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MERCURE
DE FRANCE ,
1
DÉDIÉ AU ROI.
JANVIE R. 1754.
GIT
UT
SPARGAT
Chez
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix:
JEAN DE NULLY , au Palais.
PISSOT , Quai de Conty , à la
defcente du Pont-Neuf.
DUCHESNE , rue Saint Jacques,
au Temple du Gout.
M. DCC. LIV.
Avec Approbation & Privilége du Ro
THE NEW YORK
LIBRAIRES
UBLIC LIBRARE DES
D
335282
débitent le Mercure dans les
Provinces du Royaume. ASTOR , LENOX AND
TILDEN FCA Bordeaux , chés Raimond Labottiere , Place du
1905Palais & chés Chappuis l'aîné , à la nouvelle
Bourfe , Place Royale,
Nantes , chés Joſeph Vatar.
Rennes , ches Vatar , pere , & Vatar le fils
Jouanet Vatard , & Julien Vatard.
Blois , chés Maffon .
Tours , chés Lambert , & Billaut.
Rouen , chés François Herault , & chés Cailloüé,
Châlons -fur- Marne , chés Seneuze .
Amiens, chés la veuve François , & Godart.
Atras , chés la veuve Duchamp , & Laureau.
Abbeville , chés Levoyez , Libraire .
Angers , chés Jahyer.
Dijon , à la Pofte , & chés Mailly.
Verfailles , chés Fournier , & le Monnier,
Befançon , chés Briffaut
Saint Germain , chés Chatepeyre.
Lyon , à la Pofte , & chés Plaignard,
Marfeille , chés Sibié , & Valilaud , Libraires,
Beauvais , chés Deflaint.
Troyes , chés Bouillerot , Libraire,
Charleville , chés Pierre Thefin,
Moulins , chés Faure.
Auxerre , chés Fournier.
Nancy , chés Nicolas.
Touloufe ; chés Jean -François Robert
Aire , chés Corbeville .
Poitiers , chés Faulcon .
Caën , chés Manury.
Soiffons , chés Courtois.
Saint- Malo , chez Hovius.
PRIX XXX. SOLS
MERCURE
DE FRANCE ,
1 1
DÉDIÉ AU ROI.
JANVIER. 1754.
PIECES FUGITIVES,
en Vers & en Profe.
A MLLE de M. M.
LE LABYRINTHE DU COEUR,
S
Ded monftrante viam. Virg.
Ous ton regne orageux , fugitive jeu
neffe,
Tout m'étoit l'objet d'un défir ;
Dans les excès de vin & de faufle
tendreffe ,
Je croyois goûter le plaifir ;
A ij
4 MERCURE DE FRANCE.
Je l'effleurois : enfant de la délicateffe ,
Il fuyoit , m'échappoit fans ceffe ,
Quand j'étois prêt à le faifir.
Pouvois-je le fixer fans l'art de le choifir
Amuſemens de toute efpéce ,
'Arts , Spectacles & Jeux occupoient mon loifir ,
Ce calme paffager que la paffion laiſſe
Au milieu des accès de fa fiévre traîtreffe ;
Dés faux brillans du goût j'aimois à m'éblouir
Trifte fort d'un mortel qui ne fçait pas jouir !
Mais dans un des momens où l'illufion ceffe ,
Le jour de la raiſon éclaira ma foibleffe :
J'apperçus toutes mes erreurs ,
Et tel qu'on le réveille en fortant de l'yvreffe ;
La tête pleine de vapeurs ,
Et le coeur en proye à la flâme ,
J'effayai de porter le flambeau dans mon ame
Et d'en fonder les profondeurs.
Quels obliques détours dans cet obfcur Dédale !
Que de monftres à furmonter !
J'y vis l'orgueil , Hydre fatale ,
Qui renaît , plus à redouter
Après le coup mortel qu'on a cru lui porter,
La gloire , de lauriers & d'encens affamée ,
Chimere aux yeux étincelans
...
Qui parmi des flots de fumée
Exhale quelques feux tremblans.
La vengeance , affreule Gorgone ,
JANVIER.
1754 5
Que la haine foutient , que la cruauté fuit ,
Quiles ferpens en tête , ainfi que Tifiphone ,
D'un feul de fes regards pétrifie & détruit.
Le préjugé , nouveau Protée ,
Qui fouvent terraffé , fe réleve en vainqueur
Sous diverfe forme empruntée ,
Et courbe les humains fous le joug de l'erreur.
Et toi , Syrene enchantereffe ,
Qui par les doux accens de ta perfide voix
Soumets à d'odieufes loix
Et la jeuneffe & la vieilleffe ;
Volupté , quel mortel peut triompher de toi ?
Il faut , pour te combattre , être fourd , infenfible
,
Et détourner les yeux d'un attrait invincible ,
Ou plutôt fuir avec effroi .
En yain lorfque tu nous appelles ,
Par les nouds les plus forts nous fommes enchaînés
;
Ils cédent : nous volons dans tes bras infidelles ,
Où de liens honteux & d'entraves cruelles
Nous nous trouvons environnés ,
Par les armes de la moralę
J'efpérai de mon fein chaffer ces ennemis :
Les dogmes faftueux que le Portique étale ,
Dans mon efprit bien affermis ,
Me donnerent un nouvel être ;
Mais qu'y gagnai -je de l'humeur :
A iij
6 MERCURE DE FRANCE
Farouche , atrabilaire , & fier de le paroître ,
Affectant de braver le plaifir , la douleur ,
Sophifte pointilleux , cauftique , infociable ;
Je devins milantrope , & me crus raiſonnable.
L'imprudent fatyrique en prodiguant le fel ,
Ne fent pas le fiel qui s'y mêle ;
Dans l'amertume de fon zèle
Il veut être nommé cenfeur univerfel ;
Mais tôt ou tard frappé des traits qu'il envenime ,
S'il ceffe de fronder & le fiécle & les moeurs ,
L'humanité reprend l'empire légitime
Dont le Ciel a gravé la loi dans tous les coeurs,
Elle feule de mes journées
M'apprit le véritable emploi :
A la fociété je les ai deſtinées ,
Me dit -elle aime & fers ta patrie & ton Roi ;
foi t
Barbare & malheureux qui ne vit que pour
Sur les fages leçons reglant donc ma conduite ,
Je me rendis utile , & fortis de l'oubli :
Déja trop plein de mon mérite ,
Imprudent , j'efpérois voir mon nom établi
Dans le rang glorieux qui fait les noms d'élite .
Vains projets ! mes foins affidus ,
Mes fervices furent perdus ,
Et je fortis de fervitude
En déteftant l'ingratitude.
Confus de tant d'égaremens ,
Voyant de toutes parts des écueils fur ma route
JANVIER. 1754.
Je me précipitai dans l'abîme du doute ,
Où je me vis en bútte à de nouveaux tourmens.
Il faut fçavoir douter : la craintive prudence ,
Pour arriver au vrai , fnfpend fes jugemens ,
Et laiffe plus d'un jour vaciller la balance ;
Mais foter dans l'obscurité ,
Pour paroître affranchi de la crédulité
N'ofer fe décider dans le cours de fa vie ;
C'est moins chercher la vérité
Que la tenir captive après l'avoir fervie.
On ouvre enfin les yeux : quel fruit de tant de
foins ,
Lorfqu'à fe réformer on travaille foi - même ?
On compte pour vertus quelques vices de moins.
En vain dans notre orgueil extrême
Nous nous applaudiſſons , après de grands efforts ,
D'avoir fçu réfilter à de foibles amorces ;
C'eſt l'âge qui nous calme , & l'ame acquiert des
forces
Aux dépens de celles du corps.
La raiſon , ſtérile appanage ,
Souvent en mûriffant ne nous en fert
La vertu n'eft pas fon ouvrage :
pas mieux ;
Des genoux chancelans & de trop foibles yeux
Font modérer le pas à la fin du voyage :
Eft-ce donc là devenir ſage ?
Par malheur ce n'eft qu'être vieux .
Dans l'été des ans même , où tout fe pacifie ,'
A iiij
MERCURE DE FRANCE.
Je fentois rallumer le feu des paffions
Dont les froids documens de la Philofophie ,
La glace des réflexions ,
Et tout l'ennui verfé dans mon ame engourdie ,
Avoient mal éteint l'incendie.
O divine amitié ! tu vins à mon fecours ,
Des bords du Phlégeton ta voix me fit renaître ;
Je fentis dans tes noeuds multiplier mon être ,
Et ta paifible aurore éclaira mes beaux jours .
Mais mon coeur vafte , & trop avide
De mouvemens délicieux ,
N'étoit pas tout rempli par un ami folide ,
Et dans les entretiens tendres & gracieux
Se trouvoit à regret du vuide.
Sans ofer confentir à mes voeux les plus doux ,
Heureux , je foupirois encore :
Mais je vous vis alors , vous qu'en fecret j'adore,
Et je ne défirai , je ne vis plus que vous .
La beauté , les talens , l'efprit , le caractere ,
La bienfaifance , la candeur ,
La gaité décente & légere ,
La fimplicité , la pudeur ,
Et cette attrayante douceur
Qui fans fard , & loin du myftère ;
Tempere à propos la rigueur
D'une réferve trop auftere.
Tels font vos traits , tel eft votre feul art de
plaire ;
JANVIER.
9 1754.
Je ne pus éviter fon aſcendant vainqueur ,
Et je lûs au fond de mon coeur ,
Que l'amitié la plus fincère
Sans vous ne pouvoit fatisfaire
Le défit inquiet que j'avois du bonheur.
Une conftante épreuve épura ma tendreffe ;
Soumis , refpectueux , j'efpérai du retour :
Phénomene étonnant ! Les foupirs de l'amour
Furent conduits par la fageffe.
Des folles paffions les autels abbatus ,
Laifferent à leur place élever votre image,
Et le fentiment feul décida mon hommage :
Le tribut n'en eft dû qu'aux graces , aux vertus.
Daignez le recevoir , au gré de mon envie ,
Et je vais commencer à jouir de la vie.
JbjbjbJt:JbjbJb: Jbdbdbft
REMARQUES
Sur le Livre intitulé : Conjectures
fur la Geneſe.
'AUTEUR a pour but , fi nous l'en
croyons , de répondre folidement aux
difficultés que l'on fait fur la Genefe , &
il propofe deux fortes de difficultés ; les
unes qui font anciennes & connues de tous
les Sçavans , & dont il ne donne que des
folutions déja connues , & que
l'on
trouve
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
dans les Commentaires ; les autres qui font
plus nouvelles , & aufquelles il ne croit
pas qu'on puiffe répondre , fans adopter
fes conjectures particulieres. Ces conjectures
fe réduifent à une feule , qui eft générale
; fçavoir , que Moyfe avoit des mémoires
tout prêts , qu'il n'a fait qu'arranger
fur plufieurs colonnes , pour nous
représenter l'ordre & la fuite des événemens.
Ne feroit- ce point là vouloir nous perfuader
que Moyfe n'eft point auteur de la
Genefe ? Un pere de famille qui arrange
fes titres fuivant leurs dates, n'en eft point
l'auteur. Efdras , qui a mis en ordre les
Livres Saints , ne paffe point pour en être
l'auteur , au lieu qu'on a toujours crû que
c'eft Moyfe qui a écrit ou dicté la Genefe
On doit accorder à l'Auteur que Moyle a
inféré dans fon ouvrage quelques mémoires
détachés , comme font les généalogies ,
& que la Geneſe eft ce qu'on appelle proprement
des Mémoires , & non pas une
Hiftoire prife en rigueur . On explique ailément
la plupart des difficultés de la Genefe
dans ces deux fuppofitions , qui font
avouées de tout le monde , & l'Auteur ne
devoit pas s'en écarter , s'il avoit pour but
de prendre la défenfe de Moyfe . Mais il
eft bon d'examiner quelles font fes nouJANVIER.
1754: f1
velles difficultés , & fi pour les réfoudre
nous avons beſoin de ſes conjectures.
» Premierement , dit-il , pag. 334. Dieu
» eſt nommé tantôt Elohim , & tantôt Jeho-
» va. Or on ne peut rendre une raifon va-
» lable de la bizarrerie qui fe trouve dans
» l'emploi de ces deux noms , tant qu'on
fuppofera que la Genele vient d'une
» même main .
La réponse à cette premiere difficulté
fe tire de ce que l'Auteur avoue lui même ,
pag. 349. Les Auteurs raffemblés fous
la colonne D, ne paroiffent pas avoir été
» attachés à aucun nom de Dieu en particulier
, & il ont pû par conféquent employer
indifféremment l'un ou l'autre de
ces deux noms Elohim & Jehova .« . Il en
eft de même , lui dira- t-on , de l'Auteur
des deux Mémoires A & B ; il peut ne
s'être attaché à aucun nom de Dieu en particulier
, & ainfi votre régle qui affecte le
nom Elohim à un Auteur , & le nom Jehova
à un autre , n'eſt plus une régle pour lui ,
Or les deux Mémoires A & B contiennent,
felon vous , la plus grande partie de la
Genefe : donc la plus grande partie de la
Geneſe peut n'être que d'une feule main .
L'Auteur , pag. 358. fait un aveu tout
femblable fur les Auteurs de ces deux Mémoires
A & B. » Ils ont, dit-il , quand ils
A vj
12 MERCURE DEFRANCE.
» l'ont jugé à propos , employé les noms
» El , Adonai & Schaddaï. Un même Auteur
peut donc auffi employer , quand il le
juge à propos , le nom Elohim ou le nom
Jehova. Car on ne voit pas pourquoi il y
a de la bizarrerie à fe fervir indifféremment
de ces deux noms , s'il n'y en a pas à employer
tantôt le nom El , tantôt le nom
Adonai , ou le nom Schaddai.
L'Auteur ne doit point répondre qu'il
trouve de la bizarrerie à mêler enfemble les
noms Elohim & Jehova dans un même Mémoire
A ou B , par cette raifon que celui
qui a compofé le Mémoire A employe
conftamment le nom Elohim , & au contraire
celui qui a compofé le Mémoire B ,
Le nom Jehova . Car 1 °. c'eſt là fuppofer ce
qui eft en queftion , & il devoit prouver
auparavant que l'emploi de ces deux différens
noms de Dieu font une marque certaine
de deux mains différentes . 2 °. Cet
ufage conftant d'un même nom de Dieu
dans un même Mémoire , eft une chofe
que ni lui ni perfonne ne peut prouver.
Pour cela il faudroit être affuré que tel
endroit de la Genefe où nous lifons Elohim
dans les Bibles imprimées , eft de même
dans la plupart des Manufcrits. Mais bien
loin d'en être affurés , nous apprenons des
Sçavans qui ont confulté des Manufcrits ,
JANVIER. 1754. 13
que le nom de Jehova le trouve en quelques
endroits de la Geneſe imprimée , où
les manufcrits portent Elohim. S'il n'y a
donc rien de conftant fur le choix de ces
deux noms de Dieu , il n'y a plus de bizarrerie
à les mêler enfemble ; l'ufage en eft
indifférent , & par conféquent il n'y a plus
de quoi y diftinguer deux mains différentes.
peut ,
La feconde difficulté de l'Auteur eft tirée
des répétitions choquantes , qu'on ne
dit il , attribuer à un même Auteur.
Il y a des répétitions dans la Genefe ;
l'Auteur lui-même en juftifie quelquesunes
, qu'il attribue partie au génie de la
Langue Sainte , partie à la fimplicité des
premiers tems. Il pouvoit en attribuer
quelques autres à la nature même du Livre
de la Genefe , fans fuppofer qu'elle
eft de plufieurs mains ; car on fçait qu'un
Auteur qui compofe des Mémoires , eft
quelquefois obligé de répéter ; mais il refte
à examiner les répétitions que l'Auteur
trouve choquantes.
Le premier exemple qu'il en donne ( pag.
359 ) eft celui du Chap. 2. v . 5 & 7 , où
Moyfe reprend en peu de mots la création
de l'homme , pour venir à la defcription
du Paradis terreftre & à la formation de la
femme, La répétition du v. 7. ne paroît
14 MERCURE DE FRANCE.
choquante que dans une traduction maladroite,
comme l'eft celle de Genêve en cet
endroit. Car , fi au lieu de dire , & Dien Ꮼ
forma l'homme , ou bien , Dieu avoit formé
Phomme , on dit alors Dieu forma... ou Dien
ayant donc formé l'homme , ce n'eft plus une
répétition choquante , c'eft une reprife de
Difcours , qui fait la liaifon d'une matiere
avec l'autre. On fçait que la conjonction
, dans l'Hebreu , fert de tranfition générale
, & qu'on peut la traduire d'une infinité
de manieres , en l'accommodant à la
fuite du Difcours.
Le fecond exemple ( pag . 361 ) eft tiré
du ch. 6 , v. 11. Moyfe venoit de dire ,
v . 7 , que Dieu fe plaignit de la corruption
des hommes , & qu'il vouloit les détruire.
Il venoit d'ajouter , v . 8. Not
que
trouva grace devant l'Eternel , & à propos
de Noé , de parler de fes trois enfans , qui
devoient entrer dans l'Arche avec lui .
Moyfe continue , v. 11. & la terre étoit corrompue
, ce qui fignifie , comme donc la terre
étoit corrompue ; c'eft encore une repriſe de
Difcours , après ce qui avoit été dit de
Noé & de fes enfans , & c'eft en même
tems l'introduction des ordres que Dieu
va donner à Noé pour conftruire l'Arche.
Il n'y a rien là de choquant , ni qui fe fente
de deux mains différentes.
JANVIER .
1754. IS
que
& Y
fit entrer
Sous le même exemple , l'Auteur met
comme une répétition choquante ce qui eft
dit ch. 7 , v. 5 ; que Noéfit felon toutes les
chofes que Dieu lui avoit commandées , parce
que la même chofe eft dite ch. 6 , v . 22.
Mais dans ce dernier endroit , ces mots ,
Noéfit felon toutes les chofes , & c . fignifient
Noé bâtit l'Arche , & fit les préparations
néceffaires pour la remplir ; au lieu
qu'au premier endroit ils fignifient que
Noé entra dans l'Arche ,
les animaux . Les premiers ordres de Dieu
aufquels Noé obéit , avoient été donnés
120 ans avant le déluge ; les derniers ne
furent donnés que fept jours avant le commencement
du déluge. Ces deux ordres
étoient différens comme on vient de le
voir. Or ce n'eft point une répétition choquante
que de dire deux fois que Noé
obéit à deux ordres de Dieu , qui n'étoient
point les mêmes , & qui lui ont été donnés
dans des tems fort éloignés l'un de
Pautre.
>
Dans le même ch. 7. qui traite du déluge
, l'Auteur trouve trois autres répétitions
choquantes , qui ne le feront plus, foit
en traduifant comme il faut , foit en admettant
avec l'Auteur ( pag. 370 ) des néceffités
de répéter , pour faire une impreſſion
plus forte. Un événement comme celui du
16 MERCURE DE FRANCE.
déluge , méritoit d'être répété en plufieurs
manieres différentes .
L'Auteur prend le troifiéme exemple des
répétitions choquantes ( pag. 363 ) dans
les deux généalogies de Sem , qui fe trouvent
aux ch. 10 & 11. Mais ces deux généalogies
que Moyfe a inférées dans la Ĝenefe
, ne font point des répétitions. Celledu
ch. 10 eft une généalogie univerfelle
des enfans de Noé jufqu'à Jectan , dont
les defcendans font nommés , & ne le font
point dans celle du ch. 11. Cette derniere
eft une généalogie particuliere de Sem
pour la branche d'où defcend Abraham ,
& elle marque l'âge qu'avoient les peres
en engendrant & en mourant , ce que la
premiere ne fait point.
Le quatriéme & dernier exemple ( pag.
364 ) eft pris du ch. 31 , où Laban dit deux
fois à Jacob , ce monceau fera témoin , &c.
Dans le premier endroit Laban dit : ce
moncean fera témoin fi tu maltraites mes filles
, ou fi tu prends d'autres femmes ; dans
le fecond il dit : ce monceau fera témoin fi tu
le paffes pour me venir faire du mal . Il y a
deux objets différens dans ces deux endroits
, & il n'y a de répété que la formule
de difcours , ce monceau fera témoin.
Eft- ce là une répétition choquante ? & les
répétitions du même genre ne régnentJANVIER.
1754. 17
elles pas encore aujourd'hui dans les contrats
& traités de toute espéce ?
La troifiéme difficulté de l'Auteur eft
tirée des antichronifmes , ou dérangemens
de dates , qu'il croit faire diparoître dans
fa méthode. Mais rien ne l'obligeoit à faire
difparoître un gente d'écrire qui eft inévitable
dans la compofition des Mémoires ,
& qu'un bon Hiftorien fuit quelquefois
lorfqu'il veut achever un fujet avant que
d'en commencer un autre. C'eft la réponse
que l'Auteur nous indique lui-même , pag.
422 , oùil dit que Moyfe raconte les trois
groffeffes de Lia, » pour finir ce qu'il avoit
» à dire fur fon compte , mais fans aucun
"
deffein d'indiquer par là qu'elles fuflent
» arrivées avant celle de Rachel ' «. Et c'eft
ce qu'il faut lui répondre au fujet de la
mort d'Abraham , qui eft placée dans la
Geneſe avant la naiffance des enfans d'Ifaac
( pag. 379 ) , quoiqu'Ifaac ait eu des
enfans trente- cinq ans avant la mort d'Abraham.
L'antichronifme des trois groffeffes
de Lia placées tout de fuite , fans parler
de celle de Rachel , n'eft point , felon lui ,
une preuve de la diverfité des Mémoires
ni de deux mains différentes : or celui de
la mort d'Abraham placé avant la naiffance
des fils de Jacob , eft du même genre.
Le fecond exemple des antichroniſmes
18 MERCURE DE FRANCE.
( pag. 3 S2 ) eft pris de l'hiftoire des fils de
Juda & de leurs mariages ; car cette Hif
toire , dit l'Auteur , n'eft point placée
dans l'ordre chronologique. C'eft ici la
même réponse que la précédente.
Le troifiéme exemple eft l'enlévement
de Dina. L'antichronifme eft du même
genre que les précédens ; ainfi c'eft encore
la même réponſe . Mais l'Auteur croit avoir
une autre raifon d'attribuer l'Hiftoire de
Dina à un Mémoire différent des Mémoires
A & B ; c'eft , dit-il , pag. 309 ,
que le nom de Dieu n'y eft pas employé. Il eft
bien fingulier qu'on nous dife qu'un trait
d'Hiftoire n'appartient pas à des Mémoires
où le nom de Dieu fe trouve quelquefois
, parce que ce trait d'Hiftoire ne préfente
pas le nom de Dieu , qui n'y eft point
néceffaire.
Le quatrième & dernier exemple (pag.
407 ) , eft la mort d'Ifaac , qui eft racontée
avant que Jofeph foit vendu par fes
freres , quoiqu'elle ne foit arrivée que dix
ans avant que Jacob defcendît en Egypte.
L'Aureur a déja répondu pour nous , que
Moyfe finit la vie d'Ifaac avant l'Hiftoire
des enfans de Jacob , parce qu'il vouloit
finir tout ce qu'il avoit à dire fur fon compte.
Et cette conduite de Moyfe étoit bien placée
, puifqu'Ifaac ne fait plus de perſonJANVIER.
1754. 19
nage pendant ce qui arrive aux enfans de
Jacob.
L'Auteur qui croit voir des antichroaifmes
répréhensibles dans la Geneſe , ne
trouve rien à reprendre dans le ch. 11 des '
Bibles imprimées , où nous lifons que
Tharé mourut âgé de 205 ans . Il a été dit
ailleurs , 1 ° . que Tharé ayant 70 ans , engendra
Abraham , Nachor & Aran ; 2 °.
qu'Abraham , lorfque fon pere mourut , &
qu'il partit pour la terre de Chanaan , avoit
75 ans ; d'où il fuit que Tharé n'avoit en
mourant que 145 ans . Cependant l'Auteur
adopte la leçon des 205 ans , & fuppofe
que Tharé engendra Abraham âgé de
135 ans , & il ne nous dit point pourquoi
il néglige la leçon 145 ans du texte Samaritain
, qui accorde la Genefe avec ellemême
, & avec le difcours de S. Etienne ,
qui eſt rapporté dans les Actes des Apô
tres.
Outre les trois difficultés ou raiſons
générales que l'Auteur croit avoir de
nous préfenter une Geneſe compoſée de
plufieurs Mémoires , & de différens Auteurs
, il en a quelques - unes de particulieres
qu'il eft bon d'examiner.
» Abraham , dit - il , pag. 310 , dans la
guerre de la Pentapole , joue un grand
» rôle , mais un rôle tout différent de
20 MERCURE DE FRANCE
»celui qui eft repréſenté dans le refte de
» la Genefe , & d'ailleurs cette guerre ne
tient ni à ce qui précéde ni à ce qui
fuit «. Ces deux confidérations le déterminent
à croire que l'Hiftoire de cette
guerre eft tirée d'un cinquiéme Mémoire ,
& par conféquent d'une cinquiéme main ;
car chaque Mémoire , felon lui , a ſa main
particuliere. On lui répond qu'un Hiſtorien
doit fuivre les hommes dans tous les différens
perfonnages qu'ils ont faits , & que
d'ailleurs la guerre de la Pentapole a des
liaifons marquées dans la Genefe , par l'intérêt
qu'avoit Abraham de délivrer Loth ,
fon neveu qui venoit d'être emmené
captif, & que cette guerre eft encore liée
dans l'ordre chronologique à ce qui précéde
& à ce qui fuit.
>
L'incefte des filles de Loth doit être
placé , dit l'Auteur , dans un Mémoire féparé
, & c'eſt ſelon lui , le fixiéme . Ce fait
lui paroît étranger ( pag. 311 ) à l'Hiſtoire
des Hebreux , & il juge que c'eft une interpolation
manifefte. D'autres pourront juger
que ce fait eft une fuite naturelle de celui
de l'embrafement de Sodôme , que l'Auteur
ne place point dans un fixiéme Mémoire
F , mais dans le Mémoire B , un des
deux principaux de la Geneſe. L'Auteur
ancien , qui pous raconte l'embrasement
JANVIER. 1754.' 21
de Sodôme , & qui nous apprend que Loth
fortit de Sodôme avec les deux filles , pouvoit-
il fe difpenfer de nous dire ce que
devinrent Loth & fes deux filles ? S'il ne
l'avoit point fait , on en feroit furpris , &
l'on auroit lieu de croire que ce morceau
de fon Hiftoire eft perdu . Il eft donc naturel
de penfer que la main qui a écrit
l'Hiftoire de Sodôme , n'a point omis celle
des filles de Loth , & qu'ainfi les deux
Hiftoires étant d'une même main , la derniere
n'est rien moins qu'une interpolation
manifefte. Il en eft de même du fait étranger
à l'Hiftoire des Hebreux . Rien n'étoit plus
à propos que de placer dans l'Hiftoire des
Hebreux l'origine des Moabites & des Ammonites,
qui ont été le fruit des deux ince
tes de Loth , & qui étoient voifins du Peuple
de Dieu , & lui ont fouvent fait la
guerre.
L'Auteur juge encore , pag. 31 1. que le
détail généalogique de la famille de Nachor
eft une pièce étrangere au corps de la
Genefe. C'est pourquoi il place ce détail
dans un feptiéme Mémoire G, comme ve,
nant d'une feptiéme main .
Néanmoins l'Auteur venoit de dire
que
ce même détail peut avoir rapport àl'Hiftoire
des Patriarches ..... en ce qu'on y apprend
l'origine de Rebecca . Ces deux remar22
MERCURE DE FRANCE.
ques de l'Auteur font- elles bien d'accord ?
& pouvoit - il regarder comme une choſe
étrangere au corps de la Genefe , celle qui
nous apprend qu'Abraham ne s'eft point
marié ailleurs que dans fa famille ?
L'Auteur ( pag. 313. ) appercevant que
les femmes d'Efau font nommées différemment
dans deux endroits de la Genefe
ne fait point difficulté de nous dire que
ces deux endroits font de deux différens
Mémoires. Il pouvoit dire de deux mains
différentes , l'une de Moyfe , l'autre d'un
Copifte , qui s'eft trompé aux noms des
femmes d'Efau , mais dont la mépriſe ne
fe trouve point dans le texte Samaritain .
Enfin l'Hiftoire de Jofeph , que l'Au
ur a placée prefque toute entiere dans le
Mémoire A , lui femble ( pag. 318. ) avoir
été écrite par Jofeph lui- même , parce
qu'elle contient des faits perfonnels, qui ne pou
voient être mieuxfçus que de lui , & qu'elle
eft beaucoup mieux écrite que le reste , comme
étant écrite par une perfonne qui avoit paffe
unegrande partie defa vie à la Cour d'Egypte,
Tout cela eft bien léger . Juda , qui fit un
Difcours fi touchant à Jofeph , pouvoit
fçavoir auffi bien que Jofeph ce qu'il lui
avoit dit , & le laiffer en dépôt dans la
maifon de fon pere ; & s'il ne s'agifloit
que de bien écrire , Moyfe avoir paffé quaJANVIER.
1754 23
rante ans à la Cour d'Egypte , où il avoit
appris , comme Jofeph , la politeffe & les
Sciences , pag. 318.
En finiffant , je demande à l'Auteur pourquoi
il n'attribue àMoyfe aucun desMémoi
res qu'il nous repréfente dans fes colonnes ;
pourquoi , par exemple , il ne lui fait pas
honneur du Mémoire A ou du Mémoire B ,
qui font le principal corps de la Genefe ? car
toutes les raifons qu'il étale ne lui défendoient
pas d'avouer que Moyfe a du moins
compolé ou dicté le principal de tous ces
Mémoires. L'Auteur dit bien en général
que Moyfe a compofé la Genefe ; mais dans le
fait , compofer la Genefe , n'eft , felon lui ,
que ranger des Mémoires qui exiftoient
avant Moyfe. Que peut on penfer , après.
avoir lû l'Auteur , d'un homme qui donne
à un grand people des Mémoires qu'il a
raffemblés de plufieurs Nations , & qui
n'ofe y toucher ; mais qui femble dire aux
Ifraëlites » voilà des. Mémoires que j'ai
» ramaffés dans les familles de vos ancêtres
» & chez les peuples voifins ; je n'y ajoute
» rien , je n'y retranche rien ; fi je les avois
fait copier tout de fuite l'un après l'autre ,
>vous auriez pû y voir des bizarreries , des
» repétitions choquantes , des antichronismes ;
>> c'est pour cela que j'ai pris la précaution
» de les ranger fur différentes colonnes ?
24 MERCURE DE FRANCE.
Attend on un pareil difcours d'un homme
comme Moyfe ? Celui qui parle ainſi eſtil
celui qui a compofe la Genefe ? Mais enfin
Moyfe garantit- il ces Mémoires ? &
font ils devenus divins en paffant par les
mains ? Ces deux queſtions font de la derniere
importance ; mais l'Auteur n'a pas
jugé à propos d'y répondre.
P. S. L'Auteur , pag . 304 , remarque
que , fuivant les régles de la Grammaire
Hébraïque , Jehova lignifie fum qui fum
quand c'eft Dieu qui parle ; es qui es, quand
l'homme parle à Dieu ; eft qui eft , lorfque
l'on parle de Dieu en troifiéme perfonne,
Une remarque de cette espéce ne peut
pas être d'un homme qui entende la Langue
Sainte.
Ze
JANVIER . 1754. 25
HUKUDUQURUQUQUÝOU Dupupupupupu
Le Poëme qu'on va lire nous a paru rempli
d'images , de goût & de volupté. Nous
le croyons propre à prouver que les Lettres
font cultivées avec fuccès dans les Provinces
du Royaume les plus éloignées de la Capitale ,
dans le Rouergue enparticulier.
LES EL E' MEN S.
POEME GALANT.
Par M. de Lavergne , Confeilter au Prifi
dial de Villefranche , de Rouergue.
A MADAME DE PER ROZET.
MAtiere antique du cahos ,
Long-tems maffe informe & confufe
De terre , d'air , de feux & d'eaux ,
C'est moins vous que chante ma Mufe ,
Que le Dieu charmant de Paphos,
Toi , qui d'une nuit fi profonde
Perçant les voiles éternels ,
Devins l'Architecte du monde ;
Et le vrai pere des mortels ;
Puiflant Amour ! fource féconde !
Reçois l'hommage de ces Vers ;
Et daigne exciter dans mon ame
Une étincelle de la Alâme
Dont tu débrouillas l'univers
26 MERCURE DE FRANCE .
LA TERRE.
L'ombre s'enfuir , & la lumiere
Dévelope les élémens ;
Parois , ô Terre ! augufte mere
Des Dieux , des hommes & des tems,
Amour ! elle eft ftérile encore ;
Hâte-toi de remplir fes voeux :
Le Ciel qui l'embraffe & t'implore ,
N'attend qu'un rayon de tes feux .....
C'en eft fait , il part , il s'élance ;
Et déja de fon influence
Goûtant les fécondes chaleurs ,
La Déeffe , au Dieu qui l'anime
Rend , par un retour légitime ,
Un tribut de fruits & de fleurs.
Croiffez , enfans de la nature ,
'Arbres épais , cachez le jour ;
Naiffez , agréable verdure ,
Vous ferez utile à l'Amour.
Tendres fleurs , hâtez- vous d'éclore ,
C'eft à vous d'orner les autels
Que l'homme , à fa premiere aurore
Doit élever aux immortels .
Et vous , favorable Cybele ,
Cedez aux tranfports les plus doux ;
S'il eft des Dieux , l'Amour fidele
Ne les fit naître que de vous .....
Mais quel bruit ! quels feux ! c'eſt la foudre g
Ah ! dit- elle au Maître des cieux ,
JANVIER.
27 1754
Voudrois-tu me réduire en poudre
Pour ne regner que fur les Dieux ?
Sufpends les coups de ta juftice ,
Terrible vainqueur des Titans !
Leur mere n'eft point leur complice
Epargnes-lui l'affreux fuplice
De furvivre à fes habitans.
Calmez vous , Déeſſe éplorée !
Le Dieu fe rend à vos défirs ;
La Terre , ainfi que l'Empirée ,
Va concourir à ſes pla firs.
Affile aux bords de l'onde amere ;
Auprès de fes troupeaux épars ,
Europe arrête festegards
Sur un troupeau qui fçait lui plaire :
Doux , amoureux , & carreffant ,
S'il vous enléve en bondiflant ,
Raflurez vous , jeune Princeffe ;
Voguez fur l'humide élément :
Vous abordez , le charme ceffe
Et le taureau n'eft qu'un amant,
Je vois un Cygne qui s'égare ,
Effrayé d'un aigle inhumain ,
Aimable époule de Tyndare ,
Ilvient fe cacher dans ton fein.
Que d'attraits ! quel amas de charmes
Dieux ! que cet azile a d'appas !
Cygne heureux , calmez vos alarmes
Léda vous reçoit dans ſes bras.
Bij
28
MERCURE DE FRANCE,
Pour profiter de fa foibleſſe ,
Qu'attends- tu , Monarque des Cieux ?
Ta rufe a fervi ta tendreffe ;
Les momens font chers , le tems preffe
D'en cueillir les fruits précieux.
Vois fur la gorge à demi - nue ,
L'Amour qui donne le fignal ;
Son coeur palpite ..... elle eſt émue . ::
Parois , faifis l'inftant fatal.
Que vois-je ? ... O Ciel ! ...fa voix expire ,
Ses beaux yeux femblent fuir le jour ;
Son ame incertaine foupire
De dépit , de honte & d'amour .
Vain couroux ! le Dieu qui l'embraffe
Sçait l'art heureux de l'appaiſer ;
Un fecond & tendre baifer
Du premier affure la grace.
Eft-il de larcin amoureux
Dont un double baifer n'efface
Le fouvenir le plus fâcheux ?
Pourfuis ta carriere galante ;
La Terre docile à tes loix
Poffede encor plus d'une amante
Qu'elle réserve à tes exploits.
De Danaë qu'un pere enchaîne ,
Dieu puiffant , vas dorer les fers ;
Quitte Antiope pour Alcmene ;
Tu dois Alcide à l'univers .
Ainfi , volant de belle en belle
JANVIER.
1794
19
Vainqueur & vaincu tour à tour ,
Ta fournis à l'homme un modele
Du culte qu'il doit à l'Amour.
Qu'avec toi , tout ce qui refpire
Reconnoifle à jamais l'empire
Et les attraits de la beauté :
Amour , abandonne Cythère ;
Nous allons de la terre entiere
Faire un temple à la volupté .
L'AIR.
Déja la Terre a pris fa place
Dans le centre de l'univers ;
Déji fon immenfe furface
Se couvre d'animaux divers,
L'inftinet , cette foible lumiere
Dont la nature les éclaire ,
Pour les inftruire de ſes loix ,
Neft fans doute qu'une étincelle
De ce feu pur , flâme immortelle ,
Refervée à leurs premiers Rois.
Vous paroiffez , êtres fublimes !
Que d'appas & de majesté !
Je vois fur vos fronts magnanimes
Les traits de la divinité.
Heureux époux , nobles prémicos
Da fouffle fécond des amours ;
Puiffiez- vous par mille délices
Compter les inftans de vos jours !
Mais , quel peuple léger s'élance
B iij
30 MERCURE DE FRANCE
Et va fe perdre dans les Cieux ?
Quel Dieu , dans cet espace immenfe ,
Protége ces audacieux ?
D'une aîle affurée & rapide ,
Charmans oiſeaux , fendez les airs ;
L'Amour n'est -il pas votre guide ?
Volez au bout de l'univers .
Progné , commencez votre courfe ,
Partez pour de nouveaux climats i
Aliez du Midi ' juſqu'à l'Ourſe
Annoncer la fin des frimats .
Chantez l'Amour , & Philomele !
Vous lui devez vos plus beaux fons
Et vous , conftante tourterelle ,
D'une ardeur pure & mutuelle
Donnez à l'homme des leçons .
Cependant , un bruit effroyable
Trouble leurs amoureux concerts ;
Une fecouffe formidable
Ebranle l'empire des Airs :
Cherchez un féjour plus tranquille ,
Troupe timide , éloignez - vous ,
La Terre vous offre un azile
A l'abri des vents en courroux.
Laffé des rigueurs d'Orithye ,
Borée , en amant irrité ,
N'écoute plus que fa furie
Contre une trop fiere beauté.
Volez , fecondez ma vengeance
JANVIER.
31 1754.
Dit-il aux Aquilons fougueux ;
Venez fervir la violence
De ma colere & de mes feux .
11 parle , les vents applaudiffent
Par mille horribles fiflemens ;
Les monts au loin en retentiffent ,
Les Cieux étonnés en pâliffent ; ...
Vous feul riez , Dieu des amans .
Vous fçavez que c'eft votre ouvrage
Et que , facile à défarmer ,
Si l'Amour excite un orage ,
L'Amour fçait auffi le calmer .
Déja dans les bras de Borée
La Nymphe a vaincu fes remords ;
Déja , les plus ardens efforts
Du Dieu dont elle eft adorée
Ont juftifié les tranſports :
L'amant foumis fait difparoître
Le vainqueur & fes attentats ;
En amour , ainfi qu'aux combats ;
Un crime heureux cefle de l'être.
Tandis qu'au centre des plaifirs
Leurs coeurs réunis fe confondent ;
Et qu'à chacun de leurs défirs
Autant d'heureux fuccès répondent ;
Cruels Aquilons , gardez-vous
De troubler un fi beau délire ;
Fuyez , en des momens fi doux
B iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
L'Amour ne permet qu'à Zéphire
D'agir & feconder fes coups :
Lui feul de la joyeuſe haleine
Sçait à propos , d'une inhumaine
Dévoiler les fecrets appas ;
Lui feul fait naître fous les pas
Les rofes dont l'Amour l'enchaîne
A peine il agite les airs ,
Qu'il fçait rajeunir la nature ,
Et réparer avec ufure
Tous les ravages des hyvers .
Il vôle, hâtez- vous , jeune Flore
Recevez fes premiers foupirs ;
Il vient fur l'île des plaifirs
Vous rendre un coeur qui vous adore
Il est déja dans vos jardins ,
Qu'il préfere à ceux de Cythère ,
Où ,fous un berceau de jaſmins
Il attend l'heure du myſtère.
Qu'au gré de fon fouffle amoureuxy,
Ce voile importun ſe dégage ;
Que fans contrainte & fans nuage
Il en devienne plus heureux ,
Et s'il le pouvoit moins volage
Que d'appas vos tendres efforts
Voudroient dérober à Zéphire
Foible fecours plus il foupire ,
Plus il découvre de tréfors: -
JANVIER.
33 1754.
Il voit, il parcourt tous vos charmes ;
Vos dons vous coutent quelques larmes
Qui les rendent encor plus chers ;
Vainqueur enfin , le Dieu s'élance ,
Et va célébrer ta puiffance ,
Tendre Amour , au plus haut des airs.
L'EAU.
La Terre eft à peine entourée
Du voile tranfparent des airs ,
Qu'un même inftant l'a féparée
De celui des eaux & des mers,
Pour arrofer fon globe aride ,
Va ordre immuable & nouveau
Enchaîne le fleuve rapide
Ainfi que le foible ruiffeau ;
Et docile aux loix éternelles ;
L'Océan , moins tumultueux ,
Précipite fes Hots rebelles
Dans les gouffres creufés pour eux.
De cette inépuisable fource
Je vois par cent canaux divers ,
Philtrer ces ondes , dont la courfe
Va fertilifer l'univers ;
Et rentrant au fein de leur mere
Je les vois , après cent détours ,
Au bout d'une route contraire
Finir où commença leur cours.
Tel eft , & Neptune ! l'empire
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
Que le deftin t'a préparé ;
Par ce qui devroit le détruire
Il eft fans ceffe réparé :
L'Amour même au fein d'Amphitrite ,
Eguife fes traits dangereux ;
L'humide féjour qu'elle habite
N'en fçauroit éteindre les feux.
Paroiflez fur l'onde azurée ,
Tritons , qui lui devez le jour
Accourez , filles de Nerée ;
Et vous , Nymphes , formez fa cour
Que de fes plus douces haleines
Zéphire parfume les airs ,
Et que la troupe des Syrènes
Prépare les plus beaux concerts.
Le char de la Déeffe avance ,
Et femble voler fur les eaux :
Reine des mers , que ta préſence
Sera chere au Dieu de Paphos !
Pour mieux affurer fa victoire ,
Deguifé parmi les Zéphirs ,
Autour de ta conque d'yvoire
Il en imite les foupirs.
Que de fuccès fuivent fa feinte !
Que d'heureux traits il a lancé !
Plus d'une Nymphe en eft atteinte
Plus d'un Triton en eft bleffé.
ci , de la foule échappée ,
1
JANVIER. 17549
35
Doris appelle fon amant ;
Plus loin , fous un flot écumant ,
Glaucus embraffe une Napée ;
De Dauphins épars à l'entour
Une troupe les environne ,
Et fous leur fein l'onde bouillonne
Des feux allumés
par
l'Amour.
Tandis que tout l'empire humide
Se range à l'envi fous les loix ,
Quelle infenfible Nereide
Sufpend le cours de ſes exploits ?
Pour en difputer la conquête
Jupiter a quitté les Cieux ;
Et Neptune irrité s'apprête
A l'emporter fur tous les Dieux.
Quel bruit ! ... Le Trident & la foudre
Confondent les feux & les eaux ;
Les Elémens , réduits en poudre ,
Vont-ils rentrer dans le cahos ?
La Terre , innondée & brûlante ,
Jouet des fots & des éclairs ,
Dans le défordre & l'épouvante
De fes clameurs trouble les airs.
Finis cette augufte querelle ,
Amour , il y va de tes droits ;
Que Thétis , trop long- tems rebelle
Soupire enfin , &. faffe un choix.
C'ea eft fait , ô facré préſage !
J'ai vu partir le trait vainqueur ;
B vj
36 MERCURE DE FRANCE
Fiers rivaux , calmez votre rage ,
Un mortel a touché fon coeur.
Le goût décide quand on aime ,
Il est le pere du défir ,
Et jufqu'à la grandeur fuprême ;
Tout en amour cede au plaifir.
Mais que l'aveu de fa foibleffe
Coutera cher à fomamant !
Tour à tour , arbre , oifeau , tigreffe ,
Thétis , nouvelle enchantereffe ,
Echappe à fon empreffement ,
Et fe dérobe à fa tendreffe.
Sommeil , fournis des traits nouveaure
Au Dieu que l'inhumaine offenfe
Et qu'une douce violence
J'uniffe enfimtes pavots.
Thétis repofe; accours , Pelée ,
Venge l'Amour , & fers tes feux ;
Qu'à la lumiere rappellée ,
Ta bouche à la fienne collée ,
L'oblige à refferrer fes noeuds ;:
Et que dans- tes bras-confolée
Au milieu des ris &.des jeux ,.
La Déelle à qui tu fçus plaire ,.
Pour premier gage de fa fox ,.
Prince , te rende enfin le pere
D'un fils encor plus grand que toi
JANVIER. 1754
37
LE FEU.
Maître des coeurs , vive lumiere ,
'Amour , feconde encor mes veux ;
Je vais terminer ma carriere ,
Et la confacrer à tes feux.
D'un double fluide humectée ;
La Terre eut vû le jour en vain ,
Si l'élément de Promethée
N'eût pénétré jufqu'à ſon ſein.
Sans lui , fa furface obfcurcie
D'un air fans ceffe.condenfé ,
Se verroit encore endurcie
D'un océan toujours glacé ;
Lui feul , agiffant au contraire'
En elle , fur l'Air & les Eaux
La rendit à l'inftant la mere
De mille utiles végétaux ;
Et jufqu'à l'homme enfin , fa flame
Lança ce rayon précieux ,.
Ce principe moteur , cette ame ,
Qui le fit prefque égal aux Dieux.
Amour , pere de la nature !
Ce font autant de tes bienfaits ;
Source de feux féconde & pure ,
Nous ne les devons
qu'à tes traits ;
Le flambeau
du monde
lui- même
En emprunte
l'éclat
du jour ,
38 MERCURE DE FRANCE.
S'il brille , c'eft parce qu'il aime ;
S'il pâlit , ce n'eft que d'amour.
Partez , & Reine de Cythère !,
Ainfi l'ordonne le deftin ;
Allez d'un époux téméraire
Recevoir le coeur & la main ,
Il n'eft point de lointaines rives ,
Où les jeux , les graces naïves
N'abordent bientôt fur vos pas ;
Ni de plage fi peu propice
Que la volupté n'embelliffe
Et ne foumette à vos appas.
Elle arrive ; un regard embrafe
La Cour entiere de Lemnos ;
Vulcain fe livre à ſon extaſe ,
Et laiffe éteindre fes fourneaux :
Saifis d'une ardeur inconnue ,
Les noirs Cyclopes , à la vue
Sufpendent leurs marteaux affreux ;
Et leur Chef , encor plus farouche
Exhale de fa trifte bouche
Ses premiers foupirs amoureux.
O Venus ! charmante Déeffe ,
Quels feux venez - vous d'allumer !
Ceux de la foudre vengerefle
Sont- ils faits pour vous enflâmer 2
Fuyez , & du Dieu de la guerre
Acceptez le tendre fecours ;
La main qui forge le tonnerre
JANVIER. 1754- 39
Ne peut qu'effrayer les Amours.
Venus ſoupire .. .. Heureux préſage
Pour un aimable féducteur !
Qu'il attaque avec avantage
Des næuds défavouez du coeur !
Soupir ardent , vive étincelle
Du flambeau de l'amour naiſſant !
L'Hymen , à ta lueur nouvelle ,
Se trouble , & fuit en gémiſſant.
Soudain une troupe folâtre
De badinages & de ris
Court fe gliffer au ſein d'albâtre
Et fur la bouche de Cypris ;
Le Dieu du plaifir , moins timide ,
Se livre au tranſport qui le guide
Et va droit au coeur à ſon tour :
L'Olympe applaudit , & la Terre
Apprend par un coup de tonnerre
Qu'elle eft la mere de l'Amour.
O toi , Dieu charmant , dont ma lyre
Vient de chanter les doux exploits ,
Peux-tu fouffrir dans ton empire
Un objet rebelle à tes loix ?¸
En vain , au char de ma bergere
Tu fixes la troupe légere
Des enjou mens & des attraits ;
Faut- il qu'au printems de fon âge
L'infenfible ignore l'usage
40 MERCURE DE FRANCE
Et tout le prix de tes bienfaits ?
Venge mes feux, & ton injure ,
Amour , fers-toi du trait vainqueus
Qui par la route la plus sûre
Sçut parvenit jufqu'à mon coeur
Sur tout ménage avec adrefle
Les intérêts de fon amiant ,
Et ceux de fa délicateffe ;
Et fouviens toi quema tendreffe
Eft la fille du Sentiment
Et non celle de la foibleffe .
Amour! pourroit- elle à ce prix
Te refuſer une victoire ,
Qui fçaura te combler de gloire.
Sans offenfer celle d'Lise
207 208 209208 2072082070 207 208 209 200 20
ASSEMBLE'E PUBLIQUE
De l'Académie Royale des Inferiptions
Belles- Lettres , du
Novembre 1753•
A
13.
L'ouverture de la Séance , M. de´
Bougainville , Secrétaire perpétuel ,
annonça que l'Académie propofoit pour le
fujer du Prix qu'elle doit diftribuer en
1755, de déterminer en quel tems &par quels
moyens le Paganisme a été entierement éteint
dans les Gaules. M. de Bougainville luc
JANVIER. 1754. 41
enfuite l'éloge hiftorique de M. de Boze .
Cette lecture fut fuivie de celle d'un Mémoire
de M. de Sigrais , fur le Coin ou
L'Ordre Roftral , pour fervir d'explication
an Commentaire de Polybe , c... Nous'
allons donner l'extrait de cette curieuſe'
Differtation.
Ceux qui ont lu le Commentaire de Polybe
par M. le Chevalier de Folard , fi eftimé
pour l'érudition & les connoiffances'
militaires , les vues neuves & profondes
fur la Tactique des Anciens, & fur la fcience
de la guerre en général dont il eft rempli
, connoiffent le fyftème de ce fçavant
Officier fur la colonne , qui a fait beaucoup
de bruit chez les gens du métier .
pro-
La colonne eft un corps de troupes rangé
fur peu de front & beaucoup de
fondeur. M. de Folard prévenu pour cette
difpofition , la regarde comme étant d'un
ufage très avantageux en toute occafion
& fur toute forte de terrein , & il en fait la
'bafe de toute la Tactique. Non feulement
il a fait voir que les Anciens en ont fait
beaucoup d'ufage , mais il a encore prétendu
que la plupart de leurs difpofitions
de troupes , quoique défignées dans leurs
Ecrivains par des noms différens, n'étoient
autre chofe que la colonne . C'eſt le défaut
des fyftématiques de ramener tout à leurs
42 MERCURE DEFRANCE.
idées ; le Chevalier de Folard voyoit fa
colonne , fans doute , dans toutes les difpofitions
militaires .
M. de Folard s'eft attaché fur tout à
prouver que l'ordre de combat fi fameux
chez les Anciens , fous le nom de Coin ,
Tête de porc , &c . ( Cuneus , Caput porcicum)
que l'on avoit toujours crû de figure triangulaire
, n'étoit rien qu'une colonne , &
que le terme de Cuneus avoit trompé les
Auteurs , qui l'avoient pris pour un triangle
: il fe fert habilement de quelques paffages
anciens pour appuyer ce fentiment ;
» & comme fa Differtation , dit M. de Sigrais
, est pleine de chaleur , & décorée
» de traits d'érudition qui reffemblent à
» des preuves , il eft arrivé effectivement
que la plupart des Lecteurs militaires qui
font obligés de croire fur fa parole , regardent
le Coin comme une chimere.
C'eft cette opinion que M. de Sigrais
attaque vivement dans fon Mémoire ; il
fait voir que M. de Folard a abuſé de quelques
paffages équivoques , où le mot de
Cuneus ne préfentoit pas une idée déterminée
, & qu'il a éludé tous ceux qui détruifoient
visiblement fon fyftème ; il cite
un grand nombre de traits très décififs &
très clairs , par lefquels il femble démontré
que le Coin étoit un ordre de figure
JANVIER . 1754. 4)
triangulaire très- differente de fa colonne.
" Le Coin , dit Vegéce , eft une maſſe
» de gens de pied , qui fe détermine en
» pointe par le front & s'élargit à la queue ,
» & qui rompt la ligne des ennemis , en
» faifant qu'un plus grand nombre d'hom-
» mes portent leurs traits fur un même
» endroit ; les foldats nomment encore
» cette difpofition Tête de porc.
M. le Chevalier de Folard avoit dit que
les différens termes de Coin, de Tête de porc,
» c. n'étoient que des expreffions métaphoriques
, par lefquels les Anciens qui
n'étoient pas fort opulens en termes militaires,
vouloient signifier une colonne «.
M de Sigrais le releve li - deffus par une
réflexion fort judicieufe : On ne peut
pas pafer , dit- il , au Chevalier de Fo-
» lard , admirateur des Anciens , & qui
» foutient par tout qu'ils avoient porté la
guerre au dernier point de perfection ,
» d'avancer qu'ils n'étoient pas riches en
» termes militaires ; ce qui implique con-
» tradiction , parce qu'un art immenſe
qui embraffe une vafte théorie , fuppofe
» néceffairement une grande opulence de
termes , tous les Arts augmentant en
»mots à mesure qu'ils augmentent en per-
»fection .
M. de Sigrais fait en paffant quelques
44 MERCURE DE FRANCE:
autres remarques fur l'inexactitude de
M. de Folard , » qui font voir , dit-il ,
avec quelle précaution il faut lire un
Ecrivain , qui , pour parler fon langage,
bronche à chaque pas , & combien il
» faut fe défier de fon érudition & de fes
préjugés.
La fin du Mémoire traite de la force ,
des avantages , & des différentes efpéces
du Coin , qu'on appelle auffi Ordre Roftral.
Il y en avoit d'ouverts & de fermés par la
bafe , d'autres à centre plein & à centre
vuide , des petits & des grands ; il y avoit
auffi des Coins d'Infanterie comme de Cavalerie
, & c. M. de Sigrais croit qu'il y
plufieurs cas où l'ordre Roftral convien
droit fingulierement.
M. de Sigrais , en critiquant M. de Folard
, ne l'a fait qu'après lui avoir rendu
toute la juftice qu'il mérite ; nous allons
tranfcrire l'éloge qu'il en fait à la tête de
fa Differtation .
n
» Le Chevalier de Folard' mort depuis
» deux ans , confervera toujours un rang
» diſtingué parmi les modernes qui ont
» écrit fur la guerre , pour avoir été le
premier qui ait entrepris de donner un
corps complet de Science militaire , &
parce qu'il a traité fon fujet en grand ,
avec un efprit d'invention & un fond
JANVIER. 1754.
45
de connoiffances beaucoup plus rare
dans le tems où il commença à écrire ,
qu'elles ne le font aujourd'hui . Guidé
» par les Anciens qu'il avoit reconnus
» pour nos maîtres , par une longue expé-
» rience , par fon propre génie , & quelquefois
par une imagination féconde
" il porta un nouveau jour dans des ma-
» tieres difficiles , prefqu'entierement né-
• gligées par ceux qu'elles touchent per-
» fonnellement , & que les Sçavans , avec
beaucoup de travail & de doctrine ,
» n'ont jamais pû traiter d'une maniere fa-
» tisfaifante. S'il s'égara fouvent , il ou-
20
yrit au moins les routes , ou les montra ;
» il offrir des fecours à l'émulation , il ré-
» veilla la pareſſe , il fit rougir l'ignoran
» ce , & infpira le défir de fçavoir :
» homme d'ailleurs capable de penfer &
» d'exécuter les plus grandes chofes , il
"3
fut fouvent confulté par les Miniftres de
» la guerre qui faifoient cas de fes lumie-
» res : plufieurs Genéraux fe fervirent uti-
» lement de ſes projets & de les confeils ;
» quelques- uns fe firent honneur d'avoir
» pris de fes leçons. Après un pareil éloge
il étoit permis de critiquer M. le Chevalier
de Folard ; les erreurs que l'on peut
remarquer chez les grands hommes ne
diſpenſent pas des égards qu'on leur doit ,
46 MERCURE DE FRANCE.
même quand ils n'exiftent plus , & c'eft
une régle dont les Critiques ne s'écarteroient
jamais fi la plupart d'eux avoient
plus en vue d'éclairer le public , que de
déconcerter les talens & d'humilier leurs
contemporains.
La lecture de l'ouvrage de M. de Sigrais
fut fuivie d'un Mémoire de M. le
Comte de Caylus , fur le tombeau de
Mauſole , qui termina agréablement la
Séance .
Perfonne n'igore qu'Artémife , Reine
de Carie , après avoir perdu Maufole fon
mari , voulut éternifer fa tendreffe & fa
douleur , en lui faifant élever un tombeau
fuperbe , qui fut mis au rang des fept Merveilles
du monde , & qui a donné fon nom
à tous ceux qui ont été conſtruits avec uneforte
de grandeur & de magnificence.
De tous les Auteurs anciens qui ont
parlé de ce célébre tombeau , il n'y a que
Pline qui nous ait laiſſé une idée de fa forme
, & c'eft fur le paffage de Pline que
M. le Comte de Caylus a fondé la def
cription qu'il en a faite ; mais comme ce
paffage ne donne qu'une idée générale de
la hauteur & des principales parties de
l'édifice le fçavant Académicien a été
obligé de le développer & de chercher
l'ordre & les proportions de chaque par
›
JANVIER. 1754. 47
tie , felon les principes de l'art , & conformément
à la maniere & au goût de
conftruire des Anciens.
Il faudroit tranfcrire tout le Mémoire ,
& pouvoir offrir aux yeux du public les
planches où font gravées le plan & les
élévations de ce fameux monument , pour
en faire la defcription complette & détaillée
; nous nous contenterons d'en donner
en quatre mots une idée générale .
Le plan du bâtiment étoit un quarré
long , entouré d'une colonnade ; les
deux grands côtés font de 63 pieds , &
ornés de 10 colonnes , les deux autres
n'ont que 36 pieds & 8 colonnes ; tout
cela pofé fur un autre maffif qui fert de
fouballement , & dont le pourtour eft
de 411 pieds. L'entablement des colonnes
foutient un ordre Attique , fur lequel
s'élévent vingt- quatre gradins ; au deffus
des gradins eft aflife une pyramide , qui est
couronnée par un char de marbre à quatre
chevaux ; la hauteur de tout cet édifice
eft de 140 pieds. Ce plan eft bien différent
de celui qu'on trouve fur quelques
Médailles , mais qui font reconnues pour
fauffes & pour modernes.
On doit fçavoir gré à M. de Caylus
d'avoir fait revivre un monument forti
de la main des plus célébres Artiſtes do
48 MERCURE DE FRANCE. ·
l'antiquité , & qui a fait l'admiration
du peuple le plus éclairé & qui avoit le
plus de goût pour les grandes choſes.
D'ailleurs cette Differtation eft une nouvelle
preuve de la vafte érudition & des
connoiffances profondes de cet illuftre
Sçavant , qui a fçu allier heureuſement
la naiffance & la fortune à la Philofophie
, à l'efprit & à la paffion des beaux
Arts qu'il protége & qu'il cultive.
saaaaaaaaaaa **
L'APPRENTIF CHASSEUR ,
I'
FABLE.
L convient en tout point d'être inftruit , ou du
moins ,
De confulter quelqu'un , comment on doit s'y
prendre ;
Autrement je foutiens que c'eft fort mal l'entendre
,
Et toujours fans fuccès l'on en eſt pour les foins .
Rien de plus véritable ,
Le récit de ma Fable
Va le prouver au mieux.
Certain Cadet blondin , de la chaſſe amoureux ,
Au point que chaque inftant accroiffoit fon enyie
Brûloie
JANVIER.
49
1754.
Brûloit d'en goûter les plaiûrss
Or ,jugez je vous prie ,
Quels étoient fes défirs:
Dans ce deſſein que fait notre jeune écolier , ·
Qui l'étoit , croyez - moi , des plus à ce mé-
-tier ?
Muni d'un bon fufil & d'une gibeciere ,
Leftement équipé , comme c'eft Fordinaire ;
Un jour qu'il faifoit beau , que l'air étoit ferein,
Il part de grand matin ,
Et s'en va droit au bois , où bientôt il arrive ;
Là , ſe flattant de faire un aſſuré butia ,
Afin d'y réufir , il eft fur le qui vive ;
Ilpromene fes yeux , fierement il s'avance :
Tremblez , fuyez , peuple gibier ,
A quiconque de vous paroît en la préſence ,
Il ne doit faire aucun quartier.
Que je vous plains d'être victime
D'une féroce paffion !
Qu'avez vous fait , & pour quel crime
Pourfuit- on votre nation ?
Hélas ! me direz vous avec quelque juſtice ;
Le voilà notre crime ; un barbare caprice
Fait trouver aux mortels ,
Un charme à nous détruire ;
Et dès lors , parmi notre empire ;
C
50 MERCURE DE FRANCE.
Nous devenons tous criminels :
De leurs fanglans plaiſirs la rage
Les rend nos ennemis jurés ;
Le fer , le feu , le plomb ,la meute nous faccage ;
Et même des filets contre nous préparés ,
Semb.ent ne nous laiffer aucun lieu fur la terre ,
Où nous puiffions en sûreté ,
A l'abri de leur cruauté ,
Vivre & nous dérober à leur injufte guerre.
Hélas ! que le deftin eft pour vous rigoureux !
Que je fuis touché de vos plaintes !
S'il ne tenoit qu'à moi vous feriez plus heureux ;
La paix feroit ceffer vos craintes ,
Et vous feriez exempts d'allarme & de péril.
Mais au bois fuivons mon novice
Et voyons dans cet exercice ,
•
Pour la premiere fois , comment s'en tire- t’il ?
Il va lui- même nous l'apprendre ;
Examinons-le en ce moment :
Comme il s'approche doucement !
Eh quoi ! petits levreaux , vous vous laiffez fura
prendre ?
C'est vous qu'il couche en joue ... Ah ! le coup ef
parți ...
Vous avez beau prendre le large ,
Quelqu'un d'entre vous eft péri
Non ... il avoit trop pris de marge.
Que je vous trouve heureux de l'avoir échappé !
JANVIER. 1754. 52
Je vous en félicite ;
Courez , fauvez vous vite ;
Un autre plus au fait vous auroit attrappé.
Malheur donc à qui va s'offrir à la rencontre ,
Ses yeux étincelans , fon fufil déja prêt ,
Certes , vont le venger ... Quoi ! .. Si- tôt en
arrêt ! ..
Il fe campe ... Il ajufte ... Une Biche ſe mon re....
Ah ! fa mort va payer ... Le coup part Elle
fuit ;
...
C'eften vain fur les pas qu'il court & qu'il la faits
De fang une légere teinte ,
Lui prouve qu'elle eft mal atteinte.
Bientôt ne l'appercevant plus ,;
Fatigué , furieux , confus ,
Au pied d'un hêtre fur l'herbete ,
Pour reprendre haleine , il fe jete ;
Lorfque tout à coup les échos.
Lui viennent , pour furcroît de maux ;
D'un plus adroit que lui répéter le tonnere.
De ce coup en effet la Biche fut à terre.
A quelques pas de lui , non fans de grands re
grets ,
Il vit quelques inftans après
Pafler celui dont elle étoit la proye`,
Qui content du butin , s'en alloit avec joye ;
'Tandis qu'outré de déplaifir ,
Du peu de fruit de fon loifir
Cij
$2 MERCURE DE FRANCE,
A fon tour il tâche avec peine
De gagner fa maifon lointaine.
Que conclure de là ? Qu'on voit maints indifcrets ,
Ainfi que mon Chafleur , perdre au long tous
leurs frais ;
Ils levent le Gibier , le font fortir du gîte ;
Il est perdu pour eux , mais un autre en profite
VERS A
Par M. M .... de Paris.
'
MADAME ****
Qui joue très-bien de la Vielle .
lens ,defcends ici -bas , pour ta félicité
Apollon , près d'Iris tu feras enchanté.
Les Graces & les Ris la rendent adorable ;
Les Cieux ne peuvent rien t'offrir de plus aima
ble ;
En la voyant ton coeur s'enflammera d'amour
Et près d'elle bientôt tu fixeras ta cour .
Par le même.
JANVIER. 1754 53
LETTRE
A Monfieur l'Abbé Raynal.
Na, Monfieur, épuisé l'antiquité ; le
tour des langues vivantes eft venu ,
elles font la feule reflource qu'on a laiffée
à ceux qui , comme moi ,ne peuvent penfer
que d'après les autres. Les Traduc
teurs , gens toujours dévoués au fervice
des ignorans , ont abandonné la Grece
pour la Latinité ; ayant tari ces deux
fources , ils font maintenant en Europe :
le Méchanifme de la traduction en eft devenu
plus difficile , cela eft incroyable , &
cela exifte. Il eft certain que nous connoiffons
mieux nos voisins que les contemporains
d'Homere & de Virgile , leurs
moeurs nous font plus familieres ; mais ,
il me le femble , ce n'eft qu'après avoir
vécu long- tems avec eux qu'on doit ofer
maſquer leurs penfées avec d'autres mots :
on pouvoit deviner avec les gens du tems
paffé , maintenant il faut dire vrai , Un
Sçavant feuilleroit trente volumes pour
faire entrevoir que vous n'aviez pas raifon
; aujourd'hui un garçon de boutique
peut décider irrévocablement que vous
C iij
34 MERCURE DE FRANCE .
:
*
avez tort. L'Anglomanie eft le goût do
minant , c'eft celui de Paris ; la mode
qui conduit tout , m'a engagé à apprendre
l'Anglois ; leplaifir , l'utilité même, m'y ont
fixé ; je le parle affez mal , je l'écris de même
, & crois l'entendre fort bien ; c'eſt
tout autant , & peut être plus qu'il n'en
faut , à un homme de mon état cela eft
de convention , & l'on ne l'ignore pas ;
pourvû que nous ayons l'air de fçavoir de
tout , il nous importe peu de ne fçavoir
rien. Dans le nombre des livres Anglois
qui donnent un air inintelligible à ma bibliotheque
, le Spectateur tient un des
premiers rangs il ne traite pas long- tems
du même fujer ; quand il n'auroit point
d'autre mérite , cela en feroit allez pour
que je l'aimaffe à la folie. Il a un fucceffeur
fous un autre nom ; j'ai voulu l'avoir ,
fon ftile charmant , fes plaifanteries & fes
peintures toujours nouvelles , m'ont tenté
plufieurs fois ; j'ai fuccombé enfin ; j'ai
traduit deux de fes feuilles : ce travail m'a
couté environ trois heures ; c'eft bien peu
en comparaifon des vingt ans qu'on a mis
jadis à faire de bonnes traductions ; aufli
en relifant la mienne une demi - heure
après , je l'ai trouvée fans contredit, dételtable.
Ses défauts feront peut - être une
partie de fon mérite ; je marque quelques-
:
JANVIE R. 1754.
anes de mes fautes , elles indiqueront
celles que les autres peuvent faire en pareil
cas. Ce que je ne peux pas dire , co
qu'on ne peut concevoir , c'eft l'énorme
différence de l'original à la copie ; les
graces ont difparu , la féchereffe & la
langueur ont pris leur place ; il reste la
defeription des moeurs : elles fe rappro
chent trop des nôtres pour ne pas interrel
fer ;on y entrevoit la façon de penfer actuelle
de la partie dominante de la fo
ciété , celle des femmes . Nous ne sommes
pas encore bien perfuadés de la galanterie
Angloife. Si vous trouvez que ce que je
Vous envoye mérite une place dans le
Mercure , les François ne douteront plus
que Londres ne foit en tout le digne ému
le de Paris .
J'ai l'honneur d'être , &c.
Job. Ch. auk- 1 Scb.- r ofP- s'-t-N.
L'UNIVERS.
FEUILLE X L
Par Adamfils d'Adam.
Cet Ouvrage doit être continué chaque Mard
Du Mardi 4 Octobre 1753.
DE toutes les Hiftoires Orientales qui
ont paru en Anglois , aucune , n'a pour
C iiij
56 MERCURE DE FRANCE.
objet une morale auffi pure & auffi par
faite que celle du Prince de Ruzvanfchald
& de la Princeffe Cheheriftany
:
cette Hiftoire eft dans le premier volume
des Comtes Perfans. Ruzvanfchald étoic
Roi de la Chine , & Cheheriftany , Princeffe
Souveraine d'une Ifle des Génies :
amoureux à la rage l'un de l'autre , ils
s'époulerent après les délais ordinaires , &
fuivant les us & coutumes de l'Ifle du
Cheriftan , patrimoine de la future époufe
mais avant la folemnité de cet augufte
mariage , la Princeffe des Génies
parla ainfi (a) au Roi de la Chine . " Quoi-
» que le pouvoir que votre amour me
» donne & la fupériorité de mon être
» exigent de vous une obéiffance exacte
» en toutes chofes , je ne prétens point
» demander rien de déraifonnable à votre
» Majefté , je ne défirequ'une promeffe ; elle
» eft néceffaire à l'honneur de celle qui
(a ) Parla ainfi eft une expreffion baſse ; elle eft
indigne en tous points de l'augufte perſonnage
qui va parler , & de l'élégance de l'Anglois ; j'en
fais humblement excufe à M. fils d'Adam ; il fe
fert d'un mot ufité pour les difcours qu'on
adresse aux Rois ; trop peu habile pour bien tourner
la phrafe , en Traducteur paresseux , j'ai pris
le plus court. I eft prefque passé en ufage de demander
pardon ; c'est plus facile que de tâcher de
faire mieux.
JANVIER. 1754 57
5 va devenir votre Reine , elle l'eft aufli
» à notre bonheur muruel ; c'est qu'il
» vous plaife confentir aveuglément à
» tout ce que je m'aviſerai de faire. Les
» Génies n'ont jamais tort ; s'il arrivoit
» donc dans certains cas que mes actions
» fuffent du nombre de celles dont on ne
» peut rendre compte , fi elles vous pa-
» roiffoient extravagantes , ayez foin de
» vous dire à vous- même , ma femme a
»fes raifons pour en agir ainfi ; car il eft.
» plus qu'impoffible que vivant enfemble ,
»l'amour & la bonne harmonie fubfiftent
» entre nous , à moins que vous ne
» croyiez , & cela fans examen , que j'ai
» toujours raiſon. Le Roi conféquemment
àl'ufage généralement établi entre les
amans , promit fans héfiter de penſer en
tout comme fa Princeffe le voudroit , &
la nôce fut célébrée avec toute la fplen
deur imaginable.
La fuite de l'Hiftoire nous apprend que
Sa Majesté Chinoife ne garda pas fort
fcrupuleufement la parole Royale . Pour
quelques petites niaiferies ; comme , par
exemple , lorfque la Reine jugea à prode
jetter fon fils dans le feu , de faire
dévorer fa fille par une bête fauvage , & de
gâter toutes les provifions de l'armée ; ce
qui , pris allégoriquement , ne défigne
pos
Cv
58 MERCURE DE FRANCE .
qu'une bonne maman , qui abandonne for
fils au feu de fes paffions , qui expofe fa
fille au danger d'un bal maſqué , & qui
ruine fon mari : pour cela , & pour d'autres
femblables miferes , il ofa , non feulement
imaginer que fa femme avoit tort ,
mais il eut la témérité de le lui dire . Ce fut
là la fin de leurs plaifirs , & le commencement
de tous leurs maux . Après dix années
entieres , la Reine daigna confentir
à revivre avec fon époux ; elle n'exigea
autre chofe que cette même promeffe
ratifiée , & rendue plus inviolable par la
force d'un ferment. L'hiſtoire ajoute, que
le Roi de la Chine ayant reconnu fon
erreur , ne manqua plus d'admirer la fageffe
de fa divine moitié dans tout ce
qu'elle fit , & qu'ils vécurent , jufqu'à une
extrême vielleffe , les plus heureux Monarques
de l'Orient.
Si chaque ( 6 ) Anglois retenu dans les
liens conjugaux pouvoit lire cette Hiftoire
foir & matin , jufqu'à ce qu'il la fçut
par coeur ; s'il pouvoit , à l'imitation de ce
Roi de la Chine , fe regarder feulement
comme un des pauvres defcendans d'A-
(b ) Mot à mot. Si chaque mari en Angleterre
étoit pour lire : mon galimathias , prefque recherché
, eft bien éloigné de cette légere fimplicité
de la plaifanterie Angloife.
JANVIER. 1754. 59
dam , & confidérer fa femme comme de
l'excellente & fupérieure nature des Génies
, il affureroit par là le bonheur de fa
vie. Car je fuis intimement convaincu que
les malheurs de l'état conjugal n'arrivent
que parce que les hommes s'aviſent de
trouver des chofes répréhensibles dans la
conduite de leurs femmes , & s'imaginent
être plus propres à gouverner qu'à obéir .
Quant à moi , j'ai toujours regardé un
mari comme le chef , ou la fource primitive
de fa femme , de même qu'une fontaine
eft celle d'un ruiffeau , & a feulement
le droit de lui fournir l'eau néceffaire
à fa courfe ( c ) & à ſes différens détours
, fans avoir celui de le régler , ni de
lui tracer où il doit porter fon cours. On
pourra peut-être m'objecter que dans un
certain Livre appellé la Bible , il eft ordonné
aux femmes d'obéir à leurs maris ;
mais une Dame de ma connoiffance , bon .
ne Cafuifte , & fort profonde en Théologie
, me femble avoir mis ce paffage dans
fon véritable point de vûe ; elle a obſervé
que grand nombre de ceux qui ont com-
›
(c ) Je chauffe ici le Cothurne. M. fils d'Adam
ne fait que peindre la nature ; en Anglois les
deux mots tête & fource fort exprimés par le même,
fa comparaifon en eft plus claire , plus vive ,
& plus courte,
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
menté le Nouveau Teftament , font conve
nus que quelques- unes des chofes qui yfont
ordonnées ou défendues , ne l'ont été qu'à
caufe des lieux & des tems , & n'ont eu
d'autre objet que celui d'empêcher les
Chrétiens de fcandaiifer les Juifs & les
Payens , au milieu defquels ils vivoient ;
elle ne doute point que cette obéiffance
de la femme au mari , ne foit du nombre
de ces commandemens , & que s'il a été
prudemment fait de l'obferver dans l'enfance
du monde Chrétien , cela ne l'eſt
plus maintenant. Nombre de gens , Chrétiens
ou non , font dans l'idée que le commandement
n'appartient ni à la femme ni
au mari ; & que les avis & les prieres font
les feuls droits qu'ils ayent l'un fur l'autre.
Je regarde cela comme une très- mauvaife
politique : chaque famille forme en
elle même un petit Etat ; il lui faut néceffairement
un fupérieur & des loix , ou tout
fera dans l'anarchie & dans la confufion .
Peut - on difconvenir que la femme ne connoiffe
mieux que le mari les affaires de
l'intérieur de la maifon ? Il n'exifte donc
pas un feul prétexte pour prétendre arracher
de fes mains le jufte droit de gouverner.
Nous voyons tous ceux qui entretiennent
des maîtreffes , être dans le commen
JANVIER . 1754 . 1754 6 *
cement de leur amour les très - humbles
fujets d'un monarque abfolu : que l'autorité
d'une femme foit moindre , c'eſt à
mon avis ane chofe infoutenable , fur tout
fi l'on le rappelle que non feulement la
femme eft la propre chair de fon mari ,
mais auffi qu'elle est très- réellement ce
qu'on a coutume de l'appeller , la meilleure
partie de lui - même. On n'ignore pas
non plus que la bonne humeur d'une femme
, eft de toutes fes vertus celle qui affure
le plus le bonheur de fon époux : comment
cette gayeté pourroit- elle fubfifter ,
fi la femme étoit affujettie à un examen
continuel ? On le fçait , & il y a longtems
que le premier de tous les défirs féminins
eft la domination . Si vous mettez
le fceptre dans la main de votre femme
, & la fuppliez en toute humilité de dire
& faire fuivant fon bon plaifir , j'imagine
prefque impoffible qu'elle foit tou
jours en colere.
La fubordination des maris paroîtra d'une
bien plus grande néceffité , fi l'on confidere
combien prefque tous les hommes
font incapables de le gouverner eux-mêmes.
J'ai connu des maris qui promettoient
beaucoup, & qui abandonnés entierement
à leur propre conduite , avoient
donné dans toutes fortes d'excès & de dé62
MERCURE DE FRANCE.
bauches : il est démontré que quand leurs
femmes fe font fervies de leur autorité fur
eux , ils font devenus les plus fobres &
les plus doux des humains. Combien donc
d'actions de graces ne devons nous pas
rendre de ce que nos femmes font portées
à prendre fur elles la charge importune du
gouvernement , & veulent bien abandonner
à leurs maris les faciles devoirs de
l'obéiffance devoirs qu'an enfant de fix
ans peut remplir auffi bien
qui en a quarante.
que fon
pere
J'ai entendu dire , il eft vrai , que toutes
les femmes n'étoient pas également capables
de bien gouverner leurs maris ; mais
par qui cette objection a - t - elle été faite ?
par quelques vieux têtus de Docteurs , qui
affez malheureux pour ne pas vivre avec
celles dont ils parlent , ont élevé des opinions
erronées , contraires en tout point à
la dignité & à l'excellence du fexe . Il me
fuffit pour décider certe queftion , d'en
appeller à ces maris , qui conftamment attachés
à la domination de leurs femmes ,
ont toujours vécu fous leurs loix : fi aucun
d'entre eux ofe dire qu'il a défiré une
feule fois d'être fon propre maître , s'il le
dit , je deviendrai moi- même Docteur en
incrédulité. On a auffi prétendu que la
tyrannie d'une femme étoit par fois un
JANVIER. 1754. 6.3
peu plus abfolue que fon époux ne pouvoit
le défirer : c'est une maxime de tous les
âges , que le pouvoir Monarchique (d ) eft
le meilleur, pourvû que nous ayons le droit
de nommer notre maître , & que nous
poffédions l'art de le bien choifir . Un mari
auroit-il donc raifon de fe plaindre de ce
qu'un Monarque , non feulement de fon
propre choix , mais auprès duquel il a
employé les moyens les plus féduifans
pour l'engager à daigner regner fur lui ,
veut étendre un peu fes prérogatives ?
Cette matiere ne me donne pas peu de
fatisfaction en vengeant la fouveraineté
des femmes ; je rends fervice à mon Roi
& à ma patrie . Tant que les hommes feront
perpétuellement affervis dans leur
propre maifon , ils s'en foumettront avec
plus de promptitude aux loix , ils fenti-
(d) Il y a , qu'une Monarchie abfolue eft la meilleure
; les mots rendus fuivant leur propre fignifi
cation diroient cela en François : je ne fçaurois
croire qu'ils expriment la même chofe en Anglois,
cette maxime eft trop opposée au génie de la nation
,en la lifant, j'ai tremblé pour la réputation de
mon ami fils d'Adam. Comme j'ai fçu depuis que
fes feuilles ne s'en vendoient pas moins j'ai cru
le fens différent ; peut être le ridicule d'une propofition
auffi choquante pour la Chambre desCommunes,
& pour tout bon patriote Anglois , eft une
critique fur les femmes ; en tout cas , ma ftupidité
m'aura tenu lieu de galanterie.
64 MERCURE DE FRANCE.
,
ront bientôt qu'ils n'ont plus cette viz
gueur d'efprit , qui lorfqu'elle n'a point
de frein , peut les entraîner dans le tumulte
& les rebellions . Il feroit › fans
doute ( ) , à fouhaiter que les Dames abandonnaffent
l'étude de notre politique nationale
, & voluffent bien fe reftreindre
à gouverner uniquement chez elles ; car
{
lorfqu'un mari n'eft précisément que le
vaffal de fa femme , une femme Jacobite ,
à moins qu'elle ne foit par hazard ou
laide , ou vieille , peut devenir une fort
dangereufe créature. Je finirai cette feuille
en recommandant au Gouvernement d'avoir
fur tout l'oeil fur ces féminaires de femmes
fçavantes , connues fous le nom d'Ecoles
femelles. ( f) Il n'en feroit pas plus
(e ) J'ai mis fans doute pour en effet ; le premier
eft plus coulant , le dernier plus expreffif ; j'ai
changé quelquefois les adverbes , c'eft une licence,
c'eft ma faute d'autant plus grande que tout
bien calculé , je ne parle la plupart du tems ni
François ni Anglois , pour vouloir trop parler l'un
& l'autre , c'eſt fouvent l'hiſtoire de mes chers &
fréquemment ennuyeux confieres les Traducteurs
.
›
(f) L'Anglois ne dic point femelles ; rendu exactement
en François , il faudroit fe fervir des mots
Ecoles ou Penfions , qui font des noms généraux
; ils ne le font pas dans M. fils d'Adam ,
fon fubftantif eft précédé d'un participe du préfent
, qui , quoiqu'il veuille dire la même chofe १
JANVIER. 1754 6
mal d'exiger les fermens d'allégeance &
d'abjuration des Supérieurs & des Demoi
felles , membres aimables ( g ) de ces Colléges
; ou que la tête de fa préfente Majefté
le Roi George , fut deffinée par chaque
jolie fille dans le milieu du patron de
fon
ouvrage.
L'UNIVERS.
FEUILLE XLI.
Du Mardi 11 Octobre 1753.
LE fincere attachement & la très- profonde
vénération que j'ai pour le fexe de
ceux qui m'ont écrit les deux Lettres fuivantes
, m'engagent à n'en pas retarder
d'un inftant l'impreffion . Je ne doute pas
que les maux dont mes correfpondans fe
plaignent , n'excitent l'attention de mes
Lecteurs.
défigne cependant une fociété particuliere . Cette
note eft digne de la petiteffe d'efprit d'un homme
qui ne peut & ne doit penfer que d'après un
autre.
(g ) L'Anglois mafqué en François , a dan's
quelques endroits befoin de couleur de rofe ; c'eft
ce qui m'a fait ajoûter le titre d'aimable : d'ailleurs
je traduis dans une Langue dans laquelle femme
& aimable font prefque fynonimes.
66 MERCURE DE FRANCE
A Monfieur fils d'Adam.
Je fuis , Monfieur , une joyeufe fille ,
un peu vieille d'ailleurs , âgée de 63 ans
& munie de plufieurs impertinens neveux
& niéces , qui prétendent parce que j'ai
confervé ma bonne humeur , que j'ai perdu
quelqu'autre chofe ; je vous prie , mon
cher Monfieur fils d'Adam , d'être aſſez
bon pour prouver à mon impolie parenté ,
qu'il n'eft pas impoffible à une femme d'avoir
deux vertus à la fois , & qu'elle peut
auffi facilement être gaye & vertueule ,
qu'il lui eft facile d'avoir de la gayeté fans
folie. Mais comme je fuis fans ceffe importunée
fur ce fujet , la tentation me
prend quelquefois de renoncer à mon
nom de fille , j'affurerois par lá ma bonne
humeur , car je tremble en vérité , qu'à
force de contefter tous les jours avec eux
pour ce qu'ils difent que j'ai perdu , il ne
m'arrive enfin de perdre très réellement
ee qu'ils avouent que je pofféde ; je vous
fupplie de me donner vos avis fur une
affaire auffi critique , & fuis , Monfieur ,
votre très-humble fervante.
"
Prudentia Holdfaft ( b ) .
(b) Mon Auteur , digne émule de l'ancien Spectatcur
, donne comme lui des noms myfterieux
JANVIER. 1754. 67
Pour répondre à Mill Holdfaft , je di
rai feulement que fi j'étois fille , & importunée
fur ce nom , j'aimerois mieux que,
ce fût par quelqu'un affez aimable pour
être (i ) l'homme du monde le plus importun
, que par des parens fi peu refpectueux
.
à fes correfpondans ; celui de Holdfaft a plufieurs
fignifications. Si M. fils d'Adam eût été Grec &
que feus l'honneur de le mettre en François deux
ou trois mille ans après la mort , je choifirois ,
fans doute ; & en bon & zelé Traducteur , je déciderois
définitivement ce qu'il auroit voulu dire &
penfer je défendrois au befoin mon opinion par
trois cent célations , & par un petit volume. On
me la difputeroit peut - être ; l'on ne me convaincroit
certainement pas ; mais il eſt vivant , & eſt
bon Anglois , c'est -à - dire jufte & vrai . Si par malheur
j'allois lui donner plus d'efprit qu'il n'a prétendu
en avoir , il pourroit fort bien me remercier
par un démenti , je me contenterai de copier
d'après mon Dictionnaire , ce que le nom de cette
antique Mits veut dire ; on verra celui qui lui
convient le mieux : j'enrichirai ma Traduction
d'une note importante , & ne compromettrai en
rien mon érudition. Holdfaft veut dire Crampon
tenir ferme , avare , garder le jeune , doc.
(i) Je fuis , je l'avouerai , un Traducteur au
impudent que le compagnon qu'on confeille ent
Anglois à la bonne Mifl . J'ai pris des licences qui
font de leze- Traduction ; les expreffions m'ont
paru trop fortes , je les ai couvertes de la gaze
Françoife ; j'ai ajoûté , j'ai retranché , & je dis à
peu près la même chofe , excepté que je ne la dis
pas fi vite.
68 MERCURE DE FRANCE:
Je fuis , Monfieur fils d'Adam , une
jeune femme de qualité , qui aime paffionnément
la vie qu'on mene dans les Villes ;
mais pour mon malheur , je fuis depuis
trois mois condamnée à une campagne af
freufe , & aux plus triftes plaifirs que l'on
goûte dans ces fortes de lieux ; & j'y fuis
par complaifance pour une vieille tante ,
qui excepté les deux filles , & les gens
qu'elles voyent , eft pour moi ce qu'il y a
de plus odieux dans toute mon aventure :
ce n'eft point dans le défir de me moquer
de mes amis , ni de tourner en ridicule la
vie champêtre que je vous importune ; j'ai
réellement échapé à de fi grands dangers
dans cette retraite , qu'ils ferviront d'avis
à mon fexe , ils l'empêcheront de préferer
aux innocens amufeniens de la Ville , les
dangereux plaifirs des champs ( k ).
A peine avois- je paffé une femaine chez
ma tante , que je commençai à perdre toutes
ces délicateffes , heureux appanages
d'une femme de qualité. J'avois auparavant
le teint de la plus grande blancheur
du monde , & fi blanc que j'en étois pâle ;
je n'avois jamais appétit,preuves , fans con-
( k ) En Anglois , des forêts ( & de leurs ombres.
) Ces expreffions charmantes dans cette Lan
gue , paroîtroient dans la nôtre un peu trop paftorales
pour une citoyenne de Londres.
JANVIER. 1754. 69
redit , les meilleures qu'on puiffe donner
d'une haute naiflance , & des gens aimables
avec qui l'on vit. Je devins bientôt
auffi vermeille qu'une laitiere , & mangeois
autant qu'un garçon de charrue.
Non , je n'oublierai jamais les mauffades
complimens que l'on me fit fur ces défauts
; mais la nouvelle mortification qui
m'arriva , m'éloigna encore bien davanta
ge de ma vie précédente ; il n'en falloit ,
hélas ( 1 ) , pas davantage pour me faire
périr de defefpoir ; je commençai trèsdécidément
, Monfieur fils d'Adam , à
devenir graffe . Que ferai-je maintenant ,
difois-je , à tout le monde ? Ce que vous
ferez , me répondit - on froidement , eh
mais vraiment , vous vous promenerez :
m'étonne de ce qu'ils ne m'ordonnerent
pas plutôt de voler ; car pour une femme
de condition qui jamais ne fortit de fa
porte qu'en chaiſe , il eſt tout auffi difficile
d'avoir des jambes que des aîles. Mais ma
maladie étoit defefperée , & jo n'avois plus
de guérifon à attendre ; en un mot , ils
m'apprirent comment on marchoit , & je
(1 ) Comme une femme Françoiſe auroit indubitablement
dit helas en pareille occafion , & que
mes phrafes n'étoient déja que trop décousues ,
j'ai pris fur moi d'en furcharger la perfuafive fimplicité
de l'Anglois.
70 MERCURE DE FRANCE.
crois en vérité , que dans moins d'une fe
maine j'ai bien voyagé la valeur d'un mille
( m ).
On me tourmenta bientôt fur d'autres
fujets ; mes coulins , qui déja étoient dans
la plus grande intimité avec moi , & ce
qu'ils appellent en terme campagnard , de
fort jolis garçons , me reprochoient continuellement
le négligé de mon deshabillé
du matin : j'eus dabord réellement pitié
de leur ignorance , & pouvois à peine
m'empêcher de rire , lorfque je les voyois
defcendre pour déjeuner auffi ajuſtés que
fi leur projet avoit été d'aller rendre des
vifites je leur répétai inutilement que
les femmes de qualité étoient au deffus de
tels égards ; je fus encore obligée d'acquiefcer
( n ) , & de m'habiller avec au-
(m) J'ai manqué trop d'occafions de déraifonner
en Politique & en Philofophe , pour en faifir
une qui ne regarde que la Géographie ; je pourrois
donner ici une Diflertation fur les différentes
mefures de milles , tant anciens que modernes ; cela
jetteroit indubitablement une grande clarté fur le
paffage de mon Auteur ; je me contenterai d'imaginer
qu'il veut parler du mille Géométrique ,
& pour fatisfaite mon Lecteur , lui éviter un cal
cul épineux , & cependant lui faire concevoir avec
juftelse l'étendue des voyages de la Lady , je lui
dirai qu'elle devoit parcourir par jour quatre mille
cinq cens pouces de terrein .
(n ) Et d'enfoncer epingles dans mes habits , comJANVIER.
1754. 78
tant de foin que fi j'avois dû aller au fpectacle
.
Je fuis bien éloignée de difconvenir
que l'air , l'exercice , & la propreté n'ayent
contribué à ma fanté ; mais ce n'est qu'avec
confufion que je me rappelle le mal
qu'ils m'ont fait . J'avois vêcu juſqu'à l'âge
de vingt- cinq ans au milieu de tout ce
qu'il y a de plus aimable dans le monde ,
fans jamais faire d'autres réflexions fur les
hommes , que celles qui avoient rapport
à l'utilité dont ils font pour meubler les
promenades ( ) publiques , pour faire des
me fi habillant pour un tambour. Voila un des paf-
Lages les plus épineux du travail immenfe que j'ai
entrepris que j'ai regretté , en le lifant , de n'avoir
pas paſsé une vingtaine d'années en Angleterre
! que j'ai admiré les Traducteurs de la gent
Grecque & Latine ! Ils connoifsoient mieux les
moeurs des Anciens qu'ils avoient , je crois , peu
vû , & dont les ouvrages ne font pas en fort grand
nombre , que moi , infortuné Moderne , je ne
connois ceux de mes bons amis les Anglois , que je
vois le plus que je peux , & que je lis encore davantage.
Sans les Marionetes j'étois perdu fans
refsource ; je me fuis refsouvenu de la Foire , &
j'ai conclu que peut être à Londres on annonçoit
le commencement des fpectacles , par le fon
bruyant du tambour,
(0 ) Les deux mots que je rends par meubler les
Promenades publiques , fignifient mot à mot dans les
Places publiques . Il feroit très nécessaire de fçavoir
la Mifs veut dire par là dans les poftes impor
72 MERCURE DE FRANCE.
parties fur l'eau , & pour jouer au Brag ;
le tourbillon continuel de la Ville fait our
blier tout le refte , on n'y penfe qu'à cela ,
Mais la fainéantife eft la route qui conduit
à tous les maux en moins de quinze
jours mon coeur m'apprit que j'avois autant
de paffion que d'appétit. Pour ne
vous rien cacher , Monfieur fils d'Adam ,
faute d'avoir autre chofe à faire , je tombai
fortuitement malade d'amour , je l'ayoue
à ma honte ; je fus prife d'une façon
incompréhensible , car mon provincial ,
quoique rempli de toutes fortes d'égards
pour moi , & quoique poffeffeur d'une
fort jolie figure , & d'un bien confidérable
, n'avoit certainement aucune de ces
perfections qui touchent une femme de
qualité. Il avoit été à l'Univerſité , où il
ne s'étoit occupé uniquement que de fés
études ; il ne connoiffoit dans la Ville que
des gens que perfonne ne connoît ; il n'ayoit
été à la Cour qu'une fois , déreſtọit le
fi elle entend feulement les carrefours , ou
comme j'ai cru les promenades. Si par hazard le
Brag , au lieu d'être un jeu , étoit une maison où
l'on joue , qu'un Anglois riroit de ma bévûe ; ce
feroit comme s'il difoit je vais jouer le Marly , au
lieu de dire je vais jouer à Marly : comme Traducteur
on ne pourroit me faire mon procès ,
aucun Dictionnaire ne fait mention ni du jeu ni
de la maifon du Brag.
jeu
5
JANVIER. 1754 . 73
jeu , & n'avoit nulle idée des affemblées
nombreufes ni des Spectacles ; fes vertus ,
car ma tante & mes coufines en parloient
continuellement , ne s'étendoient pas plus
loin qu'à un peu de charité pour les pauvres
, à beaucoup de ce qu'ils qualifioient
du nom de bon naturel , à des devoirs fans
fin qu'il rendoit à fa très-vieille mere , & à
une amitié ridicule qu'il avoit pour fa foeur ,
laquelle étoit , par parantheſe , la femme
la plus fimple que j'aye vûe de ma vie .
Pour tout ce qui regardoit la galanterie &
les manieres , il étoit aufli ignorant qu'un
Hottentot ; on parvenoit quelquefois , à
la vérité , à lui faire jouer une partie de
Wihſt aux petits écus , ce qu'il diſoit être
un fort gros jeu ; mais il étoit un vrai
idiot pour mêler & relever les cartes , il
ne fçavoit ni changer de place , ni donner
des avis tout bas à fon camarade ; il igno.
roit l'art d'arranger ( p ) fes cartes de façon
à faire croire qu'il plaçoit celles qu'il
n'avoit réellement point , & étoit auffi mal
adroit pour tous les autres agrémens , parties
` (p ) Si j'avois traduit de mettant en haut honneurs
fans tenant eux , peu de gens m'auroient entendu ,
parce que tout le monde n'eft pas afsez heureux
pour fçavoir le Whift , & qu'on ignore que es
Anglois appellent honneurs , le Roi , la Dame
& le Valet.
D
74 MERCURE DE FRANCE.
effentielles du jeu ; il le regardoit , à ce
qu'il prétendoit , comme un amulement ,
& fupportoit auffi indifféremment la perte
que le gain. Cependant en dépit de moi mê
me, & d'un aufli peu féduifant Seigneur , je
devins amoureufe de lui , & cet amour me
polléda fi parfaitement , que j'imaginai de
faire la malade , & gardai ma chambre trois
matinées de fuite , pour tâcher de le voir
feul. Pourrez - vous bien le croire , Monfeur
fils d'Adam , il ne me touchoit pas
feulement la main que je ne reffentiffe
des friffonnemens & des craintes en dedans
de moi même , qui faifoient que j'avois
peine à fçavoir le lieu où j'étois : je
tremblois à chaque parole qu'il me difoit ,
& s'il avoit tenté quelqu'une de ces petites
libertés indifférentes que l'on permet
dans les Villes , fans que la modeſtie
la plus exacte puiffe s'en fcandalifer , je
fuis convaincue que j'en ferois morte. Mais
fon éducation campagnarde me fauva la
vie : j'apperçus que les intentions étoient
de me faire fa femme ; état de tous les
états de l'univers que j'abborre le plus , &
vraisemblablement il m'auroit furchargé
des foins d'une mere , & de mille autres
devoirs & affections ridicules , pour lefquelles
une femme bien née n'a jamais de
tems de refte. Quelle malheureuſe créature
JANVIER. 1754. 75
n'aurois-je pas été , fi tout- à-coup , &
j'ignore pourquoi ( à moins qu'il n'imaginât
que cc''ééttooiitt uunn ccrriimmee pour mon fexe
d'être trop fçavante fur la Bible ) fi rout
d'un coup , dis-je , il ne s'étoit mis en fantaiſie
de me traiter comme une étrangere ?
Cet homme éroit très -évidemment fou
car au lieu de s'adreffer toujours à moi
comme de coutume , il fe mit à chuchoter
avec la plus jeune de mes coufines , &
à parler pendant des heures entieres en
l'honneur de l'éducation de Province.
Mais grace à mon étoile , il existe un
lieu appellé Londres , où dans peu de tems
les foins du jeu & les amuſemens d'une
vie aimable me guériront de ma folie ; ils
me rendront à mon naturel , je volerai à
la table du Brag comme à un afyle contre
les paffions ; c'est là qu'on ne penfe jamais
à l'amour ; les hommes y font fans
déſirs , les femmes fans tentations ; elles
me rappellent l'état heureux d'innocence
que nos premiers peres ont perdu ,
elles pourroient y paroître nûes fans être
honteufes , & fans s'appercevoir de leur
nudité.
Votre feuille n'eft pas affez étendue
pour déployer tous les avantages du jeu ;
jamais le fcandale n'habite à une table où il
y a des cartes ; lorfque nous nous rencon
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
trons , nous ne nous demandons point quia
perd fon coeur la derniere foirée , mais qui a
perdu fon argent. Nous n'allons jamais à l'Eglife
pour nous mocquer des Prédicateurs ,
ni ne demeurons jamais dans nos maiſons
pour y defefpérer nos maris & nos gens ;
en un mot , fi les femmes veulent échaper
aux attaques des hommes , aux petiteЛles
des femmes , aux foins de leurs parens ,
aux ennuis du domeftique , leur reffource
eft le jeu : ce que je fçais , c'eft que tout
le mal qu'on en peut dire fe réduit à prétendre
qu'il gâte peut-être le coeur , qu'il
caufe des querelles , apprend à tromper &
à fe ruiner. Je fuis , Monfieur , votre conſtant
Lecteur , & votre bien humble fervante
,
Sophia Shuffle ( 9 ).
( q ) Shaffle veut dire mêler les cartes , raſer ¿
n'aller pas droit.
JANVIER. 1754. 77
VERS
Addreffés à Mlle C. D. de Nifmes , par M.
Lebeau de Schofne.
L
Es fons de votre voix , tous les jours dans nog
coeurs
Caufent quelque nouveau ravage ;
Faites cefser leurs charmes féducteurs ;
Ou fouffrez qu'on leur rende hommage.
Quand on chante auffi bien l'Amour & fes dou
ceurs ,
Peut-on dédaigner fon langage ?
REPONSE de Mlie C. D.
Je chante tous les jours du fier tyran des coeurs ;
Et les plaifirs & le ravage ;
Mais de ce Dieu les charmes féducteurs ,
N'auront de moi que cet hommage.
Je fuis de fes tranfports les trompeufes douceurs ,
Je m'amufe de fon langage.
REPLIQUE par l'Auteur des
premiers vers.
N'étoit - ce pas assez des accens enchanteurs
Qu'Amour vous donna pour féduire
D iij
78 MERCURE DEFRANCE.
Falloit-il d'Apollon , implorant les faveurs ,
Nous fubjuguer dans l'art d'écrire ?
Cruelle , quand vos fons ont enchaîné nos coeurs ,
Vous nous forcez encore à brifer notre lyre.
2
EXPLICATION
D'un monument antique qui appartient à
la Pharmacie Romaine ; par le P. Beraud
, féſuite.
Chine
E monument fe trouve dans le cabinet
des antiquités de notre Collége
de Lyon , mais je n'ai pas pû fçavoir comment
il y étoit entré . C'est un caillou verdâtre
qui a la forme d'un quarré long. La
plus grande longueur eft de deux pouces ,
& a plus petite de vingt- une lignes,; il a
quatre lignes & demie d'épaiffeur. L'on
voit fur une de fes grandes faces , que je
crois l'inférieure , un creux circulaire
dont le diametre du fond eft feulement de
huit lignes , & le diametre fupérieur eft de
quatorze lignes. Chaque face des côtés
préfentent des lettres Romaines , qui forment
deux lignes ces lettres font tracéesdans
un fens contraire à leur état naturel.
Après en avoir tiré l'empreinte , il a
été facile d'appercevoir que les mots qui
JANVIER. 1754. 79
font gravés , défignent des maladies des
yeux & des remédes pour les guérir ; là
Voici.
1. C. CINTVSMINI . BLANDI
EUUODES AD ASPR.
2. C. CINTVS. BLAN
DI DIAPSOROPO .
3. C. CINTVS. BLAN
DI. DIASMYRNE
4. C. CINTVS . BLAN
DI . SPONC. LENI.
M. le Comte de Caylus vient de donner
dans fon Recueil d'Antiquités , pag.
224 , la defcription & l'explication de
onze femblables pierres qu'il a vues dans
différens cabinets de l'Europe. Cet illuftre
Académicien , qui fçait fi bien dévoiler
tous les myfteres de l'antiquité , penſe
avec plufieurs autres Sçavans , que ces
cailloux appartenoient à des Médecins
Oculiftes ; qu'ils s'en fervoient pour garantir
l'autenticité de leurs remédes , en
appliquant fur les paquets de drogues
qu'ils diftribuoient , l'empreinte qui y
avoit rapport. Celle dont il eft ici queſtion
n'a pas encore paru ; elle eft nouvelle , &
par rapport au nom du Pharmacopole &
par rapport à quelques- uns des remédes
qui y font indiqués .
Diiij
So MERCURE DE FRANCE.
1
Ce Médecin Oculifte s'appelloit Caius
Cintufminius Blandus ; fon nom est répété
fur chaque côté de la pierre : j'appelle le
premier côté ou le premier bord , celui
où le nom du Médecin fe trouve gravé
tout entier .
que
Le premier Collyre eft défigné par ces.
mots EUUODES AD ASPR. que j'expliainf
: Evades ad afpritudinem. L'ortographe
n'eft pas ici exactement gardée ;.
l'Oculifte a écrit EUUODES , au lieu de
Evades, mot Grec qui fignifie odoriferant.
La maladie appellée Afpritudo, eft la féchereffe
de l'intérieur des paupieres ; le Médecin
Oculiſte annonce donc ici un Collyre
odoriferant , propre à guérir cette féchereffe
ophtalmique ; mais qu'étoit - ce
que ce Collyre odoriferant ?
Scribonius Largus nous l'apprend dans
fon livre de Compofitionibus Medicamentorum,
c. 26. Parmi les Collyres qu'il appelle
légers , il met celui- ci , pracipuè hoc Collyrium
quod quidam Athenipum,quidam diasmyrnes,
quidam Evades vocant , quia boni
adoris eft . Et plus bas il ajoute que ce Collyre
eft bon contre la féchereffe interne
des paupieres , ad palpebrarum recentem
aut in corporibus tenuioribus afpritudinem.
Le Collyre nommé Eudes , eſt donc , felon
Scribonius Largus, le même que celui
JANVIER. 1754. 81
qui eft appellé Diafmyrnes on Diafmyrnon
, dont nous parlerons bientôt . Će-.
pendant comme ces deux Collyres fe trouvent
fur cette même pierre , il faut qu'il
y ait quelque différence entr'eux ; car
pourquoi ce Pharmacopole Oculifte auroit-
il donné à un même Collyre deux
noms différens ? Je crois donc que dans
celui qu'il appeltoit Evades , outre la myrrhe
, il y mettoit encore quelque baume
qui donnoit au Collyre une odeur agréable
, & qui par là le diftinguoit de celui
qui étoit dit fimplement Dialmyrnes.
DIAPSOROPO , eft le fecond Collyre :
ces lettres fignifient vraisemblablement
Diapforicum opobalfamatum. Le Diapforicum
des Anciens étoit ainfi nommé du
mot Grec Tweg , Pfora , Scalios ; auffi
Marcellus Empiricus dit que le Pforicum
eft pour les Ophtalmies féches. Scribonius
Largus a parlé de ce Collyre , &
dans la recette qu'il en donne , il y entre
une drogue appellée elle-même Pforicum .
C'est apparemment cet ingrédient qui
a donné le nom au reméde. Celfe nous
apprend liv. 4. que c'eft un Médecin Grec,
Evelpides , qui eft l'auteur de ce Collyre ,
qu'il appelle à cauſe de ſa bonté , Ban-
AIRO , Celfe met auffi du Pforicum dans la
compofition de ce Collyre Royal il nous
Dy
1 1
82 MERCURE DE FRANCE.
apprend en même tems que le Pforicum
n'eft point une matiere fimple , un minéral
, une plante , mais une mixtion dont
le fond, eft la calamine broyée & délayée
dans du vignaire. Dans les pierres de
cette efpece , publiées par M. de Caylus ,
y eft fouvent fait mention du Diapforicum
; mais Cintufminius diftingue le
fien par l'épithète qu'il lui donne , Opo
balfamalum : apparemment que c'est encore
ici le baume dont il compofoit fon,
premier Collyre Eundes..
il
Le troifiéme Collyre eft le Diafmyrnes.
de Scribonius Largus , ainfi appellé de la .
myrrhe suuga , qui en étoit la principale:
drogue.
Je ne trouve point le quatriéme Collyre
dans les anciens Auteurs que j'ai confultés
, peut être étoit-il particulier à notre
Médecin & de fon invention . Diofcoride
liv . s . dit que les éponges brûlées & délayées
dans du vinaigre , font falutaires
dans la lippitude féche & dans tous less
cas qui exigent des dérergens & des aftringens
: de là on peut conjecturer que Cin..
tufminius fe fervoit des éponges pour en
faire des Collyres. adouciffans , qu'il apa
pelloit pour cela , Sponcia lenia , du mot
Grea ΣπογγG , σπογγίου..
On voit à côté des caractères qui dés
JANVIER. 1754. 83
fignent les Collyres Evades & Diaſmyrdes
repréſentations de plantes :
c'est peut - être l'arbre d'où découle la
myrrhe dont on fe fervoit pour la compofition
de ces deux remédès .
Il y auroit bien d'autres recherches à
faire ſur ces monumens de la Pharmacie
Romaine ; car pourquoi eft- ce que dans
toutes ces pierres , il n'y eft parlé que de
remédes pour les yeux ? N'y avoit - il donc
que les Médecins Oculiftes qui euffent
droit de contrefigner leurs drogues & de
les marquer de leur nom ? ou bien ceux - ci
étoient-ils plus charlatans que les autres ?
Pourquoi cette forme quarrée , cette gravure
fur les quatre bords de la pierre ?
Etoit- ce pour pouvoir donner plus commodément
l'empreinte tout à la fois à
quatre paquets de drogues différentes ?
A en juger par la pefanteur & la groffiereté
de la gravure, ce monument ne paroît
pas être du tems des premiers Emperears
Romains ; mais auſſi il peut trèsbien
fe faire que ce foit l'Oculifte lui- même
qui ait tracé ces caractères ; dans ce
cas il ne feroit pas furprenant que dans
un fiècle où les Arts fleurifſoient , il Y
ait eu un habile Médecin Oculifte qui fût:
un mauvais Graveur .
Dvy
84 MERCURE DE FRANCE.
********* 20 280209 200205206286287 20 285 2862872092
VERS D'UN FILS. A SAMERE...
Voilà le jour de votre fête ;
Que faut-il vous offrir des fleurs ?
Ce n'eftpas un préfent honnête
Pour vous qui craignez les odeurs.
Mais comment faire , c'eft la mode :
Or pour la fuivre exactement ,
Cherchons-en dont l'odeur commode.
Scache vous plaire innocemment.
J'en connois deux , pas davantage ,
Sans rifque je puis les offrir ;
Elles ont un grand avantage ,
C'eft de ne fe jamais Aétrir.
Le lieu qui leur donna naiffance ,
Du tems maîtrifant l'inconftance ,
Les garantit de fa fureur :
Vous les verrez croître fans ceffe ;
On les nomme refpe&t , tendreffe ;
Je les ai trouvés dans mon coeur,
JANVIER.
1754.
入代:
REFLEXIONS
Sur divers fujets , par M. *** , Avocat
au Parlement de Besançon.
C
DE L'ESPRIT.
Hacun , au fentiment de M. de la
Bruyere , dit du bien de fon coeur ,
& rarement de fon efprit ; j'oferois pourrant
affurer qu'il n'eft perfonne qui ne fe
croye de l'efprit : pourquoi cette différence
? c'eft qu'on croit trouver toujours affez
d'occafions pour faire briller fon efprit ,
que celles qui font remarquer les bonnes
qualités de notre coeur font plus rares.
&
.
Tel qui fe croit un grand fond d'efprit
eft auffi avare envers les autres qu'il eft
prodigue envers lui-même. On accorde
difficilement de l'efprit à tout le monde
& notre amour propre humilié par cet
aven , fe venge ' , en nous laiffant penfer
que nous furpaffons ceux mêmes que nous
Lommes forcés d'admirer .
On peut diftinguer en général deux
fortes d'efprit ; l'efprit de compagnie , ou
du monde , & l'efprit qu'on peut appeller
particulier ; c'eft proprement ce qu'on
Domme efprit de cabinet . Ces deux espéces
86 MERCURE DE FRANCE,
d'efprit fe trouvent rarement dans le mê
me fujet ; & tel qui brille dans la converfation
, n'a que cet efprit fuperficiel , que
n'attrapera jamais un homme grave &
propre aux affaires.
M. Arnaud avoit coûtume de dire qu'il
n'y avoit point de Livre fi mauvais où
ne l'on ne pût trouver du bon ; on en peut
dire autant des hommes , par rapport
à l'efprit. Il n'eft homme fi fot qui dans
quelque circonftance heureufe ne montre
au moins un peu d'efprit ; ainfi c'eft malparler
de dire , un tel n'a point d'efprit.
fer
་
Il est plus d'un moyen affez für de pafpour
avoir de l'efprit . Un de ceux que
les grands efprits mettent eux-mêmes en
ufage par rafinement , c'eft de parler peu:
en compagnie ; il eft difficile en fuivant
cette maxime , de ne paffer pas pour avoir
de l'efprit , foit parce qu'on penfe toujours
plus favorablement d'un homme qui
fçait fe taire que d'un difcoureur ennayeux
; foit parce qu'en parlant peu , on
ne le fait qu'à propos . Chacun fçait l'ingénieufe
réponſe de Solon à un homme
qui le railloit de ce que pendant plufieurs
Heures il n'avoit pas dit un mot . Solon , difait
cet homme , eft un fot qui ne fait pas
TANVIER. 1754. 87
Parler : vous vous trompez , lui dit Solon ,
unfot nefait pas fe taire..
Il eft nombre de gens qui penfent que
c'eft avoir de l'efprit , que d'avoir la tête
meublée de mille penfées , mille mots ,
fouvent mille rébus entaffés fans ordre
dans un cerveau vuide de fens. Vous les
entendez continuellement faire un étalage
pompeux des traits qu'ils ont fûs ; ces genslà
fe piquent d'avoir de l'efprit. Parlons
plus jufte d'eux- mêmes ; leur mémoire eft
heureufe. Rien n'eft plus fatigant & plus
ennuyeux que ces fortes de gens d'efprit ,
on leur préfere des fots & des ftupides.
n'en a pas
Quoique chacun croye avoir de l'efprit ,
on fe trahit fouvent , & on marque par la
maniere dont on s'attache à ceux qui en
ont , ou par l'air dont on en parle , qu'on
affez pour fe foutenir feul.
N.....eft en liaifon avec tous les beaux
efprits , il les connoît tous & en parle fans
ceffe... C'est donc un homme d'efprit , direz-
vous ? point du tout . N... veut le faire
honneur d'an commerce dont il fait tous
les frais ; il penfe qu'en ayant continuellement
à la bouche des noms refpectables ,
il parviendra enfin à fe faire refpecter luimême.
N... loue à outrance tel Aateur ,.
dont il ne connoît que le.nom..
85 MERCURE DE FRANCE.
Il eft des gens d'un caractere bizarre qui
éroyent n'avoir de l'efprit qu'à proportion
dur ridicule qu'ils répandent fur lesautres.
Ces fortes de gens s'établiffent
d'eux-mêmes les juges du bon & du bel
efprit ; mais ce font d'ordinaire de vrais
frélons , qui portant envie à l'induftrie des
abeilles, voudroient dans le fein de l'indolence
jouir du fruit du travail de celles - ci .
Je ne fçais lequel défaut eft le plus ridicule
, ou de louer tout avec excès , ou de
blâmer tout à outrance & avec paffion : les
premiers paffent pour des flateurs lâches ,
qui n'ont pas la force de trouver mauvais
ce qui l'eft réellement ; les feconds font
des hériffons infoutenables , qui n'ont pas
affez de générofité pour accorder aux gens
d'efprit les louanges qui leur font dûes à
juſte titre.
Ce qu'on appelle efprit du monde , n'eſt
pas proprement de l'efprit ; c'eft une façon
aifée de faire & dire certaines chofes , que
P'ufage , plus que l'étude & la réflexion ,
apprendra aux moindres efprits. Un hom--
me avec un fond d'efprit merveilleux
mais qui n'aura pas l'ufage du grand monde
, fera emprunté , déconcerté même , où
un for avec cette teinture brillera.
JANVIER. 1754.
Pour paffer pour homme d'efprit , il ne
fuffit pas d'en avoir réellement , il faut
fçavoir le faire voir. On connoît à la feule
façon de fe préfenter , un homme qui n'a
jamais hanté le grand monde ; de même
un homme d'efprit qui n'eft point cultivé
par la converfation , a une maniere groffiere
de s'énoncer , qui faute d'abord aux
yeux. Mais tout de même que le mauvais
air n'eft pas une raifon d'affurer qu'un
homme ait le corps mal fait , il ne faut pas
auffi conclure qu'un homme n'a point d'efprit
quand il ne fçait pas le développer.
Il eft plus difficile d'acquerir la réputation
d'homme d'efprit que celle de bel
efprit ; un Sonnet , un Madrigal , un impromptu
ménagé fouvent à la longue , mais
qu'on place à propos , fuffit pour décider
un homme bel efprit : mais pour paffer
vraiment pour homme d'efprit , il faut de
la conduite & de la pénétration.
Il y a bien loin du bel efprit à l'efprit ;
on peut dire qu'il y a bien des beaux efprits
qui n'ont gueres d'efprit ; & rien ne
ruine plus l'efprit que la fureur qu'on a de
vouloir devenir bel efprit.
11 eft des jours où l'on eft tout efpri
go MERCURE DE FRANCE.
ce ne font que faillies , fentences , bons
mots , maximes , décifions , & tout eft
jufte il en eft d'autres au contraire , où
l'on eft fi mauffade , qu'il femble qu'on
n'ouvre la bouche que pour dire des fottifes
; pour l'efprit comme pour l'humeur,
il eft des tems où l'on ne devroit pas
paroître.
;
Il eft auffi des gens avec qui on a toujours
de l'efprit , & il y en a avec qui l'on
n'en a jamais il femble que l'efprit fe
communique . Deux fots enfemble auront
auffi peu d'efprit l'un que l'autre , parce
qu'aucun des deux ne fournira matiere à
briller ; mais mettez enſemble deux gens
d'efprit connus l'un de l'autre , vous les
verrez faire à frais communs une dépense
d'efprit qui fera également honneur à tous
deux.
Il eft des gens d'un efprit éminent dans
un genre , qui rampent dans un genre inférieur
pourquoi cela ? c'eft qu'on ne doit
pas dans la condition humaine afpirer à la
gloire d'être univerfel ; la vie ne fuffit pas
pour acquerir ce titre : un homme d'efprit
peut être capable de tout ; mais cet homme
, s'il eft vraiment homme d'efprit ,
fçaura toujours le borner.
JANVIER. 1754. 91
200 209208 207 207 205 206 ******** 207 208209 208207208 20
BOUQUI 7.
DEPhilis,
E Philis , c'eft demain la fête ,
Amour , il lui faut un bouquet ;
Et je viens pour l'avoir te préfenter requête :
Vois- tu , dit- il , au bout de ce bofquet ,
Cet oranger qui croît fur la terraffe ?
Porte-lui ; mais avant , trace ces mots autour :
Ilfut plantépar les mains de l'Amour ,
Ilfera cultivé par celles d'une Grace.
Brunet , de Dijon.
A MADAME DE CHAV....
Non, tu n'es point une mortelle :
Tes graces , ton efprit , ta candeur , ta beauté ,.
Et ce feu qui fans ceffe en tes yeux étincelle ,
Sont les garans de ta divinité,
Par le même..
Lofot
92 MERCURE DE FRANCE.
V
LETTRE
A M. le Préſident de Ruffey , fur l'élection de
Son Alteffe Séréniffime Monfeigneur le
Comte de Clermont à l'Académie Françoiſe.
Otre amour , Monfieur » pour les
Sciences que vous avez fi heureuſement
cultivées , amour dont vous venez
de donner une nouvelle preuve , en raffemblant
chez vous une troupe d'amis éclai
rés , qui ont, comme vous , la louable ambition
d'illuftrer leur Patrie , en fe rendant
ati leurs Concitoyens ; votre fenfibilité
pour tout ce qui intéreffe nos Muſes
Françoiles , & qui , vû les faveurs que vous
en avez reçues , peut bien paffer pour reconnoiffance
; tout ce que je connois de
vous me répond du plaifir que vous caufera
infailliblement l'événement le plus
glorieux pour les Lettres que j'ai à vousannoncer.
Vous avez vû le Public battre
des mains à l'Académie Françoife , lorfqu'en
M. de Buffon elle fit l'acquifition
d'un des premiers Philofophes de ce fiécle :
je puis vous affurer , Monfieur , que la
derniere élection n'a pas moins été fuivie
de l'applaudiffement général de tout Paris,
JANVIER. 1754 of
quoiqu'on n'y fût pas autant préparé. Cette
Compagnie par là vient d'obtenir une
nouvelle gloire , & c'est la feule qui lui
manquoit ; c'eft de voir le nom d'un Prince
du Sang fur cette lifte , qui fera paffer à
la postérité la plus reculée ceux qui y font
écrits ; honneur immortel qui rejaillit far
toute la République des Lettres. Lorsque
M. le Comte de Clermont daigne prendre
place parmi les Peres Conferits de la
Littérature , le fimple Plébéïen acquiert
une nouvelle dignité.
Tout le monde fçait que fon Alteſſe a
toujours aimé , protégé & cultivé les Talens
& les Arts qui font du reffort de l'efprit
& du goût. Ce Prince en avoit reçu
l'exemple de fes auguftes Ancêtres : il eft ,
( s'il m'eft permis de me fervir d'une expreffion
qui n'a rien de contraire au refpect
dû à fon rang ) d'une Famille Patricienne
dans les Lettres. Il a prouvé depuis
long- tems qu'il n'a pas moins hérité de
l'efprit que du courage de celui des Princes
de fon Sang , à qui toute l'Europe a donné
le nom de Grand , parce qu'il l'étoit autant
par fes autres qualités que par fa valeur
même ; modéle parfait d'héroïfme
que fon Alteffe s'eft propofée , comme le
feul digne d'elle , & qu'elle a fi parfaitement
imité en tout. Les lauriers dont M.
94 MERCURE DE FRANCE .
le Comte de Clermont fera couronné dans
le fanctuaire des Mufes , quoique differens
de ceux qu'il a fi glorieufement moiffonnés
dans le champ de Mars , n'ont rien
pourtant qui ne puifle s'allier à ceux-ci :
au contraire , la forte d'éclat particuliere
à chaque eſpéce , qu'ils ſe réflechiront réciproquement
, augmentera le prix des
uns & des autres. C'eſt une nouvelle conquête
qu'il fait en tems de paix , & l'ane
des plus flateufes pour l'amour propre. La
palme des Lettres fied bien dans les mains
d'un Héros ; elles ont toujours fait le plus
digne amuſement de ceux de tous les tems.
Quel encouragement pour les talens
que cette nouvelle affociation , fi digne de
ceux qui l'ont faite & de celui qui l'a défirée
! Les Gens de Lettres dans leurs efforts
pour être admis à l'Académie Françoife
, ne peuvent être foupçonnés de
vûes intéreffées , elle ne promet point de
penfion ; elle ne peut donner que de la
gloire . Voilà ce qu'elle offre de fateur à
l'amour propre , le premier mobile de tou
tes nos actions.
Quel avantage pour ceux qui poffédent
les dons précieux de l'efprit , & qui n'ont
d'autre titre que celui qui en eft la vérita
ble récompenfe , qu'un Prince du Sangide
France penfe affez dignement de l'homme
JANVIER. 1754 .
de Lettres pour chercher à lui être affocié !
D'un autre côté , quelle fatisfaction pour
ce Prince même ! Ceux qui protégent les
Sciences & les Arts font sûrs d'être aimés
de ceux qui les cultivent . M. le Comte de
Clermont devient en quelque forte le
`pere de ces hommes éminens par leurs talens
, que , pour les honorer autant qu'il
eſt en lui , il conſent de reconnoître pour
fes confreres . L'amour & le refpect remettront
en les mains le fceptre de la Littérature.
Quelle autorité que celle qui eft
fondée fur de pareils fentimens ! Et qu'il
eft aifé de foumettre les efprits , quand on
a le don de gagner les coeurs ! C'eft ainfi
que ce Prince régnera dans le plus libre de
tous les Empires , je pourrois dire auffi
dans un des plus vaftes qui ayent jamais
exifté. La République des Lettres s'étend
par tout l'Univers. Nous fommes vraiment
ces hommes , je n'ofe dire fages,
mais du moins ces êtres heureux , qui affranchis
de ces préjugés dont le vulgaire
eft l'esclave , quoiqu'attachés à notre Patrie
, ne laiffons pas d'être en même tems
les Citoyens du monde. L'honneur que ce
Prince vient de faire à tout le Corps de s'en
déclarer Membre , portera dans quelque
pays que ce foit , ceux qui ont cet amour
propre qui naît de l'élévation de l'ame ,
o MERCURE DE FRANCE.
à le reconnoître pour Chef. La France , &
bientôt l'Europe enticre , joindront leurs
acclamations à celles dont tout Paris retentit
encore.
M. le Comte de Clermont eft le premier
Prince du Sang qui ait fait un pareil
honneur à l'Académie Françoife. Il s'en
eft peu fallu qu'il n'y ait été dévancé par
un de fes ancêtres , le fils du Grand Condé
, Henri- Jules , fi connu par fon efprit
& par la bienveillance dont il honoroit
les hommes de Lettres de ce tems-là. Des
gens plus jaloux de la gloire de l'Académie
, que véritablement attachés à celle
de M. le Prince de Conti , l'empêcherent
feuls auffi d'écouter ce qui lui paroiffoit à
lui- même une ambition , à lui qui s'eft
montré en tout fi digne du fang dont il
fortoit , & dont les Mufes Françoifes chériront
toujours la mémoire .
Le nouvel Académicien ; que cette expreffion
ne vous étonne pas , Monfieur ,
elle acquiert une nouvelle nobleffe ; lorf
qu'elle devient le feul titre qui puiſſe
ajouter quelque chofe à la dignité d'un
Prince qui ne voit au- deffus de lui que
des Couronnes , & qui en auroit conquis
dans les tems où elles étoient le prix de la
valeur : M. le Comte de Clermont , dis - je ,
prouve combien la protection qu'il accordoit
<
JANVIER . 1754. 97
Zoit aux Sciences & aux Arts étoit éclairée
, en leur faiſant un honneur qui le met
déformais à la tête des Princes qui en ont
mieux connu le prix . En daignant s'affocier
à ce Corps , compofé de ce qu'il y a
de plus refpectable dans la Littérature
Françoife , il le comble d'une gloire qui ne
peut qu'augmenter la fienne propre , puifqu'il
reçoit en échange toute celle qui ne
s'accorde qu'au mérite littéraire . C'est une
connoiffance éclairée & réfléchie de la
dignité de fon rang , qui lui a fait fentir
qu'il ne rifquoit pas de la compromettre.
Il fçait que l'acte qu'il fait pour en defcendre
en prouve l'élévation ,, & que loin
qu'il s'abaiffe en s'approchant des Muſes ,
il ne fait qu'augmenter le reſpect avec lequel
elles lui offriront leurs hommages ; il
fçait que ce n'eſt que d'elles qu'il peut tenir
cet autre rang que les titres & la naiffance
ne peuvent donner , & qui a toujours
été en fi haute eftime dans tous les
âges & chez tous les peuples policés , à ce
Tang qui eft le prix du mérite & du talent.
C'eft ainfi que penfoit , pour me fervir
des termes de M. de Fontenelle , cet Acaicien
Roi & Empereur ; titres qu'a bien
voulu allier un Prince , le Réformateut
ou plutôt le Fondateur de fon Empire. Ce
fameux Czar qui vint apprendre parmi
E
98 MERCURE DE FRANCE.
nous à rendre fes peuples plus fages , &
par conféquent plus heureux ; Pierre le
Grand ne dédaigna pas de prendre féance
à notre Académie des Sciences , & retourné
dans fes Etats , permit que cette illuftre
Compagnie eût la gloire de le compter
parmi les Membres.
Aujourd'hui même encore , on voit un
Prince , digne en effet par fes vertus de la
premiere Couronne du monde , dépouiller
le fafte de la Majefté Royale , defcendre
dans la lice comme un fimple particu
lier , pour y défendre les Sciences outragées
; & fans y employer d'autres armes
que le flambeau de la raifon , confondre
l'orgueil de cette Philofophie , auffi dangereufe
qu'amie du paradoxe , qui éblouit
plus qu'elle n'éclaire , & dont la foible lumiere
ne fait qu'égarer ceux qui la fuivent.
C'est dans ces exercices que ce Prince ,
l'ami , le favori des Muſes , adoré de tous
fes Sujets , admiré de tous les Sçavans , dans
une Académie à laquelle à ce feul titre il
auroit droit de préfider , prouve autant
par fon exemple que par fes leçons , que
les Sciences ne font faites que pour rendre
les hommes plus fages , & que le vrai bon
heur ne fe trouve que dans la vertu .
Quel exemple de fagefle ne donne pas
aufi ceMonarque , qui dès les commenceJANVIER.
1754 99
mens de fon régne mérita d'être appellé
le Salomon du Nord , lorfqu'il honore de
La préfence cette fçavante Société qu'il a
fondée , & à laquelle un Académicien
François a l'honneur de préfider ?
Les Arts & les talens ont encore la gloire
de compter parmi les Princes qui s'en
font une de les aimer & de les protéger ,
ce Souverain qui par là , comme par fes
autres grandes qualités , fe rend fi digne
du nom d'Augufte qu'il porte , & dont
la France bénit de plus en plus l'alliance
dans l'heureufe fécondité d'une Princeffe ,
à qui le Ciel vient d'accorder une nouvelle
récompenfe de fes vertus. L'amour
de ce Prince pour les Arts , eft le fruit de
la connoiffance la plus parfaite & du goût
le plus exquis. De quelque pays que foit
celui qui par fes talens s'eft fait un nom
dans les Lettres , il n'a befoin
il n'a befoin que d'être
honnête homme pour être admis à la Cour,
Après tout ce que je viens de dire ,
je ne craindrai pas d'ajoûter , Monfieur ,
que les Sciences ne font cependant ni plus
honorées , ni plus puiffamment encouragées
dans aucun Gouvernement que dans
celui fous lequel nous avons le bonheur de
vivre. Lorfque François I. & Léon X. don
nerent aux Lettres une feconde vie , l'Italie
fut leur berceau ; dans leur adoleſ
335282
E ij
140 MERCURE DE FRANCE.
cence elles ont parcouru avec différens
fuccès les Républiques & les Empires dont
l'Europe eft compofée ; parvenues à leur
maturité , la protection fignalée qu'elles
reçurent de Louis XIV. les fixa dans fes
Etats. Cette même protection fous le regne
de fon digne fucceffeur , leur a fait adopter
la France pour leur patrie. C'eft là ce
qui détermine aujourd'hui plufieurs Prin
ces à chercher parmi nous ces fages qu'ils
appellent à leur Cour , pour y répandre ce
goût , qui n'eft autre qu'une fupériorité de
fumiere. Ce même Monarque , qui ayant
forcé par fes victoires les ennemis à recevoir
la paix , a préferé aux titres de Grand ,
de Victorienx , de Pacificateur , celui de
Bien aimé , dont aucun ne fut plus digne ,
& qui eft en effet le plus flateur pour un
Roi Louis XV daigne lui même aimer
& protéger les Lettres & les Talens , les
Sciences & les Arts . Les délaffemens néceffaires
qu'exigent les foins pénibles de
'Empire , font pour ainfi dire , encore occupés
utilement par le jeu de nos Mufes
Françoifes qui ont le bonheur d'approcher
de ce trône augufte , d'où il les comble
de bienfaits. A l'exemple de Louis XIV . il
permet que celui qui eft deftiné à la gloire
de tranfmettre à la postérité la fplendeur
de fon regne ,
admire quelquefois dans le
JANVIER. 1754 ΤΟΥ
plus tendre , le plus heureux de tous les pezes
, & dans un des plus grands Rois de la
Monarchie , ce caractère de bonté qui n'hơnore
pesmoins le Trône que l'humanité mê.
me.Il est des exploits dans les Sciences comme
dans les Aries. Telle eft la découverte
de la figure de la terre , que les peuples qui
habitent fous le Ciel brûlant de Quito , oa
fur les glaces de Torno, ont vû, avec autant
d'admiration que d'étonnement, mefurer à
des François.Ce n'eft point dans le fens d'u
ne exagération poëtique , c'eft véritablement
& à la lettre que ces hommes célébres fe
font immortalifés , en portant la gloire du
Roi aux extrémités de la terre . L'utilité publique
dont les Sciences tirent leur plus
grand honneur , en eft le véritable bur.
Cette Nation qui cherche en tout à paroître
rivale de la France , n'a pû voir
fans jaloufie qu'elle lui ait ravi la gloire
d'une découverte fi avantageufe au com
merce dont ce peuple induftrieux eft principalement
occupé.
Si les Arts paroiffent refleurir parmi
nous avec un nouvel éclat , c'est l'heureux
effet de l'attention du - Prince à tout ce
qui peut illuftrer fon regne , & contribuer
à l'avantage de la nation , qui les a
ranimés par ce qu'il y a de plus puiffant
pour les Artiftes du premier ordre. La
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
fenfibilité à l'honneur peut faire feule
exceller les hommes en quelque genre que
ce foit.
C'est là ce qui a déterminé le Vainqueur
de Fontenoy , l'Arbitre de l'Europe ,
Louis le Bien- aimé , à la faveur éclatante
qu'il a faite aux Arts , en daignant luimême
être le protecteur de cette Académie
de Peinture , qui en eft l'école , &
que fon augufte prédéceffeur s'étoit contenté
de fonder .
·
Sans m'en tenir à notre fiécle , il m'eft
aifé , Monfieur , de vous démontrer que
les grands hommes de tous les tems ont
tous penfé & agi de même. Cette Lettre
en deviendra peut-être plus longue que je
ne le voudrois peut-être auffi ne vous en
plaindrez - vous pas; elle pourra devenir le
fujet d'une de vos lectures Académiques.
Quoique la matiere ait été traitée plus d'une
fois , elle eft de celles dont pour l'utilité
publique , autant que pour l'avantage
des Lettres , on ne peut s'entretenir
trop fouvent.
Remontons jufqu'aux Grecs , le Peuple
le plus poli de la terre. Plufieurs de ces
Auteurs fi célébres , dont les ouvrages font
encore aujourd'hui pour nous des leçons
de fageffe ou des objets d'amuſement ,
étoient ou Gouverneurs de Province , ou
JANVIER. 1754 . 103
Occupoient d'autres places importantes
dans la République.
Sophocle , qui à caufe de la douceur de
fes vers fut furnommé l'Abeille Athénienne
, commanda l'armée avec Periclès . Il
eft affez étonnant que les Hiftoriens ayent
laiffé paller ce fait , comme fi une pareille
circonftance ne relevoit pas la
dignité de fon caractère. Ils ne parlent
de lui que comme Poëte Tragique ,
& laiffent là le général , fans doute par
une erreur un peu trop commune parmi
quelques Sçavans , qui leur fait trop eftimer
les talens agréables , & pas affez ceux
d'un ordre bien fupérieur , puifque le falurde
la République en dépend. On ne peut
nier cependant que l'efprit & le génie ne
donnent plus de réputation à un homme
dans la postérité que le pouvoir & le commandement.
Il y a peu de grands hommes , foit dans
les Armes , foit dans le gouvernement des
affaires , qui , s'ils n'ont pas écrit , ne fe
foient du moins diftingués comme ayant
la connoiffance & le goût pour juger des
Ecrits des autres . Les Scipions & les Céfars
, les plus grands noms de l'antiquité
après avoir fubjugué les Nations s'entretenoient
avec les Mufes . Le premier des
deux étoit l'ami de Térence , & ne dédai
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
gnoit pas de l'aider lui - même dans la comipofition
de fes Comédies. Céfar a écrit une
Tragédie , & on ne peut nier que fes Commentaires
qui font venus jufqu'à nous , ne
foient une preuve fuffifante de la grande
force de fon éloquence.
Lorfque le fage Augufte fe fut rendu
maître de l'Empire Romain , le Temple
de Janus fut fermé , de forte que la paix
régnant fur toute la terre , ce grand Empereur
eat le foifir de fuivre fes généreufes
inclinations , & d'encourager les Lettres
& les beaux Arts . Ainfi il n'eft pas étonnant
qu'il fît Mécène fon premier Miniftre
, & qu'il prît plaifir à s'entretenir avec
Virgile , Horace & Tite- Live ; & quoiqu'il
foit vrai que l'Empereur ait par là
extrêmement honoré ces grands hommes ,
il n'eft pas moins certain qu'il s'eft encore
Flus honoré lui même . Virgile & Horace
auroient été également eftimés de la poſté
rité , quand même Augufte n'auroit pas eu
pour eux la moindre confidération ; mais
Augufte l'eût été beaucoup moins , & la
moitié de la gloire qu'il a acquife eût manqué
à la réputation. C'est le plaifir qu'il
prenoit dans leur converfation qui encore
aujourd'hui nous donne une idée fi
avantageufe de l'excellence du jugement
& de la délicateffe du goût de ce Prince.
JANVIER. 1754. 105
Un exemple tel que celui - ci nous prouve
que jamais un homme dépourvu d'entendement
& de lumiere , n'a goûté la compagnie
des gens fenfés & éclairés ; comme
au contraire , il n'y a jamais eu homme de
fens qui fe foit plû dans la compagnie de
ceux qui paffent leur vie à l'outrager fans
s'en appercevoir.
Les Grands ne penfent pas affez combien
le monde s'intéreffe à l'accueil que
l'on fait aux gens d'efprit. Le grand
homme qui eft le Patron des Sciences ,
oblige toute une nation ; chaque citoyen
croit partager les faveurs que l'on répand
far les perfonnes de ce caractere , parce
que chacun en particulier efpere de recevoir
d'un pareil protecteur de l'encoura
gement & des récompenfes .
·
Rapprochons nous encore de notre
tems , Monfieur , & de l'Académie Françoife
qui a donné lieu à cette Lettre . Telles
étoient affurément les idées du Cardinal
de Richelieu , qui l'a fondée : il eſt
naturel de les lui fuppofer , puifqu'il étoit
en effet le plus grand politique de fon fiécle
& que peut-être n'en a - t'il pas exifté depuis
un femblable. On croiroit par les bienfaits.
qu'il a prodigués à tous ceux qui découvroient
quelqueétincelle de génie qu'il faut
qu'il y ait une espece de fynrpatie entre les
Ev
For MERCURE DEFRANCE .
ames des hommes qui ont des lumieres
dans l'efprit. Je dois remarquer , à la gloire
, qu'il n'eft perfonne parmi nous qui
ne croye la France autant obligée à ce
Miniftre , pour avoir fait revivre les Arts
& les Sciences , que pour avoir abaiffé l'orgueil
& la puiffance des ennemis de la Monarchie.
Je crois même que nous pouvons
pouffer cette obfervation plus loin , &
je ne crains pas d'avancer , que depuis dixfept
cens ans il n'y a pas eu un homme
fenfé ,de quelque Nation que ce foit , qui
n'ait refpecté la mémoire de Mécène , en
confidération de l'amitié & de la protectien
qu'il accordoit à Horace & à Virgile ,
qui l'en ont fi bien payé , en faifant paffer
à la postérité un nom qu'ils ont rendu
célébre , au point qu'il eft devenu celui
de tous les protecteurs des Mules .
On a toujours regardé comme un homme
d'un goût barbare , celui qui n'en a aucun
pour les gens d'efprit & pour les
Lettres ; il feroit aifé de prouver qu'il n'y
a jamais eu de grands Princes ou de grands
Miniftres à qui l'on puiffe reprocher de les
avoir négligées. Les grands hommes penfent
à tout . Dans le tems de la plus profonde
ignorance , Charles - Magne connur
le prix des Sciences : c'eft lui qui le premier
en a rallumé le flambeau éteint depuis
tant de fiécles .
JANVIER. 1754 107
Lorfque Martial a dit que les Virgiles
ne manqueront pas où fe trouveront les
Mécènes , que veut il faire entendre
autre chofe , finon qu'il fe rencontrera
toujours quelques génies parmi le peuple ,
mais qu'ils ne peuvent s'élever & le faire
connoître que par l'encouragement des
Grands ? Un arbre ne portera pas fon fruit
à moins qu'il ne reçoive les rayons bien- .
faifans du foleil. C'eft la chaleur & l'influence
de cette planette qui le fécondent.
De même l'efprit Aeurit plus , lorfque les
Princes l'encouragent , & que pour ainf
dire , la chaleur amie de la protection ,
féconde les difpofitions de la nature.
Un Prince qui veut faire régner le goût
& la politeffe à fa Cour , fçait trop quel
ornement elle peut recevoir de la compagnie
des gens d'efprit ,, pour ne pas les
y admettre. Il n'y a que ces hommes nés ,
pour leur malheur , avec un efprit étroit
ou un coeur mal formé , qui évitent les
gens de mérite . Celui qui n'eft pas orga
nifé heureufement pour penfer , ne sçauroit
goûter la converfation de ceux dont
les fentimens ne font pas à la portée de
fon entendement borné . L'amour -propre
qui nous aveugle i fort fur les qualités
de l'efprit , ne nous fate pas même fur
celles de l'ame. C'est un effet de la Pro-
E vj
168 MERCURE DE FRANCE
vidence , qui ne permet de goûter de
bonheur fans mêlange que dans l'obſervation
de l'ordre qu'elle a fi fagement
établi pour le bien de la fociété. Un méchant
fçait qu'il l'eft ; celui qui recele
au dedans de lui - même quelques - uns de
ces vices qui en troublent l'harmonie
trouve la compagnie des gens de mérite
dangereufe pour lui , parce qu'ils voient .
& qu'ils entendent trop. Il craint la lumiere
qui peut éclairer les actions , &
va juſqu'à haïr l'homme qui peut voir la
corruption de fon coeur à travers le maf
que qu'il prend pour en impofer.
Je vous fais excufe , Monfieur , fur cette
longue Lettre , fans être pourtant honteux
qu'elle fe fente du premier mouvement
dans lequel elle a été écrite. Dans ce
grand événement pour les Lettres , quoique
fimple citoyen de la République , je
n'ai pû retenir mes tranfports : la joie imprévûe
n'eft pas maîtreffe d'elle- même ;
elle s'épanche toujours avec diffufion &
abondance , & on doit le lui pardonner.
Je me fuis livré au plaifir de juftifier la
mienne ; elle est trop légitime pour ne pas
mériter quelque indulgence , même pour
les fautes qui ont pû m'échapper en vous
ela communiquant. Emendaturus , fi li
wet , eram. Je fuis , &c. L'Abbé le Blanc
A Paris , le 3 Décembre 3 1753.
JANVIER. 1754. 100
Le mot de la premiere Enigme du fe
cond volume de Décembre eft Patrie. Celui
de la feconde eft Sommeil . Le mot du
Logogryphe eft Hypocrifie , dans lequel on
trouve Porche, foye , cire , copie , ris , or, oye,.
rofe , Io , Chypre , Roye , Héros , &c.
StJb3b5b:JbsbJt:JbJbsbob
ENIGM E.
Contre la terre péchereſſe
Je fers le bras du Tout - puiffant ,
Et de ce Dieu plein de tendreffe ,
Je fuis le plus riche préfent.
L'univers devient ma pâture ,
Si l'on n'arrête mes progrès ;
Et cependant à mes bienfaits
11 doit fa plus belle parure ,
Par ma faveur le genre humain
Reçoit & conferve la vie;
Des malheureux en proye à ma fulie
Trouvent le trépas dans mon ſein.
C'estmoi quipeins les traits qu'on vient de lire
J'anime le Poëte , ainſi que l'Orateur -
J'aiguife Epigramme & Satyre :
Et quand je n'y fuis plus , tremble pauvrelecteur
Par M. *** ... âgé de dix -sept ans , Peni
fionnaire au College de Thouars.
Tro MERCURE DE FRANCE.
AUTR E.
U je fuis , on ne cherche , hélas !' qu'à m'ons
trager ,
Four & nuit on s'occupe à pouvoir me détruire
Mais où je ne fuis plus , on me prife , on m'admire
Et par un travers qui fait rire ,
On fait tout pour me ménager.
A Bapaume , par M. L. S.
LOGOGRYPHE EN VAUDEVILLE S
Air De tous les Capucins du monde.
JEE fuis native de la Gréce ;
Sans être Reine ni Princeffe
Je regne en beaucoup de pays :
J'ai cent mille fujets en France ;
Mais c'eft notamment dans Paris
Que l'on revere ma puiffance.
Air : J'te cafferai lagueule & la machoire.
De nos jours un Auteur fameux
A voulu, par des vers pompeux ,
Abolir mon nom & ma mémoire :
Ses efforts n'ont pas réuffi ;
Fai toujours grand nombre d'amis
Abbés & Robins ,
Financiers , Médecins ,
Tous à l'eavi célébrent ma gloire
JANVIER . 1754
Air : M. le Prévôt des Marchands.
Des dix pieds qui forment mon nom ,
Lecteur , fais la diffection ;
Tu verras le Mont qui d'Alcide
Renferme les os précieux ;
Le lieu d'exil du trifte Ovide ;
Un Statuaire très - fameux,
Air : Du cotillon couleur de rofes
Ce que l'amant veut plufieurs fois
Entendre dire à fa maîtreffe ;
Et fur quoi s'affeyent les Rois ;
Une Province de la Gréce ;
De l'année un des plus beaux mois;
Sous fon nom le charmant Debele
A fait un fort joli Ballet ;
Choſe néceſſaire au ſoufflet.
Air : Un Cordelier d'une ricbe encolure :
Ce qu'un avare avec plaifir entaffe ;
Ce qui m'embarraſſe ,
Et qui fit fouvent enrager Defpreaux =
Deux animaux ;
Un élément perfide
Un Roi parricide ;
Une étoffe , un Saint , l'arme des matelots.
112 MERCURE DE FRANCE
Air : Non , non , Colette n'eftpas trompeuse.
Ce qui fur la nature domine ,
Sur tout dans le tems préfent
Celle à qui tu dois ton origine ;
Du fiécle l'amufement .
Pourfuis , tu verras encore
Un Curé des Mufulmans ;
Ce qu'un bon François adore
La Ville prife en dix ans ;
Ce que fait la coquette pour plaire ;
Un métal , une couleur ;
Le membre que l'on coupe au
L'antithefe de douceur.
fauffaire ;;
Air : Ah ! c'est une merveille .
Ce que fille brûle d'avoir ,
Et qui fur elle a tout pouvoir s
Ce que tu defires fçavoir ;
Une fameufe Ville ;
Un pronom ;
Le furnom.
Du fçavant Virgile. ...
Air : Eh, comment pourroit - on
Mais c'eft affez t'ennuyer ,
Lecteur , je crains de t'ouir crier :
Ah , quel conteur ! bon Dieu ! finira - t'il bientôt
Oui . J'éprouve que tel blâme un défaut ,
JANVIER. Fry 1754%
»Qui le premier y tombe ;
» Par tes fades chanfons
Tu me mene à la tombe...?
Eh bien ! ... finiffons.
P. J. Dur....
NOUVELLES LITTER AIRES.
D'Arts , où abrégé de ce qui concerne
ICTIONNAIRE portatif des beaux
ou
l'Architecture , la Sculpture , la Peinture ,
la Gravure , la Poëfie & la Mufique , avec
la définition de ces Arts , l'explication des
termes & des chofes qui leur appartiennent
enfemble , les noms , la date de la
naiffance & de la mort , les circonstances
les plus remarquables de la vie & le genre
particulier de talent des perfonnes qui fe
font diftinguées dans ces différens Arts ,
parmi les anciens & les modernes , en
France & dans les Pays Etrangers : par M.
Lacombe , nouvelle édition . A Paris , chez
Jean Heriffant & les Freres Eftienne , 1753 • ˜
in-8°. 1 vol.
Ce Livre eft trop répandu , pour qu'il
foit néceffaire d'en donner l'extrait ; il
fuffira de dire qu'on y trouvera des ma4
MERCURE DE FRANCE.
tieres bien choifies , bien diftribuées &
bien développées.
SYPHILIS , ou le Mal vénérien , Poëme
Latin , de Jérôme Fracaftor , avec la
traduction en François & des notes. A Paris,
chez Jacques- François Quillan , rue Saint
Jacques. 1753. in- 12 1. vol.
3
» Nous préfentons cet Ouvrage , difent
» M. M Macquer l'Avocat , & Lacombe
» qui l'ont traduit , aux perfonnes qui ai-
» ment à retrouver le génie & le goût des
» Poëtes du fiécle d'Augufte dans les écrits
» de leurs heureux imitateurs. Nous le
» préfentons encore à celles qui veulent
» que l'inftruction foit toujours à côté de
l'agrément. En effet , il n'y a point de
»fujet plus intéreffant & traité avec plus
» d'élévation , plus d'art & de connoif-
»fance. Tout paroît ici fous un air de
grandeur & de majefté ; le Poëte a fçu
" même imprimer ce caractère à ce qui en
» étoit le moins fufceptible ; fon ftile eft
pur , fes expreffions châtiées , fa poëfie
»pleine de chofes & d'invention , fes
» vers doux & harmonieux ; cependant ik
» n'a retranché rien de ce qui pouvoit in-
» téreffer ; il entre dans le moindre détail ,
» & dans l'énumération des plus petites
circonstances. On voit toujours d'un cô
»
JANVIER. 1754 ITS
té le Médecin exact , attentif; & de l'au
tre , le Poëte fécond , ingénieux .
» Ceux qui liront ce Poëme compoſe
» dans les premieres années du feiziéme
» fiécle , feront fans doute étonnés d'y
» rencontrer tout ce qu'il eft effentiel de
» ſcavoir fur la matiere qui en fait l'ob-
» jet , & les fyftêmes qui font le plus en
» crédit de nos jours.
On peut reprocher à notre Auteur
» fon Aftrologie , mais c'étoit la folie de
» fon tems ; d'ailleurs il en fait un ufage
» modéré , & loin de paroître ici déplacée ,
» elle embellit fon Ouvrage . L'imagina-
» tion fe repaît volontiers , fur tout dans
» les Poëtes , de ces belles chimeres qui
» donnent lieu à des defcriptions pom
peufes & à des defcriptions pittoref-
» ques.
» Il manquoit en notre langue une ver-
» fion de la Syphilis , & nous avons ofé
» l'entreprendre . Nous ne diffimulerons
point que dans le deffein de faire
>> connoître & de multiplier en France ce
» bou Ouvrage , nous avons penfé qu'u
ne verfion fidéle & comme littérale
» étoit néceffaire à côté du texte , parce
» qu'il y a des termes peu familiers & en
grande quantité qui demandent beaucoup
de recherches pour en avoir l'ex-
»
16 MERCURE DEFRANCE.
plication . Ces termes obfcurs ou pen
» connus font l'effentiel du Poëme , puif-
» qu'ils concernent la plupart , foit l'état
» de la maladie , foi les remédes qu'on
» y employe . Nous avons joint à la traduction
des notes courtes , mais effen-.
tielles , pour applanir au lecteur les diffi
» cultés en tout genre.
Les Traducteurs ne difent dans leur
Préface du Poene de Fracaftor , que ce
qu'en penfent tous ceux qui ont le goût
de la Poëlie Latine . C'est une des meilleures
Poëfies qui foit fortie des mains
des modernes . La traduction eft fidéle ,
élégante & facile ; peut être trouvera - t'on
qu'elle fe ferois patfée de quelques-unes
des notes qui l'accompagnent , & qu'elle
auroit eu befoin de quelques autres . Toutes
celles que les Traducteurs ont jugé à
propos de faire , font courtes & bien
écrites.
Nous venons de recevoir une brochure
intitulée , le Salon . Comme le tems
de parler de ces productions eft paflé ,
nous avertiffons ceux qui voudront connoître
celle que nous annonçons , qu'ils
la trouveront chez Quillan , rue Saint
Jacques , aux armes de l'Univerfité .
JANVIER. 1754. 117
LES voyages de Cyrus , avec un difcours
fur la Mythologie ; par M. Ramfay, nouvelle
édition . A Paris , chez Quillan , rue
Saint Jacques ; & Babury fils , Quay des
Auguftins , 1753. in- 12 . 16 vol.
Cet Ouvrage imprimé pour la premiere
fois en 1728 , & réimprimé fouvent depuis ,
eft jugé & fort connu. L'édition que nous
annonçons eft correcte & aflez jolie ,
HISTOIRE de Rufpia , ou la belle
Circaffienne.A Amsterdam , & fe trouve
à Paris chez Babuty fils, Quai des Auguf
tins , à l'étoile,
LETTRES & Négociations du Marquis
de Feuquieres , Ambaffadeur extraor
dinaire du Roi en Allemagne en 1633
& 1634. A Amfterdam , chez Neaulme;
& fe trouvent à Paris chez Defaint &
Saillant. 1753. in- 12 . 3 vol.
Toutes les piéces originales qui ont
rapport au Traité de Weftphalie , font
précieuſes pour ceux qui envifagent l'Hiftoire
du côté du Droit public & de la
Politique ; ce n'eft gueres qu'à ces fortes
de lecteurs que peut convenir le Livre
que nous annonçons . On trouve à la tête
une longue Préface fur les événemens qui
ont amené ce fameux Traité : elle pou
voit être mieux .
IIS MERCURE DE FRANCE.
DISCOURS prononcé le 20 Octobre
1753 , à la Séance publique de la Société
Royale & Littéraire de Nanci ; par le R. P
de Menoux , de la Compagnie de Jefus
Supérieur du Séminaire des Miffions
Prédicateur ordinaire du Roi , Cenfeur
Royal , & l'un des Membres de la Société
Littéraire de Nanci , de l'Académie de
Rome & de la Rochelle. A Nanci , chez
Pierre Antoine , 1753. in- 4" . pag . 53 .
Le but de ce difcours eft de donner
à l'Académie de Nanci une idée de la
perfection où elle doit travailler à porter
Hiftoire de Lorraine qu'elle eft chargée
par les illuftres fondateurs de compofer.
L'Auteur ne pouvoit exécuter ce projet
qu'en traçant comme il a fait , les régles
doit fuivre un Hiftorien pour parvenir
à faire un bon Ouvrage. Quoique
cette efpéce de Traité foit écrit avec efprit
, nous aimons mieux le fentiment qui
le termine .
que
» Ah ! Meffieurs , dit le Pere de Menoux
aux Académiciens , qu'il eft heureux
pour vous d'avoir à écrire l'Hiftoi-
» re du Régne qui fait notre bonheur !
Mais permettez moi de vous le dire ,
» loyez en garde contre votre zele ; n'écoutez
pas votre coeur , ne confultez
» que la vérité , ne cherchez pas même à
JANVIER, 1754 119
♦ l'embellir ; contentez vous de narrer in-
» génument ; détaillez tout uniment les
» faits ; retracez implement aux yeux de
la poftérité ce que nous voyons , ce que
> nous éprouvons , ce que nous admirons,
» Dites feulement qu'après le régne glorieux
& le gouvernement paifible du
fage Léopold , la Maifon de Lorraine
réunie à la Maifon d'Autriche donna
» un digne Chef à l'Empire ; qu'à François
I. Empereur d'Occident , Grand
» Duc de Tofcane, fuccéda en ces heureu
» fes contrées Stanillas I. Roi de Pologne ,
» Grand Duc de Lithuanie ; qu'il ne vint
» prendre poffeffion de ce Duché , qu'a-
» près avoir ſacrifié un Royaume à la paix
» de l'Europe ; qu'accompagné d'un fage ,
fon allié & fon ami , ce Prince toujours
» cher à la Providence , quitta fa patrie
éplorée pour en trouver une autre qu'il
≫ confola par fa préfence ; qu'il regarda
» ſes nouveaux Etats comme la propre
» famille , qu'il aima fes fujets comme
fes enfans , qu'il les gouverna en pere ,
» qu'il en fut moins le maître que le bien-
» faiteur. Si vous ne pouvez fuffire à re-
» tracer fes grandes actions , attachez- vous
» à bien peindre fon coeur , fenfible &
» généreux , ami des Arts qu'il protégeoit ,
des Sciences qu'il cultivoit , ennemi de
420 MERCURE DE FRANCE.
1
la flaterie qu'il méprifoit , zélé pour.
» la Religion qu'il honoroit , qu'il pratiquoit
.
"
En vous lifant , Meffieurs , nos der-.
> niers neveux feront attendris. Au récie
» touchant que vous leur ferez de ce qui
» fe paffe fous nos yeux , leurs coeurs fe-.
ront auffi vivement émus que les nôtres
ils envieront notte fort. Les peres re-
» diront à leurs enfans , & les enfans d'â-
» ge en âge entendront les vieillards leur
» répéter fans coffe ; il fut un Roi , deux
fois jugé digne de l'être avant qu'il montât
fur le trône , & qui en parut encore
plus digne après y être monté. Il régna
» pendant quarante ans fur nos ancêtres
il leur fit tout le bien qu'il put , bien
» moins encore qu'il n'auroit voulu ; voi
là les Palais qu'il occupoit & qu'il a em
bellis ; c'est là que ce Chef venérable
» de la plus augufte famille reçut le Roi
fon gendre , la Reine fa fille , Louis
Dauphin , Mesdames de France , enfans ,
petits enfans i les ferra entre les
bras , il les réunit fur fon fein ; mais
avec quels doux tranfports de fa part !
quelle tendreffe refpectueufe de la leur !
Voilà les Eglifes qu'il fréquentoit & qu'il
" a fait bâtir.Aux pieds de ces Autels ornés
par fa magnificence , repofe laReine fon
ھد
n
»
épouſe ,
JANVIER . 1754. 121
n
époufe ; quelle Princeffe ! dans elle tout
refpiroit décence & dignité , droiture &
générosité , dévotion tendre & folide pić-
» té. Voilà les jardins , les maifons de plai-
» fance où pour le délaffer , ce Roi Philofophe
venoit converfer avec les Sçavans
ou s'entretenir avec lui- même des
» projets qu'il formoit pour le bonheur de
l'humanité. Dans ce lieu écarté eft un
afyle où à la faveur de fes largeffes & à
l'abri de fa protection , effuient leurs
» larmes & vivent en paix les veuves &
» les orphelins . Là il a établi ce Collége ,
» où la Médecine , l'Anatomie , la Chirur
n
gie & la Botanique préparent des armes
»contre les maladies & des préſervatifs
» contre les furprifes de la mort. Ici eft un
» licée où fleuriffent les fciences , où les
talens fe raffemblent , où la fagelle pré-
» fide , & où chacun peut venir avec confiance
puiler des lumieres au gré de ſes
défirs & de fes befoins. C'eft lui qui en
tels & tels endroits a fait élever ces fanc-
» tuaires à la juſtice , à la charité , au zele.
Sur leurs frontispices on voit fon chiffre
» & les armes polés malgré lui , & par par la
reconnoiffance . Son nom fe lit en grand
caractère fur les portes de nos Villes ,
( il eft encore mieux gravé dans nos
→ coeurs) ; à chaque pas qu'on fait dans nos
F
122 MERCURE DE FRANCE.
#
»
» rues , on voit .ou des magazins publics
qu'il a remplis , ou d'utiles manufactu
res qu'il a établies , ou de grands éta-
» bliffemens qu'il a fondés , ou d'ancien-
» nes fondations qu'il a renouvellées ; par
» tout on retrouve les traces de fes vertus
» & les preuves de fes bienfaits . C'eft au
» centre de cette ( apitale que ce Monar-
» que dreffa lui -même le plan , & qu'il
pofa de fa main Royale la premiere
» pierre de cet arc triomphal & de ce mo-
» nument immortel , où les races futures
» reconnoîtront à jamais l'air héroïque &
» les traits inimitables du Vainqueur de
Fontenoy & du Pacificateur de l'Europe.
De tous les pays du monde , n'en
doutez pas , Meffieurs , on viendra voir
» ces places , ces trophées, ces édifices , ces
ouvrages dignes de l'ancienne Rome .On
» fe rappellerá les regnes des Augufte ,
» des Antonin , des Marc Aurele , des
» Trajan. A la curiofité fatisfaite fuccéde-
» ra la plus profonde admiration , écla-
» teront enfuite les acclamations les plus
»finceres & les plus tendres ; François ,
» Polonois , le Saxon , le Pruffien , l'Anglois
, le Batave , le Germain , le Ruffe ,
» Amis , Ennemis , Etrangers , tous parleront
le même langage ; tous à l'envi
célébreront de concert Stanillas - le Bien-
99
»
31
·
JANVIER. 1754. 123
faiteur , tous prendront pour lui les
» fentimens Lorrains. Tout eft Romain
"pour Titus.
MEMOIRE fur la Lorraine & le Barrois
, fuivi de la Table alphabétique & topographique
des lieux ; par M. D.... un
vol. in-4°.A Nancy , chez Henri Thomas ,
Imprimeur - Libraire , à la Bible d'or ; &
à Paris , chez Etienne Ganean , Libraire ,
rue Saint Séverin , aux armes de Dombes.
1753-
" Ceux qui cherchent l'amufement
» dans les Livres , peuvent fe paffer de ce-
» lui- ci , dit l'Auteur ; je n'y ai pas négligé
les curiofités , mais je me fuis plus at-
» taché à ce qui eft utile.
$9
» Les defcriptions de la Lorraine & du
Barrois faites avant 1700 , feroient de
» peu d'uſage aujourd'hui ; ce qui s'en trou.
» ve dans les Géographies eft rempli de fau-
»tes. Nous n'avons pas même de bonnes
» cartes de deux belles Provinces qui font
» fous nos yeux , tandis qu'il y en a d'e-
» xactes de tant de pays éloignés.
»
» Didier Bugnon , Géographe du Duc
Léopold , entreprit au commencement
de ce fiécle une defcription très détaillée
, fous le titre de Polium Géographique
→ Chorographique du temporel des Duches
Fij
Te MERCURE
DE FRANCE
.
» deLorraine & de Bar , & préfenta cet Ouvrage
au Prince en 1711 ; j'ai vû l'abrégé
que l'Auteur en fit en 1717, & qu'il corrigea
après le Traité de Paris , l'année
fuivante. Cela étoit deftiné à l'impref-
» fion & n'a point été imprimé.
»
»
99
:
» Le P. Benoît Picard , Capucin , fic
imprimer à Toul en 1711 deux volumes
» in 8. le Pouillé Eccléfiaftique
& Civil
» du Diocèfe de Toul , qui comprend une
partie confidérable
de la Lorraine & du
Barrois. Cet Ouvrage rempli de fçavantes
>> recherches , ne peut être confulté qu'avec
précaution , à caufe des changemens
arrig
»vés depuis. 11 mériteroit d'être revû.
» M. de Maillet , Maître des Comptes à
» Bar , y fit imprimer en 1749 un gros
in 8 fous le titre de Mémoires alpha-
» bétiques pourfervir à l'Hiftoire , au Požil,
»lé à la defcription générale du Barrois.
Quelques omiffions & les fautes qui ſe
trouvent dans ce livre n'empêchent
pas
qu'il ne foit fort bon.
"
"
Le R. P. Dom Auguſtin
Calmet , Ab
» bé de Senones , qu'une ame ferme , une
excellente
conftitution
, une mémoire
» prodigieufe
& un travail opiniâtre
de » foixante-dix années ont rendu l'un des
plus fçavans hommes du monde, prépare
depuis long- tems une Notice des Villes ,
JANVIER. 1754. 129
principaux Bourgs & Villages de Lorraine.
Cet Ouvrage qui aura le caractère de
» ceux de ce célébre écrivain , porte prin-
» cipalement fur les tems anciens , & doit
» former un in-folio .
$.
» Tous ces Auteurs ayant négligé la
» Topographie de mon pays , j'ai crû qu'il
me feroit permis de la faifir ; & fans
être fçavant , j'ofe publier un nouvel
Ouvrage , dans lequel je me propoſe de
» représenter les Duchés de Lorraine &
» de Bar , tels que les poffede le Roi de
Pologne.
» On ne fçauroit écrire trop vîte fur l'état
préfent des chofes. Auffi je n'ai pas
employé plus de tems à l'arrangement des
» notes que j'allemble depuis plufieurs an-
» nées , qu'il n'en a fallu pour l'impreffion :
» elle a commencé au mois d'Octobre
» 1752.
» Cette obfervation doit faire excufer
» les défauts de l'ouvrage ; ma principale
» attention a été d'y éviter les fautes : c'eſt
» dans cette vûe , & pour me procurer
» quelques corrections & de nouvelles re-
» marques , que je fis l'année derniere tirer
» un petit nombre d'exemplaires d'un Effai
» de mon Mémoire. 29
Après avoir parlé de la fituation du
pays , de fa divifion , du climat , des
Fij
126 MERCURE DE FRANCE.
» productions de la terre , des Diocèles ,
» des loix & de quelques ufages , des ri-
» vieres & des principaux ruiffeaux , lacs ,
eaux minérales fources falées du
» Gouvernement militaire , des Confeils ,
» Cours Souveraines & autres Tribunaux
" ›
des chofes relatives à l'adminiſtration
» de l'Univerfité & de ce qui a rapport
» aux Sciences & aux Arts.
» J'entre dans le détail des Bailliages
Royaux créés en 1751 , qui font une
» nouvelle divifion ; je les ai rangés de forte
qu'ils répondent à l'ancienne autant
» qu'ileft poffible : je remarque la fituation
» de chacun , de quels Diocèfes ils font ,
fous quelles coutumes , quelles font les
principales productions du fol. Je me
fuis étendu autant qu'il m'a paru nécef-
» faire , fur les Villes , Bourgs & autres
lieux principaux ou remarquables , & je
»donne à la fin de chaque Bailliage la lifte
par Communautés des lieux qui fe trou-
» vent dans fon diftrict .
» Je finis par une Table genérale , alphabétique
& topographique ; elle avoit
» déja été imprimée , mais je l'ai beaucoup
» augmentée , & je la regarde comme la
» partie néceffaire de l'ouvrage. Elle com-
» prend confufément tous les lieux qui
30
39
JANVIER. 1754 127
ןכ
font dans les deux Provinces . Il n'eft
plus poffible de les diftinguer l'un de
» l'autre ; j'y fupplée par de petits catac-
» tères qui marquent fi tel Village eſt Lor.
» rain , ou s'il eft du Barrois , ce qui eft
» néceffaire à caufe de la mouvance des
» Fiefs. Je dirai le plus exactement qu'il
» me fera poffible la fituation de chaque
» lieu , fa diſtance d'un lieu principal ou
» connu , de quel Bailliage il dépend , ce
» qu'il y a de particulier à y remarquer.
» Il
y a beaucoup d'endroits qui portent
» le même nom , je les diftingue les
» uns des autres , foit des farnoms ,
foit par d'autres remarques
. «
par
Nous n'ajoûterons rien à ce plan , nous
dirons feulement qu'autant que , nous en
pouvons juger , il nous a paru bien exécuté
.
NOUVEAU Commentaire fur l'Ordonnance
Civile du mois d'Avril 1667.
par M. Confeiller au Préfidial d'Orléans.
A Paris , chez Debure l'aîné , Quai
des Auguftins , 1743. in. 12. 1 vol .
NOUVEAU Commentaire fur l'Ordonnance
criminelle du mois d'Août
1670. par M **. Confeiller au Préfidial
d'Orléans , chez le même Libraire . 1753 .
in- 12 . I vol.
Fiiij
118 MERCURE DE FRANCE.
7
ช
Ces deux Ordonnances ont toujours
paffé pour un des plus beaux monumens
du dernier regne . Toute l'Europe les regarde
comme un modèle d'exactitude
de précifion , de clarté & de fageffe ; nous
avons oui dire fouvent à plufieurs Etrangers,
que leur goût ou leurs places avoient
mis à portée d'approfondir ces matieres
qu'ils n'avoient trouvé nulle part plus
d'inftruction & de lumiere › que dans
les deux Ordonnances dont nous parlons.
Il faut efpérer que les François , (nous parlons
de ceux qui ne font pas dans la Magiftrature
) fentiront un jour que
l'étude
de leurs loix n'eft ni auffi inutile , ni auffi
défagréable qu'ils paroiffoient l'avoir penfé
jufqu'ici . Le nouveau Commentaire
leur rendra ce travail plus facile & plus
utile.
Nous avons annoncé en fon tems le
Dictionnaire Etymologique des termes
d'Architecture ; l'Auteur , M. Gaftelier ,
vient de publier un Supplément à fon ouvrage
; il éclaircit quelques termes , dont
l'explication paroiffoit n'avoir pas été
affez étendue , & il ajoute les mots Chambranle
, Guillochis , Frumeau , fur lefquels
il n'avoit rien dit , parce qu'il n'en avoit
pas trouvé l'étymologie. Son Supplément
JANVIER. 129
1754.
finit par un Catalogue des livres néceffaires
aux Architectes.
HISTOIRE Militaire des Suiffes au
fervice de la France , avec les piéces juftificatives
; dédiée à S. A. S. Monfeigneur
le Prince de Dombes , Colonel Général
des Suiffes & Grifons ; par M. le Baron
de Zur- Lauben , Chevalier de l'Ordre
militaire de Saint Louis , Brigadier des
Armées du Roi , Capitaine au Régiment
des Gardes Suiffes de Sa Majefté , & Honoraire
Etranger de l'Académie Royale
des Infcriptions & Belles Lettres. A Paris,
chez Defaint & Saillant, rue Saint Jean de
Beauvais ; Jean-Thomas Hériffant , rue
Saint Jacques ; & Vincent , rue Saint Severin.
1753. in- 12 . volumes 6 , 7 & 8.
On a loué dans les cinq premiers volumes
de cet ouvrage , tes recherches , les
difcuffions , l'exactitude , l'ordre & l'impartialité.
Les volumes qui viennent de
paroître ont un grand mérite de plus ,
ils renferment des événemens confidérables
, arrivés prefque de nos jours. L'Auteur
, qui écrit avec modération & avec
fageffe , a dû avoir dans fon travail une
confolation bien rare ; il n'a eu prefque
que du bien à dire de fa Nation .
Fy
30 MERCURE DE FRANCE.
ETRENNES pour les Dames , Abdeker
ou l'art de conferver la beauté ; in. 12. 2
vol . petit format ; fe trouve chez Ganeau ,
Libraire , rue Saint Severin , aux Armes
de Dombes.
PENSE ES fur l'interprétation de la Na
ture. Or les trouve à Paris , chez Piſſot y
Quai de Conti , 1-12 . 1 vol . 1753 .
Les Penfées fur l'interprétation de
la Nature font des réflexions fur l'état
actuel de la Philofophie , & fur les
moyens de la perfectionner . Cette nouvelle
production eft comme toutes les
autres de M. Diderot , remplie de vues ,
de feu , de Philofophie & de génie ;
nous allons tranfcrire quelques- unes des
réflexions qui peuvent fe détacher de l'ouvrage.
11. Une des vérités qui ayent été annoncées
de nos jours avec le plus de cou
rage & de force , qu'un bon Phyficien ne
perdra point de vue , & qui aura certainement
les fuites les plus avantageufes , c'eft
que la région des Mathématiciens eft un
monde intellectuel , où ce que l'on prend
pour des vérités rigoureufes , perd ab
folument cet avantage quand on l'ap
porte fur notre terre. On en a conclu
que c'étoit à la Philofophie expérimentale
JANVIER. 1754. r3'r
rectifier les calculs de la Géometric , &
cette conféquence a été avouée même par
les Géometres. Mais à quoi bon corriger
le calcul géometrique par l'expérience
N'est- il pas plus court de s'en tenir au réfultat
de celle - ci ? D'où l'on voit que les
Mathématiques , tranfcendantes fur tout
ne conduifent à rien de précis, fans l'expérience
; que c'eft une efpéce de Métaphyfique
générale où les corps font dépouillés
de leurs qualités individuelles , &
qu'il refteroit au moins à faire un grand
Ouvrage qu'on pourroit appeller Appli
cation de l'expérience à la Géométrie
Traité de l'aberration des mesures.
>
IV. Nous touchons au moment d'une
grande révolution dans les Sciences . Au
penchant que les efprits me paroiffent
avoir à la morale , aux belles Lettres , à
Hiftoire de la Nature & à la Phyfique
expérimentale , j'oferai prefque ailurer
qu'avant qu'il foit cent ans on ne comptera
pas trois grands Géométres en Europe.
Cette fcience s'arrêtera tout court , où
J'auront laiffée les Bernoulli , les Euler ,
les Maupertuis , les Clairaut , les Fontaines
& les d'Alembert ; ils auront pofé les colonnes
d'Hercule , on n'ira point au- delà
leurs ouvrages fubfifteront dans les fiécles
à venir , comme ces pyramides d'Egypte ,
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
dont les maffes chargées d'hieroglyphes
Féveillent en nous une idée effrayante de
la puiffance & des reffources des hommes
qui les ont élevées .
V. Lorfqu'une fcience commence à naî
tre , l'extrême confidération qu'on a dans
la fociété pour les Inventeurs , le défis
de connoître par foi- même une chofe qui
fait bien du bruit , l'efpérance de s'illuftrer
par quelques découvertes , l'ambition
de partager un titre avec des hommes
illuftres , tournent tous les cfprits de
ce côté. En un moment elle eft cultivée
par une infinité de perfonnes de caracteres
différens ce font ou des gens du monde
à qui leur oifiveté péfe , ou des tranffuges
qui s'imaginent acquérir dans la
fcience à la mode une réputation qu'ils
ont inutilement cherchée dans d'autres
fciences qu'ils abandonnent pour elle ; les
uns s'en font un métier ; d'autres y font
entraînés par goût. Tant d'efforts réunis
portent affez rapidement la feience jufqu'où
elle peut aller ; mais à mesure que
fes limites s'étendent , celles de la confidération
fe racourciffent on n'en a plus
que pour ceux qui fe diftinguent par une
grande fupériorité , alors la foule diminue
; on ceffe de s'embarquer pour une:
contrée où lesfortunesfont devenues rares.
JANVIER. 1754 139
& difficiles. Il ne reste à la fcience que
des mercenaires à qui elle donne du pain
& quelques hommes de génie qu'elle continue
d'illuftrer long- tems encore après
que le preftige eft diffipé & que les yeux.
fe font ouverts fur l'inutilité de leurs travaux
on regarde toujours ces travaux
comme des tours de force qui font
honneur à l'humanité. Voilà l'abrégé hiftorique
de la Géométrie, & celui de toutes
les fciences qui cefleront d'inftruire ou de
plaire ; je n'en excepte pas même l'Hif
toire de la Nature .
-
VII. Tant que les chokes ne fons
que dans notre entendement , ce font
nos opinions ; ce font des notions qui
peuvent être vrayes ou fauffes , accordées
ou contredites ; elles ne prennent de la
confiftance qu'en fe liant aux êtres extérieurs
. Cette liaifon fe fait on par une chaî
ne ininterrompue d'expériences , ou par
une chaîne ininterrompue de railonnemens
qui tient d'un bout à l'obfervar
tion , & de l'autre à l'expérience ; ou
par une chaîne d'expériences difperféss
d'efpace en efpace entre des raifonnemens
, comme des poids fur la longueur
d'un fil fufpendu par fes deux extrémités ;
fans ces poids le fil deviendroit le joust
de la moindre agitation qui ſe feroit dans
Vair,
,
134
MERCURE DE FRANCÉ .
XVI. Le Philofophe qui n'apper .
çoit fouvent la vérité que comme le poli
tique mal adroit , apperçoit l'occaſion par
le côté chauve , affure qu'il eft impoffible
de la faifir dans le moment où la main du
maneuvre eft portée par le hazard fur le
côté qui a des cheveux. Il faut cependant
avouer que parmi ces Manouvriers d'expériences
il y en a de bien malheureux :
l'un d'eux employera toute la vie à obferver
des Infectes , & ne verra rien de nouveau
; un autre jettera fur eux un coup
d'oeil en paffant , & appercevra le polype
ou le puceron hermaphrodite.
XVIII . La véritable maniere de philofopher
, c'eût été & ce feroit d'appliquer
l'entendement à l'entendement , l'en
tendement & l'expérience aux fens , les
fens à la nature , la nature à l'inveftigation
des inftrumens , les inftrumens à
la recherche & à la perfection des Arts
qu'on jetreroit au peuple pour lui apprendre
à refpecter la Philofophie.
XXII. L'entendement a les préjugés
les fens , leur incertitude ; la mémoire
fes limites ; l'imagination , fes lueurs ; les
inftrumens , leurs imperfections . Les phénomènes
font infinis ; les caufes , cachées
; les formes , peut-être tranfitoires .
Nous n'avons contre tant d'obftacles que
JANVIER 1754 T
mous trouvons en nous , & que la nature
nous oppofe au dehors , qu'une expérience
lente , qu'une réfléxion bornée ; voilà les
leviers avec lefquels la Philofophie s'eft
propofée de remuer le monde .
CHOIX d'amufemens , ou Almanach
des plaifirs , contenant les curiofités de
Paris & de les environs , & qui indique
le tems des divertiffemens de la Cour &
de la Ville , avec des Vaudevilles en potpourris
fur plufieurs danſes de caractères
les plus en ufage ; dédié aux Dames
par M. C. ***
ETRENNES badines , curieufes & amu
fantes avec des devifes galantes pour
l'amufement de la jeuneffe ; par le même.
L'ART de deviner , ou la Curiofité
fatisfaite , Almanach lyrique pour l'année
1754 ; par le même.
Ces agréables Almanachs fe vendent
chez Valleyre fils , Libraire , rue Saint
Jacques , au bon Paſteur ; & chez Caillau
, Libraire , Quai des Auguftins , audeffus
de la rue Gilles coeur , à l'Espérance
& à Saint André.
NOUVEAUX Elémens d'Odontologic
F36 MERCURE DE FRANCE.
contenant l'Anatomie de la bouche , c
la defcription de toutes les parties qui la
compofent , & la pratique abrégée du
Dentiſte. , avec plufieurs obfervations ;
par M. Leclufe , Chirurgien Dentiſte de
Sa Majefté le Roi de Pologne , Duc de
Lorraine & de Bar , Chirurgien Dentifte
, penfionnaire de la ville de Nanci , &
reçu à Saint Côme. A Faris chez de Laguette
, rue Saint Jacques , 1754. in. 136.
I. vol.
1
Quoique le principal but de l'Auteur
foit de donner au public une Anatomie
de la bouche , débarraffée de tout ce qui eft
étranger au Dentifte , il n'a pas borné à ce
projet tout à fait bien exécuté , le défir
d'être utile. Il y a joint des leçons qui
apprendront aux Dentiftes tout ce qu'ils
doivent fçavoir pour procurer de belles
dents , les entretenir , les conferver , les
arracher , & c. Ses obfervations ne font pas
toujours d'accord avec la pratique qui a
été fuivie jufqu'ici par les grands Maîtres ;-
mais il les appuye communément fur des
réfléxions i fenfibles , qu'il eft bien difficile
de n'être pas de fon avis. Ce fecond
Traité eft . fuivi d'un troifiéme fur les ma →
ladies des dents des enfans , fondé fur des
expériences que l'Auteur a faites en Lorraine
& ailleurs. L'Auteur a eu l'honneur
•
JANVIER. 1754. 137
de préfenter au Roi & à la famille Royale
l'ouvrage tout à fait pratique que nous
annonçons.
AVISAU PUBLIC, touchant la now
velle édition de la Mathématique univer
felle du Pere Caftel , Jésuite , de la Société
Royale d'Angleterre , &c . par M. Ro.
IL ya vingt-cinq ans que le P. C. im-
I ' prima fa Mathématique en un volume
in-quarto. Il s'en donna tous les foins , en
fit tous les frais , qui ne furent pas grands ;
le Public fans aucune annonce de foufcription
, lui ayant fait l'honneur de venir
au devant de cet Ouvrage , jufqu'à en enlever
les feuilles fucceffives , unc à une , શ
mefure qu'on l'imprimoir , de gré à gré
de toutes parts jufqu'au bout : quatre cens
vingt exemplaires partis de la forte , épuiferent
l'édition , qui n'étoit que de cinq
ou fix cens. Les exemplaires reftans furent
hors de prix ,
Depuis 1730 le commerce peu érendu
de ce Livre n'a roulé que fur la revente
des exemplaires , dont les acquereurs font
morts , ou ont bien voulu fe défaifir à des
prix onéreux au Public , nal Livre n'ayant
droit de le rançonner au delà du jufte
prix du Libraire.
138 MERCURE DE FRANCE.
Il y a plus de vingt ans qu'on preffoir
le P. C. de renouveller cette édition . Il a
cela , qu'infiniment laborieux pour la premiere
façon de fes ouvrages , il aime à
les perdre de vûe , & ne veut plus en entendre
parler dès qu'il les a une fois confiés
au Public , dont il eft vrai qu'il ſe loue
volontiers. De nouveaux ouvrages l'occupent
affez : il en a accumulé beaucoup , &
plus qu'on ne le eroiroit depuis vingt ans.
Il n'en a pourtant publié que deux ,
P'Optique & le Newton , pour ne rien dire
de ce qu'il a donné dans les Journaux
où il a travaillé trente années confécutives
. On diroit que cet Auteur a été puni
du peu d'attention qu'il a voulu donner à
fa Mathématique celui- là laiffé là , ou
arrêté , a arrêté tous les autres. Ce font les
façons extérieures d'un Livre , les tracas
de l'impreffion , les avenues de la publicité
que le P. C. n'aime pas , & qu'il redoute
même .
Ainfi en 1740 , une perfonne riche
amie & même charitable, ayant fufcité une
forte d'Editeur volontaire , l'Auteur lui
tranfporta tous les droits , permiffions &
priviléges , à condition toujours d'éviter
foot tracas de fa part , & d'une prompte
expédition. Le P. C. donna même à cet
Editeur de bonne volonté , la premiere
JANVIER. 1754. 139
¿dition de ſon Newton , qui facilita "d'un
tiers jufte tous les frais de l'édition de la
Mathématique .
Le Newton alla tout de fuite , mais ne
fit point allet la Mathématique , qui reſta
comme l'a ſouvent dit le P. C. , embourbée
, & très embourbée en effet dans les
ornieres de la Littérature , de la Librairie
ou de l'impreffion ; celle ci coûta plus
qu'on n'avoit prévu . La perfonne refpectable
qui étoit le vrai Editeur honoraire,manqua
, & eſt même morte depuis , au grand
regret des gens de bien , & l'Editeur onéraire
marqué de fonds , laiffa tout là.
· L'abandon fut tel que l'Auteur , on devoit
s'y attendre , ayant aufft tout laiflé là
après les premiers tracas qu'il fut forcé de
fabir , le Livre à moitié imprimé , & plus
qu'à moitié , a été oublié dans des galetas
dont perfonne n'avoit la clef, tout le mon
de l'ayant ; la pluye fur tour , les vers , les
araignées , les rats & foutis , fans parler
des Couvreurs & Maçons , aufquels les
piles du Livre fervoient tantôt de fiége ,
de table , de lit de repos , tantôt pour
plier , non du poivre , comme on l'a tanɛ
de fois dit , mais du plâtre , & c.
On croit que ce font des exagérations ,
lorfqu'on dit qu'un Livre eft rongé des
vers, ou va chez l'Epicier ou chez la Beu146
MERCURE DE FRANCE.
riere. Pis que tout , cela forme ici une
anecdote , une époque fi l'on veut , bien
propre à humilier la vanité de Meffieurs.
les Auteurs. Le P. C. veut que parmi les
exemplaires qui doivent lui revenir de cet
ouvrage on metté tous ceux qui , en affez
grand nombre , font ainfi maléficiés
mutilés , deshonorés , pour imiter , fans
doute , ce Koi qui gardoit précieuſement
fes premiers haillons de Berger parmi les
plus rares joyaux de fa couronne.
›
Or il y a douze ans que ce Livre dépe
rit ainfi. Par charité cependant pour les
intéreffés pécuniaires , le P. E. vient de
confentir à retirer ce Livre du bourbier ou
du néant : l'honneur de fon Livre n'a pas
laiffé de le déterminér ; il s'eft fouvenu
que fon Livre , après tout , eft fon enfant.
Quis tibi tuncfenfus cernenti taliaDido.
Il s'eft donné la peine de fe tranfporter
pendant quinze jours fur les lieux : ce fut
le premier coup d'oeil qui en fut horrible
pour lui ; le coup d'oeil d'un Livre dont
par prédilection il avoit voulu que l'a
devife fpéciale fût au frontispice .
Ordinis hæc virtus erit & Venus , aut ego fallor..
Horat.
Ob , oui , il avoue qu'il s'eft trompé , &
JANVIER. 1754. X41
il exige même pour toute recommandation
, que le Public foit inftruit de bonne
foi de la chute & du deshonneur de ce
Livre , par ce principe , que
Qui fe exaltat , humiliabitur ;
Et qui fe humiliat , exaltabitur.
La premiere édition , peut- être trop exaltée
, a fans doute préparé cette chûte dont
l'humble aveu , croit-il , peut la relever
au gré du Public & des Editeurs. Le P. C.
Be connoît d'autres voyes pour mener la
Littérature & toutes fortes d'affaires que
la probité , la vérité . Dès fon premier ou
vrage ( la Pefanteur univerſelle ) il difoir
qu'on feroit bien à plaindre , pour être
Auteur il falloit ceffer d'être honnête homme,
& qu'un menfonge fçavant étoit un
menfonge tout court : il eft Géometre jufqu'à
ce point là.
Et comme il me défend d'ajouter aucun
dloge du Livre auquel je dois mon propre
état de Géometre , je me contente d'ajouter
que dans ce moment on va donner
cette Mathématique avec l'Optique du même
Auteur , traduites en Anglois Je crois
pouvoir dire auffi que ce fut fur le premier
coup d'oeil de cette Mathématique
que la Société Royale fit l'honneur à l'Auteur
de le recevoir , le premier , le feul
même de fon état.
142 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
J
Monfieur :
E me hazarde à vous communiquer ,
quelques réflexions qui
m'ont fait fufpendre ma lecture en un
endroit de la Differtation hiftorique fur
le Droit & le Barreau de Rome , inférée
dans vos derniers Mercures , où il eft parlé
de l'établiſſement des Tribuns populaires :
l'Auteur s'eft trompé affurément , en faifant
fuccéder cet établiffement à la fuppreffion
des Décemvirs . Il est bien vrai
que le peuple révolté contre la tyrannie
de ces derniers Magiftrats fe retira fur le
Mont Aventin ; mais ce n'eft pas de cette
fois là que Menenius Agrippa lui fut député
avec neuf Sénateurs , pour prendre des arrangemens
, & qu'il fit fon bel apologue ; car
pour lors il étoit mort . Ce peuple fe retira
plus d'une fois fur le Mont Aventin :
la premiere eft celle dont l'Auteur veur
parler ; c'eſt à elle qu'on doit rapporter
l'apologue d'Agrippa & la création des
Tribuns populaires . Eutrope dit qu'elle arriva
feize ans après l'expulfion des Rois ,
c'est- à- dire l'an de Rome 260 : les Décemvirs
ne furent créés que l'an 302 de
la même époque , & leur Gouvernement
ne dura que quatre ans. Ce qui a pû être
JANVIER . 1754. 143
caufe de la mépriſe de l'Auteur , c'eft qu'après
que les Décemvirs eurent été dépouillés
de leur Magiftrature , & que la Répa
blique eut repris fa premiere formé de
Gouvernement , les Patriciens s'étant oppofés
au rétabliffement des Tribuns populaires
, qui avoient été fupprimés lors de
la création des Décemvirs , ainfi que toutes
les autres espéces de Magiftrature qui
l'avoient précédé , le peuple battit encore
une fois la retraite , & ne voulut rentrer
dans la Ville qu'à condition qu'on réta
bliroit fes Tribuns , ce qu'il obtint . Tout
cela n'eſt guere intéreffant aujourd'hui ,
mais il faut dire les chofes comme elles
font. Je vous prie , Monfieur , de vouloir
bien inférer ma Lettre dans un de vos
Mercures. Je fuis , &c,
90 20 50 50 32 32 85 :*******
BEAUX ARTS,
A Dlle de Briancourt , encouragée
par la bonté avec laquelle la Reine &
Madame la Dauphine lui ont fait l'honneur
d'accepter fon ouvrage lors de la convalefcence
de Monfeigneur le Dauphin * , 2
Mlle de Briancourt a eu l'honneur de préfentes
144 MERCURE DE FRANCE.
eu l'honneur , le 2 Décembre 1753 , de
préfenter à ce Prince à fon lever, une miniature
pour tabatiere , qu'il a reçue
avec les marques de la plus grande bonté.
Le fujet en eft allégorique ; il repréfente
Madame la Dauphine couchée fous
un pavillon bleu & or , enrichi de fleurs
de lys ; auprès de cette Princeffe eft une
femme couronnée de tours , ayant un lion
à fes pieds , repréfentant la terre. Cet,
te figure eft affife & foutient Mgr. le Duc
d'Aquitaine ; au deffus de lui eft un petit
Amour qui feme des fleurs fur le jeune
Prince ; au pied du pavillon eft couché
fur un riche tapis un autre Amour , qui
jouant avec un lys , repréfente le Génie
de la France ; en face de ce grouppe , four
fur des nuages , Jupiter , Apollon , Mars,
Minerve & Cerès : ces Dieux expriment
par leurs attitudes l'inftant où il douent le
jeune Prince,
I eft aifé de comprendre que Jupiter
le partage du pouvoir fuprême , qu'Apol
lon lui donne l'amour des fciences , que
Mars le favorife du bonheur des armes ,
à la Reine deux tableaux allégoriques en paſtel ,
le 23 Août 1752 , & à Madame la Dauphine un
bracelet en miniature le 30 du même mois ; eg
trouve dans le Mercure d'Octobre 1752 l'explication
de ces deux allégories , ingénieuſement
imaginées & agréablement rendues,
que
JANVIER. 1754. 145
que Minerve lui imprime la fageffe , & que
Cerès répand fur lui toute fon abondance ;
entre le grouppe & celui qui entoure Madame
la Dauphine , font l'Hymen & l'Amour
enchaînés enfemble par des guirlandes
de fleurs, & qui demandent aux Dieux
de difpenfer leurs dons précieux fur le
nouveau Prince ; la Renommée foutenue
de fes aîles paroît au- deffus de ces deux
grouppes , occupée à annoncer à l'Univers
cet heureux événement . Dans le bas de ce
petit ouvrage , font quatre enfans , qui
défignent par leurs jeux l'amour de la patrie
& l'allégreffe de la France. Le devant
eft orné de bas reliefs, de colonnes & de
draperies. Quoique ces figures foient
extrêmement petites & que les têtes foient
au moins de la quatrième partie plus
petites que celles des portraits en bagues ,
l'on reconnoît Madame la Dauphine, & le
Roi, dont Mlle de Briancourt a mis la tête
fur la figure de Jupiter. Cet ouvrage eft
peint à l'épargne cela veut dire que les
clairs viennent feulement du velin , & que
le blanc , qui eft une couleur épaiffe , en
eft abfolument banni. C'eſt la feconde
occafion interreffante pour la famille
Royale & pour la Nation , où Mlle de
Briancourt a fait éclater fon zéle & fes
talens.
146 MERCURE DE FRANCE,
Le fieur Julien de l'Hôtel de Soubife ,
qu'un goût vif & décidé pour tout ce qui
a rapport à l'Aftronomie & à la Géographie
, a mis en relation avec les
premiers
Aftronomes & Géographes de
l'Europe , a une collection fort confidérable
de leurs Cartes ; il en a fait imprimer
le catalogue dont nous allons donner une
idée , aufli bien que de plufieurs morceaux
qu'il a reçus depuis peu de tems.
1 °. Catalogue général des Cartes Aftronomiques
, Géographiques & Topographiques
, recueillies des meilleurs Auteurs
de France , d'Allemagne , de Ruf
fie , de Hollande & d'Angleterre , diviſé
en deux parties.
La premiere partie contient de fuite les
Cartes de chaque Auteur , avec le titre
de chacune , dans le plus grand détail . La
feconde partie forme un fecond catalogue
, dans lequel les mêmes Cartes font
diftribuées dans un ordre Géographique ,
qui peut fervir de modéle pour dreffer
des Atlas plus ou moins volumineux ; les
Cartes Aftronomiques y font féparées des
Cartes Géographiques , & celles- ci des
plans des Villes , fiéges & batailles . On y
a joint une lifte des Cartes en plufieurs
feuilles , propres à orner des galleries &
maifons de campagne , avec la hauteur &
JANVIER. 1754. 147
longueur de chacune , en pieds & pouces.
Le tout est terminé par un Supplément
dans lequel on a marqué le prix de chaque
Carte à côté de fon numéro , & diftingué
par des étoiles celles qui font de la grandeur
du papier de grand aigle.
2º. Carte de France & de fes Frontières ,
divifée par Provinces & Gouvernemens
militaires , dreffée fur les meilleures Cartes
qui ont paru des Provinces du Royaume
, & fur celles des Triangles levés
par
ordre du Roi , en 24 feuilles grand in-4ª,
précédées d'une Carte générale , & fuivies
de Tables alphabétiques des principales
Villes , ainfi que des Provinces & Gouvernemens
militaires , avec leurs villes
capitales.
Cette Carte eft augmentée d'un nombre
de cercles & portions de cercles , fervant
à connoître non-feulement la distance de
Paris à tous les lieux qui font dans la
Carte , mais encore tous ceux qui font
également éloignés de cette ville .
Cet Ouvrage , qui eft d'un goût nouveau
, fera extrêmement utile à un grand
nombre de perfonnes . On a tous les jours
befoin de fçavoir la diftance de Paris à
quelque ville du Royaume & de fes frontieres
; c'eft ce que l'on verra d'an coup
d'oeil , par le moyen des cercles dont on
vient de parler. Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
Ces diftances font marquées en lieues de
2000 toifes , afin de compenfer , par la
petiteffe de la lieue , les finuofités du
chemin aufquelles on n'a point eu égard.
Elles s'accordent parfaitement avec celies,
que Monfieur Caffini de Thuri a marquées
à la marge de fa Carte de Triangles
publiée en 1745 ; ce qui prouve
que la nouvelle Carte eft affujettie aux
Obfervations Aftronomiques & Géométriques
rapportées dans celle de Triangles,
Enfin la Table alphabétique des principales
villes , fert à trouver la pofition
de chacune dans la Carte : on s'en fervira
également pour y trouver celles des bourgs
& des villages .
Le prix eft de 9 liv . en feuilles , liv.
12 f. brochée , 18 liv. colée fur toile &
montée fur gorge & rouleau de bois peint
en noif.
On ne la délivrera pas avant le premier
du mois de Janvier prochain , afin d'avoir
le tems de faire fécher l'impreffion , pour
pouvoir mettre en couleur les cercles
& portions de cercles dont on a parlé
ci -deflus .
Les perfonnes qui en feront amateurs ,
font priées de voir d'avance les différens
modéles qu'on en a faits , afin de choisir
JANVIER . 1754. 149
ceux qui leur conviendront. On ne délivrera
au premier de Janvier que les exem
plaires qui auront été retenus avant le
premier de Décembre , les autres feront
fournis an commencement de Février.
On jouira de 1 liv. 10 f. de remiſe par
exemplaire jufqu'au premier de Janvier ;
& ceux qui en retiendront fix exemplaires
auront encore le feptiéme gratis . Cette
diminution eft faite en faveur des perfonnes
qui ont eu cet Ouvrage avant les
augmentations qu'on vient d'y faire , &
comme il nous eft impoffible de les connoître
, nous accordons le même avantage
à tous ceux qui en voudront profiter . રે
Nota. Les perfonnes qui voudront pren .
dre cette Carte fans que les cercles des
distances foient colorés , pourront l'avoir
actuellement.
3 ° . Nouvel Atlas Géographique & Militaire
de la haute & baffe Lombardie ;
divifé en deux parties de 25 feuilles chacune
, & dont la premiere partie eft entierement
gravée. M. d'Anville ayant été
follicité de contribuer au mérite de cet
ouvrage par fon habileté & fes connoif
fances , s'eft engagé à diriger la compo
fition , & à faire exécuter les deffeins fous
fes yeux ; mais la feconde partie ne fera
point entreprise que le Sieur Julien ne
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
foit affuré qu'il trouve des Soufcripteurs
pour 600 exemplaires , comme il l'a annoncé
dans fon Profpectus.
Il délivre actuellement la premiere partie
pour 6 liv . avec un billet pour retirer
la feconde
partie au même prix. Il n'en
fera pas délivré
au- delà de 600 exemplaires
, ceux qui n'en auront
pas profité
payeront
9 liv. pour chaque
partie.
4. Nouvelle Carte d'Amérique en 6
feuilles , édition de Londres , publiée
par M. Jefferis , Géographe de S. A. R.
Monfeigneur le Prince de Galles , avec
un Mémoire ou Analyfe in- 4° . par M.
Gréen. Le prix eft de 12. liv .
Le même Auteur publiera inceffamment
la Penfilvanie , en 4 feuilles , dreffée
par ordre du Bureau de l'Amirauté , ſur
les Mémoires qu'elle lui a fournis.
Nouvelle Carte de toutes les Mers connues
, en 2 feuilles , avec les variations
de l'Aiguille aimantée , tirée des obfervations
recueillies par feu M. Halley , &
fur un grand nombre d'autres qui ont été
faites jufqu'à préfent ; cette Carte paroîtra
avec la précédente . Ceux qui en feront
amateurs auront la bonté de remettre leurs
commiffions au Sieur Julien , à qui elles.
feront envoyées auffi- tôt qu'elles paroî
tront , de même que l'Ouvrage fuivant ,
JANVIER. 1754 15T
qu'on promet enfin de délivrer après la
rentrée publique de la Société Royale.
Uranographie Britannique , propofée
par foufcription en 1748. Prix 60. liv.
5. Atlas de la Chine , de la Tartarie
Chinoife & du Tibet , en 42 feuilles ,
avec une defcription de la Boucharie , par
un Officier Suédois. Prix 36. liv.
6º. Grand Plan de Rome en 12 feuilles ,
avec une Table alphabétique de 4. feuil
les , un frontispice , & deux plans réduits
de cette ville , ancien & moderne
d'une feuille chacun.
Le tout peut être relié en un volume
in-folio , ou affemblé en une feule Carte ,
à l'exception du frontifpice & des plans
réduits. Prix 48 liv.
7°. Nouvelle Mappemonde divifée en
deux Hémisphères , Terreftre & Mariti
me , avec un Mémoire phyfique fur la formation
primitive de la Terre , fur les différentes
révolutions qui femblent y être
arrivées , &c. par M. B *** . Le prix de
la Carte , avec le Mémoire , eft de 2 liv .
On peut avoir l'un & l'autre féparément .
8. Carte des Ifles Britanniques , en 2
feuilles , avec un Journal de l'expédition
du Prétendant , depuis fon embarquement
à Nazaire en Bretagne , jufqu'à fon retour
; édition de Rome . Prix 3 liv.
Giiij
152 MERCURE DE FRANCE.
9. Neuf plans de Paris , dans lefquels
on a repréfenté cette ville avec fes accroiffemens
, depuis fon origine jufqu'en
1753.
Ces plans , qui étoient très - rares , &
que l'on a payés jufqu'à deux louis , ont
été fort communs l'année derniere chez
les Etaleurs , qui en avoient trouvés quelques
centaines d'exemplaires chez un
particulier ce Magafin ayant été épuifé
en fort peu de tems , on a cru faire plaifir
aux Curieux qui n'en ont pas eu connoiffance
dans le tems , d'en acquérir quelques
exemplaires , dont le prix eft de 7 liv.
10 fols.
Le neuvième plan n'étoit pas compris
dans ceux dont on vient de parler , il eft
le feul qu'on peut avoir féparément . Le
prix eft d'une liv. 10. fols.
Il a été levé en 1735 par M. l'Abbé de
la Grive , qui y a marqué les dernieres
limites de cette ville , conformément aux
Ordonnances du Roi. Il eft d'ailleurs plus
étendu qu'aucun de ceux qui ont paru depuis
, & il eft parfaitement bien gravé.
10° . Neptune Oriental , ou Routier
général des Côtes des Indes Orientales &
de la Chine , par M. d'Après de Mannevillette
, Capitaine de Vaiffeau de la
Compagnie des Indes , & Correfpondant
JANVIER. 1754 1754 155
*
de l'Académie Royale des Sciences. Prix
45 liv.
Estampes Angloifes.
11º. Antiquités d'Egypte , levées tout
récemment fur les lieux par M. d'Altons ,
qui vient de les mettre au jour , en 42
morceaux. Prix 72 liv .
NOUVELLES Obfervations concernant
les dernieres connoiffances venues
de Ruffie , qui confirment les vûes indiquées
dans les Confidérations Géographiques ,
&c. de Philippe Buache , fur le voisinage
de l'Amérique & de l'Afie , féparées uniquement
par un long Détroit , & fur la
grande prefqu'ifle fuppofée ; préfentées à
l'Académie des Sciences le 24 Novembre
1753. Douze pages in- quarto.
Ce Mémoire , qui a été approuvé par
l'Académie le premier Décembre , eft la
fuite des Confidérations Géographiques ,
&c. dont nous avons parlé dans notre Mercure
d'Octobre dernier , pp. 166. & fuiv .
en annonçant les Cartes de M. Buache
qui y font relatives . Il y a deux cens ans
qu'on cherche la liaifon de l'Amérique
avec l'Afie , & c'eft une des plus importantes
queftions géographiques qui ait été
agitée depuis qu'on cultive folidement
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
cette Science : on fçait d'ailleurs combien
elle a trait à l'Hiftoire de la Religion &
des Peuplades. M. Buache , après l'avoir
traitée dans fes Confidérations , y revient
dans l'Ouvrage que nous annonçons , & il
á profité de l'examen qui eft fait de la grande
Carte des Nouvelles découvertes , publiée
en 175 2. dans un nouvel imprimé ,
de Berlin , traduit de l'original Ruffe , &
qui a pour titre , Lettre d'un Officier de la
Marine Ruffienne , & c. M. Buache y a trouvé
que le plan qu'il a fuivi jufqu'ici dans
fes recherches géographiques y cft confirmé
, comme l'a dit l'Académie . En effet
on avoue expreffément dans la Lettre Ruffienne
, 1 ° . le prochain voiſinage de l'Afie-
& de l'Amerique fous le cercle polaire :
2º, que les terres des deux continens ne
font féparées que par un petit Détroit , qui:
s'élargit à mesure que l'on s'avance du côté
du Midi : 3 ° . qu'il y a une longue fuite
de côtes au Nord de la mer du Sud : ce:
qui confirme les conjectures de M. Buache
fur la prefqu'ifle du Nord- Ouest de
L'Amerique , qu'il avoit fuppofée d'après
divers indices. Cela fe trouve maintenant.
prouvé par le récit détaillé des naviga
tions que les Ruffes ont faites en 1741. à
la vue de ces côtes , & dont M. Buache
donne la relation d'après la Lettre RafJANVIER.
1754. 155
henne. Cette relation eft très- intéreffante
& fe fait lire avec plaifir. Auffi l'Académie
dit-elle qu'on ne peut qu'applaudir au tra.
vail de M. Buache , qui nous donne tout
ce qu'il y a de curieux dans la Lettre Ruffienne
: fon travail fait voir d'ailleurs ce
qu'on a lieu d'efpérer de la méthode qu'il
a employée , en réuniffant nombre de témoignages
& d'indices pour découvrir ce
qui étoit en queftion .
Il fait encore dans ce Mémoire quelques
remarques fur la grande terre reconnue
en 1723 par les Rufles au Nord de la Siberie
, & fur les terres ou Ifles de Iefo &
de Gama , dont l'Officier Ruffien conteſte
l'exiftance. Enfin il finit par. obferver que
comme cet Auteur défire qu'on donne à
ces vaftes Régions , qui ne font ( dit-il )
affujetties à aucune Puiffance , le nom de
Nouvelle Ruffie , il fe pourroit bien faire.
que le parti qu'il a pris de s'inscrire en
faux contre l'Amiral de Forte ( dont M.
M. Buache a fait voir l'accord avec tout
-ce qu'on connoît d'ailleurs ) feroit un effet
de la politique Ruffienne . Mais indépendamment
de cette confidération , qui fait
impreffion fur les perfonnes capables de
refléchir , nous croyons devoir mettre ici
l'extrait d'une Lettre d'un homme de condition
fort inftruit , qui après avoir lû
G vj
156 MERCURE DE FRANCE .
avec attention les Confidérations de M
Buache , s'exprime en ces termes : » on y
» voit avec quelle jufteffe les diverfes relations
s'accordent fans s'être concertées ,
& il eft difficile de fe refufer à une con-
» venance fi marquée. C'eft ainfi que les
»Généraux de Sparte reconnoifoient l'au-
» tenticité & la vérité des inftructions
» qu'on leur envoyoit , & difcernoient ces
» inftructions en les appliquant fut le
» moule qu'ils avoient par devers eux ,
de toute piéce inventée à plaifir qu'on
» auroit eu la témérité de leur préfenter
pour les furprendre. »
L'EMBARQUEMENT au Port de Breft ,
dédié à l'Académie de Marine ; par Ozanwe
l'aîné.
C'eft , à ce que nous croyons , le premier
hommage qui ait été rendu à l'Académie
de Marine : l'hommage eft digne d'un
établiffement fi utile.
CERTIFICAT de l'Académie Royale
de Peinture & de Sculpture , donné à M.
Loriot , à l'occafion de fon beaufecret pour
fixer le Paftel.
Ldémie Royale de Peinture & de Sculp
E fieur Loriot ayant fait voir à l'AcaJANVIER.
1754. 157
ture de nouvelles épreuves de fon fecret
pour fixer le paſtel , la Compagnie après
Pexamen le plus férieux , a jugé lefdites
épreuves non feulement conformes à fon
premier Certificat , en date du fix Octo .
bre dernier , mais elle a vû avec plaifir ,
comme un nouveau mérite , que ledit fecret
ôte les taches de moififfures , & fait
revivre les couleurs qui ont changé , telles
que le bleu qui a noirci , & le rouge qui
a perdu fa vivacité , &c. ce que l'Allemblée
a connu par le paftel de Mlle Rofalba
Cariera , que ledit Sieur a fixé.
De plus , le fieur Loriot a montré des
Tableaux au pastel , tant anciens que modernes
, fixés par moitié , fans qu'il foir
poffible à l'oeil de s'appercevoir de la partie
fixée d'avec celle qui ne l'eft le
act feul pouvant le faire connoître.
pas ,
Je , fouffigné , Secrétaire perpétuel de
l'Académie Royale de Peinture & de Sculp
ture , certifie que les chofes ci - deffus mentionnées
font vrayes , & telles qu'elles fe
font paffées à ladite Affemblée ; en foi de
quoi j'ai délivré le préfent Certificat , pour
fervir & valoir ce que de raifon. A Paris
le 10 Décembre 1753. Signé L'ERICIE .
M. Loriot demeure aux Thuileries.
dins l'avant- cour des Princes : il rend au
bout de huit jours les paftels qu'on l'a
18 MERCURE DE FRANCE.
charge d. fixer. Comine le Public a défiré
de fçavoir au jufte & à quelles conditions
il pourroit jouir de l'ingénieuſe & heurenfe
découverte que nous annonçons ,
PAuteur a fixé les prix fuivans.
Toile de 6 cont. 15 po, de h. fur 12 de lar . 61
Toile de 8 17" 14 $
Toile de ro 20 16- 10:
Toile de 122 22 18 1-2-
Toile de 15 24
20 IS
Toile de 20 27
22 20%
Toile de 2.5 30% 24 25.
Toile de 30 34 27 30.
Toile de 40% 37 30 40
Toile de so 42.
32 50%
.A I R.
A MADEMOISELLE ....
DE la Rofe qui vient d'éclore
Le Zéphire amoureux carefse la fraîcheur ;
Eft-ce la feule , Iris , que fon hommage honore ?
Les Rofes de la veille ont part à ſon ardeur.
Pourquoi dire toujours que ton bel âge cefse ?
Du tems c'eft fans raifon que tu crains les fa
reurs ;
Si tu perds quelque jour l'éclat de la jeuneſse ,.
Jamais tu ne perdras tes charmes ni nos coeurs..
1. F. Guichard
THE NEW YORK
PUBLIC LIBRARY
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS .
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ABTOR
, LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATIONS
.
JANVIER. 1754. 159
L
SPECTACLES.
' Académie Royale de Mufique continue
à donner Titon & l'Aurore le Vendredi
& le Dimanche. Les Mardis & les
Jeudis font toujours confacrés aux repréfentations
du Devin du Village & de Bertholde
à la Cour.
Les Comédiens François ont repréſenté:
le Samedi 15 & le Lundi 17 Décem-.
bre , la Tragédie d'Alzire , dans laquelle
le Sr Chevalier qui a joué quelque tems
dans les Provinces , a repréfenté deux fois:
le rôle de Zamorre ; il doit jouer inceffamment
dans Oedipe & dans quelques au
tres Piéces . Nous rendrons compte dans le
prochain Mercure des fuites de fon début..
Les mêmes Comédiens ont reçu le Samedi
15 une Tragédie nouvelle du Sr de Châ--
teaubrun , qui a pour titre , les Troyennes.
Les Comédiens Italiens continuent les
'Amours deBaftien & de Baftienne , dont on
a donné le Mercredi 1 Décembre las
cinquantiéme repréfentation ; c'eft le fuc
cès le plus. conftant & le plus brillant:
qu'il y ait jamais eu à ce Théatre. Less
Amours de Baftien font precédés. mainte
160 MERCURE DE FRANCE.
nant de Raton & Rozette , Parodie de Titon
& l'Aurore , qui est beaucoup plus
goûtée que dans la nouveauté.
L
>
CONCERT SPIRITUEL.
E 8 Décembre, jour de la Conception,
le Concert commença par une Symphonie
de M. Haffe , enfuite Cantate , Pf.
Moter à grand cheur de M. Martin .
M. Lacroix chanta un petit Motet . M. Canavas
joua un Concerto d'une maniere
agréable pour les Muficiens & pour ceux
qui ne le font pas . Mlle Lepri chanta deux
Airs Italiens. Le Concert finit par Cali
enarrant , Motet à grand choeur de M.
Mondonville.
SPECTACLES donnés à Fontainebleau
pendant le féjour de leurs Majeftés en
1753.
E Mardi 16 Octobre , les Comédiens
mes , Comédie en cinq Actes en vers de
Regnard ; & le Retour imprévu , petite
Piéce du même Auteur . Le Sr Préville joua
dans la premiere Piéce le rôle de Menech
me , & le Sr Chanville fon frere , Penfionmaire
de la Comédie Italienne , celui du
JANVIER . 1754 161
Chevalier : leur parfaite reffemblance produifit
une illufion complete.
Le Jeudi 18 , les mêmes Comédiens
donnerent le Mercure Galant , Comédie en
cinq Actes en vers de Bourfault ; & Crifpin
Médecin , Comédie de Hauteroche ,
en profe , en trois Actes .
Le Samedi 20 , les Comédiens Italiens
repréſenterent les Deffis d'Arlequin & de
Scapin , Comédie Italienne en cinq Actes ;
fuivie de l'Amour piqué par une Abeille
Ballet pantomime , de la compofition du
Sr Deheffe , exécuté par les Danfeurs de
la Comédie Italienne.
>
Le Mardi 23 , les Comédiens François
donnerent les Fées , avec trois Intermédes
exécutés par les Danfeurs & Acteurs de
l'Opéra. Cette Piece fut précédée du Pro-
Logue de Phaeton , dont l'allégorie fe rapportoit
à la naiffance de Monfeigneur le
Duc d'Aquitaine : on y avoit ajoûté plufieurs
couplets qui en rendoient eure
l'application plus convenable à cet heureux
événement ; le rôle de Saturne étoit
rempli par le Sr de Chaffé , & celui d'Aftrée
par la Dile Chevalier.
$
PREMIER INTERMEDE.
Les Ambaffadeurs de Zirphilin & leur
cortege venoient faluer Cléonice ; enfuite
1
162 MERCURE DE FRANCE.
la Fortune & l'Amour réunis en faveur de
cette Princeffe , s'avançoient pour lui ren
dre hommage avec toute leur Cour.
ACTEURS CHANTANS.
Le Sr Poirier , fuivant du Prince.
La Dlle Duperrey, fuivante de la Fortune,
Le Sr Gelin , fuivant de l'Amour.
PERSONNAGES DANSA N.S.
Ambaffadeurs.
Le Sr Laval.
Les Srs Malter c. Defplace c. Texier
Hyacinthe , Feuillade ,
*
Baletti,
La Fortune , la Dlle Lionnois.
Suite de la Fortune.
Les Dlles Marquife, Chevrier , Grenier,
Les Srs le Lievre , Gobert , Veftris.
L'Amour , la Dlle Catinon.
Suite de l'Amour.
Les Dlles Courcelle , Coupée, Himblot.
Les Srs Beate , Galini , Lépi .
Le Sr Veftris , feul .
Pas de Trois.
Le Sr Veftris.
La Dlle Lani , La Dile Puvigné.
JANVIER. 1754. 163
Pas de Deux.
Le Sr Laval , La Dile Carville.
SECOND INTERMEDE.
Les Sages de la fuite d'Aftibel formoienr
une entrée.
La Décence qui accompagne toujours la
Sageffe , paroiffoit perfonifiée avec fa
fuite , & s'uniffoit à la gayeté qui fied fi
bien aux Sages lorfqu'elle eft dirigée par
la Décence.
ACTEURS CHANTANS.
Les Srs Gelin & Veë , Suivans d'Aftibel.
La Dile Lamal , Suivante de la Décence.
La Dlle Fel , Suivante de la Gayeté.
PERSONNAGES DANS ANS.
Suivans d'Aftibel.
Le Sieur Lionnois , feul.
Defplaces c. Les Srs Laval ,
Hyacinthe , Gobert ,
Feuillade ,
Texier ,
Le Lievre , Baletti.
La Décence.
La Dlle Puvigné.
164 MERCURE DEFRANCE!
Suite de la Décence.
Les Dlles Chevrier, Rence ,
Himblot , Grenier
La Gayeté.
La Dlle Raix.
Suite de la Gayeté.
Dumiray.
Habitans de l'Ile inconnue.
Les Diles Riquet ,
Le Sr Lani , La Dlle Lani .
TROISIE' ME INTERMEDE
L'Hymen repréfenté par la Dile Raix ,
& l'Amour par la Dlle Catinon , paroiffoient
avec leur fuire dans le milieu d'un
Temple , où l'on voyoit les chiffres d'Inégilde
& de Zirphilin , de Cléonide & d'Altibel
, couronnés de fleurs . Ces deux Divinités
uniffoient plufieurs amans & amantes
qui les imploroient .
Suite de l'Hymen & de l'Amour.
Les Srs Galini , Lepi ,
Beate , Hamoche.
Les Diles Courcelles , Riquet ,
Dumiray ,
Chevrier,
JANVIER . 1754. 168
Amans & Amantes.
Le St Veftris , La Dlle Veftris ,
Les Srs Lionnois
Hyacinthe ,
Laval Veftris c.
Les Dlles Lionnois ,
Labatte ,
Ponchon , Marquife.
Jeudi 25 , les Comédiens François joue
rent Amafis , Tragédie du Sr Delagrange ,
& le Confentement forcé , Comédie en un
Acte en profe , du Sr Guyot de Merville.
Le Samedi 27 , les Comédiens Italiens
donnerent les Brouilleries nocturnes , Comédie
en denx Actes , du Sr le Grand ;
fuivie de Raton & Rosette , Parodie de
Titon & l'Aurore , du Sr Favart , avec
des Divertiffemens de la compofition du
Sr Deheffe.
Mardi 29 , les Comédiens François
jouerent la Fauffe Antipathie , Comédie en
trois Actes , en vers , du Sr de la Chauf
fée ; fuivie de Daphnis & Eglé , Paftorale
nouvelle en un Acte , Mafique du Sr Rameau
, paroles du Sr Collé.
Daphnis & Eglé font épris d'amour l'un
pour l'autre , & ne croyent reffentir que
de l'amitié.
Allons , difent- ils, preffer les immortels
D'augmenter encore & de rendre
166 MERCURE DE FRANCE.
Notre amitié plus vive , & plus forte & plus tendre
,
Et d'enchaîner nos coeurs par des noeuds éternels.
Ils entrent enſemble au Temple de l'Amitié
, & au moment qu'ils préfentent
leurs offrandes & qu'ils prononcent leur
ferment , ils font interrompus par un bruit
de tonnerre. Le Grand Prêtre les repouffe,
& leur dit :
Retirez-vous , couple prophane ,
Vous n'aimez point comme l'on doit aimer.
Auffi-tôt le Temple fe referme : Daphnis
& Eglé restent feuls frappés d'étonnement.
La bergere accuſe ſon amant d'être
infidéle à l'Amitié : & après une Scene
très-tendre où leurs fentinens commencent
à fe développer , l'Amour paroît , &
acheve de les éclaircir. Les deux amans
s'écrient :
Ah ! l'Amour étoit avec nous ;
Nos coeurs font éclairés en le voyant paroître :
Nous le fentions fans le connoître ;
C'eft lui qui m'infpiroit ce que je fens pour vous.
Le Théatre s'embellit ; les Jeux & les
Plaifirs conduits par les Graces , paroiffent
à la voix de l'Amour. La troupe des bergers
rentre en danfant ; l'Amour chante :
JANVIER.
167.
1754
Sous le voile favorable
D'une amitié véritable
L'Amour cache fes fentimens:
Auprès d'un objet adorable
Tous les amis font des amans.
Les Suivantes de l'Amour exécutent avec
les bergers une fête qui termine l'Actc.
ACTEURS .
Daphnis , berger
Eglé , bergere ,
Sr Jeliotte.
Dlle tel.
Le Grand Prêtre du Temple de l'Amitié,
Le Sr Gelin.
L'Amour , . Dlle de Riancour.
Samedi 3 Novembre , les Comédiens
Italiens donnerent les deux Arlequins ,
Comédie en deux Actes ; fuivie des Amours
de Baftien & Baftienne , Parodie du Devin.
du village , par la Dlle Favart & le Sr
Harny , avec un Divertiffement par le
Sr Deheffe.
Mardi 6 , les Comédiens François donnerent
les Hommes , Comédie Ballet en
un Acte , en profe . Cette nouveauté fut
encore rendue plus piquante par l'exécution
des danſes : on fut fur tout frappé de
la beauté d'un pas de trois pittorefque ,
danfé par les Sieurs Veftris & Lionnois
& la Dlle Hus. La Dlle de Riancour chan-
>
158 MERCURE DE FRANCE,
ta dans le fecond Divertiffement. Cette
piéce devoit être fuivie de Lifts & Délie ,
Paftorale nouvelle ; mais comme elle étoit
du même genre que la Paftorale donnée
le 29 Novembre , & que l'Amour déguifé
fous les traits de l'Amitié étoit le fujet
de l'une & de l'autre , la repréfentation
de Lifis & Délie fut remife à un autre tems,
& l'on donna à la place le troifiéme Acte
des Talens lyriques , qui fut extrêmement
goûté,
Jeudi 8 , les Comédiens François repréfenterent
Brutus , Tragédie du Sr de Voltaire
; & l'Indifcret ', Comédie en un Acte
& en vers , du même Auteur.
Le Samedi 10 , les Comédiens Italiens
donnerent la feconde repréſentation de
Raton & Rofette , & des Amours de Baftien
Baftienne , avec leurs Divertiffemens . Les
Sr & Dile Veftris danferent dans le dernier
un pas de deux au milieu d'un Ballet , figuré
avec des berceaux de fleurs. Ces piéces
furent fuivies du troifiéme Acte des
Talens lyriques.
Le Mardi 13 , on donna les Sibarites ,
Acte d'Opéra du Sieur Rameau & ***
fuivi de la Coquette trompée , Comédie en
Mufique des Srs Favart & d'Auvergne.
Extrait
JANVIER. 1754. 169
EXTRAIT DES SIBARITES.
Herfilide nouvellement élûe Reine de
Sibaris , reçoit fur un trône de fleurs
Phommage de fes fujets ; elle leur dicte
fes loix , & ces loix font celles de la volupté
, des plaifirs & de l'amour. La fête
eft interrompue par un bruit de guerre ;
on vient annoncer que les Crotoniates
ont furpris-les remparts de Sibaris ; Heralide
raffure fes peuples , & leur dit
Volez au devant des vainqueurs ,
Recommencez vos jeux paifibles :
Ils vous portent des fers , préfentez- leur des fleurs
L'empire des plaifirs s'étend far tous les coeurs. O
Les Crotoniares paroiffent ; les Sibarites
les reçoivent en danfant. Aftole Chef des
troupes de Crotone , excite en vain les habitans
de Sibaris à fuir la volupté : frappé
de la beauté d'Herfilide , il s'attendrit pat
gradation , fait retirer fes guerriers , &
céde au pouvoir de l'amour. Les Crotomiates
rentrent avec les Sibarites ; Aftole
leur dit :
Guerriers , la paix fuccéde â nos fanglans projets
Adorez cette Reine , épargnez les fajets :
Chantez , célébrez la victoire
H
170 MERCURE DE FRANCE.
Et l'empire de la beauté ;
Elle défarme la fierté ,
Elle triomphe de la gloire.
L'Acte finit par un Ballet figuré , dont
le fujet eft Mars ramené par les Graces
auprès de Venus.
Les principaux rôles de cet Acte digne .
de la réputation du célébre Rameau, furent
exécutés par le Sr Chaffé & la Dile Chevalier
les rôles acceffoires par les Srs,
Poirier & Bêche : la Dlle Boiran y débu
ta dans le rôle de Philoë , femme de la
Cour d'HerGlide . Le Sr Dupré repréſen
tant un Chef des Sibarites , y danfa avec
ces graces & cette nobleffe qui l'ont toujours
rendu un des plus parfaits modéles
dans fon art . Le Sieur Lionnois danfoit
à la tête des Crotoniates ; les Sr & Dile
Veftris repréfentoient Mars & Venus dans
le Ballet figuré. Les Graces étoient rendues
par les Dlles Camille , Catinon & Maſſon.
Argument de la Coquette trompée.
Florife amante abandonnée de Damon
fur le point d'être unie avec lui , apprend
qu'il lui préfere Clarice , jeune coquette , &
qu'il lui a fait un dédit . Floriſe ſe traveſtit
en homme, s'introduit chez Clarice fous le
nom de Doriman , fe fait aimer de fa rivale
, retire le dédit & ſon portrait que
JANVIER. 1754. 171
Damon avoit facrifié : elle fe fait enfuite
connoître àfon amant qui reprend fes premiers
noeuds , & Clarice eft confondue ;
mais cette coquette s'en confole aisément ,
& participe à la fête que le faux Doriman
lui avoit préparée.
Cet Ouvrage des Srs Favart & d'Auvergne
eut le fuccès le plus général & le
plus marqué. Le Sr Jéliotte qui repréfentoit
Damon , mit beaucoup d'action & d'in
térêt dans fon jeu . La Dlle Fel joua la Coquette
avec beaucoup de fineffe & de légereté
, & la Dlle Favart qui étoit chargée
du rôle de Florife , le remplit très bien
mieux même qu'on ne l'avoit eſpéré , quoiqu'on
dût beaucoup efpérer d'un talent
auffi aimable que le fien .
Les Sr & Dlle Veftris danferent des
menuets avec beaucoup d'élégance . Les Srs
Lani , Lionnois , la Riviere , Baletti , &
les Dlles Lani , Lionnois , Raix & Catiexécuterent
des danfes Allemandes
qui terminerent cet Acte avec gayeté.
non
*
›
Le Jeudi 15 on donna le Magnifique ,
Comédie en trois Actes en proſe de la
Mothe. Trois intermédes qui avoient été
préparés pour une autre piéce, furent confervés
& liés au Magnifique par un Prologue
, efpéce d'impromptu qui avoit rapport
aux circonstances , & qui fit tout l'ef-
Hij
172- MERCURE DE FRANCE.
fet que l'on en avoit efpéré : les rôles en
furent rendus avec une grande vérité par
les Srs Grandval , la Noue , Armand , Deheffe
& Rochard,
Une entrée d'un Faune , d'une Nimphe
& d'un Satire , exécutée par le Sr Veftris ,
la Dlle Veftris & le Sr Lani , offroit dans
le premier interméde un des plus beaux
tableaux dont la danfe foit fufceptible ;
ce pas étoit de la compofition du Sr Veftris.
On fut fatisfait de la danfe réguliere
de la Dlle Carville , & l'on entendit avec
plaifir la Dlle Chevalier & le St Bêche qui
chantoient les airs de ce divertiffement. Le
fujet du fecond interméde étoit, la naiſſance
de Venus qui fortoit du fein des flots , en,
tourée des Graces & des Plaifirs ; elle rétabliffoit
l'harmonie fur la terre , & détruifoit
l'antipathie qui divifoit les mortels.
Les talens de la Dlle Puvigné , du Sr
Jeliotte & de la Demoiſelle Davaux enrichirent
ce divertiffement. On admira la
netteté , la jufteffe , l'étendue de la voix
de la Dlle Davaux , & l'on en conçut la
plus grande espérance .
Arueris , Acte de Ballet des Srs de Cahufat
& Rameau, formoit le troifiéme interméde.
Les principaux rôles de cet ouvrage étoient
remplis avec toute la perfection poffible
par le Sr Jeliotte & la Dlle Fel ; le Se
JANVIER. 1754.
173
Poirier & la Dlle de Riancour y chante
tent avec applaudiffement. On vit avec
plaifir un pas de trois du Sr Dupré avec
le Sr & la Dlle Veftris , dans lequel le Sr
Dupré paroiffoit préfenter fes deux éleves ;
on applaudit à la danfe des Dlles Puvigné,
du Sr Lani & de la Dlle Raix , & l'on admira
fur tout le pas de cinq , compofé des
Dlles Veftris , Lani , Lionnois & des Srs
Veftris & Laval.
Le Samedi 17 on repréfenta l'Opera
d'Atis . Ce fpectacle fut mis en quatre
jours , & rien ne ſe reffentit de la précipitation
. Le St Jeliotte joua & chanta le
rôle d'Atis dans la derniere perfection. La
Dlle Fel répandit dans celui de Sangaride
un intérêt vif & tendre ; le Sr Chaffé qui
repréfentoit Celenus , ne laiffa rien à défirer
pour l'expreffion , le feu & la dignité
de fon rôle ; & la Dlle Chevalier rendit
celui de Cibele avec beaucoup de force &
de nobleffe ; ceux d'Idas , du fleuve Sangard
& des Songes , furent très bien remplis
par les Srs Gélin , Benoift , Poirier ,
Richer & Joguet , ainsi que ceux de Doris ,
Méliffe & de la Nayade , rendus par les
Dlles Boiran , Canavas & Lamal . Les ballets
étoient très- bien dans leur caractere ,
& furent parfaitement exécutés . Tout le
Spectacle eut un grand fuccès , & il fut
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
redemandé avec empreffement.
