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1754, 04-05, 06, vol. 1-2
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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
AVRIL 1754°
LIGIT
||
UT
SPARGATS
Chez <
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JEAN DE NULLY , au Palais.
PISSOT , Quai de Conty , à la
defcente du Pont- neuf.
DUCHESNE , rue Saint Jacques ,
au Temple du Goût.
M. DCC. LIV.
ن م
Avec Approbation & Privilege du Roi.
A VIS.
'ADRESSE du Mercure eft à M. MERIEN
Commis au Mercure , rue des Foffez S. Germain
l'Auxerrois , au coin de celle de l'Arbre -fee , pour
remettre à M. l'Abbé Raynal,
Nous prions très iftamment ceux qui nous adref-
Jeront des Paquets par la Pofic , d'en affranchir le
port , pour nous épargner le déplaifir de les rebuter ,
& à eux celui de ne pas voir paroître leurs Ouvrages .
Les Libraires des Provinces ou des Pays Etrangers
qui fouhaiteront avoir le Mercure de France de la
premiere main plus promptement , n'auront qu'a
écrire à l'adreffe ci - deſſus indiquée .
On l'envoye auffi par la Pofte aux perfonnes de
Province qui le defirent , les frais de la Pofte ne
font pas confidérables .
On avertit auffi que ceux qui voudront qu'on le
porte chez eux à Paris chaque mois , n'ont qu'à faire
fçavoir leurs intentions , leur nom & leur demeure
audit Sr Merien , Commis au Mercure ; on leur portera
le Mercure très - exactement , moyennant 21 livres
par an , qu'ils payeront ; fçavoir , 10 liv. 10 f.
en recevant le fecond volume de Juin , & 10l. 10s.
en recevant le fecond volume de Décembre. On les
Supplie inftamment de donner leurs ordres pour que
ces payemens foient faits dans leur tems.
On prie auffi les perfonnes de Province à qui on
envoye le Mercure par la Pofte , d'etre exactes à faire
payer au Bureau du Mercure à la fin de chaque femeftre
, fans cela on feroit hors d'état de foutenir
les avances confidérables qu'exige l'impreffion de cet
Ouvrage.
On adreffe la même priere aux Libraires de Province.
On trouvera le Sr Merien chez lui les Mercredi ,
Vendredi & Samedi de chaque semaine.
THE NEW YORPRIX XXX SOLS,
PUBLIC LIBRARY
335283
TOR, LENOY AND
FOUNDATIONS
1635
MERCURE
DE FRANCE ,
DEDIE AU ROI
AVRIL. 1754.
PIECES FUGITIVES,
en Vers & en Profe .
EPITRE
A M.le Président de Montefquieu , de l'Académie
Françoife . Par M. Desforges-
Maillard.
A
Urois-tú , Montefquieu , quelque réminifcence
D'un plaideur que toi-même honoras
à Paris
De l'agréable don de l'oeuvre où tu décris,
A ij
4 MERCURE DE FRANCE.
Avec ta précife élégance ,
Avare de difcours & prodigue de fens
La grandeur & la décadence
De ces fameux Romains , autrefois fi puiſſans ?
Si ce qu'on dit , par métaphore ,
D'un livre plein de fuc , qu'un lecteur le dévore ,
Pour marquer qu'il le lit avec avidité ,
Etoit à mon égard une réalité ;
Le tien que je relis encore
Et que j'ai tant de fois relû ,
Auroit d'entre mes mains dès long - tems difparu.
Dans tes divers écrits tout fe pare & s'anime ,
Tout fuit de tes deffeins l'heureufe impreffion ;
C'eft Thèbes , dont les murs aux accens d'Amphion
Affemblent étonnés leur enceinte fublime.
Mais ce qui me ravit , c'eft qu'en changeant de
ton ,
Par une adreffe utile & rare ,
Ton efprit jamais ne fépare
Le doux plaifir & la raiſon,
Ainfi l'élégant badinage ,
Amuſement délicieux ,"
Dont Hébé , le nectar & l'amour dans les yeux,
De ta verte jeuneffe égaya le paffage ;
Ainfi ce délicat
ouvrage
Vivra dans l'Univers , pendant que le Printems
AVRIL
1754.
S
Couvrira les côteaux de fleurs & de verdure
Et que de fes appas dépouillant la nature
L'hyver ravagera nos vergers & nos champs.
Mais quel choix merveilleux de richeffes preffées ,
Dans ton immenſe Eſprit des loix !
Quel fond de fentimens , de fçavoir, de penfées !
Ah ! fi les peuples & les Rois
Se guidoient aux rayons de tes clartés certaines ,
Tous les Rois feroient bons , tous les peuples foumis
,
Et la fociété formant de douces chaînes
Tous les hommes feroient amis.
Croirois-tu , qu'élevé fur les bords du Permeffe ,
Et livré fi fouvent aux tranſports de l'yvreſſe
Du Dieu brillant de l'Hélicon ,
Je fuis plus enchanté du vrai que tu m'infpires,
Que des fouples accords des raviffantes lyres
Et d'Horace & d'Anacréon .
Thémis , dit-on auffi , voulant que cet ouvrage
Plût aux goûts différens , en paffant d'âge en âge ,
Sous ton nom , fous tes traits , elle- même aflembla
Les trois Graces , ces foeurs fi fimples & fi belles , ]
Et ce qui n'étoit point arrivé jufques -là ,
Compofa ton Code avec elles .
Je t'admire , je t'aime , illuftre Montefquieu ;
Peut-être qu'autrefois un fi galant aveu ,
Dans la jeune Malcrais t'eût flaté davantage ;
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Mais compte cependant que c'eſt la vérité ,
Qui loin du plagiat & du goût affecté ,
Soutenant mon pinceau dans fa maniere aisée ,
T'offre , fans être déguiſée ,
L'équitable tribut qu'elle- même a dicté.
EXTRAIT de quelques réflexions fur
Le fiecle préfent , lûes par M. de la Soriniere
dans une Société de gens de Lettres.
N
MESSIEURS ,
Ous vivons dans un fiècle qui femble
neuf à tous égards ; il ne reffemble
en rien à aucun de ceux qui l'ont précédé
; il a éprouvé une révolution qui s'eſt
étendue à tout.
Nous avons honte pour nos peres de
bien des chofes qu'ils avoient crû vraies ,
& peut-être phyfiques , nous les ramenons
à des problêmes , & fouvent même
nous leur prêtons fort libéralement de
nouvelles effences dont elles ne fe feroient
jamais défiées.
Nous ne leur permettons plus d'être ce
qu'elles étoient réellement auparavant ; &
dans l'empire des nouvelles Opinions il faut
qu'elles éprouvent cette révolution , dont
AVRIL. 1754. 7
non feulement les penfées , mais même le
mode des pensées n'eft pas exempte.
Il y a un tour , une façon , une maniere
qui deviennent fenfibles & analogues
dans les chofes même les plus métaphyfiques.
Ce n'eft pas feulement dans les expreffions
que ce changement doit être apperçu
, c'eft dans la décompofition même des
idées que des yeux affez ordinaires pourront
remarquer & faifir ces nuances , ces
nouveautés , pour peu que l'on foit de
bonne foi , & que l'on n'ait pas fait voeu
d'être martyr de ce qu'on appelle les vieilles
opinions.
Tout a fecoué le joug dans le monde
phyfique , dans le monde métaphyfique ,
dans le monde moral. Que de préjugés
vaincus , s'écriera quelqu'un ! ou peut-être
que de préjugés fubftitués à d'autres préjugés
! c'eft ce qu'il faudroit examiner.
Le feu de l'imagination petille , tout eft
éclair & météore ; l'efprit perce, & fe fait
jour de toutes parts .
Cet aimable impofteur nous charme
nous féduit ; il nous peint tout en beau ,
& l'enthoufiafme du fiécle nous faifit ,
nous fubjugue jufques dans les plus fimples
frivolités.
Oui , Meffieurs , c'eft le fiécle des agré-
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE.
mens & des merveilles , les Riens même
s'embelliffent & prennent de la confiftance.
Mais il restera long-tems à fçavoir fi
dans cette route toujours fi brillante &
toujours fi bien éclairée , felon nous , on
eſt bien affuré de ne rencontrer jamais que
le vrai . Eft - on bien für de ne s'égarer
jamais , parce qu'on ne marche que dans
des fentiers que l'on a eu le foin de joncher
de fleurs ?
Ne feroit-ce point plutôt là le triomphe
d'une douce & dangereufe erreur ?
O fiécle incomparable ! qui en banniffant
toute défiance de nous-mêmes , fait
difparoître toutes fortes de difficultés ,
& nous apprend à ne redouter aucuns
écueils !
pa-
Chacun s'érige un tribunal pour y décider
ce qui ne fembloit plus avoir befoin
de l'être , & l'on y appelle de tout à foi .
Ce qui depuis fort long- tems avoit
ru conftamment vrai , conftamment beau
à des
gens fans prévention , ne paroît plus
tel à nos yeux mieux éclairés , qu'après
avoir fubi de férieux examens , de longues
difcuffions au tribunal de notre raison ,
pour y être maintenu dans fes droits.
Nous y avons établi une maniere de
procéder que nous regardons comme infaillible
, & cette autorité avec laquelle
AVRIL. 17.54. 9
nous revoyons tout en fouverains , réfulte
, découle d'un defpotifme arbitraire
que chacun de nous croit avoir apporté
avec lui en naiffant ; il ne peut confentir
que fa raifon foit plus captive que fa liberté.
Les fciences & les arts ont pris un effort
qu'on n'auroit ofé, enviſager ni prédire
dans le fiécle précédent ; & le fond des
chofes y eft démontré avec des graces qui
ne fembloient pas devoir jamais s'allier
avec des matieres épineufes.
Que de nouvelles & fçavantes excurfions
, Meffieurs ! les connoiffances fe multiplient
chaque jour. L'homme s'éleve au
deffus de lui-même ; & la nature fi foavent
prife fur le fait , n'aura bientôt plus rien
de fecret pour lui.
Il n'y a point de genre de littérature
qui ne foit cultivé. Il y a prefque autant
d'Auteurs que de Lecteurs , & prefque
autant de Lecteurs que d'êtres penfans.
Dans cette émulation réciproque les
preffes gémiffent , les volumes s'accumulent
; & un homme de ceux que l'on appelle
aujourd'hui par excellence un homme
comme ilfaut, auroit fort grande honte d'être
parvenu jufqu'à l'âge de trente ans
fans avoir compofé un livre.
Mais cependant , Meffieurs , on crie à la
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
corruption du goût , & fes défenfeurs ne
font pas fans confidération . Ce n'eft plus
la même marche , ce ne font plus les mêmes
tons ; tout eft affervi à de nouvelles
loix.
Ce ftyle brillant , ces antithèſes affectées
, & marchant toujours d'un pas cadancé
, ces nouvelles & brillantes épithétes
accouplées avec des mots qui ne s'entreconnoiffoient
pas encore; enfin ces phra
fes à facettes , qui jettent des étincelles
avec autant d'abondance que de vivacité ,
tout cela , dis- je , n'eft- il pas bien capable
de produire enſemble un phénomene propre
à nous éblouir ?
En effet , Meffieurs , notre imagination,
notre coeur même fe livre à ces preſtiges.
L'illufion nous plaît , elle fait fur nos fens
une impreffion que nous aimons , & nous
fauve fans retour de la honte de penſer &
d'agir , comme faifoient nos bons ayeux.
Mais dans tous ces changemens , Meffieurs
, de quelque côté qu'on les enviſage,
fommes-nous devenus meilleurs que nous
n'étions ? & les moeurs fe font- elles épurées
à mefure & à proportion que les connoiffances
fe font étendues & multipliées ?
Je nie l'affirmative d'après des expériences
toujours trop faciles à repéter.
L'homme d'aujourd'hui et tout à la fois
AVRIL. 1754 . FI
efprit fort , minutieux , frivole ; tout à la
fois philofophe , faſtueux & déréglé .
Avide de modes & de nouveautés , il
les faifit avec chaleur , & les abandonne
avec légereté ; c'eſt un vrai caméléon .
Fécond en reſſources pour le plaifir comme
dans l'art d'aiguifer les paffions , il ne
s'étoit jamais fi bien entendu à les faire
naître , à les rendre aimables & à les divinifer
, fi j'oſe m'exprimer ainfi . Il a fait
un art de la volupté , qu'il a pouffé plus
loin que les Sybarites même.
C'eftgrand dommage , Meffieurs , qu'après
tant de fi belles découvertes pour le
plaifir & pour les prétendues commodités
de la vie , cet Etre fi fupérieur à
tous les autres êtres d'ici- bas fe foit rendu
l'esclave de tant de nouveaux befoins qu'il
avoit le bonheur d'ignorer !
Cependant à l'entendre , Meffieurs , plus
libre & plus indépendamment qu'il n'étoit
à tous égards , fon amour propre qui le
trompe toujours , lui perfuade dans fon
efclavage qu'il eft exempt de toutes fortes
de préjugés , & le fait agir en conféquence .
Les époux contractent & regardent que
ce qu'il y a de plus férieux dans leurs engagemens
tombe fur le plus ou le moins de
A vj
12 MERCURE DE FRANCE .
ridicule qui accompagneroit le violement
de la loi .
Un fils interpréte le pouvoir paternel ,
& le réduit à fort peu de chofe.
Les états les plus fubordonnés exigent des
fupérieurs des condefcendances exceffives.
Tout le monde fe met au large , chacun
fe juge , & eft fort content de foi , c'eſt
l'effet de la révolution .
Il ne me reste plus , Meffieurs , qu'à
vous féliciter fur l'honneur auquel vous
participez , àtitre de gens de Lettres , dans
l'élection qui vient d'être faite à l'Académie
Françoiſe de fon Alteffe Séréniſſime
Monfeigneur le Comte de Clermont , pour
y remplir la place de feu M. de Bofe.
C'est un Prince qui connoît affez le prix
des Lettres qu'il cultive avec tant de fuccès
, pour ne pas dédaigner de figurer dans
la lifte des grands hommes , dont les noms
font confignés à la poftérité par des ouvrages
d'efprit ; & c'eft en même tems ,
Meffieurs, une Compagnie fage & éclairée ,
qui en rendant juftice au vrai mérite & à
la fupériorité des talens , par préférence à
tout ce qui pourroit être capable de faire
illufion , recherche l'honneur & la gloire
de s'affocier un Prince du fang , qui porte
chez elle tous les avantages qu'elle
voit ambitionner.
pouAVRIL.
1754. 13
***
A MADEMOISELLE
BELISSAIN .
LE PORTRAIT , IDYLLE.
S
UR un lit de gazon , dans un bois de Citlere ,
Sous un épais feuillage , afyle du myftere,
Le Dieu qui fait aimer , dormoit tranquillement ;
L'Amitié dans ces lieux qui s'étoit arrêtée ,
L'apperçoit. » Tant de fois l'ingrat in❜a ſupplantée;
»Vengeons-nous , profitons d'un précieux mo-
» ment ;
» Sans peine je lui peux couper un bout de l'aîle ,
» Et par là rendre à l'homme une paix éternelle .
Elle dit , elle a fait. Contente du fuccès ,
Elle alloit s'échapper , quand l'Amour fe réveille ,
Ne la foupçonnant point de malice pareille :
» Eh , bon jour ; arrêtez , & profitez du frais ,
Lui dit-il en riant ; » l'Aftre de la lumiere
50
י נ
N'eft pas prêt de finir fa brûlante carriere ;
» Peu , je ſçai , vous importe ou la nuit ou le jour :
>> Mais fi quelqu'intérêt à préſent ne vous preffe ,
>>A quelque jeux enfemble occupons notre adreſſe.
Conteſter le plaifir , ç'auroit été du tour
Affurer le foupçon. L'Amitié n'avoit garde.
Détachant fon bandeau : » C'est lui que je hazar
»de ,
Pourfuit l'aimable Dieu : » Pour vous , quel eft le
prix
14 MERCURE DE FRANCE.
>>Qui fera du vainqueur la jufte récompenfe ? ...
>>Cela , dit l'Amitié , n'eft pas digne , je penfe ,
» Avec votre bandeau d'entrer en compromis ;
>> C'est tout mon bien : croyant trouver une défaite
Qui pût juftifier une prompte retraite.
>>C'eſt un portrait ! montrez , dit l'enfant de
>> Cypris :
>>Que vois-je ! Quel éclat ! Les beaux yeux ! ....
Quelle bouche ! . . -
»O ma mere ! il eft vrai , votre intérêt me touche,
>>Et ce portrait l'emporte ! .... oui .... Mais ma
chere , dis ,
>>D'où tiens- tu ce bijou ?.
mortelle 1
Réponds ; Quelle
»De ces traits raffemblés fut le rare modéle ! ...
>> Si tu veux l'admirer , Amour , vole à Paris ,
>>Dans un aſyle heureux où veille la prudence ;
>>La jeuneffe , l'efprit , la beauté , l'innocence ,
>> Les graces , les talens s'y trouvent réunis ...
A ces mots , dans les airs le petit Dieu s'élance ;
Pour trouver l'équilibre en vain il ſe balance ,
Ses aîles font pour lui d'un trop foible ſecours ;
Il chancelle , fuccombe & retrouve la terre .
Le dépit dans le coeur , l'effort qu'il réïtere
N'eft pas plus efficace ; il retombe toujours :
Il cherche l'Amitié pour éclaircir fa peine.
Quel coup inattendu ! quand au loin dans la plaine,
AVRIL. 1754. 15
de
he,.
ma
ce ;
Illa voit qui le fuit ? »> Que dois- je foupçonner ?
Dit-il avec tranfport . » Pourquoi me fuiroit-elle ?
» Seroit - elle la cauſe ? Ah , que vois-je ! .. Cruelle ,
>>Si mes efforts font vains , dois-je m'en étonner !
Regardant triftement fon aîle mutilée :
>> Quel trait ! C'en eft donc fait ! mon ame défolée
Ne pourra point la voir ! .... Je perds tout en un
jour ! ...
>>Que dis-je ? Malheureux ! Ces traits qui m'ont
fçu plaire
»Ne m'offroient qu'un objet , peut - être imagi-
>>naire :
>> Souvent un vain eſpoir a fçu tromper l'Amour ...
>> Mais non : de l'oublier je ne fuis point le maître
;
>>Un doux preffentiment me répond de fon être ;
»Je ſuis fans balancer ce mouvement vainqueur.
>>Que les plaifirs foient dûs à fa feule préfence !
>>Que la nature en deuil reffente fon abſence !
»Je me livre aux foupirs , & lui garde mon coeur.
ENVOI
A l'ombre d'un jafmin , témoin de l'aventure ,
Mes yeux ont reconnu vos traits dans la Peinture,
Charmante Adélaïde ; agréez-en l'avis ,
En profiter c'eft votre affaire ;
Vous effacez Venus , & vous fixez fon fils ;
Avotre cour vous raffemblez les Ris :
16 MERCURE DE FRANCE.
Les Graces pour vous fuivre ont déferté Cithère ,
Vous n'y laiffez que les ennuis :
Le mal eft grand , & je crains encor pis.
A. B. 1754.
EXTRAIT
De la relation d'une Aſſemblée publique tenue
le 31 Janvier 1754 , par l'Académie
des Sciences , Belles-Lettres & Arts de
Besançon , à l'occafion de la mort de Madame
la Duchefe de Tallard .
LA
'Académie de Befançon ayant fait faire
un Service folemnel le Jeudi 31 de
Janvier 1754 pour Madame la Ducheffe
de Tallard , dans l'Eglife des Peres Carines
de la même ville , s'eft affemblée l'aprèsmidi
du même jour dans la falle du Palais
de M. le Gouverneur , où elle avoit indiqué
une féance publique , pour y prononcer
l'éloge funebre de Madame la Ducheffe
de Tallard. M. le Duc de Rendan , Lieutenant
général de la Province , M. de
Quinfonas , Premier Préfident , M. de
Beaumont , Intendant , Directeurs nés , у
ont affifté , de même que tous Meffieurs
les Académiciens réfidens à Besançon .
L'Affemblée étoit nombreuſe , & la falle
AVRIL 1754. 17
remplie des perfonnes les plus diftinguées
de la ville.
Lorfque la Compagnie a été formée ,
M. l'Abbé d'Audeux , Confeiller- Clerc au
Parlement de Beſançon , & Préſident de
l'Académie, a fait l'ouverture de cette féance
par un difcours , dans lequel il a annoncé
le fujet de cette Affemblée ; il s'eft expliqué
en ces termes .
"
» La cérémonie qui vous raffemble au-
» jourd'hui eft le fruit de la fageffe & du
» fentiment qui préfident à vos délibéra-
» tions. Vous fçavez que les honneurs dé-
» férés à la mémoire des morts ne font
point chez les hommes les effets de la
» mode ou du caprice , ils firent toujours
» partie des devoirs les plus facrés de la
Religion & de la fociété civile. Cette
pieufe coutume auffi ancienne que le
» monde , uniforme dans fes principes ,
» variée dans fa pratique , préfente à l'u-
" nivers un ſpectacle digne de nos refpects,
» il acquitte la piété & la reconnoiffance ,
» il inſpire l'émulation , il excite à la vertu ,
» il conferve la mémoire des grandes ac
>> tions ; c'eft un tribut que les Romains
» rendoient aux femmes illuftres .
"
» Et où en trouver une qui en fut plus
digne que Madame la Ducheffe de Tallard
? Je laiffe à l'Orateur à qui fon éloge
18 MERCURE DE FRANCE.
"
» funébre eft confié , le foin d'être le fidele
» interprete de vos fentimens , les acclama-
» tions qu'il a fi fouvent méritées dans le
Temple de la Juftice , nous répondent de
» celles qui vont lui être prodiguées dans
» celui des Mufes.
و ر
و ر
Enfuite M. de Frafne , Avocat général
honoraire du Parlement de Befançon , &
Membre de cette Académie , a fait l'éloge
funèbre de Madame la Ducheffe de Tallard.
On y a reconnu ce talent de la parole ,
ces tours ingénieux , cette élégance de ftyle
qui lui font naturels .
» Cette Dame , a t- il dit , accordoit fon
» eftime à cette Compagnie , c'étoit l'ou-
" vrage de M. le Duc de Tallard ; elle
""
voyoit que cet établiffement n'avoit pour
» objet que le bien public , le progrès
» des fciences dans cette Province ; en fal-
» loit - il davantage pour une ame auffi gé-
» néreufe que la fienne ? "
a
Le portrait qu'il en a fait a frappé le public
par fa reffemblance. » La nature ,
» t-il ajouté , en répandant des
graces fuc
»fa perfonne , ne fe borna pas à ces préfens
fouvent trop peu durables ; elle lui
prodigua fes dons les plus précieux , un
efprit jufte & pénétrant , mais qui par
» fes agrémens fe rendoit propre à tout :
» un caractère ferme & rempli de dignité ,
»
و ر
»
AVRIL 1754. 19
:
» mais qui ne prit jamais rien fur les dou-
» ceurs de la fociété une ame élevée &
» naturellement courageufe , mais qui fe
» diftingua toujours par fa bonté , firent
appercevoir de bonne heure ces talens
» rares , qui devoient un jour la faire
choifir pour remplir cette place impor-
» tante qui lui a été confiée.
Ce Magiftrat a rappellé enfuite l'époque
de ce choix glorieux ; voici fes expreffions .
» Cet événement où toute la France fit
» éclater fa joie, parce qu'il rempliffoit fes
» plus ardens defirs , la naiffance de M. le
» Dauphin : le Roi par une attention digne
» de ſa bonté , marqua à Madame la Ducheffe
de Tallard l'eftime qu'il en faí-
» foit , en choififfant ces premiers momens
» de l'allégreffe publique pour déclarer
qu'il lui avoit accordé la furvivance de
» Gouvernante des Enfans de France. Le
» jeune Prince , objet des délices & des ef-
» pérances de la Nation , ne fut plus dès
» lors celui de fes craintes ; l'on fçavoit
que Madame la Ducheffe de Tallard
» veilloit à fa confervation .
ور
23
M. de Frafne l'a fuivie dans l'exercice
de fes importantes fonctions , il nous l'a
peinte occupée fans ceffe à écarter de fes
auguftes éleves jufqu'à l'ombre même
» du danger , à faifir les circonftances les
"3
20 MERCURE DE FRANCE.
"
plus légères , en apparence indifférentes ,
" pour leur faire appercevoir les premiers
» rayons de lumière , dont les traces une
» fois formées , ne s'effacent plus ; à changer
» des converfations familieres & enjouées
en véritables leçons de fageffe & de ver-
» tus , par les traits aimables dont elle les
» embelliffoit ; enfin à graver dans leurs
» coeurs ces fentimens élevés qu'elle puifoit
dans une fource féconde , c'est-à-
» dire dans fon ame & dans fa maiſon , où
» elle avoit appris depuis long- temps les
» devoirs de ceux qui font destinés à com-
» mander aux autres.
""
"
و د
» Madame la Ducheffe de Tallard pof-
» fédoit un talent dont on trouvera peu
d'exemples ; on n'oubliera jamais ces réponfes
pleines de grandeur & de majeſté
qu'elle infpiroit à M. le Dauphin & aux
"Princeffes : lorfque les Ambaffadeurs des
» Puiffances étrangères étoient admis à
leurs audiences , ils en fortoient tou-
»jours pénétrés d'admiration & de reſpect.
» La bonté de fon coeur prévenoit ceux
qui défiroient d'avoir l'honneur de s'ap-
»procher de nos auguftes Princes ; pour
» peu que l'on für d'un rang connu , cette
»faveur n'étoit refufée à perfonne . Approchez
, dit- elle un jour à un Officier
» de cette Province connu par fon mé
2
ود
,
TO
des
Roi
AVRIL.
1754.
21
» rite & par fes belles actions ;
approchez ,
» Monfieur , vous fervez fi bien vos maî-
» tres , qu'ils ne peuvent trop tôt recevoir
» votre hommage .
M. de Frafne a terminé fon diſcours
le fpectacle touchant de la mort de Madame
par
la Ducheffe de Tallard . Il nous a montré
fa réfignation aux décrets de la Providence
, fon courage au milieu des douleurs les
plus aiguës , & les témoignages de fenfibilité
qu'elle a reçu de toute la Cour dans .
ces derniers momens. Il n'a pas omis
la Reine ayant marqué à Madame la Duque
cheffe de Tallard combien elle étoit édifiée
de fa fermeté , elle lui répondit : je ferois
bien plus ferme , Madame , fi j'avois vêcu
comme Votre Majefté. Ce fentiment digne
d'une héroïne chrétienne ,
rappellera
jamais les vertus de Madame la Ducheſſe
de Tallard , nos juſtes regrets , & le fouveir
des fervices importans qu'elle a rendus
au Roi & à l'Etat.
I
22 MERCURE DE FRANCE.
***************
EPITHALAME
Sar le mariage de Mlle Z... avec M. L.. J..
D Efcends de la voûte immortelle ,
Hymen , vole en ces lieux , c'est l'Amour qui t'ap
pelle.
De deux jeunes amans , couple tendre & fidelle ,
Hâtes- toi de combler les voeux :
L'Amour en leur faveur , d'une chaîne éternelle
Vient de former les noeuds.
Defcends de la voûte immortelle ;
Hymen , vole en ces lieux , c'eft l'Amour qui t'ap
pelle.
Que ton flambeau brille à leurs yeux
D'une flamme toujours nouvelle :
Que les foucis , les foins fâcheux
N'empoifonnent jamais leur ardeur mutuelle ;
Des noirs foupçons que la fuite cruelle
Ne trouble point le cours de leurs momens heureux
:
Egale les plaifirs d'une union fi belle
A la félicité des Dieux.
AVRIL. 1754. 23
Defcends de la voûte immortelle ,
Hymen , vole en ces lieux , c'eft l'Amour qui
t'appelle.
Conduis fur tes traces
Les ris & les jeux ;
Que l'effain des graces
Vienne y folâtrer avec eux.
Venus a quitté Cythère
Pour embellir ce féjour :
Que tout chante fur la terre ,
C'eſt la fête de l'Amour.
Venus a quitté Cythère
Pour embellir ce féjour.
Hymen , Amour , triomphez fans partage ,
Régnez fur deux coeurs fatisfaits :
Dieux charmans , par vos bienfaits
Difputez- vous l'avantage
De les rendre heureux à jamais .
Lemonnier.
ས་
24 MERCURE DE FRANCE.
DISSERTATION géographique &
critique , dans laquelle on prouve que
Villery, Hameau à quatre lieues de Troyes,
eft l'endroit où s'eft faire la premiere entrevue
de Clotilde avec Clovis , Roi des
François , lors de fon mariage avec ce
Prince . Par un Chanoine de Troyes.
Jmalheurs de la maifon de Clotilde qui
E n'ai pas deffein de rappeller tous les
en cauferent enfin la deftruction . La cruauté
& l'ambition de Gondebaud , Roi en
partie de la Bourgogne , en furent la caufe
en 477. Deux de fes freres confpirerent
à la vérité contre lui ; il étoit l'aîné. Chilperic
& Gondemar avoient deffein de le
détrôner & de s'emparer de fes Etats ; ils
le défont dans une bataille donnée près
d'Autun. Gondebaud ſe retira & fe cacha.
Enfuite ayant reparu avec une armée , il
fut affez heureux pour vaincre fes freres ;
il prit Vienne , Ville principale de toute
la Bourgogne . Gondemar qui la défendoit
, fe fauva dans une tour ; Gondebaud
y fit mettre le feu qui brûla le premier . Il
fit prifonniers Chilperic , fa femme , ſes
deux fils & fes deux filles . Ce Prince eut
la
AVRIL 1754. 25
la tête tranchée. Sa femme avec une pierre
au col fut noyée dans la riviere , fes
deux fils furent décapités . A l'égard des
deux filles , Chrone l'une d'elles , fut exilée
de la Cour ou forcée d'entrer dans un
monaftere . A l'égard de Clotilde , elle
échappa de ce maffacre à la priere de la
Reine fa tante & fa marrèine ; elle l'éleva
avec foin auprès d'elle ; Gondebaud y confentit
, n'ayant rien à craindre des entreprifes
d'une fille , ce qui fait voir
que les
Bourguignons fe conformoient à la coutume
ou à la Loi Salique pratiquée par les
François pour fixer la fucceffion au thrône
, duquel les filles étoient exclues par
cette loi.
Les intrigues du mariage de Clotilde
n'entrent pas non plus dans mon plan . Ces
faits purement hiftoriques ne font prefque
ignorés de perfonne ; il me fuffira de
remarquer que cette Princefle avoit eu le
bonheur de conferver dans fa pureté la
Religion Catholique que Chilperic fon pere
avoit profeffée , quoiqu'elle eût été élevée
dans une Cour Arienne. Je dois obferver
encore qu'elle avoit un génie & une
prudence au deffus de fon âge . Elle avoit
reffenti vivement la douleur que lui caufa
la catastrophe de fa famille ; mais elle eur
foin de la renfermer dans fon coeur : elle
B
26 MERCURE DE FRANC E.
ne fit éclater fon reffentiment qu'après la
conclufion de fon mariage.
Clovis avoit penfe à cette Princeffe dans
le deffein de l'époufer. Il avoit envoyé à
la cour de Gondebaud , qui étoit pour
lors à Châlons -fur-Saône , un Seigneur de
confiance déguifé en pelerin . C'étoit Aurélien
; & fur le rapport que lui fit ſon Miniftre
, de la beauté , des talens , du génie
& des bonnes qualités de Clotilde , même
de la bonté avec laquelle elle avoit écouté
les propofitions de fon mariage , ce Prince
en fur charmé. Je viens de dire que Gondebaud
étoit alors à Châlons avec la Cour,
& c'est mon fentiment ; cependant M.
l'Abbé du Bos , dont je dois refpecter l'opinion
, dit qu'il étoit à Genève ; c'eſt aufli
ce qu'avance un de nos anciens Hiftoriens.
Mais n'y auroit- il point quelque mépriſe ?
car M. du Bos lui-même en parlant du mariage
de Clovis avec Clotilde , convient
qu'on prépara le trouffeau de cette Princeffe
à Châlons , & par là il fait entendre
que c'eft de cette derniere Ville qu'elle
partit pour fe rendre en France . Ce qui
ne perfuade encore qu'elle n'étoit point
à Genève lors du premier voyage d'Aurélien
, c'eſt que fuivant la loi fixiéme du
code d'Anien , publié par l'ordre de Gondebaud
, il paroît que Godegifile fon frere ,
AVRIL 1754 . 27
38
Roi d'une partie de la Bourgogne , demeuroit
ordinairement à Genève , où il avoit
établi fa cour , fans doute par la raifon
que les Etats de fon partage étoient dans
ces quartiers-là : voici les termes de cette
loi , addition feconde. * » On ne peut
point rebuter dans les payemens les fols
» d'or de poids , à quelque coin qu'ils
» foient frappés , à l'exception des fols d'or
» de Valentinien III ; de ceux qui ont été
» fabriqués dans la monnoye de Genêve ,
où Godegifile faifoit fon féjour ; de ceux
» des Armoriques , & ceux des Goths où
» l'on a mis trop d'alliage fous le regne
» d'Alaric II , à moins qu'on ne dife que
" Clotilde auroit été à Genêve avec la
permiffion de Gondebaud , pour y voir
Godegifile fon autre oncle & fa foeur
Chrone qui s'y étoit retirée à ce qu'on
» affure .
و ر
و د
33
"
19
Quoiqu'il en foit , Clovis bien déterminé
à conclure fon mariage projetté , envoya
une ambaffade folemnelle en 492 environ
, pour demander la Princeffe Clotilde.
Aurélien étoit à la tête des Envoyés ,
il arriva accompagné de beaucoup de Nobleffe
à Châlons , & après bien des difficultés
& des délibérations , Gondebaud , prefque
malgré lui , accorda à ces Ambaffadeurs
Du Bos , to. 2. pag. 548.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
la Princeffe fa niéce pour être l'époufe de
leur Roi . Le contrat fut paffé auffi à Châlons
& non pas à Cavaillon , comme le dit
Dom Plancher dans fon hiftoire de Bourgogne
. La reffemblance des noms latins de
ces deux Villes & la faute des Copiſtes ont
caufé cette erreur .
Dès que ce mariage fut conclu , la Princeffe
& les Ambaffadeurs de Clovis n'eurent
rien de plus preffé que de fe préparer
à partir. Ceux ci par le défir de conduire
promptement à la Cour de leur maître une
Princeffe fi accomplie , qu'il attendoit avec
impatience fur les frontieres de fes Etats ,
où il avoit mandé qu'il s'étoit rendu pour
la recevoir ; & la Princeffe parce que fçachant
les inquiétudes & les regrets de fon
oncle fur cette alliance , elle craignoit qu'il
ne changeât d'avis & qu'il n'envoyât des
gens après elle pour l'enlever & la ramener
dans fa cour , où elle auroit pû être
facrifiée à la haine & aux foupçons de ce
cruel Prince : elle penfoit jufte , puifque
les tentatives de ce Roi pour l'enlever fur
fa route firent connoître avec combien de
raifon fa niece devoit le craindre.
Gondebaud , fur les follicitations réciproques
, fut donc obligé d'accorder aux uns
& aux autres la permiffion de partir ; il
donna à la Princeffe beaucoup d'effets ,
AVRIL. 1754. 29
il lui fit des préfens confidérables , il lui
fournit des équipages conformes à fa condition
; il nomma des perfonnes diftinguées
& plufieurs domeftiques pour la conduire
jufques fur les frontieres de fes Etats.
Il y avoit parmi ces équipages plufieurs
charriots chargés , attelés de boeufs , & la
voiture qui conduifoit la Princefle étoit ,
fuivant l'ufage du tems , une bafterne conduite
par quatre de ces animaux , femblable
à celles qui portoient nos anciens Rois
fur la fin de la premiere race , où ils traînoient
leur voluptueufe indolence , tandis
que leurs Miniftres , fur tout les Maires du
Palais , ufurpoient leur autorité & gouvernoient
tout le Royaume fous celle de la
puiffance royale : on peut juger de la lenteur
de ces équipages par ce que j'en viens
de dire.
Ce grand train étant parti de Châlons ,
à la premiere alte qu'on fit pour fe rafraîchir
, la Princeffe parla avec plus de liberté
aux Ambaffadeurs , en leur faifant part
de fes inquiétudes. S'il eft vrai , leur ditelle
, comme vous m'en avez affuré & comme
je n'en doute point , que votre Prince
ait de l'impatience de me voir , il n'eft pas
moins certain que je dois en diligence quitter
les Etats de mon oncle ; il y eft le maître
, il peut m'y faire arrêter , ou envoyer
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
des troupes après nous pour m'enlever de
vos mains ; & fi cela arrivoit , à quels dangers
ne me verrois- je pas expofée ? & quel
feroit votre défefpoir fi vous aviez fi mal
répondu à l'attente de votre Roi ? Je connois
Gondebaud , je fçais jufqu'où peut
aller fa mauvaiſe foi ; les momens font précieux
, il faut prendre dans le moment un
parti falutaire ; mon avis eft donc de ne
point continuer mon voyage avec ces équipages
lents & embarraffans. Donnez - moi
un bon cheval , ceux qui pourront me fuivre
, m'accompagneront ; marchons à grandes
journées , c'eft le moyen de m'enlever
aux pourfuites fatales de ce Prince & d'arriver
bientôt.
Ce confeil fut généralement applaudi ,
& les Ambaffadeurs l'exécuterent fur le
champ. C'étoit avec grande raifon que la
Princeffe avoit de telles inquiétudes. Le
lendemain de fon départ , Aredius , homme
d'un grand génie & principal Miniftre de
Gondebaud , étant de retour d'une ambaf .
fade dont ce Prince lui avoit confié le foin ,
apprit la conclufion du mariage & le promt
départ de la Princeffe ; il en fut étonné , il
blama fon Roi d'y avoir confenti , lui fit
connoître qu'il avoit expofé fes intérêts &
fa Couronne même à un péril évident ; il
l'affura que fans lui en avoir encore rien
AVRIL. 1754. 30
communiqué , il avoit connu toute l'étendue
du génie de Clotilde & la grandeur
du reffentiment qu'elle confervoit dans fon
coeur à caufe de la deftruction de fa maifon
; que dès qu'elle auroit gagné la confiance
de Clovis , elle le feroit éclater ; que
ce Prince qui ne manqueroit pas d'avoir
de l'eftime pour elle à caufe de fon mérite ,
adopteroit fes fentimens ; qu'étant brave
& ambitieux il profiteroit de cette circonftance
pour étendre fes conquêtes , aggrandir
fa nouvelle Monarchie au préjudice
du Roi de Bourgogne. Il raifonnoit jufte ,
& la fuite fit voir qu'il ne fe trompoit pas
dans fes conjectures. Pour obvier à tous
ces malheurs , il lui confeilla d'envoyer à
la pourfuite de Clotilde un gros de Cavalerie
lefte pour la joindre en chemin , l'enlever
& la ramener à fa cour. Le Roi vit
clairement qu'il s'étoit trompé ; il fit
tement expédier fes ordres pour exécuter
le projet propofé par fon Miniftre.
prom.
Mais par les fages précautions de Clotilde
elle évita les embûches qu'on lui
avoit préparées ; elle étoit hors de danger &
avoit peut-être déja quitté les Etats de fon
oncle , lorfque ce détachement atteignoit
les gros équipages qui étoient reftés bien
arriere ; ainfi ces troupes s'en retournerent ,
& ne purent exécuter les ordres dont ils
B iiij
32 MERCURE DE FRANCE .
avoient été chargés ; ils laifferent ces équipages
continuer leur route.
Nous voilà arrivés au point critique que
je me fuis propofé d'éclaircir en défignant
l'endroit oùClovis s'étoit rendu fur les frontieres
de fes Etats pour y attendre la Princeffe,
qui arriva enfin peu de jours après fon
départ de Châlons ; & pour établir mon
fentiment d'une maniere claire, je dois examiner
d'abord , 1 ° . la pofition de Villery,
& fi ce village eft celui défigné par les
anciens Hiftoriens fous le nom de Villariacum
ou Villaveriacum. 2 °. Si ce hameau fitué
à quatre lieues de Troyes , étoit fous
la domination de Clovis , autrement on
ne pourroit préfumer que ce Prince s'y fût
rendu pour recevoir la Princeffe qui lui
étoit deftinée pour époufe. 3 ° . Si on peut
conjecturer qu'il y avoit à Villery une maifon
ou un Palais dans lequel pût loger un
Prince avec fa cour. 4° . Si Clotilde a pris
en partant de Châlons la route qui devoit
néceffairement la conduire à Villery , &
quelles preuves on peut raffembler pour
conftater ce fait dans lequel confifte le dénouement
favorable à cette differtation .
Pour établir la pofition de Villery , il
eft à propos de rapporter les textes de nos
anciens Hiftoriens qui m'ont donné occafion
de difcuter tout ce qui peut convenir
AVRIL. 33. 1754.
à l'appui de mon opinion. Frédegaire , dans
fon Recueil ou fes Mélanges hiftoriques
qui font à la fuite de l'hiftoire de Grégoire,
de Tours , qui a confulté les Mémoires de
fon tems, & nous a confervé bien des faits
que nous ignorerions fans lui , dit , ch. 19.
Clotilde prête d'arriver à Villery , qui
étoit dans le territoire de Troyes , & où
Clovis l'attendoit , étant fur le point de
fortir des confins de la Bourgogne , pria
les Seigneurs qui l'accompagnoient, de faire
mettre le feu à tous les Villages dans
l'étendue d'environ douze lieues qui fe
trouvoient fur la frontiere des terres de la
Bourgogne à droite & à gauche de fa route,
& d'en ordonner auparavant le pillage aux
gens de leur fuite ; ils en obtinrent la permiffion
de Clovis , & cet ordre ayant été
exécuté , Clotilde dit à haute voix : Dieu
tout puiffant , je vous rends grace de ce
que je vois le commencement de la vengeance
que je dois exercer à caufe de la
mort de mes pere & mere , & de mes freres.
Chrotildis verò cùm adpropinquaffet Villariaco
in quo Chlodovaus refidebat in terri-
1orio Tricaffino , adhuc antequàm terminos
Burgundia Chrotildis præteriret , rogans
cos à quibus ducebatur , eft duodecim leugas
in utrafque partes de Burgundiâ pradarent
B v
34 MERCURE DE FRANCE.
& incenderent , quod cum permittente Chlodovao
fuiffet impletum , dixit Chrotildis :
Gratias tibi ago , omnipotens Deus , quod initium
vindicta de genitoribus vel fratribus meis
video . Les lieues des Gaules ne faifoient
que moitié des nôtres .
Il me paroît que ce texte eft clair pour
faire connoître que Villery , Villariocum
étoit un endroit fitué dans le territoire de
Troyes , in agro Tricaffino ; que Clovis y
attendoit la Princeffe , ubi refidebat ; qu'il
étoit voifin de la Bourgogne, antequàm terminos
Burgundiæ præteriret , & que Villery
n'en étoit point éloigné , puifqu'on obtint
en peu de tems la permiffion de faire ce
que Clotilde avoit demandé , permittente
Clodovao. Je crois même que cette Prin
ceffe arriva vers le Roi le même jour de
l'incendie & de la permiffion accordée.
Un autre texte vient à l'appui de celuici
pour conftater que Villery , Villaveriacum
ou Villariacum eft fitué dans le voifinage
de la ville de Troyes , près les frontieres
de la Bourgogne. Il eft extrait du
même Frédegaire , chap . 71. En 574 Chil
péric , Roi de Neuftrie , entra à la tête d'une
puiffante armée dans le Royaume de
Sigebert , Roi d'Auftrafie , à deffein de
s'emparer de partie de fes Etats : mais par
l'entremife des Seigneurs des deux Etats &
AVRIL.
1754. 35
par la négociation des Ambaffadeurs , ces
Princes firent la paix entr'eux . L'année ſuivante
, après avoir conféré entr'eux , ils délibererent
de s'unir enfemble & faire marcher
leurs troupes contre Gontran , Roi
de Bourgogne , dans le deffein de le tuer
& d'envahir tous fes Etats. Alors Sigebert
étoit campé à Arcis fur- Aube , Chilperic.
à Pont-fur-Seine . Gontran ayant appris le
deffein de ces Princes , leva
promtement
une armée , & vint en diligence camper à
Villery ; enfin les Grands de ces différens,
Royaumes travaillerent encore fi efficacement
que la paix fut arrêtée entre ces trois
Monarques. Ainfi Sigebert , Chilperic &
Gontran fe rendirent à Troyes pour une
entrevûe. Les deux premiers firent ferment
fur le tombeau de Saint Loup , de garder
inviolablement cette paix avec Gontran ,
qui fit fon ferment fur le même tombeau ;
après quoi , dit Aimoin ( qui rapporte ce
fait prefque dans les mêmes termes , liv . 3 .
de fon Hiftoire des François , chap . 12. )
ils fe féparerent avec de grands fentimens
d'amitié , & s'étant embraffés ils s'en reournerent
dans leurs Etats.
Poftea ambo ( Chilpericus & Sigebertus )
na inientes confilium , moverunt exercitum
wolentes
Guntramnum interficere ,
regnumque
=jus adfumere . Sigebertus cum exercitu Ar-
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
ciaca refedens , Chilpericus duodecim Pontes:
audiens hæc Guntramnus exercitum velociter
monet. Venienfque Villaveriaco incurrentibus
legatis , hi tres Germani , Sigebertus , Guntramnus
& Chilpericus , Trecas junxerunt ,
& in Ecclefia fancti Lupi facramenta contra
Guntramnum ut pacem fervarent dederunt.
Guntramnus idemque cum eis pacem facramentis
firmavit.
Cet événement arriva quatre-vingtdeux
ans environ après l'entrevue de
Clovis & de Clotilde , & il eſt aiſé de
voir par là que Villeri étoit fur la grande
route de Bourgogne qui conduifoit à
Troyes par Auxerre , puifque Clotilde y
arriva en 483 , & Gontran avec fon armée
en 575 ; que cet endroit étoit dans le
voifinage de Troyes , in agro Tricaſſino ,
comme l'a dit Fredegaire , & comme il eſt
aifé de le conclure après avoir jetté les
yeux fur la pofition des trois armées commandées
en perfonne par les trois Princes
dont nous venons de parler. Chilperic venant
de Paris campa à Pont fur Seine ,
duodecim Pontes ; Sigebert qui venoit de
Metz , campa à Arcis fur Aube , Arciaca
refedens ; enfin Gontran qui venoit de Châlons
, établit fon camp à Villeri , venienf
Villariaco : Gontran avoit fuivi la
grande & ancier.ne route pour fe rendre
que
AVRIL. 1754 37
dans le voisinage de Troyes . On fçait que
dans ce temps- là il n'y avoit qu'un certain
nombre de chauffées ou chemins ferrés ,
conftruits par l'ordre des Romains . On ne
pouvoit prendre d'autres routes pour marcher
avec des armées ou de grands trains ;
les armées traînoient avec elle beaucoup
d'attirail & de machines de guerre , le
tranfport en étoit difficile , & on ne pouvoit
marcher par d'autres chemins. Villeri
étoit d'une fituation avantageufe pour
Gontran ; ce hameau étoit au milieu des
bois , il y étoit à portée de recevoir de
prompts fecours de fes Etats , & il paroiffoit
vouloir y attendre les attaques de ceux
qui avoient confpiré fa perte ; enfin on
voit que la ville de Troyes eft prefque au
milieu des trois camps.
On ne doit donc plus chercher Villeri
à Valori près de Bar fur Aube , il eſt trop
éloigné de Troyes pour dire qu'il foit .
dans le voisinage de la ville de Troyes : il
n'eft point à portée des deux autres camps.
pour négocier avec facilité une paix qui
fut faite affez promptement. Nos Hiſtoriens
auroient dit que Villariacum étoit
dans le territoire de Bar-fur- Aube , in territorio
Barrenfi ad Albam ; enfin Valori ne
fe trouve point dans ces temps- là fur une
grande route ; & comme il eft remarqué
38 MERCURE DE FRANCE.
que Gontran marcha avec grande diligen
ce , on a dû penfer qu'il a pris la plus courte
& la meilleure ; or celle qui partoit de-
Châlons pour venir vers Troyes par Autun
, Saulieu & Auxerre , étoit la feule
qui convenoit à fon deffein .
Il n'y a pas plus d'apparence de croire
que Villeri eft Villiers-fur-Herbiffe , à
deux lieues d'Arcis - fur - Aube : fi cela étoit
l'Hiftorien auroit dit in agro Arciacenfi, ou
in campania Arciacenfi , & non pas in agro
Tricaffino. Villiers eft diftant de Troyes de
huit lieues , & par conféquent à trop de
diſtance pour être du voifinage de cette
ville. Eh comment peut-on penfer que
Gontran fe feroit fi fort éloigné de fes
Etats pour camper à la vûe de fon ennemi ,
qui étoit à Arcis , dans un terrein fec ,
aride & ifolé , tel que celui de Villiers? il
n'y auroit eu ni prudence ni fûreté pour
lui , il auroit renoncé à tous les avantages
d'un bon campement, tel qu'il le trouvoit à
Villeri : d'ailleurs on fçait que tous les villages
du nom de Villiers ont en latin leur
fignification par Villare ou Villaria , au
lieu que ceux qui finiffent par ri , font rendus
par riacum ; ainfi on auroit dû dire
Villari , & non pas Villariaco.
Par ces remarques je m'éloigne totale
ment du fentiment d'Adrien de Valois a
AVRIL. 1754 .
39
qui dans fa notice des Gaules a indiqué
Villers ou Valori pour être le Villariacum
de Frédegaire. Le fçavant P. Ruinart dans
fes notes fur Grégoire de Tours , femble
avoir adopté ce fentiment , quoiqu'il infinue
que ce pourroit bien être Villeri qui
feroit l'endroit de l'entrevue , & M. l'Abbé
du Bos dans fon ouvrage auffi précieux
qu'inftructif fur les commencemens de la
Monarchie Françoiſe , donne la même ouverture
fur Villeri : nous citerons par la
fuite un paffage de ce fçavant Académicien.
Je crois avoir affez difcuté la poſition de
Villeri , pour montrer clairement qu'il eft
dans le voifinage & à quatre lieues de
Troyes , & qu'il eft le même que Villariacum
defigné par nos anciens Hiftoriens ,
pour avoir été le lieu où s'eft faite l'entrevue
de Clotilde avec Clovis ; mais pour
fortifier mon fentiment je vais ajoûter de
nouvelles preuves , auxquelles je joindrai
quelques conjectures plaufibles, qui le mettront
dans une forte d'évidence .
Je dois donc en fecond lieu prouver que
Clovis Roi des François , étoit alors , c'eſtà-
dire en 493 , maître de la ville de
Troyes & de tout le pays qui l'environne ,
autrement mon fentiment feroit dépourvu
de toute vraiſemblance ; car fi cette cité
40 MERCURE DE FRANCE.
ne faifoit
pas alors partie des Etats de ce
Prince , il n'auroit pas pu y féjourner , ni
choifir Villeri pour y attendre la Princeffe
, parce qu'il n'y auroit pas été en fùreté
, & qu'il étoit trop prudent pour
expoſer fa nouvelle époufe au moindre
danger.
Clovis , Prince belliqueux , qui joignoit la
prudence à la valeur , étoit fort aimé de fa
Nation , puifque lorfqu'il lui fit part de la
réfolution qu'il avoit prife d'embrafler la
Religion Chrétienne , tous les grands &
fon armée applaudirent à fon deffein . Il
avoit foin pour étendre fa domination , de
marquer de la douceur & de la clémence
pour accoûtumer à fon gouvernement fes
nouveaux fujets ; il ménageoit fur tout les
Evêques , fuivant en cela les fentimens de
fes ancêtres , parce qu'il connoiffoit leur
mérite & la grande confiance que les
peuples prenoient en eux ; & de leur côté
ces Prélats , témoin S. Loup , defiroient
d'avoir pour fouverains les Rois des Francs .
En effet , Clovis quoiqu'encore Payen ,
laiffoit le libre exercice de la Religion Catholique
, la liberté d'obferver les loix du
pays , & empêchoit les défordres qu'entraîne
la guerre ; il traitoit favorablement
ceux qui fe rendoient à lui , confervoit
leurs privilèges , leur gardoit fa foi , &
AVRIL. 1754 41
leur procuroit tous les avantages qui pouvoient
dépendre de fa protection .
C'eft ce que nous voyons dans plufieurs
endroits de l'hiftoire de Gregoire de Tours,
& nous voyons par les monumens anciens
que la ville de Troyes fe trouve fous la domination
de Clovis dès l'année 486 , qui
étoit la cinquième de fon regne ; ce fait
nous eft affuré par le P. le Cointe de l'Oratoire.
La Monarchie Françoiſe , dit - il ,
au rapport d'un ancien Hiftorien , commença
à s'agrandir , puifqu'une partie
confidérable de la feconde Belgique fe foumit
alors à fon empire entr'autres les
villes de Rheims , Métropole de cette province
; de Soiffons & Châlons-fur-Marne.
Clovis étendit même fes conquêtes jufques
dans la quatrième Lyonnoife , dont Sens
étoit la Métropole , fur les villes de Troyes
& de Meaux ; il conquit auffi plufieurs
pays dans la premiere Lyonnoife , & les
joignit à fes Etats.
Francia dilatatur , nam imperio Clodovai ,
acceffit & fecunda Belgica pars non ignobilis,
civitas Remorum Metropolis , cumfuis civitatibus
Sueffionum & Catuellanorum , necnon
civitates Meldorum & Tricaffium in provincia
Lugdunenfi quarta feu Senonia , cum pagisaliquotprima
Lugdunenfis.
T. 1. Annales Eccl. in-fol. p. 14.
42 MERCURE DE FRANCE.
regne
Dans le même Auteur nous trouvons
que Sigebert dit à l'année douzième du
de Clovis , c'est-à- dire en 493 , il
n'y avoit pour lors que trois villes fituées
fur la Seine avec titre d'Evêchés ; Troyes
Paris & Rouen ; il y avoit , ajoûte - t-il ,
plufieurs années , c'est-à- dire depuis 486 ,
que les François étoient maîtres des villes
de Troyes & de Paris , & après avoir heureufement
étendu leurs États depuis la
Somme jufqu'à la Seine ; enfin Clovis
s'empara cette année de Rouen , Métropole
de la feconde Lyonnoife.
In diebus illis dilatavit Clodovaus amplificans
regnumfuum ufque Sequanam , & apud
Sigebertum hac loquuntur ... Anno Clodovai
duodecimo ad Sequanam tres tantùm
erant civitates Epifcopali fede clara , Treca ,
Parifii , Rotomagum ; Franci , Trecis ac
Parifiis jam dominabantur ; igitur fuarum
ditionum finibus à Semona ad Sequanam propagatis
; Clodovaus Rotomagum Lugdunenfis
fecunda Metropolim coepit.
Je crois que Clovis fit la conquête de la
cité de Rouen avant de ſe rendre à Villeri ;
en tout cas j'ai été flaté d'avoir vu après
avoir écrit ceci , que j'avois penfé comme
M. l'Abbé du Bos * , dont je vais rapporter
les termes... Un fait rapporté par Fréde-
* T. 2. in-4° . 1. 3. chap. 21 .
AVRIL. 1754 43
gaire , Abbréviateur de Grégoire de
Tours , donne lieu de penfer que Syagrius
poffédoit outre la cité de Soiffons celle de
Troyes nous verrons que Clovis durant
le tems qui s'écoula entre la conquête des
Etats de Syagrius , faite en 486 , & fon
mariage avec Clotilde , fait en l'année
492 ou 93 , ne fit point d'autre acquifition
dans les Gaules que celle de la cité de Tongtes
cependant l'Abbréviateur dit que
Clovis vint attendre à Villiers ou Villeri
lieu du Diocèfe de Troyes , cette Princeffe
qui venoit de la Cour du Roi Gondebaud
, & qui s'avançoit pour fortir du
pays des Bourguignons , & entrer fur celui
des Francs ; il femble donc que Clovis
fût devenu le maître de la cité de Troyes ,
dès le temps qu'il s'étoit emparé des États
tenus par Syagrius. Il eft vrai que Gregoire
de Tours ne dit point jufqu'où Clovis
s'avança pour recevoir Clotilde ; mais
l'Abbréviateur peut avoir appris cette circonftance
de leur mariage , ou de la tradition,
ou de quelque ouvrage que nous n'avons
plus.
Il ne me paroît donc plus d'embarras ,
après l'affertion de ces anciens monumens
& le fentiment de M. l'Abbé du Bos , d'af
furer que Clovis étoit maître de la cité de
Troyes bien avant fon mariage , c'eſt- à44
MERCURE DE FRANCE.
dire dès l'an 486 , fept ans ans environ auparavant
, & par conféquent rien n'empêche
de croire qu'il a pu venir à Troyes , &
réfider à Villeri en y atttendant la Princeffe
.
Mais comment la ville de Troyes eftelle
tombée entre les mains de Clovis ? l'a
t- il conquife par la force de fes armes , ou
s'eft- elle mife volontairement fous fon empire
? c'eft ce que nous ne fçavons pas pofitivement.
Mais fi on fait attention aux
préjugés favorables des Evêques , aux defirs
des Grands , & aux empreffemens des
peuples pour fe mettre fous la domination
des Francs , ainfi que nous l'avons remarqué
, fur tout dans notre Differtation fur
les caufes de l'exil de Saint Loup , où nous
avons fait voir le projet qu'avoit formé cet
Evêque , pour mettre la cité de Troyes
fous la protection de Merouée, qui échoua ,
on fera perfuadé que ce projet aura eu par
la fuite un fuccès favorable fous Cumélien
fon fucceffeur , qui plein des idées de
fon maître , aura pris le parti , de l'avis des
Sénateurs & des principaux citoyens , d'appeller
Clovis pour vivre fous fon empire.
Il s'agit maintenant d'examiner ma troifième
queftion , qui confifte à fçavoir fi
Villeri étoit un endroit affez confidérable ,
s'il y avoit une maifon qui pût fervir de
AVRIL. 1754.
45
logement à un Roi , & s'il pouvoit l'habiter
pour y attendre une Princeffe .
Avant de propofer mes conjectures , je
dois prévenir une objection toute fimple
qu'on peut me faire. Comment , dira t- on,
pouvez - vous affurer qu'à Villeri , qui eſt
un petit hameau au milieu d'un vignoble ,
il a pu fe trouver anciennement un palais ?
on n'en voit aucun veftige ; quels agrémens
pouvoit trouver un Prince dans une
femblable fituation ? votre opinion ne fe
trouvera fondée tout au plus que fur des
vraisemblances .
Il ne me paroît pas cependant difficile
de répondre à cette objection . En effet ,
combien y a t- il de palais habités jadis par
nos anciens Monarques combien de
bourgs confidérables , de villes même , qui
ne fubfiftent plus aujourd'hui , dont on ne
trouve aucun veftige , & dont on ignore
jufqu'à la poſition topographique ? D'ailleurs
on ne doit pas penfer que les anciens
palais de nos Rois fuffent auffi folides ,
auffi magnifiques que ceux que nous
voyons de notre temps ; le goût & le luxe
n'avoient pas infpiré tant de folidité &
d'embelliffement ; une groffe maifon habitable
leur fuffifoit ; l'art des jardins étoit
ou ignoré , ou négligé : on bâtiffoit ordinairement
dans les forêts , qui en procu46
MERCURE DE FRANCE.
rant les plaifirs de la chaffe , fervoient de
promenade , & tenoient lieu d'agrément .
Or il eft certain que prefque tout le pays
qui eft entre Troyes , Sens & Auxerre
n'étoit dans ces tems-là qu'une vaſte forêt
où il y avoit peu de villages ; il y avoit
fans doute des maifons de plaifance pour
la chaffe. On connoît encore la forêt
d'Othe , qui étoit d'une grande étendue ;
une branche de celle - là s'étend encore vers
Saint-Chai & Chavurce , & alors Javermand
& Villeri étoient au milieu des bois.
On voit par un titre en faveur de l'Abbaye
de Montier- la- Celle , de l'an 877 ,
par lequel Charles le Chauve confirme la
poffeffion des biens de ce Monaftere ; on
voit , dis-je , que Javernand étoit un bois
appellé Drofilon , qui s'étendoit vers Jugoy
, qu'il étoit environné d'autres bois &
de quelques terres ; c'eft qu'on avoit dès
lors , c'eft-à- dire depuis Clovis , & pendant
plus de trois fiécles , défriché beaucoup
de ces forêts pour les rendre habitables.
Le terrein de ces bois étoit élevé &
fec , & par conféquent plus propre pour y
chaffer en tout tems , fur tout dans le voifinage
de Villeri : cette fituation avantageufe
a fans doute déterminé quelque Seigneur
Romain ou Gaulois à y bâtir une
maifon de plaifance , que Clovis aura
choifie pour s'y rendre.
AVRIL.
1754.
47
Le titre que nous venons de citer eft
dans
Camuzat * . Sylvam
quamdam que cognominantur
Drofilonus , feu
Javernandus ,
que refpicere eft ad villam que Juniacum
nuncupatus , in eodem Comitatu ( Trecenfi )
ob
emolumentum fcilicet fuperna
retributionis,
perpetuâ
delegatione
transferimus
banc
transferendo jugiter ad perpetuò
poffidendum ,
concedimus , qua fylva circum circà communi
terrâ & fylvis eft penitùs
circumdata.
,
Quand on fe
reffouvient du
campement
des trois
armées dont nous
avons parlé ,
l'une
affemblée par
Chilperic à Pont-fur-
Seine , l'autre
campée à Arcis fous les ordres
de
Sigebert , & enfin la
troifiéme à
Villeri
commandée par
Gontran , on doit
penfer
que ces Princes
avoient
choifi de
bons
quartiers , & nous
devons
juger par
les deux
premiers
dont nous
connoiffons
la pofition , que Villeri
pouvoit leur être
comparé
pour la fituation
&
la commodité.
pour
Je me flate de répondre à la derniere
queftion , que je me fuis propofé d'éclaircir
d'une maniere
fatisfaifante , en montrant
que Clotilde s'eft rendue à Villeri
où Clovis
l'attendoit ; qu'elle a paffé par
Auxerre , parce qu'elle a dû prendre &
qu'effectivement elle a fuivi la grande
Prompt, p . 22.
48 MERCURE DE FRANCE.
route, la plus commode & la plus pratiquée .
Nous connoiffons par les anciens itiné
raires la route qui conduit de Châlons à
la petite ville d'Arcis- fur- Aube , Cabillonum
, Auguftodunum , Fidolencum , Autiffiodorum
, Enberogriga , Trecaffes , Artiaca
; Châlons , Autun, Saulieu , Auxerre,
Brinon ou Saint- Florentin , Troyes & Arcis.
Nous avons déja obfervé qu'il n'y avoit
qu'un petit nombre de grandes routes
qu'on étoit obligé de prendre pour voyager
quand on avoit de gros équipages , ou
que l'on marchoit avec un grand train ;
c'eft la raifon pourquoi nous devons penfer
que Clotilde qui étoit dans ce cas , a dû fuivre
la route que je viens d'indiquer, & qui
avoit été conftruite avec autant d'art que
de foin par les Romains ; c'eft auffi celle
que Gontran tint pour venir avec fon armée
camper à Villeri , comme nous le venons
de dire.
Nous apprenons d'ailleurs par un ancien
fait hiftorique que cette Princeffe paſſa par
la ville d'Auxerre ; c'eft M. l'Abbé le Bouf
qui nous l'apprend dans fes Mémoires *
concernant l'Hiftoire Eccléfiaftique d'Auxerre
; voici les termes. Sainte Clotilde qui
avoit paffé par Auxerre dans le tems de fon
mariage avec Clovis , fe reffouvenant
* T. 1. p. 73.
>
étant
AVRIL. 1754: 49
étant devenue veuve , en 511 , que l'Eglife
de Saint Maurice , où étoit le corps de
Saint Germain , avoit befoin d'être agrandie
, elle fit jetter les fondemens d'une
grande Eglife , qui s'appella depuis Saint
Germain.
Or pour aller d'Auxerre à Troyes , il
falloit néceffairement paffer à Enberobriga ,
& de là à Villariacum , qui étoit tout proche
de la route , fi elle n'y paffoit pas. C'eſt
auffi cette route que nous avons dit que
Gontran avoit fuivie en 575. C'eſt ce
même chemin que fuivit le guide de la
Reine Brunehault en 598 , pour la conduire
à Châlons ; car cette Princeffe infortunée
ayant été chaffée de la Cour qui étoit à
Merz , par les Grands du Royaume d'Auftrafie
, elle s'adreffa vers Merri- fur- Seine à
un jeune payfan qui lui fervit d'eſcorte ;
il paffa par Troyes , par Auxerre , Saulieu
& Autun , & enfin arriva à Châlons , où
cette Princeffe fe rendit à la Cour de Théodoric
, fon petit- fils , auprès duquel elle ſe
réfugia , & qui lui fit un fort bon accueil .
Si donc il eft certain que Clotilde a paffé
par Auxerre , fi elle a pris la grande route
fi fouvent fréquentée pour fe rendre auprès
de Clovis ; fi ce Prince, comme on n'en
peut douter , lui avoit donné avis de l'endroit
où il s'étoit rendu pour l'attendre ,
C
So
MERCURE DE FRANCE .
il faut néceffairement conclure que le
Villariacum défigné par Frédegaire, eft Villeri
; il eft dans le voifinage de Troyes , fur
la route de Bourgogne. Sa fituation dans
les bois en faifoit un lieu agréable , où il
y avoit une maison de plaifance ; Clovis y
attendoit la Princeffe : ce pofte étoit fur
les limites des deux Etats , c'eſt donc là que
s'eft faite la premiere entrevue de ce Prince,
avec Clotilde fa nouvelle époufe .
Après cela il eft aifé de concilier nos
Hiftoriens avec mon opinion . La plupart
affurent que le mariage de Clovis avec
Clotilde a été célébré à Soiffons ; cela eft
vrai en partie , car mon deffein a été feu-
1ement de prouver que Villeri eft l'endroit
dans le voifinage de Troyes , où Clovis
s'étoit rendu , que c'eft là qu'il attendoit la
Princeffe Clotilde , qui y eft enfin arrivée ,
& que ce lieu a été celui où s'eft faite leur
premiere entrevue . Je n'ai pas prétendu affurer
que le mariage y a été célébré , quoiqu'il
ait pu y être confommé ; en tout cas
rien n'empêche de croire que la folemnité
de cette alliance ne fe foit paffée à Soiffons ,
& fa publicité annoncée à toute la Cour,
du Monarque. Au refte , je ne me flate
pas
d'avoir donné ici une démonftration
mais feulement un effai ; je ferai charmé
que quelqu'un mette ce fait dans une plus
AVRIL. 1754. st
grande évidence ; trop heureux , fi par mes
recherches j'ai contribué à découvrir la
vérité d'un fait auffi ancien que curieux
& intéreffant .
Sur l'éclipfe partiale de foleil , du 26 Octobre
1753 , qu'on n'a pu obſerver à Beziers
en Languedoc , à caufe de la pluie qui
dura tout le jour.
Q
Uel mouvement pour obſerver
L'annulaire fi renommée !
Quels nouveaux Morton , le Monnier
Brûlent déja de contempler
L'éclipfe qu'ils ont calculée ? ( a )
Tout eft Kepler ou Galilée ,
Tout prend l'aftrolabe à l'envi ;
Armé par Short , par Gregori ,
Bouillet court à l'Obfervatoire ,
Suivi d'Andoque & de Daftiés , ( b)
Anciens compagnons de la gloire ,
(a ) L'éclipfe defoleil , du 25 Juillet 1748 , de
voit être annulaire en Ecoffe . M. le Monnier le fils
invité par Milord Morton , alla exprès au Château
d'Aberdour , près d'Edimbourg , où il obferva cette
éclipfe avec un Telescope de la conftruction de M.
Short.
(b ) Membres de l'Académie de Beziers,
Cij
52 MERCURE DE FRANCE ,
Et rivaux du fameux Clapiés.
Mais , ô nuage impénétrable !
Pluie , tonnerre épouvantable ,
Vous dérobez tout à leurs yeux ;
On croiroit l'enfer dans les cieux
Et qu'un déteftable genie ,
Ennemi de l'Aftronomie ,
Couvre le ciel d'un voile affreux.
Fleurez , Miniftres d'Uranie ,
Pleurez , Difciples de Mairan ;
Sans le plus funefte ouragan
Quel luftre pour votre patrie !
Quel laurier pour l'Académie !
Mais il vous refte le talent.
I
DE BOUSSANELLE ,
Capitaine
de Cavalerie , & Mémbre
de l'Académie de Béziers.
***************
REMARQUES
Sur quelques Contradictions.
L ne faut qu'ouvrir les yeux & les fixer
un moment fur le train de ce monde
pour connoître toute l'étendue de la contradiction
à laquelle il eft en proye . Où elle
régne, cette contradiction , où elletriomphe;
A VRIL. 1754 53
c'eft dans nous- mêmes, dans nos jugemens,
dans nos actions. Rien de plus admirable
que l'homme ; rien de plus méprifable que
l'homme , & quelquefois que le même
homme.
Neron , ce monftre d'inhumanité , a
pourtant proféré la parole la plus humaine
qui peut-être ait jamais été dite. Ce fut
quand on lui préfenta à figner la fentence
qui condamnoit à mort deux criminels , &
qu'il répondit : Je voudrois ne fçavoir pas
écrire .
Avec l'habitude on fe fait à tout , avec
l'habitude on fe dégoûte de tout ; c'est une
des contradictions humaines.
La chaleur mûrit les fruits qui nous
rafraîchiffent .
Il fe peut faire qu'on admire une idée
tandis qu'on eft choqué d'une autre qui fe
trouve précisément la même. Il n'eft perfonne
,,
par exemple , qui ne fente la beauté
de ces vers que prononce Coligni dans
la Henriade :
Compagnons , leur dit - il , achevez votre
ouvrage
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
Et de mon fang glacé fouillez ces cheveux
blancs
Que le fort des combats refpecta quarante
ans.
Il n'eft perfonne au contraire qui n'ait
ri , je crois , en lifant ceux- ci dans une
Tragédie :
Par des préfages fürs le deftin m'autoriſe.
Déja fix Confulats de triomphes fuivis ,
Ont d'affez beaux lauriers couvert mes ches
veux gris. *
Ce n'eft cependant qu'une couleur pour
une autre.
On fe tue de dire qu'il n'y a rien de
nouveau , & on ne ceffe d'en demander
en tout genre.
L'on trouve des hélas dans les Tragé-
- dies de P. Corneille tout auffi fades que
dans d'autres.
Il ne faut pas toujours prendre le contrepied
des chofes ni les prendre à la lertre
, pour trouver la vérité ; quoique fouvent
elle foit là.
* Marius , Trag. par M. de Caux.
AVRIL. 1754. 53
Gueret eft un auteur connu qui a fait
entr'autres , trois différens ouvrages. L'un
n'eft compofé uniquement que pour louer
la Cour en général & les particuliers qui
la compofent ; & fon but dans les deux
autres eft de fatyrifer les Auteurs tant anciens
que modernes. Il mord comme un
chien enragé dans ces derniers , tandis que
dans l'autre il ne fait que louer & préconifer
jufqu'à rebuter fes lecteurs. Autre
contradiction. Les deux ouvrages fatyriques
font pleins d'efprit , & l'ouvrage où
il loue eft rempli de niaiferies & des platitudes
les plus outrées ; ce qui pourtant
- n'eft pas fi contradictoire qu'on le penſe .
Dans la carte de la Cour , qui eft l'ouvrage
ridicule & que je reprens , il conduit
un jeune homme depuis fa naiffance jufqu'à
fon établiffement & au- delà. Il le fait
paller par différens grades qu'il perfonifie
tous , ce qui à la longue eft du dernier burlefque.
Mais ce n'eft rien , fi on ne l'entend
parler lui - même. » D'autres ( dit - il ,
» c'eft à l'entrée du livre ) pouffés par un
» deftin qui les appelle aux grandes cho-
» fes , en fortent généreufement , ( c'eſt du
» fein de leur famille qu'il veut parler ) &
» de ces derniers les uns vont droit dans la
» ville de Latinité , & les autres paffent
» tout d'un coup dans la plaine de Monde
C iiij
56 MERCURE DE FRANCE.
»> nouveau. Dans Latinité on ne reçoit
» pour véritables citoyens que ceux qui
» carreffent davantage leur grammaire ;
» on ne s'y éleve qu'en déclinant , & par
la rigueur de je ne fçais quelle loi , on
» force jufqu'aux paralytiques de dire je
» cours , j'ai couru , je courrai .

Qui eft - ce qui après avoir lû la guerre
des Auteurs ou le Parnaffe réformé
peut retenir fa compaffion quand il voit
ce peu de lignes , & ne pas rougir pour
l'Auteur de l'oubli honteux où le jettoit
alors fon adulation ? O hommes ! quand
fçaurez- vous vous connoître , quand ferez
-vous las de louer des hommes vos ,
femblables , fouvent au deffous de vous ,
& qui plus fouvent encore ne font pas dignes
même de la fatyre ?
Les Turcs ont un grand refpect pour les
animaux ; ils ont grande attention de les
conferver en fanté , & ont des hôpitaux
pour les recevoir quand ils font malades.
Mahomet défend dans fon Alcoran de leur
couper les oreilles , ni de les mutiler en
quelque façon que ce foit. Busbec rappor
te à ce fujet une bonté merveilleufe de
ce faux Prophéte. Il dit que fon chat étant
endormi fur une de fes manches , comme
il lifoit appuyé fur une table , il aima
A VRIL. 17541 57
"
mieux couper fa manche quand l'heure
fut venue d'aller au Temple , que de troubler
le fommeil de cet animal. *
Voilà en effet un des plus grands exemples
d'humanité qu'on puiffe citer vis- àvis
d'un chat : mais il eft fingulier que ce
foit Mahomet qui l'ait donné , lui qui
n'avoit pas plus de refpect pour le fang
humain & pour la tête des hommes que
pour fes manches.
LA SERINE ET LE MIROIR
D
FABLE.
Ans le cryſtal d'une glace fidelle
Une ferine jeune & belle ,
Pour la premiere fois voyoit briller fes traits
Séduite par la
reffemblance ,
Elle crut qu'un ferin épris de fes attraits ,
La regardoit ainfi dans un tendre filence
N'ofant de fes tranfports fecrets
Lui déclarer la violence.
Et comme chez ce peuple heureux
La feinte & les détours font un art qu'on ignore ,
Par la douceur d'un baifer amoureux
Elle s'imagina pouvoir calmer les feux
Que l'amour dans fon coeur venoit de faire éclore
La Mothe le Vayer.
C
58 MERCURE DE FRANCE.
Elle s'approche & fait des efforts fuperflus
Pour rompre cette glace à fes défirs rebelle :
Enfin voyant les voeux deçus ,
.... Elle s'enfuit .. jurant dans fa douleur mortelle
De ne s'y montrer plus .
C'est ainsi féduire nos coeurs ; que , fouvent pour
Et s'attirer notre hommage ,
L'amour promet mille plaifirs flateurs
Dont il ne donne que l'image.
Lemonnier.
**********************
MEMOIRE
Sur l'an & le jour de la mort du Sauveur.
Q
Ui ne feroit furpris que la date de la
mort du Sauveur ait été perdue fans
recouvrement depuis tant de fiécles ; que
l'Aftronomie depuis fa perfection même ,
malgré les calculs de MM.Lefevre,Bouillaut .
& Paul de Midelbourg , malgré les recherches
du P. Lancelot , de M. Thoinard , du
P. Lami & de tant d'autres Chronologiftes,
'n'ait pas mieux fecondé les indications des
Evangéliftes & des Saints Peres pour découvrir
plutôt cette époque , fi effentielle
à tant d'autres ?
AVRIL. 1754. 59
Ne pouvoit- elle être décelée , en déterminant
en quelle année le jour Paſchal
des Juifs , c'eſt - à-dire le quinziéme de la
Lune de Nifan , qui répond à notre mois
de Mars , fe feroit rencontré avec le jour
du Sabbat , qui étoit en ce cas plus folemnifé
? & par une fuite , le jour de la Parafceve
de Pâque ou de la préparation à
cette fête avec la veille du Sabbat ou un
Vendredi cela s'entend en confiderant
qu'il auroit commencé le Jeudi treiziéme
de cette même lunaifon après le coucher
du Soleil , comme chaque jour de fête ou
de la femaine , felon la coutume des Juifs ,
& peu avant la Cêne que fit le Sauveur
avec fes Apôtres , dans laquelle , après le
lavement des pieds & la fortie du traître
Judas , il inftitua les Sacremens de l'Euchariftie
& de l'Ordre ? Concil. Trident.
feff. 23. can . 2 .
L'unique & vraie réponse à cette queftion
, c'est que le caractérifie de cette année
fi mystérieufe jufqu'ici , n'étoit exactement
applicable qu'avec l'indication.
qu'ajoute Tertullien à celles des Hiftoriens
Lacrés : il fuffira de la rapporter & bien
confiderer pour parvenir fort aifément à
cette curieufe & importante détermination
, avec le fecours de l'utile Table chronologique
publiée au commencement du
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
traité de l'art de vérifier les dates. Sans
entrer donc dans plufieurs queftions qui
fe préfenteroient & qui font éclaircies en
partie en diverfes Differtations , & dans
celle de Dom Calmnet fur la derniere Pâque
, réfervons pour un autre mémoire ,
s'il étoit defiré du Public , de faire uſage
des excellentes réflexions qui y font répandues
, & d'en ajouter.
Faifons- en abtraction par provifion ,
pour remarquer hativement que ce caractérifme
convient uniquement & parfaitement
à l'an trente- un de Jefus- Chrift . Tertullien
, dans fon livre contre les Juifs ,
ch. 8. ayant foutenu que fa paffion fut le
huitième jour avant les Kalendes d'Avril ,
premier jour des Azymes , auquel Moyfe
avoit ordonné que l'Agneau Pafchal fut
immolé le foir, enforte que toute la Synagogue
concourut à l'immolation du vrai
Agneau Pafchal. Qua paffio perfecta eft die
octavo Kalendas Aprilis , die primo Azymorum
, quo Agnus ut occiderent ad vefperam , à
Moyfe fuerat imperatum : itaque omnis Synagoga
filiorum Ifraël illum interfecit , &c.
La Table chronologique que j'ai citée
enfeigne qu'en l'an 31 de la naiffance du
Meffie , la nouvelle Lune du mois Nifan
ou de Mars étoit arrivée le 11 : ajoutons 14
jours , felon le Rit judaïque , pour la fixaAVRIL.
1754 61
tion de la Pâque , la Parafceve pafchale a
dû tomber le 25 Mars , huitiéme avant les
Kalendes d'Avril , avec le crucifiement du
Sauveur , felon l'affertion de Tertullien ;
& le jour Pafchal , le jour fuivant 26 Mars ,
7° avant les mêmes Kalendes , qui commença
à l'entrée de la nuit, trois ou quatre
heures après que l'agneau typique avoit
été immolé dans le Temple , pour être
mangé après le coucher du Soleil , & que
la véritable qu'il figuroit felon les prédictions
des Prophétes , avoit confommé
fon facrifice fur une croix , felon la remarque
& les expreffions de plufieurs Peres
ou
Commentateurs.
Cette année 31 de Jefus- Chrift , la foixante-
neuvième de l'ere d'Efpagne , & la
fept cent quatre - vingt - quatrième de la
fondation de Rome,fous le cinquiéme Confulat
de Tibere & d'Elius , Sejanus , qui fut
dépofé & exécuté à mort avec fubftitution
de Mennius Regulus & de Fulcinius Tiro ,
eft l'unique année où cette indication de
Tertullien pour la paflion du Sauveur la
veille de Pâques , huitième jour avant les .
Kalendes d'Avril , foit applicable au Ven-.
dredi 25 Mars , felon une ancienne tradi .
tion. Ce Pere écrivant contre les Juifs ,
même fur un événement aufli remarqua-.
ble , & antérieur de deux fiécles environ ,,
62 MERCURE DE FRANCE.
auroit -il pû leur foutenir cette date , s'il
n'en étoit pas bien affuré? En cas de mépriſe
fur l'an , le jour & l'heure de la mort de
Jefus -Chrift , n'auroit- il pas été refuté par
des Chrétiens même fes contemporains ?
Etoit- il difficile dès lors d'éclaircir une
telle date avec préciſion ?
Il deviendra inconteftable par la conciliation
des calculs d'Aftronomie , des textes
des Evangéliftes & des paffages des SS .
Peres , & par la Tradition & le Rituel même
de l'Eglife dans la célébration de la
Paffion & Refurrection du Seigneur , que
fc jour & l'an de fa mort ceffent enfin d'ê
tre une énigme à raifon du caractériſme
ajouté par Tertullien & au moyen de l'utile
Table chronologique & aftronomique
des Néomenies qui a été publiée , & par
les recherches de plufieurs Sçavans qui
n'étoient
pas
moins préalables quoiqu'infructueufes.
Combien de réfultats lumi.
neux de cette découverte pour l'exacte vérification
des Prophéties & des événemens
antérieurs , qu'une telle vérité intéreffe
une connexion au moins chronologique !
par
Obfervons ou rappellons pour divers
Lecteurs que l'ufage du pain azyme commençoit
probablement avec le principal
repas du jour de la Parafceve qui étoit le
fouper , étant défendu dès midi du même
AVRIL 1754 63
jour , de laiffer aucun morceau de pain
levé dans la maiſon , où exprès les Juifs faifoient
& font encore la recherche la plus
fcrupuleufe pour brûler les fragmens qu'ils
en découvriroient fous des meubles & dans
des coins.
Faut- il donc s'embarraffer d'examiner fi
le Sauveur a fait la derniere Cêne pafchale
avec fes Apôtres , en l'anticipant d'un
jour fur celle des Juifs , felon une prétendue
coutume des Galiléens ? ni encore
moins fi l'ufage de manger debout PAgneau
pafchal, un bâton en main , avec les
habits retrouffés en forme de voyageurs ,
ne fubfiftoit plus ? ou fi Jefus fit un fimple
repas fur des lits , pour s'affeoir afin d'inftruire
fes Difciples , & d'inftituer deux Sacremens
? en ce dernier cas feroit-il moins
certain que le Fils de Dieu & de l'Homme
auroit employé pour la Tranfubftantiation
en fon corps , du pain azyme , dont l'ufage
avoit dû commencer à un principal repas
fait le jour de la Parafceve , jour initial au
coucher du Soleil , le Jeudi treiziéme de
la Lune de Mars ? N'eft- il pas plus probable
& convenable que le Sauveur auroit
ufé du pain azyme en la cêne faite au commencement
du même jour , parce que les
Juifs en ufoient ainfi , que parce qu'il auroit
anticipé cette Pâque d'un jour complet
?
64 MERCURE DE FRANCE.
On doit inférer cet ufage plus que cette
anticipation de divers Textes facrés , &
notamment des v . 17 , 18 , 19 , 20 du ch..
26 de S. Mathieu. Le premier jour des
azymes les Difciples dirent , où voulezvous
que nous vous préparions à manger
la Pâque , &c ? ce jour étoit fans doute appellé
premier des azymes , parce qu'on
ufoit du pain azyme dès le principal repas
qui s'y faifoit , qui étoit un fouper en
fon commencement , plutôt qu'un dîner
avant midi , afin de fe réſerver à faire le
repas pafchal à l'expiration du même jour ,
où entre 2 & 3 heures après- midi l'on immoloit
la Pâque , comme dit Saint Marc ,
chap. 14. v. 12 , & S. Luc , chap. 22. V.
7 , où il étoit néceffaire de l'immoler ; ce
jour étoit commencé , la Cêne de la Parafceve
étoit à faire , & la Pâque n'étoit
pas préparée quand les Difciples firent cette
queftion , felon les quatre Evangéliftes..
De ce qu'il eft ajouté à la fuite de ce
texte de S. Marc , les Difciples dirent, où
voulez- vous que nous allions vous prépa
rer afin de manger la Pâque ; & à la fuite
de ce texte de faint Luc , Jefus dit à Pierre
& à Jean , allez nous préparer la Pâque
afin que nous la mangions ; il s'enfuivroic
au plus de ces textes,, que le Sauveur ayant.
anticipé d'un jour la Pâque , ufa plus cerAVRIL.
1754 65
tainement du pain azyme . Si des raifons
plus légitimes étoient connues pour prétendre
l'anticipation que pour croire feulement
qu'en ce repas que fes Difciples ne
préfumoient pas pour le dernier , foit qu'il
fur pafchal ou fimplement légal pour le
pain fans levain , étant fait à l'entrée de
la veille de Pâque , le Seigneur auroit ufé
de ce pain , les Difciples ayant demandé
fes ordres pour la préparation d'une maifon
pour la Pâque , & ce repas de la Parafcève
au commencement de ce jour ſeulement.
C'est ce qui eft infinué par les verſets
18 , 19 & 20 du chap. 26 de faint Matthieu
; & par les verfets 13 , 14 , 15 & 16
du chap. 14 de faint Marc ; & par les verfers
10 , 11 , 12 , 13 & 14 du chap. 22 de
S. Luc , & confirmé par le défaut de preus
ves & d'apparence même , qu'un Agneau
pafchal auroit été acheté , immolé dans le
Temple deux ou trois heures avant cette
Cêne , & préparé par l'Hôte de la maiſon ,
& encore moins par Pierre & Jean députés,
qui n'avoient reçu leurs ordres qu'après que
le jour même des azymes étoit commencé,
& par l'ufage d'appeller préparer la Pâque,
faire les provifions , & ce qu'ordonnoit .
la Loi pour le repas de la Pâque & de la
Parafceve , & par l'efpérance qu'avoient
66 MERCURE DE FRANCE.
*
les Apôtres , après cette Cêne même , de
célébrer la Pâque le lendemain avec leur
Maître , quoiqu'il eût annoncé fa mort :
étant dit au chap. 13 de S. Jean , qui femble
avoir voulu éclaircir le récit des trois
autres Evangéliftes , que Jefus ayant préfenté
un morceau de pain trempé à Judas
pour le défigner fecretement à fon feul
Diſciple bien -aimé , comme le Difciple
qui devoit le trahir , ce traître fortit auffi
- tôt après que le Sauveur lui eut dit tout
haut & de fuite : Faites au plutôt ce que
vous avez à faire , & que les Apôtres , à
l'exception de Jean , crurent qu'il avoit
ordonné à Judas d'acheter ce qu'il falloit
d'extraordinaire pour la fête , ce qui infinue
qu'il en étoit encore tems , & qu'elle
reftoit à célébrer ; d'autant plus que felon la
Loi il auroit convenu de coucher dans la
même maifon , bien loin de fortir avec
tous les convives de Jérufalem pour fe
rendre au jardin des Oliviers .
Mais dans la ferme réfolution de croire
ce que l'Eglife décideroit , qu'importe pour
- décéler l'an & le jour de la mort du Sauveur
, & en même tems fon âge , d'entrer
dans ces questions , fi l'ufage du pain azy<
me devoit commencer avec le jour de la
Parafceve au crépuscule nocturne du treiziéme
de la Lune de Mars ? & fi la célé
AVRIL. 1754. 67
bration de la Pâque a été faite alors par le
Sauveur avec fes Apôtres , ou bien une
Cene ordinaire , la même nuit qu'il inftitua
l'Euchariftie & l'Ordination , qu'il fut
livré par Judas au chef de la Synagogue ,
& le même jour civil & naturel qu'il fut
crucifié ?
Seroit-il même befoin d'examiner aucune
de ces queftions , afin de juftifier l'ufage
de l'Eglife Latine de confacrer du pain
fans levain , plus que de fçavoir fi le Sauveur
confacra du vin rouge ou blanc , la
confécration n'étant pas moins valide en
l'un ou l'autre , & même en pain levé
qu'en pain azyme , & cette Eglife ayant
eu d'autres juftes & bonnes raifons que
celle de l'ufage du pain azyme dans l'inftitution
de l'Euchariftie , pour ordonner
de n'en point ufer d'autre dans ce Sacrement
, de même qu'elle n'en a pas manqué
pour ne plus permettre la communion
fous les deux efpeces qu'aux Prêtres célébrans
, ainfi que pour leur enjoindre d'employer
du pain azyme fous une forme qui
eft encore différente en plufieurs Diocèſes
, comme la Liturgie , la figure empreinte
n'étant pas plus effentielle que
l'égale grandeur de ces hofties divifibles
facramentellement & réellement en plufieurs
autres , après avoir été confacrées .
68 MERCURE DE FRANCE.
L'Eglife Grecque ufe encore du pain levé
; ce n'eft point un cas de féparation avec
l'Eglife Latine , qui en tolere l'ufage pour
les Prêtres & Evêques Grecs qui font de
fa communion quand ils fuivent le Rit
Grec pour la célébration du faint facrifice.
Plufieurs Sçavans ont foutenu que l'ufage
du pain levé dans l'Eglife Latine n'a
pas été défendu généralement ou profcrit
avant le dixiéme fiécle ; & le P. Mabillon
a feulement foutenu avec tant d'autres que
l'ufage du pain azyme y étoit beaucoup
plus ancien , & même y avoit été le plus
commun de tout tems.
Eft-il donc effentiel de prouver que le
Sauveur s'eft fervi de ce pain pour l'inftitution
de l'Euchariftie , parce que l'ufage
en étoit commencé au dernier repas qu'il
fit avec fes Apôtres , foit qu'il fût ou ne
fut pas pafchal, ou parce qu'il auroit avancé
ce repas légal , à raifon de fa mort que
fes Apôtres ne préfumoient pas fi prochaine
, efperant de célébrer la fête avec leur
Maître ( felon S. Jean , ch . 13 , v . 19 , )
ou parce que tout autre pain étoit défendu
ou du moins inufité chez les Juifs dès la
veille de Pâque ?
Il s'agit uniquement de concilier tous
les Textes des Evangéliftes , qui font refpectifs
à la mort du Sauveur pour en déAVRIL
. 69
terminer
l'année , le jour & l'heure ,
1754.
les
combinant avec les ufages
effentiels:
des Juifs pour la Pâque & la
Parafceve , &
avec
l'affertion de
Tertullien , & avec la
remarque
commune à tant de Peres & Docteurs
Catholiques , qui
affurent que Je
fus - Chrift , vraie
victime
pafchale , fut
immolé fur le calvaire du Mont Moriat au
jour & à l'heure que devoit l'être dans le
Temple
l'agneau qui en étoit la figure , que
les Juifs
mangeoient le foir après la Parafceve
, à
l'entrée de la nuit ; & que le Sauveur
, avant de fe rendre au verger des Oliviers
où il fut arrêté par des foldats envoyés
fous les ordres de Judas , avoit fait
fon
dernier repas avec fes
Apôtres ,
après le
lavement des pieds , &
plufieurs
difcours
inftructifs , il auroit inftitué deux›
Sacremens.

Or cette
conciliation eft parfaite , fi la
Parafceve de Pâques fut le
huitiéme jour
des '
Kalendes d'Avril , l'an #31 de Jefus-
Christ , comme fa paffion , felon l'affertion
de
Tertullien , ayant été traduit après avoir
foupé en pain azyme avec fes Difciples ,
foit qu'il ait célébré la pâque légale , en
'anticipant d'un jour , comme les Galiéens
& les
Etrangers , foit qu'il ne fit pour
inftruction de fes Apôtres & pour l'inf
itution de
l'Euchariftie & de l'Ordre , -
70 MERCURE DE FRANCE.
I
qu'un repas ordinaire à l'entrée de la Parafceve
de Pâques , où il eft très - probable
que le pain azyme étoit d'ufage , fans qu'il
importe d'éclaircir cette circonftance pour
cette époque.
Car le caractériſme indiqué par Tertullien
, & combiné avec tous ceux qui réfultent
des Textes refpectifs des Evangéliftes
ou des divers paffages des Peres de l'Eglife,
cadre parfaitement avec l'année 31 du
Sauveur exclufivement de toute autre , felon
les lumieres tirées de la table chronologique
& aftronomique des Neoménies , qu'il
faudroit infirmer pour contefter déformais
cette date ; autant que démentir Tertullien
qui la foutenoit aux Juifs , fans exprimer
l'âge du Sauveur , dont l'éclairciffement
devient ainfi parfait par celui du jour &
de l'heure de fa mort.
Cette découverte eft fi fimple & fi inconteſtable,
que pour ceux qui l'adopteront
comme pour ceux qui contre l'évidence la
recuferoient fans aucune raifon valable , il
ne feroit que plus étonnant
que cette date,
après avoir été perdue pour les Chrétiens
même , long-tems avant faint Auguſtin
,
qui s'en plaint , liv. 2. de la Doctrine
chrétienne,
ch. 28 , n°. 42 , elle ait autant tardé
d'être recouvrée
, malgré l'ancienne
notoriété
des argumens
& des caractériſmes
AVRIL. 1754. 71
qui la manifeftent d'après l'affertion de
Tertullien & le calcul des nouvelles Lunes,
fi l'Eglife qui s'attache plus à conferver la
foi que la certitude philofophique des faits
intéreffans pour fa religion & fa doctrine ,
fans jamais décider les queſtions relatives ,
n'avoit permis de les agiter pour & contre,
& toleré même de faire à ce fujet des hypothèſes
, dont plufieurs ont été fort contraires
entr'elles.
Comment cependant l'Aftronomie , malgré
les fecours de l'Hiftoire & de la Controverfe
, n'auroit- elle plutôt réuffi à mieux
éclaircir de concert avec les lumieres de la
Théologie un problême de Chronologie
auffi important pour fervir d'époque à tous
les événemens qui l'ont fuivi ou précédé ,
beaucoup mieux qué la période Julienne
& que la période de Conftantinople fon
modéle , & pour éclaircir même les Textes
facrés ? Il falloit combiner l'indication de
Tertullien avec une table exacte des Neoménies
, & avec tous les autres documens
facrés ou prophanes ; & il feroit à fouhaiter
que la table chronologique des Béné
dictins fût prolongée avant l'Incarnation ,
autant que ces deux périodes.
72 MERCURE DE FRANCE.
1
A MADEMOISELLE M .....
Souhaits pour la nouvelle année.
Pviffer Uiffent toujours vos beaux ans ,
A l'abri du ravage & des rigueurs du tems ,
Couler dans une paix profonde :
On ne peut vivre trop long- tems
Quand on fait l'ornement & le bonheur du mon
de.
Quevos beaux yeux , ces yeux où de la volupté
Se peint l'aimable & douce yvreffe ,
Ne perdent jamais rien de leur vivacité :
Que leurs regards toujours infpirent la tendreffe ;
Ce devroit être un droit de la béauté
De regner en tous lieux & de briller fans ceffe .
*
Si votre coeur un jour reconnoit la puiſſance
Du Dieu qui fait ranger l'Univers fous fes loix ,
Puiffe-t-il ne trouver dans un aimable choix
Que les plaifirs flateurs qu'un tendre amour dif
penſe.
N'éprouvez
AVRIL. 1754 . 73
N'éprouvez jamais les allarmes
Dont nos jours font fouvent troublés & combattus
;
Des plaifirs innocens ne goûtez que les charmes ,
Qu'ils foient le prix de vos vertus .
*
Vivez affez long-tems pour nous fervir d'exemple
,
Et pour étonner l'Univers :
Quand on aura connu tous vos talens divers ,
Vous verrez tous les coeurs vous confacrer un
temple ,
Où l'on vous fêtera bien mieux que dans mes
Vers.
Lemonnier.
香香香味
D
MEMOIRES
DE MADAME DE ***
Ecrits par elle-même.
Ans ma tendre jeuneffe je perdis une
mere qui m'aimoit infiniment , &
qui avoit , dit-on , beaucoup d'efprit &
de mérite . Je fentis très- vivement cette
perte , d'autant plus qu'il s'en falloit bien
que mon pere pût & voulût la réparer.
Doux , agréable & complaifant avec fes
amis , il étoit avec fes enfans d'une hu-
D
74 MERCURE DE FRANCE.
meur dure & chagrine. Comme j'étois
l'aînée , tout le poids des affaires domeſtiques
tomba fur moi : j'aimois la liberté &
les plaifirs , je m'en vis privée tout- à-coup,
& dans un âge où l'on y eft le plus fenfible.
Mes freres fuyoient la préfence de
mon pere , qui ne les voyoit que pour les
gronder. Je reftois feule avec lui , & il
me falloit fupporter fes reproches & fes
plaintes éternelles. Tout cela me rendoit
difficile la pratique de mes devoirs , me
faifoit hair la maifon paternelle , & redoubloit
mes regrets fur la mort d'une
mere que je pleure encore. Dans la fuite
mon pere fentant que fes manieres m'éloi
gnoient de lui , voulut fe rapprocher de
moi , mais l'impreflion que fes mauvais
traitemens avoient fait , étoit trop forte
pour pouvoir être aifément effacée . Quelques
efforts que je
de la confidération & de la tendreffe , j'avois
de la peine à vaincre ma répugnance.
Je fentis alors combien il importe de fe
faire aimer de bonne heure de fes enfans ,
dont l'affection nous eft plus néceffaire
celle des étrangers , que l'on cultive ordinairement
avec plus de foin , mais que l'on
perd aifément , & dont on peut fe paffer.
Peres cruels ! vos droits ne font- ils pas les nôtres ?
Et nos devoirs font- ils plus facrés que les vôtres ?
que je fille pour lai témoigner
que
1
AVRIL. 1754. 75
Un autre malheur que j'ai effuyé , c'eſt
d'avoir été abandonnée trop tôt à moi même.
Mes défauts ont augmenté avec les
années , parce que je n'avois perfonne qui
fût à portée & capable de me corriger.
Mon pere ne connoiffoit ni mes foiblefles ,
ni , fi je l'ofe dire , mes vertus ; il ne s'étoit
jamais appliqué à les étudier . Ŝes leçons
d'ailleurs n'étoient pas propres à m'inftruire
, parce qu'il les faifoit de mauvaife grace
, & prefque toujours en grondant : il
me connoiffoit fi peu , que lors qu'on lui
difoit que j'avois de l'efprit & quelques
agrémens , il ne pouvoit le croire , peutêtre
n'avoit- il pas tort ; il s'en falloit bien
que nous fuffions avec lui ce que nous
étions , mes freres & moi , avec nos amis
ou des perfonnes familieres. Notre caractere
fe développoit librement en leur préfence
, au lieu que celle de notre pere nous
rendoit timides & déconcertés ; un filence
glacé étoit tout ce qu'il pouvoit obtenir
de nous .
Vous venez de voir que je fuis née avec
un coeur très- fenfible , & affez de goût
pour une volupté délicate. Avec ces difpofitions
, la fituation où j'étois ne m'accommodoit
nullement , & ne pouvoit
convenir ni à mon humeur ni à mon pen-
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
1
chant . Effuyer fans ceffe des contradictions
; toujours occupée ou à excufer mes
feres , ou à me juftifier moi même , quel
état ! J'ai aimé dès mon enfance la lecture :
mon pere me faifoit un crime de ce plaifir
innocent ; il falloit me livrer à mille petits
détails de ménage , qui renaiffoient continuellement
, & qui me devinrent très- onéreux
, parce qu'on les regardoit commet
une obligation indifpenfable , & que rien
ne les adouciffoit. Je me regardois donc
comme étant en efclavage , & je défirois
ardemment d'en fortir.
Le moyen le plus honnête pour obtenir
a liberté étoit le mariage ; mais il n'étoit
pas aifé d'y faire confentir mon pere , à
qui mes foins étoient néceffaires , & qui
auroit été bien fâché de s'en voir privé.
Eloigner fa fille & payer une dot , étoient
deux chofes qui n'étoient pas de fon goût.
Mais de quoi ne vient- on pas à bout quand
on le veut abfolument ! J'étois réfolue à
choific un époux ; & comme on pénétra
mes intentions , je ne manquai pas d'af
pirans à l'hymenée . Leur nombre me rendit
plus difficile. J'ai toujours penfé qu'on
ne pouvoit être trop délicate fur un état
qui doit faire le bonheur ou le malheur de
notre vie. Un jeune adolefcent fe mit fur
les rangs ; c'étoit une efpéce de petit maî-
1
AVRIL. 1754. 77
tre , qui étoit la moitié du tems à fa toilette
; un petit colifichet affez aimable pour
plaire , pas affez folide pour être eftimé
ou pour faire mon bonheur . Il eut pour
fucceffeur un homme d'un âge mûr ; mais
qui étoit toujours monté fur un ton avantageux
: fon imagination étoit auffi pefante
que fes difcours étoient froids & infipides
; il étoit trop grave pour être aimable.
Je me déterminai enfin , je crus qu'un
époux , quelque mauvais qu'il fût , feroit
plus traitable que mon pere , que je me
plierois à fon humeur , ou que je l'amene-
Lois peu- à- peu à la mienne ; étant d'ailleurs
réfolue de bien vivre avec lui , &
n'attendant pas des autres une perfection
que nous n'avons pas nous- mêmes.
Mon embaras n'étoit de trouver
pas
quelqu'un qui me plût ; je voyois depuis
quelque tems un jeune homme qui me
convenoit affez , & à qui je convenois encore
mieux , s'il falloit en croire fes yeux
- & fes difcours. Il me fembloit que j'aurois
été heureufe avec lui , car l'on croit
facilement ce que l'amour infpire ; mais
pour nous unir nous avions àfurmonter
de grands obftacles . Son pere étoit aufli
entêté de l'ancienneté de fa nobleffe , que
le mien étoit attaché à fon argent . Il ef
vrai que mon pere fe difoit Gentilhomme ,
D iij
78 , MERCURE DE FRANCE.
parce qu'il avoit acheté une terre noble ;
mais il n'en étoit pas moins roturier aux
yeux de M. de Lery ; c'eft le nom du pere
de mon amant. Cependant j'aimois &
j'étois aimée , nous ne nous voyions qu'en
fecret & à la dérobée , ce qui augmenroit
notre amour. Ce qui m'arriva bientôt
après , témoigne affez à quel excès
monta fa témérité , & quelle étoit ma foibleffe
.
Il eft , comme à la vie , un terme à la vertu.
Il me furprit un jour endormie fur un
fopha ; & trahie par ma femme de chambre
qu'il avoit gagnée , je me trouvai entre
fes bras lorfque je l'attendois le moins . Je
n'eus pas la force de lui réfifter , mais je
lui marquai enfuite l'indignation de fa témérité
par les reproches les plus vifs , &
le regret de ma foibleffe par un torrent de
larmes . Je ne pouvois en verfer avec trop
d'abondance . Ce fatal moment a caufé tout
le malheur de ma vie . Je devins enceinte ,
& je ne fçavois à qui confier ma douleur.
Je tremblois que mon pere ne s'apperçût
de mon état ; il me fembloit que tous ceux
qui me voyoient me reprochoient ma faute.
Elle me rendoit mon amant plus cher &
plus néceffaire , lui feul pouvoit la couvrir
; mais comme il arrive affez ordinaiAVRIL.
79 1754.
rement , fon ardeur s'étoit refroidie . Cependant
la bonne foi , un refte de tendreffe
, & une promeffe autentique qu'il
m'avoit faite de m'époufer , le retenoient.
Il voulut bien me permettre de faire mes
derniers efforts pour gagner mon pere &
le fien . Dans ce cruel embarras je priai un
ami de mon pere , homme fage , & qui
m'aimoit comme fa fille , de le déterminer
à me donner en mariage à M. de Lery
dont la naiffance nous faifoit honneur :
j'eus même le courage , en me jettant à fes
pieds , d'apprendre à cet ami ma fituation
& mon affreux fecret ; il m'embraffa en me
relevant , & me dit que malgré ma faute ,
il ne pouvoit s'empêcher de me chérir ,
ayant tous les traits de ma mere , qui étoit
fa parente , & qu'il eftimoit beaucoup. Il
me promit qu'il ne négligeroit rien pour
terminer notre affaire à ma fatisfaction.
Sur le champ il fut voir mon pere , & lui
parla de moi comme par occafion & fans
deffein ; il lui vanta exprès mes foins &
mon attention . Mon pere qui vouloit qu'on
crût qu'il faifoit tout par lui-même , lui
dit qu'il fe pafferoit bien de moi . M. d'Elfin
(c'est le nom de cet ami ) ne laiffa pas
échapper cette ouverture : il lui répliqua ,
que puifque mes fervices lui étoient fi
néceffaires , il ne devoit pas s'oppofer plus
peu
Diiij
80 MERCURE DE FRANCE.
long-tems à un établiſſement avantageux
qui le préfentoit aujourd'hui , & qui pouvoit
échapper demain. Il le prit de tant de
côtés , & dans un moment fi favorable ,
qu'il le gagna.
Je craignis qu'il ne fût plus difficile de
vaincre la réſiſtance du pere de M. de Lery,
mais je me trompai ; if trouva heureufement
dans Moréri un nom femblable au
nôtre , dont la généalogie & la nobleſſe
remontoit fort haut. Cette découverte le
décida en notre faveur : il marqua même
plus d'empreffement que fon fils pour notre
alliance .
Enfin mon époux me donna la main
d'affez bonne grace. Dès là aurois -je pû
prévoir que ce jour que j'envifageois comme
le plus heureux de ma vie , devoit être
le plus malheureux ? A peine la cérémonie
étoit- elle finie , que mon époux
me fit entrer dans fon cabinet , & m'adreffa
ces terribles paroles , qui feront toujours
préfentes à mon efprit : Madame ,
vous êtes aujourd'hui ma femme , & je vais
me féparer de vous pour jamais . Avant de
le faire , j'ai voulu vous tirer de l'esclavage
où vous étiez chez votre pere , & affurer le
fort de l'enfant que vous portez dans votre
fein. Mais je ne fçaurois vivre avec vous
après ce qui s'est paffe ; je craindrois touAVRIL.
1754. 81
jours que vous n'euffiez pour un autre la même
foibleffe que vous avez eue pour moi :
je me connois , & je ne sçaurois guérir mes
foupçons & ma jalousie . Vous ne pouvez
échaper à ma fureur que par ma fuite. Adieu,
Soyez heureuse fi vous le pouvez. Eh puisje
l'être fans vous , m'écriai - je , tranf.
portée de douleur , & faifant mes efforts
pour le retenir ? Mais il s'arracha d'entre
mes bras , & monta à cheval en ma préfence.
Je tombai évanouie , & l'on eut bien
de la peine à me rendre la connoiffance ;
heureuſe fi je l'euffe perdue avec la vie !
elle ne fut plus enfuite qu'un tiffu d'infortunes.
J'accouchai d'un fils qui fut le
compagnon & l'héritier de mes difgraces.
Le pere de mon époux mourut , & donna
tout fon bien à fes autres enfaus . La maifon
de mon pere m'étoit devenue odieufe ;
& comme les malheureux ont toujours
tort , je n'ofois me préfenter devant lui.
Je vêcus ainfi plufieurs années dans l'amertume.
La néceffité me contraignit d'entrer
en qualité de femme de chambre chez
Madame de Neuillant. Son mari avoit befoin
d'un Page , & mon fils à qui j'avois
donné une bonne éducation , en lui cachant
fa naiſſance , entra chez lui ; on me
At même regarder cette place comme ure
faveur. Il m'étoit bien dous en effet , d
DN
82 MERCURE DE FRANCE.
voir mon fils auprès de moi , & à portée
de recevoir mes confeils. J'eus foin de déguifer
mon nom , qui étoit même un
fecret pour lui ; l'abbaiffement où nous
étions lui & moi ne nous permettoit pas
de le porter , & il n'avoit que trop de
difpofitions à l'orgueil . Je lui difois fouvent
: mon fils , rien n'est moins aſſorti qu'un
coeur haut avec une fortune baffe ; foyez modefte
par inclination & par devoir. J'étois
bien obligée de l'être moi-même ; il falloit
facrifier tous mes goûts à mon devoir , &
plier fans ceffe ma volonté à celle d'autrui .
M. de Neuillant avoit une fille parfaitement
belle , dont mon fils devint paffionément
amoureux. Je ne m'en apperçus que
lorfqu'il n'étoit plus tems d'y remédier.
Je lui repréfentai que fon amour ne pouvoit
avoir que des fuites funeftes ; que la
difproportion de fa fortune avec celle de
Mile de Neuillant ne lui permettoit pas de
de fe flater de pouvoir jamais l'obtenir ;
qu'étant dans la maifon de M. de Neuillant
en qualité de Page , c'étoit manquer
à la fidélité qu'il lui devoit que de faire
fa cour à fa fille ; que lors même qu'elle
auroit la foibleffe de l'écouter , l'honneur
l'engageoit à éteindre une paffion que la
probité condamnoit. Mon fils convenoit
de tout. La confidération le frappoit , mais
AVRIL. 1754. 33
la vûe de Mlle de Neuillant étoir plus forte
que ces réflexions , & lui faifoit tout oublier.
Lorfque je la vois , me difoit- il ,
j'oublie également & ce que je fuis &
ce qu'elle eft ; je me fouviens feulement
qu'elle cft belle & que je l'aime . Je foupçonnai
que Mlle de Neuillant l'aimoit réciproquement
, & ma conjecture fe trouva
vraye quand elle le voyoit , elle le regardoit
avec attention , elle le diftinguoit
des autres domeftiques dans les ordres
qu'elle leur donnoit , elle ne s'adreffoit
qu'à lui , & fe plaifoit à lui parler. On lifoit
même fur fon vifage la joye qu'elle
avoit de l'entretenir , & le chagrin qu'il
lui caufoit quand il difoit quelques politeffes
ou à fa fille de chambre qui étoit
aimable , ou aux Dames du voifinage ; car
nous étions à la campagne , qui rapproche
les conditions , & femble autorifer une
forte de familiarité. La jeuneffe même de
mon fils , & fi je l'ofe dire , fon efprit &
fa bonne mine , faifoient qu'on lui pardonnoit
ailément une liberté dont il n'abufoit
pas.
Un événement que j'avois prévu le jetta
dans le defefpoir. Mlle de Neuillant fut demandée
en mariage par un Gentilhomme
qu'on difoit extrêmement riche , & qui
fe faifoit appeller le Comte de Terigni
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
Mme de Neuillant aimoit l'argent ; & comme
elle avoit du génie , elle gouvernoit
fon mari, qui aimoit le repos & les plaifirs
; homme d'ailleurs très-aimable , & qui
oublia qu'il n'étoit plus jeune , parce que
rien ne l'en faifoit reffouvenir. Il ne tint pas
à lui de rendre ma condition meilleure ;
mais pour cela il falloit l'écouter , & je m'étois
trouvée trop mal de l'amour , pour ne
lui pas impofer filence.M . de Neuillant laiffoit
donc faire à fa femme ce qu'elle vouloit,
& elle réfolut le mariage de fa fille avec
de Conte de Terigni , qui auroit été fon
pere , car il avoit bien quarante ans , & la
fille en avoit à peine dix- fept . Cette alliance
Jui déplaifoit beaucoup ; mais il falloit
obéir à une mere impérieufe , qui l'avoit
accoutumée à la foumiffion . Le jour fut
pris pour la cérémonie. Mon fils étoit accablé
de douleur , & ne cherchoit que le
moment de ſe jetter aux pieds de Mlle
de Neuillant , pour lui dire les derniers
adieux ; car il vouloit quitter fa maiſon
& la France avant fon mariage . H renconara
Mlle de Neuillant dans un cabinet du
jardin ; & comme il embraffoit fes gemoux
, M. de Terigni arrive . Surpris d'une
zelle témérité dans un Page , le menace
de lui faire donner des coups de canne on
Les étivieres . Le Page outré de fe voir traité
AVRIL. 1734. 85
de la forte en préſence de fa maîtreffe ,
répondit avec infolence à M de Terigni ,
qui lui donna un foufflet. Mon fils n'ayant
point d'épée pour le venger de cet affront,
refta muet & comme infenfible . Mlle de
Neuillant verfoit un torrent de larmes ,
& regardoit tantôt mon fils avec tendreffe ,
comme pour le confoler , & tantôt M. de
Terigni avec une indignation mêlée de colere.
Mon fils ne refta pas long tems dans
cet état d'étonnement & de fufpenfion :
Attends-moi , dit il à fon ennemi , tu m'as
attaque defarmé, &fans pouvoir me défendre
; mais je vais laver dans ton fang l'injure
que tu viens de mefaire , & la violence
que tu fais à Mlle de Neuillant. Il fortit en
prononçant ces paroles , & courut chercher
fon épée. Sa chambre joignoit la
mienne. Je le vis emporté par la vengean-
& ne fe poffédant plus. Je voulus en
vain le retenir ; il me repouffa , ferma ma
chambre à la clef pour m'empêcher de le
faivre , & vola l'épée à la main pour joindre
fon adverfaire. M. de Terigni le vit
venir fans s'émouvoir , & paroiffoit même
s'attendrir en voyant fon defefpoir. I
fit ce qu'il put pour le calmer; mais il fut
forcé de mettre l'épée à la main pour fe
défendre il fembloit vouloir le ménager
reſpecter la jeuneffe ; mais mon fils qui
86 MERCURE DE FRANCE .
ne confultoit que fon defefpoir , le perça à
la cuiffe , malgré Mlle de Neuillant , qui
s'étoit mife entre deux pour les féparer.
J'entendis fes cris & le bruit des épées ,
de ma fenêtre, qui étoit baffe , & donnoit
dans le jardin. J'y fautai , & je vis ...
quel fpectacle ! Mlle de Neuillant évanouie
à côté de mon fils , qui l'embraffoit d'une
main , & qui tâchoit de l'autre d'arrêter
le fang de la bleffure de M. de Terigni ,
qu'il mouilloit de fes larmes , en faifant
fes efforts pour le rappeller à la vie . A
cet afpect , je fus faifie d'horreur ; mais
que devins-je , quand je reconnus les traits
de mon époux , M. de Lery , dans ceux de
M. de Terigni ! Je fuccombai à ma douleur
; la pâleur de la mort couvrit mon
vifage : je demeurai immobile ; mais bientôt
une fueur froide m'ota la refpiration
& la connoiffance . Mon fils , loin de fe
fauver , appella du fecours de tous côtés.
On vint à fes cris ; on trouva deux femmes
mourantes , M. de Lery donnant à
peine quelques fignes de vie , & mon fils
qui demandoit la mort. M. & Mine de
Neuillant eurent foin de nous ; & comme
ils aimoient mon fils , ils le fauverent malgré
lui de fon defefpoir , & le firent cacher
en attendant les fuites de cette affaire. La
bleffure de M. de Terigui ne fut pas. trouAVRIL.
1754. $7
vée mortelle ; mais comme il avoit perdu
beaucoup de fang , fa foibleffe étoit extrême
, & il avoit befoin de repos . Cette
nouvelle me raffura , & me détermina à
faire confidence de mon hiftoire à M. &
à Mme de Neuillant. Ils me confolerent
, & me dirent qu'ils me confeilloient
de profiter de l'état où fe trouvoit M. de
Lery , pour prendre foin de lui , & rallumer
fa tendreffe ; qu'ils verroient avec
plaifir le rétabliſſement de notre union , &
qu'ils tâcheroient d'y contribuer . Je ne
quittai donc plus M. de Lery ni jour ni
nuit. Mon attention parut lui plaire ; &
quoiqu'il ne me reconnut point , fes regards
fe tournoient vers moi avec affection
: il m'avoua qu'en perdant fon fang ,
il avoit perdu tout l'amour qu'il avoit pour
Mlle de Neuillant , qui paroiffoit aimér
un autre que lui . Où retrouverai -je , ajoûta-
t-il , en me regardant , cette tendreffe ,
ces fentimens que je trouvois dans mon
époufe , qu'on m'a affuré être morte ? J'avois
en effet fait courir le bruit de ma
mort pour éviter toutes recherches . A ces
mots , je ne pus m'empêcher de fondre en
larmes , & de me jetter entre fes bras .
M. & Mme de Neuillant nous trouverent
dans cette fituation , & en furent touchés
vivement. M. de Lery paroiffoit éton
88 MERCURE DE FRANCE.
né de mon émotion ; mais elle lui plaifoit ,
parce qu'elle étoit un témoignage éclatant
de ma tendreffe . Il ne fçavoit pas qu'en
cela mon devoir étoit d'accord avec mon
coeur. Comme fes forces commençoient à
revenir , ils crurent devoir faifir un moment
fi favorable pour lui apprendre ce
qu'il ignoroit. Ne trouvez vous pas , lui
dirent- ils , dans cette femme tendre &
fenfible , cette même époufe que vous
chériffiez , & dont vous regrettez fi fort
la perte ? Le Ciel vous l'a confervée pour
votre bonheur , & il ne tient qu'à vous
de vous l'affurer à jamais .
M. de Lery rêva un moment comme
pour prendre la réfolution. Je vous ai trop
d'obligation , me dit- il , en fe tournant
tendrement vers moi , & en me tendant
les bras , pour ne pas vous marquer ma
reconnoiffance en finiffant vos malheurs.
L'héritage confidérable que j'ai eu d'un
oncle qui eft mort en Angleterre , nous
met en état de vivre à notre aife , & de
rendre heureux cet enfant que vous portiez
dans votre fein lors de mon départ , s'il
eft encore en vie . Ces paroles me firent
frémir. Hélas ! ce même enfant étoit celui
qui Tavoit bleffé . Je ne répondis rien.
Mon filence l'étonna ; il voulut en fçavoir
Bes railous . L'enfan: eft-il mort , me dir
AVRIL. 1754. 89
avec émotion ? Non , répondis-je , mais il
fe reproche de vivre , & il ne vit que pour
être le plus coupable & le plus malheureux
de tous les hommes ; fes remords feuls
égalent fon crime. Ah ! reprit - il , un repentir
fincere efface tout , & un coupable
eft innocent lorſqu'il reconnoît fa faute.
Celle de mon fils , répondis-je , eft fi atroce
, qu'il n'y a que la mort qui puiffe l'expier
; auffi fe la feroit-il donnée , fi le
Ciel l'avoit permis. Je veux le voir pour
le plaindre & le confoler , interrompit- il ;
le plaifir de retrouver un pere qu'on croit
perdu , eft bien propre à diminuer notre
affliction ; j'efpere même que cette vûe
contribuera à me rendre la fanté , car je
ne doute point que mon fils n'ait été bien
élevé étant fous vos yeux.. Je frémiffois à
ce difcours . M. & Mme de Neuillant s'apperçurent
de mon incertitude & de mon
faififfement ; ils chercherent à les faire
ceffer. M. de Neuillant voulut aller querir
mon fils lui -même , & le préfenta à fon
pere . Il étoit dans le Château ; on lui avoit
appris qu'il étoit le fils de M. de Terigni ,
ce qui avoit redoublé ſon affliction & fes
remords ; il ne pouvoit fe réfoudre à
roître en fa préfence après ce qui s'étoit
paffé ; mais M. de Neuillant lui commanda
de le fuivre. Il fallut obéir. En entrant
pa90
MERCURE DE FRANCE.
dans la chambre où nous étions , il fe profterna
devant fon pere en tremblant , comme
un crimine devant fon juge , & fe
jetta à fes pieds fans dire une parole. Mon
mari le reconnut d'abord , & le releva en
lui difant je vous pardonne , mon fils ,
en faveur de votre repentir , & de M. &
Mme de Neuillant , à qui vous devez une
reconnoiffance éternelle. Je ferai plus pour
vous , s'ils veulent bien vous accorder
Mlle leur fille , que vous aimez & qui
vous aime ; je fuis en état de vous donner
cent mille écus pour votre établiffement.
M. & Mme de Neuillant donnerent leur
parole. Mon fils fe jetta à leurs pieds , &
ne pouvoit fe laffer de les remercier , &
d'embraffer fon pere & moi.
Le mot de l'Enigme du Mercure de Mars
eft le Mouchoir. Le mot du premier Logogryphe
eft Champignon , dans lequel on
trouve camion , champ , Goa , pignon , pain ,
mignon , Io , Phaon , Ino , Aon , ami , Maçon
, main , amo , Po , Amphion , Chaon , Ion ,
Man , Ia , anon , canon , pin , Cham , paon ,
coin , gain , manchon , camp , nain , Mai ,
poing , coing, pion , nom , champion , minon ,
chainon , non , chignon , chapon . Celui du
fecond Logogryphe eft Fripier , où l'an
AVRIL. 1754:
91
trouve pire , fer , fier , frire , rire , fripon ,
en retranchant les trois dernieres lettres ,
& ajoutant on.
܀܀
J
ENIGM E.
E commence hardiment , Lecteur , réfléchis
-bien ;
L'homme a befoin de moi , mais la femme s'en'
paffe :
En cherchant , fous tes yeux , j'occupe double
place ;
Donc tu dois m'avouer utile au chat , au chien.
Tu me vois chez l'heureux , & parmi la richeffe ,
Paroître avec chagrin & fans être en triſteſſe .
Avec horreur lis-moi , je vais au malheureux ,
Je m'offre en inhumain ; ah : je le coupe en deux g
Après cet affreux trait , pour chaffer les allarmes ,
Je me joins à Philis , j'accompagne fes charmes ;
Je brille dans fa bouche & dans un air touchant ,
Sans m'unir à la voix j'accompagne fon chant.
J
Par M. M ***** de Paris.
LOGOGRYPHE.
E fuis femme d'un Roi fort connu dans la Fa
ble ,
92 MERCURE DE FRANCE.
Mon époux fous fes loix n'a que des immortels ,
La Tauride autrefois m'éleva des autels ,
Et fouvent de Japin j'ai décoré la table.
Lecteur , veux-tu me deviner ?
Apprêtes-toi d'abord à me bien combiner.
Dix pieds compofent ma ftructure ,
Je t'offre un Saint connu dans l'Ecriture ,
Un péché capital , une forte de bois ,
Un outil néceffaire à tous les Villageois ,
Un arbre commun en Afie ,
Une ville de l'Italie ,
Le nom Latin d'un Empereur Romain ,
Ce qu'un foldat a fouvent à la main.
Une fleur de peu de durée ,
Une Nymphe en Vache changée ,
Deux notes de Mufique , un oiſeau babillard ,
L'héroïne chantée autrefois par Houdart ,
Un Auteur fatyrique ,
Et le pays où regnent les Sophis ,
Certain oifeau qui vient d'Afrique
Et qui pourtant eft commun à Paris.
Un métal adoré dans le fiécle où nous fommes,
Un mets chéri des peuples d'Orient ,
Qui , pris dans un fens différent ,
Dénote le plaifir des hommes.
Pour finir la defcription
D'un nom qui n'eft plus un myftère ,
Tu dois trouver une négation ;
Deux Auteurs , l'un de France , & l'autre d'Angle
terre :
AVRIL.
1754: 95
Enfin un de ces doux préfens
Que ma mere fait tous les ans .
S ..... Au.
D
AUTR E.
E la loi du trépas Miniſtre rédoutable ,
J'exerce mafureur fous maintdéguiſement,
Et de la Faculté le pouvoir reſpectable ,
Souvent pour m'expulfer s'efforce vainement.
Diffequé , cher Lecteur , à tes yeux je préfente
Un arbre toujours verd , un terme de mépris ,
Un infecte rempant , la beauté raviſſante
Que notre premier pere , avec plaifir furpris ,
A fon reveil reçut de Dieu pour fa compagne ;
Un mortel fuccombant fous le jus de Champagne;
Une ville de France ; un tréfor précieux
Que pour fi peu de tems le deftin nous accorde ;
Ce que tout Marinier joyeuſement aborde ;
Un légume commun , que fuperftitieux ,
A tous les Sectateurs interdit Pythagore ;
Un utile métal ; un homme qu'on abhorre ;
En Latin la faifon , qui chaffant les frimats ,
Ramene les plaifirs dans nos heureux climats ;
L'ouvrage du fommeil : enfin une épithéte
Qui convient à tout corps , qui refpire ou végete.
Par J. C. Thiolliere , C. D. S. A. D. L.
en Saintonge.
94 MERCURE DE FRANCE.
܀܀܀܀܀܀܀܀
NOUVELLES LITTERAIRES.
ES
SSAI fur les alimens , pour fervir
de commentaire aux Livres Diététiques
d'Hyppocrate. A Paris , chez Vincent ,
Imprimeur- Libraire , rue faint Severin , un
volume in- 12 . 1754.
L'Auteur annonce qu'il n'a eu d'autre
but en compofant cet Ouvrage , que de raffembler
en un corps de doctrine les connoiffances
certaines que nous avons fur les
alimens , enforte que l'on foit forcé de
convenir que ce qui paroît ordinairement
dirigé par l'empirifme le plus général , eſt
cependant foumis à des loix certaines , &
defquelles on ne peut s'écarter fans danger.
Il obferve que ce plan eft très- différent de
ceux de tous les Auteurs , dont les uns rapportoient
tout à l'empirifme , & les autres
déduifoient les vertus des ſubſtances
alimentaires de leur analyfe chymique.
Le Traité que nous annonçons , eft divifé
en trois parties. On examine dans la premiere
les propriétés de la matiere nutritive
en général ; il s'agit dans la feconde
des alimens confiderés dans le corps animal
; & dans la troifiéme , de la matiere nutritive
confiderée dans les végétaux & dans
AVRIL. 1754. 95
les animaux. Il paroît que les principes fur
lefquels l'Auteur s'appuye , étoient déja
connus ; mais il les approfondit & les difcute
avec fagacité , & il s'attache à faire
voir le rapport qu'ils ont avec la doctrine
d'Hyppocrate. Il feroit feulement à defirer
qu'il eût mis un peu plus de précifion dans
le ftyle , & autant d'ordre dans les matieres
qu'il paroît être en état de le faire.
MUSEUM Teffinianum , Opera illuftriffimi
Comitis Dom. Car. Guft. Teffin . Regis regnique
Sviogothici Senatoris , regia Cancellaria,
Prafidis ad Aulam regiam fummi Maref
calli , educationi R. Celf. Princ . hered. Guf
tavi Præfecti , Academia Aboenfis Cancellarii,
Ordinis S. R. M. Seraphinorum Equitis
aurati & Commendatoris , necnon omnium
Cancellarii , Equitifque aurati de Aquila nigra
collectum. Holmiæ , apud Laurentium
Salvium. 1753.
C'est - à - dire deſcription du Cabinet
d'Hiftoire naturelle de S. E. M. le Comte
de Teffin , Sénateur de Suede , Préſident
de la Chancellerie , & c. &c. Se trouve à
Paris , chez Briaffon , rue faint Jacques , à
la Science. Un volume in-fol. avec douze
planches en taille-douce.
Il est beau de voir un grand Miniftre fe
délaffer de fes importantes occupations
96 MERCURE DE FRANCE.
par l'étude de la nature , & contribuer par
fes lumieres au progrès des Sciences . C'eft
l'exemple que donne ici M. le Comte de
Teffin ; mais c'eût été peu pour lui de former
des collections précieufes en tout
genre , s'il n'avoit mis fes compatriotes à
portée de les connoître & d'en jouir. C'eſt
uniquement dans cette vûe qu'il a chargé
le fameux M. Linnæus de faire un Catalogue
raifonné de la partie de fon cabinet ,
qui concerne le regne mineral. Il eft difpofé
, fuivant la méthode que ce Sçavant
a publié dans fon livre intitulé Sistema natura
, & enrichi de notes curieuſes & inftructives.
On y voit donc les pierres vitrifiables
, calcaires , & celles qui réſiſtent
à l'action du feu ; les fels , les foufres , les
pyrrites , les métaux , avec une fuite trèsriche
de différentes mines ; les foffiles ,
tels que les ftalactites , les pumex ,
pierres d'aigle , une fuite immenfe de
pétrifications , des terres de toute efpece ,
& enfin des litophytes , des madrepores ,
des étoiles de mer , &c. Cet ouvrage eft
écrit en Latin & en Suédois , & orné de
douze planches fort bien gravées , qui repréfentent
quelques morceaux des plus
curieux , & fur tout des pétrifications . Il eft
très-propre à nous donner une idée du refte
du cabinet, qui renferme des collections de
les
coquillages,
AVRIL. 1754. 97
coquillages , de médailles, de pierres gravées
, de tableaux & de deffeins , & une bibliothèque
de livres rares & précieux . H
feroit à defirer qu'on nous fît auffi connoître
le détail de ces différens tréfors , comme
l'Auteur femble le promettre.
LA Médecine d'armée , contenant des
moyens aifés de préferver de maladies
fur terre & fur mer dans toutes fortes de
pays , & d'en guérir , fans beaucoup de
remedes ni de dépenfes , les gens de guerre
& autres , de quelque condition qu'ils
foient. Par M. de Mezerai , Médecin ordinaire
du Roi , ancien Médecin des armées
de Sa Majefté en Italie & en Allemagne
, & Correfpondant de l'Académie
royale des Sciences de Paris. A Paris , chez
la veuve Cavelier & fils , rue S. Jacques ,
au Lys d'or , 1754 , 3 vol . in - 12 .
On trouvera dans cet ouvrage des détails
intéreffans fur ce qui a rapport aux maladies
& aux incommodités des gens de
guerre , & fur les moyens de leur conferver
la fanté. L'Auteur a eu l'avantage de
pratiquer long-tems la Médecine dans les
armées , & il a faifi avec un zéle ardent
toutes les occafions de s'y rendre utile .
CAROLI Linnai , Sacra Regiæ Majefta-
E
8 MERCURE DE FRANCE.
tis Archiatri. Medicin. & Botanic. Profefforis
Upfal. &c . Species Plantarum exhibentes
Plantas ritè cognitas ad genera, relatas , &c .
Holmiæ , 1753. C'eſt- à- dire , les efpeces
des Plantes de M. Linnæus , rapportées à
leurs genres , avec les différences fpécifiques
, les noms vulgaires , des fynonimes
choifis , & les lieux où elles croiffent , rangées
felon la méthode fexuelle . Se trouve
à Paris , chez Briaffon , rue faint Jacques ,
à la Science , deux gros volumes in- octavo.
Il y a long-tems que l'on attendoit cet
ouvrage du célébre M. Linnæus. Tout le
monde fçait la gloire qu'il s'eft acquife
dans la Botanique , par tous les travaux qu'il
a entrepris pour la perfection de cette fcience
, fur tout par la méthode fyftématique
qu'il a publiée , & par l'établiffement des
genres de Plantes dont il a donné des
defcriptions auffi préciſes qu'exactes. Il
s'agiffoit enfuite de déterminer les carac
teres des efpeces qu'il eft fouvent fi diffi .
cile de diftinguer entr'elles , & c'est ce qu'il
a exécuté dans l'ouvrage que nous annonçons
. On y voit d'abord le nom générique
de la Plante , & au- deffous l'énumération
des efpéces de ce même genre . Chacune
de ces efpeces eft caracterifée & quelquefois
décrite en une phrafe d'une ou deux
AVRIL. 1754. 99
lignes , qu'on peut comparer avec les phrafes
fynonimes de quelques autres Auteurs
les plus connus , que M. Linnæus a eu foin
de rapporter. Il indique auffi les lieux où
fe trouvent ces Plantes , fi elles font annuelles
, vivaces , &c. enforte qu'il fixe
les vraies différences fpécifiques aufquelles
les Botanistes avoient fait jufqu'ici
trop peu d'attention. Il faut encore avouer
qu'il a changé ici bien des chofes dans fa
diftribution méthodique , & on trouvera
peut-être qu'il a réduit les genres à un
trop petit nombre , c'est- à- dire , qu'il a
réuni fous un même genre , des Plantes
très-différentes.
TRADUCTION des Statuts des Docteurs-
Régens de la Faculté de Médecine
en l'Univerfité de Paris. Par M. Michel
Bermingham , Chirurgien Juré, &c. A Paris
, chez de Poilly & Piſſet , Quai de Conti.
1754 Brochure in- 12 de 94 pages.
ÉCLAIRCISSEMENT abrégé fur la
maladie d'une fille de S. Geofmes , à laquelle
depuis huit ans on a fait douze extractions
de la veffie , & qui en jette par
la bouche & par la voye des urines. ,Par
M. Morand , Ecuyer , Docteur-Régent de
la Faculté de Médecine de Paris , Profef-
335283
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
feur d'Anatomie & de l'art des accouchemens
, pour les Sages-femmes , &c . A Langres
; & fe trouve à Paris , chez Lambert ,
près de la Comédie Françoiſe ; in -4°. brochure
de huit pages.
Cet éclairciffement n'eft deftiné qu'à
defabufer cette partie du Public qui avoit
accordé fa croyance à une charlatanerie ,
qui a occafionné le jugement de la Faculté
de Médecine de Paris , que nous avons
rapporté dans le Mercure de Janvier . M.
Morand nous promet fur cet événement
des détails qu'il eft très- capable de rendre
d'une maniere intéreffante.
ALMANACH aftronomique & hiftorique
de la ville de Lyon , & des Provinces
de Lyonnois , Forez & Beaujolois ; revû
& augmenté pour l'an 1754. A Lyon ,
chez Aimé Delaroche , & fe trouve à Paris
, chez Defaint & Saillant , rue Saint
Jean de Beauvais ; & chez Delaguette , rue
S. Jacques. in- 8 ° . de 450 pages ; imprimé
fur de très-bon papier , & avec de beaux
caracteres .
Tout ce qui peut intereffer dans les Finances
, le commerce , les fciences , la police
, la juftice , &c. de la ville de Lyon &
des trois Provinces , fe trouve réuni avec
foin & avec goût dans l'Almanach que nous
AVRIL. 1754. 101
annonçons. Les détails qu'on y trouve peuvent
exciter la curiofité des perfonnes même
qui n'ont point d'affaires dans les pays
aufquels il eft fpécialement confacré.
LA Religion Chrétienne , démontrée
par la converfion de l'Apoftolat de S. Paul.
Ouvrage traduit de l'Anglois de Milord
George Lyttelton , avec deux Difcours fur
l'excellence intrinfeque de l'Ecriture Sain⚫
te ; traduit de l'Anglois de M. Jeremie
Seed. A Paris , chez N. Tilliard , quai des
Auguftins. 1754. in- 12 . Un volume ; 2
liv . fols relié .
S
L'Angleterre eft le pays de l'Europe où
l'on a le plus écrit fur la Religion. Ses habitans
portés par leur caractere à de grands
objets , & capables par leur efprit de les
approfondir , ont dit tout ce qui fe pouvoit
dire pour & contre la révélation . Les
preuves de fa vérité ont été folidement
établies dans plufieurs des ouvrages faits
en fa faveur , & en particulier dans celui
que nous annonçons . La converfion & l'apoftolat
de S. Paul y forment une démonftration
de la vérité du Chriftianifme , a.
laquelle tout efprit raisonnable doit céder.
MÉTHODE théorique & pratique d'A
rithmétique , d'Algebre & de Géométrie ,
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
mife à la portée de tout le monde , & rendue
facile à pouvoir foi-même s'en inf
truire en peu de jours , & fon application
à divers ufages utiles aux Arts. Par M.
Gallimard. A Paris , chez Bauche le père ,
Ballard & Saugrin le fils. 1753. in- 16.
Prix huit fols , avec les figures en tailledouce.
La méthode dont nous rappellons au
Public le fouvenir , comprend 1o . les quatre
premieres regles d'Arithmétique , la
Regle de Trois ou de proportion géométrique
, & les quatre regles des Fractions ,
réduites à leur plus petite dénomination .
2°.Les premieres notions de l'Algebre avec
fes quatre regles , celles des Fractions littérales
, celles des équations les plus faciles
, avec quelques queftions problêmes.
3 °. Les élémens de l. Géométrie
contenus en dix-huit propofitions , & leur
application à divers ufages utiles aux Arts .
Le prix du Livre prouve le defintéreffement
de l'Auteur , connu pour vrai citoyen
; & la rapidité avec laquelle on a
enlevé la premiere édition , fait penser que
le Public a trouvé l'ouvrage de M. Gallimard
utile .
·
ESSAI fur la différence du nombre des
hommes dans les tems anciens & moderAVRIL.
1754. 103
nes , dans lequel on établit qu'il étoit plus
confidérable dans l'antiquité. Traduit de
l'Anglois de M. R. Wallace ; par M. de
Joncourt, in- 12 . un volume,
Après beaucoup de difcuffions qui pourroient
être plus ferrées & plus méthodiques
, l'Auteur conclut que l'univers eft
moins peuplé aujourd'hui qu'il ne l'a été
autrefois. Les raifons de dépopulation pour
l'Europe font , dit- il , le grand nombre de
Prêtres & de Religieufes dans les pays
Catholiques , la différence des moeurs anciennes
aux modernes , relativement aux
domestiques & à l'entretien des pauvres ,
le droit de primogéniture , le grand nombre
de foldats , le commerce trop étendu
avec les Indes Orientales & Occidentales ,
la grandeur des Gouvernemens modernes ,
comparée avec celle des anciens , & enfin
la plus grande fimplicité des loix anciennes
.
HISTOIRE de la Ville & de tout le
Diocèfe de Paris . Par M. l'Abbé Lebeuf ,
de l'Académie des Infcriptions & Belles-
Lettres. A Paris , chez Prault pere , Quai
de Gefvres. 1754. in - 12. 2 volumes .
Le premier volume contient les Eglifes
de Paris & de fes Faubourgs qui font féculieres
, ou qui l'ont été primitivement ,
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
diftribuées les unes felon l'antiquité de
leur fondation , & les autres fous celles
dont elles ont dépendu ou dépendent encore
; avec un détail circonftancié de leur
territoire , & le dénombrement de toutes
celles qui y font compriſes , enſemble diverfes
remarques fur le temporel deſdits
lieux.
Le fecond contient les Eglifes de cette
Ville & de fes Faubourgs , qui font régulieres
ou monaftiques , ou qui l'ont été
primitivement , diftribuées les unes felon
l'antiquité ou l'efpéce de leur fondation ,
& les autres fous celles dont elles ont dépendu
& dépendent encore ; avec le détail
circonftancié de l'étendue de leur territoire
, & le dénombrement de toutes celles
qui y font compriſes : enfemble diverfes
remarques tant fur le civil ou temporel des
mêmes lieux , & notamment d'une trèsancienne
defcription des rues de Paris en
vers.
HISTOIRE de la Banlieue Eccléfiaftique
de Paris , contenant douze Paroiffes ,
plufieurs Abbayes , & une Succurfale de
Saint Mery de Paris ; fuivie de l'hiſtoire
de plufieurs autres Paroiffes , fituées tant à
Saint Denis qu'autour de la même Ville &
aux environs ; lefquelles forment le com-
1
AVRIL. 1754. ་ ས ༑
"
mencement du Doyenné de Montmorenci
, avec l'hiftoire des anciennes Communautés
contenues dans la même étendue
foit Abbayes , Collégiales ou Prieurés ,
& en particulier l'hiftoire du Landit de la
plaine de S. Denis le tout enrichi de diverfes
remarques fur le temporel defdits
lieux . Par M. l'Abbé Lebeuf. A Paris ,
chez Prault pere. 1754. in 12. 1. vol.
M. l'Abbé Lebeuf paffe généralemenz
pour très-profond dans la connoiffance des
antiquités eccléfiaftiques du Royaume.
Cette réputation qui eit fondée fur les
meilleurs titres , doit exciter la curiofité
des Sçavans , pour l'ouvrage que nous annonçons.
Ils le trouveront plein de recher
ches , de détails & d'exactitude .
INSTRUCTIONS fur la pénitence du
Carême , tirées de l'Ecriture , des Conciles
& des Peres. Par M. Ballet , ancien
Curé de Gif , Prédicateur de la Reine . A
Paris , chez Prault pere , Quai de Gefvres
1754. in-12. 1. vol.
M. Ballet fort connu par plufieurs Livres
de piété, pleins d'onction , qu'il a donnés
au Public , n'a peut- être rien publié
d'aufli vif , d'aufli fort , mi d'auffi nécef
faire que fes inftructions fur la pénitence
di Carême. CerOuvrage , dit- il , dans f
E. W
106 MERCURE DE FRANCE.
Préface , eft divifé en quarante-fix chapitres
, & je me flate d'avoir renfermé
tout ce qui étoit néceffaire pour prouver
l'antiquité & la force de la loi de l'Eglife ,
réfuter les objections des Proteftans & des
incrédules , confondre les raiſonnemens
indécens des libertins , condamner la délicateffe
des mondains , la lâcheté des Chrétiens
infracteurs , animer & confoler les
enfans de l'Eglife fervens & foumis ..
Je n'avance rien dans tout cet Ouvrage
que d'après l'Ecriture , les Conciles & les
Peres.
On voit le jeûne en général prefcrit ,
loué & récompenfé dans l'Ecriture ; & cela
fuffit pour condamner ceux qui le defaprouvent.
Les Apôtres , à qui Jeſus- Chriſt
avoit donné l'exemple d'un jeûne de quarante
jours , ne montrent-ils pas qu'ils
étoient animés de fon efprit lorfqu'ils ont
inftitué la fainte Quarantaine qui précéde
la fête de Pâques ?
Les Conciles & tous les Peres qui ont
reconnu cette inftitution Apoftolique , ne
forment-ils pas une tradition refpectable à
tout autres qu'à ceux qui la rejettent pour
détruire les vérités anciennes , & établir
leurs nouveautés profanes.
Comme il s'agit de prouver , d'inftruire
, je n'ai négligé ni les autorités ni les
AVRIL. 1754.
107
preu-
;
exhortations ; ainfi l'on trouvera des
ves folides de la doctrine de l'Eglife , débaraffées
des expreflions & des féchereffes
de la fcholaftique & de la controverſe
l'efprit de l'Eglife , des Conciles & des Peres
y eft expofé d'une maniere claire &
inftructive. On y trouvera auffi des
portraits
de tous les égaremens des mondains ,
de la délicateffe , des excès , des repas , des
excuſes , des prétextes qu'ils oppofent ; des
avis touchans pour pratiquer toutes les
vertus qui doivent accompagner le jeûne
& l'abftinence , & rendre utile & falutaire
la pénitence du Carême. J'ai marché
entre les deux extrêmités vicieuſes. On
ne trouvera ni cette févérité outrée.qui
abbat , ni ce relâchement qui féduit. J'apprens
à refpecter & à profiter de la tendreffe
de l'Eglife qui a toléré les adouciffemens
des grands jeûnes , & à déplorer &
éviter la délicateffe & la fenfualité qui
rompent l'intégrité du jeûne , & énervent
la fainte pénitence du Carême.
LE Journal Britannique , par M. Maty ,
Docteur en Philofophie & en Médecine ,
Membre de la Société Royale de Londres ,
qu'on a diftribué d'abord tous les mois , ne fe
diftribue plus que tous les deux mois ; à la
Haye , chez Scheurleer Junior ; & à Paris ,
·E vj
108 MERCURE DE FRANCE.

