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MERCURE
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ AU
ROI
JANVIER .
OT SPARGA
AGITUT
SPAR
1753 .
Chez
A PARIS ,
La Veuve PISSOT , Quai de Conty,
à la defcente du Pont-Neuf.
CHAUBERT , rue du Hurepoix .
JEAN DE NULLY , au Palais.
DUCHESNE , rue Saint Jacques,
au Temple du Goût.
M. DCC , LIII.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
LISTE DES LIBRAIRES
qui débitent le Mercure dans les
Provinces du Royaume.
A Bordeaux , chés Raimond Labottiere , & chés
Chappuis l'aîné , Libraires , Place du Palais , à
côté de la Bourſe,
Nantes , chés Jofeph Vatar.
Rennes , chés Vatar , pere , & Vatar le fils.
Jouanet Vatard , & Julien Vatard.
Blois , chés Maffon.
Tours , chés Lambert , & Billaut.
Rouen , chés François- Eustache Herault , & ches
Cailloué.
Châlons-fur- Marne , ches Seneuze .
Amiens, chés la veuve François , & Godart.
Arras , chés ia veuve Duchamp , & Laureau .
Abbeville , chés Levoyez , Libraj' e.
Angers , chés Jahyer .
Dijon , à la Pofte , & chés Mailly.
Versailles , chés Fournier , & le Monnier.
Befançon , chés Briffaut
Saint Germain , chés Charepeyre .
Lyon , à la Pofte , & chés Plaignard.
Marſeille , chés Sibié , & Valilaud , Libraires,
Beauvais , chés Deflaint.
Troyes , chés Bouillerot , Libraire,
Charleville , chés Pierre Thefin .
Moulins , chés Faure.
Auxerre , chés Fournier.
Nancy , chés Nicolas.
Touloufe ; chés Jean François Robert.
Aire , chés Corbeville.
Poitiers , chés Faulcon,
Caen , chés Manury.
Soiffons , chés Courtois.
PRIX XXX . SOLS.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
JANVIER 1753 .
PIECES FUGITIVES ,
en Vers & en Profe.
LE BANDEAU DE L'AMOUR.
FABL E.
'AMOUR indifpofant chaque jour
tous les Dieux ,
Jupiter réfolur de l'exiler des ieux ;
Mais fur le bruit de fa difgrace ,
Sa mere vint demander grace.
Eh ! que ne peuvent deux beaux yeux !
Jupiter plus qu'un autre aimoit ce doux langage.
Qu'il refte dans le firmament ,
A ij
4 MERCURE DE FRANCE.
Je le veux , dit ce Dieu , mais qu'il foit pruden
ment
Dépouillé de tout fon bagage ,
De fon carquois , de fon bandeau ,
De ſes traits , & de ſon flambeau .
Ce nouvel arrêt s'exécute ;
L'Amour est dépouillé , nouveaux cris de Cypris
Que veut- on à préfent que devienne fon fils
L'affaire de rechef amplement ſe diſcute
A la pluralité des voix .
Pour appaifer tout le tapage ,•
Le Dieu malin obrint de reprendre à ſon choix
Ce qu'il aime le mieux de tout fon équipage.
O vous , qui reflentez les amoureux defirs ,
Devinez- vous le choix de l'enfant de Cithere ?
Il reprit fon bandeau ; j'en conçois le mystere ;
Sans les illufions que feroient nos plaifirs a
JANVIER. 1753.
REFLEXIONS
LA
DIVERSE S.
.I.
A Reconnoiffance eft fans doute une
vertu , on ne peut donner trop d'éloges
à ceux qui l'exercent ; mais eft elle
toujours dégagée des motifs injuftes de l'amour
propre , & l'orgueil n'en eft - il pas
fouvent le principe la vanité conduit
quelquefois la main de celui qui paye de
retour fon bienfaiteur,Humilié par le bienfait
qu'il reçoit , il voit avec peine la fupériorité
qu'on acquiert fur lui ; il ne defire
que de reprendre la place dont l'acceptation
du bienfait l'a fait defcendre : s'il
montre de l'impatience à témoigner fa
gratitude , c'est moins parce qu'il trouve
du plaifir à être teconnoiffant , que parce
qu'il y auroit pour lui de la honte
à ne l'être pas : perfuadé que la reconoiffance
donne du luftre à celui qui brûle
d'en donner des marques , il fe hâte de
la faire éclater. Peut- être que cet empreffement
feroit digne d'éloge , s'il fuppofoit
quelque fenfibilité de coeur dans ce-
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
lui qui la fait paroître ; mais voici ce qu'il
y a de plus condamnable , c'eft qu'il ne
regarde la reconnoiffance que comme un
poids dont il lui tarde de fe délivrer ; honteux
des égards & des déférences que
les fervices qu'il a reçus exigent de lui ,
il ne veut plus laiffer fubfifter un inſtant
les liens qui l'attachent & le foumettent
à fon bienfaiteur ; il s'empreffe de payer
la dette , parce qu'il fouhaite de n'être
plus redevable envers lui . Enfin , qui
croiroit que des marques de reconnoiffance
auffi fimulées ne feroient que le rendre
encore plus ingrat ! En effet , y a t'il
quelque chofe de plus digne de mépris &
de blâme, qu'une pareille difpofition du
coeur ? Non . On n'eft pas plus coupable
lorfqu'on refufe de payer le tribut de la
reconnoiffance , que lorsqu'on ne veut pas
le devoir ; & je hais moins les gens qui
ne veulent jamais obliger , que ceux qui
ne veulent jamais être obligés à perfonne.
I I.
Mais fi la reconnoiffance , qu'on peut
appeller le fentiment de l'ame le plus défintereffé
, a quelquefois l'amour propre pour
principe , croira t'on que la générofité ,
cette vertu aufli rare que la reconnoiffan
JAN VIÉ R. 1753. 7
ce ,foit à l'abri de ces illufions ? Non. Et
il est une autre fource d'orgueil encore plus
rafinée , dont les coeurs les mieux faits
font cependant quelquefois les plus coupables
: combien de gens qui par des mouvemens
, qu'il plaît quelquefois au public
d'appeller du nom de grandeur d'ame ,
refufent d'accepter les fervices que ceux
qu'ils ont obligés viennent leur rendre :
mais on ne doit pas s'y tromper, & le motif
de ce refus eft affez fenfible. D'où vient
qu'ils s'obſtinent à remercier ceux qui
veulent reconnoître les fervices qu'on
leur a rendus : c'eft qu'inftruits du degré
de fupériorité que le bienfait rendu donne
fur celui qui le reçoit , ils craignent
de s'en voir déchus en fouffrant qu'il le
paye de retour ; ils fçavent qu'en ne s'acquittant
pas , on refte roujours redevable.
C'eſt pour cela qu'ils font charmés de voir
toujours foumis aux obligations qu'on a
contracté en recevant le bienfait. Si on
rendoit fervice pour fervice , on fe dégageroit
de ces liens précieux que la reconnoiffance
impofe : le fruit le plus précieux
qu'ils recueillent d'avoir répandu des
bienfaits , qui confifte à voir toujours at
tachés les coeurs de ceux qui ont reffenti
l'effet de leurs largeffes , leur feroit
enlevé ; quelle eft donc cette déplorable
par
là
A iiij
MERCURE DE FRANCE.
façon de penfer ? Si on eft blamable de
retufer l'hommage de la reconnoiffance à
ceux qui nous obligent , on ne l'eft pas
moins de ne pas vouloir l'accepter . On
elt également coupable de ne pas vouloir
reconnoître un bienfait , & de s'oppoſer
à ce qu'on le reconnoiffe ; & je hais beaucoup
moins ceux qui ne veulent jamais
devoir , que ceux qui veulent toujours
qu'on leur doive.
I I I.
La jeuneffe toujours volage , dont les
amours font une inconftance perpétuelle ,.
ne reffent prefque jamais de véritable paſfion
: il faut pour qu'elle en éprouve les
impreffions l'arracher à elle- même . On ne
peut point appeller de ce nom ces mouvemens
paflagers qui la remuent quelque .
fois , & qui ne font qu'effleurer fon ame .
Un jeune homme laiffe t'il échapper quelques
marques de fenfibilité , ce font des
raifons de convenance qui les lui arrachent
; il ne fait que fe conformer aux
loix de l'ufage du monde , dont un des
principaux articles eft de fe parer du moins
des dehors d'une paffion , fi on n'en eft
pas férieufement occupé . Mais un jeune
homme vient- il à rendre hommage aux
attraits d'une femme d'un âge un peu
JANVIER. 1753. 9
mûr , cette impreffion qui ne reffemble à
aucune de celles qu'il avoit jufqu'alors
reffenti,ne manque pas de le faifir & de l'étonner
: accoutumé à ne regarder l'amour
que comme un amusement paffager qui
lui fourniffoit les moyens de donner carriere
à fon humeur volage, il eft furpris de
fe fentir ému par des mouvemens plus ferieux
que ceuxqui l'avoientjufqu'alors agité.
L'air fage & réfervé des fenimes (de cet
âge lui en impofe.Sa raiſon comme étourdie
par une impreffion auffi forte , ne lui
permet pas de réfifter . Frapée par ce maintien
& cet air confommé qui annonce les
femmes de cet âge, elle approuve le fentiment
qu'elles ont fait naître ; elle leur donne
de nouveaux degrés de force ; il femble
qu'elle eft de concert avec l'amour pour accelerer
fa défaite.En vain veut- il implorer
de fecours de la réflexion fourde à fes
voeux ; fi elle arrive , c'eft moins pour
s'opposer aux progrès de cette paflion que
pour l'y affermir encore plus , en montrant
par fon impuiffance à les arrêter, combien
on eft excufable de s'y être livré . Le ref
pect qu'infpirent pour les femmes de ce
genre les dehors aufteres dont elles font
parées , eft encore une arme fûre qu'elles
employent pour ramener un jeune homme
étonné des fentimens de vénération qu'el
A v
Fo MERCURE DE FRANCE.
les lui infpirent : il croit que l'amour dóir
en être toujours le principe , parce qu'elles
en font quelquefois l'effet . Tout fert
à nourrir fon aveuglement ; furpris de fe
fentir touché pour des femmes , contre
les traits defquelles il femble que leur âge
avancé devoit le mettre à l'abri , moins il
femble qu'il avoit befoin de fe précautionner
contr'elles, plus il eft fans défenſe lorfqu'elles
viennent à le bleffer de leurs traits.
Jufqu'alors il n'avoit adreffé fes foupirs
qu'à des femmes frivoles & volages , peu
dignes par
cela même de les exciter , qui
ne fe piquoient pas d'infpirer des fentimens
plus diftingués que ceux qu'elles
méritoient en effet : attaché à elles par
des liens trop foibles , il jouiffoit de toute
fa liberté. En un mot , fixé par le plaifir ,
ce n'étoit qu'à lui qu'il avoit facrifié :
mais quelle différence dans les impreffions
que font fur fon coeur les femmes d'un
âge plus avancé ? Il devoit la conquête
des autres femmes à leur foiblefle naturelle
; la difpofition flexible & facile de
leur coeur étoit la principale cauſe qui les
lui foumertoit : avec celles- ci au contraire
, il s'attend à la plus vigoureuſe réfif
tance ; il fe perfuade que ce maintien févére
eft l'annonce de la vertu la plus farouche
. En effet , ne font- ce pas ces fem
JANVIER. 1753 .
mes plus confommées qui doivent être
affermies contre les entrepriſes d'un jeune
homme , dont l'amour n'eft qu'une faite
d'indifcretions , d'étourderies & de caprices
, dont les paflions prennent en us
mot la teinture du caractere volage & léger,
N'y a - t'il pas lieu de s'attendre qu'elles
trouveront dans elles mêmes plus de force
pour réfifter aux emprcffemens d'un jeune
homme. Averties à chaque inſtant par
une raifon mûre & éprouvée , elles n'ont
point à craindre que leurs paffions alors
amorties oppofent aucun obstacle à ces fages
leçons. Gardées par une vertu moins
combattue , ne femble- t'il pas qu'elle deyroit
pout jamais les mettre à l'abri des folles
impreffions de l'amour . Hé quedes voix
ne leur crient pas fans celle de contenir les
mouvemens de leur coeur la raiſon aux
loix de laquelle leur âge les foumet encore
plus étroitement ; la bienféance dont
elles ne peuvent pas enfreindre impunément
les regles ; tout cela n'eft il pas un
frein affez fort pour qu'on ne doive pas
craindre de le voir fecouer ? Que d'autres
motifs n'ont- elles pas , qui preferivent à
leurs penchans des bornes qu'elles font
obligées de refpecter ? Ne font- elles pas
foumises à toute la févérité des jugemens
d'un public redoutable , qui toujours ar-
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
mé des traits du ridicule , ne manqueroit
pas de les en accabler , fi elles venoient à
les franchir Inftruit des raifons qu'elles
ont de fe ménager elles - mêmes , il les traduiroit
à fon tribunal , & il feroit d'autant
plus inexorable à leur pardonner leurs
foibleffes , qu'elles lui paroitroient plus
inexcufables à leur âge.
I V.
L'amour- propre qui eft la caufe du goût
que les hommes montrent pour la flatterie
, devroit lui feul faire naître de l'averfion
pour elle.En effet les louanges fardeés
que la flatterie diftribue ordinairement ,
& qui ont pour objet des vertus dont on
eft privé , loin d'être bien accueillies devroient
plutôt exciter le mépris. Quoi !
les éloges qu'on donne à un homme fur
des qualités dont il eſt dépourvu , ne fontils
pas des reproches indirects de ne pas
les avoir en partage ? Nous qui fommes
fi vigilans pour connoître quand les droits
de notre orgueil font bleffés , qui prévenons
de loin les moindres traits qu'on
lui porte , ne devrions-nous pas regarder
les fauffes louanges de la flatterie du
même oeil que nous regardons l'ironie ?
Pourquoi nous qui en redoutons les
moindres traits , ne voyons- nous pas dans
>
JANVIER. 1753. 13
Fes éloges ridicules qu'on nous donne
le fujet d'une fatyre mordante , qu'ils fignifient
réellement le contraire de ce
qu'ils paroiffent exprimer , nous ne nous
écarterions pas alors du vrai en fuivant
cette idée ; mais au contraire les critiques
injuftes contre lefquelles les hommes.
fe récrient tant , ne devroient point tant
foulever leur bile . Pourquoi vous effarou
cher , Clydamas , lorfqu'on combat dans
Vous des vices dont vous êtes exemt :
laiffez le champ libre à ce téméraire . Ne
voyez-vous pas qu'il a befoin de vous
fuppofer des vices pour pouvoir vous blâmer
, & les efforts qu'il fait pour trouver
dans vous des défauts, ne prouvent que la
difficulté où il eft d'en découvrir de réels ;
aidez le au contraire dans fes deffeins :
ah! ne vous loue -t'il pas indirectement des
vertus que vous avez reçu en partage , en
condamnant injuftement dans vous des vices
dont vous êtes exemt.
v .
Pourroit-on jamais croire que la bravoure
anime quelquefois un coeur en proie
à des mouvemens de lâcheté ? Oui ; &
c'eft même à leur foibleffe naturelle que
certaines perfonnes doivent tout leur cotr
Tage. Mes regards fe fixent für la con14
MERCURE DE FRANCE.
tenance fier e & raffurée d'un guerrier ,
preffé de toutes parts par le danger : hé
quoi ? la victoire eft prête à s'enfuir ,
ne s'offre à lui aucune refource pour la
ramener vers lui , & il n'en eſt
allarmé il femble :
que
il
pas plus
fe ra- fon
courage
nime , à mesure que l'efpérance du fuccès eft
prête de s'éteindre ; prêt à voir la victoire
lui échaper , il cherche à la rappeller par
des efforts incroyables ; mais pourquoi é
prouve- t'il tant de troubles & d'agitations?
On voit qu'il eft dans une fituation violen .
tejeh quoi?craint-il de manquer decourage ?
la valeur toujours également intrépide leroit
- elle prête à s'éteindre ? a - t'il befoin
de la ranimer? Ah ! C'eft qu'il craint que
la frayeur prête à s'emparer de fon ame
ne prenne trop d'empire fur elle ; il cherche
à éloigner de lui la frayeur , cet ennemi
dangereux , qui s'eft déja ouvert un palfage
dans fon coeur. C'eft contre ces retours
de lâcheté dont il ne craint que trop
les progrès dans fon ame , qu'il oppoſe
toute la bravoure . Cet air hardi & déliberé
qu'il fait paroître ne fert qu'à déguifer la
timidité intérieure , mais fecrette, qui regne
au fond de fon coeur ; c'eft pour s'étourdir
fur ces accès de crainte , & fur
cette pufillanimité intérieure, qu'il fait
roître beaucoup de hardieffe & beaucoup
paJANVIER.
1753. 15
de fracas ; il a recours au même ftratagême
que celui dont on fe fert à l'armée , où on
fait jouer tous les inftrumens de Guerre
au moment du combat pour chaffer la
crainte & le trouble qui font prêts à s'em-.
parer du coeur du Soldat ; il ne ranime fa
valeur dans ce moment critique que parce
qu'il fe voit à la veille d'en manquer .
V I.
Rien ne prouve plus le foible pouvoir
de la raifon que le foin qu'on prend pour
nous recommander de ne pas flatter nos
paffions. Que les armes doivent être foibles
! puifqu'on ne veut pas que nous en
effayions la force avec les ennemis qu'elles
doivent combattre , apparemment de
peur qu'elles ne fuffent fans effet. On nous
confeille d'éviter ce qui pourroit nous rendre
vicieux , parce qu'il feroit fans doute
trop difficile de ceffer de l'être ; la belle
maniere de fe délivrer d'un ennemi que
d'éviter de le combattre ! Tel eft pourtant
le foible fecours que la raifon nous donne;
elle nous prodigue les confeils , lorfque les
paffions font affoupies dans nos coeurs , &
elle fe cache & devient muette , lorfqu'elles
y régnent en fouveraines. Quoi ! n'auroitelledesleçonsà
donner que lorfqu'elles font
inutiles? Elle eft un peu ſemblable à ce Pé16
MERCURE DE FRANCE.
dant dont parle fi joliment la Fontaine dans
une de les Fables , qui accabloit fon Diſciple
de leçons pour l'exhorter à fuir le danger
lorfqu'il y avoit échappé : elle impofe
filence aux paffions, lorfque d'elles - mêmes
elles fe font tues ; c'eft lorfque le defordre
qu'elles excitoient dans nos coeurs eft calmé
, qu'elle accourt avec précipitation pour
nous gronder févérement d'avoir été trop
complaifant pour nos penchants : impuiſ
fante pour en arrêtee le cours lorfqu'ils
font dans toute leur force , elle vient s'oppofer
à leurs progrès lorfqu'ils font éteints
dans nos coeurs : foible contre un ennemi
un peu fort , on diroit que dénuée de pouvoir
pour réprimer les abus , elle n'en a
que pour venir nous les reprocher.
VII..
Que l'empire de l'orgueil eft étendu !
il trouve partout de quoi fe nourrir & s'étendre
, & tout lui fert de pâture : il ne
s'annonce pas toujours par l'extérieur , il
fe cache & fe réfugie quelquefois dans le
lieu le plus fecret du coeur humain ; il régle
tous fes mouvemens à fon infçû & fans
qu'il s'en apperçoive ; on ne peut donc fe
méfier trop de fes piéges : ceux qui paroiffent
les mépriferdava ntage & affronter fe s
Traits font ceux qui y font le plus en buttes
JANVIER. 1753. 17
c'eſt un ennemi qui triomphe de ceux qui
ofent le braver , & qui laiffe en repos ceux
qui le craignent , mais ce n'eft pas toujours
la marche de l'orgueil , & ceux qui paroiffent
le moins en être atteints en renferment
fouvent davantage . Cet Hypocrite
qui femble fuir l'orgueil par un efprit de
modeftie , qui craint fans ceffe de le
laiffer entraîner à des mouvemens d'amour
propre , eft le plus vain de tous les hommes
; il ne prend tant de précautions pour
fe garantir des illufions de l'orgueil , que
parce qu'il croit trouver fans celle dans laimême
mille fujets d'en concevoir ; il fe réfugie
dans le fein de la modeftie pour trou
ver un sûr abri contre fes piéges, mais que
cette conduite eft remplie de faufferé ! il
ne renonce en public à l'orgueil , que
pour venir fe ranger fecrettement fous fes
loix . Loin de l'avoir chaffé par ce moyen ,
c'est alors qu'il régnera plus impérienfement
fur lui , parce qu'il y fera moins démafqué
à la faveur du myftére qui le dérobe
; enfin c'eſt un amour propre qui ne
fe facrifie qu'à lui - même & pour lui-même .
Hélas ! quelle eft la déplorable condition.
de l'homme ? Loin qu'il trouve auprès de
la modeftie un sûr afile contre les illufions
de l'amour propre , c'eft lorfque l'orgueil
eft couvert de fon voile , qu'il commande
18 MERCURE DE FRANCE.
·
avec plus de defpotifme, parce qu'il triomphe
alors plus impunément . Que fon pouvoir
doit être grand ! puifqu'il fait fervir
l'humilité inême à fon triomphe.
VIII.
La modeftie eft une vertu qui tient lieu
de mérite à ceux qui en font partagés, mais
qui ternit & efface celui des perfonnes à
qui elle manque; les gens à talens font d'autant
plus eftimables d'être modeftes qu'ils
feroient, ce femble , plus autorifés à ne pas
rêtre mais au contraire on ne hait rien
davantage qu'un homme orgueilleux.Ceux
qui ont le plus de droit de concevoir de la
vanité , font ceux qui doivent le moins le
faire fentir.
IX.
Tous les préceptes & les raifonnemens
les plus convaincans n'infpireront pas l'amour
de l'étude avec autant de force , que
le portrait d'un homme abandonné aux dégoûts
de l'oifiveté. Rien n'eft plus utile &
plus efficace pour nous faire éviter de romber
dans l'état d'inaction & de pareffe , que
la connoiffance de l'ennui qu'il entraîne
néceffairement à fa fuite . Il n'y a point de
meilleur contrepoifon contre l'ennui que
l'ennui lui-même.
JANVIER , 1753. 19
X.
L'objet de cet air de franchiſe avec lequel
ont fait certaines ouvertures de coeur,
n'eft point tel qu'il le paroît ; on cherche
quelquefois à tromper la curiofité des gens
qui veulent fçavoir un fecret en paroiffant
le leur découvrir en effet on cache d'autant
plus fûrement un fecret' , qu'il femble
qu'on le dévoile tout entier.
XI.
Rien n'eft plus trompeur que les apparences.
On paroît quelquefois généreux
dans des petites chofes , pour fe réferver.
enfuite le plaifir de ne l'être pas dans de
plus effentielles . On n'accorde des graces
de peu d'importance que pour avoir le
droit d'en refufer de plus confidérables .
XII.