Le Mardi 20 on donna une feconde repréſentation
d'Atis , qui fut encore plus
goûtée que la premiere.
Le Jeudi 22 on repréfenta pour la feconde
fois le Magnifique , avec le Prologue
nouveau & les intermedes. Cette repréfe
ntation eut le même fuccès , & termina
les Spectacles d'une façon brillante . L'arrangement
& le choix des airs des diffé
rens intermedes avoient été faits par les Srs
Rebel & Francoeur , Sur- Intendans de la
mufique du Roi.
Les ballets étoient de la compofition du
St Laval , Maître des ballets du Roi.
Ces fpectacles ont été ordonnés par Mgr
le Maréchal Duc de Richelieu , premier
Gentilhomme de la Chambre du Roi , en
exercice , & conduits par les foins de M.
de Curis , Intendant des menus plaiſirs du
Roi , en exercice.
JANVIER. 1754. 175
* 臻洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗
NOUVELLES ETRANGERES.
DU LEVANT.
DE CONSTANTINOPLE , le 1 Novembre.
Lufieurs Puiffances Chrétiennes s'étant plain-
Pres à la Porte du peu d'attention de la Regence
d'Alger à l'obfervation de fes Traités ; le Grand
Seigneur a mandé à cette Régence , qu'il ne lui
accorderoit point fa protection dans le cas où elle
feroit en faute à cet égard , & qu'ainfi elle eût
foin de contenir fes Corfaires , & de les punir féverement
quand ils s'écarteroient des bornes qui
leur foot prefcrites .
DUNOR D.
DE MOSCOu , le Novembre.
Le 12 de ce mois , le feu prit au nouveau Pa-
Tais
que l'Impératrice avoit fait conftruire , & cet
édifice a été prefqu'entierement conſumé , avec
une grande quantité de meubles & d'effets précieux.
Heureufement cet accident étant arrivé
en plein jour , l'Impératrice n'a couru aucun rifque,
non plus que le Grand Duc & la Grande Duchefle.
Sa Majefté Impériale demeura jufquà fix
heures du foir à donner fes ordres , pour empêcher
que les flammes ne le communiquaffent aux
maiſons voisines du Palais . Lorfqu'elle fut affurée
qu'il n'y avoit rien à craindre pour la Ville , elle
fe fit conduire à une maifon qui lui appartient
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE.
dans le Quartier de Poxrofxa , & où elle ne pouE
avoir auprès d'ele que les perfonnes dont le fervice
lui eft le plus indifpenfablement néceffaire .
Le Grand Duc & la Grande Duchelle le font retirés
dans une maifon du Quartier de Slabode.
DE STOCKHOLM , le 20 Novembre.
On vient de défarmer à Carelfcroon les Frégates
& les Galeres qui ont croifé pendant une partie
de l'Automne dans la mer Baltique . Le Baron
de Hillebrand , que le Roi a nommé fon Envoyé
Extraordinaire auprès du Roi d'Efpagne , partira
vers la fin du mois prochain pour Madrid,
DE
COPPENHAGUE , le 3.0 Novembre.
On lança le 24 à l'eau , en préfence de leurs
Majeftés , un vaiffeau de quatre- vingt-dix canons
, qui fut nommé Frédéric , & une Frégate
qu'on nomma l'Aigle Blanc. Trois Navigateurs
revenus depuis peu de la pêche de la Baleine , donnerent
enfuite à la Cour le fpectacle d'une chaffe
fur l'eau . Chacun d'eux , en habit Groënlandois ,
étoit dans un Canot . Après qu'ils fe furent exercés
quelque tems à ramer dans le Port , on leur
lâcha plufieurs oifeaux , qu'ils tuerent à coups de
fléches.
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 1 Décembre.
Avant-hier l'Empereur nomma Chevaliers de
l'Ordre de la Toifon d'Or le Feld - Maréchal Comte
de Neuperg, le Comte de Stainville , le FeldJANVIER.
1754 177
Maréchal Comte de Cordoue , le Duc de Croy .
le Comte François - Louis de Salabourg , le Comte
Léopold de Daun , le Comte Pallavicini , le
Marquis Philippe Viſconti Doria de Caravaggio ,
& le Comte François de Caprara . Hier , jour de la
Fête de Saint André , Patron de l'Ordre , Sa Majefté
Impériale fit la cérémonie de recevoir Chevaliers
le Feld - Maréchal Comte de Cordoue , le
Comte de Salabourg , le Comte de Daun & le
Comte de Caprara , qui font en cette Ville . Les
quatre autres nouveaux Chevaliers font abfens.
DE DRESDE , le 3 Décembre.
Le College Suprême de la Steur avertit les Inté
reffés qui font dans les Provinces Unies , de pro
duire avant le huit du mois prochain les Obligations
dont ils font porteurs , & une fpécification exacte
des arrérages qu'ils ont à répéter . Ils pourront
s'adreffer aux Bureaux que le Collége a indiqués
en Hollande , ou directement au Comptoir établi
ici. Auffi-tôt qu'on aura vérifié leurs titres , on
prendra des arrangemens pour acquitter tout ce
qui eft dû des années précédentes.
DE BERLIN , le 1 Décembre.
و ا
En conféquence de la convention faite avec le
Roi de Pologne Electeur de Saxe , le Roi vient
de défendre à fes Sujets , fous de rigoureufes peines
, d'acheter à l'avenir ou de recevoir en payement
des Obligations de la Steur ; l'intention de
Sa Majesté étant que la Cour de Drefde ne fois
pas dans le cas d'en acquitter au- delà du nombre
porté par l'accomodement.
178 MERCURE DE FRANCE.
DE SCHEWEDT , le 28 Novembre.
Demain on célébrera le mariage de la Prin
ceffe Frédérique - Dorothée - Sophie , fille aînée du.
Margrave , avec le Prince Frédéric- Eugene de-
Wirtemberg. Le Prince de Pruffe , le Prince Ferdinand
fon frere , le Prince Louis de Wittemberg ,
& le Prince Frédéric d'Anhalt- Cothen ſe font
rendus ici pour affiſter à cette cérémonie. Le Comte
de Beefs , Grand - Maréchal de la Cour de Berlin
, y affiftera de la part de Sa Majeſté Pruffien--
ne. Les fêtes qu'on a préparées pour ces noces .
feront de la plus grande magnificence , & elles .
dureront huit jours confécutifs .
D'EMBDEN , le 25 Novembre.
Plufieurs Maîtres de Navires Suédois hazar✩-
doient de faire voile pour Lifbonne , fans fe pourvoir
de Paffeports de la Régence d'Alger ; par là:
ils s'expofoient à fe faire enlever par les Pirates de
cette Régence , & à commettre l'honneur du Pan
villon de Suede. Les lettres de Gothenbourg annoncent
que le Roi de Suede a rendu une Ordonnance
, par laquelle il enjoint à tous ceux de fes:
Sujets qui le mettront en route pour doubler le
Cap de Finisterre , de fe-munir des Paffeports cidefsus
mentionnés. Sa Majefté Suédoife , par la
même Ordonnance , déclare qu'elle ne réclamera :
point les Vaiffeaux dont les Propriétaires auront
négligé de prendre cette précaution.
JANVIER. 1754. 179
ESPAGNE.
DE LISBONNE , le 8 Novembre.
On a publié une Relation des avantages rem
portés fur le Roi de Sunda , & elle contient les détails
fuivans. Le Marquis de Tavora , Viceroi des
établiffemens que les Portugais poffedent dans les
Indes , s'étant plaint inutilement de plufieurs infractions
faites aux Traités par le Roi de Sunda
prit enfin la refolution de lui déclarer la guerre.
Alors le Roi de Sunda tâcha de détourner cet orage
, en envoyant un Ambaffadeur au Marquis de
Tavora , pour l'affuter qu'il étoit prêt à donner
une entiere fatisfaction aux Portugais . Cette dé
marche trop tardive ne changea rien au projet du
Viceroi , ayant donné ordre à l'Ambafladeur de
fe retirer , il fit voile de Goa le 3 Novembre 1752 ,
avec quelques Vaiffeaux de guerre & plufieurs
Bâtimens de tranfports fur lefquels étoient des
troupes de débarquement , & il alla defcendre fur
la côte de Sunda près de Pito , Place importante
qu'il avoit deffein d'attaquer . Elle étoit munie de
foixante piéces de canon , fervies par des Cano
niers Européens . Malgré le feu de cette artillerie ,
les Portugais monterent à l'affaut , & fe rendirent
maîtres de la Ville. Pendant qu'ils attaquoient
cette place , le canon de leurs Vaiffeaux bat
toit le Fort de Ximpin , qui défend l'entrée du Port
de Piro. La Garnifon de ce Fort capitula auſſi- tôt
après la prife de la Ville. Les Portugais , indépendamment
de plufieurs Navires & de cent vingtcinq
piéces de canon dont ils le font emparés , ont
fait un très grand butin . Ils n'ont eu que feize foldats
de tués , & environ foixante bleffés dans cette
expédition.
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
Le prife de Piro eft d'autant plus importante
qu'elle exemptera les Portugais de payer les droits
aufquels ils étoient affujettis lorfqu'ils vouloient
tirer de cette Côte le poivre & le bois de Sandal.
Le Roi a ordonné d'envoyer trois nouveaux Vaiſfeaux
de guerre & un renfort de trois mille hom➡
mes au Marquis de Tavora , pour le mettre en état
de conferver fa conquête.
DE CADIX , le 21 Novembre.
Ces jours derniers le Vaiffeau de Regiftre la
Sainte Trinité eft arrivé de la Havane ; il a fait le
trajet en quatre- vingt quatre jours . A la fortie
du Carral de Bahama , un coup de vent l'a féparé
da Navire le Gavilan , avec qui il avoit fait voile
›de conferve.
ITALIE
DE ROME, le 28 Novembre.
Avant-hier , jour auquel le Pape avoit indiqué
le Confiftoire , Sa Sainteté s'y rendit avec les cerémonies
accoutumées On y préconifa l'Evêque
de Torcello dans l'Etat de Vénife , & l'Evêque de
-Nufco , dans le Royaume de Naples. Le Pape accorda
le Pallium à l'Archevêque Prince de Saltzbourg.
Les Cardinaux Otfini & Jerome Colonne
opterent les nouveaux titres qui leur ont été conférés.
Enfuite Sa Sainteté déclara qu'elle nommoit
Cardinaux MM Jofeph Marie Ferroni , Flo
rentia , Archevêque Titulaire de Damas , Secrétaire
de la Congrégation des Evêques & Régu
liers ,& Chanoine de la Bafilique de Saint Pierre,
né le 30 Avril 1693 ; Fabrice Sorbelloni , Milanois
JANVIER. 1754. I &T
Archevêque Titulaire de Patras, Nonce à Vienne ,
né le 7 Novembre 1699 ; Jean- François Stoppani,
Milanois , Archevêque Titulaire de Corinthe ,
Président de la Légation d'Urbin , né le 16 Septembre
1695 ; Luc- Melchior Tempi , Archevêque
Titulaire de Nicomédie , Nonce en Portugal,
né le 13 Février 1688 ; Charles François Durini ,
Milanois , Archevêque Titulaire de Rhodes , nommé
depuis peu Evêque de Pavie , & ci- devant
Nonce en France , né le 20 Janvier 1693 ; Henri
Enriquez , Napolitain , Archevêque Titulaire de
Nazianze , Nonce en Efpagne , né le 29 Septembre
1701 ; Cofme Impériali , Génois , Vice- Camerlingue
du Saint Siége , & Gouverneur de Ro
me , né le 24 Avril 1685 ; Vincent Malvezzi
Bolonois , Maître de Chambre de Sa Sainteté ,
nommé depuis peu à l'Archevêché de Bologne ;.
Louis Matte , Romain , Auditeur de Rote , né le
17 Mars 1702 ; Jean-Jacques Millo , de Cafal ,
dans le Montferrat , Dataire & Garde des Sceaux
de la Pénitencerie ; Flavio Chigi , Romain , Audiceur
de la Chambre Apoftolique , rá le 8 Seprembre
1711 ; Jean- François Banchieri , de Pftoye ,
Tréforier Général de la Chambre Apoftolique ;
Marie-Jofeph Livizzani , Modenois , Secrétaire
des Mémoriaux , né le 20 Mars 1688 ; Louis
Marie Torrigiani , Florentin , Secrétaire de la
Congrégation de la Confulte , né le 18 Octobre
1697 ; Clément Argenvilliers , Romain , Auditeur
de Sa Sainteté , Avocat Confiftorial , Canonifte
de la Pénitencerie , Recteur du College de la Sa
pience , & Chanoine de la Bafilique de Saint Jean
de Latran ; & Pierre Galli , Général des Chanoines
Réguliers de Saint Sauveur , connus fous le
nom de Congrégation de Saint Pierre aux Liens
Après le Confiftoire , les onze nouveaux Cardi,
182 MERCURE DE FRANCE.
maux qui le trouvoient en cette Capitale , allerent
en grand cortège à l'audience du Pape , & ils reçurent
la Barette des mains de Sa Sainteté. On dépêcha
le même jour des Couriers aux Cardinaux
Sorbelloni , Stoppani , Tempi , Durini & Enriquez
, pour leur annoncer la nouvelle de leur
Promotion La Barette fera portée au Cardinal
Sorbelloni par le Comte Petroni ; an Cardinal
Stoppani , par l'Abbé Veterani ; au Cardinal Tempi
, par Don Antoine Reggio ; au Cardinal Durini,
par l'Abbé Dadda , & au Cardinal Enriquez , par
BAbbé d'Arragona.
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , le 6 Dicembre.
La Chambre des Communes a accordé deux
cens trente fix mille quatre cens vingt livres fterlings
pour l'entretien des Garnifons de Gibraltar ,
de Port-Mahon , & des Colonies de l'Amérique ;
cent dix- hurt mille trois cens quarante - fept pour
Pärtillerie de terre , & cinq mille deux cens dixhuit
pour quelques dépenfes extraordinaires auf
quelles le Parlement n'avoit pas pourvû. Le Bill
pour ré quer l'Acte qui autorifoit les Juifs à demander
des Lettres de Naturaliſation , a paffè
d'une voix unanime dans cette Chambre . Elle a
réglé aujourd'hui que la taxe fur les revenus des
Terres continueroit d'ètre de deux fchelins par
livre fterling . La même Chambre a ordonné qu'on
lui remit une Lifte des noms des personnes qui
ont foufcrit à la nouvelle Lotterie.
On mande de Terre-Neuve que le Comman
dánt du Vaiffeau de guerre le Penfance a fait une
mouvelle tentative. pour découvrir l'Ile inconnue ,
JANVIER.
1831
1754.
qu'on prétend être vers le cinquantiéme degré de
latitude & le vingt- troifiéme de longitude occidentale
, mais que cet Officier n'a pas été plus
heureux que le Capitaine Rodney dans fa recherche.
La Chambre des Communes a paffé le Bill con
tre les Soldats mutins & les Déferteurs , celui pour
continuer les droits fur la Dreche , & celui pour
indemnifer les Officiers de Justice de certains frais
extraordinaires qu'exigent fouvent les procéduress
criminelles.
On doit travailler inceffamment à la conftruction
d'un Bâtiment , pour y placer les curiofitéss
des Cabinets de Harley , de Cotton & du Chevalier
Stone . Les Commiffaires chargés par le
Parlement de l'inſpection de cette Collection
font l'Archevêque de Cantorbery , le Grand Chan
celier , le premier Commissaire de la Tréforerie ,
le Préfident du Confeil , le Garde du Sceau Pri
vé , le premier Commissaire de l'Amirauté , le·
Grand- Maître de la Maifon du Roi , le Grand-
Chambellan , l'Evêque de Londres , les deux Secrétaires
d'Etat , l'Orateur de la Chambre des
Communes , le Chancelier de l'Echiquier , le premier
Juge de la Cour du Banc du Roi , le Garde
des Archives , le premier Juge du Tribunal des :
Plaidoyers communs , le Procureur & le Sollici
teur Généraux , le Préfident de la Societé Royale
, & celui du Collége des Médecins.
DE LA HAYE , le 7 Décembre.
On a fait ces jours derniers l'échange des rati
fications du Traité de Commerce conclu entree
le Roi des Deux Siciles & cette République . Voici
la traduction de l'Acte de ratification de Sas
184 MERCURE DE FRANCE .
20
5
Majesté Sicilienne. » CHARLES , par la grace de
Dieu , &c. Nous avons fait examiner avec attention
le Traité de Commerce & de Navigation
que le Comte de Faulon - Finochietti , Co-
» lonel dans nos troupes , & notre Miniftre Plénipotentiaire
auprès de nos très chers & fideles
» Amis les Seigneurs Etats Généraux des Provin
» ces Unies , a figné , en vertu des pouvoirs que
" nous lui avons donnés , avec les Plénipotentiaires
defdits Etats Généraux ...... Nous avons
accepté , approuvé , ratifié & confirmé ce Trai-
» té dans tous & chacun des points qui y font
-> contenus ; & par ces Préfentes , fignées de notre
main , nous en acceptons , approuvons , ratifions
& confirmens tous les articles : promet-
» tant en foi & parole de Roi , de les maintenir &
" obferver inviolablement , fans jamais faire choſe
qui y foit contraire , foit directement , foit indirectement.
En témoignage de quoi , nous.
avons aux prélentes fait appofer notre Sceau
Royal , & avons ordonné qu'elles fufsent contrefignées
par notre premier Secrétaire d'Etat ,
» de Guerre & de Marine. Donné à Portici , le 15
" Octobre 1753. CHARLES . Et plus bas , Jean Fagliani
d'Arragona.
39
23
5
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.·
E Roi qui jouit à préfent d'une parfaite fanté,
Le Roi que d'une
pelle du Château. Sa Majesté le promena l'aprèsmidi
en carroffe dans les environs de Verfailles,
JAN VIER. , 1754. 185
Le 8 , la Reine communia par les mains de
l'Archevêque de Rouen , Grand- Aumônier de Sa
Majefté. Madame la Dauphine communia par
celles de l'Archevêque de Seas , fon premier Aumônier.
La Reine affifta l'après- midi à la prédication- du
Pere Culhiat , de la Compagnie de Jefus.
Leurs Majeftés , accompagnées de la Famille
Royale , entendirent enfuite les Vêpres chantées
par la mufique , aufquelles l'Abbé Gergeoy , Chapelain
ordinaire de la Chapelle- Mufique , officia ,
& le Salut célébré par les Miffionnaires..
Le même jour , la Ducheffe de Beauvilliers fut
préfentée à leurs Majeftés & à la Famille Royale.
Le 9 , le Roi alla fouper & coucher à Trianon.
Sa Majefté en revint le lendemain , & elle y eft
retournée le 11 .
Madame la Dauphine fut purgée le 10 par
précaution .
Les Comédiens François repréfenterent le 6 à la
Cour la Comédie du Menteur , de Pierre Corneille ;
& la petite Piéce de l'Indifcret , du M. de Voltaire
Le ri , les mêmes Comédiens jouerent le Chevalier
à la mode.
Les Comédiens Italiens donnerent le 12 la Parodie
de l'Intermede du Joueur.
(
Par la mort du Marquis de Marcieu , le Vicomte
de Merinville , premier Enfeigne de la Compa
gnie des Gendarmes de la garde du Roi , ft devenu
fecond Capitaine Sous Lieutenant de cette
Compagnie , & le Baron de Wangen , premier
Guidon, eft monté à l'Enfeigne. Le Marquis d'Entragues
, Capitaine de Cavalerie dans le Régiment
de Berri , a obtenu le Guidon vacant dans la même
Compagnie.
Le 13 de ce mois le Roi vint à Versailles pour
186 MERCURE DE FRANCE.
affifter à la Comédie , & Sa Majesté retourna en
fuite fouper & coucher à Trianon.
Madame Victoire , dont la fanté eſt parfaitement
rétablie , rendir viſite le même jour à Madame
Adélaïde qui avoit pris des eaux.
Le Roi revint le lendemain de Trianon à Verfailles.
Le 1s de ce mois , la Statue pédestre que les
Etats de Bretagne ont réfolu de faire ériger en mémoire
de la convalefcence du Roi en 1744 , & des
victoires de Sa Majefté , a été fondue au Roule par
le Sieur Gors, en préfence des Députés & du Tréforier
de la Province, M. Lemoyne fils , Sculpteur
du Roi , a fait le modele de ce monument , & M.
Duclos , Hiftoriographe de France , un des quasante
de l'Académie Françoife , en a compofé
l'Infcription.
Le 16 , troifiéme Dimanche de l'Avent , leurs
Majeftés accompagnées de Monfeigneur le Dauphin
, de Madame la Dauphine & de Madame Sophie
, entendirent le Sermon du Pere Culhiat , de
la Compagnie de Jefus , & affifterent enfuite aux
Vêpres & au Salut célebrés par les Miffionnaires.
Le 17 , le Roi partit pour Choify , d'où il
revint le 20,
Monfeigneur le Dauphin , Madame la Dauphi
me , Madame Adélaïde , & Mefdames Sophie &
Louiſe ſe font rendues le 19 à ce Château .
Le 17 , pendant la Meffe du Roi , l'Archevêque
de Sens , & l'Evêque d'Evreux prêterent ferment
de fidélité entre les mains de Sa Majesté.
Le 18 , l'Evêque de Meaux remit le Pallium
de la part du Pape à l'Archevêque de Sens . Monfeigneur
le Dauphin , Madame la Dauphine &
Madame Adélaïde affifterent à cette cérémonie
qui le fit dans la Chapelle du Château ,
JANVIER. 1754. 187
€
Le Roi a accordé au Marquis de Tauriac la Lieutenance
de Roi de la Province de Rouergue , vacante
par la mort du Marquis de Tauriac fon pere.
L'Abbé Vatry , Profeffeur Royal en Langue
Grecque , Inspecteur du Collège Royal , & Allocié
de l'Académie Royale des Infcriptions & Belles-
Lettres , a été élu Penfionnaire de cette Académie ,
à la place de feu M. de Bofe .
Le zo de ce mois , les Actions de la Compagnie
des Indes étoient à dix fept cens trente livres ; les
Billets de la premiere Lotterie Royale à fix cens
quatre-vingt feize , & ceux de la feconde Lotterie
Royale à fix cens trente- huit .
M. de Villefroy , Profeffeur en Langue Sainte
au College Royal , Abbé , Seigneur de l'Abbaye
& Châtellenie de Blazimont , érigée en 721 pour
le fervice perfonnel des Ducs d'Aquitaine , & en
cette qualité premier Aumônier du Prince qui
vient de naître , a donné récemment des marques
'éclatantes de fon zele & de fon attachement refpectueux
à la Famille Royale. Il a ordonné à fon
Juge de Blazimont de faire chanter folennellement
un Te Deum en action de graces , pour
naiffance de Monfeigneur le Duc d'Aquitaine.
la
Le 27 Octobre dernier , la fête & les réjouiffan
ces furent annoncées à l'entrée de la nuit par le fon
des cloches. Le même jour M. Bonnet , Juge
de Blazimont , avoit fait publier que le lendemain
chaque habitant illuminât fa maiſon , & fît un feu
devant fa porte .
Le Dimanche 28 , fur les dix heures , Dom Du
puy, Religieux de la Communauté , prononça um
difcours devant une nombreuſe affemblée . Il s'étendit
beaucoup fur la miféricorde du Seigneur ,.
qui venoit d'accorder aux voux des François un
188 MERCURE DE FRANCE:
Prince dont la naiffance affuroit de plus en plus Is
Coutonne dans la Maifon Royale : il fit enfuite
féloge du Roi & de Monfeigneur le Dauphin .
"A deux heures après -midi , la Bourgeoifie qui
forme deux Compagnies d'environ so hommes
chacune , les Drapeaux déployés , le trouva fous
les armes dans la place : M. M. Augan , de Liffe
& Boutet , Capitaines , étoient à leur tête , ils parti
rent de là au bruit des tambours , fifres & autres
inftrumens , & marcherent vers l'Abbaye fur deux
colonnes , commandés par M. Thouneuf , Major ,
qui fit mettre en haye cette troupe , lorfque les
Religieux de l'Abbaye vinrent au devant des Juges ,
Officiers de Juftice & Jurats ; ces Magiftrars furent
introduits dans 1 Eglife par Dom Prieur .
Les Muficiens que le Juge avoit fait venir de
Bordeaux , chanterent en mufique les Vêpres & le,
Te Deum , qui furent précédés & fuivis de plufieurs
décharges de moufqueterie.
Les deux Compagnies , les Juges , Officiers ;
Jurats , & les Curés du voifinage qui y étoient in
vités , fe rendirent dans le même ordre au lieu où
étoit le feu de joie . M. Bonneau de Monfauzier ,
Seigneur de Madaillan , Capitaine dans le Régiment
de Bourbonnois ; & M. de Saint Maudé de
Donery , ancien Lieutenant de Cavalerie , Chevaliers
de S. Louis , qui avoient affifté au Te Deum ,
allumerent le feu avec M, M. les Juges & Jurars.
On fit couler des fontaines de vin & diftribuer
du pain & de la viande au peuple ; le foir toutes
les maifons furent illuminées.
La place dont les illuminations étoient ordonnées
avec goût,formoit un coup d'oeil des plus gra
cieux. L'on y avoit placé des infcriptions de vive
le Roi , la Famile Royale & Monfeigneur le Duc
Aquitaine.
JANVIER . 1754. 189
Après le feu tous les invités fe rendirent chez
M. le Juge , où il y avoit deux tables de vingt couverts
, qui furent fervies abondamment & délicatement.
A la fuite du fouper , M. Bonnet , de fon propre
mouvement , donna un bal compofé des perfonnes
de l'un & l'autre fexe les plus diftinguées , qui dura
toute la nuit , auffi bien que les décharges de
moufqueterie que l'on répéta jufqu'au jour .
Cette fête s'eft paffée avec un ordre & une tranquillité
admirables . On eût pris tout le peuple pour
une feule famille uniquement animée du défir de
répondre aux fentimens de M. l'Abbé , & de témoigner
comme lui à fon Roi un attachement in
violable à tout ce qui l'intéreſſe,
BENEFICES DONNE'S.
A Majefté a accordé l'Abbaye de Chors , Or
bé Gourmont de Laval , Vicaire Général de l'Evêché
de Dijon ; & l'Abbaye Réguliere d'Origny
même Ordre , à la Dame de Sabran , Religieufe
de l'Ordre de Citeaux,
L
❁ ཉུ ❁ ? ' ཀྱི ❁༧ .
MARIAGES ET MORTS.
E 22 Octobre dernier , M. Dedelay de la Garde
, Maître des Requêtes , ci - devant Confeiller
au Grand Confeil , époufa Mademoiſelle de
Salignac de Fénelon , fille de feu M. de Salignac ,
Marquis de la Mothe- Fénelon , Chevalier des Or
190 MERCURE DE FRANCE.
dres du Roi , Confeiller d'Etat d'Epée , Lieutenant
Général des Armées de Sa Majefté , Gouverneur
du Quefnoy , Ambaladeur du Roi auprès des
Provinces- Unies , & auparavant fon Miniftre Plénipotentiaire
au Congrès de Soiffons ; & de Madame
le Pelletier. La Bénédiction nuptiale leur a été
donnée dans la Chapelle de l'Hôtel le Pelletier.
Adrien- Louis de Guines de Bonnieres de Melun,
Comte de Souakre , fils de Guy- Louis , Comte de
Guines , Lieutenant de Roi de la Province d'Artois
; & de feue Ifabelle - Françoife- Adrienne de
Melun , Marquife de Cottes , époufa à Gand le
28 Novembre dernier , par Contrat figné par le
Roi à Fontainebleau le 11 du même mois , Caroline-
Françoife Philippine de Montmorenci , fille
de feu Louis - François , Prince de Montmorenci
Comte de Lognies , Vicomte de Roulers , de la
branche de Neuville-Witas , & de feue Marie-
Theréte Ryn , Baron ne de Bellem.
Il eft iflu en ligne directe & mafculine de la feconde
Maifon des Comtes de Guines , formée par
Wenemar , Châtelain de Gand ; & Gilles , Comteffe
héritiere de la Mailon de Guines , qui eurent
pour fils Arnould premier de ce nom ; lequel eut
de Mahaud de Saint Omer , Bauduin ſecond , marié
avec Chriftine , héritiere d'Ardres , & pere d'Arnould
II . Celui- ci ayant laiflé pour Comte du
Pays de Guines Bauduin III . l'un de les fils , ledit
Bauduin légue à Robert fon frere , par teſtament
de 1244 , repofant à l'Abbaye de Saint Bertin , la
Terre & Maifon de Bavelinghem. Ledit Robert
avoit eu pour appanage celles de Urelenghem , de
Bonnieres-lez - Guines , de Fontaines , &c . & laiffa
de la femme Maroitte , Dame de Hames , Robert
de Guines II . du nom , nommé par le Comte
Arnould de Guines III. du nom ( 1270 ) ſon chier
JANVIER. 1754. 191
soufin &fiaulx Monfeigneur Robert , Chevalier, Seigneur
de Urelenghem de Hames. Ce Robert eft
dit frere de Jean 1. Seigneur de Bonnieres- lez-
Guines , Bavelinghem & Fontaines , dans un titre
de 1195 , & y font nommés coufius de Jean de
Guines , Vicomte de Meaux , fils dudit Arnould
III. Ce Jean , Seigneur de Bonnieres , laiffa de
Marguerite de NeuvilleJean II.lequel écartela les
Armes de Guines de celles de fa mere , comme
puîné des Seigneurs de Hames , qui porterent en
plein après la mort du dernier Comte de Guines en
1294. Illaiffa d'Antoinette d'Humieres Jean III.
Seigneur de Bonnieres , Gouverneur de Boulogne,
= qui l'an 1410 laiffa de la fille du Seigneur de Montigny
Saint Chriftophle , Guillaume , Chambellan
du Roi & des Ducs de BourgogneJean & Philippe,
Gouverneur d'Arras , Bapaume & Avefnes ( 1409 )
lequel eut de Jeanne de Fiennes , Jean IV. Cham
bellan du même bon Duc Philippe ( 1424 ) qui
de Jeanne de Baynes , Dame de Souaftre , du Mefnil
, & c. laifa Philippe , dit de Bonnieres , Seigneur
de Souaftre , du Mefnil & la Thieuloye ,
Confeiller & Chambellan du Duc Charles de
Bourgogne ( 1460 ) lequel de Marguerite de Fre
maux , Dame de Los & de Flers , eat Pierre ,
Chevalier , Seigneur comme fon pere , qui de Mare
guerite , fille de Sohyer , Seigneur de Wignacourt
& d'Ourton , laila Jean V. du nom , Gentilhomme
& Echanion de la Reine de Hongrie ,
Gouverneur d'Arras , lequel époufa Jeanne de
Lannoy Dame d'Ogimond , & Dame d'Honneur
de ladite Reine. Il en eut Jean VI . du nom ,
Seigneur de Souaftre , & c. Gentilhomme de la Bouche
de Philippe II . Roi d'Espagne , Gouverneur
de Dunkerque ( 1559 ) qui prit les armes pleines
de Guines ( 1565 ) à la mort de Claude , Seignear
192 MERCURE DE FRANCE.
de Hames , Chef de fdites Armes , & laiffa de
Claudine de Hallwin , four héritiere de Jean ,
Seigneur de Nieurlet , Gouverneur de Dunkerque,
puis de Saint Quentin , Charles , Chevalier Seigneur
defdits lieux , Gouverneur de Bethune , puis
en 1600 de Saint Omer ; qui d'Ifabelle , héritiere
de François de Buiffy , Dame d'Agnies , Noulette
, & c. eut Charles- Albert de Guines , Comte
de Souaftre , Député des Etats d'Artois , & Gou
verneur de Binche ; lequel laiffa de Marie de
Beauffort , Dame de Vandegies , Boifleux , &c.
fille de Louis , Gouverneur du Quefnoy , & Générál
des hommes d'armes , le Comte Charles - Ignace
, Député aux mêmes Etats , qui eut de Jeanne-
Marie- Anne de Crequy , Dame de Rimboval ,
fille d'Antoine , Marquis de Villerſbruflin , Charles
- Eugene -Jean- Dominique de Guines , dit de
Bonnieres , Comte de Souaftre , Marquis de Villeifbruflin
, Meftre-de- Camp d'un Régiment de
Cavalerie au fervice de France ; lequel de Marie-
Françoife , fille de François , Comte de Montbront
, Chevalier des Ordres du Roi , Lieutenant
Général de Flandres , Gouverneur de Cambray ,
précédemment Colonel du Régiment du Roi , Infanterie
, & Capitaine Lieutenant de la feconde
Compagnie des Moufquetaires du Roi , eut Guy-
Louis , d'abord Chevalier de Malthe , puis marié
en 1734 , pere d'Adrien - Louis , qui donne lieu à
cet article.
La branche de Montmorenci de Neuville-Witas
eft iffue de Charles , fils de Bauduin , Seigneur , de
Croifilles , Wancourt , la Chapelle , Neuville-
Witas , Anies , &c. & de Catherine de Rubempré
, fa feconde femme,
Le 23 Novembre eft décédée Madame Adelaïde
JANVIER . 1734. 193
Lade -Louie de Chambon d'Harbouville , épouſe
de M. Jean- Baptiste Thomas de Pange , Tréforier
Général de l'Extraordinaire des Guerres.
Le 27 , a été inhumee à Saint Eustache Marie-
Jofephe Rigaud de Vaudreuil , fille de Jofeph-
Hyacinthe Rigaud , Marquis de Vaudreuil , Com
mandant à Saint Domingue , & de Marie- Claire-
Françoife Guyot de la Mirande.
Lez Décembre , eft mort à Paris M. Joachim
Marie , Marquis de Salviati.
Le 12 , a été enterré à Saint Jean - en - Grêve
M. Etienne Bourdin , Préfident- Tréforier de France
au Bureau des Finances d'Alençon .
Le 16 , mourut à Paris Meffire Jean Felix d'Athénes
de la Peyroufe , Maréchal des Camps &
Armées du Roi , âgé de 68 ans.
LETTRE de M. Mufeux , Chirurgien-
Major de l'Hôtel- Dieu de Reims , au Frere
Côme , pour fervir de preuve aux fuccès
de l'opération de la taille faite par le Lithotome
caché.
Oilà , Monfieur , fept tailles faites avec votre
Lithotôme , qu'il faut ajoûter à la liſte
des quatre vingt - deux qui ont été publiées ci - devant
, & une buitiéme à la dilatation Quoique .
celle- ci ne foit pas de votre méthode , j'ai cru être
obligé de vous en parler dans celle de Marie Le
clerc , pour fervir de réponse à M. Cat . J'ai été
furpris de trouver dans fa cinquiéine Lettre une
partie de l'obfervation de cette fille. M. Caqué ,
mon Confrere , Correfpondant de l'Académie
Royale de Chirurgie , & Chirurgien- Major de
194 MERCURE DE FRANCE.
l'Hôtel Dieu de Reims par ſemeſtre , donna avis
à M. Benomont , Maître en Chirurgie à Paris
de cette taille auffi-tôt après l'ouverture de fon
cadavre ; ce Confiere auroit dû refléchir , que M.
Benomont, qui eft en relation avec M. le Cat , në
manqueroit pas de lui communiquer fa lettre ;
j'ignore s'il a eu bonne ou mauvaiſe intention
dans ce procédé ; mais je remarque que M. le
Cat a fupprimé le nom de M. Caqué , par je ne
fça quel motif, dans la lifte qu'il donne de vos
fectateurs : jene crois pas cependant qu'il lui prenne
envie de quitter votre inftrument , il lui a ren
du de trop bons fervices au Printems dernier
comme vous le verrez par la lifte ci -après ; car
pour une feule fois qu'il s'eft écarté de cette mé
thode , il a rencontré une pierre qui a fait périr
fon fujet en trois jours ; vous pouvez par conféquent
le mettre au nombre de vos zelés partifans
, mais de ceux qui peuvent avoir quelque
raifon pour ne le pas montrer .
"
J'ai taillé au commencement du mois de Juillet
, à la coupe d'onze lignes , la fille dont il s'agit
, qui avoit les fiévres depuis trois mois ; elle
Te nommoit Marie- Jeanne Leclerc , âgée de dixneufans.
La pierre qui pefoit fix onces & demie
n'a pu s'extraire qu'en employant beaucoup de
force , & la malade eft morte le vingt-feptiéme
jour après.
La raifon qui m'a déterminé à faire une coupe
dans cette opération , eft principalement la fuited'une
taille faite par M. Caqué , à l'époufe de
Jofeph Blondeau , Paroiffe S. Thimotée , à Reims.
Il a fait fon opération par la dilatation ménagée ,
tant recommandée par M. le Cat ; la pierre qui
pefoit dix onces , a fait un délabrement & des contufions
fi confidérables , que cette femme en ek
JANVIER . 1754. 195
morte le troifiéme jour après fon opération : fon
cadavre n'a point été ouvert , parce qu'elle n'a
pas été taillée à l'Hôtel - Dieu.
L'ouverture de celui de Marie Leclerc m'a affuré
que le Lithotôme caché n'a eu aucune part à
fa mort.
1º. Parce qu'on ne peut tirer une pierre entiere
de ce volume fans caufer une violente contufion
qui fans autre caufe , pourroit feule faire périr
la malade , malgré les plus exactes précautions .
2º. Il est évident qu'après une pareille extraction
, il auroit été abfolument néceffaire de préve
nir l'inflammation & fes fuites par des faignées
copieuſes & réitérées ; mais l'indocilité & Phorreur
de cette malade pour une fimple piqûre de
lancette étoient fi grandes , que la crainte d'une
feule faignée qu'on lui fit après la taille , la mit
dans un état de peur plus violent que quand elle
fut opérée ; ce qui m'aforce , malgré l'évidence
da plus grand danger , d'abandonner le refte de
cette cure aux feules forces de la nature.
3°. En conféquence de cette omiffion forcée des
faignées indifpenfables , j'ai trouvé deux abfcès
qui s'étoient formés dans le tiflu cellulaire des
parties latérales & prefque fupérieures de la vef
Ge , dont la contufion étoit viſiblement la cauſe.
Malgré ces circonftances défavorables , cette malade
a donné les plus Aateufes efpérances de fuc
cès pendant vingt- fept jours qu'elle a furvêcu ; fa
mort fubitement arrivée , ne peut avoir pour cauſe
qu'un prompt reflux de la matiere fuppurée
& retenue dans les deux abcès , qui n'avoit pu
fe faire d'iffue .
Au furplus , il eft faux , comme le fuppofe gratuitement
M. le Cat dans fa cinquième lettre , que
le plancher du vagin ait été coupé dans le tems de
Lij
196 MERCURE DE FRANCE.
l'incifion , mais qu'il eft plutôt vrai qu'il s'eft
fait une déchirure dans le moment de l'extraction
de la pierre , à l'endroit le plus foible du vagin ,
& que cette déchirure s'eft continuée latéralement
julqu'a un demi- travers de doigt de l'orifice de
l'uretere gauche . Il eft d'ailleurs très - certain en
confidérant la groffeur de la pierre , que fi cette
fille a furvêcu vingt-fept jours en donnant de l'efpérance
, malgré fon obftination , que c'eſt au Lithotôme
dont je me fuis fervi , & aux manoeuvres
ménagées , qu'elle en a eu l'obligation.
Le huit Mai dernier , j'ai taillé à Marle , petite
Ville à quatorze lieues de Reims , à la coupe de
neuflignes de votre Lithotôme , le fils de Mada
me la Veuve Gayard , Marchande Braffeufe , âgé
de quatorze ans ; il a eu des fignes de calcul des
fa plus tendre jeunesse : je lui ai tité une pierret
murale de la grofseur d'un moyen oeuf de poule ;
il est guéri en vingt- cinq jours fans aucun panfement.
J'ai taillé dans la même Ville , le lendemain
neufMai , le fils de M. Pelletier , âgé de douze
ans , à la même coupe que le précédent . Je lui
ai tiré une pierre ovale , plus petite que celle de
Gayard ; il n'a plus pafsé d'urine par fa playe
ingt-quatre heures après l'opération , & elle a
été parfaitement cicatrifée dans huit jours.
Le vingt-deux du même mois de Mai 1753 ,
j'ai taillé à l'Hôtel Dieu de Reims , Jean Baptifte
Mingot , âgé de ſeize ans , natif de la même Ville
, Paroiffe de S. Denis ; j'ai tiré par une coupe
d'onze lignes une pierre d'une grofleur médiocre
; il a été parfaitement guéri , & forti de l'Hâ—
tel Dieu le quinze après fon opération fans aucun
panfement : ces trois taillés font maîtres de leurs
unnes,
JANVIE R. 1754. 197
Voici ce que je fçais des opérations de mon
Confrere ; je n'en ai vu faire qu'une , j'étois malade
quand il a fait les autres.
Le vingt deux Mai 1753 , Gilles Boudet , âgé
de cinq ans , natif de Cernay -lès - Reims , a été
taillé à l'Hôtel- Dieu par une coupe de fept lignes ,
guéri fans panfement en trente jours .
a Dans le courant du même mois de Mai , il
taillé le fils d'Edme Blondel , Boulanger à Reims
à la coupe de neuf lignes , guéri en trente jouts
fans panfement.
Il a auffi taillé le fils d'Edme Savoye , Maître
Maréchal à Reims , à la coupe de fept lignes , guéti
en quinze jours fans panfement : tous retiennent
leurs urines.
Autre Lettre écrite an Frere Côme , de Befan
çon , le 26 Novembre 1753 .
>
Les de ce mois , j'ai fait faire avec votre Lithotôme
, une taille par un Chirurgien de la ville
, dans l'Hôpital bourgeois , le malade eft un
jeune homme de 12 à 14 ans , d'une mauvaiſe
fanté , rendant beaucoup de graviers , de petites
pierres , & du pus dans fes urines . On lui avoit
ôté une pierre dans l'urethre , dont l'incifion refta
fiſtuleuſe ; il a été fondé nombre de fois , fans
que perfonne voulût lui faire l'opération à caufe
que fa veffie paroiffoit une carriere , & racornie ;
enfin ayant engagé ce Chirurgien de fe fervir de
votre inftrument , que je lui prêtai , & lui ayanc
donné les notions néceffaires pour s'en fervir , que
j'ai reçues de vous , il l'a faite , a tiré deux pierres
, l'une ronde murée , & dont le deffus étoit affez
mol ; & l'autre longue & comme enchaffée derriere
le pubis ; on eut même de la peine à l'avoir.
I iij
198 MERCURE DEFRANCE,
;
Celle-ci fembloit en recevoir une autre pár for
extrêmité : effectivement 12 heures après elle fe
préfenta à la playe ; celle- ci étoit plus ferme que
les deux autres. Je mis le doigt dans la veffie
elle me parut très racornie & remplie de graviers ;
il en eft forti beaucoup par la playe . Huit jours
après l'opération , la fiévre augmenta par l'intempérence
du malade ; mais malgré tous ces accidens
, il eft guéri parfaitement en vingt jours ;
ce qu'il n'auroit jamais fait fi on l'avoit taillé de
l'ancienne méthode. J'ai voulu attendre la cure
radicale pour vous en inftruire ; s'il étoit beſoin
de Certificats , il feroit aifé d'en avoir,
J'ai l'honneur d'être , & c.
Ferrier , Chirurgien Major d'un Bataillon
de Royal- Artillerie , en garnison
à Besançon.
LETTRE fur les effets furprenans du
Mercure de M. de Torres , Médecin
&c. à M. Morand , Ecuyer , Chevalier
de l'Ordre de Saint Michel , Secrétaire
perpétuel de l'Académie Royale de
Chirurgie , & c.
Monfieur ,lorfque j'eus l'honneur de vous
parler de la nouvelle Méthode de M. de
Torres , Médecin Efpagnol , qui dans le traitement
des maladies vénériennes employe le mercu
raux plus fortes dofes fans produire de falivation
, je ne connoiffois encore ce remede fingu
lier que fur la foi du Public ; & vous me chargea
JANVIER . 1754. 199
tes d'en acquérir une connoiffance plus particu-
Ijere pour déterminer votre jugement .
Je reflens , Monfieur , le prix d'une commif
fion qui me prouve votre confiance , & flaté de
me voir en quelque forte affocié à votre zéle pour
les progrès de notre Art , je vais du moins tâcher
d'y contribuer , fous vos aufpices , par le récit
de mes obfervations fur une découverte auffi intéreffante.
Loin de déguifer à l'auteur du nouveau Spécifique
l'objet de ma curiofité , je l'ai prié au contraire
de me procurer le moyen de la fatisfaire ,
en permettant que je le fuiviffe dans fes différen
tes cures. Il s'y eft prêté fans peine , & m'a admis
auprès d'une partie de fes malades , dont j'ai
fuivi le traitement avec la plus grande attenrion.
Ma premiere obfervation regarde une femme
infectée depuis plufieurs années , & dont l'état
fut conftaté par vous- même. A différens fymptô.
mes vénériens fe joignoit une gonorrhée dont
rien n'avoit encore pu arrêter le cours ; la malade
avoit même paflé plus d'une fois fans fuccès par le
grand remede. En trois ſemaines M. de Torres l'a
radicalement guérie. Elle vous fut repréſentée
Monfieur , & vous affurâtes fa parfaite guérifon.
L'objet de ma feconde obfervation eft un riche
particulier , âgé de plus de so ans , & depuis 30
dans le cas de la malade précédente : il avoit
comme elle plufieurs fois paflé inutilement par le
grand remede ; mais il eſt ſi diſpoſé à faliver , que
quoiqu'on ne lui eût donné le mercure ordinaire
qu'en très-petites doſes & en obfervant de longs
intervalles, il éprouvoit toujours la plus abondante
falivation , accompagnée des accidens les
plus terribles ; ainfi on n'ofoit plus lui en propo
I iiij
200 MERCURE DE FRANCE.
fer de nouveau l'ufage . M. de Torres fut oblige
pour le guérir , de lui adminiftrer 43 frictions
chacune d'environ trois gros de fa pommade
mercurielle , moitié graiffe moitié mercure
"
Tout cela s'eft paffé fous mes yeux ; on laiffoit
ordinairement un jour de repos au malade entre
deux frictions . 11 n'a jamais reffenti la moindre
incommodié à la bouche ; mais les fueurs étoient
fi abondantes , qu'il trempoit prefque tous les
jours à 6 chemifes . Cependant fon appétit & fes
forces ne diminuerent point pendant le cours du
traitement que j'ai fuivi fans interruption . Le plus
heureux fuccès répondit aux foins que M. de
Torres s'étoit donné pour réuffir.
Une fille de 19 ans , après avoir été traitée par
la méthode ordinaire , & avoir fait un long &
inutile fage de tout ce que connoît la Médecine
pour arrêter le cours d'une gonorrhée , fe confia
aux foins de M. de Torres : il la fit frotter fept à
huit fois avec fa pommade mercurielle , & li
donna intérieurement quelques dofes de la préparation
de mercure pendant quinze jours , aa
bout defquels tous les fymptômes difparurent. L'é
coulement fut totalement fupprimé. Vous fçavez ,
Monfieur , avec quelle opiniâtreté ce dernier
accident réfifte quelquefois aux remedes les plus
appropriés.
J'ai vu M. de Torres traiter par la même méthode
& avec le même fuccès , une femme groffe
de fix mois , qui fouffrant depuis très long- tems
routes les incommodités qui caractérisent une maladie
vénérienne , avoit encore contracté depuis fa
groffeffe une gonorrhée virulente.
Un homme d'un état refpectable , mais que le
danger des occafions rappelloit une cinquième fois
au repentir d'y avoir fuccombé , a été fous mes
JANVIER. 1754 201
yeux entierement guéri par M. de Torres en
moins de quinze jours .
Le même efpace de tems a fuffi pour la guérifon
d'un Marchand de Chevaux & d'un Cocher , tous
deux malades d'une gonorrhée que leurs exercices
ordinaires avoient fait tomber dans les bourſes.
Je terminerai , Monfieur , le détail de mes obfervations
par une cure frapante , entrepriſe &
achevée fous les yeux du célébre M. deVernage .Un
Gentilhomme de Bretagne étoit depuis long tems
dans un état cruel , différentes parties de fon corps
étoient couvertes d'ulceres , les os du nez & du
palais étoient cariés , il en découloit continuellement
de la morve purulente . Une autre ulcere trèsconfidérable
dans la partie poftérieure du femur , y
faifoit des ravages affreux . En vain le malade avoit
réclamé les lumieres & le fecours des plus grands
Maîtres de l'art , victime d'un mal regardé comme
incurable , accablé de douleurs , fans foulagement
fans efpoit , il tomboit dans le marafme , il périf
foit en détail , M. de Torres entreprit de l'arracher
aux horreurs de fa fituation . Vous jugez bien
Monfieur , que je redoublai d'attention pour obferver
la conduite du Docteur Espagnol dans un
cas fi extraordinaire ; chaque jour je vifitai le ma
Jade avec lui , & dès la feconde fiction nous apperçunes
le plus heureux changement ; une partie
des ulceres commença à fe cicatrifer : tous les
jours étoient marqués par un progrès fenfible qui
annonçoit une prochaine guérifon ; elle fut en effet
entierement achevée dans l'efpace d'un mois . Ce
qu'il y eut d'extrêmement fingulier , c'eft qu'une
falivation fétide dont le malade étoit incommodé
depuis plus de trois ans par une fuite du grand remede
, fut fupprimée dès les premiers jours du
Traitement.
;
Iv
202 MERCURE DE FRANCE .
C'eſt à yous , Monfieur , qu'il appartient d'expliquer
comment il eft poffible que le mercure
cora en tès fortes dofes & dans de très courts
ic: alles n'excite pas de falivation . Ce phénomène
auroit- il fon principe dans une préparation
du mercure aflez parfaite pour en favorifer la dif
tbutten jufques dans les dernieres ramifications
des plus persvalleaux , fans en altérer le tiflu ?
o bien M. de Torres feroit - il parvenu à dépouiller
entiérement ce minéral des parties arlénicales qu'il
apporte avec lui du fein de la terre ? ou feroit ce
Peffet d'une heureufe affociation du mercure avec
un correctifiquelconque que nous ignorons , mais.
fuffifant pour empêcher tous les accidens dange
reux qu'il peut produire ? Cette fingularité enfin
ne s'expliqueroit - elle par les grandes évacuations.
qu'ont éprouvé les malades dont j'ai fuivi le traitement?
Tous ont eu des fueurs extrêmement abon
dantes ; tous ontu iné copieuſement fans que leurs
forces ayent diminué. Ne pourroit - on pas croireque
toute l'action du mercure portée à la peau ,
& vers la route des urines , n'eft plus capable de
faire impreffion fur les glandes falivaires ?
Mais , Monfieur , vous ne voulez que des faits
& je ne dois pas me permettre des railonne mens.
J'ajoûterai feulement que l'un des plus grandsavantages
de la Méthode de Mr de Torres fur la
nôtre , eft celui de pouvoir adminiftrer le mercurefur
le champ, & fans le faire précéder par la faiguée ,
les bains & autres acceffoires que nous mettons
en uſage , j'en ai vû l'épreuve fur trois des fujets
que je viens de citer , & je n'ai pas obfervé que les
effets du reméde avont été retardés ou qu'ils ayent.
été moins heureus. Je ne crois pas ma remarque
indiferente , il cft mille occafions dans lequelles
i uvalade preft pas le malinama , ou gâné paz
JANVIER. 1754 203
les circonftances , n'a ni le tems , ai les facilités
de s'affujettir à des préparations toujouts néceffai-
Les dans les méthodes que nous connoiffons , &
bien moins propres à en aflurer l'effet qu'à en prévenir
les dangers.
Je ne doute point , Monfieur , que vous ne regardiez
à préfent le reméde de M. de Torres comme
une des plus heureufes découvertes de la Médecine
. Au refte , ma Lettre que je pourrois charger
d'une multitude d'autres détails , fi je les
croyois néceffaires pour vous donner une plus haute
idée de la nouvelle méthode , eft un hommage
rendu à la vérité , mais ne fatisfait que foiblement
aux fentimens d'admiration dont je fuis pénétré ,
comme Chirurgien & comme citoyen , pour les
travaux d'un homme qui a confacré fon tems , fes
veilles , & une partie de la fortune au bien de
l'humanité.
J'ai l'honneur , & c.
Dieuzaide.
JUGEMENT de la Faculté de Médecine
en l'Univerfité de Paris , an fujet
des pierres forties du corps d'une fille du
Village de Saint- Geomes , au Diocèse de
Langres.
A Faculté de Médecine de Paris étant affemblée
le premierjour du mois de Septembre , felon
fa coutume, pour délibérer fur les maladies courantes,
M. Morand , Docteur, Régent de ladite Facul
té, a préfenté de la part de Mgr. l'Evêque - Duc de
La vij
204 MERCURE DE FRANCE!
Langres , une boîte légalifée par M. fon Grand-
Archidiacre , contenant nombre de pierres de différente
groffeur , que l'on prétend avoir été formées
au corps d'une fille de fon Diocèfe , &
être forties par le vomiffement, ou avoir été tirées
de la veffie par l'opération .
La Faculté a nommé pour examiner lesdites
pierres & les Mémoires qui y étoient joints , M.M.
Malouin , Guettard & Morand , & les a chargé
d'en faire leur rapport à la Compagnie affemblée.
Donné aux Ecoles de Médecine , à Paris le
mier Septembre 1753.
BARON , Doyen.
pie
Oui le rapport de M. M. Malouin , Guettard &
Morand, Docteurs , Régens de la Faculté de Méde
cine de Paris , & Commiffaires par elle nommés
pour examiner lefdites pierres , que l'on dit être
forties ouavoir été tirées du corps d'ane fille du Diocèfe
de Langres , defquelles pierres les plus petites
font de la groffeur d'une féve , & la plus groffe du
poids de deux onces deux gros . Vû les Mémoires
envoyés avec lefdites pierres , & aufh ceux qui
ont été communiqués par M. Morand , l'un des
Commiffaires , qui s'eft tranfporté far les lieux
avec Mgr . l'Evêque de Langres , pour examiner
les chofes de plus près ; tout confidéré :
La Faculté a jugé premierement , que les pierres
qui lui ont été préfentées comme étant forties du
corps d'une fille du Diocèfe de Langres , ne font
point de la nature de celles qui fe for ment dans le
corps humain , & que quoique quelqu'une de ces
pierres examinées chimiquement ayent donné des
fignes d'alkali fétide , cependant elles ne l'ont donné
que dans leur fuperficie la plas extérieure , &
JANVIER . 1754. 205
parce que vraisemblablement elles ont été miles
dans l'excrément humain pour en impoſer.
Secondement , que les pierres font abfolument
de nature minérale , & que quelques - unes
paroiffent même avoir été expofées au feu
avoir reçu différens dégrés de calcination .
Troifiémement , qu'il eft très poffible que cette
fille ait contracté fucceffivement & par gradation
la facilité ou d'avaler defdires pierres pour
les vomir enfuite , ou de fe les introduire dans
la vellie pour les faire enfuite tirer par l'opération
, ainsi que l'on a vu dans tous les tems , des
filles hystériques imaginer différens ftratagêmes
pour féduire les efprits crédules , fe donner en
fpectacle , & s'attirer de la confidération ou des
aumônes. Fait aux Ecoles de Médecine de Paris
, en l'Affemblée générale tenue le 18 Octo
bre 1753-
# 1
JE
BARON , Doyen.
Lettre à l'Auteur du Mercure.
E viens de tenter , Monfieur , l'opération des
bubonocêle fur une femme enceinte d'environ
quatre à cinq mois , dans qui une hernie accompagnée
d'étranglement , étoit formée depois huit
jours , & d'où, par une fuite prefque inévitable
la gangrêne s'étoit emparée de l'inteftin engagé
dans l'anneau. Malgré la groffeffe , les chaleurs
exceffives de la faifon , trente- cinq vers qui font
fortis par la playe , & la mort imprévue de før
mari , qu'on vint lui annoncer le huitième jour
après l'opération , la femme a été guéric en trente-
Cinq jours , fans anus artificiel , ni la moindre in
Zoo MERCURE DE FRANCE .
commodité , après avoir rendu pendant l'espace
de vingt cinq les excrémens par la playe : la partie
de Pinteftin qui étoit en dehors ayant été ſerrée
dans ce paflage , comme par une ligature , &
tombée en gangrene , a été détachée par la fuppuration.
La fortie des matieres ftercorales a
été facilitée par la dilatation de l'anneau , & les
deux bouts de l'inteftin ont été rapprochés par
fon
refferrement ; les chairs en fe regenerant, ont recouvert
& confolidé le refte.
On pourroit inférer de là qu'on peut fe difpenfer
de faire l'opération dont M. de la Peyronnie a
donnéla defcription dans les Mémoires de l'Académie
, lorfque les inteftins font adérans à l'an ..
neau , que celui - ci n'eft point trop dilaté naturellement
, & qu'on ne foupçonne pas que la gangrêne
fe foit prolongée jufqu'aux portions de
Pinteftin qui font au delà du paffage , dans ce
eas l'opération devient indifpenfable ; il faut ,
comme le décrit ce grand Maître , détacher les
parties adérantes , retrancher ce qui ett gangrê
né , tenir les deux bouts de l'inteftin rapprochés ,
en faisant un pli au mefentere , & les affujertin
contre la playe , afin qu'ils puiffent s'y coller , &
qu'en attendant que cette agglutination foit faire,
Jes excrémens qui peuvent s'échapper , ayent leur
écoulement libre par cette ouverture , joignant à cela
un régime extrêmement févere . Enhardi par les
deux obfervations qu'avoit données M. de la Pey
ronnie , & porté pour le bien de la Société , j'ai
fait la tentative , elle a été heureufe ; tout autre
peut avoir le même avantage , fans être contrarié
par un nombre d'accidens , dont le moindre étoit:
capable de rendre l'opération infructueule . N'efton
pas trop fatisfait dans une pareille entrepriſe ,
JANVIER. 1754 207
lorfqu'on peut faaver la vie fans aucune incommodité,
à des perfonnes à qui la mort étoit inévitable .
J'ail'honneur d'être , & c..
PARET , Maître en Chirurgie..
A Saint-Etienne en Forez , le 12 Août 1753.
REPONSE à une Lettre du Sicur le
Paute , par le Sieur Leplat , touchant un
Remontoir à vent.
L n'y a rien à répondre à des gens qui nient less
qu'il n'eft pas venu chez moi , & qu'il n'a jamaisvû
ni moi ni mon remontoir à vent. On fent
bien queje n'ai pas dû me précautionner d'un certificat
des vifites qu'il m'a rendues, ne le connoiffant
pas affez alors pour croire me trouver jamais
dans le cas d'avoir beſoin de prouver ce fait ; fi
je n'en puis pas donner une preuve physique , au
moins la présomption eften ma faveur . Le Sieur
le Paute déja connu par tant d'autres traits , a
fait un remontoir à vent en tout femblable au
mien , & cela après la publication du rapport &
du Certificat que l'Académie des Sciences a accordés
à majmachine. J'ai un moulin qui fait tourner
un rouage & qui remonte le poids; il en a imaginé
un tout pareil . J'ai une vanne que le poids ferme
en arrivant à la hauteur qu'on lui a preferite , &
cela pour que l'air ne communique aux aîles du
moulinet que lorfque la marche de la pendule
a commencé à faire redefcendre le poids autant
qu'il en faut pour ouvrir la vanne : le Sieur le
Bauen a imaginé un toutparcil. Eafia quelques
268 MERCURE DE FRANCE.
perfections que j'y ajoûte , je vois le génie dez
Seur le Paute me fuivre comme à la piſte , & lu
infpirer tout de fuite le même projet . Nous nous
fommes rencontrés , dit il ; cet homme là rencontre
tout le genre humain quelle fécondité
il eft cependant fâcheux qu'il ait affaire à un Pu-
Blic foupçonneux ; mais comment fe tire- r'il de la
revendication que je fais de mon remontoir rien
de plus aifé , il jette un vernis de ridicale fur ma
machine dans l'expofé qu'il en fait , & la rend
même figroffiere & Grimpuiffante , que le ridicu
le pafle d'un feul trait , de moi aux Commiſſairės
éclairés que l'on m'avoit nommés , & à la fçavante
Académie qui m'a donné le Certificat de fa
bonté, & pour lors il conclut qu'on doit l'en croire
l'Auteur .
Je dois pourtant juftifier ma découverte de
toutes les faufferés que le Sieur le Paute débite
fur fon compte. Si le rapport des Commiffaires
dit qu'il ont vu ma cheminée fermée par en bas
c'eft qu'elle ne m'étoit d'aucun' ufage alors , &
j'avois fi peu befoin d'une cheminée , & qu'elle
fût bouchée , que je déclare que je metti ai ma
pendule dans des endroits où il n'y a point de cheminée
,& que j'ai un moyen de faire fortir l'air près
du lieu par où il entre.
敝
Je déclare encore que je n'ai pas besoin d'une
ouverture auffi grande que le diametre de mon
mouliner , pour le faire tourner ; que le moindre
tuyau me fuffit & au delà , & j'aflure le Sieur le
Paute que les brouillards , les poufferes , les
pailles & toutes les ordures dont il l'enterre gra
suitement, n'empêcheront pas que le Public ne
fait très perfuadé que je fuis le feul inventeur de
cette machine , & que la rencontre que le Sieur
le Paute en a fait , eft auffi mal adroitement ima
JANVIER . 1754 209
ginée , que le ridicule qu'il a voulu répandre fur
toute la maniere dont je l'exécute.
J'ai l'honneur d'être , & c.
AParis le zo Décembre 1753 . Le Plat.
J'A
Lettre à l'Auteur du Mercure.
'Ai vú , Monfieur , dans le fecond volume de
votre Mercure du mois de Juin dernier , une
Lettre de M. Boulanger , Sous- Infpecteur des
Ponts & Chauffées , il eft aifé d'appercevoir , par
plufieurs obfervations d'Hiftoire naturelle qui y
font rapportées , tant fur l'uniformité de la formation
de nos terreins & de nos carrieres , que
fur d'autres remarques phyfiques très - judicieuſes ,
qu'elle fort d'une main habile , & qu'elle eft le
fruit de la réflexion d'un Naturalifte curieux , qui
ne met au jour les obſervations fur cette vaſte matiere
qu'après les avoir long-tems & fcrupuleufement
examinées. Je n'ai pu cependant y voir
fans une vraye mortification quelques traits in-
' difcrettement lancés contre M. Mufsard , au fujer
d'une de fes Lettres addrefsée à M. Jallabert de
Genêve , du 29 Mars dernier , & qui a été inférée
dans le Mercure du mois de Mai .
M. Boulanger entreprend de vouloir ravir à
M. Mufsard l'honneur qu'il s'eft acquis en faifant
paft au Public de la découverte qu'il a fait de cette
fine femence de coquilles & petits corps marins
dont les coquilles foffiles fe trouvent remplies ,
& dont font entierement formées , & leurs mou-
'les , & certaines couches de pierres où elles fe
trouvent.
Si j'ai différé jufqu'à préfent à vous envoyer
210 MERCURE DE FRANCE.
mes obfervations fur cette Lettre , c'eſt que je
voulois laiffer à M. Muffard l'avantage d'y répondre
lui-même , s'il l'eût voulu faire ; mais plus j'y
refléchis , & plus je me confirme dans l'idée que
c'eſt par modeftie qu'il ne l'a point fait.
C'eft en vain que M. Boulanger voudroit dérober
à M. M. P'honneur de cette découverte
quand il feroit vrai que M. B. l'eût fait auffi- tôt
que lui , & que M. M. n'eût que l'avantage de
l'avoir donné le premier au Public , l'honneur lui
en feroit toujours bien dû , & M. B. feroit juftement
punt d'avoir gardé pour lui feul une découverte
qu'il devoit au refte des Phyficiens.
:
Mais il y a plus ; la Lettre de M. B. donne à
M. M. l'honneur de la découverte : ce premier
s'excufe de n'avoir pas donné au Public des Mé-
-moires rédigés dès 1745 , & fon prétexte eft de
n'avoir rien voulu publier dont il ne fût lui-même
certain ; dès lors , puifqu'avant la Lettre de
¿ M. M. , M. B. n'étoit pas encore certain de fa découverte
, l'on a droit de conclure que ce qu'il
appelloit de ce nom , n'étoit chez lui qu'une fimple
conjecture , & qu'au contraire , elle avoit atteint
le dernier dégré d'évidence dans les mains
de M. M. qui étoit parvenu au but de la carriere
dans laquelle M. B. n'avoit fait qu'hazarder les
premiers pas.
En effet , cette belle collection & cette fuite de
morceaux précieux que M. B. avoue avoir vû
dans fon Cabinet de Paffy ( pag. 39 , lig. Is , &
fuivantes ) cette magnifique tabatiere fur tout
qui forme un coquillier très nombreux en petits
foffiles , fi connu de tous les Sçavans , & que M.
B. a admiré lui -même il y a quelques années , n'a
pû être que le fruit du plus long & du plus prodigieux
travail , ce qui prouve bien qu'indégenJANVIER.
1754. 271
damment de fes autres talens , M. M. étoit un
Sçavant du premier ordre dans ce genre de fcience,
& que les voyages qu'il peut avoir faits depuis
ce tems , ont feulement ſervi à confirmer fes connoissances
, fans avoir pu les augmenter.
Au lieu de réclamer l'honneur des découvertes
dans lesquelles il fe trouve malheureuſement prévenu
, M. B. pourroit ne pas laisser plus long-tems
languir le Public dans l'attente de fes Mémoires ,
& continuer des recherches dans lesquelles il eft
bien à portée de téuffir ; on auroit tout à espérer
du travail d'un Phyficien auffi décidé qu'il
le paroît pour cette partie de l'Hiftoire Naturelle
, & de fa hardiefse à placer au centre des eaux
Forigine de notre globe , qu'il ne regarde que
comme un point comparable au néant , qui ,
felon lui , ne s'eft accru que fucceffivement , &
des dépouilles des corps marins : les réflexions
fur ce fujet donneroient un grand jour à l'hiftoite
de notre globe , & fon fyftême développé lui mériteroit
un nom célébre parmi les Philofophes.
Cet ouvrage feroit affuré d'un accueil favorable
dans un fiécle où la paffion des coquilles eft devenue
générale , par la conviction que nous avons
que la mafle de nos terreins n'eft formée que de
coquilles & autres corps marins plus ou moins
fondus & défigurés . Cette vérité , dont tout Phycien
eft à portée de s'affurer , eft fuffifamment.
prouvée par
les Lettres de Mrs M. & B.
&
Si M. B. eût attaqué M. M. par un endroit plus
fenfible , quoiqu'il ne s'attache à l'Hiftoire na
turelle de la terre que pour fapropre fatisfaction
il y a lieu de croire qu'il auroit répondu à la Lettre
: il eft du nombre de ces grands hommes , qui
tendant tous au bien commun & à l'avantage de
la fociété , ne font jamais jaloux de leurs fenti
212 MERCURE DE FRANCE .
mens & ne cherchant que le vrai , raffemblent
toutes leurs oblervations , pour pouvoir perfectionner
les connoiflances qui font du reffort de
l'efprit humain.
Quelles lumieres les Sçavans n'auroient- ils pas
tiré de fes réflexions & de fes remarques , fi elles
euffent paru dans un écrit public & fi par quelques
moyens obligeans on l'eût engagé à faire
part des obfervations qu'il a femblé promettre ,
fur la deftruction des couleurs des coquilles foffiles
?
Par la Lettre de M. Muflaid , qui a occafionné
celle de M. B. il eft dit que lors de la fonte & ' deftruction
des coquilles dans les lieux où la mer les
a déposées , leurs couleurs le font difperfées dans la
terre , & que vrai-femblablement elles y font
P'origine & la caufe des belles couleurs de divers
corps fofiles qu'il ne peut croire qu'une fi prodigieufe
quantité de couleurs de plufieurs couches
fort épaifles , fur diverfes efpéces de coquilles , fe
foient évaporées & anéanties . Nous aurions cu la
fatisfaction de fçavoir de lui s'il détermine & s'il
donne à la couleur un corps particulier & indépendant
de la lumiere.Ce fyftème qu'il eft bien en
état de foutenir , auroit augmenté l'estime qu'il
mérite à fi jufte titre .
Pour moi ,Monfieur,j'ai toujours regardé la conleur
, non comme un corps , mais comme un pur
accident , & voilà l'idée que je m'en fuis formée.
La lumiere feule occafionne les couleurs par la réflexion
far un corps folide , dont les petites lames
& les pores plus ou moins ferrés , plus ou moins
denfes & inégaux , & différemment inclinés , occacafionnent
différentes réflexions ou couleurs . Ce
fyftême est trop connu pour avoir befoin d'une
explication plus étendue.
JANVIER. 1754. 213
En le fuivant , la couleur eft donc une modification
de la lumiere , dont la variété eft occafion→
née par la différente tiffure & les divers rangemens
& ouvertures des pores du corps qui la réfléchir.
La couleur ainfi définie , n'eft certainement pas
un corps , mais une fimple apparence ou un accident
du corps.coloré , qui n'ajoute rien à fon volume,
Les coquilles foffiles ne perdent donc rien
de leur fübftance en ceffant d'avoir la propriété
de réfléchir les différentes couleurs qui diftin.
- guent leurs analogues marins. La couleur blanche
qu'elles retiennent , vient de ce que les fucs
lapidifiques & autres parties très déliées , en s'infiquant
dans leurs pores , les retréciflent au point
de ne pouvoir plus abforber aucun rayon de lumiere
, & c'eft précisément cette réflexion géné
rale de tous les rayons de lumiere qui occafionne
leur couleur blanche,
Le noir eft un accident oppofé , & qui n'eft tel
que parce que la furface du corps où il paroît ,
n'eft qu'un amas d'élémens poreux , ou de lames
fi criblées , que prefque tous les rayons y font
admis & entiérement abforbés Ainfi pour cef-,
fer d'être colorées , les coquilles fofiles n'ayant
rien perdu de leur fubftance il s'enfuit
que les corps fofiles colorés ne tiennent point ces
accidens des coquilles foffiles , & que ces mêmes
coquilles foffiles ne pouvoient avoir de couches
épaiffes de couleurs , puifque la couleur n'étant
point un corps , ne peut former de couches.
Si ma Lettre pouvoit déterminer M. Muffard
à denner au public fes idées fur cette matiere ,
combien ce même public ne me feroit - il pas redevable
& combien en mon particulier ferai - je
faté d'y avoir contribuer.
Je fuis , & c .
CLOZIER
Etampes , ce 20 Novembre 1713 .
214 MERCURE DE FRANCE.
ALMANACH Dauphin , dédié à Monfeigneur
le Dauphin , avec des complimens des douze mois
de l'année à Monfeigneur le Duc d'Aquitaine ,
fur fon heureuſe naiffance , pour l'année 1754;
par un Solitaire. A Paris, chez Flahault, Libraire ,
rue de la vieille Bouclerie , à la Botte d'or.
Fautés à corriger dans le ſecond volume du
Mercure de Décembre.
effacez la.
P Pag. 199 , lig. 27, Chetty, lifez Chevreufe.
Même pag. lig. 18 , Verdun , lifez Verduc.
Ji
APPROBATION.
'Ai lu , par ordre de Monfeigneur le Chancelier
, le Mercure de France du mois de Janvier
1754.
A Paris , le 31 Décembre 1753 .
LAVIROTTE.
PIECE
TABLE.
IECES FUGITIVas , en vers & en profe.
A Mademoiſelle de M. M. Le Labyrinthe du
coeur , page 3
Remarques fur le Livre intitulé : Conjectures fur la
Genefe
215
Les Elémens ; Poëme galant : par M. de Lavergne,
Confeiller au Préfidial de Villefranche en
Rouergue ; à Madame de Perrozet ,
Affemblée publique de l'Académie Royale des
Infcriptions & Belles-Lettres , du 13 Novembre
1753 ,
L'Apprentif Chaffeur , Fable ,
Vers à Madame **** 2
Vielle ,
25
40
qui joue très-bien de la
Lettre à M. l'Abbé Raynal ,
52
53
Vers adreffés à Mile C. D. de Nifmes ; par M.
Lebeau de Schoſne , 77
Explication d'un Monument antique qui appartient
à la Pharmacie Romaine ; par le P. Beraud,
Jefuite
Vers d'un fils à fa mere,
,
78
84.
Réflexions fur divers fujets ; par M. *** Avocat
au Parlement de Befançon ,
Bouquet ,
A Madame de Chav ....
5
91
ibid.
Lettre à M. le Préfident de Ruffey , fur l'élection
de S. A. S. Mgr . le Comte de Clermont à l'Académie
Françoiſe , 92
Mots des Enigmes & Logogryphe du fecond volume
de Décembre ,
Enigmes & Logogryphe ,
Nouvelles Littéraires ,
109
ibid.
113
Avis au Public , touchant la nouvelle édition de
la Mathématique univerfelle du P. Caftel , Jéfuite
; par M. Ro ,
Lettre à l'Auteur du Mercure ,
Beaux Arts ,
137
142
143
Certificat de l'Académie Royale de Peinture & de
Sculpture donné à M. Loriot , à l'occafion de
fon fecret pour fixer le pastel ,
Air. A Mademoiselle....
156
158
216
Spectacles ,
159
Spectacles donnés à Fontainebleau pendant le
féjour de leurs Majeftés ,
Nouvelles Etrangeres ,
1,60
175.
France . Nouvelles de la Cour , de Paris , & c. 184
Bénéfices donnés ,'
Mariages & morts ,
189
ibid
Lettre de M. Mufeux , Chirurgien - Major de
l'Hôtel Dieu de Rheims , au Frere Côme , & c.
Autre Lettre écrite au même ,
193
197
Lettre à M Morand , fur les effets du mercure de
M. de Torres , Médecin , & c .
198
Juge ent de la Faculté de Médecine en l'Univer
fité de Paris au fujet des pierres forties du
corps d'une fille ,
Lettre à Auteur du Mercure ,
203
205
Réponse à une Lettre du Sr le Paute , par le Sr Le.
plat , au fujet d'un Remontoir à vent ,
Autre Lettre à l'Auteur du Mercure ,
207
209
La Chanfon notée doit regarder la page 1587
De l'Imprimerie de J. BULLOT.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU
ROI.
FEVRIER . 1754 .
LIGIT
UIT SPARGAR
Wer
Si
Chez
A PARIS ,
>
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JEAN DE NULLY au Palais.
PISSOT , Quai de Conty , à la
defcente du Pont- Neuf.
TOUCHESNE , rue Saint Jacques,
au Temple du Goût.
M. DCC . LIV .
Avec Approbation & Privilége du Roi.
AVIS.
'ADRESSE du Mercure eft à M. MERIEN ,
L Commis au Mercure, rue des Foffez S. Germain
l'Auxerrois , au coin de celle de l'Arbre -ſec , pour rEmettre
à M. l'Abbé Raynal.
Nous prions très-inftamment ceux qui nous adrefferont
des Paquets par la Pofte , d'en affranchir leport ,
pour nous épargner le déplaifir de les rebuter , ¿à eux
celui de ne pas voir paroître leurs Ouvrages .
Les Libraires des Provinces ou des Pays Etrangers ,
qui souhaiteront avoir le Mercure de France de la premiere
main, plus promptement , n'auront qu'à
écrire à l'adreffe ci-deffus indiquée.
On l'envoye auffi par la Pofte, aux perfonnes de Province
qui le defirent , les frais de la poſte ne ſont pas
confiderables.
On avertit auffi que ceux qui voudront qu'on leporte
chez eux à Paris chaque mois , n'ont qu'à fairefçavoir
leurs intentions , leur nom & leur demeure auditfieur
Merien,Commis au Mercure ; on leur portera le Mercure
très- exactement , moyennant 21 livr´s par an , qu'il
payeront , fçavoir , 10 liv, 10f. en recevant le ſecond
volume de Juin , & 10 l . 10 f. en recevant le ſecond
volume de Décembre. On les ſupplie inftamment de
donner leurs ordres pour que ces payemens soient faits
dans leur tems.
On prie auffi les perfonnes de Province , à qui cm
nvoye le Mercure par la Pofte , d'étre exactes à faire
payer au Bureau du Mercure à la finde chaque femef
tre , fans cela on feroit hors d'état de foutenir les
arances confidérables qu'exige l'impreffion de ces
ouvrage.
On adreffe la même priere aux Libraires de Province .
On trouvera le fieur Merien chez lui , les mercre?
di , vendredi famedi de chaque femaine."
>
PRIX XXX. SOLS .
N
MERCURE
DE FRANCE,
DÉDIÉ AU ROI.
FEVRIER. 1754.
PIECES FUGITIVES,
en Vers & en Profe.
VERS
Adreffés à M. N..... de Marfeille. ,
E n'eft plus pour vous un mystère ,
C
Que cet amour fatal dont je fais ma
chimère :
Il a fallu céder au pouvoir de vos loix.
En vain , fur cet amour , la raifon trop févere
A forcé ma bouche à fe taire ;
Mes timides regards ont trahi mille fois
A ij
4 MERCURE DE FRANCE ,
Le fecret que j'en voulois faire .
Ma langue prête à s'exprimer ,
Souffre impatiemment qu'on veuille la conduire
Dans les fons qu'elle veut former ;
Et de ce que ceux- là n'ont point ofé vous dire ,
Celle -ci veut vous informer.
Ah ! c'eft auffi trop de contrainte ;
C'eſt acheter trop cher l'art de diffimuler :
Quoi n'ofer fur fes maux former la moindre
plainte
C'eft trop tarder à réveler
Lestourmens rigoureux dont on a l'ame atteinte ;
C'est un projet formé qu'on ne peut reculer.
Je fuis las d'affecter l'air difcret & la feinte :
Plus de ménagemens , il est tems de parler.
Hélas ! en expofant ma peine & mon martyre ,
Pour un amour proferit , prêt à ſe revolter
Quelbien en peut-il réſulter ?
Je fens que mon coeur en foupire ;
Sur votre ame tranquille il tremble d'attenter ;
Le dédain qu'en vos yeux vous me forcez de
lire ,
N'attend qu'un mot pour éclater.
Ah ! n'allez pas le rebuter ,
Thémire , cet amour que vous voulez profcrire :
Du détail de mes feux ce Dieu s'eft fait inftruire ;
FEVRIER.
S 1754.
Il s'eft chargé du foin de vous le rapporter.
Comme pour moi ,, pour vous il eft à redouter #
Moderez ce couroux que le mépris inſpire ;
A votre âge il fied mal de vouloir l'éconduire ;
Il vous parle , il faut l'écouter.
Cruelle , vous tremblez , & ce feu qui va luire....
Mais non , raflurez - vous , adorable Thémire ,
Ma bouche pour jamais fçaura vous reſpecter ;
Et jufqu'au fond du fombre empire
Avec moi je veux emporter
Ce qu'avec tant d'envie elle cherche à vous dire.
Sur moi vous avez tout pouvoir ;
Et fous le voile épais d'un fcrupuleux filence ,
Je vais enfevelir avec mon deſeſpoir ,
Mes défirs , mes foucis , mes feux & ma conftance,
Juftes Dieux ! qu'il m'eût été doux
> D'ofer ,fous votre aveu tracer à vos genoux,
Le tableau d'un amour que le malheur opprime ,
Tendre , refpectueux , & dont l'unique emploi ! .
Mais , ô cruels regrets ! que la douleur exprime ;
Un bonheur fi marqué n'étoit pas fait pour moi.
Je fens que ma raifon s'égare ;
Il eft jufte que je répare
Des torts que vous pourriez un jour me reprocher
:
Je renonce au projet bizarre
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
D'attendrir votre coeur , que je voulois toucher
Par la conftance la plus rate.
Aux plus ardens défirs je fçaurai m'arracher ,
Pour fuivre une raiſon inhumaine & barbare :
Thémire , en vous perdant , rien ne peut m'atta
cher ,
Puifque rien ne peut rapprocher
La diſtance . qui nous fépare .
Al'unique bien de vous voir ,
A nos yeux enchantés expofer tant de charmes ;
Dévorant en fecret mes foupirs & mes larmes
Je vais borner tout mon eſpoir.
Animé d'an nouveau courage ,
Mes regards , il eſt vrai , vous ſuivront en tous
lieux :
Et fije viens par fois m'offrir à vos beaux
C'eft pour leur confacrer l'hommage
yeux ,
D'un coeur qui trouve en eux le plus parfait courage
Dont fe foient applaudis les Dieux.
D. L. C. A. P. D. R.
A Marseille , le premier Février 1753--
FEVRIER. 1754. 7
**************
L'AMOUR TIMID E.
T
DIALOGUE.
DAMON , MENALQUE.
DAMON.
U me parois bien gai . Peut- on fçavoir
le ſujet de ta joye ?
MENALQUE.
Et toi , tu me parois bien trifte . Peuton
connoître les raiſons de ta douleur ?
DAMON.
Je ſuis dans ma fituation ordinaire.
MENALQUE.
Et moi dans la mienne . Mais je ne com
prends pas pourquoi tu aimes mieur te
plaindre toujours , que de tenter quelque
moyen qui puiffe te tirer de la langueur
où je te vois. Parions que je trouverai un
reméde à tes chagrins.
DAMON .
Le reméde pourroit bien être pire que
le mal. Mon chagrin eft de nature à fe
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE.
tourner en defefpoir , fi tu ne réuffiffois
pas à le calmer.
MENALQUE.
Et pourquoi n'y réuffirois-je pas ? Je
fuis heureux. Peut être ……..
DAMON.
Non. Laiffe-moi , te dis-je , ta vûe
m'afflige encore davantage : je ne puis
comparer ta pofition avec la mienne , fans
fentir croître mon deſeſpoir. Je fuis dans
un état .....
MENALQUE,
Eh bien , acheves.
DAMON.
Je ne puis refifter plus long- tems au défir
de t'ouvrir mon coeur. J'aime , mon cher
Ménalque , & jamais amour ne fut plus
tendre , ni plus mal récompenfé que le
mien. Que dis- je , mal récompenfé ? comment
pourrois-je me plaindre ? Depuis plus
de fix mois je reffens pour Felime la paffion
la plus vive , & ce que tu ne pourras
pas croiré ; Felime , peut être ne le fçait
point encore.
MENAL QUE.
Felime ne le fçauroit point encore !
FEVRIER. 1754. 9
que ,
DAMON.
Cela t'étonne , & cela eft vrai. Cette façon
de penſer ne fe comprend plus à préfent
: tout autre que toi , mon cher Menalla
trouveroit même ridicule , elle
n'eft cependant qu'une fuite naturelle du
véritable amour. Aujourd'hui , on fe connoît
, on ſe dit que l'on s'aime , on en
plaifante , ou on fait femblant de le croire;
le dénoument fuit de près la déclaration
, & l'on fe quitte auffi légerement
qu'on s'étoit pris voilà le monde ; ce
monde - là donne le ton , mais il ne ſçaie
point aimer.
MENALQUE.
Je ne te conçois pas avec tes fcrupules :
tu te propoſes donc d'aimer toute ta vie
Felime , & de ne le lui jamais dire. La réfolution
eft belle , elle eft neuve ; mais l'exécution
en eft aflez difficile , je t'en avertis
DAMON.
Tu plaifantes. Je voudrois te voir dans
le même embarras , je ne fçais comme tu
t'en tirerois : fi Felime s'offenfoit de ma
hardieffe , fi elle me défendoit de la voir ,
je ne fupporterois jamais ce malheur ; je
crois que j'en périrois de chagrin .
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
MENAL QUE..
Cette crainte-là te feroit tou .... Il faut
d'amour propre dans la vie.
un peu
DAMON.
Je vois bien que tu ne connois pas Fe
lime . Imagines- toi tout ce que la nature
fir jamais de plus beau , de plus noble
de plus engageant , & de plus modefte
tout enſemble , & tu auras quelque idée
de l'impreffion que cette aimable femme
a fait fur moi. Tiens , quand je la quitte
, ou que j'approche du moment de l'aller
voir , j'ai les chofes du monde les plus
tendres à lui dire , je trouve des tours,
de phrafe fi heureux pour lui expliquer
mes fentimens , qu'il lui feroit impoffi
ble de s'en offenfer ; les expreffions me
viennent en foule .... Eh bien , dès que
je la vois , je demeure tout interdit , les
politeffes les plus fimples , & qui viennent
fi naturellement pour tout le monde
ne fe préfentent même pas à mon efprit
pour elle ...... Plus je me veux de mal
de ma timidité, & plus elle augmente ...
Je la regarde , & quand je l'ai bien regardée
, je crois n'avoir plus rien à faire ...
Juftes Cieux peut- on devenir imbécillejuſqu'à
ce point là ?..... Pour diffiper mon
FEVRIER. 1754. It
embarras , je n'aurois peut- être qu'à dire
un mot ; mais fi ce mot fâchoit Felime ! ...
Non , je ne le dirai jamais .
MENAL QUE.
fe
Va , mon cher Damon , raffure - toi , lesfemmes
ne répondent pas toujours aux
fentimens que l'on a pour elles ; mais elles
ne peuvent hair ceux qui les leur font
connoître , leur amour propre pare des
hommages dont leur coeur n'eft pas tou
ché : il n'eft même point d'homme fi difgracié
de la nature , qui ne perde quelque
chofe de fa laideur auprès d'une femme:
qu'il ofe aimer. Que mon exemple t'en--
courage. J'ai fuccombé comme toi aux:
atteintes de l'amour ; celle qui m'a rendu.
fenfible eft une femme de la figure du
monde la plus agréable , fans être décidément
jolie ; un air fin , une phifionomie:
noble , pleine de douceur & de fierté:
tout enfemble , de ces tons qui engagent ,
qui féduifent , & qui toutefois n'aflurent
rien voilà Chloé , je la vis quelque
tems fans me déclarer ; mais les traits de:
l'amour peuvent ils long- tems demeurer ca
chés Chloé s'appercevoit de mes affiduités
& n'en difoit mot ; je hazardois quelques
propos , elle n'y répondoit pas , maiss
elle ne s'en fâchoit pas non plus. Enfin ,
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
emporté par la violence de ma paffion ,
un jour que nous étions feuls , je réfolus
de lui découvrir mes fentimens ; tout mon
corps frémit au moment où je voulois ou
vrir la bouche ; j'héfitai , je repris courage
: belle Chloé , lui dis- je enfin , avec
un défordre & une précipitation que l'on
ne parviendroit pas à peindre , ne vous
appercevez- vous jamais de tout l'amour
que je reffens pour vous ? ... Je vous aime
.... Pourriez vous m'en punir ..
Cet aveu que je vous fais n'eft pas volonraire
, la force de ma paffion me l'arrache
..... Je pris fa main en achevant ces
mots , je la baifois avec tranfport ; Chloé
toute interdite , ne fongeoit ni à fe défendre
ni à me répondre .... J'augurois bien
de ce filence , lorfque fe levant tout à
coup ; laiffez - moi , Monfieur , me dit- elle ,
de l'air du monde le plus courroucé : fouvenez
-vous de ce que je viens d'entendre
pour vous convaincre que je ne puis vous
revoir jamais. Je voulus parler pour tâcher
de l'appaifer , mais elle paffa brufquement
dans une autre chambre , & me laiffa
feul .
DAMON.
Eh bien , que devins - tu après ce, coup
de foudre ?
FEVRIER. 1754 13
MENALQUE.
Ce que je devins ? A ma place tu te fe-.
rois defeſpéré ; moi je pris un autre parti :
je retournai chez Chloé le lendemain tout
comme à mon ordinaire .
DAMON.
Et elle te reçut ?
MENALQUE.
Si elle me reçut ! Chloé m'aimoit quoiqu'elle
n'en voulut rien croire. J'entrai
avec un air extrêmement ferieux , je pris
enfaite un ton plus dégagé , nous parlâmes
de chofes indifférentes : la converfation
s'égaya , je plaifantai beaucoup ; je remarquois
que ma gayeté donnoit du férieux à
Chloé , cela m'encourageoit encore , elle
n'y pût tenir long- tems : en vérité , Monfieur
, me dit- elle d'un air piqué , je ne
fçais pourquoi vos plaifanteries ne me réjouiffent
pas aujourd'hui , je les trouve fades
; le compliment ne l'eft pas , Madame
, lui répondis -je ; effectivement il y
á des jours où l'on est tout étonné que
les
autres ne foient pas férieux , parce que
nous avons envie de l'être ; mais nous allons
prendre votre ton ..... Qu'appellezvous
, prendre mon ton me répliqua- t14
MERCURE DE FRANCE.
་
elle , il me femble que l'on ne m'accufera
pas d'avoir de l'humeur , en tout cas c'eſtun
malheur pour ceux qui s'en apperçoivent.
On ne connoît plus de malheurs ,
lui dis- je d'un air galant , quand on a l'avantage
de vous voir ; voilà qui eft bien
réparé , dit Chloé en fouriant ; c'eft un
propos que l'on tient à toutes les femmes ,
& cela n'empêche pas qu'on ne fe confole
très - aifément de les avoir perdues . Vous
faites là le procès aux hommes , lui dis je ,
il me femble cependant qu'il y en a qui
mériteroient d'être mis dans l'exception .....
Oh ! pas un , répliqua- t - elle avec vivacité
, du moins je n'en connois point..
C'eft apparemment que vous ne voulez
pas ouvrir les yeux , lui dis- je , en la regardant
avec tendreffe : fi vous vous rappelliez
.... Ah ! n'allez- vous pas reprendre
vos propos d'hier au foir
> me ditelle
, en m'interrompant ; Monfieur , je
veux bien oublier que vous me les avez
tenus , mais ne les repétez pas , je déteſte
les fadeurs ; vous me feriez quitter la pla
ce , & pour jamais ..... Mais , Madame
lui répondis - je , il faudroit donc que je
puffe oublier ce qui me les a fait tenir . Je
mourrai plutôt ..... Ne vous voila- t -il
pas , dit Chloé ; vous , mourir ! ....Mais fi
cela arrivoit , lui dis je .... Si cela arriFEVRIER.
1754 I'S
voit , reprit Chloé , je ne fçais fi je le
croirois encore ..... L'amour et donc bienredoutable
, je veux prendre mes précautions
, car je fuis très poltronne , & je
n'ai point du tout envie de mourir ....,
Ah , Chloé fi vous aimiez jamais , feriezvous
faite pour éprouver les rigueurs de
l'amour ? En difant cela je m'approchai
d'elle avec un air plus paffionné que jamais
; Chloé voulut reprendre le même
ton que la veille , mais il n'étoit plus
tems , elle m'avoit trop écouté ; je la vis
s'attendrir , fe remettre , combattre encore
, me regarder , fourire . ... Elle finit
par m'écouter fans colere , peu à peu je
L'accoutumai à me répondre ; & je coule
auprès d'elle depuis ce moment là des
jours délicieux dans l'épanchement de l'amour
le plus tendre ..
DAMON.
Tu fus heureux dès le premier inftant ,
Menalque ; Chloé t'aimoit , & moi je
doute fi Felime n'eft pas prête à me hair..
MENAL QUE.
Chloé m'aimoit , il est vrai , mais je
l'ignorois lorfque je me fuis hazardé de
lui déclarer mon amour..
16 MERCURE DEFRANCE.
DAMON.
Que ferois- tu devenu , fi au lieu d'y
répondre , elle t'avoit interdit pour jamais
fa préfence?
MENAL QUE.
Ce que je ferois devenu ? J'aurois ....
Je ne fçais ce que j'aurois fait fi ce malheur
m'étoit arrivé ; mais je ne fis pas
toutes ces réflexions , elles n'auroient fervi
qu'à m'intimider. L'on n'entreprendroit
jamais rien fi l'on examinoit trop à fond
tous les rifques que l'on peut courir ; il faut
prendre toutes les précautions raifonnables
, & s'abandonner enfuite à la fortune.
DAMON.
Non , tu n'aimois pas Chloé comme
j'aime Felime , la crainte de la perdre t'auroit
arrêté malgré toi .
MENAL QUE.
Je l'adorois , Damon , & mon incertitude
m'accabloit ; je rentrois chez moi
tous les jours defefpéré d'avoir été forcé
de renfermer tous mes fentimens dans mon
coeur , ce fut l'amour qui me força de
parler.
FEVRIER.
1754. 17
DAMON.
Et c'est l'amour qui me retient. Il eft
bien capricieux dans fes effets ! Je ne fçais
pourquoi je trouve des délices jufques
dans les agitations où il me jette ; j'ignore
fi je fuis aimé de Felime , me dis-je quelquefois
à moi-même , mais je la vois du
moins , elle ne peut ignorer entierement
mon amour , tout en moi doit le lui faire
connoître : c'eſt un langage qu'elle écoute
fans colere ; bornons- nous au plaifir qu'on
nous laiffe , & ne perdons point par un
mot le fruit de tant de foucis & de tant
de foins,
MENALQUE .
Quoi , Felime connoît ton amour ? tu
le crois , & tu ne fçais pas encore com
ment elle en recevroit l'aveu ?
DAMON.
Ecoute ; fes procédés avec moi font
inexpliquables. Hier encore je la quittai
rempli de l'émotion la plus vive. Elle partoit
pour la campagne , je l'ignorois en entrant
chez elle ; ce fut un coup accablant
pour moi ; je ne fus pas le maître de mon
trouble , je crus en remarquer en elle .... je
me trompois peut-être . Lorſque je fus prêt
18 MERCURE DE FRANCE .
rende
fortir , je l'embraffai en tremblant , je
ferrai l'une de fes nains , elle ne fit aucun
mouvement pour la retirer , elle ne marqua
pas de colere , & moi je ne pus lui dire
un feul mot fur le chagrin que fon départ
me caufoit. Je cherchai fes yeux elle ›
contra les miens & ne les évita pas ;
j'y crus découvrir de la tendreffe , mais
Menalque , ce pouvoit être une illufion.
Elle a les plus beaux yeux du monde, & je
l'adore ; en faut il davantage pour croire
qu'ils s'attendriflent en fe tournant fur
moi , parce que je le fouhaite avec ardeur
? Quelquefois je remarque que Feli- .
me fe contraint quand il y a quelqu'un
avec nous ; elle me regarde moins , fes
yeux ne s'arrêtent quefoiblement fur moi;
c'est tout le contraire quand nous fommes
feuls ; mais ne pourrois -je pas dire auſſi
que c'eft qu'elle m'oublie ailément quand
d'autres fe trouvent avec elle ? ... Felime
foupire , tantôt elle laiffe échaper ſes ſoupirs
en liberté , tantôt elle s'efforce de
les retenir . Malheureux que je fuis ! oſe
rois-je me flater de les pouvoir caufer ?
Peut-être un fouvenir les excite , & j'ai la
foibleffe de les attribuer à mon amour ....
Lorfque nous caufons enfemble , je tâchet
de ramener nos entretiens fur le chapitret
de la tendreffe ; je m'exprime alors avec
FEVRIER. 1754. 19
toute la vivacité d'un homme qui éprouve
lui - même les fentimens dont il parle ; Felime
paroît prendre plaifir à mes difcours ;
lorfqu'elle y veut répondre , je la vois
quelquefois embarraffée , l'on diroit qu'elle .
craint d'en trop dire .... Sont- ce là des
marques de retour ? Pourrois- je me flater
d'être aimé d'elle : Qu'en 'penfes- tu , Menálque
? Parle .
MENALQUE.
Je n'ai qu'un confeil à te donner , &
tu ne feras heureux qu'en le fuivant ; c'eſt
d'aller te jetter aux pieds de ta belle maîtreffe
, de lui déclarer ingénument tout
l'amour que tu reffens pour elle ; cette
naïveté a bien plus de force que les difcours
les mieux arrangés : elle te traitera
peut-être d'abord avec rigueur ; ne te rebutes
point , ta conftance la fléchira ; fi
tu t'obtinois plus long - tems au filence ,
Felime pourroit te croire indifférent : en
reſpectint l'objet qu'on aime , il ne faut
pas lui ôter le plaiGr de s'entendre dire
qu'il eft aimé, Si Felime ne vouloit pas
t'écouter , il eft de ces manieres froides
& décidées qui te l'auroient déja fait connoître.
Songe à vaincre ta timidité , c'eft
prefque une vertu dans la morale , c'eſt un
mérite auprès des belles , quand elle n'eft
20 MERCURE DE FRANCE .
pas pouffée trop loin. Puiffes- tu être un
jour auffi heureux que je le défire. Adieu .
H. L. D.
200 20020 000200 08:06:20 209 208 207 208 209
ÉPITRE
AM. Foote , Anglois , pour lors à une petite
Maifon de Campagne qu'il avoit louée
près d'Angers. Par M. de la Sormiére.
Entre la pareffe & l'étude ,
Vous voyez couler vos beaux jours
Dans une aimable folitude ,
Où vous enchaînez les Amours.
Dans l'effain qui vous environne ,
Je vois Philis qui papillonne
Avec les Jeux , avec les Ris ; '
Et Momus qui fur vos écrits
Répand ce goût , ce fel attique ,
Ce délicat , ce vrai comique
Dont Londre eft juſtement épris .
Ce Dieu d'accord avec Thalie ,
Au mépris de tous vos rivaux ,
* Ce Gentilhomme a composé plusieurs excellentes
Comédies , toutes repréfentées à Londres avec beaucoup
de fuccès , entre lesquelles on remarque , l'Anglois
à Paris.
FEVRIER.
21 1754 .
Vous remit ces heureux pinceaux
Dont Plaute avec moins de génie
Peignoit les vices & les fots ;
Et la fineffe de Térence
Nous reproduit cette élégance
Qu'on admire dans Marivaux .
Bois ifolés , rians Côteaux ,
Maiſon fans fafte , fans parure ;
C'est là qu'en moderne Epicure,
Un Sage défend fa raiſon
Et des piéges de la Nature ,
Et des fophifmes de Zénon.
D'amis une troupe choisie
Y vient favourer les douceurs
Du Falerne & de l'Ambroisie.
Là , fans complimens , fans fadeurs,
La liberté fait les honneurs ,
La vaine contrainte eft bannie
Tel eft ce féjour enchanté :
Et Comus d'une main légere
Affaifonne la bonne chere
Du piquant de la volupté,
A Angers , 1753 .
22 MERCURE DE FRANCE.
DU GOUST DE L'E'CRITURE.
Perfonne n'ignore que l'Ecriture , comperfectionnée
par le goût exquis des Maîtres
excellens qui s'y font appliqués depuis
près de deux fiécles. Jufques- là négligée
, fans honneur , même dégradée ,
elle s'étoit vûe contrainte de chercher un
afyle dans l'obſcurité des folitudes les plus
reculées , & dans le fein des Cathédrales
les plus célébres ( a ) . C'est là qu'elle ſe
vit obligée de s'affervir hontenfement aux
caprices & aux bizarreries d'un efprit dépravé.
C'est là qu'une main toujours groffiere
& fans adreffe , ne fembloit s'animer
que pour lui faire former un caractere ,
tantôt n'offrant qu'une maffe informe ,
tantôt ne préfentant qu'un affreux fquelette
. C'eft là enfin où l'Ecriture fe montroit
toujours défigurée par des ornemens
( a ) Il n'y avoit dans les fciécles d'ignorance
que les Moines & les Prêtres pour ainfi dire, qui ſe
ferviffent de la plume. Leurs occupations étoient
de tranferite des Livres. Les Ecoles ſe tenoient dans
les Cathédrales , c'étoit l'Evêque qui enſeignoit ,
ou quelque Clerc diftingué par la vertu. Difcours
fur l'Hiftoire Ecclefiaftique , par M. l'Abbé Fleury.
FEVRIER. 1754. 28
gothiques & fuperflus , ou embarraſſée par
des liaifons qui en rendoient la lecture également
difficile & fatigante.
Il lui falloit donc un puifant fecours
pour l'arracher d'entre les chaînes qui la
reſſerroient , & la faire paroître aux yeux
avec tout fon éclat , en fixant fes principes
& en lui prêtant des régles fures &
conftantes. C'est ce qu'ont fait ces célébres
Ecrivains (b ) qui depuis le rétabliflement
des Arts , fe font acquis la jufte admiration
des François & des Etrangers. Intimement
convaincus que tous les beaux arts
dépendent du bon goût , que c'eft lui qui
leur donne cette délicateffe & ces graces
qui en font tout le prix , ils fe font uniquement
étudiés à le confulter en tout , à
le fuivre comme un guide infaillible , & à
viſer au beau & au vrai . En effet , par la
force & la folidité de leur jugement , &
( b ) Jean Neuderfer , Allemand ; Clement Perret
, Flamand ; Louis Curion , Romain , ( Alexandre
Jean : Guillaume le Gangneur , les Beaugrands
, Lucas Materot , François Defmoulins ,
Jean Allais pere , Jean Petré , Philippes Limo-
Lia , Jacques Raveneau , Louis Barbedor , Louis
Senault , Laurent Fontaine , Nicolas Duval pere ,
Jean Baptifte Allais -de- Beaulieu fils , Etienne
de Blégni , Nicolas Lefgret , Nicolas Duval
fils , Olivier Sauvage , Alexandre- Louis Roffignol,
&c. ) tous François.
·
24 MERCURE DE FRANCE .
par la netteté & la fineffe de leur difcernement
, ils ont ramaffé dans un feul point
de vûe les juftes proportions d'un corps
d'Ecriture , & ont faifi avec ardeur les mo
mensqui le conduisent à fa vraie perfection,
Par tout ils ont répandu de l'élégance , de
la précifion & de la jufteffe ; ils ont employé
les mouvemens les plus naturels &
les plus recherchés. Par tout leurs effets legers
, tendres , agréables & bien affortis ,
plaiſent aux yeux , ſemblent même faſciner
les efprits & emporter impérieufement
les fuffrages. Il ne faut cependant pas s'imaginer
qu'ils fe foient écartés d'une noble
fimplicité ; ils l'ont conftamment &
fcrupuleufement fuivie. Leurs Ouvrages
qui font entre les mains des Amateurs de la
belle Ecriture , en font une preuve évidente .
Ils ont même impitoyablement retranché
une espéce de multiplicité de traits dans
lefquels des yeux moins clairvoyans ne
verroient que des beautés.
C'est donc le goût , mais un goût pur ,
qui a été leur régle & leur modéle , & qui
certainement doit être le nôtre ? C'est en
lui que confifte le fond & l'ame de nos productions
. C'eft ce fentiment vif d'une raifon
épurée qui doit embellir toutes nos piéces
, diftinguer l'Ecrivain d'avec l'Ecrivain ,
& donuer de la correction , de la nobleffe
1
&
FEVRIER . 1754. 25
& de la magnificence à nos ouvrages. En
vain fans le goût nous voudrons régler
notre esprit , reconnoître les travaux des
grands maîtres en l'art d'écrire , diriger
nos obfervations , raifonner dans nos études
, fentir le fond du caractere & la profondeur
du génie d'un Ecrivain . Sans lui ,
les plus ingénieufes compofitions nous paroîtront
infipides , & nous traiterons de
nouveautés ridicules les principes les plus
folides & les mouvemens les mieux conçus.
Au contraire , il nous fervira à découvrir
la facilité de la main , le naturel & la
tendreffe du toucher. Une comparaifon fera
fentir la jufteffe de ce raifonnement . Je
prends pour cet effet deux Ecrivains illuftres
qui ont vêcu dans le même tems &
qui ont eu beaucoup de réputation ; ce
font M. Roffignol ( c ) , & M. Alexandre
( d ).
Que guidé par le bon goût , on examine
fans prévention les ouvrages de ces Artiftes
, on trouvera que le génie du premier
le portoit naturellement à la fimplicité ,
que fes compofitions étoient délicates
bien digerées & ménagées à la force de
(c ) Louis Roffignol , Parifien , mort le 24 Fé
vrier 1739 , âgé de 45 ans.
(d) Alexandre , mort à Paris en 1738 , dans le
mois de Juillet.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
coup
ceux pour qui elles étoient deftinées ; que
l'habileté de fa main étoit heureufe & conduite
avec modération ; que fes principes
étoient juftes , précis & toujours conformes
à ceux fixés par Allais ( e ) ; que fon
toucher étoit tendre & moelleux , fes ouvrages
pleins d'agrémens , & fes moyens
fimples , faciles & immuables. Dans le fecond
, on remarquera un génie inconftant,
vif, errant , plein de feu , mais fans beaude
raifonnement , fans application ,
fans ordre , rempli affez fouvent de traits
trop compliqués & de ces mouvemens que
l'on appelle paffes ou abréviations. Hardi
dans fes licences , outré dans fa diftribution
, entêté de je ne fçai quelle grandeur,
emporté par trop de vivacité , il ne pou
voit jetter dans fes compofitions ce charme
précieux que l'on trouve dans le premier
; & pourquoi ? C'est que fon goûr
n'avoit pas été cultivé par une judicieufe
difcuffion des ouvrages de fon Art , nị
par une fuite néceffaire de réflexions juftes,
De tout ceci on doit juger combien avant
rout il eft important à un Maître de perfectionner
fon goût , en l'exerçant fur les
plus parfaits morceaux qui concernent fon
(e ) En 1880 , Allais de Beaulieu mit au jour
un Livre fur l'art d'écrire , qui eft le meilleur
morceau qui le foit encore vu für l'Ecriture .
FEVRIER. 1754. 27
talent : il doit même faire un choix des
meilleurs en les accompagnant de remarques
folides & juftes ; alors il ne fortira
ren de fa plume qui ne furprenne , qui ne
flate & qui n'enchante ; toutes les piéces
feront marquées au coin d'une noble fimplicité
, & en même tems d'une variété
merveilleufe. Liaiſons régulieres & délicates
, lettres uniformes & différentes , fé-,
parations mefurées , majeures & capitales
proportionnées au tout enſemble , vuides
fagement remplis , traits & paffes fimmétrifés
, compaflés , mais modérés ; tout plaîra
, ravira , tranſportera même ceux qui
n'ont aucune connoiffance des principes
de l'Ecriture . On fent affez combien un
tel fuccès eft agréable , mais on n'y vient
pas tout d'un coup. C'eft un doux fruit
qu'on n'a amené à la maturité qu'avec des
peines infinies ; le travail le plus affidu &
le plus opiniâtre n'a pu le rendre précoce .
Il faut cependant avouer qu'il n'eft rien
aujourd'hui de plus facile que d'arriver à
la perfection de l'art d'écrire , fi l'on a le
goût pour guide , & fi fous les yeux d'un
grand Maître on fçait profiter de fes leçons
& de fes avis. La route , comme on
le voit , en eft courte & riante , les grands
hommes qui l'ont tracée , l'ont jonchée de
fleurs , dont chacun pourra recueillir une
Bij
28 MERCURE DE FRANCE,
ample provifion , & dont il fçaura fans
doute faire un bon ufage,
PAILLASSON , Ecrivain Juré ,
rue des Foffes S. Germain l'Auxerrois.
A MADEMOISELLE N ..
AUJOURD'HUI MADAME..
CE fut dans un lieu folitaire ,
Lieu retiré , féjour auftere ,
Que vos beaux yeux , pour la premiere fois ,
Porterent au fond de mon ame
Ces traits charmans , ces traits de flamme
Qui lafoumirent à vos loix .
De ce moment trop peu durable
Dont fans ceffe avec moi j'aime à m'entretenir
Sans doute vous avez perdu le fouvenir ?
Si , lorfque dans un lieu femblable
J'ai revu l'éclat de vos yeux ,
'n Dieu ... le plus petit des Dieux,
Nous avoit rappellé ce moment favorable ;-
Mon bonheur feroit préférable
Au fort qu'il goûte dans les Cieux.
FEVRIER . 1754 29
************
DISSERTATION
Sur les caufes de l'exil de S. Loup , Evêque
de Troyes. Par un Chanoine de l'Eglife
de Troyes.
N finiflant la Differtation que j'ai
faite & qui a paru dans le Mercure
de France aux mois d'Avril & Mai de
l'année 1753 , pour déterminer le local
du champ de bataille dans lequel Ætins
& fes Alliés remporterent une victoire fignalée
contre Attila , j'ai dit que S. Loup
ayant en qualité d'otage conduit Attila à
fa tête de fon armée' jufqu'au Rhin , revint
paisiblement dans fon Diocèfe. L'Auteur
de la vie de ce Saint nous apprend
enfuite que cet Évêque de retour de ce
voyage , fut mal reçu dans fa Ville Epifcopale
, qu'il fut prefqu'auffi -tôt obligé
d'en fortir , & même de quitter fon Diocèfe
dont il fut long- tems abfent ; cette
Vie a été donnée par Surius , conforme
à d'anciens exemplaires, & le fait qu'il s'agit
d'examiner y eft exprimé en ces termes
Or l'homme de Dieu étant de retour
, dès qu'il fe vit abandonné par le
défefpoir des fiens, prit fon parti plus dili-
E la
B iij
30 MERCURE DEFRANCE.
gemment que les autres, & fe retira promptement
à Latifcon ; fon deffein étoit d'y
attirer fon peuple , qu'il avoit défendu au
milieu des guerres & des défordres publics,
par les fuffrages de fes prieres : cette
retraite eft diftante de quarante- cinq mille
de la ville de Troyes ; il y demeura deux
ans entiers , après quoi fe fentant piqué
du peu de Citoyens qui s'étoient rendus
auprès de lui , il jugea à propos de fe retirer
jufqu'à la ville de Mâcon .
Reverfus autem vir Dei , ut vidit fe def
perationefuorum , turbatum ad montis perfugium
Latifconem cateris folertior feftinavit ,
ut eo transferret plebem , quam orationum
fuarumfuffragiis difcrimini jacentem interexcidia
publica & arma defenderat. Illud perfugium
diftat ab Urbe milliaribus quinque
& quadraginta. Manent vero biennis ſpatio
offenfus raritate fuorum eò venientium
Marifconem fibi cenfuit expetendam .
>
L'Auteur de la Préface qui eft à la tête
des Offices de l'Abbaye de S. Loup , imprimés
à Troyes , dans un cayer in - 8°.'
chez François Jaquard , en 1657 s'infcrit
en faux contre ce fait allégué par Surius
; voici fes termes traduits du Latin .
Nous avons dit que S. Loup peu de tems
avant la mort , s'étoit retiré fur la Montagne
de Latifcon , & tous les Auteurs qui
FEVRIER . 1754. 31
ont écrit la vie & les actions de ce Saint,
l'ont également avanzé ; mais nous ne fçavons
point par quelles raifons Surius fait
entendre que ce Prélat fut forcé de fe refugier
dans cette retraite , par l'ennui &
la fureur de fon peuple qui s'étoit imaginé
qu'il vouloit trahir la Patrie, comme fi on
avoit voulu le foupçonner d'avoit le deffein
de livrer fa Cité à Attila. On ignore auffi
où cet Auteur a puifé ce qu'il avance : car
après avoir ramaflé & examiné avec foin
tous les manufcrits de la Vie de ce Saint ,
nous n'y avons rien trouvé de femblable ;
mais tous conviennent qu'il ne s'eft retiré
de fa Ville pour un tems , que parce que
fentant fes forces s'affoiblir , & fa mort
étant prochaine , il avoit choisi une retraite
pour vaquer plus facilement au fervice
de Dieu ; & certes ce qu'avance Surius
eft incroyable , & nous pourrions par
mille raifons le réfuter , mais ce n'eft pas
à préfent notre deffein .
Le Pere Coufiner, Souptieur de l'Abbaye
de S. Loup de Troyes , dans fes Ouvrages
qui font encore manuferits & qu'il a fait
il y a plus de quatre- vingt- dix ans far la
Vie de ce Saint , & fur l'Hiftoire de cette
Abbaye , qui ont été communiqués aux
Bollandiftes & au Pere le Cointe de l'Oratoire
, a fait tous fes efforts pour laver
Biiij
32 MERCURE DE FRANCE.
fon Saint de cette tache. Ces fameux compilateurs
femblent même avoir adopté fon
opinion , fous prétexte que dans différentes
vies de ce Prélat il n'en eft point parlé
du tout : mais n'eft it point permis de penfer
autrement que ces Sçavans ? ne peut- on
pas dire qu'il fuffit qu'on ait lu dans quelques
anciens exemplaires , autres que la
vie donnée par Surius , ce fait en queftion
, fuivant cette régle de critique , que
lorfqu'un Hiftorien avance des faits qui
ne femblent pas contribuer à l'éloge du
Saint dont il écrit la Vie , il mérite mieux
d'être cru que les autres , parce qu'il paroît
qu'il aime la vérité , & qu'il ne veut
pas la taire , quelque préjudice que
fa
bonne foi femble faire à la réputation de
celui dont il parle ? que fçait on fi des plumes
dévotes n'ont point fupprimé ou déguifé
ce fait dans les copies des anciens
exemplaires, afin de ne pas laiffer à la poftérité
le moindre doute fur la haute répupuration
de leur Patron c'eft ce que je
laiffe à décider .
Le Pere Coufiner , fes confreres , fes
partifans , & même les Bollandiftes , dont
les obfervations & les notes critiques fur
les Actes des Saints font d'un grand poids ,
conviennent que S. Loup , à fon retour
du voyage qu'il avoit fait pour reconduire
1
FEVRIER . 1754. 3.3.
Attila jufqu'au Rhin , fe trouvant fatigué,
exténué & abbatu par une maladie languiffante
qui l'empêchoit de vaquer au
faint miniftere dont il étoit chargé , réfolut
d'aller prendre l'air ; qu'à cet effet.
après avoir paffé deux ans à Latifcon , il
fe retira dans la Ville de Mâcon fur la
Saone ; en vérité peut- on s'imaginer qu'un
Evêque , tout au plus âgé de foixante - fix
ans , & qui a été d'un affez bon tempéramment
pour vivre encore plus de vingtfix
ans , n'étant mort qu'à l'âge de 92 ans ,
foit tellement tombé dans une maladie de
langueur qui auroit duré plus de trois ans??
n'avoit-il dans fon Diocèſe des campas
pagnes gracieufes où il auroit pu fe retirer
? & quand on fuppoferoit qu'un air
particulier lui auroit été néceffaire , ç'auroit
été l'air de la Ville de Toul , fa Patrie
, & non pas celui de Mâcon enfin
fçaurois me perfuader qu'un auffi
grand Saint, qui avoit été dans la difpofi
tion de fe facrifier avec tout fon Peuple
dans le tems de l'armée d'Attila , auroit:
voulu ou confenti d'abandonner fon trou
peau par délicatelle de fanté .
En fuppofant donc la vérité du fait allégué
par Surius , ainfi qu'il eft très-probable
de le croire , on demande pourquoi
S. Loup reçut un traitement fi indigne de
By
34 MERCURE DE FRANCE.
la part de fon Peuple , après l'avoir ſauvé
l'année précédente du danger extrême
dont il étoit menacé par l'armée d'Attila ?
ce qui marqueroit une grande ingratitude ,
au cas qu'on cût eu des foupçons legitimes
fur la conduite de ce faint Evêque.
On veut fçavoir fi ce faint Prélat a eſſayé
de fe fouftraire à la domination des Romains
, qui alors étoient maîtres de la Cité
de Troyes , s'il avoit entrepris de livrer
fon Pays aux Huns ou aux Francs , c'eſt ce
qu'il s'agit de bien examiner , & nous ferons
voir que le projet de S. Loup étoit
louable , qu'il agiffoit avec prudence eu
égard aux circonftances , qu'il n'a rien fait
qui puille préjudicier à la réputation , &
que tout au plus il s'étoit trop preflé de
faire réuffir un projet utile à fa Patrie, qui
n'eut fon exécution qu'environ ſept ans
après la mort. Mais pour répondre à ces
queftions & appuyer mon fentiment , je
crois à propos de faire quelques obfervations
fur l'état général des Gaules dans ce
tems - là , & en particulier fur le pays de
Troyes.
Les Gaules qui étoient une des grandes
Provinces de l'Empire Romain en Occident
, n'avoient point encore été entamées
au commencement du V. fiècle ,´
malgré les efforts des Germains & des NaFEVRIER.
1754 35
tions Septentrionales ; ces Barbares faifoient
bien quelques courfes en deçà du
Rhin , mais après y avoir fait le pillage ,
ils emportoient leur butin au-delà de ce
fleuve ; enfin dès l'année 407 , les Vandales
, les Alains , les Suéves & les autres
Peuples de leur voifinage qui fe joignirent
avec eux , excités par Stilicon , paſſerent
le Rhin ; après avoir mis en fuite les Francs
qui s'oppoferent à leur paflage , ravagerent
toutes les Gaules & pénétrerent juſqu'aux
Pyrennées ; ils ne firent que traverfer
ce grand pays comme un torrent ,
ils allerent bientôt après en Afrique, où ils
s'établirent.
Les Alains en partie reſterent , ils ſe mirent
à la folde de l'Empire , qui leur accorda
des terres fur les rives gauches de
la Loire ; on leur confia la garde de la
Ville d'Orléans , place importante par fa
firuation.
Peu de tems après , c'est- à -dire en 409 ,
les Gaulois ou Romains , car il n'y avoit
plus alors de diftinction entr'eux , les Peuples
, dis-je , de plufieurs Provinces maritimes
firent une confédération & s'étigerent
en République , reconnoiffant
toutefois l'Empereur pour leur Souverains
elle étoit compofée de cinq des dix - fept
Provinces des Gaules ; fçavoir , les deux
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
Aquitaines , la feconde , la troifiéme & la
quatriéme Lyonnoifes , avec une partie
de la feconde Belgique , & leur fituation
Jes fit appeller Armoriques.
Les Bourguignons d'un autre côté ,
après avoir pallé le Rhin ,
vinrent prendre
des quartiers dans les Gaules , ils envahirent
l'Alface , la premiere Lyonnoife
& quelques Pays voifins ; ils s'y cantonnerent
. Cet événement arriva en 413 .
Dans le même tems les Vifigots d'Italie
vinrent auffi s'établir dans les Gaules avec
la permiffion de l'Empereur Honorius ;
ils prirent d'abord leurs quartiers dans les
Cités qui font fur les rives droites du
Rhin , c'est - à - dire à l'Occident de ce
Aleuve.
Enfin les Francs avoient déja formé
alors un petit établiffement en déçà du
Rhin , ils étoient à la folde de l'Empire ,
pour défendre contre les Nations Barbares
le paffage de ce fleuve : ils firent bien leur
devoir contre l'irruption des Vandales ;
mais ceux ci ayant été fecourus par les
Alains , enfin les Francs après avoir perdu
environ vinge mille hommes , furent obligés
d'abandonner la partie & de leur laiffer
libre le paffage du Rhin.
11 eft bon d'obferver que toutes ces différentes
peuplades de Barbares ayant obFEVRIER.
1754 57
renu l'agrément de s'établir en différentes
contrées des Gaules , dont ils s'étoient d'a
bord rendus maîtres par force , n'eurent
cette permiffion qu'à condition d'y vivre
en Sujets de l'Empire Romain , d'en fuivre
les loix , & d'obéir aux Officiers de
J'Empereur ; mais ces nouveaux Hôtes ne
tinrent gueres leurs promeffes , ils s'étendirent
dans le voifinage de leurs Cantons ,
ils s'arrondirent , ils augmenterent leur
autorité , & par la fuite ils devinrent
Souverains , c'est - à - dire en 475 environ
, des Cités qu'ils ne poffédoient d'abord
qu'à titre précaire . Et comme l'Italie
, l'Efpagne & l'Afrique fouffroient
auffi beaucoup à caufe des incurfions des
Barbares , on peut juger de la fituation
critique & dangereufe dans laquelle fe
trouvoit l'Empire d'Occident : Rome même
avoit été prife par Alaric en 404,
On peut fur les faits de ce Tableau en
racourci des Gaules , avoir une idée
de leur pofition dans ces tems-là , enforte
qu'on voit qu'au milieu du cinquiéme fiécle
l'Empire ne poffédoit pas réellement le
tiers des Gaules encore les Cités qui étoient
demeurées fidéles fous l'obéiffance , ne
faifoient pas un Etat joint & arrondi ; elles
étoient éparfes en plufieurs portions ,
ce qui en faifoit la foibleffe,
38 MERCURE DE FRANCE .
On devine après cela aifément quelle
devoit être la confternation des Romains ,
des véritables Sujets de l'Empire ; entourés
de toutes parts de Nations barbares ,
ils étoient continuellement expofés à leurs
infultes , à leurs excurfions , à leurs pillages
; & quand on confidere que les Vifigots
& les Bourguignons étoient Ariens ,
que les Alains & les Francs étoient Payens,
on doit bien penfer que les Gaulois , tant
ceux des Provinces obéillantes , que ceux
qui étoient fous leur domination & dans
leur voisinage , étoient dans de grandes
allarmes au fujet de leur Religion , étant
tous Catholiques & attachés à la Communion
de l'Eglife romaine , dont la foi eft
toujours pure.
Si on ajoûte à ces confidérations que
les Provinces obeïffantes étoient maltraitées
par les Officiers de l'Empereur , qui
fous un gouvernement foible ne penfoient
qu'à bien faire leurs affaires , comme
cela arrive toujours dans des tems de
troubles ; fi on fait attention que ces Officiers
dans la répartition des impôts étoient
injuftes , qu'ils étoient cruels par la dureté
avec laquelle ils en faifoient le recouvrement
, qu'ils commettoient une infinité
d'exactions , & qu'ils s'approprioient les
confifcations qui appartenoient au fifc ,
FEVRIER. 1754- 39
qu'en conféquence il fuffifoit d'être riche
pour s'attirer de mauvaiſes affaires , il
fera aifé de fe perfuader que les Gaulois
fouhaitoient ardemment une réforme dans
l'Etat , qu'il étoit néceflaire d'avoir un
Maître fur les lieux , qui en les gouvernant
les défendît, & contre les ennemis du
dehors par fon courage , & de ceux du dedans
par fon équité ; mais , où le trouver
Telle fut la fituation fâ heufe des Gau .
les fous l'Empire d'Honorius : ceux qui
ont voulu le louer , dit M. l'Abbé du Bos ,
ont été reduits à faire l'éloge de ía bonté
qualité auffi dangereufe dans un Prince
qui n'a pas les qualités néceffaires aux Souverains
, que les plus grands vices ; fa bonté
même fat funefte à l'Empire, parce
qu'il fut dépourvu du talent de le faire
craindre ; ces défordres continuerent fous
fes Succeffeurs ..
Enfin au milieu du cinquième fiécle ,
fous l'Empire de Valentinien , arriva cette
fameufe irruption des Huns dans les Gaules
: tout le monde fçait les ravages qu'y
fit Attila leur Roi ; ce fleau de Dieu , Prince
auffi formidable que courageux , fut
combattu avec fuccès par Ætius & fes Alliés
, & enfin obligé de quitter la Patrie . Onpeut
juger dans quelles calamités furent
Flongées les Provinces que ce Conquérant
40 MERCURE DE FRANCE.
.
parcourut ; tant de malheurs excitoient
les gémiflemens des gens de bien , & quoique
par l'habileté d'Etius , ce Patrice romain
, qui commandoit dans les Gaules
pour l'Empereur , qui fçnt réunir tant de
Nations différentes qui habitoient ces Provinces
pour faire tête à l'ennemi , les Huns
euffent été défaits dans un combat général ,
néanmoins la retraite précipitée de ce Chef
des Huns ne dédommagea pas des maux
qu'il avoit faits , des dangers qu'on avoit à
craindre , & de la confufion qui régnoit
toujours dans les affaires du Gouvernement.
Les Evêques des Gaules étoient l'appui
& la confolation de leurs compatriotes :
dans ces conjonctures fâcheufes ils avoient
un grand pouvoir ; ils jouiffoient de revenus
confidérables , ils les employoient
au foulagement des malheureux , & leur
autorité jointe à une haute piété n'alloit
qu'au bien de tous. Je me borne ici à les
confidérer comme des citoyens diftingués ,
qui tenoient un rang confidérable dans
la patrie , & qui avoient beaucoup de part
aux révolutions ; leur dignité leur donnoit
une confidération étendue dans la
fociété. Les loix impériales les autorifoient
à fufpendre les jugemens rendus les
Tribunaux laïques , & même à les refor
par
FEVRIER. 1754 41
mer en quelques circonftances ; ils étoient
les protecteurs des veuves & les tuteurs
des orphelins , & ce qui achevoit de leur
donner un crédit général , c'est qu'ils joi
gnoient à la grandeur & aux droits de leur
dignité , un mérite éminent & une piété
folide . Nous voyons par l'Hiftoire , que
ces faints Prélats ont été des citoyens courageux
, & capables du gouvernement .
Aufli le Clergé & le peuple dans le tems
des élections , faifoient tout leur poffible
pour élire un Evêque qui eût des talens ,
de l'expérience , du génie & de la piété .
C'eft pourquoi les Evêques des Gaules
avoient droit de citoyens dans leurs Diocèles
, ils pouvoient en cette qualité avoir
infpection fur l'adminiſtration temporelle
de leurs Cités ; c'eft pour cette raifon que
dans ce fiécle ils font entrés dans tous
Les projets & les négociations qui fe traitoient
alors pour rétablir l'ordre , & empễ-
cher la dévaftation de leurs Diocèfes .
C'est par ces confidérations que nous les
voyons fi bien figurer dans l'hiftoire de
l'établiflement de la Monarchie Françoife
, comme on le voit clairement dans le
fçavant ouvrage de M. l'Abbé du Bos ſur
cette matiere.
Nous connoiffons par l'Hiftoire la grande
réputation que s'étoit fait S.Loup, Eve
42 MERCURE DE FRANCE .
que de Troyes ; on voit la haute eſtime
qu'Attila même , ce fleau de Dieu , avoit
pour ce Prélat , & la confiance avec laquelle
il s'ouvrit à lui fur fes difgraces &
fur fes projets lui feul avec l'aide de
Dieu , fauva fon troupeau & fes citoyens
du malheur qui les menaçoit , fon génie
le foutint , fa piété le feconda ; il défarma
ce Prince par fa douceur , autant que par
fon éloquence : il accompagna ce Prince
dans fa retraite , il lui fervit d'otage comme
il l'en avoit prié . Il eft conftant que ce
Prince fe plaifoit à avoir fouvent des converfations
avec notre Saint , il connoiffoit
la folidité de fon mérite , & l'étendue de
fon efprit; d'ailleurs ce Prince n'avoit plus
guéres de projets dans la tête à exécuter ,
il étoit ou piqué ou confterné de ſa défaite
, il fe diffipoit , il fe défennuyoit avec
fon
compagnon de voyage.
Attila ayant pris congé de Saint Loup
pour repaffer au- delà du Rhin avec fon
armée, notre Evêque prit fes mefutes pour
retourner dans fa Ville épifcopale , mais
eft-il revenu dans la même année ? Je n'ent
fçais rien ; je préfume que la petite armée
de Francs qui avoit été envoyée à la fuite
de celle d'Attila , pour obferver les Huns
dans leur retraite , aura eu ordre de refter
dans le voisinage des bords du Rhin , afin
FEVRIER. 1754. 43
d'empêcher le paffage de ce fleuve aux partis
qui auroient eu encore la fantaisie de
faire des courfes en deçà , ainti les Francs
à la tête defquels pouvoit être Mérouée
leur Roi , auront pu hyverner en Alface ,
& ne fe feront mis en campagne pour leur
retour qu'au printems fuivant ; en ce cas
Saint Loup qui pouvoit craindre quelques
embûches fur fa route , s'il s'étoit mis en
chemin fans être accompagné , aura pu
refter avec eux pour profiter de leur efcorte
quand il s'en retourneroit.
Pendant un auffi long téjour cet Evêque
aura fait connoiflance avec les Francs ,
avec les principaux de l'armée , avec leur
Roi même , s'il étoit à leur tête , & rien
n'empêche de croire qu'il y fut préſent ;
il aura pris de l'eftime pour ces Barbares
qui n'avoient rien de féroce que le nom ,
il fcavoit qu'ils faifoient la guerre noblement
, qu'ils avoient du courage & des
fentimens d'humanité. Mérouée qui s'étoit
trouvé à l'armée d'Etius , lorsqu'il
combattit les Huns dans la plaine de Saint
George , entre Troyes & Méry , avoir
donné des preuves de fa valeur: Saint Loup
n'aura pas manqué d'écrire à Troyes les
caufes de fon retard , il aura fans doute
dit bien des chofes avantageufes des Francs,
il aura fait un parallele de ceux - ci avec les
44 MERCURE DE FRANCE.
Huns , & il ne lui aura pas été difficile de
faire voir que tout l'avantage étoit pour
les premiers ; & de là on aura conclu que
montrant du penchant les Francs ,
il aura eu quelque deffein en leur faveur.
pour
Il n'eft pas douteux que dans ces tems
de trouble & pendant une fi longue abfence
, il y aura eu des cabales contre le
faint Evêque ; un tel homme dont la conduite
pleine de fageffe étoit la cenfure
de tous les défordres , dont l'éloquence
s'étoit élevée plufieurs fois contre tant
d'abus , aura eu des jaloux , des envieux
; ils auront femé des bruits affectés
parmi le peuple , toujours fi aifé à fe laiffer
féduire par les premiers préjugés . Les
Officiers Romains prépofés aux impôts ,
ces exacteurs impitoyables dont nous
avons déja parlé , endurcis dans l'habitude
de comniettre des concuffions & des rapines
, auront faifi l'occafion d'éloigner
ún furveillant attentif & un cenfeur
aufli exact ; ils l'auront accufé d'ambition
, d'avoir , pour la fatisfaire , traité
avec les Barbares afin de fe rendre maître
de la cité de Troyes ; peut-être même de
trahifon , en débitant qu'il avoit pris des
mefures pour fe fouftraire à l'obéiffance de
l'Empire : un peuple toujours crédule ne
faifit
que trop promptement ces idées pour
FEVRIER . 1754.
45
faire place dans fon coeur à l'envie , contre
un Evêque qui auparavant étoit l'objet de
fon amour,
Ces bruits tout defavantageux qu'ils
paroiffent d'abord à notre Saint , n'étoient
pas tout à fait fans fondement. Il
fe pouvoit faire qu'il feroit convenu fecrettement
avec les principaux Sénateurs
de la ville , avec les bons citoyens , de
prendre des mesures pour parer à tous les
dangers qui les menaçoient fe trouvant
dans une eſpèce d'anarchie , fans appui
de la part des Empereurs , fans fecours des
troupes Romaines , & expofés à devenir
la proye du premier tyran qui voudra les
conquérir.
On demandera en ce cas , fi S. Loup auroit
traité avec Attila pour l'exécution de
fes deffeins ? Ce Prince dont il avoit gagné
la confiance , l'eftimoit ; il avoit fait enrendre
à ſon armée que l'année fuivante
il reviendroit dans les Gaules , & qu'évirant
de tomber dans les inconvéniens où
il s'étoit trouvé dans fa premiere campagae
, il fe flatoit de fubjuguer ces Provinces
mais il n'eft pas poffible de fe
fuader que S. Loup , auffi prudent qu'il
étoit , ait fait les moindres ouvertures à
Attila fur un tel projet , pour deux raifons
; la premiere , parce qu'il avoit com
per46
MERCURE DE FRANCE.
pris par l'habitude qu'il avoit eu avec ce
Prince , qu'il étoit rufé & diffimulé ; qu'il
lui avoit donné de belles paroles fur le
plan de fa converfion ; que cependant
malgré les foins , fes prieres & fes bons
offices , il avoit vû ce deffein échouer
prefqu'auffi- tôt qu'il avoit été propofé : la
feconde raifon , c'eft que ce Prélat avoit
compris par les faits d'armes d'Attila , lors
de fon irruption dans les Gaules , que fon
intention n'avoit pas été de s'y fixer ,
d'y
former un établiffement , ni d'y régner ;
qu'il vouloit feulement s'enrichir & fon
armée du pillage de ces belles Provinces.
En effet, Attila après avoir paffé le Rhin ,
mit tout à feu & à fang ; les villes de
Treves , de Tongres , Cambray , Merz &
Reims , furent prefque toutes détruites ;
un Prince qui agit de la forte fait bien
voir qu'il n'a pas deffein d'accoutumer à
fon Gouvernement fes Sujets conquis ,
qu'il ne veut pas les conferver pour leur
faire goûter la douceur de fon Empire :
certes , ce n'eſt pas ainsi qu'on s'y prend
quand on veut régner fur des peuples fubjugués.
Ainfi S. Loup , en fuppofant qu'il a pris
le deffein de chercher de nouveux maîtres
, pour mettre la Cité en fureté , fe
fera bien plutôt adreffé aux Francs , par
FEVRIER. 1754.
47
préférence non -feulement aux Huns , mais
encore aux Bourguignons les voifins , &
aux Viligots. En effet , quelle différence
ne remarque-t-on pas dans les moeurs &
la conduire des Francs d'avec les façons
d'agir des Huns ? Il ne fert de rien de répéter
ce que je viens de dire de ceux - ci ,
au lieu que les Francs étoient braves , courageux
& polis , leur vivacité plaifoit
beaucoup ; ils avoient alors adouci leur
ancien naturel un peu féroce , & ils
avoient eu foin de corriger les défauts de
leur ancienne éducation par leur commerce
avec les Romains. Plufieurs d'entr'eux
s'étoient avancés juſqu'à obtenir les
grades militaires les plus diftingués , tant
dans l'Empire d'Occident que dans celui
d'Orient. Quand ils commencent à s'établir
en deça du Rhin , ils confervent les
places dont ils fe faififfent , ils laiffent vivre
leurs nouveaux Sujets felon leurs loix,
ils moderent les impôts , leur joug devient
aifé , ces vainqueurs gagnent l'amitié
des vaincus ; l'Empire qui connoît leur
courage & leur équité , leur confie la
garde du Rhin pour réprimer les courfes
des Barbares : enfin , pour donner aux
peuples qu'ils fubjuguent un des attraits
les plus féduifans qui puiffe les accoutu
mer à leur autorité , ils leur laiffent le
48 MERCURE DE FRANCE.
libre exercice de leur Religion , its refpectent
les Eglifes & leurs Miniftres , ils
regardent leurs perfonnes & leurs biens
comme facrés. Quand des peuples ont de
telles vertus & de tels fentimens , ils ont
auffi bien des difpofitions pour embraffer
la foi & la morale de l'Evangile ; auffi
voyons nous par la faite comment cette
nation fe convertit avec autant de célérité
que dé facilité.
que
Après ces confidérations , S. Loup pou
voit il jetter les yeux fur les Bourguignons
ou fur les Vifigots pour les rendre maîtres
de fon pays ? ils fembloient à la vérité
avoir un attrait de plus , ils étoient Chrétiens,
au lieu que les Francs étoient encore
Payens; mais ces prétendus Chrétiens profeffoient
l'Arianifme ; ils étoient par conféquent
plus nuifibles à la Catholicité
les Payens même . On fçait qu'en matière
de Religion , les Hérétiques font les plus
funeftes & les plus dangereux ennemis de
la Foi ; les Payens ne la connoiffent pas
& ceux- là la déchirent , & en blaſphêment
les myfteres . Les Princes Payens contens
de regner fur les peuples qui leur font
foumis , laiffent les confciences en repos ;
mais les Princes Ariens animés d'un faux
zele , croyoient qu'il y alloit de leur hon
neur de foumettre à leurs erreurs les Catholiques
:
FEVRIER. 1754. 49
&
tholiques de là les intrigues , les perfécutions
, les violences , les confifcations ,
les exils , les prifons , les tourmens ,
quelquefois la mort même. Si donc il y
avoit dans ces tems critiques une néceſfité
d'état de fe fauver au milieu des débris
de l'Empire prêt à tomber , & de choifir
une Puiffance fous laquelle on pût vi- .
vre en fureté , il devenoit prefque inévitable
, & il étoit auffi falutaire qu'important
de choifir les Francs , & de les avoir
pour maîtres.
Mais , me dira-t-on , voilà des conjectures
bien vagues , qui paroiffent fuperficielles
, & prefque inutiles au fujer que
vous avez à traiter : à quoi je répons que
je les ai trouvées néceffaires. Quand il
s'agit d'établir un fait qui paroît douteux
ou qui n'eft que probable , il faut raffembler
tous les motifs qui peuvent venir à
l'appui de l'opinion qu'on veut propofer ;
j'ai donc cru qu'il étoit à propos de remet
tre fous les yeux du Lecteur l'état fâcheux
des Gaules , tel qu'il étoit au milieu du
cinquiéme fiécle , & la foibleffe de la Monarchie
Romaine qui étoit à la veille d'une
ruine totale , afin de faire voir clairement
quels étoient les fentimens des Citoyens
Gaulois , & quel parti ils avoient à
dre.
G
pren50
MERCURE DE FRANCE,
Les fentimens que je leur donne ne
font point de mon invention , ils font
réels ; quiconque eft instruit de ce qui
s'eft paflé dans ces Provinces lors des commencemens
de la Monarchie Françoiſe ,
ne peut pas ignorer qu'alors tous les Evêques
des Gaules défiroient la domination
des Francs. Ces Prélats étoient Romains
iffus de familles Gauloiſes, plufieurs étoient
de maifon Sénatoriale , quelques - uns
avoient même été Sénateurs , tels que Si .
doine Apollinaire. Si on veut fe convaincre
de ce que j'avance , on n'a qu'à
jetter les yeux fur le fçavant ouvrage de
M. l'Abbé du Bos , fur fon Hiftoire critique
de l'établiffement de la Monarchie
Françoife dans les Gaules ; on y verra que
les Evêques étoient comme indépendans
fous les différentes Puiffances des Barbares
qui étoient établis dans ces Provinces
ils tâchoient en toutes occafions de rétablir
la tranquillité publique , & le voyant
dans une efpéce d'anarchie , fans efperance
d'avoir des fecours , ils ont non feulement
pû , mais ils ont dû agir fouvent de leur
chef , & prendre dans les conjonctures
preffantes le parti qui leur paroiffoit le
plus convenable aux intérêts de laReligion
Catholique , & au falut de leur patrie : ils
ont pû favorifer des Barbares au préjudice
FEVRIER. 1754. 51
d'autres Barbares , & appeller les Francs
lorfqu'ils y ont mieux trouvé leur fureté .
On lit en différens endroits de Grégoire
de Tours , le pere de notre Hiftoire , que
tous les bons Romains , les Citoyens , les
Evêques , défiroient ardemment de voir
regner le Franc dans toutes les Gaules , &
de l'avoir pour Souverain ; il nous dit même
que quelques Evêques s'étoient attirés
des affaires pour s'être trop preffés de les
favorifer ; & c'eſt le cas où je trouve que
S. Loup s'eft rencontré en penfant comme
eux , & en ne réuffiffant pas mieux.
>
Quoique ce ne foit que par la fuite des
tems , c'est-à- dire plufieurs années après le
milieu du cinquième fiécle , que grand
nombre d'Evêques travailla à étendre la
domination des Francs , à s'intriguer en
leur faveur , à faire même des traités avec
eux , au préjudice des Princes dans les
Etats defquels ils gouvernoient leurs Diocefes
il n'eft pas douteux que dès le
milieu de ce fiécle les Evêques penfoient
déja de même , & s'ils n'éclaterent pas ,
comme cela arriva par la fuite , ce ne fut
que manque d'occafions favorables Je ne
prête donc, rien à S. Loup qu'il n'ait dû
penfer lui-même ; il aura traité avec les
Francs pour les mettre en poffeffion de ſa
Cité , avec certaines conditions que nous
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
ignorons ; il aura pratiqué fes amis pour
leur faire agréer ce parti ; mais il échoua
par les intrigues de ceux qui n'étoient pas
fachés d'avoir des maîtres éloignés , afin
de gouverner à leur fantaisie , & de continuer
leurs concuffions. Le peuple féduit ,
fit du bruit , il fallut renoncer à ce projet fi
louable. S. Loup de retour à Troyes aura
propofé fon deffein , il aura tâché de le
faire agréer ; on s'y oppofa : les mutins
avoient pris les armes , l'armée des Francs
étoit éloignée ; l'Evêque ne vouloit que
perfuader , il ne vouloit point ufer de vio
lence ; fes amis & fes confidens manquerent
de courage ; ils l'abandonnerent , il
fallut prendre la faite , & quitter la Ville
avec diligence , de crainte d'y être arrêté
& peut-être infulté par la fureur d'une vile
populace. Ceteris folertior feftinavit.
S. Loup quitta non feulement la Ville
& fon Dioceſe , il n'ofa même fe retirer
fur les terres des Romains , il n'auroit pas
cru y être en fureté ; il fe retira fur celles
du Roi de Bourgogne , à Latifeon , qui
étoit un endroit fort , fur une hauteur, près
la petite riviere de l'Aine , à quinze lieues
de Troyes au midi ; on a depuis appellé
ce lieu Lanfive , c'eft- à -dire Lan- fur-l'Aigne
; ce fort a été détruit depuis plus d'un
fiécle . Son deffein , dit l'Auteur de la vie
FEVRIER. 1754. 13-
donnée par Surius , étoit d'y attirer ceux
de fes Diocefains qui voudroient l'y venir
trouver pour entendre fes inftructions ,
afin de profiter de cette occafion pour leur
défiller les yeux , les faire revenir de leurs
préventions , & par là favoriſer fon rappel
; & il avoit d'autant plus raifon de
l'efpérer , qu'il avoit protégé fon peuple
dans des circonftances allarmantes &
qu'au milieu des armées dont il étoit menacé
, il l'avoit fauvé du danger qui fembloit
l'expofer à une ruine totale . Mais il
fut trompé dans ſon attente ; & le voyant
abandonné de fes amis & de fes partifans ,
après être demeuré dans fa retraite deux
années entieres , & craignant même d'y
être expoſé aux embûches des Romains ,
il fe retira plus avant dans la Bourgogne ,
& vint juſqu'à Mâcon fur la Saône. Il n'y
a pas lieu de penfer que S. Loup voulut
transferer fes Diocefains à Latifcon , comme
s'il eût eu le deflein d'y faire fes fonctions
épifcopales ; en tout cas il n'auroit
pas pû les y exercer fans le confentement
de l'Evêque de Langres , dans le Diocefe
duquel il étoit , & fans l'agrément du Roi
de Bourgogne.
Combien de tems a duré l'exil de S.
Loup ? On ne le fçait pas pofitivement ,
mais on peut conjecturer celui auquel il
C iij
54 MERCURE DE FRANCE .
fut rappellé dans fa ville épifcopale. En
combinant plufieurs faits hiftoriques de
ces tems- là , il eft à croire d'abord qu'il
n'a pu revenir dans fon Diocefe du tems
du regne de Merouée , avec lequel il avoit
concerté fon projet : l'événement étoit encore
trop récent , puifque ce Prince mourut
en 457 ; fon fils Childeric lui fuccéda
, mais les affaires fâcheufes qu'il eut au
commencement de fon regne , & qui l'obligerent
, pour éviter lès dangers d'une
confpiration tramée par fes Sujets contre
lui , de fe retirer en Thuringe , ne lui
avoient pas permis de rendre fervice à
ceux d'entre les Romains qui s'étoient attachés
à fa nation : on conjecture que peu
de tems après fon retour arrivé en 462 ,
il fut revêtu de la dignité de Maître de la
Milice Romaine de la part de l'Empereur ;
c'est en cette qualité qu'il a pu faire le
fiége d'Orleans , faire des courſes juſqu'aux
portes d'Angers , non pas pour étendre
fes conquêtes , mais pour le fervice de
l'Empire. Il a pu même , comme on le voit
dans la vie de Sainte Geneviève , exercer
dans Paris , dont il n'étoit pas le Souverain
, des actes de jurifdiction militaire
fur des foldats de fon armée , parce que
fa charge lui donnoit une grande autorité
dans les Provinces obéiffantes , & alors
FEVRIER. 1754.
laura pû employer efficacement fon cré
dit pour faire rappeller S. Loup ; ainfi cet
Evêque auroit pû revenir à Troyes vers
l'an 468 ou 470.
Toujours eſt- il vrai qu'il étoit rétabli
fur fon Siége en 472 , fept ans avant fa
mort , qui arriva en 479 ; parce que S.
Sidoine Apollinaire , peu après avoir été
élu Evêque de Clermont , lui écrivit une
Lettre , où il le regardoit comme paifible
dans ſon Evêché . Il ne lui parle point de
l'événement qui avoit donné occaſion à
fon exil : mais ce Prélat étoit trop poli pour
lui parler d'une chofe defagréable , & que
dans le fond il approuvoit , fuivant les
fentimens qu'on fait qu'il avoit en faveur
des Francs . Mon opinion eft fondée fur
deux autres Lettres de ce Prélat ; ( 4 ) l'une
adreffée à Arbogufte , Comte de Treves ,
qui l'avoit confulté ſur quelques queſtions
de Théologie , par laquelle il le renvoye
pour être éclairci de fes doutes , à des Prélats
fçavans qui étoient à fa portée , c'eſtà
dire à Auſpicius , Evêque de Toul ; à
Lupus , Evêque de Troyes ; & à l'Evêque
même de Treves. L'autre eft adreffée à S.
Loup , qu'il fuppofe à Troyes , & il le loue
fur la bonne conduite avec laquelle il avoit
(a) Sid. liv. 4. Ep. 17
c inj
56 MERCURE DE FRANCE.
gouverné fon Diocèfe pendant plus de
quarante-cinq ans : ob novem quinquennia
in Apoftolatu decurfa.
Le projet fi falutaire & fi utile que S. Loup
avoit en deffein d'exécuter , ayant échoué
par les raifons que nous venons de dire , fut
enfin exécuté par Camelien fon fucceffeur ,
qui fe trouva dans des circonftances plus
favorables . Il n'eft pas douteux que S.Loup
qui avoit elevé Camelien avec beaucoup
de foin , qui le regardoit comme un fujet
de grande efpérance , dont il connoiffoit
la piété & la difcrétion , lui aura communiqué
les mefures qu'il avoit prifes pour
faire réaffir fon projet , qui auroit eu un
fort bon fuccès , fans les intrigues de fes.
ennemis & la petulence du peuple. Il lui
aura confeillé de ne jamais le perdre de
vûe ; & comme il prévoyoit qu'il feroit
élû pour lui fuccéder , il lui aura recom.
mandé de profiter des premieres conjonctures
favorables pour l'exécuter ; c'est ce
qui arriva en 486 , fept ans après la mort
de S. Loup. Clovis ayant fuccédé à Childeric
fon pere en 481 , âgé feulement de
quinze ans , fçut habilement profiter de la
fituation heureufe où Childeric avoit laiffé
fes Etats , & peu d'années après Clovis
ayant eu quelque différent avec Syagrius ,
Officier Romain qui commandoit dans le
FEVRIER . 1754. 57
Soiffonnois & dans quelques Cités du voifinage
en qualité de Comte , voulut tirer
raifon de fes griefs par la force des armes ;
& ayant envoyé inutilement un Hérault
pour appeller fon ennemi à un défi , il alla
le chercher jufques dans fes Etats , le combattit
, le vainquit , le mit en fuite , &
l'obligea d'aller chercher une retraite chez
les Vifigots. Alors Clovis fe mit en poffelfion
de fon Gouvernement , & par là il
devint maître de la cité de Soiffons , de
celle de Troyes , & d'autres territoires ;
c'eft ce que nous apprenons d'un ancien
Hiftorien cité par le P. le Cointe (b) . Alors
la France s'aggrandit , dit- il , car Clovis
joignir à fon Empire une partie confidérable
de la feconde Belgique , la ville de
Reims Métropole , avec les cités de Soilfons
& de Châlons fur Marne ; il devint
auffi maître des cités de Meaux & de Troyes
dans la quatriéme Lyonnoife. Francia di-
-Latatur , nam Imperio Clodovai acceffit & fe-
·cunda Belgica pars non ignobilis , civitas Re-
~morum Metropolis , cum fuis civitatibus Sueffionum
& Catuellanorum , nec non civitates
"Meldorum & Tricaffium in Provinciâ Lugdunenfi
quarta , cum pagis aliquot prima
Lugdunenfis.
(b) Tom. r. pag. 14
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
La cité de Troyes après la défaite de
Syagrius , fe fera empreffée d'envoyer faire
fes foumiffions au jeune vainqueur , de
lui déclarer le défir qu'elle avoit de vivre
fous fa domination , & de reconnoître fon
autorité. C'eft de cette forte que s'exécuta
fous Camilien , & fans doute par fes
confeils , le projet formé par S. Loup ,
qui avoit échoué par les raifons que nous
avons dites on reconnut alors.combien il
étoit avantageux de le voir exécuté ; on
admira la prudence & la fagefle de celui
qui l'avoit formé , on juftifia la conduite
qu'il avoit tenue pour le faire réuffir , &
cet heureux événement augmenta beaucoup
dans l'efprit des peuples & des citoyens
la haute vénération qu'on avoit
pour la mémoire d'un Evêque auffi faint
auffi éclairé , & auffi prudent que l'avoit
été S. Loup..
Et pour donner une idée plus claire de
ce que je viens d'avancer dans cette Differtation
au fujet du texte de la vie de S.
Loup qui y a donné occafion , je vais le
répéter , & en faire une traduction paraphrafée
dans le fens que fourniffent les
motifs & les raifons que j'ai alléguées .
Reverfus autem vir Dei : S. Loup étant
de retour du voyage qu'il avoit fait vers le
Rhin pour y conduire Attila , en qualité
FEVRIER. 1754. 59
d'otage , & ayant paffé l'hyver en ce payslà
, pour revenir en fureté avec l'armée
des Francs qui avoit été envoyée à la fuite
de celle d'Attila pour l'obſerver , après
qu'il eût pris des melures pour ranger la
Ĉité fous leur domination , comme unet
chofe utile & néceſſaire à ſa patrie , du
confentement des Sénateurs & des bons
citoyens de la Ville ; ut vidit fe defperatione
fuorum turbatum , il fut bien étonné &
troublé de la défection ou de la crainte de
fes amis ; car ayant propofé fon projet , le
petit people prévenu contre ce Prélat par
les Officiers Romains , s'éleva contre lui ,
oubliant les obligations qu'il lui avoit
& excita un grand tumulte. Alors ſes amis:
ébranlés l'abandonnerent : quoiqu'ils euffent
donné les mains à fon projet , ils defefpérerent
d'en pouvoir foutenir l'auteur ;,
& réfolurent de fe mettre en fureté après
avoir quitté la partie ; ils crurent devoir
s'abfenter pour éviter la fougue du petit
peuple , foutenu par les foldats qui étoient:
aux ordres des Officiers Romains.
Ad montis perfugium Latifconem cæteris
folertior feftinavit. Alors S. Loup ayant
compris que cet orage le menaçoit perfon
nellement , comme l'auteur du projet , uſa
de grande diligence pour fe dérober à cette
impétuofité. Il fut le premier qui crut de-
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
voir chercher fon falut dans la fuite ; il
chofit une retraite affurée dans les Etats
du Roi de Bourgogne ; il fe retira fur la
montagne de Latifcon , où il y avoit un
Château également fort par fon affiete &
fa conftruction .
Ut eò transferret plebem , quam orationumfuffragiis
difcrimini jacentem , inter arma
& excidia publica , defenderat . Son deffein
étoit d'y attirer fon peuple qu'il avoit
fauvé des derniers malheurs par les fuffrages
de fes prieres , dans le tems qu'il
fe vit environné d'ennemis , qui avoient
déja ruiné tant de Villes ; il efpéroit que
par fes foumiffions il l'inviteroit , après
être revenu de fes égaremens , & l'engageroit
à venir à Troyes reprendre fes fonctions
épifcopales.
Manens verò biennii fpatio , offerfus raritate
fuorum eò venientium , Matifconem fibi
cenfuit expetendam mais après avoir demeuré
inutilement deux années dans cette
retraite , fon peuple l'ayant ce femble oublié
, ou plutôt les Romains ayant donné
de bons ordres pour empêcher tout commerce
avec ce Prélat , confidérant même
que tous fes amis ne pouvoient ou ne vou
foient pas travailler à fon rappel , & piqué
de voir qu'un très-petit nombre J. étoit
venu le confoler , jugeant même que fes
FEVRIER. 1754: 6f
ennemis pourroient entreprendre de l'enlever
dans fa retraite , il jugea à propos
de fe retirer à Mâcon , c'est- à - dire bien
avant dans les terres du Royaume de Bourgogne.
Enfiu après un exil d'environ dix -huit
ans il revint dans fa Ville , où il mourut
faintement , avec les regrets de tout fon
peuple , & tous les éloges des gens de
bien .
5bdbdbdb.dbsbJt:Jbsbobet
LA BEAUTE' ,
ODE DEDIEE AU BEAU SEXE
BEAU Se
EPITRE
E A U Sexe , recevez ce tribut de mon zele ,,
De l'univers entier je fuis l'écho fidele.
De mon hardi projet je connois le danger:
Mais j'oſe dans la lice entrer en téméraire ,
Toujours trop affuré de plaire ,
Si vous daignez me protéger.
Qu'il eft doux d'entreprendre une caule fi chere!
J'admire moins en vous un éclat paffager ,
Que les talens heureur des filles du Génie ,
Compagnes de Minerve & foeurs de Polbymníc
Tout céde à leurs attraits vainqueurs.
62 MERCURE DE FRANCE.
La Beauté paffe & fuit , inconftante & volage ,
Et toujours plus brillant , l'efprit croît avec l'a
ge ; *
C'est un préfent des Dieux , c'eft le charme des
coeurs ,
C'eft l'ornement de la jeuneſſe ,
Il prête à la Beauté les plus vives couleurs :
C'eft le foutien de la vieilleffe ,.
C'eft le guide qui mene à l'immortalité ;
Ses feux impétueux font vos plus fortes armes ,
Et vous réuniffez , Beau Sexe , tous les charmes
L'efprit , les Arts & la Beauté,
LA BEAUTE' ,
O D E.
Tor dont le vif éclat enchante I
Les Mortels , les Héros , les Dieux ;
De tes appas , Beauté touchante ,
Orne mes fons harmonieux.
C'est toi que je chante , & Déeffe !!
Defcens avec cette nobleffe
Dont tu fçais embellir tes traits ;
Telle que parut Cytherée ,
Quand de ris , de graces parée ,
Elle obtint le prix des attraits.
305
FEVRIER.
1754. 63
Que vois-je ? Quelle audace excite
Les Héros qui portent tes fers !!
Ils ofent paffer le Cocyte ,.
Et bravent le feu des enfers..
Epris de l'amoureux délire ,
Orphée attendrit , charme , attire
Les rochers , les flots , les forêts ::
prodiges plus mémorables !
Du Styx les Dieux inexorables
Sont fenfibles à. fes regrets..
+3
Quelle étrange métamorphofe ?
Jupiter eft Cygne & Taureau ;
Le Dieu des combats ſe repoſe ,
Hercale tourne le fuſeau ;
Près d'une aimable enchantereffe :
Jafon dort , au fein de l'yvreffe ::
L'homme a furmonté le Héros ;
Phoebus dont la marche féconde
Eclaire & ranime le monde ,
Soupire & pouffe des fanglots !!
Eglé de fa couche s'élance ;
Quelle fraicheur & que d'appas !
De la rofe elle a l'excellence ,
Et les lys naiffent fous fes pas ;
Ses fimples attraits font les armes
Levert
64 MERCURE DE FRANCE
Son front paré de mille charmes ,
Brille fans le fecours de l'art:
Elle eft timide & languiffante ;
Mais fa langueur eft plus puiffante
Que les ornemens & le fard .
Elle eft efclave de l'ufage ;
Paroiffez , eflences , couleurs ;
Que le corail , fur fon vifage
Succéde à la Reine des fleurs.
Vous , Nymphe , à lui plaire attentive ;
Vous par qui la bouche captive
Fléchit fous le fer & le feu ;
Répandez dans fa chevelure
Des Cieux la brillante parure ,
Et des flots l'agréable jeu .
**
Telle l'Aurore matinale ,
S'élevant du fein de Thétis ,
Se pare pour fon cher Céphale
De fes plus fuperbes rubis ;
Telle , & plus éclatante encore ,
Ma belle Amante fe décore
D'un majestueux vêtement ,
Od le goût , Flore & l'opulence
Répandent avec élégance
L'or , l'émail & le diamant,
Tota
lette
Pariter
FEVRIER.
1754 65
Ainfi , magnifique & brillante ,
pompeux ,
Elle entre en un cercle
Avec la troupe raviffante
Des plaifirs , des ris & des jeux.
Que de décence & de nobleffe !'
Que d'art ! Que de délicateffe !
Cera
Dans les yeux tu fuis , tendre Amour,
Ou ton éloquent badinage
Exprime le difcret langage .
D'un Dieu qui craint l'éclat du jour.
*
J'entre avec Eglé fur la Scene ,
Où , les yeux noyés dans les pleurs ,
La gémiflante Melpomene
Me pénétre de fes malheurs.
Tantôt innocente & fidele ,
Et tantôt perfide & cruelle ,
Toujours dans la route du coeur ;-
Elle m'inſpire fa triſteſſe ,
Les mouvemens de fa tendreffe
Ou les tranfports de fa fureur.
Quelle eft cette Mufe charmante
Qui vient foulager mès douleurs ?
Ees ris la portent triomphante
Sur un Trône femé de Aeurs.
Lifette ingénieuſe & vive ,
Traz
gédie,
Com
die.
$
66 MERCURE DEFRANCE
Se jouant d'une ame naïve
Arrache fon tendre fecret :
Elle querelle' , follicite :
L'Agne's rougit , pleure , s'irrite ,
Soupire , enfin parle à regret.
L'aimable & vive Therpficore' ,
Effleurant l'herbe des
gazons ,
Fuit , revient , difparoît encore ,
Active ou lente au gré des fons :
Tel Zephire leger voltige ,
Ou tel unfeu , que l'art dirige ,
Part & s'élance dans les airs ;
La trouge riante des Graces,
Et l'élégance far fes traces
Enfantent mille jeux divers
Comus , d'un banquet délectable
M'offre les fomptueux apprêts ;
Ah ! que mon Amante adorable
Y répand de grace & d'attraits !
Sa vivacité m'éguillonne ,
La voûte du Salon réfonne
De fes accens mélodieux ;
Je la vois , l'entends & l'admire
Et dans mon raviſſant délire
Je bois à la coupe des Dieux
Repar
& Chant
FEVRIER. 1754. 67
Que de plaifirs l'Amour m'apprête ! Tetea
à-têtes
Loin du tumulte & des jaloux ,
Chere Eglé , dans un tête- à - tête ,
Je puis tomber à tes genoux :
Fexpole ma perfévérance ,
Tes beaur yeur calment ma fouffrance ,
Par un regard doux & charmant ;
Tendre interpréte de ton ame ,
Un foupir échape à ta flâme ,
Eh, quel foupir pour un Amant !
Qu'entens je , Beauté ! quelle audace ! :a
Mais quels fons heureux & flateurs !
Aux chants des Nymphes du Parnaffe
Tu joins tes accords enchanteurs.
Je te vois , Amante terrible ,
Amazône ( 4 ) fiere & fenfible ,
Captiver les coeurs attendris ;
Ou Muſe ( b ) élégante & badine ,
Carreffer la troupe enfantine
Des Amours , des jeux & des tis.
XXX
Timides enfans de mon zéle ,
De ma flâme & de mes loiſirs ,
Mes vers , d'une palme immortelle
(a ) Tragédie de Madame dis Bocage?
(b ) Madame Deshoulieres , Madame Grafini
68 MERCURE DE FRANCE
Ornez la Beauté , mes plaifirs ....
Mais que vois je? l'Olympe s'ouvre ;
Oma Déeffe , je découvre
L'Amour qui va te couronner
Je tombe à tes pieds, .... Quel hommage !
Tous les charmes font ton partage ,
Et je n'ai qu'un coeur à donner,
50 500 500 506 502 02: 506 JAG SOL SOL 526 506 JOE JOE
PLAN DE TRAGEDIE
Sur lequel on confulte le Public.
L
'Hiftoire nous apprend qu'Annibal ,
pour fe dérober à la haine des Romains
qui le perfécutoient dans Carthage ,
& qui devoient le pourfuivre dans tout
Funivers , paffa d'Afrique chez Antiochus,
Roi de Syrie. L'Hiftoire nous apprend de
plus que le Héros Carthaginois engagea le
Prince à déclarer la guerre aux Romains ;
qu'il commanda contre eux une flore ;
qu'il fut battu , & que dès lors Xeulis ,
Miniftre du Roi de Syrie , s'empara de toute
la confiance de fon maître , qui jufques-
là s'étoit gouverné par les confeils
d'Annibal. Ce dernier ne joua plus aucun
rôle , ni dans la Cour d'Antiochus , ni
dans les opérations militaires. L'Hiftoire
FEVRI. E R. 1754. 69
fe taît abfolument fur fon compte . C'est
ce filence de l'Hiftoire qui m'a donné lieu
de fuppofer qu'Annibal indigné du peu de
cas qu'on faifoit de lui , fe retira chez
Prufias , Roi de Bithinie. Comme d'ailleurs
il eft certain qu'Antiochus & Rome ,
durant la cruelle guerre qu'ils fe firent ,
employerent toute leur adreffe à mettre le
Prince Bithinien dans leurs intérêts , j'ai
feint qu'Antiochus & Flaminius , Ambaffadeurs
Romains , fe trouvent tous deux
à la Cour de Prufias , quelque tems après
qu'Annibal eut paflé dans les Etats de ce
Prince. Les fuppofitions , les tranfpofitions
d'événemens les fautes de chronologie
font permifes en Poëfie ; il me
feroit aifé de les juftifier par des exemples
tirés des Auteurs tragiques , foit Grecs ,
foit François . Voici en racourci le plan de
cette Piéce .
>
Flaminius follicite Prufias de lui livrer
Annibal. C'est le fond de l'action principale....
Les mesures qu'il prend , les obftacles
qu'il rencontre , voilà l'intrigue . La
nouvelle de la victoire de Publius Scipion
fur Antiochus , jette le Roi de Bithinie
dans d'étranges frayeurs ; il lui échappe
des paroles ambiguës, Flaminius en profi
te. Annibal s'apperçoit qu'on veut fe faifir
de la perfonne ; il fe plonge fon épée dans
70 MERCURE DEFRANCE.
le fein ; c'eſt le dénouement.
Il ne fera pas hors de propos de donner
ane idée de la conduite générale de ce
Poëme.
Arbate , Capitaine des Gardes de Prufias
; Phénice , fille de ce Prince , font des
Perfonnages de mon invention . L'Histoire
ne dit point que le Roi de Bithinie eut
une fille ; mais auffi ne dit-elle pas qu'il
n'en cut point.
J'ai fuppofé qu'Antiochus & Flaminius
font amoureux de Phenice , & que l'un
& Pautre ſouhaitent de l'époufer. J'ai crû
pouvoir me permettre ces fuppofitions ;
parce qu'il eft certain que Flaminius n'étoit
point marié : quand même il l'auroit
été , je ne vois pas que cela fît une difficulté.
Tout le monde fçait que le divorce
étoit en ufage chez les Romains : le pis
aller feroit d'inférer quelques vers dans le
premier Acte.
J'ai feint que Phénice a un amour d'inclination
ou de fentiment pour Flaminius ,
& qu'elle a , s'il m'eft permis de parler de la forte , un amour de raifon & d'honneur
pour Antiochus
. Si j'euffe fuppofé que
Phénice & Antiochus
font épris l'un pour
l'autre d'un d'amour mutuel , leurs caracteres
feroient devenus trop intéreffans
; ils
auroient trop partagé l'attention
des fpec
FEVRIER. 1754. 71
tateurs , que je voulois reunir fur Annibal,
J'aurois contrevenu à la régle du Théatre ,
qui veut que tout foit tellement ordonné
dans un Poëme Dramatique , qu'au dénouement
l'efprit des fpectateurs foit fatisfait.
Suppofons qu'Antiochus & Phenice s'aiment
, dès lors on les plaint de voir leur
mariage rompu par la mort d'Annibal,
Suppofons que Phénice n'aime pas Antiochus
, dès lors on ne plaint pas Phenice
parce qu'on fçait quelle n'aime
point ; on ne plaint pas Antiochus , parce
qu'on fait qu'il n'eft point aimé,
›
L'amour de Flaminius pour Phenice a
des airs de fierté , & peut- être même de
férocité. Ces airs m'ont paru ne pas mal
convenir à la paffion d'un Romain , qui
avoit paffé un tiers de fa vie dans les camps ,
& un autre tiers en voyages,
Par une raiſon oppofée , j'ai donné de la
délicateffe de fentiment à Antiochus : j'ai
cru qu'un Prince né fous le climat , & dans
le pays des plaifirs , élevé dans une Cour
tranquille, & par conféquent voluptueuſe,
étoit naturellement fufceptible d'un amour
tendre. Je puis dire que j'ai toujours peint
l'amour dans le grand : je n'ai rien fouffert
que de noble dans une Tragédie où les paffions
qui remuent le plus les hommes , je
yeux dire la haine , l'ambition & la politis
72 MERCURE DE FRANCE.
que , doivent fur tout régner ; dans une
Tragédie où Rome , où l'univers entier
prennent une grande part à l'action principale
, puifqu'il ne s'agit de rien moins que
de la liberté d'Annibal , & par conféquent
de celle du monde.
Ne doit-on pas attribuer le mauvais
fuccès des Piéces qu'on a faites fur ce fujet
, au peu de foin qu'ont pris leurs Auteurs
de jetter de la nobleffe & de grands
interêts dans une action qui n'offre natutellement
à l'efprit des fpectateurs que
des objets bas & odieux ? Ce font des lâ
ches qui marchandent , en quelque forte ,
la liberté & le fang d'un héros qu'ils déteftent
, parce qu'il les a vaincus ; c'eſt- àdire
parce qu'il a été plus grand , plus courageux
, plus héros qu'eux. C'est un Prince
fervilement timide qui tremble fur fon
trône à l'aspect d'un Romain ; c'eſt un
Prince qui mollit , qui trahit par foibleffe,
qui ne connoît d'autre bien que celui de
porter , fous le bon plaifir de Rome , un
fceptre qu'il ne fait point manier : enfin
c'eſt un Roi qui n'eſe point être vertueux ,
parce que les Romains ne trouvent pas
bon qu'il le foit..... Auffi faut- il convenir
que Prufias , qui eft un grand homme
dans l'Hiftoire , n'a pas même paru julqu'à
préfent un honnête homme fur notre
Théatre . Pour
FEVRIER. 2754. 73
Pour dérober à la pénétration des fpectateurs
ce que l'action de ce Poëme a de
bas , j'ai jetté des ombres fur ce que je ne
pouvois envelopper d'un voile. J'ai fuppofé
que le prétexte du voyage de Flaminíus
& d'Antiochus chez Prufias , eft de
l'engager chacun par une alliance qui favorife
leurs armes . Par là je partage l'attention
du fpectateur , & je lui fais prendre
heureufement le change : cet artifice
fera fans doute du goût des maîtres de l'art.
J'ai fauvé Prufias de la honte d'une trahifon
, en fuppofant que la nouvelle de la
victoire des Romains , & les menaces de
Flaminius , font éprouver à ce Roi des
frayeurs qui fufpendent l'ufage de fa raifon
; & que pendant les momens de trouble
il dit des paroles ambiguës , dont Flaminius
s'autorife pour arrêter Annibal.
Par cette adreffe je détourne l'odieux de
la mort d'Annibal de deffus le Prince Bithinien
, pour le faire tomber fur une paffion
qui n'eft point libre , je veux dire la
crainte.
Je n'ai point voulu mettre le caractere
de Nicomede fur la Scene. Je n'ai point
ofé peindre ce Héros d'après le grand
Corneille ; j'ai craint qu'au lieu d'imiter la
maniere de ce créateur du Théatre François
, je ne fuffe tenté de dérober fes cou-
D
74 MERCURE
DE FRANCE
.
leurs. J'ai encore craint qu'en donnant å
ce Prince une place parmi les Acteurs de
cette Tragédie , je ne groffiffe inutilement
leur nombre , ou que je ne me trouvaſſe
réduit à retrancher le rôle du jeune Antiochus
, & par là même toute intrigue
galante , faute que ma nation ne m'eût
point pardonnée. Pour émouvoir vivement
la pitié , & pour donner lieu à de
belles fituations , j'ai repréfenté Annibal
ignorant dans le premier Acte le péril
qui le menace , & le bravant dès qu'il le
connoît.
Pour varier le ton monotone qui régne
trop ordinairement dans les Piéces ou l'on
ne fait prefque entrer que des perfonnages
héroïques , j'ai tâché de mettre toujours
dans la bouche de mes Acteurs des
difcours qui conviennent parfaitement aux
caracteres que je leur avois donné dès les
premieres fcenes , & à la nature des circonftances
où ils fe trouvent . C'eft aux
critiques délicats & profonds de devineg
& de faifir ces dégrés de nuances imperceptibles
que l'art ménage .
Je me fuis efforcé de peindre dans Flaminius
la fiere politique de Rome , je l'oppofe
à la timide fageffe de Prufias : j'oppo
ie la fourberie rafinée d'Arbate à la pru-.
dence généreufe d'Antiochus ; les fenti
FEVRIER. 1754. 75
mens héroïques de Phenice aux balles
Hateries de fa confidente. Tous ces carac
teres contraſtent avec celui d'Annibal , &
le relevent infiniment .
Malgré tous les foins que j'ai pris , je
n'ofe me flater d'avoir réuffi . Je me fuis
toujours tenu fi fort éloigné de mon fié.
cle , pour me rapprocher du fiécle paffé ,
qu'il eft difficile que j'aye faili le goût du
Public d'aujourd'hui . Au cas qu'un accueil
peu favorable de fa part me prive de
l'avantage d'écrire pour lui , je fçaurai me
réduire à celui de penfer pour moi .
A MADEMOISELLE C ...
Sur la voix .
Q
Air. Muzette de Defbroffes.
Ue votre voix eft graciéufe & tendre
Vous infpirez mille fecrets defirs ;
Quand une fois on a pû vous entendre ,
On ne fçait plus pouffer que des foupirs.
N'ajoutez rien au pouvoir de vos charmes ;
Sans le fecours de vos accens vainqueurs
Vos yeux , hélas , ont d'affez fortes armes
Pour enchanter le plus foible des coeurs.
Dij
6. MERCURE DE FRANCE.
2es >» %
VERS A MADAME DE L ....
Sur fa petite verole.
U Ne cruelle maladie ,
De votre vie éteignoit le flambeau ₫
Et déja la Parque ennemie ,
S'armoit de fon fatal cifeau .
L'Amour vole à votre défenſe ,
al arrête le coup qu'elle alloit vous porter:
De vos beaux jours la trame recommence
Un Dieu charmant vient de les ranimer.
Si de legers nuages
Alterent vos attraits ?
Vous poffedez des biens plus vrais
Que ces fragiles avantages.
La beauté fuit fur les aîles du tems ,
Un inftant la détruit , fa fleur eft paffagere
Mais lorsqu'on réunit votre elprit , vos talens
On est toujours certain de plaire.
Siredil
G
FEVRIER. 1754 77.
106 307 308 306 307 308 305 306 30650650650
LETTRE
De M. de Voltaire à M. de *** Profeffeur
V
en Hiftoire.
Ous avez dû vous appercevoir ?
Monfieur , que cette prétendue Hif
toire univerfelle imprimée à la Haye , an
noncée jufqu'au tems de Charles Quint ,
& qui contient cent années de moins que
le titre ne promet , n'étoit point faite pour
voir le jour. Ce font des recueils informes
d'anciennes études , aufquelles je m'occupois
il y a environ quinze années , avec
une perfonne refpectable au- deffus de fon
fexe & de fon fiécle , dont l'efprit embraf
foit tous les genres d'érudition , & qui ſçavoit
y joindre le goût ; fans quoi cette érudition
n'eut pas été un mérite .
Je préparois uniquement ce canevas
pour fon ufage & pour le mien , comme
il eft aifé de le voir par l'infpection même
du commencement. C'eft un compte que je
me rends librement à moi -même de mes
lectures , feule maniere de bien apprendre
, & de fe faire des idées nettes ; car
lorſqu'on ſe borne à lire , on n'a preſque
jamais dans la tête qu'un tableau confus.
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
Mon principal but avoit été de fuivre
les révolutions de l'efprit humain dans celles
des gouvernemens
.
Je cherchois comment tant de méchans
hommes , conduits par de plus méchans
Princes , ont pourtant à la longue établi
des fociétés où les Arts , les Sciences , les
vertus même ont été cultivées.
Je cherchois les routes du commerce
qui répare en fecret les ruines que les fauvages
conquérans laiffent après eux ; & je
m'étudiois à examiner par le prix des denrées
les richeffes ou la pauvreté d'un peuple.
J'examinois fur tout comment les Arts
ont pû renaître & fe foutenir parmi tant
de ravages.
&
L'Eloquence & la Poëfie marquent le caractere
des nations . J'avois traduit des morceaux
de quelques anciens Poëtes orientaux
. Je me fouviens encore d'un paffage
du Perfan Sadi , fur la puiffance de l'Etre
fuprême. On y voit ce même génie qui
anima les écrivains Arabes & Hebreux ,
tous ceux de l'Orient : plus d'imagination
que de choix , plus d'enflure que de grandeur
; ils peignent avec la parole , mais ce
font fouvent des figures mal affemblées.
Les élancemens de leur imagination n'ont
jamais admis d'idée fine & approfondie ;
l'art des transitions leur eft inconnu.
FEVRIER. 1754. 79
Voici ce paffage de Sadi en vers blancs.
11 fçait diftinctement ce qui ne fut jamais.
De ce qu'on n'entend point fon oreille eft remplie .
Prince , il n'a pas befoin qu'on le ferve à genoux ;
Juge , il n'a pas befoin que fa loi foit écrite .
De l'éternel burin de la préviſion
Il a tracé nos traits dans le fein de nos meres ;
De l'autore au couchant il porte le foleil ,
Il féme de rubis les maffes des montagnes.
Il prend deux gouttes d'eau , de l'une il fait un
homme ,
De l'autre il arrondit la perle au fond des meres ;
L'être au fon de fa voix fut tiré du néant .
Qu'il parle & dans l'inftant l'univers va rentrer
Dans les immenfités de l'efpace & du vuide ;
Qu'il parle , & l'univers repaffe en un clin d'oeil
Des abîmes du rien dans les plaines de l'être.
Ce Sadi né dans la Bactriane , étoit contemporain
du Dante , né à Florence en
1265. Les vers du Dante faifoient déjà la
gloire de l'Italie quand il n'y avoit aucun
bon auteur profaïque chez les nations modernes.
Il étoit né dans un tems où les
querelles de l'Empire & du Sacerdoce
avoient laiffé dans les états & dans les efprits
des playes profondes . Il étoit Gibelin
& perfécuté par les Guelfes ; ainfi il ne
faut pas s'étonner s'il exhale à peu près ainfi
Diiij
80 MERCURE DE FRANCE.
fes chagrins dans fon Poëme , en cette maniere
:
Jadis on vit dans une paix profonde
De deux foleils les flambeaux luire au monde ,
Qui fans fe nuire éclairant les humains .
Du vrai devoir enſeignoient les chemins :
Et nous montroient de l'Aigle impériale
Et de l'Agneau les droits & l'intervale .
Ce tems n'eft plus , & nos cieux ont changé.
L'un des foleils de vapeurs furchargé ,
En s'échappant de fa fainte carriere ,
Voulut de l'autre abforber la lumiere .
La rég'e alors devint confufion ,
Et l'humble agneau parut un fier lion ,
Qui tout brillant de fa pourpre ufurpée ,
Voulut porter la houlette & l'épée.
J'avois traduit plus de vingt paffages
affez longs du Dante , de Petrarque , & de
l'Ariofte , & comparant toujours l'efprit
d'une nation inventrice & celui des nations
imitatrices , je mettois en parallele
plufieurs morceaux de Spenfer que j'avois
tâché de rendre avec beaucoup d'exactitude.
C'est ainsi que je fuivois les arts
dans leurs carrieres .
Je n'entrois point dans le vafte labyrinthe
des abfurdités philofophiques , qu'on
honora fi long tems du nom de fcience. Je
FEVRIER . 1754. 81
remarquois feulement les plus grandes erreurs
qu'on avoit prifes pour les vérités
les plus inconteftables ; & m'attachant uniquement
aux arts utiles , je mettois devant
mes yeux l'hiſtoire des découvertes en tout
genre , depuis l'Arabe Geber , inventeur
de l'Algébre , jufqu'aux derniers miracles
de nos jours.
Cette partie de l'Hiftoire étoit fans dou
te mon plus cher objet , & les révolutions
des Etats n'étoient qu'un acceffoire à celles
des Arts & des Sciences. Tout ce grand
morceau qui m'avoit coûté tant de peines ,
m'ayant été dérobé il y a quelques années ,
je fus d'autant plus découragé , que je me
fentois abfolument incapable de recom
mencer un fi pénible ouvrage .
La partie purement hiftorique refta informe
entre mes mains . Elle eft pouffée
jufqu'au régne de Philippe II , & elle devoit
fe lier au fiécle de Louis XIV .
Cette fuite d'hiftoire débarraffée de tous
les détails qui obfcurciffent d'ordinaire le
fond , & de toutes les minuties de la
guerre , fi intéreffantes dans le moment &
fi ennuyeufes après , & de tous les petits
faits qui font tort aux grands , devoit
compofer un vafte tableau , qui pouvoit
aider la mémoire en frappant l'imagina
tion.
DY
82 MERCURE DE FRANCE:
Plufieurs perfonnes voulurent avoir le
manufcrit tout imparfait qu'il étoit , & il
y en a plus de trente copies. Je les donnai
d'autant plus volontiers , que ne pouvant
plus travailler à cet ouvrage , c'étoit aatant
de matériaux que je mettois entre les
mains de ceux qui pouvoient l'achever.
Lorfque M. de la Bruere eut le privilége
du Mercure de France vers l'année
1747 , il me pria de lui abandonner quelques
-unes de ces feuilles , qui parurent
dans fon Journal . On les a recueillies depuis
en 1751 , parce qu'on recueille tour.
Le morceau fur les Croifades qui fait une
partie de l'ouvrage , fut donné dans ce
recueil comme un morceau détaché , & le
tout fut imprimé très incorrectement , avec
ce titre peu convenable , Plan de l'hiftoire
de l'efprit humain. Ce prétendu plan de
l'hiftoire de l'efprit humain , contient feulement
quelques chapitres hiftoriques touchant
le neuviéme & dixième ſiècles .
Un Libraire de la Haye ayant trouvé un
Manuferit plus complet , vient de l'imprimer
, avec le titre d'Abregé de l'histoire univerfelle
depuis Charlemagne jufqu'à Charles
Quint , & cependant il ne va pas feulement
jufqu'au Roi de France Louis XI :
apparemment qu'il n'en avoit pas davantage
, ou qu'il a voulu attendre pour donFEVRIER.
1754. 81
ner fon troifiéme volume que fes deux
premiers fuffent debités .
Il dit qu'il a acheté ce manufcrit d'un
homme qui demeure à Bruxelles . J'ai oui
dire , en effet , qu'un Domeftique de M.
le Prince Charles de Lorraine en poffédoit
depuis long- tems une copie , & qu'elle
étoit tombée entre les mains de ce Domeltique
par une aventure affez finguliere.
L'exemplaire fut pris dans une caffette
parmi l'équipage d'un Prince pillé par
des Huffards dans une bataille donnée en
Bohême. Ainfi on a eu cet ouvrage par le
droit de la guerre , & il eft de bonne prife.
Mais apparemment que les mêmes Huffards
en ont conduit l'impreffion ; tout
y eft étrangement défiguré , il y manque
les chapitres les plus intéreffans. Prefque
toutes les dates y font fauffes , prefque
tous les noms y font déguifés. Il y a beau
coup de phrafes qui ne forment aucun
fens ; d'autres forment un fens ridicule ou
indécent . Les tranfitions , les conjonctions
font déplacées. On m'y fait dire très -fouvent
tout le contraire de ce que j'ai dit ;
& je ne conçois pas comment on a
lire
cet ouvrage dans l'état où il eft livré au
Public . Je fuis très aife que le Libraire qui
s'en eft chargé , ait trouvé fon compte &
l'ait fi bien vendu ; mais s'il avoit voulu
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
me confulter , je l'aurois mis en état de
donner au moins au Public un ouvrage
moins défectueux : & voyant qu'il m'étoit
impoffible d'arrêter l'impreffion , j'aurois
donné tous mes foins à l'arrangement de
cet informe affemblage , qui dans l'état où
il eft , ne mérite pas les regards d'un hom
me un peu inftruit.
Comme je ne croyois pas ,
Monfieur ,
que jamais aucun Libraire voulût rifquer
de donner quelque chofe de fi imparfait ,
je vous avoue que je m'étois fervi de quelques-
uns de ces matériaux pour bâtir un
édifice plus régulier & plus folide . Une
des plus refpectables Princeffes d'Allemagne
, à qui je ne peux rien refufer , m'ayant
fait l'honneur de me demander des
annales de l'Empire , je n'ai paint fait
difficulté d'inférer un petit nombre de pages
de cette prétendue Hiftoire dans l'ouvrage
qu'elle m'a ordonné de compoſer.
Dans le tems que je donnois à S. A. S.
cette marque de mon obéiffance , & que
ces annales de l'Empire étoient déja prefque
entierement imprimées , j'ai appris
qu'un Allemand qui étoit l'année paffée à
Paris , avoit travaillé fur le même fujet ,
& que fon ouvrage étoit prêt à paroître.
Si je l'avois fçu plutôt , j'aurois affurément
interrompu l'impreffion du mien. Je fçais
FEVRIER. 1754 89
}
qu'il eft beaucoup plus capable que moi
d'une telle entreprife , & je fuis très éloigné
de prétendre lutter contre lui ; mais
le Libraire à qui j'ai fait préfent de mon
manufcrit a pris trop de peine & m'a trop
bien fervi , pour que je puiffe fupprimer
le fruit de fon travail. Peut être même
que le goût dans lequel j'ai écrit ces aviales
de l'Empire étant différent de la méthode
obſervée par l'habile homme dont
j'ai l'honneur de vous parler , les Sçavanз
ne feront pas fâchés de voir les mêmes
vérités fous des faces différentes . Il est vrai
que mon ouvrage eft imprimé en pays
étranger , à Bâle en Suiffe , chez Jean-
Henri Decker ; & qu'on peut préfumer
que les Livres François ne font pas imprimés
chez les Etrangers avec toute la correction
néceffaire . Notre langue s'y cor
Fompt tous les jours depuis la mort des
grands hommes que la révolution de 1685
y tranfplanta , & la multitude même des
livres qu'on y imprime nuit à l'exactitude
qu'on y doit apporter. Mais cette édition
a été revue par des hommes intelligens
& je peux répondre du moins qu'elle eft
affez correcte , & c.
$6 MERCURE DE FRANCE.
J
Lettre au fieur Jean Néaulme , Libraire de
la Haye de Berlin.
''Ai lû avec attention & avec douleur le
Livre intitulé Abrégé de l'Hiftoire univerfelle
, dont vous dites avoir acheté le
Manufcrit à Bruxelles . Un Libraire de Paris
à qui vous l'avez envoyé , en a fait fur
le champ une édition auffi fautive que la
vôtre. Vous auriez bien dû au moins me
confulter avant de donner au Public un
Ouvrage fi défectueux . En vérité , c'est la
honte de la Littérature. Comment votre
Editeur a - t - il pu prendre le huitiéme ſiécle
pour le quatrième , le treizième pour
le douzième , le Pape Boniface VIII pour
Boniface VII prefque chaque page eft
pleine de fautes abfurdes : tout ce que je
peux vous dire , c'eft que tous les Manufcrits
qui font à Paris , ceux qui font entre
les mains du Roi de Pruffe , de Monfeigneur
l'Electeur Palatin , de Madame la
Ducheffe de Gotha , font très différens du
vôtre. Une tranfpofition , un mot oublié
fuffifent pour former un fens abfurde ou
odieux. Il y a malheureufement beaucoup
de ces fautes dans votre Ouvrage. Il femble
que vous ayez voulu me rendre ridiFEVRIER
. 1754. $7
cule & me perdre en imprimant cette informe
rapfodie , & en y mettant mon
nom. Votre Editeur a trouvé le fecret
d'avilir un Ouvrage qui auroit pû devenir
très-utile. Vous avez gagné de l'argent ;
je vous en félicite . Mais je vis dans un pays
où l'honneur des Lettres & les bienséances
me font un devoir d'avertir que je n'ai
nulle part à la publication de ce Livre rempli
d'erreurs & d'indécences , que je le
défavouë , que je le condamne , & que je
vous fçais très mauvais gré de votre édi
tion . Voltaire,
A Colmar , 28 Décembre 1753 .
VERS
Sur l'élection de S. A. S. Monseigneur le
Comte de Clermont à l'Académie Francoife.
Oui , ce famenx Lycée où par tant de faccès
L'efprit du grand Armand fert encor les François
Eft le vrai temple de Mémoire.
Je vois Minerve & la Victoire ,
D'un Héros triomphant y conduire le char ;
Et les fils d'Apollon , de l'aveu de la gloire ,
S'y placer auprès de Céfar.
Le Chevalier de Laurès,
88 MERCURE DE FRANCE .
QUAUDÚDUAVDU DUŞDUDU ATQÚÍQUAC A
REPONSE
De M. le Président de Ruffey , à la lettre de
M. l'Abbé le Blanc , fur l'élection de fon
Alteffe féréniffime Monfeigneur le Comte
de Clermont à l'Académie Françoife ,
en date du z Décembre 1753 .
J
3
>
E fuis extrêmement flaté , Monfieur
des marques d'amitié que vous me donnez
, en me choiffant pour me confier
vos fentimens & votre joie , fur l'événement
le plus heureux & le plus intéreffant
pour la République des Lettres.
Un grand Prince , qui dès fes plus tendres
années a protégé les Sciences , veut
s'affocier aux travaux littéraires , & ne dédaigne
pas d'occuper une place qui n'a
jamais été remplie par des perfonnes de
fon rang. Quelle gloire pour l'Académie
Françoife & pour tout le monde fçavant !
Mais quelle gloire pour lui- même , d'avoir
pû s'élever au - deffus des préjugés vulgai
res , & d'avoir penfé le premier que l'éelat
de fa haute naillance n'étoit point incompatible
avec les fciences & les lettres ;
qu'il pouvoit même en tirer un nouveau
luftre , en traçant aux Princes une nou
yelle route à l'immortalité !
FEVRIER. 1754.
S'il eft permis aux provinces de s'inté
reffer à ce glorieux événement , celle de
Bourgogne a droit d'y prendre le plus de
part ; accoutumée à recevoir les loix des
Héros de l'augufte maifon de Condé , elle
voit avec plaifir approcher l'heureux moment
qui doit lui rendre fes peres & fes
anciens Gouverneurs ; cette gloire deit
rejaillir fur les fçavans que la Bourgogne
a produits , & fur vous en particulier ,
Monfieur , qui , attaché depuis long- tems
à ce grand Prince , avez fçu mériter fes
bontés , moins par vos talens , applaudis
des connoiffeurs , que par l'intégrité de
vos moeurs & la fincérité de votre caraɛtère
.
Principibus placuiffè viris non ultima laus
eft.
La noble ambition de protéger & de
cultiver les fciences , a été de tout tems
héréditaire dans la maifon de Condé :
Henri de Bourbon & le Grand Condé fon
fils , raſſembloient les fçavans les plus illuftres
; ils fe plaifoient fouvent à préfider
à leurs conférences, & à ranimer leurs travaux
par des applaudiffemens . Henri- Jules
leur continua la généreufe protection
que leur avoient accordée fon pere & for
ayeul.
o MERCURE DE FRANCE.
M. le Duc prenoit un fingulier plaifir
à converfer avec nos plus fçavans Académiciens
, & à étudier avec eux la nature ;
l'immenfe & magnifique collection qu'il
avoit faite à Chantilly , de toutes les productions
les plus rares , eft un éternel monument
de fon goût & de fon amour pour
les fciences.
M. le Prince de Condé , digne héritier
du nom & des vertus de fes ayeux , marche
déja fur leurs traces ; les confeils & les
exemples de M. le Comte de Clermont lúi
infpireront fûrement ce goût , qui contribue
, autant que leur rang , à élever les
Princes au-deffus des autres hommes ; la
protection qu'ils font en droit d'accorder
aux fçavans , n'eft - elle pas un des plus
beaux appanages de leur naiffance ? C'eft
par là qu'Augufte & Louis le Grand ont
autant immortalifé leur nom & leur fiécle ,
que par leurs exploits les plus éclatans .
Quel encens plus fateur pour un Souverain
, que celui qui lui eft offert par ces
hommes rares , que leur efprit & leur goût
épuré par des connoiffances fublimes , élévent
au- deffus de l'humanité ? Ces hommes
font une noble & précieufe portion
de fes fujets ; par eux un état devient floriffant
& acquiert la fupériorité fur les autres
nations. Quel plus digne objet de la
FEVRIER. 1754. or
libéralité d'un grand Roi ? Quelle gloire
plus pure , que celle de créer des génies
& des talens ?
où
Pénétré de ces fages maximes , notre
augufte Monarque fe plaît à fuivre l'exemple
de Louis XIV ; il donne afyle aux
Mufes dans fon palais ; il amaffe leurs immenfes
thréfors dans fa bibliothéque ,
il permet à tous les ſujets d'en jouir à leur
gré. Son jardin & fon cabinet font devenus
le temple de la nature ; elle y étale fes
merveilles aux yeux avides de les admirer.
Ce Prince prodigue fes richeffes pour
récompenfer le zéle de ceux qui ont le
courage & le talent de faire de curieufes
& d'utiles découvertes ; fous fon régne le
goût des fciences eft devenu le goût dominant
; fes Miniftres joignent aux travaux
de l'état les délaffemens académi
ques ; il aime à trouver dans fes courtifans
l'amour qu'il reffent pour les fciences
& les beaux arts.
La république des Lettres fait chaque
jour des conquêtes , l'émulation lui acquiert
des fujets ; les climats les moins
propres à fes travaux , ceux où le froid
glace l'efprit & le génie , deviennent fenfibles
aux beautés des productions des
fciences & des arts ; il y naît des Poëtes ,
il s'y forme des Orateurs, des Philofophes,
92 MERCURE DE FRANCE.
des Géométres , des Artiftes , la polireffe y
* déja pénétré.
L'Espagne , l'Italie , l'Allemagne , la
Ruffie , le Dannemarc , la Suéde , établiffent
à l'envi de nouvelles Académies : it
eft peu de provinces en France où de fçavantes
fociétés , fe communiquant leurs
lumieres & leurs recherches , ne concou
tent à bannir l'ignorance .
La lecture des ouvrages de M. de Buf
fon a formé plus de Naturaliftes depuis
quelques années , qu'un fiécle n'en avoit
produit ; vous connoiffez la petite ville
de Montbard , où notre illuftre compatrio
te fe dérobant au tumulte de Paris & aux
empreffemens de fes admirateurs , viene
confacrer à l'étude des momens précieux
au public . Sa préfence l'a changée de face,
fes habitans font tous devenus artiftes ;
on les voit aujourd'hui actifs & induftrieux
décorer à l'envi leurs maiſons avec
goût & fymmétrie , il en a formé plufieurs
aux fciences , & les a rendu capables de le
feconder dans fes travaux , & de faire
honneur à un auffi grand maître .
M. de Buffon , aidé par fon feul mérite ,
par la force & l'élévation de fon génie ,
eft parvenu au comble de la gloire où peut
afpirer un grand Philofophe. Il a marché
à pas de géant dans la carriere épincuſa
FEVRIER. 1754. 9$
Les fciences. Ce fçavant illuftre également
& la Bourgogne & la France ; il enleve
l'admiration de nos voisins qui fe font
gloire de l'adopter , de traduire fes ouvra
ges , & d'étudier la nature dans les écrits
de fon hiftorien : tout le monde convient
que l'Académie françoife s'eft fait autant
d'honneur en le choififfant , qu'elle en a
fait à l'Académicien.
Cette illuftre Compagnie fe plaît à lire
dans fes faftes les noms célébres des Boffuet
, des la Monnoye , des Bouhier ; les regrets
dont elle les honore , en confacre à
jamais la mémoire, Attentive à réparer
dignement fes pertes , elle croyoit ne pouyoit
jamais remplacer Corneille & Racine ;
elle jette les yeux fur la Bourgogne , elle
y trouve un émule de la gloire de ces
grands Tragiques ; notre ville a l'honneur
de lui fournir un homme digne de leur
Luccéder .
La Bourgogne eft le climat de l'efprit &
du génie , fituée dans la jufte proportion
d'une favorable température , elle ne reçoit
du foleil que des rayons bienfaifans,
Le degré de chaleur qui donne l'excel
lence à fes vins , donne auffi une heureufe
maturité à fes efprits & à les génies .
Il ne manque à cette Province que de
l'émulation . Les grands hommes qu'elle a
94 MERCURE DE FRANCE. "
9
>
*
produits en tout genre , font la preuve de
cette vérité. Quelle Province a fourni à
Paris & lui fournir encore plus de génies
& d'efprits fublimes ? Cette ville nous doit
une partie de ceux qui brillent dans fes
Académies & de ceux dont les ouvra
ges font briller fes théatres ; ils font
affez connus il feroit trop long de les
nommer . Vous me permettrez d'y comprendre
l'auteur d'Aben - Said ; content de
la réputation que vous avoit acquis la
Poëfie , vous avez tourné vos talens vers
des objets pius folides ; vos Lettres fur les
Anglois & les François nous apprennent
que vous avez fait une étude particuliere
du coeur humain , fi bien dépeint dans le
caractère de ces deux nations : vous vous
êtes appliqué depuis à l'étude des tableaux
des grands maîtres ; elle vous a
donné des connoiffances fupérieures dans
un art difficile , & quelquefois arbitraire ,
vous les avez perfectionnées dans votre
voyage d'Italie , rien n'a échapé aux feavantes
recherches d'un efprit curieux , pénétrant
, & ami du vrai.
Votre goût pour la Peinture & pour les
Arts , après vous avoir mérité une place
dans cette illuftre Société établie par M.
le Comte de Clermont , vous a procuré
Mrs de Crébillon , Piron & Rameau ,
FEVRIER . 1754 95
*
celle d'Hiftoriographe des Bâtimens du
Roi. L'efquiffe que vous avez tracée des
tableaux de nos plus fameux Peintres dans
un ouvrage que vous venez de donner
au public , fert à faire connoître leur vrai
mérite , à ceux même qui font le moins à
portée d'en décider : il eft plein de réflexions
judicieufes , d'anecdores carieufes .
& fingulieres , d'une faine critique fur
l'inconftance du goût des François , qui
aiment fouvent mieux abandonner le beau
pour faifir le médiocre , & quelquefois le
ridicule que de ne pas changer de mode.
Le jugement d'un tableau exige de grandes
qualités dans un connoiffeur ; un goût
exquis , un coup d'oeil jufte , un fentiment
intime des proportions , une idée nette
de la correction du deffein & de l'harmo
nie des couleurs , une profonde connoiffance
de l'hiftoire & de la nature . Vous
avez la réputation de pofféder ces qualités
, & votre jugement eft d'autant plus
flateur pour les Peintres dont vous faites
l'éloge, que vous êtes connu pour ne louer
* Obſervations fur les ouvrages de MM . de
P'Académie de Peinture & de Sculpture , expofés
au falon du Louvre. in 12.1753 .
M. l'Abbé Leblanc avoit précédemment donné
une Lettre fur l'expofition des ouvrages de Pein
ture & de Sculpture , de l'année 1747. in- 12,
96 MERCURE DE FRANCE.
qu'à propos , & qu'ils auroient en vain
brigué votre fuffrage , fi leurs ouvrages
ne l'avoient mérite ; c'eſt la juſtice que
vous rend le public : vous me pardonnerez
, Monfieur , cette digreffion en faveur
d'un ancien ami.
Je reviens à l'émulation que va produire
la réception de M. le Comte de Cler
mont à l'Académie ; l'ardeur de plaire à ce
Prince , & de mériter l'honneur d'être admis
dans une Compagnie où il fe fait gloire
d'entrer , va ranimer tous les efprits.
Quelles productions ne doit on pas attendre
de leur zéle & de leurs efforts ! Cette .
émulation paffera jufqu'aux provinces ; les
fciences y feroient plus floriffantes fi Pa -`
ris ne les dépeuploit ; mais quoique chacun
quitte leur féjour pour cette ville , il
nous refte encore des hommes & des talens
: ceux à qui leur état ne permet pas de
paroître fur ce grand théatre , admirent &
tâchent d'imiter les modèles que leur offre
ce fiége de l'empire littéraire :
Je me fuis toujours fenti une forte inclination
pour tout ce que les Lettres & les
Sciences offrent de beau & d'utile à un
efprit curieux ; ce penchant m'a tenu lieų
de talens. Il m'a engagé à raſſembler chez
moi l'élite d'amis dont vous me parlez
avec complaifance, & aux travaux delquels
yous
FEVRIER. 1754. 97
vous êtes affocié : nous nous plaifons à
cultiver notre efprit & à le nourrir des
excellentes leçons des grands maîtres ; no .
tre goût le forme par la lecture réfléchie
de leurs ouvrages , nous ofons quelquefois
les fuivre , & marcher dans les routes
qu'ils nous ont tracées ; notre Société, unie
par la liberté & l'égalité , par la confor
mité des goûts & des fentimens , animée
par la curiofité naturelle à tous les bons
efprits , prend plaifir à goûter le fuc des
fleurs de la Littérature & des Sciences , &
à glaner dans le vafte champ de la nature ;
nous bornons à cet amuſement notre ambition
& notre plaifir .
Le glorieux événement qui fait le fujet
de votre lettre , mérite d'être célébré par
les plus grands Orateurs & les plus fameux
Poëtes ; peuvent- ils en trouver un plus
digne de leurs chants ? leurs ouvrages immortalifent
les Héros , mais les grandes
actions des Héros immortalifent leurs onvrages.
Vous avez loué M. le Comte de
Clermont avec la nobleffe & la dignité
qu'exigeoit un fi beau fajet ; que pourrois-
je ajouter à cet éloge ? Je partage la
joie dont tous les efprits qui penfent , &
les coeurs qui fentent , font remplis. Ce
grand Prince , en daignant devenir Citoyen
de la république des Lettres , affure
E
98 MERCURE DE FRANCE,
à tous les fujets de ce vafte empire , un
droit légitime à fa protection , & même
à celle de tous les Princes , qu'un fi bel
exemple doit intéreffer en leur faveur.
Vous allez , Monfieur , être l'heureux
témoin de la gloire de M. le Comte de
Clermont , & de fon entrée triomphante
au Temple des Mufes : que j'envie le fort
qui vous met à portée de le voir , de le
connoître , & de l'admirer !
J'ai l'honneur d'être , & c.
A Dijon , le 15
Décembre 1753:
Le mot de la premiere Enigme du Mercure
de Janvier , eft le Fen . Celui de la
feconde Enigme eft la Santé. Le mot du
Logogryphe et Métromanie , dans lequel
on trouve Eta , Tome , Miron , aime, Trône,
Romanie , Mai , ame , or , rime , rat ,
âne , mer , Atrée , moire , Ferôme , rame ,
Art , mere , rien , Iman , Roi , Troie , mine
étain , noire , main , mari , nom , Rome, moi
Maron.
FEVRIER . 1754. 99
22 $2 $2$2$3$2$29
Q
$2323232525252525232
ENIG ME.
Ue je tienne ce que je fuis
De la Cicogne ou de l'Ibis ;
Qu'importe: on connoît qu'Efculape
Affez fouvent , par mon fecours ,
Des Mortels prolonge les jours.
Mais du péril on téchape ,
Il s'en arroge tout l'honneur :
Et par un furcroît de malheur ,
On voit plus d'un ingrat dont j'ai ſauvé la vie
Que la Parque cruelle avoit prefque ravie ,
Qui pour prix de mes foins & de leur guérison ;
Après m'avoir traduit de prifon en priſon ,
Me lâchent , il eft vrai ; mais me tournent cafaque
Pour me précipiter dans un vilain cloaque .
Tel eft mon trifte fort . Pourquoi , deftin fatal ,
Faifant du bien à l'homme , en reçois - je du mal
LOGOG RYP HE,
Voulez-vous attraper tout ? mes membres & mou
Cherchez , lifez , Lecteur , d'un bout à l'autre
bout.
Eu premier lieu je donne une étoffe , un nom
d'homme ;
E ij
400 MERCURE DE FRANCE .
Une épouse de Roi ; quatre Papes à Rome ;
Un Régent du Royaume , un Miniftre d'Etat
Qui tint de Louis VII . le miniſteriar :
L'aliment des Chinois. Dans moi l'on dévelope
L'époux de Bethlabée , & la fille d'Eſope :
Des enfans d'Ifraël , favorifés des Cieux ,
La huitiéme ' emeure , & le deſert fameux
Où la manne célefte appaifa leur famine.
Un fot , un volatile , une grande machine ;
L'époque refpectable au peuple Muſulman ,
#
D'où l'on compte les jours dans l'Empire Otto
man.
On me voit , d'un côté , ville de Picardie ;
Et d'un autre , je fuis riviere en Normandie ;
Aux pays Coutumiers je réfiſte à la Loi :
Veut on le premier mot pour un placet au Roi §
Un grand fleuve de France. Un des peuples d'A
frique ,
Conduit du Sénegal , efclave en Amerique .
Ce qu'une Iris coquette expofe fans pudeur.
Voulez- vous de mes pieds le nombre & la valeur ≥
On me divife en huit. C'eft par moi que l'on
drape ,
Et qu'on fronde fouvent les valets d'Efculape ,
AS. N. lez Senlis,
FEVRIER. 1754 101
AUTRE
Cité malheureufe / puiffante Illion !
Que votre fort cruel fut une affreuſe iniage
Je pouvois vous fauver ; tel étoit l'avantage
Attaché par les Dieux à ma poffeffion.
Mais vos fiers ennemis , pouffés par la vengeance ,
Scurent me dérober à votre vigilance.
Neufpieds forment mon tout ; avec eux aifé-
'ment
Vous trouverez , Lecteur , le nom du premier hom
me ,
Un grand Saint , né payen , qui fut martyr à
Rome ,
Un titre Anglois , un mot fynonime à rampant ;
L'antithefe du bien , un thréfor admirable
Qui ſçut toucher jadis un coeur impitoyable ,
Et lui fit refpecter les loix de l'amitié :
Ce qui furprend & donne un coup d'oeil agréable ,
La mere de ce Dieu , qui , fans nulle pitié ,
Bâtit certaine nuit Pinfortuné Sofie ..
L'oppofé de femelle , un rolle embaraffant ,
Ce mont fameux de Gréce , où d'Helene l'amant
Un jour favorifa la Reine d'Idalie.
Un fâcheux adjectif à qui chérit Eglé ,
Va Prêtre du Tibet , deux notes de mufique ,
Un bon légume , un nombre , un ornement facré
,
Un grand Muficien , une ville d'Afrique.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE ,
Mais c'eft affez , Lecteur , cherche à me deviner;
Si ton efprit tardif ne peut rencontrer juſte ,
Le Poëte divin , le protegé d'Augufte
T'aprendra qui je fuis , daignes le confulter.
393 394 396 608 306 306 302 : 25
NOUVELLES LITTERAIRES.
ECHERCHES fur différens points
importans du fyftême du Monde ; par
M. d'Alembert , des Académies Royales
des Sciences de France & de Pruffe , & de
la Société Royale de Londres , 2 volumes
in-4°. A Paris , chez David, Libraire , ruë
S. Jacques , à la Plume d'or , 1754.
Nous ne pouvons donner une idée plus
exacte de cet important ouvrage , qu'en
tranfcrivant ici une partie du Difcours pré
liminaire de l'Auteur.
Si l'Aftronomie , dit - il , eft une des
fciences qui font le plus d'honneur à l'efprit
humain , l'Aftronomie phyfique eft
une de celles qui en font le plus à la Philofophie
moderne . Il a fallu , fans doute ,
une longue fuite de fiécles pour que les
hommes puffent parvenir à connoître avec
quelque précifion le mouvement de ce
globe qu'ils habitent , & celui des autres
corps de notre fyftême planétaire ; & ce
FEVRIER. 1734. 103
feroit un ouvrage très-utile & très- philo
fophique , que celui où l'on expoferoit en
détail le progrès de l'Aftronomie , dans
l'ordre , ou réel , ou du moins vrailemblable
que ce progrès a dû fuivre. Mais
ce n'eft pas une recherche moins digne
d'un Philofophe , que celle des différentes
caufes des phénomènes céleftes. Il eſt mêine
impoffible qu'un pareil travail ne contribue
très- efficacement à l'avancement ra→
pide de l'Aftronomie. En effet , on ne
pourra fe flater de fçavoir les véritables
caufes des mouvemens des Planétes , que
lorfqu'on pourra affigner par le calcul les
effets que doivent produire ces caufes , &
faire voir que ces effets s'accordent avec
ceux que l'obſervation nous a dévoilés :
or la combinaifon de ces effets eft affez
confidérable , pour qu'il en refte encore
beaucoup à découvrir : par conféquent
dès qu'une fois on en connoîtra bien le
principe , les conclufions géométriques
qu'on en déduira , feront en peu de tems
appercevoir & prédire même des phénomènes
cachés & fugitifs , qui auroient
peut - être eu befoin d'un long travail pour
être connus , démêlés & fixés par l'obfervation
feule.
Soit que les Anciens ne fuffent pas affez
exactement inftruits des phénomènes cé
Eij
704 MERCURE DE FRANCE.
leftes pour entreprendre de les expliquer
en détail , foit que leur Phyfique coufiftât
plus dans la connoiffance des faits que
dans la recherche de leurs caufes , foit enpas
fin qu'ils n'euffent fait affez de progrès
dans les fciences phyfico- mathématiques
, pour être en état de réduire aux
loix de la Méchanique les mouvemens des
corps céleftes , leurs ouvrages n'ont été
prefque d'aucun fecours fur ce point aux
Philofophes qui font venus depuis. Il eft
vrai que les différentes hypothèſes · imaginées
par les Modernes pour expliquer
le fyftême du Monde , l'avoient déja été
par les Anciens ; & on n'en fera pas furpris
, fi l'on confidere qu'en ce genre les
hypothèles vraisemblables fe préfentent
affez naturellement
à l'efprit , que les combinaifons
d'idées générales doivent être
bientôt épuifées , & par une espéce de révolution
forcée être fucceffivement remplacées
les unes par les autres. C'eft par
cette raifon fans doute , pour le dire en
paffant , que nous n'avons aujourd'hui dans
notre Phyfique prefque aucuns principes
généraux dont l'énoncé ou du moins le
germe ne fe trouve chez les Anciens . C'eft
peut être auff pour cela que la Philofophie
moderne s'eft rapprochée fur plufieurs
points de ce qu'on a peníé dans le preFEVRIER
. 1754 105
mier âge de la Philofophie , parce qu'il
femble que la premiere impreffion de la
mature eft de nous donner des idées juftes
, que l'on abandonne bientôt par incertitude
ou par amour de la nouveauté ,
& aufquelles enfin on eft forcé de revenir.
Quoiqu'il en foit , ce que les Anciens
ont imaginé fur le fyftême du Monde ,
ou du moins ce qui nous refte de leurs
opinions là -deffus eft fi vague & fi mal
prouvé , qu'on n'en fçauroit tirer aucune
lumiere réelle. On n'y trouve point ces
détails précis , exacts & profonds , qui
font la pierre de touche de la vérité d'un
fyftême , & que quelques Auteurs affectent
d'en appeller l'appareil , mais qu'on
en doit regarder comme le corps & la
fubftance , parce qu'ils en renferment les
preuves les plus fubtiles & les plus inconteftables
, & qu'ils en font par conféquent
la difficulté & le mérite . En vain
un Sçavant illuftre , en revendiquant nos
hypothèſes & nos opinions à l'ancienne
Philofophie , a cru la venger d'un mépris
injufte que les bons efprits & les vrais
Sçavans n'ont jamais eu pour elle. Sa dif
fertation fur ce fujet ne fait , ce me
*
* Voyez les Mémoires de l'Académ . royale des
Tafcriptions & Belles -Lettres , to 18. p . 97.
Ev
106 MERCURE DE FRANCE;
femble , ni beaucoup de tort aux Moder
nes , ni beaucoup d'honneur aux Anciens,
mais feulement beaucoup à l'érudition &
aux lumieres de fon auteur .
Descartes eft proprement le premier qui
ait traité du fyftême du Monde avec quelque
foin & quelque étendue. Ce grand
Philofophe , dans un tems où les obfervations
aftronomiques , la Méchanique
& la Géométrie étoient encore très imparfaites
, imagina , pour expliquer les mouvemens
des Planétes , l'ingénieufe & célébre
hypothèſe des tourbillons ; mais fi
elle parut au premier coup d'oeil conforme
au gros des phénomènes , les détails
& l'examen approfondi de ces mêmes phénomènes
ont fait voir qu'elle ne pouvoit
fubfifter ; ce qui obligea Newton à lui ſubſtituer
l'hypothèse de la gravitation univerfelle
, qui a ceffé prefque entre fes
mains d'être une hypothèſe , par fon accord
admirable avec les obſervations aftronomiques
les plus délicates & les plus
fingulieres .
Les principes fondamentaux de ce fylrême
ont été expliqués dans un fi grand
nombre de livres , & avec tant de force
& de clarté , qu'il feroit inutile d'en rien
répéter ici . Je les fuppoferai tels qu'ils
font connus
réfervant pour la fin de ce
FEVRIER. 1754.
107
Difcours quelques réflexions générales
fur ces principes mêmes. Mon but princi
pak eft d'expofer d'abord le plus exactement
& le plus fuccintement qu'il me
fera poffible , le réſultat du travail de M.
Newton , ce qui reste à ajouter à ce travail
, & l'objet que je me fais propolé
dans cet ouvrage .
Je commencerai par la Lune , parce
qu'elle eft après le Soleil celui de tous les
corps de notre fyftême qui nous intéreffe
le plus ; & parce que fon mouvement eſt
altéré par des inégalités plus nombreuſes ,
ou du moins plus fenfibles que celles d'au
cune des autres Planétes .
cerre ,
LaLune eft attirée non-feulement par la
mais encore par le Soleil ; & c'eſt
à cette derniere attraction qu'on doit attribuer
les irrégularités de fon cours, IN
faut pourtant remarquer que fr l'attraction
que le Soleil exerce fur la Lune
étoit égale & parallele à celle qu'il exerce
fur la terre , ces irrégularités feroient
nulles , du moins pour nous. Car l'effer
de l'action du Soleil fur les deux Planétes
étant le même , elles fe trouveroient
dérangées de la même maniere par cette
action ; ainfi quoique le mouvement de
la Lune dans l'efpace abfolu en fût altéré
, fon mouvement relatif , c'est- à- dire
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
par
fon
fon mouvement par rapport à la terre ne
le feroit pas ; or ce dernier mouvement
eft le feul que nous ayons befoin de connoître
, & dont il foit queftion ici . La caufe
des irrégularités de la Lune vient donc de
l'inégalité & de la direction différente des
deux attractions , & il n'eft pas difficile de
comprendre ni la caufe de cette inégalité ,
ni comment cette inégalité jointe à la différence
des directions , altere les mouvemens
de cette Planete. La Lune
mouvement autour de la terre , fe trouve
tantôt plus près tantôt plus loin du Soleil
que la terre , & par conféquent , fuivant
les loix de l'attraction , elle doit être tan
tôt plus , tantôt moins attirée par le Soleil
que la terre ; de plus , il eft aifé de voir
que la ligne menée du Soleil à la Lune fait
prefque toujours un angle avec la ligne
menée du Soleil à la terre & qu'ainfi
quand les deux attractions feroient égales ,
teurs directions ne feroient prefque jamais
paralleles.
>
8
Cela pofé , au lieu de la force fimple
par laquelle le Soleil attire la Lune , on
peut par le principe de la décompofition
des forces, en fubftituer deux autres ; l'une
fera égale & parallele à l'action du Soleil
fur la terre , & par conféquent ne produi
sa aucun dérangement dans l'orbite de la
FEVRIER . 1754. FOO
Lune autour de la terre ; & l'autre fera
celle par laquelle le mouvement de la Lune
eft altéré.
Mais fi on eft d'abord naturellement
porté à regarder cette derniere force comme
la caufe des irrégularités de la Lune ,
on ne peut auffi en être pleinement convaincu
qu'après avoir calculé les effets
qu'elle doit produire , & après s'être affuré
qu'ils répondent aux phénomenes . Autrement
l'hypothefe Neuwtonienne n'au
roit aucun avantage fur l'hypothefe des
Tourbillons , par laquelle on explique à la
vérité bien des circonstances du mouvement
des Planeres , mais d'une maniere fi
incomplette , & pour ainsi dire fi lâche ,
que files phénomenes étoient tout autre
qu'ils ne font , on les expliqueroit toujours
de même , très- fouvent auffi bien ,
quelquefois mieux. 7
M. Newton ne s'eft donc pas contente
de donner dans le premier livre de fon
Ouvrage une explication des principales
inégalités de la Lune , fuffifante à ceux
qui en matiere d'explications phyfiques
fe bornent à une efpéce de coup d'oeil général
, & qui s'imaginant être inftruits
fans qu'il leur en coûte , croyent fatisfaire
en même tems la pareffe & le défic
de fçavoir. Comme ce grand homme écri
110 MERCURE DEFRANCE.
Voit pour l'avantage réel des Sciences , il
a jugé néceffaire d'entrer dans une difcuffion
plus févere , en déterminant la quantité
précife des effets que la gravitation de
la Lune vers le Soleil doit produire. C'eſt
l'objet d'une partie du troifiéme Livre de
fes Principes. Il y calcule plufieurs des inégalités
de la Lune , & les trouve confor
mes aux obfervations.
Rien ne paroît plus propre que ces calculs
à affurer au fyftème de M. Newton
toute l'autorité qui lui a donné tant de
fectateurs. Cependant pour arriver dans
cette matiere au plus haut dégré poffible
de certitude , il faut que les calculs foient
non-feulement exacts , mais appuyés fur
des fuppofitions géométriques certaines
ou évidentes par elles- mêmes ; il faut de
plus , que le calcul & l'obfervation foient
d'accord fur toutes les inégalités de la
Lune. Si on fe bornoit à n'en examiner
qu'un certain nombre , il réfalteroit fans
doute du fuccès de ce travail une prévention
plus ou moins favorable , felon le
nombre & l'importance des points qu'on
auroit difcutés : mais le Phyficien fage fufpendroit
encore fon jugement ; encouragé
feulement par ce premier trait de lumiere ,
il n'en mettroit que plus de foin à appro
fondir le refte. Un feul article où l'obfer
FEVRIER . 1754. THE
vation démentiroit le calcul , feroit écrou
ler l'édifice , & rélégueroit la théorie
Newtonienne dans la claffe de tant d'autres
fyftêmes que l'imagination a enfantés ,
& que l'analyſe a détruits.
On n'a point à craindre ici cet abus du
calcul & de la Géométrie , dans lequel les
Phyficiens ne font que trop fouvent tombés
pour défendre ou pour combatre des
hypothefes , & dont nous avons nousmêmes
fait fentir les inconvéniens en plus
d'une occafion. Les Planetes étant fuppo
fées fe mouvoir , ou dans le vuide , ou au
moins dans une efpace non réfiftant , &
les forces par lefquelles elles agiffent les
unes fur les autres étant connues , c'eſt
un problême purement mathématique que
de déterminer les phénomenes qui en doivent
naître on a donc ici le rare avantage
de pouvoir juger irrévocablement de
la validité du fyftême Newtonien , & cet
avantage ne fçauroit être faifi avec trop
d'empreffement. Il feroit à fouhaiter que
toutes les queftions de la Phyfique puffent
être auffi incontestablement décidées.
M. d'Alembert expofe ici affez au long
les différentes parties de la théorie que
M. Newton a donnée des mouvemens de
la Lune , ce qu'il a fait & ce qu'il a laiffé
à faire. C'eft ce qu'il faut voir dans le Dif
111 MERCURE DE FRANCE.
Cours même après quoi l'Auteur con
tinue.
;
Concluons de ce détail , que malgré
tout le cas qu'on doit faire de la théorie
de M. N.wton fur la Lune , malgré les tables
qui ont réfulté de cette théorie , &
qui font beaucoup plus exactes que toutes
les précédentes , il s'en faut beaucoup que
cette matiere foit épuifée. Peut- être même
, fi on ofé le dire , fon illuftre Auteur
n'a fait qu'en ébaucher les premiers traits.
Mais la Philofophie naturelle a tant d'obligations
à ce grand homme , & il a
montré tant de génie & de fagacité dans
les choles même où il a été le moins heureux
, que nous ne devons point ceffer
de l'admirer , & de le regarder comme
notre maître , même lorfque nous nous
écartons de fes principes , ou lorfque nous
ajoûtons à fes découvertes. Quelque lumiere
qu'il ait portée dans le fyfteme de
l'univers , il n'a pu manquer de fentir
qu'il laiffoit encore beaucoup à faire à
ceux qui le fuivroient . C'eft le fort des
penfées d'un grand homme , d'être fécon
des , non feulement entre fes mains , mais
dans celles des autres . M. Newten lui- même
ne s'eft élevé fi haut , que par l'ufage
heureux qu'il a fçu faire de quelques
principes trouvés avant lui , & dont les
FEVRIER. 1754. 113
Auteurs , ou n'avoient pas fenti toute
l'étendue , ou n'avoient pas eu le tems de
Pappercevoir. Il n'y avoit qu'un pas de la
Méthode de Barrow pour les tangentes ,
au calcul des Aluxions ; la théorie des forces
centrifuges dans le cercle , trouvée par
M. Huyghens , & rapprochée de la théo
rie des développées du même auteur , qui
réduit toutes les courbes à des portions
d'arcs de cercle , conduit immédiatement
& comme néceffairement à la théorie générale
des forces centrales fur lesquelles
te fyftême du Monde eft appuyé M. Newton
a fait le premier ces deux pas importans
qui paroiffent aujourd'hui fi fimples ;
plus heureux ou plus habile
que Barrow
& qu'Huyghens , il a , en généralifant feulement
leurs principes , ouvert une carriere
immenfe à l'avancement de la Philofophie
; cependant , quelque loin qu'il art
été dans cette carriere , il ne l'a pas , à
beaucoup près , entierement parcourue.
L'accord fingulier qu'il avoit trouvé dans
un grand nombre de phénomènes entre la
théorie & les obfervations , a pu l'autorifer
à penser que ce même accord auroit
lieu dans tous les autres cas ; mais il ne
nous difpenfe pas d'examiner fi cette conféquence
eft exacte . D'ailleurs , quoiqu'il
fe fervit de l'analyfe très fréquemment ,
114 MERCURE DE FRANCÈ:
& avec beaucoup d'adreffe & de fuccès
il a marqué dans les ouvrages une forte
de prédilection pour la fynthèse , & la
théorie de la Lune dépend d'élémens trop
multipliés & trop compliqués , pour qu'il
foit poffible de la traiter fans employer le
calcul analytique.
Heureufement ce cafcul a acquis depuis
M. Newton différens degrés d'accroiffement
, & étant devenu d'un ufage tout à
la fois plus étendu & plus commode , il
nous met en état de perfectionner l'ou
vrage commencé par ce grand Philofophe .
Il fuffit à fa gloire que plus d'un demifiécle
fe foit écoulé fans qu'on ait pref
que rien ajouté à fa théorie de la Lune ;
& il y a peut- être plus loin du point d'où
il eft parti à celui où il eft parvenu , que
du point où il en eft refté à celui auquel
nous pouvons maintenant atteindre .
C'est donc par le calcul analy ique ,
employé avec toute l'attention poffible ,
que j'ai recherché les inégalités du mouvement
de la Lune . Quand je parle de ces
inégalités , j'entends ici feulement celles
qui font produites par l'action du Soleil.
Car il eft facile de voir que l'action des
Planétes fur la terre & fur la Lune n'étant
pas la même , cette différence doit
produire aufli quelque altération dans les
FEVRIER. 1754.
mouvemens de notre Satellite. Mais il y
a beaucoup d'apparence que ces inégalités
doivent échaper à l'obfervation . M. d'Alembert
en donne la raifon à laquelle
nous renvoyons le Lecteur.
La question fe réduit donc , dit- il , à
déterminer l'orbite que la Lune décrit en
vertu de Faction que la terre & le Soleil
exercent fur elle ; & cette queftion , quoique
déja très- réduite dans cet énoncé
renferme encore affez de difficultés pour
qu'on ne foit pas tenté d'y en ajouter de
nouvelles. C'eft là lefameux problême que
les Géométres ont appellé Problême des trois
corps , parce qu'il confifte à déterminer
l'orbite d'un corps célefte ,
attiré par
autres.
deux
L'Auteur entre ici dans le détail des difficultés
qu'il a fallu vaincre pour détermi
ner l'orbite & les inégalités de la Lune ,
des différentes attentions qu'il faut avoir
pour ne rien négliger d'effentiel , des nou
velles tables qu'il a conftruites en conféquence
de fa théorie. Tout cela demande
à être lû dans le difcours , & n'eft point
fufceptible d'extrait.
Ce travail pénible , continue M. d'A
lembert , dont l'importance & le détail
ne peuvent être bien connus que de ceux
qui l'ont entrepris , ou du moins tenté
1
116 MERCURE DE FRANCE.
& dont on ne peut donner aux autres
qu'une idée légere , m'a enfin conduit à
une formule qui exprime le lieu de la Lune
pour un tems donné , & d'après laquelle
j'ai conftruit de nouvelles tables des
équations de cet Aftre.......
C'eft à l'ufage feul & à la comparaifon
des différentes tables à nous faire connoître
celles qui répondront le mieux aux obfervations.
Quelque foin que j'aye apporté
dans la conftruation des miennes , la
nature de la matiere & diverfes réflexions
que je n'ai point diffimulées, m'empêchent
de rien décider fur le dégré de précision
qu'elles peuvent avoir ; je crois même que
plus on aura approfondi & difcuté les différentes
équations du mouvement de la
Lune , plus on fera circonfpect à prononcer
fur ce fujet.
eft vrai qu'un Géométre moderne.
qui a publié depuis peu des tables de la
Lune , calculées , fi l'on l'en croit , d'après
la théorie *, affure que fes tables font infiniment
plus exactes qu'aucunes de celles
qui les ont précédées. Je ne prétends point
détruire les prétentions de cet Auteur ;
mais deux chofes font néceffaires pour les
* Voyez les Mém. de la Société Littéraire de
Gottingen, to. II.
FEVRIER. 1754. 117
affermir , le détail de fes calculs qu'il n'a
pas donné , & une comparaifon longue &
fuivie qu'il ne paroît pas avoir faite des
obfervations avec fes calculs. D'ailleurs ,
de fçavans Mathématiciens qui ont auffi
conftruit des tables d'après la théorie , qui
ont fait entrer dans ces tables beaucoup
plus d'élémens que lui , & qui les ont
comparées avec quelques obfervations feulement
, ont trouvé plus de 4 minutes de
différence , & peut- être en pouffant la
comparaifon plus loin , en auroient trouyé
davantage. C'en eft affez , ce me femble
, pour nous rendre très -réfervés dans
nos affertions.