chez Briaffon , rue S. Jacques. Ce Journal
·réunit tous les avantages qu'on peut défirer
dans un ouvrage périodique : il rend compte
de toutes les productions un peu importantes
d'un peuple philofophe ; il est écrit d'un style
ferré , net , brillant , fententieux ; &&ª«iill fe
permet toutes les critiques que les loix de la
justice & de la politeffe ne défendent pas.
Les Anglois , bons juges en général , & juges
en dernier reffort de ce qui appartient à leur
littérature , font grand cas du Journal que
nous annonçons. Pour le faire connoître à nos
lecteurs , nous en tranſcrirons un extrait. Colui
d'un livre originairement François nous.
aparu plus propre que les autres à donner
une idée jufte de la maniere du Journaliste..
DICTIONNAIRE univerfel de commerce
, traduit en Anglois du François de
M. Savary , & enrichi d'additions confdérables
, qui approprient cet ouvrage au
commerce & à la navigation de la Grande
Bretagne , & aux loix , aux , coutumes &
aux ufages qui ont lieu à l'égard de tous
les Négocians. Par M. Poftlethwayt . A
Londres , chez Knapton.
Un Ouvrage tel que celui-ci n'eft guere
plus utile aux négocians qu'à ceux qui ne
le font point. Quoique les préjugés contre
le commerce & les arts ayent moins de
AVRIL. 1754. 109
force actuellement qu'ils n'en ont eu autrefois
, l'importance de cette fource de
l'opulence & de la grandeur des nations ,
l'évaluation de la part que chacun peut y
avoir , l'eftime de leur état de progrès &
de déclin , & l'indication des moyens.
d'augmenter leurs avantages , foit en ouvrant
de nouveaux canaux , foit en dégageant
ceux qui fe bouchent , ne fçauroient
être trop fouvent , ni trop clairement expofées.
Sur tout' , il eft important de bien
convaincre les divers ordres d'un état de
l'enchaînure des profeffions & des arts ,
de faire revenir la Nobleffe de fon entêtement
contre le Marchand , qui par fon
induſtrie & fes tréfors s'éleve à la grandeur
; & ce dernier de fon mépris , plus:
orgueilleux encore , contre le Sçavant qui
ne fçait pas s'enrichir ..
Telles ont été les vûes de M. Poftlethwayt..
Le Dictionnaire de Savary lui a fervi
de canevas. Il a corrigé plufieurs fautes
de cet auteur , & en général mieux approfondi
les fujets. C'eft principalement pour
fes concitoyens qu'il a écrit , & non con
tent d'expliquer la partie pratique & expérimentale
du commerce , il a encore examiné
les chofes en grand , & dans le rap
port qu'elles ont avec la politique & les
véritables intérêts de l'Angleterre.
110 MERCURE DE FRANCE.
On voit avec plaifir le nom d'un des
premiers Pairs du Royaume , Mylord Duc
de Rutland , à la tête de cet Ouvrage.
Notre Écrivain a voulu confirmer par l'autorité
d'un pareil fuffrage , que le commerce
qui fait éclore les fciences & les
arts , leur doit à fon tour fes principaux
avantages ; qu'il unit la famille entiere
des hommes par un échange de bons offices
, & que diftribuant aux divers habitans
du monde les bienfaits de la nature ,
il donne du travail aux pauvres , des commodités
aux riches , de l'éclat aux grands.
Je demande à l'homme qui fçait penfer ,
qui font ceux qui dans une telle diftribution
devroient fe croire le plus favorifés
?
Il eſt tout naturel que M. Poftlethwayt
releve comme il fait les avantages de fon
ouvrage fur ceux du Dictionnaire de Savary.
On conçoit aifément que des recueils de
ce genre gagnent à être revus , && qu'ils fe
perfectionnent en paffant par de nouvelles
mains ; celle de notre Auteur étoit en
quelque forte exercée à des travaux pareils
.On lui doit divers écrits fur des fujets
relatifs au commerce & au projet qu'il
avoit formé d'un Séminaire ou d'une Académie
pour les jeunes négocians. Il y a
d'ailleurs plus de vingt ans qu'il a comAVRIL.
1754. III
mencé de recueillir les matériaux pour un
traité complet fur le négoce , & c'eſt ce
traité , fi je l'ofe dire , découpé , que ce
nouveau Dictionnaire nous offre.
L'analyfe que l'auteur en fait eft fort
méthodique . On y voit d'un coup la liaifon
& le rapport des fujets les uns avec
les autres , & cet arrangement fyftématique
fert à chercher ou à retenir plus facilement
des vérités difperfées dans le corps
d'un affez gros ouvrage.
Il auroit pû , fi je ne me trompe , l'être
moins , fi notre Auteur eût plus confulté
l'avantage du Lecteur que du Libraire . Ses
articles font en général trop longs . Il coud
bout à bout les précis de divers écrits , il
entremêle fes propres réflexions , il s'écarte
, il revient aux mêmes idées , au lieu
de digérer & de fondre le tout. Les divifions
de fes fujets fous divers titres font
fouvent arbitraires . Ce qu'il dit dans l'article
des dettes nationales auroit pû fe trouver
également dans ceux desfonds , du crédit
, des droits , & des intérêts. Cette Métaphyfique
délicate , dirai- je , ou cette jufteffe
d'efprit , qui démêle l'idée principale
de chaque mot , & qui s'y tient , manque
quelquefois à notre Auteur , & ce défaut
entraîne néceffairement celui des redites ,
& en plufieurs endroits celui de l'obscurité
& de la confufion .
112 MERCURE DE FRANCE.
rant ,
Ce feroit peut-être pouffer trop loin la
févérité , & reprocher à l'Auteur de donner
plus que fon titre ne promet , que de
condamner abfolument tous les détails où
il entre fur les arts , & en particulier fur la
métallurgie. Comme après avoir été trompé
lui -même par un
entrepreneur ignoil
a acquis par fa propre expérience
des lumieres fur le travail des mines &
fur la féparation des métaux , on ne ſçauroit
le blâmer de
communiquer au publie
des directions qui puiffent éviter aux autres
les rifques qu'il a courus. D'ailleurs ,
l'hiftoire de la nature & des arts eft fi pet
étrangere au commerce , qu'elle en fournit
au contraire les principaux objets. Cependant,
comme il eft moins néceffaire aux né
gocians de s'inftruire des pratiques manuelles
aufquelles on doit les diverfes fubftances,
que d'avoir des fignes certains pour juger
de la perfection & du prix de ces fubftances
, & que d'ailleurs ceux qui veulent fe
mettre au fait des détails ſur la Phyſique ,
fur les
Manufactures & fur lesArts , ne manquent
pas d'ouvrages aufquels ils peuvent
avoir recours , on fe feroit contenté d'indications
plus
vagues que celles que nous.
donne notre Auteur. L'article du cuivre
contient des chofes très-curieufes fur le
travail des mines, fur la maniere de fondre
AVRIL. 1754. 113
fe métal , fur fes vertus médécinales , &
fur les autres uſages, &c . Mais je les aurois
trouvées également dans les traités de Chy.
mie , & dans les autres Dictionnaires. Če
qu'un négociant ne trouve dans aucun de
ces ouvrages , & que peut- être il cherchera
inutilement dans celui- ci , c'eft l'état
actuel des mines de la Suede , de la Hongrie
, & de l'Angleterre , &c. la quantité
de métal qu'on en tire , le prix auquel il
eft , & le débit qu'en ont les entrepreneurs
de ce pays , & en particulier la Compagnie
de ceux de Londres. Les articles de la Chymie
, de l'Horlogerie , de l'or , & plufieurs
autres , me fourniroient plufieurs exemples
du même excès ou du même défaut.
On ne fçait que trop combien la rivalité
des nations change à leurs yeux la face des
objets. Notre Auteur eft Anglois & il fe
montre tel . Trouveroit- on mauvais qu'il
foutienne avec feu les droits de fon pays ?
le blâmeroit-on de fonger à l'enrichir , &
d'ouvrir en divers endroits de nouvelles
vûes ,› pour faire paffer dans cette Ifle les
manufactures & les richeffes des autres
peuples ? L'amour de la patrie n'eft guere
fort s'il n'eft fouvent aveugle , & quelquefois
exceffif. M. Poftlethwayt n'eft nullement
du nombre des tiédes ; peut-être lui
reprochera-t-on quelques traits un peu
114 MERCURE DE FRANCE.
vifs contre des voifins qui cherchent à profiter
de leurs avantages , & peut-être à s'enrichir
à nos dépens . Il loue leur induftrie
, il exalte leurs progrès , à peu près
comme ce vieux Romain , qui produifit à
fes concitoyens des fruits crus à Carthage ,
pour les enflammer du défir de s'en rendre
les maîtres.
Les remarques que je viens de faire
n'empêchent pas que l'ouvrage en fon tout
ne foit extrêmement utile. Il eft rempli ,
comme je l'ai déja dit , & des découvertes
de ceux qui ont le mieux écrit fur
les divers fujets , & des remarques de notre
Auteur , fouvent fupérieures aux leurs.
Donnons une idée des unes & des autres ,
en parcourant légerement quelques - uns
des principaux articles.
Sous l'article d'actions on nous donne
une hiftoire de la folie épidémique du
Miffiffipi & de la mer du Sud , & des directions
pour prévenir à l'avenir de femblables
defordres. Cette affaire revient fur
le tapis dans quelques autres articles.
Je ne puis rendre compte de l'article
d'Afrique fans réunir ceux de Compagnie
d'Afrique , de Guinée , &c. Après la defcription
du pays & des richeffes qu'il produit
, notre Auteur s'étend en réflexions
fur le peu d'utilité qu'en retirent & fes fauAVRIL.
1754. 115
vages habitans , & les peuples policés des
autres climats . Non feulement les hommes
n'y naiſſent que pour devenir efclaves , le
pays même gémit fous une eſpèce de captivité.
Les plus belles rivieres y ouvrent
en vain un accès facile jufqu'au centre de
ce vafte continent , en vain le foleil répand
fur fes campagnes fes plus douces
influences ; en vain les fubftances les plus
recherchées enrichiffent-elles le dedans des
montagnes ; les habitans ne jouiffent ni de
leur abondance ni de celle des autres peuples
. Ouvrez les yeux de ces malheureufes
nations , introduifez chez elles nos
ufages & nos arts , donnez - leur du goût ,
de l'humanité , bientôt l'échange de nos
marchandiſes fera germer leurs terres , &
ouvrir leurs mines . Le commerce des efclaves
eft , felon M. Poftlethwayt , la barriere
qui s'oppose à des établiſſemens également
avantageux pour des peuples , qui
dans le fond ne different que par la couleur.
On eft forcé d'entretenir chez les
Negres des animofités , des guerres , des
furpriſes mutuelles , pour fe procurer les
fecours forcés d'êtres , fur lefquels la nature
ne donne pas plus de droit à ceux qui
les achetent qu'à ceux qui les vendent. Ce
commerce néceffairement borné , ne permet
aux Européens que d'écumer les côtes,
16 MERCURE DE FRANCE.
& de faire naître dans les habitans des fen
timens d'averfion contre l'efpéce des blancs.
M. Poftlethwayt croit que les Européens
pourroient fe paffer d'efclaves dans leurs
établiffemens de l'Amérique , & fe faire
fervir avec moins de danger , comme avec
moins de rigueur , de domeftiques à gages
. Si ce projet eft chimérique , ne pourroit-
on pas du moins cultiver d'une maniere
utile les terres qu'on poffede fur les
côtes d'Afrique ne feroit- on pas croître
à Cap Coft , à Acara , & même à Serra-
Leon , le caffé qui vient fi bien aux mêmes
latitudes en Afie & en Amérique ? le
fucre que nos Colonies Amériquaines ne
nous fourniffent plus en affez grande quantité
, ne trouveroit- il pas fur toute la Côte
d'or un climat convenable ? le thé enfin ,
peut-être les épiceries , le coton , le quinquina
, &c. ne vaudroient- ils pas la peine
qu'on fit quelques effais pour les tranfplanter
dans des climats également favorifés
du Ciel enfin le commerce de l'Ethiopie
ne feroit- il pas praticable par le moyen
des grands fleuves de Zeila & de Houache
? A s'en tenir cependant à l'état actuel
des chofes , & puifque notre Compagnie
d'Afrique eft actuellement diffoute ,
notre Auteur fouhaiteroit que fa nation ,
à l'exemple de la France , remît le com
AVRIL. 1754 11.7
merce d'Afrique à la Compagnie des Indes
, feule capable de le foutenir & de le
défendre .
La méthode de M. Tull pour la culture
des terres n'a pas encore fait en Angleterre
des progrès fuffifans ; c'eft qu'ici comme
ailleurs , ce qui eft nouveau ne s'introduit
que difficilement. Notre Auteur
entre dans le détail de cette Méthode ; il
répond aux objections qu'on y a faites ; &
pour engager fes compatriotes à la fuivre ,
il leur donne une eftime du produit de dix
arpens de terre . Cette eftime a été faite
par un homme impartial , qui a fait luimême
fur fes terres un effai avantageux
des expériences de M. Tull ; & en mettant
les chofes au plus bas prix , il paroît
qu'au lieu de 170 livres sterlings de gain
net que cette quantité de terrein rapporte
dans un intervalle de vingt ans , lorfqu'elle
eft cultivée à la maniere ordinaire , elle en
rapporte du moins 260 lorfqu'on fuit les
idées de M. Tull . M. Duhamel , dont M.
Poftlethwayt cite l'ouvrage fur le même ſujet
, porte même au double l'avantage de
la nouvelle agriculture fur l'ancienne . Au
refte notre Auteur ne croit point que ce
fujet foit épuifé , il montre dans divers articles
, comme dans ceux du houblon , du
lin , & c. ce qu'on pourroit fe promettre
118 MERCURE DE FRANCE.
de la méthode expérimentale . Il fouhaiteroit
auffi qu'on établît dans fa nation une
Académie d'agriculture , comme on l'a fait
à Florence.
L'article des Annuités eft formé des calculs
& des liftes fur la probabilité des vies
qu'on doit à Halley , à de Moivre , & à
Kerffeboom,
On fe feroit , je crois , paffé du traité
d'Arithmétique que l'Auteur nous donne
fous l'article de ce nom , & l'on auroit
fouhaité au contraire qu'il eût mieux rempli
celui de l'Arithmétique politique .
Sous le titre d'arbitration , M. Poftlethwayt
explique les principes de la différence
du change , & montre avec combien
de facilité un négociant entendu peut profiter
de cette différence : il pourfuit cette
matiere dans deux autres articles , & prouve
qu'un des fignes les plus fûrs de l'état
du commerce , ou pour parler dans fes
le Barométre du commerce ſe
trouve dans l'état du change. Il applique
ailleurs ces principes à la Grande Bretagne
, & détermine l'état du commerce de
cette Ifle , tant au dedans qu'au dehors.
On y voit que cette Nation perd plus dans
fes échanges avec la France qu'elle ne gagne
avec l'Eſpagne ; que le commerce de
I'Italie , du Portugal , des Pays-Bas , & fur
termes , que
i
AVRIL. 1754. 119
tout de la Turquie , lui eftbeaucoup moins
avantageux qu'il ne l'étoit autrefois ; que
celui de l'Allemagne & des Pays du Nord
eft entierement à ſon defavantage , & qu'il
eft également de l'intérêt de la Grande Bretagne
& de la Hollande de cimenter leur
union & d'entretenir leur correfpondance.
1
L'Auteur examine avec beaucoup de
foin l'état des Colonies Angloifes . Il montre
combien elles font en général avantageufes
à cette Nation , & le peu de raiſon
qu'il y a de craindre qu'elles ne deviennent
trop puiflantes. Il déplore le mauvais effet
de la rivalité de quelques- unes de ces Colonies
, & indique les moyens les plus propres
pour faire ceffer leurs jaloufies , &
pour leur fournir de nouvelles produc
tions. La Georgie , cette Colonie actuellement
peu floriffante , & cependant fi utile
aux autres , à qui elle fert de boulevard ,
deviendroit confidérable , fi par des engagemens
publics on la mettoit en état de
fournir en auffi grande abondance qu'elle
pourroit le faire à nos Marchands de
peaux , de ris , du vin & de la foie. On
a oublié la culture de l'indigo à la Jamaïque
, & l'on n'en retire pas la moitié du
fucre que cette Ifle pourroit produire.
On trouve des détails également curieux
fur le commerce des Anglois , & en géné120
MERCURE DE FRANCE.
ral des autres Nations Européennes dans
les Indes Orientales . Quoiqu'en ayent pû
penfer quelques Théoriftes qui n'ont confideré
que la quantité d'argent qui paffe
ainfi tous les ans de l'Europe en Afie , il
eft certain que loin de perdre à l'échange
de ce métal contre les denrées qu'on en
tire , les Nations qui font ce commerce
gagnent confidérablement dans l'ufage
qu'elles font enfuite de ces mêmes denrées.
M. Poftlethwayt eft bien éloigné de vouloir
ôter à la Compagnie des Indes fon
privilége exclufif ; il fouhaiteroit au contraire
qu'on augmentât fon pouvoir , &
qu'on la mît , s'il étoit poffible , fur un
pied peu différent de celle des Hollandois.
Il croit que le meilleur moyen pour y
Téuffir , c'eft de peupler davantage nos Colonies
dans ce pays , plutôt que d'élever de
nouveaux forts ; de nous attirer par notre
humanité la confiance des naturels du pays,
de les civilifer , de les rendre Chrétiens.
La remarque qu'il fait fur l'avantage qu'ont
fur les Nations Européennes celles des
Indes , qui , fans aller au- devant du commerce
des Etrangers , l'attendent tranquillement
chez eux, & dominent ainfi en quelque
forte fur les peuples qui leur portent
volontairement leurs tréfors , me paroît
digne d'un Philofophe. Il indique diverfes
raifons
AVRIL . 1754. 121
que
raifons de cette conduite , qui toutes tendent
à nous faire admirer des Nations
nous ne traitons de Barbares que faute de
les connoître.
Sous l'article du Coin , notre Auteur nous
inftruit de la proportion qu'ont entr'eux
l'or & l'argent chez les divers Peuples :
l'or yaut huit fois fon poids d'argent au
Japon , dix fois à la Chine , douze fois
dans les Etats du Grand Mogol ; & à mefure
qu'on s'avance vers les mines de l'Occident
, treize & quatorze fois . En Europe
il valoit autrefois feize fois fon poids ; la
proportion eft actuellement prefque par
tout d'un à quinze . La monnoye des divers
Etats devroit avoir le même rapport , fans
cela le pays dans lequel l'un des métaux
emporte la balance , court rifque de fe voir
peu à peu privé de l'autre . C'est ce qui feroit
arrivé en Angleterre , fi le Chevalier
Newton n'avoit fait mettre les guinées en
1717 à 21 fchelings au lieu de 21 fchelings
& fix fols qu'elles valoient autrefois . Cette
réduction , fuivant notre Auteur , n'eſt cependant
pas encore tout à fait fuffifante,
En voilà affez pour le but que je me propofois
dans cet Extrait . Je ne dois pas cependant
le finir , fans avertir que les cartes
qui s'y trouvent de l'Afie , de l'Afrique
& de l'Amérique , ont été copiées fur cel-
F
122 MERCURE DE FRANCE.
les de d'Anville, mais que M. Poftlethwayr
a eu foin de rendre , du moins fur le papier,
à fa Nation les pays qu'il prétend lui avoir
été enlevés par le Géographe François .
Il feroit à fouhaiter qu'on profitât en France
du travail de M. Poftleihwayt pour don
ver une nouvelle édition de l'ouvrage fi utile ,
mais fi imparfait de Savari . L'écrivain aſſez
éclairé pour exécuter cette grande entreprife ,
trouveroit les efprits tout à fait difpofés à lui
rendre justice . Qui est - ce qui ne defireroit
de mériter & d'obtenir les éloges qu'on a donnés
aux deux excellens citoyens qui viennen
de publier , l'un un ouvrage fur les grains ,
& lautre des remarques fur les avantages
& les défavantages de la France & de la
Grande Bretagne par rapport au commerce
aux autres fources de la puisance des
Etais ?
BEAUX ARTS.
JUGEMENT
De l'Académie Royale des Sciences.
Ans une lettre que le Sieur Caron fi's ,
DHorloger , rue faint Denis , publia le
25 Septembre dernier , il fupplia inftamment
le Public de vouloir bienfufpendre fon jugeAVRIL.
1754. 123
ment jufqu'à la décision de l'Académie royale
des Sciences fur le différend qu'il avoit avec
le fieur le Paute au fujet de la propriété du
nouvel échappement pour les montres , & il
promit de rendrefes preuves publiques , après
l'Académie auroit prononcé. Le fieur Ca- que
ron croit ne pouvoir remplir plus exactement
les engagemens qu'il prit alors avec le Public ,
qu'en lui donnant , avec le jugement de l'Académie
, le rapport de MM. les Commiſſaires
en entier , comme l'Académie , après une
mure délibération & malgré fes usages ordinaires
, a bien voulu le lui faire délivrer ; il
joint à ce rapport le certificat de M. de Fouchy
, Sécrétaire perpétuel de l'Académie . ·
EXTRAIT des Regiftres de l'Académie
Royale des Sciences , du 23 Février 17540
A
U mois d'Octobre de l'année derniere
, M. le Comte de Saint-Florentin ,
Miniftre & Sécrétaire d'Etat , remit au jugement
de l'Académie une conteftation qui
s'étoit élevée devant lui & devant le Public
, entre les fieurs Caron & le Paute ,
Horlogers , au fujet d'un nouvel échappement
dont ils fe prétendent tous deux inventeurs
. Ce Miniftre a defiré non feulement
que l'Académie prononçât fur le mérite
de l'invention , mais qu'elle fît en mê
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
me tems les recherches néceffaires pour en
connoître le véritable Auteur.
Avant que d'expofer à la Compagnie
les réfultats de nos recherches & les fairs
qui la mettront en état de prononcer fur
ces deux points , nous croyons qu'il eft à
propos de difcuter ici les avantages & les
inconvéniens des principaux échappemens
d'ufage qui ont rapport avec celui dont il
s'agit , & de lui retracer les progrès qu'on
a fait en différens tems pour amener cette
importante partie des horloges au point où
elle eft aujourd'hui .
Le plus ancien échappement dont nous
ayons connoiffance , eft celui qu'on romme
à roues de rencontre & à palettes ; il n'en
eft point dont la conftruction foit plus
fimple & dont l'ufage foit plus général ,
principalement dans les montres ; il eft
trop connu pour qu'il foit néceffaire de
le décrire. Cet échappement à roue de
rencontre & à palettes a toujours du recul.
Mouvement qui étoit abfolument néceffaire
avant qu'on eût adapté les refforts fpiraux
aux balanciers des montres , & qu'on
eût fait ufage du pendule pour régler les autres
horloges . Car avant ces inventions ou
celles qui peuvent être de même genre , les
balanciers n'ayant aucun principe de mouyement
alternatif, il falloit non feuleAVRIL.
1754. 125
ment que le rouage pût s'oppofer à de trop
grandes excurfions du balancier , ce qui
caufoit du recul , mais encore qu'il le ramenât
pour lui faire faire une incurfion
en fens contraire .
Depuis que les refforts fpiraux & les
balanciers en pendule fervent à régler les
horloges , le recul de l'échappement n'a
plus été indifpenfable , parce que ces fortes
de régulateurs ont en eux un principe
de mouvement alternatif. Quelques Horlogers
ont cru que le recul étoit néceffaire à
la jufteffe du mouvement , tandis que d'autres
l'ont regardé comme un défaut , & ont
travaillé à le fupprimer. Les raifons qu'ils
apportent de part & d'autre ne font point
de notre fujet , & feroient trop longues à
difcuter.
Les principaux inconvéniens de l'échap
pement à roue de rencontre & à palettes ,
font , 1 ° . la trop grande excurfion du balancier
dans les pendules , rendue néceffaire
par la petiteffe ,des palettes .
20. La néceffité d'ajouter une roue , parce
que celle qui porte l'éguille des fecondes
n'étant pas difpofée favorablement
dans les horloges de moyen volume
pour fervir de roue de rencontre , on eſt
obligé d'y mettre une roue de plus pour
entretenir les vibrations du pendule . Et
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
cette roue a encore le défavantage de n'avoir
point fon axe parallele à ceux des autres
roues , ce qui entraîne la néceffité de
tailler la roue des minutes en forme de
couronne , dont l'engrenage avec le pignon
de la roue de rencontre ne peut être ni
auffi précis , ni auffi avantageux que celui
des roues plates avec les autres pignons .
Ces confidérations ont déterminé les
bons Horlogers à chercher d'autres échappe
mens qui donnaffent des vibrations moins
étendues , en fe ménageant en même tems
la liberté d'employer la roue des minutes
pour roue de rencontre ou d'échappement .
La premiere idée qu'ils ont eu pour y par
venir , a été d'employer une roue plate ,
nommée Rochet , dont les dents pouffent alternativement
les bras d'une ancre ; & comme
ils étoient accoutumés aux échappemens
à recul , ils ont été affez long -tems
fans penfer à fupprimer le recul dans ce
nouvel
échappement.
Ayant fenti depuis & connu par expérience
que le trop grand recul étoit préjudiciable
à la régularité du mouvement , en
ce que le rouage venant à fe falir , l'action
de la force motrice pour entretenir la vibration
, doit diminuer tandis que l'obftacle
au recul devient plus confidérable. Les
Horlogers ont diminué peu à peu le recul,
A VRIL. 1754. 127
& quelques uns , tels que MM. Thompion
& Graham , fe font déterminés à le fupprimer
totalement en faifant des échappemens
à repos.
L'échappement à repos de Graham pour
les horloges à pendule , eft compofé d'un
rochet & d'une ancre à deux branches recourbées
vers le centre du rochet en forme
de compas à prendre des épaiffeurs . Cette
efpece de compas mobile autour d'un point
fixe , embraffe environ la moitié du rochet
fur chacune de fes branches recourbées ,
On diftingue deux parties effentielles à lon
effet. L'une eft circulaire , & fon centre eft
celui du mouvement de l'ancre , c'eft fur
celle - ci que repofe la dent du rochet pendant
tout le tems que la vibration du pendule
excéde l'arc néceffaire pour l'échappement
: l'autre partie eft un plan incliné ,
au moyen duquel les dents du rochet entretiennent
les vibrations dû pendule . On
conçoit aisément que les dents du rochet
repofent alternativement fur la partie cireulaire
concave d'une branche , & fur la
partie circulaire convexe de la branche
oppofée ; enforte que pour rendre égaux
de part & d'autre les frottemens de l'ancre
avec les dents du rochet , il faut que les
parties circulaires concave & convexe où
fe font les repos , foient de même rayon ;
E iiij
128 MERCURE DE FRANCE.
cet échappement à ancre a toutes les perfections
qu'on peut defirer dans un échappement
à repos ; fes leviers font égaux &
naturels , puifque les arcs fur lefquels fe
font les repos , font de même rayon & de
même longueur quant aux portions touchées
par les dents du rochet. D'ailleurs ,
les plans inclinés où s'exerce l'action du
rouage , peuvent être faits de maniere que
les leviers d'impulfion du rochet foient
parfaitement égaux , comme ils le font en
effet dans les pendules de Graham.
Avant cette ingénieufe invention preſque
toutes les montres avoient été faites
avec des échappemens à roue de rencontre
& à palettes femblables à celui des pendules
; & comme dans ces fortes d'échappemens
l'axe du balancier eft néceffairement
perpendiculaire à celui de la roue de rencontre
; que d'ailleurs l'axe du balancier
dans les montres doit être parallele aux
axes des autres roues , afin que le balancier
foit parallele aux platines ; on étoit obligé
de placer l'axe de la roue de rencontre
parallelement aux platines , & d'employer
par conféquent une roue à couronne pour
engrener dans le pignon de la roue d'échappement.
Le mauvais engrenage de la
roue à couronne avec le pignon , & peutêtre
auffi la difficulté de bien régler une
AVRIL. 1754. 129
montre où l'échappement produit un
cul d'autant plus grand que l'action du
reffort eft plus confiderable , ont déterminé
Graham à ranger l'axe de la roue de
rencontre parallelement aux axes des autres
roues , ce qui lui a donné le moyen
de mettre une roue plate à la place de la
roue en couronne , appellée Roue de champ.
Il eft à préfumer que cet Horloger trouvant
plus de régularité dans les pendules
aufquelles il avoit appliqué fon échappement
à repos que dans les pendules ordinaires
, a penfé que ce feroit donner aux
montres une perfection nouvelle que d'y
appliquer un échappement à repos. Le fieur
J. B. du Tertre , Horloger de Paris , ayant
eu la même idée , a exécuté à peu près dans
le même tems un échappement à repos
pour les montres .
L'échappement de Graham dans les
montres differe de celui qu'il a employé
dans les pendules , en ce que les bras de
l'ancre aux échappemens de pendule font
terminés par des plans inclinés qui reçoivent
l'action des dents du rochet pour entretenir
les vibrations du pendule , au lieu
que
dans les montres
ce font les dents du
rochet qui portent
les plans inclinés
, & ces plans pouffent
alternativement
en fus contraire
les catmités
de Wanere. L'an-
Ε
130 MERCURE DE FRANCE.
cre de cet échappement eft un cylindre
creux entaillé jufqu'auprès du centre pour
recevoir le plan de la roue de rencontre ,
dont chaque dent repofe alternativement
fur les furfaces convexe & concave de ce
cylindre. Lorfque la dent vient à s'échapper
, fon plan incliné touche le cylindre ,
& le pouffe par le bord de fon entaille , ce
qui entretient les vibrations du balancier.
La petiteffe de l'ancre ne permettant pas
de former cette piece de deux portions cylindriques
, telles que la concavité de l'une
ou la convexité de l'autre foient de
même rayon , les arcs convexes & concaves
fur lefquels fe font les repos , font néceffairement
inégaux , & la réfiſtance au
frottement fur la partie convexe eft plus
grande que
la réfiftance au frottement fur
la partie concave. En cela l'échappement
repos de Graham pour les montres eft
inférieur à fon échappement pour les pendules.
Il falloit corriger cette inégalité des
arcs de repos dans les montres , pour amener
leur échappement à la perfection de
celui des pendules , & cette condition ſe
trouve remplie dans le nouvel échappement
applicable aux montres & aux pendules , qui
fait le fujet de la difpute entre les fieurs
le Paute & Caron.
à
Mais avant que de le décrire , nous alAVRIL.
1754. 131
dont
lons reprendre la fuite des changemens
faits par différens Horlogers dans la conftruction
des échappemens. Le fieur Thiont
a varié de différentes manieres l'échappement
de Graham pour les pendules ; il a
cru perfectionner cet échappement en faifant
repofer les dents de la roue de rencontre
fur deux arcs concaves de même ,
ou de différens rayons ; car il en a fait de
deux façons . Dans l'une il a changé la forme
& la difpofition de la roue de rencontre
; au lieu du rochet de Graham , il a employé
une roue en double couronne ,
les dents oppofées font prifes dans la furface
d'un cylindre , & font placées alternativement
, elles repofent auffi alternativement
fur les parties circulaires concaves
des branches de l'ancre. Cet échappement
ne differe de celui de Graham , quant à
L'effet , que par l'inconvénient qu'il a d'obliger
à mettre une roue de plus dans les
pendules à fecondes , à moins qu'on ne
veuille faire ofciller le pendule dans un
plan perpendiculaire à celui du cadran
ce qui n'eft fupportable que dans les groffes
horloges.
Le fecond échappement du fieur Thiout
n'a qu'un fimple rochet , pofé perpendicu
lairement au plan d'une ancre dont les deux
branches font inégales , chaque dent du
E vi
132 MERCURE DE FRANCE.
rochet repofe alternativement fur les arcs
concaves des branches recourbées. Cer
échappement a le même inconvénient que
le premier , & de plus , il a le défaut de.
rendre le frottement un peu inégal , par
l'inégalité des arcs de repos.
Le fieur Amant , Horloger , a varié aufſi
l'échappement à repos de Graham pour les.
pendules ,, croyant apparemment , mais.
fans aucune raifon valable , que le repos
alternatif des dents de la roue de rencontre.
fur un arc concave & fur un arc convexe ,
étoit un défaut dans un échappement . Pour
l'éviter , au lieu de rochet il a employé.
pour roue de rencontre , une roue garnie
de chevilles d'un feul côté ; ces chevilles
qui font perpendiculaires au plan de la
roue , repofent alternativement fur les parties
circulaires concaves d'une ancre à branches
inégales , de façon qu'une cheville ,
après avoir repofé fur une des branches ,
& s'être échappée , va retomber immédiatement
fur l'autre branche , & s'y repofer.
Cet échappement a l'avantage fur ceux
de Thiont , en ce que le pendule fe meut
dans un plan parallele à celui du cadran ,
fans qu'il foit néceffaire d'ajouter une roue
de plus ; mais il a toujours le petit incon-.
vénient qui réfulté de l'inégalité des arcs
de repos , les branches étant de différens
AVRIL 1754. 133
rayons. Quant aux effets de la force motrice
, on peut les rendre égaux dans cet
échappement comme dans celui de Graham,
par la difpofition des deux plans inclinés
fur lefquels agiffent les dents de la roue de
rencontre.
On voit que ces trois échappemens font
moins parfaits que celui de Graham , &
qu'en voulant corriger un défaut que cer
échappement n'avoit pas , on eft tombé
dans des inconvéniens dont il eft exempt.
Il paroît que le fieur le Paute , dans fon
horloge du Luxembourg , a voulu , comme
les autres , éviter les
éviter les repos alternatifs
fur des arcs convexes & concaves. Pour
cet effet , il a formé une ancre à branches
parfaitement égales & femblables ;
& au lieu d'employer , comme Thiout , une
roue en double couronne à dents oppofées
& alternatives , il a placé fur un même
axe , deux roues qui répondent aux extrêmités
des deux branches de l'ancre , enforte
que les vibrations du pendule deviennent
encore perpendiculaires au cadran
, ce qui feroit un défaut pour les pendules
de moyen volume , outre l'inconvénient
de charger d'un poids inutile les
pivots de l'axe de ces deux, roues. Les repos
dans cet échappement fe font fur des
arcs concaves & égaux ; mais il a le même
134 MERCURE DE FRANCE.
défaut que le premier échappement de
Thiout , dont la conftruction nous paroît
préférable à celle- ci .
Le fieur Biefta , Horloger Hollandois ,.
perfuadé que le recul eft avantageux aux.
horloges , & que les pendules qui ont de
grandes vibrations font moins fujettes à
s'arrêter que les autres , outre qu'elles plaifent
ordinairement davantage à la plûpart
de ceux qui les achetent , a fait un
échappement à rochet, dont l'ancre ne differe
des autres qu'en ce que les dents du
rochet engrenent jufqu'au centre de libration
; il fait porter la verge de l'échappement
entre une potence & une contrepotence
, les dents du rochet pouffent alternativement
les deux fourchons pour réparer
les pertes de mouvement du pendule
. Cet échappement eit préférable à celui
à palettes , en ce qu'il n'oblige pas à
mettre une roue de champ en forme de
couronne , & que le rochet qui fert de
roue de rencontre peut porter l'éguille des .
minutes . Mais nous le croyons inférieur à
celui de Graham , non feulement en ce
qu'il n'eft point àrepos , mais encore parce
que les ofcillations du pendule font trop
grandes. Sans changer la forme générale de
cet échappement , on pourroit en faire un
échappement à
repos , & lors.on re- pour
AVRIL. 1754. 1355
tomberoît dans celui de la pendule de Graham
, en mettant des bifeaux au bord des.
fourchons , ou dans celui de la montre du
même auteur , fi l'on mettoit des plans
inclinés au bout des dents du rochet ; alors
les arcs de repos fur le convexe & fur le
concave , pourroient être de même longueur
& de même rayon.
Nous ne parlerons pas de plufieurs
tres échappemens à recul ou à repos , donnés
par les fieurs du Tertre , Sully , Enderlin
, Pierre le Roi , Gourdain , &c. parce
que leur conftruction eft plus éloignée de
celui qui fait le fujet de la difpute entre
les fieurs le Pante & Caron.
Cette conteftation s'eft élevée à l'occafion
d'une pendule & d'un projet de
montre , préſentés à l'Académie le 4 Août
1753 , par le fieur le Paute. L'échappement
de cette pendule differe de celui
d'Amant décrit ci-deffus , & gravé dans
le Traité d'Horlogerie de Thiout , planche
44 , figure 38. 10. En ce que la roue d'échappement
eft garnie de chevilles , placées
alternativement des deux côtés de fon
plan. 2°. En ce que les bras d'échappement
fur lefquels les chevilles repofent , font
placés des deux côtés de la roue. Ces bras ,.
au lieu d'avoir un centre commun comme
dans la conftruction d'Amant , ont fim
136 MERCURE DE FRANCE.
plement un axe commun ; la roue d'échappement
qui les fépare , repofe alternativement
fes chevilles fur les concavités
de ces mêmes bras. L'avantage qui réfulte
de ce changement eft que les arcs de
les arcs de repos
deviennent égaux & de même rayon comme
dans l'échappement de Graham , au
lieu d'être inégaux comme dans celui d'Amant.
Cependant il faut obferver que l'inégalité
des arcs de repos eft pen confidérable
dans l'échappement d'Amant , la différence
des rayons de ces arcs n'étant que la
moitié de l'intervalle de deux chevilles .
Les arcs de repos ont de très - grands rayons
dans la pendule du fieur le Paute , en eſt
obligé de mettre à la roue de rencontre
deux fois autant de chevilles qu'à celle
d'Amant ; ainfi la correction fur l'inégalité
des arcs de repos , eft compenfée par
In multiplicité des pièces ; on fçait qu'en
augmentant le nombre des piéces dans les
machines de toute efpéce , on multiplie les
défauts de conftruction & les difficultés
d'exécution . Cet échappement nous paroît
inférieur à celui de Graham pour les pendules
, parce que des chevilles entraînent
néceffairement des chûtes aufquelles le rochet
n'eft pas fujer. D'ailleurs les repos &
tes leviers d'impulfion de cet échappen.cat
i..
AVRIL. 1754. 137
ne font ni plus égaux , ni plus naturels que
dans celui de Graham , ce que n'a point
apperçu le fieur le Paute , qui préfente cet
échappement comme le premier qu'on ait
fait avec des leviers égaux & naturels.
Dans fon projet d'échappement pour les
montres , il fe propofoit d'employer une
roue de rencontre pareille à celle qu'on
vient de décrire. La verge d'échappement
qui fert d'ancre au balancier, eft une manivelle
garnie de deux cylindres creux ; ces
deux cylindres portent chacun un levier de
chaque côté de la roue de rencontre , ces
leviers fe croifent du côté oppofé au coude
de la manivelle , & font difpofés de maniere
que les dents alternatives de la roue
de rencontre repofent tour à tour fur les
concavités des deux cylindres , & s'échappent
enfuite en pouffant les leviers alternativement
pour entretenir le mouvement
du balancier. Le fieur le Paute ne s'eft pas
contenté de préfenter fa pendule & fon
projet de montre à l'Académie ; il les a
publiés dans le Mercure de Septembre 1753 ,
comme piéces de fon invention , dont les
échappemens étoient les premiers qu'on
eût exécuté à leviers égaux & naturels.
Dès que ce Mercure parut , le fieur Caron
fils , Horloger , fe préfenta au Secrétariat
de l'Académie pour revendiquer ces deux
138 MERCURE DE FRANCE.
échappemens , qu'il difoit avoir exécutés
en modeles , & communiqués au fieur le
Paute dès le 23 du mois de Juillet , en
l'invitant à employer le nouvel échappement
pour les pendules décrites ci- deffus
'dans celle que le fieur le Pante achevoit
alors pour l'Académie de Peinture.
Le fieur Caron fils remit en même tems
à M. de Fouchy , le 11 Septembre , une
boîte cachetée , contenant un grand nombre
d'effais faits en différens tems , pour
parvenir au nouvel échappement de montre
dont il avoit fait fon principal objet.
Il prit date auffi devant le Public par une
Lettre imprimée le 25 Septembre.
Sçachant que le fieur le Paure étoit connu
& protegé de M. le Comte de Saint-
Florentin , le fieur Caronfils alla fe plaindre
à ce Miniftre de l'infidélité que lui
avoit fait le fieur le Paute , en abufant de
fa confidence pour s'approprier fon échappement.
M. le Comte de Saint - Florentin défirant
d'éclaircir le fait , & de rendre juſtice à
ces Horlogers , leur fit dire de fe trouver
chez lui à jour marqué , pour difcuter leurs
prétentions en fa préfence : le fieur le Paute
devança l'heure du rendez - vous , & fe
trouvant feul chez M. le Comte de Saint-
Florentin lui dit que les fieurs Caron
AVRIL. 1754 139
pere & fils étoient venus le trouver la veille,
& lui dire qu'ils le reconnoiffoient pour
être l'auteur du nouvel échappement
qu'ils ne prétendoient plus rien à cette
invention. Les fieurs Caron arrivant à
l'heure marquée , après la fortie du fieur le
Paute , firent connoître à ce Miniftre qu'on
lui en avoit impofé, en l'affurant qu'ils n'avoient
point été chez le fieur le Paute.
Nous tenons ce fait de M. le Comte de
Saint-Florentin & de M. Gentil , Garde général
des meubles de la Couronne , qui
étoit préfent. Quoiqu'il n'ait pas befoin
d'autre preuve , le fieur le Paute nous en
fournit une dans fa lettre originale écrite au
Sr Caron fils , immédiatement après le rendez-
vous manqué chez M. le Comte de
Saint-Florentin . Voici les propres termes
de cette lettre que nous avons entre les
mains.
» La perfonne qui exécute votre échap-
» pement vous a rendu de mes
compte
» mécontentemens ; vous m'avez fait dire
» par cette perfonne que vous étiez prêt à
» rétracter tout ce que vous avez fait &
» dit à ce fujet ; je ne me paye point de
» paroles , il me faut quelque chofe de
plus j'exige , attendu l'importance du
deffervice que vous avez cherché à me
rendre auprès du Miniftre , une ré-
22
140 MERCURE DE FRANCE.
» tractation par écrit , nette & précife ,
» telle qu'elle foit capable de faire con-
>> noître à mon augufte protecteur la vé-
» rité que je lui ai déja expofée. Si vous
» vous refufez à cette fatisfaction légiti-
» me , & qui ne paffera pas le Miniſtre ,
» je ferai en état de vous en faire repen-
» tir. Penſez-y , Monfieur , férieuſement ;
» & me croyez , &c.
"
» A Paris , le 18 Sept. Signé , le Paute .
» P.S. Comme vous defirez m'entretenir
devant des témoins , vous pouvez
» m'en amener tant qu'il vous plaira ; vo-
» tre honte en fera plus grande , & mon
triomphe plus éclatant. Je vous ai atten-
。du chez M. le Comte de Saint -Flo-
» rentin depuis huit heures jufqu'à dix &
» demie . »
ود
Il est démontré par cette lettre que les
fieurs Caron n'avoient point donné de
défaveu au fieur le Panie , lorfque le fieur
le Paute s'en eft prévalu devant M. le Comte
de Saint - Florentin ; il n'eft ici queſtion
que de paroles portées au fieur le Paute par
un Horloger qui travailloit pour le fieur
Caron.
Cet Horloger eft le fieur Cartier que
nous avons interrogé fur ce fait : il nous a
dit que M. le Comte de Saint - Florentin
l'avoit déja fait interroger à ce fujet par le
AVRIL 1754. 141
fieur Berthelin , Officier de la Connétablie
& Maréchauffée de l'Ile de France ,
& qu'il étoit prêt à réiterer devant nous
fa dépofition ; en conféquence il a écrit &
figné ce qui fuit.
33
33
» Ayant regardé jufqu'à cette affaire le
» fieur le Paute comme un galant hom-
» me , fur le rapport que le fieur Ca-
» ron m'en avoit fait , mon deffein étoit
» de rapprocher les efprits & de faire
» ceffer toute conteftation entr'eux , s'il
» étoit poflible ; ce qui fit que je fus chez
» le fieur le Paute de mon propre mouve-
» ment , y étant d'ailleurs engagé par Ma-
» dame fon époufe , & il me foutint toujours
que l'invention de cet échappe-
» ment lui appartenoit , & il me dit d'ailleurs
que ce n'étoit le même : fur ce-
» la je lui dis que fi ce n'étoit pas le mê-
» me , M. Caron le diroit à qui voudroit
> l'entendre : enfuite je lui fis voir un
» cylindre de M. Caron , en lui difant
» qu'il y avoit deux vices qui étoient cauſe
» qu'il n'avoit pas fervi . Après l'avoir
bien regardé , ainfi que M. fon frere
» & Madame ſon époufe , ils me dirent
> tous trois que ce n'étoit pas le même ,
& je leur dis que fi cela étoit, tout feroit
» bientôt fini. Comme j'étois prêt à fortir ;
il me dit: quandje ferois le plagiaire , je l'ai
"
33
99
n
pas
142 MERCURE DE FRANCE
donné à l'Académie avant lui , il arri-
» vera ce qui eſt arrivé à M M. &c.
A Paris , le 17 Déc. 1753. Signé, Cartier.
C'est d'après cette converfation avec le
Geur Cartier que le fieur le Paute a cru
pouvoir affurer M. le Comte de Saint- Florentin
que les fieurs Caron pere & fils
étoient venus le trouver , & lui dire qu'ils
ne prétendoient plus rien au nouvel échappement
, & qu'ils le reconnoiffoient pour
en être l'inventeur.
L'éclairciffement de ce fait nous ayant
mis en garde contre les expofés du fieur le
Paute , nous avons tâché de conftater ce
qui s'étoit paffé le 23 Juillet chez le fieur
Caron , jour auquel cet Horloger dit avoir
communiqué fon nouvel échappement au
fieur le Paute , en l'invitant à l'exécuter
dans la pendule qu'il achevoit alors
l'Académie de Peinture .
pour
Cette communication eſt conſtante , le
fieur le Paute en convient lui - même ,
tant dans fes lettres que dans fes mémoires
imprimés aux mois d'Octobre & de
Novembre ; quoiqu'il affecte , par fes termes
, de faire très - peu de cas de ce que
lui montra pour lors le fieur Caron ,
qu'il tâche d'infinuer que fi le fieur Caron
a réuffi à porter fon échappement au point
de perfection où il eft , il le doit à fes con
&
1
AVRIL. 1754. 143
feils. Dans une lettre écrite à M. Camus
le 25 Septembre , le fieur le Paute s'exprime
ainfi, en parlant de fon entrevue avec
le fieur Caron.
"3
ود
"2
» Il y a environ deux mois , que paf-
» fant dans fon quartier , j'entrai chez lui
après m'y être fait inviter bien des fois :
il voulut me faire voir les fragmens
» d'un échappement qu'il cherchoit in-
» fructueufement ; je fus furpris d'y voir
» quelque chofe qui approchoit en quel-
» que façon de celui que j'avois préfenté
» le mois de Mai dernier au Roi , à Marly,
mais qui en différoit en bien des
égards , & dont il ne pouvoit tirer au-
» cun effet. Je ne crus pas rifquer beau-
» coup en remettant cet homme dans la
» route qu'il devoit tenir ; je lui démontrai
» en raifonnement & fur le papier , les
» effets infaillibles qui refulteroient d'une
» exécution telle que je la lui propofois .
Après beaucoup de difcuffions , il com-
» mença à entrevoir quelque vérité dans
» mes obfervations ; mais la dureté de fa
conception ne lui a pas permis de faifir
» tout ce que je lui dis alors.
23
"
M. Gentil , Garde général des meubles
de la Couronne , fe trouva préfent chez
le fieur Caron le 23 Juillet , lorfque cet
Horloger communiqua fon échappement
#44 MERCURE DE FRANCE.
de montre au fieur le Paute. Le récit qu'il
nous a fait de ce qui s'eft paffé entr'eux ,
eft fort différent de l'expofé fait
par le
fieur le Pante : voici comme il en parle
dans une lettre qu'il a écrite au fieur le
Paute le 13 Novembre 1753 , lettre dont
il nous a fourni une copie fignée de fa
main.
»
J'ai lieu de croire , Monfieur , que
» votre réponse à une lettre écrite par le
» fieur Caron fils , au fujet de la difpute
20 qui eft entre vous & lui fur un nouvel
» échappement , me vient de vous ; je ne
» fuis point furpris que vous vouliez ra-
» vir à ce jeune homme l'honneur de fa
» découverte , & que fur cela vous difiez
au public ce qu'il vous plaira ; mais
je fuis très furpris que fur cela même
» vous ayez pû concevoir l'idée de m'en
impofer à moi , vous qui fçavez que
j'étois préfent le 23 Juillet chez M.
» Caron lorfque fon fils vous démontroit
» fon échappement , & qu'il vous en donna
le deffein , & que je vous ai oui
dire au pere & au fils n'y rien comprendre.
Ce font ici desfaits que j'auef-
» te , &c .
2
"D
On voit par ce témoignage que bien
loin d'être en état de donner des confeils
au fieur Caron fur fon nouvel échappement
,
AVRIL. 1754. 145
1
ment , le fieur le Paute a eu befoin d'explications
réitérées pour le comprendre ; &
ce même témoignage nous donne lieu de
croire que les pièces de l'échappement du
freur Caron étoient déja finies au 23 Juillet
, enforte qu'elles pouvoient fervir de
modéles aux ouvriers pour être employées
dans les montres . En effet dès que le fieur
le Paute eut annoncé au public dans le
Mercure de Septembre 1753 , qu'il avoit
trouvé , tant pour les pendules que pour
les montres , un nouvel échappement à repos
, dont les leviers étoient égaux & naturels
, & dont il ne donnoit pas la conftruction
, le fieur Caron reconnoiffant dans
cette annonce les propriétés de l'échappement
qu'il avoit eu l'imprudence de communiquer
, nous préfenta une des deux
montres qu'il avoit déja exécutées & qui
marchoient avec le nouvel échappement ;
en même tems il donna cet échappement
au fieur Cartier , pour lui en faire exécuter
de pareils.
La boîte cachetée que le fieur Caron a
remife au Secrétariat de l'Académie le 11
Septembre 1753 , avec la defcription de
fon échappement tel qu'il eft aujourd'hui ,
nous a fourni de nouvelles preuves en fa
faveur. Nous avons trouvé dans cette boîte
un grand nombre de piéces plus ou
G
146 MERCURE DE FRANCE .
·
moins avancées , faites en différentes proportions.
Toutes concourent à prouver que
le fieur Caron n'a pas trouvé tout d'un
coup les véritables proportions de fon
échappement , qu'il y eft parvenu par dégrés
& peu à peu , après différentes tentatives
; mais ces tentatives font certainement
le fruit d'un travail long-tems continué
fur les mêmes principes & dans les
mêmes vûes. On y voit encore que la forme
& les proportions de cet échappement
étoient très-difficiles à découvrir , en commençant
par l'appliquer aux montres , &
que fon application à la pendule eft une
fuite naturelle de la premiere idée , au lieu
que l'application de l'échappement de la
pendule à la montre , demande de fi grands
changemens dans les formes & dans les
proportions , qu'il n'eft point à préfumer
qu'un Horloger qui fe borne à faire des pendules
, & qui ne travaille point aux montres
, ait trouvé fi facilement le moyen
d'appliquer aux montres le nouvel échappement
pour les pendules.
fait
L'échappement que le fieur Caron nous
a préfenté , exécuté tant en montre qu'en
modéle , eft le même , quant aux principes
& quant aux effets , que celui dont le fieur
le Paute préfenta le projet à l'Académie le
Août ; mais il en différe quant aux
4
AVRIL. 1754. 147
moyens d'exécution . L'axe du balancier
de cet échappement eft un cylindre creux ,
entaillé de façon qu'il paroît compofé de
deux fimples portions de cylindre , réunies
par une petite tige placéé fort près de
la circonférence convexe : cette tige porte
une palette en forme de virgule , dans laquelle
on diftingue deux parties ; l'une
circulaire & concave dans la fuite de la
concavité du cylindre ; c'eſt fur elle que
les chevilles de la roue de rencontre doivent
fe repofer : l'autre eft droite & fert
de leviers d'impulfion aux mêmes chevilles
pour les vibrations du balancier. Au point
diamétralement
oppofé à la tige , eft un
pédicule qui porte une virgule ou croiffant
femblable au premier , placé de façon que
la roue de rencontre garnie des deux côtés
de chevilles , paffe entre les deux palettes
& les rencontre alternativement
par fes
chevilles oppofées. Il y a cette différence
entre la roue de rencontre du fieur Caron
& celle qui nous a été préfentée par le
fieur le Paute , que celle du fieur Caron eft
dentée & porte fes chevilles au bout de
fes dents , enforte que la verge qui joint
les deux portions du cylindre d'échappement
, s'enfonce à chaque vibration dans
les intervalles des deux dents , ce qui permet
au balancier de faire des vibrations
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
de près de 240 dégrés ; au lieu que dans
l'échappement de la montre qui nous a été
préfentée par le fieur le Paute les proportions
font telles qu'il eft inutile de denter
la roue de rencontre , parce que la manivelle
que nous avons décrite ci- deffus ,
ne pourroit pas s'enfoncer dans les entredents
D'ailleurs il eft obligé de faire cette
manivelle très -grande pour avoir des vibrations
d'une étendue convenable , ce qui
charge inutilement la verge d'échappement
& forme une espéce de volant, qui donne à
l'air affez de prife pour nuire aux vibrations
du balancier . On voit que ces deux échappemens
font abfolument la même chofe ,
tous deux à repos , à leviers égaux & naturels
, ayant une roue de rencontre garnie
de chevilles des deux côtés , & qu'ils ne
différent que par les proportions qui nous
paroiffent plus avantageufes dans la montre
du fieur Caron , que dans celle du fieur
le Paute.
23
Le fieur le Pante ne pouvant pas contefter
l'antériorité du travail du fieur Caron pour
l'application du nouvel échappement aux
montres , & reconnoiffant la date du
Juillet pour la communication qui lui
en a été faite , apporte différens certificats.
pour faire voir qu'avant le 23 Juillet il
avoit conftruit & perfectionné l'échappeAVRIL.
1754. 149
ment dont il eft question , en l'appliquant
à plufieurs pendules , fous la forme & dans
les mêmes proportions quil a dans fa pendule
préfentée à l'Académie le 4 Aoûr.
Le fieur le Paute pretend que c'eft cette
même pendule qu'il a eu l'honneur de préfenter
au Roi le 23 Mai , avec le même
échappement , en préfence de M. le Duc
de Chaulnes & de M. le Comte de Saint-
Florentin . Le fieur le Paute à qui nous
avons demandé un certificat de M. le Duc
de Chaulnes , pour conftater la nature de
l'échappement préfenté au Roi le 23 Mai ,
nous a répondu que M. le Duc de Chaulnes
le lui refufoit , ayant fait très-peu d'attention
à cette pendule lors de fa préfentation
à fa Majesté . M. le Comte de Saint-
Florentin nous a dit la même choſe . Ainfi
rien ne nous affure que le nouvel échappement
fut dans la pendule préfentée au
Roi le 23 Mai.
Au défaut de ces preuves qui cuffent
été d'un grand poids pour le fieur le Paute
, il a entrepris de prouver par des témoins
& des certificats , qu'il avoit commencé
dès le mois de Février dernier à
exécuter pour les pendules un échappement
femblable à celui de fa pendule
préfentée à l'Académie le 4 Août , & que
cet échappement étoit déja fini dans le
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
mois de Mars ; mais la plûpart de ceux qui
ont donné ces certificats , avouent eux - mêmes
qu'ils n'ont point de connoiffance en
horlogerie , & fe réduisent à dire que
le
fieur le Pante leur a parlé en différens tems ,
à commencer du mois de Février 1753 ,
d'un échappement qu'il fe propofoit d exécuter
tant en montre qu'en pendule avec
des leviers égaux & naturels . Quelques - uns
affurent que le fieur le Paute leur a montré
des piéces exécutées telles qu'elles font
décrites dans fes mémoires imprimés . Or
l'échappement en queftion n'eft pas fuffifamment
décrit dans ces mémoires . Il n'eft
défigné que par fes effets , que comme un
échappement à repos , à leviers égaux & naturels,
dont la roue eft garnie de chevilles ;
indication qui n'eft point affez préciſe ,
puifqu'elle peut défigner l'échappement de
Ja pendule de Graham , conftruit de façon
que la roue de rencontre au lieu d'être raillée
en rochet , porte des chevilles d'un feul
côté. Conformément au modele que le
fieur Malivoire a reconnu pour être celui
du fieur le Paute , cet échappement eft à
à leviers égaux & naturels , & fa
roue de rencontre eft garnie de chevilles ;
cependant il eft fort différent de l'échappement
contefté entre les fieurs le Paute &
Caron.
repos ,
AVRIL. 1754. 151
De tous les témoignages , celui qui pourroit
être d'une plus grande autorité en faveur
du fieur le Paute , eft celui du fieur
Malivoire , habile ouvrier pour l'exécution .
Voici les termes de fon certificat à la fuite
des Mémoires imprimés du fieur le Paute.
"3
ע
»Je , fouffigné , certifie que M. le Paute
» m'a fait voir dans le courant de Février
» une pendule dont l'échappement étoit à
repos & à chevilles , les deux leviers
égaux & naturels, pour m'inftruire & me
» mettre au fait de cedit échappement, qu'il
» avoit deffein que j'appliquaffe à une
montre ; qu'en outre il me démontra
» qu'il fupprimoit la potence & la contre-
"potence. Je certifie auffi que fi ladite
» montre n'a pas été faite pour Pâques ,
» ce n'a pas été la faute du fieur le Paute ,
puifque dès ce même tems j'étois en pof-
»feffion de cet échappement.
" A Paris , le 14 Octobre 1753. Signé ,
" Malivoire .
L'échappement dont il eft queftion n'étant
pas fuffifamment défigné dans le certificat
du fieur Malivoire , nous lui avons
montré en préſence des fieurs Silveftre &
Cartier , Horlogers , un modéle d'échappement
à repos , à leviers égaux & naturels ,
dont la roue de rencontre ne porte des
chevilles que d'un feul côté . Il nous a cer-
Giiij
152 MERCURE DE FRANCE .
tifié & figné en préſence des mêmes Horlogers
, qu'il reconnoiffoit ce modéle pour
être celui de l'échappement que le Sr le Pauze
lui avoit fait voir en pendule au mois de
Février dernier , & qu'il vouloit alors faire
exécuter en montre , tel qu'il eft figuré à
côté de ce nouveau certificat , donné le 15
Décembre chez M. Camus. En même tems
le fieur Malivoire nous a déclaré & figné
que c'eft cet échappement , dont la roue
n'a des chevilles que d'un feul côté , dont
il a voulu parler dans fon certificat du 14
Octobre 1753. imprimé à la fuite des Mémoires
du fieur le Paute.
Comme il eft effentiel que la roue de
rencontre de l'échappement contefté entre
les fieurs Caron & le Paute porte des
chevilles des deux côtés de fon plan , il eft
démontré par le fecond certificat que l'échappement
de pendule montré au fieur
Malivoire par le fieur le Paute en Février
1753 , n'eft pas celui qui fait le fujet de
la conteftation , quoique le fieur le Paute
ait toujours tâché de l'infinuer dans tous
fes Mémoires . Dans aucun des certificats
dont ils font appuyés , & dans les autres
certificats manufcrits d'Horlogers, qui nous
ont été fournis depuis par le fieur le Paute
, il n'eft jamais mention d'une roue d'échappement
garnie de chevilles des deux
AVRIL. 1754. 153
côtés de fon plan , feule condition qui
puiffe faire reconnoître la nature de l'échappement
en queſtion .
Nous croyons devoir encore tranfcrire
ici les certificats donnés en faveur du fieur
le Paute par les fieurs Lecu & Duchenez ,
Horlogers.
Ils font conçus en ces termes :
Je certifie avoir vû l'échappement
» énoncé au préfent Mémoire dans le cou
» rant d'Avril dernier . A Paris , le 28 Oc-
" tobre 1753. Signé , Lecu le jeune , Horloger.
و د
79
Je , fouffigné , certifie avoir vû dans le
» courant de Février dernier , l'échappe-
» ment de M. le Pante , tel qu'il fe trouve
démontré dans fon Mémoire donné à
» l'Académie en foi de quoi j'ai donné le
» préfent certificat. A Paris , ce 28 No-
» vembre 1753. Signé , Duchenez , Horloger.
"
Comme il n'eft parlé dans le Mémoire
du fieur le Pante que d'un échappement à
repos , à chevilles , à leviers égaux & naturels
, & que cette indication peut convenir
auffi-bien à l'échappement reconnu par
le fieur Malivoire le is Décembre , qu'à
celui qui fait le fujet de la difpute , nous
les regardons comme équivoques & infuffifans.
Gv
154 MERCURE DE FRANCE .
Quoique le dernier certificat du fieur
Malivoire , donné le 15 Décembre , ſoit
très-pofuif, & qu'il déclare bien nettement
que l'échappement à lui préſenté au mois
de Février par le fieur le Pante , pour être
exécuté en montre , n'avoit des chevilles
que d'un feul côté à fa roue de rencontre ,
conformement au modèle qu'il a reconnu
chez M. Camus le 22 du même mois , le
fieur Malivoire a fait une nouvelle déclaration
pardevant Notaire , dans laquelle il
dit avoir vu plufieurs échappemens en même-
tems chez le fieur le Paute , & qu'on
ne doit pas conclure de fon certificat du
15 , que l'échappement qu'il a reconnu
chez M. Camus foit celui que le fieur le
Paute vouloit lui faire exécuter en montre ,
attendu que les leviers ne font point égaux
& naturels, dans cet échappement. En cela
le fieur Malivoire s'eft abufé , car les leviers
font auffi égaux & auffi naturels dans l'échappement
que nous lui avons montré
que dans l'échappement de Graham pour
les pendules. Ce n'eft que l'échappement
de Graham retourné , pour ainfi dire , &
ajuftéde façon que la roue de rencontre
porte des chevilles d'un feul côté de fon
plan , au lieu d'être taillée en rochet . D'ail
leurs le fieur Malivoire a eu foin d'éviter
dans fa nouvelle déclaration du 22 , de
,
AVRIL. 1754. 158
dire pofitivement fi la roue de rencontre
dans l'échappement que lui a montré le
fieur le Paure au mois de Février , portoit ou
ne portoit pas des chevilles des deux côtés ,
quoique nous l'euffions preffé dès le 15
de répondre préciſement à cette question décifive.
Ainfi la dépofition du fieur Malivoire
faite devant nous le 15 Décembre , n'eſt
point annullée par fa déclaration du 22 .
Nous ne rapporterons point les autres
certificats donnés pour le Sr le Pante.Dans
celui de M. l'Archevêque de Sens il n'eft
queftion que d'une pendule livrée à ce Prélat
, fans qu'il y foit fait aucune mention
de fon échappement .
Les lettres de M. de la Lande parlent
d'un nouvel échappement inventé par le
fieur le Paute ; mais cet échappement n'y
eft pas fpécifié , comme ayant des chevilles
des deux côtés à fa roue de rencontre . A l'égard
des autres certificats , ceux qui les ont
donnés ne font point connoiffeurs en horlogerie,
& ils en conviennent. Or quel fond
peut- on faire fur le témoignage de quelqu'un
qui peut aifément prendre une piece
pour une autre , lorfque le fieur le Pante
avoue lui - même qu'il a été long- tems à
faire comprendre à de bons Horlogers le jeu
& l'effet du nouvel échappement .
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
Il eft prouvé par un autre certificat , figné
de deux Horlogers , les fieurs Godefroy
& Ferdinand Berthoud , qu'au mois de Février
1753 le fieur le Paute parloit avec
de grands éloges d'un nouvel échappement »
inventé par le fieur Caron , & qu'il vouloit
avoir une montre de fa façon avec le ›
nouvel échappement. Il n'eft pas inutile de
rapporter ici les termes de la déclaration
qu'ils ont envoyée de leur propre mouvement.
"
»
Nous , fouffignés , certifions que dans
»le mois de Février dernier , nous étant
tranfportés chez M. le Paute pour voir
23 fes pendules à une roue , il nous dit ce
»qui fuit :
Que M. Caron avoit trouvé un échap-
» pement pour les montres , qui lui paroiffoit
fupérieur à tous ceux qui avoient été
»faits jufqu'alors , même à celui de Gra-
» ham ; ce qui nous fit dire , ne connoiffant
» cet échappement ni M. Caron , que nous
» ferions des montres à la Caron , s'il étoit
préférable à celui de Graham. Il ajouta
que M. Caron lui feroit une montre dans
» ce nouvel échappement , & qu'il lui devoit
faire une pendule à une roue . En
foi de quoi nous avons figné le préſent.
» A Paris , le 4 Janvier 1754. Signé , Go-
» defroy & Ferdinand Berthoud .
»
»
»
AVRIL. 1754. 157
Eft-il probable que le fieur le Pante eut
donné tant d'éloges à l'invention du Sr Caron
, & qu'il eut voulu avoir une montre
avec cet échappement , fi lui-même eut inventé
dès ce tems- là le nouvel échappement
qui fait le fujet de la difpute ? Il réfulte
de ce certificat , qu'au mois de Février
1753 , le fieur Caron avoit déja communiqué
quelques - unes de fes idées au
fieur le Pane ; il n'eft aucun des certificats
fournis par le fieur le Paute , qui lui
donne une date antérieure à celle- ci.
Trois mois après que cette conteftation
a été portée devant l'Académie , le fieur
Biefta, dont nous avons déja parlé, eft venu
revendiquer le même échappement, comme
une fuite de celui de fa pendule , prétendant
être le premier qui l'ait appliqué dans
les montres . Des recherches que nous avons
faites pour éclaircir ce point , il réſulte
qu'à la fin de l'année 1752 , le fieur Caron
pere mit une montre portant fon nom ,
entre les mains du fieur Biefta , pour y refaire
un échappement de conftruction nouvelle
, dont le fieur Caron prétend lui
avoir alors donné l'idée. Le fieur Biefta
n'en convient pas , & dit que pour remplir
les vues du fieur Caron , il ne s'agiffoit que
d'appliquer aux montres le même échappement
à fourchettes ; que lui , Biefta , avoit
158 MERCURE DE FRANCE.
déja conftruit dans les pendules , & que
nous avons décrit ci- deffus. Quoiqu'il en
puiffe être , tous deux conviennent que
plufieurs Horlogers , du nombre defquels
étoit le fieur Caron fils , travaillant alors
chez le fieur Biefta , firent enſemble & féparément
des tentatives inutiles pour réduire
cet échappement dans une montre ,
& qu'un nommé Demeure , Horloger ,
préfentement établi à Bruxelles , fut celui
dont les confeils firent réuffir cette application
, en propofant de retourner une efpéce
d'ancre taillée en croiffant , que le
fieur Caron vouloit faire mettre à cet échappement.
Il paroît donc que le premier
échappement exécuté dans une montre qui
porte le nom du fieur Caron , eft le fruit
des effais & des confeils de différens ouvriers
. Mais cet échappement eft fi différent
de celui qui fait le fujet de la difpute ,
qu'on ne peut pas regarder l'un comme une
fuite de l'autre ; ainfi le fieur Biefta n'a
aucun droit pour réclamer le nouvel échappement
, ni la premiere application d'un
échappement à repos & à leviers égaux
dans les montres.
Dans le courant de Janvier 1754 , le
freur Biefta nous a remis plufieurs cylin
dres faits à l'imitation de celui du fieur
Caron ; mais ces piéces ne prouvent rien
AVRIL. 1754. 159
en fa faveur , parce qu'il avoit connoiffance
de l'échappement contefté entre les
fieurs Caron & le Pante , & qu'il a eu tout
le tems d'en contrefaire les piéces. Au refte
, celles qu'il a préfentées font dans des
proportions fi mauvaifes quelles prouvent,
à la premiere infpection , que celui qui les
a faites ne connoît point encore aujourd'hui
les véritables proportions qui conviennent
à cet échappement. Il s'enfuit que le fieur
Biefta ne peut point être recu pour concourir
à cette invention.
De toutes les preuves , témoignages &
certificats difcutés ci - deffus , il réſulte ,
1°. Que le fieur Caron a communiqué
le nouvel échappement le 23 Juillet au
fieur lePaute , & que dès le mois de Février
1753 il lui avoit déja fait part de
quelques recherches tendantes à perfectionner
les échappemens de montre.
2°. Qu'aucuns des certificats donnés en
faveur du fieur le Pante , ne prouvent qu'il
ait communiqué de nouvelles idées au fieur
le même fujet.
Caron pour
3 ° . Qu'il n'eft pas prouvé que le fieur
le Paute ait employé dans les pendules ,
avant le 23 Juillet , des roues d'échappement
portant des chevilles des deux côtés
, quand même il auroit eu , comme il
le dit dans fes tnémoires , un échappement
160 MERCURE DE FRANCE.
à repos , à chevilles & à léviers égaux .
Nous croyons donc que l'Académie DOIT
REGARDER LE SIEUR CARON COMME LE
VÉRITABLE AUTEUR DU NOUVEL ECHAPPEMENT
DE MONTRE , & que le fieur le
Paute n'a fait qu'imiter cette invention .
A l'égard de l'échappement de pendule
préfenté le 4 Août à l'Académie par le
fieur le Paute , quoiqu'il reffemble beaucoup
à celui d'Amant décrit ci -deffus
comme il est une fuite naturelle de celui de
la montre , nous avons lieu de croire que le
fieur le Pante ne l'a exécuté qu'après avoir
vû l'échappement de montre du fieur Caron.
ait
Quant aux avantages de cet échappement
, nous ne le croyons pas meilleur
pour la pendule que celui de Graham , il
nous paroît même inférieur , en ce qu'on
eft obligé d'y employer une roue à chevilles
au lieu de rochet . Dans les montres il
nous paroît être le plus parfait qu'on
adapié jufqu'à préfent ; mais en même tems
il eft le plus difficile à bien exécuter , quoiqu'il
foit celui dont les mefures font les plus
faciles à prendre. Pour ce qui eft de fes proportions
, nous ne les donnerons point ici
afin de les réferver au fieur Caron , que nous
regardons comme l'inventeur de cette nouveau-
Signé Camus & de Montigny.
té.
AVRIL. 1754. 161
Je , fouffigné , préfent aux lectures du
rapport ci- deffus , & aux délibérations prifes
à ce fujet par l'Académie , & failant
fonction de Secrétaire , pendant la maladie
de M. de Fouchy , déclare que la copie en
a été délivrée au Sr Caron du confentement
de la Compagnie , après une de fes délibérations.
Fait à l'Académie , ce 2 Mars 1754.
Dortous de Mairan.
Extrait des Regiftres de l'Académie Royale
des Sciences , du 23 Février 1754-
Mrs Camus & de Montigny qui avoient
été nommés Commiffaires dans la contef
tation mûe entre les ficurs Caron & le Paulte
, au fujet d'un échappement dont ils fe
prétendoient tous deux inventeurs , & dont
la décision a été renvoyée à l'Académie
par M. le Comte de Saint-Florentin , en
ayant fait leur rapport , l'Académie a jugé
le 16 Février , que le fieur Caron doit être
regardé comme le véritable auteur du nouvel
échappement de montres , & que le fieur
le Paute n'a fait qu'imiter cette invention ;
que l'échappement de pendule , préſenté à
l'Académie le 4 Août par le fieur le Paute ,
eft une fuite naturelle de l'échappement
de montre du fieur Caron ; que dans l'application
aux pendules , cet échappement
eft inférieur à celui de Graham ; mais qu'il
162 MERCURE DE FRANCE.
eſt , dans les montres , le plus parfait qu'on y
ait encore adapté , quoiqu'il foit en même
tems le plus difficile à bien exécuter.
L'Académie a confirmé ce jugement daus
fes affemblées du 20 & 23 Février : en foi
de quoi j'ai délivré au fieur Caron le préfent
certificat , avec la copie du rapport ,
conformément à la délibération du 2 Mars.
A Paris , ce 4 Mars 1754 .
Signé Grand-Jean de Fouchy , Secrétaire
perpétuel de l'Académie Royale des
Sciences.
MAPPEMONDE contenant les parties
connues du globe terreftre , dreffée fuivant
de nouvelles obfervations. A Paris ,
chez les fieurs Longchamps & Janvier
Géographes , rue S. Jacques , à l'enſeigne
de la Place des Victoires. 1754. Gravée
par Chambon.
»Cette Mappemonde , difent les Auteurs,
eft dreffée d'après les dernieres obferva-
>tions de MM. des Académies de Paris , de
» Saint Petersbourg & d'Upfal . On a profité
des derniers voyages faits dans les deux
» hémiſpheres , de forte que l'on ne fe croit
pas obligé de rendre compte d'aucun des
» changemens que l'on pourra y remarquer,
en la comparant avec celles qui ont paru
jufqu'à préfent. On croit faire plaifir
39
AVRIL. 1754. 163
» au Public d'avoir ajoûté ce que M. de
Lifle vient de donner de nouveau au
» Nord de la mer du Sud , entre l'Afie &
l'Amérique , dans fa carte de 1752 .
L'Amérique divifée en tous fes Pays &
Etats , dreffée fur de nouveaux mémoires
& fur les dernieres obfervations . A Paris ,
chez les mêmes Géographes ; gravée par le
même. 1753.
>>Quoique tous les Géographes ayent
"coutume , difent les Auteurs , de faire
>>voir le Nord au haut de leurs cartes ,
» nous ne fommes pas pourtant les premiers
qui nous foyons écartés de cet ufage :
néanmoins comme nous fommes comp-
» tables de notre travail au Public , nous lui
»expofons les motifs qui nous y ont déter-
>> minés .
» Le format de la Mappemonde en deux
feuilles , que nous publiâmes l'an paffé ,
» étant celui que nous avons adopté pour
»nos cartes générales,nous avons fait exécu-
» ter les quatre parties qui doivent l'accom-
"pagner fur la même grandeur. Or com-
>>me le continent de l'Amérique eft beau-
»coup plus étendu du Nord au Sud que
>> les trois autres parties de la terre , nous
» n'avons pu la rendre plus détaillée , plus
>> inftructive & plus curieufe que celle qui
»fe trouve dans l'hémifphere occidentale
164 MERCURE DE FRANCE. L
L
»de la Mappemonde , fans changer le ford
» mat , qu'en faifant voir le Nord au côté
»de cette Carte . Nous avons préféré ce
» moyen à celui de multiplier les cartes
»pour ne pas jetter les particuliers dans
une plus grande dépenfe. D'ailleurs en
» les multipliant , on ne voit plus d'un feu
»coup d'oeil tout le continent de l'Améri
que , & les Villes qui en dépendent.
»
outre
» Il n'y a aucun inconvénient dans le L
» moyen dont nous nous fommes fervis ,
» d'autant que les quatre points cardi
» naux font marqués aux quatre côtés de
» la carte , & que nous avons eu
» cela l'attention d'y faire graver une pe
>>tite Mappemonde , qui fait voir claire-
» ment la relation de l'Amerique , avec
>>toutes les autres parties de la terré.
L'Europe divifée en tous fes Etats , dref
fée fur de nouveaux mémoires , & fuivant
les dernieres obfervations . A Paris ,
chez les mêmes Géographes , gravée par
le même .
» La diſtance des paralleles , difent les
» Auteurs , qui font tracées de cinq en
» cinq dégrés , étant toujours de cent lieues
marines , ou cent vingt- cinq lieues d'une
heure de chemin , peut fervir d'échelle
» pour les différens cantons de cette carte ,
» au défaut d'une échelle générale incoin-
> patible avec fa projection .
AVRIL. 1754. 165
CE
Fre
tes
L'Afie divifée en tous fes Etats , dreffée
far de nouveaux mémoires , & fuivant les
dernieres obfervations. 4 Paris , chez les
mêmes Géographes ; gravée par le même .
L'Afrique divifée en tous fes Etats
dreffée fur de nouveaux mémoires , & fuivant
les dernieres obfervations. A Paris ,
chez les mêmes Géographes ; gravée par
le même.
LA vente des tableaux de feu M. Jouvenet
, annoncée dans le Mercure de Février ,
deft differée au 6 Mai prochain : elle fe fera
au pavillon du College des Quatre Naions.
Il y aura trois tableaux d'Eglife , qui
font une Priere au Jardin , de huit pieds de
tong , fur douze de haut ; un Chrift en
croix , de huit pieds deux pouces de haut
fur cinq pieds deux pouces de large ; &
une Purification de la Vierge , de neuf
pieds de haut , fur fix pieds quatre pouces
de large ; tous trois ayant leur bordure ,
très- belle & très-bien conditionnée , ainfi
que les tableaux de cabinet. Il y a auſſi
nombre de copies.
11
166 MERCURE DE FRANCE.
L
DEVISES
Pour les Jettons de l'année 1754.
TRESOR ROYAL.
E Soleil environné de la Terre & des
autres Planettes , aufquelles il donne
la chaleur & le mouvement.
Légende . Dat cuncta moveri.
Exergue. Tréfor Royal.
1754.
PARTIES CASUELLES.
Un arbre chargé de fruits ; un Génie ramaffe
dans une corbeille ceux qui font
tombés.
Légende.
Exergue.
Qua cecidere legit.
Parties Cafuelles.
1754.
MAISON DE LA REINE.
Un grand Lys environné d'autres Lys
plus petits.
Légende. Tot Lilia ab uno.
Exergue. Maison de la Reine.
1754.
JETT
I
THE N
PUBLIC
ORK
ARY .
ASTOR ,
TILDEN
AND
TIONS.
ue.
JI
Ordinaire des
Guerres.
17540
THE NEW YORK
PUBLIC LIBRARY.
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS.
tre
AVRIL 1754. 167
MAISON DE MADAME
LA DAUPHINE .
Un Miroir ardent de réflection.
Légende. Quantus cum Sole nitor.
Exerg. Maifon de Madame laDauphine.
1754.
BATIMEN S.
La Mufe de l'Architecture , tenant d'une
main une équerre & un compas, & de l'autre
préfentant au Dieu Mars le plan de
l'Ecole militaire , avec ces mots :
Légende.
Exergue .
En tibi.
Bâtimens .
1754.
EXTRAORDINAIRE DES GUERRES
Deux Athletes lutans.
Légende . Exercent ad pralia vires .
Exergue. Extraordinaire des Guerres.
1754.
ORDINAIRE DES GUERRES .
Un tournefol qui fuit les mouvemens
lu Soleil.
Légende. Fulget ab aspectu.
Exergue. Ordinaire des Guerres .
17540
168 MERCURE
DE FRANCE.
CHAMBRE
AUX DENIERS .
Un Soleil qui darde fes rayons fur des
&
montagnes riches d'arbres au fommet ,
qui à leurs pieds découvrent des mines.
Légende . Opes frugefque largitur.
Exergue. Chambre aux Deniers.
1754.
MARIN E.
Un Cheval marin qui fe repoſe.
Légende . Dant otia vires .
Marine.
Exergue.
1754.
ARTILLERIE
.
La Machine électrique.
Légende. Intonat , emicat ,
Exergue.
Artillerie.
1754.
ardet.
COLONIES.
D'un côté un champ planté de cannes de
fucre , de l'autre des Caftors qui travaillent.
Légende . Non inferiora metallis:
Exergue .
Colonies.
1754.
Les devifes données par l'Académie
des
BellesAVRIL.
1754. 169
Belles - Lettres font celles du Tréfor Royal ,
des Parties cafuelles , de la Maifon de la
Reine , de celle de Madame la Dauphine ,
de la Marine , de l'Ordinaire & de l'Extraordinaire
des Guerres .
LETTRE de M. Pierre le Roi , Horloger, à
M. l'Abbé Raynal , au fujet de la lettre de
M. Godefroy , Horloger , du mois d'Octobre
1752 , de celle du mois de Mai 1753 .
M plaindre de la manière dont M. Godefroy
Onfieur , quoique j'aie eu lieu de me
m'a attaqué dans fa premiere lettre , & que par
là je fufle comme dans la néceffité de lui répon
dre pour montrer au Public le peu de fondement
de fes raifonnemens , & de tout ce qu'il a allégué
contre moi ; cependant occupé d'autres affaires ,
fçachant à peu près comment le Public en général
regarde ces fortes de difputes , & me fla- .
tant que dans le petit nombre de Lecteurs qui
voudroient bien prendre la peine d'examiner mon
mémoire & la lettre de M. Godefroy , les véritables
Juges n'auroient pas de peine à découvrir
qui de nous deux a raifon ; je m'étois déterminé
a garder le filence : mais comme dans fa lettre
inférée dans le Mercure de Mai , de l'an paffé , il
infifte de nouveau fur ce que ma montre n'a rien
de neuf , & qu'il en a vu , il y a plus de 30 ans ,
de la même conftruction plufieurs de M. Panier ,
j'ai cru que je ne pourrois m'empêcher de défabufer
le Public fur une allégation auffi fauffe &
auſſi contraire à la vérité ; j'ai cru même que je
H
170 MERCURE DE FRANCE.
.
le devois c'est ce qui m'engage aujourd'hui à
rompre le filence que je m'étois propofé de garder
, & à vous écrire , Monfieur , en vous priant
d'inférer ma lettre dans votre Journal , pour mon
trer par des preuves qui me paroiffent fans réplique
, que ma montre eft d'une conftruction
aufli nouvelle que je l'ai avancé. Je m'étois propofé
de le faire dès l'année paffée ; mais différentes
occupations & une fanté fort chancelante
m'en ont jufqu'ici empêché .
La conftruction de ma montre eft fi différente
de celle dont parle M. Godefroy , que j'aurois
pû le défier d'en montrer aucune de femblable ;
mais comme il auroit pû fe retrancher fur la
difficulté de le faire , en alléguant que des montres
de cette espece pourroient ne fe pas trouver
dans Paris , ou entre les mths des gens connus
j'ai cru que le plus fúr paid , le plus capable de
décider la queftion , étoit de s'adreffer aux anciens
Horlogers les plus expérimentés , afin de
fçavoir d'eux fi dans le grand nombre de montres
qui leur avoient paffé par les mains , ils n'en
avoient point vú de femblables à la mienne . Je
l'ai donc fait , & tous m'ont répondu qu'ils n'en
avoient point vú. J'ai fait plus , j'ai été chez M.
Panier ; je lui ai montré cette montre , en lui
demandant s'il en avoit fait ou s'il avoit connoif-
Lance qu'on en eût fait de pareilles : il m'a répondu
que non. Je les ai prié les uns & les autres de
me confirmer ce qu'ils me difoient par un certificat
; ils me l'ont donné fans balancer Vous
le trouverez à la fuite de cette lettre . Après des
preuves de ce genre , je ne crois pas qu'on puiffe
me contefter la nouveauté de conftruction de ma
montre. Pendant que j'y fuis , je ne puis m'empêcher
d'ajouter deux mots par rapport aux réAVRIL.
1754. 17
flexions que fait M. Godefroy fur la gageure faite à
Lisbonne au fujet de la prééminence des montres
Angloifes fur les montres Françoifes , & au défi
qu'il me propofe.
Il est bien dangereux de citer , quand on n'entend
pas bien ce qu'on cite . M. Godefroy nous
en donne une preuve. M. Senard mon neveu ,
dans fa lettre inférée dans le Mercure de Mars de
l'an paffé , cite , pour faire voir que ce qu'il rapporte
de cette gageure n'eft point un oui -dire , le
paffage de l'Hiftoire de l'Académie où il en eft
queftion : que répond à cela M. Godefroy ?
> dans les
Que M. le Roi , fils de M. Julien le Roi , dans
fon Mémoire contre M. Rivaz dit
que
éloges que l'Académie fait de beaucoup d'ouvrages
fes vies font auffi forvent d'encourager ceux qui
cultivent les Arts , que montrer la bonté de leurs
productions. Il oublie qu'il n'eft ici queftion , ni
Pencouragement , ni de louanges données à l'Auteur
, mais d'un fimple fait dont l'authenticité a
paru à l'Académie fi bien établie , qu'elle n'a pas
jugé indigne de fes faftes de l'y inferer , comme
un monument honorable à l'Horlogerie Françoife.
Pour répandre des doutes fur l'exiſtence de
cette gageure , & fur les fuites qu'elle a eu , il dit,
qu'il eft étonnant qu'une Hiftoire qui a reçu place
dans les Mémoires de l'Académie des Sciences n'ait
pas affez mérité d'égards , pour qu'on cite les noms
des parieurs . Auroit- il voulu P'Académie eût
que
chargé fon Hiftoire d'un procès- verbal détaillé ,
comme fi les fuites de cette gageure étoient d'une
nature incroyable , & n'étoient pas dans l'ordre
de ces chofes , qui pour être crues n'ont befoin
que de l'autorité d'une Compagnie auffi reſpectable
Le procédé de M. Godefroy , pour donner
lieu à ſon défi , a quelque chofe ici de bien fin-
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
gulier ; on en jugera par l'anecdote fuivante. Il
feint d'ignorerque la gageure en question ait jamais
exifté : cependant il n'a pu oublier que dans le
tems que l'on me propofa de faire une montre pour
cette gageure , il fut un des premiers à qui j'en parlai
, il te chargea même de me faire une partie du
travail ; ce qui auroit eu lieu , fans un voyage
qu'il fit dans fon pays. Enfin , fi après tout ce que
je viens de dire il pouvoit refter des doutes dans
Pefprit de quelqu'un far l'existence de cette gageure
, & fur ce qu'il en refulta , il n'auroit qu'à
confulter le Mercure d'Avril de 1744 , il y
trouvera le nom & la qualité du François qui
étoit à la tête de cette gageure ; & celui d'une
perfonne fort connue du Public , encore
vivante , & que l'on pourra confulter , qui étoit
chargée de me folliciter pour l'exécution de la
montre que je faifois à cette occafion . M. Godefroy
fentant l'infuffifance de fes réponfes aux objections
de M. Senard contre l'échappement à cylindre
, finit par me propofer un défi : Il ne me
répondra plus , dit-il , que la lime à la main. C'eſt
la reffource de bien des gens qui manquent de
bonnes raifons. On fçait en général combien
d'obstacles empêchent que des épreuves comme,
celle qu'il propofe , n'avent lieu , & dans cette fécurité
on a toujours la reflource que c'eft un
moyen honnête pour fetirer d'affaire , & qui frappe
même des perfonnes qui étant peu inftruites ,
croyent qu'un homme qui parle fi hardiment ,
doit fe fentir bien affuré du fuccès . Cependant
les trois quarts du tems rien n'eft moins vrai , &
ils feroient très- embarraflés fi on les prenoit au
mot. Quoiqu'il en foit , M. Godefroy n'y a aflurément
pas penfé en me propofant ce défi . Quand
je l'accepterois , qu'en pourroit - il réfulter de
AVRIL. 1754. 173
nouveau ? Les fuites de la gageure dont j'ai déja
parlé , n'ont-elles pas fait voir qu'une montre
d'une conftruction femblable à celle qu'il me propofe
de mettre en parallele avec une des fiennes
à cylindre , a été auffi jufte que celle de M. Graham
, l'inventeur de cet échappement : Quand
même on fuppoferoit , ce qui n'eft pas , que M.
Godefroy a en Phyfique & en Méchanique les mê
mes connoiffances que M. Graham , il ne peut
refulter rien de nouveau de l'épreuve qu'il me
propofe , comme je l'ai avancé , fçachant , ainſi
que je l'ai déja dit , que mes montres dont il eft
ici queftion , vont auffi juile que les meilleures
montres à cylindre ; elle feroit donc inutile . De
plus cette épreuve ne feroit pas décifive , & n'auroit
aucun avantage pour moi ; car quand ma
montre iroit mieux que celle de M. Godefroy , je
n'en pourrois rien conclure de général contre l'échappement
à cylindre ; j'en pourrois conclure
feulement que mes montres vont mieux que celles
de cette efpece que fait M. Godefroy , & voilà
touts car fi j'allois plus loin , les Anglois ne
feroient - ils pas dans le cas de me demander de
quel droit ? Avons- nous , me diroient - ils , reconnu
M. Godefroy pour notre champion & l'avons
- nous chargé de la défenfe de l'échappement
à cylindre : Leur queftion feroit jufte , & je
n'aurois rien à y répondre ; car il faut convenir
que fi l'on n'obferve pas certaines proportions ,
que l'on ne prenne pas certaines mefures dans
l'exécution des parties d'une montre de telle ou
telle conftruction , elle pourra ne pas avoir toute
la jufteffe dont cette conftruction eft fufceptible.
Enfin , fi le défi de M. Godefroy regarde principalement
ma montre de la nouvelle conftruction ,
comme cela paroît devoit être , il auroit dû , an
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
lieu de fixer fix mois ou un an pour l'épreuve ch
question , mettre cinq ou fix ans ; car je lui déclare
que les montres de cette espece que je fais , peuvent
aller ce tems , & bien au- delà , en confervant
toujours leur jufteffe & fans avoir befoin d'Horloger;
ce qu'on ne peut affurément attendre des
montres à cylindre , quoiqu'elles aillent ( comme
j'en fuis convenu moi-même ) avec plus de précifion
dans les commencemens. Où trouvera-t- il
des Commiffaires affez patiens pour ſe charger
de voir aller deux montres pendant un pareil intervalle
de tems , & de juger par des obſervations
fuivies de leurs différens écarts ? Bien des gens
à ma place ajouteroient à tout cela que m'étant
mefuré avec M. Graham je pourrois me difpenfer
d'entrer en lice avec M. Godefroy , qui n'eft que
fon copiſte ; mais des motifs de cette efpece ne
pourroient point arrêter quelqu'un qui , je puis le
dire , a autant de zéle que moi pour la perfection
de fon art , s'il voyoit que d'un parcil combat il
en pût réfulter quelque chofe que ne nous ayent
pas déja appris l'expérience & le raiſonnement.
Il ne fuffit pas qu'une montre , pour être de bon
fervice , foit réguliere pendant fix mois ou un an ;
il faut qu'elle le foit fept ou huit ans s'il eft poffible
: c'eft le but que je me fuis propofé par cette
nouvelle conftruction , à quoi je me flate d'avoir
aflez bien réuffi , pour que dans les Provinces du
Royaume & dans les pays étrangers , on donne la
préférence aux montres de France ; car , par cette
conftruction , je mets l'échappement de la roue de
rencontre à l'abri de l'ufure , je rends le recul des
Toues plus facile , leur mouvement plus uniforme
& plus régulier ; je diminue dans le tems de leur
recul , la preffion de leurs pivots fur les parois de
leurs trous , ce qui rend ces mêmes trous moins
AVRIL. 1754- 175
fujers à s'ufer , & les pivots moins fujets à fe dépolir
, avantages qui ont été démontrés dans mon
mémoire du Mercure de Juin 1752 , & reconnus
de l'Académie Royale des Sciences , & des Horlogers
qui ont examiné cette conſtruction .
Encore un mot & je finis . M. Godefroy fait tous
fes efforts , dans fa feconde Lettre , pour interpréter
d'une maniere qui ne lui foit pas défavorable ,
ce qu'il a dit dans fa premiere au fujet de l'hor
logerie Angloife & Françoife. Il a raifon , car l'idéc
qu'on s'en forme d'abord n'eft pas propre à
lui attirer des remercimens de tout bon citoyen ;
bien au contraire , des reproches. Mais de quelque
façon qu'il s'y prenne , il aura de la peine à perfader
au public qu'il a rendu un grand ſervice à
la nation , en difant , contre toute vérité ,
que les
montres Angloifes faites il y a foixante ans , font
meilleures que celles que nous faifons aujourd'hui.
Si cela étoit & qu'il nous eut en effet rendu fervice
en parlant ainfi , il pourroit fe vanter de l'avoir
rendu en même tems aux Anglois ; car ces
derniers ne manquerent pas dans le tems ,
de publier
dans leur Gazette ce que nous venons de
rapporter ; & fans confidérer les motifs de M. Gedefroy
, & de quel poids étoit fon autorité dans
ces matieres , il leur a fuffi que ce diſcours partîc
d'un François , pour le regarder comme un hommage
de l'horlogerie Françoiſe à l'horlogerie Angloife
, & comme un aveu de la fupériorité de
celle- ci .
Si l'envie de foutenir des paradoxes qui s'eft
emparé de certains efprits , continue , on voudra
nous faire acroire à la fin , & le tout pour la gloire
de la nation , que nous ne poffédons ni les arts
de goût , ni les arts de jufteffe ( comme les appelle
le Revérend Pere Caftel , en parlant de l'horloge-
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE.
rie ) . Mais les vrais fages fe rient d'une pareille
entreprife , & n'en font pas moins portés à rendre
juftice aux talens des grands hommes que nous
avons dans ces différens arts .
Au refte , il n'en eft pas des arts qui font un
objet de commerce, comme des autres ; on peut par
rapport à ces derniers , foutenir en quelque façon
fans conféquence les propofitions les plus abfurdes.
Mais quant aux premiers on ne le peut ;
les fuites en font trop importantes.
Que M. Rouffeau prétende que nous n'avons
point de mufique , & que nos Muficiens n'y entendent
rien qu'il ait tort ou raifon , cela eft à peu
près égal au commerce de la nation : mais qu'on
foutienne que la théorie d'un art , de l'Horlogerie
, par exemple , eft peu connue en France , que
les montres qu'on y fait font fort inférieures à
celles de nos voifins , les Anglois , en portant par
là l'étranger à s'en fournir chez eux , on ôterois
à la France cette branche du commerce , & on
lui enleveroit trois ou quatre millions par an, objet
très important aux yeux de l'homme d'état.
Il eft tems de finir cette Lettre , Monfieur , qui
eft devenue plus longue que je ne penfois. Je ne
puis cependant le faire fans vous demander une
place dans vos prochains Journaux , pour une ample
réponse que M. Senard , mon neveu , a faite à
la derniere lettre de M. Godefroy.
J'ai l'honneur d'être , &c .
Nous , foufflignés , anciens Gardes - Vifiteurs de
la Communauté des Maîtres Horlogers de la ville
de Paris , ayant examiné une montre de M. Pierre
le Roi , l'un des anciens de ladite Communauté ,
conftruite d'une maniere particuliere , & telle ,
1° . Que les trois dernieres roues de cette montre
ont des pignons de fept , quoique cependant
1
A VRIL. 1754. 177
!
le nombre des roues ni des dents ne foit point augmenté.
2°. Que la roue de rencontre ( dont les dents
font d'une figure différente de l'ordinaire ) eft d´environ
un tiers plus grande qu'on ne les peut faire
dans les montres de la conftruction en ufage ; que
quoique la grande roue moyenne foit placée vers
la circonférence de la platine , cependant l'éguille
des heures & celle des minutes font menées de la
même maniere que celles des montres ordinaires,
à la réferve d'environ un quart de minute de jeu
que l'éguille des minutes a , laquelle eft fixe dans
les montres ordinaires . Cette obfervation ne mérite
pas d'attention en faveur des avantages qui
réfultent de cette conftruction .
Déclarons que cette montre nous a paru nouvelle
, & que nous n'avons aucune connoiffance
qu'on en ait fait de femblable avant lui ; d'ailleurs
la chofe fe trouvant confirmée par l'Académie
royale des Sciences ; vû fon certificat , en date du
2 Septembre 1751 , qui lui attribue la nouveauté
de cette montre , nous avons crû pouvoir certifier
le fait plus autentiquement : en foi de quor nous.
figné le préfent certificat. A Paris , le 6 Août 1753 .
Signé Igout , Fortin , Goret , Alexandre , le Mafurier
, Arfandaux , Jouard , Fieffé pere , Hervé,
"Nous , fouffignés , Jofué Panier , Maître Horlo
ger de la ville de Paris , ayant examiné une mon
tre de la façon de M. Pierre le Roi , Maître Horloger
de ladite Ville , conftruite d'une maniere particuliere
, & telle , 1 ° . Que les trois dernieres roues
de cette montre ont des pignons de fept , quoique
cependant le nombre des roues ni des dents
ne foit pas augmenté. 2 °. Que la grande roue
moyenne étant placée vers la circonférence de la
platine ; cependant l'éguille des heures & celle des
HW
178 MERCURE DE FRANCE.
minutes font menées de la même maniere que
celles des montres ordinaires. 3 ° . Que la roue de
rencontre ( dont les dents font d'une figure différente
de l'ordinaire ) eft d'environ un tiers plus
grande qu'on ne les peut faire dans lesdites montres
à l'ordinaire. Je déclare que je n'ai point fait
de femblable montre , & que je n'ai aucune connoiffance
que feu mon frere en ait faite , la conftruction
de cette montre m'ayant paru nouvelle :
je n'ai auffi aucune connoiffance qu'on en ait fait
avant mondit ficur Pierre le Roi . En foi de quoi
j'ai fait & figné ce préfent certificat . Fait à Paris ,
ce 29 Juillet 1753. Signé Jofué Panier.
ALARARA
CHANSON.
A MADEMOISELLE M ....
SuUrr un lit de gazon , environné de fleurs ,
Un jour que je dormois à l'ombre d'un feuillage ;
Un fonge vint m'offrir les attraits enchanteurs
De la beauté qui m'engage.
L'Amour avoit pris ſoin de fléchir ſes rigueurs ,
J'étois charmé de fon tendre langage :
Je m'éveille , flaté de ces douces erreurs ;
Mais , hélas ! du plaifir je ne vis que l'image.
Lemonnier.
THE
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, LENOX
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3
1
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,
AVRIL. 1754. 179
***************
L
SPECTACLES.
'Académie Royale de Mufique continue toujours
avec fuccès , le Dimanche & le Vendre .
di , les repréſentations de Caftor & Pollux.
Les Italiens qui depuis environ dix- huit mois
Occupoient tantôt une , tantôt deux , & quelquefois
trois fois la femaine , le théatre de l'Opéra , y
jouerent pour la derniere fois , le Jeudi 7 Mars.
On a fubftitué à leurs Intermédes Platée , qu'on
donne le Mardi & le Jeudi.
Les trois repréfentations qu'on accorde tous.
les hyvers aux Acteurs de l'Opéra , pour leur
Capitation , ont été données le Mercredi 13
Mars , le Mercredi fuivant , & le Samedi 39. On
a donné la premiere fois Titon & l'Aurore ; la feconde
Pigmalion , le Prologue de Platée , Zelindor
, l'Ariette de Titon , & la Contre-danfe d'Ifmene
; & la troifiéme Atis . Le choix de ces Ouvrages
, tous célebres , a été généralement approuvé
.
Les Comédiens François ont donné le Lundi 11
Mars la premiere repréſentation des Troyennes ,
Tragédie nouvelle de M. de Châteaubrun , dans
laquelle il y a de grandes beautés & beaucoup
d'intérêt.
Extrait des Adieux du Goût , Comédie en un
Acte , à Scenes épifodiques.
Le Goût arrivant à Paris , ouvre la Scene : Momus
déguifé en petit-maître , l'aborde d'un air
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
lefte . Ils ont d'abord de la peine à ſe reconnoître
Momus rend enfuite compte au Goût des nou
veautés qui embelliffent maintenant dans tous les
genres le féjour de Paris ; le Goût trouve ces nouveautés
déteſtables , Momus les défend vivement
Le Goût.
Mais , Momus , autrefois ....
Momus.
Ah ! Momus , autrefois :
Cela fent fon vieillard qui tombe dans l'enfance .
Eh bien rappelles - moi mes antiques exploits ::
Je ne me fouviens plus de ma vieille existence .
Le Goût.
Faut-il te rappeller ce tems , cet heureux tems ;,
Où du fage Boileau tu conduifois la plume,
Où j'aimois à te voir , défenfeur des talens ,
Accabler les Cotins fous mille traits plaifans
Et répandre contr'eux ton utile amertume ;
Alors au bien public confacré librement ....
Momus l'interrampant.
En vain contre nos moeurs ton orgueil ſe récrie ș
Quand tout eft renverfé , raifonner et folie ;."
Le Goût n'est plus notre élément.
A ton rival vainqueur tu veux livrer la guerre ;
Mais par où commencer dans quel cercle , en
quels lieux
Difiller contre lui ton fel faftidieux ?
AYRIL. 1754. 181
As-tu quelque réduit ? Connois-tu quelque fphere
Où l'on écoute encor tes propos ennuyeux ?
Lui feul regne par tout ; d'un fuccès glorieux
Par tout fon audace eft fuivie ;
Aidé de la vive faillie ,
Il enchaîne les coeurs , il fafcine les yeux ,
Il eft le charme de la vie.
Mais toi dont la trifte manie
Veut régler au compas les plaifirs & les jeux ;
Tu ne connus jamais la bonne compagnie ..
Qu'aimes-tu ?la fincérité.
Nous fommes faux ; mais la prudence
Eft mere de la fauffeté .
Ton uniforme vérité
Dont tu nous vantes l'excellence ,
Valut- elle jamais cette variété
Que jette en nos difcours l'aimable médiſance a
De la piquante nouveauté
Nous ne fuivons plus que les traces ,
9
Et nous aimons bien mieux le clinquant & les,
graces
Que ton infipide beauté ..
Tu nous vantois jadis ce palais enchanté,
Ce fuperbe jardin où la belle nature ,
Malgré l'éclat de ſa parure ,
Réunit la grandeur & la fimplicité.
Nous fommes las enfin de tant de dignité ;;
En vain le Nôtre , ton éleve ,
Etale dans ce lieu les fecrets de fon art ;
184 MERCURE DE FRANCE.
Le Goût.
Vous prouver vos erreurs par de fimples paroles
Ce feroient propos fuperflus :
Toutes les deux vous êtes folles ;
Vous un peu moins ;
à Thalie
à Melpomene.
Vous beaucoup plus.
Votre deftin que je déplore
Exigeroit bien d'autres foins.
Momus.
Allez , & toutes deux
prenez
de l'ellébore :
à Melpomene.
Vous beaucoup plus ;
à Thalie.
Vous un peu moins.
Plutus furvient entouré de beaucoup de gens ,
Muficiens , Peintres , Commis & autres ; il ne dit
que des chofes ridicules , & s'occupe à lorgner de
tous côtés ; en lorgnant il apperçoit le Gout .
Mais , que vois-je ! quelle eft cette figure-là ?
Encor des protégés ! 6 Momus ! tu m'accables
Que faut-il faire pour ccla
Le Goût.
Rien ; je ne brigue point tes bienfaits mépria
bles ;
AVRIL .
1754. 185
On fçaura , tôt ou tard , en connoître le prix.
Que par toi le faux goût étende fon empire ;
Qu'il regne , j'y confens ; profite du délire
Où les travers du fiécle ont plongé les efprits ;
Que ce peuple à jamais inquiet & frivole ,
De toute nouveauté bruyant adorateur ,
Se précipite en foule au temple de l'erreur ,
Et coure avec furie encenfer fon idole .
Que par tout de bouffons , de mimes entêté ,
De fes Auteurs divins profanant la mémoire ,
Il immole , fans honte , à fa légereté
L'Avare & Polieucte , aux farces de la Foire .
Qu'enfin , livré fans ceffe à l'ardeur de changer ,
Dans fes goûts , dans fes arts , fans ceffe il facrifie
A l'inftant , au futile , à la fuperficie ,
Le regne du clinquant doit être paffager.
Je quitte ce ſéjour & n'y veux reparoître
Que lorsque le François , transfuge du vrai beau ,
Laffé du joug honteux de ce tyran nouveau ,
Pour l'honneur de fon nom voudra me reconnoître.
Cette Piéce , qui eft remplie de détails agréables
, a eu onze repréfentations : elle fe trouve
imprimée , chez Duchefne , rue Saint Jacques.
Les Comédiens Italiens ont donné le Lundi 25
Février , une petite Piéce nouvelle de M. de Chevrier
, intitulée : le Retour du Goût , dont ils con
186 MERCURE DE FRANCE.
tinuent encore les repréſentations ; elle eſt compofée
de fept Scenes.
La place nous manque pour en rendre compte.
Nous renvoyons au mois prochain l'extrait de
cette Comédie , auffi bien que celui des Jumeaux
, Parodie de Caftor & Pollux , donnée le
Samedi 9 Mars , & celui du Trompeur trompé , &
de Bertholde à la Cour , deux Piéces repréſentées
à l'Opéra Comique.
NOUVELLES ETRANGERES.
DU NORD.
DE MOSCou , le 7 Février.
Loritées qudonnoient de faire le commerce ,
A liberté que différentes perfonnes non auétant
préjudiciable aux communautés des Marchands
, le Gouvernement a renouvellé les Ordonnances
rendues à ce fujet , & les contrevenans
feront condamnés à une amende de mille roubles.
Une députation des Marchands , à la tête de laquelle
étoit le fieur Senowjef, Préfident du Corps
de vie , s'efi rendue au Palais , pour remercier
l'Impératrice de la protection qu'elle leur accorde.
Les Députés ont eu l'honneur de préfenter à
Sa Majefté Impériale , comme une foible marque
de leur reconnoiffance , un diamant eftimé cinquante-
trois mille roubles , fur une foucoupe d'or,
dont le travail furpaffe de beaucoup le prix de
la matiere.
P
187
AVRIL 1754.
DE WARSOVIE , le 1 Février.
Il paroît un mémoire figné du Grand Général
de la Couronne , de celui de Lithuanie , & des
principaux Sénateurs , contre le projet que le
Prince Sangusko a formé de démembrer de l'Ordinatie
les biens qui y font réunis. Ce mémoire
porte que le zele pour le bien public & la fidélité
due au Roi , ne permettent pas de regarder avee
indifférence une telle entreprife : que dans l'intervalle
de cent cinquante ans , on n'a vu aucun des
fucceffeurs à l'Ordinatie qui ait ofé y donner atteinte
; que la démarche du Prince Sangusko eft
d'autant moins tolérable , que ce Seigneur ne defcendant
de l'Inftituteur que par les femmes , il
In'a pu avoir qu'une jouiffance précaire de l'Ordinatie
, jouiffance en quelque forte ufurpée à la
faveur des affaires importantes qui ont abſorbé
l'attention de la République ; que prétendre ainfi
difpofer des fonds de l'Ordinatie , c'est vouloir
ôter à la République la Jurifdiction Militaire ,
Civile & Territoriale qu'elle s'eft réservée fur ces
biens ; & que c'eft rendre incertaine & mal affurée
la fubfiftance du corps de troupes que l'Ordidinatie
doit entretenir pour le fervice de l'Etat .
Auffi-tôt que ce mémoire a été public , rand
Général de la Couronne a fait fignifier au Commandant
de la Fortereffe , fituée fur les terres de
l'Ordinatie , de n'écouter d'autres ordres que les
fiens.
DE STOCKOLM , le 11 Février.
Le Comte de Teffin ayant demandé de nouveau
la permiflion de fe démettre de la Charge de Gou788
MERCURE DE FRANCE.
verneur du Prince Royal , le Sénat lui a permis
d'en difcontinuer l'exercice jufqu'à la prochaine
.aſſemblée des Etats , & le choix du Comte de
Stromberg propofé par le Roi pour en faire les
fonctions par interim , a été agréé unanimement.
La Comteffe de Teffin a auffi donné ſa démiſſion
de la charge de Surintendante de la Maiſon de la
Reine.
L'Académie Royale des Sciences a réfolu de
diftribuer chaque année deux Prix , confiftant l'un
& l'autre en une médaille d'or de la valeur de diducats.
Les Auteurs qui voudront concourir , aux
ront la liberté de travailler fur tel fujet qu'il leur
plaira de choifir . Cependant l'Académie avertit
qu'elle préferera les ouvrages dont le public pourra
tirer quelque utilité. Si dans une même année
on préfente à cette Compagnie plus de deux Piéces
qui méritent d'être couronnées , elle s'engage
à donner un troifiéme Prix.
DE COPPENHAGUE , le 1 Février.
Il paroît un nouveau Réglement au fujet de
quelques changemens que le Roi a jugé à propos
de faire dans les exercices militaires . Sa Majefté a
déclaré que les Officiers des Gardes du Corps ,
ceux du Régiment des Gardes Danoifes , & ceux
des Grenadiers de la Garde , jufqu'aux Lieutenans
inclufivement , feroient admis déformais au jeu de
la Reine lorfque cette Princelle tiendroit appartement.
La même prérogative a été accordée aux
Capitaines & aux Lieutenans de Vaiffeaux .
Le fieur de Rofenpalm , Amiral des Armées Navales
de Dannemarck , Membre du Collège de
l'Amirauté , & Député du Commiſſariat Général
de la Marine , mourut en cette ville le 18 du mois
AVRIL. 1754. 189
dernier , dans la foixante- dix -feptiéme année de
fon âge.
ALLE MAGN E.
DE VIENNE , le 9 Février.
On ne compte pas que le Marquis de Botta
d'Adorno parte avant le mois d'AvriÎ , pour aller
prendre l'adminiftration des affaires du Grand Duché
de Tofcane . L'Impératrice Reine a renvoyé
le Général Harfch à Gortz , où l'on va continuer
les conférences pour le réglement des limites entre
les Etats de cette Princefle & ceux de la République
de Venife .
Selon les lettres de Bude , les quatre principaux
auteurs de la fédition qui s'y eft élevée il y a quelque
tems , ont eu la tête tranchée . Six de leurs
complices ont été condamnés à travailler pendant
huit ans aux fortifications , & l'on a enrollé les
autres dans divers Régimens .
DE DRESDE , le 18 Février.
Le Comte de Bellegarde , que le Roi a nommé.
fon Envoyé extraordinaire & Miniftre Plénipotiaire
auprès du Roi Très -Chrétien , eft parti ce
matin. Il va d'abord en Savoye , pour régler quelques
affaires particulieres , & il fe rendra enfuite
à fa deftination.
DE BERLIN , le 28 Février.
On fait d'exactes recherches fur la conduite de
diverfes perfonnes qui ont été employées à l'Hôtel
des Monnoyes.
190 MERCURE DE FRANCE.
DE MANHEIM , le 21 Février.
Le Prince de Schwartzbourg-Rudolftad défirant
d'être admis dans le Collége des Princes de l'Empire
,le Roi de Pruffe a écrit à l'Electeur , pour l'enà
favorifer la demande de ce Prince. On eft
gager
informé que Sa Majefté Pruffienne a prié le Roi de
Suede & le Roi de Dannemarck , de faire appuyer
cette même demande par les Miniftres qu'ils ont à
la Diéte de Ratisbonne , l'un comme Duc de Poméranie
, l'autre en qualité de Duc de Slefwick .
ESPAGNE.
DE LISBONNE , le 7 Février.
Sa Majefté jugeant à propos d'établir quelques ,
nouveaux Réglemens par rapport à la levée des
droits de Douane , on a communiqué aux Confuls
des Nations étrangeres le plan dreffé à ce fujet.
En même tems , ils ont été invités à donner
leurs obfervations fur les articles qui pourroient
faire naître quelques difficultés. La Compagnie
formée par le fieur Oldenbourg , a fait acheter des
piaftres à Cadix pour la valeur d'un million.
DE MADRID , le 12 Février.
On a reçu avis de Cadix , que la Frégate la Notre-
Dame de bon voyage y étoit arrivée de Carthagêne
. Ce Bâtiment a apporté la valeur de trois
cens vingt- neuf mille deux cens piaftres , tant en
or qu'en argent monoyé ou non monoyé ; quatre
cens quatre- vingt cinq émeraudes ; quatre- vingt
neuf mille fix cens foixante- quinze livres de quinquina
; cinquante-fept mille fept cens foixantequinze
de tabac ; cent vingt- deux mille fept cens
AVRIL.
1754.
vingt-cinq de fucre ; quarante-trois mille cent
191
vingt- cinq de cacao ; cent mille de bois de Bréfil ;
cinq cens douze de coton , & dix -huit cens foixante
quinze cuirs .
ITALI E.
DE
NAPLES , le 18 Janvier.
Le Chevalier Gray , Envoyé
extraordinaire du
Roi de la Grande Bretagne , a eu quelques conférenees
avec le Marquis Fogliani , Secrétaire d'Etat
, & l'a affuré que Sa Majefté
Britannique n'avoit
rien de plus à coeur , que de refferrer de plus
en plus les liens de la bonne
intelligence entre
cette Cour & celle de Londres. Le Roi a réfolu
d'ajouter fix nouveaux Bataillons à les troupes ,
qui après cette
augmentation monteront à quarante-
cinq mille hommes. On travaille à la remonte
des Régimens de Cavalerie & de Dragons.
L'exercice à la Pruffienne eft
maintenant introduit
dans tous les Régimens d'Infanterie de Sa
Majefté.
DE ROME , le 12 Février.
Depuis long-tems les côtes de l'Etat Eccléfiaftique
n'avoient été infeftées d'un auffi grand nombre
de Corfaires qu'elles le font
actuellement.
On a inftruit le procès des
Contrebandiers qui
setoient attroupés dans la Marche d'Ancône :
ceux dont on s'eft faifi ont ſubi le ſupplice , & les
autres ont été
condamnés par contumace.
Sa Sainteté , entre les divers deffeins qui lui ont
é préfentés pour les
embelliffemens qu'elle fe
propofe d'ajouter à la
Bafilique du Vatican , a
choifi celui du fieur Vanvitelli
192 MERCURE DE FRANCE.
DE FLORENCE , le 24 Janvier.
Il vient d'arriver de Vienne un Courier , par
lequel on a appris que l'Empereur avoit nommé
de Marquis de Botta d'Adorno fon Miniftre Plénipotentiaire
pour l'adminiſtration des affaires
de ce Grand Duché.
GRANDE - BRETAGNE.
DE LONDRES , le 14
14 Février.
Il s'eft tenu ces jours- ci pluſieurs Confeils , &
l'on dit qu'ils ont eu pour objet l'acommodement
des affaires d'Irlande.
Le Contre-Amiral Watſon , nommé pour commander
l'Eſcadre qui doit faire voile de Portfmouth
, reçut hier des Commiffaires de l'Amirauté
les inftructions , qu'il ne doit ouvrir qu'à
une certaine hauteur . Le Gouvernement ſe propofe
d'envoyer encore mille Allemands à la Nouvelle
Ecofle , & de leur accorder les mêmes avantages
dont jouiffent ceux de leurs compatriotes
qui y font déja établis . Selon les avis reçus de la
Virginie , les habitans y font fort mécontens de
ce que le Gouvernement a impofé un droit d'une
piftole fur chaque Patente qu'on y expédie pour
Îe partage des terres.
Le Roi fe rendit les Mars à la Chambre des
Pairs , & Sa Majefté ayant mandé la Chambre
des Communes , donna fon confentement à plufreurs
Bils , tant publics que particuliers.
Le fieur Pelham , Chancelier de l'Echiquier ,
premier Commiffaire de la Tréfarerie , & Confeiller
du Confeil privé , eft mort le 6 , àgé de
foixante
AVRIL. 193
1754.
foixante ans. Il étoit frere du Duc de Newcaſtle ,
Secrétaire d'Etat .
PROVINCES-UNIES.
D'AMSTERDAM , le 13 Février.
Le Collége de l'Amirauté de cette Ville a jugé
à propos de faire un Réglement pour l'avantage
du commerce & de la navigation .
DE LA HAYE , le 15 Février.
La convention en vertu de laquelle le Roi de
Pruffe vend au Prince Stathouder les Domaines
que Sa Majefté Pruffienne poffédoit dans ces Provinces
, ayant été fignée le 11 du mois dernier
par les Commiffaires refpectifs , l'échange des
Latifications doit fe faire dans peu de jours , &
le 9 , un Courier extraordinaire apporta celle du
Roi de Pruffe.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
L
A Reine , accompagnée de Monfeigneur
le Dauphin , de Madame la Dauphine , & de
Mesdames de France , aſſiſta le 13 Février dernier
dans la Chapelle du Château à une Meffe de Requiem
, qui fut célébrée par les Miffionnaires
pour le repos de l'ame de Madame Henriette.
Le 16 , le Roi revint de Trianon .
>
Le 18 , pendant la Meffe du Roi , on chanta le
De profundis pour l'anniverfaire de feu Monfei-
I
194 MERCURE DE FRANCE .
gneur le Dauphin , pere de Sa Majeſté.
La Duchefle d'Orléans fut attaquée le 15 de ce
mois de la fiévre & d'un violent mal de tête. Le
18 , la petite vérole ſe manifefta. L'éruption s'eft
faite heureufement , & la maladie n'a été accompagnée
d'aucun fymptôme facheux.
Le 19 , le Roi le rendit à Choify . Sa Majefté revint
le 20 à Verfailles , & partit le même jour
pour Bellevue.
Monfeigneur le Duc d'Aquitaine étant malade ,
le Cardinal de Soubize , Grand Aumônier de France
, lui a fuppléé le 21 au foir les cérémonies du
Baptême. Ce Prince a été nommé Xavier-Marie-
Jofeph. Il a été tenu fur les Fonts par le Maréchal
de la Mothe- Houdancourt , Chevalier d'honneur
de la Reine , & par la Comteffe de Marſan , Gouvernante
des Enfans de France.
M. de Meyferey , ancien Médecin des armées
du Roi , en Italie & en Allemagne , & correfpondant
de l'Académie royale des Sciences , a préſenté
à Sa Majesté & à Monfeigneur le Dauphin un
ouvrage intitulé , Médecine d'Armée.
Monfeigneur le Duc d'Aquitaine mourut le 22
à midi au Château de Verſailles , âgé de cinq mois
& quatorze jours . Ce Prince , malgré tous les fecours
qui lui ont été adminiftrés , n'a pu réfifter
à la violence des convulfions occafionnées par le
mal de dents .
On a publié des ordres du Roi dans la ville de Marfeille
& dans les ports voifins , pour informer les Négocians
& les Navigateurs que l'ancien droit levé
par le Roi de Sardaigne , & connu fous le nom de
Droit de Villefranche , n'avoit plus lieu pour les
Bâtimens François , & que le paffage à la hauteur
de ce port leur étoit déformais entierement libre .
Il a été figné le 15 Décembre dernier à Nice un
AVRIL.
1754. 195
acte , en vertu duquel ledit droit demeure fupprimé
& aboli pour les François , leurs navires &
leurs effets. Cet acte a été paffé entre deux Députés
munis des pouvoirs de la Cour de Turin , &
deux Députés que la Chambre du Commerce de
la ville de Marfeille avoit envoyés , avec la permiffion
du Roi , pour conclure cette affaire , conformément
aux intentions de Sa Majesté & à celles du
Roi de Sardaigne. Les deux Puiffances ont refpectivement
autorifé & approuvé l'acte dont il s'agit.
-En conféquence , le Roi de Sardaigne a renoncé
en faveur des François par un édit formel , fans
exception & fans retour , au droit qu'il faifoit
exiger à la hauteur & au paffage de Villefranche ,
Sa Majefté Sarde voulant que les Préposés à la
perception de ce droit en ufent à cet égard comme
s'il n'en avoit jamais été queſtion pour les Sujets
& le pavillon de France. Cet événement qui
délivre pour toujours la navigation Françoise d'une
fervitude incompatible avec la liberté du commerce
, & les deux Cours , des conteftations dont
elles ont voulu détruire la cauſe , a répandu dans
les ports de Provence une joye générale.
On a fait rapport à l'Académie des Sciences ,
que pendant les premiers jours de ce mois il étoit
tombé en plufieurs endroits , dans les environs de
cette Capitale , jufqu'à trois pieds de neige. Selon
les obfervations , la liqueur du thermometra defcendit
le 7 à 11 dégrés trois quarts au - deffous
du terme de la glace , & par conféquent à un dégré
un quart plus bas qu'en 1740.
Le 22 au foir , le corps de Monfeigneur le Duc
d'Aquitaine fut apporté de Verfailles au Palais des
Thuileries. Il y a été exposé à vifage découvert ,
& le lendemain il a été ouvert & embaumé. Le
25 , vers les quatre heures après-midi , le convoi
I ij
196 MERCURE DE FRANCE .
deftiné à le conduire à l'Abbaye royale de S. Denis
, fe mit en marche dans l'ordre fuivant . Le
caroffe des Gentilshommes du Duc de Cruffol ; le
caroffe des Ecuyers de la Comteffe de Marfan ,
Gouvernante des Enfans de France ; le caroffe des
Aumôniers du Cardinal de Soubize ; le caroffe des
Ecuyers du Prince de Condé ; deux caroffes du Roi ,
dans lefquels étoient les femmes de chambre de
Monfeigneur le Duc d'Aquitaine ; un troifiéme ca-
1ofle de Sa Majefté , rempli par les huit Genulshommes
ordinaires , deftinés à porter le cercueil
& les quatre coins du poële qui le couvroit ; un
détachement de chacune des deux compagnies des
Moufquetaires ; un détachement de celle des Chevaux-
Légers ; plufieurs Pages de la Reine & de
Madame la Dauphine ; vingt-quatre Pages de la
grande & de la petite écurie du Roi. M. Defgranges
, Maître des cérémonies , & M. de Bourlamaque
, Aide des cérémonies , étoient à cheval devant
le caroffe où étoit le corps de Monfeigneur le Duc
d'Aquitaine. Un grand nombre de Valets de pied
de leurs Majeftés entouroient ce caroffe , après
lequel marchoient le détachement des Gardes du
Corps & le détachement des Gendarmes. Le Cardinal
de Soubize , Grand Aumônier de France ,
étoit dans le caroffe à la droite , & il portoit le
coeur du Prince. Le Prince de Condé , nommé par
le Roi pour accompagner le corps , étoit à la gauche.
La Comtefle de Marfan & le Duc de Cruffol
étoient fur le devant . La Dame de Butler , Sous-
Gouvernante des Enfans de France , & l'Abbé de
Laſcaris , Aumônier du Roi , étoient aux portieres.
Le caroffe du Prince de Condé & ceux du Cardinul
de Soubize & de la Comteffe de Marfan fermoient
la marche. Le convoi étant arrivé à l'Abbaye
de Saint Denis vers les fept heures du foir , le
AVRIL. 1754. 197
Cardinal de Soubize préfenta le corps au Prieur
de l'Abbaye , & l'on fit l'inhumation avec les cérémonies
accoutumées. Le coeur fut enfuite porté
dans le même ordre à l'Abbaye royale du Val -de-
Grace.
Leurs Majeftés , accompagnées de la Famille
royale , affifterent le 24 dans la Chapelle du Château
, aux Vêpres & au Salut , célébrés par les
Miffionnaires.
Le même jour au foir , le Roi retourna au Château
de Bellevue , d'où Sa Majeſté eft revenue le
27 au matin.
Le 27 , le Mercredi des Cendres , le Roi reçut
les cendres des mains du Cardinal de Soubize ,
Grand-Aumônier de France . La Reine les reçut des
mains de l'Archevêque de Rouen , fon Grand Aumônier
; Monfeigneur le Dauphin , de celles de
l'Abbé de Raigecourt, Aumônier du Roi ; Madame
la Dauphine , de celles de l'Archevêque de Sens ,
fon premier Aumônier ; Monfeigneur le Duc de
Bourgogne & Madame , de celles de l'Abbé Barc ,
Chapelain du Roi.
La petite verole de la Ducheffe d'Orléans s'étant
terminée auffi heureufement qu'on pouvoit
le fouhaiter , cette Princeffe changea le 27 d'appartement
, & elle eft en pleine convalefcence.
Les Etats de la Province de Languedoc ont accordé
d'une voix unanime le don gratuit qui leur
a été demandé par Sa Majesté.
L'Evêque d'Angoulême fut facré le 3 Mars ,
dans la Chapelle de l'Archevêché , par l'Archevêque
de Paris , affifté des Evêques de Bazas & de
Lefcar.
Leurs Majeftés ſouperent le 3 au grand cou-.
vert.
Le même jour , le Duc de Châtillon , le Duc
I iij
198 MERCURE DE FRANCE .
de Rohan , le Prince d'Enrichemont & le Marquis
de Tillieres , en longs manteaux de deuil , firent
leurs révérences au Roi , à la Reine & à la
Famille royale , à l'occaſion de la mort du Duc de
Châtillon.
La Marquise de Perufe fut préfentée le même
jour à leurs Majeſtés.
Le même jour , premier Dimanche de Carême,
le Roi & la Reine , accompagnés de Monfeigneur
le Dauphin , de Madame la Dauphine & de Mefdames
de France , entendirent la Prédication du
Pere Logier , de la Compagnie de Jefus. Leurs
Majeftés affifterent le s au Sermon du même Prédicateur
.
Madame la Dauphine communia le 4 par les
- mains de l'Archevêque de Sens , fon premier Aumônier
.
Les , le Roi , au nom de Sa Majeſté Catholique,
revêtit Monfeigneur le Duc de Bourgogne des
marques de l'Ordre de la Toifon d'or .
Le 6 , pendant la Meſſe du Roi , l'Evêque d'Angoulême
prêta ferment de fidélité entre les mains
de Sa Majesté.
Le Roi a accordé au Duc de Châtillon la Lieutenance
Générale de la Haute & Baffe Bretagne
qu'avoit le Duc de Châtillon fon pere.
Le Chevalier de Dreux , Maréchal des Camps
& Armées du Roi , a obtenu la charge de Grand
Maître des cérémonies de France , vacante par
mort du Marquis de Brezé .
la
Sa Majefté voulant faire affembler fes Bataillons
de Milice & de Grenadiers Royaux , comme
ils l'ont été chaque année depuis la paix , elle a ordonné
que les cent fept Bataillons de Milice qui
font entretenus à fon fervice , y compris celui de
la ville de Paris & les fix des Duchés de Lorraine
AVRIL. 1754. 199
& de Bar , s'affemblaffent dans le courant du mois
de Mai prochain , au moins pendant huit jours ,
dans les quartiers qu'il eft d'ufage de leur affigner....
Entend Sa Majefté , qu'avant la féparation
defdits Bataillons , les Compagnies de Grenadiers
en foient détachées , pour former onze Bataillons
de Grenadiers Royaux , qui feront affemblés
& exercés féparément pendant un mois dans
des Villes & Places de guerre.
On apprend de Lyon , que le même jour le Cardinal
de Tencin a facré dans la Chapelle de fon
Palais Archiepifcopal l'Evêque titulaire d'Egée ,
& qu'il a été affifté dans cette cérémonie par l'Archevêque
de Vienne & par l'Evêque de Mâcon..
Les Jéfuites de Douay , conformément aux intentions
du Roi , ont établi dans leur Collége deux
Profeffeurs de Rhétorique , dont l'un donnera fes
leçons le matin , & l'autre l'après - midi . Ces Profelleurs
obferveront régulierement la même méthode
qui s'obferve à Paris dans la Khétorique
du Collège de Louis le Grand. Le Pere Stempels ,
l'un d'eux , prononça le 16 du mois dernier , en
préfence du Parlement , du Corps de Ville & de
Ì’Univerſité , une harangue Latine , dont l'objet
étoit de prouver la néceffité de ranimer l'étude de
L'Eloquence.
Le Roi alla le 9 à Choify , & Sa Majeſté en revint
le même jour.
Le 10, fecond Dimanche de Carême , le Roi
& la Reine , accompagnés de la Famille royale ,
affifterent à la Prédication du Pere Logier , de la
Compagnie de Jefus.
Il y eut le foir grand couvert chez la Reine.
Le Roi a nommé le Comte de Saint- Germain ,
Lieutenant Général de fes Armées , Commandant
dans les Provinces de Flandre & de Hainault , en
I iiij
200 MERCURE DE FRANCE.
l'abſence du Prince de Soubize , Gouverneur Général
de ces Provinces , & en fa préſence , fous
fes ordres.

Sa Majefté a donné à M. de Bernage de Vaux ,
Intendant du Bourbonnois , la charge de Secrétaire-
Greffier de l'Ordre Royal & Militaire de Saint
Louis , vacante par la mort de M. Roffignol .
Les Etats de la Province de Languedoc ont terminé
le 11 leurs féances.
M. Mazade de Saint -Briffon a été nommé leur
Tréforier Général , à la place de feu M. Lamouroux.
Le 14 , les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à dix-fept cens cinquante livres ; les Billets
de la premiere Lotterie Royale , à fept cens
quarante ; & ceux de la feconde , à fix cens trente-
neuf.
BÉNÉFICES DONNÉS.
L
E. Roi a nommé l'Evêque de Tulles à l'Evêché
de Senlis , & l'Abbé Drouas de Bouffey ,
ci-devant Vicaire Général de l'Archevêché de Sens,
à l'Évêché de Toul . Sa Majefté a accordé l'Abbaye
de Saint Vincent , de Laon , Ordre de Saint Benoît
, à l'Archevêque de Sens ; celle de Vaux en
Ornois , Ordre de Cîteaux , Diocèfe de Toul , à
l'Abbé de Sailly , Aumônier de Madame la Dauphine
; celle de Femy , Ordre de Saint Benoît ,
Diocèle de Cambray , à l'Abbé de Scepeaux , Vicaire
Général de l'Evêché de Langres ; celle de la
Rivour , Ordre de Cîteaux , Diocèse de Troyes ,
à l'Abbé Quelen , Curé dans le Diocèse de Rouen ;
l'Abbaye féculiere de Conques , Diocèfe de Rhodez
, à l'Abbé de Panat , Aumônier de Madame
AVRIL. 1754. 201
'Adélaïde ; celle de Chartreuve , Ordre de Prémontré
, Diocèfe de Soiffons , à l'Abbé le Févre ,
Profeffeur de la Maifon de Sorbonne ; l'Abbaye
réguliere de Fontevrault , Ordre de Saint Benoît ,
Diocèse de Poitiers ,, à la Dame de Valence , Religieufe
au Paravis ; celle de la Trinité de Caen ,
Ordre de Câteaux , Diocèſe de Bayeux , à la Dame
de Belfunce , Religieufe du Ronceray à Angers ;
celle de Royal-Lieu , Ordre de Saint Benoît , Diocèfe
de Soiffons , à la Dame de Soulanges , Religieufe
à Fontevrault ; celle de Mercoire , Ordre
de Cîteaux , Diocèfe du Puy , à la Dame de Condre
, Religieufe du même Ordre , & le Prieuré
d'Andrezy , à l'Abbé Carlier .
Le Roi a donné l'Abbaye de Champagne , Ordre
de Cî: caux , Diocèfe du Mans , à l'Abbé Dumont
, Vicaire Général de l'Evêché de Bayeux ;
& l'Abbaye des Roches , même Ordre , Diocèle
d'Auxerre , au fieur Adam , Curé de l'Eglife de
Saint Barthelemy.
L
NAISSANCES.
E 12 Janvier 1754 eft né , & a été baptifé
Claude-Louis de Saiffeval , fils de Claude-
Jean- Baptifte , Comte de Saiffeval - Feuquieres ,
Guidon des Gendarmes de Berri ; & d'Henriette-
Philberte du Brocard de Barillon , & petit-fils de
feu Claude - François , Comte de Saiffeval , Seigneur
de Feuquieres , Meraucourt , la Ferriere ,
Froyelle , Elincourt , Feuquerolles , &c. Commandant
pour le Roi des Ville & Gouvernement d'Ardres
; & de Louife - Catherine- Françoife de Verduzan
, d'une ancienne maifon de Gascogne.
La terre de Saiffeval , près Amiens , eft l'origi-
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
ne de la maison de Saiffeval . Le premier Seigneur
de ce nom , connu avec certitude , étoit Enguerran
de Saiffeval , vivant l'an 1023 .
Gautier de Saiffeval ratifia l'an 1155 , comme
Seigneur dominant , une donation faite par Hugues
de Belloy , à l'Abbaye du Gard.
Plufieurs defcendans de ces Seigneurs fe trouveut
qualifiés Sires de Saiffeval & Chevaliers dans
divers actes & chartulaires , depuis l'an 1176
jufques dans le x1ve fiécle .
La branche aînée s'étant éteinte en la perfonne
de Marie , Dame de Saiffeval , fille de Jacques ,
Sire de Saiffeval , Chevalier , vivant l'an 1392 , elle
porta cette Terre dans la maifon de Senicourt , par
fon mariage avec Raoul de Senicourt au commenment
du x ve fiècle.
Il n'eft refté qu'une branche cadette , dont Gilles
de Saiffeval , marié à Catherine d'Oify l'an 1342 ,
eft l'auteur. Il fervoit dans les guerres l'an 1338 ,
qu'il donna quittance de fes appointemens , fous
le fceau de fes armes repréfentant un femé de
treffles à deux bars adoffés , furmontés d'une étoile
en chef, avec un filet en bande , pour brifure de cadet.
Il donna aveu au Vidame d'Amiens l'an 1364
pour la Terre de Piffy , qui eft encore aujourd'hui
dans la maifon de Saifleval , dont il n'étoit alors.
que Seigneur en partie , l'autre partie ayant été
poffédée par Jean Sire de Saifleval , Chevalier , iffu
de la branche aînée , qui la vendit l'an 1348 aux
Religieux de S. Lucien de Beauvais , avec réſerve
d'ufufruit , en faveur de Gilles de Saiffeval fon coufin
, chef de la -branche exiftante des Seigneurs de
Piffy , laquelle a produit deux Chevaliers de Malthe
le premier nommé Thibaut de Saiffeval de Pify
, reçu Pan 1966 ; & le fecond appellé Louis de
Saifleval de Piffy , en 1666 , & elle s'eft divifée en
AVRIL. 1754. 203
plufieurs rameaux , connus fous les noms des Seigneurs
de Ricquemenil & de Feuquieres.
Les armes de la maifon de Saiffeval font d'azur,
à deux bars adoffés d'argent.
Sully , de Prat , Mainbourg , Louvet , Leftoil &
la Morliere parlent avantageufement de l'ancienneté
& des fervices de cette maifon .
Le 24 Février , Magdeleine -Elifabeth- Flavie de
Cohorn de la Palun , époufe de Louis , Vicomte
de Noé , Chambellan de Monfeigneur le Duc d'Or
leans , & Lieutenant de Vaiffeaux , accoucha d'un
fils , qui fut baptiſé le même jour à Saint Euſtache,
& nommé Charles - Louis de Noé , ayant eu pour
parrein Jacques Roger , Marquis de Noé ; & pour
marreine , Dame Charlotte de Gaillardon de Levignan
La maifon de Noé doit être comptée parmi les
plus illuftres de la Province de Languedoc , tant
par fon ancienneté que par fes alliances avec les
plus confiderables de la Province . Elle tire fon
nom du Château de Noé ou Noer , fitué dans le
Diocèse de Rieux , près de la Garonne , à une lieue
de Muret , & dont on connoît des poffeffeurs dès
P'an 1000. Une généalogie imprimée en 1669 fur
les titres de cette maifon , en commence la filiation
depuis l'an 1100 , par Gaultier , Seigneur de
Noé , à qui on donne pourfemme Jeanne de Gofte.
De lui étoit iffu ,
Jean I. Seigneur de Noé , qui rendit hommage
l'an 1356 à Pierre Raymond , Comte de Comminges
, pour les terres de S. Ferriol & de Samaran.
Il fut marié l'an 1380 avec Andriotte de
Palès , du pays de Forez : de ce mariage naquit
Jean II. du nom , Seigneur de Noé , qui fut
marié du vivant de fes peres le 2 Décembre 1398 ,
avec Brayde d'Orbeflän . Il eſt probablement le
£ vj;
204 MERCURE DE FRANCE.
même que Jean de Noé , Ecuyer , qui fit montre
à Brifeterte le 19 Juin 1427 , de lui & de neuf
autres Ecuyers de fa Chambre , pour fervir le Roi
à Lautrec , fous le Gouvernement du Comte de
Foix. Jean II eut pour enfans , 1 ° . Bernard , `qui
continua la postérité. 2 °. Hugues de Noé , Chevalier
, qui rendit de grands fervices au Roi Charles
VII , dont il fut premier Ecuyer du Corps &
Maître de l'Ecurie , ce qu'on appelle aujourd'hui
Grand-Ecuyer : il fut établi Capitaine du Château
de Roquemaure en Languedoc , dont il obtint la
furvivance pour fon fils , par Lettres du 27 Août
1436. 3. Rigond de Noé , Chevalier de l'Ordre
de S. Jean de Jérufalem .
Bernard I du nom , Seigneur de Noé , tranfigea
en 1424 avec fon frere Hugues , & fit hommage
en 1456 & 1463 des terres qu'il poffédoit en
Guyenne & en Languedoc , entr'autres de celles
de Noé , qu'il tenoit en toute juſtice , haute ,
moyenne & baffe , mere mixte & impaire ; il
avoit été marié en 1443 avec Miſene Ifalguier ,
qui étant veuve tefta en 1483 en faveur de leur
fils aîné
Manaud , Seigneur de Noé , qui eft qualifié ,
ainfi que fon pere & fon ayeul , haut & puiffant
Seigneur , dans les coutumes qu'il donna à fes
Vaffaux de la terre de Montefquieu , l'an 1493 ,
& dans l'hommage qu'il rendit pour les terres au
Roi Louis XII l'an 1504. Manaud qui avoit époufé
en 1480 Jeanne de Voifins , fille de Nicolas ,
Seigneur de Blagnac , tefta en 1514 , pere de douze
enfans nommés dans fon teftament , dont les
deux aînés , Jean III & Gafpard eurent postérité.
De celui-ci fortit la branche des Seigneurs de
Montefquieu , qui fubfiftoit encore en 1669. Jean
III, Seigneur de Noé , continua la branche aînée
AVRIL. 1754.
205
par fon mariage avec Leonor de Mauleon , fille de
Jean de Mauleon , Baron de Châteauneuf & de
Durban ; il fut pere entr'autres enfans de
Roger I , Seigneur de Noé & de l'ile , qui
fut fait Chevalier de l'Ordre du Roi , par M. de
Montluc , Commandant l'armée de Guyenne , en
exécution des Lettres de Sa Majesté , du 21 Juillet
1569 , qui portent que c'eft en confidération
de fes grands vertueux mérites vaillances.
Il tefta en 1580 , laiffant dix enfans de fon mariage
contracté en 1541 , avec Françoiſe fille d'Odet
, Seigneur de Renque , & de Marguerite de
Montaut.
Géraud , Seigneur de Noé , fils aîné de Roger ,
fut retenu en 1571 Ecuyer de la petite Ecurie du
Roi , en récompenfe de fes fervices , & fait Capitaine
d'une Compagnie de Cavalerie fuivant les
grands Officiers , par Commiffion du 30 Mai
1583 , de François de France , Duc d'Alençon
& de Brabant. Il époufa en 1574 Catherine de
Narbonne , fille de Michel , Vicomte de S. Girons ,
& de Marguerite de l'ardaiihan. Son fils aîné
Urbain , Seigneur de Noé , Chevalier , fut pourvû
de la Charge de Sénéchal , & Gouverneur des
quatre vallées d'Aure , de Magnoac , de Neftez &
de Barouffe le 3 Mars 1607 , fut fait Mestre de
Camp d'un Régiment d'Infanterie le 30 Octobre
1615 , & Chef & Capitaine de cinquante hommes
d'armes des Ordonnances du Roi , le premier
Juillet 1626. Il tefta en 1643 , ayant épousé en
1592 Marie de Mauleon , fille de Jean , Seigneur
de Francon , laquelle fut mere , entr'autres enans
, de
Louis de Noé , Chevalier , Seigneur & Baron
de l'Ile en Armagnac , Sénéchal & Gouverneur
des quatre Vallées , qui fut allié en 1625 avec Ga206
MERCURE DE FRANCE.
brielle de Buade , fille d'Antoine , Seigneur de
Frontenac , Baron de Paluau , premier Maître
d'Hôtel du Roi , Chevalier de fes Ordres , Confeiller
d'Etat , Capitaine & Gouverneur du Château
de S. Germain- en - Laye & de la Meutte & de
Jeanne Secondat . Il tefta le 2. Avril 1646 , laiffant
entr'autres enfans
"
Roger II du nom , Chevalier , Seigneur de Noé
& de l'Iſle , Sénéchal & Gouverneur des quatre
Vallées , qui décéda en 1699 , après avoir vendu la
Terre de Noé à N ... Chobard , Greffier en Chef du
Parlement de Touloufe . Il avoit épousé en 1666
Marguerite de Pouy , fille de Jean , Seigneur de
Marignac , & d'Anne de Narbonne , & laiffa entr'autres
enfans , 1 ° . Marc- Roger de Noé, qui fuit ,
& 2 °. Louis de Noé , marié avec Anne- Elifabeth
de Breda , dont font nés , 1 °. Louis , dit le Comte
de Noé , Capitaine de Cavalerie ; 2º. Anne- Charlotte
de Noé .
Marc-Roger de Noé , Chevalier , Baron de l'ifle ,
Sénéchal des quatre Vallées , Brigadier des Armées
du Roi en 1719 , décédé en 1733 , avoit épousé
en 1714 Charlotte - Marguerite Colbert , fille de
François , Seigneur de Saint-Mars , Capitaine de
Vaiffeaux , & de Charlotte-Reine de Lée . De ce
mariage font fortis
I. Jacques - Roger , Marquis de Noé , Capitaine
dans le Régiment Dauphin , Cavalerie , marié en.
1746 à Jaquette de la Jonquiere , dont il a deux
filles.
II. Louis , Vicomte de Noé , qui donne lieu à
cet article .
III. Marc- Antoine de Noé , Grand Vicaire de
PArchevêché d'alby.
IV. Dominique de Noé , Cadet de Marine :
V. VI. VII. Trois filles , dont une Religieufe ,
AVRIL. 1754. 207
& une autre mariée à Jacob de Labaï , Marquis de
Viella.
La maifon de Noé porte pour armes lozangé
d'or degueules.
Lettre fur les effets du Mercure de M. de
Torrès à M. le Docteur Zeguer , célébre
Profeffeur de Médecine à Valence en Efpagne
, &c. Par M. Carboneil , Docteur en
Médecine , &c.
Monfieur ,je ne puis fatisfaire mieux l'em- preffement que vous témoignez de fça-.
voir fi le remede de M. de Torrès eft véritablement.
fupérieur à tous ceux qu'on connoît pour la cure
radicale des maux vénériens , qu'en vous rendant
compte de ce que j'ai vu moi-même . Je vous
avouerai ingénument que je n'en ai été tout- àfait
convaincu , qu'après plusieurs faits éclatans *
dont j'ai été témoin pendant le féjour que j'ai fait
à Paris . Les malades qui s'adreffoient à M. de Torrès
ne le faifoient ordinairement qu'après avoir
éprouvé par eux- mêmes combien les préparations
ordinaires , quoiqu'adminiftrées par des
mains habiles , étoient infructueufes dans certains
cas ..
Les Chymiftes , qui ont particulierement réfléchi
fur l'inconftance des effets du mercure , en ont
donné plufieurs raifons ; la principale eft que ce-
M. de Torrès imprime actuellement un fecond
recueil de cinquante cures faites fur autant de malades
qui avaient tous été manqués à plusieurs reprifes
, & dont l'état a été conjiaté avant & après
leur guérison , par les plus grands maitresde l'Art.
208 MERCURE DE FRANCE.
mineral , nommé par les Anciens premier métal ,
comme l'origine des autres & leur cauſe , eft rempli
d'un fouphre volatil impur , qui n'étant pas de
fon effence , empêche les bons effets qui résultent
de fon adminiftration dans les maladies , & lui en
fait produire fouvent de très- dangereux.
"
on
Toutes les fois donc qu'on dépouillera entierement
le mercure de ce foufre arfénical ,
poffedera un remede prefque infaillible pour la
cure d'un grand nombre de maux . Voilà , Monfieur
, l'objet des recherches du Docteur Torrès
pendant long-tems. La table de rapports de M.
Geoffroy , quoique fufceptible de plus d'étendue
& pas exempte de fautes , fit naître les premieres
idées de cette découverte . On ne sçauroit y
parvenir que par le moyen de combinaiſons . Boerhaave
, ce grand homme qui s'eft occupé toute
fa vie de la recherche de la nature vouloit
trouver un corps qui ayant plus de rapport avec
Parfenic qu'avec le mercure , dégageât celui - ci du
précédent. Heureux celui qui trouvera par hazard
cette combinaiſon , & fçaura en profiter ; il s'affurcra
par là que la plus forte dofe du mercure
ainfi purifié , n'excite jamais de falivation , fi on le
mêle avec égales parties de faindoux pour en faire
une pommade dont on fera frotter le malade.
Il lui fera également facile de faire du mercure ,
ainfi purifié , une efpece de précipité , dont on en
donnera intérieurement jufqu'à deux gros à la
fois , trois fois même par jour dans le cas pref
fant. L'une & l'autre de ces préparations font des
remedes d'une efficacité finguliere dans les maux
les plus opiniâttes. Rien ne fçauroit mieux le prouver
que la relation fuivante qu'un de mes amis
m'envoya il y a quelques jours ; elle est écrite
par le malade même , atteftée & fignée par quaAVRIL.
1754. 209
tre des plus célébres Médecins de Paris , & par
deux Maîtres Chirurgiens fort habiles.
RELATION de la maladie de M ****
écritepar lui-même.
Je fuis âgé de trente- quatre ans ,
d'un tempé
ramment
fort délicat & prefque ruiné par des excès
en tout genre. Il y a environ
onze ans que je
gagnai une chau-de- piffe, dont je fus traité par M.
Morand ; j'en ai eu depuis deux autres , dont une
fut guérie par M. Pibrac , premier
Chirurgien
de
la feue Reine d'Eſpagne
, & l'autre par un Chirurgien
de Province
.
Il y a deux ans que je contractai un chancre ,
accompagné de deux phlitenes ou cloches au fcrotum
, qui rendoient une férofité roufsâ : re lorfqu'elles
crevoient .
Je m'adreffai au célebre M ..... * ; il me trai
ta , me fit faliver beaucoup , & me crut guéri.
Trois mois après être forti de fes mains , il me
furvint au bras droit une puftule de la groffeur
d'une lentille , & au deffus du col une dureté. Je
fus fur le champ trouver cet illuftre Maître ; il
me propofa de me faire traiter de nouveau ; mais
comme je n'avois pas oublié les fouffrances que
j'avois effuyées pendant tout le tems que j'eus le
flux de bouche , qui ne m'avoit pas encore quitté
tout-à-fait , je n'y voulus point confentir ; j'au
rois aimé plutôt mourir que d'être traité une feconde
fois par la voye pénible de la falivation .
Je fis ufage des bols mercuriels en fort petite
dofe ;j'appliquai fur la playe l'onguent de la mere
* M. deTorres a exigé abfolument de fupprimer
Le nom de ceux qui m'ont manqué.
210 MERCURE DE FRANCE.-
de
& l'emplâtre de Vigo ; je la frottai même de
tems en tems avec de petites quantités d'onguent
mercuriel ; je pris du lait coupé foir & matin pendant
environ 40 jours . J'ai oublié de dire qu'avant
d'entreprendre ce régime, je me fis faigner, & je me
purgeai. Ces fecours empêcherent pour un tems les
progrès du mal, mais ne pûrent point le diminuer.
J'allai confulter MM . ***. Chirurgiens célébres ;
ils me confeillerent de fuivre le même régime ; je
l'ai obfervé pendant quatre mois , mais fans en tirer
aucun avantage bien loin de là , le long ufage
que je fis des bols fondans augmenta la falvation ,
qui m'a depuis incommodé nuit & jour
plus mon eftomach s'affoiblit au point que je digerois
avec beaucoup de difficulté ; le grand nombre
de médecines que je prenois pour diminuer la
falivation en augmentoit encore le dérangement
; ainfi je fus obligé de quitter l'ufage des
bols fondans , & je me contentai d'appliquer fur
la playe du bras l'onguent de la mere , qui ne pût
empêcher qu'elle ne s'accrût de trois pouces de
long fur deux de large . Il me vint encore au coude
deux autres ulceres comme d'une pièce de vingtquatre
fols , & au- deffus une autre large comme
un écu de trois livres ; il y en avoit de plus , tout
à l'entour , plufieurs qui étoient petites comme
un fol marqué. Toutes ces ulceres étoient profondes
& avoient les bords fort calleux : il en fortoit
toujours beaucoup de fanie purulente . L'autre
bras étoit à peu près dans le même état ; le dos
étoit couvert de puftules qui étoient également
abfcédées ; la tête , le front , le vifage , le col étoient
tous parfemés de ces puftules , qukrendoient fans
ceffe une humeur purulente. La membrane pituitaire
étoit percée en plufieurs endroits ; il couloit
des narrines des ruiffeaux de pus. Je reflen-
>
AVRIL. 1754
211
tois toujours des douleurs au ſcrotum & aux glan™
des des aînes , qui étoient fort gonflées .
Voilà les progrès que le mal fit chez moi dans
l'efpace de deux ans , malgré un grand nombre
de faignées , de médecines , & quantité de plufieurs
antivénériens dont j'ai fait uſage. Avant de
m'adreſſer à M. de Torrès , je confultai MM ...
noms illuftres dans la Chirurgie Françoife : les uns
n'ofoient me promettre qu'ils me guériroient , d'autres m'affuroient que je perdrois le nez.
tels MM.
>
Tel étoit mon état quand le Docteur Torrès
entreprit de me guérir ; mais il ne voulut rien
faire , fans que ce même état eût été conftaté par
les plus grands maîtres de l'art , que
Vernage , Fournyé , Combalufier & Lavirotte , Médecins
; & MM. Fernandès & Dieuzaide , Maîtres
Chirurgiens. J'ai été radicalement guéri de tous
mes maux dans le court efpace de trente - deux jours ,
fans avoir efſuyé la moindre incommodité , & fans
avoir falivé du tout . Quinze frictions de pommade
mercurielle de M. de Torrès , & quelques dofes
de fon mercure doux * que j'ai pris intérieurement,
m'ont rendu la fanté la plus robuſte . Le dedans
du nez devint ſain dès la quatriéme friction . Toutes
les ulceres ont été parfaitement cicatriſées avant
le dix-huitième jour du traitement , & toutes les
horreurs dont j'étois accablé , ont difparu entierement.
Ce font les mêmes perfonnes de la profeffion
ci-deffus nommées , fous les yeux defquelles j'ai
* M. de Torrès a déja marqué , page 25 de fa
Lettre , adreffée à M. de Vernage , que dans les cas
preffans il hate le foulagement du malade , en
ajoutant aux frictions l'ufage interne de fa prépa
xation mercurielle.
212 MERCURE DE FRANCE.
été guéri , qui conftatent aujourd'hui non bonheur
, & qui rendent témoignage à la vérité. A
Paris , ce quatriéme Novembre 1753.
>>Nous , fouffignés , Docteurs Régens de la Fa-
» culté de Médecine de Paris ; nous , Médecins de
»S. A. S. Mgr le Duc d'Orléans ; & nous Maîtres
>> Chirurgiens , certifions d'avoir vu le malade en
»queftion attaqué de tous les fymptômes men-
>> tionnés ci - deffus , nous l'avons vu au bout de
>>quinze jours confidérablement mieux , & dix-
>>huit jours après nous l'avons enfin vû parfaite-
» ment guéri , les ulceres bien cicatrifées , & tous
»les accidens abſolument effacés , au moyen du
>>mercure de M. de Torrès , fans que le malade
»ait jamais falivé . A Paris , ce 4 Novembre
>> 1753.
Fournyé.
Dieuzaide.
Vernage.
Combalufier.
Lavirotte.
Fernandès.
Je crois , Monfieur , que le feul expofé que le
malade fait de fon trifte état , eft plus que fuffifant
pour conftater l'incurabilité de fa maladie ,
fi l'on peut ainfi s'exprimer.
Il eft à propos de remarquer qu'il falivoit encore
lorfqu'il s'adreffa à M. de Torrès. M. de
Vernage , l'un des plus fameux Médecins de Paris
, fut le premier qui fit obferver à fes Confreres
, qui voyoient le malade avec lui , qu'après la
quatriéme friction , non feulement le flux de bouche
n'augmenta pas , ce qui feroit arrivé fi on
eût fait ufage du mercure ordinaire , mais encore
que la falivation s'arrêta parfaitement . Vous conviendrez
qu'on n'avoit jamais vû ce phénomene
avant M. de Torrès.
Voici encore une autre merveille ; le malade ,
AVRIL. 1754. 213
lorfqu'il fe mit entre les mains de cet habile Médecin
, étoit tout couvert d'ulceres d'un trèsmauvais
caractere ; elles furent parfaitement cicatrifées
, fans que M. de Torrès eut rien appliqué
deffus , pas même de fa pommade mercurielle ;
les frictions n'ont été faites que fur les endroits
corps qui étoient exempts d'ulceres , ce qui a
étonné les plus grands Chirurgiens,
J'en refterois ici , fi le bien public ne m'engageoit
à difcuter un point de la derniere importance.
Croyez - vous radicalement guéri , me demandera-
t-on , la perfonne dont vous rapportez
le détail ? Je le peníe , & les raiſons fuivantes le
démontrent fans réplique.
Dans le cas dont il s'agit , lorfque les fymptômes
vénériens ont été abfolument effacés , & que
ceux qui en étoient attaqués reprennent leur premier
embonpoint , & font parfaitement toutes
les fonctions de l'oeconomie animale
on doit les
eſtimer radicalement guéris.
>
On ne connoît pas d'autre regle plus fûre que
celle-ci , pour fe convaincre de la réuffite. Cette
même regle eft le feul guide qui puiffe garantir
d'erreur les Praticiens , qui ne fuivent que la méthode
qu'on appelle par extinction , fi vantée aujourd'hui
à Paris & à Montpellier . Ceux même
qui traitent les maladies vénériennes par la
de la falivation , font forcés de confulter ce guide
voye
toutes les fois que les accidens ont entierement
difparu , fans qu'on ait pû venir à bout de faire
faliver les malades , comme cela arrive dans certains
cas .
Je vous demande à préfent , Monfieur , toute
votre attention. Le fujet de cette obfervation étoit
dans l'état le plus fàcheux ; il infpiroit au même
tems l'horreur & la compaffion. Il jouit aujour
214 MERCURE DE FRANCE.
d'hui d'une très-bonne fanté , au point même que
ceux qui ne l'ont pas vû mourant , auroient de la
peine à croire qu'on l'eût jugé defefpéré. Il n'y a
au refte que l'ineftimable avantage de fe voir parfaitement
rétabli , qui peut l'engager , fur tout
étant un homme de qualité , à fe laiffer vifiter par
des perfonnes de rang , qui ont été chargées par
quelques Cours étrangeres de s'aflurer de la vérité
de ce fait.
D'ailleurs le nombre infini de cures radicales
que le Docteur Torrès a opérées depuis 1747, qu'il
découvrit fon remede , eft un fur garant pour
celle dont je vous parle. Je m'en fuis convaincu
en me tranfportant chez les perſonnes qui demeurent
à Paris & à Verfailles , & dont l'état
étoit notoire lorfque M. de Torrès entreprit de
les arracher aux horreurs de leur fituation . Je
n'ai fait même en cela que marcher fur les traces
de bien de grands hommes , aufki éclairés que zélés
pour le bien public . L'illuftre M. de Vernage ,
qui mérite par tant de titres la grande réputation
dont il jouit , a non feulement voulu être témoin
d'un grand nombre de cures que le Docteur Torrès
a opérées contre toute efpérance , mais il a
été fort fenfible au plaifir de voir en parfaite fanté
beaucoup de perfonnes qui ont été guéries depuis
long-tems fous les yeux des plus habiles de la
profeffion. J'ai vu le fçavant & refpectable M.
Falconet obferver avec un plaifir infini les effets
du mercure en queftion , fur une douzaine de malades
defefpérés , & vérifier la durabilité des cures
que le Docteur Torrès a opérées depuis quelques
années. M. de Lavirotte, auffi Médecin de la Faculté
de Paris , dont le fçavoir , le difcernement & l'équité
font connus du public à plufieurs égards , a
été un des plus difficiles à perfuader ; il n'a même
AVRIL. 1754. 215
été pleinement fatisfait qu'après avoir vu par luimême
la préparation de l'onguent de M. de Torrès
, afin d'être fûr de la quantité de mercure
qui y entroit , & dont réfultoient les effets fingufiers
qu'il a obfervés avec l'attention la plus fcrupuleufe
fur un affez grand nombre de malades.
M. Petit , dont les talens & les brillans fuccès
lui ont mérité la place de premier Médecin de
M. le Duc d'Orléans , a confacré volontiers quelques
momens pour fe convaincre de la fupériorité
du reméde de M. de Torrès fur tous ceux
qu'on connoît. Je ne finirois jamais fi je m'attachois
à nommer les grands maîtres de l'art qui fe
font empreffés à fuivre le traitement des malades
dont M. de Torrès eft journell : ment chargé. Je
me borne à vous marquer , Monfieur , ce que j'ai
vû , & à vous affurer que je vous informerai inceffamment
d'autres cures dont je fuis actuellement
témoin , avec les plus illuftres perfonnes de
la profeffion. J'ai l'honneur d'être , &c.
Ce 10 Mars 1754 . CARBONEIL.
APPROBATION.
Ai lû , par ordre de Monfeigneur le Chance-
A Paris , le 30 Mars. LAVIROTTE .
TABLE .
IECES FUGITIVES en Vers & en Profe.
P Epitre àM. lePrésident de Montefquieu , par
M. Desforges-Maillard ,
Extrait de quelques Réflexions , &c.
A Mile Beliſlain. Le Portrait , Idylle ,
page 3
6
13
216
Extrait de la relation d'une afſemblée de l'Académie
des Sciences de Befançon , à l'occaſion de
la mort de Madame la Ducheffe de Tallard , 16
Epithalame fur le mariage de Mlle Z .... avec
M. L ………. J …….. 22
Differtation géographique , dans laquelle on prou--
ve que c'eft à Villery que s'eft faite la premiere
entrevûe de Clotilde avec Clovis ,
Sur l'éclipfe partiale de Soleil du 26 Octobre 1753 ,
Remarques fur quelques contradictions ,
La Serine & le Miroir . Fable ,
24
ST
52
57
Mémoire fur Pan & le jour de la mort de J. C. 58
A Mlle M.... Souhaits pour la nouvelle année , 72
Mémoires de Madame de *** écrits par elle -même
,
73
Mots de l'Enigme & des Logogryphes du Mercure
de Mars ,
Enigme & Logogryphes ,
Nouvelles Litteraires ,
90
91
94
122
Beaux-Arts . Jugement de l'Académie Royale des
Sciences , fur une caufe d'Horlogerie ,
Devifes pour les Jettons de l'année 1754 , -166
Lettre de M. Pierre le Roi , Horloger , à M. l'Abbé
Raynal ,
Chanfon ,
Spectacles ,
Extrait des Adieux du Goût ,
Nouvelles Etrangeres ,
169
178
179
ibid.
186
France. Nouvelles de la Cour , de Paris , &c. 193
Bénéfices donnés ,
Naiffances ,
Lettre fur le mercure de M. de Torrès ,
Les Jettons doivent regarder la page 166.
La Chanfon notée , la page 178.
De l'Imprimerie de C, A. JOMBERT,
200
201
207
MERCURE
DE
FRANCE ,
DE
DIE
AU
ROI.
MAI. 1754
IGIT
UT
PARCAN GAT

Chez
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JEAN DE NULLY , au Palais .
PISSOT , Quai de Conty , à la
defcente du Pont- neuf.
DUCHESNE , rue Saint Jacques ,
au Temple du Goût.
M. DCC . LIV .
Avec Approbation & Privilege du Roi.
A VIS.
L
'ADRESSE du Mercure eft à M. MERIEN ,
Commis au Mercure , rue des Foffez S. Germain
l'Auxerrois , au coin de celle de l'Arbre-fec , pour
remettre à M. l'Abbé Raynal.
Nous prions très -inftamment ceux qui nous adref-
Jeront des Paquet: par la Pofte , d'en affranchir le
port , pour nous épargner le déplaifir de les rebuter ,
à eux celui de ne pas voir paroître leurs Ouvrages.
Les Libraires des Provinces ou des Pays Etrangers
qui fouhaiteront avoir le Mercure de France de la
premiere main & plus promptement , n'auront qu'à
érire à l'adreffe ci - deffus indiquée.
On l'envoye auffi par la Pofte aux personnes de
Province qui le defirent , les frais de la Pofte ne
font pas confidérables.
On avertit auffi que ceux qui voudront qu'on le
porte chez eux à Paris chaque mois , n'ont qu'àfaire
Sçavoir leurs intentions , leur nom & leur demeure,
audit Sr Merien , Commis au Mercure; on leur portera
le Mercure très - exactement , moyennant 21 livres
par an , qu'ils payerönt ; fçavoir , 10 liv. 10 f
en recevant le fecond volume de Juin , & 10l. 10 .
en recevant le fecond volume de Décembre . On les
Supplie inftamment de donner leurs ordres pour que
ces payemens foient faits dans leur tems .
On prie auffi les perfonnes de Province à qui on
envoye le Mercure par la Pofte, d'étre exactes àfaire
payer au Bureau du Mercure à la fin de chaque femeftre
, fans cela on feroit hors d'état de foutenir
les avances confidérables qu'exige l'impreffion de cet
Ouvrage.
On adreffe la même priere aux Libraires de Province.
On trouvera le Sr Merien chez lui les Mercredi ,
Vendredi & Samedi de chaque semaine.
PRIX XXX SOLS.
1
Countions
MERCURE
DE FRANCE ,
DEDIE AU ROI.
MAI.
1754.
PIECES FUGITIVES
" EN VERS ET EN PROSE.
BACCHUS GALANT ,
OU
LES PLAISIRS RÉUNIS.
L
ODE.
E Champagne écume & bouillonne.
Mortels ! venez de toutes parts
Du Dieu qui préfide à l'Automne
Reconnoître les étendarts.
Son Thyrfe , aux genereux Athletes ,
A ij
4 MERCURE DE FRANCE.
Qu'il affocie à fes conquêtes ,
Difpenfe d'infignes faveurs ;
Et fes Menades irritées
N'en écartent que les Panthées ,
Et les inutiles Buveurs.
Regnez , ô Dieu de la vendange !
Au bruit de nos tranſports divers
Venez des bords même du Gange
Nous couronner de pampres verds.
Amis , que chacun à la ronde ,
S'armant d'une coupe profonde ,
Se prépare à fuivre fes loix :
Honorons le fils de Semele
D'une orgie auffi folemnelle
Qu'au tems de fes premiers exploits .
Qu'à fon approche le vin coule ,
Verfé par les jeux & les ris ;
Hâtons-nous de groffir la foule
De fes plus braves favoris :
Noyons dans le facré délire
Que fa prefence nous infpire ,
Les foins , la triſteſſe & l'ennui :
Perdons-en jufqu'à la mémoire ,
Certains de partager fa gloire ,
S'il nous trouve dignes de lui.
MAI.
5 1754.
Surpris des efforts de ma verve ,
Sçachez d'où partent les fuccès :
Ce n'eft ni Phébus ni Minerve
Que j'intereffe à mes effais :
Je bois , j'avale à taffe pleine
Moins d'eau de la docte fontaine
Que d'un Anvilé précieux .
Qui fçait rajeunir la vieilleffe ,
Peut bien , fans celui du Permeffe ,
Dicter le langage des Dieux.
Où fuis-je ! & quelle vive flâme
Brille au milieu de ce feſtin ?
Quel Dieu daigne aux yeux de mon ame
Ouvrir le livre du deftina
C'eft Bacchus ; c'eft lui qui me preſſe
De céder à la fainte yvreſſe
Dont je fens croître les progrès.
Silence : l'amant d'Ariane
Va réveler par mon organe
Ses myfteres les plus fecrets.
Buveurs , Amans , plus de querelle :
Je vois fur les bords de Naxos
Sceller l'alliance éternelle
Des Dieux de l'Inde & de Paphos.
Longs foupirs ! farouche licence !
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.