Il arrive quelquefois que les grands
hommes propofent des fophifmmes à la place
de vérités , mais ce n'eft point dans eux
la marque d'un efprit faux . Les démonſtrations
de Defcartes fur l'existence de Dieu
ne font que de vrais paralogifmes , mais
c'étoit par futabondance de vérité , qu'il
étoit fophifte ; le vrai étoit empreint avec
20 MERCURE DE FRANCE.
B
des couleurs fi fortes dans fon efprit , que
le faux même en prenoit la teinture , & le
furplus des vérités que fon efprit renfermoit
alloit au profit de l'erreur.
+
XIII.
Ce n'est point à la fupériorité d'éclat que
la vérité a fur le menfonge , qu'on fait la
difference de l'un & de l'autre , au contraire
c'eft quelquefois aux dehors trop éblouiffans
dont eft paré le menfonge qu'on le
diftingue.Ce font ordinairement les excès
qui caractérisent les vices , ils cherchent à
fuppléer au véritable prix qui leur manque
par la lumiere éclatante, mais fauffe
qu'ils répandent.
XIV .
La vertu des jeunes Filles a befoin d'être
gardée avec beaucoup de précaution , c'eft
une glace que le moindre fonfle ternit ;
elle reffemble à ces liqueurs fortes & fpiritueufes
qu'on doit tenir foigneufement
enfermées; fi l'on vient à leur laiſser prendre
l'air , auffi -tôt toute la liqueur s'écha
pe & s'évapore.
XV.
D'où vient que tous les hommes en gé
JANVIER , 1753 . 21
méral recherchent dans la fociété les caractéres
indulgens & flateurs qui applaudiffent
à tout ce qu'ils avancent. N'est - ce pas
qu'ils cherchent à juftifier la bonne opinion
qu'ils ont conçue d'eux-mêmes ? Il
leur femble qu'ils trouvent dans ceux qui
les louent fans ceffe des espéces de miroirs
flateurs , où toutes leurs actions font reprefentées
avec les traits les plus avantageux
; ils aiment à contempler leur image
embellie de tous les ornemens qui peuvent
lui donner de l'éclat ; il leur femble
qu'en acquérant de nouveaux agrémens ,
elle n'en devient que plus fidelle & plus
conforme .
XVI .
L'amour de la liberté devient quelquefois
fi pernicieufe aux hommes , qu'il les
prive de cette même indépendance dont
ils font jaloux. Combien de tyrans ont
abufé de cette paffion aveugle , & en couvrant
leurs defleins ambitieux du nom &
des apparences de la liberté , réduifoient
pourtant les Peuples au plus cruel de tous
Jes efclavages ? Ce n'étoit qu'un vain prétexte
, à la faveur duquel ils les afferviffoient
plus impunément ; leur defpótifme
étoit d'autant plus redoutable , qu'ils le revêtoient
d'un mafque trompeur qui faifoit
22 MERCURE DE FRANCE.
illufion aux hommes. Hélas ! n'eſt- ce pas
fe fermer pour jamais tout retour vers la
liberté , que d'être efclave dans le fein
même de l'indépendance ? cela juftifie que
la fervitude eft l'état naturel à l'homme ,
puifque les efforts qu'il redouble fans ceffe
pour augmenter fa liberté , n'aboutiffent
qu'à étendre toujours plus fon eſclavage .
XVII.
pa-
On n'a qu'à exciter vivement l'amour
propre d'un Sçavant jaloux de faire
rade de fon érudition , pour lui voir auffitôt
déployer toutes les richeffes de fa mémoire
; c'eft un vafe rempli d'eau qui verfe
pour peu qu'on le fecoue.
XVIII.
Les richeſſes doivent paffer pour précieuſes
à nos yeux , tant qu'elles peuvent
devenir des fources de bienfaits & qu'elles
nous fourniffent le moyen d'exercer notre
générofité ; c'eft lorfqu'on les a employées
pour fecourir les malheureux , qu'on doit
s'en attribuer la feule poffeffion qui doit
être précieuse en effet. Loin que nous en
foions dépouillés , ne peut- on pas dire
que ceux que nous avons comblé de biens
en nous rendant perpétuellement le témoignage
d'une gratitude fans réferve , nous
JANVIER. 1753 . 23
i
en renvoyent par là même toute la gloire.
Il femble que ces biens , quoique fortis de
nos mains , y reviennent fans ceffe par
l'hommage qu'on nous en fait ; les hommes
peuvent être regardés dans ce cas comme
de fimples adminiftrateurs de nos richeffes
, que nous avons laiffés participer
en partie aux biens que nous leur avons
confiés , mais qui nous en tranfportent
enfuite tous les fruits & toute la gloire,
En nous vouant fans ceffe des marques
d'un attachement fans bornes , ils paffent
une reconnoiffance du droit perpétuel de
propriété que nous confervons fur ces
biens , de forte qu'on peut dire que ces
richeffes font hors de nous , mais font cependant
à nous.
XIX.
Les perfonnes les plus vives font quelquefois
plus dominées par la pareffe que
les autres ; ce font quelquefois les caracté
res les plus bouillans que l'indolence gagne
avec le plus d'empire ; en voici ce me
femble la raifon . C'eft qu'un homme d'un
naturel impétueux & ardent forme tant
de projets en un inftant , voudroit les exécuter
avec tant de célérité , que l'impoffi .
bilité de rendre l'exécution auffi prompte
que le deffein , & la difficulté de faire
24 MERCURE DEFRANCE.
marcher l'un & l'autre du même pas , font
caufe que defefpérant de pouvoir y paryenir
, il tombe dans un engourdiffement
& dans un accablement abfolu .
XX.
Quelle injuſtice n'y a - t - il pas de rendre
des hommages , des refpects à cet homme
dont l'air faftueux & arrogant fait le feul
mérite ? Par quel preftige peut-il fafciner
les efprits jufqu'à fe faire déférer les honneurs
dont le feul mérite devroit être décoré?
Pourquoi ces témoignages de vénération
échappent ils au coeur humain qui
fe fait violence en les lui rendant ? Qu'eſtce
qui tient ainfi les fronts des hommes
attachés à la terre ? la contenance fiere &
fuperbe d'Alcidon eft le joug qui les tient
enchaînés , dépourvu de mérite , il a l'art
de fe faire accorder les mêmes honneurs
que s'il pouvoit le parer de beaucoup de
talens ; il arrache à la volonté du public
par ce fafte impofant qui les éblouit , des
diftinctions extérieures que leur coeur intérieurement
defavoue ; il leur fait trahir le
jugement qu'ils portent fur fes qualités perfonnelles
qui ne méritent que le mépris ;
il eft coupable envers la raifon du joug
qu'il impofe aux hommes , en les forçant à
lui rendre un hommage aufli injufte par
ce
JANVIER . 1753. 25
ce faux appareil de grandeur & de falte
fous lequel ils font néanmoins obligés de
fléchir , & il épargneroit à l'équité & àla
raifon un outrage , s'il rabaiffoit cet air de
fierté & d'éclat qui l'accompagne partout ,
parce qu'il empêcheroit par- là qu'on encenfât
le vice , & qu'on lui rendît des honneurs
aufli peu mérités ; cc''eefftt eenn dépouillant
ces airs de hauteur & de fierté , que
ne faifant plus aucune violence au jugement
du public , il lui rendroit la liberté
de le méprifer fans contrainte.
XX.
pc.
L'orgueil n'eft pas toujours aveugle.Il ne
fuppofe pas toujours une ignorance du mérite
qu'il exagere : tout le crime de l'orgueil
confifte à ufurper injuftement des honeurs
qu'on ' connoît n'être point véritablement
dus; perfonne n'eft plus perfuadé de la
titeffe de fon mérite que l'homme vain , c'eft
pour cela qu'il voudroit fe la cacher à luimême
, & en dérober la vuë aux autres.
De là vient qu'il prend un air de hauteur
& de fierté, parce qu'il cherche par là à rehauffer
le prix de fes qualités perfonnelles
pour le faire illufion fur leur médiocrité ;
c'eft un Nain qui cherche à relever la petite
taille, qui fe redreffe & s'exhauffe tânt
qu'il peut pour tâcher de s'aggrandir ; mais
B
26 MERCURE DE FRANCE
pas
Il arrive de- là qu'il n'en fait que mieux
remarquer fa petiteffe . L'orgueil , en un
mot , n'eft que le fuplément du mérite,
D'où vient par exemple qu'Arcas dépourvu
totalement de talens , élevé pourtant à
une haute place , ne ceffe de nous rappeller
aux marques de refpects & de foumiffions
que nous devons à fon rang? ne voit- il
que la petite idée qu'on a conçue de lui
s'oppofe fans ceffe à ce qu'on lui rende de
pareils hommages ? cependant on doit admirer
fa pénétration , il ne ceffe de nous
reprefenter les témoignages de refpect que
nous devons à fa place , parce qu'il voit
combien il eft facile de les oublier. En
effet qui feroit attentif à les lui rendre ?
s'il ne nous en faifoit lui - même reffoyvenir.
JANVIER . 1753. 27
A MON AMI GIRARD ,
Sur fa nouvelle fortune à laquelle j'ai un
peu contribué.
DEE l'injufte fortune à me nuire acharnée
J'ai trouvé le fecret d'adoucir la rigueur ;
Et malgré la haine obſtinée ,
Je fçais jouir de ſa faveur .
Ami , veux-tu fçavoir quel est mon ftratagême ?
Il me fut dicté par mon coeur :
T'aimant comme un autre moi -même ;
Je fuis heureux de ton bonheur .
Au même qui vouloit partager fa fortune
avec moi.
Depuis long- tems la natute malade
Ne produit plus , dit- on , d'Orefte & de Pylade
Dans ce fiécle de fer on ne penfe qu'à ſoi ;
Pour le moindre intérêt on y trahit fa foi ...
Ami , cet exemple funefte
A nos deux coeurs n'a point fervi de loi :
Comme en toi je trouve un Orefte ,
Tu trouves un Pylade en moi .
Au même.
Deux fincéres amis ne font qu'une perfonne ;
D'un même tout chacun eſt la moitié.
Bij
2S MERCURE DE FRANCE.
Entre eux tout eft commun, & l'équité l'ordonne,
C'eft envain qu'autrement l'avarice raiſonne :
" Je n'admets point d'autre amitié ;
Et telle fut toujours la nôtre.
Le penchant , la raifon en forment le lien.
Quand avec un ami l'on partage fon bien ,
C'est donner d'une main & recevoir de l'autre .
Au même.
Ami ,
Certains efprits formés du plus groffer limon ,
de notre union
pourront penfer que
Je tire feul tout l'avantage ;
Mais j'ai de toi trop bonne opinion ,
Pour croire que jamais tu tiennes ce langage .
Ton rôle eft préférable au mien.
C'eſt aux coeurs généreux & faits comme le tien
Qu'il eft donné de goûter cet adage
Qu'un Arpagon ne fçauroit concevoir :
Il eft plus doux , n'en déplaiſe à notre âge ,
De donner que de recevoir.
Aus même.
Cher ami , dans ce fiècle avare ,
Tu dounes un exemple rate
D'un coeur reconnoiffant autant que généreux :
Mais je ne fçais entre nous deux
De quel côté doit pencher la balance.
Au féduifant appas du gain
Loin de facrifier mon heureufe indolence ;
Sans fouci pour le lendemain ,
JANVI E R. 1753. 25
J'ai renoncé fans peine à l'opulence .
Mais fixé , par mon choix , dans ma noble indigence
,
J'ai fçu , pour toi fléchiffant le deftin ,
Du palais de Plutus t'applanir le chemin.
Par un jufte retour , ami , tu veux envain
Avecque moi partager ta finance ;
Et , pour vaincre ma réſiſtance ,
Tu me viens étaler d'inutiles raifons.
Trop fatisfait de ta reconnoiffance ,
Je ne puis confentir à recevoir tes dons.
A Pondichery , ce 1. Janvier 1752 . M. D. M
A MONSIEUR DE S. PAUL ,
Confeiller au Confeil fupérieur des Indes , fecond
de Pondichery , & Commiffaire des
Troupes.
DISCIPLE heureux de la Philoſophie à
Non celle qu'inventa le farouche Zénon ,
Fanatique martyr de l'auftére raifon
Qu'il outra jufqu'à la folie :
F
Saint Paul , toi qui paffes ta vie
Entre les bras d'une douce incurie
Vrai partage de l'âge d or ;
Peu curieux d'amaffer un tréfor
A fon poffeffeur inutile ,
Et jaloux de ta liberté ,
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
Tu préféres l'état tranquille
Qui fuit la médiocrité
Aux embarras de l'opulence..
Depuis long- temps c'eft ainfi que je penfe ,
Et j'adopte tes fentimens.
Si j'y pouvois joindre les agrémens
Que Minerve fur toi verfa dès ton enfance ,
Ainfi que fur ton front dépouillé de cheveux ;
A l'abri de mon indolence ,
"
Sans craintes , fans defirs , fans foins , fans eſpé .
rance ,
Illuftre ami , je me croirois heureux .
Pourquoi languir envain fous ce brûlant tropique,
Me difoit , ce matin , un ami prétendu ?
Tandis qu'avec ardeur ici chacun trafique ,
Parmi vos livres affidu
A sion de férians votre efprit ne s'applique:
Croyez -moi , c'est un temps perdu.
Laiffez-là Juvenal , Plaute , Horace , Properce ,,
Ovide , Martial & Perfe ;
Et tout de bon livrez-vous au commerce .
Lorfqu'en France on vous reverra
Avec empreffement on vous demandera :
Hé bien ! qu'apportez vous de l'Inde.
Mouffelines , mouchoirs , chites ? Et catera.
Non , direz-vous ; au lieu de ces guenilles là ,
J'apporte des lauriers moiffonnés fur le Pinde.
Moi , trafiquer fi donc ; fuis-je fait pour cela
JAN VI È R. 1753 . 31
Fidele aa Dieu du goût qui toujours m'inſpira ,
Aux richeffes mon coeur fans peine renonça .
Mais j'ai fait raisonner fur les rives du Sinde
La Lyre qu'autrefois Anacréon toucha .
Avec raiſon au nez on vous rira ,
Et du pauvre Rimèur chacun fe mocquera,
Eh ! Seigneur Arpagon . tréve de remontrance ,
Ai-je dit , en riant , à ce Fefle - Matthieu
Dont l'argent eft l'unique Dieu .
Je ne fuis pas fi poëte qu'on penfe ,
Et fur mes intérêts point ne fuis endormi.
Quand vous fçaurez fur qui je m'en repoſe ,
De ma tranquillité dont tout le monde glofe ,
Vous ne ferez plus ébahi.
Le Pere des François , Vainqueur de Nayerfingue,
Qui de la foule me diftingue ,
De qui j'ai célébré le nom
Par des vers qu'avoûroit l'amante de Phaon ,
Et qui feront chantés fur les bords de la Seine :
(J'en puis parler ainfi , fans être fanfaron ,
Puifque mon illuftre Patron
Qui , comme on ſçait , a le goût aſſez hon ,
Prife un peu les fruits de ma veine. )
Dupleix enfin eft mon Mecêne,
Ne peut- il pas d'un mot me faire un heureux fort ?
Oui , je croirois lui faire tort ,
Si , pour remplir mon coffre fort
Je me donnois la moindre peine.
Lui feul réglera mon deftin.
Biiij
32 MERCURE DE FRANCE.
Sans fouci pour le lendemain :
Loin de le fatiguer d'une plainte importune ,
Je lui laiffe le foin de toute ma fortune ;
Peut- elle être en meilleure main ?
METROPHILE.
A Pondichery , le 10 Décembre 1751 .
LE SINGE POET E.
Fable.
DAN $ l'Inde il étoit un Rimeur
Qui pour valet n'avoit qu'un Singe,
Bertrand feul avoit foin du linge
Et de la garderobe . Auprès d'un tel Seigneur
Cet emploi n'embarraſſe guéres.
Defoeuvré , ne fçachant que faire
Le nouveau Protoveftiaire
Voulut s'ériger en Auteur.
Embouchons , dit-il , la trompette ;
>
Mon maître fait des vers , j'en puis bien faire auffi,
Je ne fuis pas fot' , Dien merci ;
Que faut-il pour être poëte ?
Coudre une rime au bout de quelques mots
Qui doivent occuper des efpaces égaux ,
Sans qu'une ligne paffe l'autre .
Sans fe donner au diable on peut en faire autant.
JANVIER. 1753. 33
Crainte de nous tromper pourtant ,
Sur l'ouvrage d'autrui nous réglerons le nôtre..
Le Rimeur Cul pelé grimpe fur le Bureau ,
Et fans autre façon , à l'aide d'un cordeau ,
Toife des vers à l'avanture :
Puis fur un papier blanc appliquant fa meſure ,
Ajufte , de fon mieux , cent lignes au niveau .
Maître Bertrand bien content de lui-même
Se croyoit au moins un Rouffeau.
Il court à tous venans debiter fon poëme ;
Et fur lui , de concert , tous crierent haro
Maint Rimailleur de cette Ville
N'en fçait pas plus que ce Magot
Un Sot qui veut faire l'habille
En paroit mille fois plus fot.
Médrophile de Pondichery.
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
A MONSIEUR DUPLEIX ,
A l'occafion d'un prefent de 15000 livres
fait aux Officiers d'un Vaiffeau fur lequel
il avoit compté repaffer en France .
IL s'en faut peu que tes largeſſes
N'épuifent à la fin les immenfes richeffes
Qu'un deftin équitable a mis en ton pouvoir.
Que n'en as- tu mille fois davantage
Quand on en fait un auffi noble uſage ,
On n'en peut jamais trop avoir.
Pour exercer ta bienfaiſance ,
Il te faudroit tout l'or que tient en ſa puiſſance
L'avare Souverain de ce rivage noir.
Quelle que foit ton opulence ,
H ne faut qu'une adverfité
Pour te plonger dans la mifere :
Denis, Créfus & Bélizaire
Furent réduits à la mendicité;
Tout eft foumis au fort , le fceptre & la Couronne '
Ne mettent point à l'abri de fes traits.
La Fortune peut bien t'enlever les bienfaits :
Mais , Dupleix , le bien que l'on donne
Eft le feul qu'on ne perd jamais.
JANVIER. 1753. 3.5
IMPROMPTU AU MÊME ,
A l'occafion d'une vingtaine de mariages qu'il
a faits en donnant mille pagodes de dot à
chaque fille.
DES
Orphelines le vrai pere ,
Tandis qu'à tes dépens tu t'amufes à faire
Des mariages à foilon :
D'être auffi de cette partie
Il me prend tout-à coup une demangeaifon.
Dupleix , feconde mon envie ,
Et tu feras deux heureux à la fois.
Mets enfemble une fille & vingt mille roupies ;
Des deux lots me laiffant le choix.
Les deux moitiés feront tellement réparties
Que chacun puiffe être content .
Si j'y manque , je veux que tu me falles pendre.
Je choifirai pour moi l'argent ,
Et laifferai la fille à qui la voudra prendre,
B vj
36 MERCURE
DE FRANCE
.
A MONSIEUR DUPLEIX ,
Gouverneur général des Etabliſſemens Fran-
Gots dans les Indes , Commandeur de l'Ordre
Militaire de S. Louis ; le premierjour
de l'an 1752.
MALGRE' l'aveugle jaloufie.
Er tous les vains efforts de nos fiers ennemis ,
Vous difpofez des thiônes de l'Afie ;
#
Je vois des Souverains à vos ordres foumis.
Dans cet état brillant où les Dieux vous ont mis
Pour vous quels fouhaits peut-on faire ?
Ou le bonheur n'eft rien qu'une chimere,
Ou de le pofféder l'efpoir vous eft permis.
On ne peut felon moi , goûter hors de Paris.
Une félicité complerte :
Mais vous devez bien- tôt revoir ces bords chéris.
Pour y vivre content , Damon , je vous fouhaite
Des jours nombreux , une fanté parfaite ,
Et de véritables amis.
Salabebzingue Grand Nabal du Decan & San.
denaëb Gouverneur des Royaumes d'Arcate & de Trichenapaly,
placés maintenus par les François.
JANVIER. 1753. 37
A Madame Dupleix , le même jour.
OLYMPE , en ce jour , pour
étrenne
Vous n'aurez point de moi , de l'or , des diamants
Jamais rimeur ne fit de tels prefens.
On fçait affez que la docte Neuvaine
N'ufe point de ces ornemens.
Mais j'ofe vous offrir un prefent plus durable
Et plus digne de vous : c'eft l'Immortalité,
Acceptez en l'augure favorable.
Oui , votre nom , fur ma lyre chanté ,
Paffera dans mes vers à la postérité .
Mais quelle eft mon erreur extrême !
Mieux que moi vous pouvez vous- même
Immortalifer votre nom ,
Sur les Autels du poëtique empire
Vous aurez une place auprès d'Anacréon.
Entre vos mains il a remis fa lyre :
Lui même n'en a pas tiré de plus doux fons.
Le Dieu du goût , daus un même volume,
Joindra les fruits de votre plume
A fes immortelles chanfons . *
* Parmi quelques chansons qu'a faites Madame
Duplex , il y en a dans le goût de celles d'Anacréin
que cet aimable Poëte ne defavouëroit pas.
38 MERCURE DE FRANCE.
A Phylis , la Fille de Madame Dupleix.
PHY15 ,
l'Amour & la Fortune
Font de votre bonheur leur affaire commune ;
Et de leurs dons l'heureux concours
Ne vous promet que de beaux jours.
Toutefois d'un tel avantage
N'allez pas vous enorgueillir.
Vous aurez , je l'avoue , un brillant héritage si
Mais il n'eft pas facile à recueillir.
Seule de votre illuftre mere
Vous devez être l'héritiere :
Diamans , Nippes & Bijoux ,
Or , argent , tout fera pour vous.
De la fucceffion , c'eft la moindre partie ,
Philis , & fi vous n'héritez
De fon coeur généreux , de fon rare génie ,
Et de mille autres qualités
Qui font d'elle aujourd'hui l'ornement de l'Afie,
Tandis que fon époux , triomphant de l'envie ,
En eft l'arbitre & la terreur ;
D'un million quand vous feriez dotée ;
Loin d'admirer votre bonheur ,
Je vous croirois deshéritée.
Son nom fera pour vous an pénible fardeau ,
Si vous n'êtes pas digne d'elle .
Tandis
que fous les yeux vous avez ce modéle j
Que de les actions le vifible flambeau
JANVIER. 1753 39
Vous engage à marcher dans la même carriere.
Votre félicité , Phylis , feroit entiere ,
Si vous étiez un jour fon fidéle tableau.
COUPLETS ALAMEME ,
A qui la Princeffe Bégum Saeb propofoit de
la fuivre à Dely où elle promettoit de lui
faire époufer le Grand Mogol , fon Neven.
