere. A fuppofer que le malade en
eût réchappé , ce n'auroit affurément pas été dans
une efpace auffi court que celui de vingt jours
voilà ce que j'ai prétendu.
Vous ajoutez que vous vous feriez bien gardé
de vous fervir de cet inftrument dans une veffie
racornie ; fur les imperfections que vous lui attribuez
, on voit bien qu'il ne vous eft pas familier a
Kiiij
224 MERCURE DE FRANCE .
auffi crainte d'être obligé de revenir de votre
opinion , vous n'avez pas feulement voulu l'eſfayer
fur les cadavres . Vous devez vous ſouvenir ,
Monfieur , qu'à mon arrivée ici vous me parutes
charmé que je fuffe partifan du lithotome caché ;
vous projetâtes de nous exercer enſemble avec cet
inftrument fur tous les cadavres qui fe préfenteroient
, & vous convîntes qu'il paroifſoit trèsavantageux.
Sans doute que des raisons que j'ignore
vous ont depuis fait penſer différemment.
Je crois devoir vous rappeller un fait qui prouve
affez le peu d'envie que vous aviez de vous décider
avec connoiffance de caufe , pour adopter ou
rejetter le lithotome caché. Un particulier ayant
été taillé dans une ville de cette province fans
qu'on pût lui ôter la pierre à caufe de fa groffeur ,
fut tranfporté à l'Hôpital bourgeois de cette ville
il y a environ quatre ou cinq mois.
Un Chirurgien , de ceux que vous n'adoptez
pas pour lithotomifte , étoit deftiné par M. l'Archevêque
pour faire cette opération ; le malade
mourut avant qu'on pût l'opérer. M. Cornibert ,
Aide-Major de l'Hôpital , qui on fut informé ,
vint me prier de lui prêter môn lithotome caché
& d'être témoin de l'opération qu'il vouloit faire
fur ce cadavre. Le Chirurgien de quartier venoit
de nous prévenir , & avoit enlevé la pierre
pour la faire voir à M. l'Archevêque, Nous vous
rencontrâmes , & vous nous dites , en nous montrant
vos anciens inftrumens ( ou nouveaux , fi
vous l'aimez mieux ) que vous veniez pour faire
l'opération , & qu'on devoit au moins vous fçavoir
gré de votre bonne volonté. Eft- ce là le
moyen de s'affurer de la vérité , quand on veut la
rechercher de bonne foi ? Convenez , Monfieur ,
qu'en aucun cas vous n'avez été tenté de vous
SEPTEMBRE. 1754. 228.
éclairer fur les avantages ou imperfections du li
thotome caché. On peut prendre toute votre conduite
à cet égard pour pure opiniâtreté & attachement
aveugle à vos anciens principes ; car enfin
dans ce cas ci vous n'auriez expofé la vie de
perfonne ; le mort vous auroit pardonné volontiers
le peu de fuccès que vous attendiez de l'inſtrument
, & s'il s'étoit caffé dans l'opération ,
vous auriez alors attaqué à plus jufte titre la prérogative
que nous lui attribuons .
A l'égard des autres imperfections de l'inftrument
& de la façon de s'en fervir , je vous renvoye
au fecond volume des piéces importantes au
fujet du lithotome caché , vous y verrez ce qu'en
dit le célébre M. le Cat , la réfutation qu'en fait
le Frere Côme , & comment M. Muſeux , Chirurgien-
Major de l'Hôtel - Dieu de Rheims , a fçû
tirer partie de cet inftrument dans un cas où la
pierre rempliffoit exactement la veffie ; par ce
moyen vous reviendrez de votre terreur panique ,
& de l'idée finguliere que cet inftrument ne peut
agir qu'en fciant fur une veffie racornie . Vous convenez
de la facilité de l'opération avec le lithotome
caché entre des mains habiles. Le Frere Câme
a- t-il jamais prétendu le confier à des Chirurgiens
peu experts eft-il quelque remede qui ne perde
toute fa vertu lorfqu'il eft mal adminiftré ? la crainte
que des ignorans n'abuſent d'une découverte a- telle
jamais été une objection contre elle , fi l'uti
lité en eft conftatée par plufieurs expériences. En
Vous voyant attaquer le lithotome avec de fi foibles
armes , ne peut- on donc pas vous fufpecter
d'avoir d'autres motifs que le bien public ? Vous
convenez qu'il eft louable de publier les découvertes
quand elles tournent à l'avantage de la fo.