C'eft à vous que dût fa naiffance
Leur antique rivalité ;
Enfant d'une douce folie
Le plaifir les réconcilie
Par les mains de l'urbanité .
Déja fur ces heureuſes rives ,
Je vois s'avancer à pas lents ,
Les Nymphes des bois moins craintives ,
Et les Satyres plus galants.
Bientôt , pleinement raffurées
Plufieurs , par troupes feparées ,
Danſent avec eux tour à tour :
Tandis qu'Eglé voit auprès d'elle
Le vieux Silene qui chancelle ,
Moins yvre de vin que
d'amour.
Les tems viendront , où ces exemples
D'un fiécle à l'autre parvenus ,
Feront fleurir aux mêmes temples
Le lierre & l'arbre de Venus.
Tems fortunés ! où la tendreffe
Subordonnée à l'allégreffe ,
N'aura que d'heureufes langueurs ;
Où Bacchus & le Dieu d'Eryce ,
D'un double & commun facrifice
Scauront partager les honneurs .
MA I. 1754.
Que vois- je encor ! Et quel préfage
Séconde & prévient nos défirs ?
Toucherions nous à l'heureux âge
Des vrais & folides plaifirs ?
Déja , de leurs voix argentines ,
Nos Graces ici plus badines
Chantent les hymnes de Bacchus ;
Et la jeune Aminte que j'aime ,
M'invite à l'armer elle - même
D'un verre enrichi de fon jus .
Qu'aidé d'un gracieux fourire ,
Ce vin lui donne un air vainqueur !
Qu'il fçait l'art d'accroître l'empire
Que fes beaux yeux ont fur mon coeur !
Que de feux , que de douces armes
Ce nectar ajoûte à fes charmes ,
Quand elle m'en verſe à ſon tour !
Telle Hébé , peut - être moins belle ,
Préfente à la troupe immortelle
Celui du célefte féjour .
Triomphez , beauté que j'adore ,
De l'inconftance des momens ;
Et du crepuscule à l'autore
Prolongez nos amuſemens .
Que les doux propos , l'art de plaire ,
A iiij
8 MERCURE
DE FRANCE.
En forment la chaîne légere ;
Et , pour en refferrer les noeuds ,
Qu'aufein même de la moleffe ,
Le goût & la délicateſſe
Soient toujours l'ame de nos jeux.
LAVERGNE
,
Confeiller
au Préfidial de
Villefranche
en Rouergue .
Cette Ode eft de l'auteur des Elémens , Poëme
qu'on trouva il y a quelques mois plein de
fen , de délicateffe , d'invention & de poësie .
Nous croyons ce fecond ouvrage propre
firmer les espérances que le premier avoit
données .
à con-
SEANCE
PUBLIQUE
De l'Académie Royale de Nimes , tenue le
10 Janvier 1754.
L
fix
'Académie
royale de Nîmes fut établie
en 1682 ; elle eft compofée
de vingt-
Académiciens
, & peut s'affocier autant
d'étrangers
qu'elle le juge à propos . Louis
le Grand , toujours attentif à favorifer le
progrès des Lettres dans fon Royaume
jugea cet établiſſement
néceſſaire
dans une
,

MA I.
9 1754.
pen-
Ville qui ne le céde qu'à Rome pour le
nombre & la magnificence de fes anciens
monumens. Le Roi lui affigna dans fes Lettres
Patentes trois objets , l'Antiquité , les
Belles -Lettres & la Langue Françoife. Cette
Académie les remplit avec fuccès
dant plufieurs années ; quelques - uns de fes
Membres fe firent un nom dans la République
des Lettres , & l'illuftre Fléchier ,
fonprotecteur , lui procura l'honneur d'être
affociée en 1692 à l'Académie Françoife.
La mort de ce grand homme & la
difperfion des principaux Académiciens
furent la caufe de l'interruption de fes
exercices . M. de la Parifiere , fucceffeur de
M. Fléchier , fit de vains efforts pour rétablir
cette Académie , & ce n'eft que depuis
environ deux ans qu'elle a repris fa
premiere forme : le zéle & l'affiduité de fes
Membres lui affurent une durée plus conftante.
Les louanges dûes à la mémoire de
fes fondateurs & les expreffions de fa reconnoiffance
envers le Prélat qui en eft aujourd'hui
le protecteur, furent les fujets des
difcours prononcés à la Séance publique
de l'année derniere . Celle dont nous allons
rendre compte s'eft tenue le 10 de Janvier.
M. de Caveyrac , Directeur , en fit l'ouverture
par une femonce , dans laquelle il
réunit avec force tous les motifs qui doi-
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
vent exciter l'émulation parmi les gens de
Lettres .
L'état des Sciences dans les Gaulès
avant Jeſus-Chrift , fut l'objet du mémoire
fçavant & refléchi que donna M. Meynier
. Il s'attacha dans cet ouvrage à donner
une idée de la Philofophie de nos ancêtres
& à développer leur caractere , leur
génie & leurs talens. Les Druides , connus
dans l'antiquité la plus reculée , étoient ,
parmi les Gaulois , les Sçavans par excellence
; auffi étoit - ce en eux que réfidoit
particulierement l'autorité : Théologiens ,
Philofophes , Jurifconfultes , Politiques ,
Médecins , Orateurs , Géométres , Aftrologues
, c'étoient eux qui régloient la
Religion , qui créoient les Rois , qui gouvernoient
l'Etat , qui rendoient la juſtice.
L'éducation de la jeuneffe étoit encore une
de leurs occupations , & leur politique ,
fans doute , les chargea feule de cet emploi.
Ils prenoient par là un grand afcendant
fur l'efprit de leurs difciples ; & leurs
maximes faifoient , dès l'enfance , des impreffions
que le tems n'effaçoit jamais .
C'étoit au fond des forêts que ces Philofophes
donnoient de vive voix leurs leçons
, qu'il étoit défendu de mettre par
Elles étoient renfermées dans une
quantité fi énorme de vers , que leurs difciples
n'étoient pas moins de vingt ans
MA I. 1754. II
fous le joug. Auffi la politique de ces Prêtres
avares & ambitieux , ne laiffa- t-elle
faire aux Sciences que des progrès fort
lents. Leur Théologie étoit un affemblage
des principes les plus fublimes & des cérémonies
les plus barbares ; leur Médecine
un amas de ridicules fuperftitions mêlé à
quelque connoiffance de la Botanique ; &
leur Phyfique fe réduifoit aux chimeres de
l'Aftrologie judiciaire .
M. Meynier examine dans fon mémoire
; fi les Druides enfeignoient purement
& fimplement la doctrine de l'immortalité
de l'ame , comme l'affure Dom Martin ,
dans fon livre de la Religion des Gaylóis ,
ou s'ils croyoient la Métempficofe . Le témoignage
de Céfar, de Pline , de Méla , &c.
ne permet pas à M. Meynier de révoquer
en doute ce dernier fentiment ; & la conjecture
de Dom Martin , tirée de l'ufage
où étoient ces Peuples , de fe jetter dans le
bucher pour fuivre leurs amis , de fe prêter
de l'argent pour être rendu en l'autre
monde , ne paroît pas fuffifante pour démentir
ce que des Auteurs fi bien inftruits
ont avancé formellement . D'ailleurs , felon
la doctrine de la Métempficofe , les ames
n'avoient-elles pas un long féjour à faire
aux enfers avant de retourner fur la terre ?
M. Meynier croit que l'opinion de la
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
Métempficofe étoit reçue dans les Gaules
long tems avant Pythagore. Plufieurs Auteurs
ajoutent même que le Philofophe
Grec avoit puifé fa doctrine chez les Gaulois.
Au milieu de cette barbarie , Marſeille
fut fondée , & la lumiere fe répandit de
toutes parts ; l'urbanité & la politeffe des
Phocéens gagnerent bientôt un peuple qui
fembloit fait pour elles. Les forêts des
Druides furent défertées , & les écoles des
Grecs fe peuplerent d'une jeuneffe ravie
d'avoir fécoué le joug d'une difcipline tyrannique
, dont la méthode , fous prétexte
de cultiver la mémoire , ne pouvoit qu'étouffer
les talens , ou du moins en rallentir
les progrès. Les habitans de Nîmes ,
connus fous le nom de Volces Arécomiques
, entourés de colonies Marſeilloiſes ,
furent des premiers à profiter des lumieres
de leurs nouveaux voifins . Cicéron , Strabon
, Juftin , &c. nous apprennent que
l'Aftronomie , les Mathématiques , l'Eloquence
, en un mot toutes les Sciences &
toutes les parties des Belles- Lettres étoient
cultivées dans nos Gaules avec les fuccès
les plus éclatans. Pitheas , Euthymenes ,
Trogue Pompée , Gallus , &c. ont illuftré
ces fiécles , & les deux plus grands Orateurs
de Rome , Cicéron & Céfar , avoient puiMA
I. 1754. 13
fé les premiers principes de l'Eloquence
auprès de M. Antoine Gnyphon , célébre
Rhéteur Gaulois. Adeoque magnus & hominibus
& rebus impofitus eft nitor , ut non Gracia
in Galliam emigraffe , fed Gallia in Graciam
tranflata videretur , dit Trogue Pompée
dans Juſtin fon abbréviateur.
M. Girard lut enfuite un difcours plein
de
difcuffions fines fur les avantages de
l'Amour propre , & prouva que ce fentiment
fait notre bonheur & celui de la
fociété.
39
» L'homme avoit befoin , pour le tirer
» de l'état d'inaction dans lequel il feroit
» infailliblement tombé , d'un motif qui
»le fît agir. Ce motif ne pouvoir intéref-
» fer
ן כ
que fa gloire ou fes plaifirs. » L'amour
feul du devoir feroit un foible éguillon
pour nous porter à le remplir , fi notre
intérêt ne fortifioit en nous ce mouvement
, Ecoutons ce véritable intérêt , toutes
nos actions , toutes nos paroles feront épurées.
» L'efprit eft naturellement prompt
» & pareffeux ; il aime mieux fe détermi-
» ner que d'examiner : « de là tant de jugemens
faux & précipités , mais » l'amour
» propre , guidé par la prudence , ne marche
que d'un pas lent & timide , il ne
» connoît que les preuves & l'évidence. ">
C'eſt l'intérêt qui nous fait furmonter nos
14 MERCURE DE FRANCE .
paffions. L'Auteur entre dans le détail , &
prouve que fi nous écoutons notre intérêt
nous fuirons l'injuftice , la colere , la médifance
, la raillerie , l'indifcrétion , l'impoſture
, l'indécence dans les difcours , nos
maux feront calmés par les charmes de
l'efpérance , & de cette harmonie établie
entre nos paffions naîtra une félicité que
rien ne fera capable de troubler . Outre le
fentiment d'intérêt qu'infpire l'amour propre
il en produit un de plaifir , & c'eft de
celui-ci que réfulte , felon M. G. le bonheur
de la fociété . Qu'est - ce en effet qui
nous excite à la gloire ? Qu'est - ce qui réveille
notre ambition ? Quelle eft la fource
de l'amitié , des bienféances , de l'ordre ?
le plaifir. C'eſt le plaifir flateur que procurent
les honneurs & les diftinctions qui
conduit le héros au milieu des dangers.
" C'eft la gloire qui nous remplit de
» cette noble chaleur qui fait éclorre les
» actions les plus utiles à la fociété . Voyez
» ce qu'elle peut fur ce jeune héros . Ap-
» percevez tout l'art de l'amour propre.
» Lui feul perfuade à ce guerrier que c'eft
pour l'amour de la patrie qu'il doit af-
» fronter mille dangers : ici il fait briller à
n fes yeux les marques d'honneur qu'il lui
» prépare ; là il lui montre les premieres
places & les diftinctions les plus flateu-
و ر
MAI. 1754.
1.5
fes. Son coeur en eft faifi , ébranlé : pour-
» roit-il fe défendre contre des attraits fi
» féduifans ? il s'arme , il s'expofe , il ne
» craint point pour fes jours ; l'amour pro-
» pre feint de s'oublier pour mieux cacher
» fon deffein . De là ce guerrier fert fon
» Roi , défend fa patrie , nos biens , nos
» jours même , & fouffre fans fe plaindre
les plus grands maux. Que dis-je ? fans
» fe plaindre le péril a des charmes pour
» lui. L'efpérance de fa fortune , les hon-
» neurs qui lui font promis , les plaifirs
» qui en font la fuite , tout cela fait l'ob-
» jet de fes voeux , & nous ne devons qu'à
» fon amour propre le calme dont fes ex-
» ploits nous font jouir. « C'eft le plaiſir
de la célebrité qui attache nuit & jour
l'homme de Lettres au fein de la pouffiere
de fon cabinet : c'eft le plaifir , conduit par
une convenance d'humeur & de fentimens
qui ferre les noeuds de l'amitié , c'eſt à lui
que nous devons les bienféances . » Qu'on
ne s'abufe pas : les efpeces d'hommages
» que nous fommes convenus de nous ren-
» dre réciproquement , n'ont d'autres prin-
» cipes que le plaifir .
»
"» Voulez -vous en être convaincus ? jer-
» tez les yeux fur ceux dont vous faites le
» moins de cas , vous verrez que ce ne
» font pás les moins refpectables , mais
16 MERCURE DE FRANCE.
»ceux qui ont le moins de pouvoir & de qui
≫vous n'efperez rien ; car fouvent , avec de
"la probité & de l'honneur , on n'eſt pas
>> fûr d'être confideré, il faut encore intéreſ-
»fer le plaifir. Eft - il d'intelligence avec
>> nous les noeuds de la fociété fe refferrent,
» nos liaiſons fe forment , nos amitiés fe
» cimentent , il entretient parmi nous ce
» doux commerce de bons offices qui rend
toujours avec ufure les plus grands avan-
» tages. Il dicte ces attentions , ces égards
» qui nous laiffent fatisfaits de nous-mê-
» mes , & qui produisent en partie dans
» nous cet état de contentement & de
gayeté fi néceffaire à notre bonheur . «
*
En un mot , c'eft le plaifir qui anime
tous les hommes , & c'eft ainfi que par un
effet admirable de l'amour propre , tous les
mouvemens que fe donnent les particuliers
tournent au profit de la fociété.
M. le Beau de Schofne , aſſocié , lut enfuite
un Poëme en vers diffillables fur le
déréglement des moeurs .
M. Vincent , Chancelier de l'Académie,
finit la féance , en réfumant tous les difcours
qui y avoient été prononcés , & dont
nous avons copié une partie ; nous efperons
qu'on ne tardera pas à les donner tout
entiers au Public. Les Lettres ont été prefque
toujours cultivées à Nîmes , avec tant
MAI. 1754. 17.
de fuccès , qu'il n'eft pas poffible que le
recueil de fon Académie ne renferme des
morceaux précieux .
*******************
EPITRE
'A MLLE T.T.L. L.fous le nom de Delphire.
ON dit ,
N dit , & je le fçais , vertueuſe Delphire ,
Qu'infenfible aux douceurs de l'amoureux empire
,
" Au tendre Dieu d'Hymen vous voulez renoncer
Qu'en vain à vous aimer tout paroît s'empreffer ,
Que mille amans foumis au pouvoir de vos charmes
;
A vos genoux , en vain viennent rendre les armes
,
Tous fans vous émouvoir , dit - on , peu fatisfaits ,
De votre indiférence éprouvent les effets.
Le feul nom de l'amour vous chagrine & vous
trouble ;
Au doux nom de l'hymen votre peine redouble :
Le célibat , pour vous , femble rempli d'appas ;
Ah ! fi vous m'en croyez , ne vous y fiez pas.
Delphire , en pardonnant aux tranſports ' de ma
Muſe ,
Permettez aujourd'hui que je vous deſabuſe .
18 MERCURE DE FRANCE .
Les hommes , ici bas , jaloux de leur bonheur ,
En portent , felon moi , la fource dans leur coeur.
Oui , cet unique bien de nous feul doit dépendre ,
On est heureux par tout quand on fçait ſe le rendre
:
Chaque état , il eft vrai , traine après lui fes foins ,
Et felon les états il en eft plus ou moins.
J'accorde que l'hymen éprouve fes difgraces ;
Mais combien d'agrémens accompagnent fes traces
!
L'ennuyeux célibat que vous nous vañtez tant ,
A fa fuite jamais n'en pût compter autant.
Foible qui peut l'aimer , infenfé qui s'y livre .
Ecartez loin de vous l'erreur qui vous ennyvre ;
Sur un femblable état , Delphire , ouvrez les
yeux ,
N'enfeveliflez pas des jours fi précieux.
Quoi , vous prétendez donc , fans ceffe retirée ,
De tout le genre humain vivre prefque ignorée ?
Quand on eft feul , hélas ! qu'on éprouve d'ennuis
!
Que de jours malheureux, que d'accablantes nuits !
Tout femble nous laiffer en proye à la triſteſſe ,
A ce qui nous regarde à peine on s'intéreffe ;
Les troubles & les foins ont beau nous traverſer ,
Nous ne pouvons choifir un coeur où les verfer .
Nos maux ne touchent point , chacun nous abandonne
,
Nous vivons fans amis , fecourus de perfonne ,
MA I. 1754. 19
!
}
Etrangers au milieu de notre parenté ,
Sans compagnie au fein de la fociété;
Toujours le coeur rempli d'ennuis , d'inquiétude ,
On nous laiffe livrés à notre folitude.
Un avide héritier , riant de notre fort ,
Loin de nous foulager , défire notre mort ;
Dans fa fauffe amitié l'intérêt feul le guide ,
Il porte dans fon coeur un défir homicide :
Il rit de nos chagrins , il infulte à nos maux.
Vainement pour trouver le calme & le repos
Nous enfeveliffons nos jours dans la retraite ;
Notre ame , toujours fombre & toujours inquiéte
,
N'y trouve point la paix que vous imaginez ,
C'est dans le célibat que les foucis font nés.
Vous aimez la vertu , je le fçais ; mais , Delphire ,
Les feux , les tendres feux que l'amour nous infpire
,
Sans bleffer la vertu peuvent nous enflâmer ;
Quand l'objet eft aimable il eft fage d'aimer.
L'amour eſt un devoir : pourquoi vous y fouftraire
?
L'amour , à la vastu , ne fut jamais contraire ;
J'entends un amour pur & non voluptueux ;
Il eſt à craindre , à fuir s'il n'eft pas vertueux.
Aimez-la , j'y confens , cette vertu charmante ;
Que pour elle , fans fin votre penchant augmente ;
Faites-en de vos moeurs la regle & le foutien ;
Vous pouvez tout braver avec un fi grand bien.
#
20 MERCURE DE FRANCE.
Mais que cette vertu n'offre rien de févere ,
C'eſt un vice dans nous quand elle eſt trop auftere
;
Oui , nous pouvons l'aimer , l'amour nous eft
mis ,
per-
L'amour & la vertu ne font point ennemis.
Delphire , ignorez -vous que la chafte Artemife ,
Aux loix de la fageffe ainfi que vous foumiſe ,
Croyant pouvoir unir les vertus aux amours ,
Au fortuné Maufole affura d'heureux jours ?
L'amour , dans l'hymenée , eft pur & légitime ;
Perfuadez - vous donc qu'on peut aimer fans crime
.
Qui peut vous arrêter : & qu'appréhendez - vous }
L'hymen , le tendre hymen n'offre rien que de
doux.
Qui , le Ciel qui bénit ces flâmes conjugales ,
Fait goûter aux époux des douceurs fans égales .
Tendreffe toujours vive , agréables tranfports ,
Plaifirs toujours piquans , & toujours fans remords
;
Egards , attention's , amitié mutuelle ,
Feu qui brule fans ceffe & toujours renouvelle :
Qu'il eft grand le bonheur de deux coeurs bien
unis !
Délicieux inftans , vous êtes infinis !
Chere poftérité , jeune progéniture ,
Enfans charmans , objets d'une tendreffe pure ,
Qui nous faites revivre après notre trépas ;
"
MA, I. 1754.
21
Quels fenfibles plaifirs ne nous caufez -vous pas ?
De grace , répondez , trop aimable Delphire ;
N'eft- ce rien , felon vous , que de fe reproduire ?
D'entendre tous les jours de jeunes rejettons ,
De maman , de papa , bégayer les doux noms ?
Fuyez du célibat la triſte deſtinée :
Faites choix d'un époux ; ce n'eft qu'en l'hymenée
,
Delphire , que l'on peut goûter quelque douceur ;
Le temple de l'hymen eft celui du bonheur.
Ce bonheur , il eft vrai , quoique très ordinaire ,
Dépend beaucoup du choix qu'une belle fçait
faire .
Pour un vil intérêt des parens entêtés ,
Forcent fouvent des noeuds à jamais détestés .
Deux époux , on le fçait , ne font heureux enfemble
Qu'autant qu'un tendre goût mutuel les affemble.
Fuyez d'un fol amour les attraits dangereux
Qu'une fage raiſon allume en vous des feux ;
Que l'intérêt jamais ne vous y détermine ;
Il faut , dans un tel choix , que votre goût do
mine.
Oui , le ciel abandonne & jamais ne bénit
Deux avides époux que l'intérêt unit.
4
Que vos parens en vain ufent de leur puiffance ;
Confultez votre coeur & non l'obéiffance .
Il est beau d'obéir ; mais fans vous allarmer ,
22 MERCURE DE FRANCE.
"
Réfiftez ; plus que vous ils feront à blâmer.
N'allez pas écouter un amant infidelle
Que l'on voit tous les jours voler de belle en
belle :
Laiffez-leen faux fermens en vain ſe conſumer ;
Un femblable coureur n'eſt pas fait
pour aimer. -S'il jure qu'il vous aime ; il vous trompe
, Delphire
,
¿Le traitre , à vos dépens , veut s'amuſer & rire :
Défiez-vous. Je veux qu'il vous offre ſa main :
Ah , qu'il foit riche ou non , refufez-la foudain.
Fuyez de l'intérêt cette amorce trompeuſe ,
Avec un tel époux vous ferez malheureuſe.
Son coeur n'eft point ſenſible aux charmes de l'amour
;
En vain vous l'aimerez , ce ſera fans retour :
Son ardeur ne fera qu'une ardeur de paffage ;
Un coeur ne peut aimer quand il eft né volage.
Gardez-vous de choisir un fantaſque , un joueur ,
Un prodigue , un avare , un brutal , un buveur ,
Un impie , un cagot , un doucereux colere ,
Un lâche libertin , un mifantrope auftere :
Il en est encore un , & le pire de tous ,
Je vous l'ai dit ailleurs , c'eft le maudit jaloux.
Delphire , déteftez cet objet redoutable ,
Ce tiran odieux , ce monftre impitoyable.
Faites choix d'un époux foumis , refpectueux ,
Tendre , fincere , égal , conftant & vertueux .
MA I. 1754.
23
T
1
Mais , quoi , je vous confeille , aimable , jeune &
fage ;
Vous , chez qui la raiſon a ſçû prévenir l'âge ;
Vous , qui fur tous les coeurs portez de tendres
coups ,
Mieux que moi vous fçaurez vous choisir un
M. A. E. P. A. C. S. M.
époux.
SEANCE PUBLIQUE
De la Société Royale des Sciences & Belles-
Lettres de Nancy , du 3 Février 1754.
Mtaire perpétuel de la Société , ouvrit
le Chevalier de Solignac , Secréla
féance par la lecture du Difcours de réception
de M. Guérin , Lorrain de naiſſance
, Ex-Recteur de l'Univerfité de Paris . Ce
Difcours très- fçavant & très bien écrit ,
n'étoit pas borné à des éloges ; il ne contenoit
que ceux que le nouvel Académicien
ne pouvoit refufer. Ce font les feuls
qui foient flateurs pour ceux qui les reçoivent
, & qui foient honorables pour ceux
qui les donnent. L'Orateur y développoit
ce principe d'Horace , qui exige que tout
Poëme foit intéreffant. » Mais , dit - il , ne
» peut- on appliquer ce principe qu'aux
piéces de Théâtre ? Qui doute que tou24
MERCURE DE FRANCE .
» te Poefie en général , que l'Eloquence ,
» que l'Hiftoire , que tout ouvrage d'ef-
» prit , n'exige aufli une forte d'intérêt ,
» qui ne differe de cet intérêt dramatique
» que comme les efpeces du même gen-
» re ? ..... Il eft fans doute des beautés
indépendamment de l'intérêt qui doit fe
>> trouver dans tout ouvrage de littératu-
» re ; mais ces beautés font imparfaites ,
» & leur imperfection confifte dans le dé-
» faut de chaleur & de fentiment .... Ne
>> voit-on pas tous les jours des ouvrages
» où l'on trouve de la jufteffe dans le def-
» fein , de la liaifon entre les parties , de
» l'exactitude , de l'élégance même dans le
» ſtyle ; mais avec tous ces avantages ils
» ne plaifent point , ou ils ne font qu'un
» plaifir médiocre. Leurs beautés font froi-
» des , inanimées , languiffantes , pareilles
» à ces figures régulieres fans vivacité , ou
» telles que ces blocs de marbre façonnés
» par un ftatuaire qui n'eft qu'artifte . Malgré
la pureté du cifeau & quelque correction
dans les détails , il y manque
» l'ame & la vie , parce que l'Arttout feul
» ne peut élever jufques- là fes productions.
» Mais quel eft cet agent fupérieur à qui
» il appartient de les vivifier , pour ainfi
» dire ? C'eft le génie. L'Art & le génie
» doivent donc fe prêter la main pour la
"
»
"
perfection
MAI. 1754. 25
»
و د
ود
» perfection d'un ouvrage. L'un & l'autre
pris féparément ont un mérite d'un ca-
,, ractere bien différent. L'Art raiſonne
compare , arrange , combine. Le génie
fait à peu près les mêmes chofes , mais
fans fuivre les mêmes opérations . Ce qui
» dans le premier eft une fuite d'idées re-
» fléchies , un ordre didactique de yûes &
» d'obfervations tranquilles , eft dans le
„ fecond l'effet fubit de plufieurs coups de
» lumiere , qui fe fuccédent fans fe con-
» fondre , & un difcernement rapide qui
» tient prefque de l'infpiration . Là c'eſt
» l'efprit qui agit avec méthode , ici c'eſt
l'ame qui fent avec tranfport . On fuit la
» marche de l'Art , c'eft un voyageur qui
parcourt des fentiers connus ; on retrou-
» ve la marque de fes pas . Le génie eft
emporté comme malgré lui . Pareil à l'aigle
, il s'élance, il fend avec fierté les plai-
» nes de l'air , & ne laiffe aucune trace de
fon paffage. Heureux toutefois le génie
qui a pu fe foumettre aux régles de l'Art
» fans altérer fa force & fa beauté naturel-
» le ! On ne craindra point de rencontrer
» dans fes écrits ces écarts , ces inégalités ,
» ces chutes , que la foibleffe humaine pla-
» ce fi fouvent à côté du fublime , mais il
» eft peu de tels exemples. La main qui
» taille , qui émonde l'if & le tilleul , n'at-
و ر
و ر
و ر
"
و د
و ر
B
26 MERCURE DE FRANCE
"
"
» teint qu'avec peine à la cime de ces fu-
» perbes chaînes. C'eft pourtant de la réu-
" nion & du concert de l'Art & du génie
" que réfultent ces beautés qui charment
par la régularité de l'enfemble , & qui
» intéreffent par le feu qui les anime. Mais
" où le génie puife- t- il ce feu & cet inté-
» rêt fi néceffaire ? La nature ſe préſente à
" tous les hommes de la même maniere ,
» mais tous ne la voyent pas des mêmes
yeux. Chez la plupart les organes plus
" lents & plus groffiers , ne font , pour ainfi
dire , à l'ame , qu'un rapport fourd &
» obſcur de ce qui frappe leurs fens ; tan-
" dis que plus prompts & plus actifs chez
quelques - uns , tels que des cordes d'un
" inftrument bien tendu , à chaque impulfion
, ils lui portent l'impreffion la plus
» marquée. L'imagination dans les pre-
» miers , n'eft qu'une glace terne & con-
» fufe , qui ne leur repréfente rien qu'im-
» parfaitement. Dans les autres , c'eft un
و ر
"3
cryftal pur, une onde claire & tranfpa-
» rente , où un foleil vif peint avec force
» la forme , les traits , la couleur , le mou-
" vement même , & l'action des objets. De
» cette différence de voir , naît la différen-
» ce de fentir. Tout n'eft que fenfation
pour les uns , tout eft fentiment pour les
» autres. Mille idées acceſſoires ſe joi-
»
MAJ. 1754.
27
و د
...... ...
» gnent à ce qu'ils voyent , les pénétrent
» & les tranfportent... Ainfi voir ,
fentir , exprimer la nature , voilà ce
» qui caracteriſe le génie ; & la nature
» vûe , fentie , exprimée , eft ce qui forme
» cet intérêt , fans lequel tout ouvrage eft
languiffant. La nature en eft la fource.
» Une imagination vive , étendue , arden-
» te , & le talent de faifir & de peindre les
» objets avec enthouſiafine , en font les
» moyens.
Le nouvel Académicien développa ces
moyens avec autant de force , de grace &
de netteté , qu'il avoit déja fait fentir la
néceffité de l'intérêt dans les ouvrages d'ef
prit , & ce qui en eft la fource . C'étoient
les trois parties de fon Difcours , où l'on
remarqua avec plaifir ce même intêrêt
qu'il jugeoit fi propre à toucher & à plaire.
On l'admira fur tout à la fin de fa Differtation
, qu'il finit par des traits bien pathétiques.
» En ce moment , dit- il , une douce
» erreur me tranfporte au milieu de vous.
» Eft - ce une Académie naiffante qui fe pré-
»fente à mes yeux ? que de lumières & de
» talens raſſemblés ! ... Mais une noble &
majestueuſe image me frappe. J'apper-
» çois un trône entouré de tous les fymboles
de la gloire & des Arts. Il vient donc
quelquefois s'affeoir dans vos Affemblées,
33
Bij
2S MERCURE DE FRANCE.
» ce Monarque bienfaifant ! qu'il vous pa-
" roît grand lorfque vous le voyez de fi
près dans ce fanctuaire des Mufes ! Tou-
» tes ces vertus , dont les effets fe répandent
» comme un fleuve qui enrichit la terre ;
» cette fageffe , cette humanité , cette gran-
"
"
ן כ
">
deur d'ame ; c'eft à leur fource même
» que vous les admirez . Redoublez vo-
» tre admiration . Un grand fpectacle eſt
"prêt d'éclore ! Louis , couronné par les
» mains de Staniſas . Peuples , vous verrez
» le maître de l'heureux Empire auquel
» vous avez été réunis , & la vûe de fes
» traits augmentera encore votre amour.
» Tous les arts font en mouvement pour
» cette fête brillante , qui fera à jamais la
gloire & du Héros qui la donne , & du
Héros à qui elle eft confacrée . O vous ,
qu'un Roi citoyen & Philofophe éclaire
"par fa préfence , vous qu'il échauffe du
» feu de fes divins écrits ; Poëtes , Ora-
» teurs , préparez vos concerts . Chantez
» Trajan , qui éleve une ftatue à Augufte.
Après la lecture de ce Difcours , le Pere
Leflie , de la Compagnie de Jefus , Membre
de la Société , lut le Mémoire qui contenoit
la defcription de la machine qui a
remporté le prix des Arts. Cette machine
très - bien inventée , eft un telefcope- microſcope.
Elle réunit ces deux inftrumens
""
MA I. 1754. £ 9
qui ont tant aidé les progrès de l'Aftronomie
& de la Phyfique. L'Auteur eſt le Sr
Marchal , de Nancy , très -habile Artiſte ,
& qui étoit trop peu connu .
Enfuite le Pere Demenoux , Supérieur
des Miffions Royales , & Académicien , lut
le Difcours auquel on a adjugé le Prix de
Littérature . Ce Difcours eft une allégorie
fine & très -bien écrite , dans laquelle l'Auteur
rapporte les événemens les plus remarquables
de la vie du Roi de Pologne ,
& les établiffemens les plus utiles de fon
regne en Lorraine. Il parle des vertus du
Roi avec la dignité qui leur convient , &
de fes bienfaits avec la reconnoiffance
qui
leur eft dûe. Les talens de l'efprit & les
fentimens du coeur y brillent avec force &
délicateffe. La Société a jugé ce Difcours
digne d'être imprimé , on fait efperer qu'il
paroîtra au premier jour : il a pour titre ,
Sinaftal. Hiftoire Dumocalienne . L'Auteur
de cet Ouvrage eft M. Pierre , Subftitut
en la Cour Souveraine de Lorraine & Barrois
, jeune homme de vingt ans au plus ,
auffi eftimable par la douceur de fon caractere
que par les qualités de fon efprit .
M. d'Heguerty , Sous-Directeur de l'Académie
, répondit au Difcours de M. Guérin
, & des Auteurs couronnés. Il le fit
avec cette dignité , cette raifon éclairée ,
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
ce fage bon fens que l'on immole à préfent
aux faux brillans , aux pointes & aux faillies
, mais qui leur eft toujours préférable ,
& qui doit regner feul dans ces fortes de
Difcours .
Cette Séance fut terminée par la lecture
d'une Ode faite par M. le Chevalier Cogollin
, Membre de la Société , & lûe par
lui-même. Cette Ode renferme de grandes
beautés ; chaque Strophe amene la chute
la plus heureufe : il eft inutile d'en donner
une idée , on l'imprime actuellement .
L'émulation fait toujours de plus grands
progrès en Lorraine. Il y a eu beaucoup
d'ouvrages préfentés cette année à la Société
: fon augufte fondateur a voulu qu'elle
laifsât aux Auteurs la liberté de choisir tel
fujet qu'il leur plairoit. Son projet eft d'exciter
tous les talens , & de ne donner exclufion
à aucun art , à aucune ſcience. On ne
peut trop louer les vûes de ce grand Prince .
Elles tournent toutes au bien de fes fujets ,
& tendent à mériter toujours de plus en
plus le furnom de Bienfaifant , qui lui fut
donné à la premiere affemblée de la Société
: c'est une époque bien favorable pour
fa naiffance.
MAI. 1754. 31
REGRETS
A. M. D. B. D. S. C. D. L. C.
Au retour d'un voyage , dans lequel l'Auteur
a eu l'honneur de l'accompagner.
Q
Ue ma deſtinée eſt cruelle !
Dois-je encor former des défirs ,
Si les plus innocens plaifirs
Sont pour moi la fource réelle
Et des peines & des foupirs ?
Sort infortuné qui me joue
Et me cauſe tant de douleur ,
Jamais ne verrai - je ta roue
Me fixer au point du bonheur ?
J'en jouiffois , & je l'avoue ,
J'étois au comble de mes voeux ,
Tant qu'auprès d'un illuftre (age ,
Par un zele refpectueux ,
J'avois le flateur avantage
De pouvoir fouvent rendre hommage
A ce miniftre vertueux.
Que ce bonheur eft peu durable !
Que vont devenir ces beaux jours ?
Ce tems , hélas , fi favorable
Va-t-il s'éclipfer pour toujours ?
B iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
Un trouble fecret me dévore ,
Je touche au funeſte moment
Où la trop diligente aurore
Va voir renaître mon tourment .
J'éprouve aujourd'hui , ſort biſarre ,
J'éprouve tes coups accablans ;
Ta main quelquefois nous prépare
Les charmes les plus féduifans :
Mais , de tes faveurs trop avare ,
Sort , tu nous les laiſſe goûter ,
Souvent pour le plaifir barbare
De nous les faire regretter.
Puiffiez-vous , fenfible à mes craintes ,
S. C.... pardonner aux plaintes
Que j'ofe ici faire éclater :
Près de vous le plaiſir ennyvre ;
Et qui peut une fois vous ſuivre
Ne voudroit jamais vous quitter.
Par M. A. E. P. A. C. S. M.
M A I. 1754. 33
MEMOIRE
Sur les Pays & la mer fitués à l'ouest du
Canada. Par M. D. L. G. D. C.
Ith
L eft vraisemblable qu'il exiſte à l'oueft
du Canada & au nord du nouveau Mexique
une mer ou un golfe , qui entre fort
avant dans les terres , & qui communique
avec le grand Océan qui fépare l'Amérique
de l'Afie , & qu'on nomme communément
mer du Sud. Il y a un mémoire ancien de
feu M. G. de l'Ifle , de l'Académie des Sciences
( a ) , fait pour prouver l'existence de
cette mer à l'ouest du Canada , & il l'avoit
deffinée fur le globe de M. le Chancelier
Boucherat , en 1698. M. Belin eft du même
avis dans fa differtation , à la tête du tome
cinquième de l'hiftoire de la Nouvelle France
, par le R. P. Charlevoix , édition in- 1 2 .
L'un & l'autre citent les Auteurs qui concourent
à établir ce fait. La relation vraye
(a ) Ce mémoire vient d'être donné au public
par MM . de l'Ile & Buache , de l'Académie des
Sciences , l'un frere & l'autre gendre de feu M.
Guillaume de l'Ifle. Confid . Géographiques , pag.
26. Nouvelles Cartes des découvertes de l'Amiral
de Fonte , page 1
34 MERCURE DE FRANCE.
ou fuppofée de l'Amiral Fonte ou Fuente ,
recemment publiée ( b) , mais imprimée en
Anglois dès 1708 , les témoignages de nos
voyageurs, de nos Millionnaires , des Sauvages
mêmes , l'accord de nos Géographes
modernes , tout eft favorable à cette opinion.
L'exiſtence de cette mer que nous nommerons
mer de l'ouest , étant fuppofée , il
fe préfente naturellement deux réflexions.
Cette découverte feroit-elle utile à la France
? quels font les moyens les plus propres
pour y parvenir ?
Je ne m'étendrai pas fur la premiere de
ces deux queſtions : tout le monde eft à
portée de fentir quelle augmentation de
commerce il réfulteroit pour la France , fi
nous avions un port dans ces mers occidentales.
Sans parler du vafte champ que la
mer du fud ouvriroit pour former des liaifons
avec les Eſpagnols du Méxique , &c.
ne pourroit-on pas fe procurer , de gré ou
de force , des relations directes dans le
Kamichatka , dans le Japon , à la Chine
même , en évitant de faire le tour de l'Afrique
, étendre jufqu'aux terres arctiques
un commerce qui ne pourroit être que
très-avantageux , puifque nous ferions ,
(b) Voyez les deux ouvrages de MM. de l'Ile
& Buache , ci-devant cités.
MA I. 1754.
35
pour ainsi dire , les premiers à y pénétrer.
Ces pays abondent en pelleteries , & nos
vins , nos eaux-de-vie , nos gros draps ,
marchandiſes les plus propres à ces climats
, font celles - là même fur lefquelles
le bénéfice feroit le plus sûr & le plus confidérable.
Cette découverte contribueroit à immortalifer
un miniftere que le rétabliſſement
de notre marine rend déja fi récommandable
; elle feroit connoître aux peuples
les plus éloignés la puiffance du Roi
& l'induftrie de la nation , elle feroit le
lien de notre commerce fur l'un & l'autre
hémisphere.
Les grands lacs du Canada , le fleuve
de Saint- Laurent d'un côté , le Miciffipi
de l'autre , procureroient une communication
facile de cette mer avec la France .
Cette communication , même en fuppofant
un trajet par terre , feroit du moins
auffi favorable que celle que les Anglois
ont jufqu'ici vainement cherché par le détroit
d'Hufon (c ) . On connoît les difficultés
& les rifques de la navigation dans
les mers glaciales ; nous aurions un pays
"
(c ) Les nouvelles tentatives faites en 1753
dans cette vue , par les habitans de la Penfilvanie
ont été inutiles ; leur vaiffeau eft revenu fans
avoir pû même entrer dans la Baye d'Hudfon.
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
tempéré à traverfer , & pendant la guerre
nous ferions , en le traverfant , à l'abri des
infultes de nos ennemis .
Mais quelle route faut - il tenir pour
achever cette découverte ? Le premier Auteur
qui indique expreffément une voye
pour parvenir à la mer occidentale du Canada
, eft le Pere Marquette , dont la relation
fait partie du recueil de Thévenot.
Ce Religieux accompagna M. Joliet dans
le voyage qu'il fit en 1673 dans ces contrées
, où il fut envoyé par M. le Comte
de Frontenac. Telle eft la route qu'il rapporte
( d ).
و د
» En remontant pendant cinq ou fix
jours le Pekitanony ( nom que porte le
» Miffouri dans fa partie fupérieure , vers
» le 43 ° dégré de latitude ) on trouve une
»belle prairie de vingt ou trente lieues de
long , qu'il faut traverſer allant au nord-
» oueft ; elle fe termine à une petite rivie-
» re fur laquelle on peut s'embarquer.
» Cette feconde riviere a fon cours vers le
» fud- oueft pendant dix ou quinze lieues ,
» après quoi elle entre dans un petit lac
qui eft la fource d'une riviere profonde ,
laquelle va au couchant , où elle fe jette
» dans la mer.
30
"
( d) Recueil des voyages de Thevenot , in-8°.
Paris, 1681 , pag. 30.
MA I. 1754. 37
Je doute fort qu'en fuivant ces indicarions
, on pût fe flater d'un heureux fuccès
, en fuppofant fidele le rapport des Sauvages
, fur lequel cette route eft fondée. H
y a bien de l'apparence que la feconde riviere
dont il eft ici parlé , n'eft autre que
le Rio-bravo , autrement dit la riviere da
nord , dont le cours étoit alors inconnu ,
& qui , comme on le fçait aujourd'hui , loin
de conduire fes eaux à la mer vermeille ou
à la mer occidentale , fe décharge dans le
golfe du Mexique.
Les anciennes relations de la Nouvelle
France , des années 1659 , 1660 , 1669 &
1670 , paroiffent indiquer une autre route
pour parvenir à la mer de l'oueft , ainfi
que le livre du Pere Saghard Théodat ,
Recollet , intitulé : Voyage aux pays des Hurons
( e ) . Il réfulte des différens rapports
des Sauvages qui y font rapportés , qu'il
exifte une mer à l'oueft des peuples que
nous appellons préfentement les Sioux ';
que dans le pays des Affinipoils , voifms
de ces peuples , il y a une grande riviere
qui mene à cette mer de l'oueft ; que cette
riviere n'eft qu'à huit journées (f) de la
Million des Outaouacs , & qu'on ne compte
qu'environ deux cens lieues de cette même
(e ) Paris , 1632 , pag 109.
(f) Mémoire de feu M. de l'Ile , de l'Académie
des Sciences , déja cité.
28 MERCURE DE FRANCE.
Miffion à la mer , fuivant le Pere d'Ablon ,
qui en étoit Supérieur en 1670 .
>
Ce fyftème paroît avoir été adopté par
M M. Belin & d'Anville , dans leurs cartes
de ces pays feptentrionaux : l'un & l'autre
marquent une riviere tendant à l'oueft
fituée à peu près dans la même latitude ; &
le fecond ajoûte (g ) qu'elle a été découverte
depuis peu par le Sauvage Ochagac.
Il lui fait traverfer , de l'eft à l'oueft , le lac
des Bois , qu'il place par quarante-fept dégrés
de latitude- nord.
Je ne puis paffer fous filence un trait
qui m'a frappé dans la relation de la Nouvelle
France de 1669. Les Nadoueffis , préfentement
appellés Sioux , difent qu'ils
font prefque au bout du monde ; qu'à la
vérité il y a encore d'autres peuples vers
le foleil couchant , appellés Carexi ; mais
qu'au - delà de ces peuples la terre eft conpée
, & qu'il n'y a plus qu'un grand lar
dont les eaux font puantes. C'eft ainsi. que
ces peuples défignent la mer.
Je retrouve ces mêmes peuples à l'eft de
la Tartarie , dans le voyage d'7fbrand , de
la Ruffie à la Chine ( b ) , inféré dans le
Recueil des voyages au nord. » A l'eft ,
(g) Amérique feptentrionale , 1746.
(b ) Recueil des voyages au nord , com, 8. pag,
101. Amterdam , 1727.
MAI. 1754.
39
dit cet Auteur , » font les deux rivieres de
Eugur & d'Uda , qui ont leurs lits au
» nord du fleuve Amur , coulent comme
» lui à l'eft , & vont fe décharger de mê-
» me dans l'océan oriental , ou mer d'A-
»mur. Les rivages de ces deux rivieres
» font habités par des Tungufes & par des
»autres peuples appellés Alemuri & Koreifi.
"Ces derniers difent être fortis du pays de
>> Coela , qui n'eft pas éloigné de leurs habi-
» tations (vers l'eft ) , & où , quand le vent
» eſt favorable , ils peuvent fe rendre dans
»peu de jours.
Les Koreifi d'Ifbrand , venus de l'eſt ,
feroient-ils les peuples appellés Karefi par
les Sioux , & qu'ils difent être les derniers
habitans de leur continent , fur les bords de
la mer de l'oueft ? Ce nom pourroit fouffrir
un changement plus confidérable en faiſant,
de bouche en bouche , le tour du monde .
Si ma conjecture étoit vraye , le pays des
Cocla feroit fitué à l'oueft des Sioux & du
Canada , & les parties orientales de l'Afie
& les occidentales de l'Amérique ne feroient
féparées que par un bras de mer ,
que l'on peut franchir en peu de jours avec
un vent favorable. Cette remarque n'eſt
point étrangere à mon objet , puifqu'elle
ajoute un dégré de vraisemblance aux
conjectures fur la fituation de la mer oc40
MERCURE DE FRANCE.
cidentale : mais revenons aux chemins qui
peuvent y conduire.
Quelque précis & quelque conftants que
paroiffent les rapports qui fuppofent dans
le pays des Sioux , des rivieres qui tendent
à la mer de l'oueft , le Pere de Charlevoix ,
dans le Journal ( i ) de fon voyage à la
Nouvelle France , préfere la riviere de
Miſſouri , c'est-à- dire la premiere route ,
à peu près indiquée par le Pere Marquette .
L'hiftorien du Canada prétend que cette
riviere tire fa fource à l'orient, d'une chaîne
de montagnes pelées , & qu'au revers des
mêmes montagnes il fort une autre riviere
qui coule à l'oueft , & fe décharge dans la
mer. Le P. Hennepin paroît auffi de ce fentiment
dans la préface de fon Voyage , imprimé
à Utrecht en 1698. Je conviens que
la découverte de tout le cours du Miſſouri
pourroit être fort avantageufe , il y a beaucoup
d'apparence que la chaîne de montagnes
dont cette riviere tire fon origine ,
eft la même qui fournit aux Efpagnols les
mines abondantes du nouveau Méxique ;
mais je trouve des inconvéniens à prendre
cette route pour aller à la mer de
l'ouest . 1 °. Cette chaîne de montagnes
peut former un obftacle confidérable à la
( i ) Hift. du Canada ,, in- 12 . Tom. 5. Paris ¿
1744. page 444.
MA I. 1754. 41
navigation , & fuppofe au moins un long
trajet par terre. Dans une defcription de
l'Amérique qui fe trouve à la fin des Voyages
de Lionnel Waffer ( k ) , on lit que
le
Rio-bravo tire fa fource d'une des plus hautes
montagnes & des plus inacceffibles ; &
vraisemblablement en fuivant la route indiquée
par le Pere de Charlevoix , on doit
rencontrer cette chaîne de montagnes & le
Rio-bravo . 2 °. Ce n'eſt que par conjectures
qu'on place à l'oueft de ces montagnes une
riviere différente du Rio- bravo , & qui
couleroit à l'oueft. Si cette prétendue riviere
exiſte , & fur tout fi elle eft navigable
, elle eft , fuivant les apparences , occupée
par les Espagnols. Le Pere de Charlevoix
en fournit lui-même une preuve :
il rapporte que les Eſpagnols étoient defcendus
fur les rivages du Miciffipi par le
Miſſouri , & qu'ils y furent défaits par les
peuples fauvages de ces cantons ( 1 ):
Le Baron de Lahontan nous offre une
troifiéme route par la riviere longue . Ce
qu'il en dit n'eft pas fondé fur des rapports
vagues ou fur des conjectures , l'auteur
l'a vérifié lui- même. On trouve tout
le détail de fa découverte dans le premier
tome de fes Voyages.
(k) Paris , 1706. page 338.
(1) Hift. du Canada , tom. 5. pag. 433-
42 MERCURE DE FRANCE .
à
Lahontan ( m ) partit le 24 Septembre
1688 de Miffilimakinac , pofte fitué à la
décharge du lac fupérieur dans celui des
Hurons . Il traverfa le lac des Illinois , que
les dernieres cartes nomment Michigan ,
& par la Baye des Puants ; & en remontant
la riviere dite préfentement des Renards
il parvint, après un court trajet par terre,
la riviere d'Ouifconfine , par laquelle il defcendit
dans le Miciffipi . Toute cette partie
de fa route eft aujourd'hui connue , & cela
feul étoit une belle découverte en 1688 ;
jufques-là il avoir toujours marché à l'oueſt.
Parvenu au Miciffipi , il remonta ce fleuve
vers le nord , jufqu'à la riviere longue qui
vient de l'oueft , & débouche fur la rive occidentale
; il place dans fa carte l'embouchure
de cette riviere au quarante- cinquié
me dégré de latitude.
Cette pofition conviendroit affez à la
latitude que les cartes les plus récentes
affignent à l'endroit où le Miciffipi , venant
de l'oueft , tourne vers le fud , direction
qu'il conferve jufqu'à la mer. On pourroit
croire , à l'infpection de ces cartes , que
la
riviere que Lahontan nomme riviere longue,
eft le Miciffipi même , qu'il avoit pris pour
uneriviere affluente, à caufe du changement
(m ) Voyages de Lahontan , à la Haye , 1704
tom. 1. pag. 136.
MA I. 1754.
43.
de direction dont on vient de parler ; mais
on ne peut gueres s'arrêter à cette conjecture.
Ce détour du fleuve , de l'oueft au fud
eft au- deffus du Saut SaintAntoine , ce faut
barre le Miciffipi ; Lahontan n'auroit pû le
franchir que par un portage : auroit - il négligé
dans fa relation une circonftance auffi
remarquable que celle de cette cataracte ? Il
paroîtroit plus vraiſemblable que la riviere
longue eft celle qui tombe dans le Miciffipi,
un peu au- deffous du faut ; elle vient en
effet de l'oueft , & fort du lac des Tintons ,
fuivant M. d'Anville, qui la nomme riviere
Saint- Pierre dans fa carte de l'Amérique
feptentrionale .
Lahontan employa huit jours à remonter
de l'embouchure de l'Ouifconfine à celle
de fa riviere longue ; il ne donne point le
détail de cette partie de fa navigation ,
mais ce tems convient affez à la diftance
que M. d'Anville met fur fa carte , entre
l'embouchure de l'Ouifconfine & celle de la
riviere Saint- Pierre , dont il ne paroît pas
que le cours foit bien connu .
Notre voyageur entra dans la riviere
longue le 23 Octobre , il la remonta juſqu'au
19 Décembre , & il mit environ
trente-cinq jours à la defcendre , & revenir
au Miciffipi. Il rapporte les principales circonftances
de fa découverte , fes aventu-.
44 MERCURE DE FRANCE.
res , les noms & les moeurs des peuples ,
il décrit leurs habitations , leurs habillemens
, &c. il donne une carte de la partie
de la riviere qu'il parcourut , & qu'il déclare
avoir levé lui -même ; il en joint une
autre , dont l'original lui fut , dit-il , tracé
fur des peaux par les Sauvages , & fur laquelle
il fe trouve une riviere tendant à
l'ouest , peu éloignée des fources de la riviere
longue ; il entre dans le détail des
peuples qui habitent à l'embouchure de
cette feconde riviere . Il a deffiné la forme
de leurs maifons , de leurs bateaux ou
navires , & il avoue que ce n'eft que des
Sauvages qu'il tient ces connoiffances ; il
va jufqu'à nous repréfenter l'empreinte &
citer la couleur d'une eſpèce de médaille
fabriquée par les Tabuglaux , peuple fitué
aux environs du grand lac où fe jette cette
riviere de l'ouest , & qui lui fut donnée
par les Sauvages.
Enfin toutes les parties de fa relation paroiffent
naturelles ; elles fe foutiennent réciproquement
, & il femble affez difficile
de fe perfuader qu'elles ne font que le fruit
de l'imagination de l'auteur.
Cette relation fit grand bruit dans le
tems , elle ne fut ni contredite ni révoquée
en doute , & l'on conçut dès lors de grandes
efperances fur la découverte de la mer
MAI. 1754. 45
occidentale du Canada ; c'eft
peut- être
parce qu'on s'étoit flaté qu'il ne reftoit plus
d'obstacles à vaincre , ou parce qu'on a
long- tems perdu cet objet de vûe qu'on a
commencé à douter de la relation de Lahontan
, & que peu à peu on s'eft réuni à
traiter fa découverte de chimere . Ce qu'il
y a même de plus étonnant , c'eft qu'on l'a
fait fans en fçavoir , au moins fans en produire
aucune preuve .
M. de l'Ifle , dans fa carte du Canada ,
avoit placé la riviere longue , il l'a fuppriprimée
dans fa carte du Miciffipi , fans en
dire la raifon. Le R. P. de Charlevoix regarde
la découverte du Baron de Lahontan
, comme auffi fabuleufe que l'Ile de
Baratavia (n ) ; mais cet Auteur ne le prouve
pas , & ce n'eft que fur des preuves claires
qu'on devroit fe déterminer à traiter
avec tant de mépris la relation d'un voyageur
célébre.
Le Baron de Lahontan étoit Officier , il
étoit Gentilhomme ; le P. de Charlevoix en
convient. Quelle récompenfe auroit- il pû
efperer en faifant des fuppofitions auffi
groffieres ? n'étoit - ce pas fe deshonorer
gratuitement ? Il n'étoit point feul quand
il fit cette découverte , plufieurs François
( n ) Hift. de la nouvelle France . Voyez la liſte
& le jugement des Auteurs , à la fin du tom. 6.
46 MERCUREDE FRANCE.
l'accompagnoient ; & lorfque fa relation
parut , elle auroit pû être démentie par des
témoins vivans ; ceux qui ont pris à coeur
de le décrier , n'auroient pas eu de peine à
en cirer quelques-uns. Il fe pourroit faire
que la difgrace du Baron eût influé fur fon
ouvrage ; fa découverte ne pouvoit guere
faire fortune , l'Auteur ayant eu le malheur
de déplaire au Miniftre. Ajoûtez que
des fentimens trop libres lui ayant attiré
à jufte titre l'indignation de plufieurs perfonnes
pieufes , on aura peut- être enveloppé
dans le même mépris , & fa découverte
, & plufieurs traits peu religieux qu'il
femble avoir répandus avec affectation
dans fon ouvrage
.
Je ne puis donc me déterminer à regarder
comme abfolument apocryphe ce que
cet Auteur rapporte de la riviere longue ;
les efpérances qu'il nous donne , font trop
flateufes pour les abandonner fans les vérifier
. Je vais plus loin ; outre qu'il feroit
injufte de donner légerement & fans preuves
la qualification d'impofteur à un militaire
à qui fa naiflance devoit infpirer des
fentimens , je trouve dans fa relation des
apparences de vérité qui frappent . Si ces
traits ne fuffifent pas pour démontrer fa
fincérité , ils doivent au moins fufpendre
le jugement précipité qu'on en a porté
jufqu'à préfent.
MAI . 1754. 47

Le P. Hennepin (0 ) qui remonta le Miciffipi
depuis la riviere desIllinois jufqu'au Saut
Saint Antoine , & qui revint par l'Ouifconfine
, place à fept ou huit lieues au fud
de ce faut une riviere qui vient de l'oueft
fe jetter dans le Miciffipi : cette riviere
dont il ne dit pas le nom , pourroit être
la riviere longue de Lahontan , qui auroit
pris depuis le nom de Saint Pierre. Elle
doit être confiderable , puifque Lahontan
fut cinquante- fix jours à la remonter , &
trente-cinq à la defcendre . D'ailleurs le P.
Hennepin ne cite que cette riviere , depuis
la rivière des Orentas , dite préfentement
Moingona , & il paffe fous filence les cinq
ou fix autres rivieres que MM . de l'Ifle ,
Belin & d'Anville placent fur la même côte.
Une de ces rivieres eft nommée par ces
Géographes , la riviere cachée ; elle eft fituée
à peu près dans la même latitude où
Labonian place l'embouchure de la riviere
longue ; je dis à peu-près , car on n'a rien
d'exact fur les latitudes de ces cantons. Lahontan
obferve que l'embouchure de la riviere
longue forme une espece de lac rempli
de joncs, qui embarraffent fort la navigation
, & qu'il ne refte qu'un petit canal . Čes
circonftances pourroient faire foupçonner
(o)Nouvelle découverte par le P. Hennepin ,
Recollet. Utrecht 1697 , pag. 313 .
48 MERCURE DE FRANCE.
quelque rapport entre cette riviere , dite
cachée , & la riviere longue de Lahontan .
Il est vrai que la riviere cachée & les autres
qui entrent dans le Miciffipi , font repréfentées
comme très - petites dans les
nouvelles cartes ; mais leur cours eft - il
bien connu ? plufieurs d'entr'elles ne pourroient-
elles pas être les bouches d'une même
riviere Le tems feul peut nous inftruire
là deffus .
Vers l'eft du nouveau Mexique , dit Benavides
cité par ( p ) Laet , font les Apaches
Vaqueros , nom que leur ont donné les Efpagnols
, à caufe de ces vaches boffues ou
buffles dont ces peuples ont une grande
quantité. De là , felon cet Auteur , il y a
cent douze lieues vers l'eft jufqu'aux Xumanas
, Japics Xabotoas , proche lefquels
font vers l'eft les Aixaïs & la Province de
Quivira , dont il nomme les habitans Aixaoros.
Cette route conduit dans la contrée
où Lahontan place les Eokoros ; ce nom eſt
prefque le même que celui des sixaoros de
Benavides.
Lorfque les Espagnols , fous la conduite
d'Antoine de Efpejo , firent la découverte
du nouveau Mexique , les Sauvages leur
montrerent par fignes , qu'à quinze jour-
( p ) Indes Occid. de Laët. Leyde 1640 , p . 222
& 234.
nées
MAI. 1754. 49
nées de chemin ( q ) ; il y avoit un grand
lac environné de bourgades de Sauvages ,
qui ufoient d'habits , abondoient en vivres
& demeuroient dans de grandes maiſons ;
quelques Efpagnols qu'ils trouverent dans
la Province de Cibola , leur parlerent auffi
d'un grand lac dont les rives étoient peuplées
de plufieurs grandes bourgades. Les
habitans de Zagato , bourgade fituée à
vingt lieues de Cibola vers l'oueft , confirmerent
ce qu'on avoit dit du grand lac.
Ces notions paroiffent s'accorder avec
les idées que Lahontan donne du lac des
Tabuglaux , dont la fituation ne s'éloigne
pas de celle du grand lac dont parle Antoine
de Espejo. Suivant Lahontan , les rives
du lac des Tabuglaux font peuplées de plufieurs
bourgades ; les Tahuglaux font vétus
, habitent de grandes maifons , ainfi
que
les habitans voilins du grand lac de Espejo.
On peut ajouter que les Espagnols placent
au nord & au-delà des montagnes du ( r )
nouveau Mexique , un grand pays qu'ils
appellent Teguajo , d'où ils prétendent que
fortit le premier Motezuma , lorſqu'il en-
( 9 ) Indes Occid. de Laët. Leyde 1640 , pag.
229 , 230 & 231 .
(r)Voyage de Lionel Wafer , pag. 337. Cartes
du nouveau Mexique du P, Coronelli & de G. de
Pine
50 MERCURE DE FRANCE .
treprit la conquête du Mexique . Le nom de
Teguajo , prononcé à l'Eſpagnol , a quelque
affinité avec celui de Tahuglaux . On pourroit
fuppofer avec affez de vraisemblance
, que c'eſt le même nom qui s'eft altéré
par la différente prononciation des Efpagnols
& des différens Sauvages , qui fucceffivement
fervoient d'interprêtes à Lahontan
, & peut-être depuis par des fautes
de copiſtes .
Le détroit que Martin d'Aguilar trouva
à trente lieues au nord du Cap Mendocin ,
fur la côte occidentale de la Californie ,
pourroit être l'embouchure du lac des Tabuglaux.
Les Sauvages dirent à Labentan
que cette embouchure étoit bien loin au
fud , & la pofition qu'ils lui donnerent , paroît
affez s'accorder avec la fituation du détroit
d'Aguilar , ce détroit feroit l'entrée
d'un golfe au nord du nouveau Mexique ,
qui eft préciſement notre mer de l'oueft.
Ces réflexions
m'empêcheront toujours
de traiter de romanefque la découverte
de Lahontan , fans avoir des preuves claires
& préciſes de la fauffeté qu'on veut lui
attribuer jufqu'à préfent gratuitement. Je
pourrois citer ici plufieurs exemples de
pofitions géographiques affez exactement
déterminées , qu'on a profcrites légèrement
, & aufquelles on a été forcé de reMAI.
1754.
st
venir. Les Auteurs des anciennes cartes les
ont fouvent dreffées fur des mémoires ori-
>
ginaux , fur des relations manufcrites qui
leur ont été communiquées . Soit qu'ils
n'ayent pas voulu indiquer les fources où
ils avoient puifé , foit par pure négligence
ces fources font demeurées inconnues ,
& les réformateurs de la Géographie ont
commencé par profcrire les pofitions qu'ils
n'ont trouvé garanties par aucun ouvrage
imprimé ou du moins connu : ils les
ont tenues pour fabuleufes jufqu'à ce que
long- tems après leur réalité s'eft quelquefois
trouvé confirmée par des témoignages
authentiques. Telle eft la communication
de l'Orinoque avec le fleuve des Amazones
par Rio-negro , marquée dans les cartes de
Sanfon, de Duval, & d'autres plus anciennes.
Un Miffionnaire des bords de l'Orinoque
imprimoit à Madrid , en 1748 ( s ) , que
cette communication étoit une fable , tandis
que les Portugais du Para remontoient
dans ce fleuve par la route dont on nioit
l'existence. La Californie , que tous les
anciens Géographes s'accordoient à repréfenter
comme une prefqu'ifle , étoit devenue
ifle par une efpece de conjuration des
modernes. M. Guillaume de Pfle a le pre-
-mier rétabli en 1701 , la vraie configura-
(s) Orinoco illuftrado. Par le P. Gumilla.
Cij
52 MERCURE DE FRANCE .
tion conforme aux anciennes cartes. Enfin,
quoiqu'il en foit de la vérité de la relation
de Lahontan , il eft certain qu'il existe une
mer à l'ouest de l'Amérique feptentrionale
& au nord de la Californie , puifque
les Rufles ont reconnu la côte à cinquante-
fept dégrés de latitude . Le plus ou le
moins de diftance peut feulement augmenter
ou diminuer la difficulté de la route ;
mais les avantages que cette découverte
pourroit nous procurer , méritent bien
qu'on faffe des tentatives pour fçavoir à
quoi s'en tenir.
Jufqu'ici j'ai parlé de trois routes différentes
; l'une par le Miſſouri , en fuivant
les indications du P. Marquette , ou celles
du P. de Charlevoix ; l'autre plus au nord
par le pays des Sioux ; la troifiéme celle du
Baron de Lahontan . Encore une fois ,la voye
du Miſſouri me paroît peu praticable ; elle
eft expofée à l'inconvénient de traverſer
les pays occupés par les Efpagnols.
Les nouveaux Mémoires de la ( 1 ) Louifiane
qui rapportent le détail de l'entreprife
de cette Nation contre les Peuples
dits Miffouris, ne laiffent aucun lieu d'en
douter de plus cette route ne préfente
;
( † ) Mémoires hiſtoriques de la Louifiane. Pas
ris 1753 , to. 2 , p. 284,
MAI. 1754:
53
rien que de vague & d'incertain. Il n'eft
pas douteux que le Miſſouri qui coule de
Ï'oueſt à l'eſt , ne tire fon origine de cette
longue chaîne de montagnes dirigée du
fud au nord , qui fépare le nouveau Mexique
de la Louifiane ; & il est évident
qu'à l'ouest de ces montagnes les eaux
pendent à l'oueft ; mais on peut faire le
même raiſonnement de toutes les autres
rivieres affluentes à la côte occidentale du
Miciffipi. Ce qu'il s'agit d'examiner , c'eſt
par laquelle de ces rivieres on peut remonter
le plus aifément & fe conduire le plus
à portée de quelqu'autre riviere navigable
qui prenne fon cours à l'oueft , le tout
fans traverfer les pays déja occupés ou prétendus
par les Efpagnols . C'eft l'avantage
que nous préfentent , & la route du pays
des Sioux , & celle que nous indique le Baron
de Lahontan. La premiere , celle du
des Sioux , eft au nord des fources du
Miciffipi, vers le quarante- fix ou quarantefeptiéme
degré de latitude feptentrionale ;
elle communique au lac fupérieur par une
fuite de lacs & de rivieres , dont on prétend
que les dernieres portent leurs eaux à
l'oueft. La feconde route , celle de Lahontan
, telle que nous l'avons indiquée , eft
d'environ trois degrés plus fud. Il y a même
beaucoup d'apparence que ces deux roupays
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
tes font la même. Les indications que Lahontan
dit qu'il reçut en 1688 de ces Sauvages
, du cours d'une riviere à l'oueft, s'accordent
avec celles qu'a fuivi M. d'Anville
dans fa carte de 1746 , en citant la riviere
découverte par le Sauvage Ochagac. Le deffein
que les Sauvages tracerent à Lahontan
fur des peaux de cerfs , repréfentoit une
pareille riviere , hors qu'il la place deux
ou trois degrés plus fud ; mais il n'a jamais
prétendu garantir la latitude qu'il lui donnoit
, d'après une carte auffi groffiere . Toutes
les notions anciennes & modernes , acquiſes
depuis la découverte de l'indication
des différentes routes propofées en remontant
le Miſſouri , la riviere longue , le Miciffipi
même , ou en traverfant le lac des
bois dans le pays des Sioux , tout s'accorde
à fuppofer une chaîne de montagnes du
fud au nord , dont les eaux coulent à l'eft
& à l'ouest. Plus la route qu'on tentera
fera dans un pays bas & voifin du Golfe
du Mexique , plus le trajet fera long & pénible
pour aller chercher au revers de la
montagne une riviere navigable d'un cours
oppofé , & enfin plus on s'expofera à traverfer
les terres dont les Efpagnols font
en poffeffion , ou fur lefquelles ils ont des
prétentions. Plus au contraire on cherchera
cette route dans le haut des terres &
MAI. 1754.
53
dans le voifinage des fources du Miciffipi ,
plus on s'éloignera des terres Efpagnoles ;
il ne feroit pas même impoffible que le terrein
s'élevant de plus en plus , on ne trouvât
les montagnes applanies , comme on
le peut préfumer de la quantité de lacs dont
tout le pays eft entrecoupé dans la partie
feptentrionale du Canada ; c'eft de quoi
l'Amérique offre plufieurs exemples .
Quelqu'un de ces lacs peut donner naiffance
à deux rivieres d'un cours oppofé * ;
& dans ce cas on pourroit , à la faveur de
ce lac , paffer d'une riviere qu'on auroit
remontée , dans une autre qui defcendroit,
traverfer en canot tout le continent de l'Amérique
feptentrionale d'une navigation
continue & du Golfe du Mexique ou de
la mer du Nord , en remontant le Miciffi
pi ou le fleuve Saint Laurent , retomber
dans une riviere qui conduiroit à la mer
du Japon ; découverte , fans contredit , plus
avantageufe pour le commerce de France ,
que ne feroit à celui d'Angleterre le fameux
paffage cherché par la Baye d'Hud-
* Les plus grands fleuves de l'Amérique méridionale
, la riviere des Amazones , l'Orinoque ,
Rio-negro, ont des communications . Il eft probable
que Rio de la Plata communique avec les précédentes
par le lac Xarayes. L'Amérique feptentrionale
fournit d'autres exemples de femblables
communications .
Ciiij
56 MERCURE DE FRANCE.
fon , quand même on l'auroit trouvé.
Il me conviendroit moins qu'à tout autre
de m'étendre fur les moyens qu'on peut
employer pour procurer un heureux fuccès
à cette entreprife. Je me contenterai de
remarquer qu'elle doit être fecrette , ignorée
également des Sauvages & des habitans
du Canada. On fçait les peines & les tracafferies
que la jaloufie & l'intérêt particulier
des compatriotes ont fufcité de tout
tems à ceux qui ont travaillé aux découvertes
dans ce pays : quand on n'a pas ofé
s'y oppoſer ouvertement , on a fait agir
les Sauvages. Ces Peuples ne confentent
qu'avec peine que l'on paffe fur leurs terres
pour former des liaifons avec leurs
voifins ; c'eft les dépouiller d'un commerce
qu'ils font eux-mêmes , & dont ils fentent
tout l'avantage . Il s'agiroit de leur
perfuader que l'objet de l'entreprife leur
eft utile, pour les engager à concourir à fon
fuccès. Les guerres prefque perpétuelles ,
qui fubfiftent entr'eux , forment un nouvel
obftacle ; ils ne voyent pas tranquillement
les François porter du fer & autres
munitions offenfives à leurs ennemis. Ces
peuples que nous traitons de Sauvages
ne font pas fi groffers qu'on fe l'imagine
communément , & il faut plus de menagement
& de politique qu'on ne penſe
MA I.
1754.
57
pour les amener à ce que l'on peut defirer
d'eux. Malgré ces difficultés , je crois qu'un
très petit nombre de perfonnes intelligentes
fuffiroit pour tenter cette découverte ,
pourvû qu'elles n'euffent point d'autre but
que l'honneur de la Nation & le fuccès
de l'entreprife , & qu'elles fuffent fubordonnées
à un chef qui réunît les qualités
néceffaires pour réuffir , dont la premiere
eft la confiance de ceux qui marcheroient
fous fes ordres.
܀܀܀
L'Epigramme xv 1 de l'Anthologie , liv. 11,
chap. x111 , a donné lieu aux deux ſuivantes.
Cette Epigramme eft de Macédonius.
EPITAPHE D'UNE FEMME.
fit mon plus
M
A femme qui , vingt ans ,
grand fupplice ,
A dans un fleuve enfin rencontré fon tombeau .
Ah ! que c'est bien avec juftice ,
Que Pindare a vanté l'excellence de l'eau !
EPIGRAM ME.
Philibert , du Public l'horreur & le tourment ,
Dans un puits , fans périr , juſqu'à deux fois
s'élance.
Cy
58 MERCURE DE FRANCE.
Ah ! que c'eft bien
injuftement
Que Pindare de l'eau nous vante l'excellence !
LETTRE
Sur la Chronologie & contre l'Attraction.
V
Ous pouvez voir , Monſieur , dans
le nouveau volume de mes Ephémérides
cofmographiques , pag. 258 , une note
fort exacte fur l'époque des Argonautes ,
qui contredit, fans deffein de ma part , plufieurs
Chronologiftes & quelques articles
de votre excellent difcours fur la chronologie
dans l'Encyclopedie ; cette note eft
terminée par la fauffe remarque , que Meton
, un an avant la guerre du Péloponefe
, avoit obfervé le folftice d'été au fixiéme
degré de la conftellation de l'écreviffe.
La page 391 de ce Dictionnaire enfeigne
que c'eft au huitiéme.
La lecture des lettres fur les Anglois , p.
151 , édition d'Amfterdam , chez Desbordes
, 1736 , a caufé ma faute. La penſée
m'étant venue dans le moment de fixer
cette époque d'après les principes & les
cartes de mon plan de l'Univers , fans
avoir recours à mes recherches contenues
dans mes ouvrages imprimés ou manufcrits,
MAI. 1754.
59
3
je m'en rapportai , fans défiance , à M. de
Voltaire , d'autant plus aifément que le P.
Petau place cette guerre à l'an 431 avant
Jefus-Chrift ; mon illufion a ceffé en lifant
l'article 17 du premier volume des Mémoires
de Trévoux pour le mois courant.
Sans differter des talens aftronomiques
de Chiron ni de Meton , ni de la fidélité
& de la réalité même de leurs déterminations
, ni des faits qui y ont liaiſon , étant
compris dans les fables cycliques des Grecs ,
il m'a paru que la réfutation de Newton
fur la durée des regnes & des générations ,
par M. Freret & par le P. Souciet , fur l'idée
de rapporter l'obfervation de Chiron
à l'étoile de l'oreille gauche du belier , y
eft bien expofée ; mais que le tems où l'équinoxe
vernal a dû répondre au quinziéme
degré du belier , & le folftice d'été au
huitiéme de l'écreviffe , n'y eſt
pas mieux
déterminé que par vous- même.
Malgré ma méprife entre ce fixiéme &
huitième degré , caufée par trop de confiance
fur un tel point , à un Poëte auſſi fameux
, qui philofophoit fur cette feconde
époque , afin d'exalter les prétendus fervices
qu'auroit rendus Newton à la chronologie
, mon calcul n'eft pas moins exact
& conforme aux recherches qui m'ont dirigé
dans la découverte des époques aftro-
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
nomiques , où l'apogée folaire a concouru
& doit concourir avec l'un des points cardinaux
, & dans la compofition de la table
& des cartes qu'en préfente l'analyfe raifonnée
du fyftême moderne de Cofmographie
& de Phyfique , in-4° , chez Jombert.
La correction effentielle à ma note fe
réduit donc à remonter l'obfervation de
Meton , du fixiéme au huitième degré , &
conféquemment de cent quarante ans la
guerre du Peloponefe , qui auroit été entreprife
quatre cent quatre vingt-onze ans
après l'expédition des Argonautes , ou huit
cens quatre- vingt - neuf avant l'ére chrétienne.
D'autres rechercheront des preuves
hiftoriques de la date de ces deux obfervations
d'Aftronomie , & époques de
chronologie. Une lettre ne peut contenir
les preuves aftronomiques que je pourrois
en fournir , s'il ne fuffifoit de confulter
mon analyſe que je viens de citer , & les
cartes & la table qu'elle offre fur la variation
de la durée des faifons pour tous les
fiécles , qui eft une fuite de l'inégale & variable
étendue des fignes refpectifs de l'écliptique
, à caufe de la différente divifion
que mon plan de l'univers démontre en être
faite chaque année , journée & heure même
par l'équateur & l'axe de la terre , felon
fon mouvement fort lent de régreffion
& de progreffion.
1
MA I. 1754. 61
Si l'on doit expliquer en détail tous les
phénomènes d'Aftronomie fucceffifspar une
même caufe , qui en rende raifon pour tous
les tems avec l'équation effentielle , mes tables
& mes cartes cofmographiques avec
l'analyse de mon double fyftême , avec més
Ephémérides , ont cet avantage ; le plan de
l'Univers & cet état mobile du ciel ne devant
pas moins être explicables dans toutes
leurs circonftances exactement connues
par un ſyſtème univerfel de Phyfique , qui
loin de contredire en rien la Théologie ,
les expériences & les textes facrés , en foit
appuyé .
J'écris pour l'intérêt
feul de la vérité ,
pour ramener
au refpect
dû à ces textes , en
refutant
les impies
& les incrédules
qui en
ofent objecter
contre la religion
, fous l'appui
d'une fauffe Phyfique
, vraie fource , après
le libertinage
, de l'irreligion
. Le tems eft
venu que la Phyfique
, la Cofmographie
& l'Aftronomie
ne doivent
pas moins concourir
à maintenir
l'autorité
des livres divins
, & à empêcher
du moins de la déprimer
par leurs propres
textes , qu'à éclaircir
l'Hiftoire
, la Chronologie
, la théorie
des cieux & de la terre , & qu'à tirer de
ces documens
confacrés
, des éclairciffemens
fur plufieurs
autres fciences
& connoiffances
. J'efpere
auffi qu'avec
ces fe62
MERCURE DE FRANCE.
cours , & avec les ouvertures & les vûes
que vous expofez , la chronologie facrée
& civile pourroit bientôt devenir mieux
éclaircie & plus lumineufe.
Plufieurs fautes font reconnues , avouées
& indiquées dans la Vulgate , fans fcrupule
, fans blâme de la part du Saint Siége,
des Evêques & des Docteurs , fans crainte
de manquer de refpect au Concile de
Trente, qui l'a déclarée authentique , & ordonné
de la préferer aux autres verſions ,
& défendu de la rejetter fous aucun prétexte.
Les verfions & les copies n'ont pas
été plus indéfectibles , fans difficulté , que
les traducteurs & les copiftes infaillibles .
Des textes ayant été mal copiés ou mal
traduits , fans diminuer la vénération dûe
aux faintes Ecritures , on peut afpirer à
recouvrir le vrai fens de ces textes , par la
comparaifon des manufcrits , par l'étude
des Langues , par la combinaiſon du texte
Hebreu , Samaritain & Grec des Septante
& des différentes verfions , afin d'y reconnoître
les fautes gliffées par inadvertance
, ou même avec intention en différentes
vûes.
Par cette voie la vérité fe développant
pour la chronologie même , l'indécence
augmentera d'oppofer plus contre l'autorité
des livres canoniques , les variantes
MA I. 1754. 63
des trois textes , que des traductions & des
copies : en attendant , ces variantes neformeront
pas plus une objection valable ,
que les entreprifes des hérétiques , pour
inferer dans le texte des altérations qui ont
été décelées .
Le texte Hébreu paroît avoir dirigé la
verfion vulgate ; la préférence de cette
verfion induit à préferer ce texte au texte
Samaritain & au Grec des Septante ; mais
non pas en tout , à caufe des errata qui
font notoires dans cette verfion , comme
dans les manufcrits & les imprimés de ces
trois textes , & à caufe de leurs contradictions
fur des points qui n'intéreffent la
foi ni la morale. Avant d'entreprendre la
concordance de ces textes & de ces verfions ,
ou même , ce qui paroît plus aifé , leur correction
, on peut s'attacher à perfectionner
la chronologie des faits énoncés dans
ces trois textes , c'eft-à-dire à concilier ces
faits plutôt que ces variantes , afin de parvenir
par ce même moyen à corriger les
textes défectueux ; car aucun de ces textes
& nulle de ces verfions ne préfentent un
fyftême fuivi de chronologie , comme
vous le reconnoiffez , plus que les deux ou
les trois enfemble ; & l'intention d'y en
avoir voulu faire un , paroît aufli improbable
qu'il eft probable que des fautes qui
64 MERCURE DE FRANCE.
n'alterent que l'ordre vrai de la chronologie
& de l'hiſtoire , s'y font inferées par
une pure fuite de caufes ordinaires & fans
affectation fyftematique des copiftes , ni
des traducteurs.
Les tables , les obfervations aftronomiques
, les éphémerides en chiffres pouvant
être aifément réduites en planches , qui
fervent d'éphémerides en figures , & en
font un tableau , après la méthode & la
facilité qui résultent d'autant de recherches
pour repréfenter les rapports des fignes ,
degrés & points de l'écliptique avec ceux
des conftellations du zodiaque , ne pourroit-
on entreprendre de fixer par cette voie
des faits hiftoriques dans l'ordre profane
ou facré qui y ont quelque connexion ?
Commençons par déterminer l'an de la
naiffance & de la mort du Sauveur : la détermination
du concours de l'équinoxe du
printems avec le quinziéme degré du belier
pour l'an 1380 avant l'ere chrétienne ,
& du folftice d'été au huitième degré de
l'écreviffe pour l'an 890 avant cette même
ere étant reconnue exacte , peut - on fixer
la chronologie fur l'expédition des Argonautes
& fur la guerre du Peloponese , qui
fervent à éclaircir pour l'ordre des tems ,
quantité d'autres faits de l'Hiftoire civile
ou plutôt fabuleufe : Il faudroit être affuré
MA I. 1754. 65
que les obfervations de Chiron & de Meton
font certaines & exactes . Où eft la certitude
pour l'exactitude des modernes même
au- delà d'un fiécle ? on n'indique pas
moins fûrement les éclipfes pour les fiécles
révolus & futurs : l'état du ciel pour
chacune de leurs années n'eft pas moins
calculable & repréfentable ; ce qui a pu ou
dû être obfervé , & le tems où il a dû l'être
, feroit- il indéterminable ?
Dans les difpofitions & les vûes qui me
font publier mes recherches , je dois déclarer
que la détermination que je viens
d'expofer comme mon opinion , doit être
cenfée un milieu entre les deux extrêmes
pour le plutôt & le plus tard , loin d'empêcher
que ce concours de l'équinoxe au
quinziéme degré du belier & du folftice
au huitième degré de l'écreviffe ne puiffe
être cenfé moins ou plus hâtif de quelques
années ; en cas même de raifons préférables
à celles qui fuivent , ces extrêmes
& ce milieu feront plus utiles pour la
chronologie que fes époques civiles , qui
font trop vagues comme trop fpacieufes.
Les fignes du printems dans l'écliptique
ayant été plus étendus que ceux d'aucune
autre faifon depuis 3212 avant J. C.
jufqu'en 1319 après fon incarnation , où ce
caracteriſme a paffé aux fignes d'été , &
66 MERCURE DE FRANCE.

furpaffant encore en amplitude ceux d'hiver
& d'automne même , mais fur tout
ayant été dans leur maximum jufqu'en l'an
947 avant l'ere chrétienne , quoiqu'ils
fuffent dès lors tous compofés de trente
degrés , qui font variablement inégaux en
chaque inégal fegment de l'écliptique
comme l'indiquent une table & trois cartes
de l'analyſe citée , ferois-je difficulté ,
en ne prêtant attention qu'à des obfervations
particulieres , fans les combiner avec
les anciennes & modernes , qui ont été
relatives à diverfes étoiles & conftellations
du zodiaque , de ne confiderer leur antéceffion
& la préceffion des fignes & points
cardinaux de l'écliptique , qu'à raifon
d'un degré en feptante - un ou feptantedeux
ans , au lieu de foixante- dix , de foixante-
neuf & foixante-huit ans ? mon ana-,
lyfe , & mes cartes & éphémerides cofmographiques
démontrent d'ailleurs que
la marche retrogreffive de l'un & l'autre
équinoxe ni folftice , n'eft pas exactement
femblable , & n'anticipe de fept jours
complets qu'en fept cent quatre-vingt douze
ans.
En conféquence , m'obſtinerois- je à ne
pas reculer ou avancer l'obſervation de
Chiron au-delà ou au-deçà de l'an 1380
avant l'ere chrétienne , depuis un juqu'à
MAI. 1754. 67
30 ans en fus ou au - deffous ; c'eft - à - dire ,
jufqu'en 1410 ou 1350 , ni encore moins
Pobfervation de Meton , depuis 1 jufqu'à
14 ans , ou depuis 890 jufqu'à 904 , ou
feulement 876 avant Jefus Chrift ; à
moins que les faits hiftoriques foient capables
de décider fur les argumens aftronomiques
? mes recherches me déterminent
pour le milieu de ces deux extrêmes du
plutôt & du plus tard .
N'hésitant pas à placer avec le reftaurateur
de l'Aftronomie , l'incomparable
Caffini , à l'an 330 avant le Sauveur , le
parfait rapport des fignes de l'écliptique
& du firmament de même nom , comme
le belier , le taureau , &c. par les mêmes
raifons je préfere de compter leur diffonance
, qui fera de 30 dégrés complets l'an
1770 , à raifon d'un dégré en 70 ans , &
une période de 2100 ans pour une variation
de 30 dégrés , tant pour le paffé que
pour l'avenir , car c'eft l'équation moyenne
; & les Aftronomes en différens fiécles
auroient pûtrouver comme à préfent , que
la rétrogradation du lieu apparent des
points cardinaux & des fignes de l'écliptique
, eft d'un dégré en 68 , ou 69 , ou 70 ,
71 & 72 ans , en dirigeant des obfervations
paffageres à diverfes étoiles , ou conftellations
refpectives aux fignes des diver68
MERCURE DE FRANCE.
fes faifons ; comme ceux de l'hyver , dont
l'étendue , ainfi que la durée , eft actuellement
la moindre , & la devient de plus en
plus à l'inverfe de ceux d'été.
Depuis la détermination de l'équinoxe
du printems par Chiron , & du folftice
d'été par Meton , les Aftronomes ont- ils
penfé au nombre d'années qu'exigeoit cette
antéceffion & préceffion des divers fignes
du firmament & de l'écliptique ? Il n'eft
pas encore bien éclairci pour ceux même
qui ne connoiffent pas notre plan de l'univers
, ou qui affectent de l'ignorer , pour
ne pas abandonner l'hypothefe infoutenable
de Copernic , qu'on tente en pure
perte d'expliquer phyfiquement.
Des Aftronomes auffi anciens , avec les
connoiffances , les méthodes & les inftrumens
qu'ils pouvoient employer , ont dû
plutôt réuffir à fixer leurs obfervations à
l'égard des dégrés des conftellations zodiacales
; & la marche du folftice obſervé
par
Meton , a dû être plus tardive que la marche
de l'équinoxe déterminé par Chiron.
Je n'hésite donc pas d'après cette reflexion ,
& mes principes , qui font ceux de M. Caffini
, c'est tout dire , à fixer ce concours de
l'équinoxe au quinziéme dégré de la conftellation
du belier , en l'an 1380 avant
le Meffie , ou l'an du monde 2715 , & la
MAI.
1754. 69
rencontre du folftice d'été au huitiéme dégré
de l'écreviffe , en l'an 890 avant l'Incarnation
, ou à l'an du monde 3 205 , felon
mon opinion expofée p. 488 de mes
Lettres fur la Cofmographie ; la création
ayant précédé l'Incarnation de 4095 ans ,
quoique j'aye toujours continué de referver
à la férie des faits hiftoriques , en excluant
les fables cycliques des Grecs ; de
me décider
pour l'une de leurs trois fuputations
, qui font dénommées d'Antioche ,
d'Ethiopie & d'Alexandrie. La premiere
compte , comme vous fçavez , 5493 ans
avant Jefus Chrift ; la fecondes soi , & la
troifiéme 55093 fa mort devant être fixée
au vendredi 25 Mars de fa trente- uniéme
année , felon le caractériſme ajoûté par
Tertullien à ceux des Evangéliftes , c'eſt- àdire
à la 69° de l'ere d'Efpagne , & la 184°
de Rome fondée. Je foumets à vos lumieres
ces réflexions , & il vous eft libre , comme
à moi , de les publier , ainfi que les témoignages
d'eftime , de confidération , &
des fentimens avec lefquels je fuis , &c,
A Bercy , le 7 Février 1754.
Permettez que je vous demande fi la feule
direction des rayons vifuels pris de la terre,
peut augmenter l'attraction prétendue
réciproque entre Jupiter & Saturne ? Si
70 MERCURE DE FRANCE.
ce n'eft pas le fuppofer que prétendre
qu'en leur conjonction , qui ne dépend que
de cette direction , à caufe de la pofition
éventuelle des trois corps fur une même
ligne , cette réciprocation de gravitation
augmenteroit jufqu'à troubler leur mouvement
fans d'autres réfultats , bien que leur
diſtance ne foit pas effentiellement moindre
en cette configuration qu'en toute autre
, où la terre n'étant pas fur la même
ligne que ces planetes ne les feroit pas voir
conjointes ? En tout tems on peut fuppofer
une ligne droite tirée de l'une à l'autre ;
mais l'angle que cette ligne feroit , étant
continuée jufqu'à la terre en toute autre
conjoncture , diminueroit-il leur gravitation
mutuelle , bien que l'éloignement fût
moindre , comme il l'eft fort fouvent hors
le tems de leur conjonction ?
La même queſtion s'applique à la lune
& aux autres planetes ; mais ces deux fupérieures
ayant des fatellites , j'ajoûte ,
pourquoi leur gravitation n'augmenteroitelle
donc auffi par leur pofition paffagere
fur la même ligne & fur le rayon viſuel
de la terre , en leur conjonction ultérieure
& inférieure ? Comment , malgré la force
perturbatrice de l'attraction ainfi augmentée
, fes fatellites , loin de fe réunir vers
leur planete principale , comme il feroit
MA I. 1754.
71
conféquent , fe cauferoient-ils moins de
trouble que Jupiter & Saturne en conjonction
font fuppofés s'en fufciter , fans en
caufer même à leurs fatellites , ni fans les
réunir ? Les fictions fe démentent toujours
, les attractions ni les tourbillons ne
peuvent pas plus fe foutenir que l'hypothèfe
cofmographique qui leur fert de
baze : l'erreur ne peut fatisfaire à tout ,
comme la vérité qui s'étend aux détails
même.
Si les tourbillons , fans d'autre principe
de mouvement régulier ou irrégulier que
fa communication indéfectible , font incapables
de former un plein , combien plus
eft- il impoffible aux attractions réciproques
de laiffer fubfifter de vuides immenfes
, & de s'empêcher de former , par les
atômes & les corps , un véritable plein ſans
aucun vuide , malgré le befoin reconnu d'un
efpace fans réfiftance au moins pour agir ?
La preuve en eft auffi facile que peremptoire
. Deux corps de toute diftance devroient
s'atirer avec plus ou moins de force
en raiſon inverſe du quarré de leur éloignement
, & en raifon compofée de leur
inégale denfité , c'est- à-dire que le plus
denfe devroit attirer le moins matériel ,
qui à proportion feroit moins réfiftant jufqu'à
devenir adhérent : leur attraction , par
72 MERCURE DE FRANCE.
cette adhérence , augmenteroit de puiffance
contre un troifiéme corps qui auroit
moins de matiere que les deux enfemble ,
bien que davantage que chacun pris féparément
, jufqu'au point d'être forcé à s'y réunir
, & de multiplier leur force atractive
contre un quatrième corps ; de forte que
par une pareille néceffité, cette force fe
multiplieroit inévitablement à l'indéfini
contre tous les autres corps féparés , puifque
leur réunion ne les difpenferoit pas
même de fe réunir en totalité à un corps ,
dont la matérialité feroit fuppofée furpaffer
l'enſemble de leur denfité réunie.
Mais par une fuite des mêmes principes
, tous les corps réunis ne laifferoient
pas long-tems le moindre vuide entr'eux ;
car bien que l'attraction Newtonienne n'exige
aucune émanation ou éfluvion réciproque,
en quoi elle differe eflentiellement
de l'attraction magnétique , qui n'eft réellement
qu'une impulfion , au moyen de la
fecrétion de l'électre d'avec l'air comprimé
de toure part & à proportion comprimant ;
aucun Newtonien , ainfi que Newton , ne
fe croit difpenfé d'admettre entre les corps
une émiffion & projection même de globules
diftincts , lumineux & colorans
leur vifibilité & vifion fous des coupour
leurs & apparences différentes.
Of
MAI. 1754. 73
0:
Or ces globules , fuffent- ils homogenes
ou hétérogenes , devroient s'attirer réciproquement
comme ces corps ; c'est-à -dire que
deux atômes , après s'être néceffairement
réunis , feroient plus attractifs contre un
troifiéme , qui par fa réunion augmenteroit
leur attraction contre un quatriéme
atôme , dont l'adhérence multiplieroit la
force attractive de l'enfemble contre un
cinquième , & ainfi en progreffion arithmétique
& géométrique à l'indéfini ,jufqu'à
la réunion totale de tous les atômes de matiere
fans exception , & avec tous les corps
qui en étant précédemment formés , feroient
devenus adhérens , & réunis en conféquence
de la même force.
Il feroit donc plus impoffible qu'aucun
mouvement fubfiftât dans l'univers par
l'attraction , que parmi les corps dans l'eau
congelée , ou même dans les globules d'eau
totalement glacée par la defélectricité de
l'air comprimant , jufqu'à ce que l'électricité
de ce même air vienne en operer le
dégel , & y rétablir la fluidité & la mobilité
; quand même au fecours de l'attraction
, pour diffoudre fes effets ou pour les
prévenir , les Newtoniens inventeroient
une anti- attraction , de même que l'antiperiftafe
, ou l'horreur du vuide , les Péripatéticiens
auroient pû oppofer la fiction

74 MERCURE DE FRANCE.
de l'amour du vuide . , ou de l'horreur du
plein.
Je vous laille à inferer mes conclufions
en faveur de la compreffion modifiée dans
l'univers par l'électricité & la defélectricité
des couches d'éther qui en compofent le
globe immenfe , felon les influences des
rayons du foleil , & de tout aftre qui en
reçoit de l'illumination , & dont un hémifphere
produit dans une étendue proportionnelle
une ombre fur l'éther ambiant
, tandis que l'autre excite dans ce
fluide par l'électre mélangé , de la fplendeur
& une radiation jufques fur les autres
aftres analogues , fi leur diftance n'eft pas
trop grande , de même que fa radiation
trop différente. C'eft ainfi que l'air , l'eau
& tout autre élément , ou même tout corps ,
font expérimentalement plus ou moins
tempérés , frais , froids , ou chauds & ardens
, fluides ou folides , opaques ou transparens.
Voilà un principe univerfel , qui diverfifiant
fes effets à l'indéfini , prouve fon
exactitude par l'expérience continuelle , &
qu'il convient à la phyfique générale &
particuliere de reconnoître & d'appliquer
aux phénomènes.
"
MAI.
1754: 75
*******************
VERS
Adreffés à Mlle de B... qui dans une fociété
d'amis exécutale rôle d'Amelie , de la Tra
gédie du Duc de Foix.
D
U fentiment , du goût , de la beauté ,
De Melpomene exciteront les charmes :
Le ſpectateur tendrement affecté ,
Au Dieu d'amour accordera des larmes.
Ainfi ce Dieu , fans doute , dans ton coeur
Le pénétrant de fa divine flâme ,
Afçû toucher un ami fpectateur ,
Et de ta bouche a paſſé dans ſon ame.
(Car ce pouvoir , cette aimable illufion
Qui fur l'efprit répandant l'impoſture ,
Malgré l'effort de la prévention ,
Frappe nos fens ainfi que la nature , )
N'eft point en toi cette affectation ,
Qui de l'art feul emprunte fon empire ;
Et qui toujours jouant la paffion ,
Ne fent jamais le charme qu'elle inſpire.
Ainfi l'on doit à Vamir , trop heureux ,
Les pleurs fi chers qu'avec toi l'on partage à
Et qui pourroit les ôter de nos yeux ,
Si de l'amo
L'expéri
étoient pas l'ouvrage
t les talens ,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE
Sçait les former. Mais toi , que Melpomene
Ne vit jamais admirer fes enfans ,
Pourrois-tu donc l'embellir fur la ſcene ,
Si tu n'étois fous les loix d'un amant ?
A lui , pourtant n'eft pas tout l'avantage ;
Le Dieu du goût , flambeau du ſentiment
Avec l'amour entraîne notre hommage.
Il est bien dû ; le ſexe eft enchanté ,
Il applaudit d'une main unanime
Et rarement tu fçais qu'à la beauté ,
Sa faloufie accorde de l'eftime .
Il à
L vient de paroître à Paris , chez Briaf
fon , David l'ainé , le Breton & Durand ,
un Livre important , qui fous le titre modefte
d'Elémens , renferme un traité lumineux
, profond & méthodique du commerce.
Les définitions qu'on trouve dans
cet Ouvrage nous ont paru fi exactes , les
principes fi fages , & les conféquences fi
juftes , que nous ne doutons pas qu'il ne
devienne le guide de tous ceux qui voudront
s'inftruire dans une matiere qui fixe
aujourd'hui l'attention de toute l'Europe.
Les objets traités dans la nouveauté que
nous annonçons , font le commerce en général
, la concurrence , Pagriculture , les
manufactures , la navigation , les colonies
, les affurances , le change , la circuMA
I. 1754.
77
fation de l'argent , le crédit , le luxe & la
balance du commerce. Pour faire connoître
la maniere de l'Auteur , nous allons
copier le chapitre du luxe , non comme le
meilleur , mais comme le plus court.
DU LUX E.
LE luxe eft l'ufage que font les hommesde
la faculté d'exifter agréablement par le
travail d'autrui.
Si la plupart de ceux qui ont parlé du
luxe avoient pris la peine de remonter à
fon origine , de le définir , & d'en diſtinguer
les principes , ils euffent vraiſemblablement
été plus moderés & plus courts:
dans leurs cenfures , comme dans leurs
éloges ; ils euffent facilement expliqué tous
les phénomenes qu'il préfente dans l'Hiftoire.
Nous chercherons l'origine du luxe avant
de paffer à l'examen de fa définition la
plus générale & la plus ftricte. Si les conféquences
qui résultent de l'une & de l'autre
prouvent également la néceffité du luxe ,
il ne fera coupable en lui-même d'aucun
des defordres qu'on lui reproche . Si cependant
il est évident que ces defordres
ont commencé quelquefois & fini ayec le
luxe , il en faudra conclure que fa marêtre
déterminée par des principes:
che
peut
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
différens : & c'eft dans la difcuffion de ces
principes que devoient fe renfermer les
difputes , ou plutôt il n'y en eût point eu .
Dès qu'il y a eu des hommes , l'amour
naturel à chaque individu pour fon exiftence
, a dû le rendre ingénieux à fe la
procurer meilleure à fon gré. Ceux qui
trouverent le plus de reffource dans leur
induftrie , furent réputés plus riches ou
plus heureux par les autres. L'égalité d'opinion
ceffa , & bientôt la violence introduifit
une inégalité réelle. Les hommes
fentirent la néceffité de fe réunir en focieté
, & d'établir volontairement entr'eux
une inégalité réelle , fous des conditions
qui en modifiaffent l'excès , & qui furent
appellées Loix. Les honneurs & les refpects
dûs aux chefs de ces fociétés , & par
gradation à ceux qu'ils choififoient pour
les feconder dans leurs travaux , étoient
inféparables d'une plus grande faculté de
fe procurer les commodités inventées par
les hommes . Sans cela ceux qui auroient
veillé à la fûreté générale , euffent été beaucoup
moins heureux que les autres citoyens
, dont l'induftrie pouvoit à l'abri
de l'ordre public , s'occuper uniquement
des moyens d'exifter commodément .
Ainfi par tout où il y a une inégalité
réelle entre les citoyens , l'ordre naturel
ΜΑΙ. 1754. ブタ
veut qu'il y ait une inégalité d'opinion ;
& plus la premiere fera multipliée , plus
la feconde le doit être.
Mais indépendamment de ces motifs
d'inégalité d'opinion , elle dut varier en
peu de tems par une infinité de moyens
entre ceux que les loix faifoient égaux réellement.
Ceux qui poffederent dans un moindre
degré la faculté d'exifter commodément
appellerent fuperflu ou luxe , l'ufage que
les autres en faifoient dans une plus grande
abondance.
Si les cenfeurs du luxe n'attachoient à
ce mot que l'idée générale d'une dépenſe
fuperflue , il eft conftant que la conféquence
néceffaire de leur principe feroit de
rappeller les hommes à l'égalité d'opinion
& l'égalité réelle tout à la fois . Ce feroit
les réduire aux befoins phyfiques , qui ne
comprennent que la nourriture & le vêtement
dans toute la funplicité qui peut
s'accorder avec notre confervation.
Puifque cet ordre n'a pas été long-tems
compatible chez les premiers hommes avec
la foibleffe & la corruption de leur nature
, il feroit abfolument impoffible d'y foumettre
aujourd'hui les paflions dans lefquelles
ils ont vieilli , & fe font endurcis.
N'accufons pas encore cependant ces
Diiij
So MERCURE DE FRANCE.
efprits aufteres d'avoir beaucoup parlé &
d'avoir peu refléchi , & tâchons de refferrer
les idées du luxe.
Du fentiment de nos befoins naît immédiatement
l'idée d'une confervation plus
fûre de notre être . Ce que la plus grande
fûreté de cette confervation nous fait imaginer
, me paroît tenir de trop près à notre
exiſtence pour le regarder comme un
fuperflu .
Dans cette chaumine mal affurée contre
la violence des vents , où l'on voit des enfans
couverts de lambeaux de toile au mi-.
lieu d'un hyver rigoureux , fe difputer
quelques racines , le néceffaire phyfique ne
manque pas exactement. On n'y regarde
pas commeun luxe , l'ufage que les voisins
font d'une étoffe bien fournie de laine , de
cidre , de groffe viande ; ce font des commodités
feulement qu'on envie.
Ainfi les commodités qui rendent notre
confervation plus fûre , me femblent un
degré marqué par la nature entre les befoins
phyfiques & le luxe.
Mais les hommes ont également donné
le nom de commodité aux ufages qu'ils ont
inventés , pour rendre la confervation de
leur être plus agréable. L'ufage de ces commodités
s'eft accru à mesure que les divers
degrés d'inégalité réelle , les différences:
MAI. 1754. 81
dans l'induſtrie perfonnelle , les arrangemens
des dots & des fucceffions ont introduit
plus d'inégalité d'opinion entre les
citoyens .
des com-
Ceux qui ne jouiffoient que
modités utiles à la plus grande fûreté de
leur confervation , pouvoient s'en contenter
, & ne mettre aucune valeur aux commodités
agréables , qui dès lors devenoient
un luxe pour eux . La diverfité feule qui
regne dans les goûts , fuffifoit pour établir
certe différence ; au lieu que les hommes .
font prefque unanimement d'accord fur
les commodités utiles à leur confervation. -
Quoique la vanité naturelle à leur imperfection
, & la pente au plaifir ne leur permettent
pas en général de regarder avec:
indifférence les commodités fuperflues , il
pas moins vrai qu'elles ne font ja--
mais qu'un befoin relatif à l'ufage qu'on i
en a fait , ou que les autres en font..
n'en eft
-
La valeur de ce fuperflu eft diftribuée :
aux ouvriers , dont le travail en procure :
l'ufage aux riches. Cette valeur fournit :
aux pauvres les commodités utiles qui leur :
manquoient ; & à mesure que les riches :
multiplient leurs agrémens , ces mêmes
pauvres fe trouvent un luxe relatif à leur
ancienne condition. Ils en font plus heu--
reux , parce qu'ils jouiffent d'une partie de
D
82 MERCURE DE FRANCE..
ce qu'ils ont defiré ; & comme très - peu
d'hommes fçavent être contens du préfent ,
cette inquiétude ou cette ambition redouble
les efforts de l'induftrie , augmente
fans ceffe les genres d'occupation pour les
pauvres , le bonheur & les forces de la
fociété.
D'après ce que nous venons de dire , il
paroît donc que le luxe doit être défini
dans la plus grande précision dont il foit
fufceptible , l'ufage que font les hommes
de la faculté d'exifter agréablement par le
travail d'autrui.
Il s'enfuit encore , 1 ° . que l'idée du
luxe n'est que le rapport d'une comparaifon.
2 °. Que cette comparaiſon fera établie
par tout où il y aura des hommes réunis en
fociété.
3 °. Que fi le luxe étoit reftreint dans
une fociété , ou s'il venoit à diminuer , elle.
ne poffederoit que le nombre d'ouvriers
néceffaires au travail , foit des terres , foit
des commodités permifes ou en ufage.
4°. Que l'émulation fe réveille entre les
citoyens en raifon des progrès du luxe.
Si cette définition du luxe rapproche un
peu fes cenfeurs de l'humanité , elle les:
tient également éloignés de la raifon .
Leur principe feroit toujours incompa-
1
Μ ΑΙ. 1754: 83
tible avec les paffions humaines , avec l'émulation
, l'ame & le lien des fociétés . Il
eft vrai que cette émulation a elle- même
pour objet l'égalité d'opinion : mais les
divers degrés d'inégalité réelle & les différences
dans l'induftrie font un obftacle
éternel au fuccès de cette prétention . Auffi
le Législateur qui n'en a rien à craindre
pour l'ordre public , ne peut- il rien faire
de plus fage que de préfenter à tous les
citoyens généralement cette amorce trompeufe
, qui fuyant toujours devant eux ,
ne fait qu'irriter leurs defirs..
C'eft dans la multitude de ceux qu'agite
cette illufion , que confifte la force & la
profperité d'un état ; & c'eſt dès lors dans
les moyens qui peuvent la répandre , qu'il
faut chercher les principes utiles d'un luxeintariffable..
Le projet de Henri IV , fi bien remar--
qué par M. Melon , d'introduire l'abon--
dance dans les campagnes , n'étoit pas feulement
l'expreffion du coeur du meilleur
des Rois ; ce trait appartient à la plus pro
fonde politiqne , & me paroît renfermer
une grande inftruction .
Le luxe du laboureur eft inféparable du
luxe des grands , & de tous ceux à qui l'or--
dre public accorde un rang diftingué des
autres , puifque c'est à eux que les terres
D vj.
84 MERCURE DE FRANCE .
la. appartiennent en général . Ce n'eft pas
modicité des tributs qui peut donner à ces
terres une plus grande valeur à leurs propriétaires
, & aux cultivateurs une plus
grande aifance ; c'eft le commerce étranger
& la fureté de l'induftrie.
Les Négocians , comme je l'ai déja dit
ailleurs , font les économes d'une Nation ;.
c'est par leurs mains bienfaifantes que fe
fait la répartition des richeffes entre toutes
les claffes du peuple occupé ou propriétaire
des denrées. A mefure que cette
répartition fe réitere , le laboureur , l'artifan
connoiffent un plus grand nombre
de commodités agréables , dont l'ufage :
multiplie les mêmes facultés chez une infinité
d'autres hommes . L'inégalité qui refte
entr'eux dans chaque claffe ne les décourage
point , parce que le principe en :
eft connu & à la portée de tous , c'eft l'in-.
duftrie .
L'inégalité qu'éprouvent entr'elles les :
claffes du peuple , c'eft- à- dire les divers .
genres d'occupation , n'en fait abandonner
aucune , parce que l'équilibre fubfifte . Car
il faut remarquer qu'il eft entre les hommes
une équité fecrette ou de routine , qui
leur fait apprécier affez raifonnablement
leurs falaires refpectifs : un art moins ingénieux
qu'un autre ne lui envie pas fa
1
MA I 7754 $55
récompenſe , mais la proportion dans la
quelle il doit recevoir la fienne . Le Négo
ciant n'a pas dû répandre tant de bienfaits,
fans s'obliger lui - même. Sa fortune , quelqu'immenfe
qu'elle puiffe être , ne porte :
aucun ombrage à des milliers de familles .
dont elle affure la fubfiftance : le proprié
taire des terres , créancier de tous , voit
d'un oeil content aceroître fes fûretés &
fon abondance , avec les travaux de fes :
débiteurs. Mais , deux chofes diftinguent .
particulierement l'influence du commerce :
fur le luxe d'une Nation : il devient tou
jours plus général , il invite plutôt les par
ticuliers à dépenfer par l'accroiffement de
leurs facultés , qu'il ne les y force par l'autorité
de l'exemple.
Les progrès du luxe établi fur ce prin--
cipe folide , font lents , mais continuels ;
ils étendent fucceffivement les defirs des ,
riches. Enfin les denrées communes ou
produites fous leurs yeux , ne piquent plus
leur goût ; les productions rares & étran--
geres s'introduifent. Mais le Légiflateur
qui , d'un feul mot ouvre & ferme fes.
ports comme il lui plaît , eft à tous momens
en état de réprimer cet excès . C'eſt
le feul qui puiffé réfukter du luxe : encore -
la confommation des chofes rares n'en
eft- elle point un , fi elle eft l'occation d'u--
86 MERCURE DE FRANCE.-
ne plus grande exportation des deniées :
nationales. Tel fera même fon effet le plus
ordinaire dans une nation polie & ingénieufe
, dont les autres voudront imiter:
les ufages , parce qu'ils feront plus agréables..
Quelques citoyens fauffement enorgueillis
de cette préférence , pourront fai
re confifter dans cet objet le principal
mérite de leur Nation : ils borneront leurs
foins à l'étudier , à fe parer chaque jourpar
de nouvelles inventions de luxe aux
yeux de leurs concitoyens ; ils s'en croiront
plus recommandables , & mettront:
leur félicité à mériter des fuffrages frivoles.
Il faut l'avouer , ces hommes feront
perdus pour les affaires férieufes ; mais ils
auront été utiles aux pauvres fans l'avoir
fçû . Chaque peuple éprouve que le partage
de la raifon eft toujours inégal parmi
fes membres , peut -être plus encore que
celui des richeffes ; les foux amufans valent
bien ceux qui font tristes. Il fuffit à l'ordre
public qu'ils ne le troublent point , &
qu'on ne les fouffre jamais prétendre à autre
chofe qu'à amufer , même fans aucun
égard à ces bons intervalles , pendant lef
quels la folie fe cache quelquefois .
D'autres particuliers peu modeftes dans
la prospérité , n'auront pas la fageffe d'en
MAI. 17544. 877
régler l'ufage fur fa mefure véritable : ils :
fe ruineront . Leur défordre eft infenfible
dans l'état , puifque les richeffes n'ont fait
que changer de main , & même fe répartir
plus également. Il reste une reffource à
ces infortunés , c'eſt le travail ; car il fera ›
honorable par tout où le luxe fera fondé
fur le commerce...
Ces légers inconvéniens de détail ne :
forment aucun nuage fur l'éclat des avantages
que le luxe entraîne à fa fuite . Il humanife
les hommes , polit leurs manieres , .
adoucit leurs humeurs , aiguife leur imagination
, perfectionne leurs connoiffances.
On ne doit pas s'attendre , dit un ingénieux
Ecrivain Anglois , à voir une piéce
de drap fabriquée dans un haut poin ! de per··
fection , chez un peuple où l'Aftronomie eft
ignorée , où la morale eft négligée . L'esprit du
fucle fe répand fur tous les Arts ; & lorsqu'u
ne fois le génie des hommes s'eft arraché aufommeil
lethargique qui l'engourdiffoit , lorfqu'il
fermente , pour ainfi dire , on le voit de
lui-même se tourner de tous côtés , envisager
tous les Arts , toutes les Sciences , & les perfectionner.
C'est le luxe feul ou l'abondance qui
donne au génie cette activité fi prodigieufa
**M. Hume,
·
SS MERCURE DE FRANCE
dans fes effets. Si l'abondance eft gérérale
, une chaleur égale & vivifiante fe ré--
pandra dans toutes les parties du corps po- -
litique ; & l'abondance fera générale ſi le :
commerce étranger en eft la fource .
De quelque maniere que le luxe fe foit
introduit dans un état , fon paffage fera
toujours marqué par les effets que nous ,
venons de dépeindre , parce qu'ils en font
inféparables. Mais file principe n'en eft
pas fondé fur le commerce , les effets uriles
n'en feront reffentis que par une petite
partie du peuple ; cependant de grands .
maux pourront naître avec lui :: & comme
la multitude eft plus capable de fentir
que de raifonner , elle répandra fur le luxe
l'amertume de fes plaintes.
Tout luxe dont le principe feroit étranger
au commerce , ne jouiroit que d'une
durée paffagere , mais rapide ; il feroit :
reftreint à un petit nombre de villes , ou
peut- être à une feule. L'ordre naturel de la
circulation feroit renverfé ; l'équilibre entre
les claffes du peuple détruit ; les moins .
heureufes feroient abandonnées ; & cette
infortune tomberoit vraisemblablement
fur les plus néceffaires à la force de la fociété
, tandis que les occupations inutiles :
fe multiplieroient à l'excès . Au centre du :
luxe on verroit l'inégalité d'opinion pref--
MAI. 1754. 89
que confondue avec l'inégalité réelle . Alors
l'honneur attaché aux divers degrès de cette
inégalité réelle , fembleroit moins occuper
les hommes que la néceffité d'acquérir
des richeffes ou d'en montrer ; les
récompenfes augmenteroient , & l'honneur
perdroit d'autant . Un petit nombre d'hommes
introduiroit des ufages très -difpendieux
, que tous les autres imiteroient par
orgueil fans avoir les mêmes reffources
pour les foutenir. Les befoins croiffant chez
les imitateurs du luxe , fans que leurs facultés
puiffent augmenter , le mariage deviendroit
une charge effrayante.
L'ambition & la vanité , dignes liens
d'un noeud mal afforti , tiendroient lieu
chez les époux de tendreffe & de confiance.
L'éducation des enfans feroit faftucufe
& mauvaife : leur fortune & leur maintien
ne feroient qu'un foin fâcheux & importun
pour des parens fans ceffe occupés
d'eux - mêmes. Il s'en trouveroit peut- être
d'affez barbares pour impofer filence à la
nature , & difpofer de leurs biens en faveur
d'un plus gros revenu , comme s'ils
n'avoient point d'engagemens avec elle.
Le ridicule feroit attaché à la pauvreté , &
la rendroit plus affligeante que la honto.
La débauche marcheroit le front levé , &.
multiplieroit chaque jour les caufes de la
90 MERCURE DE FRANCE.
dépopulation . En peu de tems celle- ci deviendroit
fenfible , fi pour comble de mak
heur les préjugés nationaux & ceux d'une
éducation frivole privoient inhumainement
une partie confiderable des citoyens
de la reffource du travail.
J'avoue que les défenfeurs du luxe me
paroîtroient foutenir un paradoxe étrange ,
s'ils prétendoient que de pareils excès ne
font point capables d'altérer la force du
corps politique. Mais je penfe avec euxqu'il
ne faudroit point reprocher au luxe
les influences du principe qui l'auroit mis
en mouvement. Car le plus grand de tousles
abus feroit que les riches ne dépenfaffent
point ; tout feroit pauvre autour
d'eux , l'état feroit prefque fans chaleur &
fans vie.
Le défordre eft moins prompt & moins
funeſte dans ſes fuites , lorfque le principe
du luxe eft mixte , c'eft à- dire lorfqu'une
partie du luxe eft introduite par le commerce
étranger. Mais ce partage de deux.
principes oppofés ne fubfifte pas naturellement
; il ne peut même fe foutenir dans
une longue égalité. Il faut que l'un des
deux néceffairement le deffus : le
prenne
commerce n'aura point l'avantage , s'il nereçoit
un fecours de préférence ; parce que:
fes progrès ont moins d'influence fur le
t
MAI. 1754. 91
Tuxe général par la rapidité que par la fucceffion
du mouvement qu'ils lui communiquent.
Le mot de l'Enigme du Mercure d'Avril
eft la lettre H. Celui du premier Logogryphe
eft Proferpine , dans lequel on trou
ve Saint Pierre , ire , épine , ferpe , pin ,
Pife , Nero , pipe , rofe , Io , re & fi , pie ,
Inès , Perfe , ferin , or , ris , ne , Piron &
Pope , épi. Celui du fecond eft Fievre , où
l'on trouve if, fi, ver , Eve , ivre , Vire ,
vie , rive ,feve , fer , fier , Ver , rêve , vif.
***
ENIGM E.
L Orfque l'Amour , en dépit de ſa mere ¿
Métamorphofa Periftere ,
On auroit beau pallier fon motif ,
Ce petit Dieu , fans doute , étoit vindicatif.
Heureufement pour moi , ce fut dans mon espéce
Qu'il transforma l'objet de fon averfion ;.
Car par juftice & par tendreffe ,
Venus me prit fous fa protection..
Admiſe en fon cortege , attachée à ſa ſuite ,
Et confacrée à fa divinité ,
Je vis chez les humains éclater mon mérite
92 MERCURE DE FRANCE
Et dans divers états mon nom fi refpecté ,
Qu'on me dreffa des autels en Syrie.
Mais indignée enfin du culte des Payens ,
Abandonnant les Syriens.
A leur idolatrie ,
Je me fauvai foudain
Vers les bords du Jourdain ,
Où l'Eternel , adoptant ma figure ,
Me combla d'un honneur parfait.
M'ignorez-vous encor après ce dernier trait
Il faut vous fatisfaire ; allons je vais conclure.
On me trouve par tout , en plein jour dans les
champs ,
Et la nuit dans les bâtimens.
LOGOGRYPHE.
S'ILIl me faut vingt ou trente vers
Pour fabriquer un Logogryphe ,
J'en compose un cent de travers ;
Cent fois je rature & je biffe .
J'ai beau piquer , Pégale eft lourd ;
Je crie en vain , Phébas eft fourd.
Si je rencontre un mot , je le trouve ſtérile ;
En attrapar- je un autre il eft trop difficile.
Quel diantre d'embarras ! Où puis -je avoir recours
?
Si ce n'eft aux - neufs Soeurs , dont j'attends du fe
cours .
M A I. 1754.
93
On m'inſpire ! .... & je fens qu'Erato moins rebelle
,
M'en donne un de neuf pieds , qui fait mention
d'elle ;
Et qui met fous vos yeux un précieux métal ;
Une fouris de Mofcovie ;
Et ce qui termine la vie .
Un gros corps de guerriers ; la Déeffe du mal
Une Peninfule de Grece ;
Un vrai modele de tendreffe .
Cette ville autrefois
Maîtreffe de la terre ,
Qui rangea fous fes loix
Prefque tout l'hémiſphere
.
Un inftrument de Menuifier.
Le grand amas des eaux , une pierre , un nom
d'homme ,
Unfoupir à la Suiffe , un tribunal à Rome ,
Un vent du nord , un terme de Drapier,
Un corpufcule indiviſible ,
D'une figure imperceptible.
La matiere des pleurs des foeurs de Phaëton ;
Dans les combats ce qu'on redoute.
Quelques Lecteurs diront , fans doute ,
D'où viennent tous ces mots ? & d'où les tire
t-on ?
D'un inftrument de méchanique
Affez connu dans la Phyfique.
A S. N. lès-Senlis.
94 MERCURE DE FRANCE:
AUTRE.
ON me voit dans les camps , on me voit dans
les villes ,
Remuant , agiſſant à pas lents & tranquilles ;
Par tout on merefpecte , & par tout on me craint
Je vas , je viens , je change & ma courſe & mon
train ;
Je repofe fouvent ; mais quand on dort je veille ,
Et prête au moindre bruit une attentive oreille .
Veux-tu me combiner ? dans mes renverſemens ,
Je t'offre , cher Lecteur , deux des quatre élémens.
Des plantes , des monnoies , des outils , des ma
chines ;
Ce métal qui fait tout , qui naît en pluſieurs mi◄
C nes .:
Des infectes , des fruits beaux & délicieux ,
Doux, amers, & piquans, plus ou moins précieux
Des animaux privés , fauvages , domestiques ;
Des inftrumens nouveaux , fi tu le veux antiques ,
Qu'importe on les a faits pour enchanter nos
fens ,
Et pour les animer par de tendres accens.
Je te préfente encore un poiffon à coquille ,
Peu connu parmi nous , à trouver difficile ;
Plufieurs noms d'Ecrivains , celui d'un bon Au
tcur ,
MA I. 87541
95
Ami de fes cliens , & jamais leur flateur ;
La Bruyere , Boileau , lui rendirent juftice ;
L'honneur fut fa vertu , la pauvreté fon vice.
Un Poëte fameux fe trouve dans mon fein :
la (difoit Varon ) l'agréable & le fin .
Horace lui reproche un comique affez fade ,
Des vers mal cadencés , un enjoument mauflade.
Je te promets bien mieux , un Poëte étonnant::
Il vit , déja fon nom.vole au - delà du tems.
Combines - moi toujours , je te montre des villes ,
Des drogues , des oifeaux , des monts, des champs
fertiles ,
Un os du corps humain qui s'emboîte au femur,
S'attache au tibia , rend le marché plus fûr.
J'occupe tes regards d'un ornement d'Eglife ,
Qui dépeint d'un Seigneur les armes , la devife
Les fuppôts , les émaux , marques de vanité ,
De faſte , de grandeur , & de mortalité.
Par M. L. B. de B. B. D. A. D. R. E.
C. A. G. S.
f
6 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTERAIRES.
ESéance publique de l'Académie Royale
LOGE du Roi , prononcé dans une
d'Angers . Par M. le Corvaifier , Secrétaire
perpétuel de cette Académie , Affocié de
celle de la Rochelle , & de la Société Littéraire
d'Orléans . A Paris , chez Auguftin-
Martin Lottin , Libraire & Imprimeur ,
rue Saint Jacques , vis-à - vis Saint Yves.
1754 , in- 8 °. pp . 72 , très- belle édition . -
Célébrer , dit M. le Corvaifier , les actions
d'un Monarque , c'eft fixer fur lui
l'attention de tous les hommes qui vivent
fous des loix ; mettre le tableau de fes vertus
fous les yeux de fes fujets , leur rappeller
ce qu'il eft par lui-même , ce qu'il
fait pour leur bonheur , c'eft referrer de
plus en plus les liens facrés qui les attachent
à lui , c'eft exciter en eux la plus
vive fenfibilité.
Mais des plumes mercenaires ont effayć
quelquefois d'illuftrer jufqu'aux défauts
des Souverains ; on eft en garde contre les
éloges qu'on leur donne ; on eft ſouvent
révolté d'avance contre ceux même qui
font les plus légitimes , parce qu'on craint
d'être féduit : prévention fâcheufe & trop
générale
M A I. 1754 97
générale , qui ne peut cependant retarder
l'impreffion que doivent faire les louanges
données aux grands Rois . Si la crainte
, quelquefois l'intérêt , toujours la baffeffe
de l'ame ont érigé des monumens à
l'honneur de ces hommes qu'on auroit punis
s'ils euffent été fujets , mais qu'on
redoutoit parce qu'ils étoient maîtres , les
peuples ne s'y font jamais trompés , & la
poftérité ne conferve ces monumens que
comme de coupables effais d'une ingénieufe
impoſture.
François , que l'amour pour vos Rois
diftingue entre les autres nations , vous
me reprochez déja mes réflexions ; vous
me demandez avec empreffement que je
préſente à vos yeux l'image des vertus de
votre augufte Monarque ; vous en connoiffez
tout le prix , & vous les admirez ;
vos coeurs m'ont déja tracé la route , ils fe
font réunis pour donner à Louis le plus
beau de tous les noms , celui de Bien - aimé ;
ils me ferviront de guide , & feront mes
garants. Si je les prends pour juges , lorfque
je rends hommage au Monarque , je
ne dois m'occuper que de ce qui fait votre
bonheur & fa véritable gloire. Me fixerois
-je à fes qualités guerrieres ? Louis ,
belliqueux par néceffité , a toujours été véritablement
pacifique. Envifagerois-je fes
E
98 MERCURE DE FRANCE.
triomphes ? Tout brillans que font nos
trophées , ils font teints de notre fang ;
Louis le regrette encore. Mun objet eft
de célébrer Louis , pacifique par choix ;
c'eft fous ce point de vûe que vous pouvez
véritablement le reconnoître.
Deux morceaux du Difcours feront con- .
noître la maniere de l'Orateur. Les actions
font plus connues & plus furement célé- .
brées que celles des hommes ordinaires ;
celles - ci font quelquefois imprudemment
applaudies ; on ne les confidere point de
tous leurs côtés ; on développe les autres au
contraire ; on n'échappe ni aux yeux des
fujets , ni au jugement de l'univers.
Cependant , quelqu'éclatantes qu'elles
foient , elles pourroient encore nous dérober
un hommage peu mérité , fi le principe
n'en étoit auffi noble que leurs effets en
font brillans ; celles fur tout qui leur ac
quierent le beau titre de Pacifique , doi-.
vent être recherchées jufques dans leurs
fources.
Comme le plaifir cruel de ravager la
terre , oa la funefte ambition de fe faire
redouter , pourroient exercer les qualités
guerrieres , lorfqu'on fuppoferoit que la
noble émulation, de foutenir des alliés ou
de défendre fes propres droits , les auroit
employées ; de même l'indolence & le goût.
MAI 1754.
des plaifirs pourroient être le principe des
vertus pacifiques ; l'inaction des voifins ,
ou leur impuiffance , en faire toute la va- .
leur , lorfqu'on fe feroit perfuadé que l'amour
des peuples leur auroient donné naiffance.
Il est heureux de pouvoir nous convain
cre que fi Louis eft un Monarque pacifi- que , il l'eft par choix
. L'amour
de la paix
eft en lui une vertu , & non une foibleffe ;
il a conformé de bonne heure fes projets de
gouvernement à la véritable idée d'un Roi ;
il n'a fait la guerre que parce qu'il ne
pouvoit fe difpenfer de l'entreprendre ; &
au plus haut point de gloire que lui procu.
roient fes conquêtes , il s'eft empreffé de
donner la paix à fes ennemis .
Louis s'eft perfuadé avec raifon que les
vertus pacifiques doivent avoir la préférence
, qu'elles tiennent à jufte titre
le premier rang , que les qualités guerrieres
, dans les Souverains , font nécef.
faires à la vérité , mais qu'elles ne font pas
( malgré l'opinion qu'on a peut-être fait
valoir trop fouvent ) les vertus qui ont formé
les premiers Rois.
Lorfque la loi du plus fort fe faifoitfeule
entendre , loffque les hommes vivoient
dans l'habitude des rapines & des
brigandages , qu'ilsne fe raffembloient que
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
pour combattre & pour détruire ceux que
plus de foibleffe & moins d'intelligence
leur foumettoient , ils choififfoient des
chefs qui puffent mettre des regles dans
leur cruelle bravoure , & de l'ordre dans
leurs marches fanguinaires ; c'étoit les plus .
expérimentés d'entr'eux , c'eft- à- dire les
plus heureux coupables ; dociles à leur
commandement , ils fuivoient leurs plans ,
& reconnoiffoient leur autorité ; mais c'étoit
pour le tems qu'ils étoient armés :: leurs.
expéditions étant achevées , leurs victoires
complettes , ou leurs défaites décidées , les
chefs rentroient dans la claffe commune ,
& ils n'étoient plus diftingués que par le.
fouvenir de leurs fuccès on de leurs malheurs.
Si quelques-uns , féduits par l'am-.
bition , ont voulu retenir cette autorité
paffagere , la perpétuer au -delà des combats
; s'ils ont voulu regner fur des hommes
pacifiques , tout s'eft élevé contr'eux ;
ceux qui combattoient fous leurs ordres
les ont attaqués & combattus à leur tour ;
de là l'origine des guerres des nations ,
des guerres civiles , & ces chefs n'ont réuffi
dans leurs ambitieufes entreprifes , qu'à
l'aide de la politique & de la tyrannie.
Mais lorsque les hommes dégoûtés de
leur liberté , qui avoit dégénéré en licence
& en barbarie , voulurent enfin
MAI. 1754. TOU
écouter la voix de la nature , & vivre en
fociété , ils remirent leurs prérogatives
naturelles entre les mains d'un pere , d'un
ami , qui pouvoit les aider de fes conſeils ,
les défendre dans le befoin , les protéger ,
les aimer ; ce fut moins un légiflateur
qu'un fage interprete des loix que la nature
avoit gravée dans leur coeur. Ils fçavoient
alors qu'ils fe donnoient un maître
, mais dont l'autorité ne pouvoit avoir
pour objet que la félicité de ceux fur lefquels
on l'exerçoit . Voulant être heureux ,
ils chercherent fur tout des vertus dans les
hommes qu'ils placerent à leur tête. Et
quelles vertus ! les plus oppofées , fans
doute , à la férocité , celles qui font le bonheur
de l'humanité. Les qualités guerriere's
ont fait les premiers Capitaines & les premiers
Chefs ; les vertus pacifiques ont fait
les premiers Rois .
Quel Souverain a jamais été plus touché
de celle-ci quel Souverain en a mieux
connu tout le prix que Louis le Bien- aimé ?
Pour les exercer plus furement , il avoit
fait choix d'un Miniftre , qu'on pouvoit
appeller l'homme de la paix .
Louis découvre dans le fond des Pro-
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
vinces , des hommes pour lefquels une
illuftre naiffance eft un pefant fardeau ,
dont les fervices paffés forment la difgrace
préfente , parce que l'état le plus floriffant
ne peut tout récompenfer. Louis pénétre
jufques dans ces familles , qui , fous fes
prédéceffeurs , avoient acquis fur le Royaume
des droits inconteſtables de reconnoiffance
: il y compte des enfans que la valeur
defintéreffée de leurs auteurs a rendu
malheureux , qui n'ayant d'autres biens que
leurs titres , font oublier à force d'indigence
, qu'ils les poffédent, & qui font peutêtre
eux-mêmes fur le point de ne s'en plus
fouvenir. Louis les enleve à leur calamité ,
il en devient le pere ; cinq cent feront
élevés fes foins & fous les yeux ; une
par
noble éducation leur fera donnée ; on fuivra
leur fortune : Louis fe charge de tout ,
il les remet dans leur place ; ce que leurs
ancêtres avoient confacré à l'Etat leur fera
rendu par l'Etat même ; l'équité du Monarque
en a tracé le projet , fa magnificence
fera les frais de Pexécution.
Il y a dans ce Panégyrique des chofes
bien penfées & bien rendues. L'Auteur a
de la chaleur , & il dit des chofes trèsvrayes
, avec un ton de vérité qui entraîne..
1
L'USAGE & les fins de la Prophétie
MAI. 1754.
103
dans les divers âges du monde , en fix
Difcours , prononcés à Londres , dans l'Eglife
du Temple , aufquels on a joint
cinq differtations : 1. fur la canonicité
de la feconde Epitre de S. Pierre . 2 °. Sur
les idées que les Juifs , avant Jefus - Chriſt ,
fe faifoient des circonstances & des fuitesde
la chûte d'Adam. 39. Sur la bénédiction.
donnée par Jacob à Juda. 4 ° . Sur l'entrée
triomphante de Jefus- Chrift dans Jérufalem.
5. Supplément à la feconde differtation
; ouvrage publié à la réquifition desdeux
honorables fociétés du Temple . Par
M. Scherlock , Evêque de Londres ; traduit
de l'Anglois par Abraham Lemoine , Cha
pelain de Mylord Duc de Portland . Nouvelle
édition , corrigée & confidérablement
augmentée par l'Auteur. A Paris , chez
Tilliard , Quai des Auguftins , 1754 ) in-
12. 2 vol . Prix cinq livres reliés ..
11 parut en 1724 , à Londres , un ouvrage
dont le but étoit de prouver que les
Prophéties de l'Ancien Teftament étoient
la premiere & la plus forte preuve que
nous ayons de la vérité de l'Evangile , &
que le fens de ces Prophéties eft fi obfcur
& fi incertain , qu'elles ne prouvent rien
ou qu'elles ne prouvent qu'à des gens prêts
à tout recevoir fans examen . Ce Livre ,
compofé dans le deffein formel de fapper les :
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
fondemens du Chriftianifme, eft réfuté avce
force , tantôt directement & tantôt indirectement
, par celui que nous annonçons.
M. Scherlock s'attache à donner dans
fon premier Difcours , une idée nette du
fens du paffage fur lequel l'Auteur qu'il réfute
a bâti tout fon fyftême. Il prouve d'abord
dans le fecond , que tous les oracles ,
fans en excepter même les plus clairs , font
toujours accompagnés de quelque obfcurité
plus ou moins grande , & que cette obfcurité
ne vient point de ce que ce font des
oracles , mais du ftyle dans lequel ils font
énoncés , ou de ce qu'ils prédifent en termes
formels des événemens en apparence
contradictoires , ou naturellement incroyables.
Il montre enfuite que cette obfcurité
fubfifte même après l'événement ; qu'à la
réferve des prédictions littérales qui fe
trouvent expliquées par un accompliffement
littéral , toutes les autres font encore
figurées comme elles l'étoient auparavant ,
& par conféquent que l'application qu'on
en doit faire fera toujours difficile . Mais
de peur qu'on ne s'imagine que cela faffe
quelque tort à la Religion Chrétienne , &
donne gain de cauſe à l'incrédule , l'Auteur
remarque que les anciens oracles n'ont
pas tant été donnés pour fervir de preuve
à cette Religion , que pour foutenir la foi
M A I. 1754. 105
des fideles qui ont vêcu avant Jefus- Chrift.
Les événemens arrivés fous l'Evangilen'en
feroient pas moins certains , quand même
ils n'auroient jamais été prédits. Cependant
comme Notre Seigueur ne fe contenta
pas pour prouver la divinité de la
miffion , de faire des miracles , mais que
de plus il foutint qu'il étoit le Meffie promis
par les Prophétes , il nous importe tout
à fait de fçavoir s'il eft effectivement celui
que les anciens oracles avoient annoncé.
Pour cela il n'eft pas queftion d'examiner
fi tous ces oracles font clairs ou obfcurs
ou fi les regles que les Juifs fuivoient pour
les expliquer étoient felon une bonne critique
, mais feulement fi ce qu'il y a de
clair l'eft affez pour en conclure que Jefus-
Chrift eft certainement la perfonne prédite
; & c'eft ce que M. Scherlock montre
avec clarté & avec étendue dans les difcours
fuivans . Les differtations lumineu-
Les & profondes qui forment le fecond vo-
Iume , ont été compofées dans le même efprit.
DICTIONNAIRE Anatomique Latin
François , contenant l'explication des termes
les plus utiles & les plus connus , avec
eurs définitions exactes. A Paris , chez
Tilliard, Quai des. Auguftins , 1754 , in-
E. v
106 MERCURE DE FRANCE.
""
8. Un volume . Prix , deux livres relié.
Perfonne , dit l'Auteur , ne peut dif-
» convenir de l'utilité des Dictionnaires ;
» c'est là où l'on peut puifer , par une mé-
» thode courte & facile , des connoiffances
» juftes & précifes : c'eft dans ces fortes
» d'ouvrages où l'on voit un art diftincte-
» ment détaillé , chaque partie eft ifolée.
» & féparée de fon tout fans être défec-
» tueufe.
"2
» Sous ces confidérations j'ai entrepris
» de ranger par ordre alphabétique les ter-
» mes dont on fe fert dans l'Anatomie , &
je crois qu'on en peut tirer de grands.
» avantages. 1 °. Les perfonnes de l'art ,
parmi lefquels je comprends les étudians.
» 2°. Ceux qui aiment les fciences & qui
» veulent en avoir quelques notions..
22
» Combien de Médecins & de Chirurgiens
, fpécialement dans les Provinces ,
" adonnés à la pratique de leur profeffion ,.
» n'ont plus préfentes à la mémoire les dé-
»finitions exactes des mots anatomiques ?
qui peut les leur préfenter plus facile-.
» ment qu'un Dictionnaire ?
32
» Les jeunes étudians vont dans les écoles
, y font attentifs , retiennent nombre у
» de mots , mais ils en ont oublié l'ufage :
comment fe les rappeller ? feuilleterontils
des volumes un Dictionnaire leur
» fuflir ; ils y trouvent promptement ce qui
MAI. 1754 107
»les affecte , & fe gravent dans la mémoire
ce qui n'etoit qu'ébauché.
» Les perfonnes qui aiment les Scien-
» ces , celles qui les cultivent , même cel--
» les qui fe piquent de bel efprit , enten-
» dent prononcer , n'importe en quelle
» circonftance , des termes anatomiques :
» ces termes les frappent , elles les retien-
» nent , & veulent les connoître , les approfondir
; quel fecours plus prompt
» qu'un Dictionnaire ?
"
" I eft donc aifé de comprendre le pro-
» fit qu'on peut tirer de cet ouvrage ; mais
je ne fçai trop comme on prendra la mé--
" thode que j'y ai fuivi pour la définition :
» des veines. Je les commence par leurs
branches , qui me paroiffent être leurs
fources , ou plutôt leur naiffance , & les
détermine par leur tronc qui en eft l'em-
» bouchare. Cette méthode , quoique peu :
ufitée , eft cependant la plus naturelle , ›
» vû les notions que nous avons de la cir--
" culation du fang.
»
» Je m'attends qu'on pourra me chica--
>> ner fur les définitions ; on en trouvera -
» de trop longues , & on en trouvera peuc- -
-être aufli de trop concifes .
» Quant à l'omillion de plufieurs mots , ·
alle et prénéditée . Je n'ai pas voulus
» groit l'objet fans néceffité ; j'ai feule--
33
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
» ment pris les termes les plus utiles & les
" plus connus. Au refte , je me ferai un
devoir de me conformer au goût du Pu-
» blic ; j'ajoûterai & je retrancherai fuivant
fes décifions. 33:
HISTOIRE des imaginations extravagantes
de M. Oufle , fervant de préfervatifcontre
la lecture des livres qui traitent
de la Magie , du Grimoire , des démoniaques
, forciers , loups- garoux , incubes
, fuccubes , & du fabbat ; des efprits folets
, génies , phantômes , & autres.revenans
; des fanges , de la pierre philofophale
, de l'Aftrologie judiciaire , des horofcopes
, talifmans , jours heureux & malheureux
, éclipfes , comettes ; & enfin de
toutesfortes d'apparitions , de divinations,
de fortiléges , d'enchantement , & d'autres
fuperftitieufes pratiques.
Avec un très -grand nombre de notes
curienfes , qui rapportent fidellement les
endroits des livres qui ont caufés ces imaginations
, & qui les combattent ; le tout
enrichi de figures , & notamment de celles
qui repréfentent le fabbat ...n- 12 , 4 vol.
chez Duchefne , Libraire ,, rue S. Jacques ,
an deffous de la Fontaine Saint Benoît , au
Temple du Goût , 1754-
NOUVEAU tarif des glaces de la MaMAI.
1754. 109
nufacture royale , avec une explication de
la maniere de s'en fervir. On a pris tous
les foins poffibles pour te rendre des plus
corrects , & on y a joint , pour l'utilité de
MM. les Huiffiers - Prifeurs , Notaires , &
autres Officiers de Juftice , qui font obligés
de faire des prifées , un petit tarif du
marc , avec les fractions de l'once & du
gros de la vaiffelle d'argent plate , poinçon
de Paris , & celui des Provinces , argent
d'Allemagne , jettons de France , or caffé ,
&c. fur le taux qu'elle eft payée dans les
Hôtels des Monnoies , fuivant la déclaration
du Roi , du 15 Juillet 1726 ; & pour
l'utilité des mêmes Officiers , un petit tarif
à trois & quatre deniers la chofe. Le tout
contenu dans un petit volume in- 32 , fort
mince , en gros caractere , du prix d'une
Livre quinze fols.
LES Délices du fentiment , dédié à S. A.
S. Madame la Ducheffe d'Orléans . Par M..
te Chevalier de Mouhy , de l'Académie des
Belles-Lettres de Dijon. 4 Paris , chez
Jorry , quai des Auguftins ; & Duchefne ,
Fue Saint Jacques , 1754 , in - 12. cinquiéme
partie.
DISSERTATION fu : les Tragedies Efpagnoles
, traduite de l'Elpagnol , de Don
110 MERCURE DE FRANCE..
Auguftin de Montiano y Luyando , Direc--
teur perpétuel de l'Académie Royale Eſpagnole
, pour le Roi d'Efpagne , &c. Par
M. d'Hermil'y . A Paris , chez J. F. Quil
lan , rue Saint Jacques. 1754. in - 12 , 2
volumes.
On peut regarder les deux volumes que
nous annonçons comme divifés en trois .
parties . La premiere renferme les jugemens
que Don Auguftin de Montiano a
portés des Tragédies de fa nation . La feconde
, une expofition détaillée de Virginie
, Tragédie de cet Ecrrivain , avec la
traduction des morceaux les plus propres
faire connoître le génie de l'Auteur. La
troifiéme, l'hiftoire de tous les Auteurs cités
dans la Differtation . L'Ouvrage que nous
annonçons renferme trop de chofes neuves
& originales , pour ne pas attirer l'attention
du Pulic.
à
THESAURUS Sacerdotum & Clericorum.
Aurelia , ex typis Couret de Villeneuve.
Se vend à Paris , chez Defpilly , rue
Saint Jacques , in- 16. gros volume , 1754.
ELEGIES facrées & autres poëfies . Par-
M. Maffon , Tréforier de France A Paris , .
ches d'Houry pere , rue de la vieille Bouclede
, 1754; brochure in - 12 de so pages .