P Hylis , à vos divins appas
Le Mogol offre fes Etats :
Ne méprifez point cet hommage ,,
A fes foins laiffez-vous gagner :'
Dans le climat le plus fauvage
Il est toujours beau de régner.
de fon coeur
Quoi , vous craignez que
D'autres ne partagent l'ardeur !
Rejettez ces vaines allarmes
Que fait naître un ſoupçon jaloux ;
Si- tôt qu'il aura vû vos charmes ,
Il n'aura des yeux que pour vous.
Refutation de ces Couplets.
Du Mogol & de fes Etats
Vous devez faire peu de cas.
Que pour vous envain il foupire ,
Fuiez un férail odieux.
De vos attraits l'aimable empire
Vous fera régner en tous lieux.
A Pondichery,ce 1.Janvier 1752. METROPHILE.
40 MERCUREDE FRANCE.
302502806 506 502 50450% : 502 502 500 500 500 500
EXTRAIT
DE SEMIRAMIS ,
Tragédie lyrique de Metaftaze.
ACTEURS.
SEMIR AMIs en habit d'homme , fous
le nom de Ninus , fon fils , Roi d'Afſſyrie.
THA MAR , Princeffe de Bactriane .
MIRTOS , Prince d'Egypte ,
HIRCAN , Prince de Scythie ,
SCITALCES , Prince des Indes ,
Amans
de Thamar.
SIBARIS , confident de Sémiramis &
amoureux d'elle en fecret.
L
La fcene eft à Babylone..
ACTE PRE MIE R.
E théâtre repréſente un grand Porti
que entouré de colonnes , aboutiffant
au Pont de l'Euphrate . Près de ce Pont ,
féparé du Portique par une barriere , eft
élevé un Trône préparé pour le Roi d'Aſfyrie
, & à côté un fiége plus baspour la
JANVIER . 1753. 41
Princeffe de Bactriane . Vis - à - vis du Trône,
font trois autres fiéges . Au milieu du
Portique on voit un autel avec la ftatue
du Dieu Baal . A main droite on découvre
le Pont orné de ftatues dans toute fa longueur
, le fleuve d'Euphrate couvert de
vaiffeaux , & au- delà fur l'autre rivage
trois camps dont les tentes font de structure&
de forme différente,
SCENE PREMIERE.
2
Sémiramis fous le nom & l'habit de
fon fils Ninus , Roi d'Affyrie , entre dans
le Portique entourée de fes gardes & fuis
vie d'une prodigieufe foule de peuples ;
elle donne ordre qu'on aille avertir la
Princeffe Thamar de fe rendre au lieu de
la cérémonie , où les trois Princes s'avancent
pour avoir audience ; en jettant les
yeux fur la foule des fpectateurs , elle y
découvre Sibaris , & faiſant un cri de
furprite le fait appeller , ordonnant
en même tems qu'on faffe éloigner tout
le monde .
Sibaris , approchant.
Que vois-je , ô Dieux ! ce n'eft poin
une illufion , c'eft elle- même. Il fe prof
terne.
42 MERCURE DE FRANCE.
Semiramis.
C'est vous , Sibaris , quelle rencontre !
levez- vous quelle avanture vous a conduit
d'Egypte en Affyrie 3
Sibaris.
Je parcourois les Contrées qu'arrofe
F'Euphrate , lorfque la Renommée a pu
blié que c'étoit en ees lieux queThamar ,
l'unique héritiere du Trône de Bactrianė ,
devoit publiquement faire choix d'un
époux , & terminer , en le nommant , les
difcordes que fa couronne & le bruit de
fa beauté ont excitées entre trois Princes
rivaux. L'éclat de cette fête a précipité
mon arrivée à Babylone , où toute l'Afie
accourt en foule dans ce jour ; mais
quelque merveille que j'efperaffe y voir ,
je n'en attendois point d'auffi farprenante
que l'eft celle de trouver en habit
d'homme , fur le Trône d'Affyrie , cette
même Princeffe d'Egypte , cette Sémiramis
enfin que nous avons fi long-tems re
grettée & pleurée.
Sémiramis,
Tais toi , parle bas , chacun ici me
croit Ninus ; c'est fait de mon rang , de
mon honneur & de ma vie , fi l'on vient
à t'entendre.
Sibaris
Qu'entens-je mais Idrene eft- il ici
JANVIER. 1753. 43
avec vous ? où est - il que fait - il ?
Sémiramis,
Ah ! tais- toi , te dis - je , & ne me redis
jamais le nom d'un Barbare.....
Sibaris,
Comment ! cet étranger , cet inconnus
àqui vous aviez donné votre coeur à Memphis.
Our ,
Sémiramis ,
, cet ingrat pour qui j'abandon
nai ma Patrie , ma Cour , mon propre
pere & la main du Roi de Numidie ; tu
t'en fouviens , Sibaris.
Sibaris.
Hé comment pourrois-je jamais l'ou
blier , moi qui étois alors votre plus inti
me confident , moi qui difpofai felon
vos défirs , la garde de Pharaon que je
commandois , à favorifer votre fuite ?
Sémiramis,
Eh bien , tu ne le croiras pas , ce même
Idrene ne me follicitoit à fuir que pour
être mon meurtrier, il tenta de m'affaffiner
Sibaris,
Eh quand ?
Semiramis.
La nait même que je partis avec lui „
il me frappa d'un coup de poignard , &
du haut du rivage me jetta dans le Nil à
demi- morte.
44 MERCURE DE FRANCE:
Sbaris .
Ah jufte- ciel ! & laraiſon ?
Sémiramis.
La raiſon ! ô Dieux ! je ne la fçais
pas.
Sibaris à part.
Je la fçais bien moi : haut , par quel ha
zard pûtes -vous échaper à tant de dangers
?
Sémiramis.
Il ne m'avoit fait qu'une feule bleffure
qui fe trouva légere , & les branches
d'arbres qui bordoient la rive inférieure
du fleuve , rompirent le coup de
ma chue , & me déroberent aux ondes .
Ce n'eft pas ici le lieu de te détailler tout
ce qui m'arriva depuis ; qu'il te fuffife de
fçavoir que j'ai changé mille fois de
meurs , d'habits & de pays , jufqu'à ce
qu'enfin le Grand Ninus , ce fameux Roi
d'Affyrie , foit qu'il fût touché de cette
même beauté qui avoit caufé mes malheurs
, foit que la fortune fe laffât de me
perfécuter , me fit partager fon Trône &
fon lit.
Sibaris.
Scut-il quelle étoit votre origine.
Sémiramis .
Non , je lui déguifai par une fable mon
nom & ma Patrie , je feignis que j'avois
JANVIER. 1753. 45
Curnaturellement pris naiffance au bord
d'une fontaine , & que les oifeaux m'avoient
nourrie.
Sibaris .
Quoi , après la mort de votre époux ,
n'eft ce donc pas le jeune Ninus votre fils
qui lui a fuccedé ?
Sémiramis.
Chacun le croit ainfi , & l'extrême reffemblance
de mon vifage avec le fien ,
trompe tous les yeux.
Sibaris.
Mais lui-même , comment fouffre - t'il
une autre perfonne affife fur un Trône qui
lui appartient.
Sémiramis.
J'ai pris foin de lui faire donner une
éducation fi molle & fi effeminée , qu'il
défire bien moins l'honneur de porter le
fceptre , qu'il n'en redoute le poids.Vêtu
de mes habits de femme , il tient actuellement
ma place au fond d'un Sérail où
je l'entretiens dans le genre de vie le plus
propre à achever de lui faire perdre le fouvenir
de fon rang.
[ Après cette expofition du fujet , Sibaris
oubliant le lieu où il eft & les circonftances
, croit avoit trouvé le moment le
plus favorable pour déclarer à Sémiramis
la paflion qu'il a pris pour elle en Egypte ;
46 MERCURE DE FRANCE.
mais au moment qu'il ouvre la bouche ,
il est interrompu par l'arrivée de Thamar.
]
SCENE II.
Le moins que je doive ( dit le faux
Ninus à Thamar ) aux grands fervices que
le Roi de Bactriane votre pere a rendus
à l'Affyrie, dont il fut plutôt le défenfeur
que le tributaire , eft de procurer à ſa
a fa
fille un époux digne d'elle .
[ Il ajoûte que les trois Souverains qui
Ja recherchent en mariage , vont fucceffivement
paroître à fes yeux , afin qu'elle
puiffe les examiner , & choifir entr'eux
felon fon goût. Il s'affied fur fon Trône
, & Thamar fur le fiége plus bas préparé
à côté du Trône ; Sibaris fe tient debout
près d'eux ; la foule des fpectateurs
fe raproche : cependant on voit les trois
Princes s'avancer le long du pont de
l'Euphrate , précedés d'une nombreufe
mufique Barbare , & fuivis de trois files
d'Egyptiens , de Scytes & d'Indiens , chacun
telon l'appareil , l'habillement & les
ornemens de fon pays . Ils viennent juſ
qu'à la barriere qui fépare le pont du
portique près de la balustrade qui entoure
le Trône ; on ouvre la barriere. Mirtos ,
Roi d'Egypte , entre feul & adreffe à Tha
JANVIER. 1753 . 47
mar fa déclaration d'amour & fon compli
ment , pendant lequel il eft interrompu à
diverfes repriſes par Hircan Roi de Scytie
, qui eft resté en dehors de la barriere ,
jufqu'à ce que Ninus adreffant la parole à
Hircan , lui dife qu'il ignore fans doute
les coutumes d'Affyrie , & que ce n'eft
pas l'ufage à Babylone d'interrompre les
gens qui parlent. Hircan réplique qu'il ne
croyoit pas être venu dans un pays où il
fût défendu de parler, Ninus après avoir
fait affeoir le Prince d'Egypte fur un des
trois fiéges préparés vis-à- vis du Trône
demande à Thamar ce qu'il lui femble de
ce Prince , à quoi celle - ci réplique qu'elle
le trouve fade & ennuyeux . On ouvre
la barriere à Hircan qui s'approche de la
balustrade. ]
Semiramis,
Vous pouvez parler à préfent , la Prin
ceffe eft prête à vous écouter.
Hircan.
Comment ! il faut fe taire quand vous
le voulez , & parler quand il vous plait,
Sémiramis.
Parlez , fi vous voulez,
Hircan.
Hé bien , je parlerai . d Thamar , Prin
ceffe , le Souverain de la Scytie vient pour
48 MERCURE DE FRANCE.
vous époufer , des épaifles Forêts qui ombragent
les fommets du Caucafe. C'est - là
que les Scythes vivent fans autre loi que
leur volonté ; changeans de demeure à'
chaque fois que nous y invite le changement
des Saifons , nous habitons des Villes
errantes , nos chariots font nos maifons
, nos propres perfonnes en font les
remparts. N'attendez de moi ni foupirs ,
ni langueurs ; j'en ignore l'ufage efféminé
: un Scyte ne fçait qu'endurcir fon
corps aux rigueurs du froid & du chaud
combattre les hommes & terraffer les bêtes
farouches .
[ Hircan , après ce difcours , va s'aſſeoir
auprès du Prince d'Egypte ; Ninus demande
à Thamar comment elle a trouvé
celui- ci. Barbare & extravagant, répliquet'elle.
On ouvre la bàrriere à Scitalces ,
Roi des Indes. ]
Sibaris .
Jufte ciel ! que vois je , c'eft Idrene ;
quelle rencontre fatale !
Semiramis.
O Dieux ! quel objet fe préfente à mes
yeux eft ce là Scitalces . !
Sibaris , à part.
Oui , Seigneur.
C'est lui.
Sémiramis,
Scitalces ,
JANVIER. 1753. 49
Scitalces , envisageant le
Roi d'Affyrie.
Ah ciel ! qu'est -ce que j'apperçois ? Hircan
, dites-moi , eft- ce là le Roi ?
Sans doute.
Hircan.
Scitalces , à part.
C'eſt elle !
Sémiramis.
Prince , eft -ce vous qui vous nommez
Scitalces .
Scitalces.
Il est vrai , je me nomme ainfi .
• Sémiramis.
Quel fon de voix ! je friffonne.
Scitalces.
rougeur
Quelle demande ! je me meurs.
[ Hircan voyant pâlir Scitalces , s'approche
pour en fçavoir le fujet ; celui- ci répond
que c'eft de frayeur & d'inquiétude
de fe voir en tête d'un rival auffi dangéreux
que lui . Thamar demande au faux
Ninus quelle eft la caufe de fa
foudaine ; il réplique que c'eft une vapeur
à laquelle il eft fujet ; cependant
Scitalces veut commencer fon difcours ;
mais à chaque fois qu'il jette les yeux fur
Ninus , fon trouble' augmente à tel point
qu'il ne peut prononcer que des mots
entrecoupés. Thamar prenant fon emba-
C
50 MERCURE DE FRANCE .
ras pour un effet de fa paffion , lui fait
entendre qu'elle eft plus touchée de fon
filence que de l'éloquence de fes rivaux ,
& le fait affeoir à côté d'eux ]
Scutalces s'affeyant , à Hircan.
Mais quoi ! c'eft bien là le Roi d'Affyrie.
Hircan.
Affurément , je vous l'ai déja dit.
C'eſt elle .
Sicitalces à part ·
Hircan à part.
Il a perdu l'esprit.
[ Thamar s'étonne de ce que Ninus ne
lui demande pas ce qu'elle penfe de ce
troifiéme Prince ; Ninus l'avertit qu'il a
crû remarquer dans la phyfionomie de ce
dernier , tous les fignes d'une ame perfide
; Hircan s'impatiente de ce que la
Princeffe ne décide pas affez promptement
; elle dé fon côté affure qu'elle eft
prête à déclarer fon choix ; mais Ninus
veut auparavant que les trois Princes jurent
folemnellement d'agréer fans plus
de difpute , le choix de la Princeffe ; ils
fe levent & font le ferment la main fur
l'autel de Baal , à l'exception d'Hircan
qui refufe d'en approcher , & jure une
main fur fa poitrine & l'autre fur fon épée.
Un Scyte , dit-il , ne connoit d'autre áutel
JANVIER. 1753. 31
que fon coeur , ni d'autre Dieu que fon épée,
Cette cérémonie finie,laPrinceffe après un
court remerciment aux Princes d'Egypte
& de Scythie , fait affez connoître qu'elle
va nommer Scitalces , lorfque Ninus l'interrompant
,lui confeille de différer , d'examiner
encore , & de prendre le tems néceffaire
pour un choix de cette importance
; il invite les trois Princes à fe trouver
le foir à un feftin Royal où la Princefle
déclarera fon époux les Princes y confentent
, excepté le Roi de Scythie qui
fait hautement éclater fon mécontentement
de ce retard. Ninüs fe retire en recommandant
de nouveau à la Princeffe de
faire de férieufes réflexions , & de ne pas
fe laiffer prévenir par les yeux. ]
Je ne fçai pas lui dit- il ) lequel des
trois vous plait davantage ; mais penfezy
, & croyez que peut -être tel vers
qui penche votre choix , en eft le plus indigne
; les chaînes de l'amour auroient
trop de douceur fi la beauté de l'ame
répondoit toujours à celle du viſage.
SCENES I V. & V.
[ Thamar reste avec les trois Princes ,
fait des avances affez marquées à Scitalces,
dont l'embaras redoublant de plus en plus
il fe retire après quelques difcours ambi-
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
gus & fans fuite , que la Princeffe attribue
au chagrin que lui donne le retard caufé
par les ordres de Ninus. La fcene fuivante
fe paffe en bravades de la part d'Hircan
qui malgré les remontrances que lui fait
Mirtos fur l'obéiffance due aux ordres du
Roi , veut que la Princeffe fe déclare à
Finftant pour lui , & en railleries de la
part de la Princelle qui fait croire à Hircan
qu'elle eft tout de bon amoureufe de
Jui. ]
SCENE VI.
HIRCAN , MIRTOS .
Hircan.
Vous avez entendu la Princeffe , vous
avez vû combien elle eft glorieuſe de m'a .
voir rendu fenfible. Rival infortuné , je
vous entends foupirer , je connois vos
douleurs ; changez de penfée , croyezmoi
, prévenez votre difgrace , & retournez
fans tarder davantage vous confoler
en Egypte .
Mirtos.
Vous me faites pitié de ne fçavoir
pas diftinguer l'ironie de la louange ;
ne voyez-vous pas que Thamar n'avoit
en vue que de vous faire fentir la témérité
de votre présomption ? -
JANVIER . 1753. 53
Hircan.
Qu'eft-ce à dire plus j'apprends vos
ufages & moins je les comprends ; les paroles
peuvent donc avoir plus d'un fens
en ce pays- ci ; déja on ne peut y parler
nife taire que par la volonté d'autrui ; il
faut un ordre du Roi pour pouvoir jouis
de ce qu'on aime ; quel caprice du fort
m'a conduit parmi des gens dont les coutumes
font fi étranges ?
Mirtos.
C'est ainsi , Prince , que l'on vit en
Affyrie ; il eft convenable chez un peuple
poli d'adoucir vos moeurs fauvages ;
on ne parle point d'amour à des Reines du
ton dont vous le faites ; ne croyez pas
être ici avec vos ruftiques habitantes des
Forêts du Caucafe.
Hircan.
Eh quelle eft donc votre maniere defaire
l'amour ?
Mirtos
Ici l'on admire dans un refpectueux ftlence
la beauté que l'on adore ; on fe
tait , on foupire , on fe plait dans fes
tourmens , on endure fans fe plaindre
le poids de fes fers ; les chaînes que fait
portet l'amour ne peuvent jamais être que
légeres.
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
Hircan .
Et enfuite on obtient la récompenfe
Mirtos.
Et enfuite on l'efpére.
Hircan.
On efpére pauvre récompenfe ! l'amour
fe traite plus raifonnablement parmi
nous ; dès la premiere entrevue on y déclare
fes fentimens fans héfiter ; on en
change auffi tôt fi l'on eft bien reçu , on
aime tant qu'on y trouve du plaifir , &
Fon ceffe d'aimer dès qu'on y trouve du
tourment.
Mirtos.
Ou vos moeurs font bien barbares , on
l'on n'aime point véritablement parmi
vous ; les peines ont des plaifirs pour
les vrais amans , un coeur fidéle n'oublie
pas fi aisément une ingrate
Hircan.
....
Hé bien , aimez à votre maniere ,j'y confens
, pour moi je ne quitterai pas la
mienne ; il n'y a pas de plus grande folie
que de fe rendre tous les jours miſérable
en travaillant pour être heureux ; je fais
aifément aux belles des fermens d'amour
& de fidelité , pourquoi n'aurai-je pas
la même facilité à les rompre il fort.
JANVIER. 1753 5.5
SCENE VII.
Mirtos feul.
[ Mirtos refte à faire un court Monologue
fur le pouvoir de l'amour ce Monologue
eft du nombre de quantité de fcenes de
piéces Italiennés en mufique , qui ne font
faites que pour amener une maxime d'Opéra
, ou quelque comparaifon tirée des
vents ou de l'agitation des flots , qui donne
lieu à l'Acteur de déployer fa voix dans un
grand air. ]
SCENE VIII.
Le Théâtre change , il repréfente les
jardins fufpendus de Sémiramis ; on y
voit de hautes allées d'arbres fur des terraffes
portées par des colónnes , & des
collines formées par des voûtes & des ar
cades les unes fur les autres.
SCITALCES , SIBARIS.
Sibaris.
Quelle joye n'ai-je pas à vous revoir s
cher ami permettez- moi de vous nommer
encore d'un tel nom , Seigneur ...
Euffai-je jamais dû croire que dans la perfonne
du Prince des Indes , je retrouverois
un jour mon cher Idrene ?
Ciiij
56 MERCURE DEFRANCE.
1
Scitalces.
Alors je me plaifois à déguifer pendant
mes voyages mon nom & mon rang pour
éviter toute la foule & l'embaras que traîne
après foi la grandeur importune . O
mon cher Sibaris , plût aux Dieux que je
n'euffe jamais étépoffédé de cette folle envie
de parcourir l'Univers qui me fit
abandonner la Cour de mon pere ; je
n'euffe jamais mis le pied en Egypte , je
n'y euffe pas pris une paffion tyrannique
qui n'a ceffé depuis de troubler le repos
de ma vie ; je n'aurois pas aujourd'huy
fous les yeux , pour comble de douleurs
l'image vraye ou fauffe de la perfide Sémiramis.
Sibaris.
Sémiramis , dites- ous ? elle eft avec
vous en ces lieux ?
Scitalces,
Comment ! êtes vous donc aveuglet ne
l'avez- vous donc pas reconnue dans Ninus
?
Sibaris.
• Dans Ninus quelle illufione
Scitalces.
Je l'ai reconnue , vous dis- je : fes yeux ,
fes traits , fon gefte , le ton de fa voix , &
plus que tout le reke , fon trouble & le
mien ; ahmon coeur n'a pu s'y méprendre ;
JANVIER. 1753.
$7
fi vous fçaviez combien à ce fatal afpect
je l'ai fenti treffaillir dans mon fein ...
Sibaris.
Votre idée toujours remplie de cette
image s'eft laiffée tromper à quelque reffemblance
. Sémiramis auroit- t'elle pu
demeurer inconnue à Mirtos fon proprefrere..
Scitalces.
Mirtos ! ne fçavez- vous pas qu'il a été
élevé à la Cour de Bactriane ?
Sibaris.
Mais trois -luftres fe font écoulés depuis .
votre fuite d'Egypte ; depuis un fi long
tems on n'a eu aucune nouvelle de Sémiramis
, & il n'y a perfonne qui ne l'a croye
morte..
Scitalces..
Eh ! qui devroit mieux le croire que moi,.
qui la nuit de notre fuite lui plongeai.
dans le fein ma propre épée ? .
Sibaris.
Vous , o Dieux !
Scitalces.
Voudrois -tu que j'euffe laiffé fans pu
nition le crime de la perfide ? Tout ce
que tu m'avois découvert étoit vrai , Sibaris
. Je me rendis au lieu du rendez- vous
qu'elle m'avoit marqué. L'infidelle y vint :
bien tôt après moi . Nous prîmes enfemble :
Cy
58 MERCURE DE FRANCE.
la fuite.Mais à peine étions nous fortis des
jardins du Palais , que je découvris les affaffins
dont tu m'avois donné avis . Mon
rival étoit pofté dans le bois avec un gros.
de gens armés .
Sibaris.
Et le reconnûres vous ?
Scitalces.
Non. Ma vengeance feroit fatisfaite ,
fj'euffe pu noyer 'ma rage dans le fang
du lâche.
Sibaris.
Mais comment vîntes -vous à bout de
vous dérober vous -même au piége qu'on
vous avoit tendu ?
Scitalces..
A peine eus-je apperçu les affaffins ,
qu'avant que d'être à leur portée , je m'échappai
à la faveur des arbres & de l'ob
fcurité. Mais auparavant , faifi des tranfports
d'une jufte colere , je perçai de ma
main l'indigne Sémiramis , & la précipital
dans le Nil
Sibaris.