La feule chofe que je doive remarquer
ici , c'est que par la comparaifon de nos
tables avec celles de M. Newton , on trouvera
dans les nôtres plufieurs équations
que les tables de ce grand Géométre ne
donnent pas ; qu'il y a prefque toujours
des différences fenfibles entre les équations
qui nous font communes , & que
fouvent même ces différences font affez
confidérables......
Il eft impoffible , par une infinité de raifons,
que les résultats de ces recherches s'ac
cordent exactement avec ceux que pourront
donner d'autres calculs. Pour n'être point
étonné de cette différence, il fuffit de faire
120 MERCURE DE FRANCE .
feront les Tables que l'on devra préférer
aux autres , mais il fera même facile avec le
fecours des obfervations , de rendre les
différences les moindres qu'il fera poffible,
& de perfectionner ainfi de nouveau ces
tables même.
Je n'entrerai point ici fur ces différens
objets , dans un plus grand détail , que je
réferve pour mon Ouvrage , & d'après
lequel mon travail doit être jugé par ceux
à qui il appartient d'en connoître . Mais
il est un point important dans la théorie
de la Lune , fur lequel je ne puis me dif
penfer de m'étendre ici , à caufe des dif
cuffions géométriques & philofophiques
aufquelles il a donné lieu : c'est le mouvement
de l'apogée,
9
L'apogée de la Lune , c'eſt - à- dire le
point où elle eft le plus éloignée de la
terre n'eft fixe dans le ciel ; il ré- pas
pond fucceffivement à différens dégrés du
Zodiaque , & fa révolution fuivant l'ordre
des Signes , s'acheve dans l'efpace d'environ
neuf ans , au bour defquelles il revient
à peu près au même point d'où il
étoit parti.
Si la force qui attire la Lune vers la
terre étoit unique , & qu'elle fût exactement
en raifon inverfe du quarré de la
diftance , l'apogée feroit immobile , puilFEVRIER.
1754. I2I
que
la Lune décriroit alors exactement &
rigoureuſement une ellipfe dont la terre
occuperoit le foyer , comme l'a démontré
M. Newton , & une foule d'Auteurs
après lui . Mais cette force eft altérée , &
dans fa direction & dans la quantité , comme
nous l'avons vû plus haut ; il n'eſt
donc pas furprenant qu'il en résulte un
mouvement dars l'apogée de la Lune .
On expofe ici les differentes difficultés
qui le rencontrent dans la déte mination
du mouvement de l'apogée , & les tailɔns
qui ont fait croire pendant un tems que
le mouvement de l'apogée déterminé par
le calcul , étoit la moitié plus lent que les
Aftronomes ne l'ont établi. Des Géométres
célébres , dit l'Auteur , & des Phyſiciens
très -habiles avoient cru pouvoir tirer
de là quelques conféquences contre la loi
de la gravitation , en raifon inverfe du
quarré des distances. Pour moi , j'ai toujours
penfé qu'il ne falloit pas fe déterminer
fi vîte à abandonner cette loi , & cela
par deux raifons que je ne ferai qu'indiquer
, les ayant développées plus au long
dans cet Ouvrage. La premiere eft fondée
fur un principe , qu'il eft également dangereux
d'employer quand les phénomenes
s'y oppofent , & de négliger quand ils ne
s'y oppofent pas ; c'est que toute autre loi
F
118 MERCURE DE FRANCE,
attention , non feulement aux élémens
que les différens calculateurs peuvent employer
, & qui pour la plupart n'étant pas
fixés dans la derniere rigueur , ne sçauroient
être abfolument les mêmes , mais
encore à la quantité d'équations qu'on
peut employer ou négliger , aux parties
mêmes qu'on peut employer ou négliger
dans les équations aufquelles on a égard ;
enfin aux légeres erreurs de toute espéce ,
prefque inévitables dans un travail où il
eft difficile & dangereux de fe faire aider
par perfonne, Quelque méthode que l'on
Tuive , il eft certain au moins , pourvû
qu'on apporte un peu d'exactitude dans
les calculs , que les tables conftruites uniquement
fur la théorie , différeront toujours
affez peu des tables Newtoniennes ,
dont on a jufqu'ici fait ufage , & qui elles-
mêmes ne s'écartent que peu des ob
fervations. Ce qui fuffit pour démontrer
que la gravitation de la Lune vers le Soleil
eft la principale & peut-être l'unique
caufe fenfible des irrégularités de cette
Planete , & que fi d'autres forces fe joignent
à celle-là , leur effet , ou inconnu ,
ou non calculé jufqu'ici , eft infiniment
moins confidérable.
Je ne doute point que par la comparaifon
des différentes Tables que la théorie
FEVRIER. 1754. 119
pourra produire dans la fuite , on ne parvienne
à connoître plus exactement les
mouvemens de la Lune. Mais pour met
tre les Aftronomes plus à portée de juger
de l'exactitude de mes tables , & des corrections
qu'il fera à propos de leur faire ,
j'ai conftruit des Tables à part de toutes
les différences qui fe trouvent entre les
équations de M. Newton & les miennes ,
& des équations qui me font particulieres .
Ainfi après avoir calculé le lieu de la Lune
par les tables Newtoniennes les plus exactes
qui ayent été données jufqu'ici , & que
je crois être celles des Inftitutions aftrononomiques
de M. le Monnier , & après avoir
pris la différence du lieu calculé & du lieu
obfervé , on pourra s'aflurer ailément &
promptement , fi en ayant recours aux ta
bles des différences , on approchera da
vantage des obfervations .
Pour faciliter l'avancement d'une partię
auffi importante de l'Aftronomie que la
théorie de la Lune , j'exhorte tous ceux qui
ont calculé ou qui calculeront dans la fuite
des tables de cette Planete , foit d'après la
théorie , foit d'après les obfervations ,
former de même des tables à part des différences
de leurs réfultats avec ceux des Inftitutions
aftronomiques. Par ce moyen , non
feulement on reconnoîtra bientôt quelles
120 MERCURE DE FRANCE.
feront les Tables que l'on devra préférer
aux autres , mais il fera même facile avec le
fecours des obfervations , de rendre les
différences les moindres qu'il fera poſſible,
& de perfectionner ainfi de nouveau ces
tables même.
Je n'entrerai point ici fur ces différens
objets , dans un plus grand détail , que je
réferve pour mon Ouvrage , & d'après
lequel mon travail doit être jugé par ceux
à qui il appartient d'en connoître . Mais
il eft un point important dans la théorie
de la Lune , fur lequel je ne puis me dif
penfer de m'étendre ici , à caufe des dif
cuffions géométriques & philofophiques
aufquelles il a donné lieu ; c'eſt le mouvement
de l'apogée.
L'apogée de la Lune , c'eſt à dire le
point où elle est le plus éloignée de la
terre , n'eft pas fixe dans le ciel ; il répond
fucceffivement à différens dégrés du
Zodiaque , & fa révolution fuivant l'ordre
des Signes , s'acheve dans l'efpace d'enviton
neuf ans , au bour defquelles il revient
à peu près au même point d'où il
étoit parti .
Si la force qui attire la Lune vers la
terre étoit unique , & qu'elle fût exactement
en raifon inverfe du quarré de la
diftance , l'apogée feroit immobile , puiſFEVRIER.
1754. I2I
que
la Lune décriroit alors exactement &
rigoureuſement une ellipfe dont la terre
occuperoit le foyer , comme l'a démon -
tré M. Newton , & une foule d'Auteurs
après lui. Mais cette force eft altérée , &
dans la direction & dans fa quantité , comme
nous l'avons vu plus haut ; il n'eſt
donc pas furprenant qu'il en résulte un
mouvement dans l'apogée de la Lune .
On expofe ici les differentes difficultés
qui fe rencontrent dans la dére mination
du mouvement de l'apogée , & les taifons
qui ont fait croire pendant un tems que
le mouvement de l'apogée déterminé par
le calcul , étoit la moitié plus lent que les
Aftronomes ne l'ont établi. Des Géométres
célébres , dit l'Auteur , & des Phyſi
ciens très -habiles avoient cru pouvoir tirer
de là quelques conféquences contre la loi
de la gravitation , en raifon inverfe du
quarré des diſtances. Pour moi , j'ai toujours
penfé qu'il ne falloit pas fe déterminer
fi vîte à abandonner cette loi , & cela
par deux raifons que je ne ferai qu'indiquer
, les ayant développées plus au long
dans cet Ouvrage. La premiere eft fondée
fur un principe , qu'il eft également dangereux
d'employer quand les phénomenes
s'y oppofent , & de négliger quand ils ne
sy oppofent pas ; c'eft que toute autre loi
F
122 MERCURE DE FRANCE.
ſubſtituée à la loi du quarré , ne feroit
pas auffi fimple , puifqu'alors le rapport
des attractions ne dependroit plus fimplement
des diſtances ; la feconde , c'est que
la loi fubftituée ne pourroit fervir , com
me quelques perfonnes l'avoient penfé ,
à expliquer tout à la fois les phénomenes
de la gravitation , & ceux de l'attraction
qu'on reconnoît ou qu'on fuppofe entre
les corps terreftres. Je croyois donc , fans
rien changer à la loi de la gravitation ,
qu'il y avoit feulement quelques forces
particulieres qui s'ajoûtoient à celles- là
& fur la nature defquelles je m'abſtins abfolument
de prononcer. M. Newton en
avoit d'ailleurs foupçonné de telles , &
quoiqu'il n'eût point fait entrer ces forces
dans le calcul du mouvement de l'apogée
, il étoit poffible qu'elles en produififfent
une partie ; ç'en étoit affez du moins
pour fufpendre notre jugement fur ce
point. Enfin j'avois déja calculé affez
exactement la plupart des autres inégalités
du mouvement de la Lune , pour être affuré
que ces inégalités répondoient aſſez
bien aux obſervations ; j'étois donc d'au
tant moins inquiet fur la différence que
tous les Géometres avoient trouvée entre
le mouvement calculé de l'apogée & ſon
mouvement obfervé , que le fyftême gé
FEVRIER. 1754. 123
néral du monde ne me paroiffoit par là
recevoir aucune atteinte.
M. Clairaut , en calculant plus exactement
la férie qui donne le mouvement de
l'apogée , s'eft apperçu le premier qu'il
ne fuffifoit pas de s'en tenir au premier
terme. A cette importante remarque , j'en
ajoute une autre qui ne me paroît pas
moins effentielle ; c'eft qu'il ne fuffit pas
même de s'en tenir au fecond terme de
cette fèrie , qu'il faut pouſſer l'exactitude
du calcul juſqu'au troifiéme & au quatriéme
terme ; car c'eſt le ſeul moyen de s'affurer
que la férie eſt aſſez convergente
après fon fecond terme , pour que les termes
qui font au-delà des quatre ou cinq
premiers puiffent être négligés fans crainte.
Il eſt vrai que la néceffité d'avoir égard
à tous ces termes engage dans des calculs
difficiles par leur objet , & rebutans par
leur longueur. Mais on en eft fuffifamment
récompenſé par le réſultat qu'ils donnent ,
& qui le trouve tel qu'il doit être
, pour
confirmer entierement le fyftême de la
gravitation univerfelle.
M. d'Alembert termine cette partie de
fon Difcours , en faifant voir que le problême
du mouvement de l'apogée de la
Lune n'avoit été réfolu ni par M. Newton
Ei par aucun de fes Commentateurs,
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
Les inégalités qu'on obſerve dans le
mouvement de la terre , font l'objet du
premier chapitre du fecond Livre. Elles
font beaucoup moins fenfibles que celles
de la Lune . Ce n'eft même que depuis un
allez petit nombre d'années qu'on a remarqué
ces inégalités. Deux caufes peuvent
concourir pour les produire ; l'action
de la Lune fur la terre , & celle des Planetes
tant fupérieures qu'inférieures . Il eſt
néceffaire d'examiner d'abord quelle peut
être l'action de la Lune feule,
M. d'Alembert rend compte de fon travail
fur ce ſujet , & d'une méthode particuliere
par laquelle il a trouvé que l'effet
de cette action eft fort petit , d'où il
conclut que les inégalités remarquées par
les Aftronomes dans le mouvement de la
terre , font l'effet de l'action des autres.
Planetes ; & ce qui le confirme , c'eſt que
Jupiter n'eft gueres plus éloigné de la
terre que de Saturne , & qu'il dérange
fenfiblement le mouvement de cette derniere
Planete .
M. Newton dans les Principes , avoit
déja remarqué en général que l'action
de Jupiter far Saturne peut produire un
effet qui n'eft pas à négliger ; mais ce n'eſt
que depuis peu d'années qu'on a recherché
avec foin les inégalités du mouvement de
FEVRIER. 1754.
Saturne. L'Auteur expofe ici les différen
tes méthodes qu'il a trouvées pour déterminer
les inégalités d'une Planete premiere
, dont le mouvement eft altéré par une
autre Planete premiere.
Il refteroit , ajoute - t- il , à tirer de ces
différentes méthodes la valeur des inégalités
de Saturne , pour la comparer avec
celle que donnent les obfervations , ou
peut-être même pour y fuppléer , les obfervations
de Saturne , depuis deux fiécles ,
n'ayant été ni toutes exactes ni aflez nombreuſes.
Mais le travail confidérable que
demandent ces recherches , & des occupations
d'un autre genre aufquelles des circonftances
imprévues m'ont obligé , me
forcent de remettre ces opérations à un
autre tems,
Non feulement les Planétes agiffent les
anes fur les autres , & alterent par ce
moyen leurs mouvemens ; elles agiffent
encore , fuivant M. Newton , fur le Soleil
qui par ce moyen n'eft pas immobile
dans l'efpace abfolu. Il eft vrai que le
mouvement du Soleil importe peu aux Aftronomes
; premierement , parce que ce
mouvement est très - peu confidérable par
rapport à celui des Planétes ; & de plus ,
parce que les Aftronomes n'obfervent &
n'ont befoin d'obferver que le mouve-
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
paru à
ment relatif des Planétes par rapport au
Soleil confideré comme immobile , foit
qu'en effet cet aftre ait du mouvement ,
ou qu'il n'en ait pas. Néanmoins il m'a
propos de traiter cette question
dans un ouvrage où je difcute les principaux
points du fyftême du Monde . D'ailleurs
cette recherche ne fera peut - être
pas tout -à- fait inutile pour connoître le
mouvement de certaines Etoiles , dans lefquelles
on obferve des aberrations particulieres
, occafionnées peut- être par l'ac
tion de quelque Planéte qui tourne autour
d'elles. J'ai donc déterminé le mouvement
du Soleil en embraffant d'abord
la queftion dans toute fa généralité ; puis
en la fimplifiant par degrés , je fuis parvenu
à une méthode fort facile , par laquelle
on trouve à très peu près le lieu de cet
aftre dans un tems quelconque.
·
Ces recherches font fuivies de quelques
remarques nouvelles fur le problème des
trois corps , fur les différens moyens qu'on
peut employer pour le réfoudre , & fur
certaines difficultés analytiques relatives
à ce problême. Je fouhaite que ces remarques
dans lesquelles j'ai été le plus court
qu'il m'a été poffible , paroiffent dignes de
quelque attention aux Géométres.
Dans le dernier chapitre du ſecond liFEVRIER.
1754. 127
vre , j'applique la folution générale du
problême des trois corps au mouvement
d'un projectile follicité par des forces quelconques
, & mu dans un milieu réfiftant.
Quoique cette matiere ait déja été traitée
avec grand foin par de très-fçavans hom
mes , j'ai tâché de me renfermer ici dans
des recherches abfolument nouvelles , &
aufquelles peut- être les méthodes connues
ne s'appliqueroient qu'avec difficulté . Si
l'espace dans lequel les Planétes fe meuvent
n'eft pas abfolument vuide , comme
il eft permis de le croire , nos remarques
fur le mouvement d'une Planéte dans une
orbite peu excentrique & dans un milicu
réfiftant , pourront avoir leur application .
Je n'entre point fur cela dans un plus
grand détail , & je renvoye mes Lecteurs
à l'endroit de mon ouvrage où cette matiere
eft traitée .
Le troifiéme Livre eft deſtiné à la difcuffion
de différens autres points du fyftême
du Monde. Il commence par de nou
velles réflexions fur la préceffion des Equinoxes
, fur les deux folutions que j'ai don
nées de ce problême , fur la route que
j'ai fuivie dans la premiere de ces folutions
, fur la néceffité dont elle est pour
affurer l'exactitude de la feconde , fur les
méthodes fautives qu'on pourroit em-
F iiij
128 MERCURE DE FRANCE.
ployer pour traiter cette queftion , fur les
conféquences qu'on peut tirer de ma théo
rie par rapport à la figure de la terre &
à la maffe de la Lune , fur l'influence que
l'action des autres Planétes peut avoir dans
cette préceffion , enfin fur la maniere de
calculer les variations des Etoiles en déclinaiſon
& en afcenfion droite qui ré
fultent du mouvement de l'axe de la terrc.
Ces différentes recherches font fuivies
de plufieurs autres que je n'ai pas crûr
moins néceffaires . Elles ont pour objet le
mouvement que l'action du Soleil peur
produire dans l'axe de la Lune confidérée
comme un fphéroïde , la libration de
cette Planéte , fa figure , la rotation des
Planétes fur leur axe , celle de la Lune en
particulier , & l'infuffifance des raiſons
par lefquelles quelques Sçavans ont prétendu
expliquer pourquoi cet aftre nous
montre toujours à peu-près la même face.
Je me contente d'indiquer en général
ces différens objets , les bornes & la
nature de ce Difcours ne me permettant
pas d'en parler ici plus au long.
Enfin le dernier chapitre de cet ouvrage
roule fur la figure de la terre. Ce fujet
déja fçavamment & profondément difcuté
par plufieurs Géométres , eft envisagé
FEVRIER. 1754. 129
ici fous un point de vue plus étendu .Après
quelques obfervations préliminaires ſur
la parallaxe de la Lune , la terre étant confiderée
comme un fphéroïde , & fur la
maniere de déterminer la figure de la terre
par la meſure de plufieurs degrés du
Méridien , fans s'affujettir d'ailleurs à aucune
hypothèſe , je viens à des recherches:
méchaniques fur cette figure même. Par
une route aflez finguliere & entierement
nouvelle , je détermine l'attraction d'un
fphéroïde quelconque , fans fuppofer ,
comme on l'a fait jufqu'à préfent , que ce
fphéroïde foit elliptique , mais feulement
qu'il foit peu différent d'un cercle. Je fais
voir enfuite comment cette théorie peur
être appliquée à la recherche de la figure
de la terre. Il y a lieu de croire que ces
remarques , jointes à cellès que j'ai don
nées ailleurs fur les loix hydroftatiques
d'où dépend le problême , pourront conduire
à un nouveau traité fur cette impor
tante queſtion , plus général , ce me fem
ble , & moins hypothétique que ceux qui
ont paru jufqu'à préfent , quelque eſtime
que l'on doive faire d'ailleurs de ces
excellens ouvrages.
* A la fin de mon Effai fur la réliftance des
Eluides , p. 208. & fuiv
F
130 MERCURE DE FRANCE.
Tels font les principaux objets traités
dans ce livre , auquel je travaille depuis
plufieurs années , & que divers obftacles
m'ont empêché de publier plutôt. Je ne
doute point que les différentes matieres
que j'y ai difcutées , ne puiffent être encore
plus exactement & plus utilement approfondies
; il n'en eft même prefqu'aucune
fur laquelle je ne fente que je pourrai
moi - même aller plus loin avec le tems
& de nouvelles recherches. Je connois les
engagemens que cet ouvrage m'impoſe ,
& je leur confacrerai avec autant d'ardeur
que de fcrupule tous les momens que pourront
me laiffer mes autres occupations.
C'eft à quoi je fuis d'autant plus difpofé ,
que je crois avoir développé dans ce traité
la partie la plus difficile des principales
queftions qui regardent le fyftême du
Monde , c'eft- à- dire avoir donné le moyen
de les réfoudre. L'efpérance que ces méthodes
pourront être de quelque fecours
pour ceux qui travaillent à l'avancement
de l'Aftronomie phyfique , eft le principal
motif qui m'a engagé à publier cet ouvra
ge. De tous ceux que j'ai donnés jufqu'ici
au public , il n'en eft point qui m'air coû
té plus de tems & de travail . J'en feroisfuffisamment
récompenfé , quand il ne ferviroit
qu'à en produire de meilleurs..
FEVRIER. 1754. 131
Il ne me reste plus qu'à faire quelques
réflexions fur le fyftême Newtonien qui
eft la bafe de toutes mes recherches . J'ai
expofé ailleurs * ce qu'il me femble qu'on
doit penfer de ce fyftême , des applications
qu'on en a faites, & de l'extenſion plus
ou moins grande qu'on lui a donnée . A
ces réflexions aufquelles je renvoye le
Lecteur , j'ajoûterai les fuivantes .
Les Obfervations aftronomiques démontrent
que les Planétes fe meuvent ,
ou dans le vuide , ou au moins dans un
milieu fort rare , ou enfin , comme l'ont
prétendu quelques Philofophes , dans un
milieu fort denfe qui ne réfifte pas , ce
qui feroit néanmoins plus difficile à concevoir
que l'attraction même ; mais quelque
parti qu'on prenne fur la nature du
milien dans lequel les Planétes fe meuvent
, la loi de Kepler démontre au moins
qu'elles tendent vers le Soleil ; ainfi la
gravitation des Planétes vers le Soleil ,
quelle qu'en foit la cauſe , eſt un fait qu'on
doit regarder comme démontré , ou rien
ne l'eft en Phyfique.
La gravitation des Planétes fecondaires
ou fatellites vers leurs Planétes principa-
* A la fin de l'article Attraction , dans le Dict.
de l'Encyclopédie , pag. 853 , col . 2 , & fuir,
E vj
132 MERCURE DEFRANCE
les , eft un fecond fait évident & démontré
par les mêmes raifons & par les mêmes
faits .
Les preuves de la gravitation des Pla
nétes principales vers leurs fatellites ne
font pas en auffi grand nombre , mais elles
fuffifent cependant pour nous faire reconnoître
cette gravitation . Les phénomè
nes du flux & reflux de la mer , & fur tout
la théorie de la nutation de l'axe de la
terre & de la préceffion des Equinoxes , â
bien d'accord avec les obfervations , prous
vent invinciblement que la terre tend
vers la Lune. Nous n'avons pas de fem
blables preuves pour les autres fatellites.
Mais l'analogie feule ne fuffit- elle pas pour
nous faire conclure que l'action entre les
Planétes & leurs fatellites eft réciproque ?
Je n'ignore pas l'abus que l'on peut faire
de cette maniere de raifonner pour tirer
en Phyfique des conclufions trop généra
les. Mais il me femble , ou qu'il faut abfolument
renoncer à l'analogie , ou que
tour concourt ici pour nous engager à en
faire ufage.
Si l'action eft réciproque entre chaque
Planéte & fes fatellites , elle ne paroît pas
l'être moins entre les Planétes premieres.
Indépendamment des raifons tirées de l'amalogie
, qui ont à la vérité moins.de forFEVRIER.
1754
se ici que dans le cas précédent , mais
qui pourtant en ont encore il est certain
que Saturne éprouve dans fon mouvement
des variations fenfibles , & il eft:
fort vraisemblable que Jupiter eft la prin--
cipale caufe de ces variations. Ee tems
feul , il est vrai , pourra nous éclairer pleinement
fur ce point , les Géométres &
les Aftronomes n'ayant encore ni des ob
fervations affez complettes fur les mouve
mens de Saturne , ni une théorie affez
exacte des dérangemens que Jupiter lui.
caule . Mais il y a beaucoup d'apparence
que Jupiter , qui eft fans comparaiſon la
plus groffe de toutes les Planétes , & la
plus proche de Saturne , entre au moins
pour beaucoup dans la caufe de ces déran
gemens. Je dis pour beaucoup , & non pour
Fout ; car outre une caufe dont nous parlerons
bientôt , l'action des cinq fatelli
tes de Saturne pourroit encore produire
quelque dérangement dans certe Planéte ;
& peut- être fera- tik neceflaire d'avoir
égard à l'action des fatellites pour déterminer
entierement & avec exactitude ton--
tes les inégalités du mouvement de Satuz .
ne , auffi -bien que celles de Jupiter.
Si les fatellites agiffent fur les Planétes:
principales , & fi celles-ci agiffent les unes.
fur les autres , elles agiffent donc auffi fur
134 MERCURE DE FRANCE.
le Soleil : c'est une conféquence affez na
turelle. Mais jufqu'ici les faits nous manquent
encore pour la vérifier. Le moyen
le plus infaillible de décider cette quef
rion , eſt d'examiner les inégalités de Sa-
Furne. Car fi Jupiter agit fur le Soleil en
même tems que Saturne , il eft néceffaire
de tranfporter à Saturne , en fens contrai
re , l'action de Jupiter fur le Soleil , pour
avoir le mouvement de Saturne par rapport
à cet aftre ; & entr'autres inégalités
cette action doit produite dans le mouvement
de Saturne une variation proportionnelle
au finus de la diftance entre le
lieu de Jupiter & celui de Saturne . C'eſt
aux Aftronomes à s'affurer fi cette variation
exifte , & fi elle eft telle que la théorie
la donne.
On peut
voir
par
ce détail
quels
font
les différens
dégrés
de certitude
que
nous
avons
jufqu'ici
fur
les principaux
points
du fyfteme
de l'attraction
, & quelle
nuance
, pour
ainfi
dire
, obfervent
ces dégrés
.
Ce
fera
la même
chofe
quand
on
voudra
transporter
le ſyſtème
général
de l'attraction
des
corps
céleftes
à l'attraction
des
corps
terreftres
ou fublunaires
. Nous
remarquerons
en premier
lieu
, que
cette
attraction
ou gravitation
générale
s'y ma
nifefte
moins
en
détail
dans
toutes
les
FEVRIER. #754 35
parties de la matière , qu'elle ne fait , pour
ainfi dire , en total dans les différens globes
qui compofent le fyftême du monde :
nous remarquerons de plus qu'elle fe
manifefte dans quelques uns des corps
qui nous environnent plus que dans les
autres , qu'elle paroît agir ici par impul
fion , là par une méchanique inconnue ;
ici fuivant une loi , là fuivant une autre ;
enfin plus nous généraliferons & nous
étendrons en quelque maniere la gravitarion
, plus fes effets nous paroîtront va
riés , & plus nous la trouverons obfcure ,
& en quelque maniere informe dans les
phénomènes qui en résultent , cu que
nous lui attribuons. Soyons done très ré--
fervés fur cette généralisation , auffi bien
que fur la nature de la force qui produit
la gravitation des Planétes ; reconnoiffons
feulement que les effets de cette force
n'ont pu fe réduire ( du moins jufqu'ici ))
à aucune des loix connues de la méchanique
; n'emprifonnons point la nature dans
les limites étroites de notre intelligence ' ;
approfondiffons affez l'idée que nous.
avons de la matiere pour être circonfpects
fur les propriétés que nous lui attribuons
ou que nous lui refufons ; & n'imitons pas:
le grand nombre des Philofophes modernes
, qui en affectant un doute raiſonné ſur
736 MERCURE DE FRANCE.
les objets qui les intéreffent le plus , ſemblent
vouloir fe dédommager de ce doute
par des affertions prématurées fur les queftions
qui les touchent le moins .
Nous finirons ce difcours par une obfervation
que nous ne pouvons refuſer à
la vérité. Qu'on examine avec attention
ce qui a été fait depuis quelques années
par les plus habiles Mathématiciens fur
le fyftême du Monde , on conviendra fans
aucune peine , que l'Aftronomie phyfique
eft aujourd'hui plus redevable aux François
qu'à aucune autre nation . Quelle autre
en effet pourroit produire autant de titres
Les voyages au Nord , au Sud , & 201
Cap de Bonne-Efpérance , pour connoître
la figure de la terre & pour réfoudre d'au
tres queftions importantes ; le travail affidu
& délicat de M. le Monnier pour déterminer
les mouvemens de la Lune ; les
fçavantes & utiles recherches de Mrs de
Maupertuis , Bouguer & Clairant ? Me fera
t-il permis de joindre à cette énumération
deux de mes ouvrages , que je n'aurois
pas la présomption de nommer s'ils
n'avoient eu l'avantage d'être honorés par
les fuffrages les plus illuftres , mon Eſſai
fur la caufe générale des vents , & mes
Recherches fur la préceffion des EquinoFEVRIER.
1754: 137
xes ( 4 ) , problême que je crois avoir le
premier réfolu ( b ) ? Je ne parle point Ici
du traité que je publie aujourd'hui , dont
il ne m'apparcient ni de fixer le fort , ni
d'apprécier le mérite . Mais indépendamment
de mon travail , & quelque jugement
qu'on en porte , on ne pourra difconvenir
, ce me femble , que le fyftême
Newtonien ne doive principalement à
l'Académie des Sciences de Paris , les fondemens
nombreux & inébranlables fur
lefquels il va être appuyé déformais. Il eft
vrai qu'en Mathématique , toutes chofes
d'ailleurs égales , chaque fiécle doit l'emporter
fur celui qui le précéde , parce
qu'en profitant des lumieres qu'il en a
reçues , il y ajoute encore ; mais on n'en
doit pa's moins de justice à ceux qui fçavent
le mieux profiter de ces lumieres ,
& les étendre davantage . S'il y a un cas
dans lequel la prévention nationale foit
permife , ou plutôt dans lequel cette prévention
ne puiffe avoir lieu , c'est lorfqu'il
s'agit de découvertes purement géo-
( a ) Les Hift. de l'Acad . de 1746 & 1749 he
font aucune mention de ces deux ouvrages . C'eft
un oubli qui doit être réparé dans un des volumes
fuivans.
(b ) Voyez dans les mémoires de l'Acad . des
Sciences de Pruffe 1750 , p . 412 , la déclaration de
M. Euler fur ce sujet,
138 MERCURE DE FRANCE.
métriques , dont la réalité ni la propriété
ne peuvent être conteftées , & dont le
fruit appartient d'ailleurs à tout l'univers.
Ainfi notre nation , que certains Sçavans
étrangers , & peut-être même quelques
François , femblent prendre à tâche de rabbaiffer
, ne pourroit-elle pas s'appliquer
avec railon , ce qu'un Ecrivain éloquent
& Philofophe a dit de fon fiécle , qui à
plufieurs égards reffembloit affez au nôtre ?
Nec omnia apud priores meliora , fed noftra
quoque atas quædam artium & laudis imitamenta
pofteris tulit.
MEMOIRES du Marquis de Benavides
, dediés à S. A. S. Madame la Ducheffe
d'Orléans ; par M. le Chevalier de Mouby
, de l'Académie des Belles-Lettres de
Dijon. A Paris , chez Forry , Quai des Auguftins
; & Duchesne , rue S. Jacques.
1754. in- 12. 2 vol.
Ce Roman eft une nouvelle preuve de
la facilité & du talent de M. le Chevalier
de Mouhy , pour les ouvrages d'imagina
tion,
ALMANACH hiftorique & géogra
phique de la Picardie , année 1754 ; ou
on donne une defcription de cette Province
, avec les particularités les plus intéref
FEVRIER. 1754. 139
fantes fur les Villes qu'elle renferme , &
les noms des perfonnes qui y compofent
l'état Eccléfiaftique , Militaire , Civil &
Littéraire , les foires & francs- marchés,
A Amiens , chez la veuve Godart ; & le
trouve à Paris , chez Lambert , Duchefne
& Gannean . Un volume in- 16. 1754
Cet Almanach dont la correction &
l'élégance font honneur aux preffes dont
il eft forti , eft fait avec le plus grand foin.
Nous le croyons néceffaire à tous les Picards
, & nous penfons qu'il peut être
commode pour beaucoup d'autres .
EPHEMERIDES cofmographiques ,
où le cours vrai du Soleil & des Planetes
eft repréſenté & expliqué en détail dans
l'apparence de tous les arcs confécutifs par
fa réalité , d'après les tables , les regles ,
les calculs & équations aftronomiques ,
pour l'année 1754 ; avec d'importantes
obfervations fur la Cofmographic , l'Aftronomie
, l'Hiftoire naturelle , la Métaphyfique
, la Phyſique expérimentale »
· la Théorie des cieux & de la terre , qui
forment une fuite aux articles des quatre
volumes précédens. A Paris , chez Du
rand , rue Saint Jacques . 1754. Un volume
in- 16.
Cet Ouvrage rempli de connoiffantes
140 MERCURE DE FRANCE.
& d'idées fort neuves & très- particulieres
à l'Auteur , mérite l'attention des gens
éclairés. Ils trouveront que la premiere
fection roule fur des éclairciffemens de
quelques textes facrés de la Phyfique ;
la feconde fur un parallele des Philofophies
; la troifiéme fur l'ame des bêtes ; la
quatriéme fur les automates ; la cinquième
fur l'action de l'ame & du corps ; la fixiéme
fur les idées humaines , la feptième furles
molecules organiques ; la huitiéme ſur
les fontaines & les fources ; la neuviéme
fur l'univerfalité des agens phyfiques ; la
dixiéme fur les anomalies du Soleil & des
Planetes ; la onzième fur la gravité des
corps ; la douziéme fur la ftatique & di
namique dans les cieux ; la treiziéme fur
des réflexions fur l'electricié ; la quator
ziéme fur la quadrature du cercle. On voit
à la fin du volume que nous annonçons ,
une Lettre dans laquelle l'Auteur fe plaint
de ce que fes fentimens ont été mal expofés
dans les mémoires de Trévoux .
LE ROUGE , Ingénieur & Géographie
du Roi , rue des Auguftins , vend un Plan
de l'Univers & ephemerides en figures ,
d'après les éphemerides en chiffres , pour
1753 & 1754. Cette Carte de M. l'Abbé
de Brancas , qui eft faite comme les éphe
FEVRIER. 1754. 141
merides , pour expliquer le cours des Aftres
& les autres merveilles de la nature.
fuivant les textes de l'Ecriture Sainte , eft
fort curieufe , & fait également honneur
à la Religion & au fçavoir de l'Auteur.
LES vers Latins & François à Meffieurs
les Ineftricafti , & fur les ouvrages de M.
de Tourny , Intendant de Bordeaux , que
de très-bons Connoiffeurs ont trouvé dignes
de leur approbation , dans un des
derniers Mercures , font de M. de Bologne
, des Académies de la Rochelle , d'An
gers , de Marfeille , & de Bologne.
LE Spectacle du feu élémentaire , ou
cours de l'électricité expérimentale , où
l'on trouve l'explication , la cauſe & le
méchaniſme du feu dans fon origine , de
là dans les corps , fon action fur la bougie ,
fur le bois , & fucceffivement fur tous les
phénomenes électriques ; où l'on dévoile
T'abus des pointes pour détruire le tone
nerre on y explique encore la caufe de
la chûte des corps au centre de la terre
celle de l'afcenfion de l'eau dans les tuyaux
capilaires , & c. que le feu eft le reffort ;
l'air , l'argent du méchanifme de l'univers.
Par M. Ch. Rabigneau , AAvvooccaatt , Ingénieur
privilégié du Roi pour Les ouvrages
842 MERCURE DE FRANCE.
de Physique & Méchanique. Le prix fix
livres broché. A Paris , chez Jombert , Libraire
, rue Dauphine ; & chez Duchesne ,
rue S. Jacques , au Temple du goût . 1753 .
Un volume in- 8°. Les mêmes Libraires
ont imprimé du même Auteur , une Lettre
électrique fur la mort de M. Richmann.
287288 28 28 27285-289 200 200 201 202 201 209
BEAUX ARTS.
M
OYREAU , Graveur du Roi & de
l'Académie Royale de Peinture &
de Sculpture , vient de mettre au jour une
nouvelle eftampe d'après Vauvermens. L'original
du tableau eft dans le cabinet de
M. Peilhon , Secrétaire du Roi , & l'eſtampe
eft intitulée la Buvette des Cavaliers.
C'eft le N°.75 de la fuite de M. Moyreau.
Il demeure rue des Mathurins , la quatriéme
porte cochere à gauche en entrant
par
la rue de la Harpe,
Nous parlions il y a quelques mois
de la gravûre de M. Chedel , & nous difions
à cette occafion tout ce que peut mé
riter un Artiſte auffi agréable du côté du
génie. Le Public verra fans doute , avec
plaifir , qu'il réunit la facilité & la féFEVRIER.
1754. 145
+
condité à un grand terminé , qui ne fem
ble pas annoncer des compagnes de ce
genre. Cet Artifte vient de mettre au jour
quatorze Planches nouvelles ; fix petits
payfages remplis d'une grande variété ,
& de la grandeur environ des vignettes
pour l'in-quarte. Six autres compofitions
du double plus grandes , & dont le
plus grand nombre a rapport à la guerre,
Ces dernieres font dédiées à M. le Comte
Turpin , que fon goût pour les arts &
fon talent pour la guerre rendent bien
digne de cet hommage. Enfin deux gran
des compofitions en hauteur d'environ
treize pouces fur dix ; elles repréfentent
des paysages , l'une d'après un deffein ,
l'autre d'après un tableau de M. Boucher ;
elles fontfous le titre du Colombier & d'A
breuvoir d'oiseaux : elles préfentent également
la nature brute d'un terrein fertile
& mouillé ; elles peignent à l'efprit les
lieux que l'on ne voit point , ou fans s'arrêter
, ou fans regretter de s'en éloigner,
Enfin de ces lieux toujours préférés , par
un mouvement intérieur à tous ceux que
l'art & la magnificence ont cherché fi fouvent
à embellir .
Nous n'avons rien à dire fur le titre du
Colombier ; on voit un de ces bâtimens
dominer dans la compofition. Nous ne
144 MERCURE DE FRANCE.
verrons pas avec la même indifférence le titre
de l'autre. Tous les oifeaux perchés fans
nombre dans la compofition, font imaginer
leurs chants , c'est tout dire pour l'agrément
de l'idée du Peintre : mais le mot d'abreuvoir
n'eft point d'accord avec ces petits
animaux , il s'en éloigne & femble les déparer.
En un mot il nous femble que Mrs.
les Graveurs devroient apporter un peu
plus de foin à la dénomination de ls
Eftampes , ils ne pensent en géne… quà
leur donner des noms qui fiven: à diftinguer
les morceaux dans leurs oeuvres.
Que leur coûteroit- il de les rendre plus
juftes , plus agréables & plus piquans ? Ce
feroit un moyen de plus pour flater davantage
l'efprit , & même pour animer
le Public d'une plus grande curiofité.
Nous avons préféré de faire tomber
cette petite critique , qui fera toujours indifférente
aux talens , fur un Artifte qui
femble avoir évité plus qu'un autre de la
mériter ; mais nous l'avons imaginé né
cefaire par l'abus que plufieurs autres ong
fait de ces noms donnés le plus ordinairement
fans aucune réflexion.
Chedel demeure rue S. André des Arts ,
en face de la rue Gille- coeur,
LES Dlles Jouvenet fe propofent de
mettre
་
FEVRIER. 1764. 145
mettre en vente le Lundi de la troifieme
femaine de Carême , au fecond Pavillon
des Quatre Nations , plufieurs tableaux
originaux d'Eglife , & quelques copies de
feu M. Jouvenet leur pere , ancien Directeur
& Recteur de l'Académie royale de
Peinture. Le nom de ce grand Peintre
doit réveiller la curiofité des amateurs.
EXPLICATION d'un Médaillon , repréfentant
la France au comble de ſes voeux,
par l'heureufe naiffance de Monfeigneur
Îe Duc d'Aquitaine ; préſenté à Madame
la Dauphine, le 13 Décembre 1753 .
Ce Médaillon offre d'abord un Lys élevé
fur fa tige , qui repréfente allégoriquement
Monfeigneur le Dauphin. La vigne
qui s'éleve à l'entour , eft dirigée par denx
Amours , qui en attachent les rameaux au
lys ; ce qui défigne la tendreffe & l'amour
de Madame la Dauphine pour Monſeigneur
le Dauphin . La France, fur le devant
du Médaillon , préfente le portrait de fon
Monarque Bien - aimé . Elle eſt affiſe ſous
un trophée d'armes , image de la gloire
que s'eft acquife fon Roi guerrier , par fes
triomphes & fes victoires . La France , dans
les tranfports de la joye que lui caufe la
naiſſance d'un nouveau Prince , qui aſſure
G
146 MERCURE DE FRANCE.
fon bonheur & fa tranquillité , embraffe
tendrement l'Amour , qui lui montre les
Amours fes freres qui s'empreffent de placer
à des palmiers , ( types de la gloire
& de la fécondité qui doivent réfulter de
cette augufte union , ) les écuflons des armes
des fruits glorieux qui en proviennent
, & qui défignent la naiffance de
Monfeigneur le Duc de Bourgogne , de
Monfeigneur le Duc d'Aquitaine , & de
Madame. Au deffous on voit l'Hymen appayé
fur les armes accolées de Monfeigneur
le Dauphin & de Madame la Dauphine.
Un Amour , qui eft à côté & qui
l'embraffe , lui fait voir , dans le fymbole
du lys & de la vigne , l'attachement immortel
qui unit ces illuftres Epoux. On
remarque dans le ciel le figue favorable
de la Vierge , fous lequel font nés rous
ces précieux rejettons : aufpice heureux ,
qui nous annonce que le fiécle fortuné
d'Aftrée va renaître. Au- deffus on lit cette
Infcription : L'amour & la fécondité réunies
pour le bonheur de la France. A l'exergue :
L'heureufe niffance de Monfeigneur le Dus
d'Aquitaine , né à Verſailles le 8 Septembre
1753 .
Ce Médaillon eft de la compofition de
M. Gofmond de Vernon , Penfionnaire
du Roi , auteur de l'hiftoire métallique
FEVRIER . 1754 147
des campagnes de Sa Majefté , vol. in-fol.
contenani 46 Médaillons , fans les deuxfrontifpices
; qui fe vend à Paris chez le Sr Vanbeck
, rue d'Enfer , près S. Landry , dans la
Cité.
On n'a rien épargné dans cet ouvrage
pour la gravure des tailles douces & de la
lettre , le tout exécuté par les plus habiles
Artiftes dans ces genres , & imprimé avec
foin fur le plus beau papier. Le prix eft de
12 liv. en blanc , & 15 liv. relié
Ce grand ouvrage dont nous avons déja
parlé , eft celui d'un fujet affectionné
qui a voulu laiffer à la poſtérité un témoignage
de fon zéle & un monument à la
gloire de fon Roi. L'intérêt n'a point eu
de part dans les motifs qui ont excité M.
Golmond de Vernon ; l'honneur & le devoir
font les feules paffions qui ont conduit
fon génie. En poffeffion , depuis plufieurs
années , de porter l'hommage de fes
talens au pied du thrône , il a faifi le ſujet
des campagnes du Roi en Flandres , pour
en éternifer les faits mémorables par des
Médaillons , dont les allégories font auffi
juftes qu'ingénieufes , & qui font accompagnés
de récits hiftoriques , & écrits
avec autant de clarté que de préciſion.
L'Auteur avoit eu l'honneur de préſenter
au Roi en 1747 , les 30 premiers Mé-
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
par
daillons de cet ouvrage, qui comprenoient
les campagnes de 1744 , 1745 & 1746..
La bonté avec laquelle Sa Majefté daigna
les recevoir , encouragea M. de Gofmond
à les continuer , & à les terminer enfin
la naillance de Monfeigneur le Duc
de Bourgogne. Il a depuis célébré en 1752
par un médaillon ingénieux la joye de la
France à l'occafion de l'heureufe convalefcence
de Monfeigneur le Dauphin , que le
eiel rendit aux voeux de fon augufte famille
, d'une tendre & généreufe époufe , &
à ceux de toute la Nation .
Rien ne pouvoit être plus flateur pour
M. Golmond que l'accueil qu'a fait à fon
ouvrage un des Princes les plus vertueux
qu'il y ait jamais eu . Voici la lettre dont
Sa Majesté le Roi de Pologne , Duc de
Lorraine & de Bar , a daigné l'honorer .
39
››
»
A Luneville , ce 10 Février 1752 .
» Monfieur , j'ai reçu avec bien du
plaifir l'ouvrage que vous m'avez envoyé.
Vous célébrez les campagnes d'un
Roi digne des éloges de toute la terre ,
» & que fes ennemis doivent aimer au-
» tant pour fon amour pour la paix ,
qu'ils ont lieu de le refpecter par
» clat de fes victoires . Vos allégories font
auffi agréables qu'elles font juftes , &
22 l'éFEVRIER.
1754 145
vous y peignez les tendres fentimens
» de la France , en voulant n'y marquer
que les vertus de fon Roi . Vos fuccès
juftifient votre entreprife ; j'y applaudis
» de tout mon coeur , & je fouhaite avoir
» déformais des occafions de vous faire
» connoître que je fuis véritablement ,
» Monfieur , votre bien affectionné ,
Signé STANISLAS , Roi.
Nous placerons ici la lettre que le Roi
de Pologne Electeur de Saxe , en honorant
l'Auteur de fes bienfaits , lui a fait
écrire par fon Excellence M. le Comte de
Brulh , premier Miniftre de Sa Majeſté.
A Drefde , ce 23 Juillet 1752.
Monfieur ,
Ayant préfenté au Roi l'exemplaire
» de votre hiftoire des campagnes de Sa
» Majesté T. C. terminées par l'heureux
» événement de la naiffance de Monfei-
» gneur le Duc de Bourgogne , que vous
» avez offert à Sa Majeſté , de même que
» les témoignages de vos profonds refpects
dont vous l'avez accompagné ; le
» Roi n'a pas feulement daigné agréer
→ très - gracieuſement cette attention de
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
» votre part , mais Sa Majefté m'a de plus
» chargé de vous faire parvenir le petit
» préfent , que le fieur Confeiller d'A
baffade Spinhira , porteur de la préfen
» te , vous remettra , comme une marque
33
de fon approbation & de fes bontés
royales.
Je m'acquitte avec d'autant plus de
" plaifir de cette commiffion , que je fuis
» charmé de trouver cette occafion pour
» vous perfuader du cas que je fais des gens
» à talens & de mérite , afin que vous ne
puifiez perfonnellement non plus dou-
» ter de l'eftime affectionnée avec laquelle
je fuis ,
28
» Monfieur ,
» Votre très-humble & très
obéiffant ferviteur ,
Signé , C. de Brulh .
Nous ajoûterons encore ici la lettre
que le Maréchal de Saxe fit l'honneur
d'écrire à l'Auteur , qui lui avoit envoyé
en 1747 un exemplaire de fon ouvrage ,
qui ne comprenoit pour lors que les trois
premieres campagnes du Roi,
99
A Bruxelles , le 27 Mai 1747.
J'ai reçû avec plaifir , Monfieur , l'in
génieux ouvrage que vous avez eu la
FEVRIER . 1754. 151
#bonté de m'envoyer. Je fuis très -fenfi-
» ble à cette marque de votre attention .
» Recevez- en , je vous prie , mes remercimens
, & foyez perfuadé que je fuis
» très - parfaitement , Monfieur , votre trèsaffectionné.
Signé , M. de Saxe.
Sa Majefté , toujours attentive à récompenfer
le zéle & le travail , a honoré l'Auteur
d'une penfion.
TROISIEME Livre des amuſemens
du Parnaſſe , contenant les belles Ariettes
Italiennes qui ont été chantées au Concert
ſpirituel & à l'Opéra Italien , miſes
en piéces de Clavecin . Par Michel Corette.
Prix 4 liv. A Paris , aux adreffes ordidinaires
de Mufique , & chez l'Auteur ,
rue Montorgueil .
Dans le goût où on eft à Paris plus
que jamais de la Mufique Italienne , l'ouvrage
de M. Corette ne peut manquer
d'être accueilli . Outre le mérite réel , il
a encore pour lui le bonheur des circonftances.
La Danfe ancienne & moderne , ou traité
hiftorique de la Danfe ; par M. de Cabufac
, de l'Académie Royale des Sciences &
Belles-Lettres de Pruff. A la Haye , chez
Jean Neaulme , 1754 3 vol . in- 16.
Avant d'entrer en matiere , M. de Ca
Giiij
152 MERCURE DE FRANCE .
hufac s'éleve dans fon Avant-propos contre
des préjugés trop communs , & qui ne
peuvent que retarder le progrès des Arts.
Il faut fe tenir en garde , dit- il , con-
» tre cette forte d'afcendant que pren-
» nent fur nous les chofes déja faites avec
» quelque forte de fuccès …………. Nous te-
» nons par l'habitude & par l'amour pro-
" pre à tout ce qui nous a plû , & nous
"
regardons dès l'abord comme des in-
» novations dangereules tout ce qui s'écarte
de la route commune . « Ce principe
eft fondé fur l'hiftoire même de la
Danfe modernė . Dans les commencemens
elle fut extrêmement lente & pofée ; Lulli
l'embellit , en lui donnant plus de vivacité
& d'action , mais ces embelliffemens
furent d'abord jugés un baladinage, » parce
» qu'ils s'écartoient de l'ancienne tablature
... Ce baladinage eft devenu à fon
tour la feule Danfe noble , à laquelle on
a fubftitué dans les fuites une danfe plus
animée, que les louangeurs du tems paffé
» ont jugée un excès outré & de mauvais
goût , & c'eft cette derniere qu'au tems
» de l'Abbé du Bos , on regardoit comme
» la perfection de l'art .
» La prévention s'expliquera de mê.
me fans doute , fi une nouvelle danfe ,
mieux compofée , plus active , moins
FEVRIER. 1754. 153
monotone , s'établit de nos jours fur
" les débris de toutes les autres ; mais
l'extravagance d'un pareil difcours mi-
» fe une fois en évidence , il n'en fçau-
» roit plus réfulter aucun danger , ni pour
les Artiftes , ni pour l'art ; & on ofera
» danfer fur notre théatre mieux que du
tems de Lulli , que du tems de l'Abbé
» du Bos , que du tems même de Dupré ,
fans craindre de fe rendre ridicule .
Le but de M. de Cahufac eft de donner
une Poëtique de la danfe qu'il a envifagée
dans le point de vue le plus noble
& le plus étendu . Il confidere cet art
dans ce qu'il eft en lui - même , dans fes
principes & fes effets ; il cherche fon origine
& fes différens ufages dans fa premiere
inftitution ; il le fuit dans fa marche
& dans fes progrès ; il nous marque
enfin l'état actuel de la danie , combien
nous fommes éloignés du point de perfection
où les anciens l'avoient portée ,
& les routes qu'il faut prendre pour y
parvenir. Nous allons tâcher de tuivre
Î'Auteur dans le développement de fon
objet.
Il commence d'abord par établir la néceffité
de la théorie dans les arts . » Ileft ,
» dit - il , des points fixes , d'où tous les
arts font partis, & un but permanent au-
G v
154 MERCURE DE FRANCE.
» quel ils s'efforcent fans ceffe d'attein
» dre. « C'est au Philofophe à marquer
ces deux points aux Artiftes , pour les
guider dans la carriere qu'ils doivent
parcourir ; mais la théorie feule ne fuffiroit
pas , le talent qu'elle éclaire doit
lui fervir d'appui , l'un fans l'autre ne fe
ra jamais que des hommes médiocres,
99
"
Lorfque l'on veut avoir la clef des arts,
ce n'eft pas affez d'en examiner les effets ,
il faut remonter jufqu'à leurs principes :
» dès qu'une fois on a connu les fources
primitives des arts , il femble que leur
temple s'ouvre le voile qui en cou-
» vroit le fanctuaire , fe déchire ; on les
» voit naître , croître & embellir ; on les
» fuit dans leurs divers âges , on fe plaît
» à débrouiller les différentes révolu
» tions qui , en certain tems , ont dû les
» arrêter dans leurs courſes , ou qui , dans
» des circonftances plus heureufes , ont
»
facilité leurs progrès . On a bientôt alors
» un tableau combiné des effets & des
» caufes ; on jouit de l'expérience de tous
les tems & de la fienne. L'Artifte inf
trnit , apperçoit la perfection & la fai-
» fit ; l'amateur découvre les marches fecrétes
de l'induftrie , les loue avec
choix , & les rend plus fûres , & la
multitude jouit ...... L'hiftoire raifon »
FEVRIER. 1754. 159
née des arts eft donc leur vraie , leur
utile , & peut-être leur unique théo-
» rie.
L'Auteur paffe rapidement à l'hiſtoire
de la danfe , dont l'origine fe trouve dans
la nature même : l'homme a dû néceffairement
exprimer les premieres fenfations
qu'il a éprouvées par le jeu de fes orga-
Aes , & les mouvemens du corps font un
langage qui lui eft auffi naturel que les
fons de la voix : » Les différentes affections
de l'ame font donc l'origine des
geftes , & la danfe qui en eft compofée ,
» eft par conféquent l'art de les faire avec
grace & mefure , relativement aux affections
qu'ils doivent exprimer
des premiers fentimens des hommes ayant
éré la connoiffance de l'Etre fuprême &
des hommages qu'il exige d'eux , ils durent
employer la danfe , ainfi que le chant.
pour exprimer leur refpect & leur reconnoiffance.
» Auffi la danfe facrée eft- elle
» la plus ancienne & la fource dans laquelle
on a puifé dans les fuites toutes
» les autres.
83
Un
Tous les peuples de la terre ont eu leurs
danfes facrées. L'Ecriture nous parle de
plufieurs danfes religieufes des Hébreux
les Egyptiens les prirent d'eux , & les
tranfmirent aux Grecs, Numa , en dong
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE: "
nant des loix & une religion aux Romains
, inftitua une danfe exécutée par
les Prêtres de Mars , appellés Saliens . Les
Turcs , les Indiens , les Sauvages ont enfin
eu des daufes de religion ; elles ont
été en ufage dans la primitive Eglife jufqu'au
huitiéme fiécle , où elles farent !
profcrites par rapport aux abus dangereux
qui s'y introduifirent .
"
» Les hommes s'étoient fervis de la
danfe dans leur culte , ils l'employerent
dans leurs plaifirs. Alors les Philofophes
, peut être par fimple curiofité
, & les Législateurs , fans doute par
> des motifs plus utiles , examinerent
cet exercice avec la fagacité que donne
l'efprit & les vues qu'infpire la
prévoyance ; il devint ainfi la matiere
» des obfervations des uns & l'objet de
plufieurs loix établies pour les autres .
» Dans les faites , lorfque le génie s'é-
» chauffant par dégré , parvint enfin julqu'à
la connoiffance des fpectacles réguliers
, la danfe fut une des principales
parties qui entrerent dans cette grande
compofition.
"
39
"
Le nombre des danfes fe multiplia
étonnamment , elles furent employées
dans toures les grandes cérémonies , dans
les fetes publiques & dans celles des parFEVRIER.
1754. 157
ticuliers ; la danfe ayant été confidérée
d'un côté plus philofophique , entra dans
les vûes publiques des Legiflateurs , com
me un exercice avantageux , non feulement
pour développer le corps & lui
donner plus de foupleffe & de vigueur ,
mais encore pour modérer les agitations
de l'ame , & diftraire la jeuneffe des paf-
Lions qui l'affiégent fans ceffe. » La jeu-
» neffe emportée par un fang animé , des
» fens neufs , des efprits de feu , a be-
» foin d'un exercice violent , qui réglé
» par la jufteffe de l'harmonie , accoutume
fes faillies à une forte de meſure . «
Enfin on fentit que la danfe pouvoit fervir
à peindre les mouvemens du coeur &
les grandes actions ; elle fut portée au
théatre , & devint une des parties des plus
intéreffantes des fpectacles Grecs & Romains
; & c'eft fur tout cette danfe théa
trale qui paroît avoir été portée à un plus
haut dégré de perfection chez les anciens.
Les deux fameux danfeurs , Pilade & Batyle
, qui parurent à Rome fous le regne
d'Augufte , font célébres dans l'histoire .
» Pilade imagina les balets tendres , gra-
» ves & patétiques. Toutes les compofi-
» tions du fecond furent vives , gayes &
légeres. Ils le réunirent d'abord , & repréfenterent
concurremment des tragé
39
15S MERCURE DE FRANCE
» dies & des comédies , fans autres fe-
و و
»
cours que celui de la fymphonie & de
» la danfe. » Rien de plus furprenant que
les effets que l'on attribue à la force & à
la vérité de ces repréſentations. » Pilade ,
» dans toutes les tragédies arrachoit des
larmes aux fpectateurs les moins fenfi
» bles ...... & Batyle , en peignant les
» amours de Leda , avoit toujours caufé
» à plufieurs Dames Romaines , très- refpectables
d'ailleurs , des diftractions
qui paffoient les bornes de la fenfibili-
» té. » Athenée nous raconte quelque
chofe de plus merveilleux d'un danfeur
nommé Memphis , qui étoit Philofophe
Pithagoricien ,, & qui exprimoit par fa
» danfe toute l'excellence de la Philofophie
de Pithagore , avec plus d'élegance,
» de force & d'énergie que n'auroir pû
» faire le Profeffeur de Philofophie le plus
éloquent . Des chofes aufli merveilleufes
demandoient , pour être exécutées ,
un génie fublime & un affemblage rare de
talens différens. » Ce feroit une grande
» erreur de croire qu'une adreffe habi-
» tuelle , qu'un exercice journalier des
bras , des jambes & des pieds fuffent
" les feuls talens de ces hommes extraordinaires.
Leur exécution exigeoit , fans
doute , toutes ces difpofitions du corps
"
FEVRIER. 1754. 159
» dans le dégré le plus éminent ; mais leurs
compofitions fuppofoient des combinaifons
infinies qui n'appartenoient qu'à
l'efprit .
"
Le haur dégré de gloire où la danfe ait
monté , a été du tems de Pilade & de Batyle.
Ces deux hommes rares ne furent
point remplacés , leur art ne fut plus encouragé
par le Gouvernement , & il comba
dans une dégradation fenfible depuis le
regne d'Augufte jufqu'à celui de Trajan ,
où il fe perdit tout-à - fait .
La danfe enfevelie dans la Barbarie ,
avec les autres arts , réparut avec eux en
Italie dans le quinziéme fiècle. L'on vit
renaître les ballets dans une fête magnifique
qu'un Gentilhomme de Lombardie ,
nommé Bergonce de Botta , donna à Tor
tonne pour le mariage de Galeas , Duc de
Milan , avec fabelle d'Arragon ; tout ce
que la Poëfie , la Mufique , la Danfe , les
machines peuvent fournir de plus brillant ,
fut épuifé dans ce fpectacle fuperbe ; la
defcription qui en parut étonna l'Europe ,
& piqua l'émulation de quelques hommes
à talens , qui profiterent de ces nouvelles
lumieres pour donner de nouveaux
plaifirs à leur nation . C'est l'époque de
la naiffance de l'Opéra. Le premier qui
parut , fut représenté à Florence ; c'étoit
160 MERCURE DEFRANCE :
ور
les amours d'Apollon de Daphné : cet
effai eut un fuccès prodigieux , & fut fuivi
de mille autres . L'Opéra fut reçu en
" Italie , avec cette paffion vive qu'inſpi-
" rent aux hommes fenfibles toutes les
» nouveautés de goût. Mais ce fpectacle
» étoit fans danfe , & on voulut confer-
» ver les graces théatrales de cet exerci-
» ce . Ainfi on imagina un fecond genre
qui les unit aux douceurs de la Mufique
, aux charmes de la Poëfie , & aux
merveilleux des machines. C'eft alors
» que parurent ces grands ballets , qu'on
employa dans les Cours les plus galan
» tes pour célébrer les mariages des Rois ,
les naiffances des Princes , & tous les
» événemens heureux qui intérefloient la
gloire ou le repos des nations .
ور
و د
39
"2
Il y eut plufieurs efpéces de ballers ;
tout ce que l'Hiftoire , la Fable & l'imagination
périque peut fournir , fut mis en
oeuvre : on fir das ballets hiftoriques , fabuleux
, poëtiques , moraux , bouffons ,
& c. Il y en a eu auffi une autre espéce
plus finguliere , imaginée par les Portugais
c'étoit les ballets ambulatoires , qui
ne s'employoient que dans des cérémonies
religieufes. M. de Cahufac , donne la
delcription de ceux qui furent exécutés
à la canonifation de S. Charles Borromée
FEVRIER. 1754. 161
و د
»
& de S. Ignace de Loyola. Ce fut la Reine
Catherine de Médicis qui porta le goût des
grands ballets en France. » Les tournois
& les carroufels , ces fêtes guerrieres &
magnifiques avoient caufé à la Cour de
France , en l'année 1559 , un événement
trop tragique pour qu'on pût fonger
à les y faire fervir fouvent dans les
réjouiffances folemnelles . Ainfi les bals ,
» les mafcarades , & fur tout les ballets
» qui n'entraînent après eux aucun danger
, & que Catherine de Médicis avoit
connus à Florence , furent pendant plus
de cinquante ans la reffource de la galanterie
& de la magnificence Françoife .
Le goût de la danfe alla toujours en
croiffant jufqu'au regne de Louis XIV .
» Le Cardinal Mazarin avoit porté en
» France ce fentiment vif des chofes ai-
" mables , qui eft fi naturel à fa nation...
Il avoit de la gayeté dans l'efprit , du
goût pour le placer , & dans l'imagina-
» tion moins de fafte que de galanterie.
" On trouve les traces de ces trois qua-
» lités diftinctives dans tous les bals &
les grands ballets qui furent faits fous
» fes yeux. Benferade fut chargé de l'in-
» vention , de la conduite & de l'exécution
de prefque tous ces amuſemens....
Il avoit de la fertilité , la méchanique
162 MERCURE DE FRANCE.
» du vers facile , des graces , de la fineffe ,
» un tour galant dans l'efprit . Peut- être
» manquoit-il d'élévation ? « Le goût de
Louis XIV pour ces ballets , où il danſa
pendant long - tems , leur donna un air de
dignité & de grandeur qui augmenta beaucoup
leur célébrité , mais la danfe n'y gagna
pas beaucoup pour fa perfection.
Il falloit qu'on fçût , pour y réuffir ,
» déployer fes bras avec grace , conferver
l'équilibre dans les pofitions, former fes
" pas avec légéreté , développer les refforts
du corps en mefure ; & toutes ces
» chofes fuffifantes pour le grand ballet
» & pour la danfe fimple , ne font que
» l'alphabet de la danſe théatrale.
99
La naiffance de l'Opéra fut l'aurore
de la belle danfe. L'hiftoire de ce nouveau
gente de fpectacle eft développée de la
maniere la plus agréable par M. de C.
c'eft , fans contredit , le morceau le plus
intéreflant de fon ouvrage.
"» Quinault , dit- il , eft l'inventeur de
» l'Opéra car Perrin , auteur des premiers
ouvrages François en musique re-
» préfentés à Paris , n'effleura pas même le
» genre que Quinault imagina peu de tems
» après ..... Ila bâti un édifice à part.
» Les Grecs & les Latins l'ont aidé dans
les idées primitives de fon deffein ; mais
FEVRIER. 1754 163
» l'arrangement , la combinaifon , l'enfemble
font à lui feul.
Quinault connoiffoit la marche de
» l'Opéra Italien ; la fimplicité noble
énergique , touchante de la Tragédie ancienne
, la vérité , la vigueur , le fu-
» blime de la moderne ; d'un coup d'oeil
» il vit , il embraffa , il décompofa ces
trois genres , pour en former un nou
» veau , qui , fans leur reffembler , pût en
» réunir toutes les beautés ... D' bord le
» merveilleux fut la pierre fondamentale
» de l'édifice , & la fable ou l'imagination
» lai fournirent les feuls materiaux qu'il
crut devoir employer pour le bâtir ....
» Par là il ouvroit à tous les arts la car◄
» riere la plus étendue . Le merveilleux
qui résulte du fykême poëtique , rem-
" pliffoit fon objet , parce qu'il réunit
avec la vraisemblance fuffifante au théa-
» tre , la Poëfie , la Peinture , la Mufique ,
» la Danſe, la Méchanique, & que de tous
» ces arts combinés il pouvoit réfulter
» un enfemble raviffant , qui arrachât
» l'homme à lui- même , pour le tranf-
» porter pendant le cours d'une reprélen-
» tation animée , dans des régions enchantées.
Ce beau deffein n'est point
une vaine conjecture imaginée après
> coup pour féduire le lecteur. Qu'on fui
164 MERCURE DE FRANCE.
ve pas à pas la marche de Thésée , d'A-
" tis , d'Armide , & c . on verra l'intention
» de Quinault telle qu'on vient de l'expliquer
, marquée par tout avec les traits
diftinctifs de l'efprit , du fentiment &
» du génie.
Quelle peut donc être la caufe du peu
d'effet qui réfulte aujourd'hui d'un plan fi
magnifique M. de C. la trouve dans le
vice de l'exécution primitive de l'Opéra
Franços . Dans les vues de Quinault , la
danfe devoit fervir à former des tableaux
particuliers qui tenoient infenfiblement au
tableau général , & en lioient les différentes
parties ; en les détachant du fujer , ou
en les exécutant foiblement , on ne pou
voit manquer de laiffer des vuides dans
l'enfemble & de ralentir l'intérêt ; mais
on étoit bien loin de ces idées , & on regardoit
la danfe comme un fimple divertiffement
, & un hors d'oeuvre agréable .
Parmi les exemples que M. de C. apporte.
pour appuyer ce fentiment , en voici un
qui prouve bien qu'on étoit fort éloigné
de fentir les grandes idées de Quinault, ou
qu'on n'étoit guere en état de les exécuter .
A la fin du troifiéme acte de Cadmus
lorfque Mars a dit :
Un vain refpect ne peut me plaire ,
On ne fatisfait Mars que parde grands exploits :
FEVRIER . 1754. 165
Vous que l'enfer a nourries ,
Venez cruelles Furies ,
Yenez briſer l'autel en cent morceaux épars.
• Quinault veut qu'on finifle cet acte
3 par l'arrivée des Faries qui brifent l'autel ,
qui s'emparent des tifons ardens dufacrifice ,
☛ & qui s'envolent pendant que le char de
» Mars , en tournant rapidement vers le fond
» du théatre , ſe perd dans les airs , & que
» les Prêtres , les peuples , Cadmus , &c . dé-
»folés , crient ; ô Mars ! ô Mars !
»
» Quel coup de pinceau mâle ! quelle
occafion énergique pour la Danfe , pour
» la Mufique , pour la Méchanique ! Je
» vois cependant à la repréſentation , tous
» ces mêmes arts oififs dans ce moment. A
» la place des idées grandes & nobles qui
» étoient effentiellement du plan de Qui-
» nault , on a fubftitué une éxécution mai-
» gre , ddee ppeettiittee figure , mal deffinée ,
» un coloris miſérabic , & par malheur
» cette exécution , malgré fa foibleffe , a
» paru fuffifante dans le premier tems à
des fpectateurs que l'habitude n'avoit pas
»
» encore inftruits.
Quinault eft aujourd'hui bien vengé de
l'injuftice de fes contemporains ; nous
avons peine à concevoir que ce grand
homme dont les ouvrages font marqués au
166 MERCURE DE FRANCE,
coin du génie & du goût , ait été traité
comme un Poëte médiocre dans le fiécle
même du génie , & par les gens qui avoient
du goût . M. de C. nous paroît avoir ſaiſi
bien finement la raifon du peu de cas que
Racine & Defpréaux faifoient des Opéras
de Quinault.
>> Quinault fit une faute , dit- il , en don-
»nant le titre de Tragédie à la compofition
>> nouvelle qu'il venoit de créer. Boileau ,
»Racine , & les autres juges de la littéra-
» ture françoiſe y cherchoient dès lors les
» différens traits de phifionomie du Poëme
» qu'on nommoit communément Tragé
» die , & ils l'apprécierent à proportion
» du plus ou du moins de reffemblance
qu'ils lui trouverent avec ce genre déja
établi . Par cette fauffe dénomination
» Quinault les aida lui même à fe bien con-
» vaincre que fa compofition n'étoit rien
و ر
moins qu'un gente tour à fait nouveau ;
» ils ne voyent dans Thefée même qu'une
>> Tragédie manquée.... Si Quinault avoit
» mis à la tête de fes Poëmes lyriques ,
» Cadmus , Thefée , Atis , Opéra , ce feul
» mot auroit donné à Boileau l'idée d'un
» genre , & cette idée une fois apperçue ,
» fa fagacité & le défir qu'il avoit d'être
jufte , auroit fait le refte. Racine d'autre
» part , tout à fait indiférent ſur les fuccès
FEVRIER . 1754. 167
» heureux ou malheureux de Quinault, n'auroit
plus vû des Tragédies autres que les
fiennes occuper Paris : il auroit applaudi
>> fans peine Armide , Opéra ; il étoit peut-
» être impoffible qu'il ne fût pas révolté
» contre Armide , Tragédie ...
"
» Tout l'honneur du fuccès de l'Opéra
fut pour Lulli. Le public étoit enchanté
» de la repréſentation , & il entendoit dire
» que les Poëmes de Quinault étoient maus
» vais . Par un méchaniſme fort ſimple , il
» crut que tout le charme étoit dans la mu
» fique , & Lulli le lui laiffa croire ....
» Lalli mourut ; les traditions de tout ce
qu'il avoit fait fur fon théatre refterent.
» On crut ne pouvoir mieux faire que de
» fuivre littéralement & fervilement ce
qui avoit été pratiqué fous les yeux d'un
» homme pour lequel on confervoit un
» enthouſiaſme qui a penſé anéantir l'art...
» Sur un théatre créé par le génie pour
» mettre dans un exercice continuel la prodigieuſe
fécondité des arts , on n'a channté
, on n'a entendu , on n'a vu conftam-
» ment que les mêmes chofes , & de la même
maniere, pendant plus de foixante ans,
» Les acteurs , les danfeurs , l'orcheſtre ,
» le décorateur , le machiniſte ont crié au
» fchifme , & prefque à l'impiété , lorf
qu'il s'eft trouvé par hazard quelque ef-
23
153 MERCURE DE FRANCE.
و د
prit affez hardi pour tenter d'aggrandir
» & d'étendre le cercle étroit dans lequel
» une forte de fuperftition les tenoit ren-
» fermés. Ainfi les défauts actuels déri
» vent prefque tous du vice primitif……….
23
ود
Après la mort de Quinault on ne fit que
copier fes Opéra , juſqu'en 1697 , que
» Lamotte en créant un genre tout neuf,
acquit l'avantage de fe faire copier à fon
tour..... Ce nouyeau fpectacle eft un
compofé de plufieurs actes différens , qui
repréfentent chacun une action mêlée
» de divertiffemens , de chants & de danfes....
Le théatre lyrique qui lui doit le
»Ballet moderne , lui eft redevable encore
» de deux genres aimables , qui font la
» Paftorale & l'Allégorie ( Iffé & le Carna-
» valla Folie ) .... Lamotte a vécu fans
»jouir , fes contemporains ont été injuftes,
» La postérité le vengera fans doute , &
» déja l'envie qui fe fert du mérite des
» morts pour éclipfer celui des vivans , a
» commencé de nos jours la réputation de
» ce Poëte Philofophe.
L'Opéra en acquérant de nouveaux genres
, ne gagna rien du côté de la danſe.
Aucun des Auteurs qui depuis Quinault
» ont travaillé pour le théatre lyrique , fans
» excepter même Lamotte , ne paroiffent
avoir connu la danſe en actions. Fuzelier
ef ;
FEVRIER . 1754: 189
D
le feul qui dans fes Ballets air tenté de
l'introduire «. M. de C. qui pense que
la danfe en action eft la véritable danſe
theatrale , recherche les obftacles qui en
ont arrêté les progrès , & paroît les avoir
aperçus dans l'opinion commune , » que
" la danfe doit fe réduire à un développe-
» ment des belles proportions du corps ,
à une grande précision dans l'exécution
» des airs , à beaucoup de grace dans le
déployement des bras , à une légereté
» extrême dans la formation des pas ; &
dans les préjugés des danfeurs , qui ne
veulent faire que ce qui a été pratiqué par
les danfeurs dont ils rempliffent les emplois
. ❤Comment croire agréable , difentils
, comment fuppofer poffible un genre
» de danfe que les grands maîtres n'ont
point pratiqué , & qu'ils ont peut-être
dédaigné ? Il n'eft pas difficile de prouver
la poffibilité de la danfe en action ,
ce qui a été exécuté dans un rems peut s'e
xécuter encore aujourd'hui . » En 1732
» ༥
>
Mile Sallé repréſenta à Londres , avec le
» plus grand fuccès , deux actions drama-
» tiques complettes , l'Ariane & le Pigina
lion. Il n'y a pas trente ans que feu Ma-
» dame la Ducheffe du Maine fir compofer
des fymphonies fur la feene du quatrié
me acte des Horaces , dans lequel le jeu .
H
170 MERCURE DE FRANCE.
ne Horace tue Camille . Un danfeur & -
» une danſeuſe repéterent cette action à
» Sceaux , & leur danfe la peignit avec
» la force & le pathétique dont elle étoit
» fufceptible. Nous voyons tous les jours
»le bas comique rendu avec naïveté par
» la danfe. L'Italie eft en poffeffion de ce
» genre..... Or ce que la danfe fait par
» delà les monts dans le bas , ne fçauroit
» lui être impoffible en France dans le
noble.
n
M. de Cahufac développe enfuite la
fupériorité & les avantages de la danfe en
action. » Elle a fur la danfe fimple la fupé-
»riorité qu'a un beau tableau d'hiftoire fur
» des découpures de fleurs. Un arrange-
» ment méchanique fait tout le mérite de
la feconde. Le génie ordonne , diftribue
, compofe la premiere .... Plus la
danfe , comme la peinture , embraſſera
» d'objets , & plus elle aura des moyens
fréquens de déployer les belles propor-
» tions , de les mettre dans des jours heu-
» reux , de leur imprimer le feul mouve-
» ment qui peut leur donner une forte de
» vie. On ne fçauroit faire qu'un feul ta-
20 bleau de toutes les danfes fimples qu'a
» exécutées pendant vingt ans le meilleur
» danfeur moderne . Voyez que de jolis
» Teniers naiffent chaque jour fous la main
» légere de Deheſſe.
FEVRI E R. 1754. 171
و د
L'Auteur donne enfuite des regles générales
fur le choix des actions convenables
à la danfe théatrale , fur leur compofi
tion & l'exécution , & c . » Si j'étois chargé ,
» dit-il , de la conduite d'un jeune danfeur
en qui j'aurois apperçu de l'intelligence
, quelque amour pour la gloire ,
» & un véritable talent , je lui dirois ,
» commencez pir avoir un ftyle ; mais prenez
» garde que ce style foit à vous. Soyez origi-
» nal , fi vous afpirez un jour à être quelque
chofe fans cette premiere condition foyez
» fur de n'être jamais rien. Je pallerois de
cette premiere vérité à une feconde . L'art
» de la danfe fimple , lui dirois- je , a été
» pouffé de nos jours auffi loin qu'ilfoit poffible
de le porter ; nul homme ne s'eft mieux deffiné
encore que Dupré , nul ne fera les pas
» avec plus d'élégance , nul n'ajufter a les atti-
» tudes avec plus de nobleffe. N'efperez pas
» de furpaffer les graces de Mlle Sallé. Vous
ی د
+
vousflatezfi vous croyez arriver jamais à
» une gaité plus franche , à une précision plus
» naturelle que celles qui brilloient dans la
danfe de Mile Camargo . Il femble que ces
» trois fujets ayent épuife ces fortes de reffources
de l'art mais par bonheur , la danfe
» en action vous refte ; c'est un champ vaste
» encore enfriche , ofez le cultiver. Vous trou-
» verez dabard quelques épines , ne vous re-
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
»butez pas , opiniátrez vous ; la moiffen la
» plus abondanie ne tardera pas à vous dédommager
de vos peines . Connoiffez votre
» fiècle ; il aime les arts ;'tout ce qu'il, tenient
»pour lui plaire eft fur d'être accueilli ; tout
» ce qui a l'vamage d'y réaffir eft fur de la
» gloire , & il eft rare qu'un Artifte qu'il
couronne , ait long- tems à fe plaindre de la
»fortune .
»
Il y a peu d'ouvrages raifonnés fur les
arts , plus intéreflans & mieux faits que
celui dont nous venons de faire l'extrait .
On peut dire que M. de C. a vû fon objet
en grand , & l'a développé en homme
d'efprit & de goût. En répandant de nouvelles
lumieres fur un art agréable , il a
travaillé à épurer nos plaifirs & à nous en
procurer de nouveaux . Son traité outre le
mérite des vûes qu'il devoit néceffairement
avoir pour êre bon , a encore le piquant
des détails. L'hiftoire de l'Hymen en parti
culier nous a paru délicieufement contée.
CHANSON.
L'Amour a formé vos attraits 5
Philis , pour couronner l'ouvrage ,
Devenez fenfible à les traits ,
Souffrez que ce Dieu vous engage
ur cou = ron =
aits,
Soufrezque ce
Fevrier
1754..
И
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATIONS
.
FEVRIER. 1754. 173
Pour goûter les tendres plaifirs ,
Profitons de notre jeuneſle ;
On d'éprouve dans la vieilleffe
Que degoûts & que vains défirs .
Ainfi d'un ton libre & peu fage ,
Tircis , à la pointe du jour ,
Caché dans un épais bocage ,
Oloit déclarer fon amour.
A quinze ans il crat que la belle
Encor novice en l'art d'aimer ,
Bientôt d'une ardeur mutuelle
Pourroit fe laiffer enflammer.
Qu'il fut furpris , quand la bergere
Lui répondit avec froideur ,
Etouffez cette injufte ardeur ;
•
Itis a feul droit de me plaire !
Mon coeur n'eft plus libre en ce jour 3
Tu croyois à mon innocence
Donner une leçon d'amour ;
C'en étoit une d'inconftance.
RÄÄÄÄÂÄA :ABALALAALAN
SPECTACLE S.
'Académie royale de Mufique a remis au théatre
, le Vendredi 11 Janvier, Caftor & Pollux,
Tragédie , qui avoit été donnée pour la premierę
fois le 24 Octobre 1737. Les Auteurs ont fait
H iij
174 MERCURE DE FRANCE
eette repriſe des changemens que le Public a trouvés
trè heureax, L'Auteur des paroles eft M. Bernard
, fi connu par la douceur de ſes moeurs ,
délicateffe de fon efprit & les charmes de fa Poëfie.
La Mufique eft de M. Rameau.
ACTEURS.
*
la
Pollux , fils de Jupiter & de Léda , Roi de Spar-
Mr de Chaffe
te ,
Caftor , fils de Tindare & de Léda , M. Jeliotte.
Telaïre ,
feurs ,
Phébé ,
filles du Soleil , Chevalier.
Miles Fel,
Jupiter ,
Mr Gelin.
Mercure , Mr Poirier
Cléone , confidente de Phébé , Mlle Dubois.
Troupe de Prêtres.
Un Spartiate ,
Le grand Prêtre de Jupiter ,
Troupe d'Athletes & de combattans.
Mr Perfon.
Mr Selle
de la Tour,
Deux athletes chantans , Mrs
Poirier.
Hébé , perfonnage dansant , Mille Purigné
Une fuivante d'Hébé ,
Plaifirs celeftes , & les fuivans d'Hébé.
Troupe de Magiciens,
Troupe de Démons , de Monftres.
Les Furies.
Les Ombres heureufes.
Mile Dubois
Une Ombre heureuſe , Mile Dubois:
Peuples de Sparte..
Les Génies qui préfident aux planétes & aux
conftcllations .
La Scene eft aux Enfers , à Sparte , & dans les Cieux.
Le Théatre , au premier Acte, repréſente le Pa-
Jais du Roi , avectout l'appareil d'un Himenée.
FEVRIER . 1754.
179
La premiere Scéne , entre Phébé & Cléone , centient
toute l'expofition du fujet.
Cléone.
L'Himen couronne votre ſoeur ,
Pollux épouse Télaïre .
Ce pompeux appareil annonce fon bonheur j
Mais j'entens Phébé qui soupire.
Phébé.
Mon coeur n'eft point jaloux d'un fort fi glo
rieux ,
Un autre voix s'y fait entendre ;
Ah ! que n'eſt - il ambitieux !
Peut - être ſeroit- il moindre tendre.
Filles du Dieu du jour , par quels préfens divers
Le ciel marque notre partage ?
Je reçus le pouvoir d'évoquer les Enfers ,
Que Telaïre obtînt un plus doux avantage !
Elle commande aux coeurs , où mon art ne peut
rien ;
Un coup d'reil lui rend tout poffible ;
Je ne fais qu'étonner ce qu'elle rend fenfible;
Que fon pouvoir eft au-deffus du mien !
Que l'univers la trouve belle ,
Je le pardonne à fes appas ;
Mais que l'ingrat Caftor m'abandonne pour elle ;
Voilà ce que mon coeur ne lui pardonne pas.
Hij
176 MERCURE DE FRANCE.
Cléne.
L'Himen du Roi qui va rompre leur chaîne
Doit vous rendre l'eſpoir de fixer votre amang,
Phébé,
Elle aura fes regrets , je n'aurai que la peine
D'efperer encor vainement. . . . .
Et fi le Roi cédoit aux larmes de fon frere
L'objet qui caufe ſon tourment :
Tu vois ce que je crains , voici ce que j'esperes
Cléone en ce moment fatal ,
Pour venger ma flâme offenſée ,
Je leur garde un autre rival ,
Et je puis difpofer des fureurs de Lincée ;
Son amour qu'on outrage eſt tout prêt d'éclater.
Il veut de ce Palais enlever Telaire ....
Je la vois ; fon triomphe augmente mon martyre,
Songeons à l'éviter.
Telaire déplore fa fituation dans un monologue
; elle aime Caftor , & elle eft fur le point
d'époufer Pollux . Caftor arrive pour lui faire fes
adieux Telaire s'en offenfe , & Caftor fe justifie ,
en difant qu'il en a la permiffion de ſon époux.
Pollux , qui les obfervoit , paroît en ce moment
Pamitié triomphe de l'amour , & il céde Telaïre à
Caftor.
De deux objets que j'aime ,
Je fais deux amans fortunés .
La fête qui étoit deſtinée pour les nôces de
Pollux & de Telaire , eft troublée par un Spar
FEVRIER. 1754 177
tiate , qui apprend que Lincée attaque le Palais ;
on quitte les jeux pour courir aux aimes , & Caf
tor eft tué par Lincée. Pollux fe mer à la tête de les
troupes pour poursuivre le meurtrier de fon frere.
Le theatre repréſente au fecond Acte le lieu
de la fépulture des Rois de Sparte, Ce font des
voûtes fouterreines où l'on découvre plufieurs
monumens éclairés par des lampes fépulchrales.
On voit dans le lieu principal un grand maufolée
élevé pour les funérailles de Caſtor , & envi
ronné d'un peuple qui gémit. Telaïre y vient en
babit de grand deüil , & elle chante avec tout l'art
poflible ce fameux monologue , qui commensoit
le premier Acte dans la nouveauté.
Triftes apprêts , pâles flambeaux ,
Jour plus affreux que les ténébres ,
Aftres lugubres dês tombeaux ,
Non , je ne verrai plus que vos clartés funébres :
Le défefpoir de Telaire augmente en voyant
Phébé qui lui offre de tirer par fon art l'infortune
Caftor des Enfers , à condition qu'elle le lui cedera.
Telaire confent à tout , pourvu que for
cher Caftor renaifle. Des chants de victoire pré
cédent l'arrivée du Roi qui vient apprendre à fes
peuples que Lincée eft immolé , il s'adreffe en
fuite à Telaire.
Princeffe , une telle victoire
Doit adoucir pour vous l'horreur de ce féjour.
Telaire.
La vengeance fate la gloire ,
Mais ne confole pas l'amour,
H2
478 MERCURE DEFRANCE.
Pollux ne peut attendrir Telaire , qui ſemble
avoir toujours devant les yeux l'image de fon
amant ; elle efpere en la promeffe de Phébé . Alors
Pollux , animé par la gloire , & échauffé par l'amitié
, s'écrie :
Non , c'eſt en vain qu'elle le tente ,
Et c'est encor à moi de réunir vos fers :
Aux pieds de Jupiter j'irai me faire entendre,
Le Dieu qui m'a donné le jour ,
A mon frere peut le rendre.
Telaire.
Ah ! Prince , ofez tout entreprendre;
Montrez qu'aux immortels votre fort est lié.
Jupiter dans les Cieux , eft le Dieu du tonnerre,
Et Pollux fur la terre
Sera le Dieu de l'amitié,
Pollux fort en difant aux peuples d'occuper Te-
Jaïre , & de charmer fes beaux yeux par le fpectacle
de la gloire qu'il vient d'acquerit . Auffi - tôt
les tombeaux difparoiffent , & laiffent voir une
campagne agréable aux environs de Sparte ; enfuite
des femmes Spartiates le mêlent à la fête des
guerriers , & forment un divertiffement pour C&a
lébrer la victoire de Pollux.
Le théatre repréfente au troifiéme Acte leve
tibule du temple de Jupiter , où Pollux doit faire
un facrifice .
Pollux, feul.
Prefent des Dieux ,doux charmes des humains ;
O divine amitié viens pénétrer nos ames :
FEVRIER. 1754 179
Les coeurs éclairés de tes flâmes ,
Avec des plaiſirs purs n'ont que des jours fereins :
C'eft dans tes noeuds charmans que tout eft jouiffance
,
Le tems ajoûte encor un luftre à ta beauté ;
L'amour te laiffe la conftance ,
Et tu ferois la volupté
Si l'homme avoit ſon innocence.
Le Grand Prêtre de Jupiter vient annoncer fa
préfence. Le théatre change , & Jupiter pasos
affis fur un thiône dans toute fa gloire.
Pollux à Jupiter,
Ma voix , puiſſant maître du monde,
S'éleve en tremblant juſqu'à toi ;
D'un feul de tes regards diffipe mon effroi ,
Et calme ma douleur profonde.
O mon pere , écoute mes voeux !
L'immortalité qui m'enchaîne ,
Pour ton fils déformais n'est qu'un fupplice af
freux.
Caftor n'eft plus , & ma vengeance eft vaine
Si ta voix fouveraine
Ne lui rend des jours plus heureux,
✪mon pere , écoute mes voeux ! -
Jupiter.
Que fon retour , mon fils , auroit pour moi de
charmes !
Qu'il me feroit doux d'y penfer!
Høj
180 MERCURE DE FRANCE:
Mais l'Enfer a des loix que je ne puis forcer ,
Et le fort me défend de répondre à tes larmes.
Pollux.
Ah ! laiffe- moi percer jufques aux fombres bords,
J'ouvrirai fous mes pas les antres de la terre ;
J'irai braver Pluton , j'irai chercher les morts
A la lueur de ton tonnerre ;
J'enchaînerai Cerbere , & plus digne des Cieux
Je reverrai Caftor , & mon pere & les Dieux
Jupiter.
J'ai voulu te cacher le fort qui te menace ;
D'un frese infortuné tu peux brifer les ters ,
Si tu defcends dans les Enfers
;
Mais il eft o donné , pour prix de ton audace
Que tu prennes. la place.
Tes jours éternels , tes beaux jours
Sont trop dignes d'envie.
Pollux.
Non , je ne puis fouffrir la vie ,
Si Caftor , avec moi , n'en partage le cours
Je reverrai mon frere , il verra Telaïre ;
Il eſt aimé , c'eſt à lui d'être heureux 2
Chaque inftant qu'ici ja reſpire ,
EAun
bien que j'enleve à ſon coeur amoureux.
Jupiter
Avant que de céder au zéle qui t'infpise ,
FEVRIER. 18g 1754.
Vois ce que tu perds dans les Cieux ;
Plaifirs , charmes de mon empire ,
Plaifirs , vous qui faites les Dieux ,
Triomphez d'un Dieu qui ſoupire .
Les plaifirs céleftes conduits par Hébé entrent
en danfant , ils entourent Pollux . Jupiter fe retire ;
mais la fête la plus brillante & la plus délicieufe
qui ait jamais été imaginée , & tous les plairs
de l'Olimpe réunis ne peuvent arrêter Pollux.
Le théatre repréfente au quatrième Acte l'entrée
des Enfers , dont le paffage eft gardé par des
monftres , des fpectres & des démons . C'eft une
caverne qui vomit fans ceffe des flammes . Phébé
arrive feule , & après qu'elle a évoqué les Efprits
& les Puiffances magiques qui paroiffent à ſa voix,
Mercure defcend des Cieux , & Pollux entre en
même tems. Mercure dit à Phébé qu'elle fait de
vains efforts & que le fils de Jupiter aura feul l'a
vantage de pénérer aux Enfers. Phébé veut en
vain détourner Pollux de fon entreprife , il eft intrépide
& conduit par l'amitié . Dans le tems qu'il
fe difpofe à entrer dans la caverne , tous les monf
tres fortent des Enfers pour en défendre le paſſage
, ce qui donne lieu à un trio admirable.
1
Mercure , Pollux , & Phébé.
Tombez , rentrez dans l'efclavage ;
Arrêtez , Démon's furieux :
Pollux,
Livrez moi
Phébé.
Mercure. Livrez lui
Pollux , Et redoutez
Phébé.
Mercure. Et relpectez
cet affreux paffage ;
le fils du plus puiffan
des Dieux.
182 MERCURE DE FRANCE.
Les Démons veulent effrayer Pollux par leurs
dantes funeftes , & par leurs cris.
Choeur des Démons.
Briſons tous nos fers ,
Ebranlons la terre
Embrafons les airs.
Qu'au feu du tonnerre
Le feu des Enfers
Déclare la guerre.
Jupiter lui -même
Doit être foumis
Au pouvoir
ſuprême
Des Enfers unis,
Ce Dieu téméraire
Veut-il , 1 , pour
fon fils
Detrôner fon frere
Les Démons continuent leurs danfes ; les Fa
ries fortent des Enfers , & paroiffent armées de
Hambeaux & de ferpens. Pollux combat les Démons
; Mercure les frappe de fon caducée , & s'abîme
avec Pollux dans la caverne . Phébé eft forcée
de refter , & la rage dont elle eſt ſaiſie , lui fait
dire aux Puiflances magiques qu'elle avoit évequées
:
Si Caftor reprenoit la vie & fon amour ....
Efprits jaloux , haine fatale ,
Et vous que j'appellois pour preffer fon retour ,
Ah! fermez- lui plutôt la barriere du jour ,
S'il doit vivre pour marivale.
FEVRIER . 1754. 183
Le theatre change , & repréfente les Champs
Elizées arrofés par le fleuve Lethé. Des Ombres
heureufes paroiffent dans l'éloignement , & Caf
tor s'avance feul fur le théatre . Les Ombres heureufes
s'approchent en vain en danſant autour de
hui leursplaiſirs tranquilles ne le touchent point,
il n'eft occupé que d'une tendre amante qu'il ne
verra plus, & qui lui arrache des regrets. Les dan
fes des Ombres heureufes font interrompues par
plufieurs voix qu'on entend derriere le théatre
Fuyez , fuyez , Ombres légères ,
-Nos jeux font prophanés par des yeux téméraires
Pollux entre & les raffure ; if embraffe enfuite
fon frere. Cette Scéne fait beaucoup d'effet , &
eft un vrai ſymbole de l'amitié . Pollux veut rendre
Caftor au jour , & refter à la place dans les
Enfers. Caftor n'y fçauroit confentir : cependant
la mort de Telaire que Pollux lui annonce com
me certaine , lui fait prendre un parti également
tendre & héroïque.
Caftor.
Oui je cede enfin à tes voeux.
J'irai fauver les jours d'une amante filéle
Je renaîtrai pour elle ;
Mais puifqu'enfin je touche au rang des immor,
tels ,
Je jure par le Stix qu'une feconde aurore
Ne me trouvera pas au féjour des mortels :
Je ne veux que la voir , & l'adorer encores.
Et je te rends le jour , ton thrône & tes antels;
84 MERCURE DE FRANCE.
Pollux à Mercure.
Ses jours font commencés ;
Volez , Mercure , obéiflez.
Pollux fe retire avec les Ombres qui veulent rea
tenir les deux freres , & Mercure enleve Caftor
dans un nuage .
Le théatre au cinquiéme Acte repréſente une
vûe agréable des environs de Sparte ; il commence
par une Scene très- tendre entre Caftor & Te-
Jaïre on entend enfuite des chants de réjouiffance
, ce font les peuples de Sparte qui viennent
féliciter ces heureux époux . Caftor leur dit d'un
ton pénétré :
Hélas ! vous ignorez que votre attente eft vainc
Telaire le Choeur.
Pourquoi vous dérober à des tranfports fi doux ?
Caftor.
Peuples , éloignez - vous ,
Vos défirs augmentent ma peine :
Le peuple fort . Caſtor veut abſolument quitter
Telaire ; mais elle le retient toujours. Le tems
s'écoule promptement quand on eft avec ce qu'on
aime. Caftor n'a pas rempli fon ferment ; on enrend
des coups de tonnerre . Telaire en eft ef
frayée , & elle s'écrie :
Hélas ! c'est moi qui t'ai perdu.
Caftar.
J'entends frémir les airs , je fens trembler la ter
IC .
FEVRIER. 1754.
185
C'en eft fait , j'ai trop attendu.
Enfemble.
Arrête, Dieu vengeur , arrête.
Caftor.
Le bruit redouble
L'Enfer eft ouvert fous mes pas ,
La foudre gronde fur ma tête.
Telaire tombe évanouie defrayeur.
Ciel ! ôCiel , Telaire expire dans mes bras !
Arrête , Dieu vengeur arrête.
Cette fituation eft touchante jufqu'à arracher
des larmes , ce qui n'eſt pas ordinaire dans les
Tragédies lyriques.
Une fymphonie mélodieufe fuccéde au bruit de
Ja foudre. Jupiter deſcend du Ciel fur fon aigle ,
& dit à Caftor :
Les deftins font contens , ton fort eſt arrêté ,
Je te rends à jamais le ferment qui t'engage ;
Tu ne verras plus le rivage
Que ton frere a quitté ;
Il vit , & Jupiter vous promet le partage
De l'immortalité .
Pol'ux reparoît , & vient apprendre la mort de
Phébé , qu'un malheureux amour a p écipité dans
les Enfers . Enfuite on voit les cieux s'ouvrir , qui
laiſent voir une partie du Zodiaque . Le Soleil ,
fur (on char cominence à le parcourir On voit
la place deſtinée aux Jumeaux Les Génies qui
préfident aux Planétes & aux différentes conftels
186 MERCURE DE FRANCE.
lations , occupent les côtés du théatre. Dans le
fond eft le palais de l'Olympe . Jupiter , Pollux ,
Caftor , Telaire , le Soleil , tous les Dieux de l'Olympe
, & les Génies qui préfident aux globes céleftes
paroiffent ensemble.
Jupiter à Pollux &à Caftor.
Tant de vertus doivent prétendre
Au partage de nos autels ;
Offrons à l'univers des fignes immortels
D'une amitié fi pure & d'un amour fi tendre:
A Telaire.
Et vous , jeune mortelle , embelliffez les cieux ;
Le fort accomplit fes promeffes ;
C'eft la valeur qui fait les Dieux ,
Et la beauté fait les Déeſſes .
Les Génies qui préfident aux Planétes & aux
différentes conftellations forment le divertiffement
, pendant lequel Caftor & Pollux vont remplir
la place qui leur eft destinée ſur le Zodiaque.
La mufique de cet Opé a eft digne de M. Rameau
, c'eft le plus grand eloge que l'on en puiffe
faire Quoique Caftor & Pollux n'ait eu dans fa
nouveauté qu'un fuccès médiocre , les connoiffeurs
regardoient cet ouvrage comme un des plus
beaux de l'Auteur , & le Public paroît aujour
d'hui confirmer leur jugement. On a fort goûté
dans le premier acte , le premier air de violon
danfé par Mile Lani & on a extrêmement applau
› di , avec juftice , le bruit de guerre qui termine cet
Acte. Le fecond Ate ouvre par de choeur Que
tout gémiſſe , & par le fameux monologue Triftes
Sapprêts , deux morceaux de la plus grande répa
FEVRIER , 1754. 187
tation , & qui font faits pour réuffit par tout. La
fète d'Hébé”, dans le troifiéme AcƐte , a réuni tous
les fuffrages , fur tout l'air fur lequel on a mis
les paroles , Que nos jeux éomblent vos voeux. Le
quatrième Acte eft fans contredit le plus beau
de l'Opéra ; on y a applaudi avec tranfport le Trio
en contraſte avec le Choeur des Démons , & Padmirable
Choeur qui fuit , Briſons tous nos fers. La
fête des Champs Elifées qui vient enfuite , n'eft
pas inférieure au commencement de l'Afte , &
fait avec la fête infernale une oppofition heureuſe.
Enfin dans le cinquiéme Acte , la ſcene de Caſtor
& de Telaire qui eft parfaitement rendue , a été
généralement applaudie . Le Poëte qui a fait un
ouvrage très- theatral & rempli de fituations , a
fourni au Muficien l'occafion dont il a profité en
homme de génie , de tracer un grand nombre de
tableaux , & du plus grand genre. On auroit défiré
en général dans cet Opéra un peu moins de
fères , & des airs chantans un peu plus variés , ou
du moins un peu plus fortans ; il y a apparence
que ceux du tro fiéme & du quatrième Acte , quí
font très agréables , auroient fait plus d'effet s'ils
avoient été mieux chantés. M. Chaflé a mis dans
fon rôle beaucoup de noblefle , M. Jeliore beau
coup d'ame , Mlle Fel beaucoup d'expreffion , &
Mlle Chevalier beaucoup d'action . Le fuccès de
cet Opéra eft d'autant plus fateur pour M. Rameau
, que ce fuccès eft accompagné de la plus
grande eftime pour l'ouvrage & pour l'Auteur. Le
Public , à la premiere re réfentation & dans les
fuivantes , a donné à la perfonne de M. Rameau
des marques de fa fatisfaction par des applaudiffe-
Jens vifs & réitérés .
Après avoir donné une idée du Poëme & de la
Mufique , nous infifteroas un peu fur les Ballets
188 MERCURE DE FRANCE.
qui nous ont pru ingénieufeinent deffinés.
La fête du mariage de Caftor & de Telaïre ;
unis par Polux , qui facrifie fon amour pour Te-
Jaïre à l'amitié qu'il a pour fon frere , forme le
Divertiffement du premier Acte Ce Diver.iffement
commence par un grand air à deux tems ,
dans le genre de ceux qui étoient aut.efois exécotés
par les plus grands danfeurs. Mlle Lani , qui
danfe cet air , y tait voir la p us forte , la plus
grande & la plus parfaite exécution . Suivent deux
menuets danfés en pas de deux , l'ariette chantée
par Caftor , deux gavottes & deux tambourins
gais en forme de contre danfe , dans lesquels Mlle
Lant montre autant de légereté & de vivacité
qu'elle a montre de noblefle & de fierté dans fon
premier at. C'eft lorſque le Ballet reprend un des
tambourins , que le Divertitlement eft interrompu
par l'arrivee d'un Spartiate , qui annonce l'entre .
prife de Lincée. Tout prend les armes , & les danfeurs
ne font plus alors que des guerriers qui vont
au combat , les uns avec Polux , & les autres avec
Caftor.
L'objet de la fête du fecond Acte eft de célebrer
le triomphe de Pollux , qui a tué Lincée . Sur l'air
qui a fervi de marche à l'entrée triomphante de
Pollux , deux Arhletes , Mrs Laval & Hyacinthe ,
paroiflent s'abord attendant leurs adverfaires
Mts Lani & Veftris , qui arrivent bientôt , chacun
choifit fon combatant , ce qui forme un double
pas de deux . Après que Mis Lani & Veftris
ont fait voir à plufieurs reprifes leur ſupériorité ,
ils achevent de vaincre & de renverler entierement
leurs adverfaires , qui fuccombant & preſque à
terre , les regardent pour leur demander grace.
Ce tableau , un des plus frappans qu'i y ait eu
au Théatre, a produit le grand effet qu'on es
FEVRIER. 1754: 189
attendoit. Ce n'eft pas tout. Dans l'inftant même ,
fur un air gai à trois tems , en forme d'air de
eriomphe , accourent en danfant deux femmes
Spartiates repréfentées par Miles Lyonnois & Labatte
, chacune une couronne à la main : elles les
préfentent aux vainqueurs & obtiennent la grace
des vaincus , ceux ci le reti ent , & les triomphateurs
danfent avec les deux femmes Spartiates. A
la fin du pas de quatre , elles vont le mettre à la
tête d'un corps d'entrée de femmes , qui vient le
joindre à celui des hommes pour former un Ballet
général Enfuite après une loure ou un air dAthletes
, air de caractere & de réputation , viennent
deux tambourins. Mlle Lyonnois qui les danfe , y
fait un très grand plaifir . Le Divertillement finit
par un Ballet général .
On voit dans la fête du troifiéme Acte , les
Plaifirs célestes , qui conduits par Hébé , cherchent
à détourner Pollux du projet qu'il a de renoncer à
l'immortalité pour aller délivier fon frere.
Ce Divertiffement commence par un air connu
fous le nom d'Entrée des plaifirs céleftes . L'Enchantereffe
, Mlle Puvigné , qui fait le perfonnage
d'Hébé , entre à la tête du corps d'entrée , elle
femble dans ce premier air faire les difpofitions
avec la troupe pour ce qu'elle doit exécuter enfuite.
Sur ce que Pollux dit à certe troupe , les
femmes du corps d'entrée le prétentent à lui en
attitudes e trêmement bien groupées , les bras entrelacés
avec leurs guirlandes , pendant un petit
choeur de femmes , fur ces paroles :
Qu'Hébé , de fleurs toujours nouvelles ,
Forme vos chaînes éternelles.
L'indifférence que Pollux montre pour tous ces
790 MERCURE DE FRANCE.
objets , donne lieu à Hébé d'agir elle - même , c'eff
alors que fur cette voluptueule Sarabande , dont
la parodie commence par ces paroles ; Voici des
Dieux , &c. Mile Puvigné fait en graces nobles
& tendres tous les efforts pour détourner Pollux
de fon projet. On lui chante la parodie de cette
Sarabande ; on reprend le même petit choeur, fur
Jequel les femmes du ballet repétent leurs mêmes
pas d'attitudes ; tout cela ne le détermine point.
Alors Hébé effaye , fur un air d'un mouvement
plus léger , à le piquer par des graces plus lége
res. L'inutilité de fes efforts la fait enfin recourir
à des graces vives & enjouées , fur deux gavotes,
à la fin de quelles elle le retire un peu au fond
du théatre à la tête de tout le ballet , comme pour
former une barriere qui empêche Pollux de fortir.
Il le dégage de ces chaînes , & fort. Sur les
premieres mesures de l'air de l'entr'acte , tout
le ballet le fuit en danſant juſques dans la couliffe.
Le quatriéme Acte a deux divertiffemens . Le
premier est une magie. Ce font des Démons , des
Spectres , des Furies même qui fo: tent des Enfers
pour empêcher Pollux d'y pénétrer .
Avant le trio de Mercure , de Pollux & de Phé
bé , auquel fe joignent les choeurs , les Démons fe
préfentent à la porte des Enfers pour en défendre
l'entrée à Pollux,
Après le trio & le double choeur des Démons
& des Magiciens de la fuite de Phébé ,ſur un premier
air , le corps d'entrée des Démons s'avance
d'abord fur Pollux ; vient enfuite un pas de deux
de Mrs. Laval & Hyacinthe, puis les trois Furies,
par les Diles Lyonnois , Labatte & Chevrier ; ces
perfonnages , tantôt féparément , tantôt téunis en
pas de cinq , cherchent par leurs attitudes à ef
FEVRIER. 1754.
191
frayer Pollux, Après l'admirable choeur , Brifons
tous nos fers , vient un fecond air d'un mouvement
encore plus vif , c'eft alors que toute la danſe redouble
d'efforts pour éloigner Pollux , mais Mercure
, en les frapant de fon caducée , & Pollux en
montrant le plus grand courage , les force à
rentrer dans la caverne , og Pollux s'abîme avec
Mercure .
Le fecond divertiffement de ce.quatriéme Afte
eft d'un caractere tout oppofé. C'eft l'image des
plaifirs doux & tranquilles dont jouiffent les Ombres
heureufes aux Champs Elizées . Après que
Caftor a chanté le monologue Séjour de l'éternelle
paix , & c. fur un air qu'on appelle l'Entrée des Om
bres heureuſes, différentes quadrilles d'Ombres ar
rivent en danfant ; elles entourent Caftor , & femblent
l'inviter à prendre part à leurs jeux : puis fur
une petite loure gaye & légere , & fur une gavotte,
les Diles Puvigné & Raix , & M. Lepy , entrent
fucceffivement , forment des pas feuls , des pas de
deux , des pas de trois , paroiffant tantôt s'éviter ,
tantôt fe chercher , pour peindre cette légèreté qui
fait le caractere des Ombres . Le corps d'entrée ,
dans fa partie , fe divife de même en petites troupes
, pour aider à la vérité du tableau . Après un
menuet & le chant de fa parodie viennent deux
paffepieds , danfés par Mlles Puvigné & Raix ,
Lorfque le premier de ces paffepieds eft repris par
le corps d'entrée , il eft interrompu , avant la fin
par une fymphonie , & enfuite un choeur qui annonce
l'arrivée de Pollux. Le divertiffement fe
termine par la fuite du ballet .
•
Dans le cinquiéme Acte , après que Jupiter a
ordonné l'inſtallation de Caftor & de Pollux au
ciel , commence un divertiffement formé par les
Génies qui préfident aux globes célestes , fur une
192 MERCURE DE FRANCE.
>
chaconne dans laquelle il fe trouve des coup ets
propres aux actions du ballet. Le Soleil, teprefenré
par M. Veftris, patoft , & par fa danſe ex prime
la nobleffe & la majeſté de ſes révolutions . Venus
& Mercure , repréſentés par M. & Meile Lani
qui tournent autour du Soleil , forment un pas de
trois avec lui. La Dlle Raix repréſentant une comére
, vient par des courfes rapides & irrégulieres
fe joindre au pas, dont elle rompt les figures , ainfi
que du corps d'entrée , lorfqu'elle s'y mêle. Après
un grand choeur , la Dlle Raix danfe feule une petite
gigue en loure ; enfin , après une ariette que
chante Caftor , viennent deux gavottes , ſur ieſquelles
la Dile Raix augmente de vivaci é en traverfant
le ballet dans toutes les parties prefqu'en
même tems , ce qui forme un ballet général vif
& brillant qui termine le divertiffement & l'Opera.
Il feroit inutile de d're que M. Lani , compofiteur
des Ballets de l'Opera , a beaucoup de talent.
Nous venons de donner des preuves auſquelles il
nous paroît difficile de fe refufer.
Les Comédiens François ont remis au théatre ,
le mercredi 26 Decembre , la fauffe Antipathie ,
Comédie en vers & en trois Actes , de M. de la
Chauflée , qui a été furvie des Fées , Comédie
de Dancourt , en profe & en trois Actes , avec
troi Intermédes La fauffe Antipathie a réutfi ;
elle est très bien écrite , fort intéreflante , conduite
avec beaucoup d'art , & jouée fupérieurément
Cet Ouvrage qui a été donué pour la premiere
fois en 1733 , annor çoit dès lors l'Auteur de Me-
Lanide & de l'Ecole des meres : les principaux rôles
étoient remplis dans la nouveaute par M. Dutrelme
, Miles Dufrefac & Quinault , ils le font maintenant
FEVRIER. 1754 193
tenant par M. Grandval , Miles Gauflin & Dangeville.
La premiere repréfentation des Fées eft de l'année
1699 ; cette Piéce ne fut jouée que fept fois
avec peu de monde ; elle ne s'eft pas relevée à
cette repriſe , quoiqu'elle étoit mile avec beaucoup
de foin & de dépenfe ; les principaux rôles
qui font Aftur , Inégilde & Finette , font rendus
par M Armand , Miles Gauffin & Dangeville.
Indépendamment des mauvaifes plaifanteries répandues
dans la Comédie des Fées , elle eft froide
& fans action.
Le St Chevalier a continué fon début par les
rôles d'Edipe , dans la Tragédie de ce nom
d'larbe dans la Tragédie de Didon , & d'Alcefte
dans la Comédie du Milantrope .
Le vendredi 28 Décembre , la Dlle Préville
épouſe de l'Acteur nouvellement reçu , a débuté
par le principal rôle de la Tragédie d'Inés ; fes
autres rôles de début ont été Henriette dans les
Femmes fçavantes ; Zeneide , Agnès dans l'Ecole
des femmes , Julie dans la Pupile , Rofalie dans
Melanide , l'Amoureufe dans l'Eſprit de contradiction
, & Zaïre. Cette A &trice eft froide , mais
elle a de la décence , & un grand ufage du
Théatre.
Le lundi 24 Janvier , le Sr Barnot qui n'avoit
jamais paru fur le Théatre de Paris , a débuté
par le plus difficile de tous les rôles , Arnol◄
phe dans l'Ecole des femmes , & par celui de
Deffoupirs dans l'Eté des coquettes : il n'eft pas
étonnant qu'il ait plus réuffi dans la feconde pièce
que dans la premiere. Comme on a grand befoin
de fujets pour remplir l'emploi que le Sr Barnot
a entrepris , le Public defire qu'il continue
fon début.
194 MERCURE DE FRANCE.
Les Comédiens Italiens ont donné le jeudi 20
Décembre , la Mere confidente , Comédie en profe
& en trois Actes de M. de Marivaux , dans laquelle
la Dlle Catinon , fi chérie du Public par
fon talent pour la danfe , a débuté par le rôle d'Angelique
; elle a continué ce rôle le Dimanche 23
& le jeudi 27 du même mois . Le mardi 1 Janvier ,
le jeudi 3 , & le Dimanche 6 , elle a joué le rôle
de Silvia dans la double Inconftance. La Dlle Car
tinon joint à une intelligence extraordinaire dans
une jeune perfonne de quinze ans , un maintien
charmant , beaucoup de graces & de naturel ; il
y a tout lieu d'efpérer qu'elle deviendra une gran,
de Actrice .
Les mêmes Comédiens ont donné le ſamedi 22
Décembre la premiere repréfentation de la Rewie
des Théatres , Comédie en vers & en un Acte
de M. de Chevrier. L'Auteur a jugé à propos de re
tirer fa Piéce après la premiere représentation , qui
fut fort tumultueufe ; il l'a fait imprimer depuis ,
& nous croyons faire plaifir à ceux qui ne l'ont pas
vûe , d'en donner un extrait .
La Critique ,
La Mode ,
ACTEURS.
La Comédie moderne ,
Un Acteur tragique ,
Oripeaufon confident ,
La Comédie Italienne ,
L'Opera ,
Mite Ballarini ,
Une Danfeufe parlante ,
Mlle Riccoboni .
Mlle Coraline.
Mlle Dehelle .
M. Deheffe .
M. Carlin .
Mlle Carinon .
M. Rochard.
Mlle Favart,
Mlle Camille.
La Critique ouvre la Scene ; elle eft aflife ayant
devant elle une table chargée d'Opéras , de Tra
FEVRIER 1754. 195
gédies & de Comédies modernes , & après avoir
pendant quelques minutes , elle dit :
Je crois qu'à m'ennuyer tour l'Univers confpire ;
C'eft bailler trop long- tems , Meffieurs , faites - moi
rire ;
Et pour y réuffir , écartez de ces lieux
>
Ces drames découfus , ces heros ennuyeux ,
Dont le trifte bon fens confiné dans des rimes
Au bruit de mes fifflets s'évapore en maximes
Quel Dieu vient déranger Pordre de ce pays ?
Le Goût qu'on adoroit autrefois dans Paris ,
Expire abandonné dans fa propre patrie ;
Des François inconftans quelle est donc la manie
Les verrons- nous encor bizarres & legers ,
Protéger follement les travers étrangers ?
Et du tendre Quinault dédaignant le génie ,
Préférer à fes vers les farces d'Italie ?
C'en eft fait , & je veux ramener aujourd'hu
Un peuple qui lui feul doit être fon appui,
De ce hardi projet je conçois l'importance ;
Corriger un François , pafle la vraisemblance.
Je le fçais , mais enfin dans l'état où je fuis ,
Je dois tout hazarder pour chaffer mes ennuis.
Quelqu'un entre , voyons.
C'eſt la Mode , elle commence par perfifer ,
elle ſe met enfuite à raiſonuer & à moralifer , elle
fait après une fatire générale des goûts & des moeurs
de Paris , & elle finit par entrer dans le deflein de
la Critique, elle demande à cet effet audience pour
les Comédies & pour l'Opera ; cette audience aç
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
cordée , la Mode s'en va . La Comédie arrive es
habit de deuil garni de faux brillans ; la Critique
ne peut la reconnoître , elle eft déguifée fous l'habit
de la veuve de Moliere . Dans cette Scéne tous
les genres de comique qui ont été introduits au
Théatre depuis la mort de ce célébre Auteur , Regnard
cependant excepté , font impitoyablement
critiqués , les Acteurs ne font pas plus épargnés.
Il eft queftion de remédier à de fi grands défauts,
dit la Critique ;
Parlez enfin , Madame , & que réfolvez - vous ?
La Comédie.
Je vais fur fon tombeau confulter mon époux.
La Critiquefeule.
Puiffe-t-il , favorable au deffein qui m'inſpire ,
Rétablir en ces lieux fa gloire & fon empire;
Et nous vengeant enfin de fes froids fucceffeurs ;
Au moins pour le jouer , nous créer des Acteurs.
Un Acteur tragique furvient avec Oripeau fon
confident , tous deux habillés à la Romaine : cep
Acteur s'exprime d'un ton guindé & outré . La
Critique veut le ramener au naturel , mais les efforts
font vains, & la Critique ne peut s'empêcher
de dire:
Quoique je faffe , un jour ne fuffira jamais
Pour ramener au vrai des Acteurs indifcrets ,
Dont le jeu ridicule affermi par l'ufage ,
Du Public indulgent a gagné le fuffrage .
La Comédie Italienne fuccéde à l'Acteur tra
gique. La Critique déclame contre les parodies
d'Opera qui fe font emparées du Théatre Italien ,
& qui y ont détruit tous les genres de comique.
FEVRIER. 1754. 197
Ges parodies , ajoute la Critique , ne font que de
froides & triftes élégies , & il n'y eft question que
de bergeries doucereufes , qui affadiroient la Nation
Françoife fi elle continuoit à s'y accoutumer.
Les farces Italiennes font auffi fort decriées dans
cette Scéne. La Comédie Italienne fe retire pour
faire place à l'Opera , qui arrive en chantant s
après qu'il a ceffé de chanter , il fait faire quelques
pas à des danfeurs & à des danfeuſes qu'il a
amenés avec lui.
La Critique.
Quel deffein , s'il vous plaît , vous amene
Unedanfenfe.
Nous venons en ces lieux pour allonger la fcene s
Madame , permettez qu'à l'aide de ces bras ,
Je tire en ce moment un Auteur d'embarras.
La Critique.
Fuyez , ou redoutez l'excès de ma colere ,
Les danfeursfortent.
Tous ces jeux déplacés indignes de me plaire ,
Banniffent l'intérêt , & bleffent la raison.
L'Opera.
Sans l'art de mes danfeurs , reverriez- vous Titor
Triompher en héros des fons de Pergoleſe ,
Ét rétablir l'éclat de la Scene Françoiſe ?
La Critique.
Dans ce trifte concours de mufique & de chant ,
Quel parti prenez - vous ?
L'Opera.
Le parti de l'argent.
Mais par un fort fatal qu'à peine je puis croire ,
I.iij.
198 MERCURE DE FRANCE.
Je perds depuis trois ans ma fortune & ma gloire.
Tantôt pour les bouffons , & tantôt pour Lolli ,
Jefuis prêt à périr malgré ce double appui.
La Critique.
On peut remédier au danger qui vous preffe.
L'Opera en chantant.
Parlez , que faut- il faire , adorable Princeffe
La Critique.
De vos Auteurs fameux connoiffant les beautés ,
Remettre avec plus d'art ces Poëmes vantés ,
Dont à jufte raifon le Théatre s'honore .
L'Opera répond qu'Armide , Atis & vingt au
res chef- d'oeuvres tomberoient à préfent , & la
Critique combat un préjugé auffi ridicule. La
Mode revient avec Mlle Ballarini trouver la Cririque
& l'Opera : Mlle Ballarini eft une jeune Ita
Kenne qui eft propre à tout ; elle fçait chanter ,
danfer , pailer & quelquefois fe taire , elle chante
an air de Lulli , enfuite une Ariette Italienne ;
elle daufe le gracieux , elle faute , elle danfe la
Pantomime : enfin elle tient tout ce qu'elle
promis. La Critique eft enchantée de tant de talens
, mais elle ne peut être d'accord avec Mile
Ballarini fur la prééminence de la Mufique Italienne
, & il y a entr'elles un grand débat fur les
deux Moleques . La Critique a beau vanter le dernier
fuccès d'Atis à la Cour de Louis , Mlle Ballariņi
réprouve cet Opera qui eft trop ferieux , &
elle finit par ces quatre vers :
Pour moi laffe à la fin de votre dignité ,
Sans attendre à Paris le retour de l'été ,
Pour ne plus applaudir à tout ce qui m'ennuie ,
FEVRIER . 1754. 199
Je revole à l'inftant au fein de ma patrie .
Les mêmes Comédiens ont remis fur leur Théap
tre le famedi s Janvier , Belphegor , Comédie de le
Grand en profe & en trois Actes , avec trois Intermédes.
Les circonftances du tems où cet Ouvrage
fut donné pour la premiere fois , lui procu
rerent une forte de réuffite ; les circonstances
ayant changé , le Public l'a condamné à un éternel
oubli. Cette rapfodie eft fuivie d'Acis & Galatée
, divertiffement en action , dans lequel on
continue de reconnoître le goût & l'invention de
M. Debeffe.
CONCERT SPIRITUEL.
E Concert qui fut exécuté le lundi Décem-
LE deNoel,commença par fugit nox ,
Motet à grand choeur , mêlé de Noëls : cet agréable
& facile ouvrage de M. Boifmortier , dans lequel
M. Daquin , Organiste du Roi , jona à font
ordinaire très- bien de l'Orgue , fit à l'affemblée
le plaifir qu'il lui fait tous les ans . Mlle Davaux
chanta enfuite le recit , Vocabitur. M. Schmitz Allemand,
joua un Concerto de flûte de fa compofition:
c'est la premiere fois que ce Muficiena paru dans
ce Concert, & il y a apparence que ce fera la derniere,
M. Albaneze qui a du pathétique dans la
voix,chanta deux airs Iraliens , dont celui qui étoit le
plus favorable à fa voix fut le mieux reçu . M.Cana.
vas joua feul & avec goût. Mlle Fel chanta avec
beaucoup de legereté , de fineffe & de préciſion ,
Latentur Cali , petit Motet charmant de M. Martin.
Le Concert finit par Cantate Domino , Motet
grand choeur de M. Fanton : on trouva que c'étoit
l'ouvrage d'un grand Muficien .
I iiij
200 MERCURE DE FRANCE .
"
Le lendemain jour de Noel , l'affemblée fut trèsbrillante
. Le Concert commença par Fugit nox. M.
Albaneze chanta deux airs Italiens . M. Canavas
josa feul un Concerto, Mlle Fel chanta délicieufement
Laudate pueri Dominum , le plus brillant
petit Motet que nous connoiffions . Le Concert finit
par Venite exultemus , un des chef- d'oeuvres de
M. Mondonville .
茶洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗
NOUVELLES ETRANGERES,
DUNOR D.
DE WARSOVIE , le 10 Décembre.
L s'eft établi ici , fous la protection du Roi,
une Société de Gens de Lettres , qui s'appliquent
particulierement à l'étude des Langues , de
PHiftoire & de la Chronologie . Cette Académie
a fait depuis quelques jours l'ouverture de fes
féances dans l'Hôtel de l'Evêque de Cracovie.
DE STOCKHOLM , le 10 Décembre.
Un Berger de Finlande prétend qu'en faifant infufer
des excrémens de loup dans l'eau pendant
quelque tems , & en frottant de cette eau les moutons
une feule fois par an , on les préſerve de la
morfure de cet animal' carnaffier.
DE COPPENHAGUE , le 18 Décembre.
Quelques Gazettes our annoncé que le Rai
FEVRIER. 1754. 201
faifoit équiper une efcadre deftinée à protéger le
commerce des fujets de Sa Majefté dans les mers
d'Efpagne ; on peut affurer que la nouvelle eft
fauffe , & que les conjectures formées à ce fujez
n'ont pas le moindre fondement.
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 8 Décembre.
$
Cette Cour & celle de Munich font convenues
d'un Réglement par rapport au cours des monnoyes
d'Autriche & de Baviere dans les Etats ref
pectifs des deux Puiffances.
DE BERLIN , le 17 Décembre.
La Chambre des Domaines de la Poméranie
Pruffienne a fait publier que les perfonnes qui
voudroient établir des Savonneries à Stolpe , à
Rugenwalde & à Stolberg , devoient être affurées
qu'on leur fourniroit tous les fecours qu'ils pour
roient defirer.
D'EMBDEN , le 17 Décembre.
Indépendamment de la Compagnie Afiatique ,
il s'eft formé ici une nouvelle Compagnie de Commerce
, qui a pris le nom de Compagnie de Bengale
. Elle a déja fait charger un Vaiffeau qui doit
mettre à la voile dans le cours du mois prochain.
DE RATISBONNE , le 23 Décembre.
On a porté à la Dictature deux Décrets de
Commiffion , par lefquels l'Empereur propofe à la
I
201 MERCURE DE FRANCE.
Diéte , de donner voix & féance dans le Collége
des Princes aux Princes de Waldeck & de la Tour
Taxis , & à leurs defcendans mâles nés en légitime
mariage. Sa Majefté Impériale , pour faire
agréer fa propofition aux Etats de l'Empire , s'étend
beaucoup fur les fervices que ces deux Maifons
ont rendus à l'Allemagne. En parlant du Prin.
ce de Waldeck , Sa Majesté limpériale dit qu'elle
connoît les qualités perfonnelles de ce Prince ,
fon expérience dans l'art militaire , fon zéle pour
la Patrie ; & elle donne de grandes louanges à
tout ce que ce Prince & fa Maifon ont fait pout
jes intérêts de la Chrétienté , de l'Empire , & de
la Maiſon d'Autriche. L'etoge du Prince de la
Tour- Taxis'eft pas moins avantageux . L'Empereur
ajoute que la charge de Grand- Maître hérédi
taire des Poftes d'Allemagne ayant été érigée en
Fief Impérial , elle peut être regardée comme une
Terre immé liate , & qu'ainſi la maticule des Prin
ees de l'Empire recevra un accroiffement par l'admiffion
de celui qui pofféde cette charge.
ESPAGNE.
DE MADRID , le- 25 Décembre.
La nouvelle Académie de Teinture , de Sculp
ure & d'Architecture , tint le 18 une féance putblique
, dans laquelle elle diftribua pour la premiere
fois les dix - huit Prix fondés par le Roi. Don
Jofeph de Carvajal de Lancaster , Miniftre d'Etat,
préfida à l'affemblée.
DE CADIX , le 12 Décembre.
Un Navire des Caraques a conduit ici dix-fege
<
<
FEVRIER. 1754 . 203.
Hollandois , faits prifonniers à bord d'un Interlopre
de Curaçao , qui ayant été fommé par des
Gardes-Côtes Efpagnols de mettre fon Canot à la
mer , a voulu fe défendre .
ITAL1 E.
DE NAPLES , le 1 Décembre.
Le 17 Novembre , il parut une Déclaration
par laquelle le Roi défend fous des peines rigoureufes
tous les Jeux de hazard . Ce nouveau Réglement
a été reçu avec d'autant plus de refpect
& de reconnoiffance , que les permiffions accordées
pour ces fortes de jeux rapportoient plus de
quarante mille ducats par an au tréfor Royal
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , le 20 Décembre.
Aujourd'hui le Roi s'eft rendu à la Chambre
des Pairs avec les cérémonies accoutumées , &
Sa Majesté ayant mandé la Chambre des Communes
, a donné fon confentement au Bill de la
taxe fur les terres , à celui de continuer les droits
fur la Dreche , à celui contre les foldats mutins
& les déferteurs , à celui qui révoque l'Acte en
faveur des Juifs , & à celui qui ordonne que les
Officiers de Justice foient remboursés des frais extraordinaires
qu'exigent les procédures criminel.
les . La Chambre des Communes a accordé cent
mille livres fterlings pour l'entretien de la Flotte ,
vingt mille pour le fubfide de l'Electeur de Baviere
, trente deux mille pour celui du Roi de Polon
logne Electeur de Saxe , & quinze mille pour quel
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
ques autres dépenfes aufquelles le Parlement n'a
voit pas pourvû On parle de dreffer an Bill pour
enjoindre aux Univerfités de faire entrer le manieament
des armes dans le nombre des exercices des
Etudians .
La Chambre des Païrs & celle des Communes
ont fufpendu leurs délibérations jufqu'au quatorze
du mois prochain.
Il s'eft tenu plufieurs confeils à l'occafion des
divifions qui regnent entre les Membres du Parleament
d'Irlande..
DES PROVINCES - UNIES.
DE LA HAYE , le 28 Décembre.
On a envoyé à chaque Province de l'Union
ane copie du Traité de commerce conclu entre
le Roi des Deux Siciles & les Etats Généraux . Ce
Traité a été imprimé en François & en Hollandois.
Il doit être affiché dans toutes les Villes ,
afin que les Sujets de la République foient pleinement
inftruits de tous les articles qu'il contient ,
& afin qu'ils s'y conforment avec exactitude. Leurs
Hautes Puiffances ont recommandé très expreffément
aux Amiraux , Vice Amiraux , Capitaines
de Vaiffeaux & autres Officiers de Marine , d'a.
voir attention qu'il n'y foit donné aucune atteinte,
<
1
FEVRIER. 1754 205
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
LE
E 16 Décembre , le Comte de Lavaulx de Vre
court , Guidon de Gendarmerie , fut préfenté
au Roi & à la Famille Royale.
La lotterie annuelle pour le remboursement
des rentes fur la Caiffe générale des Amortiffemens
, a été tirée le 18. Les Capitaux dont les
rembourfemens font échus par le fort , montent à
la fomine de douze cens quatre- vingt- onze millé
trois cens vinge livres.
Dans la fixième des lotteries pour le rembourfement
des trois millions fept cens mille livres ,
empruntés par la Ville de Paris , il eft forti de la
roue jufqu'à la concurrence de quatre cens tren
te- fix mille huit cens quatre- vingt ſeize livres
en capitaux.
Le 20 , le Roi revint de Choify avec Monleis
gneur le Dauphin , Madame la Dauphine , Mada
me Adélaïde , & Mefdames Sophie & Louife .
La Reine & la Famille Royale entendirent le 23
les Vêpres & le Salut dans la Chapelle du Châ
teau Le Roi aſſiſta au Salut.
Le même jour M: le Monnier , un des Aftronomes
de l'Académie Royale des Sciences , préfen
ta au Roi , au nom de l'Auteur qui eft abfent , la
grande Carte réduite de l'Océan Oriental , depuis
Le Cap de Bonne Efpérance jufqu'au Japon. Cette
carte eft de M. d'Apré de Mannevillette , Capiraine
de Vaiffeau de la Compagnie des Indes , &
Carrefpondant de l'Académie. Il a fait les réduc
166 MERCURE DE FRANCE,
tions fur les mémoires , routiers & journaux des
plus habiles Navigateurs affujettis aux obfervatons
aftronomiques les plus récentes , en particuher
à celles qu'il a faites lui-même au Cap de
Bonne- Efpérance , à Madagaſcar , & aux Ifiles de
France & de Bourbon. La carte de M. de Manne .
villette differe beaucoup des autres cartes , pour
ce qui regarde le Nord de Madagascar , & les lfles
qui le trouvent dans la nouvelle route que l'on
fuit aujourd'hui pour aller à Pondichery.
Le 24 , veille de la Fête de la Nativité de Notre
Seigneur , leurs Majeftés affilterent aux premieres
Vêpres chantées par la Mufque , auf
quelles l'Evêque de Bazas officia pontificalement.
Le 25 , jour de la Fête , le Roi & la Reine , qui
avoient entendu trois Meffes à minuit , entendirent
la grande Meffe , célébrée par le même Prélat.
Leurs Majeftés affifterent l'après- midi à la Prédication
du Pere Culhiat , & enfuite aux Vêpres ,
aufquelles l'Evêque de Bazas officia .
Monfeigneur le Dauphin communia le 23 par
les mains de l'Abbé de la Chateigneraye , Aumônier
du Roi. Madame la Dauphine a communié
Je 24 par celles de l'Archevêque de Sens , fon premier
Aumônier ; & Madame Adélaïde par celles
de l'Abbé d'Harambures , fon Aumônier en Semeftre.
Le 22 , Meldames Sophie & Louiſe communierent
par les mains de l'Abbé Barc , Chapelain
du Roi.
Le 25 , la Marquife de Baffompierre & la Baronne
de Breteuil furent préfentées au Roi , à la
Reine , & à la Famille Royale.
Le 26 au foir , le Roi partit pour Bellevue , d'où ·
Sa Majefté revint le 28.
La fauffe couche de la Princeffe de Condé n'a
3
<
FEVRIER 207 1754-
té fuivie d'aucun accident , & cette Princeffe en
peu de jours a été parfaitement rétablie.
Il y eut le 28 grand couvert chez la Reine.
Le Roi , qui étoit arrivé de Bellevue le 28 , y
retourna le lendemain , & Sa Majefte en revint le
-31.
Le 30 du mois dernier , l'Evêque de Blois fur
facré dans la Chapelle de l'Archevêché par l'Archevêque
de Paris , affifté des Evêques de Vannes
& de Bazas.
*
La Compagnie des Indes a commencé le 31 à
rembourfer ceux de fes Billets d'emprunt , qui
font fortis dans fa fixiéme lotterie thee les 17 &
18. Ce remboui fement continuera , à Bureau ouvert
les Mardis & les Jeudis après - midi de chaque
temaine. Le nombre des billets fortis dans
cette derniere lotterie , eft de deux mille fept cens
foixante onze . Depuis le premier Janvier de cetve
année , ils ont cessé de potter intérêt , conformément
à l'Arrêt du Confeil du 11 Mai 1749
Ceux d'Octobre , de Novembre & de Décembre ,
ont quatre coupons ; ceux de Janvier , Février &
Mars , en ont cinq. On rembourfera , pour les
billets d'Octobre , cinq cens fix livres cinq fols ;
pour ceux de Novembre , cinq cens quatre livres
Frois fols quatre deniers ; pour ceux de Décem
bre , cinq cens deux livres un fol huit deniers ;
pour ceux de Janvier , cinq cens vingt- cinq livress
pour ceux de Février, cinq cens vingt- deux livres
dix-huit fols quatre deniers & pour ceux de
Mais , cinq cens vingt livres feize fols huit deniers.
La Marquife de Fumel fut préfentée le 31 du
mois dernier à leurs Majeftés .
Le premier jour de l'an , les Princes & Prince
fes & les Seigneurs & Dames de la Cour eurent
205 MERCURE DE FRANCE.
V'honneur de complimenter le Roi fur la nouvelle
année .
Le Corps de Ville a rendu à cette occafion les
refpects à leurs Majeſtés & à la Famille Royale.
Les Chevaliers , Commandeurs & Officiers de
POrdre du Saint Eſprit s'étant aſsemblés vers les
onze heures du matin dans le cabinet du Roi , Sa
Majefté fortit de fon appartement pour aller à la
Chapelle . Le Roi , devant qui les deux Huiffiers
de la Chambre portoient leurs Maſses , étoit en
manteau , le Collier de l'Ordre par- deſsus , ainfi
que celui de l'Ordre de la Toifon d'Or . Sa Majefté
étoit précédée de Monfeigneur le Dauphin , du
Duc d'Orléans , du Prince de Condé , du Comte
de Charolois , du Prince de Conty , du Comte de
la Marche , du Prince de Dombes , du Comte
d'Eu , du Duc de Penthievre , & des Chevaliers ,
Commandeurs & Officiers de l'Ordre . Après la
grande Messe , qui fut célébrée par le Prince Conf
tantin , premier Aumônier du Roi , & Prélat Com.
mandeur de l'Ordre , le Roi fut reconduit à fon
appartement en la maniere accoutumée .
Le 9 , le Roi , accompagné comme le jour précédent
, affifta au fervice qui fut célébré dans la
Chapelle pour le repos des ames des Chevaliers
de l'Ordre du Saint Efprit , morts dans le cours de
l'année derniere . Le Prince Conftantin a officié à
la Meſse , & elle a été chantée par la Mufique .
Le 2 de ce mois , les Aftronomes de l'Académie
Royale des Sciences préfenterent au Roi le
volume de la Connoiffance des Tems , pour l'année
1754 ; un ouvrage qui a pour titre , l'Etat du
Ciel , & qui a été composé pour l'ufage de la Marine,
par M. Pingré , Chanoine Régulier de Rouerg.
& un traité fur la caufe des Vonts des Mouffons
que l'on trouvera à la fuite de l'édition Françoiſe
des tables de M. Hallei.
FEVRIER . 1754. 202
Monseigneur le Dauphin a été incommodé d'une
colique , mais cette indifpofition n'a point eu
de fuites . Ce Prince a pris des eaux pendant deux
jours.
La Compagnie des Indes a fair partir du Port
de l'Orient , le 29 Décembre dernier , le Vaisseau
le Dauphin ; le 30 , le vaiſseau le Condé ( ces deux
bâtimens deſtinés pour la Chine ) ; & le 31 , les
vaisseaux le Duc de Bourgogne & le Neptune , ponr
Pondichery ; le Montaran , pour la Chine ; & la
Compagnie des Indes , pour Bengale.
Le 4 , pendant la Meſse du Roi , l'Evêque de
Blois prêta ferment entre les mains de Sa Majesté.
Le 6 de ce mois , fête de l'Epiphanie , la Reine
communia par les mains de l'Archevêque de
Rouen , fon grand Aumônier.
Le Roi partit les pour le Château de la Meute.
Ley , Monfeigneur le Dauphin & Meldames de
France allerent y joindre Sa Majefté , qui revint
à Verfailles la nuit fuivante avec ce Prince & ces-
Princefses.
Le Roi a avancé au Grade de Chefs d'Eſcadres de
fes Armées navales , MM . Chevalier de Fortette
Marquis d'Amblimont, de Franfsure - Villers , & de
Montlouet. Sa Majesté a accordé celui de Capitaine
de vaiſseau à M. Dabon , qui a apporté la
nouvelle de l'heureuſe arrivée de Madame Infante
Duchefse de Parme à Gênes.
Le 7 , & les jours fuivans , le fixiéme tirage de
la feconde lotterie Royale s'eft fait dans lagrande
Salle de l'Hôtel de Ville . Le principal lot eſt échy
au numéro 4298 ; le ſecond lor , au numéro 3-1857,
& la premiere prime , au numéro 34395.
L'Académie Royale des Infcriptions & Belles-
Lettres a élu l'Abbé Foucher , pour remplir la
place d'Afsocié , qui vaquoit dans cette Compa
110 MERCURE DE FRANCE.
gnie par la nomination de l'Abbé Vatry à la place
de Penfionnaire.
La Comtesse de Marfan ayant été nommée
Gouvernante des Enfans de France , piêta le ferment
de fidelité entre les mains du Roi.
Le 12 , le Comte d'Argenteuil prêta ferment de
fidélité entre les mains du Roi , pour la charge
de Lieutenant Général de la Province de Champagne
dans les Bailliages de Sens , de Langres , de
Troyes & de Châions.
Le 17 , les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à dix -fept cens cinq livres . Les billets de la
premiere lotterie royale , & ceux de la feconde
n'ont point de prix fixe .
CH
MARIAGE.
Harles-Claude Andrault , Marquis de Langeron
, Brigadier , Colonel - Lieutenant du
Régiment d'Infanterie de Condé , Gouverneur des
Ville & Forts de Briançon , époufa le 15 Janvier
1754 Demoitelle Louite Perrint du Pezeau .
Le Marquis de Langeron eft iffu d'une ancienne
Nobleffe de Nivernois , o Laurent Andrault
Ecuyer, un de fes ancêtres pollédoit dès l'an 1471
Ja Terre de Langeron , érigée depuis en Come
en faveur d'un de fes defcendans , qui fe font
toujours fignales par leur zéle pour le Roi & pour
la Patrie dans la profeffion des armes .
Geoffroi Andrault , Seigneur de Langeron , pe
t-fils de Laurent , éponfa en 1932 Gabrielle Raquiet
, dont il eut entr'autres enfans , Pierre &
Philippe Andrault , qui ont formé les deux branches
qui fubfiftent encore à préfent. L'aîné Seigueur
de Langeron , fut Gouverneur de la Charité
fur Loire , pere de Jacques Andrault , Ecuyer , SeiFEVRIER.
1754- 377
gneur de Langeron , Gouverneur de la Charité ,
Bailli du Mâconnois , Confeiller d'Etat , marié en
1602 à Marguerite de la Tournelle , d'une Maifon
des plus anciennes du Nivernois. Elle fut mere
de Philippe Andrault , créé Comte de Langerou
en 1556 , Seigneur de l'Ifle de Mars & Baton đe
Cougné , Meftre de Camp d'un Régiment d'Infanterie
, Gouverneur de Nevers , Bailli de Nivernois
& Denziois , Maréchal de Camp , & Gentilhomme
de la Chambre de Monfieur Gaſton , Duc
d'Orléans , qui décéda le 21 Mai 1573. Il avoit
époufé en 1841 Claude de Faye- d'Elpeifles , dont
vint Jofeph Andrault , Comte de Langeron , Lieu .
tenant de Roi de la Baſſe- Bretagne , Commandeur
de l'Ordre de Saint Louis , & Lieutenant Gené-
#al des Armées navales , mort le 28 Mai 1711. I
avo époulé Jeanne Magdeleine du Gourai , fille
de Jean -François , Seigneur de la Cofte , Lieutenant
de Roi en Balle - Bretagne. De ce mariage
font nés :
1°. Louis - Théodore , Comte de Langeron ,
Lieutenant de Roi en Baffe- Bretagne , & Lieute
nant Général de les armées , marié le 9 Avil
1751 , avec N.... de Menou , dont il n'a point
encore d'enfans , & qui eft quatriéme fille de François
- Charles de Menou , Marquis de Menou ,
Seigneur de Prunay le Gillon , & de Marie- Anne-
Therefe de la Grandière- de - Meurcé.
2º. Silvie- Angelique de Langeron , veuve de
puis 1732 , de Claude de Thiard , Comte de Biffi.
Philippe Andrault de Langeron , auteur de la
branche de Langeron- Maulevrier , étoit fecond
fis de Geoffroi , Seigneur de Langeron ; il fut
Gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi ,
Commandant à la Charité fur Loire , & époufa en
1591 Charlotte de Crémeaux - de - Saint - Sunphosten.
Il fut pere d'Hector Andrault de Langeron ,
212 MERCURE DE FRANCE.
Seigneur de Maulevrier en Bourgogne , allié en
1635 à Anne du Maine , tante du Maréchal du
Bourg. Leur fils François Andrault de Langeron ,
Marquis de Maulevrier , époula Françoile de la
Veube , fille de Laurent de laVeuhe , Seigneur de
Chévrieres en Lyonnois , & de Françoile de Rochefort-
d'Alli , dite de la Tour- Saint-Vidal. De ce
mariage font nés le Maréchal de Langeron , &
Chriftophe Andrault de Langeron , dit le Comte
de Maulevrier , Lieutenant Général des Armées
navales. Jean Baptifte Louis Andrauft de Langeton
, Marquis de Maulevrier , Baron d'Ogé , Maréchal
de France , Chevalier de l'Ordre de la Toi
fon d'Or , Commandeur de l'Ordre Royal & Militaire
de Saint Louis , ci - devant Ambaſſadeur dư
Roi en Espagne , eft ré le 3 Novembre 1677 , & à
époulé le 27 Mai 1716 Elizabeth le Camus , fille
de Nicolas le Camus , reçu en furvivance de fod
pere Premier Préfident de la Cour des Aides. De
ce mariage font nés
1º . Charles Claude de Langeron , qui donne
lieu à cet article .
2º Alexandre- Claude Nicolas- Hector , dit le
Chevalier de Langeron , né le z Novembre 1732 ,
Lieutenant dans le Régiment de fon frere.
Lettre à l'Auteur du Mercure.
LA France Litteraire , Monfieur , on Almanach
des Sciences des Beaux arts , pour l'année 1754 ,
me met aujourd'hui dans le cas de vous importuner.
Le réducteur de ce Catalogue , de qui je ne
crois pas avoir l'honneur d'être connu , m'y fait
celui de me placer à la tête du Journal étranger
qui doit , dit on , bientôt paroître Je m'empreffe
Monfieur, de vous certifier que je n'ai ni n'entends
C
4
•
FEVRIER. 1754. 218
avoir aucune part à la direction de cette entrepriſe
littéraire. J'ignore quels en font les Chefs ; mais
bien loin de leur dérober les applaudiffemens qui
leur font réservés , je vous fupplie de faire inférer
dans votre premier Mercure , le contenu de cette
Lettre. Je fuis , &c. FAVIER.
LETTRE du Si ur le Paute à l'Auteur
du Mercure.
M
Onfieur , la vérité dont je fais profeffion
m'oblige de vous prier de rectifier une erreur
qui s'eft gliffée dans la Lettre que je vous ai
prié d'inférer dans le fecond volume de votre
Mercure de Décembre. Il y eft dit que le fieur
Caron avance que la Pendule & la Montre que j'ai
eu l'honneur de préfenter à la Cour le 23 Mai , ne
font que le fruit d'une confidence qu'il m'a faite
le 23 Juillet dernier. On comprend donc par cer
expofé , que j'avois préfenté à la Cour le 23 Mai
une Pendule & une Montre qui contenoient mon
nouvel échápement, Néanmoins mon intention
n'a pas été de dire que j'euffe préfenté ce jour- là
au Roi une montre dans ce principe , puifque j'ai
dit dans mes Mémoires , que le 23 Mai je promis
à Sa Majefté d'avoir l'honneur de lui préfenter une
Montrequi auroit le même échapement que la Pendule
qui étoit le 23 Mai fous les yeux , dès quelle
feroit achevée : ainfi il réfulteroit de ces deux expolés
une contradiction que l'on pourroit me reprocher.
Je vous prie , Monfieur , de vouloir bien rec
tifier cette erreur de date , afin de rétablir l'ordre
dans les faits , & d'ôter tout prétexte de reproche ;
Je joins ici la defcription d'une Pendule dont
le méchanifme eft très fimple , n'étant composé
que d'une roue fans dents , ni pignon , ni rateau ;
214 MERCURE DEFRANCE.
quoiqu'à ce fimple expo'é il parole qu'elle foit
la même que celle que j'ai déja exécutée , je puis
aflurer qu'elle eft différente dans fa conſtruction
& dans les effets. L'échapement eft à repos , &
eftirue le mouvement au régulateur à chaque vi
bration ; ce qui n'eft point dans la premiere , cela
ajoûte un nouveau égré de perfection qui la rend
infiniment préférable. Cette Pendule eft d'une exé.
cution très facile , & peut être tranfportée par tour
fans rifquer de rien gâter : fa fimplicité eſt ſi grande
& les effets font fi naturels , que toutes perfonnes
pourront la démonter & remonter comme
moi même : elle marque les heures , les minutes
& les fecondes. Tous les Curieux , les Horlogers
même, pouri ont la voir chez moi au Luxembourg ,
je me ferai un vrai plaifir de leur en expliquer le
méchanifme . C'eſt en travaillant ainfi aux progrès
de mon art que je répondrai toujours aux accuſations
du fieur Leplat & de mes autres adverfaires.
Je fuis , &c. Le Paute,
LETTRE du Sieur Caronfils , à l'Auteur
du Mercure.
Uoique je perlévere , Monfieur , à garder
pour l'Académie feule les preuves qui , com
me je l'efpere , me feront adjuger l'invention de
l'échapement que le Sieur le Paute me contefte ,
ne me fera til pas permis de faire remarquer l'avantage
qu'il me donne fur lui , en avançant des
faits contraires à ce qu'il a précédemment écrit ?
En lifant fa Lettre inferée dans le fecond volume
de votre Journal de Décembre dernier , or y
verra qu'après s'être félicité lui-même de ce qu'il a
fi bien établi fa prétendue propriété fur la décou
verte en queſtion , il conclut qu'il eſt leſeul inventeur
de l'échapement ; indépendamment de ma coa-
ግ
FEVRIER. 1754. 215
fidence du 23 Juillet dernier , qui dit il , eft abfolumentfauffe
, & n'exifte que dans mon imagination.
Il eft trifte pour le fieur le Paute , qu'un fait nié
auffi hardiment puiffe être démenti par une lettre
fignée de fa main , qu'il a écrite à mon pere le 18
Septembre dernier , qu'il a répandue dans le pu
blic , & dont il a donné copie à Mrs nos Commif
faires .
Il est vrai , dit-il , dans cette Lettre , que vous
me fites pari du 20 au 30 Juillet d'un nouvel échapement
( qui approchoit fort du mien ; ) mais je nefus
pas ladupe de votre confidence intereffée.
Il eft donc conftaté de fa propre main que je
lui ai fait confidence du 20 au 30 Juillet de ma
nouvelle découverte,
Il est encore constaté par une gravûre d'échape
ment , que le fieur le Paute vient de répandre dans
le public , qu'il ne s'annonce que pour l'avoir mis à
fon point de perfectios , & qu'il ne s'en dit plus l'inventeur,
comme il a fait dans votre Journal . Je me
charge de démontrer , après le jugement de l'Aca
démie , qu'il eft abfolument faux que cet échapement
foit celui qui étoit dans la Pendule qu'il dit
avoir présentée à Sa Majesté le 23 Mai 1753 , &
qu'elle n'en avoit point d'autre que mon premier
échapement que je lui avois communiqué en Janvier
1753 , lorsqu'il m'accompagna à l'Obſervatoire
pour en demander date à l'Académie.
Voilà donc des contradictions qui font voir que
le manque de mémoire , peu important lorsqu'on
ne veut dire que la vérité , devient très- dangereux
quand on a deffein de la voiler,
Je demande encore une fois au Public judicieux,
la grace de fufpendre fon jugement , jufqu'à ce
que l'Académie ait prononcé fur notre differend.
J'ai l'honneur d'être , &c. CARONfils.
A Paris , le 22 Janvier 1754.
216
TABL E.
Pes àM. N... de Marfeille ,
IECES FUGITIVES , en vers & en profe.
L'amour timide , Dialogue ,
Epitre à M. Foote , Anglois ,
Du goût de l'écriture ,
page 3
7
20
22
A Mademoiſelle N... aujourd'hui Madame... 28
Differtation fur les caufes de l'exil de S. Loup , 29
La Beauté , Ode dédiée zu beau fexe ,
Plan de Tragédie ,
Vers à Mile C.... fur la voix ,
61
68
75
77
Vers à Madame de L.... fur la petite verole , 76
Lettre de M. de Voltaire à M. ***
Vers fur l'élection de S A. S. Monfeigneur le
Comte de Clermont à l'Académie Françoife , 87
Réponse de M. le Préfident de Ruffey à la Lettre
de M.l'Abbé le Blanc , fur l'élection de Mgr. le
Comte de Clermont à l'Académie Françoife , 88
Mots des Enigmes & du Logogryphe de Janvier ,
Enigme & Logogryphes ,
Nouvelles Littéraires ,
Beaux Arts ,
Chanfon ,
Spectacles ,
Nouvelles Etrangeres ,
፡ 8
99
102
142
172
173
200
France. Nouvelles de la Cour , de Paris , &c. 205
Mariage ,
Lettre à l'Auteur du Mercure ,
Autre Lettre à l'Auteur du Mercure ,
Autre Lettre au même ,
La Chanson notée doit regarder la page 172 .
De l'Imprimerie de J. BU LOT.
210
212
213
214
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
MARS . 1754.
ILIGITUT
SPARGAR
Chez
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JEAN DE NULLY , au Palais.
PISSOT , Quai de Conty , à la
defcente du Pont-Neuf.
DUCHESNE , rue Saint Jacques;
au Temple du Gour.
M. DCC. LIV.
Avec Approbation & Privilége du Roi,
A VIS.
'ADRESSE du Mercure eft à M. MERIEN ,
LCommis au Mercure,rue des Foffez S. Germain
l'Auxerrois , au coin de celle de l'Arbre fec , pour remettre
à M. l'Abbé Raynal.
Nous prions très-inftarement ceux qui nous adreſſevont
des Paquets par la Pofte , d'en affranchir le port ,
pour nous épargner le déplaifir de les rebuter , &à eux
celui de ne pas voir paroître leurs Ouvrages.
Les Libraires des Provinces ou des Pays Etrangers ,
qui fouhaiteront avoir le Mercure de France de lapremiere
main, plus promptement , n'auront qu'à
écrire à l'adreffe ci-deffus indiquée.
On l'envoye auffi par la Pofte, aux personnes de Province
qui le defirent , les frais de la pofte ne font pas
confiderables.
On avertit auffi que ceux qui voudront qu'on leporte
chez eux à Paris chaque mois , n'ont qu'à faire fçavoir
leurs intentions , leur nom & leur demeure auditfieur
Merien,Commis au Mercure ; on leur portera le Mercure
très- exactement , moyennant 21 livres par an , qu'il
payeront , fçavoir , 10 liv. 10f. en recevant le ſecond
volume de Juin , & 10 l . 10 f. en recevant le fecond
volume de Décembre. On les ſupplie inftamment de
donner leurs ordres pour que ces payemens foient faits
dans leur tems.
On prie auffi les perfonnes de Province , à qui en
anvoye le Mercure par la Pofte , d'être exactes à faire
payer au Bureau du Mercure à la fin de chaque femeftre
, fans cela on feroit hors d'état de foutenir les
avances confidérables qu'exige l'impreffion de cer
ouvrage.
On adreffe la même priere aux Libraires de Province.
On trouvera le fieur Merien chez lui , les mercredi
, vendredi & famedi de chaque semaine.
PRIX XXX. SOLS .
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI
MARS. 1754,
PIECES FUGITIVES,
en Vers & en Profe.
E
VERS
A CLIMENE.
N vain par les plus tendres plaintes
Je cherche à toucher votre coeur;
Climéne , je ne puis animmer votre are
deur ,
Vous n'écoutez rien que vos craintes.
Vous regardez d'ailleurs l'Amour comme un ens
faut
A ij
4 MERCURE DE FRANCE.
Aveugle , fans expérience
Et pour l'ordinaire imprudent ;
Et plein de cette méfiance ,
Déja votre coeur ſe repent
D'avoir , par quelque complaifance ,
Flaté les voeux de votre amant ;
Et vous brûlez d'impatience
De recourir au changement ,
Sûre que par
l'indifférence
Vous vous épargnez du tourment,
Je fçai bien , aimable Climéne ,
Qu'on a raifon de s'allarmer
Des fuites que l'amour eutraîne ,
Quand on eft peu für de charmer :
Mais , faite exprès pour enflammer ,
Quelle peut être votre peine ?
Quoi ! parce qu'un jaloux vous gêne ,
Ou que vos envieux prétendent vous blâmer
Sur une apparence incertaine ,
Voudriez- vous vous priver d'aimer ,
Et rompre à jamais une chaîne
Que l'amour fe plut à former à
Ah !fortez d'une erreur extrême ,
Et cherchez ailleurs du repos ;
Connoiffez mieux l'amour & fon pouvoir ſuprême
;
S'il eft la caufe de vos maux ,
Le reméde eft dans le mal même.
Lui feul pourra , Climéne , en arrêter le cours,
MARS. 1734 .
On obferve en vain votre vie :
Vous fçaurez , avec ſon ſecours ,
Dérober aux yeux de l'envie ,
Et nos plaifirs & nos amours.
Oui , je ne crains point de le dire ;
Vous pourrez l'éprouver un jour.
Climéne , comptez que l'amour ,
Quoique aveugle , des coeurs foumis à ſon empirê
Par un ingénieux détour ,
Peut feul foulager le martyre.
Sommes-nous obſervés ? il dirige nos pas .
Nous gêne- t- on fécond en reffources galantes ;
Il a toujours , fuivant les cas ,
Des rufes toutes différentes ,
Qu'un oeil vigilant ne voit pas ,
Et qui fecondent nos attentes.
Faut- il tromper adroitement
Un voifin , un époux , un pere ?
Fiez-vous à fon miniftere ,
Il y réuffit fûrement.
Faut-il épier le moment
Pour donner le change à la mere ?
Il le faifit habilement.
Faut -il écarter promptement
Un tiers qui n'eft pas néceffaire ,
Ou raffembler fécretement
Deux amans qu'il veut fatisfaire
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Dens un tête à tête charmant ?
Laiffez-lui ménager l'affaire ,
Il s'en tirera finement .
Enfin , pour troubler un amant
Le fils d'Ariftor * a beau faire ;
Il est tour yeux , mais vainement
Par l'ordre de Junon contraire
Doit il veiller exactement ?
Mercure , au fon d'un inftrument ,
Secondé du Dieu de Cythère ,
Sçaura l'endormir ailément.
C'eft ainfi que ce Dieu fuggere
A ceux qui le fervent , comment
D'un Argus on peut fe défaire ,
Et le rapprocher en aimant ;
Et fon flambeau , lorſqu'il éclaire
Les entretiens fecrets , les rendez - vous galans ,
Eblouit d'autre part les yeux des furveillans ,
Et leur cache tout le mytere.
Climéne , voulez- vous diffiper vos frayeurs à
Que ce Dieu regne fur votre ame;
Vous aurez part àfes faveurs ,
Si vous rallumez votre flâne.
>
Oui dès ce jour même aimons-nous
D'un amour conftant & fincere
Et fayons les yeux des jaloux ,
Sans appréhender leur colere.
• Argus .
I
MARS.
1754..
Quant à moi , quoiqu'ils puiffent faire ;
Je me rirai de leur courroux ;
Si j'ai le bonheur de vous plaire ,
Je fuis à l'abri de leurs coups.
Qu'ils enragent comme des foux ;
Leur fureur ne me touche guere.
Contre vous , à leur ordinaire ,
Climéne , qu'ils déclament tous ,
Vous ne m'en ferez que plus chere .
Qu'ils foient enfin , pour voir ce qui les défefpere;
Plus alertes que des matoux ,
Loin de me furprendre , au contraire ,
Les momens paffés près de vous ,
Affaifonnés par le myſtere ,
Ne m'en paroîtront que plus doux.
Seconde Differtation historique , fur la déca
dence & la chute de l'Empire Romain ;
par M. Efpiard de la Cour.
I rien n'est plus digne de remarque
que les conquêtes rapides des Romains,
j'ofe ajoûter que rien ne mérite plus nos
réflexions que la décadence & la ruine to
tale de ces fuperbes vainqueurs. Ces tyrans
du monde , amollis par le luxe & l'amour
des richeffes, n'ayant pas même confervé
l'idée de leur ancienne vertu , de-
A iiij
1
MERCURE DE FRANCE.
vinrent bientôt plus efféminés que les peuples
d'Afie qu'ils avoient domptés , &
ayant été la terreur , furent l'objet du mépris
de l'univers.
Les Céfars combattirent encore avec fuccès
les Germains & les Parthes , feuls ennemis
qu'euffent alors les Romains ; mais
Adrien fut obligé d'abandonner une partie
des conquêtes de Trajan , & les fucceffeurs
des Antonins , Princes lâches &
cruels , que les légions élevoient par caprice
, & maffacroient fans pitié, plus occupés
à fe défendre contre les trahisons
des foldats, qu'à repouffer les Barbares qui
défoloient les frontieres , acheterent des
richeffes du monde accumulées dans Ro.
me,une paix honteufe,qui ne duroit qu'autant
qu'il plaifoit à ces mêmes Barbares ,
dont la cupidité ne pouvoit être affouvie
que par la ruine de l'Empire.
Les provinces détruites & faccagées ,
Rome épuisée d'hommes & d'argent , &
ne renfermant dans fon fein qu'une vile
populace , enyvrée de jeux & de plaiſirs ,
les Empereurs ne pouvant plus payer les
tributs énormes qu'exigeoient les Barbares
pour confentir à la paix , leur laifferent
ufurper les vaftes pays qu'ils avoient fi
fouvent ravagés , & crurent faire de ces
peuples une barriere à l'Empire contre les
MARS. 1754 9
nouveaux ennemis qui voudroient l'at
taquer. Cette mauvaiſe politique eur le
fuccès qu'elle méritoit . Les Barbares attaqués
par d'autres Barbares refluerent vers
le centre de l'Empire , & l'entraînerent
dans leur ruine . Les Huns chafferent les
Goths qui fe retirerent en Italie , & faccagerent
Rome. Les Sarrafins fubjuguerent
les pays occupés par les Vandales . L'Empire
d'Orient , moins à portée de ces fréquentes
incurfions , fe foutint quelque
tems encore malgré les vices de fon Gouvernement
; enfin renverfé par les Fran
çois & détruit par les Turcs , ce grand
Empire Romain ,
ce
corps immenfe qu'il
avoit fallu tant de victoires pour former ,
n'existe plus que dans la mémoire des
hommes , & fon hiftoire n'eft plus pour
nous qu'un magnifique Roman par le
peu d'intérêt que nous pouvons y prendre.
Mais fi cette fucceffion de vertus &
de vices , fi ces changemens étonnans de
puiffance & de foibleffe ne nous intéreffent
point perfonnellement , combien ce
tableau magnifique ne doit-il pas exercer
nos réflexions , puifqu'il nous préfente les
plus beaux événemens qui fe foient paffés
dans l'univers ?
J'ai détaillé dans mon dernier difcours
les conquêtes de Rome républiqué , je
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
vais expliquer comment chaque province.
s'étant fouftraite à la domination des Empereurs
, reconnut de nouveaux maîtres
& comment les peuples qui ont remplacé
les Romains leur ont tour à tour fuccédé.
Je diviferai en trois âges l'hiftoire de la
décadence de Rome , ainfi que j'ai divifé
le récit de fes victoires.
Le premier âge , que je commence au regne
de Trajan , qui fut le dernier Empe
reur conquerant, & que je finirai au regne
de Probus , comprend l'état chancelant de
l'Empire , l'établiffement du gouvernement
militaire , les révoltes des légions
& les premieres incurfions des Barbares .
Les Perfes , les Goths , les Alains , les Gepides
, qui les premiers pénétrerent dans
l'Empire , ne s'occuperent d'abord qu'à
piller & faccager. Deftructeurs des artspar
goût & par politique , les pays qu'ils
ravagerent retomberent dans la Barbarie ,
& devinrent de vaftes folitudes.
Quelques victoires remportées par les
Romains , plus fouvent des fommes immenfes
& la liberté d'emporter leur butin,
les firent retourner dans leur pays , avec
l'efpérance & le deffein de détruire bientôt
un peuple qui n'étoit plus en état de
fe défendre. Dans ce premier âge les Barbares
firent peu de conquêtes , & les RoMARS.
1754. 11
mains montrerent encore quelques talens
militaires. C'est dans ce premier âge que
paroiffent Antoine & Marc Aurele , ces
hommes nés avec tant de vertus qu'on oublie
qu'ils ont été Empereurs , pour fe
fouvenir qu'ils étoient fages. Ce même
âge nous préfente les regnes d'Alexandre
Severe , de Gordien , de Dece , de Claude,
d'Aurélien , de Probus , Princes moins
vertueux que les Antonins , dignes néanmoins
de commander , & dont le mérite
perfonnel & les vertus militaires retarderent
, pour quelques inftans , la chute de
l'Empire.
• Le fecond âge , qui commence au regne
de Dioclétien , & finit avec l'Empire en
Occident , ne nous préfente que des malheurs
& des fautes. La Religion Chrétienne
, il eft vrai , plus floriffante après dix
perfécutions , devient la loi du fucceffeur
de fon plus mortel ennemi . Conftantin
appellé par Dioclétien à l'Empire , reconnoît
Jefus Chrift pour fon Dieu , & profcrit
le culte des idoles ; mais cette même
Religion , victorieufe de la fureur des
Payens , eft déchirée par ceux qu'elle a
élevés dans fon fein . Une foule d'héréfiarques
l'attaque de toutes parts ; en vain
les Peres affemblés dans les Conciles ,
condamnent leurs erreurs. Les Arius , les
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
Manès , les Montans , les Eutiches n'en
font que plus terribles , & entraînent dans
leur chute & l'Empire Romain & les
Barbares . Conftantin quitte Rome & conduit
dans fa nouvelle ville les plus illuftres
familles. L'Occident abandonné par
fon Souverain , devient la proye des Barbares,
qui après avoir enlevé ou détruit les
richeffes des particuliers , s'établiſſent dans
les provinces qu'ils ont faccagées. L'Empire
divifé entre deux maîtres , eft auffi
divifé d'intérêts . Le Prince d'Orient donne
de l'argent aux Barbares pour faire la
guerre à celui d'Occident.
Que dis-je ! Stilicon , le miniftre d'Honorius,
Eudoxie , la veuve de Valentinien ,
appellent Alaric & Genferic pour détruire
Rome. Rome faccagée par ces furieux ,
l'Empire d'Occident n'exifta plus. En vain
Bélifaire , par quelques victoires , fruits
de fon génie , lui rendit fa premiere fplendeur.
Bientôt les Goths & les Lombards
chafferent pour jamais de l'Italie les Romains
, fes anciens maîtres ; & les François
, vainqueurs des Lombards ,. ayant
confacré au Prince des Fidéles la premiere
ville du monde , fonderent , fous Charlemagne
, un nouvel Empire , qui ne reffemble
à l'ancienne Monarchie des Ro
mains que par le nom.
MARS . 1754 17
Le troifiéme âge comprend l'état chancelant
de l'Empire d'Orient jufqu'à fa chute.
La fureur des factions du Cirque, l'orgueil
des Bleus & la cruauté des Verds ,
le fanatifme des Iconoclaftes , & le zéle
indifcret des Défenfeurs des Images ne
méritent pas beaucoup de réflexions : c'eft
ce que nous offrent les regnes de Juftinien
& de Léon , qui ont été les moins vicieux
des Princes d'Orient. En parlant du Droit
Romain', je détaillerai les obligations que
nous avons au premier de ces Empereurs,
qui a été tour à tour l'objet de la flaterie
& de la fatyre de Procope . Les fucceffeurs
de Juftinien , jufqu'aux Comnenes & aux
Paléologues , étoient des monftres . Ces
derniers Princes , plus propres à être Supérieurs
de couvents qu'à commander des
hommes , chaffés de Conftantinople par
les François , après foixante ans d'exil , remonterent
fur leur trône , & y porterent
la fureur de la difpute fcholaftique , la
crainte des Moines , la foumiffion à leurs
volontés , & tous les vices des ames baſſes,
vices qu'ils avoient fi fort infpirés à leurs
fujets , que ces peuples imbécilles n'étoient
occupés que des querelles de leurs
Moines , tandis que Mahomet étoit à leur
porte. Il ne faut donc point s'étonner de
la chute de l'Empire d'Orient , ce qui doit
14 MERCURE DE FRANCE.
furprendre , c'est qu'avec tant de vices
intérieurs , tant de baffeffe dans les Princes
, tant de fanatifme & d'orgueil dans
les Moines , qui étoient les maîtrės , tant
d'imbécillité dans les peuples , ils ayent
fi long- tems fubfifté . Parcourons ces différens
âges , & détaillons hiftoriquement
les événemens qui ont détruit la puiffance
Romaine , & ont fait fuccéder à des
vainqueurs vertueux & policés, des peuples
Barbares , ignorans , déteſtant les arts ,
& n'ayant d'autres vertus que leur féro
cité.
PREMIER AGE.
L'an 97 de l'ere Chrétienne , Nerva , le
fucceffeur des Céfars , adopta Trajan , le
Prince le plus accompli dont l'hiftoire ait
parlé & dont le regne fit oublier & les
guerres civiles des Othons & des Vitellius,
& les abominations des Nérons & des
Domitiens. Il foumit à l'Empire les Daces
, les Ibériens , les Sarmates , les Ofroéniens
, l'Arménie , le Boſphore & la Colchide
, & prit fur les Parthes les villes de
Séleucie , de Créfiphonte & de Babilone.
Ces conquêtes doivent être regardées comme
les dernieres des Romains. Adrien ,
que Trajan choifit pour fon fucceffeur l'an
117 , ayant moins les vertus d'un Prince ¿
MAR S. 1754.
que celles d'un particulier , fit la paix
avec les Parthes , & leur céda l'Arménie ,
la Syrie , & tout ce que Trajan avoit pris
fur eux. C'eft ici la premierefois que les
Romains cédent des pays à leurs ennemis.
Dans les tems les plus difficiles , après les
défaites les plus fanglantes , dans les tems
d'Annibal & de Mitridate , loin de con
fentir à la paix , en abandonnant des provinces
, plus les Romains étoient malheureux
, plus ils étoient fiers ; & cette fierté
avoit fon origine dans un principe de re- '
ligion qui leur infpiroit qu'il n'y aurois
jamais de terme à leurs conquêtes. Lorfque
Tarquin voulut bâtir le Capitole , on
trouva que la place étoit occupée par les
ftatues de plufieurs divinités . Ce Prince
s'enquit des augures , fi elles voudroient
céder leurs places à Jupiter ; toutes y confentirent
, à l'exception de Mars , de la
Jeuneffe & du dieu Terme de là s'établirent
trois opinions religieufes , que le
Capitole ne feroit jamais pris par les ennemis
; que la jeuneffe Romaine feroit invincible
, & que leur Dieu Terme ne reculeroit
jamais ; c'eft cependant ce qui arriva
fous Adrien . Ce Prince , bel efprit ,
Philofophe & voyageur , évita avec foin
la guerre , il détruifit prefque les Juifs ,
mais il ne dédommagea l'Empire par au-
:
16 MERCURE DE FRANCE.
cune conquête de la paix honteuse qu'il
avoit achetée des Parthes au prix des victoires
de Trajan . Sous Antonin & Marc Aurele
les peuples furent heureux. Ces Princes
dont on ne lit la vie qu'avec admiration
& faififfement , firent refpecter aux Soldats
la vertu fans fafte fur le trône , & arrêterent
les abus du gouvernement militaire
qui s'étoit établi fous les premiers
Céfars . Ces grands hommes ayant difparu
de deffus la terre , Commode qui leur fuccéda
l'an 180 , n'ayant écouté que Les paffions
, celles de fes Miniftres & de fes courtifans
, fut maffacré par ceux qu'il avoit
réfolu de faire mourir, Pertinax , fon fucceffeur
, vieillard vénérable , fut mis à
mort par les Soldats Prétoriens , qui s'étant
donné le droit de vendre l'Empire ,
affaffinerent les Empereurs pour en avoir
un nouveau prix. Julianus eut l'infamie
de le marchander , & la honte de ne pouvoir
payer le prix qu'il en avoit offert.
Severe ayant vaincu Pefcennius & Albin
arrêta pour quelque tems les défordres des
foldats , fans rendre les peuples plus heureux.
Ce Prince cruel renouvella les prof
criptions de Marius & de Silla, & fans formalité
de juftice fit maffacrer tout Citoyen
puiffant , riche ou odieux à fon maître .
Caracalla fon fils , plus inhumain encore ,
MARS. 1754. 17
porta la férocité au dernier période ; affaffin
de fon frere Geta , il profcrivit , non
des particuliers , mais des villes & des
provinces entieres. Inftruit de l'horreur
qu'avoit pour lui le genre humain , il s'attacha
les foldats par les flateries les plus
baffes , par des libéralités immenfes , &
donna l'exemple pernicieux de les féduire
par la profufion ; & ce qui fut plus fatal
à l'Empire , il autorifa , par des loix expreffes
, le relâchement de la difcipline militaire.
Ces prodigalités infenfées , qui ne
purent même garantir de la mort Caracalla
, furent caufe de la ruine de fes fucceffeurs
, qui ne pouvant plus faire les mêmes
dépenfes , furent d'abord maffacrés
par l'armée , ou par les confpirations du
Sénat , objet éternel de la cruauté des mauvais
Empereurs. Ainfi pafferent fucceffivement
du trône à la mort Macrin , Héliogabale
, Alexandre Sévere , Maximin
les trois Gordiens , Pupienus , Balbin , Philippe
& plufieurs autres qu'on ne compte
point parmi les Empereurs , parce qu'élevés
à l'Empire par quelques légions qu'ils
commandoient ils en furent auffi - tôt
abandonnés .
>
Il eft fenfible que dans des tems auffi
orageux l'Empire fe détruifoit lui- même.
Les foldats , à force de piller , alloient juf
18 MERCURE DE FRANCE.
qu'à s'ôrer à eux - mêmes leur folde ; éner
vés par les délices , & devenus infolens
par l'habitude de cabaler & de former des
féditions , ils s'affranchiffoient des anciens
exercices & des travaux de la milice , ils
languiffoient dans le repos , & oublioient
Fart militaire , & en déteftoient la diſcipline.
Plufieurs d'entr'eux craignant le reffentiment
des Empereurs contre lefquels
ils avoient combattus , abandonnerent une
patrie qui périffoit , & porterent chez
les Barbares l'art des camps & des fiéges ,
l'ufage des armes Romaines , la fcience
de les fabriquer , & plufieurs autres talens
inconnus jufqu'alors à ces peuples ,
qui s'étant contentés de fe défendre , furent
dans la fuite prefque toujours agreffeurs.
4
Si quelqu'un avoit pu rétablir l'Empire ,
c'étoit Dece , Prince qui joignoit à la valeur
de Cefar la prudence de Trajan ;
mais ayant été tué par la trahifon de Gal-
Jus dans une bataille contre les Scithes
dont il étoit victorieux , l'Empire , fous
l'indigne fucceffeur de ce grand homme ,
tomba pour ne fe plus relever . Les Scithes
ou Goths aufquels Gallus avoit vendu l'ar
mée de Dece , fe jetterent les premiers fur
l'Empire , & furent fuivis l'an 252 des Germains
fortis de leurs forêts , & l'an 253
MARS. 1754. 19
des Gepides , des Alains & des Vandales
fortis des glaces de la Scandinavie.
Ces Barbares ravagerent l'Empire fans
crainte & fans obftacles , & ne quitterend
leurs conquêtes que pour enlever leur butin
, Les Perfes , fucceffeurs des Parthes , par
une révolution qui n'eft point de mon fujer,
entrerent de leur côté dans la Syrie , s'en
emparerent & ravagerent l'Orient. L'an
258 nouvelle irruption des Goths & des
Germains. L'an 260 Valerien fucceffeur de
Gallus , vaincu & fair prifonnier par Sapor
Roi des Perfes, reçoit de ce Prince les plus
indignes traitemens, Gallien fon fils , loin
de le venger , s'abandonne à la molleſſe ,
laifle ravager l'Empire, & voit fans s'émouvoir
trentetyrans prendre fucceffivement le
titre d'Empereurs . Ces tyrans ayant acheté
la paix des Barbares , en prennent à leur
folde & achevent de ruiner l'Empire en fe
détruifant tour à tour. Odenat , Roi des
Palmyréens , fecondé des Arabes , fauve
l'Orient & fait heureufement la guerre
contre les Perles, Après fa mort Zenobie
fa veuve s'empare du Gouvernement & régne
avec grandeur en Afie , tandis que
Gallien occupé de fpectacles & de jeux ,
n'eft reconnu pour Empereur que par
les
peuples d'Italie . Pofthume dans les Gaules
, Valens dans la Grece . Aureole en
20 MERCURE DE FRANCE:
Illyric, Emilien en Egypte , Celfe en Afrique
, régnent en Souverains & ne reconnoiffent
aucuns maîtres.
Cependant les Goths font une nouvelle
irruption dans l'Empire ; ils ravagent l'Afie
, l'Achaïe , l'Epire , l'Acarnanie & la
Béotie ; les Romains indignés maffacrent
Gallien & fon frere , & élifent l'an 268
pour Empereur Claude II . Prince digne
par fes vertus , de l'ancienne Rome. Ce
Prince marche contre les Goths , & après
en avoir tué trois cens mille , les oblige
d'abandonner leurs conquêtes. Aurelien
fucceffeur de Claude , qui après un régne
heureux de quatre années , fut affaffiné par
fes foldats , Aurelien fit la guerre aux tyrans
revoltés qui avoient envahi l'Empire ;
il combattit & vainquit Firmius en Egypte,
Tetricus dans les Gaules , Zenobie en
Orient ; mais malgré ces victoires qui ont
rendu fon nom fameux , les Germains ravagerent
l'Empire fous fon régne . Ce Prince
fut même obligé d'abandonner aux Barbares
la Province de la Dace établie par
Trajan , défefpérant de la pouvoir conferver.
Aurelien eut en 275 le fort de fon
Prédeceffear ; les foldats qui l'égorgerent
& le Sénat s'étant difputé pendant huit
mois le droit d'élire un Empereur , pendant
cette anarchie les Barbares fondiMARS.
1754. 21
rent de tous côtés fur l'Empire , & enleverent
le peu de richeffes qui reftoient dans
des pays defolés par des guerres & des
exactions continuelles ,
Tacite élu Empereur par le Sénat , ne
régna que fix mois . Probus qui lui fucceda,
auroit relevé l'Empire par fa fageffe &
fa valeur ; mais ayant voulu rétablir la difcipline
militaire , il fut maffacré par les
foldats , plus ennemis des bons Empereurs
que des Barbares qui defoloient l'Empire ,
Dans l'efpace de fix ans que Probus régna,
il foumit les Gaules toujours revoltées depuis
le tyran Pofthume ; il paffa enfuite en
Illyrie , & vainquit les Getes & les Goths
établis dans cette Province ; de là , fuivi
de la victoire , il porta fes armes en Orient,
fit la guerre aux Perfes avec fuccès , fubju
gua les Blemides , & foumit les Villes de
Copte & de Ptolemaïde .
On peut regarder les exploits de Probus
comme les derniers des Romains : & qu'estce
que des victoires où l'on ne gagne que
de n'être pas pillé par l'ennemi ? L'Empire
affoibli même par fes fuccès , fe trouva
bientôt dans l'impuiffance d'en avoir de
nouveaux ; il fut impoffible aux fucceffeurs
de Probus , dont je vais parcourir
l'Hiftoire dans le fecond age , de lever dans
l'Empire , denué d'hommes & d'argent , ni
22 MERCURE DE FRANCE.
les tributs néceflaires pour contenir les
Barbares , & acheter d'eux la paix , ni des
armées fuffifantes pour s'opposer à leurs
progrès. D'ailleurs les Empereurs fatigués
de la licence & de la tyrannie des foldats ,
préfererent de prendre à leur folde ces
mêmes Barbares , qui toujours avides d'argent
, combattoient indifféremment ou les
Romains , ou leurs ennemis . Ces foldats
féroces , qui n'avoient ni le luxe , ni l'eſprit
de révolte des foldats Romains , furent
peut - être moins à charge aux Empereurs
; mais ils le furent bien plus à l'Empire
, dont ils envahirent les Provinces ,
fous le prétexte de les avoir défendues ; &
cette furprenante révolution que je vais
décrite , ne fut l'ouvrage que d'an fiécle..
SECOND AG E.
Carus fucceffeur de Probus n'eut ni fes
vertus ni fon courage , & fut tué d'un coup
de foudre la premiere année de fon régne.
Ses fils Carinus & Numerianus affaffinés
par les foldats , laifferent l'Empire à Diocletien
, né avec un génie fublime & un
courage extraordinaire. Ce grand homme.
qui monta fur le trône l'an 284 de l'Ere
chrétienne , détruifit le Gouvernement militaire
, & affranchit à jamais les EmpeMARS,
1754. 23
reurs de la tyrannie des foldats, Sous le
prétexte de la grandeur des affaires , il or
donna qu'il y auroit toujours deux Empereurs
& deux Cefars fubordonnés : les quatre
principales armées étant ainfi comman
dées par ceux qui avoient part à l'Empire,
elles s'intimiderent les unes les autres , &
perdirent la coutume d'élite des Empe
reurs , qu'elles ne fe crurent point affez
fortes pour foutenir.
Pour diminuer enfuite le pouvoir énorme
du Préfet du Prétoire , qui étoit l'ame
de toutes confpirations, & le fucceffeur de
l'Empereur qu'il faifoit maffacrer , Diocle
tien ordonna qu'il y en auroit toujours
quatre , aufquels même il ne laiffa que les
fonctions civiles . Par cette fage politique ,
le défordre des foldats fut arrêté ; & quoique
tout annonçât la ruine prochaine de
l'Empire , la prudence de Diocletien & la
valeur de fes Collegues le rétablirent pour
quelque tems , & la guerre contre les Barbares
fur continuée avec fuccès. Diocletien
& Maximien ayant abdiqué pour jouir des
plaifirs d'une vie retirée , la guerre civile
entre Licinius , Maxence & Conftantin ,
dans laquelle les Goths répandus dans
l'Empire , prirent parti , laiffa refpirer les
frontieres , que les Barbares intimidės par
leurs pertes précédentes, n'oferent attaquer.
24 MERCURE DE FRANCE.
Conſtantin ayant vaincu les rivaux , devenu
feul maître de l'Empire , en auroit
pû relever l'éclat , s'il n'eût été fans ceffe
la dupe de fes Miniftres & de fes favoris ,
& s'il n'eût tout facrifié à la vaine gloire
d'être fondateur d'une nouvelle Ville . Ce
Prince heureux en tout , puifqu'il connut
la vérité , & embraffa la Religion Chrétienne
, fit en 330 la dédicace de la Ville
de Bifance , qu'il nomma Conftantinople ,
qu'il orna des dépouilles de l'Occident ,
où il transféra fon fiége , & qui fut regardée
comme une nouvelle Rome. Plufieurs
Auteurs ont attribué la chûte de l'Empire
de l'Occident , qui entraîna celle de l'O
rient , à cette vanité de Conftantin ; en effet
loin de faire paffer en Afie les forces
Romaines , il les falloit toutes porter en
Europe , puifque c'étoit alors cette partie
du monde qui fupportoit tout le poids des
Barbares. Rome devint bientôt une Ville
abandonnée au milieu de fes Palais à demirainés
& deferts . Les grandes familles de
l'Italie , de l'Eſpagne & des Gaules
pafferent dans l'Orient ; l'or & l'argent
devinrent par conféquent rares en Europe
, & les Empereurs ayant exigé les mêmes
tributs , rien n'égala la mifere des
peuples de l'Occident . Une autre nouveauté
introduite par Conftantin avança
la
MARS. 1754 25
la ruine de l'Empire ; les foldats jufqu'à
lui avoient été tenus dans des forts &
dans des camps , en préfence de l'ennemi ,
l'habitude du danger entretenoit leur vadeur
; Conftantin les retira des frontieres
-& les mit en garnifon dans les Villes , où ils
devinrent mauvais citoyens , & par les
'vices qu'ils contracterent , incapables de
porter les armes. Enfin ce Prince ayant
réellement divifé l'Empire entre les fils
ce que n'avoit point fait Diocletien , fes
fucceffeurs penferent qu'ils avoient des intérêts
différens de ceux de leur Collegue ;
il y eut des guerres entr'eux : les Princes
d'Orient dans la crainte d'attirer chez eux
les Barbares , n'oferent donner du fecours
à ceux d'Occident , fouvent même ils leur
fufciterent des ennemis .
>
,
Julien par fa fageffe , fa conduite & fa
valeur , contint quelque tems les Barbares
; mais après fa mort arrivée en 363 :
aucune digue ne put les retenir. Jovica
fucceffeur de Julien , fuivit l'exemple d'Adrien
, & abandonna aux Perfes non feulement
les conquêtes fon prédéceffeur ,
mais une grande part de l'Afie qui n'étoit
point menacée par ces peuples.
Sous Valentinien & Vens une foule
d'ennemis inconnus aux Romains pénétrerent
dans l'Empire , & en cauferent la
B
26 MERCURE DE FRANCE.
ruine. Entre le Palus Méotides , le Mont
Caucafe & la Mer Cafpienne , habitoient
plufieurs nations connues fous le nom de
Hons ou Alains, qui aimoient la guerre &
le brigandage , & qui avoient ignoré juf
qu'alors qu'il y eût au monde des Romains.
Ces Nations farouches & innombrables
ayant traversé le Bofphore Cimeréen ” ,
trouverent les Goths , & les chafferent devant
eux ; ceux - ci retirés vers le Danube ,
demanderent une retraite à Valens, qui leur
permit d'habiter la Trace ; mais leur ayant
enfuite manqué de parole par rapport aux
bleds qu'il leur avoit promis , ces peuples
guerriers ravagerent toutes les Provinces
du Nord de l'Italie , exterminerent Valens
& fon armée , & ne repafferent le Danube
qu'après avoir changé les pays où ils pénétrerent
en de vaftes folitudes.
Depuis cette irruption des Huns , tour
l'Occident fut rempli de Barbares , qui
pour éviter la fureur de ces peuples feroces
, refluerent vers l'Italie , l'Eſpagne &
les Gaules .
Tout contribuoit donc à la ruine de
l'Empire , & deux caufes étrangeres à ces
guerres en avançoient le moment . Conftantin
en reconnoiffant le vrai Dieu , n'avoit
point détruit le Paganisme , & les
MARS. 1754. 27
5:
deux religions étant devenues également
puiffantes , rien n'égala les maux que pro.
duifit leur rivalité ; les Chrétiens &c les
Payens fe regardoient réciproquement
comme des impies & des facriléges , & fe
reprochoient mutuellement tous les malheurs
de l'Empire ; & ce qui mit le comble
à tant de maux , c'eft que les Chrétiens
le partagerent fur le dogme , & que
chaque parti fut tour à tour favorisé par
un Prince de la communion , & fit à ſes
ennemis une guerre cruelle , aufli funeſte
à l'Empire que contraire aux principes de
la Religion. Les Empereurs entrerent dans
ces difputes théologiques , & s'en occuperent
beaucoup plus que du foin de leur
Etat ; ils affiftoient aux Conciles & ne
voyoient jamais leurs armées ; ils perfécutoient
les Evêques , & donnoient de
l'argent aux Barbares pour demeurer tranquilles.
L'Empire d'Occident plus foible & plus
fouvent ravagé , fut le premier détruit ; &
celui d'Orient n'exifta plus long- tems que
parce que par fa pofition, il étoit plus à l'abri
des incurfions des Barbares . Gratien
fucceffeur de Valens , & le jeune Valentinien
ayant été maffacrés par les foldats ,
Théodofe les venge & fait périr Maxime ,
Eugéne & Arbogaſte, auteurs des troubles.
爨
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Théodofe à qui la flaterie a donné le
nom de Grand , réunit les deux Empires ,
& eut quelques fuccès fur les Barbares . Ce
Prince loin de mériter les éloges qu'on lui
a prodigués , précipita la ruine des Romains
par la mauvaife éducation & les mauvais
Miniftres qu'il laiffa à fes fils.
L
Arcadius eut l'Empire d'Orient fous la
tutelle de Rufin ; Honorius celui d'Occident
fous celle de Stilicon . Les Goths , les
Vandales & les Sueves toujours en guerre
avec les Huns , fe déterminerent en 405
d'abandonner leur pays , & de s'établir
dans l'Empire : les Goths tournerent da
côté de l'Orient ; les Vandales , les Sueves
& les Alains s'emparerent de la Ncrique
, pafferent le Rhin & s'établirent
dans les Gaules & dans l'Efpagne à titre
de conquêtes. On prétend qu'ils furent appellés
par Stilicon même , qui à la faveur
de cette guerre étrangere , elpéroit détrôner
Honorius , & faire élire Empereur fon
fils Eucherius . En Orient Rufin , Miniftre
d'Arcadius , pour ſe débarraffer des Goths
qui avoient à leur tête Alaric engagea ce
Prince à tourner vers l'Italie , où il lui
promit un butin immenfe. Alaric fuivit
fon confeil , il pénétra fans peine jufqu'i
Raverne , où Honorius ayant quitté Rome
, s'étoit retiré , & il obligea ce foible
MAR S. 1754. 29
Empereur de rechercher fon alliance & de
lai ceder les Gaules & l'Efpagne. Alaric
alloit exécuter le traité , & marchoit aux
Alpes pour s'emparer des pays qu'on lui
avoit abandonnés , & qui étoient alors occupés
par les Vandales & les Sueves , lorfque
Stilicon par une infigne perfidie , l'attaqua
au pied des Alpes Cocciennes . Alaric
l'ayant repouflé , ne fongea plus qu'à fe
venger de fa mauvaife foi ; il retourne fur
fes pas , fe répand dans l'Italie , s'approche
de Rome , l'attaque & la prend d'af
faut le 24 Août de l'an 410 de l'ere chrétienne
: il l'abandonna quelque tems après,
& ayant fait élire un nommé Atallus pour
Empereur , il ne garde pour lui que le
titre de Général des Romains. Ataulphe
fuccede à fon frere Alaric , il fait la paix
avec Honorius , & époufe Placidia four
de cet Empereur ; Atallus eft tué.
D'un autre côté, les Bourguignons , peuple
de Germanie , s'emparent en 413 de
la partie des Gaules qui eft dans le voifinage
du haut Rhin , & fondent le premier
Royaume de Bourgogne : les Vandales
, les Alains & les Sueves craignant ces
nouveaux Barbares , paffent en Eſpagne &
s'en emparent : les Vandales choififfent la
Betique , les Alains Carthagene , les Sueves
la Lufitanie .
' B.ii
30 MERCURE DE FRANCE.
Les François , peuple Germain , péné
trent dans les Gaules en 418 , & commencent
à y établir un Empire. Dans cet intervale
de malheurs , Arcadius étoit mort
en Orient , & avoit laiffé pour fuccefleur
Théodofe le jeune. Honorius meurt en
423 , & laiffe l'Empire d'Occident à Valentinien
III . fils de fa foeur Placidia. Actius
que ce Prince choifit pour le Général de
fes troupes , reconquit fur les François la
partie des Gaules qui avoifine le Rhin ; les
Huns furent chaffés de la Pannonie qu'ils
occupoient depuis so ans , & les Vandales
bartus en Espagne par les Goths ; & les Sueves
devenus alliés des Romains , pafferent
en Afrique , dont ils s'emparerent quelques
années après. Ces heureux fuccès eurent
des fuites bien cruelles : Honoria foeur
de Valentinien , chaffée du Palais par fon
frere pour fes débauches , engage Attila ,
Roi des Huns , à conquerir l'Empire. Ce
Prince digne par fes talens d'être l'admiration
du monde , s'il n'en eût été l'ef.
froi par les ravages qu'il y fit , avoir tou
tes les qualités d'un grand homme ; il fub
jugua d'abord les peuples qui l'environnoient
, & que depuis il traînoit à fa fuite ;
il s'étendit depuis l'Empire jufqu'au Rhin ,
détruifit les forts & les ouvrages qu'avoicat
M. AR S.. 1754 30
jadis conftruits les Romains , & rendit les
deux Empires tributaires. Enfin il auroit
été le maître du monde s'il n'eût été défait
en 451 à cette célébre bataille , où les
Romains & les Vifigots unis le combattirent
dans les plaines Catalauniques. On
croit qu'Actius ne voulut point profiter de
fa victoire , dans la crainte que fi Attila
fuccomboit , les Visigoths ne devinflent
trop puiflans . Attila rétablit promptement
fes forces , tourna vers l'Italie , ravagea
tout fur fon paffage ; & fi Rome ne fut
point l'objet de fes fureurs , cette Ville
ne dût fon falut qu'aux larmes du Pape
Leon , dont l'éloquence toucha le coeur
d'Attila .
Cette irruption d'Attila eft l'époque de
la fondation de Venife . Aetius de retour à
Ravenne , fur accufé d'avoir ménagé ce
Prince , & paya de fa vie en 454 , fa
trop prévoyante politique. L'ingrat Valentinien-
ne farvêcut qu'une année à l'injuftice
qu'il avoit faite à ce grand homme ;
il fut affaffiné en 455 , par Maxime , dont
il avoit violé la femme Ifidore . Ce dernier
qui moins par ambition que par amour
pour Eudoxie, femme de Valentinien , ofa
remplacer fon maître fur le trône & dans
fon lit , ayant eu la foibleffe d'avouer à
Fimpératrice le crime qu'il avoit commis
B iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
pour la pofféder , fut maffacré par les ordres
de cette Princeffe , qui appella de l'Afrique
Genferic pour la venger. Ce Roi
des Vandales avoit conquis cette Province
depuis peu d'années , & y avoit fondé un
Empire fameux par fon luxe & par fa chûte.
11 profita avec joie de l'offre d'Eudoxie ,
prit Rome & la faccagea avec plus de fureur
que n'avoit fait Alaric. Ayant enfuitequitté
cette Ville , dont il avoit fait un defert
, les Romains difperfés reconnurent
pour leur Empereur Avitus ; mais Marcienalors
Empereur d'Orient, ayant nommé Majorien
, Avitus fut abandonné . Le titre
d'Empereur d'Occident n'étoit plus qu'un
vain titre , les Provinces étoient occupées
par les Barbares, & l'Italie où ce nom étoit
encore connu , étoit dans les mains & fous
la puiffance des Goths & des Lombards.
Majorien ayant eu le malheur de déplaire
à Ricimer Roi des Goths , ce Prince le fit
affaffiner , & fit élire en fa place Severe ,
dont s'étant enfuite dégoûté , il reconnut
pour Empereur Anthemius , nommé par
Leon Empereur d'Orient, & même il époufa
fa fille. Le titre de beau- pere ne put mettre
Anthemius à l'abri des fureurs de Ricimer
il l'avoit reconnu pour Empereur en
467 , en 472 il le fit maffacrer . Olibrius
gendre de Valentinien III . fucceda à An
MARS. 1754.
33
themius & ne regna que fept mois. Glicerius
qui fut proclamé en 473 à Ravenne ,
fut detrôné l'année fuivante par Julius Nepos;
celui -ci vaincu par Oreftes, fut obligé
de fe retirer à Salone où il avoit relégué
fon prédéceffeur. Oreftes fit reconnoître
pour Empereur en 475 fon fils Romulus
Momillus , qui fut nommé Auguftule par
mépris , tant à cauſe de fa grande jeuneffe,
que parce que l'Empire finit en lui comme ›
il avoit commencé par Augufte. Odoacre
Roi des Erules , peuple Saxon , ayant traverfé
la Germanie , vint en Italie , où il
défit les Goths & les Romains , prit plu
fieurs Villes , fe rendit maître de Rome ,
& obligea Momillus d'abdiquer l'Empire :
en 476 , 552 depuis la bataille de Phar--
fale. Théodoric Roi des Goths , en 493
chaffa les Erules d'Italie & prit Rome. Aux
Princes Goths fuccéderent les Rois Lombards
, fur lefquels Charlemagne ayant
conquis l'Italie , donna la fouveraineté de
Rome aux Papes , & fonda un nouvel Em-+
pire , qui de la Maifon de France , après
différentes revolutions , eft paffé dans celle
Autriche.
En 481 toutes les Gaules du Rhin aux
Pyrennées , de l'Océan aux Alpes , reconnarent
Clovis & les François pour leurs
Souverains . Les Efpagnes divifées entre les
Byv
34 MERCURE
DE FRANCE
.
Sueves , les Goths , les Alains & les Van
dales, furent réunies en 429 par Vallia Roi
Goth.L'Angleterre occupée par les Saxons,
étoit partagée en fept Royaumes, qu'Alfred
Roi de Veffex , réunit en fa perfonne.
La Germanic , la Boheme , le Dannemark ,
la Suede & la Pologne furent partagées
entre les fucceffeurs d'Attila , qui y fon
derent les différens Royaumes & Gouver
nemens qui exiftent encore aujourd'hui .
Telle fut la chute de l'Empire en Occident;
& files Romains fe maintinrent plus
long-tems en Orient , quelques circonftan
ces heureufes que je vais détailler dans le
troifiéme âge, en furent les uniques cauſes.
TROISIE ME AG E.
guerre ,
Après la mort d'Attila , l'immenfe
Monarchie que ce Prince avoit fondée ,
fat divifée en plufieurs parties indépendantes
les unes des autres ; les peuples à qui ce
Conquérant avoit êté leur liberté , la recouvrerent
& le firent entr'eux la
fans penfer à de nouvelles conquêtes.
Les Barbares me fe foulant plus les uns
les autres , fe trouverent plus à leur aife ;
les richeffes adoucirent leurs moeurs
il's goûterent une fituation plus tranquille
& perdirent la coutume de quitter leur
'MARS. 1754. 35
patrie pour aller ravager le pays ennemi.
Les Perfes amollis par le luxe , avoient pris
les vices des Parthes qu'ils avoient vaincus ,
de même que les foldats d'Alexandre imiterent
les Satrapes de Darius , & loin d'être
en état de conquérir , furent eux-mêmes
fubjugués par les Sarrafins , & ceux- ci par
les Turcs , dans le tems que l'Empire d'O
rient fabfiftoit encore .
Enfin ce qui retarda la ruine de l'Empire
en Orient , c'est que Conftantinople faifoir
feule le commerce du monde , & conferva
l'Empire de la mer , ce qui mit dans
l'Etat d'immenfes richeffes , & par confé
quent de grandes reffources qui ramenoient
la profpérité publique dès que les
Barbares laiffoient refpirer les peuples.
Quand l'Empire finit en Occident , Zenon
régnoit en Orient . Ce Prince livré à
toutes fortes de débauches , fut enterré vif
en 43 par ordre de fa femme Ariadne ,
qui choifit Anaftafe , quoique vieux , pour
Empereur & pour fon époux. Sous le régne
d'Anaftafe , les Bulgares viennent de l'extrêmité
du Septentrion ravagerlaFrace; les
Sarrafins d'un autre côté ravagent la Phénicie
& la Syrie , les Perfes attaquent auffi
l'Empire, les Huns pillent la Cappadoce &
pénétrent jufqu'en Licaonie , enfin les Ge-
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
tes faccagent la Macédoine , la Theffalie
& l'Epire.
Juftin 1. fucceffeur d'Anaftafe , adopta
en 527 Juftinien , dont le régne brillant..
ent les apparences des plus beaux tems de
la République. Bélifaire digne de l'ancienne
Rome , Général de cet Empereur ,
détruifit les Vandales , qui depuis la con- .
quête de Afrique , languiffoient dans la
volupté ; il prit Carthage en 531 , & Gili- .
mer Roi des Vandales fut fait prifonnier..
Ce Général s'empare enfuite de la Sicile ,
pénétre dans l'Italie , entre dans Rome ,
& après différens fuccès mêlangés de quelques
pertes , il prend encore prifonnier en
$40 Vitiges Roi . des Goths. De retour à
Conftantinople , il renouvelle en cettei
Ville la magnificence des anciens triom
phes. Ces fuccès dont Belifaire fut l'ame &
l'auteur , ne changerent point la face de ,
l'Empire : tandis qu'en Occident il faifoit,
triompher Juftinien , ce Prince fut obligé
de payer aux Perfes 50 liv. d'or de tribut .:
Les Bulgares & les Avates pafferent le Danube
& ravagerent l'Illirie , la Macédoi- ,
ne & la Gréce ; les Goths même revenuss
de leur frayeur , recommencent avec fuecès,
la guerre en Italie Totilla leur Roi reprand
Rome en so Theias y régne aprèss
MARS. 1754 37
lai. Ce dernier Prince vaincu par l'Eunuque
Narfès , dont le mérite militaire éga-,
loit celui de Belifaire , l'Empire des Gothsi
finit en Italie. Mais les Romains n'en profirerent
point , & Narfès maltraité par>
Juftin , fecond fuccefleur de Juftinien ,
appella les Lombards , qui ayant à leur
tête Alboin leur Roi , s'emparerent de l'I-,
talie , & en chafferent pour jamais les Romains.
+
C'eft fous le regne de Justin fecond que :
nâquit en Arabic , l'an 570 , le faux Prophête
Mahomet , dont les Sectateurs ont
détruit l'Empire. Sous Tibere & Maurice,
les Bulgares & les Avares firent quelques
ravages & peu de conquêtes. Maurice fut,
affafliné en 602 par la faction des Verds...
On fçait que dans les jeux du cirque les
cochers des chariots habillés de cette cou-.
leur , difputoient le prix à ceux qui étoient
habillés de bleu chaque citoyen prenoit
intérêt- pour l'un ou pour l'autre parti
Sous le regne de Juftinien , le peuple de
Conftantinople fe divifa en deux factions .
avec une fureur qui n'a point d'exemple
Juftinien qui favorifa les Bleus , refular
toute juftice aux Verds; coux- ci n'en de--
vincent que plus terribles , & fe porterent
aux plus affreufes cruautés : ayant affafliné
Maurice , ils élurent Empereur Phocas , quin
S MERCURE DE FRANCE.
*
fur maffacré par Héraclius en 610. Ce
dernier Prince , quoique né avec de grands
talens , & malgré plufieurs fuccès qu'il eur
contre les Peries , vit pendant trente ans
qu'il regna , plufieurs Provinces de l'Empire
reconnoître de nouveaux maîtres. Les
Arabes ou Sarrafins , conduits par Fefprit
de conquête que leur avoit infpiré Mahomer
avec fa religion , s'emparerent de l'Egypte
, de l'Afrique , de la Syrie & de la
Palestine ils fe répandirent dans la haute
Afie , pénétrerent en Europe , fubjugue
rent prefque les Espagnes , & même attaquerent
la France . Leurs Princes nommés
Caliphes , amollis par les délices des pays
qu'ils conqueroient , ayant voulu jouir de
leurs victoires , s'arrêterent lorfqu'ils n'avoient
plus qu'un pas à faire pour fubja
guer l'Empire ; leurs Sultans ou Généraux
Fes laifferent languir dans l'oifiveté , s'em
parerent de leurs puiffances , & tournerent
contre leurs rivaux les forces qu'ils
avoient ufurpées. L'Empire prêt à tomber,
refpira fous les regnes de Conftant , de
Conftantin & de Juftinien 1. Ce dernier
Empereur éprouva le premier la perfidie fi
reprochée aux Grecs : Leonce , Patrice det
Conftantinople , lui fic couper le nez en
694 , & le relégua en Cherfonefe ; Abfimare
, Général de la Cavalerie , fait le mêMARS.
1754 19
me traitement à Leonce en 696 , & le relégue
en Dalmatie ; Jukinien remonte fur
le trône en 703 , & fait maffacrer Leonce
& Ablimare. Philippicus Bardanes élu par
les foldats , fait couper la tête à Juftinien'
en 711 , & égorge en même tems fon fils
Tibere ; Anaftafe , Secrétaire de Juftinien
venge fon maître , & fait crever les yeux
à Bardanes en 713 ; celui ci eſt détrôné en
714 par Théodofe , qui l'oblige de fe faire
Moine , & qui lui- même en 716 eſt forcé
de céder l'Empire à Leon llaurien , & de
prendre avec fon fils l'état monaftique.
Leon l'Ifaurien auroit été un des plus
grands Princes de l'Orient , fi fa fureur
contre les images n'eût terni fes vertus , &
ne lui eût fait commettre plufieurs actions
barbares qui ont deshonoré fa mémoire .
Les Sarrafins , fous fon regne , affiégerent
Conftantinople , qui ne fut fauvée que par
le feu gregeois , inventé depuis peu par
Callinique. Les Romains qui dans ces tems
prirent le nom de Grecs , en firent uſage ,
& au moyen de ce feu qui brûloit au mi-
Heu des eaux , confumerent les flottes de
leurs ennemis. Les Arabes confternés leverent
le fiége , & fe retirerent dans les
Provinces éloignées ; ils attaquerent les
Perfes , détruifirent cette Monarchie , & y
fenderent, un nouvel Empire. Sous Conf40
MERCURE DE FRANCE.
tantin Copronime , Leon II , & Conftantin
Porphirogenete , c'est- à- dire fils d'Impératrice
, les Bulgares furent les feuls ennemis
que les Grecs euffent à craindre ; mais
la fureur des Iconoclaftes protegés par ces
Princes , & le zele outré des défenfeurs
des images , firent plus répandre de fang.
& cauferent plus de maux à l'Empire que
n'auroient fait les guerres étrangeres. Irene
, mere de Conſtantin , ayant
fait crever
les yeux à fon fils , s'empare du trône
en 797 , & rétablit le culte des Images. ›
En 802 elle eft exilée par le peuple , & Nicéphore
eft élu à fa place . Celui-ci ayant
été vaincu & tué par les Bulgares en 811 ,~
Michel Curopalate , for gendre , lui Tuecéde
: vaincu à ſon tour par les mêmes
Bulgares , il eft obligé de céder l'Empire
en 813 à Léon l'Arménien . Ce dernier :
fait de nouveau brûler les Images , & fa .
vorife les Iconoclastes. Il condamne Mi-:
chel, qui avoit confpiré contre lui , à être
brûlé vif; mais ayant retardé de quelques .
héures: l'exécution , à caufe de la fête de
Noël , il eft lui - même maffacré dans l'E-:-
glife l'an 820. Michel le Bégue lui fuccé◄ :
de. Sous fon regne les Sarrafins s'empar
rent de Créte , qu'ils nomment Candie ..
Is affiégent fans fuccès Conftantinople ,
font défaits par l'Empereur fecondé
MARS. 1754. 41
des Bulgares. A Michel fuccéde Théophi
le fon fils , & à Theophile Michel Porphirogenete.
Ces Princes font plus occupés
des querelles de leurs Patriarches que
de guerres étrangeres . Michel III. ayant
été affaffiné en 867 par Bafile , l'Empire.
paffe dans la maifon de ce dernier. Bafile ,
Léon le Philofophe , Conftantin II , Porphirogenete
& Romain fon fils , regnerent
jufqu'en 963. , & eurent plus de peine
à gouverner les Moines , toujours avides
de difputes , qu'à tenir en refpect les .
ennemis de l'Etat..
C'eft fous ces Princes que commença
ce qu'on appelle le Schifme des Grecs
L'occafion en fut la préféance que prétendoit
le Patriarche de Conftantinople fur
le Siége de Rome. Les Papes foutenoient .
qu'elle leur avoit été adjugée fous Théodofe.
De tems en tems ces difputes ſe réveilloient
; enfin le Patriarche . Photius .
ayant fans fuccès renouvellé la même
entrepriſe , réfolut de fe rendre indépendant
, c'eft ce qu'il exécuta en fe féparant
de la communion de Roine , & ce qui occafionna
le Schifme des Grecs , qui dura .
à . Constantinople jufqu'à l'extinction.de
Empire & de la Religion.
Nicéphore , Prince cruel , qui fuccéda .
Romain , fut affafliné par l'ordre de fa.
42 MERCURE DE FRANCE.
femme, & Zimifces qui le remplaça, ayant
été empoisonné , Bafile & Conftantin , fils
de Romain , furent élus Empereurs , &
regnerent jufqu'en roz8 . A Conftantin
fuccéda Romain II , qui fut empoisonné
par fa femme Zoé . Michel de Paphlagonie
, que cette Princefle éleva fur le trône,
fit quelques conquêtes en Sicile & en Italie
, qui furent depuis enlevées à l'Empire
par des aventuriers Normans , qui fonderent
en 1100 les Royaumes de Naples &
de Sicile.
A Michel qui regna fept ans , fuccéda
Michel Calaphare , qui fut détrôné fix mois
après par les intrigues de l'Impératrice
Zoé. Conftantin Monomaque lui fuccéda.
Sous cet Empereur , les Turcs , peuple
Hur , ayant forcé les portes Cafpiennes ,
s'emparerent de la Perfe , de la Syrie , de
la Palestine , & fe répandirent par toute
Afie. A Conftantin ſuccéda Théodora fa
femme , que le peuple ayant détrôné , il
élut en 1656 Michel Stratiote , qui l'année
fuivante céda l'Empire à Ifaac Comnene.
Haac s'en démit en 1059 en faveur
de Conftantin Ducas. Celui- ci étant mort
en ro62 ,Michel fon fils lui fuccéda ; il fut
deux fois détrôné par Romain Diogene &
par Nicéphore Botoniate , & deux fois
semonta fur le trône. Il eut enfin pour
MARS. 1754 43
fucéeffeur en 1081 Alexis Comnene : c'eft
fous le regne de ce Prince , qui fut de 36
ans , que commencerent les Croisades.
Un Hermite , nommé Pierre , perfuada
aux peuples de l'Europe que les lieux où
Jefus Chrift étoit né , & avoit fouffert ,
étant profanés par les Infidéles , c'étoit un
moyen d'effacer les pechés que de prendre
les armes pour les en chaffer. Cette
pieufe idée infpira une espece de phrénehe
à l'Europe , qui étoit pleine de gens
qui aimoient la guerre , & qui avoient
plufieurs crimes à expier . Tout le monde
prit donc la Croix & les armes ; une foule
innombrable de Croifés quitterent leur
patrie ; & pour arriver en Paleſtine , traverferent
l'Empire Grec , non fans y faire
Asgrands ravages. Hfemblair que le pr
ples d'Occident , laffés d'avoir une patrie,
euffent repris l'efprit d'inquiétude & de
brigandage qu'avoient eu leurs peres . Alexis
& Jean Comnene fon fils , profiterent
des premieres Croifades , & dans la confternation
des Infideles, ils rechafferent les
Turcs jufqu'à l'Euphrate .
Jéruſalem & la Paleſtine tomberent au
pouvoir des Croifés. La Couronne en fut
donnée à Godefroi de Bouillon , & faute de
mâles defcendans de la maifons , elle paffa
fucceffivement dans celle d'Anjou , de Lufignan
, de Montferrat & de Brienne.
44 MERCURE DE FRANCE.
Les Turcs , fous Saladin , reprirent Jérufalem
, & les Croisades eurent dans la
fuite le fuccès qu'on en devoit attendre.
Quoique les Empereurs d'Orient euffent
tiré quelques avantages des expéditions
des Croifés , ils ne voyoient pas fans effroi
paffer au milieu de leurs Etats des
armées innombrables . Ils chercherent donc
à dégoûter l'Europe de ces entrepriſes ; &
fi nous en croyons les Hiftoriens Latins ,
ils employerent les trahifons , la perfidie,
& tout ce que l'on peut attendre d'un
ennemi timide. Si au contraire nous en
croyons les Auteurs Grecs , les Croifés &
fur tout les François , mériterent leurs
malheurs. Selon ces Auteurs , ils exigerent
des vivres comme on exige des contributions
, & au défaut du poffible , dévaftoient
leur pays . La capitale même
tentoit l'avarice des chefs , qui trouvoient
plus d'utilité & moins de peine à cette invafion
qu'à la conquête d'une province
pauvre , qui devenoit pour eux moins
intéreffante , à mesure qu'ils s'en appro
choient. Le foldat tranfplanté fous un nouveau
ciel , & ne refufant rien à fon intempérance
, périt de maladie , & de là les -
imputations que l'on fit aux Empereurs &
aux Grecs d'avoir empoisonné les puits &
les fontaines. Quoi qu'il en foit de ces
MARS, 1754. 45
faits , pendant les regnes de Jean , de Manuel
, d'Alexis II . & d'Antoine Comnene
, l'Empire fut fans ceffe expofé aux rapines
des Croisés ; les efprits s'aigrirent
de plus en plus , & la haine fut portée à
fon comble ; & fous le regne d'Ifaac l'Ange
, qui fuccéda aux Comnene , l'ambition
& l'avarice, fous le prétexte du Schifme
, déterminerent en 1203 les François
& les Vénitiens à fe croifer contre les
Grecs. Ils y furent encore excités par Alexis
, fils d'lfaac l'Ange , qui implora leur
fecours contre Alexis fon oncle , qui avoit
fait crever les yeux à Ifaac & ufurpé l'Empire.
Les Croifés affiégerent Conftantinople
, & la prirent en huit jours. Ifaac remis
fur le trône mourut peu de jours
après. Son fils Alexis lui ( uccéda , & manqua
aux promeffes qu'il avoit faites aux
-Croifés , qui fe retirerent très - mécontens.
A peine furent - ils partis que les Grecs
attribuant à Alexis tous les défordres que
les François avoient commis , le maffacrerent
, & élurent pour Empereur Alexis
Murtzulphe. Les Croisés inftruits de
cette révolution , affiégerent une feconde
fois Conftantinople , la prirent d'affaur ,
tuerent Murtzulphe , & élurent pour Empereur
l'an 1204 Baudouin , Comte de
Flandre. Ce nouvel Empire , qui a été
46 MERCURE
DE FRANCE.
ques
nommé l'Empire des Larins , dura 58 ans
fous.cinq Princes , qui furent Baudouin I,
Henri fon frere , Pierre de Courtenai ,
Robert & Baudouin les fils . La prife de
Conftantinople n'ôta point le courage aux
Princes de la maifon Comnene ; l'un d'eux
nommé Alexis , s'étant refugié avec quelvaiſſeaux
vers la Colchide , entre la
mer & le mont Caucafe , fonda un petit
Etat , auquel il donna le nom magnifique
d'Empire de Trébifonde , qui fut détruit
par les Turcs quelques tems avant celui
de Conftantinople . Les autres Grecs difperlés,
reconnurent pour Empereur Théodore
Lafcaris , qui établit le fiége de fon
Empire à Nicée. Il eut pour fucceffeur
Jean Ducas , Théodore & Jean Laſcaris .
Michel Paléologue, qui fut affocié à ce dernier
, & qui lui fuccéda après lui avoit
fait crever les yeux , reprit fur les Latins
l'an 1261 , la ville de Conftantinople ;
mais ce nouvel Empire dont il fut le ref
taurateur , ne fut que le fantôme du
mier , & n'en eut ni la puiffance ni les
reffources . Il ne s'étendit en Afie que fur
les provinces qui font en deçà du Méandre
& du Sangare ; celles de l'Europe furent
divifées en de petites Souverainetés.
Le commerce que les feuls Grecs avoient
fait jufqu'alors paffa aux villes de l'ItapreMAR
S. 1754. 47
que
lie , & Conftantinople fut privée de fes
richelles, Les Infideles , furieux des pertes
que les Croisades leur avoient caufées
abhoroient le nom Chrétien , & ne refpirant
que la vengeance , en firent tomber
tout l'effet fur l'Empire. Pour comble
de maux , les Moines plus puiffans que
jamais , exciterent , pour des difputes de
mots, des guerres civiles plus affreufes
les guerres étrangeres. Les deux partis en
vinrent à ce comble d'horreur , de traiter
avec les Turcs , fous la condition que les
habitans qu'ils prendroient dans la faction
contraire feroient traînés en efclavage ;
ainfi chacun dans la vûe de ruiner fon
ennemi , concourut à détruire la nation.
A Michel Paléologue fuccéderent Andronic
I , Michel Andronic , & Andronic II.
Sous ces Princes , les Turcs ayant fondé
la plus grande monarchie qui fût alors ,
foumirent fous Bajazet les Sultans dépendans
des Caliphes , anéantirent même
le Caliphat , & auroient dès lors renversé
l'Empire s'ils n'avoient été eux - mêmes
fur le point d'être exterminés par Tamerlan
; ce chef des Tartares qui parcourut
les Indes & l'Afie comme un torrent , y
fonda plufieurs Royaumes où regnent fes
fucceffeurs. Les Grecs auroient pû profiter
de cette diverfion ; mais occupés des
48 MERCURE DE FRANCE.
querelles de leurs Moines , ils ne tournerent
leurs armes que contre eux mêmes.
Andronic II . avoit laiffé pour tuteur à fes
fils , Jean Cantacufene , qui s'empara de
l'Empire , & fut obligé dans la fuite de le
céder à Jean Paléologue , & de fe retirer
dans un monaftere. Jean , en 1386 , fut
détrôné par fon fils Andronic ; l'année
fuivante il remonta fur le trône , & vendit
Andronic aux Turcs. Manuel , fon autre
fils , lui fuccéda en 1392. Ce dernier eut
pour fucceffeur en 1424 Jean Manuel fon
fils. Ce Prince réduit à la feule ville de
•Conftantinople , & ſe voyant prêt à tomber
fous la puiffance des Turcs , paſſa en
Italie , où il fe réunit à l'Eglife de Rome ,
& reconnut au Concile de Florence la fupériorité
du Pape , dans l'efpérance qu'il
obtiendroit par cette démarche quelques
fecours des Princes Latins ; mais le Clergé
de Conftantinople & les Evêques traitant
l'Empereur d'hérétique , fe déclarerent
contre cette union . L'infortuné Jean
Paléologue mourut de douleur de ne pouvoir
fauver fon peuple par l'obftination
des Moines & des Evêques Grecs. Conftantin
fon fils qui lui fuccéda , ſe vit bientôt
attaqué de toutes parts ; enfin l'an
1453 Mahomet II prend d'affaut Conftantinople.
Conftantin Paléologue eft tué,
&
'MÁRS. 1754. 49.
& T'Empire d'Orient eft détruit 2206 ans
depuis la fondation de Rome , & 1529
depuis la bataille de Pharfale , les Grecs
échapés à la fureur des Turcs, paffent en
Italie , & rapportent en Europe le goût
des fciences & des arts . Tel fut le faccès
des victoires des Romains. Leurs defcendans
effuyerent tous les maux qu'ils avoient
faits au monde , & la vafte Monarchie
qu'ils avoient fondée s'éteignit comme un
flambeau.
*粥 粥*******
IMITATION DE L'ODE D'HORACE,
Vides ut alta fet nive candidum foracte.
L'Hyver blanchit déja le fommet des montagnes
,
Les arbres dépouillés dans nos triftes campagnes ,
Gémiffent fous d'épais frimats :
Des fleuves enchaînés les ondes immobiles *
Ceffent d'apporter dans nos villes
Le tribut des autres climats.
Par fa cruelle intempérie ,
Ne nous laiffons point opprimer
Oppofons , cher Dalès , à fa vaine furie
Ce chêne que tu vois fi promt à s'enflâmer
Fortifions notre fyftême ,
so MERCURE DE FRANCE.
En buvant de ce vin exquis
Qu'on diroit avoir été pris
Dans la cave de Bachus même.
D'ailleurs , fans crainte & fans défir
Laiffons tranquillement agir
De l'Etre tout puiffant la fageffe profonde ,
Qui modere à fon gré les combats furieux
Que les fiers Aquilons entr'eux
Se livrent fur la terre & l'onde.
Ne fouillons point dans l'avenir ,
Refpectons les decrets du Souverain du monde ,
Sans fonger à les prévenir,
Profitons des beaux jours que la Parque nous file,
Envilageons d'un oeil tranquille
Le moment qui doit les finir.
Si nous ignorons les limites
Qu'irrévocablement le ciel leur a prefcrites ,
Efforçons nous au moins de ralentir leur cours,
En moiffonnant avec délicateffe
Les fleurs qu'enfante la jeunefle
Au fein des folâtres amours,
Tandis qu'il en eft tems, encore ,
Sur les traces de Terpficore
Suivons les plaifirs & les ris ;
Méritons les lauriers dont Apollon décore
Ses éléves les plus chéris.
Mais préférons ceux de Minerve ,
Préférons ces lauriers facrés ,
MARS.
51 1754
Qu'à jamais la vertu conferve
En dépit des hyvers , & des vents conjurés.
Le Chev, de Pierre de Fonteneilles,
Ce 23 Decembre 1753.
*******00000 :0÷÷÷÷÷÷÷***
EXTRAIT d'une lettre écrite de Stockholm ,
le 14 Décembre 1753 , par M. le Baron
de Schiffer.
J'A
" Ai là dans le Mercure , Monfieur , la
lettre d'un Sénateur de Suéde , qui ne
méritoit pourtant pas l'honneur que vous
lui avez procuré. Si j'avois à traiter asjourd'hui
la même mariere , j'aurois bien
autre chofe à vous dire. Il n'y a plus aucune
maison particuliere dans Stockholm
où le cuivre ne foit profcrit , du moins
dans l'intention , car il n'a pas été pofſible
de fournir encore du fer à tout le monde
, quoiqu'il y en ait déja cinq ou fix fabriques
très- confidérables dans les
pro
vinces les plus voifines de cette capitale.
Une fi grande révolution dans les efprits
même les plus prévenus , n'eſt dûe qu'à
l'exemple que le Gouvernement a donné
en réformant les uftenfiles de cuivre en ufa
ge dans l'armée & dans la marine . J'ai vû à
cette occafion combien les exemples font
préférables aux loix dans tout ce qui a rap-
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
port aux moeurs. Si les Souverains penfoient
un peu à cette vérité , ils compren
droient qu'ils ont une obligation plus
étroite qu'aucuns de leurs fujets de pratiquer
les loix qu'ils font : cependant ils
font communément perfuadés qu'eux ſeuls
en font difpenfés , c'eſt un excès d'aveuglement
& un renversement de toutes les
notions du vrai , qui ne font pas , ce me
femble , auffi fouvent relevés qu'ils mériteroient
de l'être.
S'il étoit poffible que la Dame qui a mis
dans votre lettre quelques mots fi obligeans
pour moi , fût tranfportée ici pour
un moment , elle auroit -fans doute une
grande fatisfaction à voir le profit que
l'on a tiré de fes bons confeils , & des connoiffances
qu'elle a daigné me procurer.
Elle peut fe vanter à préfent que tout an
Royaume lui doit un bonheur très - réel.
Peu de gens dans le monde ont eu un
titre d'illuftration fi avantageux à l'humanité.
MAR S. 1754
53
EXTRAIT des repréſentations faites an
: Roi de Suedepar le College de Santé, le 1 3·
Septemb. 1753. au sujet de l'avantage qui
réfulteroit de l'ufage des batteries de fer à
la place de celles de cuivre pour la cuiſine.
C
'Eft une vérité reconnue depuis longtems
& amplement démontrée par
plufieurs habiles Médecins , que les uftenfiles
, tant de cuivre ordinaire que de cuivre
jaune , dont on fe fert pour faire la
cuifine , font extrêmement mal fains &
nuifibles:
Le verd de gris , que malgré tous les
foins on ne fçauroit éviter , eft un poifon
fort & certain , lequel , s'il ne donne
pas la mort fur le champ , caufe cependant
peu à peu & par la fuite des indifpofitions
& des maladies qui abrégent la
vie de l'homme.
C'est là la fource de la plupart des ma
ladies épidémiques qui régnent dans les
troupes , & qui , en tems de guerre , enlevent
tant de braves gens , au grand préju
dice da Royaume & de l'Etat.
: Par cette raifon on a murement penſé
aux moyens de prévenir des fuites fi fâcheufes
, & toujours inféparables de l'ufage
des uftenfiles de cuivre , & on a jugé
pécellaire de les abolir entierement.
Ciij.
$4 MERCURE DE FRANCE.
Pour les remplacer nous avons une
quantité fuffifante de fet , qui non feulement
eft un métal également propre à cet
ufage , mais dont d'autres nations ont déja
commencé à fe fervir , dont enfin l'exemple
introduit dans quelques maiſons
parmi nous , prouve l'utilité & le fuccès.
Le fer au furplus eft extrêmement falu
taire au corps humain. La rouille de ce
métal ne caufe aucun mal ; les aftenfiles
qu'on en fabrique peuvent être étamés
auffi facilement que ceux de cuivre ; l'inf
truction publiée à ce fujet par le Confeil
royal de commerce , femble en avoir ren
du la méthode fi connue & fi aifée , qu'el
se et devenue a la pose de chaque par
1. A
ticulier.
Dans leur ufage , on n'a pas befoin non
plus d'une fi grande quantité de chatbon
& de bois , ce qui ne laiffe pas de faire un
objet pour ceux qui font attentifs à l'économie
& à l'épargne dans leurs maiſons.
La différence enfin qu'il y a entre le
prix du cuivre & celui du fer , doit procurer
à un chacun l'épargne confidérable
qu'il y aura dans l'achat de ces meubles
indifpenfables , foir pour les entrepriſes
qu'on fait pour le Roi & l'Etat , foir
pour le particulier.
En conféquence de ces confidérations ,
MARS. 1754.
Sa Majesté a fait expédier fes lettres du 2
Octobre dernier aux Confeils de la Guerte
& de l'Amirauté, portant ordre de faire
introduire l'ufage des uftenfiles de fer ,
tant pour la flotte que pour toute l'armée ,
en abolifant ceux de cuivre dont on s'é
toit fervi jufqu'à préfént. Il a été enjoint
en même-tems aux Confeils des mines &
du commerce , ayant l'infpection des for
ges & des ouvriers en général , de prendre
les précautions néceffaires pour qu'il
yait une provifion fuffifante de fufaits
uftenfiles étamés, & que le public en puiſſe
trouver à jufte prix; & afin d'encourager
les propriétaires des forges de s'y appliquer
, & les particuliers d'en faire ufage ,
il a été ordonné de publier le préfent extrait
par tout le Royaume..
A SON EXCELLENCE
A
M. LE BARON DE S ... ✰
Sénateur de Snéde.
Infi donc , pour un peuple heureux }
Contre un ufage dangereux.
Contre un préjugé tyrannique ,
Yous employez l'autorité :
Ciiij
36 MERCURE DE FRANCE
Le héros de la politique
L'eften cor de l'humanité.
Par ce trait , le plus fait peut- être ;
Pour éternifer vos deftins ,
Vous fervez vos contemporains ,
Et même ceux qui font à naître.
Vous gouvernez avec fplendeur ;
Mais quelques grandeurs qu'on poſſéde ,
Les vertus font bien plus d'honneur,
Et le bienfaiteur de la Suéde
Eft au-deffus du Sénateur.
Hercule , d'illuftre mémoire ,
Portoit en figne de victoire ,
La peau des monftres étouffés
Sous fa vengereffe maffue ;
Stockholm vous doit une ftatue
Du métal dont vous triomphez
ELOGE
De M. de Chefeaux , lû à Paris dans unę :
Société de fes amis.
Ean- Philippe-Loys de Chefeaux nâquit
à Laufane , dans le canton de Berne ,
en 1718. Il étoit fils aîné de M. le Banneret
de Chefeaux , d'une des plus illuftres
familles du pays de Vaud , & petit- fils'da .
MAR S. 1754 57
célebre M. de Crouzas , qui a rendu de fi
grands fervices à la Religion & aux Lettres.
M. de Chefeaux , dont nous regrettons
tous les jours la perte , & auquel nous con--
facrons cet éloge , a brillé dans fa patrie
en Philofophe Chrétien , & dans le monde
fçavant en Philofophe éclairé & profond
d'eft fous ces deux points de vûe
que nous allons le confidérer . Après avoir
célébré fon fçavoir , nous admirerons les
vertus qu'il exerça dans la courte carriere
qu'il a fourni. Quelque chofe que nous
difions , nous demeurerons toujours audeffous
du fujet ; mais c'est l'efpéce de defavantage
qu'éprouvent tous ceux qui ont
à louer levrai mérite.
M. de Chefeaux né avec les plus gran
des difpofitions pour les Sciences , fut affez
heureux pour trouver des conducteurs qui
s'attacherent aux meilleures méthodes pour
lui faire goûter davantage le plaifir de
l'étude , & lui en faire recueillir plus
promptement d'heureux fruits. M.de Crouzas
qui auguroit dans fon petit- fils , encore
enfant , la réputation qu'il s'acque
Teront , s'appliqua à écarter- de fon chemin.
toutes les épines qui auroient pu , ou le
dégoûter du travail , ou retarder fes progrès..