MA I. 17540.
Ce recueil contient des Elégies , des .
Odes , des Sonnets , des Ballades , des
Epigrammes , du facré & du profane. On
jugera par la Ballade fur la naiffance de
Monfeigneur le Duc de Bourgogne à Monfeigneur
le Dauphin , du talent du Poëte'.
BALL A.D E.
Prince , auffi- tôt qu'eutes fille jolie ,
Parut Ballade à ſon intention ;
A fon refrain faiſant allufion ,
Dites : j'efpere en bref jouer partie ,
Et du rimeur veux la prédiction
Vérifier. Dauphin , je vous révere
Comme un oracle : oui , fi jamais quelqu'un
De l'avenir fçût percer le myftere ,
C'est vous , fans doute , & la preuve en eft claire
Chez vous , promettre & tenir c'est tout un.
Dès votre enfance , au gré de notre envie ,,
Vous promettiez mainte belle action ,
Et d'être un jour , en toute occafion ,
Le digne fils d'un héros dont la vie-
Du monde entier fait l'admiration ;
Brefdu plus grand & du plus débonnaire--
De tous les Rois , je n'en excepte aucuns
Tenez parole , & point ne dégenere
Vote vertu de celle d'un tel pere.
Chez vous , promettre & tenir c'est tout un
# 12 MERCURE DE FRANCE.
Le nouveau né fera votre copie ;
De fes ayeux , la réputation
Excitera fon émulation .
Bénite foit la Princeffe accomplie
Qui vous donna de fon affection
Ce
gage heureux
qui vous la rend plus chere ;
Votre
bonheur
deviendroit
, peu commun
,
Si vos enfans
pouvoient
avoir
un frere.
Répondez
-nous encor
de cette affaire
.
Chez
vous , promettre
& tenir c'eſt un tout.
Prince , agréez que je cherche à vous plaire ;
Quoique fuccint , je crains d'être importun :
J'avois promis beaucoup , je ne tiens guere ;
Mais des rimeurs la parole eft légere .
Chez nous , promettre & tenir n'eft un tour.
INTRODUCTION à la révolution des
Pays-bas , & à l'hiftoire des Provinces-
Unies Ouvrage divifé en quatre parties ..
Le Livre fe vend à Paris , chez la veuve
Cavelier & fils , rue Saint Jacques ; Debure
l'aîné , Quai des Auguftins ; Lambert , rue
de la Comédie Françoife ; Duchesne , rue
Saint Jacques.
ESSAIS fur divers fujets de Littérature
& de Morale. Par M. l'Abbé Trublet , de
l'Académie Royale des Sciences & BellesMA
I. 1754.
Lettres de Pruffe , Archidiacre & Chanoine
de Saint-Malo ; tome troifiéme. A Paris ,
chez Briaffon , rue Saint Jacques , 1754.
in- 12 .
Quoique les deux premiers tomes de
cet Ouvrage foient en poffeffion de l'eftime
publique depuis long- tems , & qu'ils
ayent acquis un nouveau dégré de perfection
dans la cinquième édition qui vient
de paroître , nous croyons le volume que
nous annonçons fupérieur aux deux autres.
On y trouvera d'une maniere encore
plus marquée , cette correction , ce naturel
, cette clarté , cette précifion , cette
vérité , cette fineffe , cet efprit de difcuffion
qui caracterifent l'Auteur des Effais .
Les matieres qu'il vient de traiter font
l'efprit , le génie , le goût , le bonheur , le
défir , l'efpérance & la jouiffance , le plaifir
, la mélancolie & le ftyle. Nous allons
copier , prefque au hazard , quelques penfées
de tous ces différens Chapitres.
Les gens d'efprit different plus entr'eux
que les fots , & il y a plus de manieres
d'être homme d'efprit que d'être fot. On
a pourtant dit que les gens d'efprit & les
grands hommes étoient tous du même pays
& du même fiécle ; mais fi cela eft vrai à
quelques égards , cela eft faux à beaucoup
d'autres. Il feroit plutôt vrai des fots &
114 MERCURE DE FRANCE.
d'ef- des hommes médiocres , que des gens
prit & des grands hommes , qu'ils font
tous du même pays & du même fiécle.
Le bon ufage des dons de la nature eft
encore plus difficile que celui des dons de
la fortune. Il faut peut-être plus de vertu
pour le fecond , mais il faut plus de raiſon
pour le premier..
De deux enfans , plus l'un eft fot & l'au
tre fpirituel , plus il faut travailler à leur
former le coeur , afin que le premier en foit
moins fot , & de peur que le fecond ne
foit un jour d'autant plus dangereufement
méchant , qu'il aura plus d'efprit. Il faut
tâcher de donner de la vertu au fot , parce
qu'elle corrige la fotife ; & au fpirituel ,
parce que l'efprit eft fouvent un obftacle à.
la vertu .
La vanité des gens d'efprit les éloigne
les uns des autres , & les rapproche des
fots. Ils veulent des inférieurs , des admirateurs
, & ne peuvent fouffrir de concurrens.
Tel fot eft reçu dans une fociété de gens :
d'efprit à titre d'admirateur & de bon
garcon.
Sur fon admiration on le croit moins
fot , & fur fa fotife on le croit meilleur
garçon qu'il n'eft en effet l'un & l'autre.
Bien des fots ne paffent pour de bonnes
gens qu'à la faveur de leur fotife..
M. A I. 17540 119
Un
peredifoit
à fon fils : j'apprends
que
vous
ne vous
faites
point
aimer
dans
le monde
; cependant
vous
avez
tant
d'avantages
.
pour
cela. Premierement
vous
êtes
un fot .
& c .
>
Il faut qu'un fot qui fe fait hair , foit
très-méchant , & même qu'il ne foit pas.
fot à tous égards ; par exemple , qu'il ait:
une forte d'efprit pour la méchanceté .
On pourroit prouver le pouvoir de l'éducation
, même dans un âge avancé, par
l'efprit des différens ordres religieux , qui
fe communique fi bien aux particuliers .
Quelle différence en effet entre un Bénédictin
& un Capucin ! on diroit que ce
font des hommes de deux nations . Un froc
blanc ou noir change bien la tête d'un
Moine.
Le peuple & les enfans croyent de certaines
chofes que les demi - Philofophes &
les jeunes gens nient , & que les gens faits
& les Philofophes reviennent à croire . Le
préjugé , l'ignorance , la fottife font nos
premieres opinions ; la vanité & des demilumieres
font les fecondes ; la Philoſophie-
& le bon fens font les troifiémes .
Les fots font bien plus d'accord entre
eux que les gens d'efprit , parce que ceuxci
font menés par l'efprit particulier , &
ceux-là par l'autorité , bien ou mal fondée.
116 MERCURE DE FRANCE.
L'homme très - fupérieur est toujours
moins eftimé , & l'homme très - inférieur
moins méprifé qu'ils ne méritent de l'être .
Il y en a plufieurs raifons , & j'en ai déja
indiqué quelques- unes. Voici , ce me femble
, une des principales. On cherche dans
l'homme d'un grand mérite ce qu'il peut
avoir de mauvais , & dans l'homme fans
mérite ce qu'il peut avoir de bon. Il n'y
a point de malignité contre celui - ci . Tout
au plus le laiffe -t- on là , fans l'examiner
ni le regarder ; enforte qu'on pourroit
dire que comme il feroit d'autant plus méprifé
qu'il feroit plus connu , & qu'il eft
moins connu parce qu'il eft plus méprifé ,
il est moins méprifé , par cela même qu'il
l'eft davantage . Un grand mépris le fauve
d'un mépris encore plus grand.
Trois hommes n'admirent pas un bon
ouvrage . Le premier , parce qu'il n'a point
d'efprit ; le fecond , parce qu'il en a´dans .
le plus haut degré ; le troifiéme , parce que ,
quoiqu'homme d'efprit il n'a pourtant pas
la forte d'efprit néceſſaire pour bien juger
de cet ouvrage. L'un eft trop inférieur
à l'Auteur ; l'autre trop fupérieur ; & le
troifiémie en eft trop différent.
Il faut voir mieux que foi en efprit
comme en fortune , fi l'on veut augmenter
l'un & l'autre ; mais fi l'on ne veut
MAI. 1754 117
la réputation d'efprit , il faut voir
moins que foi en efprit.
que
Tel homme d'efprit médiocre a voulu
être admis dans une fociété fpirituelle ,
qui lui a fait perdre la réputation d'efprit
que
d'autres fociétés lui avoient donnée ,
& il l'a perdue dans ces fociétés même.
Ce qui fait produire de belles choſes
aux Auteurs de génie , reffemble affez ,
dans plufieurs d'entr'eux , à ce qui fait faire
de bonnes actions à beaucoup de gens
de bien . Dans les uns le génie n'eft qu'inftinct
, comme dans les autres la vertu n'eſt
que fentiment,
-
Il y a beaucoup de ces ouvrages agréables
par leurs défauts même , du moins
à un grand nombre de lecteurs . Leurs Au-
⚫teurs ont bien fenti ces défauts ; mais ils
ont prévû en même tems que l'ouvrage
n'en réuffiroit que mieux ; & il eft vrai que
c'eſt une tentation bien forte que celle d'un
fuccès , ne fût- il que paffager , d'autant
plus qu'avant qu'il foit paffé , il a quelquefois
produit des avantages très-folides
à l'Auteur .
Un mifantrope diroit qu'il eft contre la
probité de chercher à réuffir par des défauts
; que c'eſt comme s'enrichir par des
voyes illégitimes , & qu'il n'eft pas plus
permis de faire fortune dans les Lettres ,
118 MERCURE DE FRANCE.
en violant les loix du bon goût , que de
la faire dans le monde , en violant celles
de la vertu & de l'honneur.
Le grand nombre ne goûte point le mauvais
, du moins pendant long-tems ; mais
il ne goûte que le bon le plus fimple , celui
que les connoiffeurs ne goûtent plus ,
parce qu'il eft ufé pour eux. Ce bon ufé &
trivial ne doit pourtant pas être appellé
mauvais , à parler exactement . Il eſt bon
pour ceux pour qui il n'eft pas commun ,
& ils auroient tort de ne le pas trouver tel;
ce feroit manquer de goût. Ainfi , quand
des perfonnes qui ont peu de lecture , ne
trouvent pas beaux certains ouvrages , elles
mentent par vanité , ou bien elles n'ont pas
de goût.
Il faut que le Philofophe ne le paroiffe
pas , fuivant la maxime , qu'il faut penfer
comme le petit nombre , mais parler comme
le grand. Il vaut donc mieux n'être
point Philofophe ; cela eft plus court.
Je n'envie point aux Rois & aux riches´
leurs magnifiques & difpendieux plaifirs ;
mais j'envie à un fot fes plaifirs ridicules ,
de s'amufer à voir jouer au trictrac , fans
fçavoir le jeu. Je lui envie de ne point s'en-'
nuyer à ne rien faire , ou de fe defennuyer
à faire des riens. Voilà ce qui me donne-
Foit volontiers du dépit & de l'humeur.
J
MA I.
1754. 119
Je jette les yeux fur le peuple , fur cette
foule d'hommes alfervis aux plus rudes travaux
, fur ces payfans qui portent le poids
du Jour & de la chaleur , & j'y apperçois
des fignes de joye ; j'entends leurs chants.
Mon coeur en eft flaté ; car j'en conclus que
malgré leurs peines ils font heureux. Je
m'approche , & je les félicite de leur gayeté
: mais ils me répondent qu'ils ne chantent
que pour s'aider à foutenir leur travail
,à l'adoucir & s'en diftraire , pour
fentir moins leurs peines. Ils ne chantent
pas parce qu'ils font joyeux , mais pour
fe réjouir un peu , s'il eft poflible , du moins
pour ne pas fe laiffer tout-à-fait abattre.
Il vaut mieux demander d'un air gai &
ferein , qu'avec larmes & abattement. Par
cette gayeté on met les gens de bonne humeur
, & c'eft la meilleure difpofition pour
donner. Les perfonnes d'un temperament.
joyeux font ordinairement libérales.
Si l'on n'avoit à faire qu'à d'honnêtes.
gens , il fuffiroit , pour en obtenir les fecours
qu'on leur demande , de les convaincre
de fes befoins. Mais la plupart des hommes
ne faifant rien que par l'attrait du plaifir
, il faut leur faire trouver du plaifir à
vous donner. Or ils n'en trouveront qu'au
tant qu'ils vous aimeront & que vous leur
plairez. Mais comment leur plaire en në
710 MERCURE DE FRANCE.
leur préfentant que de la trifteffe & des
larmes ? Vous dites : Cet homme là eft
bien dur , je ne l'ai pû toucher . Vous ne
l'avez que trop touché ; il n'eft en un fens
que trop fenfible. Mais il n'aime que le
plaifir , les idées & les fentimens agréables ;
faites -lui du bien à votre maniere , & il
vous en fera à la fienne : du moins ne lui
faites point de mal.
Un malheur de plus eft quelquefois un
bien. Un malheur qui demande qu'on
penfe , qu'on agiffe , qu'on fe remue pour
le réparer , & pour en prévenir les fuites ,
fait en quelque forte diverfion par rapport
à un autre malheur fans reméde , & où il
n'y a qu'à s'abattre & fe défefperer. Une
femme me difoit un jour : Quand je perdis
mon mari que j'aimois infiniment , j'en ferois
morte de douleur , s'il ne m'avoit pas laiffé des
affaires très- embarraſſantes.
Souvent en donnant à quelqu'un de bonnes
efpérances , on lui donne plus en effet
que fi on lui donnoit ce qu'il demande.
Un Miniftre difoit de quelqu'un à qui il
venoit de promettre une certaine chofe :
Je lui ai plus donné aujourd'hui par la promeffe
que je lui a faite , que je ne lui donnerai
en l'acquittant.
On ne fe confole jamais parfaitement
d'avoir été trompé dans certaines eſpéran-.
ces.
MA I. 1754. 121
ces. Quand on a bâti des châteaux en Efpagne
, & qu'ils viennent à être ruinés , il
refte des mafures , où fe logent des chouettes
& d'autres oifeaux lugubres.
De la même folie d'où naît l'imprudence
qui nous précipite dans de certains maux ,
naît encore le peu de fentiment de ces
maux. Un homme yvre tombe dans un
foffé , & s'y endort. Un Philofophe tombe
dans un précipice en regardant les aftres ,
& de là les centemple encore. Ils vous font
pitié l'un & l'autre , & vous voulez les fecourir
. Ils ne vous écoutent pas , ils fe trouvent
fort bien.
Ceux à qui les plaifirs feroient les plus
néceffaires , y font les moins fenfibles . Souvent
même ils les haïffent & les évitent , &
trouvent une forte de douceur & de fatisfaction
à s'occuper de leur trifteffe , à s'enfoncer
, pour ainfi dire , dans leur mélancolie.
Quelqu'un difoit qu'il s'amufoit
avec fes chagrins.
Toutes les chofes de la vie ont leur bon
& leur mauvais côté ; bien des gens ne
voyent que le dernier. Ils reffemblent à
quelqu'un , qui allant chez un marchand
pour y choifir des étoffes , ne les regarderoit
que par leur envers , & les trouveroit
toutes laides .
Damis ne veut pas convenir qu'il eſt
F
122 MERCURE DE FRANCE.
mélancolique , & il va même quelquefois
jufqu'à foutenir qu'il eft naturellement gai .
Vous le verrez , difoit-il un jour à fon ami
Philante , fi je gagne ce procès qu'un fcélerat
vient de m'intenter. Mais non ; je le
perdrai , & ce fera ma ruine totale.
Mais , lui répondit fon ami , avant votre
procès vous n'étiez pas fort gai .
J'en conviens , répliqua-t-il ; mais j'a
vois toujours prévû qu'on me le feroit
quelque jour , ce maudit procès ; & fi je
n'en difois mot , c'étoit dans la crainte
d'en faire naître la penſée à mon fcélerat.
Comment être gai avec une pareille perfpective
?
Mais , ajoûta Philante , dans votre jeureffe
même vous n'étiez pas gai , vos camarades
vous reprochoient votre air triſte
& fombre.
Il eft vrai , répondit Damis , que , quoiqu'affez
complaifant , ou plutôt affez fou
pour être de leurs parties de plaifir , je
n'étois pas affez fot pour m'y abufer.
Mais enfin , dit Philante , dès le Collége
, dès votre enfance vous n'étiez pas gai.
Je le crois bien , répondit Damis ; je
haïffois l'étude , parce qu'on ne fçavoit
pas me la faire aimer. Au refte , pourquoi
l'aurois-je aimée ? A quoi bon étudier ?
Le Philofophe à fyftêmes eft ordinaireMAI.
1754. 123
ment mal accueilli par fon fiécle , & il eſt
abandonné par la poftérité. Son bon tems ,
s'il a à en avoir un , eft le fiécle qui fuccéde
à celui dans lequel il a vécu . Son fiécle
n'adopte pas fon fyftême , parce que
ce fyftême est encore trop nouveau , parce
que le préjugé fait encore tenir au fyſtême
qui étoit en poffeffion , enfin parce que
les preuves qui peuvent faire paroître vrai
le fyftême nouveau , ne font pas encore
affez développées . Communément ce font
les difciples d'un Philofophe qui établiſfent
fa philofophie. La poſtérité abandonne
un fyftême , parce qu'elle en reconnoît •
la fauffeté , ou feulement parce qu'il eft
trop vieux ; elle l'abandonne par lumiere ,
ou feulement par dégoût . Il faut à chaque
fiécle un fyftême qui foit le fyftême dominant.
Ainfi il fuffit prefque de détruire
ce fyftême dominant , pour en faire recevoir
un autre . Comme il en faut un , c'eſt
en quelque forte avoir prouvé la vérité
de celui qu'on propofe , que prouvé
la fauffeté de celui qui regne. Jufqu'à
préfent un ſyſtème a toujours été remplacé
par un autre , jamais par un fage pyrronifme
furce qui faifoit l'objet de ce fyftême ,
& il en fera à l'avenir comme par le paffé.
Les grands génies futurs feront encore des
fyſtèmes , du moins par le motif du plaifir
d'avoir
Fij
24 MERCURE DE FRANCE.
& de la gloire. Le Public y croira moins
& cependant les Philofophes n'en feront
pas moins , parce qu'avec le tour d'efprit
qui en rend capable , il fera toujours trèsagréable
d'en faire ; & parce que , pour
peu qu'ils foient fpécieux , il fera toujours
très-honorable d'en avoir fait.
BAGATELLES morales . A Londress
& fe trouve à Paris , chez Duchesne , rue
Saint Jacques , 1754 , in- 12 , vol . 1 .
C'est un recueil de tous les petits ouvrages
pleins de fel , de gayeté & de bonne
plaifanterie , que M. l'Abbé Coyer a
publié en divers tems avec fuccès contre
nos vices & nos ridicules . L'ingénieux Auteur
a ajouté à la Découverte de la pierre
philofophale , à l'Année merveilleufe , à la i
Magie démontrée , au Plaifir pour le peuple,
à la Lettre à un grand , à la Découverte
de l'ifle frivole , à la Lettre à une dame Angloife
, brochures agréables que tout Paris
a lûes dans le tems , un morceau intitulé
Lefiécle préfent ; il s'y trouve un parallèle
de nos peres avec nous , dont nous tranfcrirons
une partie.
» Chez nos peres la beauté fans fortune
» manquoit d'habit , chez nous elle eſt
» couverte de pierreries. Chez eux un cadet
de famille étoit obligé de vivre d'uMA
I. 17545 125
➡ne Lieutenance ; chez nous qu'il fe faffe
» connoître d'une Douairiere furannée
» le voilà dans l'abondance . Chez eux les
» gens de livrée , après avoir vieilli dans
» le fervice , fe croyoient heureux s'ils fe
retiroient avec un petit néceffaire ; chez
» nous ils parviennent. Le portier d'un
» homme de place aura un portier à fon
» tour..
»
» Nos avantages fur eux fe précipitent
» en foule au-devant de ma plume. Leurs
» hommes d'état n'occupoient qu'une pla-
" ce , & ils penfoient faire beaucoup s'ils
» la rempliffoient bien. Leurs Evêques ne
» venoient que rarement fe former à la
Cour. Leurs Prédicateurs ne fçavoient
» pas orner l'Evangile. Leurs Médecins
» fans équipage , n'avoient rien de joli
dans le propos. Leurs Chirurgiens ne
parloient pas Latin . Les Dames titrées
» étoient mal -adroites à fe fabriquer des
graces , & les Bourgeoifes n'emprun-
» toient d'elles que de faux agrémens ; les
petits-maîtres même avoient un air gauche.
La nature étoit ingrate ; le grand
» Condé naquit Général : on s'étonna , il
» fut dans toutes les bouches. Nos petits :
Seigneurs naiffent Capitaines & Colonels
, à peine en parlons - nous.
33
"3
33
19
J'ai entendu cent fois vanter les Talons,
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
» les Bignons , les Lamoignons , les Seguiers ;
» ils regardoient les Magiftratures com-
» me des objets de la plus noble ambition ;
"
و د
toute leur fortune n'étoit pas trop pour
» y monter. Notre âge eft plus avifé : nous
» ne deftinons les grandes fommes qu'à
» l'acquifition des places de finance . Quand
»tout fera financier , le bonheur fera uni-
» verfel , nous y tendons. Mais enfin quelle
» fut la gloire de ces héros de Thémis ? On
» vit naître de leurs travaux le Code de la
» marine , celui du commerce , les Statuts
"pour les manufactures , l'Ordonnance cri-
»minelle & civile ; ils réformoient les
» loix : encore un pas, ils faifoient un trèsgrand
mal , ils détruifoient la chicane ;
» elle a bien augmenté de forces ; les dé-
» tours du labyrinthe fe font multipliés
» fous notre génie ; l'art d'éternifer les
ور
93
procès eft trouvé , tout le monde le voit :
» mais ce que tous les yeux ne voyent pas ,
» c'eſt que la chicane , au degré où nous
» l'avons portée , eft un bien plus grand
» que la réformation des loix . On ne gué-
» rit efficacement les paffions des hommes
qu'en les tournant contre eux - mêmes.Les
citoyens comprendront enfin , que de-
» mander juftice , c'eft fe ruiner. On dit
» plus que jamais , qu'il eft plus fage de fe
laiffer dépouiller d'une partie que de
M. A I. 1754. 127
» perdre tout : cent propos pareils qui an-
» noncent le dégoût des procès ; on ne
plaidera plus.
»
"
» Ce n'est
pas tout , nous avons banni
» une foule de préjugés qui tourmentoient
» nos ayeux. Ils croyoient que la protection
ne donnoit pas le mérite ; que pour
» être Marquis il étoit néceflaire d'avoir un
» Marquifat ; qu'avant que de fe galonner
» il falloit avoir des habits ; que les det-
» tes du jeu n'étoient pas les feules dettes
» d'honneur ; que les offres de fervice de-
» voient fignifier quelque chofe ; qu'un
citoyen n'époufoit que pour lui ; qu'une
» Ducheffe fe deshonoroit auffi facilement
qu'une Bourgeoife : ils prenoient au tra-
» gique cent chofes qui nous amuſent ; la
n liberté réciproque dans le lien conjugal ,
» les inclinations d'arrangement , les con-
» quêtes bruyantes des hommes à bonnes
» fortunes , la profufion d'un traitant , la
» moleffe d'un militaire , la frivolité dans
les grandes places , le talent d'être mé-
" chant avec efprit , l'art de donner des ri-
» dicules & des plaifanteries fur la religion.
» Nous en avons de la religion plus
» qu'ils n'en avoient. Le Sage dit que la
Langue parle de l'abondance du coeur. La
religion n'eft -elle pas le fujet de toutes
» les converfations , le propos le plus à la
و ر
»
F iiij
128 MERCURE DE FRANCE.
*
» mode ? Il eft à craindre qu'on ne fe rouil
» le fur les habits de goût , les vernis , les.
» boîtes émaillées ; differtations vraiment
» intéreffantes pour un cercle. Les Filles de
» Port- Royal parurent tout - à - fait fingu-
» lieres , lorfqu'elles commenterent le catéchifme
; aujourd'hui Curés , Evêques
» font aux prifes avec des Nones ou des
riches Bourgeoifes, qui leur développent ,.
» une gazette à la main , les fens de l'Ecriture
& des Peres.
INTRODUCTION à la révolution des
Pays - Bas & à l'Hiftoire des Provinces-
Unies ; ouvrage divifé en quatre parties ,
1754. Ce livre fe vend à Paris , chez la
veuve Cavelier & fils , rue Saint Jacques ;
de Bure l'aîné , quai des Auguftins ; Lambert
, rue de la Comédie Françoife ; & Du
hefne , rue Saint Jacques.
DISSERTATION fur l'état du commerce
en France fous les Rois de la premiere
& de la feconde race , qui a remporté
le prix au jugement de l'Académie,
des Sciences , Belles - Lettres & Arts d'Amiens
, en l'année 1752. Par M. l'Abbé
Carlier. A Amiens , chez la veuve Godart ;
& fe vend à Paris , chez Ganeau , rue S. Severin;
Chaubert, quai des Auguftins ; &LamMAI.
1754. 129
bert, rue de la Comédie Françoife , 1754.
Le commerce eft une des parties de l'hiftoire
les plus intéreffantes , & en mêmetems
une des plus négligées ; on doit fçavoir
gré à ceux qui font des recherches
fur cette matiere , dont la difcuffion eft
d'autant plus difficile que les anciens Auteurs
nous ont laiffé moins de lumieres làdeffus
. M. l'Abbé Carlier commence fa
Differtation par une idée du commerce
des Gaules dans les tems les plus reculés ::
on voit qu'avant même la fondation d'A--
lexandrié , & dans les tems de gloire & de
richeffe de Tyr & de Carthage , la Gaule
avoit un commerce confiderable avec les
Ifles Britanniques , qui confiftoit en plomb,
en étain , en pelleteries , en efclaves , & c.
Narbonne & Marſeille étoient déja fameu-
.fes. Avant la conquête des Gaules par Céfar
, les Gaulois entretenofent un grand
commerce dans l'Italie , & il devint plus flo--
riffant encore lorfque la Gaule fut entierement
foumife aux Romains . Les ouvtages
& les chemins que ceux - ci firent
faire , donnerent plus de facilité au commerce
; Arles , Lyon , Bourdeaux fe rendirent
puiffans. Du tems de Tibere il y avoit
dans Paris une fociété de négocians , dont
le commerce , qui fe faifoit prefque tout
par eau , étoit fingulierement protégé par
Fy
136 MERCURE DE FRANCE.
le Gouvernement. L'Auteur paffe enfuite
aux Rois de la premiere Race , fous lefquels
le commerce continua à s'étendre ;
mais il ne put pas manquer de fouffrir
beaucoup de l'irruption des Barbares , des
troubles & des guerres continuelles de
l'Europe dans ces premiers fiécles . Clovis
fit des réglemens pour encourager les négocians
& établir la fûreté du commerce ,
& quelques-uns de fes fucceffeurs les renouvellerent
, & en créerent d'autres. Un
des plus grands échecs du commerce fut
caufe par les guerres inteſtines du fixiéme
fiécle , occafionnées par les haines implacables
de Brunehaut & de Frédegonde , &
qui furent fuivies de la peſte & de la famine.
Le commerce fe releva cependant
par les foins de quelques Princes , & devint
floriffant fous Dagobert , qui fit beaucoup
d'établiſſemens très-avantageux . Il fe
foutint affez bien jufqu'au regne de Charlemagne
, qui travailla avec beaucoup d'ardeur
à l'étendre & àle perfectionner. Rien
de plus beau & de plus fage que les réglemens
que ce Prince a donnés dans fes Capitulaires
pour la police & la fûreté du
commerce : le bel âge du commerce en
France finit au neuviéme fiécle , à la fin du
régne de Louis le Débonnaire ; les troubles
qui déchirerent la France mirent la conMAI.
1794.
fufion par-tout les irruptions des Normands
qui vinrent ravager les campagnes ,
brûler les villages , détruifirent entierement
le négoce ; les villes les plus floriffantes pour
le commerce devinrent des hameaux , & ces
horreurs durerent très- long-tems ; le commerce
eut de tems en tems des intervalles
où il reparut un peu . Charles le Chauve
voulut le relever , & fit tous les effortspour
ramener l'abondance ; il détruifit les abus ,
fit exécuter les conftitutions de Charlemagne
& de Louis le Débonnaire , & en fit
d'autres très- utiles. Le défordre reparut
après le regne de Charles le Chauve ; les
inondations des Normands, des Hongrois ,
des Sarrafins & des Maures , & les factions
particulieres des Seigneurs , brouillerent
toute la France. Enfin les Normands fe lafferent
de leurs violences , ils s'établirent
dans une province de la France ; ces Barbares
embrafferent le Chriftianiſme , & fe
policerent ; ils s'appliquerent eux-mêmes
au négoce , la fûreté fe rétablit , l'ardeur
des commerçans fe réveilla , & l'on vit le
commerce fe ranimer & prendre une forme
plus brillante que jamais .
Cette differtation eft fuivie d'une autre
par le même Auteur , qui a auffi remporté
le prix à l'Académie d'Amiens en 1752 ,
fur la queſtion ,
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
Quelle étoit l'étendue du Belgium dont
parle Céfar dans fes Commentaires ? pourquoi
ce nomfut donné feulement à une partie des
peuples de la Gaule Belgique ? Si le nom de
Picardie lui a fuccédé ? Quelles font l'origine
& l'antiquité de ce dernier nom ? quelle rai
fon afait donner le nom de Picardie aux territoires
des Diocefes d'Amiens , de Beauvais ,
de Noyon , de Soiffons , de Laon ? enfin , fi ce
nom appartient plus particulièrement à plufieurs
, ou à un de ces Diocefes , qu'aux autres
?
Tous ces points font très - bien difcutés
& avec beaucoup d'ordre & de précifion
dans la differtation , qui d'ailleurs n'eft pas .
fufceptible d'un extrait . M. l'Abbé Carlier
a donné une preuve de fon efprit & de fon
érudition dans ces deux morceaux , qui font
traités avec beaucoup d'ordre & de fagacité
, écrits d'un ftyle, net & naturel , &
pleins de recherches profondes , & puifées
dans les bonnes fources ..
IDEE de la Poëfie Angloife , ou tra
dution des meilleurs Poëtes Anglois qui
n'ont point encore paru dans notre langue,
avec un jugement fur leurs ouvrages , avec
une comparaifon de leurs Poëfies avec cetles
des Auteurs anciens & modernes ,
grand nombre d'anecdotes & de notes criΜ
Α Ι. 1754: 3333
tiques ; par M. l'Abbé Yart , de l'Acadé
mie royale des Belles- Lettres , Sciences &
Arts de Rouen ; tome cinquième , conrenant
plufieurs Odes , panégyriques , éloges
& épitaphes ; & tome fixiéme , contenant
plufieurs éclogues , chanfons , épigrammes
& madrigaux. AParis , chez Briaffon ,.
rue Saint Jacques , 1754. Nous parlerons
Ye mois prochain de cette nouveauté & de ·
la fuivante.
MEMOIRES pour fervir à l'Hiftoire des :
hommes illuftres de Lorraine ; avec une
réfutation de la Bibliothèque Lorraine de
Dom Calmer , Abbé de Senones . Par M. de
Chevrier , 1754. A Londres ; & fe trouve :
à Paris , chez Merigot pere , quai des Au- ..
guftins , in 12.1. val..
Stances préfentées à M. le Maréchal Duc de ·
Richelieu , par les Penfionnaires du grand
College de Toulouse.
H
Eros , qui réunis les graces , les talens ; ,
Nos Mufes , à l'envi , te portent leur hommage ;
Ecoute avec bon é leurs timides accens ;
Pardonne à leur foibleffe en faveur de notre âge,
134 MERCURE DE FRANCE .
Qu'il eft beau de fixer & l'eftime & le coeur
D'un Monarque adoré , le pere de la France !
Il eft plus grand encor d'employer le bonheur
A faire refpecter les loix & fa puiffance .
Parmi tant de Héros chers au coeur des François ,
S'il eft des favoris toujours dignes de l'être ,
En voit-on comme toi , qui dans tous leurs fuccès
Réuniffent leur gloire à celle de leur maître ?
Fidele imitateur de tes dignes ayeux ,
Comme eux , appui du trône , ami du diadême ;
Tu n'as vu que Louis dans tes foins généreux ;
Tu trouvas les honneurs fans te chercher toi-même.
Le bonheur de ton Roi fait ta félicité :
Dans les bras de la paix , dans le fein de la guerre,
Tu l'admires fans ceffe , & tu vois ſa bonté
Sacrifier la gloire au repos de la terre.
C'eft l'aftre que tu fuis , l'objet de ton devoir
L'ame de tes travaux , du zéle qui te guide :
Tu dois moins fes faveurs à ſon vaſte pouvoir ,
Qu'à l'équité d'un Roi qui t'aime & qui décide.

MAI. 1754. 135
Vienne connut jadis le nom du grand Armand,
Ce nom , qui dans fes murs répandit l'épouvante ;
Tu parois , & les coeurs ouverts au ſentiment
Se livrent à la paix que Louis leur préſente.
Si je te fuis encore aux champs de Fontenoi
J'apperçois la victoire incertaine , interdite ,
Qui difpute un moment le triomphe à ton Roi
Pour montrer qu'elle céde à ta fage conduite,
Gène, aux pieds de Louis, demande un défenſeur;
Un Alcide , un héros choifi dans fon Empire ;
Tu pars , la foudre en main, & Louis dans le coeur
Tour plic ; à ton afpca la liberté refpire.
Acheve ... un fils cheri de la France & des Dieux;
Des ombres de la mort renaît à la lumiere ;
Rends-le digne de toi , comme il rend à tes yeux
La grandeur & les traits de fon illuftre mere,
L'hiſtoire à tes exploits deftine un autre prix à
Des vertus des Héros , arbitre toujours juſte
L'hiſtoire , en te plaçant fur le char de Louis ,
Préſente à l'univers Mécene auprès d'Auguste
136 MERCURE DE FRANCE.-
Les vers qu'on vient de lire font du
Pere Badon , homme de beaucoup d'efprit ,
& très- capable de fuivre les traces de tant
de Profeffeurs d'un mérite diftingué , qui
ont fucceffivement enfeigné la Rhétorique
dans le College des Jéfuites de Touloufe.
MELANGES hiftoriques & philologiques.
Par M. Michault , Avocat au Parlement
de Dijon. A. Paris , chez Tilliard , quai
des Augustins , 1754 in- 12 . 2. vol .
C'est une compilation dans le genre des
Ana , mais où l'on trouvera plus de choix
& de chofes agréables que dans la plupart
de ces fortes d'ouvrages. Ceux qui aiment
les détails de l'hiftoire littéraire liront ce
Livre avec beaucoup de plaifir , fur tout
le premier volume , qui renferme des morceaux
de littérature de plufieurs auteurs
illuftres , des anecdotes curieufes fur la vie
de quelques hommes de Lettres , & beaucoup
de traits agréables. Le fecond volume
, prefque entierement confacré à des
particularités fur la vie & les ouvrages du
Pere Oudin , fçavant Jéfuite , fera moins
intéreffant. L'Auteur qui a fçû réunir le
goût & l'érudition , femble avoir plus fait
le premier pour te Public , & le fecond
pour la patrie & les amis du P. Oudin.
MAI 1754
Le Palais du filence , conte philofophi
que. A Amfterdam , 1754 , in- 12 , 2 vol.
& fe trouve à Paris , chez Fincent , rue S.-
Severin.
Cet Ouvrage eft un Roman , dont la
fcene eft tranfportée dans l'ancienne Grece;.
& dont le héros eft un Prince , qui jeune.
encore & fans expérience , devient amou
reux d'une Prêtreffe du temple de Vénus ,
qui répond au mieux à fon amour ; il veut
l'époufer , mais fon pere qui a d'autres
vûes fur lui , la lui refufe ; & par un inté
rêt politique , veut le marier à une Princeffe
étrangere. Le jeune Prince ne veut
point facrifier fa Prêtreffe on confulte
l'oracle pour fçavoir l'avis des Dieux ;
l'oracle répond qu'Iphis , qui eft le jeune
Prince , ne peut fçavoir fon fort qu'au
Palais du filence : cette réponſe embarraffe
tout le monde , on n'a jamais entendu
parler de ce Palais . Iphis ne voyant dans
cet oracle aucune reffource pour ſe fouftraire
aux volontés de fon pere , prend les
avis d'un de ſes amis , qui lui confeille de
defobéir & de prendre les armes. Dans le
tems qu'il s'y prépare, le tonnerre gronde ,
la terre tremble & s'ouvre fous les pas d'Iphis
, qui fe trouve dans une folitude où
le Palais du filence fe préfente à lui . En
parcourant ces lieux il entre dans un ca
2
138 MERCURE DE FRANCE.
binet dont les murs font d'acier , & ces
murs ont la propriété de lui repréſenter
tout ce qu'il veut apprendre : il y voit les
manoeuvres de fon ami & de fa perfide
Prêtreffe , qui fe jouoient de fon amour ,
& le faifoient fervir à leurs vûes d'ambition
. Il apperçoit d'un autre côté une jeune
perfonne pour qui il n'avoit eu que de
l'amitié , & qui marque l'amour qu'elle a
pour lui par les pleurs & la trifteffe où le
jette fa perte ; il fait beaucoup d'autres
effais fur les murs d'acier , & cette fiction
donne lieu à beaucoup de chofes
agréables. Iphis cependant eft embarraſſe
de fortir de fon défert , où il ne trouve ni
iffue ni communication : heureuſement la
fléche d'Abaris s'offre à lui ; il connoît la
propriété de cette célébre fléche , qui tranfporte
un homme, où il défire aller , & il
s'envole , avec fon fecours , dans le Palais
de fon pere qui le laiffe maître de fon fort.
Iphis abandonne fa méprifable maîtrefle
pour époufer celle dont il avoit vû la véritable
tendreffe dans le cabinet d'acier.
Voilà le fond de ce Roman , où l'on trouvera
des moeurs , quelques fituations naturelles
& intéreffantes , & un ftyle affez
vif & facile.
LES erreurs de l'amour propre , ou
MA I. 1754. 139
, Mémoires de Milord D. *** imités de
l'Anglois . Par M. de la Place. A Londres ;
& fe trouvent à Paris , chez Jorry , quai
des Auguftins ; & Prault fils , quai de
Conti ; 1754 , 3 vol . in- 12 .
Ce Roman contient les confeffions d'un
jeune Lord , qui commence fon hiſtoire
par une aventure avec une jeune perſonne
retirée à la campagne , & qui a des raifons
particulieres pour cacher fon nom &
fa retraite. Il en devient paffionnément
épris ; mais à peine a- t- il fait connoiffance
avec elle , qu'elle difparoît fans l'informer
de fon départ , & le laiffe dans la
douleur & le defefpoir . Après s'y être livré
quelque tems , il cherche enfin à diffiper
fon chagrin. Une jeune veuve , voiſine
de fa campagne , lui paroît propre à le
confoler , & s'y prête avec beaucoup de
facilité ; il la quitte bientôt pour courir
après d'autres objets de confolation . Il va
à Londres , où il eft bientôt répandu dans
le grand monde ; entraîné par le torrent ,
il le précipite dans tous les travers de la
fatuité. Il devient l'homme à la mode ,
toutes les femmes galantes fe l'arrachent ;
il s'abandonne tout entier aux ridicules &
aux grands airs. Raffafié enfin & excédé
de bonnes fortunes , il s'ennuye de ce genre
-de vie ; l'idée de fa belle inconnue eſt tou140
MERCURE DE FRANCE.
,
jours préfente à fon efprit , il fe détermine
à aller voyager. Il étoit à la veille de fon
départ , lorfqu'il rencontre dans une maifon
, cet objet qu'il cherchoit depuis fi
long- tems . Tranfporté de cette découverre
il' abandonne le deffein qu'il avoit
de partir , & cherche les moyens de renouer
avec elle : c'eſt là où finit le troifiéme
volume de ce Roman , dont on nous
donnera fans doute la fuite . L'accueil que
le Public a fait à quelques autres Romans
de M. de la Place , fait eſpérer un ſucce
auffi favorable à celui-ci .
LETTRE de M. Muffard à M. Clozier , à
Eftampes , fur la couleur blanche des coquilles
foffiles , & fur les bois pétrifiés.
Monfieur , j'ai été charmé d'apprenque
l'envoi que je vous ai fait
vous a été agréable , & que vous avez
trouvé quelques-uns des morceaux dignes
d'être placés dans votre cabinet. Au premier
afpect de ceux de rocher que j'ai reçus ,
dont je vous fuis redevable , j'ai jugé qu'ils.
étoient un affemblage de noyaux de coquilles
; j'en ai été convaincu après en
avoir fait tailler & polir des parties , où j'ai
découvert plufieurs veftiges de corps ma-- <
M A 1. 1754 14t
rins : j'en ai auffi apperçu dans le petit
caillou lorsqu'il a été caffé , taillé & poli
Encore qu'il foit chargé de matiere fulfureufe
, je ne crois pas , comme vous le
conjecturez , qu'il foit forti d'un volcan ,
d'autant que j'en ai trouvé à peu près de
femblables dans les couches. J'ai réflechi
fur des offemens de l'animal qu'on appelle
rêne , que nous avons vû enſemble fous
une malfe de pierre d'un volume confidérable.
Je ne pense pas que cette maffe ait
été dépofée par la mer fur le cadavre de
cet animal ; je fuis porté à croire qu'elle
étoit jointe aux maffes fupérieures , qu'elle
s'en eft détachée , & que lors de fon
éboulement la rêne s'eft trouvée deffous . Si
vous retournez fur les lieux , ayez la
complaifance d'examiner fi l'accident a pû
être tel que je le conçois , & de me mander
ce que vous en penfez.
Votre fçavante Lettre de Janvier dernier
à l'Auteur du Mercure , eft extrêmement
louée des connoiffeurs. Je vous aurois
eu une bien plus grande obligation d'avoir
fi vivement & fi juftement pris ma défenfe
, fi vous aviez , Monfieur , été moins
prodigue de louanges fur mon fujet , & fi
vous aviez voulu obferver que le peu de
mots que j'écrivis par apoftille à M.Jallabert ,
fur la caufe des couleurs des corps foffiles
142 MERCURE DE FRANCE .
pan'étoit
pas mon fentiment que je lui expofois.
Engagé depuis par les exhortations de
la réponſe de ce célébre Phyficien , j'ai étudié
cette matiere , & j'ai couché fur le
pier ce que j'en penfe , que je lui communiquerai
inceffamment , de même qu'à
vous. Ce que vous avancez par la même
Lettre , fur la caufe de la couleur blanche
des coquilles foffiles , me paroît plus ingénieux
que fatisfaifant ; voici quelquesunes
des raifons qui peuvent , il me femble
, empêcher qu'on n'adopte vos idées.
1º. On voit nombre de couches très - épaiffes
, d'une grande étendue , compofées de
coquilles blanches , & de fragmens encore
dans leur état naturel , fans mêlange d'aucune
matiere hétérogene : comment fe pourroit-
il qu'il fût entré un fuc lapidifique , ou
d'autre nature , qui eût rempli les pores
de tous ces corps , fans qu'on apperçût des
veftiges de ces fucs dans les interſtices des
coquilles qui font féparées les unes des autres
? 2°. J'ai des coquilles bien confervées
quant à leurs ftructures , mais déja affez
changées en pierre pour donner des étincelles
en les frappant avec l'acier , fur leſquelles
il reste encore affez de couleurs
pour qu'on puiffe diftinguer leur nombre
& leur efpéce. 3 °. Lorfque de l'eau feconde
fait difparoître les couleurs des coMAI.
1754. 143

quilles de mer qui deviennent blanches
après l'opération , eſt -ce addition de ſubſtance
, ou eft - ce enlévement ? 4° . Si , comme
vous l'imaginez , les fucs lapidifiques ,
ou d'autres fucs , avoient rempli les pores
des coquilles blanches foffiles elles feroient
pour certain , beaucoup plus pefantes
que leurs analogues marins de groffeur
femblable ; au contraire , je vois la
balance pencher du côté de celle - ci . 5 °.
En convenant même avec vous que les fucs
lapidifiques ou d'autres fucs ont occafionné
la couleur blanche des coquilles
foffiles , abforbant , ainfi que vous l'entendez
, tous les rayons de lumiere que
réfléchiffoient les pores où ces fucs fe font
infinués , il refteroit encore une queſtion à
vous faire car en fuppofant que le corps
d'une coquille ait autant d'étendue en folidité
qu'en porofité , comment les parties
folides de cette coquille qui n'ont pû recevoir
de ces fucs , peuvent-elles paroître
auffi blanches que les places poreuſes où
ces fucs fe font infinués ou quand vous
fuppoferiez que l'étendue des pores l'emporte
beaucoup fur celle du folide , il en
devroit refulter du moins quelque mélange.
J'abandonne ces remarques à vos réflexions,
de même qu'une nouvelle idée fur les bois
pétrifiés , que vous trouverez à la fuite de
:
44 MERCURE DE FRAN CE .
cette Lettre , fur laquelle je vous prie de
me dire votre fentiment fans flaterie . J'ai
T'honneur d'être , &c.
A Paffy , ce 16 Mars 1754.
dée nouvelle fur la converfion du bois en
pierre.
Les bois ordinaires font des corps qui
ont beaucoup plus d'étendue en pores qu'en
parties folides ; car outre ceux qu'on apperçoit
entre les parties folides , il en eft
vraisemblablement une infinité d'autres
imperceptibles dans les plus minces particules
; ils fe convertiffent en pierre de la
maniere fuivante.
Lorfque le bois eft enterré dans certains.
lieux , il s'introduit dans fes différens pores
des fucs lapidifiques extrêmement déliés
qui en rempliffent les capacités ; enfuite
ces fucs fe condenfent , après quoi le folide
du bois fe décompofe , & fe réduit en parties
fines & poudreufes , qui font expulſées
hors de la maffe par des filtrations aqueufes
; par ce moyen il laiffe en pores les places
qu'il occupoit. Ces opérations de la
nature ne produifent aucune différence ap
parente , ni fur le volume , ni fur la forme
de la maffe ; mais elles y caufent un changement
de fubftance , & des difpofitions
oppoféc
MAI. 1754. 145
oppofées dans le tiffu qui eft retourné ; c'eſtà-
dire que ce qui étoit pore dans le bois
naturel devient folide dans le bois pétrifié :
de cette maniere celui- ci a bien moins
d'étendue en pores qu'en parties folides ,
auffi eft- il un corps beaucoup plus denfe
que le premier. On doit donc attribuer à
ce renversement des pores & des tiflus les
cauſes ci-après ; fçavoir , celle du plus de
pefanteur des bois pétrifiés , celle qui occafionne
les différentes couleurs de ces bois ,
& fans doute auffi celle pourquoi les Naturaliſtes
n'ont pû jufqu'à préfent rapporter
décidément ces mêmes bois à aucun
des arbres connus.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
UN
N anonyme m'a fait l'honneur de
m'envoyer , Monfieur , un mémoire
fur les bleds , avec un projet d'édit pour maintenir
en tout tems la valeur des grains à un
prix convenable au vendeur & à l'acheteur.
Cet Ouvrage , très - folide & très- bien fait
eft imprimé dès l'an 1748.
>
J'avoue que fi j'en avois eu connoiffance
, j'aurois dû appuyer
les principes
que j'ai avancés fur l'agriculture
, de l'autorité
de cet excellent
citoyen , comme je
G
146 MERCURE DE FRANCE.
l'ai fait à l'égard d'un Effai fur la police des
grains , qui a paru cette année.
Trouvez bon , Monfieur , que je rende
votre ouvrage périodique dépofitaire de
ma reconnoiffance envers l'Auteur anonyme
du premier mémoire , & du défir que
j'ai de réparer un oubli involontaire. Quoi- .
qu'un bon citoyen trouve fa récompenfe
dans le bien même qu'il fait , il eft digne
de quiconque fe fent animé du même efprit
, de rendre hommage à ceux qui ont
eu le bonheur de le précéder. Il eſt en même
tems fi intéreffant pour l'inftruction
publique de préfenter les bons principes
fous diverfes faces , que c'est un devoir
d'indiquer les fources pures où elle peut
être puifée . J'ai l'honneur d'être , & c.
L'Auteur des Elemens du commerce.
A Paris , le 31 Mars 1754.
Eterna memoria.
Hicjacet
Illuftriffimus vir D. D. Ludovicus Leo Pajot ,
Comes Dons- en- Bray , Eques , Curfui publice
Prafectus
Generalis , Decanus Regia Scientiarum
Academia.
Sia viator , Plange & ora .
Devinitiffimum fibi Religio filium ,
MA I. 1754.
147
Liberaliffimum pauperes patrem ,
Ornatiffimum flet Regia Scientiarum
Academia Socium.
Sed quid extinctum lugemus ?
Exegit monumentum perennius are ,
Et fibifemper fuperftes erit.
Artibus quas vivens foverat ,
Natura arcanorumfcrutator & particeps ;
Poft mortem confultum voluit.
His quippe complexus hoſpitio uno ,
Quidquid rariffimum per elementa fingula ;
Summus rerum opifex ubique diſperſerat ;
Rempublicam moriens locupletavit
Thefauro fingulari , digniffimo
:
Quem Rex artium Patronus , Regia exciperet
aulâ.
Egregia virtutum , artiumque concordiâ ,
In otio numquam otiofus >
Civibus , advenis , fummis , & imis .
gratiofiffimus ,
Probis , Doctis amicus ,
Cuntis vivendo , & moriendo munificum fe
prabuit.
Sicfemper vivet , in omnium ingeniis ,
Sic femper vivet , in omnium cordibus.
Cum fpe immortalitatis , piè obdormivit in
Domino , anno ætatis fuæ 75. Reparate
autemfalutis M. DCC. LIV.
111. Kal. Martii.
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
Hoc fincerum doloris , ftudii
Et venerationis , monumentum
Extruit Ludovicus Deon de Beaumont,
Ante & poft mortem addictiſſimus.
Sujet proposé par l'Académie royale des Sciences
& Beaux Arts , établie à Pan , pour
un prix qui fera diftribué le premier Jeudi
du mois de Février 1755 .
L'un ouvraąc on
'Académie accordera le prix ordinaire
à
ouvrage en profe , qui n'excédera
pas une demi-heure de lecture , dont
le fujet fera , la Médifance eft - elle autant
l'effet de l'orgueil que de la malignité ?
Les ouvrages feront adreffés à M. l'Abbé
de Sorberio , Secrétaire de l'Académie : on
n'en recevra aucun après le mois de Novembre
, & s'ils ne font affranchis du port.
Chaque Auteur mettra à la fin de fon
ouvrage une devife ou fentence ; il la répétera
au deffus d'un billet cacheté , dans
lequel il écrira fon nom & fon adreffe.
On avertit que l'Académie n'accorde
point le prix aux Auteurs qui négligent
d'inférer leur nom dans le billet cacheté,
ou qui y mettent des noms fuppofés , non
plus qu'à ceux qui affecte t de fe faire connoître
avant la décifion , ou en faveur
de qui on brigue les fuff ages.
MA I. 1754. 149
Le P.Torné , Prêtre de la Doctrine Chrétienne
, eft l'Auteur du Difcours qui a remporté
le prix en 1754. Et le Poëme couronné
eft de M. Lemiere .

BEAUX ARTS.
ANIERE de rendre toutes fortes
Md'édifices
incombuftibles , ou traité
fur la conftruction des voûtes faites avec
des briques & du plâtre , dites voûtes plates
, & d'un toît de briques fans charpente,
appellé comble briqueté ; de l'invention
de M. le Comte Defpie , Chevalier de l'Ordre
royal & militaire de Saint Louis , avec
des plans gravés en taille - douce ; in- 12 ,
brochure de quatre- vingt pages. A Paris ,
chez Duchefne , rue Saint Jacques .
M. le Comte Defpie a long- tems cherché
le moyen de rendre les magafins & les arſenaux
des places de guerre incombuſtibles ,
& il a eu le bonheur de le trouver. C'eſt
un toît d'une nouvelle conftruction , formé
feulement avec des briques , du plâtre , &
du mortier à chaux & à fable : il n'entre
dans toute fa conftruction ni bois ni fer , ce
qui l'a fait appeller comble briqueté. Il eſt
fupporté par des voûtes plates , dont l'ufage
eft très-ancien dans le Rouffillon. On trouvera
dans l'ouvrage que nous annonçons un
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
détail circonftancié de ces fortes de voûtes ,
des avantages qu'elles renferment , & de
la façon dont elles fe conftruifent. On y a
joint des planches , où on voit le plan des
voûtes plates , avec les coupes & les profils
néceffaires , de même que le plan &
les coupes du comblé briqueté. Tout cela
a été accueilli à la Cour & à la Ville , de la
maniere la plus agréable pour l'inventeur .
Pour peu qu'on examine fans aigreur &
fans préjugé ce qui fe paffe dans le Royaume
, on doit s'appercevoir que l'efprit citoyen
s'y repand infenfibiement . Il'eft flateur
pour M. le Comte Defpie de donner
occafion à cette réflexion .
EXPOSITION de la théorie & de la
pratique de la mufique , fuivant les nouvelles
découvertes ; par M. de Bethizy. A
Paris , chez Michel Lambert , Libraire , rue
de la Comédie Françoife , au Parnaffe ,
1754 , un gros volume in- 8° .
L'Auteur fe propofe dans cet ouvrage ,
de mettre à la portée du commun des lecteurs
la théorie de la mufique , & de leur
donner le détail le plus exact des régles de
la compofition . Il le divife en deux parties
fort inégales . Dans la premiere , il parle de
la mélodie , & fans remonter à fon origine
, il fe contente d'expofer ce qui entre
MAI. 1754. ·IST
dans la compofition des chants. Dans la feconde
, qui eft beaucoup plus confidérable
, il traite de l'harmonie & de fa pratique
, fuivant les nouvelles découvertes ,
c'est-à- dire fuivant le fyftême de M. Rameau.
La réfonnance du corps fonore préfente
l'accord parfait majeur , & par un effet fingulier
indique l'accord parfait mineur. Ces
deux accords engendrent tous les autres .
Trois de leurs notes forment la baffe appellée
fondamentale , & cette baffe qui naturellement
n'eſt compofée que de trois notes
dans un mode , eft la fource commune de
la mélodie & de l'harmonie . D'où il fuit
que la réfonnance du corps fonore eft le
premier principe de l'une & de l'autre.
L'Auteur avance & prouve toutes ces
propofitions. Il expofe enfuite ce qu'il y a
d'effentiel dans le refte de la théorie , l'origine
de la diffonance , les rapports des intervalles
qui fe trouvent entre les notes
de la gamme des modes , les trois progref
fions géométriques par lefquelles on trouve
ces rapports , plufieurs vérités fingulieres
qui résultent de ces progreffions , le
tempérament ou l'altération des notes par
les inftrumens , & fur tout par le clavecin ,
le jugement de l'oreille fur cette altération ,
la maniere dont la voix fe conduit lorf-
Giiij
152 MERCURE DE FRANCE.
qu'elle eft accompagnée d'un ou de plufieurs
inftrumens , & les différentes marches
de la baffe fondamentale.
Quant à la pratique , il veut en inftruire
parfaitement les étudians , en n'omettant ,
s'il eft poffible , aucune régle , ni même
aucune licence . Il tâche même de former
leur goût & de les délaffer de l'ennui que
caufe la féchereffe du ftyle didactique , par
des réflexions ingénieufes & fenfibles qu'il
fait dans le cours de l'ouvrage. Il éclaircit ce
qu'il avance par un très-grand nombre d'exemples
gravés & placés à la fin du livre.
Le prix du livre eft de 7 liv.
4 fols .
M. Paffemant , Ingénieur du Roi au
Louvre , connu il y a long - tems pour les
excellens microfcopes & télescopes de réflexion
fortis de fes mains , dont il donna
même un traité en 1738 , auteur de la
pendule nouvellement placée dans le cabinet
du Roi à Verfailles , couronnée d'une
fphere mouvante , enfermée dans un globe
de glace , dont les révolutions font fi
précifes , qu'en plufieurs milliers d'années
on ne trouve pas un feul degré de différence
entre la fphere & les tables aſtronomiques
, & dont nous avons déja fait le
détail dans le précédent Journal , vient de
finir encore un nouveau chef-d'oeuvre , c'eft
MAI. 1754. ■ 153
la pendule deſtinée pour le Roi de Golconde.
Cette piéce finguliere fut tranſportée
à Trianon le 6 de Février , par ordre du
Roi ; Sa Majesté la vit le lendemain , elle
en examina tous les différens effets , & fur
tout la méchanique intérieure de l'horlogerie
: le Roi en fut fi fatisfait qu'il ordonna
que cette piéce reftât à Trianon pour le
voyage fuivant.
Cette pendule répréfente les différens
inftans de la création réunis fous un même
point de vue. Le cahos femble fe débrouiller
, la partie fupérieure du globe paroît
déja formée ; des rochers & des chutes
d'eau femblent devoir former le reſte
de ce globe ; des nuages s'élevent & font
terminés par un foleil de deux pieds de
diamétre ; le milieu du foleil contient le
cadran de la pendule fur un fond doré ;
on voit dans les nuées d'un côté une lune
qui croît & décroît , de l'autre côté un
planifphere où les planettes font leurs révolutions
autour du foleil , leurs orbes font
excentriques , & leur mouvement eſt accéleré
dans le périhelie , & eft retardé dans
l'aphélie. Si l'on confidere le lieu de chaque
planette fur ce planifphere vû du fofeil
, on a fon lieu véritable dans le zodiaque
; fi au contraire on le confidere comme
vû de la terre , on a fon lieu apparent.
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
Lorfque le foleil fe trouve entre la terre &
la planette , celle- ci paroît directe & vîte
dans fon mouvement. Lorfque le mouvement
de la planette paroît un peu de biais
par rapport au mouvement de la terre , la
terre paroît avancer autant qu'il faut pour
que la planette paroiffe pendant quelque
tems vis-à- vis un même point du ciel , &
elle eft alors ſtationnaire , enfuite elle devient
rétrograde ; & la terre fe trouvant
entre le foleil & la planette , celle- ci eſt en
oppofition , puis elle redevient ſtationnaire
, & enfin directe . Mercure & Venus ne
font jamais en oppofition ; mais lorfqu'elles
font rétrogrades , elles paffent entre le
foleil & la terre , leurs ftations font avant
& après leur rétrogradation.
Le globe eft de bronze , a quatorze pouces
de diamètre , & il tourne fur lui- même
tous les jours ; tous les pays du monde
y font gravés diftinctivement, un rayon du
foleil tombe fur ce globe. Toutes les villes
qui touchent le bord oriental du cercle qui
fépare la partie éclairée du globe de la partie
obfcure , voyent le foleil fe lever ; celles
qui touchent le bord occidental , le
voyent fe coucher ; ileft midi pour tous les
lieux fitués fous le même méridien qui
paffe fous le rayon folaire. Les poles du
globe s'élevent & s'abaiffent alternativeMA
I. 1754. 155
ment de vingt-trois degrés & demi , tantôt
au deffus , tantôt au deffous du cercle
qui fépare la partie éclairée du globe de
la partie obfcure ; par là on voit les jours
croître & décroître régulierement , les faifons
fe fuccéder les unes aux autres , &
l'on reconnoît pourquoi il y a fix mois de
jours continuels , & fix mois de nuit fous
les poles.
Si on paffe enfuite à l'examen des parties
intérieures de cette piéce on ne peut
s'empêcher d'admirer l'horlogerie difpofée
, malgré les difficultés , avec tant d'art ,
que quoique le globe de bronze de quator
ze pouces de diamètre pefe environ vingtcinq
livres , qu'il foit obligé de tourner
fur lui - même tous les jours , & que fes
poles s'élevent & s'abaiffent par le mouvement
annuel , que la lune croiffe & décroiffe
, & que toutes les planettes ayent
leur mouvement dans le planifphere , cependant
la pendule à fecondes n'en fouffre
aucunement. L'arrangement total eſt même
fi folide , que quoique cette piéce ait
été conduite à Trianon fur un traîneau ,
les mulets n'ayant pû fe foutenir fur la gla
ce , elle a fait tous fes effets pendant les
deux voyages ; & ayant été amenée à Paris
fur le même traîneau , elle n'a pas ceffé
un inftant d'être en mouvement jufqu'au
G vj
156 MERCURE
DE FRANCE.
onze de ce mois , jour auquel elle a été
emballée pour les Indes . Cette pendule a
quatre pieds & demi de hauteur fur trois
pieds de largeur , & eft toute de bronze
doré en or moulu .
Eloge hiftorique de Claude Ballin , Orfevre
du Roi.
E 18 Mars 1754 eft mort à Paris
Claude Ballin , Orfèvre du Roi , âgé
de plus de quatre- vingt-treize ans . Ce célébre
Artifte , auffi connu dans le pays
étranger qu'en France , étoit neveu &
éleve de Claude Ballin , que M. Perrault
a placé , à jufte titre , au rang des hommes
illuftres du dix -feptiéme fiècle .
Celui dont nous annonçons la mort ,
avoit reçu de la nature une imagination
heureuſe , dont le grand âge n'avoit point
refroidi la chaleur . La croix & les chandeliers
qu'il a faits en 1749 pour l'Eglife
de Saint Jean de Lyon , ne font pas la feule
preuve qu'on pourroit citer d'un bonheur '
firare. L'élégance & le bon goût dont fon
oncle lui avoit donné les principes , font
reconnoître les ouvrages fortis de fa main ,
qui font répandus dans tous les Etats de
l'Europe .
MAI. 1754. 157
M. Ballin a fur tout travaillé pour les
Cours d'Espagne & de Portugal , pour
l'Italie , pour les Electeurs de Saxe & de
Baviere , pour un grand nombre de Princes
& de Seigneurs d'Allemagne , & pour
le Czar. Il a fait pour le Prince Eugene
de Savoye , qui l'eftimoit fingulierement ,
un furtout , des corbeilles richement ornées
, & un candelabre d'argent , qu'on
a fort admirés , fans parler d'un fervice
qui montoit à trois mille marcs. Ce Prince
fut fi fatisfait de tous ces morceaux , qu'il
l'honora d'une gratification . Le Roi à qui
il avoit l'honneur d'être attaché , l'employa
pour les préfens que Sa Majefté envoya
au Grand Seigneur , après l'ambaffade de
1741.
Il avoit exécuté la couronne de fon facre
dans un goût tout nouveau ; & le cadenat
de Sa Majefté , qu'il avoit fait auffi
eft un de fes beaux ouvrages . Lorfque M.
le Duc d'Orleans , Régent du Royaume ,
mourut , il fe propofoit de donner le cordon
de Saint Michel à Ballin , comme à un
homme qui honoroit fa patrie par fon talent
, & qui y faifoit fleurir une branche
de commerce par fon induſtrie.
On ne peut entrer dans le détail de tout
ce que cet illuftre Artiſte a produit pendant
un travail de près de foixante - dix
158 MERCURE DE FRANCE.
t
ans . A Notre- Dame de Paris on voit de lui
un foleil de cinq pieds & demi de hauteur
, le premier & même le feul , proprement
parler , qui ait été traité d'une
maniere hiftorique . Il a fait auffi le lampadaire
qui eft devant la Chapelle de la Vierge
; ouvrage remarquable par l'élégance
du contour que Ballin donnoit fi heureufement
à tous fes ouvrages.
pas
On l'entendoit fe plaindre affez fouvent
de ce que le bon goût fe perdoit , & de ce
qu'on gâtoit les belles formes , en ſubſtituant
aux fages ornemens des anciens , des
écreviffes & des lapereaux , qui ne font
faits , difoit- il , pour garnir de dehors des
vafes d'orfévrerie & pour les revêtir. L'Architecture
elle-même , ajoutoit - il , commence
à s'appercevoir de nos caprices. Si la
mode & le goût du tems l'affujettiffoient
'malgré lui , il ufoit dans fes diftributions de
tant de fageffe & de retenue , que fa compofition
n'étoit point offufquée , & qu'on
reconnoiffoit toujours le gracieux dans les
profils , & la jufteffe dans les proportions.
Il étoit occupé à finir un furtout d'or ,
d'une compofition admirable , quand la
mort l'a enlevé . M. fon fils , qui lui fuccede
en qualité d'Orfévre du Roi , & à qui
Sa Majesté a donné dès 1742 la furvivance
du logement dans les Galleries du Louvre ,
MA I. 1754.
159
acheve actuellement l'ouvrage de ce grand
maître. Il ne peut manquer de remplacer
dignement M. fon pere , après avoir travaillé
long- tems fous les yeux.
Il n'y a perfonne qui ne doive être auffi
étonné que nous du grand nombre d'ouvrages
de M. Chedel . Il y a quelques mois
que nous annonçâmes plufieurs Eftampes
forties de fa main , & en voici quatre nouvelles
qu'il public.
Un petit payfan avec un âne , qui fert
de fond à la figure , d'après Carle du Jardin
, & tiré du cabinet de M. le Comte de
Vence.
Un fujet en hauteur , repréfentant des
voleurs de grand chemin , fans nom d'Auteur.
la
Une fête de campagne & une nôce dé
village ces fujets riches , mais traités en
petit , font de la compofition de l'Auteur.
Nous pouvons affurer avec vérité que
prodigieufe facilité de M. Chedel ne fait
aucun tort aux quatre Eftampes que nous
annonçons elles font terminées avec
beaucoup de foin.
Chedel demeure rue Saint André des Arts,
en face de la rue Gille - coeur.
160 MERCURE DE FRANCE.
Supplément aux nouvelles Littéraires.
MESSIEURS les Entrepreneurs du
Journal'étranger viennent de donner leur
premier volume. Il commence par une
préface d'un ton ferme & nerveux ; mais
le choix des matieres qui compofent le
volume ne paroît pas fuffifamment répondre
au début. On pourroit dire de la
préface relativement aux morceaux qui la
fuivent , que c'eft un frontifpice un peu
haut pourl'édifice ; mais il faut confiderer
qu'elle n'eft pas la préface du feul premier
volume , mais de tous ceux qui fuivront .
Ces Meffieurs ont eux-mêmes fenti qu'on
pouvoit faire mieux , & fe propofent de
le faire ; mais il s'agiffoit pour le moment
de fatisfaire l'empreffement du Public ,
prêt à fe rebuter par plufieurs retards fucceffifs
que des circonstances particulieres
ont occafionnés. Pour cet effet ils ont été
obligés de fe fervir précipitamment des
matériaux qu'on leur a remis. Dans la ſuite
ils auront le loifir de faire un choix ; &
pour faire efperer au Public que ce choix
fera judicieux , les matieres bien traitées .
& la diction pure & correcte , nous obfervons
que ce fera M. Touffaint , de l'Académie
royale de Pruffe , qui dirigera les
volumes fuivans , ainfi que nous l'apprend

THE
NEW
YORK PUBLIC
LIBRARY
.
ACTOR
, LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATIONS
.
THE NEW YORK
SOLIC LIBRARY.
JATON, LEMAK AND
OPEN COMDATIONEL
MAI. 1754. 161
un petit avertiſſement qui eft à la tête du
premier .
:
ELEMENS des Mathématiques ; par
Pierre Liger , Commis au bureau de la
Guerre ; troifiéme partie , divifée en deux
fections la premiere contient la démonftration
de la quadrature du cercle . A
Paris , chez C. P. Gueffier , parvis Notre-
Dame , 1754 , in - 8 ° . brochure de vingtcinq
pages , avec des figures.
***************
CHANSON.
A MADEMOISELLE P ...
Par M.T. P. C. D. M. D. B. J. D. F.
Eglé ravit par fes accords ,
pollon lui prêta fa lyre ;
Mais il eft de plus doux tranſports ,
Que fans les connoître elle infpire.
*
Elle fçait donner de l'amour :
Hélas ! que ne veut- elle en prendre ?
Dans fa fplendeur , l'aftre du jour
Brûle des feux qu'il fçait répandre.
NEW YORK
HOLIC LIBRARY
.
KATON, LENIX AND
250 2
INDATIONS
MAI. 1754. 161
un petit avertiſſement qui eft à la tête du
premier.
ELEMENS des Mathématiques ; par
Pierre Liger , Commis au bureau de la
Guerre ; troifiéme partie , divifée en deux
fections la premiere contient la démonftration
de la quadrature du cercle . A
aris , chez C. P. Gueffier , parvis Notreame
, 1754 , in- 8 ° . brochure de vingtnq
pages , avec des figures .
**************
CHANSON.
A MADEMOISELLE P ...
ar M.T. P. C. D. M. D. B. J. D. F.
Glé ravit par fes accords ,
pollon lui prêta fa lyre ;
ais il eft de plus doux tranſports ,
ue fans les connoître elle inſpire.
Elle fçait donner de l'amour :
élas ! que ne veut -elle en prendre è
ans fa fplendeur , l'aftre du jour
rule des feux qu'il fçait répandre .
162 MERCURE DE FRANCE .
Elle trouble notre raiſon ,
Sans jamais altérer la fienne ;
Et dans fa plus belle faifon ,
Fait fon plaifir de notre peine.
Des Mufes les foins vigilans
Ornent fon efprit inflexible ;
Mais que fervent tous les talens
Lorfque le coeur eft inſenſible?
Si du roffignol au printems
Le ramage nous intéreffe ',
que les gracieux accens
Sont infpirés par la tendreſſe.
C'est
Sans les careffes des zéphirs
Nulle feur ne feroit éclofe ;
On doit à leurs charmans foupirs
L'éclat des lys & de la rofe.
Ainfi les Nymples de nos champs ,
Sans fe piquer d'être cruelles ,
Font un fouris à leurs amans ,
Et ce fouris les rend plus belles.
MAI. 1754. 163
Lorfqu'Apollon vient m'enflammer ,
Je céde à fon aimable yvreffe ;
Mais je prife plus l'art d'aimer
Que tout le fçavoir du Permeſſe .
Triomphe enfin de cet objet ,
Amour , il y vade ta gloire :
Si dans mon coeur tu prends un trait ;
Je te réponds de la victoire.
Ал
REPONSE
De Mlle P. A. M. T.
Mi que mon ame revere
Et dont mon coeur eft enchanté ,
Pourquoi du maître de Cythere
Implorer la divinité
"Oui , le fentiment que m'inspire
Ton mérite toujours vainqueur ,
Auffi vif qu'un tendre délire ,
Eft plus durable & plus flateur.
D'un torrent les ondes rapides
Détruifent les plus beaux côteaux ;
164 MERCURE DE FRANCE .
Tout fuit. Les Driades timides
Vont fe cacher fous les rofeaux .
Si c'eft là l'image fenfible
De l'amour , ce tiran du coeur ,
Un ruiffeau bienfaifant , paisible ,
Eft bien l'emblême de fa foeur.
Conduit par la tendre nature
Vers quelqu'autre aimable ruiffeau ,
Il marque , par un doux murmure ,
Combien ce fort lui paroît beau.
On ne voit fur leurs fraîches rives
Que des objets rians , flateurs ,
Des Nymphes légeres , naïves ,
Qui viennent Y cueillir des fleurs.
Philomèle dans un boccage ,
Plaignant fes ameres douleurs ,
Semble dire par fon ramage ,
L'amour caufa tous mes malheurs.
Livrée à d'éternelles larmes ,
Celle qui devance le jour
1
1
1

MA I. 1754 165
Nous dit hélas ! malgré fes charmes, :
Fuyez , mortels , fuyez l'amour .
Ignores que je fois au monde ,
Redoutable Dieu de Paphos ;
Viens du ciel , amitié féconde ,
Vertu digne de nos hameaux.
Ah ! fi tu peux me rendre chere
Au plus généreux des mortels ,
Au fon de ma lyre fincere
Je t'éleverai des autels.
L'
SPECTACLES.
'ACADEMIE royale de Mufique a
ouvert fon Théâtre le mardi 2 3 Avril,
par Caftor & Pollux.
LES Comédiens François ont continué
pendant tout le Carême la Tragédie des
Troyennes , qui a attiré les plus nombreufes
& les plus brillantes affemblées ; c'eſt
un des plus éclatans fuccès qu'il y ait eu
au Théâtre depuis long- tems, La derniere
repréſentation de cette pièce a été donnée
le famedi 30 Mars , pour la clôture . Le
16G MERCURE DE FRANCE.
Public efperoit qu'elle feroit repriſe après
Pâques , mais l'Auteur l'a retirée pour
faire remettre au retour de Fontainebleau.
la
Les mêmes Comédiens ont fait l'ouver
ture de leur Théâtre le lundi 22 Avril , par
Athalie , qui a été fuivie du Legs . M. Préville
a prononcé les complimens de la clôture
& de l'ouverture.
.Duchefne vend le Retour du Goût , qui
a été joué treize fois par les Comédiens
Italiens : voici l'idée de cette nouvelle piéce
de M. de Chevrier.
EXTRAITDU RETOUR DU GOUST.
La premiere Scene eft entre le Goût mis à
la Françoiſe, avec une écharpe ; & Mercure,
auffi vêtu à la Françoife , ayant fon caducée
à la poche gauche de fon habit . Mercure
demande au Goût la caufe de fon retour
à Paris : le Goût lui apprend qu'Apollon
lui a ordonné de revenir dans le féjour
qu'il avoit choifi depuis fi long-tems , & de
s'y
fixer pour jamais : il dit à Mercure qu'il
a befoin de fon fecours pour briller davantage.
J'ai toujours de ta voix admiré les accens
Ce foir on me donne une fête ;
I
1
MA I. 167 1754.
Si tu veux la rendre complette ,
Viens l'embellir par tes talens.
Mercure.
J'obéirai , Seigneur ; mais un feul point m'arrête.
Quel genre voulez - vous ? Italien ? François ?
Le Goût.
A l'aide de tes foins , tout eft fûr du fuccès ;
Fuis cependant la rapfodie
Du chant guindé de l'Italie.
Mercure.
Un morceau triomphant vous fera bien juger
Qu'en me prêtant à la chimere ,
Que malgré vous on prétend protéger ,
J'afpirois moins à plaire
Qu'à pouvoir corriger.
Mais corriger le monde est une étrange affaire ;
Bon foir.
les
Un Marquis vient remplacer Mercure ;
c'est un petit-maître qui ne peut parvenir
à fe ruiner : le Goût a beau lui en indiquer
moyens , le Marquis les a tous
épuifés : le feul qui lui reste , eft de payer
fes dettes ; mais il ne peut s'y réfoudre. Il
faut qu'il y ait furieufement de dupes ;
car on ne peut appeller que de ce nom
ceux qui prêtent à de pareilles gens.
168
MERCURE DE
FRANCE.
La
troifiéme fcene eft entre le Goût &
l'Art ; elle
renferme une critique générale
des ridicules de Paris.
Arténice , femme finguliere , fuccede
à l'Art : le Goût fait femblant d'en être
amoureux , & fe mocque
d'elle .
Arténice
jouant le ton paffionné , feint de fon côté
d'aimer le Goût , mais ils
s'apperçoivent
bientôt qu'ils veulent
réciproquement ſe
tromper, & ils fe quittent fans fe regretter.
Le Goût qui auroit befoin d'être confolé
de la fauffeté
d'Arténice , effuye encore
un affaut plus violent dans la converfation
d'un vieux Gafcon , qui lui raconte
toutes les fadaifes du tems où il croit
avoir vécu .
Il ne falloit pas moins qu'un bouffon
pour tirer le Goût de fon
affoupiffement ;
nous allons tranfcrire la ſcene entiere , qui
eft la plus jolie de la pièce.
Le
Bouffon.
S'il eftvrai qu'en ces lieux vous réparez les torts ,
Je viens , Seigneur , au nom de l'Italie ,
Me plaindre de l'ignominie
Dont on accable mes accords.
Depuis un an chacun me parodie :
Du Théâtre riant , où brille la folie,
J'approuvai les premiers efforts ;
Mon indulgence augmenta la manic.
Depuis
MA I. 1754.
169
Depuis huit jours le Théâtre François ,
De fes Auteurs abjure le génie ,
Et dans le bas cherchant quelque fuccès ,
Se contrefait , & m'eftropie.
Le Goût.
Croyez-vous mieux valoir que notre Tragédie ?
Souffrez tout bas , & ne vous plaignez point .
Le Bouffon.
L'affront eft trop fanglant , & le coin de la Reine ;
D'accord avec moi fur ce point ,
Doit contre ce Théâtre exciter votre haine.
De ce coin triomphant on connoît le pouvoir ;
Dans tout Paris fon goût me prône ,
Et fon argent me fait valoir .
Le Goût fouriant .
Qu'importe le moyen , pourvû qu'on vous cou
ronne ?
Encore un coup , bravez les cris
De l'ennemi qu'on vous oppofe.
*
Le Bouffon .
Quoi ! vous fouffrez qu'en prenant mes habits
Le Goût.
If falloit bien qu'ils priffent quelque chofe :
Ne pouvant imiter vos fons & votre accent ,
H
170 MERCURE DE FRANCE.
Lis ont penfé qu'ils devoient , fans fcrupule ,
Subftituer , au défaut du talent ,
De vos habits la charge ridicule.
Le Bouffon.
Denx Auteurs que je paye & qui m'eftiment fort ,
Vouloient pour me venger , lâcher quelques brochures
;
Mais Paris eft fi las ....fi las de ces injures ,
Que j'ai dû modérer l'ardeur de ce tranſport.
Pour terraffer une injufte critique ,
Je vais dans un morceau brillant
Juftifier notre Mufique.
Attention , Seigneur , le début eft frappant.
Il chante.
Après cet air heureux où brille le génie ,
Souffrirez-vous encor qu'on fronde nos accense
Le Goût .
Que je les aimerois au ſein de l'Italie
Le Bouffon.
En louant ainfi nos talens ,
Votre bonté nous congédie ;
Accablés de fatyres , & pleins de partiſans ,
Nous allons en chantant revoir notre patrie.
Alchante un autre air après lequel il fort.
MAI.
17540 170
Le Goût.
Le départ des Bouffons annonce mon retoun
Mercure revient trouver le Goût ; &
après lui avoir annoncé un divertiffement
brillant pour célébrer fon triomphe , il
chante les paroles fuivantes :
Du Dieu du Goût célébrons le retour ;
Son ennemi vaincu lui céde la victoire
Et Paris dans cet heureux jour
Va lai devoir fes plaifirs & fà gloire.
Aimables jeux qui me fuivez par tout ,
Préparez une brillante fête ;
Célébrer le bon goût ,
C'eft chanter la propre conquête.

Les mêmes Comédiens ont donné le famedi
9 Mars , la premiere repréfentation
d'une Parodie de l'Opéra de Caftor & Pollux
, qui a pour titre les Jumeaux .
Ils ont donné le famedi 23 Mars la premiere
repréſentation de Zéphire & Fleu
rette , Parodie nouvelle de Zélindor , qui
a été trouvée charmante ; elle a été donnée
le 30 pour la clôture , & l'on a ouvert le
Théâtre par la même piéce le 22 Avril fuivant.
Mile Catinon a été chargée des deux
complimens , qu'elle a débités avec fes graces
ordinaires.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
L'Opéra Comique a donné le 9 Mars
la premiere repréfentation de Bertolde à la
Ville , piéce en un Acte ; c'eft une parodie
de Bertolde à la Cour , Interméde Italien.
Extrait du Trompeur trompé , Opéra Comique
de M. Vadé.
ACTEUR S.
Le Comte ,
Cydalife ,
Colette,
M. Lemoine .
Mlle le Moine .
Mlle Rofaline.
Licidas , amant de Colette, M.Defchamps.
Lafrance , coureur du Comte, M. Paran.
La Scene eft dans un bofquet voiſin du Châreau
du Comte , aux environs de Paris.
Licidas & Colette s'aiment beaucoup , ils font
inquiers de la conduite du Comte qui , quoiqu'engagé
par un dédit avec Cydalife , en veut à Co-
Jette Lafrance eft auffi amoureux de Colette , &
il la furprend en tête-à- tête avec Licidas , à qui
elle accorde un baifer . Cydalife qui craint l'inconftance
du Comte , petit -maître décidé , cherche
à s'en éclaircir avec Lafrance , qui fait d'abord
le mystérieux ; mais il ne peut rélifter à l'appas
d'une bourfe que lui préfente Cydalife , & il avoue
Je penchant de fon maître pour Colette. Cydalife
qui eft vaine & coquette , n'en efpere pas moins
ramener le Comte. Lafrance a été à Paris chercher
pour fon maître des bijoux de toute efpece.
Le Comte vient les voir , il en veut faire préfent
à Cole:te ; Lafrance lui dit que Colette pourroit
M A I. 1754. 173
C
bien aimer quelqu'un ; le Comte répond que cela
le réjouiroit , & qu'une conquête fans obftacle
perd beaucoup de fon prix . Colette arrive : le Comte
lui dit des douceurs ; il veut l'embraffer , Colette
le refufe ; il lui offre des rubans & des diamaus
, elle les refufe encore ; cependant le Comte
les lui laiffe en fortant , & Colette ne peut s'empêcher
de les prendre & de les regarder : ah ! s'ils
venoient de Licidas , s'écrie - t- elle ;
Mais mon coeur n'en eft point épris ,
Un bienfait fans amour perd fon prix.
Colette veut que Lafrance remporté les bijoux
du Comte ; Lafrance n'en fait rien ; il plaifante , &
dit que les filles de l'Opéra ne font pas fi ridicu-,
les que celles de la campagne : il fort enfuite en
faifant la réflexion fuivante :
Fille qui balance tant
En demande encore autant.
Cydalife curieufe de voir le minois de Colette ;
vient la trouver ; elle commence par mortifier
l'amour propre de fa rivale , en lui difant qu'elle
a les yeux petits & une figure commune. Le courroux
de Cydalife augmente en appercevant les
bijoux de Colette ; elle fe doute bien que c'eſt le
Comte qui les lui a donnés : Colette en convient :
Cydalife s'emporte de plus en plus ; mais Colette
l'appaife en lui apprenant qu'elle foupire pour un
berger dont elle eft aimée. Cydalife fe radouciffant
, prend les préfens du Comte , & en orne Colette
ces bijoux font à vous , lui dit- elle , il faut
que vous feigniez d'écouter le Comte ; mais Colette
craint qu'il ne l'enleve : ne craignez rien ,
ajoûte Cydalife .
:
Hiij .
174 MERCURE DE FRANCE.
Si déformais il fe préfente ,
N'allez point le décourager.
Chargez-vous d'être complaiſante ,
Moi je me charge du danger.
Licidas vient revoir Colette ; il la croit infidele
en la trouvant fi parée. Colette le raffure , en lui
apprenant qu'elle tient les bijoux qu'il voit d'une
puiffante Dame qui veut le protéger contre le
Comte , & les unir ; mais il faut , pour y parvenir ,
que Licidas faffe le cruel auprès de la Colette , afin
de mieux tromper le Comte. Licidas a bien de la
peine à le prêter à cette feinte ; il s'y réfoud
puifque Colette le fouhaite. Le Comte arrive , &
eft la dupe du ftratagême. Licidas dit à Colette
qu'il va époufer une autre bergere. Le Comte lut
offre une bourfe pour préfent de nôce : Licidás la
refufe.
Ze Comie.
Air , Ah ! qu'on a bien fait d'inventer l'enfer
Me refufer feroit fort mal ;
Prends , à toi je m'intéreffo
Mais.
Licidas.
Le Comte.
Mais tu fais l'original.
Licidas reçoit.
Treve de délicateffe
MAI.
179
1754.
à part.
On doit payer les froideurs d'un rival ,
Comme les feux d'une maîtreffe .
Colette reftée feule avec le Comte , lui deman
de s'il n'a pas des maîtreffes à Paris.
Mais n'aimeriez-vous pas ailleurs !
Car vous autres , jolis Seigneurs ,
Courant à la fois
Nombre de minois ,
Sans faire aucun choix ,
Vous prenez certains droits.
Le Comte.
A Paris j'ai fouvent fçû plaire ;
Mais , ma foi , ce n'eſt pas mon
Colette.
L'Amour n'y préfide donc guère.
Le Comie.
fait
Je vais vous en faire un portrait.
Air , du menuet d'Exaudet.
En ces lieux ,
Par les noeuds
Du caprice ,
Une belle nous retient ,
L'engagement
ne tient
Hig
176 MERCURE DE FRANCE.
Que par pur artifice .
Faux defirs ,
Faux foupirs ,
Tout eft rufe ,
Et de manquer à la foi ,
L'ennui porte avec ſoi
L'excufe.
On fçait fe paffer d'eftime ,
C'eft un point que l'on fupprime ,
Des travers
>
De grands airs ,
Ton frivole ;
Voilà le talent divin ,
Dont une femme enfin
Eft folle.
En un jour
Notre amour
S'émancipe ;
Amant , fans être amoureux ,
Sans bonheur être heureux ,
Volage par principe ;
L'agrément
D'un moment
Nous enchaîne ;
Sans plaifir on s'eft uni ,
Et l'on fe quitte aufſi
Sans peine.
Colette croit qu'on court beaucoup de rifques
a
0
I
MA I. 1754. 177
en s'engageant avec le Comte , qui de fon côté
affure qu'il eft entierement change ; il veut réellement
enlever Colette , & Lafrance lui apporte un
déguiſement complet pour la fouftraire à fessparens.
Le Comte eft obligé de fortir un moment :
Lafrance qui a été averti par Cydalife du tour
qu'elle veut jouer au Comte , en rit avec Colette.
Ĉydalife arrive , elle prend les habits de Colette ,
& la fait éloigner. Le Comte revient avec un équipage
lefte pour emmener Colette , & aborde ainfi
Cydalife , qu'il prend pour elle.
Air , Quoi , vous partez.
Allons , partons ,
fans que rien nous arrête,
Paris doit feul fixer votre séjour ;
Que vos beaux yeux conduifent leur conquête,,
Mes pas feront éclairés
Allons , partons , &c.
par l'amour..
Cydalife.
Air : Que chacun de nous fe livre
Ah! Monfieur , fi ma tendreffe
Seconde un deffein pareil ,
Sauvez ma délicateffe
D'un trop brillant appareil .
Pourquoi dans votre voiture
M'enlever pompeufement ?
Une fuite plus obfcure
Conviendroit mieux. *
Le Comte.
Non vraiment.
H.y
178 MERCURE DE FRANCE.
Air : Unefille quifautille.
L'équipage
Le plus en ufage ,
Eft à mon avis
Le galant vis-à-vis
On y traite
D'affaire fecrete ,
C'eft un cabinet
Où l'on peut parler net .
Le Stor fçait du jour
Rompre la lumiere ;
Et l'Amour veille à chaque portiere.
Les difcours
Sont ferrés & courts ,
Et fur tout quand
L'amour est éloquent
Vif & piquant ,
Dans fes défirs eft
conféquent.
L'équipage , &c.
Cydalife après avoir contrefait pendant que
que tems la fille timide , fe découvre ; le Comte
refte interdit. Colette & Licidas arrivent la joye
peinte fur le vifage ; alors le Comte s'appercevant
qu'il eft trompé , prend le feul parti qui lui
reſte , c'eft de rentrer fous les loix de Cydalife.
Cydalife.
Air : De tous les Capucins du monde.
Le dédit preferit ce langage.
MA I. 179 1754.
Le Comte.
N'aviliffez point mon hommage ;
Que notre hymen en foit garant.
Cydalife.
A ce prix feul je vous pardonne ..
Lafrance
à
part.
Ma foi quand on n'a point d'argent ,
Il faut payer de fa perfonne.
Cydalife rend à Colette les bijoux qu'elle lui
avoit ôtés , & Licidas époufe fa Bergere .
Le même Opéra a remis le faunedi 30 Mars
les Troqueurs , interméde de Mrs Vadé & d'Auvergne
, qui a eu le même fuccès à cette repriſe
qu'à la derniere foire Saint Laurent . On a donné
le famedi 6 Avril , jour de la clôture , un compli
ment , intitulé , PHeureux Accord , qui a été fort
applaudi. Il a été précédé du Trompeur trompé
de Bertolde à la Ville , & des Troqueurs.
L'idée de l'Heureux Accord eft fort jolie. L'Opéra
Comique , qui eſt perſonifié , a décerné un
prix à la Comédie , au Vaudeville & à la Danfe ,
qu'ils croyent avoir tous trois mérité de remporter,
& tous trois le demandent avec une égale ardeur ;
de Vaudeville & la Danfefont les premiers qui van
tent leurs fuccès . L'Opéra Comique les contredit
de tems en tems ; & la Comédie , après les
avoir écoutés avec une tranquillité apparente ,
leur dit :
J'ai fçu garder jufqu'ici le filence ;
Mais tous les trois vous devez vous douter
Que ce n'a pas été manque d'impatience :
} }
180 MERCURE DE FRANCE.
Vous plaira t-il enfin de m'écouter ?
Ayant vu qu'un nouveau preſtige
Me faifoit tout-à-fait oublier des François :
Je fuis bien malheureuſe , dis-je ;
Une beauté que l'on néglige ,
Perd fon mérite & fes attraits.
Que faire donc jadis mon feul lot fut de rire ,
A préfent on me fait pleurer ,
On m'ôte le talent d'inftruire ,
Pour me donner le droit de foupirer.
On fait plus , on me rend l'appui de la critique ,
L'intérêt ne paroît bon que pour les Sçavans ,
Et je deviens , graces aux grands talens ,
Un monftre , dont le nom eft piéce épifodique :
Je gagne de l'efprit , & je perds du bon fens .
Vous devez bien juger comme j'étois maigrie.
Je formai le projet d'abandonner ces lieux ,
Et le bon Goût & moi nous fîmes la partie
D'aller ailleurs nous rengraiffer tous deux ,
Et nous leur dîmes pour la vie
Nos triftes , mais derniers adieux.
Nous fuyons. Un Auteur dont le Dieu du Per
meffe
Protege les efforts heureux ,
Qui toujours délicat fçait joindre avec jufteffe
L'agréable & le férieux ,
Plaiſant ſans fiel , malin avec fineſſe ,
Et du bon Goût difciple ingénieux ;
Il nous fuivoit , & fit fi bien par fon adreffe,
M A I. 1754. ISE
Qu'il me conduifit en ces lieux.
D'abord j'en parus étonnée ;
Je ne connoiflois rien à vos vers , à vos chants :
Mais notre jeune Auteur , graces à ſes talens ,
Me procura l'honneur de m'y voir couronnée.
Bientôt aux propos indécens
Nous fimes fuccéder les fines épigrammes ;
Nous eûmes l'art de ramener les Dames ,
Et l'aimable jeuneffe , & les honnêtes gens ;
Et ce fut fans doute un miracle ,
Car on les avoit vus , même depuis long-tems ,.
S'exiler de votre fpectacle .
D'un fuffifant je peignis les travers ,
Et mille fuffifans enchantés de mes vers ,
Rioient tout haut de leur image .
De mon Trompeur trompé le douceureux. langage ,
Le mauvais coeur , la fotte vanité ,
Ont du jufte Public mérité le fuffrage ,
Et mon Auteur a vu couronner fon ouvrage.
Mais d'un fi beau fuccès , loin de s'enorgueillir ,
Toujours modefte , il femble oublier ſa conquêtes
Ce n'eft point ce beau lys , qui chéri du zéphir ,,
Et fier de fa blancheur ofe élever fa tête ;
C'eft la timide violette ,
Elle enchante fans éblouir.
C'eſt à vous ſeul , Seigneur , d'échauffer fon con
rage :
En m'accordant le prix où je prétens ,
Il ne me faudra pas difputer davantage :
• 182 MERCURE DE FRANCE
Je vous parle au nom des talens.
L'Opéra Comique.
Je céde à vos difcours , riante Comédie ;
Et puiffent vos confeils être toujours fuivis ;
En vous donnant le prix , mon goût ſe juſtifie ;
Et le Public , je crois , fera de mon avis.
CONCERTS SPIRITUELS.
L
Es Directeurs du Concert , attentifs à ne donner
durant le cours de l'année au Public que
des chofes qui puiffent lui plaire , redoublent leurs
efforts durant la quinzaine de Pâques pour lui préfenter
quelques nouveautés ; leurs foins ont été
heureux cette année.
Le Concert du jour de l'Annonciation 25 Mars,
commença par une fymphonie nouvelle à corsde-
chaffe de M. *** ; enfuite Diligam te , Motet
à grand choeur , dans lequel Mlle Davaux chanta
Beata gens , morceau ajouté de M. de Lalande :
Mme Cohendet chanta Exaudi , Deus , petit motet
nouveau de M. Fanton : c'est un nouveau talent
dont il y a apparence qu'on tirera parti. M.
Pugnani , ordinaire de la Mufique du Roi de Sardaigne
, joua un Concerto de violon de fa compofition
; M. Albaneſe chanta deux Airs Italiens.
Le Concert finit par Bonum eft , Motet à grand
choeur de M. Mondonville.
Le Dimanche 31 Mars , jour de la Paffion , il
commença par une fymphonie nouvelle de M.
Deformeaux ; enfuite Deus , venerunt gentes ,
motet à grand choeur de M. Fanton : il y a dans
cet ouvrage des chofes d'agrément & d'efer. C'est
MAI. 1754. 183
En motet du très-grand genre. M. Gelin chanta
Inclina , Domine , petit motet de M. Martin : M.
Domenico -Ferrari joua un Concerto de violon de
fa compofition. Ce virtuofe Lalien a des graces ,
un fini , un fçavoir , une fageffe , un goût au deffus
de tous les éloges ; fon jeu eft la perfection
même ; Paris a penfé , comme tout le refte de
l'Europe , fur cet homme célébre . Mme Cohendet
chanta Exaudi , Deus , petit motet nouveau de M.
Fanton. Le Concert finit par Magnus Dominus ,
motet à grand choeur de M. Mondonville.
Le Vendredi de la Paſſion , ‹ Avril , il commença
par la premiere Ouverture du quatrième uvre
de M. Martin ; enfuite Deus nofter , Pl. 45.
motet à grand choeur de M. Cordelet , dans lequel
Mile Davaux chanta le récit Venite : une
fymphonie à cors- de -chafle ; Cantate Domino ,
motet à grand choeur de M. de Lalande , qui commença
par le choeur Notumfecit Dominus ; Mme
Cohendet chanta le récit Viderunt : M. Domeuico-
Ferrari joua un Concerto de violon de fa compofition.
Le Concert finit par Coeli enarrant , motet
à grand cheeur de M. Mondonville .
Le Dimanche des Rameaux , 7 Avril , le Concert
commença par la premiere Sonate des piéces
de Clavecin de M. Mondonville , mife en grand
Concert ; enfuite Cantate Domine , Pf. 95 , motet
à grand choeur de M. Martin. M. Domenico-
Ferrari joua une Sonate de la compofition : Mlle
Fel chanta Paratum cor meum , petit motet. Le
Concert finit par De profundis , motet à grand
choeur de M. Mondonville.
Le Lundi Saint , 8 Avril , il commença par
une fymphonie ; enfaite Stabat Mater del Signor
Pergolefi , chanté par M. Guadagni & M.
Albanefe. Nous fommes entrés l'an dernier dans
184 MERCURE DE FRANCE.
de grands détails fur cet ouvrage , le plus célébre
& le plus pathétique de la Mufique Italienne . M.-
Guadagni que nous n'avions pas encore entendu ,
y a chanté le Contralto ou bas deffus : fa voix n'eft
pas étendue , mais elle eft agréable & touchante .
M. Gelin chanta Nifi Dominus , petit motet de
M. Gomé : M. Ferrari joua un Concerto de fa
compofition. Il finit par Diligam te , motet à grand
choeur de M. Madin.
Le Mardi 9 Avril , le Concert commença par
une fymphonie de M. *** ; enfuite Stabat Mater
del Signor Pergolefi , chanté par M. Guadagni &
M. Albaneſe : M. Guillemant joua un Concerto de
flûte de fa compofition ; Mlle Fel chanta Ufquequò
, petit motet nouveau Italien. Il eft fûr que
ce morceau a été très - applaudi. Quelques Amateurs
prétendent qu'il a dû uniquement fon fuccès
à la maniere dont il a été exécuté ; d'autres
veulent qu'il ait un mérite réel : les Directeurs du
Concert finiront ce procès quand il leur plaira ;
ils n'ont qu'à faire chanter le motet par une autre
que Mlle Fel. Le concert finit par Dominus regnar
vit , motet à grand choeur de M. Mondonville . રે
Le Mercredi 10 Avril , on commença par une
fymphonie de M . *** ; enfuite Stabat Mater del
Signor Pergolefi , chanté par MM.Guadagni & Albaneſe
; M. Ferrari joua une Sonare de fa compofition
; Mme Cohendet chanta un petit motet. Le
Concert finit par De profundis , motet nouveauà
grand choeur de M. Rebel. Le Public a donné à
cet Auteur , qui faifoit exécuter fa muſique avec
le goût qu'on lui connoît , des marques d'eftime
très- flateufes pour fa perfonne & pour fon ouvrage.
Le Jeudi 11 Avril , il commença par une fymphonie
; enfuite Requiem aternam , motet à grand
MAI. 1754. 185
choeur , tiré de la Meffe des Morts , de M. Gilles :
M. Tarade joua un Concerto de violon de la compofition
de M. Mondonville ; Mlle Fel chanta
Ufquequò , petit motet nouveau Italien . L'on finit
par Jubilate Deo motet à grand choeur de M.
Mondonville .
2
Le Vendredi Saint 12 Avril , le Concert commença
par une fymphonie del Signor Alberti ; enfuite
Stabat Mater , del Signor Pergolesi , chanté
par M. Guadagni & M. Albanefe ; M. Ferrari joua
un Concerto de fa compofition ; M. Gelin chanta
très-bien , & avec la belle voix qu'on lui connoît ,
Cantemus Domino , petit motêt de M. Mouret .
L'on finit par De profundis , motet nouveau à
grand choeur de M. Rebel.
Le Samedi 13 Avril , il commença par une
fymphonie à cors-de- chaffe ; enfuite Cantate Domino
, Pf. 149. motet à grand choeur de M. Davefne
, à timballes & trompettes : M. *** chanta
Quàm dilecta , petit motet nouveau de Baffe-
Taille : Mlle Fel & M. Canavas exécuterent un
Concerto , accompagné de voix , de M. Mondonville.
Le Concert finit par Bonum eft , motet à
grand choeur du même auteur.
Le Dimanche de Pâques , 14 Avril , le Concert
commença par une fymphonie del Signor Geminiani
; enfuite Deus , venerunt gentes , motet à
grand choeur de M. Fanton : M. Richer , Page de
la Chapelle du Roi , chanta une Ariette de la compofition
de M. l'Abbé Blanchard. Ce jeune Muficien
qui fit les délices de Paris il y a deux ans ,
durant la quinzaine de Pâques , a été extrêmement
accueilli : on a trouvé que fa voix s'étoit fortifiée ,
& que fon goût avoit augmenté. M. Domenico-
Ferrari joua un Concerto nouveau de fa compoſi
tion ; Mile Fel chanta Laudate , pueri , Dominum
186 MERCURE DE FRANCE.
petit motet de M. Fiocco. Il finit par Venite ,
exultemus , moter àgrand choeur de M. Mondonville.
Le Lundi 1 Avril , l'on commença par une
fymphonie ; enfuite Diligam te , motet à grand
choeur de M. Gilles , dans lequel Mlle Davaux
chanta Beata gens , récit de M. de Lalande : Mlle
Etienne chanta Jubilate Deo , petit motet : Mlle
Duperrey & M. Richer chanterent Confitemini
Domino , petit motet de M. Cordelet : M. Dupont
joua un Concerto de violon : M. Guadagni chanta
deux Ariettes Italiennes . Le Concert finit par Coli
enarrant , de M. Mondonville .
Le Mardi 16 Avril , on commença par une
fymphonie del Signor Jommelli ; enfuite Cantate.
Domino , motet à grand choeur de M. de Lalande,
dans lequel Mme Cohendet chanta le récit Viderant
: M. Syryyneck & M. Steinmetz jouerent un
Concerto de cors-de - chaſſe ; M. Albaneſe chanta
、un Air Italien ; M. Ferrari joua un Concerto de fa
compofition ; Mlle Fel chanta Ufquequò , petit
motet nouveau Italien . Le Concert finit par N
Dominus , motet à grand choeur de M. Mondon
ville.
Le Vendredi 19 Avril , on commença par une
fymphonie à cors-de-chaffe del Signor Jommelli ;
enfuite Stabat Mater , del Signor Pergoleti , chanté
par M. Guadagni & M. Albaneſe ; Mlle Dubut
chanta Exultate , jufti , petit motet de M. Cordelet
; M. Ferrari joua un Concerto de fa compofition
; M. Guadagni chanta un Air Italien. Le Concert
finit par Dominus regnavit , motet à grand
choeur de M. Mondonville .
Dimanche de la Quafimodo , 21 Avril , le Concert
commença par une fymphonie del Signor
Jommelli , à cors - de- chaffe ; enfuite Coeli enar-
.
MAI. 1754. 187
vant , motet à grand choeur de M. Mondonville
M. Richer & M. Albaneſe chanterent le duo Non
funt loquela ; M. Richer chanta Sicut erat , dans
le dernier choeur ; M. Gelin chanta un petit motet
; M. Albaneſe chanta un Air Italien . M. Ferrari
joua le Printems de Vivaldi , grand Concerto .
Mlle Fel chanta Ufquequò , petit motet nouveau
Italien. L'on finit par Venise , exuliemus , motet
à grand choeur de M. Mondonville . Il eft inutiles
de dire que ce motet & les autres du même Auteur
ont attiré la principale attention des Amateurs
qui ont faivi le Concert.
SPECTACLE de M. le Chevalier
Servandoni.
N
Ous devons annoncer aujourd'hui une de
ces grandes machines , qui font d'autant plus
d'honneur au génie & aux talens d'un Artifte , que
la nature produit rarement des hommes capables
de réunir les grandes idées & les talens de détail
qui produifent l'exécution.
On fçait les dimenfions du beau théatre des
Thuileries , & perfonne n'ignore qu'elles égalent
celles des plus grandes falles de l'Europe . L'Artifte
qui doit feul remplir d'auffi grands efpaces ,
nous rappelle l'idée de ces grands Sculpteurs affez
communs dans la Grece , & qui produifoient fi fréquemment
des coloffes . Le Chevalier Servandoni
a déja donné plufieurs fpectacles dans le même
lieu ; les deſcriptions ont été vûes dans leur tems ,
elles ont rempli avec des éloges mérités les papiers
publics. Après une interruption de plufieurs années
, ce même Artifte vient de nous donner les
différentes fituations dans lesquelles le Taffe nous a
188 MERCURE DE FRANCE.
décrit la Forêt enchantée . Le fujet ne pouvoit être
mieux choifi : il fournit le merveilleux & le contrafte
que peut défirer un décorateur : enfin fon
art eft autorifé pour tranfporter le fpectateur dans
le confeil des Mufulmans , ou dans le camp des
Chrétiens , également intéreffés aux événemens de
la Forêt . L'extrait du Programme , ou plutôt le fujet
de chaque Acte , nous fuffira ici pour donner
une idée à ceux qui n'ont pû juger par eux - même
de cette grande entreprife , & rappeller le fouvenir
de ceux qui en ont été fpectateurs.
ACTE I.
Le Théatre repréfente la Forêt enchantée , fituée
dans un vallon folitaire , dont l'épais feuillage
ne laiffe qu'une foible entrée à la pâle lumiere
de la Lune.
ACTE II.
La Scene fe paffe dans la nuit , & le théatre repréfente
l'intérieur d'une Mofquée , éclairée par
des lampes.
ACTE III.
Le théatre repréfente la Forêt enchantée dans
une autre fituation , éclairée par le jour.
ACTE IV .
Le théatre repréſente le camp de Godefroy de
Bouillon.
ACTE V.
Le théatre repréfente la Forêt enchantée dans
toute fon étendue , éclairée par dégrés des rayons
du Soleil.
MAI. 1754. 189
Ce Programme eft bien fait , il eft précédé par
un avertiffement court & plein d'idées , fur tour
en faveur de la peinture , que l'Auteur doit non
feulement aimer , mais bien entendre.
Nous finirons par quelques réflexions fur la nature
de ces fpectacles : ils font muets par eux - mêmes
, & les figures que l'on y introduit ne peuvent
en quelque façon fervir qu'à ôter de l'efprit
les idées de folitude & de défert , qui font toujours
déplaifantes. Ce font les mêmes raifons qui engagent
les paysagistes à répandre des figures dans
les copies qu'ils nous donnent de la nature étendue
ou même refferrée . Mais il ne faut pas s'attendre
que les figures introduites dans les fpectacles dont
il s'agit , puiffent repréfenter une action préciſe
& parfaitement exacte , il feroit injufte d'exiger
en ce cas d'un particulier , ce que l'on devroit
attendre d'un Prince qui donneroit un spectacle
dans ce genre à fon peuple , ou bien à la Cour.
La même indulgence , ou plutôt le même efprit
d'équité eft néceflaire pour le fervice & la difpofition
des machines. Cependant il faut convenir
que tout médiocres qu'étoient en eux-mêmes
les hommes employés aux différentes actions que
le fujet demandoit , ils fourniffoient , étant dirigés
& conduits par un Peintre , un nombre infini
de tableaux juftes & intéreffans.
Nous n'entrerons , point dans le détail des décorations
, les talens de l'Auteur font connus à
cet égard ; nous dirons feulement que la quantité
des chevaux qui défilent , & qui fe forment
fur le théatre fans paroître hors de la proportion ,
fuffit pour indiquer quelle eft la grandeur de l'exécution
; mais nous ferons mention d'une imitation
de la nature , bien fine , bien délicate , & par
conféquent bien difficile à exécuter fans aucun
I
190 MERCURE DE FRANCE.
mouvement fenfible ou interrompu . Nous avons
donc vú avec étonnement la repréſentation , tantôt
d'un ciel enflammé par la chaleur , tantôt celle
de différentes vapeurs , dont les rayons du Soleil
& la lumiere de la Lune font obfcurcis & altérés ;
ces opérations de l'art méritent de n'être point
paflés fous filence , & fuffiroient pour l'éloge de
ce grand fpectacle.
Enfin nous croyons devoir répondre à une objection
que pourroient faire des gens peu inftruits
à l'Artifte , d'avoir employé un ordre grec dans
toute la pureté pour le principal ornement d'une
Mofquée. Qu'il nous foit permis de dire que
cette compofition ne bleffe point la coutume
& n'eft pas même une licence . Les Mahometans
ont employé les anciens temples à leur ufage ;
tantôt ils fe font contentés d'en fupprimer les
autels , tantôt ils ont employé dans leurs nouveaux
bâtimens les colonnes & les autres parties
qui pouvoient leur convenir. L'Auteur a fi bien
connu cette vérité , qu'il a furmonté fon ordre
par une bâtiffe abfolument dans le goût des Mahometans.
Au refte , nous devons trop à l'Auteur de ces
grandes machines , pour ne lui pas témoigner notre
reconnoiffance. Paris eft jufqu'ici la feule Ville
du monde où ce genre de fpectacle ait étérepréfenté
, & peut-être la feule où il puiffe être accueilli .
Le Public a témoigné ce goût pour la peinture
que nous avons célébré à l'occafion des derniers
falons , & il a regardé cette grande machine commeune
très -grande imitation de la nature choifie
dans fes effets les plus difficiles.
MAI. 1754. 191
NOUVELLES ETRANGERES.
DU NORD.
DE PETERSBOURG , le 23 Février.
O
N ne reçoit de Mofcou prefque aucune lettre
qui ne faffe mention de quelque incendie.
Les dernieres annoncent que le 11 les écuries
du Baron de Korffont été totalement réduites
en cendres ; que le feu prit le 12 à une grande
maifon qui fert de logement aux Muficiens
de l'Impératrice , mais que cet accident étant arrivé
en plein jour , on a apporté des ſecours affez
prompts , pour empêcher les flammes de caufer
un dommage confiderable.
DE STOCKHOLM , le 15 Mars.
Il paroît une Ordonnance par laquelle le Roi
défend d'introduire dans ce Royaume , après que
cette année fera expirée , aucunes étoffes de foye
des Indes Orientales. Sa Majeſté déclare dans la
même Ordonnance que fa réfolution eft d'interdire
auffi par la fuite à fes Sujets l'ufage de toutes
les étoffes de foye de fabriques étrangeres . Elle
a bien voulu annoncer d'avance fes intentions fur
cet article , afin que les négocians prennent leurs
arrangemens en conféquence .
DE COPPENHAGUE , le 2 Mars.
On affure que le Baron de Reventlau , Envoyé
extraordinaire du Roi auprès de Sa Majefté Très192
MERCURE DE FRANCE.
Chrétienne , eft défigné Gouverneur du Prince
Royal. Le Roi a difpofé du Régiment d'Infanterie
de Slefwick , en faveur du fieur de Buhlau ,
Lieutenant-Colonel du Régiment d'Oldembourg.
Frederic Chriftian de Pleffen , fils unique du Baron
de Pleffen , Chambellan de Sa Majesté , mourut
ici le 19 du mois dernier , dans la vingt -ſeptiéme
année de fon âge.
Un particulier , nommé d'Euchteritz , ayant
trouvé le fecret de compofer du falpêtre avec le
fel commun , s'eft engagé à fournir au Roi le
quintal de falpêtre , pendant les cinq premieres
années , pour quinze rixdalers , & enfuite pour
douze .
ALLE MAGN E.
DE VIENNE , le 2 Mars.
Le Comte Erneft de Harrach ne fe rendra point
à Turin , & leurs Majeftés Impériales ont nommé
le jeune Comte de Mercy d'Argenteau , pour
aller y réfider en qualité de leur Miniftre Plénipotentiairc.
On publia le 3 dans toutes les Eglifes de cette
Capitale , une Bulle , par laquelle le Pape fupprime
vingt- quatre fêtes dans les pays héréditaires.
DE BERLIN , le 20 Mars.
Sa Majesté a permis l'établiffement d'une lotterie
, dont le bénéfice eſt deſtiné à fubvenir aux
dépenfes néceffaires pour achever l'Eglife Catholique
. Le Baron de Swerts eft chargé de la direction
de cette lotteffe . On commencera le premier
du mois prochain à en diftribuer les Billets.
DE
1
1
AVRIL. 1754. 193
DE RATISBONNE , le 26 Mars.
On a remis à la Dictature un Decret de Commiffion
Impériale , portant : » Que les Princes
»Henri & Jean-Frédéric de Schwartzbourg ayant
» exposé à l'Empereur les titres qui les autorifent
nà folliciter le droit de féance & de fuffrage dans
» le Collége des Princes , Sa Majesté Impériale a
reconnu la légitimité de ces titres ; qu'en confé-
»quence l'Empereur donne part aux Electeurs ,
>>Princes & Etats de l'Empire , de la demande des
»Princes de Schwartzbourg , qui fe flatent qu'elle
»leur fera accordée , en confidération des fervices
prendus à l'Allemagne par leurs ancêtres «< .
ESPAGNE.
DE LISBONNE , le 14 Février.
Le Roi a réglé qu'en tems de paix fes Régimens
d'Infanterie feroient compofés de vingt Compagnies
, chacune de trente Fufiliers ; fes Régimens
de Cavalerie , de dix Compagnies de vingt - cinq
maîtres chacune , à l'exception des Régimens d'Alcantara
& de Caës , dont les Compagnies demeureront
à quarante hommes ; fes Régimens de
Dragons , de dix Compagnies à trente hommes ;
les deux Régimens de Marine , & les deux d'Artillerie
, chacun de vingt Compagnies , toutes plus
fottes du double que celles de Dragons.
Le Vaiffeau de guerre la Notre-Dame de Nati
vité , commandé par Don Pedre Louis d'Olival ,
arriva le 13 de Rio Janeiro , d'où il eft venu en
quatre-vingt-fept jours de navigation .
Un Yacht partira ces jours - ci pour porter
quelques ordres aux Gouverneurs des Capitaine
194 MERCURE DE FRANCE.
ries de Rio de Janeiro & de Minas Geraës . La néceffité
dans laquelle les habitans de ces Provinces
étoient , forfqu'ils interjettoient appel , de
fe pourvoir devant la Chambre de Relation de
Lisbonne , leur caufoit beaucoup d'embarras & de
dépenfes. Afin de remédier à cet inconvénient , le
Roi a établi à Saint Sébaſtien une Cour Supérieure ,
où toutes leurs affaires contentieufes feront jugées
en dernier reffort. Ils ont célébré par diver-
Les fêtes l'ouverture de ce Tribunal , qui a tenu le
15 Juillet 1753 fa premiere féance. Le lendemain
on chanta le Te Deum en mufique à Rio de Janeiro
il y eut l'après-midi un combat de tau-
& le foir toute la ville fut illuminée.
:
reaux ,
DE MADRID , le 19 Mars.
Il arriva le 13 de Lisbonne un Courier , dépêché
par le Comte de Perelada , pour informer le
Roi que le vaiffeau le Dragon avoit été contraint
d'y relâcher , & que le s il étoit entré dans le Tage.
Ce bâtiment , commandé par Don François
Cumplido , vient de la Vera- Cruz , & en dernier
lieu de la Havane , d'où il a fait voile le 12 Décembre
. Il a effuyé plufieurs tempêtes dans fa navigation.
La valeur de l'or & de l'argent qu'il apporte
, foit en efpèces , foit en lingots , monte à
1ept millions cent quatre- vingt-fept mille trois
cens quatre-vingt piaftres. Le refte de fa charge
confifte en trente mille fix cens vanilles , cent
trente-cinq mille quatre cens livres de cochenille
feize mille deux cens foixante- quinze d'anil , &
mille cinquante-fept quintaux de cuivre.
DE CADIX , le 3 Mars.
>
On a appris que les vents ont jetté ſur la côte
1
1
:
Μ Α Ι. 1754.
195
Ja Bréfil le vaiffeau la Notre-Dame d'Arranzazu
, qui eft parti le 31 Août de Buenos -Ayres. H
a été fi maltraité , qu'il ne peut continuer fa route.
Huit cens cinquante-trois mille piaftres qu'il
avoit à bord , ont été embarquées fur le vaiffeau
Amiral d'une flotte qu'on équipoit à Rio de Janeïro
pour le Portugal. On a réparti fur les autres
bâtimens de la flotte les marchandiſes dont il étoit
chargé.
de
Des lettres de Buenos-Ayres marquent que le
navire la Conception en devoit faire voile le
ce mois pour l'Europe .
ITALI E.
"
DE NAPLES , le 23 Février.
Les Miniftres du Roi ont eu ces jours - ci plufieurs
conférences avec le Chevalier Gray , Envoyé
Extraordinaire du Roi de la Grande Bretague.
On croit qu'elles ont eu pour objet le traité
de commerce qui fe négocie entre les deux Puif-
Lances.
DE ROME, le 9 Mars.
Tous les Eccléfiaftiques Efpagnols qui font ici ,
ont reçu ordre de Sa Majeftè Catholique de retourner
en Eſpagne dans l'intervalle de trois mois.
Les Eglifes de Saint Jacques & de Notre - Dame
de Montferrat feront régies fous l'inſpection du
Cardinal Portocarrero ; l'une par Don Juan Figueroa
, Auditeur de Rote pour le Royaume de
Galice ; l'autre par Don Joſeph Borrul , Auditeur
de Rote pour l'Aragon.
Conformément aux ordres du Roi d'Espagne ,
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
Don Juan Figueroa & Don Jofeph Borrul , Auditeurs
de Rote pour les Royaumes de Caſtille &
d'Aragon , ont pris poffeffion ; le premier , de
PEglife de Saint Jacques ; le fecond de celle de
Montferrat , dont ils ont été nommés Directeurs .
Ils n'y ont confervé que le nombre de Prêtres néceffaire
pour le fervice divin. On croit que Sa
Majefté Catholique , fuivant un projet qu'avoit
propofé le Cardinal Belluga , employera les revenus
de ces deux Eglifes à l'entretien de deux
Colléges , deſtinés , l'un pour les Eſpagnols , l'autre
pour les Indiens fujets de la Monarchie d'Efpagne.
GRANDE - BRETAGNE.
DE LONDRES , le 21 Mars.
On écrit de Dublin , qu'en conféquence des
ordres du Roi l'on commencera le 26 à rembourfer
à l'Echiquier la dette nationale d'Irlande
, montant à foixante-dix-fept mille cinq cens
livres sterlings ; que l'intérêt courra jufqu'au 24
Juin , & qu'après ce terme il fera fupprimé. Les
mêmes nouvelles annoncent que le 12 le Colonel
Adlercron eft parti avec fon Régiment , afin d'aller
s'embarquer à Cork pour les Indes Orientales.
Les lettres de change des Banquiers de Dublin
étant maintenant reçues pour argent comptant à
la Tréforerie & dans les Bureaux de recette , il
y
a eu des réjouiffances publiques à cette occafion
dans cette Capitale de l'Irlande. La paye des Of-
Heiers & des Soldats qui font fur l'établiſſement
de ce Royaume , doit être augmentée.
Le Gouvernement a accordé une indemnité de
grois mille livres sterlings aux Propriétaires du
MAI. 1754 197
Navire qui a été coulé à fond près de l'Ile de
Wight , parce qu'il avoit la pefte à bord . Les
perfonnes de l'équipage font dans une Chaloupe ,
& on leur fait tenir les provifions néceffaires pour
leur fubfiftance.
Sa Majesté a difpofé de la charge de Secrétaire
d'Etat , vacante par la nomination du Duc de
Newcaſtle au pofte de premier Commiffaire de
la Trésorerie , en faveur du Chevalier Robinſon ,
ci-devant Miniftre Plénipotentiaire de cette Cour
à celle de Vienne. Ce nouveau Secrétaire d'Etat
fera chargé du Département du Sud , à la place du
Comte de Holderneſs , qui paffe à celui du Nord
qu'avoit le Duc de Newcaſtle. On a reçu le réfultat
des dernieres conférences que le fieur Caf
tres a eues avec les Miniftres du Roi de Portugal.
Il a été expédié des ordres pour tranſporter ici
toute l'artillerie qui eft inutile dans la Ville &
dans le Château d'Edimbourg.
PATS - BAS.
DE LA HAYE , le 22 Mars.
Voici les principaux articles de la convention
entre le Roi de Pruffe & le Prince Stadhouder. Sa
Majefté Pruffienne cède à ce Prince , tant pour lui
que pour les héritiers & fucceffeurs , de l'un & de
Pautrefexe , toutes les Seigneuries , terres , maifons ,
& tous les domaines , biens féodaux & allodiaux ,
qu'elle poffédoit dans la Province de Hollande ,
de quelque nature qu'ils foient , avec leurs appartenances
& dépendances ,droits , revenus , &c.
nommément les Seigneuries de la haute & bale
Zwaluwe , Klein-Wafpick & Twintig - Hoeven ,
celles de Naeldwyck , Hoenderland , Wateringen ,
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
Orange-Polder , s'Gravefande & Sand-Ambagt
la maison à la Haye , nommée la Vieille Cour
maiſon de Honflaerdyk , & les autres bâtimens
fitués aux environs ; le tout comme Sa Majesté
Pruffienne en a joui ou a dû en jouir ; & par rapport
aux maiſons avec tous leurs meubles , fuivant
Pinventaire qui en a été fait dans l'année 1749-
Les rentes aйectées fur les droits d'entrée & de
fortie de la Meufe , dont il a été difpofé par l'article
XII du traité de partage , ne font point compriſes
dans la préfente convention . Le prix des Seigneuries
, biens , &c. cédés par Sa Majeſté Prufhenne
, a été fixé à la fomme de fept cens mille florins
, & le prix des meubles à cinq mille , le florin
fur le pied de vingt fols argent courant de
Hollande. Les fufdites Seigneuries , domaines
terres , maiſons & biens , avec tous leurs droits
font tranfportés francs' de toutes charges & dettes
jufqu'au dernier Décembre 1753 , à la réſerve
feulement des capitaux négociés par Sa Majesté
Pruffienne , fournis par quelques particuliers , &
qui font hypothéqués fur lefdits biens , ainfi que
capitaux négociés par les Magiftrats ou Régens
defdites Seigneuries , Polders ou Domaines . Sa
Majefté Pruffienne s'oblige d'acquiter , non-feulement
toutes lefdites charges & dettes non exceptées
, mais encore ce qui peut être dû pour
l'entretien , les réparations & les améliorations
des moulins , métairies , &c. de même que les
frais des procédures , & les appointemens duo
aux Officiers & Employés dans les fufdites Seigneuries.
Le contrat d'amodiation , conclu le
Janvier 1749 à Cleves , avec Abraham Douglas ,
demeurera revoqué , & ce Fermier fera deftitué
afin que le Prince Stadhouder ait la libre jouif
fance & la difpofition pléniere de tout ce qui lui
MA I. 1754. 199
eft cédé. Tous les Droffards , Baillifs , Receveurs ,
Secrétaires , & généralement tous les Officiers &
Employés dans les Seigneuries & Polders ci -deffus
nommés , placés par Sa Majefté Praffienne , &
qui ont été pourvûs de leurs emplois à titre oné
reux , y feront confervés. Dans cet article font
compris ceux qui de la même façon ont obtenu
des furvivances , & dont la lifte a été remiſe entre
les mains des Commiffaires de la Princeffe
Gouvernante. Il eft inutile d'obſerver que par
ledit article le Prince Stadhouder ne prétend point
renoncer aux droits Seigneuriaux dont Sa Majefté
Pruffienne a joui par rapport à la continuation
& à la difcontinuation des fufdits Officiers.
Les artérages & revenus de tous les biens cédés ,
appartiendront au Roi de Pruffe jufqu'à la fin de
l'année derniere , & Sa Majefté Pruffienne en fupportera
les charges & les dépenfes jufqu'au même
terme. A l'egard des revenus de l'année courante
, ils feront partagés entre le Roi de Prufe
& le Prince Stadhouder pro rato temporis.
FRANC E.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
L &16
E 16 Mars dernier , le Roi alla au Château
de la Meutte , d'où Sa Majefté revint le même
jour.
Madame la Dauphine a été indifpofée d'un
rhume pendant quelques jours.
La Comteffe de Toulongeon fut préſentée le
17 à leurs Majeftés & à la Famille Royale .
Le Roi a accordé au Marquis de Saint- Conteſt ,
Miniftre & Secrétaire d'Etat au Département des
I iiij
200 MERCURE DE FRANCE:
Affaires étrangeres , la charge de Prévôt -Maître
des cérémonies des Ordres de Sa Majefté , vacante
par la mort du Marquis de Brezé.
M. Bertin de Bellille a été nommé à l'Intendance
de Lyon.
Le 17 , troifiéme Dimanche du Carême , le
Roi & la Reine , accompagnés de Monſeigneur
le Dauphin & de Meldames de France , affifterent
à la prédication du Pere Laugier. Leurs Majeftés
entendirent le 14 & le 19 le Sermon du
même Prédicateur.
La Reine communia le 19 par les mains de
l'Abbé de Gouyon , fon Aumônier en quartier.
y eut le 14 , le Il 17 & le 19 , grand couvert
chez la Reine.
Le 20 , pendant la Meffe de la Reine , on chanta
le De profundis pour l'Anniverſaire de la feue
Reine de Pologne Ducheffe de Lorraine & de
Bar , mere de Sa Majeſté .
On fit le 22 la Proceffion folemnelle qu'on a
coutume de faire tous les ans , en mémoire de
la réduction de cette Capitale fous l'obéiffance
de Henri IV. Le Corps de Ville Y affifta fuivant
P'ufage.
On fe difpofe à exécuter le projet de joindre
la Vilaine à la Drance , par un canal de communication
entre les villes de Rennes & de Dinan.
Conféquemment à une délibération des Etats de
Bretagne , on formera pour cet effet une compagnie.
Ce canal fera d'autant plus avantageux pour
le commerce de la Province , que la ville de Dinan
, qui fe trouve fituée à douze lieues de Rennes
, n'eft qu'à fix lieues de Saint- Malo.
Le Roi alla le 23 à Choify , & revint à Verfailles
le foir.
leurs Majeftés ont entendu le Le 21 & le 24 ,
Sermon du Pere Laugier.
F
MA I. 1754. 201
La Marquife d'Houdetot & la Comteffe de la
Ferronays ont été préfentées le 24 à leurs Majeftés
& à la Famille Royale. i.
Le 25 , Fête de l'Annonciation de la Sainte
Vierge , le Roi & la Reine , accompagnés de
Monfeigneur le Dauphin , de Madame la Dauphine
& de Mefdames de France , entendirent
après la Meffe , les Vêpres chantées par la Mufique
, aufquelles l'Abbé Gergoy , Chapelain de la
Chapelle-Mufique , officia .
Leurs Majeftés affifterent l'après - midi à la prédication
du Pere Laugier.
Le Comte de Clermont , Prince du Sang , qui
a été élû le premier Décembre de l'année der
niere par l'Académie Françoife , pour remplir la
place vacante par la mort de M. de Boze , y prit
féance le 26 Mars dernier.
*
Dans le feptiéme tirage de la premiere Lotterie
royale qui a été tirée le 26 & les quatre jours
fuivans , le principal lot eſt échû au numéro
$4964. Le numéro 58153 a eu la premiere prime.
Le 31 , Dimanche de la Paffion , le Roi & la
Reine , accompagnés de la Famille royale , affil
terent à la prédication du Pere Laugier.
Il y eut le 28 & le 31 Mars dernier , ainfi que
le 2 Avril , grand couvert chez la Reine.
Leurs Majeftés entendirent le z Avril le Sermon,
du Pere Laugier.
Le Maréchal de Maillebois & le Marquis d'Hautefort
, en longs manteaux de deuil , ont fait leurs
révérences au Roi , à l'occaſion de la mort de la
Maréchale d'Alegre.
Le même jour , le Marquis de Saint- Conteſt ,
Miniftre & Sécrétaire d'Etat au Département des
Affaires Etrangeres , a prêté ferment entre les
mains du Roi pour la charge de Prévôt- Maître
des cérémonies des Ordres.
IT
202 MERCURE DE FRANCE.
Sa Majesté a accordé à M. de Chevert , Lieutenant
Général de fes Armées , une place de Commandeur
de l'Ordre Royal & Militaire de Saint-
Louis.
Le Roi a nommé M. le Févre de Caumartin
Maître des Requêtes , à l'Intendance de Metz ,
vacante par la retraite de M. de Creil de Bournezeau
, Confeiller d'Etat ordinaire , qui a demandé
à Sa Majesté la permiffion de s'en démettre.
Le 2 , le Roi fit à Trianon une des expériences
du nouveau fyftême d'Agriculture , fondé fur les
principes de M. Duhamel du Monceau , Penfionnaire
de l'Academie Royale des Sciences.
M. de Dangeul , Maître des Comptes &
Maître d'Hôtel du Roi , a préſenté le 3 à Sa Majefté
l'ouvrage intitulé , Remarques fur les avan-
Ages & les defavantages de la France & de la
Grande- Bretagne , relativement au commerce &
aux autres fources de la puissance des Etats.
Le Marquis de Loftange , Meftre- de- Camp du
Régiment des Cuiraffiers , doit époufer la fille
aînée du Marquis de Lhopital , Chevalier des
Ordres du Roi , & de celui de Saint Janvier ,
Lieutenant-Général des armées de Sa Majefté , &
premier Ecuyer de Madame Adélaïde .
M. de la Nauze , Académicien Affocié de l'Académie
Royale des Infcriptions & Belles Lettres ,
a été élû Penfionnaire de cette Académie , à la
place de feu M. Secouffe.
La Ducheffe d'Orléans fortit le 4 pour la premiere
fois depuis fa petite vérole.
> Le s les Officiers
de la Chambre
du Duc
d'Orléans
; firent chanter
à Verſailles
, dans l'Eglife
des Récollets
, le Te Deum en mufique , pour
remercier
Dieu du rétabliſſement
de la fanté de
cette Princeffe
. Il y eur , avec la permiflion
de
MA I. 1754. 203
P'Archevêque de Paris , expofition du Saint Sacrement.
Avant le Te Deum , on chanta le Pfeaume
Laudate Dominum , omnes gentes. Les deux motets
étoient de la compofition de M. Richer , ordinaire
de la mufique du Roi , & Maître de la
Mufique du Duc d'Orléans.
La Princeffe Douairiere & le Prince de Contiont
tenu fur les Fonts de Baptême , à l'Iſle Adam ‚'
le fils de feu M. Pierre- Jean-François-Anne de
Saint-Denis , & de Dame Angelique - Louife Pioger
de la Chaudronnois
, fa veuve. Cet enfant a
été nommé
François
-Louis. Feu M. de Saint-De- nis étoit Capitaine
des Chaffes
du Prince de Conti.
Les , la Reine accompagnée de la Famille
royale , a affifté au Sermon du Pere Laugier.
Le Roi qui avoit parti de Verſailles le pour
aller à Choify , en revint le 6.
Le 7 , Dimanche des Rameaux , le Roi & la
Reine , accompagnés de Monfeigneur le Dauphin
, de Madame Adélaïde , & de Mesdames
Victoire , Sophie & Louiſe , affifterent à la Bénédiction
des Palmes , qui fut faite par l'Abbé Ger-`
goy , Chapelain de la Chapelle -mufique . Ce Cha-›
pelain préfenta une Palme au Roi & une à la Rei
ne . Après avoir affifté à la Proceffion , le Roi
adora la Croix. Lears Majeftés entendirent enfuite
la grande Meffe , qui fut chantée par la mufique
, à laquelle le même Chapelain officia. Madame
la Dauphine affifta à l'Office dans la Tribune
.
Leurs Majeftés affifterent l'après-midi aux vêpres
chantées par la mufique , & au Salut célébré
par les Miffionnaires , après avoir entendu la
prédication du Pere Laugier.
La Reine fe rendit le 3 à l'Eglife de la Paroiffa
I vi
204 MERCURE DE FRANCE.
1
p
du Château , & Sa Majefté communia par les mains
de l'Evêque de Chartres , fon premier Aumônier.
Monfeigneur le Dauphin y communia le même
jour par les mains du Cardinal de Sonbize , Grand-
Aumônier de France ; Madame la Dauphine , par
celles de l'Archevêque de Sens , fon premier Aumônier
, & Madame Adélaïde , par celles de l'Evêque
de Meaux , premier Aumônier de cette Princeffe
.
Le 10 , Mefdames Victoire , Sophie & Louiſe
communierent dans cette Eglife par les mains de
l'Abbé de Sainte Aldegonde , Aumônier du Roi.
Il y eut le 4 , le 7 & le 10 grand couvert chez
la Reine.
Le Marquis & le Chevalier de Langeron , en
longs manteaux de deuil , ont fait leurs révérences
au Roi , à l'occafion de la mort du Maréchal de
Maulevrier-Langeron leur pere.
Le Roi a accordé les grandes entrées de fa
Chambre au Duc de Luynes & au Maréchal de
la Mothe-Houdancourt.
Sa Majeſté a donné le Gouvernement de l'Iſe
Sainte-Marguerite , & de celle de Saint- Honorat
de Lerins , vacant par la mort du Marquis de
Brezé , au Marquis de Montboiffier , Lieutenant
Général de fes armées , & Capitaine Lieutenant
de la feconde Compagnie des Moufquetaires .
Le Marquis de Montboiffier s'étant démis entre
les mains du Roi du commandement de cette
Compagnie , Sa Majefté en a difpofé en faveur du
Comte de la Riviere , Lieutenant Général de fes
armées , & premier Sous-Lieutenant de la même
Compagnie . Le Marquis de Chabannes monte à la
Sous-Lieutenance , & le Marquis de Villegagnon
à l'Enfeigne. Le Chevalier de Vatan , Moufqueaite
de cette Compagnie , a obtenu l'agrément
3
C
MAI. 1754. 205
1
de la Cornette du Marquis de Villegagnon.
Le Roi a agréé pour la Sous-Lieutenance des
Chevau-Légers de Bourgogne , vacante par la démiflion
du Comte d'Autrey , le Comte de Lordat ,
premier Cornette des Chevau- Légers d'Orléans ;
pour la premiere Cornette des Chevau - Légers
d'Orléans , le Marquis d'Egreville , Guidon des
Gendarmes d'Aquitaine ; & pour le Guidon des
Gendarmes d'Aquitaine , le Comte de Coffé , Capitaine
dans le Régiment de Dragons de Caraman.
Sa Majefté a accordé le Régiment d'Infanterie
Irlandoife , dont étoit pourvû le Comte de Bulkeley
, Lieutenant Général , au Marquis de Bulkeley
fon fils , Capitaine dans le même Régiment.
M. Ballin , Orfevre du Roi , a préfenté à Sa
Majefté un furtout de table d'or , fait pour l'Efpagne.
Cet ouvrage avoit été commencé par feu
M. Ballin , & a été fini par fon fils.
Le 10 , les actions de la Compagnie des Indes
étoient à dix-fept cens quatre-vingt-cinq livres
& les, Billets de la feconde Lotterie royale à fix
cens trente- huit. Les Billets de la premiere Lotterie
royale n'ont point de prix fixe.
Leurs Majeftés , accompagnés de la Famille
royale , ont affifté le 10 & le 11 à l'Office des
Tenebres , chanté par la mufique.
Le 11 , jour du Jeudi Saint , l'Evêque de Blois
ayant fait l'Abfoute
, & le Roi ayant
entendu
le
Sermon
de la Cêne de l'Abbé
Sutil , Prieur
de
Château
-Thierry
, Sa Majefté
a lavé les pieds à
douze
pauvres
, & les a fervis à table. Le Prince
de Condé , Grand
Maître
de la Maiſon
du Roi ,
étoit à la tête des Maîtres
d'Hôtel
, & il précédoit
le fervice , dont les plats
étoient
portés par Monfeigneur
le Dauphin
, le Comte
de Clermont
, le
Prince de Conti, le Comte
de la Marche
, le*
206 MERCURE DE FRANCE .
Prince de Dombes , le Comte d'Eu , & par les
principaux Officiers de Sa Majesté. Après cette
cérémonie , le Roi & la Reine accompagnés de la
Famille royale , fe font rendus à la Chapelle , où
leurs Majeftés ont ntendu la grande Meſſe , &
ont affifté à la Iroceffion.
MARIAGES ET MORTS.
Mere de Kerfilis , Guidon de Gendarmerie , fils
de Meffire Louis de Serent , Marquis de Kerfilis ,
& de Marie-Magdeleine- Elifabeth de Montebert ,
veuve en premieres nôces du Marquis de Kerfilis ,
& en fecondes de Henri-François de Bretaigné ,
Comte de Vertus , & à préfent épouse d'Anne-
Léon de Montmorenci , premier Baron de France ,
Chevalier des Ordres du Roi , Lieutenant Général
des Armées de Sa Majeſté , Gouverneur des
Ville & Château de Salins , Chevalier d'honneur
de Madame Adelaïde , fut marié le 23 Janvier , à
Bonne-Marie-Félicité de Montmorenci - Luxembourg
d'Ollone , fille de Charles -Anne- Sigifmond
de Montmorenci- Luxembourg , Duc d'Ollone ,
Maréchal des Camps & Armées du Roi ; & de feue
Marie-Anne-Etiennette de Bullion de Fervaques.
Le 29 Janvier , Meffire Pierre-Jacques-François
- Augufte Ferron , Comte de la Ferronays ,
Mestre de Camp d'un Régiment de Dragons de
fon nom , époufa Dlle Charlotte-Jaqueline-Jofephe
Marnays de Saint André de Vercel , fille de
Meffire Charles Marnays de Saint André , Comte
de Vercel , Maréchal des Camps & Armées du Roi ,
& Enſeigne des Gardes du Corps ; & de feue DameClaude-
Françoife -Jaqueline Petit de Pafly. Le
MAI. 1754
207 Comte de la Ferronays
eft fils de Meffire Pierre Jaques -Louis- Augufte Ferron , Marquis de la Fer- ronays , Maréchal des Camps & Armées de Sa v a- jeſté ; & de Dame Françoiſe le Clerc des Emeraux
. Arnauld-Céfar-Louis de Choiteul , Vicomte de
Choifeul , fils de Céfar - Gabriel de Choiſeul , Com- te de Choiſeul , Lieutenant Général des Armées
du Roi , & de la Province de Dauphiné , & de Marie
de Champagne
, fut marié le même jour à Guyonne - Marguerite - Philippine de Durfort de Lorges , fille de Louis de Durfort , Comte de Lorges
, Lieutenant Général des Armées de Sa Majefté,
& Menin de Monfeigneur
le Dauphin ; & de
Marie - Marguerite - Reine Rutault de Marfan ,
une des Dames nommées pour accompagner
Ma- dame la Dauphine . La bénédiction
nuptiale leur
a été donnée dans la Chapelle de l'Hôtel de Molé
par le Primat de Lorraine. Leur contrat de mariage
avoit été figné le 22 par leurs Majeftés & par
la Famille royale. Meffire René- Edouard Colbert , Marquis de Maulevrier
, veuf de Dame Marie-Charlotte - Eugenie
de Fiennes , a époufé au commencement
de Février Dlle Charlotte - Jacqueline - Françoise de Manneville , fille de Meffire Charles - Louis
Comte de Manneville , & de Dame Charlotte-
Françoife Aubert. Leur contrat de mariage avoit été figné le 24 du mois précédent par leurs Majef
tés & par la Famille royale. Jean-Armand de Joyeufe , Marquis de Joyeuſe, Brigadier d'Infanterie
, Colonel du Régiment
de fon nom , fut marié le 13 à Dlle Anne- Magdeleine
Delpech de Cailly , fille de feu Meffire Pierre
Delpech de Cailly , Préfident en la Cour des Ay- des ,& de Dame Marie Pajot de Villers. Le Mar208
MERCURE DE FRANCE.
quis de Joyeuſe , dont le contrat de mariage avoit
été figné le 10 par leurs Majeftés , eft fils de Jean-
Anne- Gedeon de Joyeufe , Comte de Grandpré ,
un des Lieutenans généraux pour Sa Majesté dans
les Provinces de Champagne & de Brie , & de Dame
Antoinette de Villers.
Le 18 Décembre 1753 , mourut à Pouy en
Champagne , Louis le Bafcle , Marquis d'Argenteuil
, Lieutenant général des Provinces de Champagne
& de Brie , Gouverneur de la Ville de
Troyes , ou fon corps fut tranfporté le 28 Janvier
, & inhumé en l'Eglife royale de Saint Loup,
avec la pompe funebre la plus éclatante , fuivie de
fervices folemnels que lui firent célébrer en cette
Abbaye le Corps de Ville , la Milice bourgeoife
& les Chevaliers de l'Arquebufe , pour marque de
leur plus étroit attachement. MM . les Comte &
Chevalier d'Argenteuil , & M. le Comte de Lanty
fon gendre , n'ont rien obmis pour rendre à ce
Seigneur recommandable les devoirs & honneurs
qu'il méritoit. Voyez les tabl . hift . IV . part. p . 280 .
Marie-Olimpe-Emmanuelle de Mazarin , veuve
de Meflire Louis - Chriftophe Gigault , Marquis
de Bellefonds , Colonel du Régiment Royal-
Comtois , Gouverneur & Capitaine des Chaffes
du Château de Vincennes , & reçu en ſurvivance
du Maréchal de Bellefonds fon pere , en la charge
de premier Ecuyer de feue Madame la Dauphine ,
ayeule du Roi , mourut à Paris le 24 Janvier ,
âgée de quatre-vingt-neuf ans . Elle étoit fille
d'Armand-Charles de la Porte , Duc de la Meilleraye
, Pair de France , fubftitué au nom & armes
de Mazarin , & de Hortenfe Mancini , niéce du
Cardinal Mazarin .
Meffire N... de Vougny , Confeiller Clere
MAI. 1754. 209
en la Grand'Chambre du Parlement de Paris ,
Chanoine de l'Eglife Métropolitaine de Paris , &
Abbé de l'Abbaye de Rivour , Ordre de Câteaux ,
Diocèse de Troyes , eft mort à Soiffons le 25 dans
la quarante- neuvieme année de fon âge.
Meffire Henri-Bernard de la Croix- Chevrieres ,
Marquis de Saint -Vallier , ci-devant Colonel d'un
Régiment d'Infanterie de fon nom , eft mort en
Janvier 1754 , en Dauphiné , âgé d'environ quatre-
vingt ans.
Meffire François-Jofeph Robufte , Evêque de
Nitrie , Suffragant de l'Archevêché de Reims ,
mourut à Paris le 3 Février , âgé de foixanteonze
ans.
Meffire Louis-Bernard de Cleron, Comte d'Hauffonville
, Maréchal des Camps & Armées de Sa
Majefté , & Grand- Louvetier du Roi de Pologne
Duc de Lorraine & de Bar , eft mort à Nancy
le 4 dans fa cinquante- quatrième année.
Charles- Cafimir- Jofeph d'Albret , Comte de
Montfort , eft mort le 6. Il étoit fils de Marie-
Charles-Louis d'Albret , Duc de Chevreule , Pair
de France , Lieutenant Général des Armées du
Roi , & Colonel Général des Dragons , & de
Henriette-Nicole Pignatelli d'Egmont.
Alexis -Magdeleine Rofalie de Chaftillon , Duc
de Chaſtillon , Pair de France , Chevalier des
Ordres du Roi , Lieutenant Général des Armées
de Sa Majefté , Lieutenant-Général de la haute &
baffe Bretagne , & Grand Bailli de Haguenau ,
mourut à Paris le 15 âgé de foixante - trois ans. Il
avoit été nommé Gouverneur de Monſeigneur le
Dauphin au mois de Novembre 1735. Il en prêta
ferment entre les mains du Roi le 20 du même
mois. Au mois de Mars 1736 , Sa Majeſté le créa
Duc & Pair , & au mois de Mai fuivant il prit en
cette qualité féance au Parlement.
10 MERCURE DE FRANCE.
Eclairciffement définitif de M. le Chevalier
de Caufans ,fur la Quadrature du Cercle.
A
Près avoir propofé des vérités incroyables à
prouver , il a fallu s'attendre aux difficultés
que l'incrédulité peut faire naître , & qu'il faut tâcher
de détruire efficacement.
Les Notaires au Châtelet de Paris préposés par
M. le Chevalier de Caufans , fçavoir :
MM. Le Verrier , rue de la Monnoye , à la
defcente du Pont-neuf ; Aleaume , rue de Condé ;
Laideguive rue des Grands Auguftins ; Chomel ,
rue Pavée , vis-à- vis la rue Françoife ; Quinquet ,
près le marché Saint Germain ; & Boulard , rue
S. André des Arts , délivreront des foufcriptions ,
à com mencer le 15 du préfent mois d'Avril , &
jufqu'au 15 du mois de Juin prochain ; ce terme
expiré , je démontrerai à l'Académie royale des
Sciences , du 15 au 25 dudit mois de Juin , fi le
nombre de foufcriptions auquel je voudrai me
borner , eft rempli ; & au cas qu'il ne le foit pas,
il fera libre à M. le Chevalier de Caufans de ne
pas donner lesdites démonftrations ; mais alors
les Notaires nommés & dépofitaires remettront
aux Soufcripteurs onze cens livres pour chaque
foufcription de mille livres , ce qu'ils inféreront
& figneront au dos des billets de ſouſcription ',
dont voici le contenu & le modèle.
Soufcripteur... 1000 liv. Auteur ... soo liv.
Billet de foufcription pour la Quadrature du
cercle , payable au Porteur , après le Jugement de
l'Académie royale des Sciences & des Députés
étrangers qui voudront s'y trouver , à Paris.
MA I. 1754. 211
Propofitions à vérifier.
1. Décrire un quarré parfaitement égal à un
cercle quelconque.
2º . Démontrer qu'en Géométrie un eſt trois ,
& trois ne font qu'un ; c'est- à- dire que trois uniques
figures de Méchanique contenues l'une dans
Pautre , font géométriquement égales ; d'où il
s'enfuit que chaque tout dans l'étendue , a deux
parties diftinctes géométriquement & féparément
égales à lui. Cette propofition détruit l'axiome
univerfel le mieux établi , que le tout eft abſolument
plus grand qu'une de les parties .
3°. Prouver par une régle générale le véritable
rapport du diamétre du cercle à fa circonférence .
4° . Donner la Quadrature géométrique du cercle.
Chaque Etat & Villes qui prendront au moins
cent foufcriptions , pourront envoyer un Député
pour affifter aux démonftrations , à qui on remettra
trois mille liv. en arrivant à Paris.
Récépiffe des Notaires .
Je fouffigné , Notaire au Châtelet de Paris ,
>> reconnois qu'il m'a été dépoſé la ſomme de mille
»cinq cens livres ; fçavoir , cinq cens livres pat
>> M. le Chevalier de Caufans , & mille livres par
» le porteur , pour appartenir & être remife aufli-
»tôt après le jugement de Meffieurs de l'Académie
» des Sciences à Paris , dûement figné de M. le Secrétaire
de l'Académie , & à moi délivré par du-
Pplicata , fur les quatre propofitions compriſes au
dos de la préfente reconnoiffance ; fçavoir , au
porteur , le jugement eft fi contraire audit fieur
» Chevalier de Caufans ; & au fieur Chevalier ou
Ȉ fon ordre , & le jugement lui eft favorable ; &
n
212 MERCURE DE FRANCE.
»fus
&
>>faute par ledit fieur Chevalier
de Caufans
d'avoir
»donne
les démonſtrations
avant
le 25 du mois
»de Juin prochain
préfix , le Soufcripteur
retirera
les mille livres par lui dépofées
, & cent livres enpar
forme
de dédit , fur les cinq cens livres dépofées
par ledit fieur Chevalier
de Caufans
,
> les quatre
cens livres
de furplus
lui feront
rendues
, fans que leur préfence
refpective
foit né-
»ceffaire
à la remife
ci- deffus
. Et pour
ma dé-
>>charge
, le double
du préfent
récépiſſé
ſera re-
»mis & acquitté
par celui ou ceux qui auront
droit
»de recevoir
ledit dépôt
, & au moyen
de quoi
l'autre demeurera
nul. A Paris , le du mois
d
1754.
Les grands , les patriotes , les fçavans & les
riches , découvriront au genre humain , par ce
moyen , le plus avantageux & le plus incompréhenfible
mytere de la nature , fi je démontre ,
comme je le propofe , qu'un tout en Géométrie a
deux parties diftin&tes féparément , géomériquement
& numériquement égales à lui , & procureront
la connoiffance parfaite de la figure de la
Terre , des longitudes & de toute l'étendue de la
vraie , de l'inconnue , de la tranfcendante & admirable
Géométrie pratique.
Je m'en rapporte préfentement à la conviction
intérieure de chacun en particulier , fi je fais en
régle , & fur ma parole & à l'égard du Public.
ALLAIS a peint & Beaumont a gravé Mile
Favart en pelerine. Quoique cette eftampe , qui
fe vend chez l'Auteur , au milieu du pont Notre-
Dame, doive être fingulierement piquante pour
ceux qui ont vû la charmante Actrice dans le rolle,
elle doit fe trouver dans le cabinet de tous ceux
qui aiment les talens.
MA I. 1754. 213
A VIS.
E fieur Maille , Vinaigrier . Diftillateur de
Limpératrice Reine, donne avis que plufieurs
perfonnes s'ingerent de contrefaire & falfifier
fes vinaigres de Turbie , Romain , & autres
dont il eft le feul compofiteur : il invite les perfonnes
qui en veulent faire ufage , de s'adrefler à
lui directement pour éviter d'être trompés : l'heu
reux fuccès de ces vinaigres lui fait eſpérer qu'elles
feront fatisfaites. Le vinaigre de turbie eft pour
la parfaite guérifon du mal de dents , & le vinaigre
Romain pour blanchir , raffermir les gencives , &
diffiper les eaux glaireufes qui contribuent à les
gâter : il arrête les progrès de la carie , & empêche
que les autres dents ne fe carient . En ſe ſervant de ce
vinaigre habituellement , il prévient l'haleine forte,
& guérit tous les petits chancres qui viennent
à la bouche. Le travail heureux des nouveaux vinaigres
annoncés dans le Mercure de Septembre
1753 , lui fait efperer qu'ils feront reçus avec la
même approbation que Les autres vinaigres l'ont
été des perfonnes de diftinction de la Cour de
France , ainfi que des Cours étrangeres. Ledit
Sieur vend toutes fortes de vinaigres pour blan
chir & entretenir la peau : vinaigre de fleurs de
citrons , pour ôter toutes fortes de boutons fur le
vifage ; d'écaille , pour guérir les dartres farineufes;
de racines , pour ôter toutes fortes de taches
du vifage ; de ftorax , qui unit , blanchit , affermit
la peau. Il fe trouve chez lui généralement
toutes fortes de vinaigres , tant pour la table que
pour la toilette & les bains , au nombre de cent
trente , expliqués dans fon imprimé : fruits confits
au vinaigre , tels que pavie de pompone ,
2
l'Italienne , bigareaux à la Reine , brugnons , poivrons
d'Eſpagne confits à la façon de Turin .
214 MERCURE DE FRANCE.
graine de capucines , barbe de chevre , champignons
, melons marinés , cornichons , pommes
d'amour , bled de Turquie , crifte mariné , paffepieres
verdies , haricots à la Genoife. Les per-
Tonnes éloignées qui voudront avoir de fes vinaigres
, foit pour les dents ou le vifage , les recevront
exactement en écrivant audit Sieur une lettre
d'avis , & remettant l'argent par la pofte ; le
rout affranchi de port. Le prix
des moindres bouteilles
eft de trois livres. Il demeure rue de l'Hirondelle
aux Armes Impériales , à Paris.
La moutarde aux capres & aux enchoies par
extrait d'herbes fines , & la moutarde des fix grai
nes , ainfi que différentes moutardes , telles que
font moutarde à la Romaine , à la Grecque , à la
Chartreuse , aux moufferons , à la Maréchale , à
la Capucine , aux trufles , en poudre , à la Marquife
, & la moutarde rouge , le vendront à l'ordinaire
dans le courant de l'été ; toutes ces fortes
de moutardes ayant la qualité de pouvoir le gar
der deux années avec la même bonté.
LETTRE du ſieur Caron fils , Horloger ,
à l'Auteur du Mercure.
J
E vous prie , Monfieur , d'inferer dans votre
prochain Journal l'errata que je vous adreffe ,
fervant à corriger les petites fautes qui le font
gliffées dans les copies du rapport de Mrs Camus
& de Montigny. Ces corrections ont été adoptées
par l'Académie , & paraphées fur le premier
exemplaire de ce rapport imprimé qu'elle a gardé.
Dans la page 4 du Rapport, la 126º du Mercure
, où il eft queftion de l'échappement à roue
de rencontre des pendules de l'ancienne conſtruction
de M. Huguens , on a mis en deux endroits
roue des minutes, il faut lire roue des fecondes . Page
MAI. 1754. 115
2
au lieu d'éguille des minutes , lifez des fecondes
; quoique M. Huguens , dans fon Livre de Horologio
ofcilatore , fe ferve affez indifféremment du
même mot Latin pour minutes ou fecondes , la
diſtinction faite en François exige cette remarque.
Page 137 du Mercure , à l'endroit de la defcription
de la copie que le fieur le Paute a fait de
mon échappement , il y ales leviersfe croisent du
côté oppofé au coude de la manivelle , il faut lire
fe croisent d'équerre au coude de la manivelle.
Dans la déclaration de Mrs Godefroy & Ferdinand
Bertoud , page 156 du Mercure , on lit
nous étant transportés chez M. le Paute pour voir
fes pendules à une roue , il faut lire pour voir les.
pendules à une roue, faute de copifte , ces Meffieurs
n'ayant jamais compté reconnoître le fieur le
Paute pour l'auteur des pendules à une roué , que
M. le Roy , fils aîné , lui avoit feulement commandé
d'exécuter fous fes ordres.
Les efforts qu'on a faits pour s'approprier l'invention
de mes nouvelles montres , ayant eu un
effet contraire à celui qu'on s'en étoit promis ,
j'apprends qu'on fe borne actuellement à les imiter
: je crois donc devoir avertir ici le Public que
je mets fur mes montres , à côté de mon nom ,
un numéro enregistré fur mon livre de vente ,
ainsi que la figure de la montre & le nom des perfonnes
à qui je les livrerai , marque infaillible à
laquelle on reconnoîtra les montres qui feront
forties de ma main. J'avertis encore que je n'en
recevrai , pour les remettre en état , aucunes de
celles qu'on aura conftruit imparfaitement & à
mon imitation. Il eft jufte qu'après tant de peines
je jouiffe le premier du fruit de ma découverte
, & qu'on ne foit pas dans le cas de m'appliquer
ces vers de Virgile :
Sic vos non vobis mellificatis apes , &c.
J'ai l'honneur d'être , &c,
216
J
APPROBATION.
Ai lû , par ordre de Monfeigneur le Chance
lier , le Mercure de France , du mois de Mai.
A Paris , le 30 Avril 1754. LAVIROTTE.
P
TABLE.
IECES FUGITIVES en Vers & en Profe.
Bacchus galant , Ode , page 3
Séance publique de l'Académie royale de Nîmes , 8
Epître à Mlle T. T. L. L.
17
Séance publique de la Société royale de Nancy , 23
Regrets , à M. D. B. D. S. C. D. L. C. 31
Mémoire fur les pays & la mer du Canada , &c . 33
Epitaphe d'une femme . Epigramme ,
57
Lettre fur la Chronologie & contre l'attraction , s8
Vers à Mlle de B....
Extrait des Elémens du Commerce ,
75
Mots de l'Enigme & des Logogryphes du Mercure
d'Avril ,
Enigme & Logogryphes ,
Nouvelles Litteraires ,
76
91
ibid.
96
Stances préfentées à M. le Duc de Richelieu , 133
Lettre de M. Muffard à M. Clozier , &c.
Lettre à l'Auteur du Mercure ,
140
145
Sujet proposé par l'Académie royale de Pau , 148
Beaux - Arts , 149
Chanfon , à Mlle P. 161
Différens Spectacles ,
165
Nouvelles Étrangeres ,
191
France. Nouvelles de la Cour , de Paris , &C. 199
Mariages & morts ,
206
Eclairciffemens fur la Quadrature du cercle , 210
Avis ,
La Chanson notée doit regarder la page 161 .
De l'Imprimerie de C. A. JOMBERT
212
MERCURE
DE FRANCE ,
DEDIE AU
ROI.
JUI N.
17540
PREMIER VOLUME.
LIGITUT
"
SPARGAT
Chez
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JEAN DE NULLY , au Palais.
PISSOT , Quai de Conty , à la
defcente du Pont- neuf.
DUCHESNE , rue Saint Jacques ,
au Temple du Goût.
M. DCC . LIV .
Avec Approbation & Privilege du Roi.
AVIS.
'ADRESSE du Mercure eft à M. MERIEN ,
L Commis au Mercure , rue des Foffez S. Germain
l'Auxerrois au coin de celle de l'Arbre-fec , pour
remettre à M. l'Abbé Raynal. ,