Quoi la lettre que je vous avois écrite
a été l'unique caufe de fa mort ! Ne fuffifoit-
il pas en l'abandonnant de vous ger d'elle
l'oubli
? par
Scitalces.
ven-
Hélas ! peut être en effet ai-je pouffé
JANVIER. 1753 59
trop loin ma vengeance ? Mais qui peut
retenir les juftes mouvemens d'un coeur fi
ctuellement trahi ? Jaloux , défeípéré ,
j'affouvis ma fureur fans pouvoir redonner
le calme à mon ame . La trahison , le
lieu , le fleuve , le poignard , le fein percé
de la perfide fe peignent continuellement
à mon imagination ; fans colle je lis & je
relis cette letre fatale ....
Sibaris.
Comment ! yous l'avez encore ? Pourquoi
conferver ce papier qui n'eft propre
qu'à nourir vos douleurs ?
Scitalces.
Je veux le garder éternellement pour
ma propre juftification.
Sibaris.
Seigneur , je fuis perdu , fi vous lailfez
rien entrevoir ici de ce myftere . Songez
que Mittos ne manqueroit pas de
fur moi l'infortune de fa fæeur .
Scitalces .
venger
Raffure- toi. Je garderai inviolablement
le filence. De ton côté , garde- toi de donner
à connoître que tu m'ayes connu ca
Egypte fous le nom d'Idrene.
Sibaris.
Ne craignez rien ; & furrout chaffez
de votre efprit cette imagination chimérique
qui vous fait voir Sémiramis dans
C vj
o MERCURE DE FRANCE.
la perfonne de Ninus. Offrez à Thamar
un coeur plus tranquille , & que fa poffeffion
vous ferve à étouffer les restes d'un
funefte amour.
AIR.
Dans un nouvel Hymenée
Cherchant un nouveau plaifir
D'une flamme infortunée
Eteignez le fouvenir .
Vorre bleffure profonde
Y trouvera du repos .
Ainfi fur les bords de l'onde
Les flots vont chaflans les flots.
Ce n'est qu'en changeant d'objets
Qu'on foulage fa foibleffe .
Ee dur acier qui nous bleffe
Guérit les maux qu'il a faits.
Souvent contre un mal extrême ,
Un poifon offre un fecours.
Le remede de l'amour
N'eft autre que l'amour même,
SCENES IX, XK XII & XIII .
[ Tandis que Scitalces fait réflexion
qu'en effet il peut s'être abafé fur la reffemblance
, il eft abordé par Thamar , qui
après quelques nouvelles avances , dont
JANVIER. 1753. Gof
il fe défend, lui vient annoncer que le Roi
d'Affyrie veut l'entretenir en particulier.Le
Roi entre , & Thamar fort en lui recommandant
les intérêts de fon coeur. L'entrevue
débute par un grand trouble de part
& d'autre , beaucoup d'à parte , & de paroles
entrecoupées. ]
Semiramis,
Qu'avez vous , Prince ? au lieu de me
parler vous changez de vifage . Vous femblez
troublé .
Scitalces.
Hélas ! Seigneur , je ne puis jetter les
yeux fur vous fans y retrouver tous les
traits d'une femme infidéle pour qui je
reffentis en Egypte la plus violente paffon.
A chaque fois que je vous apperçois.
je crois toujours que je vais lui parler.
Semiramis .
Cette reffemblance eft donc bien frappante.
Scitalces.
A tel point que je ne puis me perfuader
que ce ne foit pas l'infidelle fous un autre
habit.
Semiramis.
Si elle me reffemble auffi parfaitement
que vous le dites , elle n'eft pas infidelle.
Scitalces avec une extrême violence .
Ah ! lâche traîtreffe , ah ! perfide , ame61
MERCURE DE FRANCE.
fans foi & fans amour ! née pour la honte
& le malheur de ma vie ....
Semiramis.
Hola, Scitalces, quel tranſport infenfé !
Scitalcès.
Je m'égare . Ah ! Seigneur , pardonnez
à la fougue d'un Prince malheureux qui
ne fe connoît plus , tant il a l'efprit préoccupé
de l'idée fatale qui le pourfuit.
Semiramis .
Si elle étoit préfente à vos regards comme
elle eft préfente à votre imagination ,
loin de lui montrer tant de fureur , vous
lui demanderiez plutôt pardon de vos injuftices
, & peut-être l'obtiendriez - vous .
Scitalces , à part .
C'eft elle. Faifons - lui voir que tout mon
amour s'eft tourné en mépris . à Semiramis.
Seigneur , fi vous le voulez , tout changera
de face pour moi. Mon coeur , le plus malheureux
qui fut jamais , peut devenir le
plus fortuné.
[ Semiramis croit qu'ldrene va fe découvrir
entierement. Mais au contraire il
la prie avec de vives inftances de déterminer
en fa faveur le choix de la Princefle
de Bactriane . Semiramis , après un pre-
'mier mouvement de jaloufie , fe remet ,
& lui donne le change de nouveau en lui
promettant tout d'un air fort indifferent.
JANVIE R. 1753 63
Thamar rentre , impatiente d'apprendre
fon fort , Semiramis va au- devant d'elle ,
& lui dit de ne pas compter fur Scitalces ,
& qu'il n'y ent jamais de coeur plus ingrat
ni plus inflexible. Scitalces à diverfes reprifes
, veut entrer dans la converſation .
A chaque fois Semiramis fe met entre
deux , & l'interrompt pendant long-tems ,
jufqu'à ce qu'enfin le Prince franchiffant cet
obftacle , adreffe le parole à Thamar dans
les termes les plus paffionnés, & le retire. ]
Thamar:
Je n'y comprens rien . Il est également
exceffif dans fon filence & dans fes paroles.
Seigneur , vous l'avez entendu , il
parle tout differemment que vous ne me
difiez .
Semiramis.
Je l'ai prévu , qu'il chercheroit à vous
tromper. Ah ! vous ne fçavez pas combien
il eft accoutumé à feindre : combien
il pofféde l'art trompeur de peindre fur
fon vifage mille mouvemens qu'il ne reffent
pas combien fa bouche eft faite à
exprimer d'autres fentimens que ceux de
fon coeur. Fiez - vous à moi , Thamar. Je
le connois mieux que vous , & ne cherche
ici que votre avantage.
Thamar.
Seigneur , je connois toute l'étendue de
64 MERCURE DE FRANCE.
votre zéle pour moi. Mais pardonnez , fi
je ne puis m'empêcher de le trouver outré.
Le Prince me paroît paffionné , & vous
me le peignez infenfible. Il me regarde ,
il foupire , & vous voulez qu'il ne m'aime
pas mais que fa paffion foit feinte ou
véritable , je ne fens que trop que lui feul
peut me plaire : & s'il me plaît , lors même
qu'il me trompe , que feroit- ce s'il m'aimoit
réellement ?
[ Elle fe retire , & laiffe Semiramis irré
folue entre le dédain , la jaloufie , & le
rifque qu'elle court de fe découvrir au
peuple Gelle fait quelque éclat. Elle annonce
aux Princes d'Egypte & de Scythic
qui furviennent , que Thamar fe déclare
leur rival , & leur confeille d'aller
pour
aux pieds de leur Maitreffe faire un dernier
effort pour la féchir. J
Rien ( leur dit- elle ) ne fera plus propre
à la toucher que vos larmes.
AIR,
Toute femme fe plaît à voir couler les pleurs,.
Que la beauté nous fait répandre ;
Son orgueil ne peut fe défendre.
Du fpectacle de nos douleurs.
}
Mais bientôt elle - même à nos maux s'intereffe..
Son coeur foupire & s'amollit ,
Et la. pitié qui la ſaiſit
Eft le germe de la tendreffe,.
JANVIER. 1753. 65
SCENE XIV.
HIRCAN ,
Hircan.
MIRTOS.
Mirtos , avez- vous du courage ?
Mirtos.
Mon épée me fervira de réponſe ſi vous
en doatez .
Hircan.
Eh bien , allons de ce pas attaquer un
odieux rival. Tuons Scitalces , & après
nous être défait de lui , nous déciderons
la querelle entre nous deux .
Mirtos,
Que dites- vous ? Eft-ce ainfi que vous
reſpectez le Palais du Roi d'Affyrie , &
la foi qu'en ce jour même vous lui avez
jurée Vous voulez que profitant d'un
honteux avantage , nous allions tous deux
attaquer un homme feul. Sont -ce là les
preuves que vous demandez de mon courage
?
Hircan.
De quels refpects , de quels fermens me
parlez - vous ici ? J'aime , je fuis outragé
je ne fonge qu'à fatisfaire à la fois mon
amour & ma vengeance. Voudriez - vous
que pour de vains égards je me lailfafle
enlever un bien que je defire . Tremble
66 MERCURE DE FRANCE.
Scitalces , ta perte eft certaine , foit que
j'y employe l'artifice ou la force ouverte.
Mirtos , feul.
Barbares fentimens d'un Scythe farouche
, qui croit que c'eft une moindre
peine de mériter fon malheur que de le
fupporter.
[ Mirtos refte encore quelque tems à
déplorer la perte qu'il va faire , d'un ton
très- propre à juftifier le jugement que
Thamar a fait de lui dans une des Scenes
précédentes. Il finit l'Acte par la compa
raifon fuivante : ]
AIR.
Telle de Philomelle
La plaintive foeur ,
Voyant fa fidelle
Hirondelle
Au pouvoir d'un raviffeur ;
Va battant de l'afle
Autour du chaffeur.
La verte campagne ,
Les eaux , les forêts
Loin de fa compagne
N'ont plus leurs attraits
Elle fuit le jour ,
Et dans fa retraite
Sans ceffe regrette
Son premier Ainour.
JANVIE R. 1753. 67
ACTE SECOND.
SCENES I. II. II . IV . V & VI.
[ Le Théatre repréfente un grand Sallon
du Palais illuminé pour le Feftin. Il eft
garni tout autour de buffets chargés de
vafes de pierres tranfparentes de diverfes
couleurs. Au milieu est la table du banquer
avec quatre couverts d'un côté , &
un pour le Roi d'Affyrie de l'autre . Hircan
entre dans la Salle l'épée à la main ,
veut renverser la table , & s'informe de Sibaris
qu'il y trouve , où eft Thamar pour
l'emmener , & Scitalces pour le tuer. Sibaris
, après avoir vainement tâché de calmer
la fureur d'Hircan , & de détourner
ce Prince de faire un éclat qui déconcer
teroit un projet qu'il vient de former
faffure que la mort de Scitalces eft infaillible
, à moins qu'il ne lui fauve la vie par
le tumulte qu'il veut exciter hors de propos.
Il a grande peine à fe faire écouter
d'Hircan , qui veut d'abord aller poignarder
Scitalces , & enfuite revenir apprendre
à loifir les mesures que Sibaris a prifes
pour s'en défaire . Enfin celui - ci parvient
à faire entendre à Hircan , que depuis
long tems il eft l'ennemi fecret de Scitalces
, qu'il a de nouvelles & puiffantes rai65
MERCURE DE FRANCE.
•
fons de le faire périr ; que pour cet effet
il vient d'empeifonner la coupe nuptiale
que Thamar , au milieu du feftin , doit
préfenter à celui des Princes qu'elle choi
fira pour époux ; que de cette maniere le
coup eft affuré , n'y ayant nul doute que
fon choix ne doive tomber fur le Prince
des Indes.
Le Roi d'Affyrie entre dans le Sallon ,
accompagné de Thamar & des deux Prin
ces d'Egypte & des Indes , fuivi d'une
foule de Courtifans & deJoueurs d'Inftrumens.
Chacun fait au Roi , fur la magnificence
de la Fête , des complimens qui
font languir le Spectacle & le Spectateur.
Hircan en fait à Scitalces en particulier
far fon bonheur prochain : après quoi on
fe met à table. Pendant le feftin les Muficiens
exécutent un Concert où l'on chante
Epithalame de la Princeffe, & divers Dan
feurs y entremêlent un Ballet. Enfin Thamar
prend la coupe nuptiale que lui apporte
Sibaris , fait un compliment général
aux trois Princes , & s'adreffant perfonnellement
à Scitalces , lui préfente la cou
pe. Il la reçoit , & la portant à fa bouche
jette les yeux fur le prétendu Roi d'Affyrie
, dont les regards fe rencontrent fi tendrement
avec les fiens , que Scitalces ne
pouvant le réfoudre à l'abandonner ainf
JANVIER . 1753. 69
pour jamais , remercie la Princeffe , & repofe
la coupe fur la table. Tous les Spectateurs
restent interdits , furtout Thamar &
Sibaris . ]
Hircan.
Comment ! c'eft ainfi que vous refufez
la main qui vous offre une couronne. On
n'offenfe point de la forte une Souveraine .
Semiramis.
Que vous importe s'il l'accepte ou la refule
? Ce n'eft point votre affaire ; chacun
eft libre ici fous ma protection.
Hircan.
Je prétends d'être auti le défenfeur de
la Princeffe , & ne fouffritai point qu'on
l'outrage impunément.Que Scitalces prenne
la coupe , & qu'il boive.
Thamar.
Laiffez , Prince , laiffez . Votre colere
me ferviroit ici plus que je ne veux . Le
refus de Scitalces n'eft pas capable de
m'offenfer. I fe fait juftice à lui- même ,
& n'ofe , avec raifon , accepter une offre
dont il fe connoît trop indigne.
Hircan.
Non non , je veux qu'il boive .
Thamar.
Laiffez , vous dis - je. Je puis mieux juſtifer
ma gloire , & reconnoître votre zéle .
Recevez de ma main la coupe nuptiale ,
Hircan , & foyez mon époux.
70 MERCURE DE FRANCE.
Hircan , interdit.
Sibaris !
Thamar.
Quoi ! vous héfitez . Voudriez - vous me
refuſer auffi ?
Hircan.
Non , Princeffe.... Mais.... Il fau
droit.... Vous ne fçavez pas.... Je reste
confus.
Semiramis.
Prince , y fongez- vous ? Vous ne devez
pas héfirer un inftant. Prenez la coupe ,
& bûvez. Votre incertitude offenfe le refpect
dû à la Princeffe , & répond mal à
Les bontés. Décidez promptement.
Hircan.
Me voilà décidé . Il jette la coupe à terre.
C'est ainsi qu'Hircan reçoit le refus d'un
autre.
Thamar.
Ah ! c'en est trop. Chacun me refuſe.
Suis je donc réduite à mandier la mair d'un
époux ? Eft- ce donc pour m'outrager que
Vous êtes tous trois venus rechercher la
mienne en Affyrie ? Ou mes traits font- ils
fi difformes que le Sceptre dont ma main
eft ornée ne puiffe les rendre fupportables
?
Mirtos.
Ah ! Princeffe , ne confondez pas ma
Aamme fincere....
JANVIER . 1753. 71
Thamar,
Non non , qu'on ne me parle plus d'amour.
Je fuis outragée , & l'offenfeur eft
encore impuni. Que Scitalces meure . C'eſt
lui qui par fon indigne refus a le premier
avili le don de ma main. Je la réserve à
celle qui fe trempera dans fon fang. à
Scitalces; tu me méprifes, ingrat, mais tu nę
jcuiras pas de ma honte. Tremble de m'avoir
fait rougir de mon choix. Mon coeur
outragé ne peut déformais céder qu'à celui
qui fatisfera ma vengeance.
[Hircan & Mirtos défient tous deux Scitalces
au combat , & fe difputent entr'eux®
à qui combattra le premier. Scitalces les
invite à y venir tous deux à la fois , les
affurant qu'il ne les craint pas plus réunis
que féparés. Semiramis voyant fon amaut
en danger pour lui avoir été fidéle , fonge
à le fauver fans fe découvrir elle- même. ]
Semiramis,
Arrêtez , Princes. Mes droits vont avant
les vôtres. C'eft dans mon Palais , c'eſt
fous mes yeux que Thamar , que je prorége,
a reçu cet outrage , que Scitalces a
violé le refpect qui m'eft du . Hola ! gardes
, qu'on l'arrête , & qu'on lui ôte fon
épée . Sibaris , je le remets en votre garde,
Scitalces.
Moi , je rendrois mon épée !
72 MERCURE DE FRANCE.
Semiramis .
Point de réfiftance : je le veux : je l'or
donne .
Scitalces.
C'est à moi que vous ofez parler ainfi !
Ah ! ma patience eft à bout. Songez que je
puis d'un feul mot ....
Semiramis.
Que de vains difcours ! Gardes , qu'on
l'ôte de mes yeux , & qu'on le tienne enfermé
dans un lieu fûr.
[ On emmene Scitalces. Les deux au-.
tres Princes fe plaignent également au Roi
de cette violence , & furtout de ce qu'on'
dérobe le Prince à leur vengeance. ]
Semiramis.
Hircan , vous n'avez point à vous plaindre
, ni rien à prétendre davantage ici .
N'avez-vous pas refufé la Princeffe . Elle
ne peut plus être qu'au Prince Mirtos.
Hircan.
- Nullement. Elle doit être moins à lui
qu'à perfonne , puifqu'elle n'a jamais daigné
le choifir.
Semiramis.
Mais que vous importe à qui elle foit ,
dès que vous n'en voulez point ? Quel intérêt
y pouvez-vous prendre encore ?
Hircan.
Je ne m'explique pas.
1
Semiramis.
JANVIER. 1753 .
73 .
Semiramis.
L'aimez-vous , ne l'aimez- vous as ?>
Je ne fçais.
Hircan.
Semiramis.
Si vous l'aimez , pourquoi l'avez-vous
refulée ?
L
Hircan,
Parce que cela me plait.
Mirtos.
Mais quelle étrange manie de vouloir
me difputer un coeur que vous ne voulez
pas?
Hircan.
Parce que cela me plaît.
Mirtos.
Etrange plaifir qui ne va qu'à troubler
ceux des autres ! Expliquez - vous en
un mot.
Hircan.
Que de queftions ! Que de demandes !
Que voulez - vous fçavoir de moi ? Vous
voulez fçavoir ce que j'ai dans l'efprit.
Ne vous couroucez pas tant. Je vais vous
l'expliquer . Mon fouverain bonheur eft de
pouvoir défefperer les autres . C'eſt par cette
raifon que vous me voyez fi fouvent
changer de fentiment , quand je crois, que
l'on eft content de ceux que j'ai. Voilà un
étrange caractere : allez , vous dis -je , je
D
74 MERCURE DE FRANCE.
le fens tout comme vous ; mais je ne puis
en changer . Vous voyez , Hircan . Il fera
toujours tel que vous l'avez vû.
[ Il fort. Le Roi d'Affyrie refté feul avec
Mirtos lui fait entendre qu'il prend à lui
: plus d'intérêt qu'il ne croit ; & qu'il fait
fa propre affaire de le rendre poffeffeur de
la Princeffe de . Bactriane. Après ce difcours
il le congédie. ]
Semiramis , feule.
Le refus de Scitalces eft une preuve que
fa paffion pour moi fubfifte dans toute fa
force . Que faut- il de plus pour effacer de
mon idée le fouvenir de fa cruauté ? L'efpérance
renaît dans mon coeur. Toute ma
tendreffe fe réveille..Amour , dangereux
-amour , je t'entends ; tu me préfentes l'i-
Image de fon ardeur , & tu me dérobes
celle de fa trahifon . Ah ! qu'il eft aifé à
la premiere lueur de félicité de perdre de
vûe fes infortunes paffées.
·
A I R.
Au retour du Zéphire ,
Oubliant les autans ,
Le Berger ne refpire
Que l'aimable Printems."
Dans la verte prairie
H conduit fon troupeau ,
JANVIER.
1753.1 71
Et fur l'herbe fleurie
Reprend fon chalumeau:
A peine de la tempête ,
Le nocher remis ,
Voit il briller fur la tête
Les Aftres amis ,
Sans fonger à la tourmente
Courbé fur la rame il chante
Au fein de Thetis .
SCENE
VII.
Le Théatre change , & représente une
chambre du Palais .
SIBARIS , feul , puis HIRCAN.
Sibaris , feul.
Que fervent l'artifice & la rufe , quand
des évenemens imprévus viennent à la
traverſe du projet le mieux concerté à La
fortune ennemie fe plaît à rompre toutes
les mesures que je prends. Scitalces vit
toujours , & Hican fçait mon fecret.
Hircan , arrivant.
Allons , Sibaris .
Sibaris.
Où !!
Hircan
Chez la Princeffe .
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
Sıbaris.
Quoi faire ?
Hircan.
Me difculper auprès d'elle de l'infulte
que je lui ai faite en apparence ,
Sibaris.
Eh ! de quelle maniere !
Hircan.
En lui découvrant la vérité .
Sibaris.
Comment , la vérité !
Hircan.
Qui. Vous lui direz que je n'ai jamais
ceffé d'être épris de fes charmes ; que je
n'ai refufé la coupe nuptiale que parce
que vous l'aviez vous- même empoiſonnée
pour faire périr Scitalces , & que vous
m'en aviez confié le deffein .
Sibaris.
Yongez-vous , Seigneur ? Vous voulez
divulguer un crime qui nous eft commun
à tous deux . Vous en êtes auffi conpable
que moi. Apprenez que l'on ne fait
nulle différence entre celui qui exécute
une trahison & celui qui la favoriſe.
Hircan.
Quoiqu'il puiffe arriver , je veux que
Thamar fçache la caufe de mon refus , &
ne puis fouffrir qu'elle impute plus longtems
au mépris de fa perfonne , ce qui
JANVIER. 1753. 77
n'étoit qu'un défir de me défaire de mon
rival.
Sibaris.
Seigneur , vous m'en preffez en vain.
Je n'ai garde de me perdre ainfi moimême.
Hircan.
Hé bien, vous n'avez pas befoin de par
ler , je me charge de tout dire.
Sibaris.
·
De grace , encore un mot. Vous allez
renverfer par cette précipitation un projet,
que je venois de faire pour vous rendre
demain avant l'aurore poffeffeur de Thamhar.
Hircan.
Comment ?
Sibaris.
N'avez-vous pas vos foldats & vos vaiffeaux
fur l'Euphrate ?
Eh bien !
Hircan.
Sibaris.
L'appartement de la Princeffe donne fur.
le Fleuve . Rien ne vous empêche de faire,
fourdement approcher quelques barques
de fa terraffe. Si vous voulez me prêter
main forte , je l'enleve cette nuit , & la
remets en votre pouvoir.
D iij
18 MERCURE DE FRANCE.
Hircan.
L'entrepriſe eft fort douteuſe .
Sibaris.
Elle eft infaillible . Chacun fera enfeveli
dans le fommeil. L'appartement eft affez
éloigné du refte du Palais. Il n'y a de ce
côté- là , ni troupes ni gardes. On ne peut
avoir le moindre foupçon de notre def
fein.
Il
Hircan.
11 eft vrai ; mais je crains.... je crois
qu'il vaut encore mieux.