ciété , mais vous ajoutez qu'il faut montrer l'ob226
MERCURE DE FRANCE.
jet de tous les côtés , & qu'une réticence dans ce
genre eft de conféquence ; je l'avoue , & ne crains
point qu'on m'en accufe , rien de plus facile que
de m'en juftifier ; mais auffi une indifcrétion fous
prétexte de bien public , eft-elle beaucoup moins
excufable Vous feignez d'imputer au lithotome
caché la mort du fecond taillé , pour publier la
méprife de l'Opérateur. Cependant ce taillé dont
vous prétendez rendre un compte fi exact , n'a
point péri par la faute de l'inftrument de l'opérateur,
ni de l'opération ; j'avoue qu'elle fut un peu
longue , parce que l'opérateur glifla fon lithotome
dans le tiffu cellulaire ; foit par quelque petite
négligence de fa part , ou pour s'être fervi
malheureuſement d'un catheter`mal conformé.
Toutes ces tentatives avec la tenette fe porterent
donc entre la veffie & le rectum , & vous vîtes qu'il
fut obligé , après que je l'eus bien affuré qu'il n'étoit
point dans la veffie , d'y remettre fon catheter
& fon lithotome pour l'ouvrir , au moyen de quoi
il tira très-facilement la pierre. Eft- ce là la faute du
lithotome ? Si l'opérateur a fait une fauffe route
eft-il le premier à qui cet accident foit arrivé , puifqu'il
eft fi commun par les autres méthodes ? il
avoit très-bien fait la premiere opération ; avec un
peu moins de vivacité , qui n'eft pas toujours un
défaut , il auroit terminé auffi heureuſement cette
feconde ; mais le malade n'en feroit pas moins
mort , puifqu'une maladie très- étrangere à l'opération
, & qui fait rarement grace , a terminé
fes jours le vingt-cinquième de l'opération . Je ne
vous pardonne pas d'avoir ajouté foi à ceux qui
vous ont dit que le malade avoit des dépôts de fang
& de pus répandus dans le bas-ventre . Je ne puis
me perfuader que le plaifir de fervir les antagoniftes
du Frere Côme vous l'ai fait fuppofer. Vous
SEPTEMBRE. 1754: 227
avez fans doute ignoré que le malade avoit mal
à la poitrine avant de fe marier , felon le témoignage
de fa femme. Les Soeurs de l'Hôpital lui
ont vu cracher du pus long-tems avant l'opération.
Il n'a eu d'inflammation au bas- ventre que les
quatre ou cinq premiers jours ; elle fut diffipée
par les remédes ordinaires. Enfin à l'ouverture de
fon corps on n'a trouvé aucune forte d'épanchement
dans le bas -ventre. Quoique mes occupa
tions ne me permiffent pas d'y affifter , je ne m'en
fuis pas moins affuré. Tous les faits que je viens
d'avancer font prouvés par le certificat ci joint
des Religieufes de l'Hôpital , dont la probité &
les connoiffances ne peuvent être révoquées en
doute....
Nous fouffignées , Religieufes Hofpitalieres ,
certifions avoir affiftées à l'ouverture du cadavre
de Pierre Perrot , qui mourut la nuit du onze au
douze Janvier 1754 , & avoit été taillé le 17 Dé→
cembre 1753. à l'ouverture duquel il n'y avoit
aucune marque d'inflammation aux parties contenues
dans le bas-ventre , mais le poulmon droit
abfcedé ,& du pus épanché dans la cavité de la poitrine
; & que nous lui avons vû cracher du pus
avant l'opération qui lui fut faite par le Chirurgien
de quartier ; ce que nous certifions être vé
ritable. A Besançon le 6 Juillet 1754. Signée Soeur
Brun , Soeur Bourgon , Soeur Bernadet , & Soeur
de Ramé .