Nous prions très-inftamment ceux qui nous adrefferont
des Paquets par la Pofte , d'en affranchir le
port , pour nous épargner le déplaifir de les rebuter ,
& à eux celui de ne pas voir paroître leurs Ouvrages.
Les Libraires des Provinces ou des Pays Etrangers
qui fouhaiteront avoir le Mercure de France de la
premiere main plus promptement , n'auront qu'à
écrire à l'adreffe ci - defus indiquée.
On l'envoye auffi par la Pofte aux personnes de
Province qui le defirent , les frais de la Pofte ne
font pas confidérables.
On avertit auffi que ceux qui voudront qu'on le
porte chez eux à Paris chaque mois , n'ont qu'àfaire
fçavoir leurs intentions , leur nom leur demeure
audit Sr Merien , Commis au Mercure; on leur portera
le Mercure très - exactement , moyennant 21 livres
par an , qu'ils payeront ; fçavoir , 10 liv. 10 f.
en recevant le fecond volume de Juin , & 10l. 10 .
en recevant le fecond volume de Décembre . On les
Supplie inftamment de donner leurs ordres pour que
es payemens foient faits dans leur tems .
On prie auffi les perfonnes de Province à qui on
envoye leMercure par la Pofte , d'être exactes à faire
payer au Bureau du Mercure à la fin de chaque femeftre
, fans cela on feroit hors d'état de foutenir
les avances confidérables qu'exige l'impreffion de cet
Quvrage.
On adreffe la même priere aux Libraires de Province.
On trouvera le Sr Merien chez lui les Mercredi ,
Vendredi & Samedi de chaque femaine.
PRIX XXX SOLS.
1
MERCURE
DE FRANCE ,
1
DEDIE AU ROI.
JUIN. 1754.
PREMIER VOLUME.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
POEM E
Contre le déréglement des moeurs , lu à la
Séance publique de l'Académie royale de
Nifmes , le 10 Janvier 1754. Par M.
Lebeau de Schofne .
F
CHANT PREMIER.
Ille du ciel , ê toi qui de la terre
As déferté le globe criminel ,
Depuis ces tems où l'erreur menfon
gere
Dans tous les coeurs s'eft conftruit un autel ;
A ij
4 MERCURE DE FRANCE.
Reviens , defcends de la plaine étherée ;
Il eſt encor dans cet obfcur féjour
Quelques humains dont l'ame , fans détour ,
Fut dès l'enfance à tes loix confacrée.
Daigne , ôVertu , de ton aîle facrée
Couvrir encor tes temples démolis ;
Le peu d'humains dont la foi t'eſt jurée ,
Bientôt par toi les auront rétablis .
Viens avec eux , & pénétre leur ame ,
Prête à leur voix cette éloquente fâme ,
Ce feu divin , qui par des traits vainqueurs
Sans violence attire tous les coeurs ; -
Chacun alors d'un ardeur réunie
Te fervira par fes talens divers ;
Veuille agréer les fruits de leur génie .
Pour moi qui n'ai que mon zéle & mes vers
Et quelqu'amour pour ta noble harmonie ,
Je recevrai le prix de mes concerts :
Sur mes rivaux j'obtiendrai la victoire ,
Si mes chanfons utiles à ta gloire ,
Font révérer tes loix à l'univers,
De nos malheurs la fecrette racine
Aux paffions a dû fon origine ;
Leur jour impur , leurs nuages épais
Seuls de notre ame ont altéré la paix.
Ainfi l'orgueil , la fureur , la moleffe ,
La folle ardeur d'une vaine richeſſe ,
L'ambition , l'envie & fes noirceurs
}
JUIN.
5 1754.
Ont entraîné la ruine des moeurs.
Mais toutefois leur criminel empire
Chez les mortels auroit peu fubfifté ,
On l'auroit vû lui -même fe détruire
Par l'excès feul de fa difformité ,
Si dans nos coeurs un vice plus aimable ,
Pour nous tromper s'uniffant avec eux ,
N'eût fous l'appas d'un breuvage agréable ,
Fait pénétrer fon venin odieux.
Barbare amour , ce furent là tes jeux ;
Tu fçus couvrir d'un voile impénétrable
Ton art perfide & tes dards dangereux.
Tout végétoit fans chaleur & fans vie,
Un froid repos abſorboit l'univers ,
Sans nuls défirs l'ame humaine affoupie
Sembloit languir & vivre dans les fers ,
Lorfque des cieux la bonté paternelle ,
D'un des rayons de la Divinité ,
Voulut fur nous lancer une étincelle ,
Qui répandant fa chaleur , ſa clarté ,
Fit dans les coeurs germer la volupté.
Ce n'étoit point cette lumiere impure
Ce noir flambeau , pere de nos abus ,
Qu'on voit briller , au gré de l'impoſture ,
Entre les mains de l'enfant de Venus ,
Et dont l'ardeur du midi juſqu'à l'ourſe
A ravagé l'efpace illimité ;
Sorti du fein de la Divinité,
A iij.
6 MERCURE DE FRANCE.
Nos feux étoient auffi purs que leur fource.
La bonne foi , la bonté , la candeur ,
Avoient fur eux un fouverain empire;
Nous ignorions le langage impofteur ,
L'art inhumain de plaire pour féduire.
Sur le refpect qu'infpiroient ſes appas ,
Un jeune objet fe repofoit fans crainte ,
Et la vertu dans les beaux
yeux empreinte
Etoit fa garde & préfervoit les pas.
On n'avoit point encor mis en maximes
La probité , l'honneur & le devoir ;
Tous nos défirs modérés , légitimes ,
Du frein des loix dédaignoient le pouvoir.
Fidele aux voeux de la fimple nature ,
Le fexe alors , content de ſa beauté ,
Ne chargeoit point les traits de fa figure
Du faux éclat d'un vernis emprunté ;
Des fleurs étoient fon unique parure ,
Ses yeux brilloient par l'ingénuité.
De nos lambris la fecourable enceinte
Ne voiloit point les larcins amoureux ;
Au fein des bois nos peres vertueux ,
A leurs penchans fe livroient fans contrainte ;
Le jour prêtoit fa lumiere à leurs feux ,
Et leurs plaifirs avoués par les cieux ,
Etoient exempts de remords & de crainte.
C'étoit ainsi , respectables ayeux ,
Que s'écouloient vos heureufes journées.
JUIN. 1754. 7
Au fein des morts vos manes radieux
Doivent frémir des excès odieux
Qui de vos fils ternifent les années.
Abbandonnez le féjour ténébreux ,
Des noirs climats franchiffez la barriere ,
Et par pitié pour vos foibles neveux ,
Reparoiffez encore à la lumiere ;
De leur devoir venez dicter les loix.
Que le fecours d'un remords falutaire
Rallume en eux cette flâme fincere
Que votre fein renfermoit autrefois.
Votre bonheur , fa peinture énergique ,
Enflâmera leurs volages défirs ,
Excitera leurs regrets , leurs foupirs ;
Nos yeux verront renaître l'âge antique
Du fiécle d'or , âge des vrais plaifirs.
Hélas ! faut- il que ces tems refpectables
Soient regardés comme ces vaines fables
Dont l'éloquence embellit fes atours ?
De nos beaux jours les récits agréables
Ne font point crus : rapides dans leur cours ,
Leur regne aimable eut des inſtants trop courts.
Semblable aux fleurs que la main de l'aurore
Vient faire éclore à nos yeux enchantés ;
Le tendre éclat dont elle les colore ,
Tient quelque tems nos regards arrêtés.
Mais auffi -tôt que le vague Borée
Au matin feul a fixé leur durée ,
Nous oublions leurs coloris paffés ' ;
A iiij
MERCURE DE FRANCE.
Enveloppés dans une nuit obfcure ,
Le fouvenir de leur vive peinture
De notre esprit eft bientôt effacé.
CHANT SECOND.
Jaloux des voeux & des pieux hommages
Qu'à la vertu décernoient nos ayeux ,
Le vice au fond d'un antre ténébreux ,
Depuis long-tems méditoit les ravages ,
Les noirs complots & les actes pervers
Qui l'ont rendu maître de l'univers.
Il emprunta la voix , la reffemblance
Du chaſte amour qui regnoit fur les coeurs ;
Et fous fes traits déguifant fes noirceurs ,
Il affervit à ſa fiere puiffance
Les plus légers des volages humains.
Peu fatisfait d'un foible diadême ,
On vit bientôt fon audace fuprême
Exiger d'eux les hommages divins..
Bientôt , au gré de leur caprice extrême ,.
La terre vit les aveugles mortels
Lui confacrer un culte & des autels .
Dès ce moment la pudeur exilée
Reprit fon vol vers les céleftes lieux ;
Mais on eut foin , pour fafciner les yeux ,
D'en conferver l'image fimulée.
On fe permit les plus honteux abus ,
Dès qu'on les eut voilés par la décence ;
Et les forfaits qu'enfante la licence ,
JUIN.
୨ 1754.
Prirent chez nous la place des vertus.
Le faux amour enfin , à notre honte ,
Fut lâchement par tout divinifé ;
Et du féjour de l'impure Amathonte
Il gouverna l'univers abufé .
Dès qu'il fut Dieu , fon coeur lâche & perfide
Tyrannifa fes plus zélés fujets ,
Et la fureur de fon bras parricide
Tourna contre eux la pointe de fes traits ;
Et toutefois fous fa loi fouveraine
Tous les mortels avec joye engagés ,
Vantoient encor , accablés par leur chaîne ,
Les fers honteux dont ils étoient chargés.
Dans tous les coeurs une coupable yvreffe
Empoifonna les amoureux défirs ;
Le fentiment & la délicateffe
Ne furent plus arbitres des plaifirs.
On fe paya d'une feinte tendreffe :
L'amant couvert du bandeau de l'erreur,,
Fut le jouet d'un foupir impofteur .
L'effain impur des ardeurs criminelles ,
Comme un torrent précipitant leur cours ,
Fit à nos yeux éclipfer pour toujours.
De la raifon les clartés immortelles .
On vit un Prince , en qui le Roi des Rois
Avoit gravé les traits de fa lumiere ,
Et dont l'esprit , la fageffe & les loix
L'avoient rendu fi fameux fur la terre ,.
Av
20 MERCURE
DE FRANCE.
Qu'en fes Etats une Reine étrangere
Vint l'admirer & s'inftruire à fa voix.
Tant qu'à l'amour ce Roi fut infenfible ,
Il fut toujours l'oracle des humains ;
Mais auffi -tôt qu'en un piége invincible ,
Son coeur féduit prit d'amoureux liens
Ce don du Ciel qu'il avoit en partage ,
N'éclairant plus les yeux de l'univers ,
Se diffipa comme un léger nuage
Que l'Aquilon emporte dans les airs.
Chêne orgueilleux , ta faftueufe tête
Ne fut pas moins foumise à la tempête
Que l'humble chef d'un débile arbriſſeau ;
Dans ton coeur feul tu trouvas ta ruine ,
In ver impur a rongé ta racine
Ettu plia comme un foible rofeau .
4
Dans d'autres tems l'extravagance humaine
Se fignala par de femblables traits.
Un conquerant par d'éclatans fuccès
'Auroit fixé la victoire incertaine ,
Et mis Octave au rang de ſes ſujets ,
Si dans fon ame une invifible chaîne
De fes progrès n'avoit borné l'ardeur
Si ce héros , pour fuivre Cléopatre ,
N'avoit de Mars , défertant le Theâtre,
Prostitué fa raiſon & fon coeur .
Dans des jours même où la grace féconde
D'un Dieu Sauveur a répandu la loi,
JUIN. 11 1754
Un Roi long- tems défenfeur de la foi ,
Par fes excès à la face du monde ,
Fit éclater fa brutale fureur.
Pour affouvir une flâme adultere
L'aveugle Henri rangea tout l'Angleterre
Sous l'étendart du fchifme & de l'erreur.
Tels font les maux qu'un amour criminelle
Fait chaque jour germer dans tous les coeurs.
Rois , qui du ciel n'obtenez vos grandeurs
Que pour fervir aux humains de modele ,
Que votre exemple en arrête le cours ;
Que la vertu foit l'ornement du thrône ;
N'expofez point l'éclat de la couronne
Au fouffle impur des profanes amours.
Et vous , mortels , qui pleins d'un feu volage ,
Dans les plaifirs coulez vos plus beaux ans ,
Arrachez -vous à leur vil efclavage ,
Que la fageffe éclaire vos inftans ,
Et que les fleurs au printems de votre âge
Viennent briller fur vos fronts triomphans.
Vieillards courbés fous le poids des années ,
Vous qui livrez à d'ìmpuiſſans déſirs ,
Ofez encor par de foibles foupirs
Nous retracer vos coupables journées ,
Quvrez les yeux fur l'inftant qui vous fuit ;
Un froid cercueil , des cyprès funéraires
Vont couronner vos oeuvres adulteres ;
La pâle mort ,dont le bras vous conduit ,
A vj
14 MERCURE DE FRANCE.
y fit de fi grands progrès , qu'ils éleverent
trois oratoires ; l'un à Notre-Dame , l'autre
à S. Jean-Baptifte , le troifiéme à Saint
Etienne. Après vingt-deux ans de travaux ,
Savinien alla à Rome rendre compte de
fa miffion . Lorfqu'il fut de retour dans les
Gaules , il envoya Potentien , Evêque , &
Serotin , Diacre , à Troyes ; Altin , Evêque ,
& le Diacre Eodald à Orleans. Altin convertit
dans cette ville un grand nombre
de citoyens ; il ordonna des Prêtres & des
Diacres pour les conduire , & confacra
une Eglife fous le nom de S. Etienne ,
premier martyr. Son zéle ne lui permit pas
de refter long-tems à Orleans . Pour mettre
tout en ordre avant fon départ , il choifit
Alithe pour fon fucceffeur. Chartres &
Paris étoient encore enfevelis dans les ténébres
du Paganifme . Altin & Eodald
allerent dans ces deux villes pour y annoncer
l'évangile après avoir fait quelques
converfions , ils revinrent à Sens , où ils
fouffrirent le martyre avec S. Potentien &
S. Serotin , le même jour & au même lieu
où S. Savinien l'avoit fouffert .
:
Telle est l'histoire qu'on nous a donné
de S. Altin. Jaloux d'une antiquité chimérique
, nos Annaliſtes ont faifi , fans examen
, tout ce qui pouvoit flater leur imagination
; plus fcrupuleux dans nos recher-
J
1
4
JUIN. 1754. 15
ches , nous croirions faire injure à la religion
, fi nous n'écartions d'une hiftoire
chrétienne tout ce qui peut conbattre le
vrai.
L'hiftoire de S. Altin n'eft appuyée que
fur les actes de S. Savinien & Potentien
mais quelle peut être leur autorité , fi
plufieurs manufcrits de ces actes ne font
aucune mention de S. Altin ? tel eft le manufcrit
que Surius a fuivi . D'ailleurs , les
circonftances qui leur fervent d'ornement ,
ne les rendent -ils pas plus que fufpects ?
Nous n'attaquerons point le merveilleux
dont on a voulu les embellir ; le reſpect
qu'on doit à la religion arrête la liberté de
nos réflexions .
Le filence de l'Eglife d'Orleans prouve
que S. Altin fe doit point être mis au
nombre de fes Evêques. Les actes liturgiques
de cette Eglife , jufqu'au feiziéme
fiécle , n'en font aucune mention . On ne
le trouve ni dans l'ancien bréviaire d'Orleans
, compofé vers le milieu du treiziéme
fiécle , ni dans l'ancien rituel de l'Eglife
royale de S. Aignan , ni dans le bréviaire
manufcrit que Lebrun des Marettes
a confulté , & qu'il dit être de trois cens
ans d'antiquité. Celui qui fuc imprimé en
1491 , le martyrologe de l'Eglife d'Orleans
en l'an 1500 , le miffel imprimé en
16 MERCURE DE FRANCE.
1556 , tous ces monumens placent au 20
d'Octobre la fête des SS . Savinien & Potentien
, fans leur joindre S. Altin . Cependant
on trouve dans un ancien martyrologe de
S. Aignan , au mois d'Octobre , une Meffe
fondée en l'honneur des Sts martyrs Eodald
& Altin , profanétis martyribus Eodaldo &
Altino ; mais le martyrologe ne parle point
de leur apoftolat.
Pierre Defnoëls , dans la vie de S. Savinien
& Potentien ( Liv . II . chap. 25. ) ,
fait mention de S. Altin , comme d'un de
leurs Compagnons , fans parler de ſa miffion
à Orléans. Il eft vrai que dans un Bréviaire
de 1542 on reconnoît la miffion de
S. Altin , mais fans rien dire de fon Epifcopat
à Orléans.
Ce ne fut que vers la fin du feizième
fiécle qu'il fut placé dans les Livres liturgiques
comme Evêque & Apôtre de cette
Ville. L'Eglife d'Orléans n'adopta pas.
long- tems cette erreur . M. de Coiflin ,
Evêque d'Orléans , qui dans la premiere
édition de fon Miffel , en 1673 , avoit reconnu
S. Altin pour premier Evêque d'Orléans
, convaincu depuis par d'habiles critiques
de la fauffeté de fon Apoftolat , le
fupprima dans la feconde édition , en 1693 .
M. Fleuriau d'Armenonville , fon fucceffeur
, a renouvellé tous les Livres liturgiJUIN.
1754. 17
ques en 1731 , fans en rétablir la mémoire
, & il n'eft plus mention de S. Altin dans
l'Eglife d'Orléans .
On fçait avec quelle attention & quel
zele les peuples ont toujours honoré leurs
premiers Apôtres. La reconnoiffance l'exigeoit
, & la ferveur qui régnoit dans les
premiers fiécles de l'Eglife ne permettoit
pas de mettre en oubli ceux à qui on avoit
l'obligation de la connoiffance du vrai
Dieu. La mémoire de S. Pothin a toujours
été précieuſe à la ville de Lyon ; Paris a
toujours honoré S. Denis ; Tours , S. Gatien
; Bourges , S. Urfin ; Clermont , S.
Auftremoine ; Limoges , S. Martial ; Orléans
n'eût pas oublié pendant tant de fiécles
S. Altin , fi cette Ville lui eût dû fa
converfion à la foi.
Secondement , fi la prétention de nos
Annaliites avoit quelque force pour déterminer
au premier fiécle l'origine de la religion
chrétienne à Orléans , on ne pourroit
avec juftice refufer le même honneur
aux autres villes qui s'arrogent la même
antiquité ; toutes prétendent , fur des titres
femblables, que leurs premiers Prédicateurs
ont été envoyés par S. Pierre ou par S.
Clément. Mais fi nous leur accordons cette
antiquité , il s'enfuivra que le Chriftianif
me floriffoit dans les Gaules dès le premier
18 MERCURE DE FRANCE.
fiécle , & qu'il y floriffoit même avec plus
d'éclat que dans aucune autre partie du
monde. C'eſt cependant ce qui fe trouve
contredit par des Hiftoriens dignes de foi ,
qui nous apprennent que la religion chrétienne
ne fut embraffée dans les Gaules que
beaucoup plus tard. Dom Liron , l'un deceux
qui font remonter le plus haut l'établiffement
de la religion chrétienne dans
les Gaules ( a ) , convient qu'elle n'y avoit
pas fait beaucoup de progrès pendant le
premier fiécle. Le Pere Sirmond , M. Delaunoy
& plufieurs autres ont démontré
que les premiers Prédicateurs de ces différentes
Eglifes n'ont exifté que dans les
fiécles fuivans,
pour
L'interruption confidérable qui fe trouveroit
dans la fucceffion des Evêques d'Orléans
, fait une troifiéme preuve. Depuis le
premier fiècle , dans lequel on fuppofe que
S. Altin a tenu le Siege d'Orléans , & a cu
fucceffeur Alithe , il ne fe trouve
plus aucun Evêque qui ait gouverné cette
Eglife jufqu'au commencement du 4ª fiécle
; ce qui fait un vuide dans l'épifcopat
de plus de deux cens ans , qu'il n'eft
pas permis d'admettre fans fondement.
Dira-t- on qu'on a entierement perdu la
( a) Singular. hiſtoriques , tome 4.
JUIN. 1754. 19
mémoire des Evêques qui auroient fiégé
pendant ce tems ? Les Evêques, dans ces premiers
fiécles , étoient célébres par leur fainteté,
& fouvent par leur martyre. Ils étoient
honorés dès l'inftant de leur mort ; le peuple
prioit fur leurs tombeaux : comment
auroit-il pû fe faire qu'il y eut eu des Evêques
dans toutes les Gaules , & qu'il n'y
en eût pas un feul dont on fe fouvint dans
aucunc Eglife ?
Dom Liron voulant affoiblir cette preuve ,
objecte qu'on n'a pas même , depuis le
3 ou 4° fiécle de l'Eglife , des catalogues
exacts des Evêques.
Il est étonnant que cet écrivain ne fente
pas la différence qu'il y a d'avancer que
dans les catalogues on peut avoir , par négligence
, omis ou déplacé quelques Evêques
, & de foutenir que pendant deux
cens ans il y a eu des Evêques dans toutes
les Gaules , & qu'aucune Eglife n'en a
confervé la mémoire dans un tems où tout
contribuoit à en perpétuer le fouvenir.
Mais , ajoute le même Auteur , dans les
premiers fiécles de l'Eglife on n'écrivoit
point dans les Gaules.
Cette obfervation eft juste par rapport
au temps des Druides ; mais on ne nous
perfuadera jamais que les premiers Apôtres
des Gaules , qui étoient Grecs ou Romains ,
20 MERCURE DE FRANCE. 31
ود
23
D
n'écrivoient pas , & que l'écriture étoit ar
également négligée dans nos Provinces
depuis que les Romains s'y étoient établis.
Comment Dom Liron s'accorderoit
- il fur
ce point avec lui-même lorfque parlant
de Bardefane , célébre à Edeffe , dans la
Méfopotamie
, fous l'Empire de Marc- Aurele
, il dit , » que quand les Chrétiens
» n'auroient pas été auffi étroitement
amis
» entr'eux qu'ils l'étoient effectivemem
,
» qu'ils n'auroient pas fçû auffi exactement
» ce qui leur arrivoit dans les différentes
» parties de l'Empire , comme il eft cer-
" tain qu'ils le fçavoient , il eft vifible , & c .
Les Chrétiens fçavoient donc exactement ,
felon cet Auteur , ce qui leur arrivoit dans
les premiers fiécles de l'Eglife ; fi l'on n'écrivoit
pas dans les Gaules , comment les
Chrétiens des autres parties de l'Empire
apprenoient-ils ce qui s'y paffoit ? c'eft cependant
au fujet des Gaules que D. Liron
s'explique ainfi.
"
Il eft plus naturel d'avouer que la plù
part des Eglifes des Gaules , & par confequent
celle d'Orléans , n'ont été fondées
qu'à la fin du troifiéme ou au commencement
du quatriéme fiécle ; on trouvera
pour lors une fucceffion fuivie dans l'Epifcopat.
C'eſt à ce tems où nous renvoyons
l'époque de l'établiſſement de la religion
JUIN. 1754. 21
10
chrétienne à Orléans , & nous avons l'avantage
de nous trouver d'accord avec les
anciens auteurs qui ont parlé de l'établiffement
du Chriftianifme dans les Gaules.
CHAPITRE II.
1
De l'établiſſement du Chriftianifme dans les
Gaules.
Sulpice Severe eft le premier qui ait
parlé de l'établiſſement du Chriftianiſme
dans les Gaules . Cet auteur , au livre fecond
de fon Hiftoire fainte , en fixe l'époque
au tems des Antonins. S'il y eut eu dès
le premier fiécle un grand nombre d'Eglifes
établies dans nos provinces , auroit- il
pû dire en parlant de la cinquiéme perfécution
, qui fut celle de Marc- Aurele
qu'on vit alors pour la premiere fois des
martyrs dans les Gaules , la Religion ayant
été reçue plus tard au - delà des Alpes ? Sub
Aurelio deinde Antonini filio perfecutio quinta
agitata , ac tum primum intra Gallias martyria
vifa , feriùs trans Alpes religione fufcepta.
Ajoutons à cette autorité un paffage tiré
d'une lettre écrite en 568 ( b ) , par fept
Evêques à la Reine Radegonde. Ce paffage
prouve à la vérité que la religion chrétienne
(b) Greg. Turon. Hift. l. 9, c. 39 .
22 MERCURE DE FRANCE.
avoit pénétré dès fa naiffance dans les Gaules
, mais en même tems que peu de perfonnes
en avoient eu connoiffance . Cum
iffo Catholica Religionis exortu coepiffent Gallicanis
infinibus venerandafidei primordia refpirare
, & adhuc ad paucorum notitiam tunc
ineffabilis penetraffet Trinitatis Dominica Sacramentum
, &c. En effet on ne voit pas dans
l'Hiftoire Eccléfiaftique qu'il y ait eu rien
d'éclatant dans les Gaules avant les martyrs
de Lyon , qui ne fouffrirent que vers
la fin du fecond fiécle. Quelques perfonnes
pouvoient avant ce tems avoir annoncé la
religion chrétienne ; mais comme elle ne
faifoit pas de grands progrès , les Magiftrats
ne s'élevoient point contr'elle ; s'il
y eut quelques martyrs , ce fut feulement
dans des émeutes populaires , excitées par
zéle pour l'ancienne Religion .
Rome , dans le feu des perfécutions ,
perdit la plupart de fes Evêques. Les premiers
Paſteurs d'Antioche & d'Alexandrie
furent auffi leurs premiers martyrs ; les
Gaules auroient- elles été plus tranquilles
fi la religion chrétienne y avoit été fi répandue.
Auffi- tôt que les Eglifes de Lyon
& de Vienne furent fondées , on vit la perfécution
s'élever pour les détruire.
Il ne nous reftera plus aucun doute fi
nous faifons attention qu'au tems des ConJUIN.
1754. 23
ciles qui ont été affemblés à Agde, en 506 ;
à Orléans , en 511 , il y avoit eu à Rome
cinquante-trois Papes , quarante- huit Evêques
dans les villes où S. Pierre & S. Paul
avoient prêché , & que dans prefque toutes
les villes de France il n'y avoit eu que
treize ou quatorze Evêques d'où pourroit
naître cette différence , fi ce n'eft de
ce que les Eglifes de France avoient été
établies beaucoup plus tard ?
33
Il faut donc s'en tenir à l'époque que
Grégoire de Tours ( c ) nous donne : » ce
" fut fous Dece , dit- il , ( l'an 250 ) que
» fept Evêques furent ordonnés & envoyés
» dans les Gaules pour y prêcher la foi ,
» ainfi que le marque l'hiftoire du martyre
» de S. Saturnin ; car on y lit que , fuivant
» la tradition fidéle , la ville de Toulouſe a
>> eu S. Saturnin pour fon premier Evêque,
» fous le confulat de Dece & de Gratus «<.
Grégoire ajoûte : » voici donc les Evêques
qui furent envoyés ; Gatien , à Tours ;
Trophime , à Arles ; Paul , à Narbonne ;
» Saturnin , à Touloufe ; Denis , à Paris ;
» Auftremoine , en Auvergne , & Martial à
Limoges.
"
L'autorité de Grégoire de Tours eft une
des plus refpectables , puifqu'on ne peut
(c) Liv. premier , ch . 28.
24 MERCURE DE FRANCE.
préfumer avec fondement qu'il ait hazardé
ces faits fans avoir fait les recherches néceffaires
pour s'en affurer. Non feulement
le tems auquel il écrivoit fon hiftoire lui
rendoit ces éclairciffemens plus faciles
mais étant né en Auvergne , ayant été
élevé fur le Siége de Tours , il devoit être
plus inftruit que perfonne de la tradition
de ces Eglifes fur l'époque de leur fondation.
Les actes de S. Saturnin font garants
de ce qu'il avance fur le tems de ce premier
Evêque de Toulouſe. Tous les auteurs
, Baronius même , placent fon martyre
fous l'Empire de Dece ; le martyre des
Sts Caffi & Victorien , qui furent les premiers
convertis par S. Auftremoine , &
fouffrirent peu de tems après leur converfion
, dans le tems que Crocus pilla la
ville de Clermont , en 265 , eft un fait qui
confirme celui que Grégoire de Tours rapporte.
Nous ne chargerons point cette differtation
des preuves qu'on pourroit apporter
de l'autenticité des actes de S. Saturnin
cités par Grégoire de Tours , & de la miffion
des fept Evêques fous l'Empire de
Dece. Nos adverfaires font obligés d'avouer
que ces Evêques font venus enfemble
dans les Gaules , & les tables chronologiques
des Eglifes où ils ont établi leurs
fiéges ,
JUI N.
1754 25
fiéges, fuffisent pour nous convaincre qu'ils
n'y font venus qu'au troifiéme fiécle.
Nous ne croyons point devoir difcuter
la prétendue contradiction de Grégoire de
Tours fur la miffion des fept Evêques ; on
ne doute plus aujourd'hui que l'hiſtoire
écrite par cet Auteur eft fon dernier ouvrage
; on ne le peut nier au moins des
derniers Livres. La récapitulation qu'il fait
des Evêques de Tours , au 31 chap. du 10°
livre , fait voir qu'il ne varie pas fur ce
fait. Voici fes paroles : licet in fuperioribus
libris quadam fcripfiffe vifus fim , tamen
propter ordinationem quo tempore primùm
pradicator ad Turonicam acceffiffet urbem ,
reciprocure placuit primus Gratianus Epifcopus
, anno Decii Imperii primo , à Romane
fedis Papa tranfmiffus eft . Rien n'eft plus
fort pour confirmer ce qu'il avoit dit au
chap. 28 du premier livre.
CHAPITRE III.
Les Auteurs Ecclefiaftiques des premiers fiecles
ne fournissent aucune preuve de l'établissement
des Eglifes des Gaules avant le
troifiéme fiècle.
Ceux qui foutiennent que la religion
chrétienne a été généralement établie dans
les Gaules dès le premier fiécle , fe fondent
B
26 MERCURE DE FRANCE.
fur le témoignage de plufieurs auteurs
eccléfiaftiques , de ceux fur tout qui ont
écrit dans le fecond fiécle . Nous allons
mettre ces objections dans tout leur jour.
1º. S. Juftin , Martyr , écrivant contre
Tryphon , dit que les nations Grecques &
Barbares , & toutes les autres nations , quelque
nom qu'on puiffe leur donner , adreffoient
leurs prieres & leurs actions de grace
à Dieu , au nom de Jefus crucifié.
2º. Bardefane , dans fes dialogues fur le
deftin , remarque que les Chrétiens ne fuivoient
point les moeurs corrompues des
provinces qu'ils habitoient. Après une
longue énumération de peuples différens
& des abus qu'ils commettoient , il ajoute :
les Bactriens & les Gaulois qui font chrétiens
, ne violent point l'honnêteté des mariages.
3. S. Irenée écrivant contre les héréfies
, Liv. II , après avoir prouvé que l'Eglife
répandue par toute la terre , enſeigne
la même foi , telle qu'elle l'a reçue des
Apôtres , fe fert de ces termes : C'eſt
»pourquoi les Eglifes fondées dans la Germanie
ne croyent point & n'enſeignent
»point autre chofe , de même que celles
qui font en Espagne , celles qui font
parmi les Celtes , ou dans l'Orient ou en
Egypte , ou dans l'Afrique , & c . L'arguJUIN.
1754. 27
ment de S. Irenée contre les Hérétiques
n'auroit-il pas été illufoire s'il n'y avoit
point eu d'Eglifes établies dans les Gaules
, dans la Germanie , dans l'Eſpagne , s'il
n'y avoit eu que quelques Chrétiens difficiles
à découvrir ?
4°. Tertullien dit dans fon livre contre
les Juifs , que tous les peuples ont cru en
Jefus- Chrift , les Parthes , les Perfes , les
Medes , les Arméniens , les Afiatiques , les
Afriquains , les divers peuples de la Gerulie
; plufieurs cantons de la Mauritanie ,
les Efpagnols , différentes nations des Gaules
, quelques endroits de la Bretagne inacceffibles
aux Romains , les Sarmates , les
Daces , les Germains ou Allemands , les
Scytes & plufieurs autres nations , provinces
& illes qui nous font , dit- il ,” inconnues.
5 °. Eufebe , Liv. II de fon hiftoire ,
chap. II , dit que Dieu permit que Tibere
menaçât les accufateurs des Chrétiens , afin
que la connoiffance de l'Evangile ſe répandît
par tout le monde , felon ces paroles :
in omnem terram exivi fonus eorum.
Il dit encore à l'occafion de la Lettre de
l'Eglife de Vienne qu'il a inférée dans le
cinquiéme livre de fon hiftoire , ch. II ;
qu'on peut juger par les martyrs de ces
deux villes ( Vienne & Lyon ) quelle fut la
Bij
28 MERCURE DE FRANCE .
perfécution dans les autres provinces.
Enfin il fait mention dans fon hiſtoire
d'un concile des Gaules tenu par S. Irenée ,
au fujet de la queftion de la Pâque .
6. Lactance , dans fon ouvrage de la
mort des perfécuteurs , chap. III , dit qu'après
la mort de Domitien , l'Eglife s'étendit
d'orient en occident enforte qu'il
n'y avoit aucun lieu fur la terre où la foi
n'eût pénétré.

7°. S. Hilaire , fur le Pfeaume 66 , dit
que la prédication de la foi fe fit promptement
& rapidement par toute la terre. Il
ajoute que l'Evangile a dû être prêché par
tout avant la deftruction de Jerufalem .
8°. S. Epiphane dit que S. Luc a prêché
dans la Dalmatie , dans la Macédoine , &
fur tout dans les Gaules .
9. Le même S. Epiphane , Eufebe &
Théodoret , dans fes commentaires fur S.
Paul , affurent que S. Paul envoya fon difciple
Crefcent dans les Gaules , & que l'on
doit lire dans S. Paul , Creſcent en Gaule &
non pas en Galatie . Voici les paroles d'Eufebe
, Liv . III de fon hiftoire , chap 4 .
Ex reliquis fanéti Pauli comitibus Crefcens
fuit ab eo miffus in Gallias.
10°. Orofe dit que Neron étendit la perfécution
dans toutes les provinces : primus
Nero Chriftianos fuppliciis , ac per omnes
JUIN. 1754. 29
provincias , pari perfecutione excruciari imperavit
; ce qui fait voir que la religion
chrétienne étoit dès ce tems établie dans
toutes les provinces. Il dit auffi que Jérufalem
ne devoit pas être détruite avant
que l'Evangile fut prêché par toute la
terre .
Telles font les autorités qui déterminent
nos adverſaires à conclure que le Chriſtia
nifme étoit établi dans les Gaules avant le
troifiémę fiécle , & qu'il y avoit par conféquent
des Eglifes fondées dans toutes les
provinces.
Nous avouons volontiers que le nom de
Jefus-Chrift étoit connu dans toutes les nations
dont parlent ces auteurs ; c'est-à- dire
qu'il y avoit plufieurs Chrétiens répandus
parmi ces peuples , & même dans les Gaules.
Mais ces témoignages 'ne prouvent pas
qu'il y ait eu des Eglifes fondées & des Evêques
établis dans tous ces lieux. Il s'agit cependant
ici de l'établiffement de la religion .
chrétienne dans les Gaules , par l'érection
des fiéges Epifcopaux. Ces auteurs ont
parlé dans le fens de l'Apôtre S. Paul , écrivant
aux Romains , ch . 10. v. 18. Numquid
non audierunt , & quidem in omnem
terram exivit fonus eorum , & in fines orbis
terra verba eorum. Et plus bas , fides veftra
annuntiatur in univerfo mundo. Ils ont voulu
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
faire entendre que pendant la vie même
des Apôtres , la foi chrétienne avoit fait
de fi grands progrès qu'elle avoit déja
pénétré dans un grand nombre de provinces
: mais ces paffages qui ne font mention
de l'établiſſement d'aucune Eglife , ne peuvent
détruire des faits expofés par un au
teur tel
que Grégoire de Tours . S. Auguftin
convient que la foi n'avoit été annoncée
que de fon tems à diverfes nations de
l'Afrique , qu'il y en avoit même où elle
n'avoit pas encore été prêchée. Origene ,
dans fon traité fur S. Matthieu , parlant
des Bretons , des Allemands qui font autour
de l'océan , des Daces , des Sarmates
& des Scytes , dit que plufieurs d'entr'eux
n'ont point encore entendu parler de l'Evangile.
On ne peut donc rien conclure
contre nous de tous ces témoignages ; mais
pour en rendre la réfutation plus fenfible ,
nous les difcuterons dans un examen particulier.
1º. S. Juftin ne dit pas qu'il y eut des
Eglifes établies par toute la terre ; nous
dirons volontiers avec dui , qu'il y avoit
dans les Gaules , comme par tout ailleurs ,
des Chrétiens qui adreffoient leurs prieres
à Dieu par Jefus- Chrift , fur tout au milieu
du fecond fiécle , lorfqu'il y avoit
déja des Eglifes formées à Lyon & à Vienne.
JUIN. 1754. 31
2°. Bardefane a dit avec raifon que les
Chrétiens qui fe trouvoient de fon tems
dans les Gaules ne violoient pas l'honnêteté
des mariages ; la loi évangélique leur
avoit appris à refpecter ce Sacrement. Ce
paffage prouve bien qu'il y avoit des Chrétiens
répandus dans les Gaules , mais il ne
prouve pas qu'il y ait eu des Eglifes. Si
Bardefane en avoit quelques- unes en vûe
celles de Lyon & de Vienne qui avoient
été fondées avant l'Empire de Marc- Aurele
fous lequel il vivoit , fuffifoient pour juftifier
fon expreffion ; la lettre de ces deux
Eglifes à celles d'Afie & de Phrygie
rapportée par Eufebe au cinquiéme Livre
de fon hiftoire , le prouve inconteftablement.
>
3°. Le paffage de S. Irenée prouve feulement
qu'il y avoit de fon tems quelques
Eglifes dans la Gaule Celtique . Il étoit
lui-même Evêque dans cette partie de la
Gaule , & nous ne ferions pas difficulté
d'en reconnoître quelqu'autre avec lui .
Son argument n'eft point illufoire , il combat
parfaitement les Hérétiques , & foutient
contre eux la vérité , en faiſant voir
que la foi des Apôtres fe confervoit dans
toute l'Eglife Catholique , & que les Chrétiens
répandus dans les Gaules , dans les
-Efpagnes , &c. avoient la même foi que
B iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
les Eglifes établies en orient ; mais ce n'eft
pas une conféquence néceffaire qu'il y eut
quantité d'Egli fesfondées dans tous ces
lieux .
4°. Tertullien dit qu'on croyoit en Jefus-
Chrift dans les différentes nations des
Gaules . Nous ne le nions pas ; mais il nous
fuffit que ce paffage ne prouve pas qu'il y
ait eu des Eglifes fondées. Tertullien pouvoit
même avoir en vûe les différentes
provinces de la Gaule Cifalpine , & quelques-
unes de la Gaule Tranfalpine. Nous
convenons qu'il y avoit des Eglifes dans
l'une & dans l'autre , mais elles étoient en
petit nombre dans la Gaule Tranfalpine.
D'ailleurs l'énumération que fait Tertullien
dans cet endroit , eft exagerée ; après
avoir parlé des trois parties du monde
défigné la plupart de leurs provinces , il
ajoute une infinité de nations cachées , de
provinces & d'ifles qu'il ne connoît pas ,
& dont il ne peut faire mention . Si ces nations
, ces provinces & ces ifles lui étoient
inconnues , comment pouvoit-il affurer
qu'elles avoient reçu l'Evangile ?
5 °. Eufebe ne parle que de la prédication
des Apôtres répandue par tout le
monde , & ne dit rien qui détermine la
fondation de quelques Eglifes dans les
Gaules. De plus , cet auteur n'a vêcu qu'à
JUIN.
-33 1754.
la fin du troifiéme & au commencement du
quatriéme fiècle. Il dit bien fouvent des
chofes à la louange de la religion chrétienne
, qui ne conviennent qu'au tems où
il écrivoit.
La réflexion qu'il fait à l'occafion de
Vienne & de Lyon ne regarde pas les provinces
des Gaules , mais les autres provinces
de l'Empire où la perfécution s'étendit .
Les martyrs de ces deux villes ne furent fi
célébres que parce qu'il n'y en eut point
de femblables dans les autres parties de la
Gaule. René Ouvard a tort de dire que
fans Euſebe nous ne connoîtrions pas plus
ces martyrs que ceux des autres villes que
nous ignorons. Nous ignorons ceux des
autres villes , parce qu'il n'y en a point eu ,
& nous connoîtrions , fans Eufebe , ceux
de Lyon & de Vienne , puifque l'on y fait
voir encore aujourd'hui les lieux même
où ils ont été martyrifés , & que l'on y
conferve leur mémoire.
Par rapport au Concile de Lyon fous
S. Irenée , qu'on prétend avoir été compofé
de tous les Evêques des Gaules , ce
n'eft qu'un décret de S. Irenée au nom des
Eglifes paroiffiales qu'il gouvernoit comme
Evêque , c'est-à-dire un décret fynodal de
fon Diocèſe ; cela fe prouve par Euſebe
même. Cet Auteur , parlant de la quef-
B v
34 MERCURE DE FRANCE.
tion de la Pâque & des Conciles qui furent
tenus à ce ſujet ( * ) , a ſoin de marquer
que dans les Conciles de Rome , de
Paleſtine , du Pont , & c. le décret fut rendu
par les Evêques , auxquels préfidoit Victor
à Rome , Théophile de Céfarée en Paleftine
, Palmas à Pont , &c . mais lorsqu'il
fait mention du décret de S. Irenée , il dit
feulement , décret ou épître des Egliſes de
la Gaule, dont Irenée étoit Evêque , & qu'il
gouvernoit comme Evêque.
6º. Lactance parle comme les autres
d'une maniere trop générale pour en conclure
l'établiffement des Eglifes dans toutes
les Gaules. La religion étoit étendue par
tout ; mais elle n'avoit d'éclat que dans les
endroits où il y avoit des fiéges épifcopaux.
7°. S. Hilaire parle en général de la prédication
des Apôtres ; & lorfqu'il dit que
l'Evangile devoit être annoncé par tout
avant la deftruction de Jérufalem , il enrend
que les Apôtres fe partageroient dans
toutes les parties du monde , comme ils
fe font en effet partagés ; que Jefus- Chrift
feroit connu par tout , comme il l'a été.
Il eft aifé de faire connoître que par rapport
à Poitiers , dont S. Hilaire étoit Evêque
, il n'y a point de fiége épifcopal avant
le troifiéme fiécle , puiſque Victorin , pre-
( * ) Lib. 5 °. Hift. Ecclef. cap . 23 .
JUIN. 1754. 35
mier Evêque de Poitiers , a fouffert le martyre
fous l'Empereur Dioclétien.
8°. Pour détruire l'objection tirée de
S. Epiphane , nous remarquerons d'abord
que ce Saint peut avoir entendu par le
mot de Gaule , la Galatie , qui tire fon origine
de la Gaule. Mais fi le paffage de S.
Epiphane eft pris dans le fens que nos adverfaires
lui donnent , il fe trouve contredit
par plufieurs Auteurs d'un plus grand
poids. S. Jerôme , dans fa préface des Commentaires
fur S. Mathieu , & Nicéphore ,
liv. 2. hift. ch . 43. témoignent que S. Luc
a prêché en Achafe & en Béotie , & ne
parlent point de la Gaule . Innocent I , qui
devoit être mieux inftruit de ces faits qu 'Epiphane
qui vivoit dans l'ifle de Chypre ,
nous fait connoître dans la lettre à Decentius
, que S. Luc ni aucun Apôtre n'ont
prêché dans les Gaules. Manifeftum eft in
omnem Italiam , Gallias , Hifpanias , Africam
, atque Siciliam , infulafque inter jacen
tes , nullum inftituiffe Ecclefias , nifi eos quos
venerabilis Apoftolus Petrus , aut ejus fucceffores
, conftituerint Sacerdotes , aut legant
fi in iis provinciis alius Apoftolorum invenitur
, aut legitur docuiffe . On ne doit pas cependant
conclure que S. Pierre a envoyé
des Miffionnaires dans les Gaules. Ce paffage
fe concilie avec le fentiment que nous
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
embraffons , en difant que S. Pierre a pu
envoyer des Difciples pour prêcher la foi
en Italie & en Sicile , & que fes fucceffeurs
'en ont envoyé dans les Gaules fous Déce.
Il eft probable que c'est en Galatie où
S. Paul envoya S. Luc , pour préferver les '
Galates des calomnies que débitoient contre
lui certains faux apôtres qui fe difoient
envoyés par S. Pierre & par S. Jacques.
Mais quand il feroit vrai que S. Luc ou
quelqu'autre Apôtre eût prêché dans les
Gaules , il ne s'enfuivroit pas qu'il y eut
eu auffi- tôt des Eglifes établies ; nous n'en
voyons aucune qui les reconnoiffe pour
fondateurs .
9°. Les autorités qu'on apporte pour lire
Crefcens in Gallias, ne doivent point l'emporter
fur celle de S. Jerôme , le plus habile
interpréte de l'Ecriture , de S. Chryfoftôme
, de S. Ambroife , de prefque tous
les autres Peres , du Con ile de Trente &
de l'Eglife entiere , qui a approuvé la vulgate
, fuivant laquelle Crefcent alla dans
la Galatie & non dans les Gaules , Crefcens
in Galatiam : ce qui fait que nos
adverfaires
même , comme René Ouvard , font
contraints d'avouer qu'Eufebe & les autres
ont mal lu & mal entendu ce paffage
de S. Paul . De plus cet endroit d'Euſebe a
été corrompu nous en tirons la preuve de
JUIN. 1754.
37
ce qu'Eufebe citant le paffage de l'Apôtre ,
'met in Galauam , & non pas in Gallias ;
c'eſt ainfi que Rufin l'a traduit , & qu'il eft
cité par Hilduin , Abbé de S. Denis , dans
fa lettre à l'Empereur Louis : legitur in eadem
ecclefiaftica hiftoria , lib . 3. cap . 4. Memoratur
autem ex comitibus Pauli , Crefcens
quidem ad Galatas effe profectus. C'est ce qui
détermina Chriftophorfone à remettre à la
marge d'Eufebe , in Galatiam , non in Gallias
felon un manufcrit qu'il avoit en
main. Rufin a été enfuite corrompu comme
Euſebe. On peut dire la même chofe
de Sophrone & de la chronique d'Alexandrie
, d'autant plus que l'un & l'autre di-
- fent que Crefcent eft mort dans les Gaules,
contre le fentiment de tous les Auteurs ,
qui conviennent qu'il eft mort en Galatie.
Adon & Ufuard qui le font venir dans les
Gaules convertir un grand nombre d'idolâtres
, & enfuite retourner en Galatie où il
avoit été d'abord deſtiné par S. Paul , forment
un témoignage très- fufpect. Il n'étoit
pas vraisemblable que Crefcent , envoyé en
Galatie par S. Paul , qui étoit fur la fin de
fa vie , allât d'abord dans les Gaules , y
demeurât affez long-tems pour faire bien
des converfions & y établir des Eglifes ,
& les quittât enfuite pour aller à fa deftination.
38 MERCURE DE FRANCE.
M. Delaunoy fait une longue énumération
de martyroges , tant imprimés que
manufcrits , qui tous font mention de Crefcent
envoyé dans la Galatie , & non pas
dans les Gaules. Nous ne répéterons point
ce qu'il en a dit ; mais il paroît certain
que Crefcent de Vienne eft différent de
celui dont parle S. Paul. Il a été envoyé à
Vienne par le Saint Siége, vers le milieu du
fecond fiécle . Un martyrologe manufcrit
dont fe fervoient des Freres mendians de
Genève avant que le Calvinifme eut perverti
cette ville, s'exprime ainfi : le 27Juin,
apud Galatiam Sancti Crefcentis Epifcopi ,
difcipuli Pauli Apoftoli. Et après plusieurs
autres Saints , apud Viennam , Sancti Cref
centis ejufdem urbis Epifcopi. On fait la fete
de celui- ci le 29 Décembre : il eft différent
du difciple de S. Paul qui fut martyrifé
le 27 Juin dans l'Afie mineure , fous
Trajan. Le martyrologe romain fuppofe
que c'eft le même Crefcent , difciple de S.
Paul ; mais c'eſt une erreur , puifque l'un
eft mort en Galatie , & l'autre à Vienne.
roº. Orofe , en difant que la perfécution
de Neron s'eft étendue dans toutes les provinces
, entend celles où le Chriſtianifme
étoit profeffé , & non par toutes les provinces
de l'Empire. Tacite , Tertullien &
Eufebe nous affurent que ce fut à Rome où
JUFN. 1754.
39
cette perfécution éclata contre les Chrétiens.
Ces Auteurs bien antérieurs à Orofe,
forment un témoignage plus certain . Ce
qu'Orofe dit de la perfécution de Domitien
, eft contredit de même par ces trois
Auteurs , & par Hégéfippe . Cette perfécution
, felon eux , ne fut pas violente.
Il eſt aifé de conclure de cette differtation
, que c'eft aux travaux des fept Evêques
, envoyés fous le Confulat de Déce ,
que la religion chrétienne doit ſon établiffement
dans les Gaules , & que la plus
grande partie des Eglifes de nos provinces
n'a été établie qu'après le milieu du
troifiéme fiécle ; par conféquent l'Eglife
d'Orléans n'a pu être fondée qu'après ce
tems , par quelque difciple des Evêques
ou quelqu'autre miffionnaire envoyé par
le Saint Siége. S. Euverte qui a tenu le
fiége à Orleans dans le quatriéme fiécle ,
eft le premier Evêque connu ; c'eft probablement
ce qui a engagé cette Eglife à reconnoître
dans la Meffe qu'elle célébre en
fon honneur , que c'eft de lui qu'elle a
reçu la connoiffance du vrai Dieu .
Par un des membres de la
Société littéraire d'Orleans.
40 MERCURE DE FRANCE.
EPITRE à M .......
Pourquoi donc , cher ...…… dans le fiécle où
nous fommes ,
Voit-on régner fi peu le bon goût chez les hom¬
mes ?
D'où naît dans les efprits cette ftérilité ?
Ne confacre-t -on plus qu'à la frivolité
Les talens précieux qu'on reçut en partage ?
Quoi ! loin de profiter d'un fi rare avantage ,
Loin de fuir les écarts de nos jeunes Auteurs ,
Nous ofons fottement en être admirateurs ?
Eh ! comment corriger leurs Mufes infenfées ,
Si nous leur déguifont nos goûts & nos penſées ?
Si toujours fouriant à leurs productions ,
Loin de les condamner nous leur applaudiffons ?
On fe plaint des fadeurs de nos piéces nouvelles ,
De l'ennuyeux jargon de nos minces cervelles ;
Le Théâtre eft tombé dans un délire affreux ,
On n'y veut plus fouffrir que le ton langoureux :
Pour achever enfin de peindre notre ſcene ,
On pleure chez Thalie , on rit chez Melpomene.
Pourquoi , vils complaifans , encenfiez - vous leurs
vers ?
Pouvez- vous les blâmer ? vous les avez foufferts.
Difons mieux nous avons trop d'efprit en partage
,
"
JUIN. 41 1754.
Chacun impunément en prodigue l'uſage ;
Et l'on atteint à peine à l'âge de raifon
Qu'à tel prix que ce foit on veut ſe faire un nom .
Que cherchant à cueillir le doux fruit de vos
veilles ,
Auteurs , vous afpiriez aux honneurs des Cor
neilles ;
Je ne blâmerai point un fi noble défir ,
s'embellir ;
L'efprit comme le coeur ne peut trop
Mais foyez les premiers à vous rendre juftice ;
Renoncez hautement ces enfans du caprice ,
Qui produits par l'erreur & la ſtupidité ,
Vous feront méprifer de la poſterité.
Cher Boileau , tu n'es plus : de ce fiécle fertile
La Mule condamnant le jargon & le ſtyle ,
N'eut jamais pû fouffrir qu'on le fût écarté
De la fimple nature & de la vérité ;
Etlançant contre nous le fiel de la fatyre ,
Tu nous eus confervé notre genre d'écrire.
Que ne puis - je aujourd'hui , jaloux de tes travaux
,
Immoler à ton nom tant d'indignes rivaux ?
Que ne puis-je , échauffé du feu de ton génie ,
Traufmettre à nos Auteurs cette même harmonie ,
Cet art heureux enfin digne des immortels ,
Qui t'eut dû mériter un temple & des autels.
Dira-t-on qu'à nos voeux le ciel eft plus avare ,
Et qu'il nous a privé d'un génie auffi rare ?
42 MERCURE DE FRANCE.
Que nos peres ont mis les Muſes au tombeau ,
Qu'on ne peut de leurs jours rallumer le flambeau ?
Dans nos coeurs prévenus depuis long- tems glif-
Lée ,
Cette erreur n'en peut- elle être enfin effacée ?
Corneille eut avant lui des Hardis , des Rotrous ,
Corneille cependant les a furpaffé tous.
Rivaux de fes talens & jaloux de fa gloire ,
Sur les traces marchons au temple de Mémoire
Et briguant un honneur juſtement mérité ,
Frayons-nous un chemin à l'immortalité .
Mais ce ne fera point en prenant pour modeles
Ces Auteurs de nos jours ( écrivains infideles ,
Qui des fadeurs de l'art empruntent leurs beautés
)
Que nous pourrons trouver de pareilles clartés ;
Puifons nos fentimens au ſein de la nature ,
C'eſt pour aller au coeur la route la plus fûre ;
L'art fous de faux attraits , des dehors ſpécieux ,
Peut éblouir un tems & fafciner les yeux ;
Mais on revient bientôt de cette erreur groffiere ,
Nos regards tôt ou tard s'ouvrent à la lumière ;
La raifon dans nos coeurs rallume fon flambeau ,
Et l'art s'évanouit à cet éclat nouveau .
Tel eft de nos Auteurs le deftin ordinaire ;
Leurs écrits ont un tems le bonheur de nous
plaire :
Cherche-t-on un moment à les approfondir?
Le mafque tombe alors , on ceffe d'applaudir,
JUIN. 1754. 43
Soyons donc moins furpris de voirfi peu d'ouvra
ges
Dignes de notre encens , mériter nos fuffrages.
Qu'un Auteur dépouillant fa fotte vanité ,
Emprunte fes couleurs de l'ingénuité ;
Au lieu de ce vernis de bonne compagnie ,
Qu'on admire par- tout le feu de fon génie ;
Que de Thalie enfin embelliffant les traits ,
Il ceffe de croquer d'infipides portraits ;
Il verra , mépriſant une brigue expirante ,
Couverte de lauriers , fa Mufe triomphante.
Mais , hélas ! vains projets : eh ! comment après
tout
Efperer de jamais extirper ce faux goût ?
Aux maux invétérés il eſt peu de remede ,
Cher ..... & malgré l'ardeur qui me poffede ,
Malgré tous mes efforts , mes defirs & mes foins,
Sans réformer le ſtyle on n'écrira pas moins .
Que diriez -vous du fiécle , & Racine ! ô Moliere
!
Si le deftin jaloux vous rouvrant la paupiere ,
Nos fadaifes s'offroient à vos regards furpris ?
Verriez- vous , fans frémir , nos modernes efprits
Préférer aux beautés de vos écrits folides ,
• chef-d'oeuvres de nos jours ,
Qu'en dépit du bon fens on reverra toujours ;
Les voilà cependant , vils rebuts du théâtre ,
Ces ouvrages vantés dont on eft idolâtre,
44 MERCURE DE FRANCE.
Quels travers ! jufte ciel ! dans un coupable ou
bli
Le bon goût pour jamais cft donc enseveli ?
Rien ne peut l'arracher à ces écarts funeftes.
Que dis je , cher .... Ah ! puifque tu nous reftes ;
Nous allons recouvrer ce précieux thréſor ,
Le bon goût parmi nous pourra renaître encor.
Ennemi déclaré de nos fottes manies ,
De tes fçavans écrits éclaire nos génies ,
Le Public revenu de fes préventions ,
Sçaura rendre juftice à tes productions :
Déja même , déja certain de ta victoire ,
Il t'apprête une place au temple de Mémoire.
Heureux , fi ménageant ce triomphe éclatant
Je puis t'y voir cueillir la palme qui t'attend.
Lemonnier.
*******************
DIALOGUE .
MICHEL ANGE , RAPHAEL D'URBIN.
RAPHAEL D'URBIN.
Pourquoi preniez- vous tant de foins
& de fi exactes précautions pour m'interdire
la vue de vos ouvrages , & fpécialement
de cette grande peinture du Jugement
que vous faifiez pour le Pape ?
JUIN. 1754.
45
MICHEL ANGE.
J'avois vû de vos tableaux , & je prévoyois
de ce qu'opéreroit dans vous le
fpectacle des miens . Ce que je craignois
ne manqua pas d'arriver : il ne fut pas néceffaire
de me dire que mes précautions
avoient été inutiles ; je le connus bientôt
dans les ouvrages que vous fites après que
vous eûtes examiné les miens,
RAPHAEL D'URBIN.
Votre crainte paroiffoit encore bien pen
fondée.
MICHEL ANGE.
Je découvrois dans votre maniere , quoique
encore féche , & un peu dans le goût
de votre maître , un air fublime , une
beauté naturelle , les traits d'un génie fupérieur
; enfin à travers le difciple de Perugin
, je voyois prêt à éclore un rival redoutable
, & le plus grand Peintre depuis
Appelles.
RAPHAEL D'URBIN.
Quand on a pour les beaux arts une paffion
auffi yive & auffi ardente que celle
que vous aviez pour eux , ne doit- on pas
être charmé de voir paroître des génies
46 MERCURE DE FRANCE.
qui les honorent par des travaux heureux
?
MICHEL ANGE.
Je voyois avec plaiſir des Artiſtes contribuer,
par leur goût & par leurs travaux ,
à la perfection des Arts ; de beaux ouvrages
étoient pour moi un fpectacle charmant
, mais les vôtres me faifoient trembler.
RAPHAEL D'URBIN.
Mes ouvrages avoient encore bien des
défauts , & je n'étois pas parvenu à cette
perfection qui fit enfuite ma réputation .
MICHEL ANGE.
Vous y étiez déja parvenu à mes yeux ;
pour les grands maîtres un tel avenir eft
auffi certain que le preſent.
RAPHAEL D'URBIN.
Mais vous étiez le premier & le plus
zélé à faire l'éloge de Praxitele & de Phidias
, & des anciens , dont vous admiriez
avec tant de vivacité les précieux ouvrages.
MICHEL ANGE.
Il y a bien de la différence ; les anciens
1
JUIN. 1754. 47
font trop éloignés de nous , leur fortune
eft faite , je ne craignois point qu'ils me
fupplantaffent. De quelque profeffion que
l'on foit , on reffent toujours que l'on eft
homme ; c'eft ce qui me faifoit redouter
ces rapides progrès que j'appercevois dans
vos ouvrages . J'étois en réputation du plus
habile ; il eft bien fâcheux de defcendre ,
il l'eft beaucoup moins de ne pas s'élever ;
le premier coûte trop à la vanité ; je vous
avoue fincerement mon foible. Mais vous ,
n'avez-vous jamais été que Peintre ? votre
maniere , votre goût déceloient un coeur
porté à l'amour. Tous les hommes font
peintres à cet égard ; ils fe peignent dans
leurs ouvrages. Le caractere de mes peintures
étoit moins le leur que le mien ; fombre
, fier , méditatif , un peu vain même ,
fi vous voulez , je ne me flate point ; je
fuis Peintre jufques chez Pluton.
RAPHAEL D'URBIN.
Je ne difconviens point qu'une certaine
tendreffe , une douceur de caractere ne
foit ce qui a donné en quelque façon le
plus de beauté à mes ouvrages ; mais l'amour
est une paffion fi univerfelle , fi générale
, que je ne le juge pas propre à faire
un caractere diftinct.
48 MERCURE DE FRANCE,
MICHEL ANGE.
J'avoue avec vous qu'il n'eſt perſonne
qui ne foit homme , un peu plus ou moins
fur le chapitre de l'amour.
RAPHAEL D'URBIN.
Quoique porté à l'amour , je l'ai cependant
traité aſſez fans façon ; une autre paffion
s'étoit emparée de mon coeur. J'étois
aimé du Souverain Pontife , ami de quelques
Cardinaux ; leur fort m'avoit charmé,
enfin le chapeau rouge m'avoit donné
dans la vûe.
MICHEL ANGE.
Je vous entends ; votre réputation , la
fupériorité de vos talens ne vous flatoient
que fous le point de vûe qui vous les repréfentoit
comme un moyen pour parvenir
à l'objet de votre ambition.
RAPHAEL D'URBIN.
J'aimois la peinture autant que pouvoit
l'aimer un homme à qui elle avoit coûté
tant de peines & de travail , & qui y réuffiffoit
avec autant de fupériorité que je
peux me flater d'y avoir réuffi ; c'eſt bien
en dire affez. Car avec quelle ardeur &
avec quelle complaifance ne chériffonsnous
JUIN. 1754.
49
nous pas les chofes par lefquelles nous
fommes diftingués , les arts les fciences
les qualités qui nous ont fait une réputation
brillante ? La dignité à laquelle j'afpirois
ne m'ôtoit rien de ma réputation &
de mes talens , elle ne faifoit qu'ajoûter au
vain honneur & au plaifir , entre nous ,
affez frivole d'un Virtuofe , la réalité de
l'éminence.
MICHEL ANGE.
Ainfi c'est donc une chimere de s'imaginer
que l'amour des beaux arts & des
fciences foit l'unique paffion du coeur de
l'homme il peut bien arriver qu'il éclate
d'avantage , qu'il paroiffe effacer toutes les
autres pallions ; ce n'eft jamais qu'un amufement
de l'efprit dont le coeur n'eft point
la dupe on a beau faire , il en faut toujours
revenir à l'humanité , c'eſt-à - dire
aux foibleffes.
J. C. Thiolliere ,
Curé en Saintonge.
1. Vol. C
50 MERCURE DE FRANCE.
ه ل ل ا وا ل و
EPITRE A THÉMIRE .
Par M. Ducaffe , de Tonneins.
QUe féduit par l'attrait du vice ,
De plein gré l'homme s'abrutiffe
Jufqu'à le fuivre obſtinément ,
C'eft un grand mal affurement .
Il m'oppofe en vain fa foiblefle ,
Et le feu du tempérament ;
Mon coeur qui pour lui s'intéreſſe ,
Fait des voeux pour qu'il reconnoiffe
L'excès de fon égarement ,
Et que déplorant fon yvreffe ,
Il fe redonne à la fagelle.
Pour honteux que foit fon penchant ;
Il faut convenir cependant
Qu'il prend au moins dans la nature ;
Mais que fortant du naturel ,
Ce foible & frivole mortel ,
Contre qui le bon fens murmure ,
Devienne impertinent & fat ,
Et ridicule par état ,
Et que ce foit là ſon idole ,
Oui , voilà ce qui me déſole.
Faux écart de l'efprit humain ,
Que la raifon & la fatire
Combattirent toujours en vain ,
JUIN. 1754.
Qui pourra jamais te réduire ?
Toujours conftans dans leur délire ,
Les fous iront toujours leur train.
Cependant raifonnons , Thémire.
Eft- ce donc le plus grand des maux
Que dans le monde il foit des fots,
Des étourdis , des ridicules ?
Les beaux jours ont leurs crépuscules ,
Les beaux jours n'en font pas moins beaux.
Ce fanfaron , de qui l'audace
Vous étourdit à fe prôner,
Qui brave jufqu'au déguaîner ,
D'une maniere indigne & baffe,
En tremblant implore fa grace ,
Et tombe aux pieds de fon vainqueur ,
N'ufurpera jamais la place
De la véritable valeur.
Idolâtre de fa figure ,
Ce petit- maître évaporé ,
Petit rien , freluquet doré ,
Qui pour mérite a ſa parure ;
Qui toujours changeant de maintien ,
Léger , inconftant & frivole ,
Chante , rit , faute , capriole ,
Parle fans ceffe , & ne dit rien ;
Loin de capter ma bienveillance ,
M'attache par la complaifance ,
A ce jeune homme intéreffant ,
Qui fe parant par bienséance ,
cij
52
MERCURE DE FRANCE .
Plaît & figure décemment ;
Qui fentant le prix du filence ,
Quoique d'un efprit amusant ,
Parle à fon tour , fans pétulance
Parle peu , mais conféquemment.
Cette Iris à mine difcrete ,
Moitié prude , moitié coquette ,
Qui ne met ni mouches ni fard ,
Mais qui fait durer fa toilette
Pour attraper le fin de l'art
Dans la recherche étudiée
D'une parure négligée ;
Qui d'un terme , à peine indifcret ;
Dans le public fe fcandalife ,
Mais qui revient & s'humaniſe
Dans un duo vif & fecret ;
Ne fait que redoubler mon zéle
En faveur de cette beauté ,
Dont l'enjoument & la gaité
Sont nivelés fur le modéle
D'une décente liberté ;
Qui des apprêts de fa coiffure
Et du détail de fa parure
Ne fe fait qu'un amufement ,
Et qu'on voit être conftamment
Badine fans coquetterie ,
Modefte fans affeterie ,
Vertueufe par fentiment.
Muni d'une ame volatile ,
JUIN.
1754.
Ce mortel toujours agité ,
Qui vers la fingularité
Sentant une pente facile ,
Monte l'amufant & l'utile
Au ton de la frivolité ;
Fait à mon fens , dans fa manie ,
Le contrafte & l'apologie
De cet efprit jufte , éclairé ,
Qui , l'arbitre de fon génie ,
Sçait être toujours à fon gré ,
Frivole , aifé près d'Emilie ,
Par-tout ailleurs folide & vrai.
Chloé , de mille attraits pourvûe ,
Brille & féduit par leur éclat .
Dieux ! quel teint ! le beau point de vûe !
En feroit-il qui l'égalât ?
Sous cette figure adorable ,
Que Chloé feroit redoutable
Au coeur le plus indifférent !
Mais vouée à l'impertinence ,
Un certain air de fuffifance
La fuit par tout , & cependant ,
Sans goût & fans difcernement ,
Toujours prompte à l'inconféquence ,
Ell : parle comme elle penfe ,
Et penfe très - étourdiment .
L'efprit tourné vers l'inconftance ,
Le caprice eft fon élément ;
Sans affiette & fans contenance ,
3
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
Elle rit juſqu'à l'indécence ,
Et minaude éternellement .
Jeune beauté , chere Silvie ,
Dont les graces forment les traits ,
Vous que ne guiderent jamais
Le caprice ou la fantaiſie ;
Vous dont le mérite réel ,
Un heureux & beau naturel ,
Et les charmes de la faillie ;
Vous dont le gracieux maintien ,
L'aimable & charmant entretien ,
L'air prévenant , la modeſtie ,
Forment un tableau , dont le prix
Sera refpecté par l'envie ,
Regnez fur notre ame attendrie ;
Chloé n'aura que nos mépris .
Tous ces ridicules comiques
Que je viens de tracer pour toi ,
Rien moins que dangereux en ſoi ,
Quoique fouvent épidémiques ;
Ni cent autres de même aloi
Que je pourrois peindre en détrempe ,
Ami , ne font point impreſſion
Sur les efprits de bonne trempe.
Ce que l'on prête d'attention.
Aux progrès de leur tablature ,
Sans nous mener à l'illufion ,
Sans être un fujet de cenfure ,
Nous déride , & nous divertit ;
JUIN.
55
1754-
Et pour un fage qui murmure ,
Le refte s'en amufe , & rit .
Lorfque les moeurs n'ont rien à craindre
Des travers de l'efprit humain ,
On peut , comme l'Abderitain ,
Rire des fous fans fe contraindre.
Themire , adieu ; juſqu'à demain .
Difcours qui a remporté le prix à l'Academie
royale des Sciences & Beaux Arts de
Pap , en l'année 1754 , fur ce sujet :
Si la multiplicité des Ouvrages en tout
genre eft plus utile que nuifible aux progrès
des Sciences & des Belles-Lettres .
Par le Pere Torné , Prêtre de la Doctrine
Chrétienne.
I
L s'est élevé depuis long - temps un cri
général contre la multiplicité des ouvrages
en tout genre . On a crû voir dans
cette abondance un obftacle aux progrès
des fciences , & le commencement de la
décadence des Lettres . Cette accufation
paroît d'abord légitime dans toute fon
étendue ; les motifs en font féduifans. Ne
craignons pas de foumettre à l'examen , &
de modifier , s'il le faut , ce jugement
prefque univerfel , mais précipité. Les
Cij
56 MERCURE DE FRANCE .
Sçavans ont leurs préjugés comme le
peuple.
que
Faut-il donc , à l'exemple des plus févères
critiques , réprouver tout ce qui n'eft
pas marqué au coin du génie ? ou , convaincus
les richeffes littéraires augmentent
avec le nombre des livres , auronsnous
l'indulgence d'accueillir favorablement
les plus foibles effais de l'eſprit
humain ?
Ne confondons pas les intérêts des fciences
avec les intérêts des belles lettres .
Quelquefois réunies par le fecours mutuel
qu'elles fe prêtent , mais toujours différentes
par leur objet & par les talens
qu'elles exigent , doivent- elles également
leurs progrès ou leur décadence à la multitude
des Auteurs ?
Pour fixer nos idées fur ce point , ayons
recours à la difcuffion : il fera aifé de nous
convaincre que la multiplicité des ouvrages
eft plas utile que nuifible aux fciences ,
& plus nuifible qu'utile aux belles lettres .
Première Partie.
Les fciences font comme un vafte édifice
, dont la conftruction demande toute
la durée des fiécles , & un nombre infini
d'ouvriers dans tous les genres. La plupart
emploient toute la vie à y pofer une pierre ;
JU IN . 1754. St
& ce fuccès , quoiqu'à peine fenfible , eft
pour le Sçavant un fruit glorieux de fes veilles.
Que d'artiſtes ne faut- il pas pour fuffire
au nombre & à la diverfité des ouvrages !
>
Arrêtons-nous à confidérer l'analyse du
corps immenfe que forment les connoiffances
humaines. L'arbre encyclopédique
deffiné de nos jours par des mains fçavantes
, n'eft- il pas un tronc prodigieux d'où
s'élevent mille branches différentes ( a ) ?
Tous les jours il prend de nouveaux accroiffemens.
De petits rejettons en pouffent
d'autres à leur tour. Une expérience eſt
une fource de phénomènes. Une question
fait naître des traités entiers. L'eil curieux
du Sçavant découvre des merveilles
par- tout où il s'arrête ; il les groffit , il lez
crée, fi j'ofe le dire . Ainfi à l'aide du microfcope
une goute de liqueur paroît un monde.
Cependant , ne le diffimulons pas , le
nombre de nos connoiffances n'eft rien auprès
de celui de nos livres . Notre efprit a
des bornes étroites , & nos bibliothèques
font inimenfes . On ne fuffiroit pas à lire
les volumes qu'a produit une fcience particulière
, une queſtion , & toutes les fciences
font encore au berceau.
( a ) Voyez le fyftême figuré des connoiffan
ces umines , mis à la tête du premier Tome de
l'Encyclopédie.
Cy
58 MERCURE DE FRANCE.
Ne faut- il donc juger du nombre des
ouvrages utiles aux progrès des fciences.
que par celui des découvertes ? Non fans
doute. Pour trouver la vérité qui fe cache
, il faut examiner , difcuter , comparer
; mais ce doit être là l'ouvrage d'une
infinité d'efprits différens . Les livres font ,
fi j'ofe le dire , autant de creufets où la
vérité s'épure de plus en plus. Elle paroît
d'abord brute , défigurée , informe ; mais
dans les mains de différens Auteurs ellefe
dégroffit peu à peu . On la voit enfin
briller avec cette pureté , cette vive lumière
qui lui gagne bientôt les fuffrages
du monde fçavant.
Qu'il feroit beau de fuivre pas à pas les
progrès & , pour m'exprimer ainfi , les
differens âges d'une même découverte !
Des fyftèmes fouvent hazardés , des expériences
quelquefois étrangères & faites
dans d'autres vûes , que dis -je ! l'erreur
elle-même , la préparent de loin ; on l'entrevoit
, mais elle ne fe montre que par
degrés. Des génies heureux y ont été conduits
comme par hazard , & charmés de
ce premier fuccès , ils ne l'ont qu'ébauchée.
Il n'appartient qu'à une fuite d'Auteurs
de l'étendre , de l'approfondir , &
d'y appofer enfin le fceau invariable de
la démonftration..
JUIN. 19 1754-
Si elle a d'abord eu des adverfaires , fi
les Sçavans fe font partagés , la multiplicité
des opinions eft devenue une fource de
lumières. Dans les difputes littéraires
qu'excite une vérité naiffante , chacun
écarte une partie du nuage dont elle eſt
enveloppée.
Le commencement de toutes nos recherches
n'eft qu'une tentative imparfaite , &
fouvent fans fuccès. Nous ne pouvons arriver
à la vérité qu'en nous traînant de
vraisemblance en vraisemblance . La multiplicité
des ouvrages eft le moyen le plus
affuré de hâter nos progrès. Faut-il pénétrer
dans quelque mystère de la Phyfique,
on nepeut mieux faire que d'accumuler
de toutes parts le plus qu'il eft poffible
d'obfervations & d'expériences . C'eft ainfi
que les plus célèbres Académies de l'Europe
épient depuis long- temps la nature ,
ou la forcent de fe dévoiler peu à peu. Que
de temps & de travaux n'ont pas coûté de
foibles connoiffances !
Si un efprit créateur fait lui feul nombre
de découvertes , combien en eft- il
dans fa route qui lui échappent , & qui fe
dérobent à fes lumières : De légères recherches
, une conféquence de plus , les lui
auroient dévoilées ; elles font réfervées à
des Auteurs qui marchent für fes traces , &.
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
qui glanent , pour ainfi dire , après lui ( b ) .
Un Sçavant eft il monté jufques à la cime
efcarpée du rocher aride qu'habitent
les fciences , de quelle utilité fera-t- il
pour le refte des hommes ? Telle eft leur
condition , qu'il faut leur tempérer l'éclat
des fpéculations fublimes. Des Auteurs
fubalternes commentent les méditations
profondes des Newtons , des Leibnits ,
& nous les rendent familières . Sans eux
les découvertes de ces génies fupérieurs
euffent été ignorées de la poftérité : ils ont
l'art merveilleux de les mettre dans un
jour plus favorable ; ils les abaiſſent à la
portée du commun des efprits , & leur prê
tent même des graces qui fembloient leur
être étrangères. Un feul ouvrage devient
par là comme le père de beaucoup d'autres
qui ne font pas moins utiles. Les difciples
nous aident à monter comme par degrés
jufques au maître.
Suffit-il pour l'intérêt de la vérité , de
multiplier nos connoiffances , ou de les
développer & les répandre ? ne faut- il pas
( b )Nous avons un exemple tout récent de ce
que j'avance , dans le fameux principe de la moindre
action , heureufement découvert par M. de
Maupertuis. Il avoit échappé à M. Leibnits , qui
a fait d'ailleurs fur la théorie du mouvement &
la mefure des forces , de fameufes découvertes ..
JUIN. 1754.
réfuter les erreurs inféparables de l'humanité
? & que d'erreurs n'ont pas enfanté la
précipitation & l'ignorance ? fous quel tas
de volumes n'a- t- il pas fallu fouvent en
étouffer une feule : La prévention , l'opiniâtreté
, l'efprit de parti la foûtenoient
contre fes premiers ennemis ; il a fallu
l'accabler par le nombre.
On me dira qu'elles fe multiplient fans:
fin avec les livres . Mais le mal ne portet-
il pas avec lui fon reméde la multiplicité
des ouvrages diffipe avec le temps les
erreurs quelle a fait naître . Or découvrir
une erreur , n'eft - ce pas faire un pas de
plus vers la vérité ?
La difette d'Auteurs auroit fans douteépargné
beaucoup de méprifes à l'efprit
humain ; mais que de belles connoiffances
ne lui auroit- elle pas dérobé ! Sans la multiplicité
des ouvrages il feroit encore expofé
à mille égaremens dont il eft revenu ;
il feroit en proie à moins d'erreurs , mais
plus anciennes , plus invétérées , & il auroit
l'ignorance de plus.
Le dirai -je les erreurs n'ont pas peu
contribué au progrès des fciences . On ne
s'affûre fouvent du chemin de la vérité ,
qu'après avoir effayé tous les autres . Un
Auteur fage profite des fautes de ceux qui
l'ont précédé. Le Pilote s'inftruit par
62 MERCURE DE FRANCE.
l'exemple des naufrages : la connoiffance
des écueils lui apprend à les éviter.
Eft- ce là l'unique fruit de tant de livres
déja oubliés , à qui la pouffière dont ils
font couverts n'attire que des mépris
Connoiffons - en mieux les avantages . Semblables
à des échafaudages devenus inutiles
, mais qui ont fervi à élever l'édifice ,
ces écrits abandonnés aujourd'hui , ont
contribué à la perfection des fciences . Qui
ne fçait combien elles ont reçu d'accroiffement
de l'efprit d'hypothèſe & de conjec
ture fi décrié parmi nous ! Eh ! ne lui devons-
nous pas la renaiffance de la Philofophie
?
Que dirons- nous de cette fcience qui
feule en mérite le nom , où l'efprit eft
toujours guidé par l'évidence Graces à
la multiplicité des ouvrages , on a peu à
peu applani , abrégé le chemin de la vérité
; on a imaginé , on a perfectionné de
nouvelles méthodes , qui ont conduit à
grands pas les modernes à mille belles découvertes
; on a infiniment varié l'ordre
des vérités mathématiques , dont la fuite
forme une longue chaîne . Chaque théorème
eft devenu comme un centre , où l'on
aboutit par mille rayons. La diverfité des
ouvrages répond enfin à celle des efprits :
le lecteur laborieux peut en raffembler
JUIN. 1754. 62
plufieurs fous fes yeux , pour les faire fuppléer
à la clarté les uns des autres..
C'eft en parcourant toutes ces routes différentes
, qu'un élève apprendra à s'em
frayer de nouvelles. La variété des méthodes
& des démonftrations augmentera fa
fagacité , fon efprit acquerra de l'étendue
& des forces ; peut-être augmentera- t- il
bientôt le nombre des inventeurs .
Y eût-il même en ce genre plus d'Auteurs
qu'il ne paroît néceffaire , ils ne retarderoient
pas nos progrès. Ils feroient
fi vous le voulez , des guides fuperflus
dans le chemin de la vérité , mais non des
obftacles ; ils feroient des tréfors inutiles ,.
mais enfin ils feroient des tréfors , & nonune
funefte abondance .
Je ne parle pas ici du plagiaire & du
compilateur. Des Ecrivains de ce caractère
font fans doute plus nuifibles qu'utiles
au lecteur. Mais avide de nouvelles connoiffances
, voulez- vous ne pas perdre un
temps précieux , ne lifez pas ce que vous
fçavez déja ; c'eft aflez d'arrêter votre attention
fur ce que vous ignorez encore.
Que de volumes qu'on croiroit inépuifa
bles , cette adreffe va vous faire épuifer !
Qu'on dife tant qu'on voudra que l'amas
monftrueux des productions humaines eft
une mer dont on ne peut fonder les abyf64
MERCURE DE FRANCE.
mes , un ſpectacle effrayant pour la pareffe
fi naturelle à l'homme , un labyrinthe où
le génie trouve à chaque pas des obftacles
l'arrêtent dans la recherche du vrai ,
des voies détournées , qui l'égarent , un
écueil funefte où vont fe brifer l'émulation
, le.noble défir , & l'efpérance même
de fçavoir.
qui
Heureux découragement ! l'efprit guéri
de la fureur de tout apprendre , fe fixe à
une fcience particulière. Les hommes fe
partagent dans le choix des études ; ils
font des progrès d'autant plus rapides ,
qu'ils ont embraffé un objet moins étendu :
les nouvelles découvertes forment bientôt
un tout confidérable , fruit précieux des
talens forcés par la multiplicité des ouvrages
à fe prefcrire des bornes étroites .
Seconde Partie.
Les progrès des lettres ne fe mefurent
pas fur le nombre , mais fur le mérite de
leurs productions. On fouffre la médiocrité
dans la bouche des Orateurs néceffaires
à la religion ou à l'état ; elle révolte dans
leurs livres . Les belles lettres ne produifent
guère que des ouvrages de fantaisie.
Le lecteur les rejette avec mépris, s'ils n'ont
pas le don de le charmer . Il dédaigne furtout
le Poëte qui ne prend pas un noble
JUIN. 1754 65
effor , & fe plaît à le fouler aux pieds ,
s'il ne s'élève pas jufques aux nues . Tout
ce qui ne porte pas un certain caractère de
perfection , n'eft en effet qu'un fuperflu
littéraire , femblable à des mets grofliers ,
fervis fur une table d'ailleurs délicate ,
& d'autant plus révoltans qu'ils font inutiles
( c ) .
Enfin la
médiocrité des
ouvrages , fi
elle domine dans la littérature , eft le
commencement
fatal de fa décadence : la
corruption du goût en eft le comble. L'une
& l'autre eft la fuite comme néceffaire de
la
multiplicité des
ouvrages.
Le ea eft un terme où l'on n'arrive
guère que par une voie ; mille autres en
éloignent. La foule des Auteurs ne peut
que s'égarer. Le goût peut bien difcerner
& fentir le beau dans les ouvrages d'autrui
, le génie feul peut l'atteindre . Le
goût aide au génie & le guide , mais il ne
peut le fuppléer du premier au fecond ,
y a une diſtance infinie ; auffi combien
le génie eft- il plus rare que le goût ! combien
eft- il de bons juges & de mauvais
il
auteurs !
Dans la multitude des artiftes , qu'il en
(c ) Et craffum unguentum & Sardo cum melle pa
paver
Offendunt , poterat duci quia coenafine iftis. Hor.
66 MERCURE DE FRANCE.
eft peu d'illuftres ! combien voit -on d'ou
vrages imparfaits pour quelques chefd'oeuvres
! Les grands fuccès dans tous les
genres , par je ne fçais quelle fatalité attachée
à la nature humaine , ne font réſervés
qu'au petit nombre.
Que devons - nous donc attendre de ces
arts difficiles qui demandent un rare affenblage
de talens ? quelle étonnante difproportion
n'y aura- t - il pas entre le peu d'ouvrages
excellens & la foule des médiocres ?
Préjugé, j'ofe le dire , infaillible contre le
mérite de la plupart des livres dont la république
des lettres eſt inondée.
Quoi de plus difficile en effet que d'exceller
dans l'art d'écrire en quelque genre
de littérature ? Un ouvrage dont les fciences
font l'unique objet , ne demande le
plus fouvent que de la netteté , de la jufteffe
, de l'ordre : un ouvrage d'efprit veut
deplus de l'invention & du goût. Dans
l'un il fuffit de bien raifonner ; dans l'autre
doit regner l'heureux accord de l'imagination
& du fentiment. Là il ne faut
qu'étaler l'analyfe & la méthode ; ici doivent
éclater le feu , l'enthouſiaſme , quelquefois
un beau défordre. Le premier fe
pare de l'art ; le fecond femble en rougir ,
& le cache : il déplairoit également , s'il
n'en étoit pas l'ouvrage , & s'il paroiffait
JUIN 1754. 67
F'être. Celui - là ne parle qu'à l'efprit pour
le convaincre , il ne doit qu'inftruire ;
celui-ci doit intéreffer l'efprit & le coeur
à la fois , & mêler adroitement l'utile à
l'agréable. N'eût-on que le mérite de traiter
avec autant de clarté que de précifion ,
les élémens d'une fcience abftraite , de la
rendre plus aifée , plus fimple , ne pût- on
s'approprier dans un ouvrage que la forme
, ' ce feroit contribuer en quelque forte
aux progrès des fciences. Mais l'homme
de lettres doit puifer dans fon propre
fond ; il ne peut imiter qu'avec réferve ,
& il doit être original juſques dans l'imitation.
Craignons après ce parallele , que la
multiplicité des ouvrages ne foit auffi nuifible
aux lettres qu'utile aux progrès des
fciences. N'attendons de la littérature
qu'un petit nombre de bons modéles . Des
fuccès fi difficiles font néceffairement bien
rares. La poëfie & eloquence , livrées ,
& , s'il m'eft permis de le dire , proftituées
à tant de plumes , ne peuvent que perdre.
infiniment de leurs charmes . L'imitation
de la belle nature n'eft pas réſervée à tant
de pinceaux. Auffi pour un petit nombre
de génies fupérieurs , combien de Poëtes
tragiques fans ame , de comiques fans.
mours , fans délicateffe , d'épiques fans.
68 MERCURE DE FRANCE.
feu , fans génie ? combien d'Orateurs fans
nerf , fans mouvement , fans nobleſſe ?
combien d'ouvrages enfin dont le feul mérite
eft de n'avoir ni de grandes qualités ni
de grands défauts ?
Če font là , diront les partifans de la
multiplicité des livres , des ornemens qui
embelliffent la république des lettres
quoiqu'ils ne l'enrichiffent pas , & dont
le nombre répare en quelque forte la médiocrité.
Condamner ces foibles effais du
génie , c'est décourager le mérite que
l'attrait de la gloire avoit fait fortir de l'oifiveté
, c'eft faire languir les talens , étouffer
l'émulation ; c'elt enfin dépeupler le
monde littéraire .
Vains prétextes , que la fureur d'écrire
imagine pour hazarder des productions
indignes du grand jour . Une fociété d'amis
éclairés eft le premier théatre où doit s'effayer
le génie naiffant. Cette fphère de
gloire doit fuffire aux talens médiocres.
Le beau , l'excellent a feul le droit de prétendre
à l'immortalité.
Il en eft , je l'avoue , du monde littéraire
comme des fpectacles. Le retour
prefque périodique des mêmes ouvrages
dramatiques cefferoit bientôt d'intéreffer .
Des pièces nouvelles doivent foûtenir ,
ranimer le goût du fpectateur. Sont- elles
JUIN. 1754.
69
infiniment au deffous des modéles de ce
genre , la nouveauté en fupplée le mérite.
Les ouvrages qui fe fuccédent fans ceſſe ,
animent de même la république des lettres.
Ce font des ruiffeaux innombrables
qui portent autour d'eux dans les plantes
la fraîcheur & la vie , & qui font éclorre
mille fleurs.
Mais que cet avantage coûte cher àla
littérature ! L'avidité du public pour les
productions nouvelles , le rend moins difficile
fur leur mérite. Un livre amufe-t-il ,
c'eft affez ; on ne demande pas qu'il foit
bon , mais qu'il vienne d'un homme d'efprit.
Les grands modéles en tout genre
qu'ont fourni les fiécles d'Augufte & de
Louis le Grand , paffent peu à peu pour
des modéles inimitables. Le public s'accoûtume
à voir les modernes bien au deffous
de ceux qui les ont précédés. La médiocrité
n'eft plus un crime ; les Auteurs
n'en rougiffent plus : ils ne mefurent leurs
efforts que fur le mérite de leurs contemporains
& de leurs rivaux . L'indulgence
des lecteurs amollit le génie , & donne
aux efprits vulgaires une confiance téméraire.
C'eft ainfi que la littérature a infenfiblement
dégénéré , & qu'elle femble tous
les jours tendre à fa décadence.
Ne nous laiffons pas éblouir par le faux
70 MERCURE DE FRANCE.
éclat de nos prétendues richeffes littéraires
. Cette abondance eft dans le fond une
vraie ftérilité. Que la république des lettres
auroit gagné à mettre à plus haut prix
le glorieux titre d'Auteur ! elle feroit dépouillée
de cette foule d'ouvrages qui la
dégradent , & cependant elle auroit produit
les mêmes chefs- d'oeuvres. Les talens
fupérieurs fe développent tôt ou tard. Une
impulfion fecrerte de la nature , une eſpèce
d'inftinct plus fort que nous-mêmes ,
décele le génie , & le force d'éclater au
dehors.
Malheureufement la vanité ne lui ouvre
que trop tôt la carrière épineufe des
Auteurs , ou l'y retient trop tard. Le temps
d'écrire a des bornes qu'il eft auffi ordinaire
que dangereux de méconnoître. Combien
de productions fe reffentent de l'enfance
ou de la caducité du génie ! Fruits
précoces , foetus glacés & fans ame , qui
terniffent en même temps la gloire de l'Ecrivain
& l'éclat des lettres.
Que fera-ce des ouvrages qui n'ont leur
principe que dans la folle ambition d'avoir
une place parmi les Auteurs , dans le defir
orgueilleux de fe faire admirer par la diverfité
des talens , dans la foif ardente des
richeffes , dans l'envie & une bafle rivalité ,
dans la vûe intéreffée de parvenir , ou de
JUIN. 1754. 71
répondre à la protection d'un Mécène plus
puiffant qu'éclairé ?
Telles font cependant les caufes funeftes
de la
multiplicité des ouvrages. Pour un
livre qui eft le fruit des talens , combien
d'autres ont été dictés
par le
befoin & par
les paffions ? Peut- il couler des eaux pures
de ces fources fangeufes ? Cette fécondité
dans
l'invention , ces beautés mâles & naturelles
, ces penfées vives , ces tours
heureux , ce feu divin , qui
caractériſent
le génie , l'art peut- il les imiter ?
L'hiftoire, ce genre de littérature fi difficile
, fi délicat , & qui demande tant de qualités
réunies , eft le premier effai de l'homme
d'efprit.Tout le monde s'en eft cru capable.
La plus longue vie ne fuffiroit
lire ce qu'ont écrit nos
Hiftoriens depuis
pas pour
la
renaiffance des lettres. Auffi dans combien
de détails inutiles n'a -t - on pas comme
enfeveli les grands
événemens , qui
feuls méritent l'attention de tous les temps ?
Il est bien peu de fiècles qui doivent entrer
dans l'hiftoire du monde . Encore même
dans ces temps les plus féconds en
grands hommes , après les
révolutions qui
ont changé la deftinée des empires , reftet-
il des vuides immenfes ?
1
Pour quelques
Conquerans , dont on
doir
conferver la
mémoire comme celle
72 MERCURE DE FRANCE.
des grands fleaux , pour un petit nombre
de Princes dont les vertus ont droit à
l'immortalité , ou dont les vices méritent
l'exécration des fiécles à venir , combien
n'a-t-il pas regné de Souverains dont les
nomis ne peuvent que fervir d'époques ! La
fureur d'écrire n'a pas fait un choix fi néceffaire.
On a mis au jour jufques aux
moindres anecdotes des Princes vulgaires ,
de leurs Généraux , de leurs Miniftres.
Dans quelle condition l'Hiftorien n'a- t- il
pas crû trouver des Héros affez illuſtres ?
Ah ! il n'appartient d'écrire en ce genre
pour la poftérité , qu'à ces hommes rares
qui de quelques traits d'un pinceau rapide
fçavent tracer les événemens & les moeurs
d'un fiécle ( d ) , l'hiſtoire abrégée d'une
nation ( e ) , du monde entier & de
tous les âges (f) .
Heureufe encore la république des lettres
, fi elle n'étoit que furchargée de livres
inutiles ou médiocres , & fi la corruption
du goût n'étoit pas inféparable de la multiplicité
des ouvrages !
Le monde littéraire a fes révolutions
comme les états politiques. L'efprit humain
a-t- il eu le bonheur d'atteindre , de
(d ) Hift . du fiècle de Louis XIV. par M. Voltaire.
(e ) Hift. de France , par M. le Préfident Henaut.
(f)Difcours fur l'Hiftoire univ. par M. Boffuet.
faific
JUIN. 1754 73
faifir le beau , il s'éloigne bientôt de ce
point fixe. Les chef- d'oeuvres de la littérature
font prefque toujours le dernier
terme de fes progrès , & l'époque de fa
décadence . On doit d'abord à un certain
nombre de génies originaux la renaiſſance
du goût. Par eux les lettres acquièrent
une gloire qui en multiplie fans nombre
les élèves. On a bientôt perfectionné l'art
d'écrire dans tous les genres , il ne refte
plus que d'imiter ; mais la vanité de l'homme
d'efprit ne fe contente pas de ce partage ;
il fe fraie une route nouvelle , & s'égare.
Ne pouvant pas égaler ceux qui l'ont précédé
, il dédaigne de les fuivre , & pour
tout dire en un mot , il corrompt le goût ,
en voulant le varier.
>
Pour comble de malheur , ce fleau de
la littérature a l'art funefte de colorer
d'accréditer le mauvais goût à force d'efprit.
Il donne le ton à la nation , & bientôt
il eft fuivi d'une foule de froids imitateurs
, qui n'ont de lui que les défauts.
C'eft ainfi que le clinquant moderne a fuccédé
à l'or des anciens ; les fougues de l'imagination
au fublime ; la froideur de
l'efprit philofophique au feu & à la noble
liberté du génie ; je ne fçais quelle métaphyfique
du coeur aux grandes paffions ,
aux beaux fentimens qui animoient nos
I. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
théatres ; le langage précieux , fade , entortillé
, à la majefté , aux graces naturelres
du ftyle ; le frivole enfin à la fimple &
belle nature.
Révolution funefte , mais inévitable
dans un fiècle de licence , où il fuffit d'être
homme d'efprit pour tout ofer. L'efprit
eft un Protée , qui a pris toute forte de
formes il a manié la lyre , il a embouché
la trompette , il s'eft témérairement emparé
du théatre , il a voulu imiter les foudres
de l'éloquence. Avec lui feul le Littérateur
a prétendu forcer la nature , fuppléer tous
les talens , & il a défiguré tous les genres
de littérature. Abandonnés en effet , &
comme en proie à la foule des Écrivains
médiocres & lintieux , pouvoient- ils ne
pas tomber dans une honteufe dégradation
, & ne pas contracter une corruption
générale ?
Telle eft la différence qui fe trouve entre
les intérêts des fciences & ceux des
belles lettres . Le grand nombre des livres ,
fi contraire aux progrès de la littérature
aide la raifon , & recule de plus en plus
les limites de nos connoiffances. Si la corruption
du goût , fi la médiocrité , toujours
méprifable dans des ouvrages
de pur
agrément , font inféparables de la multitude
des livres , l'étendue & la diverfité
JUIN.
75
1754.
des fciences , la difficulté des découvertes
la néceffité de réfuter les erreurs , d'abréger
, d'adoucir , de varier les voies pénibles
de la vérité , tout rend la multiplicité
des ouvrages utile aux progrès des fciences.
Si elle menace les lettres d'une décadence
prochaine , nous lui devons ce riche
fond de connoiffances qui nous élève
fi fort au deffus de l'ignorance des temps
reculés . Peut- être la postérité reprocherat
- elle à notre fiécle d'avoir préparé les
voies à la frivolité & au mauvais goût ;
mais elle l'appellera le fiécle de la railon.
Il y devroit avoir quelque coërction des loix
contre les Ecrivains ineptes & inutiles , comme
il y a contre les vagabonds &fainéans.
Montaigne , liv. 3.ch. IX. de la Vanité.
O
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
***************
COMPLIMENT
Fait à M. le Duc d'Aiguillon , Commandant
pour le Roi dans la Province de Bretagne
, à fon entrée dans la ville du Croific ,
Par M. Desforges - Maillard.
MONSEIGNEUR ,
que tout retentit des acclamations
unanimes de mes concitoyens
agréez que je vienne à mon tour vous exprimer
une partie des fentimens que votre
préfence m'infpire . Nous vous voyons , &
nos voeux font comblés : eh comment
pourroient-ils ne le point être ? Vorre
nailfance eft des plus illuftres ; votre mérite
honore celui de vos ayeux , & parmi
les grands talens qui vous diftinguent ,
vous avez celui de vous faire aimer. C'eft
fans doute ce qui a engagé notre Monarque
à vous choisir par préférence pour
commander dans une Province où les
coeurs fe donnent à la raifon accompagnée
des manieres aimables ; & fi le mien n'étoit
pas foutenu par l'affurance
que me
donne cet air d'affabilité , qui nous annonce
la douceur de votre caractere & la vé-
Pendant
que tout

448
JUIN. 1754. 77
T
fité de votre ame , oferois- je aujourd'hui ,
Monfeigneur , fans autre titre que celui
d'homme de Lettres , vous offrir les fincere's
hommages de mon refpect , de mon zéle
& de ma fidélité ?
AUTRE
Au même. Par le petit Desforges - Maillard ,
âgé de neufans.
Q
i
Uel foudain changement ! quels tranports
d'allégreffe
Sur ces bords glorieux font retentir les airs ?
Les enfans comme moi quittent leurs jeux divers ,
Et fans crainte , à l'envi fe jettent dans la preffe ;
Mais j'entende Suivons fac un bruit, confis
2
de voix
Et l'écho leur répond fans ceffe ,
C'est d'Aiguillon , c'eft lui dont le Prince a fait
choix
Pour s'attacher nos coeurs en nous dictant fes
loix.
Qu'on me laiffe.... & croit - on qu'il faille qu'on
m'indique
A qui je dois ici parler ?
Mon coeur fans nul fecours fçait me le révéler .
Vous en qui refleurit l'efpérance publique ,
Peut-on vous méconnoître à ces traits gracieux ,
Acet air de grandeur que la bonté tempere ,
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
Cet air qu'on aime & qu'on révere ,
Au feu de cet efprit qui brille dans vos yeur ?
Que de jours fortunes nous promet cette aurore !
C'eft ainfi qu'oubliant la neige & les frimats ,
Le berger qui revoit les nouveaux dons de Flore ,
Se forme par avance un fort rempli d'appas.
Jugez-donc , Monfeigneur , votre illuftre préfence
Produifant dans mon coeur un fi doux fentiment ,
Quels tranfports elle infpire à ce cercle charmant
En qui l'âge & l'expérience
Ont mûri le diſcernement.
Que je fuis enchanté de l'aimable préſage
D'un deftin fi pur & fi beau !
Mais quel bonheur pour moi , jeune & tendre ar-
'brimeau ,
En butte aux hazards de l'orage ,
Si vous reflouvenant du légitime hommage
Que ma voix & mon coeur vous offrent aujouṛ-
d'hui ,
Et jettant un regard vers ce lointain rivage ,
Vous daigniez quelque jour vous rendre mon
appui !
JUIN . 1754. 79
SINASTAL ,
HISTOIRE DUMOCALIENNE ;
Ouvrage qui a remporté le prix de Littérature
, au jugement de Meffieurs de la Société
royale de Nancy , pour l'année 1754.
Par M. Pierre , Subftitut en la Cour Souveraine
de Lorraine & Barrois.
Ntre les différens Royaumes qui com-
E pofentle Dumecala ( 4) , ces quecarmatie
( b ) eft un des plus confidérables ;
il eft fitué au nord de ce continent , fon
Gouvernement eft aristocratique & monarchique
, & fa Couronne eft élective.
Ce droit flateur , mais dangereux , de fe
choisir un Roi , eft prefque auffi ancien
que cette Monarchie ; le pouvoir des
fujets s'étend jufqu'à preferire certaines
loix ( e ) à celui qui va leur en donner ;
s'il vient à rompre ces liens facrés qui l'at- .
tachent à fes fujets , ceux- ci fe croyent en
droit de fecouer le joug qu'ils s'étoient impofés
eux- mêmes , & d'arracher des mains
de leur Roi le fceptre qu'ils y avoient mis .
( a ) L'Europe .
(b) Pologne .
(c ) Pacta Conventa.
Dij
So MERCURE DE FRANCE.
Les Souverains ne doivent jamais perdre
de vûe la fource de leur autorité. Leur
puiffance accrûe peu à peu comme de
grands fleuves , doit comme eux fe contenir
dans de juftes bornes. La Sarmatic a
des loix qui font des digues puiffantes ,
capables de s'oppofer à des progrès trop
rapides , & d'arrêter les débordemens .
Cet Etat venoit de fe donner un Roi ;
c'étoit un Souverain d'une contrée voifine ;
il avoit été élû fous certaines conditions >
comme il arrive toujours ; & l'on crat
qu'il les avoit oubliées quelque tems après ,
comme il n'arrive que trop fouvent . Il
conçut un projet hardi ; on lui en fit un
crime. Il porta la guerre chez un de fes
voifins fans le confentement de la Répu
blique , & contre fes loix ; la République
crut devoir venger fes loix , & affurer fa
liberté ; elle réfolut de changer de Maître ,
& fe mit fous la protection du Prince même
auquel fon Roi faifoit la guerre . C'étoit
un jeune Heros qui venoit de monter fur
le trône de Gothie ( d ) ; il y étoit à peine
affis qu'il le voyoit entouré de plufieurs
ennemis puiffans qui s'avançoient pour l'en
faire tomber. Ils étoient formidables par
leur nombre & par leur union , ils fe
croyoient invincibles par la foibleffe de
(d ) Charles XII. Roi de Suéde.
JUI N. 1754. 1754 81
leur ennemi. Ils s'imaginoient qu'ils briferoient
d'un feul coup un fceptre que tenoient
des mains encore foibles : ils s'en
partageoient déja les débris. Ce Prince ,
difoient- ils entr'eux , penfoit fe livrer aux
douceurs du trône ; il fuira les horreurs
des combats . Il eft jeune , il fera timide .
Il ne peut réfifter , il cédera. Mais l'ambition
eft aveugle. Trop remplis de leurs
projets, ces Rois avoient oublié que la jeuneffe
eft encore plus fouvent téméraire que
timide , & que la honte de céder devance
en elle la raifon.
>
Le Roi de Gothie ne le prouva que trop
dans la fuite , il fit bien voir que la nature
fe paffe quelquefois de l'expérience & du
tems pour former les grands hommes , &
qu'il y a , s'il eft permis de parler ainfi
des Heros nés. Son coup d'ellai annonça
les exploits qui devoient le fuivre. A la tête
de huit mille des fiens , il défit cent mille
de fes ennemis: il conquit prefque tout le
Nord , & réfolut de donner un maître à la
Sarmatie . Ce heros crut qu'il étoit plus digne
de lui de faire un Roi , que d'en détrô
ner plufieurs.
Celui qu'il jugea capable de fecoder
de fi grandes vûes ne penfoit pas regner.
C'étoit Sinaſtal ( e ) , jeune geur de
(e) Stanidas.
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
Sarmatie , iffu du fang des Rois & qui au
roit dû l'être lui-même , fi le trône étoit la
feule place de la vertu , & fi le défir de
rendre les hommes heureux étoit un droit
pour les gouverner,
Ceux qui dans tous ces troubles n'avoient
pris d'autre parti que celui de la fageffe ,
fentant qu'ils avoient befoin d'un chef qui
fût rempli d'un amour fincere pour elle ,
avoient mis à leur tête le jeune Sinaftal :
& comme chaque citoyen demandoit la
paix & qu'aucun ne travailloit à la ramener
, que tout le monde gémiſſoit , & que perfonne
n'ofoit agir , ils le députerent vers le
Roi de Gothie.
Partez , digne héritier des vertus de vos
ayeux , fi long-tems les chefs & toujours
les appuis de cette République : allez , lui
dirent-ils , parlez à l'Alexandre de nos
jours , travaillez de concert avec lui ; diffipez
ces orages qui menacent de toutes
parts de renverser l'édifice antique & facré
de nos droits & de notre liberté.
Sinaftal étoit capable de remplir cet emploi.
Sans doute il connoiffoit dès lors les
ix & les priviléges de fa nation ; il avoit
de, mis dans la balance les avantages &
les innvéniens de la liberté , il en avoit
mefuré rendue , il en avoit marqué
les bornes fans doute il fit entendre
JUIN. 1754. 85
dès lors la voix libre du citoyen ( ƒ) .
Pour moi retiré depuis long- tems dans
la folitude , loin du tumulte & des affaires
, je coulois des jours tranquilles dans
le filence & le bonheur. Je m'étudiois
moi-même & la nature . J'appris dans ma
retraite le choix glorieux que l'on avoit fait
de Sinaftal ; j'allai pour l'en féliciter : l'amitié
la plus intime nous uniffoit depuis
long-tems. Je n'avois pas recherché la fienne
, parce qu'il étoit né dans un haut rang
& avec de grandes richeffes : il n'avoit pas
refufé la mienne , quoique je fuffe né fans
ces avantages. La fympathie avoit formé
les noeuds qui nous lioient enſemble , l'eftime
les avoit ferrés , la mort feule fera
capable de les rompre.
Le Ciel ouvre devant vous une brillante
carriere , lui dis-je ; la patrie remet
entre vos mains fes intérêts , le fang dont
vous fortez lui répond que vous êtes prêt
à verfer le vôtre pour les foutenir. Je ſerois
digne de la confiance de mes compatriotes
, me dit-il , fi pour la mériter il ne
falloit que du zéle ; mais je vais marcher
dans des routes prefque inconnues ; viens ,
fage Sophilis , accompagne mes pas pour
(f)La voix libre du Citoyen , ou Obfervations
fur le Gouvernement de Pologne. Ouvrage connu
du Roi,
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
les guider. Je les fuivis pour m'inftruire.
Le difcernement avoit prévenu l'âge
dans le Roi de Gothie. Il connoiffoit les
hommes . La réputation de Sinaftal , fa
naiffance , fes hautes qualités , une figure
aimable & prévenante , une éloquence
douce & infinuante fixerent l'attention
du Roi . La conformité d'âge , le
rapport des fentimens des fentimens , & cette douce
fympathie , dont la caufe eft ignorée , &
dont les effets font fi connus , lui
gagnerent
fon affection . Le zéle avec lequel il
parla pour la liberté lui attira fon eftime
& par- deffus tout cela fon indifférence
pour le trône le fit juger digne de l'occuper.
Sinaftal exécuta donc beaucoup plus qu'il
n'avoit entrepris : il vouloit fléchir le vainqueur
, il lui plut ; il ne tendoit fes mains
vers lui que pour obtenir la paix , celuici
y plaça e fceptre : il ne demandoit que
l'olive , on lui offrit la couronne.
Sinaftal étoit à peine inftruit des intentions
de ce jeune Heros , qu'il étoit déja
Roi. Je courus lui annoncer qu'il venoit
d'être élû & proclamé par fes compatriotes.
Quel fut mon étonnement , lorfque
voulant lui rendre des hommages comme
à mon maître , je me vis obligé d'employes
les prieres pour qu'il confentît à ceffer
JUIN. 1754. 8-5
d'être mon égal. Vous n'ofez , lui dis - je ,
fage Sinaftal , vous n'ofez attribuer cet
événement à la fupériorité de votre mérite
je ne viens pas pour vous donner
des louanges , mais des confeils . Adorez
les deffeins de la Providence. Recevez les
offres du vainqueur , & les hommages de
vos concitoyens . Vous n'avez cherché ni
fui la couronne ; cette indifférence eſt louable
: vous vouliez la refufer par modeſtie
ou par grandeur d'ame , mais il eſt encore.
plus beau de l'accepter par amour pour les
peuples & pour le bonheur de la patrie .
Eft- ce le Ciel qui t'infpire ? me répon
dit-il es tu chargé de m'apporter fes ordres
? Prévois tu combien il va m'en couter
pour les exécuter ? Des brigues étrangeres
& des diffenfions domeftiques environnent
le trône qui m'eft offert ; leurs
coups redoublés le rendent encore chancelant
, faudra-il l'affermir par le fer , & le
cimenter avec le fang ?
En effet , le nouveau Roi fut obligé de
combattre , & d'être fouvent victorieux
de fes propres fujets . Loin de le féliciter
fur fes fuccès , il falloit l'en confoler . Il
falloit prendre un vifage auftere lorfqu'on
lui parloit des occafions où s'étoit fignalé
fon bras , ou plutôt il falloit n'en pas parler
du tout. Rappeller fes victoires , c'étoit
86 MERCURE DE FRANCE.
rouvrir fes playes ; il arrofoit les lauriers
de la valeur des larmes de l'humanité :
je voudrois , difoit- il , qu'elles puffent effácer
le fang dont ils font teints. Mon cher
Sophilis , quand on a des enfans ingrats on
ne ceffe pas d'être pere ; qu'il eft dur de
ne pouvoir être heureux que par le malheur
de ceux que l'on aime !
Le Ciel ne lui permit pas de fuivre le
penchant de fon coeur , & de réparer les
maux que fon bras avoit faits . Il fit tourner
la victoire du côté de fes ennemis ; mais
il lui laiffa la fageffe.
Je ne l'avois pas félicité fur fes fuccès ,
je n'eus pas befoin de le confoler dans fes
revers. L'égalité d'ame eft le caractere du
fage ; l'univers tomberoit en ruine , que fa
tranquillité ne feroit pas ébranlée.
Auffi Sinaſtal ne parut-il jamais plus grand
que dans ces momens d'adverfité. Je fens ,
me difoit- il, quela valeur n'eft pas une vertu
d'une pratique fi difficile que le courage.
Cependant quandje fuis dans une fituation
qui demande de la force , il me femble que je
me trouve prefque à ma place. Ce n'eft pas ,
ajouta- t-il , que je fois tout à fait infenfible.
Mon coeur n'eft que trop vivement touché
des malheurs des autres. Je fens qu'il s'attendrit
aux larmes que je vous vois répandre
& à la plupart de mes fujets. Elles me
JU IN. 1754. 87
prouvent bien mieux que tous les fermens ,
que je ne ceffe pas d'être Roi .... Non ,
interrompis-je , non , Seigneur , l'adverfité
ne fera jamais capable de vous enlever
l'empire de nos coeurs ; c'eft le plus doux ,
fans doute , & celui que vous confervez.
fur vous même eft le plus glorieux . Oui ,
répartit le Roi , je me fens affez de fermeté
pour abandonner un trône ; mais auffi , je
l'avouerai , je fens au fond de mon coeur
un fi ardent défir du bonheur des hommes ,
que je ne puis m'empêcher de regretter la
feule place où je pouvois le fatisfaire autant
que je le fouhaite.
Si cela eft ainfi , lui dis- je , i l'être fu
prême vous a infpiré ce noble penchant
ce n'eft pas pour le laiffer fans effet : Sinaf
, vous regnerez ; croyez un homme qui
doit être agréable à Dieu , puifqu'il chérit la
tal
vertu.
de
En parlant ainsi , je ne craignois pas
faire naître au Roi de fauffes efpérances
je fçavois qu'il étoit vertueux , & que le
Ciel étoit jufte.
L'orgueil de la créature voudroit en
vain franchir l'efpace infini qui la fépare
de fon Auteur : en vain fa foible raifon
voudroit s'élever jufqu'au Sanctuaire im
pénétrable de la Providence. L'ignoranes
des home prend quelquefois pour des
88 MERCURE DE FRANCE.
bienfaits du ciel , les préfens de fa colere ;
leur aveuglement prend encore plus fouvent
pour des malheurs , ce qui ne part que
de fa clémence . Ils marchent avec une défiance
ingrate dans ces routes fecrettes , par
lefquelles la main divine les fait arriver
au terme caché du bonheur.
C'eft ainfi que le doigt de Dieu conduifoit
Sinaftal. Ilavoit fait defcendre au tonbeau
l'aînée de fes filles ; il fit monter fur
le plus beau thrône de l'univers celle qui
lui reftoit. Il deftinoit un prix à ſes travaux
: il préparoit à fa conftance un port
affuré & tranquille ; mais il ne devoit y
aborder qu'à travers les orages & les tempêtes.
La Sarmatie fe trouva une feconde fois
fans maître ; tout le monde jetta les yeux
ur Sinaftal : mais avant de lever les fiens
fur le thrône , il daigna les tourner vers
moi.
' Puifque vous me confultez , lui dis- je ,
Seigneur , je vais moins vous parler le langage
d'un coeur qui vous aime , que celui
d'un coeur que la vérité infpire. Ecoutez ,
fage Sinaftal , ne penfâtes vous pas qu'il
étoit de votre devoir d'abandonner le
thrône pour rendre à votre patrie la tranquillité
qu'elle avoit perdue ? Oui , fans
doute , me réponditil : Juit-on pas Mo
JUIN. 1754. 89
immoler tout à la vertu ? Eh bien , vous
croyez-vous donc aujourd'hui moins obligé
de remonter fur ce thrône pour faire
le bonheur de cette patrie ? L'ingratitude ,
Seigneur , fut -elle jamais une jufte cauſe
de retirer les bienfaits ?
L'amour dont Sinaftal étoit rempli pour
fes concitoyens , les avoit déterminés à lui
offrir la couronne ; le même fentiment le
détermina à l'accepter . La force de la vérité
frappa tous les efprits ; les vertus da
Roi gagnerent tous les coeurs ; leur éclat
diffipa les ténébres de l'aveuglement &
l'obftination du préjugé ; le remords fut ef
ficace , la juftice fut écoutée : Sinaſtal fut
élu de nouveau par tous les fuffrages , &
proclamé par toutes les voix.
Mais , hélas ! que l'homme eft inconftant
dans fes deffeins ! il eft rarement juſte ; &
l'on diroit qu'il fe repent encore de l'avoir
été.
Quelques étincelles mal éteintes rallument
tout -à - coup chez les peuples voifins
le flambeau de la difcorde. Il échauffe
d'abord quelques efprits ; le feu de la guer
re éclate enfuite avec fureur , & fe répand
avec rapidité ; le fouffle irritant de l'envie
lui donne de nouvelles forces : tout s'em
preffe au dehors à lui fournir des alimens ,
& à précipiter fes progrès ; & dans le fein
90 MERCURE DE FRANCE.
de la patrie même , perfonne n'étant plus
forcé d'obéir , bientôt tous veulent commander.
le
Le Royaume de Sarmatie n'étoit pas
feul qui fut le théâtre de la guerre ; tout
le nord du Dumocala , que dis - je , prefque
tout ce continent étoit en proye à fes ravages.
Les horreurs que ce fléau entraîne ,
font frémir la nature & gémir la raifon .
Leurs voix réunies nous crient fans ceffe
de fauver ou de conferver au moins la
vie à nos femblables ; & votre gloire , ô
Conquérans , fe mefure par le nombre de
ceux à qui vous l'avez ôtée. O politique !
toi qui crois tant de malheurs néceffaires ,
toi qui fais répandre le fang des hommes !
peux-tu être une vertu ? O valeur qui le
répands ! que tu en es rarement une !
Je verfois fouvent ces plaintes ameres
dans le fein de Sinaſtal : qu'il les écoutoit
avec complaifance ! qu'il les partageoir
avec humanité ! Sophilis , me dit-il unjour,
un Philofophe ne peut que gémir fur l'aveuglement
des hommes , il ne parvient guè
res à les éclairer ; mais le devoir des Rois
eft plus étendu , parce que leur pouvoir
l'eft davantage. Plaindre la patrie , quand
on peut la fecourir , c'est le partage du foible
; faire des voeux au lieu de faire des
efforts , c'eſt la reffource & l'excuſe du lâJUIN.
1754. 91
che. Ce n'eft pas avec les larmes que l'on
éteint un embrafement. Confole - toi , vertueux
Sophilis , ceffe de répandre des pleurs,
bientôt on ceffera de répandre du fang.
Je compris par ce difcours du Roi qu'il
travailloit à la paix ; je me jettai à fes pieds
tranfporté de joye , & je m'écriai : Seis
gneur , le mortel le plus vil peut ôter la
vie à un homme ; mais c'eft reffembler au
Dieu qui la donne que de la conferver.
En effet Sinaftal , femblable à un Dien
pacificateur , fit reparoître tout- à-coup la
Térénité dans le plus fort de la tempête
ou plutôt il arrêta tant de ravages , en ap
paifant par un grand facrifice la divinité
cruelle qui les envoyoit fur la terre . Cette
divinité qui gouverne toujours les hom
mes & quelquefois les Rois , c'eft l'intérêt.
Ce facrifice fi cher fut celui de fa couronne.
Il y avoit renoncé la premiere fois pour
la tranquillité de fa patrie ; il l'abdiqua la
feconde fois pour la pacification génerale
du Dumocala.
Ce grand ouvrage étoit trop glorieux &
trop fatisfaifant pour ne pas remplir tous
les voeux de Sinaftal. La récompenfe de la
vertu eft la vertu même. Mais les tems
étoient arrivés où la justice divine devoit
enfin ſe manifefter aux yeux des hommes
& récompenfer Sinaftal.
92 MERCURE DE FRANCE.
Ce Prince méritoit d'être affis fur le throne
de l'univers ; auffi ne defcendit - il de
celui qu'il occupoit , que pour monter fur
un autre moins élevé , mais plus folide.
Son front augufte fut enfin chargé d'ane
couronne moins riche peut -être , mais
moins pefante , & qui y fut affermie à
l'inftant même qu'elle y fut mife,
Eh bien , lui dis - je , Seigneur , vous
trompois - je , lorfque je vous promettors
que malgré les efforts de vos ennemis , &
le defintéreffement de votre coeur , vous
regneriez un jour tranquillement ? Vous
voilà Souverain paifible d'un peuple qui a
toujours adoré les maîtres , parce qu'ils
ont toujours été fes peres : qu'il va vous
aimer , lorfqu'il verra qu'ils revivent tous
en vous ! Oui maintenant que vous pouvez
tout , Seigneur , vengez - vous de l'inconftance
de vos anciens fujets , accablezles
de repentir , en comblant de bienfaits
ceux fur lesquels vous regnéz aujourd'hui .
Tu connois mon coeur ( me répondit
Sinaftal , avec cette franchife héroïque auffi
éloignée de la vanité qui court après les
éloges , que de la fauffe modeftie qui les
fuit pour les attirer ) tú connois mes fentimens
fi mes fujets font heureux , je le ferai.
Il vous eft aifé , dis-je au Roi , d'arri
ver à ce terme fouhaité ; une longue étude
JUIN.
1754.
des hommes & de leurs befoins vous a dé-
93
ja fait connoître les routes peu frayées qui
y
conduifent. Que dis -je vous les avez
enfeignées aux autres Rois : vous allez y
marcher fans doute , & le coeur le plus
tendre exécutera fans peine ce plan d'un
gouvernement heureux , qu'a imaginé l'efprit
le plus vafte , & qu'a tracé la main la
plus habile. (g )
Nous avons les mêmes
inclinations , me
dit le Roi ,
travaillons au même ouvrage.
Mes fujets vont être mes enfans , qu'ils
foient tes freres . Uniffons nos lumieres &
nos efforts pour faire leur bonheur ; intéreffons
- y le ciel , &
commençons par nous
le rendre propice .
Oui , pieux Sinaftal , l'Etre fuprême eſt
la fource de toute félicité. Les Rois de la
terre font comme les canaux précieux par
lefquels coulent fes faveurs , & qui tranfmettent
aux humains fes graces & fes bienfaits.
Il vous a infpiré l'amour de la vertu
, Seigneur , c'eſt le plus précieux de fes
dons , vous devez l'infpirer à vos fujets.
L'exemple , de quelque côté qu'il vienne
, a toujours bien de l'empire fur l'efprit
des hommes ; mais l'exemple des Rois eft
tout puiffant. Cependant Sinaftal ne s'en
(3) Entretien d'un Européen avec un Infulaire
du Royaume de Dumocala,
94 MERCURE DE FRANCE.
repofa pas fur lui feul ; il multiplia les
établiffemens. Son amour impatient voulut
que le premier ( b ) eût pour objet de
foulager en même tems les befoins de l'ame
& ceux du corps , d'augmenter la piété
& de bannir l'indigence. ( i )
Je fçai , me difoit ce Philofophe couronné
, que la vie n'eft qu'un paffage ; mais
il faut au moins en arracher les épines
l'applanir le rendre plus aifé à mes
fujets. La félicité n'a fa fource que dans
la vertu ; mais le bien être leur en rendra
la pratique plus douce .

,
Ces deux objets occupoient continuellement
le Roi , il les avoit fans ceffe devant
les yeux. Auffi éleva-t-il d'abord des
temples à la Divinité ( k ) . Leur magnificence
annonçoit la grandeur de celui qui
les confacroit à Dieu , & ils euffent été
dignes de la majeſté du Tout- puiſſant même
, fi l'ouvrage d'un être borné pouvoit
être digne de l'Etre infini .
Après que Sinaftal eut bâti des demeures
à celui devant qui l'univers eft comme
( h ) Miſſion royale.
( i ) Adpietatis augmentum& inopia ſubſidium.
Infcription mife au frontifpice de la maifon des
Millions royales.
( k ) Bon- fecours , Paroiffe de Luneville , &c.
JUIN. 1754. 95
s'il n'étoit pas , il bâtit des aſyles ( 1 ) à ces
malheureux qui voudroient ne pas exifter
en effet , puifqu'ils ne vivent que pour la
douleur. Il eft vrai qu'il faifoit en mêmetems
tous fes efforts pour rendre ces retraites
inutiles , en banniffant de fes Etats
la pauvreté & la maladie . Sa main libérale
mettoit fes fujets à couvert de toutes leurs
attaques . Tantôt elle femoit fes largeffes
autour de ceux qui n'avoient pas recueilli
des ( m ) moiffons ; tantôt elle répandoit
fur les malheureux , dont les chaumieres
avoient été confumées par le feu , une
pluye d'or qui l'éteignoit en quelque forte
, en réparant les pertes qu'il avoit caufé.
( n ) Son coeur compatiſfant entreprit fur
tout d'arrêter les ravages de ces peftes particulieres
, ( ) dont les progrès font auffi
rapides que ceux du feu , & qui font dire
quelquefois de même : ce lieu a été.
La mort de mes fujets , me difoit Sinaftal
, avec une tendre inquiétude , eft
bien fouvent prématurée : je ne fçai , mais
il me femble qu'elle l'eft toujours. Cet art
précieux qui conferve ou ramene la fanté ,
me paroît digne de toute mon attention .
( 1 ) Hôpitaux.
( m)Fondations pour la grêle.
( a ) Les incendies.
( • ) Maladies épidémiques.
96 MERCURE DE FRANCE.
La fanté eft un thréfor fans lequel tous les
biens font infipides ; elle eft au corps ce
que la paix eft à l'ame. Eh bien , Seigneur ,
travaillez à perfectionner cet art difficile.
Aflemblez tous ceux qui s'y appliquent ,
formez - en ( p ) une fociété. Vous fçavez
que les rayons du foleil , lorfqu'ils font
épars , peuvent bien donner la lumiere ;
mais quand le miroir ardent les réunit dans
un même foyer , c'eft pour lors feulement
qu'ils ont tous enſemble une activité que
chacun d'eux n'a pas féparément. De même
, Seigneur , chaque membre dont vous
compoferez cette fociété , peut avoir des
kimieres mais leur réunion puiffante rallumera
le feu de la vie dans les corps même
qui commenceront à manquer déja de
chaleur . Oui , répartit le Roi , tes conſeils
font mes projets. Je veux fur tout que l'on
cherche avec une attention fcrupuleufe les
caufes des maladies dans les corps qui auront
reffenti leurs effets mortels , afin que
l'on puiffe tirer ainfi le remede du mal
même , & que la mort d'un feul ferve au
moins à prolonger la vie de plufieurs .
Les malheurs particuliers font plus difficiles
à appercevoir ; les malheurs univerfels
font plus difficiles à réparer. Les uns
(f)Collége royal des Médecins .
exigent
JUI N. 1754. 97
exigent une attention plus détaillée , les
autres demandent des précautions plus
étendues . L'amitié peut fuffire aux befoins
d'un feul homme ; les befoins d'une fociété
entiere ne peuvent être foulagés que
par les Rois. Sinaftal prévenoit ou réparoit
Par
les accidens particuliers , parce qu'il étoit
pour chacun de fes fujets l'ami - le plus
tendre ; mais il prit encore plus de mefures
pour prévenir une difette générale , parce
qu'il étoit pour tout fon peuple le meil
leur des Rois. Il fit remplir des magaſins
vaſtes &
nombreux . ( p ) Je veux , me difoit-
il , que leur abondance toujours uniforme
& toujours renaiffante trompe en
même- tems la dureté de l'avare qui entaffe
le fuperflu , & prévienne le défefpoir de
l'indigent qui manque du néceffaire.
Cette
abondance toujours certaine
va donner encore , lui dis- je , Seigneur ,
une ardeur nouvelle au
commerce. Le
commerce , vous le fçavez , enrichit un
état ; il rend une nation
floriffante &
redoutable par les alliances qu'il entretient
au dehors , & la
population qu'il
favorife au dedans.
Je le fçais , répondit Sinaftal , mais
auffi c'eft en toutes chofes que les grands
(9) Magafins de bled en cas de difette.
1. Vol, Е
98 MERCURE DE FRANCE.
périls fe trouvent à côté des grands avantages
. Le Commerce eft expolé à bien des
revers ; je ne puis parer les coups de la
fortune , ni prévenir les fautes des commerçans
, je veux au moins les mettre en
état de les réparer. *
Mais Seigneur , ofai- je lui dire , tous !
vos tréfors fuffiront-ils à l'immenfité de
vos defirs ? .... Eh quoi , repartit vivement
Sinaftal , les , richeffes des enfans
ne font-elles pas celles d'un Pere ? je n'ai
pas donné la vie à mes fujets , mais je
donnerois la mienne pour eux. Ah , Seigneur
, lui dis-je , uniffez plutôt vos voeux
à ceux qu'ils adreffent continuellement
au Souverain arbitre de nos deſtinées . Ils
ne ceffent de demander au Ciel qu'il daigne
prolonger le cours précieux des vôtres..
Prier pour un bon Roi , c'eft prier pour
la félicité publique.
Que n'est - il en mon pouvoir , reprit
Sinaftal , de faire encore le bonheur des
âges futurs ; mais , cher Sophilis , ne puis -je
pas au moins le préparer ? Vous le pouvez
- lui dis- je , Seigneur ,livrez- vous à cette
noble ambition , c'eft celle des Heros. Les
actions des Rois ne paffent pas avec eux
comme celles des autres hommes . Procu-
(r) Fondation pour les marchands………
JUIN. 1754. 199
rez à ceux qui vivent à préfent les moyens
d'excercer leur génie & de cultiver leurs
talens ; ils continueront votre ouvrage &
contribueront à la gloire de la Nation &
à l'avantage de la fociété .
Le Roi remplit bientôt ces deux vaſtes
objets par deux moyens bien fimples ; il
donna tous fes foins à l'éducation qui forme
le coeur , & il encouragea l'étude &
les fciences qui éclairent l'efprit. *
Tout devient un fujet de méditation
pour un Philofophe : tout eft une occafion
de bienfaits pour un Roi . Un jour
que feul avec le fage Sinaftal , nous nous
entretenions dans ces jardins délicieux
l'ouvrage de fon génie & de fes loifirs ;
pendant que je m'arrêtois à contempler ces
eaux jailliffantes , ces cafcades fuperbes ,
par lesquelles l'oeil eft prefque tenté de
préferer enfin l'art à la nature ; cher
Sophilis , me dit-il , tu te plaignois , il n'y
a qu'un moment , que bien des grands
uniffoient à l'origine la plus brillante la
vie la plus obfcure ; tu vois ici leur image.
Ce font des ruiffeaux qui ont une fource
élevée , mais qui en defcendent entraînés
par la pente de la nature. Inconnus , ils
ferpentent dans les vallons , ils roulent
( s) Corps des Cadets. Ecole militaire.
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
dans les déferts , jufqu'à ce qu'enfin l'attention
les découvre , & que l'art les force
à s'élever auffi haut que leur fource. Le
corps de l'état ne peut manquer d'être affoibli
, lorfque le fang illuftre de la nobleffe
n'y circule plus. Rendons -lui donc
fon ancienne chaleur & tout fon mouvement
; & comme il eft des vertus de tous
les états ( ) & de tous les fexes , ( 1 ) n'exceptons
perfonne , donnons nos foins également
à l'éducation de tous . Eh , ne fontils
pas tous également mes enfans !
Plût au ciel , dis - je au Roi , qu'ils fuffent
toujours unis comme des freres ; mais
à quoi l'intérêt n'engage- t-il pas les hommes
, & qui peut arrêter fes effets ? Si vos
fujets avoient l'un pour l'autre autant de
tendreffe que vous en fentez pour tous
enfemble , vous pourriez toujours être
bon , fans jamais ceffer d'être jufte ; mais
la clémence eftfoibleſſe ſans la justice , de
même que
la juftice eft dureté , fi l'humanité
ne la tempere . Qu'il eſt beau ! qu'il
eft rare , Seigneur , d'unir toujours l'une
avec l'autre ! Vous ne pouvez rendre vousmême
la juſtice à vos fujets , vous la leur
⚫faites rendre par des Magiftrats intégres &
( )Freres de l'Ecole chrétienne .
(t ) Penfion pour douze jeunes Demoiselles,
JUIN. 1754. 101
éclairés que votre difcernement choifit
avec une attention fcrupufeufe. Ils font
dépofitaires de votre puiffance fouveraine.
Leur devoir eft de bannir l'injuftice , mais
leur pouvoir ne s'étend pas jufqu'à faire
regner la paix. A côté donc de tous ces
tribunaux de Juges , dans ce temple nouveau
que votre libéralité vient d'élever à
la Juftice , placez un tribunal de pacificateurs
, ( u ) tirez- les de même de cet ordre
diftingué par fes lumieres & par fon défintéreffement
... Je t'entends , interrompit
le Roi ; avant que d'entrer dans la carriere
, les combattans viendront les confulter
comme des oracles , & leurs réponſes fermeront
la barriere à l'avidité opiniâtre ,
& l'ouvriront à la timide innocence .
Sinaftal concevoit fes projets en Philofophe
, il les exécutoit en Roi . Il connoiffoit
les avantages folides que la fociété
retire des Sciences & des Arts . Les progrès
que les hommes y font , me difoit- il ,
augmentent en même- tems leurs connoiffances
, & diminuent leurs befoins . Je vois
dans mes fujets des difpofitions & des talens.
Le feu de leur génie a jetté fouvent
des étincelles brillantes : il faut offrir des
alimens à fa vivacité , ( x ) & des récom
(u) Chambre des Confultations.
(x ) Bibliothéque publique. Société littéraire.
E fij
102 MERCURE DE FRANCE .
penfes à fes progrès . ( y ) Récompenfes
puiffantes ! puifqu'elles fatisfont en même
tems la gloire , qui eft une paffion fi vive ,
& l'intérêt qui eft une paflion fi générale.
Récompenfes flateufes ! puifqu'elles fe
donnent fans prévention & fans partialité ,
par la jufteffe du difcernement , & par la
liberté des fuffrages.
Vous allez bientôt recueillir le fruit de
tant de foins , dis - je à Sinaftal. Vous allez
voir bientôt , Seigneur , une jeuneſſe avide
de l'eftime de fes compatriotes , &
plus jaloufe encore de plaire à fon Roi ,
accourir , s'empreffer , voler fur les aîles
de l'émulation dans la carriere de la gloire ,
y difputer avec vigueur la couronne promife
au fuccès , & en remporter au moins
la palme dûe aux efforts.
Bienfaifant Sinaftal ! vous rappellezvous
quelquefois tant de foins & de faveurs
? Jouiffez- vous de cette joye tranquille
, de cette intime fatisfaction qui
en eft le prix ? Non , vous les oubliez. Vous
n'êtes occupé que du bien que vous avez
à faire , & non du bien que vous avez
fait. Mais que le fouvenir que vos fujets
en confervent leur eft précieux & facré !
(y ) Prix annuels pour les Sciences & pour les
'Arts .
JUIN. 1754. 103
Ils le tranfmettront , en verfant des larmes
de joie , à leurs enfans , qui en répandront
de regret . Leurs derniers neveux
ne pourront faire un pas dans leur patrie ,
ils ne pourront lever les yeux dans cette
capitale , fans rencontrer par tout des monumens
de la magnificence d'un grand
Monarque , & de la tendreffe d'un pere
bienfaifant. Oui , tant d'établiſſemens divers
feront autant de voix qui s'éleveront
jufqu'à la fin des fiécles , & qui confirmeront
fans ceffe ce furnom tendre & glorieux
que vous avoient déja donné tous
les coeurs , quand un grand Magiftrat ( & )
fut l'interprête de leurs fentimens .
Je ne cherche qu'à m'en rendre digne ,
mon cher Sophilis , me répondit Sinaftal.
Pour le mériter , je voudrois fouftraire les
hommes que je gouverne aux malheurs attachés
à l'humanité , les affranchir des loix
de la nature , des injures des élémens , du
caprice de la fortune , & du pouvoir de
la mort.... Sinaftal , interrompis-je , vous
n'êtes que l'image de Dieu , lui feul eft
tout-puiffant , lui feul tient dans fes mains
les deftinées des hommes & des Rois . Vous
ne ceffez de l'implorer pour le bonheur de
votre peuple. Votre peuple ne ceffe de lui
demander la durée de votre vie. Qu'il
(z )M. Thibaut.
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE .
exauce fes voeux , les vôtres feront remplis.
Oui , les Princes qui n'ont pas perdu un
jour , ont toujours affez vécu pour leur
propre gloire . Mais il faudroit , pour le
bonheur du genre humain , qu'ils ne ceffaffent
jamais de vivre. C'eſt le cri de tous
les coeurs .
Le mot de l'Enigme du Mercure de Mai
eft la Colombe. Celui du premier Logogryphe
eft Barometre , dans lequel on trouve
Erato › or , marire , mort , armée , Até ,
Morée , mere , Rome , rabot , mer , marbre ,
Robert , rot , Rote , Borée , trame , atôme ,
ambre , arme. Celui du fecond eft Patrouille
, dans lequel on trouve eau , air , ortie
laine , ail , poireau , orvale , pite , roupie
vrille , virole , tour , roue , rouet , or , pou ,
ver , poire , pavie , olive , apie , poule , ponlet
, rat , putoire , loutre , truie , viole , ltre ,
oaille , Patru , Plaute , Voltaire , Aire ,
Alet , Apt , Evora , opiate , pilule , poivre
pie , pivert , Jura , Aveiro , Pouille , rotule
litre.