Sibaris .
Non , non , ne balancez pas davantage.
Repofez- vous fur moi : j'en fais mon affaire.
Quoique j'aye déjà tout concerté d'avance
, je veux encore , avant que la nuit
foir plus obfcure, aller de nouveau reconnoître
le terrain . De votre côté, ne perdez
pas de tems à donner des ordres aux Commandans
de vos Vaiffeaux .
Hircan.
Allons donc . Tentons encore cette
voye, Vous me trouverez au lieu con-
BB
venu.
JANVIER. 1753. 79
SCENE VIII.
HIRGAN, THAMAR , MIRTOS.
Thamar , arrêtent Hircan qui veut fortir.
Eh bien ! Prince , fuis -je vengé ? Avezvous
lavé mon injure dans le fang de l'ingrat
qui m'outrage ?
Hircan , voyant entrer Mirtos.
Madame , je vois approcher un défenfeur
plus digne de vous , un Amant qui:
fçaura mieux mériter votre tendreffe. Le
Prince Mirtos eft mieux verſé que moi!
dans l'art d'aimer. Il en poffède tous les
fecrets. On le méprife fans qu'il fe pique .
On l'offenfe fans qu'il fe courrouce. Il
fçait foupirer avec poids & mefure , &
répandre des larmes à propos. Et avec des
fentimens fi fidéles & fi paffionnés l'om-'
bre feule de l'efpérance lui fuffit pour
récompenfe.
Thamar.
Ce n'eft pas envain qu'il efpere , dès
demain , peut-être , il recevra le prix
de fa tendreffe & verra couronner fes
feux.
Hircan.
Prince fortuné ! il va vivre dans les
plaifirs & moi dans les regrets; qu'y faire ?
je fuis né malheureux; il faut que j'appren
80 MERCURE DE FRANCE.
ne à fupporter les rigueurs de mon deftin ;
je vais loin de vous me plaindre de mon
étoile & laiffer un libre cours aux tranfports
de votre joye & de votre tendreffe.
SCENE IX.
THAMAR , MIRTOS.
[ Dans cette fcene la Princeffe demande
à Mirtos de la vanger de Scitalces , & lai
reproche même de ne l'avoir pas déja fait ;
il s'excufe fur l'obstacle que le Roi y a
mis en faifant arrêter & défarmer Scitalces.
Le reste de la fcene fe paffe , de la
part de Mirtos , en proteftations d'amour
& autres fentimens de galanterie qui font
fi puérils dans une Tragédie , lors même.
qu'ils font le mieux traités ; la Princeffe
elle même en eft fi ennuyée qu'elle lui
dit :
Prince , au nom des Dieux , que votre
tendreffe change d'objet ou de maniere
de s'exprimer ; je ne puis fouffrir un
amant languiffant qui me fatigue du récit
de fes tourmens éternels , qu'on ne voit
jamais joyeux ni content , qui fe préfente
toujours devant moi avec la langueur
peinte fur le vifage , & femble juflques
par fon filence me vouloir reprocher que
ma tendreffe n'eſt pas égale à la fienne.
JANVIER. 1753-
81
Mirtos.
Cruelle , de quoi pouvez- vous vous
plaindre lorfque j'ofe à peine vous entretenir
de mon marryre ; vous êtes la premiere
belle qui fe foit offenfée des refpects
d'un amant.
AIR.
Un ruiſleau dont l'onde plaintive
Gazouille entre l'herbe & les fleurs ;
Jamais de la Nymphe craintive
Ne peut exciter les frayeurs ;
Dans le criftal de fon eau pure
Elle fe mire en fureté ,
Tandis que par un doux murmure
Il applaudit à la beauté,
Le zéphir qu'on entend à peine
Agiter l'orme ou le palmier ,
Jamais fur la liquide plaine
N'a fait pâlir le nautonier ;
Il va dans l'empire de Flore
A la Roze faire fa cour
>
Il défend l'amant de l'Aurore
Des traits brûlans du Dieu du jour .
SCENES X & X I.
Mirtos fort , le Roi d'Affyrie entre ,
Thamar fe plaint vivement à lui de ce
qu'il dérobe Scitalces à fa jufte vengean-
Dy
82 MERCURE DEFRANCE.
ce. Le Roi lui répond qu'il n'en a uſé de
la forte , que pour obliger bien- tôt Scitalces
à venir expier fa faute à fes pieds ;
mais Thamar , peu fatisfaite d'une réparation
fi peu proportionnée à l'oftenfe
, veut abfolument qu'il meure , ou
du moins qu'il mette la vie en péril .
Le Roi après s'être efforcé de la detourner
de cette réfolution par tous les fentimens
de pitié dont une fille peut être
fufceptible , prend la voye oppofée , l'exhorte
à la vengeance la plus violente , lui
confeille d'aller elle-même voir expier le
Prince des Indes fur le champ de bataille
, & mettant la tendreffe de Thamar à
l'épreuve , lui fait en détail une peinture
auffi horrible que dégoûtante , de toute
l'agonie d'un homme qui meurt de mort
violente. Ce n'eft pas tout encore , il veut
qu'à l'inftant que Scitalces fera prêt à ren-:
dre les derniers foupirs , la Princeffe fe
jette fur lui , lui arrache le coeur , en
étouffe dans les mains les derniers mouvemens
, & regarde le fang ruiffeler dans fes
doigts , tant qu'enfin Thamar effrayée
de cette abominable defeription , pâlit
au récit du Roi , & tombe en fyncope.
* Sibaris vient annoncer au Roi que Scitalces
qu'il a mandé , n'attend que fon
ordre pour entrer ; on emmene Thamar ;
JANVI ER. 1753. 83
le Roi d'Affyrie refte feul avec Scitalces ,
& dès l'abord le faux Ninus ceffant entierement
de feindre , fe découvre au Prince des
Indes pour la vraye Sémiramis.
Cette fcene que le fpectateur attendoit
avec tant d'impatience , ne produit point
du tout l'effet qu'on en efpéroit ; Idrene &
Sémiramis l'employent toute entiere après
leur reconnoiffance , à éclater l'an contre
l'autre ; l'une fe plaint de la cruauté de fon
amant quil'a poignardée de fa propre main
àl'inftant même qu'elle lui avoit tout facrifié
l'autre lui reproche l'affreufe perfidie
avec laquelle elle l'attiroit dans le piége
pour le faire affaffiner . Sémiramis furprife
au dernier point , protefte de fon innocence
: Idrene infifte & s'en rapporte au
témoignage de fes propres yeux ; mais
ni l'un ni l'autre n'a garde de s'expliquer
aflez pour mettre fin en un feul mot à ce
mál entendu. ]
Oui,oui ( continue Idrene) c'eft moi qui
fuis le coupable & qui me fens le coeur de
voré de regrets;mais fçais- tu de quoi de ne
t'avoir porté qu'une bleffure légere , de ce
que ma main criminelle n'a pas fçû d'un
feul coup terminer ta vie & tes noirceurs.
Sémiramis.
Eh bien , ceffe de t'affliger , il en eft tems
encore , & je ne veux pas me défendre de
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
tes coups ; tiens , tigre , voilà mon épée ,
raffafie-toi de mon fang ; perce-moi le
coeur , ton bras en fçait la route ; regarde
cette cicatrice , voi ces traces de ta fureur
; traître , tu détournes les yeux ; regarde-
les , te dis-je , & acheve de m'arracher
une vie que je ne confervois que pour
t'aimer.
A
[ Le reste de la fcene fe paffe en de pareilles
plaintes ; on s'opiniâtre de part &
d'autre à ne pas s'expliquer plus clairement
; & Sémiramis fort fuffoquée par
fes pleurs & fes fanglots . Scitalces incerrain
de ce qu'il va faire , partagé entre la
haine & la pitié , ferme l'acte
par un Monologue
que finit la comparaifon fuivanre.
]
AIR.
Ainfi le paffager dont la nef entr'ouverte
Au milieu des rochers eft le jouet des vents,
Voit la terre & les eaux conjurer pour la perte
Par leurs coups redoublés en hâter les inftants ,
Par tout à fes regards s'offre l'affreule Parque ,
De quelque part qu'il jette l'oeil
Il voit la mer , il voit l'écueil ;
Il regarde la vague , il regarde la barque ;
Il voudroit fe jetter , la frayeur le retient :
Il ne fçait que réfoudre en fon inquiétude
Jufqu'au moment où le flot vient
Terminer & fon fort & fon incertitude.
JANVIER. 1753. .85
$$
A CTE III.
Le Théâtre repréfente la rive de l'Euphrate,
le long de laquelle regne la terraffe
& l'apartement de Thamar ; les grilles de
fer de la terraffe font ouvertes ,on voit l'Euphrate
couvert de vaiffeaux defquels fortent
Hircan & fes troupes , dont une partie
fe pofte fur la rive à l'entrée de la terraffe , &
l'autre refte debout fur les vaiffeaux ; tandis
que les Matelots les appareillent pour partir
en diligence , Hircan donne divers ordres
à fes gens , & paroit impatient de në
pasvoir arriver Sibaris . ]
1 SCENES II. II I. I V. & V.
HIRCAN , SIBARIS.
Sibaris , accourant vers l'a
grille de fer le long de la terraffe l'épée à la
main.
Ah Seigneur , tout eft perdu , fuyons
en diligence.
Hircan.
Et Thamar , où donc eft- elle ?
Sibaris.
Le coup eft manqué , fes femmes font
retentir de cris fon appartement , leurs clameurs
attirent de ce côté toute la garde de
Ninus ; fayons au plus vite , & tandis que
lesScythes que vous m'avez donnés nous
font un rampart contre l'effort des Affy86
MERCURE DE FRANCE:
•
riens , dérobons du moins nos deux têtes
à la colere du Roi..
Hircan.
Malheureux voilà donc l'hymen dont
tu m'avois flatté ; la Princeffe que tu de.
vois
remettre
entre
mes bras avant
l'aurore
!
Sibaris .
du
Que vouliez- vous que je fiffe de plus ?
pouvois-je réſiſter à toutes les troupes
Roi qui alloient fondre fur moi ?
Hircan.
Ah lâche ! tu as crû fauver ta vie , mai
ne l'efpére pas, tu n'y gagneras que l'hon
neur d'être à l'inftant tué de ma main.
Sibaris.
Mais Seigneur , eft- ce ma faute fi ....
Hircan.
Vains propos ; il faut que tu meures
fcelérat , pour ce crimelà ou pour un autre
.
[ Il tire fon épée pour le tuer . Sibaris
s'enfuit du côté du Palais , & au même inf
tant Mirtos paroit fur la terraffe à la tête de
la garde Affyrienne. ]
Mirtos...
Traîtres, c'eft fait de vous, vous n'échaperez
pas à ma jufte vengeance.
JANVIER. 1753. 87
Sibaris , courant vers
Mirtos.
Au fecours , Prince , au fecours , je ne
puis plus long - tems réfifter feul à défendre
l'entrée du Palais de Thamar contre
ces furieux .
Mirtos , à Hircan.
Barbare Scythe , c'eft donc ainfi que
l'on croit parmi vous ravir un coeur par
la violence & la trahifon ?
Hircan.
Oui , oui , malgré tous tes efforts j'aurai
la Princeffe.
Mirtos.
Tu l'auras , perfide ! à moi , foldats ,
à moi ; que le fer , que le feu nous faffent
raifon de ces Barbares.
[ Ici commence , au bruit des inftrumens
militaires , un furieux combat entre
les foldats Scythes & la garde Affyrienne ;
celle- ci dont le nombre va toujours croif
fant , pouffe les Scytes du côté du feuve
, les précipite partie dans l'Euphrate ,
partie fur les bords au bas de la terraffe
les Scythes regagnent leurs vaiffeaux ; les
Affyriens fautent la terraffe à leur tour ,
entrent dans l'eau , vont à l'abordage des
vaiffeaux dont ils fe rendent maîtres après
une longue réfiftance , & y mettent le
feu avec de grands cris de part & d'autre !
;
$ 8 MERCURE DE FRANCE.
cependant la mêlée au milieu de laquelle
eft Hircan , continue toujours au bord du
fleuve ; accablé comme il eft par le nombre
, Mirtos le preffe envain de fe rendre
prifonnier , jufqu'à ce qu'enfin on fe jette
fur lui & on le défarme , ce qui ne l'empê
che pas de continuer fes bravades & de fe
comparer à un écueil , qui malgré la foudre
qui gronde fur fa tête , la mer qui
mugit à fes pieds & les vents qui fouflent
contre fes flancs , ne laiffe pas de menacer
les navires & de faire trembler le
Nautonier. On l'emmene , la foule fe diffipe
& Mirtos refte feul avec Sibaris , auquel
il rend mille graces de lui avoir , par
fa valeur , donné le tems de fauver la
Princeffe . Sibaris lui raconte une hiftoire
longue & détaillée de la maniere dont il
a découvert la trahifon , & de tout ce
qu'il a fait pour s'opposer aux efforts des
Scythes avant que le fecours arrivât .
Mirtos éleve jufqu'aux cieux la bravoure
de Sibaris , l'embraffe , lui jure une amitié
éternelle , & fait ferment de n'oublier
jamais le fervice important qu'il
vient de lui rendre en le délivrant d'un rival
fidangereux . Alors Sibaris lui apprend
qu'Hircan étoit encore pour lui un rival
moins dangereux , moins perfide que Sci .
talces , & que ce Prince des Indes qui
JANVIER. 1754. 82
lui ravit aujourd'hui le coeur de Thamar ,
eft le même qui jadis fous le nom d'Idrene
enleva en Egypte fa foeur Sémiramis . Mirtos
à ce récit entre en fureur , & veut courir
en demander vengeance au Roi
d'Affyrie ; mais Sibaris l'arrête & lui fait
entendre que par une telle démarche it
perdroit fans reffource l'efpoir de fe venger
; que le Roi a montré pour Scitalces
nne partialité viſible , & ne l'a fait arrêter
que pour le fouftraire à la valeur de fes
rivaux; qu'ainfi il doit fur- tout diffimuler,
& n'employer à fe défaire fecretement de
Scitalces que quelque main vile & inconnue
, n'étant pas naturel qu'il fît à
un lâche raviffeur l'honneur de le punir de
fa propre main. Mirtos fe retire , & Sibaris
fe félicite de l'avoir mis aux prifes
avec Scitalces. ].
C'eft ( dit il ) l'unique reffource qui me
refte pour me défaire d'un homme maître
de mon fecret , & qui me perdra tôt ou
tard fi je ne le perds.
SCENES VI. & VII.
[ Le Théâtre change & repréfente le
cabinet du Roi d'Affyrie où il eft feul.
Mirtos y entre brufquement & demande
d'un air furieux qu'on faffe fortir Scitalces
de prifon , déclarant qu'il veut abfolu96
MERCURE DE FRANCE.
ment fe battre contre lui en combat fingut
lier , & que fi le Roi le refuſe il s'adref
fera à l'armée & à la Nation entiere pour
réclamer la loi du pays en verta de laquel
le on ne peut refufer le champ clos à un
guerrier qui le demande contre fon ennemi
; il ajoute qu'il eft perfonellement ennemi
de Scitalces dont , fans parler ' de la
rivalité qui eft entr'eux , il a reçû l'injure
la plus cruelle . Sémiramis étonnée de cette
nouvelle fureur de Mirtos , lui demande à
fon tour ce qu'il a fait de ce ton doux qui
faifoit le fond de fon caractére ; mais elle
tâche envain de calmer la colere du Prince
Egyptien , qui fans s'expliquer lui fait
entendre en fe retirant qu'il fçait affez que
Ninus a des raifons fecrettes pour ména
ger Scitalces. Sémiramis effrayée de ce
difcours fe croit découverte , & mandant
à l'inftant Scitalces , lui fait part de fes
craintes & de ce qui vient de fe paf-
1er. 1
Notre pofition ( lui dit- elle ) eft dans
fon moment le plus critique ; je ne doute
pas que mon frere ne nous connoiffe tous
les deux , & que les fuites de notre malheureuſe
paffion ne foient la véritable caufe
de fa fureur ; il veut laver dans votre
fang l'outrage fait au fang Royal de Pharaon
, & quand même je pourrois venir
JANVIER. 1753: 91
à bout d'empêcher le combat qu'il demande
, l'éclat qu'il fera va me découvrir infailliblement
& m'expofer à la fureur de l'Affyrie
entiere que j'ai trompée ; il n'y a ici
qu'une reffource , oublions le paffé , je
vous pardonne tout ; réaniffons promp
tement nos coeurs & nos forces par un heureux
hymenée ; fi Mirtos vous voit mon
époux , la main que vous m'aurez donnée
réparera nos fautes paffées , & lui fera perdre
le défir de vengeance dont il fe montre
animé; délivré d'un rival qu'on lui préfé
Iroit , il deviendra paisible poffeffeurde la
main de Thamar; alors votre courage & le
mien foutenus des forces de l'Egypte & de,
Bactriane feront plus que fuffifans pour fai
re têteà l'orage.J'ai dansBabylone un puiffant
parti que je ménage adroitement depuis
long- tems en cas d'accident ; il me
reftera des amis fidéles , même après que
je ferai découverte , & je ne défefpere pas
de me maintenir fur le Trône , & de vous
y placer.
[ Cedifcours dont on ne donne ici que
l'extrait , eft interrompu à bien des reprifes
par Scitalces ; à chaque interruption
il vomit contre Sémiramis un torrent
d'injures, fe poffedant néanmoins toujours.
affez pour ne rien laiffer échaper qui puif ,
fe fervir au dénoument '; il finit à chaque
92 MERCURE DE FRANCE.
fois
par dire , qu'on me rende la liberté
qu'on me redonne mon épée.
·Sémiramis , avec fureur.
Oui , ame féroce & infenfée , on te les
rendra , je ne veux plus te parler ni t'entendre
; ho- là , gardes , que l'on rende
l'épée à ce prifonnier ; tu es libre , va où
re guidera ton aveugle fureur , va ; mais
n'oublie pas que tu m'as réduite au dernier
défefpoir , & que dans le comble de malheurs
où tu me précipites , il me restera aſſez
de force pour me vanger au moins de toi :
fuis de ma préfence , barbare , trompeur :
fouviens- toi que tu n'es & ne fus jamais
qu'un traître ; mais que malgré ta trahifon
ta main a manqué fon coup ; Sémiramis
vit encore , fouviens t'en , lâche affaffin ,
& tremble pour l'avenir.
Scitalces , feul .
O Dieux ! une femme hardie peut - elle
pouffer fi loin l'audace de fon impudence ;
veillai- je ? ou fi je fommeille : n'eft- ce pas
ici la lettre de Sibaris ?
Il tire de fon fein la
lettre de Sibaris ,
en lit tout bas
quelques mots.
Infenfé que je fuis ! pourquoi chercher
dans une lettre les preuves d'un crime
dont mes propres yeux ont été les té
JAN VIE R.
1753. 93
moins... Banniffons , banniffons pour jamais
de mon ame jufqu'au moindre fouvenir
d'une femme fi déteftable ; hélas !
c'eft elle encore qui m'a fait outrager indignement
la tendreffe d'une Princeffe digne
en effet de route la mienne. Ah courons
de ce pas expier mon crime à fes pieds.
Je la vois qui s'avance .
SCENE VIII.
SCITALCES , THAMAR.
[ Scitalces demande pardon à Thamar &
l'obtient aisément ; ils fe jurent une foi
mutuelle , & Thamar qui croit que c'eſt
par les bons offices du Roi d'Affyrie que
fon amant eft revenu à elle , fe félicite
d'avoir dans la perfonne de Ninus un ami
fi zelé , & fe promet d'en conferver unc
éternelle reconnoiffance. ]
SCENES IX. X. & XI.
[ Mirtos vient défier Scitalces au combat
; la fcene fe paffe en rodomontades
de part & d'autre. Le Prince des Indes
refté feul avec Thamar , veut encore l'entretenir
de fa flamme ; mais celle- ci lui
coupe la parole en lui déclarant nettement
que c'est envain qu'il efpere la toucher
& que fon coeur eft prévenu pour un aué
tre. ]
94 MERCURE DE FRANCE.
Mirtos.
Mais par quelle raifon ?
Thamar,
...
Ne me demandez point de raifon , l'amour
n'en peut ni rendte ni entendre ;
s'il connoiffoit la raifon , il ne feroit plus
l'amour. Ce fentiment vif & tumultueux
ne fçauroit fe définir ; fi jamais quelqu'un
parvient à vous l'expliquer comme il faut,
s'il en parte bien , dites qu'il le reffent
mal.
La fcene fuivante n'eft qu'un court récitatif
& un air où Mirtos exprime fon dé-
Lefpoir. ]
SCENE XII.
[ Le Théâtre change & repréfente le
champclos où le Prince d'Egypte, & celui
des Indes fe battent en duel ; il eſt entouré
de barrieres à l'exception des deux ouvertures
aux deux bouts , par où doivent
entrer les combattans ; elles font gardées
par les Juges de camp. La foule des fpectateurs
environne en dehors les barrieres ,
& en dedans on voit en face le Roi d'Af
fyrie affis fur unTrône.Sibaris & quelques
Courtifans font à fes pieds ; on entend
quelque tumulte à l'une des ouvertures du
camp ; c'eft Hircan qui force le paffage &
y entre malgré la garde , proteftant qu'il
JANVIER.. 17.53. 25
"
ne veut céder la Princeffe à perfonne
& qu'il prétend se battre auffi pour
voir. ]
Sémiramis,
l'a-
Prince , rendez grace à ma bonté qui
veut bien vous laiffer la liberté après votre
infolence ; pour la main de la Princeffe
il n'y faut plus prétendre , votre conduite
vous en a rendu trop indigne ; ne l'avez
vous pas vous même refufée ?
Hircan,
Moi , je ne l'ai point refufée , je n'ai
refufé que la mort que Sibaris avoit préparée
à fon époux ; il avoit empoisonné la
coupe nuptiale.
Sibaris ,
Ah l'infâme, calomniateur ! il invente
cet odieux menfonge pour le venger de
ce que je l'ai empêché d'enlever la Princeffe.
Hircan.
Tu m'en as empêché ! oh quelle impudente
impofture ! j'écume de rage ! quoi ,
ce n'eft pas toi malheureux , qui m'as donné
le confeil & fourni les moyens de faire
le coup ? tu n'es pas allé chez elle à la
tête de mes Scytes ?
Sibaris .
Encore à Sémiramis . Seigneur , vous
le voyez , ce perfide voudroit me perdre ;
96 MERCURE DE FRANCE.
mais l'artifice eft trop groffier , Mirros a vû
ma conduite.
Semiramis.
Retirez-vous , Hircan , & tougiffez d'une
fi exécrable fauffeté ; la fidélité de
Sibaris ne m'eft pas moins connue que
l'horrible noirceur de votre caractere.
Hircan.