Permettez-donc ; Monfieur , que je vous diſe
àmon tour , & avec plus de raiſon , que vous aviez
été un peu trop vite en befogne ; vous deviez attendre
plufieurs mauvais fuccès dérivés du lithotome
caché , avant de déclarer au public que vous
étiez du fentiment des grands lithotomiſtes qui
n'adoptent pas cet inftrument . Tout récemment
228 MERCURE DE FRANCE.
vous venez d'être témoin d'une taille que j'ai
fait en votre préfence avec ce même inftrument ,
fi dangereux fuivant vous vous avez vû en combien
peu de tems le fujet a été guéri , fans panſement
, & malgré des accidens furvenus & étrangers
à l'opération. Cette derniere épreuve vous
ramenera peut être , puifque vous l'avez certihée
, à reconnoître que la précédente , malgré la
mort du fujet , ne prouve rien contre l'inftrument.
Je fuis fâché , Monfieur , que l'envie de déprimer
le lithotome caché vous ait porté à m'attaquer
auffi vivement & auffi mal à propos ; ce qui
m'a obligé à découvrir des chofes qui auroient
dû être enfevelies . Je fuis d'autant plus furpris de
votre fortie , que l'amitié que vous m'avez témoigné
auroit dû vous engager à me communiquer
votre lettre avant de la faire paroître ; nous
nous ferions expliqués entre nous , & nous aurions
évité d'ennuyer le Public , d'autant que vous
n'étiez point impliqué dans ma derniere lettre. Je
me rends affez de juftice pour ne pas prétendre à
la préém nence dans le pays libre des arts ; mais
cette même égalité républiquaine que vous m'admettez
, me permet de me défendre lorſque je
fuis attaqué. Ces difputes ne doivent jamais alterer
le coeur , puifque l'on n'y doit chercher qu'à
éclairer l'efprit , en détruifant fes illufions , &c.
Je fuis , & c.
1
SEPTEMBRE. 1754. 229
Certificat de M. Ferrier , Chirurgien - Major
du Régiment de Royal - Artillerie , à Befançon
; lequel prouve inconteftablement le
progrès des fuccès du lithotome caché
Topération de la pierre.