JUIN. 1754. 105
*******************
ENIGM E.
JE fuis de la nature un des plus beaux préfens ; -
Chacun me croit avoir , le grand nombre s'abuse ;
C'est moi qui mets au jour les ouvrages fçavans :
Là , férieux , j'inftruis ; ici , badin , j'amuſe :
Quelquefois je parois être où je ne fuis pas ,
Et je fuis où fouvent je ne paroîs pas être :
Je peux , moi feul , ici te tirer d'embarras ,
Et dois être connu de qui veut me connoître.
Mais c'eft t'entretenir trop long- tems fans raiſon ;
Et fi tu m'as , Lecteur , déja tu fçais mon nom.
Par M. le Chevalier Le Prévost , Auteur
de l'Enigme & du premier Logogryphe
de Novembre 1753.
A
LOGOGRYPHE.
Me voir, cher Lecteur , tout le monde s'empreffe
;
Ce n'eft pas fans raifon ,
Car après moi , dit - on ,
Volent les ris , les jeux , les plaifirs , la tendreſſe.
Neuf lettres compoſent mon tout ;
Combine- les jufques au bout ,
Tu trouveras d'abord trois notes de muſique ,
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
Un dégré de comparaiſon ,
Un inftrument connu dans la Phyſique ,
Un écueil dans la mer , ce que cherche un barbon
Dans un repas , quand fes dents en déroute
Ne peuvent plus mordre la croute :
Un nombre , un aliment ,
Un arbre , un élément ,
Deux oifeaux que l'on met en cage ,
Le nom d'un Pontife Romain ,
Ce que le plus grand fot croit avoir en partage ,
Le cruel deftructeur du marbre & de l'airain ,
Un péché capital qui tient fort de la rage ,
Un grand pot de cabaret ,
Un des freres de Japhet ,
De néant le vrai ſynonime ,
L'antagoniſte de l'eftime ,
Un ragoût pour les pauvres gens ,
Ce que Jean eft à fes enfans ,
Certains filets fatals à la gente volatile ,
Ce qu'à l'Eglife on chante le matin
Un des fleaux du genre humain ,
Ce qui n'eft pas toujours facile
A rencontrer , Lecteur , dans ce metier ;
Ce que fuit bien un bon limier ,
Un terme de Géographie ,
Un arbuste aimé de Vénus ,
Un autre chéri de Bacchus ,
Un lac qui fut fameux autrefois dans l'Aſie ,
Le Dieu révéré des Chinois ,
3
JUIN.
107 1754.
La Déefle des loix ;
Un fleuve d'Allemagne , un autre d'Italic ;
Deux mots auteurs de maints débats ,
Que dans les premiers tems on ne connoiffoit pas ;
Du corps humain une partie ,
Un ornement Epiſcopal ,
Un infecte , un minéral ,
Le mafculin d'une prairie ,
Ces lieux d'où fortent les métaux ,
Ce qui dans un inftant détruit forts & châteaux ,
Le titre d'une Tragédie ,
Neufvilles .... tu bailles , Lecteur ;
Finiffons donc ; bon foir & ferviteur.
Par M. l'Abbé V ** .
De Pontoife ce 15 Février 1754.
S
AUTR E.
Onnu dans maints climats
Cerès ,
pour un don de
Qui des peuples divers enrichit les guerets ;
J'ai de cent nations dompté la réſiſtance ,
Et d'empire en empire établi ma puiffance:
Un enfant des neuf Soeurs , favori d'Apollon ,
Né parmi les François , y brilla fous mon nom .
Quand , pour logogrypher , je rime de la profe ,
L'ayeule de Jacob vient commencer ma glofe ;
Et le mont d'où partit la loi pour les Hébreux ,
E vj
108 MERCUREDE FRANCE,
S'y trouve accompagné de ce défert fameux
Où la manne afloupit & calma leur murmure ;
Puis un ton muſical en forme la clôture .
A S. N. lès Senlis.
NOUVELLES
H
LITTERAIRES.
ISTOIRE du traité de paix de
Nimegue , fuivie d'une differtation
fur les droits de Marie Thérefe d'Autriche
, Reine de France , & des pièces justificatives.
A Amfterdam , chez Guy , Libraire.
Et fe vend à Paris , chez Briaſſon ,
rue St. Jacques . 1754. in - 12 . 2. vol.
Tous ceux qui aiment les bons livres ,
& qui lifent l'hiftoire avec quelque attention
, reçurent très favorablement il y a environ
deux ans, l'hiftoire du traité des Pirennées
.On y trouva une marche fage, des dif
cuffions pleines de lumière , une connoiffance
exacte & profonde des intérêts
des puiflances contractantes , beaucoup
d'impartialité . L'hiftoire du traité de Nimegue
réunit les mêmes avantages. Voici
quelques réflexions de l'Auteur , qui feront
connoître fa manière d'écrire , de
réflechir & de raiſonner.
L'hiftoire des négociations ne nous
JUIN. 1754 109
en offre aucune que l'on puiffe comparer
à celle de Nimegue : fon caractere
eft unique. L'Empereur , le Roi d'Efpagne,
le Roi de Dannemarck , l'Electeur de
Brandebourg , le Duc de Lorraine , les
Provinces- Unies , & plufieurs Princes
d'Allemagne avoient réuni leurs forces
contre la France & la Suede . Dans le
cours de la guerre , l'armée & la Flotte
de Suede éprouverent tous les revers d'une
guerre malheureufe. Quoique la bravoure
des Troupes Suédoifes fut digne
d'un meilleur fort , elles fuccomberent
fous les forces combinées qui les attaquoient
, & la France , qui avoit compté
fur un Allié belliqueux , demeura feule
expofée aux efforts des Princes de l'Europe
les plus puiffans. Il ne lui eût pas été
honteux de fe tenir fur la défènfiye'; mais
il étoit plus glorieux pour elle , & plus fur
d'attaquer par- tout. En Flandre , dans
l'Empire , en Franche- Comté , en Catalogne
, en Sicile ; fes Généraux formerent
toutes les entrepriſes qui furent poffibles ,
& le Soldat François les exécuta . De telles
Troupes peuvent tour , lorfque , fi j'ofe
m'exprimer ainfi , leur ame eft un grand
Roi.
Les Miniftres des Ennemis de la France
affemblés à Nimegue , épuiferent les
110 MERCURE DE FRANCE.
reffources trop ordinaires dans les négo
ciations pour temporifer : ils attendoient
que les viciffitudes de la guerre fiſſent
luire quelque rayon d'efpérance en leur
faveur. Louis XIV. vouloit la paix , mais
une paix proportionnée à fes victoires ;
il en traça le plan , & il fit lui-même
le partage de fes conquêtes , bien déterminé
à ne pas paffer les bornes qu'il ſe
prefcrivoit. Ses Ennemis demanderent
des conditions plus douces ; ils s'animerent
mutuellement à des plus grands efforts
, ils formerent avec l'Angleterre une
alliance qui devoit accroître leur nombre
& augmenter leurs forces. Dans la chaleur
même de leur nouveau projer , &
dans un inftant , cette Ligue formidable
fe défunit. Les plus puiffans furent les
plus empreffés à accepter les conditions
qui leur étoient offertes ; les plus foibles
y furent forcés par leur foibleffe même ,
& le plan tracé par Louis XIV . fut exé
cnté dans toute fon étendue. Il y a dans
cet événement une fupériorité de lumiè
res qui efface toutes les négociations
des derniers fiécles.
Quelle étoit donc la caufe d'un événement
fi extraordinaire ? Celle que Beverning
reconnut de bonne foi , après
avoir négocié directement avec le Roi
JUIN. 1754 III
au Camp de Weteren . Il dit , dans fon
rapport aux Etats Généraux , qu'il venoit
de voir le plus grand Roi de l'Europe
environné d'une Cour brillante , & à
la tête d'une armée formidable ; un Roi
plus inftruit de l'état de leurs Finances ,
de leurs Troupes & de leurs Flaces , que
ceux mêmes qui gouvernoient les Provinces-
Unies. Il n'y a rien en effet de plus important
pour la guerre & pour la négociation
, que de ne pas trop préfumer
de fes forces après de grandes victoi
res ,& de connoître exactement celles de
fes ennemis. Louis XIV. en jugea avec
tant de jufteffe , que les Provinces- Unies
accepterent fans héfiter les premieres conditions
qui leur furent propofées . Pour
l'Empereur & le Roi d'Efpagne , ils ne
réfifterent que foiblement & par honneur.
Les autres Ennemis de la France
acquiefcerent à tout ce qu'elle exigea ,
lorfqu'ils fe virent abandonnés de ceux
qui faifoient la principale force de leur
alliance.
Il eft remarquable même que les propofitions
de la France eurent les fuffra
ges des Médiateurs. Le Nonce dit hautement
que les Provinces Unies y gagnoient
pour leur commerce ; que l'Empereur
n'y perdoit rien , & que le Roi
112 MERCURE DE FRANCE.
d'Efpagne étoit fort heureux , puifqu'on
lui rendoit un grand nombre de Places
qu'il ne pouvoit pas fe flater de reprendre.
Le Roi d'Angleterre s'appuya
fur l'équité des propofitions de Louis
XIV. pour rallentir la vivacité de fon
Parlement , qui vouloit l'entraîner dans
la guerre s'il ne put refufer de former
avec les Etats Généraux une Ligue
offenfive contre la France , il choifit un
tems , & il prefcrivit des conditions qui
la rendirent inutile ; il n'eut pas la douleur
de rompre une paix qu'il croyoit
juſte , & qui étoit néceffaire à toute
l'Europe.
Ce n'eſt pas diminuer la gloire de cette
négociation , de reconnoître que Louis
XIV. l'entreprit avec de grands avantages
. La guerre décide toujours de la négociation
, & la fupériorité des armes
affùre la fupériorité dans les Traités :
mais combien de Vainqueurs n'ont pas
fçû profiter de leurs victoires ? Combien
de Princes ont fait des conquêtes , &
n'ont pas eu les lumieres & la conſtance
néceffaires pour les affermir ? L'exemple
d'Alexandre dans l'antiquité ; celui
de Charles XII . dans les derniers tems ,
prouvent que le fang- froid & le courage
d'efprit qu'il faut avoir dans les
JUIN. 1754. 113
affaires , n'accompagnent pas toujours la
bravoure indifpenfable dans les combats.
Quoique les propofitions du Roi fuffent
juftes , les ennemis de la France remplirent
l'Europe de leurs plaintes. L'E
pagne , qui avoit acquis autrefois le
Royaume des Deux- Siciles & le Duché
de Milan , par le feul droit de conquête
prétendit à Nimegue qu'entre des
Princes Chrétiens ce droit feul ne pouvoit
autorifer Louis XIV . à garder une
Province entiere & une multitude de
Places qu'il avoit conquifes dans les Pays-
Bas. Le Parlement d'Angleterre regrettoit
l'équilibre de l'Europe : il voyoit avec
peine que le poids qu'il avoit mis dans
la balance ne l'eût pas fait pencher en
faveur des Alliés . Le Roi de Dannemarck
repréfentoir qu'il avoit faifi l'occafion favorable
pour rendre à fon Royaume fes
anciennes limites , & pour réparer les
pertes que fes Prédéceffeurs avoient faites
dans les guerres qu'ils avoient foûtenues
contre la Suede. L'Electeur de
Brandebourg , qui avoit de l'élévation
dans l'efprit , & toutes les qualités qui
font un grand Prince , ne pouvoit fe
contenter après une guerre heureuſe , d'un
dédommagement pécuniaire & de la
ceflion d'un pays extrêmement borné : il
114 MERCURE DE FRANCE .
croyoit qu'il n'y avoit rien à lui répondre
, lorfqu'il prioit le Roi de juger
fa caufe par les mêmes principes qui
établiffoient les prétentions de la France:
il demandoit que le fort des armes
fût fon arbitre , & qu'il pût garder la
plus grande partie de ce qu'il avoit conquis
fur la Suede , comme la France gardoit
la plus grande partie de ce qu'elle
avoit conquis fur l'Efpagne . Pour l'Empereur
, il vouloit leur perfuader à tous ,
qu'avec de la perfévérance une Ligue
aufi redoutable que celle dont il étoit
l'ame , ne pouvoit manquer d'abbatre
enfin la France , & de la réduire au
moins aux conditions prefcrites par le
Traité des Pyrennées.
Ces plaintes & ces projets étoient fpécieux
; mais ils n'étoient pas juftes. L'Ef
pagne avoit attaqué la France fans aucun
motif légitime , & c'eft un principe
du droit des gens que l'aggreffeur qui
fait une guerre malheureufe doit un júfte
dédommagement à celui qu'il a attaqué.
D'ailleurs le Roi d'Espagne & les
Provinces-Unies s'étoient promis mutuellement
d'anéantir le Traité fait à Aix -la-
Chapelle en 1668. Leurs efforts n'avoient
pas eu de fuccès ; mais tous les liens de
ce Traité étoient rompus , & Louis XIV .
JUIN. 1754. 175
étoit dégagé de l'obligation de l'obferver .
Ainfi les droits de la Reine Marie - Thérefe
étoient rétablis dans toute leur étendue
, & ces droits étoient bien fupérieurs
au fimple droit de conquête.
Le Roi de Dannemarck & l'Electeur de
Brandebourg n'avoient fait fur la Suede
que des conquêtes paffageres , qu'il étoit
facile de leur enlever ; ils ne fe flatoient
pas de pouvoir réfifter aux forces combinées
de France & de Suede fi le
Roi arrêtoit la marche de fes Troupes ,
il épargnoit aux Etats de Dannemarck
& de Brandebourg les ravages que la
guerre entraîne néceffairement . La Suede
devoit même efpérer plus que de réparer
fes malheurs & tout fembloit lui
affûrer une grande fupériorité fur fes
Ennemis. Dans cette firuation , Louis
XIV. leur offrit la paix étoit- ce un
bienfait Eroit - ce un fort rigoureux ,
qui dût exciter leurs plaintes ? Les Puiffances
défintéreffées en portoient un jugement
favorable à Louis XIV . elles ne
virent dans fes propofitions qu'un defir
fincere de pofer les armes , & d'affürer
la tranquillité du Nord , après
avoir pacifié le reste de l'Europe. L'ac-
* Voyez au Tome II. la Differtation fur les
droits de la Reine Marie-Thérefe d'Autriche.
116 MERCURE DE FRANCE.
quiefcement du Roi de Dannemarck &
de l'Electeur de Brandebourg , & leur
acquiefcement abfolu , fut un aveu folemnel
des avantages que la paix leur donnoit .
Quoique Louis XIV . eût recherché
l'alliance de ces Princes avant la guerre ,
ils avoient rejetté conftamment les propofitions
, dans l'efpérance de partager
les conquêtes que les Alliés des Provinces-
Unies fe promettoient . Falloit - il donc
que Louis XIV. devenu Arbitre entre
eux & la Suede , & Arbitre affez fort
pour faire reſpecter le jugement qu'il
prononceroit , les récompenfât de s'être
déclarés contre lui , & d'avoir préféré à
fon alliance une Ligue qui fe diffipoit
d'elle-même ? Il n'avoit eu dans cette
guerre que des Alliés , ou malheureux ,
tels que la Suede , ou extrêmement foibles
, tels que le Duc de Holftein- Gottorp
& l'Evêque de Strafbourg . Il leur
fit rendre à tous une juftice exacte ; il
eut plus de fermeté pour leur rétabliffement
que pour les propres intérêts ; &
c'eft peut être ce qu'il y a de plus glorieux
pour ce Prince , dans toute la négociation
de Nimegue . Il y a plus de
gloire folide à être fidele à fes engagemens
qu'à gagner des batailles : il eft
toujours plus grand , fouvent même plas
JUI N. 1754. 117
utile , de protéger fes Alliés , que de reculer
fes frontieres. La vraie réputation
& la confiance des Puiffances étrangeres
en dépend. Dans la guerre , comme dans
le commerce , le crédit & la confiance.
font bien au-deffus des forces même &
des richeſſes .
,
:
Il n'étoit plus tems de faire renaître.
les efpérances que l'Empereur & fes Alliés
avoient conçues dans les premiers momens
de leur alliance. Le fort malheureux
des Ligues autrefois les plus célebres
avoit été d'un mauvais augure
pour celle- ci elle - même étoit devenue
un exemple mémorable de l'impoffibilité
de concilier les intérêts différens de tant
d'Alliés , de réunir leurs fentimens , &
de difpofer de leurs forces pour les opé
rations militaires . Des Troupes combinées
de plufieurs Nations n'agiffent jamais
avec ce zele & cette unanimité
d'une Nation réunie fous les ordres d'un
feul Général , & fous les yeux de fon
Roi. Quel étoit au refte l'état de ceux
que l'on vouloit flater par l'efpérance de
prétendues victoires ? La paix étoit devenue
néceffaire aux Provinces -Unies ,
qui avoient porté prefque tout le faix de
la guerre : la levée du fiège de Maeftricht ,
& celle des deux fiéges de Charleroy
IIS MERCURE DE FRANCE.
les avoient défabufées des projets du
Prince d'Orange , & ce Prince même en
étoit devenu moins entreprenant . Le Roi
d'Efpagne ne fe défendoit plus aux Pays-
Bas , en Catalogne , en Sicile ; l'Empereur
ne pouvoit efpérer de recouvrer le
Brifgaw , bien loin d'avoir encore des
vûes fur l'Alface , & tout annonçoit dans
le Nord une révolution inévitable . Louis
XIV. connoiffoit fans doute de fi grands
avantages cependant il n'en fut pas
ébloui , jufqu'à vouloir conferver toutes
Les conquêtes.
DISSERTATION fur les tremblemens
de terre & les éruptions de feu
qui firent échouer le projet formé par
l'Empereur Julien , de rétablir le Temple
de Jerufalem , où l'on prouve l'action
immédiate de la Providence , ou un miracle
proprement dit , pour maintenir la
vérité des prophéties contre l'attaque réu
nie des Juifs & des Payens. Par M.
Warburton , Orateur de l'honorable fociété
de Lincolns- Inn . A Paris , chez le
Mercier , rue Saint Jacques , au Livre
d'or. 1754. in- 12 . 2. vol.
L'Ecrivain religieux & fçavant qui
nous donne l'ouvrage d'un des plus grands
hommes qu'ait produit l'Angleterre dans
dif
JUIN. 1754. 119
ces derniers tems , a mis à la tête de fa
traduction une préface pleine de bonnes
difcuffions , fur la religion en général ,
& fur les miracles en particulier. Voici
comme il y rend compte de l'importante
entrepriſe de M. Warburton.
""
» Les miracles en général font des
» moyens dont l'Etre fuprême s'eft fervi
» dans tous les temps pour manifefter
» aux hommes fes volontés , & les témoignages
des hommes font les feuls
» canaux qui puiffent tranfmettre ces
»fortes d'événemens à la poftérité. Il
» eft donc important de faire voir aux
» ennemis de la providence , qu'il eft un
» Dieu jaloux du culte qu'il nous a révélé ,
qui peut quand il lui plaît renverfer
les loix qu'il impofe à la nature , &
frapper les hommes infenfibles à ſa voix.
» Il eft auffi des hommes nés pour
» nous inftruire , qui entrent dans l'ordre
» moral établi par la providence , & aux
témoignages defquels on ne peut fe re-
» fufer , fans fe refufer en même tems à
» la raifon qui nous éclaire .
33
23
""
» M. Warburton tire la preuve de
» ces deux vérités du prodige qui fait
l'objet de fon ouvrage. On y voit d'un
coup- d'oeil le fiftême de la providen-
» ce depuis le commencement du monde
120 MERCURE DE FRANCE .
juſqu'à l'extinction de l'idolâtrie ; on
» y trouve auffi ce queles témoignages des
» hommes peuvent offrir de plus curieux
» aux recherches d'un Sçavant . En un
»mot , le miracle qui fit échouer le pro-
» jet de l'Empereur Julien , préfente un
fpectacle digne de trouver place dans
» les preuves de fait qui démontrent
» la vérité de la réligion chrétienne.
» Les révolutions que cet événement
» a fouffert dans les différens fiécles où
» il a paffé ; la foule des témoignages où
» il eft pour ainfi dire noyé ; l'oppofi-
» tion dans le génie , le caractere , les
» intérêts de ceux qui l'atteftent , & les
contradictions apparentes qui doivent
» en être les fuites , forment un laby-
» rinthe où il n'eft pas aifé de fe retrou-
» ver. Parmi les anciens , la plûpart n'ont
99
point rapporté toutes ces circonftances ,
» ou les ont défigurées par l'addition d'un
» merveilleux mal- entendu ; parmi les mo-
» dernes , on trouve le fait adopté par
» des incrédules , & rejetté par ceux qui
» doivent en prendre la défenfe.
ود
"
» Tous ces obftacles n'ont infpiré que
plus d'ardeur à M. Warburton. Des ré-
» Alexions fuivies fur la nature de fon
» fujet l'ont conduit à des principes très
fimples , qu'il développe de la manière "
la
JUIN. 1754 121
»
la plus heureufe ; une lumière vive &
pure fe répand infenfiblement fur ce
cahos immenfe , les parties les plus
» oppofées fe rapprochent , s'éclairent ,
»fe prouvent mutuellement , & il en
» réfulte un tout inacceffible aux traits
» de l'incrédulité.
30
A l'exception de quelques fentimens
qu'il ne nous a point été poffible d'ad-
» mettre , & de quelques endroits qu'il
» falloit éclaircir , on s'eft fait une loi
de ne s'écarter jamais de la fubftance
» & du fond des idées de M. Warburton.
» La vérité dictée par un Proteftant aura
plus de force que fi nous la préfen-
» tions nous mêmes ; & les Peres de
l'Eglife défendus par ceux qui les
» avoient abandonnés , n'en paroîtront que
plus refpectacles .
n
29
"
Les différens points de vûe fous lef-
» quels l'Auteur enviſage fon fujet, occa-
» fionneront peut- être des redites ; mais
» ce défaut , fi c'en eft un , fe trouve
» fuffifamment compenfé par l'évidence
» & la certitude , qui frapperont tout
"
Lecteur attentif. Nous fouhaitons que
» cet ouvrage foit utile à la religion
» dans un tems où l'on fe fait un mérite
» de la combattre ; où l'orgueil & l'incrédulité
, l'efprit d'erreur & de féduction ,
1. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
» dominent avec tant d'empire. Faffe le
» Ciel que cette Religion fainte , après
» avoir triomphé des puiffances de la
» terre , des attaques de l'efprit humain
» & de la fureur de l'Enfer même , triom-
» phe enfin de nos coeurs .
On ne fçauroit trop exhorter les perfonnes
qui lifent avec réflexion , à ſe procurer
la nouveauté que nous annonçons.
PANEGYRIQUE de Sainte Elifabeth,
Princefle de Thuringe , prononcé dans
l'Eglife des Religieufes de S. François à
Saint-Quentin , le 19 Novembre 1753 , par
M. l'Abbé Le Coufturier , Chanoine de
l'Eglife royale de Saint - Quentin , Prédica
teur du Roi. A Paris , chez Claude Hériffant
, rue neuve Notre -Dame , 1754. Brochure
in- 12 , de quarante-cinq pages.
L'Orateur , qui a¡de la chaleur , un ſtyle
noble , & le talent de lier l'inftruction à
l'éloge , trouve dans Sainte Elifabeth une
ame par fa religion , fupérieure à fes grandeurs
, une ame par fa religion , fupérieure
à fes difgraces.
Pour donner à nos Lecteurs une idée de
la maniere de M. Le Couturier > nous
copierons la fin de la premiere partie.
La charité d'Elifabeth n'admet point ces
libéralités de goût & de caprice ; ces proJUIN.
1754. 723
digalités d'humeur , qui femblent ouvrir
le coeur à certaines miferes , pour le fermer
à toutes les autres ; ces prévoyances
de l'avenir durement circonfpectes ; ces
craintes exceflives fuggérées par la cupidité
; ces examens trop rigoureux & toujours
injurieux à la charité , à l'humanité même.
Je fçai que la juftice doit guider l'ame & la
main charitable ; qu'il eft certains befoins
qui doivent intéreffer davantage , & doivent
être préférés ; que la miféricorde doit
avoir fon ordre & fes limites. Eh ! mes
freres , la charité doit- elle donc être fi méthodique
? Un coeur véritablement touché
eft- il donc fi modéré , fi réfervé dans fes
effufions , dans les témoignages du feu qui
l'embrafe ? Vains raifonnemens de la fenfualités
que l'exemple d'Elifabeth vous
confond bien ! que fait- elle au milieu des
ravages qu'une famine générale caufe dans
l'Allemagne ? Ecoutez- le , entrailles cruelles
, comme parle le Prophéte , fi ingénieufes
à trouver des raifons pour reffer
rer les effets de votre libéralité ... Qu'une
ame moins grande , moins chrétienne ,
craigne , tremble , fe confulte , s'arrête ...
la charité ne connoît point de bornes ,
quand la mifere n'en a point. Tous fes
fujets font fes enfans , tous lui font également
chers , tous ont droit , & tous auront
Fij
r24 MERCURE DE FRANCE
part à fes dons. Elle fçait que la faculté
du riche eft la régle de fon devoir ; que
be moyen le plus capable d'ouvrir fur nous
la main fouveraine qui nous enrichit de
fes bienfaits , eft de les répandre dans le
fein de la mifere ; elle fait diftribuer fans
réferve toutes les provifions que fes Etats
lui avoient fournies , & que la prudence
de fes Officiers renfermoit ; plus riche, plus
grande au milieu de fes thréfors , ainfi
difperfés , qu'elle n'avoit paru dans les
plus beaux jours de fa gloire & de fon
opulence .
Pourquoi , Meffieurs , n'accorderions-
Bous pas notre admiration à ces vertus héroïques
qui caractériſent fi bien un egrande
ame ? Pourquoi n'avouerions- nous pas
que
c'eft être véritablement au deffus de
fon pouvoir & de fa grandeur , que d'en
faire un tel ufage ? C'eft le témoignage
que
lui rendirent les Princeffes de fa Cour,
dont aucune ne put enfin lui refufer fon
admiration , & dont quelques-unes eurent
le courage de l'imiter & de la fuivre.
C'est le témoignage que lui rendit le Prince
Louis fon époux , lorfqu'au retour d'une
de ces guerres entrepriſe pour l'intérêt
de la religion , il fe félicita doublement ,
& des victoires dont le Dieu des combats.
ayoit couronné fes armes , & du don préJUIN.
1754. 125
cieux que le ciel lui avoit accordé dans une augufte
époufe pour le bonheur de fes peuples ...
Non , Prince , ce n'eft pas feulement pour le
bonheur de vos peuples , pour la confervation
de vos Etats ,pour être votre couronne,
comme parle le Sage ; c'étoit encore pour la
gloire de la religion , pour renouveller un
exemple de grandeur dans un coeur foible
par lui-même , mais ennobli par la piété ,
que le ciel avoit donné à Elifabeth une
ame fi éclairée fur tout l'éclat qui Fenvironnoit
, fi modefte dans fon élévation , fi
bienfaifante dans fa puiffance , & tout cela
par le motif de religion . Vous loueriez
la Princeffe , Meffieurs , affable par caractere
, modérée par habitude , généreufe
par complaifance naturelle , humble même
par la néceffité des circonftances ; vous
trouveriez fa grandeur & fon élévation
affez juftifiée par ces qualités feules , lordqu'elles
ne feroient que l'éloge de l'humanité.
Louez donc & admirez la Princeffe ,
humble par fa foi , compatiffante par religion
, charitable par piété , pauvre par
vertu . Vous loueriez la Princeffe , que des
intérêts d'Etat auroient arraché à fes parens
; que la décence de fon fexe & de fon
rang auroit entretenue dans des vertus
purement morales , à qui des actions.imprévues
, un gouvernement audacieux au-
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
roit fait partager la gloire d'un thrône
commun avec fon époux ; que des révolutions
fameufes , des intrigues d'Etat tou
jours fatales aux Royaumes & aux Empires
, aux Princes & aux Sujets , auroient
fait briller fur le théâtre de l'univers.
Louez donc la Princeffe , que les intérêts
de la vertu arrachent du thrône paternel ,
que les liens de la piété , encore plus que
ceux de la tendreffe , uniffent à un époux
vertueux. Louez la Princeffe , auffi exacte
aux devoirs obfcurs de fon état , & peutêtre
par là plus difficiles à remplir , parce
qu'ils font plus aifés à omettre , que fidele
à ceux où la pompe foutient , & où la
gloire récompenfe. Concevez qu'une ame
infpirée par ces motifs , eft d'autant plus
digne de fa grandeur , autant fupérieure à
fa grandeur , que ces motifs le font euxmêmes
à ceux que la nature feule peut
infpirer.
MEMOIRES pour fervir à l'hiftoire des
hommes illuftres de Lorraine , avec une
réfutation de la Bibliothèque Lorraine de
Dom Calmet , Abbé de Senones ; par M.
de Chevrier , 1754. A Bruxelles ; & fe
trouve à Paris , chez Merigot , quai des
Auguftins , in- 12 , 2. vol.
C'eſt un monument que l'Auteur , en
JUIN. 1754. 127
bon citoyen , éleve à la gloire de fon pays.
Il feroit trop long de nommer feulement
tous les Sçavans & les Artiftes dont il
parle : nous nous bornerons , fuivant notre
ufage , à copier quelques faits & quelques
réflexions , qui fuffiront pour faire connoître
le caractère d'efprit & le ftyle de l'Auteur.
» Gerard d'Alface , premier Duc héré-
» ditaire de Lorraine , mourut prefque fu-
» bitement à Remiremont en 1070, à l'âge
» de quarante-fix ans . Plufieurs Auteurs
"
imputent fon trépas au poiſon , fans en
» donner la moindre preuve . Le peuple
"toujours avide du merveilleux , s'eft fait
» une vieille habitude de croire que les
» hommes élevés ne mouroient jamais de
» leur mort naturelle ; & la plupart des
>> Hiftoriens , esclaves d'un préjugé grof-
» fier , n'ont que trop entretenu cette idée .
René premier , quinziéme Duc héréditaire
de Lorraine , étant devenu Roi de
Naples & de Sicile , & Comte de Provence
, fit des fondations très- fingulieres . » Il
» en étoit ft entêté , de la proceffion fur
» tout qu'il avoit établie à Aix , que Jean
>> fon fils lui écrivant de Naples , que preflé
>> vivement par le Roi d'Arragon , il avoit
»befoin fur le champ de fes fecours & de
» fes confeils ; le Duc lui répondit : Mon
23
e
Fij
T2S
MERCURE DE FRANCE.
fils , quand j'aurai fini ma proceſſion , je pen-
Jerai à garantir mes Etats d'Italie ; foyez
tranquille , il n'y a plus qu'un mois à attendre.
"
»
» J'ai parcouru par curiofité les Regif-
» tres des Affifes de Lorraine , archives
» odieuſes , qui
immortalifent l'intérêt , la
»
méchanceté &
l'ignorance ; & j'ai remarqué
que tous les prétendus forciers
étoient des gens aifés , qui ne devoient
» leur réputation de fortilege qu'à leur for-
≫ tune. Un petit Seigneur de Paroiffe ,
» qué de voir un de fes vaffaux plus opupi-
» lent que lui , le dénonçoit au tribunak
des Affifes comme forcier ; dix temoins
»
s'achetoient , & les Juges aveuglés par
» des idées en crédit ,
condamnoient de
»bonne foi le vaffal au feu , &
prononçoient
la confifcation de fes biens au
» fit de fon Seigneur ; étrange deftinée.
pro
des hommes ! Il faut que chaque fiécle
» ait fa manie : le nôtre même , tout éclai-
» ré qu'il eft , a des préjugés moins cruels
» il eſt vrai , mais auffi ridicules que celui
» que je combats.
و ر
33
» Louis XIII , Roi de France , ayant pris
»Nancy , envoya fur le champ chercher
Callot , à qui il ordonna de lever le plan
» du fiége de cette ville , comme il avoit
» fait de la Rochelle & de
quelques autres
places mais ce Graveur
répondit qu'il
JUIN. 1754 129
étoit Lorrain , qu'il aimoit fes Souverains
, & qu'il fe couperoit plutôt le pou-
> ce que de travailler contr'eux. Quelques
», courtisans , vils flateurs de leur maître ,
» engagerent Sa Majefté à punir Callot ;
» le Roi fe contenta de leur répondre Le
" Duc de Lorraine eft bienheureux d'avoir
des fujers auffi fideles .
93
"Un mot latin divifa long-tems l'Uni-
" verfité de Pont - à - Mouffon . Doit- on
» dans cette langue appeller Pont - à - Mouf
fon Ponti-Muffum , ou Muffi Pontum
» Voilà le miférable fujet d'une difcuffion
qui manqua d'avoir des fuites très dan-
» gereufes .
כ י
"
"
95
Les Jéfuites vouloient qu'on dît Muf→
fi- Pontum ; & la Faculté de Droit pré-
» tendoit qu'il falloit l'appeller Ponti- Muſ→
fum , & fur ce mot on écrivit , on dif
» ferta , on s'injuria pendant plufieurs an
» nées. Le Pere le Clerc , Recteur de l'U-
» niverſité , mit au jour un volume immen-
» fe pour foutenir fa thèfe ridicule ; Grégoire
répondit d'autant , avec cette différence
qu'il n'imita point la modération
du Recteur , puifqu'il ofa accufer ,
» les Jéfuites de vouloir s'emparer de l'U-
" niverfité entiere , du Domaine du Duc ,
" & de la Souveraineté de la ville de Pont-
» à-Mouffon ; que n'ajoutoit-il de l'uni-
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
» vers ? On a vû des Auteurs compofer de
» gros volumes pour tenter d'établir ce
» fyftême abfurde ; derniere reffource de
»l'ignorance ou de la méchanceté.
"
"
"
» Le Prince fatigué de cette querelle
» puerile , voulut la terminer en pronon-
» çant pour la Faculté de Droit ; mais fa
décifion n'ayant pas été publiée , les Jé-
» fuites ne s'y foumirent point : fideles à
» leurs expreffions , comme la faculté de
» Droit l'eft à la fienne , les chofes font
» dans le même état qu'elles étoient il y
a cent foixante- dix ans.
ور
- » Nicolas-Jofeph Lefevre répondit un
» jour à Léopold , qui le preffoit de pren-
» dre à Rome la qualité d'Envoyé extraor
dinaire : Une représentation d'éclat annonce
un Ambaffadeur , & le préjugé veut qu'on
» s'en défie ; mais un particulier qu'on ne re-.
»marque point , reuffit plusfûrement ; je vais
» à Rome pour fervir votre Altele Royale :
»& nonpas pour étaler des hommes & des.
» chevaux.
Mahuet , Miniftre diftingué , qui eut la
faveur de fon maître Leopold , vingt- fixiéme
Duc héréditaire, & qui n'en abufa point,
lui repréfentoit un jour que fes fujets le
ruinoient , vérités fingulieres dont nos livres
ne fourniffent point d'exemples ; Leopold
lui répondit : Si mesfujets me ruinent,
JUIN. 1754 131
je n'en ferai que plus riche , puifqu'il feront
beureux .
» On lui racontoit une autre fois quel-
» ques avantages qu'un Souverain venoit
faire à fes peuples : It le devoit , répondit
le Duc , je quitterois demain ma
» Souveraineté ,fi je ne pouvois plusfaire de
» bien.
» Un Gentilhomme qui avoit befoin
» & qui ne lui avoit encore rien deman-
» dé , chofe fort extraordinaire , jouant
» avec fon maître qui perdoit beaucoup ,
» lui dit qu'il jouoit malheureufement ;
» le Duc répartit : Jamais la fortune ne m'a
» mieux fervie , mais je devois feul m'en ap-
» percevoir.
:
و د
و د
>
Un étranger qu'il avoit renvoyé dans
» fa patrie , comblé de bienfaits , ofa lui
» manquer ; on fit apercevoir ce crime à
Leopold , qui dit avec bonté : Je ne dois
» pas lui faire un reproche de fon ingratitu
» de , puifque je ne l'ai obligé que pour moi.
Leopold n'aimoit point les brigues
» & fa Cour fut peut - être celle où il y eut
plus de favoris & moins de courtifans ;
» auffi ne vit-on jamais à la vacance d'une
dignité ou d'une charge ces manoeuvres
fourdes , que le peuple appelle l'art de
» la Cour , & que les hommes inftruits
» qualifient d'un nom plus odieux . Un
2
T
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
"3
Mag iitrat attendoit que Leopold fortît
» de fon appartement pour lui demander
» un emploi dont on venoit de difpofer
» en faveur d'un autre ;; le Duc voulant
» fauver le défagrément d'un refus au con-
» current , l'interrompit au milieu de for
» compliment , en lui difant : Soyez con-
» tent , Monfieur , votre ami vient d'obtenir
la charge que vous venez me demander
»pour lui.
Lettre de M. le Rouge à l'Auteur du Mer
cure , fur le plan de l'Univers.
JE ne m'ingere pas , Monfieur , d'impugner
l'hypothèse de Copernicfur la Cofmographie
s'il y auroit des objections
neuves à faire valoir , en forme de mines
contre un fort , qui eft fuppofé n'être pas
rendu & réfifter encore , tant qu'on en
laiffe fubfifter le moindre retranchement
fans le renverfer de fond en comble , les
Ephemerides cofmographiques de l'Auteur
du plan de l'univers me paroiffent fuffire
; me bornant à des confidérations fur
la carte qui fe débite chez moi , je vous
prie d'agréer que je demande par le Mercure
au Public , pourquoi un plan fi dé
taillé , qui comporte en chaque arc des
JUIN. 1754. 133
orbes comparés du foleil & des cinq planetes
, une preuve de fa vérité , eft moins
célébre en France que dans les pays étrangers.
Y feroit- on plus porté pour les productions
d'un François & d'un contemporain ?
Cette efpèce d'indifférence par comparaifon
, proviendroit - elle dans la nation de
ce que l'Auteur n'auroit aucun de ces titres
, qui font dûs fouvent plus aux follicitations
qu'à l'examen du concours des connoiffances
& des talens dans les perfon->
nes qui les fouhaitent & obtiennent ? Je fçai
que M. l'Abbé de Brancas n'a jamais fait
la moindre démarche pour en obtenir non
plus que moi. Trouve- t- on fon nom à fes
ouvrages , quoique ce foit le fecret de la
Comédie ? c'eft fans fon aveu qu'il a paru?
fur la carte géométrique du cours apparent
& réel du Soleil , de Mars , de Venus.
& de Mercure pour 1751 & 1752 , & même
fur celle du plan de l'univers pour
1753 & 1754.
Pourquoi diffimuler que les cartes publiées
par M. Caffini dans le volume des
Mémoires de l'Académie des Sciences pour
1709 , peuvent fervir d'un plan analogue ,
de l'univers , par le feul fupplément des
trois mouvemens combinés de la terre ,
en rotation , en progreffion & régreffion ,
134 MERCURE DE FRANCE.
dans le fens & l'ordre expliqués par l'Auteur
, & même avec le plan acceſſoire
que je débite , font une réfutation multipliée
du fyftême de Copernic , en tous les
arcs des orbes apparens qui y font repréfentés
d'après les indications des tables ,
des calculs & équations aftronomiques ?
Pourquoi , s'il faut d'autre preuve de la
fauffeté de ce fyftême , n'y peut - on donner
pareillement des Ephémerides en figures
d'après les Ephémerides en nombres.
que les obfervations vérifient : Cet avan-
-
tage feul ne feroit-il pas décifif pour le
fyftême Brancacien , s'il eft permis de le
caractériſer ainsi , pour ne pas l'appeller
toujours le plan de l'univers 2
Qu'on prenne en main & fous les yeux
les tables de la connoiffance des tems , ou
les Ephémerides de M. de la Caille , afin d'y
chercher une induction pour aucun jour
des années refpectives , qui ne foit pas
rendue par ce plan , & qui puiffe l'être par
aucune planche avec ce détail dans l'hypothèſe
adverfe ; à moins d'une extrême
prévention , on doit fentir la force de ce
défi : l'impoffibilité d'un côté , la facilité
& l'exécution de l'autre * doivent gagner
* Sans l'excès des caracteres & chiffres pour la
gravure , l'Auteur auroit publié une carte pour
JUIN. 1754. 135
toute perfonne qui confidere fans préjugé ,
qu'un cours annuel de la terre devroit fatisfaire
en même tems à tous les phénomenes
aftronomiques pour chaque jour
dans le même détail , auffi bien que fa.
pofition & la réalité du cours apparent du
foleil & des planétes , felon le plan de l'univers
; autrement vis- à- vis ce plan , ce
cours de la terre n'eft plus foutenable , indépendamment
de tant d'autres difficultés
infolubles , qui font objectées à fon hypothèfe
, ainfi qu'à fon explication phyfique
fi fouvent tentée vaguement en gros , par
les tourbillons ou par les attractions réciproques
, & jamais en aucun détail
Je n'entre pas dans cet examen je demande
feulement comment , fans la vériré
de la nouvelle théorie des cieux , aucune
des mêmes difficultés n'eft valable contre ce
plan de l'univers , ni même contre fon explication
par la compreffion & l'électricité
car j'en crois fon auteur , qui fe flate
1751 , qui refte manufcrite , où l'on voit fur les
marges les mêmes tables qui ont été publiées dans
fes Ephémerides de 1751. Sans la même raiſon
fon plan de l'univers auroit été tracé fur un planifphere
d'une divifion nouvelle , qui auroit défigné
, avec les conftellations du zodiaque , les étoiles
qui feroient en conjonction , ou en occultation
, en trin , en fextil , ou en quadrat , avec les
diverfes planetes,
36 MERCURE DE FRANCE.
d'en avoir donné des preuves en nombre
fuffifant , & d'en pouvoir ajouter bien
d'autres Voici mes queftions fimplement
relatives à la carte de ce plan pour 1754.
qua-
Comment le 6 Juillet prochain , par un
cours de la terre , & fans fa pofition indiquée
dans ce plan , Saturne paroîtroit- il en
oppofition avec le Soleil , & paffer deux
jours après en retrogradant vis- à- vis le
forziéme dégré une minute du Capricorne,
point où il aura paffé en direction le 18
Février , & où il paffera encore le 18 Novembre
, avec un difque plus petit , à proportion
que fon éloignement fera beaucoup
plus grand que le 6 Juillet , & à peuprès
femblable que le 18 Février ? Ce triple
paffage de Saturne , vis- à- vis un même
point du ciel , en l'efpace de neuf mois ,
où il ne fera donc pas plus avancé après
qu'avant ce terme , à caufe de fon cours
dans une courbe feuillée , où il aura commencé
d'être rétrograde du premier Mai au
19 Septembre , en changeant chaque jour
de lieu vrai , ne rend- t-il pas évidemment.
fa révolution plus longue qu'elle ne feroit
dans une ellipfe , ou une épicicloïde même
, en fuivant l'ordre des fignes ? puifque
du 12 Novembre 1753 au 18 Février 1754
il avance ainfi d'un arc de dix dégrés quarante
- trois minutes en quatre-vingt - dixhuit
jours
P
JUIN. 1754. 137
N'en eft il pas demême à proportion pour
la révolution des autres planétes , qui
pareillement en quelques mois décrivent
dans des orbes analogues , une courbe
feuillée où elles paflent trois fois vis- à vis
un même point du ciel dans une diftance
fort inégale de la terre , la premiere & troifiéme
fois en direction , & la feconde en
rétrogradation ? Leur ftation apparente
peut- elle mieux être expliquée , non plus
que toute la férie de leurs configurations
refpectives , fimultanées & confécutives ,
& leurs diftances réciproques continuellement
variables 2
Comment dans le même tems , pour
couper court à tant d'autres queftions qui
s'offrent en foule , les autres planétes majeures
auroient - elles la longitude , la déclinaifon
& la latitude indiquées par les
Ephémerides en nombres , mais auffi les
apparences défignées dans la table qui eft
à la tête des Ephemerides cofmographiques
de 1754 & 1753 ?
Car fon infpection fuffira pour indiquer
plus de queftions , comme des difficultés
infolubles contre les fictions de Copernic ,
& comme des argumens décififs pour ce
plan ,, que je n'en pourrois infinuer dans
plufieurs pages. On en trouvera la folu-
Lion , comme l'indication , d'un coup d'oeil
138 MERCURE DE FRANCE .
fur fa carte : & faut- il plus pour en faire
fentir les avantages , à ceux fur tout qui
feront abſtraction de fes réfultats contre
l'hypothèſe des tourbillons & des attractions
en faveur du fyitême de la compreffion
& de l'électricité ?
J'ai l'honneur d'être , &c .
LEROUGE.
LES délices du fentiment , dédiées à S.
A. S. Madame la Ducheffe d'Orléans ; par
M. le Chevalier de Mouy , de l'Académie
des Belles Lettres de Dijon ; fixiéme & derniere
partie. A Paris , chez Jorry , quai
des Auguftins , près le pont S. Michel , aux
Cicognes ; & Duchefne , rue S. Jacques ,
au Temple du Goût , 1754.
LE 6 Avril , la République des Lettres
fit une perte confiderable dans la perfonne
de Dom Martin Bouquet , Religieux - Prêtre
de la Congrégation de S. Maur , honoraire
de l'Académie des Sciences , Belles-
Lettres & Arts d'Amiens , mort aux Blancs-
Manteaux , dans la foixante -neuvième année
de fon âge . Ce fçavant Bénédictin
avoit été chargé par fes Supérieurs de la
Collection des Hiftoriens des Gaules & de
la France , & l'on peut dire qu'il faifoit
JUIN. 1754. 139
honneur à leur choix. Déja il avoit donné
huit volumes de cet important ouvrage , &
le neuvième étant fort avancé , n'auroit pas
tardé à paroître. Dom Haudiquet qui travailloit
la partie des Croifades fous la direction
de Dom Bouquet , eft chargé de
l'édition de ce neuviéme volume , & de la
continuation de l'ouvrage.
Antoine Jombert
Impri-
Cmeule-Libraire du Roi , rue Dauphi-
на
ne , à Paris , donne avis qu'il vient d'acquerir
du fonds du fieur Rollin , Libraire
de Paris , plufieurs livres intéreffans fur les
Mathématiques & fur l'Art militaire ; entr'autres
, la Géométrie élementaire & la Géométrie-
pratique defeu M. Sauveur , de l'Académie
royale des Sciences , revue , corrigée
& augmentée par M. le Blond , Maître
de Mathématiques des Enfans de France
, &c , in-4° . divifé en deux parties , &
enrichi de figures . Le prix eft de douze livres
, relié .
Il y a long- tems que les deux traités qui
compofent cet ouvrage , font avantageufement
connus du Public . A peine M. Sauveur
les eut- il rédigés que la plupart des
maîtres de Mathématiques les adopterentz
& malgré la difficulté d'en avoir des copies
140 MERCURE DE FRANCE.
exactes & leur cherté , elles fe font multipliées
de telle maniere que ces ouvrages
ont prefque été auffi répandus que s'ils
avoient été imprimés. Voici un abrégé de
ce qui y eft contenu,
La Géométrie élémentaire , précédée d'un
Traité des rapports & des proportions , eft
divifée en fix livres. Le premier contient
les propriétés des lignes tirées fur un plan ;
le fecond traite des figures planes confiderées
par leur fuperficie , ou par l'efpace
qu'elles renferment ; le troifiéme , de la mefure
des figures planes & du rapport de
leurs fuperficies ; le quatrième , des lignes
tirées hors un plan , & des fections des
plans ; le cinquième , des figures folides
confiderées par leur fuperficie ; le fixième ,
des figures folides confiderées par leur folidité
ou par l'efpace qu'elles renferment.
La Géométrie- pratique , qui forme la fe.
conde partie , eft divifée en fept livres . Le
premier contient un traité abrégé des Logarithmes
; la Trigonométrie rectiligne
compofe le fecond ; le troifiéme contient
les ufages du compas de proportion &
d'une régle proportionnelle que M. Sauveur
appelle Logarithmique ; le quatrième
livre traite de la conftruction des figures
fur le papier & fur le terrein ; le cinquiéme
, de la Longimétrie ou de la mefure des
JUI N. 1754. 141
lignes , tant acceffibles qu'inacceffibles , du
Nivellement , de la maniere de lever les
plans & les cartes , &c ; le fixiéme , de la
Planimétrie ou mefure des furfaces ; & le
feptiéme , de la Stéréométrie ou meſure des
folides.
Les autres livres nouvellement acquis
par Jombert , font : l'hiftoire de Polybe ,
avec le Commentaire militaire du Chevalier
Folard , en fix volumes in-4° . avec figures
' ,
10 l.
60 liv.
Le fupplément du même ouvrage , ou
tome VII , féparé , in - 4°.
L'abrégé du même ouvrage , en trois
volumes in-4° , nouv. édit. 1754 , 421.
Les Réflexions politiques & militaires ,
traduites de l'Eſpagnol , de M. le Marquis
de Santa- Cruz de Marzenado , en douze
volumes in-12 , 271. 10f
Les Mémoires de M. le Marquis de Feuquieres
, Lieutenant général des armées du
Roi , en quatre volumes in 12 , avec figugures
,
101.
Le même ouvrage , en un volume in 4°,
18 1.
Les Mémoires fur la Guerre , avec un
Traité des Hôpitaux , tirés des manuſcrits
originaux de M. de Turenne , in - 12 , 3 l .
Le Code militaire , par M. Briquer ,
derniere édition , augmentée , en cinq vo
742 MERCURE DE FRANCE.
lumes in- 12. 12 1. 10 f
· Dictionnaire de Marine , contenant l'explication
des termes de la Navigation & de
I'Architecture navale ; feconde édition ,
in-4°. avec figures ,
18 1.
Expériences phyfiques faites pour deffaler
l'eau de la mer , & la rendre potable ,
traduit de l'Anglois de M. Hales , in-12 ,
figures ,
PROGRAMMA.
31.
Quamquam non pauca fpecimina exftant
, quæ ad explicanda electrica
phænomena confcripta , imo quædam præmiorum
honoribus ornata fint ; verum tamen
multitudo experimentorum , quæ poftea
inftituta , & varietas phænomenorum ,
quæ nuper detecta funt , clariùs lumen
doctrine de electricitate accenfura effe
exiftimantur .
Idcirco Academia Scientiarum Imperialis
Petropolitana omnibus atque fingulis
naturæ indagatoribus pro obtinendo folito
centum ducatorum præmio , ad annum
1755 ante diem 1 Junii , hoc elaborandum
proponit , ut in veram elektricitatis caufam
inquiratur , veraque ejus condatur theoria.
Quo circa præter ea , quæ ex more recepto
problematis fubjunguntur , monita , fe◄
JUIN. 1754. 143
quentia quoque attingere non inutile indicavit.
Quandoquidem ingeniofas hypothefes
, quibus folertiffimi arcanorum naturæ
fcrutatores ad excolendam electricam theoriam
funt ufi , detectis recens electricis
proprietatibus explicandis haud fufficere
poffe videtur ; eumque defectum inde exftitiffe
, quod non pauca , ad veram electricitatis
theoriam condendam utiliffima
non fatis obfervata fuerint , quorum brevis
hic fit mentio. Primo quidem , electrica
phænomena multa habent , quæ cum ignis
proprietatibus funt communia ; non pauca
, quæ ab ejus indole prorfus abhorrere
videntur. Prioris generis eft , quod flamma
per vim electricam excitetur pofterioris
, quod ipfa vis electrica in productione
fua igne inhibeatur : quemadmodum vitra
nimium calida illam excitare recufant . Porro
ipfa per candefactum igne ferrum &per
glaciem pariter propagatur. Quam ob rem
follicite perfpiciendum & diftinguendum
effe arbitramur ea , quæ in caufa electrica
vis & ignis communia , quæ diverfa fint.
Quibus rite perpenfis , & diftincte evolutis
, majorem in meditationibus & doctrina
de electricitate claritatem exorituram
effe fperamus . Secundo , cum corpora in diverfa
prorfus genera à natura alias difcreta
electricis phænomenis in unum affocien144
MERCURE DE FRANCE.
tur , ita , ut vitrum , corpus fragile , durum
, fixum , flammæ concipiendæ minus
capax , & ad mineralium regnum potiffimum
fpectans , cum molli , tenaci , volatili
& combuftili ferica materia , ad animale
regnum unice pertinente , primitivæ
electricitatis virtute in unam fpeciem
copulentur ; rurfum animal vivum & metallum
, corpora naturæ regno , imo toto
coelo differentia , derivativæ electricitatis
vinculo fint connexa quam ob rem ad
veram hujus materia theoriam condendam
utiliffimum fore judicamus , ut corporum
utriufque generis qualitates particulares
fedulo examinentur , atque eæ , quæ omnibus
primitive electricitatis corporibus
communes funt , non fecus ac illæ , quæ
omnibus derivativa virtute gaudentibus
infunt , probe notentur : alias enim timendum
erit , ne ipforum palpabilium corporum
proprietatibus neglectis , infenſibilium
materiarum illecebris feducta mens
imaginationi magis indulgeat , quam rigorem
judicii fequatur. Tertio denique
materiæ fubtilis electrica , cui pori corporum
patent , diverfi & quidem tres concipi
poffunt motus : nempe , progreffivus , gyratorius
& tremulus. Hic quoque animadvertendum
effe videtur , quæ & quor motuum
genera ad producenda electrica.phenomena
JUIN. 1754.
145
nomena fufficiant ; ne cui eorum precario
illa tribuantur , & tota theoria in firmo
fundamento fuperftructa , inftabilis atque
vaga reddatur."
Hæc non ut præcepta & requifita prorfus
neceffaria ; fed ut monita , arbitrio
cujufque obfervanda relinquuntur : nec
etiam ulli fecundum fua principia in explicandis
electricis phænomenis impedimento
effe poffunt.
to
Problemati Chymico antehac propofinempe
feparationem auri ab argento ,
ope aqua fortis inftitui folitam , ex Phyficis &
Chymicis principiis explicare , aptioremque
methodum invenire , que minore opera &
pratio ad hæc duo metalla fecernenda indiget
, quoniam non eſt ſatisfactum ; ideo in
annum 1754 diem Junii , folvendum
differtur. Petropoli 1753. die 25. Nov.
BEAUX ARTS.
L'Académie,royale de Peinture& de
Sculpture vient de faire une perte difficile
à réparer. La mort lui a enlevé M.
Henri Hult , un de fes amateurs honoraires.
Il falloit autant de loifir , d'ordre , de
zéle & de patience qu'en avoit ce bon citoyen
, pour dépouiller & raffembler com .
L. Vol.
G
146 MERCURE DE FRANCE.
me il a fait , cent fix années des registres
de l'Académie. Ce travail , dont le public
ne doit pas jouir , & qui n'a été entrepris
que pour la commodité , la curiofité &
l'inftruction du corps même qui en eſt l'objet
, eſt tout- à- fait fini , & paſſe pour exe
tiêmement exact .
Le fucceffeur de M. Hulft , c'eſt M. de
la Live de July , qui dans l'âge de la diffipation
fe livre avec fuccès au goût des
beaux Arts. Il n'a pas la manie, fi commune
aux amateurs , de n'aimer que les ouvrages
de quelques Artiftes anciens ou
étrangers ; l'Ecole Françoife occupe une
place honorable dans fa collection , & on
y voit à côté des productions Italiennes &
Flamandes , ce qu'a produit de plus beau
le pinceau de nos meilleurs Artistes . Son
cabinet de Sculpture mérite une attention
particuliere : peu de curieux jufqu'à M. de
la Live , ont cherché à réunir les modeles
& les ouvrages en terre cuite des plus
grands Sculpteurs .
Il eft rare que les Peintres Flamands :
Rubens & Vandick exceptés , traitent dans
leurs tableaux l'Hiftoire Sainte ou la Fable,
& quand ils entreprennent les fujets de ce
genre, leur compofition laiffe prefque toujours
à defirer ; telle eft l'Apparition desAn-
4
1
JUIN. 1754 147
ges
de
Vauvermens , dont nous
annonçons
la planche. Un des principaux devoirs du
Peintre eft de ne laiffer aucun doute fur
l'action qu'il
entreprend de repréſenter.
Le premier coup d'oeil doit agir clairement
fur l'efprit du fpectateur ; & la critique
que l'on pourroit faire de la compofition
de ce tableau , eft qu'elle ne préfente
point d'idée nette. On peut voir en premier
lieu qu'elle ne rappelle point l'idée des
Bergers , en faveur defquels ce miracle fut
opéré : l'efprit travaille donc pour deviner
le fujet ; ce n'eft pas tout , l'Ange paroît
poftiche , par la raiſon qu'il a été mis après
coup pour donner un objet à un tableau
dont la compofition étoit arrêtée avant que
l'on eût pensé à l'expreffion de ce grand
événement. Il eft fenfible que l'on n'avoit
eu , en premier lieu , d'autre deffein
que de repréfenter deux chevaux en oppofition
, groupés avec ceux qui les gardent ,
& auxquels on a donné par la fuite quelques
marques d'étonnement
. Enfin il ne
faut point s'y tromper ; dans le grand art
de la peinture , l'efprit parle toujours à
T'efprit : voyons de quelle façon le même
efprit opère dans un grand compofiteur ,
& comment il s'écarte des principes les
plus certains dans celui que la nature a
doué d'un moindre génie. Un grand ar-
?
Gij
14S MERCURE DE FRANCE.
tifte penfe un fujet ; dès lors fon action
principale eft peinte dans fa tête , & cette
penfée le dirige dans toutes fes études :
plufieurs artistes au contraire renferment
des études indifférentes dans leurs portefeuilles
; elles font bien en elles- mêmes ,
elles ont tout le piquant de la nature ,
mais elles ne peuvent convenir à toutes les
compofitions. C'eft cependant dans les porte-
feuilles que l'on va puifer les détails d'une
ordonnance qui devient néceffairement lan
guiffante , & que l'on cherche les figures que
l'on
peut employer . On en préfere toujours
quelques-unes , ou par la raifon qu'elles
font mieux exécutées , ou qu'elles ont plus
d'attrait pour notre façon de penfer ; & de
là vient la répétition que l'on remarque
trop ordinairement dans les tableaux du
même Peintre . C'eft en vain que l'on a re-
-cours à des différences dans la lumiere ,
dans le ſtyle , dans le lointain ; on produit
des tableaux qui ne peuvent plaire à l'efprit
, car ils n'émanent point du génie ; l'on
fent les pièces de rapport , & l'on éprouve
en voyant ces efpéces de tableaux , une
monotonie qui dégoûte : on aime l'art , on
fe prête quelque tems à la propreté du pinceau
, à la fineffe de la touche , à la beauté
du ton , &c. mais on pardonne difficilement
à l'artiste. Ces réflexions générales
JUIN. 1754. 149
ne changent rien au mérite du fieur Beaumont
, qui préfente au Public cette planche
qu'il a gravée , & qu'il nous prie d'annoncer
au Public ; l'accord & l'effet de ce
tableau fe trouvent très- bien rendus dans
fon ouvrage. Cependant , foit par la faute
du fujet ou par quelqu'autre raifon que
nous ignorons , cette Eftampe eft peut- être
inférieure à celle du Voyageur altéré , dont
elle eft accompagnée. L'une & l'autre font
du même Peintre & du même Graveur
elles font en hauteur vraisemblablement de
la grandeur des originaux.
Il feroit à fouhaiter que tous les poffeffeurs
des cabinets fuffent auffi communicatifs
que M. le Comte de Vence , qui ne
néglige rien pour être utile aux artistes ,
& faire connoître les beautés dont il a pris
foin d'orner fon cabinet.
Beaumont demeure au milieu du Pont Nas
tre-Dame , an Griffon.
LETTRE fur l'Horlogerie , écrite à M.
le Camus , de l'Académie royale des
Sciences ; par
***
Lufieurs écrits répandus dans le pu-
Pblic furquelques parties de l'Horlogerie
, ne me paroiffent pas répondre affez
au but que doit avoir un artifte en écri-
Gj
150 MERCURE DE FRANCE.
vant , qui doit être d'inftruire & de chercher
la perfection de fon art ; il doit éviter
avec foin ce qui eft étranger à l'objet qu'il
traite , comme ces perfonalités qui dégradent
plus celui qui écrit que la perfonne
offenfée. J'éviterai , en vous communiquant
mes réflexions , de tomber dans ces
excès ; ma lettre n'ayant pour but que le
bien de l'art que je profeffe , & celui de
P'utilité publique.
De tous les arts je n'en vois aucun qui
ait des principes plus difficiles & moins
connus que ceux de l'Horlogerie. C'eſt un
métier pour la plupart de ceux qui le profeffent
; on fait ce que l'on a vû faire , fans
s'embarraffer fi ceux même que l'on copie
ont raifonné . La plupart travaillent pour
vivre , & fouvent ceux qui vivent dans
l'opulence négligent de s'inftruire , & doivent
leur fortune à leur peu de capacité pour
l'Horlogerie , à laquelle ils fubftituent le
grand art de vendre & d'acheter des montres
; & celui qui eft né avec des talens
eft fouvent forcé de les enfevelir , par la
néceffité où il eft de travailler pour fubfifter
; d'ailleurs l'ordre qui exifte dans la
Communauté des Horlogers en retranche
l'émulation fi néceffaire .
Cependant ce n'eft point un art où le
mérite feul de l'exécution fuffife pour
fe
JUIN. 1754. 151
pardiftinguer
, le raifonnement
en fait la
tie principale ; d'où il eft aifé de concevoir
que la maniere dont on eft reçu dans
le Corps des Horlogers eft contraire aux
progrès de l'art . On fait un apprentiffage
qui s'écoule fans beaucoup travailler , &
le tems de l'apprentiffage
expiré , on obtient
la maîtrife fur un ouvrage affez communément
exécuté par un autre. Mais
quand je fuppoferois le récipiendaire
capable
de faire lui même le prétendu chefd'oeuvre
qu'on en exige , s'il ne joint à l'habileté de la main le raifonnement
& la
théorie , il ne produira jamais rien qu'au
hazard. Pour bien juger du talent d'un
homme , il ne feroit pas feulement néceffaire
de lui faire exécuter telle ou telle
piéce , il faudroit de plus qu'il en analyfât
les différentes parties , & qu'il rendît
compte des principes effentiels de l'Horlogerie
or c'eft à quoi on ne penſe aucunement
. On fuppofe qu'un ouvrier entend
toujours ce qu'il exécute , & je crois que
nos habiles maîtres feroient très- ignorans
s'ils avoient été autant difpenfés de s'inftruire
par une inaptitude naturelle , que par
des réglemens qui excluent de leur Com
munauté des hommes très- capables d'avancer
l'art & d'honorer le Corps , pour
admettre une foule d'apprentifs , dignes
Giiij
152 MERCURE DE FRANCE.
tout au plus de fervir fous un habile Horloger
, comme un manoeuvre fous un grand
Architecte ; & ce font ces mêmes mancuvres
de l'Horlogerie qui infectent le public
des preuves de leur ignorance .
pour
Avouez , Monfieur , que cela eft bien
différent de ce qui devroit être , & que fi
le talent & le génie ( d'où fuivroit en quelque
forte le fentiment de l'artiſte ) étoient
néceffaires être membres d'un corps
qui deviendroit par là beaucoup plus eftimable
, la perfection des ouvrages feroit
plus affurée , le public plus fatisfait , &
les mauvais ouvriers contraints de devenir
habiles , & de s'étudier à mériter le titre
d'artiſte, pour être reçus dans ce corps , qui
feroit en même tems l'éloge de leur mérite
; ou enfin ces ouvriers étant incapables
d'être reçus , fe mettroient à même
d'être employés par les Horlogers , qui ne
feroient plus de fimples marchands comme
le font une partie.
Une des fuites les plus avantageufes d'une
meilleure conftitution dans le corps des
Horlogers , ce feroit de prévenir ces différens
qui s'élevent à tous momens fur des
inventions qui n'appartiennent la plupart
du tems à aucun de ceux qui fe les difputent
; fi on portoit fur un registre les nouveaux
ouvrages à mefure qu'ils fe font ,
JUIN. 1754. 153
combien de plagiats n'empêcheroit- on pas ?
Il feroit donc à propos que le lieu de
l'affemblée des principaux de l'Horlogerie
fervit comme d'archives , où les artistes
iroient dépofer ce qu'ils auroient imaginé
; les Horlogers plus éclairés & plus intéreffés
à ce qu'il ne fe commît aucune injuftice
, empêcheroient ces vols qui fe font
tous les jours impunément ; & ces papiers
indignes de voir le jour , par le peu de
ménagement & de décence qui y regne , ne
paroîtroient jamais , parce qu'ils ne pourroient
en impofer à perfonne .
Il s'enfuivroit même que ce qui n'eft
actuellement qu'une Communauté affez
mal compofée , deviendroit une fociété
confidérable par fes lumieres , & par l'utilité
que le public en retireroit. Sur les mémoires
qu'on y raffembleroit , on parviendroit
à la longue à publier un traité de
l'Horlogerie bien différent de ceux que
nous poflédons ; traité qui ferviroit aux
méchaniques en général , par le nombre
des principes qui font partie de l'Horlogerie
; on devroit y décrire les propriétés
du levier , la communication des forces
par l'engrenage , la réfiftance des roues
pour être mifes en mouvement , l'avantage
qui réfulte de la diminution des roues dans
le cas où il faut peu de force , la progref
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
fion qu'elles doivent garder entre ellesà
commencer de la premiere à la derniere
le rapport des diametres aux différens effets
, celui de la groffeur des pivots felon.
la preffion des moteurs & la viteffe des
roues , les effets du reffort , ceux du balancier
, fon rapport en maffe avec l'action
de la roue de rencontre , & c. & une infinité
d'autres objets fur lefquels on n'a pas
encore établi de regle. Ce feroit là l'ouvrage
fur lequel on interrogeroit tout apprentif
qui voudroit être reçu maître ; on
fubiroit avant le chef-d'oeuvre plufieurs
examens de fpéculation , tels que ceux
qu'on fait fubir aux perfonnes qui veulent
entrer dans le Génie : un Horloger feroit
forcé d'apprendre par ce moyen une infinité
de chofes qu'il ne doit pas ignorer , &
qu'il chercheroit en vain chez les auteurs:
qui ont écrit de l'Horlogerie ; car il faut
avouer que ceux qui ont traité de cet art
ne l'ont fait que très-imparfaitement , la
plûpart n'ayant parlé que des différentes
conftructions , & toujours négligé l'objet
principal qui eft la théorie : d'ailleurs ce que
nous poffédons fe trouve difperfé dans plufieurs
livres , qu'il eft impoffible à un artif
te obligé de travailler , de recueillir & de
confulter. On nous a donné d'abord la
defcription des différentes conftructions de
JUIN. 1754. IS'S'
pièces d'Horlogerie , & cet objet a dû fe
préfenter naturellement ; mais il nous refte
à apprécier ces différens méchanifmes , à
déterminer leurs vrayes proportions , à fe
rendre raifon de leurs effets , & n'abandonner
ces inventions qu'après s'être bien
affuté de ce qu'on en peut attendre . Combien
nous fommes encore éloignés du but a
combien ne nous donnons - nous pas de pei
nes inutiles ? c'eft faute de procéder à la
perfection de l'art , felon la méthode
je propofe , qu'on voit renaître avec fuccès
tant de conftructions profcrites ; & c'eft ce
qui continuera d'arriver tant qu'on n'y obviera
pas par de fages précautions , enforte
qu'on imaginera toujours que
l'art fe perfectionne
, tandis qu'il ne fait que revenir
fur fes pas , en tournant comme fur un
cercle où nous prenons pour neuf tout ce
que nous n'avons pas encore vû.
que
Il feroit donc néceffaire de raffembler
dans un même ouvrage les piéces de l'Horlogerie
les plus effentielles & les mieux
conftruites , de joindre à la defcription des
machines les principes qui les font opérer ,
& d'éclaircir ainfi ce qu'on diroit fur la
pratique il feroit donc effentiel qu'un.
tel traité commençât par les principes de la
Géométrie qui nous introduifent aux méchaniques
; le calcul n'y deviendroit pass
1
1
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
moins important , non feulement pour les
combinaiſons d'une machine compofée ,
mais encore par l'évaluation des révolutions
, & cet ouvrage ne feroit même complet
qu'en y joignant les parties de la Gnomonique
, quelques connoiffances d'Aſtronomie
, & celles de la Phyfique relatives
à l'Horlogerie : le tout étant difpofé felon
l'analogie des matieres , deviendroit utile
à ceux qui profeffent l'Horlogerie , & intereffant
pour ceux qui fouhaitent fa perfection.
Voilà l'idée que je me ſuis formé de ce
Livre & de fes avantages ; on conçoit bien
qu'il exigeroit du tems & le concours des
bons Horlogers pour être conduit à fa perfection
.
Je ne defirerois pas moins que l'on détruisît
ces propriétés imaginaires des échappemens
, dont on fait honneur à leurs méchanifmnes
, & qu'il faut rapporter à de
toutes autres caufes. En effet lorsque je
confidere la nature des échappemens &
leur ufage , le choix m'en paroît prefqu'indifférent
, fur tout pour les pendules ;
car avec des échappemens quelconques.
on obtiendra la même jufteffe , fi on a
égard aux différentes conditions qui contribuent
à la procurer ; fçavoir , le rapport
de la lentille à l'arc qu'elle décrit ; le rap
JUIN. 1754. 157
port de l'arc & du poids de la lentille à la
force motrice. Je crois que l'on doit peu
s'écarter de ceux que nous a fi bien établis
M. de Rivaz , dans fon mémoire fur l'Horlogerie
; & quoique plufieurs Horlogers
euffent fenti avant lui ces avantages , aucun
ne me paroît les avoir fi bien démontrés
.
J'ai dit fur tout pour les pendules ; mais
je ferois fort tenté de croire que les propriétés
particulieres des échappemens ne
font pas plus réelles dans les montres : de
quoi peut donc dépendre la jufteffe d'une
montre En la confidérant comme une
machine qui doit effuyer des fecouffes &
différens mouvemens , je vois plufieurs
rapports y concourir. 1 ° . Le rapport compofé
de la maffe du balancier , & de l'arc
qu'il décrit , avec les chocs que la montre
peut éprouver ; 2° . le rapport de la force
motrice avec la pefanteur du balancier ,
& les arcs qu'il décrit ; 3 °. celui du nombre
des vibrations avec le diametre du balancier
en fuppofant ces rapports déterminés
, il n'eft plus queftion que de mettre
le balancier en mouvement , lui faire
décrire ces arcs & les conferver égaux ; ce
que l'on obtiendra toujours en joignant
aux propriétés de la fufée , les foins que
l'on apporte communément à l'exécution
158 MERCURE DE FRANCE.
du rouage. Cela pofé , l'inégalité même
des petites impreffions de la roue de rencontre
ou rochet , fera incapable de déranger
l'égalité de mouvement du balancier
pourvû que la force qui refte à la roue de
rencontre foit en rapport convenable à la
puiffance du balancier & du reffort fpiral
( rien n'empêchant de les confidérer l'un
& l'autre comme une même quantité ) ;
mais il est très-poffible de faire décrire des
arcs quelconques , avec des échappemens
différemment conftruits ; & je ne vois pas
quelles autres propriétés on doit attendre
d'un échappement , que celles d'entretenir
la vibration du balancier , qui eft le
feul régulateur. Si un échappement a des
frottemens , il faudra que le balancier foit
plus petit ou plus léger qu'il ne feroit fans
ces mêmes frottemens ( la puiffance de
la roue de rencontre étant toujours la
même ) ; mais il vaudroit encore mieux.
augmenter la maffe du balancier qui ne
change point de nature , ou diminuer la
puiffance motrice , & retrancher les frotremens
; je parle de ceux que l'on peut
éviter.
Comme on peut réduire tous les échappemens
à deux eſpèces particulieres , qui
font ou à recul ou à repos , effayons de
voir ce qui doit fe paffer dans l'un &
JUIN. 1754. T59
que
Fautre , après que les roues de rencontre
ou rochet ont rendu au balancier
le mouvement , qu'il perdroit à chaque
inftant fans cette reftitution de la force
motrice. Je remarque dans celui à repos ,
la liberté le balancier a de parcourir
un arc au-delà du conftant , fans autre
opofition que l'apui du rochet fur le
cilindre ; d'où naît évidemment une réfiftance
qui doit varier ainfi que les frottemens
du même cilindre , & par conféquent
les arcs que le balancier décrira
dépendant de cette liberté , altereront la
longueur des vibrations.
Celui à recul parcoureroit un plus grand
arc fi la roue de rencontre ne s'y oppofoit
; mais le recul fe faifant dans un
inftant où la roue de rencontre eft extrêmement
près du centre de la verge ,
cette réfiftance fe réduira à peu de chofe ,
fur- tout fi la force motrice eft telle qu'elle
ne puiffe faire décrire qu'un très petit
arc au-delà du conftant ; ainfi la durée
de chaque vibration fera toujours égale ,
& le repos & le recul ne différeront
point en jufteffe ( a ) , lorfqu'on aura
>
(*) Je dis qu'avec tous les échappemens on
obtiendra 11 même jufteffe en fuppofant que
l'on a mis en ufage ces rapports néceffaires :
mais je ne prétends pas dire par là que tous»
8
1
160 MERCURE DE FRANCE .
proportionné chaque partie aux effers , &
choifi les rapports convenables à l'échappement
qu'on aura préféré .
J'ai indiqué ci- devant une partie des
abus qui naiffent des mauvais réglemens
de la communauté des Horlogers ; il en
eft d'un autre genre , qui n'ayant pas
la même fource , ne font ni moins (b )
effentiels ni moins contraires au projet de
Fart ; ils font même très capables de reles
échappemens conferveront pendant le même
tems le même dégré de jufteffe ; il est évident
que celui qui a plus de frottement , doit changer
ces rapports par la deftruction des parties , & conféquemment
la jufteffe dépendant de ces rapports
doit auffi changer.
(b ) Je crois devoir mettre de ce nombre le
préjugé où l'on eft fur ceux qui profeffent les
arts ; je fçai que cette partie du public qui
penfe , ne confond point les feules opérations
de la main avec celles où le génie fait la principale
partie , & qu'il proportionne fon eftime
aux fentimens de l'artiſte , & au dégré de fcience
qu'il pofféde. Mais ce petit nombre n'empêche
pas que ce même artifte ne foit fouvent
confondu avec le fimple ouvrier , ce qui ne
peut manquer de le décourager : je dois cependant
avouer que le progrés des arts & des fciences
qui fe fait parmi nous , en rendant le public
plus éclairé , retranche ce préjugé à proportion
que ces lumieres augmentent ; & l'artifte
travaillant lui- même à fe diftinguer , mérite
les égards que le public commence à lui déférer,
JUIN . 1754.
161
plonger l'horlogerie dans cet état d'imperfection
dont elle commence à peine de
fortir un de ces derniers eft le débit
de cette quantité d'horlogerie , qui fe
fait par des perfonnes qui ne s'y connoiffent
en aucune forte .
Sera-t-on étonné que le public foit infecté
de tant de mauvais ouvrages
lorfqu'on penfera que ce même public
qui s'en plaint , achete fes montres &
pendules d'un Tapiffier , d'un Orfévre ,
d'un Mercier & autres gens qui fcavent
très bien que ce qui coûte tant doit
être vendu tant , mais qui ne fcavent
que cela : Cependant on a l'injuftice d'accufer
ceux qui profeffent cet art , de
tromperie , tandis que l'on fe trompe foimême
; 1 °. en voulant acheter des ouvrages
à bas prix . En fecond lieu , en les
prenant gens qui ne travaillent point ;
c'eft le concours de cette fotife avec
d'autres dont j'ai parlé précédemment ,
qui forcent l'ouvrier à renoncer à fon
talent , & à faire mal ce qu'on ne lui
payeroit pas davantage quand il feroit
mieux. Les montres qui fe vendent chez
les Marchands , font de Paris ou de Genève
; les pendules font toutes de Paris .
Quoiqu'on achete les unes & les autres
comme de hazard , elles n'en font pas
de
162 MERCURE DE FRANCE.
>
moins neuves ; les Pendules & montres
de Paris font d'ouvriers qui ont la foibleſſe
ou le malheur de travailler pour
des ufuriers qui abufent de leur mifere ,
& de l'ignorance defquels ils profitent
réciproquement ; l'un ne voudroit pas
payer un bon ouvrage , l'autre lui en
vend un mauvais ; celui - ci ne gagne
prefque rien mais en revanche il garde
l'incognito , c'est-à- dire que n'ayant
ni l'appas de l'amour propre pour fe
perfectionner , ni celui de l'interêt , il
croupit dans la pauvreté & l'ignorance ,
& c'est précisément l'état où les marchands
s'attachent à les fixer ; ils ont
réuffi felon toute l'étendue de leurs efpérances
, lorfqu'ils font parvenus à leur
former une impoffibilité de fortir d'une
fituation qui feroit toujours affreuſe fi
elle ne devenoit enfin habituelle ; fituation
qui fubjugue la raifon , ôte à l'efprit
fon énergie , & réduit un homme qui
étoit deſtiné à devenir un grand artifte ,
& qu'il a fenti quelquefois , à ne faire
pendant toute fa vie que de mauvais
ouvrages , & à perdre toute idée de perfection
: le temps eft la feule chofe dont if
connoiffe le prix , & c'eft toujours aux
dépens de l'ouvrage qu'il en eft économe ..
On m'objectera peut- être qu'il eft néJUIN.
1754. 163
ceffaire qu'il y ait de mauvais ouvriers.
& de mauvais ouvrages , afin que les
perfonnes qui veulent avoir des montres.
& des pendules , & qui ne peuvent
payer le prix d'un bon ouvrage , puiffent
s'en procurer de médiocres ; mais en
reconnoiffant cette néceffité , on ne fera
pas moins furpris de l'abus qui naît de
l'entrée des montres de Genève & autres
, dont le grand nombre empêche ledébit
de celles qui fe font à Paris , &
finira par détruire l'Horlogerie françoife ,
à moins que le public défabufé ne reconnoiffe
enfin fon erreur. L'Horlogerie pouvant
être compriſe dans une des branches
du commerce , & le commerce faifant
le bien d'un Etat , l'entrée des montres
de Genève eſt au moins auffi préjudiciable
que celle des autres marchandifes
prohibées , & ne devroit pas l'être
moins , & parce qu'elle détruit un corps ,
& parce qu'elle empêche la perfection
d'un art utile ; d'ailleurs la défenſe de
débiter ces fortes d'ouvrages contraindroit
une partie des ouvriers occupés.
chez l'étranger à les fabriquer , de venir
travailler en France , & l'argent qui.
fort , reftant , circuleroit par la confommation
que feroient ces mêmes ouvriers.
établis dans l'Etat.
164 MERCURE DE FRANCE.
Je ne me flate pas d'avoir toujours
faifi le vrai , mais je l'ai cherché. En
yous faifant part de mes idées , je ne
pouvois les foumettre à perfonne qui fût
plus en état que vous de les juger.
J'ai l'honneur d'être , &c.
LETTRE
De M. le Paute à l'Auteur du Mercure.
E viens d'achever , Monfieur
>
une
qui renferme
qu'une roue chevillée . Cette derniere pendule
à une roue eft en tout différente de celle
que M. Le Roi fils avoit miſe en ſociété
avec moi il y a quelques années. Dans celle-
ci le régulateur reçoit à chaque battement
une nouvelle impreffion pour perpétuer
ſes vibrations , ainfi il n'y a plus de
frémiffement dans la verge du pendule. La
roue porte trente chevilles fur chacun de
fes plans. Ces chevilles tombent alternativement
fur deux leviers parfaitement égaux
& naturels , dont les plans inclinés ne font
pas droits , mais formés par une courbe qui
paroît être une efpéce de concoïde. Čes
nouveaux leviers font décrire des arcs
conftans & uniformes de cent vingt dégrés,
àune portion de roue fixée fur l'arbre de ces
mêmes leviers. Cette portion de roue porte
JUIN. 1754. 165
fur une de fes faces foixante -une chevilles
qui font mouvoir un échappement à doubles
repos , dont les leviers ont auffi doubles
plans inclinés , parce que la portion
de roue ya tantôt à droite, tantôt à gauche ;
de forte que lorfqu'elle agit de droite à
gauche , les chevilles qui pouffent le plan
fuperieur poufferont enfuite le plan inférieur
quand la portion de roue reviendra
de gauche à droite . Une pendule de cette
conftruction eft infaillible pour les obfervations
aftronomiques qui demandent tant
de précision elle bat les fecondes trèsdiftinctement
à la vûe & à l'oreille . Un feul
poids fuffit pour le mouvement & pour la
fonnerie ; & quoique j'aye fupprimé les
mouffles dentelés , elle va quinze jours ,
fans être remontée. Le chaperon conduit
l'éguille des heures au centre du cadran ,
fans aucune roue ni pignon : cette invention
eft nouvelle , fimple , curieufe & fûre .
Et pour détromper le public , à qui
on a dit que je ne travaille qu'en pendules
, je vous prie encore d'annoncer
dans votre prochain Mercure , que j'ai
découvert un nouvel échappement à repos
pour les montres , lequel a les leviers &
les plans parfaitement naturels , fans manivelle.
Les cylindres font fixés fur un
effieu femblable à une verge de balancier
466 MERCURE DE FRANCE.
dont on auroit ôté les palettes . Ce dernier
a tous les avantages de celui qui vient
d'être l'objet d'une grande conteftation ;
mais il a celui de pouvoir être exécuté beaucoup
plus facilement à cauſe de ſa fimplicité.
J'ai l'honneur d'être , &c.
A Paris , le 8 Mai 1754.
Le Paute.
Projet de la place de Louis XV , par le fieur
Vallin dela Motte , de Paris , Architecte,
& Membre des Académies de Florence ,
& de l'Inftitut de Bologne.
Yant été décidé d'ériger la ftatue
Aequeftre de Sa Majefté à
l'Eſplanade
du Pont tournant , fur la ligne perpendiculaire
des Thuileries , le fieur de la Motte
, pour vaincre les difficultés de pouvoir
y conſtruire ,avec cet ordre de fymmétrie
& d'élégance , une fuite d'édifices capables
d'annoncer la grandeur & la majeſté
du Prince , s'eft particulierement appliqué
à ne point offufquer le point de vue & la
perfpective admirable des Champs Elifées
& du Cours la Reine ; l'Auteur , pour cet
effet , laiffant l'entrée des Thuileries
par
le Pont tournant telle qu'elle exiſte , élève
un grand arc de triomphe d'ordre corin-
!
JUIN. 1754. 167
thien , de quatre pieds de diametre , à l'entrée
du Cours , fait regner dans le pourtour
général de la place & des bâtimens
adjacens que l'on va décrire , ce même
ordre , & répéte un pareil arc de triomphe
au côté oppofé , où il forme une naiffance
d'arbres parallele aux allées du Cours de la
Reine , & tendante au même point central
du Pont tournant . Ces deux arcs de triomphe
couronnés ; l'un par le Dieu Mars, avec
attributs & trophées , repréfentant la guer
re & la victoire; l'autre par un Apollon ,
avec deux Génies , repréfentans la Paix &
les Arts qui fleuriffent par elle.
L'Auteur , de chaque côté & fans inter-
Fompre
la même ordonnance d'Architecture
, prolonge fur une forme circulaire
deux corps de bâtimens avec galeries par
bas , lefquelles on peut ou laiffer ouverts
de part & d'autre , ou bien en fupprimant
moitié de ces galeries fur leur épaiffeur ,
conftruire des hôtels. Ces deux corps de
bâtimens vont rejoindre les Champs Elifées
, & forment de cette part la place .
Il étoit tout auffi important d'amener
fur le retour d'équerre en face de la rivie
re , un point de vue également avantageux
à la polition de la figure équeftre , qui par
rapport à la proximité de l'entrée des Thuileries
, ne pouvoit être bien placée ſur
163
MERCURE DE FRANCE.
l'alignement des Boulevards , tendant à la
rue de Bourgogne , Fauxbourg S. Germain,
de l'autre côté de la riviere , endroit eftimé
le plus convenable à la conſtruction
d'un pont pour
la communication refpective
des Fauxbourgs S. Honoré & S. Germain.
L'Auteur n'a point à cet effet trouvé
d'objet plus heureux du côté de la Ville
& quartier S. Honoré , que de placer en
vue de la figure équestre l'Eglife paroiffiale
de la Magdeleine * qui étant à reconftruire
à neuf , femble devoir naturellement
y être tranfportée , & d'ouvrir en
cet endroit à travers le chantier qui eſt en
face , une grande rue avec deux pavillons
en retour d'équerre fur la place , de cha
que côté des bâtimens de cette nouvelle
rue , & toujours fur la même ordonnance
d'Architecture ci-deffus défignée.
Pour procurer un brillant afpect à la
nouvelle Eglife de la Magdeleine , dont
l'Architecture eft auffi de même ordonnance
que celle de la place , de même que
pour exprimer la prééminence que doit
La largeur du portail de l'Eglife de la Magdeleine
étant la même que de celui de S. Euftache
,l'Auteur s'y eft conformé dans ce projet ,
en s'affujettiffant au point milieu donné de la
grande porte de cette Eglife au point milieu don
né de chaque tour de S. Eustache.
avoir
JUIN. 1754 159
avoir un monument facré fur les autres
édifices , l'Auteur en a augmenté le diamétre
d'un pied ; & pour ajouter d'abondant
un embelliffement à l'entrée principale
de cette églife , & créer une communication
auffi libre que fpacieufe à la nouvelle
rue qui conduit à la place , circonf-
Grit en face de fon portail un carrefour de
forme ovale, & capable de tout le dégagement
néceffaire. Enfin le fieur de la Motte
, tant pour la correction de la place que
pour la beauté du coup d'oeil qui part de
l'autre côté de la riviere , redreffe la rue
de la bonne Morue , parallelement à celle
du chemin du rempart , qui par ce moyen
s'aligne d'un bout à la rue de la Magdeleine
, & de fon autre extrêmité fait face au
Palais Bourbon. Deux avenues d'arbres
lient d'un côté le pavillon de cette rue de
la bonne Morue avec l'arc de triomphe du
côté du quartier S. Honoré , & d'autre côté
fe joignent aux foffés des Thuileries.
Il falloit encore pour la décoration finale
de la place , aupourtour de laquelle ,
notamment du côté de la riviere , on ne
peur élever de bâtimens , lui donner cependant
une forme réguliere ; c'eft ce que
l'Auteur a opéré , comme on le voit , dans
le plan de ce projet , où les foffés des Thuileries
prolongés forment des pans paralle-
1. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
les aux deux arcs de triomphe qui y font
face du côté des Champs Elifées , conftruifant
dans ces deux pans des fontaines en
nappes d'eau , qui conjointement avec les
deux renommées du Pont tournant , annoncent
l'entrée des Thuileries , & laiffant
fubfifter d'ailleurs le refte des foffés qu'il
orne d'une balustrade pour appui , & dont
on peut décorer les extrêmités en retour
par des groupes de figures ..
L'Auteur en a conftruit un modele en
petit , que les amateurs pourront , s'ils le
defirent , voir rue S. Martin , à la maiſon
neuve, près les boucheries , à côté d'un Marchand
de vin , vis -à- vis la rue du Cimetiere
S. Nicolas. .* Jor
CHANSON EN DUO.
TIrcis , s'il n'eft qu'un tems pour plaire ;
Iris , il n'est qu'un tems pour plaire ,
Si ce tems fuit avec rapidité ,
Et ce tems fuit avec rapidité :
Pourquoi quitter cette raifon févere?
{ Quittez , quittez cette raison févere
Elle fait ta félicité ;
Qui nnit àmafélicité.
THE NEW YORK
PUBLIC LIBRARY.
ABTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS.
[
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATIONS
.
0
AJ UI N. 171
1754.
Je te crois un amant fincere ,
Vous trouvez un amant fincere
Et quoique fâre du myftere ,
Quivous affure du.myſtere ;
Je craindrois de regretter un jour
Craignez , craignez de regretter un jour
D'avoir été trop fenfible à l'amour.
D'avoir été trop cruelle à l'amour.
SPECTACLE S.
'Académie royale de mufique a donné le
Mardi 30 Avril & le Jeudi 2 Mai , des fragmens
compofés du prologue des Fêtes Grecques &
Romaines , de l'acte de l'Hiftoire , & de celui de la
Féerie , des Fêtes de Polymnie , & de l'acte des
Saturnales des Fêtes Grecques & Romaines ; elle a
fupprimé l'acte de la Féerie le Mardi 7 , le Jeudi
9 & le Jeudi 16. Mile Raifme , qui eft depuis huit
ou dix mois dans le ballet , a danſé une entrée
dans l'acte des Saturnales ; le Public a trouvé
qu'elle avoit une figure charmante , une taille faite
pour la danfe , & des difpofitions pour la danfe
.noble.
La même Académie a continué les repréfentations
de Caftor & Pollux les Vendredis & les
Dimanches , jufques & compris le Dimanche 12
Mai. Cet Opéra a été joué trente fois avec un fuccès
toujours égal . Indépendamment des applau
diffemens qu'on a donnés à la mufique de M.
Rameau pendant les repréfentations de Caftor &
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
1
Pollux , ce célébre auteur en a eu encore de plus
flateurs pour fa perfonne dans un ipectacle étran
ger. (a).
Le Mardi 14 Mai , on a remis au théatre les
Elémens , ballet héroïque , qui n'avoit pas été
repris depuis. l'année 1742 ; les paroles font de
M. Rqi , Chevalier de l'Ordre de S. Michel , & la
mufique de feu Deftouches , Surintendant de la
mufique du Roi. Le ballet des Elémens ne foutint
pas à cette reprife la réputation dont il paroifioit
être pour toujours en poffeffion : on a retranché
la feconde entrée , intitulée l'Eau , parce
que le prologue & les trois autres entrées forment
un fpectacle affez long pour l'Eté . On a cru devoir
changer , pour la commodité des Acteurs
P'ordre des trois autres entrées ; celle de l'Air, qui
naturellentent devoit être donnée la premiere , eft
précédée de celle du Feu , & fuivie de celle de la
Terre ; cette derniere qui eft extrêmement connue
, ayant fouvent fait partie d'actes de Fragmens
, fera plaifir dans tous les tems. M. Jeliotte
y rend le rôle de Vertumne dans la plus grande
perfection ; ceux de Pomone & de Pan font rem
plis par Mlle Chevalier & par M. Gelin , à la farisfaction
du Public.
Les Comédiens François ont donné le Jeudi 2 5)
Avril la premiere repréfentation des Méprifes ,
Comédie nouvelle en vers & en un acte , de M.
Pierre Rouffeau , qui a été reçue favorablement .
( a) Le Lundi 22 Avril , M. Rameau ayantété
apperçu à la Comédie Italienne , l'aſſemblée ſe
tourna de fon côté, & il y eut un battement dy
´mains univerfel,
JUIN 1754 173
EXTRAIT DES MEPRISES.
ACTEURS.
Orphife ,
Mlle la Motte .
Célie , niéce d'Orphife ,
Mlle Hus.
Finette , fuivante , Mlle Dangeville.
Damis ,
Dainval , S
Amans de Célie ;
{
M. Delanoue.
M. Bellecourt.
M. Armand . Marin , Valet de Dainval ,
La feene fe paffe dans une maison de campagne
d'Orphife.
Orphife eft une femme legere , indéciſe , formant
fans ceffe des projets qu'elle n'exécute point :
c'eft une efpéce de folle. Célje aime la figure de
Dainval & le caractere de Damis. Finette qui n'eft
que depuis trois jours dans la maifon d'Orphiſe ,
eft dans les intérêts de Damis , qui eft plus géné
seux que Dainval ; Damis a le coeur tendie &
d'excellentes qualités , mais il n'a pas une figure
avantageufe , & il commence à être fur le retour.
Dainval eft jeune , bienfait , fort amoureux ;
mais il eft rempli d'humeur , jaloux & emporté
jufqu'à la brutalité : Marin n'a aucune part à Pintrigue.
Damis qui n'a pû réfifter aux charmes de
Célie , veut par le moyen de Finette , s'introduire
dans la maifon d'Orphife , dont il n'eft
point connu. Damis a déclaré fes fentimens à
Orphife dans un Couvent où elle étoit penfionnaire
; mais il eft incertain de fon fort il voudroit
, afin de tâcher de s'en éclaircir , paffer
pour un parent de Finette , qui rejette la propotion
: Damis infifte , & Orphiſe arrive avant qu'ils
Loient d'accord. Orphife demande qui eft Dainis ;
Hii
174: MERCURE DE FRANCE:
Finette ne fçait que répondre ; Damis eft encore
plus embaraffe : Orphife les tire d'affaire , en prenant
Damis pour un Architecte qu'elle a mandé
pour conftruire un nouveau corps de logis à fa
maifon ; Damis ne fe connoît guere en bâtimens
; Finette le fait cependant Architecte . Orphife
fort après lui avoir donné les ordres . Damis
prend le parti d'écrire à Célie , & charge Finette
de fa lettre ; elle fait beaucoup de façons pour
prendre la lettre , mais un diamant offert de bonne
grace , la détermine. Damis fe retire à l'arrivée
de Dainval , qui eft accompagné de Marin . Dainval
a vû au bal Finette déguifée en homme ; il
reconnoît fa figure , & s'imagine que c'est un
homme déguisé en femme , lequel à la faveur de
ce déguisement fait l'amour à Célie fans que fa
tante le fçache ; il demande à voir la tante & la
niéce Finette fort pour les aller avertir . Dainval
fait part de ce qu'il penfe à Marin , qui n'en
veut rien croire ; Dainval le quitte , & lui ordonne
de bien examiner Finette. Marin qui en eft
amoureux , & qui lui à préparé un billet doux , le
lui préfente Finette le prend , croyant qu'il eſt
de la part de Dainval pour Célie Marin lui dit
que c'eft de la fienne : Finette qui avoit déja mis
fe billet dans fa poche , le jette par terre ; Marin
le ramaffe . Finette veut s'en aller , & Marin tâchant
de la retenir malgré qu'elle en ait , en reçoit
un foufflet ; ce traitement fait dire à Marin qu'il
faut que ce foit un garçon , & il dit à fon Maître
qui revient , qu'il eft entierement de fon fentiment.
Marin ouvrant enfuite le billet qu'il a ramaffé
,s'apperçoit que ce n'eft pas le fien ; Dainval
le lui arrache des mains , & lit :
Il eft tems qu'à mon fort votre coeur s'intéreſſe ; !
JUIN. 1754 175
Je viens , charmé de vos appas ,
Pour vous prouver l'excès de ma tendreffe ;
On me croit dans ces lieux ce que je ne fuis pas.
Dans des .....
Ce billet confirme Dainval dans fes idées : il
eft dans une telle colere qu'Orphife & Célie qui
furviennent , s'en apperçoivent d'abord , & lui en
demandent le fujet ; il répond à Orphife , fans regarder
Célie , qu'il l'en inftruira quand il en fera
tems : Célie piquée fe retire dans fon appartement
; alors Dainval & Marin apprennent à Orphife
que Finette eft un Cavalier déguifé ; ils en
donnent pour preuve le billet que Marin a ramaffé
Orphife le lit.
Il eft tems qu'à mon fort votre coeur s'intéreffe ;
Je viens , charmé de vos appas ,
Pour vous prouver l'excès de ma tendreffe ;
On me croit en ces lieux ce que jene fuis pas.
Dainval.
C'eſt un garçon ,
voilà le cas.
Orphife continuant de lire le billet.
O Ciel !
Dans des coeurs faits pour devenir volages ,
Une vive jeuneffe a quelques avantages ;
Hélas ! j'en conviens avec vous ;
Mais lorsqu'on penſe comme nous ,
Le fentiment fçait rapprocher les âges.
avec réflexion.
La fin de ce billet m'embaraffe beaucoup
Hij
176 MERCURE DE FRANCE.
Ne jureroit-on pas que cela me regardo
Dainval.
Vous , Madame.
Orphife.
Eh , oui , oui ; car enfin pren
garde
Que..... relifons- le encore un coup.
Dainval.
Je le fçais mot pour mot.
Marin.
Eût-il cent mille pages.
Orphife.
Mais , convenez qu'il faut pour rapprocher les
âges....
Non , rien n'eſt plus galant.
Dainval s'obſtine en vain à vouloir déſabuſer
Orphife d'une erreur qui lui plaît . Damis arrive
& fe préfente à Orphife avec timidité ; elle ne
l'écoute ni le regarde. Dainval perfifte à foutenir
que Finette eft un amant déguilé : ces mots d'amant
déguisé frappent Damis , qui croit que
Dainval parle de lui ; cela le jette dans un grand
embarras. Dainval impatienté , fort en menaçant
Orphife de rompre l'accommodement qui étoit
projetté. Orphife a un procès avec Dainval , qu'il
confentoit de terminer à l'avantage de la tante en
époufant la niéce. Orphife veut inutilement le
JUIN.
1754. 177
retenir ; il s'en va comme un furieux. Damis
alors plus à fon aife , veut s'expliquer ; Orphife
n'y fait aucune attention , & fort pour rejoindre
Dainval. Damis réfléchiffant enfuite fur ce qui
vient de fe paffer , s'imagine que Finette la
trompé Célie revient , & dit en croyant parler à
Dainval
Vous refte-t- il encor quelqu'autre chofe à dire ş
Damis fe jettant à fes genoux .
Non , je n'ai plus qu'à mourir à vos pieds
Accablé de douleur ou pénétré de joye.
Célie.
O Ciel! Que vois -je ?
Damis.
Un amant malheureur,
Célia.
Ceci devient très-férieux .
A mes genoux voulez-vous qu'on vous voye ♪
Damis fe relevant.
Calmez -donc ce couroux.
Célie.
Que faut- il que j'en croyet
Qui vous a conduit en ces lieux
Damis s'excufe fur l'amour le plus ardent
Célie faifant la comparaifon des foumiffions &
Ни
178 , MERCURE DE FRANCE.
des fentimens de Damis , avec les hauveurs, & la
jaloufie de Dainval , s'attendrit en faveur du premier.
Finette furvient ; Damis lui reproche qu'elle
n'a point rendu fon billet , & qu'elle le trompe
en faveur de Dainval. Finette dit qu'elle n'a point
donné le billet faute d'occafion , & elle le rend,
Damis toit que ce n'eft pas le fien ; Finette demeure
étonnée & confufe. Orphiſe furvient ; Finette
renvoye Damis ; & Osphife qui veut refter .
feule avec Finette , renvoye auffi Cèlie. Tout ce
que Finette dit à Orphife , devroit la défabufer ;
mais comme elle s'étourdit elle- même , elle s'en
va auffi peu inftruite qu'auparavant , & elle finit
la fcene en ordonnant à Finette d'embraffer Dainval
. Cet ordre fait rêver Finette , mais inutilement,
elle n'y comprend rien. Célie vient retrouver Finette
; elle apprend avec peine que fa tante veur
abfolument la marier avec Dainval ; elle promet
Finette de n'en rien faire : Finette l'y exhorte
avec beaucoup de vivacité ; je crains , ajoûte-telle
, la paffion de Dainval .
Il vous dira d'un air de bonne foi ,
Orphife , Dainval & Marin entrent au
moment où Finette dit , en fe jettant aux
genoux de Célie :
Vous voulez ma mort , je le vois ,
Ma conduite a dû vous déplaire ;
Si l'amour fert d'excufe aux fautes qu'il fait faire ,
Eft- il d'amant moins coupable que moi ? -
Le Quiproquo dure juſqu'à l'arrivée de Damis ;
qui decouvre tout le myftere , eu s'ayquant pour
JUIN. 1754. 179
l'auteur du billet , & en fe déclarant amoureux de
Célie. Les inquiétudes & la jaloufie de Dainval
lui rendent un procès , & lui font perdre fa maîtreffe
; & la piéce finit par un divertiflement ,
dans lequel on célébre l'union de Damis & de
Célie.
+
L Comédie des Méprifes a eu dix répréfentations
; on y a trouvé de la gayeté & du naturel :
elle eft imprimée , & fe vend chez Sebaſtien Jorry.
>> Les Comédiens François vont donner Amala-
»zonte , Tragédie nouvelle , de pure invention
»> & qui n'a de commun avec l'Amalazonte de Qui-
>>nault & le Théodat de Thomas Corneille , que
» les noms de cere Reine des Goths , & du Prince
»qui régna fur eux avec elle du tems de Clovis .
>
» L'Auteur du Poëme ( c'est d'après lui que
>>nous parlons ) n'a cherché fes modeles * que
»dans un écrivain moderne , qui depuis quarante
» ans n'a ceffé de travailler pour la gloire & pour
»les plaifirs de fa nation , & qui , pour ainsi dire ,
»voit de fon vivant fes fuccès confirmés par la
» postérité.
Les Comédiens Italiens continuent les repréfentations
de Zéphire & Fleurette , Parodic de
Zélindor , qui eft précédée depuis le 6 Mai de
l'Ifle des efclaves , jolic Comédie en un acte , de M.
de Marivaux , qui n'avoit pas été remife depuis
long - tems. Mlle Silvia y a joué le principal rôle
avec autant d'applaudiffemens que dans la nouveauté.
* Sémiramis , Tragédie de M. de Voltaire.
1
1
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
***************
NOUVELLES ETRANGERES.
DU NOR D..
DE Moscou , le 2 Avril.
E 19 du mois dernier , l'Impératrice eut une
Leonférence de cing heures avec le Comte de
Beftuchef , grand Chancelier de Ruffie , & avec le
Comte de Woronzow , Vice - Chancelier . Cette
Princeffe fe rendit le 22 au Sénat , où les autres
Colléges de l'Empire avoient été mandés. Elle
annonça qu'elle avoit réfolu de faire dreſſer un
nouveau Code , pour abréger les procédures , &
d'établir un Mont de Pieté. Tous les membres
des différens Tribunaux applaudirent unanimement
à ces deux projets. Dans la même affemblée
, Sa Majesté Impériale figna un ordre pour
la levée de trente mille hommes de recrues .
DE WARSOVIE , les Avril.
On commence à faire ici des préparatifs pour
la réception du Roi , & l'on ajoute quelques embelliflemens
aux principaux appartemens du palais.
Le fieur de la Fayardie , Réident de Sa Majefté
Très - Chrétienne , mourut hier en cette
ville.
DE COPPENHAGUE , le 19 Avril.
Pendant plus de trois mois , la terre a été couyerte
d'une quantité extraordinaire de neige , &
JUIN. 1754. 1ST
de mémoire d'homme on n'avoit point vû dans
le Dannemarck un hiver auffi long que le dernier.
Depuis quelques jours le froid a ceflé , & le tems
eft extrêmement beau. Il n'en eft pas de même etr
Norwege , & la glace y a encore cinq pieds d'é
paifleur.
La Cour fe rendra le 23 à Frederifbourg.
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 30 Mars .
Il paroît une Ordonnance , qui défend le cours
des efpeces d'or frappées en Saxe depuis 1749.
Les perfonnes qui en poffedent , feront obligées
de s'en défaire dans l'intervalle de trois mois ,
foit en les po tant à la Monnoye , ſoit en les faifant
paffer dans les pays étrangers.
DE BERLIN , le 19 Avril.
Le Baron Chriftian de Wolf , Confeiller Privé ,
Profeffeur de Droit naturel & de Mathématiques
dans l'Univerfité de Hall , & Chancelier de la même
Univerſité , y eft mort le 9 , âgé de foixantefeize
ans . Il étoit Membre des Académies des
Sciences de Belin , de Paris , de Pétersbourg , &
de la Société royale de Londres.
DE RATISBONNE , le 26 Avril.
On a porté à la Dictature un mémoire de l'Electeur
de Cologne , tendant à prouver que la
Cour de Darmſtad n'a pas droit de recourir à la
Diéte au fujet de fes différends avec l'Ordre
Teutonique. Le Comte Louis - Erneft de Sayn-
Wittgenftein a demandé un délai , pour refuser.
1,82 MERCURE DE FRANCE.
les moyens fur lefquels le Comte de Wittgenf
tein-Berlebourg appuye fes prétentions. Les Miniftres
du Corps Evangelique préfenterent le 3 de
ce mois un mémoire , deftiné à éclaircir celui
qu'ils ont remis le 27 du mois dernier.
ESPAGNE.
C
DE MADRID , le 16 Avril.
Jofeph de Carvajal de Lancaftre , Chevalier de
l'Ordre de la Toifon d'or , Gentilhomme de la
Chambre du Roi , Miniftre d'Etat , Doyen du Confeil
de Sa Majefté , Gouverneur de celui des Indes
, Préſident de la Junte Générale du Commerce
, des Monnoyes & des Mines , & Secrétaire
d'Etat del Despacho Univerfal , mourut en cette
ville le 8 de ce mois , âgé de cinquante-cinq ans.
Ses éminentes qualités , fon zéle pour la gloire du
Roi & pour les intérêts du Royaume , fon attenrion
à maintenir la bonne intelligence entre cette
Cour & les Cours étrangeres , la protection particuliere
qu'il accordoit aux Sciences , aux Arts ,
& à tous les établiffemens utiles , le rendoient digne
de toute la confiance dont Sa Majefté l'honoroit.
Le Roi a accordé au Duc d'Abrahantes la
place de Gentilhomme de la Chambre , vacante
par la mort de ce Miniftre . Sa Majesté a nommé ,
pour exercer par interim les fonctions de Secrétaire
d'Etat del Despacho Universal , le Duc de
Huefcar , fon Majordôme,Major , & ci -devant
fon Ambaffadeur Extraordinaire à la Cour de
France.
DE BARCELONNE , le 25 Avril.
Il eft venu un ordre de la Cour , de former
JUIN 1754 183
dans cette province le même nombre de Regi
mens de Milice , qu'il y a dans les deux Caftilles. ,
L'intention du Roi dans cette création eft de procurer
de l'emploi à la Nobleffe de Catalogne , &.
de lui fournir les moyens de s'avancer dans le
Service Militaire.

TAL I E.
DE NAPLES , le 26 Mars.'
En continuant de fouillér dans les ruines de
l'ancienne Heraclée , on a découvert près de cent
volumes en parchemin , écrits en Grec , dont
plufieurs font très-bien confervés. Le Roi a chargé
de l'examen de ces manufcrits,un certain nombre
de Sçavans , & l'on fe flate de pouvoir retrouver
dans cette collection quelques-uns des
Ouvrages qu'on croyoit perdus pour la République
des Lettres .
Quelques difficultés retardent la conclufion du
traité de Commerce entré les Etats du Roi & la
Grande Bretagne. Le Marquis Fogliani a eu à ce
fujet , depuis le retour de Sa Majefté , plufieurs
conférences avec le Chevalier Gray , Miniftre de
la Cour de Londres.
DE ROME , le 16 Avril.
Le Saint Pere vient d'établir au Capitole une
Ecole de Peinture , de Sculpture & d'Architecture ,
dont les Camerlingues du Saint Siége feront les
protecteurs à perpétuité.
DE VENISE , le 6 Avril,
-Un jeune homme , nommé Jofeph Zanetti ,
184 MERCURE DE FRANCE.

ayant été renverfé de deffus un pont par un Ma→
telot , le pourfuivit jufques dans une Eglife , & le
perça de plufieurs coups , au pied même du principal
autel. Quoique plufieurs perfonnes fuflent
témoins de cette action , aucune n'ofa entreprendre
d'arrêter le meurtrier . Son procès lui a été
fait par contumace , & le Gouvernement a promis
une récompenfe à quiconque le remettra entre
les mains de la Juft.ce.
DE TURIN , le 23 Avril.
Plufieurs familles Grecques qui étoient établies
en Corfe , ont demandé au Roi , avec l'agrément
de la République de Gênes , la permiſſion
d'aller s'établir en Sardaigne , & ils l'ont obtenue.
Sa Majesté leur a accordé une certaine étendue de
terrein à cultiver.
GRANDE- BRETAGNE.
DE LONDRES , le 18 Avril.
Plufieurs des Elections pour le prochain Parlement
font déja terminées. Les autres le continuent
avec beaucoup d'ordre. La plupart des perfonnes
employées dans le Gouvernement font allées en
divertes provinces , foit pour fe faire élire , foi
pour foutenir les intérêts de leurs parens & de
leurs amis .
Le Parlement fera convoqué le 13 du mois
de Juin , & l'on fera pour lors le choix d'un Ora
teur de la Chambre des Communes . Les Aldermans
Bernard , Bethell , Ladbroke & Beckford ,
ont été déclarés membres de cette Chambre pour
la ville de Londres.
On parle d'établir dans cette capitale une Aca
JUIN. 1754
démie pour les exercices de la jeune Nobleffe ,à
Pinftar de celles qui fubfiftent dans plufieurs villes
de l'Europe. Le vaiffeau le Delawar eft de retour
de Madrafs .
PROVINCES - UNIES.
D'AMSTERDAM
, le 12 Avril.
On a publié ici , de même qu'à Utrecht , une
défenſe d'établir aucune lotterie , ni aucun bureau
de recette pour les lotteries étrangeres .
Il partira cette année pour la pêche de la Baleine
, cinquante - quatre navires d'Amfterdam ,
trente & un de Zaandam , huit de Weſtzanen ,
fept de Middelbourg , fix de Ryp , cinq de Rotterdam
, trois de Fleffingue , un pareil nombre de
Koog , deux d'Alcmar , deux de Dordrecht , un
de chacune des villes de Schiedam , de Krimpen ,
de Zaandyk , de Monnikendam , d'Ooftnanen , de
Jifp & de Crammenie. Les Hambourgeois fe propofent
d'envoyer dix- fept bâtimens à cette pêche
; la ville d'Altena deux , celle de Brême deux ,
& celle d'Embden un .
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
L
E 10 Avril , leurs Majeftés & la Famille roya
le fignerent le contrat de mariage du Vi
comte d'Aubuffon de la Feuillade , & de Mademoiſelle
de Vaudre.
Le Marquis de la Tour-Maubourg , Chevalier
186 MERCURE DE FRANCE.
des Ordres du Roi , Lieutenant Général des armées
de Sa Majefté , & ancien Inſpecteur d'infanterie
, a obtenu le Gouvernement de Saint-Malo,
vacant par la mort du Marquis de Choiſeul-Meuſe,
Lei de ce mois après-midi , la Reine entendit
le fermon de la Cène de l'Abbé Efpiart , Chanoine
de l'Eglife métropolitaine de Befançon.
L'Evêque de Blois fit enfuite l'Abfoute , après laquelle
la Reine lava les pieds à douze pauvres
- filles ; qu'elle fervit à table. Le Marquis de Chalmazel
, premier Maître d'Hôtel de Sa Majefté ,
précéda le fervice , & les plats furent portés par
-Madame Adelaide , par Mefdames Victoire , Sophie
& Louife , par la Princeffe de Condé , & par
les Dames du Palais .
-Leurs Majeftés & la Famille royale fe rendirent
le même jour fur les dix heures du foir à la
Chapelle du Château , & y firent leurs prieres devant
l'autel , où le Saint Sacrement étoit en dépôt.
Le 12 , jour du Vendredi Saint , le Roi & la
Reine , accompagnés de Monfeigneur le Dauphin
-& de Mefdames de France , entendirent le fermon
de la Paffion du Pere Laugier. Leurs Majeftés
affifterent enfuite à l'Office , & allerent à
l'adoration de la Croix. L'après - midi le Roi &
la Reine entendirent les ténèbres.
Le 13 , Samedi Saint , leurs Majeftés affifterent
à la grande Meffe , célébrée par les Miffionnaires.
La Reine entendit l'après- midi les Complies & le
Salut , pendant lequel la Mufique chanta l'O Filii.
Le 14 , fête de Pâques , le Roi & la Reine , accompagnés
de la Famille royale , entendirent la
grande Meffe , célébrée pontificalement par l'Evêque
de Blois , & chantée par la Mufique.
Leurs Majeftés affifterent l'après-midi à la Prédication
du Pere Laugier , enfuite aux Vêpres chanJUL
N. 1754. 187
tées par la mufique , aufquelles le même Prélat
officia , & au Salut célébré les Miffionnaires. par
Madame la Dauphine a affifté de fa tribune à
tous les Offices de la Semaine Sainte.
Le Roi dîna le 12 , & foupa le 14 au grand couvert
chez la Reiné , avec la Famille royale.
Le 16 , le Roi prit le divertiffement de la chafle
du vol. Sá Majefté ſe rendit enfuite à Bellevue
d'ouvelle revint le 19..
04 3
Le 13 , Mr Gor , Commiffaire général des
fontes de l'artillerie , a jetté en bronze à l'Arcenal
de Paris , pour la ville de Rennes , la troiſième
ftatue faite par Mr le Moyne , Sculpteur du
Roi , & Profefleur de l'Académie. Cette figure qui
repréfente la province de Bretagne , s'eft trouvée
après le dépouillement de fon moule, dans la plus
grande perfection.
Le 19 , le Roi revint de Bellevue.
La Marquife de Balincourt fut préſentée le même
jour à leurs Majeftés & à la Famille Royale .
Le Duc de la Valliere a obtenu du Roi la permiffion
de fe démettre du Gouvernement de Bourbonnois
, en faveur du Marquis de Peyre .
Leurs Majeftés entendirent le 22 une Meffe de
Requiem , pendant laquelle le De profundis fur
chanté par la mufique , pour l'anniverfaire de
Monfeigneur le Dauphin , ayeul du Roi .
Madame la Dauphine , qui eft dans le cinquiè
me mois de fa groffeffe , a été faignée le même
jour par précaution .
Le Roi eft parti le même jour pour Choify
d'où Sa Majefté en eft revenue le 25 .
Sa Majefté , accompagnée de la Famille royale ,
prit le 26 le divertiffement de la chaſſe du vol .
Le 27 du mois dernier , l'Académie Françoife
élut , pour remplir la place' vacante dans cette
188 MERCURE DE FRANCE.
Compagnie , par la mort du fieur Nivelle de la
Chauffée , le fieur de Bougainville , Secrétaire perpétuel
de l'Académie royale des Infcriptions &
Belles-Lettres , & affocié de l'Académie de Cørtone.
Il y eut le 26 & le 28 , grand couvert chez la
Reine.
Le 19 pendant la Meffe du Roi , l'Evêque de
Châlon-fur - Saône prêta ferment de fidélité entre
les mains de Sa Majeftér
Le 30 , le Comte de Bellegarde , Envoyé extraordinaire
du Roi de Pologne , Electeur de Sate,
eut fa premiere audience publique du Roi , & enfuite
de la Reine , de Monfeigneur le Dauphin , de
Madame la Dauphine , de Monfeigneur le Duc de
Bourgogne , de Madame , de Madame Adelaide ,
& de Mefdames Victoire , Sophie & Louife. Il fut
conduit à ces audiences par le Marquis de Veineuil
, Introducteur des Amballadeurs , qui étoit
allé le prendre dans les carofles du Roi & de la
Reine; & après avoir été traité par les Officiers
du Roi, il fut reconduit à Paris dans les caroffes de
leurs Majeftés ; avec les cérémonies accoutumées.
Le même jour le Roi fe rendit à Trianon.
L'efperance qu'on avoit eue de voir la fanté de
la Ducheffe de Penthievre fe rétablir , s'eft bientôt
évanouie . Une maladie de trois mois , accompagnée
des accidens les plus fâcheux , & de
fouffrances également vives & continuelles , a
donné lieu à cette Princeffe de faire éclater fon
courage , fa réfignation & fa piété. Le 29 du mois
dernier , étant dans le feptiéme mois de fa groffeffe
, elle accoucha d'un Prince , & le 30 elle eft
morte , âgée de vingt- fept ans fix mois & quatre
jours. Cette Princeffe fe nommoit Marie-
Thérefe- Félicité. Elle étoit fille de François - Ma
JUIN. 1754. 189
rie d'Eft , Duc de Modene , & de Charlotte- Aglaé
d'Orleans. En 1744 , elle avoit été mariée le 29
Décembre à Louis - Jean-Marie de Bourbon , Duc
de Penthievre , de Châteauvillain & de Rambouillet
, Pain , Amiral & Grand Veneur de France ;
Chevalier des Ordres du Roi , & de l'Ordre de la
Toifon d'or , Lieutenant Général des armées de
Sa Majesté , & Gouverneur de la province de Bretagne.
De leur mariage font nés N. de Bourbon ,
Duc de Rambouillets N. de Bourbon , Prince de
Lamballe ; N. de Bourbon , Duc de Châteauvil
lain ; N. de Bourbon , Comte de Guingamp , le
Prince qui eft venu cette femaine au monde , &
deux Princeffes . Le Duc de Rambouillet eft mort
en 1749 , & le Comte de Guingamp en 1752. La
premiere des deux Princeffes mourut le 25 Septembre
de l'année derniere. Le Prince , dont la
Duchefle de Penthicvre eft accouchée ces joursci
, eft mort le lendemain de fa naiffance . Il a eu
pour parrein le Marquis de Saint -Pern , Lieutenant
Général des Armées du Roi , & premier Gen.
tilhomme du Duc de Penthievre; pour marreine la
Marquise de Saluces , Dame d'honneur de la Ducheffe
de Penthievre ,& on lui a donné au baptê¬
me lés noms de Louis -Marie - Félicité.
Mr Buache , premier Géographe du Roi ,
& adjoint de l'Académie royale des Sciences , a
préfenté à Monfeigneur le Dauphin une carte
deftinée à l'inftruction de Monfeigneur le Duc de
Bourgogne. Cette carte eft faite pour fervir à l'ine
telligence de l'Hiftoire Sainte , principalement
par rapport à fes premiers âges.
Le 23 Avril , la Reine entendit une Meffe de
Requiem , pendant laquelle on chanta le De profundis
pour l'anniverfaire de Madame la Dauphi
us, ayeule du Roi,
100 MERCURE DE FRANCE.
Le 30 , le Prince de Dombes & le Comte d'Ea
annoncerent au Roi la mort de la Ducheſle de
Penthievre.
- Le Maréchal Duc de Richelieu , premier Gentilhomme
de la Chambre du Roi , & la Ducheffe
de Brancas , Dáme d'honneur de Madame la Dauphine
, tinrent le 2 Mai fur les fonts , aù nom de
Monfeigneur le Dauphin & de Madame la Dauphine
, le fils du fieur Binet de Boifgirouft , Meftre
Camp de Cavalerie , Contrôleur Général de la
Maifon de Madame la Dauphine , & premier Valet
de Chambre de Monfeigneur le Dauphin , en
furvivance du fieur Binet fon pere. L'enfant fut
baptifé dans l'Eglife Paroiffiale du Château , & il
a été nommé Louis-Jofeph - Xavier.
Le Roi a difpofé du Gouvernement d'Auxerre ,
vacant par la mort du Marquis de Lambert , en
faveur du Marquis d'Anlezy , Lieutenant Général
des armées de Sa Majefté , premier Gentilhomme
de la Chambre du Prince de Condé , & ci-devant
fon Gouverneur.
Sa Majesté a accordé au Marquis de Loftanges
la furvivance de la charge de premier Ecuyer de
Madame Adelaide.
Le Comte de Ferfen ayant donné fa démiffion
du Régiment d'Infanterie Allemande dont il étoit
pourvu , le Roi a difpofé de ce Régiment en fa
veur du Prince Jean-Adolphe de Naflau Ufingen ,
Colonel réformé à la fuite de celui d'Infanterie
Allemande du Prince Louis de Naffau .
Le 4 Mai , l'Archevêque de Paris bénit &
pofa la premiere pierre de la nouvelle Eglife que
font bâtir les Carmes de l'ancienne Obfervance ,
connus ici fous le nom de Billettes .
La mort de la Ducheffe de Penthievre a été auffi
édifiante que fa vie. Cette Princeffe qui a toujours
ཝཱ
JU IN. 1754. 191
fçu joindre aux fentimens d'élévation convenables
à fon rang , les fentimens de l'humilité chrétienne
, a demandé que fes funérailles ne fuffent
accompagnées d'aucun appareil . Pour fe conformer
à fes defirs , on a banni toute pompe de fon
convoi. Il partit de Paris le 2 de ce mois à neuf
heures du foir , & il arriva le lendemain fur les fix
heures du matin à Rambouillet , où le corps de la
Princeffe & celui du jeune Prince dont elle eft
accouchée la veille de fa mort , ont été inhumés
dans l'Eglife paroiffiale .
Le Roi qui revint de Trianon à Versailles le 3 ,
prit le lendemain pour onze jours le deuil de cette
Princeffe .
Le 4 , le Comte de la Riviere , Commandeur
de l'Ordre royal & militaire de S. Louis , Lieutenant
Général des armées du Roi , & Capitaine-
Lieutenant de la feconde Compagnie des Moufquetaires
, accompagné du Marquis de la Riviere
& du Marquis de Lufignan , fes gendres , fit fes
révérences à Sa Majefte , à l'occafion de la mort
de la Comteffe de la Riviere.
La Princeffe de Chimay fut préfentée les à
leurs Majeftés. En qualité d'époufe d'un Grand
d'Espagne , elle prit le tabouret .
Mr d'Anville fut élu le 7 , pour remplir la
place d'affocié , qui vaquoit dans l'Académie des
Infcriptions & Belles - Lettres
, par la nomination
de M. de la Nauze à la place de Penfion
naire.
Le 7 ,le Roi fe rendit à Bellevue , d'où Sa Majefté
a été fouper & coucher le 9 au château de
la Meute,
Le 8 , le Duc de Chaulnes , Chevalier des Ordres
du Roi, & que Sa Maje a nommé fon prémier
Commiffaire pour le maintien & l'exécution
192 MERCURE DE FRANCE.
des ftatuts de fes Ordres pendant cette année ,
reçur Chevaliers de l'Ordre de S. Michel Mr
Antoine de Servant de Goudal , citoyen noble
de la ville de Perpignan , honoré d'un brevet de
Secrétaire du cabinet de Madame Infante Duchelle
de Parme , & Garde des archives du Gouvernement
de Verſailles ; & Mr Jean Rouſſeau ,
Maître en fait d'armes de Monfeigneur le Dauphin
& des Enfans de France. Cette cérémonie
s'eft faite , felon l'ufage , au grand Couvent des
Religieux de l'Obfervance. Sa Majeſté a voulu ,
en décorant Mr Rouffeau du Cordon de Saint
Michel , le recompenfer de la perfection qu'il a
acquife dans fon art , ainfi que de fes fervices &
de ceux de fa famille , qui depuis plus d'un fiécle
poffede la place de Maître en fait d'armes des
Princes de la Maiſon royale .
La charge de Préſident du Parlement de Paris
qu'avoit le feu Préfident Chauvelin , paffe à Mr
d'Ormeffon de Noyfeau , premier Avocat Général
, à qui le Roi avoit donné l'expectative de la
premiere qui deviendroit vacante.
Le 10 , le Roi fit dans la plaine des Sablons la
revue du Régiment des Gardes Françoiſes & de
celui des Gardes Suiffes. Ces deux Régimens ,
après avoir fait l'exercice , défilerent en préfence
de Sa Majefté , qui retourna à Verſailles .
... Monfeigneur le Dauphin & Mefdames de France
qui avoient affifté à cette revûe , revinrent avec
le Roi.
Lep12 , leurs Majeftés fignerent le contrat de
mariage du Marquis de Fayette & de Demoifelle
N. de la Riviere , fille du Marquis de ce nom ,
& petite-fille du Comte de la Riviere , Capitaine.
Lieutenant de la gonde Compagnie des Moufquetaires.
i
Le
JUIN. 1754. 193
&
Mr de Erige , Ecuyer du Roi , a été nommé
Ecuyer Commandant la grande Ecurie , à la
place de Mr de Cazeau de Neftier , qui eft mort
ici le 28 du mois dernier , âgé de foixante- dix
ans. Mr de Butler , auffi Ecuyer du Roi ,
qui avoit la furvivance de Mr de Neftier , pour
la charge de Capitaine des haras de Sa Majefté en
Normandie , eft entré en poffeflion de cette charge.
Le Roi lui a confervé l'honneur du fervice ,
comme Ecuyer de Sa Majesté.
Le même jour 12 Mai , l'Evêque de Toul a
été facré dans la Chapelle de l'Archevêché par
l'Archevêque de Paris , affifté des Evêques de Metz
& de Châlon- fur-Saône.
Le Roi a donné à Mr Chevalier , premier
Lieutenant du Régiment des Gardes Françoifes
l'agrément d'acheter la Compagnie que Mr de
Villars commandoit dans ce Regiment , & Sa
Majefté a accordé à ce dernier la penfion ordinaire
de retraité.
Le Roi foupa le 12 & le 14 au grand couvert
chez la Reine , avec la Famille royale.
Le 13 , pendant la Meffe du Roi , l'Evêque de
Toul prêta ferment de fidélité entre les mains de
Sa Majesté.
Le Marquis de Loftanges le prêta le 14 , aufli
entre les mains du Roi , pour la furvivance de la
charge de premier Ecuyer de Madame Adelaïde.
La Marquife de Loftanges ayant été mife au
nombre des Dames qui accompagnent cette Princeffe
, lui fut préfentée le 13 en cette qualité. Elle
avoit été préfentée la veille à leurs Majeftés & à
la Famille royale.
On célébra le 14 dans l'Eglife de la paroiffe du
Château un ſervice folemnel , fondé par Louis
XIV , pour l'anniverfaire de Louis XIII .
I.Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
Mr Acciajuoli , Archevêque de Petra ; Nonce
du Pape auprès du Roi de Portugal , ayant paſſe
ici pour le rendre à Lifbonne , eut le 14 une au
dience particuliere du Roi . Il y fut conduit , ainfi
qu'à celles de la Reine , de Monfeigneur le Dauphin
, de Madame la Dauphine , de Monfeigneur
le Duc de Bourgogne , de Madame , de Madame
Adelaide , & de Mefdames Victoire , Sophie &
Louife, par le Marquis de Verneuil , Introducteur
des Ambaffadeurs.
Le 15 , le Roi quitta le deuil que Sa Majefté
avoit pris le 4 , pour la mort de la Ducheffe de
Penthievre.
Le même jour , le Roi partit pour Choify , d'où
Sa Majesté en revint le 18.
Le 16 , Fête de S. Jean-Nepomucene
, la Reine
a entendu
la grande
Meffe
dans l'Eglife
des Récollets
, & a communié
par les mains
de l'Archevêque
de Rouen
, fon grand
Aumônier
.
Sa Majefté a entendu l'après-midi dans la même
Eglife les Vêpres , le Salut & le panégyrique
du Saint , prononcé par l'Abbé de la Tour - du-
Pin.
Madame Louiſe a été purgée , pour ſe prépa
rer à prendre le lait.
Le 16 de ce mois , les Actions de la Compagnie
des Indes étoient à dix - fept cens quatre- vingtdeux
livres dix fols ; les Billets de la Lotterie royale
, à fept cens trente- trois ; & ceux de la feconde,
à fix cens quarante-deux.
JUIN. 1754 195
NAISSANCE ET MORTS.
O
Na parlé dans les nouvelles de la Cour ,
page 203 , du mois de Mai dernier , du baptême
de François -Louis de Saint - Denis , fils pofthume
de Pierre-Jean-François-Anne de Saint -Denis ,
Chevalier , Seigneur de Vieux- Pont , la Touche ,
&c ; & d'Angelique- Louife Pioger .
Nous ajoûterons ici que la Maifon de S. Denis
eft de Normandie , & très-ancienne dans cette province
, y étant connue dès 1002 , & confidérable
par fes alliances , & par les bons ferviteurs qu'elle
a produit de tous les tems ; elle a des alliances
avec celles de la Breviere , Villards , de Malortic ,
Burfard , Collombiers , Briqueville , la Luzerne &
autres , & porte pour armes d'argent à fix fieles de
fable ,furmontés d'un lion de gueules & écuffons
timbrés.
La Dame de S. Denis eft fille de Meffire Guillaume
- Augufte Pioger , Chevalier , Seigneur des
Petits prés , la Pointe & autres lieux , lequel defcend
de Meffire Guillaume Fioger , Chevalier
Seigneur de la Chaudronnois , qui étoit regardé
comme d'une ancienne noblefle au commencement
de 1300. Il fut pere de Thomas Pioger , qui
eut pour fils Jean Pioger , Seigneur de la Chaudronnois
, dont nâquit Guillaume Pioger , qui
époufa Marguerite de Pouez . Macé Pioger leur fils,
époufa Renée Salanon du Verger : ils eurent pour
fils Charles Pioger , Seigneur du Boiffauvé , lequel
époufa Colaffe de la Haye du Chantier , qui
eut trois enfans ; François Pioger du Boiffauvé ,
allié à Jacqueline le Sougeux de Beauchefne ; Bertrand
Pioger , marié à Deniſe de Joly ; & René
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
Pioger , Seigneur de Grigné. Du mariage de Bertrend
Pioger , eft né Charles Pioger , Seigneur de
Santeuil ; Gilles Pioger , fils de François , époula
Guillemette Morgné de la Placette , & fut pere
de Gilles Pioger , Seigneur de la Placette , qui
époufa Catherine des Loges du Clos Doriere , &c.
Cette famille a produit de tous tems de bons
ferviteurs & très - attachés à leurs Souverains , &
porte pour armes d'argent , à trois écrevifles de
gueules & écuffons timbrés. Voyez le Catalogue
de la Sénéchauffée de Rennes .
Madame la Vicomteffe de Clare , dont nous
avons annoncé la mort dans notre Mercure da
mois de Décembre dernier , étoit de l'ancienne
& très-illuftre maifon de Bulkeley , au pays de
Galles , qui doit fon origine à un fief de même
nom , fitué dans le Comté Palatin de Chefter.
Au mois d'Octobre de l'an 1318 , le Roi
Edouard II accorda des lettres de pardon à divers
Seigneurs qui s'étoient révoltés contre lui avec
Thomas,Comte de Lancaftre, Prince du Sang royal
& fon coufin germain . De ce nombre étoit un Rebert
de Bulkeley, Chevalier ; & en Mars 1378 ,
fous le Roi Richard II , un Guillaume de Bulke
ley , auffi Chevalier , accompagna en Espagne
Jean d'Angleterre , Duc de Lancaftre , oncle de
ce Monarque , & pere du Roi Henri LV , qui prenoit
le titre de Roi de Caftille & de Leon , comme
mari d'une fille aînée du Roi Pierre le Cruel.
Le même Guillaume de Bulkeley , Chevalier , fat
fait Chef de juftice du Comté de Cheſter , fous le
regne du fufdit Henri IV .
Dans le mènic tems , un autre Guillaume de
Bulkeley fut Gouverneur de Beaumarish , dans
Ville d'Angleſey ; qui fait partie du pays de GalJUIN..
1754. 197
bes; & Richard de Bulkeley , petit fils du même
Guillaume , ayant époufé une fille de Guillaume
Griffith de Penrhan , au Comté de Caernarvon ,
Seigneur iffu des anciens Princes Souverains de
Galles , en laiffa deux fils , dont l'aîné auffi nommé
Richard de Bulkeley , fut un guerrier trèsrenommé
du tems de la Reine Elifabeth. Le fecond
, nommé Lancelot de Bulkeley , mourut Archevêque
de Dublin , fous le regne de Jacques
premier.
Thomas de Bulkeley , petit fils de Richard
frere de ce Prélat , fut créé Lord Vicomte de
Cashel , au Comté de Tiperary en Irlande , &
Pair de ce Royaume , par Lettres Parentes du Roi
Charles premier , en date du 10 Novembre 1644 ,
felon l'ancien ftyle , portant mutation du nom
de Cashel en celui de Bulkeley , ou du moins
jonction des deux noms. A fa mort- il laiffa deux
fils , dont l'aîné a perpétué la ligne des Vicomtes
de Bulkeley , Pairs d'Irlande . Le cadet nommé
Henri de Bulkeley , fut Grand - Maître d'Hôtel
des Rois Charles II & Jacques II , qu'il fuivit en
France en 1688. Il a été pere de François de Bulkeley
, actuellement Chevalier des ordres du Roi ,
Lieutenant Général de fes armées , Gouverneur
de Saint - Jean Pied- de -port , Colonel d'un Régiment
d'Infanterie Irlandoife .
De Charlotte de Bulkeley , Vicomteſſe de Clare
, qui donne lieu à cet article.
D'Anne de Bulkeley , Maréchale Ducheffe de
Berwick , morte le 12 Juin 1753.
De Henriette de Bulkeley , qui a été une des
Dames de la feue Reine Marie d'Eft , femme du
Roi Jacques II d'Angleterre ; elle eft fille &
retirée au Monaftere des Religieufes de la Croix
du Faubourg Saint - Antoine , avec fa foeur Laure
Iiij
198 MERCURE DE FRANCE.
de Bulkeley , qui n'a point été mariée.
Leur mere fut Sophie Stevard , fille cadette de
Walter Stevard , troisiéme fils du Lord Baron de
Blautyre , Pair d'Ecoffe , & foeur cadette de la
troifiéme femme de Charles Stevard , Duc de
Richemond & de Lenox , Pair d'Angleterre &
d'Ecoffe , Grand d'Espagne , Seigneur d'Aubigny
en Berry , mort en Décembre 1672 ; lequel éton
defcendant au quatrième dégré , c'est-à-dire fils
de l'arriere petit - fils d'un frere cadet de l'ayeu
paternel du Roi Jacques premier , & le dernier
måle de la ligne à laquelle avoit été abandonnét
la terre d'Aubigny , donnée par Charles VII , Roi
de France , en Mars 1422 , à Jean Stevard , premier
Lord , Baron de Darnley , auteur commun
des deux branches. Sophie Stevard mourut à Saint
Germain-en-Laye le 6 Septembre 1730 , ayant
été une des Dames d'Honneur de la Reine Marie
d'Eft , femme du Roi Jacques II . d'Angleterre.
Sa fille , Charlotte de Bulkeley , Vicomteffe de
Clare , par où commence cet article , mourut le
29 Octobre 1753 , ainſi qu'il a été dit ; elle avoit
été auffi une des Dames d'Honneur de la même
Reine, & avoit époufé à Saint Germain- en-Laye ,
le 9 Janvier 1697 , Charles O Brien , Vicomte de
Clare , Baron de Mac- Airfy , Pair d'Irlande
Maréchal de camp au fervice de France , Colonel
d'un Régiment d'Infanterie Irlandoiſe , bleflé à la
bataille de Ramillies le 23 Mai 1706 , mort de
fes bleffures à Bruxelles le 26 du même mois , &
enterré à Louvain dans le Monaſtere des Dominiquains
Irlandois , où eſt ſon épitaphe . Après la
capitulation de Limerick en 1691 , époque qui
mit fin à la guerre d'Irlande , il étoit paffé dans
ce pays- ci à la tête d'un Régiment de Dragons.
Son frere aîné l'avoit précédé l'année d'aupara-
4