Comment , vous croyez ..... Ah ! la
fureur me tranſporte ....... Quoi ! tu
ofes me foutenir ..... abominable ſcélerat
, il faut que je t'arrache la vie.
[ Il veut fe jetter fur Sibaris ; les gardes
le repouffent. Au même inftant les trom
pettes le font entendre ; on ouvre les deux
bouts de la barriere ; les deux combattans
entrent l'un d'un côté, l'autre de l'autre , armés
de toutes piéces à l'exception du calque
& de l'épée. Ils s'avancent vers le trône du
Roi qui renouvelle envain fes inftances
pour leur faire quitter le deffein de fe battre.
Alors les Juges de camp leur appor
tent à chacun un cafque & une épée , partagent
le terrain & après les autres cérémonies
ufitées dans les tournois , fe retirent
à leur pofte. Le combat commence ; mais
à peine les premiers coups font-ils portés
que
Thamar arrivant en hâte fur le champ
de bataille , fe jette entre les deux champions
.
JANVIER.
97
1753.
pions , les fépate , & s'adreffant au Prince
d'Egypte : ]
Mirtos (lui dit- elle ) , je vous ai moimême
demandé ce combat , aujourd'hui
je ne le fouhaite plus ; tout eft appaifé ,
mon choix eft fait ; je la déclarerai bientôt
; votre valeur m'eft inutile ici , & je
fuis fatisfaite.
Mirtos.
Si vous êtes fatisfaite , Mirtos ne l'eft
pas , je combats pour ma querelle , & non
pourla vôtre, apprenez que vous êtes vousmême
dans l'erreut ; l'homme que vous
voyez ici n'eft qu'un impofteur qui ofoit
afpirer à vous fous un nom fuppofé ; il
fe nomme Idrene , c'eft lui qui jadis enleva
de Memphis Sémiramis , ma fecur.
Sémiramis.
Que dites-vous là , Prince ? vous êtes
dans l'erreur vous même , je connois Scitalces
; c'eft lui , c'eft le Prince des Indes .
ce n'eft point ldrene.
Mirtos.
Non, non , on veut envain me déguifer
la vérité , j'en fuis certain ; qui peut
mieux connoître Idrene que Sibaris , qui
l'a fi long- tems vu en Egypte ; c'eſt lui
qui me l'a dit.
O Ciel!
Sibaris.
E
98 MERCURE DE FRANCE .
Scitalces.
Ah per fide ami ! tu me trahis. à Mirtos.
Out , tu ne te trompes point; c'eft moi qui
fous le nom d'Idrene ai enlevé ta foeur.
Mirtos .
Qu'as- tu fait de Sémiramis , lâche raviffeur
? parle ; répond , avant que je
répande ton infâme fang.
•
Scitalces.
Ne me le demande pas ; je ne puis dire
autre choſe finon que je lui ai percé le
fein , & l'ai précipitée dans le Nil .
Ah barbare !
Mirtos.
Scitalces.
Tiens , vois qui fut le plus coupable
d'elle ou de moi ; lis cette lere écrite de
la main de Sibaris, apprens la plus horrible
des trahiſons .
Il donne la lettre à
Mirtos.
Mirtos lit.
Cher Idrene vous courez à votre perte
; vous allez vous -même mettre Sémiramis
aux mains de votre rival ; on vous
tend un piége dans le bois fur le bord du
Nil , les meurtriers font poftés pour vous
affaffiner ; votre maîtrelle eft du complot .
En confentant à fe laiffer enlever, elle n'avoit
d'autre vue que de jetter fur vous
JANVIER. 1753. 99
tout le blâme public de ce crime , fans rifquerfon
véritable amant qui en doit recueillir
tout le fruit ; il eft embufqué où
je vous ai dit avec un gros de gens armés ,
& doit s'enfuir avec elle après vous avoir
ôté la vie . Je viens à l'inftant d'être informé
de cette trahiſon , & je mę hâte d'em
pêcher autant que je puis , qu'un ami qui
m'eft fi cher ne foit la victime de l'horrible
méchanceté d'une femme perfide. Adieu
cher Idrene , confervez votre vie , & fouvenez
- vous de l'amitié de Sibaris.
Sémiramis.
O Ciel ! vit-on jamais une pareille noirceur
? Sibaris approchez . Vous avez écrit
cette lettre , les faits qu'elle contient
font -ils vrais ou fuppofés ; répondez
promptement ; regardez-moi en face .
Sibaris.
Oui , je n'ai rien dit que de vrai ,
Sémiramis.
Monftre exécrable !
Mirtos.
Sibaris , expliquons entre nous deux
ce myftere , j'ai peine à vous comprendre
; votre amitié pour Idrene éclate dans
l'avis que vous lui donnez , mais c'eſt vous
qui me l'avez découvert & qui me follicitez
de l'en punir : êtes -vous l'ami ou
l'ennemi d'ldrene ;
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
Sibaris , effrayé.
J'étois alors fon ami. Depuis .... Vous
ne ne fçavez pas .... J'ai eu lieu de juger....
Mirtos.
; Traître, en voilà affez ; tu te confonds
ton épouvante te démafque , je lis tous
tes menfonges fur ton vifage effrayé.
Ninus , il faut obliger ce malheureux par
les tourmens à avouer ici devant tout le
peuple fes odieufes trames.
Semiramis , à part.
Il en diroit fans doute plus que je ne
veux . à Mirtos. Non Prince , je veux
l'interroger moi même en particulier; gardes
, que l'on le jette dans un cachot
& que l'on l'empêche de parler à perfonne
fans mon ordre.
Sibaris.
>
Il n'en eft pas befoin , je vais tout déclarer
ici .
Sémiramis.
Gardes , obéiſſez ; qu'on l'emmene
promptement .
Lesgardes veulent
le faifir , ilfe jet-
Sibaris.
te entre Mirtos
Scitalces.
Seigneur , écoutez-moi , je veux tout
JANVIER. 1753 .
101
Vous découvrir ; l'amour & l'ambition
m'ont aliené l'efprit jufqu'à croire que je
pourrois devenir poffeffeur de la fille de
Pharaon, dont vous étiez aimé, je lui donnai
le confeil & les moyens. de fuir avec
vous , vous l'attendiez au rendez - vous
dont vous vous fouvenez ; je vous y envoyai
la lettre où j'avois fuppofé les faits
qu'on vient de lire.
Scitalces.
Tu les avoit fuppofés ! eh n'ai - je pas vu
de mes propres yeux les meurtriers &
leurs Chefs embufqués à l'entrée du
bois.
Sibaris.
C'étoit moi - même ; l'obfcurité vous
empêcha de me reconnoître , & en mêmetems
vous fauva la vie , quand je vous
perdis de vue à travers les arbres : mon
projet étoit de m'enfnir avec la Princeffe
après vous avoir fait tomber fous mes
coups.
Scitalces.
Ah malheureux ! qu'ay-je fait ?
Hircan , s'approchant .
Traître , il faut que tu confeffes auffi les
crimes que tu m'as voulu faire commertre
.
Sibaris.
11 eft vrai , je les avoue ; mais il me
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
refte des chofes bien plus importantes encore
à dire.
Semiramis,
C'eft affez , c'eft affez , gardes qu'on
l'ôte de mes yeux ; exécutez l'ordre que
j'ay donné,
Sibaris , courant du côté
du peuple.
Non , non , puifque je fuis perdu , j'en
perdrai d'autres aufli . Peuples , on vous
trompe ; ouvrez les yeux , reconnoiffez
une horrible fourberie ; une femme
déguilée deshonore le Trône d'Affyric.
Sémiramis.
Tais- toi , malheureux ?
Ellefe leve debout fur
Son Trône.
Peuples , écoutez - moi ; oui je ſuis Sémiramis
la femme du grand Ninus , la
mere du jeune Ninus votre Roi . Je regne
en Affyrie fous fon nom & fous fes habits
; mais je regne pour votre bonheur
& pour votre gloire. Peuples , qui d'entre
vous peut fe plaindre de moi ? qui de vous
n'a pas éprouvé ma bonté , & goûté la
douceur de mon regne , dont chaque jour
ajoute un nouveau luftre à la fplendeur
du Trône d'Affyrie. Au lieu d'un enfant
incapable de vous gouverner , je vous ai
JANVIER. 1753. 103
donné une femme , il eft vrai , mais une
femme qui n'a de fon fexe que la beauté ,
mais une femme , qui porte un coeur de
Héros. Souvenez- vous du grand Ninus
de l'amour qu'il me portoit . des reffoutces
qu'il a trouvées dans le mien , de l'appui
que lui a fi fouvent prêté mon courage.
Soldats,rendez témoignage à ma gloire
; vous m'avez vû combattre , vaincre &
triompher à côté de lui , nul avant lpi
n'avoit porté fi loin la grandeur du nom
Affyrien , & je l'ai encore furpaflé . J'ai
conquis la Sogdiane ; par moi le Perfe invincible
eft foumis à vos loix ; j'ai porté
jufqu'aux extremités de l'Afie la terreur de
vos armes; tout vous refpecte , tout vous
admire. Vous jouiffez dans le fein de la
paix des douceurs de l'abondance , & du
fruit de mes bienfaits ; ATyriens qui m'écoutez
, retournez-vous & jettez les yeux
du côté de la Ville , n'eft ce pas là cette
grande Babylone dont j'ai fait le fiége de
mon Royaume , que j'ai bâtie dans la
grandeur de ma puiffance & dans l'éclat
de ma gloire . Regardez ces Palais , ces
ouvrages immenfes , ces jardins fufpendus
, miracles de l'art , qui font l'ornement
de votre Capitale , ces murs épais ,
ces tours fublimes qui en font la ſureté ,
& jugez à préſenr fi j'ai mieux mérité de
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
porter la couronne qu'un jeune homme
fans force & fans talent, Prononcez , Peuples
; fi vous dédaignez de m'obéir ,
mon
fils n'eft pas loin d'ici , je fuis prête à defcendre
du Trône & à remettre mon ſcep-
*re en fes mains.
Choeur du peuple.
Nous nous foumettons à ta loi ;
Regne à jamais fur nous , Auguſte Souveraine ,
Que celle qui fut notre Roi ,
Déformais foit notre Reine;
[ Mirtos & fa four fe reconnoiffent &
s'embraffent. Scitalces fe jette aux pieds
de Sémiramis qui lui pardonne ; Thamar
donne fa foi à Mirtos. ]
Hircan , tirant l'épée
contre Sibaris.
Laiffez-moi égorger ce miférable , &
je m'en retourne content fur leMont Caucafe.
Sémiramis.
Hircan , ma vie & mon regne n'ost
rien eu jufqu'ici que d'extraordinaire &
d'inoui ; je veux faire aujourd'hui une
chofe plus finguliere que tout le reste . Je
pardone à Sibaris.
JANVIER.
105 1753.
Choeur des Peuples.
Ta gloire & tes vertus n'eurent jamais d'exemple
,
Tu furpaffes tous les mortels,
Divinité digne de mille Autels ,
Dans le fond de nos coeurs nous t'élevons un
Temple.
Nous nous foumettons à ta loi ;
Regne toujours fur nous , Augufte Souveraine ,
Que celle qui fut notre Roi ,
Soit déformais notre Reine.
Ev
106 MERCURE DEFRANCE .
404303PAR PARARA YA Ratnes
EPITRE
A M. DE VAUMALLE ,
' COMMISSAIRE DES GUERRES.
Par M. l'Abbé Clément , Chanoine de S.
Louis du Louvre.
D Epuis que de la Merliere
Vous êtes le favori ,
Vous faites le renchéri
D'une fi forte maniere >
Que j'en ai le coeur Aétri .
*
fouffrance ; Vous me laiffez en
Parce que ce grand Prélat
Sur tous les habitans d'Apt ,
Vous donne la préférence ,
De le faire échec & mat.
Autrefois dans le regître
De la fincere amitié,
Mon nom au vôtre lié ,
Décoroit plus d'un Chapitre :
Mais vous m'avez oublié .
Condamné par contumace
* Il eft Evêque d'Apt en Provence , depuis envi-
Ton an an.
JANVIER. 1753. 107
Comme inutile rimeur ,
J'apperçois que la grandeur
Me force à céder la place
Que j'avois dans votre coeur.
Vainement da ma tendreffe
Le progrès vous eft connu ;
De nouveauté prévenu ,
Mon cher Vaumalle s'empreffe
De plaire au dernier venu.
Ne prenez pas pour
excufe
De votre prompt changement ,
Dans cet Evêque charmant ,
L'efprit fin qui vous amuſe ,
Par le fel & l'agrément.
Vous dites qu'à fon langage
Les coeurs ne tiennent à rien ;
Qu'il n'eft point de citoyen ,
Dont il n'ait eu le fuffrage ;
Sort : il n'aura pas le mien .
Que m'importe qu'on admire
Sa douceur & ſa bonté ;
Pourrois-je en être enchanté ,
Dans le tems que je foupire
De ce qu'il m'a fupplanté ?
Si Conducteur infidele ,"
Et dormant fous le camail,
E vj
108 MERCURE DE FRANCE;
Il redoutoit le travail
Qui doit enflamer fon zele ,
Pour le falut du bercail.
Si des maux de l'indigence ,
Son coeur n'étoit point touché
Si d'avarice entiché ,
Il groffiffoit fà finance
Des fruits de fon Evêché.
Alors fans inquiétude ,
Je rirois d'un tel rival ,
Et d'un plaifir fans égal ,
Goûtant la douce habitude ,
Je mourrois votre féal.
Mais lorsque la voix publique
Me prone tout ce qu'il fait ;
Dans le fidelle portrait
De cet homme Apoftolique ,
Je vois le Prélat parfait.
Compatiffant , charitable ,
Il foulage le befoin
Vif, de travail & de foin
Son zele eft inſatiable ,
Et ne peur aller plus loin .
Du récit de ce prodige
Sitôt que je fus inftruit ,
Je dis aufais- je réduit e
JANVIER. 1793 . 109
Tant de mérite m'afflige ;
Vaumalle en fera féduit.
Le bon coeur , la politeffe ,
Ont fur lui des droits puiffans ;
Fl aime les airs décens ;
Les vertus & la fagefle
Lui raviffent fon encens.
Faut-il donc que je m'étonne
Si pour ce Prélat chéri
Vaumalle s'eft attend : i
C'eſt l'équité qui l'ordonne ,
Je dois céder à fon cri.
Céder : c'eft trop tôt me rendre,
Et l'ami dont je me plains ,
Pour moi , malgré fes dédains ,
Et peut-être encore tendre :
Eaifons treve à mes chagrins.
Son filence eft-il un titre
Bour noircir fon écufſon ?
A-t-il torta-t- il raiſon ?
Sa réponse à cette Epître
Eclaircira le foupçon.
Mais je vous fais injuftice
Far mon amour allarmé ;
Qui , je fuis encor aimé :
Pardonnez-moi ce caprice ,
A tort je vous ai blâmé.
110 MERCURE DE FRANCE.
Si votre Evêque fourcille :
De ce que je vous écris ,
Qu'il ceffe d'être furpris ;
Ses bontés pour ma famille
Méritoient de moi ce prix.
Mon coeur par la gratitude
Secretement excité ,
Me l'a lui -même dicté ,
Elevé dans l'habitude
De dire la vérité.
SECONDE LETTRE
D'UNE DAME
Al'Auteur du Mercure ; fur la Prévention.
V
Ou s m'avez imprimée , Monfieur :
vous voilà engagé à rendre mes folies
publiques , & peut- être prêt à vous
en repentir : je vous plains , fi cela eft , car
j'ai une envie demefurée d'augmenter vos
regrets. Quoique je foupçonne que ma
lettre fur la méchanceté n'ait pas fait un
grand changement dans les moeurs , je vais
parler dans celle- ci contre la prévention.
Au pis aller , je ferai dans le cas de la plûpart
de nos Prédicateurs modernes .
La Prévention pourroit , ce me femble ,
JANVIER. 1752 .
3
être comparée à un verre coloré , appliqué
fur nos yeux , à travers lequel nous ne
pouvons voir les objets tels qu'ils font.
Trop fouvent elle dégrade le bon pour
embellir le médiocre : prefque toujours
elle féduit & captive le fentiment . Les Arts
& les Sciences font furtout en proye
cette trompeufe Reine des ames . Tel Artifte
, tel Auteur va produire un ouvrage
digne d'être admiré : voulez vous fçavoir
ce qu'on en penfera ? Informez - vous du jugement
qu'on a portéfur fes premieres productions
: décidez enfuite hardiment, vous
allez proférer un oracle.
Sommes - nous donc faits pour vivre dans
l'erreur & la raifon n'ofera- t'elle jamais
déchirer le bandeau du préjugé ? Voyez
ces victimes de la prévention , elles font
enchaînées au Char de triomphe de ces
heureux ufurpateurs . Qu'elles feroient
malheureuſes , fi le tems qui les fuit ne de-.
voit un jour les venger & les mettre à leur
place.
La pareffe ou l'impuiffance particuliere
des Juges ne feroit - elle pas la caufe des
mauvais jugemens publics fur les ouvrages
d'efprit ? Il eft plus aifé de décider fur une
piéce , fuivant les jugemens portés fur les
précédentes du même Auteur , que de l'analifer
, & d'en difcuter les défauts & les
Fr2 MERCURE DE FRANCE.
béautés. De là , ces décifions hardies des
génies les plus bornés. De- là cet aveuglement
orgueilleux & funefte , qui fronde
fans motif ou qui loue par mode.
Il me femble que le but des opérations
de l'efprit doit être la recherche de la vérité
; c'eft s'en éloigner que d'adopter un
fentiment avec précipitation , & de le défendre
obstinément , dans un cas où il en
eft deux fur le même fujet. Venons à l'application.
Deux genres de mufique divifent
tout Paris . Les oreilles anciennes faites
à une mélodie douce , mais lente , &
peut-être trop monotone ne peuvent
fupporter la vivacité ultramontaine des
ariettes modernes qui font le charme de
la plupart de nos jeunes gens. Qu'arrivet-
il ? On entend à l'Opéra diverfes perfon
nes s'écrier à la fois , cela eft admirable ;
cela eft déteftable. Pour moi je ne puis m'empêcher
de répliquer , cela eft rrible.
"
Après avoir examiné s'il n'étoit point
de remède à une maladie auffi nuifible à la
fociété , j'ai trouvé à propos d'établir que
perfonne ne décidera chez moi fur aucun
ouvrage moderne , fans avoir expofé les motifs
de fon jugement ; & fans déclarer qu'il
eft prêt de renoncer à fon fentiment de
bonne foi , fi quelqu'un lui en prouve la
fauffeté. Que dix fociétés , dans Paris »
JANVIER. 1752. 113
afent de ma méthode , & je réponds qu'on
y verra bientôt ceffer des difputes , qui
mêlent prefque toujours de l'aigreur dans
le commerce le plus liant.
La Prévention détruite , la vérité fera
le fruit de nos recherches , puifque pour
la trouver nous partirons des mêmes principes.
Plus d'Auteurs cachés fous un voile
tranfparent. Plus de fujets de plaintes.
L'efprit acquérera de nouvelles lumieres ,
& le jugement fera à fon égard , ce qu'eſt
la raifon à l'égard des paffions.
J'ai l'honneur d'être , &c.
y
Le mot de l'Enigme du fecond volume
du Mercure de Décembre eft le Mantean.
Celui du premier Logogryphe eft Soulier ,
dans lequel on trouve fole , ofier , le Comte
Eu , olive , rofé , Roi , ire , jouer , or , ow ,
re , fol , fi , ris , Louis , lyre violer , ivre ,
vie , voler, lier , louer , oeil , foye , Voyer ,
vers , voir , ouir , Ifer ours . Celui du fecond
Logogriphe eft Arlequin ; dans lequel
on trouve vire , ane , M. le Quin , ire , Arné
fille d'Eole , l'Arne fleuve , Saint Jean ,
Vranie , rien , vin , eau , vie , lieu , Jule
be Nit , & aile.
"
114 MERCURE DE FRANCE.
203 204205 206 206 207 208 209 208207 208209 200
ENIGM E.
Quoique par un effet du plus bizarre uſage ,
Maint cadet ne m'ait plus qu'à titre d'ornement.
De mon utilité , je donne à tout moment
Le plus affuré témoignage ;
Au tems paffé , je recevois mon prix ,
D'une vafte circonférence ,
Elle m'attire aujourd'hui des mépris ,
Et l'homme de goût ne m'encenfe ,
Qu'autant que je m'offre à les yeux
•
Sous l'afpect féduifant d'une taille mignone ,
La cenfure , il eft vrai , dit & prône en tous lieux ,
Qu'ainfi réduite à rien , j'en deviens bien moias
bonne ,
Mais graces à l'habileté ,
De ceux qui de nos jours , préſident à mon être ,
Ce préjugé trompeur fans crédit eft reſté ;
Mon fort eft de tenir compagnie à mon maître ,
Malheur à moi , fi le dérangement
Sur ma fage conduite exerce un long empire ,
Il me prive auffi tôt de fon attachement ,
Et je perds fans retour , la faveur du bean fire ,
Pour m'en aller ſouvent de main en main ,
De la dupe & du fot exciter le chagrin.
Anonime de Rouen.
JANVIER. - 115 1753 , 1753
J'Eto
,
LOGO GRIPH E.
' Etois tranquile , & je ſuis agité ,
J'ai pâli tout d'abord , je rougis à cette heure ,
Ah ! je fens ... un luttin mal voulu , mal fêté ,
Chez moi vient Exer fa demeure.
Chaffons- le promptement , le drôle eft familier ,
Souffrez-lui prendre un pied , ( dis le commun
Adage )..
Bientôt fans le faire prier ,
Il en prend deux & davantage ;
Me voici donc les armes à la main ,
Elles font trop bien préparées
Pour ne pas m'en promettre un triomphe certain ,
Mais de fçavoir leur nom aurois-tu le deffein
Prend quatre lettres bien nombrées ,
Et de fuite deux fois , mets -les en même rang ;
Sans oublier d'y joindre une derniere ,
Faite pourtant pour marcher la premiere ,
S'il t'échape , mon cher , le malheur fera grand,
Par le même,
116 MERCURE DE FRANCE
AUTRE.
Six pieds tous variés , Lecteur , m'offrent anz
yeux ,
Aplus d'une perſonne
Quoique d'efprit & d'ame bonne ,
Je fais fouvent paffer, maint quart d'heure joyeux.
Il est vrai que les traits d'efpece différente ,
Sous lefquels je fais m'annoncer ,
N'ont pas tous l'art d'intéreffer ;
Et que noire fur tout , fi quelqu'un me préfente )
D'un trop jufte dédain ,
Il peut être certain
Ma diction mal entendue ,
Avec ma premiere moiie
Je pourrois être confondue ,
Mais l'ufage jamais a t -il ratifié
Cette identité prétendue ?