CG.
58 MERCURE DE FRANCE .
Avec de tels guides , M. de Chefeaux
parcourut rapidement les élémens de toutes
les fciences , enfuite il les étudia à
fond ; enfin livré entierement à fon goût,
il s'attacha fur tout à la Géométrie , à
l'Aftronomie , & à diverfes autres parties
des Mathématiques.
La pénétration de fon efprit , fon application
à l'étude , & la vivacité de fon
imagination lui tinrent lieu des fecours
qui lai manquoient dans fa patrie , où ces
fciences étoient peu connues, ou du moins
peu cultivées.
Il donna de bonne heure des preuves
de fes progrès. A l'âge de dix-fept ans , il
compofa trois Traités de Phyfique.
Le premier , intitulé Effai de Dynami.
que , contenoit une explication & une démonftration
des expériences nouvelles du
choc des
corps , fuivant le principe ordi→
naire des forces mouvantes proportionnelles
aux produits des maffes des corps
par leur viteffe.
Le fecond étoit fur la force de la peudre
à canon, & il l'expliquoit par les feuls
effets du reffort de l'air.
Le troifiéme traité rouloit fur le mouvement
de l'air dans la propagation da
fon. M. de Chefeaux avoit compofé celui-
ci dans la vûe de développer & d'exMARS.
1754
59
ge,
pofer plus en détail les principes que
Newton n'avoit fait qu'indiquer fur cette
matiere , dans la huitiéme fection du deuxiéme
livre de fes Principes mathématiques
de la Philofophie naturelle . Quelle
gloire à cet âge d'expliquer un tel ouvra
écrit G fçavamment , " & où les paro
» les font fiménagées « dit le célébre Panégyrifte
de Newton , » qu'affez fouvent
» les conféquences y naiffent rapidement
des principes , & qu'on eft obligé à fuppléer
de foi-même tout l'entre - deux ;
» enforte que les plus grands Géométres
ne parviennent à l'entendre qu'en l'é.
» tudiant avec foin ! «
M. de Crouzas vit avec grand plaifir le
travail de fon éleve . Sans être aveuglé par
l'amitié ou par le fang , il jugea ces trois
ouvrages dignes d'être envoyés à l'Acadé
mie Royale des Sciences de Paris ; & l'Académie
jugea comme lui , qu'ils étoient
dignes de l'impreffion . Ils parurent en
1743 , fous le titre d'Effais de Phyfique :
M. Pitot , nommé Commiffaire en 1740
pour les examiner , dit dans fon approba
tion , que l'Auteur y marque beaucoup de
fçavoir & de fineffe d'efprit.
A peu près dans le même tems , M. de
Chefcaux travailla à des obfervations fur
Saturne , dans lefquelles il éclaircit ce que
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
le célébre M. Caſſini avoit inféré à ce fu-.
jer dans les Mémoires de l'Académie roya
le des Sciences. M. de Crouzas crut fes informations
affez exactes, & eut affez bon-.
ne opinion de M. Caffini pour les lui communiquer.
La vraie gloire ne connoît
point la jalousie. M. Caffini lut & admira
Pouvrage du jeune fçavant. » Failû
écrivoit- il à M. de Crouzas , avec beaucoup
d'attention cet ouvrage , j'en ar
» admiré la précifion & la clarté ; les re-
» marques m'en ont paru judicieuſes , el--
» les fuppléent à ce que j'avois omis , ou .
à ce que je n'avois pas affez éclaircra
» dans les Mémoires de l'Académie . «
Qu'un tel aveu eft digne de louanges, &
qu'il eft honorable pour M. Caffini & pour:
M. de Chefeaux !:
Il s'appliqua auffi particulierement i
Pétude des Langues. Le Latin , le Grec &
PHébreu furent fes Langues favorites ; il
ý étoit fi verfé , qu'il expliquoit fouvent
de mémoire les endroits les plus diffici
les , & qu'on l'a vu redreffer les meilleurs
Interprêtes , fur l'explication de certains
paffages Hébreux. Il ne négligea pas l'in
telligence de l'Arabe & de l'Anglois : it :
avoit auffi beaucoup de goût pour la Mu
fique & pour le Deffein , & quelquefois s
it ſe délafſoit avec ces arts agréables , de lan
MAR·S. 1754° 311
trop grande application du cabinet...
En 1736 , M. de Chefeaux fut attaqué
d'une maladie opiniâtre , qui vint inter-
Compre fes travaux littéraires ; il fut plus.
d'une fois fur le bord du tombeau , & il
ne fe rétablit que par un régime févere
qui l'empêchoit de s'adonner à l'étude :
comme c'étoit la feule paflion qu'il ne
pouvoir combattre avec fuccès , on fut.
contraint de l'éloigner abfolument des
livres. Inutile reméde : fon génie , tou-.
jours actif , le fervoit trop bien. Dans fes.
méditations il appercevoit toujours de
nouvelles vérités , & cette contention .
L'épuifoit, au point que pour prévenir des.
fuites funeftes , on le rendit à ſa biblio-,
théque . Cet état de langueur & de foibleſſe
dura pendant cinq ans , & il étoit.
le feul qui ne s'en appercevoit pas.
Quelque tems après fon tétabliſſement,.
une comére qui parut en Décembre 1743 ,
vint l'arracher aux études du cabinet , &:
lui fournit l'occafion de fe lier avec MM .
Réaumur, le Monnier , Demairan ; il l'étoit
déja avec MM. Poleni , Caffini , Koenig
Bernoulli, Calendrini. Il découvrit certe
cométe à la vûe fimple , le 13 Décembre
tandis que ceux qui avoient les meilleurs
youx l'appercevoient à peine avec le fecours
du télescope. Ils n'étoient pas :
2 MERCURE DE FRANCE.
·
accoutumés comme lui à examiner auf
particulierement les aftres ; il n'arrivoit
pas dans le firmament le moindre changement
, qu'il ne s'en apperçût auffi - tốt.
Etoiles fixes , coméres , il n'avoit pas befoin
de télescope pour les reconnoître
la vûe feule lui fuffifoit.
Il entreprit au fujet de cette cométe ,
une chofe que perfonne n'avoit encore
fait , & qui devoit augmenter , s'il eût été
poffible , la gloire du grand Newton , & en
acquerir une bien grande au jeune Helvétien
qui marchoit fur fes traces. *
}
Ce fut de décrire après 19 jours de fon
apparition , & felon le fyftême Newto
hien , le cours que faifoit cette cométe ,
fans qu'il s'en foit écarté que de 10 à 12
fecondes dans Fefpace de 24 jours après
la prédiction de fixer le cours anquel elle
S'approcheroit le plus du Soleil, & jufqu'à
quel point elle le feroit ; de marquer les
irrégularités , ou plutôt les bizarreries apparentes
de fon cours , l'augmentation
fucceffive de fa lumiere , & enfin fa diminution
par degrés juſqu'au jour auquel
elle cefferoit d'être visible. Il envoya des
copies à tems de cette carte & de cette
nouvelle espece de prédiction à de célé
bres Aftronomes , qui eurent grand foin de
faire toutes les obfervations néceffaires
MARS. 1754. 63
pour la juftifier ou la détruire . Quel ne
fut pas leur étonnement , lorfqu'ils virent
la comére fuivre pendant une marche de
près de fix mois le chemin que lui avoit
tracé M. de Chefeaux , & fur tout quand
ils la virent tomber dans toutes les irrégularités
apparentes aufquelles il fembloit
qu'il l'avoit affujettie ! Quelle certitude ne
donna point un pareil phénomène au ſyftême
Newtonien ! & quelle gloire n'ac
quit- il point à celui qui avoit fi bien faifi
ce fyltême , & l'avoit ft folidement démontré
! A l'égard des queues de cette
cométe , il écrivit auffi à M. Daniel Bernoulli
& à M. Koenig, au mois de Février
1744 , qu'au commencement du mois fuivant
, elle paroîtroit avoir deux queues
il marqua même quelle feroit leur direction
, & à cet égard comme au précédent ,
l'événement vérifia ce qu'il avoit avancé.
Ses obfervations fur cette cométe furent
imprimées l'année fuivante. On trouve
dans cet ouvrage deux objets qui confirment
ce que nous avons dit de fa pénéteation
& de fon fçavoir.Le premier eft une
méthode de calculer les élémens de la théorie
des cométes fuivant les idées du ſyſtème
Newtonien, & cette méthode a deux avantages
fur celles de Grégori & de Newton
lui- même. L'un , c'eft qu'elle ne fuppofe
64 MERCURE DE FRANCE. -
en quelque forte qu'une théorie générale ~
des mouvemens appatens de la cométe
dont on veut calculer les élémens & l'autre
, que les calculs qu'elle demande font
moins longs & moins embarraffés que ceux.
de ces deux illuftres Anglois
Le fecond objet eft une carte dư mouvement
réel de la cométe dans le ciel , &
d'une autre repréfentant for mouvement
apparent à travers les étoiles fixes ; ce qui
eft peut- être la feale maniere complette
de mettre dans tout fon jour le vrai mouvement
des cométes. On n'avoit rien vu
jufqu'alors dans ce genre , pas même dans
les tabies de Whifton , ni dans celles de M.-
Halley : l'utilité de cette exactitude fera .
fans doute des imitateurs.
Nous avons vû M. de Chefeaux expli
薯
quer à 17 ans les énigmes de Newton ; nous *
l'avons vû par le fecours de ce Philofophe
, aller plus loin que lui -même. Voici
une preuve qu'à l'âge de 18 ans il rencon--
tra par fes propres méditations ce que New
ton avoit déja dit. En 1736 il avoit prefque
achevé une théorie des mouvemens ››
de la Lune , pour corriger les élémens des¹
tables lunaires de MM . de la Hire & Caffini,.
qui s'écartoient quelquefois du ciel de 7
à8 dégrés dans les fyzigies, & de 15 ou 1
20 minutes dans les quadratures , & il en
MAR S. 1754 65
avoit déterminé les élemens lorfque le
ſyſtême de la théorie lunaire de Newton
lui tomba entre les mains . Il ne tarda ·
pas à s'appercevoir que cette théorie étoit
prefque la même que celle qu'il avoit ima
ginée , quoiqu'elles n'euffent pas le même
fondement ; celle de M. Newton étant dé
montrée fur les loix de l'attraction , &
celle qu'il avoit inventée l'étant fur fes
feules obfervations. La légere différence.
qui s'y trouvoit , étoit même toute à l'honneur
de M. de Chefeaux. Da premier coup
il étoit parvenu à la vérité. Newton étoit
reſté en arriere dans la premiere & dansla
feconde édition de fon ouvrage ; M. de
Chefeaux fe procura la troifiéme , & reconnut
que par une route différente il
étoit parvenu au même but.
C'est ainsi que M. de Chefeaux appor
toit une fi grande application à fes calculs,
& y joignoit une fagacité fi profonde ,
qu'il les faifoit plutôt en Hiftorien qu'en
Aftronome,
En 1748 il envoya à l'Académie royale
des Sciences de Paris une théorie des cométes
, où il donnoit une nouvelle méthode
de calculer leur orbite : elle avoit
l'avantage de tous fes ouvrages en ce gen
re , de donner une route directe de caleuler
les élémens de ces corps , & de de
66 MERCURE DE FRANCÈ .
mander infiniment moins de calculs &
d'opérations que les autres méthodes.
Aufli cette Académie l'honora - t - elle de
fon approbation ; elle réfolut même de
l'inférer dans un volume de Mémoires
compofés par des Sçavans qui n'étoient
point de fon corps , & qu'elle fe propo
foit de faire imprimer. Jufqu'alors on n'a
voit pu trouver cette méthode directe de
calculer les mouvemens des cométes , &
les plus grands Géométres , Newton luimême
, avoient échoué dans cette entreprife.
Nous n'avons.confideré M. de Cheſeaux
Que comme Aftronome fur toutes les fciences
qu'il cultiva ; nous le connoîtrons tou,
jours avec le même avantage.
On a dit que pour faire de bons élémens
d'une fcience , il faut fçavoir plus
que ces élémens ; & rarement voit - on
qu'une perfonne qui a atteint un certain
degré de perfection , s'abaiffe pour ainfi
dire , à décrire la route qu'elle a fuivie
pour arriver à cette perfection. Il faut être
un véritable citoyen de la république des
Lettres , pour s'attacher à prendre comme
par la main, un jeune candidat , & le conduire
avec fûreté dans les fentiers tortueux
des fciences. C'eft ainfi que penfoit M. de
Chefcaux ; tout ce qui pouvoit fervir à
MARS. 67 1954.
étendre les connoiffances de tous les hom
mes lui étoit précieux . Auffi compofa- t - ik
en 1747 & 1748 , pour le Prince de Naffau
, dont on fouhaitoit qu'il dirigeât les
études , des élémens de Cofmographie &
d'Aftronomie , où la fimplicité & la clarté
brillent par rout . On y voit un Auteur
maître de fa matiere , la préfenter fous la
face la plus avantageule , & qui a l'art de
mettre à la portée des plus fimples les propofitions
les plus difficiles & les plus compolées.
Ce ne fut pas le feul ouvrage qu'il entreprit
pour ce Prince ; il avoit travaillé
dans la même vie à une Introduction à
Phiftoire , elle commençoit à l'ere chrétiene
, & auroit été continute jafqu'à nos
tat
ELG
jours. On y auroit vu un écrivain judicieux
& éclairé, n'appréciant chaque cho
4
Le
que fa
jufte
valeur
, chercher
les
prin
cipes
des
actions
les
plus
gloricafes
, peindre
avec
vérité
le
caractere
& les
moeurs
des
Nations
, développer
les
caufes
de
leur
grandeur
&
de
leur
décadence
. On
y auroit
vu
un
Philofophe
Chrétien
, qui
ne
s'arrêtant
point
à la fuperficie
des
chofes
, cherche
à pénétrer
avec
refpect
jufqu'à
l'origine
de
la Religion
; qui
adınire
fes
progrès
, voit
avec
peine
les
maux
qu'ont
fait
les
perfécuteurs
des
Héréfas
68 MERCURE DE FRANCE.
ques & les haines de parti , & remontant
à l'Auteur de la Religion , en fait admirer
par connoiffance de caufe , toutes lesparties
à fon éleve. Il forme ſon coeur tandis
qu'il orne fon efprit des plus belles &
des plus sûres connoiffances. Malheureufement
M. de Chefeaux ne conduifit cette
Introduction que jufqu'à Charlemagne ;
& quoiqu'il n'ait pas mis la derniere
main à ce morceau , il n'en eft pas moins
précieux:
On avoit formé à Laufane une Société
de perfonnes éclairées , qui s'affembloient
chaque femaine chez un jeune Prince écran
ger , pour l'inftruction duquel on lifoit
des difcours & des differtations fur pref
que toutes fortes de fåjets . On penſe bien
que M. de Chefeaux fut un des premiers
admis à ces conférences : fes differtations
furent toujours écoutées avec la plus grande
attention , & on auroit défiré que chaque
jour il eûr voulu faire de pareils préfens
; il furprenoit autant par la diverfité
des matieres qu'il traitoit , que par la
maniere claire & fçavante dont il remplif
foit les plans qu'il fe propofoit. Cet établiffement
nous a procuré des difcours fur
l'utilité des fciences & des arts , fur le
bonheur de la vie à venir , fur l'imagination
, fur les propriétés & les facultés de
MARS. 1754. 69
l'ame , fur l'éclipfe de Phlegon , fur la réformation
du Calendrier , un effai de Catoptrique
, un Catalogue des nébuleuſes ,
un Difcours fur la figure de la terre , lû
dans une ſéance de l'Académie royale des
Sciences de Paris , au mois de Juillet 1751 ,
& plufieurs autres Ouvrages qui feront inceffamment
donnés au public.
On connoît le befoin d'un obfervatoire
pour un Aſtronome. M. de Cheſeaux avoit
cet avantage dans fa terre de Chefeaux ,
où la vûe n'étant point bornée par des objets
trop voifins , lui procuroit l'horiſon le
plus agréable & le plus vafte ; c'eſt là qu'il
paffoit des nuits entieres à obferver les aftres.
Le jour étoit consacré ou à écrire ſes
obſervations , ou à méditer fur les véri
tés les plus fublimes ; & c'est ainsi que
travaillant fans relâche & avec une contention
perpétuelle , il abrégea des jours
dont la durée auroit été fi avantageufe à
Phumanité & aux fciences.
Il étoit effentiel à M. de Cheſeaux de
s'affurer de la véritable fituation de fon
obfervatoire ; il fit à ce fujet toutes les
obſervations néceſſaires pour en avoir la
vraie longitude. Ces recherches lui firent
remarquer que la vraie fituation de la
Suiſſe étoit encore peu connue ,
& il en
70 MERCURE DE FRANCE.
drefla une carte fur fes nouvelles décou
vertes,
Ce qu'il avoit fait pour fon obfervatoire
&
pour fon
il le fit anffi
pour la
pays ,
Paleſtine & pour Jéruſalem , & il le trouva
d'accord à ce ſujet avec M. Danville, un
des plus fçavans Géographes de nos jours.
Tant de rares connoiffances ne fatisfaifoient
cependant pas encore M de Chefeaux
; c'étoient des Sciences qu'il auroit
regardé comme inutiles , fi elles ne l'avoient
élevé à cet Etre infini , auteur de
routes les merveilles qu'il découvroit tons
les jours, & qu'il ne fe laffoit d'admirer ;
mais ces mouvemens d'admiration ne pro.
duifoient point en lui des fentimens ftériles
; ils fervoient à augmenter le refpect &
Famour qu'il portoit à fon Créateur. Il
fanctifioit en quelque forte fes études pat
la lecture des livres facrés , & il prit le
parti de les défendre contre cette foule
d'impics qu'il voyoit avec indignation
s'élever de tous côtés contre les vérités les
plus fublimes & les mieux établies . Dans
cette vûe il s'attacha à la lecture des Prophétes
dans le texte original : il y porta
cette pénétration qui avoit brillé dans fes
ouvrages mathématiques , aufli fes recherches
curent-elles un grand fuccès ; un
1
MARS. 1754. 71
aouveau monde s'y dévelopa à fes yeux ,
Par la fagacité & fon travail , il trouva la
clef de nombre de paffages qui fembloient
ne pouvoir être entendus. Il communiqua
avec empreffement au Public la plus gran
de partie de ces découvertes , perfuadé
que ce qui rempliffoit fon ame de l'efpé
rance la plus vive , par la grandeur des
événemens qu'il crut appercevoir dans l'a
venir , ne pouvoit que combler de joie les
fidéles , & les porter à glorifier Dieu .
Du fond de fon Cabinet , la réputa
tion de M. de Chefeaux s'étendit dans
Tout le monde fçavant. Le Préſident d'une
Académie Impériale l'invita , dans les ter
mes les plus preffans , à fe rendre à Peserbourg
, pour être Directeur de l'Ob
fervatoire & premier Profeffeur d'Aftronomie
, avec l'agrément de voyager aux
frais de l'Impératrice dans toutes les So
ciétés littéraires. La foibleffe de fon tem
péramment & fa modeftie ne lui permirent
pas d'accepter des offres auffi honorables ;
il ne cherchoit point la gloire , la gloire
le venoit chercher , & illa refufoit.
L'Académie des Sciences de Paris le
reçut en 1748 au nombre de fes Corref
pondans .
Dans fa derniere maladie il reçut des
lettres du célébre M. Haller, qui lui ap72
MERCURE DE FRANCE.
prenoient qu'il venoit d'être aggrégé à l'A
cadémie Royale de Gottingen . Quelques
jours avant la mort il avoit auffi été aggrégé
à celle de Londres, & il étoit Membre
de celle de Stockholm . C'eft ainsi que toutes
les Sociétés littéraires s'empreffoient à
honorer les talens ; & nous pouvons dire,
à la louange de M. de Chefeaux , qu'il avoit
une connoiffance fi exacte de prefque toutes
les Sciences , que ceux qui s'étoient
bornés à quelques-unes d'entr'elles , & qui
y avoient confacré toute leur vie , ne
pouvoient s'empêcher de convenir qu'ils
apprenoient toujours quelque chofe de
lui.
Confidérons à préfent dans M de Chefeaux
le Philofophe chrétien : c'eft la partie
qui nous intéreffe le plus , & quelqu'éloge
que nous ayons fait de fon érudition
, nous le trouverons ici fupérieur à
lui-même.
M. de Chefeaux pouvoit être auffi ſçavant
que nous l'avons repréſenté , & faire
de toutes les Sciences l'abus qu'en font
plufieurs de ceux qui y excellent ; mais il
fçut le préferver de l'orgueil que donne
trop fouvent le fçavoir , & il donna l'exemple
de la modeftie la plus fcrupu
leufe.
La jufteffe de fes calculs en Aftronomie
lui
MARS. 1754. 73
lui fit connoître l'abus de cette Science
trompeufe , qui cherche à intéreffer les
aftres dans la fortune des mortels , & il
déplora l'aveuglement de ceux qui croient .
encore à ces chimeres.
Sa Théologie étoit pure ainfi que fon
coeur ; il n'apporta point dans les difputes
de controverfe cette animofité de parti
qui femble innée chez les Théologiens ;
il remontoit au principe de chaque Reli
gion , & louoit le bon par tout où il le
trouvoit.
Il fe perfuada qu'en mariere de Foi il
ne faut point apporter un efprit de calcul
, mais un efprit d'examen & de foumiffion.
Sa Philofophie étoit douce , fage , rai-›
fonnable ; elle n'étoit point femblable à
cette prétendue Philofophie brufque , violente
, impérieufe & ennemie de la fociété
, qui ne fçait que condamner . M.
de Chefeaux penfoit que le vrai Philofophe
doit commander fans cefle à fes paffions
, ne fe pardonner jamais rien , & être
indulgent pour les autres : la vie fut une
preuve continuelle qu'il adoptoit cette maxime.
tl ne portoit point une curiofité téméraire
fur les Myfteres ; il s'arrêtoit avec
Ꭰ .
74 MERCURE DEFRANCE.
foumiffion où fa raifon ne pouvoit com
prendre , & ne cherchoit qu'en l'homme
même la caufe de notre ignorance fur les
plans de la Divinité.
Il étudioit curieufement l'Hiftoire ;
mais il ne fçavoit point prêter de mauvais
principes aux meilleures actions : eût - ib
été auprès des Rois , il ne leur auroit jamais
caché la vérité , mais il l'auroit préfentée
de maniere à la faire aimer.
•
Son amour pour l'antiquité ne lui fit
point refufer fon eftime aux ouvrages de
nos jours qui font dignes d'admiration , &
dans fes recherches fur la Mythologie il ne
s'arrêta point à des rapports qui n'ont de
fondement que dans des imaginations
échauffées.
Si M. de Cheſeaux eut le bonheur d'être
bien dirigé dans fes études , il eut auffi
celui de naître dans une famille où la vertu
eft héréditaire , & qui prit un foin particulier
de former fon coeur en même tems
qu'on travailloit à cultiver ſon eſprit.
Un des principaux devoirs du Chrétien
eft de porter à la vertu ceux avec lefquels
il vit en fociété , & ce devoir eft le plus
négligé. M. de Chefeaux s'attacha à le rem.
plit avec cette douceur qui lui étoit fi naturelle.
C'eft ainfi que les payfans de fa
terre eurent part à fes foins religieux. CetMARS
. 1754. 75
te efpece de gens , injustement méprifés ,
paroiffoient à les yeux philofophes , des
êtres tels que lui , & par là même dignes
qu'il s'intéreffat pour eux : auffi il s'appliqua
à leur infpirer l'amour de la vertu ,
non feulement par fon exemple , mais encore
en les muniffant de Livres propres à
leur rappeller leurs devoirs . Il leur fit connoître
, d'une maniere fimple , l'Auteur de
leur exiſtence , & il détacha peu à peu
leurs fens de la matiere : fur tout pour
que fes peines ne fuffent point infructueufes
, il confeilloit les perfonnes chargées
de les inſtruire , & les accompagnoit ſouvent
dans leurs vifites. Il avoit même travaillé
à un plan d'inftruction pour les habitans
des campagnes : fans doute nous
verrions en réalité cet âge heureux , où
l'innocence étoit l'appanage des hommes
, fi quelques êtres femblables à M. de
Chefeaux, faits pour inftruire & pour être
aimés , habitoient dans les lieux que l'ignorance
& la fuperftition tiennent ſous
leur empire.
Nous avons vu le goût de M. de Cheſeaux
pour l'étude , il n'en étoit pas moins
propre pour la fociété . Son application au
travail ne lui avoit point donné cet air
milantropique , & ce ton farouche qui
annonce d'ordinaire les fçavans. La dou-
Dij
76 MERC
E DE FRANCE
.
ceur & la modestie étoient peintes fur fon
vifage ; il faifoit l'agrément des fociétés
où il fe trouvoit ; il le mettoit à la portée
detout le monde , & l'on n'auroit jamais
foupçonné chez lui le Géometre ni l'Af
tronome.
Ce fut fon amour pour la Religion qui
engagea la Société de Laufanne à faire les
efforts pour le procurer ce grand homme.
Elle étoit naiffante , & cherchoit à rendre
fes fondemens ftables par le moyen
de quelqu'un qui pût l'éclairer de fes confeils
, & la foutenir par fon crédit : elle
jetta pour cet effet les yeux fur M. de
Chefeaux , & ne crut pas pouvoir faire
une meilleure acquifition ; on connoiffoit
à la vérité toute l'étendue de fes occupa
tions , mais on connoiffoit auffi fon amour
pour la vertu , & c'eft ce qui raffura. Il ne
connut pas plutôt l'utilité de ce fage établiffement
, qu'il s'empreffa d'entrer dans
fes vûes , & d'être reçu dans cette nou--
velle Académic . M. fon frere étoit alors
Chef de cette Société , il fe démit de fon
emploi en faveur du récipiendaire. Cette
action reçut un applaudiffement général ;
mais il fallut tout le mérite du Chef que
la Société acquéroit , pour la confuler de
la perte qu'elle faifoit par cette démiffion
volontaire.
M'A RS. 1754. 77
Pendant deux ans qu'il occupa
qu'il occupa la place
de Préfident , on cut fans ceffe occafion
d'admirer fon zele , fon attachement pour
les Membres de la Société , & fon exactirude
à fe rendre aux Séances .
Appellé dans cette capitale , l'éloignement
ne lui fit point oublier la Société
qu'il quittoit ; au contraire il s'attacha à
lai donner de nouvelles preuves de fou
zele , fe choififfant un petit nombre d'amis
dont il forma un corps qu'il érigea
en fociété , en verru des pouvoirs qui lui
furent envoyés par la grande direction de
.Laufanne.
>
Il ne connut jamais l'aigreur dans les
difputes. Il ne pouvoit qu'arriver très-fouvent
qu'un homme auffi fçavant que lui
fe trouvât en conteftation fur différens
points de littérature ;il évita toujours avec
foin d'entrer en lice : une fenle fois il fut
engagé dans une difpute littéraire , où la
politeffe la plus délicate fut obfervée fcrupuleufement.
Ennemi déclaré du menfonge & de l'injuftice
, il ignoroit ces rufes & ces détours
, marques ordinaires d'un petit efprit
ou d'un mauvais génie : il étoit trop
en garde contre lui -même pour s'être jamais
laiffé aller à la colere ; il paroiffoit
avoir toujours tort vis- à- vis de ceux qui
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
font affez présomptueux pour prétendre
avoir toujours raifon .
Il eut toujours en horreur cet art qui a
pris naiffance de la malice des hommes ;
& qui les portent fouvent à noircir les
motifs des meilleures actions , qui les porte
à divulguer les défauts de leurs meilleurs.
amis ; cet art qui foutient les converſations
, & qui fait l'ame de ce qu'on appelle
bonne compagnie. M. de Chefeaux
plein d'indulgence pour tous les hommes ,
leur prêtoit fouvent des vertus qu'ils n'ontpoint
, il aimoit mieux être leur dupe que
leur ennemi . S'il avoit quelque défaut ,
c'eût été peut- être celui d'une trop grande
délicateffe ; défaut bien glorieux , dont
il feroit difficile d'accufer quelqu'un à propos
.
Généreux & charitable , il n'apperce
voit point le pauvre fans le foulager , &:
il eût pu compter les jours par les bienfaits
, comme les années par quelques brillantes
découvertes. Il n'attendoit pas que.
le pauvre détaillât ſa miſere , il lui épargnoit
la honte de l'avouer . Qu'un tel homme
eft digne de louanges non feulement
il éclairoit l'univers , il faifoit encore fubfifter
l'indigent : le fçavant le connoiffoit
par les écrits , le pauvre par fes bienfaits..
Nous avons vû M. de Chefeaux . concen ..
MARS. 1754 79
tré dans fon cabinet , renfermé dans un
petit cercle d'amis choifis , aimant trop
fa patrie pour fe laiffer éblouir par des offres
avantageufes. Pour l'engager à furmonter
fa répugnance à cet égard , il ne fallut
-pas moins que toute l'eftime qu'il portoit
à d'illuftres Membres de l'Académie Royale
des Sciences de Paris , & fon attachement
particulier au Prince d'Anhalt - Zerbft,
qui l'appelloit dans cette ville pour lui fervir
de guide , & auquel il ne s'attacha que
parce qu'il découvrit en lui les femences
des vertus les plus aimables.
Il vivoit dans une Cour peu nombreufe
, mais bien choifie , & où il comptoit
fes amis par ceux qui la compofoient . Lorfqu'il
eut formé la fociété dont nous avons
parlé , il ne fe plaifoit que dans les féances
qu'elle tenoit , & il goûtoit enfin un
plaifir dont il étoit privé depuis fon départ
de Laufanne , lorfque la Providence jugea
à propos de le retirer de ce monde.
Les approches de la mort font la pierre
de touche du vrai mérite. C'eft dans ces
inftans critiques que l'hypocrite ceffe fon
rôle , & que l'ame fe montre telle qu'elle
eſt. M. de Cheſeaux qui ne connoifſoit
que les vertus , & qui ignoroit prefque
juſqu'au nom des vices , vit approcher
fa fin , non feulement fans murmure , mais
Diiij:
S8o0 MERCURE DE FRANCE.
même avec une espéce de joie. Son coeur
ne refpiroit qu'après le bonheur de la vie à
- venir , dont il avoit les idées les plus grandes
& les plus nobles.
Ses amis fondant en pleurs , entou
roient fans ceffe fon lit , & furent des témoins
continuels de fa patience , de fa réfignation
& de la grandeur de fa foi fes
prieres étoient ferventes & fouvent réitérées
; il ne penfoit qu'avec une crainte rai
fonnable à cet inftant formidable , où l'ame
fe détachant de la matiere , va paroître de
vant fon Juge , fuivie de toutes fes actions.
» Dieu m'appelle , difoit- il , l'avant derniere
nuit de fa vie : Dieu m'appelle à
» foutenir un grand combat ; qu'il daigne
» me donner des forces pour en fortir victorieux
, & que fa clémence m'accorde
le pardon de mes péchés «. Ce fut dans
ces fentimens de piété & de foumiffion
aux ordres de fon Créateur , qu'il remit
fon ame entre fes mains , après une ma-
Jadie de huit jours , le 30 Novembre
751 , à fept heures du matin.
Le Prince auquel il étoit attaché , inconfolable
de cette mort , fentit toute la
perte qu'il faifoit. Ses amis lui rendirent
les derniers devoirs , & n'oublieront jamais
la perte qu'ils ont faite , & les exemples
de vertu qu'il leur a donnés dans.
MAR S. 1754. Sr
Tes inftans trop courts qu'ils ont paffés avec
lui .
M. de Chefeaux avoit la taille médiocre
, avec peu d'embonpoint , l'oeil vif &
pénétrant , la phyfionomie agréable , &
la douceur toujours peinte fur le vifage .
Il remplit dans la derniere exactitude tous
les devoirs de fes relations dans la fociété :
il aimoit , chériffoit & refpectoit ceux dont
il tenoit la vie ; il étoit étroitement attaché
à un frere , dont l'amitié pour lui étoit
inexprimable. Bon parent , véritable ami ,
zelé citoyen , il excella dans toutes les
vertus.
Que dirons- nous de fa modeftie ? Nous
ne pouvons mieux la peindre qu'en empruntant
les traits du célébre Fontenelle ,
qui faifoit ainfi l'éloge de Newton,
» Un caracteré doux promet naturelle-
»ment de la modeſtie , & la fienne s'eft
» toujours conſervée fans altération , quoi-
» que tout le monde füt conjuré contre
» elle il ne parloit ou de lui ou des autres
; il n'agiffoit jamais d'une maniere:
à faire foupçonner aux obfervateurs les
plus malins le moindre fentiment de
vanité : il eft vrai qu'on lui épargnoit
affez le foin de fe faire valoir ; mais
» combien d'autres n'auroient pas laiſſé de
prendre encore un foin dont on fe char
25
D'W
S2 MERCURE DE FRANCE.
33
ge fi volontiers , & dont il eft fi difficile
» de fe repofer fur perfonne ! combien de
grands hommes , généralement applau-
» dis , ont gâté le concert de leurs louan-
" ges en y mêlant leurs voix ! ;
Et que l'on n'accuſe pas ici notre amitié
d'enthoufiafme , en comparant la mo-
Ideftie de M. de Chefeaux avec celle de
Newton , comme fi nous voulions mettre
en parallele le mérite de notre ami avec
celui du Philofophe Anglois . Quelqu'un
bon juge fur cette matiere , a dit que fi M.
de Chefeaux eût paru fur un théatre auffi
grand que l'Angleterre , ou ce Royaume ,
la réputation auroit égalé , & peut- être
furpaffé celle des plus fameux Philofophes.
Tel eft l'éloge que notre amitié d'accord :
avec la vérité , confacre à Meffire Jean-
Philippe- Loys de Chefeaux , Gentilhomme
du Pays de Vaud , Gentilhomme ordinaire
de S. A. S. le Prince d'Anhalt- Zerbft,.
Correfpondant de l'Académie Royale des
Sciences de Paris , Membre de l'Académie
Impériale de Saint- Petersbourg , de la Société
Royale de Londres , & des Académies
Royales de Stockolm & de Gottingue
ancien Président de la Société de
de Laufane , President de celle
dont nous fommes Membres , dont la méMAR
S. 1754. 83
moire fera fans ceffe confervée dans nos
Coeurs.
Tous ceux qui nous écoutent ont été
pendant quelque tems témoins des vertus,
de ce grand homme , & c'eft en ce lieu ,
où nous célébrons fon mérite , qu'il a
exercé fa patience , fa foi , la réfignation
& qu'il a ceffé de vivre dans le tems , pour
revivre dans l'éternité.
IDYLLE.
Ans cette retraite
Chantez , doux oifeaux :
Dans tous les hameaux ,
Que l'écho répéte
Des concerts fi beaux.
Heureux animaux !
Dès votre bas àge
Vous fçavez charmer;
La Nature fage:
Afçu vous former
Sans apprentiffage
Et vous faire aimera
Que l'art de l'enfance
Dirige nos voix ,
Qu'on fuive fes loix
D ལྕ Devji
84 MERCURE DE FRANCE
Dans chaque cadence ¿
Formé fans leçon
Un jeune pinçon,
Captif en fa cage ,
Charme plus mon coeur
Par fon doux ramage
Que l'art d'un Acteur .
La fimple Nature
Brille fans atours ;
Sans vaino parure-
Philis plaît toujours.
Ainfi vosplumages
Volatils heureux,
Dans ces doux bocages.
Brillent à nos yeux.
Si dans la prairie
La Nymphe chérie
Conduit fon troupeau
Sur un arbriffeau.
Mille oifeaux volages,
Par leurs badinages
Charment fes loifirs :
Leur beauté touchante
Eeur voix raviffante ,
Font tous les plaifirs.
Spectacle qu'admire
Paris enchanté ,.
* L'Opernia
MARS: & 1754.
Que votre beauté
Chaque jour l'attire ;
Pour moi loin de vous ,
Affis foùs un hêtre ,
J'écoute peut-être
Des concerts plus dous,
Mon ame tranquille
Goûte en cet afyle
La paix , la douceur :
Qu'il eft doux d'y vivre:
Seul avec un livre
Quand on a fon coeur !
Mile L ** du M ** de Laval.
LE POULET GLOUTON.
FABLE.
C Ertains poulets à même table.
Vivoient de pair à compagnon ;
La fervante de la maiſon ,
Dame Margor , fille capable,
Mieux que poulets du Roi les nourriffoit , dit on,
Malgré ſes ſoins , peu content de la vie ,.
Parmi la troupe étoit certain glouton
Qui ne trouvoit jamais la portion
Eorte affez pour la compagnie .
86 MERCURE DE FRANCE .
Je n'en ferai pas le dindon ,
: Dit- il tout bas puis élevant le ton ,
S'écria d'une galerie :
Or écoutez , mes freres , ce fermon :
Nous mangeons tous outre meſure ,
Les alimens font faits pour aider la nature ,
Et non pour fatisfaire un appetit gourmand ;
Mes très chers , vivons fobrement
Le Sage doit manger pour vivre ;
Cette maxime eft un point important
Que nous devons tous fuivre.
Il dit... & les benêts touchés de ce difcours
Jeûnerent depuis tous les jours.
Le fire après le refectoire ,
Incognito venoit lécher les plats ,
Que les dupes laiffoient bien gras
1l en eût eu toute la gloire ,
Si par malheur pour lui
Son embonpoint ne l'eût trahi ..
Certain jour roulant la prunelle
Sur le troupeau , Margot vit l'orateur
Dont elle admira la rondeur.
Oh , oh ! dit-elle ,
Monfieur , vous êtes bien dodu ,
Vous pourriez bien mourir de gras fondu ,
Or ça , venez à la cuiſine ,
Surla table tantôt vous aurez bonne mine
Tuchoux , qu'il fera fucculent ! 2 .
MARS. $77 1754%
·
Dans le même inſtant la commere »
Détachant certain inftrument ,
En deux coups lui fit-fon affaire .
Theut mieux fait de jeûner à mon fens...
Helas ! peut-être à nos dépens
Beaucoup de gens font bonne chere
Qui ne la feront pas long- tems.
********
Par la même.
3 0 0 0 0 0
>
ㄠˋ
La Lettre fuivante eft de M. de Treffany
Lieutenant Général des Armées du Roi
Commandant en Toulois , Barrois Lor
raine Françoife , & Membre de la plupart -
des Académies de l'Europe ; c'eft dire fuffi
Samment que les Obfervations que nous préfentons
au Public font sûres , & qu'elles font auffi
agréablement tournées qu'elles puiffent l'être,
LETTRE
A M. L'ABBE' RATNAL.
E Catalogue du cabinet de feuM.Geof
•Lifroy , Membre de l'Académie des Sciences
, qui vient d'être imprimé , eft un monument
pour les amateurs , de l'Hiftoire.
$8 MERCURE DE FRANCE.
-
naturelle ; ce Catalogue fera fouvent confulté
par ceux qui travailleront à fe former
des Cabinets . On fçait que les Catalogues
des fameufes Biblioteques font confervés
précieufement ; & en effet non
feulement oonn pprreenndd uunnee. grande connoiffance
des matieres & des Auteurs qui
en ont traité dans les Catalogues de Balufe
, de Ducange , &c. mais auffi on fe
fait une idée précife des Editions , du choix,
de l'ordre & de l'arrangement des Li
vres.
Le Catalogue du Cabinet de M. Geof.
froy laiffe bien des chofes à defirer pour
l'ordre, furtout dans l'article des Coquillages
; il contient auffi quelques erreurs, &
je crois que rien n'eft plus utile que de
dénoncer au Public celles qui peuvent
s'accréditer. J'avoue même qu'il eft furprenant
qu'elles puiffent fe foutenir encore
malgré les expériences les plus faciles à
répéter , & de voir qu'on les réimprime
en des ouvrages , trop eftimables d'ailleurs
pour qu'on ne cherche pas à en féparer les
feals articles qui peuvent donner de faulles
.
idées.
Comme l'Aureur du Catalogue dé M.
Geoffroy a joint fes propres réflexions à
plufieurs articles , ce font ces réflexions
qui m'ont engage , Monfieur , à vous en
voyer celles qui fuivent.
MARS. 1754. 89
Art. 6. Belemnites , ou pierres de linx .
L'Auteur fuppofe avec M. Lineus qu'il
Y a peut - être des nautilles coniques au
milieu de la mer , que l'on ne peut les
trouver , que des & que des pétrifications fe mou--
lent dedans.
Je trouve deux erreurs dans ce même
article ; l'exiſtence de ces nautilles coniques
n'eft point prouvée , & les Belemnites
ne font point des pétrifications ;
elles étoient des pétrifications on les trouveroit
en cônes pleins , & l'on n'y trou
veroit pas toujours la chambre conique intérieure:
cette chambre fe trouve quel
quefois remplie par une pétrification ,
mais la matiere intérieure eft alors abfolument
différente de la fupérieure .
Rien de plus facile que de connoître
que la Belemnite eft un vrai coquillage :
fi l'on en brife une parcelle entre les dents,
on lui trouvera le goût de l'écaille d'une
huitre ordinaire legerement grillée ; ce
goût eft le même que celui de plufieurs au-
Tres coquillages foffiles , qui de même que
la Belemnite ont confervé partie de l'huile
bitumineufe que contiennent quelques
efpéces de coquillages : il eft à obferver
que plus les coquillages contiennent
de cette efpéce d'huile , & plus ils
ont réfifté aux laps de tems..
90 MERCURE DE FRANCE.
La plupart des coquillages foffiles fé font
convertis en craye ; mais les Belemnites ,
les Griphyles , les Limaçons , quelque
Corne ammon & une efpéce de moule
monftrueux dont le teft a fouvent jufqu'à
15 & 18 lignes d'épaiffeur , ont confervé
leur huile , le même arrangement dans le
tiſſu de leur ſubſtance , & donnent abſolument
la même faveur lorfqu'on les
broye entre les dents.
J'obferverai encore que la Belemnite eft
d'un tiffa fi inaltérable , qu'elle n'a rien
perdu dans des maffes de mine de fer ; j'ai
envoyé aux cabinets du Jardin du Roix
une Corne ammon , abfolument changée
en mine de fer ; plufieurs Belemnites font
inférées dans la croute de mine qui enveloppe
en partie cette Corne ammon
qui prouve que ces corps ont été réunis
en maffes dans le même tems , & l'on y
trouve la fubftance de ces Belemnites integre
, & pour la forme & pour le goût.
x
> се
J'ai deux Cornesammon femblables dans
mon Cabinet, oùles Belemnites qui fe trouvent
inférées dans la croûte , font confervées
de même ; j'ajouterai qu'on apperçoit
dans ces Cornes ammon par quelques
trous faits au teft du coquillage , que la
table intérieure eft chargée d'un fparr cryf .
tallifé & très blanc , qui pourroit bien s'ê
MARS. 1734. 98
tre formé de la diffolation de cette même
table intérieure.
Je me garderai bien de dire que la Belemnite
foit affez fuffisamment connue
-pour la bien définir , mais très- certainement
ce n'eft point une pétrification ,
& c'eft un corps organifé & du régne ani❤-
mal. Je ferois bien tenté de croire que
c'est une espéce de lepas , & ce qui me
le fait conjecturer , c'eft que j'ai trouvé
dans plufieurs Belemnites , un petit cône .
difpofé par calotes les unes fur les autres ,
qui n'est point lui , même une pétrification
, & qui a un arrangement trop régu--
lier pour ne le pas devoir à l'organiſation
animale : la plupart des lepas ne font auffi
qu'un cône plus ou moins évafé.
La Belemnite a de plus une propriété.
Si l'on en fait calciner violemment une
certaine quantité, le réfidu aura à peu près ,
le même effet de la pierre de Boulogne ,
& pourra de même fe gorger de lumiere ,
& l'effluer pendant quelques momens.
la
Tout me porte à conjecturer que
Belemnite eft un lepas : & fi on interpofe
une Belemnite tranfparente de Courtaignon
ou d'Hautvillers à la bougie , on
appercevra une raye ou fciffure , qui s'étend
de la bafe vers la pointe , & qui donne
l'idée d'une efpéce d'articulation pro
2
92 MERCURE DE FRANCE.
pre à fe dilater lorfque ce coquillage.
groffit.
Al'égard de la Corne ammon , la définition
que l'Auteur en fait d'après M. Lineus
, ne me paroît pas plus vraisemblable.
Les efpéces des Cornes ammon font
extrêmement variées ; il y en a en effet
qui font de vraies nautilles , & celleslà
n'ont ordinairement que deux tours au
plus ; mais la plupart des Cornes ammon
ont jufqu'à quatre & cinq tours , & différent
abſolument par leur forme , leurs
fries , & leurs tubercules de toutes les
nautilles connues.
J'ai des preuves certaines que plufieurs
efpéces de Cornes ammon font des coquillages
multivalves ; les efpéces de feuillages
que l'on voit fur leur fuperficie , ne
font autre chofe que les dents de grandes
fatures , qui reffemblent à la future occi
pitale de la tête d'un vieux cerf ou d'an
vieux chevreuil.
Cette espéce de Corne ammon a plufeurs
articulations ſemblables qui lui docnent
la facilité de s'étendre à mesure que
le coquillage groffit , & qui lui donnent
peut-être un mouvement propre qui- lai
fert à changer de licu . J'ai envoyé au Cabinet
du Jardin du Roi un fragment de
Corne ammon , où l'on voit fi parfäitoMARS.
1754. ";'
ment cette articulation , que la future
feuillée fe fépare & fe remboîte exactement
, & qu'on apperçoit facilement que
eette future a du être recouverte & percée
par des mufcles & tendons quand l'a
nimal vivoit
28
J'ai plufieurs piéces dans mon cabinet
qui prouvent ce que j'avance de la maniere
la plus fenfible , & j'ote en conclu
re que , quoique les analogues des des
cornes am non nous foient inconnus , il
n'en eft pas moins vrai que cette efpece
de coquillage ne feit très différent des
nautilles connues & ne fort multivalve ,
& lié par des articulations & des futures.
engraînées très faciles à obferver .
J'ajoûterai que la grande quantité de
corps marins foffiles que j'ai raffemblés ,
m'a prouvé qu'il n'en eft aucun qui fe
change aufi facilement en mine de fer
que la corne ammon ; j'en ai envoyé une
qui pefe 70 livres aux cabinets du Jardin
du Roi , & j'en ai au moins 30 de différentes
grandeurs abfolument changées en
mine de fer très -pur , fur plufieurs defquelles
les futures feuillées font encore
très remarquables .
Art. 54. Il feroit en effet très- extraordinaire
de trouver encore de bons naturaliftes
qui puffent douter de la pétrification
94 MERCURE DE FRANCE.
du bois ; elle s'opere de deux manieres ,
par incruftation & par infiltration . La
premiere s'opere en peu de tems , & le
cours d'une fontaine chargée d'une terre
fine & de fel félénite fuffit .
Cette pétrification eft très imparfaite ,
change la figure , ne conferve point la
couleur , & eft toujours du genre calciinable.
La pétrification qui fe fait par infiltration
, ne s'opere que dans un tems trèslong
; l'infiltration chargée de fables fabtils
& cryftallins ne s'infere qu'à mesure que
le bois fe cinerife , & le fel propre du bois
fert encore à fixer cette infiltration . Cette
efpece eft prefque toujours du genre vitrefcible.
J'ai dans mon cabinet le tronc d'un pommier
on poirier fauvage que l'on a trouvé
en Champagne fur le penchant d'une
colline ; il traverſoit cinq ou fix bancs
ftrutifiés de fable , & étoit brifé en plufeurs
pieces. J'en ai une qui a trois pieds
& trois pouces de long , une autre de deux
pieds. Ces pieces ont environ un pied de
diamétre ; on y voit les cercles concentriques
des féves , les fibres , les noeuds ; &
j'ai auffi plufieurs branches du même arbre
qui ont confervé leur forme , leur volume
& prefque toute leur couleur ; toutes
ces pieces font vitrefcibles.
MARS. 1754 95
Art. 133. Le fparr & le quarts fe trouwent
fouvent grouppés enfemble , & le
Sparr fe cryftallife toujours en petits canons
fur le cryftal . J'ai envoyé plufieurs
pieces aux cabinets du Jardin du Roi , où
P'on trouve un fond de crystal & de quarts
très brillant , & du fparr de plusieurs formes
différentes fur la même piece ; j'en ai
de très belles pieces abfolument femblables
dans mon cabiner.
Art. 149. Il feroit à défirer qu'on n'en-
#retînt pas plus long- temps le public dans
Ferreur de la prétendue pierre de foudre ,
il n'en exifte point ; & toutes celles que
le chartalanisme a donné pour telles , ne
font autre chofe que des pyrrites & marchafites
ordinaires .
Art. 202. L'Auteur du catalogue a oublié
de marquer la pefanteur des différen
tes pieces de mine ; rien n'étoit cepen
dant plus néceffaire que d'en fpécifier le
poids & la perfection , fur tout pour ceux
qui habitent comme moi la Province , qui
ont leurs cabinets , & qui ne peuvent le
ider fur un catalogue qui ne caractepas
affez les pieces. J'ai une piece de
nabre le plus parfait qui fe puiffe trou
pour la couleur & l'homogeneité ; il
deux onces & demie : la fuperficie
légérement plombée , & laiffe voir
}
95 MERCURE DE FRANCE:
dans plufieurs points la même couleur
brillante que dans le côté où il a été fépa
ré de la veine en roche .
Art. 251. On voit communément en
Italie & en, Corſe des camiſoles , des bonnets
, des gants & des bas fabriqués avec
le biffus des pinnes marines ; ce biffus ne
prend point la teinture fans en être alté.
ré. J'ai une paire de bas de ce biffus , on
a peine à en foutenir la chaleur ; on prétend
que les tiffus de ce biffus font trèsbons
pour les rhumatifmes & pour la
goutte : cette opinion n'eft pas fans foddement.
Art. 253 , & art . 268. J'avoue que je
ne conçois pas que l'on puiffe encore écrire
dans des livres , d'ailleurs dignes d'eſtime
, des erreurs reconnues pour telles. Les
célébres Tournefort & Marfigli nous ont
laiffé trop d'obfervations utiles pour que
leur nom ne foit immortel dans les
pas
Lettres , & que leurs ouvrages ne foient
pas précieux à ceux qui étudient l'hiſtoire
naturelle ; mais fi ces grands hommes.
vivoient aujourd'hui , M. de Tournefort
reconnoîtroit lui -même qu'il s'eft trompé
en croyant voir végérer les pierres dans
la caverne d'Antiparos , & ne regarderoit
plus ces prétendues végétations que comme
un épanchement de fluors & des ftalactiques.
MARS: 1754. 97
actiques. M. de Marfigli réformeroit de
même de fon hiftoire de la mer tout ce
-qu'il a écrit fur les coraux , coralloïdes ,
madrepores , lythophites , & prétendues
plantes marines.
Cependant c'eft ainfi que les erreurs
paffent d'âge en âge , & que de fauffes autorités
font naître des idées difficiles à
effacer de l'esprit de ceux qui n'étudient
pas la nature elle- même , & qui tranquilles
dans leurs cabinets fe contentent
de compiler ce que les Auteurs antérieurs
ont écrit. Il eſt prouvé aujourd'hui par
les expériences & les obfervations les plus
sûres & les plus impoffibles à réfuter , que
les coraux , les madrepores de toutes efpeces
, les lythophites , & tout ce qu'on
nomme par un ancien ufage , plantes marines
; il eft prouvé , dis-je , que ce ne font
que les ouvrages des infectes de mer , du
même genre que ceux qui bâtiſſent ce
qu'on nomme les orgues de mer , & tubu-
Laria purpurea.
PREUVES.
A- t- on jamais vû la végétation recouvrir
une branche d'arbre caffée ? L'Auteur
du Catalogue prétend à l'art. 208 , que la
piece qu'il cite peut fervir à expliquer la
végétation du corail. Cet article prouve
E
98 MERCURE DE FRANCE.
bien plutôt qu'il eft impoffible que le corail
croiffe par intus -fufception , & qu'au
contraire il croît par juxta-pofition & addition
des parties.
Une branche.caffée de corail contenoit
fans doute un certain nombre d'infectes
qui y étoient logés ; tombés fur le tronc
du corail , ils auront communiqué avec
les infectes du tronc , qui ont toujours
des ouvertures dans l'écorce du corail
( ce qui s'obſerve facilement ) , alors les
infectes de la branche caffée auront travaillé
à fe rejoindre aux autres qui les
auront aidé dans leur travail , & la branche
aura été bientôt recouverte par une
écorce commune & de même ſubſtance
que le reſte.
Doit -on être étonné de trouver les
bours des coraux mols , puifque ces bouts
font le dernier période du travail des infectes
, & le prolongement d'un corps qui
s'accroît fort vite , & qui ne prend de dureté
& de confiftance qu'à mefure que
les infectes veulent agrandir leur habitation
? Ce prétendu lait qui en tombant
fur des galets ou des morceaux de pots
caffés , fait renaître des troncs de corail ,
n'eft autre chose qu'une multiplicité de
ces petits infectes imperceptibles , qui de
même que les vers lumineux des huitres ,
MARS. ୨୨ 1754.
ferédaifent en flégme on les touche à
nud , & qui ont befoin de fe loger comme
les poiffons mols , dans un teft , qui leur
ferve de défenfe & d'abri , lequel fe forme
de la glu de ces poiffons comme les
autres coquillages.
Une preuve invincible & commune
aux lythophites de toute efpece , comme
aux coraux , madrepores & coralloïdes,
c'eft qu'ils croiffent fur des corps durs
qui ne peuvent fournir en rien à l'intusfufception.
J'en ai de différentes efpeces
fur des galets , fur des fillons , fur d'autres
coquillages , & deux polipiers fur des pyrrites,
J'ai un gros crable chargé de polipiers
dont plufiears branches ont un pied
& demi de longueur.
Que l'on compare de plus ce qu'on
donne ici pour végétation ordinaire. At-
on jamais vu un arbre on une plante
dont les branchages , après être fortis du
tronc à angles aigus , & s'être étendus ,
rentrent & s'anaftomofent avec ce même
tronc ? Voit- on jamais une groffe branche
naître d'une qui n'eft à elle que comme
un à 8 , & quelquefois à 16 ? c'eft cependant
ce qu'on voit très- fouvent dan's
les coralloïdes & les lythophites. J'en ai
vingt dans mon cabinet fur lefquels l'on
peut faire cette obfervation .
E ij
100 MERCURE DE FRANCE:
>
D'ailleurs tous ces lythophites , ces
madrepores , ces polipiers étant examinés
fur les lieux où ils fe trouvent , étant enlevés
dans des vaiffeaux tranfparens remplis
au même inftant d'eau de mer &
étant examinés par des Obfervateurs attentifs
& exacts , on a vu les infectes for
tir de leurs alvéoles , y rentrer & y tra
vailler. M. Bernard de Juffieu à joui de
ce fpectacle ; M. Tremblay de même . Si je
me nommois , je pourrois auffi me citer.
N'eſt- il facile auffi de remarquer
dans les coraux & coralloïdes un méchanifme
& une organifation qui ne peut être
que du regne animal ?
pas
J'obferverai la prodigieufe vîteffe avec
laquelle ces infectes travaillent . Les pêcheurs
de Catalogne reviennent tous les
ans couler leurs dragues par préférence
fous les rochers où ils ont trouvé le plus de
corail l'année précédente. '
M. Tremblay , Membre de la Société
Royale de Londres , & dont l'efprit philofophe
& aimable dans la fociété annonce
fans ceffe le refpect & l'amour le plus ardent
pour la vérité , M. Tremblay a pouffé
fes obfervations fur les polipes beaucoup
plus loin encore que dans les rapports
qu'il a déja fait imprimer ; il m'a dit , &
on ne peut fe refufer jamais à le croite
MAR S. 1754. - for
fans injuſtice , il m'a dit avoir vu dans
l'eau douce des efpeces d'infectes qui travailloient
comme ceux qui bâtiſſent les
lythophites & les polipiers. Ces infectes
& leur travail font très difficiles à faific
par leur peu de conſiſtance ; mais lorfqu'on
y réuffit , on jouit du plaifir de les
voir étendre en très- peu de tems leur travail
, & une branche en peu d'heures acquiert
la longueur de plus d'un pouce , &
une grande quantité de fubdivifions.
Il a déja donné fes premiers rapports
à la Société Royale de Londres , & l'analogie
avec les infectes de mer me paroît
de nature à ne pouvoir être conteſtée.
Il feroit donc à défirer que des Auteurs
vivans euffent le courage & la candeur
de corriger dans leurs ouvrages ce qu'ils
ont écrit fur l'autorité de l'hiftoire de la
mer du Comte de Marfigli ; rien n'eſt
plus facile pour eux que de rectifier ces
articles , le grand nombre d'éditions que
leurs ouvrages ont eu & méritent d'avoir
encore , leur en donne la facilité.
Je prie l'Auteur du Catalogue , qui me
paroît d'ailleurs très verfé dans l'histoire
naturelle , de me pardonner ces réflexions
que l'amour de la vérité m'a fait écrire.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE
****************
VERS AIRIS.
TEls qu'on voit les bergers & leurs tendres
bergeres ,
Sans crainte ni foucis des loups ,
Sur les renaiffantes fougeres
Goûter les destins les plus doux : -
Telle coulez , Iris , les jours les plus profperes ,
Loin des fâcheux ,, loin des jaloux ;
Ce que font aux bergers les loups ,
Sortant des bois & des bruyeres ,
Les envieux le font pour nous.
Par M. de la Sorinieres .
Lepremier Janvier 1754.
Le mot de l'Enigme du Mercure de Février
eft Cliftere. Celui du premier Logogryphe
eft Seringue , où l'on trouve Serge ,
Reine ; quatre Papes fous le nom de Serge ,
Suger , ris , Urie , Egine , Sin , gruë , égire ,
Guife , Eure , us , Sire , Seine , Negre ,fein.
Celui du fecond eft Palladium , dans lequel
on trouve Adam , Paul ; Ladi , vil ,
mal , ami , Aa , Maia , mâl , Ulla , Ida ,
laid , Lama , la , mi , ail , mil , Pallium ,
Lulli , Dal.
MARS. 1754 103
StdbJtJt:JbjbJb:JbjbJtjb
ENIGM E.
LA décence & la propreté
Sont cauſes de mon origine ; ¨
Pourquoi faut- il qu'on me deftine
Si fouvent à la faleté ?
Pour m'approprier au ſervice
L'on me fait volontiers quarré ,
Et je fuis tenu très-ferré
Même pendant mon exercice.
On fait toujours de moi grand cas-
Quand je viens d'un lointain rivage ;
Et pour éclipfer les appas,
Philis emprunte mon ombrage.
D'un grand que je ne nomme pas
Fort enclin aux tendres ébats ,
Je fers àdéfigner l'hommage
Qu'il rend à celle qui l'engage.
J'Ai
Par M. M*****, de Paris.
LOGOGRYPH E.
'Ai dix pieds , belle Iris , & je ne marche point.
Oh ! oh! me direz - vous , la chofe eft finguliere ;
Pourquoi non ? Ne ferez furement la derniere
Qui pour me chicaner difputera ce point.
E
104 MERCURE DE FRANCE
Pour deviner mon nom beſoin n'eſt de magie ,
Si vous fçavez les mots dont je fuis compofé ;
Or comme à vous tromper je me vois diſpoſé ,
Voici pour cela feul ma généalogie.
Chez moi , trouvez d'abord un petit inftrument ,
Qui fans s'appercevoir fert à votre ornement.
Si vous voulez enfaite un lieu de ma naiffance ,
Je pourrai vous l'apprendre avec beaucoup d'ai
fance ;
'Ainfiqu'un lieu fameux pour l'Inquifition .
Un mot fort ufité , mot de maçonnerie..
D'un mortel affamé l'unique ambition .
Un petit nom fareur , nom de galanterie.
Une fille qu'aima le plus puiffant des Dieux ,
A qui Junon dans fa colere
Fit parcourir toute la terre.
Celui qui de Saplo , lui feul fixa les yeux ..
La mere de Léarque . Un des fils de Neptunes.
Celui qu'on trouve peu dans l'adverſe fortune ,
Et qu'un grand ne trouve jamais.
Pour élever les fuperbes Palais ,
Un homme toujours néceflaire.
L'inftrument qui punit notre témérité ,
Qui chez vous eft une beauté ,
Et qui rend un homme fauflaire .
Un mot Latin que tout le monde enténd ,
Que veut vous exprimer un amant qui foupire ;
Ce mot que l'amitié me permet de vous dire ,
Que dicté par l'amour , le devoir me defend..
M´ARS.
1754 105
J'avois quitté la Fable & je vais la reprendre .
Que je crains votre efprit , toujours promt à comprendre.
Oui , je ſuis découvert , & vous me devinez ? -
Si je parois encore , Iris , vous me tenez.
Je vois qu'à vous tromper vainement je m'ap
prête ,
Vous bravez mes efforts , & c'eſt ce qui m'arrête.
Mais qu'importe , après tout ,
L'ouvrage eft commencé , j'en dois venir à bout.
Je renferme en mon nom un fleuve d'Italie ,`
Qui d'un fils imprudent fut la punition ;
Dans ce feuve il perdit la vie
Par trop d'ambition. "
Celui qui des Thébains lui feul bâtit la ville."
Un fils de ce héros , qui du peuple Troyen
Fit long-tems le bonheur , fut même le foutien.
Un Prince , époux d'Hellice ; & de l'Irlande une
Iffe.
Une fille d'Atlas . Mais infenfiblement
Je me découvre à vous ; peut être en ce moment '
Vous connoiffez déja mon nom & ma figure ,
Si je dis que chez moi l'on trouve la monture
Du ſexe féminin .
De plus , une arme à feu , qui dépeuple la terre ,
Ex dont le bruit affreux imite le tonnerre ,
Vous me direz d'un air bénin ,
Abl pour le coup je vous devine.
Ev
106 MERCURE DE FRANCE
Attendez encore un inftant ;
Ilfaut auparavant
Connoître tous les mots qu'ici je vous deſtine .
D'abord , un bois très-propre à conftruire un vaif
feau.
Un des fils de Noë. Ce magnifique oifeau
Très-renommé par fon plumage ,
Du fot & du faquin la plus parfaite image.
Le lieu que l'on choifit quand on veut fe cac her ;
Que nous allons fouvent chercher
Si quelque chagrin nous dévore ,
Lieu chéri d'ane pecore
A qui le grand cercle fait peur..
Ce qui d'un ouvrier fait le plus grand bonheur j
Sans quoi le Marchand ne vit
Un meuble utile pour le froid.
Un lieu qui caufe de l'effroi ,
Où loge un Officier de guerre.
guere.
Le nom qui peut caufer des pleurs--
A l'homme qui voudroit être fort grand de taille
Le mois qui fait croître les fleurs.
Une arme dont le fert fort fouvent la canaille
Pour terminer les différends.
Un fruit que quelquefois l'on met en confitures
Une pièce d'un jeu fort chéri des Sçavans.
Ce qu'en lifant ceci vous cherchez , je vous jure.
L'épithete commune à l'homme courageux.
Le nom qu'à votre chat le plus fouvent on donne
Un sien , qui raffemblé peut rendre malheureux.
MAR.S.
107 1734:.
Ce que répond toute perfonne
Si ce qu'on veut ne lui plaît pas.
Du corps une partie connue ,
Qui chez vous le voit toute nue ,
Et qui même a quelques appas.
Enfin , certain oiſeau qui paroît fur la table ,
Q'u'on dit être fort bon quand il nous vient du
Mans.
J'y parois comme lui ; m'en croyez- vous capable
?
Si vous me devinez ; vous verrez fi je mens.
P. M. C. D. G.
JE
AUTRE .
E fuis une profeffion
Utile quoique dangereufe ;
J'occupe fréquemment certaine nation ,
Sur l'intérêt peu fcrupuleuſe.
Je fais briller par le fecours de l'art
Le Poëte & le Campagnard.
Le peuple fouvent me viſite :
Que de vieilles beautés à face décrépite ,
Au prix de leurs tréfors , voudroient de leurs are
traits
Pouvoir faire ce que je fais !
Combinez mes fept pieds , vous trouverez fans
peine
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
Le contraire du plus grand bien ,
Des plus grands potentats la ruine ou le foutien ;
Ce qui dénote une ame vaine ,
Ce que doit craindre le poiffon ;
Ce qu'un Marchand malheureux ne peut faire ;
Et qu'on ne fit jamais au fort de la colere.
A ma fin retranchez trois pieds & mettez on
Vous trouverez fouvent mon nom. "
B. G. A. A. de Lyon.
**************
NOUVELLES LITTERAIRES.
Tmens des Philofophes & des peu-
HEOLOGIE payenne , on fentiples
payens les plus célébres , fur Dieu ,
fur l'ame , & fur les devoirs de l'homme,
Par M. de Burigny. A Paris chez Debure
l'aîné , quay des Auguftins , 1754 , in- 1 2 -
2 vol.
Le projet de cet ouvrage , dit M. de
Burigny , avoit été ébauché il y a un
grand nombre de fiécles . Les premiers
Apologistes du Chriftianifme prouverent
aux Payens que la foi des Chrétiens fur
la nature de Dieu. étoit conforme à ce
avoit été écrit fur cette matiere par les
plus célébres Philofophes.
!
qui
MARS. 1754." 1099
L'ancien Auteur du Livre de la Monarchie
que l'on trouve parmi les Quvrages
de S. Juftin , qui eſt du moins de la plus
grande antiquité , s'il n'eft pas de ce Pere , -
confirme par le témoignage des Poëtes & .
des Philofophes , ces importantes vérités
qu'il n'y a qu'un Dien , que les hommes .
Lui rendront compte un jour de toutes
Leurs actions , & que les facrifices des
animaux ne font pas luffilans pour réconcilier
le pecheur avec Dieu . Athenagore
employe deux chapitres à prouver que les
Poëtes & les Philofophes ont crû l'unité.
de Dieu...
Le petit ouvrage d'Hermias n'eft
qu'une expofition des fentimens des Phi-.
lofophes , dont l'Auteur a tâché de rap- ,
procher les contradictions & les abfurdi
tés..
Clement d'Alexandrie a prétendu quer
les Philofophes Grecs avoient puifé la vérité
dans les livres de Moyfe ; & il employe
une partie du cinquiéme Livre de
fes Stromates à faire voir la conformité
des fentimens des Philofophes avec l'Ecriture
fainte ; d'où il conclut que les Grecs
ne font que les copiftes des Hébreux . C'eft
ce qui avoit déja été dit avant lui , & ce
qui a été répété par Euſebe , qui a rappor
ré tout cet endroit des Stromates dans fa
préparation évangélique..
110 MERCURE DE FRANCE.
Parmi les Ouvrages d'Origene qui ſont
perdus , l'un des plus confidérables , dit M.
de Tillemont , c'eſt celui des Stromates ,
qu'il compofa à l'imitation de S. Clement
d'Alexandrie , dans lequel il comparoit
les fentimens du Chriftianifme avec ceuxde
la Philofophie , & confirme toutes les
maximes de notre Religion par Platon ,
Ariftote & d'autres célébres Philofophes
ce que S. Jérome rapporte comme une
louange..
>
Tertullien croyoit auffi que les Poëtes
& les Philofophes avoient appris dans les
Livres faints les vérités qu'ils avoient répandues
dans leurs ouvrages. Il foutient
dans fon Livre du témoignage de l'Ame
qu'il n'y a point de dogme fi nouveau & fi ›
étrange , pour me fervir de ces termes , ›
que les Chrétiens admettent › que l'on
ne puiffe confirmer par les Livres communément
reçus dans le Paganifme . On peut
voir auffi un examen qu'il fait du fentimen
des Philofophes fur la Divinité , dans
fon Livre aux Nations.
Lactance , celui de tous les Auteurs eccléfiaftiques
qui avoit le plus étudié la
Philofophie humaine , & qui a écrit avec
tant d'agrémens qu'on lui donne le furnom
de Ciceron chrétien , a réfuté les
erreurs des Philofophes dans le premier
$
MARS: 1754
& dans le troifiéme Livre de fes Inftructions
divines. Il fe fert auffi de leurs témoignages
pour appuyer la vraye doctrine
; & il convient que prefque toutes les
vérités effentielles fe trouvent chez eux , .
& que fi l'on en faifoit un recueil , il fe
trouveroit conforme à la créance des Chrétiens.
Diodore , Evêque de Tarfe dans le quatriéme
fiécle , écrivit contre les Payens ; :
mais nous ne connoiffons que les titres de
fes Livres. On fçait qu'il y en avoir fur
Dieu & fur les Dieux , fur les égaremens
des Payens , fur la matiere. Il avoit cher-
-ché à prouver que les natures inviſibles -
n'étoient point formées des élémens , mais
tirées avec eux du néant ; il avoit réfuté
ceux qui difoient que le ciel étoit un être
animé.
Saint Auguftin a auffi examiné les fentimens
des Philofophes , dans le huitiéme
Livre de fon grand ouvrage de la Cité de :
Dieu : il y donne la préférence aux Platoniciens
, qu'il prétend avoir connu le vrai a
Dieu ; il enfeigne même qu'ils ont cru .
qu'il étoit l'Auteur de tous les êtres , le
principe de toutes nos connoiffances , &
la fin de toutes nos actions , & qu'en cela
ils font d'accord avec nous . Il n'ofe pas
décider fi ce font les Livres des Juifs qui
१
112 MERCURE DE FRANCE.
ont éclairé Platon , ou s'il n'a point eur
d'autre maître que la lumiere naturelle. II
avoit d'abord adopté une opinion , qui
avoit cu grand cours dans les premiers fiécles
de l'Eglife , que Platon dans fon voyage
d'Egypte avoit eu des conférences avec
le Prophéte Jérémie , & qu'il avoit pu
voir les Livres de la Bible ; mais depuis
il reconnut par la chronologie, que Platon
ne vint au monde qu'environ cent ans
après Jérémie , & que la verfion grecque
des Septantes n'avoit été faite par l'ordre
de Prolomée que près de foixante ans aprèsla
mort de Platon. -
Théodoret , contemporain de S. Auguftin
, eft le dernier des Peres qui ait
conféré la Théologie chrétienne avec les
fentimens des Payens : fa Therapeutique,
ou maniere de traiter les maladies fpirituelles
des Grecs , en les éclairant fur les -
vérités évangéliques par la Philofophie
payenne , eft compofée de douze difcours.
Dans le fecond , il eſt traité de Dieu ou
du principe de toutes chofes on y voic
le dénombrement des opinions qu'ont eu
touchane ce principe les fept Sages de la
Grece & les Philofophes on y voit le
parallele de leurs fentimens avec la Théologie
de Moyfe. Le cinquième eft une
Differtation fur la nature de l'homme , &
MARS. 1754 113
de l'expofition de ce qu'en penfent les
Grecs & les Chrétiens . Le fixiéme regarde
la Providence : l'Auteur.y réfute l'Athéïſme
de Diagore , les blafphêmes d'Epicure
, & les abfurdités d'Ariftote ; il y
rend juftice à Platon , à Plotin & aux autres
Philofophes de la même école qui
ont parlé de la Providence d'une manière
plus élevée. Dans le onzième , il expofe
ce que les Grecs enfeignoient touchant la
fin de l'homme & le jugement dernier.
Enfin dans le douziéme il s'efforce de faire
voir que les Philofophes ont été bien éloignés
de la perfection .
Cet Ouvrage eft certainement le plus :
travaillé de tous ceux que les Peres nous
ont laiffés fur la Philofophie payenne. Au
refte , quoiqu'il y ait beaucoup de chofes
à apprendre dans leurs Livres fur cette
matiere , il eft bon de fe reffouvenir en les
lifant , que fouvent plus pieux & plus zélés
que grands critiques , ils n'apportent
pas toujours dans lears citations cet efprit
de diſcernement auquel nous fommes accoutumés
depuis quelques fiécles .
Jean Stobée , qui n'eft pas moins ancien
que Théodoret , & dont on ne connoît ni
la perfonne ni la Religion , nous a laifféun
recueil extrêmement utile pour connoître
les fentimens des Payens. Son ouvrage
114 MERCURE DEFRANCE:
eft d'autant plus précieux , qu'il nous x
confervé plufieurs fragmens des Anciens ,
qu'on ne trouve plus que chez lui. Ce n'eft
ala vérité qu'une compilation fans aucun
raifonnement; mais elle renferme des paſfages
importans fur les matieres les plus
dignes d'attention. Le premier chapitre eft
fur Dieu , qui eft l'auteur de ce qui exiſte ,
& qui gouverne l'univers par fa providence
; le fecond étoit contre ceux qui nioient
la Providence , le troifiéme renferme les
paffages qui prouvent que la justice de
Dieu examine les péchés des hommes &
les punit ; il eft prouvé dans le quatrième
qu'il n'arrive rien dans le monde qu'en
conféquence de ce que Dieu a réfolu ; le
cinquiéme regarde ce qui a rapport à la
nature de l'ame & de fon immortalité.
Nous ne dirons rien des chapitres qui ne
roulent que fur la Phyfique . Le fecond
Livre eft prefque tout entier fur la morale
, & traite d'ungrand nombre des plus
importantes queftions.
On a fujet de croire que Stobée n'étoit
pas Chrétien , puifque jamais il n'employe
le témoignage d'aucuns auteurs Chrétiens
quoiqu'il cite près de cinq cens Ecrivains
dont aucun ne s'eft expliqué avec tant de
force que pluheurs Peres fur quelquesunes
des matieres qu'il avoit deffein de
prouver..
MAR S. 1734. 115.
Le culte des Idoles ayant été aboli dans
1'Empire , & les Payens n'y ayant plus aucune
confidération , on ne jugea pas
propos d'écrire contr'eux : dès lors la leczure
des anciens Philofophes fut négligée ;.
les Grecs ne s'occuperent plus que de nouvelles
queftions aufquelles les efprits inquiets
donnoient lieu , & qui après avoir
agité l'Eglife troublerent enfuite l'Etat.
Dans la fuite la jaloufie des Grecs contreles
Latins leur infpira une fi violente haine,
qu'ils ne fongerent plus qu'à deshonorer
l'Eglife d'Occident ; en conféquence
ils tournerent leur principale attention
vers trois queſtions , fur lefquelles ils ne
purent jamais s'accorder avec les Occiden-...
taux. Ils attaquerent la primauté du Pape ,.
ils combattirent l'ufage des Azimes , enfin
ils oferent accufer l'Eglife d'innovation &
de témérité ; d'innovation , parce qu'elleenfeignoit
que le Saint Efprit procédoit
du Pere & du Fils ; & de témérité , parce
qu'elle avoit ajoûté dans fon fymbole la
particule Filioque..
Abforbés dans ces difputes , à peine
sappercevoient-ils des progrès des Sarrafins
, lorfqu'ils ne fongeoient qu'à conferver
leur indépendance du Saint Siége
de Rome , qui leur paroiffoit plus redou--
table que la puiffance Ottomane : ils de
116 MERCURE DE FRANCE
vinrent les efclaves des Turcs .
La conquête de Conftantinople , cet
événement fi malheureux pour le Chrif
tianifme , fut la caufe d'une révolution
très-favorable dans la littérature de l'Occident.
Les fçavans de Grece craignant
l'intolérance des Barbares , vinrent en Italie
, où ils furent accueillis très -généreu
fement par les fouverains Pontifès & par
la célébre maifon de Médicis ; & là renonçant
à toutes leurs difputes frivoles , ils
infpirerent le goût des Belles Lettres
Grecques : on commença à lire Platon ',
Ariftote & les autres Philofophes dans les
fources ; on étudia leurs fyftêmes , & l'on
fe propofa de tirer de leurs ouvrages des
preuves , en faveur de la religion?
-
M, de Burigny parle enfuite en critique
fage & defintéreffé des ouvrages que des
Auteurs modernes ont donné fur le fujet
qu'il a entrepris de traiter : Auguftinus
Steuchus de Gubbio , Gerard Voffius ',
Mutius Panfa , Grotius , Daniel Claffe
nius , le Pere Thomaffin , M. Huer , M.
Cudwort , le Pere Morgues & M. l'Abbé
d'Olivet font loués & cenfurés comme ils
le méritent .
Après cet examen M. de Burigny en
tre en matiere. Son ouvrage eft écrit avec
tout l'ordre & toute l'exactitude qu'on
MARS. 1754 117
pouvoit défirer , & avec une étendue d'érudition
dont peu de fçavans de ce fiécle
font capables.
GEOGRAPHIE Parifienne , en forme
de dictionnaire , contenant l'explication
de Paris ou de fon plan , mis en carte géo
graphique du Royaume de France , pour
fervir d'introduction à la Géographie gé
nérale. Méthode nouvelle & facile pour
apprendre d'une maniere pratique & locale
toutes les principales parties du
Royaume & de Paris , enfemble , & les
unes par les autres. Faris , placé à l'Eglife
& Paroiffe de S. Leu , rue S. Denis , qu.
2. de S. Jacques de la Boucherie , étant le
point fixe de toutes les parties . Par M.
Teifferant , Prêtre , Bachelier en Théologie.
A Paris , chez la veuve Robinot , quai
des Auguftins ; la veuve Amaury , grande
falle du Palais , 1754 , in- 12 . un vol.
Le but de l'Auteur eft de changer les
nomis des rues , quartiers & barrières de
Paris , & de leur donner le nom d'un feu-
> d'une ville , d'une province du Royaume
, de quelques parties confiderables de
l'univers , pour que le peuple & les enfans
de Paris apprennent la Géographie fans
avoir befoin de beaucoup d'étude . Chaque
rue indique une ou plufieurs villes ; les
18 MERCURE DE FRANCE.
quartiers indiquent les provinces ; & les
barrieres indiquent les pays voiſins ou
éloignés. Leur éloignement eft marqué par
des chiffres , & leur pofition ou côté , par
rapport à Paris , par les lettres N qui marque
le nord ou feptentrion , S qui marque
le fud ou midi , E qui marque l'eft
ou l'orient , O qui marqne l'oueft ou l'occident.
Quelques exemples rendront fenfible
la méthode de l'Auteur.
93
GARONNE , la rue de Varenne , qu
20 de Saint Germain des Prez , » à 120 l.
» S.O. C'eſt une grande riviere de France
qui a fa fource en Catalogne , paffe dans
» le Languedoc & dans la Guyenne , &
" fe jette dans la mer Océane au deffous
» de Bordeaux , après s'être jointe avec la
39 Dordogne, La Garonne commence à être
navigable au deffus de Toulouſe , où elle
» reçoit les eaux & les barques du canal
du Languedoc ou Royal ; elle porte
» de Toulouſe à Bordeaux les plus gros
» bateaux , & de Bordeaux juſqu'à la mer
» les plus gros navires marchands ; ce qui
fait la jonction des deux mers , depuis
Blaye & le village de Gironde jufqu'à
la mer. La Garonne porte le nom de
Gironde , & le flux de la mer repouffe
» & fait remonter les eaux de la Garonne
jufqu'à fon embouchure .
93
MARS. 1754: 119
RENNES , rue de S. Honoré , qu.
5 du Palais royal , à 78 I. S. O. C'eſt une
» ville & un évêché de la Bretagne , fuffragant
de Tours , la capitale & le fiége
» du Parlement de la Province , d'une
» Cour des Aydes , d'une Intendance , d'un
» Préfidial , d'une Table de marbre, d'une
» Juriſdiction conſulaire & d'un Hôtel des
» monnoyes marquées par 9 , fur le cone
» Aluent de Lill & de la Vilaine qui la tra-
» verſe , avec 30000 habitans.
» PROVENCE , ( la ) qu. 16 de la place
Maubert , à 140 l. S.E. C'eft une Province
méridionale de France , & un des
» Gouvernemens géneraux de France , bor-
» né N. par le Dauphiné , S. par la mer
Méditerranée, O. par le Rhone qui la
fépare du Languedoc , C , par les Alpes
» & le Var qui la féparent des Etats du
>> Roi de Sardaigne & de l'Italie , Elle a
» environ 55 1. de long ſur 40 dans ſa
plus grande largeur. Elle comprend le
» Comtat Venaiffin ou d'Avignon qui ap
partient au Pape , & la Principauté d'Ōrange
qui eft enclavée dans le Com-
» tat , quoique cette Principauté ait été
déclarée du Dauphiné. On y compte 3
» Archevêchés , 14 Evêchés , & 3 Univerfités
. Il y a un Parlement , une Chambre
» des Comptes , un Bureau des Finances ,
20 MERCURE DE FRANCE.
→ une Intendance & vingt Vigueries. Aix
en eft la Capitale .
» ESPAGNE ( l' ) barr. de Vaugirard,
qu. 19 du Luxembourg à 170 1. S. o.
C'est une prefqu'lle , une des grandes
régions & un Royaume de l'Europe, dans
lequel on comprend ordinairement le
Portugal , borné par les Pirennées du cô-
» té de la France , par la mer Méditerra-
→ née , par le Détroit de Gibraltar & l'O-
» céan. Madrid en eft la Capitale .
" AMERIQUE , ( l' ) barr. des Ballais
où traverfe , qu . 20 de S. Germain des
» Prez , à.650 1. de la France , & 770 de
» Paris , O. C'est une des quatre parties
» de la terre connue & habitée. Elle eft
la plus grande ; elle fait feule le conti-
» nent qui eft oppofé à celui où nous fom-
» mes . Elle eft quelquefois appellée le Nou-
" veau monde , c'eft- à dire le monde nou-
» vellement découvert . Plufieurs la nom-
» ment Indes Occidentales , parce qu'elle eft
» au deçà du Cap de Bonne- Efpérance qui
» eft en Afrique, pour les diftinguer des Indes
Orientales qui font au delà du même
Cap. Elle eft féparée au midi , des
» terres auftrales & inconnues par le Dé
troit de Magellan , & elle eft bornée de
fon côté par l'Océan , excepté au nord,
"ce qu'on n'a pu encore découvrir , d
» elle
MARS. 1754. 121
elle paroît être contigue à l'Afie, parce que
la quantité de glaces & de vents furieux
qui foufflent de l'Occident , ferment
» le paffage à ceux qui voudroient pénétrer
plus avant. Elle eft divifée en fep-
» tentrionale & en méridionale par le
» Golfe du Mexique & par le Détroit de
» Panama.
M. l'Abbé Teifferant a ajoûté à fon ouvrage
une espece de differtation intitulée :
Moyens faciles & fimples pour faire de la
ville de Paris ou de toute autre une école publique
, perpétuelle & gratuite en tout genre
de littérature , par le moyen des écriteauxe
qui font aux enfeignes.
La veuve Robinot , quai des Auguſtins ,
& la veuve Amaury , grande falle du Palais
, vendent du même Auteur une inftruction
adreffée aux paroiffiens , qui font
avertis pour rendre le pain à bénir . C'eſt
une brochure de 8 pages.
INSTITUTIONS militaires pour la
Cavalerie & les Dragons . Par M. de la Porterie
, Meftre de camp de Dragons , Major
du régiment Meftre de camp general des
Dragons. A Paris , chez Hyppolite- Louis
Guerin , & Louis - François de la Tour ,
rue S. Jacques. 1753 , in- 8° . 1 vol .
L'ouvrage que je foumets au jugement
122 MERCURE DE FRANCE.
>> des
gens du métier
, ne s'éleve
point
, » dit l'Auteur
, jufqu'aux
grandes
opéra-
» tions de la guerre
, telles que les mar ches , les campemens
, les fiéges
, les » batailles
. On n'y traite point auffi de » la difcipline
, ni des exercices
, ni des
» évolutions
, ni du fervice
de campagne
» ou de garnifon
. On n'a pour objet que l'inftruction
particuliere
des Cavaliers
& Dragons
confiderés
dans un régiment
ou » dans une compagnie
.
"
» Il faut commencer par lever des hom-
» mes propres à chacun de ces corps , les
habiller , les équipper , les armer , leur
» apprendre à fe fervir de leurs armes , à
"
les conferver , à les tenir en bon état .
» Il faut choifir des chevaux convenables ,
» les drefler & les harnacher , montrer
» aux hommes à les monter, à les conduire,
» à les foigner , à les charger , à connoî-
» tre toutes les parties de l'harnachement ;
» détails infinis , qui peuvent paroître
» minces en eux- mêmes , qui font très- im-
» portans pris en malfe , & aufquels on
" ne s'applique pas avec toute l'attention.
» qu'ils méritent.
L'ouvrage que nous annonçons fournira
aux Officiers attachés à leurs devoirs les
fecours néceffaires pour les remplir. Le
chapitre premier traite de la perfonne da
M-AR S. 1754.
723
Cavalier & du Dragon & de leur habillement.
Le fecond , de l'armement des Cavaliers
& des Dragons , réglé par les ordonnances.
Le troifiéme , de la connoiffance
du cheval d'après les principes de
M. de Borgelat. Le quatriéme , de la felle
& de fes dépendances. Le cinquiéme , des
brides , bridons , leurs dépendances , &
tout ce qui termine l'équipement des che
vaux , du Cavalier & du Dragon . Le fixiéme
, de la maniere d'ordonner la bride ,
de brider & débrider le cheval. Le feptiéme
, de la maniere d'inftruire les Cavaliers
& Dragons de recrue à monter à
cheval , & de former les chevaux de remonte.
Le huitiéme , de la charge du cheval
, de la façon de faire monter une troupe
à cheval , & de quelques autres détails
du même genre. Le neuvième , de l'habillement
& ornement des Officiers & de
l'harnachement de leurs chevaux . Le dixiéme
, de l'armement & équippement
d'un Dragon à pied . Le onzième , de la
propreté de l'habillement & de l'arme-
.ment. Le douzième , des crimes & délits
militaires , tirés du code Briquet.
Ces inftructions font fuivies d'un affez
grand nombre de planches bien gravées
& accompagnées des explications néceffaires.
La premiere repréfente l'armement
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
du Cavalier , qui comprend le moufque
ton , les piſtolets , la cartouche , la bandouliere
, le couvre- platine , le ceinturon ,
la calotte , la cuiraffe , le ſabre , les bot
tes , &c. La feconde repréfente l'armement
du Dragon , qui comprend le fufil ,
le piftolet , le couvre - platine , la bayonette
, les bottines , le ceinturon , la cartonche
, &c. La troifiéme repréfente une platine
montée & démontée , avec d'autrés
piéces qui y font relatives. La quatriénie
représente une tente , un manteau , on
faiſceau d'armes , &c . La cinquiéme repréfente
un beau cheval , fes mâchoires ,
deux pieds , deux fers , & c. La fixiéme fait
voir pour principal objet deux arçons , un
vû par dedans & l'autre par dehors' ;
une felle vûe auffi par dedans , une fonte ,
un chaperon , un poitrail , une paire d'étriers
& une bride démontée , & c. La feptiéme
repréſente deux felles montées , une
beface & un panneau volant. La huitiéme
montre deux mors de bride demontés ,
deux bridons , & autres pieces dépendantes
de ces mors. La neuviéme repréſente
deux brides & deux bridons montés , un
caveçon , un licol , &c . La dixiéme repréfente
deux havrefacs , quatre outils &
etuis de Dragons à pied , & quatre autres
de Dragons à cheval. On voit dans la on-
་
MARS. 1754. 125
ziéme une tente , un manteau & un failceau
d'armes de Dragon à pied.
•
Les vûes de M. de la Porterie ont été
accueillies par le Miniftere , & font fuivies
par les troupes. Elle plairont même à
ceux qui ne font pas militaires , par la fageffe
, l'ordre & la précifion qu'on y remarquera.
Il n'eft point de citoyen qui
ne doive applaudir aux efforts d'un Officier
appliqué & vertueux , qui travaille
à affurer la gloire & la tranquillité de la
patrie , en cherchant à rendre le foldat
mieux inftruit & plus difcipliné. Ceux
aufquels il appartient fpécialement de
juger de la production que nous annonçons
, en font les plus grands éloges.
OBSERVATIONS phyfiques dédiées
au Roi , par M. Gautier , de l'Académie
des Sciences & Belles - Lettres de Dijon ,
& penfionnaire de Sa Majesté. Seconde
édition. A Paris , 1753 , chez Jorry &
Delaguette , in- 12 , 3 vol .
Le premier volume contient le fyftême
de l'impulfion & la caufe phyfique des
couleurs & de tous les phénomènes .
Le tome fecond contient la génération
des couleurs ou la chroa- généfie.
Le troifiéme tome contient le fentiment ;
& la critique de divers Philofophes.
Fiij.
126 MERCURE DE FRANCE.
OBSERVATIONS fur la peinture &
fur les tableaux anciens & modernes ; pag
le même. Année 175 3. , prem. vol . in- 12 .
Il y a dans cet ouvrage beaucoup de
chofes curieufes & qu'on ne voit pas ailleurs.
SUPPLEMENT au Journal hiftori-.
que du voyage de l'Equateur , & au livre
de la mefure de trois premiers dégrés du
Méridien
,, ppoouurr fervir de réponſe aux objections
de M. Bouguer. Par M. de la Condamine
, feconde partie , 1754. A Paris ,
chez Durand & Piffot , 1 vol . in-4° .
C'est une nouvelle piece du grand procès
que M. Bouguer & M. de la Condamine
ont depuis long - tems devant le public .
Il ne nous appartient pas de prendre parti
dans une affaire fi importante & entre
deux Académiciens très- célébres . Tout ce
que nous nous permettrons de dire , c'eſt -
que l'ouvrage de M. de la Condamine eft
écrit avec un naturel , une facilité , une
élégance qu'on remarqueroit même dans
des écrits dont le ftyle feroit le principal
mérite .
Il paroît un Almanach des Finances pour
l'année 1754 , contenant fommairement
la nature & les principales particularités
des affaires des finances , les noms & deMAR
S. 1754 127
meures des Intéreffés , les bureaux , jours
d'affemblée , tribunaux où fe portent les
conteftations & autres éclairciffemens à ce
fajer. C'est un in- 12, de 96 pages , qui doit
être commode pour ceux qui font dans
les affaires , & pour ceux qui ont beſoin
d'eux
MEMOIRES de deux amis , ou les
aventures de MM. Barniwal & Rinville.
Par M. Delafolle , quatre parties in- 12. A
Londres , & à Paris , chez Merigot pere
fils , Libraires , quai des Auguftins.
&
La nouveauté que nous annonçons peut
mériter la curiofité de ceux qui ne lifent
pas uniquement pour s'inftruire ou fe
mettre à portée d'écrire eux -mêmes. On y
trouvera des fentimens naturels & touchans
, des caracteres peu communs fans
être gigantefques , des fcenes variées fans
confufion , des aventures extraordinairesfans
trop bleffer la vraisemblance , un ftyle
facile & quelquefois négligé.
» est
peu
ور
Pour donner une idée de l'Auteur plus que
de l'ouvrage , nous tranferirons ici quelques
endroits de fa préface. » Je fçais qu'il
de ces génies privilegiés deftinés
à répandre une lumiere nouvelle , de ces
» hommes extraordinaires que la nature
montre de tems en tems à la terre , & qui»
F iiij
128 MERCURE DEFRANCE.
» en méritent l'adoration quand leurs vi-
» ces ne prêtent pas affez à l'envie pour
rendre leurs perfonnes auffi odieuſes
» que leurs écrits font refpectables .
"
" Cette réflexion auroit dû me faire
» quitter la plume ; mais la raifon ne fert-
» elle pas plus aux hommes pour connoî
" tre les maux que leur remede ? Tous le
» plaignent de la nature , parce que fon
pouvoir a des bornes , & que leurs dé-
» firs n'en ont point.
22
»
» Elle m'a donné du goût pour le plai-
» fit & pour la Philofophie , & peu d'ambition
, en me plaçant bien loin de ce
qu'on appelle aujourd'hui un état heureux
, où l'homme toujours éloigné de
» là connoiffance de lui même , n'a d'au-
» tre loi que fa fantaisie , d'autre plaifir
» que de jouir fans goûr des richeffes que
» le fort lai a données fans juftice .
ود
» Je fuivis mes goûts : la liberté eft le
» bien de ceux qui n'en ont point d'autre.
Le hafard me lia avec des gens du monde,
je m'y livrai . J'y fus accueilli par des
» hommes polis qui promirent de me
» former ; des femmes offrirent de pren-
» dre ce foin , je leur donnai la préfé-
» rence. Ces femmes aimoient l'eſprit ,
elles voulurent que j'en euffe , elles me
le perfuaderent facilement ; qui eſt- ce
qui refufe des avantages ?
MAR'S. 1754. 129
ور
Le défir de plaire me fervit de génie.
J'avois été dans ma jeuneffe le té
» moin , fouvent intéreffé , de beaucoup
» d'aventures : je pris la plume pour les
écrire ; mais l'imagination me ſervic
» mieux que la mémoire. J'abandonnai la
» vérité qui me parut peu capable d'amu
» fer , pour donner au public un Roman
» tout entier d'imagination , fous le titres
» de Mémoires de Verforan , en fix parties,
» que je hazardai en 1750. Je fus encou
ragé fans être enorgueilli , par l'accueil
favorable que ce livre reçut du public ,
qui fembla m'autorifer à publier enfui
te les Anecdotes de la Cour de Bonhommie;
>> en deux parties.
>>
وو
» Le fort de ces deux livres eft reglés .
»il feroit inutile que j'entrepriffe ici d'en
juftifier les défauts , ou de donner des
» raifons qui les balançaffent. La fingularité
de l'ouvrage que je donne aujour
d'hui , obtiendra peut- être pour moi
» l'indulgence dont il a befoin .
"9
"
3)
» Chacun fera fur les aventures de Made
Rinville des réflexions fuivant fon
caractere . En général je crois qu'on trou-
» vera le Chevalier de Borille bien bizarre
» dans fon goût & dans fa conduite . C'eft
» cette bizarrerie qui me fait frémir , &
» pour laquelle je demande grace. Bien
F
10 MERCURE DE FRANCE. 36
ود
» des hommes ont à peu près les mêmesprojets
que lui , parce qu'ils ont de la
» fidélité des femmes la même opinion.
» Les feules difficultés leur font abandon-
» ner ce deffein : pourquoi ne feroit - il
» pas permis de réaliſer dans un Roman
des idées qui font dans l'efprit de beau-
» coup de mes lecteurs ? A quoi bon pein
» dre des vices & des vertus imaginai-
» res ? Il y a trop long tems qu'on dit
» aux hommes comme ils doivent être , il
» eft tems de les montrer tels qu'ils font.
» Ce travail demande un homme tout en-
» tier ; j'ai donc eu raifon de m'y appli-
» quer,fans me permettre d'incurfions fur
» aucun genre de littérature , quelqu'at-
» trayans qu'en foient les fuccès.
"
» Ce que je dis ici ne paroît pas
d'accord
avec ma conduite , puifqu'on fçait
» que je fis jouer l'année derniere une
» Tragédie ; mais on ne fçait pas que l'amitié
dont l'Auteur m'honore exigea
» qu'elle paffat pendant quelque tems pour
être de moi ; cependant je n'y avois
» aucune part , je dois aujourd'hui ' cet
hommage à la vérité. Un fi grand ouvra
" ge eft beaucoup au deflus de mes forces.
"
"
39-
" VOEGARIZZAMENTO di Siggi
fopra diverfe materie di litteratura e di
MARS. 1754. 1311
»morale ; del Signore Abbate Trublet ;
tradotti in lingua Tofcana , da un Academico
della Crufca. 1753 .
Cette traduction des effais de littérature
& de morale de M. l'Abbé Trublet a été
faite fur la quatrième édition , & elle eſt
dédiée par le Libraire à M. le Comte Lo
renzi , chargé des affaires du Roi à Florence.
Cette place ne l'empêche point de
cultiver les fciences , la Philofophie &
les Belles - Lettres ; & il eſt connu des ſçavans
par plufieurs differtations très.eftimées
, entr'autres par celles qu'on trouve
dans les recueils de l'Académie de Cortone.
A ce jufte éloge de M. , le Comte Lorenzi
nous pourrions joindre celui de M.
fon frere le Chevalier Lorenzi, Capitaine de
Grenadiers dans le régiment Royal Italien
avec le brevet de Colonel , s'il étoit moins
connu à Paris où il eft actuellement . Jamais
peut-être deux freres ne fe rellemblerent
davantage à tous égards, à leur profeilion
près , & le militaire n'a pas moins
cultivé les fciences que le politique . Voici
la traduction de l'épître dédicatoire .
» Monfieur , il n'y a point d'ouvrages plas
→ utiles , ni peut - être même aufli goûtés ·
aujourd'hui , que ceux où la morale eft
» traitée avec un efprit philofophique: -
Tel cft celui que j'ai l'honneur de vouss
Fvj :
132 MERCURE DE FRANCE.
préfenter. Les différentes éditions &
» traductions qui en ont été faites , en
» prouvent affez le mérite & le fuccèst
» Celle - ci ne peut donc manquer d'être
agréable à un ami de l'Auteur , à un
» homme de goût , à un Philoſophe métaphificien
& moral . Dès que je fçus qu'un
» de vos confreres dans l'Académie della
»
Crufca avoit traduit ces Effais en Tols
» can , pour fa fatisfaction particuliere ,
» je pris des mefures pour qu'il me per-
» mît de les imprimer. A qui pourrois -je
» mieux les dédier qu'à vous , Monfieur ?
» Vous connoiffez parfaitement toutes les
» beautés de la langue Tofcane ; l'ouvra
" ge eft François , & vous êtes au fervice
» du Roi de France : Que de titres pour
agréer cette traduction ! J'ajoûte qu'elle-
»fera comme un renouvellement de l'an-
» cienne amitié entre les écrivains des
» deux Nations . Nous n'oublierons jamais
» tout ce qu'ont fait pour & dans notre
langue les Ménage & les Regnier Defma-
» rais. Peut- on travailler plus utilement
» pour elle qu'en traduifant les meilleurs.
" ouvrages écrits en François , langue aujourd'hui
fi pure , friche , fi belle ?
ور
Je fuis , & c.
M
Nous croyons faire plaifir au public de -
lui annoncer qu'il paroît chez Briaffon une
MAR S. 1754. 133 :
cinquième édition des Effais de M. l'Abbé
Trublet , augmentée d'un troifiéme vo
lume qui fe vend féparément. Hy a auffi
plufieurs additions & plufieurs changemens
dans les deux premiers. Nous rendrons
compte du troifiéme dans le Mercure
prochain.
TRAITE d'Oftéologie , par M. Ber
tin , Docteur Régent de la Faculté de Médecine
en l'Univerfité de Paris , de l'Académie
royale des Sciences , ci-devant premier
Médecin du Prince des Valaquies &
de Moldavie , ancien Profeffeur de Chirurgie
, & premier Médecin d'une des are
mées du Roi. A Paris , chez Vincent , rue -
S. Severin 1754 , 4 vol. in- 12 .
La connoiffance des os eft fi importante
, qu'il eft impoffible fans être guidé par
les lumieres qu'elle répand fur toutes les
parties de l'anatomie, d'y faire aucun progrès.
Elle eft la porte qui nous donne la
premiere entrée dans ce labyrinthe obſcur
qui renferme les fecrets les plus chéris de la
nature ; elle donne- même aux connoiflances
que nous acquerons dans l'oeconomie
animale une confiftance qui les mer à l'a
bri des tems , elle en eft comme la bafe.
Nous n'avons d'idées exactes de la fitua
tion des parties intérieures qu'autant que
nous rapportons chacune de ces parties aux
134 MERCURE DE FRANCE.
différentes pieces offeuſes que l'Oftéologie
nous fait connoître .
Les os font des corps blancs & plus
durs qu'aucune des autres parties dont le
corps humain eft compofé ; ils font la baſe
orps
& la charpente de la machine humaine ,
mais ils allient la mobilité avec la dureté.
Ils ne font pas feulement des murs ou des
poutres d'un édifice , ils font auffi la fonction
des roues & des refforts des montres
ou des voitures ; ils font des leviers dont
nous nous fervons pour furmonter le poids
de notre machine & la tranfporter où il
nous plaît , ou pour faire fur les corps qui
nous environnent des efforts plus ou moins
grands ; il y en a qui font des points d'appui
, fur lefquels d'autres font les fonctions
des moulins pour broyer les alimens
que nous deftinons à notre fubfiftance.
Quelques- uns concourent enfemble à faire
des cavités immobiles , dans lefquelles
repofent nos refforts les plus fins & les
plus précieux d'autres , comme autant de
coins , font taillés à différentes facettes
pour former les voûtes qui foutiennent
tout l'édifice , tels font les os du pied . IIy
en a qui font tellement conftruits &
unis enfemble , que nous en formons autant
de différens crochets ou grapins dont
nous nous fervons pour faifir les corps
¿
MARS 1754. 1355
dont nous voulons nous procurer la jouiffauce
, tels font les os de la main Quelques-
uns , comme autant de poulies , dirigent
les forces de nos mufcles vers les
lieux où il convient que ces forces agif
fent ; d'autres font les fonctions des parois
folides de nos foufflets , tels font les os de
la poitrine..
2
Pour travailler avec fruit à acquerir la
connoiffance des os , il faut examiner cha- › '
que os en particulier ; fi l'on fe bernoit à
n'examiner que des os unis par leurs ligamens
ou par des liens artificiels , l'on ne
réuffiroit qu'avec bien de la peine à en découvrir
toutes les faces & toute l'étendue .
Mais l'étude de chaque os en particulier &
détaché de tous les autres , ne difpenfe pas
de l'examiner avec un foin extrême dans
fa fituation naturelle & dans fes unions
avec les autres os.
Toute cette doctrine fait le fond de
l'ouvrage que nous annonçons. Il est divifé
en quatre parties. Dans la premiere
eft renfermée l'oftéologie en général . Dans
la feconde , la defcription des os de la tête
en particulier. Dáns la troifiéme , l'ex-..
pofition des os de l'épine , de la poitrine ,
du baffin & des extrêmités fupérieures . La
quatrième traite des os des extrêmités inférieures
.
136 MERCURE DE FRANCE.
On voit par cette diftribution que l'Aus
teur s'eft d'abord attaché à l'oftéologie en
général , pour préparer par dégrés fes lec--
teurs à la connoiffance de l'oftéologie
en particulier ; cela ne l'empêche pas
d'y revenir de tems en tems de nouveau ,
afin de délaffer l'efprit fatigué par les détails
fur la ſtructure de chaque os en pars
ticulier. Trop de généralités propoſées·
de fuite feroient peut- être devenues ene
nuyeufes dans le commencement de l'ouvrage
; de fimples détails dénués de ces
principes qui ont rapport aux généralités ,
auroient à la fin fatigué la conftance &
le zele des étudians dans l'étude de l'oftéologie
particuliere . Pour éviter ce dou
ble écueil , l'Auteur a femé dans tout le
corps de l'ouvrage des réflexions relatives
aux ufages oeconomiques des os , & quel
quefois aux maladies . aufquelles tel ou tel
os eft exposé.
L'ouvrage que nous annonçons , nous
paroît eftimé & digne de la réputation de
l'Auteur.
Walther , Libraire du Roi de Pologne ,
Electeur de Saxe à Drefde , a fait une nouvelle
édition en deux vol. grand in- 8° ; du
Dictionnaire militaire de M. Aubert de
la Chenaye , revic , corrigée &. confide
rablement augmentée par M. Eggers , Co-
·
MARS. 1754. 1.3.7
lonel , Ingénieur au fervice du Roi de
Pologne , Electeur de Saxe.
M Eggers , Suédois de naiflance , homme
de mérite , fort connu & très - eftimé
en Saxe , a trouvé le moyen d'augmenter
le Dictionnaire de plus de treize cens articles
, & de rectifier beaucoup de fautes
qui s'y étoient gliffées .. On trouve à la fin
la lifte de toutes les troupes de France ,
d'Efpagne , d'Autriche , de Saxe & d'Hanovre
on fe propofe d'ajoûter par forme
de fupplément , toutes les liftes des .
troupes des autres Puiffances , dès qu'on
les aura recueillies. Le Libraire n'a rien
Jaiffé à defirer pour la beauté du papier .
& de l'impreffion , qui s'eft faite avec tous .
les foins imaginables . Les articles de M.
Eggers font marqués par une étoile.
-
IMITATION des Odes d'Anacréon en
vers François. Par M. S *** & la traduc
tion de Mlle Lefevre , avec une Comédie-
Ballet en vers & en profe, qui a pour titre
Anacréon, A Paris , chez Prault l'aîné , quai
de Conti , à la Charité . 1754 , in- 1 2. I. V.
Pour que le lecteur puiffe juger de l'ouvrage
que nous lui annonçons , nous al- .
lons tranfcrire l'imitation de l'Qde deuxiéme
pour les femmes..
"Aux habitans des airs de la terre & de l'onde ,
138 MERCURE DE FRANCE.
La nature en thréfors féconde ,
En leur donnant le jour prodigua fes préfenss
Le lion reçut en partage
Le plus intrépide courage ; '
Le cerf , la viteffe des vents ;
Le paor , un fuperbe plumage ;
Le ferin , le plus doux ramage ;
La douce brebis , la toifon ;
L'homme , l'efprit & la taifon.
Quel don fit- elle au fexe aimable,
Qui fait fon premier ornement ?
La beauté , ce thréfor charmant
Le feul qui foit ineftimable.
GRAMMAIRE générale & raifonnée
contenant les fondemens de l'art de par
ler , expliqués d'une maniere claire & na
turelle ; les raifons de ce qui eft commun
à toutes les langues , & des principales
différences qui s'y rencontrent ; & plufieurs
remarques nouvelles fur la Langue
Françoife. A Paris , chez Prault fils l'aîné ,
quai de Conti , à la defcente du Pont
neuf , à la Charité. 1754 , in- 12. 1. vol .
On voit par le titre que c'eft une nou
velle édition de la Grammaire fi connue &
fi eftimée de Port- royal que nous annonçons
. Les endroits qui avoient befoin
d'être éclaircis ou rectifiés , l'ont été trèsheurcufement
par M. Duclos, Hiftoriogra
MARS. 1754 139
phe de France , de l'Académie Françoiſe
& c. Cet illuftre écrivain a porté dans des
difcuffions grammaticales le même efprit
philofophique qu'il avoit montré dans des
romans , dans l'hiftoire & dans des ouvrade
morale. Une de fes remarques que ·
ges
nous allons tranfcrire en partie , en confervant
fon ortographe , va juftifier ce jugement..
Je me permètrai , dit M. Duclos , dans
fa remarque fur le premier chapitre , une
réflexion fur le penchant que nous avons
à rendre notre langue mole , efféminée &
monotone. Nous avons raifon d'éviter la
rudeffe de la prononciation ; mais je croi
que nous tombons trop dans le défaut opofé.
Nous prononcions autrefois beaucoup
plus de diftongues qu'aujourd'hui , èles
fe prononçoient dans les tems des verbes ,
tels que j'avois , j'aurois , & dans plufieurs
noms , tels que Français , Anglois , Polonois
, au lieu que nous prononçons aujour
d'hui j'avès , j'aurès , Françès , Anglès , Polonès.
Cependant ces diftongues métoient
de la force & de la variété dans la prononciation
, & la fauvoient d'une espèce de
monotonie qui vient en partie de notre
multitude d'e muets .
La niême négligence de prononciation
fait que plufieurs e , qui originairement
140 MERCURE DE FRANCE
étoient accentués , deviennent infenfible
ment ou muers ou moyens . Plus un mot
eft manié, plus la prononciation en devient
foible. On a dit autrefois Roine & non
pas Reine , & de nos jours Charolois eft
devenu Charolès , harnois a fait harnès . Ce
qu'on apèle parmi nous la fociété , & ce
que lesanciens n'auroient apelé que coterie,
décide aujourd'hui de la langue & des
moeurs. Dès qu'un mot eft manié quelque
tems par le peuple des gens du monde , la
prononciation s'en amolit. Si nous étions
dans une relation auffi habituèle d'afaires ,
de guère & de comerce avec les Suédois
& les Danois qu'avec les Anglois , nous
prononcerions bientôt Danès & Suedès ,
comme nous difons Anglès. Avant que
Henri III. devint Roi de Pologne , on
difoit les Polonois ; mais ce nom ayant été
fort manié , & dans ce tems- là , & depuis ,
à l'occafion des élections , la prononciation
s'en eft afoiblie . Cète nonchalance dans
la prononciation , qui n'eft pas incompatible
avec l'impatience de s'exprimer , nous
fait altérer jufqu'à la nature des mots , en
les coupant
de façon que le fens n'en eft
plus reconoiffable. On dit , par exemple ,
aujourd'hui proverbialement , en dépit de
Lai & de fes dens , au lieu de fes aitans.
Nous avons plus qu'on ne croit de ces
MARS. ·1754. 14
mots racourcis ou altérés par l'uſage.
Notre langue deviendra infenfiblement
plus propre pour la converfation que pour
la Tribune , & la converfation done le
ton à la Chaire , au Bareau & an Téâtre ;
au lieu que chez les Grecs & chez les Romains
la Tribune ne s'y afferviffoit pas .
Une prononciation foutenue & une profodie
fixe & diftincte doivent le conferver
particulièrement chez des peuples qui font
obligés de traiter publiquement des matières
intéreſſantes pour tous les Audiseurs
, parce que , toutes chofes égales
d'ailleurs , un Orateur , dont la prononciation
eft ferme & variée , doit être entendu
de plus loin qu'un autre qui n'auroit
pas les mêmes avantages dans fa langue ,
quoiqu'il parlat d'un ton auffi élevé. Ce
feroit la matière d'un examen affés filofofique
, que d'obſerver dans le fait & de
montrer par des exemples combien le caractère
, les moeurs & les intérêts d'un
-peuple influent fur la langue .
CHRONOGRAPHIE , ou defcription des
tems ; contenant toute la fuite des Souverains
de l'univers , & des principaux événemens
de chaque fiécle , depuis la création
du monde juſqu'à préfent ; en trentecinq
Planches gravées en taille - douce , &
142 MERCURE DE FRANCE.
*
réunies en une machine d'un uſage facite
& commode. Par M. Barben Dubourg,
Docteur en Médecine , & Profeffeur de
Pharmacie en l'Univerfité de Paris . Se
vend à Paris , chez l'Auteur , rue S. Benoît
, à côté de l'Abbaye S. Germain`; la
Neilliere , Marchand Mercier , à la Croix
d'or , rue S. Denis , vis à -vis la rue des
Lombards ; & Fleury , Marchand Tapiffier
à l'Eftrapade. 1753. Avec approbation
& privilege du Roi . Prix en feuilles 12
livres , avec la machine 15 ou 18 livres.
En rendant compte de la Carte chronographique
de M. D. dans le premier Mercure
du mois de Décembre dernier , nous
nous engageames à donner dans un autre
Mercure la defcription de la machine dans
laquelle cette Carte eft renfermée , &
qui peut être confidérée comme une partie
effentielle de uvrage , puifque fans elle
la Carte ne feroit prefque de nul uſage ,
& que c'est vraisemblablement faute d'une
telle invention que perfonne jufqu'ici n'avoit
entrepris d'appliquer aux tables de
Chronologie une échelle graduée , comme
on en a toujours eu pour les Cartes de
Géographie.
La machine de M. D. eft auffi fimple
qu'ingénieufe ; elle eft d'une forme affez
agréable , d'une confiftance folide ; elle
MARS. 1754 143
' eft point embarraffante. par fon volume ,
ni incommode par fa pefanteur.
Elle ne tient pas plus de place fur une
tablette que deux volumes in folio , &
n'excéde pas le poids d'un in- 4° . Elle n'eft
fujette ni à fe déranger nià fe gâter , quoique
maniée avec affez peu de ménagement .
Lorfque la machine eft fermée , la Carte
eft à l'abri de tout accident , & à peine
fe laiffe - t-elle entrevoir : lorfqu'elle eft
ouverte , elle expofe aux yeux plus d'un
fiécle de la Carte étalée librement & fans
plis , fur une efpéce de table , foutenue
de part & d'autre fur deux cylindres
creux , dans lesquels le refte de la Carte
eft caché .
Nous allons entrer dans le détail de
chacune des parties de cette machine , en
faveur de ceux qui voudroient la faire
exécuter fans en avoir de modele .
,
1º. La table eft formée de deux planches
, chacune de deux lignes d'épaiffeur
& de cinq pouces & demi de longueur ,
non compris deux tenons qui font à chaque
bout , proportionnés à la grandeur
des mortaifes ci - après.
2°. Quatre autres planches femblables
entr'elles , à chacune defquelles il faut
confidérer deux parties , l'une formant un
cercle de quatre pouces de diametre , l'au144
MERCURE DE FRANCE.
tre prolongée en forme de tengente à ce
cercle , de la longueur de fix pouces fur
un pouce de hauteur , dans laquelle font
pratiquées , à quatre lignes du bord fupérieur
, deux mortaifes pour recevoir les
tenons dont nous venons de parler , &
qui y font arrêtés avec de la cole forte.
Ces planches font pofées de champ fir
leur partie circulaire.
30. Des carrons de grandeur convenable
, cloués d'une part fur le bord inférieur
des planches horisontales , & d'autre
part fur le bord circulaire des planches pofées
de champ , formant les deux cylindres
, dans la cavité defquelles eft renfer
mée toute la Carte .
4º. Les deux bouts de la Carte font colés
fur deux petits rouleaux , ou bâtons cylindriques
de cinq lignes de diamétre , fur
feize pouces de long , placés au centre du
cylindre creux , & terminés d'une part
par une autre petite pointe de fer , & d'autre
part par une petite manivelle
moyen de laquelle chaque rouleau tournant
facilement fur fon axe , fert à rouler
& à dérouler la Carte.
› au
5 °. Deux autres petits bâtons cylindriques
de quatre lignes de diametre , for
feize pouces de long , terminés de part &
d'autre des
par petites pointes de fer , &
placés
MAR S. 1754. 145
placés aux deux côtés de la table , une
ligne au-deffus de fon niveau , tournent
fur leurs axes pour faciliter le jeu de la cár
te , en diminuant les frottemens .
6. Les deux moitiés correfpondantes
de la machine ainfi conftruite , font affemblées
avec deux charnieres à noud , faites
de cuivre , fur le modele de celle des pieds
de roi , & placées dans le bout du prolongement
des quatre petites planches décrites
dans l'article 2 .
7°. Deux crochets de métal , placés en
deffous , à chaque bout d'une des planches
de la table , & deux pitons placés aux endroits
correfpondans de l'autre planche ,
fervent à fixer la machine ouverte.
8°. Deux autres crochets placés au haut
de la partie circulaire de deux des planches
pofées de champ , & deux pitons placés aux
endroits correfpondans des deux autres
planches ,fervent à fixer la machine fermée.
9. Tout le corps de la machine chronographique
eft recouvert de papier de couleur.
Nous avons remarqué quelque différence
entre les premieres machines qui ont
été répandues dans le public , & celles que
M. D. a fait faire depuis. Ces dernieres
nous ont paru beaucoup plus folides &
mieux exécutées , & tous les méchaniciens
G
146 MERCURE DE FRANCE:
en paroiffent auffi fatisfaits que les Sça
vans des cartes. Nous ne fçaurions affez.
exhorter les parens & les maîtres à faire.
fervir l'invention de M. Dubourg à l'inf
truction de leurs enfans & de leurs éleves.
Nous en avons vû des épreuves qui nous
ont charmé , & nous avons affez examiné
la machine que le fuccès de
toutes les épreuves qu'on fera , eft prel
qu'infaillible.
affurer
pour
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur
le flux & reflux , &fur les longitudes.
L importe plus , Monfieur , pour la na
vigation ,, d'expofer & d'expliquer la
vraie méthode de connoître l'heure variable
de pleine mer en chaque port , que
la caufe de fa hauteur variablement iné,
gale. Le progrès des connoiffances utiles
pour la marine feroit retardé , fi les vraies
circonftances de la marée continuent d'être
diffimulées & déguifées dans la plûpart
des livres qui en traitent, à deffein ou
par occafion , après même que
leur expofition
détaillée , fincere & exacte fur les
Mémoires de l'Académie des Sciences par
M. l'Abbé de Brancas , dans fes Ephémérides
cofmographiques pour 1751 , § 8 & 9,
MARS. 1754. 147
& antérieurement dans fon explication du
Alux & reflux , a fait paroître ce phénomène
ſous un jour nouveau .
J'ai confulté récemment fes ouvrages ,
dans la furpriſe où m'a jetté un livre def
tiné à l'afage de la marine , en y lifant
non appelle établiffement ou heure d'un
» port , le nombre d'heures qui s'écoulent
» entre l'heure da paffage de la Lune par
» le Méridien du port & celle de la haute
» ou pleine mer. Ainfi on dit que l'éta-
» bliffement du Havre de Grace eft de 9
» heures , parce que la mer n'eft pleine
» au Havre que 9 heures après que la Lu-
» ne a paffé par le Méridien de ce port ; «
car la pleine mer du foir y arrive le jour
d'une fizigie à 9 heures après midi , & la
pleine mer du matin à la même heure après
minuit à peu près , & aux quadratures s
heures 12 à 14 minutes plus tard , quoique
l'oppofition ou la conjonction de la
Lune & fes quartiers tombent chaque fois
à des heures différentes , & avec un intervalle
de plus ou moins de minutes , d'heures
& même de jours.
J'avois crû fur les Mémoires de l'Académie
des Sciences & fur la connoiffance
des tems publiée annuellement par
fon ordre , que la table de l'heure de pleine
mer aux jours de nouvelle & pleine
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
Lune en différens ports qui y font nommés,
défignoit fimplement l'heure moyenne
à laquelle aux fizigies arrive la pleine
mer,dans ces ports l'après midi , & même
le matin après minuit , avec une différence
de quelques minutes , felon des conjonctures
aftronomiques qui peuvent être
prévues , ou phyfiques qui font imprévoyables
. Je croyois auffi d'après la même
autorité , que la vraie régle pour prévoir
cette heure le foir ou le matin dans un
port dont l'heure de l'établiffement eft
connue , confiftoit à l'ajoûter à l'heure
de la médiation de la Lune ou de fon paffage
par le Méridien de ce même port , ou
encore mieux à une partie proportionnelle
de 312 à 314 minutes , felon l'âge de la
Lune , & felon le nombre de journées &
d'heures folaires que comprend l'intervalle
d'une fizigie au quartier qui fuit , s'il eft
vrai que dans ces mêmes
dont il y
eft mention , la pleine mer arrive 312 ou
314 minutes plus tard aux quadratures
qu'aux fizigies , en retardant chaque jour
d'une quantité proportionnelle& variable,
felon Fintervalle inégal de ces deux phafes
, & au contraire en avance à peu près
dans le même ordre de cette même quadrature
à la fizigie fuivante , afin d'arriver
teujours à peu de minutes près au jour
ports
MARS. 1754. 149'
Je la nouvelle & pleine Lune après midiou
après minuit vers l'heure moyenne indiquée
dans cette table , & s heures 12 à
14 minutes plus tard aux quadratures.
Mais eft il étrange que le Roman s'ingere
fur la fignification de l'heure du port
ou de l'établiffement dans un livre où fa
table paroît différer pour plufieurs ports.
depuis 15 jufqu'à 70 minutes d'avec la table
qui en eft expofée dans un ordre fort
méthodique , dans l'explication du flux &
reflux de M. l'Abbé de Brancas , dans le
Dictionnaire de Mathématique de M. Saverien
, dans le Dictionnaire univerfel de
Trévoux, dans le Neptune François , dans
la Connoiffance des tems , & c ? Vous voudrez
bien , je l'efpere , publier cette lettre
, afin d'engager les fçavans navigateurs
à décider en faveur de ceux qui no
font pas à portée de s'en éclaircir par leur
propre expérience faute d'habiter une .
ville maritime , fi les vraies circonstances.
du flux font exposées plus exactement &
mieux expliquées en leur caufe dans les
fyftêmes particuliers ou généraux que M.
L'Abbé de Brancas combat , par un fyftême
univerfel fondé fur la compreffion & l'électricité
, & fur une nouvelle théorie des
cieux & de la terre , qu'il établit fur des
textes facrés autant que fur les expérien-
G.iij
150 MERCURE DE FRANCE.
ces , les obfervations & les calculs.
Il feroit à fouhaiter que la nouvelle Aca
démie de Marine établie à Breft , voulûc
bien déclarer en quel fens on doit enten
dre ce qui eft appellé l'heure du port ou
de l'établiffement , puifqu'on l'explique
différemment dans l'état du ciel qui lui
eft dédié , & qu'on y trouve des contradictions
avec la connoiffance des tems fur
les régles , pour prévoir l'heure de pleine
mer dans un port , & fur l'heure de l'érabliffement
en divers ports. N'eft - ce pas
la principale des circonftances de la ma
rée qu'il convient d'éclaircir pour la fûreté
de la navigation , étant fort différent
qu'à Breft la pleine mer arrive les jours
de fizigies à 3 heures 15 minutes du jour
aftronomique pour la marée du foir , &
à peu près à la même heure du jour civil
pour la marée du matin , ou bien feulement
3 heures 45 minutes après le paffage
de la Lune par fon Méridien ? Ce fatellite
eft , felon l'expreffion de M. l'Abbé
de Braneas , un cadran qui par fes phaſes
indique l'heure de pleine mer en tout
port dont l'heure de l'établiffement eft
connue , & ce port eft comme une élepfi
dre , qui par les ftations de haute & baffe
mer défigne les phaſes de la Lune auffi :
réciproquement.
MARS. 1754. 754
Ce qui me fait de la peine contre la
découverte des longitudes , qui femble
tenir , felon le même Auteur , à la com
pofition & publicité annuelle de quelques
tables aftronomiques dont vous avez publié
l'état dans le Mercure de Septembre
dernier , page 147 , c'elt que fi ces tables
n'étoient pas exactes , fon projet feroit
manqué , & en vain on les ajoûteroit
comme il fouhaite , à celles de la connoif.
fance des tems , ou bien à celles que pour
le bien public M. l'Abbé de la Caille doit
continuer de publier d'avance , ou encore,
comme je le préfume , à celles qui viennent
d'être entreprifes pour l'ufage de la
marine , par un affocié de l'Académie de
Rouen ; car je doute que ces cables puiffent
être exactes , à moins que le plan de l'univers
n'indique les vraies équations pour le
mouvement de la Lune & des autres aftres
mobiles , qui ont été inconnues aux Aftro,
nomes , faute peut- être de fuivre ou dé
connoître ce plan : en effet , ces mouve
mens doivent être fort différens & avoir
des équations fort difparates felon ce plan ,
comnie leurs phafes , leurs configurations
& leurs phénomènes , felon l'hypothèſe
de Copernic .
Il m'a paru que Mrs Maraldi , de la
Caille & Pingré font en difcordance de
G iiij
752 MERCURE DE FRANCE.
plufieurs minutes pour le tems même de
la conjonction ou de l'oppofition de la
Lune , & ne font jamais d'accord pour
l'inftant d'aucune de fes phafes , quoique
les deux premiers Aftronomes fuivent les
tables de M. Caffini , & le troifiéme celles
de Mrs Halley. Le plan de l'univers les
mettroit-il d'accord fur le différent uſage
des mêmes ou des différentes tables aftronomiques
? c'eft la feule objection que je
rouve à faire contre le fecret des longitudes
au moyen des tables propofées ; je
dirai, entre deux parenthèfes , que j'ai crû
remarquer dans l'état qui a été publié au
Mercure cité , quelques fautes d'impreffion
, p. 151 , dans 2 ou 3 chiffres. L'Auteur
d'un fi grand & fi utile projet n'auroit
pas prévû cette objection , qui feroit
annallée , dès que fon plan de l'univers
indique , comme il l'affure , la cauſe des
anomalies apparentes du Soleil & des Planétes
, & en particulier de la Lune & des
fatellites de Jupiter , & dès que le fecond
paragraphe de fes éphémerides de 1753
roule fur les tables , les régles & les équations
aftronomiques.
Se défieroit-on des affertions de l'Auteur
fi défintéreffé d'un fyftême univerfel
, où la Cofmographie eft auffi détaillée
& méthodique que la Géographie , & où.
• &.où.
M. AR S. 1754. 1532
Ta Phyfique eft auffi expérimentale dans les
principes & leurs inductions que la compreffion
& l'électricité ? Les Calculateurs
d'Aftronomie qui font toujours en défaut
& contradiction parce qu'ils fuivent l'hypothèſe
Copernicienne , devroient du
moins éprouver s'ils ne concilieront pas
leurs équations , en les accommodant au
fyftême Brancacien .
Une théorie des cieux & de la terre
qui confirme l'autorité des livres divins
dont elle est tirée , comme des obfervations
& expériences , mérite bien cet effai
ces frais & ces peines , du moins pour la
découverte des longitudes ; car il eft inconteftable
qu'elles feroient connues , fi
les tables propofées étoient compofées
avec exactitude , précifion & clarté ; &
elles doivent atteindre plus aifément lä
perfection effentielle , fi le niveau des
mers , loin de figurer un fphéroïde , forme
un cylindroïde arrondi par fes extrêmités
, ou plutôt terminé par des continens
immenfes & inconnus.
En ce cas la liaifon de l'Afie & de l'Amérique
eft décidée , de même que celle
de l'Europe & de l'Amérique . Les dégrés
de longitude étant égaux entr'eux fur
mer , de même que ceux de latitude , la
compofition des tables eflentielles pour en
Gy
154 MERCURE DE FRANCE..
découvrir les dégrés fur la feule infpection
de l'horizon céleste indiqué par ces.
tables au moment choifi , fera plus facile
pour l'Océan que pour les Continens , ou
l'inégale hauteur & difpofition des contrées
, encore plus que leur diverfe diftance
de l'équateur ou de l'un des poles , fuf.
cite une inégalité conftante dans les divers
dégrés des mêmes Méridiens & paralleles
.
C'est à la nouvelle Académie de marine
établie à Breft , de fuivre & d'approfondir
des vûes auffi étendues & importantes, qué:
la carte du plan de l'Univers fyftématiſe.
avec les mémoires publiés dans le deuxiéme
volume du Mercure de Juin , & dans
celui de Septembre de l'année derniere ,.
& dans les éphémérides cofmographiques..
Je fuis parfaitement , & c..
A Nantes, ce 16 Janvier 1754+
LETTRE de M. le Chevalier de Cau
fans à Milord Macclesfield , Préfident de
la Société royale de Londres..
M
flord , vous verrez par les billets
de foufcription ci joints , l'étendue
& les difficultés de mes propofitions ; &
comme je ne veuxrien avoir à. me reproMAR
´S. 1754- 155
cher pour les vérifier , je m'adreſſe , Milord ,
avec confiance à la Société royale de Lon--
dres , dont les lumieres diftinguées font la
gloire de la nation pour les fciences . Ma
fatisfaction fera parfaite , fi celle que j'offre
de démontrer paroît digne de l'attention
de la Société royale , & fi elle approuve
le moyen dont je me ſers pour la vérifier ,
qui eft auffi nouveau que les propofitions
font curieufes & intéreflantes , puifque
j'affure que les longitudes principalement
en dépendent , par la connoiffance de la
vraie figure de la terre. Quant aux autres
propriétés , étant infinies , les Académies
auront la gloire de puifer dans ce thréfor.
Agréez , je vous prie , Milord , que je
vous demande fi la Société royale approuve
ma façon de penfer là deffus , & fi elle:
défire quelque éclairciffement que je puiffe:
donner.
J'ai l'honneur d'être , Milord , &c.
MODELES DES BILLETS DE SOUSCRIPTION..
1754.
Soufcripteur....1000 l . Auteur ... 500 1.
Billet de foufeription pour la quadrature du
cercle , payable au Porteur , après lejugementde
l'Académie royale des Sciences & dis
Députés étrangers à Paris .
G vj
156 MERCURE DE FRANCE .
PROPOSITIONS A VERIFIER ,
I. Décrire un quarré parfaitement égal:
à un cercle quelconque .
II. Démontrer qu'en Géométrie un eft
trois , & trois ne font qu'un ; c'eſt - à - dire
que trois figures de méchanique contenues
l'une dans l'autre , font géométriquement
égales ; d'où il s'enfuit que chaque
tout dans l'étendue , a deux parties diftinctes
géométriquement & féparément égales
à lui . Cette propofition détruit l'axiome
univerfel le mieux établi , que le tout eft
abfolument plus grand qu'une de fes
ties.
par-
III. Prouver par une régle générale ,
le véritable rapport du diametre du cercle
à fa circonférence .
IV. Donner la quadrature géométri
que du cercle.
Chaque Etat & Villes qui prendrontau
moins cent foufcriptions , pourront
envoyer un député pour affifter aux démonftrations
, à qui on remettra troismille
livres en arrivant à Paris.
MAR S. 17541 157
REPONSE à une Lettre du Sieur Lottin,,
insérée dans le premier volume du Mercure
du mois de Décembre 1753 , dans laquelle
on répond à des Réflexions fur l'Impri
merie & fur la Littérature , par M. Auffray
, inférées dans celui du mois d'Avril i
même année,
Monfieur , je vous prie d'inférer dans
votre Journal cette courte Lettre ou
plutôt ce petit mot d'avis .
Si je ne réponds pas actuellement à la
critique que le fieur Lottin a faite de mes
Réflexions , ce n'eft pas que je fois dans
l'impoffibilité de le faire , rien n'eft fi fa,
cile , & cela ne l'eft que trop . Si j'aimois
la difpute & fi je me plaifois dans ces fortes
de combats , je trouverois dequoi me
fatisfaire ; mais je penfe différemment , &
je fçais trop combien le Public s'ennuye
de telles conteftations pour m'ériger en
écrivain polémique & perdre mon tems à
réfuter des endroits mal entendus , de faux
Faifonnemens , &c. J'aurai bientôt occa
Gon, dans un petit ouvrage , de parler de
l'Imprimerie de notre fiécle ; ce que j'en
dirai pourra fervir de réponſe à la critiquede
mon cenfeur , d'une maniere plus inté
58 MERCURE DE FRANCE.
reffante que je ne le ferois actuellement ,
& de façon à fatisfaire les gens de Lettres
qui n'en font pas plus contens que`moi .
Enfin je tâcherai de peindre le plus naturellement
qu'il me fera poffible , l'état de
Imprimerie du dix -huitième fiécle.
#
Auffray.
MANDEMENT de Meffieurs les Vi
caires Généraux de l'Eglife Cathédrale de
Senlis , le Siege Epifcopal vacant.
Acques - François Dufresne , Prêtre
J
de Paris , Licencié en Droit , Doyen &
Chanoine de l'Eglife Cathédrale de Senlis
; Michel Denis Brion , Prêtre , Doc-.
teur en Théologie de la Faculté de Paris ,
de la Maifon & Société Royale de Navarre
, Archidiacre & Chanoine ; Nicolas
Rouyer , Prêtre , Licencié en Droit , &:
Chanoine ; Claude- Adrien Trudaine ,
Prêtre , Bachelier en Théologie de la Faculté
de Paris , & Chanoine de la même
Eglife , Vicaires généraux du Chapitre de
ladite Eglife , le Siége vacant à tous
Doyens , Chapitres , Abbés , Abbeffes ,.
Prieurs , Prieures , Curés , Vicaires , Supérieurs
, Supérieures des Convens &
MARS. 1754 195
Conimunautés de ce Diocèle , exempts &.
non exempts , Salut en notre Seigneur
Jefus Chrift.
Vous n'ignorez pas , nos très - chers Freres
, le trifte événement qui nous plonge
tous dans un deuil amer : Mgr l'illuſtriſfime
& révérendiffime François - Firmin
Trudaine notre Evêque , n'eſt plus : le Ciel
qui nous l'avoit donné dans la miféricorde
, vient de nous le retirer dans fa juſtice..
Que de talens ! quel zéle ! que de lumieres
! quelle charité ! & pour tout dire en:
un mot , quel Evêque nous perdons !
Né avec toutes les qualités de l'efprit
& du coeur qui annoncent & qui préparent
les grands hommes , formé par la
plas excellente éducation , il fut bientôt:
placé fur le Chandelier , & la Providencequi
veilloit à notre bonheur le deftina:
pour être le fel & la lumiere ( a ) de ce
Diocèfe.
Dans cette carriere où l'efprit de Dieu
l'appelloit , il fut , à l'exemple de notre
divin Maître , puiffent en oeuvres & en paro-.
tes ( b ) . On ne fçavoit ce qu'on devout ad--
mirer davantage dans fon gouvernement ,.
ou la fageffe , ou la douceur, ou la fermeté ::
ces vertus fe fecondoient mutuellement & :
(a ) Matth. 5. 13-144-
* (6 ) , Luc 24, ✯ 19
160 MERCURE DEFRANCE
fe temperoient les unes par les autres . Pendant
près de quarante ans qu'il gouverna
ce Diocèfe , il préferva fon troupeau de
la contagion de l'erreur , & cependant il
le maintint dans la paix précieufe paix
qui eft au-deffus de tous nos fentimens ( c ) &
de toutes nos expreffions.
Redevable aux grands & aux petits , il
s'étoit fait tout à tous . Il étoit cet homme
d'une agréable fociété ( d ) , dont parle le Sage
, que l'on aime plus que fon propre
frere les charmes de fa converfation attiroient
continuellement auprès de fa perfonne
une foule de monde . Parmi les fçavans
& parmi les grands il paroiffoit toujours
avec un air de dignité & de décence ,
qui honoroit & qui faifoit honorer le miniftere
faint dont il étoit revêtu .
Que dirons nous de fon tendre attachement
pour fon cher troupeau ? Bienfaifant
par principe & par inclination , a - t- il jamais
refufé à perfonne les fecours de fa
protection ou de fes biens ? Tantôt c'étoit
une fortune chancelante qu'il empêchoit
de tomber ; tantôt c'étoit une famille défolée
par la perte d'un chef , dont il ranimoit
les espérances : ici c'étoit un jeune
Miniftre qu'il faifoit élever dans la fcience
( c ) Philipp. 4. 5
( d ) Proverb. 18. V. 25 % .
MARS. 1754 161
des Saints ; là c'étoit un Hôpital dont il
groffiffoit le revenu par fes aumônes ordinaires.
Il étoit , comme le S. homme Job ,
( e ) l'oeil de l'aveugle , le pied du boiteux , le
protecteur de la veuve de l'orphelin , le
pere des pauvres.
Nous difons le pere des pauvres , il le
fut en effet toujours pendant la vie , par
des charités abondantes & multipliées , &
à fa mort par les dernieres difpofitions
puifqu'il leur a tout donné. Mais il ne fut
pas feulement leur pere par fes bienfaits ,
il fut encore leur modéle par fon détachement
; il répétoit fouvent à ceux qui
avoient l'honneur de fa confiance , qu'il
ne mourroit pas content , fi l'on trouvoit de
T'argent après lui. Sentiment admirable ,
digne d'un faint Evêque , & d'un difciple
d'un Dieu pauvre & crucifié.
Dieu jufte ! faut- il que la mort tranche
fi promptement la trame d'une vie fi belle
Depuis près de fix mois que l'amour de
fon devoir lui fit entreprendre des vifites
que la foibleffe de fa fanté ne comportoit
plus , il vit fes jours décliner vers leur fin ,
il s'empreffa de travailler à fon falut avant:
la nuit funefte qui le menaçoit ; il repaffa
toutes les années de fa vie (f) dans l'amer
( e )Job. 24. V. 15.
(f) Ifai. 38. . 15%.
162 MERCURE DE FRANCE.
tume de fon ame , s'efforçant d'expier fes
fautes dans les travaux de la pénitence &
d'une confeffion générale . Ainfi par le renouvellement
intérieur , par la fréquentation
des Sacremens , par une charité plus
ardente , il fe difpofoit à bien mourir , &
à confommer fon facrifice.
Des jours fi remplis , couronnés par
une fi belle fin , nous infpirent la jufte
confiance qu'il eft mort de la mort des Juftes
(g). Cependant n'oublions rien , nos trèschers
freres , pour lui affurer le repos
l'éternel repos que fon coeur defiroit.
Prions le Pere des miféricordes de ne pas
entrer en jugement avec son ferviteur ( h ) ,
& de ne le pas traiter dans la rigueur de
fa juftice ; faifons couler fur nos autels le
fang de la victime de propitiation.
A ces caufes , nous vous exhortons &
enjoignons de faire célébrer dans vos Eglifes
, le plutôt qu'il fera poffible , un Service
folemnel pour le repos de l'ame de
feu Mgr François- Firmin Trudaine , Evêque
de Senlis , décédé le quatre du préfent
mois de Janvier.
Le fieur Liverloz , Arithméticien Juré
& Maître Ecrivain des Pages de S. A. S
(g) Num. 23. V. 10.
(b) Pfal. 142. y. 2.
MARS. 1754. 163
Mgr le Duc d'Orléans , vient de compofer
un livre d'arithmétique , qui a pour ti
tre , le Parfait Arithméticien , ou la maniere
de le devenir , à l'ufage de ceux qui veulent
apprendre l'Arithmétique fans maître. On
trouvera expliqué dans ce Livre d'une maniere
claire & concife , par autant d'exemples
, toutes les opérations de l'Arithmétique
appliquées au commerce & à la finance,
avec un traité des alliages , & un traité
des quatre Regles en fractions. Ce Livre
fe vend à Paris , chez Chardon fils , rue
S. Jacques , près la fontaine S. Severin ;
Duchefne , au Temple du goût , & chez
F'Auteur , rue S. Honoré , près les piliers
des Halles.
BEAUX ARTS.
BSERVATIONS fur les Ouvrages
OMM.de l'Académie de Peinture
& de Sculpture , expofés au Salon du Louvre
en l'année 1753 , & fur quelques écrits.
qui ont rapport à la Peinture . in- 12 . vol.
de 173. pages.
Cet écrit qui eft furement d'un Auteur
qui connoît les Arts , puifqu'il s'eft trouvé
du goût des Artiftes , a un mérite indé
164 MERCURE DE FRANCE...
pendant des circonftances où il a paru
outre le jugement raifonné & prefque toujours
favorable des ouvrages expofés au
Salon , il renferme des obfervations qui
feront bonnes pour tous les lieux & pour
tous les tems . Nous en allons copier quelques
unes.
Quoique la Peinture & la Poëfie foient
deux Arts qui fe reffemblent en beaucoup
de chofes & qui touchent au même but
celui de plaire , les profeffions en font bien
différentes . On ne doit pas juger d'un tableau
avec la même févérité que d'un ouvrage
dramatique . C'eft par pure vanité
qu'un homme s'expofe fur la fcene , il
vent apprendre au public qu'il a de l'ef
prit ; malheur à lui fr fon amour propre
lai fait illufion ; s'il n'obtient pas les ap
plaudiffemens , il court rifque d'être fifflé.
Il n'en doit pas être ainfi du Peintre , dont
la profeffion tient davantage du métier.
Quoique les efforts que font chacun de
ceux qui s'appliquent à la Peinture ne
puiffent pas être tous également heureux ,
celui qui faute d'avoir autant de talent que
fes rivaux n'arrive pas à la même perfection
, n'eft pas pour cela ridicule , parce
que fon ouvrage ne prouve pas qu'il loit
vain. Il ne doit rien perdre de la confidée
xation dûe à un homme qui exerce une
MARS. 11754. 165
profeffion utile à la fociété , il peut manquer
la couronne fans s'expofer au fifflet ;
au lieu même de l'humilier , on doit lui (çavoir
gré de fes efforts , quoiqu'infructueux.
C'eft en partant de ce principe qu'à mon
avis on doit admettre la même différence
entre le Poëte & l'Orateur de la Chaire
ou du Barreau. C'est moins la vanité que
des raifons de convenance qui font qu'un
homme embraffe l'état d'Avocat. Une des
fonctions les plus indifpenfables d'un Eccléfiaftique
eft d'annoncer la parole de
Dieu . L'un & l'autre font à plaindre , mais
ils ne font point à blâmer s'ils n'ont pas le
bonheur d'y réuffir . Il n'y a point de reproche
à faire à quiconque remplit fon devoir
de fon mieux ; la volonté ne donne
des talens. On a befoin d'Avocats , on
pas
a befoin de Prédicateurs quels qu'ils foient.
Les Poëtes , à moins que d'être excellens ,
font totalement inutiles . L'Abbé Cottin
qui avoit la manie de faire des vers & qui
les faifoit plats , méritoit d'être facrifié à
la rifée publique. L'Abbé Caffagne qui
probablement prêchoit mal , mais qui faifoit
peut être de fon mieux pour s'acquir
ter de ce qu'il regardoit comme fon devoir
, ne devoit pas être l'objet des fatyres
de Defpréaux .
Telles font les diftinctions que l'on doi
166 MERCURE DE FRANCE.
faire entre les différens talens. La févérité
de la critique eft toujours odieufe fi elle
n'eft pas occafionnée par la préfomption de
celui qui en eft l'objet .
» Un Auteur , quel qu'il foit , me paroît mériter
Qu'aux efforts qu'il a faits on daigne ſe prêter ,
dit Philinte dans le Glorieux . Ce que
l'on doit accorder aux Poëtes comme une
grace , eft une juſtice que l'on ne peut refufer
aux Peintres . Mais les Auteurs de
brochures n'ont ni affez de difcernement
pour reconnoître la jufteffe de ces principes
, ni affez d'équité pour en faire ufage.
Ils n'ont que l'envie de faire parler d'eux ,
peu leur importe à quel prix.
Nos beaux efprits veulent être Philofophes
, nos Philofophes veulent être beaux
efprits ; l'un hériffe des épines de la Métaphyfique
des ouvrages de pur agrément ,
l'autre attache des pompons à la Philofophie.
M, de Fontenelle l'a peut- être trop parée ,
mais il a choi les fleurs dont il a couronné
fa tête. Ceux qui ont voulu l'imiter
& qui n'ont pas le goût fi délicat , ont
ramaffé pour l'orner tout ce qu'ils ont
trouvé fous leurs mains , & n'ont fait que
le défigurer en voulant l'embellir. Les
Géométres de qui on devoit moins attendre
ce travers , font précisément ceux qui
MARS . 1754. 167
Pont porté le plus loin . La manie du bel
efprit eft une contagion qui infecte tous
les états , jufqu'à ceux - mêmes où l'on ne
devroit s'occuper que de l'étude des arts .
Cependant on perd beaucoup de tems &
J'on ne gagne fouvent que des ridicules à
vouloir paroître autre chofe que ce que
l'on eft . Il faut s'en tenir à la régle & au
compas lorsque l'on n'a pas les doigs affez
délicats pour toucher la lyre.
C'eft fous l'étendard des talens que les
Géométres ont trouvé le fecret de s'introduire
dans le monde ; ils n'y ont pas été
plutôt admis qu'ils leur ont fait la guerre ;
ils ont aujourd'hui fujet de s'en repentir.
Ils ont eu un empire brillant , mais court.
Leur chute doit d'autant plus les humilier
que leur triomphe leur avoit fait tourner
la tête. L'époque de leur gloire eft ce moment
où tout Paris s'eft cru Géométre.
C'est alors que parutle Newtonianifme pour
les Dames . Chacun fe perfuada qu'en effet
il étoit inutile de fe donner tant de peine
pour devenir fçavant , & que l'imitateur
de la pluralité des mondes avoit mis à la
portée de l'intelligence la plus commnune
tout le fublime de la philofophie nou
velle. On étudia les Institutions phyfiques.
On apprit par coeur les Elémens de Newton.
A l'aide de ces apôtres ingénieux de
768 MERCURE DE FRANCE.
l'attraction , les Géométres eurent enfin
la fatisfaction de voir ce nouveau fyftême
adopté dans le monde. Il eft bien vrai
qu'on l'a reçu fans l'entendre ; mais dès
ce moment même ils n'ont plus eu de
quoi occuper la fociété . Lorfque dans les
cercles de Paris on ne parloit que de piéces
de Théâtres , de Romans & de Sonnets ,
les gens du monde fe tiroient d'affaires à
moins de frais. Dans ces derniers tems
qu'il falloit prononcer entre Newton &
Leibnitz , entre Mrs Caffini & de Maupertuis
, & plus récemment encore entre
le même M. de Maupertuis & M. Koenig ,
ceux qui ont voulu par air prendre part
à ces grandes querelles , n'ont brillé que
foiblement pour la peine qu'ils fe font
donnée. A ce jeu les Géométres avoient
tout l'avantage , ils tenoient toujours le
dez ; le cercle même n'en fçavoit pas affez
pour juger des coups. Tout le monde n'eft
pas fait pour s'intéreffer aux forces vives
pour comprendre les monades , & on fe
laffe bientôt de ce qui n'eft pas inftructif
ni amufant. Avouons -le de bonne foi ,
les converfations fur les couleurs & fur
l'électricité ont eu d'abord quelque choſe
d'affez neuf , mais elles ne pouvoient
pas être inépuisables . Un coquillier eft embarraffant
, les vers le mettent aux papillons
,
MARS. 1754. 169
fons , on ne voit pas tous les jours des au-
Tores boréales ; Defcartes n'eft plus à la
-mode.
Newton eft trop difficile à entendre . Il
feroit vraiment fort agréable d'être Géométre
, fi on pouvoit le devenir à ſa toilette
mais nous n'avons qu'une femme
qui ait pa y parvenir , & qui à la tête de
les inítructions phyfiques , au lieu de l'Aigle
auroit dû prendre le Phénix pour de
vife. Heureufement pour le public , avec
l'aide d'un des plus grands Algébriftes de
Paris , elle a fini dans les derniers jours
de fa vie le Commentaire lumineux fur
Newton , auquel elle avoit travaillé fi
long- tems. La mort de cette illuftre fçavante
& la retraite de M. de Maupertuis
en Pruffe ont mis la Géométrie fur le côté.
a
Les Arts triomphent enfin , & la Muſique
fur tout , qui grace à cet homme célébre
, le premier de l'Europe du côté du
fçavoir , à fait en France plus de progrès
depuis vingt ans qu'elle n'en avoit fait
dans les cinquante qui les avoient précédés.
Auffi parmi nous à préfent comme
autrefois parmi les Grecs , elle fait une
partie confidérable de l'éducation . A leur
exemple je ne doute pas que nous n'y
ajoûtions bientôt encore l'étude du deffein
, qui ouvre les yeux , & les rend ca-
H
170 MERCURE DE FRANCE. 17༠
pables de juger de tout ce qui eft du ref
fort du goût . Les bureaux d'efprit font
anciens à Paris , les bureaux de goût
font de date moderne. Il s'y trouve des
profeffeurs en ce genre , il s'y forme des
profelites ; le bel efprit eft remplacé par
le Virtuofe , chaque maifon veut avoir le
fien. C'est dans ces fociétés que fe fabriquent
tous les écrits fur la peinture que
l'on donne au public comme des oracles ,
& qu'il ne reçoit que comme des ouvrages
de cabale. C'est là que l'on force les
Artistes à foumettre les productions de leur
génie à la décifion du tribunal : le moindre
inconvénient qui en réfulte , eft la
perte du tems de ceux qui font affidus à
y faire leur cours , dans l'efpérance de fe
rendre les juges favorables . La prévention
y décide au gré des affections particulie
res ; l'homme médiocre y a de grands avantages
; fa complaifance ou plutôt fa baf
feffe lui tient lieu de talent ; auffi eft - ce
celui qu'on prône le plus & dont on prend
à tâche de faire la réputation ; c'eft le
Protege . L'habile homme qui peut fe paffer
d'avoir de femblables protecteurs ne tarde
pas à vouloir fecouer le joug ; mais il n'eſt
pas toujours maître de leur échapper , luimême
le trouve encore fouvent protégé
malgré lui , car ils ont la rage de protéger
MARS. 1754. 171
comme le thréforier du lutrin a celle de
bénir.
Comme le ton des gens d'un certain.
rang décide de tout en France , une preuve
du triomphe que les arts y remportent
aujourd'hui fur les lettres , c'eft que depuis
quelques années la réputation d'homme
de goût eft auffi recherchée parmi ceux
qui veulent fe diftinguer , que l'étoit du
tems de Moliere celle d'homme d'efprit.
Il eft vrai qu'elle coute beaucoup plus à
celui qui y afpire , quoiqu'elle foit moins
à charge à la Société . Un homme de la
Cour, tel que l'Oronte du Milantrope , ne
vous ennuyera pas à préfent par le récit
d'un fonnet , il fe contente que vous admiriez
fa tabatiere. Un amour propre qui
borne là fes prétentions , n'eft pas difficile
, & cependant entend affez bien fes intérêts.
Il eft plus aifé d'avoir des bijoux
riches que de faire de bons vers. D'ail
leurs la boîte fera d'un habile ouvrier ;
fans être un Philinte , on en peut louer le
travail. Pourquoi ne pas foufcrire à des
éloges qui peuvent flater la vanité de celui
qui les exige , fans qu'il en coûte rien
à la vérité de celui à qui on les demande?
Notre Oronte ne manquera pas de
fe vanter d'en avoir donné le deffein . Le
meilleur ouvrier de Paris qu'il aura em-
Hij
172 MERCURE DE FRANCE,
ployé , n'aura eu que le mérite de l'exécution
à la bonne heure . Eft -il difficile de
fe faire à de femblables propos ? ils font
dans la bouche de tous nos petits maîtres.
N'est-il pas jufte que celui qui met cent
louis à une boîte , retire de maniere
ou d'autre l'intérêt de fon argent Lorfqu'il
fe repaît de cette fumée , & qu'il fe
ruine pour l'obtenir , il y auroit de la
barbarie à lui refufer le titre d'homme de
goût , qu'il confent de payer fi cher : tout
le monde s'en pique à préfent . Du tems
de nos peres , plus magnifiques peut- être ,
mais à ce que nous croyons moins élégans
que nous , on laiffoit faire fon habit à fon
Tailleur , les équipages à fon Sellier , &
fa maifon à fon Architecte , & en général
je ne fçais fi les chofes n'en alloient
pas mieux ; aujourd'hui perfonne ne fait
rien faire qu'il n'y veuille mettre du fien .
Autant on étoit alors attentif à fe copier
les uns les autres autant on l'eft à préfent
à fe diftinguer. Nous portons en tout
cet efprit. Le fens commun n'eft plus un
mérite que l'on recherche , chacun abonde
dans le fien ; chacun veut briller . Le
clinquant qui imite l'éclat de l'or , eft à la
portée de tout le monde . Notre Nation
s'eft à la fin laffée du reproche que nos
yoifins lui ont fait fi fouvent , d'être une
>
MARS. 1754. 173
Nation moutoniere . Ceux d'entr'eux qui
ont fait une vertu de la fingularité , ne la
pouflent pas à préfent plus loin que nous ,
foit dans leurs vêtemens , foit dans leur
façon de penfer. Quel étrange ouvrage
de morale ne produit pas chaque jour cette
Philofophie étrangere que nous avons
adoptée ! Quelle Philofophie que celle
qui fappe les fondemens de toute religion !
Ceux qui n'ont pas l'avantage funefte de
pouvoir y atteindre , cherchent du moins
aparoître Philofophes par leur extérieur .
Tel eft le motif de la plupart de ceux qui
ont emprunté des Anglois ces habits du
matin , où fous prétexte de la commodité,
chacun fe livre à la bizarrerie de fon gé- .
nie . De combien n'avons nous pas furpaffé
le ridicule de nos modéles ? On brave
la décence publique au point de paroître
aux Thuileries dans un état où la
politeffe n'auroit pas permis autrefois de
fe laiffer voir chez foi dans les autres habillemens
quelles bigarures ! Il n'y a plus
d'étoffes ni de couleurs particulieres pour
les différens fexes & les différens âges.
Les gens les plus férieux ne fe font aucun
fcrupule de porter des habits dont
les deffeins chamarés & les couleurs tranchantes
conviennent à peine aux jeunes
gens qui fortent du Collége .
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
De toutes les chofes qui annoncent un
homme de goût , il n'en eft point de pluseffentielles
que les équipages ; c'eft la voye
la plus prompte de s'afficher pour ce qu'on
eft , ou du moins pour ce qu'on fe croit .
L'élégance des meubles ne peut être connue
que de ceux qui fréquentent une
maifon ; tout le Public eft à portée de
juger de celle d'un caroffe. La premiere
repréfentarion d'une piéce ne faifoit pas
autrefois plus de bruit à Paris qu'en fait à
préfent une voiture nouvelle qui paroît
fur le Boulevard ; c'eft le théâtre où fe
font ces fortes de débuts. Selon qu'elle
eft de bon ou de mauvais goût , on fiffle
ou l'on applaudir celui qui fe préfente
fur la fcene .
DESCRIPTION abrégée d'une nou
velle Pendule du Roi , qui eft placée dans
le cabinet ovale des appartemens de Sa
Majefté à Versailles.
Ette Pendule qui eft à fphere mouvante ,
23. Août 1749 par M. Paffement , connu alors
pour les Microfcopes & les Telescopes de réflexion
, auteur des calculs de cette Pendule , à la .
quelle il a employé vingt années. Meffieurs de
P'Académie , fur le rapport de MM . le Camus &
de Parcieux , Commillaires nonmés pour l'exaMARS.
1754 : 175
men de cette Pendule , ont donné un certificat
qui attefte que les calculs en font fi juftes ,fi exacts,
qu'ils ne different pas du ciel d'un dégré en 3000
ans. Le feur Dauthiau qui en eft l'Horloger , l'a
éxécutée , & y a employé 12 années. Elle fut préfentée
au Roi à Choifi , le 7 Septembre 1750. Sa
Majefté protectrice des Sciences & Arts , en marqua
fa fatisfaction ; elle ordonna une nouvelle
boîte.fur le deffein qu'elle choifit , qui a été
compofée & exécutée par le fieur Caffieri , ce qui
a prolongé le gems jufqu'au 20 Août 1753 , qu'elle
a été préfentée de nouveau à Sa Majesté à Choi
fi , où elle a refté quatre mois , & a depuis été
transportée à Verſailles .
La fphere que cette Pendule fait mouvoir & qui
la couronne , eft felon le fyftême de Copernic .
Les Planetes y font leur révolution felon la préci
fon des calculs énoncés ci- deflus ; fçavoir , Mercure
, Venus , la Terre , la Lune , Mars , Jupiter
& Saturne . La terre a trois mouvemens , le jour
nalier , Pannuel & celui du parallelife ; elle a fa
carte géographique , où font marqués les principaux
lieux de l'univers , & fes 24 Méridiens ; elle
a des pièces difpofées pour marquer le lever & le
coucher du Soleil pour tous les lieux de la Terre ;
elle parcourt les fignes du Zodiaque , marque les
faifons , équinoxes & folftices ; la Lune fait fa révolution
autour de la Terre , marque fon âge , fes
phafes , fes noeuds & fon lieu dans le Zodiaque , indique
les éclipfes avec la plus grande précision, &
leurs lieux & grandeur , tant celles du Soleil que
celles de la Lune.
La Pendule bat & marque les fecondes par le
centre du cadran , avec échappement à repos ; elle
eft à équation par elle même , marquant le tems
vrai & le tems moyen , fonne l'heure & les quarts
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE.
la
du tems vrai ou du Soleil , repétant d'elle même
à chaque quart d'heure l'heure & le quart, & repétant
a ffi à volonté , & porte un filence de nuit, La
fonnerie eft à reflort , fufée & chaîne ; le mouvement
eft à poids , à double mouffle , & n'a que
huit pouces de defcente pour fix femaines de durée
le poids agiflant eft d'environ vingt livres ;
verge du Pendule eft de deux métaux , d'acier
& de cuivre , affemblés & difpofés de façon que
la lentille cft portée par la verge d'acier au moyen
de deux terriers , dont les bras oppofés appuyent
fur la verge de cuivre , & font calculés felon le
rapport de la différence qu'il y a entre la dilatation
du cuivre à celle de l'acier ; c'eft cette diffėrence
qui fait hauffer ou baifler la lentille de ce
que l'acier s'eft allongé ou racourci , & qui conferve
à la lentille fa même diftance de fon point
de fufpenfion . Ce mouvement de la lentille donne
lieu à une aiguille qu'elle fait mouvoir , de
rendre un Thermometre naturel par la feule action
des métaux ce qui fe voit fur une portion
de cercle gradué & fixé à la verge du Pendule ;
le branle du Pendule mefuré au centre de la lentille
, et de dix lignes , dont fix font pour l'arc conf
tant.
Sur le devant de la Pendule au deffous du cadran
, eft en planifphere un cours de Lune , mar
quant fon âge & fes phafes , le jour de la femaine
, le quantiéme du mois , le nom du mois , un
quantiéme d'années , d'une conftruction nouvelle
& finguliere , qui fourniroit à les marquer pendant
dix mille ans , fi la Pendule exiftoit . Que
les mois ayent 28 , 30 ou 31 , l'effet fe fait de
lui - même , ainfi que le 29 Février , tous les quatre
ans , pour les années biffextiles.
La fimplicité de la Pendule eft telle que cha
1
177
MARS 1754:
que mouvement , quoiqu'ils foient tous liés en
femble , peut s'en féparer au befoin ; s'il y manque
quelque choſe dans la ſuite , il ne faut qu'a
ne main intelligente pour y remédier. Que la Pendule
avance ou retarde , ou même vienne à s'arrêter
, il ne faut point toucher aux aiguilles pour
la remettre à l'heure , l'effet le fait par un defangrenage
: le mouvement n'eft point interrompu
lorfqu'on remonte le poids ; un fecond defangrenage
fert à dégager la communication du mouvement
de la Pendule à celui de la terre , afin de
la pouvoir faire mouvoir à la manivelle , foit
pour voir pafler fes Méridiens & les principaux.
lieux d'icelle , & c . Un troifiéme defangrenage fert
à dégager la fphere du mouvement de la Pendule
, afin de la pouvoir faire mouvoir auffi à la manivelle
, foit pour l'état du ciel dans le tems à venir
, ou en retrogradant dans les fiécles paflés ,
même jufqu'aux plus reculés , & y voir avec pré
cifion toutes les éclipfes paffées & à venir ; ce qui
peut donner des lumieres & des époques juftes
de plufieurs faits mémorables qui font conftatés
fur des éclipfes.
La boîte eft à quatre faces ifolées , toutes de
bronze doré d'or moulu , & garnie de glaces ainfi
que la fphere , qui eft enfermée dans un bocal de
glace , de façon que l'on voit à découvert tout
le méchanifme de l'ouvrage. La Pendule avec la
fphere qui la couronne , porte environ ſept pieds
de hauteur ; la combinaifon de l'ouvrage dont on
fait ici une defcription abrégée , eft fi limple , que
tout le mouvement de la fphere n'eft compofé
que de foixante pièces , tant roues que pignons ,
& bien différente de celle qui a été annoncée
dans la Gazette d'Utrecht du 20 Novembre 1793 ,
article de Vienne , du 7 des mêmes mois & an ,
HY
778 MERCURE DE FRANCE.
repréfentant le mouvement céleste , laquelle eft
compofée de 300 roues entre les pignons
Par Dauthiau , Horloger du Roi , à l'Abbaye.
LE RETOUR DU PRINTEMS .
CHANSON.
Voici la faifon des Belles -
Et le regne des zéphirs ,
Que les coeurs les plus rebelles ,
S'ouvrent aux tendres défits :
Parons- nous de fleurs nouvelles
Et livrons - nous aux plaiſirs ;
L'amour du vent de fes aîles:
Ecartera les foupirs .
De l'amant de la nature
Tout éprouve les faveurs ;
Avec la tendre verdure
On voit naître mille ardeurs ;
Des maux qu'un amant endure
Il foulage les rigueurs ;
Pour les biens qu'il nous procure
Chantons fes attraits vainqueurs.
-L'Onde enfin n'eſt plus captive
Sous la glace des hyvers ;
Je vois voler fur la rive
Un peuple d'Oiseaux divers ;
nson.
ille .
Zéphirs,
ux tendres
de-
↑ "
-t
livrons nous
des
Ecarte ra
778 MERCURE DE FRANCE.
repréfentant le mouvement célefte , laquelle eft
compofée de 300 roues entre les pignons
Par Dauthiau , Horloger du Roi , à l'Abbaye.
LE RETOUR DU PRINTEMS.
CHANSON.
Voici la faifon des Belles-
Et le regne des zéphirs ,
Que les coeurs les plus rebelles ,
S'ouvrent aux tendres défits :
Parons- nous de fleurs nouvelles
Et livrons -nous aux plaiſirs ;
L'amour du vent de fes aîles
Ecartera fes foupirs .
De l'amant de la nature
Tout éprouve les faveurs ;
Avec la tendre verdure
On voit naître mille ardeurs ;
Des maux qu'un ainant endure
11 foulage les rigueurs ;
Pour les biens qu'il nous procure
Chantons fes attraits vainqueurs.
-L'Onde enfin n'eft plus captive-
Sous la glace des hyvers ;
Je vois voler fur la rive
Un peuple d'Oiseaux divers ;
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THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
. ASTOR
, LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATIONS
.
MARS. 1754 179
La tourterelle plaintive
Va réveillant les échos ,
Et la Nymphe moins craintive
Sort du fein de fes rofeaux.
Déja la jeune Bergere
Dans les plus fimples atours ,
Sur la naiffante fougere
Vient foupirer les amours :
En vain le Dieu de Cythere
Nous offriroit fon fecours ,
Tout languiroit fur la terre
S'il n'étoit point de beaux jours.
Ici fur l'herbe fleurie,
Affis au pied d'un ormeau ;
Tircis fait danſer Silvie
Au fon de fon chalumeau :
Mais bientôt tout les convie
A prendre un plaifir nouveau ;
Tandis que dans la prairie
L'amour prend foin du troupeau.
LEMONNIER
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
RAAAAAAA÷ARARARARRAN
Li
SPECTACLE S.
' Académie Royale de Mufique continue avecle
plus grand fuccès le Vendredi & le Diman
che les repréfentations de Caftor & Pellux.
La même Académie a donné le mardi 12 Février
,le Voyageur , nouvel Intermede Italien , en
trois actes .
La mufique de cet Intermede a été trouvée auffi
bonne que celle des Intermedes précédens. Il ſeroit
trop long de donner ici la liste de toutes les
Ariettes qui ont plu ; nous pouvons feulement
dire qu'il n'y en a prefque pas une feule qui n'ait
été trouvée bien faite, & que plufieurs d'entr'elles
font de la premiere force, La mufique des accompagnemens
a fur tout paru admirable ; mais plu
fieurs de ces Ariettes n'ont pas été chantées avec
La perfection qu'elles méritent , & qui leur eft nécellaire
pour en fairefentir toute la fineffe & toute
l'expreffion. Mlle Tonnelli l'aînée y a été fort ap
plaudie à fon ordinaire , & M. Guerieri paroît le
perfectionner de plus en plus dans la partie de
l'exécution. On a ajouté à cet Intermede deux
Ballets fort agréables ; l'un eft danſé par Mr &
Mile Lany , l'autre par Mlles Puvigné & Lyonnois
, & par Mrs Lepy & Beat .
Le Jeudi 21 Février , on a remis au Théatre
P'Opéra de Platée . Cet ouvrage que les Connoiffeurs
regardent comme le chef- d'oeuvre de M.
Rameau , eft très bien exécuté par M. de la Tour
M. Gelin & Mlle Fel ; il'y a long- tems que M. de
la Tour eft en poffeflion de réuffir dans le 1ôle de
Platée ; M. Gelin a très bien chanté celui de Cie
MAR S. 1754. IST
theron , & Mlle Fel a ajouté de nouveaux traits
au rôle de la Folie , qu'elle chante fupérieurement:
àfon ordinaire. Cet ouvrage a été en général bien
reçu , & les connoifleurs ont été fur tout trèsfatisfaits
de la maniere dont a été rendu le duo
du troisieme acte , l'un des meilleurs qui foit au
Théatre François , par le naturel de l'expreffion ,
& la vérité du dialogue. Le prologue de cet ouvra
ge foutient toujours la réputation qu'il a d'être
le plus agréable & le plus gai que nous ayons. La
mufique de l'Opera , fur tout celle des deux premiers
actes , eft remplie de morceaux de chant &
de génie , qui fuffiroient pour rendre leur auteur
immortel , quand il ne le feroit pas déja par les›
autres ouvrages..
Les Comédiens François ont donné le Lundi 21
Janvier la premiere repréfentation de Paros , Tragédie
de M. Mailhol , qui a été reçue avec de
grands applaudiffemens ; en voici l'extrait.
ACT BU R S.
Aphile , Princefie du Sang Royal ,
M. Sarrazin .
Mlle Hus:
M. Paulin
M. le Quain.
Apriès , Roi d'Egypte ,
Paros , premier Miniftre ,
Orofis , cru fils de Paras ,
Zores , fecond: Miniftre , M. Dubois .
Adrate , Capitaine des Gardes ,
Gardes.
M. le Grand,
La Scene eft a Memphis , dans le Palais du Roi
d'Egypte.
Paros ouvre la fcene avec Zorès ; il lui remet
un décret d'Apriès , par lequel ce Prince permet
qu'Aphife qui a été arrêtée pour crime de rébellion
, forte pour quelques inftans de la prifon où
782 MERCURE DE FRANCE
elle eft détenue . Paros eft un Miniftre méchang
& ambitieux , qui gouverne & trahit ſon Roi. Zorès
eft entierement dévoué à Paros , & il croit mériter
toute la confiance ; ce qui le détermine à le
preffer de lui découvrir tous fes fecrets.
Paros.
Fais venir la Princeffe , & tu peux efperer
De n'avoir pas encor long- tems à murmurer.
Paros annonce dans un monologue qu'il va tout
tenter pour engager Aphife à répondre à fes vûes.
La Princeffe eft fort furpriſe en arrivant de ne
trouver que Paros , qu'elle croit avec juftice l'auteur
de fes malheurs. Il lui apprend qu'il ne peut
calmer la colere d'Apriès , qui eft toujours perfuadé
qu'elle a tramé dans Memphis une conſpiration
contre les jours . Il offre enfuite à Aphife de la
placer fur le trône , pourvu qu'elle confente à accepter
la main. La Princefle indignée d'un pareil
attentat , fait l'éloge de la magnanimité & de labonté
du coeur d'Apriès ; elle rejette avec mépris
Ja propofition de Paros , & elle le quitte en faifant
une imprécation terrible , qui finit par ces
deux vers :
Je retourne au féjour des pleurs & de la mort ;
Si j'y fuis loin de toi , je bénirai mon fort .
Zores revient , & Paros lui avoue que la confpiration
dont on accufe Aphife , eft fon ouvrage.
L'arrivée d'Apriès oblige Zorès de s'éloigner ; Pa-
Fos dit au Roi qu'il n'a pu ni par menaces , ni par
promeffes , ébranler l'ame de la Princeffe : elle
fert , vous regnez , ajoute - t'il à ce Roi trop crédule.
Adrate vient avertir Apriès qu'Ore fis , que
le peuple chérit avec tranfport , eft attendu dans
MARS.
1754.. 183
ce jour à Memphis. Ce Heros étoit allé combattre
les troupes de Coptos , ennemies des Egyptiens ;
mais il revient fans les ordres d'Apriès , & Paros
veut qu'il foit traité en coupable. Il eft vrai que
ce retour imprévu déconcerte les mesures de Paros
, & il ne peut s'empêcher de faire part de fes
allarmes à Zorès ; mais il veut l'obliger auparavant
par un ferment , de lui garder le fecret : Żorès
fait le ferment fans balancer , & Páros lui dit :
Je fuis content , je vais m'expliquer fans myftere ,
De ce jeune Orofis je ne fuis point le pere.
Rappelle- toi ce jour de carnage & d'effroi ,,
Od la fureur du peuple indigné contre moi ,
De mon Palais fanglant inonda le portique ;
Où ce lieu même en proye à l'audace publique ,,
Par des ruiffeaux de fang vit fouiller les lambris,
C'est dans ce jour affreux que j'ai perdu mon fils.
Ses innocens attraits , fes cris , fa tendre enfance
Ne purent arrêter leur barbare vengeance ;
Ce coup de leur deflein afluroit le fuccès ;
Mais bientôt leur forfait tournant contre Apriès ,
Renverfa le rempart qui m'éloignoit du trône.
J'entre dans ce Palais que l'audace environne ,
Chargé d'un fils fanglant , expirant dans mes bras .
Un berceau dans ces lieux rencontré fur mes pas
D'Apriès à mes yeux offre la tendre image ;,
J'y dépoſe mon fils , & ma jalouſe rage
Me fait ravir le fien , que j'aurois vu regner
Je l'emporte , mon coeur réfout de l'épargner ;
Four qu'il pût être ici le garant de ma vie ,
134 MERCURE DE FRANCE:
Si par fon pete un jour elle étoit pourfuivie ;
Four oppofer au Roi , s'il vouloit me punir
Par des coups affurés , fon fils p: êt à périr.
Ainli mon bras vengé fe délivra d'un Maître :
Vois quel eft Orofis , & quel il devoit être .
Ce grand fecret qu'ici je confie à ta foi "
N'eftfçu que de Paros , & des Dieux & de toi.
Connois fon importance , & vois quelle eft ma
peine ,
Quand la fatale main que conferva la mienne ,
Va peut- être en ces lieux renverfer mon eſpoir .
Un avis de Coptos m'apprend que dès ce foir
Vingt vaiffeaux par le Nil viennent pournous fure
prendre :
Dans le temps que Memphis fera réduit en cens
dre ,
Par mes amis le Roi doit être aſſaffiné ;
S'il tombe , je triomphe , & je fuis- couronné:
Enfin la paix eft faite , & ma grandeur fondée
'Au prix d'une province à l'ennemi cédéc .
Zorès .
Orofis ne lui peut oppofer que fon bras.
Pares.
Un Heros à ſa voix enfante des foldats.
S'il n'eft pas renvoyé , de lui j'ai tout à craindre
Mais à partir , ami , je fçaurai le contraindre.
Je voudrois feulement lui parler fans témoin.
MARS. 1754. 184
On vient ; il faut fortir , & différer ce foin.
Apriès & Orofis paroiffent . Le Vainqueur vient
informer le Roi que les ennemis fout inftruits de
toutes fes démarches , & que Coptos feroit entie
rement foumis ou détruit , fans des ordres du Gou*
vernement qui lui ont lié les mains. Apriès qui eft
pacifique, préfere les douceurs de la paix aux plus
billantes victoires ; c'eft ainfi qu'il s'en explique
avec Orofis , qui pour prix de fes exploits demande
la liberté de la Princeffe : elle eft belle , ajoutet'il
, elle est jeune , elle doit faire l'ornement de
votre Cour , & elle n'eft point coupable . Apriès'
qui fe fent , malgré lui , attendri pour Orofis , net
lui peut rien refufer . Il confent qu'Aphife foit li
bre , & il ordonne à Paros qui furvient , de brifer
fes fers. La fureur de Patos ne peut fe contenir ;
elle éclate & contre Orofis , & contre Aphife : il
ordonne à Orofis de retourner à l'armée . Cet ordre
le met au défefpoir ; il aime , & il eft également
aimé de la Princeffe . Zorès vient le trouver fous
prétexte de le confoler , mais dans le deffein - de
pénétrer ce qu'il penfe . Orofis qui fe croit fils de
Paros , & qui fçait que l'hommage de fon pere a
été dédaigné par la Princeffe , fait part à Zorès de
fes craintes & de fon amour ; Zorès va fur le
champ en informer Paros . On met Aphife en li
berté , elle revoit avec tranfport fon cher Orcfis ;
mais un événement que ces deux amans ne pou
voient prévoir , les livre aux plus cruelles allarmes.
Apriès qui craint l'ambition d'Aphife , vient
lui offrir fon coeur & fon trône ; la Princeffe prend
le parti de refufer l'un & l'autre , pour diffiper les
foupçons du Roi au fujer de la conjuration dont
elle a été accufée. Apriès qui n'eft point amoureux,'
ne peut s'empêcher d'admirer les fentimens d'A
186 MERCURE DE FRANCE.
2
phife. Paros apprend au Roi les amours d'Orofis
& de la Princeffe : furcroft d'inquiétude pour
Apriès . Adrate arrive tout ému , & vient annoncer
le débarquement de la flotte ennemie. Apriès fort
pour fe mettre à la tête de fes troupes ; & il fait
chercher Orofis qu'il ne peut croire coupable de'
trahifon, Orofis triomphe des ennemis , & il fauve
la vie du Roi. Aphife après avoir félicité Apriès
de la victoire , demande ce qu'eft devenu Paros
pendant le combat ; le Roi ne l'a point vu ; que
faifoit-il où s'étoit - il retiré ? Paros paroît dans le
fond du théatre , & annonce qu'au moindre foupçon
de la part du Roi , il lui plongera fon poignard
dans le fein . Apriès lui fait des reproches de fon
inaction pendant que tous fes autres fujers
avoient pris les armes , Paros répond qu'il affembloit
les citoyens les plus fideles de Memphis pour
venger leur Roi , & qu'ils font arrivés à propos
pour exterminer une troupe barbare d'affaffins qui
en vouloit à fes jours. Après paroît content du
zele de Paros , & pour lui en marquer fa recon
noiffance, il déclare qu'il va unir Orofis & Aphife.
Paros frémit à cette nouvelle , Orofis eft mon fils ,
s'écrie-t'il , mais mon attachement pour mon Ro
doit l'emporter : je crains trop l'ambition & d'Oxofis
& d'Aphis.
"
Apriès.
Eh bien , Paros , apprends de quoi je fuis capable :
Cetrône à mes regards n'eft qu'un joug honorable ;
Afpirant au repos , j'y peux faire monter
Un Heros dont la gloire a fçu le mériter.
Paros employe les raifons les plus fortes pour
empêcher le Roi d'abdiquer , & ce Prince étonné
lui dit :
MARS.
187 1754
Mais ton zele eft extrême !
Quoi tu veux m'immoler jufques à ton fils même
Paros.
Je dois tout à mon Roi.
à part.
Nous fommes feuls , frappons,
Apriès.
Que ce zele parfait doit calmer mes foupçons !
Quoi !' Seigneur.
Te ſoupçonner ?
Paros.
Apriès
On ofoit d'un exéerable crime
Paros à part.
Tu vasen être la vi&ime,
Apriès.
On difoit qu'en ces lieux par ta feule fureur ...
Paros a part.
Frappons , il en eft temps.
Il tirefon poignardi
Orofis quifurvient.
Ah mon pere ! ah Seigneur !
Paros furpris veut jetter ſon poignard aux pieds dis
Roi.
-Chargé d'un attentat , je dois rendre les armes .
188 MERCURE DE FRANCE
Apriès.
Va , tu peux les garder , diffipe tes allarmes.
Le Roi pour marquer fa reconnoiffance à Orofis,
comble fes voeux, & lui accorde Aphife . Orofis
veut fuivre Apriès ; mais Paros l'arrête , & feiat
de prendre part au bonheur de fon fils. Zorès qui
croit tout perdu pour Paros , vient le rejoindre ;
mais Paros le raffure , en lui apprenant que le Roi
ayant formél'himen d'Orotis & d'Aphife ,ce Prince ,
fuivant les loix de Memphis,doit y préfider & boi
re`dans la coupe
facrée avant les nouveaux époux.
Paros après un intervalle , ajoute enfuite à Zorès :
Deviens de ma grandeur la caufe & le foutien ,
Et fais d'un même coup mon bonheur & le tien .
Tu dois fuivre Apriès à la cérémonie ;
Qu'un poifon qu'ont produit les monſtres d'Hitcanie
Nous délivre à la fois de tous nos ennemis :
Dans la coupe il faudra le verſer .... Tu frémis-!
Zorès interdit.
A ce deffein affreux je n'ai point dû m'attendre.
Paros.
Tout horrible qu'il eft , il doit peu te futprendre
Puis- je regner'ici fans la mort d'Apriès ?
Aphife & fon époux , à mes hardis projets
Ne font- ils pas tous deux des barrieres puiffantes ?
Elevons far fon corps un trône glorieur,
Qui commande à la terre , & m'approche des
Gieux.
MARS. 1754. 189
Quand nous touchons au but , Zorès , ta main balance
?
Zorès.
Non , je dois mériter toute ta confiance.
Tout paroît devoir fuccéder aux veux de Paros,
& il s'en félicite , lorfqu'Adrate vient détruire fes
efpérances. Une voix inconnue s'est écriée au moment
qu'Apriès alloit boire dans la coupe facrée :
O Memphis ! le poifon va détruire con Roi.
Apriès effrayé , a rejetté la coupe , & il en a fait
faire l'eflai fur de vils animaux qui ont péri fur le
champ. On a fait arrêter Zorès , & ceux qui
étoient le plus près de l'Autel . Le Roi vient luimême
apprendre à Paros l'attentat exécrable qu'on
avoit formé. Il reste une reſſource à Paros , c'eft
d'acculer Orofis d'être l'auteur du crime , & c'ei
le parti qu'il prend. Quel coup de foudre pour
Orofis ! c'eft fon pere qui pourfuit les jours : l'in
nocence a peine à fe défendre. Aphife apprend en
yain au Roi que Paros a offert de la mettre fur le
trône , fi elle confentoit à lui donner la main. Pa
ros foutient que c'eft une impofture. Apriès plus
embarraflé que jamais , ne fait à quoi le réfoug
dre . Paros demande qu'on faffe parler Zorès , &
Apriès ordonnequ'on l'amene.
Apriès à Zorès.
Şur un forfait affreux viens éclairer ton Roi.
Paros
Quel barbare a voulu l'empoifonner !
Zorès.
C'est toi.
190 MERCURE DE FRANCE.
Paros.
Apriès.
Dieux cruels !
Quoi , Paros !
Orefis.
Ah , Seigneur 6 mon pere !
Apriès à Zorès.
Acheve d'éclaircir cet horrible myftere.
Zorès montrant Pares.
C'est l'invifible auteur du trouble de Memphis .
Après l'avoir livrée en proye aux ennemis ,
Après avoir perdu le fruit de tous fes crimes ,
Il a voulu par moi vous faire ſes victimes :
Dans la coupe avec lui j'ai verfé le poiſon.
Bientôt pour éviter l'atteinte du foupçon ,
Je fuyois des Autels , quand une voix ſecrete
En déchirant mon coeur , l'épouvante & m'arrête .
Je tourne vers mon Roi mes regards incertains ;
Il va périr : déja la mort eſt dans ſes mains ;
A fes levres portées , elle y vole , elle y touche ;
Je m'écrie, & les jours font fauvéspar ma bouche
Orofis au Roi.
Seigneur , ne croyez pas.
Zorès
Quelle funefte erreur!
Que vois-je ! de Paros Orofis défenfeur !
MARS. 1754. 191
Il est mon pere.
Orofis.
Zorès.
Lui , c'est le Roi,
Apriès.
Moi.
Zerès.
Vous même.
Orofis.
Eft il poffible ! 3 ciel !
Aphife.
Mon bonheur eft extrême.
Zorès à Apriès.
Ce monftre en fon berceau vit fon fils expirant ,
Au berceau d'Orofis il le porta fanglant ,
Y dépofa le fien , & s'empara du vôtre :
Je tiens de lui le fort & de l'un & de l'autre.
. Orofis.
Omon pere ! ô mon Roi!
Apriès à Orofis.
Ce jour comble mes voeux ;
Puifqu'il doit à la fin nous rendre tous heureux.
A Aphife Orofis.
Sur mon trône aujourd'hui yous monterez enfemble
;
Zorès vivra , fa voix nous fauve & nous raffemble.
Qu'on faififle Paros , qu'il fubifle le fort.
Parcs-
Mon fort ! il devoit être ou le trône ou la mort,
Il fe tue.
492 MERCURE DE FRANCE.
Cette piéce imprimée chez Jorry , a eu huit représentations
. La jeuneffe , les graces & les talens
naiffans de Mlle Hus , lui ont procuré de juftes
applaudiffemens dans le rôle d'Aphife , le premier
qu'elle ait joué d'original .
Les mêmes Comédiens ont donné le Mercredi
13 Février , la premiere repréfentation d'une petite
piéce à tiroir , intitulée les Adieux du Goût ,
qui attire beaucoup de monde,
Le fieur Barnot a continué fon début par les rôles
d'Harpagon dans l'Avare , d'Orgon dans le
Tartuffe, de Frontin dans l'Impromptu de campagne
, de Bernadille dans la Femme juge & partie ,
de Milord Houzei dans le François à Londres , du
Financier dans le Philofophe marié , & par celui
de Georges Dandin . Les rôles où il a le plus réuffi,
font ceux d'Harpagon , de Bernadille , & de Milord
Houzei .
L'Opéra Comique a fait l'ouverture de ſon
Théatre le Vendredi premier Février par la remiſe
de la Penelope moderne ,piéce en un acte de le Sage,
qui a été précédée de la Coupe enchantée , & du
Plaifir de l'innocence.
On a donné fur le même Théatre le lundi quatre
, la premiere repréfentation de l'Ecole des Tu
teurs , nouvel Opéra comique en un Acte ; & le
Lundi 18 Février , la premiere du Trompeur trompé
, ou la Rencontre imprévûe , de M. Vadé : c'eſt
une des plus jolies piéces qu'on ait vues à ce fpectacle
; nous ne doutons pas qu'elle n'ait le plus
grand fuccès.
L
CONCERT SPIRITUEL.
E Concert fpirituel du jour de la Purification
commença par une fymphonie de M. Guille
main ,
MAR S. 1754
193
main; enfuite Salvum me facDeus , motet nouveau à
grand choeur de M. Giraud , qui a réuflì , & qui
devoit réuffic . Mlle Davaux chanta mieux qu'elle
' avoit encore fait , Ufquequo , petit motet de M.
Mouret.M. Schmitz , Allemand , joua un concerto
de flûte de fa compofition . M. Albaneze chanta
fort bien deux aits Italiens . M. Pugnani , Ordinaire
de la Mafique du Roi de Sardaigne , joua un
concerto de violon de fa compofition , Les Connoiffeurs
qui étoient au Concert , prétendent
qu'ils n'ont point entendu de violon ſupérieur à ce
virtuofe . Le Concert finit par Nifi Dominus , moter
à grand choeur de M. Mondonville .
& 9 ° ཤ : གུགླུ
NOUVELLES ETRANGERES.
DU LEVANT
DE CONSTANTINOPLE , le 17 Décembre .
E Grand Seigneur a réſolu d'établir une poſtę
réglée pour les Lettres , entre les principales
Villes de fon Empire.
DUN ORD.
DE MOS COU , le 15 Janvier.
Lorfque l'Impératrice monta en 1741 fur le
throne, elle fit voeu de ne point permettre que
pendant fon regne on punit perfonne de mort.
On s'eft apperçu que la clémence de cette Princeffe
étoit fujette à de grands inconvéniens , &
que les crimes fe multiplioient de jour en jour
par l'indulgence dont on ufe envers les criminels .
I
124 MERCURE DE FRANCE.
J
Plufieurs des principaux membres du Glergé à
la requifition des Miniftres & des Tribunaux , ont
repréfenté à Sa Majefté Impériale que les fupplices
du Kaout & de l'Eftrapade & l'exil en Siberie n'étoient
pas fuffifans pour contenir les fcélerats , &
qu'il étoit abfolument néceffaire de rendre aux
loir toute leur rigueur pour le maintien de l'or
dre public.
DE STOCKHOLM , le 27 Décembre,
Par ordre du Roi on vient de pofer un fanal à
la pointe de l'Ile de Korflo , afin de faciliter aux
vaiſleaux l'entrée de ce port pendant la nuit.
DE COPPENHAGUE, le 18 Janvier
Sur la découverte qui a été faite de diverfes
pratiques ufuraires , le Roi a pris la réfolution
d'arrêter le cours de ce défordre . Dans cette vie
Sa Majesté vient d'établir une Commiflion chargée
de pourfuivre tout particulier qui aura exigé
des intérêts au deffus du taux prefcrit par l'Ordonnance.
D'ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 12 Janvier.
Pendant l'année 1753 , il eft né dans cette Capitale
cinq mille fix cens trente - huit enfans , & il y
eft mort cing mille quarante- trois perfonnes..
En vertu d'une convention que cette Princeffe
a faite avec l'Electeur de Baviere & avec l'Archevèque
de Saltzbourg , les efpeces frappées au coin
de ces deux Princes auront cours dans les pays
héréditaires. Le 20 , le Comte Pettoni arriva de
MAR'S. 1754
195
1
"Rome pour remettre la Barette au Cardinal Sorbelloni.
Le Feld-Maréchal Comte de Neuperg ,
Gouverneur du Duché de Luxembourg , eft ici
depuis la femaine derniere .
L'Impératrice Reine a établi une Ecole your les
Langues Orientales .
DE DRESDE , le 29 Janvier.
Le 26 de ce mois à une heure du matin , la Prin - 1
ceffe Royale accoucha d'un Prince , dont la naiffance
fut auffi -tôt annoncée au peuple par une
triple falve de l'artillerie des remparts. Hier ce
Prince fut baptifé . Il a été tenu fur les Fonts au ,
nom de Monfeigneur le Dauphin & de Madaine.
la Dauphine , par le Prince Xavier & par la Princeffe
Chriftine Eulalie , & il a été nommé Joſeph
Marie Louis.
DE BERLIN , le 17 Janvier.
Selon la note qu'on a prife des Obligations de
la Stear , qui fone entre les mains des Sujets du
Roi ,le total ne monte qu'à trois cens trente-fix
mille écus d'Allemagne . Le ro, le Roi fit la revue
des Regimens de Haack , de Meyering & du Margrave
Charles. La Reine Douairiere tint le foir
grand appartement.
DE LEIPSICK , le it . Février:
Un chef de bandits defirant d'obtenir la grace ;
sa imaginé de la mériter en délivrant la Saxe de la
plupart des voleurs dont elle étoit infeftée . Pour
y réuffir il a attiré en cette Ville diverfes troupes
de ces brigands , fous prétexte qu'il avoit formé
un projet qui devoit les enrichir . En même tems
I ij
196 MERCURE DE FRANCE
il a averti le Miniftere du piége qu'il leur avoit
tendu . Auffi - tôt on a envoyé ici un Détachement
de Dragons. Peu après fon arrivée les portes de
la Ville ont été fermées ; on a fait une vifite générale
dans les maifons , & l'on s'eft aflûré de
toutes les perfonnes fufpectes. Parmi elles on a
reconnu plufieurs aventuriers, qui ont dérobé beau
coup d'argent , à la faveur de prétendues Patentes
pour des lotteries étrangeres .
l'u-
DE RATISBONNE , le 13 Janvier.
Il a été réfolu par une Délibération des trois
Colléges de la Diete , de conférer les deux charges
de Général d'Infanterie & de Lieutenant - Feld-
Maréchal de l'Empire , qui étoient vacantes ,
në au Prince Charles Augufte de Bade- Dourlach ,
l'autre au Prince Georges de Heffe- Darmstadt.
L'expectative de la premiere charge de Feld- Maréchal
de l'Empire dont la Diete pourra difpofer,
eft promile au Prince Guillaume de Saxe- Gotha,
Le Duc Louis de Brunfwic Wolfenbutel a écrit à
cette Affemblée , pour la remercier de l'avoir
promu à cette Dignité.
Depuis que les Princes de Waldeck & de la
Tour-Taxis ont demandé voix & féance dans le
Collége des Princes , plufieurs grandes Maiſons
d'Allemagne follicitent la même prérogative. Le
Prince de Schwartzembourg - Rudolstadt fait en
particulier de fortes inftances pour l'obtenir.
La Maifon de Heffe qui par l'extinction de
deux de fes branches a été privée de deux des
quatre fuffrages qu'elle avoit dans ce College , a
fait remettre la Dictature un Mémoire , par lequel
elle demande qu'ils lui foient rendus.
MARS. 1754. 197
ESPAGNE.
DE LISBONNE , le 20 Décembre.
L'Ile de Biffao , voifine du Cap Verd , étant Gtuée
avantageulement pour fervir d'entrepôt aux
vaiffeaux qui vont à Goa ; iì a été proposé dans
le Confeil du Roi d'y établir une Colonie , & d'y
conftruire un fort.
Sa Majesté a réfolu de mettre un Indult de deux
pour cent fur l'or monnoyé ou non monnoyé
que l'on fera fortir de l'ortugal,
Sa Majefté a accordé à une Compagnie formée
par le feur Oldenbourg , la permiffion de
charger pour Goa cette année deux Navires de trois
cens tonneaux chacun , & d'y envoyer chacune
des années fuivantes jufqu'en 1763 un Vaiffeau
de fept cens tonneaux. On a expédié à la même
Compagnie un privilege exclufif pour le Commerce
de la Chine. Au commencement du mois
prochain cette Compagnie fera partir un Vaiffeau
pour Macao. Elle continuera d'en faire partir un
Lous les deux ans pour la même deftination .
DE
MADRID , le 29 Janvier.
>
I
Depuis la premiere nouvelle qu'on a eue de
l'avantage remporté fur les Maures par la Garnifonde
Ceuta , on a reçu de cette action une relation
circonftanciée , par laquelle on apprend que
les Maures ont été éntierement défaits , & que les
Espagnols n'ont pas perdu un feul homme , &
ont enlevé une quantité prodigieufe de grains
d'armes & d'autres effets , & de plus 45 chevaux
& 409 têtes de bétail .
I iij
198 MERCURE DE FRANCE
+
D'ITAL I· E.
DE ROME , lé'15: Janvier.» 4
On eft délivré des inquiétudes que donnoient
les Contrebandiers retranchés dans la Marche
d'Ancone. La Communauté de la Serra leur ayant
offert une fomme s'ils vouloient fe. retirer , ils
ont confenti d'abandonner leur camp. Dans leur
retraite ils ont été pourſuivis par le détachement
de Corfes , qu'on avoit fait marcher . contre . eux.
Il y a eu plufieurs coups de fufil tirés de part &
d'autre. Deux foldats ont été tués . Un des.chefs
des Contrebandiers s'étant rompu une cuiffe en
tombant de cheval , a été arrêté. On affure qu'ils
font prefque tous fortis actuellement , de l'Etas
Eccléfiaftique..
DE MILAN , le 19 Janvier..
Tous les Tribunaux & le Corps de Ville allerent
le 15 de ce mois rendre leurs refpects au Duc
de Modene . Ce Prince reçut le 17 les complimens
du Sénat , à la tête duquel étoit le Comte Chriftiani
, Chancelier du Milanez . Son Alteffe Séréniffime
fut enfuite complimentée par le Chapitre de-
'Eglife Métropolitaine. Elle foupa le 14 chez le
Comte Chriftiani , & le lendemain elle affiſta à ·
une repréſentation de l'Opera. Le 16 , le Cardinal
Pozzobonelli , Archevêque de cette Ville , fit
une visite à ce Prince , qui la lui rendit le jour ſuivant.
Le Palais eft actuellement gardé par les Gre
nadiers du Régiment de Wettes. On a congédié
la Compagnie Franche qui étoit auparavant chargée
de cette commiffion. Le Marquis Spinola quí
la commandoit , conſerve fès appointemens. Ons
I
MAR S. 1754 199
à affigné des penfions aux autres Officiers , & l'on
payera un écu par mois à chaque foldat.
La Secrétairerie d'Etat & de Guerre a été incorporée
à la Chancellerie. Le Cardinal Dutini a
été incommodé , mais fon indifpofition n'a point
eu de fuice.
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , le 17 Janvier.
On a inventé un inſtrument pour prendre exacrement
& facilement le diamètre de la Lune , &
l'on a trouvé le moyen d'imiter les Aurores boréales.
Le College des Medecins ayant approuvé la méthode
découverte par le fieur Jofeph Appleby ,
Chymifte de Durham , pour rendre potable l'eau
de la mer , & diverfes expériences de cette méthode
ayant été faites avec ſuccès , les Commiſfaires
de l'Amirauté ont cru ne pouvoir la rendre
Trop tôt pablique pour l'avantage général des Nations
commerçantes. Voici en quoi elle confifte. Il
faut mettre vingt gallons d'eau de mer dans un
alambic , avec fix onces de lapis infernalis & avec
pareille quantité d'os calcinés réduits en une poudre
fine . Au bout de deux heures & demie on aura
quinze gallons d'eau parfaitement douce & faine .
On n'a befoin que d'un demi -boiſſeau de charbon
pour cette opération . La proportion d'ingrédiens
ci - deflus marquée fuffit dans les mers Septentrionales
; mais dans quelques parties de la Méditerránée
& des iners des Indes où l'eau eft plus bitumineuſe
& plus falée , il eft néceſſaire d'ajoûter
trois onces d'os calcinés & autant de lapis infernalis
. Le Gouvernement a récompenſé libéralement
le Sr Appleby.
I iiij .
200 MERCURE DE FRANCE.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
Endant le cours de l'année 17335 il s'eft fait
Pans Paris dix- neuf mille fept cens vingt-neuf
Baptêmes , & quatre mille cene quarante fix Mariages
; il eft mort vingt & un mille fept cens
feize perfonnes : le nombre des Enfans trouvés,
eft monté à quatre mille trois cens vingt -neuf.
Le Roi revint à Verfailles de Trianon le 18
Janvier dernier.
Le 20 , les Députés des Etats de Bretagne eu
rent audience du Roi. Ils furent préfentés par le
Duc de Penthievre , Gouverneur de la Province
& par le Comte de Saint - Floreatin , Miniftre &
Secrétaire d'Etat . La Députation étoit compofée ,
pour le Clergé , de l'Evêque de Vannes , qui porta
la parole ; du Marquis de la Riviere , pour la Nobleffe
; & de M. du Bodan , Maire de Vannes
pour le Tiers-Etat.
Le 22 , le Comte de Stahremberg , Miniftre
Plénipotentiaire de l'Empereur & de l'impératrice
Reine de Hongrie & de Bohême , eut une audience
particuliere du Roi , dans laquelle il préfenta
à Sa Majefté fes Lettres de créance . Le Comte
de Stahremberg fut conduit à cette audience , ainfi
qu'à celles de la Reine , de Monfeigneur le Dauphin
, de Madame la Dauphine , de Monfeigneur
le Duc de Bourgogne , de Monfeigneur le Duc
d'Aquitaine , de Madame , de Madame Adélaide ,
& de Mefdames Victoire , Sophie & Louife , par
le Marquis de Verneuil , Introducteur des Am
balladeurs, i
MARS. 1754. 201
Le 23 , le Roi ſe rendit au Château de Belle→
vue.
Le Garde des Sceaux a préfenté au Roi une
Carte de l'Inde , compofée de cinq feuilles , dref
fée pour la Compagnie des Indes , & accompa
gnée d'un Livre in- 4°. , dans lequel la conftruc
tion de cette Carte eft analyſée . M. d'Anville ,
Géographe de Sa Majefté , & Secrétaire du Duc
d'Orléans , eft l'Auteur de la Carte & du Livré
qui a été mis fous preffe à l'Imprimerie Royale.
A Sur la démiffion du Maréchal Duc de Coigui ,
le Roi a nommé Colonel Général des Dragons le
Duc de Chevreufe , qui en étoit Meftre- de- Camp
Général . Sa Majesté a accordé l'agrément de cette
derniere charge au Comte de Coigni , Moufquetaire
de la premiere Compagnie.
Le Roi à donné au Marquis de Langeron , Bri
gadier , Colonel - Lieutenant du Régiment d'Ins
fanterie de Condé , le Gouvernement de Briançon
, vacant par la démiffion du Maréchal de
Maulevrier Langeron fon pere.
On a recu avis du Port de l'Orient , que la
Frégate l'Utile , partie de l'Ile de France le premier
Septembre 1753 , étoit arrivée dans ce
Port le 15 Janvier 1754. Elle a apporté la nou
velle que les Vaiffeaux de la Compagnie des
Indes le Maréchal de Saxe & la Baleine , qui viennent
de la Chine ; l'Anſon , venant de Pondichery
; le Bourbon , venant de Bengale , & le d' Argenfon
, qui avoit fait voile de l'Ile de France ,
avoient relâché en cette Ile. Ces cinq Vaiffeaux
étoient attendus en 1753 , & leurs cargaifons devoient
faire partie de la derniere vente de la Compagnie.
On a été informé par la même Frégate ,
que les Vaiffeaux les Treize Cantons , le Saint-
Louis , & la Gloire , faifant partie de l'expédition
IV
202 MERCURE DE FRANCE.
de 1752 à 1753 , avoient paffé à l'Ile de France
& qu'ils avoient continué leur route pour Pondichery
avec le Favori , Vaiffeau de l'Inde .
Le Roi qui étoit revenu de Bellevûë le 25 ,
partit le lendemain pour le même Château . Sa
Majefté en revint , le 28 , & elle y eft retournée
le 29 .
La Ducheffe de Penthievre a été attaquée de la
févre & d'un crachement de fang ; mais cette
Princeffe commence à le mieux porter , & l'on --
efpere qu'elle fera bientôt parfaitement rétablie.
L'exemption des droits d'entrée fur les beftiaux
qui viennent des Pays Etrangers , eft prorogée
pour trois ans , à commencer du premier
Janvier de cette année»
Le 31 , le Roi revint du Château de Bellevue..
Le premier Février , la Reine communia par
les mains de l'Archevêque de Rouen , Grand Aumônier
de Sa Majefté ; Monfeigneur le Dauphin
par celles de l'Abbé de Caulincourt , Aumônier
du Roi ; Madame la Dauphine , par celles de l'Archevêque
de Sens , fon premier Aumônier , &
Madame, Adélaïde par celles de l'Evêque de Meaux,
premier Aumônier de cette Princefle.
Mcfdames Victoire , Sophie & Louiſe entendirent
le même jour la Meffe dans l'Eglife des :
Récollets , & y communierent par les mains de
l'Abbé Bellon , Chapelain du Roi .
Le même jour , M. Fourneau , Recteur de l'U♫.
niverfité accompagné des Doyens des Facultés
& des Procureurs des Nations , fe rendit à Verfailles
& eut l'honneur , fuivant l'ancien ufage ,
de présenter un Cierge au Roi , à la Reine , & à
Monfeigneur le Dauphin ,
Le même jour , le Pere Gobáîn ; Commandeur -
Couvent de la Mercy , accompagné de trois .
MARS. 1754. 203
Religieux de cette Maifon , eut l'honneur de préfenter
un Cierge à la Reine , pour fatisfaire à l'une
des conditions de leur établiffement fait à Paris
en 1615 ; par la Reine Marie de Médicis .
Le 2 , Fête de la Purification de la Sainte Vier :
ge , les Chevaliers , Commandeurs & Officiers de
l'Ordre du Saint - Efprit s'étant s'affemblés vers
les onze heures du matin dans le Cabinet du Roi,
Sá Majefté fortit de fon appartement pour aller à
la Chapelle. Le Roi , devant qui les deux Huiffiers
de la Chambre portoient leurs Maffes , étoit
en manteau , le colier de l'Ordre par deffus , ainfi
que celui de l'Ordre de la Taifon d'Or. Sa Majeſté
étoit précédée du Duc d'Orléans , du Prince de
Condé , du Comte de Charolois , du Prince de
Conty , du Comte de la Marche , du Prince de
Dombes , du Comte d'Eu , & des Chevaliers ,
Commandeurs & Officiers de l'Ordre. Après avoir
affifté à la bénédiction des Cierges & à la Procef- ·
fion , le Roi entendit la grande Meffe , à laquelle
l'Evêque Duc de Langres ; Prélat Commandeur de
l'Ordre , officia pontificalement. Lorfque la Mefle
fut finie , Sa Majefté fut reconduite à fon apparte- -
ment en la maniere accoutumée .
La Reine, Madame la Dauphine & Mefdames
de France entendirent la Mefle dans la Tribune.
Leurs Majeftés , accompagnées de Madame la
Dauphine & de Mefdames de France , affifterent
P'après -midi à la Prédication du Pere Logier ,/de
la Compagnie de Jefus ; aux Vêpres chantées par
la Mufique , & enfuite au Salut célébré ' par les 3
Miffionnaires.^
Monfeigneur le Dauphin a été incommodé
d'une fluxion ..
Le 3 ; le Duc de Chevreufe prêta ferment de
félité entre les mains du Roi , pour la charge
dé Colonel Général des Dragons.
I vj }
264 MERCURE DE FRANCE.
Le Duc d'Ayen s'étant démis du Régiment de
Cavalerie de Noailles , le Roi en a difpofé en faveur
du Comte d'Ayen , fils de ce Seigneur.
M. Gautier , de l'Académie des Sciences & Belles-
Lettres de Dijon , a préfenté au Roi le troifiéme
& dernier volume des Planches de fon Cours
d'Anatomie , en figures colorées , avec leurs démonftrations.
Il a préſenté en même tems à Sa
Majefté la feconde édition de fes Obfervations fur
la Phyfique & fur l'Hiftoire Naturelle, augmentées
d'un volume ; & le premier volume de fes Obfervations
fur la Peinture & fur les Tableaux ,
tant anciens que modernes , pour l'année 1753.
Le Roi vient d'anoblir M. du Boccage de Bleville
, Négociant du Havre , pour les fervices
qu'à l'exemple de feu M. du Boccage fon pere, il
a rendus au commerce , & particulierement à la
ville du Havre pendant fon Echevinage.
Le 8 , le Roi revint de Trianon.
Sa Majesté entendit le lendemain la Meffe de
Requiem , pendant laquelle on chanta le De profundis
, pour l'Anniverfaire de Madame Henriette.
Les Religieux de l'Abbaye Royale de Saint-
Denis , conformément à la fondation faite par le
Roi , célébrerent le 9 un Service folemnel pour le
repos de l'ame de Madame Henriette .
Le 10 , l'Evêque d'Orléans fut facré dans l'Eglife
Métropolitaine par l'Archevêque de Paris ,
adifté de l'Evêque Comte de Beauvais & de l'Evêque
de Bayeux.
L'Abbé le Batteux , Profeffeur de Philofophie
Grecque & Latine au College Royal , a été élû
pour remplir la place d'Affocié , vacante dans l'Académie
Royale des Infcriptions & Belles Lettres
par la mort de l'Abbé Fenel.
La Vicomtefle de Choifeuil & la Marquise de
Langeron furent préfentées le 10 à leurs Majeftés.
& à la Famille Royale.
MARS. 1754.
203
Ön célébra le 11 dans l'Eglife de la Paroiffe du
Château , pour le repos de l'ame de Madame
Henriette , le Service fondé par Monfeigneur le
Dauphin . La Reine y affifta , étant accompagnée
de ce Prince & de Mefdames de France . 1
Le même jour , pendant la Meffe du Roi , l'Evêque,
d'Orléans prêta ferment de fidélité entre
les mains de Sa Majeſté..
Le 12 , jour de l'Anniverfaire de Madame la
Dauphine , mere du Roi , leurs Majeftés entendirent
la Meffe de Requiem , pendant laquelle le
De profundis fut chanté par la Mufique.
Le Roi retourna le même jour à Trianon..
L'Evêque de Mâcon défirant depuis long- tems ‹
d'établir la Réforme dans l'Abbaye de Valmont
dont il eft Abbé , a préfenté une Requête au Confeil
du Roi pour cet effet , & il a obtenu les Lettrès
Patentes néceffaires. En conféquence , le Supérieur
Général de la Congrégation de Saint Maur
a.envoyé la procuration à Dom le Maitre , Prieurde
l'Abbaye de Fécamp , qui a pris poffeffion de
celle de Valmont le 18 Janvier dernier , étant affifté
de Dom Boifvallée , Sous-Prieur ; de Dom
Philippe , Official ; de Dom le Vafnier , Dépofie.
taite ; de Dom le Noir , Profeffeur de Théologie
, & de Dom Buffy , Procureur de l'Abbaye de
Saint Ouen , de Rouen , & Secrétaire du Pere
Vifiteur de la Province de Normandie. Les Reli- '
gitux de la Congrégation de Saint Maur ont été
reçus par les Officiers du Prince de Monaco , Seigneur
du Duché d'Eftouteville , ainfi que par le
Clergé & par la Nobleffe . Pour rendre ce jour
plus recommandable , on a diftribué des aumônes
confidérables aux pauvres , que la fingularité de
la cérémonie y avoit attirés de toutes parts.
On doit conftruire à Moulins , fur l'Allier , un
206 ' MERCURE DE FRANCE.
Port de pierre , dönt l'allignement fera dirigé au
point de rencontre de la rue de Bourgogne & de
la route de Lyon. Ce pont àura cent cinquante
roifes de long fur fept de large , & ir fera partagé
en treize arches d'égale grandeur.“.
ke 14 , les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à dix fept cens trente fept livres dix fols :
fe's Billets de la premiere Lotterie Royale à fept
cent quarante & pne , & ceux de la feconde à ·
fept cent treate- neuf.
ARRETS NOT ABLES.
RREST du Confeil d'Etat du Roi , du 4
la recette de la Capitation des Communautés
d'arts & métiers .
LETTRES patentes du Roi , en forme de Dé
claration , données à Verfailles le 22 du même
inois ; concernant la forme dans laquelle les procès
portés au Parlement , & ceux dont la connoiffance
lui a été attribuée par des attributions gé
nérales & particulieres ; doivent être continués en
La Chambre Royale.
ARREST de la Chambre Royale , du 23
Février 1754 portant permiffion d'expofer &
vendre des oeufs dans les Marchés & Places publiques
de cette Ville & Faubourgs de Paris , pen
dant le Carême de cette année 1754./
MARIAGE ET MORTS.
E 21 Novembre 1753 , Jean - Jofeph de Fu
mel- Montaigu , appellé le Marquis de Fumel,
époufa au Château de Tombebout en Agénois ,
MARS. 1754. 2071
Dille Marianne d'Abzac, fille aînée de Louis d'Ab
zac, Marquis de Montriel & de Françoile d'Abzac
fi coufine , fortis l'un & l'autre de la branche
d'Abzac Montaftruc , cadette de celle de la Douze.
La Maifon d'Abzaceft.originaire.de Périgord ,
où eft fitué le Château d'Abzac fur la Dordogne ,
& où elle a toujours été comptée parmi les plus
illuftres de cette Province , tant par fon ancienneté
que par les alliances. Elle porte pour armes ,
d'argent à une bande d'azur , chargée au milieu
dun, bezan d'or , à une bordure d'azur chargée de
neuf bez ans d'or."
La Mailon de Fumel n'eft pas moins illuftre
dans le Querci où eft fitué le Château de Fumel
dont elle tire fon nom. Les Seigneurs de Fumel
font connus dès le treiziéme fiécle queBertrand de
Fumel époufa Bruniffende de laBarthe , du chefde
laquelle il était en 1283 Vicomte de la Barthe ,
dont fa pofterité prit le nom. Celui de Fumel fut
repris par un cadet nommé Pons , Baron de Fumel
, qui vivoit en 1340 , & qui fut quatrième
ayeul de François I. du nom , Baron de Fumel ,
Capitaine des Gardes de la Porte , Gouverneur
de Marienbourg & Ambaffadeur vers Soliman II.
Empereur Otoman. Il fut maffacré dans fon
Château par les Religionaires le 25 Novembre
1561 , & laiffa'entr'autres enfans François & Jofeph
, qui ont formé deux branches . L'aîné a
fait celle des Vicomtes de Fumel, dont eſt iſſu Jofeph
Marquis de Fumel , Meftre de Camp d'un
régiment de Cavalerie de fon nom ; marié en 1748 -
avec Elizabeth Conti d'Hargicourt . Voyez la qua--
triéme partie des Tablettes hift . p . 338
Jofeph II . fils de François de Fumel , eft auteur
de la branché de Montaigu , Baronie qu'il acquit
par fon mariage en 1578 avec , Armoife de Lomagne
, Dame de Montaigu . Il fut pere de Fran208
MERCURE DE FRANCE.
çois de Fumel , Baron de Montaigu , marié le 1
Mai 1617 avec Silvie de Pons de la Cafe . Leur fils
Pierre Silvain , Baron de Montaigu , époufa en
1643 Marie de Cieutat , dont nâquit Arnaud , allié
en 1681 avec Marie de Cientat fa coufine germaine
, mere entr'autres enfans de Pierre- Silvains
Alexandre de Fumel, Baron de Montaigu ; celuici
époufa en 1724 Marguerite d'Aftorg , héritiere
de la Seigneurie de Gratens & de la Vicomté de
Cologne. De ce mariage font fortis ,
1. Jean -Jofephde Fumel -Montaigu , qui don
ne lieu à cet article.
2°. Marie-Louiſe de Fumel , non mariée .
3. Marie Marguerite de Fumel , fille.
Le 18 Décembre Mre Jean Louis le Bafele
Marquis d'Argenteuil , Lieutenant Général pour
le Roi dans les Provinces de Champagne & de
Brie , & Gouverneur de la Ville de Troyes , eft
mort dans fou Château de Pouy en Champagne ,
âgé de 61 ans.
N..... Gourdan , Intendant des Armées na
vales , eft mort à Paris le 22 dans fa 84 année.
Mre N ... de Durfort Deymé , Abbé de l'Abbaye
de Conques , Ordre de S. Benoît , Diocèle
de Rhodez , eft mort à Touloufe le 19 dans la 61
année de fon âge .
Jean-Bafile- Pafcal Fenel , Chanoine de l'Eglife
Métropolitaine de Sens , Prieur Commendataire
de Notre-Dame d'Andrecy , & aflocié de l'Académie
royale des Infcriptions & Belles - Lettres ,
eft mort à Paris le même jour , âgé de 72 ans.
Mre Scipion-Jerome Begon , Evêque de Toul ,
Abbé de l'Abbaye de Saint Gemer de Flaix , Or
dre de Saint Benoît , Diocèfe de Beauvais , & de
celle de Vaux en Ormois , Ordre de Citeaux
Diocèle de Toul , mourut le 28 en fon Palais
2
MARS. 1754 209
Epifcopal , âgé de 77 ans. Le même jour eft mort
Dame Marie- Therèfe Briet , époufe de M. Charles-
Henri , Comte de Brion d'Albonne , ancien
Capitaine de Cavalerie..
Dame Marie- Therèfe de Fleuriau d'Armenon →
ville, veuve de Mre Henri de Fabri, Comte d'Autrei
, Brigadier d'Infanterie , eft morte le 31 dans
fa 59 année. Elle étoit fille du feu fieur d'Armenonville
, Garde des Sceaux de France , & foeur
du feu Comte de Morville , Chevalier de la Toifon
d'or , Miniftre & Secrétaire d'Etat , ayant le :
Département des Affaires Etrangeres.
Le même jour eft décédé M. Jaques - Mathurin ,
Tabouret d'Orval , Thréforier Général des bâtimens
du Roi.
Le même jour eft décédé M. Antoine Chaumont
de la Galaifiere , ancien Secrétaire du Roi ,
âgé de 83 ans.
Marie- Elizabeth - Gabrielle de Rohan , épouse
de Marie-Jofeph d'Hoftun , Duc d'Hoftun , Pairs
de France , Comte de Tallard , Chevalier des ordres
du Roi , Brigadier d'Infanterie , Gouverneut
& Lieutenant- Général de Franche Comté , &
Gouverneur particulier des Ville & Citadelle de
Besançon , mourut à Verfailles le 4 Janvier 1754 ,
âgée de près de 55 ans. Elle étoit troifiéme fille
d'Hercule -Meriade de Rohan , Duc de Rohan- Ro
han , Pair de France , Prince de Soubize , Lieu
tenant- Général des Armées du Roi , Capitaine-
Lieutenant des Gendarmes de la Garde de Sa
Majefté , & Gouverneur de Champagne & de Brie;
& de Marie Anne - Genevieve de Levis- Ventadour.
La Ducheffe de Tallard fut nommée en 1725,
Dame du Palais de la Reine , & en 1729 Gouvernante
des Enfans de France , en furvivance de la
feue Ducheffe de Ventadour fon ayeule maternelle
, qui lui donna fa démiflion au mois de Mars
·
210 MERCURE DE FRANCE.
1732. Le zéle avec lequel la Ducheffe de Tallard
en a constamment rempli les importantes fonctions
, lui avoit mérité la confiance du Roi &
T'eftime de toute la Cour.
71
Mre François -Firmin de Trudaine , Evêque de
Senlis , Abbé de l'Abbaye de Fremy , Ordre de St
Benoit , Diocèle de Cambray & de celle de Notre
Dame de la Victoire , Ordre de Saint Auguſtin ,
Diocèle de Senlis , eft mort à Paris le même jour ,
agé de 77 ans. Il avoit été nommé Evêque de Senlis
en 1714 , & facré le 25 Novembre de la même
année: Le Roi lui avoit donné en 1726 l'Abbaye
de Fremy, & en 1735 celle de la Victoire.
Mie. N ... de Montal, Confeiller Clerc au Parlement
de Grenoble , Théologal de la Collégiale &
Chapelle royale de Saint André de la même Ville
, & Abbé de l'Abbaye de Chartreuve , Ordre de
Prémontré , Diocèfe de Soiflons , eft mort à Grenoble
le s âgé de 40 ans.
Le 12 on inhuma à Saint Jacques du Haut- Pas
M. Philippe- Auguftin de Requeleyne , Baron de
Saint Vallier.
Le Pere Raphaël mourut le 14 au Couvent des
Capucins de la rue Saint Honoré , dans la 88 année
de fon âge. Ses talens pour la prédication dont
if a exercé le miniftere pendant 42 ans avée au
tant d'édification que de fuccès , lui avoient acquis
beaucoup de réputation . Il a en l'honneur de
prêcher un Carême devant le Roi.
Le 24 Janvier eft décédée Charlotte Paulmier
de la Bucaillé , époufe de Pierre - Jacques -Louis de
Becdelievre , Marquis de Cany..
Le fieur Nicolas Defprots , Curé de la Paroiffe
de Bouraiquel , Diocèle de Sarlat , y eft mort le
14 Décembre 1753 , âgé de 101 ans 8 mois.
La nommée Jeanne Laffefe eft morte à Aire en
Chaloffe , le 24 Novembre , âgée de 106 ans.”
MAR S. 1754 2TT
Elle avoit été mariée en 1666 à Jean Boërie, Seulpteur
de cette Ville ; elle n'a jamais éprouvé dautres
infirmités qu'un peu de foibleffe dans les jam--
bes.
*
Pierre du Bures de la Paroiffe de Buollade ,
Diocèle d'Auch ; à une lieue de la même Ville
d'Aire , eft mort le 15 Octobre dans la 1 14 année ?
de fon âge. Trois jours avant la mort il tua un
fievre qu'il envoya au Subdelégué , de l'Intendant ?
à Aire..
LETTRE de Dom Bouquet , Bénédictin
de la Congrégation de Saint Maur
ONdit,Monfieur , dans l'Almanach des beaux
Arts , que j'ai été aidé dans ma Collection :
des Hiftoriens de France par Dóm Dantine &
Dom Haudiquer , mais il eft très- vrai que je n'ai
point eu cet avantage, Dom Dantine étoit chargé
de recueillir les monumens qui concernent les
Groifades. Etant mort en 1746 Dom Haudiquer
lui a été fubftitué ; mais ni l'un ni l'autre ne m'ont
aidé dans les huit volumes que j'ai donnés au Pu
blic, ni dans le neuviéme qui va bientôt paroître,
Je fuis , & c.
A VI S.,
'Auteur du Béchique fouverain ou fyrop pectoral,
approuvé par brevet du
24 Août 1750
pour les maladies de poitrine , comme rhume ,
tour invérérée , oppreffion , foibleffes de poitrine
& afthme humide , ayant acquis un fond luffifant
pour paffer des jours tranquilles par le débit confidérable
qu'il a fait de fon fyrop béchique ; tant
Paris qu'en Province ; pendant l'espace de cinq
212 MERCURE DEFRANCE
1
années , content de ſon état préfent , & fe reffous
venant des bons & agréables fervices que lui a
rendu feu M. Mouton , habile Apoticaire de Paris
, fous qui il a travaillé trois ans , & à qui il eft
redevable d'une partie de la découverte de fon
fyrop béchique , fi utile au Public dans les maladies
pour lesquelles il eft deftiné ; ne pouvant plus
marquer fa reconnoiffance à fon bienfaiteur , il fe
croit obligé en galant homme , de la faire rejaillir
toute entiere fur la dame Mouten , veuve du dé--
funt , femme d'un mérite perfonnel & très verfée
dans fon art , pour lui donner en propre un
bien qui lui eft acquis par droit de reconnoiffance
& de repréfailles : elle eft d'autant plus digne de
le poffeder qu'elle le compofe parfaitement, qu'elle
en connoît toute la portée , par conséquent
très- capable de le placer dans tous les cas où il eft
de mife. D'ailleursl'imprimé annonce ce qu'il eft, -
on ne peut pas s'y méprendre. Ce fyrop béchique
ayant la propriété de fondre & d'attenuer les hunieurs
engorgées dans le poulmon , d'adoucir l'acrimonie
de la limphe , comme balfamique, & rétablir
les forces abattues , en tant que parfair ref
taurant , produit fes effers avec tant d'efficacité
que fix jours fuffisent pour s'appercevoir d'un
changement notable ; en un mot , une bouteille
fuffit pour en éprouver toute l'efficacité avec luccès
, en tant qu'il rétablit les forces abattues , en
rappellant peu à peu l'appétit & le fommeil , comme
parfait reftaurant , par conféquent , très - falutaire
à la fuite des longues maladies où les forces
font épuifées. L'odeur & le goût en font agréa
bles , le régime ailé à obſerver : en outre il con
vient à toutes fortes de perſonnes , aux enfans même
& aux femmes enceintes , qui peuvent en uſer
avec fuccès , preuve de fa bénignité . La dame-
Mouton indiquera grand nombre de perfonnes,
MARS. 1754. 203
de tous les états , de ceux même de l'art , qui
prouveront l'efficacité du fyrop béchique ; les premiers
par leur propre expérience , ceux de l'art
parles épreuves qu'ils en ont faites & les certificats
qu'ils en ont délivrés. La bouteille fcellée & éti
quetée à l'ordinaire eft taxée à fix livres.
Il ne fe débite que chez la dame veuve Mou
ton , Marchande Apothicaire , rue faint Denis ,
entre la rue Thevenot & la rue des Filles- Dieu ,
vis - à- vis le Roi François , à Paris .
Les perfonnes qui écriront , font priées d'affran—,
chir les lettres .
AUTRE.
E fieur Vacoffain , Epicier - Droguifte , rue &
Lifeur,
•
to fuc
cés la vente de fon eau pour les dents. Elle fe
trouve même avoir actuellement des proprietés
qu'on ne lui avoit pas encore reconnues ; comme
d'arrêter avant la fluxion , le mal qu'on nomme
affez communément rage de dents ; de préferver
des douleurs de dents qu'occafionnent ordinairement
les grandes fraicheurs de l'Hyver ; d'être
anti-fcorbutique , & propre à prévenir les maux
de la bouche . Cette eau fe vend douze fols la
bouteille.
AUTR E.
A Dile Collet continue de vendre avec
L. avec
fuccès & applandiflement du Public , une
pommade de fa compofition pour la guérifon
des hémorroïdes , tant internes qu'externes , & de
quelque nature qu'elles puiffent être , & même
les plus invétérées , ulcerées & fiftuleufes elle
ne craint point de trop avancer après les diffétentes
expériences qui en ont été faites par plu
:
214 MERCURE
DE FRANCE
.
fieurs Chirurgiens . M. Peirard , Maître en Chi
rurgie , & Accoucheur de la Reine , lui a délivré
fon certificat , après en avoir , vû les effets par
Chirur lui -même , de , même que M. le Suite ,
gien , & plufieurs autres perfonnes de diftinction,
M. Morand , auffi Chirurgien , lui a délivré ya
pareil certificat , après en avoir fait l'épreuve à
l'Hôtel Royal des Invalides , par ordre de feu M.
de Breteuil , Miniftre d'Etat. Nous ne devons pas
craindre d'affurer le Public qu'il n'eſt point de
remede plus für & plus efficace pour opérer la
guérifon après de telles preuves ."
Cette pommade ſe garde autant de tems que l'on
(veut , & peut fe transporter par tour , pouvû qu'on
ait foin de la garantir de la chaleur & du feu .
de
Les moindres pots font de 3 , de 6 , de 10 ,
J2 , de 18 , de 20 livres , & de tous les prix que
l'on fouhaitera. On donnera la façon de s'en fervir.
Les perfonnes étrangeres qui en voudront
faire ufage auront la bonté d'affranchir les ports
de lettres.
La Delle Collet demeure à préſentrue des Petits-
Champs , vis- à- vis la petite porte S. Honoré, chiz
M. Jolivet , Marchand Papetier , à l'enſeigne de
l'Espérance.
L
AUTRE.
, pre-
&
A Dile Mutin , feu'e poffeffeur des remedes
de feu M. Seguin fon oncle
mier Médecin Oculifte de la feue Reine mere ,
Docteur Regent en la Faculté de Médecine de
Paris , & éleve du fieur Vezoux Chirurgien
Oculifte de la Faculté de Montpellier , donne avis
au Public qu'elle continue de diftribuer avec fuccès
les remedes pour la guérifon radicale des yeux.
•
1º. Une Eau ophtalmique , qui en peu de tems
MARS. 1754. -215
„a la vertu de - fortifier toutes les foibleffes de la
vue , foit qu'elles proviennent des maladies , ou
de trop grande application qui leur ôte l'ufage
de la lumiere , & fortifie les nerfs & les ligamens
de l'oeil au point de rétablir leur foupleffe , & de
leur donner la facilité néceffaire pour s'allonger
oufe racourcir felon l'exigence des objets que l'on
veut voir , & réfoud les humeurs vifqueules dont
le féjour altere l'organe de la yae , & difpenfe par
conféquent d'avoir recours aux lunettes & auxconferves
;elle détruit auffi les paralyfies parfaites
& imparfaites des nerfs optiques.
2º . Elle à auffì différentes l'ommades qui guériffent
toutes les fluxions , inflammations & rougeurs
des yeux , telles invétérées qu'elles foient ;
elles mangent les rayes naiflantes , détruifent les
ulceres de la petite vérole & autres ulceres , elles
fondent les calus qui viennent fur les paupieres
& en font recroître les poils aux perſonnes qui
les ont dégarnis cu tombés ; elles nourriffent en
même tems la partie de l'oeil qui eſt alterée par
les matieres & eaux âtres , qui font des larmoyantes
qui occafionnent le plus fouvent des fiftules
lacrymales , & font retirer les paupieres inférieures
par leurs âcretés.
Ladite Demoiselle prouve l'efficacité de ſes remedes
par un nombre infini de certificats de perfonnes
de diſtinction & de confideration , qui
étoient privées de la lumiere depuis plufieurs an
nées. Ses bouteilles font de 3 , 6 & 12 livres : les
pots de pommade font de trente fols , 3 & 6 liv.
Ces remedes fe peuvent tranſporter dans tous
les pays étrangers fans fe corrompre , ni diminuer
de leur qualité. Ladite Demoiselle va chez les per
fonnes qui lui font l'honneur de l'appeller.
Sa demeure eft rue Montmartre , entre la rue du
Mail & la rue des Fojjez- Montmartre , entre le
Quinquaillier & le Rotiſſeur,
216
J
APPROBATION,
'Ai lû , par ordre de Monſeigneur le Chancelier
, le Mercure de France du mois de Mars
1754. A Paris , le 28 Février 1754.
LAVIROTTE.
TABL E.
IECES FUGITIVES , en vers & en profe,
Pversà
Climene ,
Seconde Differtation fur la chute de l'Empire
Romain ,
Imitation d'une Ode d'Horace ,
Extrait d'une Lettre de Stockholm ,
1 page 3
7.