pour
Je fouffigné , Chirurgien-Major du Régimens
Royal- Artillerie , au Bataillon de Bourquefelden ,
certifie que le feptiéme Mai de la préſente année ,
j'ai fait l'opération de la taille felon les conditions
prefcrites par le Frere Côme, avec le lithotome
caché , à la coupe de neuf lignes , à Jean- Baptifte
Baigue , âgé de huit ans , fils de Pierre Baigue
& de Barbe Hudelot , habitans de la Paroiffe
de Buffey-lès - Gy , Diocèſe & à fix licues de Befançon
, en préſence de MM. Vacher , Chirur
gien-Major , Confultant des armées & des Hôpitaux
de cette ville ; Bernier , Chirugien-Major &
Infpecteur général des Hôpitaux de cette province
; Dufour , Chirurgien Major du Régiment
de Berri , Cavalerie ; Cornibert , Chirurgien-
Major du Fort Griffon , & Aide de l'Hôpital i
Juffy , Maître en Chirurgie de cette ville ; que
je lui ai tiré avec beaucoup de facilité deux pierres
pefant chacune une once , & d'une figure affez
irréguliere ; que le dix-huit les urines ne paffoient
plus par la playe , malgré une fiévre confidérable
pendant quatre jours , furvenue par une
indigeftion ; que le vingt-fix la playe étoit totalement
cicatrifée , fans avoir fait d'autre panfement
que d'appliquer un linge fur la playe trempé dans
le miel rofat. Le trente , j'ai préfenté ledit malade
à tous ces Meffieurs ci -deffus nommés ; à
MM. Achalin & Lange , célébres Profeſſeurs en
230 MERCURE DE FRANCE.
Médecine , & à M. Clery , Chirurgien- Major du
Régiment de la Marche , qui n'ayant pû fe trouver
à l'opération, a vû le malade plufieurs fois pendant
fon traitement . A Befançon , le 24 Juin
1754. Ferrier , Athalin , Profeffeur en Médecine ,
Bernier , Vacher , Cornibert , Lange , Dufour ,
Juffy , Clery.
A VI S.
ait
bruitque la
veuve du fieur Bailly avoit ceffé de vendre
des favonettes , elle avertit le public qu'elle conti
nue à vendre & débiter , avec le même fuccès que
ci-devant , les véritables favonettes légeres de pure
crême de favon , dont elle a feule le fecret ?
comme plufieurs fe mêlent de les contrefaire & les
marquer comme elle , pour n'être point trompés ,
il faut s'adreſſer chez elle , rue Pavée S. Sauveur
au bout de celle du Petit-lion , à l'image S. Nicolas
, une porte cochere preſque vis -à - vis la rue
Françoise , quartier de la Comédie Italienne.
Nous avons oublié , en annonçant la
charmante eftampe qui nous retrace Mile
Favart , que l'illuftre Graveur qui en eft
l'Auteur , demeure rue du Plâtre S. Jacques.
231
AP
PROBATION.
JA1 ordre dumois de septembre. 4 Ai lû , par ordre de Monfeigneur le Chance-
Paris , le 28 Août 1754.
LAVIROTTE
P
TABLE.
IECES FUGITIVES en Vers & en Profe.
Effai fur le Sage. A Madame la Marquife
de ... par M. Ducaffe , page 3
Les ruines de Palmyre , autrement dite Tedmor
au defert , extrait du Journal Britannique , par
M. Maty,
18
45
Ode fur la Mufique ; par M. le Baron de Pointis
Taurignan ,
Additions & éclairciſſemens au plan d'une Maiſon
d'affociation
Imitation libre d'une Ode de Catule ,
51
77
Differtation fur le Teftament de Louis XIII . 78
Mots des Enigmes & du Logogryphe du Mercure
d'Août ,
Enigmes en Vaudevilles ,
Logogryphe ,
Nouvelles Litteraires ,
ΙΟΙ
102
104
106
140
Solution du Problême propofé dans le Mercure de
Juin dernier ,
Lettre de M. Clofier d'Etampes , en réponſe à celle
de M. Muffard , inférée dans le Mercure de Mai,
144
Lettre de M. Touffaint à l'Auteur du Mercure ,
150
Lettre de M. de Torrès , Médecin de S. A, S.
232
Mgr le Duc d'Orléans , & c. à M. Falconet , Doc
teur de la Faculté de Médecine de Paris , & c.
Beaux Arts ,
Lettre d'un Horloger de Province ,
152
169
177
Par
Le Printems , Mufette ; à Mlle de la C ***.
M. Thomaffin de Juilly , Garde du Corps , 183
Spectacles , 186
L'Heureux , Piéce philofophique en profe & en
trois actes ,
Nouvelles Etrangeres ,
189
192
France. Nouvelles de la Cour , de Paris , &c. 199
Bénéfices donnés ,
Arrêts notables ,
Mariages & Morts ,
Différens avis ,
-
207
209
211
216
Lettre de M. Knapen , Imprimeur Libraire , 219
Réponſe de M. Ferrier , Chirurgien Major du Régiment
Royal Artillerie au bataillon de Bourquefelden
, à M. Vacher , Chirurgien major de
PHôpital militaire de Besançon , au ſujet du
Lithotome caché ,
"
Certificat de M. Ferrier fur le même ſujet ,
La Chanson notée doit regarder lapage 183 .
220
229
De l'Imprimerie de Ch. A. JOMBERT,
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le