JUIN 199 1754. .
vant avec un autre de trois bataillons , levés , ainfi
qu'un de Cavalerie , par leur pere , parmi les vaffaux
, habillés , équipés , armés & montés à fes
dépens pour le fervice de Jacques fecond , à qui
1'Irlande étoit reftée fidelle à la révolution de
1688.
Le Vicomte de Clare defcendoit en ligne directe
& maſculine de Brien , furnommé en langue
Irlandoife Boroinha ou Borhuma, ( c'eſt - à- dire
le Terrible ) qui fut élu Monarque de toute l'lrlande
l'année 1004 .
Cette Ille étoit alors divifée en quatre circuits
ou parties principales , qui s'appelloient ( comme
elles s'appellent encore à préfent ) la Lagenie
, la Momonie , la Connacie & l'Ultonie ;
chacune avoit fon Chef ou fon Roi , dans le cas
de grandes guerres , fur tout contre les Etrangers :
on élifoit un Chef ou Monarque géneral pour
commander à la nation entiere . Telles étoient
les moeurs de prefque toute l'Europe dans ces
tems-là , & en particulier de l'Irlande au moment
où Brien Boruma fut élevé fur le trône général de
cette Ile.
Il poffédoit de fon propre chef le pays de Thomond
, qui s'étendoit alors jufques dans le circuit
ou province de Munfter ou Momonie , &
comprenoit la plus grande partie de la Connacie ,
avec les Archevêchés de Thuam & de Cashel , &
les Evêchés de Killaloë & de Kilfenora , aujourd'hui
réunis à l'Archevêché de Thuam ; il avoit
le titre de Roi que fes auteurs lui avoient laiffé .
Des Danois & des Norvegiens avoient fait une
defcente en Irlande , & envahi le Comté de Waterfort.
Brien Boruma , après les avoir vaincus en
quarante-neuf batailles , fut enfin tué dans une
dernière. Il avoit fait bâtir la grande Egliſe de
I iiij
200 MERCURE DE FRANCE.
}
Killaloe , rétablir plufieurs Evêques fur leurs Siéges
, revivre des Ecoles & des Colleges ; il en
fonda de nouveaux , éleva des fortereffes , y fit
mettre des garniſons , conftruifit des chauffées
dans tout le Royaume , & des ponts fur les rivieres
; il fit plufieurs beaux réglemens pour la police
& pour la difcipline .
De fix fils qu'il avoit , l'aîné nommé Morrough
on Mortagh , fut tué avec lui dans la bataille
contre les Danois. Le fils de Mortagh appellé
Turlough , y perdit auffi la vie .
Le fecond nominé Teigh , fat Roi de la province
de Munfter ; & ayant épousé une fille du
Roi de Lagénie , en eut un fils nommé Turlough ,
qui fut Monarque de toute Irlande pendant
douze ans. Il fournit du bois de charpente pour
bâtir la grande falle de Westminster de Londres ,
à Guillaume le Roux , Roi d'Angleterre , fils &
fucceffeur immédiat du conquerant.
Teigh , Roi de Munter , avoit commencé le
premier à joindre à fon propre nom celui d'O
Brien , en mémoire de Brien Boruma fon pere ;
cet ufage a été conftamment fuivi par ſa poſtérité.
En Irlandois l'article O eft équivalent à l'article
le , & s'employe pour exprimer & marquet
qu'on est le chef & le premier de quelque grande
& illuftre maifon.
Turlough O Brien avoit eu pour fils Dermor , qui
fut Roi de Munfter ; fon fils aîné de même nom
que lui fut Monarque de toute l'Irlande , & mourut
en 1130. Il eut pour fucceffeur dans le même
titre , Mortagh fon frere cadet . La mort l'enleva
la même année il fut remplacé par un neven
nommé Turlough. De celui- ci qui a été le dernier
Monarque d'Irlande , font iffus en ligne mafcu-
Tine treize Princes , portant de génération en gé-
:
JUIN. 1754. 201
nération le titre de Roi dans les pays de Limerick
& de Thomond , où ils avoient le Patronage &
la garde des Archevêchés & Evêchés pendant leur
vacance , & tous les autres droits qui caractéri
foient anciennement la fouveraineté.
Ils tenterent même fouvent de chaffer les Anglois
, qui l'année 1169 , fous le regne de Henri
fecond , Roi d'Angleterre , s'étoient emparés
d'une grande partie de l'Irlande , & fouvent ceuxci
furent dans le cas de traiter avec eux .
Il paroît que du tems du onzième deſcendant
de Turlough O Brien , dernier Monarque d'irlande
( dont il vient d'être fait mention ) , François
premier , Roi de France , fit l'année 1523 alliance
avec lui contre Henri VIII Roi d'Angleterre ,
qui s'étoit ligué contre la France avec Charles-
Quint. Le dernier des treize Princes dont il vient
d'être fait mention s'appelloit Turlough O Brien :
il eut quatre fils : 19. Connor ou Corneille O
Brien , qui ayant été marié à une fille de la mai
fon de Burcke mourut bientôt après , & laiſla au
berceau un fils nommé Donaugh ou Daniel O
Brien .
2º. Teigh ( ou Edouard ) .
3 ° . Donaugh ou Daniel O Brien .
4°. Morrough ou Maure O Brien .
Teigh & Donaugh précéderent leur pere au
tombeau, ainfi que leur aîné avoit fait ; par conféquent
au moment de la mort il ne reftoit que Morroug
, qui s'empara de l'Etat au préjudice du jeune
Donaugh fon neveu , fous prétexte d'une coutume
affez femblable à un ancien ufage de France
, nommé le droit de Bail ou de Garde , appellé
en Irlandois Thaniftry , c'eft à dire ufage des
Princes , en vertu duquel le parent le plus proche
& le plus âgé da fang & du furnom d'un Seigneur
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
qui mouroit , devoit jouir la vie durant de l'Etat
& du titre du deffunt , fans qu'on eût égard au
droit de repréſentation qu'auroit un mineur même
en ligne directe , mais defefpérant en même tems
de conferver à fes defcendans le fruit de la violence
qu'il vouloit faire à fon neven , il fit un transport
de fa Principauté ou Souveraineté au Roi
Henri VIII , qui lui en rendit les domaines utiles
, & le créa Lord , Comte de Thomond , Pair
d'Irlande , pour le tems de fa vie , par Lettres Patentes
du premier Juillet 1543 ; on il est dic que
ce Monarque avoit fait la cérémonie de lui ceindre
l'épée de Chevalier, & que pour foutenir foa
Etat , il lui donnoit à titre de mouvance de la couronne
, & fous la charge du fervice militaire ,
Tous les Châteaux , Domaines , Terres , Monafte
res , Supprimes , Services & advoueries d'Eglifes ,
Chapelles , Chantreries , fiefs de Chevaliers , & au-
Tres héritages qu'il poffédoit dans le pays de Thomond
, au-delà de la riviere de Shannon , avec les
advoueries des Eglifes , Rectorats , Vicaireries ,
Chantreries & Chapelles qui pouvoient être du
domaine royal dans le même pays , le refervant
feulement le Patronat des Archevêchés & Evêchés
du pays , avec les droits de Régale.
Cependant le Roi Henri VIII avoit fenti l'in
juftice qui avoit été faite au mineur Donaugh O
Brien pour la réparer , fans toutefois préjudicier
à l'intérêt perfonnel qu'il avoit de détruire
tout ce qui pouvoit porter ombrage à fa puiflance
, il fit inférer dans les lettres accordées à Morroug
O Brien , que les domaines & le titre de
Lord , Comte de Thomond , retourneroient après
fa mort à Donaugh fon neveu : en même tems il
en fit expédier d'autres , par lefquels en confirmant
à Donaugh O Brien la reverfion des do
JUIN. 1754. 7203
maines & du titre de Lord , Comte de Thomond
avec tout ce qui avoit été cédé à Morraugh O
Brien fon oncle , il y ajouta au même titre de
mouvance de la Couronne , & fous la même charde
fervice militaire , la moitié de l'Abbaye de
Clare , une autre entiere , & vingt livres monnoye
d'Angleterre , à prendre annuellement fur
le Tréfor royal ; & en attendant l'événement de
la mort de Morraugh O Brien fon oncle , lui accorda
le titre de Lord, Baron d'Ibricain, Pair d'Irlande
, pour lui & fes defcendans mâles ; & effectivement
après avoir porté ce titre , il recueillit
celui de Lord Comte de Thomond , après Morraug
O Brien , dont les defcendans ont formé la
branche des Lords Comtes d'Inchiquin d'à préfent.
Selon les mêmes lettres de confirmation , la
reverfion des domaines & du titre de Lord , Comte
deThomond, ne devoit avoir lieu en fa faveur que
pour le tems de fa vie feulement ; mais fous le
regne d'Edouard VI . unique fils & fucceffeur de
Henri VIII , il remit fes anciennes Lettres Patentes
, & en obtint de nouvelles , par lesquelles
ce titre fut étendu , comme celui de Lord Baron
d'Ibricain , à tous fes defcendans mâles.
H avoit épousé Helene Butler , fille de Pierre
Lord , Comte d'Ormond , auffi Pair d'Irlande , &
en avoit eu Conner ( ou Corneille ) ô Brien , qui
fut le troifiéme Lord , Comte de Thomond , depuis
la création de ce titre , & pere de trois fils ,
nommés Donaugh , Teigh , & Daniel ô Brien ;
le premier , comme aîné , fuccéda au titre de Lord ,
Comte de Thomond, après fon pere, & le tranfmit
à fes propres defcendans , qui ont fubfifté jufqu'en
1740, en la perfonne de Henri & Brien, Lord, Com.
te de Thomond , Baron d'Ibricain , Pair d'Irlande ,
1 vj
204 MERCURE DE FR ANCE .
"
auffi Lord , Vicomte de Tadcafter , Pair d'Angle:
terre , l'un des membres du Confeil privé d'Ilande,
&c. fils de l'arriere petit -fils du fufdit Donaugh
, & mort fans poftérité d'une fille de Charles
Seymor, Lord , Duc de Sommerfet , Pair d'Angleterre
. De Teigh , fecond fils du fufdit Donough
, étoit forti un rameau , qui s'étoit éteint
quelques années auparavant. Daniel , troifiéme fils
de ce Donaugh , fut créé Lord , Vicomte de Clare,
Baron de Mac- Aytfi , par Lettres Patentes du 17
Juillet 1662 , étant fort âgé , & il a été le trifayeul
du Comte de Thomond , Vicomte de Clare
d'aujourd'hui , qui fe trouvant devenu le chef de
fa maison par la mort de fes aînés , a recueilli le
titre affecté au fang de Donaugh ô Brien , fon cinquiéme
ayeul ; & joindroit à ce titre la poffeffion
du reste des Domaines de les ancêtres , fi la reli.
gion qu'il profelle & fon attachement au fervice
de la France n'y avoient mis obftacle . Sous la Reine
Anne , le feu Lord , Comte de Thomond
avoit obtenu un acte du Parlement , qui abrogeoit
la fubftitution de fes Domaines , & lui permettoit
d'en difpofer en faveur de qui il voudroit . Il ne
laiffa pas de prefler le Lord , Vicomte de Clate
d'aujourd'hui , comme titulaire , & appellé à la
fubftitution de Thomond , de fe rendre fufceptible
de la fucceffion , felon les loix d'Angleterre ,
en embraiant la communion de l'Eglife Angli
cane , ou au moins en quittant le fervice de Fran
ce ; mais ayant rejetté ces deux conditions , le feu
Lord , Comte de Thomond , fit un teftament
par lequel il léguoit fes biens au fils de Milord
Inchiquin , collateral de fa maiſon , avec fubftitu .
tion en faveur du fecond fils d'une foeur de la
Comtelle de Thomond fa femme , à la charge de
pocet le nom & les armes d'ô Brien : c'est pourJUIN.
1754. 205
quoi le Lord , Vicomte de Clare , fils de celle qui
donne lieu à cet article , n'eft devenu Comte de
Thomond que de nom . Il eſt d'ailleurs Chevalier
des Ordres du Roi Très- Chrétien , Lieutenant
Général de fes armées , Infpe &teur général de fon
Infanterie Françoile & étrangere , & Colonel
d'un régiment d'Infanterie Itlandoiſe . Sa mere a
auffi laiffé de fon mariage avec le feu Vicomte
de Clare , une fille , nommée Laure ô Brien , marée
le 24 Avril 1720 , à feu Claude - Charles le
Tonnelier , Comte de Breteuil Chanteclerc , Ca.
pitaine des Chevaux Légers de Bretagne , Mettre .
de camp de Cavalerie , coufin germain du feu
Marquis de Breteuil , Miniftre & Secrétaire d'Etat,
Madame la Vicomteffe de Clare avoit épousé
en fecondes nôces Daniel Mahony , Comte titu
laire de Caftille , par don du feu Roi Philippe V.
Lieutenant Général de fes armées , Vicetoi de
Sicile , & c , pere du Comte de Mahoni d'aujour
d'hui , Lieutenant Général des armées du Roi des
deux Siciles , Inspecteur général de la Cavalerie
& de les Dragons , Gouverneur du Château de
S. Elme , & c . & d'un autre fils qui eft Brigadier
& Colonel d'un Régiment de Dragons au fervice,
'Espagne. Depuis ce fecond mariage , Charlotte
de Bulkley n'avoit pas laiffé de conferver le titre
de Vicomteffe de Clare , parce qu'il eft d'ufa
ge dans les trais Royaumes de la domination
Britannique , que la veuve d'un Pair époufant
en fecondes nôces un homme qui n'eft point titre ,
conferve le com & le titre de fon premier mari.,
Meflire Michel Dreux , Marquis de Brezé, Commandeur
, Prevôt- Maître des cérémonies des Ordres
du Roi , Lieutenant Général des armées de
Sa Majefté , Gouverneur des villes , châteaux &
pays de Loudun , de l'Ile de Sainte Marguerite
206 MERCURE DE FRANCE.
& de celle de Saint Honorat de Lerins , Commandant
en chef dans les provinces de Flandre & de
Hainault , & Grand-Maître des cérémonies de
France , mourut le 17 Février , dans la cinquantequatrième
année de fon âge.
Meffire Louis - François Gaultier , Marquis de
Chiffreville , Lieutenant Général des armées du
Roi , & ci-devant premier Sous-lieutenant de la feconde
Compagnie des Moufquetaires de la Garde
de Sa Majesté , eft mort le 18 , âgé de cinquantehuir
ans.
Céfar Alexandre , Comte de Gouffier , Marquis
d'Epagny , mourut en cette ville le 19 du mois
de Février , âgé de cinquante-huit ans. Il avoit
époufé , 1 °. Marguerite- Henriette de Gouffier ,
fille de Maximilien de Gouffier , Marquis d'Epagny
, & de Renée de la Roche , fa couſine du 3 au
4 degré. 2°. Marie - Charlotte de Gouffier , veuve
de Charles , Comte de Colbert- Saint-Mars , fa coufine
germaine , fille de Charles - Antoine de Gouffier
, Marquis de Heilly , & de Catherine- Angelique
d'Albert - Luynes , il n'a point laiffé de
pofterité de ces deux femmes.
La maiſon de Gouffier eft illuftre par fa nobleffe
, fes charges & emplois , & par fes alliances
avec les Maifons de Lorraine , de Lannoy , de
Montmorency , de Crequy , de Monchy , de Crevecoeur
, d'Ailly , de la Trimouille , de Broffe - Bre
tagne & autres.
Cette Maifon a formé plufieurs branches , la
plupart éteintes. La branche ducale a fini dans
Artus de Gouffier , Duc de Rouannois , Gouverneur
de Poitou , qui embraffa l'état eccléfiaftique ,
& vendit le Duché de Rouannois à François d'Aubuffon
, Comte de la Feuillade , Pair & Maréchal
de France , qui époufa le 3 Avril 1667 Charlotte
de Gouffier , four dudit Artas.
JUIN. 1754. 207
La branche de Gouffier- Caravas eft fondue en
1726 dans la branche de Gouffier -Thoix , par le
mariage d'Armande -Louiſe de Gouffier avec François-
Louis de Gouffier , Marquis de Thoix , mort
l'année derniere , laiffant pour enfans Louis - Guillaume
- Angelique de Gouffier, Marquis de Thoix,
né le 2 Juillet 1738 , Moufquetaire de la premiere
Compagnie de la garde de Sa Majeſté ; la Vicomteffe
de Gouffier ; deux autres filles. Il avoit
encore eu un autre fils qui eft mort fans enfans ,
& laiffant pour veuve la Marquife de Gouffier-
Sébeville . Le feu Marquis de Thoix étoit frere de
Charles - Thimoleon de Gouffier , Chanoine de
Notre-Dame de Paris , & de Marie-Anne de Gouffier
, veuve de Louis de Bourbon , Comte de Buffet.
Tabl . généal. quatriéme part. pag. cent quatorze.
La branche d'Epagny eft éteinte dans Maximilien
de Gouffier , Marquis d'Epagny , qui de Renée
de la Roche , fa femme , n'eut que deux filles
mariées ; l'aînée , à Jacques , Marquis d'Ailly ,
Baron d'Annery , Marquis Dannebaut . Tabl. généal.
hift.Ts , pag. 128.
L'autre , à Céfar- Alexandre , Comte de Gouffier
qui a donné lieu à cet article.
Outre la branche de Thoix , dont on vient de
parler , il reste encore de cette maiſon , 1º. Charles-
Antoine de Gouffier , Marquis de Heilly , marié
à N. Philippeaux , dont un fils & une fille. Le
Marquis de Heilly eft frere de Marie -Thérèſe-
Catherine , veuve de Louis - François Crozat, Marquis
du Châtel , & de la veuve du Comte de Gouffier.
2". Henri-Jerôme , Vicom e de Gouffier , frere
de Jofeph- René , Chanoine de Notre -Dame de
Paris , & de Céfar - Alexandre , qui a donné lieu à
cet article.
208 MERCURE DE FRANCE.
Le Vicomte de Gouffier a épousé Marie - Françoife-
Louiſe de Gouffier- Thoix.
Gui-Auguftin de Durfort , Vicomte de Lorges ,
fils de Louis de Durfort , Comte de Lorges , Lieutenant
Général des armées de Sa Majefté , & Menin
de Monfeigneur le Dauphin ; & de Marie-
Marguerite- Reine Butault de Marfan , eſt mort le
20 , âgé de quatorze ans.
Meffire François Levoué , Chapelain de la Reine
, Chanoine honoraire de l'Eglife Collégiale de
S. Honoré , & Abbé de l'Abbaye de Champagne ,
Ordre de Cîteaux , Diocèſe du Mans , mourut le
même jour dans fa quatre -vingt -troifiéme année.
Meffire Louis Leon Pajot d'Ous - en- Bray , Académicien
honoraire de l'Académie royale des
Sciences , & ancien Intendant général des poftes
& relais de France , eft mort le 22 à fa maifon de
Berci , dans la ſoixante- ſeizéme année.
Meffire Louis , Marquis du Pleffis - Châtillon ,
Lieutenant Général des armées du Roi , & Gouverneur
des ville & château d'Argentan , mourut
le 13 , dans fa foixante- dix -huitième année .
Meffire N.... de Vizniek , Abbé de l'Abbaye
des Roches , Ordre de Cieaux , Diocèle d'Auxerre
, eft mort le 25 , dans la Communauté des Prétres
de la paroiffe de S. Sulpice , âgé de quatrevingt-
fix ans.
Meffire Bonaventure Robert Roffignol , Maître
des Requêtes honoraire , Intendant de la Généralité
de Lyon , & Grand - Croix , Secrétaire - Greffier
de l'Ordre royal & militaire de S. Louis , eft mort
à Lyon le 26 , dans fa cinquante-huitième année.
Dom Barthelemi -Henri de Blanes , Meftre de
camp de Cavalerie , eft mort le 27, dans la quarante-
fixième année de fon âge.
Charlotte-Armande de Rohan , veuve de Pons ,
JUIN. 1754. 209
Comte de Roquefort , mourut à Paris le 8 Mars ,
dans fa quatre- vingt- dix-feptiéme année.
La Comteffe douairiere de Pons avoit été mariée
en premieres nôces à Gui -Henri de Chabot, Comte
de Jarnae , & étoit fille de Charles de Rohan II du
nom , Prince de Guemené , Duc de Montbazon ,
Pair de France , & de Jeanne-Armande de Schomberg.
Charles de la Groue , Docteur en Médecine ,
Confeiller du Roi , Grenetier ancien du Grenier
à Sel de la Ferté , y mourut le même jour , âgé de
quatre-vingt-dix ans. Il avoit épousé Marie -Catherine
Riviere , fille de Marie Racine , veuve
d'Antoine Riviere , Docteur en Médecine , laquelle
étoit foeur du célébre Jean Racine , & mourut le
31 Mai 1734 à la Ferté - Milon , âgée de quatrevingt-
quatorze ans.
Dame Louife- Adelaide Herault , époufe de
Meffire Claude-Henri Feydeau de Marville , Confeiller
d'Etat , eft morte à Paris le 9 , âgée de trente-
deux ans.
Marc de Beauvau-Craon , Prince du Saint-Empire
, Chevalier de l'Ordre de la Toifon d'or ,
Grand d'Eſpagne de la premiere claffe , Chefdes
nom & armes de Beauvau, ci- devant Grand Ecuyer
de Lorraine , Préfident du Confeil de Régence de
Tofcane , & Confeiller d'Etat intime de l'Empereur
, mourut dans fon château dé Harrouel en
Lorraine le 11 , âgé de foixante- treize ans .
Meffire Robert Vagnon de Mortemer , Brigadier
de Cavalerie , eft mort à Rouchi le 13 , âgé
de quatre-vingt-feize ans.
M. Pierre- Claude Nivelle de la Chauffée , l'un
des quarante de l'Académie Françoife , eft more
le 14 , âgé de foixante -trois ans.
M. Denis-François Secouffe , penfionnaire de
216 MERCURE DE FRANCE.
l'Académie des Infcriptions , & ancien Avocat au
Parlement , eft mort le 15 , dans fa foixante-qua
triéme année.
Mefire François- Charles de Dromenil d'Hallencourt
, Evêque , Comte de Verdun , Prince du
Saint Empire , Abbé de l'Abbaye de la Charité ,
Ordre de Câteaux , Diocèfe de Befançon , & de
celle d'Humblieres , Ordre de S. Benoît , Diocèfe
de Noyon , mourut le 16 à fon Abbaye de la Charité
, âgé de foixante -dix - neuf ans.
Meffire François de Salignac de la Motte- Fenelon
, Grand Archidiacre d'Avignon , mourut le 18 ,
dans fa foixante - onzième année .
. Meffire Pierre de Marolles de Rocheplatte , Brigadier
de Cavalerie , mourut à Paris dans fa foi,
xante-neuvième année , le même jour.
Meffire Louis Beraud , Marquis de la Haye , eft
mort le 24. Il avoit été premier Veneur & Chambellan
de feu Monfeigneur le Duc de Berri.
-Frere Philippe-Jofeph de Lefmerye- Deſchoify ,
Bailly , Grand- Croix de l'Ordre de S. Jean de Jérufalem
, Grand Prieur d'Aquitaine , Commendeur
des Commenderies du Blizon & de Sretay ,
eft mort à Poitiers le 30 Mars , dans fa quatrevingt-
quinziéme année .
Supplément du Chevalier de Caufans , à l'éclairciffement
définitif fur la quadrature
du Cercle.
PROPOSITIONS A VERIFIER
1º. DEcrire un quarré parfaitement égal à un
cercle quelconque.
* 2°. Démontrer qu'un tout en Géométrie a deux
JUI N. 1754. 211
parties diftinctes , féparément , géométriquement
& numériquement égales au tout.
3°. Prouver par une régle générale le véritable
rapport du diamétre du cercle à fa circonférence .
4. Donner la quadrature géométrique du cer
cle qui préfentera la vraie figure de la terre , & la
précision des longitudes fur toute fa furface.
Si une des quatre propofitions ci - deffus paroît
dans les démonſtrations fauffe , obfcure ou douteufe
, le Chevalier de Caufans fe tiendra pour
condamné .
Și d'aujourd'hui au vingt - cinq du mois de Juin
prochain , terme préfix , les démonftrations ne
font pas données , pour quelque caufe que ce
puiffe être , les Notaires dépofitaires rendront ,
ians aucune difficulté , le 26 dù même mois , onze
cens livres aux Soufcripteurs pour chaque foufcription
de mille livres.
Quelque nombre de foufcriptions qu'il puiffe
y avoir avant les démonftrations , fi une Société
fe préfente pour en prendre quatre mille , & que
le Chevalier de Caufans refufe de fournir fon contingent
de cinq cens livres par foufcription , & de
donner les démonftrations des quatre propofitions
, alors toutes les foufcriptions antérieures
appartiendront de droit en entier aux Soufcripteurs
le vingt-fix dudit mois de Juin , fans autres
formalités.
Si l'on imagine encore quelque condition en
faveur des Soufcripteurs , le Chevalier de Caufans
s'y foumettra très volontiers . Il continue de
déclarer , parole d'honneur , qu'il n'a confulté
ni dit fon fecret à perfonne du monde.
Signé , le Chevalier de Caufans .
A Paris , le 24 Mai 1754 .
212 MERCURE DE FRANCE.
AVERTISSEMENT.
N Ous avons la fatisfaction de ne nous être pas
trompés dans nos conjectures far le Journal
étranger, il prend des forces & s'améliore. Le
volume qui vient de paroître en Mai , fait déja
plus que promettre ; il contient plufieurs morceaux
de littérature intéreffans , & même quelques
uns d'agréables. Quoique ceux de ce dernier
gente ne foient pas le principal objet de ce Journal,
ils n'en doivent pas non plus être exclus . D'après le
titre nous fommes en droit d'attendre des échantil
lons d'Ouvrages étrangers dans tous les genres.
D'autres volumes joindront fans doute , ou feront
fuccéder aux pièces d'agrément , quelques
matieres fcientifiques : mais il faut avoir la bonne
foi de convenir qu'une brochure de dix feuilles
eft bornée , & que fi Meffieurs du Journal
étranger étoient obligés de donner chaque mois
des extraits dans tous les genres , ou les extraits
fervient de beaucoup trop courts , ou les volumes
de beaucoup trop gros.
AVIS.
Lfeflier at randial de la Rochelle, continue
E Public eft averti que M. Seignette , Conde
compofer & débiter le véritable fel polychref
te , ainfi qu'il l'a toujours fait depuis la mort de
fon pere , Médecin de S. A. R. Monfeigneur le
Duc d'Orleans. Il met , comme ci- devant , fon
paraphe dans chaque paquet ; ceux qui en auront
befoin , peuvent s'adreffer à lui directement. Il
JUIN. 1754. 273
demeure , rue des Auguftins , à la Rochelle . On
trouve à Paris du fel de fa compofition , chez le
fieur Lefebvre , matchand Epicier , rue des Arcis ,
au coin de la rue de la Vannerie , à côté de la
petite Vertu , à Paris .
AUTR E.
Lotus quarante vinaigres
qu'il a inventés depuis 1744 , vient de mettre la
derniere main à un nouveau , qui pour fes vertus
& propriétés aura fans doute l'approbation du
Public , & peut fe nommer Vinaigre admirable
E fieur Lecomte , Vinaigrier ordinaire du
fans pareil. Ses vertus & propriétés font de
blanchir le vifage , d'unir , d'affermir la peau , &
de lui donner l'agrément d'un tein - clair & frais ;
d'ôter les boutons & taches de rouffeur , de réta
blir & remettre les vifages couperofés de différens
âges dans leur naturel ; d'éteindre promptement
les rougeurs de petite vérole , de raffermir
la vue , d'ôter les rougeurs & inflammations qu'il
peut y avoir. Il n'eft point mordant , & ne peut
endommager ni le tein ni la peau. Ce vinaigre
qui a une odeur très-agréable , s'employe pur & à
froid , en s'en étuvant le matin & lê foir , & même
dans la journée.
Les moindres bouteilles de ce vinaigre ſe vendent
liv. & 36 liv . Ia pintę.
Le fieur Lecomte a un nouveau vinaigre d'ef
tragon à la Samt-Florentin ; & un autre de Lavande
à la Favorite , extrêmement rafraichiffant . Il
continue avec fuccès le vinaigre de Marfeille , dit
des Quatre voleurs. Celui-ci eft un grand préfervatif
contre la petite vérole & les fiévres malignes
, & autres maladies contagieufes.
214 MERCURE DE FRANCE .
On trouve auffi chez lui le vinaigre préparé
pour la confervation de la bouche , & la mortarde
aux capres & enchois , qui fe conferve deux
ans dans la bonté , à laquelle il a donné nouvelment
un goût très -agréable.
Comme plufieurs contrefont les vinaigres du
fieur Lecomte , ce qu'ils ne peuvent faire qu'en
les détériorant , ne fçachant pas fa maniere particuliere
de les compofer , il fe croit obligé , pour
l'utilité du Public , de l'avertir qu'il ne fort de chez
lui aucune bouteille qui ne foit cachetée , ficellée
& étiquctée de fon nom.
Il demeure à Paris , Place de l'Ecole , près le
Pont-neuf, à la Renommée.
AUTRE.
E Sieur Pierre Dubois , Marchand Mercier
LaParis,Piers.Antoine , au grand S. Paul,
& qui étoit retiré depuis quelques années , eft
décédé en cette même ville , le 18 Juin 1750 ,
laiffant une fucceffion aflez confiderable à partager
entre fes enfans ; l'un defquels nommé Charles
Dubois , auffi Marchand Mercier de Paris ,
où il tenoit la boutique de fon pere , eft parti du
Havre fur le vaiffeau Fréderic , Capitaine Jore ,
pour aller à Saint Domingue , & eft arrivé au Cap
le 20 Novembre 1749 ; là il s'eft rembarqué fur
un vaiffeau qui alloit du côté de Leogane , & on
n'a pu découvrir s'il y étoit arrivé , enforte que
l'on ne fçait ce qu'il eft devenu. Il eſt actuellement
( en 1754 ) âgé de quarante-fept ans ; fa
taille eft de cinq pieds cinq pouces , mais il fe
courbe & fon ventre creufe ; il a les cheveux ,
fourcils & barbe noirs , les yeux auffi noirs &
couverts , le nez & tout le vifage longs . Lorsqu'il
JUIN. 1754. 215
partit , il portoit en bourfe fes cheveux peu frifés
& naturellement plats ; il avoit un habit de camelot
gris blanc , vefte de même ou de bafin ,
col noir , & bas de coton blanc .
On prie ceux qui en auront quelque connoiffance
, & qui pourroient même avoir fon certificat
de vie , ou fon extrait mortuaire en bonne
forme & légalifé , de les adreffer à Madame la
veuve Lutton , rue Sainte Anne , Butte S. Roch , à
Paris , même maifon que le Sellier du Roi : elle
rembourfera les frais , & récompenfera honnêtement.
J
AP PROBATION.
Ai lû , par ordre de Monfeigneur le Chancelier
, le premier volume du Mercure de Juin .
A Paris , le 30 Mai 1754. LAVIROTTE.
P
TABLE .
IECES FUGITIVES en Vers & en Profe.
Poëme contre le déréglement des moeurs, p.3 .
Diflertation fur l'établiffement de la Religion
chrétienne , à Orléans ,
Epître à M....
Dialogue entre Michel Ange & Raphaël d'Urbin,
Epître â Themire ,
32
40
44
50
ss
Difcours qui a remporté le prix de l'Académie
royale des Sciences & Beaux Arts de Pau ,
Compliment à M. le Duc d'Aiguillon , à fon entrée
dans la ville du Croific ,
Autre au même , en vers ,
76
77
216 MERCURE DE FRANCE.
Sinaftal , hiftoire Dumocalienne , qui a remporté
le prix à la Société Royale de Nancy , 79
Mots de l'Enigme & des Logogryphes du Mercure
de Mai ,
Enigme & Logogryphes ,
Nouvelles Litteraires ,
104
105
108
132
Lettre de M. le Rouge à l'Auteur du Mercure ,
fur le plan de l'univers ,
Beaux- Arts , 145
Lettre fur l'Horlogerie , écrite à M. le Camus ,
de l'Académie royale des Sciences ; par
149
Lettre de M. Le Paute à l'Auteur du Mercure ,
164
Projet de la place de Louis XV. par M. Vallin de
la Motte ,
Chanfon en Duo ,
Spectacles ,
Nouvelles Etrangeres ,
166
170
171
180
France. Nouvelles de la Cour , de Paris , &c. 185
Naiffance & morts , 195
Supplément du Chevalier de Caufans à l'éclairciffement
définitif fur la quadrature du cercle ,
Avertiffement fur le Journal étranger ,
Divers Avis ,
210
212
ibid.
La Chanson notée doit regarder la page 170.
De l'Imprimerie de Ch. A. JoBERT.
MERCURE
DE
FRANCE ,
DEDIE
AU
ROI.
JUI N.
1754°
SECOND
VOLUM E.
LIGIT
UT
SPARGAM
Chez <
A
PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JEAN DE NULLY , au Palais.
PISSOT , Quai de Conty , à la
defcente du Pont-neuf.
DUCHESNE , rue Saint Jacques ,
au Temple du Goût.
M. DCC . LIV.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
AVIS.
'ADRESSE du Mercure eft à M. MERIEN ,
L Commis auMercure , rue des Foffez S. Germain
l'Auxerrois , au coin de celle de l'Arbre-fec, pour
remettre à M. l'Abbé Raynal,
Nous prions très-inftamment ceux qui nous adref
feront des Paquets par la Pofte , d'en affranchir le
port , pour nous épargner le déplaifir de les rebuter,
à eux celui dene pas voir paroître leurs Ouvrages.
Les Libraires des Provinces ou des Pays Etrangers
qui fouhaiteront avoir le Mercure de France de la
premiere main plus promptement , n'auront qu'à
écrire à l'adreffe ci- deffus indiquée,
On l'envoye auffi par la Pofte aux personnes de
Province qui le defirent , les frais de la Pofte ne
font pas confidérables.
On avertit auffi que ceux qui voudront qu'on le
porte chez eux à Paris chaque mois, n'ont qu'a faire
fçavoir leurs intentions , leur nom & leur demeure
audit Sr Merien, Commis au Mercure ; on leur
pertera
le Mercure très - exactement , moyennant 2 1 liures
par an , qu'ils payeront ; fçavoir , 10 liv. 10 f.
en recevant le fecond volume de Juin , & 10l. 10f.
en recevant le fecond volume de Décembre. On les
Supplie inftamment de donner leurs ordres pour que
ces payemens foient faits dans leur tems .
On prie auffi les perfonnes de Province à qui on
envoye le Mercurepar la Pofte,d'étre exactes à faire
payer au Bureau du Mercure à la fin de chaque femefire
, fans cela on feroit hors d'état de foutenir
Les avances confidérables qu'exige l'impreffion de cet
Ouvrage.
On adreffe la même priere aux Libraires de Province.
On trouvera le Sr Merien chez lui les Mercredi ,
Vendredi & Samedi de chaque ſemaine.
PRIX XXX SOLS.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
JUIN. 1754.
SECOND VOLUME.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
TRADUCTIONfaite en vers François ,
par M. le Chevalier de Cogollin , d'un
Poëme Latin lû à l'Académie des Arcades
de Rome , en l'honneur du Roi de Pologne ,
Duc de Lorraine & de Bar ; par le Pere
Bofcovich , Jefuite , le jour que le portrait
de Sa Majefte y fut placé.
D
E quel aftre nouveau l'Arcadie éclai
rée ,
Brille
à nos yeux
des feux de la voûte
azurée ?
Quel murmure flateur , Mufes , vos flots facrés ,
II. Vol. A ij
4
MERCURE DE FRANCE.
Baignent l'émail des fleurs dont nos champs font
parés ?
Qui rend de ces lauriers la guirlande fi belle ?
Qui fait taire les vents aux fons de Philomele ?
D'où vient que nos bergers enflent leurs chalumeaux
,
Et que leur allégreffe anime leurs troupeaux ?
De ces chênes qui fait accourir les Dryades ?
Qui dicte les chanfons d'Alphée & des Nayades ?
Quel Orphée enchanteur des déferts & des bois ,
Fait courir le Satyre & le Faune à fa voix ?
Par fes divins accords la lyre enchantereffe ,
Raffemble en ces beaux lieux les Nymphes du
Permefle.
Des fútes , des hautbois les aimables concerts ,
Arcades , de vos fons font retentir les airs ;
Sortis de vos hameaux , de vos rians boccages ;
Bergers , vous oubliez de preffer vos laitages .
Je vois le Laboureur , pour la fête empreffé,
Laifler dans le fillon le foc qui l'a tracé ;
Tout prend part à ce jour , les forêts , les campagnes
,
Vos chants font réfonner les antres des monta
gnes ,
Et l'écho qui fe plaît à vous les répéter ,
Fmu de vos tranfports , les fait mieux éclater.
Oui , c'eft toi , Dieu des vers , oui , c'eſt ta mélodie
,
Qui répand tout-à- coup ce charme en Arcadie
JUIN 1754.
Et le frémiffement de ce bois révéré ,
Nous annonce le Dieu dont il eft honoré.
De mes yeux éblouis diffipe le nuage ,
Et laiffe -moi jouir d'un fi noble avantage :
Eh ! pourquoi m'arrêter fuivons plutôt ces feux ,
De la Divinité préſage radieux ;
Pénétrons dans fon temple , & d'un effor rapide
Volons vers ce Soleil comme l'aigle intrépide.
Que vois-je ! c'eft Euthime * , & c'eft de fon tableau
Que partent les rayons qui font le jour ſi beau.
Je ne me trompe point , c'eſt un Dieu que j'encenfe
,
Son front , fa majefté , tout marque fa puiffance
,
C'eſt ce Prince fi cher , notre eſpoir , notre amour ,
Qui pour notre bonheur dût recevoir le jour .
Oui , c'eſt lui qu'au berceau , pour marcher fur
leurs traces
La gloire & les vertus confierent aux graces ,
Et ce fut des beaux arts dont il guide la main ,
Que Minerve en naiſſant le reçut dans ſon ſein ;
C'est elle qui plaça la fagefle en fon ame ,
De fes yeux éclatans elle alluma la flâme ,
Qui l'embrafa du feu qu'elle apporta des Cieux ,
Le nourrit d'ambrofie & du nectar des Dieux .
Dès lors l'efprit vainqueur des liens de l'enfance
* Euthime , c'est le nom que l'Académie des
Arcades a donné au Roi ,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Des plus rares talens fit germer la femence ,
Elle en orna fon coeur , en embellit ſes traits ,
La nature & le goût unirent leurs bienfaits ,
Et les progrès hardis qui le firent connoître
Ravirent à la fois les rivaux & fon maître ;
La Déeffe aux cent voix qu'adore l'univers ,
De la trompette au loin fit retentir les airs ,
Et publiant par tout fon âge & fes merveilles ,
Du Sarmate furpris enchanta les oreilles :
La patrie accourut près du jeune Héros ,
Par fes heureux effais augura ſes travaux ,
Et prévoyant dès lors fes hautes deſtinées ,
Fit au Ciel mille voeux pour hâter fes années.
Mais Bellone en fureur déja de toutes parts
Fait floter dans les airs fes nombreux étendarts ;
L'Alexandre du nord , qui fit taire la terre ,
Arrive menaçant , armé de fon tonnerre ,
Augufte fur fon trône , il vient pour le lancer ,
C'eſt Charles , c'eſt ſon bras qui va le renverſer.
Tes Saxons belliqueux , ni ta force terrible ,
Rien ne peut s'oppofer au Monarque invincible.
Mufes , redites - moi l'horreur de ces combats ,
Et les villes en proye aux flammes , aux ſoldats ;
Les chefs des deux partis volans dans la carriere ,
Les chars & les courfiers épars fur la pouffiere ,
Les fleuves teints du fang des plus hardis guer
riers ,
Dans leurs rapides flots roulant des boucliers.
Cette fille du Styx , d'Erinnis la rivale
JUIN. 1754.
La Difcorde agitant une torche infernale ,
Souleve les fujets contre leur propre fang ,
Les arme de l'acier qui leur perce le flanc .
La Sarmatie en pleurs , dans fa douleur profonde ;
Adreffe fes foupirs à l'arbitre du monde ,
Et fa voix gémiffante au pied de fes autels ,
Fait entendre en ces mots , fes voeux aux immor◄
tels.
Maitre de l'univers , témoin de nos allarmes ,
N'est-il pas tems , enfin , que tu féches nos lar◄
mes a
Vois nos foldats mourans › nos remparts foudroyés
,
D'un déluge de fang vois nos guerêts noyés ,
Et les torrens fougueux que leur cours précipite ,
De cadavres flotans effrayer Amphitrite ;
Contreun peuple proferit l'arrêt eft - il porté a
En butte à tous les traits de la calamité ,
Doit-il être effacé de ton livre de vie ?
Et l'efpérance auffi nous eft - elle ravie ?
Ecoute la clémence , elle parle pour nous ,
La patrie aux abois embraffe tes genoux ;
Sur un Héros naiffant daigne jetter la vûe ,
Ainfi que les ayeux fa nobleſſe eſt connue ;
Son nom qui par lui-même annonce l'immortel ,
Préfage à nos enfans un bonheur éternel .
Oui , ce nom précieux , notre illuftre reſſource ,
D'une gloire nouvelle eft l'augure & la fource :
Notre état chancelant , pour foutien n'a que lui ,
A j
MERCURE DE FRANCE .
Il eft l'amour du peuple , il en fera l'appui.
On député à l'inftant à Charles , on l'implore ,
Pour ce gage facré que la Pologne adore.
Grand Prince , écoutez- nous , nos defirs & nos
voeux
Sont tous pour Staniſlas , qui va nous rendre heureux
:
Que fon front révéré foit ceint du diadême ,
Que fon fceptre en fes mains l'éleve au rang
fuprême ;
La difcorde va fuir aux Gétiques climats ,
Mars porter la terreur au fein d'autres Etats ;
Nos peuples réunis vont abjurer leur haine ,
Et l'Etat divifé ne faire qu'une chaine ;
Son bras ou fa douceur , vaincre nos ennemis ,
Et nous rendre les jours d'Aftrée & de Thémis.
A ce récit touchant des miferes communes ,
Le maître des humains , des tems & des fortunes,
Répondit , je connois & je plains vos revers ,
Et j'approuve les voeux qu'ici me font offerts.
Vos foupirs m'ont ému , l'Olympe même admire
Celui que pour fon Roi le Sarmate defire ;
Son efprit & fon coeur , c'eft moi qui l'ai formé ,
Des plus rares talens je le fçais animé.
Mais la loi du deftin qui contre vous confpire ,
Voulut en d'autres mains remettre cet empire ;
Même des immortels cet ordre eſt reſpecté ,
Révoqua-t- on jamais l'arrêt qu'il a porté ?
Ah ! déja de vos coeurs je prévois les obftacles ,
JUIN. 1754. 9
Vous prefferez les Dieux de changer leurs oracles ;
Et pour mettre le fceptre aux mains de ce Héros
Vous armerez la terre & l'empire des flots :
Sous un Ciel fortuné je lui deftine un trône ,
C'est là que d'Auftrafie il ceindra la couronne ;
Et que long- tems l'amour de fes heureux fujets ,
Prince illuftre en fes dons ainfiqu'en fes projets ,
Les Parques de Neftor lui filant les années ,
Il viendra parmi nous remplir les deſtinées .
Mais de ce nouriffon fi cher à tes fouhaits ,
Puifque tuveux, Sarmate , apprendre les hauts faits ,
Les annales du fort s'ouvrent , viens ,
Sa gloire & fes vertus que rien ne peut décrire ;
Vois ce hardi guerrier , à la fleur de fes ans ,
Embrafé du beau feu qui fait les conquérans ,
Du luxe & des plaifirs abjurer la moleſſe ,
Aux-fentiers de la gloire exercer fa jeuneſle ;
Serain dans les revers , fobre dans les fuccès ,
De joye & de trifteffe éviter les excès;
tu peux
courage ,
lire
Montrer à l'univers ce que peut le
Souffrir l'adverfité fans changer de vifage ;
C'eſt par là qu'un mortel d'un fang illuftre iffu ,
Mérite dans le Ciel un jour d'être reçu ;
C'est ainsi que mon fils , ce généreux Alcide ,
Qui prit toujours fon coeur & la gloire pour
guide ,
Par fes fameux travaux admis au rang des Dieux,
Fut digne d'habiter avec nous dans les Cieux ;
Un exemple fi beau touchera fon émule ,
Αν
10
MERCURE DE FRANCE.
On obtient cet honneur fur les traces d'Hercule,
Comme mon fils , que rien ne puiffe l'arrêter ,
C'eft triompher du fort que de le fupporter.
Près de Charles je vois Stanillas qui s'avance ,
Le Monarque & fon camp frappés de fa préfence
;
La Pologne empreffée accourue à fa voix,
Admire avec tranfport un Roi qui fait des Rois ;
Aux pieds de fon Heros jure d'être fidelle ,
La nobleffe Sarmate arme pour fa querelle ,
Et c'eft en vain qu'Auguſte au milieu des com
bats ,
Oppofe àfon rival un peuple de foldats.
Stanillas va régner , il triomphe , & ſa gloire
Avec Charles lui fait partager la victoire.
Qui ne croiroit , à voir fes fuccès éclatans ,
Que ce maître adoré ne dût régner long-tems ?
L'oracle du deftin autrement en ordonne ,
Des revers imprévus ébranlent ſa couronne ,
Un ennemi nouveau que le bonheur conduit ;
A chercher un afyle en Thrace le réduit ;
Augufte , le vainqueur, remonte au rang ſuprême,
La paix joint fur fon front l'olive au diadême ;
Telle eft la loi du fort qui regle l'univers ,
La difcorde en frémit & revole aux enfers.
Mais c'eft dans ce malheur qu'augmente fon courage
,
C'eft là que fon grand coeur éclate davantage ;
Sans gardes , fans fecours & fans protection ,
JUIN. 1754.
II force jufqu'au Gete à l'admiration :
A la terre étonnée il offre les exemples ,
Il a perdu fon'trône & mérite des temples ;
Son ame eft au-deffus des outrages du fort ,
Et même en fon nauffrage il fçait trouver un
port.
Ces malheurs vont finir , & bientôt ma juſtice
Va du fort obſtiné réparer le caprice ,
L'hymen avec l'amour va former de ce fang
Une Princeffe augufte , & digne de fon rang ,
Qui fille des vertus , des talens & des graces ,
D'un pere infortuné tarira les difgraces :
Celle que Jupiter conçut dans fon cerveau ,
Et dans Paphos , Cypris , n'offrent rien de plus
beau.
Un Prince aimé du Ciel , né d'un ayeul illuftre ,
Et dont l'éclat des lys reçoit un nouveau luftre ;
Monarque en fon berceau , préfent des immor
tels ,
Dont l'Europe à genoux encenfe les autels ;
Qu'on voit en conquérant entrer dans la care
riere ,
De fes vaftes Etats reculer la barriere ;
Sur cet Aftre naiffant arrêtera les yeux ,
:
Joindra le fang des Rois au plus pur fang des
Dieux.
Au bonheur des François , c'eft le Ciel qui confpire
,
La Seine va couler fous le plus doux empire.
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
Princeffe , que Louis s'apprête à couronner ,
Imitez votre pere , il apprend à régner.
Quels tranfports pour fon coeur , lorfque votre
hymenée
Enrichira d'un fils la France fortunée ,
Et que cet héritier d'un Souverain puiffant ,
Recevra tous les voeux d'un monde applaudiffant ;
Que du fang de ce Fils , l'émule de fon maître ,
La tige des Bourbons , des rameaux fera naître ,
Et de ces rejettons les innocentes mains ,
Apprendront fous Louis à régir les humains !
Et tant qu'à ces Héros , la Seine obéiffante ,
Baignera de nos Rois la ville floriffante ,
Que la France verra fes Etats étendus ,
Tenir dans le reſpect ſes voiſins éperdus ,
De Neptune & du Rhin ſes bornes indignées ,
Des Alpes annoncer la gloire aux Pyrenées ,
Le fang de Stanillas , pour faire des heureux ,
Ira donner des loix à nos derniers neveux.
Voilà de Jupiter les fuprêmes oracles ,
Et de fes defcendans la vie & les miracles.
Après de grands revers , la Pologne fans Roi ;
Viendra renouveller à ce Prince ſa foi ;
Par le bandeau Royal je vois la tête ornée ,
Prouver qu'il méritoit qu'elle fut couronnée .
Mais vainement encor on le fera régner ,
De ce choix on verra les deftins s'indigner :
La Pologne foumiſe à l'héritier d'Auguſte ,
Et cet Empire enfin être tranquille & jufte.
JUIN. 1754. 13
Pour rendre un Souverain aux voeux de fes Etats ,
Louis , toujours vainqueur , armera fes foldats ,
Pour aider fon beau - pere à remonter au trône ,
Il prétend fur fon front affermir la couronne ;
La Germanie accourt comme un nombreux effain ;
Et le Ruffe que l'Ourſe * a porté dans ſon ſein ;
De cent peuples divers , la légion barbare ,
Pour la caufe d'Augufte en armes fe déclare ;
Bellone & fes horreurs ravagent les cités ,
Cérès détefte en pleurs fes champs enfanglantés ,
Et l'on ne voit rouler aux flots de la Viftule ,
Que cuiraffes & dards , vers Thétis qui recule .
De la patrie , hélas ! une feconde fois ,
Tu t'éloignes ; c'est donc Ulyffe queje vois :
Sous le déguisement de cet habit vulgaire
Minerve m'offre un Roi qu'elle aime & qu'elle
éclaire ** ;
Tu reviens fur ces bords , par la Seine embellis ,
Mettre ton infortune à couvert fous les lys ;.
Et toujours plus ferain quand l'orage eft terrible ,
Montrer que d'un grand Roi le coeur eft invin
cible.
Tel au milieu des mers , par les vagues frappé ,
Réfifte à leur effort un rocher eſcarpé ;
Les Autans échappés des prifons d'Eolie ,
* Pour défigner les peuples du nord fous la conftellation
de l'Ourfſe ; Ovide a employé le mot d'Ourfe
dans le mêmefens .
** Ces trois vers ne font pas dans le Latin
2
1
14 MERCURE DE FRANCE.
Contre lui vainement déchaînent leur furie;
Ou tel au Mont Ida , & tel fur l'Appenin ,
Contre un chêne orgueilleux l'aquilon fouffle en
vain ;
Tranquille au haut des airs où fe cache fa tête ,
Sa racine profonde inſulte à la tempête .
Mais c'en eft trop , ce fage eft affez éprouvé ,
L'inftant d'un fort plus doux eft enfin arrivé :
El va couler des jours fans trouble & fans allarmes
,
La paix fait en tous lieux taire le bruit des armes ;
Des rives de l'Obi les barbares foldats
Revolent vers Borée aux pays des frimats ;
Et sûre de couler fous un aimable empire ,
Au nom cher de Thémis la Viftule reſpire.
Loin de fes bords je vois , un fceptre dans fes
mains ,
Le héros du Sarmate , & l'Amour des humains.
Près des fertiles champs qui terminent la France ,
Lieux où la Marne & l'Aifne enfemble ont pris
naiffance
Eft une région favorise des Cieux ,
Où la Meufe & fa foeur roulent leurs flots heureux
;
Autrefois à Lothaire , aux Bourbons réunie ,
Entre Minerve & Mars partageant fon génie ;
La nature toujours y produit des lauriers ,
Et de fes citoyens fait autant de guerriers :
C'eſt là que les deftins ont fixé la carriere
JUIN. 1754.
D'un Prince qu'admira l'Europe toute entiere ;-
C'est là que l'on verra long-tems donner des loix,
A des peuples chéris , le modéle des Rois.
O peuple fortuné ! généreufe contrée ,
Vois renaître pour toi le beau fiécle d'Aftrée ;
Lajustice ,la paix & la religion ,
Sous un fceptre d'amour régir ta nation ;
Vois ton Prince toujours conftants dans les ma
.ximes ,
>
Ne préfenter aux Dieux que des voeux légitimes;
Egal dans les grandeurs comme dans les revers
Philofophe & Monarque , étonner l'univers ;
Bannir la volupté , fille de l'opulence ,
Voir l'or des mêmes yeux dont il vit l'indigence ;
Ainfi que Salomon , zélé pour l'éternel ,
En tous lieux à fon culte élever un autel ;
Attaché fans relâche aux foins de fa couronne ,
N'avoir que ces loifirs que le devoir pardonne ;
Confacrer ces inftans aux Muſes , aux beaux Arts ;
Unir à la valeur la plume des Céfars ;
D'un Lycée , à la fois fondateur & modéle ,
Briller par les écrits d'une fplendeur nouvelle.
Ces charmes font les feuls qui féduiſent fon coeur ;
Arcades , fon grand nom vous a comblé d'honneur.
Que vos bois , vos côteaux , par tout en retentiffent
;
Que les échos voisins à vos airs applaudiffent ;
Le Ciel ne vit jamais de ſpectacle ſi beau ,
16 MERCURE DE FRANCE.
Le fceptre & la couronne ornent le chalumeau.
Mais , quoi , verrai - je donc , à l'ombrage des hêtres
,
Un Roi ( commc Apollon ) fous des habits champêtres
?
Non , je veux parmi nous , même avant fon trépas
,
L'affocier au rang que des mortels n'ont pas ;
C'eft les talens en lui qu'en ce jour je couronne ,
La plus belle louange eft celle que je donne ;
Oui , Bergers , c'eft pour vous , que protegent les
Dieux ,
Qu'il guide les mortels de la ſphere des Cieux ,
Et que de l'Arcadie & l'exemple & la gloire ,
Son goût va vous ouvrir letemple de Mémoire ;
J'en jure par le Styx , & ce foudre éclatant
Que je lance à VOS yeux affure mon ferment.
Muſes , ce jour pour vous doit être un jour de
fête ,
Qu'à l'envi par vos mains la guirlande l'apprête ;
Euthime s'offre à vous , quelle pure clarté !
Son front brille des feux de la Divinité.
Bergers , que vos hameaux , vos champs & vos
boccages ,
Au pied de fes autels apportent leurs hommages ;
Il recevra vos voeux : les Dieux font bienfaiſans ,
Et les coeurs font pour eux les plus dignes pré-
.fens ;
De quels rayons les yeux animent la peinture ,
JUIN. 1754 . 17
Phébus en repand moins fur toute la nature :
L'Arcadie applaudit à cet aftre nouveau ,
Et jufqu'au mont facré reluit de ce flambeau.
SEANCE PUBLIQUE
De l'Académie royale des Infcriptions &
Belles -lettres , tenue le 23. Avril .
Mverture de la Séance , que l'Aca-
R. de Bougainville annonça à l'oudémie
avoit adjugé le prix à M. Jules
Pontedera , Profeffeur d'hiftoire & de botanique
dans l'Univerfité de Padoue . Le
fujer propofé pour ce prix , confiftoit à
examiner quel étoit le fyftême de l'ancienne
religion des Romains , que Denis
d'Halicarnaffe prétend avoir été différente
de celle des Grecs.
33
» Ce prix littéraire , dit enfuite M. Bou--
» gainville , que l'Académie vient d'ad-
» juger , n'eft plus le feul qu'elle propofera
déformais à l'émulation de gens
» de lettres . Elle leur annonce une nouvelle
carrière ouverte pour eux par un
Académicien , dont le goût , depuis
illuftre long. temps des productions
» utiles en plus d'un genre , fe fignale
» aujourd'hui par un monument durable .
»
"
par
18 MERCURE DE FRANCE.
» M. le Comte de Caylus vient de fon-
» der un prix annuel de cinq cens livres ,
» qui s'adjugera dans nos féances publi-
» ques d'après la S. Martin , & dont le
fujet , donné par l'Académie , fera
"
39
toujours une queftion relative aux an-
» tiquités proprement dites , & tendante
» à enrichir cette branche de l'érudition
» que M. le Comte de Caylus cultive
lui-même avec fuccès.
ود
22
""
L'Antiquité en général n'est point
l'objet de cette nouvelle fondation.
» Ainfi tout fujet purement hiftorique , ou
qui ne rouleroit que fur la Géographie ,
fur la Chronologie , fur la Philofo-
>> phie des anciens , n'eft point du nom-
» bre de ceux qui doivent être propofés
» pour le concours. Le terme d'Antiquités
» fe prend ici dans un fens moins étendu ,
» mais qui s'étend néanmoins fur un
grand nombre d'objets . Il embraſſe tout
» ce qui peut avoir rapport aux ufages
» religieux , civils & militaires des an-
» ciens peuples , à leurs arts & à la ma-
» nière dont ils les ont pratiqués. Les
» médailles y font compriſes , ainfi que
» les infcriptions , les bas- reliefs ,
les
» buftes , & figures antiques , les vaſes ,
» en un mot tous les monumens dont
l'explication ou la découverte peuvent
JUIN. 1754- 19
>>
»
??
répandre quelque jour fur ces matières .
» L'Académie fuivra dans les fujets
» qu'elle doit propofer , un plan général
» & fyftématique , en conféquence duquel
toutes les antiquités feront divi-
» fées en plufieurs claffes celles des
Egyptiens , par exemple , celles des
Etrufques , celles des Grecs , celles des
» Romains , celles enfin de tous les peuples
qui ne font aucun des quatre pré-
» cédens , comme les Perfes , les Scythes
» les Phéniciens , les Celtes , les Arabes.
→ Dans chacune de ces claffes , on rappor
» tera les queſtions à quelques points gé-
» néraux , tels que la religion , les moeurs
» & les arts. On ne paffera point à l'un ,
que l'autre ne foit épuifé ; ce qui formera
dans la fuite un corps dont toutes
>> les parties feront liées par un enchai-
" nement naturel , un recueil d'obfervations
& de recherches , où pourront
également puifer ceux dont les travaux
» ont pour objet l'hiftoire , & ceux qui
confacrent leurs talens à la pratique
» des arts .
"
» En effet les monumens vûs & com-
» parés avec foin , font pour les anti-
» quaires ce qu'une fuite d'expériences
»bien vérifiées eft pour les Phyficiens .
» Les debris de l'antiquité font des tex20
MERCURE DE FRANCE.
43
ود
"
» tes précis dont le témoignage fupplce
» au filence des écrivains , les explique
»fouvent & les corrige quelquefois . Pour
" les artiftes , ils peuvent étudier les arts
» dont ils s'occupent , ils en peuvent
» fuivre le développement , la marche
» & les révolutions , dans ces reſtes pré-
» cieux où l'empreinte du goût parti-
» culier de chaque fiécle fubfifte encore.
» Le fculpteur y trouve des modéles , &
le peintre les fecours néceffaires pour
» cette connoiffance du coftume , fans
laquelle les tableaux hiftoriques man
queroient de vérité. Que ne doit pas
l'architecture moderne à ce que le
» temps & les Barbares ont épargné des
» chefs- d'oeuvre de l'architecture ancien-
» ne ? Que de penfées pour le génie ,
" que de leçons pour le talent n'offrent pas
les magnifiques ruines expofées depuis
trois mois à l'admiration de l'Europe
fçavante ! Elle en doit la connoiffance
plus exacte au zéle conftant de la Na-
» tion Angloife pour les antiquités. Ce
» zéle vient de s'immortalifer par une
» expédition littéraire , qui mérite d'avoir
plus de panégyriftes parini les fçavans ,
» que celle des Argonautes n'eut de chantres
parmi les Grecs. Le fpectacle de
Palmyre , en quelque forte tranfpor
"
K
2
:
JUIN. 1754 . 21
B
»
"3
pour
» tée du fonds de fes déferts fous nos
» yeux , eft le premier fruit d'une entreprife
, dont les avantages ineftimables
les arts ne feroient pas moindres
pour l'érudition , fi les infcrip-
» tions Palmyreniennes , copiées par les
» voyageurs Anglois , étoient en plus
grand nombre qu'elles ne font. "
Elles pourroient nous donner des dé-
» tails curieux fur l'hiftoire de cette Ville
célébre. Car l'Académie ne les regarde
» plus comme une énigme , depuis qu'un
» de fes Membres en a découvert l'alpha-
» bet , jufqu'à préfent inconnu , malgré
» les efforts & les conjectures de plufieurs
fçavans verfés dans les langues orien-
» tales .
" Puiffent l'exemple de nos voifins , la
» vûe de ces monumens & de ceux qu'ils
la découverte en- nous annoncent ,
» core récente d'Herculanum , & la nou-
» velle fondation de M. le Comte de
Caylus , entretenir & ranimer de plus
» en plus le goût d'une étude intéreffante
» & vraiment utile !
و ر
>>
» Dans le plan général que l'Acadé-
» mie propofe & que nous avons indi-
» qué , elle a la fatisfaction de concilier
» fes propres vûes avec celles de M.
» Caylus , telles qu'ils les a développées
22 MERCURE LE FRANCE
dans la préface de fon Recueil d'antiqui-
»tés , publié depuis environ deux ans.
Conféquemment à ce fyftême , l'Acadé-
>> mie commence par les antiquités Egyp
» tiennes , qui lui fourniront une fuite
de fujets qu'elle propofera fucceffive-
» ment & par ordre.
93
Pour fujet du prix qu'elle doit ad-
» juger à la Saint Martin 1755 , elle propofe
dès-a-préfent la queftion fuivante :
Quels font les auribus diftinctifs qui ca-
» racteriſent dans les Auteurs & fur les 4
» monumens Ofiris , Ifis & Orus ? Quelles
pouvoient être l'origine & les raisons de
ces attributs ? Avoient- ils tous également
» rapport aux dogmes de la religion Egyp
tienne ? Ont- ils éprouvé , foit en Egypte ,
foit dans le Pays où cette partie du culie
» Egyptien s'eft introduite , des altérations
» propres à déterminer à peu -près l'âge des
» monumens où ils font répréſentés ?
"
» Le prix eft une médaille d'or de la
» valeur de cinq cens livres.
ود
"
Toutes perfonnes , de quelque pays
» & condition qu'elles foient , excepté
» celles qui compofent l'Académie , fe-
» ront admifes au concours , & les ou-
» vrages pourront être écrits en latin on
>> en françois.
» Les Auteurs mettront feulement une
JUIN. 1754. 23
devife à leurs differtations : mais pour
fe faire connoître , ils y joindront
» dans un papier cacheté , leur nom ,
demeure & qualités , & ce papier ne
fera ouvert qu'après l'adjudication du
prix.
22
"
Les piéces , affranchies de tous ports ,
feront remifes entre les mains du Secré
taire perpétuel de l'Académie
le premier jour d'Août 1755.
> avant
Après que M. de Bougainville eût
annoncé de la maniere qu'on vient dẹ
voir , la belle fondation faite par M. de
Caylus , il lut l'éloge de M. l'Abbé Fenel ,
connu par plufieurs bonnes differtations,
Cette lecture fut fuivie de celle d'un mémoire
de M. l'Abbé Foucher , fur le fyftême
de l'ancienne religion des Perfes , d'un
autre mémoire de M. l'Abbé Batteux ,
fur la Philofophie d'Anaxagoras , & enfin
d'un effai fur la manière d'expliquer & de
réunir les fragmens de Sallufte , contenant le
difcours préliminaire de cet hiftorien , compafe
fur les fragmens rejoints qui nous en reftent.
De courts extraits mettront nos lecteurs
en état de juger de la profondeur
des connoiffances , de l'ordre & du goût
de nos Académiciens.
24 MERCURE DE FRANCE .
Extrait du Mémoire fur le fyftême de l'ancienne
religion des Perfes.
Ce mémoire n'eft qu'un abrégé de
deux autres plus étendus qui ont été lus
dans les affemblées particulieres de l'Académie
, & ceux- ci ne font que le commencement
d'un ouvrage que M. F. a
entrepris pour expliquer la Théologie
des Mages , & pour réfuter le fyftême
que M. Hyde a prétendu établir dans
fon livre célébre qui a pour titre , Hiftoria
religionis veterum Perfarum .
On fçait que ce docte Anglois s'élevant
au-deffus des témoignages de tous
les anciens & de l'opinion des modernes
a tenté de ramener à l'orthodoxie cette
religion dont l'origine fe perd dans l'antiquité
la plus réculée , & qui fubfifte
encore dans un coin de la Perfe & dans
quelques contrées des Indes.
Tout le monde convient que les Perfes
ne fe font pas tant écartés que les autres
peuples de la religion primitive du genre
humain , & qu'ils en ont confervé plufieurs
dogmes importans , tels que ceux
de l'immortalité de l'ame , de la réfurrection
des corps , du jugement général , &c.
On convient encore qu'ils n'étoient point
Idolâtres, à prendre ce terme dans la fignification
F
ti
C
P
&
no
ZELRA
hi
JUIN. 1754. 25
cation littérale , c'est- à - dire qu'ils n'adoroient
ni les ftatues ni les héros deifiés .
Mais on a toujours crû , 1 °. que les Perfes
ont été de bonne heure adorateurs
du Soleil , des Aftres , des Elémens , &
fur tout du feu. 2 °. Que pour expliquer
l'origine & le mêlange du bien & du mal
ils ont admis fous les noms d'Oromaze
& d'Arimâne , deux principes coeternels ,
indépendans , & d'une nature diamétra
lement contraire .
"
!
C'eft fur ces deux points que roule
toute la difficulté. M. Hyde tâche d'excufer
les hommages fuperftitieux que les
Perfes rendoient aux Aftres & au Feu ,
par les intentions fecrettes qu'il attribue
à ce peuple , & ne voit dans ces hommages
qu'un culte civil ou relatif. Arimâne
ne lui paroît avoir été dans la
penfée des Mages , que le Démon , fimple
créature , bon dans fon origine , & devenu
mauvais par fa volonté.
M. F. après avoir payé à M. Hyde le
tribut d'éloges que méritent fes recherches
& fa profonde érudition , ne craint
point de traiter fon fiftême de paradoxe ;
& pour le réfuter il entreprend de donner
dans une fuite de mémoires , une
hiftoire fuivie des idées religieufes adoptées
par les Mages.
II. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
Cet objet lui paroît mériter l'attention de
ceux qui veulent étudier en Philofophes
les opinions des anciens , & fuivre les
progrès qu'a fait l'efprit humain , quelquefois
vers la vérité , & le plus fouvent
vers l'erreur. Ce n'eft pas en effe:
dans la Grece qu'il faut placer le berceau
de la Philofophie. Lorfque cette
contrée étoit encore plongée dans la barbarie
, la politeffe & les beaux arts
fleuriffoient en Orient & dans l'Egypte.
Les habitans de ces pays fertiles furent
de bonne heure en état de contempler les
Aftres , d'étudier la nature , & de feli
vrer à ce que les fciences ont de plus
piquant. Les premiers Philofophes de l
Grece , tels que Thalès , Pythagore & Pla
ton , que nous regardons communément
comme les précepteurs du genre humain,
ne crurent pas pouvoir fe fuffire à eur
mêmes. Defefpérant de trouver dans leur
natal les lumieres dont ils avoient
pays
befoin ils entreprirent de longs voya
ges , pour confulter les peuples dont la
doctrine étoit renommée dans l'univers
Les Perfes méritent certainement de te
nir parmi ces anciens peuples une place
diftinguée. Cette nation célébre par le
rôle qu'elle joue dans l'hiftoire , l'eft encore
plus par fa fageffe vantée dans tous
les tems.
F
f
f
30
d
d
ju
ft.
fu
ch
di
par
JUIN. 1754. 27
Pour procéder avec ordre dans l'examen
de la religion des Perfes , on la
confidere fous trois époques remarquables.
1 °. Depuis l'établiffement de la co-
Honie , par Elam , un des fils de Sem ,
jufqu'à la réformation de Zerdusht ou
Zoroaftre , que les fçavans , d'après M.
Hyde , placent fous le régne de Darius
fils d'Hyftafpe. 2 ° . Depuis cette réformation
jufqu'à la conquête des Sarrazins.
3º . Enfin depuis cette conquête jaſqu'à
nos jours.
Ce qui concerne la premiere époque
eft traité en deux mémoires. On prouve
dans le premier que les Perfes ont
été de très bonne heure adorateurs des
Elémens , du Soleil , & des Aftres , défignés
fi fouvent dans les livres faints
fous le nom d'Armée du Ciel. Remontant
jufqu'à l'origine de cette dépravation
d'idées , on tâche d'expliquer par quels
dégrés infenfibles , les Perfes fe font
écartés de l'orthodoxie de leurs ancêtres ,
jufqu'à reconnaître la totalité de la ſubtance
ignée & lumineufe pour le Dieu
fuprême , & les portions de feu détachées
de ce grand tout , pour des efprits
divins dignes d'adoration .
On montre dans un fecond mémoire
par les témoignages des anciens , & fur
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
tout par ceux du Prophéte Ifaïe , antérieur
de deux fiécles à Cyrus , & de Xénophon ,
hiftorien de la vie de ce Prince , que
les plus anciens Perfes avoient embra
le Dualifme , c'eſt-à-dire le ſyſtême de
deux principes cocernels & contraires. C
prouve que les anciens peuples étoie
extrêmement occupés de la queftion &
l'origine du mal , & que pour réfoud::
problème à la décharge de la prov
dence , ils raifonnoient fur des princ
pes fautifs & ruineux , qui ne pouvo
que les jetter dans l'erreur. On cherd
les fources de cette méprife terrible , &
on les trouve , 1 °. Dans l'horreur extre
me & même exceffive que les ancies
avoient conçue pour Satan , par qui lo
fçavoit que le mal & le défordre s'étcier
introduits dans l'univers ; horreur qui s'e
perpétuée dans les nations orientales
& même parmi les peuples de l'Ameri
que. 2 ° . dans l'abus des métaphores , &
principalement de celles de lumiere &&
ténébres , pour fignifier le bien & le mal,
Dieu & le Démon . 3 ° . Dans le peu d'ide
que les anciens avoient de la création
proprement dite. :
Quoique ces trois fources d'illufio
fuffent communes à prefque toutes le t
nations , le Dualifme n'étoit cependan
i a
JUIN. 1754: 29
pas l'opinion dominante , même en Orient.
On recherche quels furent lesobftacles
qui s'oppoferent au progrès de cette pernicieufe
doctrine .
Enfin l'on prouve que Pythagore &
Platon , que l'on doit regarder comme les
peres de la Philofophie Grecque , n'igno- i
roient pas le fyftême des Mages , & le
méprifoient encore moins. On examine
ce qu'ils en avaient pris , ce qu'ils en
avoient laiffé , & comment ils l'avoient fçu
traveftir pour le dépouiller de ce qu'il
avoit de plus odieux .
C'eft de ce fecond mémoire que M.:
F. a lû un abrégé à la rentrée de l'Académie
,
, pour fe renfermer dans les bornes :
d'une lecture publique.
EXTRAIT
De la Differtation lue fous le titre de
Conjectures fur le fyftême des Homeomeries
, ou parties fimilaires.
d'Anaxagore
.
Après avoir expofé en peu de mots les
différens fyftêmes des anciens Philofophes ,
touchant le principe materiel de l'univers ,
& marqué avec autant de précifion qu'il
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
étoit poffible , l'état où étoient les connoiffances
philofophiques fur ce point lorfqu'Anaxagore
parut , M. l'Abbé Batteur
entreprend de développer la doctrine particuliere
de ce Philofophe.
Peu content des idées confufes de Thalès
, d'Anaximandre , d'Anaximene , re
pouvant comprendre qu'un feul élément ,
quel qu'il fûr , pût fournir à toutes les variétés
de l'univers , quelque modification
qu'on y fuppofât , trouvant d'ailleurs trop
peu de folidité dans les abftractions excelfives
des Métaphyficiens , Anaxagore fe
rapprocha des penfées d'un certain Moleluis
, qui long- tems avant les commencemens
de l'ere philofophique chez les Grecs,
avoit adopté les atômes , & confideré jufqu'à
quel point on pouvoit porter leurs
qualités pour produire par eux , avec le
concours d'une caufe intelligente , le fyftême
actuel de l'univers.
Il pofa deux principes dans la nature :
les homéomeries , ou élémens ſimilaires ,
qu'il fuppofoit fans mouvement & fans
ordre , & la caufe intelligente qui don.
noit le mouvement & l'ordre à ces élémens.
Toutes choſes étoient confondues : l'action
de l'intelligence fe portant fur le cahos , en
fit fortir un monde régulier. C'étoit par ce
JUI N. 1754 .
début fublime qu'il entroit en matiere dans
fon livre fur la nature.
Cette fimilarité ne confiftoit pas dans la
reffemblance mutuelle des élémens dans le
cahos , mais dans celle qu'ils ont avec les
différens corps dont ils compofent la nature
dans l'état actuel des chofes. Ainf
l'or eft compofé de parcelles fimilaires ,
c'est- à- dire qui font or , le plomb de parties
qui font plomb , & ces parcelles étoient.
or & plomb dans le cahos ; & fi le cahos.
n'eût point eu de ces corps , le monde aujourd'hui
n'en auroit pas les efpéces fimilaires.
Il réfulte de là qu'il y avoit , felon Anaxagore
, deux fortes de loix qui fixoient l'état
& la forme des êtres : les unes dans la nature
même des parties de la matiere , les autres
dans les idées de l'intelligence qui avoit
combiné & afforti à fon gré les parties pour
en faire tel ou tel corps , felon les différences
que nous remarquons dans les ef
péces.
Il y avoit auffi deux fortes d'opérations
de la part de la divinité.
Lorfqu'il ne s'eft agi que d'affembler en
maffe , fans aucune organifation ordonnée,
les élémens tant fimilaires que diffimilai
res , le triage & l'impreffion du mouvement
ont fuffi de la part de l'être intelli-
Bij
32 MERCURE DE FRANCE.
gent. Mais quand il fut queftion de former
des animaux & des végétaux ; il fallut
deffiner , figurer avec art , au dedans & au
dehors , ces machines qui foumettent conftamment
les matieres différentes à une même
forme fpécifique : Primus ( Anaxagoras)
dit Ciceron , omnium rerum defcriptionem
& modum mentis infinita vi ac ratione defignari
& confici voluit . Ce paffage également
clair & important , montre comme
en perfpective tous les détails du fyftême
par rapport aux efpéces qui végétent.
A juger du deffein par l'exécution , l'efprit
fit un plan qui par fon univerfalité
embraffa toutes les efpéces vivantes ; puifque
toutes , elles conviennent en deux
points fondamentaux , dont l'un concerne
la nutrition des individus , l'autre leur reproduction
pour conferver l'efpéce.
Pour opérer la nutrition , l'intelligence
organifa tellement les individus dans chaque
efpéce , qu'ils puffent extraire des autres
compofés de la nature , les parties qui
leur feroient fimilaires , & les unir à leur
propre fubftance par une adoption intime.
Pour opérer la reproduction , l'intelligence
foumit la matiere extraite & adoptée
par les organes de la nutrition , à une nouvelle
organiſation de pure combinaiſon ,
pour en faire autant de germes , & reproJUIN.
33 1754.
duire par eux la même efpéce de machine
dans un nouvel individu .
M. l'Abbé B. n'a fait que rapprocher les
paffages des Anciens qui contiennent les
principes d'Anaxagore , & les conféquences
même qu'il en tire. Ariftote , Théophrafte
, Lucrece , Plutarque , & c. ont
dit que la nutrition , felon Anaxagore , ne
fe faifoit que par l'addition de parties ,
fimilaires aux parties qui fe nourriffent ;
que ces parties étoient toutes , à peu de
chofe près , communes également aux
animaux & aux végétaux , puifque les
uns fe nourriffent des autres ; d'où il
fuit que les différences des germes ne
font déterminées dans leurs efpèces que
par l'arrangement , le nombre , & la combinaifon
des parties qui les compofent :
la chaîne & la trame font les mêmes dans
les deux genres , c'est donc de l'organifation
feule du métier que dépend la
différence des étoffes. C'eft ainfi que le
même terrein nourrit la ciguë & la canne
à fucre : c'est ainsi que les fucs d'un fauvageon
greffé changent de nature spécifique
quand ils font arrivés à l'endroit
de la greffe.
*
C'est ce qui a fait dire an Philofophe
de Clazomene , que tout étoit dans tout
M. l'Abbé B. montre dans quel fens , felon
B v
34 MERCURE DE FRANCE.
l'efprit & les principes du fyftême , doit
être prife cette conféquence dont on a
étrangement abufé pour jetter Anaxagore
dans des contradictions & des abfurdités.
Il promet d'expliquer de même les autres
difficultés qu'Ariftote fur tout , Lucrece ,
& Bayle ont propofé contre les Homéomeries.
En deux mots , felon Anaxagore , toute
la nature fenfible eft partagée en deux.
genres dont l'un eft vivant , l'autre ne
l'eft point.
Les êtres non vivans , qui ne font que
des maffes toutes paffives , mixtes ou.
homogenes , font l'ouvrage de l'impulfion
& du mouvement local de certaines
parties , foit fimilaires foit diffimilaires.
Pour les êtres vivans , Anaxagore fuppofe
une matière particulière , commune
à tous les genres , & à toutes les espèces ::
c'eft le Prothée des Poëtes Philofophes.
Cette matière n'eft ni vivante , ni active
de foi , puifque , felon lui , la feule
cauſe du mouvement eft l'efprit ; mais.
elle eft douée de qualités fingulièrement
propres à recevoir l'action de l'efprit
qui la deftine à la végétation ; c'eft en
quelque forte le genre phyfique de tout
ce qui végete.
Pour faire paffer cette matiere du
JUIN. 1734
35
genre à l'espéce , l'Etre intelligent forma
de fa main le premier individu complet
avec fes différences fpécifiques , & il le
figura de manière qu'ayant reçu cette
matière commune il la conduifit par
mille labyrinthes , à une organiſation
femblable à la fienne , & déterminée fans
équivoque par les mêmes caractères . Enfin
,
>
, pour arriver au troifiéme dégré
qui eft l'individualité , les germes étant
travaillés artiftement & fpécifiquement:
dans les individus adultes , il ne s'agiffoit:
que de les détacher de la maffe , & d'ent
faire autant d'êtres à part ; ce qui s'exécute
encore par les loix qu'a établi la cauſe
intelligente , dont l'attention eft marquée
fingulierement dans le fyftême des
Homéomeries , puifqu'elle a placé à par
tée du germe une provifion de parties:
fimilaires , toutes digérées par la tige mere
& dont le fétus encore tendre , fe nourrit
fans travail , jufqu'à ce qu'il foit en état:
de faire fes extraits par fes propres organes..
Voilà les trois dégrés bien marqués
dans la Phyfique des végétaux , felon
Anaxagore . Dans le premier on voit la
matière organifée fpécialement pour cette:
espèce d'être dans le fecond cette matière
eſt déterminée par fes combinaiſons
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
artificielles , à telle ou telle efpèce : dans
le troifiéme cette même matière devient
un individu à foi , & indépendant de tout
autre individu.
Effaifur la manière d'expliquer & de rejoindre
les fragmens de Sallufte par M. le
P. de Broffee.
,
L'HISTORIEN Sallufte , outre fes
deux ouvrages fi connus de la conjuration
de Catilina , & de la conquête
de Numidie , outre fes difcours politiques
à Jules Céfar fur le gouvernement
de l'état , avoit compofé un quatriéme
ouvrage plus confidérable que les
trois autres enfemble & qui , comme
tant d'autres excellens écrits des anciens ,
eft perdu depuis huit ou neuf cens ans
au moins. Il avoit écrit en cinq livres
adreffés à Lucullus , une hiftoire générale
civile & militaire de la république
commençant à ppeeuu pprrèèss au même temps
où finit fon Jugurtha , & finiffant au
Confulat de Tulle & de Lepide , où- commence
l'hiſtoire de la conjuration ; tellement
que ces trois morceaux formoient
une hiftoire prefque complette du feptićme
fiécle de Rome.
Ayant entrepris un travail confidérable
fur Sallufte , j'ai voulu demêler au
JUIN 1754. 37
jufte , & faire connoître enfuite quels
étoient en détail les événemens de l'hif
toire Romaine contenus dans cet ouvrage
, dont Carrion & quelques autres
critiques avoient déja commencé à recueillir
les fragmens. J'ai continué de
les rechercher dans les anciens Auteurs ,
& fur tout dans les Grammairiens latins .
qui citent fouvent cet hiftorien , à caufe
des expreffions fingulières dont il fe plait
à faire ufage. Je fuis parvenu de la forte
à raffembler tous ces fragmens , au nombre
d'environ 700. qui ne font , à ce
que je crois , gueres moins d'un cinquiéme
de l'ouvrage entier , en y comprenant
fix harangues directes qu'on a
trouvé copiées dans un manufcrit du
Vatican , & qui contenant plufieurs faits.
peu connus , jettent un jour infini fur
l'hiftoire de ce temps- là.
A force d'étudier ces fragmens , de les
mettre en ordre , & de les comparer avec
d'autres écrivains originaux , j'ai cru reconnoître
que l'Auteur débutoit , ainfi
que dans fon Catilina , par un difcours
préliminaire , tant fur la forme du gouvernement
Romain , que fur les caufesde
la décadence des moeurs ; qu'il faifoit
fuivre un excellent tableau racourci des
troubles de Marius & de Sylla ; &
38 MERCURE DE FRANCE.
qu'entrant enfuite dans le détail de l'hif
toire de fon temps , depuis le Confulat de
Servilius Ifauricus , & d'Appius Pulcher ,
il décrivoit les événemens de la guerre
civile de Lepide & de Catullus , celle de
Sertorius en Espagne contre Metellus &
Pompée , l'expédition entiere de Lucullus
contre Mithridate , le fameux fiége de
Cyzique , l'invafion de Marc- Antoine
dans l'ifle de Crete , celle de Curion
dans la Mezie , les mouvemens des Tribuns
du peuple , foit pour obtenir d'être
rétablis dans toutes les prérogatives de
leur charge , foit pour faire abroger les
loix de Sylla , & pour faire rendre au
peuple le droit de juger ; la guerre des
Pirates de Cilicie , la révolte de Spartacus
, le rétabliſſement
des livres Sybillins
brulés lors de l'incendie du Capitole ,
les démêlés entre Craffus , Lucullus , &
Pompée , la publication
de la loi Manilia
; en un mot , tout ce qui s'étoit
paflé d'affaires civiles & militaires depuis
T'abdication de Sylla , jufqu'au temps où
le pouvoir énorme que la loi Manilia
confioit à Pompée , remettoit , à vrai
dire , la République
fous les loix d'un
feul homme. Le récit de l'Auteur étoit
entremêlé , comme dans fon Jugurtha ,
de plufieurs digreffions
géographiques.
JUIN. 1754% 3.99
fur la Sardaigne , fur les antiquités de
Crete & d'Espagne , & fur tout le circuit:
des côtes de la mer Noire , jufqu'alors peu
connues des Romains.
On entrevoit en général que Sallufte
avoit traité tous ces points d'hiftoire ;
mais il n'en eft pas de même des circonftances
de chaque fait , que les fragmens ,
fouvent fort courts & quelquefois mutilés
, n'apprennent que rarement. Cependant
voulant éclaircir ces fragmens par
une explication fuivie , qui pût fe faire
lire fans l'ennui inféparable de la méthode
des notes ifolées , j'ai pris le parti.
d'écrire en entier cet ouvrage de Sallufte ,
dans l'efprit même où l'Auteur l'avoit
compofé ; en faifant ufage de tous les
fragmens , difpofés dans leur véritable
place ou du moins dans la place qu'il
m'a paru le plus naturel de leur affigner ;
en rempliffant les intervalles , fouvent
fort longs , par une narration fuivie ,
qui s'étendant d'un paffage à l'autre , pût
former un tiffu , compofé des témoigna
ges originaux de l'antiquité, La difficulté
n'étoit pas médiocre à cet égard . Par
une fatalité finguliere tous les corps
généraux de l'histoire Romaine ont une
lacune au même endroit de ce fiécle:
intéreffant mais tant d'autres écrivains
>
:
40 MERCURE DE FRANCE.
célébres en ont parlé par occafion , qu'il
n'eft pas impoffible d'acquerir , par beaucoup
de lecture & d'examen , une connoiffance
détaillée de l'hiftoire de ce tems ,
& de remplacer ce que nous avons perdu .
Je préfente donc à l'Académie un
échantillon de cet ouvrage ; c'eſt le début
même de l'hiftoire ; le difcours préliminaire
fur le gouvernement & fur les
moeurs . La loi que je me fuis impofée ,
de ne rien changer aux termes de mon
Auteur , m'a mis dans la néceffité d'écrire
comme fi c'étoit l'Auteur lui- même qui
écrivit parce que dans la conftruction
de fes phrafes , il s'exprime fouvent à
la premiere perfonne ; c'est donc un Romain
, c'eft Sallufte qui va parler.
J'écris Phiftoire civile militaire du
peuple Romain depuis le Confulat de Lepide
& de Catullus jufqu'à celui de Tulle
& de Lepide . Cet intervalle de temps
n'offre que des objets dignes d'être connus
de la postérité . La République y prend
une nouvelle forme , fous les loix d'un
Tiran ( a ) , qui après avoir › par des
cruautés inouies , ufurpé le pouvoir fuprême
fur fes égaux , fçait en uſer avec
fageffe , & le quitter avec intrépidité.
Une faction terraffée par fa puiffance
( a ) Sylla.
JUIN. 1754. 41
fait , après la mort , de nouveaux efforts
pour fe relever ; les Confuls fe divifent ;
le chef de la République devient le chef
de la révolte ; des Généraux expérimentés
font à la tête des armées ; des Magiſtrats
pleins de courage font à la tête des affaires ;
un ennemi ( b ) auffi redoutable qu'Annibal,
un citoyen (c) auffi grand que Scipion ,
un efclave ( d ) digne d'être nommé après
ces deux Heros , attaquent à la fois la
République en orient , en occident , dans
le fein même de l'Italie . Rome fe foutient
contre tant d'affauts réiterés ; elle femble
n'être attaquée que pour devenir
plus puiffante. La République s'agrandit
au dehors par la victoire , & fe mine
an dedans par la difcorde. Les grands
Capitaines qui la couvrent d'une gloire
extérieure , font de mauvais citoyens qui
lui déchirent le fein ; les deux factions
s'affoibliffent l'une par l'autre , & fe
voyent enfin réduites à s'appuyer unanimement
du pouvoir d'un jeune homme
(e) plus heureux qu'habile , qu'elles
choififfent par caprice , & qu'elles élevent
par néceffité. Tel eft le tableau que nous
( b ) Mitridate.
(c ) Sertorius .
(d ) Spartacus.
( e ) Pompée.
42 MERCURE DE FRANCE.
·
préfentent les douzes années qui s'écou
lerent depuis la mort de Sylla , jufqu'à
l'expédition de Pompée contre Mitridate.
Je ne crois pas pouvoir mieux fervir ma
patrie qu'en confacrant le repos , dont
j'ai déformais réfolu de jouir , à lui retracer
des faits qui la touchent de fi près ,
à lui dévoiler les caufes prochaines qui
ont amené par dégrés le gouvernement
au point où nous le voyons aujourd'hui ,
à faire voir quelles ont été les fources
des divifions qui nous troublent depuis
i long- temps , & les funeftes effets
qu'elles ont produits , à diftinguer la
différence de ces effets par la différence
des caufes dans les différens temps . A
milieu de tant de factions qui ont partagé
L'état , l'efprit de parti ne m'a point écarté
de la vérité ; ma fituation actuelle me
met à l'abri de tout foupçon à cet égard.
J'ai vécu dans les honneurs , & je les
ai quittés. Sans défir pour le préfent ,
fans prétention pour l'avenir , je ne cherche
qu'à être court & vrai . Quelque
grands & intéreffans que foient les événemens
, mon deffein eft de les refferrer
en peu de mots. Les plus longues hiftoires
ne font pas toujours les plus inftructives
Ennius , Valerius Antias , Fabius
Pictor, Quadrigarius , & Sifennna , mériJUI
N. 1754
43
rent fans doute des éloges par l'étendue
qu'ils ont donnée à leurs annales , où
les faits font développés dans un grand
détail . Mais Caton , le plus eftimé de nos
anciens historiens , renferme un grand fens en
peu de paroles ; Fannius néglige les ornemens
pour ne s'attacher qu'à la vérité. Ce
font ceux - là fur tout , dans le grand nom
bre d'habiles écrivains que nous avons ,
dont je me propofe d'imiter l'énergie & la
fidélité. Ce dernier point , tonjours néceſſai
re , l'eft encore plus quand on parle d'événemens
qui fe font paffes prefque fous nos
peux. Mais avant que d'entrer pleinement
dans le fujet que je veux traiter ,
je dois , pour l'intelligence des faits ,
tracer ici un leger crayon de l'ancien
gouvernement Romain , depuis le temps.
de nos premieres diffentions , jufqu'à
celui où nous avons vû la cruelle jaloufie
de deux chefs de parti remplir l'Etat
d'horreurs , & plonger Rome dans le
fang de fes citoyens.
Le gouvernement monarchique eft celui
de prefque tous les Etats naiffans , dont les
peuples fe raffemblent plus aifément fous
un feul chefque fous plufieurs . Ce fut celui
de Rome à fon origine ; fon Fondateur ,
par un confentement tacite de ceux qui
s'étoient volontairement réunis pour for44
MERCURE DE FRANCE.
mer une nouvelle nation , refta leur chef ,
& fut appellé Roi . Il reconnut ce bienfait
par les loix politiques & militaires
dont il fut l'auteur : fes fucceffeurs fuivirent
cet exemple , & leurs fages réglemens
font les vraies bafes fur lesquelles
s'eft élevée depuis la grandeur de Rome.
Il femble même qu'une providence particuliere
des Dieux ait voulu fucceffivement
conformer les diverfes inclinations
de fes Rois aux différens befoins de la
nation , pour la mettre plus promptement
à portée de fe régir par elle-même , &
d'acquérir ,, ppaarr fes feules vertus , l'empire
de l'univers , que le Ciel lui avoit
deftiné. En effet , le génie du peuple
romain n'étoit point fait pour vivre affer-.
vi au pouvoir d'un feul homme. L'amour
de la gloire & celui de la liberté fe développèrent
prefque dès fa naiffance. Les
Romains ne reffentoient alors que cette
unique paffion , dont le fondateur même
de l'Etat fut la premiere victime . Peu
après le Roi Servius , par une équitable
politique , les mit en fituation de ſe
pouvoir paffer de la puiffance royale ,
& l'abus qu'en fit Tarquin fon fucceffeur
acheva de la rendre odieufe. La haine
qu'on avoit pour le Roi fit profcrire la
Royauté. Le peuple rentra dans fes droits.
JUI N. 1754.
45
C'eft en lui que réfide la vraie puiffance
, qui fe trouve toujours où eft la force
& le plus grand nombre. La fouveraineté
fut divifée entre le peuple & les
patriciens qui compofoient le Sénat . Ce
corps refpectable devint l'ame & la loi
vivante de l'Etat , tandis que l'extérieur
de la fouveraineté fut repréfenté au dehors
par deux Magiftrats annuels , qui , avec
tout l'appareil & les ornemens de la
Royauté , n'étoient les chefs de la nation
que pour faire exécuter fes ordres .
Telle fut la forme du gouvernement
le plus parfait qui fe puifle établir , fi
les hommes fçavoient fe contenir dans
leur vraie place & dans les bornes de
la modération , feul foutien d'un Etat républicain.
Mais la divifion ne tarda pas
à s'y gliffer. Et ne cherchons point la fource
de nos premieres diffentions ailleurs que
dans la fabrique naturelle du coeur humain ,
qui toujours inquiet & toujours indomptable ,
met faufement fa gloire à fe jetter d'une
part dans la tyrannie , & de l'autre dans
la licence. Le Sénat fut fouvent injufte ,
& le peuple quelquefois trop jaloux. Le
premier voulut porter fon pouvoir audelà
de la loi ; le fecond voulut s'affranchir
de la loi même. L'un prétendit gouverner
fes égaux en efclave ; l'autre , peiz
46 MERCURE DE FRANCE.
content d'avoir repouffé l'injure , prétendit
être agreffeur à fon tour. Il devint
entreprenant & tumultueux ; plus il obtint
, plus il fut infatiable , & plus il
contracta la malheureufe habitude de tout
difputer avec acharnement ; car depuis l'origine
de Rome juſqu'à la guerre de Macédoine
contre le Roi Perfee , temps auquel
les patriciens femblerent abandonner toutà-
fait le Confulat au peuple , ce ne furent
que difputes continuelles au fujet
des Magiftratures , que prétentions nouvelles
de la part du fecond ordre. Après
plus d'un écle de conteftations , il avoit
obtenu de partager avec les patriciens
cette éminente dignité , qui jufqu'alors
leur avoit été réfervée ; il parvint enfin
au droit de la pofféder lui-même fans
partage , fous le Confulat de Popilius
Lanas & d'Elius Ligus , Pleberens l'un
& l'autre .
Je ne le diffimulerai point . Le même
efprit de difcorde , qui dans le fiécle
préfent a fait éclore tant de malheurs
parmi nous , n'eft gueres moins ancien
dans l'Etat que le gouvernement républicain
; cependant les effets n'en étoient
les mêmes. La caufe de cette diffépas
rence mérite fans doute d'être remarquée ;
& j'ai fur tout en vue de la développer
JUIN. 1754. 47
ici. C'eft que les moeurs , & la façon
de vivre n'étoient pas les mêmes ; c'eft
qu'alors les difputes fâcheufes , quoique
pouffées fort loin , n'avoient pas un principe
auffi pernicieux que celui qu'elles
ont eu depuis , & que pour enfanter
tant de maux , il a fallu que la
corruption des moeurs & la perverfité du
coeur fe joigniffent à l'orgueil naturel du
caractère. Les vices des premiers temps
avoient leur fource plutôt dans l'imperfection
que dans la dépravation de l'humanité
: ils étoient du nombre de ceux
qui peuvent réfulter d'une vertu outrée
ou mal entendue. La fierté du coeur &
le courage de l'ame , égaux dans les
deux ordres , y produifoient d'un côté
une ambition demefurée de dominer , &
de l'autre un efprit d'indocilité trop inflexible.
Mais on y voyoit en même- tems
régner l'amour de la liberté , le zéle de
la gloire du nom romain , la valeur militaire
, le mépris de l'intérêt : tandis que
par un courage fignalé nos ancêtres rendoient
le nom de Rome formidable au
dehors , ils le foutenoient dans le fein
de la patrie par les plus grands exemples
de vertu : l'eftime mutuelle que les deux
ordres avoient l'un pour l'autre , banniſ
foient de leurs diffentions cet efprit d'ai48
MERCURE DE FRANCE.
greur & d'éloignement qu'infpirent l'averfion
ou le mépris. Aufli les difcordes
ne furent-elles pendant long- temps ni
cruelles ni durables. Des gens fages &
modérés fçavoient ramener les esprits &
réunir les volontés. Tout concouroit à
la gloire de la République & à l'augmentation
de fa puillance . Les armes romai .
nes fe firent craindre au- delà des confins
de l'Italie ; elles reveillerent la jaloufie
des nations étrangères , qui s'unirent contre
la République. Rome par les feules
forces de fon courage , triompha de tous
les obftacles. Les Rois furent vaincus ,
les peuples affujettis ; & cette orgueilleufe
maîtreffe de l'Afrique fut enfin contrainte
de nous céder l'empire de la mer ,
& forcée de tomber aux pieds de fa
rivale.
Mais après la deftruction de Carthage ,
la difcorde , l'avarice , l'ambition & les autres
maux, fruits ordinaires de la profpérité
, fe renouvellerent plus que jamais. Je
le répéte encore , ils ne firent que fe renouveller.
Car il faut convenir que dès les
commencemens de la République nous
voyons les grands opprimer le peuple , celui- ci
fe feparer du Sénat , & la Ville fe remplir
de diffentions . A parler vrai , l'équité
& la modération ne durerent , après l'expulfion
d
ir
O
et
e
fa
JUIN. 1754 49
pulfion des Rois , qu'autant qu'on vit durer la
crainte du retour de Tarquin & des armes de
Porfenna. Auffi-tôt après , le Senat traitant
le peuple en efclave , s'empara de fes biens ,
étendit le defpotifme jufques fur le corps &
fur la vie de fes concitoyens , & fe referva
le commandement pour lui feul &fans partage.
Une conduitefi dure , & plus que tout
be refte , les ufures dont le peuple fe voyoit
accablé , tandis qu'il avoit à fupporter dans
les guerres perpétuelles le fardeau de la milice
& des impôts , le porterent à fe retirer
en armes fur le Mont-Sacré & fur l'Aven
tin ; ce fut là qu'il acquit fes tribuns , &
depuis , tant d'autres droits . La feconde
guerre Punique vint mettre fin aux querelles
des deux parties. A la nouvelle de l'entrepriſe
d'Annibal , la crainte des armes
étrangères & l'intérêt commun , qui eft
le plus für lien de la concorde , réunirent
tous les efprits . Cet état de tranquillité
fe maintint même après fa défaite.
Entre la feconde & la derniere guerre Punique
, la concorde fut parfaite entre les Or-
,
dres ; de part & d'autre la conduite
fut
irréprochable
. Mais fi le premier
Scipion
ouvrit
le chemin à la grandeur
de Rome ,
en foumettant
Carthage
, le fecond Scipion ouvrit un autre à la perte , en détruifant
cette Ville . Dès que la crainte étranen
IL. Vola
C
so MERCURE DE FRANCE.
gère cut ceffe & qu'on fe vit affez de loifir
pour fe livrer aux haines domestiques , les
troubles , les feditions recommencerent , &
dégénérerent enfin en guerres civiles . Un
petit nombre de grands , à qui le refte des
Citoyens faifoit baffement la cour , exerçaient
la domination , fous les noms honnêtes ,
tamiôt du peuple , tantôt du Sénat. Il n'étoit
pas question de probité ou d'amour de la
patrie , depuis long- temps ces fantômes ne
fubfiftoient plus dans aucun parti ; mais
on étoit convenu d'en donner le nom à la
conduite de ceux qui , plus riches que les
autres, ou plus en état de commettre impu
nément des injuftices , fçavoient par de
bonnes ou de mauvaises voies , maintenir
le gouvernement dans la forme qu'ils lai
avoient eux-mêmes fait prendre. Dès lors le
véritable efprit de citoyen fut altéré ; les
moeurs ne fe corrompirent plus par degrés
comme autrefois ; la corruption fe répandit
comme un torrent. Le luxe & l'avidité de
la jeuneffe furent tels , qu'elle fembla n'être
née que pour tout prendre & ne rien avoir.
$
d
C1
ta
ta
tr
fu
tri
11
ta
Ro
c'e
Ca
C'eft ainfi que de l'ambition & de
Pavidité naquirent tous les maux , qui
depuis la fin des guerres Puniques n'ont
ceffé de défoler l'Etat. D'un côté , les
jeunes gens que le fervice militaire tranfporta
dans des pays éloignés ,
quitterent Ga
pui
m20
JUIN. 1734.
facilement les moeurs
aufteres de leur
= patrie , pour
s'adonner au luxe des nations
étrangères , & fur tout à la moleffe
Afiatique , qui acheva de les
corrompre
lors de la guerre
d'Antiochus . C'eſt
de là qu'ils
rapporterent ce goût pour tant
de
frivoles
magnificences , qui après avoir
épuifé leur
patrimoine , les mirent dans
la
néceffité
d'envahir celui
d'autrui. D'autre
part , les
Généraux
accoutumés à
voir au premier fignal des milliers d'homames
plier fous leurs
ordres ,
retinrent
dans le fein même de la
République cette
habitude de
commander fi douce à contracter
, & ne
fçurent plus fe
reftreindre
à
l'égalité
néceflaire entre des concitoyens
; autant ils avoient été redoutables
aux
ennemis durant la
guerre , autant
furent- ils
nuifibles à leurs
compatriotes
pendant la paix. Ainfi les heureux
fuccès de nos armes n'ont pas
moins contribué
à nos
malheurs qu'à notre gloire.
Il est vrai que c'est à
l'habileté defes Capitaines
à la
valeur de fes
troupes que
Rome doit fa
principale
grandeur , &
c'est par là
que nous avons enfin vû , fous le
Confulat de
Sulpitius & de
Marcellus , la
Duiffance
romaine
s'étendre dans tout le
monde connu , par la
conquête de toutes les
Gaules
comprifes entre la
Méditerranée , le
que
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
>
Rhin & POcéan , à l'exception des lieux que
les marais ont rendu impratiquables. Mais
auffi a-t- on pû eſpérer que des foldats
nourris dans le fang & dans le pillage
fçauroient à leur retour faire entendre
paifiblement leurs plaintes au milieu d'un
mécontentement général ? Rien n'eft plus
dangereux que de faire injuftice à une
nation aguèrrie . L'humeur guerriere ſe
retrouva au milieu des tumultes domef
tiques & rendit bientôt fanglans ces
défordres populaires , que la corruption
des moeurs avoit déja rendu de jour en
jour plus fréquens. Au lieu que les anciens
fentimens de liberté étoient inféparables
de l'amour de la patrie & par
conféquent de l'amour du bon ordre , la
licence fe crut bleffée par la néceffité
d'obéir , & l'efprit féditieux fe prit aifëment
alors pour un effet de la liberté.
Les feditions devinrent plus fâcheuses que
jamais dans le temps des Graques ; la loi
Agraire ou du partage des terres , qui
lear fervit de prétexte pour introduire des
nouveautés , fut une arme que leurs fucceffeurs
employerent toujours efficacement
pour réprimer l'orgueil du Sénat ; elle
les rendit redoutables aux grands &
agréables au peuple. La populace devint
fiere des fuccès de fes Tribuns , qui
e
JUI N. 1754 53
n'avoient en effet travaillé que pour euxmêmes
. Le Sénat , dans les occafions où
il fe fentit le plus fort , ne diminua rien
de fa hauteur. ni de fon injuftice ; la
régle , l'équité ne furent plus employées ,
elles ne furent pas mêmes connues ; les
coupables fe difculperent plus aisément par
leur audace que par des raifons ; & dès
que
cette malheureufe coutume eut infecté le dedans
de l'état , on , courut aux armes au
moindre prétexte ; l'injuftice fut repouffée
par l'injure , & la violence par le maffacre.
Enfin les guerres civiles éclaterent
& le mal renfermé quelque temps dans
la capitale , fe répandit jufques aux confins
de ce vafte empire.
9 ODE
TIRÉE DU PSEAUME VI.
Domine , ne in furore tuo arguas me , &ei
Eigneur , je fuis perdu ,fi ta jufte vengeance
Fait éclater fur moi fes effroyables coups ;
Sufpens ta foudre , & daigne écouter ta clémence
Et non pas ton couroux .
Par pitié , vois l'état où le peché m'entraîne ,
Sans force , languiffant , brifé juſques aux os :
C iij
$4 MERCURE DE FRANCE.
Ah ! guéris- moi , Seigneur , & diffipe la peine
Qui trouble mon repos.
J'ai tranfgreffé tes loix , & mon ame ſaïfie ,
'Auffi-tôt fut livrée aux troubles , à l'horreur :
Mais jufqu'à quand , Seigneur , fera- t- elle affervie
A fa vive douleur
Que ta miféricorde , en étouffant le crime
Dont je fuis , ô mon Dieu , dès long- tems affli
gé ,
Me tire déformais de cet affreux abyfme
Où tu me vois plongé..
Si ne pouvant fur moi remporter de victoire ,
Qu'à defcendre au tombeau je fois enfin réduit ,
Pourrai -je célébrer & ton nom & ta gloire
Dans l'éternelle nuit ?
J'ai gémi , j'ai pleuré , je pleurerai fans ceffe ,
Dans mon lit , en tous lieux , & les nuits & les
jours ;
Mes pleurs feront , Seigneur , dans le mal qui me
preffe ,
Mon unique recours.
Mes ennemis ont cru , qu'en proye à ma trif
reffe ,
Abattu de douleurs , l'oeil terni , defléché ,
Je n'obtiendrois jamais , périffant de foibleffe ;
Pardon de mon péché.
JUIN. 1754. 55
Retirez -vous de moi , vils eſclaves du vice ,
Vous qui m'avez livré de fi cruels affauts ;
Dieu , touché de mes pleurs , a d'une main propice
Ecarté tous mes maux.
Mon ame , dans la paix ne craint plus les ora
ges ,
Mes momens ne font plus que des momens heu
reux ;
Dieu frappé de ma voix , a reçu mes hommages ,
Et couronne mes voeux.
Que tous més ennemis frémiffent à ma vûe !
Qu'ilsfoient tous péné : rés de honte & de remors ;
Je ne crains plus leurs coups , leur haine eſt cou
fondue ,
J'ai vaincu leurs efforts.
Fourquet , Procureur au
Bailliage de Dole.
Le 27 Mars 1754.
C iiij
16 MERCURE DE FRANCE.
Affemblée publique de l'Académie royale
des Sciences , tenue le 24 Avril.
l'Académie pour
le prix de cette année , étoit la Théorie
des inégalités que les planétes peuven
caufer au mouvement de la terre. Cette
Compagnie n'ayant point été fatisfaite des
ouvrages qu'elle a reçus fur cette queftion
, propofe de nouveau le même fujet
pour l'année 1756. Elle recommande aux
Sçavans qui voudront concourir au prix ,
de s'attacher fur tout à la théorie des inégalités
du mouvement de la terre autour
du foleil , parce que cette partie de l'Aftronomie
phyfique eft celle à laquelle
les Géométres paroiffent s'être le moins
appliqués. Les Auteurs font avertis auffi
de démontrer d'une maniere claire &
complette , les principes , tant géométriques
que méchaniques , fur lefquels ils
fonderont leurs méthodes. Ils auront foin
de donner d'abord les équations exactes
& abfolues , qui menent à la folution
des problêmes , & ils réfoudront enfuite
ces équations par approximation , ainſi
que l'ont pratiqué dans ces derniers tems
JUIN. 1754 5-7
les Géométres qui ont réfolu des queftions
de cette efpéce. L'expérience a fait
voir que c'eft là l'unique moyen de démêler
dans les calculs les quantités qui
peuvent réellement être négligées , &
celles qui paroiffent feulement pouvoir
l'être , mais aufquelles une analyfe plus
rigoureuſe montre que l'on doit avoir
égard. Le prix de 1756 fera double , par
conféquent de cinq mille livres. Les piéces
déja envoyées feront admifes au concours
, & les Auteurs feront libres d'y
faire tels changemens qu'ils jugeront à
propos.
M. Rouelle lut un fçavant & profond
Mémoire fur les fels neutres , & fur la furabondance
d'acide qu'on remarque dans
quelques-uns. Cette lecture fut fuivie de
diverfes obfervations fur les Abeilles , par
M. Duhamel du Monceau ; ce grand Phyficien
qui travaille fi utilement & fi vivement
à ranimer la culture . La féance
fut terminée par un mémoire de M. de
la Condamine , fur l'inoculation de la
petite vérole. Cet Ouvrage a eu un fi
grand fuccès , il roule fur un objet fi
piquant , & il eft tourné d'une maniere
fagréable , que nous , que nous avons défiré de
pouvoir le communiquer en entier au
Public PAuteur s'eft rendu à nos inf
Cv tances.
58 MERCURE DE FRANCE.
Extrait des Obfervations économiques fur les
Abeilles ; par M. DUHAMEL.
Plufieurs fçavans Naturaliſtes , entre
autres MM. Swammerdam , Maraldi &
de Réaumur , ont fait & publié des obſervations
très intéreffantes fur les abeilles :
ces infectes qui avoient excité l'admiration
des anciens , n'ont rien perdu à être
examinés de plus près & par de meilleurs
yeux ; néanmoins on peut dire que pour
les admirer autant qu'ils méritent de l'être
, il faut les avoir obfervé foi-même.
Quand on fe contente de lire leur hiftoire
, on eft tenté d'y foupçonner de la
fiction , & de croire que l'imagination de
l'obfervateur a autant & plus travaillé que
fes yeux ; mais la fincérité & l'exactitude
de l'obſervateur eſt pleinement juftifiée ,
pour celui qui prend les moyens de s'affurer
par lui-même des faits , & l'infecte
devient encore plus admirable pour lui.
Il est très-probable que peu de choſes
intéreffantes ont échappé à la fagacité des
obfervateurs que nous venons de nommer,
auffi M. D. H. a- t- il confideré ce même
objet fous un point de vûe très- différent.
La partie phyfique ayant été prefque épuifée
, fon travail ne roule que fur la partie
économique , & il eft en état de don
JUIN 1754 59
ner fur cela des leçons , parce que la province
du Gâtinois , où font fituées fes
terres , excelle dans l'adminiſtration
des
abeilles.
Le fuccès de ceux qui fe livrent à ce
commerce , eft fondé fur des principes.
politiques , qui font la bonne adminiftration
des plus grands Etats : les voici tels
que les préfente M. D. H.
1º. Ménager avec tout le foin poffible
la vie des ouvrieres , & prêter une attention
finguliere à augmenter la population .
2º. Entretenir l'activité dans les ruches
& exciter les abeilles au travail.
30. Prendre garde que la cupidité du
gain ne porte à occafionner des difettes ,
caufe infaillible d'épidémie & de mortalité.
L'intérêt du propriétaire & une forte
d'équité doivent l'engager à veiller foigneufement
à la fubfiftance de fes abeilles ,
ou en les tranfportant dans des pâturages
fertiles , ou en leur abandonnant dans
certaines circonftances tout le fruit de
leurs travaux , ou même en leur fourniffant
des fecours étrangers lorfque les
récoltes ont manqué.
Nous nous mettrions dans la néceffité
de copier tout le Mémoire de M. D. H. fi
nous entreprenions de prouver en détail
que la conduite des habitans du Gâtinois
C vj,
60 MERCURE DE FRANCE.
eft conforme à ces grands principes : ainfi
pour nous renfermer dans les bornes
d'un extrait , nous ne ferons que parcourir
toutes les opérations d'une année ,
fans détailler comment elles doivent s'exécuter
, & fans nous permettre preſque aucune
réflexion.
On laiffe les Abeilles faire d'abondantes
récoltes fur l'immenfe quantité de
fleurs qui éclofent au printems , jufqu'après
la fortie des effains , qui dure depuis
le 10 de Mai jufqu'à la fin de Juin .
Pendant ce tems on veille avec tout le
foin poffible à mettre tous les effains
dans des panniers ; les forts effains forment
de bons panniers , & les foibles fervent à
fortifier ceux qui ont befoin de ce fecours.
Quelquefois deux ou trois petits
effains réunis forment de bonnes ruches.
Au commencement de Juillet , au lieu
de faire périr les mouches pour s'approprier
leur cire & leur miel , on les force
de changer de pannier , & d'abandonner le
fruit de leurs travaux. Le maître s'approprie
les rayons qui contiennent le miel ;
mais pour favorifer la population , il ménage
foigneufement les gâteaux qui contiennent
du couvain , & il les rend aux
mouches , qui font par là en quelque façon
confolées du larcin qu'on leur a fait , &
JUIN. 1754:
au moyen de ce couvain la ruche fe trouve
peu de tems après pourvûe d'un grand
nombre de fortes & vigilantes ouvrieres ,
qui travaillent de concert avec les anciennes
abeilles , à réparer les torts énormes
qu'on leur a fait fouffrir.
C'eſt dans ce même tems qu'on fortifie
les colonies foibles avec les petits
effains ; & comme nos plaines font alors
dépourvûes de fleurs , on tranfporte les
ruches le long des bois où on s'eft affuré
qu'il y a beaucoup de fleurs qui leur offrent
de quoi faire une feconde récolte. Quand
la faifon eft favorable , les ruches fe trouvent
remplies au bout de cinq ou fix fe
maines ; en ce cas on change une feconde
fois les mouches de pannier , pour s'approprier
encore leur cire & leur miel ; mais
on ménage foigneufement le couvain , &
on tranfporte les ruches dans des pays où
on feme beaucoup de farrazin.
""
S'il n'y a ni pluie ni vent , & que les
Aeurs éclofent bien , les ruches fe trouvent
remplies avant la fin de Septembre
& on peut quelquefois changer les mouches
de pannier pour une troifiéme fois ,
ou du moins rogner les gâteaux d'un demi-
pied.
Mais il vaut mieux renoncer à ce proat
que de rifquer d'ôter aux mouches les
62 MERCURE DE FRANCE.
provifions qui leur font néceffaires pour
paffer l'hiver ; loin de cela , les bons économes
vifitent vers la mi- Octobre les panfournir
du miel commun aux
pour
mouches qui pourroient manquer de nourniers
riture.
و
Par ces pratiques on tire le plus grand
profit des abeilles ; on ménage foigneufe
ment la vie des ouvrieres , à qui nous fommes
redevables du profit que nous en retirons
, & on renouvelle la colonie par les
jeunes & vigoureufes ouvrieres que fournit
le couvain ; enfin en plaçant les abeilles
dans des pâturages fertiles , on les mer
en état de faire d'abondantes récoltes , qui
tournent à notre avantage ; mais il faur
que l'économe foit attentif & intelligent ,
pour ne point s'approprier le travail des
abeilles , lorfqu'il y a difette de fleurs ,
ou quand les faifons pluvieufes & venteufes
les force de refter oifives. Les plus
attentifs , trompés par l'intempérie des
faifons , ont quelquefois le chagrin de voir
périr la moitié ou les deux tiers de leurs
mouches.
Nous fommes obligés de fupprimer
quantité de précautions qui tendent toujours
à remplir ces deux grands objets ,
favorifer la population des abeilles , &
pourvoir à leur ſubſiſtance ; mais nous ne
JUIN. 1754. 633
pouvons nous difpenfer de dire un mot
des moyens qu'on employe pour les exci
ter au travail.
Il y a des mouches fi actives qu'on a
pefé des panniers , qui en vingt - quatre
heures étoient augmentés de fix livres ,
tant en cire qu'en miel ; mais il y en a
d'autres , les uns très-remplis de mouches
& de gâteaux , les autres vuides , dont les
mouches ne travaillent prefque que pour
fubfifter.
Quand les panniers font très-pleins , on
peut juger que l'inaction des abeilles
vient de ce qu'elles fe trouvent affez pourvûes
de provifions , & le moyen de les
exciter au travail , eft de leur en ôter une
partie en rognant beaucoup tous les gâteaux.
Si après ce retranchement , ou lorfque
les panniers font vuides , les mouches
reftent oifives , on peut être affuré qu'elles
n'ont point de meres , & le feul moyen
de les ranimer au travail eft de leur en
fournir une. Pour cela on joint un petit
effain qui eft pourvû d'une mère , à celui.
qui en eft privé ; & fi on manque de petits
effains , on achete une mere de ceux
qui en ont affez pour pouvoir s'en défaire
fans nuire à leurs ruches ; en ce cas celui
qui a de petits effains qu'il doit réunir à
d'autres pour les fortifier , enyvre fes mou
64 MERCURE DE FRANCE.
ches avec de la fumée ; il les fait tomber
fur un drap , & avant qu'elles foient revenues
à elles , il cherche la mere , qu'il
vend depuis douze fols jufqu'à vingt fols
à ceux qui lui en ont demandé. Par ce pe
tit commerce , le propriétaire retire un
profit de leur vente , & l'acquereur remet
l'activité dans fes ruches pour un prix
affez modique .
On eft redevable de ces pratiques fi
utiles & fi avantageufes , à ceux qui élevent
des abeilles pour en tirer du profit , aux
recherches des Naturaliftes qui nous ont
appris l'hiftoire de ces infectes. Il feroit
donc injufte d'accufer leurs travaux d'être
inutiles , on les doit regarder comme une
pierre précieufe , qui attend fon éclat de
l'ouvrier habile qui en connoît le mérite.
MÉMOIRE
Sur l'inoculation de la petite vérole.
Par M. DI LA CONDAMINE.
Une maladie affreufe & cruelle , dont
nous portons le germe dans notre fang ,
détruit , mutile , ou défigure un quart du
genre humain. Fléau de l'ancien monde ;
elle a plus dévasté le nouveau que le fer de
fes conquérans
c'est un inftrument de
mort , qui frappe fans diftinction d'âge , de
:
JUIN. 1754. 65
fexe , de rang , ni de climat . Peu de famil
les échappent au tribut fatal & fréquent
qu'elle exige. C'eft fur tout dans les Villes
& dans les Cours les plus brillantes qu'on
la voit exercer fes ravages ( a ) . Plus les
têtes qu'elle menace font élevées ou précieuſes
, plus il femble que les armes qu'elle
employe font redoutables : on voit aflez
que je parle de la petite vérole . L'inoculation
, préfervatif fur , avoué par la raifon
, confirmé par l'expérience , permis ,
autorifé même par la Religion , s'offre à
nous pour arrêter le cours de tant de maux ,
& femble demander à la politique d'être
mis à tête des moyens propres à conferver
& à multiplier l'efpéce humaine. Qui peut
nous empêcher de recueillir les fruits de co
bienfait de la Providence ? tel eft l'objet
des recherches qui font le fujet de ce mé
moire.
Je le divife en trois parties. Je rapporte
dans la premiere les principaux faits hiftosiques
concernant l'inoculation . Dans la
feconde , j'examine les objections que l'on
(4 ) Soit par la différente température de l'air ,
foit par la diverfité des alimens , ou par quelque
autre cauſe , on remarque que la petite vérole
eft communément plus dangereufe dans les villes
, fur tout aux adultes & aux enfans délicate
ment élevés.
66 MERCURE DE FRANCE .
a faites , & que l'on peut faire contre fon
ufage. Dans la troifiéme , je tire des conféquences
des faits établis dans les deux premieres
, & je hazarde quelques réflexions .
PARTIE. PREMIERE
Hiftoire de l'Inoculation .
L'inoculation de la petite vérole par
incifion ou par piquûre s'eft pratiquée de
rems immémorial en Circaffie , en Géorgie
, & dans les pays voifins de la mer
Cafpienne ( 4 ) . Inconnue en Europe , elle
y étoit cependant en ufage , & même fort
près de nous dans la province de Galles ,
en Angleterre ( b ) . La même opération ,
autrefois connue , & depuis négligée en
Grece & en Turquie , fut rapportée à Conftantinople
à la fin de l'autre fiécle ( c ) par
the femme de Theffalie ; elle la pratiquoit
avec un grand fuccès , mais feulement parmi
le peuple ( d ) . Plus anciennement encore
, & dès le commencement du dix- feptiéme
fiécle (e) , on communiquoit la petite
( 4 ) Lett. de Timone , voy. ci-ap .
(b ) Extrait des lettres rapp. par M. Jurin. An
account of the fuccefs of inoculation of the Smail
Pox.
( c ) En 1673 , V. Traité de l'Inoc. de M. Butini.
Je n'ai point trouvé cette date ailleurs.
(d ) Pilarini. Voy . ci-ap.
(e ) Lett. du P. d'Entrecolles , tom . XX des Let,
edif.&curienfes.
JUIN. 1754- 67
vérole à la Chine , fans incifion & par le
nez , en faisant refpirer la matiere des boutons
deffechés réduite en poudre. Tous ces
faits étoient enfévelis dans l'oubli , lorfque.
Emmanuel Timone , Médecin Grec , Membre
de l'Univerfité d'Oxford & de Padoue ,
ayant entrepris d'étendre & d'accréditer
l'inoculation , en donna une defcriptiondétaillée
dans une lettre au Docteur Vodward
, écrite de Conftantinople au mois
de Décembre 1713. Après avoir fuivi de
près cette opération pendant fept à huit
ans dans cette capitale , il ne rapporte que
deux exemples , dont le fuccès fâcheux ne
peut même être attribué à l'opération ( a ) .
Jacques Pilarini , autre Médecin Grec ,
qui avoit auffi vû laTheffalienne opérer fous
Les yeux à Conftaninogle dès l'année 1701 ,
( a ) Deux enfans de trois ans , l'un & l'autre
fujets au mal caduc & aux écrouelles , à qui leurs.
parens avoient voulu faire inoculer la petite vérole
, parurent guéris de cette maladie , & moururent
, l'un de la dyflenteric le trente-deuxième
jour , l'autre de marafme , quarante jours après
l'opération. L'Auteur ajoute qu'on foupçonna
même que les parens avoient voulu fe défaire de
ces deux fujets infirmes & incommodes. L'extrait
de la lettre d'Emmanuel Timone eft inférée dans
les Tranfactions philofophiques , N°. 339. Elle ſe
trouve auffi fans date , mais plus courte , & en d'au--
tres termes , dans l'Appendix du voyage de la Mo--
traye , qui dit l'avoir reçue de l'Auteur fon ami
8 MERCURE DE FRANCE.
& qui ne s'étoit rendu qu'à l'évidence des
faits , après avoir long- tems refusé d'approuver
cette pratique , en publia les détails
dans un petit ouvrage imprimé à Venife (a)
en 1715 , avec approbation & atteftation
de l'Inquifiteur . Cette femme affuroit avoir
inoculé fix mille ( b ) perfonnes dans la
feule année 1713. De ce nombre furent
fans doute la plupart des enfans des Négocians
Anglois , Hollandois , François ( c ) ,
établis à Conftantinople , au Fauxbourg de
Péra , que j'ai vu depuis en 1732 s'applaudir
, d'avoir été foumis par leurs parens
à cette opération , & de s'être par ce
moyen préfervés , eux & leurs enfans , des
au mois de Mai ou de Juin 1712. V. tom. II.
page 115. Edit. de la Haye in-folio . Dans les actes
eruditorum de Leipfig , du mois d'Août 1714 , il
fe trouve un extrait de l'Hiftoire de l'inoculation ,
par le même Timone , qu'on fuppofe récemment
imprimée à Conftantinople . Voy. auffi Epheme
tid. Natura curiofarum. Cent. V. Obf. II. comme.
niquée par le premier Médecin du Roi de Suede.
(a ) Nova & tuta variolas excitandi per tranfplantationem
methodus. Venetiis , 1715; réimprimé
avec le précédent à Leyde , 1721 , fous le titre de
Tractatus bini de nová variolas per tranſplantatio
nem excitandi methodo.
( b) Butini , Traité de l'Inoc. p. 87.
(c) On a trop légerement avancé que les Tures
avoient adopté cette méthode , & qu'il n'y avoit
point de Bacha à Conftantinople qui ne donnás la
JUIN. 1754. 69
dangers de la petite vérole , de fes fuites
funeftes , & des cicatrices qu'elle a coutu
me de laiffer . De ce nombre fut encore
Antoine le Duc , qui recevant en 1732 le
bonner de Docteur en Médecine à Leyde ,
y foutint publiquement l'inoculation fuivant
la pratique de Turquie ( a ):
Le premier Écrivain du fiecle nous a depuis
long- tems inftruits que Miledi Wortley
Mountague , Ambaffadrice d'Angleterre à
la Porte , en 1717 , ayant fenti tous les
avantages de cette méthode , eut le courage
de faire inoculer à Conftantinople , par fon
Chirurgien , fon fils unique , âgé de fix
ans , & fa fille à fon retour en Angleterre ,
où fon exemple fur fuivi par plufieurs perfonnes
de diftinction . Bientôt après, à la réquifition
du Collège des Médecins de Lon
dres , l'expérience fut faite fur fix criminels
( b ) , dont la peine de mort fat commuće
petite vérole à fes enfans en les faifant fevrer.
La Theffalienne n'inoculoit que des Grecs , des
Arméniens & autres Chrétiens ou fujets du Grand-
Seigneur , ou nés en Turquie. Pilarini , dans fon
ouvrage fur l'inoculation , affure pofitivement
que les Turcs attachés à leur dogme de la fatalité ,
n'avoient point encore embraflé cette pratique en :
1715. Soli Turca ut pote fati decretis addicři minufque
dociles hane neglexerunt huc ufque.
(a) Differt.de Byzantinâ variol. infitione. Lugd,
Bat. 1722 .
(6 ) Relation du Docteur Jurin déja citée
70
MERCURE DE
FRANCE
en cette
épreuve , qui leur fauva une vie
qu'ils
avoient mérité de perdre. La feuc
Reine
d'Angleterre , alors
Princeffe de Galles
, fit
inoculer fes enfans , le Prince de
Galles
d'aujourd'hui ( 4 ) & les
Princeffes
fes foeurs , fous la
direction du
Docteur
Sloane , ce qui
donna
beaucoup de vogue &
de
célébritéà la
nouvelle
méthode ; mais cet.
exemple qui par tout ailleurs eût irrévoca
blement fondé
l'ufage d'une
pratique utile
au genre
humain , en retarda bientôt le progrès
dans un pays de
factions , où la raifon
armée de
l'évidence &
adoptée par un
parti , perd
infailliblement fes droits aux
yeux du parti
contraire . Tandis
plus
fameux
Médecins de la Grande-Bretagne
, les
Docteurs Sloane ( b ) , Freind ,
Arbuthnott, Jurin, Mead , &c.
favorifoient
la
nouvelle
méthode , qu'ils
écrivoient
en fa faveur , & que le
Docteur Shadwel
la
faifoit
pratiquer fur fes enfans ; deux
Médecins peu connus & un
Apoticaire (c)
fembloient
chercher à fe faire un nom en
la
profcrivant.
Tandis que
l'Evêque de Saque
les
(a)Lettre de M. de la Cofte à M. Dodard , p. 39 .
Pref. de
l'ouvrage de M. Jurin , fur
l'Inoculation.
(6 ) Même Lettre de M. de la Cofte à M. Dodard.
(c) Les Docteurs
Blakmore & Vagſtaff ' , &
Apoticaire Mafley.
JUI N. 1754. 71
lisbury & plufieurs Cafuiftes ( a ) foumettoient
leurs enfans à l'inoculation , d'áutres
Théologiens prétendoient qu'elle attiroit
la colere célefte. Ils alléguoient en
preuve le grand nombre de ceux qu'emportoit
la petite vérole naturelle , & l'un d'eux
prêchoit dans un Sermon à Londres , que
le Diable avoit donné lui- même la petite
vérole à Job par ce moyen infernal ( b ) .
Cependant outre les expériences de
Conftantinople , où dans une feule année
jufqu'à dix mille perfonnes de tous les
rangs avoient paffé très-heureufement par
cette épreuve (c ) , des milliers de fujets
avoient été inoculés en Angleterre fans ac-.
cident ; le Docteur Jurin , Secrétaire de
la Société royale , publia en l'année 1724
une relation détaillée des fuccès des expériences
faites dans la Grande- Bretagne ,
avec plufieurs lettres fervant de fupplé
mens & de preuves. Il réfulte de fes calculs
,,
que d'autres beaucoup plus récens
ont confirmés qu'à Londres , & même dans
les provinces où le mal paffe pour être
moins dangereux , il mouroit communément
un feptiéme , un fixième , & quel-
( a ) Lettre de M. Amyand , rapportée par M
de la Cofte , Lettre à M. Dodard , p. 69.
(b) Ibid. p. 51.
( c) Ibid. p. 68.
72 MERCURE DE FRANCE.
quefois un cinquième de ceux qui étoient
attaqués de la petite vérole naturelle ( a ) ,
& qu'à peine il en étoit mort un fur quatre-
vingt-onze de ceux qui l'avoient reçue
par infertion , quoiqu'il ne fut pas bien
prouvé que leur mort en eut été la fuite ,
& quoique la méthode ne fut pas encore
perfectionnée . Dans ces commencemens on
avoit hazardé beaucoup d'expériences fur
des fujets infirmes ou mal préparés. C'eſt
dans de pareilles circonftances qu'à Boſton ,
dans la nouvelle Angleterre , de trois
cens perfonnes inoculées indiftinctement
& avec peu de précautions , dans un tems
d'épidémies & de grandes chaleurs il en
étoit mort cinq , c'eft-à- dire un fur foixante
( b ) , encore eft il fort douteux que
leur mort fût l'effet de l'opération . Cependant
on prétendit qu'il en étoit mort
un de quarante- neuf , & ce malheur étant
tombé fur quelques fujets de diſtinction (c)
donna du poids aux clameurs des gens
prévenus. Le Magiftrat intervint , l'efprit
(4 ) Relation de M. Jurin , édit. de Londres ,
1713 , & traduction Françoife , par M. Noguez.
(b) Relation de l'Inoculation de la petite
vérole. Par M. Jurin. p. 19.
(c) Voy. Analyſe de l'inoculation du Docteur
Kirkpatrik. Lond. 1754. pag. 109. &
de
JUIN.
1754 93
de parti s'en mêla ; l'opération ne fut permife
qu'avec des reftrictions qui reffembloient
à une prohibition . On publia qu'elle
ne mettoit point à l'abri de la petite vérole
naturelle , quoiqu'on ne pût produire
aucun exemple pour le prouver. Les plus
fages , les plus modérés conclurent qu'il
étoit de la prudence d'attendre que le
tems & une longue expérience cuffent
donné plus de lumieres.
Les premiers fuccès de la nouvelle mé
thode avoient été rendus publics en France
, par une lettre de M. de la Cefte , Docteur
en Médecine , adreffée à M. Dodard ,
premier Médecin de Sa Majeſté , & publiée
à Paris en 1723 , avec privilege , fous
l'approbation de M. Burette , Docteur de
la Faculté de Paris. Dans cette lettre il eft
fait mention d'une confultation de neuf
des plus fameux Docteurs de Sorbonne
que l'Auteur avoit eu la fatisfaction de
voir enfin conclure qu'il étoit licite , dans
la vue d'être utile au Public , de faire des
expériences de cette pratique. La même lettre
fuppofe que M. Dodard & plufieurs
de nos plus célébres Médecins , tels que
feu M. Chirac , fucceffeur de M. Dodard
dans la place de premier Médecin du Roi ,
& M. Helvetius, (a) premier Médecin de la
(a) M. Helvetius ( dit M. de la Cofte dans fa
II. Vol. D
74 MERCURE
DE FRANCE
.
Reine , l'un & l'autre de cette Académie ,
approuvoient
la nouvelle méthode . Le mê.
me ouvrage cite une lettre de M. Aftruc ,
alors Profeffeur de Montpellier
,aujourd'hui
du Collège royal , & Médecin confultant
du Roi : Il ne jugeoit point que cette opération
put avoir aucun danger , & il paroiffoit fort
aife qu'on voulût la pratiquer à Paris.
Au mois de Juillet 1724 ( a ) M. No-
Médecin de Paris , fit une traduction
guez ,
de l'ouvrage du Docteur Jurin , précédée
d'une Apologie de l'inoculation
; le tout
fut bien reçu du Public , mais la méthode
avoit reçu un grand échec dès l'année précédente
.
le
Les bruits exagérés de fes mauvais fuccès
à Boston , pendant l'été de 1723 ,
nombre des morts que l'épidémie emporta
cette même année à Londres , & que
Lettre à M. Dodard , p. 54. ) m'a fait l'honneur
de m'écrire qu'il croit cette méthode très - utile &
très-avantageuse pour l'Etat , & que je luiferas
plaifir de le nommer , comme quelqu'un qui fonhaite
très-vivement qu'on en faffe des expériences,
perfuadé qu'il eft qu'elles réuffiront . Je connois
plufieurs illuftres Membres de la Faculté qui
penfent de même , M. Falconet , M. Vernage ,
& c.
( a) L'approbation
du livre eft du 31 Juillet
1724 , mais le livre ne parut qu'en 1725 .
રા
di
JUIN. 1754. 75
l'on mit fauffement ( a ) fur le compte de
l'opération , avoient diminué la confiance
que l'on commençoit d'y prendre . Ces
bruits s'étoient répandus à Paris dans le
tems où l'on fongeoit à faire des expériences
de l'inoculation . Après le fuccès de
celles qui avoient été faites en Angleterre ,
& fur tout fur la Famille royale , il étoit
plus que tems qu'on fît des épreuves en
France , ne fût-ce que dans les Hôpitaux.
Elles euffent été favorifées par un Prince,
(b) protecteur des Sciences , des Lettres
& des Arts qu'il chériffoit & cultivoit ;
mais à peine eut- il les yeux fermés qu'on
foutint dans les Ecoles de Médecine une
Thefe ( c ) qui fonna le tocfin contre les
Inoculateurs ; leur opération y eft traitée de
criminelle , ceux qui la pratiquent d'impofteurs
& de bourreaux , & les patiens
de dupes..
Cette Thèſe porte les caracteres les plus
~ ( a ) An Account , &c. par M. Jurin , pag. 30 .
London 1724 ; & traduction de M. Noguez , pag.
63.
(b ) Monfeigneur le Duc d'Orleans , Régent
du Royaume , mort le 3 Dec. 1723 .
( c) An Variòlas inoculare nefas ? Quæftio Me.
dica. In Scholis Medicorum , 30 Decembris 1723.
Dij
76 MERCURE
DE FRANCE .
marqués d'un ouvrage de paffion : c'eſt
une déclamation violente & dénuée de
preuves , par laquelle on cherche à intéreffer
la morale & la religion contre la
nouvelle méthode. Aucun Docteur de la
Faculté de Paris ne s'étoit ouvertement
déclaré , & n'étoit perfonnellement
intéreffé
à la faire valoir : d'ailleurs on manquoit
de faits & d'informations
exactes
pour répondre aux nouvelles objections.
Le livre de M. Jurin n'étoit pas encore
public. La crainte de fe rendre ref
ponfable de quelque fâcheux événement
empêcha fans doute nos plus grands Médecins
de s'opposer au torrent . Neuf Docteurs
de Sorbonne , après un mûr examen ,
avoient décidé , comme je l'ai déja remarqué
, en faveur des expériences de l'inoculation
. L'approbation
qu'un Inquifiteur
avoit donnée à l'ouvrage de Pilarini , ſuffifoit
feule pour raffurer les plus fcrupuleux;
mais il eft des gens à qui un remede venu
de Turquie , & accueilli dans un pays Proteftant
, ne peut paroître que pernicieux.
Quoiqu'il en foit , le préjugé ordinaire
contre tout ce qui eft fingulier & nouveau
prévalut.
Bientôt après le célébre M. Hecquet , en
nemi juré de toute nouveauté en Médeci
pe , publia un Ouvrage anonyme dont
JUIN. 1754
77
le titre feul eft modéré : Raifon de doutes
contre l'inoculation. On fçait jufqu'à quef
point cet homme , d'ailleurs refpectable ,
portoit la prévention & l'opiniâtreté. Je
n'ai pas eu le courage , je l'avoue , d'achever
entierement la lecture de fa differtation
: qu'on ne me blâme pas à moins de
l'avoir tenté comme moi . L'inoculation
d'une maladie fur un corps humain pouvoit-
elle ne paroître pas criminelle aux
yeux de celui qui femble tenté de ne
pas trouver entierement innocente l'inoculation
qui fe pratique fur les arbres ?
Voici le précis de fes griefs contre la nouvelle
méthode Son antiquité eft mal établie
:l'opération eft fanffe dans lesfaits , injufte
, fans art , fans loix : elle n'évacue pas
la matière de la petite vérole : elle a un double
caractere de réprobation , elle est contraire
aux vues du Créateur : elle ne préſerve point
de la petite vérole naturelle : elle eft contraire
aux loix : elle ne reſſemble à rien en médecine
, mais bien plutôt àla Magie. (a ) Tel eſt
l'extrait du livre & des raifonnemens du
plus fçavant & du plus célébre ennemi de
l'inoculation. L'approbation du Docteur'
Burette , Cenfeur royal , eft digne de remarque.
Il certifie que cet ouvrage & les
(4 ) Raifons de doutes tontré Finoculation.
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
obfervations qu'il contient , font toutes con
formes à l'ancienne pratique de la Médecine.
Quoiqu'il en foit , le concours de tant
de circonftances malheureufes jetta l'inoculation
dans une forte d'oubli jufqu'en
1738 ( a ). Mais tandis qu'elle fembloit
perdre du terrein en Europe , elle faifoit
de nouvelles conquêtes en Afie. L'épidé
mie de 1723 , qui fut le fléau de l'Europe
& de l'Amérique , fit apparemment le tour
du monde , & ce n'eft pas l'unique exemple
( b ) . Les Tartares , chez qui la petite
vérole n'eft pas commune , en furent infectés
, la plupart des adultes en mouroient .
Le P. d'Entrecolle , Miffionnaire Jéſuite à
Péking , rapporte ( a ) qu'en 1724 , l'Empereur
de la Chine envoya des Médecins
de fon palais , en Tartarie , pour y femer la
petite vérole artificielle ; c'eft le nom que
les Chinois donnent à leur méthode d'infertion
, dont nous dirons un mot . Sans
doute le fuccès des Médecins Chinois fut
heureux , puifqu'ils revinrent riches en
chevaux & en pelleteries , qui font les richeffes
& la monnoye des Tartares.
D'un autre côté , la pratique de l'inocu-
(4 ) Analyfe de l'inoculation du D. Kirkpatrik.
(b )Voy. Journ. hift. du voyage à l'Equ . Parit
1751 , pag. 103 & 104.
(c) Lott, édif, & curieuſes , tom. XV,
JUIN. 1754- 79
lation à la maniere d'Europe , fe perfectionnoit
dans le filence pendant le tems de
fa difgrace , fes progrès étoient moins divulgués
, mais elle n'avoit pas laiffé de fe
répandre en divers endroits de l'ancien &
du nouveau monde.
J'ai dit ailleurs ( a ) , comment en
1728 ou 1729 un Miffionnaire Carme des
environs de la Colonie Portugaife du
Parà , dans l'Amérique méridionale
voyant tous les Indiens de fa miſſion emportés
l'un après l'autre par une petite
vérole épidémique , fans qu'un feul en
rechappât , & ayant déja perdu la moitié
de fon troupeau , avoit fauvé tous ceux
qui lui reftoient , en hazardant fur eux
la méthode de l'inoculation , dont il n'avoit
qu'une connoiffance très fuperficielle
par une gazetre d'Europe , & que fon
exemple avoit été fuivi , avec le même
bonheur , par un de fes confrères , Miffionnaire
fur les bords de Rio - negro , ainfi
que par quelques Portugais de la ville
du Parà . J'ai depuis appris que dans une
nouvelle épidémie qui avoit défolé cette
Province , le même reméde n'avoit pas
moins heureuſement réuffi .
(a ) Relation du voyage de la riviere des Amazones
. Paris , 1745. Mémoires de l'Académie des
Sciences , 1745.
Diiij
to MERCURE DE FRANCE .
Mais il y avoit déja plufieurs années
que l'inoculation avoit répris le deffus
dans la nouvelle Angleterre. Une épidémie
terrible ravageoit la Caroline en
1738 , tous les malades fuccomboient
fous la violence du mal : alors on fe reffouvint
de l'efficacité du reméde dans
le pays même où il avoit été profcrit ,
on eut de nouveaux recours à l'inoculation
, qui réuffit mieux que jamais , puifque
dans les chaleurs ardentes des mois
de Juin , de Juillet & d'Août , tems le
plus contraire aux maladies inflammatoires
, & dans un pays où cette méthode
n'a jamais auffi bien réuffi qu'en Europe
; de mille perfonnes inoculées il n'en
mourut que huit ; ce qui n'eft qu'un fur
cent vingt-cinq ( 4 ) .
Les nouveaux fuccès de l'inoculation
dans la Caroline en 1738 , n'approchent
pas de ceux qu'elle eut lorfqu'on recommença
de la pratiquer en Angleterre. De
près de deux mille perfonnes inoculées depuis
douze ans à Vinchefter & aux environs
dans les Comtés de Suffex & d'Hampton ,
&c. il n'eft mort , fuivant le rapport du
Docteur Langrish , que deux femmes enceintes,,
que leurs Médécins diffuadoient
(a) The analyſis of inoculation , by J. Kirk
patrik, pag. 110 , 111 , &c.
JUIN. St
1754
de s'expofer à l'inoculation ( a )
L'année 1746. fut à Londres l'époque
de la fondation d'une maifon de
charité , tant pour inoculer la petite vérole
aux pauvres , & diminuer par ce moyen
la dévaftation qu'elle fait de l'efpèce
humaine , que pour fecourir ceux qui
en font naturellement attaqués. C'eft
dans l'Eglife de cet hôpital , que l'Evêque
de Vorcester prêcha en 1752. un fermon
pour exciter la charité des citoyens en faveur
de l'inoculation . Il le prononça dans la
même chaire où vingt ans auparavant elle
avoit été traitée d'ouvrage du démon. Ce
Prélat fait mention de plufieurs expériences
, & de 1500 perfonnes inaculées par
trois différens Praticiens , dont trois feulement
font mortes , & d'un pareil nombre
de morts fur trois cens neuf fujers
mais la plupart adultes , qui ont fubi l'épreuve
dans le nouvel hôpital. M. Finchefter,
Chirurgien de l'Hôpital des Enfans trou
vés , n'a perdu qu'un enfant fur cent quatre-
vingt-fix inoculés , & de trois cens
foixante-dix autres expériences qu'il a faites
ailleurs , une feule a été malheureuſe.
M. Frevin de Rye affure que de plus de
trois cens inoculations , une feule lui a mal
(4) Sermon fur l'inoculation. Analyfe & c . du D.
Kirkpatrik , p. 113.
Dy
82 MER CURE DE FRANCE.
réuffi . A Salisbury , quatre perfonnes font
mortes fur quatre cens vingt -deux , &
trois à Blandfort , fur trois cens neuf.
Au mois de Novembre 1747 , M. Ranby
, premier Chirurgien de S. M. Britannique
, avoit inoculé 827 ( a ) fujets fans
qu'il lui en fût mort ; fes expériences montoient
, en 1752 , à plus de mille , & il
n'avoit pas perdu un feul malade ( b ) . La
différence des fuccès peut être attribuée en
partie au plus ou moins de malignité de l'épidémie
qui doit influer fur celle du virus
même choisi pour l'inoculation ; en partie
au plus ou moins de précautions prifes pour
préparer & pour gouverner les malades;
enfin aux différens dégrés d'habileté &
d'expérience des inoculateurs ; mais fur
tout à la maxime de ne pas hazarder l'inoculation
fur des fujets mal conftitués , mal
fains , ou foupçonnés d'autres maladies ;
attention que la Grecque de Conftantinople
portoit jufqu'au fcrupule , & à laquelle
elle attribuoit les fuccès.
En réfumant tous les faits précédens ,
on trouve que de fix mille trois cens quatre
vingt- dix-huit inoculés en Angleterre,
dix -fept feulement font foupçonnés d'être
(4) Lettre particuliere de M. Trembley à l'ap
geur de ce Mémoire.
(6 ) Sermon de l'Evêque de Vorcester.
fa
to
JUIN. 1754- 8 %
morts des fuites de l'inoculation , ce qui
fait un fur trois cens foixante -feize .
En 1750 , une République
où fleuriffent
les moeurs & les arts , & où le zéle
du bien public eft une vertu commune à
tous les citoyens , adopta la pratique de
l'inoculation
, dont un de fes premiers
Magiftrats lui avoit donné l'exemple . Nul
événement funefte n'a depuis caufé fes regrets
; c'eft de quoi l'on peut fe convaincre
par la lecture d'un traité court & précis
de la petite vérole inoculée , dont je n'ai
vû d'extrait dans aucun de nos Journaux . Il
eft de M. Butini , Docteur en Médecine de
la Faculté de Montpellier
, aggrégé à Geneve.
J'en ai tiré beaucoup d'éclairciffemens
& de faits , ainsi que du mémoire de
M. Guyot , inferé dans le tome II des
Mémoires de l'Académie
royale de Chirurgie
, & d'une lettre du même , dont
j'ai eu communication
.
Le Docteur Kirkpatrik
vient de donner
( 1754 ) à Londres , une nouvelle analyfe
ou traité complet de l'inoculation
,
dédié à S. M. B. dans lequel il réfume ce
qui s'est écrit pour & contre fur ce fujet
en Angleterre , y joint fes propres réfle
xions , & répond à toutes les objections.
J'ai déja cité plufieurs de fes remarques.
J'apprends
dans le moment, que l'ipo
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
culation fait actuellement les plus grands
progrès en Hollande , & que le Docteur
Tronchin , Génevois , célébre Médecin
d'Amfterdam , la pratique avec un tel fuccès
que fans le préjugé populaire qui n'eft
pas affez dompté , les exemples les plus ilfuftres
l'auroient nouvellement accréditée .
Telles ont été depuis trente ans en Europe
les viciffitudes de fortunes de la fameufe
méthode de l'inoculation . L'émétique
& le quinquina n'ont pas éprouvé
moins de contradictions , avant que leur
efficacité fût généralement reconnue .
Mais avant que de paffer outre , donnons
à ceux qui ne connoiffent qu'imparfaitement
l'inoculation , une idée diftin &te
de cette méthode , & des différentes manieres
de la pratiquer : c'eft une partie
effentielle de fon hiſtoire.
La petite vérole artificielle eft vraiſemblablement
plus ancienne à la Chine qu'ailleurs.
Le P. d'Entrecolles remarque , dans
faJettre très-curieufe ( a ) de Peking le 11
Mai 1726 , que fi cette coutume fut venue
de Circaffie ou des environs à la Chine
elle fe feroit vraisemblablement étendue d'abord
dans fes provinces occidentales, & les
plus voifines de la mer Cafpienne , au lieu
(a ) Let. édif. & cur. tom. XX.
C
JUIN. 1754
que c'eft à l'autre extrêmité de cet Empire ,
du côté de l'orient , & dans la province de
Kiangnan , fur la mer du Japon , que
la méthode de Tchang- teou , c'eſt- à- dire de
femer la petite vérole , a été plus anciennement
connue. Elle confifte à inférer dans
le nez des enfans une tente de coton impregnée
de la matiere de puftules deffechées
de petite vérole réduites en poudre.
Cette méthode a été éprouvée en Angleterre
, fur une fille condamnée à mort (a );
elle fut plus malade que tous les inoculés
par la voye ordinaire , & la pratique Chinoife
, dont le P. d'Entrecolles rapporte
trois recettes différentes , fut jugée dangereufe
( b ).
En Grece & en Turquie on introduifoit
la matiere liquide & encore chaude , tirée
quelques momens auparavant des boutons
d'une petite vérole naturelle & bien conditionnée
, dans huit ou dix piquûres
faites en différentes parties du corps , avec
plufieurs précautions fuperftitieufes , accompagnées
d'offrandes de cierges , par le
moyen defquelles le Docteur Timone
foupçonne que la Grecque inoculatrice fe
concilioit les Prêtres Grecs, qui lui fournif-
( a ) Butini , Traité de l'inoculation , p. 89.
(6 ) Ibid. p. 86.
86 MERCURE DE FRANCE.
·
foient une multitude prodigieufe de fujets
à inoculer ( a ).
Dans la province de Galles on procédoit
avec beaucoup moins d'appareil ; les
Ecoliers fe donnoient la petite vérole les
uns aux autres , en fe piquant avec une
éguille , ou feulement en fe frottant le
bras ou la main jufqu'au fang fur des
boutons d'une petite vérole qui commençoit
à fécher ( b) ; l'acquereur donnoit
deux ou trois fols à celui dont il achetoit
la matière , & cet uſage n'avoit pas d'autre
nom dans le pays que celui d'acheter
la petite vérole. Une longue expérience a
fait donner en Angleterre la préférence à
la méthode fuivante , long- temps pratiquée
par M. Ranby , & depuis fuivie à
Genève avec le plus grand fuccès , tant fur
les enfans que fur les adultes jufqu'à l'âge
de trente ans ( c ) .
( d ) Après avoir préparé le ſujet pendant
(a)Quin& fortè tributo cereorum clerum fibi
conciliat , innumeros enim quos inoculet eofque commendatos
ab ipfis Sacerdotibus Gracis quotidie habet
, ita ut vix poffit multitudini fufficere ? Differt.
hift . du Docteur Timone. Voy. Appendix des
Voyages de la Motraye , tom. II.
( b ) Voyez lettres rapportées par M.Jurin.
(c ) Mém. de M. Guyot , tom. II . des recueils
de l'Acad. de Chirurgie.
(4 ) Lettre latine manufcrite de M. Raniz.
Traité de l'inoculation de M. Butini.
JUI N. 1754. 87
quelques jours par un régime & des remédes
convenables , un ou deux purgatifs
légers , & s'il en eft befoin , par une faignée
, on fait aux deux bras , dans la partie
moyenne & externe au deffous du
tendon du muſcle deltoïde , pour ne point
gêner la liberté des mouvemens , une incifion
longue d'un pouce , qui entame à
peine la peau ( a ) , on y insère un fil de
la même longueur , impregné de la matiere
d'un bouton mûr , qui n'a point de rougeur
à fa bafe , d'une petite vérole , foit
naturelle , foit artificielle , prife d'un enfant
fain. On a reconnu que cette matière
conferve fon efficacité pendant plufieurs
mois , & de l'Automne au Printems. On
léve cet appareil après quarante heures , &
on panfe les playes une fois par jour.
Quoique les premiers jours après l'opération
, le malade foit en état de fortir , on
lui fait garder la chambre & continuer le
régime ; on le met au lit le fix ou le feptiéme
jour , quand la fiévre furvient ; elle
eft rarement accompagnée d'accidens ;
mais tous les fymptômes ceffent par l'érup-
( a ) Le Dr. Timone avoit déja ſubſtitué l'incifion
faite aux deux bras aux piquûres que la
Grecque faifoit en divers endroits du vifage & du
corps. Voy. Lettre de Timone , Appendix des Voy.
de la Motraye...
88 MERCURE DE FRANCE.
tion le fept ou huitième jour , & ils n'ont
aucune fuite ; alors l'inflammation des
playes diminue , elles donnent plus de
marière , & une grande partie du venin
s'échappe par cette voye . Le dixième jour
après l'éruption , elles commencent à fe
remplir , le quinzième à fe cicatrifer , & levingtième
elles fe ferment d'elles-mêmes
pour l'ordinaire ; fi elles tardent il ne faut
pas fe hâter de les fermer . On a éprouvé
qu'une incifion fuffifoit ; & fi l'on en fait
deux , c'eft moins pour s'affurer que l'infertion
a bien pris , que pour faciliter par
un double canal l'épanchement de la matière
varioleufe , & rendre par là celle
qui forme les boutons moins âcre &
moins corrofive , & la nature de la petite
vérole plus bénigne. La théorie s'accorde
en ce point merveilleufement avec
l'expérience.
Quelquefois le venin s'échappe , tout
ou prefque tout , par les deux incifions
& le malade n'a qu'une ou deux puftu
les , quelquefois même pas une feule. I
n'en eft pas moins purgé du germe de
la petite vérole , ni moins à l'abri de
la contracter de nouveau. Plus la matière
fort abondamment des playes des
bras , plus le nombre des boutons eft petit
& diftinct ; au lieu dans la petite
que
JUIN. 1754. 85
vérole naturelle , chaque parcelle de la
matière du foyer fait fon bouton particulier
, ce qui la rend fouvent confluente ,
& par là d'autant plus dangerenfe. Parmi
celles qui ont été communiquées à Genève,
à peine y en a-t- il eu une de cette efpece :
& aucun de ceux qui l'ont reçue par infertion
n'en a été marqué. C'eft auffi ce
qu'on avoit obfervé, non feulement en Angleterre
, mais en Grèce & en Circaffie ( 4 )
dont les habitans n'ont adopté cet ufage
que dans la vue de conferver la beauté de
leurs filles . A peine cette obfervation
fouffre-t- elle quelque exception , & feulement
lorfque les malades s'écorchent ,
ou qu'ils ont été mal préparés.
Le plus grand danger de la petite vérole
naturelle eft la fievre fecondaire qui arrive
dans le tems de la fupuration . Dans
la petite vérole artificielle , cette fièvre eft
fort rare , & fur tout parmi les enfans qui
font à peine målades. De vingt perfonnes
inoculées à Genève par M. Guyot , une
feule y a été fujette , c'étoit une femme
qui avoit eu plufieurs enfans ( b).
Je me fuis un peu étendu fur l'hiftori-
Me (4 ) Timone , Pilarini , Jurin , la Cofte , la Mo
traye. Voy. de Circaffie.
(b) Voyez tom. II. des Mém . de l'Acad. de Chi
rurgie.
90 MERCURE DE FRANCE.
que de l'inoculation , parce que l'expofi
tion des faits fuffit pour faire difparoitre
le plus grand nombre des objections que
nous allons examiner.
SECONDE PARTIE.
Réponses aux Objections.
Ne dédaignons point de répondre à des
objections faciles à détruire ; ce n'eft qu'en
les réfutant folidement que l'on acquiert
le droit de les méprifer.
. Peut-on demander férieufement fi c'eft
un crime de fauver la vie à des milliers
d'hommes , parce qu'il eft poffible que fur
mille que l'on conferve , il y en ait un ou
deux qu'on ne puiffe arracher à la mort ?
C'eft à quoi fe réduit la queſtion qui fait
le fujet de la thèse de 172 ; ( a ) , où le
Docteur en Médecine , devenu Cafuifte ,
prononçoit que l'inoculation eft crimile
nelle , du même droit fans doute que
Théologien pourroit décider qu'elle eft
mal faine .
Premiere Objection. Eft- ce bien la petit
vérole que l'on communique par l'inoculation ;
&la maladie communiquée
n'eft-elle pas plus
dangereuse que celle qu'on veut prévenir?
(a)An Variolas inoculare NEFASI
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Ы
ils
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252J2ZL2S8E8JËEN
&
&
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en
CO
tio
la
P3
JUIN. 1754: 91
Réponse.Ceux qui ont fait la premiere par
tie de l'objection, l'ont eux- mêmes réfolue,
& ont en même tems donné des preuves de
la bonne foi avec laquelle ils la faifoient
ils font prêts de convenir que la petite vérole
inoculée est une vraie petite vérole
(a ) , pourvû qu'on reconnoiffe qu'elle eſt
plus maligne & plus contagieufe que la
naturelle. Quant à l'objection ainfi métamorphofée
, nous y avons déja répondu ,
en prouvant par le raifonnement & par
l'expérience, qu'une petitewérole prévue &
donnée de propos délibéré après tous les
préparatifs & toutes les précautions que
l'art & l'expérience ont enfeignées , &
dans les circonftances telles , que l'on choifit
à fouhait l'âge , la difpofition de corps
& d'efprit du malade , la faifon , le lieu
& la matiere de la maladie ; qu'une rellè
petite vérole ne peut manquer d'être, com
me elle l'eft en effet , plus bénigne , & par
conféquent moins dangereufe qu'une petite
vérole épidémique contractée au hazard
dans des conjonctures qui peuvent
en augmenter le danger. En effet peut- on
concevoir que la matiere de l'inoculation
choifie & tirée d'une petite vérole de
la meilleure qualité , produife une maladie
( b ) Analysis of inoculation by J. Kirkpatrik
pag. 100 , & fuiv..
92 MERCURE DE FRANCE.
plus maligne & plus contagieufe que celle
qui tue la feptiéme partie , la cinquième ,
le quart , & quelquefois le tiers de ceux
qu'elle infecte ? L'expérience , même dans
les cas les plus malheureux , n'a - t- elle
pas prouvé le contraire , puifque le plus
funefte effet de la petite vérole inoculée ,
de l'aveu de fes adverfaires , dans les épidémies
les plus fâcheuſes , a été d'être fatale
à un fur cinquante ( a ) , dont il feroit
mort au moins un fur cinq de la petite
vérole fpontanée ?
Seconde Objection. La petite vérole inoculée
met- elle à l'abri de la petité vérole naturelle
?
Réponse . L'hiftoire des faits eft la meilleure
réponſe à cette objection. Depuis
trente ans qu'on a les yeux ouverts fur les
fuites de l'inoculation , & que tous les
faits ont été difcutés contradictoirement
il n'y a aucun exemple avéré qu'un fujet
inoculé ait contracté la petite vérole une
feconde fois: ( b ) ; c'est une vérité que
les ennemis de cette méthode ont tâché
d'éluder par toutes fortes de voyes , même
par celle de l'impofture ( c ) . Le Doc-
( 4 ) Relation de M. Jurin .
(b ) Timone, Pilarini , Jurin. Lett. de Richard
Wright , & de Perrot Williams.
(e) Analysis of inoculation by J. Kirkpatrik ,
P. 121.
JUIN. 1754. 93
teur Neettleton fut obligé de démentir publiquement
un bruit qu'on avoit répandu,
qu'un fujet inoculé par lui avoit enfuite
pris la petite vérole , & en avoit été fort
mal. On en cita un autre & une lettre d'un
certain Jones qui affuroit la même chofe
de fon fils. Le Docteur Jurin s'étant foigneufement
informé du fait , le pere refufa
de faire voir les cicatrices de fon
fils ; il offrit enfuite de dire la vérité fi
on vouloit le payer , & il finit par écrire
à M. Jurin , & lui avouer qu'il ne fçavoit
même ce que c'étoit que l'inoculation.
Le D. Kirkpatrik rapporte la lettre dans
fon nouvel ouvrage ( a ) .
Qu'importe après cela , de fçavoir fi
l'on peut avoir deux fois naturellement
une petite vérole bien complette ? Quand
ce fait , que plufieurs Médecins nient ,
feroit bien avéré , comme je le fuppofe , il
ne s'enfuivroit pas néceffairement qu'après
l'inoculation on fût fujet à reprendre cette
maladie. En effet on peut concevoir qu'en
certaines circonftances les caufes naturelles
de l'épidémie ou de la contagion ne développent
qu'imparfaitement dans
corps le germe de la petite vérole , enforte
qu'il en refte affez pour une nouvelle fermentation
, & l'on peut en même tems
( a ) Page 123.
94 MERCURE DE FRANCE.
foutenir avec beaucoup de vraisemblance ,
que le ferment de la petite vérole mis
en action par un virus de même nature ,
introduit directement dans le fang , au
moyen de plufieurs incifions , fe développe
fi complettement dans toutes fes
parties , qu'il ne refte plus de matiere
pour un fecond développement. Une caufe
plus puiffante doit produire un plus grand
effet: le lait fe tourne & fe coagule moins
fûrement & moins efficacement par l'action
naturelle de l'air & de la chaleur , que
par le mélange direct d'un acide . Mais
laiffant là tous les raifonnemens aufquels
on peut en oppofer d'autres , ne fuffit-il
pas , pour raffurer fur la crainte d'une fe
conde petite vérole après l'inoculation ,
que depuis trente ans & plus qu'on la
pratique en Angleterre , on ne puiffe citer
aucun exemple d'un inoculé qui ait
repris cette maladie , foit par contagion,
foit par inoculation ?
On a fait habiter des enfans ( a ) inoculés
avec d'autres attaqués de la petite
vérole fpontanée , fans qu'aucun l'ait prife
une feconde fois.
Elifabeth Harris ( b ) , qui étoit du nombre
des fix criminels inoculés dans les pre-
( 4 ) Analyfis , &c. by Kirkpatrik , p. 120,
(4 )Ibid.
V
t
(
JUIN. 1754. -95
miers effais , après fa guérifon rendit fes
foins à plus de vingt malades de la petite
vérole , & la contagion n'eut aucune prife
fur elle.
On expérimenta dans la même prifon
fi une perfonne qui avoit eu la petite verole
naturelle la prendroit par inoculation
, & l'on ne put y réuflir , quoiqu'on
eût introduit dans les playes une plus grande
quantité de virus qu'à l'ordinaire. ( a )
On a répeté l'inoculation pluſieurs fois
fur plufieurs fujets , fans qu'ils ayent été
infectés de nouveau .
Le Docteur Kirkpatrik ( b ) rapporte
encore qu'une jeune perfonne de douze
ans , inoculée & bien rétablie , entreprit
par une fantaisie finguliere , d'éprouver fi
elle pouvoit reprendre la petite verole
qu'elle fe fit fecrettement une nouvelle incifion
elle - même , & y mit à trois diverfes
reprifes , en trois différens jours ,
de la matiere varioleufe que lui fournit
une de fes amies , qui vraisemblablement
n'apporta pas de grandes précautions fur
le choix ; au bout de huit jours elle fentit
un peu de mal de tête qui l'effraya d'abord
, & lui fit avouer ce qu'elle avoit
( a ) Kirkpatrik , pag. 119.
( b ) Pag. 120 .
96 MERCURE DE FRANCE.
fait. Elle fe mit au lit , le mal de tête dif
parut ; il n'y eut ni fievre ni éruption , &
elle fe leva , en difant qu'elle s'ennuyoit
d'être malade.
Troifiéme Objection. La petite parcelle
de venin tranfmife dans le fang par la voye
de l'inoculation , peut être l'enveloppe ou la
femence d'autres maux , que l'on communiqueroitpar
la même voye , tels que le fcorbut
, les écrouelles , &c.
Réponse. Cette fuppofition eft d'autant
moins fondée , que le rifque de prendre
ces autres maladies feroit au moins égal
dans la contagion naturelle. De plus les
expériences ont prouvé que cette crainte
étoit chimérique : & enfin comme on eft
le maître de choifir la matiere de l'inoculation
, rien n'empêche de la prendre d'un
fujet , & fur tout d'un enfant bien ſain ,
& qui n'ait aucun autre mal que la petite
vérole même.
Quatriéme Objection. L'inoculation laiſſe,
dit- on , quelquefois de fâcheux reftes , comme
des playes , des tumeurs , &c .
Daignerons-nous répondre à cette objection
? Ces accidens font très-fréquens
après la petite verole naturelle , & infiniment
rares à la fuite de l'inoculation ; &
fi l'on en peut citer quelqu'un , qui ne
doit être attribué qu'à l'imprudence du
malade
d
f
JUIN . 175.4.
97
malade ou à la malhabileté du Chirurgien
on peut en rapporter un plus grand
nombre & de plus dangereux à la fuite
d'une fimple faignée. Il faut donc commencer
par profcrire ce remede avant
que de faire le procès à l'inoculation .
Cinquiéme Objection. C'eft ufurper les
droits de la Divinité que de donner une maladie
ou d'entreprendre d'y fouftraire celus
qui dans l'ordre de la providence y étoit naturellement
deftiné.
Réponse. Cette objection eft celle des
Fataliftes & des Prédeftinatiens rigides . La
confiance en la providence nous difpenfet-
elle de prévenir les maux que nous prévoyons
& dont nous pouvons nous garantir
par de fages précautions ? Ceux qui
font dans ce principe , s'ils agiffent conféquemment
, doivent profcrire l'ufage de
tous les remedes de précaution & de tous
les préfervatifs. Ils doivent fuivre l'exemple
des Turcs , qui fous prétexte de s'abandonner
à la providence , périffent par milliers
dans ces tems de peite fi fréquens
à Conftantinople , tandis qu'ils voyent les
Francs établis au milieu d'eux , fe garantir
des funeftes effets de la contagion à la
campagne & à la ville , en fe renfermant
dans leurs maifons , & en évitant foigneufement
toute communication extérieure.
II. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
de
Je demande à ceux qui réclament ici les
droits de la providence divine , fi lorfqu'elle
permet qu'on découvre une métho
de fûre pour fe préferver des ravages
la petite verole , elle nous défend d'en
faire ufage ? C'eft elle qui nous offre le
pas
qu
Th contrepoifon ; n'eft- ce l'offenfer
que
de le rejetter avec mépris ? Venons à l'objection
la plus rebattue & la plus proptero
à faire illufion.
Sixième Objection . Il n'eft pas permis de
donner une maladie cruelle & dangereuse
à quelqu'un qui ne l'auroit peut-être jamais
сне.
que
font
perie
D'ave
Tatto
Réponse . Commençons par dépouillet qa
cette objection de ce qu'elle a de faux ou
d'exagéré.
P
l
acte
il
s'e
prote
tique
l'on
1
dule,
jeune
Premierement , on ne peut dire avec
vérité que la petite verole inoculée foit
cruelle ni dangereufe . Une incifion qui
effleure à peine la peau , & qu'on peut
réduire à une fimple piquûre , une fièvre
légere , fuivie de quelques fymptômes ,
qui durent à peine vingt - quatre heures ,
ne font pas une maladie cruelle ; & unt
maladie dont il ne meurt pas un fur trois
cens , comme on l'a prouvé , peut-être pas ocier
un fur mille , comme nous le ferons voir ,
peut- elle fe nommer dangereufe (4 ) ?
(4 ) Ce qu'avoient avancé les Médecins Grecs
Hom
meme
Grand
deCett
Part
TOLACL
JUIN.
1754.
99
Si dans les premiers effais de
l'inoculation
en Europe & en
Amérique , avant
que la méthode fût
perfectionnée , il eſt
mort
quelquefois un malade fur foixantequatre
, comme à Bofton , dans un tems
Timone , Pylarini , & Le Duc , fur les
prodigieuxfuccès
de
l'inoculation en
Turquie , avoit pu paroître
fufpect , mais devient
croyable
aujourd'hui ,
par ce qu'on a depuis éprouvé en
Angleterre , où
la petite vérole eft fouvent
dangereuſe , & dont
le climat femble moins favorable à
l'inoculation
que celui de
Conftantinople. Les trois Médecins
Grecs , d'âge &
d'intérêts différens , & qui ne fe
font point cités dans leurs ouvrages , ont affuré
qu'après
plufieurs années de recherches & d'expériences
, dont ils ont été témoins oculaires , ils
n'avoient point eu
connoiffance que cette opé
ration eût eu de fuites
fâcheufes ; ils avoient
d'ailleurs tout ce qu'il falloit pour être crus .
Pylarini né à
Céphalonie , d'une famille noble ,
a été premier
Médecin d'un
Empereur de Ruffie
il s'eft diftingué par fes lumieres & fes écrits ; il
protefte qu'il a long-tems répugné à cette pratique
, & qu'il ne s'eft rendu qu'à
l'évidence , &
l'on voit par fa
differtation qu'il n'étoit ni crédule
, ni mauvais
Phyficien. Il avoit été reçu fort
jeune Docteur en
l'Univerfité de Padoue . Voyez
Hom. ill. du P. Niceron .
Timone avoit reçu le
même grade à Padoue & à Oxford ; il étoit de la
Société royale , & avoit refufé d'être Médecin du
Grand Seigneur ; il avoit fuivi dix ans les progrès
de cette
opération , & y avoit eu
beaucoup de
part. Acta
eruditorum Lepfia , Febri. 1722. Antoine
Le Duc , que fon nom peut faire croire fils
E ij
98 MERCURE DE FRANCE.
Je demande à ceux qui réclament ici les
droits de la providence divine , fi lorfqu'elle
permet qu'on découvre une méthode
fûre pour fe préferver des ravages de
la petite verole , elle nous défend d'en
faire ufage ? C'eft elle qui nous offre le
contrepoifon ; n'eft- ce
l'offenfer que
de le rejetter avec mépris ? Venons à l'objection
la plus rebattue & la plus propre
à faire illufion .
pas
Sixième Objection . Il n'eft pas permis de
donner une maladie cruelle & dangereuſe
à quelqu'un qui ne l'auroit peut-être jamais
сив.
Réponse . Commençons par dépouiller
cette objection de ce qu'elle a de faux ou
d'exagéré.
Premierement , on ne peut dire avec
vérité que la petite verole inoculée foit
cruelle ni dangereuſe . Une incifion qui
effleure à peine la peau , & qu'on peut
réduire à une ſimple piquûre , une fièvre
légere , fuivie de quelques fymptômes ,
qui durent à peine vingt- quatre heures ,
ne font pas une maladie cruelle ; & une
maladie dont il ne meurt pas un fur trois
cens , comme on l'a prouvé , peut-être pas
un fur mille , comme nous le ferons voir ,
peut- elle fe nommer dangereuſe ( a ) z
(*) Ce qu'avoient avancé les Médecins Grecs ,
H
Pa
to
JUIN. 1754. 9༡
Si dans les premiers effais de l'inoculation
en Europe & en Amérique , avant
que la méthode fût perfectionnée , il eſt
mort quelquefois un malade fur foixantequatre
, comme à Bofton , dans un tems
Timone , Pylarini , & Le Duc , far les prodigieuxfuccès
de l'inoculation en Turquie , avoit pu paroître
fufpect , mais devient croyable aujourd'hui ,
par ce qu'on a depuis éprouvé en Angleterre , où
la petite vérole eft fouvent dangerenfe , & dont
le climat femble moins favorable à l'inoculation
que celui de Conftantinople . Les trois Médecins
Grecs , d'âge & d'intérêts différens , & qui ne fe
font point cités dans leurs ouvrages , ont affuré
qu'après plufieurs années de recherches & d'expériences
, dont ils ont été témoins oculaires , ils
n'avoient point eu connoiffance que cette opé
ration eût eu de fuites fâcheufes ; ils avoient
d'ailleurs tout ce qu'il falloit pour être crus .
Pylarini né à Céphalonie , d'une famille noble
a été premier Médecin d'un Empereur de Ruffie ;
il s'eft diftingué par fes lumieres & fes écrits ; il
protefte qu'il a long-tems répugné à cette pratique
, & qu'il ne s'eft rendu qu'à l'évidence , &
l'on voit par fa differtation qu'il n'étoit ni crédule
, ni mauvais Phyficien . Il avoit été reçu fort
jeune Docteur en l'Univerſité de Padoue . Voyez
Hom. ill. du P. Niceron. Timone avoit reçu le
même grade à Padoue & à Oxford ; il étoit de la
Société royale , & avoit refufé d'être Médecin du
Grand Seigneur ; il avoit fuivi dix ans les progrès
de cette opération , & y avoit eu beaucoup de
part. Acta eruditorum Lepfia , Febri. 1722. Antoine
Le Duc , que fon nom peut faire croire fils
E ij
102 MERCURE DE FRANCE.
être jamais eue ? Voilà le plus fpécieux de
tous les raiſonnemens qu'on puiffe faire
contre cette pratique , & le plus aifé de tous
à confondre.
Je réponds premierement qu'on ne donne
point cette maladie à celui qui ne l'auroit
pas eue , puifqu'il n'y a que ceux qui
en font fufceptibles qui la contractent par
inoculation , comme toutes les expériences
pour la vérification de ce fait l'ont
prouvé ( a ) . Celui qui n'a point en lui le
germe de la petite vérole , en fera quitte
pour une opération moins douloureufe
qu'une faignée ; les incifions fe fécheront
comme une fimple coupure , & il fe verra
délivré pour toujours des inquiétudes &
des tranfes continuelles où vivent ceux
qui n'ont pas encore eu cette maladie ( b ) ,
cette épreuve lui fera garant qu'il eft pour
jamais à l'abri de la contagion ; c'eſt même
l'unique moyen de raffurer ceux qui
n'ayant pas eu une petite vérole bien décidée
, ou ne fçachant s'ils l'ont eue dans
leur enfance , ne font pas fürs d'être à
l'abri d'une rechute.
Je réponds en fecond lieu avec le fçavant
Prélat , auteur du fermon pour au-
(4) Jurin , Butini , Kirkpatrik.
(b ) J'ai connoiffance d'un enfant à qui on a
répété l'opération jufqu'à trois fois inutilement.
JUIN. 1754 103
torifer l'ufage de cette pratique , que la
petite wérole eft une maladie qu'on peut
dire générale , à laquelle la providence a
voulu affujettir l'efpece humaine ; que le
nombre de ceux qui vivent âge d'homme
fans l'avoir , eft fi petit , qu'il forme
à peine des exceptions à la loi commune ;
& qu'il en eft de l'inoculation comme
de l'accès de la goutte , qu'on excite lorfque
les particules de cette douloureuſe
maladie font difperfées dans toute la maffe
du fang. Dans l'un & l'autre cas on donne
moins une maladie à un corps exempt
de la contracter , qu'on ne choifit le tems
le plus favorable pour développer le ferment
qui l'occafionne , & que nous portons
tous dans notre fang : développement
prefque inévitable & beaucoup plus dangereux
quand il fe fait au hazard & dans
un tems d'épidémie ( a ) où il fe produit
quelquefois avec des fignes équivoques
(a )Je ne fçaurois, dit M. Maty , Auteur du Journal
Britannique , tom. 4 , p. 427 , choisir d'expreffions
plus précifes & plus nettes , que celle de notre
Theologien philofophe ( l'Evêque de Vorceſter ) :
On fe propofe , dit - il , après avoir bien préparé le
corps, defaire naitre d'une maniere connue & visible
dans lefang , ce mouvement qui fait fortir à lafurface
les principes cachés d'un mal fi dangereux , lorfqu'à
l'ordinaire il eft produit par des particulescontagieufes
& imperceptibles; il femble done que de même
E iii)
104 MERCURE DE FRANCE.
qui le déguiſent & qui expofent les malades
aux erreurs d'une cure incertaine.
L'autorité d'un Evêque Anglican ne doit
ici rien perdre de fon poids auprès des
Théologiens Catholiques , & d'autant
moins que la doctrine de la prédestination
abfolue , qui bien que peu fuivie ,
fubfifte encore dans la confeffion anglicane
, eft bien plus propre que le dogme
catholique à fournir des argumens fpécieux
contre l'ufage de l'inoculation .
Par toutes les confidérations précédentes
, on voit que l'objection qui portoit
fur plufieurs fauffes fuppofitions , a bien
changé de face. La voici réduite à fa juſte
valeur .
Eft- ilpermis de mettre pour jamais à l'abri
d'une maladie cruelle , dangereuse &
prefque inévitable , en procurant avec les
plusfages précautions, &ſous la direction d'un
Médecin habile , une maladie légere , dont le
danger eft cent fois moindre ? Y a-t-il deux
manieres de répondre à cette queſtion ?
que dans l'accès de goutte qu'on excite , lorfque les
particules decette dangereufe maladie font difperfées
dans toute lamaffe dusang , on donne moins une maladie
à un corps qui en foit entierement exempt
qu'on ne choifit le tems le moyen le plus für de
le délivrer d'un mal dont l'origine eft dans lui-même,
qu'il ne peut prefque jamais éviter , & dont
l'iffue eft fans cela infiniment plus dangereuſe.