49
Sr
A Son Exc. M. le Baron de S..... Sénateur de
Suede ,
Eloge de M. de Chefeaux ,
Idylle ,
Le Poulet glouton , Fable ,
Lettre à M. l'Abbé Raynal ,
55
56
$3
85
87
102
Vers à Iris ,
Mots de l'Enigme & des Logogryphes du Mer
care de Fevrier ,
Enigme & Logogryphes ,
Nouvelles Littéraires ,
Beaux Arts ,
Le retour du Printems ; Chanfon ,
Spectacles ,
Nouvelles Etrangeres ,
ibid.
7.
103
108
163
178
180
193
France. Nouvelles de la Cour , de Paris , &c . 200
Arrêts notables ,
Mariage & morts ,
Lettre de Dom Bouquet , Bénédictin ,
Avis divers ,
La Chanfon notée doit regarder la page 178 .
De l'Imprimerie de J. BULLOT
DE FRANCE ,
1
DÉDIÉ AU ROI.
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Lyon , à la Pofte , & chés Plaignard,
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Troyes , chés Bouillerot , Libraire,
Charleville , chés Pierre Thefin,
Moulins , chés Faure.
Auxerre , chés Fournier.
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S
Ded monftrante viam. Virg.
Ous ton regne orageux , fugitive jeu
neffe,
Tout m'étoit l'objet d'un défir ;
Dans les excès de vin & de faufle
tendreffe ,
Je croyois goûter le plaifir ;
A ij
4 MERCURE DE FRANCE.
Je l'effleurois : enfant de la délicateffe ,
Il fuyoit , m'échappoit fans ceffe ,
Quand j'étois prêt à le faifir.
Pouvois-je le fixer fans l'art de le choifir
Amuſemens de toute efpéce ,
'Arts , Spectacles & Jeux occupoient mon loifir ,
Ce calme paffager que la paffion laiſſe
Au milieu des accès de fa fiévre traîtreffe ;
Dés faux brillans du goût j'aimois à m'éblouir
Trifte fort d'un mortel qui ne fçait pas jouir !
Mais dans un des momens où l'illufion ceffe ,
Le jour de la raiſon éclaira ma foibleffe :
J'apperçus toutes mes erreurs ,
Et tel qu'on le réveille en fortant de l'yvreffe ;
La tête pleine de vapeurs ,
Et le coeur en proye à la flâme ,
J'effayai de porter le flambeau dans mon ame
Et d'en fonder les profondeurs.
Quels obliques détours dans cet obfcur Dédale !
Que de monftres à furmonter !
J'y vis l'orgueil , Hydre fatale ,
Qui renaît , plus à redouter
Après le coup mortel qu'on a cru lui porter,
La gloire , de lauriers & d'encens affamée ,
Chimere aux yeux étincelans
...
Qui parmi des flots de fumée
Exhale quelques feux tremblans.
La vengeance , affreule Gorgone ,
JANVIER.
1754 5
Que la haine foutient , que la cruauté fuit ,
Quiles ferpens en tête , ainfi que Tifiphone ,
D'un feul de fes regards pétrifie & détruit.
Le préjugé , nouveau Protée ,
Qui fouvent terraffé , fe réleve en vainqueur
Sous diverfe forme empruntée ,
Et courbe les humains fous le joug de l'erreur.
Et toi , Syrene enchantereffe ,
Qui par les doux accens de ta perfide voix
Soumets à d'odieufes loix
Et la jeuneffe & la vieilleffe ;
Volupté , quel mortel peut triompher de toi ?
Il faut , pour te combattre , être fourd , infenfible
,
Et détourner les yeux d'un attrait invincible ,
Ou plutôt fuir avec effroi .
En yain lorfque tu nous appelles ,
Par les nouds les plus forts nous fommes enchaînés
;
Ils cédent : nous volons dans tes bras infidelles ,
Où de liens honteux & d'entraves cruelles
Nous nous trouvons environnés ,
Par les armes de la moralę
J'efpérai de mon fein chaffer ces ennemis :
Les dogmes faftueux que le Portique étale ,
Dans mon efprit bien affermis ,
Me donnerent un nouvel être ;
Mais qu'y gagnai -je de l'humeur :
A iij
6 MERCURE DE FRANCE
Farouche , atrabilaire , & fier de le paroître ,
Affectant de braver le plaifir , la douleur ,
Sophifte pointilleux , cauftique , infociable ;
Je devins milantrope , & me crus raiſonnable.
L'imprudent fatyrique en prodiguant le fel ,
Ne fent pas le fiel qui s'y mêle ;
Dans l'amertume de fon zèle
Il veut être nommé cenfeur univerfel ;
Mais tôt ou tard frappé des traits qu'il envenime ,
S'il ceffe de fronder & le fiécle & les moeurs ,
L'humanité reprend l'empire légitime
Dont le Ciel a gravé la loi dans tous les coeurs,
Elle feule de mes journées
M'apprit le véritable emploi :
A la fociété je les ai deſtinées ,
Me dit -elle aime & fers ta patrie & ton Roi ;
foi t
Barbare & malheureux qui ne vit que pour
Sur les fages leçons reglant donc ma conduite ,
Je me rendis utile , & fortis de l'oubli :
Déja trop plein de mon mérite ,
Imprudent , j'efpérois voir mon nom établi
Dans le rang glorieux qui fait les noms d'élite .
Vains projets ! mes foins affidus ,
Mes fervices furent perdus ,
Et je fortis de fervitude
En déteftant l'ingratitude.
Confus de tant d'égaremens ,
Voyant de toutes parts des écueils fur ma route
JANVIER. 1754.
Je me précipitai dans l'abîme du doute ,
Où je me vis en bútte à de nouveaux tourmens.
Il faut fçavoir douter : la craintive prudence ,
Pour arriver au vrai , fnfpend fes jugemens ,
Et laiffe plus d'un jour vaciller la balance ;
Mais foter dans l'obscurité ,
Pour paroître affranchi de la crédulité
N'ofer fe décider dans le cours de fa vie ;
C'est moins chercher la vérité
Que la tenir captive après l'avoir fervie.
On ouvre enfin les yeux : quel fruit de tant de
foins ,
Lorfqu'à fe réformer on travaille foi - même ?
On compte pour vertus quelques vices de moins.
En vain dans notre orgueil extrême
Nous nous applaudiſſons , après de grands efforts ,
D'avoir fçu réfilter à de foibles amorces ;
C'eſt l'âge qui nous calme , & l'ame acquiert des
forces
Aux dépens de celles du corps.
La raiſon , ſtérile appanage ,
Souvent en mûriffant ne nous en fert
La vertu n'eft pas fon ouvrage :
pas mieux ;
Des genoux chancelans & de trop foibles yeux
Font modérer le pas à la fin du voyage :
Eft-ce donc là devenir ſage ?
Par malheur ce n'eft qu'être vieux .
Dans l'été des ans même , où tout fe pacifie ,'
A iiij
MERCURE DE FRANCE.
Je fentois rallumer le feu des paffions
Dont les froids documens de la Philofophie ,
La glace des réflexions ,
Et tout l'ennui verfé dans mon ame engourdie ,
Avoient mal éteint l'incendie.
O divine amitié ! tu vins à mon fecours ,
Des bords du Phlégeton ta voix me fit renaître ;
Je fentis dans tes noeuds multiplier mon être ,
Et ta paifible aurore éclaira mes beaux jours .
Mais mon coeur vafte , & trop avide
De mouvemens délicieux ,
N'étoit pas tout rempli par un ami folide ,
Et dans les entretiens tendres & gracieux
Se trouvoit à regret du vuide.
Sans ofer confentir à mes voeux les plus doux ,
Heureux , je foupirois encore :
Mais je vous vis alors , vous qu'en fecret j'adore,
Et je ne défirai , je ne vis plus que vous .
La beauté , les talens , l'efprit , le caractere ,
La bienfaifance , la candeur ,
La gaité décente & légere ,
La fimplicité , la pudeur ,
Et cette attrayante douceur
Qui fans fard , & loin du myftère ;
Tempere à propos la rigueur
D'une réferve trop auftere.
Tels font vos traits , tel eft votre feul art de
plaire ;
JANVIER.
9 1754.
Je ne pus éviter fon aſcendant vainqueur ,
Et je lûs au fond de mon coeur ,
Que l'amitié la plus fincère
Sans vous ne pouvoit fatisfaire
Le défit inquiet que j'avois du bonheur.
Une conftante épreuve épura ma tendreffe ;
Soumis , refpectueux , j'efpérai du retour :
Phénomene étonnant ! Les foupirs de l'amour
Furent conduits par la fageffe.
Des folles paffions les autels abbatus ,
Laifferent à leur place élever votre image,
Et le fentiment feul décida mon hommage :
Le tribut n'en eft dû qu'aux graces , aux vertus.
Daignez le recevoir , au gré de mon envie ,
Et je vais commencer à jouir de la vie.
JbjbjbJt:JbjbJb: Jbdbdbft
REMARQUES
Sur le Livre intitulé : Conjectures
fur la Geneſe.
'AUTEUR a pour but , fi nous l'en
croyons , de répondre folidement aux
difficultés que l'on fait fur la Genefe , &
il propofe deux fortes de difficultés ; les
unes qui font anciennes & connues de tous
les Sçavans , & dont il ne donne que des
folutions déja connues , & que
l'on
trouve
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
dans les Commentaires ; les autres qui font
plus nouvelles , & aufquelles il ne croit
pas qu'on puiffe répondre , fans adopter
fes conjectures particulieres. Ces conjectures
fe réduifent à une feule , qui eft générale
; fçavoir , que Moyfe avoit des mémoires
tout prêts , qu'il n'a fait qu'arranger
fur plufieurs colonnes , pour nous
représenter l'ordre & la fuite des événemens.
Ne feroit- ce point là vouloir nous perfuader
que Moyfe n'eft point auteur de la
Genefe ? Un pere de famille qui arrange
fes titres fuivant leurs dates, n'en eft point
l'auteur. Efdras , qui a mis en ordre les
Livres Saints , ne paffe point pour en être
l'auteur , au lieu qu'on a toujours crû que
c'eft Moyfe qui a écrit ou dicté la Genefe
On doit accorder à l'Auteur que Moyle a
inféré dans fon ouvrage quelques mémoires
détachés , comme font les généalogies ,
& que la Geneſe eft ce qu'on appelle proprement
des Mémoires , & non pas une
Hiftoire prife en rigueur . On explique ailément
la plupart des difficultés de la Genefe
dans ces deux fuppofitions , qui font
avouées de tout le monde , & l'Auteur ne
devoit pas s'en écarter , s'il avoit pour but
de prendre la défenfe de Moyfe . Mais il
eft bon d'examiner quelles font fes nouJANVIER.
1754: f1
velles difficultés , & fi pour les réfoudre
nous avons beſoin de ſes conjectures.
» Premierement , dit-il , pag. 334. Dieu
» eſt nommé tantôt Elohim , & tantôt Jeho-
» va. Or on ne peut rendre une raifon va-
» lable de la bizarrerie qui fe trouve dans
» l'emploi de ces deux noms , tant qu'on
fuppofera que la Genele vient d'une
» même main .
La réponse à cette premiere difficulté
fe tire de ce que l'Auteur avoue lui même ,
pag. 349. Les Auteurs raffemblés fous
la colonne D, ne paroiffent pas avoir été
» attachés à aucun nom de Dieu en particulier
, & il ont pû par conféquent employer
indifféremment l'un ou l'autre de
ces deux noms Elohim & Jehova .« . Il en
eft de même , lui dira- t-on , de l'Auteur
des deux Mémoires A & B ; il peut ne
s'être attaché à aucun nom de Dieu en particulier
, & ainfi votre régle qui affecte le
nom Elohim à un Auteur , & le nom Jehova
à un autre , n'eſt plus une régle pour lui ,
Or les deux Mémoires A & B contiennent,
felon vous , la plus grande partie de la
Genefe : donc la plus grande partie de la
Geneſe peut n'être que d'une feule main .
L'Auteur , pag. 358. fait un aveu tout
femblable fur les Auteurs de ces deux Mémoires
A & B. » Ils ont, dit-il , quand ils
A vj
12 MERCURE DEFRANCE.
» l'ont jugé à propos , employé les noms
» El , Adonai & Schaddaï. Un même Auteur
peut donc auffi employer , quand il le
juge à propos , le nom Elohim ou le nom
Jehova. Car on ne voit pas pourquoi il y
a de la bizarrerie à fe fervir indifféremment
de ces deux noms , s'il n'y en a pas à employer
tantôt le nom El , tantôt le nom
Adonai , ou le nom Schaddai.
L'Auteur ne doit point répondre qu'il
trouve de la bizarrerie à mêler enfemble les
noms Elohim & Jehova dans un même Mémoire
A ou B , par cette raifon que celui
qui a compofé le Mémoire A employe
conftamment le nom Elohim , & au contraire
celui qui a compofé le Mémoire B ,
Le nom Jehova . Car 1 °. c'eſt là fuppofer ce
qui eft en queftion , & il devoit prouver
auparavant que l'emploi de ces deux différens
noms de Dieu font une marque certaine
de deux mains différentes . 2 °. Cet
ufage conftant d'un même nom de Dieu
dans un même Mémoire , eft une chofe
que ni lui ni perfonne ne peut prouver.
Pour cela il faudroit être affuré que tel
endroit de la Genefe où nous lifons Elohim
dans les Bibles imprimées , eft de même
dans la plupart des Manufcrits. Mais bien
loin d'en être affurés , nous apprenons des
Sçavans qui ont confulté des Manufcrits ,
JANVIER. 1754. 13
que le nom de Jehova le trouve en quelques
endroits de la Geneſe imprimée , où
les manufcrits portent Elohim. S'il n'y a
donc rien de conftant fur le choix de ces
deux noms de Dieu , il n'y a plus de bizarrerie
à les mêler enfemble ; l'ufage en eft
indifférent , & par conféquent il n'y a plus
de quoi y diftinguer deux mains différentes.
peut ,
La feconde difficulté de l'Auteur eft tirée
des répétitions choquantes , qu'on ne
dit il , attribuer à un même Auteur.
Il y a des répétitions dans la Genefe ;
l'Auteur lui-même en juftifie quelquesunes
, qu'il attribue partie au génie de la
Langue Sainte , partie à la fimplicité des
premiers tems. Il pouvoit en attribuer
quelques autres à la nature même du Livre
de la Genefe , fans fuppofer qu'elle
eft de plufieurs mains ; car on fçait qu'un
Auteur qui compofe des Mémoires , eft
quelquefois obligé de répéter ; mais il refte
à examiner les répétitions que l'Auteur
trouve choquantes.
Le premier exemple qu'il en donne ( pag.
359 ) eft celui du Chap. 2. v . 5 & 7 , où
Moyfe reprend en peu de mots la création
de l'homme , pour venir à la defcription
du Paradis terreftre & à la formation de la
femme, La répétition du v. 7. ne paroît
14 MERCURE DE FRANCE.
choquante que dans une traduction maladroite,
comme l'eft celle de Genêve en cet
endroit. Car , fi au lieu de dire , & Dien Ꮼ
forma l'homme , ou bien , Dieu avoit formé
Phomme , on dit alors Dieu forma... ou Dien
ayant donc formé l'homme , ce n'eft plus une
répétition choquante , c'eft une reprife de
Difcours , qui fait la liaifon d'une matiere
avec l'autre. On fçait que la conjonction
, dans l'Hebreu , fert de tranfition générale
, & qu'on peut la traduire d'une infinité
de manieres , en l'accommodant à la
fuite du Difcours.
Le fecond exemple ( pag . 361 ) eft tiré
du ch. 6 , v. 11. Moyfe venoit de dire ,
v . 7 , que Dieu fe plaignit de la corruption
des hommes , & qu'il vouloit les détruire.
Il venoit d'ajouter , v . 8. Not
que
trouva grace devant l'Eternel , & à propos
de Noé , de parler de fes trois enfans , qui
devoient entrer dans l'Arche avec lui .
Moyfe continue , v. 11. & la terre étoit corrompue
, ce qui fignifie , comme donc la terre
étoit corrompue ; c'eft encore une repriſe de
Difcours , après ce qui avoit été dit de
Noé & de fes enfans , & c'eft en même
tems l'introduction des ordres que Dieu
va donner à Noé pour conftruire l'Arche.
Il n'y a rien là de choquant , ni qui fe fente
de deux mains différentes.
JANVIER .
1754. IS
que
& Y
fit entrer
Sous le même exemple , l'Auteur met
comme une répétition choquante ce qui eft
dit ch. 7 , v. 5 ; que Noéfit felon toutes les
chofes que Dieu lui avoit commandées , parce
que la même chofe eft dite ch. 6 , v . 22.
Mais dans ce dernier endroit , ces mots ,
Noéfit felon toutes les chofes , & c . fignifient
Noé bâtit l'Arche , & fit les préparations
néceffaires pour la remplir ; au lieu
qu'au premier endroit ils fignifient que
Noé entra dans l'Arche ,
les animaux . Les premiers ordres de Dieu
aufquels Noé obéit , avoient été donnés
120 ans avant le déluge ; les derniers ne
furent donnés que fept jours avant le commencement
du déluge. Ces deux ordres
étoient différens comme on vient de le
voir. Or ce n'eft point une répétition choquante
que de dire deux fois que Noé
obéit à deux ordres de Dieu , qui n'étoient
point les mêmes , & qui lui ont été donnés
dans des tems fort éloignés l'un de
Pautre.
>
Dans le même ch. 7. qui traite du déluge
, l'Auteur trouve trois autres répétitions
choquantes , qui ne le feront plus, foit
en traduifant comme il faut , foit en admettant
avec l'Auteur ( pag. 370 ) des néceffités
de répéter , pour faire une impreſſion
plus forte. Un événement comme celui du
16 MERCURE DE FRANCE.
déluge , méritoit d'être répété en plufieurs
manieres différentes .
L'Auteur prend le troifiéme exemple des
répétitions choquantes ( pag. 363 ) dans
les deux généalogies de Sem , qui fe trouvent
aux ch. 10 & 11. Mais ces deux généalogies
que Moyfe a inférées dans la Ĝenefe
, ne font point des répétitions. Celledu
ch. 10 eft une généalogie univerfelle
des enfans de Noé jufqu'à Jectan , dont
les defcendans font nommés , & ne le font
point dans celle du ch. 11. Cette derniere
eft une généalogie particuliere de Sem
pour la branche d'où defcend Abraham ,
& elle marque l'âge qu'avoient les peres
en engendrant & en mourant , ce que la
premiere ne fait point.
Le quatriéme & dernier exemple ( pag.
364 ) eft pris du ch. 31 , où Laban dit deux
fois à Jacob , ce monceau fera témoin , &c.
Dans le premier endroit Laban dit : ce
moncean fera témoin fi tu maltraites mes filles
, ou fi tu prends d'autres femmes ; dans
le fecond il dit : ce monceau fera témoin fi tu
le paffes pour me venir faire du mal . Il y a
deux objets différens dans ces deux endroits
, & il n'y a de répété que la formule
de difcours , ce monceau fera témoin.
Eft- ce là une répétition choquante ? & les
répétitions du même genre ne régnentJANVIER.
1754. 17
elles pas encore aujourd'hui dans les contrats
& traités de toute espéce ?
La troifiéme difficulté de l'Auteur eft
tirée des antichronifmes , ou dérangemens
de dates , qu'il croit faire diparoître dans
fa méthode. Mais rien ne l'obligeoit à faire
difparoître un gente d'écrire qui eft inévitable
dans la compofition des Mémoires ,
& qu'un bon Hiftorien fuit quelquefois
lorfqu'il veut achever un fujet avant que
d'en commencer un autre. C'eft la réponse
que l'Auteur nous indique lui-même , pag.
422 , oùil dit que Moyfe raconte les trois
groffeffes de Lia, » pour finir ce qu'il avoit
» à dire fur fon compte , mais fans aucun
"
deffein d'indiquer par là qu'elles fuflent
» arrivées avant celle de Rachel ' «. Et c'eft
ce qu'il faut lui répondre au fujet de la
mort d'Abraham , qui eft placée dans la
Geneſe avant la naiffance des enfans d'Ifaac
( pag. 379 ) , quoiqu'Ifaac ait eu des
enfans trente- cinq ans avant la mort d'Abraham.
L'antichronifme des trois groffeffes
de Lia placées tout de fuite , fans parler
de celle de Rachel , n'eft point , felon lui ,
une preuve de la diverfité des Mémoires
ni de deux mains différentes : or celui de
la mort d'Abraham placé avant la naiffance
des fils de Jacob , eft du même genre.
Le fecond exemple des antichroniſmes
18 MERCURE DE FRANCE.
( pag. 3 S2 ) eft pris de l'hiftoire des fils de
Juda & de leurs mariages ; car cette Hif
toire , dit l'Auteur , n'eft point placée
dans l'ordre chronologique. C'eft ici la
même réponse que la précédente.
Le troifiéme exemple eft l'enlévement
de Dina. L'antichronifme eft du même
genre que les précédens ; ainfi c'eft encore
la même réponſe . Mais l'Auteur croit avoir
une autre raifon d'attribuer l'Hiftoire de
Dina à un Mémoire différent des Mémoires
A & B ; c'eft , dit-il , pag. 309 ,
que le nom de Dieu n'y eft pas employé. Il eft
bien fingulier qu'on nous dife qu'un trait
d'Hiftoire n'appartient pas à des Mémoires
où le nom de Dieu fe trouve quelquefois
, parce que ce trait d'Hiftoire ne préfente
pas le nom de Dieu , qui n'y eft point
néceffaire.
Le quatrième & dernier exemple (pag.
407 ) , eft la mort d'Ifaac , qui eft racontée
avant que Jofeph foit vendu par fes
freres , quoiqu'elle ne foit arrivée que dix
ans avant que Jacob defcendît en Egypte.
L'Aureur a déja répondu pour nous , que
Moyfe finit la vie d'Ifaac avant l'Hiftoire
des enfans de Jacob , parce qu'il vouloit
finir tout ce qu'il avoit à dire fur fon compte.
Et cette conduite de Moyfe étoit bien placée
, puifqu'Ifaac ne fait plus de perſonJANVIER.
1754. 19
nage pendant ce qui arrive aux enfans de
Jacob.
L'Auteur qui croit voir des antichroaifmes
répréhensibles dans la Geneſe , ne
trouve rien à reprendre dans le ch. 11 des '
Bibles imprimées , où nous lifons que
Tharé mourut âgé de 205 ans . Il a été dit
ailleurs , 1 ° . que Tharé ayant 70 ans , engendra
Abraham , Nachor & Aran ; 2 °.
qu'Abraham , lorfque fon pere mourut , &
qu'il partit pour la terre de Chanaan , avoit
75 ans ; d'où il fuit que Tharé n'avoit en
mourant que 145 ans . Cependant l'Auteur
adopte la leçon des 205 ans , & fuppofe
que Tharé engendra Abraham âgé de
135 ans , & il ne nous dit point pourquoi
il néglige la leçon 145 ans du texte Samaritain
, qui accorde la Genefe avec ellemême
, & avec le difcours de S. Etienne ,
qui eſt rapporté dans les Actes des Apô
tres.
Outre les trois difficultés ou raiſons
générales que l'Auteur croit avoir de
nous préfenter une Geneſe compoſée de
plufieurs Mémoires , & de différens Auteurs
, il en a quelques - unes de particulieres
qu'il eft bon d'examiner.
» Abraham , dit - il , pag. 310 , dans la
guerre de la Pentapole , joue un grand
» rôle , mais un rôle tout différent de
20 MERCURE DE FRANCE
»celui qui eft repréſenté dans le refte de
» la Genefe , & d'ailleurs cette guerre ne
tient ni à ce qui précéde ni à ce qui
fuit «. Ces deux confidérations le déterminent
à croire que l'Hiftoire de cette
guerre eft tirée d'un cinquiéme Mémoire ,
& par conféquent d'une cinquiéme main ;
car chaque Mémoire , felon lui , a ſa main
particuliere. On lui répond qu'un Hiſtorien
doit fuivre les hommes dans tous les différens
perfonnages qu'ils ont faits , & que
d'ailleurs la guerre de la Pentapole a des
liaifons marquées dans la Genefe , par l'intérêt
qu'avoit Abraham de délivrer Loth ,
fon neveu qui venoit d'être emmené
captif, & que cette guerre eft encore liée
dans l'ordre chronologique à ce qui précéde
& à ce qui fuit.
>
L'incefte des filles de Loth doit être
placé , dit l'Auteur , dans un Mémoire féparé
, & c'eſt ſelon lui , le fixiéme . Ce fait
lui paroît étranger ( pag. 311 ) à l'Hiſtoire
des Hebreux , & il juge que c'eft une interpolation
manifefte. D'autres pourront juger
que ce fait eft une fuite naturelle de celui
de l'embrafement de Sodôme , que l'Auteur
ne place point dans un fixiéme Mémoire
F , mais dans le Mémoire B , un des
deux principaux de la Geneſe. L'Auteur
ancien , qui pous raconte l'embrasement
JANVIER. 1754.' 21
de Sodôme , & qui nous apprend que Loth
fortit de Sodôme avec les deux filles , pouvoit-
il fe difpenfer de nous dire ce que
devinrent Loth & fes deux filles ? S'il ne
l'avoit point fait , on en feroit furpris , &
l'on auroit lieu de croire que ce morceau
de fon Hiftoire eft perdu . Il eft donc naturel
de penfer que la main qui a écrit
l'Hiftoire de Sodôme , n'a point omis celle
des filles de Loth , & qu'ainfi les deux
Hiftoires étant d'une même main , la derniere
n'est rien moins qu'une interpolation
manifefte. Il en eft de même du fait étranger
à l'Hiftoire des Hebreux . Rien n'étoit plus
à propos que de placer dans l'Hiftoire des
Hebreux l'origine des Moabites & des Ammonites,
qui ont été le fruit des deux ince
tes de Loth , & qui étoient voifins du Peuple
de Dieu , & lui ont fouvent fait la
guerre.
L'Auteur juge encore , pag. 31 1. que le
détail généalogique de la famille de Nachor
eft une pièce étrangere au corps de la
Genefe. C'est pourquoi il place ce détail
dans un feptiéme Mémoire G, comme ve,
nant d'une feptiéme main .
Néanmoins l'Auteur venoit de dire
que
ce même détail peut avoir rapport àl'Hiftoire
des Patriarches ..... en ce qu'on y apprend
l'origine de Rebecca . Ces deux remar22
MERCURE DE FRANCE.
ques de l'Auteur font- elles bien d'accord ?
& pouvoit - il regarder comme une choſe
étrangere au corps de la Genefe , celle qui
nous apprend qu'Abraham ne s'eft point
marié ailleurs que dans fa famille ?
L'Auteur ( pag. 313. ) appercevant que
les femmes d'Efau font nommées différemment
dans deux endroits de la Genefe
ne fait point difficulté de nous dire que
ces deux endroits font de deux différens
Mémoires. Il pouvoit dire de deux mains
différentes , l'une de Moyfe , l'autre d'un
Copifte , qui s'eft trompé aux noms des
femmes d'Efau , mais dont la mépriſe ne
fe trouve point dans le texte Samaritain .
Enfin l'Hiftoire de Jofeph , que l'Au
ur a placée prefque toute entiere dans le
Mémoire A , lui femble ( pag. 318. ) avoir
été écrite par Jofeph lui- même , parce
qu'elle contient des faits perfonnels, qui ne pou
voient être mieuxfçus que de lui , & qu'elle
eft beaucoup mieux écrite que le reste , comme
étant écrite par une perfonne qui avoit paffe
unegrande partie defa vie à la Cour d'Egypte,
Tout cela eft bien léger . Juda , qui fit un
Difcours fi touchant à Jofeph , pouvoit
fçavoir auffi bien que Jofeph ce qu'il lui
avoit dit , & le laiffer en dépôt dans la
maifon de fon pere ; & s'il ne s'agifloit
que de bien écrire , Moyfe avoir paffé quaJANVIER.
1754 23
rante ans à la Cour d'Egypte , où il avoit
appris , comme Jofeph , la politeffe & les
Sciences , pag. 318.
En finiffant , je demande à l'Auteur pourquoi
il n'attribue àMoyfe aucun desMémoi
res qu'il nous repréfente dans fes colonnes ;
pourquoi , par exemple , il ne lui fait pas
honneur du Mémoire A ou du Mémoire B ,
qui font le principal corps de la Genefe ? car
toutes les raifons qu'il étale ne lui défendoient
pas d'avouer que Moyfe a du moins
compolé ou dicté le principal de tous ces
Mémoires. L'Auteur dit bien en général
que Moyfe a compofé la Genefe ; mais dans le
fait , compofer la Genefe , n'eft , felon lui ,
que ranger des Mémoires qui exiftoient
avant Moyfe. Que peut on penfer , après.
avoir lû l'Auteur , d'un homme qui donne
à un grand people des Mémoires qu'il a
raffemblés de plufieurs Nations , & qui
n'ofe y toucher ; mais qui femble dire aux
Ifraëlites » voilà des. Mémoires que j'ai
» ramaffés dans les familles de vos ancêtres
» & chez les peuples voifins ; je n'y ajoute
» rien , je n'y retranche rien ; fi je les avois
fait copier tout de fuite l'un après l'autre ,
>vous auriez pû y voir des bizarreries , des
» repétitions choquantes , des antichronismes ;
>> c'est pour cela que j'ai pris la précaution
» de les ranger fur différentes colonnes ?
24 MERCURE DE FRANCE.
Attend on un pareil difcours d'un homme
comme Moyfe ? Celui qui parle ainſi eſtil
celui qui a compofe la Genefe ? Mais enfin
Moyfe garantit- il ces Mémoires ? &
font ils devenus divins en paffant par les
mains ? Ces deux queſtions font de la derniere
importance ; mais l'Auteur n'a pas
jugé à propos d'y répondre.
P. S. L'Auteur , pag . 304 , remarque
que , fuivant les régles de la Grammaire
Hébraïque , Jehova lignifie fum qui fum
quand c'eft Dieu qui parle ; es qui es, quand
l'homme parle à Dieu ; eft qui eft , lorfque
l'on parle de Dieu en troifiéme perfonne,
Une remarque de cette espéce ne peut
pas être d'un homme qui entende la Langue
Sainte.
Ze
JANVIER . 1754. 25
HUKUDUQURUQUQUÝOU Dupupupupupu
Le Poëme qu'on va lire nous a paru rempli
d'images , de goût & de volupté. Nous
le croyons propre à prouver que les Lettres
font cultivées avec fuccès dans les Provinces
du Royaume les plus éloignées de la Capitale ,
dans le Rouergue enparticulier.
LES EL E' MEN S.
POEME GALANT.
Par M. de Lavergne , Confeilter au Prifi
dial de Villefranche , de Rouergue.
A MADAME DE PER ROZET.
MAtiere antique du cahos ,
Long-tems maffe informe & confufe
De terre , d'air , de feux & d'eaux ,
C'est moins vous que chante ma Mufe ,
Que le Dieu charmant de Paphos,
Toi , qui d'une nuit fi profonde
Perçant les voiles éternels ,
Devins l'Architecte du monde ;
Et le vrai pere des mortels ;
Puiflant Amour ! fource féconde !
Reçois l'hommage de ces Vers ;
Et daigne exciter dans mon ame
Une étincelle de la Alâme
Dont tu débrouillas l'univers
26 MERCURE DE FRANCE .
LA TERRE.
L'ombre s'enfuir , & la lumiere
Dévelope les élémens ;
Parois , ô Terre ! augufte mere
Des Dieux , des hommes & des tems,
Amour ! elle eft ftérile encore ;
Hâte-toi de remplir fes voeux :
Le Ciel qui l'embraffe & t'implore ,
N'attend qu'un rayon de tes feux .....
C'en eft fait , il part , il s'élance ;
Et déja de fon influence
Goûtant les fécondes chaleurs ,
La Déeffe , au Dieu qui l'anime
Rend , par un retour légitime ,
Un tribut de fruits & de fleurs.
Croiffez , enfans de la nature ,
'Arbres épais , cachez le jour ;
Naiffez , agréable verdure ,
Vous ferez utile à l'Amour.
Tendres fleurs , hâtez- vous d'éclore ,
C'eft à vous d'orner les autels
Que l'homme , à fa premiere aurore
Doit élever aux immortels .
Et vous , favorable Cybele ,
Cedez aux tranfports les plus doux ;
S'il eft des Dieux , l'Amour fidele
Ne les fit naître que de vous .....
Mais quel bruit ! quels feux ! c'eſt la foudre g
Ah ! dit- elle au Maître des cieux ,
JANVIER.
27 1754
Voudrois-tu me réduire en poudre
Pour ne regner que fur les Dieux ?
Sufpends les coups de ta juftice ,
Terrible vainqueur des Titans !
Leur mere n'eft point leur complice
Epargnes-lui l'affreux fuplice
De furvivre à fes habitans.
Calmez vous , Déeſſe éplorée !
Le Dieu fe rend à vos défirs ;
La Terre , ainfi que l'Empirée ,
Va concourir à ſes pla firs.
Affile aux bords de l'onde amere ;
Auprès de fes troupeaux épars ,
Europe arrête festegards
Sur un troupeau qui fçait lui plaire :
Doux , amoureux , & carreffant ,
S'il vous enléve en bondiflant ,
Raflurez vous , jeune Princeffe ;
Voguez fur l'humide élément :
Vous abordez , le charme ceffe
Et le taureau n'eft qu'un amant,
Je vois un Cygne qui s'égare ,
Effrayé d'un aigle inhumain ,
Aimable époule de Tyndare ,
Ilvient fe cacher dans ton fein.
Que d'attraits ! quel amas de charmes
Dieux ! que cet azile a d'appas !
Cygne heureux , calmez vos alarmes
Léda vous reçoit dans ſes bras.
Bij
28
MERCURE DE FRANCE,
Pour profiter de fa foibleſſe ,
Qu'attends- tu , Monarque des Cieux ?
Ta rufe a fervi ta tendreffe ;
Les momens font chers , le tems preffe
D'en cueillir les fruits précieux.
Vois fur la gorge à demi - nue ,
L'Amour qui donne le fignal ;
Son coeur palpite ..... elle eſt émue . ::
Parois , faifis l'inftant fatal.
Que vois-je ? ... O Ciel ! ...fa voix expire ,
Ses beaux yeux femblent fuir le jour ;
Son ame incertaine foupire
De dépit , de honte & d'amour .
Vain couroux ! le Dieu qui l'embraffe
Sçait l'art heureux de l'appaiſer ;
Un fecond & tendre baifer
Du premier affure la grace.
Eft-il de larcin amoureux
Dont un double baifer n'efface
Le fouvenir le plus fâcheux ?
Pourfuis ta carriere galante ;
La Terre docile à tes loix
Poffede encor plus d'une amante
Qu'elle réserve à tes exploits.
De Danaë qu'un pere enchaîne ,
Dieu puiffant , vas dorer les fers ;
Quitte Antiope pour Alcmene ;
Tu dois Alcide à l'univers .
Ainfi , volant de belle en belle
JANVIER.
1794
19
Vainqueur & vaincu tour à tour ,
Ta fournis à l'homme un modele
Du culte qu'il doit à l'Amour.
Qu'avec toi , tout ce qui refpire
Reconnoifle à jamais l'empire
Et les attraits de la beauté :
Amour , abandonne Cythère ;
Nous allons de la terre entiere
Faire un temple à la volupté .
L'AIR.
Déja la Terre a pris fa place
Dans le centre de l'univers ;
Déji fon immenfe furface
Se couvre d'animaux divers,
L'inftinet , cette foible lumiere
Dont la nature les éclaire ,
Pour les inftruire de ſes loix ,
Neft fans doute qu'une étincelle
De ce feu pur , flâme immortelle ,
Refervée à leurs premiers Rois.
Vous paroiffez , êtres fublimes !
Que d'appas & de majesté !
Je vois fur vos fronts magnanimes
Les traits de la divinité.
Heureux époux , nobles prémicos
Da fouffle fécond des amours ;
Puiffiez- vous par mille délices
Compter les inftans de vos jours !
Mais , quel peuple léger s'élance
B iij
30 MERCURE DE FRANCE
Et va fe perdre dans les Cieux ?
Quel Dieu , dans cet espace immenfe ,
Protége ces audacieux ?
D'une aîle affurée & rapide ,
Charmans oiſeaux , fendez les airs ;
L'Amour n'est -il pas votre guide ?
Volez au bout de l'univers .
Progné , commencez votre courfe ,
Partez pour de nouveaux climats i
Aliez du Midi ' juſqu'à l'Ourſe
Annoncer la fin des frimats .
Chantez l'Amour , & Philomele !
Vous lui devez vos plus beaux fons
Et vous , conftante tourterelle ,
D'une ardeur pure & mutuelle
Donnez à l'homme des leçons .
Cependant , un bruit effroyable
Trouble leurs amoureux concerts ;
Une fecouffe formidable
Ebranle l'empire des Airs :
Cherchez un féjour plus tranquille ,
Troupe timide , éloignez - vous ,
La Terre vous offre un azile
A l'abri des vents en courroux.
Laffé des rigueurs d'Orithye ,
Borée , en amant irrité ,
N'écoute plus que fa furie
Contre une trop fiere beauté.
Volez , fecondez ma vengeance
JANVIER.
31 1754.
Dit-il aux Aquilons fougueux ;
Venez fervir la violence
De ma colere & de mes feux .
11 parle , les vents applaudiffent
Par mille horribles fiflemens ;
Les monts au loin en retentiffent ,
Les Cieux étonnés en pâliffent ; ...
Vous feul riez , Dieu des amans .
Vous fçavez que c'eft votre ouvrage
Et que , facile à défarmer ,
Si l'Amour excite un orage ,
L'Amour fçait auffi le calmer .
Déja dans les bras de Borée
La Nymphe a vaincu fes remords ;
Déja , les plus ardens efforts
Du Dieu dont elle eft adorée
Ont juftifié les tranſports :
L'amant foumis fait difparoître
Le vainqueur & fes attentats ;
En amour , ainfi qu'aux combats ;
Un crime heureux cefle de l'être.
Tandis qu'au centre des plaifirs
Leurs coeurs réunis fe confondent ;
Et qu'à chacun de leurs défirs
Autant d'heureux fuccès répondent ;
Cruels Aquilons , gardez-vous
De troubler un fi beau délire ;
Fuyez , en des momens fi doux
B iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
L'Amour ne permet qu'à Zéphire
D'agir & feconder fes coups :
Lui feul de la joyeuſe haleine
Sçait à propos , d'une inhumaine
Dévoiler les fecrets appas ;
Lui feul fait naître fous les pas
Les rofes dont l'Amour l'enchaîne
A peine il agite les airs ,
Qu'il fçait rajeunir la nature ,
Et réparer avec ufure
Tous les ravages des hyvers .
Il vôle, hâtez- vous , jeune Flore
Recevez fes premiers foupirs ;
Il vient fur l'île des plaifirs
Vous rendre un coeur qui vous adore
Il est déja dans vos jardins ,
Qu'il préfere à ceux de Cythère ,
Où ,fous un berceau de jaſmins
Il attend l'heure du myſtère.
Qu'au gré de fon fouffle amoureuxy,
Ce voile importun ſe dégage ;
Que fans contrainte & fans nuage
Il en devienne plus heureux ,
Et s'il le pouvoit moins volage
Que d'appas vos tendres efforts
Voudroient dérober à Zéphire
Foible fecours plus il foupire ,
Plus il découvre de tréfors: -
JANVIER.
33 1754.
Il voit, il parcourt tous vos charmes ;
Vos dons vous coutent quelques larmes
Qui les rendent encor plus chers ;
Vainqueur enfin , le Dieu s'élance ,
Et va célébrer ta puiffance ,
Tendre Amour , au plus haut des airs.
L'EAU.
La Terre eft à peine entourée
Du voile tranfparent des airs ,
Qu'un même inftant l'a féparée
De celui des eaux & des mers,
Pour arrofer fon globe aride ,
Va ordre immuable & nouveau
Enchaîne le fleuve rapide
Ainfi que le foible ruiffeau ;
Et docile aux loix éternelles ;
L'Océan , moins tumultueux ,
Précipite fes Hots rebelles
Dans les gouffres creufés pour eux.
De cette inépuisable fource
Je vois par cent canaux divers ,
Philtrer ces ondes , dont la courfe
Va fertilifer l'univers ;
Et rentrant au fein de leur mere
Je les vois , après cent détours ,
Au bout d'une route contraire
Finir où commença leur cours.
Tel eft , & Neptune ! l'empire
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
Que le deftin t'a préparé ;
Par ce qui devroit le détruire
Il eft fans ceffe réparé :
L'Amour même au fein d'Amphitrite ,
Eguife fes traits dangereux ;
L'humide féjour qu'elle habite
N'en fçauroit éteindre les feux.
Paroiflez fur l'onde azurée ,
Tritons , qui lui devez le jour
Accourez , filles de Nerée ;
Et vous , Nymphes , formez fa cour
Que de fes plus douces haleines
Zéphire parfume les airs ,
Et que la troupe des Syrènes
Prépare les plus beaux concerts.
Le char de la Déeffe avance ,
Et femble voler fur les eaux :
Reine des mers , que ta préſence
Sera chere au Dieu de Paphos !
Pour mieux affurer fa victoire ,
Deguifé parmi les Zéphirs ,
Autour de ta conque d'yvoire
Il en imite les foupirs.
Que de fuccès fuivent fa feinte !
Que d'heureux traits il a lancé !
Plus d'une Nymphe en eft atteinte
Plus d'un Triton en eft bleffé.
ci , de la foule échappée ,
1
JANVIER. 17549
35
Doris appelle fon amant ;
Plus loin , fous un flot écumant ,
Glaucus embraffe une Napée ;
De Dauphins épars à l'entour
Une troupe les environne ,
Et fous leur fein l'onde bouillonne
Des feux allumés
par
l'Amour.
Tandis que tout l'empire humide
Se range à l'envi fous les loix ,
Quelle infenfible Nereide
Sufpend le cours de ſes exploits ?
Pour en difputer la conquête
Jupiter a quitté les Cieux ;
Et Neptune irrité s'apprête
A l'emporter fur tous les Dieux.
Quel bruit ! ... Le Trident & la foudre
Confondent les feux & les eaux ;
Les Elémens , réduits en poudre ,
Vont-ils rentrer dans le cahos ?
La Terre , innondée & brûlante ,
Jouet des fots & des éclairs ,
Dans le défordre & l'épouvante
De fes clameurs trouble les airs.
Finis cette augufte querelle ,
Amour , il y va de tes droits ;
Que Thétis , trop long- tems rebelle
Soupire enfin , &. faffe un choix.
C'ea eft fait , ô facré préſage !
J'ai vu partir le trait vainqueur ;
B vj
36 MERCURE DE FRANCE
Fiers rivaux , calmez votre rage ,
Un mortel a touché fon coeur.
Le goût décide quand on aime ,
Il est le pere du défir ,
Et jufqu'à la grandeur fuprême ;
Tout en amour cede au plaifir.
Mais que l'aveu de fa foibleffe
Coutera cher à fomamant !
Tour à tour , arbre , oifeau , tigreffe ,
Thétis , nouvelle enchantereffe ,
Echappe à fon empreffement ,
Et fe dérobe à fa tendreffe.
Sommeil , fournis des traits nouveaure
Au Dieu que l'inhumaine offenfe
Et qu'une douce violence
J'uniffe enfimtes pavots.
Thétis repofe; accours , Pelée ,
Venge l'Amour , & fers tes feux ;
Qu'à la lumiere rappellée ,
Ta bouche à la fienne collée ,
L'oblige à refferrer fes noeuds ;:
Et que dans- tes bras-confolée
Au milieu des ris &.des jeux ,.
La Déelle à qui tu fçus plaire ,.
Pour premier gage de fa fox ,.
Prince , te rende enfin le pere
D'un fils encor plus grand que toi
JANVIER. 1754
37
LE FEU.
Maître des coeurs , vive lumiere ,
'Amour , feconde encor mes veux ;
Je vais terminer ma carriere ,
Et la confacrer à tes feux.
D'un double fluide humectée ;
La Terre eut vû le jour en vain ,
Si l'élément de Promethée
N'eût pénétré jufqu'à ſon ſein.
Sans lui , fa furface obfcurcie
D'un air fans ceffe.condenfé ,
Se verroit encore endurcie
D'un océan toujours glacé ;
Lui feul , agiffant au contraire'
En elle , fur l'Air & les Eaux
La rendit à l'inftant la mere
De mille utiles végétaux ;
Et jufqu'à l'homme enfin , fa flame
Lança ce rayon précieux ,.
Ce principe moteur , cette ame ,
Qui le fit prefque égal aux Dieux.
Amour , pere de la nature !
Ce font autant de tes bienfaits ;
Source de feux féconde & pure ,
Nous ne les devons
qu'à tes traits ;
Le flambeau
du monde
lui- même
En emprunte
l'éclat
du jour ,
38 MERCURE DE FRANCE.
S'il brille , c'eft parce qu'il aime ;
S'il pâlit , ce n'eft que d'amour.
Partez , & Reine de Cythère !,
Ainfi l'ordonne le deftin ;
Allez d'un époux téméraire
Recevoir le coeur & la main ,
Il n'eft point de lointaines rives ,
Où les jeux , les graces naïves
N'abordent bientôt fur vos pas ;
Ni de plage fi peu propice
Que la volupté n'embelliffe
Et ne foumette à vos appas.
Elle arrive ; un regard embrafe
La Cour entiere de Lemnos ;
Vulcain fe livre à ſon extaſe ,
Et laiffe éteindre fes fourneaux :
Saifis d'une ardeur inconnue ,
Les noirs Cyclopes , à la vue
Sufpendent leurs marteaux affreux ;
Et leur Chef , encor plus farouche
Exhale de fa trifte bouche
Ses premiers foupirs amoureux.
O Venus ! charmante Déeffe ,
Quels feux venez - vous d'allumer !
Ceux de la foudre vengerefle
Sont- ils faits pour vous enflâmer 2
Fuyez , & du Dieu de la guerre
Acceptez le tendre fecours ;
La main qui forge le tonnerre
JANVIER. 1754- 39
Ne peut qu'effrayer les Amours.
Venus ſoupire .. .. Heureux préſage
Pour un aimable féducteur !
Qu'il attaque avec avantage
Des næuds défavouez du coeur !
Soupir ardent , vive étincelle
Du flambeau de l'amour naiſſant !
L'Hymen , à ta lueur nouvelle ,
Se trouble , & fuit en gémiſſant.
Soudain une troupe folâtre
De badinages & de ris
Court fe gliffer au ſein d'albâtre
Et fur la bouche de Cypris ;
Le Dieu du plaifir , moins timide ,
Se livre au tranſport qui le guide
Et va droit au coeur à ſon tour :
L'Olympe applaudit , & la Terre
Apprend par un coup de tonnerre
Qu'elle eft la mere de l'Amour.
O toi , Dieu charmant , dont ma lyre
Vient de chanter les doux exploits ,
Peux-tu fouffrir dans ton empire
Un objet rebelle à tes loix ?¸
En vain , au char de ma bergere
Tu fixes la troupe légere
Des enjou mens & des attraits ;
Faut- il qu'au printems de fon âge
L'infenfible ignore l'usage
40 MERCURE DE FRANCE
Et tout le prix de tes bienfaits ?
Venge mes feux, & ton injure ,
Amour , fers-toi du trait vainqueus
Qui par la route la plus sûre
Sçut parvenit jufqu'à mon coeur
Sur tout ménage avec adrefle
Les intérêts de fon amiant ,
Et ceux de fa délicateffe ;
Et fouviens toi quema tendreffe
Eft la fille du Sentiment
Et non celle de la foibleffe .
Amour! pourroit- elle à ce prix
Te refuſer une victoire ,
Qui fçaura te combler de gloire.
Sans offenfer celle d'Lise
207 208 209208 2072082070 207 208 209 200 20
ASSEMBLE'E PUBLIQUE
De l'Académie Royale des Inferiptions
Belles- Lettres , du
Novembre 1753•
A
13.
L'ouverture de la Séance , M. de´
Bougainville , Secrétaire perpétuel ,
annonça que l'Académie propofoit pour le
fujer du Prix qu'elle doit diftribuer en
1755, de déterminer en quel tems &par quels
moyens le Paganisme a été entierement éteint
dans les Gaules. M. de Bougainville luc
JANVIER. 1754. 41
enfuite l'éloge hiftorique de M. de Boze .
Cette lecture fut fuivie de celle d'un Mémoire
de M. de Sigrais , fur le Coin ou
L'Ordre Roftral , pour fervir d'explication
an Commentaire de Polybe , c... Nous'
allons donner l'extrait de cette curieuſe'
Differtation.
Ceux qui ont lu le Commentaire de Polybe
par M. le Chevalier de Folard , fi eftimé
pour l'érudition & les connoiffances'
militaires , les vues neuves & profondes
fur la Tactique des Anciens, & fur la fcience
de la guerre en général dont il eft rempli
, connoiffent le fyftème de ce fçavant
Officier fur la colonne , qui a fait beaucoup
de bruit chez les gens du métier .
pro-
La colonne eft un corps de troupes rangé
fur peu de front & beaucoup de
fondeur. M. de Folard prévenu pour cette
difpofition , la regarde comme étant d'un
ufage très avantageux en toute occafion
& fur toute forte de terrein , & il en fait la
'bafe de toute la Tactique. Non feulement
il a fait voir que les Anciens en ont fait
beaucoup d'ufage , mais il a encore prétendu
que la plupart de leurs difpofitions
de troupes , quoique défignées dans leurs
Ecrivains par des noms différens, n'étoient
autre chofe que la colonne . C'eſt le défaut
des fyftématiques de ramener tout à leurs
42 MERCURE DEFRANCE.
idées ; le Chevalier de Folard voyoit fa
colonne , fans doute , dans toutes les difpofitions
militaires .
M. de Folard s'eft attaché fur tout à
prouver que l'ordre de combat fi fameux
chez les Anciens , fous le nom de Coin ,
Tête de porc , &c . ( Cuneus , Caput porcicum)
que l'on avoit toujours crû de figure triangulaire
, n'étoit rien qu'une colonne , &
que le terme de Cuneus avoit trompé les
Auteurs , qui l'avoient pris pour un triangle
: il fe fert habilement de quelques paffages
anciens pour appuyer ce fentiment ;
» & comme fa Differtation , dit M. de Sigrais
, est pleine de chaleur , & décorée
» de traits d'érudition qui reffemblent à
» des preuves , il eft arrivé effectivement
que la plupart des Lecteurs militaires qui
font obligés de croire fur fa parole , regardent
le Coin comme une chimere.
C'eft cette opinion que M. de Sigrais
attaque vivement dans fon Mémoire ; il
fait voir que M. de Folard a abuſé de quelques
paffages équivoques , où le mot de
Cuneus ne préfentoit pas une idée déterminée
, & qu'il a éludé tous ceux qui détruifoient
visiblement fon fyftème ; il cite
un grand nombre de traits très décififs &
très clairs , par lefquels il femble démontré
que le Coin étoit un ordre de figure
JANVIER . 1754. 4)
triangulaire très- differente de fa colonne.
" Le Coin , dit Vegéce , eft une maſſe
» de gens de pied , qui fe détermine en
» pointe par le front & s'élargit à la queue ,
» & qui rompt la ligne des ennemis , en
» faifant qu'un plus grand nombre d'hom-
» mes portent leurs traits fur un même
» endroit ; les foldats nomment encore
» cette difpofition Tête de porc.
M. le Chevalier de Folard avoit dit que
les différens termes de Coin, de Tête de porc,
» c. n'étoient que des expreffions métaphoriques
, par lefquels les Anciens qui
n'étoient pas fort opulens en termes militaires,
vouloient signifier une colonne «.
M de Sigrais le releve li - deffus par une
réflexion fort judicieufe : On ne peut
pas pafer , dit- il , au Chevalier de Fo-
» lard , admirateur des Anciens , & qui
» foutient par tout qu'ils avoient porté la
guerre au dernier point de perfection ,
» d'avancer qu'ils n'étoient pas riches en
» termes militaires ; ce qui implique con-
» tradiction , parce qu'un art immenſe
qui embraffe une vafte théorie , fuppofe
» néceffairement une grande opulence de
termes , tous les Arts augmentant en
»mots à mesure qu'ils augmentent en per-
»fection .
M. de Sigrais fait en paffant quelques
44 MERCURE DE FRANCE:
autres remarques fur l'inexactitude de
M. de Folard , » qui font voir , dit-il ,
avec quelle précaution il faut lire un
Ecrivain , qui , pour parler fon langage,
bronche à chaque pas , & combien il
» faut fe défier de fon érudition & de fes
préjugés.
La fin du Mémoire traite de la force ,
des avantages , & des différentes efpéces
du Coin , qu'on appelle auffi Ordre Roftral.
Il y en avoit d'ouverts & de fermés par la
bafe , d'autres à centre plein & à centre
vuide , des petits & des grands ; il y avoit
auffi des Coins d'Infanterie comme de Cavalerie
, & c. M. de Sigrais croit qu'il y
plufieurs cas où l'ordre Roftral convien
droit fingulierement.
M. de Sigrais , en critiquant M. de Folard
, ne l'a fait qu'après lui avoir rendu
toute la juftice qu'il mérite ; nous allons
tranfcrire l'éloge qu'il en fait à la tête de
fa Differtation .
n
» Le Chevalier de Folard' mort depuis
» deux ans , confervera toujours un rang
» diſtingué parmi les modernes qui ont
» écrit fur la guerre , pour avoir été le
premier qui ait entrepris de donner un
corps complet de Science militaire , &
parce qu'il a traité fon fujet en grand ,
avec un efprit d'invention & un fond
JANVIER. 1754.
45
de connoiffances beaucoup plus rare
dans le tems où il commença à écrire ,
qu'elles ne le font aujourd'hui . Guidé
» par les Anciens qu'il avoit reconnus
» pour nos maîtres , par une longue expé-
» rience , par fon propre génie , & quelquefois
par une imagination féconde
" il porta un nouveau jour dans des ma-
» tieres difficiles , prefqu'entierement né-
• gligées par ceux qu'elles touchent per-
» fonnellement , & que les Sçavans , avec
beaucoup de travail & de doctrine ,
» n'ont jamais pû traiter d'une maniere fa-
» tisfaifante. S'il s'égara fouvent , il ou-
20
yrit au moins les routes , ou les montra ;
» il offrir des fecours à l'émulation , il ré-
» veilla la pareſſe , il fit rougir l'ignoran
» ce , & infpira le défir de fçavoir :
» homme d'ailleurs capable de penfer &
» d'exécuter les plus grandes chofes , il
"3
fut fouvent confulté par les Miniftres de
» la guerre qui faifoient cas de fes lumie-
» res : plufieurs Genéraux fe fervirent uti-
» lement de ſes projets & de les confeils ;
» quelques- uns fe firent honneur d'avoir
» pris de fes leçons. Après un pareil éloge
il étoit permis de critiquer M. le Chevalier
de Folard ; les erreurs que l'on peut
remarquer chez les grands hommes ne
diſpenſent pas des égards qu'on leur doit ,
46 MERCURE DE FRANCE.
même quand ils n'exiftent plus , & c'eft
une régle dont les Critiques ne s'écarteroient
jamais fi la plupart d'eux avoient
plus en vue d'éclairer le public , que de
déconcerter les talens & d'humilier leurs
contemporains.
La lecture de l'ouvrage de M. de Sigrais
fut fuivie d'un Mémoire de M. le
Comte de Caylus , fur le tombeau de
Mauſole , qui termina agréablement la
Séance .
Perfonne n'igore qu'Artémife , Reine
de Carie , après avoir perdu Maufole fon
mari , voulut éternifer fa tendreffe & fa
douleur , en lui faifant élever un tombeau
fuperbe , qui fut mis au rang des fept Merveilles
du monde , & qui a donné fon nom
à tous ceux qui ont été conſtruits avec uneforte
de grandeur & de magnificence.
De tous les Auteurs anciens qui ont
parlé de ce célébre tombeau , il n'y a que
Pline qui nous ait laiſſé une idée de fa forme
, & c'eft fur le paffage de Pline que
M. le Comte de Caylus a fondé la def
cription qu'il en a faite ; mais comme ce
paffage ne donne qu'une idée générale de
la hauteur & des principales parties de
l'édifice le fçavant Académicien a été
obligé de le développer & de chercher
l'ordre & les proportions de chaque par
›
JANVIER. 1754. 47
tie , felon les principes de l'art , & conformément
à la maniere & au goût de
conftruire des Anciens.
Il faudroit tranfcrire tout le Mémoire ,
& pouvoir offrir aux yeux du public les
planches où font gravées le plan & les
élévations de ce fameux monument , pour
en faire la defcription complette & détaillée
; nous nous contenterons d'en donner
en quatre mots une idée générale .
Le plan du bâtiment étoit un quarré
long , entouré d'une colonnade ; les
deux grands côtés font de 63 pieds , &
ornés de 10 colonnes , les deux autres
n'ont que 36 pieds & 8 colonnes ; tout
cela pofé fur un autre maffif qui fert de
fouballement , & dont le pourtour eft
de 411 pieds. L'entablement des colonnes
foutient un ordre Attique , fur lequel
s'élévent vingt- quatre gradins ; au deffus
des gradins eft aflife une pyramide , qui est
couronnée par un char de marbre à quatre
chevaux ; la hauteur de tout cet édifice
eft de 140 pieds. Ce plan eft bien différent
de celui qu'on trouve fur quelques
Médailles , mais qui font reconnues pour
fauffes & pour modernes.
On doit fçavoir gré à M. de Caylus
d'avoir fait revivre un monument forti
de la main des plus célébres Artiſtes do
48 MERCURE DE FRANCE. ·
l'antiquité , & qui a fait l'admiration
du peuple le plus éclairé & qui avoit le
plus de goût pour les grandes choſes.
D'ailleurs cette Differtation eft une nouvelle
preuve de la vafte érudition & des
connoiffances profondes de cet illuftre
Sçavant , qui a fçu allier heureuſement
la naiffance & la fortune à la Philofophie
, à l'efprit & à la paffion des beaux
Arts qu'il protége & qu'il cultive.
saaaaaaaaaaa **
L'APPRENTIF CHASSEUR ,
I'
FABLE.
L convient en tout point d'être inftruit , ou du
moins ,
De confulter quelqu'un , comment on doit s'y
prendre ;
Autrement je foutiens que c'eft fort mal l'entendre
,
Et toujours fans fuccès l'on en eſt pour les foins .
Rien de plus véritable ,
Le récit de ma Fable
Va le prouver au mieux.
Certain Cadet blondin , de la chaſſe amoureux ,
Au point que chaque inftant accroiffoit fon enyie
Brûloie
JANVIER.
49
1754.
Brûloit d'en goûter les plaiûrss
Or ,jugez je vous prie ,
Quels étoient fes défirs:
Dans ce deſſein que fait notre jeune écolier , ·
Qui l'étoit , croyez - moi , des plus à ce mé-
-tier ?
Muni d'un bon fufil & d'une gibeciere ,
Leftement équipé , comme c'eft Fordinaire ;
Un jour qu'il faifoit beau , que l'air étoit ferein,
Il part de grand matin ,
Et s'en va droit au bois , où bientôt il arrive ;
Là , ſe flattant de faire un aſſuré butia ,
Afin d'y réufir , il eft fur le qui vive ;
Ilpromene fes yeux , fierement il s'avance :
Tremblez , fuyez , peuple gibier ,
A quiconque de vous paroît en la préſence ,
Il ne doit faire aucun quartier.
Que je vous plains d'être victime
D'une féroce paffion !
Qu'avez vous fait , & pour quel crime
Pourfuit- on votre nation ?
Hélas ! me direz vous avec quelque juſtice ;
Le voilà notre crime ; un barbare caprice
Fait trouver aux mortels ,
Un charme à nous détruire ;
Et dès lors , parmi notre empire ;
C
50 MERCURE DE FRANCE.
Nous devenons tous criminels :
De leurs fanglans plaiſirs la rage
Les rend nos ennemis jurés ;
Le fer , le feu , le plomb ,la meute nous faccage ;
Et même des filets contre nous préparés ,
Semb.ent ne nous laiffer aucun lieu fur la terre ,
Où nous puiffions en sûreté ,
A l'abri de leur cruauté ,
Vivre & nous dérober à leur injufte guerre.
Hélas ! que le deftin eft pour vous rigoureux !
Que je fuis touché de vos plaintes !
S'il ne tenoit qu'à moi vous feriez plus heureux ;
La paix feroit ceffer vos craintes ,
Et vous feriez exempts d'allarme & de péril.
Mais au bois fuivons mon novice
Et voyons dans cet exercice ,
•
Pour la premiere fois , comment s'en tire- t’il ?
Il va lui- même nous l'apprendre ;
Examinons-le en ce moment :
Comme il s'approche doucement !
Eh quoi ! petits levreaux , vous vous laiffez fura
prendre ?
C'est vous qu'il couche en joue ... Ah ! le coup ef
parți ...
Vous avez beau prendre le large ,
Quelqu'un d'entre vous eft péri
Non ... il avoit trop pris de marge.
Que je vous trouve heureux de l'avoir échappé !
JANVIER. 1754. 52
Je vous en félicite ;
Courez , fauvez vous vite ;
Un autre plus au fait vous auroit attrappé.
Malheur donc à qui va s'offrir à la rencontre ,
Ses yeux étincelans , fon fufil déja prêt ,
Certes , vont le venger ... Quoi ! .. Si- tôt en
arrêt ! ..
Il fe campe ... Il ajufte ... Une Biche ſe mon re....
Ah ! fa mort va payer ... Le coup part Elle
fuit ;
...
C'eften vain fur les pas qu'il court & qu'il la faits
De fang une légere teinte ,
Lui prouve qu'elle eft mal atteinte.
Bientôt ne l'appercevant plus ,;
Fatigué , furieux , confus ,
Au pied d'un hêtre fur l'herbete ,
Pour reprendre haleine , il fe jete ;
Lorfque tout à coup les échos.
Lui viennent , pour furcroît de maux ;
D'un plus adroit que lui répéter le tonnere.
De ce coup en effet la Biche fut à terre.
A quelques pas de lui , non fans de grands re
grets ,
Il vit quelques inftans après
Pafler celui dont elle étoit la proye`,
Qui content du butin , s'en alloit avec joye ;
'Tandis qu'outré de déplaifir ,
Du peu de fruit de fon loifir
Cij
$2 MERCURE DE FRANCE,
A fon tour il tâche avec peine
De gagner fa maifon lointaine.
Que conclure de là ? Qu'on voit maints indifcrets ,
Ainfi que mon Chafleur , perdre au long tous
leurs frais ;
Ils levent le Gibier , le font fortir du gîte ;
Il est perdu pour eux , mais un autre en profite
VERS A
Par M. M .... de Paris.
'
MADAME ****
Qui joue très-bien de la Vielle .
lens ,defcends ici -bas , pour ta félicité
Apollon , près d'Iris tu feras enchanté.
Les Graces & les Ris la rendent adorable ;
Les Cieux ne peuvent rien t'offrir de plus aima
ble ;
En la voyant ton coeur s'enflammera d'amour
Et près d'elle bientôt tu fixeras ta cour .
Par le même.
JANVIER. 1754 53
LETTRE
A Monfieur l'Abbé Raynal.
Na, Monfieur, épuisé l'antiquité ; le
tour des langues vivantes eft venu ,
elles font la feule reflource qu'on a laiffée
à ceux qui , comme moi ,ne peuvent penfer
que d'après les autres. Les Traduc
teurs , gens toujours dévoués au fervice
des ignorans , ont abandonné la Grece
pour la Latinité ; ayant tari ces deux
fources , ils font maintenant en Europe :
le Méchanifme de la traduction en eft devenu
plus difficile , cela eft incroyable , &
cela exifte. Il eft certain que nous connoiffons
mieux nos voisins que les contemporains
d'Homere & de Virgile , leurs
moeurs nous font plus familieres ; mais ,
il me le femble , ce n'eft qu'après avoir
vécu long- tems avec eux qu'on doit ofer
maſquer leurs penfées avec d'autres mots :
on pouvoit deviner avec les gens du tems
paffé , maintenant il faut dire vrai , Un
Sçavant feuilleroit trente volumes pour
faire entrevoir que vous n'aviez pas raifon
; aujourd'hui un garçon de boutique
peut décider irrévocablement que vous
C iij
34 MERCURE DE FRANCE .
:
*
avez tort. L'Anglomanie eft le goût do
minant , c'eft celui de Paris ; la mode
qui conduit tout , m'a engagé à apprendre
l'Anglois ; leplaifir , l'utilité même, m'y ont
fixé ; je le parle affez mal , je l'écris de même
, & crois l'entendre fort bien ; c'eſt
tout autant , & peut être plus qu'il n'en
faut , à un homme de mon état cela eft
de convention , & l'on ne l'ignore pas ;
pourvû que nous ayons l'air de fçavoir de
tout , il nous importe peu de ne fçavoir
rien. Dans le nombre des livres Anglois
qui donnent un air inintelligible à ma bibliotheque
, le Spectateur tient un des
premiers rangs il ne traite pas long- tems
du même fujer ; quand il n'auroit point
d'autre mérite , cela en feroit allez pour
que je l'aimaffe à la folie. Il a un fucceffeur
fous un autre nom ; j'ai voulu l'avoir ,
fon ftile charmant , fes plaifanteries & fes
peintures toujours nouvelles , m'ont tenté
plufieurs fois ; j'ai fuccombé enfin ; j'ai
traduit deux de fes feuilles : ce travail m'a
couté environ trois heures ; c'eft bien peu
en comparaifon des vingt ans qu'on a mis
jadis à faire de bonnes traductions ; aufli
en relifant la mienne une demi - heure
après , je l'ai trouvée fans contredit, dételtable.
Ses défauts feront peut - être une
partie de fon mérite ; je marque quelques-
:
JANVIE R. 1754.
anes de mes fautes , elles indiqueront
celles que les autres peuvent faire en pareil
cas. Ce que je ne peux pas dire , co
qu'on ne peut concevoir , c'eft l'énorme
différence de l'original à la copie ; les
graces ont difparu , la féchereffe & la
langueur ont pris leur place ; il reste la
defeription des moeurs : elles fe rappro
chent trop des nôtres pour ne pas interrel
fer ;on y entrevoit la façon de penfer actuelle
de la partie dominante de la fo
ciété , celle des femmes . Nous ne sommes
pas encore bien perfuadés de la galanterie
Angloife. Si vous trouvez que ce que je
Vous envoye mérite une place dans le
Mercure , les François ne douteront plus
que Londres ne foit en tout le digne ému
le de Paris .
J'ai l'honneur d'être , &c.
Job. Ch. auk- 1 Scb.- r ofP- s'-t-N.
L'UNIVERS.
FEUILLE X L
Par Adamfils d'Adam.
Cet Ouvrage doit être continué chaque Mard
Du Mardi 4 Octobre 1753.
DE toutes les Hiftoires Orientales qui
ont paru en Anglois , aucune , n'a pour
C iiij
56 MERCURE DE FRANCE.
objet une morale auffi pure & auffi par
faite que celle du Prince de Ruzvanfchald
& de la Princeffe Cheheriftany
:
cette Hiftoire eft dans le premier volume
des Comtes Perfans. Ruzvanfchald étoic
Roi de la Chine , & Cheheriftany , Princeffe
Souveraine d'une Ifle des Génies :
amoureux à la rage l'un de l'autre , ils
s'époulerent après les délais ordinaires , &
fuivant les us & coutumes de l'Ifle du
Cheriftan , patrimoine de la future époufe
mais avant la folemnité de cet augufte
mariage , la Princeffe des Génies
parla ainfi (a) au Roi de la Chine . " Quoi-
» que le pouvoir que votre amour me
» donne & la fupériorité de mon être
» exigent de vous une obéiffance exacte
» en toutes chofes , je ne prétens point
» demander rien de déraifonnable à votre
» Majefté , je ne défirequ'une promeffe ; elle
» eft néceffaire à l'honneur de celle qui
(a ) Parla ainfi eft une expreffion baſse ; elle eft
indigne en tous points de l'augufte perſonnage
qui va parler , & de l'élégance de l'Anglois ; j'en
fais humblement excufe à M. fils d'Adam ; il fe
fert d'un mot ufité pour les difcours qu'on
adresse aux Rois ; trop peu habile pour bien tourner
la phrafe , en Traducteur paresseux , j'ai pris
le plus court. I eft prefque passé en ufage de demander
pardon ; c'est plus facile que de tâcher de
faire mieux.
JANVIER. 1754 57
5 va devenir votre Reine , elle l'eft aufli
» à notre bonheur muruel ; c'est qu'il
» vous plaife confentir aveuglément à
» tout ce que je m'aviſerai de faire. Les
» Génies n'ont jamais tort ; s'il arrivoit
» donc dans certains cas que mes actions
» fuffent du nombre de celles dont on ne
» peut rendre compte , fi elles vous pa-
» roiffoient extravagantes , ayez foin de
» vous dire à vous- même , ma femme a
»fes raifons pour en agir ainfi ; car il eft.
» plus qu'impoffible que vivant enfemble ,
»l'amour & la bonne harmonie fubfiftent
» entre nous , à moins que vous ne
» croyiez , & cela fans examen , que j'ai
» toujours raiſon. Le Roi conféquemment
àl'ufage généralement établi entre les
amans , promit fans héfiter de penſer en
tout comme fa Princeffe le voudroit , &
la nôce fut célébrée avec toute la fplen
deur imaginable.
La fuite de l'Hiftoire nous apprend que
Sa Majesté Chinoife ne garda pas fort
fcrupuleufement la parole Royale . Pour
quelques petites niaiferies ; comme , par
exemple , lorfque la Reine jugea à prode
jetter fon fils dans le feu , de faire
dévorer fa fille par une bête fauvage , & de
gâter toutes les provifions de l'armée ; ce
qui , pris allégoriquement , ne défigne
pos
Cv
58 MERCURE DE FRANCE .
qu'une bonne maman , qui abandonne for
fils au feu de fes paffions , qui expofe fa
fille au danger d'un bal maſqué , & qui
ruine fon mari : pour cela , & pour d'autres
femblables miferes , il ofa , non feulement
imaginer que fa femme avoit tort ,
mais il eut la témérité de le lui dire . Ce fut
là la fin de leurs plaifirs , & le commencement
de tous leurs maux . Après dix années
entieres , la Reine daigna confentir
à revivre avec fon époux ; elle n'exigea
autre chofe que cette même promeffe
ratifiée , & rendue plus inviolable par la
force d'un ferment. L'hiſtoire ajoute, que
le Roi de la Chine ayant reconnu fon
erreur , ne manqua plus d'admirer la fageffe
de fa divine moitié dans tout ce
qu'elle fit , & qu'ils vécurent , jufqu'à une
extrême vielleffe , les plus heureux Monarques
de l'Orient.
Si chaque ( 6 ) Anglois retenu dans les
liens conjugaux pouvoit lire cette Hiftoire
foir & matin , jufqu'à ce qu'il la fçut
par coeur ; s'il pouvoit , à l'imitation de ce
Roi de la Chine , fe regarder feulement
comme un des pauvres defcendans d'A-
(b ) Mot à mot. Si chaque mari en Angleterre
étoit pour lire : mon galimathias , prefque recherché
, eft bien éloigné de cette légere fimplicité
de la plaifanterie Angloife.
JANVIER. 1754. 59
dam , & confidérer fa femme comme de
l'excellente & fupérieure nature des Génies
, il affureroit par là le bonheur de fa
vie. Car je fuis intimement convaincu que
les malheurs de l'état conjugal n'arrivent
que parce que les hommes s'aviſent de
trouver des chofes répréhensibles dans la
conduite de leurs femmes , & s'imaginent
être plus propres à gouverner qu'à obéir .
Quant à moi , j'ai toujours regardé un
mari comme le chef , ou la fource primitive
de fa femme , de même qu'une fontaine
eft celle d'un ruiffeau , & a feulement
le droit de lui fournir l'eau néceffaire
à fa courfe ( c ) & à ſes différens détours
, fans avoir celui de le régler , ni de
lui tracer où il doit porter fon cours. On
pourra peut-être m'objecter que dans un
certain Livre appellé la Bible , il eft ordonné
aux femmes d'obéir à leurs maris ;
mais une Dame de ma connoiffance , bon .
ne Cafuifte , & fort profonde en Théologie
, me femble avoir mis ce paffage dans
fon véritable point de vûe ; elle a obſervé
que grand nombre de ceux qui ont com-
›
(c ) Je chauffe ici le Cothurne. M. fils d'Adam
ne fait que peindre la nature ; en Anglois les
deux mots tête & fource fort exprimés par le même,
fa comparaifon en eft plus claire , plus vive ,
& plus courte,
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
menté le Nouveau Teftament , font conve
nus que quelques- unes des chofes qui yfont
ordonnées ou défendues , ne l'ont été qu'à
caufe des lieux & des tems , & n'ont eu
d'autre objet que celui d'empêcher les
Chrétiens de fcandaiifer les Juifs & les
Payens , au milieu defquels ils vivoient ;
elle ne doute point que cette obéiffance
de la femme au mari , ne foit du nombre
de ces commandemens , & que s'il a été
prudemment fait de l'obferver dans l'enfance
du monde Chrétien , cela ne l'eſt
plus maintenant. Nombre de gens , Chrétiens
ou non , font dans l'idée que le commandement
n'appartient ni à la femme ni
au mari ; & que les avis & les prieres font
les feuls droits qu'ils ayent l'un fur l'autre.
Je regarde cela comme une très- mauvaife
politique : chaque famille forme en
elle même un petit Etat ; il lui faut néceffairement
un fupérieur & des loix , ou tout
fera dans l'anarchie & dans la confufion .
Peut - on difconvenir que la femme ne connoiffe
mieux que le mari les affaires de
l'intérieur de la maifon ? Il n'exifte donc
pas un feul prétexte pour prétendre arracher
de fes mains le jufte droit de gouverner.
Nous voyons tous ceux qui entretiennent
des maîtreffes , être dans le commen
JANVIER . 1754 . 1754 6 *
cement de leur amour les très - humbles
fujets d'un monarque abfolu : que l'autorité
d'une femme foit moindre , c'eſt à
mon avis ane chofe infoutenable , fur tout
fi l'on le rappelle que non feulement la
femme eft la propre chair de fon mari ,
mais auffi qu'elle est très- réellement ce
qu'on a coutume de l'appeller , la meilleure
partie de lui - même. On n'ignore pas
non plus que la bonne humeur d'une femme
, eft de toutes fes vertus celle qui affure
le plus le bonheur de fon époux : comment
cette gayeté pourroit- elle fubfifter ,
fi la femme étoit affujettie à un examen
continuel ? On le fçait , & il y a longtems
que le premier de tous les défirs féminins
eft la domination . Si vous mettez
le fceptre dans la main de votre femme
, & la fuppliez en toute humilité de dire
& faire fuivant fon bon plaifir , j'imagine
prefque impoffible qu'elle foit tou
jours en colere.
La fubordination des maris paroîtra d'une
bien plus grande néceffité , fi l'on confidere
combien prefque tous les hommes
font incapables de le gouverner eux-mêmes.
J'ai connu des maris qui promettoient
beaucoup, & qui abandonnés entierement
à leur propre conduite , avoient
donné dans toutes fortes d'excès & de dé62
MERCURE DE FRANCE.
bauches : il est démontré que quand leurs
femmes fe font fervies de leur autorité fur
eux , ils font devenus les plus fobres &
les plus doux des humains. Combien donc
d'actions de graces ne devons nous pas
rendre de ce que nos femmes font portées
à prendre fur elles la charge importune du
gouvernement , & veulent bien abandonner
à leurs maris les faciles devoirs de
l'obéiffance devoirs qu'an enfant de fix
ans peut remplir auffi bien
qui en a quarante.
que fon
pere
J'ai entendu dire , il eft vrai , que toutes
les femmes n'étoient pas également capables
de bien gouverner leurs maris ; mais
par qui cette objection a - t - elle été faite ?
par quelques vieux têtus de Docteurs , qui
affez malheureux pour ne pas vivre avec
celles dont ils parlent , ont élevé des opinions
erronées , contraires en tout point à
la dignité & à l'excellence du fexe . Il me
fuffit pour décider certe queftion , d'en
appeller à ces maris , qui conftamment attachés
à la domination de leurs femmes ,
ont toujours vécu fous leurs loix : fi aucun
d'entre eux ofe dire qu'il a défiré une
feule fois d'être fon propre maître , s'il le
dit , je deviendrai moi- même Docteur en
incrédulité. On a auffi prétendu que la
tyrannie d'une femme étoit par fois un
JANVIER. 1754. 6.3
peu plus abfolue que fon époux ne pouvoit
le défirer : c'est une maxime de tous les
âges , que le pouvoir Monarchique (d ) eft
le meilleur, pourvû que nous ayons le droit
de nommer notre maître , & que nous
poffédions l'art de le bien choifir . Un mari
auroit-il donc raifon de fe plaindre de ce
qu'un Monarque , non feulement de fon
propre choix , mais auprès duquel il a
employé les moyens les plus féduifans
pour l'engager à daigner regner fur lui ,
veut étendre un peu fes prérogatives ?
Cette matiere ne me donne pas peu de
fatisfaction en vengeant la fouveraineté
des femmes ; je rends fervice à mon Roi
& à ma patrie . Tant que les hommes feront
perpétuellement affervis dans leur
propre maifon , ils s'en foumettront avec
plus de promptitude aux loix , ils fenti-
(d) Il y a , qu'une Monarchie abfolue eft la meilleure
; les mots rendus fuivant leur propre fignifi
cation diroient cela en François : je ne fçaurois
croire qu'ils expriment la même chofe en Anglois,
cette maxime eft trop opposée au génie de la nation
,en la lifant, j'ai tremblé pour la réputation de
mon ami fils d'Adam. Comme j'ai fçu depuis que
fes feuilles ne s'en vendoient pas moins j'ai cru
le fens différent ; peut être le ridicule d'une propofition
auffi choquante pour la Chambre desCommunes,
& pour tout bon patriote Anglois , eft une
critique fur les femmes ; en tout cas , ma ftupidité
m'aura tenu lieu de galanterie.
64 MERCURE DE FRANCE.
,
ront bientôt qu'ils n'ont plus cette viz
gueur d'efprit , qui lorfqu'elle n'a point
de frein , peut les entraîner dans le tumulte
& les rebellions . Il feroit › fans
doute ( ) , à fouhaiter que les Dames abandonnaffent
l'étude de notre politique nationale
, & voluffent bien fe reftreindre
à gouverner uniquement chez elles ; car
{
lorfqu'un mari n'eft précisément que le
vaffal de fa femme , une femme Jacobite ,
à moins qu'elle ne foit par hazard ou
laide , ou vieille , peut devenir une fort
dangereufe créature. Je finirai cette feuille
en recommandant au Gouvernement d'avoir
fur tout l'oeil fur ces féminaires de femmes
fçavantes , connues fous le nom d'Ecoles
femelles. ( f) Il n'en feroit pas plus
(e ) J'ai mis fans doute pour en effet ; le premier
eft plus coulant , le dernier plus expreffif ; j'ai
changé quelquefois les adverbes , c'eft une licence,
c'eft ma faute d'autant plus grande que tout
bien calculé , je ne parle la plupart du tems ni
François ni Anglois , pour vouloir trop parler l'un
& l'autre , c'eſt fouvent l'hiſtoire de mes chers &
fréquemment ennuyeux confieres les Traducteurs
.
›
(f) L'Anglois ne dic point femelles ; rendu exactement
en François , il faudroit fe fervir des mots
Ecoles ou Penfions , qui font des noms généraux
; ils ne le font pas dans M. fils d'Adam ,
fon fubftantif eft précédé d'un participe du préfent
, qui , quoiqu'il veuille dire la même chofe १
JANVIER. 1754 6
mal d'exiger les fermens d'allégeance &
d'abjuration des Supérieurs & des Demoi
felles , membres aimables ( g ) de ces Colléges
; ou que la tête de fa préfente Majefté
le Roi George , fut deffinée par chaque
jolie fille dans le milieu du patron de
fon
ouvrage.
L'UNIVERS.
FEUILLE XLI.
Du Mardi 11 Octobre 1753.
LE fincere attachement & la très- profonde
vénération que j'ai pour le fexe de
ceux qui m'ont écrit les deux Lettres fuivantes
, m'engagent à n'en pas retarder
d'un inftant l'impreffion . Je ne doute pas
que les maux dont mes correfpondans fe
plaignent , n'excitent l'attention de mes
Lecteurs.
défigne cependant une fociété particuliere . Cette
note eft digne de la petiteffe d'efprit d'un homme
qui ne peut & ne doit penfer que d'après un
autre.
(g ) L'Anglois mafqué en François , a dan's
quelques endroits befoin de couleur de rofe ; c'eft
ce qui m'a fait ajoûter le titre d'aimable : d'ailleurs
je traduis dans une Langue dans laquelle femme
& aimable font prefque fynonimes.
66 MERCURE DE FRANCE
A Monfieur fils d'Adam.
Je fuis , Monfieur , une joyeufe fille ,
un peu vieille d'ailleurs , âgée de 63 ans
& munie de plufieurs impertinens neveux
& niéces , qui prétendent parce que j'ai
confervé ma bonne humeur , que j'ai perdu
quelqu'autre chofe ; je vous prie , mon
cher Monfieur fils d'Adam , d'être aſſez
bon pour prouver à mon impolie parenté ,
qu'il n'eft pas impoffible à une femme d'avoir
deux vertus à la fois , & qu'elle peut
auffi facilement être gaye & vertueule ,
qu'il lui eft facile d'avoir de la gayeté fans
folie. Mais comme je fuis fans ceffe importunée
fur ce fujet , la tentation me
prend quelquefois de renoncer à mon
nom de fille , j'affurerois par lá ma bonne
humeur , car je tremble en vérité , qu'à
force de contefter tous les jours avec eux
pour ce qu'ils difent que j'ai perdu , il ne
m'arrive enfin de perdre très réellement
ee qu'ils avouent que je pofféde ; je vous
fupplie de me donner vos avis fur une
affaire auffi critique , & fuis , Monfieur ,
votre très-humble fervante.
"
Prudentia Holdfaft ( b ) .
(b) Mon Auteur , digne émule de l'ancien Spectatcur
, donne comme lui des noms myfterieux
JANVIER. 1754. 67
Pour répondre à Mill Holdfaft , je di
rai feulement que fi j'étois fille , & importunée
fur ce nom , j'aimerois mieux que,
ce fût par quelqu'un affez aimable pour
être (i ) l'homme du monde le plus importun
, que par des parens fi peu refpectueux
.
à fes correfpondans ; celui de Holdfaft a plufieurs
fignifications. Si M. fils d'Adam eût été Grec &
que feus l'honneur de le mettre en François deux
ou trois mille ans après la mort , je choifirois ,
fans doute ; & en bon & zelé Traducteur , je déciderois
définitivement ce qu'il auroit voulu dire &
penfer je défendrois au befoin mon opinion par
trois cent célations , & par un petit volume. On
me la difputeroit peut - être ; l'on ne me convaincroit
certainement pas ; mais il eſt vivant , & eſt
bon Anglois , c'est -à - dire jufte & vrai . Si par malheur
j'allois lui donner plus d'efprit qu'il n'a prétendu
en avoir , il pourroit fort bien me remercier
par un démenti , je me contenterai de copier
d'après mon Dictionnaire , ce que le nom de cette
antique Mits veut dire ; on verra celui qui lui
convient le mieux : j'enrichirai ma Traduction
d'une note importante , & ne compromettrai en
rien mon érudition. Holdfaft veut dire Crampon
tenir ferme , avare , garder le jeune , doc.
(i) Je fuis , je l'avouerai , un Traducteur au
impudent que le compagnon qu'on confeille ent
Anglois à la bonne Mifl . J'ai pris des licences qui
font de leze- Traduction ; les expreffions m'ont
paru trop fortes , je les ai couvertes de la gaze
Françoife ; j'ai ajoûté , j'ai retranché , & je dis à
peu près la même chofe , excepté que je ne la dis
pas fi vite.
68 MERCURE DE FRANCE:
Je fuis , Monfieur fils d'Adam , une
jeune femme de qualité , qui aime paffionnément
la vie qu'on mene dans les Villes ;
mais pour mon malheur , je fuis depuis
trois mois condamnée à une campagne af
freufe , & aux plus triftes plaifirs que l'on
goûte dans ces fortes de lieux ; & j'y fuis
par complaifance pour une vieille tante ,
qui excepté les deux filles , & les gens
qu'elles voyent , eft pour moi ce qu'il y a
de plus odieux dans toute mon aventure :
ce n'eft point dans le défir de me moquer
de mes amis , ni de tourner en ridicule la
vie champêtre que je vous importune ; j'ai
réellement échapé à de fi grands dangers
dans cette retraite , qu'ils ferviront d'avis
à mon fexe , ils l'empêcheront de préferer
aux innocens amufeniens de la Ville , les
dangereux plaifirs des champs ( k ).
A peine avois- je paffé une femaine chez
ma tante , que je commençai à perdre toutes
ces délicateffes , heureux appanages
d'une femme de qualité. J'avois auparavant
le teint de la plus grande blancheur
du monde , & fi blanc que j'en étois pâle ;
je n'avois jamais appétit,preuves , fans con-
( k ) En Anglois , des forêts ( & de leurs ombres.
) Ces expreffions charmantes dans cette Lan
gue , paroîtroient dans la nôtre un peu trop paftorales
pour une citoyenne de Londres.
JANVIER. 1754. 69
redit , les meilleures qu'on puiffe donner
d'une haute naiflance , & des gens aimables
avec qui l'on vit. Je devins bientôt
auffi vermeille qu'une laitiere , & mangeois
autant qu'un garçon de charrue.
Non , je n'oublierai jamais les mauffades
complimens que l'on me fit fur ces défauts
; mais la nouvelle mortification qui
m'arriva , m'éloigna encore bien davanta
ge de ma vie précédente ; il n'en falloit ,
hélas ( 1 ) , pas davantage pour me faire
périr de defefpoir ; je commençai trèsdécidément
, Monfieur fils d'Adam , à
devenir graffe . Que ferai-je maintenant ,
difois-je , à tout le monde ? Ce que vous
ferez , me répondit - on froidement , eh
mais vraiment , vous vous promenerez :
m'étonne de ce qu'ils ne m'ordonnerent
pas plutôt de voler ; car pour une femme
de condition qui jamais ne fortit de fa
porte qu'en chaiſe , il eſt tout auffi difficile
d'avoir des jambes que des aîles. Mais ma
maladie étoit defefperée , & jo n'avois plus
de guérifon à attendre ; en un mot , ils
m'apprirent comment on marchoit , & je
(1 ) Comme une femme Françoiſe auroit indubitablement
dit helas en pareille occafion , & que
mes phrafes n'étoient déja que trop décousues ,
j'ai pris fur moi d'en furcharger la perfuafive fimplicité
de l'Anglois.
70 MERCURE DE FRANCE.
crois en vérité , que dans moins d'une fe
maine j'ai bien voyagé la valeur d'un mille
( m ).
On me tourmenta bientôt fur d'autres
fujets ; mes coulins , qui déja étoient dans
la plus grande intimité avec moi , & ce
qu'ils appellent en terme campagnard , de
fort jolis garçons , me reprochoient continuellement
le négligé de mon deshabillé
du matin : j'eus dabord réellement pitié
de leur ignorance , & pouvois à peine
m'empêcher de rire , lorfque je les voyois
defcendre pour déjeuner auffi ajuſtés que
fi leur projet avoit été d'aller rendre des
vifites je leur répétai inutilement que
les femmes de qualité étoient au deffus de
tels égards ; je fus encore obligée d'acquiefcer
( n ) , & de m'habiller avec au-
(m) J'ai manqué trop d'occafions de déraifonner
en Politique & en Philofophe , pour en faifir
une qui ne regarde que la Géographie ; je pourrois
donner ici une Diflertation fur les différentes
mefures de milles , tant anciens que modernes ; cela
jetteroit indubitablement une grande clarté fur le
paffage de mon Auteur ; je me contenterai d'imaginer
qu'il veut parler du mille Géométrique ,
& pour fatisfaite mon Lecteur , lui éviter un cal
cul épineux , & cependant lui faire concevoir avec
juftelse l'étendue des voyages de la Lady , je lui
dirai qu'elle devoit parcourir par jour quatre mille
cinq cens pouces de terrein .
(n ) Et d'enfoncer epingles dans mes habits , comJANVIER.
1754. 78
tant de foin que fi j'avois dû aller au fpectacle
.
Je fuis bien éloignée de difconvenir
que l'air , l'exercice , & la propreté n'ayent
contribué à ma fanté ; mais ce n'est qu'avec
confufion que je me rappelle le mal
qu'ils m'ont fait . J'avois vêcu juſqu'à l'âge
de vingt- cinq ans au milieu de tout ce
qu'il y a de plus aimable dans le monde ,
fans jamais faire d'autres réflexions fur les
hommes , que celles qui avoient rapport
à l'utilité dont ils font pour meubler les
promenades ( ) publiques , pour faire des
me fi habillant pour un tambour. Voila un des paf-
Lages les plus épineux du travail immenfe que j'ai
entrepris que j'ai regretté , en le lifant , de n'avoir
pas paſsé une vingtaine d'années en Angleterre
! que j'ai admiré les Traducteurs de la gent
Grecque & Latine ! Ils connoifsoient mieux les
moeurs des Anciens qu'ils avoient , je crois , peu
vû , & dont les ouvrages ne font pas en fort grand
nombre , que moi , infortuné Moderne , je ne
connois ceux de mes bons amis les Anglois , que je
vois le plus que je peux , & que je lis encore davantage.
Sans les Marionetes j'étois perdu fans
refsource ; je me fuis refsouvenu de la Foire , &
j'ai conclu que peut être à Londres on annonçoit
le commencement des fpectacles , par le fon
bruyant du tambour,
(0 ) Les deux mots que je rends par meubler les
Promenades publiques , fignifient mot à mot dans les
Places publiques . Il feroit très nécessaire de fçavoir
la Mifs veut dire par là dans les poftes impor
72 MERCURE DE FRANCE.
parties fur l'eau , & pour jouer au Brag ;
le tourbillon continuel de la Ville fait our
blier tout le refte , on n'y penfe qu'à cela ,
Mais la fainéantife eft la route qui conduit
à tous les maux en moins de quinze
jours mon coeur m'apprit que j'avois autant
de paffion que d'appétit. Pour ne
vous rien cacher , Monfieur fils d'Adam ,
faute d'avoir autre chofe à faire , je tombai
fortuitement malade d'amour , je l'ayoue
à ma honte ; je fus prife d'une façon
incompréhensible , car mon provincial ,
quoique rempli de toutes fortes d'égards
pour moi , & quoique poffeffeur d'une
fort jolie figure , & d'un bien confidérable
, n'avoit certainement aucune de ces
perfections qui touchent une femme de
qualité. Il avoit été à l'Univerſité , où il
ne s'étoit occupé uniquement que de fés
études ; il ne connoiffoit dans la Ville que
des gens que perfonne ne connoît ; il n'ayoit
été à la Cour qu'une fois , déreſtọit le
fi elle entend feulement les carrefours , ou
comme j'ai cru les promenades. Si par hazard le
Brag , au lieu d'être un jeu , étoit une maison où
l'on joue , qu'un Anglois riroit de ma bévûe ; ce
feroit comme s'il difoit je vais jouer le Marly , au
lieu de dire je vais jouer à Marly : comme Traducteur
on ne pourroit me faire mon procès ,
aucun Dictionnaire ne fait mention ni du jeu ni
de la maifon du Brag.
jeu
5
JANVIER. 1754 . 73
jeu , & n'avoit nulle idée des affemblées
nombreufes ni des Spectacles ; fes vertus ,
car ma tante & mes coufines en parloient
continuellement , ne s'étendoient pas plus
loin qu'à un peu de charité pour les pauvres
, à beaucoup de ce qu'ils qualifioient
du nom de bon naturel , à des devoirs fans
fin qu'il rendoit à fa très-vieille mere , & à
une amitié ridicule qu'il avoit pour fa foeur ,
laquelle étoit , par parantheſe , la femme
la plus fimple que j'aye vûe de ma vie .
Pour tout ce qui regardoit la galanterie &
les manieres , il étoit aufli ignorant qu'un
Hottentot ; on parvenoit quelquefois , à
la vérité , à lui faire jouer une partie de
Wihſt aux petits écus , ce qu'il diſoit être
un fort gros jeu ; mais il étoit un vrai
idiot pour mêler & relever les cartes , il
ne fçavoit ni changer de place , ni donner
des avis tout bas à fon camarade ; il igno.
roit l'art d'arranger ( p ) fes cartes de façon
à faire croire qu'il plaçoit celles qu'il
n'avoit réellement point , & étoit auffi mal
adroit pour tous les autres agrémens , parties
` (p ) Si j'avois traduit de mettant en haut honneurs
fans tenant eux , peu de gens m'auroient entendu ,
parce que tout le monde n'eft pas afsez heureux
pour fçavoir le Whift , & qu'on ignore que es
Anglois appellent honneurs , le Roi , la Dame
& le Valet.
D
74 MERCURE DE FRANCE.
effentielles du jeu ; il le regardoit , à ce
qu'il prétendoit , comme un amulement ,
& fupportoit auffi indifféremment la perte
que le gain. Cependant en dépit de moi mê
me, & d'un aufli peu féduifant Seigneur , je
devins amoureufe de lui , & cet amour me
polléda fi parfaitement , que j'imaginai de
faire la malade , & gardai ma chambre trois
matinées de fuite , pour tâcher de le voir
feul. Pourrez - vous bien le croire , Monfeur
fils d'Adam , il ne me touchoit pas
feulement la main que je ne reffentiffe
des friffonnemens & des craintes en dedans
de moi même , qui faifoient que j'avois
peine à fçavoir le lieu où j'étois : je
tremblois à chaque parole qu'il me difoit ,
& s'il avoit tenté quelqu'une de ces petites
libertés indifférentes que l'on permet
dans les Villes , fans que la modeſtie
la plus exacte puiffe s'en fcandalifer , je
fuis convaincue que j'en ferois morte. Mais
fon éducation campagnarde me fauva la
vie : j'apperçus que les intentions étoient
de me faire fa femme ; état de tous les
états de l'univers que j'abborre le plus , &
vraisemblablement il m'auroit furchargé
des foins d'une mere , & de mille autres
devoirs & affections ridicules , pour lefquelles
une femme bien née n'a jamais de
tems de refte. Quelle malheureuſe créature
JANVIER. 1754. 75
n'aurois-je pas été , fi tout- à-coup , &
j'ignore pourquoi ( à moins qu'il n'imaginât
que cc''ééttooiitt uunn ccrriimmee pour mon fexe
d'être trop fçavante fur la Bible ) fi rout
d'un coup , dis-je , il ne s'étoit mis en fantaiſie
de me traiter comme une étrangere ?
Cet homme éroit très -évidemment fou
car au lieu de s'adreffer toujours à moi
comme de coutume , il fe mit à chuchoter
avec la plus jeune de mes coufines , &
à parler pendant des heures entieres en
l'honneur de l'éducation de Province.
Mais grace à mon étoile , il existe un
lieu appellé Londres , où dans peu de tems
les foins du jeu & les amuſemens d'une
vie aimable me guériront de ma folie ; ils
me rendront à mon naturel , je volerai à
la table du Brag comme à un afyle contre
les paffions ; c'est là qu'on ne penfe jamais
à l'amour ; les hommes y font fans
déſirs , les femmes fans tentations ; elles
me rappellent l'état heureux d'innocence
que nos premiers peres ont perdu ,
elles pourroient y paroître nûes fans être
honteufes , & fans s'appercevoir de leur
nudité.
Votre feuille n'eft pas affez étendue
pour déployer tous les avantages du jeu ;
jamais le fcandale n'habite à une table où il
y a des cartes ; lorfque nous nous rencon
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
trons , nous ne nous demandons point quia
perd fon coeur la derniere foirée , mais qui a
perdu fon argent. Nous n'allons jamais à l'Eglife
pour nous mocquer des Prédicateurs ,
ni ne demeurons jamais dans nos maiſons
pour y defefpérer nos maris & nos gens ;
en un mot , fi les femmes veulent échaper
aux attaques des hommes , aux petiteЛles
des femmes , aux foins de leurs parens ,
aux ennuis du domeftique , leur reffource
eft le jeu : ce que je fçais , c'eft que tout
le mal qu'on en peut dire fe réduit à prétendre
qu'il gâte peut-être le coeur , qu'il
caufe des querelles , apprend à tromper &
à fe ruiner. Je fuis , Monfieur , votre conſtant
Lecteur , & votre bien humble fervante
,
Sophia Shuffle ( 9 ).
( q ) Shaffle veut dire mêler les cartes , raſer ¿
n'aller pas droit.
JANVIER. 1754. 77
VERS
Addreffés à Mlle C. D. de Nifmes , par M.
Lebeau de Schofne.
L
Es fons de votre voix , tous les jours dans nog
coeurs
Caufent quelque nouveau ravage ;
Faites cefser leurs charmes féducteurs ;
Ou fouffrez qu'on leur rende hommage.
Quand on chante auffi bien l'Amour & fes dou
ceurs ,
Peut-on dédaigner fon langage ?
REPONSE de Mlie C. D.
Je chante tous les jours du fier tyran des coeurs ;
Et les plaifirs & le ravage ;
Mais de ce Dieu les charmes féducteurs ,
N'auront de moi que cet hommage.
Je fuis de fes tranfports les trompeufes douceurs ,
Je m'amufe de fon langage.
REPLIQUE par l'Auteur des
premiers vers.
N'étoit - ce pas assez des accens enchanteurs
Qu'Amour vous donna pour féduire
D iij
78 MERCURE DEFRANCE.
Falloit-il d'Apollon , implorant les faveurs ,
Nous fubjuguer dans l'art d'écrire ?
Cruelle , quand vos fons ont enchaîné nos coeurs ,
Vous nous forcez encore à brifer notre lyre.
2
EXPLICATION
D'un monument antique qui appartient à
la Pharmacie Romaine ; par le P. Beraud
, féſuite.
Chine
E monument fe trouve dans le cabinet
des antiquités de notre Collége
de Lyon , mais je n'ai pas pû fçavoir comment
il y étoit entré . C'est un caillou verdâtre
qui a la forme d'un quarré long. La
plus grande longueur eft de deux pouces ,
& a plus petite de vingt- une lignes,; il a
quatre lignes & demie d'épaiffeur. L'on
voit fur une de fes grandes faces , que je
crois l'inférieure , un creux circulaire
dont le diametre du fond eft feulement de
huit lignes , & le diametre fupérieur eft de
quatorze lignes. Chaque face des côtés
préfentent des lettres Romaines , qui forment
deux lignes ces lettres font tracéesdans
un fens contraire à leur état naturel.
Après en avoir tiré l'empreinte , il a
été facile d'appercevoir que les mots qui
JANVIER. 1754. 79
font gravés , défignent des maladies des
yeux & des remédes pour les guérir ; là
Voici.
1. C. CINTVSMINI . BLANDI
EUUODES AD ASPR.
2. C. CINTVS. BLAN
DI DIAPSOROPO .
3. C. CINTVS. BLAN
DI. DIASMYRNE
4. C. CINTVS . BLAN
DI . SPONC. LENI.
M. le Comte de Caylus vient de donner
dans fon Recueil d'Antiquités , pag.
224 , la defcription & l'explication de
onze femblables pierres qu'il a vues dans
différens cabinets de l'Europe. Cet illuftre
Académicien , qui fçait fi bien dévoiler
tous les myfteres de l'antiquité , penſe
avec plufieurs autres Sçavans , que ces
cailloux appartenoient à des Médecins
Oculiftes ; qu'ils s'en fervoient pour garantir
l'autenticité de leurs remédes , en
appliquant fur les paquets de drogues
qu'ils diftribuoient , l'empreinte qui y
avoit rapport. Celle dont il eft ici queſtion
n'a pas encore paru ; elle eft nouvelle , &
par rapport au nom du Pharmacopole &
par rapport à quelques- uns des remédes
qui y font indiqués .
Diiij
So MERCURE DE FRANCE.
1
Ce Médecin Oculifte s'appelloit Caius
Cintufminius Blandus ; fon nom est répété
fur chaque côté de la pierre : j'appelle le
premier côté ou le premier bord , celui
où le nom du Médecin fe trouve gravé
tout entier .
que
Le premier Collyre eft défigné par ces.
mots EUUODES AD ASPR. que j'expliainf
: Evades ad afpritudinem. L'ortographe
n'eft pas ici exactement gardée ;.
l'Oculifte a écrit EUUODES , au lieu de
Evades, mot Grec qui fignifie odoriferant.
La maladie appellée Afpritudo, eft la féchereffe
de l'intérieur des paupieres ; le Médecin
Oculiſte annonce donc ici un Collyre
odoriferant , propre à guérir cette féchereffe
ophtalmique ; mais qu'étoit - ce
que ce Collyre odoriferant ?
Scribonius Largus nous l'apprend dans
fon livre de Compofitionibus Medicamentorum,
c. 26. Parmi les Collyres qu'il appelle
légers , il met celui- ci , pracipuè hoc Collyrium
quod quidam Athenipum,quidam diasmyrnes,
quidam Evades vocant , quia boni
adoris eft . Et plus bas il ajoute que ce Collyre
eft bon contre la féchereffe interne
des paupieres , ad palpebrarum recentem
aut in corporibus tenuioribus afpritudinem.
Le Collyre nommé Eudes , eſt donc , felon
Scribonius Largus, le même que celui
JANVIER. 1754. 81
qui eft appellé Diafmyrnes on Diafmyrnon
, dont nous parlerons bientôt . Će-.
pendant comme ces deux Collyres fe trouvent
fur cette même pierre , il faut qu'il
y ait quelque différence entr'eux ; car
pourquoi ce Pharmacopole Oculifte auroit-
il donné à un même Collyre deux
noms différens ? Je crois donc que dans
celui qu'il appeltoit Evades , outre la myrrhe
, il y mettoit encore quelque baume
qui donnoit au Collyre une odeur agréable
, & qui par là le diftinguoit de celui
qui étoit dit fimplement Dialmyrnes.
DIAPSOROPO , eft le fecond Collyre :
ces lettres fignifient vraisemblablement
Diapforicum opobalfamatum. Le Diapforicum
des Anciens étoit ainfi nommé du
mot Grec Tweg , Pfora , Scalios ; auffi
Marcellus Empiricus dit que le Pforicum
eft pour les Ophtalmies féches. Scribonius
Largus a parlé de ce Collyre , &
dans la recette qu'il en donne , il y entre
une drogue appellée elle-même Pforicum .
C'est apparemment cet ingrédient qui
a donné le nom au reméde. Celfe nous
apprend liv. 4. que c'eft un Médecin Grec,
Evelpides , qui eft l'auteur de ce Collyre ,
qu'il appelle à cauſe de ſa bonté , Ban-
AIRO , Celfe met auffi du Pforicum dans la
compofition de ce Collyre Royal il nous
Dy
1 1
82 MERCURE DE FRANCE.
apprend en même tems que le Pforicum
n'eft point une matiere fimple , un minéral
, une plante , mais une mixtion dont
le fond, eft la calamine broyée & délayée
dans du vignaire. Dans les pierres de
cette efpece , publiées par M. de Caylus ,
y eft fouvent fait mention du Diapforicum
; mais Cintufminius diftingue le
fien par l'épithète qu'il lui donne , Opo
balfamalum : apparemment que c'est encore
ici le baume dont il compofoit fon,
premier Collyre Eundes..
il
Le troifiéme Collyre eft le Diafmyrnes.
de Scribonius Largus , ainfi appellé de la .
myrrhe suuga , qui en étoit la principale:
drogue.
Je ne trouve point le quatriéme Collyre
dans les anciens Auteurs que j'ai confultés
, peut être étoit-il particulier à notre
Médecin & de fon invention . Diofcoride
liv . s . dit que les éponges brûlées & délayées
dans du vinaigre , font falutaires
dans la lippitude féche & dans tous less
cas qui exigent des dérergens & des aftringens
: de là on peut conjecturer que Cin..
tufminius fe fervoit des éponges pour en
faire des Collyres. adouciffans , qu'il apa
pelloit pour cela , Sponcia lenia , du mot
Grea ΣπογγG , σπογγίου..
On voit à côté des caractères qui dés
JANVIER. 1754. 83
fignent les Collyres Evades & Diaſmyrdes
repréſentations de plantes :
c'est peut - être l'arbre d'où découle la
myrrhe dont on fe fervoit pour la compofition
de ces deux remédès .
Il y auroit bien d'autres recherches à
faire ſur ces monumens de la Pharmacie
Romaine ; car pourquoi eft- ce que dans
toutes ces pierres , il n'y eft parlé que de
remédes pour les yeux ? N'y avoit - il donc
que les Médecins Oculiftes qui euffent
droit de contrefigner leurs drogues & de
les marquer de leur nom ? ou bien ceux - ci
étoient-ils plus charlatans que les autres ?
Pourquoi cette forme quarrée , cette gravure
fur les quatre bords de la pierre ?
Etoit- ce pour pouvoir donner plus commodément
l'empreinte tout à la fois à
quatre paquets de drogues différentes ?
A en juger par la pefanteur & la groffiereté
de la gravure, ce monument ne paroît
pas être du tems des premiers Emperears
Romains ; mais auſſi il peut trèsbien
fe faire que ce foit l'Oculifte lui- même
qui ait tracé ces caractères ; dans ce
cas il ne feroit pas furprenant que dans
un fiècle où les Arts fleurifſoient , il Y
ait eu un habile Médecin Oculifte qui fût:
un mauvais Graveur .
Dvy
84 MERCURE DE FRANCE.
********* 20 280209 200205206286287 20 285 2862872092
VERS D'UN FILS. A SAMERE...
Voilà le jour de votre fête ;
Que faut-il vous offrir des fleurs ?
Ce n'eftpas un préfent honnête
Pour vous qui craignez les odeurs.
Mais comment faire , c'eft la mode :
Or pour la fuivre exactement ,
Cherchons-en dont l'odeur commode.
Scache vous plaire innocemment.
J'en connois deux , pas davantage ,
Sans rifque je puis les offrir ;
Elles ont un grand avantage ,
C'eft de ne fe jamais Aétrir.
Le lieu qui leur donna naiffance ,
Du tems maîtrifant l'inconftance ,
Les garantit de fa fureur :
Vous les verrez croître fans ceffe ;
On les nomme refpe&t , tendreffe ;
Je les ai trouvés dans mon coeur,
JANVIER.
1754.
入代:
REFLEXIONS
Sur divers fujets , par M. *** , Avocat
au Parlement de Besançon.
C
DE L'ESPRIT.
Hacun , au fentiment de M. de la
Bruyere , dit du bien de fon coeur ,
& rarement de fon efprit ; j'oferois pourrant
affurer qu'il n'eft perfonne qui ne fe
croye de l'efprit : pourquoi cette différence
? c'eft qu'on croit trouver toujours affez
d'occafions pour faire briller fon efprit ,
que celles qui font remarquer les bonnes
qualités de notre coeur font plus rares.
&
.
Tel qui fe croit un grand fond d'efprit
eft auffi avare envers les autres qu'il eft
prodigue envers lui-même. On accorde
difficilement de l'efprit à tout le monde
& notre amour propre humilié par cet
aven , fe venge ' , en nous laiffant penfer
que nous furpaffons ceux mêmes que nous
Lommes forcés d'admirer .
On peut diftinguer en général deux
fortes d'efprit ; l'efprit de compagnie , ou
du monde , & l'efprit qu'on peut appeller
particulier ; c'eft proprement ce qu'on
Domme efprit de cabinet . Ces deux espéces
86 MERCURE DE FRANCE,
d'efprit fe trouvent rarement dans le mê
me fujet ; & tel qui brille dans la converfation
, n'a que cet efprit fuperficiel , que
n'attrapera jamais un homme grave &
propre aux affaires.
M. Arnaud avoit coûtume de dire qu'il
n'y avoit point de Livre fi mauvais où
ne l'on ne pût trouver du bon ; on en peut
dire autant des hommes , par rapport
à l'efprit. Il n'eft homme fi fot qui dans
quelque circonftance heureufe ne montre
au moins un peu d'efprit ; ainfi c'eft malparler
de dire , un tel n'a point d'efprit.
fer
་
Il est plus d'un moyen affez für de pafpour
avoir de l'efprit . Un de ceux que
les grands efprits mettent eux-mêmes en
ufage par rafinement , c'eft de parler peu:
en compagnie ; il eft difficile en fuivant
cette maxime , de ne paffer pas pour avoir
de l'efprit , foit parce qu'on penfe toujours
plus favorablement d'un homme qui
fçait fe taire que d'un difcoureur ennayeux
; foit parce qu'en parlant peu , on
ne le fait qu'à propos . Chacun fçait l'ingénieufe
réponſe de Solon à un homme
qui le railloit de ce que pendant plufieurs
Heures il n'avoit pas dit un mot . Solon , difait
cet homme , eft un fot qui ne fait pas
TANVIER. 1754. 87
Parler : vous vous trompez , lui dit Solon ,
unfot nefait pas fe taire..
Il eft nombre de gens qui penfent que
c'eft avoir de l'efprit , que d'avoir la tête
meublée de mille penfées , mille mots ,
fouvent mille rébus entaffés fans ordre
dans un cerveau vuide de fens. Vous les
entendez continuellement faire un étalage
pompeux des traits qu'ils ont fûs ; ces genslà
fe piquent d'avoir de l'efprit. Parlons
plus jufte d'eux- mêmes ; leur mémoire eft
heureufe. Rien n'eft plus fatigant & plus
ennuyeux que ces fortes de gens d'efprit ,
on leur préfere des fots & des ftupides.
n'en a pas
Quoique chacun croye avoir de l'efprit ,
on fe trahit fouvent , & on marque par la
maniere dont on s'attache à ceux qui en
ont , ou par l'air dont on en parle , qu'on
affez pour fe foutenir feul.
N.....eft en liaifon avec tous les beaux
efprits , il les connoît tous & en parle fans
ceffe... C'est donc un homme d'efprit , direz-
vous ? point du tout . N... veut le faire
honneur d'an commerce dont il fait tous
les frais ; il penfe qu'en ayant continuellement
à la bouche des noms refpectables ,
il parviendra enfin à fe faire refpecter luimême.
N... loue à outrance tel Aateur ,.
dont il ne connoît que le.nom..
85 MERCURE DE FRANCE.
Il eft des gens d'un caractere bizarre qui
éroyent n'avoir de l'efprit qu'à proportion
dur ridicule qu'ils répandent fur lesautres.
Ces fortes de gens s'établiffent
d'eux-mêmes les juges du bon & du bel
efprit ; mais ce font d'ordinaire de vrais
frélons , qui portant envie à l'induftrie des
abeilles, voudroient dans le fein de l'indolence
jouir du fruit du travail de celles - ci .
Je ne fçais lequel défaut eft le plus ridicule
, ou de louer tout avec excès , ou de
blâmer tout à outrance & avec paffion : les
premiers paffent pour des flateurs lâches ,
qui n'ont pas la force de trouver mauvais
ce qui l'eft réellement ; les feconds font
des hériffons infoutenables , qui n'ont pas
affez de générofité pour accorder aux gens
d'efprit les louanges qui leur font dûes à
juſte titre.
Ce qu'on appelle efprit du monde , n'eſt
pas proprement de l'efprit ; c'eft une façon
aifée de faire & dire certaines chofes , que
P'ufage , plus que l'étude & la réflexion ,
apprendra aux moindres efprits. Un hom--
me avec un fond d'efprit merveilleux
mais qui n'aura pas l'ufage du grand monde
, fera emprunté , déconcerté même , où
un for avec cette teinture brillera.
JANVIER. 1754.
Pour paffer pour homme d'efprit , il ne
fuffit pas d'en avoir réellement , il faut
fçavoir le faire voir. On connoît à la feule
façon de fe préfenter , un homme qui n'a
jamais hanté le grand monde ; de même
un homme d'efprit qui n'eft point cultivé
par la converfation , a une maniere groffiere
de s'énoncer , qui faute d'abord aux
yeux. Mais tout de même que le mauvais
air n'eft pas une raifon d'affurer qu'un
homme ait le corps mal fait , il ne faut pas
auffi conclure qu'un homme n'a point d'efprit
quand il ne fçait pas le développer.
Il eft plus difficile d'acquerir la réputation
d'homme d'efprit que celle de bel
efprit ; un Sonnet , un Madrigal , un impromptu
ménagé fouvent à la longue , mais
qu'on place à propos , fuffit pour décider
un homme bel efprit : mais pour paffer
vraiment pour homme d'efprit , il faut de
la conduite & de la pénétration.
Il y a bien loin du bel efprit à l'efprit ;
on peut dire qu'il y a bien des beaux efprits
qui n'ont gueres d'efprit ; & rien ne
ruine plus l'efprit que la fureur qu'on a de
vouloir devenir bel efprit.
11 eft des jours où l'on eft tout efpri
go MERCURE DE FRANCE.
ce ne font que faillies , fentences , bons
mots , maximes , décifions , & tout eft
jufte il en eft d'autres au contraire , où
l'on eft fi mauffade , qu'il femble qu'on
n'ouvre la bouche que pour dire des fottifes
; pour l'efprit comme pour l'humeur,
il eft des tems où l'on ne devroit pas
paroître.
;
Il eft auffi des gens avec qui on a toujours
de l'efprit , & il y en a avec qui l'on
n'en a jamais il femble que l'efprit fe
communique . Deux fots enfemble auront
auffi peu d'efprit l'un que l'autre , parce
qu'aucun des deux ne fournira matiere à
briller ; mais mettez enſemble deux gens
d'efprit connus l'un de l'autre , vous les
verrez faire à frais communs une dépense
d'efprit qui fera également honneur à tous
deux.
Il eft des gens d'un efprit éminent dans
un genre , qui rampent dans un genre inférieur
pourquoi cela ? c'eft qu'on ne doit
pas dans la condition humaine afpirer à la
gloire d'être univerfel ; la vie ne fuffit pas
pour acquerir ce titre : un homme d'efprit
peut être capable de tout ; mais cet homme
, s'il eft vraiment homme d'efprit ,
fçaura toujours le borner.
JANVIER. 1754. 91
200 209208 207 207 205 206 ******** 207 208209 208207208 20
BOUQUI 7.
DEPhilis,
E Philis , c'eft demain la fête ,
Amour , il lui faut un bouquet ;
Et je viens pour l'avoir te préfenter requête :
Vois- tu , dit- il , au bout de ce bofquet ,
Cet oranger qui croît fur la terraffe ?
Porte-lui ; mais avant , trace ces mots autour :
Ilfut plantépar les mains de l'Amour ,
Ilfera cultivé par celles d'une Grace.
Brunet , de Dijon.
A MADAME DE CHAV....
Non, tu n'es point une mortelle :
Tes graces , ton efprit , ta candeur , ta beauté ,.
Et ce feu qui fans ceffe en tes yeux étincelle ,
Sont les garans de ta divinité,
Par le même..
Lofot
92 MERCURE DE FRANCE.
V
LETTRE
A M. le Préſident de Ruffey , fur l'élection de
Son Alteffe Séréniffime Monfeigneur le
Comte de Clermont à l'Académie Françoiſe.
Otre amour , Monfieur » pour les
Sciences que vous avez fi heureuſement
cultivées , amour dont vous venez
de donner une nouvelle preuve , en raffemblant
chez vous une troupe d'amis éclai
rés , qui ont, comme vous , la louable ambition
d'illuftrer leur Patrie , en fe rendant
ati leurs Concitoyens ; votre fenfibilité
pour tout ce qui intéreffe nos Muſes
Françoiles , & qui , vû les faveurs que vous
en avez reçues , peut bien paffer pour reconnoiffance
; tout ce que je connois de
vous me répond du plaifir que vous caufera
infailliblement l'événement le plus
glorieux pour les Lettres que j'ai à vousannoncer.
Vous avez vû le Public battre
des mains à l'Académie Françoife , lorfqu'en
M. de Buffon elle fit l'acquifition
d'un des premiers Philofophes de ce fiécle :
je puis vous affurer , Monfieur , que la
derniere élection n'a pas moins été fuivie
de l'applaudiffement général de tout Paris,
JANVIER. 1754 of
quoiqu'on n'y fût pas autant préparé. Cette
Compagnie par là vient d'obtenir une
nouvelle gloire , & c'est la feule qui lui
manquoit ; c'eft de voir le nom d'un Prince
du Sang fur cette lifte , qui fera paffer à
la postérité la plus reculée ceux qui y font
écrits ; honneur immortel qui rejaillit far
toute la République des Lettres. Lorsque
M. le Comte de Clermont daigne prendre
place parmi les Peres Conferits de la
Littérature , le fimple Plébéïen acquiert
une nouvelle dignité.
Tout le monde fçait que fon Alteſſe a
toujours aimé , protégé & cultivé les Talens
& les Arts qui font du reffort de l'efprit
& du goût. Ce Prince en avoit reçu
l'exemple de fes auguftes Ancêtres : il eft ,
( s'il m'eft permis de me fervir d'une expreffion
qui n'a rien de contraire au refpect
dû à fon rang ) d'une Famille Patricienne
dans les Lettres. Il a prouvé depuis
long- tems qu'il n'a pas moins hérité de
l'efprit que du courage de celui des Princes
de fon Sang , à qui toute l'Europe a donné
le nom de Grand , parce qu'il l'étoit autant
par fes autres qualités que par fa valeur
même ; modéle parfait d'héroïfme
que fon Alteffe s'eft propofée , comme le
feul digne d'elle , & qu'elle a fi parfaitement
imité en tout. Les lauriers dont M.
94 MERCURE DE FRANCE .
le Comte de Clermont fera couronné dans
le fanctuaire des Mufes , quoique differens
de ceux qu'il a fi glorieufement moiffonnés
dans le champ de Mars , n'ont rien
pourtant qui ne puifle s'allier à ceux-ci :
au contraire , la forte d'éclat particuliere
à chaque eſpéce , qu'ils ſe réflechiront réciproquement
, augmentera le prix des
uns & des autres. C'eſt une nouvelle conquête
qu'il fait en tems de paix , & l'ane
des plus flateufes pour l'amour propre. La
palme des Lettres fied bien dans les mains
d'un Héros ; elles ont toujours fait le plus
digne amuſement de ceux de tous les tems.
Quel encouragement pour les talens
que cette nouvelle affociation , fi digne de
ceux qui l'ont faite & de celui qui l'a défirée
! Les Gens de Lettres dans leurs efforts
pour être admis à l'Académie Françoife
, ne peuvent être foupçonnés de
vûes intéreffées , elle ne promet point de
penfion ; elle ne peut donner que de la
gloire . Voilà ce qu'elle offre de fateur à
l'amour propre , le premier mobile de tou
tes nos actions.
Quel avantage pour ceux qui poffédent
les dons précieux de l'efprit , & qui n'ont
d'autre titre que celui qui en eft la vérita
ble récompenfe , qu'un Prince du Sangide
France penfe affez dignement de l'homme
JANVIER. 1754 .
de Lettres pour chercher à lui être affocié !
D'un autre côté , quelle fatisfaction pour
ce Prince même ! Ceux qui protégent les
Sciences & les Arts font sûrs d'être aimés
de ceux qui les cultivent . M. le Comte de
Clermont devient en quelque forte le
`pere de ces hommes éminens par leurs talens
, que , pour les honorer autant qu'il
eſt en lui , il conſent de reconnoître pour
fes confreres . L'amour & le refpect remettront
en les mains le fceptre de la Littérature.
Quelle autorité que celle qui eft
fondée fur de pareils fentimens ! Et qu'il
eft aifé de foumettre les efprits , quand on
a le don de gagner les coeurs ! C'eft ainfi
que ce Prince régnera dans le plus libre de
tous les Empires , je pourrois dire auffi
dans un des plus vaftes qui ayent jamais
exifté. La République des Lettres s'étend
par tout l'Univers. Nous fommes vraiment
ces hommes , je n'ofe dire fages,
mais du moins ces êtres heureux , qui affranchis
de ces préjugés dont le vulgaire
eft l'esclave , quoiqu'attachés à notre Patrie
, ne laiffons pas d'être en même tems
les Citoyens du monde. L'honneur que ce
Prince vient de faire à tout le Corps de s'en
déclarer Membre , portera dans quelque
pays que ce foit , ceux qui ont cet amour
propre qui naît de l'élévation de l'ame ,
o MERCURE DE FRANCE.
à le reconnoître pour Chef. La France , &
bientôt l'Europe enticre , joindront leurs
acclamations à celles dont tout Paris retentit
encore.
M. le Comte de Clermont eft le premier
Prince du Sang qui ait fait un pareil
honneur à l'Académie Françoife. Il s'en
eft peu fallu qu'il n'y ait été dévancé par
un de fes ancêtres , le fils du Grand Condé
, Henri- Jules , fi connu par fon efprit
& par la bienveillance dont il honoroit
les hommes de Lettres de ce tems-là. Des
gens plus jaloux de la gloire de l'Académie
, que véritablement attachés à celle
de M. le Prince de Conti , l'empêcherent
feuls auffi d'écouter ce qui lui paroiffoit à
lui- même une ambition , à lui qui s'eft
montré en tout fi digne du fang dont il
fortoit , & dont les Mufes Françoifes chériront
toujours la mémoire .
Le nouvel Académicien ; que cette expreffion
ne vous étonne pas , Monfieur ,
elle acquiert une nouvelle nobleffe ; lorf
qu'elle devient le feul titre qui puiſſe
ajouter quelque chofe à la dignité d'un
Prince qui ne voit au- deffus de lui que
des Couronnes , & qui en auroit conquis
dans les tems où elles étoient le prix de la
valeur : M. le Comte de Clermont , dis - je ,
prouve combien la protection qu'il accordoit
<
JANVIER . 1754. 97
Zoit aux Sciences & aux Arts étoit éclairée
, en leur faiſant un honneur qui le met
déformais à la tête des Princes qui en ont
mieux connu le prix . En daignant s'affocier
à ce Corps , compofé de ce qu'il y a
de plus refpectable dans la Littérature
Françoife , il le comble d'une gloire qui ne
peut qu'augmenter la fienne propre , puifqu'il
reçoit en échange toute celle qui ne
s'accorde qu'au mérite littéraire . C'est une
connoiffance éclairée & réfléchie de la
dignité de fon rang , qui lui a fait fentir
qu'il ne rifquoit pas de la compromettre.
Il fçait que l'acte qu'il fait pour en defcendre
en prouve l'élévation ,, & que loin
qu'il s'abaiffe en s'approchant des Muſes ,
il ne fait qu'augmenter le reſpect avec lequel
elles lui offriront leurs hommages ; il
fçait que ce n'eſt que d'elles qu'il peut tenir
cet autre rang que les titres & la naiffance
ne peuvent donner , & qui a toujours
été en fi haute eftime dans tous les
âges & chez tous les peuples policés , à ce
Tang qui eft le prix du mérite & du talent.
C'eft ainfi que penfoit , pour me fervir
des termes de M. de Fontenelle , cet Acaicien
Roi & Empereur ; titres qu'a bien
voulu allier un Prince , le Réformateut
ou plutôt le Fondateur de fon Empire. Ce
fameux Czar qui vint apprendre parmi
E
98 MERCURE DE FRANCE.
nous à rendre fes peuples plus fages , &
par conféquent plus heureux ; Pierre le
Grand ne dédaigna pas de prendre féance
à notre Académie des Sciences , & retourné
dans fes Etats , permit que cette illuftre
Compagnie eût la gloire de le compter
parmi les Membres.
Aujourd'hui même encore , on voit un
Prince , digne en effet par fes vertus de la
premiere Couronne du monde , dépouiller
le fafte de la Majefté Royale , defcendre
dans la lice comme un fimple particu
lier , pour y défendre les Sciences outragées
; & fans y employer d'autres armes
que le flambeau de la raifon , confondre
l'orgueil de cette Philofophie , auffi dangereufe
qu'amie du paradoxe , qui éblouit
plus qu'elle n'éclaire , & dont la foible lumiere
ne fait qu'égarer ceux qui la fuivent.
C'est dans ces exercices que ce Prince ,
l'ami , le favori des Muſes , adoré de tous
fes Sujets , admiré de tous les Sçavans , dans
une Académie à laquelle à ce feul titre il
auroit droit de préfider , prouve autant
par fon exemple que par fes leçons , que
les Sciences ne font faites que pour rendre
les hommes plus fages , & que le vrai bon
heur ne fe trouve que dans la vertu .
Quel exemple de fagefle ne donne pas
aufi ceMonarque , qui dès les commenceJANVIER.
1754 99
mens de fon régne mérita d'être appellé
le Salomon du Nord , lorfqu'il honore de
La préfence cette fçavante Société qu'il a
fondée , & à laquelle un Académicien
François a l'honneur de préfider ?
Les Arts & les talens ont encore la gloire
de compter parmi les Princes qui s'en
font une de les aimer & de les protéger ,
ce Souverain qui par là , comme par fes
autres grandes qualités , fe rend fi digne
du nom d'Augufte qu'il porte , & dont
la France bénit de plus en plus l'alliance
dans l'heureufe fécondité d'une Princeffe ,
à qui le Ciel vient d'accorder une nouvelle
récompenfe de fes vertus. L'amour
de ce Prince pour les Arts , eft le fruit de
la connoiffance la plus parfaite & du goût
le plus exquis. De quelque pays que foit
celui qui par fes talens s'eft fait un nom
dans les Lettres , il n'a befoin
il n'a befoin que d'être
honnête homme pour être admis à la Cour,
Après tout ce que je viens de dire ,
je ne craindrai pas d'ajoûter , Monfieur ,
que les Sciences ne font cependant ni plus
honorées , ni plus puiffamment encouragées
dans aucun Gouvernement que dans
celui fous lequel nous avons le bonheur de
vivre. Lorfque François I. & Léon X. don
nerent aux Lettres une feconde vie , l'Italie
fut leur berceau ; dans leur adoleſ
335282
E ij
140 MERCURE DE FRANCE.
cence elles ont parcouru avec différens
fuccès les Républiques & les Empires dont
l'Europe eft compofée ; parvenues à leur
maturité , la protection fignalée qu'elles
reçurent de Louis XIV. les fixa dans fes
Etats. Cette même protection fous le regne
de fon digne fucceffeur , leur a fait adopter
la France pour leur patrie. C'eft là ce
qui détermine aujourd'hui plufieurs Prin
ces à chercher parmi nous ces fages qu'ils
appellent à leur Cour , pour y répandre ce
goût , qui n'eft autre qu'une fupériorité de
fumiere. Ce même Monarque , qui ayant
forcé par fes victoires les ennemis à recevoir
la paix , a préferé aux titres de Grand ,
de Victorienx , de Pacificateur , celui de
Bien aimé , dont aucun ne fut plus digne ,
& qui eft en effet le plus flateur pour un
Roi Louis XV daigne lui même aimer
& protéger les Lettres & les Talens , les
Sciences & les Arts . Les délaffemens néceffaires
qu'exigent les foins pénibles de
'Empire , font pour ainfi dire , encore occupés
utilement par le jeu de nos Mufes
Françoifes qui ont le bonheur d'approcher
de ce trône augufte , d'où il les comble
de bienfaits. A l'exemple de Louis XIV . il
permet que celui qui eft deftiné à la gloire
de tranfmettre à la postérité la fplendeur
de fon regne ,
admire quelquefois dans le
JANVIER. 1754 ΤΟΥ
plus tendre , le plus heureux de tous les pezes
, & dans un des plus grands Rois de la
Monarchie , ce caractère de bonté qui n'hơnore
pesmoins le Trône que l'humanité mê.
me.Il est des exploits dans les Sciences comme
dans les Aries. Telle eft la découverte
de la figure de la terre , que les peuples qui
habitent fous le Ciel brûlant de Quito , oa
fur les glaces de Torno, ont vû, avec autant
d'admiration que d'étonnement, mefurer à
des François.Ce n'eft point dans le fens d'u
ne exagération poëtique , c'eft véritablement
& à la lettre que ces hommes célébres fe
font immortalifés , en portant la gloire du
Roi aux extrémités de la terre . L'utilité publique
dont les Sciences tirent leur plus
grand honneur , en eft le véritable bur.
Cette Nation qui cherche en tout à paroître
rivale de la France , n'a pû voir
fans jaloufie qu'elle lui ait ravi la gloire
d'une découverte fi avantageufe au com
merce dont ce peuple induftrieux eft principalement
occupé.
Si les Arts paroiffent refleurir parmi
nous avec un nouvel éclat , c'est l'heureux
effet de l'attention du - Prince à tout ce
qui peut illuftrer fon regne , & contribuer
à l'avantage de la nation , qui les a
ranimés par ce qu'il y a de plus puiffant
pour les Artiftes du premier ordre. La
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
fenfibilité à l'honneur peut faire feule
exceller les hommes en quelque genre que
ce foit.
C'est là ce qui a déterminé le Vainqueur
de Fontenoy , l'Arbitre de l'Europe ,
Louis le Bien- aimé , à la faveur éclatante
qu'il a faite aux Arts , en daignant luimême
être le protecteur de cette Académie
de Peinture , qui en eft l'école , &
que fon augufte prédéceffeur s'étoit contenté
de fonder .
·
Sans m'en tenir à notre fiécle , il m'eft
aifé , Monfieur , de vous démontrer que
les grands hommes de tous les tems ont
tous penfé & agi de même. Cette Lettre
en deviendra peut-être plus longue que je
ne le voudrois peut-être auffi ne vous en
plaindrez - vous pas; elle pourra devenir le
fujet d'une de vos lectures Académiques.
Quoique la matiere ait été traitée plus d'une
fois , elle eft de celles dont pour l'utilité
publique , autant que pour l'avantage
des Lettres , on ne peut s'entretenir
trop fouvent.
Remontons jufqu'aux Grecs , le Peuple
le plus poli de la terre. Plufieurs de ces
Auteurs fi célébres , dont les ouvrages font
encore aujourd'hui pour nous des leçons
de fageffe ou des objets d'amuſement ,
étoient ou Gouverneurs de Province , ou
JANVIER. 1754 . 103
Occupoient d'autres places importantes
dans la République.
Sophocle , qui à caufe de la douceur de
fes vers fut furnommé l'Abeille Athénienne
, commanda l'armée avec Periclès . Il
eft affez étonnant que les Hiftoriens ayent
laiffé paller ce fait , comme fi une pareille
circonftance ne relevoit pas la
dignité de fon caractère. Ils ne parlent
de lui que comme Poëte Tragique ,
& laiffent là le général , fans doute par
une erreur un peu trop commune parmi
quelques Sçavans , qui leur fait trop eftimer
les talens agréables , & pas affez ceux
d'un ordre bien fupérieur , puifque le falurde
la République en dépend. On ne peut
nier cependant que l'efprit & le génie ne
donnent plus de réputation à un homme
dans la postérité que le pouvoir & le commandement.
Il y a peu de grands hommes , foit dans
les Armes , foit dans le gouvernement des
affaires , qui , s'ils n'ont pas écrit , ne fe
foient du moins diftingués comme ayant
la connoiffance & le goût pour juger des
Ecrits des autres . Les Scipions & les Céfars
, les plus grands noms de l'antiquité
après avoir fubjugué les Nations s'entretenoient
avec les Mufes . Le premier des
deux étoit l'ami de Térence , & ne dédai
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
gnoit pas de l'aider lui - même dans la comipofition
de fes Comédies. Céfar a écrit une
Tragédie , & on ne peut nier que fes Commentaires
qui font venus jufqu'à nous , ne
foient une preuve fuffifante de la grande
force de fon éloquence.
Lorfque le fage Augufte fe fut rendu
maître de l'Empire Romain , le Temple
de Janus fut fermé , de forte que la paix
régnant fur toute la terre , ce grand Empereur
eat le foifir de fuivre fes généreufes
inclinations , & d'encourager les Lettres
& les beaux Arts . Ainfi il n'eft pas étonnant
qu'il fît Mécène fon premier Miniftre
, & qu'il prît plaifir à s'entretenir avec
Virgile , Horace & Tite- Live ; & quoiqu'il
foit vrai que l'Empereur ait par là
extrêmement honoré ces grands hommes ,
il n'eft pas moins certain qu'il s'eft encore
Flus honoré lui même . Virgile & Horace
auroient été également eftimés de la poſté
rité , quand même Augufte n'auroit pas eu
pour eux la moindre confidération ; mais
Augufte l'eût été beaucoup moins , & la
moitié de la gloire qu'il a acquife eût manqué
à la réputation. C'est le plaifir qu'il
prenoit dans leur converfation qui encore
aujourd'hui nous donne une idée fi
avantageufe de l'excellence du jugement
& de la délicateffe du goût de ce Prince.
JANVIER. 1754. 105
Un exemple tel que celui - ci nous prouve
que jamais un homme dépourvu d'entendement
& de lumiere , n'a goûté la compagnie
des gens fenfés & éclairés ; comme
au contraire , il n'y a jamais eu homme de
fens qui fe foit plû dans la compagnie de
ceux qui paffent leur vie à l'outrager fans
s'en appercevoir.
Les Grands ne penfent pas affez combien
le monde s'intéreffe à l'accueil que
l'on fait aux gens d'efprit. Le grand
homme qui eft le Patron des Sciences ,
oblige toute une nation ; chaque citoyen
croit partager les faveurs que l'on répand
far les perfonnes de ce caractere , parce
que chacun en particulier efpere de recevoir
d'un pareil protecteur de l'encoura
gement & des récompenfes .
·
Rapprochons nous encore de notre
tems , Monfieur , & de l'Académie Françoife
qui a donné lieu à cette Lettre . Telles
étoient affurément les idées du Cardinal
de Richelieu , qui l'a fondée : il eſt
naturel de les lui fuppofer , puifqu'il étoit
en effet le plus grand politique de fon fiécle
& que peut-être n'en a - t'il pas exifté depuis
un femblable. On croiroit par les bienfaits.
qu'il a prodigués à tous ceux qui découvroient
quelqueétincelle de génie qu'il faut
qu'il y ait une espece de fynrpatie entre les
Ev
For MERCURE DEFRANCE .
ames des hommes qui ont des lumieres
dans l'efprit. Je dois remarquer , à la gloire
, qu'il n'eft perfonne parmi nous qui
ne croye la France autant obligée à ce
Miniftre , pour avoir fait revivre les Arts
& les Sciences , que pour avoir abaiffé l'orgueil
& la puiffance des ennemis de la Monarchie.
Je crois même que nous pouvons
pouffer cette obfervation plus loin , &
je ne crains pas d'avancer , que depuis dixfept
cens ans il n'y a pas eu un homme
fenfé ,de quelque Nation que ce foit , qui
n'ait refpecté la mémoire de Mécène , en
confidération de l'amitié & de la protectien
qu'il accordoit à Horace & à Virgile ,
qui l'en ont fi bien payé , en faifant paffer
à la postérité un nom qu'ils ont rendu
célébre , au point qu'il eft devenu celui
de tous les protecteurs des Mules .
On a toujours regardé comme un homme
d'un goût barbare , celui qui n'en a aucun
pour les gens d'efprit & pour les
Lettres ; il feroit aifé de prouver qu'il n'y
a jamais eu de grands Princes ou de grands
Miniftres à qui l'on puiffe reprocher de les
avoir négligées. Les grands hommes penfent
à tout . Dans le tems de la plus profonde
ignorance , Charles - Magne connur
le prix des Sciences : c'eft lui qui le premier
en a rallumé le flambeau éteint depuis
tant de fiécles .
JANVIER. 1754 107
Lorfque Martial a dit que les Virgiles
ne manqueront pas où fe trouveront les
Mécènes , que veut il faire entendre
autre chofe , finon qu'il fe rencontrera
toujours quelques génies parmi le peuple ,
mais qu'ils ne peuvent s'élever & le faire
connoître que par l'encouragement des
Grands ? Un arbre ne portera pas fon fruit
à moins qu'il ne reçoive les rayons bien- .
faifans du foleil. C'eft la chaleur & l'influence
de cette planette qui le fécondent.
De même l'efprit Aeurit plus , lorfque les
Princes l'encouragent , & que pour ainf
dire , la chaleur amie de la protection ,
féconde les difpofitions de la nature.
Un Prince qui veut faire régner le goût
& la politeffe à fa Cour , fçait trop quel
ornement elle peut recevoir de la compagnie
des gens d'efprit ,, pour ne pas les
y admettre. Il n'y a que ces hommes nés ,
pour leur malheur , avec un efprit étroit
ou un coeur mal formé , qui évitent les
gens de mérite . Celui qui n'eft pas orga
nifé heureufement pour penfer , ne sçauroit
goûter la converfation de ceux dont
les fentimens ne font pas à la portée de
fon entendement borné . L'amour -propre
qui nous aveugle i fort fur les qualités
de l'efprit , ne nous fate pas même fur
celles de l'ame. C'est un effet de la Pro-
E vj
168 MERCURE DE FRANCE
vidence , qui ne permet de goûter de
bonheur fans mêlange que dans l'obſervation
de l'ordre qu'elle a fi fagement
établi pour le bien de la fociété. Un méchant
fçait qu'il l'eft ; celui qui recele
au dedans de lui - même quelques - uns de
ces vices qui en troublent l'harmonie
trouve la compagnie des gens de mérite
dangereufe pour lui , parce qu'ils voient .
& qu'ils entendent trop. Il craint la lumiere
qui peut éclairer les actions , &
va juſqu'à haïr l'homme qui peut voir la
corruption de fon coeur à travers le maf
que qu'il prend pour en impofer.
Je vous fais excufe , Monfieur , fur cette
longue Lettre , fans être pourtant honteux
qu'elle fe fente du premier mouvement
dans lequel elle a été écrite. Dans ce
grand événement pour les Lettres , quoique
fimple citoyen de la République , je
n'ai pû retenir mes tranfports : la joie imprévûe
n'eft pas maîtreffe d'elle- même ;
elle s'épanche toujours avec diffufion &
abondance , & on doit le lui pardonner.
Je me fuis livré au plaifir de juftifier la
mienne ; elle est trop légitime pour ne pas
mériter quelque indulgence , même pour
les fautes qui ont pû m'échapper en vous
ela communiquant. Emendaturus , fi li
wet , eram. Je fuis , &c. L'Abbé le Blanc
A Paris , le 3 Décembre 3 1753.
JANVIER. 1754. 100
Le mot de la premiere Enigme du fe
cond volume de Décembre eft Patrie. Celui
de la feconde eft Sommeil . Le mot du
Logogryphe eft Hypocrifie , dans lequel on
trouve Porche, foye , cire , copie , ris , or, oye,.
rofe , Io , Chypre , Roye , Héros , &c.
StJb3b5b:JbsbJt:JbJbsbob
ENIGM E.
Contre la terre péchereſſe
Je fers le bras du Tout - puiffant ,
Et de ce Dieu plein de tendreffe ,
Je fuis le plus riche préfent.
L'univers devient ma pâture ,
Si l'on n'arrête mes progrès ;
Et cependant à mes bienfaits
11 doit fa plus belle parure ,
Par ma faveur le genre humain
Reçoit & conferve la vie;
Des malheureux en proye à ma fulie
Trouvent le trépas dans mon ſein.
C'estmoi quipeins les traits qu'on vient de lire
J'anime le Poëte , ainſi que l'Orateur -
J'aiguife Epigramme & Satyre :
Et quand je n'y fuis plus , tremble pauvrelecteur
Par M. *** ... âgé de dix -sept ans , Peni
fionnaire au College de Thouars.
Tro MERCURE DE FRANCE.
AUTR E.
U je fuis , on ne cherche , hélas !' qu'à m'ons
trager ,
Four & nuit on s'occupe à pouvoir me détruire
Mais où je ne fuis plus , on me prife , on m'admire
Et par un travers qui fait rire ,
On fait tout pour me ménager.
A Bapaume , par M. L. S.
LOGOGRYPHE EN VAUDEVILLE S
Air De tous les Capucins du monde.
JEE fuis native de la Gréce ;
Sans être Reine ni Princeffe
Je regne en beaucoup de pays :
J'ai cent mille fujets en France ;
Mais c'eft notamment dans Paris
Que l'on revere ma puiffance.
Air : J'te cafferai lagueule & la machoire.
De nos jours un Auteur fameux
A voulu, par des vers pompeux ,
Abolir mon nom & ma mémoire :
Ses efforts n'ont pas réuffi ;
Fai toujours grand nombre d'amis
Abbés & Robins ,
Financiers , Médecins ,
Tous à l'eavi célébrent ma gloire
JANVIER . 1754
Air : M. le Prévôt des Marchands.
Des dix pieds qui forment mon nom ,
Lecteur , fais la diffection ;
Tu verras le Mont qui d'Alcide
Renferme les os précieux ;
Le lieu d'exil du trifte Ovide ;
Un Statuaire très - fameux,
Air : Du cotillon couleur de rofes
Ce que l'amant veut plufieurs fois
Entendre dire à fa maîtreffe ;
Et fur quoi s'affeyent les Rois ;
Une Province de la Gréce ;
De l'année un des plus beaux mois;
Sous fon nom le charmant Debele
A fait un fort joli Ballet ;
Choſe néceſſaire au ſoufflet.
Air : Un Cordelier d'une ricbe encolure :
Ce qu'un avare avec plaifir entaffe ;
Ce qui m'embarraſſe ,
Et qui fit fouvent enrager Defpreaux =
Deux animaux ;
Un élément perfide
Un Roi parricide ;
Une étoffe , un Saint , l'arme des matelots.
112 MERCURE DE FRANCE
Air : Non , non , Colette n'eftpas trompeuse.
Ce qui fur la nature domine ,
Sur tout dans le tems préfent
Celle à qui tu dois ton origine ;
Du fiécle l'amufement .
Pourfuis , tu verras encore
Un Curé des Mufulmans ;
Ce qu'un bon François adore
La Ville prife en dix ans ;
Ce que fait la coquette pour plaire ;
Un métal , une couleur ;
Le membre que l'on coupe au
L'antithefe de douceur.
fauffaire ;;
Air : Ah ! c'est une merveille .
Ce que fille brûle d'avoir ,
Et qui fur elle a tout pouvoir s
Ce que tu defires fçavoir ;
Une fameufe Ville ;
Un pronom ;
Le furnom.
Du fçavant Virgile. ...
Air : Eh, comment pourroit - on
Mais c'eft affez t'ennuyer ,
Lecteur , je crains de t'ouir crier :
Ah , quel conteur ! bon Dieu ! finira - t'il bientôt
Oui . J'éprouve que tel blâme un défaut ,
JANVIER. Fry 1754%
»Qui le premier y tombe ;
» Par tes fades chanfons
Tu me mene à la tombe...?
Eh bien ! ... finiffons.
P. J. Dur....
NOUVELLES LITTER AIRES.
D'Arts , où abrégé de ce qui concerne
ICTIONNAIRE portatif des beaux
ou
l'Architecture , la Sculpture , la Peinture ,
la Gravure , la Poëfie & la Mufique , avec
la définition de ces Arts , l'explication des
termes & des chofes qui leur appartiennent
enfemble , les noms , la date de la
naiffance & de la mort , les circonstances
les plus remarquables de la vie & le genre
particulier de talent des perfonnes qui fe
font diftinguées dans ces différens Arts ,
parmi les anciens & les modernes , en
France & dans les Pays Etrangers : par M.
Lacombe , nouvelle édition . A Paris , chez
Jean Heriffant & les Freres Eftienne , 1753 • ˜
in-8°. 1 vol.
Ce Livre eft trop répandu , pour qu'il
foit néceffaire d'en donner l'extrait ; il
fuffira de dire qu'on y trouvera des ma4
MERCURE DE FRANCE.
tieres bien choifies , bien diftribuées &
bien développées.
SYPHILIS , ou le Mal vénérien , Poëme
Latin , de Jérôme Fracaftor , avec la
traduction en François & des notes. A Paris,
chez Jacques- François Quillan , rue Saint
Jacques. 1753. in- 12 1. vol.
3
» Nous préfentons cet Ouvrage , difent
» M. M Macquer l'Avocat , & Lacombe
» qui l'ont traduit , aux perfonnes qui ai-
» ment à retrouver le génie & le goût des
» Poëtes du fiécle d'Augufte dans les écrits
» de leurs heureux imitateurs. Nous le
» préfentons encore à celles qui veulent
» que l'inftruction foit toujours à côté de
l'agrément. En effet , il n'y a point de
»fujet plus intéreffant & traité avec plus
» d'élévation , plus d'art & de connoif-
»fance. Tout paroît ici fous un air de
grandeur & de majefté ; le Poëte a fçu
" même imprimer ce caractère à ce qui en
» étoit le moins fufceptible ; fon ftile eft
pur , fes expreffions châtiées , fa poëfie
»pleine de chofes & d'invention , fes
» vers doux & harmonieux ; cependant ik
» n'a retranché rien de ce qui pouvoit in-
» téreffer ; il entre dans le moindre détail ,
» & dans l'énumération des plus petites
circonstances. On voit toujours d'un cô
»
JANVIER. 1754 ITS
té le Médecin exact , attentif; & de l'au
tre , le Poëte fécond , ingénieux .
» Ceux qui liront ce Poëme compoſe
» dans les premieres années du feiziéme
» fiécle , feront fans doute étonnés d'y
» rencontrer tout ce qu'il eft effentiel de
» ſcavoir fur la matiere qui en fait l'ob-
» jet , & les fyftêmes qui font le plus en
» crédit de nos jours.
On peut reprocher à notre Auteur
» fon Aftrologie , mais c'étoit la folie de
» fon tems ; d'ailleurs il en fait un ufage
» modéré , & loin de paroître ici déplacée ,
» elle embellit fon Ouvrage . L'imagina-
» tion fe repaît volontiers , fur tout dans
» les Poëtes , de ces belles chimeres qui
» donnent lieu à des defcriptions pom
peufes & à des defcriptions pittoref-
» ques.
» Il manquoit en notre langue une ver-
» fion de la Syphilis , & nous avons ofé
» l'entreprendre . Nous ne diffimulerons
point que dans le deffein de faire
>> connoître & de multiplier en France ce
» bou Ouvrage , nous avons penfé qu'u
ne verfion fidéle & comme littérale
» étoit néceffaire à côté du texte , parce
» qu'il y a des termes peu familiers & en
grande quantité qui demandent beaucoup
de recherches pour en avoir l'ex-
»
16 MERCURE DEFRANCE.
plication . Ces termes obfcurs ou pen
» connus font l'effentiel du Poëme , puif-
» qu'ils concernent la plupart , foit l'état
» de la maladie , foi les remédes qu'on
» y employe . Nous avons joint à la traduction
des notes courtes , mais effen-.
tielles , pour applanir au lecteur les diffi
» cultés en tout genre.
Les Traducteurs ne difent dans leur
Préface du Poene de Fracaftor , que ce
qu'en penfent tous ceux qui ont le goût
de la Poëlie Latine . C'est une des meilleures
Poëfies qui foit fortie des mains
des modernes . La traduction eft fidéle ,
élégante & facile ; peut être trouvera - t'on
qu'elle fe ferois patfée de quelques-unes
des notes qui l'accompagnent , & qu'elle
auroit eu befoin de quelques autres . Toutes
celles que les Traducteurs ont jugé à
propos de faire , font courtes & bien
écrites.
Nous venons de recevoir une brochure
intitulée , le Salon . Comme le tems
de parler de ces productions eft paflé ,
nous avertiffons ceux qui voudront connoître
celle que nous annonçons , qu'ils
la trouveront chez Quillan , rue Saint
Jacques , aux armes de l'Univerfité .
JANVIER. 1754. 117
LES voyages de Cyrus , avec un difcours
fur la Mythologie ; par M. Ramfay, nouvelle
édition . A Paris , chez Quillan , rue
Saint Jacques ; & Babury fils , Quay des
Auguftins , 1753. in- 12 . 16 vol.
Cet Ouvrage imprimé pour la premiere
fois en 1728 , & réimprimé fouvent depuis ,
eft jugé & fort connu. L'édition que nous
annonçons eft correcte & aflez jolie ,
HISTOIRE de Rufpia , ou la belle
Circaffienne.A Amsterdam , & fe trouve
à Paris chez Babuty fils, Quai des Auguf
tins , à l'étoile,
LETTRES & Négociations du Marquis
de Feuquieres , Ambaffadeur extraor
dinaire du Roi en Allemagne en 1633
& 1634. A Amfterdam , chez Neaulme;
& fe trouvent à Paris chez Defaint &
Saillant. 1753. in- 12 . 3 vol.
Toutes les piéces originales qui ont
rapport au Traité de Weftphalie , font
précieuſes pour ceux qui envifagent l'Hiftoire
du côté du Droit public & de la
Politique ; ce n'eft gueres qu'à ces fortes
de lecteurs que peut convenir le Livre
que nous annonçons . On trouve à la tête
une longue Préface fur les événemens qui
ont amené ce fameux Traité : elle pou
voit être mieux .
IIS MERCURE DE FRANCE.
DISCOURS prononcé le 20 Octobre
1753 , à la Séance publique de la Société
Royale & Littéraire de Nanci ; par le R. P
de Menoux , de la Compagnie de Jefus
Supérieur du Séminaire des Miffions
Prédicateur ordinaire du Roi , Cenfeur
Royal , & l'un des Membres de la Société
Littéraire de Nanci , de l'Académie de
Rome & de la Rochelle. A Nanci , chez
Pierre Antoine , 1753. in- 4" . pag . 53 .
Le but de ce difcours eft de donner
à l'Académie de Nanci une idée de la
perfection où elle doit travailler à porter
Hiftoire de Lorraine qu'elle eft chargée
par les illuftres fondateurs de compofer.
L'Auteur ne pouvoit exécuter ce projet
qu'en traçant comme il a fait , les régles
doit fuivre un Hiftorien pour parvenir
à faire un bon Ouvrage. Quoique
cette efpéce de Traité foit écrit avec efprit
, nous aimons mieux le fentiment qui
le termine .
que
» Ah ! Meffieurs , dit le Pere de Menoux
aux Académiciens , qu'il eft heureux
pour vous d'avoir à écrire l'Hiftoi-
» re du Régne qui fait notre bonheur !
Mais permettez moi de vous le dire ,
» loyez en garde contre votre zele ; n'écoutez
pas votre coeur , ne confultez
» que la vérité , ne cherchez pas même à
JANVIER, 1754 119
♦ l'embellir ; contentez vous de narrer in-
» génument ; détaillez tout uniment les
» faits ; retracez implement aux yeux de
la poftérité ce que nous voyons , ce que
> nous éprouvons , ce que nous admirons,
» Dites feulement qu'après le régne glorieux
& le gouvernement paifible du
fage Léopold , la Maifon de Lorraine
réunie à la Maifon d'Autriche donna
» un digne Chef à l'Empire ; qu'à François
I. Empereur d'Occident , Grand
» Duc de Tofcane, fuccéda en ces heureu
» fes contrées Stanillas I. Roi de Pologne ,
» Grand Duc de Lithuanie ; qu'il ne vint
» prendre poffeffion de ce Duché , qu'a-
» près avoir ſacrifié un Royaume à la paix
» de l'Europe ; qu'accompagné d'un fage ,
fon allié & fon ami , ce Prince toujours
» cher à la Providence , quitta fa patrie
éplorée pour en trouver une autre qu'il
≫ confola par fa préfence ; qu'il regarda
» ſes nouveaux Etats comme la propre
» famille , qu'il aima fes fujets comme
fes enfans , qu'il les gouverna en pere ,
» qu'il en fut moins le maître que le bien-
» faiteur. Si vous ne pouvez fuffire à re-
» tracer fes grandes actions , attachez- vous
» à bien peindre fon coeur , fenfible &
» généreux , ami des Arts qu'il protégeoit ,
des Sciences qu'il cultivoit , ennemi de
420 MERCURE DE FRANCE.
1
la flaterie qu'il méprifoit , zélé pour.
» la Religion qu'il honoroit , qu'il pratiquoit
.
"
En vous lifant , Meffieurs , nos der-.
> niers neveux feront attendris. Au récie
» touchant que vous leur ferez de ce qui
» fe paffe fous nos yeux , leurs coeurs fe-.
ront auffi vivement émus que les nôtres
ils envieront notte fort. Les peres re-
» diront à leurs enfans , & les enfans d'â-
» ge en âge entendront les vieillards leur
» répéter fans coffe ; il fut un Roi , deux
fois jugé digne de l'être avant qu'il montât
fur le trône , & qui en parut encore
plus digne après y être monté. Il régna
» pendant quarante ans fur nos ancêtres
il leur fit tout le bien qu'il put , bien
» moins encore qu'il n'auroit voulu ; voi
là les Palais qu'il occupoit & qu'il a em
bellis ; c'est là que ce Chef venérable
» de la plus augufte famille reçut le Roi
fon gendre , la Reine fa fille , Louis
Dauphin , Mesdames de France , enfans ,
petits enfans i les ferra entre les
bras , il les réunit fur fon fein ; mais
avec quels doux tranfports de fa part !
quelle tendreffe refpectueufe de la leur !
Voilà les Eglifes qu'il fréquentoit & qu'il
" a fait bâtir.Aux pieds de ces Autels ornés
par fa magnificence , repofe laReine fon
ھد
n
»
épouſe ,
JANVIER . 1754. 121
n
époufe ; quelle Princeffe ! dans elle tout
refpiroit décence & dignité , droiture &
générosité , dévotion tendre & folide pić-
» té. Voilà les jardins , les maifons de plai-
» fance où pour le délaffer , ce Roi Philofophe
venoit converfer avec les Sçavans
ou s'entretenir avec lui- même des
» projets qu'il formoit pour le bonheur de
l'humanité. Dans ce lieu écarté eft un
afyle où à la faveur de fes largeffes & à
l'abri de fa protection , effuient leurs
» larmes & vivent en paix les veuves &
» les orphelins . Là il a établi ce Collége ,
» où la Médecine , l'Anatomie , la Chirur
n
gie & la Botanique préparent des armes
»contre les maladies & des préſervatifs
» contre les furprifes de la mort. Ici eft un
» licée où fleuriffent les fciences , où les
talens fe raffemblent , où la fagelle pré-
» fide , & où chacun peut venir avec confiance
puiler des lumieres au gré de ſes
défirs & de fes befoins. C'eft lui qui en
tels & tels endroits a fait élever ces fanc-
» tuaires à la juſtice , à la charité , au zele.
Sur leurs frontispices on voit fon chiffre
» & les armes polés malgré lui , & par par la
reconnoiffance . Son nom fe lit en grand
caractère fur les portes de nos Villes ,
( il eft encore mieux gravé dans nos
→ coeurs) ; à chaque pas qu'on fait dans nos
F
122 MERCURE DE FRANCE.
#
»
» rues , on voit .ou des magazins publics
qu'il a remplis , ou d'utiles manufactu
res qu'il a établies , ou de grands éta-
» bliffemens qu'il a fondés , ou d'ancien-
» nes fondations qu'il a renouvellées ; par
» tout on retrouve les traces de fes vertus
» & les preuves de fes bienfaits . C'eft au
» centre de cette ( apitale que ce Monar-
» que dreffa lui -même le plan , & qu'il
pofa de fa main Royale la premiere
» pierre de cet arc triomphal & de ce mo-
» nument immortel , où les races futures
» reconnoîtront à jamais l'air héroïque &
» les traits inimitables du Vainqueur de
Fontenoy & du Pacificateur de l'Europe.
De tous les pays du monde , n'en
doutez pas , Meffieurs , on viendra voir
» ces places , ces trophées, ces édifices , ces
ouvrages dignes de l'ancienne Rome .On
» fe rappellerá les regnes des Augufte ,
» des Antonin , des Marc Aurele , des
» Trajan. A la curiofité fatisfaite fuccéde-
» ra la plus profonde admiration , écla-
» teront enfuite les acclamations les plus
»finceres & les plus tendres ; François ,
» Polonois , le Saxon , le Pruffien , l'Anglois
, le Batave , le Germain , le Ruffe ,
» Amis , Ennemis , Etrangers , tous parleront
le même langage ; tous à l'envi
célébreront de concert Stanillas - le Bien-
99
»
31
·
JANVIER. 1754. 123
faiteur , tous prendront pour lui les
» fentimens Lorrains. Tout eft Romain
"pour Titus.
MEMOIRE fur la Lorraine & le Barrois
, fuivi de la Table alphabétique & topographique
des lieux ; par M. D.... un
vol. in-4°.A Nancy , chez Henri Thomas ,
Imprimeur - Libraire , à la Bible d'or ; &
à Paris , chez Etienne Ganean , Libraire ,
rue Saint Séverin , aux armes de Dombes.
1753-
" Ceux qui cherchent l'amufement
» dans les Livres , peuvent fe paffer de ce-
» lui- ci , dit l'Auteur ; je n'y ai pas négligé
les curiofités , mais je me fuis plus at-
» taché à ce qui eft utile.
$9
» Les defcriptions de la Lorraine & du
Barrois faites avant 1700 , feroient de
» peu d'uſage aujourd'hui ; ce qui s'en trou.
» ve dans les Géographies eft rempli de fau-
»tes. Nous n'avons pas même de bonnes
» cartes de deux belles Provinces qui font
» fous nos yeux , tandis qu'il y en a d'e-
» xactes de tant de pays éloignés.
»
» Didier Bugnon , Géographe du Duc
Léopold , entreprit au commencement
de ce fiécle une defcription très détaillée
, fous le titre de Polium Géographique
→ Chorographique du temporel des Duches
Fij
Te MERCURE
DE FRANCE
.
» deLorraine & de Bar , & préfenta cet Ouvrage
au Prince en 1711 ; j'ai vû l'abrégé
que l'Auteur en fit en 1717, & qu'il corrigea
après le Traité de Paris , l'année
fuivante. Cela étoit deftiné à l'impref-
» fion & n'a point été imprimé.
»
»
99
:
» Le P. Benoît Picard , Capucin , fic
imprimer à Toul en 1711 deux volumes
» in 8. le Pouillé Eccléfiaftique
& Civil
» du Diocèfe de Toul , qui comprend une
partie confidérable
de la Lorraine & du
Barrois. Cet Ouvrage rempli de fçavantes
>> recherches , ne peut être confulté qu'avec
précaution , à caufe des changemens
arrig
»vés depuis. 11 mériteroit d'être revû.
» M. de Maillet , Maître des Comptes à
» Bar , y fit imprimer en 1749 un gros
in 8 fous le titre de Mémoires alpha-
» bétiques pourfervir à l'Hiftoire , au Požil,
»lé à la defcription générale du Barrois.
Quelques omiffions & les fautes qui ſe
trouvent dans ce livre n'empêchent
pas
qu'il ne foit fort bon.
"
"
Le R. P. Dom Auguſtin
Calmet , Ab
» bé de Senones , qu'une ame ferme , une
excellente
conftitution
, une mémoire
» prodigieufe
& un travail opiniâtre
de » foixante-dix années ont rendu l'un des
plus fçavans hommes du monde, prépare
depuis long- tems une Notice des Villes ,
JANVIER. 1754. 129
principaux Bourgs & Villages de Lorraine.
Cet Ouvrage qui aura le caractère de
» ceux de ce célébre écrivain , porte prin-
» cipalement fur les tems anciens , & doit
» former un in-folio .
$.
» Tous ces Auteurs ayant négligé la
» Topographie de mon pays , j'ai crû qu'il
me feroit permis de la faifir ; & fans
être fçavant , j'ofe publier un nouvel
Ouvrage , dans lequel je me propoſe de
» représenter les Duchés de Lorraine &
» de Bar , tels que les poffede le Roi de
Pologne.
» On ne fçauroit écrire trop vîte fur l'état
préfent des chofes. Auffi je n'ai pas
employé plus de tems à l'arrangement des
» notes que j'allemble depuis plufieurs an-
» nées , qu'il n'en a fallu pour l'impreffion :
» elle a commencé au mois d'Octobre
» 1752.
» Cette obfervation doit faire excufer
» les défauts de l'ouvrage ; ma principale
» attention a été d'y éviter les fautes : c'eſt
» dans cette vûe , & pour me procurer
» quelques corrections & de nouvelles re-
» marques , que je fis l'année derniere tirer
» un petit nombre d'exemplaires d'un Effai
» de mon Mémoire. 29
Après avoir parlé de la fituation du
pays , de fa divifion , du climat , des
Fij
126 MERCURE DE FRANCE.
» productions de la terre , des Diocèles ,
» des loix & de quelques ufages , des ri-
» vieres & des principaux ruiffeaux , lacs ,
eaux minérales fources falées du
» Gouvernement militaire , des Confeils ,
» Cours Souveraines & autres Tribunaux
" ›
des chofes relatives à l'adminiſtration
» de l'Univerfité & de ce qui a rapport
» aux Sciences & aux Arts.
» J'entre dans le détail des Bailliages
Royaux créés en 1751 , qui font une
» nouvelle divifion ; je les ai rangés de forte
qu'ils répondent à l'ancienne autant
» qu'ileft poffible : je remarque la fituation
» de chacun , de quels Diocèfes ils font ,
fous quelles coutumes , quelles font les
principales productions du fol. Je me
fuis étendu autant qu'il m'a paru nécef-
» faire , fur les Villes , Bourgs & autres
lieux principaux ou remarquables , & je
»donne à la fin de chaque Bailliage la lifte
par Communautés des lieux qui fe trou-
» vent dans fon diftrict .
» Je finis par une Table genérale , alphabétique
& topographique ; elle avoit
» déja été imprimée , mais je l'ai beaucoup
» augmentée , & je la regarde comme la
» partie néceffaire de l'ouvrage. Elle com-
» prend confufément tous les lieux qui
30
39
JANVIER. 1754 127
ןכ
font dans les deux Provinces . Il n'eft
plus poffible de les diftinguer l'un de
» l'autre ; j'y fupplée par de petits catac-
» tères qui marquent fi tel Village eſt Lor.
» rain , ou s'il eft du Barrois , ce qui eft
» néceffaire à caufe de la mouvance des
» Fiefs. Je dirai le plus exactement qu'il
» me fera poffible la fituation de chaque
» lieu , fa diſtance d'un lieu principal ou
» connu , de quel Bailliage il dépend , ce
» qu'il y a de particulier à y remarquer.
» Il
y a beaucoup d'endroits qui portent
» le même nom , je les diftingue les
» uns des autres , foit des farnoms ,
foit par d'autres remarques
. «
par
Nous n'ajoûterons rien à ce plan , nous
dirons feulement qu'autant que , nous en
pouvons juger , il nous a paru bien exécuté
.
NOUVEAU Commentaire fur l'Ordonnance
Civile du mois d'Avril 1667.
par M. Confeiller au Préfidial d'Orléans.
A Paris , chez Debure l'aîné , Quai
des Auguftins , 1743. in. 12. 1 vol .
NOUVEAU Commentaire fur l'Ordonnance
criminelle du mois d'Août
1670. par M **. Confeiller au Préfidial
d'Orléans , chez le même Libraire . 1753 .
in- 12 . I vol.
Fiiij
118 MERCURE DE FRANCE.
7
ช
Ces deux Ordonnances ont toujours
paffé pour un des plus beaux monumens
du dernier regne . Toute l'Europe les regarde
comme un modèle d'exactitude
de précifion , de clarté & de fageffe ; nous
avons oui dire fouvent à plufieurs Etrangers,
que leur goût ou leurs places avoient
mis à portée d'approfondir ces matieres
qu'ils n'avoient trouvé nulle part plus
d'inftruction & de lumiere › que dans
les deux Ordonnances dont nous parlons.
Il faut efpérer que les François , (nous parlons
de ceux qui ne font pas dans la Magiftrature
) fentiront un jour que
l'étude
de leurs loix n'eft ni auffi inutile , ni auffi
défagréable qu'ils paroiffoient l'avoir penfé
jufqu'ici . Le nouveau Commentaire
leur rendra ce travail plus facile & plus
utile.
Nous avons annoncé en fon tems le
Dictionnaire Etymologique des termes
d'Architecture ; l'Auteur , M. Gaftelier ,
vient de publier un Supplément à fon ouvrage
; il éclaircit quelques termes , dont
l'explication paroiffoit n'avoir pas été
affez étendue , & il ajoute les mots Chambranle
, Guillochis , Frumeau , fur lefquels
il n'avoit rien dit , parce qu'il n'en avoit
pas trouvé l'étymologie. Son Supplément
JANVIER. 129
1754.
finit par un Catalogue des livres néceffaires
aux Architectes.
HISTOIRE Militaire des Suiffes au
fervice de la France , avec les piéces juftificatives
; dédiée à S. A. S. Monfeigneur
le Prince de Dombes , Colonel Général
des Suiffes & Grifons ; par M. le Baron
de Zur- Lauben , Chevalier de l'Ordre
militaire de Saint Louis , Brigadier des
Armées du Roi , Capitaine au Régiment
des Gardes Suiffes de Sa Majefté , & Honoraire
Etranger de l'Académie Royale
des Infcriptions & Belles Lettres. A Paris,
chez Defaint & Saillant, rue Saint Jean de
Beauvais ; Jean-Thomas Hériffant , rue
Saint Jacques ; & Vincent , rue Saint Severin.
1753. in- 12 . volumes 6 , 7 & 8.
On a loué dans les cinq premiers volumes
de cet ouvrage , tes recherches , les
difcuffions , l'exactitude , l'ordre & l'impartialité.
Les volumes qui viennent de
paroître ont un grand mérite de plus ,
ils renferment des événemens confidérables
, arrivés prefque de nos jours. L'Auteur
, qui écrit avec modération & avec
fageffe , a dû avoir dans fon travail une
confolation bien rare ; il n'a eu prefque
que du bien à dire de fa Nation .
Fy
30 MERCURE DE FRANCE.
ETRENNES pour les Dames , Abdeker
ou l'art de conferver la beauté ; in. 12. 2
vol . petit format ; fe trouve chez Ganeau ,
Libraire , rue Saint Severin , aux Armes
de Dombes.
PENSE ES fur l'interprétation de la Na
ture. Or les trouve à Paris , chez Piſſot y
Quai de Conti , 1-12 . 1 vol . 1753 .
Les Penfées fur l'interprétation de
la Nature font des réflexions fur l'état
actuel de la Philofophie , & fur les
moyens de la perfectionner . Cette nouvelle
production eft comme toutes les
autres de M. Diderot , remplie de vues ,
de feu , de Philofophie & de génie ;
nous allons tranfcrire quelques- unes des
réflexions qui peuvent fe détacher de l'ouvrage.
11. Une des vérités qui ayent été annoncées
de nos jours avec le plus de cou
rage & de force , qu'un bon Phyficien ne
perdra point de vue , & qui aura certainement
les fuites les plus avantageufes , c'eft
que la région des Mathématiciens eft un
monde intellectuel , où ce que l'on prend
pour des vérités rigoureufes , perd ab
folument cet avantage quand on l'ap
porte fur notre terre. On en a conclu
que c'étoit à la Philofophie expérimentale
JANVIER. 1754. r3'r
rectifier les calculs de la Géometric , &
cette conféquence a été avouée même par
les Géometres. Mais à quoi bon corriger
le calcul géometrique par l'expérience
N'est- il pas plus court de s'en tenir au réfultat
de celle - ci ? D'où l'on voit que les
Mathématiques , tranfcendantes fur tout
ne conduifent à rien de précis, fans l'expérience
; que c'eft une efpéce de Métaphyfique
générale où les corps font dépouillés
de leurs qualités individuelles , &
qu'il refteroit au moins à faire un grand
Ouvrage qu'on pourroit appeller Appli
cation de l'expérience à la Géométrie
Traité de l'aberration des mesures.
>
IV. Nous touchons au moment d'une
grande révolution dans les Sciences . Au
penchant que les efprits me paroiffent
avoir à la morale , aux belles Lettres , à
Hiftoire de la Nature & à la Phyfique
expérimentale , j'oferai prefque ailurer
qu'avant qu'il foit cent ans on ne comptera
pas trois grands Géométres en Europe.
Cette fcience s'arrêtera tout court , où
J'auront laiffée les Bernoulli , les Euler ,
les Maupertuis , les Clairaut , les Fontaines
& les d'Alembert ; ils auront pofé les colonnes
d'Hercule , on n'ira point au- delà
leurs ouvrages fubfifteront dans les fiécles
à venir , comme ces pyramides d'Egypte ,
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
dont les maffes chargées d'hieroglyphes
Féveillent en nous une idée effrayante de
la puiffance & des reffources des hommes
qui les ont élevées .
V. Lorfqu'une fcience commence à naî
tre , l'extrême confidération qu'on a dans
la fociété pour les Inventeurs , le défis
de connoître par foi- même une chofe qui
fait bien du bruit , l'efpérance de s'illuftrer
par quelques découvertes , l'ambition
de partager un titre avec des hommes
illuftres , tournent tous les cfprits de
ce côté. En un moment elle eft cultivée
par une infinité de perfonnes de caracteres
différens ce font ou des gens du monde
à qui leur oifiveté péfe , ou des tranffuges
qui s'imaginent acquérir dans la
fcience à la mode une réputation qu'ils
ont inutilement cherchée dans d'autres
fciences qu'ils abandonnent pour elle ; les
uns s'en font un métier ; d'autres y font
entraînés par goût. Tant d'efforts réunis
portent affez rapidement la feience jufqu'où
elle peut aller ; mais à mesure que
fes limites s'étendent , celles de la confidération
fe racourciffent on n'en a plus
que pour ceux qui fe diftinguent par une
grande fupériorité , alors la foule diminue
; on ceffe de s'embarquer pour une:
contrée où lesfortunesfont devenues rares.
JANVIER. 1754 139
& difficiles. Il ne reste à la fcience que
des mercenaires à qui elle donne du pain
& quelques hommes de génie qu'elle continue
d'illuftrer long- tems encore après
que le preftige eft diffipé & que les yeux.
fe font ouverts fur l'inutilité de leurs travaux
on regarde toujours ces travaux
comme des tours de force qui font
honneur à l'humanité. Voilà l'abrégé hiftorique
de la Géométrie, & celui de toutes
les fciences qui cefleront d'inftruire ou de
plaire ; je n'en excepte pas même l'Hif
toire de la Nature .
-
VII. Tant que les chokes ne fons
que dans notre entendement , ce font
nos opinions ; ce font des notions qui
peuvent être vrayes ou fauffes , accordées
ou contredites ; elles ne prennent de la
confiftance qu'en fe liant aux êtres extérieurs
. Cette liaifon fe fait on par une chaî
ne ininterrompue d'expériences , ou par
une chaîne ininterrompue de railonnemens
qui tient d'un bout à l'obfervar
tion , & de l'autre à l'expérience ; ou
par une chaîne d'expériences difperféss
d'efpace en efpace entre des raifonnemens
, comme des poids fur la longueur
d'un fil fufpendu par fes deux extrémités ;
fans ces poids le fil deviendroit le joust
de la moindre agitation qui ſe feroit dans
Vair,
,
134
MERCURE DE FRANCÉ .
XVI. Le Philofophe qui n'apper .
çoit fouvent la vérité que comme le poli
tique mal adroit , apperçoit l'occaſion par
le côté chauve , affure qu'il eft impoffible
de la faifir dans le moment où la main du
maneuvre eft portée par le hazard fur le
côté qui a des cheveux. Il faut cependant
avouer que parmi ces Manouvriers d'expériences
il y en a de bien malheureux :
l'un d'eux employera toute la vie à obferver
des Infectes , & ne verra rien de nouveau
; un autre jettera fur eux un coup
d'oeil en paffant , & appercevra le polype
ou le puceron hermaphrodite.
XVIII . La véritable maniere de philofopher
, c'eût été & ce feroit d'appliquer
l'entendement à l'entendement , l'en
tendement & l'expérience aux fens , les
fens à la nature , la nature à l'inveftigation
des inftrumens , les inftrumens à
la recherche & à la perfection des Arts
qu'on jetreroit au peuple pour lui apprendre
à refpecter la Philofophie.
XXII. L'entendement a les préjugés
les fens , leur incertitude ; la mémoire
fes limites ; l'imagination , fes lueurs ; les
inftrumens , leurs imperfections . Les phénomènes
font infinis ; les caufes , cachées
; les formes , peut-être tranfitoires .
Nous n'avons contre tant d'obftacles que
JANVIER 1754 T
mous trouvons en nous , & que la nature
nous oppofe au dehors , qu'une expérience
lente , qu'une réfléxion bornée ; voilà les
leviers avec lefquels la Philofophie s'eft
propofée de remuer le monde .
CHOIX d'amufemens , ou Almanach
des plaifirs , contenant les curiofités de
Paris & de les environs , & qui indique
le tems des divertiffemens de la Cour &
de la Ville , avec des Vaudevilles en potpourris
fur plufieurs danſes de caractères
les plus en ufage ; dédié aux Dames
par M. C. ***
ETRENNES badines , curieufes & amu
fantes avec des devifes galantes pour
l'amufement de la jeuneffe ; par le même.
L'ART de deviner , ou la Curiofité
fatisfaite , Almanach lyrique pour l'année
1754 ; par le même.
Ces agréables Almanachs fe vendent
chez Valleyre fils , Libraire , rue Saint
Jacques , au bon Paſteur ; & chez Caillau
, Libraire , Quai des Auguftins , audeffus
de la rue Gilles coeur , à l'Espérance
& à Saint André.
NOUVEAUX Elémens d'Odontologic
F36 MERCURE DE FRANCE.
contenant l'Anatomie de la bouche , c
la defcription de toutes les parties qui la
compofent , & la pratique abrégée du
Dentiſte. , avec plufieurs obfervations ;
par M. Leclufe , Chirurgien Dentiſte de
Sa Majefté le Roi de Pologne , Duc de
Lorraine & de Bar , Chirurgien Dentifte
, penfionnaire de la ville de Nanci , &
reçu à Saint Côme. A Faris chez de Laguette
, rue Saint Jacques , 1754. in. 136.
I. vol.
1
Quoique le principal but de l'Auteur
foit de donner au public une Anatomie
de la bouche , débarraffée de tout ce qui eft
étranger au Dentifte , il n'a pas borné à ce
projet tout à fait bien exécuté , le défir
d'être utile. Il y a joint des leçons qui
apprendront aux Dentiftes tout ce qu'ils
doivent fçavoir pour procurer de belles
dents , les entretenir , les conferver , les
arracher , & c. Ses obfervations ne font pas
toujours d'accord avec la pratique qui a
été fuivie jufqu'ici par les grands Maîtres ;-
mais il les appuye communément fur des
réfléxions i fenfibles , qu'il eft bien difficile
de n'être pas de fon avis. Ce fecond
Traité eft . fuivi d'un troifiéme fur les ma →
ladies des dents des enfans , fondé fur des
expériences que l'Auteur a faites en Lorraine
& ailleurs. L'Auteur a eu l'honneur
•
JANVIER. 1754. 137
de préfenter au Roi & à la famille Royale
l'ouvrage tout à fait pratique que nous
annonçons.
AVISAU PUBLIC, touchant la now
velle édition de la Mathématique univer
felle du Pere Caftel , Jésuite , de la Société
Royale d'Angleterre , &c . par M. Ro.
IL ya vingt-cinq ans que le P. C. im-
I ' prima fa Mathématique en un volume
in-quarto. Il s'en donna tous les foins , en
fit tous les frais , qui ne furent pas grands ;
le Public fans aucune annonce de foufcription
, lui ayant fait l'honneur de venir
au devant de cet Ouvrage , jufqu'à en enlever
les feuilles fucceffives , unc à une , શ
mefure qu'on l'imprimoir , de gré à gré
de toutes parts jufqu'au bout : quatre cens
vingt exemplaires partis de la forte , épuiferent
l'édition , qui n'étoit que de cinq
ou fix cens. Les exemplaires reftans furent
hors de prix ,
Depuis 1730 le commerce peu érendu
de ce Livre n'a roulé que fur la revente
des exemplaires , dont les acquereurs font
morts , ou ont bien voulu fe défaifir à des
prix onéreux au Public , nal Livre n'ayant
droit de le rançonner au delà du jufte
prix du Libraire.
138 MERCURE DE FRANCE.
Il y a plus de vingt ans qu'on preffoir
le P. C. de renouveller cette édition . Il a
cela , qu'infiniment laborieux pour la premiere
façon de fes ouvrages , il aime à
les perdre de vûe , & ne veut plus en entendre
parler dès qu'il les a une fois confiés
au Public , dont il eft vrai qu'il ſe loue
volontiers. De nouveaux ouvrages l'occupent
affez : il en a accumulé beaucoup , &
plus qu'on ne le eroiroit depuis vingt ans.
Il n'en a pourtant publié que deux ,
P'Optique & le Newton , pour ne rien dire
de ce qu'il a donné dans les Journaux
où il a travaillé trente années confécutives
. On diroit que cet Auteur a été puni
du peu d'attention qu'il a voulu donner à
fa Mathématique celui- là laiffé là , ou
arrêté , a arrêté tous les autres. Ce font les
façons extérieures d'un Livre , les tracas
de l'impreffion , les avenues de la publicité
que le P. C. n'aime pas , & qu'il redoute
même .
Ainfi en 1740 , une perfonne riche
amie & même charitable, ayant fufcité une
forte d'Editeur volontaire , l'Auteur lui
tranfporta tous les droits , permiffions &
priviléges , à condition toujours d'éviter
foot tracas de fa part , & d'une prompte
expédition. Le P. C. donna même à cet
Editeur de bonne volonté , la premiere
JANVIER. 1754. 139
¿dition de ſon Newton , qui facilita "d'un
tiers jufte tous les frais de l'édition de la
Mathématique .
Le Newton alla tout de fuite , mais ne
fit point allet la Mathématique , qui reſta
comme l'a ſouvent dit le P. C. , embourbée
, & très embourbée en effet dans les
ornieres de la Littérature , de la Librairie
ou de l'impreffion ; celle ci coûta plus
qu'on n'avoit prévu . La perfonne refpectable
qui étoit le vrai Editeur honoraire,manqua
, & eſt même morte depuis , au grand
regret des gens de bien , & l'Editeur onéraire
marqué de fonds , laiffa tout là.
· L'abandon fut tel que l'Auteur , on devoit
s'y attendre , ayant aufft tout laiflé là
après les premiers tracas qu'il fut forcé de
fabir , le Livre à moitié imprimé , & plus
qu'à moitié , a été oublié dans des galetas
dont perfonne n'avoit la clef, tout le mon
de l'ayant ; la pluye fur tour , les vers , les
araignées , les rats & foutis , fans parler
des Couvreurs & Maçons , aufquels les
piles du Livre fervoient tantôt de fiége ,
de table , de lit de repos , tantôt pour
plier , non du poivre , comme on l'a tanɛ
de fois dit , mais du plâtre , & c.
On croit que ce font des exagérations ,
lorfqu'on dit qu'un Livre eft rongé des
vers, ou va chez l'Epicier ou chez la Beu146
MERCURE DE FRANCE.
riere. Pis que tout , cela forme ici une
anecdote , une époque fi l'on veut , bien
propre à humilier la vanité de Meffieurs.
les Auteurs. Le P. C. veut que parmi les
exemplaires qui doivent lui revenir de cet
ouvrage on metté tous ceux qui , en affez
grand nombre , font ainfi maléficiés
mutilés , deshonorés , pour imiter , fans
doute , ce Koi qui gardoit précieuſement
fes premiers haillons de Berger parmi les
plus rares joyaux de fa couronne.
›
Or il y a douze ans que ce Livre dépe
rit ainfi. Par charité cependant pour les
intéreffés pécuniaires , le P. E. vient de
confentir à retirer ce Livre du bourbier ou
du néant : l'honneur de fon Livre n'a pas
laiffé de le déterminér ; il s'eft fouvenu
que fon Livre , après tout , eft fon enfant.
Quis tibi tuncfenfus cernenti taliaDido.
Il s'eft donné la peine de fe tranfporter
pendant quinze jours fur les lieux : ce fut
le premier coup d'oeil qui en fut horrible
pour lui ; le coup d'oeil d'un Livre dont
par prédilection il avoit voulu que l'a
devife fpéciale fût au frontispice .
Ordinis hæc virtus erit & Venus , aut ego fallor..
Horat.
Ob , oui , il avoue qu'il s'eft trompé , &
JANVIER. 1754. X41
il exige même pour toute recommandation
, que le Public foit inftruit de bonne
foi de la chute & du deshonneur de ce
Livre , par ce principe , que
Qui fe exaltat , humiliabitur ;
Et qui fe humiliat , exaltabitur.
La premiere édition , peut- être trop exaltée
, a fans doute préparé cette chûte dont
l'humble aveu , croit-il , peut la relever
au gré du Public & des Editeurs. Le P. C.
Be connoît d'autres voyes pour mener la
Littérature & toutes fortes d'affaires que
la probité , la vérité . Dès fon premier ou
vrage ( la Pefanteur univerſelle ) il difoir
qu'on feroit bien à plaindre , pour être
Auteur il falloit ceffer d'être honnête homme,
& qu'un menfonge fçavant étoit un
menfonge tout court : il eft Géometre jufqu'à
ce point là.
Et comme il me défend d'ajouter aucun
dloge du Livre auquel je dois mon propre
état de Géometre , je me contente d'ajouter
que dans ce moment on va donner
cette Mathématique avec l'Optique du même
Auteur , traduites en Anglois Je crois
pouvoir dire auffi que ce fut fur le premier
coup d'oeil de cette Mathématique
que la Société Royale fit l'honneur à l'Auteur
de le recevoir , le premier , le feul
même de fon état.
142 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
J
Monfieur :
E me hazarde à vous communiquer ,
quelques réflexions qui
m'ont fait fufpendre ma lecture en un
endroit de la Differtation hiftorique fur
le Droit & le Barreau de Rome , inférée
dans vos derniers Mercures , où il eft parlé
de l'établiſſement des Tribuns populaires :
l'Auteur s'eft trompé affurément , en faifant
fuccéder cet établiffement à la fuppreffion
des Décemvirs . Il est bien vrai
que le peuple révolté contre la tyrannie
de ces derniers Magiftrats fe retira fur le
Mont Aventin ; mais ce n'eft pas de cette
fois là que Menenius Agrippa lui fut député
avec neuf Sénateurs , pour prendre des arrangemens
, & qu'il fit fon bel apologue ; car
pour lors il étoit mort . Ce peuple fe retira
plus d'une fois fur le Mont Aventin :
la premiere eft celle dont l'Auteur veur
parler ; c'eſt à elle qu'on doit rapporter
l'apologue d'Agrippa & la création des
Tribuns populaires . Eutrope dit qu'elle arriva
feize ans après l'expulfion des Rois ,
c'est- à- dire l'an de Rome 260 : les Décemvirs
ne furent créés que l'an 302 de
la même époque , & leur Gouvernement
ne dura que quatre ans. Ce qui a pû être
JANVIER . 1754. 143
caufe de la mépriſe de l'Auteur , c'eft qu'après
que les Décemvirs eurent été dépouillés
de leur Magiftrature , & que la Répa
blique eut repris fa premiere formé de
Gouvernement , les Patriciens s'étant oppofés
au rétabliffement des Tribuns populaires
, qui avoient été fupprimés lors de
la création des Décemvirs , ainfi que toutes
les autres espéces de Magiftrature qui
l'avoient précédé , le peuple battit encore
une fois la retraite , & ne voulut rentrer
dans la Ville qu'à condition qu'on réta
bliroit fes Tribuns , ce qu'il obtint . Tout
cela n'eſt guere intéreffant aujourd'hui ,
mais il faut dire les chofes comme elles
font. Je vous prie , Monfieur , de vouloir
bien inférer ma Lettre dans un de vos
Mercures. Je fuis , &c,
90 20 50 50 32 32 85 :*******
BEAUX ARTS,
A Dlle de Briancourt , encouragée
par la bonté avec laquelle la Reine &
Madame la Dauphine lui ont fait l'honneur
d'accepter fon ouvrage lors de la convalefcence
de Monfeigneur le Dauphin * , 2
Mlle de Briancourt a eu l'honneur de préfentes
144 MERCURE DE FRANCE.
eu l'honneur , le 2 Décembre 1753 , de
préfenter à ce Prince à fon lever, une miniature
pour tabatiere , qu'il a reçue
avec les marques de la plus grande bonté.
Le fujet en eft allégorique ; il repréfente
Madame la Dauphine couchée fous
un pavillon bleu & or , enrichi de fleurs
de lys ; auprès de cette Princeffe eft une
femme couronnée de tours , ayant un lion
à fes pieds , repréfentant la terre. Cet,
te figure eft affife & foutient Mgr. le Duc
d'Aquitaine ; au deffus de lui eft un petit
Amour qui feme des fleurs fur le jeune
Prince ; au pied du pavillon eft couché
fur un riche tapis un autre Amour , qui
jouant avec un lys , repréfente le Génie
de la France ; en face de ce grouppe , four
fur des nuages , Jupiter , Apollon , Mars,
Minerve & Cerès : ces Dieux expriment
par leurs attitudes l'inftant où il douent le
jeune Prince,
I eft aifé de comprendre que Jupiter
le partage du pouvoir fuprême , qu'Apol
lon lui donne l'amour des fciences , que
Mars le favorife du bonheur des armes ,
à la Reine deux tableaux allégoriques en paſtel ,
le 23 Août 1752 , & à Madame la Dauphine un
bracelet en miniature le 30 du même mois ; eg
trouve dans le Mercure d'Octobre 1752 l'explication
de ces deux allégories , ingénieuſement
imaginées & agréablement rendues,
que
JANVIER. 1754. 145
que Minerve lui imprime la fageffe , & que
Cerès répand fur lui toute fon abondance ;
entre le grouppe & celui qui entoure Madame
la Dauphine , font l'Hymen & l'Amour
enchaînés enfemble par des guirlandes
de fleurs, & qui demandent aux Dieux
de difpenfer leurs dons précieux fur le
nouveau Prince ; la Renommée foutenue
de fes aîles paroît au- deffus de ces deux
grouppes , occupée à annoncer à l'Univers
cet heureux événement . Dans le bas de ce
petit ouvrage , font quatre enfans , qui
défignent par leurs jeux l'amour de la patrie
& l'allégreffe de la France. Le devant
eft orné de bas reliefs, de colonnes & de
draperies. Quoique ces figures foient
extrêmement petites & que les têtes foient
au moins de la quatrième partie plus
petites que celles des portraits en bagues ,
l'on reconnoît Madame la Dauphine, & le
Roi, dont Mlle de Briancourt a mis la tête
fur la figure de Jupiter. Cet ouvrage eft
peint à l'épargne cela veut dire que les
clairs viennent feulement du velin , & que
le blanc , qui eft une couleur épaiffe , en
eft abfolument banni. C'eſt la feconde
occafion interreffante pour la famille
Royale & pour la Nation , où Mlle de
Briancourt a fait éclater fon zéle & fes
talens.
146 MERCURE DE FRANCE,
Le fieur Julien de l'Hôtel de Soubife ,
qu'un goût vif & décidé pour tout ce qui
a rapport à l'Aftronomie & à la Géographie
, a mis en relation avec les
premiers
Aftronomes & Géographes de
l'Europe , a une collection fort confidérable
de leurs Cartes ; il en a fait imprimer
le catalogue dont nous allons donner une
idée , aufli bien que de plufieurs morceaux
qu'il a reçus depuis peu de tems.
1 °. Catalogue général des Cartes Aftronomiques
, Géographiques & Topographiques
, recueillies des meilleurs Auteurs
de France , d'Allemagne , de Ruf
fie , de Hollande & d'Angleterre , diviſé
en deux parties.
La premiere partie contient de fuite les
Cartes de chaque Auteur , avec le titre
de chacune , dans le plus grand détail . La
feconde partie forme un fecond catalogue
, dans lequel les mêmes Cartes font
diftribuées dans un ordre Géographique ,
qui peut fervir de modéle pour dreffer
des Atlas plus ou moins volumineux ; les
Cartes Aftronomiques y font féparées des
Cartes Géographiques , & celles- ci des
plans des Villes , fiéges & batailles . On y
a joint une lifte des Cartes en plufieurs
feuilles , propres à orner des galleries &
maifons de campagne , avec la hauteur &
JANVIER. 1754. 147
longueur de chacune , en pieds & pouces.
Le tout est terminé par un Supplément
dans lequel on a marqué le prix de chaque
Carte à côté de fon numéro , & diftingué
par des étoiles celles qui font de la grandeur
du papier de grand aigle.
2º. Carte de France & de fes Frontières ,
divifée par Provinces & Gouvernemens
militaires , dreffée fur les meilleures Cartes
qui ont paru des Provinces du Royaume
, & fur celles des Triangles levés
par
ordre du Roi , en 24 feuilles grand in-4ª,
précédées d'une Carte générale , & fuivies
de Tables alphabétiques des principales
Villes , ainfi que des Provinces & Gouvernemens
militaires , avec leurs villes
capitales.
Cette Carte eft augmentée d'un nombre
de cercles & portions de cercles , fervant
à connoître non-feulement la distance de
Paris à tous les lieux qui font dans la
Carte , mais encore tous ceux qui font
également éloignés de cette ville .
Cet Ouvrage , qui eft d'un goût nouveau
, fera extrêmement utile à un grand
nombre de perfonnes . On a tous les jours
befoin de fçavoir la diftance de Paris à
quelque ville du Royaume & de fes frontieres
; c'eft ce que l'on verra d'an coup
d'oeil , par le moyen des cercles dont on
vient de parler. Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
Ces diftances font marquées en lieues de
2000 toifes , afin de compenfer , par la
petiteffe de la lieue , les finuofités du
chemin aufquelles on n'a point eu égard.
Elles s'accordent parfaitement avec celies,
que Monfieur Caffini de Thuri a marquées
à la marge de fa Carte de Triangles
publiée en 1745 ; ce qui prouve
que la nouvelle Carte eft affujettie aux
Obfervations Aftronomiques & Géométriques
rapportées dans celle de Triangles,
Enfin la Table alphabétique des principales
villes , fert à trouver la pofition
de chacune dans la Carte : on s'en fervira
également pour y trouver celles des bourgs
& des villages .
Le prix eft de 9 liv . en feuilles , liv.
12 f. brochée , 18 liv. colée fur toile &
montée fur gorge & rouleau de bois peint
en noif.
On ne la délivrera pas avant le premier
du mois de Janvier prochain , afin d'avoir
le tems de faire fécher l'impreffion , pour
pouvoir mettre en couleur les cercles
& portions de cercles dont on a parlé
ci -deflus .
Les perfonnes qui en feront amateurs ,
font priées de voir d'avance les différens
modéles qu'on en a faits , afin de choisir
JANVIER . 1754. 149
ceux qui leur conviendront. On ne délivrera
au premier de Janvier que les exem
plaires qui auront été retenus avant le
premier de Décembre , les autres feront
fournis an commencement de Février.
On jouira de 1 liv. 10 f. de remiſe par
exemplaire jufqu'au premier de Janvier ;
& ceux qui en retiendront fix exemplaires
auront encore le feptiéme gratis . Cette
diminution eft faite en faveur des perfonnes
qui ont eu cet Ouvrage avant les
augmentations qu'on vient d'y faire , &
comme il nous eft impoffible de les connoître
, nous accordons le même avantage
à tous ceux qui en voudront profiter . રે
Nota. Les perfonnes qui voudront pren .
dre cette Carte fans que les cercles des
distances foient colorés , pourront l'avoir
actuellement.
3 ° . Nouvel Atlas Géographique & Militaire
de la haute & baffe Lombardie ;
divifé en deux parties de 25 feuilles chacune
, & dont la premiere partie eft entierement
gravée. M. d'Anville ayant été
follicité de contribuer au mérite de cet
ouvrage par fon habileté & fes connoif
fances , s'eft engagé à diriger la compo
fition , & à faire exécuter les deffeins fous
fes yeux ; mais la feconde partie ne fera
point entreprise que le Sieur Julien ne
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
foit affuré qu'il trouve des Soufcripteurs
pour 600 exemplaires , comme il l'a annoncé
dans fon Profpectus.
Il délivre actuellement la premiere partie
pour 6 liv . avec un billet pour retirer
la feconde
partie au même prix. Il n'en
fera pas délivré
au- delà de 600 exemplaires
, ceux qui n'en auront
pas profité
payeront
9 liv. pour chaque
partie.
4. Nouvelle Carte d'Amérique en 6
feuilles , édition de Londres , publiée
par M. Jefferis , Géographe de S. A. R.
Monfeigneur le Prince de Galles , avec
un Mémoire ou Analyfe in- 4° . par M.
Gréen. Le prix eft de 12. liv .
Le même Auteur publiera inceffamment
la Penfilvanie , en 4 feuilles , dreffée
par ordre du Bureau de l'Amirauté , ſur
les Mémoires qu'elle lui a fournis.
Nouvelle Carte de toutes les Mers connues
, en 2 feuilles , avec les variations
de l'Aiguille aimantée , tirée des obfervations
recueillies par feu M. Halley , &
fur un grand nombre d'autres qui ont été
faites jufqu'à préfent ; cette Carte paroîtra
avec la précédente . Ceux qui en feront
amateurs auront la bonté de remettre leurs
commiffions au Sieur Julien , à qui elles.
feront envoyées auffi- tôt qu'elles paroî
tront , de même que l'Ouvrage fuivant ,
JANVIER. 1754 15T
qu'on promet enfin de délivrer après la
rentrée publique de la Société Royale.
Uranographie Britannique , propofée
par foufcription en 1748. Prix 60. liv.
5. Atlas de la Chine , de la Tartarie
Chinoife & du Tibet , en 42 feuilles ,
avec une defcription de la Boucharie , par
un Officier Suédois. Prix 36. liv.
6º. Grand Plan de Rome en 12 feuilles ,
avec une Table alphabétique de 4. feuil
les , un frontispice , & deux plans réduits
de cette ville , ancien & moderne
d'une feuille chacun.
Le tout peut être relié en un volume
in-folio , ou affemblé en une feule Carte ,
à l'exception du frontifpice & des plans
réduits. Prix 48 liv.
7°. Nouvelle Mappemonde divifée en
deux Hémisphères , Terreftre & Mariti
me , avec un Mémoire phyfique fur la formation
primitive de la Terre , fur les différentes
révolutions qui femblent y être
arrivées , &c. par M. B *** . Le prix de
la Carte , avec le Mémoire , eft de 2 liv .
On peut avoir l'un & l'autre féparément .
8. Carte des Ifles Britanniques , en 2
feuilles , avec un Journal de l'expédition
du Prétendant , depuis fon embarquement
à Nazaire en Bretagne , jufqu'à fon retour
; édition de Rome . Prix 3 liv.
Giiij
152 MERCURE DE FRANCE.
9. Neuf plans de Paris , dans lefquels
on a repréfenté cette ville avec fes accroiffemens
, depuis fon origine jufqu'en
1753.
Ces plans , qui étoient très - rares , &
que l'on a payés jufqu'à deux louis , ont
été fort communs l'année derniere chez
les Etaleurs , qui en avoient trouvés quelques
centaines d'exemplaires chez un
particulier ce Magafin ayant été épuifé
en fort peu de tems , on a cru faire plaifir
aux Curieux qui n'en ont pas eu connoiffance
dans le tems , d'en acquérir quelques
exemplaires , dont le prix eft de 7 liv.
10 fols.
Le neuvième plan n'étoit pas compris
dans ceux dont on vient de parler , il eft
le feul qu'on peut avoir féparément . Le
prix eft d'une liv. 10. fols.
Il a été levé en 1735 par M. l'Abbé de
la Grive , qui y a marqué les dernieres
limites de cette ville , conformément aux
Ordonnances du Roi. Il eft d'ailleurs plus
étendu qu'aucun de ceux qui ont paru depuis
, & il eft parfaitement bien gravé.
10° . Neptune Oriental , ou Routier
général des Côtes des Indes Orientales &
de la Chine , par M. d'Après de Mannevillette
, Capitaine de Vaiffeau de la
Compagnie des Indes , & Correfpondant
JANVIER. 1754 1754 155
*
de l'Académie Royale des Sciences. Prix
45 liv.
Estampes Angloifes.
11º. Antiquités d'Egypte , levées tout
récemment fur les lieux par M. d'Altons ,
qui vient de les mettre au jour , en 42
morceaux. Prix 72 liv .
NOUVELLES Obfervations concernant
les dernieres connoiffances venues
de Ruffie , qui confirment les vûes indiquées
dans les Confidérations Géographiques ,
&c. de Philippe Buache , fur le voisinage
de l'Amérique & de l'Afie , féparées uniquement
par un long Détroit , & fur la
grande prefqu'ifle fuppofée ; préfentées à
l'Académie des Sciences le 24 Novembre
1753. Douze pages in- quarto.
Ce Mémoire , qui a été approuvé par
l'Académie le premier Décembre , eft la
fuite des Confidérations Géographiques ,
&c. dont nous avons parlé dans notre Mercure
d'Octobre dernier , pp. 166. & fuiv .
en annonçant les Cartes de M. Buache
qui y font relatives . Il y a deux cens ans
qu'on cherche la liaifon de l'Amérique
avec l'Afie , & c'eft une des plus importantes
queftions géographiques qui ait été
agitée depuis qu'on cultive folidement
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
cette Science : on fçait d'ailleurs combien
elle a trait à l'Hiftoire de la Religion &
des Peuplades. M. Buache , après l'avoir
traitée dans fes Confidérations , y revient
dans l'Ouvrage que nous annonçons , & il
á profité de l'examen qui eft fait de la grande
Carte des Nouvelles découvertes , publiée
en 175 2. dans un nouvel imprimé ,
de Berlin , traduit de l'original Ruffe , &
qui a pour titre , Lettre d'un Officier de la
Marine Ruffienne , & c. M. Buache y a trouvé
que le plan qu'il a fuivi jufqu'ici dans
fes recherches géographiques y cft confirmé
, comme l'a dit l'Académie . En effet
on avoue expreffément dans la Lettre Ruffienne
, 1 ° . le prochain voiſinage de l'Afie-
& de l'Amerique fous le cercle polaire :
2º, que les terres des deux continens ne
font féparées que par un petit Détroit , qui:
s'élargit à mesure que l'on s'avance du côté
du Midi : 3 ° . qu'il y a une longue fuite
de côtes au Nord de la mer du Sud : ce:
qui confirme les conjectures de M. Buache
fur la prefqu'ifle du Nord- Ouest de
L'Amerique , qu'il avoit fuppofée d'après
divers indices. Cela fe trouve maintenant.
prouvé par le récit détaillé des naviga
tions que les Ruffes ont faites en 1741. à
la vue de ces côtes , & dont M. Buache
donne la relation d'après la Lettre RafJANVIER.
1754. 155
henne. Cette relation eft très- intéreffante
& fe fait lire avec plaifir. Auffi l'Académie
dit-elle qu'on ne peut qu'applaudir au tra.
vail de M. Buache , qui nous donne tout
ce qu'il y a de curieux dans la Lettre Ruffienne
: fon travail fait voir d'ailleurs ce
qu'on a lieu d'efpérer de la méthode qu'il
a employée , en réuniffant nombre de témoignages
& d'indices pour découvrir ce
qui étoit en queftion .
Il fait encore dans ce Mémoire quelques
remarques fur la grande terre reconnue
en 1723 par les Rufles au Nord de la Siberie
, & fur les terres ou Ifles de Iefo &
de Gama , dont l'Officier Ruffien conteſte
l'exiftance. Enfin il finit par. obferver que
comme cet Auteur défire qu'on donne à
ces vaftes Régions , qui ne font ( dit-il )
affujetties à aucune Puiffance , le nom de
Nouvelle Ruffie , il fe pourroit bien faire.
que le parti qu'il a pris de s'inscrire en
faux contre l'Amiral de Forte ( dont M.
M. Buache a fait voir l'accord avec tout
-ce qu'on connoît d'ailleurs ) feroit un effet
de la politique Ruffienne . Mais indépendamment
de cette confidération , qui fait
impreffion fur les perfonnes capables de
refléchir , nous croyons devoir mettre ici
l'extrait d'une Lettre d'un homme de condition
fort inftruit , qui après avoir lû
G vj
156 MERCURE DE FRANCE .
avec attention les Confidérations de M
Buache , s'exprime en ces termes : » on y
» voit avec quelle jufteffe les diverfes relations
s'accordent fans s'être concertées ,
& il eft difficile de fe refufer à une con-
» venance fi marquée. C'eft ainfi que les
»Généraux de Sparte reconnoifoient l'au-
» tenticité & la vérité des inftructions
» qu'on leur envoyoit , & difcernoient ces
» inftructions en les appliquant fut le
» moule qu'ils avoient par devers eux ,
de toute piéce inventée à plaifir qu'on
» auroit eu la témérité de leur préfenter
pour les furprendre. »
L'EMBARQUEMENT au Port de Breft ,
dédié à l'Académie de Marine ; par Ozanwe
l'aîné.
C'eft , à ce que nous croyons , le premier
hommage qui ait été rendu à l'Académie
de Marine : l'hommage eft digne d'un
établiffement fi utile.
CERTIFICAT de l'Académie Royale
de Peinture & de Sculpture , donné à M.
Loriot , à l'occafion de fon beaufecret pour
fixer le Paftel.
Ldémie Royale de Peinture & de Sculp
E fieur Loriot ayant fait voir à l'AcaJANVIER.
1754. 157
ture de nouvelles épreuves de fon fecret
pour fixer le paſtel , la Compagnie après
Pexamen le plus férieux , a jugé lefdites
épreuves non feulement conformes à fon
premier Certificat , en date du fix Octo .
bre dernier , mais elle a vû avec plaifir ,
comme un nouveau mérite , que ledit fecret
ôte les taches de moififfures , & fait
revivre les couleurs qui ont changé , telles
que le bleu qui a noirci , & le rouge qui
a perdu fa vivacité , &c. ce que l'Allemblée
a connu par le paftel de Mlle Rofalba
Cariera , que ledit Sieur a fixé.
De plus , le fieur Loriot a montré des
Tableaux au pastel , tant anciens que modernes
, fixés par moitié , fans qu'il foir
poffible à l'oeil de s'appercevoir de la partie
fixée d'avec celle qui ne l'eft le
act feul pouvant le faire connoître.
pas ,
Je , fouffigné , Secrétaire perpétuel de
l'Académie Royale de Peinture & de Sculp
ture , certifie que les chofes ci - deffus mentionnées
font vrayes , & telles qu'elles fe
font paffées à ladite Affemblée ; en foi de
quoi j'ai délivré le préfent Certificat , pour
fervir & valoir ce que de raifon. A Paris
le 10 Décembre 1753. Signé L'ERICIE .
M. Loriot demeure aux Thuileries.
dins l'avant- cour des Princes : il rend au
bout de huit jours les paftels qu'on l'a
18 MERCURE DE FRANCE.
charge d. fixer. Comine le Public a défiré
de fçavoir au jufte & à quelles conditions
il pourroit jouir de l'ingénieuſe & heurenfe
découverte que nous annonçons ,
PAuteur a fixé les prix fuivans.
Toile de 6 cont. 15 po, de h. fur 12 de lar . 61
Toile de 8 17" 14 $
Toile de ro 20 16- 10:
Toile de 122 22 18 1-2-
Toile de 15 24
20 IS
Toile de 20 27
22 20%
Toile de 2.5 30% 24 25.
Toile de 30 34 27 30.
Toile de 40% 37 30 40
Toile de so 42.
32 50%
.A I R.
A MADEMOISELLE ....
DE la Rofe qui vient d'éclore
Le Zéphire amoureux carefse la fraîcheur ;
Eft-ce la feule , Iris , que fon hommage honore ?
Les Rofes de la veille ont part à ſon ardeur.
Pourquoi dire toujours que ton bel âge cefse ?
Du tems c'eft fans raifon que tu crains les fa
reurs ;
Si tu perds quelque jour l'éclat de la jeuneſse ,.
Jamais tu ne perdras tes charmes ni nos coeurs..
1. F. Guichard
THE NEW YORK
PUBLIC LIBRARY
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS .
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
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ABTOR
, LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATIONS
.
JANVIER. 1754. 159
L
SPECTACLES.
' Académie Royale de Mufique continue
à donner Titon & l'Aurore le Vendredi
& le Dimanche. Les Mardis & les
Jeudis font toujours confacrés aux repréfentations
du Devin du Village & de Bertholde
à la Cour.
Les Comédiens François ont repréſenté:
le Samedi 15 & le Lundi 17 Décem-.
bre , la Tragédie d'Alzire , dans laquelle
le Sr Chevalier qui a joué quelque tems
dans les Provinces , a repréfenté deux fois:
le rôle de Zamorre ; il doit jouer inceffamment
dans Oedipe & dans quelques au
tres Piéces . Nous rendrons compte dans le
prochain Mercure des fuites de fon début..
Les mêmes Comédiens ont reçu le Samedi
15 une Tragédie nouvelle du Sr de Châ--
teaubrun , qui a pour titre , les Troyennes.
Les Comédiens Italiens continuent les
'Amours deBaftien & de Baftienne , dont on
a donné le Mercredi 1 Décembre las
cinquantiéme repréfentation ; c'eft le fuc
cès le plus. conftant & le plus brillant:
qu'il y ait jamais eu à ce Théatre. Less
Amours de Baftien font precédés. mainte
160 MERCURE DE FRANCE.
nant de Raton & Rozette , Parodie de Titon
& l'Aurore , qui est beaucoup plus
goûtée que dans la nouveauté.
L
>
CONCERT SPIRITUEL.
E 8 Décembre, jour de la Conception,
le Concert commença par une Symphonie
de M. Haffe , enfuite Cantate , Pf.
Moter à grand cheur de M. Martin .
M. Lacroix chanta un petit Motet . M. Canavas
joua un Concerto d'une maniere
agréable pour les Muficiens & pour ceux
qui ne le font pas . Mlle Lepri chanta deux
Airs Italiens. Le Concert finit par Cali
enarrant , Motet à grand choeur de M.
Mondonville.
SPECTACLES donnés à Fontainebleau
pendant le féjour de leurs Majeftés en
1753.
E Mardi 16 Octobre , les Comédiens
mes , Comédie en cinq Actes en vers de
Regnard ; & le Retour imprévu , petite
Piéce du même Auteur . Le Sr Préville joua
dans la premiere Piéce le rôle de Menech
me , & le Sr Chanville fon frere , Penfionmaire
de la Comédie Italienne , celui du
JANVIER . 1754 161
Chevalier : leur parfaite reffemblance produifit
une illufion complete.
Le Jeudi 18 , les mêmes Comédiens
donnerent le Mercure Galant , Comédie en
cinq Actes en vers de Bourfault ; & Crifpin
Médecin , Comédie de Hauteroche ,
en profe , en trois Actes .
Le Samedi 20 , les Comédiens Italiens
repréſenterent les Deffis d'Arlequin & de
Scapin , Comédie Italienne en cinq Actes ;
fuivie de l'Amour piqué par une Abeille
Ballet pantomime , de la compofition du
Sr Deheffe , exécuté par les Danfeurs de
la Comédie Italienne.
>
Le Mardi 23 , les Comédiens François
donnerent les Fées , avec trois Intermédes
exécutés par les Danfeurs & Acteurs de
l'Opéra. Cette Piece fut précédée du Pro-
Logue de Phaeton , dont l'allégorie fe rapportoit
à la naiffance de Monfeigneur le
Duc d'Aquitaine : on y avoit ajoûté plufieurs
couplets qui en rendoient eure
l'application plus convenable à cet heureux
événement ; le rôle de Saturne étoit
rempli par le Sr de Chaffé , & celui d'Aftrée
par la Dile Chevalier.
$
PREMIER INTERMEDE.
Les Ambaffadeurs de Zirphilin & leur
cortege venoient faluer Cléonice ; enfuite
1
162 MERCURE DE FRANCE.
la Fortune & l'Amour réunis en faveur de
cette Princeffe , s'avançoient pour lui ren
dre hommage avec toute leur Cour.
ACTEURS CHANTANS.
Le Sr Poirier , fuivant du Prince.
La Dlle Duperrey, fuivante de la Fortune,
Le Sr Gelin , fuivant de l'Amour.
PERSONNAGES DANSA N.S.
Ambaffadeurs.
Le Sr Laval.
Les Srs Malter c. Defplace c. Texier
Hyacinthe , Feuillade ,
*
Baletti,
La Fortune , la Dlle Lionnois.
Suite de la Fortune.
Les Dlles Marquife, Chevrier , Grenier,
Les Srs le Lievre , Gobert , Veftris.
L'Amour , la Dlle Catinon.
Suite de l'Amour.
Les Dlles Courcelle , Coupée, Himblot.
Les Srs Beate , Galini , Lépi .
Le Sr Veftris , feul .
Pas de Trois.
Le Sr Veftris.
La Dlle Lani , La Dile Puvigné.
JANVIER. 1754. 163
Pas de Deux.
Le Sr Laval , La Dile Carville.
SECOND INTERMEDE.
Les Sages de la fuite d'Aftibel formoienr
une entrée.
La Décence qui accompagne toujours la
Sageffe , paroiffoit perfonifiée avec fa
fuite , & s'uniffoit à la gayeté qui fied fi
bien aux Sages lorfqu'elle eft dirigée par
la Décence.
ACTEURS CHANTANS.
Les Srs Gelin & Veë , Suivans d'Aftibel.
La Dile Lamal , Suivante de la Décence.
La Dlle Fel , Suivante de la Gayeté.
PERSONNAGES DANS ANS.
Suivans d'Aftibel.
Le Sieur Lionnois , feul.
Defplaces c. Les Srs Laval ,
Hyacinthe , Gobert ,
Feuillade ,
Texier ,
Le Lievre , Baletti.
La Décence.
La Dlle Puvigné.
164 MERCURE DEFRANCE!
Suite de la Décence.
Les Dlles Chevrier, Rence ,
Himblot , Grenier
La Gayeté.
La Dlle Raix.
Suite de la Gayeté.
Dumiray.
Habitans de l'Ile inconnue.
Les Diles Riquet ,
Le Sr Lani , La Dlle Lani .
TROISIE' ME INTERMEDE
L'Hymen repréfenté par la Dile Raix ,
& l'Amour par la Dlle Catinon , paroiffoient
avec leur fuire dans le milieu d'un
Temple , où l'on voyoit les chiffres d'Inégilde
& de Zirphilin , de Cléonide & d'Altibel
, couronnés de fleurs . Ces deux Divinités
uniffoient plufieurs amans & amantes
qui les imploroient .
Suite de l'Hymen & de l'Amour.
Les Srs Galini , Lepi ,
Beate , Hamoche.
Les Diles Courcelles , Riquet ,
Dumiray ,
Chevrier,
JANVIER . 1754. 168
Amans & Amantes.
Le St Veftris , La Dlle Veftris ,
Les Srs Lionnois
Hyacinthe ,
Laval Veftris c.
Les Dlles Lionnois ,
Labatte ,
Ponchon , Marquife.
Jeudi 25 , les Comédiens François joue
rent Amafis , Tragédie du Sr Delagrange ,
& le Confentement forcé , Comédie en un
Acte en profe , du Sr Guyot de Merville.
Le Samedi 27 , les Comédiens Italiens
donnerent les Brouilleries nocturnes , Comédie
en denx Actes , du Sr le Grand ;
fuivie de Raton & Rosette , Parodie de
Titon & l'Aurore , du Sr Favart , avec
des Divertiffemens de la compofition du
Sr Deheffe.
Mardi 29 , les Comédiens François
jouerent la Fauffe Antipathie , Comédie en
trois Actes , en vers , du Sr de la Chauf
fée ; fuivie de Daphnis & Eglé , Paftorale
nouvelle en un Acte , Mafique du Sr Rameau
, paroles du Sr Collé.
Daphnis & Eglé font épris d'amour l'un
pour l'autre , & ne croyent reffentir que
de l'amitié.
Allons , difent- ils, preffer les immortels
D'augmenter encore & de rendre
166 MERCURE DE FRANCE.
Notre amitié plus vive , & plus forte & plus tendre
,
Et d'enchaîner nos coeurs par des noeuds éternels.
Ils entrent enſemble au Temple de l'Amitié
, & au moment qu'ils préfentent
leurs offrandes & qu'ils prononcent leur
ferment , ils font interrompus par un bruit
de tonnerre. Le Grand Prêtre les repouffe,
& leur dit :
Retirez-vous , couple prophane ,
Vous n'aimez point comme l'on doit aimer.
Auffi-tôt le Temple fe referme : Daphnis
& Eglé restent feuls frappés d'étonnement.
La bergere accuſe ſon amant d'être
infidéle à l'Amitié : & après une Scene
très-tendre où leurs fentinens commencent
à fe développer , l'Amour paroît , &
acheve de les éclaircir. Les deux amans
s'écrient :
Ah ! l'Amour étoit avec nous ;
Nos coeurs font éclairés en le voyant paroître :
Nous le fentions fans le connoître ;
C'eft lui qui m'infpiroit ce que je fens pour vous.
Le Théatre s'embellit ; les Jeux & les
Plaifirs conduits par les Graces , paroiffent
à la voix de l'Amour. La troupe des bergers
rentre en danfant ; l'Amour chante :
JANVIER.
167.
1754
Sous le voile favorable
D'une amitié véritable
L'Amour cache fes fentimens:
Auprès d'un objet adorable
Tous les amis font des amans.
Les Suivantes de l'Amour exécutent avec
les bergers une fête qui termine l'Actc.
ACTEURS .
Daphnis , berger
Eglé , bergere ,
Sr Jeliotte.
Dlle tel.
Le Grand Prêtre du Temple de l'Amitié,
Le Sr Gelin.
L'Amour , . Dlle de Riancour.
Samedi 3 Novembre , les Comédiens
Italiens donnerent les deux Arlequins ,
Comédie en deux Actes ; fuivie des Amours
de Baftien & Baftienne , Parodie du Devin.
du village , par la Dlle Favart & le Sr
Harny , avec un Divertiffement par le
Sr Deheffe.
Mardi 6 , les Comédiens François donnerent
les Hommes , Comédie Ballet en
un Acte , en profe . Cette nouveauté fut
encore rendue plus piquante par l'exécution
des danſes : on fut fur tout frappé de
la beauté d'un pas de trois pittorefque ,
danfé par les Sieurs Veftris & Lionnois
& la Dlle Hus. La Dlle de Riancour chan-
>
158 MERCURE DE FRANCE,
ta dans le fecond Divertiffement. Cette
piéce devoit être fuivie de Lifts & Délie ,
Paftorale nouvelle ; mais comme elle étoit
du même genre que la Paftorale donnée
le 29 Novembre , & que l'Amour déguifé
fous les traits de l'Amitié étoit le fujet
de l'une & de l'autre , la repréfentation
de Lifis & Délie fut remife à un autre tems,
& l'on donna à la place le troifiéme Acte
des Talens lyriques , qui fut extrêmement
goûté,
Jeudi 8 , les Comédiens François repréfenterent
Brutus , Tragédie du Sr de Voltaire
; & l'Indifcret ', Comédie en un Acte
& en vers , du même Auteur.
Le Samedi 10 , les Comédiens Italiens
donnerent la feconde repréſentation de
Raton & Rofette , & des Amours de Baftien
Baftienne , avec leurs Divertiffemens . Les
Sr & Dile Veftris danferent dans le dernier
un pas de deux au milieu d'un Ballet , figuré
avec des berceaux de fleurs. Ces piéces
furent fuivies du troifiéme Acte des
Talens lyriques.
Le Mardi 13 , on donna les Sibarites ,
Acte d'Opéra du Sieur Rameau & ***
fuivi de la Coquette trompée , Comédie en
Mufique des Srs Favart & d'Auvergne.
Extrait
JANVIER. 1754. 169
EXTRAIT DES SIBARITES.
Herfilide nouvellement élûe Reine de
Sibaris , reçoit fur un trône de fleurs
Phommage de fes fujets ; elle leur dicte
fes loix , & ces loix font celles de la volupté
, des plaifirs & de l'amour. La fête
eft interrompue par un bruit de guerre ;
on vient annoncer que les Crotoniates
ont furpris-les remparts de Sibaris ; Heralide
raffure fes peuples , & leur dit
Volez au devant des vainqueurs ,
Recommencez vos jeux paifibles :
Ils vous portent des fers , préfentez- leur des fleurs
L'empire des plaifirs s'étend far tous les coeurs. O
Les Crotoniares paroiffent ; les Sibarites
les reçoivent en danfant. Aftole Chef des
troupes de Crotone , excite en vain les habitans
de Sibaris à fuir la volupté : frappé
de la beauté d'Herfilide , il s'attendrit pat
gradation , fait retirer fes guerriers , &
céde au pouvoir de l'amour. Les Crotomiates
rentrent avec les Sibarites ; Aftole
leur dit :
Guerriers , la paix fuccéde â nos fanglans projets
Adorez cette Reine , épargnez les fajets :
Chantez , célébrez la victoire
H
170 MERCURE DE FRANCE.
Et l'empire de la beauté ;
Elle défarme la fierté ,
Elle triomphe de la gloire.
L'Acte finit par un Ballet figuré , dont
le fujet eft Mars ramené par les Graces
auprès de Venus.
Les principaux rôles de cet Acte digne .
de la réputation du célébre Rameau, furent
exécutés par le Sr Chaffé & la Dile Chevalier
les rôles acceffoires par les Srs,
Poirier & Bêche : la Dlle Boiran y débu
ta dans le rôle de Philoë , femme de la
Cour d'HerGlide . Le Sr Dupré repréſen
tant un Chef des Sibarites , y danfa avec
ces graces & cette nobleffe qui l'ont toujours
rendu un des plus parfaits modéles
dans fon art . Le Sieur Lionnois danfoit
à la tête des Crotoniates ; les Sr & Dile
Veftris repréfentoient Mars & Venus dans
le Ballet figuré. Les Graces étoient rendues
par les Dlles Camille , Catinon & Maſſon.
Argument de la Coquette trompée.
Florife amante abandonnée de Damon
fur le point d'être unie avec lui , apprend
qu'il lui préfere Clarice , jeune coquette , &
qu'il lui a fait un dédit . Floriſe ſe traveſtit
en homme, s'introduit chez Clarice fous le
nom de Doriman , fe fait aimer de fa rivale
, retire le dédit & ſon portrait que
JANVIER. 1754. 171
Damon avoit facrifié : elle fe fait enfuite
connoître àfon amant qui reprend fes premiers
noeuds , & Clarice eft confondue ;
mais cette coquette s'en confole aisément ,
& participe à la fête que le faux Doriman
lui avoit préparée.
Cet Ouvrage des Srs Favart & d'Auvergne
eut le fuccès le plus général & le
plus marqué. Le Sr Jéliotte qui repréfentoit
Damon , mit beaucoup d'action & d'in
térêt dans fon jeu . La Dlle Fel joua la Coquette
avec beaucoup de fineffe & de légereté
, & la Dlle Favart qui étoit chargée
du rôle de Florife , le remplit très bien
mieux même qu'on ne l'avoit eſpéré , quoiqu'on
dût beaucoup efpérer d'un talent
auffi aimable que le fien .
Les Sr & Dlle Veftris danferent des
menuets avec beaucoup d'élégance . Les Srs
Lani , Lionnois , la Riviere , Baletti , &
les Dlles Lani , Lionnois , Raix & Catiexécuterent
des danfes Allemandes
qui terminerent cet Acte avec gayeté.
non
*
›
Le Jeudi 15 on donna le Magnifique ,
Comédie en trois Actes en proſe de la
Mothe. Trois intermédes qui avoient été
préparés pour une autre piéce, furent confervés
& liés au Magnifique par un Prologue
, efpéce d'impromptu qui avoit rapport
aux circonstances , & qui fit tout l'ef-
Hij
172- MERCURE DE FRANCE.
fet que l'on en avoit efpéré : les rôles en
furent rendus avec une grande vérité par
les Srs Grandval , la Noue , Armand , Deheffe
& Rochard,
Une entrée d'un Faune , d'une Nimphe
& d'un Satire , exécutée par le Sr Veftris ,
la Dlle Veftris & le Sr Lani , offroit dans
le premier interméde un des plus beaux
tableaux dont la danfe foit fufceptible ;
ce pas étoit de la compofition du Sr Veftris.
On fut fatisfait de la danfe réguliere
de la Dlle Carville , & l'on entendit avec
plaifir la Dlle Chevalier & le St Bêche qui
chantoient les airs de ce divertiffement. Le
fujet du fecond interméde étoit, la naiſſance
de Venus qui fortoit du fein des flots , en,
tourée des Graces & des Plaifirs ; elle rétabliffoit
l'harmonie fur la terre , & détruifoit
l'antipathie qui divifoit les mortels.
Les talens de la Dlle Puvigné , du Sr
Jeliotte & de la Demoiſelle Davaux enrichirent
ce divertiffement. On admira la
netteté , la jufteffe , l'étendue de la voix
de la Dlle Davaux , & l'on en conçut la
plus grande espérance .
Arueris , Acte de Ballet des Srs de Cahufat
& Rameau, formoit le troifiéme interméde.
Les principaux rôles de cet ouvrage étoient
remplis avec toute la perfection poffible
par le Sr Jeliotte & la Dlle Fel ; le Se
JANVIER. 1754.
173
Poirier & la Dlle de Riancour y chante
tent avec applaudiffement. On vit avec
plaifir un pas de trois du Sr Dupré avec
le Sr & la Dlle Veftris , dans lequel le Sr
Dupré paroiffoit préfenter fes deux éleves ;
on applaudit à la danfe des Dlles Puvigné,
du Sr Lani & de la Dlle Raix , & l'on admira
fur tout le pas de cinq , compofé des
Dlles Veftris , Lani , Lionnois & des Srs
Veftris & Laval.
Le Samedi 17 on repréfenta l'Opera
d'Atis . Ce fpectacle fut mis en quatre
jours , & rien ne ſe reffentit de la précipitation
. Le St Jeliotte joua & chanta le
rôle d'Atis dans la derniere perfection. La
Dlle Fel répandit dans celui de Sangaride
un intérêt vif & tendre ; le Sr Chaffé qui
repréfentoit Celenus , ne laiffa rien à défirer
pour l'expreffion , le feu & la dignité
de fon rôle ; & la Dlle Chevalier rendit
celui de Cibele avec beaucoup de force &
de nobleffe ; ceux d'Idas , du fleuve Sangard
& des Songes , furent très bien remplis
par les Srs Gélin , Benoift , Poirier ,
Richer & Joguet , ainsi que ceux de Doris ,
Méliffe & de la Nayade , rendus par les
Dlles Boiran , Canavas & Lamal . Les ballets
étoient très- bien dans leur caractere ,
& furent parfaitement exécutés . Tout le
Spectacle eut un grand fuccès , & il fut
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
redemandé avec empreffement.
Le Mardi 20 on donna une feconde repréſentation
d'Atis , qui fut encore plus
goûtée que la premiere.
Le Jeudi 22 on repréfenta pour la feconde
fois le Magnifique , avec le Prologue
nouveau & les intermedes. Cette repréfe
ntation eut le même fuccès , & termina
les Spectacles d'une façon brillante . L'arrangement
& le choix des airs des diffé
rens intermedes avoient été faits par les Srs
Rebel & Francoeur , Sur- Intendans de la
mufique du Roi.