Des mots , qu'en mon fein je contiens,
La Kirielle eft affez étendue :
A fept cependant je me tiens ,
Dont le premier eft fincere ou perfide ,
L'autre mord' , le fuivant exerce & divertit ,
Le quatrième annonce un outil homicide ,
Join de qui le cinquiéme aiguile l'appétit ,
L'avant dernier fe dit d'une montagne ,
Si le feptiéme eft à ton gré
Tout prudemment conſidéré ,
JANVIER. 1753. 117
Tun'hésiteras pas d'en faire une compagne.
Anonyme de Rouen.
AUTR E.
DeuxEux mots de trois lettres chacun ,
En font un ,
Dont fix par conféquent compofent la ſtructure ,
Le premier de ces mots d'un uſage commun
Eft employé fouvent comme mefure ;
Pour lefecond , il eft felon les fens ,
Une fource d'amuſemens ,
Ou le jufte fujet de regrets & de peines ;
Mon tout te flatte - t-il ? Vers le milieu du jour ,
Dans certain lieu du logis , fais un tour ,
Tes démarches , Lecteur , pourront n'être pas
vaines.
Par le même,
118 MERCURE DE FRANCE.
i wuFERCEG
NOUVELLES LITTERAIRES.
E
4
SSAIS fur les principes de l'Harmonie
, où l'on traite de la théorie de
l'harmonie en général , des droits refpectifs
de l'harmonie & de la mélodie , de
la baſſe fondamentale , & de l'origine du
mode mineur , avec deux planches d'exemples
en notes. A Paris , chez Prault , fils ;
Quai de Conti , 1752 .
Cet ouvrage contient trois differentes
Differtations fous le nom d'Efais . La
premiere qui eft une efpéce de difcours
préliminaire , roule fur l'utilité de la
théorie des Arts en général , & plus particulierement
fur la poffibilité & fur les
ufages d'une théorie philofophique de
l'harmonie .
Dans le deuxième Effai , M. Serre
commence par quelques obfervations für
la Differtation de M. Blainville , qui a
paru dans le Mercure du mois de Mai der.
nier , fur les droits de la mélodie & de l'harmonie.
Il paffe enfuite à quelques queftions
que ce Muficien lui a propofées à la
fin de fa Differtation ; mais il le borne à
celles qui lui ont fourni une occafion natuJANVIER,
1753- 119
relle de traiter les points les plus importans
de la théorie de l'harmonie , & particulierement
celui de la Baffe fondamentale
; il s'attache à faire voir la difference
qu'il y a entre la Baffe effentiellement
fondamentale , & une Baffe technique ou
méthodique , telle qu'il prétend que M.
Rameau l'a conçue , mais qui ne lui paroît
pas mériter affez rigoureufement le
titre de Baffe fondamentale .
M. Serre prouve en même tems , qu'à
parler exactement , tous les accords diffonnans
portent fur un double fondement
, fur deux fons fondamentaux , &
que ce n'eft qu'à la faveur de cette duplicité
fondamentale qu'on peut expliquer
clairement l'origine & le principal ufage
des diffonnances dans l'harmonie , & parvenir
à une démonftration phyfico- mathé
matique de la fucceffion des accords.
L'Auteur fait fentir à cette occafion combien
il importe en théorie de diftinguer
avec foin les intervalles que la pratique
eft en droit de confondre , & de ne pas fe
preffer de facrifier le calcul au tempéramment
.
C'est par le moyen de cette précifion
qu'il trouve le fondement de diverfes pratiques
, où les differences de comma , que
l'oreille fous- entend à fa façon , font très20
MERCURE DE FRANCE..
remarquables par leur effet. C'est encore
l'eftimation exacte des intervalles qui a
fourni à M. Serre deux conjectures ingénieufes
fur l'enharmonique des anciens.
Il termine cette feconde Differtation par
un plan de théorie muficale , & propoſe
les principes effentiels fur lefquels cette
théorie lui paroît devoir être fondée.
Le troifiéme Effai traite de l'origine
du mode mineur. L'Auteur y examine
d'abord celle que le célébre M. Rameau
a propofée dans fes ouvrages théoriques ;
il tâche d'en montrer l'infuffifance , & de
lui en fubftituer une plus naturelle & plus
certaine, Il rapporte à cette occaſion ,
& explique très- naturellement une expérience
connue de plufieurs Muficiens ,
dans laquelle on a remarqué que deux
fons aigus , confonnans & entonnés en
même tems par deux belles voix , font entendre
, ou femblent faire entendre un
troifiéme fon plus grave , mais très- foible,
une efpéce de bourdon , qui fe trouve
être le vrai fon fondamental commun des
deux fons aigus. Selon l'Auteur , ce bourdonnement
n'eft qu'une apparence acouf
tique , produite par les vibrations concur
rentes des deux fons entonnés. Il s'attache
enfin à faire remarquer entre le mode
majeur & le mode mineur un rapport
d'inverfion ,
JANVIER. 121 1753 .
d'inverſion , qui n'a pas encore été aſſez
bien obfervé , quoique la connoiffance en
puiffe être utile dans la pratique même.
M. Serre releve à ce fujet l'inexactitude
de la théorie muficale de M. Euler * , &
particulierement celle des formules qui ,
felon cet illuftre Géométre , repréfentent
les affemblages des fons qui compofent le
mode majeur , & le mode mineur.
La production dont nous venons de
rendre compte , eft eftimable par le style ,
& encore plus par la nouveauté des vûes
qu'elles renferment fur la théorie de l'harmonie.
Il eft fingulier qu'un ouvrage auffi
profond fur la mufique , parte de la main
d'un Peintre célébre en plufieurs Pays ,
& fingulierement à la Cour de Vienne ,
par l'excellence des portraits qu'il y a faits
en miniature de la famille Impériale.
"
ESSA fur la Comédie moderne , où
l'on réfute les nouvelles obfervations de
M. Fagan , au fujet des condamnations
prononcées contre les Comédiens , fuivi
d'une Hiftoire abregée des ouvrages qui
ont paru pour & contre la Comédie ,
depuis le dix -feptiéme fiécle. Par M. M.
L. G. D. B. O Puerifugite bine, latet anguis
* Dans l'ouvrage , intitulé , Tentamen nova theoria
Mufices , &c.
F
1.22 MERCURE DEFRANCE .
1
in herba. Un volume in- 12 . Se vend à
Paris , chez la veuve Piffot , Quai de Conti
, & chez Duchesne , rue Saint Jacques.
Quoique l'ouvrage que nous annonçons
foit écrit contre le Théatre , il peut
être lû fans chagrin & fans dégoût par ceux
qui aiment le plus le Théatre. On voit
que ce font moins les fpectacles qu'il at
taque , que l'écrit fait en faveur des fpec.
tacles , & que l'occaſion l'y a excité plus
que le zéle ; il avoue lui- même qu'il fe
feroit tû , fi l'on n'eût point rompu le
filence. On peut dire d'ailleurs qu'il a écrit
moins en Théologien qu'en honnête
homme ; en forte que la réfutation eſt déponillée
de ce qui auroit pû la rendre enbuycufe
, & qu'elle eft à la portée de tout
le monde.
Le plan des obfervations eft à peu près
celui de l'Efai. L'Auteur du premier oa
vrage a voulu prouver que le Théatre ,
étant purgé des obfcénités qui le rendoient
autrefois condamnable , non- feulement
ne doit plus l'être aujourd'hui , mais encore
qu'il eft devenu une bonne école
pour les moeurs. Les moyens dont il s'eft
fervi n'ont pas paru convainquans au nou.
vel Auteur , qui déclare que la facilité
de les détruire l'a féduit. Et en effet ,
ceux qu'il a employés , s'ils ne font pas
JANVIER. 1753. 123
faneftes. aux fpectacles , nous paroiffent
du moins empêcher que l'apologie qui en
eft faite ne leur foit bien avantageufe.
Il rend juftice aux Poëtes & aux Comédiens
de notre fiécle , fur leur décence &
leur délicateffe ; mais après avoir montré
qu'il reste encore au Théatre des piéces
qui ne le rendent pas auffi épuré qu'on le
dit , & qu'en général il n'y en a point qui
puiffent être bien utiles aux moeurs , il
foutient , ( & c'eft où il s'arrête principalement
) que les anciennes & les nouvelles
font toutes très - dangereufes , furtout pour
la jeuneffe : par la peinture fi vive & fi
» bien variée que l'on y fait , dit - il , de
» l'amour , certe paffion funefte à tous les
» coeurs , à tous les fexes , à tous les âges ;
» on apprend au Théatre à connoître ce
» malheureux fentiment dans tous les degrés
, dans tous fes caprices , à le fen-
» tir , à l'infpirer , à parler fon langage .
ور
» Combien de gens , continue l'Auteur,
» avoueroient , s'ils vouloient être fin-
» cére's , que c'eſt à la Comédie qu'ils ont
pris leurs premieres leçons de galanterie ,
» & qu'ils y ont appris l'art de faire parler
« des feux infpirés , il eft vrai par la nature
, mais que leur fimplicité ne péné-
" troit pas , ou que leur timidité n'ofoit
» faire éclore,
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
→
Une déclaration d'amour dans une
piéce qu'ils ont yû jouer , leur a fait
ouvrir les yeux , les a animés. Cette dér
claration ingénieufe , tendre , écoutée ,
heureuſe , leur trace la route qu'ils cher-
» chent , les flatte du même fuccès. Leur
fituation eft la même que celle de l'a-
» mant , dont on leur offre le tableau ;
» même paffion , même timidité , mêmes
moyens par conféquent à employer.
L'Auteur paffant enfuite aux jeunes
perfonnes de l'autre fexe , entre dans un
femblable détail , mais plus circonftancié ;
cet endroit mérite quelque attention . Il
eft manié avec adreffe , & nous a paru
perfuafif. Les images en font vives , les
applications heureufes & frappantes.
Il donne à cette occafion l'idée d'un
nouveau plan de Comédie , où l'amour
n'entreroit point ; ce plan pourroit n'être
pas impraticable , mais nous doutons qu'il
foit exécuté .
Par rapport aux Comédiens & aug
Comédiennes , l'Auteur en parie fuivant
le préjugé ordinaire , mais cependant avec
ménagement & avec fageffe . Il convient
même qu'il y en a plufieurs dignes à tous
égards de l'eftime & de l'amitié des honnêtes
gens ; mais il réfute fi heureuſement
ce que M. F. a dit à leur égard , que l'on
ANVIE R. 1753 125
étoiroit qu'ils ne peuvent pas être juftifiés
, ou qu'ils pouvoient l'être mieux.
Pour réduire cet ouvrage , it roule fur
ces quatre principes :
Que la Comédie a été jufqu'à préfent ,
& eft encore infructueuse pour les moeurs
qu'elle leur eft même très-nuifible , &
que rien n'eft plus dangereux pour la jeuneffe
, fi fufceptible de mauvaiſes impref
fions.
Que l'art de Moliere , & de ceux qui
Font fuivi en déguifant le danger , Font
rendu plus grand , & que les talens des
Auteurs dramatiques ne font pas des titres
pour juftifier leurs Piéces.
Que les précautions qu'on propofe de
prendre , pour rendre le Théatre moins
digne de cenfure font infuffifantes , &
que tant qu'on y laiffera fubfifter l'amour,
toutes les réformes feront inutiles.
Er que s'il n'y a pas de poffibilité à réduire
le Théatre au point de modeftie
convenable , & à lui ôter ce qu'il a de funefte
, il n'y a pas d'efperance que l'Eglife
leve jamais les cenfures dont on fe plaint .
LETTRE fur les nouveaux bains Médecinaux
. Par M. C*** . Docteur en Mé .
décine. A Paris , chez la veuve Quillan
Imprimeur-Libraire , rue Galande , près la
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
Place Maubert , à l'Annonciation , 1752 .
Avec Approbation & permiffion.
L'Aureur de cette Lettre , infpiré par le
zéle du bien public , fait part à un de fes
amis de tous les avantages qu'on peut retirer
de l'établiſſement qu'on a fait à Paris
des nouveaux Bains Médicinaux , inventés
par M. Guerin de Montpellier. Ce font
des étuves conftruites avec beaucoup d'adreffe
& d'attention . On peut par leur
moyen conduire les vapeurs des aromates,
& de tous les remédes fur les parties du
corps qui en out befoin. La force de ces
vapeurs eft étonnante . Il n'y a rien defi
dur qu'elles ne ramoliffent ; rien defi épais ,
qu'elles ne mettent en fonte ; & le réſultat de
tous ces effets est un torrent de fueurs qui dégage
les vaiffeaux , & entraîne avec lui tout
ce qu'il y a d'impur & d'étranger , qui gêne
les fonctions.
Ces bains décraffent fi bien la peau ,
que ceux qui les prennent , dit l'Auteur ,
croyent être dans le cas d'un ferpent qui
quitte la dépouille. On y adminiftre également
les bains fecs , les fumigations de
toute efpéce & les douches. Avec le fecours
de cette machine , on eft difpenfé
de faire des voyages , & d'attendre la faifon
des bains. On peut y prendre en tout
tems les douches des caux minérales , avec
JANVIER. 1753 .. 127
autant , & même plus d'avantage qu'à la
fource.
L'Auteur entre dans des détails phyſiques
fur l'utilité de ces bains , mais le peu
d'étendue que nous donnons à nos extraits
, ne nous permet pas de le fuivre
dans cette partie. Nous nous contenterons
de faire remarquer avec lui , que les vapeurs
de l'eau font le plus puiffant diffolvant
qu'il y ait dans la nature , & qu'elles
peuvent aifément diffoudre tout ce qui
gêneroit la flexibilité des membres. Les
humeurs épaiffies , les duretés naiſſantes ,
les maladies d'hyver , de printems &
d'automne , celles des vieillards , & la
plûpart de celles des perfonnes du fexe
font traitées avec fuccès par les nouveaux
bains médicinaux.
Les fains comme les malades font intéreffés
aux effets de la nouvelle machine ;
elle foulage prefque tout à coup des laffitudes
, des mal-aifes , des péfanteurs , des
pertes d'appetit qui font l'effet d'une
tranfpiration retenue , & d'un fang lourd
qui ne roule pas à fon aife .
Cette Lettre eft méthodique , bien écrite
, & mérite d'être lue. On y a joint à
la fin , des Certificats de la Faculté de Médecine
& de l'Académie Royale de Chirurgie
, qui font comme des piéces au-
*
Fiiij
128 MERCURE DE FRANCE.
thentiques & irréprochables , qui juftifient
les utiles effets que l'Auteur de la
Lettre rapporte de la nouvelle invention
.
Ces nouveaux Bains Médicinaux font
établis à Paris , rue des Jeûneurs , vis- à- vis
la rue Saint Fiacre , quartier Montmartre
.
LA Société Royale de Londres a mis
le 18 Décembre 1752 , le célébre M. Faget
l'aîné , au nombre de fes Académiciens.
Cet évenement fait honneur à la
Chirurgie de Paris , & confirme la répu
tation d'un de fes Membres les plus illuftres.
La vie de Castruccio Caftracani , Souverain
de Lucques ; traduction de l'Italien
de Machiavel , avec des notes critiques &
politiques ; par M. Dreux du Radier , Avocat
au Parlement de Paris. A Paris , chez
Lambert , rue de la Comédie françoife .
1753. brochure de 67 pages.
L'Hiftoire que nous annonçons eft faire
par un homme de génie , & traduite par
un homme qui écrit bien ; cependant elle
n'eft pas intéreffante. On n'y trouve que
des événemens qui n'ont rien de grand ni
de fingulier. Le portrait du Héros eft ce
JANVIE R. 1752. 129
qui nous a paru le plus piquant , & nous
Fallons copier.
Caftruccio étoit d'une taille avantageufe
,plus grande que
l'ordinaire & bien proportionnée.
Il avoit l'abord fr gracieux &
fi affable , que tous ceux qui lui parloient
s'en retournoient
contens La couleur de
fescheveux tournoit fur le roux : illes
portoit
coupés au - deffus de l'oreille. Il alloit
en tout tems la tête nuë , qu'il plût ou qu'il
neigeât. Il étoit tendre pour fes amis , terrible
à fes ennemis , équitable envers fes
fujets , peu fidéle avec les Etrangers .
Il n'employoit la force pour venir à bout
de fes deffeins que lorfque la rufe ne fuffifoit
pas ; parce que felon lui c'étoit la victoire
qui donnoit de la réputation à un
Prince & non la maniere de vaincre. Perfonne
ne fut jamais plus liardi à s'expofer
aux dangers , ni plus adroit à s'en tirer .
Auffi difoit- il ordinairement , que l'homme
devoit tout tenter & ne jamais perdre.
courage , que Dieu aimoit les braves , puifqu'il
s'en fervoir pour punir les poltrons ..
Soit qu'il badinât , foit qu'il voulûr reprendre
quelqu'un , il avoit l'efprit vif, la
réponſe prompte . Comme il n'épargnoit
perfonne dans fes bons mots , il avoit l'efprit
affez bien fait pour fouffrir qu'on ne
l'épargnât pas lui même .
130 MERCURE DE FRANCE.
Benedicti XIV . Pont . max . olim Cardinalis
de Lambertini opera . in folio v . 12 .
Romæ.
MÉMOIRES d'une Honnête Femme ,
écrits par elle même & publiés par M.
Chevrier. A Londres & fe trouve à Paris
chez forry , Quai des Auguftins. in- 12 .
vol. 3.
L'Honnête Femme qui conte les avantures
a vêcu à Londres , à Paris , & dans quelques
Villes moins confidérables . Elle eſt
très - fidéle à fes devoirs, quoiqu'elle ait un
mari qu'elle n'aime pas , & fucceffivement
plufieurs Amans qui lui foient très - chers.
Plufieurs catastrophes très tragiques &
quelques- unes fort touchantes,laifferoient
du noir dans l'efprit de ceux qui liront le
Roman que nous annonçons , fi l'Auteur
ne l'avoit égayé par des petits Maîtres , des
beaux efprits & des coquettes. Tout cela
nous a paru écrit facilement.
Recueil d'antiquités Egyptiennes , Etrufques
, Grecques & Romaines par M. le
Comte de Caylus . A Paris , chez Defaint
& Saillant , rue S. Jean de Beauvais , in-
4°. v. 1. 1752.
Les monumens antiques font propres ,
dit M. de Caylus , à étendre les connoifJANVIER.
1753. 131
fances . Ils expliquent les ufages finguliers ,
ils éclairciffent les faits obfcurs ou mal détaillés
dans les Auteurs , ils mettent les
progrès des Arts fous nos yeux , & fervent
de modéle à ceux qui les cultivent. Mais
il faut convenir que les Antiquaires ne les
ont prefque jamais envifagés fous ce dernier
point de vue ; ils ne les ont regardés
que comme le fuplément & les preuves de
l'hiftoire. M. de Caylus n'a pas négligé de
tirer des monumens anciens , ces fortes de
lumiéres lorfque l'occafion s'en eft préfenfentée
; mais il paroit que les Arts l'ont
interreffé principalement. Sa méthode
confifle à étudier fidélement l'efprit & la
main de l'Artifte , à fe pénétrer de fes
vues , à le fuivre dans l'exécution ; en an
mot à regarder ces monumens comme la
preuve & l'expreffion du goût qui régnoir
dans un fiécle & dans un pays.
On verra dans le grand & bel ouvrage
que nous annonçons , les Arts formés en
Egypte avec tout le caractére de la grandeur
; de- là paffer en Etrurie où ils acquierent
des parties de détail , mais aux dépens
de cette même grandeur ; être enfuite
tranfportés en Grèce , où le fçavoir joint
à la plus noble élégance les a conduits à
leur plus grande perfection ; à Rome enfan
, oùfans briller autrement que par des
E vj
132 MERCUREDE FRANCE.
fecours étrangers , après avoit lutté quel
que tems contre la Barbarie , ils s'enleveliffent
dans les débris de l'Empire.
Comme les procédés des Arts font infi- .
niment liés avec leur Théorie , M. de
Caylus a cru devoir rechercher fouvent les
moyens dont les anciens fe font fervi pour
opérer . Cette maniere d'écrire fur les antiquités
est très propre à donner aux Ar- .
tiftes quelques idées des belles formes , &
à leur faire fentir la néceffité d'une précifion
dont le prétendu goût d'aujourd'hui
& le faux brillant de la touche ne les écartent
que trop fouvent. Cette voie peut encore
leur rendre des moyens d'opérer qui
me nous paroiffent impraticables que par
la raifon qu'on ne les pratique plus..
M. de Caylus s'eft borné à publier les
monumens qui lui appartiennent ou qui
lui ont appartenu . Il les a fait deffiner
& graver avec beaucoup d'élégance , d'éxactitude
& de dépenfe , & il en donne
des defcriptions dans lefquelles on trouve
la plus grande fimplicité , la plus grande
clarté & la plus grande précision ..
L'INFORTUNE François , ou les Mémoi
res & avantures du Marquis de Courtanges
, traduit de l'Anglois. A Londres & ſe
trouve à Paris , chez la Veuve Caillean
JANVIE R. 1753 .
13:3
rue S. Jacques. 1. vol. in - 12 . 1752.
C'est l'hiftoire d'un homme qui perd
fon ami & la maîtreffe : le premier , parce
qu'il meurt , & l'autre parce , qu'elle a un
pere qui veut un autre gendre. Comme
ce fonds a paru fans doute un peu commun
à l'Auteur , il l'a relevé par des orages
, des nauffrages , des duels , des Illes
inhabitées , des rencontres extraordinaires
& furtout par deux Epifodes affez longs.
Il nous a paru qu'il y avoit de la chaleur
dans ce petit Roman .
ME'DITATIONS chrétiennes pourtous les
jours de l'année , par le R. P. J. Chapuis ,
de la Compagnie de Jefus. Nouvelle Edition
, augmentée de l'Ordinaire de la
Meffe, in- 12, v. 3. A Paris chez Duchêne
Fue S. Jacques.
C'eft un livre plein de méthode & d'onction
qui a été d'an ufage affez général , &
qui doit continuer à l'être .
PRINCIPIA Phyfico-medica in Tironum
medicinæ gratiam conferipta , & c . c'està
dire , Principes de phyfique médecinale
en faveur des étudians en médecine , par
M. Helvetius , Confeiller d'Etat , Premier
Médecin de la Reine , Infpecteur général
des Hôpitaux militaires , Docteur de la Fa134
MERCURE DE FRANCE.
culté de Médecine de Paris', de l'Acadé
mie Royale des Sciences & Honoraire du
College Royal de Médecine de Nancy . A
Paris , chez la Veuve Pierre , Libraire ,
rue S. Jacques , à S. Ambroise 1752. deux
volumes in- 8 °.