JUIN. 1754. 105
Mais , dit-on , il n'est pas licite de faire
un peii mal pour procurer le plus grand
bien . Cette inftance n'eft fondée que fur
une équivoque nous fuppoferons que ce
principe eft rigoureufement & généralement
vrai , quant au mal moral , mais il
eft au moins très -faux dans l'application .
qu'on en veut faire à un mal phyfique.
Il eft certainement permis d'abattre une
maifon pour préferver une ville d'un incendie
; mal phyfique qui ne va gueres
fans un mal moral : on fubmerge une province
, & on la ruine pour plufieurs années
dans la vue de prévenir le dégât paffager
qu'y pourroit faire un ennemi ; on
refufe l'entrée d'un port à un vaiſſeau
prêt à périr , s'il eft fufpect de contagion .
Dans un tems de pefte on établit des barrieres
; & quoique l'humanité s'en révolte ,
on tire impitoyablement & fans fcrupule
fur ceux qui les ofent franchir. Le mal
de l'inoculation , quand on y voudroit
trouver du moral , eit- il comparable à ces
maux tolérés , permis , autorifés par toutes
les loix ?
Suite de la même Objection.
On revient encore à la charge. Pourrat-
on jamais perfuader à un pere tendre de
communiquer de propos déliberé à fon fils
E v
106 MERCURE DE FRANCE .
unique , une maladie qui peut lui donner la
mort ? Quelque petit que foit le riſque auquel
il l'expofe par l'inoculation , n'y eût- il
qu'un fur cent , fur deux cens , fur trois cens,
comme on le fuppofe , à qui cette opération
·fürfatale , doit - il le pere expofer volontairement
fon fils à ce rifque ?
Oui pour le fauver d'un rifque incomparablement
plus grand ; & file préjugé
n'offufque pas en lui toutes les lumieres
de la raifon , s'il aime fon fils d'un
amour éclairé , il ne doit pas hésiter un
moment. Je le démontre.
Ce n'eft point ici une queftion de morale
, c'eſt une affaire de calcul. Ne faifons
point un cas de confcience d'un
blême d'arithmétique.
pro-
Un pere doit prévenir les dangers dont
fon fils eft menacé ; & s'il ne peut l'en
préſerver totalement , il doit au moins
rendre le péril le moindre qu'il eft poffible.
Ceci pofé , doit-il ou ne doit- il pas
faire inoculer fon fils ? Pour décider la
queftion , il n'y a qu'à comparer les rifques
que court l'enfant dans les deux cas.
Je n'entrerai point dans toutes les confiderations
qui pourroient aider à déterminer
le degré de vraisemblance , qu'un enfant
qui vient de naître mourra un jour
de petite vérole ; ce rifque eft en raifon
JUIN. 1754. 197
compofée de la probabilité que l'enfant aura
cette maladie , & du rifque qu'il court
d'en mourir , fi jamais il l'a ; mais outre
qu'il n'y a peut-être pas affez d'expériences
pour réfoudre exactement le problême ,
je ne me propofe ici que d'établir fur des
calculs connus des vérités qui fe puiffent
faifir à la premiere vûe ; fans être mathé
maticien.
Je remarque d'abord que fi la petite
vérole étoit inévitable , le rifque d'en
mourir feroit à peine différent pour l'enfant
qui vient de naître , & pour celui
qui eft déja frappé de la maladie. Si donc
le nombre de ceux qui n'en font jamais
atteints eft très-petit , le peu d'efpérance
d'en être exempt diminue très- peu le rifgue
que l'enfant qui vient au monde
court d'en mourir un jour.
Mais puifque l'inoculation ne fe pratique
qu'au deffus de l'âge de deux ans ,
c'eft feulement le rifque au deffus de cet
âge qu'il importe d'examiner. L'Evêque
de Worcester , dans l'ouvrage déja cité ,
avance , comme un fait conftant , vérifié
par l'expérience & le calcul , que de ceux
qui vivent âge d'homme , à peine un feul
fur plufieurs centaines eft exempt de la
petite vérole ( a ).
( a ) The inftances of thefe , who paſſthrough
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
Ceci fuppofé , le danger d'en mourir
pour celui qui a paflé l'âge de deux ans ,
eft donc prefque auffi grand que s'il avoit
déja cette maladie . Et puifqu'il eft prouvé
par les dénombremens de M. Jurin ,
qu'il n'échappe qu'un feptième de ceux
qu'elle attaque naturellement , le rifque
d'en mourir que court l'enfant qui a palle
deux ans , eft donc pareillement , à peuprès
, comme un à fix , c'eft-à-dire qu'à
cet âge il y a prefque un feptième à
parier , ou tout au moins un huitième ,
c'est-à-dire un contre fept , non feulement
qu'on aura la petite vérole , mais qu'on
en mourra .
On peut tirer la même conféquence de
life, after having arrived at manhood , and having
been within the reach of infection , without undergoing
this direful diſeaſe , are fo extremely few,
as fcarce toform any exception : learned calculations
have made it as one to many hundreds . Sermon de
l'Evêque de Worceſter fur l'inoculation . Le Dr.Jurin
a remarqué que fur cent perfonnes inoculées ,
il y en avoit quatre fur qui Pinoculation ne produifoit
aucun effet ; ce qui peut faire préfumer
qu'il y auroit le même nombre de quatre fur cent
qui n'auroient jamais la petite vérole naturelle ;
mais ce nombre doit être diminué , parce qu'il
eft très poffible & même probable qu'au moins
quelqu'un de ceux fur qui l'inoculation n'a point
eu de prife , avoit eu la petite vérole dans fon
enfance , & ne s'en fouvenoit pas.
JUI N. 1954 , ICO
quelques obfervations du même M. Jurin
, qui paroiffent d'abord contredire le
précédent calcul ; mais pour ne point fatiguer
l'attention de cette affemblée , j'en
ferai la matière d'une note ( a ) . Venons
à la question propofée.
Il est évident qu'un pere ne devroit foumettre
fon fils à aucun rifque , même trèséloigné
, s'il étoit fûr que ce fils n'y fe-
( a ) Il eft prouvé par les liftes mortuaires de
quarante-deux ans , tant de la ville de Londres
que de fes environs , & par un fupplément de quatre
ans à ces anciennes liftes , qu'il y a des années,
où le huitiéme de tous les morts eft enlevé par la
petite vérole ; mais en faifant une année commune
on trouve que cette maladie fait périr le qua-'
torziéme du genre humain , ou foixante- douze
par mille , ce qui paroît d'abord contredire ce que
nous avons établi , en évaluant le rifque d'en mourir
à un feptiéme ou à un huitiéme ; mais il faut
confiderer que dans les liftes dont on vient de
parier , font compris les morts de tout âge , &
que de mille enfans qui naiffent , il en meurt ordinairement
trois cens quatre - vingt- fix , & felon
quelques autres liftes , un plus grand nombre
foit en naiffant , foit avant l'âge de deux ans , par
différentes maladies , & communément avant que
d'avoir eu la petite vérole ; par conféquent c'eft
fur les fix cens quatorze reftans qu'il faut prendre
les foixante - douze qui meurent de ce mal , ce
qui fait prefque un huitiéme , & ne s'éloigne pas
de notre premier réfultat . Les deux calculs pourroient
encore le rapprocher par diverfes confidé.
rations. Voyez note , pag. 119.
}
110 MERCURE DE FRANCE.
roit jamais expofé ; mais puiſqu'au défaut
de cette révélation que le pere n'a pas, il
a la certitude du rifque de mort que court
fon fils , avec un dégré de probabilité d'un
contre fix , il n'eft pas moins évident que
l'amour paternel exige qu'il dérobe fon
fils à ce péril , s'il le peut. Quand il ne
réuffiroit , en le faifant inoculer , qu'à diminuer
le rifque de moitié , du tiers , du
quart , de moins encore , la raiſon le lui
confeilleroit ; à plus forte raifon lui prefcrit-
elle de rendre ce rifque fi petit qu'il
devient comme nul , puifque , fuivant les
dernieres expériences , fur trois cens inoculations
, il n'y a pas un accident à craindre.
Au lieu d'un enfant , fuppofons que
le pere en ait fept , & qu'ils ayent atteint
l'âge de deux ans ; s'il laiffe agir la nature ,
il doit s'attendre à les voir tôt ou tard attaqués
de la petite vérole , & tout au moins
d'en perdre un des fept , peut-être deux fi
l'épidémie eft violente , & cela , peut -être
quand ils auront reçu toute leur éducation
, & qu'il aura conçu d'eux les plus
grandes efpérances : en les faifant inoculer
dans un âge tendre , il les fauvera
tous. Mais peut-être , dit-on , le plus chéri
fuccombera fous l'épreuve de l'inoculation
, tandis qu'il eût échappé à la petite
vérole ordinaire . Cette crainte eft véritaJUIN.
1754.
III
blement une terreur panique , puifque
la petite vérole inoculée eft infiniment
moins dangereufe que la naturelle , &
puifque
l'expérience a prouvé que celui
qui ne la prendroit pas naturellement , ne
la recevrapoint par inoculation. Quoiqu'il
en foit , & quand le fils chéri mourroit ,
ce que je fuppofe contre toute vraifemblance
, le pere a fait ce qu'il devoit en
diminuant le rifque de mort dont ce fils
étoit menacé. Il a bien plus de raifons
pour fe confoler de cette perte , qu'il n'en
auroit fi fa fille
avantageufement
établie
étoit morte dans fa première couche . La
chofe deviendra plus fenfible , & le calcul
fera plus exact fur un grand nombre qué
fur un petit.
Un maître a trois cens cinquante jeunes
efclaves qui n'ont pas encore eu la petite
vérole ; qu'il les abandonne à leur fort ,
felon la loi commune il en mourra la feptième
partie , il en perdra donc cinquante.
Qu'il les foumette à l'inoculation : fuivant
les derniers calculs , qui ne donnent qu'un
mort fur trois cens foixante- feize , il n'en
perdra qu'un feul. Doit-il ou ne doit- il
pas les faire inoculer ? Il paroît par toutes
les expériences anciennes & nouvelles ,
qu'en Amérique , foit la faute du climat ,
ou celle des inoculateurs , la petite vérole
112 MERCURE DE FRANCE.
eft plus dangereufe qu'en Europe , & beaucoup
plus parmi les noirs que parmi les
blancs : ainfi peut-être au lieu d'un , le
maître perdra- t-il fix , dix , vingt efclaves
par l'inoculation ; mais par la même raifon
, au lieu de cinquante il en eût perdu
cent , ou cent cinquante par la petite vérole
naturelle ..
Peu importe qu'il y ait quelque erreur
dans les nombres que nous avons fuppofés
, la conclufion ne peut différer que du
plus au moins , & on voit qu'il n'y a nulle
proportion entre les rifques qu'on court
dans les deux cas , & que l'inoculation
conferve tout fon avantage.
Préfentons fous un nouveau jour l'importante
vérité que nous cherchons à rendre
évidente .
pro- Vous êtes obligé de paffer un fleuve.
fond & rapide avec un rifque évident
de vous noyer , fi vous le paffez à la nage :
on vous offre un bateau . Si vous le refufez
fous prétexte qu'il vaut encore mieux ne
point traverser la rivière , vous n'entendez
pas l'étatde la queftion. Vousnepouvez vous
difpenfer de paffer à l'autre bord : on ne
vous laiffe que le choix du moyen. La petite
vérole eft inévitable au commun des
hommes , le nombre des privilégiés fait à
peine une exception. Nous fommes donc
JUIN. 1754- 113
tous forcés de traverser le fleuve. Une longue
expérience a prouvé que de fept qui
rifquent de le paffer à la nâge , un eft em-.
porté par le courant. De ceux qui le paffent
en bateau , il n'en périt pas un fur mille :
maintenant choififfez.
Tel eft le fort de l'humanité . Un tiers
de ceux qui naiffent font deſtinés à mourir
dans les deux premières années de leur vie
par des maux incurables ou inconnus :
échappés à ce premier danger, le rifque de
mourir de la petite vérole devient pour
eux inévitable , il fe répand fur tout le
cours de la vie ; c'est une loterie forcée ,
où nous nous trouvons intéreffés malgré
nous , chacun y a fon billet , & tous les
ans il en fort un certain nombre ; la mort
eft le lot. Que fait- on en pratiquant l'inoculation
? On change les conditions de
cette loterie ; on diminue le nombre des
billets funeftes. Un de fept , & dans les
climats les plus heureux un fur dix étoit
fatal ; il n'en refte plus qu'un fur trois
cens , un fur cinq cens , & bientôt il n'en
reftera pas un fur mille ; nous en avons
déja des exemples. Tous les fiécles à venir
envieront au nôtre cette découverte .
La nature nous décimoit ; l'art nous milléfime.
Ce que j'ai dit d'un pere de famille ,
114 MERCURE DE FRANCE.
j'ofe le dire d'un Monarque à l'égard de
l'héritier préfomptif de la couronne. Si la
choſe étoit douteufe , fi même elle n'étoit
pas évidente pour un efprit attentif , fe
perfuadera - t - on férieufement qu'on eût
expofé le Prince de Galles au rifque de
l'inoculation ?
TROISIEME PARTIE.
Confequences & Réflexions.
On a pu prendre pour exagération ce
que j'ai dit que la petite vérole détruifoit
, mutiloit , ou défiguroit le quart du
genre humain. En voici la preuve.
Sur la fin du feizième fiécle , environ
cinquante ans après la découverte du Pérou
, cette maladie fut apportée d'Europe
en Amérique par Carthagène ; elle parcourut
tout le continent du nouveau monde
, & fit périr plus de cent mille Indiens
dans la feule province de Quito. J'ai tiré
cette remarque d'un ancien manufcrit de
la cathédrale de cette ville. J'ai depuis été
témoin dans les colonies Portugaifes , voifines
des bords de l'Amazone , que la petite
vérole étoit mortelle à tous les naturels
du pays. M. Maitland ( a) à qui l'Angleterre
doit l'ufage de l'inoculation , rap-
( a) Chirurgien de Milord Wortley Montague,
JUIN. 1754. IIS
porte qu'il y a des années dans le Levant
où la petite vérole eft une efpèce de pefte
, qui tue au moins le tiers de ceux
qui en font atteints. Si l'on confulte
les liftes rapportées dans l'Ouvrage du
Docteur Jurin , ou jointes à ce même Ouvrage
, entr'autres celles du Docteur Nidletton
, qui s'étoit informé dans plufieurs
villes , de maifon en maifon , du nombre
des malades & des morts de l'année
moyen le plus fûr pour parvenir à quelque
chofe d'exact , on verra qu'à Londres
& en d'autres provinces d'Angleterre il eft
mort en quelques années un cinquième
& quelquefois plus de malades attaqués
de la petite vérole naturelle. Tenonsnous-
en à la conclufion du Docteur Jurin
(4 ) , qui par un calcul modéré , trouve
que dans les épidémies ordinaires de la petite
vérole il meurt communément un feptième
des malades ; mais parmi ceux qur
en réchappent , combien reftent privés de
l'ouie ou de la vûe , en tout ou en partie ?
Combien affectés de la poitrine,languiffans,
valétudinaires , eftropiés ? J'en ai pour
garant la thèſe même qui nous peint
celui-là même qui inocula les enfans de cet Ambaffadeur
à Conftantinople & à Londres .
( a ) Voyez la relation fur les fuccès de l'inoculation
, & c.
116 MERCURE DE FRANCE.
l'inoculation comme une pratique criminelle
( a ) . Combien de défigurés pour la
vie , par des cicatrices cruelles , deviennent
pour ceux qui les approchent, des objets
d'horreurs ? Enfin dans ce fexe , où la
figure eft un fi grand avantage , combien
perdent avec leurs agrémens , les unes la
tendreffe de leurs époux , les autres l'efpérance
d'un établiffement , d'où s'enfuit une
perte réelle pour l'Etat.
Quand le nombre des victimes bleffées
par la petite vérole ne furpafferoit pas celui
des victimes qu'elle frappe mortellement
, il feroit toujours vrai que de cent
perfonnes échappées aux premiers dangers
de l'enfance , quatorze font emportées par
cette maladie , & que pareil nombre en
porte toute la vie le trifte fignalement . J'ai
donc pû dire , puifque j'ai vingt-huit témoins
fur cent , que ce fléau détruit ou dégrade
le quart de l'humanité.
-
On a vû par le détail des expériences que
j'ai rapportées , que l'inoculation prévient
tous ces malheurs . Non feulement la petite
vérole inoculée n'eft pas mortelle , non
feulement elle n'eft pas dangereufe , mais
( a ) Quos non jugulat , deformitate turpes , orbos
organis , &c. Queftio medica in fcholis medicorum
. Paris , 30 Décembre 1753.
JUIN. 1754. 117
elle ne laiffe point de reftes qui rappellent
un cruel fouvenir .
. Ce ne font point ici des conjectures hazardées
par efprit fyftématique , c'eſt le
réfultat de faits difcutés contradictoirement
, recueillis & publiés à la face de
l'univers par de fçavans Théologiens ,
des Médecins éclairés & des Chirurgiens
habiles ; j'ai cité mes garans. Les noms de
l'Evêque de Worcester , du Docteur Jurin ,
Secrétaire de la Société royale , & de
M. Ranby , premier Chirurgien de S. M.
B. font à la tête de la lifte , & me difpen-
- fent de répéter les autres.
A la vue de tant de témoignages refpectables
en tout genre , qui dépofent depuis
trente ans en faveur de l'inoculation
M. Hecquet ne diroit plus que ce n'eft encore
qu'un remede de bonne femme , qui n'a pas
fait fes preuves , & qu'on veut la transmettre
ainfi toute brute entre les mains des Médecins .
Ce Docteur mieux informé , rendroit aujourd'hui
les armes à l'évidence : fa probité
rigide , fon amour pour la vérité feroient ,
s'il vivoit encore , un défenfeur de l'inoculation
de celui qui l'a le plus décriée .
La prudence vouloit qu'on ne fe livrât
pas avec trop de précipitation à une nouveauté
même féduifante ; il falloit que le
tems donnât de nouvelles lumieres fur fon
118 MERCURE DE FRANCE
utilité. Trente ans d'expériences ont éclairci
tous les doutes & rendu la méthode plus
fure. Les liftes des morts de la petite vérole
ont diminué en Angleterre d'un cin.
quiéme ( a ) depuis que la pratique de l'inoculation
y eft devenue commune. Les yeux
enfin fe font ouverts. Il eft aujourd'hui démontré
à Londres , non feulement que la
petite vérole inoculée eft infiniment moins
dangereufe que la naturelle , mais qu'elle
en garantit ; & dans un pays où l'on s'étoit
déchaîné avec tant de fureur contre cette
opération , il ne lui refte pas un ennemi
qui l'ofe attaquer à vifage découvert ; l'évidence
, la honte de foutenir une caufe
defefpérée, ont fermé la bouche à fes adverfaires
les plus paffionnés. Ouvrons les yeux
à notre tour , il eft tems que nous voyions
ce qui fe paffe fi près de nous , & que nous
en profitions .
Ce que la fable nous raconte du minotaure
, & de ce tribut honteux dont Théfée
affranchit les Athéniens , ne femble-t-il
pas de nos jours s'être réalifé chez les Anglois
? Un monftre altéré de fang humain
s'en repaiffoit depuis douze fiécles ( b ) fur
(a ) Sermon de l'Evêque de Worcester.
( b) La petite vérole apportée par les Arabes ,
n'eft connue en Europe que depuis le commencement
du VI fiécle. Il paroît qu'elle eft plus anJUIN.
1754. 119
mille citoyens échappés aux premiers dangers
de l'enfance , c'eft-à - dire fur Félite
du genre humain , fouvent il fe choififfoit
deux cens victimes , & fembloit faire
grace
quand il fe bornoit à un moindre nombre.
Déformais il ne lui restera que celles
qui fe livreront imprudemment à fes atreintes
, ou qui ne l'approcheront pas avec
affez de précautions. Une Nation fçavante
, notre voiſine & notre rivale , n'a pas
dédaigné de s'inftruire chez un peupleignorant
de l'art de dompter ce monftre &
de l'apprivoifer ; elle a fçu le transformer en
un animal domeftique , qu'elle employe à
conferver les jours de ceux même dont il
faifoit fa
proye.
Cependant la petite vérole continue parmi
nous fes ravages , & nous en fommes
les fpectateurs tranquilles , comme fi la
France , avec plus d'obftacles à la population
, avoit moins befoin d'habitans que
l'Angleterre . Si nous n'avons pas eu la
gloire de donner l'exemple , ayons au
moins le courage de le fuivre.
Il eft prouvé ( a ) qu'une quatorziéme
partiedugenre humain meurt annuellement
cienne à la Chine. Voyez Lettre du Pere d'Entrecolles
, tom. XX . Lettres Edifiantes.
( a ) Voyez Liftes annuelles des morts de Londres
& des environs , pendant 42 ans , rapporté par
120 MERCURE DE FRANCE.
de la petite vérole. De vingt milles perfonnes
qui meurent par an dans Paris , cette
terrible maladie en emporte donc mille
quatre cens quarante. Les plus grands enremis
de l'inoculation ont prétendu qu'elle
faifoit périr un fur cinquante de ceux qui
s'y expofoient . Reproche faux & injufte ;
mais fuppofons-le vrai . De quatorze cens
quarante inoculés , on en conferveroit de
leur aveu quatorze cens onze. Il eſt
donc démontré que l'établiffement de l'inoculation
fauveroit la vie à plus de quatorze
cens citoyens par an dans la feule
ville de Paris , & à plus de vingt-huit mille
hommes dans le Royaume , fuppofé que
Paris ne contienne que le vingtiéme des
habitans de la France.
Nous lifons avec horreur que dans des
fiécles de ténébres , & que nous nommons
barbares , la fuperftition des Druides immoloit
aveuglément à fes Dieux des victimes
humaines ; & dans ce fiécle fi éclairé ,
fi poli , & que nous nommons philofophe ,
nous ne nous appercevons pas que chaque
année notre ignorance , nos préjugés , notre
indifférence pour le bien de l'humanité
dévouent ftupidement à la mort , dans la
France feule , vingt- huit mille fujets qu'il
M. Jurin , & Supl . à cette Lifte. Analyſe Kirkpatrick,
1754. Londres.
ne
JUIN. 1754. 121
ne tiendroit qu'à nous de conferver à l'Etat .
Convenons donc que nous ne fommes ni
philofophes , ni citoyens.
Mais s'il eft vrai que le bien public demande
que l'inoculation s'établiffe , il faut
donc faire une loi qui oblige les peres
d'inoculer leurs enfans. Il ne m'appartient
pas de décider cette queftion. A Sparte , où
les enfans n'appartenoient plus qu'à l'Etat ,
cette loi fans doute eut été portée ; mais
nos moeurs font auffi différentes de celles
de Lacédémone , que le fiécle de Lycurgue
eft loin du nôtre. D'ailleurs la loi ne feroit
pas néceffaire en France , l'encouragement
& l'exemple fuffiroient , & peut - être auroient
plus de force.
Portons nos vûes dans l'avenir . L'inoculation
s'établira - t - elle un jour parmi
nous ? Je n'en doute point. Ne nous dégradons
pas jufqu'au point de défeſpérer
des progrès de la raifon humaine ; elle chemine
à pas lents : l'ignorance , la fuperftition
, le préjugé , le fanatifme , l'indifférence
pour le bien retardent fa marche &
lui difputent pas-à-pas le terrein ; mais
après des fiécles de combats , vient enfin
le moment du triomphe. Le plus grand de
tous les obſtacles eft cette indolence , cette
infenfibilité , cette inertie pour tout ce qui
ne nous intéreffe pas actuellement & per-
II. Vol. F
122 MERCURE
DE FRANCE.
fonnellement : indifférence qu'on a ſouvent
érigée en vertu , & que quelques Philofophes
ont adoptée comme le réfultat d'une
longue expérience , & fous le fpécieux prétexte
de l'ingratitude des hommes , de
l'inutilité des efforts qu'on feroit pour les
guérir de leurs erreurs , des traverſes qu'on
fe prépare en leur montrant la vérité , des
contradictions auxquelles on doit s'attendre
, au rifque de perdre fon repos , le plus
grand de tous les biens.
Il faut avouer que ces réflexions font
bien propres à modérer le zéle le plus ardent:
mais il reste au fage un tempéramment
à fuivre ; c'eſt de montrer de loin la vérité ,
d'effayer de la faire connoître , & d'attendre
patiemment que le tems & les circonftances
en faffent mûrir le germe .
Quelqu'utile
que foit un établiſſement
,
il faut un concours de circonftances
favo
rables pour en affurer le ſuccès ; le bien public
feul n'eft nulle part un affez puiffant
reffort.
Etoit- ce le bien de l'humanité qui avoit
établi l'inoculation
en Circaffie & chezles
Géorgiens ? Rougiffons pour eux , puifqu'ils
font hommes comme nous , du vil
motif qui leur fit imaginer cette pratique
falutaire. Ils la doivent à un intérêt fordide
, au défir de conferver la beauté de leurs
JUIN. 1754 123
filles pour les vendre mieux , & pour les proftituer
en Perfe & en Turquie. Quelle caufe
introduifit ou ramena l'inoculation en Grece
? L'adreffe d'une femme habile & intéreffée
, qui fçut mettre à contribution la
frayeur & la fuperftition de fes concitoyens.
Une épidémie cruelle, qui portoit la
terreur & la défolation dans les familles les
plus illuftres , a produit le même effer à
Genève (a) . Dans la Guiane , la crainte ,
peut- être le défefpoir de voir tous fes Ir
diens périr l'un après l'autre fans reffource ,
purent feuls déterminer un Religieux timide
à faire l'effai d'une méthode qu'il connoifoit
mal , & que lui - même croyoit
dangereufe. Un motif plus noble , on ne
peut le nier , porta l'inoculation en Angleterre.
Rien ne fait plus d'honneur à la
nation , au Collège des Médecins de Londres
& au Monarque Anglois , que le courage
& les fages précautions avec lesquelles
cette méthode y fut reçue ; mais n'y a t-elle
pas effuyé trente ans de contradictions ?
Quand toute la France feroit perfuadée
de l'importance & de l'utilité de cette pratique
, elle ne peut s'introduire parmi nous
fans la faveur du Gouvernement. Et le Gouvernement
fe déterminera- t- il jamais à la
(a ) Voyez Mem. de M. Guyot . Tome II des
Mem. de l'Académie de Chirurgie.
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
1
favorifer , fans confulter les témoignages
qui ont le plus de poids en pareille matiere
? C'est donc aux Facultés de Théologie
& de Médecine ; c'eſt aux Académies
& aux chefs de la Magiftrature , c'eft aux
Sçavans , aux gens de Lettres qu'il appartient
de bannir des fcrupules fomentés par
l'ignorance , & de faire fentir au peuple
que fon utilité propre , que la charité chrétienne
, que le bien de l'Etat , que la confervation
des hommes font intéreffés à l'établiſſement
de l'inoculation . Quand il
s'agit du bien public , il eft du devoir de la
nation penfante d'éclairer ceux qui font
fufceptibles de lumiere , & d'entraîner par
le poids de l'autorité cette foule fur qui
l'évidence n'a point de prife.
Faut -il encore des expériences , ne fommes-
nous pas affez inftruits ? Qu'on ordonne
aux hôpitaux de diftinguer foigneufement
dans leurs liftes annuelles de malades
& de morts , les diverfes efpéces de
maladies & le nombre de ceux qui en font
attaqués , comme on le pratique en Angle
terre. Que dans un de ces hôpitaux l'expé
rience de l'inoculation fe faffe fur cent fujets
qui s'y foumettront volontairement ;
qu'on en traite cent autres de même âge ,
attaqués de la petite vérole naturelle , que
tout fe paffe avec le concours des différens
JUIN
1754. 125
maîtres en l'art de guérir , fous les yeux &
fous la direction d'un
Adminiftrateur >
dont les lumieres égalent le zele & les bonnes
intentions ; que l'on compare enfuite
la lifte des morts , & qu'on la donne au
public ; les moyens de s'éclaircir & de réfoudre
les doutes , s'il en refte , ne manqueront
pas quand on en aura le pouvoir
& la volonté.
L'inoculation , je le répete , s'établira un
jour en France , & l'on s'étonnera de ne
l'avoir pas adoptée plutôt. Mais quand arrivera
ce jour ? Je n'ofe le dire ; lorfqu'un
événement tel que celui qui répandit parmi
nous il y a deux ans de fi vives allarmes
, & qui fe convertit en tranfports de
joie , réveillera l'attention publique , ou
( ce dont le ciel veuille nous préferver )
ce fera dans l'attente funefte d'une cataftrophe
femblable à celle qui plongea la
France dans le deuil , & parut même ébranler
le trône en 1711 ( a ). Alors fi l'inoculation
eut été connue , la douleur & la
crainte récente du coup qui venoit de nous
frapper , & qui menaçoit encore nos plus
cheres efpérances , nous eut fait recevoir
( a ) La mort de Louis Dauphin , ayeul de
Louis XV, mort de la petite vérole , le 14 Avril 1711,
49 ans. L'Empereur Jofeph mourut de la même
maladie , le 17 du même mois , dans fa 33e année.
à
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE .
comme un préfent du Ciel , ce préfervatif
que nous dédaignons aujourd'hui . Mais à
la honte de cette raifon , qui ne nous diftingue
pas toujours des animaux , le paffé ,
le futur , fait à peine impreffion fur nous ,
le préfent feul nous affecte . Ne ferons- nous
jamais fages qu'à force de malheurs ? Ne
conftruirons- nous un pont à Neuilly , qu'après
qu'Henri IV aura couru rifque de la
vie en y paffant le bac ? N'élargirons - nous
nos rues qu'après qu'il y aura été afſaffiné ?
P. S. Quelques - uns traiteront peut - être
de paradoxe ce qui depuis trente ans devroit
avoir perdu ce nom. Mais je ne
dois point craindre cette objection dans le
centre de la Capitale. On pourroit au contraire
, & avec bien plus de fondement ,
m'accufer de n'avoir expofé que des
vérités communes & connues de tous
les gens capables de réfléchir , & de n'avoir
rien appris de nouveau à une affemblée
de gens éclairés. Puiffe cet écrit ne
m'attirer que ce feul reproche : loin de le
craindre je le défire. Etfur- tout puiffe- t-on
mettre au nombre de ces vérités vulgaires ,
& que j'étois difpenfé de rappeller , que
fi l'inoculation s'étoit introduite en France
en 1723 , on eut déjaſauvé la vie à près d'un
million d'hommes , fans y comprendre leur
postérité.
+
JUIN. 1754. 127
EXTRAIT du Mémoire fur les Sels
neutres , & fur la furabondance d'acide
que l'on remarque dans quelques- uns .
APRES avoir obfervé qu'un fel neutre
eft composé par un acide combiné avec un
alcali , ou avec une bafe quelconque qui
en fait l'office , M. Rouelle remarqua que
cet état de neutralité étoit décidé par le
point de faturation , c'eft-à - dire par un
certain dégré déterminé dans la pénétration
mutuelle de l'acide & de l'alcali. Ce dégré
fe manifefte par le calme qui fe rétablit
après l'effervefcence , par la couleur du fi-
гор violat & par celle du papier bleu ; pour
lors l'acide eft uni avec fa bafe dans une
proportion exacte . Cependant M. Rouelle
a eu lieu d'obferver que certains fels neutres
n'admettoient pas cette proportion
exacte , & que dans certains cas l'acide fe
mêloit avec fes bafes , foit falines , foit
métalliques , de telle forte qu'il dominoit
après le mêlange. Cet excès a même paru
affujetti à des loix fixes , & la combinaiſon
avec la bafe a lieu comme dans les cas
d'une parfaite neutralité . M. Rouelle donna
pour exemple le fublimé corrofif & plufieurs
autres résultats chymiques , & en
rapportant le détail de toutes les opérations
délicates qui lui avoient fait découvrir
Fiiij
128 MERCURE DE FRANCE.
cette propriété des fels neutres , il parut
s'attacher aux différens dégrés de folubilité
dont ils étoient fufceptibles en conféquence
de leur excès d'acide . Tous ces
procédés chymiques prouverent la profonde
théorie de M. Rouelle , ainfi que
fon habilité & fon grand ufage dans le
manuel. Il termina fon difcours en faifant
envifager la diftinction d'une clafle
particuliere de ces fels neutres avec furabondance
d'acide , comme un moyen de
répandre du jour dans la théorie. A meful'on
connoît re que mieux la nature , on
diftingue fouvent ce qu'une connoiffance
peu exacte avoit fait confondre.
Le mot de l'Enigme du premier volume
de Juin eft l'efprit. Celui du premier Logogryphe
eft le Printems , dans lequel on
trouve re , mi ,fi , pire , prifme , Sirte , mie ,
Jept , ris , pin , mer , pie ,ferin , Pie , efprit ,
sems , ire , pinte , Sem , rien , mépris , tripes ,
pere , rets , Prime , pefte , rime , pifte , iſtme ,
mirte, fep , Meris , Tien , Thémis , Mein ,
Tefin , mien , tien , reins , mitre , mite , nitre ,
pré , mines , mine , Inès , Tir , Smirne , Trin ,
Spire , Pife , Ipres , Mets , Ries , Nifmes.
Celui du fecond Logogryphe eft Sarrazin ,
où le trouventfarrazin , bled , Sarrazin ,
nation, Sarrazin, Poëte , Sara , Sina, fin,fi.
JUIN. 1754. 129
*******************
SONNET EN LOGOGRYPHE.
PoOur bien connoître mon effence ,
Il faut être enfant d'Apollon ;
Les Mufes font à ma naiſſance.
Six lettres compoſent mon nom.
J'offre une invifible fubftance ,
Dont je dois imiter le fon ;
Certain mot qui d'une alliance
Empêche la conclufion.
De faquin je fuis fynonime ,
Et ce que fans ceffe on exprime
Sur maint agréable inftrument .
Quoiqu'à faire je fois facile ,
De mon efpece rarement
11 fe trouve un bon entre mille.
Par Mme de Bugiret.
LOGOGRYPHE.
M On mérite n'eft pas fi mince
Qu'il étoit dans le bon vieux tems ,
Avant que je devinfe ,
En certains vêtemens ,
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
Utile au peuple , aux grands , au Prince.
Mais d'un fi frêle honneur peut-on être flaté ?
Et croupir à ce prix dans la ftérilité ?
Non , non ; je veux , malgré le Seigneur Logogryphe
,
Donner à Rome un fouverain Pontife :
Car cet épilogueur , en malices fécond ,
Voudroit par fes tours d'efcogrife ,
En épluchant mon nom ,
Me faire fleuve , encor moins , que fçait- on !
Quoi ! particule négative !
Pronom démonſtratif !
Fi donc . Pour conſerver mon état primitif,
A l'aide de trois pieds , vîte & tôt je m'efquive.
AUTR E.
Comme
dépofitaire
Des trésors de la terre ,
Je prépare pour l'homme & pour maints animaux,
Les befoins de la vie.
Qu'on me divife en deux ; ma premiere partie
Aide à former l'année , & du reſte je vaux
Ce qui fait l'agrément d'une belle harmonie.
Bien plus , combinant mes fept pieds ,
Différemment appariés ,
Vous aurez du Hainaut la ville capitale ;
Plus d'une note muficale ;
La cité la plus fainte , objet d'un grand revers
JUI N. 1754. 131
Par Titus affiégée , emportée & décruite ;
Un Juge des enfers :
Le défert où trouva le peuple Ifraëlite
Des alimens pendant fa fuite ;
Un pronom perfonnel , une conjonction
Ou prépofition
Souvent dubitative ;
Un adverbe diminutif
Qui du trop fait le correctif;
Une parole négative ;
La fille de Cadmus ;
La mere d'Epaphus ;
Des corps humains l'appui le plus folide :
Un pronom poffeffif dont le pluriel fait mes ;
Et pour finir enfin , fans laiffer aucun vuide ,
Un habitant de l'air & de la plaine humide.
A ta fagacité , Lecteur , je me foumets.
Dans tes combinaiſons as - tu fait du progrès ?
A S. N. lez Senlis
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTERAIRES.
A postérité actuelle de Charles de
Bourbon,Duc de Vendôme , ayeul
d'Henri IV , Roi de France , le premier
Mai 17545 carte généalogique en deux
feuilles de grand atlas , de Guillaume de
l'Iflé , dédiée à Monfeigneur le Dauphin.
1º. Pour fervirà l'intelligence des anecdotes
de la Cour de France , & d'introduction
aux hiftoires depuis Henri II juſ
qu'à nos jours.
2°. Où l'on conftate les dégrés de confanguinité
de Monfeigneur le Dauphin
avec Madame la Dauphine , & généralement
avec tous fes collateraux iffus au
fept ou huitiéme dégré du fang de Bourbon.
3. L'on confirme par un exemple illuftre
la folution du fameux problême de la
population ou progreffion géométrique ,
par la loi de laquelle le genre humain fe
multiplie.
Par M. G...... Ecuyer , Officier de la
Chambre de Madame la Dauphine , & de
la Société Littéraire de Senlis.
Cette Carte qui remplit parfaitement le
JUIN. 1754. 13
triple objet de fon titre , ne peut manquer
d'être très-intéreffante par elle-même . Elle
le devient encore davantage par l'agrément
du deffein , la méthode & la précifion
dans l'exécution. Nous en rendrons
compte dans un moment.
L'Auteur a inféré dans un cartouche
dix vers Latins , qui contiennent moins le
tribut de louanges dû à Monfeigneur le
Dauphin , qui a bien voulu accorder fa
protection à l'ouvrage , que des voeux finceres
pour la confervation de fa perfonne
facrée , de la Princeffe qui eft alfociée à
fes vertus & aux fentimens de fon coeur ,
& de cette aimable poltérité que le Ciel
dans fa bonté veut bien augmenter chaque
année pour le bonheur de la France. M.G.
obligé de fournir des mémoires à fon tour
dans une fociété de gens de Lettres aufquels
il étoit affocié , fentit toute la difficulté
de fixer le fouvenir des faits hiftoriques
les plus intéreffans , d'en retenir les
motifs & l'origine , d'en découvrir les
noeuds , & d'en affurer la liaiſon , fans le
fecours des cartes chronologiques , généalogiques
& de Géographie. Il n'eſt pas
poffible , par exemple , de bien entendre
T'hiftoire d'Angleterre de deux fiécles
fans une carte généalogique bien développée
, qui démontre aux yeux l'origine com134
MERCURE DE FRANCE .
' mune des deux maifons de Lancaftre &
d'Yorc , & le fondement de leurs droits
refpectifs. Il en eft des fciences comme
des arts , on ne peut y faire de progrès un
peu fatisfaifans fi on ne mêle une forte de
pratique aux principes de la théorie , & fi
on ne met un peu la main à l'oeuvre. Il faut
faire des extraits continuels , jetter fes notes
fur des cartes , dreffer des tables , en un
mot fe faire à foi-même diverfes efpéces de
mémoires artificielles ; fans cela , au lieu
d'avancer on recule , & à force de vouloir
fçavoir bien vîte , il en résulte un effet tout
contraire , qui eft qu'un fait chaſſe l'autre ;
ch que n'a-t- on pas à gagner d'avoir fçu
vaincre l'impatience nationale ?
C'eft cet efprit de ſyſtême que donnent
les Mathématiques qui a mené l'Auteur à
compofer , pour fon ufage , plufieurs cartes
chronologiques , généalogiques . Dans
celle qu'il nous a communiquée,il a eu pour
principal objet de bien retenir la partie de
notre hiftoire qui eft la plus intéreffante
c'est-à -dire celle depuis Henri II jufqu'à
nos jours ; & comme par état il eft à portée
de recueillir journellement ces traits
d'efprit , de folidité , de jugement , d'élévation
, de grandeur , de fentiment qui
fortent à tous momens de la bouche de fes
maîtres , il voulut voir fi Madame la DauJUIN.
1754. 135
phine ne defcendoit pas de notre grand
Roi Henri IV , dont elle fait de fi grands
éloges , qu'elle aime tant , & avec tant de
raifon ; mais les recherches qu'il fit &
l'examen de plus de trente généalogies fe
fixerent à la faire defcendre de Marguerite
de Bourbon-Vendôme , tante de ce Roi.
Et comme tous les frais de la compofition
de la carte étoient faits , en allant de conféquence
en conféquence , il penfa que
l'état préfent de la poftérité de Charles
de Bourbon , Duc de Vendôme , ayeul
d'Henri I V. pourroit fervir d'exemple illuftre
pour confirmer la régle Angloife de
la population ou progreffion géométrique
par la loi de laquelle le genre humain fe
multiplie.
Effectivement , felon cette régle calcu
lée par de profonds Géometres fur l'hif
toire des Empires & les regiftres publics ,
la population fe faifant felon les loix
d'une progreffion géométrique double af
cendante , dont chaque terme eft apprécié
par un intervalle de vingt ou vingtcinq
ans ; fi l'on part de 1599 , époque
du mariage d'Henri IV avec Marie de Médicis
jufqu'à l'année 174 , il s'eft écoulé
fix générations ou termes de la progreffion
, & par conféquent felon les regles
que la Géométrie démontre , ce fixième
136 MERCURE DE FRANCE.
terme doit être de cent vingt-huit defcendans
actuels d'Henri IV . Or fi l'on veut fe
donner la peine de fommer les nombres
des divers defcendans de ce Roi , expofés
dans la colonne latérale de la droite de la
carte , l'on verra qu'ils excedent quatrevingt-
dix , & fi on leur ajoute plus d'autant
de defcendans des onze enfans naturels
de Charles II & de Jacques II , Rois
d'Angleterre , tels qu'on les trouve effectivement
dans l'état préfent de ce Royaume
, l'on trouvera que cent quatre-vingt ,
fomme de ces deux nombres , excéde de
beaucoup cent vingt - huit , nombre des
defcendans d'Henri IV requis par la regle :
donc la folution du problême eft plus que
fuffifamment confirmée. C. Q. F. D.
Voici l'état fommaire des defcendans de
Charles de Bourbon , Duc de Vendôme.
Defcendans d'Henri IV de Marie de
Médicis.
Desc.
6
Le Roi & cinq Dames de France , ci Dere
Monfeigneur le Dauphin & deux enfans
,
Le Roi d'Efpagne , trois freres & deux
foeurs ,
Six Princes des Deux Siciles ,
Trois Princes de Parme ,
3
6
6
3
24
JUIN. 1754. 137
Defc.
Ci-contre , 24
Quatre Infantes de Portugal , 4
Quatre Princes de la Maifon d'Orléans , 4
Six Princes de Modene ,
Six Princes légitimés de France ,
Le Roi de Sardaigne & huit enfans ,
L'Empereur , fon frere , fa foeur & dix
enfans ,
Huit Princes de Baviere ,
Trois Princes Stuard- Angleterre ,
Cent defcendans naturels de Charles
& Jacques II ,
6
6
2
13
&
3
77
100
Defcendans d'Henri IV & de la Ducheffe
de Beaufort.
Le Duc d'Elboeuf,
La Princelle de Beauvau & fa fille ,
Le Duc de Fronfac & fa foeur ,
Defc .
I
2
2
Les trois Princes de Soubife & deux enfans
,
Les repréfentans de la Ducheffe de Cadaval
,
Defcendans de Louis premier , Prince de
Condé , oncle d'Henri IV.
Neuf Princes ou Princeffes de Bourbon-
Condé
Defc.
9
138 MERCURE DE FRANCE.
Trois Princes de Bourbon Conti
Quatre Princes de Carignan ,
La Princeffe de Rohan- Soubife ,
Trois Princes de Bade- Bade ,
M. le Duc de Chevreufe & trois enfans
,
Madame de la Guiche & trois enfans ,
Defcendans de Marguerite de Bourbon-
Vendôme , tante d'Henri IV. :
3
4
I
3
4
4
Madame la Dauphine , douze freres , foeurs
ou neveux ,
Quatorze Princes de Salm- Salm ,
Trois Princes de Ligne- Aremberg ,
Deux Princes de Heffe Rheinsfels ,
L'Impératrice Douairiere ,
La Reine de Pologne ,
13
14
3
2
Le Duc de Modene & fes trois foeurs ,
Le Duc d'Urfel & quatre enfans ,
La Marquise de Bournonville & enfans ,
S
Après avoir rendu compte de l'objet du
travail de M. G. nous allons expofer la
conftruction , pour ainfi dire géometrique ,
de fa carte ; elle est conçue de maniere
qu'elle renferme l'extrait & , la quintefcence
des preuves très- exactes & très- étendues
des filiations , progrès , extinction
des rameaux de chacune des trois grandes
branches principales.
JUIN. 1754. 139
De S. Louis , placé tout au bas de la carte
& à l'extrêmité d'une eſpèce de racine d'arbre
, en fuivant la filiation non interrompue
des defcendans de ce Roi , l'on arrive à
Charles de Bourbon , Duc de Vendôme ;
de ce Prince , comme fouche commune ,
partent trois grandes branches d'olivier
ornées de feuillages & interrompues par
de petits ftemmes ou ronds , dans lefquels
font infcrits par ordre de primogéniture,
les noms , qualités , époques des morts &
mariages des defcendans de ce Prince. La
premiere contient ceux d'Henri IV , Roi
de France ; la feconde repréfente la poſtérité
de Louis premier , Prince de Condé ,
oncle de ce Roi ; & la troifiéme celle de
Marguerite de Bourbon , fa tante . On a
obfervé que les centres de tous les ſtemmes
fuffent placés fur de mêmes lignes
paralleles entr'elles & au bas de la carte
afin de conferver l'égalité des dégrés refpectifs
de confanguinité , & de faciliter
les moyens de les trouver .
Le premier & principal rameau de la
premiere branche nous mene jufqu'à M.
le Duc de Bretagne futur ; de Mgr. le
Dauphin , fils unique de Louis XIV ; fe
détache le rameau de la Maifon d'Eſpagne
avec les diverfes fubdivifions ; & de Louis
XIV partent d'autres rameaux de fes en140
MERCURE DE FRANCE.
fans légitimés , caractérisés par des formes
particulieres. Philippe I , Duc d'Orléans ,
frere de ce Roi , devient le noeud du rameau
de la Maiſon d'Orléans , fur lequel
font entés les rameaux étrangers de Modene
, de Lorraine Impériale , & de Savoye
Sardaigne. Gafton d'Orléans , fils puîné
d'Henri IV , avoit formé une fouche , dont
tous les rejettons fe font deffechés. Sur le
rameau de Chrétienne de France , Ducheffe
de Savoye fa foeur , s'eft enté le rameau
de la Maifon de Baviere ; Elifabeth
de France l'aînée n'a produit que notre
Reine Marie - Therefe d'Autriche , qui
s'eft identifiée avec la branche royale.
Enfin d'Henriette de France , derniere
des filles d'Henri IV , fortent les reftes infortunés
de la Maifon de Stuard d'Angleterre
; & l'on a laiffé en blanc une fuite
perpendiculaire de ftemmes , pour y placer
celui des defcendans des enfans légitimés
de Charles II Roi d'Angleterre , qui apprécieroit
à fa jufte valeur l'honneur de
defcendre de notre Roi Henri IV.
La Maifon de Savoye qui defcend par
une de fes lignes maternelles de Céfar de
Vendôme , fils naturel de ce Roi , a des rap
ports plus prochains avec la Maiſon de
France ; c'eft ce qui fait qu'elle ne paroît
point fous celui- ci ; mais on n'a pû obmer
JUIN. 1754. 141
tre le ſtemme de l'illuftre M. de Vendôme
mort en Eſpagne en 1712 pour le fervice
de cette Couronne & l'honneur de la France
, & celui du Chevalier de Vendôme ,
mort de nos jours .
Mais de Catherine , légitimée de France
, fille d'Henri IV & de la Ducheffe de
Beaufort , les rameaux vont d'enture en
enture au Duc d'Elbeuf , à la Princeſſe
de Beauvau , au Duc de Fronfac , aux
repréfentans de la Ducheffe de Cadaval
en Portugal , & aux Princes de Rohan-
Soubife. Tous les autres enfans naturels
d'Henri IV n'ont point laiffé de poftérité.
Paffons maintenant à la feconde bran
che qui eft celle de Bourbon Condé , féparée
de la royale depuis 1530. Henri II , .
Prince de Condé , petit fils de Louis I.
eft le point de partage de la branche dans
les deux rameaux de Condé & de Conti
fur lesquelles aucun fruit étranger n'a été
enté .
De Charles de Bourbon , Comte de Soiffons
, troifiéme fils de Louis I, Prince de
Condé , partent quatre rejettons étrangers.
Du premier eft le Duc de Chevreufe
d'aujourd'hui , petit-fils de Louis , légitimé
de Bourbon - Soiffons. Du fecond , font
la Maiſon de Carignan & la jeune Princeffe
de Soubife. Du troifiéme , la Mai142
MERCURE DE FRANCE .
fon de Bade- Bade ; & le quatrième , quoique
deffeché , conferve encore la bonne
odeur de fes fruits , exprimés par les ftemmes
du Prince Eugene de Savoye & de
fon petit- neveu , jeune Prince , mort à
vingt ans , avec toutes les grandes qualités
d'un héros enfin , arrivé à la troifiéme
groffe branche qui fort de Marguerite de
Bourbon , tante d'Henri IV , nous n'y
trouverions qu'un léger intérêt , fi elle ne
fupportoit le rameau de l'illuftre Maifon
de Gonzague , par lequel Madame la Dauphine
acquiert une origine commune avec
Mgr. le Dauphin , par le fang de Bourbon ;
origine qui lui eft plus précieufe que les autres
fources de confanguinité plus prochaines
qu'elle a avec lui. Ce même rameau
de Gonzague fe partage dans ceux de Lorraine
Impériale , de Modene & de Salm-
Salm , dont les ancêtres ont rendu de fi
grands fervices à la France pendant la Ligue
; & le rameau de Salm ſe ſubdiviſe en
ceux d'Aremberg , de Heffe - Rheinsfels ,
( dont eft Madame la Princeſſe de Soubiſe. )
Des Ducs d'Urfel , de Bournonville ,
& c. enfin , de Catherine de Cleves , feconde
fille de Marguerite de Bourbon ,
fortent les deux rameaux deffechés des
maifons de Longueville & de Guife , dont
la premiere a commencé & fini par le ferJUIN.
1754. 143
vice de l'Etat ; & la feconde , après avoir
conçu les plus hautes idées d'ambition ,
s'eft , pour ainfi dire , manqué à elle- même
, en finiffant par un enfant de cinq ans.
L'on a mis dans une colomne à la droite
de la carte , le nombre des defcendans de
Charles de Bourbon , Duc de Vendôme ,
afin de les y reconnoître d'un feul coup
d'oeil , & d'en faire l'application au problême
de la population.
Dans une autre petite colomne , vers la
gauche , eft la fuite des ayeux de S. Louis ,
depuis Robert le Fort , point central où fe
réuniffent tous les fyftêmes de l'origine de
la troifiéme race de nos Rois . Afin de n'a--
voir rien à défirer fur la filiation des ancêtres
de Monfeigneur le Dauphin , fous
le titre de la carte font rangés fur une
même ligne parallele , les armoiries de
tous les defcendans , tant en ligne mafculine
que féminine , de Charles de Bourbon
, Duc de Vendôme.
C'étoit de cette maniere que fe rangeoient
fous les fenêtres du tenant ou de
L'affaillant , dans les fiécles des tournois ,
les armes des Chevaliers qu'ils avoient
amenés avec eux pour acquerir de la gloire
, & c'est ce que les Héraults d'armes
appelloient faire fenêtre.
On n'a pas prétendu donner le détail
144 MERCURE DE FRANCE.
des naiffances , morts , & noms de tous les
enfans morts en bas âge , ou qui n'ont
point pris d'alliances. On renvoye pour
cela aux almanachs , aux cartes ou hiftoires
généalogiques expreffément conftruites
pour cet effet. On voit par le titre de
celle-ci que ce n'eſt pas fon objet.
On ne fuit pas non plus les enfans naturels
& leur poftérité des Princes qui ne
font pas de la Maifon de France , tels par
exemple que ceux du Cardinal d'Elboeuf,
qui fuccéda à Henri IV dans les faveurs
de Charlotte des Effarts , & dont il eut
cinq ou fix enfans naturels , prefque tous
mariés .
URBANI Hierne , quondam Gubernatoris
Provincialis honorarii , Archiatr. Reg.
Prafid. Reg. Coll. Med. &c .
Actorum Chemicorum Holmienfium , tomus
primus ; hoc eft parafceve five prepara
tio ad tentamina in Regio Laboratorio Holmienfi
peralta , ut & compendiofa manuductio
ad elementa & principia chemica ritè
inveftiganda , cum annotationibus Jof. Got-
Schalk Wallerii Phil. & Med. Doct . Chem.
Metallurg. ac Pharmaceut . Profeff. Reg. &
Ord. Acad. Stockholmia , Typis Laurentii
Salvii , 1753 .
Ejufd. Urbani Hierne Tentaminum Che.
micorum
JUIN. 1754. 145
micoram , &c. Tomus fecundus.
C'eft-à-dire , Effais chymiques de feu
M. Hierne , premier Médecin du Roi de
Suede , Gouverneur de province , honoraire
, &c. Deux volumes in- 8 ° . A Stockolm
, chez Salvius.
Le premier volume de cet ouvrage avoit
déja été publié il y a long - tems ; mais
comme il étoit devenu fort rare , M. Wallerius
en donne ici une nouvelle édition
enrichie de notes , qui rendent ces élemens
de Chymie encore plus intéreffans. Ceux
qui connoiffent tout le mérite de M.
Hierne , & la haute réputation qu'il s'eft
acquife en Chymie , apprendront avec plaifir
que M. Wallerius a trouvé dans les
manufcrits de ce fçavant , des effais ou
differtations chymiques fur divers objets
importans qui n'avoient pas encore vû
Me jour : c'est ce qui forme le fecond volume
, qui comme le premier , fe trouve
enrichi des notes du célébre Editeur. On
voit dans ces effais bien des découvertes
qu'on croyoit n'avoir été faites que dans
des tems poftérieurs , & qui font très pro-
Mores à confirmer à l'Auteur le rang diſtinqué
auquel on l'avoit élevé parmi les Chymiftes.
M. Valerii Martialis Epigrammatum
II.Fol.
Epigrammatumm
146 MERCURE DE FRANCE.
libri , ad optimos codices recenfui & caſtigari.
Apud Carolum Robuftel , & Natalem
le Loup , ad ripam Auguftinianorum. 1754 .
tn- 12 . 2 vol.
On a peu de bonnes éditions de Martial
. Celle que nous annonçons mérite de
grands éloges pour la correction du texte ,
l'élégance des vignettes , la bonté du papier
, & la propreté du caractere. Tous
ceux qui aiment les Auteurs anciens feront
accueil à l'entrepriſe des fieurs Robuſtel
& le Loup , & engageront peut- être ces
deux Libraires à faire pour quelques Auteurs
, ce qu'ils ont entrepris pour Martial.
OEUVRES de M. Houdart de la Motte ,
l'un des quarante de l'Académie Françoife.
A Paris , chez Prault Paîné , quai de
Conti , 174. in- 12 . 11 volumes. Nous
rendrons compte inceffamment de ce beau
recueil.
OEUVRES de M. de Nefmond , Archevêque
de Touloufe , de l'Académie Françoiſe.
A Paris , chez Durand , rue S.
Jacques ; & Piffot , quai de Conti , 1754
in 12. un volume.
Le recueil que nous annonçons contient
des fermons , des harangues , des complimens
, & des difcours pour toutes les
g
P
JUIN. 1754. 147
grandes occafions où peut fe trouver un
Evêque qui a le talent de la parole , & la
réputation de s'en bien fervir. Ceux qui
liront les oeuvres de M. de Nefmond , n'y
trouveront ni cette chaleur qui entraîne ,
ni cette profondeur qui étonne , ni cette
élévation qui tranfporte ; ils y verront de
l'ordre , de la fageffe , de la dignité , un
ton épifcopal , & peut-être auffi une forte
de monotonie.
LES Femmes , ou Lettres du Chevalier
de K ***. au Marquis de * . Ala Haye , &
fe vend à Paris , chez Fauffe , rue S. Jacques
, vis-à- vis les Jéfuites , 1754. in- 12.4
deux petits volumes.
Il y a des chofes fines & ingénieuſes
dans cet ouvrage.
BEAUX ART S.
追っ
M THODE plus courte & plus facile
que l'ancienne pour l'accompagnement
du clavecin , dédiée aux Dames ;
par M. Dubugrarre , Organiſte de S. Sauveur
, gravée par J. Renou . A Paris , chez
l'Auteur , rue & fauxbourg S. Denis , &
aux adreffes ordinaires .
Les Auteurs , dit M. Dubugrarre , qui
Gij
148 MERCURE
DE FRANCE.
parlé de l'accompagnement
du clavecin ,
difent avec ceux qui l'enſeignent aujourd'hui
, qu'il n'y a dans la Mufique que
deux accords qui forment l'harmonie ;
fçavoir , l'accord parfait , tierce majeure ou
mineure , & celui qu'on fait fur le cinquieme
dégré du ton , appellé dominante , qui eft
un accord parfait , dont la tierce eſt toujours
majeure , auquel on joint la feptiéme mineure
, & qu'on nomme accord dominant.
Je les fuis en cela ; mais leurs régles me
paroiffent trop compliquées , vû qu'après
fix mois , & même après un an , l'écolier
ne peut trouver qu'avec peine la feptiéme
& la dominante , fur-tout dans les tons
dièzes & bémols ; au lieu que fans m'écarter
de leurs principes , je les expofe d'une
façon plus courte & plus claire.
Je fuppofe qu'un écolier fçait fon accord
parfait fur tous les vingt- quatre tons , tant
majeurs que mineurs pour lui faciliter
les moyens de bien accompagner , je lui
ferai tranfporter d'une place à une autre
une régle fixe pour chaque accord , ce qui
n'arrivera que cinq fois ; il a par là la
diffonance ou la confonance qu'il veut
faire ; & comme elles ne font compofées
que de trois ou quatre chiffres qui forment
leur accompagnement
, il n'eft point obligé
de les chercher , ni leurs accompagne
JUIN. 1754. 149
mens les uns après les autres , fur tout dans
les tons diezes & bemols , où on ne les trouve
que très-difficilement .
En fuivant cette méthode , il accompagnera
auffi bien que s'il avoit appris une
quantité de principes jufqu'alors inintellibles
pour lui , & avec lefquels il pourra
fe familiarifer dans la fuite.
Je ne prétends point cependant lui interdire
l'ufage de l'ancienne régle ; mon
feul objet eft de lui applanir les difficu ! -
tés par une voye plus claire & pius fimple ,
qui le conduira au même but.
Je lui dis , par exemple , quand vous
voyez la feptiéme fuperflue , & la fixte mzjeure
, qui font les deux accords les plus
éloignés , il faut faire feptiéme fuperflue
par l'accord parfait d'une quarte au deffers
de la baffe ; lequel accord parfait , qui
vous produit la feptiéme fuperflue , une
quarte au deffous de la baffe , & la fixte
majeure une quarte au deſſus de la baſſe ,
& la fixte une quinte au deffus de la baffe , eft
pofitivement la feptiéme de la dominante ,
& ce même accord eft celui de fanffe quinte,
que l'on fait fur la note fenfible.
On m'objectera fans doute , que l'écolier
peut auffi bien retenir la quinte que la
quarte , la premiere étant invariable comme
l'autre.
G iij
Iso MERCURE DE FRANCE.
Je réponds à cela que la chofe eft poflible
, mais qu'il faut être confommé dans
la Mufique , ou du moins s'y appliquer
long- tems pour retenir la dominante , fur
tout quand la baffe change de modulation ,
& que cela arrive dans tous les diezes &
bémols . Il peut arriver d'ailleurs que l'écolier
, en étudiant la fixte majeure , qui eft
l'accord le plus éloigné , prenne la quine
de la note , fur laquelle eft la fixte majeure ;
ce qui feroit l'accord parfait de la dominante
sla note , au lieu de la fixte majeure. Il
en réſulte le meme inconvénient pour tous
Ies autres accords.
On me dira peut - être encore : comment
un écolier qui n'eft point fûr de fa
dominante , pourra-t- il accompagner fans
chiffre.
Je me réserve à lui faire connoître cette
dominante dans un autre tems. Au refte ,
ne fçait-on pas que pour exécuter fans
chiffres , il faut poffeder l'accompagnement
? Pour mettre l'écolier dans ce cas ,
je lui montrerai la régle d'octave , & dans
le cours de mes leçons , je lui donnerai
toujours pour objet la feptième de la deminanie.
SIX Sonates pour un violencelle , avec la
baffe continue , dédiées à M. Flachat de
JU.IN. 1754. ISI
Saint-Bonnet , Prevôt des Marchands de
la ville de Lyon ; par M. François Granier ,
ordinaire de l'Académie des Beaux Arts.
Premier oeuvre. Prix , fix livres , gravé par
Melle Bertin. A Lyon , chez M. de Brotonne
, Marchand , rue Merciere . A Paris ,
aux adreffes ordinaires ..
BASAN , Graveur , rue Saint Jacques ,
vient de publier d'après Teniers , une eftampe,
intitulée Hameau de Flandre , dont
le tableau original eft dans le cabinet de
M. le Comte de Vence . L'accord de ce petit
tableau eft fort bien rendu ; c'eft tour
ce qu'on peut exiger dans des fujets qui
ne repréfentent ni de grandes paffions
ni de grands phénomènes.
MOYREAU , Graveur du Roi , rue des
Mathurins , la quatrième porte cochere à
gauche , en entrant par la rue de la Harpe ,
a publiéles Bucherons d'après Wouvermens .
Cette eftampe , dont le tableau original eft
dans le cabinet de M. d'Argenville , eft la
foixante-feizième de la fuite de M. Moyrean.
MOITTE vend , rue Saint Victor , la
premiere porte cochere à gauche en entrant
par la place Maubert , deux eltam-
G iiij
152 MERCURE DE FRANCE
pes qu'il vient de graver d'après Wouvermens
, & de bien graver. Elles font défignées
fous le nom de Repos des Voyageurs ,
& de Chevaux à l'abreuvoir. Les originaux
font dans le cabinet de M. le Comte de
Bruhl , cet illuftre amateur , qui fe plaît à
raffembler la plus belle & la plus riche
collection de l'Europe dans tous les genres
de curiofité .
; par
RECUEIL de fables mifes en mufique ,
dédié à S. A. Monfeigneur le Prince de
Bouillon M. l'Abbé
l'Acaffagne , premiere
partie , prix trois livres. A Paris ,
aux adreſſes ordinaires ; chez Duchesne ,
Libraire , rue S. Jacques ; & chez l'Auteur ,
chez Madame Tiroin , à côté du Collége
du Pleffis.
Ces chanfons ont fur celles qu'on chante
communément , l'avantage de renfermer
une morale exacte. Elles ont d'ailleurs ,
comme les autres bonnes chanfons , un
chant agréable , facile , & quelquefois ingénieux.
JUIN. 1754. 153
Lettre de M. de la M. ... à M. de
C. . . . au sujet des Teleſcopes.
OTRE zele Monfieur >
, pour le
V progrès des fçiences & des beaux
arts , m'engage à vous faire part d'une
découverte en Optique . Elle vous paroîtra
d'autant plus intéreffante , qu'elle donne
un nouveau dégré de perfection aux
Télescopes , aux Microfcopes & autres
inftrumens de Dioptrique. Je fçai que
vous n'avez rien tant à coeur que de voir
perfectionner ces inftrumens , dont vous
connoiffez , ainfi que moi , les défauts.
J'ai fait cette découverte en obfervant
quelques phénomenes de la lumière , qui
m'en firent apercevoir d'autres dont aucun
Auteur en ce genre , n'a encore
jamais écrit , pas même M. Newton.
Quand il vous plaira que nous faffions
enſemble les expériences , vous ferez convaincu
que la clarté & la puiffance de
groffir ne dépend ni de la longueur
ni de la conftruction ordinaire des Téleſcopes
Newtoniens , Grégoriens & autres
, mais d'une conftruction très différente
, courte , petite & fimple dans
l'exécution , qui réfulte de quelques pro-
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
priétés de la lumiere reçue par certains
corps , tellement difpofés que l'on en
peut faire paffer dans l'oeil telle quantité
néceffaire fous tel angle que l'on
jugera à propos , & par ce moyen groflìr
prodigieufement les images qui paffent
dans l'oeil de l'obfervateur.
Tout l'art confifte en ce que toute
l'intensité de la lumiere tombante fur une
furface d'un diametre quelconque , foit
renvoyée ou tranf: nife dans l'intensité d'un
diamettre ; p . ex. 100 , 200 , ou même
300. fois plus petit que le premier . Ce
n'eft pas tout. Il faut que cette lumiere
pour ne pas fubir les loix de fa' différente
refrangibilité , paffe dans l'oeil par
le moyen d'un milieu qu'elle ne puiffe
rencontrer que très obliquement & le
plus près de l'axe de ce milieu
que toute fa force réunie imprime au
fond de l'oeil des images claires , nettes
& diftinctes .
afin
Que le Mathématicien calcule tant
qu'il lui plaira les loix de la réfraction
de la lumiere , il fçaura à peu- près l'état
de la chofe , & de quelle manière elle
fe fait. Cependant pourra-t- il rendre praticable
les courbes les mieux imaginées ?
Pourra- t-il déterminer une route certaine
à la lumiere ? Mais qu'il foit auffi
JUIN. 1754- 155
Phyficien & qu'il obferve judicieufement
les phénomènes de la nature , & il verra
que ce n'eft que par ce moyen qu'on
peut paffer d'une connoiffance à une autre.
Il faut encore qu'il joigne à fes connoiffances
le talent d'une main induftrieufe ,
& adroite à exécuter.
Un fçavant du premier ordre me dit
un jour qu'il ne croyoit pas qu'on pût
perfectionner les inftrumens d'optique
au-delà de ce qu'ils font à préfent , parce
que , difoit- il , ils étoient bornés à certaines
progreffions de la lumiere qui ne
pouvoient aller plus loin ; que les grands
télescopes avoient toujours le défaut de
clarté , & que plus ils étoient grands ,
plus ils étoient obfcurs.
Cela eft vrai , & l'experience le confirme
. Ce défaut vraisemblablement vient
premierement de l'aberration des rayons
de lumiere réfléchis trop obliquement
vers l'axe d'un miroir d'un long foyer ,
qui ne fe réuniffent point dans un même
lieu , mais qui s'en éloignent en s'approchant
par dégrés de la furface du miroir
à proportion de leur inclinaifon d'incidence
& de réflexion , d'où s'enfuit
une perte confidérable de lumiere .
2°. La rétrogadation de la lumiere réfléchie
par un fecond miroir , & le
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
grand intervalle de ces deux mitoirs
joint anx défauts de leur matière , en abforbent
une autre partie.
Troifiémement l'image de l'objet dans
les grands inftrumens étant d'un trop
grand diametre , la lumiere ne peut
tomber toute entiere fur la furface refringente
de l'oculaire du télescope
de forte que les rayons qui tombent trop
obliquement font tranfmis par différens
dégrés de réfractions & ne peuvent
qu'en partie parvenir jufqu'à l'oeil ; d'où
s'enfuit encore une perte fi confidérable
de lumiere , qu'il n'eft pas poffible de
vaincre l'obfcurité de ces grands inftrumens.
>
Qu'on les racourciffe de moitié ; cela
ne paroît pas impoffible ; mais on augmentera
encore plus ce défaut de clarté , puifque
ce fera toujours fur les principes de
la même conftruction qu'on y voudra
réuffir . Je puis encore donner pour une
imperfection coníidérable l'embarras de
la grandeur & de la pefanteur de leur
méchanique.
Tous ces inconvéniens réunis , m'ont
fait abandonner leur conftruction ordinaire
, & m'ont fait recourir à d'autres
voies & à d'autres moyens pour faire
des télescopes plus parfaits dans la forJUIN.
1754.
157
me & dans l'effet. Je vous inftruirai amplement
de vive voix fur la théorie &
la pratique de ces nouveaux inftrumens.
Je vous communiquerai auffi un petit
traité d'obfervations phyfiques fur la nature
de quelques phénomènes de la lumiere.
Si dans la fuite j'ai lieu d'être
fatisfait de mes peines & d'un travail
affidu , je joindrai à ces obfervations
un traité de la conftruction de ces nouveaux
inftrumens , avec quelques autres
curiofités d'Optique. Les fautes ou les
erreurs qu'il pourroit y avoir dans ce
traité , n'échaperont point à la fagacité
de vos lumieres . J'efpere que vous
voudrez bien avoir la bonté de les critiquer
& d'y ajouter vos réflexions , dont
je ferai toujours plus de cas que de mes
propres ouvrages .
J'ai l'honneur d'être , & c.
Confidérations fur l'Echappement nouveau .
A concurrence de MM. Caron fils ,
LA
le Paute & Biefta , a donné affez de
réputation à leur échappement ; je vais
tâcher d'en analyfer le méchanifme ; quant
à leurs prétentions réciproques , on peut
voir le jugement qu'en a porté l'Acadé
mie.
158 MERCURE DE FRANCE.
Lorfqu'on préfente une machine à des
Artiſtes , leur premiere attention eft communément
de rechercher fi le méchanifme
en eft nouveau ou s'il ne l'eſt pas . Plufieurs
Horlogers prétendent que l'échappement
dont il s'agit , dérive de celui de
M. Amant.
Mais il y a un fi grand nombre d'échappemens
de toute efpece dans les deux genres
, tant en montre qu'en pendule , qu'il
feroit très- difficile d'en imaginer un qu'on
ne pût regarder , foit par la forme , foit
par le principe , comme une fuite de quelques-
uns de ceux qui nous font connus ;
ainfi le point important eft de diftinguer
entre les échappemens qui fubfiftent , celui
qui a le plus de rapport avec l'échappement
qu'on préfente comme nouveau , & d'en
pefer avec équité les avantages & les defavantages.
La plupart des hommes ne prononçant
dans les matieres d'arts que fur les lumieres
d'autrui , n'ont point de voix qu'on
puiffe compter. Ceux qu'on auroit quel
que raifon de croire plus éclairés , & au
jugement defquels la multitude feroit excufable
de s'en rapporter , ne font quelquefois
guères plus inftruits , & font toujours
plus jaloux ; c'eſt ainſi qu'il arrive
qu'une invention paffe pour vicille , &i elle
.
JUIN. 1794. 159
eft bonne , & n'eft reconnue pour nouvelle
que quand elle eft mauvaiſe. Tâchons
de nous garantir de ces deux extrêmes , fi
capables de découragerles hommes à talens.
Pour diftinguer le rapport d'un échappement
avec un autre , il faut avoir égard
au genre & à la forme . Le genre eft d'être
à repos ou à recul ; la forme concerne la
difpofition des parties les unes à l'égard
des autres. Une confidération qu'on peut
ajouter encore à celle - ci , c'eft d'obferver
fi deux échappemens en pendule qu'on
compare l'un à l'autre , ont été ou peuvent
être appliqués en montres fans rien changer
à l'ordre & à la difpofition de leurs
élémens. Or fous ces différens points de
vûe l'échappement nouveau ne peut être
regardé comme une fuite de l'échappement
d'Amant ; mais on peut confiderer l'un &
l'autre comme émanés d'une fource commune
, je veux dire de l'échappement´ à
repos du célébre Graham , qui dérive luimême
de l'échappement à ancre. Nous
verrons dans la fuite lequel des deux en
approche le plus près. Je vais auparavant
examiner fi les prétentions des Auteurs
rivaux ont plus de fondemens dans le méchanifme
de leur échappement que dans
l'annonce que l'un d'eux en a faite. La
voici telle qu'elle a paru dans divers écrits
160 MERCURE DE FRANCE.
Echappement à repos & à cheville , ayant
les leviers égaux & naturels.
Il femble par ces termes , égaux & natu
rels , que jufqu'à préfent aucun échappement
n'ait eu fes leviers égaux & naturels ,
ce qui eft très-faux ; je n'en connois même
aucun qui ne foit ou ne puiffe être revêtu
de ces caracteres pris dans le fens qu'on
y attache. Mais fi nous définiffons mieux
qu'on a coutume de faire les expreſſions
égaux & naturels , l'échappement nouveau ,
tel qu'il eft exécuté par l'un de ces Meffieurs
, fera privé de l'une & de l'autre de
ces deux qualités . J'entens par leviers égaux,
des leviers fur lefquels la roue d'échappement
ait une égale action , & par leviers
naturels , des leviers qui fe préfentent fur
la ligne des centres , enforte que la force
tangentielle entiere de la roue agifle fur
eux , & non par une partie feulement réfultante
de fa décompofition.
Lorfque les leviers de l'échappement
nouveau font limés l'un fur l'autre pour
les rendre égaux & femblables abfolument,
c'est-à-dire indépendamment de l'action de
la roue fur eux , les différentes manieres
dont cette roue agit fur celui quelle éloigne
de fon centre & fur celui qu'elle en
rapproche les rends très-inégaux , relati
JUIN. 1754. 161
vement à la quantité & à la direction de
la force qu'elle leur imprime car pour
que ces impreffions de force fuffent égales ,
il faudroit que la roue décrivît dans fa
marche une ligne droite , encore y auroitil
quelque chofe à defirer . Le rayon de la
roue ne feroit pas d'égale longueur pour
chaque levier , il s'en faudroit toute la
groffeur d'une des chevilles qui fervent de
dents à la roue , à moins qu'on ne plaçât
les deux rangées de chevilles fur des cercles
qui differaffent entr'eux de la groffeur
des chevilles. Mais la roue décrivant un
arc de cercle , il eft clair qu'elle ne fçauroit
avoir une force égale fur des furfaces
planes & mobiles , dont l'une fe préfente
en dehors du cercle & l'autre en dedans ,
& cette inégalité d'action fera d'autant
plus grande que la roue fera plus petite.
Il faut donc , pour la perfection de cet
échappement , avoir recours aux régles
par lesquelles on forme les courbes des
leviers qu'on ne regarde pas comme naturels
, c'est - à - dire qui ne fe préfentent
pas fur la ligne des centres , & qui pour
opérer la levée , agiffent fur des plans inclinés
, foit que ces plans foient ménagés à
la circonférence de la roue , ou à l'extrêmité
des bras recourbés des leviers appa-
Lens. Une figure feroit peut- être néceffaire
162 MERCURE DE FRANCE.
pour faire fentir la différence qu'il y a entre
les leviers réels d'un échappement &
les leviers apparens ; cependant il n'eft pas
impoffible de concevoir fans ce fecours ,
que l'ancre d'un échappement quelconque
a deux bras de leviers , & que chaque bras
a deux parties effentielles , l'une circulaire
& l'autre inclinée. Les parties circulaires
font deſtinées aux repos & à fufpendre
l'action de la force motrice durant toute
l'étendue de l'arc qui excéde l'arc de levée.
Les parties inclinées font deſtinées à
recevoir l'effort de la roue d'échappement
& à perpétuer les vibrations du pendule .
Ainfi la perfection d'un échappement
de cette efpece dépend principalement de
deux conditions ; fçavoir , que les parties
circulaires de chaque branche foient de
même rayon , & que les parties inclinées
foient telles qu'il en réfulte des leviers
réels parfaitement égaux.
Il n'y a aucune forte d'échappement
qui ne puiffe avoir les leviers d'impulfion
égaux , puifque cette condition ne dépend
que de l'art de former les deux courbes ou
plans inclinés , foit que les parties deftinées
au repos foient ou ne foient pas de
même rayon ; on peut même rendre le
plus court , quant à l'effet , celui des deux
qui paroît le plus long . Il n'en eft pas de
JUIN. 163 1754
même des arcs de repos : nous ne connoiffons
en pendule que l'échappement de
Graham qui réuniffe ces deux avantages
avec un fimple rochet , & dont les vibrations
fe faflent dans un plan parallele à celui
du cadran .
Il paroît par ce qui précéde , que la
longueur réelle des leviers d'un échappement
quelconque , c'eft à -dire la longueur
qu'il nous importe de connoître , eft toutà-
fait diftincte de la longueur apparente.
C'est donc à tort que M. le Paute a publié
que l'échappement de Graham ne pouvoit
pas avoir en même tems fes repos & fes
leviers égaux.
Quoique l'échappement nouveau , appliqué
en perdule , ait auffi ces prérogatives
, il ne diſpenſe pas du foin de chercher
les figures dont l'égalité de l'action doit
être le réfultat , & ces figures font bien différentes
des furfaces planes que ces Meffieurs
ont pratiquées jufqu'à préfent dans
leur nouveau méchanifme ; elles doivent
être des courbes réelles , & il n'y a , comme
je l'ai dit ci- deffus , que les échappemens
où les leviers fe préfenteroient fur
la ligne des centres , qui feroient des leviers
vraiment égaux & naturels , fans le fecours
de ces courbes.
Voilà , ce me ſemble , l'analogie du nou164
MERCURE DE FRANCE.
vel échappement avec celui de Graham
bien conftatée dans l'application aux pendules.
Nous allons maintenant examiner
s'ils conferveront l'un & l'autre , appliqués
en montre , la fimilitude des principes &
l'indentité des effets , ou s'il y aura compenfation
entre les pertes & les avantages
qui pourront avoir lieu dans cette application.
Mais avant que d'aller plus loin
qu'il me foit permis de propofer quelques
réflexions fur l'emploi que les Auteurs ont
fait des chevilles dans la conftruction de
leurs échappemens , & du terme de leviers
naturels dans leur annonce. Cette opinion
de leur part eft fans doute la fuite de
l'erreur commune où font la plupart des
Horlogers , que l'échappement de Graham,
tant en montre qu'en pendule , celui à
ancre , &c. n'ont pas les deux leviers naturels
, & je demeure d'accord de ce fait
avec eux ; mais je prétens que celui
qu'ils décorent du titre de naturels , eft
celui - là même qui le mérite le moins ,
car les courbes des ancres font formées
de chaque côté , de maniere qu'il
en réſulte des leviers d'impulfion parfaitement
égaux , & que le côté qui a toujours
inquieté les Artiftes eft toujours
celui fur lequel la roue fouftre moins de
réfiftance. Je demande feulement à ceux
JUIN. 1754. 165
qui voudront s'en affurer , de faire égaux
les arcs de levée & les efpaces parcourus
par la roue fur chaque côté de l'ancre .
Du refte j'abandonne l'explication de cette
inégalité à quelque habile Mathématicien ;
ce problême n'eft pas du reffort d'un Artifte
à qui il doit fuffire que fon opinion
foit confirmée par l'expérience. Je conclus
donc que le côté profcrit par le plus grand
nombre de mes confreres étant celui fur
lequel la roue agit avec le plus d'aifance
méritoit mieux le titre de naturel que le
côté qu'ils ont affectionné. Il fuivroit de
ce qui précéde que l'échappement nouveau
n'auroit point acquis un dégré de perfection
par la fituation de fes leviers. •
Voyons préfentement quels font les
avantages que ces Meffieurs ont efperé
des chevilles qui forment les dents de la
roue. J'en fuis encore à les deviner ; cependant
on ne peut douter qu'elles n'ayent'
été confiderées par les Auteurs rivaux , comme
des parties confpirantes à la perfection
du nouveau méchanifme , puifqu'elles font
comprises dans l'annonce qu'ils en ont
faite-au Public. Or loin d'être d'accord
avec eux fur ce point , dans la fuppofition
qu'elles fuffent indifpenfablement néceffaires
à leur échappement , je les regarderois
bien plutôt comme un inconvénient
166
MERCURE DE FRANCE.
que comme une prérogative .
En effet , quelque art qu'on employât , il
feroit difficile d'établir fur des raifonnemens
folides , la préférence des chevilles
à des roues à dents. J'aimerois autant dire
que les pignons à lanternes doivent l'emporter
fur les pignons aîlés ; que deviendroient
alors les courbes dans les dentures,
dont M. le Camus a fi folidement dénontré
les avantages dans fon traité des engrenages
?
On peut donc regarder l'ufage des chevilles
en horlogerie , comme une nouveauté
, qui n'eft tout au plus fupportable que
dans les pendules .
1. Par la
difficulté de marquer & de
percer trente trous fur un cercle , auffi par
faitement égaux qu'une roue d'échappe
ment l'exige , tant en groffeur qu'en diftance
.
2°. Par
l'impoffibilité d'égalifer les trente
chevilles , fi elles ne fe trouvoient
fituées à des distances parfaitement égales.
pas
3. Parce qu'un
échappement dont la
roue a des chevilles , a toujours les chutes
plus grandes qu'un autre de la moitié du
diametre des chevilles , faute d'avoir en
montre la refource qu'on peut avoir en
pendule , de les diminuer de moitié fur
leur rondeur : or on fçait de quels inconJUIN.
1754. 167
véniens les grandes chutes font fuivies
dans toutes fortes d'échappemens.
-pro-
Je patle fous filence tous les détails qui
ne regardent que la main d'oeuvre , & qui
ne font pas aux yeux des Artiftes d'une
conféquence légere , comme la malpreté
d'une roue chevillée , qui ne peut
être polie tout au plus que d'un côté ; les
accidens aufquels les chevilles font expofées
, la difficulté d'en remettre d'autres
fans aggrandir les trous , leur défaut de
rondeur & de direction fur les plans de la
roue , & beaucoup d'autres inconvéniens
qu'il eft difficile de prévoir , mais que
l'expérience fait toujours connoître .
Il me reste à rechercher , 1 °. fi l'échappement
nouveau eft en montre , felon les
principes & la même forme que dans la
pendule . 2. S'il a toutes les conditions
requifes d'un bon échappement à repos.
3 °. S'il raffemble à tous égards les avantages
de celui de Graham. 4° . Si les prétendans
à cette nouvelle découverte ne fe font
point un peu trop hâtés de publier comme
une merveille , un méchanifme qui ne peut
tenir cet éloge que d'une expérience continuée
pendant un certain nombre d'années.
Je pouvois d'autant moins me difpenfer
de cet examen , qu'il fait naturellement
partie d'un ouvrage que je vais publier.
168 MERCURE DE FRAN CE .
Le premier point eft hors de doute ; cat
les repos & les leviers y font en montre
ce qu'ils font en pendule , & les axes y
confervent la même difpofition .
>
Le fecond exigeroit , 1 °. les arcs de repos
égaux ; 2 ° . l'action de la roue perpendiculaire
au flanc de l'axe du balancier ,
fans effort contre le bout d'aucun de fes
pivots & conféquemment la roue de
champ fupprimée ; 3 ° . l'action appliquée
au milieu de la longueur de l'axe ; 4°. les
repos rapprochés du centre ; 5°. l'action
conftante de la roue durant toute l'étendue
de l'arc conftant ; 6°. le balancier décrivant
au moins 340 dégrés.
Ces conditions peuvent toutes encore
être à peu près remplies par le nouvel
échappement , excepté les deux dernieres ;
mais j'avoue qu'elles ne font pas les plus
importantes . Sous ce point de vûe il réunit
les mêmes avantages en montre que
celui de Graham ; avantages qu'on ne peut
attribuer à l'échappement d'Amant .
Mais on me demandera peut- être fi
l'échappement de Graham fatisfait aux deux
conditions qui font relatives à l'égalité des
repos , & à leur proximité au centre de
l'axe ; à cette queftion je répondrai que le
petit défaut de la premiere de ces conditions
eft plus que compensée par l'inconftance
JUI N. 1754. 169
tance de l'action fur les leviers , trop difficiles
à conſtruire régulierement dans l'échappement
nouveau ; car on ne peut nier
que les faces des leviers étant planes , la
force de la roue varieroit felon les différens
points aufquels elle eft fucceffivement
appliquée. A l'égard de la proximité des
repos au centre , il eft vrai que le repos
extérieur en eft un peu plus éloigné , mais
celui du dedans en eft auffi plus rapproché
; d'où il fuit qu'il y a compenfation
entre les fommes des frottemens des repos
de l'un & l'autre échappement , abſtraction
faite de la preffion de chaque roue . Mais
fi nous comparons la force d'une roue qui
a quinze dents avec celle d'une roue où
il n'y en a que treize , il pourroit bien
arriver aux frottemens des repos d'être plus
confidérables dans l'échappement nouveau
que dans celui de Graham , à force motrice
& vibrations égales , car la roue de
quinze doit avoir moins de vîteffe que
celle de treize , autrement l'égalité des
vibrations ne s'y trouveroit plus , & cette
roue ne peut avoir perdu de fa vîteffe fans
avoir aquis plus de force : donc, & c. D'ailleurs
les forces de deux roues comparables
font toujours en raiſon inverfe de leur
diametre ; & comme on les fait plus petites
dans l'échappement nouveau que dans
11. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
celui de Graham , elles en ont d'autant
plus de force , & les frottemens des repos
en font d'autant plus augmentés.
L'intérêt de la vérité exige , fans doute ,
que ceux qui manoeuvrent s'aſſocient à ceux
qui reflechiffent , afin que le spéculatif foit
déchargé dufoin d'entrer dans des détails de
pratique , & que l'artiste ait un but dans les
mouvemens qu'il fe donne , enforte que tous
nos efforis fe trouvent réunis & dirigés vers
une même fin. Mais la matiere dont il s'agit
ici tenant beaucoup plus encore à la
pratique qu'à la théorie , l'Académie qui
tourne principalement fes vûes de ce dernier
côté , en accordant à l'échappement
nouveau , appliqué en montre , de la fupériorité
fur celui de Graham , n'a pas fans
doute prétendu priver un artifte expérimenté
de la liberté de difcuter ce jugement
, & de lui propofer fes doutes.
Cette fçavante Compagnie qui ne néglige
rien dans fes délibérations pour parvenir
à découvrir la vérité , convaincue
qu'il n'y a rien d'abfolument parfait , ne
juge jamais des chofes que relativement à
d'autres de même genre. Or pouvoit- elle
faire un plus grand éloge de l'échappement
à cylindre du célébre Graham , qu'en le
choififfant pour être le terme de comparaifon
auquel fe doivent rapporter les nouJUIN.
1754.
171
veautés de cette nature , tant en montre
qu'en pendule ? voici comment elle s'eſt
expliquée en parlant du cylindre de l'échappement
en montre de Graham .
»
>>>
la conca-
» La petiteſſe de l'ancre ne permettant
»pas de former cette piece de deux por-
» tions cylindriques , telles que
» vité de l'une & la convexité de l'autre
foyent de même.rayon , les arcs con-
» vexes & concaves fur lefquels fe font
» les repos , font néceffairement inégaux ,
» & la réfiftance au frottement fur la
partie convexe eft plus grande que la
» réfiitance au frottement fur la partie
» concave. En cela l'échappement à repos
» de Graham , pour les montres , eft infé-
» rieur à fon échappement pour les pen-
» dules. Il falloit corriger cette inégalité
» des arcs de repos dans les montres ,
» pour amener leur échappement à la per-
» fection de celui des pendules , & cette
» condition fe trouve remplie dans le nou-
» vel échappement applicable aux montres &
» aux pendules , &c.
و د
L'égalité des arcs de repos a donc été le
feul fondement qui a fait donner la préférence
à l'échappement nouveau appliqué
en montre fur celui de Graham. Mais ce
qu'on lit à la fuite de cet endroit peut
faire douter que l'inconvénient de cette
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
inégalité ait paru bien confidérable à MM.
les Commiflaires. Voici comment ils continuent
en parlant de l'échappement d'Amant
.
» Cet échappement a l'avantage fur ceux
» de Thiout , en ce que le pendule fe meut
» dans un plan parallele à celui du cadran ,
fans qu'il foit néceffaire d'ajoûter une
» roue de plus ; mais il a toujours le petit
inconvénient qui réfulte des arcs de re-
» pos , les branches étant de différens
» rayons , &c,
"J
Le petit inconvénient , difent Mrs les
Commiffaires ; mais la fuite juftifiera
mieux encore leur opinion .
"

Il faut obferver , ajoutent Mrs les Commiffaires
, que l'inégalité des arcs de re-
» pos eft peu confidérable dans l'échappe-
» inent d'Amani , la différence n'étant que
» la moitié de l'intervalle de deux chevil-
» les. Les arcs de repos ont de très-grands
» rayons dans la pendule du fieur le Paute ,
enforte que quand il y auroit eu une petite
inégalité dans la longueur de ces rayons , il
n'en réfulieroit pas un inconvénient fenfible ,
& ce petit inconvénient fauvé eft remplace
par un autre , puifque l'on eft obligé ,
continuent Mrs les Commiffaires , de d
» mettre à la roue de rencontre deux fois
autant de chevilles qu'à celle d'Amant ;
33
9
d
G
d.
ch
JU IN. 1754. 173
» ainfi la correction fur l'inégalité des arcs
» de repos eft compenfée par la multipli-
» cité des pièces. On fçait qu'en augmen-
" tant le nombre des piéces dans les ma-
» chines de toutes efpèces , on multiplie
» les défauts de conftruction & les diffi .
» cultés d'exécution . Cet échappement
> nous paroît inférieur à celui de Graham ,
»pour les pendules , parce que des che-
» villes entraînent néceffairement des chu-
» tes aufquelles le rochet n'eft pas fujet ,
» &c.
Une obfervation fe préfente naturellement
ici ; c'eſt que dans les pendules dont
il s'agit , les trente chevilles d'augmenta
tion qu'exige le nouveau méchanifine ,
ont paru à Mrs les Académiciens une rai
fon fuffifante pour le réduire au niveau de
l'échappement d'Amant , malgré l'inégalité
des arcs de repos de celui- ci , & que la
quantité des chutes , qui eft une fuite néceffaire
des chevilles rondes , leur a fair
donner la préférence à l'échappement de
Graham fur l'échappement nouveau qu'ils
lui préferent , appliqué en montre , à caufe
de l'égalité des repos , abftraction faite des
chevilles & des chutes , ainfi qu'on l'a vê
dans le premier article tiré de leur rap
port.
C'est ainsi que la théorie a déterminé,
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
les avantages refpectifs des quatre échappemens
comparés entr'eux , & voilà 1.s
premieres difficultés qui naiffent de fa décifion
; mais il en refte d'autres qui font
relatives à la main d'oeuvre , & que nous
allons expofer , laiffant à l'expérience à
décider fi elles compenfent ou non d'un
côté les avantages que la fpéculation annonce
de l'autre.
Une des plus fortes tombera fur la manivelle
qui raffemble les repos & les leviers.
Cette piéce fera toujours un obſtacle
à la perfection & aux progrès de cet
échappement , appliqué en montre , tant
par la difficulté de l'exécution , que par la
tendance de fa pefanteur & de fes mouvemens
à altérer la force centrifuge du
régulateur , & à augmenter inutilement le
frottement des pivots. L'altération qu'elle
peut apporter à la régularité du mouvement
fera d'autant plus grande qu'elle
fera plus éloignée du centre du balancier.
On eft d'ailleurs obligé , fans aucune utilité
relative au méchanifme de l'échappement
, de pratiquer des intervalles dans
le champ de la roue qui porte les chevilles
, pour fervir de refuge à la manivelle
lorfque le balancier reçoit quelqu'impreffion
qui tend à lui faire décrire de plus
grands arcs de vibrations , qui toutefois
t
P
JU I N. 1754. 175
ne peuvent être au pplluuss qquuee de deux cens
quarante dégrés , au lieu que dans celui
de Graham ils font de trois cens cinquante .
On obfervera encore que l'échappement
nouveau ne peut être employé dans
les montres plates , à moins qu'il ne plaife
à ces Mrs d'appeller montres plates , celles
qu'on nomme demi -plates ; on peut affurer
qu'il feroit impraticable dans de petites
montres , où celui de Graham a réulli audelà
de toute efpérance .
On peut faire valoir dans l'échappement
de Graham la facilité d'exécuter le cylindre
, & le peu de place qu'il occupe. L'égalité
d'action fur les leviers dans toute
l'étendue de l'arc conftant , fera encore
de quelque confidération chez les artistes
délicats , & je ne doute point que la pratique
n'acheve de donner la fupériorité à
l'échappement de Graham , à caufe de la
jufteffe des chutes & de la fuppreffion
des chevilles ; car on ne peut nier qu'en
augmentant le nombre des pieces , dans les
machines de toute efpéce , on multiplie les défauts
de conftruction & les difficultés d'exécution
.
L'emploi qu'on en peut faire dans toutes
fortes de montres , grandes ou petites
, hautes ou plates , fimples ou compofées
, fuffiroit feul , tout étant égal d'ail-
Hin
176 MERCURE DE FRANCE.
leurs , pour s'en tenir à celui de Graham ,
ne fut- ce que par l'embarras de dreffer
avec fuccès des ouvriers à tant de fortes
de machines ; mais la certitude que nous
avons de fes produits l'emporte fur touteş
les confidérations précédentes .
De tout ce qui précède , il s'enfuit que
l'échappement dont il s'agit n'eft pas fans
nouveauté ; qu'il a des avantages & des
defavantages ; que c'eft à l'expérience &
au tems à nous inftruire . de fa valeur ,
que quoiqu'ils en décident , les inventeurs
ne l'ont pas annoncé par fes côtés les plus
favorables , & qu'il s'en manque beaucoup
qu'ils ayent introduit dans fon exécution
toute la perfection dont il eft fufceptible.
J'efpere que nos Auteurs ne me fçauront
pas mauvais gré d'avoir jetté quelque
lumiere fur leur découverte , que je
mets d'ailleurs en parallele avec un échappement
que la théorie a fait regarder comme
le plus parfait que nous ayons , & dont
trente ans d'expérience ont démontré la
bonté.
J. JODIN.
OBSERVATIONS fur notre inftinct pour
la mufique , & fur fon principe , où les
moyens de reconnoître l'un par l'autre
JUIN. 1754. 177
conduisent à pouvoir fe rendre raifon avec
certitude des différens effets de cet art.
Par M. Rameau . A Paris , chez Prault
fils , quai de Conti ; Lambert , rue de la
Comédie Françoife ; Duchefne , rue Saint
Jacques , 1754. in- 8°. 1 vol.
It fuffit d'avertir qu'il paroît un ouvrage
de M. Rameau fur la mufique , pour
que les amateurs foient empreffés de le
lire. Il feroit honteux pour nous de n'avoir
que de l'indifférence pour les productions
d'un artifte qui a pouffé ſi loin
la théorie & la pratique de fon art.
L
SPECTACLES.
'Académie royale de mufique donne trois fois
par femaine le Bullet des Elémens ; Mlle
Davaux y a débuté le Mardi 21 Mai par le rôle
de Vénus dans le prologue. Cette Actrice a reçu
de la nature trois grands avantages ; une figure
théatrale , de la chaleur , & une des plus belles
voix qu'on puiffe entendre. Si Mlle Davaux parvient
à aquérir ce que donnentun travail opiniâtre
& de bons confeils , elle deviendra un des grands
fujets qu'ait eu le théatre de l'Opéra.
Les Comédiens François ont donné le Lundi
zo du même mois , la tragédie des Horaces , dans
laquelle le Sr Rofímond , qui a joué long- tems en
province & dans les pays étrangers , a repréſenté
w
178 MERCURE DE FRANCE.
le vieil Horace ; il a continué le même rôle le
Mercredi 22. Les Samedi & Lundi fuivans il a
joué Alphonfe dans Inès de Cafiro. Le jour du
début du nouvel acteur on a donné pour petite
piéce le Florentin ; Mlle Hus y a fait le rôle
d'Hortenfe avec beaucoup de feu , de fineſſe &
d'enjouement.
Les mêmes Comédiens ont donné le Jeudi 30
la premiere repréfentation d'Amalazonte , qui
avoit été annoncée pour le Vendredi . Il nous paroît
qu'on a bien reçu cette tragédie , qu'on l'a
trouvée bien écrite , & que le quatriéme acte a
été jugé fort beau.
Mlle Clairon remplit admirablement le rôle
d'Amalazonte ; chaque nouveau caractere que
rend cette grande actrice augmente fa réputation.
Elle doit fervir de modele en beaucoup de chofes
, & fingulierement dans l'art qu'ellè a d'être
toujours en ſcene , & dans le zele qu'elle montre
pour remplir tous les engagemens de fon état.
Les Italiens ont donné le Mercredi ‹ Juin , la
premiere repréſentation de l'Amant déguifé , parodie
du dernier acte des Elémens. Cette nouveauté
qui n'a pas réuffi , a été fuivie d'un diver
tiffement très-brillant.
CONCERTS SPIRITUELS.
E. Concert du Jeudi 23 Mai , jour de l'Af-
Lenfion ,commença par une fymphonie à
sors de challe , del Signor *** , enfuite Omnes
gentes , motet nouveau à grand choeur , à timballes
, trompettes & cors de chaffe de M. Cordeler.
JUIN.
1754. 179
M. Albaneze chanta un air Italien. M. Pugnani ,
ordinaire de la mufique du Roi de Sardaigne ,
joua un concerto de violon de fa compofition.
M. Gelin chanta Exaudi nos , Deus , petit motet .
Le Concert finit par Exaltabo te , motet à grand
choeur de M. de Lalande , dans lequel Mme Cohendet
chanta le récit Miferatur.
Le Dimanche 2 Juin , jour de la Pentecôte ,
le Concert commença par une fymphonie nouvelle
de la compofition de M. Chrétien , Ordinaire
de la Mufique de la Chapelle & de la Chambre
du Roi ; enfuite Deus venerunt gentes , motet à
grand choeur de M. Fanton Mlle Letienne chanta
Jubilate Deo , petit motet. M. Domenico Ferrari
joua un Concerto nouveau de fa compofition . M ..
Richer , Page de la Mufique de la Chapelle du
Roi , chanta une Arictte . Le Concert finit par Dominus
regnavit , motet à grand choeur de M.
Mondonville.
NOUVELLES
ETRANGERES.
DU NORD.
DE
PETERSBOURG , le 30 Avril.
N affure que la Grande Ducheffe de Ruffie
eft enceinte , & que fa groffeffe fera décla
rée peu après le retour de l'Impératrice en cette
Capitale.
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 11 Mai.
eft parti ces jours- ci une grande quantité
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
d'habits & d'armes pour divers Régimens . Quelques
bateaux pafferent avant-hier ici , chargés de
familles de différens pays de l'Empire , auxquelles
PImpératrice accorde des établiflemens en Hongrie.
Le Duc de Modene non feulement a fait
remettre en liberté le fieur Cioche :ti , mais l'a
rétabli dans le pofte de Secrétaire de Légation
auprès de cette Cour.
DE LEIPSIK , le 7 Mai.
La Régence de cette ville a pris à ferme les
'Accifes de l'Electorat , & elle en donne deux
cens foixante-dix mille écus de plus que les précédens
fermiers. Le Roi a affigné fur cette partie
de fes revenus le remboursement des obligations
de la Steur.
DE RATISBONNE , le 16 Mai.
Le College Electoral & celui des Princes reprirent
le 13 de ce mois la délibération ſur l'admiffion
des Maifons de la Tour-Taxis & de Schwartzbourg
dans le fecond de ces deux Colléges.
Après qu'on eut recueilli les voix , ils donnerent
leur conclufum pour cette admiffion.
DE HANOVRE , E 9 Mai.
Par ordre du Directoire de la Chambre des Domaines
, on mefure avec foin dans cet Electorat
toutes les terres fujettes , à payer dîmes. L'objet
de cette opération eft d'empêcher également ceux
qui fe préfentent pour l'amodiation de ces dîmes
d'obtenir cette ferme à un prix trop modique , &
de la porter au-deffus de fa valeur .
JUIN. 1754. 188
DE HAMBOURG , le 11 Mai.
Le luxe pouvant être regardé comme une des
caufes qui rendent ici depuis quelques années les
banqueroutes plus fréquentes , les Magiftrats fe
propofent de faire quelques réglemens pour le
xéprimer.
ESPAGNE.
DE BARCELONNE , le 2 Mai.
L'Efcadre qu'on a équipée dans ce Port , &
qui eft deſtinée à procurer la fureté de la navigation
fur les côtes de ce Royaume , doit partir au
premier vent favorable. Des pluyes bienfaifantes
ont fuccédé à la féchereffe qui défoloit la Catalogne
& l'Arragon. La fécondité de la terre ſe ranime
, & les campagnes ne font plus reconnoiffables..
ITALI E.
DE LIVOURNE , le 30 Avril.
La retraite des Corfaires d'Afrique a rendu de
nouveau la navigation libre dans ces parages. On
a été informé que douze bâtimens Tunifiens font
retournés à la . Goulette , & que dans leurs courſes .
ils ne fe font emparés que de deux barques Efpagnoles
, à bord defquelles ils ont fait au plus
trente esclaves .
DE GENES , les Mai.
Selon les derniers avis reçus de Corfe , un dé
182 MERCURE DE FRANCE.
"
tachement des troupes de la République en e
venu aux mains dans la province de Balagna avec
un corps de Rebelles . Quoique l'action ait eré
vive , il n'y a eu qu'une vingtaine d'hommes tués
de chaque côté.
GRANDE - BRETAGNE.
DE LONDRES , le 16 Mai.
L'affemblée générale du Clergé d'Ecoffe doit
faire aujourd'hui à Edimbourg l'ouverture de fes
féances , aufquelles le Comte de Hoptoun préfi
dera en qualité de Commiffaire du Roi. Les Vaiffeaux
de la Compagnie des Indes Orientales , le
Walpole , l'Edgbaston , le Griffin , l'Harcourt
& le Clinton , font revenus , le premier de
Bencolen , & les quatre autres de la Chine.
On affure que l'ouverture du nouveau Parle
ment fe fera le 1 de Juin. Parmi les membres
de la Chambre des Communes , il fe trouve plus
de foixante négocians , la plupart intérellés dans
les Colonies de l'Amérique. Dès que le Parlement
commencera fes délibérations , on établira des
Commités pour travailler à réformer divers abus
qui exigent l'attention du Gouvernement.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
Mai Loren
A feconde Compagnie des Moufquetaires
s'étant rendue le 16 Mai à Choify , le Roi
monta à cheval , & à la tête du Corps reçut Capi
JUIN. 1754. 183
taine- Lieutenant de cette Compagnie M. le Comte
de la Riviere , Lieutenant Général des armées de
Sa Majefté , & Commandeur de l'Ordre Royal &
Militaire de Saint Louis,
Le 18 , le Roi revint de Choify avec Monfeigneur
le Dauphin , Madame Adélaide , & Mefdames
Victoire & Sophie , qui étoient allés la veille
y joindre Sa Majesté.
Les Députés des Etats d'Artois eurent le 19 une
audience du Roi . Ils furent préfentés à Sa Majefté
par M. le Duc de Chaulnes , Gouverneur de cette
Province & de celle de Picard e , & par M. Ic
Marquis de Paulmy , Secrétaire d'Etat de la guerre
en furvivance de M. le Comte d'Argenfon . Selon
l'ufage , ils ont été conduits par le Grand- Maître
& le Maître des cérémonies. La députation étoit
compofée , pour le Clergé , de M. l'Abbé de Roquelaure
, Chanoine de l'Eglife Cathédrale , &
Vicaire Général du Diocèfe d'Arras , nommé à
l'Evêché de Senlis ; pour la Nobleffe , de M. Raulin
de Belleval , Brigadier d'Infanterie , & Lieutenant-
Colonel du Régiment Royal Italien ; pour
le tiers Etat , de M. Goffe , Avocat en Parlement ,
Echevin des Ville & Cité d'Arras . M. P'Abbé de
Roquelaure porta la parole .
Le même jour , leurs Majeftés & la Famille
royale rendirent vifite à Madame la Duchefle de
Modene , à l'occafion de la mort de Madame la
Ducheffe de Penthievre .
Le Roi s'eft purgé avec des eaux le 20 & les
deux jours fuivans.
M. de Barailh , Vice-Amiral , Commandeur de
P'Ordre Royal & Militaire de S. Louis , vient d'être
fait Grand-Croix honoraire de cet Ordre.
M. l'Abbé de Murat , Vicaire Général de l'Archevêché
de Sens , a obtenu la charge d'Aume184
MERCURE DE FRANCE.
nier de Madame la Dauphine , vacante par la nomination
de M. l'Abbé de Nicolaï à l'Evêché de
Verdun .
L'Académie royale des Sciences a élú M. le
Maréchal de Lowendalh en qualité d'Académicien
Honoraire , à la place de feu Mr D'ons-en-
Bray.
Ón mande de Strasbourg , que M. Spinola
Archevêque de Laodicée , ci - devant Nonce du
Pape auprès de l'Electeur de Cologne , y a paffé
en allant à Lucerne , où il va réſider en la même
qualité auprès des Cantons Catholiques.
Les lettres de Florence marquent qu'on a trouvé
dans un ancien édifice de l'Île de Candie , près
de la Canée , trois cens médailles d'or de Tibere
Conftantin. Le Type repréſente la tête de cet Empereur
couverte d'un cafque ; au revers eft une
croix , avec la légende connue , Vic. Aug.
Ces médailles font fort bien confervées.
Le 23 , Fête de l'Afcenfion de Notre Seigneur
Leurs Majeftés accompagnées de la Famille royale ,
entendirent les Vêpres chantées par la Mufique
aufquelles M. l'Abbé Gergoy , Chapelain ordinaire
de la Chapelle-Mufique , officia
Le même jour , le Roi a fait un remplacement
Officiers de marine , par lequel Sa Majesté a nommé
trente -quatre Capitaines de Vaiffeaux , foixante-
quatre Lieutenans , & quatre- vingt-dix Enſeignes.
CAPITAINES DE VAISSEAUX
MM. Gotho , Guidy , la Filiere , Chevalier de
Marcouville , Drée de la Serée , Colbers- Turgis ,
Kerfa-Boifgelin , Moëlien , Saint-Laurent de Sartres
,Saint-AndréMontmejan , Kermabon , Beauf
JUIN. 1754. 185
fier de Quiez , Tredern du Drefnec , Neveu de
Roullon , Keroullas , Beaulieu - Tivas , Billy , de
Venel , Lambert de Granges , Nas - Tourris , Paftour
de Coſtebelle , Lorgeril , Chiffrevas , Saint-
Lazare , Querquifiau de Kervafdoué , d'Orvilliers ,
Marquifan , du Chaffault de Befné , de Fayet ,
Marolles , Dabon , Fontenay , Chevalier Fouquet ,
la Borde- Noguez.
LIEUTENANS.
M. le Marquis de Gras- Préville , MM . Penandref
de Querlaufon , Rouxel de Prerond , Gadeville
, de Goy , le Veyer , du Vergier - Kerhorlay ,
Rolland de Kerloury , le Mouton du Manoir ,
Chevalier d'Albert d'Aubagne, Heuffaf d'Ouexans,
Chevalier Thomas Châteauneuf, Saint - André-
Montmejan , Mirande- Guerin , Taurin -Dannat ,
Chevalier Taurin , Chevalier d'Albert Saint - Hypolyte
, Marigny , Gautier des Clefs , Heron , Rorthais
, Barras Saint - Laurent , de Brach , la Gadec-
Mezedern , la Boullaye , Larnage , Gotho ,
Beaumont , Novarin , Chevalier de Graffe du Bar,
Portmartin , Gravier , Chevalier de Gouandour ,
d'Arbaud de Jouques , Janvry , d'Ortigues , Moriez-
Caftellet , Treoudal , Savigny de Raucourt
la Touche - Beauregard , Lieutenant d'Artillerie ;
du Sault , Dabillon - Savignac , Thoranc , Chevalier
de Treflemannes- Brunet , la Motte -Picquet ,
le Gendre d'Avirey , Boauffet , Mauclerc , Bigot ,
la Boucherie - Fromanteau , Lieutenant d'Artillerie
; Chevalier d'Argouges , Saint-Pern , Marquis
de Vaudreuil , Baron de Narbonne , Chevalier de
Vento-Defpennes , de Flotte - Saint - Jofeph , Malromé
, Chevalier Montfiquet , Chevalier de la
Salle-Proifly , de Graffe-Briançon , la Fitte , Villers-
Franffures , Quelen , Damilly.

186 MERCURE DE FRANCE.
ENSEIGNES.
MM. Bompar , Rochemore , Dalouë , Reals de
Clauzy , Flaville , du Pleffis-Parfcault , Silguy ,
Marquis de Clapier - Collongues , Saint- Paulet ,
Cypieres , Chevalier de Seyffel , de Mazargues ,
Montalais , Daiminy , Meiffieres, Thoron, Cymon
de Beauval , Cillart de Surville , Darcy , Jaflaud de
Thorame , Chevalier de Boifville , de Fontenu , du
Chaffault, Sous- Lieutenant d'Artillerie ; Quelen de
Lannivinon , de Seguiran , Marquis de Coriolis-
Puymichel, Chevalier d'Albertas, Chevalier de Preville
, de Peruffy , le Gardeur de Tilly , Sous -Lieutenant
d'Artillerie ; Bureau de Sivrac , Chevalier
d'Abbadie , de Cambray , Brun de Boades , Saint-
Michel du Nezat , Keredern de Trobriant , d'Heriffon
, Plenemar , Chevalier de Villeneuve , da
Parc-Lezardo , Kerouan -Mahé , le Begue , Chevalier
de Couret de Secq'ville , Chevalier de Martel
, Defmazieres du Pallage , Tremignon , Prevoft
de Traverfais , Keroullas , du Chilleau , Chaf
teloger , Larhantel , Kergariou , d'Aigremont ,
Vialis de Fontebelle , Ginefte , Robien de Saint-
Nervin , Puybefnier , la Mulniere , Boifgelin de
Kergomar , Mouillebert , de Vailes , Montalambert
, de Caftellet , la Motte- Baracé , Begon , le
Jay de Kerdaniel , Chevalier du Pavillon , Chevalier
d'Orfeuil , Puje: Dantrechaux , d'Orailon ,
Camiran , de Montiers , Regina , Belat de Saravayat
, Feron de la Feronnays , d'Hercé , Chevalier
Pigache - la - Comté ,Chevalier de la Billarderie
, des Vergers- Maupertuis , Baron de Juigné ,
Montfort de Saint -Victor , Hocquart , Thierfanville
, Serigny , Thoranc- Rocquefort , Chevalier
de Bayanne , d'Harambures , de Blot , Rouillé de
Fontaine, d'An bliment.
JUIN. 1754. 187
Le 23 Mai , les Religieux Auguftins de la Place
des Victoires chanterent dans leur Eglife le Te
Deum, en action de graces de la convalefcence de
la Ducheffe d'Orléans .
Le 26 , M. de Tauriac , Capitaine au Régiment
des Cuiraffiers du Roi , prêta ferment entre les
mains de Sa Majefté , pour une charge de Lieutenant
de Roi de la Province de Rouergue.
Le Roi partit le 27 pour le Château de Crecy ,
d'où Sa Majesté revint le 31 .
Le 28 , la Reine alla au Château de Dampierre
chez M. le Duc de Luynes . Sa Majefté revint ici
le foir.
Depuis quelques jours , Madame eft un peu indifpofée.
M. le Marquis de Cruflol , Chevalier des
Ordres du Roi , Maréchal des Camps & Armées
de Sa Majefté , & fon Miniftre Plénipotentiaire
auprès de l'Infant Duc de Parme , ayant obtenu la
permiffion de revenir en France , Sa Majefté a nom .
mé pour le remplacer M. le Comte de Rochechouart-
Faudoas , Lieutenant Général des Armées
du Roi , & l'un des Barons des Etats de Languedoc.
Les Etats de Bretagne ont fait célébrer le 30 ;
dans l'Eglife des Feuillans , rue S. Honoré , un Service
folemnel pour le repos de l'ame de la Ducheffe
de Penthiévre . L'Evêque de Vannes , le
Marquis de la Riviere , & le fieur du Bodan , Députés
des trois Ordres de la Province , ont affifté
au nom des Etats à cette cérémonie . On avoit
élevé un catafalque dans le milieu de l'Eglife , qui
étoit tendue de noir jufqu'à la voûte , & éclairée
d'une grande quantité de lumieres.
Le mêmejour, M. de Bougainville fut reçu dans
l'Académie Françoife , & il prononça fon difcours
de remerciment , auquel le Duc de Saint-Aignan
répondit.
188 MERCURE DE FRANCE.
Le Roi a accordé au Marquis de Loftange , Colonel
du Régiment de Cuiraffiers, la furvivance de
la charge de premier Ecuyer de Madame Adélaïde
; grace que le Marquis de Lhopital , titulaire
de cette charge, a demandée à Sa Majefté en faveur
du mariage de Mlle de Lhopital , fa fille aînée ,
avec le Marquis de Loftange. Madame Adelaide ,
à l'imitation du Roi , a pareillement accordé à
Mlle de Lhopital une place de Dame auprès d'elle.
Le 30 du mois dernier , les Actions de la Compagnie
des Indes étoient à dix- huit cens livres , &
les billets de la feconde lotterie royale à fix cens
quarante-cinq. Les billets de la premiere lotterie
royale n'ont point de prix fixe.
Meffieurs le Curé & Marguilliers de S. Euftache
ont différé à célébrer la joye que leur caufoit la
convalefcence de fon Alteffe Séréniffime Madame
la Ducheffe d'Orleans , jufqu'à ce que M. le Duc
de Chartres pût pofer la premiere pierre du portail
de leur églife . Les deux objets ont été remplis
avec beaucoup d'ordre , de religion & d'éclat le
22 Mai.
Le jeune Prince fe rendit à l'églife vers les cing
heures du foir , & fut reçu à la defcente de fon
caroffe , au bruit des fifres & des tambours & d'une
falve de boîtes , par M. le Curé qui lui préſenta
de l'eau bénite , & lui fit un compliment. MM .
les Marguilliers le conduisirent enfuite au choeur ,
à la place qui lui étoit deftinée. Un des enfans
de choeur fui adreffa les vers fuivans , qu'un zéle
très-louable avoit infpiré au célébre M. Roi ,
Chevalier de l'Ordre de Saint Michel .
Grand Prince , qui rendez ce jour fi folemnel ,
Que votre hommage eft pur aux yeux de l'Eternell
JUI N. 1754 189 .
Eh fous quel plus heureux aufpice
Pouvoit être élevé le dernier ornement ,
Qu'après un long retardement
Attendoit ce faint édifice !
Votre nom fera joint aux voeux pleins de ferveur
Dont ces murs facrés retentiffent ;
Ils vous attireront les graces du Sauveur ,
Rares bienfaits , dont ne jouiffent
Que les Princes felon fon coeur.
Vous venez d'éprouver fa faveur la plus chere.
Les jours de votre augufte mere
Echappés des horreurs d'un péril redouté ,
Relevent à nos yeux cette folemnité.
Nos cantiques de joie & de reconnoiffance
N'attendoient que votre préfence.
Recevez , Prince , avec bonté
Ce tribut que vous doit notre fincérité.
L'encens que brûle l'innocence
Des plus grands coeurs eft avoué ,
Et de la bouche de l'enfance ,
Dieu même veut être loué .
Ces deux pièces de vers furent fuivies de la diftribution
des motets , à la fuite defquels on trouve
encore deux complimens , dont le premier eft
encore de M. Roi,
190 MERCURE DE FRANCE.
Augufte rejetton d'une tige immortelle ,
Que fes hautes vertus placerent dans les cieux ,
Du plus faint de vos ayeux
Vous nous retracez le zéle.
Déja prefque rival de ce Roi glorieux ,
Dont mille monumens atteftent à nos yeux
La pieufe magnificence ;
Dans un âge où l'innocence
Porte fa premiere fleur,
Ici votre main commence
L'édifice du Seigneur."
Ces murs qui de nos voix retentiffent fans ceffe ,
Entendront votre nom mêlé dans tous vos voeux.
Puiflions-nous attirer fur vous ces dous heureux
Qui du fils de David ornerent la fageffe.
AUTR E.
Nos voeux font exaucés , grand Prince , & l'allégreffe
Doit faire de nos chants retentir ce féjour :
Le ciel rend une mere à votre tendre amour ,
Il rend à nos defirs une auguſte Princeſſe .
Vos ayeux , en fuivant de glorieux fentiers ,
Signalerent leurs noms par différens exemples :
On les vit d'une main moiffonner des lauriers ,
De l'autre décorer nos temples .
Un projet auffi faint vous anime aujourd'hui ,
JUIN. 1754. 191-
1
Et ce préfage heureux fait naître l'espérance
Que la religion trouvera fon appui
Dans un héros naiflant déja cher à la France.
Voyez fur nos autels ces pompeux ornemens :
Tandis qu'une Princeffe illuftre ,
Qui du fang des Bourbons perpétua le luftre
Confacroit au Seigneur ces pieux monumens ,
L'Europe admiroit le courage.
Du Prince bienfaifant qui vous donna le jour ,
Et de qui la bonté peinte fur fon vifage
Fixe tous les coeurs à fa cour.
Puiffiez -vous à jamais fuivre fes nobles traces ,
Et d'éloges pareils mériter les tributs !
Vous n'êtes à préfent entouré que des graces ,
Vous le ferez bientôt de gloire & de vertus.
Le Te Deum qu'on chanta alors fut fuivi d'une
fymphonie qui fervit de prélude à un motet relatif
à la cérémonie de la premiere pierre , dont les
paroles tirées du Pf. 23. étoient :
Attollite portas , Principes , veftras , & elevaminiporta
aternales , & introibit Rex gloria.
Quis eft ifte Rexgloria ? Dominus fortis &potens
, Dominus potens in pralio.
Dominus virtutum , ipfe eft Rex gloria.
Lorfque le motet eut été chanté par le Sr Benoît
le Muficien qui a peut- être jamais le mieux rendu
* Le Choeur étoit décoré des ornemens magnifiques
dont feue S. A. R. Madame la Ducheffe d'Orleans
afaitpréfent à fa paroiffe.
192 MERCURE DE FRANCE.
le Latin , & par le Sr Beſche qui a du talent , on fe
rendit en ordre au portail de l'égliſe , au fon d'une
fymphonie , foutenue par des timbales & trompettes
qui exprimoient une marche. Là le jeune
Prince environné du Clergé de la paroiffe & de
toute fa maiſon , fit avec un recueillement & des
graces qu'il n'eft pas poffible de rendre , ce qui eft
prefcrit dans le Rituel pour cette cérémonie.
Lorfqu'elle eut été finie , les mêmes voix ,
compagnées des mêmes inftrumens , exécuterent
les paroles du Pf 147.
ac-
Lauda,Jerufalem, Dominum : lauda Deum tuum,
Sion.
Quoniam confortavit feras portarum tuarum ,
nedixit filiis tuis in te.
be-
Toute la Mufique étoit de la compofition de
M. Mondonville , qui fit tout ce qu'on devoit attendre
du plus grand Compofiteur de moters que
nous ayons eu.
On a fait frapper au fujet de la cérémonie dont
nous rendons compte , des médailles , où on lit ,
D. O. M.
Serenif. Princ. Carnut. Dux Opt. Parent. juffu
& vice extruend. buj . Bafil . fronti. prim. lapid.
pofuit.
M. DCC . LIII. .
Date qui n'a pu être changée , parce que le coin
avoit été trempé dans l'année précédente , où on
croyoit être en état de faire la cérémonie .
Et au revers ,
Ejufd. eccl. S. Euft. paroc. J. F.R. Secouffe , Doct.
Theol . Parif. dituis honorariis Lud. Phelipeaux ,
Com. à Sancto Florentino , Regni adminiftro , J.
Maffon de Pliffai , Reg.ord. equite , Edituis G. Raphạ
I
A
C
JUI N. - 193 1754.
phael Bofcheron. N. Chabouillé L. C. Viellard.
Quelques-unes de ces médailles ont été renfermées
par M. le Duc de Chartres dans le plinthe
de la base d'une des colomnes , avec une infcription
Françoife , gravée fur du cuivre , qui contient
les mêmes faits un peu plus détaillés .
BÉNÉFICES DONNÉS.
L
E Roi a donné l'Evêché de Senlis à M. l'Abbé
de Roquelaure , Vicaire général de l'Evêché
d'Arras.
M. l'Abbé Legrand , Vicaire général de l'Evê →
ché de Nevers , a été pourvu du Prieuré - Cure de
Saint Germain - en - Laye , dont M. Conigant a
donné fa démiſſion .
Le Roi a accordé l'Abbaye de Saint Germer ,
Ordre de S. Benoît , Diocèle de Beauvais , à M.
l'Abbé de Marbeuf , Confeiller d'Etat , Aumônier.
ordinaire de la Reine , en furvivance ; celle de
Langonet , Ordre de Cîteaux , Diocèse de Quimper
, à M. l'Abbé de Lefquen , Vicaire général da
I'Evêché de Quimper ; & le Prieuré de Montherot
, Diocèse de Befançon , à M. l'Abbé d'Olivet ,
Chanoine de Besançon.
Le Roi a donné l'Abbaye Réguliere de Saint
Armand , Ordre de S. Benoît , Diocèfe de Tournai
, à Dom Honoré , Religieux de cette Abbaye.
M. l'Abbé de Montperat , Vicaire général de l'E
vêché de Die , & Abbé de l'Abbaye de Tranque
vaux , a été nommé à la dignité de Grand Archi
diacre d'Avignon , & à celle de Doyen de Taraf
con. Il eft frere du Marquis de Montperat , un
des quatre premiers Barons du Dauphiné , & l'un
II. Vol. 1
194 MERCURE
DE FRANCE
.
des Lieutenans de Roi de la Province de Langue
doc.
*
Le Roi a acco:d: l'Abbaye d'Humblieres , Ordre
de S. benoît , Diocèfe de Noyon , à M. l'Abbé
de la Verdure , Chanoine de l'Eglife métropolitai–
ne de Cambray ; & l'Abbaye de Tranquevaux ,
Ordre de Câteaux , Diocèle de Nifmes , vacante
par la démillion de M. l'Abbé de Montperat , à
M. l'Abbé de Rochemer d'Aigremont , Vicaire
général de l'véché de Nifmes.
Le Roi a ' nommé à l'Evêché de Verdun M.
PAbbé de Nicolaï , Vicaire général de l'Archevêché
de Paris , Aumônier de Madame la Dauphine,
& ci devant Agent général du Clergé.
Sa Majesté a accordé l'Abbaye d'Ardorel , Ordre
de Cîteaux , Diocèfe de Caftres , à M. l'Abbé
Davizard , Confeiller-Clerc du Parlement de Touloufe.
>
Le Roi a accordé l'Abbaye de Genefton , Ordre
de Cî eaux , Diocèle de Nantes , à M. P'Abbé le
Franc de Fontaine , Vicaire général de l'Evêché de
Treguier; l'Abbaye Kéguliere de Kéconfort , même
Ordre , Diocèſe d'Autun , à la Dame de Saumery
de Cormainville ; & le Prieuré du Val-
Dieu , Diocèle de Troyes , à M. l'Abbé de Follard.
Sa Ma efté a nommé M. l'Evêque de Saint- Brieu
AP'Abbaye de Moiremont , Ordre de S. Benoît ,
Diocèle de Chaalons- fur-Marne,
Le Roi a accordé l'Abbaye de la Melleraye,
Ordre de Câteaux , Diocèle de Nantes , à M. l'Abbé
de Kermorvant , Vicaire général de l'Evêché
de Treguier ; & le Prieuré de Commeguiers , Diocéfé
de Luçon , à M. l'Abbé Afforty.
Sa Majesté a accordé l'Abbaye de Bellefontaine,
Ordre de S. Benoît , Diocèfe de la Rochelle , à M
JUIN. 17341 195
F'Abbé de Laage , Vicaire Général de l'Evêché de
Saintes ; & l'Abbaye Réguliere de Lieu - Notre-
Dame , Ordre de Citeaux , Diocèse d'Orleans ,
La Dame de Flogny , Religieufe du même Ordre.
ARRETS NOTABLES.
A
RREST du Confeil d'Etat du Roi , du 25
Mars 1754 , qui permet d'établir des métiers
alaire des bas dans toutes les villes & lieux du
Royaume , en fe conformant aux réglemens rendus
à ce fujet.
ORDONNANCE du Bureau des Finances
du 29 du même mois , concernant la police générale
des chemins dans l'étendue de la Généralité
de Paris.
ARREST du Confeil d'Etat du Roi , du 9
Avril , qui autorife les employés des fermes de
Lorraine & Barrois , à pourfuivre & arrêter les
contrebandiers fur les terres de France , & à y
faire les vifites & recherches néceffaires , & même
dans les maifons privilégiées , pour empêcher la
contrebande , le faux-fanage & le commerce du
Laux tabac.
ORDONNANCE du Roi , du premier Mai ;
pour régler la diftribution des congés d'ancien
neté.
DE par le Roi, & M. le Lieutenant général de
Police , Commiffaire en cette partic. Jugement
du 5.Jain , au profit de Dominique Guerin , fer
mierdes droits des marchés de Sceaux & de Poifly;
Iij
196 MERCURE DE FRANCE.
qui déclare la faifie faite à fa requête fur Franfois
Lardenois & Gabriel Sagot , Marchands Bouchers
à Paris , de quatre boeufs , bonne & valable
: ordonne lefdits
que
boeufs feront &
quatre
demeureront acquis & confifqués à fon profit; ca
conféquence , ledit Lardenois & Sagot tenus de
les repréfenter , finon & à faute de ce faire , condamnés
folidairement & par corps à lui payer la
fomme de huit cens quatre-vingt livres pour la
valeur d'iceux : fait defenfes auxdits Lardenois &
Sagot , & à tous autres Marchands Bouchers , de
faire la déclaration des beftiaux qu'ils acheteront
dans les marchés de Sceaux & de Poiffy , par d'au
tres que par eux , & d'en diminuer le prix d'achat
dans leurs déclarations , même de les faire fortir
defdits marchés fans s'être préalablement munis
d'un laiffez-fortir , le tout à peine de cinq cens
livres d'amende : condamne lefdits Lardenois &
Sagot en cent livres d'amende & aux dépens.
MARIAGES ET MORTS.
Effire Paul-Edouard d'Eftouteville , Maré-
Mchal des camps & armées du Roi , épouſa
le 4 Avril dernier , à Masflers , dans le Diocefe de
Beauvais , Agnès -Marie de la Rochefoucaud de
Lafcaris d'Urfé , feconde fille de Louis- Chriftophe
de la Rochefoucand de Lafcaris d'Urfé , Mar- -
quis d'Urfé & de Langheac , Meftre de Camp
d'un Régiment de Cavalerie de fon nom , & de
Dame Jeanne Camus de Pontcarré.
Thomas- Alexandre - Marc d'Alzace de Henin-
Liétard , Comte de Boflu , Prince de Chimay &
du Saint Empire , Grand d'Efpagne de la premiere
claffe , Colonel dans le corps des Grenadiers de
JUIN. 1754. 197
France , &
Capitaine
Commandant des
Gardes du
Corps du Roi de
Pologne , Duc de
Lorraine & de
Bar , a
épousé le 25
Magdeleine -
Charlotte le
Pelletier de
Saint -
Fargeau ,
petite fille de feu
M. le
Pelletier des
Forts ,
Contrôleur
général
des
Finances.
Leur
contrat de
mariage avoit été
figné le 21 par leurs
Majeftés.
Le
Mercredi huit Mai ,
Meffire
Arnaud-
Louis-
Marie ,
Marquis de
Loftange ,
Meftre de
Camp du
Régiment des
Cairaffiers du Roi , fils de
Meffire
Arnaud-Louis-
Claude-
Simon de
Loftange ,
Marquis
de
Saint-
Alvere & de
Montpezat ;
Baron de
Loffange , de
Lineuil , du
Vigan ,
Defprez & de
la
Bouthie ;
Seigneur de
Puidereges , Uffel ,
Senailhat
,
Bidonnet ,
Cadrieu , la
Boiffonnade ,
Cazelles
,
Longua , la Rue ,
Gardonne ,
Cendrieux ,
& c.
grand
Sénéchal &
Gouverneur du
Quercy ,
& de feue
Dame
Marie-
Françoife de
Larmandie ,
Marquife de Saint-
Alvere ; a
épousé
Damoifelle
Marie-
Elifabeth-
Charlotte-
Pauline de
Lhopital ,
fille de
Meffire Paul
Gallucci , de
Lhopital ,
Marquis
de
Châteauneuf- fur - Cher ,
Seigneur de
Saint-
Germain ,
Coudran , &c.
Chevalier des Ordres
du Roi ,
Lieutenant-
Général de fes
armées ,
Inspecteur
général de
Cavalerie & de
Dragons
premier
Ecuyer de
Madame
Adélaïde , ci-devant
Ambaffadeur
Extraordinaire du Roi
auprès du
Roi des Deux
Siciles , &
Chevalier de fon
Ordre
de
Saint
Janvier , & de
Dame
Elizabeth- Louiſe
de
Boullongne fon
époufe ,
Dame de
Madame
Adélaïde .
La
cérémonie du
mariage s'eft
faite dans la
Chapelle de
l'Archevêché , par M.
l'Archevêque
de Paris. Ce
Prélat qui eft
oncle à la
mode de
Bretagne du
Marquis de
Loftange , fit à
l'occafion
de ce
mariage le
diſcours
fuivant.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
» C'eft Dien feul qui rend les mariages vérita
» blement Chrétiens , en les fanctifiant par ſa
>> grace ; c'eſt lui feal aufli qui peut les rendre
» heureux , en y répandant cette pair folide qui
» confifte dans l'union des coeurs & la confor- +
» mité des fentimens , dans une fociété mutuelle
» de vertus & de bons exemples , & dans l'attente
» des biens éternels & invifibles deſtinés à couron-
» ner les alliances des époux fideles .
»> Que le Dieu de mifericorde conduife donc
» ma main dans ce moment , & qu'il foit lui-mê-
»ine le miniftre d'une alliance fi intéreffante pour
> mon coeur !
» Vous y trouvez , Monfieur , tout ce que
» vous pouviez défirer de plus fateur ; un nom
» illuftre décoré des titres & des diftinctions qui
»font l'appanage de la naiflance & la récompenfe
des fervices; une douceur de caractere qui vous
>> promet le bonheur le plus conftant ; une piété
» fincere formée fur des exemples qui vous rap-
» pelleront àvous même ceux que vous avez reçus
d'un pere rempli de religion & de vertu.
Votre choix eft couronné par la faveur & les
graces d'un grand Roi , qui non content de
»faire la félicité de l'Etat par la douceur & la
» gloire de fon regne , veille encore , en pere ,
» aux fortunes particulieres.
» Vivez heureux dans l'affemblage de toutes
les vertus chrétiennes , dignes époux , qu'une
» même destinée attache à une Princefle , Pobjet
» de l'admiration publique ; qui née fur le trône
» eft mous fenfible à l'éclat qui Penvironne ,
» qu'au plaifir de faire du bien , & qui a prévenu
Dvos fervices par fa protection & les bienfairs ?
» Servez le Seigneur à l'envi , afin qu'il bé-
» niffe la postérité qui fortira de vous, & qu'ily
JUIN. -1784. 190
le
» perpétue l'amour de fa loi & de fon culte ,
» zéle pour la gloire du Roi , & pour le fervice
» de l'Etat.
Le 16 du même mois ,Louis-Nicolas , Marquis
Dauvet , Baron de Mineville , Boucheviliers ,
Neufmarché , &c. Maréchal des camps & armées
du Roi , Chevalier de l'Ordre royal & militaire de
S. Louis , a épousé Marie- Angelique Groulard de
Bogefroy , Marquife de Bogefroy , Daine de Bail
leul , Neuville , Beauferé , Baronne du Coudray ,
&c. fille de défunt Guillaume Groulard , Marquis
de Bogefroy , Seigneur de Bailleul , &c . &
de Dame Marie Sublet de Noyers .
La célébration de ce mariage s'eft faite au Château
de Noyers , près Gifors , chez la Comteffe de
Lenoncourt , foeur de la mariée.
Le Marquis Dauvet eft fils de feu Louis -Be
noft , Marquis Dauvet , Baron de Maineville ,
Brigadier des armées du Roi , Chevalier de Saint
Louis , ancien Capitaine des Chevaux - Légers Dauphins
& de Dame Marie Magon, fa veuve ; &
arriere petit-fils de Guillaume Dauver , Seigneur
Defmarets , Chevalier des Ordres du Roi , Capitaine
de cinquante hommes d'armes , Gouverneur
de Beauvais , & Ambaffadeur en Angleterre
& d'Ifabelle Brulart ,fille du Chancelier de Sillery.
Guillaume a fait les deux branches des Comtes
Defmarets , grands Fauconniers de France , & des
Marquis d'Avillars. Le nouveau marié eft coufin
du IV au Ve degré du dernier Comte Defmarets ,
grand Fauconier de France, mort en 1748. Voyez
dans les grands Officiers de la Couronne , t. 8. la
généalogie & les alliances de la maifon de Dauvet
, à l'art. des grands Fauconniers.
La Maiſon de Groulart , établie depuis longtems
en Normandie , a des alliances avec les mai
I iiij
200 MERCURE DE FRANCE.
fons de Mafquerel , Fontaine-Martel , Manneville
, Roncherolles , de Noyers & autres. Anne-
Marguerite de Mafquerel , ayeule de la nouvelle
mariée , apporta à Charles Groulard , Marquis
de Torcy , Colonel d'Infanterie , fon mari , le
Marquilat de Bogefroy , & les terres de Bailleui!,
Neuville , poffédés par ſa maiſon dès le mariage
d'Antoine de Mafquerel en 1497 , avec Jeanne de
Dreux , de la maifon des anciens Comtes de
Dreux , branche de Morainville.
Dame Jeanne de Reynal , veuve de Meffire
Raimond de la Gaye , Chevalier , Vicomte de
Lanteuil , Major du Régiment de Genfac , eft
morte le 22 Mars dernier au château de Lanteuil ,
en la principauté de Turenne.
La famille de la Gaye de Lanteuil eft alliée
aux plus illuftres du Limoufin , de l'Auvergne , le
Quercy & le Rouergue & entr'autres aux
maifons de Turenne & de Valette - Parifot ;
e'eft de celle- ci qu'il y eut un Grand Maître de
Malthe. Elle a de tout tems fourni à l'Etat de braves
Officiers , qui ont facrifié leurs vies & leurs
biens pour le fervice de nos Rois. Pierre de la
Gaye de Lanteuil , Capitaine dans Royal des
Vaiffeaux , fut tué à la bataille d'Hochftet . François
de la Gaye de Miremont , appellé le Chevalier
de Lanteuil , périt à celle de Malplaquet. François
de la Gaye , Vicomte de Lanteuil , Capitaine dans
le Régiment de Souvré , fut tué à la bataille de
Guaftalla.
On peut encore remarquer que Raymond de
La Gaye de Lanteuil , Seigneur de Borredon ,
Docteur de Sorbonne , a été un des fameux Cafuiftes
qu'il y eut eu depuis plufieurs fiécles ; il
érois confulté par tous les Prélats du Royaume fur
JUIN.
1754. 201
les cas de confcience. Il a été long- tems Direc
teur du Séminaire de S. Sulpice à Paris , où l'on
voit fon portrait dans la falle . Il étoit Confeſſeur
extraordinaire de la Reine mere , qui l'honoroit
d'une finguliere protection. Elle lui fit préfent
d'une bague dont la pierre eft une emeraude eſtimée
mille livres, & d'un Crucifix d'or maſſif , de la
hauteur d'un pied , à condition qu'il les remettroit
à Jeanne d'Eftreffes , époufe de Gabriel de la Gaye ,
Vicomte de Lanteuil , fon frere. On conferve
précieuſement dans cette famille , cette marque
de la générofité d'ane grande Reine.
Magdeleine- Therèſe d'Ancezune de Caderouffe
, veuve d'Yon , Marquis d'Alégre , Prince titulaire
d'Orange , Maréchal de France , Chevalier
des Ordres du Roi , Gouverneur des ville & citadelle
de Metz , & des pays Meffin & Verdunois
Commandant en chef dans les trois Evêchés , fur
les frontieres du Luxembourg , & fur les rivieres
de la Sarre & de la Mozelle , mourut en cette
ville le 30 Mars , âgée de cinquante - fix ans.
Elle étoit fille de Jacques - Louis d'Ancezune ,
Marquis de Caderouffe ; & de Magdeleine d'Oraifon
,Marquife d'Oraifon & de Cadenet.
Meffire Jean- Pierre Marquis de Fontange , an-
- cien Colonel d'Infanterie , eft mort le 31 , dans ſa
cinquante-fixiéme année.
Meffire des Mazis , Chevalier , Brigadier des
armées du Roi , de la promotion de 1740 , Lieutenant
Général de l'Artillerie au Département génézal
du Lyonnois , fervant depuis foixante- fept ans
dans le corps de l'Artillerie , eft mort à Lyon le
premier Avril , dans la quatre-vingt- cinquiéme
année de fon âge .Il étoit fils d'Henri des Mazis ,
Chevalier , Seigneur de Brieres- les- Scellées , &
d'Elifabeth le Roux. Il étoit iffu de Jean des Ma
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
zis , Sénéchal du Hurepoix , Gouverneur des vil
les & châteaux d'Eftampes & de Dourdan , en
l'an 1429 , qui avoit époufé Jeanne du Broulard,
fille de Guillaume , & de Marguerite d'Orgemont ,
qui fe remaria en fecondes nôces à Jean X le
de Montmorenci . La famille des Mazis eft fort
ancienne , elle a des alliances avec les maifons
de Rochechouart , le Veneur , Mornay , Creve
Coeur, & c,
Charles- Gabriel de Peftel de Levis de Tubieres
de Caylus , Evêque d'Auxerre , Abbé de l'Abbaye
de S. Jean , Ordre de S. Benoît , Diocèſe de Laon,
& Prieur du Val-Dieu , Diocèſe de Troyes , mourut
le 3 à Regennes , près d'Auxerre , dans fa quatre-
vingt-fixième année. Il étoit le Doyen des
Evêques , ayant été facré le premier Mars 1705.
Meffire Jofeph de Razaud , Lieutenant Général
des armées du Roi , Commandeur de l'Ordre
royal & militaire de S. Louis , Directeur général
des fortifications de Franche- Comté , eft mort à
Verſailles le 6 , dans fa faixante-dixième année.
Marie-Suzanne- Armande du Châtelet , veave
de Meffire Godefroy Gigault , Marquis de Bellefonds
, Maréchal des camps & armées du Roi , &
Gouverneur du Château de Vincennes , eft morte
Paris le 9 , âgée de trente- neuf ans.
Dame Marie-Therefe Billet de Muizon , époufe
de Jean -Frederic de la Tour-Dupin de Gouvernet
, Comte de Paulin , Colonel dans le corps des
Grenadiers de France , eft morte le même jour
dans fa vingt -troiſième année.
Henri-Louis de Choifeuil , Marquis de Meufe ,
Chevalier des Ordres du Roi , Lieutenant Géné
ral des Armées de Sa Majefté , Gouverneur de
Saint-Malo & de Ribemont mourut à Paris le
11, âgé defoixante-fept ans.
1
JUIN.
203 1754-
Dame Catherine-
Marguerite-Jaquette Pineau
de Viennay , époufe de Louis-Gabriel de Rouvroy
, Marquis de Saint- Simon , eft morte le 14
au Château de la Faye , près Barbezieux.
Dame Julie - Céleste Barbarin de Reignac
époufe de Meffire Charles -Yves- Thibault , Comté
de la Riviere , Lieutenant- Général des armées de
Sa Majefté ,
Commandeur de l'Ordre royal &
militaire de S. Louis ,
Capitaine- Lieutenant de la
feconde Compagnie des
Moufquetaires , Gouver
neur des ville & citadelle de Rocroy , & de la ville
de Saint-Brieu , eft morte à Verſailles le 20 , âgée
de cinquante -huit ans. La Comteffe de la Riviere
qui avoit été Dame d'Honneur de la Reine
d'Espagne , veuve de Louis I , fut inhumée le 22
en cette même ville , dans l'Eglife Paroiffiale de
S. Louis. Voyez la cinquième partie des Tablettes
historiques , pag. 219.
Dame Françoife- Sabine de GroЛlée de Viriville
, épouse de Meffire Louis-Etienne de Laubefpine
, Marquis de Verderonne , ancien Capitaine-
Lieutenant de la
Compagnie des Gendarmes
Anglois , eft morte le même jour , âgée de foi
xante-deux ans.
Meffire Henri-François de Lambert , Marquis
de Saint-Bris , Lieutenant-Général des armées du
Roi , &
Gouverneur d'Auxerre , eft mort le 28
dans fa foixante-dix-huitiéme année.
Dom Louis la Tafte , Evêque de Bethleem ,
Abbé de l'Abbaye de Moiremont , Ordre de S.
Benoît , Diocefe de Châlons - fur-Marne , Viſtteur
général des Carmelites , & ci -devant Religieux
Benédictin de la
Congrégation de S. Maur ,
mourut à Saint-Denis le 22 , dans fa foixantencuviéme
année.
Victor -Alexandre , Sire Marquis de Mailly,
Ivi
204 MERCURE DE FRANCE.
Comte de Rubempré , chefdes noms & armes de
la maifon de Mailly , Brigadier d'Infanterie , eft
mort à Paris le même jour , dans fa cinquanteneuvième
année.
Meffire Henri-Balthazard de Fourcy , Abbé de
l'Abbaye de S. Vandrille , Ordre de S. Benoît ,
Diocèfe de Rouen , eft mort le 24 , âgé de quatre-
vingt ans.
Louis-Bufile- Touffaint-Hyacinthe de Brancas
'dos Comtes de Forcalquier , Comte de Cerefte ,
Chevalier des Ordres du Roi , Confeiller d'Etatd'épée
, ci devant Ambaſſadeur de Sa Majeſté à la
Cour de Suode , & Miniftre Plénipotentiaire au
Congrès de Soiffons , mourut le 25 , âgé de cinquante-
fept ans.
Le 26 Avril 1754 , mourut dans fon Château de
la Chapelle- Thibouft de Berri en Brie , & le lendemain
fut inhumée dans l'égliſe dudit lieu , Madame
Marguerite-Charlotte le Petit de la Grandcour ,
Comteffe de la Chapelle , âgée de foixante - huit
ans , veuve depuis le mois d'Août 1749 de Melfire
Louis-Augufte Thibouft de Berri , Chevalier,
Seigneur , Comte de la Chapelle & autres lieux,
dont la mort fut annoncée dans le Journal de Septembre
1749.
Meffire Gille-Marie , Comte Defnos , Capitaine
des Vaiffeaux du Roi , eft mort à Breſt le 27,
dans fa quarante- troifiéme année.
Meffire Louis Chauvelin , Préĥdent du Parlement
de Paris , eft mort à Soiffons - le 29 Avril ,
dans fa quarante- neuvième année .
Meffire N..... Damoifeau , Brigadier d'Infanterie
, & ci devant Directeur des fortifications
des places maritimes de Flandre , eft mort le 20 ,
dans fon Château de Colombier en Bourgogne ,
âgé de quatre-vingt- douze ans.
JUIN. 1754. 203
Dame Marie-Anne Planfon , veuve de Meffire
Jacques de Villiers-Berault , Maréchal des camps
& armées de Sa Majefté , ancien Capitaine au Régiment
des Gardes- Françoiſes , eft morte le 30 ,
dans fa foixante- treizième année .
Meffire N..... Chomel , Abbé de S. Ruf, Supérieur
général de la Congrégation du même nom,
Tous la régle des Chanoines Réguliers de S. Auguf
tin , mourut le même jour dans fa foixante -onziéme
année.
Meffire Louis- Malo Moreau de Saint-Elier ,
Abbé de l'Abbaye de Genefton , Ordre de Cîteaux
, Diocèle de Nantes , & de celle d'Ardorel
même Ordre , Diocèfe de Caftres , eft mort en
Avril 1754 , à Saint Malo , âgé de cinquante-trois
ans. Il étoit frere du fieur Moreau de Maupertuis
de l'Académie Françoife , & Préfident de l'Académie
royale des Sciences de Berlin.
Meffire Louis - Claude du Breil , Comte de
Pontbriand , Capitaine Général- Garde- Côte , Gouverneur
de l'ifle & du fort des Ebihens , ainfi que
des forts de Dinart & de la Vicomté , eft mort
dans le même mois , en fon Château de Pontbriand,
près de Saint Malo ,âgé de cinquante-fept
ans.
Le 1 ' Mai , eft morte Dame Thérèſe- Albertine
de Quefnel de Coupigny , veuve de Louis-Jofeph ,
Marquis de Graffe. Lamaifon du Quefnel , l'une des
plus anciennes & des plus illuftres de Normandie ,
eft actuellement éteinte en mâles , Sabien - Albert
du Quefnel , Marquis de Coupigny , frere de la
Dame de Graffe , étant mort fans enfans. La veu
ve de ce dernier , aujourd'hui vivante , eft Jeanne-
Louife de Bethune , fille de François - Annibal ,
Comte de Bethune , Chef d'Efcadre des armées
navales , & de Renée le Borgne de Lefquifiou.
206 MERCURE DE FRANCE.
Le Marquis de Graffe n'a point laiflé d'enfans de
fon mariage ; fon frere Jean - Baptifte de Graffe,
Baron de Moxans , n'a que des filles , dont l'aînée
Sufanne de Graffe a époufé Louis de Villeneuve ,
Seigneur de Serenon , Aide de camp de M. le Maréchal
de Saxe dans fes campagnes de Flandre ; &
la cadette Rofoline , mariée à Jofeph de Lyle , Seigneur
de Taulane , Lieutenant de vaiffeau . Il avoit
deux foeurs ; Françoife mariée à Jean- Baptifte de
Villeneuve , Comte de Vence , Capitaine de vaiffeau
; & Sufanne , à Jofeph de Lyle , Seigneur de
Taulane . La branche aînée de cette illuftre maifon,
qui remonte par des chartres confervées à
l'Abbaye de Lerins , jufques à Rodoard , qualifié
Prince d'Antibes l'an 960 , eft aujourd'hui repréfentée
par François -Pierre de Graffe , Comte du
Bar , qui a époufé les Décembre 1753 , Marie-
Françoife de Covet , fille de Jofeph-Marie , Marquis
de Marignane , Lieutenant Général des armées
du Roi , & de Marie- Magdeleine d'Orcel.
Dom Guillaume- Geoffroi- Jean - Pierre de Blanes
, Abbé de l'Abbaye de Valbonne , Ordre de
Câteaux , Diocèfe de Perpignan, & de celle de Bellefontaine
, Ordre de S. Benoît , Diocèfe de la Rochelle
, mourut le 7 , âgé de quarante- quatre ans.
Mellire François - Gabriel Bachelier , Capitaine
du Château du Louvre , & l'un des quatre premiers
Valets de chambre du Roi , eft mort le 8 , dans fa
foixante-neuvième année.
Meffire N ... Tamifier , Abbé de l'Abbaye
de Notre-Dame de Huiron , Ordre de S. Benoit ,
Diocèle de Châlons- fur- Marne , mourut à Paris le
même jour dans fa quatre-vingt-deuxième année .
Dame Catherine Murray , époufe de Meffire
Jean Nairne , Comte de Nairne , eft morte à Verfailles
le 9. Elle étoit fille de feu Charles Murray,
JUIN. 1754 207
Comte de Dunmore , Pair d'Ecoffe.
Meffire Pierre-Paul Gilbert de Voifins , Préfi
dent du Parlement , eft mort le 15 à Soiffons , âgé
de trente-neuf ans.
Meffire Michel d'Efpie , Chevalier de l'Ordre
royal & militaire de S. Louis , ancien Major de la
ville de Valenciennes , y eft mort le 16 Mai 1754 ,
âgé de quatre -vingt-onze ans , étant né le 13 Septembre
1663. Il a été regretté des grands & des
petits , ayant donné dans cette ville des exemples .
continuels de vertu & de charité. Les pauvres l'ont
pleuré d'avance , comme leur pere & leur foutien ;
il étoit honoré & eftimé de tous ceux qui le connoiffoient.
Il commença à fervir le 12 Août 1682 ,
qu'il entra Lieutenant au Régiment de Picardie ,
Capitaine le 24 Octobre 1683 , Major dudit Régiment
en 1696 , & Major de la ville de Valenciennes
en 1704 , emploi qu'il quitta ; mais Sa
Majefté contente de fes fervices , lui ordonna de
le reprendre , & lui envoya une nouvelle commiffion
le 9 Janvier 1729. Son grand âge le lui a
fait quitter une feconde fois avec l'agrément du
Roi , pour ne s'occuper que de fon falur, Il étoit
oncle du Comte d'Efpie , Gouverneur de la ville
de Muret & de Saint- Lis , ancien Capitaine au Ré
giment de Picardie. Il étoit iffu d'une des ancien
nes familles du Languedoc ; ce qui eft juſtifié par
PHiſtoire de la Faille , & par le Catalogue de la
nobleffe de la province du Languedoc , imprimé
à Pezenas en 1676. Voyez l'Armorial de France ,
tome VII.
La nommée Françoife Pinet eftmorte à la Cha
rité de Lyon , âgée de cent quatre ans , deux mois
& vingt jours. Avant fa derniere maladie , qui a
été occafionnée par une chûre , elle n'avoit d'au
tre infirmité qu'une légere : furdité.
208 MERCURE DE FRANCE.
Réponse de M. Vacher , Chirurgien- Major
de l'Hôpital militaire de Befançon à la
Lettre de M. Ferrier , inférée dans le
Mercure de Janvier 1754.
MONSIEUR ,
L
A lettre que vous avez inférée dans le Mercure
de Janvier dernier me paroît fufceptible
de quelques obfervations. On ne sçauroit trop
éclaircir les matieres quand elles font d'une extrême
importance pour la fociété. Celle dont il
s'agit eft de cette eſpece , & vous me permettrez
d'expofer en peu de mots mes remarques particulieres
fur tout ce que vous dites à l'avantage du
nouveau lithotome qui vous a fervi dans l'opération
dont vous parlez.
De la façon dont vous expofez l'état de votre
malade , on diroit que la cure tient du prodige.
C'étoit , dites-vous , une veffie toute racornie , &
qui reffembloit à une carriere. Vous auriez dû ,
Monfieur , vous rappeller que quelques jours
avant cette opération , comme je paffois dans
P'Hôpital Bourgeois , l'on m'engagea à fonder le
malade : je trouvai une pierre pofée ſur le ſphinc
ter de la veffie , que je déplaçai aisément avec la
pointe de l'algalie ; cette veffie me parut faine,
& j'affirmai que l'opération étoit facile.
Pour donner une plus grande idée de cette cure,
il ne s'est trouvé , dites - vous , aucun Chirurgien
qui ait voulu l'entreprendre. Il n'y a dans cette
ville quedeux Chirurgiens qui foient dans l'ufage
*
JUI N. 1754 209
He cette opération. On ne veut point difputer ici
de prééminence ; on laiffe au public la liberté de
porter fon jugement à cet égard , & l'on a beaucoup
de confiance en fon équité ; mais mon devoir
eft de l'en defabufer , & d'affirmer que le
malade en question n'a jamais été préfenté à aucun
de ces Lithotomiftes , & qu'ainfi ils n'ont pas
pu refufer d'entreprendre fa guériſon.
Quant aux difficultés qui fe rencontroient , je
ne vois pas qu'elles foient auffi prodigieufes que
vous vous le figurez . Je puis vous affurer , & ne
-crains point d'en être démenti , que j'ai vû des
´cas plus fâcheux , & il n'y a pas dix - huit mois
que paffant dans un village de cette province , je
déterminai un pâtre de l'endroit à me ſuivre . Sa
veffie étoit tellement racornie , qu'une pierre de
la groffeur d'un bon oeuf en rempliffoit toute la
capacité , & il avoit une incontinence d'urine
depuis cinq ans. Je lui fis chez moi l'opération ,
& il fut parfaitement guéri en moins de cinq femaines.
Vous dites enfuite , Monfieur , que le malade
n'auroit jamais gueri , fi on lui avoit fait l'opération
felon l'ancienne méthode. Vous auriez du
vous expliquer un peu plus clairement fur ce que
vous entendez par ancienne méthode : ſi c'eſt le
grand appareil ou l'opération latérale ? Cette derniere
n'eft nullement la méthode ancienne ; tout
au contraire , c'eſt la plus moderne . Depuis trente-
cinq ans que je pratique la Lithotomie dans
cette province , j'ai mis en ufage toutes les différentes
méthodes , fuivant les circonftances & les
fymptômes qui accompagnoient la maladie ; &
ayant fait le voyage de Paris en 1734 pour m'inftruire
fous M. Morand , de la façon Angloife , qui
eft la même que celle de frere Jacques rectifiée ,
210 MERCURE DE FRANCE.
la bonté de cette derniere m'a fait abbandonner
toutes les autres , & je fuis en état de prouver
que de trente-fix malades que j'ai taillés par cette
méthode il n'en eft mort que fept . Une partie
des opérations eft rapportée dans l'Histoire de
l'Academie royale des Sciences de Paris.
Je vous déclare en même tems que fi te malade
en queſtion cût été en mon pouvoir , en fuppofant
que fa vellie fut racornie & renfermât
une carriere , j'aurois préféré ma méthode ordinaire
au lithotome caché , quoique partilan autant
que vous de cet inftrument qui est très- bon
en certains cas , mais dont on ne doit pas fe fervir
en toute occafion , & particulierement dans
les velfies telles que celles que vous ſuppoſez , où
il me paroît dangereux.
1º. C'eſt une lame fort longue & très-foible ,
folide à la vérité dans fa goutiere , mais s'en trouvant
féparée de quatorze ou douze lignes. Ainfi
abandonnée à elle- même , elle fe peut caffer trèsfacilement
, mêne dès fa naiffance , quand fa poin
te le trouve appuyée fur une pierre.
2º. Si l'on fçait éviter cet inconvénient , comment
fe pourra faire la fection de la portion
calleufe qui embraffe intimement la carriere dont
vous parlez Vous diviferez tout au plus une partie
de la parois externe de la callofité. Mais la
parois interne qui eft immédiate fur la carriere ,
ne pourra être coupée qu'en appayant fortement
fur les pierres ou graviers.
3. Si la lame ainfi appuyée fur un corps dur
vient à changer fa ligne directe en une tortueufe
ou plane , elle peut être rompue très – aifément ;
outre qu'il eft très-difficile de ne couper avec cet
inftrument une callofité telle que vous la fuppos
fez , qu'en fciant.
JUIN. 1754. 211
Voyez , Monfieur , fi l'on peut faire agir cet
inftrument comme une fcie dans une veſſie remplie
de pierres , fans en expofer la lame ; au lieu
que dans Popération latérale faifant la fection du
dehors au dedans , vous couperez telle callofité
que peut avoir contractée la veffie , & vous ne rifquez
tout au plus que d'émouffer la pointe de votre
lithotome .
Si vous avez réuffi dans votre premiere taille ,
c'est que felon toute apparence la veffie du malade
n'étoit pas dans l'état où vous l'avez jugée à
la premiere infpection . Voilà , Monfieur , les
inconvéniens que je trouve dans le lithotome caché.
Je vous ai déja dit que je l'approuvois fort
àcertains égards , & que je le trouvois très - commode
& très- utile entre des mains fçavantes , mais
très dangereux entre les mains de ceux qui ne font
point verfés dans la pratique de la taille , n'y
ayant pas aujourd'hui de Chirurgien , quelque
novice qu'il foit , qui avec cet inftrument ne fe
croit capable d'entreprendre tous les calculeux
indifféremment , fans nul égard aux fymptômes
& aux circonftances particulieres , d'où je conclus
qu'il pourra devenir funefte à beaucoup de perfonnes.
Enfin vous ajoutez avoir attendu la cure radicale
de votre malade , pour en donner avis au
frere Cône. Je conviens qu'il eft toujours louable
de publier fes découvertes , quand on eft bien
fondé à croire qu'elles tourneront à l'avantage
de la fociété & aux progrès des arts . Mais quand
on fait tant que de relever le mérite d'un objet
qui intéreffe l'humanité en un point effentiel , la
bonne foi exige qu'on le montre de tous les côtés ,
& qu'on ne diffimule point fes imperfections , parce
qu'une réticence à cet égard eft d'une très212
MERCURE DE FRANCE.
grande conféquence , & qu'un éloge trop décifif
peut induire en erreur , & occafionner des expériences
funeftes chez des efprits prévenus.
Convenez , Monfieur , que vous avez été un
peu trop vite en befogne ; il vous falloit plufieurs
épreuves avant que d'écrire , & fur tout au Frere
Côme. Si vous euffiez attendu quelques jours plus
tard ( je fuis fâché de le dire , mais l'intérêt du
public & celui de la Chirurgie m'y engagent ; &
T'ailleurs il n'eft perfonne dans cette ville qui
l'ignore ) , un fecond effai que vous avez fait
faire dans le même Hôpital , par le même opérateur,
& en préfence des Chirurgiens les plus eftimés
a anéanti tout le mérite de la premiere
expérience. Il fut fait fur un homme de trente
ans , grand , vigoureux , qui foutint fans mourir
un travail de trois quarts d'heure , fans qu'on pût
lui tirer une pierre de la groffeur d'une noix médiocre
, détachée & flotante dans une veffie trèsfaine
, & l'on n'en fût jamais venu à bout fi l'on
n'eût été aidé de bons confeils ; ce qui n'empêcha
pas que le malade ne mourut peu de jours après
de plufieurs dépôts de pus ou de fang répandus
dans le bas ventre.
J'efpere , Monfieur , que vous ne me fçaurez
point mauvais gré de cette petite réponſe fur laquelle
je vous ai déja prévenu. Elle eft fuffifamment
juftifiée par les motifs qui me l'ont fuggerée. En
tout cas je vous prie de vous reffouvenir que
l'empire des arts & des fciences eft un pays libre
& républicain , où perfonne n'a droit d'affecter
la prééminence. Je fuis , &c.
1
f
JUIN. 1754. 213
A VIS.
E Public eft averti que le fieur Levoir , pri-
Lvilégié du Roi , & approuvé de MM. de PAcadémie
Royale des Sciences , fait voir fur les
Boulevards , à côté de la rue Xaintonge , un Inftrument
de mufique & méchanique , compofé de
plufieurs violons , tailles & baffes , qui a été préfenté
à leurs Majeftés.
L'Auteur fait auffi voir la Lyre d'Apollon , qui
joue feule par une méchanique fuprenante , exécutant
plufieurs piéces du fieur Couperin , à deux
parties.
Ces inftumens fe voyent tous les jours depuis
cinq heures après midi jufqu'au foir ; on peut
entrer par un veftibule qui donne fur le Boulevard
, vis-à- vis le refervoir , & les carroffes peuvent
entrer dans la cour.
On prend deux livres pour les premieres pla
ees , & vingt-quatre fols pour les fecondes.
AUTRE.
'Auteur du Béchique fouverain ou fyrop pecapprouvé
les maladies
>
ne , comme rhume , toux inveterées , oppreffion ,
foibleffe de poitrine , & afthme humide , ayant
acquis un fond fuffifant pour paffer des jours tranquilles,
par le débit confidérable qu'il a fait de fon
Syrop bechique, tant à Paris qu'en Province , pendant
l'efpace de cinq années ; content de fon état
préfent , & fe reffouvenant des bons & agréables
fervices que lui a rendu feu M. Mouton , habile
Apoticaire de Paris , fous qui il a travaillé trois
ans , & à qui il eft redevable d'une partie de la
214 MERCURE DE FRANCE.
découverte de fon fyrop béchique , & utile au
public dans les maladies pour lesquelles il eſt deftiné
; ne pouvant plus marquer la reconnoiffance
à fon bienfaicteur , il fe croit obligé en galang
homme , de la faire rejaillir toute entiere fur la
Dame Mouton , veuve du défunt , femme d'un
mérite perfonnel , & très-verfée dans fon art ,
pour lui donner en propre un bien qui lui eft
acquis par droit de reconnoiffance & de repréfailles
: elle eft d'autant plus digne de le poffèder
qu'elle le compofe parfaitement , qu'elle en connoît
toute la portée , par conféquent très-capable
de le placer dans tous les cas où il eſt de
mife.
Ce fyrop béchique ayant la propriété de fondre
& d'attenuer les humeurs engorgées dans le poulmon
, d'adoucir l'acrimonie de la lymphe , comme
balfamique , & rétablir les forces abbatues ,
en tant que parfait reſtaurant , produit des effets
rapides dans les maladies enoncées ci -deſſus , que
fix jours fuffifent pour s'appercevoir avec fatisfaction
de fon efficacité , en tant qu'il rétablit les
forces abbatues , en rappellant peu à peu l'appétit
& le fommeil , comme parfait reftaurant , par
conféquent très-falutaite à la fuite des longues
maladies où les forces font épuifées. L'odeur &
le goût en font agréables, le régime aifé à obferver
; en outre il convient à toutes forces de perlonnes
, aux enfans même , & aux femmes enceintes,
qui peuvent en uſer avec fuccès : preuve
de fa bénignité. Son efficacité eft ſuffiſamment
prouvée par les épreuves qu'en ont fait les gens
de l'art , & les certificats qu'ils en ont délivrés ,
qui font entre les mains de la Dame Mouton.
La bouteille fcelléo & étiquetóc à l'ordinaire ,
JUIN. 1754.
215
taxée à fix livres , eft füffifante pour en éprouver
toute l'efficacité avec fuccès.
Il ne fe débite que chez la Dame veuve Mouton ,
Marchande Apoticaire de Paris , rue Saint Denis
, entre la rue Thevenot & la rue des Filles-
Dieu , vis-à- vis le Roi François , à Paris.
Les perfonnes qui écriront , font priées d'affran
chir les lettres.
AVERTISSEMENT
L'Adreffedu Mercure n'eft plus au St
Merien , mais à M. LUTTON , Commis
au recouvrement du Mercure de France
, rue Sainte-Anne , vis-à-vis la rue Clos-
Georgeot , pour remettre à M. l'Abbé Raynal..
AP
PROBATION.
Jfier,le décond volume
Mercure deJuin Ai lû , par ordre de Monfeigneur le Chance-
A Paris , le 15 Juin 1754.
LAVIROTTE.
TABLE.
IECES FUGITIVES en Vers & en Profe.
P Traduction en vers François d'un Poeme Latin
lû à l'Académie des Arcades de Rome , en
l'honneur du Roi de Pologne , Duc de Lor-.
raine & de Bar ,
Séance publique de l'Académie royale des Infcrippage
3
216
17 tions & Belles -Lettres , du 23 Avril ,
Extrait du Mémoire fur le fyftême de l'ancienne
religion des Perfes ,
24
Extrait de la Differtation fous le titre de Conjecturesfur
lefyfteme des Homéomeries , 29
Effai fur la maniere d'expliquer & de rejoindre les
fragmens de Sallufte ,
Ode tirée du Pleaume VI .
36
.53
56
Affemblée publique de l'Académie royale des
Sciences , du 24 Avril ,
Extrait des Obfervations
économiques
fur les
abeilles ,
58 Mémoire fur l'inoculation de la petite vérole , 64 Extrait du Mémoire fur les fels neutres & fur la
furabondance d'acide qu'on remarque dans quel-
127
ques-uns ,
Motsde l'Enigme & des Logogryphes du premier
volume de Juin ,
Sonnet en Logogryphe ,
Autres Logogryphes ,
Nouvelles Litteraires ,
128
129
ibid.
132
147
Beaux - Arts ,
Lettre de M. de la M .... à M. de C ...au fujer
des Teleſcopes ,
∙ 153
Confidérations fur l'échappement nouveau , 157
Spectacles ,
Nouvelles Etrangeres ,
177
179
France . Nouvelles de la Cour , de Paris , &c. 182
Bénéfices donnés ,
Arrêts notables ,
Mariages & morts ,
à la Lettre de M. Ferrier ,
Divers Avis ,
193
195
196
Réponse de M. Vacher , Chirurgien Major , &c.
-208
213
215 Nouvelle adreffe du Mercure ,
De l'Imprimerie de Ch. A. JOMBERT.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le