Les ballets étoient de la compofition du
St Laval , Maître des ballets du Roi.
Ces fpectacles ont été ordonnés par Mgr
le Maréchal Duc de Richelieu , premier
Gentilhomme de la Chambre du Roi , en
exercice , & conduits par les foins de M.
de Curis , Intendant des menus plaiſirs du
Roi , en exercice.
JANVIER. 1754. 175
* 臻洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗
NOUVELLES ETRANGERES.
DU LEVANT.
DE CONSTANTINOPLE , le 1 Novembre.
Lufieurs Puiffances Chrétiennes s'étant plain-
Pres à la Porte du peu d'attention de la Regence
d'Alger à l'obfervation de fes Traités ; le Grand
Seigneur a mandé à cette Régence , qu'il ne lui
accorderoit point fa protection dans le cas où elle
feroit en faute à cet égard , & qu'ainfi elle eût
foin de contenir fes Corfaires , & de les punir féverement
quand ils s'écarteroient des bornes qui
leur foot prefcrites .
DUNOR D.
DE MOSCOu , le Novembre.
Le 12 de ce mois , le feu prit au nouveau Pa-
Tais
que l'Impératrice avoit fait conftruire , & cet
édifice a été prefqu'entierement conſumé , avec
une grande quantité de meubles & d'effets précieux.
Heureufement cet accident étant arrivé
en plein jour , l'Impératrice n'a couru aucun rifque,
non plus que le Grand Duc & la Grande Duchefle.
Sa Majefté Impériale demeura jufquà fix
heures du foir à donner fes ordres , pour empêcher
que les flammes ne le communiquaffent aux
maiſons voisines du Palais . Lorfqu'elle fut affurée
qu'il n'y avoit rien à craindre pour la Ville , elle
fe fit conduire à une maifon qui lui appartient
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE.
dans le Quartier de Poxrofxa , & où elle ne pouE
avoir auprès d'ele que les perfonnes dont le fervice
lui eft le plus indifpenfablement néceffaire .
Le Grand Duc & la Grande Duchelle le font retirés
dans une maifon du Quartier de Slabode.
DE STOCKHOLM , le 20 Novembre.
On vient de défarmer à Carelfcroon les Frégates
& les Galeres qui ont croifé pendant une partie
de l'Automne dans la mer Baltique . Le Baron
de Hillebrand , que le Roi a nommé fon Envoyé
Extraordinaire auprès du Roi d'Efpagne , partira
vers la fin du mois prochain pour Madrid,
DE
COPPENHAGUE , le 3.0 Novembre.
On lança le 24 à l'eau , en préfence de leurs
Majeftés , un vaiffeau de quatre- vingt-dix canons
, qui fut nommé Frédéric , & une Frégate
qu'on nomma l'Aigle Blanc. Trois Navigateurs
revenus depuis peu de la pêche de la Baleine , donnerent
enfuite à la Cour le fpectacle d'une chaffe
fur l'eau . Chacun d'eux , en habit Groënlandois ,
étoit dans un Canot . Après qu'ils fe furent exercés
quelque tems à ramer dans le Port , on leur
lâcha plufieurs oifeaux , qu'ils tuerent à coups de
fléches.
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 1 Décembre.
Avant-hier l'Empereur nomma Chevaliers de
l'Ordre de la Toifon d'Or le Feld - Maréchal Comte
de Neuperg, le Comte de Stainville , le FeldJANVIER.
1754 177
Maréchal Comte de Cordoue , le Duc de Croy .
le Comte François - Louis de Salabourg , le Comte
Léopold de Daun , le Comte Pallavicini , le
Marquis Philippe Viſconti Doria de Caravaggio ,
& le Comte François de Caprara . Hier , jour de la
Fête de Saint André , Patron de l'Ordre , Sa Majefté
Impériale fit la cérémonie de recevoir Chevaliers
le Feld - Maréchal Comte de Cordoue , le
Comte de Salabourg , le Comte de Daun & le
Comte de Caprara , qui font en cette Ville . Les
quatre autres nouveaux Chevaliers font abfens.
DE DRESDE , le 3 Décembre.
Le College Suprême de la Steur avertit les Inté
reffés qui font dans les Provinces Unies , de pro
duire avant le huit du mois prochain les Obligations
dont ils font porteurs , & une fpécification exacte
des arrérages qu'ils ont à répéter . Ils pourront
s'adreffer aux Bureaux que le Collége a indiqués
en Hollande , ou directement au Comptoir établi
ici. Auffi-tôt qu'on aura vérifié leurs titres , on
prendra des arrangemens pour acquitter tout ce
qui eft dû des années précédentes.
DE BERLIN , le 1 Décembre.
و ا
En conféquence de la convention faite avec le
Roi de Pologne Electeur de Saxe , le Roi vient
de défendre à fes Sujets , fous de rigoureufes peines
, d'acheter à l'avenir ou de recevoir en payement
des Obligations de la Steur ; l'intention de
Sa Majesté étant que la Cour de Drefde ne fois
pas dans le cas d'en acquitter au- delà du nombre
porté par l'accomodement.
178 MERCURE DE FRANCE.
DE SCHEWEDT , le 28 Novembre.
Demain on célébrera le mariage de la Prin
ceffe Frédérique - Dorothée - Sophie , fille aînée du.
Margrave , avec le Prince Frédéric- Eugene de-
Wirtemberg. Le Prince de Pruffe , le Prince Ferdinand
fon frere , le Prince Louis de Wittemberg ,
& le Prince Frédéric d'Anhalt- Cothen ſe font
rendus ici pour affiſter à cette cérémonie. Le Comte
de Beefs , Grand - Maréchal de la Cour de Berlin
, y affiftera de la part de Sa Majeſté Pruffien--
ne. Les fêtes qu'on a préparées pour ces noces .
feront de la plus grande magnificence , & elles .
dureront huit jours confécutifs .
D'EMBDEN , le 25 Novembre.
Plufieurs Maîtres de Navires Suédois hazar✩-
doient de faire voile pour Lifbonne , fans fe pourvoir
de Paffeports de la Régence d'Alger ; par là:
ils s'expofoient à fe faire enlever par les Pirates de
cette Régence , & à commettre l'honneur du Pan
villon de Suede. Les lettres de Gothenbourg annoncent
que le Roi de Suede a rendu une Ordonnance
, par laquelle il enjoint à tous ceux de fes:
Sujets qui le mettront en route pour doubler le
Cap de Finisterre , de fe-munir des Paffeports cidefsus
mentionnés. Sa Majefté Suédoife , par la
même Ordonnance , déclare qu'elle ne réclamera :
point les Vaiffeaux dont les Propriétaires auront
négligé de prendre cette précaution.
JANVIER. 1754. 179
ESPAGNE.
DE LISBONNE , le 8 Novembre.
On a publié une Relation des avantages rem
portés fur le Roi de Sunda , & elle contient les détails
fuivans. Le Marquis de Tavora , Viceroi des
établiffemens que les Portugais poffedent dans les
Indes , s'étant plaint inutilement de plufieurs infractions
faites aux Traités par le Roi de Sunda
prit enfin la refolution de lui déclarer la guerre.
Alors le Roi de Sunda tâcha de détourner cet orage
, en envoyant un Ambaffadeur au Marquis de
Tavora , pour l'affuter qu'il étoit prêt à donner
une entiere fatisfaction aux Portugais . Cette dé
marche trop tardive ne changea rien au projet du
Viceroi , ayant donné ordre à l'Ambafladeur de
fe retirer , il fit voile de Goa le 3 Novembre 1752 ,
avec quelques Vaiffeaux de guerre & plufieurs
Bâtimens de tranfports fur lefquels étoient des
troupes de débarquement , & il alla defcendre fur
la côte de Sunda près de Pito , Place importante
qu'il avoit deffein d'attaquer . Elle étoit munie de
foixante piéces de canon , fervies par des Cano
niers Européens . Malgré le feu de cette artillerie ,
les Portugais monterent à l'affaut , & fe rendirent
maîtres de la Ville. Pendant qu'ils attaquoient
cette place , le canon de leurs Vaiffeaux bat
toit le Fort de Ximpin , qui défend l'entrée du Port
de Piro. La Garnifon de ce Fort capitula auſſi- tôt
après la prife de la Ville. Les Portugais , indépendamment
de plufieurs Navires & de cent vingtcinq
piéces de canon dont ils le font emparés , ont
fait un très grand butin . Ils n'ont eu que feize foldats
de tués , & environ foixante bleffés dans cette
expédition.
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
Le prife de Piro eft d'autant plus importante
qu'elle exemptera les Portugais de payer les droits
aufquels ils étoient affujettis lorfqu'ils vouloient
tirer de cette Côte le poivre & le bois de Sandal.
Le Roi a ordonné d'envoyer trois nouveaux Vaiſfeaux
de guerre & un renfort de trois mille hom➡
mes au Marquis de Tavora , pour le mettre en état
de conferver fa conquête.
DE CADIX , le 21 Novembre.
Ces jours derniers le Vaiffeau de Regiftre la
Sainte Trinité eft arrivé de la Havane ; il a fait le
trajet en quatre- vingt quatre jours . A la fortie
du Carral de Bahama , un coup de vent l'a féparé
da Navire le Gavilan , avec qui il avoit fait voile
›de conferve.
ITALIE
DE ROME, le 28 Novembre.
Avant-hier , jour auquel le Pape avoit indiqué
le Confiftoire , Sa Sainteté s'y rendit avec les cerémonies
accoutumées On y préconifa l'Evêque
de Torcello dans l'Etat de Vénife , & l'Evêque de
-Nufco , dans le Royaume de Naples. Le Pape accorda
le Pallium à l'Archevêque Prince de Saltzbourg.
Les Cardinaux Otfini & Jerome Colonne
opterent les nouveaux titres qui leur ont été conférés.
Enfuite Sa Sainteté déclara qu'elle nommoit
Cardinaux MM Jofeph Marie Ferroni , Flo
rentia , Archevêque Titulaire de Damas , Secrétaire
de la Congrégation des Evêques & Régu
liers ,& Chanoine de la Bafilique de Saint Pierre,
né le 30 Avril 1693 ; Fabrice Sorbelloni , Milanois
JANVIER. 1754. I &T
Archevêque Titulaire de Patras, Nonce à Vienne ,
né le 7 Novembre 1699 ; Jean- François Stoppani,
Milanois , Archevêque Titulaire de Corinthe ,
Président de la Légation d'Urbin , né le 16 Septembre
1695 ; Luc- Melchior Tempi , Archevêque
Titulaire de Nicomédie , Nonce en Portugal,
né le 13 Février 1688 ; Charles François Durini ,
Milanois , Archevêque Titulaire de Rhodes , nommé
depuis peu Evêque de Pavie , & ci- devant
Nonce en France , né le 20 Janvier 1693 ; Henri
Enriquez , Napolitain , Archevêque Titulaire de
Nazianze , Nonce en Efpagne , né le 29 Septembre
1701 ; Cofme Impériali , Génois , Vice- Camerlingue
du Saint Siége , & Gouverneur de Ro
me , né le 24 Avril 1685 ; Vincent Malvezzi
Bolonois , Maître de Chambre de Sa Sainteté ,
nommé depuis peu à l'Archevêché de Bologne ;.
Louis Matte , Romain , Auditeur de Rote , né le
17 Mars 1702 ; Jean-Jacques Millo , de Cafal ,
dans le Montferrat , Dataire & Garde des Sceaux
de la Pénitencerie ; Flavio Chigi , Romain , Audiceur
de la Chambre Apoftolique , rá le 8 Seprembre
1711 ; Jean- François Banchieri , de Pftoye ,
Tréforier Général de la Chambre Apoftolique ;
Marie-Jofeph Livizzani , Modenois , Secrétaire
des Mémoriaux , né le 20 Mars 1688 ; Louis
Marie Torrigiani , Florentin , Secrétaire de la
Congrégation de la Confulte , né le 18 Octobre
1697 ; Clément Argenvilliers , Romain , Auditeur
de Sa Sainteté , Avocat Confiftorial , Canonifte
de la Pénitencerie , Recteur du College de la Sa
pience , & Chanoine de la Bafilique de Saint Jean
de Latran ; & Pierre Galli , Général des Chanoines
Réguliers de Saint Sauveur , connus fous le
nom de Congrégation de Saint Pierre aux Liens
Après le Confiftoire , les onze nouveaux Cardi,
182 MERCURE DE FRANCE.
maux qui le trouvoient en cette Capitale , allerent
en grand cortège à l'audience du Pape , & ils reçurent
la Barette des mains de Sa Sainteté. On dépêcha
le même jour des Couriers aux Cardinaux
Sorbelloni , Stoppani , Tempi , Durini & Enriquez
, pour leur annoncer la nouvelle de leur
Promotion La Barette fera portée au Cardinal
Sorbelloni par le Comte Petroni ; an Cardinal
Stoppani , par l'Abbé Veterani ; au Cardinal Tempi
, par Don Antoine Reggio ; au Cardinal Durini,
par l'Abbé Dadda , & au Cardinal Enriquez , par
BAbbé d'Arragona.
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , le 6 Dicembre.
La Chambre des Communes a accordé deux
cens trente fix mille quatre cens vingt livres fterlings
pour l'entretien des Garnifons de Gibraltar ,
de Port-Mahon , & des Colonies de l'Amérique ;
cent dix- hurt mille trois cens quarante - fept pour
Pärtillerie de terre , & cinq mille deux cens dixhuit
pour quelques dépenfes extraordinaires auf
quelles le Parlement n'avoit pas pourvû. Le Bill
pour ré quer l'Acte qui autorifoit les Juifs à demander
des Lettres de Naturaliſation , a paffè
d'une voix unanime dans cette Chambre . Elle a
réglé aujourd'hui que la taxe fur les revenus des
Terres continueroit d'ètre de deux fchelins par
livre fterling . La même Chambre a ordonné qu'on
lui remit une Lifte des noms des personnes qui
ont foufcrit à la nouvelle Lotterie.
On mande de Terre-Neuve que le Comman
dánt du Vaiffeau de guerre le Penfance a fait une
mouvelle tentative. pour découvrir l'Ile inconnue ,
JANVIER.
1831
1754.
qu'on prétend être vers le cinquantiéme degré de
latitude & le vingt- troifiéme de longitude occidentale
, mais que cet Officier n'a pas été plus
heureux que le Capitaine Rodney dans fa recherche.
La Chambre des Communes a paffé le Bill con
tre les Soldats mutins & les Déferteurs , celui pour
continuer les droits fur la Dreche , & celui pour
indemnifer les Officiers de Justice de certains frais
extraordinaires qu'exigent fouvent les procéduress
criminelles.
On doit travailler inceffamment à la conftruction
d'un Bâtiment , pour y placer les curiofitéss
des Cabinets de Harley , de Cotton & du Chevalier
Stone . Les Commiffaires chargés par le
Parlement de l'inſpection de cette Collection
font l'Archevêque de Cantorbery , le Grand Chan
celier , le premier Commissaire de la Tréforerie ,
le Préfident du Confeil , le Garde du Sceau Pri
vé , le premier Commissaire de l'Amirauté , le·
Grand- Maître de la Maifon du Roi , le Grand-
Chambellan , l'Evêque de Londres , les deux Secrétaires
d'Etat , l'Orateur de la Chambre des
Communes , le Chancelier de l'Echiquier , le premier
Juge de la Cour du Banc du Roi , le Garde
des Archives , le premier Juge du Tribunal des :
Plaidoyers communs , le Procureur & le Sollici
teur Généraux , le Préfident de la Societé Royale
, & celui du Collége des Médecins.
DE LA HAYE , le 7 Décembre.
On a fait ces jours derniers l'échange des rati
fications du Traité de Commerce conclu entree
le Roi des Deux Siciles & cette République . Voici
la traduction de l'Acte de ratification de Sas
184 MERCURE DE FRANCE .
20
5
Majesté Sicilienne. » CHARLES , par la grace de
Dieu , &c. Nous avons fait examiner avec attention
le Traité de Commerce & de Navigation
que le Comte de Faulon - Finochietti , Co-
» lonel dans nos troupes , & notre Miniftre Plénipotentiaire
auprès de nos très chers & fideles
» Amis les Seigneurs Etats Généraux des Provin
» ces Unies , a figné , en vertu des pouvoirs que
" nous lui avons donnés , avec les Plénipotentiaires
defdits Etats Généraux ...... Nous avons
accepté , approuvé , ratifié & confirmé ce Trai-
» té dans tous & chacun des points qui y font
-> contenus ; & par ces Préfentes , fignées de notre
main , nous en acceptons , approuvons , ratifions
& confirmens tous les articles : promet-
» tant en foi & parole de Roi , de les maintenir &
" obferver inviolablement , fans jamais faire choſe
qui y foit contraire , foit directement , foit indirectement.
En témoignage de quoi , nous.
avons aux prélentes fait appofer notre Sceau
Royal , & avons ordonné qu'elles fufsent contrefignées
par notre premier Secrétaire d'Etat ,
» de Guerre & de Marine. Donné à Portici , le 15
" Octobre 1753. CHARLES . Et plus bas , Jean Fagliani
d'Arragona.
39
23
5
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.·
E Roi qui jouit à préfent d'une parfaite fanté,
Le Roi que d'une
pelle du Château. Sa Majesté le promena l'aprèsmidi
en carroffe dans les environs de Verfailles,
JAN VIER. , 1754. 185
Le 8 , la Reine communia par les mains de
l'Archevêque de Rouen , Grand- Aumônier de Sa
Majefté. Madame la Dauphine communia par
celles de l'Archevêque de Seas , fon premier Aumônier.
La Reine affifta l'après- midi à la prédication- du
Pere Culhiat , de la Compagnie de Jefus.
Leurs Majeftés , accompagnées de la Famille
Royale , entendirent enfuite les Vêpres chantées
par la mufique , aufquelles l'Abbé Gergeoy , Chapelain
ordinaire de la Chapelle- Mufique , officia ,
& le Salut célébré par les Miffionnaires..
Le même jour , la Ducheffe de Beauvilliers fut
préfentée à leurs Majeftés & à la Famille Royale.
Le 9 , le Roi alla fouper & coucher à Trianon.
Sa Majefté en revint le lendemain , & elle y eft
retournée le 11 .
Madame la Dauphine fut purgée le 10 par
précaution .
Les Comédiens François repréfenterent le 6 à la
Cour la Comédie du Menteur , de Pierre Corneille ;
& la petite Piéce de l'Indifcret , du M. de Voltaire
Le ri , les mêmes Comédiens jouerent le Chevalier
à la mode.
Les Comédiens Italiens donnerent le 12 la Parodie
de l'Intermede du Joueur.
(
Par la mort du Marquis de Marcieu , le Vicomte
de Merinville , premier Enfeigne de la Compa
gnie des Gendarmes de la garde du Roi , ft devenu
fecond Capitaine Sous Lieutenant de cette
Compagnie , & le Baron de Wangen , premier
Guidon, eft monté à l'Enfeigne. Le Marquis d'Entragues
, Capitaine de Cavalerie dans le Régiment
de Berri , a obtenu le Guidon vacant dans la même
Compagnie.
Le 13 de ce mois le Roi vint à Versailles pour
186 MERCURE DE FRANCE.
affifter à la Comédie , & Sa Majesté retourna en
fuite fouper & coucher à Trianon.
Madame Victoire , dont la fanté eſt parfaitement
rétablie , rendir viſite le même jour à Madame
Adélaïde qui avoit pris des eaux.
Le Roi revint le lendemain de Trianon à Verfailles.
Le 1s de ce mois , la Statue pédestre que les
Etats de Bretagne ont réfolu de faire ériger en mémoire
de la convalefcence du Roi en 1744 , & des
victoires de Sa Majefté , a été fondue au Roule par
le Sieur Gors, en préfence des Députés & du Tréforier
de la Province, M. Lemoyne fils , Sculpteur
du Roi , a fait le modele de ce monument , & M.
Duclos , Hiftoriographe de France , un des quasante
de l'Académie Françoife , en a compofé
l'Infcription.
Le 16 , troifiéme Dimanche de l'Avent , leurs
Majeftés accompagnées de Monfeigneur le Dauphin
, de Madame la Dauphine & de Madame Sophie
, entendirent le Sermon du Pere Culhiat , de
la Compagnie de Jefus , & affifterent enfuite aux
Vêpres & au Salut célebrés par les Miffionnaires.
Le 17 , le Roi partit pour Choify , d'où il
revint le 20,
Monfeigneur le Dauphin , Madame la Dauphi
me , Madame Adélaïde , & Mefdames Sophie &
Louiſe ſe font rendues le 19 à ce Château .
Le 17 , pendant la Meffe du Roi , l'Archevêque
de Sens , & l'Evêque d'Evreux prêterent ferment
de fidélité entre les mains de Sa Majesté.
Le 18 , l'Evêque de Meaux remit le Pallium
de la part du Pape à l'Archevêque de Sens . Monfeigneur
le Dauphin , Madame la Dauphine &
Madame Adélaïde affifterent à cette cérémonie
qui le fit dans la Chapelle du Château ,
JANVIER. 1754. 187
€
Le Roi a accordé au Marquis de Tauriac la Lieutenance
de Roi de la Province de Rouergue , vacante
par la mort du Marquis de Tauriac fon pere.
L'Abbé Vatry , Profeffeur Royal en Langue
Grecque , Inspecteur du Collège Royal , & Allocié
de l'Académie Royale des Infcriptions & Belles-
Lettres , a été élu Penfionnaire de cette Académie ,
à la place de feu M. de Bofe .
Le zo de ce mois , les Actions de la Compagnie
des Indes étoient à dix fept cens trente livres ; les
Billets de la premiere Lotterie Royale à fix cens
quatre-vingt feize , & ceux de la feconde Lotterie
Royale à fix cens trente- huit .
M. de Villefroy , Profeffeur en Langue Sainte
au College Royal , Abbé , Seigneur de l'Abbaye
& Châtellenie de Blazimont , érigée en 721 pour
le fervice perfonnel des Ducs d'Aquitaine , & en
cette qualité premier Aumônier du Prince qui
vient de naître , a donné récemment des marques
'éclatantes de fon zele & de fon attachement refpectueux
à la Famille Royale. Il a ordonné à fon
Juge de Blazimont de faire chanter folennellement
un Te Deum en action de graces , pour
naiffance de Monfeigneur le Duc d'Aquitaine.
la
Le 27 Octobre dernier , la fête & les réjouiffan
ces furent annoncées à l'entrée de la nuit par le fon
des cloches. Le même jour M. Bonnet , Juge
de Blazimont , avoit fait publier que le lendemain
chaque habitant illuminât fa maiſon , & fît un feu
devant fa porte .
Le Dimanche 28 , fur les dix heures , Dom Du
puy, Religieux de la Communauté , prononça um
difcours devant une nombreuſe affemblée . Il s'étendit
beaucoup fur la miféricorde du Seigneur ,.
qui venoit d'accorder aux voux des François un
188 MERCURE DE FRANCE:
Prince dont la naiffance affuroit de plus en plus Is
Coutonne dans la Maifon Royale : il fit enfuite
féloge du Roi & de Monfeigneur le Dauphin .
"A deux heures après -midi , la Bourgeoifie qui
forme deux Compagnies d'environ so hommes
chacune , les Drapeaux déployés , le trouva fous
les armes dans la place : M. M. Augan , de Liffe
& Boutet , Capitaines , étoient à leur tête , ils parti
rent de là au bruit des tambours , fifres & autres
inftrumens , & marcherent vers l'Abbaye fur deux
colonnes , commandés par M. Thouneuf , Major ,
qui fit mettre en haye cette troupe , lorfque les
Religieux de l'Abbaye vinrent au devant des Juges ,
Officiers de Juftice & Jurats ; ces Magiftrars furent
introduits dans 1 Eglife par Dom Prieur .
Les Muficiens que le Juge avoit fait venir de
Bordeaux , chanterent en mufique les Vêpres & le,
Te Deum , qui furent précédés & fuivis de plufieurs
décharges de moufqueterie.
Les deux Compagnies , les Juges , Officiers ;
Jurats , & les Curés du voifinage qui y étoient in
vités , fe rendirent dans le même ordre au lieu où
étoit le feu de joie . M. Bonneau de Monfauzier ,
Seigneur de Madaillan , Capitaine dans le Régiment
de Bourbonnois ; & M. de Saint Maudé de
Donery , ancien Lieutenant de Cavalerie , Chevaliers
de S. Louis , qui avoient affifté au Te Deum ,
allumerent le feu avec M, M. les Juges & Jurars.
On fit couler des fontaines de vin & diftribuer
du pain & de la viande au peuple ; le foir toutes
les maifons furent illuminées.
La place dont les illuminations étoient ordonnées
avec goût,formoit un coup d'oeil des plus gra
cieux. L'on y avoit placé des infcriptions de vive
le Roi , la Famile Royale & Monfeigneur le Duc
Aquitaine.
JANVIER . 1754. 189
Après le feu tous les invités fe rendirent chez
M. le Juge , où il y avoit deux tables de vingt couverts
, qui furent fervies abondamment & délicatement.
A la fuite du fouper , M. Bonnet , de fon propre
mouvement , donna un bal compofé des perfonnes
de l'un & l'autre fexe les plus diftinguées , qui dura
toute la nuit , auffi bien que les décharges de
moufqueterie que l'on répéta jufqu'au jour .
Cette fête s'eft paffée avec un ordre & une tranquillité
admirables . On eût pris tout le peuple pour
une feule famille uniquement animée du défir de
répondre aux fentimens de M. l'Abbé , & de témoigner
comme lui à fon Roi un attachement in
violable à tout ce qui l'intéreſſe,
BENEFICES DONNE'S.
A Majefté a accordé l'Abbaye de Chors , Or
bé Gourmont de Laval , Vicaire Général de l'Evêché
de Dijon ; & l'Abbaye Réguliere d'Origny
même Ordre , à la Dame de Sabran , Religieufe
de l'Ordre de Citeaux,
L
❁ ཉུ ❁ ? ' ཀྱི ❁༧ .
MARIAGES ET MORTS.
E 22 Octobre dernier , M. Dedelay de la Garde
, Maître des Requêtes , ci - devant Confeiller
au Grand Confeil , époufa Mademoiſelle de
Salignac de Fénelon , fille de feu M. de Salignac ,
Marquis de la Mothe- Fénelon , Chevalier des Or
190 MERCURE DE FRANCE.
dres du Roi , Confeiller d'Etat d'Epée , Lieutenant
Général des Armées de Sa Majefté , Gouverneur
du Quefnoy , Ambaladeur du Roi auprès des
Provinces- Unies , & auparavant fon Miniftre Plénipotentiaire
au Congrès de Soiffons ; & de Madame
le Pelletier. La Bénédiction nuptiale leur a été
donnée dans la Chapelle de l'Hôtel le Pelletier.
Adrien- Louis de Guines de Bonnieres de Melun,
Comte de Souakre , fils de Guy- Louis , Comte de
Guines , Lieutenant de Roi de la Province d'Artois
; & de feue Ifabelle - Françoife- Adrienne de
Melun , Marquife de Cottes , époufa à Gand le
28 Novembre dernier , par Contrat figné par le
Roi à Fontainebleau le 11 du même mois , Caroline-
Françoife Philippine de Montmorenci , fille
de feu Louis - François , Prince de Montmorenci
Comte de Lognies , Vicomte de Roulers , de la
branche de Neuville-Witas , & de feue Marie-
Theréte Ryn , Baron ne de Bellem.
Il eft iflu en ligne directe & mafculine de la feconde
Maifon des Comtes de Guines , formée par
Wenemar , Châtelain de Gand ; & Gilles , Comteffe
héritiere de la Mailon de Guines , qui eurent
pour fils Arnould premier de ce nom ; lequel eut
de Mahaud de Saint Omer , Bauduin ſecond , marié
avec Chriftine , héritiere d'Ardres , & pere d'Arnould
II . Celui- ci ayant laiflé pour Comte du
Pays de Guines Bauduin III . l'un de les fils , ledit
Bauduin légue à Robert fon frere , par teſtament
de 1244 , repofant à l'Abbaye de Saint Bertin , la
Terre & Maifon de Bavelinghem. Ledit Robert
avoit eu pour appanage celles de Urelenghem , de
Bonnieres-lez - Guines , de Fontaines , &c . & laiffa
de la femme Maroitte , Dame de Hames , Robert
de Guines II . du nom , nommé par le Comte
Arnould de Guines III. du nom ( 1270 ) ſon chier
JANVIER. 1754. 191
soufin &fiaulx Monfeigneur Robert , Chevalier, Seigneur
de Urelenghem de Hames. Ce Robert eft
dit frere de Jean 1. Seigneur de Bonnieres- lez-
Guines , Bavelinghem & Fontaines , dans un titre
de 1195 , & y font nommés coufius de Jean de
Guines , Vicomte de Meaux , fils dudit Arnould
III. Ce Jean , Seigneur de Bonnieres , laiffa de
Marguerite de NeuvilleJean II.lequel écartela les
Armes de Guines de celles de fa mere , comme
puîné des Seigneurs de Hames , qui porterent en
plein après la mort du dernier Comte de Guines en
1294. Illaiffa d'Antoinette d'Humieres Jean III.
Seigneur de Bonnieres , Gouverneur de Boulogne,
= qui l'an 1410 laiffa de la fille du Seigneur de Montigny
Saint Chriftophle , Guillaume , Chambellan
du Roi & des Ducs de BourgogneJean & Philippe,
Gouverneur d'Arras , Bapaume & Avefnes ( 1409 )
lequel eut de Jeanne de Fiennes , Jean IV. Cham
bellan du même bon Duc Philippe ( 1424 ) qui
de Jeanne de Baynes , Dame de Souaftre , du Mefnil
, & c. laifa Philippe , dit de Bonnieres , Seigneur
de Souaftre , du Mefnil & la Thieuloye ,
Confeiller & Chambellan du Duc Charles de
Bourgogne ( 1460 ) lequel de Marguerite de Fre
maux , Dame de Los & de Flers , eat Pierre ,
Chevalier , Seigneur comme fon pere , qui de Mare
guerite , fille de Sohyer , Seigneur de Wignacourt
& d'Ourton , laila Jean V. du nom , Gentilhomme
& Echanion de la Reine de Hongrie ,
Gouverneur d'Arras , lequel époufa Jeanne de
Lannoy Dame d'Ogimond , & Dame d'Honneur
de ladite Reine. Il en eut Jean VI . du nom ,
Seigneur de Souaftre , & c. Gentilhomme de la Bouche
de Philippe II . Roi d'Espagne , Gouverneur
de Dunkerque ( 1559 ) qui prit les armes pleines
de Guines ( 1565 ) à la mort de Claude , Seignear
192 MERCURE DE FRANCE.
de Hames , Chef de fdites Armes , & laiffa de
Claudine de Hallwin , four héritiere de Jean ,
Seigneur de Nieurlet , Gouverneur de Dunkerque,
puis de Saint Quentin , Charles , Chevalier Seigneur
defdits lieux , Gouverneur de Bethune , puis
en 1600 de Saint Omer ; qui d'Ifabelle , héritiere
de François de Buiffy , Dame d'Agnies , Noulette
, & c. eut Charles- Albert de Guines , Comte
de Souaftre , Député des Etats d'Artois , & Gou
verneur de Binche ; lequel laiffa de Marie de
Beauffort , Dame de Vandegies , Boifleux , &c.
fille de Louis , Gouverneur du Quefnoy , & Générál
des hommes d'armes , le Comte Charles - Ignace
, Député aux mêmes Etats , qui eut de Jeanne-
Marie- Anne de Crequy , Dame de Rimboval ,
fille d'Antoine , Marquis de Villerſbruflin , Charles
- Eugene -Jean- Dominique de Guines , dit de
Bonnieres , Comte de Souaftre , Marquis de Villeifbruflin
, Meftre-de- Camp d'un Régiment de
Cavalerie au fervice de France ; lequel de Marie-
Françoife , fille de François , Comte de Montbront
, Chevalier des Ordres du Roi , Lieutenant
Général de Flandres , Gouverneur de Cambray ,
précédemment Colonel du Régiment du Roi , Infanterie
, & Capitaine Lieutenant de la feconde
Compagnie des Moufquetaires du Roi , eut Guy-
Louis , d'abord Chevalier de Malthe , puis marié
en 1734 , pere d'Adrien - Louis , qui donne lieu à
cet article.
La branche de Montmorenci de Neuville-Witas
eft iffue de Charles , fils de Bauduin , Seigneur , de
Croifilles , Wancourt , la Chapelle , Neuville-
Witas , Anies , &c. & de Catherine de Rubempré
, fa feconde femme,
Le 23 Novembre eft décédée Madame Adelaïde
JANVIER . 1734. 193
Lade -Louie de Chambon d'Harbouville , épouſe
de M. Jean- Baptiste Thomas de Pange , Tréforier
Général de l'Extraordinaire des Guerres.
Le 27 , a été inhumee à Saint Eustache Marie-
Jofephe Rigaud de Vaudreuil , fille de Jofeph-
Hyacinthe Rigaud , Marquis de Vaudreuil , Com
mandant à Saint Domingue , & de Marie- Claire-
Françoife Guyot de la Mirande.
Lez Décembre , eft mort à Paris M. Joachim
Marie , Marquis de Salviati.
Le 12 , a été enterré à Saint Jean - en - Grêve
M. Etienne Bourdin , Préfident- Tréforier de France
au Bureau des Finances d'Alençon .
Le 16 , mourut à Paris Meffire Jean Felix d'Athénes
de la Peyroufe , Maréchal des Camps &
Armées du Roi , âgé de 68 ans.
LETTRE de M. Mufeux , Chirurgien-
Major de l'Hôtel- Dieu de Reims , au Frere
Côme , pour fervir de preuve aux fuccès
de l'opération de la taille faite par le Lithotome
caché.
Oilà , Monfieur , fept tailles faites avec votre
Lithotôme , qu'il faut ajoûter à la liſte
des quatre vingt - deux qui ont été publiées ci - devant
, & une buitiéme à la dilatation Quoique .
celle- ci ne foit pas de votre méthode , j'ai cru être
obligé de vous en parler dans celle de Marie Le
clerc , pour fervir de réponse à M. Cat . J'ai été
furpris de trouver dans fa cinquiéine Lettre une
partie de l'obfervation de cette fille. M. Caqué ,
mon Confrere , Correfpondant de l'Académie
Royale de Chirurgie , & Chirurgien- Major de
194 MERCURE DE FRANCE.
l'Hôtel Dieu de Reims par ſemeſtre , donna avis
à M. Benomont , Maître en Chirurgie à Paris
de cette taille auffi-tôt après l'ouverture de fon
cadavre ; ce Confiere auroit dû refléchir , que M.
Benomont, qui eft en relation avec M. le Cat , në
manqueroit pas de lui communiquer fa lettre ;
j'ignore s'il a eu bonne ou mauvaiſe intention
dans ce procédé ; mais je remarque que M. le
Cat a fupprimé le nom de M. Caqué , par je ne
fça quel motif, dans la lifte qu'il donne de vos
fectateurs : jene crois pas cependant qu'il lui prenne
envie de quitter votre inftrument , il lui a ren
du de trop bons fervices au Printems dernier
comme vous le verrez par la lifte ci -après ; car
pour une feule fois qu'il s'eft écarté de cette mé
thode , il a rencontré une pierre qui a fait périr
fon fujet en trois jours ; vous pouvez par conféquent
le mettre au nombre de vos zelés partifans
, mais de ceux qui peuvent avoir quelque
raifon pour ne le pas montrer .
"
J'ai taillé au commencement du mois de Juillet
, à la coupe d'onze lignes , la fille dont il s'agit
, qui avoit les fiévres depuis trois mois ; elle
Te nommoit Marie- Jeanne Leclerc , âgée de dixneufans.
La pierre qui pefoit fix onces & demie
n'a pu s'extraire qu'en employant beaucoup de
force , & la malade eft morte le vingt-feptiéme
jour après.
La raifon qui m'a déterminé à faire une coupe
dans cette opération , eft principalement la fuited'une
taille faite par M. Caqué , à l'époufe de
Jofeph Blondeau , Paroiffe S. Thimotée , à Reims.
Il a fait fon opération par la dilatation ménagée ,
tant recommandée par M. le Cat ; la pierre qui
pefoit dix onces , a fait un délabrement & des contufions
fi confidérables , que cette femme en ek
JANVIER . 1754. 195
morte le troifiéme jour après fon opération : fon
cadavre n'a point été ouvert , parce qu'elle n'a
pas été taillée à l'Hôtel - Dieu.
L'ouverture de celui de Marie Leclerc m'a affuré
que le Lithotôme caché n'a eu aucune part à
fa mort.
1º. Parce qu'on ne peut tirer une pierre entiere
de ce volume fans caufer une violente contufion
qui fans autre caufe , pourroit feule faire périr
la malade , malgré les plus exactes précautions .
2º. Il est évident qu'après une pareille extraction
, il auroit été abfolument néceffaire de préve
nir l'inflammation & fes fuites par des faignées
copieuſes & réitérées ; mais l'indocilité & Phorreur
de cette malade pour une fimple piqûre de
lancette étoient fi grandes , que la crainte d'une
feule faignée qu'on lui fit après la taille , la mit
dans un état de peur plus violent que quand elle
fut opérée ; ce qui m'aforce , malgré l'évidence
da plus grand danger , d'abandonner le refte de
cette cure aux feules forces de la nature.
3°. En conféquence de cette omiffion forcée des
faignées indifpenfables , j'ai trouvé deux abfcès
qui s'étoient formés dans le tiflu cellulaire des
parties latérales & prefque fupérieures de la vef
Ge , dont la contufion étoit viſiblement la cauſe.
Malgré ces circonftances défavorables , cette malade
a donné les plus Aateufes efpérances de fuc
cès pendant vingt- fept jours qu'elle a furvêcu ; fa
mort fubitement arrivée , ne peut avoir pour cauſe
qu'un prompt reflux de la matiere fuppurée
& retenue dans les deux abcès , qui n'avoit pu
fe faire d'iffue .
Au furplus , il eft faux , comme le fuppofe gratuitement
M. le Cat dans fa cinquième lettre , que
le plancher du vagin ait été coupé dans le tems de
Lij
196 MERCURE DE FRANCE.
l'incifion , mais qu'il eft plutôt vrai qu'il s'eft
fait une déchirure dans le moment de l'extraction
de la pierre , à l'endroit le plus foible du vagin ,
& que cette déchirure s'eft continuée latéralement
julqu'a un demi- travers de doigt de l'orifice de
l'uretere gauche . Il eft d'ailleurs très - certain en
confidérant la groffeur de la pierre , que fi cette
fille a furvêcu vingt-fept jours en donnant de l'efpérance
, malgré fon obftination , que c'eſt au Lithotôme
dont je me fuis fervi , & aux manoeuvres
ménagées , qu'elle en a eu l'obligation.
Le huit Mai dernier , j'ai taillé à Marle , petite
Ville à quatorze lieues de Reims , à la coupe de
neuflignes de votre Lithotôme , le fils de Mada
me la Veuve Gayard , Marchande Braffeufe , âgé
de quatorze ans ; il a eu des fignes de calcul des
fa plus tendre jeunesse : je lui ai tité une pierret
murale de la grofseur d'un moyen oeuf de poule ;
il est guéri en vingt- cinq jours fans aucun panfement.
J'ai taillé dans la même Ville , le lendemain
neufMai , le fils de M. Pelletier , âgé de douze
ans , à la même coupe que le précédent . Je lui
ai tiré une pierre ovale , plus petite que celle de
Gayard ; il n'a plus pafsé d'urine par fa playe
ingt-quatre heures après l'opération , & elle a
été parfaitement cicatrifée dans huit jours.
Le vingt-deux du même mois de Mai 1753 ,
j'ai taillé à l'Hôtel Dieu de Reims , Jean Baptifte
Mingot , âgé de ſeize ans , natif de la même Ville
, Paroiffe de S. Denis ; j'ai tiré par une coupe
d'onze lignes une pierre d'une grofleur médiocre
; il a été parfaitement guéri , & forti de l'Hâ—
tel Dieu le quinze après fon opération fans aucun
panfement : ces trois taillés font maîtres de leurs
unnes,
JANVIE R. 1754. 197
Voici ce que je fçais des opérations de mon
Confrere ; je n'en ai vu faire qu'une , j'étois malade
quand il a fait les autres.
Le vingt deux Mai 1753 , Gilles Boudet , âgé
de cinq ans , natif de Cernay -lès - Reims , a été
taillé à l'Hôtel- Dieu par une coupe de fept lignes ,
guéri fans panfement en trente jours .
a Dans le courant du même mois de Mai , il
taillé le fils d'Edme Blondel , Boulanger à Reims
à la coupe de neuf lignes , guéri en trente jouts
fans panfement.
Il a auffi taillé le fils d'Edme Savoye , Maître
Maréchal à Reims , à la coupe de fept lignes , guéti
en quinze jours fans panfement : tous retiennent
leurs urines.
Autre Lettre écrite an Frere Côme , de Befan
çon , le 26 Novembre 1753 .
>
Les de ce mois , j'ai fait faire avec votre Lithotôme
, une taille par un Chirurgien de la ville
, dans l'Hôpital bourgeois , le malade eft un
jeune homme de 12 à 14 ans , d'une mauvaiſe
fanté , rendant beaucoup de graviers , de petites
pierres , & du pus dans fes urines . On lui avoit
ôté une pierre dans l'urethre , dont l'incifion refta
fiſtuleuſe ; il a été fondé nombre de fois , fans
que perfonne voulût lui faire l'opération à caufe
que fa veffie paroiffoit une carriere , & racornie ;
enfin ayant engagé ce Chirurgien de fe fervir de
votre inftrument , que je lui prêtai , & lui ayanc
donné les notions néceffaires pour s'en fervir , que
j'ai reçues de vous , il l'a faite , a tiré deux pierres
, l'une ronde murée , & dont le deffus étoit affez
mol ; & l'autre longue & comme enchaffée derriere
le pubis ; on eut même de la peine à l'avoir.
I iij
198 MERCURE DEFRANCE,
;
Celle-ci fembloit en recevoir une autre pár for
extrêmité : effectivement 12 heures après elle fe
préfenta à la playe ; celle- ci étoit plus ferme que
les deux autres. Je mis le doigt dans la veffie
elle me parut très racornie & remplie de graviers ;
il en eft forti beaucoup par la playe . Huit jours
après l'opération , la fiévre augmenta par l'intempérence
du malade ; mais malgré tous ces accidens
, il eft guéri parfaitement en vingt jours ;
ce qu'il n'auroit jamais fait fi on l'avoit taillé de
l'ancienne méthode. J'ai voulu attendre la cure
radicale pour vous en inftruire ; s'il étoit beſoin
de Certificats , il feroit aifé d'en avoir,
J'ai l'honneur d'être , & c.
Ferrier , Chirurgien Major d'un Bataillon
de Royal- Artillerie , en garnison
à Besançon.
LETTRE fur les effets furprenans du
Mercure de M. de Torres , Médecin
&c. à M. Morand , Ecuyer , Chevalier
de l'Ordre de Saint Michel , Secrétaire
perpétuel de l'Académie Royale de
Chirurgie , & c.
Monfieur ,lorfque j'eus l'honneur de vous
parler de la nouvelle Méthode de M. de
Torres , Médecin Efpagnol , qui dans le traitement
des maladies vénériennes employe le mercu
raux plus fortes dofes fans produire de falivation
, je ne connoiffois encore ce remede fingu
lier que fur la foi du Public ; & vous me chargea
JANVIER . 1754. 199
tes d'en acquérir une connoiffance plus particu-
Ijere pour déterminer votre jugement .
Je reflens , Monfieur , le prix d'une commif
fion qui me prouve votre confiance , & flaté de
me voir en quelque forte affocié à votre zéle pour
les progrès de notre Art , je vais du moins tâcher
d'y contribuer , fous vos aufpices , par le récit
de mes obfervations fur une découverte auffi intéreffante.
Loin de déguifer à l'auteur du nouveau Spécifique
l'objet de ma curiofité , je l'ai prié au contraire
de me procurer le moyen de la fatisfaire ,
en permettant que je le fuiviffe dans fes différen
tes cures. Il s'y eft prêté fans peine , & m'a admis
auprès d'une partie de fes malades , dont j'ai
fuivi le traitement avec la plus grande attenrion.
Ma premiere obfervation regarde une femme
infectée depuis plufieurs années , & dont l'état
fut conftaté par vous- même. A différens fymptô.
mes vénériens fe joignoit une gonorrhée dont
rien n'avoit encore pu arrêter le cours ; la malade
avoit même paflé plus d'une fois fans fuccès par le
grand remede. En trois ſemaines M. de Torres l'a
radicalement guérie. Elle vous fut repréſentée
Monfieur , & vous affurâtes fa parfaite guérifon.
L'objet de ma feconde obfervation eft un riche
particulier , âgé de plus de so ans , & depuis 30
dans le cas de la malade précédente : il avoit
comme elle plufieurs fois paflé inutilement par le
grand remede ; mais il eſt ſi diſpoſé à faliver , que
quoiqu'on ne lui eût donné le mercure ordinaire
qu'en très-petites doſes & en obfervant de longs
intervalles, il éprouvoit toujours la plus abondante
falivation , accompagnée des accidens les
plus terribles ; ainfi on n'ofoit plus lui en propo
I iiij
200 MERCURE DE FRANCE.
fer de nouveau l'ufage . M. de Torres fut oblige
pour le guérir , de lui adminiftrer 43 frictions
chacune d'environ trois gros de fa pommade
mercurielle , moitié graiffe moitié mercure
"
Tout cela s'eft paffé fous mes yeux ; on laiffoit
ordinairement un jour de repos au malade entre
deux frictions . 11 n'a jamais reffenti la moindre
incommodié à la bouche ; mais les fueurs étoient
fi abondantes , qu'il trempoit prefque tous les
jours à 6 chemifes . Cependant fon appétit & fes
forces ne diminuerent point pendant le cours du
traitement que j'ai fuivi fans interruption . Le plus
heureux fuccès répondit aux foins que M. de
Torres s'étoit donné pour réuffir.
Une fille de 19 ans , après avoir été traitée par
la méthode ordinaire , & avoir fait un long &
inutile fage de tout ce que connoît la Médecine
pour arrêter le cours d'une gonorrhée , fe confia
aux foins de M. de Torres : il la fit frotter fept à
huit fois avec fa pommade mercurielle , & li
donna intérieurement quelques dofes de la préparation
de mercure pendant quinze jours , aa
bout defquels tous les fymptômes difparurent. L'é
coulement fut totalement fupprimé. Vous fçavez ,
Monfieur , avec quelle opiniâtreté ce dernier
accident réfifte quelquefois aux remedes les plus
appropriés.
J'ai vu M. de Torres traiter par la même méthode
& avec le même fuccès , une femme groffe
de fix mois , qui fouffrant depuis très long- tems
routes les incommodités qui caractérisent une maladie
vénérienne , avoit encore contracté depuis fa
groffeffe une gonorrhée virulente.
Un homme d'un état refpectable , mais que le
danger des occafions rappelloit une cinquième fois
au repentir d'y avoir fuccombé , a été fous mes
JANVIER. 1754 201
yeux entierement guéri par M. de Torres en
moins de quinze jours .
Le même efpace de tems a fuffi pour la guérifon
d'un Marchand de Chevaux & d'un Cocher , tous
deux malades d'une gonorrhée que leurs exercices
ordinaires avoient fait tomber dans les bourſes.
Je terminerai , Monfieur , le détail de mes obfervations
par une cure frapante , entrepriſe &
achevée fous les yeux du célébre M. deVernage .Un
Gentilhomme de Bretagne étoit depuis long tems
dans un état cruel , différentes parties de fon corps
étoient couvertes d'ulceres , les os du nez & du
palais étoient cariés , il en découloit continuellement
de la morve purulente . Une autre ulcere trèsconfidérable
dans la partie poftérieure du femur , y
faifoit des ravages affreux . En vain le malade avoit
réclamé les lumieres & le fecours des plus grands
Maîtres de l'art , victime d'un mal regardé comme
incurable , accablé de douleurs , fans foulagement
fans efpoit , il tomboit dans le marafme , il périf
foit en détail , M. de Torres entreprit de l'arracher
aux horreurs de fa fituation . Vous jugez bien
Monfieur , que je redoublai d'attention pour obferver
la conduite du Docteur Espagnol dans un
cas fi extraordinaire ; chaque jour je vifitai le ma
Jade avec lui , & dès la feconde fiction nous apperçunes
le plus heureux changement ; une partie
des ulceres commença à fe cicatrifer : tous les
jours étoient marqués par un progrès fenfible qui
annonçoit une prochaine guérifon ; elle fut en effet
entierement achevée dans l'efpace d'un mois . Ce
qu'il y eut d'extrêmement fingulier , c'eft qu'une
falivation fétide dont le malade étoit incommodé
depuis plus de trois ans par une fuite du grand remede
, fut fupprimée dès les premiers jours du
Traitement.
;
Iv
202 MERCURE DE FRANCE .
C'eſt à yous , Monfieur , qu'il appartient d'expliquer
comment il eft poffible que le mercure
cora en tès fortes dofes & dans de très courts
ic: alles n'excite pas de falivation . Ce phénomène
auroit- il fon principe dans une préparation
du mercure aflez parfaite pour en favorifer la dif
tbutten jufques dans les dernieres ramifications
des plus persvalleaux , fans en altérer le tiflu ?
o bien M. de Torres feroit - il parvenu à dépouiller
entiérement ce minéral des parties arlénicales qu'il
apporte avec lui du fein de la terre ? ou feroit ce
Peffet d'une heureufe affociation du mercure avec
un correctifiquelconque que nous ignorons , mais.
fuffifant pour empêcher tous les accidens dange
reux qu'il peut produire ? Cette fingularité enfin
ne s'expliqueroit - elle par les grandes évacuations.
qu'ont éprouvé les malades dont j'ai fuivi le traitement?
Tous ont eu des fueurs extrêmement abon
dantes ; tous ontu iné copieuſement fans que leurs
forces ayent diminué. Ne pourroit - on pas croireque
toute l'action du mercure portée à la peau ,
& vers la route des urines , n'eft plus capable de
faire impreffion fur les glandes falivaires ?
Mais , Monfieur , vous ne voulez que des faits
& je ne dois pas me permettre des railonne mens.
J'ajoûterai feulement que l'un des plus grandsavantages
de la Méthode de Mr de Torres fur la
nôtre , eft celui de pouvoir adminiftrer le mercurefur
le champ, & fans le faire précéder par la faiguée ,
les bains & autres acceffoires que nous mettons
en uſage , j'en ai vû l'épreuve fur trois des fujets
que je viens de citer , & je n'ai pas obfervé que les
effets du reméde avont été retardés ou qu'ils ayent.
été moins heureus. Je ne crois pas ma remarque
indiferente , il cft mille occafions dans lequelles
i uvalade preft pas le malinama , ou gâné paz
JANVIER. 1754 203
les circonftances , n'a ni le tems , ai les facilités
de s'affujettir à des préparations toujouts néceffai-
Les dans les méthodes que nous connoiffons , &
bien moins propres à en aflurer l'effet qu'à en prévenir
les dangers.
Je ne doute point , Monfieur , que vous ne regardiez
à préfent le reméde de M. de Torres comme
une des plus heureufes découvertes de la Médecine
. Au refte , ma Lettre que je pourrois charger
d'une multitude d'autres détails , fi je les
croyois néceffaires pour vous donner une plus haute
idée de la nouvelle méthode , eft un hommage
rendu à la vérité , mais ne fatisfait que foiblement
aux fentimens d'admiration dont je fuis pénétré ,
comme Chirurgien & comme citoyen , pour les
travaux d'un homme qui a confacré fon tems , fes
veilles , & une partie de la fortune au bien de
l'humanité.
J'ai l'honneur , & c.
Dieuzaide.
JUGEMENT de la Faculté de Médecine
en l'Univerfité de Paris , an fujet
des pierres forties du corps d'une fille du
Village de Saint- Geomes , au Diocèse de
Langres.
A Faculté de Médecine de Paris étant affemblée
le premierjour du mois de Septembre , felon
fa coutume, pour délibérer fur les maladies courantes,
M. Morand , Docteur, Régent de ladite Facul
té, a préfenté de la part de Mgr. l'Evêque - Duc de
La vij
204 MERCURE DE FRANCE!
Langres , une boîte légalifée par M. fon Grand-
Archidiacre , contenant nombre de pierres de différente
groffeur , que l'on prétend avoir été formées
au corps d'une fille de fon Diocèfe , &
être forties par le vomiffement, ou avoir été tirées
de la veffie par l'opération .
La Faculté a nommé pour examiner lesdites
pierres & les Mémoires qui y étoient joints , M.M.
Malouin , Guettard & Morand , & les a chargé
d'en faire leur rapport à la Compagnie affemblée.
Donné aux Ecoles de Médecine , à Paris le
mier Septembre 1753.
BARON , Doyen.
pie
Oui le rapport de M. M. Malouin , Guettard &
Morand, Docteurs , Régens de la Faculté de Méde
cine de Paris , & Commiffaires par elle nommés
pour examiner lefdites pierres , que l'on dit être
forties ouavoir été tirées du corps d'ane fille du Diocèfe
de Langres , defquelles pierres les plus petites
font de la groffeur d'une féve , & la plus groffe du
poids de deux onces deux gros . Vû les Mémoires
envoyés avec lefdites pierres , & aufh ceux qui
ont été communiqués par M. Morand , l'un des
Commiffaires , qui s'eft tranfporté far les lieux
avec Mgr . l'Evêque de Langres , pour examiner
les chofes de plus près ; tout confidéré :
La Faculté a jugé premierement , que les pierres
qui lui ont été préfentées comme étant forties du
corps d'une fille du Diocèfe de Langres , ne font
point de la nature de celles qui fe for ment dans le
corps humain , & que quoique quelqu'une de ces
pierres examinées chimiquement ayent donné des
fignes d'alkali fétide , cependant elles ne l'ont donné
que dans leur fuperficie la plas extérieure , &
JANVIER . 1754. 205
parce que vraisemblablement elles ont été miles
dans l'excrément humain pour en impoſer.
Secondement , que les pierres font abfolument
de nature minérale , & que quelques - unes
paroiffent même avoir été expofées au feu
avoir reçu différens dégrés de calcination .
Troifiémement , qu'il eft très poffible que cette
fille ait contracté fucceffivement & par gradation
la facilité ou d'avaler defdires pierres pour
les vomir enfuite , ou de fe les introduire dans
la vellie pour les faire enfuite tirer par l'opération
, ainsi que l'on a vu dans tous les tems , des
filles hystériques imaginer différens ftratagêmes
pour féduire les efprits crédules , fe donner en
fpectacle , & s'attirer de la confidération ou des
aumônes. Fait aux Ecoles de Médecine de Paris
, en l'Affemblée générale tenue le 18 Octo
bre 1753-
# 1
JE
BARON , Doyen.
Lettre à l'Auteur du Mercure.
E viens de tenter , Monfieur , l'opération des
bubonocêle fur une femme enceinte d'environ
quatre à cinq mois , dans qui une hernie accompagnée
d'étranglement , étoit formée depois huit
jours , & d'où, par une fuite prefque inévitable
la gangrêne s'étoit emparée de l'inteftin engagé
dans l'anneau. Malgré la groffeffe , les chaleurs
exceffives de la faifon , trente- cinq vers qui font
fortis par la playe , & la mort imprévue de før
mari , qu'on vint lui annoncer le huitième jour
après l'opération , la femme a été guéric en trente-
Cinq jours , fans anus artificiel , ni la moindre in
Zoo MERCURE DE FRANCE .
commodité , après avoir rendu pendant l'espace
de vingt cinq les excrémens par la playe : la partie
de Pinteftin qui étoit en dehors ayant été ſerrée
dans ce paflage , comme par une ligature , &
tombée en gangrene , a été détachée par la fuppuration.
La fortie des matieres ftercorales a
été facilitée par la dilatation de l'anneau , & les
deux bouts de l'inteftin ont été rapprochés par
fon
refferrement ; les chairs en fe regenerant, ont recouvert
& confolidé le refte.
On pourroit inférer de là qu'on peut fe difpenfer
de faire l'opération dont M. de la Peyronnie a
donnéla defcription dans les Mémoires de l'Académie
, lorfque les inteftins font adérans à l'an ..
neau , que celui - ci n'eft point trop dilaté naturellement
, & qu'on ne foupçonne pas que la gangrêne
fe foit prolongée jufqu'aux portions de
Pinteftin qui font au delà du paffage , dans ce
eas l'opération devient indifpenfable ; il faut ,
comme le décrit ce grand Maître , détacher les
parties adérantes , retrancher ce qui ett gangrê
né , tenir les deux bouts de l'inteftin rapprochés ,
en faisant un pli au mefentere , & les affujertin
contre la playe , afin qu'ils puiffent s'y coller , &
qu'en attendant que cette agglutination foit faire,
Jes excrémens qui peuvent s'échapper , ayent leur
écoulement libre par cette ouverture , joignant à cela
un régime extrêmement févere . Enhardi par les
deux obfervations qu'avoit données M. de la Pey
ronnie , & porté pour le bien de la Société , j'ai
fait la tentative , elle a été heureufe ; tout autre
peut avoir le même avantage , fans être contrarié
par un nombre d'accidens , dont le moindre étoit:
capable de rendre l'opération infructueule . N'efton
pas trop fatisfait dans une pareille entrepriſe ,
JANVIER. 1754 207
lorfqu'on peut faaver la vie fans aucune incommodité,
à des perfonnes à qui la mort étoit inévitable .
J'ail'honneur d'être , & c..
PARET , Maître en Chirurgie..
A Saint-Etienne en Forez , le 12 Août 1753.
REPONSE à une Lettre du Sicur le
Paute , par le Sieur Leplat , touchant un
Remontoir à vent.
L n'y a rien à répondre à des gens qui nient less
qu'il n'eft pas venu chez moi , & qu'il n'a jamaisvû
ni moi ni mon remontoir à vent. On fent
bien queje n'ai pas dû me précautionner d'un certificat
des vifites qu'il m'a rendues, ne le connoiffant
pas affez alors pour croire me trouver jamais
dans le cas d'avoir beſoin de prouver ce fait ; fi
je n'en puis pas donner une preuve physique , au
moins la présomption eften ma faveur . Le Sieur
le Paute déja connu par tant d'autres traits , a
fait un remontoir à vent en tout femblable au
mien , & cela après la publication du rapport &
du Certificat que l'Académie des Sciences a accordés
à majmachine. J'ai un moulin qui fait tourner
un rouage & qui remonte le poids; il en a imaginé
un tout pareil . J'ai une vanne que le poids ferme
en arrivant à la hauteur qu'on lui a preferite , &
cela pour que l'air ne communique aux aîles du
moulinet que lorfque la marche de la pendule
a commencé à faire redefcendre le poids autant
qu'il en faut pour ouvrir la vanne : le Sieur le
Bauen a imaginé un toutparcil. Eafia quelques
268 MERCURE DE FRANCE.
perfections que j'y ajoûte , je vois le génie dez
Seur le Paute me fuivre comme à la piſte , & lu
infpirer tout de fuite le même projet . Nous nous
fommes rencontrés , dit il ; cet homme là rencontre
tout le genre humain quelle fécondité
il eft cependant fâcheux qu'il ait affaire à un Pu-
Blic foupçonneux ; mais comment fe tire- r'il de la
revendication que je fais de mon remontoir rien
de plus aifé , il jette un vernis de ridicale fur ma
machine dans l'expofé qu'il en fait , & la rend
même figroffiere & Grimpuiffante , que le ridicu
le pafle d'un feul trait , de moi aux Commiſſairės
éclairés que l'on m'avoit nommés , & à la fçavante
Académie qui m'a donné le Certificat de fa
bonté, & pour lors il conclut qu'on doit l'en croire
l'Auteur .
Je dois pourtant juftifier ma découverte de
toutes les faufferés que le Sieur le Paute débite
fur fon compte. Si le rapport des Commiffaires
dit qu'il ont vu ma cheminée fermée par en bas
c'eft qu'elle ne m'étoit d'aucun' ufage alors , &
j'avois fi peu befoin d'une cheminée , & qu'elle
fût bouchée , que je déclare que je metti ai ma
pendule dans des endroits où il n'y a point de cheminée
,& que j'ai un moyen de faire fortir l'air près
du lieu par où il entre.
敝
Je déclare encore que je n'ai pas besoin d'une
ouverture auffi grande que le diametre de mon
mouliner , pour le faire tourner ; que le moindre
tuyau me fuffit & au delà , & j'aflure le Sieur le
Paute que les brouillards , les poufferes , les
pailles & toutes les ordures dont il l'enterre gra
suitement, n'empêcheront pas que le Public ne
fait très perfuadé que je fuis le feul inventeur de
cette machine , & que la rencontre que le Sieur
le Paute en a fait , eft auffi mal adroitement ima
JANVIER . 1754 209
ginée , que le ridicule qu'il a voulu répandre fur
toute la maniere dont je l'exécute.
J'ai l'honneur d'être , & c.
AParis le zo Décembre 1753 . Le Plat.
J'A
Lettre à l'Auteur du Mercure.
'Ai vú , Monfieur , dans le fecond volume de
votre Mercure du mois de Juin dernier , une
Lettre de M. Boulanger , Sous- Infpecteur des
Ponts & Chauffées , il eft aifé d'appercevoir , par
plufieurs obfervations d'Hiftoire naturelle qui y
font rapportées , tant fur l'uniformité de la formation
de nos terreins & de nos carrieres , que
fur d'autres remarques phyfiques très - judicieuſes ,
qu'elle fort d'une main habile , & qu'elle eft le
fruit de la réflexion d'un Naturalifte curieux , qui
ne met au jour les obſervations fur cette vaſte matiere
qu'après les avoir long-tems & fcrupuleufement
examinées. Je n'ai pu cependant y voir
fans une vraye mortification quelques traits in-
' difcrettement lancés contre M. Mufsard , au fujer
d'une de fes Lettres addrefsée à M. Jallabert de
Genêve , du 29 Mars dernier , & qui a été inférée
dans le Mercure du mois de Mai .
M. Boulanger entreprend de vouloir ravir à
M. Mufsard l'honneur qu'il s'eft acquis en faifant
paft au Public de la découverte qu'il a fait de cette
fine femence de coquilles & petits corps marins
dont les coquilles foffiles fe trouvent remplies ,
& dont font entierement formées , & leurs mou-
'les , & certaines couches de pierres où elles fe
trouvent.
Si j'ai différé jufqu'à préfent à vous envoyer
210 MERCURE DE FRANCE.
mes obfervations fur cette Lettre , c'eſt que je
voulois laiffer à M. Muffard l'avantage d'y répondre
lui-même , s'il l'eût voulu faire ; mais plus j'y
refléchis , & plus je me confirme dans l'idée que
c'eſt par modeftie qu'il ne l'a point fait.
C'eft en vain que M. Boulanger voudroit dérober
à M. M. P'honneur de cette découverte
quand il feroit vrai que M. B. l'eût fait auffi- tôt
que lui , & que M. M. n'eût que l'avantage de
l'avoir donné le premier au Public , l'honneur lui
en feroit toujours bien dû , & M. B. feroit juftement
punt d'avoir gardé pour lui feul une découverte
qu'il devoit au refte des Phyficiens.
:
Mais il y a plus ; la Lettre de M. B. donne à
M. M. l'honneur de la découverte : ce premier
s'excufe de n'avoir pas donné au Public des Mé-
-moires rédigés dès 1745 , & fon prétexte eft de
n'avoir rien voulu publier dont il ne fût lui-même
certain ; dès lors , puifqu'avant la Lettre de
¿ M. M. , M. B. n'étoit pas encore certain de fa découverte
, l'on a droit de conclure que ce qu'il
appelloit de ce nom , n'étoit chez lui qu'une fimple
conjecture , & qu'au contraire , elle avoit atteint
le dernier dégré d'évidence dans les mains
de M. M. qui étoit parvenu au but de la carriere
dans laquelle M. B. n'avoit fait qu'hazarder les
premiers pas.
En effet , cette belle collection & cette fuite de
morceaux précieux que M. B. avoue avoir vû
dans fon Cabinet de Paffy ( pag. 39 , lig. Is , &
fuivantes ) cette magnifique tabatiere fur tout
qui forme un coquillier très nombreux en petits
foffiles , fi connu de tous les Sçavans , & que M.
B. a admiré lui -même il y a quelques années , n'a
pû être que le fruit du plus long & du plus prodigieux
travail , ce qui prouve bien qu'indégenJANVIER.
1754. 271
damment de fes autres talens , M. M. étoit un
Sçavant du premier ordre dans ce genre de fcience,
& que les voyages qu'il peut avoir faits depuis
ce tems , ont feulement ſervi à confirmer fes connoissances
, fans avoir pu les augmenter.
Au lieu de réclamer l'honneur des découvertes
dans lesquelles il fe trouve malheureuſement prévenu
, M. B. pourroit ne pas laisser plus long-tems
languir le Public dans l'attente de fes Mémoires ,
& continuer des recherches dans lesquelles il eft
bien à portée de téuffir ; on auroit tout à espérer
du travail d'un Phyficien auffi décidé qu'il
le paroît pour cette partie de l'Hiftoire Naturelle
, & de fa hardiefse à placer au centre des eaux
Forigine de notre globe , qu'il ne regarde que
comme un point comparable au néant , qui ,
felon lui , ne s'eft accru que fucceffivement , &
des dépouilles des corps marins : les réflexions
fur ce fujet donneroient un grand jour à l'hiftoite
de notre globe , & fon fyftême développé lui mériteroit
un nom célébre parmi les Philofophes.
Cet ouvrage feroit affuré d'un accueil favorable
dans un fiécle où la paffion des coquilles eft devenue
générale , par la conviction que nous avons
que la mafle de nos terreins n'eft formée que de
coquilles & autres corps marins plus ou moins
fondus & défigurés . Cette vérité , dont tout Phycien
eft à portée de s'affurer , eft fuffifamment.
prouvée par
les Lettres de Mrs M. & B.
&
Si M. B. eût attaqué M. M. par un endroit plus
fenfible , quoiqu'il ne s'attache à l'Hiftoire na
turelle de la terre que pour fapropre fatisfaction
il y a lieu de croire qu'il auroit répondu à la Lettre
: il eft du nombre de ces grands hommes , qui
tendant tous au bien commun & à l'avantage de
la fociété , ne font jamais jaloux de leurs fenti
212 MERCURE DE FRANCE .
mens & ne cherchant que le vrai , raffemblent
toutes leurs oblervations , pour pouvoir perfectionner
les connoiflances qui font du reffort de
l'efprit humain.
Quelles lumieres les Sçavans n'auroient- ils pas
tiré de fes réflexions & de fes remarques , fi elles
euffent paru dans un écrit public & fi par quelques
moyens obligeans on l'eût engagé à faire
part des obfervations qu'il a femblé promettre ,
fur la deftruction des couleurs des coquilles foffiles
?
Par la Lettre de M. Muflaid , qui a occafionné
celle de M. B. il eft dit que lors de la fonte & ' deftruction
des coquilles dans les lieux où la mer les
a déposées , leurs couleurs le font difperfées dans la
terre , & que vrai-femblablement elles y font
P'origine & la caufe des belles couleurs de divers
corps fofiles qu'il ne peut croire qu'une fi prodigieufe
quantité de couleurs de plufieurs couches
fort épaifles , fur diverfes efpéces de coquilles , fe
foient évaporées & anéanties . Nous aurions cu la
fatisfaction de fçavoir de lui s'il détermine & s'il
donne à la couleur un corps particulier & indépendant
de la lumiere.Ce fyftème qu'il eft bien en
état de foutenir , auroit augmenté l'estime qu'il
mérite à fi jufte titre .
Pour moi ,Monfieur,j'ai toujours regardé la conleur
, non comme un corps , mais comme un pur
accident , & voilà l'idée que je m'en fuis formée.
La lumiere feule occafionne les couleurs par la réflexion
far un corps folide , dont les petites lames
& les pores plus ou moins ferrés , plus ou moins
denfes & inégaux , & différemment inclinés , occacafionnent
différentes réflexions ou couleurs . Ce
fyftême est trop connu pour avoir befoin d'une
explication plus étendue.
JANVIER. 1754. 213
En le fuivant , la couleur eft donc une modification
de la lumiere , dont la variété eft occafion→
née par la différente tiffure & les divers rangemens
& ouvertures des pores du corps qui la réfléchir.
La couleur ainfi définie , n'eft certainement pas
un corps , mais une fimple apparence ou un accident
du corps.coloré , qui n'ajoute rien à fon volume,
Les coquilles foffiles ne perdent donc rien
de leur fübftance en ceffant d'avoir la propriété
de réfléchir les différentes couleurs qui diftin.
- guent leurs analogues marins. La couleur blanche
qu'elles retiennent , vient de ce que les fucs
lapidifiques & autres parties très déliées , en s'infiquant
dans leurs pores , les retréciflent au point
de ne pouvoir plus abforber aucun rayon de lumiere
, & c'eft précisément cette réflexion géné
rale de tous les rayons de lumiere qui occafionne
leur couleur blanche,
Le noir eft un accident oppofé , & qui n'eft tel
que parce que la furface du corps où il paroît ,
n'eft qu'un amas d'élémens poreux , ou de lames
fi criblées , que prefque tous les rayons y font
admis & entiérement abforbés Ainfi pour cef-,
fer d'être colorées , les coquilles fofiles n'ayant
rien perdu de leur fubftance il s'enfuit
que les corps fofiles colorés ne tiennent point ces
accidens des coquilles foffiles , & que ces mêmes
coquilles foffiles ne pouvoient avoir de couches
épaiffes de couleurs , puifque la couleur n'étant
point un corps , ne peut former de couches.
Si ma Lettre pouvoit déterminer M. Muffard
à denner au public fes idées fur cette matiere ,
combien ce même public ne me feroit - il pas redevable
& combien en mon particulier ferai - je
faté d'y avoir contribuer.
Je fuis , & c .
CLOZIER
Etampes , ce 20 Novembre 1713 .
214 MERCURE DE FRANCE.
ALMANACH Dauphin , dédié à Monfeigneur
le Dauphin , avec des complimens des douze mois
de l'année à Monfeigneur le Duc d'Aquitaine ,
fur fon heureuſe naiffance , pour l'année 1754;
par un Solitaire. A Paris, chez Flahault, Libraire ,
rue de la vieille Bouclerie , à la Botte d'or.
Fautés à corriger dans le ſecond volume du
Mercure de Décembre.
effacez la.
P Pag. 199 , lig. 27, Chetty, lifez Chevreufe.
Même pag. lig. 18 , Verdun , lifez Verduc.
Ji
APPROBATION.
'Ai lu , par ordre de Monfeigneur le Chancelier
, le Mercure de France du mois de Janvier
1754.
A Paris , le 31 Décembre 1753 .
LAVIROTTE.
PIECE
TABLE.
IECES FUGITIVas , en vers & en profe.
A Mademoiſelle de M. M. Le Labyrinthe du
coeur , page 3
Remarques fur le Livre intitulé : Conjectures fur la
Genefe
215
Les Elémens ; Poëme galant : par M. de Lavergne,
Confeiller au Préfidial de Villefranche en
Rouergue ; à Madame de Perrozet ,
Affemblée publique de l'Académie Royale des
Infcriptions & Belles-Lettres , du 13 Novembre
1753 ,
L'Apprentif Chaffeur , Fable ,
Vers à Madame **** 2
Vielle ,
25
40
qui joue très-bien de la
Lettre à M. l'Abbé Raynal ,
52
53
Vers adreffés à Mile C. D. de Nifmes ; par M.
Lebeau de Schoſne , 77
Explication d'un Monument antique qui appartient
à la Pharmacie Romaine ; par le P. Beraud,
Jefuite
Vers d'un fils à fa mere,
,
78
84.
Réflexions fur divers fujets ; par M. *** Avocat
au Parlement de Befançon ,
Bouquet ,
A Madame de Chav ....
5
91
ibid.
Lettre à M. le Préfident de Ruffey , fur l'élection
de S. A. S. Mgr . le Comte de Clermont à l'Académie
Françoiſe , 92
Mots des Enigmes & Logogryphe du fecond volume
de Décembre ,
Enigmes & Logogryphe ,
Nouvelles Littéraires ,
109
ibid.
113
Avis au Public , touchant la nouvelle édition de
la Mathématique univerfelle du P. Caftel , Jéfuite
; par M. Ro ,
Lettre à l'Auteur du Mercure ,
Beaux Arts ,
137
142
143
Certificat de l'Académie Royale de Peinture & de
Sculpture donné à M. Loriot , à l'occafion de
fon fecret pour fixer le pastel ,
Air. A Mademoiselle....
156
158
216
Spectacles ,
159
Spectacles donnés à Fontainebleau pendant le
féjour de leurs Majeftés ,
Nouvelles Etrangeres ,
1,60
175.
France . Nouvelles de la Cour , de Paris , & c. 184
Bénéfices donnés ,'
Mariages & morts ,
189
ibid
Lettre de M. Mufeux , Chirurgien - Major de
l'Hôtel Dieu de Rheims , au Frere Côme , & c.
Autre Lettre écrite au même ,
193
197
Lettre à M Morand , fur les effets du mercure de
M. de Torres , Médecin , & c .
198
Juge ent de la Faculté de Médecine en l'Univer
fité de Paris au fujet des pierres forties du
corps d'une fille ,
Lettre à Auteur du Mercure ,
203
205
Réponse à une Lettre du Sr le Paute , par le Sr Le.
plat , au fujet d'un Remontoir à vent ,
Autre Lettre à l'Auteur du Mercure ,
207
209
La Chanfon notée doit regarder la page 1587
De l'Imprimerie de J. BULLOT.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU
ROI.
FEVRIER . 1754 .
LIGIT
UIT SPARGAR
Wer
Si
Chez
A PARIS ,
>
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JEAN DE NULLY au Palais.
PISSOT , Quai de Conty , à la
defcente du Pont- Neuf.
TOUCHESNE , rue Saint Jacques,
au Temple du Goût.
M. DCC . LIV .
Avec Approbation & Privilége du Roi.
AVIS.
'ADRESSE du Mercure eft à M. MERIEN ,
L Commis au Mercure, rue des Foffez S. Germain
l'Auxerrois , au coin de celle de l'Arbre -ſec , pour rEmettre
à M. l'Abbé Raynal.
Nous prions très-inftamment ceux qui nous adrefferont
des Paquets par la Pofte , d'en affranchir leport ,
pour nous épargner le déplaifir de les rebuter , ¿à eux
celui de ne pas voir paroître leurs Ouvrages .
Les Libraires des Provinces ou des Pays Etrangers ,
qui souhaiteront avoir le Mercure de France de la premiere
main, plus promptement , n'auront qu'à
écrire à l'adreffe ci-deffus indiquée.
On l'envoye auffi par la Pofte, aux perfonnes de Province
qui le defirent , les frais de la poſte ne ſont pas
confiderables.
On avertit auffi que ceux qui voudront qu'on leporte
chez eux à Paris chaque mois , n'ont qu'à fairefçavoir
leurs intentions , leur nom & leur demeure auditfieur
Merien,Commis au Mercure ; on leur portera le Mercure
très- exactement , moyennant 21 livr´s par an , qu'il
payeront , fçavoir , 10 liv, 10f. en recevant le ſecond
volume de Juin , & 10 l . 10 f. en recevant le ſecond
volume de Décembre. On les ſupplie inftamment de
donner leurs ordres pour que ces payemens soient faits
dans leur tems.
On prie auffi les perfonnes de Province , à qui cm
nvoye le Mercure par la Pofte , d'étre exactes à faire
payer au Bureau du Mercure à la finde chaque femef
tre , fans cela on feroit hors d'état de foutenir les
arances confidérables qu'exige l'impreffion de ces
ouvrage.
On adreffe la même priere aux Libraires de Province .
On trouvera le fieur Merien chez lui , les mercre?
di , vendredi famedi de chaque femaine."
>
PRIX XXX. SOLS .
N
MERCURE
DE FRANCE,
DÉDIÉ AU ROI.
FEVRIER. 1754.
PIECES FUGITIVES,
en Vers & en Profe.
VERS
Adreffés à M. N..... de Marfeille. ,
E n'eft plus pour vous un mystère ,
C
Que cet amour fatal dont je fais ma
chimère :
Il a fallu céder au pouvoir de vos loix.
En vain , fur cet amour , la raifon trop févere
A forcé ma bouche à fe taire ;
Mes timides regards ont trahi mille fois
A ij
4 MERCURE DE FRANCE ,
Le fecret que j'en voulois faire .
Ma langue prête à s'exprimer ,
Souffre impatiemment qu'on veuille la conduire
Dans les fons qu'elle veut former ;
Et de ce que ceux- là n'ont point ofé vous dire ,
Celle -ci veut vous informer.
Ah ! c'eft auffi trop de contrainte ;
C'eſt acheter trop cher l'art de diffimuler :
Quoi n'ofer fur fes maux former la moindre
plainte
C'eft trop tarder à réveler
Lestourmens rigoureux dont on a l'ame atteinte ;
C'est un projet formé qu'on ne peut reculer.
Je fuis las d'affecter l'air difcret & la feinte :
Plus de ménagemens , il est tems de parler.
Hélas ! en expofant ma peine & mon martyre ,
Pour un amour proferit , prêt à ſe revolter
Quelbien en peut-il réſulter ?
Je fens que mon coeur en foupire ;
Sur votre ame tranquille il tremble d'attenter ;
Le dédain qu'en vos yeux vous me forcez de
lire ,
N'attend qu'un mot pour éclater.
Ah ! n'allez pas le rebuter ,
Thémire , cet amour que vous voulez profcrire :
Du détail de mes feux ce Dieu s'eft fait inftruire ;
FEVRIER.
S 1754.
Il s'eft chargé du foin de vous le rapporter.
Comme pour moi ,, pour vous il eft à redouter #
Moderez ce couroux que le mépris inſpire ;
A votre âge il fied mal de vouloir l'éconduire ;
Il vous parle , il faut l'écouter.
Cruelle , vous tremblez , & ce feu qui va luire....
Mais non , raflurez - vous , adorable Thémire ,
Ma bouche pour jamais fçaura vous reſpecter ;
Et jufqu'au fond du fombre empire
Avec moi je veux emporter
Ce qu'avec tant d'envie elle cherche à vous dire.
Sur moi vous avez tout pouvoir ;
Et fous le voile épais d'un fcrupuleux filence ,
Je vais enfevelir avec mon deſeſpoir ,
Mes défirs , mes foucis , mes feux & ma conftance,
Juftes Dieux ! qu'il m'eût été doux
> D'ofer ,fous votre aveu tracer à vos genoux,
Le tableau d'un amour que le malheur opprime ,
Tendre , refpectueux , & dont l'unique emploi ! .
Mais , ô cruels regrets ! que la douleur exprime ;
Un bonheur fi marqué n'étoit pas fait pour moi.
Je fens que ma raifon s'égare ;
Il eft jufte que je répare
Des torts que vous pourriez un jour me reprocher
:
Je renonce au projet bizarre
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
D'attendrir votre coeur , que je voulois toucher
Par la conftance la plus rate.
Aux plus ardens défirs je fçaurai m'arracher ,
Pour fuivre une raiſon inhumaine & barbare :
Thémire , en vous perdant , rien ne peut m'atta
cher ,
Puifque rien ne peut rapprocher
La diſtance . qui nous fépare .
Al'unique bien de vous voir ,
A nos yeux enchantés expofer tant de charmes ;
Dévorant en fecret mes foupirs & mes larmes
Je vais borner tout mon eſpoir.
Animé d'an nouveau courage ,
Mes regards , il eſt vrai , vous ſuivront en tous
lieux :
Et fije viens par fois m'offrir à vos beaux
C'eft pour leur confacrer l'hommage
yeux ,
D'un coeur qui trouve en eux le plus parfait courage
Dont fe foient applaudis les Dieux.
D. L. C. A. P. D. R.
A Marseille , le premier Février 1753--
FEVRIER. 1754. 7
**************
L'AMOUR TIMID E.
T
DIALOGUE.
DAMON , MENALQUE.
DAMON.
U me parois bien gai . Peut- on fçavoir
le ſujet de ta joye ?
MENALQUE.
Et toi , tu me parois bien trifte . Peuton
connoître les raiſons de ta douleur ?
DAMON.
Je ſuis dans ma fituation ordinaire.
MENALQUE.
Et moi dans la mienne . Mais je ne com
prends pas pourquoi tu aimes mieur te
plaindre toujours , que de tenter quelque
moyen qui puiffe te tirer de la langueur
où je te vois. Parions que je trouverai un
reméde à tes chagrins.
DAMON .
Le reméde pourroit bien être pire que
le mal. Mon chagrin eft de nature à fe
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE.
tourner en defefpoir , fi tu ne réuffiffois
pas à le calmer.
MENALQUE.
Et pourquoi n'y réuffirois-je pas ? Je
fuis heureux. Peut être ……..
DAMON.
Non. Laiffe-moi , te dis-je , ta vûe
m'afflige encore davantage : je ne puis
comparer ta pofition avec la mienne , fans
fentir croître mon deſeſpoir. Je fuis dans
un état .....
MENALQUE,
Eh bien , acheves.
DAMON.
Je ne puis refifter plus long- tems au défir
de t'ouvrir mon coeur. J'aime , mon cher
Ménalque , & jamais amour ne fut plus
tendre , ni plus mal récompenfé que le
mien. Que dis- je , mal récompenfé ? comment
pourrois-je me plaindre ? Depuis plus
de fix mois je reffens pour Felime la paffion
la plus vive , & ce que tu ne pourras
pas croiré ; Felime , peut être ne le fçait
point encore.
MENAL QUE.
Felime ne le fçauroit point encore !
FEVRIER. 1754. 9
que ,
DAMON.
Cela t'étonne , & cela eft vrai. Cette façon
de penſer ne fe comprend plus à préfent
: tout autre que toi , mon cher Menalla
trouveroit même ridicule , elle
n'eft cependant qu'une fuite naturelle du
véritable amour. Aujourd'hui , on fe connoît
, on ſe dit que l'on s'aime , on en
plaifante , ou on fait femblant de le croire;
le dénoument fuit de près la déclaration
, & l'on fe quitte auffi légerement
qu'on s'étoit pris voilà le monde ; ce
monde - là donne le ton , mais il ne ſçaie
point aimer.
MENALQUE.
Je ne te conçois pas avec tes fcrupules :
tu te propoſes donc d'aimer toute ta vie
Felime , & de ne le lui jamais dire. La réfolution
eft belle , elle eft neuve ; mais l'exécution
en eft aflez difficile , je t'en avertis
DAMON.
Tu plaifantes. Je voudrois te voir dans
le même embarras , je ne fçais comme tu
t'en tirerois : fi Felime s'offenfoit de ma
hardieffe , fi elle me défendoit de la voir ,
je ne fupporterois jamais ce malheur ; je
crois que j'en périrois de chagrin .
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
MENAL QUE..
Cette crainte-là te feroit tou .... Il faut
d'amour propre dans la vie.
un peu
DAMON.
Je vois bien que tu ne connois pas Fe
lime . Imagines- toi tout ce que la nature
fir jamais de plus beau , de plus noble
de plus engageant , & de plus modefte
tout enſemble , & tu auras quelque idée
de l'impreffion que cette aimable femme
a fait fur moi. Tiens , quand je la quitte
, ou que j'approche du moment de l'aller
voir , j'ai les chofes du monde les plus
tendres à lui dire , je trouve des tours,
de phrafe fi heureux pour lui expliquer
mes fentimens , qu'il lui feroit impoffi
ble de s'en offenfer ; les expreffions me
viennent en foule .... Eh bien , dès que
je la vois , je demeure tout interdit , les
politeffes les plus fimples , & qui viennent
fi naturellement pour tout le monde
ne fe préfentent même pas à mon efprit
pour elle ...... Plus je me veux de mal
de ma timidité, & plus elle augmente ...
Je la regarde , & quand je l'ai bien regardée
, je crois n'avoir plus rien à faire ...
Juftes Cieux peut- on devenir imbécillejuſqu'à
ce point là ?..... Pour diffiper mon
FEVRIER. 1754. It
embarras , je n'aurois peut- être qu'à dire
un mot ; mais fi ce mot fâchoit Felime ! ...
Non , je ne le dirai jamais .
MENAL QUE.
fe
Va , mon cher Damon , raffure - toi , lesfemmes
ne répondent pas toujours aux
fentimens que l'on a pour elles ; mais elles
ne peuvent hair ceux qui les leur font
connoître , leur amour propre pare des
hommages dont leur coeur n'eft pas tou
ché : il n'eft même point d'homme fi difgracié
de la nature , qui ne perde quelque
chofe de fa laideur auprès d'une femme:
qu'il ofe aimer. Que mon exemple t'en--
courage. J'ai fuccombé comme toi aux:
atteintes de l'amour ; celle qui m'a rendu.
fenfible eft une femme de la figure du
monde la plus agréable , fans être décidément
jolie ; un air fin , une phifionomie:
noble , pleine de douceur & de fierté:
tout enfemble , de ces tons qui engagent ,
qui féduifent , & qui toutefois n'aflurent
rien voilà Chloé , je la vis quelque
tems fans me déclarer ; mais les traits de:
l'amour peuvent ils long- tems demeurer ca
chés Chloé s'appercevoit de mes affiduités
& n'en difoit mot ; je hazardois quelques
propos , elle n'y répondoit pas , maiss
elle ne s'en fâchoit pas non plus. Enfin ,
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
emporté par la violence de ma paffion ,
un jour que nous étions feuls , je réfolus
de lui découvrir mes fentimens ; tout mon
corps frémit au moment où je voulois ou
vrir la bouche ; j'héfitai , je repris courage
: belle Chloé , lui dis- je enfin , avec
un défordre & une précipitation que l'on
ne parviendroit pas à peindre , ne vous
appercevez- vous jamais de tout l'amour
que je reffens pour vous ? ... Je vous aime
.... Pourriez vous m'en punir ..
Cet aveu que je vous fais n'eft pas volonraire
, la force de ma paffion me l'arrache
..... Je pris fa main en achevant ces
mots , je la baifois avec tranfport ; Chloé
toute interdite , ne fongeoit ni à fe défendre
ni à me répondre .... J'augurois bien
de ce filence , lorfque fe levant tout à
coup ; laiffez - moi , Monfieur , me dit- elle ,
de l'air du monde le plus courroucé : fouvenez
-vous de ce que je viens d'entendre
pour vous convaincre que je ne puis vous
revoir jamais. Je voulus parler pour tâcher
de l'appaifer , mais elle paffa brufquement
dans une autre chambre , & me laiffa
feul .
DAMON.
Eh bien , que devins - tu après ce, coup
de foudre ?
FEVRIER. 1754 13
MENALQUE.
Ce que je devins ? A ma place tu te fe-.
rois defeſpéré ; moi je pris un autre parti :
je retournai chez Chloé le lendemain tout
comme à mon ordinaire .
DAMON.
Et elle te reçut ?
MENALQUE.
Si elle me reçut ! Chloé m'aimoit quoiqu'elle
n'en voulut rien croire. J'entrai
avec un air extrêmement ferieux , je pris
enfaite un ton plus dégagé , nous parlâmes
de chofes indifférentes : la converfation
s'égaya , je plaifantai beaucoup ; je remarquois
que ma gayeté donnoit du férieux à
Chloé , cela m'encourageoit encore , elle
n'y pût tenir long- tems : en vérité , Monfieur
, me dit- elle d'un air piqué , je ne
fçais pourquoi vos plaifanteries ne me réjouiffent
pas aujourd'hui , je les trouve fades
; le compliment ne l'eft pas , Madame
, lui répondis -je ; effectivement il y
á des jours où l'on est tout étonné que
les
autres ne foient pas férieux , parce que
nous avons envie de l'être ; mais nous allons
prendre votre ton ..... Qu'appellezvous
, prendre mon ton me répliqua- t14
MERCURE DE FRANCE.
་
elle , il me femble que l'on ne m'accufera
pas d'avoir de l'humeur , en tout cas c'eſtun
malheur pour ceux qui s'en apperçoivent.
On ne connoît plus de malheurs ,
lui dis- je d'un air galant , quand on a l'avantage
de vous voir ; voilà qui eft bien
réparé , dit Chloé en fouriant ; c'eft un
propos que l'on tient à toutes les femmes ,
& cela n'empêche pas qu'on ne fe confole
très - aifément de les avoir perdues . Vous
faites là le procès aux hommes , lui dis je ,
il me femble cependant qu'il y en a qui
mériteroient d'être mis dans l'exception .....
Oh ! pas un , répliqua- t - elle avec vivacité
, du moins je n'en connois point..
C'eft apparemment que vous ne voulez
pas ouvrir les yeux , lui dis- je , en la regardant
avec tendreffe : fi vous vous rappelliez
.... Ah ! n'allez- vous pas reprendre
vos propos d'hier au foir
> me ditelle
, en m'interrompant ; Monfieur , je
veux bien oublier que vous me les avez
tenus , mais ne les repétez pas , je déteſte
les fadeurs ; vous me feriez quitter la pla
ce , & pour jamais ..... Mais , Madame
lui répondis - je , il faudroit donc que je
puffe oublier ce qui me les a fait tenir . Je
mourrai plutôt ..... Ne vous voila- t -il
pas , dit Chloé ; vous , mourir ! ....Mais fi
cela arrivoit , lui dis je .... Si cela arriFEVRIER.
1754 I'S
voit , reprit Chloé , je ne fçais fi je le
croirois encore ..... L'amour et donc bienredoutable
, je veux prendre mes précautions
, car je fuis très poltronne , & je
n'ai point du tout envie de mourir ....,
Ah , Chloé fi vous aimiez jamais , feriezvous
faite pour éprouver les rigueurs de
l'amour ? En difant cela je m'approchai
d'elle avec un air plus paffionné que jamais
; Chloé voulut reprendre le même
ton que la veille , mais il n'étoit plus
tems , elle m'avoit trop écouté ; je la vis
s'attendrir , fe remettre , combattre encore
, me regarder , fourire . ... Elle finit
par m'écouter fans colere , peu à peu je
L'accoutumai à me répondre ; & je coule
auprès d'elle depuis ce moment là des
jours délicieux dans l'épanchement de l'amour
le plus tendre ..
DAMON.
Tu fus heureux dès le premier inftant ,
Menalque ; Chloé t'aimoit , & moi je
doute fi Felime n'eft pas prête à me hair..
MENAL QUE.
Chloé m'aimoit , il est vrai , mais je
l'ignorois lorfque je me fuis hazardé de
lui déclarer mon amour..
16 MERCURE DEFRANCE.
DAMON.
Que ferois- tu devenu , fi au lieu d'y
répondre , elle t'avoit interdit pour jamais
fa préfence?
MENAL QUE.
Ce que je ferois devenu ? J'aurois ....
Je ne fçais ce que j'aurois fait fi ce malheur
m'étoit arrivé ; mais je ne fis pas
toutes ces réflexions , elles n'auroient fervi
qu'à m'intimider. L'on n'entreprendroit
jamais rien fi l'on examinoit trop à fond
tous les rifques que l'on peut courir ; il faut
prendre toutes les précautions raifonnables
, & s'abandonner enfuite à la fortune.
DAMON.
Non , tu n'aimois pas Chloé comme
j'aime Felime , la crainte de la perdre t'auroit
arrêté malgré toi .
MENAL QUE.
Je l'adorois , Damon , & mon incertitude
m'accabloit ; je rentrois chez moi
tous les jours defefpéré d'avoir été forcé
de renfermer tous mes fentimens dans mon
coeur , ce fut l'amour qui me força de
parler.
FEVRIER.
1754. 17
DAMON.
Et c'est l'amour qui me retient. Il eft
bien capricieux dans fes effets ! Je ne fçais
pourquoi je trouve des délices jufques
dans les agitations où il me jette ; j'ignore
fi je fuis aimé de Felime , me dis-je quelquefois
à moi-même , mais je la vois du
moins , elle ne peut ignorer entierement
mon amour , tout en moi doit le lui faire
connoître : c'eſt un langage qu'elle écoute
fans colere ; bornons- nous au plaifir qu'on
nous laiffe , & ne perdons point par un
mot le fruit de tant de foucis & de tant
de foins,
MENALQUE .
Quoi , Felime connoît ton amour ? tu
le crois , & tu ne fçais pas encore com
ment elle en recevroit l'aveu ?
DAMON.
Ecoute ; fes procédés avec moi font
inexpliquables. Hier encore je la quittai
rempli de l'émotion la plus vive. Elle partoit
pour la campagne , je l'ignorois en entrant
chez elle ; ce fut un coup accablant
pour moi ; je ne fus pas le maître de mon
trouble , je crus en remarquer en elle .... je
me trompois peut-être . Lorſque je fus prêt
18 MERCURE DE FRANCE .
rende
fortir , je l'embraffai en tremblant , je
ferrai l'une de fes nains , elle ne fit aucun
mouvement pour la retirer , elle ne marqua
pas de colere , & moi je ne pus lui dire
un feul mot fur le chagrin que fon départ
me caufoit. Je cherchai fes yeux elle ›
contra les miens & ne les évita pas ;
j'y crus découvrir de la tendreffe , mais
Menalque , ce pouvoit être une illufion.
Elle a les plus beaux yeux du monde, & je
l'adore ; en faut il davantage pour croire
qu'ils s'attendriflent en fe tournant fur
moi , parce que je le fouhaite avec ardeur
? Quelquefois je remarque que Feli- .
me fe contraint quand il y a quelqu'un
avec nous ; elle me regarde moins , fes
yeux ne s'arrêtent quefoiblement fur moi;
c'est tout le contraire quand nous fommes
feuls ; mais ne pourrois -je pas dire auſſi
que c'eft qu'elle m'oublie ailément quand
d'autres fe trouvent avec elle ? ... Felime
foupire , tantôt elle laiffe échaper ſes ſoupirs
en liberté , tantôt elle s'efforce de
les retenir . Malheureux que je fuis ! oſe
rois-je me flater de les pouvoir caufer ?
Peut-être un fouvenir les excite , & j'ai la
foibleffe de les attribuer à mon amour ....
Lorfque nous caufons enfemble , je tâchet
de ramener nos entretiens fur le chapitret
de la tendreffe ; je m'exprime alors avec
FEVRIER. 1754. 19
toute la vivacité d'un homme qui éprouve
lui - même les fentimens dont il parle ; Felime
paroît prendre plaifir à mes difcours ;
lorfqu'elle y veut répondre , je la vois
quelquefois embarraffée , l'on diroit qu'elle .
craint d'en trop dire .... Sont- ce là des
marques de retour ? Pourrois- je me flater
d'être aimé d'elle : Qu'en 'penfes- tu , Menálque
? Parle .
MENALQUE.
Je n'ai qu'un confeil à te donner , &
tu ne feras heureux qu'en le fuivant ; c'eſt
d'aller te jetter aux pieds de ta belle maîtreffe
, de lui déclarer ingénument tout
l'amour que tu reffens pour elle ; cette
naïveté a bien plus de force que les difcours
les mieux arrangés : elle te traitera
peut-être d'abord avec rigueur ; ne te rebutes
point , ta conftance la fléchira ; fi
tu t'obtinois plus long - tems au filence ,
Felime pourroit te croire indifférent : en
reſpectint l'objet qu'on aime , il ne faut
pas lui ôter le plaiGr de s'entendre dire
qu'il eft aimé, Si Felime ne vouloit pas
t'écouter , il eft de ces manieres froides
& décidées qui te l'auroient déja fait connoître.
Songe à vaincre ta timidité , c'eft
prefque une vertu dans la morale , c'eſt un
mérite auprès des belles , quand elle n'eft
20 MERCURE DE FRANCE .
pas pouffée trop loin. Puiffes- tu être un
jour auffi heureux que je le défire. Adieu .
H. L. D.
200 20020 000200 08:06:20 209 208 207 208 209
ÉPITRE
AM. Foote , Anglois , pour lors à une petite
Maifon de Campagne qu'il avoit louée
près d'Angers. Par M. de la Sormiére.
Entre la pareffe & l'étude ,
Vous voyez couler vos beaux jours
Dans une aimable folitude ,
Où vous enchaînez les Amours.
Dans l'effain qui vous environne ,
Je vois Philis qui papillonne
Avec les Jeux , avec les Ris ; '
Et Momus qui fur vos écrits
Répand ce goût , ce fel attique ,
Ce délicat , ce vrai comique
Dont Londre eft juſtement épris .
Ce Dieu d'accord avec Thalie ,
Au mépris de tous vos rivaux ,
* Ce Gentilhomme a composé plusieurs excellentes
Comédies , toutes repréfentées à Londres avec beaucoup
de fuccès , entre lesquelles on remarque , l'Anglois
à Paris.
FEVRIER.
21 1754 .
Vous remit ces heureux pinceaux
Dont Plaute avec moins de génie
Peignoit les vices & les fots ;
Et la fineffe de Térence
Nous reproduit cette élégance
Qu'on admire dans Marivaux .
Bois ifolés , rians Côteaux ,
Maiſon fans fafte , fans parure ;
C'est là qu'en moderne Epicure,
Un Sage défend fa raiſon
Et des piéges de la Nature ,
Et des fophifmes de Zénon.
D'amis une troupe choisie
Y vient favourer les douceurs
Du Falerne & de l'Ambroisie.
Là , fans complimens , fans fadeurs,
La liberté fait les honneurs ,
La vaine contrainte eft bannie
Tel eft ce féjour enchanté :
Et Comus d'une main légere
Affaifonne la bonne chere
Du piquant de la volupté,
A Angers , 1753 .
22 MERCURE DE FRANCE.
DU GOUST DE L'E'CRITURE.
Perfonne n'ignore que l'Ecriture , comperfectionnée
par le goût exquis des Maîtres
excellens qui s'y font appliqués depuis
près de deux fiécles. Jufques- là négligée
, fans honneur , même dégradée ,
elle s'étoit vûe contrainte de chercher un
afyle dans l'obſcurité des folitudes les plus
reculées , & dans le fein des Cathédrales
les plus célébres ( a ) . C'est là qu'elle ſe
vit obligée de s'affervir hontenfement aux
caprices & aux bizarreries d'un efprit dépravé.
C'est là qu'une main toujours groffiere
& fans adreffe , ne fembloit s'animer
que pour lui faire former un caractere ,
tantôt n'offrant qu'une maffe informe ,
tantôt ne préfentant qu'un affreux fquelette
. C'eft là enfin où l'Ecriture fe montroit
toujours défigurée par des ornemens
( a ) Il n'y avoit dans les fciécles d'ignorance
que les Moines & les Prêtres pour ainfi dire, qui ſe
ferviffent de la plume. Leurs occupations étoient
de tranferite des Livres. Les Ecoles ſe tenoient dans
les Cathédrales , c'étoit l'Evêque qui enſeignoit ,
ou quelque Clerc diftingué par la vertu. Difcours
fur l'Hiftoire Ecclefiaftique , par M. l'Abbé Fleury.
FEVRIER. 1754. 28
gothiques & fuperflus , ou embarraſſée par
des liaifons qui en rendoient la lecture également
difficile & fatigante.
Il lui falloit donc un puifant fecours
pour l'arracher d'entre les chaînes qui la
reſſerroient , & la faire paroître aux yeux
avec tout fon éclat , en fixant fes principes
& en lui prêtant des régles fures &
conftantes. C'est ce qu'ont fait ces célébres
Ecrivains (b ) qui depuis le rétabliflement
des Arts , fe font acquis la jufte admiration
des François & des Etrangers. Intimement
convaincus que tous les beaux arts
dépendent du bon goût , que c'eft lui qui
leur donne cette délicateffe & ces graces
qui en font tout le prix , ils fe font uniquement
étudiés à le confulter en tout , à
le fuivre comme un guide infaillible , & à
viſer au beau & au vrai . En effet , par la
force & la folidité de leur jugement , &
( b ) Jean Neuderfer , Allemand ; Clement Perret
, Flamand ; Louis Curion , Romain , ( Alexandre
Jean : Guillaume le Gangneur , les Beaugrands
, Lucas Materot , François Defmoulins ,
Jean Allais pere , Jean Petré , Philippes Limo-
Lia , Jacques Raveneau , Louis Barbedor , Louis
Senault , Laurent Fontaine , Nicolas Duval pere ,
Jean Baptifte Allais -de- Beaulieu fils , Etienne
de Blégni , Nicolas Lefgret , Nicolas Duval
fils , Olivier Sauvage , Alexandre- Louis Roffignol,
&c. ) tous François.
·
24 MERCURE DE FRANCE .
par la netteté & la fineffe de leur difcernement
, ils ont ramaffé dans un feul point
de vûe les juftes proportions d'un corps
d'Ecriture , & ont faifi avec ardeur les mo
mensqui le conduisent à fa vraie perfection,
Par tout ils ont répandu de l'élégance , de
la précifion & de la jufteffe ; ils ont employé
les mouvemens les plus naturels &
les plus recherchés. Par tout leurs effets legers
, tendres , agréables & bien affortis ,
plaiſent aux yeux , ſemblent même faſciner
les efprits & emporter impérieufement
les fuffrages. Il ne faut cependant pas s'imaginer
qu'ils fe foient écartés d'une noble
fimplicité ; ils l'ont conftamment &
fcrupuleufement fuivie. Leurs Ouvrages
qui font entre les mains des Amateurs de la
belle Ecriture , en font une preuve évidente .
Ils ont même impitoyablement retranché
une espéce de multiplicité de traits dans
lefquels des yeux moins clairvoyans ne
verroient que des beautés.
C'est donc le goût , mais un goût pur ,
qui a été leur régle & leur modéle , & qui
certainement doit être le nôtre ? C'est en
lui que confifte le fond & l'ame de nos productions
. C'eft ce fentiment vif d'une raifon
épurée qui doit embellir toutes nos piéces
, diftinguer l'Ecrivain d'avec l'Ecrivain ,
& donuer de la correction , de la nobleffe
1
&
FEVRIER . 1754. 25
& de la magnificence à nos ouvrages. En
vain fans le goût nous voudrons régler
notre esprit , reconnoître les travaux des
grands maîtres en l'art d'écrire , diriger
nos obfervations , raifonner dans nos études
, fentir le fond du caractere & la profondeur
du génie d'un Ecrivain . Sans lui ,
les plus ingénieufes compofitions nous paroîtront
infipides , & nous traiterons de
nouveautés ridicules les principes les plus
folides & les mouvemens les mieux conçus.
Au contraire , il nous fervira à découvrir
la facilité de la main , le naturel & la
tendreffe du toucher. Une comparaifon fera
fentir la jufteffe de ce raifonnement . Je
prends pour cet effet deux Ecrivains illuftres
qui ont vêcu dans le même tems &
qui ont eu beaucoup de réputation ; ce
font M. Roffignol ( c ) , & M. Alexandre
( d ).
Que guidé par le bon goût , on examine
fans prévention les ouvrages de ces Artiftes
, on trouvera que le génie du premier
le portoit naturellement à la fimplicité ,
que fes compofitions étoient délicates
bien digerées & ménagées à la force de
(c ) Louis Roffignol , Parifien , mort le 24 Fé
vrier 1739 , âgé de 45 ans.
(d) Alexandre , mort à Paris en 1738 , dans le
mois de Juillet.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
coup
ceux pour qui elles étoient deftinées ; que
l'habileté de fa main étoit heureufe & conduite
avec modération ; que fes principes
étoient juftes , précis & toujours conformes
à ceux fixés par Allais ( e ) ; que fon
toucher étoit tendre & moelleux , fes ouvrages
pleins d'agrémens , & fes moyens
fimples , faciles & immuables. Dans le fecond
, on remarquera un génie inconftant,
vif, errant , plein de feu , mais fans beaude
raifonnement , fans application ,
fans ordre , rempli affez fouvent de traits
trop compliqués & de ces mouvemens que
l'on appelle paffes ou abréviations. Hardi
dans fes licences , outré dans fa diftribution
, entêté de je ne fçai quelle grandeur,
emporté par trop de vivacité , il ne pou
voit jetter dans fes compofitions ce charme
précieux que l'on trouve dans le premier
; & pourquoi ? C'est que fon goûr
n'avoit pas été cultivé par une judicieufe
difcuffion des ouvrages de fon Art , nị
par une fuite néceffaire de réflexions juftes,
De tout ceci on doit juger combien avant
rout il eft important à un Maître de perfectionner
fon goût , en l'exerçant fur les
plus parfaits morceaux qui concernent fon
(e ) En 1880 , Allais de Beaulieu mit au jour
un Livre fur l'art d'écrire , qui eft le meilleur
morceau qui le foit encore vu für l'Ecriture .
FEVRIER. 1754. 27
talent : il doit même faire un choix des
meilleurs en les accompagnant de remarques
folides & juftes ; alors il ne fortira
ren de fa plume qui ne furprenne , qui ne
flate & qui n'enchante ; toutes les piéces
feront marquées au coin d'une noble fimplicité
, & en même tems d'une variété
merveilleufe. Liaiſons régulieres & délicates
, lettres uniformes & différentes , fé-,
parations mefurées , majeures & capitales
proportionnées au tout enſemble , vuides
fagement remplis , traits & paffes fimmétrifés
, compaflés , mais modérés ; tout plaîra
, ravira , tranſportera même ceux qui
n'ont aucune connoiffance des principes
de l'Ecriture . On fent affez combien un
tel fuccès eft agréable , mais on n'y vient
pas tout d'un coup. C'eft un doux fruit
qu'on n'a amené à la maturité qu'avec des
peines infinies ; le travail le plus affidu &
le plus opiniâtre n'a pu le rendre précoce .
Il faut cependant avouer qu'il n'eft rien
aujourd'hui de plus facile que d'arriver à
la perfection de l'art d'écrire , fi l'on a le
goût pour guide , & fi fous les yeux d'un
grand Maître on fçait profiter de fes leçons
& de fes avis. La route , comme on
le voit , en eft courte & riante , les grands
hommes qui l'ont tracée , l'ont jonchée de
fleurs , dont chacun pourra recueillir une
Bij
28 MERCURE DE FRANCE,
ample provifion , & dont il fçaura fans
doute faire un bon ufage,
PAILLASSON , Ecrivain Juré ,
rue des Foffes S. Germain l'Auxerrois.
A MADEMOISELLE N ..
AUJOURD'HUI MADAME..
CE fut dans un lieu folitaire ,
Lieu retiré , féjour auftere ,
Que vos beaux yeux , pour la premiere fois ,
Porterent au fond de mon ame
Ces traits charmans , ces traits de flamme
Qui lafoumirent à vos loix .
De ce moment trop peu durable
Dont fans ceffe avec moi j'aime à m'entretenir
Sans doute vous avez perdu le fouvenir ?
Si , lorfque dans un lieu femblable
J'ai revu l'éclat de vos yeux ,
'n Dieu ... le plus petit des Dieux,
Nous avoit rappellé ce moment favorable ;-
Mon bonheur feroit préférable
Au fort qu'il goûte dans les Cieux.
FEVRIER . 1754 29
************
DISSERTATION
Sur les caufes de l'exil de S. Loup , Evêque
de Troyes. Par un Chanoine de l'Eglife
de Troyes.
N finiflant la Differtation que j'ai
faite & qui a paru dans le Mercure
de France aux mois d'Avril & Mai de
l'année 1753 , pour déterminer le local
du champ de bataille dans lequel Ætins
& fes Alliés remporterent une victoire fignalée
contre Attila , j'ai dit que S. Loup
ayant en qualité d'otage conduit Attila à
fa tête de fon armée' jufqu'au Rhin , revint
paisiblement dans fon Diocèfe. L'Auteur
de la vie de ce Saint nous apprend
enfuite que cet Évêque de retour de ce
voyage , fut mal reçu dans fa Ville Epifcopale
, qu'il fut prefqu'auffi -tôt obligé
d'en fortir , & même de quitter fon Diocèfe
dont il fut long- tems abfent ; cette
Vie a été donnée par Surius , conforme
à d'anciens exemplaires, & le fait qu'il s'agit
d'examiner y eft exprimé en ces termes
Or l'homme de Dieu étant de retour
, dès qu'il fe vit abandonné par le
défefpoir des fiens, prit fon parti plus dili-
E la
B iij
30 MERCURE DEFRANCE.
gemment que les autres, & fe retira promptement
à Latifcon ; fon deffein étoit d'y
attirer fon peuple , qu'il avoit défendu au
milieu des guerres & des défordres publics,
par les fuffrages de fes prieres : cette
retraite eft diftante de quarante- cinq mille
de la ville de Troyes ; il y demeura deux
ans entiers , après quoi fe fentant piqué
du peu de Citoyens qui s'étoient rendus
auprès de lui , il jugea à propos de fe retirer
jufqu'à la ville de Mâcon .
Reverfus autem vir Dei , ut vidit fe def
perationefuorum , turbatum ad montis perfugium
Latifconem cateris folertior feftinavit ,
ut eo transferret plebem , quam orationum
fuarumfuffragiis difcrimini jacentem interexcidia
publica & arma defenderat. Illud perfugium
diftat ab Urbe milliaribus quinque
& quadraginta. Manent vero biennis ſpatio
offenfus raritate fuorum eò venientium
Marifconem fibi cenfuit expetendam .
>
L'Auteur de la Préface qui eft à la tête
des Offices de l'Abbaye de S. Loup , imprimés
à Troyes , dans un cayer in - 8°.'
chez François Jaquard , en 1657 s'infcrit
en faux contre ce fait allégué par Surius
; voici fes termes traduits du Latin .
Nous avons dit que S. Loup peu de tems
avant la mort , s'étoit retiré fur la Montagne
de Latifcon , & tous les Auteurs qui
FEVRIER . 1754. 31
ont écrit la vie & les actions de ce Saint,
l'ont également avanzé ; mais nous ne fçavons
point par quelles raifons Surius fait
entendre que ce Prélat fut forcé de fe refugier
dans cette retraite , par l'ennui &
la fureur de fon peuple qui s'étoit imaginé
qu'il vouloit trahir la Patrie, comme fi on
avoit voulu le foupçonner d'avoit le deffein
de livrer fa Cité à Attila. On ignore auffi
où cet Auteur a puifé ce qu'il avance : car
après avoir ramaflé & examiné avec foin
tous les manufcrits de la Vie de ce Saint ,
nous n'y avons rien trouvé de femblable ;
mais tous conviennent qu'il ne s'eft retiré
de fa Ville pour un tems , que parce que
fentant fes forces s'affoiblir , & fa mort
étant prochaine , il avoit choisi une retraite
pour vaquer plus facilement au fervice
de Dieu ; & certes ce qu'avance Surius
eft incroyable , & nous pourrions par
mille raifons le réfuter , mais ce n'eft pas
à préfent notre deffein .
Le Pere Coufiner, Souptieur de l'Abbaye
de S. Loup de Troyes , dans fes Ouvrages
qui font encore manuferits & qu'il a fait
il y a plus de quatre- vingt- dix ans far la
Vie de ce Saint , & fur l'Hiftoire de cette
Abbaye , qui ont été communiqués aux
Bollandiftes & au Pere le Cointe de l'Oratoire
, a fait tous fes efforts pour laver
Biiij
32 MERCURE DE FRANCE.
fon Saint de cette tache. Ces fameux compilateurs
femblent même avoir adopté fon
opinion , fous prétexte que dans différentes
vies de ce Prélat il n'en eft point parlé
du tout : mais n'eft it point permis de penfer
autrement que ces Sçavans ? ne peut- on
pas dire qu'il fuffit qu'on ait lu dans quelques
anciens exemplaires , autres que la
vie donnée par Surius , ce fait en queftion
, fuivant cette régle de critique , que
lorfqu'un Hiftorien avance des faits qui
ne femblent pas contribuer à l'éloge du
Saint dont il écrit la Vie , il mérite mieux
d'être cru que les autres , parce qu'il paroît
qu'il aime la vérité , & qu'il ne veut
pas la taire , quelque préjudice que
fa
bonne foi femble faire à la réputation de
celui dont il parle ? que fçait on fi des plumes
dévotes n'ont point fupprimé ou déguifé
ce fait dans les copies des anciens
exemplaires, afin de ne pas laiffer à la poftérité
le moindre doute fur la haute répupuration
de leur Patron c'eft ce que je
laiffe à décider .
Le Pere Coufiner , fes confreres , fes
partifans , & même les Bollandiftes , dont
les obfervations & les notes critiques fur
les Actes des Saints font d'un grand poids ,
conviennent que S. Loup , à fon retour
du voyage qu'il avoit fait pour reconduire
1
FEVRIER . 1754. 3.3.
Attila jufqu'au Rhin , fe trouvant fatigué,
exténué & abbatu par une maladie languiffante
qui l'empêchoit de vaquer au
faint miniftere dont il étoit chargé , réfolut
d'aller prendre l'air ; qu'à cet effet.
après avoir paffé deux ans à Latifcon , il
fe retira dans la Ville de Mâcon fur la
Saone ; en vérité peut- on s'imaginer qu'un
Evêque , tout au plus âgé de foixante - fix
ans , & qui a été d'un affez bon tempéramment
pour vivre encore plus de vingtfix
ans , n'étant mort qu'à l'âge de 92 ans ,
foit tellement tombé dans une maladie de
langueur qui auroit duré plus de trois ans??
n'avoit-il dans fon Diocèſe des campas
pagnes gracieufes où il auroit pu fe retirer
? & quand on fuppoferoit qu'un air
particulier lui auroit été néceffaire , ç'auroit
été l'air de la Ville de Toul , fa Patrie
, & non pas celui de Mâcon enfin
fçaurois me perfuader qu'un auffi
grand Saint, qui avoit été dans la difpofi
tion de fe facrifier avec tout fon Peuple
dans le tems de l'armée d'Attila , auroit:
voulu ou confenti d'abandonner fon trou
peau par délicatelle de fanté .
En fuppofant donc la vérité du fait allégué
par Surius , ainfi qu'il eft très-probable
de le croire , on demande pourquoi
S. Loup reçut un traitement fi indigne de
By
34 MERCURE DE FRANCE.
la part de fon Peuple , après l'avoir ſauvé
l'année précédente du danger extrême
dont il étoit menacé par l'armée d'Attila ?
ce qui marqueroit une grande ingratitude ,
au cas qu'on cût eu des foupçons legitimes
fur la conduite de ce faint Evêque.
On veut fçavoir fi ce faint Prélat a eſſayé
de fe fouftraire à la domination des Romains
, qui alors étoient maîtres de la Cité
de Troyes , s'il avoit entrepris de livrer
fon Pays aux Huns ou aux Francs , c'eſt ce
qu'il s'agit de bien examiner , & nous ferons
voir que le projet de S. Loup étoit
louable , qu'il agiffoit avec prudence eu
égard aux circonftances , qu'il n'a rien fait
qui puille préjudicier à la réputation , &
que tout au plus il s'étoit trop preflé de
faire réuffir un projet utile à fa Patrie, qui
n'eut fon exécution qu'environ ſept ans
après la mort. Mais pour répondre à ces
queftions & appuyer mon fentiment , je
crois à propos de faire quelques obfervations
fur l'état général des Gaules dans ce
tems - là , & en particulier fur le pays de
Troyes.
Les Gaules qui étoient une des grandes
Provinces de l'Empire Romain en Occident
, n'avoient point encore été entamées
au commencement du V. fiècle ,´
malgré les efforts des Germains & des NaFEVRIER.
1754 35
tions Septentrionales ; ces Barbares faifoient
bien quelques courfes en deçà du
Rhin , mais après y avoir fait le pillage ,
ils emportoient leur butin au-delà de ce
fleuve ; enfin dès l'année 407 , les Vandales
, les Alains , les Suéves & les autres
Peuples de leur voifinage qui fe joignirent
avec eux , excités par Stilicon , paſſerent
le Rhin ; après avoir mis en fuite les Francs
qui s'oppoferent à leur paflage , ravagerent
toutes les Gaules & pénétrerent juſqu'aux
Pyrennées ; ils ne firent que traverfer
ce grand pays comme un torrent ,
ils allerent bientôt après en Afrique, où ils
s'établirent.
Les Alains en partie reſterent , ils ſe mirent
à la folde de l'Empire , qui leur accorda
des terres fur les rives gauches de
la Loire ; on leur confia la garde de la
Ville d'Orléans , place importante par fa
firuation.
Peu de tems après , c'est- à -dire en 409 ,
les Gaulois ou Romains , car il n'y avoit
plus alors de diftinction entr'eux , les Peuples
, dis-je , de plufieurs Provinces maritimes
firent une confédération & s'étigerent
en République , reconnoiffant
toutefois l'Empereur pour leur Souverains
elle étoit compofée de cinq des dix - fept
Provinces des Gaules ; fçavoir , les deux
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
Aquitaines , la feconde , la troifiéme & la
quatriéme Lyonnoifes , avec une partie
de la feconde Belgique , & leur fituation
Jes fit appeller Armoriques.
Les Bourguignons d'un autre côté ,
après avoir pallé le Rhin ,
vinrent prendre
des quartiers dans les Gaules , ils envahirent
l'Alface , la premiere Lyonnoife
& quelques Pays voifins ; ils s'y cantonnerent
. Cet événement arriva en 413 .
Dans le même tems les Vifigots d'Italie
vinrent auffi s'établir dans les Gaules avec
la permiffion de l'Empereur Honorius ;
ils prirent d'abord leurs quartiers dans les
Cités qui font fur les rives droites du
Rhin , c'est - à - dire à l'Occident de ce
Aleuve.
Enfin les Francs avoient déja formé
alors un petit établiffement en déçà du
Rhin , ils étoient à la folde de l'Empire ,
pour défendre contre les Nations Barbares
le paffage de ce fleuve : ils firent bien leur
devoir contre l'irruption des Vandales ;
mais ceux ci ayant été fecourus par les
Alains , enfin les Francs après avoir perdu
environ vinge mille hommes , furent obligés
d'abandonner la partie & de leur laiffer
libre le paffage du Rhin.
11 eft bon d'obferver que toutes ces différentes
peuplades de Barbares ayant obFEVRIER.
1754 57
renu l'agrément de s'établir en différentes
contrées des Gaules , dont ils s'étoient d'a
bord rendus maîtres par force , n'eurent
cette permiffion qu'à condition d'y vivre
en Sujets de l'Empire Romain , d'en fuivre
les loix , & d'obéir aux Officiers de
J'Empereur ; mais ces nouveaux Hôtes ne
tinrent gueres leurs promeffes , ils s'étendirent
dans le voifinage de leurs Cantons ,
ils s'arrondirent , ils augmenterent leur
autorité , & par la fuite ils devinrent
Souverains , c'est - à - dire en 475 environ
, des Cités qu'ils ne poffédoient d'abord
qu'à titre précaire . Et comme l'Italie
, l'Efpagne & l'Afrique fouffroient
auffi beaucoup à caufe des incurfions des
Barbares , on peut juger de la fituation
critique & dangereufe dans laquelle fe
trouvoit l'Empire d'Occident : Rome même
avoit été prife par Alaric en 404,
On peut fur les faits de ce Tableau en
racourci des Gaules , avoir une idée
de leur pofition dans ces tems-là , enforte
qu'on voit qu'au milieu du cinquiéme fiécle
l'Empire ne poffédoit pas réellement le
tiers des Gaules encore les Cités qui étoient
demeurées fidéles fous l'obéiffance , ne
faifoient pas un Etat joint & arrondi ; elles
étoient éparfes en plufieurs portions ,
ce qui en faifoit la foibleffe,
38 MERCURE DE FRANCE .
On devine après cela aifément quelle
devoit être la confternation des Romains ,
des véritables Sujets de l'Empire ; entourés
de toutes parts de Nations barbares ,
ils étoient continuellement expofés à leurs
infultes , à leurs excurfions , à leurs pillages
; & quand on confidere que les Vifigots
& les Bourguignons étoient Ariens ,
que les Alains & les Francs étoient Payens,
on doit bien penfer que les Gaulois , tant
ceux des Provinces obéillantes , que ceux
qui étoient fous leur domination & dans
leur voisinage , étoient dans de grandes
allarmes au fujet de leur Religion , étant
tous Catholiques & attachés à la Communion
de l'Eglife romaine , dont la foi eft
toujours pure.
Si on ajoûte à ces confidérations que
les Provinces obeïffantes étoient maltraitées
par les Officiers de l'Empereur , qui
fous un gouvernement foible ne penfoient
qu'à bien faire leurs affaires , comme
cela arrive toujours dans des tems de
troubles ; fi on fait attention que ces Officiers
dans la répartition des impôts étoient
injuftes , qu'ils étoient cruels par la dureté
avec laquelle ils en faifoient le recouvrement
, qu'ils commettoient une infinité
d'exactions , & qu'ils s'approprioient les
confifcations qui appartenoient au fifc ,
FEVRIER. 1754- 39
qu'en conféquence il fuffifoit d'être riche
pour s'attirer de mauvaiſes affaires , il
fera aifé de fe perfuader que les Gaulois
fouhaitoient ardemment une réforme dans
l'Etat , qu'il étoit néceflaire d'avoir un
Maître fur les lieux , qui en les gouvernant
les défendît, & contre les ennemis du
dehors par fon courage , & de ceux du dedans
par fon équité ; mais , où le trouver
Telle fut la fituation fâ heufe des Gau .
les fous l'Empire d'Honorius : ceux qui
ont voulu le louer , dit M. l'Abbé du Bos ,
ont été reduits à faire l'éloge de ía bonté
qualité auffi dangereufe dans un Prince
qui n'a pas les qualités néceffaires aux Souverains
, que les plus grands vices ; fa bonté
même fat funefte à l'Empire, parce
qu'il fut dépourvu du talent de le faire
craindre ; ces défordres continuerent fous
fes Succeffeurs ..
Enfin au milieu du cinquième fiécle ,
fous l'Empire de Valentinien , arriva cette
fameufe irruption des Huns dans les Gaules
: tout le monde fçait les ravages qu'y
fit Attila leur Roi ; ce fleau de Dieu , Prince
auffi formidable que courageux , fut
combattu avec fuccès par Ætius & fes Alliés
, & enfin obligé de quitter la Patrie . Onpeut
juger dans quelles calamités furent
Flongées les Provinces que ce Conquérant
40 MERCURE DE FRANCE.
.
parcourut ; tant de malheurs excitoient
les gémiflemens des gens de bien , & quoique
par l'habileté d'Etius , ce Patrice romain
, qui commandoit dans les Gaules
pour l'Empereur , qui fçnt réunir tant de
Nations différentes qui habitoient ces Provinces
pour faire tête à l'ennemi , les Huns
euffent été défaits dans un combat général ,
néanmoins la retraite précipitée de ce Chef
des Huns ne dédommagea pas des maux
qu'il avoit faits , des dangers qu'on avoit à
craindre , & de la confufion qui régnoit
toujours dans les affaires du Gouvernement.
Les Evêques des Gaules étoient l'appui
& la confolation de leurs compatriotes :
dans ces conjonctures fâcheufes ils avoient
un grand pouvoir ; ils jouiffoient de revenus
confidérables , ils les employoient
au foulagement des malheureux , & leur
autorité jointe à une haute piété n'alloit
qu'au bien de tous. Je me borne ici à les
confidérer comme des citoyens diftingués ,
qui tenoient un rang confidérable dans
la patrie , & qui avoient beaucoup de part
aux révolutions ; leur dignité leur donnoit
une confidération étendue dans la
fociété. Les loix impériales les autorifoient
à fufpendre les jugemens rendus les
Tribunaux laïques , & même à les refor
par
FEVRIER. 1754 41
mer en quelques circonftances ; ils étoient
les protecteurs des veuves & les tuteurs
des orphelins , & ce qui achevoit de leur
donner un crédit général , c'est qu'ils joi
gnoient à la grandeur & aux droits de leur
dignité , un mérite éminent & une piété
folide . Nous voyons par l'Hiftoire , que
ces faints Prélats ont été des citoyens courageux
, & capables du gouvernement .
Aufli le Clergé & le peuple dans le tems
des élections , faifoient tout leur poffible
pour élire un Evêque qui eût des talens ,
de l'expérience , du génie & de la piété .
C'eft pourquoi les Evêques des Gaules
avoient droit de citoyens dans leurs Diocèles
, ils pouvoient en cette qualité avoir
infpection fur l'adminiſtration temporelle
de leurs Cités ; c'eft pour cette raifon que
dans ce fiécle ils font entrés dans tous
Les projets & les négociations qui fe traitoient
alors pour rétablir l'ordre , & empễ-
cher la dévaftation de leurs Diocèfes .
C'est par ces confidérations que nous les
voyons fi bien figurer dans l'hiftoire de
l'établiflement de la Monarchie Françoife
, comme on le voit clairement dans le
fçavant ouvrage de M. l'Abbé du Bos ſur
cette matiere.
Nous connoiffons par l'Hiftoire la grande
réputation que s'étoit fait S.Loup, Eve
42 MERCURE DE FRANCE .
que de Troyes ; on voit la haute eſtime
qu'Attila même , ce fleau de Dieu , avoit
pour ce Prélat , & la confiance avec laquelle
il s'ouvrit à lui fur fes difgraces &
fur fes projets lui feul avec l'aide de
Dieu , fauva fon troupeau & fes citoyens
du malheur qui les menaçoit , fon génie
le foutint , fa piété le feconda ; il défarma
ce Prince par fa douceur , autant que par
fon éloquence : il accompagna ce Prince
dans fa retraite , il lui fervit d'otage comme
il l'en avoit prié . Il eft conftant que ce
Prince fe plaifoit à avoir fouvent des converfations
avec notre Saint , il connoiffoit
la folidité de fon mérite , & l'étendue de
fon efprit; d'ailleurs ce Prince n'avoit plus
guéres de projets dans la tête à exécuter ,
il étoit ou piqué ou confterné de ſa défaite
, il fe diffipoit , il fe défennuyoit avec
fon
compagnon de voyage.
Attila ayant pris congé de Saint Loup
pour repaffer au- delà du Rhin avec fon
armée, notre Evêque prit fes mefutes pour
retourner dans fa Ville épifcopale , mais
eft-il revenu dans la même année ? Je n'ent
fçais rien ; je préfume que la petite armée
de Francs qui avoit été envoyée à la fuite
de celle d'Attila , pour obferver les Huns
dans leur retraite , aura eu ordre de refter
dans le voisinage des bords du Rhin , afin
FEVRIER. 1754. 43
d'empêcher le paffage de ce fleuve aux partis
qui auroient eu encore la fantaisie de
faire des courfes en deçà , ainti les Francs
à la tête defquels pouvoit être Mérouée
leur Roi , auront pu hyverner en Alface ,
& ne fe feront mis en campagne pour leur
retour qu'au printems fuivant ; en ce cas
Saint Loup qui pouvoit craindre quelques
embûches fur fa route , s'il s'étoit mis en
chemin fans être accompagné , aura pu
refter avec eux pour profiter de leur efcorte
quand il s'en retourneroit.
Pendant un auffi long téjour cet Evêque
aura fait connoiflance avec les Francs ,
avec les principaux de l'armée , avec leur
Roi même , s'il étoit à leur tête , & rien
n'empêche de croire qu'il y fut préſent ;
il aura pris de l'eftime pour ces Barbares
qui n'avoient rien de féroce que le nom ,
il fcavoit qu'ils faifoient la guerre noblement
, qu'ils avoient du courage & des
fentimens d'humanité. Mérouée qui s'étoit
trouvé à l'armée d'Etius , lorsqu'il
combattit les Huns dans la plaine de Saint
George , entre Troyes & Méry , avoir
donné des preuves de fa valeur: Saint Loup
n'aura pas manqué d'écrire à Troyes les
caufes de fon retard , il aura fans doute
dit bien des chofes avantageufes des Francs,
il aura fait un parallele de ceux - ci avec les
44 MERCURE DE FRANCE.
Huns , & il ne lui aura pas été difficile de
faire voir que tout l'avantage étoit pour
les premiers ; & de là on aura conclu que
montrant du penchant les Francs ,
il aura eu quelque deffein en leur faveur.
pour
Il n'eft pas douteux que dans ces tems
de trouble & pendant une fi longue abfence
, il y aura eu des cabales contre le
faint Evêque ; un tel homme dont la conduite
pleine de fageffe étoit la cenfure
de tous les défordres , dont l'éloquence
s'étoit élevée plufieurs fois contre tant
d'abus , aura eu des jaloux , des envieux
; ils auront femé des bruits affectés
parmi le peuple , toujours fi aifé à fe laiffer
féduire par les premiers préjugés . Les
Officiers Romains prépofés aux impôts ,
ces exacteurs impitoyables dont nous
avons déja parlé , endurcis dans l'habitude
de comniettre des concuffions & des rapines
, auront faifi l'occafion d'éloigner
ún furveillant attentif & un cenfeur
aufli exact ; ils l'auront accufé d'ambition
, d'avoir , pour la fatisfaire , traité
avec les Barbares afin de fe rendre maître
de la cité de Troyes ; peut-être même de
trahifon , en débitant qu'il avoit pris des
mefures pour fe fouftraire à l'obéiffance de
l'Empire : un peuple toujours crédule ne
faifit
que trop promptement ces idées pour
FEVRIER . 1754.
45
faire place dans fon coeur à l'envie , contre
un Evêque qui auparavant étoit l'objet de
fon amour,
Ces bruits tout defavantageux qu'ils
paroiffent d'abord à notre Saint , n'étoient
pas tout à fait fans fondement. Il
fe pouvoit faire qu'il feroit convenu fecrettement
avec les principaux Sénateurs
de la ville , avec les bons citoyens , de
prendre des mesures pour parer à tous les
dangers qui les menaçoient fe trouvant
dans une eſpèce d'anarchie , fans appui
de la part des Empereurs , fans fecours des
troupes Romaines , & expofés à devenir
la proye du premier tyran qui voudra les
conquérir.
On demandera en ce cas , fi S. Loup auroit
traité avec Attila pour l'exécution de
fes deffeins ? Ce Prince dont il avoit gagné
la confiance , l'eftimoit ; il avoit fait enrendre
à ſon armée que l'année fuivante
il reviendroit dans les Gaules , & qu'évirant
de tomber dans les inconvéniens où
il s'étoit trouvé dans fa premiere campagae
, il fe flatoit de fubjuguer ces Provinces
mais il n'eft pas poffible de fe
fuader que S. Loup , auffi prudent qu'il
étoit , ait fait les moindres ouvertures à
Attila fur un tel projet , pour deux raifons
; la premiere , parce qu'il avoit com
per46
MERCURE DE FRANCE.
pris par l'habitude qu'il avoit eu avec ce
Prince , qu'il étoit rufé & diffimulé ; qu'il
lui avoit donné de belles paroles fur le
plan de fa converfion ; que cependant
malgré les foins , fes prieres & fes bons
offices , il avoit vû ce deffein échouer
prefqu'auffi- tôt qu'il avoit été propofé : la
feconde raifon , c'eft que ce Prélat avoit
compris par les faits d'armes d'Attila , lors
de fon irruption dans les Gaules , que fon
intention n'avoit pas été de s'y fixer ,
d'y
former un établiffement , ni d'y régner ;
qu'il vouloit feulement s'enrichir & fon
armée du pillage de ces belles Provinces.
En effet, Attila après avoir paffé le Rhin ,
mit tout à feu & à fang ; les villes de
Treves , de Tongres , Cambray , Merz &
Reims , furent prefque toutes détruites ;
un Prince qui agit de la forte fait bien
voir qu'il n'a pas deffein d'accoutumer à
fon Gouvernement fes Sujets conquis ,
qu'il ne veut pas les conferver pour leur
faire goûter la douceur de fon Empire :
certes , ce n'eſt pas ainsi qu'on s'y prend
quand on veut régner fur des peuples fubjugués.
Ainfi S. Loup , en fuppofant qu'il a pris
le deffein de chercher de nouveux maîtres
, pour mettre la Cité en fureté , fe
fera bien plutôt adreffé aux Francs , par
FEVRIER. 1754.
47
préférence non -feulement aux Huns , mais
encore aux Bourguignons les voifins , &
aux Viligots. En effet , quelle différence
ne remarque-t-on pas dans les moeurs &
la conduire des Francs d'avec les façons
d'agir des Huns ? Il ne fert de rien de répéter
ce que je viens de dire de ceux - ci ,
au lieu que les Francs étoient braves , courageux
& polis , leur vivacité plaifoit
beaucoup ; ils avoient alors adouci leur
ancien naturel un peu féroce , & ils
avoient eu foin de corriger les défauts de
leur ancienne éducation par leur commerce
avec les Romains. Plufieurs d'entr'eux
s'étoient avancés juſqu'à obtenir les
grades militaires les plus diftingués , tant
dans l'Empire d'Occident que dans celui
d'Orient. Quand ils commencent à s'établir
en deça du Rhin , ils confervent les
places dont ils fe faififfent , ils laiffent vivre
leurs nouveaux Sujets felon leurs loix,
ils moderent les impôts , leur joug devient
aifé , ces vainqueurs gagnent l'amitié
des vaincus ; l'Empire qui connoît leur
courage & leur équité , leur confie la
garde du Rhin pour réprimer les courfes
des Barbares : enfin , pour donner aux
peuples qu'ils fubjuguent un des attraits
les plus féduifans qui puiffe les accoutu
mer à leur autorité , ils leur laiffent le
48 MERCURE DE FRANCE.
libre exercice de leur Religion , its refpectent
les Eglifes & leurs Miniftres , ils
regardent leurs perfonnes & leurs biens
comme facrés. Quand des peuples ont de
telles vertus & de tels fentimens , ils ont
auffi bien des difpofitions pour embraffer
la foi & la morale de l'Evangile ; auffi
voyons nous par la faite comment cette
nation fe convertit avec autant de célérité
que dé facilité.
que
Après ces confidérations , S. Loup pou
voit il jetter les yeux fur les Bourguignons
ou fur les Vifigots pour les rendre maîtres
de fon pays ? ils fembloient à la vérité
avoir un attrait de plus , ils étoient Chrétiens,
au lieu que les Francs étoient encore
Payens; mais ces prétendus Chrétiens profeffoient
l'Arianifme ; ils étoient par conféquent
plus nuifibles à la Catholicité
les Payens même . On fçait qu'en matière
de Religion , les Hérétiques font les plus
funeftes & les plus dangereux ennemis de
la Foi ; les Payens ne la connoiffent pas
& ceux- là la déchirent , & en blaſphêment
les myfteres . Les Princes Payens contens
de regner fur les peuples qui leur font
foumis , laiffent les confciences en repos ;
mais les Princes Ariens animés d'un faux
zele , croyoient qu'il y alloit de leur hon
neur de foumettre à leurs erreurs les Catholiques
:
FEVRIER. 1754. 49
&
tholiques de là les intrigues , les perfécutions
, les violences , les confifcations ,
les exils , les prifons , les tourmens ,
quelquefois la mort même. Si donc il y
avoit dans ces tems critiques une néceſfité
d'état de fe fauver au milieu des débris
de l'Empire prêt à tomber , & de choifir
une Puiffance fous laquelle on pût vi- .
vre en fureté , il devenoit prefque inévitable
, & il étoit auffi falutaire qu'important
de choifir les Francs , & de les avoir
pour maîtres.
Mais , me dira-t-on , voilà des conjectures
bien vagues , qui paroiffent fuperficielles
, & prefque inutiles au fujer que
vous avez à traiter : à quoi je répons que
je les ai trouvées néceffaires. Quand il
s'agit d'établir un fait qui paroît douteux
ou qui n'eft que probable , il faut raffembler
tous les motifs qui peuvent venir à
l'appui de l'opinion qu'on veut propofer ;
j'ai donc cru qu'il étoit à propos de remet
tre fous les yeux du Lecteur l'état fâcheux
des Gaules , tel qu'il étoit au milieu du
cinquiéme fiécle , & la foibleffe de la Monarchie
Romaine qui étoit à la veille d'une
ruine totale , afin de faire voir clairement
quels étoient les fentimens des Citoyens
Gaulois , & quel parti ils avoient à
dre.
G
pren50
MERCURE DE FRANCE,
Les fentimens que je leur donne ne
font point de mon invention , ils font
réels ; quiconque eft instruit de ce qui
s'eft paflé dans ces Provinces lors des commencemens
de la Monarchie Françoiſe ,
ne peut pas ignorer qu'alors tous les Evêques
des Gaules défiroient la domination
des Francs. Ces Prélats étoient Romains
iffus de familles Gauloiſes, plufieurs étoient
de maifon Sénatoriale , quelques - uns
avoient même été Sénateurs , tels que Si .
doine Apollinaire. Si on veut fe convaincre
de ce que j'avance , on n'a qu'à
jetter les yeux fur le fçavant ouvrage de
M. l'Abbé du Bos , fur fon Hiftoire critique
de l'établiffement de la Monarchie
Françoife dans les Gaules ; on y verra que
les Evêques étoient comme indépendans
fous les différentes Puiffances des Barbares
qui étoient établis dans ces Provinces
ils tâchoient en toutes occafions de rétablir
la tranquillité publique , & le voyant
dans une efpéce d'anarchie , fans efperance
d'avoir des fecours , ils ont non feulement
pû , mais ils ont dû agir fouvent de leur
chef , & prendre dans les conjonctures
preffantes le parti qui leur paroiffoit le
plus convenable aux intérêts de laReligion
Catholique , & au falut de leur patrie : ils
ont pû favorifer des Barbares au préjudice
FEVRIER. 1754. 51
d'autres Barbares , & appeller les Francs
lorfqu'ils y ont mieux trouvé leur fureté .
On lit en différens endroits de Grégoire
de Tours , le pere de notre Hiftoire , que
tous les bons Romains , les Citoyens , les
Evêques , défiroient ardemment de voir
regner le Franc dans toutes les Gaules , &
de l'avoir pour Souverain ; il nous dit même
que quelques Evêques s'étoient attirés
des affaires pour s'être trop preffés de les
favorifer ; & c'eſt le cas où je trouve que
S. Loup s'eft rencontré en penfant comme
eux , & en ne réuffiffant pas mieux.
>
Quoique ce ne foit que par la fuite des
tems , c'est-à- dire plufieurs années après le
milieu du cinquième fiécle , que grand
nombre d'Evêques travailla à étendre la
domination des Francs , à s'intriguer en
leur faveur , à faire même des traités avec
eux , au préjudice des Princes dans les
Etats defquels ils gouvernoient leurs Diocefes
il n'eft pas douteux que dès le
milieu de ce fiécle les Evêques penfoient
déja de même , & s'ils n'éclaterent pas ,
comme cela arriva par la fuite , ce ne fut
que manque d'occafions favorables Je ne
prête donc, rien à S. Loup qu'il n'ait dû
penfer lui-même ; il aura traité avec les
Francs pour les mettre en poffeffion de ſa
Cité , avec certaines conditions que nous
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
ignorons ; il aura pratiqué fes amis pour
leur faire agréer ce parti ; mais il échoua
par les intrigues de ceux qui n'étoient pas
fachés d'avoir des maîtres éloignés , afin
de gouverner à leur fantaisie , & de continuer
leurs concuffions. Le peuple féduit ,
fit du bruit , il fallut renoncer à ce projet fi
louable. S. Loup de retour à Troyes aura
propofé fon deffein , il aura tâché de le
faire agréer ; on s'y oppofa : les mutins
avoient pris les armes , l'armée des Francs
étoit éloignée ; l'Evêque ne vouloit que
perfuader , il ne vouloit point ufer de vio
lence ; fes amis & fes confidens manquerent
de courage ; ils l'abandonnerent , il
fallut prendre la faite , & quitter la Ville
avec diligence , de crainte d'y être arrêté
& peut-être infulté par la fureur d'une vile
populace. Ceteris folertior feftinavit.
S. Loup quitta non feulement la Ville
& fon Dioceſe , il n'ofa même fe retirer
fur les terres des Romains , il n'auroit pas
cru y être en fureté ; il fe retira fur celles
du Roi de Bourgogne , à Latifeon , qui
étoit un endroit fort , fur une hauteur, près
la petite riviere de l'Aine , à quinze lieues
de Troyes au midi ; on a depuis appellé
ce lieu Lanfive , c'eft- à -dire Lan- fur-l'Aigne
; ce fort a été détruit depuis plus d'un
fiécle . Son deffein , dit l'Auteur de la vie
FEVRIER. 1754. 13-
donnée par Surius , étoit d'y attirer ceux
de fes Diocefains qui voudroient l'y venir
trouver pour entendre fes inftructions ,
afin de profiter de cette occafion pour leur
défiller les yeux , les faire revenir de leurs
préventions , & par là favoriſer fon rappel
; & il avoit d'autant plus raifon de
l'efpérer , qu'il avoit protégé fon peuple
dans des circonftances allarmantes &
qu'au milieu des armées dont il étoit menacé
, il l'avoit fauvé du danger qui fembloit
l'expofer à une ruine totale . Mais il
fut trompé dans ſon attente ; & le voyant
abandonné de fes amis & de fes partifans ,
après être demeuré dans fa retraite deux
années entieres , & craignant même d'y
être expoſé aux embûches des Romains ,
il fe retira plus avant dans la Bourgogne ,
& vint juſqu'à Mâcon fur la Saône. Il n'y
a pas lieu de penfer que S. Loup voulut
transferer fes Diocefains à Latifcon , comme
s'il eût eu le deflein d'y faire fes fonctions
épifcopales ; en tout cas il n'auroit
pas pû les y exercer fans le confentement
de l'Evêque de Langres , dans le Diocefe
duquel il étoit , & fans l'agrément du Roi
de Bourgogne.
Combien de tems a duré l'exil de S.
Loup ? On ne le fçait pas pofitivement ,
mais on peut conjecturer celui auquel il
C iij
54 MERCURE DE FRANCE .
fut rappellé dans fa ville épifcopale. En
combinant plufieurs faits hiftoriques de
ces tems- là , il eft à croire d'abord qu'il
n'a pu revenir dans fon Diocefe du tems
du regne de Merouée , avec lequel il avoit
concerté fon projet : l'événement étoit encore
trop récent , puifque ce Prince mourut
en 457 ; fon fils Childeric lui fuccéda
, mais les affaires fâcheufes qu'il eut au
commencement de fon regne , & qui l'obligerent
, pour éviter lès dangers d'une
confpiration tramée par fes Sujets contre
lui , de fe retirer en Thuringe , ne lui
avoient pas permis de rendre fervice à
ceux d'entre les Romains qui s'étoient attachés
à fa nation : on conjecture que peu
de tems après fon retour arrivé en 462 ,
il fut revêtu de la dignité de Maître de la
Milice Romaine de la part de l'Empereur ;
c'est en cette qualité qu'il a pu faire le
fiége d'Orleans , faire des courſes juſqu'aux
portes d'Angers , non pas pour étendre
fes conquêtes , mais pour le fervice de
l'Empire. Il a pu même , comme on le voit
dans la vie de Sainte Geneviève , exercer
dans Paris , dont il n'étoit pas le Souverain
, des actes de jurifdiction militaire
fur des foldats de fon armée , parce que
fa charge lui donnoit une grande autorité
dans les Provinces obéiffantes , & alors
FEVRIER. 1754.
laura pû employer efficacement fon cré
dit pour faire rappeller S. Loup ; ainfi cet
Evêque auroit pû revenir à Troyes vers
l'an 468 ou 470.
Toujours eſt- il vrai qu'il étoit rétabli
fur fon Siége en 472 , fept ans avant fa
mort , qui arriva en 479 ; parce que S.
Sidoine Apollinaire , peu après avoir été
élu Evêque de Clermont , lui écrivit une
Lettre , où il le regardoit comme paifible
dans ſon Evêché . Il ne lui parle point de
l'événement qui avoit donné occaſion à
fon exil : mais ce Prélat étoit trop poli pour
lui parler d'une chofe defagréable , & que
dans le fond il approuvoit , fuivant les
fentimens qu'on fait qu'il avoit en faveur
des Francs . Mon opinion eft fondée fur
deux autres Lettres de ce Prélat ; ( 4 ) l'une
adreffée à Arbogufte , Comte de Treves ,
qui l'avoit confulté ſur quelques queſtions
de Théologie , par laquelle il le renvoye
pour être éclairci de fes doutes , à des Prélats
fçavans qui étoient à fa portée , c'eſtà
dire à Auſpicius , Evêque de Toul ; à
Lupus , Evêque de Troyes ; & à l'Evêque
même de Treves. L'autre eft adreffée à S.
Loup , qu'il fuppofe à Troyes , & il le loue
fur la bonne conduite avec laquelle il avoit
(a) Sid. liv. 4. Ep. 17
c inj
56 MERCURE DE FRANCE.
gouverné fon Diocèfe pendant plus de
quarante-cinq ans : ob novem quinquennia
in Apoftolatu decurfa.
Le projet fi falutaire & fi utile que S. Loup
avoit en deffein d'exécuter , ayant échoué
par les raifons que nous venons de dire , fut
enfin exécuté par Camelien fon fucceffeur ,
qui fe trouva dans des circonftances plus
favorables . Il n'eft pas douteux que S.Loup
qui avoit elevé Camelien avec beaucoup
de foin , qui le regardoit comme un fujet
de grande efpérance , dont il connoiffoit
la piété & la difcrétion , lui aura communiqué
les mefures qu'il avoit prifes pour
faire réaffir fon projet , qui auroit eu un
fort bon fuccès , fans les intrigues de fes.
ennemis & la petulence du peuple. Il lui
aura confeillé de ne jamais le perdre de
vûe ; & comme il prévoyoit qu'il feroit
élû pour lui fuccéder , il lui aura recom.
mandé de profiter des premieres conjonctures
favorables pour l'exécuter ; c'est ce
qui arriva en 486 , fept ans après la mort
de S. Loup. Clovis ayant fuccédé à Childeric
fon pere en 481 , âgé feulement de
quinze ans , fçut habilement profiter de la
fituation heureufe où Childeric avoit laiffé
fes Etats , & peu d'années après Clovis
ayant eu quelque différent avec Syagrius ,
Officier Romain qui commandoit dans le
FEVRIER . 1754. 57
Soiffonnois & dans quelques Cités du voifinage
en qualité de Comte , voulut tirer
raifon de fes griefs par la force des armes ;
& ayant envoyé inutilement un Hérault
pour appeller fon ennemi à un défi , il alla
le chercher jufques dans fes Etats , le combattit
, le vainquit , le mit en fuite , &
l'obligea d'aller chercher une retraite chez
les Vifigots. Alors Clovis fe mit en poffelfion
de fon Gouvernement , & par là il
devint maître de la cité de Soiffons , de
celle de Troyes , & d'autres territoires ;
c'eft ce que nous apprenons d'un ancien
Hiftorien cité par le P. le Cointe (b) . Alors
la France s'aggrandit , dit- il , car Clovis
joignir à fon Empire une partie confidérable
de la feconde Belgique , la ville de
Reims Métropole , avec les cités de Soilfons
& de Châlons fur Marne ; il devint
auffi maître des cités de Meaux & de Troyes
dans la quatriéme Lyonnoife. Francia di-
-Latatur , nam Imperio Clodovai acceffit & fe-
·cunda Belgica pars non ignobilis , civitas Re-
~morum Metropolis , cum fuis civitatibus Sueffionum
& Catuellanorum , nec non civitates
"Meldorum & Tricaffium in Provinciâ Lugdunenfi
quarta , cum pagis aliquot prima
Lugdunenfis.
(b) Tom. r. pag. 14
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
La cité de Troyes après la défaite de
Syagrius , fe fera empreffée d'envoyer faire
fes foumiffions au jeune vainqueur , de
lui déclarer le défir qu'elle avoit de vivre
fous fa domination , & de reconnoître fon
autorité. C'eft de cette forte que s'exécuta
fous Camilien , & fans doute par fes
confeils , le projet formé par S. Loup ,
qui avoit échoué par les raifons que nous
avons dites on reconnut alors.combien il
étoit avantageux de le voir exécuté ; on
admira la prudence & la fagefle de celui
qui l'avoit formé , on juftifia la conduite
qu'il avoit tenue pour le faire réuffir , &
cet heureux événement augmenta beaucoup
dans l'efprit des peuples & des citoyens
la haute vénération qu'on avoit
pour la mémoire d'un Evêque auffi faint
auffi éclairé , & auffi prudent que l'avoit
été S. Loup..
Et pour donner une idée plus claire de
ce que je viens d'avancer dans cette Differtation
au fujet du texte de la vie de S.
Loup qui y a donné occafion , je vais le
répéter , & en faire une traduction paraphrafée
dans le fens que fourniffent les
motifs & les raifons que j'ai alléguées .
Reverfus autem vir Dei : S. Loup étant
de retour du voyage qu'il avoit fait vers le
Rhin pour y conduire Attila , en qualité
FEVRIER. 1754. 59
d'otage , & ayant paffé l'hyver en ce payslà
, pour revenir en fureté avec l'armée
des Francs qui avoit été envoyée à la fuite
de celle d'Attila pour l'obſerver , après
qu'il eût pris des melures pour ranger la
Ĉité fous leur domination , comme unet
chofe utile & néceſſaire à ſa patrie , du
confentement des Sénateurs & des bons
citoyens de la Ville ; ut vidit fe defperatione
fuorum turbatum , il fut bien étonné &
troublé de la défection ou de la crainte de
fes amis ; car ayant propofé fon projet , le
petit people prévenu contre ce Prélat par
les Officiers Romains , s'éleva contre lui ,
oubliant les obligations qu'il lui avoit
& excita un grand tumulte. Alors ſes amis:
ébranlés l'abandonnerent : quoiqu'ils euffent
donné les mains à fon projet , ils defefpérerent
d'en pouvoir foutenir l'auteur ;,
& réfolurent de fe mettre en fureté après
avoir quitté la partie ; ils crurent devoir
s'abfenter pour éviter la fougue du petit
peuple , foutenu par les foldats qui étoient:
aux ordres des Officiers Romains.
Ad montis perfugium Latifconem cæteris
folertior feftinavit. Alors S. Loup ayant
compris que cet orage le menaçoit perfon
nellement , comme l'auteur du projet , uſa
de grande diligence pour fe dérober à cette
impétuofité. Il fut le premier qui crut de-
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
voir chercher fon falut dans la fuite ; il
chofit une retraite affurée dans les Etats
du Roi de Bourgogne ; il fe retira fur la
montagne de Latifcon , où il y avoit un
Château également fort par fon affiete &
fa conftruction .
Ut eò transferret plebem , quam orationumfuffragiis
difcrimini jacentem , inter arma
& excidia publica , defenderat . Son deffein
étoit d'y attirer fon peuple qu'il avoit
fauvé des derniers malheurs par les fuffrages
de fes prieres , dans le tems qu'il
fe vit environné d'ennemis , qui avoient
déja ruiné tant de Villes ; il efpéroit que
par fes foumiffions il l'inviteroit , après
être revenu de fes égaremens , & l'engageroit
à venir à Troyes reprendre fes fonctions
épifcopales.
Manens verò biennii fpatio , offerfus raritate
fuorum eò venientium , Matifconem fibi
cenfuit expetendam mais après avoir demeuré
inutilement deux années dans cette
retraite , fon peuple l'ayant ce femble oublié
, ou plutôt les Romains ayant donné
de bons ordres pour empêcher tout commerce
avec ce Prélat , confidérant même
que tous fes amis ne pouvoient ou ne vou
foient pas travailler à fon rappel , & piqué
de voir qu'un très-petit nombre J. étoit
venu le confoler , jugeant même que fes
FEVRIER. 1754: 6f
ennemis pourroient entreprendre de l'enlever
dans fa retraite , il jugea à propos
de fe retirer à Mâcon , c'est- à - dire bien
avant dans les terres du Royaume de Bourgogne.
Enfiu après un exil d'environ dix -huit
ans il revint dans fa Ville , où il mourut
faintement , avec les regrets de tout fon
peuple , & tous les éloges des gens de
bien .
5bdbdbdb.dbsbJt:Jbsbobet
LA BEAUTE' ,
ODE DEDIEE AU BEAU SEXE
BEAU Se
EPITRE
E A U Sexe , recevez ce tribut de mon zele ,,
De l'univers entier je fuis l'écho fidele.
De mon hardi projet je connois le danger:
Mais j'oſe dans la lice entrer en téméraire ,
Toujours trop affuré de plaire ,
Si vous daignez me protéger.
Qu'il eft doux d'entreprendre une caule fi chere!
J'admire moins en vous un éclat paffager ,
Que les talens heureur des filles du Génie ,
Compagnes de Minerve & foeurs de Polbymníc
Tout céde à leurs attraits vainqueurs.
62 MERCURE DE FRANCE.
La Beauté paffe & fuit , inconftante & volage ,
Et toujours plus brillant , l'efprit croît avec l'a
ge ; *
C'est un préfent des Dieux , c'eft le charme des
coeurs ,
C'eft l'ornement de la jeuneſſe ,
Il prête à la Beauté les plus vives couleurs :
C'eft le foutien de la vieilleffe ,.
C'eft le guide qui mene à l'immortalité ;
Ses feux impétueux font vos plus fortes armes ,
Et vous réuniffez , Beau Sexe , tous les charmes
L'efprit , les Arts & la Beauté,
LA BEAUTE' ,
O D E.
Tor dont le vif éclat enchante I
Les Mortels , les Héros , les Dieux ;
De tes appas , Beauté touchante ,
Orne mes fons harmonieux.
C'est toi que je chante , & Déeffe !!
Defcens avec cette nobleffe
Dont tu fçais embellir tes traits ;
Telle que parut Cytherée ,
Quand de ris , de graces parée ,
Elle obtint le prix des attraits.
305
FEVRIER.
1754. 63
Que vois-je ? Quelle audace excite
Les Héros qui portent tes fers !!
Ils ofent paffer le Cocyte ,.
Et bravent le feu des enfers..
Epris de l'amoureux délire ,
Orphée attendrit , charme , attire
Les rochers , les flots , les forêts ::
prodiges plus mémorables !
Du Styx les Dieux inexorables
Sont fenfibles à. fes regrets..
+3
Quelle étrange métamorphofe ?
Jupiter eft Cygne & Taureau ;
Le Dieu des combats ſe repoſe ,
Hercale tourne le fuſeau ;
Près d'une aimable enchantereffe :
Jafon dort , au fein de l'yvreffe ::
L'homme a furmonté le Héros ;
Phoebus dont la marche féconde
Eclaire & ranime le monde ,
Soupire & pouffe des fanglots !!
Eglé de fa couche s'élance ;
Quelle fraicheur & que d'appas !
De la rofe elle a l'excellence ,
Et les lys naiffent fous fes pas ;
Ses fimples attraits font les armes
Levert
64 MERCURE DE FRANCE
Son front paré de mille charmes ,
Brille fans le fecours de l'art:
Elle eft timide & languiffante ;
Mais fa langueur eft plus puiffante
Que les ornemens & le fard .
Elle eft efclave de l'ufage ;
Paroiffez , eflences , couleurs ;
Que le corail , fur fon vifage
Succéde à la Reine des fleurs.
Vous , Nymphe , à lui plaire attentive ;
Vous par qui la bouche captive
Fléchit fous le fer & le feu ;
Répandez dans fa chevelure
Des Cieux la brillante parure ,
Et des flots l'agréable jeu .
**
Telle l'Aurore matinale ,
S'élevant du fein de Thétis ,
Se pare pour fon cher Céphale
De fes plus fuperbes rubis ;
Telle , & plus éclatante encore ,
Ma belle Amante fe décore
D'un majestueux vêtement ,
Od le goût , Flore & l'opulence
Répandent avec élégance
L'or , l'émail & le diamant,
Tota
lette
Pariter
FEVRIER.
1754 65
Ainfi , magnifique & brillante ,
pompeux ,
Elle entre en un cercle
Avec la troupe raviffante
Des plaifirs , des ris & des jeux.
Que de décence & de nobleffe !'
Que d'art ! Que de délicateffe !
Cera
Dans les yeux tu fuis , tendre Amour,
Ou ton éloquent badinage
Exprime le difcret langage .
D'un Dieu qui craint l'éclat du jour.
*
J'entre avec Eglé fur la Scene ,
Où , les yeux noyés dans les pleurs ,
La gémiflante Melpomene
Me pénétre de fes malheurs.
Tantôt innocente & fidele ,
Et tantôt perfide & cruelle ,
Toujours dans la route du coeur ;-
Elle m'inſpire fa triſteſſe ,
Les mouvemens de fa tendreffe
Ou les tranfports de fa fureur.
Quelle eft cette Mufe charmante
Qui vient foulager mès douleurs ?
Ees ris la portent triomphante
Sur un Trône femé de Aeurs.
Lifette ingénieuſe & vive ,
Traz
gédie,
Com
die.
$
66 MERCURE DEFRANCE
Se jouant d'une ame naïve
Arrache fon tendre fecret :
Elle querelle' , follicite :
L'Agne's rougit , pleure , s'irrite ,
Soupire , enfin parle à regret.
L'aimable & vive Therpficore' ,
Effleurant l'herbe des
gazons ,
Fuit , revient , difparoît encore ,
Active ou lente au gré des fons :
Tel Zephire leger voltige ,
Ou tel unfeu , que l'art dirige ,
Part & s'élance dans les airs ;
La trouge riante des Graces,
Et l'élégance far fes traces
Enfantent mille jeux divers
Comus , d'un banquet délectable
M'offre les fomptueux apprêts ;
Ah ! que mon Amante adorable
Y répand de grace & d'attraits !
Sa vivacité m'éguillonne ,
La voûte du Salon réfonne
De fes accens mélodieux ;
Je la vois , l'entends & l'admire
Et dans mon raviſſant délire
Je bois à la coupe des Dieux
Repar
& Chant
FEVRIER. 1754. 67
Que de plaifirs l'Amour m'apprête ! Tetea
à-têtes
Loin du tumulte & des jaloux ,
Chere Eglé , dans un tête- à - tête ,
Je puis tomber à tes genoux :
Fexpole ma perfévérance ,
Tes beaur yeur calment ma fouffrance ,
Par un regard doux & charmant ;
Tendre interpréte de ton ame ,
Un foupir échape à ta flâme ,
Eh, quel foupir pour un Amant !
Qu'entens je , Beauté ! quelle audace ! :a
Mais quels fons heureux & flateurs !
Aux chants des Nymphes du Parnaffe
Tu joins tes accords enchanteurs.
Je te vois , Amante terrible ,
Amazône ( 4 ) fiere & fenfible ,
Captiver les coeurs attendris ;
Ou Muſe ( b ) élégante & badine ,
Carreffer la troupe enfantine
Des Amours , des jeux & des tis.
XXX
Timides enfans de mon zéle ,
De ma flâme & de mes loiſirs ,
Mes vers , d'une palme immortelle
(a ) Tragédie de Madame dis Bocage?
(b ) Madame Deshoulieres , Madame Grafini
68 MERCURE DE FRANCE
Ornez la Beauté , mes plaifirs ....
Mais que vois je? l'Olympe s'ouvre ;
Oma Déeffe , je découvre
L'Amour qui va te couronner
Je tombe à tes pieds, .... Quel hommage !
Tous les charmes font ton partage ,
Et je n'ai qu'un coeur à donner,
50 500 500 506 502 02: 506 JAG SOL SOL 526 506 JOE JOE
PLAN DE TRAGEDIE
Sur lequel on confulte le Public.
L
'Hiftoire nous apprend qu'Annibal ,
pour fe dérober à la haine des Romains
qui le perfécutoient dans Carthage ,
& qui devoient le pourfuivre dans tout
Funivers , paffa d'Afrique chez Antiochus,
Roi de Syrie. L'Hiftoire nous apprend de
plus que le Héros Carthaginois engagea le
Prince à déclarer la guerre aux Romains ;
qu'il commanda contre eux une flore ;
qu'il fut battu , & que dès lors Xeulis ,
Miniftre du Roi de Syrie , s'empara de toute
la confiance de fon maître , qui jufques-
là s'étoit gouverné par les confeils
d'Annibal. Ce dernier ne joua plus aucun
rôle , ni dans la Cour d'Antiochus , ni
dans les opérations militaires. L'Hiftoire
FEVRI. E R. 1754. 69
fe taît abfolument fur fon compte . C'est
ce filence de l'Hiftoire qui m'a donné lieu
de fuppofer qu'Annibal indigné du peu de
cas qu'on faifoit de lui , fe retira chez
Prufias , Roi de Bithinie. Comme d'ailleurs
il eft certain qu'Antiochus & Rome ,
durant la cruelle guerre qu'ils fe firent ,
employerent toute leur adreffe à mettre le
Prince Bithinien dans leurs intérêts , j'ai
feint qu'Antiochus & Flaminius , Ambaffadeurs
Romains , fe trouvent tous deux
à la Cour de Prufias , quelque tems après
qu'Annibal eut paflé dans les Etats de ce
Prince. Les fuppofitions , les tranfpofitions
d'événemens les fautes de chronologie
font permifes en Poëfie ; il me
feroit aifé de les juftifier par des exemples
tirés des Auteurs tragiques , foit Grecs ,
foit François . Voici en racourci le plan de
cette Piéce .
>
Flaminius follicite Prufias de lui livrer
Annibal. C'est le fond de l'action principale....
Les mesures qu'il prend , les obftacles
qu'il rencontre , voilà l'intrigue . La
nouvelle de la victoire de Publius Scipion
fur Antiochus , jette le Roi de Bithinie
dans d'étranges frayeurs ; il lui échappe
des paroles ambiguës, Flaminius en profi
te. Annibal s'apperçoit qu'on veut fe faifir
de la perfonne ; il fe plonge fon épée dans
70 MERCURE DEFRANCE.
le fein ; c'eſt le dénouement.
Il ne fera pas hors de propos de donner
ane idée de la conduite générale de ce
Poëme.
Arbate , Capitaine des Gardes de Prufias
; Phénice , fille de ce Prince , font des
Perfonnages de mon invention . L'Histoire
ne dit point que le Roi de Bithinie eut
une fille ; mais auffi ne dit-elle pas qu'il
n'en cut point.
J'ai fuppofé qu'Antiochus & Flaminius
font amoureux de Phenice , & que l'un
& Pautre ſouhaitent de l'époufer. J'ai crû
pouvoir me permettre ces fuppofitions ;
parce qu'il eft certain que Flaminius n'étoit
point marié : quand même il l'auroit
été , je ne vois pas que cela fît une difficulté.
Tout le monde fçait que le divorce
étoit en ufage chez les Romains : le pis
aller feroit d'inférer quelques vers dans le
premier Acte.
J'ai feint que Phénice a un amour d'inclination
ou de fentiment pour Flaminius ,
& qu'elle a , s'il m'eft permis de parler de la forte , un amour de raifon & d'honneur
pour Antiochus
. Si j'euffe fuppofé que
Phénice & Antiochus
font épris l'un pour
l'autre d'un d'amour mutuel , leurs caracteres
feroient devenus trop intéreffans
; ils
auroient trop partagé l'attention
des fpec
FEVRIER. 1754. 71
tateurs , que je voulois reunir fur Annibal,
J'aurois contrevenu à la régle du Théatre ,
qui veut que tout foit tellement ordonné
dans un Poëme Dramatique , qu'au dénouement
l'efprit des fpectateurs foit fatisfait.
Suppofons qu'Antiochus & Phenice s'aiment
, dès lors on les plaint de voir leur
mariage rompu par la mort d'Annibal,
Suppofons que Phénice n'aime pas Antiochus
, dès lors on ne plaint pas Phenice
parce qu'on fçait quelle n'aime
point ; on ne plaint pas Antiochus , parce
qu'on fait qu'il n'eft point aimé,
›
L'amour de Flaminius pour Phenice a
des airs de fierté , & peut- être même de
férocité. Ces airs m'ont paru ne pas mal
convenir à la paffion d'un Romain , qui
avoit paffé un tiers de fa vie dans les camps ,
& un autre tiers en voyages,
Par une raiſon oppofée , j'ai donné de la
délicateffe de fentiment à Antiochus : j'ai
cru qu'un Prince né fous le climat , & dans
le pays des plaifirs , élevé dans une Cour
tranquille, & par conféquent voluptueuſe,
étoit naturellement fufceptible d'un amour
tendre. Je puis dire que j'ai toujours peint
l'amour dans le grand : je n'ai rien fouffert
que de noble dans une Tragédie où les paffions
qui remuent le plus les hommes , je
yeux dire la haine , l'ambition & la politis
72 MERCURE DE FRANCE.
que , doivent fur tout régner ; dans une
Tragédie où Rome , où l'univers entier
prennent une grande part à l'action principale
, puifqu'il ne s'agit de rien moins que
de la liberté d'Annibal , & par conféquent
de celle du monde.
Ne doit-on pas attribuer le mauvais
fuccès des Piéces qu'on a faites fur ce fujet
, au peu de foin qu'ont pris leurs Auteurs
de jetter de la nobleffe & de grands
interêts dans une action qui n'offre natutellement
à l'efprit des fpectateurs que
des objets bas & odieux ? Ce font des lâ
ches qui marchandent , en quelque forte ,
la liberté & le fang d'un héros qu'ils déteftent
, parce qu'il les a vaincus ; c'eſt- àdire
parce qu'il a été plus grand , plus courageux
, plus héros qu'eux. C'est un Prince
fervilement timide qui tremble fur fon
trône à l'aspect d'un Romain ; c'eſt un
Prince qui mollit , qui trahit par foibleffe,
qui ne connoît d'autre bien que celui de
porter , fous le bon plaifir de Rome , un
fceptre qu'il ne fait point manier : enfin
c'eſt un Roi qui n'eſe point être vertueux ,
parce que les Romains ne trouvent pas
bon qu'il le foit..... Auffi faut- il convenir
que Prufias , qui eft un grand homme
dans l'Hiftoire , n'a pas même paru julqu'à
préfent un honnête homme fur notre
Théatre . Pour
FEVRIER. 2754. 73
Pour dérober à la pénétration des fpectateurs
ce que l'action de ce Poëme a de
bas , j'ai jetté des ombres fur ce que je ne
pouvois envelopper d'un voile. J'ai fuppofé
que le prétexte du voyage de Flaminíus
& d'Antiochus chez Prufias , eft de
l'engager chacun par une alliance qui favorife
leurs armes . Par là je partage l'attention
du fpectateur , & je lui fais prendre
heureufement le change : cet artifice
fera fans doute du goût des maîtres de l'art.
J'ai fauvé Prufias de la honte d'une trahifon
, en fuppofant que la nouvelle de la
victoire des Romains , & les menaces de
Flaminius , font éprouver à ce Roi des
frayeurs qui fufpendent l'ufage de fa raifon
; & que pendant les momens de trouble
il dit des paroles ambiguës , dont Flaminius
s'autorife pour arrêter Annibal.
Par cette adreffe je détourne l'odieux de
la mort d'Annibal de deffus le Prince Bithinien
, pour le faire tomber fur une paffion
qui n'eft point libre , je veux dire la
crainte.
Je n'ai point voulu mettre le caractere
de Nicomede fur la Scene. Je n'ai point
ofé peindre ce Héros d'après le grand
Corneille ; j'ai craint qu'au lieu d'imiter la
maniere de ce créateur du Théatre François
, je ne fuffe tenté de dérober fes cou-
D
74 MERCURE
DE FRANCE
.
leurs. J'ai encore craint qu'en donnant å
ce Prince une place parmi les Acteurs de
cette Tragédie , je ne groffiffe inutilement
leur nombre , ou que je ne me trouvaſſe
réduit à retrancher le rôle du jeune Antiochus
, & par là même toute intrigue
galante , faute que ma nation ne m'eût
point pardonnée. Pour émouvoir vivement
la pitié , & pour donner lieu à de
belles fituations , j'ai repréfenté Annibal
ignorant dans le premier Acte le péril
qui le menace , & le bravant dès qu'il le
connoît.
Pour varier le ton monotone qui régne
trop ordinairement dans les Piéces ou l'on
ne fait prefque entrer que des perfonnages
héroïques , j'ai tâché de mettre toujours
dans la bouche de mes Acteurs des
difcours qui conviennent parfaitement aux
caracteres que je leur avois donné dès les
premieres fcenes , & à la nature des circonftances
où ils fe trouvent . C'eft aux
critiques délicats & profonds de devineg
& de faifir ces dégrés de nuances imperceptibles
que l'art ménage .
Je me fuis efforcé de peindre dans Flaminius
la fiere politique de Rome , je l'oppofe
à la timide fageffe de Prufias : j'oppo
ie la fourberie rafinée d'Arbate à la pru-.
dence généreufe d'Antiochus ; les fenti
FEVRIER. 1754. 75
mens héroïques de Phenice aux balles
Hateries de fa confidente. Tous ces carac
teres contraſtent avec celui d'Annibal , &
le relevent infiniment .
Malgré tous les foins que j'ai pris , je
n'ofe me flater d'avoir réuffi . Je me fuis
toujours tenu fi fort éloigné de mon fié.
cle , pour me rapprocher du fiécle paffé ,
qu'il eft difficile que j'aye faili le goût du
Public d'aujourd'hui . Au cas qu'un accueil
peu favorable de fa part me prive de
l'avantage d'écrire pour lui , je fçaurai me
réduire à celui de penfer pour moi .
A MADEMOISELLE C ...
Sur la voix .
Q
Air. Muzette de Defbroffes.
Ue votre voix eft graciéufe & tendre
Vous infpirez mille fecrets defirs ;
Quand une fois on a pû vous entendre ,
On ne fçait plus pouffer que des foupirs.
N'ajoutez rien au pouvoir de vos charmes ;
Sans le fecours de vos accens vainqueurs
Vos yeux , hélas , ont d'affez fortes armes
Pour enchanter le plus foible des coeurs.
Dij
6. MERCURE DE FRANCE.
2es >» %
VERS A MADAME DE L ....
Sur fa petite verole.
U Ne cruelle maladie ,
De votre vie éteignoit le flambeau ₫
Et déja la Parque ennemie ,
S'armoit de fon fatal cifeau .
L'Amour vole à votre défenſe ,
al arrête le coup qu'elle alloit vous porter:
De vos beaux jours la trame recommence
Un Dieu charmant vient de les ranimer.
Si de legers nuages
Alterent vos attraits ?
Vous poffedez des biens plus vrais
Que ces fragiles avantages.
La beauté fuit fur les aîles du tems ,
Un inftant la détruit , fa fleur eft paffagere
Mais lorsqu'on réunit votre elprit , vos talens
On est toujours certain de plaire.
Siredil
G
FEVRIER. 1754 77.
106 307 308 306 307 308 305 306 30650650650
LETTRE
De M. de Voltaire à M. de *** Profeffeur
V
en Hiftoire.
Ous avez dû vous appercevoir ?
Monfieur , que cette prétendue Hif
toire univerfelle imprimée à la Haye , an
noncée jufqu'au tems de Charles Quint ,
& qui contient cent années de moins que
le titre ne promet , n'étoit point faite pour
voir le jour. Ce font des recueils informes
d'anciennes études , aufquelles je m'occupois
il y a environ quinze années , avec
une perfonne refpectable au- deffus de fon
fexe & de fon fiécle , dont l'efprit embraf
foit tous les genres d'érudition , & qui ſçavoit
y joindre le goût ; fans quoi cette érudition
n'eut pas été un mérite .
Je préparois uniquement ce canevas
pour fon ufage & pour le mien , comme
il eft aifé de le voir par l'infpection même
du commencement. C'eft un compte que je
me rends librement à moi -même de mes
lectures , feule maniere de bien apprendre
, & de fe faire des idées nettes ; car
lorſqu'on ſe borne à lire , on n'a preſque
jamais dans la tête qu'un tableau confus.
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
Mon principal but avoit été de fuivre
les révolutions de l'efprit humain dans celles
des gouvernemens
.
Je cherchois comment tant de méchans
hommes , conduits par de plus méchans
Princes , ont pourtant à la longue établi
des fociétés où les Arts , les Sciences , les
vertus même ont été cultivées.
Je cherchois les routes du commerce
qui répare en fecret les ruines que les fauvages
conquérans laiffent après eux ; & je
m'étudiois à examiner par le prix des denrées
les richeffes ou la pauvreté d'un peuple.
J'examinois fur tout comment les Arts
ont pû renaître & fe foutenir parmi tant
de ravages.
&
L'Eloquence & la Poëfie marquent le caractere
des nations . J'avois traduit des morceaux
de quelques anciens Poëtes orientaux
. Je me fouviens encore d'un paffage
du Perfan Sadi , fur la puiffance de l'Etre
fuprême. On y voit ce même génie qui
anima les écrivains Arabes & Hebreux ,
tous ceux de l'Orient : plus d'imagination
que de choix , plus d'enflure que de grandeur
; ils peignent avec la parole , mais ce
font fouvent des figures mal affemblées.
Les élancemens de leur imagination n'ont
jamais admis d'idée fine & approfondie ;
l'art des transitions leur eft inconnu.
FEVRIER. 1754. 79
Voici ce paffage de Sadi en vers blancs.
11 fçait diftinctement ce qui ne fut jamais.
De ce qu'on n'entend point fon oreille eft remplie .
Prince , il n'a pas befoin qu'on le ferve à genoux ;
Juge , il n'a pas befoin que fa loi foit écrite .
De l'éternel burin de la préviſion
Il a tracé nos traits dans le fein de nos meres ;
De l'autore au couchant il porte le foleil ,
Il féme de rubis les maffes des montagnes.
Il prend deux gouttes d'eau , de l'une il fait un
homme ,
De l'autre il arrondit la perle au fond des meres ;
L'être au fon de fa voix fut tiré du néant .
Qu'il parle & dans l'inftant l'univers va rentrer
Dans les immenfités de l'efpace & du vuide ;
Qu'il parle , & l'univers repaffe en un clin d'oeil
Des abîmes du rien dans les plaines de l'être.
Ce Sadi né dans la Bactriane , étoit contemporain
du Dante , né à Florence en
1265. Les vers du Dante faifoient déjà la
gloire de l'Italie quand il n'y avoit aucun
bon auteur profaïque chez les nations modernes.
Il étoit né dans un tems où les
querelles de l'Empire & du Sacerdoce
avoient laiffé dans les états & dans les efprits
des playes profondes . Il étoit Gibelin
& perfécuté par les Guelfes ; ainfi il ne
faut pas s'étonner s'il exhale à peu près ainfi
Diiij
80 MERCURE DE FRANCE.
fes chagrins dans fon Poëme , en cette maniere
:
Jadis on vit dans une paix profonde
De deux foleils les flambeaux luire au monde ,
Qui fans fe nuire éclairant les humains .
Du vrai devoir enſeignoient les chemins :
Et nous montroient de l'Aigle impériale
Et de l'Agneau les droits & l'intervale .
Ce tems n'eft plus , & nos cieux ont changé.
L'un des foleils de vapeurs furchargé ,
En s'échappant de fa fainte carriere ,
Voulut de l'autre abforber la lumiere .
La rég'e alors devint confufion ,
Et l'humble agneau parut un fier lion ,
Qui tout brillant de fa pourpre ufurpée ,
Voulut porter la houlette & l'épée.
J'avois traduit plus de vingt paffages
affez longs du Dante , de Petrarque , & de
l'Ariofte , & comparant toujours l'efprit
d'une nation inventrice & celui des nations
imitatrices , je mettois en parallele
plufieurs morceaux de Spenfer que j'avois
tâché de rendre avec beaucoup d'exactitude.
C'est ainsi que je fuivois les arts
dans leurs carrieres .
Je n'entrois point dans le vafte labyrinthe
des abfurdités philofophiques , qu'on
honora fi long tems du nom de fcience. Je
FEVRIER . 1754. 81
remarquois feulement les plus grandes erreurs
qu'on avoit prifes pour les vérités
les plus inconteftables ; & m'attachant uniquement
aux arts utiles , je mettois devant
mes yeux l'hiſtoire des découvertes en tout
genre , depuis l'Arabe Geber , inventeur
de l'Algébre , jufqu'aux derniers miracles
de nos jours.
Cette partie de l'Hiftoire étoit fans dou
te mon plus cher objet , & les révolutions
des Etats n'étoient qu'un acceffoire à celles
des Arts & des Sciences. Tout ce grand
morceau qui m'avoit coûté tant de peines ,
m'ayant été dérobé il y a quelques années ,
je fus d'autant plus découragé , que je me
fentois abfolument incapable de recom
mencer un fi pénible ouvrage .
La partie purement hiftorique refta informe
entre mes mains . Elle eft pouffée
jufqu'au régne de Philippe II , & elle devoit
fe lier au fiécle de Louis XIV .
Cette fuite d'hiftoire débarraffée de tous
les détails qui obfcurciffent d'ordinaire le
fond , & de toutes les minuties de la
guerre , fi intéreffantes dans le moment &
fi ennuyeufes après , & de tous les petits
faits qui font tort aux grands , devoit
compofer un vafte tableau , qui pouvoit
aider la mémoire en frappant l'imagina
tion.
DY
82 MERCURE DE FRANCE:
Plufieurs perfonnes voulurent avoir le
manufcrit tout imparfait qu'il étoit , & il
y en a plus de trente copies. Je les donnai
d'autant plus volontiers , que ne pouvant
plus travailler à cet ouvrage , c'étoit aatant
de matériaux que je mettois entre les
mains de ceux qui pouvoient l'achever.
Lorfque M. de la Bruere eut le privilége
du Mercure de France vers l'année
1747 , il me pria de lui abandonner quelques
-unes de ces feuilles , qui parurent
dans fon Journal . On les a recueillies depuis
en 1751 , parce qu'on recueille tour.
Le morceau fur les Croifades qui fait une
partie de l'ouvrage , fut donné dans ce
recueil comme un morceau détaché , & le
tout fut imprimé très incorrectement , avec
ce titre peu convenable , Plan de l'hiftoire
de l'efprit humain. Ce prétendu plan de
l'hiftoire de l'efprit humain , contient feulement
quelques chapitres hiftoriques touchant
le neuviéme & dixième ſiècles .
Un Libraire de la Haye ayant trouvé un
Manuferit plus complet , vient de l'imprimer
, avec le titre d'Abregé de l'histoire univerfelle
depuis Charlemagne jufqu'à Charles
Quint , & cependant il ne va pas feulement
jufqu'au Roi de France Louis XI :
apparemment qu'il n'en avoit pas davantage
, ou qu'il a voulu attendre pour donFEVRIER.
1754. 81
ner fon troifiéme volume que fes deux
premiers fuffent debités .
Il dit qu'il a acheté ce manufcrit d'un
homme qui demeure à Bruxelles . J'ai oui
dire , en effet , qu'un Domeftique de M.
le Prince Charles de Lorraine en poffédoit
depuis long- tems une copie , & qu'elle
étoit tombée entre les mains de ce Domeltique
par une aventure affez finguliere.
L'exemplaire fut pris dans une caffette
parmi l'équipage d'un Prince pillé par
des Huffards dans une bataille donnée en
Bohême. Ainfi on a eu cet ouvrage par le
droit de la guerre , & il eft de bonne prife.
Mais apparemment que les mêmes Huffards
en ont conduit l'impreffion ; tout
y eft étrangement défiguré , il y manque
les chapitres les plus intéreffans. Prefque
toutes les dates y font fauffes , prefque
tous les noms y font déguifés. Il y a beau
coup de phrafes qui ne forment aucun
fens ; d'autres forment un fens ridicule ou
indécent . Les tranfitions , les conjonctions
font déplacées. On m'y fait dire très -fouvent
tout le contraire de ce que j'ai dit ;
& je ne conçois pas comment on a
lire
cet ouvrage dans l'état où il eft livré au
Public . Je fuis très aife que le Libraire qui
s'en eft chargé , ait trouvé fon compte &
l'ait fi bien vendu ; mais s'il avoit voulu
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
me confulter , je l'aurois mis en état de
donner au moins au Public un ouvrage
moins défectueux : & voyant qu'il m'étoit
impoffible d'arrêter l'impreffion , j'aurois
donné tous mes foins à l'arrangement de
cet informe affemblage , qui dans l'état où
il eft , ne mérite pas les regards d'un hom
me un peu inftruit.
Comme je ne croyois pas ,
Monfieur ,
que jamais aucun Libraire voulût rifquer
de donner quelque chofe de fi imparfait ,
je vous avoue que je m'étois fervi de quelques-
uns de ces matériaux pour bâtir un
édifice plus régulier & plus folide . Une
des plus refpectables Princeffes d'Allemagne
, à qui je ne peux rien refufer , m'ayant
fait l'honneur de me demander des
annales de l'Empire , je n'ai paint fait
difficulté d'inférer un petit nombre de pages
de cette prétendue Hiftoire dans l'ouvrage
qu'elle m'a ordonné de compoſer.
Dans le tems que je donnois à S. A. S.
cette marque de mon obéiffance , & que
ces annales de l'Empire étoient déja prefque
entierement imprimées , j'ai appris
qu'un Allemand qui étoit l'année paffée à
Paris , avoit travaillé fur le même fujet ,
& que fon ouvrage étoit prêt à paroître.
Si je l'avois fçu plutôt , j'aurois affurément
interrompu l'impreffion du mien. Je fçais
FEVRIER. 1754 89
}
qu'il eft beaucoup plus capable que moi
d'une telle entreprife , & je fuis très éloigné
de prétendre lutter contre lui ; mais
le Libraire à qui j'ai fait préfent de mon
manufcrit a pris trop de peine & m'a trop
bien fervi , pour que je puiffe fupprimer
le fruit de fon travail. Peut être même
que le goût dans lequel j'ai écrit ces aviales
de l'Empire étant différent de la méthode
obſervée par l'habile homme dont
j'ai l'honneur de vous parler , les Sçavanз
ne feront pas fâchés de voir les mêmes
vérités fous des faces différentes . Il est vrai
que mon ouvrage eft imprimé en pays
étranger , à Bâle en Suiffe , chez Jean-
Henri Decker ; & qu'on peut préfumer
que les Livres François ne font pas imprimés
chez les Etrangers avec toute la correction
néceffaire . Notre langue s'y cor
Fompt tous les jours depuis la mort des
grands hommes que la révolution de 1685
y tranfplanta , & la multitude même des
livres qu'on y imprime nuit à l'exactitude
qu'on y doit apporter. Mais cette édition
a été revue par des hommes intelligens
& je peux répondre du moins qu'elle eft
affez correcte , & c.
$6 MERCURE DE FRANCE.
J
Lettre au fieur Jean Néaulme , Libraire de
la Haye de Berlin.
''Ai lû avec attention & avec douleur le
Livre intitulé Abrégé de l'Hiftoire univerfelle
, dont vous dites avoir acheté le
Manufcrit à Bruxelles . Un Libraire de Paris
à qui vous l'avez envoyé , en a fait fur
le champ une édition auffi fautive que la
vôtre. Vous auriez bien dû au moins me
confulter avant de donner au Public un
Ouvrage fi défectueux . En vérité , c'est la
honte de la Littérature. Comment votre
Editeur a - t - il pu prendre le huitiéme ſiécle
pour le quatrième , le treizième pour
le douzième , le Pape Boniface VIII pour
Boniface VII prefque chaque page eft
pleine de fautes abfurdes : tout ce que je
peux vous dire , c'eft que tous les Manufcrits
qui font à Paris , ceux qui font entre
les mains du Roi de Pruffe , de Monfeigneur
l'Electeur Palatin , de Madame la
Ducheffe de Gotha , font très différens du
vôtre. Une tranfpofition , un mot oublié
fuffifent pour former un fens abfurde ou
odieux. Il y a malheureufement beaucoup
de ces fautes dans votre Ouvrage. Il femble
que vous ayez voulu me rendre ridiFEVRIER
. 1754. $7
cule & me perdre en imprimant cette informe
rapfodie , & en y mettant mon
nom. Votre Editeur a trouvé le fecret
d'avilir un Ouvrage qui auroit pû devenir
très-utile. Vous avez gagné de l'argent ;
je vous en félicite . Mais je vis dans un pays
où l'honneur des Lettres & les bienséances
me font un devoir d'avertir que je n'ai
nulle part à la publication de ce Livre rempli
d'erreurs & d'indécences , que je le
défavouë , que je le condamne , & que je
vous fçais très mauvais gré de votre édi
tion . Voltaire,
A Colmar , 28 Décembre 1753 .
VERS
Sur l'élection de S. A. S. Monseigneur le
Comte de Clermont à l'Académie Francoife.
Oui , ce famenx Lycée où par tant de faccès
L'efprit du grand Armand fert encor les François
Eft le vrai temple de Mémoire.
Je vois Minerve & la Victoire ,
D'un Héros triomphant y conduire le char ;
Et les fils d'Apollon , de l'aveu de la gloire ,
S'y placer auprès de Céfar.
Le Chevalier de Laurès,
88 MERCURE DE FRANCE .
QUAUDÚDUAVDU DUŞDUDU ATQÚÍQUAC A
REPONSE
De M. le Président de Ruffey , à la lettre de
M. l'Abbé le Blanc , fur l'élection de fon
Alteffe féréniffime Monfeigneur le Comte
de Clermont à l'Académie Françoife ,
en date du z Décembre 1753 .
J
3
>
E fuis extrêmement flaté , Monfieur
des marques d'amitié que vous me donnez
, en me choiffant pour me confier
vos fentimens & votre joie , fur l'événement
le plus heureux & le plus intéreffant
pour la République des Lettres.
Un grand Prince , qui dès fes plus tendres
années a protégé les Sciences , veut
s'affocier aux travaux littéraires , & ne dédaigne
pas d'occuper une place qui n'a
jamais été remplie par des perfonnes de
fon rang. Quelle gloire pour l'Académie
Françoife & pour tout le monde fçavant !
Mais quelle gloire pour lui- même , d'avoir
pû s'élever au - deffus des préjugés vulgai
res , & d'avoir penfé le premier que l'éelat
de fa haute naillance n'étoit point incompatible
avec les fciences & les lettres ;
qu'il pouvoit même en tirer un nouveau
luftre , en traçant aux Princes une nou
yelle route à l'immortalité !
FEVRIER. 1754.
S'il eft permis aux provinces de s'inté
reffer à ce glorieux événement , celle de
Bourgogne a droit d'y prendre le plus de
part ; accoutumée à recevoir les loix des
Héros de l'augufte maifon de Condé , elle
voit avec plaifir approcher l'heureux moment
qui doit lui rendre fes peres & fes
anciens Gouverneurs ; cette gloire deit
rejaillir fur les fçavans que la Bourgogne
a produits , & fur vous en particulier ,
Monfieur , qui , attaché depuis long- tems
à ce grand Prince , avez fçu mériter fes
bontés , moins par vos talens , applaudis
des connoiffeurs , que par l'intégrité de
vos moeurs & la fincérité de votre caraɛtère
.
Principibus placuiffè viris non ultima laus
eft.
La noble ambition de protéger & de
cultiver les fciences , a été de tout tems
héréditaire dans la maifon de Condé :
Henri de Bourbon & le Grand Condé fon
fils , raſſembloient les fçavans les plus illuftres
; ils fe plaifoient fouvent à préfider
à leurs conférences, & à ranimer leurs travaux
par des applaudiffemens . Henri- Jules
leur continua la généreufe protection
que leur avoient accordée fon pere & for
ayeul.
o MERCURE DE FRANCE.
M. le Duc prenoit un fingulier plaifir
à converfer avec nos plus fçavans Académiciens
, & à étudier avec eux la nature ;
l'immenfe & magnifique collection qu'il
avoit faite à Chantilly , de toutes les productions
les plus rares , eft un éternel monument
de fon goût & de fon amour pour
les fciences.
M. le Prince de Condé , digne héritier
du nom & des vertus de fes ayeux , marche
déja fur leurs traces ; les confeils & les
exemples de M. le Comte de Clermont lúi
infpireront fûrement ce goût , qui contribue
, autant que leur rang , à élever les
Princes au-deffus des autres hommes ; la
protection qu'ils font en droit d'accorder
aux fçavans , n'eft - elle pas un des plus
beaux appanages de leur naiffance ? C'eft
par là qu'Augufte & Louis le Grand ont
autant immortalifé leur nom & leur fiécle ,
que par leurs exploits les plus éclatans .
Quel encens plus fateur pour un Souverain
, que celui qui lui eft offert par ces
hommes rares , que leur efprit & leur goût
épuré par des connoiffances fublimes , élévent
au- deffus de l'humanité ? Ces hommes
font une noble & précieufe portion
de fes fujets ; par eux un état devient floriffant
& acquiert la fupériorité fur les autres
nations. Quel plus digne objet de la
FEVRIER. 1754. or
libéralité d'un grand Roi ? Quelle gloire
plus pure , que celle de créer des génies
& des talens ?
où
Pénétré de ces fages maximes , notre
augufte Monarque fe plaît à fuivre l'exemple
de Louis XIV ; il donne afyle aux
Mufes dans fon palais ; il amaffe leurs immenfes
thréfors dans fa bibliothéque ,
il permet à tous les ſujets d'en jouir à leur
gré. Son jardin & fon cabinet font devenus
le temple de la nature ; elle y étale fes
merveilles aux yeux avides de les admirer.
Ce Prince prodigue fes richeffes pour
récompenfer le zéle de ceux qui ont le
courage & le talent de faire de curieufes
& d'utiles découvertes ; fous fon régne le
goût des fciences eft devenu le goût dominant
; fes Miniftres joignent aux travaux
de l'état les délaffemens académi
ques ; il aime à trouver dans fes courtifans
l'amour qu'il reffent pour les fciences
& les beaux arts.
La république des Lettres fait chaque
jour des conquêtes , l'émulation lui acquiert
des fujets ; les climats les moins
propres à fes travaux , ceux où le froid
glace l'efprit & le génie , deviennent fenfibles
aux beautés des productions des
fciences & des arts ; il y naît des Poëtes ,
il s'y forme des Orateurs, des Philofophes,
92 MERCURE DE FRANCE.
des Géométres , des Artiftes , la polireffe y
* déja pénétré.
L'Espagne , l'Italie , l'Allemagne , la
Ruffie , le Dannemarc , la Suéde , établiffent
à l'envi de nouvelles Académies : it
eft peu de provinces en France où de fçavantes
fociétés , fe communiquant leurs
lumieres & leurs recherches , ne concou
tent à bannir l'ignorance .
La lecture des ouvrages de M. de Buf
fon a formé plus de Naturaliftes depuis
quelques années , qu'un fiécle n'en avoit
produit ; vous connoiffez la petite ville
de Montbard , où notre illuftre compatrio
te fe dérobant au tumulte de Paris & aux
empreffemens de fes admirateurs , viene
confacrer à l'étude des momens précieux
au public . Sa préfence l'a changée de face,
fes habitans font tous devenus artiftes ;
on les voit aujourd'hui actifs & induftrieux
décorer à l'envi leurs maiſons avec
goût & fymmétrie , il en a formé plufieurs
aux fciences , & les a rendu capables de le
feconder dans fes travaux , & de faire
honneur à un auffi grand maître .
M. de Buffon , aidé par fon feul mérite ,
par la force & l'élévation de fon génie ,
eft parvenu au comble de la gloire où peut
afpirer un grand Philofophe. Il a marché
à pas de géant dans la carriere épincuſa
FEVRIER. 1754. 9$
Les fciences. Ce fçavant illuftre également
& la Bourgogne & la France ; il enleve
l'admiration de nos voisins qui fe font
gloire de l'adopter , de traduire fes ouvra
ges , & d'étudier la nature dans les écrits
de fon hiftorien : tout le monde convient
que l'Académie françoife s'eft fait autant
d'honneur en le choififfant , qu'elle en a
fait à l'Académicien.
Cette illuftre Compagnie fe plaît à lire
dans fes faftes les noms célébres des Boffuet
, des la Monnoye , des Bouhier ; les regrets
dont elle les honore , en confacre à
jamais la mémoire, Attentive à réparer
dignement fes pertes , elle croyoit ne pouyoit
jamais remplacer Corneille & Racine ;
elle jette les yeux fur la Bourgogne , elle
y trouve un émule de la gloire de ces
grands Tragiques ; notre ville a l'honneur
de lui fournir un homme digne de leur
Luccéder .
La Bourgogne eft le climat de l'efprit &
du génie , fituée dans la jufte proportion
d'une favorable température , elle ne reçoit
du foleil que des rayons bienfaifans,
Le degré de chaleur qui donne l'excel
lence à fes vins , donne auffi une heureufe
maturité à fes efprits & à les génies .
Il ne manque à cette Province que de
l'émulation . Les grands hommes qu'elle a
94 MERCURE DE FRANCE. "
9
>
*
produits en tout genre , font la preuve de
cette vérité. Quelle Province a fourni à
Paris & lui fournir encore plus de génies
& d'efprits fublimes ? Cette ville nous doit
une partie de ceux qui brillent dans fes
Académies & de ceux dont les ouvra
ges font briller fes théatres ; ils font
affez connus il feroit trop long de les
nommer . Vous me permettrez d'y comprendre
l'auteur d'Aben - Said ; content de
la réputation que vous avoit acquis la
Poëfie , vous avez tourné vos talens vers
des objets pius folides ; vos Lettres fur les
Anglois & les François nous apprennent
que vous avez fait une étude particuliere
du coeur humain , fi bien dépeint dans le
caractère de ces deux nations : vous vous
êtes appliqué depuis à l'étude des tableaux
des grands maîtres ; elle vous a
donné des connoiffances fupérieures dans
un art difficile , & quelquefois arbitraire ,
vous les avez perfectionnées dans votre
voyage d'Italie , rien n'a échapé aux feavantes
recherches d'un efprit curieux , pénétrant
, & ami du vrai.
Votre goût pour la Peinture & pour les
Arts , après vous avoir mérité une place
dans cette illuftre Société établie par M.
le Comte de Clermont , vous a procuré
Mrs de Crébillon , Piron & Rameau ,
FEVRIER . 1754 95
*
celle d'Hiftoriographe des Bâtimens du
Roi. L'efquiffe que vous avez tracée des
tableaux de nos plus fameux Peintres dans
un ouvrage que vous venez de donner
au public , fert à faire connoître leur vrai
mérite , à ceux même qui font le moins à
portée d'en décider : il eft plein de réflexions
judicieufes , d'anecdores carieufes .
& fingulieres , d'une faine critique fur
l'inconftance du goût des François , qui
aiment fouvent mieux abandonner le beau
pour faifir le médiocre , & quelquefois le
ridicule que de ne pas changer de mode.
Le jugement d'un tableau exige de grandes
qualités dans un connoiffeur ; un goût
exquis , un coup d'oeil jufte , un fentiment
intime des proportions , une idée nette
de la correction du deffein & de l'harmo
nie des couleurs , une profonde connoiffance
de l'hiftoire & de la nature . Vous
avez la réputation de pofféder ces qualités
, & votre jugement eft d'autant plus
flateur pour les Peintres dont vous faites
l'éloge, que vous êtes connu pour ne louer
* Obſervations fur les ouvrages de MM . de
P'Académie de Peinture & de Sculpture , expofés
au falon du Louvre. in 12.1753 .
M. l'Abbé Leblanc avoit précédemment donné
une Lettre fur l'expofition des ouvrages de Pein
ture & de Sculpture , de l'année 1747. in- 12,
96 MERCURE DE FRANCE.
qu'à propos , & qu'ils auroient en vain
brigué votre fuffrage , fi leurs ouvrages
ne l'avoient mérite ; c'eſt la juſtice que
vous rend le public : vous me pardonnerez
, Monfieur , cette digreffion en faveur
d'un ancien ami.
Je reviens à l'émulation que va produire
la réception de M. le Comte de Cler
mont à l'Académie ; l'ardeur de plaire à ce
Prince , & de mériter l'honneur d'être admis
dans une Compagnie où il fe fait gloire
d'entrer , va ranimer tous les efprits.
Quelles productions ne doit on pas attendre
de leur zéle & de leurs efforts ! Cette .
émulation paffera jufqu'aux provinces ; les
fciences y feroient plus floriffantes fi Pa -`
ris ne les dépeuploit ; mais quoique chacun
quitte leur féjour pour cette ville , il
nous refte encore des hommes & des talens
: ceux à qui leur état ne permet pas de
paroître fur ce grand théatre , admirent &
tâchent d'imiter les modèles que leur offre
ce fiége de l'empire littéraire :
Je me fuis toujours fenti une forte inclination
pour tout ce que les Lettres & les
Sciences offrent de beau & d'utile à un
efprit curieux ; ce penchant m'a tenu lieų
de talens. Il m'a engagé à raſſembler chez
moi l'élite d'amis dont vous me parlez
avec complaifance, & aux travaux delquels
yous
FEVRIER. 1754. 97
vous êtes affocié : nous nous plaifons à
cultiver notre efprit & à le nourrir des
excellentes leçons des grands maîtres ; no .
tre goût le forme par la lecture réfléchie
de leurs ouvrages , nous ofons quelquefois
les fuivre , & marcher dans les routes
qu'ils nous ont tracées ; notre Société, unie
par la liberté & l'égalité , par la confor
mité des goûts & des fentimens , animée
par la curiofité naturelle à tous les bons
efprits , prend plaifir à goûter le fuc des
fleurs de la Littérature & des Sciences , &
à glaner dans le vafte champ de la nature ;
nous bornons à cet amuſement notre ambition
& notre plaifir .
Le glorieux événement qui fait le fujet
de votre lettre , mérite d'être célébré par
les plus grands Orateurs & les plus fameux
Poëtes ; peuvent- ils en trouver un plus
digne de leurs chants ? leurs ouvrages immortalifent
les Héros , mais les grandes
actions des Héros immortalifent leurs onvrages.
Vous avez loué M. le Comte de
Clermont avec la nobleffe & la dignité
qu'exigeoit un fi beau fajet ; que pourrois-
je ajouter à cet éloge ? Je partage la
joie dont tous les efprits qui penfent , &
les coeurs qui fentent , font remplis. Ce
grand Prince , en daignant devenir Citoyen
de la république des Lettres , affure
E
98 MERCURE DE FRANCE,
à tous les fujets de ce vafte empire , un
droit légitime à fa protection , & même
à celle de tous les Princes , qu'un fi bel
exemple doit intéreffer en leur faveur.
Vous allez , Monfieur , être l'heureux
témoin de la gloire de M. le Comte de
Clermont , & de fon entrée triomphante
au Temple des Mufes : que j'envie le fort
qui vous met à portée de le voir , de le
connoître , & de l'admirer !
J'ai l'honneur d'être , & c.
A Dijon , le 15
Décembre 1753:
Le mot de la premiere Enigme du Mercure
de Janvier , eft le Fen . Celui de la
feconde Enigme eft la Santé. Le mot du
Logogryphe et Métromanie , dans lequel
on trouve Eta , Tome , Miron , aime, Trône,
Romanie , Mai , ame , or , rime , rat ,
âne , mer , Atrée , moire , Ferôme , rame ,
Art , mere , rien , Iman , Roi , Troie , mine
étain , noire , main , mari , nom , Rome, moi
Maron.
FEVRIER . 1754. 99
22 $2 $2$2$3$2$29
Q
$2323232525252525232
ENIG ME.
Ue je tienne ce que je fuis
De la Cicogne ou de l'Ibis ;
Qu'importe: on connoît qu'Efculape
Affez fouvent , par mon fecours ,
Des Mortels prolonge les jours.
Mais du péril on téchape ,
Il s'en arroge tout l'honneur :
Et par un furcroît de malheur ,
On voit plus d'un ingrat dont j'ai ſauvé la vie
Que la Parque cruelle avoit prefque ravie ,
Qui pour prix de mes foins & de leur guérison ;
Après m'avoir traduit de prifon en priſon ,
Me lâchent , il eft vrai ; mais me tournent cafaque
Pour me précipiter dans un vilain cloaque .
Tel eft mon trifte fort . Pourquoi , deftin fatal ,
Faifant du bien à l'homme , en reçois - je du mal
LOGOG RYP HE,
Voulez-vous attraper tout ? mes membres & mou
Cherchez , lifez , Lecteur , d'un bout à l'autre
bout.
Eu premier lieu je donne une étoffe , un nom
d'homme ;
E ij
400 MERCURE DE FRANCE .
Une épouse de Roi ; quatre Papes à Rome ;
Un Régent du Royaume , un Miniftre d'Etat
Qui tint de Louis VII . le miniſteriar :
L'aliment des Chinois. Dans moi l'on dévelope
L'époux de Bethlabée , & la fille d'Eſope :
Des enfans d'Ifraël , favorifés des Cieux ,
La huitiéme ' emeure , & le deſert fameux
Où la manne célefte appaifa leur famine.
Un fot , un volatile , une grande machine ;
L'époque refpectable au peuple Muſulman ,
#
D'où l'on compte les jours dans l'Empire Otto
man.
On me voit , d'un côté , ville de Picardie ;
Et d'un autre , je fuis riviere en Normandie ;
Aux pays Coutumiers je réfiſte à la Loi :
Veut on le premier mot pour un placet au Roi §
Un grand fleuve de France. Un des peuples d'A
frique ,
Conduit du Sénegal , efclave en Amerique .
Ce qu'une Iris coquette expofe fans pudeur.
Voulez- vous de mes pieds le nombre & la valeur ≥
On me divife en huit. C'eft par moi que l'on
drape ,
Et qu'on fronde fouvent les valets d'Efculape ,
AS. N. lez Senlis,
FEVRIER. 1754 101
AUTRE
Cité malheureufe / puiffante Illion !
Que votre fort cruel fut une affreuſe iniage
Je pouvois vous fauver ; tel étoit l'avantage
Attaché par les Dieux à ma poffeffion.
Mais vos fiers ennemis , pouffés par la vengeance ,
Scurent me dérober à votre vigilance.
Neufpieds forment mon tout ; avec eux aifé-
'ment
Vous trouverez , Lecteur , le nom du premier hom
me ,
Un grand Saint , né payen , qui fut martyr à
Rome ,
Un titre Anglois , un mot fynonime à rampant ;
L'antithefe du bien , un thréfor admirable
Qui ſçut toucher jadis un coeur impitoyable ,
Et lui fit refpecter les loix de l'amitié :
Ce qui furprend & donne un coup d'oeil agréable ,
La mere de ce Dieu , qui , fans nulle pitié ,
Bâtit certaine nuit Pinfortuné Sofie ..
L'oppofé de femelle , un rolle embaraffant ,
Ce mont fameux de Gréce , où d'Helene l'amant
Un jour favorifa la Reine d'Idalie.
Un fâcheux adjectif à qui chérit Eglé ,
Va Prêtre du Tibet , deux notes de mufique ,
Un bon légume , un nombre , un ornement facré
,
Un grand Muficien , une ville d'Afrique.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE ,
Mais c'eft affez , Lecteur , cherche à me deviner;
Si ton efprit tardif ne peut rencontrer juſte ,
Le Poëte divin , le protegé d'Augufte
T'aprendra qui je fuis , daignes le confulter.
393 394 396 608 306 306 302 : 25
NOUVELLES LITTERAIRES.
ECHERCHES fur différens points
importans du fyftême du Monde ; par
M. d'Alembert , des Académies Royales
des Sciences de France & de Pruffe , & de
la Société Royale de Londres , 2 volumes
in-4°. A Paris , chez David, Libraire , ruë
S. Jacques , à la Plume d'or , 1754.
Nous ne pouvons donner une idée plus
exacte de cet important ouvrage , qu'en
tranfcrivant ici une partie du Difcours pré
liminaire de l'Auteur.
Si l'Aftronomie , dit - il , eft une des
fciences qui font le plus d'honneur à l'efprit
humain , l'Aftronomie phyfique eft
une de celles qui en font le plus à la Philofophie
moderne . Il a fallu , fans doute ,
une longue fuite de fiécles pour que les
hommes puffent parvenir à connoître avec
quelque précifion le mouvement de ce
globe qu'ils habitent , & celui des autres
corps de notre fyftême planétaire ; & ce
FEVRIER. 1734. 103
feroit un ouvrage très-utile & très- philo
fophique , que celui où l'on expoferoit en
détail le progrès de l'Aftronomie , dans
l'ordre , ou réel , ou du moins vrailemblable
que ce progrès a dû fuivre. Mais
ce n'eft pas une recherche moins digne
d'un Philofophe , que celle des différentes
caufes des phénomènes céleftes. Il eſt mêine
impoffible qu'un pareil travail ne contribue
très- efficacement à l'avancement ra→
pide de l'Aftronomie. En effet , on ne
pourra fe flater de fçavoir les véritables
caufes des mouvemens des Planétes , que
lorfqu'on pourra affigner par le calcul les
effets que doivent produire ces caufes , &
faire voir que ces effets s'accordent avec
ceux que l'obſervation nous a dévoilés :
or la combinaifon de ces effets eft affez
confidérable , pour qu'il en refte encore
beaucoup à découvrir : par conféquent
dès qu'une fois on en connoîtra bien le
principe , les conclufions géométriques
qu'on en déduira , feront en peu de tems
appercevoir & prédire même des phénomènes
cachés & fugitifs , qui auroient
peut - être eu befoin d'un long travail pour
être connus , démêlés & fixés par l'obfervation
feule.
Soit que les Anciens ne fuffent pas affez
exactement inftruits des phénomènes cé
Eij
704 MERCURE DE FRANCE.
leftes pour entreprendre de les expliquer
en détail , foit que leur Phyfique coufiftât
plus dans la connoiffance des faits que
dans la recherche de leurs caufes , foit enpas
fin qu'ils n'euffent fait affez de progrès
dans les fciences phyfico- mathématiques
, pour être en état de réduire aux
loix de la Méchanique les mouvemens des
corps céleftes , leurs ouvrages n'ont été
prefque d'aucun fecours fur ce point aux
Philofophes qui font venus depuis. Il eft
vrai que les différentes hypothèſes · imaginées
par les Modernes pour expliquer
le fyftême du Monde , l'avoient déja été
par les Anciens ; & on n'en fera pas furpris
, fi l'on confidere qu'en ce genre les
hypothèles vraisemblables fe préfentent
affez naturellement
à l'efprit , que les combinaifons
d'idées générales doivent être
bientôt épuifées , & par une espéce de révolution
forcée être fucceffivement remplacées
les unes par les autres. C'eft par
cette raifon fans doute , pour le dire en
paffant , que nous n'avons aujourd'hui dans
notre Phyfique prefque aucuns principes
généraux dont l'énoncé ou du moins le
germe ne fe trouve chez les Anciens . C'eft
peut être auff pour cela que la Philofophie
moderne s'eft rapprochée fur plufieurs
points de ce qu'on a peníé dans le preFEVRIER
. 1754 105
mier âge de la Philofophie , parce qu'il
femble que la premiere impreffion de la
mature eft de nous donner des idées juftes
, que l'on abandonne bientôt par incertitude
ou par amour de la nouveauté ,
& aufquelles enfin on eft forcé de revenir.
Quoiqu'il en foit , ce que les Anciens
ont imaginé fur le fyftême du Monde ,
ou du moins ce qui nous refte de leurs
opinions là -deffus eft fi vague & fi mal
prouvé , qu'on n'en fçauroit tirer aucune
lumiere réelle. On n'y trouve point ces
détails précis , exacts & profonds , qui
font la pierre de touche de la vérité d'un
fyftême , & que quelques Auteurs affectent
d'en appeller l'appareil , mais qu'on
en doit regarder comme le corps & la
fubftance , parce qu'ils en renferment les
preuves les plus fubtiles & les plus inconteftables
, & qu'ils en font par conféquent
la difficulté & le mérite . En vain
un Sçavant illuftre , en revendiquant nos
hypothèſes & nos opinions à l'ancienne
Philofophie , a cru la venger d'un mépris
injufte que les bons efprits & les vrais
Sçavans n'ont jamais eu pour elle. Sa dif
fertation fur ce fujet ne fait , ce me
*
* Voyez les Mémoires de l'Académ . royale des
Tafcriptions & Belles -Lettres , to 18. p . 97.
Ev
106 MERCURE DE FRANCE;
femble , ni beaucoup de tort aux Moder
nes , ni beaucoup d'honneur aux Anciens,
mais feulement beaucoup à l'érudition &
aux lumieres de fon auteur .
Descartes eft proprement le premier qui
ait traité du fyftême du Monde avec quelque
foin & quelque étendue. Ce grand
Philofophe , dans un tems où les obfervations
aftronomiques , la Méchanique
& la Géométrie étoient encore très imparfaites
, imagina , pour expliquer les mouvemens
des Planétes , l'ingénieufe & célébre
hypothèſe des tourbillons ; mais fi
elle parut au premier coup d'oeil conforme
au gros des phénomènes , les détails
& l'examen approfondi de ces mêmes phénomènes
ont fait voir qu'elle ne pouvoit
fubfifter ; ce qui obligea Newton à lui ſubſtituer
l'hypothèse de la gravitation univerfelle
, qui a ceffé prefque entre fes
mains d'être une hypothèſe , par fon accord
admirable avec les obſervations aftronomiques
les plus délicates & les plus
fingulieres .
Les principes fondamentaux de ce fylrême
ont été expliqués dans un fi grand
nombre de livres , & avec tant de force
& de clarté , qu'il feroit inutile d'en rien
répéter ici . Je les fuppoferai tels qu'ils
font connus
réfervant pour la fin de ce
FEVRIER. 1754.
107
Difcours quelques réflexions générales
fur ces principes mêmes. Mon but princi
pak eft d'expofer d'abord le plus exactement
& le plus fuccintement qu'il me
fera poffible , le réſultat du travail de M.
Newton , ce qui reste à ajouter à ce travail
, & l'objet que je me fais propolé
dans cet ouvrage .
Je commencerai par la Lune , parce
qu'elle eft après le Soleil celui de tous les
corps de notre fyftême qui nous intéreffe
le plus ; & parce que fon mouvement eſt
altéré par des inégalités plus nombreuſes ,
ou du moins plus fenfibles que celles d'au
cune des autres Planétes .
cerre ,
LaLune eft attirée non-feulement par la
mais encore par le Soleil ; & c'eſt
à cette derniere attraction qu'on doit attribuer
les irrégularités de fon cours, IN
faut pourtant remarquer que fr l'attraction
que le Soleil exerce fur la Lune
étoit égale & parallele à celle qu'il exerce
fur la terre , ces irrégularités feroient
nulles , du moins pour nous. Car l'effer
de l'action du Soleil fur les deux Planétes
étant le même , elles fe trouveroient
dérangées de la même maniere par cette
action ; ainfi quoique le mouvement de
la Lune dans l'efpace abfolu en fût altéré
, fon mouvement relatif , c'est- à- dire
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
par
fon
fon mouvement par rapport à la terre ne
le feroit pas ; or ce dernier mouvement
eft le feul que nous ayons befoin de connoître
, & dont il foit queftion ici . La caufe
des irrégularités de la Lune vient donc de
l'inégalité & de la direction différente des
deux attractions , & il n'eft pas difficile de
comprendre ni la caufe de cette inégalité ,
ni comment cette inégalité jointe à la différence
des directions , altere les mouvemens
de cette Planete. La Lune
mouvement autour de la terre , fe trouve
tantôt plus près tantôt plus loin du Soleil
que la terre , & par conféquent , fuivant
les loix de l'attraction , elle doit être tan
tôt plus , tantôt moins attirée par le Soleil
que la terre ; de plus , il eft aifé de voir
que la ligne menée du Soleil à la Lune fait
prefque toujours un angle avec la ligne
menée du Soleil à la terre & qu'ainfi
quand les deux attractions feroient égales ,
teurs directions ne feroient prefque jamais
paralleles.
>
8
Cela pofé , au lieu de la force fimple
par laquelle le Soleil attire la Lune , on
peut par le principe de la décompofition
des forces, en fubftituer deux autres ; l'une
fera égale & parallele à l'action du Soleil
fur la terre , & par conféquent ne produi
sa aucun dérangement dans l'orbite de la
FEVRIER . 1754. FOO
Lune autour de la terre ; & l'autre fera
celle par laquelle le mouvement de la Lune
eft altéré.
Mais fi on eft d'abord naturellement
porté à regarder cette derniere force comme
la caufe des irrégularités de la Lune ,
on ne peut auffi en être pleinement convaincu
qu'après avoir calculé les effets
qu'elle doit produire , & après s'être affuré
qu'ils répondent aux phénomenes . Autrement
l'hypothefe Neuwtonienne n'au
roit aucun avantage fur l'hypothefe des
Tourbillons , par laquelle on explique à la
vérité bien des circonstances du mouvement
des Planeres , mais d'une maniere fi
incomplette , & pour ainsi dire fi lâche ,
que files phénomenes étoient tout autre
qu'ils ne font , on les expliqueroit toujours
de même , très- fouvent auffi bien ,
quelquefois mieux. 7
M. Newton ne s'eft donc pas contente
de donner dans le premier livre de fon
Ouvrage une explication des principales
inégalités de la Lune , fuffifante à ceux
qui en matiere d'explications phyfiques
fe bornent à une efpéce de coup d'oeil général
, & qui s'imaginant être inftruits
fans qu'il leur en coûte , croyent fatisfaire
en même tems la pareffe & le défic
de fçavoir. Comme ce grand homme écri
110 MERCURE DEFRANCE.
Voit pour l'avantage réel des Sciences , il
a jugé néceffaire d'entrer dans une difcuffion
plus févere , en déterminant la quantité
précife des effets que la gravitation de
la Lune vers le Soleil doit produire. C'eſt
l'objet d'une partie du troifiéme Livre de
fes Principes. Il y calcule plufieurs des inégalités
de la Lune , & les trouve confor
mes aux obfervations.
Rien ne paroît plus propre que ces calculs
à affurer au fyftème de M. Newton
toute l'autorité qui lui a donné tant de
fectateurs. Cependant pour arriver dans
cette matiere au plus haut dégré poffible
de certitude , il faut que les calculs foient
non-feulement exacts , mais appuyés fur
des fuppofitions géométriques certaines
ou évidentes par elles- mêmes ; il faut de
plus , que le calcul & l'obfervation foient
d'accord fur toutes les inégalités de la
Lune. Si on fe bornoit à n'en examiner
qu'un certain nombre , il réfalteroit fans
doute du fuccès de ce travail une prévention
plus ou moins favorable , felon le
nombre & l'importance des points qu'on
auroit difcutés : mais le Phyficien fage fufpendroit
encore fon jugement ; encouragé
feulement par ce premier trait de lumiere ,
il n'en mettroit que plus de foin à appro
fondir le refte. Un feul article où l'obfer
FEVRIER . 1754. THE
vation démentiroit le calcul , feroit écrou
ler l'édifice , & rélégueroit la théorie
Newtonienne dans la claffe de tant d'autres
fyftêmes que l'imagination a enfantés ,
& que l'analyſe a détruits.
On n'a point à craindre ici cet abus du
calcul & de la Géométrie , dans lequel les
Phyficiens ne font que trop fouvent tombés
pour défendre ou pour combatre des
hypothefes , & dont nous avons nousmêmes
fait fentir les inconvéniens en plus
d'une occafion. Les Planetes étant fuppo
fées fe mouvoir , ou dans le vuide , ou au
moins dans une efpace non réfiftant , &
les forces par lefquelles elles agiffent les
unes fur les autres étant connues , c'eſt
un problême purement mathématique que
de déterminer les phénomenes qui en doivent
naître on a donc ici le rare avantage
de pouvoir juger irrévocablement de
la validité du fyftême Newtonien , & cet
avantage ne fçauroit être faifi avec trop
d'empreffement. Il feroit à fouhaiter que
toutes les queftions de la Phyfique puffent
être auffi incontestablement décidées.
M. d'Alembert expofe ici affez au long
les différentes parties de la théorie que
M. Newton a donnée des mouvemens de
la Lune , ce qu'il a fait & ce qu'il a laiffé
à faire. C'eft ce qu'il faut voir dans le Dif
111 MERCURE DE FRANCE.
Cours même après quoi l'Auteur con
tinue.
;
Concluons de ce détail , que malgré
tout le cas qu'on doit faire de la théorie
de M. N.wton fur la Lune , malgré les tables
qui ont réfulté de cette théorie , &
qui font beaucoup plus exactes que toutes
les précédentes , il s'en faut beaucoup que
cette matiere foit épuifée. Peut- être même
, fi on ofé le dire , fon illuftre Auteur
n'a fait qu'en ébaucher les premiers traits.
Mais la Philofophie naturelle a tant d'obligations
à ce grand homme , & il a
montré tant de génie & de fagacité dans
les choles même où il a été le moins heureux
, que nous ne devons point ceffer
de l'admirer , & de le regarder comme
notre maître , même lorfque nous nous
écartons de fes principes , ou lorfque nous
ajoûtons à fes découvertes. Quelque lumiere
qu'il ait portée dans le fyfteme de
l'univers , il n'a pu manquer de fentir
qu'il laiffoit encore beaucoup à faire à
ceux qui le fuivroient . C'eft le fort des
penfées d'un grand homme , d'être fécon
des , non feulement entre fes mains , mais
dans celles des autres . M. Newten lui- même
ne s'eft élevé fi haut , que par l'ufage
heureux qu'il a fçu faire de quelques
principes trouvés avant lui , & dont les
FEVRIER. 1754. 113
Auteurs , ou n'avoient pas fenti toute
l'étendue , ou n'avoient pas eu le tems de
Pappercevoir. Il n'y avoit qu'un pas de la
Méthode de Barrow pour les tangentes ,
au calcul des Aluxions ; la théorie des forces
centrifuges dans le cercle , trouvée par
M. Huyghens , & rapprochée de la théo
rie des développées du même auteur , qui
réduit toutes les courbes à des portions
d'arcs de cercle , conduit immédiatement
& comme néceffairement à la théorie générale
des forces centrales fur lesquelles
te fyftême du Monde eft appuyé M. Newton
a fait le premier ces deux pas importans
qui paroiffent aujourd'hui fi fimples ;
plus heureux ou plus habile
que Barrow
& qu'Huyghens , il a , en généralifant feulement
leurs principes , ouvert une carriere
immenfe à l'avancement de la Philofophie
; cependant , quelque loin qu'il art
été dans cette carriere , il ne l'a pas , à
beaucoup près , entierement parcourue.
L'accord fingulier qu'il avoit trouvé dans
un grand nombre de phénomènes entre la
théorie & les obfervations , a pu l'autorifer
à penser que ce même accord auroit
lieu dans tous les autres cas ; mais il ne
nous difpenfe pas d'examiner fi cette conféquence
eft exacte . D'ailleurs , quoiqu'il
fe fervit de l'analyfe très fréquemment ,
114 MERCURE DE FRANCÈ:
& avec beaucoup d'adreffe & de fuccès
il a marqué dans les ouvrages une forte
de prédilection pour la fynthèse , & la
théorie de la Lune dépend d'élémens trop
multipliés & trop compliqués , pour qu'il
foit poffible de la traiter fans employer le
calcul analytique.
Heureufement ce cafcul a acquis depuis
M. Newton différens degrés d'accroiffement
, & étant devenu d'un ufage tout à
la fois plus étendu & plus commode , il
nous met en état de perfectionner l'ou
vrage commencé par ce grand Philofophe .
Il fuffit à fa gloire que plus d'un demifiécle
fe foit écoulé fans qu'on ait pref
que rien ajouté à fa théorie de la Lune ;
& il y a peut- être plus loin du point d'où
il eft parti à celui où il eft parvenu , que
du point où il en eft refté à celui auquel
nous pouvons maintenant atteindre .
C'est donc par le calcul analy ique ,
employé avec toute l'attention poffible ,
que j'ai recherché les inégalités du mouvement
de la Lune . Quand je parle de ces
inégalités , j'entends ici feulement celles
qui font produites par l'action du Soleil.
Car il eft facile de voir que l'action des
Planétes fur la terre & fur la Lune n'étant
pas la même , cette différence doit
produire aufli quelque altération dans les
FEVRIER. 1754.
mouvemens de notre Satellite. Mais il y
a beaucoup d'apparence que ces inégalités
doivent échaper à l'obfervation . M. d'Alembert
en donne la raifon à laquelle
nous renvoyons le Lecteur.
La question fe réduit donc , dit- il , à
déterminer l'orbite que la Lune décrit en
vertu de Faction que la terre & le Soleil
exercent fur elle ; & cette queftion , quoique
déja très- réduite dans cet énoncé
renferme encore affez de difficultés pour
qu'on ne foit pas tenté d'y en ajouter de
nouvelles. C'eft là lefameux problême que
les Géométres ont appellé Problême des trois
corps , parce qu'il confifte à déterminer
l'orbite d'un corps célefte ,
attiré par
autres.
deux
L'Auteur entre ici dans le détail des difficultés
qu'il a fallu vaincre pour détermi
ner l'orbite & les inégalités de la Lune ,
des différentes attentions qu'il faut avoir
pour ne rien négliger d'effentiel , des nou
velles tables qu'il a conftruites en conféquence
de fa théorie. Tout cela demande
à être lû dans le difcours , & n'eft point
fufceptible d'extrait.
Ce travail pénible , continue M. d'A
lembert , dont l'importance & le détail
ne peuvent être bien connus que de ceux
qui l'ont entrepris , ou du moins tenté
1
116 MERCURE DE FRANCE.
& dont on ne peut donner aux autres
qu'une idée légere , m'a enfin conduit à
une formule qui exprime le lieu de la Lune
pour un tems donné , & d'après laquelle
j'ai conftruit de nouvelles tables des
équations de cet Aftre.......
C'eft à l'ufage feul & à la comparaifon
des différentes tables à nous faire connoître
celles qui répondront le mieux aux obfervations.
Quelque foin que j'aye apporté
dans la conftruation des miennes , la
nature de la matiere & diverfes réflexions
que je n'ai point diffimulées, m'empêchent
de rien décider fur le dégré de précision
qu'elles peuvent avoir ; je crois même que
plus on aura approfondi & difcuté les différentes
équations du mouvement de la
Lune , plus on fera circonfpect à prononcer
fur ce fujet.
eft vrai qu'un Géométre moderne.
qui a publié depuis peu des tables de la
Lune , calculées , fi l'on l'en croit , d'après
la théorie *, affure que fes tables font infiniment
plus exactes qu'aucunes de celles
qui les ont précédées. Je ne prétends point
détruire les prétentions de cet Auteur ;
mais deux chofes font néceffaires pour les
* Voyez les Mém. de la Société Littéraire de
Gottingen, to. II.
FEVRIER. 1754. 117
affermir , le détail de fes calculs qu'il n'a
pas donné , & une comparaifon longue &
fuivie qu'il ne paroît pas avoir faite des
obfervations avec fes calculs. D'ailleurs ,
de fçavans Mathématiciens qui ont auffi
conftruit des tables d'après la théorie , qui
ont fait entrer dans ces tables beaucoup
plus d'élémens que lui , & qui les ont
comparées avec quelques obfervations feulement
, ont trouvé plus de 4 minutes de
différence , & peut- être en pouffant la
comparaifon plus loin , en auroient trouyé
davantage. C'en eft affez , ce me femble
, pour nous rendre très -réfervés dans
nos affertions.
La feule chofe que je doive remarquer
ici , c'est que par la comparaifon de nos
tables avec celles de M. Newton , on trouvera
dans les nôtres plufieurs équations
que les tables de ce grand Géométre ne
donnent pas ; qu'il y a prefque toujours
des différences fenfibles entre les équations
qui nous font communes , & que
fouvent même ces différences font affez
confidérables......
Il eft impoffible , par une infinité de raifons,
que les résultats de ces recherches s'ac
cordent exactement avec ceux que pourront
donner d'autres calculs. Pour n'être point
étonné de cette différence, il fuffit de faire
120 MERCURE DE FRANCE .
feront les Tables que l'on devra préférer
aux autres , mais il fera même facile avec le
fecours des obfervations , de rendre les
différences les moindres qu'il fera poffible,
& de perfectionner ainfi de nouveau ces
tables même.
Je n'entrerai point ici fur ces différens
objets , dans un plus grand détail , que je
réferve pour mon Ouvrage , & d'après
lequel mon travail doit être jugé par ceux
à qui il appartient d'en connoître . Mais
il est un point important dans la théorie
de la Lune , fur lequel je ne puis me dif
penfer de m'étendre ici , à caufe des dif
cuffions géométriques & philofophiques
aufquelles il a donné lieu : c'est le mouvement
de l'apogée,
9
L'apogée de la Lune , c'eſt - à- dire le
point où elle eft le plus éloignée de la
terre n'eft fixe dans le ciel ; il ré- pas
pond fucceffivement à différens dégrés du
Zodiaque , & fa révolution fuivant l'ordre
des Signes , s'acheve dans l'efpace d'environ
neuf ans , au bour defquelles il revient
à peu près au même point d'où il
étoit parti.
Si la force qui attire la Lune vers la
terre étoit unique , & qu'elle fût exactement
en raifon inverfe du quarré de la
diftance , l'apogée feroit immobile , puilFEVRIER.
1754. I2I
que
la Lune décriroit alors exactement &
rigoureuſement une ellipfe dont la terre
occuperoit le foyer , comme l'a démontré
M. Newton , & une foule d'Auteurs
après lui . Mais cette force eft altérée , &
dans fa direction & dans la quantité , comme
nous l'avons vû plus haut ; il n'eſt
donc pas furprenant qu'il en résulte un
mouvement dars l'apogée de la Lune .
On expofe ici les differentes difficultés
qui le rencontrent dans la déte mination
du mouvement de l'apogée , & les tailɔns
qui ont fait croire pendant un tems que
le mouvement de l'apogée déterminé par
le calcul , étoit la moitié plus lent que les
Aftronomes ne l'ont établi. Des Géométres
célébres , dit l'Auteur , & des Phyſiciens
très -habiles avoient cru pouvoir tirer
de là quelques conféquences contre la loi
de la gravitation , en raifon inverfe du
quarré des distances. Pour moi , j'ai toujours
penfé qu'il ne falloit pas fe déterminer
fi vîte à abandonner cette loi , & cela
par deux raifons que je ne ferai qu'indiquer
, les ayant développées plus au long
dans cet Ouvrage. La premiere eft fondée
fur un principe , qu'il eft également dangereux
d'employer quand les phénomenes
s'y oppofent , & de négliger quand ils ne
s'y oppofent pas ; c'est que toute autre loi
F
118 MERCURE DE FRANCE,
attention , non feulement aux élémens
que les différens calculateurs peuvent employer
, & qui pour la plupart n'étant pas
fixés dans la derniere rigueur , ne sçauroient
être abfolument les mêmes , mais
encore à la quantité d'équations qu'on
peut employer ou négliger , aux parties
mêmes qu'on peut employer ou négliger
dans les équations aufquelles on a égard ;
enfin aux légeres erreurs de toute espéce ,
prefque inévitables dans un travail où il
eft difficile & dangereux de fe faire aider
par perfonne, Quelque méthode que l'on
Tuive , il eft certain au moins , pourvû
qu'on apporte un peu d'exactitude dans
les calculs , que les tables conftruites uniquement
fur la théorie , différeront toujours
affez peu des tables Newtoniennes ,
dont on a jufqu'ici fait ufage , & qui elles-
mêmes ne s'écartent que peu des ob
fervations. Ce qui fuffit pour démontrer
que la gravitation de la Lune vers le Soleil
eft la principale & peut-être l'unique
caufe fenfible des irrégularités de cette
Planete , & que fi d'autres forces fe joignent
à celle-là , leur effet , ou inconnu ,
ou non calculé jufqu'ici , eft infiniment
moins confidérable.
Je ne doute point que par la comparaifon
des différentes Tables que la théorie
FEVRIER. 1754. 119
pourra produire dans la fuite , on ne parvienne
à connoître plus exactement les
mouvemens de la Lune. Mais pour met
tre les Aftronomes plus à portée de juger
de l'exactitude de mes tables , & des corrections
qu'il fera à propos de leur faire ,
j'ai conftruit des Tables à part de toutes
les différences qui fe trouvent entre les
équations de M. Newton & les miennes ,
& des équations qui me font particulieres .
Ainfi après avoir calculé le lieu de la Lune
par les tables Newtoniennes les plus exactes
qui ayent été données jufqu'ici , & que
je crois être celles des Inftitutions aftrononomiques
de M. le Monnier , & après avoir
pris la différence du lieu calculé & du lieu
obfervé , on pourra s'aflurer ailément &
promptement , fi en ayant recours aux ta
bles des différences , on approchera da
vantage des obfervations .
Pour faciliter l'avancement d'une partię
auffi importante de l'Aftronomie que la
théorie de la Lune , j'exhorte tous ceux qui
ont calculé ou qui calculeront dans la fuite
des tables de cette Planete , foit d'après la
théorie , foit d'après les obfervations ,
former de même des tables à part des différences
de leurs réfultats avec ceux des Inftitutions
aftronomiques. Par ce moyen , non
feulement on reconnoîtra bientôt quelles
120 MERCURE DE FRANCE.
feront les Tables que l'on devra préférer
aux autres , mais il fera même facile avec le
fecours des obfervations , de rendre les
différences les moindres qu'il fera poſſible,
& de perfectionner ainfi de nouveau ces
tables même.
Je n'entrerai point ici fur ces différens
objets , dans un plus grand détail , que je
réferve pour mon Ouvrage , & d'après
lequel mon travail doit être jugé par ceux
à qui il appartient d'en connoître . Mais
il eft un point important dans la théorie
de la Lune , fur lequel je ne puis me dif
penfer de m'étendre ici , à caufe des dif
cuffions géométriques & philofophiques
aufquelles il a donné lieu ; c'eſt le mouvement
de l'apogée.
L'apogée de la Lune , c'eſt à dire le
point où elle est le plus éloignée de la
terre , n'eft pas fixe dans le ciel ; il répond
fucceffivement à différens dégrés du
Zodiaque , & fa révolution fuivant l'ordre
des Signes , s'acheve dans l'efpace d'enviton
neuf ans , au bour defquelles il revient
à peu près au même point d'où il
étoit parti .
Si la force qui attire la Lune vers la
terre étoit unique , & qu'elle fût exactement
en raifon inverfe du quarré de la
diftance , l'apogée feroit immobile , puiſFEVRIER.
1754. I2I
que
la Lune décriroit alors exactement &
rigoureuſement une ellipfe dont la terre
occuperoit le foyer , comme l'a démon -
tré M. Newton , & une foule d'Auteurs
après lui. Mais cette force eft altérée , &
dans la direction & dans fa quantité , comme
nous l'avons vu plus haut ; il n'eſt
donc pas furprenant qu'il en résulte un
mouvement dans l'apogée de la Lune .
On expofe ici les differentes difficultés
qui fe rencontrent dans la dére mination
du mouvement de l'apogée , & les taifons
qui ont fait croire pendant un tems que
le mouvement de l'apogée déterminé par
le calcul , étoit la moitié plus lent que les
Aftronomes ne l'ont établi. Des Géométres
célébres , dit l'Auteur , & des Phyſi
ciens très -habiles avoient cru pouvoir tirer
de là quelques conféquences contre la loi
de la gravitation , en raifon inverfe du
quarré des diſtances. Pour moi , j'ai toujours
penfé qu'il ne falloit pas fe déterminer
fi vîte à abandonner cette loi , & cela
par deux raifons que je ne ferai qu'indiquer
, les ayant développées plus au long
dans cet Ouvrage. La premiere eft fondée
fur un principe , qu'il eft également dangereux
d'employer quand les phénomenes
s'y oppofent , & de négliger quand ils ne
sy oppofent pas ; c'eft que toute autre loi
F
122 MERCURE DE FRANCE.
ſubſtituée à la loi du quarré , ne feroit
pas auffi fimple , puifqu'alors le rapport
des attractions ne dependroit plus fimplement
des diſtances ; la feconde , c'est que
la loi fubftituée ne pourroit fervir , com
me quelques perfonnes l'avoient penfé ,
à expliquer tout à la fois les phénomenes
de la gravitation , & ceux de l'attraction
qu'on reconnoît ou qu'on fuppofe entre
les corps terreftres. Je croyois donc , fans
rien changer à la loi de la gravitation ,
qu'il y avoit feulement quelques forces
particulieres qui s'ajoûtoient à celles- là
& fur la nature defquelles je m'abſtins abfolument
de prononcer. M. Newton en
avoit d'ailleurs foupçonné de telles , &
quoiqu'il n'eût point fait entrer ces forces
dans le calcul du mouvement de l'apogée
, il étoit poffible qu'elles en produififfent
une partie ; ç'en étoit affez du moins
pour fufpendre notre jugement fur ce
point. Enfin j'avois déja calculé affez
exactement la plupart des autres inégalités
du mouvement de la Lune , pour être affuré
que ces inégalités répondoient aſſez
bien aux obſervations ; j'étois donc d'au
tant moins inquiet fur la différence que
tous les Géometres avoient trouvée entre
le mouvement calculé de l'apogée & ſon
mouvement obfervé , que le fyftême gé
FEVRIER. 1754. 123
néral du monde ne me paroiffoit par là
recevoir aucune atteinte.
M. Clairaut , en calculant plus exactement
la férie qui donne le mouvement de
l'apogée , s'eft apperçu le premier qu'il
ne fuffifoit pas de s'en tenir au premier
terme. A cette importante remarque , j'en
ajoute une autre qui ne me paroît pas
moins effentielle ; c'eft qu'il ne fuffit pas
même de s'en tenir au fecond terme de
cette fèrie , qu'il faut pouſſer l'exactitude
du calcul juſqu'au troifiéme & au quatriéme
terme ; car c'eſt le ſeul moyen de s'affurer
que la férie eſt aſſez convergente
après fon fecond terme , pour que les termes
qui font au-delà des quatre ou cinq
premiers puiffent être négligés fans crainte.
Il eſt vrai que la néceffité d'avoir égard
à tous ces termes engage dans des calculs
difficiles par leur objet , & rebutans par
leur longueur. Mais on en eft fuffifamment
récompenſé par le réſultat qu'ils donnent ,
& qui le trouve tel qu'il doit être
, pour
confirmer entierement le fyftême de la
gravitation univerfelle.
M. d'Alembert termine cette partie de
fon Difcours , en faifant voir que le problême
du mouvement de l'apogée de la
Lune n'avoit été réfolu ni par M. Newton
Ei par aucun de fes Commentateurs,
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
Les inégalités qu'on obſerve dans le
mouvement de la terre , font l'objet du
premier chapitre du fecond Livre. Elles
font beaucoup moins fenfibles que celles
de la Lune . Ce n'eft même que depuis un
allez petit nombre d'années qu'on a remarqué
ces inégalités. Deux caufes peuvent
concourir pour les produire ; l'action
de la Lune fur la terre , & celle des Planetes
tant fupérieures qu'inférieures . Il eſt
néceffaire d'examiner d'abord quelle peut
être l'action de la Lune feule,
M. d'Alembert rend compte de fon travail
fur ce ſujet , & d'une méthode particuliere
par laquelle il a trouvé que l'effet
de cette action eft fort petit , d'où il
conclut que les inégalités remarquées par
les Aftronomes dans le mouvement de la
terre , font l'effet de l'action des autres.
Planetes ; & ce qui le confirme , c'eſt que
Jupiter n'eft gueres plus éloigné de la
terre que de Saturne , & qu'il dérange
fenfiblement le mouvement de cette derniere
Planete .
M. Newton dans les Principes , avoit
déja remarqué en général que l'action
de Jupiter far Saturne peut produire un
effet qui n'eft pas à négliger ; mais ce n'eſt
que depuis peu d'années qu'on a recherché
avec foin les inégalités du mouvement de
FEVRIER. 1754.
Saturne. L'Auteur expofe ici les différen
tes méthodes qu'il a trouvées pour déterminer
les inégalités d'une Planete premiere
, dont le mouvement eft altéré par une
autre Planete premiere.
Il refteroit , ajoute - t- il , à tirer de ces
différentes méthodes la valeur des inégalités
de Saturne , pour la comparer avec
celle que donnent les obfervations , ou
peut-être même pour y fuppléer , les obfervations
de Saturne , depuis deux fiécles ,
n'ayant été ni toutes exactes ni aflez nombreuſes.
Mais le travail confidérable que
demandent ces recherches , & des occupations
d'un autre genre aufquelles des circonftances
imprévues m'ont obligé , me
forcent de remettre ces opérations à un
autre tems,
Non feulement les Planétes agiffent les
anes fur les autres , & alterent par ce
moyen leurs mouvemens ; elles agiffent
encore , fuivant M. Newton , fur le Soleil
qui par ce moyen n'eft pas immobile
dans l'efpace abfolu. Il eft vrai que le
mouvement du Soleil importe peu aux Aftronomes
; premierement , parce que ce
mouvement est très - peu confidérable par
rapport à celui des Planétes ; & de plus ,
parce que les Aftronomes n'obfervent &
n'ont befoin d'obferver que le mouve-
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
paru à
ment relatif des Planétes par rapport au
Soleil confideré comme immobile , foit
qu'en effet cet aftre ait du mouvement ,
ou qu'il n'en ait pas. Néanmoins il m'a
propos de traiter cette question
dans un ouvrage où je difcute les principaux
points du fyftême du Monde . D'ailleurs
cette recherche ne fera peut - être
pas tout -à- fait inutile pour connoître le
mouvement de certaines Etoiles , dans lefquelles
on obferve des aberrations particulieres
, occafionnées peut- être par l'ac
tion de quelque Planéte qui tourne autour
d'elles. J'ai donc déterminé le mouvement
du Soleil en embraffant d'abord
la queftion dans toute fa généralité ; puis
en la fimplifiant par degrés , je fuis parvenu
à une méthode fort facile , par laquelle
on trouve à très peu près le lieu de cet
aftre dans un tems quelconque.
·
Ces recherches font fuivies de quelques
remarques nouvelles fur le problème des
trois corps , fur les différens moyens qu'on
peut employer pour le réfoudre , & fur
certaines difficultés analytiques relatives
à ce problême. Je fouhaite que ces remarques
dans lesquelles j'ai été le plus court
qu'il m'a été poffible , paroiffent dignes de
quelque attention aux Géométres.
Dans le dernier chapitre du ſecond liFEVRIER.
1754. 127
vre , j'applique la folution générale du
problême des trois corps au mouvement
d'un projectile follicité par des forces quelconques
, & mu dans un milieu réfiftant.
Quoique cette matiere ait déja été traitée
avec grand foin par de très-fçavans hom
mes , j'ai tâché de me renfermer ici dans
des recherches abfolument nouvelles , &
aufquelles peut- être les méthodes connues
ne s'appliqueroient qu'avec difficulté . Si
l'espace dans lequel les Planétes fe meuvent
n'eft pas abfolument vuide , comme
il eft permis de le croire , nos remarques
fur le mouvement d'une Planéte dans une
orbite peu excentrique & dans un milicu
réfiftant , pourront avoir leur application .
Je n'entre point fur cela dans un plus
grand détail , & je renvoye mes Lecteurs
à l'endroit de mon ouvrage où cette matiere
eft traitée .
Le troifiéme Livre eft deſtiné à la difcuffion
de différens autres points du fyftême
du Monde. Il commence par de nou
velles réflexions fur la préceffion des Equinoxes
, fur les deux folutions que j'ai don
nées de ce problême , fur la route que
j'ai fuivie dans la premiere de ces folutions
, fur la néceffité dont elle est pour
affurer l'exactitude de la feconde , fur les
méthodes fautives qu'on pourroit em-
F iiij
128 MERCURE DE FRANCE.
ployer pour traiter cette queftion , fur les
conféquences qu'on peut tirer de ma théo
rie par rapport à la figure de la terre &
à la maffe de la Lune , fur l'influence que
l'action des autres Planétes peut avoir dans
cette préceffion , enfin fur la maniere de
calculer les variations des Etoiles en déclinaiſon
& en afcenfion droite qui ré
fultent du mouvement de l'axe de la terrc.
Ces différentes recherches font fuivies
de plufieurs autres que je n'ai pas crûr
moins néceffaires . Elles ont pour objet le
mouvement que l'action du Soleil peur
produire dans l'axe de la Lune confidérée
comme un fphéroïde , la libration de
cette Planéte , fa figure , la rotation des
Planétes fur leur axe , celle de la Lune en
particulier , & l'infuffifance des raiſons
par lefquelles quelques Sçavans ont prétendu
expliquer pourquoi cet aftre nous
montre toujours à peu-près la même face.
Je me contente d'indiquer en général
ces différens objets , les bornes & la
nature de ce Difcours ne me permettant
pas d'en parler ici plus au long.
Enfin le dernier chapitre de cet ouvrage
roule fur la figure de la terre. Ce fujet
déja fçavamment & profondément difcuté
par plufieurs Géométres , eft envisagé
FEVRIER. 1754. 129
ici fous un point de vue plus étendu .Après
quelques obfervations préliminaires ſur
la parallaxe de la Lune , la terre étant confiderée
comme un fphéroïde , & fur la
maniere de déterminer la figure de la terre
par la meſure de plufieurs degrés du
Méridien , fans s'affujettir d'ailleurs à aucune
hypothèſe , je viens à des recherches:
méchaniques fur cette figure même. Par
une route aflez finguliere & entierement
nouvelle , je détermine l'attraction d'un
fphéroïde quelconque , fans fuppofer ,
comme on l'a fait jufqu'à préfent , que ce
fphéroïde foit elliptique , mais feulement
qu'il foit peu différent d'un cercle. Je fais
voir enfuite comment cette théorie peur
être appliquée à la recherche de la figure
de la terre. Il y a lieu de croire que ces
remarques , jointes à cellès que j'ai don
nées ailleurs fur les loix hydroftatiques
d'où dépend le problême , pourront conduire
à un nouveau traité fur cette impor
tante queſtion , plus général , ce me fem
ble , & moins hypothétique que ceux qui
ont paru jufqu'à préfent , quelque eſtime
que l'on doive faire d'ailleurs de ces
excellens ouvrages.
* A la fin de mon Effai fur la réliftance des
Eluides , p. 208. & fuiv
F
130 MERCURE DE FRANCE.
Tels font les principaux objets traités
dans ce livre , auquel je travaille depuis
plufieurs années , & que divers obftacles
m'ont empêché de publier plutôt. Je ne
doute point que les différentes matieres
que j'y ai difcutées , ne puiffent être encore
plus exactement & plus utilement approfondies
; il n'en eft même prefqu'aucune
fur laquelle je ne fente que je pourrai
moi - même aller plus loin avec le tems
& de nouvelles recherches. Je connois les
engagemens que cet ouvrage m'impoſe ,
& je leur confacrerai avec autant d'ardeur
que de fcrupule tous les momens que pourront
me laiffer mes autres occupations.
C'eft à quoi je fuis d'autant plus difpofé ,
que je crois avoir développé dans ce traité
la partie la plus difficile des principales
queftions qui regardent le fyftême du
Monde , c'eft- à- dire avoir donné le moyen
de les réfoudre. L'efpérance que ces méthodes
pourront être de quelque fecours
pour ceux qui travaillent à l'avancement
de l'Aftronomie phyfique , eft le principal
motif qui m'a engagé à publier cet ouvra
ge. De tous ceux que j'ai donnés jufqu'ici
au public , il n'en eft point qui m'air coû
té plus de tems & de travail . J'en feroisfuffisamment
récompenfé , quand il ne ferviroit
qu'à en produire de meilleurs..
FEVRIER. 1754. 131
Il ne me reste plus qu'à faire quelques
réflexions fur le fyftême Newtonien qui
eft la bafe de toutes mes recherches . J'ai
expofé ailleurs * ce qu'il me femble qu'on
doit penfer de ce fyftême , des applications
qu'on en a faites, & de l'extenſion plus
ou moins grande qu'on lui a donnée . A
ces réflexions aufquelles je renvoye le
Lecteur , j'ajoûterai les fuivantes .
Les Obfervations aftronomiques démontrent
que les Planétes fe meuvent ,
ou dans le vuide , ou au moins dans un
milieu fort rare , ou enfin , comme l'ont
prétendu quelques Philofophes , dans un
milieu fort denfe qui ne réfifte pas , ce
qui feroit néanmoins plus difficile à concevoir
que l'attraction même ; mais quelque
parti qu'on prenne fur la nature du
milien dans lequel les Planétes fe meuvent
, la loi de Kepler démontre au moins
qu'elles tendent vers le Soleil ; ainfi la
gravitation des Planétes vers le Soleil ,
quelle qu'en foit la cauſe , eſt un fait qu'on
doit regarder comme démontré , ou rien
ne l'eft en Phyfique.
La gravitation des Planétes fecondaires
ou fatellites vers leurs Planétes principa-
* A la fin de l'article Attraction , dans le Dict.
de l'Encyclopédie , pag. 853 , col . 2 , & fuir,
E vj
132 MERCURE DEFRANCE
les , eft un fecond fait évident & démontré
par les mêmes raifons & par les mêmes
faits .
Les preuves de la gravitation des Pla
nétes principales vers leurs fatellites ne
font pas en auffi grand nombre , mais elles
fuffifent cependant pour nous faire reconnoître
cette gravitation . Les phénomè
nes du flux & reflux de la mer , & fur tout
la théorie de la nutation de l'axe de la
terre & de la préceffion des Equinoxes , â
bien d'accord avec les obfervations , prous
vent invinciblement que la terre tend
vers la Lune. Nous n'avons pas de fem
blables preuves pour les autres fatellites.
Mais l'analogie feule ne fuffit- elle pas pour
nous faire conclure que l'action entre les
Planétes & leurs fatellites eft réciproque ?
Je n'ignore pas l'abus que l'on peut faire
de cette maniere de raifonner pour tirer
en Phyfique des conclufions trop généra
les. Mais il me femble , ou qu'il faut abfolument
renoncer à l'analogie , ou que
tour concourt ici pour nous engager à en
faire ufage.
Si l'action eft réciproque entre chaque
Planéte & fes fatellites , elle ne paroît pas
l'être moins entre les Planétes premieres.
Indépendamment des raifons tirées de l'amalogie
, qui ont à la vérité moins.de forFEVRIER.
1754
se ici que dans le cas précédent , mais
qui pourtant en ont encore il est certain
que Saturne éprouve dans fon mouvement
des variations fenfibles , & il eft:
fort vraisemblable que Jupiter eft la prin--
cipale caufe de ces variations. Ee tems
feul , il est vrai , pourra nous éclairer pleinement
fur ce point , les Géométres &
les Aftronomes n'ayant encore ni des ob
fervations affez complettes fur les mouve
mens de Saturne , ni une théorie affez
exacte des dérangemens que Jupiter lui.
caule . Mais il y a beaucoup d'apparence
que Jupiter , qui eft fans comparaiſon la
plus groffe de toutes les Planétes , & la
plus proche de Saturne , entre au moins
pour beaucoup dans la caufe de ces déran
gemens. Je dis pour beaucoup , & non pour
Fout ; car outre une caufe dont nous parlerons
bientôt , l'action des cinq fatelli
tes de Saturne pourroit encore produire
quelque dérangement dans certe Planéte ;
& peut- être fera- tik neceflaire d'avoir
égard à l'action des fatellites pour déterminer
entierement & avec exactitude ton--
tes les inégalités du mouvement de Satuz .
ne , auffi -bien que celles de Jupiter.
Si les fatellites agiffent fur les Planétes:
principales , & fi celles-ci agiffent les unes.
fur les autres , elles agiffent donc auffi fur
134 MERCURE DE FRANCE.
le Soleil : c'est une conféquence affez na
turelle. Mais jufqu'ici les faits nous manquent
encore pour la vérifier. Le moyen
le plus infaillible de décider cette quef
rion , eſt d'examiner les inégalités de Sa-
Furne. Car fi Jupiter agit fur le Soleil en
même tems que Saturne , il eft néceffaire
de tranfporter à Saturne , en fens contrai
re , l'action de Jupiter fur le Soleil , pour
avoir le mouvement de Saturne par rapport
à cet aftre ; & entr'autres inégalités
cette action doit produite dans le mouvement
de Saturne une variation proportionnelle
au finus de la diftance entre le
lieu de Jupiter & celui de Saturne . C'eſt
aux Aftronomes à s'affurer fi cette variation
exifte , & fi elle eft telle que la théorie
la donne.
On peut
voir
par
ce détail
quels
font
les différens
dégrés
de certitude
que
nous
avons
jufqu'ici
fur
les principaux
points
du fyfteme
de l'attraction
, & quelle
nuance
, pour
ainfi
dire
, obfervent
ces dégrés
.
Ce
fera
la même
chofe
quand
on
voudra
transporter
le ſyſtème
général
de l'attraction
des
corps
céleftes
à l'attraction
des
corps
terreftres
ou fublunaires
. Nous
remarquerons
en premier
lieu
, que
cette
attraction
ou gravitation
générale
s'y ma
nifefte
moins
en
détail
dans
toutes
les
FEVRIER. #754 35
parties de la matière , qu'elle ne fait , pour
ainfi dire , en total dans les différens globes
qui compofent le fyftême du monde :
nous remarquerons de plus qu'elle fe
manifefte dans quelques uns des corps
qui nous environnent plus que dans les
autres , qu'elle paroît agir ici par impul
fion , là par une méchanique inconnue ;
ici fuivant une loi , là fuivant une autre ;
enfin plus nous généraliferons & nous
étendrons en quelque maniere la gravitarion
, plus fes effets nous paroîtront va
riés , & plus nous la trouverons obfcure ,
& en quelque maniere informe dans les
phénomènes qui en résultent , cu que
nous lui attribuons. Soyons done très ré--
fervés fur cette généralisation , auffi bien
que fur la nature de la force qui produit
la gravitation des Planétes ; reconnoiffons
feulement que les effets de cette force
n'ont pu fe réduire ( du moins jufqu'ici ))
à aucune des loix connues de la méchanique
; n'emprifonnons point la nature dans
les limites étroites de notre intelligence ' ;
approfondiffons affez l'idée que nous.
avons de la matiere pour être circonfpects
fur les propriétés que nous lui attribuons
ou que nous lui refufons ; & n'imitons pas:
le grand nombre des Philofophes modernes
, qui en affectant un doute raiſonné ſur
736 MERCURE DE FRANCE.
les objets qui les intéreffent le plus , ſemblent
vouloir fe dédommager de ce doute
par des affertions prématurées fur les queftions
qui les touchent le moins .
Nous finirons ce difcours par une obfervation
que nous ne pouvons refuſer à
la vérité. Qu'on examine avec attention
ce qui a été fait depuis quelques années
par les plus habiles Mathématiciens fur
le fyftême du Monde , on conviendra fans
aucune peine , que l'Aftronomie phyfique
eft aujourd'hui plus redevable aux François
qu'à aucune autre nation . Quelle autre
en effet pourroit produire autant de titres
Les voyages au Nord , au Sud , & 201
Cap de Bonne-Efpérance , pour connoître
la figure de la terre & pour réfoudre d'au
tres queftions importantes ; le travail affidu
& délicat de M. le Monnier pour déterminer
les mouvemens de la Lune ; les
fçavantes & utiles recherches de Mrs de
Maupertuis , Bouguer & Clairant ? Me fera
t-il permis de joindre à cette énumération
deux de mes ouvrages , que je n'aurois
pas la présomption de nommer s'ils
n'avoient eu l'avantage d'être honorés par
les fuffrages les plus illuftres , mon Eſſai
fur la caufe générale des vents , & mes
Recherches fur la préceffion des EquinoFEVRIER.
1754: 137
xes ( 4 ) , problême que je crois avoir le
premier réfolu ( b ) ? Je ne parle point Ici
du traité que je publie aujourd'hui , dont
il ne m'apparcient ni de fixer le fort , ni
d'apprécier le mérite . Mais indépendamment
de mon travail , & quelque jugement
qu'on en porte , on ne pourra difconvenir
, ce me femble , que le fyftême
Newtonien ne doive principalement à
l'Académie des Sciences de Paris , les fondemens
nombreux & inébranlables fur
lefquels il va être appuyé déformais. Il eft
vrai qu'en Mathématique , toutes chofes
d'ailleurs égales , chaque fiécle doit l'emporter
fur celui qui le précéde , parce
qu'en profitant des lumieres qu'il en a
reçues , il y ajoute encore ; mais on n'en
doit pa's moins de justice à ceux qui fçavent
le mieux profiter de ces lumieres ,
& les étendre davantage . S'il y a un cas
dans lequel la prévention nationale foit
permife , ou plutôt dans lequel cette prévention
ne puiffe avoir lieu , c'est lorfqu'il
s'agit de découvertes purement géo-
( a ) Les Hift. de l'Acad . de 1746 & 1749 he
font aucune mention de ces deux ouvrages . C'eft
un oubli qui doit être réparé dans un des volumes
fuivans.
(b ) Voyez dans les mémoires de l'Acad . des
Sciences de Pruffe 1750 , p . 412 , la déclaration de
M. Euler fur ce sujet,
138 MERCURE DE FRANCE.
métriques , dont la réalité ni la propriété
ne peuvent être conteftées , & dont le
fruit appartient d'ailleurs à tout l'univers.
Ainfi notre nation , que certains Sçavans
étrangers , & peut-être même quelques
François , femblent prendre à tâche de rabbaiffer
, ne pourroit-elle pas s'appliquer
avec railon , ce qu'un Ecrivain éloquent
& Philofophe a dit de fon fiécle , qui à
plufieurs égards reffembloit affez au nôtre ?
Nec omnia apud priores meliora , fed noftra
quoque atas quædam artium & laudis imitamenta
pofteris tulit.
MEMOIRES du Marquis de Benavides
, dediés à S. A. S. Madame la Ducheffe
d'Orléans ; par M. le Chevalier de Mouby
, de l'Académie des Belles-Lettres de
Dijon. A Paris , chez Forry , Quai des Auguftins
; & Duchesne , rue S. Jacques.
1754. in- 12. 2 vol.
Ce Roman eft une nouvelle preuve de
la facilité & du talent de M. le Chevalier
de Mouhy , pour les ouvrages d'imagina
tion,
ALMANACH hiftorique & géogra
phique de la Picardie , année 1754 ; ou
on donne une defcription de cette Province
, avec les particularités les plus intéref
FEVRIER. 1754. 139
fantes fur les Villes qu'elle renferme , &
les noms des perfonnes qui y compofent
l'état Eccléfiaftique , Militaire , Civil &
Littéraire , les foires & francs- marchés,
A Amiens , chez la veuve Godart ; & le
trouve à Paris , chez Lambert , Duchefne
& Gannean . Un volume in- 16. 1754
Cet Almanach dont la correction &
l'élégance font honneur aux preffes dont
il eft forti , eft fait avec le plus grand foin.
Nous le croyons néceffaire à tous les Picards
, & nous penfons qu'il peut être
commode pour beaucoup d'autres .
EPHEMERIDES cofmographiques ,
où le cours vrai du Soleil & des Planetes
eft repréſenté & expliqué en détail dans
l'apparence de tous les arcs confécutifs par
fa réalité , d'après les tables , les regles ,
les calculs & équations aftronomiques ,
pour l'année 1754 ; avec d'importantes
obfervations fur la Cofmographic , l'Aftronomie
, l'Hiftoire naturelle , la Métaphyfique
, la Phyſique expérimentale »
· la Théorie des cieux & de la terre , qui
forment une fuite aux articles des quatre
volumes précédens. A Paris , chez Du
rand , rue Saint Jacques . 1754. Un volume
in- 16.
Cet Ouvrage rempli de connoiffantes
140 MERCURE DE FRANCE.
& d'idées fort neuves & très- particulieres
à l'Auteur , mérite l'attention des gens
éclairés. Ils trouveront que la premiere
fection roule fur des éclairciffemens de
quelques textes facrés de la Phyfique ;
la feconde fur un parallele des Philofophies
; la troifiéme fur l'ame des bêtes ; la
quatriéme fur les automates ; la cinquième
fur l'action de l'ame & du corps ; la fixiéme
fur les idées humaines , la feptième furles
molecules organiques ; la huitiéme ſur
les fontaines & les fources ; la neuviéme
fur l'univerfalité des agens phyfiques ; la
dixiéme fur les anomalies du Soleil & des
Planetes ; la onzième fur la gravité des
corps ; la douziéme fur la ftatique & di
namique dans les cieux ; la treiziéme fur
des réflexions fur l'electricié ; la quator
ziéme fur la quadrature du cercle. On voit
à la fin du volume que nous annonçons ,
une Lettre dans laquelle l'Auteur fe plaint
de ce que fes fentimens ont été mal expofés
dans les mémoires de Trévoux .
LE ROUGE , Ingénieur & Géographie
du Roi , rue des Auguftins , vend un Plan
de l'Univers & ephemerides en figures ,
d'après les éphemerides en chiffres , pour
1753 & 1754. Cette Carte de M. l'Abbé
de Brancas , qui eft faite comme les éphe
FEVRIER. 1754. 141
merides , pour expliquer le cours des Aftres
& les autres merveilles de la nature.
fuivant les textes de l'Ecriture Sainte , eft
fort curieufe , & fait également honneur
à la Religion & au fçavoir de l'Auteur.
LES vers Latins & François à Meffieurs
les Ineftricafti , & fur les ouvrages de M.
de Tourny , Intendant de Bordeaux , que
de très-bons Connoiffeurs ont trouvé dignes
de leur approbation , dans un des
derniers Mercures , font de M. de Bologne
, des Académies de la Rochelle , d'An
gers , de Marfeille , & de Bologne.
LE Spectacle du feu élémentaire , ou
cours de l'électricité expérimentale , où
l'on trouve l'explication , la cauſe & le
méchaniſme du feu dans fon origine , de
là dans les corps , fon action fur la bougie ,
fur le bois , & fucceffivement fur tous les
phénomenes électriques ; où l'on dévoile
T'abus des pointes pour détruire le tone
nerre on y explique encore la caufe de
la chûte des corps au centre de la terre
celle de l'afcenfion de l'eau dans les tuyaux
capilaires , & c. que le feu eft le reffort ;
l'air , l'argent du méchanifme de l'univers.
Par M. Ch. Rabigneau , AAvvooccaatt , Ingénieur
privilégié du Roi pour Les ouvrages
842 MERCURE DE FRANCE.
de Physique & Méchanique. Le prix fix
livres broché. A Paris , chez Jombert , Libraire
, rue Dauphine ; & chez Duchesne ,
rue S. Jacques , au Temple du goût . 1753 .
Un volume in- 8°. Les mêmes Libraires
ont imprimé du même Auteur , une Lettre
électrique fur la mort de M. Richmann.
287288 28 28 27285-289 200 200 201 202 201 209
BEAUX ARTS.
M
OYREAU , Graveur du Roi & de
l'Académie Royale de Peinture &
de Sculpture , vient de mettre au jour une
nouvelle eftampe d'après Vauvermens. L'original
du tableau eft dans le cabinet de
M. Peilhon , Secrétaire du Roi , & l'eſtampe
eft intitulée la Buvette des Cavaliers.
C'eft le N°.75 de la fuite de M. Moyreau.
Il demeure rue des Mathurins , la quatriéme
porte cochere à gauche en entrant
par
la rue de la Harpe,
Nous parlions il y a quelques mois
de la gravûre de M. Chedel , & nous difions
à cette occafion tout ce que peut mé
riter un Artiſte auffi agréable du côté du
génie. Le Public verra fans doute , avec
plaifir , qu'il réunit la facilité & la féFEVRIER.
1754. 145
+
condité à un grand terminé , qui ne fem
ble pas annoncer des compagnes de ce
genre. Cet Artifte vient de mettre au jour
quatorze Planches nouvelles ; fix petits
payfages remplis d'une grande variété ,
& de la grandeur environ des vignettes
pour l'in-quarte. Six autres compofitions
du double plus grandes , & dont le
plus grand nombre a rapport à la guerre,
Ces dernieres font dédiées à M. le Comte
Turpin , que fon goût pour les arts &
fon talent pour la guerre rendent bien
digne de cet hommage. Enfin deux gran
des compofitions en hauteur d'environ
treize pouces fur dix ; elles repréfentent
des paysages , l'une d'après un deffein ,
l'autre d'après un tableau de M. Boucher ;
elles fontfous le titre du Colombier & d'A
breuvoir d'oiseaux : elles préfentent également
la nature brute d'un terrein fertile
& mouillé ; elles peignent à l'efprit les
lieux que l'on ne voit point , ou fans s'arrêter
, ou fans regretter de s'en éloigner,
Enfin de ces lieux toujours préférés , par
un mouvement intérieur à tous ceux que
l'art & la magnificence ont cherché fi fouvent
à embellir .
Nous n'avons rien à dire fur le titre du
Colombier ; on voit un de ces bâtimens
dominer dans la compofition. Nous ne
144 MERCURE DE FRANCE.
verrons pas avec la même indifférence le titre
de l'autre. Tous les oifeaux perchés fans
nombre dans la compofition, font imaginer
leurs chants , c'est tout dire pour l'agrément
de l'idée du Peintre : mais le mot d'abreuvoir
n'eft point d'accord avec ces petits
animaux , il s'en éloigne & femble les déparer.
En un mot il nous femble que Mrs.
les Graveurs devroient apporter un peu
plus de foin à la dénomination de ls
Eftampes , ils ne pensent en géne… quà
leur donner des noms qui fiven: à diftinguer
les morceaux dans leurs oeuvres.
Que leur coûteroit- il de les rendre plus
juftes , plus agréables & plus piquans ? Ce
feroit un moyen de plus pour flater davantage
l'efprit , & même pour animer
le Public d'une plus grande curiofité.
Nous avons préféré de faire tomber
cette petite critique , qui fera toujours indifférente
aux talens , fur un Artifte qui
femble avoir évité plus qu'un autre de la
mériter ; mais nous l'avons imaginé né
cefaire par l'abus que plufieurs autres ong
fait de ces noms donnés le plus ordinairement
fans aucune réflexion.
Chedel demeure rue S. André des Arts ,
en face de la rue Gille- coeur,
LES Dlles Jouvenet fe propofent de
mettre
་
FEVRIER. 1764. 145
mettre en vente le Lundi de la troifieme
femaine de Carême , au fecond Pavillon
des Quatre Nations , plufieurs tableaux
originaux d'Eglife , & quelques copies de
feu M. Jouvenet leur pere , ancien Directeur
& Recteur de l'Académie royale de
Peinture. Le nom de ce grand Peintre
doit réveiller la curiofité des amateurs.
EXPLICATION d'un Médaillon , repréfentant
la France au comble de ſes voeux,
par l'heureufe naiffance de Monfeigneur
Îe Duc d'Aquitaine ; préſenté à Madame
la Dauphine, le 13 Décembre 1753 .
Ce Médaillon offre d'abord un Lys élevé
fur fa tige , qui repréfente allégoriquement
Monfeigneur le Dauphin. La vigne
qui s'éleve à l'entour , eft dirigée par denx
Amours , qui en attachent les rameaux au
lys ; ce qui défigne la tendreffe & l'amour
de Madame la Dauphine pour Monſeigneur
le Dauphin . La France, fur le devant
du Médaillon , préfente le portrait de fon
Monarque Bien - aimé . Elle eſt affiſe ſous
un trophée d'armes , image de la gloire
que s'eft acquife fon Roi guerrier , par fes
triomphes & fes victoires . La France , dans
les tranfports de la joye que lui caufe la
naiſſance d'un nouveau Prince , qui aſſure
G
146 MERCURE DE FRANCE.
fon bonheur & fa tranquillité , embraffe
tendrement l'Amour , qui lui montre les
Amours fes freres qui s'empreffent de placer
à des palmiers , ( types de la gloire
& de la fécondité qui doivent réfulter de
cette augufte union , ) les écuflons des armes
des fruits glorieux qui en proviennent
, & qui défignent la naiffance de
Monfeigneur le Duc de Bourgogne , de
Monfeigneur le Duc d'Aquitaine , & de
Madame. Au deffous on voit l'Hymen appayé
fur les armes accolées de Monfeigneur
le Dauphin & de Madame la Dauphine.
Un Amour , qui eft à côté & qui
l'embraffe , lui fait voir , dans le fymbole
du lys & de la vigne , l'attachement immortel
qui unit ces illuftres Epoux. On
remarque dans le ciel le figue favorable
de la Vierge , fous lequel font nés rous
ces précieux rejettons : aufpice heureux ,
qui nous annonce que le fiécle fortuné
d'Aftrée va renaître. Au- deffus on lit cette
Infcription : L'amour & la fécondité réunies
pour le bonheur de la France. A l'exergue :
L'heureufe niffance de Monfeigneur le Dus
d'Aquitaine , né à Verſailles le 8 Septembre
1753 .
Ce Médaillon eft de la compofition de
M. Gofmond de Vernon , Penfionnaire
du Roi , auteur de l'hiftoire métallique
FEVRIER . 1754 147
des campagnes de Sa Majefté , vol. in-fol.
contenani 46 Médaillons , fans les deuxfrontifpices
; qui fe vend à Paris chez le Sr Vanbeck
, rue d'Enfer , près S. Landry , dans la
Cité.
On n'a rien épargné dans cet ouvrage
pour la gravure des tailles douces & de la
lettre , le tout exécuté par les plus habiles
Artiftes dans ces genres , & imprimé avec
foin fur le plus beau papier. Le prix eft de
12 liv. en blanc , & 15 liv. relié
Ce grand ouvrage dont nous avons déja
parlé , eft celui d'un fujet affectionné
qui a voulu laiffer à la poſtérité un témoignage
de fon zéle & un monument à la
gloire de fon Roi. L'intérêt n'a point eu
de part dans les motifs qui ont excité M.
Golmond de Vernon ; l'honneur & le devoir
font les feules paffions qui ont conduit
fon génie. En poffeffion , depuis plufieurs
années , de porter l'hommage de fes
talens au pied du thrône , il a faifi le ſujet
des campagnes du Roi en Flandres , pour
en éternifer les faits mémorables par des
Médaillons , dont les allégories font auffi
juftes qu'ingénieufes , & qui font accompagnés
de récits hiftoriques , & écrits
avec autant de clarté que de préciſion.
L'Auteur avoit eu l'honneur de préſenter
au Roi en 1747 , les 30 premiers Mé-
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
par
daillons de cet ouvrage, qui comprenoient
les campagnes de 1744 , 1745 & 1746..
La bonté avec laquelle Sa Majefté daigna
les recevoir , encouragea M. de Gofmond
à les continuer , & à les terminer enfin
la naillance de Monfeigneur le Duc
de Bourgogne. Il a depuis célébré en 1752
par un médaillon ingénieux la joye de la
France à l'occafion de l'heureufe convalefcence
de Monfeigneur le Dauphin , que le
eiel rendit aux voeux de fon augufte famille
, d'une tendre & généreufe époufe , &
à ceux de toute la Nation .
Rien ne pouvoit être plus flateur pour
M. Golmond que l'accueil qu'a fait à fon
ouvrage un des Princes les plus vertueux
qu'il y ait jamais eu . Voici la lettre dont
Sa Majesté le Roi de Pologne , Duc de
Lorraine & de Bar , a daigné l'honorer .
39
››
»
A Luneville , ce 10 Février 1752 .
» Monfieur , j'ai reçu avec bien du
plaifir l'ouvrage que vous m'avez envoyé.
Vous célébrez les campagnes d'un
Roi digne des éloges de toute la terre ,
» & que fes ennemis doivent aimer au-
» tant pour fon amour pour la paix ,
qu'ils ont lieu de le refpecter par
» clat de fes victoires . Vos allégories font
auffi agréables qu'elles font juftes , &
22 l'éFEVRIER.
1754 145
vous y peignez les tendres fentimens
» de la France , en voulant n'y marquer
que les vertus de fon Roi . Vos fuccès
juftifient votre entreprife ; j'y applaudis
» de tout mon coeur , & je fouhaite avoir
» déformais des occafions de vous faire
» connoître que je fuis véritablement ,
» Monfieur , votre bien affectionné ,
Signé STANISLAS , Roi.
Nous placerons ici la lettre que le Roi
de Pologne Electeur de Saxe , en honorant
l'Auteur de fes bienfaits , lui a fait
écrire par fon Excellence M. le Comte de
Brulh , premier Miniftre de Sa Majeſté.
A Drefde , ce 23 Juillet 1752.
Monfieur ,
Ayant préfenté au Roi l'exemplaire
» de votre hiftoire des campagnes de Sa
» Majesté T. C. terminées par l'heureux
» événement de la naiffance de Monfei-
» gneur le Duc de Bourgogne , que vous
» avez offert à Sa Majeſté , de même que
» les témoignages de vos profonds refpects
dont vous l'avez accompagné ; le
» Roi n'a pas feulement daigné agréer
→ très - gracieuſement cette attention de
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
» votre part , mais Sa Majefté m'a de plus
» chargé de vous faire parvenir le petit
» préfent , que le fieur Confeiller d'A
baffade Spinhira , porteur de la préfen
» te , vous remettra , comme une marque
33
de fon approbation & de fes bontés
royales.
Je m'acquitte avec d'autant plus de
" plaifir de cette commiffion , que je fuis
» charmé de trouver cette occafion pour
» vous perfuader du cas que je fais des gens
» à talens & de mérite , afin que vous ne
puifiez perfonnellement non plus dou-
» ter de l'eftime affectionnée avec laquelle
je fuis ,
28
» Monfieur ,
» Votre très-humble & très
obéiffant ferviteur ,
Signé , C. de Brulh .
Nous ajoûterons encore ici la lettre
que le Maréchal de Saxe fit l'honneur
d'écrire à l'Auteur , qui lui avoit envoyé
en 1747 un exemplaire de fon ouvrage ,
qui ne comprenoit pour lors que les trois
premieres campagnes du Roi,
99
A Bruxelles , le 27 Mai 1747.
J'ai reçû avec plaifir , Monfieur , l'in
génieux ouvrage que vous avez eu la
FEVRIER . 1754. 151
#bonté de m'envoyer. Je fuis très -fenfi-
» ble à cette marque de votre attention .
» Recevez- en , je vous prie , mes remercimens
, & foyez perfuadé que je fuis
» très - parfaitement , Monfieur , votre trèsaffectionné.
Signé , M. de Saxe.
Sa Majefté , toujours attentive à récompenfer
le zéle & le travail , a honoré l'Auteur
d'une penfion.
TROISIEME Livre des amuſemens
du Parnaſſe , contenant les belles Ariettes
Italiennes qui ont été chantées au Concert
ſpirituel & à l'Opéra Italien , miſes
en piéces de Clavecin . Par Michel Corette.
Prix 4 liv. A Paris , aux adreffes ordidinaires
de Mufique , & chez l'Auteur ,
rue Montorgueil .
Dans le goût où on eft à Paris plus
que jamais de la Mufique Italienne , l'ouvrage
de M. Corette ne peut manquer
d'être accueilli . Outre le mérite réel , il
a encore pour lui le bonheur des circonftances.
La Danfe ancienne & moderne , ou traité
hiftorique de la Danfe ; par M. de Cabufac
, de l'Académie Royale des Sciences &
Belles-Lettres de Pruff. A la Haye , chez
Jean Neaulme , 1754 3 vol . in- 16.
Avant d'entrer en matiere , M. de Ca
Giiij
152 MERCURE DE FRANCE .
hufac s'éleve dans fon Avant-propos contre
des préjugés trop communs , & qui ne
peuvent que retarder le progrès des Arts.
Il faut fe tenir en garde , dit- il , con-
» tre cette forte d'afcendant que pren-
» nent fur nous les chofes déja faites avec
» quelque forte de fuccès …………. Nous te-
» nons par l'habitude & par l'amour pro-
" pre à tout ce qui nous a plû , & nous
"
regardons dès l'abord comme des in-
» novations dangereules tout ce qui s'écarte
de la route commune . « Ce principe
eft fondé fur l'hiftoire même de la
Danfe modernė . Dans les commencemens
elle fut extrêmement lente & pofée ; Lulli
l'embellit , en lui donnant plus de vivacité
& d'action , mais ces embelliffemens
furent d'abord jugés un baladinage, » parce
» qu'ils s'écartoient de l'ancienne tablature
... Ce baladinage eft devenu à fon
tour la feule Danfe noble , à laquelle on
a fubftitué dans les fuites une danfe plus
animée, que les louangeurs du tems paffé
» ont jugée un excès outré & de mauvais
goût , & c'eft cette derniere qu'au tems
» de l'Abbé du Bos , on regardoit comme
» la perfection de l'art .
» La prévention s'expliquera de mê.
me fans doute , fi une nouvelle danfe ,
mieux compofée , plus active , moins
FEVRIER. 1754. 153
monotone , s'établit de nos jours fur
" les débris de toutes les autres ; mais
l'extravagance d'un pareil difcours mi-
» fe une fois en évidence , il n'en fçau-
» roit plus réfulter aucun danger , ni pour
les Artiftes , ni pour l'art ; & on ofera
» danfer fur notre théatre mieux que du
tems de Lulli , que du tems de l'Abbé
» du Bos , que du tems même de Dupré ,
fans craindre de fe rendre ridicule .
Le but de M. de Cahufac eft de donner
une Poëtique de la danfe qu'il a envifagée
dans le point de vue le plus noble
& le plus étendu . Il confidere cet art
dans ce qu'il eft en lui - même , dans fes
principes & fes effets ; il cherche fon origine
& fes différens ufages dans fa premiere
inftitution ; il le fuit dans fa marche
& dans fes progrès ; il nous marque
enfin l'état actuel de la danie , combien
nous fommes éloignés du point de perfection
où les anciens l'avoient portée ,
& les routes qu'il faut prendre pour y
parvenir. Nous allons tâcher de tuivre
Î'Auteur dans le développement de fon
objet.
Il commence d'abord par établir la néceffité
de la théorie dans les arts . » Ileft ,
» dit - il , des points fixes , d'où tous les
arts font partis, & un but permanent au-
G v
154 MERCURE DE FRANCE.
» quel ils s'efforcent fans ceffe d'attein
» dre. « C'est au Philofophe à marquer
ces deux points aux Artiftes , pour les
guider dans la carriere qu'ils doivent
parcourir ; mais la théorie feule ne fuffiroit
pas , le talent qu'elle éclaire doit
lui fervir d'appui , l'un fans l'autre ne fe
ra jamais que des hommes médiocres,
99
"
Lorfque l'on veut avoir la clef des arts,
ce n'eft pas affez d'en examiner les effets ,
il faut remonter jufqu'à leurs principes :
» dès qu'une fois on a connu les fources
primitives des arts , il femble que leur
temple s'ouvre le voile qui en cou-
» vroit le fanctuaire , fe déchire ; on les
» voit naître , croître & embellir ; on les
» fuit dans leurs divers âges , on fe plaît
» à débrouiller les différentes révolu
» tions qui , en certain tems , ont dû les
» arrêter dans leurs courſes , ou qui , dans
» des circonftances plus heureufes , ont
»
facilité leurs progrès . On a bientôt alors
» un tableau combiné des effets & des
» caufes ; on jouit de l'expérience de tous
les tems & de la fienne. L'Artifte inf
trnit , apperçoit la perfection & la fai-
» fit ; l'amateur découvre les marches fecrétes
de l'induftrie , les loue avec
choix , & les rend plus fûres , & la
multitude jouit ...... L'hiftoire raifon »
FEVRIER. 1754. 159
née des arts eft donc leur vraie , leur
utile , & peut-être leur unique théo-
» rie.
L'Auteur paffe rapidement à l'hiſtoire
de la danfe , dont l'origine fe trouve dans
la nature même : l'homme a dû néceffairement
exprimer les premieres fenfations
qu'il a éprouvées par le jeu de fes orga-
Aes , & les mouvemens du corps font un
langage qui lui eft auffi naturel que les
fons de la voix : » Les différentes affections
de l'ame font donc l'origine des
geftes , & la danfe qui en eft compofée ,
» eft par conféquent l'art de les faire avec
grace & mefure , relativement aux affections
qu'ils doivent exprimer
des premiers fentimens des hommes ayant
éré la connoiffance de l'Etre fuprême &
des hommages qu'il exige d'eux , ils durent
employer la danfe , ainfi que le chant.
pour exprimer leur refpect & leur reconnoiffance.
» Auffi la danfe facrée eft- elle
» la plus ancienne & la fource dans laquelle
on a puifé dans les fuites toutes
» les autres.
83
Un
Tous les peuples de la terre ont eu leurs
danfes facrées. L'Ecriture nous parle de
plufieurs danfes religieufes des Hébreux
les Egyptiens les prirent d'eux , & les
tranfmirent aux Grecs, Numa , en dong
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE: "
nant des loix & une religion aux Romains
, inftitua une danfe exécutée par
les Prêtres de Mars , appellés Saliens . Les
Turcs , les Indiens , les Sauvages ont enfin
eu des daufes de religion ; elles ont
été en ufage dans la primitive Eglife jufqu'au
huitiéme fiécle , où elles farent !
profcrites par rapport aux abus dangereux
qui s'y introduifirent .
"
» Les hommes s'étoient fervis de la
danfe dans leur culte , ils l'employerent
dans leurs plaifirs. Alors les Philofophes
, peut être par fimple curiofité
, & les Législateurs , fans doute par
> des motifs plus utiles , examinerent
cet exercice avec la fagacité que donne
l'efprit & les vues qu'infpire la
prévoyance ; il devint ainfi la matiere
» des obfervations des uns & l'objet de
plufieurs loix établies pour les autres .
» Dans les faites , lorfque le génie s'é-
» chauffant par dégré , parvint enfin julqu'à
la connoiffance des fpectacles réguliers
, la danfe fut une des principales
parties qui entrerent dans cette grande
compofition.
"
39
"
Le nombre des danfes fe multiplia
étonnamment , elles furent employées
dans toures les grandes cérémonies , dans
les fetes publiques & dans celles des parFEVRIER.
1754. 157
ticuliers ; la danfe ayant été confidérée
d'un côté plus philofophique , entra dans
les vûes publiques des Legiflateurs , com
me un exercice avantageux , non feulement
pour développer le corps & lui
donner plus de foupleffe & de vigueur ,
mais encore pour modérer les agitations
de l'ame , & diftraire la jeuneffe des paf-
Lions qui l'affiégent fans ceffe. » La jeu-
» neffe emportée par un fang animé , des
» fens neufs , des efprits de feu , a be-
» foin d'un exercice violent , qui réglé
» par la jufteffe de l'harmonie , accoutume
fes faillies à une forte de meſure . «
Enfin on fentit que la danfe pouvoit fervir
à peindre les mouvemens du coeur &
les grandes actions ; elle fut portée au
théatre , & devint une des parties des plus
intéreffantes des fpectacles Grecs & Romains
; & c'eft fur tout cette danfe théa
trale qui paroît avoir été portée à un plus
haut dégré de perfection chez les anciens.
Les deux fameux danfeurs , Pilade & Batyle
, qui parurent à Rome fous le regne
d'Augufte , font célébres dans l'histoire .
» Pilade imagina les balets tendres , gra-
» ves & patétiques. Toutes les compofi-
» tions du fecond furent vives , gayes &
légeres. Ils le réunirent d'abord , & repréfenterent
concurremment des tragé
39
15S MERCURE DE FRANCE
» dies & des comédies , fans autres fe-
و و
»
cours que celui de la fymphonie & de
» la danfe. » Rien de plus furprenant que
les effets que l'on attribue à la force & à
la vérité de ces repréſentations. » Pilade ,
» dans toutes les tragédies arrachoit des
larmes aux fpectateurs les moins fenfi
» bles ...... & Batyle , en peignant les
» amours de Leda , avoit toujours caufé
» à plufieurs Dames Romaines , très- refpectables
d'ailleurs , des diftractions
qui paffoient les bornes de la fenfibili-
» té. » Athenée nous raconte quelque
chofe de plus merveilleux d'un danfeur
nommé Memphis , qui étoit Philofophe
Pithagoricien ,, & qui exprimoit par fa
» danfe toute l'excellence de la Philofophie
de Pithagore , avec plus d'élegance,
» de force & d'énergie que n'auroir pû
» faire le Profeffeur de Philofophie le plus
éloquent . Des chofes aufli merveilleufes
demandoient , pour être exécutées ,
un génie fublime & un affemblage rare de
talens différens. » Ce feroit une grande
» erreur de croire qu'une adreffe habi-
» tuelle , qu'un exercice journalier des
bras , des jambes & des pieds fuffent
" les feuls talens de ces hommes extraordinaires.
Leur exécution exigeoit , fans
doute , toutes ces difpofitions du corps
"
FEVRIER. 1754. 159
» dans le dégré le plus éminent ; mais leurs
compofitions fuppofoient des combinaifons
infinies qui n'appartenoient qu'à
l'efprit .
"
Le haur dégré de gloire où la danfe ait
monté , a été du tems de Pilade & de Batyle.
Ces deux hommes rares ne furent
point remplacés , leur art ne fut plus encouragé
par le Gouvernement , & il comba
dans une dégradation fenfible depuis le
regne d'Augufte jufqu'à celui de Trajan ,
où il fe perdit tout-à - fait .
La danfe enfevelie dans la Barbarie ,
avec les autres arts , réparut avec eux en
Italie dans le quinziéme fiècle. L'on vit
renaître les ballets dans une fête magnifique
qu'un Gentilhomme de Lombardie ,
nommé Bergonce de Botta , donna à Tor
tonne pour le mariage de Galeas , Duc de
Milan , avec fabelle d'Arragon ; tout ce
que la Poëfie , la Mufique , la Danfe , les
machines peuvent fournir de plus brillant ,
fut épuifé dans ce fpectacle fuperbe ; la
defcription qui en parut étonna l'Europe ,
& piqua l'émulation de quelques hommes
à talens , qui profiterent de ces nouvelles
lumieres pour donner de nouveaux
plaifirs à leur nation . C'est l'époque de
la naiffance de l'Opéra. Le premier qui
parut , fut représenté à Florence ; c'étoit
160 MERCURE DEFRANCE :
ور
les amours d'Apollon de Daphné : cet
effai eut un fuccès prodigieux , & fut fuivi
de mille autres . L'Opéra fut reçu en
" Italie , avec cette paffion vive qu'inſpi-
" rent aux hommes fenfibles toutes les
» nouveautés de goût. Mais ce fpectacle
» étoit fans danfe , & on voulut confer-
» ver les graces théatrales de cet exerci-
» ce . Ainfi on imagina un fecond genre
qui les unit aux douceurs de la Mufique
, aux charmes de la Poëfie , & aux
merveilleux des machines. C'eft alors
» que parurent ces grands ballets , qu'on
employa dans les Cours les plus galan
» tes pour célébrer les mariages des Rois ,
les naiffances des Princes , & tous les
» événemens heureux qui intérefloient la
gloire ou le repos des nations .
ور
و د
39
"2
Il y eut plufieurs efpéces de ballers ;
tout ce que l'Hiftoire , la Fable & l'imagination
périque peut fournir , fut mis en
oeuvre : on fir das ballets hiftoriques , fabuleux
, poëtiques , moraux , bouffons ,
& c. Il y en a eu auffi une autre espéce
plus finguliere , imaginée par les Portugais
c'étoit les ballets ambulatoires , qui
ne s'employoient que dans des cérémonies
religieufes. M. de Cahufac , donne la
delcription de ceux qui furent exécutés
à la canonifation de S. Charles Borromée
FEVRIER. 1754. 161
و د
»
& de S. Ignace de Loyola. Ce fut la Reine
Catherine de Médicis qui porta le goût des
grands ballets en France. » Les tournois
& les carroufels , ces fêtes guerrieres &
magnifiques avoient caufé à la Cour de
France , en l'année 1559 , un événement
trop tragique pour qu'on pût fonger
à les y faire fervir fouvent dans les
réjouiffances folemnelles . Ainfi les bals ,
» les mafcarades , & fur tout les ballets
» qui n'entraînent après eux aucun danger
, & que Catherine de Médicis avoit
connus à Florence , furent pendant plus
de cinquante ans la reffource de la galanterie
& de la magnificence Françoife .
Le goût de la danfe alla toujours en
croiffant jufqu'au regne de Louis XIV .
» Le Cardinal Mazarin avoit porté en
» France ce fentiment vif des chofes ai-
" mables , qui eft fi naturel à fa nation...
Il avoit de la gayeté dans l'efprit , du
goût pour le placer , & dans l'imagina-
» tion moins de fafte que de galanterie.
" On trouve les traces de ces trois qua-
» lités diftinctives dans tous les bals &
les grands ballets qui furent faits fous
» fes yeux. Benferade fut chargé de l'in-
» vention , de la conduite & de l'exécution
de prefque tous ces amuſemens....
Il avoit de la fertilité , la méchanique
162 MERCURE DE FRANCE.
» du vers facile , des graces , de la fineffe ,
» un tour galant dans l'efprit . Peut- être
» manquoit-il d'élévation ? « Le goût de
Louis XIV pour ces ballets , où il danſa
pendant long - tems , leur donna un air de
dignité & de grandeur qui augmenta beaucoup
leur célébrité , mais la danfe n'y gagna
pas beaucoup pour fa perfection.
Il falloit qu'on fçût , pour y réuffir ,
» déployer fes bras avec grace , conferver
l'équilibre dans les pofitions, former fes
" pas avec légéreté , développer les refforts
du corps en mefure ; & toutes ces
» chofes fuffifantes pour le grand ballet
» & pour la danfe fimple , ne font que
» l'alphabet de la danſe théatrale.
99
La naiffance de l'Opéra fut l'aurore
de la belle danfe. L'hiftoire de ce nouveau
gente de fpectacle eft développée de la
maniere la plus agréable par M. de C.
c'eft , fans contredit , le morceau le plus
intéreflant de fon ouvrage.
"» Quinault , dit- il , eft l'inventeur de
» l'Opéra car Perrin , auteur des premiers
ouvrages François en musique re-
» préfentés à Paris , n'effleura pas même le
» genre que Quinault imagina peu de tems
» après ..... Ila bâti un édifice à part.
» Les Grecs & les Latins l'ont aidé dans
les idées primitives de fon deffein ; mais
FEVRIER. 1754 163
» l'arrangement , la combinaifon , l'enfemble
font à lui feul.
Quinault connoiffoit la marche de
» l'Opéra Italien ; la fimplicité noble
énergique , touchante de la Tragédie ancienne
, la vérité , la vigueur , le fu-
» blime de la moderne ; d'un coup d'oeil
» il vit , il embraffa , il décompofa ces
trois genres , pour en former un nou
» veau , qui , fans leur reffembler , pût en
» réunir toutes les beautés ... D' bord le
» merveilleux fut la pierre fondamentale
» de l'édifice , & la fable ou l'imagination
» lai fournirent les feuls materiaux qu'il
crut devoir employer pour le bâtir ....
» Par là il ouvroit à tous les arts la car◄
» riere la plus étendue . Le merveilleux
qui résulte du fykême poëtique , rem-
" pliffoit fon objet , parce qu'il réunit
avec la vraisemblance fuffifante au théa-
» tre , la Poëfie , la Peinture , la Mufique ,
» la Danſe, la Méchanique, & que de tous
» ces arts combinés il pouvoit réfulter
» un enfemble raviffant , qui arrachât
» l'homme à lui- même , pour le tranf-
» porter pendant le cours d'une reprélen-
» tation animée , dans des régions enchantées.
Ce beau deffein n'est point
une vaine conjecture imaginée après
> coup pour féduire le lecteur. Qu'on fui
164 MERCURE DE FRANCE.
ve pas à pas la marche de Thésée , d'A-
" tis , d'Armide , & c . on verra l'intention
» de Quinault telle qu'on vient de l'expliquer
, marquée par tout avec les traits
diftinctifs de l'efprit , du fentiment &
» du génie.
Quelle peut donc être la caufe du peu
d'effet qui réfulte aujourd'hui d'un plan fi
magnifique M. de C. la trouve dans le
vice de l'exécution primitive de l'Opéra
Franços . Dans les vues de Quinault , la
danfe devoit fervir à former des tableaux
particuliers qui tenoient infenfiblement au
tableau général , & en lioient les différentes
parties ; en les détachant du fujer , ou
en les exécutant foiblement , on ne pou
voit manquer de laiffer des vuides dans
l'enfemble & de ralentir l'intérêt ; mais
on étoit bien loin de ces idées , & on regardoit
la danfe comme un fimple divertiffement
, & un hors d'oeuvre agréable .
Parmi les exemples que M. de C. apporte.
pour appuyer ce fentiment , en voici un
qui prouve bien qu'on étoit fort éloigné
de fentir les grandes idées de Quinault, ou
qu'on n'étoit guere en état de les exécuter .
A la fin du troifiéme acte de Cadmus
lorfque Mars a dit :
Un vain refpect ne peut me plaire ,
On ne fatisfait Mars que parde grands exploits :
FEVRIER . 1754. 165
Vous que l'enfer a nourries ,
Venez cruelles Furies ,
Yenez briſer l'autel en cent morceaux épars.
• Quinault veut qu'on finifle cet acte
3 par l'arrivée des Faries qui brifent l'autel ,
qui s'emparent des tifons ardens dufacrifice ,
☛ & qui s'envolent pendant que le char de
» Mars , en tournant rapidement vers le fond
» du théatre , ſe perd dans les airs , & que
» les Prêtres , les peuples , Cadmus , &c . dé-
»folés , crient ; ô Mars ! ô Mars !
»
» Quel coup de pinceau mâle ! quelle
occafion énergique pour la Danfe , pour
» la Mufique , pour la Méchanique ! Je
» vois cependant à la repréſentation , tous
» ces mêmes arts oififs dans ce moment. A
» la place des idées grandes & nobles qui
» étoient effentiellement du plan de Qui-
» nault , on a fubftitué une éxécution mai-
» gre , ddee ppeettiittee figure , mal deffinée ,
» un coloris miſérabic , & par malheur
» cette exécution , malgré fa foibleffe , a
» paru fuffifante dans le premier tems à
des fpectateurs que l'habitude n'avoit pas
»
» encore inftruits.
Quinault eft aujourd'hui bien vengé de
l'injuftice de fes contemporains ; nous
avons peine à concevoir que ce grand
homme dont les ouvrages font marqués au
166 MERCURE DE FRANCE,
coin du génie & du goût , ait été traité
comme un Poëte médiocre dans le fiécle
même du génie , & par les gens qui avoient
du goût . M. de C. nous paroît avoir ſaiſi
bien finement la raifon du peu de cas que
Racine & Defpréaux faifoient des Opéras
de Quinault.
>> Quinault fit une faute , dit- il , en don-
»nant le titre de Tragédie à la compofition
>> nouvelle qu'il venoit de créer. Boileau ,
»Racine , & les autres juges de la littéra-
» ture françoiſe y cherchoient dès lors les
» différens traits de phifionomie du Poëme
» qu'on nommoit communément Tragé
» die , & ils l'apprécierent à proportion
» du plus ou du moins de reffemblance
qu'ils lui trouverent avec ce genre déja
établi . Par cette fauffe dénomination
» Quinault les aida lui même à fe bien con-
» vaincre que fa compofition n'étoit rien
و ر
moins qu'un gente tour à fait nouveau ;
» ils ne voyent dans Thefée même qu'une
>> Tragédie manquée.... Si Quinault avoit
» mis à la tête de fes Poëmes lyriques ,
» Cadmus , Thefée , Atis , Opéra , ce feul
» mot auroit donné à Boileau l'idée d'un
» genre , & cette idée une fois apperçue ,
» fa fagacité & le défir qu'il avoit d'être
jufte , auroit fait le refte. Racine d'autre
» part , tout à fait indiférent ſur les fuccès
FEVRIER . 1754. 167
» heureux ou malheureux de Quinault, n'auroit
plus vû des Tragédies autres que les
fiennes occuper Paris : il auroit applaudi
>> fans peine Armide , Opéra ; il étoit peut-
» être impoffible qu'il ne fût pas révolté
» contre Armide , Tragédie ...
"
» Tout l'honneur du fuccès de l'Opéra
fut pour Lulli. Le public étoit enchanté
» de la repréſentation , & il entendoit dire
» que les Poëmes de Quinault étoient maus
» vais . Par un méchaniſme fort ſimple , il
» crut que tout le charme étoit dans la mu
» fique , & Lulli le lui laiffa croire ....
» Lalli mourut ; les traditions de tout ce
qu'il avoit fait fur fon théatre refterent.
» On crut ne pouvoir mieux faire que de
» fuivre littéralement & fervilement ce
qui avoit été pratiqué fous les yeux d'un
» homme pour lequel on confervoit un
» enthouſiaſme qui a penſé anéantir l'art...
» Sur un théatre créé par le génie pour
» mettre dans un exercice continuel la prodigieuſe
fécondité des arts , on n'a channté
, on n'a entendu , on n'a vu conftam-
» ment que les mêmes chofes , & de la même
maniere, pendant plus de foixante ans,
» Les acteurs , les danfeurs , l'orcheſtre ,
» le décorateur , le machiniſte ont crié au
» fchifme , & prefque à l'impiété , lorf
qu'il s'eft trouvé par hazard quelque ef-
23
153 MERCURE DE FRANCE.
و د
prit affez hardi pour tenter d'aggrandir
» & d'étendre le cercle étroit dans lequel
» une forte de fuperftition les tenoit ren-
» fermés. Ainfi les défauts actuels déri
» vent prefque tous du vice primitif……….
23
ود
Après la mort de Quinault on ne fit que
copier fes Opéra , juſqu'en 1697 , que
» Lamotte en créant un genre tout neuf,
acquit l'avantage de fe faire copier à fon
tour..... Ce nouyeau fpectacle eft un
compofé de plufieurs actes différens , qui
repréfentent chacun une action mêlée
» de divertiffemens , de chants & de danfes....
Le théatre lyrique qui lui doit le
»Ballet moderne , lui eft redevable encore
» de deux genres aimables , qui font la
» Paftorale & l'Allégorie ( Iffé & le Carna-
» valla Folie ) .... Lamotte a vécu fans
»jouir , fes contemporains ont été injuftes,
» La postérité le vengera fans doute , &
» déja l'envie qui fe fert du mérite des
» morts pour éclipfer celui des vivans , a
» commencé de nos jours la réputation de
» ce Poëte Philofophe.
L'Opéra en acquérant de nouveaux genres
, ne gagna rien du côté de la danſe.
Aucun des Auteurs qui depuis Quinault
» ont travaillé pour le théatre lyrique , fans
» excepter même Lamotte , ne paroiffent
avoir connu la danſe en actions. Fuzelier
ef ;
FEVRIER . 1754: 189
D
le feul qui dans fes Ballets air tenté de
l'introduire «. M. de C. qui pense que
la danfe en action eft la véritable danſe
theatrale , recherche les obftacles qui en
ont arrêté les progrès , & paroît les avoir
aperçus dans l'opinion commune , » que
" la danfe doit fe réduire à un développe-
» ment des belles proportions du corps ,
à une grande précision dans l'exécution
» des airs , à beaucoup de grace dans le
déployement des bras , à une légereté
» extrême dans la formation des pas ; &
dans les préjugés des danfeurs , qui ne
veulent faire que ce qui a été pratiqué par
les danfeurs dont ils rempliffent les emplois
. ❤Comment croire agréable , difentils
, comment fuppofer poffible un genre
» de danfe que les grands maîtres n'ont
point pratiqué , & qu'ils ont peut-être
dédaigné ? Il n'eft pas difficile de prouver
la poffibilité de la danfe en action ,
ce qui a été exécuté dans un rems peut s'e
xécuter encore aujourd'hui . » En 1732
» ༥
>
Mile Sallé repréſenta à Londres , avec le
» plus grand fuccès , deux actions drama-
» tiques complettes , l'Ariane & le Pigina
lion. Il n'y a pas trente ans que feu Ma-
» dame la Ducheffe du Maine fir compofer
des fymphonies fur la feene du quatrié
me acte des Horaces , dans lequel le jeu .
H
170 MERCURE DE FRANCE.
ne Horace tue Camille . Un danfeur & -
» une danſeuſe repéterent cette action à
» Sceaux , & leur danfe la peignit avec
» la force & le pathétique dont elle étoit
» fufceptible. Nous voyons tous les jours
»le bas comique rendu avec naïveté par
» la danfe. L'Italie eft en poffeffion de ce
» genre..... Or ce que la danfe fait par
» delà les monts dans le bas , ne fçauroit
» lui être impoffible en France dans le
noble.
n
M. de Cahufac développe enfuite la
fupériorité & les avantages de la danfe en
action. » Elle a fur la danfe fimple la fupé-
»riorité qu'a un beau tableau d'hiftoire fur
» des découpures de fleurs. Un arrange-
» ment méchanique fait tout le mérite de
la feconde. Le génie ordonne , diftribue
, compofe la premiere .... Plus la
danfe , comme la peinture , embraſſera
» d'objets , & plus elle aura des moyens
fréquens de déployer les belles propor-
» tions , de les mettre dans des jours heu-
» reux , de leur imprimer le feul mouve-
» ment qui peut leur donner une forte de
» vie. On ne fçauroit faire qu'un feul ta-
20 bleau de toutes les danfes fimples qu'a
» exécutées pendant vingt ans le meilleur
» danfeur moderne . Voyez que de jolis
» Teniers naiffent chaque jour fous la main
» légere de Deheſſe.
FEVRI E R. 1754. 171
و د
L'Auteur donne enfuite des regles générales
fur le choix des actions convenables
à la danfe théatrale , fur leur compofi
tion & l'exécution , & c . » Si j'étois chargé ,
» dit-il , de la conduite d'un jeune danfeur
en qui j'aurois apperçu de l'intelligence
, quelque amour pour la gloire ,
» & un véritable talent , je lui dirois ,
» commencez pir avoir un ftyle ; mais prenez
» garde que ce style foit à vous. Soyez origi-
» nal , fi vous afpirez un jour à être quelque
chofe fans cette premiere condition foyez
» fur de n'être jamais rien. Je pallerois de
cette premiere vérité à une feconde . L'art
» de la danfe fimple , lui dirois- je , a été
» pouffé de nos jours auffi loin qu'ilfoit poffible
de le porter ; nul homme ne s'eft mieux deffiné
encore que Dupré , nul ne fera les pas
» avec plus d'élégance , nul n'ajufter a les atti-
» tudes avec plus de nobleffe. N'efperez pas
» de furpaffer les graces de Mlle Sallé. Vous
ی د
+
vousflatezfi vous croyez arriver jamais à
» une gaité plus franche , à une précision plus
» naturelle que celles qui brilloient dans la
danfe de Mile Camargo . Il femble que ces
» trois fujets ayent épuife ces fortes de reffources
de l'art mais par bonheur , la danfe
» en action vous refte ; c'est un champ vaste
» encore enfriche , ofez le cultiver. Vous trou-
» verez dabard quelques épines , ne vous re-
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
»butez pas , opiniátrez vous ; la moiffen la
» plus abondanie ne tardera pas à vous dédommager
de vos peines . Connoiffez votre
» fiècle ; il aime les arts ;'tout ce qu'il, tenient
»pour lui plaire eft fur d'être accueilli ; tout
» ce qui a l'vamage d'y réaffir eft fur de la
» gloire , & il eft rare qu'un Artifte qu'il
couronne , ait long- tems à fe plaindre de la
»fortune .
»
Il y a peu d'ouvrages raifonnés fur les
arts , plus intéreflans & mieux faits que
celui dont nous venons de faire l'extrait .
On peut dire que M. de C. a vû fon objet
en grand , & l'a développé en homme
d'efprit & de goût. En répandant de nouvelles
lumieres fur un art agréable , il a
travaillé à épurer nos plaifirs & à nous en
procurer de nouveaux . Son traité outre le
mérite des vûes qu'il devoit néceffairement
avoir pour êre bon , a encore le piquant
des détails. L'hiftoire de l'Hymen en parti
culier nous a paru délicieufement contée.
CHANSON.
L'Amour a formé vos attraits 5
Philis , pour couronner l'ouvrage ,
Devenez fenfible à les traits ,
Souffrez que ce Dieu vous engage
ur cou = ron =
aits,
Soufrezque ce
Fevrier
1754..
И
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATIONS
.
FEVRIER. 1754. 173
Pour goûter les tendres plaifirs ,
Profitons de notre jeuneſle ;
On d'éprouve dans la vieilleffe
Que degoûts & que vains défirs .
Ainfi d'un ton libre & peu fage ,
Tircis , à la pointe du jour ,
Caché dans un épais bocage ,
Oloit déclarer fon amour.
A quinze ans il crat que la belle
Encor novice en l'art d'aimer ,
Bientôt d'une ardeur mutuelle
Pourroit fe laiffer enflammer.
Qu'il fut furpris , quand la bergere
Lui répondit avec froideur ,
Etouffez cette injufte ardeur ;
•
Itis a feul droit de me plaire !
Mon coeur n'eft plus libre en ce jour 3
Tu croyois à mon innocence
Donner une leçon d'amour ;
C'en étoit une d'inconftance.
RÄÄÄÄÂÄA :ABALALAALAN
SPECTACLE S.
'Académie royale de Mufique a remis au théatre
, le Vendredi 11 Janvier, Caftor & Pollux,
Tragédie , qui avoit été donnée pour la premierę
fois le 24 Octobre 1737. Les Auteurs ont fait
H iij
174 MERCURE DE FRANCE
eette repriſe des changemens que le Public a trouvés
trè heureax, L'Auteur des paroles eft M. Bernard
, fi connu par la douceur de ſes moeurs ,
délicateffe de fon efprit & les charmes de fa Poëfie.
La Mufique eft de M. Rameau.
ACTEURS.
*
la
Pollux , fils de Jupiter & de Léda , Roi de Spar-
Mr de Chaffe
te ,
Caftor , fils de Tindare & de Léda , M. Jeliotte.
Telaïre ,
feurs ,
Phébé ,
filles du Soleil , Chevalier.
Miles Fel,
Jupiter ,
Mr Gelin.
Mercure , Mr Poirier
Cléone , confidente de Phébé , Mlle Dubois.
Troupe de Prêtres.
Un Spartiate ,
Le grand Prêtre de Jupiter ,
Troupe d'Athletes & de combattans.
Mr Perfon.
Mr Selle
de la Tour,
Deux athletes chantans , Mrs
Poirier.
Hébé , perfonnage dansant , Mille Purigné
Une fuivante d'Hébé ,
Plaifirs celeftes , & les fuivans d'Hébé.
Troupe de Magiciens,
Troupe de Démons , de Monftres.
Les Furies.
Les Ombres heureufes.
Mile Dubois
Une Ombre heureuſe , Mile Dubois:
Peuples de Sparte..
Les Génies qui préfident aux planétes & aux
conftcllations .
La Scene eft aux Enfers , à Sparte , & dans les Cieux.
Le Théatre , au premier Acte, repréſente le Pa-
Jais du Roi , avectout l'appareil d'un Himenée.
FEVRIER . 1754.
179
La premiere Scéne , entre Phébé & Cléone , centient
toute l'expofition du fujet.
Cléone.
L'Himen couronne votre ſoeur ,
Pollux épouse Télaïre .
Ce pompeux appareil annonce fon bonheur j
Mais j'entens Phébé qui soupire.
Phébé.
Mon coeur n'eft point jaloux d'un fort fi glo
rieux ,
Un autre voix s'y fait entendre ;
Ah ! que n'eſt - il ambitieux !
Peut - être ſeroit- il moindre tendre.
Filles du Dieu du jour , par quels préfens divers
Le ciel marque notre partage ?
Je reçus le pouvoir d'évoquer les Enfers ,
Que Telaïre obtînt un plus doux avantage !
Elle commande aux coeurs , où mon art ne peut
rien ;
Un coup d'reil lui rend tout poffible ;
Je ne fais qu'étonner ce qu'elle rend fenfible;
Que fon pouvoir eft au-deffus du mien !
Que l'univers la trouve belle ,
Je le pardonne à fes appas ;
Mais que l'ingrat Caftor m'abandonne pour elle ;
Voilà ce que mon coeur ne lui pardonne pas.
Hij
176 MERCURE DE FRANCE.
Cléne.
L'Himen du Roi qui va rompre leur chaîne
Doit vous rendre l'eſpoir de fixer votre amang,
Phébé,
Elle aura fes regrets , je n'aurai que la peine
D'efperer encor vainement. . . . .
Et fi le Roi cédoit aux larmes de fon frere
L'objet qui caufe ſon tourment :
Tu vois ce que je crains , voici ce que j'esperes
Cléone en ce moment fatal ,
Pour venger ma flâme offenſée ,
Je leur garde un autre rival ,
Et je puis difpofer des fureurs de Lincée ;
Son amour qu'on outrage eſt tout prêt d'éclater.
Il veut de ce Palais enlever Telaire ....
Je la vois ; fon triomphe augmente mon martyre,
Songeons à l'éviter.
Telaire déplore fa fituation dans un monologue
; elle aime Caftor , & elle eft fur le point
d'époufer Pollux . Caftor arrive pour lui faire fes
adieux Telaire s'en offenfe , & Caftor fe justifie ,
en difant qu'il en a la permiffion de ſon époux.
Pollux , qui les obfervoit , paroît en ce moment
Pamitié triomphe de l'amour , & il céde Telaïre à
Caftor.
De deux objets que j'aime ,
Je fais deux amans fortunés .
La fête qui étoit deſtinée pour les nôces de
Pollux & de Telaire , eft troublée par un Spar
FEVRIER. 1754 177
tiate , qui apprend que Lincée attaque le Palais ;
on quitte les jeux pour courir aux aimes , & Caf
tor eft tué par Lincée. Pollux fe mer à la tête de les
troupes pour poursuivre le meurtrier de fon frere.
Le theatre repréſente au fecond Acte le lieu
de la fépulture des Rois de Sparte, Ce font des
voûtes fouterreines où l'on découvre plufieurs
monumens éclairés par des lampes fépulchrales.
On voit dans le lieu principal un grand maufolée
élevé pour les funérailles de Caſtor , & envi
ronné d'un peuple qui gémit. Telaïre y vient en
babit de grand deüil , & elle chante avec tout l'art
poflible ce fameux monologue , qui commensoit
le premier Acte dans la nouveauté.
Triftes apprêts , pâles flambeaux ,
Jour plus affreux que les ténébres ,
Aftres lugubres dês tombeaux ,
Non , je ne verrai plus que vos clartés funébres :
Le défefpoir de Telaire augmente en voyant
Phébé qui lui offre de tirer par fon art l'infortune
Caftor des Enfers , à condition qu'elle le lui cedera.
Telaire confent à tout , pourvu que for
cher Caftor renaifle. Des chants de victoire pré
cédent l'arrivée du Roi qui vient apprendre à fes
peuples que Lincée eft immolé , il s'adreffe en
fuite à Telaire.
Princeffe , une telle victoire
Doit adoucir pour vous l'horreur de ce féjour.
Telaire.
La vengeance fate la gloire ,
Mais ne confole pas l'amour,
H2
478 MERCURE DEFRANCE.
Pollux ne peut attendrir Telaire , qui ſemble
avoir toujours devant les yeux l'image de fon
amant ; elle efpere en la promeffe de Phébé . Alors
Pollux , animé par la gloire , & échauffé par l'amitié
, s'écrie :
Non , c'eſt en vain qu'elle le tente ,
Et c'est encor à moi de réunir vos fers :
Aux pieds de Jupiter j'irai me faire entendre,
Le Dieu qui m'a donné le jour ,
A mon frere peut le rendre.
Telaire.
Ah ! Prince , ofez tout entreprendre;
Montrez qu'aux immortels votre fort est lié.
Jupiter dans les Cieux , eft le Dieu du tonnerre,
Et Pollux fur la terre
Sera le Dieu de l'amitié,
Pollux fort en difant aux peuples d'occuper Te-
Jaïre , & de charmer fes beaux yeux par le fpectacle
de la gloire qu'il vient d'acquerit . Auffi - tôt
les tombeaux difparoiffent , & laiffent voir une
campagne agréable aux environs de Sparte ; enfuite
des femmes Spartiates le mêlent à la fête des
guerriers , & forment un divertiffement pour C&a
lébrer la victoire de Pollux.
Le théatre repréfente au troifiéme Acte leve
tibule du temple de Jupiter , où Pollux doit faire
un facrifice .
Pollux, feul.
Prefent des Dieux ,doux charmes des humains ;
O divine amitié viens pénétrer nos ames :
FEVRIER. 1754 179
Les coeurs éclairés de tes flâmes ,
Avec des plaiſirs purs n'ont que des jours fereins :
C'eft dans tes noeuds charmans que tout eft jouiffance
,
Le tems ajoûte encor un luftre à ta beauté ;
L'amour te laiffe la conftance ,
Et tu ferois la volupté
Si l'homme avoit ſon innocence.
Le Grand Prêtre de Jupiter vient annoncer fa
préfence. Le théatre change , & Jupiter pasos
affis fur un thiône dans toute fa gloire.
Pollux à Jupiter,
Ma voix , puiſſant maître du monde,
S'éleve en tremblant juſqu'à toi ;
D'un feul de tes regards diffipe mon effroi ,
Et calme ma douleur profonde.
O mon pere , écoute mes voeux !
L'immortalité qui m'enchaîne ,
Pour ton fils déformais n'est qu'un fupplice af
freux.
Caftor n'eft plus , & ma vengeance eft vaine
Si ta voix fouveraine
Ne lui rend des jours plus heureux,
✪mon pere , écoute mes voeux ! -
Jupiter.
Que fon retour , mon fils , auroit pour moi de
charmes !
Qu'il me feroit doux d'y penfer!
Høj
180 MERCURE DE FRANCE:
Mais l'Enfer a des loix que je ne puis forcer ,
Et le fort me défend de répondre à tes larmes.
Pollux.
Ah ! laiffe- moi percer jufques aux fombres bords,
J'ouvrirai fous mes pas les antres de la terre ;
J'irai braver Pluton , j'irai chercher les morts
A la lueur de ton tonnerre ;
J'enchaînerai Cerbere , & plus digne des Cieux
Je reverrai Caftor , & mon pere & les Dieux
Jupiter.
J'ai voulu te cacher le fort qui te menace ;
D'un frese infortuné tu peux brifer les ters ,
Si tu defcends dans les Enfers
;
Mais il eft o donné , pour prix de ton audace
Que tu prennes. la place.
Tes jours éternels , tes beaux jours
Sont trop dignes d'envie.
Pollux.
Non , je ne puis fouffrir la vie ,
Si Caftor , avec moi , n'en partage le cours
Je reverrai mon frere , il verra Telaïre ;
Il eſt aimé , c'eſt à lui d'être heureux 2
Chaque inftant qu'ici ja reſpire ,
EAun
bien que j'enleve à ſon coeur amoureux.
Jupiter
Avant que de céder au zéle qui t'infpise ,
FEVRIER. 18g 1754.
Vois ce que tu perds dans les Cieux ;
Plaifirs , charmes de mon empire ,
Plaifirs , vous qui faites les Dieux ,
Triomphez d'un Dieu qui ſoupire .
Les plaifirs céleftes conduits par Hébé entrent
en danfant , ils entourent Pollux . Jupiter fe retire ;
mais la fête la plus brillante & la plus délicieufe
qui ait jamais été imaginée , & tous les plairs
de l'Olimpe réunis ne peuvent arrêter Pollux.
Le théatre repréfente au quatrième Acte l'entrée
des Enfers , dont le paffage eft gardé par des
monftres , des fpectres & des démons . C'eft une
caverne qui vomit fans ceffe des flammes . Phébé
arrive feule , & après qu'elle a évoqué les Efprits
& les Puiffances magiques qui paroiffent à ſa voix,
Mercure defcend des Cieux , & Pollux entre en
même tems. Mercure dit à Phébé qu'elle fait de
vains efforts & que le fils de Jupiter aura feul l'a
vantage de pénérer aux Enfers. Phébé veut en
vain détourner Pollux de fon entreprife , il eft intrépide
& conduit par l'amitié . Dans le tems qu'il
fe difpofe à entrer dans la caverne , tous les monf
tres fortent des Enfers pour en défendre le paſſage
, ce qui donne lieu à un trio admirable.
1
Mercure , Pollux , & Phébé.
Tombez , rentrez dans l'efclavage ;
Arrêtez , Démon's furieux :
Pollux,
Livrez moi
Phébé.
Mercure. Livrez lui
Pollux , Et redoutez
Phébé.
Mercure. Et relpectez
cet affreux paffage ;
le fils du plus puiffan
des Dieux.
182 MERCURE DE FRANCE.
Les Démons veulent effrayer Pollux par leurs
dantes funeftes , & par leurs cris.
Choeur des Démons.
Briſons tous nos fers ,
Ebranlons la terre
Embrafons les airs.
Qu'au feu du tonnerre
Le feu des Enfers
Déclare la guerre.
Jupiter lui -même
Doit être foumis
Au pouvoir
ſuprême
Des Enfers unis,
Ce Dieu téméraire
Veut-il , 1 , pour
fon fils
Detrôner fon frere
Les Démons continuent leurs danfes ; les Fa
ries fortent des Enfers , & paroiffent armées de
Hambeaux & de ferpens. Pollux combat les Démons
; Mercure les frappe de fon caducée , & s'abîme
avec Pollux dans la caverne . Phébé eft forcée
de refter , & la rage dont elle eſt ſaiſie , lui fait
dire aux Puiflances magiques qu'elle avoit évequées
:
Si Caftor reprenoit la vie & fon amour ....
Efprits jaloux , haine fatale ,
Et vous que j'appellois pour preffer fon retour ,
Ah! fermez- lui plutôt la barriere du jour ,
S'il doit vivre pour marivale.
FEVRIER . 1754. 183
Le theatre change , & repréfente les Champs
Elizées arrofés par le fleuve Lethé. Des Ombres
heureufes paroiffent dans l'éloignement , & Caf
tor s'avance feul fur le théatre . Les Ombres heureufes
s'approchent en vain en danſant autour de
hui leursplaiſirs tranquilles ne le touchent point,
il n'eft occupé que d'une tendre amante qu'il ne
verra plus, & qui lui arrache des regrets. Les dan
fes des Ombres heureufes font interrompues par
plufieurs voix qu'on entend derriere le théatre
Fuyez , fuyez , Ombres légères ,
-Nos jeux font prophanés par des yeux téméraires
Pollux entre & les raffure ; if embraffe enfuite
fon frere. Cette Scéne fait beaucoup d'effet , &
eft un vrai ſymbole de l'amitié . Pollux veut rendre
Caftor au jour , & refter à la place dans les
Enfers. Caftor n'y fçauroit confentir : cependant
la mort de Telaire que Pollux lui annonce com
me certaine , lui fait prendre un parti également
tendre & héroïque.
Caftor.
Oui je cede enfin à tes voeux.
J'irai fauver les jours d'une amante filéle
Je renaîtrai pour elle ;
Mais puifqu'enfin je touche au rang des immor,
tels ,
Je jure par le Stix qu'une feconde aurore
Ne me trouvera pas au féjour des mortels :
Je ne veux que la voir , & l'adorer encores.
Et je te rends le jour , ton thrône & tes antels;
84 MERCURE DE FRANCE.
Pollux à Mercure.
Ses jours font commencés ;
Volez , Mercure , obéiflez.
Pollux fe retire avec les Ombres qui veulent rea
tenir les deux freres , & Mercure enleve Caftor
dans un nuage .
Le théatre au cinquiéme Acte repréſente une
vûe agréable des environs de Sparte ; il commence
par une Scene très- tendre entre Caftor & Te-
Jaïre on entend enfuite des chants de réjouiffance
, ce font les peuples de Sparte qui viennent
féliciter ces heureux époux . Caftor leur dit d'un
ton pénétré :
Hélas ! vous ignorez que votre attente eft vainc
Telaire le Choeur.
Pourquoi vous dérober à des tranfports fi doux ?
Caftor.
Peuples , éloignez - vous ,
Vos défirs augmentent ma peine :
Le peuple fort . Caſtor veut abſolument quitter
Telaire ; mais elle le retient toujours. Le tems
s'écoule promptement quand on eft avec ce qu'on
aime. Caftor n'a pas rempli fon ferment ; on enrend
des coups de tonnerre . Telaire en eft ef
frayée , & elle s'écrie :
Hélas ! c'est moi qui t'ai perdu.
Caftar.
J'entends frémir les airs , je fens trembler la ter
IC .
FEVRIER. 1754.
185
C'en eft fait , j'ai trop attendu.
Enfemble.
Arrête, Dieu vengeur , arrête.
Caftor.
Le bruit redouble
L'Enfer eft ouvert fous mes pas ,
La foudre gronde fur ma tête.
Telaire tombe évanouie defrayeur.
Ciel ! ôCiel , Telaire expire dans mes bras !
Arrête , Dieu vengeur arrête.
Cette fituation eft touchante jufqu'à arracher
des larmes , ce qui n'eſt pas ordinaire dans les
Tragédies lyriques.
Une fymphonie mélodieufe fuccéde au bruit de
Ja foudre. Jupiter deſcend du Ciel fur fon aigle ,
& dit à Caftor :
Les deftins font contens , ton fort eſt arrêté ,
Je te rends à jamais le ferment qui t'engage ;
Tu ne verras plus le rivage
Que ton frere a quitté ;
Il vit , & Jupiter vous promet le partage
De l'immortalité .
Pol'ux reparoît , & vient apprendre la mort de
Phébé , qu'un malheureux amour a p écipité dans
les Enfers . Enfuite on voit les cieux s'ouvrir , qui
laiſent voir une partie du Zodiaque . Le Soleil ,
fur (on char cominence à le parcourir On voit
la place deſtinée aux Jumeaux Les Génies qui
préfident aux Planétes & aux différentes conftels
186 MERCURE DE FRANCE.
lations , occupent les côtés du théatre. Dans le
fond eft le palais de l'Olympe . Jupiter , Pollux ,
Caftor , Telaire , le Soleil , tous les Dieux de l'Olympe
, & les Génies qui préfident aux globes céleftes
paroiffent ensemble.
Jupiter à Pollux &à Caftor.
Tant de vertus doivent prétendre
Au partage de nos autels ;
Offrons à l'univers des fignes immortels
D'une amitié fi pure & d'un amour fi tendre:
A Telaire.
Et vous , jeune mortelle , embelliffez les cieux ;
Le fort accomplit fes promeffes ;
C'eft la valeur qui fait les Dieux ,
Et la beauté fait les Déeſſes .
Les Génies qui préfident aux Planétes & aux
différentes conftellations forment le divertiffement
, pendant lequel Caftor & Pollux vont remplir
la place qui leur eft destinée ſur le Zodiaque.
La mufique de cet Opé a eft digne de M. Rameau
, c'eft le plus grand eloge que l'on en puiffe
faire Quoique Caftor & Pollux n'ait eu dans fa
nouveauté qu'un fuccès médiocre , les connoiffeurs
regardoient cet ouvrage comme un des plus
beaux de l'Auteur , & le Public paroît aujour
d'hui confirmer leur jugement. On a fort goûté
dans le premier acte , le premier air de violon
danfé par Mile Lani & on a extrêmement applau
› di , avec juftice , le bruit de guerre qui termine cet
Acte. Le fecond Ate ouvre par de choeur Que
tout gémiſſe , & par le fameux monologue Triftes
Sapprêts , deux morceaux de la plus grande répa
FEVRIER , 1754. 187
tation , & qui font faits pour réuffit par tout. La
fète d'Hébé”, dans le troifiéme AcƐte , a réuni tous
les fuffrages , fur tout l'air fur lequel on a mis
les paroles , Que nos jeux éomblent vos voeux. Le
quatrième Acte eft fans contredit le plus beau
de l'Opéra ; on y a applaudi avec tranfport le Trio
en contraſte avec le Choeur des Démons , & Padmirable
Choeur qui fuit , Briſons tous nos fers. La
fête des Champs Elifées qui vient enfuite , n'eft
pas inférieure au commencement de l'Afte , &
fait avec la fête infernale une oppofition heureuſe.
Enfin dans le cinquiéme Acte , la ſcene de Caſtor
& de Telaire qui eft parfaitement rendue , a été
généralement applaudie . Le Poëte qui a fait un
ouvrage très- theatral & rempli de fituations , a
fourni au Muficien l'occafion dont il a profité en
homme de génie , de tracer un grand nombre de
tableaux , & du plus grand genre. On auroit défiré
en général dans cet Opéra un peu moins de
fères , & des airs chantans un peu plus variés , ou
du moins un peu plus fortans ; il y a apparence
que ceux du tro fiéme & du quatrième Acte , quí
font très agréables , auroient fait plus d'effet s'ils
avoient été mieux chantés. M. Chaflé a mis dans
fon rôle beaucoup de noblefle , M. Jeliore beau
coup d'ame , Mlle Fel beaucoup d'expreffion , &
Mlle Chevalier beaucoup d'action . Le fuccès de
cet Opéra eft d'autant plus fateur pour M. Rameau
, que ce fuccès eft accompagné de la plus
grande eftime pour l'ouvrage & pour l'Auteur. Le
Public , à la premiere re réfentation & dans les
fuivantes , a donné à la perfonne de M. Rameau
des marques de fa fatisfaction par des applaudiffe-
Jens vifs & réitérés .
Après avoir donné une idée du Poëme & de la
Mufique , nous infifteroas un peu fur les Ballets
188 MERCURE DE FRANCE.
qui nous ont pru ingénieufeinent deffinés.
La fête du mariage de Caftor & de Telaïre ;
unis par Polux , qui facrifie fon amour pour Te-
Jaïre à l'amitié qu'il a pour fon frere , forme le
Divertiffement du premier Acte Ce Diver.iffement
commence par un grand air à deux tems ,
dans le genre de ceux qui étoient aut.efois exécotés
par les plus grands danfeurs. Mlle Lani , qui
danfe cet air , y tait voir la p us forte , la plus
grande & la plus parfaite exécution . Suivent deux
menuets danfés en pas de deux , l'ariette chantée
par Caftor , deux gavottes & deux tambourins
gais en forme de contre danfe , dans lesquels Mlle
Lant montre autant de légereté & de vivacité
qu'elle a montre de noblefle & de fierté dans fon
premier at. C'eft lorſque le Ballet reprend un des
tambourins , que le Divertitlement eft interrompu
par l'arrivee d'un Spartiate , qui annonce l'entre .
prife de Lincée. Tout prend les armes , & les danfeurs
ne font plus alors que des guerriers qui vont
au combat , les uns avec Polux , & les autres avec
Caftor.
L'objet de la fête du fecond Acte eft de célebrer
le triomphe de Pollux , qui a tué Lincée . Sur l'air
qui a fervi de marche à l'entrée triomphante de
Pollux , deux Arhletes , Mrs Laval & Hyacinthe ,
paroiflent s'abord attendant leurs adverfaires
Mts Lani & Veftris , qui arrivent bientôt , chacun
choifit fon combatant , ce qui forme un double
pas de deux . Après que Mis Lani & Veftris
ont fait voir à plufieurs reprifes leur ſupériorité ,
ils achevent de vaincre & de renverler entierement
leurs adverfaires , qui fuccombant & preſque à
terre , les regardent pour leur demander grace.
Ce tableau , un des plus frappans qu'i y ait eu
au Théatre, a produit le grand effet qu'on es
FEVRIER. 1754: 189
attendoit. Ce n'eft pas tout. Dans l'inftant même ,
fur un air gai à trois tems , en forme d'air de
eriomphe , accourent en danfant deux femmes
Spartiates repréfentées par Miles Lyonnois & Labatte
, chacune une couronne à la main : elles les
préfentent aux vainqueurs & obtiennent la grace
des vaincus , ceux ci le reti ent , & les triomphateurs
danfent avec les deux femmes Spartiates. A
la fin du pas de quatre , elles vont le mettre à la
tête d'un corps d'entrée de femmes , qui vient le
joindre à celui des hommes pour former un Ballet
général Enfuite après une loure ou un air dAthletes
, air de caractere & de réputation , viennent
deux tambourins. Mlle Lyonnois qui les danfe , y
fait un très grand plaifir . Le Divertillement finit
par un Ballet général .
On voit dans la fête du troifiéme Acte , les
Plaifirs célestes , qui conduits par Hébé , cherchent
à détourner Pollux du projet qu'il a de renoncer à
l'immortalité pour aller délivier fon frere.
Ce Divertiffement commence par un air connu
fous le nom d'Entrée des plaifirs céleftes . L'Enchantereffe
, Mlle Puvigné , qui fait le perfonnage
d'Hébé , entre à la tête du corps d'entrée , elle
femble dans ce premier air faire les difpofitions
avec la troupe pour ce qu'elle doit exécuter enfuite.
Sur ce que Pollux dit à certe troupe , les
femmes du corps d'entrée le prétentent à lui en
attitudes e trêmement bien groupées , les bras entrelacés
avec leurs guirlandes , pendant un petit
choeur de femmes , fur ces paroles :
Qu'Hébé , de fleurs toujours nouvelles ,
Forme vos chaînes éternelles.
L'indifférence que Pollux montre pour tous ces
790 MERCURE DE FRANCE.
objets , donne lieu à Hébé d'agir elle - même , c'eff
alors que fur cette voluptueule Sarabande , dont
la parodie commence par ces paroles ; Voici des
Dieux , &c. Mile Puvigné fait en graces nobles
& tendres tous les efforts pour détourner Pollux
de fon projet. On lui chante la parodie de cette
Sarabande ; on reprend le même petit choeur, fur
Jequel les femmes du ballet repétent leurs mêmes
pas d'attitudes ; tout cela ne le détermine point.
Alors Hébé effaye , fur un air d'un mouvement
plus léger , à le piquer par des graces plus lége
res. L'inutilité de fes efforts la fait enfin recourir
à des graces vives & enjouées , fur deux gavotes,
à la fin de quelles elle le retire un peu au fond
du théatre à la tête de tout le ballet , comme pour
former une barriere qui empêche Pollux de fortir.
Il le dégage de ces chaînes , & fort. Sur les
premieres mesures de l'air de l'entr'acte , tout
le ballet le fuit en danſant juſques dans la couliffe.
Le quatriéme Acte a deux divertiffemens . Le
premier est une magie. Ce font des Démons , des
Spectres , des Furies même qui fo: tent des Enfers
pour empêcher Pollux d'y pénétrer .
Avant le trio de Mercure , de Pollux & de Phé
bé , auquel fe joignent les choeurs , les Démons fe
préfentent à la porte des Enfers pour en défendre
l'entrée à Pollux,
Après le trio & le double choeur des Démons
& des Magiciens de la fuite de Phébé ,ſur un premier
air , le corps d'entrée des Démons s'avance
d'abord fur Pollux ; vient enfuite un pas de deux
de Mrs. Laval & Hyacinthe, puis les trois Furies,
par les Diles Lyonnois , Labatte & Chevrier ; ces
perfonnages , tantôt féparément , tantôt téunis en
pas de cinq , cherchent par leurs attitudes à ef
FEVRIER. 1754.
191
frayer Pollux, Après l'admirable choeur , Brifons
tous nos fers , vient un fecond air d'un mouvement
encore plus vif , c'eft alors que toute la danſe redouble
d'efforts pour éloigner Pollux , mais Mercure
, en les frapant de fon caducée , & Pollux en
montrant le plus grand courage , les force à
rentrer dans la caverne , og Pollux s'abîme avec
Mercure .
Le fecond divertiffement de ce.quatriéme Afte
eft d'un caractere tout oppofé. C'eft l'image des
plaifirs doux & tranquilles dont jouiffent les Ombres
heureufes aux Champs Elizées . Après que
Caftor a chanté le monologue Séjour de l'éternelle
paix , & c. fur un air qu'on appelle l'Entrée des Om
bres heureuſes, différentes quadrilles d'Ombres ar
rivent en danfant ; elles entourent Caftor , & femblent
l'inviter à prendre part à leurs jeux : puis fur
une petite loure gaye & légere , & fur une gavotte,
les Diles Puvigné & Raix , & M. Lepy , entrent
fucceffivement , forment des pas feuls , des pas de
deux , des pas de trois , paroiffant tantôt s'éviter ,
tantôt fe chercher , pour peindre cette légèreté qui
fait le caractere des Ombres . Le corps d'entrée ,
dans fa partie , fe divife de même en petites troupes
, pour aider à la vérité du tableau . Après un
menuet & le chant de fa parodie viennent deux
paffepieds , danfés par Mlles Puvigné & Raix ,
Lorfque le premier de ces paffepieds eft repris par
le corps d'entrée , il eft interrompu , avant la fin
par une fymphonie , & enfuite un choeur qui annonce
l'arrivée de Pollux. Le divertiffement fe
termine par la fuite du ballet .
•
Dans le cinquiéme Acte , après que Jupiter a
ordonné l'inſtallation de Caftor & de Pollux au
ciel , commence un divertiffement formé par les
Génies qui préfident aux globes célestes , fur une
192 MERCURE DE FRANCE.
>
chaconne dans laquelle il fe trouve des coup ets
propres aux actions du ballet. Le Soleil, teprefenré
par M. Veftris, patoft , & par fa danſe ex prime
la nobleffe & la majeſté de ſes révolutions . Venus
& Mercure , repréſentés par M. & Meile Lani
qui tournent autour du Soleil , forment un pas de
trois avec lui. La Dlle Raix repréſentant une comére
, vient par des courfes rapides & irrégulieres
fe joindre au pas, dont elle rompt les figures , ainfi
que du corps d'entrée , lorfqu'elle s'y mêle. Après
un grand choeur , la Dlle Raix danfe feule une petite
gigue en loure ; enfin , après une ariette que
chante Caftor , viennent deux gavottes , ſur ieſquelles
la Dile Raix augmente de vivaci é en traverfant
le ballet dans toutes les parties prefqu'en
même tems , ce qui forme un ballet général vif
& brillant qui termine le divertiffement & l'Opera.
Il feroit inutile de d're que M. Lani , compofiteur
des Ballets de l'Opera , a beaucoup de talent.
Nous venons de donner des preuves auſquelles il
nous paroît difficile de fe refufer.
Les Comédiens François ont remis au théatre ,
le mercredi 26 Decembre , la fauffe Antipathie ,
Comédie en vers & en trois Actes , de M. de la
Chauflée , qui a été furvie des Fées , Comédie
de Dancourt , en profe & en trois Actes , avec
troi Intermédes La fauffe Antipathie a réutfi ;
elle est très bien écrite , fort intéreflante , conduite
avec beaucoup d'art , & jouée fupérieurément
Cet Ouvrage qui a été donué pour la premiere
fois en 1733 , annor çoit dès lors l'Auteur de Me-
Lanide & de l'Ecole des meres : les principaux rôles
étoient remplis dans la nouveaute par M. Dutrelme
, Miles Dufrefac & Quinault , ils le font maintenant
FEVRIER. 1754 193
tenant par M. Grandval , Miles Gauflin & Dangeville.
La premiere repréfentation des Fées eft de l'année
1699 ; cette Piéce ne fut jouée que fept fois
avec peu de monde ; elle ne s'eft pas relevée à
cette repriſe , quoiqu'elle étoit mile avec beaucoup
de foin & de dépenfe ; les principaux rôles
qui font Aftur , Inégilde & Finette , font rendus
par M Armand , Miles Gauffin & Dangeville.
Indépendamment des mauvaifes plaifanteries répandues
dans la Comédie des Fées , elle eft froide
& fans action.
Le St Chevalier a continué fon début par les
rôles d'Edipe , dans la Tragédie de ce nom
d'larbe dans la Tragédie de Didon , & d'Alcefte
dans la Comédie du Milantrope .
Le vendredi 28 Décembre , la Dlle Préville
épouſe de l'Acteur nouvellement reçu , a débuté
par le principal rôle de la Tragédie d'Inés ; fes
autres rôles de début ont été Henriette dans les
Femmes fçavantes ; Zeneide , Agnès dans l'Ecole
des femmes , Julie dans la Pupile , Rofalie dans
Melanide , l'Amoureufe dans l'Eſprit de contradiction
, & Zaïre. Cette A &trice eft froide , mais
elle a de la décence , & un grand ufage du
Théatre.
Le lundi 24 Janvier , le Sr Barnot qui n'avoit
jamais paru fur le Théatre de Paris , a débuté
par le plus difficile de tous les rôles , Arnol◄
phe dans l'Ecole des femmes , & par celui de
Deffoupirs dans l'Eté des coquettes : il n'eft pas
étonnant qu'il ait plus réuffi dans la feconde pièce
que dans la premiere. Comme on a grand befoin
de fujets pour remplir l'emploi que le Sr Barnot
a entrepris , le Public defire qu'il continue
fon début.
194 MERCURE DE FRANCE.
Les Comédiens Italiens ont donné le jeudi 20
Décembre , la Mere confidente , Comédie en profe
& en trois Actes de M. de Marivaux , dans laquelle
la Dlle Catinon , fi chérie du Public par
fon talent pour la danfe , a débuté par le rôle d'Angelique
; elle a continué ce rôle le Dimanche 23
& le jeudi 27 du même mois . Le mardi 1 Janvier ,
le jeudi 3 , & le Dimanche 6 , elle a joué le rôle
de Silvia dans la double Inconftance. La Dlle Car
tinon joint à une intelligence extraordinaire dans
une jeune perfonne de quinze ans , un maintien
charmant , beaucoup de graces & de naturel ; il
y a tout lieu d'efpérer qu'elle deviendra une gran,
de Actrice .
Les mêmes Comédiens ont donné le ſamedi 22
Décembre la premiere repréfentation de la Rewie
des Théatres , Comédie en vers & en un Acte
de M. de Chevrier. L'Auteur a jugé à propos de re
tirer fa Piéce après la premiere représentation , qui
fut fort tumultueufe ; il l'a fait imprimer depuis ,
& nous croyons faire plaifir à ceux qui ne l'ont pas
vûe , d'en donner un extrait .
La Critique ,
La Mode ,
ACTEURS.
La Comédie moderne ,
Un Acteur tragique ,
Oripeaufon confident ,
La Comédie Italienne ,
L'Opera ,
Mite Ballarini ,
Une Danfeufe parlante ,
Mlle Riccoboni .
Mlle Coraline.
Mlle Dehelle .
M. Deheffe .
M. Carlin .
Mlle Carinon .
M. Rochard.
Mlle Favart,
Mlle Camille.
La Critique ouvre la Scene ; elle eft aflife ayant
devant elle une table chargée d'Opéras , de Tra
FEVRIER 1754. 195
gédies & de Comédies modernes , & après avoir
pendant quelques minutes , elle dit :
Je crois qu'à m'ennuyer tour l'Univers confpire ;
C'eft bailler trop long- tems , Meffieurs , faites - moi
rire ;
Et pour y réuffir , écartez de ces lieux
>
Ces drames découfus , ces heros ennuyeux ,
Dont le trifte bon fens confiné dans des rimes
Au bruit de mes fifflets s'évapore en maximes
Quel Dieu vient déranger Pordre de ce pays ?
Le Goût qu'on adoroit autrefois dans Paris ,
Expire abandonné dans fa propre patrie ;
Des François inconftans quelle est donc la manie
Les verrons- nous encor bizarres & legers ,
Protéger follement les travers étrangers ?
Et du tendre Quinault dédaignant le génie ,
Préférer à fes vers les farces d'Italie ?
C'en eft fait , & je veux ramener aujourd'hu
Un peuple qui lui feul doit être fon appui,
De ce hardi projet je conçois l'importance ;
Corriger un François , pafle la vraisemblance.
Je le fçais , mais enfin dans l'état où je fuis ,
Je dois tout hazarder pour chaffer mes ennuis.
Quelqu'un entre , voyons.
C'eſt la Mode , elle commence par perfifer ,
elle ſe met enfuite à raiſonuer & à moralifer , elle
fait après une fatire générale des goûts & des moeurs
de Paris , & elle finit par entrer dans le deflein de
la Critique, elle demande à cet effet audience pour
les Comédies & pour l'Opera ; cette audience aç
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
cordée , la Mode s'en va . La Comédie arrive es
habit de deuil garni de faux brillans ; la Critique
ne peut la reconnoître , elle eft déguifée fous l'habit
de la veuve de Moliere . Dans cette Scéne tous
les genres de comique qui ont été introduits au
Théatre depuis la mort de ce célébre Auteur , Regnard
cependant excepté , font impitoyablement
critiqués , les Acteurs ne font pas plus épargnés.
Il eft queftion de remédier à de fi grands défauts,
dit la Critique ;
Parlez enfin , Madame , & que réfolvez - vous ?
La Comédie.
Je vais fur fon tombeau confulter mon époux.
La Critiquefeule.
Puiffe-t-il , favorable au deffein qui m'inſpire ,
Rétablir en ces lieux fa gloire & fon empire;
Et nous vengeant enfin de fes froids fucceffeurs ;
Au moins pour le jouer , nous créer des Acteurs.
Un Acteur tragique furvient avec Oripeau fon
confident , tous deux habillés à la Romaine : cep
Acteur s'exprime d'un ton guindé & outré . La
Critique veut le ramener au naturel , mais les efforts
font vains, & la Critique ne peut s'empêcher
de dire:
Quoique je faffe , un jour ne fuffira jamais
Pour ramener au vrai des Acteurs indifcrets ,
Dont le jeu ridicule affermi par l'ufage ,
Du Public indulgent a gagné le fuffrage .
La Comédie Italienne fuccéde à l'Acteur tra
gique. La Critique déclame contre les parodies
d'Opera qui fe font emparées du Théatre Italien ,
& qui y ont détruit tous les genres de comique.
FEVRIER. 1754. 197
Ges parodies , ajoute la Critique , ne font que de
froides & triftes élégies , & il n'y eft question que
de bergeries doucereufes , qui affadiroient la Nation
Françoife fi elle continuoit à s'y accoutumer.
Les farces Italiennes font auffi fort decriées dans
cette Scéne. La Comédie Italienne fe retire pour
faire place à l'Opera , qui arrive en chantant s
après qu'il a ceffé de chanter , il fait faire quelques
pas à des danfeurs & à des danfeuſes qu'il a
amenés avec lui.
La Critique.
Quel deffein , s'il vous plaît , vous amene
Unedanfenfe.
Nous venons en ces lieux pour allonger la fcene s
Madame , permettez qu'à l'aide de ces bras ,
Je tire en ce moment un Auteur d'embarras.
La Critique.
Fuyez , ou redoutez l'excès de ma colere ,
Les danfeursfortent.
Tous ces jeux déplacés indignes de me plaire ,
Banniffent l'intérêt , & bleffent la raison.
L'Opera.
Sans l'art de mes danfeurs , reverriez- vous Titor
Triompher en héros des fons de Pergoleſe ,
Ét rétablir l'éclat de la Scene Françoiſe ?
La Critique.
Dans ce trifte concours de mufique & de chant ,
Quel parti prenez - vous ?
L'Opera.
Le parti de l'argent.
Mais par un fort fatal qu'à peine je puis croire ,
I.iij.
198 MERCURE DE FRANCE.
Je perds depuis trois ans ma fortune & ma gloire.
Tantôt pour les bouffons , & tantôt pour Lolli ,
Jefuis prêt à périr malgré ce double appui.
La Critique.
On peut remédier au danger qui vous preffe.
L'Opera en chantant.
Parlez , que faut- il faire , adorable Princeffe
La Critique.
De vos Auteurs fameux connoiffant les beautés ,
Remettre avec plus d'art ces Poëmes vantés ,
Dont à jufte raifon le Théatre s'honore .
L'Opera répond qu'Armide , Atis & vingt au
res chef- d'oeuvres tomberoient à préfent , & la
Critique combat un préjugé auffi ridicule. La
Mode revient avec Mlle Ballarini trouver la Cririque
& l'Opera : Mlle Ballarini eft une jeune Ita
Kenne qui eft propre à tout ; elle fçait chanter ,
danfer , pailer & quelquefois fe taire , elle chante
an air de Lulli , enfuite une Ariette Italienne ;
elle daufe le gracieux , elle faute , elle danfe la
Pantomime : enfin elle tient tout ce qu'elle
promis. La Critique eft enchantée de tant de talens
, mais elle ne peut être d'accord avec Mile
Ballarini fur la prééminence de la Mufique Italienne
, & il y a entr'elles un grand débat fur les
deux Moleques . La Critique a beau vanter le dernier
fuccès d'Atis à la Cour de Louis , Mlle Ballariņi
réprouve cet Opera qui eft trop ferieux , &
elle finit par ces quatre vers :
Pour moi laffe à la fin de votre dignité ,
Sans attendre à Paris le retour de l'été ,
Pour ne plus applaudir à tout ce qui m'ennuie ,
FEVRIER . 1754. 199
Je revole à l'inftant au fein de ma patrie .
Les mêmes Comédiens ont remis fur leur Théap
tre le famedi s Janvier , Belphegor , Comédie de le
Grand en profe & en trois Actes , avec trois Intermédes.
Les circonftances du tems où cet Ouvrage
fut donné pour la premiere fois , lui procu
rerent une forte de réuffite ; les circonstances
ayant changé , le Public l'a condamné à un éternel
oubli. Cette rapfodie eft fuivie d'Acis & Galatée
, divertiffement en action , dans lequel on
continue de reconnoître le goût & l'invention de
M. Debeffe.
CONCERT SPIRITUEL.
E Concert qui fut exécuté le lundi Décem-
LE deNoel,commença par fugit nox ,
Motet à grand choeur , mêlé de Noëls : cet agréable
& facile ouvrage de M. Boifmortier , dans lequel
M. Daquin , Organiste du Roi , jona à font
ordinaire très- bien de l'Orgue , fit à l'affemblée
le plaifir qu'il lui fait tous les ans . Mlle Davaux
chanta enfuite le recit , Vocabitur. M. Schmitz Allemand,
joua un Concerto de flûte de fa compofition:
c'est la premiere fois que ce Muficiena paru dans
ce Concert, & il y a apparence que ce fera la derniere,
M. Albaneze qui a du pathétique dans la
voix,chanta deux airs Iraliens , dont celui qui étoit le
plus favorable à fa voix fut le mieux reçu . M.Cana.
vas joua feul & avec goût. Mlle Fel chanta avec
beaucoup de legereté , de fineffe & de préciſion ,
Latentur Cali , petit Motet charmant de M. Martin.
Le Concert finit par Cantate Domino , Motet
grand choeur de M. Fanton : on trouva que c'étoit
l'ouvrage d'un grand Muficien .
I iiij
200 MERCURE DE FRANCE .
"
Le lendemain jour de Noel , l'affemblée fut trèsbrillante
. Le Concert commença par Fugit nox. M.
Albaneze chanta deux airs Italiens . M. Canavas
josa feul un Concerto, Mlle Fel chanta délicieufement
Laudate pueri Dominum , le plus brillant
petit Motet que nous connoiffions . Le Concert finit
par Venite exultemus , un des chef- d'oeuvres de
M. Mondonville .
茶洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗
NOUVELLES ETRANGERES,
DUNOR D.
DE WARSOVIE , le 10 Décembre.
L s'eft établi ici , fous la protection du Roi,
une Société de Gens de Lettres , qui s'appliquent
particulierement à l'étude des Langues , de
PHiftoire & de la Chronologie . Cette Académie
a fait depuis quelques jours l'ouverture de fes
féances dans l'Hôtel de l'Evêque de Cracovie.
DE STOCKHOLM , le 10 Décembre.
Un Berger de Finlande prétend qu'en faifant infufer
des excrémens de loup dans l'eau pendant
quelque tems , & en frottant de cette eau les moutons
une feule fois par an , on les préſerve de la
morfure de cet animal' carnaffier.
DE COPPENHAGUE , le 18 Décembre.
Quelques Gazettes our annoncé que le Rai
FEVRIER. 1754. 201
faifoit équiper une efcadre deftinée à protéger le
commerce des fujets de Sa Majefté dans les mers
d'Efpagne ; on peut affurer que la nouvelle eft
fauffe , & que les conjectures formées à ce fujez
n'ont pas le moindre fondement.
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 8 Décembre.
$
Cette Cour & celle de Munich font convenues
d'un Réglement par rapport au cours des monnoyes
d'Autriche & de Baviere dans les Etats ref
pectifs des deux Puiffances.
DE BERLIN , le 17 Décembre.
La Chambre des Domaines de la Poméranie
Pruffienne a fait publier que les perfonnes qui
voudroient établir des Savonneries à Stolpe , à
Rugenwalde & à Stolberg , devoient être affurées
qu'on leur fourniroit tous les fecours qu'ils pour
roient defirer.
D'EMBDEN , le 17 Décembre.
Indépendamment de la Compagnie Afiatique ,
il s'eft formé ici une nouvelle Compagnie de Commerce
, qui a pris le nom de Compagnie de Bengale
. Elle a déja fait charger un Vaiffeau qui doit
mettre à la voile dans le cours du mois prochain.
DE RATISBONNE , le 23 Décembre.
On a porté à la Dictature deux Décrets de
Commiffion , par lefquels l'Empereur propofe à la
I
201 MERCURE DE FRANCE.
Diéte , de donner voix & féance dans le Collége
des Princes aux Princes de Waldeck & de la Tour
Taxis , & à leurs defcendans mâles nés en légitime
mariage. Sa Majefté Impériale , pour faire
agréer fa propofition aux Etats de l'Empire , s'étend
beaucoup fur les fervices que ces deux Maifons
ont rendus à l'Allemagne. En parlant du Prin.
ce de Waldeck , Sa Majesté limpériale dit qu'elle
connoît les qualités perfonnelles de ce Prince ,
fon expérience dans l'art militaire , fon zéle pour
la Patrie ; & elle donne de grandes louanges à
tout ce que ce Prince & fa Maifon ont fait pout
jes intérêts de la Chrétienté , de l'Empire , & de
la Maiſon d'Autriche. L'etoge du Prince de la
Tour- Taxis'eft pas moins avantageux . L'Empereur
ajoute que la charge de Grand- Maître hérédi
taire des Poftes d'Allemagne ayant été érigée en
Fief Impérial , elle peut être regardée comme une
Terre immé liate , & qu'ainſi la maticule des Prin
ees de l'Empire recevra un accroiffement par l'admiffion
de celui qui pofféde cette charge.
ESPAGNE.
DE MADRID , le- 25 Décembre.
La nouvelle Académie de Teinture , de Sculp
ure & d'Architecture , tint le 18 une féance putblique
, dans laquelle elle diftribua pour la premiere
fois les dix - huit Prix fondés par le Roi. Don
Jofeph de Carvajal de Lancaster , Miniftre d'Etat,
préfida à l'affemblée.
DE CADIX , le 12 Décembre.
Un Navire des Caraques a conduit ici dix-fege
<
<
FEVRIER. 1754 . 203.
Hollandois , faits prifonniers à bord d'un Interlopre
de Curaçao , qui ayant été fommé par des
Gardes-Côtes Efpagnols de mettre fon Canot à la
mer , a voulu fe défendre .
ITAL1 E.
DE NAPLES , le 1 Décembre.
Le 17 Novembre , il parut une Déclaration
par laquelle le Roi défend fous des peines rigoureufes
tous les Jeux de hazard . Ce nouveau Réglement
a été reçu avec d'autant plus de refpect
& de reconnoiffance , que les permiffions accordées
pour ces fortes de jeux rapportoient plus de
quarante mille ducats par an au tréfor Royal
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , le 20 Décembre.
Aujourd'hui le Roi s'eft rendu à la Chambre
des Pairs avec les cérémonies accoutumées , &
Sa Majesté ayant mandé la Chambre des Communes
, a donné fon confentement au Bill de la
taxe fur les terres , à celui de continuer les droits
fur la Dreche , à celui contre les foldats mutins
& les déferteurs , à celui qui révoque l'Acte en
faveur des Juifs , & à celui qui ordonne que les
Officiers de Justice foient remboursés des frais extraordinaires
qu'exigent les procédures criminel.
les . La Chambre des Communes a accordé cent
mille livres fterlings pour l'entretien de la Flotte ,
vingt mille pour le fubfide de l'Electeur de Baviere
, trente deux mille pour celui du Roi de Polon
logne Electeur de Saxe , & quinze mille pour quel
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
ques autres dépenfes aufquelles le Parlement n'a
voit pas pourvû On parle de dreffer an Bill pour
enjoindre aux Univerfités de faire entrer le manieament
des armes dans le nombre des exercices des
Etudians .
La Chambre des Païrs & celle des Communes
ont fufpendu leurs délibérations jufqu'au quatorze
du mois prochain.
Il s'eft tenu plufieurs confeils à l'occafion des
divifions qui regnent entre les Membres du Parleament
d'Irlande..
DES PROVINCES - UNIES.
DE LA HAYE , le 28 Décembre.
On a envoyé à chaque Province de l'Union
ane copie du Traité de commerce conclu entre
le Roi des Deux Siciles & les Etats Généraux . Ce
Traité a été imprimé en François & en Hollandois.
Il doit être affiché dans toutes les Villes ,
afin que les Sujets de la République foient pleinement
inftruits de tous les articles qu'il contient ,
& afin qu'ils s'y conforment avec exactitude. Leurs
Hautes Puiffances ont recommandé très expreffément
aux Amiraux , Vice Amiraux , Capitaines
de Vaiffeaux & autres Officiers de Marine , d'a.
voir attention qu'il n'y foit donné aucune atteinte,
<
1
FEVRIER. 1754 205
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
LE
E 16 Décembre , le Comte de Lavaulx de Vre
court , Guidon de Gendarmerie , fut préfenté
au Roi & à la Famille Royale.
La lotterie annuelle pour le remboursement
des rentes fur la Caiffe générale des Amortiffemens
, a été tirée le 18. Les Capitaux dont les
rembourfemens font échus par le fort , montent à
la fomine de douze cens quatre- vingt- onze millé
trois cens vinge livres.
Dans la fixième des lotteries pour le rembourfement
des trois millions fept cens mille livres ,
empruntés par la Ville de Paris , il eft forti de la
roue jufqu'à la concurrence de quatre cens tren
te- fix mille huit cens quatre- vingt ſeize livres
en capitaux.
Le 20 , le Roi revint de Choify avec Monleis
gneur le Dauphin , Madame la Dauphine , Mada
me Adélaïde , & Mefdames Sophie & Louife .
La Reine & la Famille Royale entendirent le 23
les Vêpres & le Salut dans la Chapelle du Châ
teau Le Roi aſſiſta au Salut.
Le même jour M: le Monnier , un des Aftronomes
de l'Académie Royale des Sciences , préfen
ta au Roi , au nom de l'Auteur qui eft abfent , la
grande Carte réduite de l'Océan Oriental , depuis
Le Cap de Bonne Efpérance jufqu'au Japon. Cette
carte eft de M. d'Apré de Mannevillette , Capiraine
de Vaiffeau de la Compagnie des Indes , &
Carrefpondant de l'Académie. Il a fait les réduc
166 MERCURE DE FRANCE,
tions fur les mémoires , routiers & journaux des
plus habiles Navigateurs affujettis aux obfervatons
aftronomiques les plus récentes , en particuher
à celles qu'il a faites lui-même au Cap de
Bonne- Efpérance , à Madagaſcar , & aux Ifiles de
France & de Bourbon. La carte de M. de Manne .
villette differe beaucoup des autres cartes , pour
ce qui regarde le Nord de Madagascar , & les lfles
qui le trouvent dans la nouvelle route que l'on
fuit aujourd'hui pour aller à Pondichery.
Le 24 , veille de la Fête de la Nativité de Notre
Seigneur , leurs Majeftés affilterent aux premieres
Vêpres chantées par la Mufque , auf
quelles l'Evêque de Bazas officia pontificalement.
Le 25 , jour de la Fête , le Roi & la Reine , qui
avoient entendu trois Meffes à minuit , entendirent
la grande Meffe , célébrée par le même Prélat.
Leurs Majeftés affifterent l'après- midi à la Prédication
du Pere Culhiat , & enfuite aux Vêpres ,
aufquelles l'Evêque de Bazas officia .
Monfeigneur le Dauphin communia le 23 par
les mains de l'Abbé de la Chateigneraye , Aumônier
du Roi. Madame la Dauphine a communié
Je 24 par celles de l'Archevêque de Sens , fon premier
Aumônier ; & Madame Adélaïde par celles
de l'Abbé d'Harambures , fon Aumônier en Semeftre.
Le 22 , Meldames Sophie & Louiſe communierent
par les mains de l'Abbé Barc , Chapelain
du Roi.
Le 25 , la Marquife de Baffompierre & la Baronne
de Breteuil furent préfentées au Roi , à la
Reine , & à la Famille Royale.
Le 26 au foir , le Roi partit pour Bellevue , d'où ·
Sa Majefté revint le 28.
La fauffe couche de la Princeffe de Condé n'a
3
<
FEVRIER 207 1754-
té fuivie d'aucun accident , & cette Princeffe en
peu de jours a été parfaitement rétablie.
Il y eut le 28 grand couvert chez la Reine.
Le Roi , qui étoit arrivé de Bellevue le 28 , y
retourna le lendemain , & Sa Majefte en revint le
-31.
Le 30 du mois dernier , l'Evêque de Blois fur
facré dans la Chapelle de l'Archevêché par l'Archevêque
de Paris , affifté des Evêques de Vannes
& de Bazas.
*
La Compagnie des Indes a commencé le 31 à
rembourfer ceux de fes Billets d'emprunt , qui
font fortis dans fa fixiéme lotterie thee les 17 &
18. Ce remboui fement continuera , à Bureau ouvert
les Mardis & les Jeudis après - midi de chaque
temaine. Le nombre des billets fortis dans
cette derniere lotterie , eft de deux mille fept cens
foixante onze . Depuis le premier Janvier de cetve
année , ils ont cessé de potter intérêt , conformément
à l'Arrêt du Confeil du 11 Mai 1749
Ceux d'Octobre , de Novembre & de Décembre ,
ont quatre coupons ; ceux de Janvier , Février &
Mars , en ont cinq. On rembourfera , pour les
billets d'Octobre , cinq cens fix livres cinq fols ;
pour ceux de Novembre , cinq cens quatre livres
Frois fols quatre deniers ; pour ceux de Décem
bre , cinq cens deux livres un fol huit deniers ;
pour ceux de Janvier , cinq cens vingt- cinq livress
pour ceux de Février, cinq cens vingt- deux livres
dix-huit fols quatre deniers & pour ceux de
Mais , cinq cens vingt livres feize fols huit deniers.
La Marquife de Fumel fut préfentée le 31 du
mois dernier à leurs Majeftés .
Le premier jour de l'an , les Princes & Prince
fes & les Seigneurs & Dames de la Cour eurent
205 MERCURE DE FRANCE.
V'honneur de complimenter le Roi fur la nouvelle
année .
Le Corps de Ville a rendu à cette occafion les
refpects à leurs Majeſtés & à la Famille Royale.
Les Chevaliers , Commandeurs & Officiers de
POrdre du Saint Eſprit s'étant aſsemblés vers les
onze heures du matin dans le cabinet du Roi , Sa
Majefté fortit de fon appartement pour aller à la
Chapelle . Le Roi , devant qui les deux Huiffiers
de la Chambre portoient leurs Maſses , étoit en
manteau , le Collier de l'Ordre par- deſsus , ainfi
que celui de l'Ordre de la Toifon d'Or . Sa Majefté
étoit précédée de Monfeigneur le Dauphin , du
Duc d'Orléans , du Prince de Condé , du Comte
de Charolois , du Prince de Conty , du Comte de
la Marche , du Prince de Dombes , du Comte
d'Eu , du Duc de Penthievre , & des Chevaliers ,
Commandeurs & Officiers de l'Ordre . Après la
grande Messe , qui fut célébrée par le Prince Conf
tantin , premier Aumônier du Roi , & Prélat Com.
mandeur de l'Ordre , le Roi fut reconduit à fon
appartement en la maniere accoutumée .
Le 9 , le Roi , accompagné comme le jour précédent
, affifta au fervice qui fut célébré dans la
Chapelle pour le repos des ames des Chevaliers
de l'Ordre du Saint Efprit , morts dans le cours de
l'année derniere . Le Prince Conftantin a officié à
la Meſse , & elle a été chantée par la Mufique .
Le 2 de ce mois , les Aftronomes de l'Académie
Royale des Sciences préfenterent au Roi le
volume de la Connoiffance des Tems , pour l'année
1754 ; un ouvrage qui a pour titre , l'Etat du
Ciel , & qui a été composé pour l'ufage de la Marine,
par M. Pingré , Chanoine Régulier de Rouerg.
& un traité fur la caufe des Vonts des Mouffons
que l'on trouvera à la fuite de l'édition Françoiſe
des tables de M. Hallei.
FEVRIER . 1754. 202
Monseigneur le Dauphin a été incommodé d'une
colique , mais cette indifpofition n'a point eu
de fuites . Ce Prince a pris des eaux pendant deux
jours.
La Compagnie des Indes a fair partir du Port
de l'Orient , le 29 Décembre dernier , le Vaisseau
le Dauphin ; le 30 , le vaiſseau le Condé ( ces deux
bâtimens deſtinés pour la Chine ) ; & le 31 , les
vaisseaux le Duc de Bourgogne & le Neptune , ponr
Pondichery ; le Montaran , pour la Chine ; & la
Compagnie des Indes , pour Bengale.
Le 4 , pendant la Meſse du Roi , l'Evêque de
Blois prêta ferment entre les mains de Sa Majesté.
Le 6 de ce mois , fête de l'Epiphanie , la Reine
communia par les mains de l'Archevêque de
Rouen , fon grand Aumônier.
Le Roi partit les pour le Château de la Meute.
Ley , Monfeigneur le Dauphin & Meldames de
France allerent y joindre Sa Majefté , qui revint
à Verfailles la nuit fuivante avec ce Prince & ces-
Princefses.
Le Roi a avancé au Grade de Chefs d'Eſcadres de
fes Armées navales , MM . Chevalier de Fortette
Marquis d'Amblimont, de Franfsure - Villers , & de
Montlouet. Sa Majesté a accordé celui de Capitaine
de vaiſseau à M. Dabon , qui a apporté la
nouvelle de l'heureuſe arrivée de Madame Infante
Duchefse de Parme à Gênes.
Le 7 , & les jours fuivans , le fixiéme tirage de
la feconde lotterie Royale s'eft fait dans lagrande
Salle de l'Hôtel de Ville . Le principal lot eſt échy
au numéro 4298 ; le ſecond lor , au numéro 3-1857,
& la premiere prime , au numéro 34395.
L'Académie Royale des Infcriptions & Belles-
Lettres a élu l'Abbé Foucher , pour remplir la
place d'Afsocié , qui vaquoit dans cette Compa
110 MERCURE DE FRANCE.
gnie par la nomination de l'Abbé Vatry à la place
de Penfionnaire.
La Comtesse de Marfan ayant été nommée
Gouvernante des Enfans de France , piêta le ferment
de fidelité entre les mains du Roi.
Le 12 , le Comte d'Argenteuil prêta ferment de
fidélité entre les mains du Roi , pour la charge
de Lieutenant Général de la Province de Champagne
dans les Bailliages de Sens , de Langres , de
Troyes & de Châions.
Le 17 , les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à dix -fept cens cinq livres . Les billets de la
premiere lotterie royale , & ceux de la feconde
n'ont point de prix fixe .
CH
MARIAGE.
Harles-Claude Andrault , Marquis de Langeron
, Brigadier , Colonel - Lieutenant du
Régiment d'Infanterie de Condé , Gouverneur des
Ville & Forts de Briançon , époufa le 15 Janvier
1754 Demoitelle Louite Perrint du Pezeau .
Le Marquis de Langeron eft iffu d'une ancienne
Nobleffe de Nivernois , o Laurent Andrault
Ecuyer, un de fes ancêtres pollédoit dès l'an 1471
Ja Terre de Langeron , érigée depuis en Come
en faveur d'un de fes defcendans , qui fe font
toujours fignales par leur zéle pour le Roi & pour
la Patrie dans la profeffion des armes .
Geoffroi Andrault , Seigneur de Langeron , pe
t-fils de Laurent , éponfa en 1932 Gabrielle Raquiet
, dont il eut entr'autres enfans , Pierre &
Philippe Andrault , qui ont formé les deux branches
qui fubfiftent encore à préfent. L'aîné Seigueur
de Langeron , fut Gouverneur de la Charité
fur Loire , pere de Jacques Andrault , Ecuyer , SeiFEVRIER.
1754- 377
gneur de Langeron , Gouverneur de la Charité ,
Bailli du Mâconnois , Confeiller d'Etat , marié en
1602 à Marguerite de la Tournelle , d'une Maifon
des plus anciennes du Nivernois. Elle fut mere
de Philippe Andrault , créé Comte de Langerou
en 1556 , Seigneur de l'Ifle de Mars & Baton đe
Cougné , Meftre de Camp d'un Régiment d'Infanterie
, Gouverneur de Nevers , Bailli de Nivernois
& Denziois , Maréchal de Camp , & Gentilhomme
de la Chambre de Monfieur Gaſton , Duc
d'Orléans , qui décéda le 21 Mai 1573. Il avoit
époufé en 1841 Claude de Faye- d'Elpeifles , dont
vint Jofeph Andrault , Comte de Langeron , Lieu .
tenant de Roi de la Baſſe- Bretagne , Commandeur
de l'Ordre de Saint Louis , & Lieutenant Gené-
#al des Armées navales , mort le 28 Mai 1711. I
avo époulé Jeanne Magdeleine du Gourai , fille
de Jean -François , Seigneur de la Cofte , Lieutenant
de Roi en Balle - Bretagne. De ce mariage
font nés :
1°. Louis - Théodore , Comte de Langeron ,
Lieutenant de Roi en Baffe- Bretagne , & Lieute
nant Général de les armées , marié le 9 Avil
1751 , avec N.... de Menou , dont il n'a point
encore d'enfans , & qui eft quatriéme fille de François
- Charles de Menou , Marquis de Menou ,
Seigneur de Prunay le Gillon , & de Marie- Anne-
Therefe de la Grandière- de - Meurcé.
2º. Silvie- Angelique de Langeron , veuve de
puis 1732 , de Claude de Thiard , Comte de Biffi.
Philippe Andrault de Langeron , auteur de la
branche de Langeron- Maulevrier , étoit fecond
fis de Geoffroi , Seigneur de Langeron ; il fut
Gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi ,
Commandant à la Charité fur Loire , & époufa en
1591 Charlotte de Crémeaux - de - Saint - Sunphosten.
Il fut pere d'Hector Andrault de Langeron ,
212 MERCURE DE FRANCE.
Seigneur de Maulevrier en Bourgogne , allié en
1635 à Anne du Maine , tante du Maréchal du
Bourg. Leur fils François Andrault de Langeron ,
Marquis de Maulevrier , époula Françoile de la
Veube , fille de Laurent de laVeuhe , Seigneur de
Chévrieres en Lyonnois , & de Françoile de Rochefort-
d'Alli , dite de la Tour- Saint-Vidal. De ce
mariage font nés le Maréchal de Langeron , &
Chriftophe Andrault de Langeron , dit le Comte
de Maulevrier , Lieutenant Général des Armées
navales. Jean Baptifte Louis Andrauft de Langeton
, Marquis de Maulevrier , Baron d'Ogé , Maréchal
de France , Chevalier de l'Ordre de la Toi
fon d'Or , Commandeur de l'Ordre Royal & Militaire
de Saint Louis , ci - devant Ambaſſadeur dư
Roi en Espagne , eft ré le 3 Novembre 1677 , & à
époulé le 27 Mai 1716 Elizabeth le Camus , fille
de Nicolas le Camus , reçu en furvivance de fod
pere Premier Préfident de la Cour des Aides. De
ce mariage font nés
1º . Charles Claude de Langeron , qui donne
lieu à cet article .
2º Alexandre- Claude Nicolas- Hector , dit le
Chevalier de Langeron , né le z Novembre 1732 ,
Lieutenant dans le Régiment de fon frere.
Lettre à l'Auteur du Mercure.
LA France Litteraire , Monfieur , on Almanach
des Sciences des Beaux arts , pour l'année 1754 ,
me met aujourd'hui dans le cas de vous importuner.
Le réducteur de ce Catalogue , de qui je ne
crois pas avoir l'honneur d'être connu , m'y fait
celui de me placer à la tête du Journal étranger
qui doit , dit on , bientôt paroître Je m'empreffe
Monfieur, de vous certifier que je n'ai ni n'entends
C
4
•
FEVRIER. 1754. 218
avoir aucune part à la direction de cette entrepriſe
littéraire. J'ignore quels en font les Chefs ; mais
bien loin de leur dérober les applaudiffemens qui
leur font réservés , je vous fupplie de faire inférer
dans votre premier Mercure , le contenu de cette
Lettre. Je fuis , &c. FAVIER.
LETTRE du Si ur le Paute à l'Auteur
du Mercure.
M
Onfieur , la vérité dont je fais profeffion
m'oblige de vous prier de rectifier une erreur
qui s'eft gliffée dans la Lettre que je vous ai
prié d'inférer dans le fecond volume de votre
Mercure de Décembre. Il y eft dit que le fieur
Caron avance que la Pendule & la Montre que j'ai
eu l'honneur de préfenter à la Cour le 23 Mai , ne
font que le fruit d'une confidence qu'il m'a faite
le 23 Juillet dernier. On comprend donc par cer
expofé , que j'avois préfenté à la Cour le 23 Mai
une Pendule & une Montre qui contenoient mon
nouvel échápement, Néanmoins mon intention
n'a pas été de dire que j'euffe préfenté ce jour- là
au Roi une montre dans ce principe , puifque j'ai
dit dans mes Mémoires , que le 23 Mai je promis
à Sa Majefté d'avoir l'honneur de lui préfenter une
Montrequi auroit le même échapement que la Pendule
qui étoit le 23 Mai fous les yeux , dès quelle
feroit achevée : ainfi il réfulteroit de ces deux expolés
une contradiction que l'on pourroit me reprocher.
Je vous prie , Monfieur , de vouloir bien rec
tifier cette erreur de date , afin de rétablir l'ordre
dans les faits , & d'ôter tout prétexte de reproche ;
Je joins ici la defcription d'une Pendule dont
le méchanifme eft très fimple , n'étant composé
que d'une roue fans dents , ni pignon , ni rateau ;
214 MERCURE DEFRANCE.
quoiqu'à ce fimple expo'é il parole qu'elle foit
la même que celle que j'ai déja exécutée , je puis
aflurer qu'elle eft différente dans fa conſtruction
& dans les effets. L'échapement eft à repos , &
eftirue le mouvement au régulateur à chaque vi
bration ; ce qui n'eft point dans la premiere , cela
ajoûte un nouveau égré de perfection qui la rend
infiniment préférable. Cette Pendule eft d'une exé.
cution très facile , & peut être tranfportée par tour
fans rifquer de rien gâter : fa fimplicité eſt ſi grande
& les effets font fi naturels , que toutes perfonnes
pourront la démonter & remonter comme
moi même : elle marque les heures , les minutes
& les fecondes. Tous les Curieux , les Horlogers
même, pouri ont la voir chez moi au Luxembourg ,
je me ferai un vrai plaifir de leur en expliquer le
méchanifme . C'eſt en travaillant ainfi aux progrès
de mon art que je répondrai toujours aux accuſations
du fieur Leplat & de mes autres adverfaires.
Je fuis , &c. Le Paute,
LETTRE du Sieur Caronfils , à l'Auteur
du Mercure.
Uoique je perlévere , Monfieur , à garder
pour l'Académie feule les preuves qui , com
me je l'efpere , me feront adjuger l'invention de
l'échapement que le Sieur le Paute me contefte ,
ne me fera til pas permis de faire remarquer l'avantage
qu'il me donne fur lui , en avançant des
faits contraires à ce qu'il a précédemment écrit ?
En lifant fa Lettre inferée dans le fecond volume
de votre Journal de Décembre dernier , or y
verra qu'après s'être félicité lui-même de ce qu'il a
fi bien établi fa prétendue propriété fur la décou
verte en queſtion , il conclut qu'il eſt leſeul inventeur
de l'échapement ; indépendamment de ma coa-
ግ
FEVRIER. 1754. 215
fidence du 23 Juillet dernier , qui dit il , eft abfolumentfauffe
, & n'exifte que dans mon imagination.
Il eft trifte pour le fieur le Paute , qu'un fait nié
auffi hardiment puiffe être démenti par une lettre
fignée de fa main , qu'il a écrite à mon pere le 18
Septembre dernier , qu'il a répandue dans le pu
blic , & dont il a donné copie à Mrs nos Commif
faires .
Il est vrai , dit-il , dans cette Lettre , que vous
me fites pari du 20 au 30 Juillet d'un nouvel échapement
( qui approchoit fort du mien ; ) mais je nefus
pas ladupe de votre confidence intereffée.
Il eft donc conftaté de fa propre main que je
lui ai fait confidence du 20 au 30 Juillet de ma
nouvelle découverte,
Il est encore constaté par une gravûre d'échape
ment , que le fieur le Paute vient de répandre dans
le public , qu'il ne s'annonce que pour l'avoir mis à
fon point de perfectios , & qu'il ne s'en dit plus l'inventeur,
comme il a fait dans votre Journal . Je me
charge de démontrer , après le jugement de l'Aca
démie , qu'il eft abfolument faux que cet échapement
foit celui qui étoit dans la Pendule qu'il dit
avoir présentée à Sa Majesté le 23 Mai 1753 , &
qu'elle n'en avoit point d'autre que mon premier
échapement que je lui avois communiqué en Janvier
1753 , lorsqu'il m'accompagna à l'Obſervatoire
pour en demander date à l'Académie.
Voilà donc des contradictions qui font voir que
le manque de mémoire , peu important lorsqu'on
ne veut dire que la vérité , devient très- dangereux
quand on a deffein de la voiler,
Je demande encore une fois au Public judicieux,
la grace de fufpendre fon jugement , jufqu'à ce
que l'Académie ait prononcé fur notre differend.
J'ai l'honneur d'être , &c. CARONfils.
A Paris , le 22 Janvier 1754.
216
TABL E.
Pes àM. N... de Marfeille ,
IECES FUGITIVES , en vers & en profe.
L'amour timide , Dialogue ,
Epitre à M. Foote , Anglois ,
Du goût de l'écriture ,
page 3
7
20
22
A Mademoiſelle N... aujourd'hui Madame... 28
Differtation fur les caufes de l'exil de S. Loup , 29
La Beauté , Ode dédiée zu beau fexe ,
Plan de Tragédie ,
Vers à Mile C.... fur la voix ,
61
68
75
77
Vers à Madame de L.... fur la petite verole , 76
Lettre de M. de Voltaire à M. ***
Vers fur l'élection de S A. S. Monfeigneur le
Comte de Clermont à l'Académie Françoife , 87
Réponse de M. le Préfident de Ruffey à la Lettre
de M.l'Abbé le Blanc , fur l'élection de Mgr. le
Comte de Clermont à l'Académie Françoife , 88
Mots des Enigmes & du Logogryphe de Janvier ,
Enigme & Logogryphes ,
Nouvelles Littéraires ,
Beaux Arts ,
Chanfon ,
Spectacles ,
Nouvelles Etrangeres ,
፡ 8
99
102
142
172
173
200
France. Nouvelles de la Cour , de Paris , &c. 205
Mariage ,
Lettre à l'Auteur du Mercure ,
Autre Lettre à l'Auteur du Mercure ,
Autre Lettre au même ,
La Chanson notée doit regarder la page 172 .
De l'Imprimerie de J. BU LOT.
210
212
213
214
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
MARS . 1754.
ILIGITUT
SPARGAR
Chez
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JEAN DE NULLY , au Palais.
PISSOT , Quai de Conty , à la
defcente du Pont-Neuf.
DUCHESNE , rue Saint Jacques;
au Temple du Gour.
M. DCC. LIV.
Avec Approbation & Privilége du Roi,
A VIS.
'ADRESSE du Mercure eft à M. MERIEN ,
LCommis au Mercure,rue des Foffez S. Germain
l'Auxerrois , au coin de celle de l'Arbre fec , pour remettre
à M. l'Abbé Raynal.
Nous prions très-inftarement ceux qui nous adreſſevont
des Paquets par la Pofte , d'en affranchir le port ,
pour nous épargner le déplaifir de les rebuter , &à eux
celui de ne pas voir paroître leurs Ouvrages.
Les Libraires des Provinces ou des Pays Etrangers ,
qui fouhaiteront avoir le Mercure de France de lapremiere
main, plus promptement , n'auront qu'à
écrire à l'adreffe ci-deffus indiquée.
On l'envoye auffi par la Pofte, aux personnes de Province
qui le defirent , les frais de la pofte ne font pas
confiderables.
On avertit auffi que ceux qui voudront qu'on leporte
chez eux à Paris chaque mois , n'ont qu'à faire fçavoir
leurs intentions , leur nom & leur demeure auditfieur
Merien,Commis au Mercure ; on leur portera le Mercure
très- exactement , moyennant 21 livres par an , qu'il
payeront , fçavoir , 10 liv. 10f. en recevant le ſecond
volume de Juin , & 10 l . 10 f. en recevant le fecond
volume de Décembre. On les ſupplie inftamment de
donner leurs ordres pour que ces payemens foient faits
dans leur tems.
On prie auffi les perfonnes de Province , à qui en
anvoye le Mercure par la Pofte , d'être exactes à faire
payer au Bureau du Mercure à la fin de chaque femeftre
, fans cela on feroit hors d'état de foutenir les
avances confidérables qu'exige l'impreffion de cer
ouvrage.
On adreffe la même priere aux Libraires de Province.
On trouvera le fieur Merien chez lui , les mercredi
, vendredi & famedi de chaque semaine.
PRIX XXX. SOLS .
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI
MARS. 1754,
PIECES FUGITIVES,
en Vers & en Profe.
E
VERS
A CLIMENE.
N vain par les plus tendres plaintes
Je cherche à toucher votre coeur;
Climéne , je ne puis animmer votre are
deur ,
Vous n'écoutez rien que vos craintes.
Vous regardez d'ailleurs l'Amour comme un ens
faut
A ij
4 MERCURE DE FRANCE.
Aveugle , fans expérience
Et pour l'ordinaire imprudent ;
Et plein de cette méfiance ,
Déja votre coeur ſe repent
D'avoir , par quelque complaifance ,
Flaté les voeux de votre amant ;
Et vous brûlez d'impatience
De recourir au changement ,
Sûre que par
l'indifférence
Vous vous épargnez du tourment,
Je fçai bien , aimable Climéne ,
Qu'on a raifon de s'allarmer
Des fuites que l'amour eutraîne ,
Quand on eft peu für de charmer :
Mais , faite exprès pour enflammer ,
Quelle peut être votre peine ?
Quoi ! parce qu'un jaloux vous gêne ,
Ou que vos envieux prétendent vous blâmer
Sur une apparence incertaine ,
Voudriez- vous vous priver d'aimer ,
Et rompre à jamais une chaîne
Que l'amour fe plut à former à
Ah !fortez d'une erreur extrême ,
Et cherchez ailleurs du repos ;
Connoiffez mieux l'amour & fon pouvoir ſuprême
;
S'il eft la caufe de vos maux ,
Le reméde eft dans le mal même.
Lui feul pourra , Climéne , en arrêter le cours,
MARS. 1734 .
On obferve en vain votre vie :
Vous fçaurez , avec ſon ſecours ,
Dérober aux yeux de l'envie ,
Et nos plaifirs & nos amours.
Oui , je ne crains point de le dire ;
Vous pourrez l'éprouver un jour.
Climéne , comptez que l'amour ,
Quoique aveugle , des coeurs foumis à ſon empirê
Par un ingénieux détour ,
Peut feul foulager le martyre.
Sommes-nous obſervés ? il dirige nos pas .
Nous gêne- t- on fécond en reffources galantes ;
Il a toujours , fuivant les cas ,
Des rufes toutes différentes ,
Qu'un oeil vigilant ne voit pas ,
Et qui fecondent nos attentes.
Faut- il tromper adroitement
Un voifin , un époux , un pere ?
Fiez-vous à fon miniftere ,
Il y réuffit fûrement.
Faut-il épier le moment
Pour donner le change à la mere ?
Il le faifit habilement.
Faut -il écarter promptement
Un tiers qui n'eft pas néceffaire ,
Ou raffembler fécretement
Deux amans qu'il veut fatisfaire
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Dens un tête à tête charmant ?
Laiffez-lui ménager l'affaire ,
Il s'en tirera finement .
Enfin , pour troubler un amant
Le fils d'Ariftor * a beau faire ;
Il est tour yeux , mais vainement
Par l'ordre de Junon contraire
Doit il veiller exactement ?
Mercure , au fon d'un inftrument ,
Secondé du Dieu de Cythère ,
Sçaura l'endormir ailément.
C'eft ainfi que ce Dieu fuggere
A ceux qui le fervent , comment
D'un Argus on peut fe défaire ,
Et le rapprocher en aimant ;
Et fon flambeau , lorſqu'il éclaire
Les entretiens fecrets , les rendez - vous galans ,
Eblouit d'autre part les yeux des furveillans ,
Et leur cache tout le mytere.
Climéne , voulez- vous diffiper vos frayeurs à
Que ce Dieu regne fur votre ame;
Vous aurez part àfes faveurs ,
Si vous rallumez votre flâne.
>
Oui dès ce jour même aimons-nous
D'un amour conftant & fincere
Et fayons les yeux des jaloux ,
Sans appréhender leur colere.
• Argus .
I
MARS.
1754..
Quant à moi , quoiqu'ils puiffent faire ;
Je me rirai de leur courroux ;
Si j'ai le bonheur de vous plaire ,
Je fuis à l'abri de leurs coups.
Qu'ils enragent comme des foux ;
Leur fureur ne me touche guere.
Contre vous , à leur ordinaire ,
Climéne , qu'ils déclament tous ,
Vous ne m'en ferez que plus chere .
Qu'ils foient enfin , pour voir ce qui les défefpere;
Plus alertes que des matoux ,
Loin de me furprendre , au contraire ,
Les momens paffés près de vous ,
Affaifonnés par le myſtere ,
Ne m'en paroîtront que plus doux.
Seconde Differtation historique , fur la déca
dence & la chute de l'Empire Romain ;
par M. Efpiard de la Cour.
I rien n'est plus digne de remarque
que les conquêtes rapides des Romains,
j'ofe ajoûter que rien ne mérite plus nos
réflexions que la décadence & la ruine to
tale de ces fuperbes vainqueurs. Ces tyrans
du monde , amollis par le luxe & l'amour
des richeffes, n'ayant pas même confervé
l'idée de leur ancienne vertu , de-
A iiij
1
MERCURE DE FRANCE.
vinrent bientôt plus efféminés que les peuples
d'Afie qu'ils avoient domptés , &
ayant été la terreur , furent l'objet du mépris
de l'univers.
Les Céfars combattirent encore avec fuccès
les Germains & les Parthes , feuls ennemis
qu'euffent alors les Romains ; mais
Adrien fut obligé d'abandonner une partie
des conquêtes de Trajan , & les fucceffeurs
des Antonins , Princes lâches &
cruels , que les légions élevoient par caprice
, & maffacroient fans pitié, plus occupés
à fe défendre contre les trahisons
des foldats, qu'à repouffer les Barbares qui
défoloient les frontieres , acheterent des
richeffes du monde accumulées dans Ro.
me,une paix honteufe,qui ne duroit qu'autant
qu'il plaifoit à ces mêmes Barbares ,
dont la cupidité ne pouvoit être affouvie
que par la ruine de l'Empire.
Les provinces détruites & faccagées ,
Rome épuisée d'hommes & d'argent , &
ne renfermant dans fon fein qu'une vile
populace , enyvrée de jeux & de plaiſirs ,
les Empereurs ne pouvant plus payer les
tributs énormes qu'exigeoient les Barbares
pour confentir à la paix , leur laifferent
ufurper les vaftes pays qu'ils avoient fi
fouvent ravagés , & crurent faire de ces
peuples une barriere à l'Empire contre les
MARS. 1754 9
nouveaux ennemis qui voudroient l'at
taquer. Cette mauvaiſe politique eur le
fuccès qu'elle méritoit . Les Barbares attaqués
par d'autres Barbares refluerent vers
le centre de l'Empire , & l'entraînerent
dans leur ruine . Les Huns chafferent les
Goths qui fe retirerent en Italie , & faccagerent
Rome. Les Sarrafins fubjuguerent
les pays occupés par les Vandales . L'Empire
d'Orient , moins à portée de ces fréquentes
incurfions , fe foutint quelque
tems encore malgré les vices de fon Gouvernement
; enfin renverfé par les Fran
çois & détruit par les Turcs , ce grand
Empire Romain ,
ce
corps immenfe qu'il
avoit fallu tant de victoires pour former ,
n'existe plus que dans la mémoire des
hommes , & fon hiftoire n'eft plus pour
nous qu'un magnifique Roman par le
peu d'intérêt que nous pouvons y prendre.
Mais fi cette fucceffion de vertus &
de vices , fi ces changemens étonnans de
puiffance & de foibleffe ne nous intéreffent
point perfonnellement , combien ce
tableau magnifique ne doit-il pas exercer
nos réflexions , puifqu'il nous préfente les
plus beaux événemens qui fe foient paffés
dans l'univers ?
J'ai détaillé dans mon dernier difcours
les conquêtes de Rome républiqué , je
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
vais expliquer comment chaque province.
s'étant fouftraite à la domination des Empereurs
, reconnut de nouveaux maîtres
& comment les peuples qui ont remplacé
les Romains leur ont tour à tour fuccédé.
Je diviferai en trois âges l'hiftoire de la
décadence de Rome , ainfi que j'ai divifé
le récit de fes victoires.
Le premier âge , que je commence au regne
de Trajan , qui fut le dernier Empe
reur conquerant, & que je finirai au regne
de Probus , comprend l'état chancelant de
l'Empire , l'établiffement du gouvernement
militaire , les révoltes des légions
& les premieres incurfions des Barbares .
Les Perfes , les Goths , les Alains , les Gepides
, qui les premiers pénétrerent dans
l'Empire , ne s'occuperent d'abord qu'à
piller & faccager. Deftructeurs des artspar
goût & par politique , les pays qu'ils
ravagerent retomberent dans la Barbarie ,
& devinrent de vaftes folitudes.
Quelques victoires remportées par les
Romains , plus fouvent des fommes immenfes
& la liberté d'emporter leur butin,
les firent retourner dans leur pays , avec
l'efpérance & le deffein de détruire bientôt
un peuple qui n'étoit plus en état de
fe défendre. Dans ce premier âge les Barbares
firent peu de conquêtes , & les RoMARS.
1754. 11
mains montrerent encore quelques talens
militaires. C'est dans ce premier âge que
paroiffent Antoine & Marc Aurele , ces
hommes nés avec tant de vertus qu'on oublie
qu'ils ont été Empereurs , pour fe
fouvenir qu'ils étoient fages. Ce même
âge nous préfente les regnes d'Alexandre
Severe , de Gordien , de Dece , de Claude,
d'Aurélien , de Probus , Princes moins
vertueux que les Antonins , dignes néanmoins
de commander , & dont le mérite
perfonnel & les vertus militaires retarderent
, pour quelques inftans , la chute de
l'Empire.
• Le fecond âge , qui commence au regne
de Dioclétien , & finit avec l'Empire en
Occident , ne nous préfente que des malheurs
& des fautes. La Religion Chrétienne
, il eft vrai , plus floriffante après dix
perfécutions , devient la loi du fucceffeur
de fon plus mortel ennemi . Conftantin
appellé par Dioclétien à l'Empire , reconnoît
Jefus Chrift pour fon Dieu , & profcrit
le culte des idoles ; mais cette même
Religion , victorieufe de la fureur des
Payens , eft déchirée par ceux qu'elle a
élevés dans fon fein . Une foule d'héréfiarques
l'attaque de toutes parts ; en vain
les Peres affemblés dans les Conciles ,
condamnent leurs erreurs. Les Arius , les
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
Manès , les Montans , les Eutiches n'en
font que plus terribles , & entraînent dans
leur chute & l'Empire Romain & les
Barbares . Conftantin quitte Rome & conduit
dans fa nouvelle ville les plus illuftres
familles. L'Occident abandonné par
fon Souverain , devient la proye des Barbares,
qui après avoir enlevé ou détruit les
richeffes des particuliers , s'établiſſent dans
les provinces qu'ils ont faccagées. L'Empire
divifé entre deux maîtres , eft auffi
divifé d'intérêts . Le Prince d'Orient donne
de l'argent aux Barbares pour faire la
guerre à celui d'Occident.
Que dis-je ! Stilicon , le miniftre d'Honorius,
Eudoxie , la veuve de Valentinien ,
appellent Alaric & Genferic pour détruire
Rome. Rome faccagée par ces furieux ,
l'Empire d'Occident n'exifta plus. En vain
Bélifaire , par quelques victoires , fruits
de fon génie , lui rendit fa premiere fplendeur.
Bientôt les Goths & les Lombards
chafferent pour jamais de l'Italie les Romains
, fes anciens maîtres ; & les François
, vainqueurs des Lombards ,. ayant
confacré au Prince des Fidéles la premiere
ville du monde , fonderent , fous Charlemagne
, un nouvel Empire , qui ne reffemble
à l'ancienne Monarchie des Ro
mains que par le nom.
MARS . 1754 17
Le troifiéme âge comprend l'état chancelant
de l'Empire d'Orient jufqu'à fa chute.
La fureur des factions du Cirque, l'orgueil
des Bleus & la cruauté des Verds ,
le fanatifme des Iconoclaftes , & le zéle
indifcret des Défenfeurs des Images ne
méritent pas beaucoup de réflexions : c'eft
ce que nous offrent les regnes de Juftinien
& de Léon , qui ont été les moins vicieux
des Princes d'Orient. En parlant du Droit
Romain', je détaillerai les obligations que
nous avons au premier de ces Empereurs,
qui a été tour à tour l'objet de la flaterie
& de la fatyre de Procope . Les fucceffeurs
de Juftinien , jufqu'aux Comnenes & aux
Paléologues , étoient des monftres . Ces
derniers Princes , plus propres à être Supérieurs
de couvents qu'à commander des
hommes , chaffés de Conftantinople par
les François , après foixante ans d'exil , remonterent
fur leur trône , & y porterent
la fureur de la difpute fcholaftique , la
crainte des Moines , la foumiffion à leurs
volontés , & tous les vices des ames baſſes,
vices qu'ils avoient fi fort infpirés à leurs
fujets , que ces peuples imbécilles n'étoient
occupés que des querelles de leurs
Moines , tandis que Mahomet étoit à leur
porte. Il ne faut donc point s'étonner de
la chute de l'Empire d'Orient , ce qui doit
14 MERCURE DE FRANCE.
furprendre , c'est qu'avec tant de vices
intérieurs , tant de baffeffe dans les Princes
, tant de fanatifme & d'orgueil dans
les Moines , qui étoient les maîtrės , tant
d'imbécillité dans les peuples , ils ayent
fi long- tems fubfifté . Parcourons ces différens
âges , & détaillons hiftoriquement
les événemens qui ont détruit la puiffance
Romaine , & ont fait fuccéder à des
vainqueurs vertueux & policés, des peuples
Barbares , ignorans , déteſtant les arts ,
& n'ayant d'autres vertus que leur féro
cité.
PREMIER AGE.
L'an 97 de l'ere Chrétienne , Nerva , le
fucceffeur des Céfars , adopta Trajan , le
Prince le plus accompli dont l'hiftoire ait
parlé & dont le regne fit oublier & les
guerres civiles des Othons & des Vitellius,
& les abominations des Nérons & des
Domitiens. Il foumit à l'Empire les Daces
, les Ibériens , les Sarmates , les Ofroéniens
, l'Arménie , le Boſphore & la Colchide
, & prit fur les Parthes les villes de
Séleucie , de Créfiphonte & de Babilone.
Ces conquêtes doivent être regardées comme
les dernieres des Romains. Adrien ,
que Trajan choifit pour fon fucceffeur l'an
117 , ayant moins les vertus d'un Prince ¿
MAR S. 1754.
que celles d'un particulier , fit la paix
avec les Parthes , & leur céda l'Arménie ,
la Syrie , & tout ce que Trajan avoit pris
fur eux. C'eft ici la premierefois que les
Romains cédent des pays à leurs ennemis.
Dans les tems les plus difficiles , après les
défaites les plus fanglantes , dans les tems
d'Annibal & de Mitridate , loin de con
fentir à la paix , en abandonnant des provinces
, plus les Romains étoient malheureux
, plus ils étoient fiers ; & cette fierté
avoit fon origine dans un principe de re- '
ligion qui leur infpiroit qu'il n'y aurois
jamais de terme à leurs conquêtes. Lorfque
Tarquin voulut bâtir le Capitole , on
trouva que la place étoit occupée par les
ftatues de plufieurs divinités . Ce Prince
s'enquit des augures , fi elles voudroient
céder leurs places à Jupiter ; toutes y confentirent
, à l'exception de Mars , de la
Jeuneffe & du dieu Terme de là s'établirent
trois opinions religieufes , que le
Capitole ne feroit jamais pris par les ennemis
; que la jeuneffe Romaine feroit invincible
, & que leur Dieu Terme ne reculeroit
jamais ; c'eft cependant ce qui arriva
fous Adrien . Ce Prince , bel efprit ,
Philofophe & voyageur , évita avec foin
la guerre , il détruifit prefque les Juifs ,
mais il ne dédommagea l'Empire par au-
:
16 MERCURE DE FRANCE.
cune conquête de la paix honteuse qu'il
avoit achetée des Parthes au prix des victoires
de Trajan . Sous Antonin & Marc Aurele
les peuples furent heureux. Ces Princes
dont on ne lit la vie qu'avec admiration
& faififfement , firent refpecter aux Soldats
la vertu fans fafte fur le trône , & arrêterent
les abus du gouvernement militaire
qui s'étoit établi fous les premiers
Céfars . Ces grands hommes ayant difparu
de deffus la terre , Commode qui leur fuccéda
l'an 180 , n'ayant écouté que Les paffions
, celles de fes Miniftres & de fes courtifans
, fut maffacré par ceux qu'il avoit
réfolu de faire mourir, Pertinax , fon fucceffeur
, vieillard vénérable , fut mis à
mort par les Soldats Prétoriens , qui s'étant
donné le droit de vendre l'Empire ,
affaffinerent les Empereurs pour en avoir
un nouveau prix. Julianus eut l'infamie
de le marchander , & la honte de ne pouvoir
payer le prix qu'il en avoit offert.
Severe ayant vaincu Pefcennius & Albin
arrêta pour quelque tems les défordres des
foldats , fans rendre les peuples plus heureux.
Ce Prince cruel renouvella les prof
criptions de Marius & de Silla, & fans formalité
de juftice fit maffacrer tout Citoyen
puiffant , riche ou odieux à fon maître .
Caracalla fon fils , plus inhumain encore ,
MARS. 1754. 17
porta la férocité au dernier période ; affaffin
de fon frere Geta , il profcrivit , non
des particuliers , mais des villes & des
provinces entieres. Inftruit de l'horreur
qu'avoit pour lui le genre humain , il s'attacha
les foldats par les flateries les plus
baffes , par des libéralités immenfes , &
donna l'exemple pernicieux de les féduire
par la profufion ; & ce qui fut plus fatal
à l'Empire , il autorifa , par des loix expreffes
, le relâchement de la difcipline militaire.
Ces prodigalités infenfées , qui ne
purent même garantir de la mort Caracalla
, furent caufe de la ruine de fes fucceffeurs
, qui ne pouvant plus faire les mêmes
dépenfes , furent d'abord maffacrés
par l'armée , ou par les confpirations du
Sénat , objet éternel de la cruauté des mauvais
Empereurs. Ainfi pafferent fucceffivement
du trône à la mort Macrin , Héliogabale
, Alexandre Sévere , Maximin
les trois Gordiens , Pupienus , Balbin , Philippe
& plufieurs autres qu'on ne compte
point parmi les Empereurs , parce qu'élevés
à l'Empire par quelques légions qu'ils
commandoient ils en furent auffi - tôt
abandonnés .
>
Il eft fenfible que dans des tems auffi
orageux l'Empire fe détruifoit lui- même.
Les foldats , à force de piller , alloient juf
18 MERCURE DE FRANCE.
qu'à s'ôrer à eux - mêmes leur folde ; éner
vés par les délices , & devenus infolens
par l'habitude de cabaler & de former des
féditions , ils s'affranchiffoient des anciens
exercices & des travaux de la milice , ils
languiffoient dans le repos , & oublioient
Fart militaire , & en déteftoient la diſcipline.
Plufieurs d'entr'eux craignant le reffentiment
des Empereurs contre lefquels
ils avoient combattus , abandonnerent une
patrie qui périffoit , & porterent chez
les Barbares l'art des camps & des fiéges ,
l'ufage des armes Romaines , la fcience
de les fabriquer , & plufieurs autres talens
inconnus jufqu'alors à ces peuples ,
qui s'étant contentés de fe défendre , furent
dans la fuite prefque toujours agreffeurs.
4
Si quelqu'un avoit pu rétablir l'Empire ,
c'étoit Dece , Prince qui joignoit à la valeur
de Cefar la prudence de Trajan ;
mais ayant été tué par la trahifon de Gal-
Jus dans une bataille contre les Scithes
dont il étoit victorieux , l'Empire , fous
l'indigne fucceffeur de ce grand homme ,
tomba pour ne fe plus relever . Les Scithes
ou Goths aufquels Gallus avoit vendu l'ar
mée de Dece , fe jetterent les premiers fur
l'Empire , & furent fuivis l'an 252 des Germains
fortis de leurs forêts , & l'an 253
MARS. 1754. 19
des Gepides , des Alains & des Vandales
fortis des glaces de la Scandinavie.
Ces Barbares ravagerent l'Empire fans
crainte & fans obftacles , & ne quitterend
leurs conquêtes que pour enlever leur butin
, Les Perfes , fucceffeurs des Parthes , par
une révolution qui n'eft point de mon fujer,
entrerent de leur côté dans la Syrie , s'en
emparerent & ravagerent l'Orient. L'an
258 nouvelle irruption des Goths & des
Germains. L'an 260 Valerien fucceffeur de
Gallus , vaincu & fair prifonnier par Sapor
Roi des Perfes, reçoit de ce Prince les plus
indignes traitemens, Gallien fon fils , loin
de le venger , s'abandonne à la molleſſe ,
laifle ravager l'Empire, & voit fans s'émouvoir
trentetyrans prendre fucceffivement le
titre d'Empereurs . Ces tyrans ayant acheté
la paix des Barbares , en prennent à leur
folde & achevent de ruiner l'Empire en fe
détruifant tour à tour. Odenat , Roi des
Palmyréens , fecondé des Arabes , fauve
l'Orient & fait heureufement la guerre
contre les Perles, Après fa mort Zenobie
fa veuve s'empare du Gouvernement & régne
avec grandeur en Afie , tandis que
Gallien occupé de fpectacles & de jeux ,
n'eft reconnu pour Empereur que par
les
peuples d'Italie . Pofthume dans les Gaules
, Valens dans la Grece . Aureole en
20 MERCURE DE FRANCE:
Illyric, Emilien en Egypte , Celfe en Afrique
, régnent en Souverains & ne reconnoiffent
aucuns maîtres.
Cependant les Goths font une nouvelle
irruption dans l'Empire ; ils ravagent l'Afie
, l'Achaïe , l'Epire , l'Acarnanie & la
Béotie ; les Romains indignés maffacrent
Gallien & fon frere , & élifent l'an 268
pour Empereur Claude II . Prince digne
par fes vertus , de l'ancienne Rome. Ce
Prince marche contre les Goths , & après
en avoir tué trois cens mille , les oblige
d'abandonner leurs conquêtes. Aurelien
fucceffeur de Claude , qui après un régne
heureux de quatre années , fut affaffiné par
fes foldats , Aurelien fit la guerre aux tyrans
revoltés qui avoient envahi l'Empire ;
il combattit & vainquit Firmius en Egypte,
Tetricus dans les Gaules , Zenobie en
Orient ; mais malgré ces victoires qui ont
rendu fon nom fameux , les Germains ravagerent
l'Empire fous fon régne . Ce Prince
fut même obligé d'abandonner aux Barbares
la Province de la Dace établie par
Trajan , défefpérant de la pouvoir conferver.
Aurelien eut en 275 le fort de fon
Prédeceffear ; les foldats qui l'égorgerent
& le Sénat s'étant difputé pendant huit
mois le droit d'élire un Empereur , pendant
cette anarchie les Barbares fondiMARS.
1754. 21
rent de tous côtés fur l'Empire , & enleverent
le peu de richeffes qui reftoient dans
des pays defolés par des guerres & des
exactions continuelles ,
Tacite élu Empereur par le Sénat , ne
régna que fix mois . Probus qui lui fucceda,
auroit relevé l'Empire par fa fageffe &
fa valeur ; mais ayant voulu rétablir la difcipline
militaire , il fut maffacré par les
foldats , plus ennemis des bons Empereurs
que des Barbares qui defoloient l'Empire ,
Dans l'efpace de fix ans que Probus régna,
il foumit les Gaules toujours revoltées depuis
le tyran Pofthume ; il paffa enfuite en
Illyrie , & vainquit les Getes & les Goths
établis dans cette Province ; de là , fuivi
de la victoire , il porta fes armes en Orient,
fit la guerre aux Perfes avec fuccès , fubju
gua les Blemides , & foumit les Villes de
Copte & de Ptolemaïde .
On peut regarder les exploits de Probus
comme les derniers des Romains : & qu'estce
que des victoires où l'on ne gagne que
de n'être pas pillé par l'ennemi ? L'Empire
affoibli même par fes fuccès , fe trouva
bientôt dans l'impuiffance d'en avoir de
nouveaux ; il fut impoffible aux fucceffeurs
de Probus , dont je vais parcourir
l'Hiftoire dans le fecond age , de lever dans
l'Empire , denué d'hommes & d'argent , ni
22 MERCURE DE FRANCE.
les tributs néceflaires pour contenir les
Barbares , & acheter d'eux la paix , ni des
armées fuffifantes pour s'opposer à leurs
progrès. D'ailleurs les Empereurs fatigués
de la licence & de la tyrannie des foldats ,
préfererent de prendre à leur folde ces
mêmes Barbares , qui toujours avides d'argent
, combattoient indifféremment ou les
Romains , ou leurs ennemis . Ces foldats
féroces , qui n'avoient ni le luxe , ni l'eſprit
de révolte des foldats Romains , furent
peut - être moins à charge aux Empereurs
; mais ils le furent bien plus à l'Empire
, dont ils envahirent les Provinces ,
fous le prétexte de les avoir défendues ; &
cette furprenante révolution que je vais
décrite , ne fut l'ouvrage que d'an fiécle..
SECOND AG E.
Carus fucceffeur de Probus n'eut ni fes
vertus ni fon courage , & fut tué d'un coup
de foudre la premiere année de fon régne.
Ses fils Carinus & Numerianus affaffinés
par les foldats , laifferent l'Empire à Diocletien
, né avec un génie fublime & un
courage extraordinaire. Ce grand homme.
qui monta fur le trône l'an 284 de l'Ere
chrétienne , détruifit le Gouvernement militaire
, & affranchit à jamais les EmpeMARS,
1754. 23
reurs de la tyrannie des foldats, Sous le
prétexte de la grandeur des affaires , il or
donna qu'il y auroit toujours deux Empereurs
& deux Cefars fubordonnés : les quatre
principales armées étant ainfi comman
dées par ceux qui avoient part à l'Empire,
elles s'intimiderent les unes les autres , &
perdirent la coutume d'élite des Empe
reurs , qu'elles ne fe crurent point affez
fortes pour foutenir.
Pour diminuer enfuite le pouvoir énorme
du Préfet du Prétoire , qui étoit l'ame
de toutes confpirations, & le fucceffeur de
l'Empereur qu'il faifoit maffacrer , Diocle
tien ordonna qu'il y en auroit toujours
quatre , aufquels même il ne laiffa que les
fonctions civiles . Par cette fage politique ,
le défordre des foldats fut arrêté ; & quoique
tout annonçât la ruine prochaine de
l'Empire , la prudence de Diocletien & la
valeur de fes Collegues le rétablirent pour
quelque tems , & la guerre contre les Barbares
fur continuée avec fuccès. Diocletien
& Maximien ayant abdiqué pour jouir des
plaifirs d'une vie retirée , la guerre civile
entre Licinius , Maxence & Conftantin ,
dans laquelle les Goths répandus dans
l'Empire , prirent parti , laiffa refpirer les
frontieres , que les Barbares intimidės par
leurs pertes précédentes, n'oferent attaquer.
24 MERCURE DE FRANCE.
Conſtantin ayant vaincu les rivaux , devenu
feul maître de l'Empire , en auroit
pû relever l'éclat , s'il n'eût été fans ceffe
la dupe de fes Miniftres & de fes favoris ,
& s'il n'eût tout facrifié à la vaine gloire
d'être fondateur d'une nouvelle Ville . Ce
Prince heureux en tout , puifqu'il connut
la vérité , & embraffa la Religion Chrétienne
, fit en 330 la dédicace de la Ville
de Bifance , qu'il nomma Conftantinople ,
qu'il orna des dépouilles de l'Occident ,
où il transféra fon fiége , & qui fut regardée
comme une nouvelle Rome. Plufieurs
Auteurs ont attribué la chûte de l'Empire
de l'Occident , qui entraîna celle de l'O
rient , à cette vanité de Conftantin ; en effet
loin de faire paffer en Afie les forces
Romaines , il les falloit toutes porter en
Europe , puifque c'étoit alors cette partie
du monde qui fupportoit tout le poids des
Barbares. Rome devint bientôt une Ville
abandonnée au milieu de fes Palais à demirainés
& deferts . Les grandes familles de
l'Italie , de l'Eſpagne & des Gaules
pafferent dans l'Orient ; l'or & l'argent
devinrent par conféquent rares en Europe
, & les Empereurs ayant exigé les mêmes
tributs , rien n'égala la mifere des
peuples de l'Occident . Une autre nouveauté
introduite par Conftantin avança
la
MARS. 1754 25
la ruine de l'Empire ; les foldats jufqu'à
lui avoient été tenus dans des forts &
dans des camps , en préfence de l'ennemi ,
l'habitude du danger entretenoit leur vadeur
; Conftantin les retira des frontieres
-& les mit en garnifon dans les Villes , où ils
devinrent mauvais citoyens , & par les
'vices qu'ils contracterent , incapables de
porter les armes. Enfin ce Prince ayant
réellement divifé l'Empire entre les fils
ce que n'avoit point fait Diocletien , fes
fucceffeurs penferent qu'ils avoient des intérêts
différens de ceux de leur Collegue ;
il y eut des guerres entr'eux : les Princes
d'Orient dans la crainte d'attirer chez eux
les Barbares , n'oferent donner du fecours
à ceux d'Occident , fouvent même ils leur
fufciterent des ennemis .
>
,
Julien par fa fageffe , fa conduite & fa
valeur , contint quelque tems les Barbares
; mais après fa mort arrivée en 363 :
aucune digue ne put les retenir. Jovica
fucceffeur de Julien , fuivit l'exemple d'Adrien
, & abandonna aux Perfes non feulement
les conquêtes fon prédéceffeur ,
mais une grande part de l'Afie qui n'étoit
point menacée par ces peuples.
Sous Valentinien & Vens une foule
d'ennemis inconnus aux Romains pénétrerent
dans l'Empire , & en cauferent la
B
26 MERCURE DE FRANCE.
ruine. Entre le Palus Méotides , le Mont
Caucafe & la Mer Cafpienne , habitoient
plufieurs nations connues fous le nom de
Hons ou Alains, qui aimoient la guerre &
le brigandage , & qui avoient ignoré juf
qu'alors qu'il y eût au monde des Romains.
Ces Nations farouches & innombrables
ayant traversé le Bofphore Cimeréen ” ,
trouverent les Goths , & les chafferent devant
eux ; ceux - ci retirés vers le Danube ,
demanderent une retraite à Valens, qui leur
permit d'habiter la Trace ; mais leur ayant
enfuite manqué de parole par rapport aux
bleds qu'il leur avoit promis , ces peuples
guerriers ravagerent toutes les Provinces
du Nord de l'Italie , exterminerent Valens
& fon armée , & ne repafferent le Danube
qu'après avoir changé les pays où ils pénétrerent
en de vaftes folitudes.
Depuis cette irruption des Huns , tour
l'Occident fut rempli de Barbares , qui
pour éviter la fureur de ces peuples feroces
, refluerent vers l'Italie , l'Eſpagne &
les Gaules .
Tout contribuoit donc à la ruine de
l'Empire , & deux caufes étrangeres à ces
guerres en avançoient le moment . Conftantin
en reconnoiffant le vrai Dieu , n'avoit
point détruit le Paganisme , & les
MARS. 1754. 27
5:
deux religions étant devenues également
puiffantes , rien n'égala les maux que pro.
duifit leur rivalité ; les Chrétiens &c les
Payens fe regardoient réciproquement
comme des impies & des facriléges , & fe
reprochoient mutuellement tous les malheurs
de l'Empire ; & ce qui mit le comble
à tant de maux , c'eft que les Chrétiens
le partagerent fur le dogme , & que
chaque parti fut tour à tour favorisé par
un Prince de la communion , & fit à ſes
ennemis une guerre cruelle , aufli funeſte
à l'Empire que contraire aux principes de
la Religion. Les Empereurs entrerent dans
ces difputes théologiques , & s'en occuperent
beaucoup plus que du foin de leur
Etat ; ils affiftoient aux Conciles & ne
voyoient jamais leurs armées ; ils perfécutoient
les Evêques , & donnoient de
l'argent aux Barbares pour demeurer tranquilles.
L'Empire d'Occident plus foible & plus
fouvent ravagé , fut le premier détruit ; &
celui d'Orient n'exifta plus long- tems que
parce que par fa pofition, il étoit plus à l'abri
des incurfions des Barbares . Gratien
fucceffeur de Valens , & le jeune Valentinien
ayant été maffacrés par les foldats ,
Théodofe les venge & fait périr Maxime ,
Eugéne & Arbogaſte, auteurs des troubles.
爨
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Théodofe à qui la flaterie a donné le
nom de Grand , réunit les deux Empires ,
& eut quelques fuccès fur les Barbares . Ce
Prince loin de mériter les éloges qu'on lui
a prodigués , précipita la ruine des Romains
par la mauvaife éducation & les mauvais
Miniftres qu'il laiffa à fes fils.
L
Arcadius eut l'Empire d'Orient fous la
tutelle de Rufin ; Honorius celui d'Occident
fous celle de Stilicon . Les Goths , les
Vandales & les Sueves toujours en guerre
avec les Huns , fe déterminerent en 405
d'abandonner leur pays , & de s'établir
dans l'Empire : les Goths tournerent da
côté de l'Orient ; les Vandales , les Sueves
& les Alains s'emparerent de la Ncrique
, pafferent le Rhin & s'établirent
dans les Gaules & dans l'Efpagne à titre
de conquêtes. On prétend qu'ils furent appellés
par Stilicon même , qui à la faveur
de cette guerre étrangere , elpéroit détrôner
Honorius , & faire élire Empereur fon
fils Eucherius . En Orient Rufin , Miniftre
d'Arcadius , pour ſe débarraffer des Goths
qui avoient à leur tête Alaric engagea ce
Prince à tourner vers l'Italie , où il lui
promit un butin immenfe. Alaric fuivit
fon confeil , il pénétra fans peine jufqu'i
Raverne , où Honorius ayant quitté Rome
, s'étoit retiré , & il obligea ce foible
MAR S. 1754. 29
Empereur de rechercher fon alliance & de
lai ceder les Gaules & l'Efpagne. Alaric
alloit exécuter le traité , & marchoit aux
Alpes pour s'emparer des pays qu'on lui
avoit abandonnés , & qui étoient alors occupés
par les Vandales & les Sueves , lorfque
Stilicon par une infigne perfidie , l'attaqua
au pied des Alpes Cocciennes . Alaric
l'ayant repouflé , ne fongea plus qu'à fe
venger de fa mauvaife foi ; il retourne fur
fes pas , fe répand dans l'Italie , s'approche
de Rome , l'attaque & la prend d'af
faut le 24 Août de l'an 410 de l'ere chrétienne
: il l'abandonna quelque tems après,
& ayant fait élire un nommé Atallus pour
Empereur , il ne garde pour lui que le
titre de Général des Romains. Ataulphe
fuccede à fon frere Alaric , il fait la paix
avec Honorius , & époufe Placidia four
de cet Empereur ; Atallus eft tué.
D'un autre côté, les Bourguignons , peuple
de Germanie , s'emparent en 413 de
la partie des Gaules qui eft dans le voifinage
du haut Rhin , & fondent le premier
Royaume de Bourgogne : les Vandales
, les Alains & les Sueves craignant ces
nouveaux Barbares , paffent en Eſpagne &
s'en emparent : les Vandales choififfent la
Betique , les Alains Carthagene , les Sueves
la Lufitanie .
' B.ii
30 MERCURE DE FRANCE.
Les François , peuple Germain , péné
trent dans les Gaules en 418 , & commencent
à y établir un Empire. Dans cet intervale
de malheurs , Arcadius étoit mort
en Orient , & avoit laiffé pour fuccefleur
Théodofe le jeune. Honorius meurt en
423 , & laiffe l'Empire d'Occident à Valentinien
III . fils de fa foeur Placidia. Actius
que ce Prince choifit pour le Général de
fes troupes , reconquit fur les François la
partie des Gaules qui avoifine le Rhin ; les
Huns furent chaffés de la Pannonie qu'ils
occupoient depuis so ans , & les Vandales
bartus en Espagne par les Goths ; & les Sueves
devenus alliés des Romains , pafferent
en Afrique , dont ils s'emparerent quelques
années après. Ces heureux fuccès eurent
des fuites bien cruelles : Honoria foeur
de Valentinien , chaffée du Palais par fon
frere pour fes débauches , engage Attila ,
Roi des Huns , à conquerir l'Empire. Ce
Prince digne par fes talens d'être l'admiration
du monde , s'il n'en eût été l'ef.
froi par les ravages qu'il y fit , avoir tou
tes les qualités d'un grand homme ; il fub
jugua d'abord les peuples qui l'environnoient
, & que depuis il traînoit à fa fuite ;
il s'étendit depuis l'Empire jufqu'au Rhin ,
détruifit les forts & les ouvrages qu'avoicat
M. AR S.. 1754 30
jadis conftruits les Romains , & rendit les
deux Empires tributaires. Enfin il auroit
été le maître du monde s'il n'eût été défait
en 451 à cette célébre bataille , où les
Romains & les Vifigots unis le combattirent
dans les plaines Catalauniques. On
croit qu'Actius ne voulut point profiter de
fa victoire , dans la crainte que fi Attila
fuccomboit , les Visigoths ne devinflent
trop puiflans . Attila rétablit promptement
fes forces , tourna vers l'Italie , ravagea
tout fur fon paffage ; & fi Rome ne fut
point l'objet de fes fureurs , cette Ville
ne dût fon falut qu'aux larmes du Pape
Leon , dont l'éloquence toucha le coeur
d'Attila .
Cette irruption d'Attila eft l'époque de
la fondation de Venife . Aetius de retour à
Ravenne , fur accufé d'avoir ménagé ce
Prince , & paya de fa vie en 454 , fa
trop prévoyante politique. L'ingrat Valentinien-
ne farvêcut qu'une année à l'injuftice
qu'il avoit faite à ce grand homme ;
il fut affaffiné en 455 , par Maxime , dont
il avoit violé la femme Ifidore . Ce dernier
qui moins par ambition que par amour
pour Eudoxie, femme de Valentinien , ofa
remplacer fon maître fur le trône & dans
fon lit , ayant eu la foibleffe d'avouer à
Fimpératrice le crime qu'il avoit commis
B iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
pour la pofféder , fut maffacré par les ordres
de cette Princeffe , qui appella de l'Afrique
Genferic pour la venger. Ce Roi
des Vandales avoit conquis cette Province
depuis peu d'années , & y avoit fondé un
Empire fameux par fon luxe & par fa chûte.
11 profita avec joie de l'offre d'Eudoxie ,
prit Rome & la faccagea avec plus de fureur
que n'avoit fait Alaric. Ayant enfuitequitté
cette Ville , dont il avoit fait un defert
, les Romains difperfés reconnurent
pour leur Empereur Avitus ; mais Marcienalors
Empereur d'Orient, ayant nommé Majorien
, Avitus fut abandonné . Le titre
d'Empereur d'Occident n'étoit plus qu'un
vain titre , les Provinces étoient occupées
par les Barbares, & l'Italie où ce nom étoit
encore connu , étoit dans les mains & fous
la puiffance des Goths & des Lombards.
Majorien ayant eu le malheur de déplaire
à Ricimer Roi des Goths , ce Prince le fit
affaffiner , & fit élire en fa place Severe ,
dont s'étant enfuite dégoûté , il reconnut
pour Empereur Anthemius , nommé par
Leon Empereur d'Orient, & même il époufa
fa fille. Le titre de beau- pere ne put mettre
Anthemius à l'abri des fureurs de Ricimer
il l'avoit reconnu pour Empereur en
467 , en 472 il le fit maffacrer . Olibrius
gendre de Valentinien III . fucceda à An
MARS. 1754.
33
themius & ne regna que fept mois. Glicerius
qui fut proclamé en 473 à Ravenne ,
fut detrôné l'année fuivante par Julius Nepos;
celui -ci vaincu par Oreftes, fut obligé
de fe retirer à Salone où il avoit relégué
fon prédéceffeur. Oreftes fit reconnoître
pour Empereur en 475 fon fils Romulus
Momillus , qui fut nommé Auguftule par
mépris , tant à cauſe de fa grande jeuneffe,
que parce que l'Empire finit en lui comme ›
il avoit commencé par Augufte. Odoacre
Roi des Erules , peuple Saxon , ayant traverfé
la Germanie , vint en Italie , où il
défit les Goths & les Romains , prit plu
fieurs Villes , fe rendit maître de Rome ,
& obligea Momillus d'abdiquer l'Empire :
en 476 , 552 depuis la bataille de Phar--
fale. Théodoric Roi des Goths , en 493
chaffa les Erules d'Italie & prit Rome. Aux
Princes Goths fuccéderent les Rois Lombards
, fur lefquels Charlemagne ayant
conquis l'Italie , donna la fouveraineté de
Rome aux Papes , & fonda un nouvel Em-+
pire , qui de la Maifon de France , après
différentes revolutions , eft paffé dans celle
Autriche.
En 481 toutes les Gaules du Rhin aux
Pyrennées , de l'Océan aux Alpes , reconnarent
Clovis & les François pour leurs
Souverains . Les Efpagnes divifées entre les
Byv
34 MERCURE
DE FRANCE
.
Sueves , les Goths , les Alains & les Van
dales, furent réunies en 429 par Vallia Roi
Goth.L'Angleterre occupée par les Saxons,
étoit partagée en fept Royaumes, qu'Alfred
Roi de Veffex , réunit en fa perfonne.
La Germanic , la Boheme , le Dannemark ,
la Suede & la Pologne furent partagées
entre les fucceffeurs d'Attila , qui y fon
derent les différens Royaumes & Gouver
nemens qui exiftent encore aujourd'hui .
Telle fut la chute de l'Empire en Occident;
& files Romains fe maintinrent plus
long-tems en Orient , quelques circonftan
ces heureufes que je vais détailler dans le
troifiéme âge, en furent les uniques cauſes.
TROISIE ME AG E.
guerre ,
Après la mort d'Attila , l'immenfe
Monarchie que ce Prince avoit fondée ,
fat divifée en plufieurs parties indépendantes
les unes des autres ; les peuples à qui ce
Conquérant avoit êté leur liberté , la recouvrerent
& le firent entr'eux la
fans penfer à de nouvelles conquêtes.
Les Barbares me fe foulant plus les uns
les autres , fe trouverent plus à leur aife ;
les richeffes adoucirent leurs moeurs
il's goûterent une fituation plus tranquille
& perdirent la coutume de quitter leur
'MARS. 1754. 35
patrie pour aller ravager le pays ennemi.
Les Perfes amollis par le luxe , avoient pris
les vices des Parthes qu'ils avoient vaincus ,
de même que les foldats d'Alexandre imiterent
les Satrapes de Darius , & loin d'être
en état de conquérir , furent eux-mêmes
fubjugués par les Sarrafins , & ceux- ci par
les Turcs , dans le tems que l'Empire d'O
rient fabfiftoit encore .
Enfin ce qui retarda la ruine de l'Empire
en Orient , c'est que Conftantinople faifoir
feule le commerce du monde , & conferva
l'Empire de la mer , ce qui mit dans
l'Etat d'immenfes richeffes , & par confé
quent de grandes reffources qui ramenoient
la profpérité publique dès que les
Barbares laiffoient refpirer les peuples.
Quand l'Empire finit en Occident , Zenon
régnoit en Orient . Ce Prince livré à
toutes fortes de débauches , fut enterré vif
en 43 par ordre de fa femme Ariadne ,
qui choifit Anaftafe , quoique vieux , pour
Empereur & pour fon époux. Sous le régne
d'Anaftafe , les Bulgares viennent de l'extrêmité
du Septentrion ravagerlaFrace; les
Sarrafins d'un autre côté ravagent la Phénicie
& la Syrie , les Perfes attaquent auffi
l'Empire, les Huns pillent la Cappadoce &
pénétrent jufqu'en Licaonie , enfin les Ge-
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
tes faccagent la Macédoine , la Theffalie
& l'Epire.
Juftin 1. fucceffeur d'Anaftafe , adopta
en 527 Juftinien , dont le régne brillant..
ent les apparences des plus beaux tems de
la République. Bélifaire digne de l'ancienne
Rome , Général de cet Empereur ,
détruifit les Vandales , qui depuis la con- .
quête de Afrique , languiffoient dans la
volupté ; il prit Carthage en 531 , & Gili- .
mer Roi des Vandales fut fait prifonnier..
Ce Général s'empare enfuite de la Sicile ,
pénétre dans l'Italie , entre dans Rome ,
& après différens fuccès mêlangés de quelques
pertes , il prend encore prifonnier en
$40 Vitiges Roi . des Goths. De retour à
Conftantinople , il renouvelle en cettei
Ville la magnificence des anciens triom
phes. Ces fuccès dont Belifaire fut l'ame &
l'auteur , ne changerent point la face de ,
l'Empire : tandis qu'en Occident il faifoit,
triompher Juftinien , ce Prince fut obligé
de payer aux Perfes 50 liv. d'or de tribut .:
Les Bulgares & les Avates pafferent le Danube
& ravagerent l'Illirie , la Macédoi- ,
ne & la Gréce ; les Goths même revenuss
de leur frayeur , recommencent avec fuecès,
la guerre en Italie Totilla leur Roi reprand
Rome en so Theias y régne aprèss
MARS. 1754 37
lai. Ce dernier Prince vaincu par l'Eunuque
Narfès , dont le mérite militaire éga-,
loit celui de Belifaire , l'Empire des Gothsi
finit en Italie. Mais les Romains n'en profirerent
point , & Narfès maltraité par>
Juftin , fecond fuccefleur de Juftinien ,
appella les Lombards , qui ayant à leur
tête Alboin leur Roi , s'emparerent de l'I-,
talie , & en chafferent pour jamais les Romains.
+
C'eft fous le regne de Justin fecond que :
nâquit en Arabic , l'an 570 , le faux Prophête
Mahomet , dont les Sectateurs ont
détruit l'Empire. Sous Tibere & Maurice,
les Bulgares & les Avares firent quelques
ravages & peu de conquêtes. Maurice fut,
affafliné en 602 par la faction des Verds...
On fçait que dans les jeux du cirque les
cochers des chariots habillés de cette cou-.
leur , difputoient le prix à ceux qui étoient
habillés de bleu chaque citoyen prenoit
intérêt- pour l'un ou pour l'autre parti
Sous le regne de Juftinien , le peuple de
Conftantinople fe divifa en deux factions .
avec une fureur qui n'a point d'exemple
Juftinien qui favorifa les Bleus , refular
toute juftice aux Verds; coux- ci n'en de--
vincent que plus terribles , & fe porterent
aux plus affreufes cruautés : ayant affafliné
Maurice , ils élurent Empereur Phocas , quin
S MERCURE DE FRANCE.
*
fur maffacré par Héraclius en 610. Ce
dernier Prince , quoique né avec de grands
talens , & malgré plufieurs fuccès qu'il eur
contre les Peries , vit pendant trente ans
qu'il regna , plufieurs Provinces de l'Empire
reconnoître de nouveaux maîtres. Les
Arabes ou Sarrafins , conduits par Fefprit
de conquête que leur avoit infpiré Mahomer
avec fa religion , s'emparerent de l'Egypte
, de l'Afrique , de la Syrie & de la
Palestine ils fe répandirent dans la haute
Afie , pénétrerent en Europe , fubjugue
rent prefque les Espagnes , & même attaquerent
la France . Leurs Princes nommés
Caliphes , amollis par les délices des pays
qu'ils conqueroient , ayant voulu jouir de
leurs victoires , s'arrêterent lorfqu'ils n'avoient
plus qu'un pas à faire pour fubja
guer l'Empire ; leurs Sultans ou Généraux
Fes laifferent languir dans l'oifiveté , s'em
parerent de leurs puiffances , & tournerent
contre leurs rivaux les forces qu'ils
avoient ufurpées. L'Empire prêt à tomber,
refpira fous les regnes de Conftant , de
Conftantin & de Juftinien 1. Ce dernier
Empereur éprouva le premier la perfidie fi
reprochée aux Grecs : Leonce , Patrice det
Conftantinople , lui fic couper le nez en
694 , & le relégua en Cherfonefe ; Abfimare
, Général de la Cavalerie , fait le mêMARS.
1754 19
me traitement à Leonce en 696 , & le relégue
en Dalmatie ; Jukinien remonte fur
le trône en 703 , & fait maffacrer Leonce
& Ablimare. Philippicus Bardanes élu par
les foldats , fait couper la tête à Juftinien'
en 711 , & égorge en même tems fon fils
Tibere ; Anaftafe , Secrétaire de Juftinien
venge fon maître , & fait crever les yeux
à Bardanes en 713 ; celui ci eſt détrôné en
714 par Théodofe , qui l'oblige de fe faire
Moine , & qui lui- même en 716 eſt forcé
de céder l'Empire à Leon llaurien , & de
prendre avec fon fils l'état monaftique.
Leon l'Ifaurien auroit été un des plus
grands Princes de l'Orient , fi fa fureur
contre les images n'eût terni fes vertus , &
ne lui eût fait commettre plufieurs actions
barbares qui ont deshonoré fa mémoire .
Les Sarrafins , fous fon regne , affiégerent
Conftantinople , qui ne fut fauvée que par
le feu gregeois , inventé depuis peu par
Callinique. Les Romains qui dans ces tems
prirent le nom de Grecs , en firent uſage ,
& au moyen de ce feu qui brûloit au mi-
Heu des eaux , confumerent les flottes de
leurs ennemis. Les Arabes confternés leverent
le fiége , & fe retirerent dans les
Provinces éloignées ; ils attaquerent les
Perfes , détruifirent cette Monarchie , & y
fenderent, un nouvel Empire. Sous Conf40
MERCURE DE FRANCE.
tantin Copronime , Leon II , & Conftantin
Porphirogenete , c'est- à- dire fils d'Impératrice
, les Bulgares furent les feuls ennemis
que les Grecs euffent à craindre ; mais
la fureur des Iconoclaftes protegés par ces
Princes , & le zele outré des défenfeurs
des images , firent plus répandre de fang.
& cauferent plus de maux à l'Empire que
n'auroient fait les guerres étrangeres. Irene
, mere de Conſtantin , ayant
fait crever
les yeux à fon fils , s'empare du trône
en 797 , & rétablit le culte des Images. ›
En 802 elle eft exilée par le peuple , & Nicéphore
eft élu à fa place . Celui-ci ayant
été vaincu & tué par les Bulgares en 811 ,~
Michel Curopalate , for gendre , lui Tuecéde
: vaincu à ſon tour par les mêmes
Bulgares , il eft obligé de céder l'Empire
en 813 à Léon l'Arménien . Ce dernier :
fait de nouveau brûler les Images , & fa .
vorife les Iconoclastes. Il condamne Mi-:
chel, qui avoit confpiré contre lui , à être
brûlé vif; mais ayant retardé de quelques .
héures: l'exécution , à caufe de la fête de
Noël , il eft lui - même maffacré dans l'E-:-
glife l'an 820. Michel le Bégue lui fuccé◄ :
de. Sous fon regne les Sarrafins s'empar
rent de Créte , qu'ils nomment Candie ..
Is affiégent fans fuccès Conftantinople ,
font défaits par l'Empereur fecondé
MARS. 1754. 41
des Bulgares. A Michel fuccéde Théophi
le fon fils , & à Theophile Michel Porphirogenete.
Ces Princes font plus occupés
des querelles de leurs Patriarches que
de guerres étrangeres . Michel III. ayant
été affaffiné en 867 par Bafile , l'Empire.
paffe dans la maifon de ce dernier. Bafile ,
Léon le Philofophe , Conftantin II , Porphirogenete
& Romain fon fils , regnerent
jufqu'en 963. , & eurent plus de peine
à gouverner les Moines , toujours avides
de difputes , qu'à tenir en refpect les .
ennemis de l'Etat..
C'eft fous ces Princes que commença
ce qu'on appelle le Schifme des Grecs
L'occafion en fut la préféance que prétendoit
le Patriarche de Conftantinople fur
le Siége de Rome. Les Papes foutenoient .
qu'elle leur avoit été adjugée fous Théodofe.
De tems en tems ces difputes ſe réveilloient
; enfin le Patriarche . Photius .
ayant fans fuccès renouvellé la même
entrepriſe , réfolut de fe rendre indépendant
, c'eft ce qu'il exécuta en fe féparant
de la communion de Roine , & ce qui occafionna
le Schifme des Grecs , qui dura .
à . Constantinople jufqu'à l'extinction.de
Empire & de la Religion.
Nicéphore , Prince cruel , qui fuccéda .
Romain , fut affafliné par l'ordre de fa.
42 MERCURE DE FRANCE.
femme, & Zimifces qui le remplaça, ayant
été empoisonné , Bafile & Conftantin , fils
de Romain , furent élus Empereurs , &
regnerent jufqu'en roz8 . A Conftantin
fuccéda Romain II , qui fut empoisonné
par fa femme Zoé . Michel de Paphlagonie
, que cette Princefle éleva fur le trône,
fit quelques conquêtes en Sicile & en Italie
, qui furent depuis enlevées à l'Empire
par des aventuriers Normans , qui fonderent
en 1100 les Royaumes de Naples &
de Sicile.
A Michel qui regna fept ans , fuccéda
Michel Calaphare , qui fut détrôné fix mois
après par les intrigues de l'Impératrice
Zoé. Conftantin Monomaque lui fuccéda.
Sous cet Empereur , les Turcs , peuple
Hur , ayant forcé les portes Cafpiennes ,
s'emparerent de la Perfe , de la Syrie , de
la Palestine , & fe répandirent par toute
Afie. A Conftantin ſuccéda Théodora fa
femme , que le peuple ayant détrôné , il
élut en 1656 Michel Stratiote , qui l'année
fuivante céda l'Empire à Ifaac Comnene.
Haac s'en démit en 1059 en faveur
de Conftantin Ducas. Celui- ci étant mort
en ro62 ,Michel fon fils lui fuccéda ; il fut
deux fois détrôné par Romain Diogene &
par Nicéphore Botoniate , & deux fois
semonta fur le trône. Il eut enfin pour
MARS. 1754 43
fucéeffeur en 1081 Alexis Comnene : c'eft
fous le regne de ce Prince , qui fut de 36
ans , que commencerent les Croisades.
Un Hermite , nommé Pierre , perfuada
aux peuples de l'Europe que les lieux où
Jefus Chrift étoit né , & avoit fouffert ,
étant profanés par les Infidéles , c'étoit un
moyen d'effacer les pechés que de prendre
les armes pour les en chaffer. Cette
pieufe idée infpira une espece de phrénehe
à l'Europe , qui étoit pleine de gens
qui aimoient la guerre , & qui avoient
plufieurs crimes à expier . Tout le monde
prit donc la Croix & les armes ; une foule
innombrable de Croifés quitterent leur
patrie ; & pour arriver en Paleſtine , traverferent
l'Empire Grec , non fans y faire
Asgrands ravages. Hfemblair que le pr
ples d'Occident , laffés d'avoir une patrie,
euffent repris l'efprit d'inquiétude & de
brigandage qu'avoient eu leurs peres . Alexis
& Jean Comnene fon fils , profiterent
des premieres Croifades , & dans la confternation
des Infideles, ils rechafferent les
Turcs jufqu'à l'Euphrate .
Jéruſalem & la Paleſtine tomberent au
pouvoir des Croifés. La Couronne en fut
donnée à Godefroi de Bouillon , & faute de
mâles defcendans de la maifons , elle paffa
fucceffivement dans celle d'Anjou , de Lufignan
, de Montferrat & de Brienne.
44 MERCURE DE FRANCE.
Les Turcs , fous Saladin , reprirent Jérufalem
, & les Croisades eurent dans la
fuite le fuccès qu'on en devoit attendre.
Quoique les Empereurs d'Orient euffent
tiré quelques avantages des expéditions
des Croifés , ils ne voyoient pas fans effroi
paffer au milieu de leurs Etats des
armées innombrables . Ils chercherent donc
à dégoûter l'Europe de ces entrepriſes ; &
fi nous en croyons les Hiftoriens Latins ,
ils employerent les trahifons , la perfidie,
& tout ce que l'on peut attendre d'un
ennemi timide. Si au contraire nous en
croyons les Auteurs Grecs , les Croifés &
fur tout les François , mériterent leurs
malheurs. Selon ces Auteurs , ils exigerent
des vivres comme on exige des contributions
, & au défaut du poffible , dévaftoient
leur pays . La capitale même
tentoit l'avarice des chefs , qui trouvoient
plus d'utilité & moins de peine à cette invafion
qu'à la conquête d'une province
pauvre , qui devenoit pour eux moins
intéreffante , à mesure qu'ils s'en appro
choient. Le foldat tranfplanté fous un nouveau
ciel , & ne refufant rien à fon intempérance
, périt de maladie , & de là les -
imputations que l'on fit aux Empereurs &
aux Grecs d'avoir empoisonné les puits &
les fontaines. Quoi qu'il en foit de ces
MARS, 1754. 45
faits , pendant les regnes de Jean , de Manuel
, d'Alexis II . & d'Antoine Comnene
, l'Empire fut fans ceffe expofé aux rapines
des Croisés ; les efprits s'aigrirent
de plus en plus , & la haine fut portée à
fon comble ; & fous le regne d'Ifaac l'Ange
, qui fuccéda aux Comnene , l'ambition
& l'avarice, fous le prétexte du Schifme
, déterminerent en 1203 les François
& les Vénitiens à fe croifer contre les
Grecs. Ils y furent encore excités par Alexis
, fils d'lfaac l'Ange , qui implora leur
fecours contre Alexis fon oncle , qui avoit
fait crever les yeux à Ifaac & ufurpé l'Empire.
Les Croifés affiégerent Conftantinople
, & la prirent en huit jours. Ifaac remis
fur le trône mourut peu de jours
après. Son fils Alexis lui ( uccéda , & manqua
aux promeffes qu'il avoit faites aux
-Croifés , qui fe retirerent très - mécontens.
A peine furent - ils partis que les Grecs
attribuant à Alexis tous les défordres que
les François avoient commis , le maffacrerent
, & élurent pour Empereur Alexis
Murtzulphe. Les Croisés inftruits de
cette révolution , affiégerent une feconde
fois Conftantinople , la prirent d'affaur ,
tuerent Murtzulphe , & élurent pour Empereur
l'an 1204 Baudouin , Comte de
Flandre. Ce nouvel Empire , qui a été
46 MERCURE
DE FRANCE.
ques
nommé l'Empire des Larins , dura 58 ans
fous.cinq Princes , qui furent Baudouin I,
Henri fon frere , Pierre de Courtenai ,
Robert & Baudouin les fils . La prife de
Conftantinople n'ôta point le courage aux
Princes de la maifon Comnene ; l'un d'eux
nommé Alexis , s'étant refugié avec quelvaiſſeaux
vers la Colchide , entre la
mer & le mont Caucafe , fonda un petit
Etat , auquel il donna le nom magnifique
d'Empire de Trébifonde , qui fut détruit
par les Turcs quelques tems avant celui
de Conftantinople . Les autres Grecs difperlés,
reconnurent pour Empereur Théodore
Lafcaris , qui établit le fiége de fon
Empire à Nicée. Il eut pour fucceffeur
Jean Ducas , Théodore & Jean Laſcaris .
Michel Paléologue, qui fut affocié à ce dernier
, & qui lui fuccéda après lui avoit
fait crever les yeux , reprit fur les Latins
l'an 1261 , la ville de Conftantinople ;
mais ce nouvel Empire dont il fut le ref
taurateur , ne fut que le fantôme du
mier , & n'en eut ni la puiffance ni les
reffources . Il ne s'étendit en Afie que fur
les provinces qui font en deçà du Méandre
& du Sangare ; celles de l'Europe furent
divifées en de petites Souverainetés.
Le commerce que les feuls Grecs avoient
fait jufqu'alors paffa aux villes de l'ItapreMAR
S. 1754. 47
que
lie , & Conftantinople fut privée de fes
richelles, Les Infideles , furieux des pertes
que les Croisades leur avoient caufées
abhoroient le nom Chrétien , & ne refpirant
que la vengeance , en firent tomber
tout l'effet fur l'Empire. Pour comble
de maux , les Moines plus puiffans que
jamais , exciterent , pour des difputes de
mots, des guerres civiles plus affreufes
les guerres étrangeres. Les deux partis en
vinrent à ce comble d'horreur , de traiter
avec les Turcs , fous la condition que les
habitans qu'ils prendroient dans la faction
contraire feroient traînés en efclavage ;
ainfi chacun dans la vûe de ruiner fon
ennemi , concourut à détruire la nation.
A Michel Paléologue fuccéderent Andronic
I , Michel Andronic , & Andronic II.
Sous ces Princes , les Turcs ayant fondé
la plus grande monarchie qui fût alors ,
foumirent fous Bajazet les Sultans dépendans
des Caliphes , anéantirent même
le Caliphat , & auroient dès lors renversé
l'Empire s'ils n'avoient été eux - mêmes
fur le point d'être exterminés par Tamerlan
; ce chef des Tartares qui parcourut
les Indes & l'Afie comme un torrent , y
fonda plufieurs Royaumes où regnent fes
fucceffeurs. Les Grecs auroient pû profiter
de cette diverfion ; mais occupés des
48 MERCURE DE FRANCE.
querelles de leurs Moines , ils ne tournerent
leurs armes que contre eux mêmes.
Andronic II . avoit laiffé pour tuteur à fes
fils , Jean Cantacufene , qui s'empara de
l'Empire , & fut obligé dans la fuite de le
céder à Jean Paléologue , & de fe retirer
dans un monaftere. Jean , en 1386 , fut
détrôné par fon fils Andronic ; l'année
fuivante il remonta fur le trône , & vendit
Andronic aux Turcs. Manuel , fon autre
fils , lui fuccéda en 1392. Ce dernier eut
pour fucceffeur en 1424 Jean Manuel fon
fils. Ce Prince réduit à la feule ville de
•Conftantinople , & ſe voyant prêt à tomber
fous la puiffance des Turcs , paſſa en
Italie , où il fe réunit à l'Eglife de Rome ,
& reconnut au Concile de Florence la fupériorité
du Pape , dans l'efpérance qu'il
obtiendroit par cette démarche quelques
fecours des Princes Latins ; mais le Clergé
de Conftantinople & les Evêques traitant
l'Empereur d'hérétique , fe déclarerent
contre cette union . L'infortuné Jean
Paléologue mourut de douleur de ne pouvoir
fauver fon peuple par l'obftination
des Moines & des Evêques Grecs. Conftantin
fon fils qui lui fuccéda , ſe vit bientôt
attaqué de toutes parts ; enfin l'an
1453 Mahomet II prend d'affaut Conftantinople.
Conftantin Paléologue eft tué,
&
'MÁRS. 1754. 49.
& T'Empire d'Orient eft détruit 2206 ans
depuis la fondation de Rome , & 1529
depuis la bataille de Pharfale , les Grecs
échapés à la fureur des Turcs, paffent en
Italie , & rapportent en Europe le goût
des fciences & des arts . Tel fut le faccès
des victoires des Romains. Leurs defcendans
effuyerent tous les maux qu'ils avoient
faits au monde , & la vafte Monarchie
qu'ils avoient fondée s'éteignit comme un
flambeau.
*粥 粥*******
IMITATION DE L'ODE D'HORACE,
Vides ut alta fet nive candidum foracte.
L'Hyver blanchit déja le fommet des montagnes
,
Les arbres dépouillés dans nos triftes campagnes ,
Gémiffent fous d'épais frimats :
Des fleuves enchaînés les ondes immobiles *
Ceffent d'apporter dans nos villes
Le tribut des autres climats.
Par fa cruelle intempérie ,
Ne nous laiffons point opprimer
Oppofons , cher Dalès , à fa vaine furie
Ce chêne que tu vois fi promt à s'enflâmer
Fortifions notre fyftême ,
so MERCURE DE FRANCE.
En buvant de ce vin exquis
Qu'on diroit avoir été pris
Dans la cave de Bachus même.
D'ailleurs , fans crainte & fans défir
Laiffons tranquillement agir
De l'Etre tout puiffant la fageffe profonde ,
Qui modere à fon gré les combats furieux
Que les fiers Aquilons entr'eux
Se livrent fur la terre & l'onde.
Ne fouillons point dans l'avenir ,
Refpectons les decrets du Souverain du monde ,
Sans fonger à les prévenir,
Profitons des beaux jours que la Parque nous file,
Envilageons d'un oeil tranquille
Le moment qui doit les finir.
Si nous ignorons les limites
Qu'irrévocablement le ciel leur a prefcrites ,
Efforçons nous au moins de ralentir leur cours,
En moiffonnant avec délicateffe
Les fleurs qu'enfante la jeunefle
Au fein des folâtres amours,
Tandis qu'il en eft tems, encore ,
Sur les traces de Terpficore
Suivons les plaifirs & les ris ;
Méritons les lauriers dont Apollon décore
Ses éléves les plus chéris.
Mais préférons ceux de Minerve ,
Préférons ces lauriers facrés ,
MARS.
51 1754
Qu'à jamais la vertu conferve
En dépit des hyvers , & des vents conjurés.
Le Chev, de Pierre de Fonteneilles,
Ce 23 Decembre 1753.
*******00000 :0÷÷÷÷÷÷÷***
EXTRAIT d'une lettre écrite de Stockholm ,
le 14 Décembre 1753 , par M. le Baron
de Schiffer.
J'A
" Ai là dans le Mercure , Monfieur , la
lettre d'un Sénateur de Suéde , qui ne
méritoit pourtant pas l'honneur que vous
lui avez procuré. Si j'avois à traiter asjourd'hui
la même mariere , j'aurois bien
autre chofe à vous dire. Il n'y a plus aucune
maison particuliere dans Stockholm
où le cuivre ne foit profcrit , du moins
dans l'intention , car il n'a pas été pofſible
de fournir encore du fer à tout le monde
, quoiqu'il y en ait déja cinq ou fix fabriques
très- confidérables dans les
pro
vinces les plus voifines de cette capitale.
Une fi grande révolution dans les efprits
même les plus prévenus , n'eſt dûe qu'à
l'exemple que le Gouvernement a donné
en réformant les uftenfiles de cuivre en ufa
ge dans l'armée & dans la marine . J'ai vû à
cette occafion combien les exemples font
préférables aux loix dans tout ce qui a rap-
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
port aux moeurs. Si les Souverains penfoient
un peu à cette vérité , ils compren
droient qu'ils ont une obligation plus
étroite qu'aucuns de leurs fujets de pratiquer
les loix qu'ils font : cependant ils
font communément perfuadés qu'eux ſeuls
en font difpenfés , c'eſt un excès d'aveuglement
& un renversement de toutes les
notions du vrai , qui ne font pas , ce me
femble , auffi fouvent relevés qu'ils mériteroient
de l'être.
S'il étoit poffible que la Dame qui a mis
dans votre lettre quelques mots fi obligeans
pour moi , fût tranfportée ici pour
un moment , elle auroit -fans doute une
grande fatisfaction à voir le profit que
l'on a tiré de fes bons confeils , & des connoiffances
qu'elle a daigné me procurer.
Elle peut fe vanter à préfent que tout an
Royaume lui doit un bonheur très - réel.
Peu de gens dans le monde ont eu un
titre d'illuftration fi avantageux à l'humanité.
MAR S. 1754
53
EXTRAIT des repréſentations faites an
: Roi de Suedepar le College de Santé, le 1 3·
Septemb. 1753. au sujet de l'avantage qui
réfulteroit de l'ufage des batteries de fer à
la place de celles de cuivre pour la cuiſine.
C
'Eft une vérité reconnue depuis longtems
& amplement démontrée par
plufieurs habiles Médecins , que les uftenfiles
, tant de cuivre ordinaire que de cuivre
jaune , dont on fe fert pour faire la
cuifine , font extrêmement mal fains &
nuifibles:
Le verd de gris , que malgré tous les
foins on ne fçauroit éviter , eft un poifon
fort & certain , lequel , s'il ne donne
pas la mort fur le champ , caufe cependant
peu à peu & par la fuite des indifpofitions
& des maladies qui abrégent la
vie de l'homme.
C'est là la fource de la plupart des ma
ladies épidémiques qui régnent dans les
troupes , & qui , en tems de guerre , enlevent
tant de braves gens , au grand préju
dice da Royaume & de l'Etat.
: Par cette raifon on a murement penſé
aux moyens de prévenir des fuites fi fâcheufes
, & toujours inféparables de l'ufage
des uftenfiles de cuivre , & on a jugé
pécellaire de les abolir entierement.
Ciij.
$4 MERCURE DE FRANCE.
Pour les remplacer nous avons une
quantité fuffifante de fet , qui non feulement
eft un métal également propre à cet
ufage , mais dont d'autres nations ont déja
commencé à fe fervir , dont enfin l'exemple
introduit dans quelques maiſons
parmi nous , prouve l'utilité & le fuccès.
Le fer au furplus eft extrêmement falu
taire au corps humain. La rouille de ce
métal ne caufe aucun mal ; les aftenfiles
qu'on en fabrique peuvent être étamés
auffi facilement que ceux de cuivre ; l'inf
truction publiée à ce fujet par le Confeil
royal de commerce , femble en avoir ren
du la méthode fi connue & fi aifée , qu'el
se et devenue a la pose de chaque par
1. A
ticulier.
Dans leur ufage , on n'a pas befoin non
plus d'une fi grande quantité de chatbon
& de bois , ce qui ne laiffe pas de faire un
objet pour ceux qui font attentifs à l'économie
& à l'épargne dans leurs maiſons.
La différence enfin qu'il y a entre le
prix du cuivre & celui du fer , doit procurer
à un chacun l'épargne confidérable
qu'il y aura dans l'achat de ces meubles
indifpenfables , foir pour les entrepriſes
qu'on fait pour le Roi & l'Etat , foir
pour le particulier.
En conféquence de ces confidérations ,
MARS. 1754.
Sa Majesté a fait expédier fes lettres du 2
Octobre dernier aux Confeils de la Guerte
& de l'Amirauté, portant ordre de faire
introduire l'ufage des uftenfiles de fer ,
tant pour la flotte que pour toute l'armée ,
en abolifant ceux de cuivre dont on s'é
toit fervi jufqu'à préfént. Il a été enjoint
en même-tems aux Confeils des mines &
du commerce , ayant l'infpection des for
ges & des ouvriers en général , de prendre
les précautions néceffaires pour qu'il
yait une provifion fuffifante de fufaits
uftenfiles étamés, & que le public en puiſſe
trouver à jufte prix; & afin d'encourager
les propriétaires des forges de s'y appliquer
, & les particuliers d'en faire ufage ,
il a été ordonné de publier le préfent extrait
par tout le Royaume..
A SON EXCELLENCE
A
M. LE BARON DE S ... ✰
Sénateur de Snéde.
Infi donc , pour un peuple heureux }
Contre un ufage dangereux.
Contre un préjugé tyrannique ,
Yous employez l'autorité :
Ciiij
36 MERCURE DE FRANCE
Le héros de la politique
L'eften cor de l'humanité.
Par ce trait , le plus fait peut- être ;
Pour éternifer vos deftins ,
Vous fervez vos contemporains ,
Et même ceux qui font à naître.
Vous gouvernez avec fplendeur ;
Mais quelques grandeurs qu'on poſſéde ,
Les vertus font bien plus d'honneur,
Et le bienfaiteur de la Suéde
Eft au-deffus du Sénateur.
Hercule , d'illuftre mémoire ,
Portoit en figne de victoire ,
La peau des monftres étouffés
Sous fa vengereffe maffue ;
Stockholm vous doit une ftatue
Du métal dont vous triomphez
ELOGE
De M. de Chefeaux , lû à Paris dans unę :
Société de fes amis.
Ean- Philippe-Loys de Chefeaux nâquit
à Laufane , dans le canton de Berne ,
en 1718. Il étoit fils aîné de M. le Banneret
de Chefeaux , d'une des plus illuftres
familles du pays de Vaud , & petit- fils'da .
MAR S. 1754 57
célebre M. de Crouzas , qui a rendu de fi
grands fervices à la Religion & aux Lettres.
M. de Chefeaux , dont nous regrettons
tous les jours la perte , & auquel nous con--
facrons cet éloge , a brillé dans fa patrie
en Philofophe Chrétien , & dans le monde
fçavant en Philofophe éclairé & profond
d'eft fous ces deux points de vûe
que nous allons le confidérer . Après avoir
célébré fon fçavoir , nous admirerons les
vertus qu'il exerça dans la courte carriere
qu'il a fourni. Quelque chofe que nous
difions , nous demeurerons toujours audeffous
du fujet ; mais c'est l'efpéce de defavantage
qu'éprouvent tous ceux qui ont
à louer levrai mérite.
M. de Chefeaux né avec les plus gran
des difpofitions pour les Sciences , fut affez
heureux pour trouver des conducteurs qui
s'attacherent aux meilleures méthodes pour
lui faire goûter davantage le plaifir de
l'étude , & lui en faire recueillir plus
promptement d'heureux fruits. M.de Crouzas
qui auguroit dans fon petit- fils , encore
enfant , la réputation qu'il s'acque
Teront , s'appliqua à écarter- de fon chemin.
toutes les épines qui auroient pu , ou le
dégoûter du travail , ou retarder fes progrès..
CG.
58 MERCURE DE FRANCE .
Avec de tels guides , M. de Chefeaux
parcourut rapidement les élémens de toutes
les fciences , enfuite il les étudia à
fond ; enfin livré entierement à fon goût,
il s'attacha fur tout à la Géométrie , à
l'Aftronomie , & à diverfes autres parties
des Mathématiques.
La pénétration de fon efprit , fon application
à l'étude , & la vivacité de fon
imagination lui tinrent lieu des fecours
qui lai manquoient dans fa patrie , où ces
fciences étoient peu connues, ou du moins
peu cultivées.
Il donna de bonne heure des preuves
de fes progrès. A l'âge de dix-fept ans , il
compofa trois Traités de Phyfique.
Le premier , intitulé Effai de Dynami.
que , contenoit une explication & une démonftration
des expériences nouvelles du
choc des
corps , fuivant le principe ordi→
naire des forces mouvantes proportionnelles
aux produits des maffes des corps
par leur viteffe.
Le fecond étoit fur la force de la peudre
à canon, & il l'expliquoit par les feuls
effets du reffort de l'air.
Le troifiéme traité rouloit fur le mouvement
de l'air dans la propagation da
fon. M. de Chefeaux avoit compofé celui-
ci dans la vûe de développer & d'exMARS.
1754
59
ge,
pofer plus en détail les principes que
Newton n'avoit fait qu'indiquer fur cette
matiere , dans la huitiéme fection du deuxiéme
livre de fes Principes mathématiques
de la Philofophie naturelle . Quelle
gloire à cet âge d'expliquer un tel ouvra
écrit G fçavamment , " & où les paro
» les font fiménagées « dit le célébre Panégyrifte
de Newton , » qu'affez fouvent
» les conféquences y naiffent rapidement
des principes , & qu'on eft obligé à fuppléer
de foi-même tout l'entre - deux ;
» enforte que les plus grands Géométres
ne parviennent à l'entendre qu'en l'é.
» tudiant avec foin ! «
M. de Crouzas vit avec grand plaifir le
travail de fon éleve . Sans être aveuglé par
l'amitié ou par le fang , il jugea ces trois
ouvrages dignes d'être envoyés à l'Acadé
mie Royale des Sciences de Paris ; & l'Académie
jugea comme lui , qu'ils étoient
dignes de l'impreffion . Ils parurent en
1743 , fous le titre d'Effais de Phyfique :
M. Pitot , nommé Commiffaire en 1740
pour les examiner , dit dans fon approba
tion , que l'Auteur y marque beaucoup de
fçavoir & de fineffe d'efprit.
A peu près dans le même tems , M. de
Chefcaux travailla à des obfervations fur
Saturne , dans lefquelles il éclaircit ce que
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
le célébre M. Caſſini avoit inféré à ce fu-.
jer dans les Mémoires de l'Académie roya
le des Sciences. M. de Crouzas crut fes informations
affez exactes, & eut affez bon-.
ne opinion de M. Caffini pour les lui communiquer.
La vraie gloire ne connoît
point la jalousie. M. Caffini lut & admira
Pouvrage du jeune fçavant. » Failû
écrivoit- il à M. de Crouzas , avec beaucoup
d'attention cet ouvrage , j'en ar
» admiré la précifion & la clarté ; les re-
» marques m'en ont paru judicieuſes , el--
» les fuppléent à ce que j'avois omis , ou .
à ce que je n'avois pas affez éclaircra
» dans les Mémoires de l'Académie . «
Qu'un tel aveu eft digne de louanges, &
qu'il eft honorable pour M. Caffini & pour:
M. de Chefeaux !:
Il s'appliqua auffi particulierement i
Pétude des Langues. Le Latin , le Grec &
PHébreu furent fes Langues favorites ; il
ý étoit fi verfé , qu'il expliquoit fouvent
de mémoire les endroits les plus diffici
les , & qu'on l'a vu redreffer les meilleurs
Interprêtes , fur l'explication de certains
paffages Hébreux. Il ne négligea pas l'in
telligence de l'Arabe & de l'Anglois : it :
avoit auffi beaucoup de goût pour la Mu
fique & pour le Deffein , & quelquefois s
it ſe délafſoit avec ces arts agréables , de lan
MAR·S. 1754° 311
trop grande application du cabinet...
En 1736 , M. de Chefeaux fut attaqué
d'une maladie opiniâtre , qui vint inter-
Compre fes travaux littéraires ; il fut plus.
d'une fois fur le bord du tombeau , & il
ne fe rétablit que par un régime févere
qui l'empêchoit de s'adonner à l'étude :
comme c'étoit la feule paflion qu'il ne
pouvoir combattre avec fuccès , on fut.
contraint de l'éloigner abfolument des
livres. Inutile reméde : fon génie , tou-.
jours actif , le fervoit trop bien. Dans fes.
méditations il appercevoit toujours de
nouvelles vérités , & cette contention .
L'épuifoit, au point que pour prévenir des.
fuites funeftes , on le rendit à ſa biblio-,
théque . Cet état de langueur & de foibleſſe
dura pendant cinq ans , & il étoit.
le feul qui ne s'en appercevoit pas.
Quelque tems après fon tétabliſſement,.
une comére qui parut en Décembre 1743 ,
vint l'arracher aux études du cabinet , &:
lui fournit l'occafion de fe lier avec MM .
Réaumur, le Monnier , Demairan ; il l'étoit
déja avec MM. Poleni , Caffini , Koenig
Bernoulli, Calendrini. Il découvrit certe
cométe à la vûe fimple , le 13 Décembre
tandis que ceux qui avoient les meilleurs
youx l'appercevoient à peine avec le fecours
du télescope. Ils n'étoient pas :
2 MERCURE DE FRANCE.
·
accoutumés comme lui à examiner auf
particulierement les aftres ; il n'arrivoit
pas dans le firmament le moindre changement
, qu'il ne s'en apperçût auffi - tốt.
Etoiles fixes , coméres , il n'avoit pas befoin
de télescope pour les reconnoître
la vûe feule lui fuffifoit.
Il entreprit au fujet de cette cométe ,
une chofe que perfonne n'avoit encore
fait , & qui devoit augmenter , s'il eût été
poffible , la gloire du grand Newton , & en
acquerir une bien grande au jeune Helvétien
qui marchoit fur fes traces. *
}
Ce fut de décrire après 19 jours de fon
apparition , & felon le fyftême Newto
hien , le cours que faifoit cette cométe ,
fans qu'il s'en foit écarté que de 10 à 12
fecondes dans Fefpace de 24 jours après
la prédiction de fixer le cours anquel elle
S'approcheroit le plus du Soleil, & jufqu'à
quel point elle le feroit ; de marquer les
irrégularités , ou plutôt les bizarreries apparentes
de fon cours , l'augmentation
fucceffive de fa lumiere , & enfin fa diminution
par degrés juſqu'au jour auquel
elle cefferoit d'être visible. Il envoya des
copies à tems de cette carte & de cette
nouvelle espece de prédiction à de célé
bres Aftronomes , qui eurent grand foin de
faire toutes les obfervations néceffaires
MARS. 1754. 63
pour la juftifier ou la détruire . Quel ne
fut pas leur étonnement , lorfqu'ils virent
la comére fuivre pendant une marche de
près de fix mois le chemin que lui avoit
tracé M. de Chefeaux , & fur tout quand
ils la virent tomber dans toutes les irrégularités
apparentes aufquelles il fembloit
qu'il l'avoit affujettie ! Quelle certitude ne
donna point un pareil phénomène au ſyftême
Newtonien ! & quelle gloire n'ac
quit- il point à celui qui avoit fi bien faifi
ce fyltême , & l'avoit ft folidement démontré
! A l'égard des queues de cette
cométe , il écrivit auffi à M. Daniel Bernoulli
& à M. Koenig, au mois de Février
1744 , qu'au commencement du mois fuivant
, elle paroîtroit avoir deux queues
il marqua même quelle feroit leur direction
, & à cet égard comme au précédent ,
l'événement vérifia ce qu'il avoit avancé.
Ses obfervations fur cette cométe furent
imprimées l'année fuivante. On trouve
dans cet ouvrage deux objets qui confirment
ce que nous avons dit de fa pénéteation
& de fon fçavoir.Le premier eft une
méthode de calculer les élémens de la théorie
des cométes fuivant les idées du ſyſtème
Newtonien, & cette méthode a deux avantages
fur celles de Grégori & de Newton
lui- même. L'un , c'eft qu'elle ne fuppofe
64 MERCURE DE FRANCE. -
en quelque forte qu'une théorie générale ~
des mouvemens appatens de la cométe
dont on veut calculer les élémens & l'autre
, que les calculs qu'elle demande font
moins longs & moins embarraffés que ceux.
de ces deux illuftres Anglois
Le fecond objet eft une carte dư mouvement
réel de la cométe dans le ciel , &
d'une autre repréfentant for mouvement
apparent à travers les étoiles fixes ; ce qui
eft peut- être la feale maniere complette
de mettre dans tout fon jour le vrai mouvement
des cométes. On n'avoit rien vu
jufqu'alors dans ce genre , pas même dans
les tabies de Whifton , ni dans celles de M.-
Halley : l'utilité de cette exactitude fera .
fans doute des imitateurs.
Nous avons vû M. de Chefeaux expli
薯
quer à 17 ans les énigmes de Newton ; nous *
l'avons vû par le fecours de ce Philofophe
, aller plus loin que lui -même. Voici
une preuve qu'à l'âge de 18 ans il rencon--
tra par fes propres méditations ce que New
ton avoit déja dit. En 1736 il avoit prefque
achevé une théorie des mouvemens ››
de la Lune , pour corriger les élémens des¹
tables lunaires de MM . de la Hire & Caffini,.
qui s'écartoient quelquefois du ciel de 7
à8 dégrés dans les fyzigies, & de 15 ou 1
20 minutes dans les quadratures , & il en
MAR S. 1754 65
avoit déterminé les élemens lorfque le
ſyſtême de la théorie lunaire de Newton
lui tomba entre les mains . Il ne tarda ·
pas à s'appercevoir que cette théorie étoit
prefque la même que celle qu'il avoit ima
ginée , quoiqu'elles n'euffent pas le même
fondement ; celle de M. Newton étant dé
montrée fur les loix de l'attraction , &
celle qu'il avoit inventée l'étant fur fes
feules obfervations. La légere différence.
qui s'y trouvoit , étoit même toute à l'honneur
de M. de Chefeaux. Da premier coup
il étoit parvenu à la vérité. Newton étoit
reſté en arriere dans la premiere & dansla
feconde édition de fon ouvrage ; M. de
Chefeaux fe procura la troifiéme , & reconnut
que par une route différente il
étoit parvenu au même but.
C'est ainsi que M. de Chefeaux appor
toit une fi grande application à fes calculs,
& y joignoit une fagacité fi profonde ,
qu'il les faifoit plutôt en Hiftorien qu'en
Aftronome,
En 1748 il envoya à l'Académie royale
des Sciences de Paris une théorie des cométes
, où il donnoit une nouvelle méthode
de calculer leur orbite : elle avoit
l'avantage de tous fes ouvrages en ce gen
re , de donner une route directe de caleuler
les élémens de ces corps , & de de
66 MERCURE DE FRANCÈ .
mander infiniment moins de calculs &
d'opérations que les autres méthodes.
Aufli cette Académie l'honora - t - elle de
fon approbation ; elle réfolut même de
l'inférer dans un volume de Mémoires
compofés par des Sçavans qui n'étoient
point de fon corps , & qu'elle fe propo
foit de faire imprimer. Jufqu'alors on n'a
voit pu trouver cette méthode directe de
calculer les mouvemens des cométes , &
les plus grands Géométres , Newton luimême
, avoient échoué dans cette entreprife.
Nous n'avons.confideré M. de Cheſeaux
Que comme Aftronome fur toutes les fciences
qu'il cultiva ; nous le connoîtrons tou,
jours avec le même avantage.
On a dit que pour faire de bons élémens
d'une fcience , il faut fçavoir plus
que ces élémens ; & rarement voit - on
qu'une perfonne qui a atteint un certain
degré de perfection , s'abaiffe pour ainfi
dire , à décrire la route qu'elle a fuivie
pour arriver à cette perfection. Il faut être
un véritable citoyen de la république des
Lettres , pour s'attacher à prendre comme
par la main, un jeune candidat , & le conduire
avec fûreté dans les fentiers tortueux
des fciences. C'eft ainfi que penfoit M. de
Chefcaux ; tout ce qui pouvoit fervir à
MARS. 67 1954.
étendre les connoiffances de tous les hom
mes lui étoit précieux . Auffi compofa- t - ik
en 1747 & 1748 , pour le Prince de Naffau
, dont on fouhaitoit qu'il dirigeât les
études , des élémens de Cofmographie &
d'Aftronomie , où la fimplicité & la clarté
brillent par rout . On y voit un Auteur
maître de fa matiere , la préfenter fous la
face la plus avantageule , & qui a l'art de
mettre à la portée des plus fimples les propofitions
les plus difficiles & les plus compolées.
Ce ne fut pas le feul ouvrage qu'il entreprit
pour ce Prince ; il avoit travaillé
dans la même vie à une Introduction à
Phiftoire , elle commençoit à l'ere chrétiene
, & auroit été continute jafqu'à nos
tat
ELG
jours. On y auroit vu un écrivain judicieux
& éclairé, n'appréciant chaque cho
4
Le
que fa
jufte
valeur
, chercher
les
prin
cipes
des
actions
les
plus
gloricafes
, peindre
avec
vérité
le
caractere
& les
moeurs
des
Nations
, développer
les
caufes
de
leur
grandeur
&
de
leur
décadence
. On
y auroit
vu
un
Philofophe
Chrétien
, qui
ne
s'arrêtant
point
à la fuperficie
des
chofes
, cherche
à pénétrer
avec
refpect
jufqu'à
l'origine
de
la Religion
; qui
adınire
fes
progrès
, voit
avec
peine
les
maux
qu'ont
fait
les
perfécuteurs
des
Héréfas
68 MERCURE DE FRANCE.
ques & les haines de parti , & remontant
à l'Auteur de la Religion , en fait admirer
par connoiffance de caufe , toutes lesparties
à fon éleve. Il forme ſon coeur tandis
qu'il orne fon efprit des plus belles &
des plus sûres connoiffances. Malheureufement
M. de Chefeaux ne conduifit cette
Introduction que jufqu'à Charlemagne ;
& quoiqu'il n'ait pas mis la derniere
main à ce morceau , il n'en eft pas moins
précieux:
On avoit formé à Laufane une Société
de perfonnes éclairées , qui s'affembloient
chaque femaine chez un jeune Prince écran
ger , pour l'inftruction duquel on lifoit
des difcours & des differtations fur pref
que toutes fortes de fåjets . On penſe bien
que M. de Chefeaux fut un des premiers
admis à ces conférences : fes differtations
furent toujours écoutées avec la plus grande
attention , & on auroit défiré que chaque
jour il eûr voulu faire de pareils préfens
; il furprenoit autant par la diverfité
des matieres qu'il traitoit , que par la
maniere claire & fçavante dont il remplif
foit les plans qu'il fe propofoit. Cet établiffement
nous a procuré des difcours fur
l'utilité des fciences & des arts , fur le
bonheur de la vie à venir , fur l'imagination
, fur les propriétés & les facultés de
MARS. 1754. 69
l'ame , fur l'éclipfe de Phlegon , fur la réformation
du Calendrier , un effai de Catoptrique
, un Catalogue des nébuleuſes ,
un Difcours fur la figure de la terre , lû
dans une ſéance de l'Académie royale des
Sciences de Paris , au mois de Juillet 1751 ,
& plufieurs autres Ouvrages qui feront inceffamment
donnés au public.
On connoît le befoin d'un obfervatoire
pour un Aſtronome. M. de Cheſeaux avoit
cet avantage dans fa terre de Chefeaux ,
où la vûe n'étant point bornée par des objets
trop voifins , lui procuroit l'horiſon le
plus agréable & le plus vafte ; c'eſt là qu'il
paffoit des nuits entieres à obferver les aftres.
Le jour étoit consacré ou à écrire ſes
obſervations , ou à méditer fur les véri
tés les plus fublimes ; & c'est ainsi que
travaillant fans relâche & avec une contention
perpétuelle , il abrégea des jours
dont la durée auroit été fi avantageufe à
Phumanité & aux fciences.
Il étoit effentiel à M. de Cheſeaux de
s'affurer de la véritable fituation de fon
obfervatoire ; il fit à ce fujet toutes les
obſervations néceſſaires pour en avoir la
vraie longitude. Ces recherches lui firent
remarquer que la vraie fituation de la
Suiſſe étoit encore peu connue ,
& il en
70 MERCURE DE FRANCE.
drefla une carte fur fes nouvelles décou
vertes,
Ce qu'il avoit fait pour fon obfervatoire
&
pour fon
il le fit anffi
pour la
pays ,
Paleſtine & pour Jéruſalem , & il le trouva
d'accord à ce ſujet avec M. Danville, un
des plus fçavans Géographes de nos jours.
Tant de rares connoiffances ne fatisfaifoient
cependant pas encore M de Chefeaux
; c'étoient des Sciences qu'il auroit
regardé comme inutiles , fi elles ne l'avoient
élevé à cet Etre infini , auteur de
routes les merveilles qu'il découvroit tons
les jours, & qu'il ne fe laffoit d'admirer ;
mais ces mouvemens d'admiration ne pro.
duifoient point en lui des fentimens ftériles
; ils fervoient à augmenter le refpect &
Famour qu'il portoit à fon Créateur. Il
fanctifioit en quelque forte fes études pat
la lecture des livres facrés , & il prit le
parti de les défendre contre cette foule
d'impics qu'il voyoit avec indignation
s'élever de tous côtés contre les vérités les
plus fublimes & les mieux établies . Dans
cette vûe il s'attacha à la lecture des Prophétes
dans le texte original : il y porta
cette pénétration qui avoit brillé dans fes
ouvrages mathématiques , aufli fes recherches
curent-elles un grand fuccès ; un
1
MARS. 1754. 71
aouveau monde s'y dévelopa à fes yeux ,
Par la fagacité & fon travail , il trouva la
clef de nombre de paffages qui fembloient
ne pouvoir être entendus. Il communiqua
avec empreffement au Public la plus gran
de partie de ces découvertes , perfuadé
que ce qui rempliffoit fon ame de l'efpé
rance la plus vive , par la grandeur des
événemens qu'il crut appercevoir dans l'a
venir , ne pouvoit que combler de joie les
fidéles , & les porter à glorifier Dieu .
Du fond de fon Cabinet , la réputa
tion de M. de Chefeaux s'étendit dans
Tout le monde fçavant. Le Préſident d'une
Académie Impériale l'invita , dans les ter
mes les plus preffans , à fe rendre à Peserbourg
, pour être Directeur de l'Ob
fervatoire & premier Profeffeur d'Aftronomie
, avec l'agrément de voyager aux
frais de l'Impératrice dans toutes les So
ciétés littéraires. La foibleffe de fon tem
péramment & fa modeftie ne lui permirent
pas d'accepter des offres auffi honorables ;
il ne cherchoit point la gloire , la gloire
le venoit chercher , & illa refufoit.
L'Académie des Sciences de Paris le
reçut en 1748 au nombre de fes Corref
pondans .
Dans fa derniere maladie il reçut des
lettres du célébre M. Haller, qui lui ap72
MERCURE DE FRANCE.
prenoient qu'il venoit d'être aggrégé à l'A
cadémie Royale de Gottingen . Quelques
jours avant la mort il avoit auffi été aggrégé
à celle de Londres, & il étoit Membre
de celle de Stockholm . C'eft ainsi que toutes
les Sociétés littéraires s'empreffoient à
honorer les talens ; & nous pouvons dire,
à la louange de M. de Chefeaux , qu'il avoit
une connoiffance fi exacte de prefque toutes
les Sciences , que ceux qui s'étoient
bornés à quelques-unes d'entr'elles , & qui
y avoient confacré toute leur vie , ne
pouvoient s'empêcher de convenir qu'ils
apprenoient toujours quelque chofe de
lui.
Confidérons à préfent dans M de Chefeaux
le Philofophe chrétien : c'eft la partie
qui nous intéreffe le plus , & quelqu'éloge
que nous ayons fait de fon érudition
, nous le trouverons ici fupérieur à
lui-même.
M. de Chefeaux pouvoit être auffi ſçavant
que nous l'avons repréſenté , & faire
de toutes les Sciences l'abus qu'en font
plufieurs de ceux qui y excellent ; mais il
fçut le préferver de l'orgueil que donne
trop fouvent le fçavoir , & il donna l'exemple
de la modeftie la plus fcrupu
leufe.
La jufteffe de fes calculs en Aftronomie
lui
MARS. 1754. 73
lui fit connoître l'abus de cette Science
trompeufe , qui cherche à intéreffer les
aftres dans la fortune des mortels , & il
déplora l'aveuglement de ceux qui croient .
encore à ces chimeres.
Sa Théologie étoit pure ainfi que fon
coeur ; il n'apporta point dans les difputes
de controverfe cette animofité de parti
qui femble innée chez les Théologiens ;
il remontoit au principe de chaque Reli
gion , & louoit le bon par tout où il le
trouvoit.
Il fe perfuada qu'en mariere de Foi il
ne faut point apporter un efprit de calcul
, mais un efprit d'examen & de foumiffion.
Sa Philofophie étoit douce , fage , rai-›
fonnable ; elle n'étoit point femblable à
cette prétendue Philofophie brufque , violente
, impérieufe & ennemie de la fociété
, qui ne fçait que condamner . M.
de Chefeaux penfoit que le vrai Philofophe
doit commander fans cefle à fes paffions
, ne fe pardonner jamais rien , & être
indulgent pour les autres : la vie fut une
preuve continuelle qu'il adoptoit cette maxime.
tl ne portoit point une curiofité téméraire
fur les Myfteres ; il s'arrêtoit avec
Ꭰ .
74 MERCURE DEFRANCE.
foumiffion où fa raifon ne pouvoit com
prendre , & ne cherchoit qu'en l'homme
même la caufe de notre ignorance fur les
plans de la Divinité.
Il étudioit curieufement l'Hiftoire ;
mais il ne fçavoit point prêter de mauvais
principes aux meilleures actions : eût - ib
été auprès des Rois , il ne leur auroit jamais
caché la vérité , mais il l'auroit préfentée
de maniere à la faire aimer.
•
Son amour pour l'antiquité ne lui fit
point refufer fon eftime aux ouvrages de
nos jours qui font dignes d'admiration , &
dans fes recherches fur la Mythologie il ne
s'arrêta point à des rapports qui n'ont de
fondement que dans des imaginations
échauffées.
Si M. de Cheſeaux eut le bonheur d'être
bien dirigé dans fes études , il eut auffi
celui de naître dans une famille où la vertu
eft héréditaire , & qui prit un foin particulier
de former fon coeur en même tems
qu'on travailloit à cultiver ſon eſprit.
Un des principaux devoirs du Chrétien
eft de porter à la vertu ceux avec lefquels
il vit en fociété , & ce devoir eft le plus
négligé. M. de Chefeaux s'attacha à le rem.
plit avec cette douceur qui lui étoit fi naturelle.
C'eft ainfi que les payfans de fa
terre eurent part à fes foins religieux. CetMARS
. 1754. 75
te efpece de gens , injustement méprifés ,
paroiffoient à les yeux philofophes , des
êtres tels que lui , & par là même dignes
qu'il s'intéreffat pour eux : auffi il s'appliqua
à leur infpirer l'amour de la vertu ,
non feulement par fon exemple , mais encore
en les muniffant de Livres propres à
leur rappeller leurs devoirs . Il leur fit connoître
, d'une maniere fimple , l'Auteur de
leur exiſtence , & il détacha peu à peu
leurs fens de la matiere : fur tout pour
que fes peines ne fuffent point infructueufes
, il confeilloit les perfonnes chargées
de les inſtruire , & les accompagnoit ſouvent
dans leurs vifites. Il avoit même travaillé
à un plan d'inftruction pour les habitans
des campagnes : fans doute nous
verrions en réalité cet âge heureux , où
l'innocence étoit l'appanage des hommes
, fi quelques êtres femblables à M. de
Chefeaux, faits pour inftruire & pour être
aimés , habitoient dans les lieux que l'ignorance
& la fuperftition tiennent ſous
leur empire.
Nous avons vu le goût de M. de Cheſeaux
pour l'étude , il n'en étoit pas moins
propre pour la fociété . Son application au
travail ne lui avoit point donné cet air
milantropique , & ce ton farouche qui
annonce d'ordinaire les fçavans. La dou-
Dij
76 MERC
E DE FRANCE
.
ceur & la modestie étoient peintes fur fon
vifage ; il faifoit l'agrément des fociétés
où il fe trouvoit ; il le mettoit à la portée
detout le monde , & l'on n'auroit jamais
foupçonné chez lui le Géometre ni l'Af
tronome.
Ce fut fon amour pour la Religion qui
engagea la Société de Laufanne à faire les
efforts pour le procurer ce grand homme.
Elle étoit naiffante , & cherchoit à rendre
fes fondemens ftables par le moyen
de quelqu'un qui pût l'éclairer de fes confeils
, & la foutenir par fon crédit : elle
jetta pour cet effet les yeux fur M. de
Chefeaux , & ne crut pas pouvoir faire
une meilleure acquifition ; on connoiffoit
à la vérité toute l'étendue de fes occupa
tions , mais on connoiffoit auffi fon amour
pour la vertu , & c'eft ce qui raffura. Il ne
connut pas plutôt l'utilité de ce fage établiffement
, qu'il s'empreffa d'entrer dans
fes vûes , & d'être reçu dans cette nou--
velle Académic . M. fon frere étoit alors
Chef de cette Société , il fe démit de fon
emploi en faveur du récipiendaire. Cette
action reçut un applaudiffement général ;
mais il fallut tout le mérite du Chef que
la Société acquéroit , pour la confuler de
la perte qu'elle faifoit par cette démiffion
volontaire.
M'A RS. 1754. 77
Pendant deux ans qu'il occupa
qu'il occupa la place
de Préfident , on cut fans ceffe occafion
d'admirer fon zele , fon attachement pour
les Membres de la Société , & fon exactirude
à fe rendre aux Séances .
Appellé dans cette capitale , l'éloignement
ne lui fit point oublier la Société
qu'il quittoit ; au contraire il s'attacha à
lai donner de nouvelles preuves de fou
zele , fe choififfant un petit nombre d'amis
dont il forma un corps qu'il érigea
en fociété , en verru des pouvoirs qui lui
furent envoyés par la grande direction de
.Laufanne.
>
Il ne connut jamais l'aigreur dans les
difputes. Il ne pouvoit qu'arriver très-fouvent
qu'un homme auffi fçavant que lui
fe trouvât en conteftation fur différens
points de littérature ;il évita toujours avec
foin d'entrer en lice : une fenle fois il fut
engagé dans une difpute littéraire , où la
politeffe la plus délicate fut obfervée fcrupuleufement.
Ennemi déclaré du menfonge & de l'injuftice
, il ignoroit ces rufes & ces détours
, marques ordinaires d'un petit efprit
ou d'un mauvais génie : il étoit trop
en garde contre lui -même pour s'être jamais
laiffé aller à la colere ; il paroiffoit
avoir toujours tort vis- à- vis de ceux qui
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
font affez présomptueux pour prétendre
avoir toujours raifon .
Il eut toujours en horreur cet art qui a
pris naiffance de la malice des hommes ;
& qui les portent fouvent à noircir les
motifs des meilleures actions , qui les porte
à divulguer les défauts de leurs meilleurs.
amis ; cet art qui foutient les converſations
, & qui fait l'ame de ce qu'on appelle
bonne compagnie. M. de Chefeaux
plein d'indulgence pour tous les hommes ,
leur prêtoit fouvent des vertus qu'ils n'ontpoint
, il aimoit mieux être leur dupe que
leur ennemi . S'il avoit quelque défaut ,
c'eût été peut- être celui d'une trop grande
délicateffe ; défaut bien glorieux , dont
il feroit difficile d'accufer quelqu'un à propos
.
Généreux & charitable , il n'apperce
voit point le pauvre fans le foulager , &:
il eût pu compter les jours par les bienfaits
, comme les années par quelques brillantes
découvertes. Il n'attendoit pas que.
le pauvre détaillât ſa miſere , il lui épargnoit
la honte de l'avouer . Qu'un tel homme
eft digne de louanges non feulement
il éclairoit l'univers , il faifoit encore fubfifter
l'indigent : le fçavant le connoiffoit
par les écrits , le pauvre par fes bienfaits..
Nous avons vû M. de Chefeaux . concen ..
MARS. 1754 79
tré dans fon cabinet , renfermé dans un
petit cercle d'amis choifis , aimant trop
fa patrie pour fe laiffer éblouir par des offres
avantageufes. Pour l'engager à furmonter
fa répugnance à cet égard , il ne fallut
-pas moins que toute l'eftime qu'il portoit
à d'illuftres Membres de l'Académie Royale
des Sciences de Paris , & fon attachement
particulier au Prince d'Anhalt - Zerbft,
qui l'appelloit dans cette ville pour lui fervir
de guide , & auquel il ne s'attacha que
parce qu'il découvrit en lui les femences
des vertus les plus aimables.
Il vivoit dans une Cour peu nombreufe
, mais bien choifie , & où il comptoit
fes amis par ceux qui la compofoient . Lorfqu'il
eut formé la fociété dont nous avons
parlé , il ne fe plaifoit que dans les féances
qu'elle tenoit , & il goûtoit enfin un
plaifir dont il étoit privé depuis fon départ
de Laufanne , lorfque la Providence jugea
à propos de le retirer de ce monde.
Les approches de la mort font la pierre
de touche du vrai mérite. C'eft dans ces
inftans critiques que l'hypocrite ceffe fon
rôle , & que l'ame fe montre telle qu'elle
eſt. M. de Cheſeaux qui ne connoifſoit
que les vertus , & qui ignoroit prefque
juſqu'au nom des vices , vit approcher
fa fin , non feulement fans murmure , mais
Diiij:
S8o0 MERCURE DE FRANCE.
même avec une espéce de joie. Son coeur
ne refpiroit qu'après le bonheur de la vie à
- venir , dont il avoit les idées les plus grandes
& les plus nobles.
Ses amis fondant en pleurs , entou
roient fans ceffe fon lit , & furent des témoins
continuels de fa patience , de fa réfignation
& de la grandeur de fa foi fes
prieres étoient ferventes & fouvent réitérées
; il ne penfoit qu'avec une crainte rai
fonnable à cet inftant formidable , où l'ame
fe détachant de la matiere , va paroître de
vant fon Juge , fuivie de toutes fes actions.
» Dieu m'appelle , difoit- il , l'avant derniere
nuit de fa vie : Dieu m'appelle à
» foutenir un grand combat ; qu'il daigne
» me donner des forces pour en fortir victorieux
, & que fa clémence m'accorde
le pardon de mes péchés «. Ce fut dans
ces fentimens de piété & de foumiffion
aux ordres de fon Créateur , qu'il remit
fon ame entre fes mains , après une ma-
Jadie de huit jours , le 30 Novembre
751 , à fept heures du matin.
Le Prince auquel il étoit attaché , inconfolable
de cette mort , fentit toute la
perte qu'il faifoit. Ses amis lui rendirent
les derniers devoirs , & n'oublieront jamais
la perte qu'ils ont faite , & les exemples
de vertu qu'il leur a donnés dans.
MAR S. 1754. Sr
Tes inftans trop courts qu'ils ont paffés avec
lui .
M. de Chefeaux avoit la taille médiocre
, avec peu d'embonpoint , l'oeil vif &
pénétrant , la phyfionomie agréable , &
la douceur toujours peinte fur le vifage .
Il remplit dans la derniere exactitude tous
les devoirs de fes relations dans la fociété :
il aimoit , chériffoit & refpectoit ceux dont
il tenoit la vie ; il étoit étroitement attaché
à un frere , dont l'amitié pour lui étoit
inexprimable. Bon parent , véritable ami ,
zelé citoyen , il excella dans toutes les
vertus.
Que dirons- nous de fa modeftie ? Nous
ne pouvons mieux la peindre qu'en empruntant
les traits du célébre Fontenelle ,
qui faifoit ainfi l'éloge de Newton,
» Un caracteré doux promet naturelle-
»ment de la modeſtie , & la fienne s'eft
» toujours conſervée fans altération , quoi-
» que tout le monde füt conjuré contre
» elle il ne parloit ou de lui ou des autres
; il n'agiffoit jamais d'une maniere:
à faire foupçonner aux obfervateurs les
plus malins le moindre fentiment de
vanité : il eft vrai qu'on lui épargnoit
affez le foin de fe faire valoir ; mais
» combien d'autres n'auroient pas laiſſé de
prendre encore un foin dont on fe char
25
D'W
S2 MERCURE DE FRANCE.
33
ge fi volontiers , & dont il eft fi difficile
» de fe repofer fur perfonne ! combien de
grands hommes , généralement applau-
» dis , ont gâté le concert de leurs louan-
" ges en y mêlant leurs voix ! ;
Et que l'on n'accuſe pas ici notre amitié
d'enthoufiafme , en comparant la mo-
Ideftie de M. de Chefeaux avec celle de
Newton , comme fi nous voulions mettre
en parallele le mérite de notre ami avec
celui du Philofophe Anglois . Quelqu'un
bon juge fur cette matiere , a dit que fi M.
de Chefeaux eût paru fur un théatre auffi
grand que l'Angleterre , ou ce Royaume ,
la réputation auroit égalé , & peut- être
furpaffé celle des plus fameux Philofophes.
Tel eft l'éloge que notre amitié d'accord :
avec la vérité , confacre à Meffire Jean-
Philippe- Loys de Chefeaux , Gentilhomme
du Pays de Vaud , Gentilhomme ordinaire
de S. A. S. le Prince d'Anhalt- Zerbft,.
Correfpondant de l'Académie Royale des
Sciences de Paris , Membre de l'Académie
Impériale de Saint- Petersbourg , de la Société
Royale de Londres , & des Académies
Royales de Stockolm & de Gottingue
ancien Président de la Société de
de Laufane , President de celle
dont nous fommes Membres , dont la méMAR
S. 1754. 83
moire fera fans ceffe confervée dans nos
Coeurs.
Tous ceux qui nous écoutent ont été
pendant quelque tems témoins des vertus,
de ce grand homme , & c'eft en ce lieu ,
où nous célébrons fon mérite , qu'il a
exercé fa patience , fa foi , la réfignation
& qu'il a ceffé de vivre dans le tems , pour
revivre dans l'éternité.
IDYLLE.
Ans cette retraite
Chantez , doux oifeaux :
Dans tous les hameaux ,
Que l'écho répéte
Des concerts fi beaux.
Heureux animaux !
Dès votre bas àge
Vous fçavez charmer;
La Nature fage:
Afçu vous former
Sans apprentiffage
Et vous faire aimera
Que l'art de l'enfance
Dirige nos voix ,
Qu'on fuive fes loix
D ལྕ Devji
84 MERCURE DE FRANCE
Dans chaque cadence ¿
Formé fans leçon
Un jeune pinçon,
Captif en fa cage ,
Charme plus mon coeur
Par fon doux ramage
Que l'art d'un Acteur .
La fimple Nature
Brille fans atours ;
Sans vaino parure-
Philis plaît toujours.
Ainfi vosplumages
Volatils heureux,
Dans ces doux bocages.
Brillent à nos yeux.
Si dans la prairie
La Nymphe chérie
Conduit fon troupeau
Sur un arbriffeau.
Mille oifeaux volages,
Par leurs badinages
Charment fes loifirs :
Leur beauté touchante
Eeur voix raviffante ,
Font tous les plaifirs.
Spectacle qu'admire
Paris enchanté ,.
* L'Opernia
MARS: & 1754.
Que votre beauté
Chaque jour l'attire ;
Pour moi loin de vous ,
Affis foùs un hêtre ,
J'écoute peut-être
Des concerts plus dous,
Mon ame tranquille
Goûte en cet afyle
La paix , la douceur :
Qu'il eft doux d'y vivre:
Seul avec un livre
Quand on a fon coeur !
Mile L ** du M ** de Laval.
LE POULET GLOUTON.
FABLE.
C Ertains poulets à même table.
Vivoient de pair à compagnon ;
La fervante de la maiſon ,
Dame Margor , fille capable,
Mieux que poulets du Roi les nourriffoit , dit on,
Malgré ſes ſoins , peu content de la vie ,.
Parmi la troupe étoit certain glouton
Qui ne trouvoit jamais la portion
Eorte affez pour la compagnie .
86 MERCURE DE FRANCE .
Je n'en ferai pas le dindon ,
: Dit- il tout bas puis élevant le ton ,
S'écria d'une galerie :
Or écoutez , mes freres , ce fermon :
Nous mangeons tous outre meſure ,
Les alimens font faits pour aider la nature ,
Et non pour fatisfaire un appetit gourmand ;
Mes très chers , vivons fobrement
Le Sage doit manger pour vivre ;
Cette maxime eft un point important
Que nous devons tous fuivre.
Il dit... & les benêts touchés de ce difcours
Jeûnerent depuis tous les jours.
Le fire après le refectoire ,
Incognito venoit lécher les plats ,
Que les dupes laiffoient bien gras
1l en eût eu toute la gloire ,
Si par malheur pour lui
Son embonpoint ne l'eût trahi ..
Certain jour roulant la prunelle
Sur le troupeau , Margot vit l'orateur
Dont elle admira la rondeur.
Oh , oh ! dit-elle ,
Monfieur , vous êtes bien dodu ,
Vous pourriez bien mourir de gras fondu ,
Or ça , venez à la cuiſine ,
Surla table tantôt vous aurez bonne mine
Tuchoux , qu'il fera fucculent ! 2 .
MARS. $77 1754%
·
Dans le même inſtant la commere »
Détachant certain inftrument ,
En deux coups lui fit-fon affaire .
Theut mieux fait de jeûner à mon fens...
Helas ! peut-être à nos dépens
Beaucoup de gens font bonne chere
Qui ne la feront pas long- tems.
********
Par la même.
3 0 0 0 0 0
>
ㄠˋ
La Lettre fuivante eft de M. de Treffany
Lieutenant Général des Armées du Roi
Commandant en Toulois , Barrois Lor
raine Françoife , & Membre de la plupart -
des Académies de l'Europe ; c'eft dire fuffi
Samment que les Obfervations que nous préfentons
au Public font sûres , & qu'elles font auffi
agréablement tournées qu'elles puiffent l'être,
LETTRE
A M. L'ABBE' RATNAL.
E Catalogue du cabinet de feuM.Geof
•Lifroy , Membre de l'Académie des Sciences
, qui vient d'être imprimé , eft un monument
pour les amateurs , de l'Hiftoire.
$8 MERCURE DE FRANCE.
-
naturelle ; ce Catalogue fera fouvent confulté
par ceux qui travailleront à fe former
des Cabinets . On fçait que les Catalogues
des fameufes Biblioteques font confervés
précieufement ; & en effet non
feulement oonn pprreenndd uunnee. grande connoiffance
des matieres & des Auteurs qui
en ont traité dans les Catalogues de Balufe
, de Ducange , &c. mais auffi on fe
fait une idée précife des Editions , du choix,
de l'ordre & de l'arrangement des Li
vres.
Le Catalogue du Cabinet de M. Geof.
froy laiffe bien des chofes à defirer pour
l'ordre, furtout dans l'article des Coquillages
; il contient auffi quelques erreurs, &
je crois que rien n'eft plus utile que de
dénoncer au Public celles qui peuvent
s'accréditer. J'avoue même qu'il eft furprenant
qu'elles puiffent fe foutenir encore
malgré les expériences les plus faciles à
répéter , & de voir qu'on les réimprime
en des ouvrages , trop eftimables d'ailleurs
pour qu'on ne cherche pas à en féparer les
feals articles qui peuvent donner de faulles
.
idées.
Comme l'Aureur du Catalogue dé M.
Geoffroy a joint fes propres réflexions à
plufieurs articles , ce font ces réflexions
qui m'ont engage , Monfieur , à vous en
voyer celles qui fuivent.
MARS. 1754. 89
Art. 6. Belemnites , ou pierres de linx .
L'Auteur fuppofe avec M. Lineus qu'il
Y a peut - être des nautilles coniques au
milieu de la mer , que l'on ne peut les
trouver , que des & que des pétrifications fe mou--
lent dedans.
Je trouve deux erreurs dans ce même
article ; l'exiſtence de ces nautilles coniques
n'eft point prouvée , & les Belemnites
ne font point des pétrifications ;
elles étoient des pétrifications on les trouveroit
en cônes pleins , & l'on n'y trou
veroit pas toujours la chambre conique intérieure:
cette chambre fe trouve quel
quefois remplie par une pétrification ,
mais la matiere intérieure eft alors abfolument
différente de la fupérieure .
Rien de plus facile que de connoître
que la Belemnite eft un vrai coquillage :
fi l'on en brife une parcelle entre les dents,
on lui trouvera le goût de l'écaille d'une
huitre ordinaire legerement grillée ; ce
goût eft le même que celui de plufieurs au-
Tres coquillages foffiles , qui de même que
la Belemnite ont confervé partie de l'huile
bitumineufe que contiennent quelques
efpéces de coquillages : il eft à obferver
que plus les coquillages contiennent
de cette efpéce d'huile , & plus ils
ont réfifté aux laps de tems..
90 MERCURE DE FRANCE.
La plupart des coquillages foffiles fé font
convertis en craye ; mais les Belemnites ,
les Griphyles , les Limaçons , quelque
Corne ammon & une efpéce de moule
monftrueux dont le teft a fouvent jufqu'à
15 & 18 lignes d'épaiffeur , ont confervé
leur huile , le même arrangement dans le
tiſſu de leur ſubſtance , & donnent abſolument
la même faveur lorfqu'on les
broye entre les dents.
J'obferverai encore que la Belemnite eft
d'un tiffa fi inaltérable , qu'elle n'a rien
perdu dans des maffes de mine de fer ; j'ai
envoyé aux cabinets du Jardin du Roix
une Corne ammon , abfolument changée
en mine de fer ; plufieurs Belemnites font
inférées dans la croute de mine qui enveloppe
en partie cette Corne ammon
qui prouve que ces corps ont été réunis
en maffes dans le même tems , & l'on y
trouve la fubftance de ces Belemnites integre
, & pour la forme & pour le goût.
x
> се
J'ai deux Cornesammon femblables dans
mon Cabinet, oùles Belemnites qui fe trouvent
inférées dans la croûte , font confervées
de même ; j'ajouterai qu'on apperçoit
dans ces Cornes ammon par quelques
trous faits au teft du coquillage , que la
table intérieure eft chargée d'un fparr cryf .
tallifé & très blanc , qui pourroit bien s'ê
MARS. 1734. 98
tre formé de la diffolation de cette même
table intérieure.
Je me garderai bien de dire que la Belemnite
foit affez fuffisamment connue
-pour la bien définir , mais très- certainement
ce n'eft point une pétrification ,
& c'eft un corps organifé & du régne ani❤-
mal. Je ferois bien tenté de croire que
c'est une espéce de lepas , & ce qui me
le fait conjecturer , c'eft que j'ai trouvé
dans plufieurs Belemnites , un petit cône .
difpofé par calotes les unes fur les autres ,
qui n'est point lui , même une pétrification
, & qui a un arrangement trop régu--
lier pour ne le pas devoir à l'organiſation
animale : la plupart des lepas ne font auffi
qu'un cône plus ou moins évafé.
La Belemnite a de plus une propriété.
Si l'on en fait calciner violemment une
certaine quantité, le réfidu aura à peu près ,
le même effet de la pierre de Boulogne ,
& pourra de même fe gorger de lumiere ,
& l'effluer pendant quelques momens.
la
Tout me porte à conjecturer que
Belemnite eft un lepas : & fi on interpofe
une Belemnite tranfparente de Courtaignon
ou d'Hautvillers à la bougie , on
appercevra une raye ou fciffure , qui s'étend
de la bafe vers la pointe , & qui donne
l'idée d'une efpéce d'articulation pro
2
92 MERCURE DE FRANCE.
pre à fe dilater lorfque ce coquillage.
groffit.
Al'égard de la Corne ammon , la définition
que l'Auteur en fait d'après M. Lineus
, ne me paroît pas plus vraisemblable.
Les efpéces des Cornes ammon font
extrêmement variées ; il y en a en effet
qui font de vraies nautilles , & celleslà
n'ont ordinairement que deux tours au
plus ; mais la plupart des Cornes ammon
ont jufqu'à quatre & cinq tours , & différent
abſolument par leur forme , leurs
fries , & leurs tubercules de toutes les
nautilles connues.
J'ai des preuves certaines que plufieurs
efpéces de Cornes ammon font des coquillages
multivalves ; les efpéces de feuillages
que l'on voit fur leur fuperficie , ne
font autre chofe que les dents de grandes
fatures , qui reffemblent à la future occi
pitale de la tête d'un vieux cerf ou d'an
vieux chevreuil.
Cette espéce de Corne ammon a plufeurs
articulations ſemblables qui lui docnent
la facilité de s'étendre à mesure que
le coquillage groffit , & qui lui donnent
peut-être un mouvement propre qui- lai
fert à changer de licu . J'ai envoyé au Cabinet
du Jardin du Roi un fragment de
Corne ammon , où l'on voit fi parfäitoMARS.
1754. ";'
ment cette articulation , que la future
feuillée fe fépare & fe remboîte exactement
, & qu'on apperçoit facilement que
eette future a du être recouverte & percée
par des mufcles & tendons quand l'a
nimal vivoit
28
J'ai plufieurs piéces dans mon cabinet
qui prouvent ce que j'avance de la maniere
la plus fenfible , & j'ote en conclu
re que , quoique les analogues des des
cornes am non nous foient inconnus , il
n'en eft pas moins vrai que cette efpece
de coquillage ne feit très différent des
nautilles connues & ne fort multivalve ,
& lié par des articulations & des futures.
engraînées très faciles à obferver .
J'ajoûterai que la grande quantité de
corps marins foffiles que j'ai raffemblés ,
m'a prouvé qu'il n'en eft aucun qui fe
change aufi facilement en mine de fer
que la corne ammon ; j'en ai envoyé une
qui pefe 70 livres aux cabinets du Jardin
du Roi , & j'en ai au moins 30 de différentes
grandeurs abfolument changées en
mine de fer très -pur , fur plufieurs defquelles
les futures feuillées font encore
très remarquables .
Art. 54. Il feroit en effet très- extraordinaire
de trouver encore de bons naturaliftes
qui puffent douter de la pétrification
94 MERCURE DE FRANCE.
du bois ; elle s'opere de deux manieres ,
par incruftation & par infiltration . La
premiere s'opere en peu de tems , & le
cours d'une fontaine chargée d'une terre
fine & de fel félénite fuffit .
Cette pétrification eft très imparfaite ,
change la figure , ne conferve point la
couleur , & eft toujours du genre calciinable.
La pétrification qui fe fait par infiltration
, ne s'opere que dans un tems trèslong
; l'infiltration chargée de fables fabtils
& cryftallins ne s'infere qu'à mesure que
le bois fe cinerife , & le fel propre du bois
fert encore à fixer cette infiltration . Cette
efpece eft prefque toujours du genre vitrefcible.
J'ai dans mon cabinet le tronc d'un pommier
on poirier fauvage que l'on a trouvé
en Champagne fur le penchant d'une
colline ; il traverſoit cinq ou fix bancs
ftrutifiés de fable , & étoit brifé en plufeurs
pieces. J'en ai une qui a trois pieds
& trois pouces de long , une autre de deux
pieds. Ces pieces ont environ un pied de
diamétre ; on y voit les cercles concentriques
des féves , les fibres , les noeuds ; &
j'ai auffi plufieurs branches du même arbre
qui ont confervé leur forme , leur volume
& prefque toute leur couleur ; toutes
ces pieces font vitrefcibles.
MARS. 1754 95
Art. 133. Le fparr & le quarts fe trouwent
fouvent grouppés enfemble , & le
Sparr fe cryftallife toujours en petits canons
fur le cryftal . J'ai envoyé plufieurs
pieces aux cabinets du Jardin du Roi , où
P'on trouve un fond de crystal & de quarts
très brillant , & du fparr de plusieurs formes
différentes fur la même piece ; j'en ai
de très belles pieces abfolument femblables
dans mon cabiner.
Art. 149. Il feroit à défirer qu'on n'en-
#retînt pas plus long- temps le public dans
Ferreur de la prétendue pierre de foudre ,
il n'en exifte point ; & toutes celles que
le chartalanisme a donné pour telles , ne
font autre chofe que des pyrrites & marchafites
ordinaires .
Art. 202. L'Auteur du catalogue a oublié
de marquer la pefanteur des différen
tes pieces de mine ; rien n'étoit cepen
dant plus néceffaire que d'en fpécifier le
poids & la perfection , fur tout pour ceux
qui habitent comme moi la Province , qui
ont leurs cabinets , & qui ne peuvent le
ider fur un catalogue qui ne caractepas
affez les pieces. J'ai une piece de
nabre le plus parfait qui fe puiffe trou
pour la couleur & l'homogeneité ; il
deux onces & demie : la fuperficie
légérement plombée , & laiffe voir
}
95 MERCURE DE FRANCE:
dans plufieurs points la même couleur
brillante que dans le côté où il a été fépa
ré de la veine en roche .
Art. 251. On voit communément en
Italie & en, Corſe des camiſoles , des bonnets
, des gants & des bas fabriqués avec
le biffus des pinnes marines ; ce biffus ne
prend point la teinture fans en être alté.
ré. J'ai une paire de bas de ce biffus , on
a peine à en foutenir la chaleur ; on prétend
que les tiffus de ce biffus font trèsbons
pour les rhumatifmes & pour la
goutte : cette opinion n'eft pas fans foddement.
Art. 253 , & art . 268. J'avoue que je
ne conçois pas que l'on puiffe encore écrire
dans des livres , d'ailleurs dignes d'eſtime
, des erreurs reconnues pour telles. Les
célébres Tournefort & Marfigli nous ont
laiffé trop d'obfervations utiles pour que
leur nom ne foit immortel dans les
pas
Lettres , & que leurs ouvrages ne foient
pas précieux à ceux qui étudient l'hiſtoire
naturelle ; mais fi ces grands hommes.
vivoient aujourd'hui , M. de Tournefort
reconnoîtroit lui -même qu'il s'eft trompé
en croyant voir végérer les pierres dans
la caverne d'Antiparos , & ne regarderoit
plus ces prétendues végétations que comme
un épanchement de fluors & des ftalactiques.
MARS: 1754. 97
actiques. M. de Marfigli réformeroit de
même de fon hiftoire de la mer tout ce
-qu'il a écrit fur les coraux , coralloïdes ,
madrepores , lythophites , & prétendues
plantes marines.
Cependant c'eft ainfi que les erreurs
paffent d'âge en âge , & que de fauffes autorités
font naître des idées difficiles à
effacer de l'esprit de ceux qui n'étudient
pas la nature elle- même , & qui tranquilles
dans leurs cabinets fe contentent
de compiler ce que les Auteurs antérieurs
ont écrit. Il eſt prouvé aujourd'hui par
les expériences & les obfervations les plus
sûres & les plus impoffibles à réfuter , que
les coraux , les madrepores de toutes efpeces
, les lythophites , & tout ce qu'on
nomme par un ancien ufage , plantes marines
; il eft prouvé , dis-je , que ce ne font
que les ouvrages des infectes de mer , du
même genre que ceux qui bâtiſſent ce
qu'on nomme les orgues de mer , & tubu-
Laria purpurea.
PREUVES.
A- t- on jamais vû la végétation recouvrir
une branche d'arbre caffée ? L'Auteur
du Catalogue prétend à l'art. 208 , que la
piece qu'il cite peut fervir à expliquer la
végétation du corail. Cet article prouve
E
98 MERCURE DE FRANCE.
bien plutôt qu'il eft impoffible que le corail
croiffe par intus -fufception , & qu'au
contraire il croît par juxta-pofition & addition
des parties.
Une branche.caffée de corail contenoit
fans doute un certain nombre d'infectes
qui y étoient logés ; tombés fur le tronc
du corail , ils auront communiqué avec
les infectes du tronc , qui ont toujours
des ouvertures dans l'écorce du corail
( ce qui s'obſerve facilement ) , alors les
infectes de la branche caffée auront travaillé
à fe rejoindre aux autres qui les
auront aidé dans leur travail , & la branche
aura été bientôt recouverte par une
écorce commune & de même ſubſtance
que le reſte.
Doit -on être étonné de trouver les
bours des coraux mols , puifque ces bouts
font le dernier période du travail des infectes
, & le prolongement d'un corps qui
s'accroît fort vite , & qui ne prend de dureté
& de confiftance qu'à mefure que
les infectes veulent agrandir leur habitation
? Ce prétendu lait qui en tombant
fur des galets ou des morceaux de pots
caffés , fait renaître des troncs de corail ,
n'eft autre chose qu'une multiplicité de
ces petits infectes imperceptibles , qui de
même que les vers lumineux des huitres ,
MARS. ୨୨ 1754.
ferédaifent en flégme on les touche à
nud , & qui ont befoin de fe loger comme
les poiffons mols , dans un teft , qui leur
ferve de défenfe & d'abri , lequel fe forme
de la glu de ces poiffons comme les
autres coquillages.
Une preuve invincible & commune
aux lythophites de toute efpece , comme
aux coraux , madrepores & coralloïdes,
c'eft qu'ils croiffent fur des corps durs
qui ne peuvent fournir en rien à l'intusfufception.
J'en ai de différentes efpeces
fur des galets , fur des fillons , fur d'autres
coquillages , & deux polipiers fur des pyrrites,
J'ai un gros crable chargé de polipiers
dont plufiears branches ont un pied
& demi de longueur.
Que l'on compare de plus ce qu'on
donne ici pour végétation ordinaire. At-
on jamais vu un arbre on une plante
dont les branchages , après être fortis du
tronc à angles aigus , & s'être étendus ,
rentrent & s'anaftomofent avec ce même
tronc ? Voit- on jamais une groffe branche
naître d'une qui n'eft à elle que comme
un à 8 , & quelquefois à 16 ? c'eft cependant
ce qu'on voit très- fouvent dan's
les coralloïdes & les lythophites. J'en ai
vingt dans mon cabinet fur lefquels l'on
peut faire cette obfervation .
E ij
100 MERCURE DE FRANCE:
>
D'ailleurs tous ces lythophites , ces
madrepores , ces polipiers étant examinés
fur les lieux où ils fe trouvent , étant enlevés
dans des vaiffeaux tranfparens remplis
au même inftant d'eau de mer &
étant examinés par des Obfervateurs attentifs
& exacts , on a vu les infectes for
tir de leurs alvéoles , y rentrer & y tra
vailler. M. Bernard de Juffieu à joui de
ce fpectacle ; M. Tremblay de même . Si je
me nommois , je pourrois auffi me citer.
N'eſt- il facile auffi de remarquer
dans les coraux & coralloïdes un méchanifme
& une organifation qui ne peut être
que du regne animal ?
pas
J'obferverai la prodigieufe vîteffe avec
laquelle ces infectes travaillent . Les pêcheurs
de Catalogne reviennent tous les
ans couler leurs dragues par préférence
fous les rochers où ils ont trouvé le plus de
corail l'année précédente. '
M. Tremblay , Membre de la Société
Royale de Londres , & dont l'efprit philofophe
& aimable dans la fociété annonce
fans ceffe le refpect & l'amour le plus ardent
pour la vérité , M. Tremblay a pouffé
fes obfervations fur les polipes beaucoup
plus loin encore que dans les rapports
qu'il a déja fait imprimer ; il m'a dit , &
on ne peut fe refufer jamais à le croite
MAR S. 1754. - for
fans injuſtice , il m'a dit avoir vu dans
l'eau douce des efpeces d'infectes qui travailloient
comme ceux qui bâtiſſent les
lythophites & les polipiers. Ces infectes
& leur travail font très difficiles à faific
par leur peu de conſiſtance ; mais lorfqu'on
y réuffit , on jouit du plaifir de les
voir étendre en très- peu de tems leur travail
, & une branche en peu d'heures acquiert
la longueur de plus d'un pouce , &
une grande quantité de fubdivifions.
Il a déja donné fes premiers rapports
à la Société Royale de Londres , & l'analogie
avec les infectes de mer me paroît
de nature à ne pouvoir être conteſtée.
Il feroit donc à défirer que des Auteurs
vivans euffent le courage & la candeur
de corriger dans leurs ouvrages ce qu'ils
ont écrit fur l'autorité de l'hiftoire de la
mer du Comte de Marfigli ; rien n'eſt
plus facile pour eux que de rectifier ces
articles , le grand nombre d'éditions que
leurs ouvrages ont eu & méritent d'avoir
encore , leur en donne la facilité.
Je prie l'Auteur du Catalogue , qui me
paroît d'ailleurs très verfé dans l'histoire
naturelle , de me pardonner ces réflexions
que l'amour de la vérité m'a fait écrire.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE
****************
VERS AIRIS.
TEls qu'on voit les bergers & leurs tendres
bergeres ,
Sans crainte ni foucis des loups ,
Sur les renaiffantes fougeres
Goûter les destins les plus doux : -
Telle coulez , Iris , les jours les plus profperes ,
Loin des fâcheux ,, loin des jaloux ;
Ce que font aux bergers les loups ,
Sortant des bois & des bruyeres ,
Les envieux le font pour nous.
Par M. de la Sorinieres .
Lepremier Janvier 1754.
Le mot de l'Enigme du Mercure de Février
eft Cliftere. Celui du premier Logogryphe
eft Seringue , où l'on trouve Serge ,
Reine ; quatre Papes fous le nom de Serge ,
Suger , ris , Urie , Egine , Sin , gruë , égire ,
Guife , Eure , us , Sire , Seine , Negre ,fein.
Celui du fecond eft Palladium , dans lequel
on trouve Adam , Paul ; Ladi , vil ,
mal , ami , Aa , Maia , mâl , Ulla , Ida ,
laid , Lama , la , mi , ail , mil , Pallium ,
Lulli , Dal.
MARS. 1754 103
StdbJtJt:JbjbJb:JbjbJtjb
ENIGM E.
LA décence & la propreté
Sont cauſes de mon origine ; ¨
Pourquoi faut- il qu'on me deftine
Si fouvent à la faleté ?
Pour m'approprier au ſervice
L'on me fait volontiers quarré ,
Et je fuis tenu très-ferré
Même pendant mon exercice.
On fait toujours de moi grand cas-
Quand je viens d'un lointain rivage ;
Et pour éclipfer les appas,
Philis emprunte mon ombrage.
D'un grand que je ne nomme pas
Fort enclin aux tendres ébats ,
Je fers àdéfigner l'hommage
Qu'il rend à celle qui l'engage.
J'Ai
Par M. M*****, de Paris.
LOGOGRYPH E.
'Ai dix pieds , belle Iris , & je ne marche point.
Oh ! oh! me direz - vous , la chofe eft finguliere ;
Pourquoi non ? Ne ferez furement la derniere
Qui pour me chicaner difputera ce point.
E
104 MERCURE DE FRANCE
Pour deviner mon nom beſoin n'eſt de magie ,
Si vous fçavez les mots dont je fuis compofé ;
Or comme à vous tromper je me vois diſpoſé ,
Voici pour cela feul ma généalogie.
Chez moi , trouvez d'abord un petit inftrument ,
Qui fans s'appercevoir fert à votre ornement.
Si vous voulez enfaite un lieu de ma naiffance ,
Je pourrai vous l'apprendre avec beaucoup d'ai
fance ;
'Ainfiqu'un lieu fameux pour l'Inquifition .
Un mot fort ufité , mot de maçonnerie..
D'un mortel affamé l'unique ambition .
Un petit nom fareur , nom de galanterie.
Une fille qu'aima le plus puiffant des Dieux ,
A qui Junon dans fa colere
Fit parcourir toute la terre.
Celui qui de Saplo , lui feul fixa les yeux ..
La mere de Léarque . Un des fils de Neptunes.
Celui qu'on trouve peu dans l'adverſe fortune ,
Et qu'un grand ne trouve jamais.
Pour élever les fuperbes Palais ,
Un homme toujours néceflaire.
L'inftrument qui punit notre témérité ,
Qui chez vous eft une beauté ,
Et qui rend un homme fauflaire .
Un mot Latin que tout le monde enténd ,
Que veut vous exprimer un amant qui foupire ;
Ce mot que l'amitié me permet de vous dire ,
Que dicté par l'amour , le devoir me defend..
M´ARS.
1754 105
J'avois quitté la Fable & je vais la reprendre .
Que je crains votre efprit , toujours promt à comprendre.
Oui , je ſuis découvert , & vous me devinez ? -
Si je parois encore , Iris , vous me tenez.
Je vois qu'à vous tromper vainement je m'ap
prête ,
Vous bravez mes efforts , & c'eſt ce qui m'arrête.
Mais qu'importe , après tout ,
L'ouvrage eft commencé , j'en dois venir à bout.
Je renferme en mon nom un fleuve d'Italie ,`
Qui d'un fils imprudent fut la punition ;
Dans ce feuve il perdit la vie
Par trop d'ambition. "
Celui qui des Thébains lui feul bâtit la ville."
Un fils de ce héros , qui du peuple Troyen
Fit long-tems le bonheur , fut même le foutien.
Un Prince , époux d'Hellice ; & de l'Irlande une
Iffe.
Une fille d'Atlas . Mais infenfiblement
Je me découvre à vous ; peut être en ce moment '
Vous connoiffez déja mon nom & ma figure ,
Si je dis que chez moi l'on trouve la monture
Du ſexe féminin .
De plus , une arme à feu , qui dépeuple la terre ,
Ex dont le bruit affreux imite le tonnerre ,
Vous me direz d'un air bénin ,
Abl pour le coup je vous devine.
Ev
106 MERCURE DE FRANCE
Attendez encore un inftant ;
Ilfaut auparavant
Connoître tous les mots qu'ici je vous deſtine .
D'abord , un bois très-propre à conftruire un vaif
feau.
Un des fils de Noë. Ce magnifique oifeau
Très-renommé par fon plumage ,
Du fot & du faquin la plus parfaite image.
Le lieu que l'on choifit quand on veut fe cac her ;
Que nous allons fouvent chercher
Si quelque chagrin nous dévore ,
Lieu chéri d'ane pecore
A qui le grand cercle fait peur..
Ce qui d'un ouvrier fait le plus grand bonheur j
Sans quoi le Marchand ne vit
Un meuble utile pour le froid.
Un lieu qui caufe de l'effroi ,
Où loge un Officier de guerre.
guere.
Le nom qui peut caufer des pleurs--
A l'homme qui voudroit être fort grand de taille
Le mois qui fait croître les fleurs.
Une arme dont le fert fort fouvent la canaille
Pour terminer les différends.
Un fruit que quelquefois l'on met en confitures
Une pièce d'un jeu fort chéri des Sçavans.
Ce qu'en lifant ceci vous cherchez , je vous jure.
L'épithete commune à l'homme courageux.
Le nom qu'à votre chat le plus fouvent on donne
Un sien , qui raffemblé peut rendre malheureux.
MAR.S.
107 1734:.
Ce que répond toute perfonne
Si ce qu'on veut ne lui plaît pas.
Du corps une partie connue ,
Qui chez vous le voit toute nue ,
Et qui même a quelques appas.
Enfin , certain oiſeau qui paroît fur la table ,
Q'u'on dit être fort bon quand il nous vient du
Mans.
J'y parois comme lui ; m'en croyez- vous capable
?
Si vous me devinez ; vous verrez fi je mens.
P. M. C. D. G.
JE
AUTRE .
E fuis une profeffion
Utile quoique dangereufe ;
J'occupe fréquemment certaine nation ,
Sur l'intérêt peu fcrupuleuſe.
Je fais briller par le fecours de l'art
Le Poëte & le Campagnard.
Le peuple fouvent me viſite :
Que de vieilles beautés à face décrépite ,
Au prix de leurs tréfors , voudroient de leurs are
traits
Pouvoir faire ce que je fais !
Combinez mes fept pieds , vous trouverez fans
peine
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
Le contraire du plus grand bien ,
Des plus grands potentats la ruine ou le foutien ;
Ce qui dénote une ame vaine ,
Ce que doit craindre le poiffon ;
Ce qu'un Marchand malheureux ne peut faire ;
Et qu'on ne fit jamais au fort de la colere.
A ma fin retranchez trois pieds & mettez on
Vous trouverez fouvent mon nom. "
B. G. A. A. de Lyon.
**************
NOUVELLES LITTERAIRES.
Tmens des Philofophes & des peu-
HEOLOGIE payenne , on fentiples
payens les plus célébres , fur Dieu ,
fur l'ame , & fur les devoirs de l'homme,
Par M. de Burigny. A Paris chez Debure
l'aîné , quay des Auguftins , 1754 , in- 1 2 -
2 vol.
Le projet de cet ouvrage , dit M. de
Burigny , avoit été ébauché il y a un
grand nombre de fiécles . Les premiers
Apologistes du Chriftianifme prouverent
aux Payens que la foi des Chrétiens fur
la nature de Dieu. étoit conforme à ce
avoit été écrit fur cette matiere par les
plus célébres Philofophes.
!
qui
MARS. 1754." 1099
L'ancien Auteur du Livre de la Monarchie
que l'on trouve parmi les Quvrages
de S. Juftin , qui eſt du moins de la plus
grande antiquité , s'il n'eft pas de ce Pere , -
confirme par le témoignage des Poëtes & .
des Philofophes , ces importantes vérités
qu'il n'y a qu'un Dien , que les hommes .
Lui rendront compte un jour de toutes
Leurs actions , & que les facrifices des
animaux ne font pas luffilans pour réconcilier
le pecheur avec Dieu . Athenagore
employe deux chapitres à prouver que les
Poëtes & les Philofophes ont crû l'unité.
de Dieu...
Le petit ouvrage d'Hermias n'eft
qu'une expofition des fentimens des Phi-.
lofophes , dont l'Auteur a tâché de rap- ,
procher les contradictions & les abfurdi
tés..
Clement d'Alexandrie a prétendu quer
les Philofophes Grecs avoient puifé la vérité
dans les livres de Moyfe ; & il employe
une partie du cinquiéme Livre de
fes Stromates à faire voir la conformité
des fentimens des Philofophes avec l'Ecriture
fainte ; d'où il conclut que les Grecs
ne font que les copiftes des Hébreux . C'eft
ce qui avoit déja été dit avant lui , & ce
qui a été répété par Euſebe , qui a rappor
ré tout cet endroit des Stromates dans fa
préparation évangélique..
110 MERCURE DE FRANCE.
Parmi les Ouvrages d'Origene qui ſont
perdus , l'un des plus confidérables , dit M.
de Tillemont , c'eſt celui des Stromates ,
qu'il compofa à l'imitation de S. Clement
d'Alexandrie , dans lequel il comparoit
les fentimens du Chriftianifme avec ceuxde
la Philofophie , & confirme toutes les
maximes de notre Religion par Platon ,
Ariftote & d'autres célébres Philofophes
ce que S. Jérome rapporte comme une
louange..
>
Tertullien croyoit auffi que les Poëtes
& les Philofophes avoient appris dans les
Livres faints les vérités qu'ils avoient répandues
dans leurs ouvrages. Il foutient
dans fon Livre du témoignage de l'Ame
qu'il n'y a point de dogme fi nouveau & fi ›
étrange , pour me fervir de ces termes , ›
que les Chrétiens admettent › que l'on
ne puiffe confirmer par les Livres communément
reçus dans le Paganifme . On peut
voir auffi un examen qu'il fait du fentimen
des Philofophes fur la Divinité , dans
fon Livre aux Nations.
Lactance , celui de tous les Auteurs eccléfiaftiques
qui avoit le plus étudié la
Philofophie humaine , & qui a écrit avec
tant d'agrémens qu'on lui donne le furnom
de Ciceron chrétien , a réfuté les
erreurs des Philofophes dans le premier
$
MARS: 1754
& dans le troifiéme Livre de fes Inftructions
divines. Il fe fert auffi de leurs témoignages
pour appuyer la vraye doctrine
; & il convient que prefque toutes les
vérités effentielles fe trouvent chez eux , .
& que fi l'on en faifoit un recueil , il fe
trouveroit conforme à la créance des Chrétiens.
Diodore , Evêque de Tarfe dans le quatriéme
fiécle , écrivit contre les Payens ; :
mais nous ne connoiffons que les titres de
fes Livres. On fçait qu'il y en avoir fur
Dieu & fur les Dieux , fur les égaremens
des Payens , fur la matiere. Il avoit cher-
-ché à prouver que les natures inviſibles -
n'étoient point formées des élémens , mais
tirées avec eux du néant ; il avoit réfuté
ceux qui difoient que le ciel étoit un être
animé.
Saint Auguftin a auffi examiné les fentimens
des Philofophes , dans le huitiéme
Livre de fon grand ouvrage de la Cité de :
Dieu : il y donne la préférence aux Platoniciens
, qu'il prétend avoir connu le vrai a
Dieu ; il enfeigne même qu'ils ont cru .
qu'il étoit l'Auteur de tous les êtres , le
principe de toutes nos connoiffances , &
la fin de toutes nos actions , & qu'en cela
ils font d'accord avec nous . Il n'ofe pas
décider fi ce font les Livres des Juifs qui
१
112 MERCURE DE FRANCE.
ont éclairé Platon , ou s'il n'a point eur
d'autre maître que la lumiere naturelle. II
avoit d'abord adopté une opinion , qui
avoit cu grand cours dans les premiers fiécles
de l'Eglife , que Platon dans fon voyage
d'Egypte avoit eu des conférences avec
le Prophéte Jérémie , & qu'il avoit pu
voir les Livres de la Bible ; mais depuis
il reconnut par la chronologie, que Platon
ne vint au monde qu'environ cent ans
après Jérémie , & que la verfion grecque
des Septantes n'avoit été faite par l'ordre
de Prolomée que près de foixante ans aprèsla
mort de Platon. -
Théodoret , contemporain de S. Auguftin
, eft le dernier des Peres qui ait
conféré la Théologie chrétienne avec les
fentimens des Payens : fa Therapeutique,
ou maniere de traiter les maladies fpirituelles
des Grecs , en les éclairant fur les -
vérités évangéliques par la Philofophie
payenne , eft compofée de douze difcours.
Dans le fecond , il eſt traité de Dieu ou
du principe de toutes chofes on y voic
le dénombrement des opinions qu'ont eu
touchane ce principe les fept Sages de la
Grece & les Philofophes on y voit le
parallele de leurs fentimens avec la Théologie
de Moyfe. Le cinquième eft une
Differtation fur la nature de l'homme , &
MARS. 1754 113
de l'expofition de ce qu'en penfent les
Grecs & les Chrétiens . Le fixiéme regarde
la Providence : l'Auteur.y réfute l'Athéïſme
de Diagore , les blafphêmes d'Epicure
, & les abfurdités d'Ariftote ; il y
rend juftice à Platon , à Plotin & aux autres
Philofophes de la même école qui
ont parlé de la Providence d'une manière
plus élevée. Dans le onzième , il expofe
ce que les Grecs enfeignoient touchant la
fin de l'homme & le jugement dernier.
Enfin dans le douziéme il s'efforce de faire
voir que les Philofophes ont été bien éloignés
de la perfection .
Cet Ouvrage eft certainement le plus :
travaillé de tous ceux que les Peres nous
ont laiffés fur la Philofophie payenne. Au
refte , quoiqu'il y ait beaucoup de chofes
à apprendre dans leurs Livres fur cette
matiere , il eft bon de fe reffouvenir en les
lifant , que fouvent plus pieux & plus zélés
que grands critiques , ils n'apportent
pas toujours dans lears citations cet efprit
de diſcernement auquel nous fommes accoutumés
depuis quelques fiécles .
Jean Stobée , qui n'eft pas moins ancien
que Théodoret , & dont on ne connoît ni
la perfonne ni la Religion , nous a laifféun
recueil extrêmement utile pour connoître
les fentimens des Payens. Son ouvrage
114 MERCURE DEFRANCE:
eft d'autant plus précieux , qu'il nous x
confervé plufieurs fragmens des Anciens ,
qu'on ne trouve plus que chez lui. Ce n'eft
ala vérité qu'une compilation fans aucun
raifonnement; mais elle renferme des paſfages
importans fur les matieres les plus
dignes d'attention. Le premier chapitre eft
fur Dieu , qui eft l'auteur de ce qui exiſte ,
& qui gouverne l'univers par fa providence
; le fecond étoit contre ceux qui nioient
la Providence , le troifiéme renferme les
paffages qui prouvent que la justice de
Dieu examine les péchés des hommes &
les punit ; il eft prouvé dans le quatrième
qu'il n'arrive rien dans le monde qu'en
conféquence de ce que Dieu a réfolu ; le
cinquiéme regarde ce qui a rapport à la
nature de l'ame & de fon immortalité.
Nous ne dirons rien des chapitres qui ne
roulent que fur la Phyfique . Le fecond
Livre eft prefque tout entier fur la morale
, & traite d'ungrand nombre des plus
importantes queftions.
On a fujet de croire que Stobée n'étoit
pas Chrétien , puifque jamais il n'employe
le témoignage d'aucuns auteurs Chrétiens
quoiqu'il cite près de cinq cens Ecrivains
dont aucun ne s'eft expliqué avec tant de
force que pluheurs Peres fur quelquesunes
des matieres qu'il avoit deffein de
prouver..
MAR S. 1734. 115.
Le culte des Idoles ayant été aboli dans
1'Empire , & les Payens n'y ayant plus aucune
confidération , on ne jugea pas
propos d'écrire contr'eux : dès lors la leczure
des anciens Philofophes fut négligée ;.
les Grecs ne s'occuperent plus que de nouvelles
queftions aufquelles les efprits inquiets
donnoient lieu , & qui après avoir
agité l'Eglife troublerent enfuite l'Etat.
Dans la fuite la jaloufie des Grecs contreles
Latins leur infpira une fi violente haine,
qu'ils ne fongerent plus qu'à deshonorer
l'Eglife d'Occident ; en conféquence
ils tournerent leur principale attention
vers trois queſtions , fur lefquelles ils ne
purent jamais s'accorder avec les Occiden-...
taux. Ils attaquerent la primauté du Pape ,.
ils combattirent l'ufage des Azimes , enfin
ils oferent accufer l'Eglife d'innovation &
de témérité ; d'innovation , parce qu'elleenfeignoit
que le Saint Efprit procédoit
du Pere & du Fils ; & de témérité , parce
qu'elle avoit ajoûté dans fon fymbole la
particule Filioque..
Abforbés dans ces difputes , à peine
sappercevoient-ils des progrès des Sarrafins
, lorfqu'ils ne fongeoient qu'à conferver
leur indépendance du Saint Siége
de Rome , qui leur paroiffoit plus redou--
table que la puiffance Ottomane : ils de
116 MERCURE DE FRANCE
vinrent les efclaves des Turcs .
La conquête de Conftantinople , cet
événement fi malheureux pour le Chrif
tianifme , fut la caufe d'une révolution
très-favorable dans la littérature de l'Occident.
Les fçavans de Grece craignant
l'intolérance des Barbares , vinrent en Italie
, où ils furent accueillis très -généreu
fement par les fouverains Pontifès & par
la célébre maifon de Médicis ; & là renonçant
à toutes leurs difputes frivoles , ils
infpirerent le goût des Belles Lettres
Grecques : on commença à lire Platon ',
Ariftote & les autres Philofophes dans les
fources ; on étudia leurs fyftêmes , & l'on
fe propofa de tirer de leurs ouvrages des
preuves , en faveur de la religion?
-
M, de Burigny parle enfuite en critique
fage & defintéreffé des ouvrages que des
Auteurs modernes ont donné fur le fujet
qu'il a entrepris de traiter : Auguftinus
Steuchus de Gubbio , Gerard Voffius ',
Mutius Panfa , Grotius , Daniel Claffe
nius , le Pere Thomaffin , M. Huer , M.
Cudwort , le Pere Morgues & M. l'Abbé
d'Olivet font loués & cenfurés comme ils
le méritent .
Après cet examen M. de Burigny en
tre en matiere. Son ouvrage eft écrit avec
tout l'ordre & toute l'exactitude qu'on
MARS. 1754 117
pouvoit défirer , & avec une étendue d'érudition
dont peu de fçavans de ce fiécle
font capables.
GEOGRAPHIE Parifienne , en forme
de dictionnaire , contenant l'explication
de Paris ou de fon plan , mis en carte géo
graphique du Royaume de France , pour
fervir d'introduction à la Géographie gé
nérale. Méthode nouvelle & facile pour
apprendre d'une maniere pratique & locale
toutes les principales parties du
Royaume & de Paris , enfemble , & les
unes par les autres. Faris , placé à l'Eglife
& Paroiffe de S. Leu , rue S. Denis , qu.
2. de S. Jacques de la Boucherie , étant le
point fixe de toutes les parties . Par M.
Teifferant , Prêtre , Bachelier en Théologie.
A Paris , chez la veuve Robinot , quai
des Auguftins ; la veuve Amaury , grande
falle du Palais , 1754 , in- 12 . un vol.
Le but de l'Auteur eft de changer les
nomis des rues , quartiers & barrières de
Paris , & de leur donner le nom d'un feu-
> d'une ville , d'une province du Royaume
, de quelques parties confiderables de
l'univers , pour que le peuple & les enfans
de Paris apprennent la Géographie fans
avoir befoin de beaucoup d'étude . Chaque
rue indique une ou plufieurs villes ; les
18 MERCURE DE FRANCE.
quartiers indiquent les provinces ; & les
barrieres indiquent les pays voiſins ou
éloignés. Leur éloignement eft marqué par
des chiffres , & leur pofition ou côté , par
rapport à Paris , par les lettres N qui marque
le nord ou feptentrion , S qui marque
le fud ou midi , E qui marque l'eft
ou l'orient , O qui marqne l'oueft ou l'occident.
Quelques exemples rendront fenfible
la méthode de l'Auteur.
93
GARONNE , la rue de Varenne , qu
20 de Saint Germain des Prez , » à 120 l.
» S.O. C'eſt une grande riviere de France
qui a fa fource en Catalogne , paffe dans
» le Languedoc & dans la Guyenne , &
" fe jette dans la mer Océane au deffous
» de Bordeaux , après s'être jointe avec la
39 Dordogne, La Garonne commence à être
navigable au deffus de Toulouſe , où elle
» reçoit les eaux & les barques du canal
du Languedoc ou Royal ; elle porte
» de Toulouſe à Bordeaux les plus gros
» bateaux , & de Bordeaux juſqu'à la mer
» les plus gros navires marchands ; ce qui
fait la jonction des deux mers , depuis
Blaye & le village de Gironde jufqu'à
la mer. La Garonne porte le nom de
Gironde , & le flux de la mer repouffe
» & fait remonter les eaux de la Garonne
jufqu'à fon embouchure .
93
MARS. 1754: 119
RENNES , rue de S. Honoré , qu.
5 du Palais royal , à 78 I. S. O. C'eſt une
» ville & un évêché de la Bretagne , fuffragant
de Tours , la capitale & le fiége
» du Parlement de la Province , d'une
» Cour des Aydes , d'une Intendance , d'un
» Préfidial , d'une Table de marbre, d'une
» Juriſdiction conſulaire & d'un Hôtel des
» monnoyes marquées par 9 , fur le cone
» Aluent de Lill & de la Vilaine qui la tra-
» verſe , avec 30000 habitans.
» PROVENCE , ( la ) qu. 16 de la place
Maubert , à 140 l. S.E. C'eft une Province
méridionale de France , & un des
» Gouvernemens géneraux de France , bor-
» né N. par le Dauphiné , S. par la mer
Méditerranée, O. par le Rhone qui la
fépare du Languedoc , C , par les Alpes
» & le Var qui la féparent des Etats du
>> Roi de Sardaigne & de l'Italie , Elle a
» environ 55 1. de long ſur 40 dans ſa
plus grande largeur. Elle comprend le
» Comtat Venaiffin ou d'Avignon qui ap
partient au Pape , & la Principauté d'Ōrange
qui eft enclavée dans le Com-
» tat , quoique cette Principauté ait été
déclarée du Dauphiné. On y compte 3
» Archevêchés , 14 Evêchés , & 3 Univerfités
. Il y a un Parlement , une Chambre
» des Comptes , un Bureau des Finances ,
20 MERCURE DE FRANCE.
→ une Intendance & vingt Vigueries. Aix
en eft la Capitale .
» ESPAGNE ( l' ) barr. de Vaugirard,
qu. 19 du Luxembourg à 170 1. S. o.
C'est une prefqu'lle , une des grandes
régions & un Royaume de l'Europe, dans
lequel on comprend ordinairement le
Portugal , borné par les Pirennées du cô-
» té de la France , par la mer Méditerra-
→ née , par le Détroit de Gibraltar & l'O-
» céan. Madrid en eft la Capitale .
" AMERIQUE , ( l' ) barr. des Ballais
où traverfe , qu . 20 de S. Germain des
» Prez , à.650 1. de la France , & 770 de
» Paris , O. C'est une des quatre parties
» de la terre connue & habitée. Elle eft
la plus grande ; elle fait feule le conti-
» nent qui eft oppofé à celui où nous fom-
» mes . Elle eft quelquefois appellée le Nou-
" veau monde , c'eft- à dire le monde nou-
» vellement découvert . Plufieurs la nom-
» ment Indes Occidentales , parce qu'elle eft
» au deçà du Cap de Bonne- Efpérance qui
» eft en Afrique, pour les diftinguer des Indes
Orientales qui font au delà du même
Cap. Elle eft féparée au midi , des
» terres auftrales & inconnues par le Dé
troit de Magellan , & elle eft bornée de
fon côté par l'Océan , excepté au nord,
"ce qu'on n'a pu encore découvrir , d
» elle
MARS. 1754. 121
elle paroît être contigue à l'Afie, parce que
la quantité de glaces & de vents furieux
qui foufflent de l'Occident , ferment
» le paffage à ceux qui voudroient pénétrer
plus avant. Elle eft divifée en fep-
» tentrionale & en méridionale par le
» Golfe du Mexique & par le Détroit de
» Panama.
M. l'Abbé Teifferant a ajoûté à fon ouvrage
une espece de differtation intitulée :
Moyens faciles & fimples pour faire de la
ville de Paris ou de toute autre une école publique
, perpétuelle & gratuite en tout genre
de littérature , par le moyen des écriteauxe
qui font aux enfeignes.
La veuve Robinot , quai des Auguſtins ,
& la veuve Amaury , grande falle du Palais
, vendent du même Auteur une inftruction
adreffée aux paroiffiens , qui font
avertis pour rendre le pain à bénir . C'eſt
une brochure de 8 pages.
INSTITUTIONS militaires pour la
Cavalerie & les Dragons . Par M. de la Porterie
, Meftre de camp de Dragons , Major
du régiment Meftre de camp general des
Dragons. A Paris , chez Hyppolite- Louis
Guerin , & Louis - François de la Tour ,
rue S. Jacques. 1753 , in- 8° . 1 vol .
L'ouvrage que je foumets au jugement
122 MERCURE DE FRANCE.
>> des
gens du métier
, ne s'éleve
point
, » dit l'Auteur
, jufqu'aux
grandes
opéra-
» tions de la guerre
, telles que les mar ches , les campemens
, les fiéges
, les » batailles
. On n'y traite point auffi de » la difcipline
, ni des exercices
, ni des
» évolutions
, ni du fervice
de campagne
» ou de garnifon
. On n'a pour objet que l'inftruction
particuliere
des Cavaliers
& Dragons
confiderés
dans un régiment
ou » dans une compagnie
.
"
» Il faut commencer par lever des hom-
» mes propres à chacun de ces corps , les
habiller , les équipper , les armer , leur
» apprendre à fe fervir de leurs armes , à
"
les conferver , à les tenir en bon état .
» Il faut choifir des chevaux convenables ,
» les drefler & les harnacher , montrer
» aux hommes à les monter, à les conduire,
» à les foigner , à les charger , à connoî-
» tre toutes les parties de l'harnachement ;
» détails infinis , qui peuvent paroître
» minces en eux- mêmes , qui font très- im-
» portans pris en malfe , & aufquels on
" ne s'applique pas avec toute l'attention.
» qu'ils méritent.
L'ouvrage que nous annonçons fournira
aux Officiers attachés à leurs devoirs les
fecours néceffaires pour les remplir. Le
chapitre premier traite de la perfonne da
M-AR S. 1754.
723
Cavalier & du Dragon & de leur habillement.
Le fecond , de l'armement des Cavaliers
& des Dragons , réglé par les ordonnances.
Le troifiéme , de la connoiffance
du cheval d'après les principes de
M. de Borgelat. Le quatriéme , de la felle
& de fes dépendances. Le cinquiéme , des
brides , bridons , leurs dépendances , &
tout ce qui termine l'équipement des che
vaux , du Cavalier & du Dragon . Le fixiéme
, de la maniere d'ordonner la bride ,
de brider & débrider le cheval. Le feptiéme
, de la maniere d'inftruire les Cavaliers
& Dragons de recrue à monter à
cheval , & de former les chevaux de remonte.
Le huitiéme , de la charge du cheval
, de la façon de faire monter une troupe
à cheval , & de quelques autres détails
du même genre. Le neuvième , de l'habillement
& ornement des Officiers & de
l'harnachement de leurs chevaux . Le dixiéme
, de l'armement & équippement
d'un Dragon à pied . Le onzième , de la
propreté de l'habillement & de l'arme-
.ment. Le douzième , des crimes & délits
militaires , tirés du code Briquet.
Ces inftructions font fuivies d'un affez
grand nombre de planches bien gravées
& accompagnées des explications néceffaires.
La premiere repréfente l'armement
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
du Cavalier , qui comprend le moufque
ton , les piſtolets , la cartouche , la bandouliere
, le couvre- platine , le ceinturon ,
la calotte , la cuiraffe , le ſabre , les bot
tes , &c. La feconde repréfente l'armement
du Dragon , qui comprend le fufil ,
le piftolet , le couvre - platine , la bayonette
, les bottines , le ceinturon , la cartonche
, &c. La troifiéme repréfente une platine
montée & démontée , avec d'autrés
piéces qui y font relatives. La quatriénie
représente une tente , un manteau , on
faiſceau d'armes , &c . La cinquiéme repréfente
un beau cheval , fes mâchoires ,
deux pieds , deux fers , & c. La fixiéme fait
voir pour principal objet deux arçons , un
vû par dedans & l'autre par dehors' ;
une felle vûe auffi par dedans , une fonte ,
un chaperon , un poitrail , une paire d'étriers
& une bride démontée , & c. La feptiéme
repréſente deux felles montées , une
beface & un panneau volant. La huitiéme
montre deux mors de bride demontés ,
deux bridons , & autres pieces dépendantes
de ces mors. La neuviéme repréſente
deux brides & deux bridons montés , un
caveçon , un licol , &c . La dixiéme repréfente
deux havrefacs , quatre outils &
etuis de Dragons à pied , & quatre autres
de Dragons à cheval. On voit dans la on-
་
MARS. 1754. 125
ziéme une tente , un manteau & un failceau
d'armes de Dragon à pied.
•
Les vûes de M. de la Porterie ont été
accueillies par le Miniftere , & font fuivies
par les troupes. Elle plairont même à
ceux qui ne font pas militaires , par la fageffe
, l'ordre & la précifion qu'on y remarquera.
Il n'eft point de citoyen qui
ne doive applaudir aux efforts d'un Officier
appliqué & vertueux , qui travaille
à affurer la gloire & la tranquillité de la
patrie , en cherchant à rendre le foldat
mieux inftruit & plus difcipliné. Ceux
aufquels il appartient fpécialement de
juger de la production que nous annonçons
, en font les plus grands éloges.
OBSERVATIONS phyfiques dédiées
au Roi , par M. Gautier , de l'Académie
des Sciences & Belles - Lettres de Dijon ,
& penfionnaire de Sa Majesté. Seconde
édition. A Paris , 1753 , chez Jorry &
Delaguette , in- 12 , 3 vol .
Le premier volume contient le fyftême
de l'impulfion & la caufe phyfique des
couleurs & de tous les phénomènes .
Le tome fecond contient la génération
des couleurs ou la chroa- généfie.
Le troifiéme tome contient le fentiment ;
& la critique de divers Philofophes.
Fiij.
126 MERCURE DE FRANCE.
OBSERVATIONS fur la peinture &
fur les tableaux anciens & modernes ; pag
le même. Année 175 3. , prem. vol . in- 12 .
Il y a dans cet ouvrage beaucoup de
chofes curieufes & qu'on ne voit pas ailleurs.
SUPPLEMENT au Journal hiftori-.
que du voyage de l'Equateur , & au livre
de la mefure de trois premiers dégrés du
Méridien
,, ppoouurr fervir de réponſe aux objections
de M. Bouguer. Par M. de la Condamine
, feconde partie , 1754. A Paris ,
chez Durand & Piffot , 1 vol . in-4° .
C'est une nouvelle piece du grand procès
que M. Bouguer & M. de la Condamine
ont depuis long - tems devant le public .
Il ne nous appartient pas de prendre parti
dans une affaire fi importante & entre
deux Académiciens très- célébres . Tout ce
que nous nous permettrons de dire , c'eſt -
que l'ouvrage de M. de la Condamine eft
écrit avec un naturel , une facilité , une
élégance qu'on remarqueroit même dans
des écrits dont le ftyle feroit le principal
mérite .
Il paroît un Almanach des Finances pour
l'année 1754 , contenant fommairement
la nature & les principales particularités
des affaires des finances , les noms & deMAR
S. 1754 127
meures des Intéreffés , les bureaux , jours
d'affemblée , tribunaux où fe portent les
conteftations & autres éclairciffemens à ce
fajer. C'est un in- 12, de 96 pages , qui doit
être commode pour ceux qui font dans
les affaires , & pour ceux qui ont beſoin
d'eux
MEMOIRES de deux amis , ou les
aventures de MM. Barniwal & Rinville.
Par M. Delafolle , quatre parties in- 12. A
Londres , & à Paris , chez Merigot pere
fils , Libraires , quai des Auguftins.
&
La nouveauté que nous annonçons peut
mériter la curiofité de ceux qui ne lifent
pas uniquement pour s'inftruire ou fe
mettre à portée d'écrire eux -mêmes. On y
trouvera des fentimens naturels & touchans
, des caracteres peu communs fans
être gigantefques , des fcenes variées fans
confufion , des aventures extraordinairesfans
trop bleffer la vraisemblance , un ftyle
facile & quelquefois négligé.
» est
peu
ور
Pour donner une idée de l'Auteur plus que
de l'ouvrage , nous tranferirons ici quelques
endroits de fa préface. » Je fçais qu'il
de ces génies privilegiés deftinés
à répandre une lumiere nouvelle , de ces
» hommes extraordinaires que la nature
montre de tems en tems à la terre , & qui»
F iiij
128 MERCURE DEFRANCE.
» en méritent l'adoration quand leurs vi-
» ces ne prêtent pas affez à l'envie pour
rendre leurs perfonnes auffi odieuſes
» que leurs écrits font refpectables .
"
" Cette réflexion auroit dû me faire
» quitter la plume ; mais la raifon ne fert-
» elle pas plus aux hommes pour connoî
" tre les maux que leur remede ? Tous le
» plaignent de la nature , parce que fon
pouvoir a des bornes , & que leurs dé-
» firs n'en ont point.
22
»
» Elle m'a donné du goût pour le plai-
» fit & pour la Philofophie , & peu d'ambition
, en me plaçant bien loin de ce
qu'on appelle aujourd'hui un état heureux
, où l'homme toujours éloigné de
» là connoiffance de lui même , n'a d'au-
» tre loi que fa fantaisie , d'autre plaifir
» que de jouir fans goûr des richeffes que
» le fort lai a données fans juftice .
ود
» Je fuivis mes goûts : la liberté eft le
» bien de ceux qui n'en ont point d'autre.
Le hafard me lia avec des gens du monde,
je m'y livrai . J'y fus accueilli par des
» hommes polis qui promirent de me
» former ; des femmes offrirent de pren-
» dre ce foin , je leur donnai la préfé-
» rence. Ces femmes aimoient l'eſprit ,
elles voulurent que j'en euffe , elles me
le perfuaderent facilement ; qui eſt- ce
qui refufe des avantages ?
MAR'S. 1754. 129
ور
Le défir de plaire me fervit de génie.
J'avois été dans ma jeuneffe le té
» moin , fouvent intéreffé , de beaucoup
» d'aventures : je pris la plume pour les
écrire ; mais l'imagination me ſervic
» mieux que la mémoire. J'abandonnai la
» vérité qui me parut peu capable d'amu
» fer , pour donner au public un Roman
» tout entier d'imagination , fous le titres
» de Mémoires de Verforan , en fix parties,
» que je hazardai en 1750. Je fus encou
ragé fans être enorgueilli , par l'accueil
favorable que ce livre reçut du public ,
qui fembla m'autorifer à publier enfui
te les Anecdotes de la Cour de Bonhommie;
>> en deux parties.
>>
وو
» Le fort de ces deux livres eft reglés .
»il feroit inutile que j'entrepriffe ici d'en
juftifier les défauts , ou de donner des
» raifons qui les balançaffent. La fingularité
de l'ouvrage que je donne aujour
d'hui , obtiendra peut- être pour moi
» l'indulgence dont il a befoin .
"9
"
3)
» Chacun fera fur les aventures de Made
Rinville des réflexions fuivant fon
caractere . En général je crois qu'on trou-
» vera le Chevalier de Borille bien bizarre
» dans fon goût & dans fa conduite . C'eft
» cette bizarrerie qui me fait frémir , &
» pour laquelle je demande grace. Bien
F
10 MERCURE DE FRANCE. 36
ود
» des hommes ont à peu près les mêmesprojets
que lui , parce qu'ils ont de la
» fidélité des femmes la même opinion.
» Les feules difficultés leur font abandon-
» ner ce deffein : pourquoi ne feroit - il
» pas permis de réaliſer dans un Roman
des idées qui font dans l'efprit de beau-
» coup de mes lecteurs ? A quoi bon pein
» dre des vices & des vertus imaginai-
» res ? Il y a trop long tems qu'on dit
» aux hommes comme ils doivent être , il
» eft tems de les montrer tels qu'ils font.
» Ce travail demande un homme tout en-
» tier ; j'ai donc eu raifon de m'y appli-
» quer,fans me permettre d'incurfions fur
» aucun genre de littérature , quelqu'at-
» trayans qu'en foient les fuccès.
"
» Ce que je dis ici ne paroît pas
d'accord
avec ma conduite , puifqu'on fçait
» que je fis jouer l'année derniere une
» Tragédie ; mais on ne fçait pas que l'amitié
dont l'Auteur m'honore exigea
» qu'elle paffat pendant quelque tems pour
être de moi ; cependant je n'y avois
» aucune part , je dois aujourd'hui ' cet
hommage à la vérité. Un fi grand ouvra
" ge eft beaucoup au deflus de mes forces.
"
"
39-
" VOEGARIZZAMENTO di Siggi
fopra diverfe materie di litteratura e di
MARS. 1754. 1311
»morale ; del Signore Abbate Trublet ;
tradotti in lingua Tofcana , da un Academico
della Crufca. 1753 .
Cette traduction des effais de littérature
& de morale de M. l'Abbé Trublet a été
faite fur la quatrième édition , & elle eſt
dédiée par le Libraire à M. le Comte Lo
renzi , chargé des affaires du Roi à Florence.
Cette place ne l'empêche point de
cultiver les fciences , la Philofophie &
les Belles - Lettres ; & il eſt connu des ſçavans
par plufieurs differtations très.eftimées
, entr'autres par celles qu'on trouve
dans les recueils de l'Académie de Cortone.
A ce jufte éloge de M. , le Comte Lorenzi
nous pourrions joindre celui de M.
fon frere le Chevalier Lorenzi, Capitaine de
Grenadiers dans le régiment Royal Italien
avec le brevet de Colonel , s'il étoit moins
connu à Paris où il eft actuellement . Jamais
peut-être deux freres ne fe rellemblerent
davantage à tous égards, à leur profeilion
près , & le militaire n'a pas moins
cultivé les fciences que le politique . Voici
la traduction de l'épître dédicatoire .
» Monfieur , il n'y a point d'ouvrages plas
→ utiles , ni peut - être même aufli goûtés ·
aujourd'hui , que ceux où la morale eft
» traitée avec un efprit philofophique: -
Tel cft celui que j'ai l'honneur de vouss
Fvj :
132 MERCURE DE FRANCE.
préfenter. Les différentes éditions &
» traductions qui en ont été faites , en
» prouvent affez le mérite & le fuccèst
» Celle - ci ne peut donc manquer d'être
agréable à un ami de l'Auteur , à un
» homme de goût , à un Philoſophe métaphificien
& moral . Dès que je fçus qu'un
» de vos confreres dans l'Académie della
»
Crufca avoit traduit ces Effais en Tols
» can , pour fa fatisfaction particuliere ,
» je pris des mefures pour qu'il me per-
» mît de les imprimer. A qui pourrois -je
» mieux les dédier qu'à vous , Monfieur ?
» Vous connoiffez parfaitement toutes les
» beautés de la langue Tofcane ; l'ouvra
" ge eft François , & vous êtes au fervice
» du Roi de France : Que de titres pour
agréer cette traduction ! J'ajoûte qu'elle-
»fera comme un renouvellement de l'an-
» cienne amitié entre les écrivains des
» deux Nations . Nous n'oublierons jamais
» tout ce qu'ont fait pour & dans notre
langue les Ménage & les Regnier Defma-
» rais. Peut- on travailler plus utilement
» pour elle qu'en traduifant les meilleurs.
" ouvrages écrits en François , langue aujourd'hui
fi pure , friche , fi belle ?
ور
Je fuis , & c.
M
Nous croyons faire plaifir au public de -
lui annoncer qu'il paroît chez Briaffon une
MAR S. 1754. 133 :
cinquième édition des Effais de M. l'Abbé
Trublet , augmentée d'un troifiéme vo
lume qui fe vend féparément. Hy a auffi
plufieurs additions & plufieurs changemens
dans les deux premiers. Nous rendrons
compte du troifiéme dans le Mercure
prochain.
TRAITE d'Oftéologie , par M. Ber
tin , Docteur Régent de la Faculté de Médecine
en l'Univerfité de Paris , de l'Académie
royale des Sciences , ci-devant premier
Médecin du Prince des Valaquies &
de Moldavie , ancien Profeffeur de Chirurgie
, & premier Médecin d'une des are
mées du Roi. A Paris , chez Vincent , rue -
S. Severin 1754 , 4 vol. in- 12 .
La connoiffance des os eft fi importante
, qu'il eft impoffible fans être guidé par
les lumieres qu'elle répand fur toutes les
parties de l'anatomie, d'y faire aucun progrès.
Elle eft la porte qui nous donne la
premiere entrée dans ce labyrinthe obſcur
qui renferme les fecrets les plus chéris de la
nature ; elle donne- même aux connoiflances
que nous acquerons dans l'oeconomie
animale une confiftance qui les mer à l'a
bri des tems , elle en eft comme la bafe.
Nous n'avons d'idées exactes de la fitua
tion des parties intérieures qu'autant que
nous rapportons chacune de ces parties aux
134 MERCURE DE FRANCE.
différentes pieces offeuſes que l'Oftéologie
nous fait connoître .
Les os font des corps blancs & plus
durs qu'aucune des autres parties dont le
corps humain eft compofé ; ils font la baſe
orps
& la charpente de la machine humaine ,
mais ils allient la mobilité avec la dureté.
Ils ne font pas feulement des murs ou des
poutres d'un édifice , ils font auffi la fonction
des roues & des refforts des montres
ou des voitures ; ils font des leviers dont
nous nous fervons pour furmonter le poids
de notre machine & la tranfporter où il
nous plaît , ou pour faire fur les corps qui
nous environnent des efforts plus ou moins
grands ; il y en a qui font des points d'appui
, fur lefquels d'autres font les fonctions
des moulins pour broyer les alimens
que nous deftinons à notre fubfiftance.
Quelques- uns concourent enfemble à faire
des cavités immobiles , dans lefquelles
repofent nos refforts les plus fins & les
plus précieux d'autres , comme autant de
coins , font taillés à différentes facettes
pour former les voûtes qui foutiennent
tout l'édifice , tels font les os du pied . IIy
en a qui font tellement conftruits &
unis enfemble , que nous en formons autant
de différens crochets ou grapins dont
nous nous fervons pour faifir les corps
¿
MARS 1754. 1355
dont nous voulons nous procurer la jouiffauce
, tels font les os de la main Quelques-
uns , comme autant de poulies , dirigent
les forces de nos mufcles vers les
lieux où il convient que ces forces agif
fent ; d'autres font les fonctions des parois
folides de nos foufflets , tels font les os de
la poitrine..
2
Pour travailler avec fruit à acquerir la
connoiffance des os , il faut examiner cha- › '
que os en particulier ; fi l'on fe bernoit à
n'examiner que des os unis par leurs ligamens
ou par des liens artificiels , l'on ne
réuffiroit qu'avec bien de la peine à en découvrir
toutes les faces & toute l'étendue .
Mais l'étude de chaque os en particulier &
détaché de tous les autres , ne difpenfe pas
de l'examiner avec un foin extrême dans
fa fituation naturelle & dans fes unions
avec les autres os.
Toute cette doctrine fait le fond de
l'ouvrage que nous annonçons. Il est divifé
en quatre parties. Dans la premiere
eft renfermée l'oftéologie en général . Dans
la feconde , la defcription des os de la tête
en particulier. Dáns la troifiéme , l'ex-..
pofition des os de l'épine , de la poitrine ,
du baffin & des extrêmités fupérieures . La
quatrième traite des os des extrêmités inférieures
.
136 MERCURE DE FRANCE.
On voit par cette diftribution que l'Aus
teur s'eft d'abord attaché à l'oftéologie en
général , pour préparer par dégrés fes lec--
teurs à la connoiffance de l'oftéologie
en particulier ; cela ne l'empêche pas
d'y revenir de tems en tems de nouveau ,
afin de délaffer l'efprit fatigué par les détails
fur la ſtructure de chaque os en pars
ticulier. Trop de généralités propoſées·
de fuite feroient peut- être devenues ene
nuyeufes dans le commencement de l'ouvrage
; de fimples détails dénués de ces
principes qui ont rapport aux généralités ,
auroient à la fin fatigué la conftance &
le zele des étudians dans l'étude de l'oftéologie
particuliere . Pour éviter ce dou
ble écueil , l'Auteur a femé dans tout le
corps de l'ouvrage des réflexions relatives
aux ufages oeconomiques des os , & quel
quefois aux maladies . aufquelles tel ou tel
os eft exposé.
L'ouvrage que nous annonçons , nous
paroît eftimé & digne de la réputation de
l'Auteur.
Walther , Libraire du Roi de Pologne ,
Electeur de Saxe à Drefde , a fait une nouvelle
édition en deux vol. grand in- 8° ; du
Dictionnaire militaire de M. Aubert de
la Chenaye , revic , corrigée &. confide
rablement augmentée par M. Eggers , Co-
·
MARS. 1754. 1.3.7
lonel , Ingénieur au fervice du Roi de
Pologne , Electeur de Saxe.
M Eggers , Suédois de naiflance , homme
de mérite , fort connu & très - eftimé
en Saxe , a trouvé le moyen d'augmenter
le Dictionnaire de plus de treize cens articles
, & de rectifier beaucoup de fautes
qui s'y étoient gliffées .. On trouve à la fin
la lifte de toutes les troupes de France ,
d'Efpagne , d'Autriche , de Saxe & d'Hanovre
on fe propofe d'ajoûter par forme
de fupplément , toutes les liftes des .
troupes des autres Puiffances , dès qu'on
les aura recueillies. Le Libraire n'a rien
Jaiffé à defirer pour la beauté du papier .
& de l'impreffion , qui s'eft faite avec tous .
les foins imaginables . Les articles de M.
Eggers font marqués par une étoile.
-
IMITATION des Odes d'Anacréon en
vers François. Par M. S *** & la traduc
tion de Mlle Lefevre , avec une Comédie-
Ballet en vers & en profe, qui a pour titre
Anacréon, A Paris , chez Prault l'aîné , quai
de Conti , à la Charité . 1754 , in- 1 2. I. V.
Pour que le lecteur puiffe juger de l'ouvrage
que nous lui annonçons , nous al- .
lons tranfcrire l'imitation de l'Qde deuxiéme
pour les femmes..
"Aux habitans des airs de la terre & de l'onde ,
138 MERCURE DE FRANCE.
La nature en thréfors féconde ,
En leur donnant le jour prodigua fes préfenss
Le lion reçut en partage
Le plus intrépide courage ; '
Le cerf , la viteffe des vents ;
Le paor , un fuperbe plumage ;
Le ferin , le plus doux ramage ;
La douce brebis , la toifon ;
L'homme , l'efprit & la taifon.
Quel don fit- elle au fexe aimable,
Qui fait fon premier ornement ?
La beauté , ce thréfor charmant
Le feul qui foit ineftimable.
GRAMMAIRE générale & raifonnée
contenant les fondemens de l'art de par
ler , expliqués d'une maniere claire & na
turelle ; les raifons de ce qui eft commun
à toutes les langues , & des principales
différences qui s'y rencontrent ; & plufieurs
remarques nouvelles fur la Langue
Françoife. A Paris , chez Prault fils l'aîné ,
quai de Conti , à la defcente du Pont
neuf , à la Charité. 1754 , in- 12. 1. vol .
On voit par le titre que c'eft une nou
velle édition de la Grammaire fi connue &
fi eftimée de Port- royal que nous annonçons
. Les endroits qui avoient befoin
d'être éclaircis ou rectifiés , l'ont été trèsheurcufement
par M. Duclos, Hiftoriogra
MARS. 1754 139
phe de France , de l'Académie Françoiſe
& c. Cet illuftre écrivain a porté dans des
difcuffions grammaticales le même efprit
philofophique qu'il avoit montré dans des
romans , dans l'hiftoire & dans des ouvrade
morale. Une de fes remarques que ·
ges
nous allons tranfcrire en partie , en confervant
fon ortographe , va juftifier ce jugement..
Je me permètrai , dit M. Duclos , dans
fa remarque fur le premier chapitre , une
réflexion fur le penchant que nous avons
à rendre notre langue mole , efféminée &
monotone. Nous avons raifon d'éviter la
rudeffe de la prononciation ; mais je croi
que nous tombons trop dans le défaut opofé.
Nous prononcions autrefois beaucoup
plus de diftongues qu'aujourd'hui , èles
fe prononçoient dans les tems des verbes ,
tels que j'avois , j'aurois , & dans plufieurs
noms , tels que Français , Anglois , Polonois
, au lieu que nous prononçons aujour
d'hui j'avès , j'aurès , Françès , Anglès , Polonès.
Cependant ces diftongues métoient
de la force & de la variété dans la prononciation
, & la fauvoient d'une espèce de
monotonie qui vient en partie de notre
multitude d'e muets .
La niême négligence de prononciation
fait que plufieurs e , qui originairement
140 MERCURE DE FRANCE
étoient accentués , deviennent infenfible
ment ou muers ou moyens . Plus un mot
eft manié, plus la prononciation en devient
foible. On a dit autrefois Roine & non
pas Reine , & de nos jours Charolois eft
devenu Charolès , harnois a fait harnès . Ce
qu'on apèle parmi nous la fociété , & ce
que lesanciens n'auroient apelé que coterie,
décide aujourd'hui de la langue & des
moeurs. Dès qu'un mot eft manié quelque
tems par le peuple des gens du monde , la
prononciation s'en amolit. Si nous étions
dans une relation auffi habituèle d'afaires ,
de guère & de comerce avec les Suédois
& les Danois qu'avec les Anglois , nous
prononcerions bientôt Danès & Suedès ,
comme nous difons Anglès. Avant que
Henri III. devint Roi de Pologne , on
difoit les Polonois ; mais ce nom ayant été
fort manié , & dans ce tems- là , & depuis ,
à l'occafion des élections , la prononciation
s'en eft afoiblie . Cète nonchalance dans
la prononciation , qui n'eft pas incompatible
avec l'impatience de s'exprimer , nous
fait altérer jufqu'à la nature des mots , en
les coupant
de façon que le fens n'en eft
plus reconoiffable. On dit , par exemple ,
aujourd'hui proverbialement , en dépit de
Lai & de fes dens , au lieu de fes aitans.
Nous avons plus qu'on ne croit de ces
MARS. ·1754. 14
mots racourcis ou altérés par l'uſage.
Notre langue deviendra infenfiblement
plus propre pour la converfation que pour
la Tribune , & la converfation done le
ton à la Chaire , au Bareau & an Téâtre ;
au lieu que chez les Grecs & chez les Romains
la Tribune ne s'y afferviffoit pas .
Une prononciation foutenue & une profodie
fixe & diftincte doivent le conferver
particulièrement chez des peuples qui font
obligés de traiter publiquement des matières
intéreſſantes pour tous les Audiseurs
, parce que , toutes chofes égales
d'ailleurs , un Orateur , dont la prononciation
eft ferme & variée , doit être entendu
de plus loin qu'un autre qui n'auroit
pas les mêmes avantages dans fa langue ,
quoiqu'il parlat d'un ton auffi élevé. Ce
feroit la matière d'un examen affés filofofique
, que d'obſerver dans le fait & de
montrer par des exemples combien le caractère
, les moeurs & les intérêts d'un
-peuple influent fur la langue .
CHRONOGRAPHIE , ou defcription des
tems ; contenant toute la fuite des Souverains
de l'univers , & des principaux événemens
de chaque fiécle , depuis la création
du monde juſqu'à préfent ; en trentecinq
Planches gravées en taille - douce , &
142 MERCURE DE FRANCE.
*
réunies en une machine d'un uſage facite
& commode. Par M. Barben Dubourg,
Docteur en Médecine , & Profeffeur de
Pharmacie en l'Univerfité de Paris . Se
vend à Paris , chez l'Auteur , rue S. Benoît
, à côté de l'Abbaye S. Germain`; la
Neilliere , Marchand Mercier , à la Croix
d'or , rue S. Denis , vis à -vis la rue des
Lombards ; & Fleury , Marchand Tapiffier
à l'Eftrapade. 1753. Avec approbation
& privilege du Roi . Prix en feuilles 12
livres , avec la machine 15 ou 18 livres.
En rendant compte de la Carte chronographique
de M. D. dans le premier Mercure
du mois de Décembre dernier , nous
nous engageames à donner dans un autre
Mercure la defcription de la machine dans
laquelle cette Carte eft renfermée , &
qui peut être confidérée comme une partie
effentielle de uvrage , puifque fans elle
la Carte ne feroit prefque de nul uſage ,
& que c'est vraisemblablement faute d'une
telle invention que perfonne jufqu'ici n'avoit
entrepris d'appliquer aux tables de
Chronologie une échelle graduée , comme
on en a toujours eu pour les Cartes de
Géographie.
La machine de M. D. eft auffi fimple
qu'ingénieufe ; elle eft d'une forme affez
agréable , d'une confiftance folide ; elle
MARS. 1754 143
' eft point embarraffante. par fon volume ,
ni incommode par fa pefanteur.
Elle ne tient pas plus de place fur une
tablette que deux volumes in folio , &
n'excéde pas le poids d'un in- 4° . Elle n'eft
fujette ni à fe déranger nià fe gâter , quoique
maniée avec affez peu de ménagement .
Lorfque la machine eft fermée , la Carte
eft à l'abri de tout accident , & à peine
fe laiffe - t-elle entrevoir : lorfqu'elle eft
ouverte , elle expofe aux yeux plus d'un
fiécle de la Carte étalée librement & fans
plis , fur une efpéce de table , foutenue
de part & d'autre fur deux cylindres
creux , dans lesquels le refte de la Carte
eft caché .
Nous allons entrer dans le détail de
chacune des parties de cette machine , en
faveur de ceux qui voudroient la faire
exécuter fans en avoir de modele .
,
1º. La table eft formée de deux planches
, chacune de deux lignes d'épaiffeur
& de cinq pouces & demi de longueur ,
non compris deux tenons qui font à chaque
bout , proportionnés à la grandeur
des mortaifes ci - après.
2°. Quatre autres planches femblables
entr'elles , à chacune defquelles il faut
confidérer deux parties , l'une formant un
cercle de quatre pouces de diametre , l'au144
MERCURE DE FRANCE.
tre prolongée en forme de tengente à ce
cercle , de la longueur de fix pouces fur
un pouce de hauteur , dans laquelle font
pratiquées , à quatre lignes du bord fupérieur
, deux mortaifes pour recevoir les
tenons dont nous venons de parler , &
qui y font arrêtés avec de la cole forte.
Ces planches font pofées de champ fir
leur partie circulaire.
30. Des carrons de grandeur convenable
, cloués d'une part fur le bord inférieur
des planches horisontales , & d'autre
part fur le bord circulaire des planches pofées
de champ , formant les deux cylindres
, dans la cavité defquelles eft renfer
mée toute la Carte .
4º. Les deux bouts de la Carte font colés
fur deux petits rouleaux , ou bâtons cylindriques
de cinq lignes de diamétre , fur
feize pouces de long , placés au centre du
cylindre creux , & terminés d'une part
par une autre petite pointe de fer , & d'autre
part par une petite manivelle
moyen de laquelle chaque rouleau tournant
facilement fur fon axe , fert à rouler
& à dérouler la Carte.
› au
5 °. Deux autres petits bâtons cylindriques
de quatre lignes de diametre , for
feize pouces de long , terminés de part &
d'autre des
par petites pointes de fer , &
placés
MAR S. 1754. 145
placés aux deux côtés de la table , une
ligne au-deffus de fon niveau , tournent
fur leurs axes pour faciliter le jeu de la cár
te , en diminuant les frottemens .
6. Les deux moitiés correfpondantes
de la machine ainfi conftruite , font affemblées
avec deux charnieres à noud , faites
de cuivre , fur le modele de celle des pieds
de roi , & placées dans le bout du prolongement
des quatre petites planches décrites
dans l'article 2 .
7°. Deux crochets de métal , placés en
deffous , à chaque bout d'une des planches
de la table , & deux pitons placés aux endroits
correfpondans de l'autre planche ,
fervent à fixer la machine ouverte.
8°. Deux autres crochets placés au haut
de la partie circulaire de deux des planches
pofées de champ , & deux pitons placés aux
endroits correfpondans des deux autres
planches ,fervent à fixer la machine fermée.
9. Tout le corps de la machine chronographique
eft recouvert de papier de couleur.
Nous avons remarqué quelque différence
entre les premieres machines qui ont
été répandues dans le public , & celles que
M. D. a fait faire depuis. Ces dernieres
nous ont paru beaucoup plus folides &
mieux exécutées , & tous les méchaniciens
G
146 MERCURE DE FRANCE:
en paroiffent auffi fatisfaits que les Sça
vans des cartes. Nous ne fçaurions affez.
exhorter les parens & les maîtres à faire.
fervir l'invention de M. Dubourg à l'inf
truction de leurs enfans & de leurs éleves.
Nous en avons vû des épreuves qui nous
ont charmé , & nous avons affez examiné
la machine que le fuccès de
toutes les épreuves qu'on fera , eft prel
qu'infaillible.
affurer
pour
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur
le flux & reflux , &fur les longitudes.
L importe plus , Monfieur , pour la na
vigation ,, d'expofer & d'expliquer la
vraie méthode de connoître l'heure variable
de pleine mer en chaque port , que
la caufe de fa hauteur variablement iné,
gale. Le progrès des connoiffances utiles
pour la marine feroit retardé , fi les vraies
circonftances de la marée continuent d'être
diffimulées & déguifées dans la plûpart
des livres qui en traitent, à deffein ou
par occafion , après même que
leur expofition
détaillée , fincere & exacte fur les
Mémoires de l'Académie des Sciences par
M. l'Abbé de Brancas , dans fes Ephémérides
cofmographiques pour 1751 , § 8 & 9,
MARS. 1754. 147
& antérieurement dans fon explication du
Alux & reflux , a fait paroître ce phénomène
ſous un jour nouveau .
J'ai confulté récemment fes ouvrages ,
dans la furpriſe où m'a jetté un livre def
tiné à l'afage de la marine , en y lifant
non appelle établiffement ou heure d'un
» port , le nombre d'heures qui s'écoulent
» entre l'heure da paffage de la Lune par
» le Méridien du port & celle de la haute
» ou pleine mer. Ainfi on dit que l'éta-
» bliffement du Havre de Grace eft de 9
» heures , parce que la mer n'eft pleine
» au Havre que 9 heures après que la Lu-
» ne a paffé par le Méridien de ce port ; «
car la pleine mer du foir y arrive le jour
d'une fizigie à 9 heures après midi , & la
pleine mer du matin à la même heure après
minuit à peu près , & aux quadratures s
heures 12 à 14 minutes plus tard , quoique
l'oppofition ou la conjonction de la
Lune & fes quartiers tombent chaque fois
à des heures différentes , & avec un intervalle
de plus ou moins de minutes , d'heures
& même de jours.
J'avois crû fur les Mémoires de l'Académie
des Sciences & fur la connoiffance
des tems publiée annuellement par
fon ordre , que la table de l'heure de pleine
mer aux jours de nouvelle & pleine
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
Lune en différens ports qui y font nommés,
défignoit fimplement l'heure moyenne
à laquelle aux fizigies arrive la pleine
mer,dans ces ports l'après midi , & même
le matin après minuit , avec une différence
de quelques minutes , felon des conjonctures
aftronomiques qui peuvent être
prévues , ou phyfiques qui font imprévoyables
. Je croyois auffi d'après la même
autorité , que la vraie régle pour prévoir
cette heure le foir ou le matin dans un
port dont l'heure de l'établiffement eft
connue , confiftoit à l'ajoûter à l'heure
de la médiation de la Lune ou de fon paffage
par le Méridien de ce même port , ou
encore mieux à une partie proportionnelle
de 312 à 314 minutes , felon l'âge de la
Lune , & felon le nombre de journées &
d'heures folaires que comprend l'intervalle
d'une fizigie au quartier qui fuit , s'il eft
vrai que dans ces mêmes
dont il y
eft mention , la pleine mer arrive 312 ou
314 minutes plus tard aux quadratures
qu'aux fizigies , en retardant chaque jour
d'une quantité proportionnelle& variable,
felon Fintervalle inégal de ces deux phafes
, & au contraire en avance à peu près
dans le même ordre de cette même quadrature
à la fizigie fuivante , afin d'arriver
teujours à peu de minutes près au jour
ports
MARS. 1754. 149'
Je la nouvelle & pleine Lune après midiou
après minuit vers l'heure moyenne indiquée
dans cette table , & s heures 12 à
14 minutes plus tard aux quadratures.
Mais eft il étrange que le Roman s'ingere
fur la fignification de l'heure du port
ou de l'établiffement dans un livre où fa
table paroît différer pour plufieurs ports.
depuis 15 jufqu'à 70 minutes d'avec la table
qui en eft expofée dans un ordre fort
méthodique , dans l'explication du flux &
reflux de M. l'Abbé de Brancas , dans le
Dictionnaire de Mathématique de M. Saverien
, dans le Dictionnaire univerfel de
Trévoux, dans le Neptune François , dans
la Connoiffance des tems , & c ? Vous voudrez
bien , je l'efpere , publier cette lettre
, afin d'engager les fçavans navigateurs
à décider en faveur de ceux qui no
font pas à portée de s'en éclaircir par leur
propre expérience faute d'habiter une .
ville maritime , fi les vraies circonstances.
du flux font exposées plus exactement &
mieux expliquées en leur caufe dans les
fyftêmes particuliers ou généraux que M.
L'Abbé de Brancas combat , par un fyftême
univerfel fondé fur la compreffion & l'électricité
, & fur une nouvelle théorie des
cieux & de la terre , qu'il établit fur des
textes facrés autant que fur les expérien-
G.iij
150 MERCURE DE FRANCE.
ces , les obfervations & les calculs.
Il feroit à fouhaiter que la nouvelle Aca
démie de Marine établie à Breft , voulûc
bien déclarer en quel fens on doit enten
dre ce qui eft appellé l'heure du port ou
de l'établiffement , puifqu'on l'explique
différemment dans l'état du ciel qui lui
eft dédié , & qu'on y trouve des contradictions
avec la connoiffance des tems fur
les régles , pour prévoir l'heure de pleine
mer dans un port , & fur l'heure de l'érabliffement
en divers ports. N'eft - ce pas
la principale des circonftances de la ma
rée qu'il convient d'éclaircir pour la fûreté
de la navigation , étant fort différent
qu'à Breft la pleine mer arrive les jours
de fizigies à 3 heures 15 minutes du jour
aftronomique pour la marée du foir , &
à peu près à la même heure du jour civil
pour la marée du matin , ou bien feulement
3 heures 45 minutes après le paffage
de la Lune par fon Méridien ? Ce fatellite
eft , felon l'expreffion de M. l'Abbé
de Braneas , un cadran qui par fes phaſes
indique l'heure de pleine mer en tout
port dont l'heure de l'établiffement eft
connue , & ce port eft comme une élepfi
dre , qui par les ftations de haute & baffe
mer défigne les phaſes de la Lune auffi :
réciproquement.
MARS. 1754. 754
Ce qui me fait de la peine contre la
découverte des longitudes , qui femble
tenir , felon le même Auteur , à la com
pofition & publicité annuelle de quelques
tables aftronomiques dont vous avez publié
l'état dans le Mercure de Septembre
dernier , page 147 , c'elt que fi ces tables
n'étoient pas exactes , fon projet feroit
manqué , & en vain on les ajoûteroit
comme il fouhaite , à celles de la connoif.
fance des tems , ou bien à celles que pour
le bien public M. l'Abbé de la Caille doit
continuer de publier d'avance , ou encore,
comme je le préfume , à celles qui viennent
d'être entreprifes pour l'ufage de la
marine , par un affocié de l'Académie de
Rouen ; car je doute que ces cables puiffent
être exactes , à moins que le plan de l'univers
n'indique les vraies équations pour le
mouvement de la Lune & des autres aftres
mobiles , qui ont été inconnues aux Aftro,
nomes , faute peut- être de fuivre ou dé
connoître ce plan : en effet , ces mouve
mens doivent être fort différens & avoir
des équations fort difparates felon ce plan ,
comnie leurs phafes , leurs configurations
& leurs phénomènes , felon l'hypothèſe
de Copernic .
Il m'a paru que Mrs Maraldi , de la
Caille & Pingré font en difcordance de
G iiij
752 MERCURE DE FRANCE.
plufieurs minutes pour le tems même de
la conjonction ou de l'oppofition de la
Lune , & ne font jamais d'accord pour
l'inftant d'aucune de fes phafes , quoique
les deux premiers Aftronomes fuivent les
tables de M. Caffini , & le troifiéme celles
de Mrs Halley. Le plan de l'univers les
mettroit-il d'accord fur le différent uſage
des mêmes ou des différentes tables aftronomiques
? c'eft la feule objection que je
rouve à faire contre le fecret des longitudes
au moyen des tables propofées ; je
dirai, entre deux parenthèfes , que j'ai crû
remarquer dans l'état qui a été publié au
Mercure cité , quelques fautes d'impreffion
, p. 151 , dans 2 ou 3 chiffres. L'Auteur
d'un fi grand & fi utile projet n'auroit
pas prévû cette objection , qui feroit
annallée , dès que fon plan de l'univers
indique , comme il l'affure , la cauſe des
anomalies apparentes du Soleil & des Planétes
, & en particulier de la Lune & des
fatellites de Jupiter , & dès que le fecond
paragraphe de fes éphémerides de 1753
roule fur les tables , les régles & les équations
aftronomiques.
Se défieroit-on des affertions de l'Auteur
fi défintéreffé d'un fyftême univerfel
, où la Cofmographie eft auffi détaillée
& méthodique que la Géographie , & où.
• &.où.
M. AR S. 1754. 1532
Ta Phyfique eft auffi expérimentale dans les
principes & leurs inductions que la compreffion
& l'électricité ? Les Calculateurs
d'Aftronomie qui font toujours en défaut
& contradiction parce qu'ils fuivent l'hypothèſe
Copernicienne , devroient du
moins éprouver s'ils ne concilieront pas
leurs équations , en les accommodant au
fyftême Brancacien .
Une théorie des cieux & de la terre
qui confirme l'autorité des livres divins
dont elle est tirée , comme des obfervations
& expériences , mérite bien cet effai
ces frais & ces peines , du moins pour la
découverte des longitudes ; car il eft inconteftable
qu'elles feroient connues , fi
les tables propofées étoient compofées
avec exactitude , précifion & clarté ; &
elles doivent atteindre plus aifément lä
perfection effentielle , fi le niveau des
mers , loin de figurer un fphéroïde , forme
un cylindroïde arrondi par fes extrêmités
, ou plutôt terminé par des continens
immenfes & inconnus.
En ce cas la liaifon de l'Afie & de l'Amérique
eft décidée , de même que celle
de l'Europe & de l'Amérique . Les dégrés
de longitude étant égaux entr'eux fur
mer , de même que ceux de latitude , la
compofition des tables eflentielles pour en
Gy
154 MERCURE DE FRANCE..
découvrir les dégrés fur la feule infpection
de l'horizon céleste indiqué par ces.
tables au moment choifi , fera plus facile
pour l'Océan que pour les Continens , ou
l'inégale hauteur & difpofition des contrées
, encore plus que leur diverfe diftance
de l'équateur ou de l'un des poles , fuf.
cite une inégalité conftante dans les divers
dégrés des mêmes Méridiens & paralleles
.
C'est à la nouvelle Académie de marine
établie à Breft , de fuivre & d'approfondir
des vûes auffi étendues & importantes, qué:
la carte du plan de l'Univers fyftématiſe.
avec les mémoires publiés dans le deuxiéme
volume du Mercure de Juin , & dans
celui de Septembre de l'année derniere ,.
& dans les éphémérides cofmographiques..
Je fuis parfaitement , & c..
A Nantes, ce 16 Janvier 1754+
LETTRE de M. le Chevalier de Cau
fans à Milord Macclesfield , Préfident de
la Société royale de Londres..
M
flord , vous verrez par les billets
de foufcription ci joints , l'étendue
& les difficultés de mes propofitions ; &
comme je ne veuxrien avoir à. me reproMAR
´S. 1754- 155
cher pour les vérifier , je m'adreſſe , Milord ,
avec confiance à la Société royale de Lon--
dres , dont les lumieres diftinguées font la
gloire de la nation pour les fciences . Ma
fatisfaction fera parfaite , fi celle que j'offre
de démontrer paroît digne de l'attention
de la Société royale , & fi elle approuve
le moyen dont je me ſers pour la vérifier ,
qui eft auffi nouveau que les propofitions
font curieufes & intéreflantes , puifque
j'affure que les longitudes principalement
en dépendent , par la connoiffance de la
vraie figure de la terre. Quant aux autres
propriétés , étant infinies , les Académies
auront la gloire de puifer dans ce thréfor.
Agréez , je vous prie , Milord , que je
vous demande fi la Société royale approuve
ma façon de penfer là deffus , & fi elle:
défire quelque éclairciffement que je puiffe:
donner.
J'ai l'honneur d'être , Milord , &c.
MODELES DES BILLETS DE SOUSCRIPTION..
1754.
Soufcripteur....1000 l . Auteur ... 500 1.
Billet de foufeription pour la quadrature du
cercle , payable au Porteur , après lejugementde
l'Académie royale des Sciences & dis
Députés étrangers à Paris .
G vj
156 MERCURE DE FRANCE .
PROPOSITIONS A VERIFIER ,
I. Décrire un quarré parfaitement égal:
à un cercle quelconque .
II. Démontrer qu'en Géométrie un eft
trois , & trois ne font qu'un ; c'eſt - à - dire
que trois figures de méchanique contenues
l'une dans l'autre , font géométriquement
égales ; d'où il s'enfuit que chaque
tout dans l'étendue , a deux parties diftinctes
géométriquement & féparément égales
à lui . Cette propofition détruit l'axiome
univerfel le mieux établi , que le tout eft
abfolument plus grand qu'une de fes
ties.
par-
III. Prouver par une régle générale ,
le véritable rapport du diametre du cercle
à fa circonférence .
IV. Donner la quadrature géométri
que du cercle.
Chaque Etat & Villes qui prendrontau
moins cent foufcriptions , pourront
envoyer un député pour affifter aux démonftrations
, à qui on remettra troismille
livres en arrivant à Paris.
MAR S. 17541 157
REPONSE à une Lettre du Sieur Lottin,,
insérée dans le premier volume du Mercure
du mois de Décembre 1753 , dans laquelle
on répond à des Réflexions fur l'Impri
merie & fur la Littérature , par M. Auffray
, inférées dans celui du mois d'Avril i
même année,
Monfieur , je vous prie d'inférer dans
votre Journal cette courte Lettre ou
plutôt ce petit mot d'avis .
Si je ne réponds pas actuellement à la
critique que le fieur Lottin a faite de mes
Réflexions , ce n'eft pas que je fois dans
l'impoffibilité de le faire , rien n'eft fi fa,
cile , & cela ne l'eft que trop . Si j'aimois
la difpute & fi je me plaifois dans ces fortes
de combats , je trouverois dequoi me
fatisfaire ; mais je penfe différemment , &
je fçais trop combien le Public s'ennuye
de telles conteftations pour m'ériger en
écrivain polémique & perdre mon tems à
réfuter des endroits mal entendus , de faux
Faifonnemens , &c. J'aurai bientôt occa
Gon, dans un petit ouvrage , de parler de
l'Imprimerie de notre fiécle ; ce que j'en
dirai pourra fervir de réponſe à la critiquede
mon cenfeur , d'une maniere plus inté
58 MERCURE DE FRANCE.
reffante que je ne le ferois actuellement ,
& de façon à fatisfaire les gens de Lettres
qui n'en font pas plus contens que`moi .
Enfin je tâcherai de peindre le plus naturellement
qu'il me fera poffible , l'état de
Imprimerie du dix -huitième fiécle.
#
Auffray.
MANDEMENT de Meffieurs les Vi
caires Généraux de l'Eglife Cathédrale de
Senlis , le Siege Epifcopal vacant.
Acques - François Dufresne , Prêtre
J
de Paris , Licencié en Droit , Doyen &
Chanoine de l'Eglife Cathédrale de Senlis
; Michel Denis Brion , Prêtre , Doc-.
teur en Théologie de la Faculté de Paris ,
de la Maifon & Société Royale de Navarre
, Archidiacre & Chanoine ; Nicolas
Rouyer , Prêtre , Licencié en Droit , &:
Chanoine ; Claude- Adrien Trudaine ,
Prêtre , Bachelier en Théologie de la Faculté
de Paris , & Chanoine de la même
Eglife , Vicaires généraux du Chapitre de
ladite Eglife , le Siége vacant à tous
Doyens , Chapitres , Abbés , Abbeffes ,.
Prieurs , Prieures , Curés , Vicaires , Supérieurs
, Supérieures des Convens &
MARS. 1754 195
Conimunautés de ce Diocèle , exempts &.
non exempts , Salut en notre Seigneur
Jefus Chrift.
Vous n'ignorez pas , nos très - chers Freres
, le trifte événement qui nous plonge
tous dans un deuil amer : Mgr l'illuſtriſfime
& révérendiffime François - Firmin
Trudaine notre Evêque , n'eſt plus : le Ciel
qui nous l'avoit donné dans la miféricorde
, vient de nous le retirer dans fa juſtice..
Que de talens ! quel zéle ! que de lumieres
! quelle charité ! & pour tout dire en:
un mot , quel Evêque nous perdons !
Né avec toutes les qualités de l'efprit
& du coeur qui annoncent & qui préparent
les grands hommes , formé par la
plas excellente éducation , il fut bientôt:
placé fur le Chandelier , & la Providencequi
veilloit à notre bonheur le deftina:
pour être le fel & la lumiere ( a ) de ce
Diocèfe.
Dans cette carriere où l'efprit de Dieu
l'appelloit , il fut , à l'exemple de notre
divin Maître , puiffent en oeuvres & en paro-.
tes ( b ) . On ne fçavoit ce qu'on devout ad--
mirer davantage dans fon gouvernement ,.
ou la fageffe , ou la douceur, ou la fermeté ::
ces vertus fe fecondoient mutuellement & :
(a ) Matth. 5. 13-144-
* (6 ) , Luc 24, ✯ 19
160 MERCURE DEFRANCE
fe temperoient les unes par les autres . Pendant
près de quarante ans qu'il gouverna
ce Diocèfe , il préferva fon troupeau de
la contagion de l'erreur , & cependant il
le maintint dans la paix précieufe paix
qui eft au-deffus de tous nos fentimens ( c ) &
de toutes nos expreffions.
Redevable aux grands & aux petits , il
s'étoit fait tout à tous . Il étoit cet homme
d'une agréable fociété ( d ) , dont parle le Sage
, que l'on aime plus que fon propre
frere les charmes de fa converfation attiroient
continuellement auprès de fa perfonne
une foule de monde . Parmi les fçavans
& parmi les grands il paroiffoit toujours
avec un air de dignité & de décence ,
qui honoroit & qui faifoit honorer le miniftere
faint dont il étoit revêtu .
Que dirons nous de fon tendre attachement
pour fon cher troupeau ? Bienfaifant
par principe & par inclination , a - t- il jamais
refufé à perfonne les fecours de fa
protection ou de fes biens ? Tantôt c'étoit
une fortune chancelante qu'il empêchoit
de tomber ; tantôt c'étoit une famille défolée
par la perte d'un chef , dont il ranimoit
les espérances : ici c'étoit un jeune
Miniftre qu'il faifoit élever dans la fcience
( c ) Philipp. 4. 5
( d ) Proverb. 18. V. 25 % .
MARS. 1754 161
des Saints ; là c'étoit un Hôpital dont il
groffiffoit le revenu par fes aumônes ordinaires.
Il étoit , comme le S. homme Job ,
( e ) l'oeil de l'aveugle , le pied du boiteux , le
protecteur de la veuve de l'orphelin , le
pere des pauvres.
Nous difons le pere des pauvres , il le
fut en effet toujours pendant la vie , par
des charités abondantes & multipliées , &
à fa mort par les dernieres difpofitions
puifqu'il leur a tout donné. Mais il ne fut
pas feulement leur pere par fes bienfaits ,
il fut encore leur modéle par fon détachement
; il répétoit fouvent à ceux qui
avoient l'honneur de fa confiance , qu'il
ne mourroit pas content , fi l'on trouvoit de
T'argent après lui. Sentiment admirable ,
digne d'un faint Evêque , & d'un difciple
d'un Dieu pauvre & crucifié.
Dieu jufte ! faut- il que la mort tranche
fi promptement la trame d'une vie fi belle
Depuis près de fix mois que l'amour de
fon devoir lui fit entreprendre des vifites
que la foibleffe de fa fanté ne comportoit
plus , il vit fes jours décliner vers leur fin ,
il s'empreffa de travailler à fon falut avant:
la nuit funefte qui le menaçoit ; il repaffa
toutes les années de fa vie (f) dans l'amer
( e )Job. 24. V. 15.
(f) Ifai. 38. . 15%.
162 MERCURE DE FRANCE.
tume de fon ame , s'efforçant d'expier fes
fautes dans les travaux de la pénitence &
d'une confeffion générale . Ainfi par le renouvellement
intérieur , par la fréquentation
des Sacremens , par une charité plus
ardente , il fe difpofoit à bien mourir , &
à confommer fon facrifice.
Des jours fi remplis , couronnés par
une fi belle fin , nous infpirent la jufte
confiance qu'il eft mort de la mort des Juftes
(g). Cependant n'oublions rien , nos trèschers
freres , pour lui affurer le repos
l'éternel repos que fon coeur defiroit.
Prions le Pere des miféricordes de ne pas
entrer en jugement avec son ferviteur ( h ) ,
& de ne le pas traiter dans la rigueur de
fa juftice ; faifons couler fur nos autels le
fang de la victime de propitiation.
A ces caufes , nous vous exhortons &
enjoignons de faire célébrer dans vos Eglifes
, le plutôt qu'il fera poffible , un Service
folemnel pour le repos de l'ame de
feu Mgr François- Firmin Trudaine , Evêque
de Senlis , décédé le quatre du préfent
mois de Janvier.
Le fieur Liverloz , Arithméticien Juré
& Maître Ecrivain des Pages de S. A. S
(g) Num. 23. V. 10.
(b) Pfal. 142. y. 2.
MARS. 1754. 163
Mgr le Duc d'Orléans , vient de compofer
un livre d'arithmétique , qui a pour ti
tre , le Parfait Arithméticien , ou la maniere
de le devenir , à l'ufage de ceux qui veulent
apprendre l'Arithmétique fans maître. On
trouvera expliqué dans ce Livre d'une maniere
claire & concife , par autant d'exemples
, toutes les opérations de l'Arithmétique
appliquées au commerce & à la finance,
avec un traité des alliages , & un traité
des quatre Regles en fractions. Ce Livre
fe vend à Paris , chez Chardon fils , rue
S. Jacques , près la fontaine S. Severin ;
Duchefne , au Temple du goût , & chez
F'Auteur , rue S. Honoré , près les piliers
des Halles.
BEAUX ARTS.
BSERVATIONS fur les Ouvrages
OMM.de l'Académie de Peinture
& de Sculpture , expofés au Salon du Louvre
en l'année 1753 , & fur quelques écrits.
qui ont rapport à la Peinture . in- 12 . vol.
de 173. pages.
Cet écrit qui eft furement d'un Auteur
qui connoît les Arts , puifqu'il s'eft trouvé
du goût des Artiftes , a un mérite indé
164 MERCURE DE FRANCE...
pendant des circonftances où il a paru
outre le jugement raifonné & prefque toujours
favorable des ouvrages expofés au
Salon , il renferme des obfervations qui
feront bonnes pour tous les lieux & pour
tous les tems . Nous en allons copier quelques
unes.
Quoique la Peinture & la Poëfie foient
deux Arts qui fe reffemblent en beaucoup
de chofes & qui touchent au même but
celui de plaire , les profeffions en font bien
différentes . On ne doit pas juger d'un tableau
avec la même févérité que d'un ouvrage
dramatique . C'eft par pure vanité
qu'un homme s'expofe fur la fcene , il
vent apprendre au public qu'il a de l'ef
prit ; malheur à lui fr fon amour propre
lai fait illufion ; s'il n'obtient pas les ap
plaudiffemens , il court rifque d'être fifflé.
Il n'en doit pas être ainfi du Peintre , dont
la profeffion tient davantage du métier.
Quoique les efforts que font chacun de
ceux qui s'appliquent à la Peinture ne
puiffent pas être tous également heureux ,
celui qui faute d'avoir autant de talent que
fes rivaux n'arrive pas à la même perfection
, n'eft pas pour cela ridicule , parce
que fon ouvrage ne prouve pas qu'il loit
vain. Il ne doit rien perdre de la confidée
xation dûe à un homme qui exerce une
MARS. 11754. 165
profeffion utile à la fociété , il peut manquer
la couronne fans s'expofer au fifflet ;
au lieu même de l'humilier , on doit lui (çavoir
gré de fes efforts , quoiqu'infructueux.
C'eft en partant de ce principe qu'à mon
avis on doit admettre la même différence
entre le Poëte & l'Orateur de la Chaire
ou du Barreau. C'est moins la vanité que
des raifons de convenance qui font qu'un
homme embraffe l'état d'Avocat. Une des
fonctions les plus indifpenfables d'un Eccléfiaftique
eft d'annoncer la parole de
Dieu . L'un & l'autre font à plaindre , mais
ils ne font point à blâmer s'ils n'ont pas le
bonheur d'y réuffir . Il n'y a point de reproche
à faire à quiconque remplit fon devoir
de fon mieux ; la volonté ne donne
des talens. On a befoin d'Avocats , on
pas
a befoin de Prédicateurs quels qu'ils foient.
Les Poëtes , à moins que d'être excellens ,
font totalement inutiles . L'Abbé Cottin
qui avoit la manie de faire des vers & qui
les faifoit plats , méritoit d'être facrifié à
la rifée publique. L'Abbé Caffagne qui
probablement prêchoit mal , mais qui faifoit
peut être de fon mieux pour s'acquir
ter de ce qu'il regardoit comme fon devoir
, ne devoit pas être l'objet des fatyres
de Defpréaux .
Telles font les diftinctions que l'on doi
166 MERCURE DE FRANCE.
faire entre les différens talens. La févérité
de la critique eft toujours odieufe fi elle
n'eft pas occafionnée par la préfomption de
celui qui en eft l'objet .
» Un Auteur , quel qu'il foit , me paroît mériter
Qu'aux efforts qu'il a faits on daigne ſe prêter ,
dit Philinte dans le Glorieux . Ce que
l'on doit accorder aux Poëtes comme une
grace , eft une juſtice que l'on ne peut refufer
aux Peintres . Mais les Auteurs de
brochures n'ont ni affez de difcernement
pour reconnoître la jufteffe de ces principes
, ni affez d'équité pour en faire ufage.
Ils n'ont que l'envie de faire parler d'eux ,
peu leur importe à quel prix.
Nos beaux efprits veulent être Philofophes
, nos Philofophes veulent être beaux
efprits ; l'un hériffe des épines de la Métaphyfique
des ouvrages de pur agrément ,
l'autre attache des pompons à la Philofophie.
M, de Fontenelle l'a peut- être trop parée ,
mais il a choi les fleurs dont il a couronné
fa tête. Ceux qui ont voulu l'imiter
& qui n'ont pas le goût fi délicat , ont
ramaffé pour l'orner tout ce qu'ils ont
trouvé fous leurs mains , & n'ont fait que
le défigurer en voulant l'embellir. Les
Géométres de qui on devoit moins attendre
ce travers , font précisément ceux qui
MARS . 1754. 167
Pont porté le plus loin . La manie du bel
efprit eft une contagion qui infecte tous
les états , jufqu'à ceux - mêmes où l'on ne
devroit s'occuper que de l'étude des arts .
Cependant on perd beaucoup de tems &
J'on ne gagne fouvent que des ridicules à
vouloir paroître autre chofe que ce que
l'on eft . Il faut s'en tenir à la régle & au
compas lorsque l'on n'a pas les doigs affez
délicats pour toucher la lyre.
C'eft fous l'étendard des talens que les
Géométres ont trouvé le fecret de s'introduire
dans le monde ; ils n'y ont pas été
plutôt admis qu'ils leur ont fait la guerre ;
ils ont aujourd'hui fujet de s'en repentir.
Ils ont eu un empire brillant , mais court.
Leur chute doit d'autant plus les humilier
que leur triomphe leur avoit fait tourner
la tête. L'époque de leur gloire eft ce moment
où tout Paris s'eft cru Géométre.
C'est alors que parutle Newtonianifme pour
les Dames . Chacun fe perfuada qu'en effet
il étoit inutile de fe donner tant de peine
pour devenir fçavant , & que l'imitateur
de la pluralité des mondes avoit mis à la
portée de l'intelligence la plus commnune
tout le fublime de la philofophie nou
velle. On étudia les Institutions phyfiques.
On apprit par coeur les Elémens de Newton.
A l'aide de ces apôtres ingénieux de
768 MERCURE DE FRANCE.
l'attraction , les Géométres eurent enfin
la fatisfaction de voir ce nouveau fyftême
adopté dans le monde. Il eft bien vrai
qu'on l'a reçu fans l'entendre ; mais dès
ce moment même ils n'ont plus eu de
quoi occuper la fociété . Lorfque dans les
cercles de Paris on ne parloit que de piéces
de Théâtres , de Romans & de Sonnets ,
les gens du monde fe tiroient d'affaires à
moins de frais. Dans ces derniers tems
qu'il falloit prononcer entre Newton &
Leibnitz , entre Mrs Caffini & de Maupertuis
, & plus récemment encore entre
le même M. de Maupertuis & M. Koenig ,
ceux qui ont voulu par air prendre part
à ces grandes querelles , n'ont brillé que
foiblement pour la peine qu'ils fe font
donnée. A ce jeu les Géométres avoient
tout l'avantage , ils tenoient toujours le
dez ; le cercle même n'en fçavoit pas affez
pour juger des coups. Tout le monde n'eft
pas fait pour s'intéreffer aux forces vives
pour comprendre les monades , & on fe
laffe bientôt de ce qui n'eft pas inftructif
ni amufant. Avouons -le de bonne foi ,
les converfations fur les couleurs & fur
l'électricité ont eu d'abord quelque choſe
d'affez neuf , mais elles ne pouvoient
pas être inépuisables . Un coquillier eft embarraffant
, les vers le mettent aux papillons
,
MARS. 1754. 169
fons , on ne voit pas tous les jours des au-
Tores boréales ; Defcartes n'eft plus à la
-mode.
Newton eft trop difficile à entendre . Il
feroit vraiment fort agréable d'être Géométre
, fi on pouvoit le devenir à ſa toilette
mais nous n'avons qu'une femme
qui ait pa y parvenir , & qui à la tête de
les inítructions phyfiques , au lieu de l'Aigle
auroit dû prendre le Phénix pour de
vife. Heureufement pour le public , avec
l'aide d'un des plus grands Algébriftes de
Paris , elle a fini dans les derniers jours
de fa vie le Commentaire lumineux fur
Newton , auquel elle avoit travaillé fi
long- tems. La mort de cette illuftre fçavante
& la retraite de M. de Maupertuis
en Pruffe ont mis la Géométrie fur le côté.
a
Les Arts triomphent enfin , & la Muſique
fur tout , qui grace à cet homme célébre
, le premier de l'Europe du côté du
fçavoir , à fait en France plus de progrès
depuis vingt ans qu'elle n'en avoit fait
dans les cinquante qui les avoient précédés.
Auffi parmi nous à préfent comme
autrefois parmi les Grecs , elle fait une
partie confidérable de l'éducation . A leur
exemple je ne doute pas que nous n'y
ajoûtions bientôt encore l'étude du deffein
, qui ouvre les yeux , & les rend ca-
H
170 MERCURE DE FRANCE. 17༠
pables de juger de tout ce qui eft du ref
fort du goût . Les bureaux d'efprit font
anciens à Paris , les bureaux de goût
font de date moderne. Il s'y trouve des
profeffeurs en ce genre , il s'y forme des
profelites ; le bel efprit eft remplacé par
le Virtuofe , chaque maifon veut avoir le
fien. C'est dans ces fociétés que fe fabriquent
tous les écrits fur la peinture que
l'on donne au public comme des oracles ,
& qu'il ne reçoit que comme des ouvrages
de cabale. C'est là que l'on force les
Artistes à foumettre les productions de leur
génie à la décifion du tribunal : le moindre
inconvénient qui en réfulte , eft la
perte du tems de ceux qui font affidus à
y faire leur cours , dans l'efpérance de fe
rendre les juges favorables . La prévention
y décide au gré des affections particulie
res ; l'homme médiocre y a de grands avantages
; fa complaifance ou plutôt fa baf
feffe lui tient lieu de talent ; auffi eft - ce
celui qu'on prône le plus & dont on prend
à tâche de faire la réputation ; c'eft le
Protege . L'habile homme qui peut fe paffer
d'avoir de femblables protecteurs ne tarde
pas à vouloir fecouer le joug ; mais il n'eſt
pas toujours maître de leur échapper , luimême
le trouve encore fouvent protégé
malgré lui , car ils ont la rage de protéger
MARS. 1754. 171
comme le thréforier du lutrin a celle de
bénir.
Comme le ton des gens d'un certain.
rang décide de tout en France , une preuve
du triomphe que les arts y remportent
aujourd'hui fur les lettres , c'eft que depuis
quelques années la réputation d'homme
de goût eft auffi recherchée parmi ceux
qui veulent fe diftinguer , que l'étoit du
tems de Moliere celle d'homme d'efprit.
Il eft vrai qu'elle coute beaucoup plus à
celui qui y afpire , quoiqu'elle foit moins
à charge à la Société . Un homme de la
Cour, tel que l'Oronte du Milantrope , ne
vous ennuyera pas à préfent par le récit
d'un fonnet , il fe contente que vous admiriez
fa tabatiere. Un amour propre qui
borne là fes prétentions , n'eft pas difficile
, & cependant entend affez bien fes intérêts.
Il eft plus aifé d'avoir des bijoux
riches que de faire de bons vers. D'ail
leurs la boîte fera d'un habile ouvrier ;
fans être un Philinte , on en peut louer le
travail. Pourquoi ne pas foufcrire à des
éloges qui peuvent flater la vanité de celui
qui les exige , fans qu'il en coûte rien
à la vérité de celui à qui on les demande?
Notre Oronte ne manquera pas de
fe vanter d'en avoir donné le deffein . Le
meilleur ouvrier de Paris qu'il aura em-
Hij
172 MERCURE DE FRANCE,
ployé , n'aura eu que le mérite de l'exécution
à la bonne heure . Eft -il difficile de
fe faire à de femblables propos ? ils font
dans la bouche de tous nos petits maîtres.
N'est-il pas jufte que celui qui met cent
louis à une boîte , retire de maniere
ou d'autre l'intérêt de fon argent Lorfqu'il
fe repaît de cette fumée , & qu'il fe
ruine pour l'obtenir , il y auroit de la
barbarie à lui refufer le titre d'homme de
goût , qu'il confent de payer fi cher : tout
le monde s'en pique à préfent . Du tems
de nos peres , plus magnifiques peut- être ,
mais à ce que nous croyons moins élégans
que nous , on laiffoit faire fon habit à fon
Tailleur , les équipages à fon Sellier , &
fa maifon à fon Architecte , & en général
je ne fçais fi les chofes n'en alloient
pas mieux ; aujourd'hui perfonne ne fait
rien faire qu'il n'y veuille mettre du fien .
Autant on étoit alors attentif à fe copier
les uns les autres autant on l'eft à préfent
à fe diftinguer. Nous portons en tout
cet efprit. Le fens commun n'eft plus un
mérite que l'on recherche , chacun abonde
dans le fien ; chacun veut briller . Le
clinquant qui imite l'éclat de l'or , eft à la
portée de tout le monde . Notre Nation
s'eft à la fin laffée du reproche que nos
yoifins lui ont fait fi fouvent , d'être une
>
MARS. 1754. 173
Nation moutoniere . Ceux d'entr'eux qui
ont fait une vertu de la fingularité , ne la
pouflent pas à préfent plus loin que nous ,
foit dans leurs vêtemens , foit dans leur
façon de penfer. Quel étrange ouvrage
de morale ne produit pas chaque jour cette
Philofophie étrangere que nous avons
adoptée ! Quelle Philofophie que celle
qui fappe les fondemens de toute religion !
Ceux qui n'ont pas l'avantage funefte de
pouvoir y atteindre , cherchent du moins
aparoître Philofophes par leur extérieur .
Tel eft le motif de la plupart de ceux qui
ont emprunté des Anglois ces habits du
matin , où fous prétexte de la commodité,
chacun fe livre à la bizarrerie de fon gé- .
nie . De combien n'avons nous pas furpaffé
le ridicule de nos modéles ? On brave
la décence publique au point de paroître
aux Thuileries dans un état où la
politeffe n'auroit pas permis autrefois de
fe laiffer voir chez foi dans les autres habillemens
quelles bigarures ! Il n'y a plus
d'étoffes ni de couleurs particulieres pour
les différens fexes & les différens âges.
Les gens les plus férieux ne fe font aucun
fcrupule de porter des habits dont
les deffeins chamarés & les couleurs tranchantes
conviennent à peine aux jeunes
gens qui fortent du Collége .
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
De toutes les chofes qui annoncent un
homme de goût , il n'en eft point de pluseffentielles
que les équipages ; c'eft la voye
la plus prompte de s'afficher pour ce qu'on
eft , ou du moins pour ce qu'on fe croit .
L'élégance des meubles ne peut être connue
que de ceux qui fréquentent une
maifon ; tout le Public eft à portée de
juger de celle d'un caroffe. La premiere
repréfentarion d'une piéce ne faifoit pas
autrefois plus de bruit à Paris qu'en fait à
préfent une voiture nouvelle qui paroît
fur le Boulevard ; c'eft le théâtre où fe
font ces fortes de débuts. Selon qu'elle
eft de bon ou de mauvais goût , on fiffle
ou l'on applaudir celui qui fe préfente
fur la fcene .
DESCRIPTION abrégée d'une nou
velle Pendule du Roi , qui eft placée dans
le cabinet ovale des appartemens de Sa
Majefté à Versailles.
Ette Pendule qui eft à fphere mouvante ,
23. Août 1749 par M. Paffement , connu alors
pour les Microfcopes & les Telescopes de réflexion
, auteur des calculs de cette Pendule , à la .
quelle il a employé vingt années. Meffieurs de
P'Académie , fur le rapport de MM . le Camus &
de Parcieux , Commillaires nonmés pour l'exaMARS.
1754 : 175
men de cette Pendule , ont donné un certificat
qui attefte que les calculs en font fi juftes ,fi exacts,
qu'ils ne different pas du ciel d'un dégré en 3000
ans. Le feur Dauthiau qui en eft l'Horloger , l'a
éxécutée , & y a employé 12 années. Elle fut préfentée
au Roi à Choifi , le 7 Septembre 1750. Sa
Majefté protectrice des Sciences & Arts , en marqua
fa fatisfaction ; elle ordonna une nouvelle
boîte.fur le deffein qu'elle choifit , qui a été
compofée & exécutée par le fieur Caffieri , ce qui
a prolongé le gems jufqu'au 20 Août 1753 , qu'elle
a été préfentée de nouveau à Sa Majesté à Choi
fi , où elle a refté quatre mois , & a depuis été
transportée à Verſailles .
La fphere que cette Pendule fait mouvoir & qui
la couronne , eft felon le fyftême de Copernic .
Les Planetes y font leur révolution felon la préci
fon des calculs énoncés ci- deflus ; fçavoir , Mercure
, Venus , la Terre , la Lune , Mars , Jupiter
& Saturne . La terre a trois mouvemens , le jour
nalier , Pannuel & celui du parallelife ; elle a fa
carte géographique , où font marqués les principaux
lieux de l'univers , & fes 24 Méridiens ; elle
a des pièces difpofées pour marquer le lever & le
coucher du Soleil pour tous les lieux de la Terre ;
elle parcourt les fignes du Zodiaque , marque les
faifons , équinoxes & folftices ; la Lune fait fa révolution
autour de la Terre , marque fon âge , fes
phafes , fes noeuds & fon lieu dans le Zodiaque , indique
les éclipfes avec la plus grande précision, &
leurs lieux & grandeur , tant celles du Soleil que
celles de la Lune.
La Pendule bat & marque les fecondes par le
centre du cadran , avec échappement à repos ; elle
eft à équation par elle même , marquant le tems
vrai & le tems moyen , fonne l'heure & les quarts
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE.
la
du tems vrai ou du Soleil , repétant d'elle même
à chaque quart d'heure l'heure & le quart, & repétant
a ffi à volonté , & porte un filence de nuit, La
fonnerie eft à reflort , fufée & chaîne ; le mouvement
eft à poids , à double mouffle , & n'a que
huit pouces de defcente pour fix femaines de durée
le poids agiflant eft d'environ vingt livres ;
verge du Pendule eft de deux métaux , d'acier
& de cuivre , affemblés & difpofés de façon que
la lentille cft portée par la verge d'acier au moyen
de deux terriers , dont les bras oppofés appuyent
fur la verge de cuivre , & font calculés felon le
rapport de la différence qu'il y a entre la dilatation
du cuivre à celle de l'acier ; c'eft cette diffėrence
qui fait hauffer ou baifler la lentille de ce
que l'acier s'eft allongé ou racourci , & qui conferve
à la lentille fa même diftance de fon point
de fufpenfion . Ce mouvement de la lentille donne
lieu à une aiguille qu'elle fait mouvoir , de
rendre un Thermometre naturel par la feule action
des métaux ce qui fe voit fur une portion
de cercle gradué & fixé à la verge du Pendule ;
le branle du Pendule mefuré au centre de la lentille
, et de dix lignes , dont fix font pour l'arc conf
tant.
Sur le devant de la Pendule au deffous du cadran
, eft en planifphere un cours de Lune , mar
quant fon âge & fes phafes , le jour de la femaine
, le quantiéme du mois , le nom du mois , un
quantiéme d'années , d'une conftruction nouvelle
& finguliere , qui fourniroit à les marquer pendant
dix mille ans , fi la Pendule exiftoit . Que
les mois ayent 28 , 30 ou 31 , l'effet fe fait de
lui - même , ainfi que le 29 Février , tous les quatre
ans , pour les années biffextiles.
La fimplicité de la Pendule eft telle que cha
1
177
MARS 1754:
que mouvement , quoiqu'ils foient tous liés en
femble , peut s'en féparer au befoin ; s'il y manque
quelque choſe dans la ſuite , il ne faut qu'a
ne main intelligente pour y remédier. Que la Pendule
avance ou retarde , ou même vienne à s'arrêter
, il ne faut point toucher aux aiguilles pour
la remettre à l'heure , l'effet le fait par un defangrenage
: le mouvement n'eft point interrompu
lorfqu'on remonte le poids ; un fecond defangrenage
fert à dégager la communication du mouvement
de la Pendule à celui de la terre , afin de
la pouvoir faire mouvoir à la manivelle , foit
pour voir pafler fes Méridiens & les principaux.
lieux d'icelle , & c . Un troifiéme defangrenage fert
à dégager la fphere du mouvement de la Pendule
, afin de la pouvoir faire mouvoir auffi à la manivelle
, foit pour l'état du ciel dans le tems à venir
, ou en retrogradant dans les fiécles paflés ,
même jufqu'aux plus reculés , & y voir avec pré
cifion toutes les éclipfes paffées & à venir ; ce qui
peut donner des lumieres & des époques juftes
de plufieurs faits mémorables qui font conftatés
fur des éclipfes.
La boîte eft à quatre faces ifolées , toutes de
bronze doré d'or moulu , & garnie de glaces ainfi
que la fphere , qui eft enfermée dans un bocal de
glace , de façon que l'on voit à découvert tout
le méchanifme de l'ouvrage. La Pendule avec la
fphere qui la couronne , porte environ ſept pieds
de hauteur ; la combinaifon de l'ouvrage dont on
fait ici une defcription abrégée , eft fi limple , que
tout le mouvement de la fphere n'eft compofé
que de foixante pièces , tant roues que pignons ,
& bien différente de celle qui a été annoncée
dans la Gazette d'Utrecht du 20 Novembre 1793 ,
article de Vienne , du 7 des mêmes mois & an ,
HY
778 MERCURE DE FRANCE.
repréfentant le mouvement céleste , laquelle eft
compofée de 300 roues entre les pignons
Par Dauthiau , Horloger du Roi , à l'Abbaye.
LE RETOUR DU PRINTEMS .
CHANSON.
Voici la faifon des Belles -
Et le regne des zéphirs ,
Que les coeurs les plus rebelles ,
S'ouvrent aux tendres défits :
Parons- nous de fleurs nouvelles
Et livrons - nous aux plaiſirs ;
L'amour du vent de fes aîles:
Ecartera les foupirs .
De l'amant de la nature
Tout éprouve les faveurs ;
Avec la tendre verdure
On voit naître mille ardeurs ;
Des maux qu'un amant endure
Il foulage les rigueurs ;
Pour les biens qu'il nous procure
Chantons fes attraits vainqueurs.
-L'Onde enfin n'eſt plus captive
Sous la glace des hyvers ;
Je vois voler fur la rive
Un peuple d'Oiseaux divers ;
nson.
ille .
Zéphirs,
ux tendres
de-
↑ "
-t
livrons nous
des
Ecarte ra
778 MERCURE DE FRANCE.
repréfentant le mouvement célefte , laquelle eft
compofée de 300 roues entre les pignons
Par Dauthiau , Horloger du Roi , à l'Abbaye.
LE RETOUR DU PRINTEMS.
CHANSON.
Voici la faifon des Belles-
Et le regne des zéphirs ,
Que les coeurs les plus rebelles ,
S'ouvrent aux tendres défits :
Parons- nous de fleurs nouvelles
Et livrons -nous aux plaiſirs ;
L'amour du vent de fes aîles
Ecartera fes foupirs .
De l'amant de la nature
Tout éprouve les faveurs ;
Avec la tendre verdure
On voit naître mille ardeurs ;
Des maux qu'un ainant endure
11 foulage les rigueurs ;
Pour les biens qu'il nous procure
Chantons fes attraits vainqueurs.
-L'Onde enfin n'eft plus captive-
Sous la glace des hyvers ;
Je vois voler fur la rive
Un peuple d'Oiseaux divers ;
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THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
. ASTOR
, LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATIONS
.
MARS. 1754 179
La tourterelle plaintive
Va réveillant les échos ,
Et la Nymphe moins craintive
Sort du fein de fes rofeaux.
Déja la jeune Bergere
Dans les plus fimples atours ,
Sur la naiffante fougere
Vient foupirer les amours :
En vain le Dieu de Cythere
Nous offriroit fon fecours ,
Tout languiroit fur la terre
S'il n'étoit point de beaux jours.
Ici fur l'herbe fleurie,
Affis au pied d'un ormeau ;
Tircis fait danſer Silvie
Au fon de fon chalumeau :
Mais bientôt tout les convie
A prendre un plaifir nouveau ;
Tandis que dans la prairie
L'amour prend foin du troupeau.
LEMONNIER
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
RAAAAAAA÷ARARARARRAN
Li
SPECTACLE S.
' Académie Royale de Mufique continue avecle
plus grand fuccès le Vendredi & le Diman
che les repréfentations de Caftor & Pellux.
La même Académie a donné le mardi 12 Février
,le Voyageur , nouvel Intermede Italien , en
trois actes .
La mufique de cet Intermede a été trouvée auffi
bonne que celle des Intermedes précédens. Il ſeroit
trop long de donner ici la liste de toutes les
Ariettes qui ont plu ; nous pouvons feulement
dire qu'il n'y en a prefque pas une feule qui n'ait
été trouvée bien faite, & que plufieurs d'entr'elles
font de la premiere force, La mufique des accompagnemens
a fur tout paru admirable ; mais plu
fieurs de ces Ariettes n'ont pas été chantées avec
La perfection qu'elles méritent , & qui leur eft nécellaire
pour en fairefentir toute la fineffe & toute
l'expreffion. Mlle Tonnelli l'aînée y a été fort ap
plaudie à fon ordinaire , & M. Guerieri paroît le
perfectionner de plus en plus dans la partie de
l'exécution. On a ajouté à cet Intermede deux
Ballets fort agréables ; l'un eft danſé par Mr &
Mile Lany , l'autre par Mlles Puvigné & Lyonnois
, & par Mrs Lepy & Beat .
Le Jeudi 21 Février , on a remis au Théatre
P'Opéra de Platée . Cet ouvrage que les Connoiffeurs
regardent comme le chef- d'oeuvre de M.
Rameau , eft très bien exécuté par M. de la Tour
M. Gelin & Mlle Fel ; il'y a long- tems que M. de
la Tour eft en poffeflion de réuffir dans le 1ôle de
Platée ; M. Gelin a très bien chanté celui de Cie
MAR S. 1754. IST
theron , & Mlle Fel a ajouté de nouveaux traits
au rôle de la Folie , qu'elle chante fupérieurement:
àfon ordinaire. Cet ouvrage a été en général bien
reçu , & les connoifleurs ont été fur tout trèsfatisfaits
de la maniere dont a été rendu le duo
du troisieme acte , l'un des meilleurs qui foit au
Théatre François , par le naturel de l'expreffion ,
& la vérité du dialogue. Le prologue de cet ouvra
ge foutient toujours la réputation qu'il a d'être
le plus agréable & le plus gai que nous ayons. La
mufique de l'Opera , fur tout celle des deux premiers
actes , eft remplie de morceaux de chant &
de génie , qui fuffiroient pour rendre leur auteur
immortel , quand il ne le feroit pas déja par les›
autres ouvrages..
Les Comédiens François ont donné le Lundi 21
Janvier la premiere repréfentation de Paros , Tragédie
de M. Mailhol , qui a été reçue avec de
grands applaudiffemens ; en voici l'extrait.
ACT BU R S.
Aphile , Princefie du Sang Royal ,
M. Sarrazin .
Mlle Hus:
M. Paulin
M. le Quain.
Apriès , Roi d'Egypte ,
Paros , premier Miniftre ,
Orofis , cru fils de Paras ,
Zores , fecond: Miniftre , M. Dubois .
Adrate , Capitaine des Gardes ,
Gardes.
M. le Grand,
La Scene eft a Memphis , dans le Palais du Roi
d'Egypte.
Paros ouvre la fcene avec Zorès ; il lui remet
un décret d'Apriès , par lequel ce Prince permet
qu'Aphife qui a été arrêtée pour crime de rébellion
, forte pour quelques inftans de la prifon où
782 MERCURE DE FRANCE
elle eft détenue . Paros eft un Miniftre méchang
& ambitieux , qui gouverne & trahit ſon Roi. Zorès
eft entierement dévoué à Paros , & il croit mériter
toute la confiance ; ce qui le détermine à le
preffer de lui découvrir tous fes fecrets.
Paros.
Fais venir la Princeffe , & tu peux efperer
De n'avoir pas encor long- tems à murmurer.
Paros annonce dans un monologue qu'il va tout
tenter pour engager Aphife à répondre à fes vûes.
La Princeffe eft fort furpriſe en arrivant de ne
trouver que Paros , qu'elle croit avec juftice l'auteur
de fes malheurs. Il lui apprend qu'il ne peut
calmer la colere d'Apriès , qui eft toujours perfuadé
qu'elle a tramé dans Memphis une conſpiration
contre les jours . Il offre enfuite à Aphife de la
placer fur le trône , pourvu qu'elle confente à accepter
la main. La Princefle indignée d'un pareil
attentat , fait l'éloge de la magnanimité & de labonté
du coeur d'Apriès ; elle rejette avec mépris
Ja propofition de Paros , & elle le quitte en faifant
une imprécation terrible , qui finit par ces
deux vers :
Je retourne au féjour des pleurs & de la mort ;
Si j'y fuis loin de toi , je bénirai mon fort .
Zores revient , & Paros lui avoue que la confpiration
dont on accufe Aphife , eft fon ouvrage.
L'arrivée d'Apriès oblige Zorès de s'éloigner ; Pa-
Fos dit au Roi qu'il n'a pu ni par menaces , ni par
promeffes , ébranler l'ame de la Princeffe : elle
fert , vous regnez , ajoute - t'il à ce Roi trop crédule.
Adrate vient avertir Apriès qu'Ore fis , que
le peuple chérit avec tranfport , eft attendu dans
MARS.
1754.. 183
ce jour à Memphis. Ce Heros étoit allé combattre
les troupes de Coptos , ennemies des Egyptiens ;
mais il revient fans les ordres d'Apriès , & Paros
veut qu'il foit traité en coupable. Il eft vrai que
ce retour imprévu déconcerte les mesures de Paros
, & il ne peut s'empêcher de faire part de fes
allarmes à Zorès ; mais il veut l'obliger auparavant
par un ferment , de lui garder le fecret : Żorès
fait le ferment fans balancer , & Páros lui dit :
Je fuis content , je vais m'expliquer fans myftere ,
De ce jeune Orofis je ne fuis point le pere.
Rappelle- toi ce jour de carnage & d'effroi ,,
Od la fureur du peuple indigné contre moi ,
De mon Palais fanglant inonda le portique ;
Où ce lieu même en proye à l'audace publique ,,
Par des ruiffeaux de fang vit fouiller les lambris,
C'est dans ce jour affreux que j'ai perdu mon fils.
Ses innocens attraits , fes cris , fa tendre enfance
Ne purent arrêter leur barbare vengeance ;
Ce coup de leur deflein afluroit le fuccès ;
Mais bientôt leur forfait tournant contre Apriès ,
Renverfa le rempart qui m'éloignoit du trône.
J'entre dans ce Palais que l'audace environne ,
Chargé d'un fils fanglant , expirant dans mes bras .
Un berceau dans ces lieux rencontré fur mes pas
D'Apriès à mes yeux offre la tendre image ;,
J'y dépoſe mon fils , & ma jalouſe rage
Me fait ravir le fien , que j'aurois vu regner
Je l'emporte , mon coeur réfout de l'épargner ;
Four qu'il pût être ici le garant de ma vie ,
134 MERCURE DE FRANCE:
Si par fon pete un jour elle étoit pourfuivie ;
Four oppofer au Roi , s'il vouloit me punir
Par des coups affurés , fon fils p: êt à périr.
Ainli mon bras vengé fe délivra d'un Maître :
Vois quel eft Orofis , & quel il devoit être .
Ce grand fecret qu'ici je confie à ta foi "
N'eftfçu que de Paros , & des Dieux & de toi.
Connois fon importance , & vois quelle eft ma
peine ,
Quand la fatale main que conferva la mienne ,
Va peut- être en ces lieux renverfer mon eſpoir .
Un avis de Coptos m'apprend que dès ce foir
Vingt vaiffeaux par le Nil viennent pournous fure
prendre :
Dans le temps que Memphis fera réduit en cens
dre ,
Par mes amis le Roi doit être aſſaffiné ;
S'il tombe , je triomphe , & je fuis- couronné:
Enfin la paix eft faite , & ma grandeur fondée
'Au prix d'une province à l'ennemi cédéc .
Zorès .
Orofis ne lui peut oppofer que fon bras.
Pares.
Un Heros à ſa voix enfante des foldats.
S'il n'eft pas renvoyé , de lui j'ai tout à craindre
Mais à partir , ami , je fçaurai le contraindre.
Je voudrois feulement lui parler fans témoin.
MARS. 1754. 184
On vient ; il faut fortir , & différer ce foin.
Apriès & Orofis paroiffent . Le Vainqueur vient
informer le Roi que les ennemis fout inftruits de
toutes fes démarches , & que Coptos feroit entie
rement foumis ou détruit , fans des ordres du Gou*
vernement qui lui ont lié les mains. Apriès qui eft
pacifique, préfere les douceurs de la paix aux plus
billantes victoires ; c'eft ainfi qu'il s'en explique
avec Orofis , qui pour prix de fes exploits demande
la liberté de la Princeffe : elle eft belle , ajoutet'il
, elle est jeune , elle doit faire l'ornement de
votre Cour , & elle n'eft point coupable . Apriès'
qui fe fent , malgré lui , attendri pour Orofis , net
lui peut rien refufer . Il confent qu'Aphife foit li
bre , & il ordonne à Paros qui furvient , de brifer
fes fers. La fureur de Patos ne peut fe contenir ;
elle éclate & contre Orofis , & contre Aphife : il
ordonne à Orofis de retourner à l'armée . Cet ordre
le met au défefpoir ; il aime , & il eft également
aimé de la Princeffe . Zorès vient le trouver fous
prétexte de le confoler , mais dans le deffein - de
pénétrer ce qu'il penfe . Orofis qui fe croit fils de
Paros , & qui fçait que l'hommage de fon pere a
été dédaigné par la Princeffe , fait part à Zorès de
fes craintes & de fon amour ; Zorès va fur le
champ en informer Paros . On met Aphife en li
berté , elle revoit avec tranfport fon cher Orcfis ;
mais un événement que ces deux amans ne pou
voient prévoir , les livre aux plus cruelles allarmes.
Apriès qui craint l'ambition d'Aphife , vient
lui offrir fon coeur & fon trône ; la Princeffe prend
le parti de refufer l'un & l'autre , pour diffiper les
foupçons du Roi au fujer de la conjuration dont
elle a été accufée. Apriès qui n'eft point amoureux,'
ne peut s'empêcher d'admirer les fentimens d'A
186 MERCURE DE FRANCE.
2
phife. Paros apprend au Roi les amours d'Orofis
& de la Princeffe : furcroft d'inquiétude pour
Apriès . Adrate arrive tout ému , & vient annoncer
le débarquement de la flotte ennemie. Apriès fort
pour fe mettre à la tête de fes troupes ; & il fait
chercher Orofis qu'il ne peut croire coupable de'
trahifon, Orofis triomphe des ennemis , & il fauve
la vie du Roi. Aphife après avoir félicité Apriès
de la victoire , demande ce qu'eft devenu Paros
pendant le combat ; le Roi ne l'a point vu ; que
faifoit-il où s'étoit - il retiré ? Paros paroît dans le
fond du théatre , & annonce qu'au moindre foupçon
de la part du Roi , il lui plongera fon poignard
dans le fein . Apriès lui fait des reproches de fon
inaction pendant que tous fes autres fujers
avoient pris les armes , Paros répond qu'il affembloit
les citoyens les plus fideles de Memphis pour
venger leur Roi , & qu'ils font arrivés à propos
pour exterminer une troupe barbare d'affaffins qui
en vouloit à fes jours. Après paroît content du
zele de Paros , & pour lui en marquer fa recon
noiffance, il déclare qu'il va unir Orofis & Aphife.
Paros frémit à cette nouvelle , Orofis eft mon fils ,
s'écrie-t'il , mais mon attachement pour mon Ro
doit l'emporter : je crains trop l'ambition & d'Oxofis
& d'Aphis.
"
Apriès.
Eh bien , Paros , apprends de quoi je fuis capable :
Cetrône à mes regards n'eft qu'un joug honorable ;
Afpirant au repos , j'y peux faire monter
Un Heros dont la gloire a fçu le mériter.
Paros employe les raifons les plus fortes pour
empêcher le Roi d'abdiquer , & ce Prince étonné
lui dit :
MARS.
187 1754
Mais ton zele eft extrême !
Quoi tu veux m'immoler jufques à ton fils même
Paros.
Je dois tout à mon Roi.
à part.
Nous fommes feuls , frappons,
Apriès.
Que ce zele parfait doit calmer mes foupçons !
Quoi !' Seigneur.
Te ſoupçonner ?
Paros.
Apriès
On ofoit d'un exéerable crime
Paros à part.
Tu vasen être la vi&ime,
Apriès.
On difoit qu'en ces lieux par ta feule fureur ...
Paros a part.
Frappons , il en eft temps.
Il tirefon poignardi
Orofis quifurvient.
Ah mon pere ! ah Seigneur !
Paros furpris veut jetter ſon poignard aux pieds dis
Roi.
-Chargé d'un attentat , je dois rendre les armes .
188 MERCURE DE FRANCE
Apriès.
Va , tu peux les garder , diffipe tes allarmes.
Le Roi pour marquer fa reconnoiffance à Orofis,
comble fes voeux, & lui accorde Aphife . Orofis
veut fuivre Apriès ; mais Paros l'arrête , & feiat
de prendre part au bonheur de fon fils. Zorès qui
croit tout perdu pour Paros , vient le rejoindre ;
mais Paros le raffure , en lui apprenant que le Roi
ayant formél'himen d'Orotis & d'Aphife ,ce Prince ,
fuivant les loix de Memphis,doit y préfider & boi
re`dans la coupe
facrée avant les nouveaux époux.
Paros après un intervalle , ajoute enfuite à Zorès :
Deviens de ma grandeur la caufe & le foutien ,
Et fais d'un même coup mon bonheur & le tien .
Tu dois fuivre Apriès à la cérémonie ;
Qu'un poifon qu'ont produit les monſtres d'Hitcanie
Nous délivre à la fois de tous nos ennemis :
Dans la coupe il faudra le verſer .... Tu frémis-!
Zorès interdit.
A ce deffein affreux je n'ai point dû m'attendre.
Paros.
Tout horrible qu'il eft , il doit peu te futprendre
Puis- je regner'ici fans la mort d'Apriès ?
Aphife & fon époux , à mes hardis projets
Ne font- ils pas tous deux des barrieres puiffantes ?
Elevons far fon corps un trône glorieur,
Qui commande à la terre , & m'approche des
Gieux.
MARS. 1754. 189
Quand nous touchons au but , Zorès , ta main balance
?
Zorès.
Non , je dois mériter toute ta confiance.
Tout paroît devoir fuccéder aux veux de Paros,
& il s'en félicite , lorfqu'Adrate vient détruire fes
efpérances. Une voix inconnue s'est écriée au moment
qu'Apriès alloit boire dans la coupe facrée :
O Memphis ! le poifon va détruire con Roi.
Apriès effrayé , a rejetté la coupe , & il en a fait
faire l'eflai fur de vils animaux qui ont péri fur le
champ. On a fait arrêter Zorès , & ceux qui
étoient le plus près de l'Autel . Le Roi vient luimême
apprendre à Paros l'attentat exécrable qu'on
avoit formé. Il reste une reſſource à Paros , c'eft
d'acculer Orofis d'être l'auteur du crime , & c'ei
le parti qu'il prend. Quel coup de foudre pour
Orofis ! c'eft fon pere qui pourfuit les jours : l'in
nocence a peine à fe défendre. Aphife apprend en
yain au Roi que Paros a offert de la mettre fur le
trône , fi elle confentoit à lui donner la main. Pa
ros foutient que c'eft une impofture. Apriès plus
embarraflé que jamais , ne fait à quoi le réfoug
dre . Paros demande qu'on faffe parler Zorès , &
Apriès ordonnequ'on l'amene.
Apriès à Zorès.
Şur un forfait affreux viens éclairer ton Roi.
Paros
Quel barbare a voulu l'empoifonner !
Zorès.
C'est toi.
190 MERCURE DE FRANCE.
Paros.
Apriès.
Dieux cruels !
Quoi , Paros !
Orefis.
Ah , Seigneur 6 mon pere !
Apriès à Zorès.
Acheve d'éclaircir cet horrible myftere.
Zorès montrant Pares.
C'est l'invifible auteur du trouble de Memphis .
Après l'avoir livrée en proye aux ennemis ,
Après avoir perdu le fruit de tous fes crimes ,
Il a voulu par moi vous faire ſes victimes :
Dans la coupe avec lui j'ai verfé le poiſon.
Bientôt pour éviter l'atteinte du foupçon ,
Je fuyois des Autels , quand une voix ſecrete
En déchirant mon coeur , l'épouvante & m'arrête .
Je tourne vers mon Roi mes regards incertains ;
Il va périr : déja la mort eſt dans ſes mains ;
A fes levres portées , elle y vole , elle y touche ;
Je m'écrie, & les jours font fauvéspar ma bouche
Orofis au Roi.
Seigneur , ne croyez pas.
Zorès
Quelle funefte erreur!
Que vois-je ! de Paros Orofis défenfeur !
MARS. 1754. 191
Il est mon pere.
Orofis.
Zorès.
Lui , c'est le Roi,
Apriès.
Moi.
Zerès.
Vous même.
Orofis.
Eft il poffible ! 3 ciel !
Aphife.
Mon bonheur eft extrême.
Zorès à Apriès.
Ce monftre en fon berceau vit fon fils expirant ,
Au berceau d'Orofis il le porta fanglant ,
Y dépofa le fien , & s'empara du vôtre :
Je tiens de lui le fort & de l'un & de l'autre.
. Orofis.
Omon pere ! ô mon Roi!
Apriès à Orofis.
Ce jour comble mes voeux ;
Puifqu'il doit à la fin nous rendre tous heureux.
A Aphife Orofis.
Sur mon trône aujourd'hui yous monterez enfemble
;
Zorès vivra , fa voix nous fauve & nous raffemble.
Qu'on faififle Paros , qu'il fubifle le fort.
Parcs-
Mon fort ! il devoit être ou le trône ou la mort,
Il fe tue.
492 MERCURE DE FRANCE.
Cette piéce imprimée chez Jorry , a eu huit représentations
. La jeuneffe , les graces & les talens
naiffans de Mlle Hus , lui ont procuré de juftes
applaudiffemens dans le rôle d'Aphife , le premier
qu'elle ait joué d'original .
Les mêmes Comédiens ont donné le Mercredi
13 Février , la premiere repréfentation d'une petite
piéce à tiroir , intitulée les Adieux du Goût ,
qui attire beaucoup de monde,
Le fieur Barnot a continué fon début par les rôles
d'Harpagon dans l'Avare , d'Orgon dans le
Tartuffe, de Frontin dans l'Impromptu de campagne
, de Bernadille dans la Femme juge & partie ,
de Milord Houzei dans le François à Londres , du
Financier dans le Philofophe marié , & par celui
de Georges Dandin . Les rôles où il a le plus réuffi,
font ceux d'Harpagon , de Bernadille , & de Milord
Houzei .
L'Opéra Comique a fait l'ouverture de ſon
Théatre le Vendredi premier Février par la remiſe
de la Penelope moderne ,piéce en un acte de le Sage,
qui a été précédée de la Coupe enchantée , & du
Plaifir de l'innocence.
On a donné fur le même Théatre le lundi quatre
, la premiere repréfentation de l'Ecole des Tu
teurs , nouvel Opéra comique en un Acte ; & le
Lundi 18 Février , la premiere du Trompeur trompé
, ou la Rencontre imprévûe , de M. Vadé : c'eſt
une des plus jolies piéces qu'on ait vues à ce fpectacle
; nous ne doutons pas qu'elle n'ait le plus
grand fuccès.
L
CONCERT SPIRITUEL.
E Concert fpirituel du jour de la Purification
commença par une fymphonie de M. Guille
main ,
MAR S. 1754
193
main; enfuite Salvum me facDeus , motet nouveau à
grand choeur de M. Giraud , qui a réuflì , & qui
devoit réuffic . Mlle Davaux chanta mieux qu'elle
' avoit encore fait , Ufquequo , petit motet de M.
Mouret.M. Schmitz , Allemand , joua un concerto
de flûte de fa compofition . M. Albaneze chanta
fort bien deux aits Italiens . M. Pugnani , Ordinaire
de la Mafique du Roi de Sardaigne , joua un
concerto de violon de fa compofition , Les Connoiffeurs
qui étoient au Concert , prétendent
qu'ils n'ont point entendu de violon ſupérieur à ce
virtuofe . Le Concert finit par Nifi Dominus , moter
à grand choeur de M. Mondonville .
& 9 ° ཤ : གུགླུ
NOUVELLES ETRANGERES.
DU LEVANT
DE CONSTANTINOPLE , le 17 Décembre .
E Grand Seigneur a réſolu d'établir une poſtę
réglée pour les Lettres , entre les principales
Villes de fon Empire.
DUN ORD.
DE MOS COU , le 15 Janvier.
Lorfque l'Impératrice monta en 1741 fur le
throne, elle fit voeu de ne point permettre que
pendant fon regne on punit perfonne de mort.
On s'eft apperçu que la clémence de cette Princeffe
étoit fujette à de grands inconvéniens , &
que les crimes fe multiplioient de jour en jour
par l'indulgence dont on ufe envers les criminels .
I
124 MERCURE DE FRANCE.
J
Plufieurs des principaux membres du Glergé à
la requifition des Miniftres & des Tribunaux , ont
repréfenté à Sa Majefté Impériale que les fupplices
du Kaout & de l'Eftrapade & l'exil en Siberie n'étoient
pas fuffifans pour contenir les fcélerats , &
qu'il étoit abfolument néceffaire de rendre aux
loir toute leur rigueur pour le maintien de l'or
dre public.
DE STOCKHOLM , le 27 Décembre,
Par ordre du Roi on vient de pofer un fanal à
la pointe de l'Ile de Korflo , afin de faciliter aux
vaiſleaux l'entrée de ce port pendant la nuit.
DE COPPENHAGUE, le 18 Janvier
Sur la découverte qui a été faite de diverfes
pratiques ufuraires , le Roi a pris la réfolution
d'arrêter le cours de ce défordre . Dans cette vie
Sa Majesté vient d'établir une Commiflion chargée
de pourfuivre tout particulier qui aura exigé
des intérêts au deffus du taux prefcrit par l'Ordonnance.
D'ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 12 Janvier.
Pendant l'année 1753 , il eft né dans cette Capitale
cinq mille fix cens trente - huit enfans , & il y
eft mort cing mille quarante- trois perfonnes..
En vertu d'une convention que cette Princeffe
a faite avec l'Electeur de Baviere & avec l'Archevèque
de Saltzbourg , les efpeces frappées au coin
de ces deux Princes auront cours dans les pays
héréditaires. Le 20 , le Comte Pettoni arriva de
MAR'S. 1754
195
1
"Rome pour remettre la Barette au Cardinal Sorbelloni.
Le Feld-Maréchal Comte de Neuperg ,
Gouverneur du Duché de Luxembourg , eft ici
depuis la femaine derniere .
L'Impératrice Reine a établi une Ecole your les
Langues Orientales .
DE DRESDE , le 29 Janvier.
Le 26 de ce mois à une heure du matin , la Prin - 1
ceffe Royale accoucha d'un Prince , dont la naiffance
fut auffi -tôt annoncée au peuple par une
triple falve de l'artillerie des remparts. Hier ce
Prince fut baptifé . Il a été tenu fur les Fonts au ,
nom de Monfeigneur le Dauphin & de Madaine.
la Dauphine , par le Prince Xavier & par la Princeffe
Chriftine Eulalie , & il a été nommé Joſeph
Marie Louis.
DE BERLIN , le 17 Janvier.
Selon la note qu'on a prife des Obligations de
la Stear , qui fone entre les mains des Sujets du
Roi ,le total ne monte qu'à trois cens trente-fix
mille écus d'Allemagne . Le ro, le Roi fit la revue
des Regimens de Haack , de Meyering & du Margrave
Charles. La Reine Douairiere tint le foir
grand appartement.
DE LEIPSICK , le it . Février:
Un chef de bandits defirant d'obtenir la grace ;
sa imaginé de la mériter en délivrant la Saxe de la
plupart des voleurs dont elle étoit infeftée . Pour
y réuffir il a attiré en cette Ville diverfes troupes
de ces brigands , fous prétexte qu'il avoit formé
un projet qui devoit les enrichir . En même tems
I ij
196 MERCURE DE FRANCE
il a averti le Miniftere du piége qu'il leur avoit
tendu . Auffi - tôt on a envoyé ici un Détachement
de Dragons. Peu après fon arrivée les portes de
la Ville ont été fermées ; on a fait une vifite générale
dans les maifons , & l'on s'eft aflûré de
toutes les perfonnes fufpectes. Parmi elles on a
reconnu plufieurs aventuriers, qui ont dérobé beau
coup d'argent , à la faveur de prétendues Patentes
pour des lotteries étrangeres .
l'u-
DE RATISBONNE , le 13 Janvier.
Il a été réfolu par une Délibération des trois
Colléges de la Diete , de conférer les deux charges
de Général d'Infanterie & de Lieutenant - Feld-
Maréchal de l'Empire , qui étoient vacantes ,
në au Prince Charles Augufte de Bade- Dourlach ,
l'autre au Prince Georges de Heffe- Darmstadt.
L'expectative de la premiere charge de Feld- Maréchal
de l'Empire dont la Diete pourra difpofer,
eft promile au Prince Guillaume de Saxe- Gotha,
Le Duc Louis de Brunfwic Wolfenbutel a écrit à
cette Affemblée , pour la remercier de l'avoir
promu à cette Dignité.
Depuis que les Princes de Waldeck & de la
Tour-Taxis ont demandé voix & féance dans le
Collége des Princes , plufieurs grandes Maiſons
d'Allemagne follicitent la même prérogative. Le
Prince de Schwartzembourg - Rudolstadt fait en
particulier de fortes inftances pour l'obtenir.
La Maifon de Heffe qui par l'extinction de
deux de fes branches a été privée de deux des
quatre fuffrages qu'elle avoit dans ce College , a
fait remettre la Dictature un Mémoire , par lequel
elle demande qu'ils lui foient rendus.
MARS. 1754. 197
ESPAGNE.
DE LISBONNE , le 20 Décembre.
L'Ile de Biffao , voifine du Cap Verd , étant Gtuée
avantageulement pour fervir d'entrepôt aux
vaiffeaux qui vont à Goa ; iì a été proposé dans
le Confeil du Roi d'y établir une Colonie , & d'y
conftruire un fort.
Sa Majesté a réfolu de mettre un Indult de deux
pour cent fur l'or monnoyé ou non monnoyé
que l'on fera fortir de l'ortugal,
Sa Majefté a accordé à une Compagnie formée
par le feur Oldenbourg , la permiffion de
charger pour Goa cette année deux Navires de trois
cens tonneaux chacun , & d'y envoyer chacune
des années fuivantes jufqu'en 1763 un Vaiffeau
de fept cens tonneaux. On a expédié à la même
Compagnie un privilege exclufif pour le Commerce
de la Chine. Au commencement du mois
prochain cette Compagnie fera partir un Vaiffeau
pour Macao. Elle continuera d'en faire partir un
Lous les deux ans pour la même deftination .
DE
MADRID , le 29 Janvier.
>
I
Depuis la premiere nouvelle qu'on a eue de
l'avantage remporté fur les Maures par la Garnifonde
Ceuta , on a reçu de cette action une relation
circonftanciée , par laquelle on apprend que
les Maures ont été éntierement défaits , & que les
Espagnols n'ont pas perdu un feul homme , &
ont enlevé une quantité prodigieufe de grains
d'armes & d'autres effets , & de plus 45 chevaux
& 409 têtes de bétail .
I iij
198 MERCURE DE FRANCE
+
D'ITAL I· E.
DE ROME , lé'15: Janvier.» 4
On eft délivré des inquiétudes que donnoient
les Contrebandiers retranchés dans la Marche
d'Ancone. La Communauté de la Serra leur ayant
offert une fomme s'ils vouloient fe. retirer , ils
ont confenti d'abandonner leur camp. Dans leur
retraite ils ont été pourſuivis par le détachement
de Corfes , qu'on avoit fait marcher . contre . eux.
Il y a eu plufieurs coups de fufil tirés de part &
d'autre. Deux foldats ont été tués . Un des.chefs
des Contrebandiers s'étant rompu une cuiffe en
tombant de cheval , a été arrêté. On affure qu'ils
font prefque tous fortis actuellement , de l'Etas
Eccléfiaftique..
DE MILAN , le 19 Janvier..
Tous les Tribunaux & le Corps de Ville allerent
le 15 de ce mois rendre leurs refpects au Duc
de Modene . Ce Prince reçut le 17 les complimens
du Sénat , à la tête duquel étoit le Comte Chriftiani
, Chancelier du Milanez . Son Alteffe Séréniffime
fut enfuite complimentée par le Chapitre de-
'Eglife Métropolitaine. Elle foupa le 14 chez le
Comte Chriftiani , & le lendemain elle affiſta à ·
une repréſentation de l'Opera. Le 16 , le Cardinal
Pozzobonelli , Archevêque de cette Ville , fit
une visite à ce Prince , qui la lui rendit le jour ſuivant.
Le Palais eft actuellement gardé par les Gre
nadiers du Régiment de Wettes. On a congédié
la Compagnie Franche qui étoit auparavant chargée
de cette commiffion. Le Marquis Spinola quí
la commandoit , conſerve fès appointemens. Ons
I
MAR S. 1754 199
à affigné des penfions aux autres Officiers , & l'on
payera un écu par mois à chaque foldat.
La Secrétairerie d'Etat & de Guerre a été incorporée
à la Chancellerie. Le Cardinal Dutini a
été incommodé , mais fon indifpofition n'a point
eu de fuice.
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , le 17 Janvier.
On a inventé un inſtrument pour prendre exacrement
& facilement le diamètre de la Lune , &
l'on a trouvé le moyen d'imiter les Aurores boréales.
Le College des Medecins ayant approuvé la méthode
découverte par le fieur Jofeph Appleby ,
Chymifte de Durham , pour rendre potable l'eau
de la mer , & diverfes expériences de cette méthode
ayant été faites avec ſuccès , les Commiſfaires
de l'Amirauté ont cru ne pouvoir la rendre
Trop tôt pablique pour l'avantage général des Nations
commerçantes. Voici en quoi elle confifte. Il
faut mettre vingt gallons d'eau de mer dans un
alambic , avec fix onces de lapis infernalis & avec
pareille quantité d'os calcinés réduits en une poudre
fine . Au bout de deux heures & demie on aura
quinze gallons d'eau parfaitement douce & faine .
On n'a befoin que d'un demi -boiſſeau de charbon
pour cette opération . La proportion d'ingrédiens
ci - deflus marquée fuffit dans les mers Septentrionales
; mais dans quelques parties de la Méditerránée
& des iners des Indes où l'eau eft plus bitumineuſe
& plus falée , il eft néceſſaire d'ajoûter
trois onces d'os calcinés & autant de lapis infernalis
. Le Gouvernement a récompenſé libéralement
le Sr Appleby.
I iiij .
200 MERCURE DE FRANCE.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
Endant le cours de l'année 17335 il s'eft fait
Pans Paris dix- neuf mille fept cens vingt-neuf
Baptêmes , & quatre mille cene quarante fix Mariages
; il eft mort vingt & un mille fept cens
feize perfonnes : le nombre des Enfans trouvés,
eft monté à quatre mille trois cens vingt -neuf.
Le Roi revint à Verfailles de Trianon le 18
Janvier dernier.
Le 20 , les Députés des Etats de Bretagne eu
rent audience du Roi. Ils furent préfentés par le
Duc de Penthievre , Gouverneur de la Province
& par le Comte de Saint - Floreatin , Miniftre &
Secrétaire d'Etat . La Députation étoit compofée ,
pour le Clergé , de l'Evêque de Vannes , qui porta
la parole ; du Marquis de la Riviere , pour la Nobleffe
; & de M. du Bodan , Maire de Vannes
pour le Tiers-Etat.
Le 22 , le Comte de Stahremberg , Miniftre
Plénipotentiaire de l'Empereur & de l'impératrice
Reine de Hongrie & de Bohême , eut une audience
particuliere du Roi , dans laquelle il préfenta
à Sa Majefté fes Lettres de créance . Le Comte
de Stahremberg fut conduit à cette audience , ainfi
qu'à celles de la Reine , de Monfeigneur le Dauphin
, de Madame la Dauphine , de Monfeigneur
le Duc de Bourgogne , de Monfeigneur le Duc
d'Aquitaine , de Madame , de Madame Adélaide ,
& de Mefdames Victoire , Sophie & Louife , par
le Marquis de Verneuil , Introducteur des Am
balladeurs, i
MARS. 1754. 201
Le 23 , le Roi ſe rendit au Château de Belle→
vue.
Le Garde des Sceaux a préfenté au Roi une
Carte de l'Inde , compofée de cinq feuilles , dref
fée pour la Compagnie des Indes , & accompa
gnée d'un Livre in- 4°. , dans lequel la conftruc
tion de cette Carte eft analyſée . M. d'Anville ,
Géographe de Sa Majefté , & Secrétaire du Duc
d'Orléans , eft l'Auteur de la Carte & du Livré
qui a été mis fous preffe à l'Imprimerie Royale.
A Sur la démiffion du Maréchal Duc de Coigui ,
le Roi a nommé Colonel Général des Dragons le
Duc de Chevreufe , qui en étoit Meftre- de- Camp
Général . Sa Majesté a accordé l'agrément de cette
derniere charge au Comte de Coigni , Moufquetaire
de la premiere Compagnie.
Le Roi à donné au Marquis de Langeron , Bri
gadier , Colonel - Lieutenant du Régiment d'Ins
fanterie de Condé , le Gouvernement de Briançon
, vacant par la démiffion du Maréchal de
Maulevrier Langeron fon pere.
On a recu avis du Port de l'Orient , que la
Frégate l'Utile , partie de l'Ile de France le premier
Septembre 1753 , étoit arrivée dans ce
Port le 15 Janvier 1754. Elle a apporté la nou
velle que les Vaiffeaux de la Compagnie des
Indes le Maréchal de Saxe & la Baleine , qui viennent
de la Chine ; l'Anſon , venant de Pondichery
; le Bourbon , venant de Bengale , & le d' Argenfon
, qui avoit fait voile de l'Ile de France ,
avoient relâché en cette Ile. Ces cinq Vaiffeaux
étoient attendus en 1753 , & leurs cargaifons devoient
faire partie de la derniere vente de la Compagnie.
On a été informé par la même Frégate ,
que les Vaiffeaux les Treize Cantons , le Saint-
Louis , & la Gloire , faifant partie de l'expédition
IV
202 MERCURE DE FRANCE.
de 1752 à 1753 , avoient paffé à l'Ile de France
& qu'ils avoient continué leur route pour Pondichery
avec le Favori , Vaiffeau de l'Inde .
Le Roi qui étoit revenu de Bellevûë le 25 ,
partit le lendemain pour le même Château . Sa
Majefté en revint , le 28 , & elle y eft retournée
le 29 .
La Ducheffe de Penthievre a été attaquée de la
févre & d'un crachement de fang ; mais cette
Princeffe commence à le mieux porter , & l'on --
efpere qu'elle fera bientôt parfaitement rétablie.
L'exemption des droits d'entrée fur les beftiaux
qui viennent des Pays Etrangers , eft prorogée
pour trois ans , à commencer du premier
Janvier de cette année»
Le 31 , le Roi revint du Château de Bellevue..
Le premier Février , la Reine communia par
les mains de l'Archevêque de Rouen , Grand Aumônier
de Sa Majefté ; Monfeigneur le Dauphin
par celles de l'Abbé de Caulincourt , Aumônier
du Roi ; Madame la Dauphine , par celles de l'Archevêque
de Sens , fon premier Aumônier , &
Madame, Adélaïde par celles de l'Evêque de Meaux,
premier Aumônier de cette Princefle.
Mcfdames Victoire , Sophie & Louiſe entendirent
le même jour la Meffe dans l'Eglife des :
Récollets , & y communierent par les mains de
l'Abbé Bellon , Chapelain du Roi .
Le même jour , M. Fourneau , Recteur de l'U♫.
niverfité accompagné des Doyens des Facultés
& des Procureurs des Nations , fe rendit à Verfailles
& eut l'honneur , fuivant l'ancien ufage ,
de présenter un Cierge au Roi , à la Reine , & à
Monfeigneur le Dauphin ,
Le même jour , le Pere Gobáîn ; Commandeur -
Couvent de la Mercy , accompagné de trois .
MARS. 1754. 203
Religieux de cette Maifon , eut l'honneur de préfenter
un Cierge à la Reine , pour fatisfaire à l'une
des conditions de leur établiffement fait à Paris
en 1615 ; par la Reine Marie de Médicis .
Le 2 , Fête de la Purification de la Sainte Vier :
ge , les Chevaliers , Commandeurs & Officiers de
l'Ordre du Saint - Efprit s'étant s'affemblés vers
les onze heures du matin dans le Cabinet du Roi,
Sá Majefté fortit de fon appartement pour aller à
la Chapelle. Le Roi , devant qui les deux Huiffiers
de la Chambre portoient leurs Maffes , étoit
en manteau , le colier de l'Ordre par deffus , ainfi
que celui de l'Ordre de la Taifon d'Or. Sa Majeſté
étoit précédée du Duc d'Orléans , du Prince de
Condé , du Comte de Charolois , du Prince de
Conty , du Comte de la Marche , du Prince de
Dombes , du Comte d'Eu , & des Chevaliers ,
Commandeurs & Officiers de l'Ordre. Après avoir
affifté à la bénédiction des Cierges & à la Procef- ·
fion , le Roi entendit la grande Meffe , à laquelle
l'Evêque Duc de Langres ; Prélat Commandeur de
l'Ordre , officia pontificalement. Lorfque la Mefle
fut finie , Sa Majefté fut reconduite à fon apparte- -
ment en la maniere accoutumée .
La Reine, Madame la Dauphine & Mefdames
de France entendirent la Mefle dans la Tribune.
Leurs Majeftés , accompagnées de Madame la
Dauphine & de Mefdames de France , affifterent
P'après -midi à la Prédication du Pere Logier ,/de
la Compagnie de Jefus ; aux Vêpres chantées par
la Mufique , & enfuite au Salut célébré ' par les 3
Miffionnaires.^
Monfeigneur le Dauphin a été incommodé
d'une fluxion ..
Le 3 ; le Duc de Chevreufe prêta ferment de
félité entre les mains du Roi , pour la charge
dé Colonel Général des Dragons.
I vj }
264 MERCURE DE FRANCE.
Le Duc d'Ayen s'étant démis du Régiment de
Cavalerie de Noailles , le Roi en a difpofé en faveur
du Comte d'Ayen , fils de ce Seigneur.
M. Gautier , de l'Académie des Sciences & Belles-
Lettres de Dijon , a préfenté au Roi le troifiéme
& dernier volume des Planches de fon Cours
d'Anatomie , en figures colorées , avec leurs démonftrations.
Il a préſenté en même tems à Sa
Majefté la feconde édition de fes Obfervations fur
la Phyfique & fur l'Hiftoire Naturelle, augmentées
d'un volume ; & le premier volume de fes Obfervations
fur la Peinture & fur les Tableaux ,
tant anciens que modernes , pour l'année 1753.
Le Roi vient d'anoblir M. du Boccage de Bleville
, Négociant du Havre , pour les fervices
qu'à l'exemple de feu M. du Boccage fon pere, il
a rendus au commerce , & particulierement à la
ville du Havre pendant fon Echevinage.
Le 8 , le Roi revint de Trianon.
Sa Majesté entendit le lendemain la Meffe de
Requiem , pendant laquelle on chanta le De profundis
, pour l'Anniverfaire de Madame Henriette.
Les Religieux de l'Abbaye Royale de Saint-
Denis , conformément à la fondation faite par le
Roi , célébrerent le 9 un Service folemnel pour le
repos de l'ame de Madame Henriette .
Le 10 , l'Evêque d'Orléans fut facré dans l'Eglife
Métropolitaine par l'Archevêque de Paris ,
adifté de l'Evêque Comte de Beauvais & de l'Evêque
de Bayeux.
L'Abbé le Batteux , Profeffeur de Philofophie
Grecque & Latine au College Royal , a été élû
pour remplir la place d'Affocié , vacante dans l'Académie
Royale des Infcriptions & Belles Lettres
par la mort de l'Abbé Fenel.
La Vicomtefle de Choifeuil & la Marquise de
Langeron furent préfentées le 10 à leurs Majeftés.
& à la Famille Royale.
MARS. 1754.
203
Ön célébra le 11 dans l'Eglife de la Paroiffe du
Château , pour le repos de l'ame de Madame
Henriette , le Service fondé par Monfeigneur le
Dauphin . La Reine y affifta , étant accompagnée
de ce Prince & de Mefdames de France . 1
Le même jour , pendant la Meffe du Roi , l'Evêque,
d'Orléans prêta ferment de fidélité entre
les mains de Sa Majeſté..
Le 12 , jour de l'Anniverfaire de Madame la
Dauphine , mere du Roi , leurs Majeftés entendirent
la Meffe de Requiem , pendant laquelle le
De profundis fut chanté par la Mufique.
Le Roi retourna le même jour à Trianon..
L'Evêque de Mâcon défirant depuis long- tems ‹
d'établir la Réforme dans l'Abbaye de Valmont
dont il eft Abbé , a préfenté une Requête au Confeil
du Roi pour cet effet , & il a obtenu les Lettrès
Patentes néceffaires. En conféquence , le Supérieur
Général de la Congrégation de Saint Maur
a.envoyé la procuration à Dom le Maitre , Prieurde
l'Abbaye de Fécamp , qui a pris poffeffion de
celle de Valmont le 18 Janvier dernier , étant affifté
de Dom Boifvallée , Sous-Prieur ; de Dom
Philippe , Official ; de Dom le Vafnier , Dépofie.
taite ; de Dom le Noir , Profeffeur de Théologie
, & de Dom Buffy , Procureur de l'Abbaye de
Saint Ouen , de Rouen , & Secrétaire du Pere
Vifiteur de la Province de Normandie. Les Reli- '
gitux de la Congrégation de Saint Maur ont été
reçus par les Officiers du Prince de Monaco , Seigneur
du Duché d'Eftouteville , ainfi que par le
Clergé & par la Nobleffe . Pour rendre ce jour
plus recommandable , on a diftribué des aumônes
confidérables aux pauvres , que la fingularité de
la cérémonie y avoit attirés de toutes parts.
On doit conftruire à Moulins , fur l'Allier , un
206 ' MERCURE DE FRANCE.
Port de pierre , dönt l'allignement fera dirigé au
point de rencontre de la rue de Bourgogne & de
la route de Lyon. Ce pont àura cent cinquante
roifes de long fur fept de large , & ir fera partagé
en treize arches d'égale grandeur.“.
ke 14 , les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à dix fept cens trente fept livres dix fols :
fe's Billets de la premiere Lotterie Royale à fept
cent quarante & pne , & ceux de la feconde à ·
fept cent treate- neuf.
ARRETS NOT ABLES.
RREST du Confeil d'Etat du Roi , du 4
la recette de la Capitation des Communautés
d'arts & métiers .
LETTRES patentes du Roi , en forme de Dé
claration , données à Verfailles le 22 du même
inois ; concernant la forme dans laquelle les procès
portés au Parlement , & ceux dont la connoiffance
lui a été attribuée par des attributions gé
nérales & particulieres ; doivent être continués en
La Chambre Royale.
ARREST de la Chambre Royale , du 23
Février 1754 portant permiffion d'expofer &
vendre des oeufs dans les Marchés & Places publiques
de cette Ville & Faubourgs de Paris , pen
dant le Carême de cette année 1754./
MARIAGE ET MORTS.
E 21 Novembre 1753 , Jean - Jofeph de Fu
mel- Montaigu , appellé le Marquis de Fumel,
époufa au Château de Tombebout en Agénois ,
MARS. 1754. 2071
Dille Marianne d'Abzac, fille aînée de Louis d'Ab
zac, Marquis de Montriel & de Françoile d'Abzac
fi coufine , fortis l'un & l'autre de la branche
d'Abzac Montaftruc , cadette de celle de la Douze.
La Maifon d'Abzaceft.originaire.de Périgord ,
où eft fitué le Château d'Abzac fur la Dordogne ,
& où elle a toujours été comptée parmi les plus
illuftres de cette Province , tant par fon ancienneté
que par les alliances. Elle porte pour armes ,
d'argent à une bande d'azur , chargée au milieu
dun, bezan d'or , à une bordure d'azur chargée de
neuf bez ans d'or."
La Mailon de Fumel n'eft pas moins illuftre
dans le Querci où eft fitué le Château de Fumel
dont elle tire fon nom. Les Seigneurs de Fumel
font connus dès le treiziéme fiécle queBertrand de
Fumel époufa Bruniffende de laBarthe , du chefde
laquelle il était en 1283 Vicomte de la Barthe ,
dont fa pofterité prit le nom. Celui de Fumel fut
repris par un cadet nommé Pons , Baron de Fumel
, qui vivoit en 1340 , & qui fut quatrième
ayeul de François I. du nom , Baron de Fumel ,
Capitaine des Gardes de la Porte , Gouverneur
de Marienbourg & Ambaffadeur vers Soliman II.
Empereur Otoman. Il fut maffacré dans fon
Château par les Religionaires le 25 Novembre
1561 , & laiffa'entr'autres enfans François & Jofeph
, qui ont formé deux branches . L'aîné a
fait celle des Vicomtes de Fumel, dont eſt iſſu Jofeph
Marquis de Fumel , Meftre de Camp d'un
régiment de Cavalerie de fon nom ; marié en 1748 -
avec Elizabeth Conti d'Hargicourt . Voyez la qua--
triéme partie des Tablettes hift . p . 338
Jofeph II . fils de François de Fumel , eft auteur
de la branché de Montaigu , Baronie qu'il acquit
par fon mariage en 1578 avec , Armoife de Lomagne
, Dame de Montaigu . Il fut pere de Fran208
MERCURE DE FRANCE.
çois de Fumel , Baron de Montaigu , marié le 1
Mai 1617 avec Silvie de Pons de la Cafe . Leur fils
Pierre Silvain , Baron de Montaigu , époufa en
1643 Marie de Cieutat , dont nâquit Arnaud , allié
en 1681 avec Marie de Cientat fa coufine germaine
, mere entr'autres enfans de Pierre- Silvains
Alexandre de Fumel, Baron de Montaigu ; celuici
époufa en 1724 Marguerite d'Aftorg , héritiere
de la Seigneurie de Gratens & de la Vicomté de
Cologne. De ce mariage font fortis ,
1. Jean -Jofephde Fumel -Montaigu , qui don
ne lieu à cet article.
2°. Marie-Louiſe de Fumel , non mariée .
3. Marie Marguerite de Fumel , fille.
Le 18 Décembre Mre Jean Louis le Bafele
Marquis d'Argenteuil , Lieutenant Général pour
le Roi dans les Provinces de Champagne & de
Brie , & Gouverneur de la Ville de Troyes , eft
mort dans fou Château de Pouy en Champagne ,
âgé de 61 ans.
N..... Gourdan , Intendant des Armées na
vales , eft mort à Paris le 22 dans fa 84 année.
Mre N ... de Durfort Deymé , Abbé de l'Abbaye
de Conques , Ordre de S. Benoît , Diocèle
de Rhodez , eft mort à Touloufe le 19 dans la 61
année de fon âge .
Jean-Bafile- Pafcal Fenel , Chanoine de l'Eglife
Métropolitaine de Sens , Prieur Commendataire
de Notre-Dame d'Andrecy , & aflocié de l'Académie
royale des Infcriptions & Belles - Lettres ,
eft mort à Paris le même jour , âgé de 72 ans.
Mre Scipion-Jerome Begon , Evêque de Toul ,
Abbé de l'Abbaye de Saint Gemer de Flaix , Or
dre de Saint Benoît , Diocèfe de Beauvais , & de
celle de Vaux en Ormois , Ordre de Citeaux
Diocèle de Toul , mourut le 28 en fon Palais
2
MARS. 1754 209
Epifcopal , âgé de 77 ans. Le même jour eft mort
Dame Marie- Therèfe Briet , époufe de M. Charles-
Henri , Comte de Brion d'Albonne , ancien
Capitaine de Cavalerie..
Dame Marie- Therèfe de Fleuriau d'Armenon →
ville, veuve de Mre Henri de Fabri, Comte d'Autrei
, Brigadier d'Infanterie , eft morte le 31 dans
fa 59 année. Elle étoit fille du feu fieur d'Armenonville
, Garde des Sceaux de France , & foeur
du feu Comte de Morville , Chevalier de la Toifon
d'or , Miniftre & Secrétaire d'Etat , ayant le :
Département des Affaires Etrangeres.
Le même jour eft décédé M. Jaques - Mathurin ,
Tabouret d'Orval , Thréforier Général des bâtimens
du Roi.
Le même jour eft décédé M. Antoine Chaumont
de la Galaifiere , ancien Secrétaire du Roi ,
âgé de 83 ans.
Marie- Elizabeth - Gabrielle de Rohan , épouse
de Marie-Jofeph d'Hoftun , Duc d'Hoftun , Pairs
de France , Comte de Tallard , Chevalier des ordres
du Roi , Brigadier d'Infanterie , Gouverneut
& Lieutenant- Général de Franche Comté , &
Gouverneur particulier des Ville & Citadelle de
Besançon , mourut à Verfailles le 4 Janvier 1754 ,
âgée de près de 55 ans. Elle étoit troifiéme fille
d'Hercule -Meriade de Rohan , Duc de Rohan- Ro
han , Pair de France , Prince de Soubize , Lieu
tenant- Général des Armées du Roi , Capitaine-
Lieutenant des Gendarmes de la Garde de Sa
Majefté , & Gouverneur de Champagne & de Brie;
& de Marie Anne - Genevieve de Levis- Ventadour.
La Ducheffe de Tallard fut nommée en 1725,
Dame du Palais de la Reine , & en 1729 Gouvernante
des Enfans de France , en furvivance de la
feue Ducheffe de Ventadour fon ayeule maternelle
, qui lui donna fa démiflion au mois de Mars
·
210 MERCURE DE FRANCE.
1732. Le zéle avec lequel la Ducheffe de Tallard
en a constamment rempli les importantes fonctions
, lui avoit mérité la confiance du Roi &
T'eftime de toute la Cour.
71
Mre François -Firmin de Trudaine , Evêque de
Senlis , Abbé de l'Abbaye de Fremy , Ordre de St
Benoit , Diocèle de Cambray & de celle de Notre
Dame de la Victoire , Ordre de Saint Auguſtin ,
Diocèle de Senlis , eft mort à Paris le même jour ,
agé de 77 ans. Il avoit été nommé Evêque de Senlis
en 1714 , & facré le 25 Novembre de la même
année: Le Roi lui avoit donné en 1726 l'Abbaye
de Fremy, & en 1735 celle de la Victoire.
Mie. N ... de Montal, Confeiller Clerc au Parlement
de Grenoble , Théologal de la Collégiale &
Chapelle royale de Saint André de la même Ville
, & Abbé de l'Abbaye de Chartreuve , Ordre de
Prémontré , Diocèfe de Soiflons , eft mort à Grenoble
le s âgé de 40 ans.
Le 12 on inhuma à Saint Jacques du Haut- Pas
M. Philippe- Auguftin de Requeleyne , Baron de
Saint Vallier.
Le Pere Raphaël mourut le 14 au Couvent des
Capucins de la rue Saint Honoré , dans la 88 année
de fon âge. Ses talens pour la prédication dont
if a exercé le miniftere pendant 42 ans avée au
tant d'édification que de fuccès , lui avoient acquis
beaucoup de réputation . Il a en l'honneur de
prêcher un Carême devant le Roi.
Le 24 Janvier eft décédée Charlotte Paulmier
de la Bucaillé , époufe de Pierre - Jacques -Louis de
Becdelievre , Marquis de Cany..
Le fieur Nicolas Defprots , Curé de la Paroiffe
de Bouraiquel , Diocèle de Sarlat , y eft mort le
14 Décembre 1753 , âgé de 101 ans 8 mois.
La nommée Jeanne Laffefe eft morte à Aire en
Chaloffe , le 24 Novembre , âgée de 106 ans.”
MAR S. 1754 2TT
Elle avoit été mariée en 1666 à Jean Boërie, Seulpteur
de cette Ville ; elle n'a jamais éprouvé dautres
infirmités qu'un peu de foibleffe dans les jam--
bes.
*
Pierre du Bures de la Paroiffe de Buollade ,
Diocèle d'Auch ; à une lieue de la même Ville
d'Aire , eft mort le 15 Octobre dans la 1 14 année ?
de fon âge. Trois jours avant la mort il tua un
fievre qu'il envoya au Subdelégué , de l'Intendant ?
à Aire..
LETTRE de Dom Bouquet , Bénédictin
de la Congrégation de Saint Maur
ONdit,Monfieur , dans l'Almanach des beaux
Arts , que j'ai été aidé dans ma Collection :
des Hiftoriens de France par Dóm Dantine &
Dom Haudiquer , mais il eft très- vrai que je n'ai
point eu cet avantage, Dom Dantine étoit chargé
de recueillir les monumens qui concernent les
Groifades. Etant mort en 1746 Dom Haudiquer
lui a été fubftitué ; mais ni l'un ni l'autre ne m'ont
aidé dans les huit volumes que j'ai donnés au Pu
blic, ni dans le neuviéme qui va bientôt paroître,
Je fuis , & c.
A VI S.,
'Auteur du Béchique fouverain ou fyrop pectoral,
approuvé par brevet du
24 Août 1750
pour les maladies de poitrine , comme rhume ,
tour invérérée , oppreffion , foibleffes de poitrine
& afthme humide , ayant acquis un fond luffifant
pour paffer des jours tranquilles par le débit confidérable
qu'il a fait de fon fyrop béchique ; tant
Paris qu'en Province ; pendant l'espace de cinq
212 MERCURE DEFRANCE
1
années , content de ſon état préfent , & fe reffous
venant des bons & agréables fervices que lui a
rendu feu M. Mouton , habile Apoticaire de Paris
, fous qui il a travaillé trois ans , & à qui il eft
redevable d'une partie de la découverte de fon
fyrop béchique , fi utile au Public dans les maladies
pour lesquelles il eft deftiné ; ne pouvant plus
marquer fa reconnoiffance à fon bienfaiteur , il fe
croit obligé en galant homme , de la faire rejaillir
toute entiere fur la dame Mouten , veuve du dé--
funt , femme d'un mérite perfonnel & très verfée
dans fon art , pour lui donner en propre un
bien qui lui eft acquis par droit de reconnoiffance
& de repréfailles : elle eft d'autant plus digne de
le poffeder qu'elle le compofe parfaitement, qu'elle
en connoît toute la portée , par conséquent
très- capable de le placer dans tous les cas où il eft
de mife. D'ailleursl'imprimé annonce ce qu'il eft, -
on ne peut pas s'y méprendre. Ce fyrop béchique
ayant la propriété de fondre & d'attenuer les hunieurs
engorgées dans le poulmon , d'adoucir l'acrimonie
de la limphe , comme balfamique, & rétablir
les forces abattues , en tant que parfair ref
taurant , produit fes effers avec tant d'efficacité
que fix jours fuffisent pour s'appercevoir d'un
changement notable ; en un mot , une bouteille
fuffit pour en éprouver toute l'efficacité avec luccès
, en tant qu'il rétablit les forces abattues , en
rappellant peu à peu l'appétit & le fommeil , comme
parfait reftaurant , par conféquent , très - falutaire
à la fuite des longues maladies où les forces
font épuifées. L'odeur & le goût en font agréa
bles , le régime ailé à obſerver : en outre il con
vient à toutes fortes de perſonnes , aux enfans même
& aux femmes enceintes , qui peuvent en uſer
avec fuccès , preuve de fa bénignité . La dame-
Mouton indiquera grand nombre de perfonnes,
MARS. 1754. 203
de tous les états , de ceux même de l'art , qui
prouveront l'efficacité du fyrop béchique ; les premiers
par leur propre expérience , ceux de l'art
parles épreuves qu'ils en ont faites & les certificats
qu'ils en ont délivrés. La bouteille fcellée & éti
quetée à l'ordinaire eft taxée à fix livres.
Il ne fe débite que chez la dame veuve Mou
ton , Marchande Apothicaire , rue faint Denis ,
entre la rue Thevenot & la rue des Filles- Dieu ,
vis - à- vis le Roi François , à Paris .
Les perfonnes qui écriront , font priées d'affran—,
chir les lettres .
AUTRE.
E fieur Vacoffain , Epicier - Droguifte , rue &
Lifeur,
•
to fuc
cés la vente de fon eau pour les dents. Elle fe
trouve même avoir actuellement des proprietés
qu'on ne lui avoit pas encore reconnues ; comme
d'arrêter avant la fluxion , le mal qu'on nomme
affez communément rage de dents ; de préferver
des douleurs de dents qu'occafionnent ordinairement
les grandes fraicheurs de l'Hyver ; d'être
anti-fcorbutique , & propre à prévenir les maux
de la bouche . Cette eau fe vend douze fols la
bouteille.
AUTR E.
A Dile Collet continue de vendre avec
L. avec
fuccès & applandiflement du Public , une
pommade de fa compofition pour la guérifon
des hémorroïdes , tant internes qu'externes , & de
quelque nature qu'elles puiffent être , & même
les plus invétérées , ulcerées & fiftuleufes elle
ne craint point de trop avancer après les diffétentes
expériences qui en ont été faites par plu
:
214 MERCURE
DE FRANCE
.
fieurs Chirurgiens . M. Peirard , Maître en Chi
rurgie , & Accoucheur de la Reine , lui a délivré
fon certificat , après en avoir , vû les effets par
Chirur lui -même , de , même que M. le Suite ,
gien , & plufieurs autres perfonnes de diftinction,
M. Morand , auffi Chirurgien , lui a délivré ya
pareil certificat , après en avoir fait l'épreuve à
l'Hôtel Royal des Invalides , par ordre de feu M.
de Breteuil , Miniftre d'Etat. Nous ne devons pas
craindre d'affurer le Public qu'il n'eſt point de
remede plus für & plus efficace pour opérer la
guérifon après de telles preuves ."
Cette pommade ſe garde autant de tems que l'on
(veut , & peut fe transporter par tour , pouvû qu'on
ait foin de la garantir de la chaleur & du feu .
de
Les moindres pots font de 3 , de 6 , de 10 ,
J2 , de 18 , de 20 livres , & de tous les prix que
l'on fouhaitera. On donnera la façon de s'en fervir.
Les perfonnes étrangeres qui en voudront
faire ufage auront la bonté d'affranchir les ports
de lettres.
La Delle Collet demeure à préſentrue des Petits-
Champs , vis- à- vis la petite porte S. Honoré, chiz
M. Jolivet , Marchand Papetier , à l'enſeigne de
l'Espérance.
L
AUTRE.
, pre-
&
A Dile Mutin , feu'e poffeffeur des remedes
de feu M. Seguin fon oncle
mier Médecin Oculifte de la feue Reine mere ,
Docteur Regent en la Faculté de Médecine de
Paris , & éleve du fieur Vezoux Chirurgien
Oculifte de la Faculté de Montpellier , donne avis
au Public qu'elle continue de diftribuer avec fuccès
les remedes pour la guérifon radicale des yeux.
•
1º. Une Eau ophtalmique , qui en peu de tems
MARS. 1754. -215
„a la vertu de - fortifier toutes les foibleffes de la
vue , foit qu'elles proviennent des maladies , ou
de trop grande application qui leur ôte l'ufage
de la lumiere , & fortifie les nerfs & les ligamens
de l'oeil au point de rétablir leur foupleffe , & de
leur donner la facilité néceffaire pour s'allonger
oufe racourcir felon l'exigence des objets que l'on
veut voir , & réfoud les humeurs vifqueules dont
le féjour altere l'organe de la yae , & difpenfe par
conféquent d'avoir recours aux lunettes & auxconferves
;elle détruit auffi les paralyfies parfaites
& imparfaites des nerfs optiques.
2º . Elle à auffì différentes l'ommades qui guériffent
toutes les fluxions , inflammations & rougeurs
des yeux , telles invétérées qu'elles foient ;
elles mangent les rayes naiflantes , détruifent les
ulceres de la petite vérole & autres ulceres , elles
fondent les calus qui viennent fur les paupieres
& en font recroître les poils aux perſonnes qui
les ont dégarnis cu tombés ; elles nourriffent en
même tems la partie de l'oeil qui eſt alterée par
les matieres & eaux âtres , qui font des larmoyantes
qui occafionnent le plus fouvent des fiftules
lacrymales , & font retirer les paupieres inférieures
par leurs âcretés.
Ladite Demoiselle prouve l'efficacité de ſes remedes
par un nombre infini de certificats de perfonnes
de diſtinction & de confideration , qui
étoient privées de la lumiere depuis plufieurs an
nées. Ses bouteilles font de 3 , 6 & 12 livres : les
pots de pommade font de trente fols , 3 & 6 liv.
Ces remedes fe peuvent tranſporter dans tous
les pays étrangers fans fe corrompre , ni diminuer
de leur qualité. Ladite Demoiselle va chez les per
fonnes qui lui font l'honneur de l'appeller.
Sa demeure eft rue Montmartre , entre la rue du
Mail & la rue des Fojjez- Montmartre , entre le
Quinquaillier & le Rotiſſeur,
216
J
APPROBATION,
'Ai lû , par ordre de Monſeigneur le Chancelier
, le Mercure de France du mois de Mars
1754. A Paris , le 28 Février 1754.
LAVIROTTE.
TABL E.
IECES FUGITIVES , en vers & en profe,
Pversà
Climene ,
Seconde Differtation fur la chute de l'Empire
Romain ,
Imitation d'une Ode d'Horace ,
Extrait d'une Lettre de Stockholm ,
1 page 3
7.
49
Sr
A Son Exc. M. le Baron de S..... Sénateur de
Suede ,
Eloge de M. de Chefeaux ,
Idylle ,
Le Poulet glouton , Fable ,
Lettre à M. l'Abbé Raynal ,
55
56
$3
85
87
102
Vers à Iris ,
Mots de l'Enigme & des Logogryphes du Mer
care de Fevrier ,
Enigme & Logogryphes ,
Nouvelles Littéraires ,
Beaux Arts ,
Le retour du Printems ; Chanfon ,
Spectacles ,
Nouvelles Etrangeres ,
ibid.
7.
103
108
163
178
180
193
France. Nouvelles de la Cour , de Paris , &c . 200
Arrêts notables ,
Mariage & morts ,
Lettre de Dom Bouquet , Bénédictin ,
Avis divers ,
La Chanfon notée doit regarder la page 178 .
De l'Imprimerie de J. BULLOT
Qualité de la reconnaissance optique de caractères