Le but de l'Auteur a été de renfermer
dans cet ouvrage toute la phyfique néceffaire
à un Médecin , en commençant par
les Elémens. Il a cherché furtout à remplir
l'intervale qui fe trouve entre la Phyſique
& la medecine & qui eft fi propre à embarraffer
les jeunes gens. Il y difcute avec
beaucoup de fagacité toutes les grandes
queftions qui partagent encore les Phyficiens
; & il traite de plufieurs matieres
qu'on ne trouve pas dans les Livres de
phyfique & qu'on fuppofe cependant déja
connues dans ceux de Médecine . Au refte
il eft fur le point de donner au Public des
ouvrages encore plus importans & plus
étendus. Il s'agira d'abord du méchanif
me fuivant lequel toutes les fonctions s'éxécutent
dans le corps humain en état de
fanté , & il traitera enfuite des maladies
qui atraquent toute l'économie du corps.
& de celles qui n'affectent que certaines.
parties. Il fe propoſe en un mot de joindre
toutes fes obfervations avec celles de
rous les grands. Médecins qu'il a vu prae
ziquer.
JANVIER. 1753. 135
Quelle conftar.ce ne doit on pas aux
lamieres & aux principes d'un Médecin
qui a joui conftamment & qui jouit encore
de la réputation la plus entiere , la plus .
éclatante & la plus étendue.
ESSAL critique fur l'Etabliffement & la
Tranflation de l'Empire d'Occident ou
d'Allemagne, aveclescaufesfingulieres pour
lefquelles les François l'ont perdu , vol.
in- 8°. , par M. l'Abbé Guyon . Se vend à
Paris , chez Villette , rue du Plâtre S. Jacques
; Deffaint & Saillant , rue S. Jean de
Beauvais,de Nuilly, au Palais ; & Quai des.
Auguftins , à l'Image S. Claude.
L'Ouvrage eft divifé en trois parties.
Dans la premiere , l'Auteur fait voir l'établiſſement
de l'Empire par Charlemagne,
fa vafte étendue , fon gouvernement ; fa
poffeffion par Louis le debonnaire , Lothaire
, Louis & Charles le Chauve fes
fils. Après la mort de ce dernier , la Couronne
Impériale paffe à Charles le Gros ,
petit fils de Louis le Debonnaire de la
branche germanique. L'indolence & la.
foibleffe de ce Prince pendant le fiége de
Paris par les Normands occafionnent la
perte de l'Empire pour les Rois de France
, defcendans de Charlemagne. Arnould
bâtard de Carloman , excite les Germains.
13S MERCURE DE FRANCE.
à le foulever contr'eux . Il les engage à dé
pofer Charles le Gros , & fe fait nommer
Roi & Empereur à fa place dans la nation
allemande , & fon fils lui fuccéde . Après ›
s'être ainfi féparée de fes Souverains légitimes
, elle élut fucceffivement Conrard ,
Henri' , Othon , & les autres qui poffédérent
l'Empire Germanique , nommé juſqu'à
Charles le Gros , l'Empire des Frangois.
Tel eft le profil hiftorique de cette
premiere partie , dont les faits , dans une
étendue fuffifante , font à chaque page appuyés
des monumens originaux qui les
renferment.
Après avoir établi la fondation & la tranſlation
de l'Empire , l'Auteur examine les
raifons pour lesquelles les François l'ont
perdu . Il démontre la fauffeté du préjugé
commun, qui attribue cette perte aux affoibliffemens
qui arrivérent par le partagefait
entre les enfans de Louis le Debonnaire .
Sa raifon paroit folide , puifque toutes les
conquêtes de Charlemagne fe trouvoient
réunies en la perfonne de Charles le Gros ,
fous lequel les François perdirent l'Empire.
It en rapporte donc d'autres caufes qu'il
traire en autant de chapitres.
La premiere eft la foibleffe de Louis le
Debonnaire , dont les Fils , les Evêques &
les Seigneurs de ce tems abuférent pour
.
JANVIER. 1753. 137
le dépofer. * funefte exemple dans la poftérité,
qui enhardit fi long- tems les Grands
du Roïaume à méprifer leurs Souverains
à les menacer , à leur faire la guerre ,
feur enlever une grande partie de leur domaine
, & même à le dépofféder comme ik
arriva à Charles le Gros . Toute la feconde
race fur agitée de ces orages.
La feconde caufe fat la puiffance temporelle
des Papes enrichis par les donations
de Pepin & de Charlemagne . Quelques
précautions que ce dernier Prince eûr
prifes pour les contenir dans la foumillion
& la dépendance , infenfiblement il fecouérent
le joug françois. Qui croiroit
que déja Grégoire IV. ofa venir en France
pour dépofer le fils de Charlemagne , dé
fenfeur de l'Eglife de Rome , & qui l'avoit
fi richement dotée ? Mais quelques
Evêques lui mandérent en chemin que s'il
venoit pour excommunier le Roi , luimême
s'en retourneroit excommunié: Char
les le chauve courut les mêmes riſques de
d'Adrien I. On eft frappé du con . La
part
* Déja les Evêques oférent parler en ces termes
à fes fils Louis le Germanique & Charles le Chau
ve en difpofant des Etats de l'Empereur Lothaire.
Autoritate divina ut illud ( Regnum ) fufcipiatis , &
fecundum Dei voluntatem illud regatis , monemus
bortamur atque pracipimuss.
13S MERCURE DE FRANCE.
trafte étonnant qu'il y a entre le ftile humble
& adulateur des Papes , lorfqu'ils ne
pollédoient prefque rien , & le ton fier
& impérieux qu'ils prirent après les conceffions
de nos Rois. Comment depuis
cette époque , quelques-uns prétendirent
avoir droit de difpofer des Couronnes &
en difpoférent effectivement. L'Auteur raporte
les preuves de ces deux tems par les
Lettres des Papes mêmes. Mais comme il
appréhendoit qu'on ne le foupçonnât d'avoir
traduit infidélement , & qu'on ne
voulût pas l'en croire , il a mis en deux
colonnes le latin original à côté de ſa traduction
.
La troifiéme caufe de la perte de l'Empire
eft la démarche que ft Charles le
Chauve d'envoyer demander la Couronne
Impériale au Pape Jean VIII . Ce
Pontife faififfant une occafion à laquelle
il ne pouvoit pas s'attendre , fit gravement
examiner l'affaire dans deux Conciles .
Après y avoir difcuté la vie & la conduite
du Prince , on le jugea digne du fceptre
en menaçant d'excommunication tous ceux
qui s'oppoferoient à cette décifion . De - là
les prétentions des Papes fur les inveftitares
des Empereurs.
La quatrième caufe fur la foibleffe de
Charles le Gros qui fe laiffa honteufement
dépofer.
JANVIER. 1753. 139
La cinquiéme & plus décifive que les autres
, vint de la féparation des Allemans ,
qui refuferent deformais d'obéir aux defcendans
de Charlemagne qui régnoient en
France. L'Auteur difcute cette conduite
far les principes de Grotius , & il en fait
voir l'illégitimité.
Enfin il tire la fixiéme caufe , de l'état
de foibleffe où étoient alors réduits les
Rois de France , hors d'état de revendiquer
leur droit , & de foumettre les rebelles
.
Dans la troifiéme Partie M. l'Abbé
Guyon examine fur quel fondement les
Empereurs d'Allemagne mettent à la tête
de leurs titres celui d'Empereur des Romains
& il obferve que n'ayant pas d'autres fondemens
que leur fucceffion aux droits de
Charlemagne , ils ne devroient pas la prendre
, puifque ce Prince la rejetta toujours.
Il le prouve : 1 ° . par la conduite de Charlemagne.
2. Par les Chartres qui nous
reftent de lui. 3 °. Par des monumens autentiques
qui lui font perfonnels. 4°. Par
des actes de differens particuliers , pallés
fous fon Régne. so . Par le ftile de fes defcendans
Empereurs . 6 ° . Par ce qui arriva
à Louis II. , fon arriere- petit- fils . L'Auteur
fait voir par toutes fortes d'Ecrivains que
les Empereurs avant leur facre n'avoient
140 MERCURE DE FRANCE.
que le titre de Rois de Germanie,
L'Origine de celui de Roi des Romains ;
eft un Anecdote que l'Auteur nous apprend
ici. Il fut donné pour la premiere fois dans
le XII . fiécle à l'Empereur Conrad III . par
une troupe de factieux , qui vouloient enlever
toute autorité dans Rome au Pape
Luce II . Conrad flatté de ce nouveau titre
le donna à fon fils Henri , & dans la fuite
on en fit l'ufage que tout le monde fçait
L'Ouvrage qui eft très- méthodique &
très-profond , cft terminé par l'établiffe
ment & les droits des Electeurs..
***************
BEAUX- ARTS.
A curiofité , Tableau du Cabinet de
M. le Comte de Vence. Cet origiginal
de Reinier Brakenburg, eft gravé par
Noël Lemire , jeune Artifte qui promet
beaucoup nous jugerons bientôt de fon
mérite par les fujers plus nobles que fon
Burin produira fans doute . Le caractere bas
& ignoble d'un Savoyard qui montre la
Curiofité , & les Payfans de différens âges ,
auxquels il fait voir fa rareté n'éxigent aueune
éxactitude de caractere & de deffein.
Il s'agit feulement ici de bien rendre
La couleur & la lumiere du Tableau , &
JANVIER. 1753. 141
c'est ce que l'on trouvera dans cette Eftampe.
Le même Graveur a publié il y a quel
que tems les Nouvelliftes Flamands , d'a
près Teniers ; il demeure rue S. Jacquesvis-
à-vis le College du Pleffis.
IL paroît une nouvelle Carte de la
Louisiane , par le célébre Géographe M.
d'Anville , Sécrétaire de S. A. S. Monfeigneur
le Duc d'Orléans. Cette Carte eft
d'une feuille & demie , & donne un fort
grand détail , principalement de la partie
Maritime. Trois perfonnes diftinguées
dans la Robe , qui ont vû ce morceau
dans le porte- feuille de l'Auteur , où il
étoit renfermé depuis 1732 , défrant qu'il
devînt public , ont fait les frais de la gravure
, que l'on peut affuter être très-bien
éxécutée , & répondre à la précision du
deffein original,
1
142 MERCURE DE FRANCE .
A VIS .
Au fujet de la foufcription propofée pour la
Chapelle des Enfans - Trouvés , exécutée
quant à l'Hiftoire , par M. Natoire Peinare
ordinaire du Roi, & par Meffieurs Brunetti
, pere fils , quant à l'Architectu
re ; gravéepar M. Feffard .
&
L douteus , l'accueil favorable fait par
E fuccès de cette entrepriſe n'eft plus
le Roi , la Reine , Monfeigneur le Dauphin
, Madame la Dauphine , Mefdames
aux trois premieres Eftainpes , la grace finguliere
dont leurs Majeftés & l'augufte famille
Royale ont honoré le Graveur en
foufcrivant pour l'Ouvrage entier , en
font des garans peu équivoques que fa reconnoiffance
ne fçauroit trop tôt publier.
L'avis qu'il fe croit aujourd'hui obligé
de donner au Public , lui en fournit l'heureufe
occafion.
Le nombre des soo foufcriptions auquel
il s'eft fixé par le premier Profpectus ,
eft fur le point d'être rempli . Fidele à fon
engagement , il n'en recevra aucune aude-
là de ce nombre : le prix en fera toujours
de foixante livres , c'eft à - dire , douz
livres par année , ce qui fera pour ceux
JANVIER. 1753 . 143
qui n'ont pas encore fouferit , vingt- quatre
livres en recevant les trois premieres
Eftampes. Ces conditions font les mêmes
qui ont été propofées d'abord , cependant
la dépenfe de l'entrepriſe eft de beaucoup
augmentée .
La planche de la Gloire qui devoit avoir
22 pouces de largeur fur 19 de hauteur
en deux feuilles , fera en une feule de 30
pouces de largeur fur 23 de hauteur , pour
que l'on puiffe mieux juger de fon effet.
La planche Générale qui a auffi été annoncée
de la même grandeur que la Gloire
, fupportera le même changement.
Au papier annoncé du Nom de Jefus ,
on a fubftitué du Colombier pout l'Estampe
du milieu du maître- Autel , & du grandaigle
pour celles des deux côtés, qui fe délivrent
actuellement.
La Gloire , le Tableau de deffus la por
te de la Sacriftie & celui qui eft vis à- vis
feront délivrés en 1753 La Chapelle de
S. Vincent , les deux Tableaux d'à côté
un des foeurs , en 1754. La Chapelle
de fainte Geneviève & les deux Tableaux
d'à côté , & le fecond des Soeurs
en 1755. La planche Générale en 1756.
Ceux qui ne fe feront pas préfentés à
tems pour le trouver du nombre des soo
Soufcripteurs payeront l'Ouvrage entier
96 livres.
144 MERCURE DE FRANCE
Le fieur Feffard , Graveur , demeure
fentement Cloître S. Benoît , vis-à- vi
Puids , à Paris.
REPRESENTATION de la déce
tion inventée , faite & pofée fur la p
du Grand Confeil , rue S. Honoré à Pa
de 10 Septembre 1752 , par François
chand , de Grenoble en Dauphiné ;
fenté par le même à Monfeigneur le
phin à Versailles , le 10 Décembre
même année , en réjouiflance de l'he
rétabliffement de la fanté de Monfei
de Dauphin.
Cette gravûre qui rappelle un
évenement , & qui eft le fruit du zele
citoyen , fe trouve à Paris , chez Dev
rue S. Jacques , à l'Arche d'alliance
S. Benoît. Prix cinq fols.
CHANSON,
TEmoin de mon ardeur fincere,
Allez, volez , zéphir ,
Et rendez ce foupir
A matendre Bergere ,
Un fourir favorable
Offre le prix d'un foin si beau ,
Cueillez: revenez plus aimable ,
Pour partir de nouveau. SPECTA
Si
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
ASTOR
, LENOX
AND TILDEN
FOUNDATIONS
.
YORK PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATIONS
,
Pour partir de nouveau.
SPECTA
JANVIER. 1753.
145
SPECTACLE S.
L
'Académie Royale de Mufique , qui
L'continue toujours les Amours de
Tempé , a retiré la Finta Cameriera , &
donné le Mardi 19 Décembre la Donna
fuperba. Ce nouvel interméde , dont la
Mufique eft de M. Raynauld de Capoue ,
a eu le plus grand fuccès dès le premier
jour. On la trouvé très bien coupé ; toutes
fes parties ont paru bien afforties & à
leur place , & on ne s'eft pas plaint d'un
inſtant d'ennui. Le duo , le trio , le quatuor
, les Ariettes cofi mi piacete , nel mio
periglio eftremo , quando che mi vedramno ,
ont paru les morceaux de plus grande
diftinction.
EXTRAIT
DES HER A CLIDES ,
Tragédie de M. Marmontel.
E
Urifthée , Roi de Sparte , fecondé
par Junon , & jaloux de la gloire
'Hercule , qu'il prétendoit être né fon
jet , poursuivit avec une rage implaca-
G
146 MERCURE DE FRANCE.
ble , la famille de ce Héros après la mort.
Déjanire qui l'avoit occafionnée par la
jaloufie , en avoit eu plufieurs enfans ; on
n'en fçait pas bien le nombre : les garçons
étoient en bas âge , & il y avoit une fille ,
dont la beauté égaloit les fentimens héroïques
; l'Auteur lui donne le nom d'Olimpie.
Déjanire ayant avec les enfans
parcouru differens pays , pour fe fouftraire
à la perfécution d'Eurifthée , prit le
parti de fe réfugier à la Cour d'Athenes.
Demophon , fils de Thefée , y regnoit ;
ce Prince avoit de la générosité & de la
grandeur d'ame , mais il étoit vieux &
fuperftitieux ; fon fils Stenelus étoit plein
de valeur & de feu . Yolas , un des compagnons
d'Hercule , qui n'avoit pû fe réfoudre
à abandonner cette trifte famille ,
ouvre la Scéne avec Déjanire , qui lui
adreffe ces vers .
Echapée aux fureurs d'Argos & de Mycene ,
Puis -je enfin refpirer ? fommes nous dans Athenes
?
Tolas.
Oui , d'un piége mortel nous fommes garantis ;
Voilà ces murs fameux que Minervé a bâtis ,
Voilà ce Temple augufte où Jupiter réfide.
Déjanire.
Seul ami de la veuve & des enfans d'Alcide ;
JANVIER. 1753. 147
Généreux Yolas , que va t'on n'annoncer ,
A cet azile encor faudra t'il renoncer ?
A ce peuple , àfon Roi , Déjanire confuſe ,
N'oſe ſe préſenter ; je fens que tout m'accuſe :
Ici d'Hercule en moi tout croit voir l'aſſaſſin ,
Ce tiffu , ce poifon qui devora ſon ſein ,
Ce bucher où périt le vargeur de la terre ,
Les cris affreux d'Hercule implorant le tonnerre ,
Ses regards furieux , les traits défigurés ,
En lambeaux par fes mains , fes membres déchirés
,
Tout fon fang defféché dans fes veines brûlantes ,
Tout fon corps pénétié de flammes dévorantes ,
Sont les tableaux affreux qui marchant devant
moi ,
Inſpirent à mon nom la révolte & l'effroi.
Yolas confole Déjanire , en l'affurant
que Demophon eft un Prince magnani.
me , & un digne héritier de Thetée qui
fauvera le fang d Alcide ; il vante enfuite
ainfi les vertus de Stenelus.
Vous l'avez vû , Madame , & fa voix confolante
A ranimé l'eſpoir dans votre ame tremblante :
Venez , vous a- t'il dit ; du fouverain des Dieux
Le Temple inviolable eft voifin de ces lieux ;
Vos enfans font les fiens , & leur mere eft fa fille ;
Son Temple doit fervir d'afile à fa famille ;
Alors vers cette enceinte il vous fait avancer ,
Gij
148 MERCURE DE FRANCE
pele lui-même il va vous annoncer ;
De votre fureté fa parole eft le gage :
A fon
Que dis je ? un noeud plus cher en fecret nous
l'engage ,
Il a vu dans les pleurs , & prefqu'à les genoux
Cette fille fi digne & d'Hercule & de yous.
Déjanire,
Tu fattes ma tendreffe.
Yolas.
Interdit à ſa vue ,
Son coeur a repouffé cette atteinte imprévûe ,
Il a caché fon trouble , & dans leur entretien
D'un tranquille refpect affecté le maintien ;
Mais bientôt dans les jeux devenus plus timides ,
J'ai crû d'un feu naiffant voir les progrès rapigue
rée
des.
Déjanire , qui eft abbatue par une lonfuite
d'infortunes , n'eft pas plus affupar
Stenelus que par Yolas , puifque
ce jeune Prince eft obligé de la prévenir
fur les incertitudes de Demophon , dont
le pouvoir eft limité par fes peuples re
butés des malheurs d'une guerre qui dure
depuis long- tems , & qu'il faudra recom
mencer avec Eurifthée , s'il s'obftine à réclamer
les enfans d'Alcide ,
Ici le meilleur Roi ne peut rien qu'à demi ,
Et fon peuple eft fouvent fon plus grand ennemi,
JANVIER . 1753. 149
Déjanire appercevant fa fille , lui dit
d'un ton pathétique en préfence de Stenelas.
Viens , ma fille , on nous livre à l'oppreffeur barbare
,
Dans mon fang à loifir fa main peut le baigner ,
La paix eft à ce prix , & l'on va la figner .
Olimpie.
Pere d'Hercule , & toi , qu'en ces murs on adore,
Pour éprouver ton fang que refte -t'il encore
Ton Temple fert d'afile aux plus vils des mor◄
tels ,
Nous feuls on nous pourfuit jufques fur tes
Autels ;
Quel fort pour les enfans du Maître du tonnerre ?
Tu regnes dans les Cieux , ils rampent fur la
terre ;
A rentrer dans les fers , tu les vois condamnez ;
Hé quoi , Prince ! & c'est vous qui nous abandonnez.
Stenelus.
Mais , jugëz mieux d'un coeur que vos malheurs
.déchirent ;
Si vous pouviez fçavoir Pintérêt qu'ils m'infpirent
: .
Mais quel que foit l'orage , on le peut conjurer ,
Au pied de ces Autels , la paix doit fe jurer ;
Attendons-y mon pere , & fi la politique
G H
150 MERCURE DE FRANCE.
Lui fait tout immoler au repos de l'Attique ;
Libre de la contrainte où le tienr fa grandeur ,
Je refpire , Madame , il vous refte un vangeur.
Déjanire à l'afpect de Coprée , Ambaffadeur
d'Eurifthée , veut fe retirer avec fa
fille. Stenelus l'arrête .
Non , le Roi va venir
L'inftant fatal approche , il faut le foutenir .
Madame , demeurez.
Coprée a été envoyé par fon Maître auprès
de Demophon , plutôt pour empêcher
ce Prince de donner un afile honorable
à la veuve & aux enfans d'Alcide , que
pour traiter de la paix entre les Couronnes
de Sparte & d'Athénes : en conféquence
Coprée demande qu'on lui livre
les Heraclides : Demophon lui répond en
Roi généreux ; & Coprée lui déclare de
nouveau la guerre de la part d'Euriſthée .
Demophon.
Quelle audace !
Va , dis à ton tyran qu'on brave ſa menace ;
Que les derniers débris de ces murs abattus ,
Seront contre le crime un rempart aux vertus.
Mon fils.
Coprée fe retire.
JANVIER. 1753 .
151
Stenelus.
Je vous réponds du peuple & de l'armée-
Seigneur , d'un vain péril bien loin d'être allarmée
,
Athene avec tranſport embraſſera l'honneur
D'aflurer fous fes murs leur vie & leur bonheur.
Coprée refte à Athénes pour révolter
le peuple , & pour divifer en plufieurs factions
la Ville qui eft allarmée. Il veut auffi
tâcher d'intimider ou de tromper Yolas
par de fauffes confidences .Yolas apperçoit
le piége , & au lieu d'être féduit par les
artifices de Coprée , il n'en devient que
plus ardent à fecourir Déjanire & fes enfans.
Demophon troublé par un oracle ,
demande un entretien fecret à Yolas , &
prie les Héraclides de s'éloigner ; cette
priere allarme Déjanire , qui voudroit être
préfente à cet entretien . Demophon lui
fait entrevoir quelques inquiétudes , &
l'avertit qu'il eft menacé par İ'Oracle.
Madame , ces momens ne font jamais tranquilles
,
Mais
permettez
du moins
que
je les rende
utiles
;
Laiffez
-nous
.
Déjanire , en fortant avec Olimpie.
Je frémis.
G iiij
152 MERCURE DE FRANCE
Demophon à Tolas .
Tu me vois accablé ,
J'ai confulté les Dieux , & l'Oracle a parlé ;
Voici ce qu'il m'annonce. Un digne facrifice
Peut feul en ta faveur intérefler les Dieux ,
Pour rendre la victoire à tes armes propice ,
Qu'une fille d'un fang illuftre & glorieux ,
Aux Autels de Cerès le dévoue & périffe.
Aux volontés des Dieux je ne puis m'oppoſer ,
Du fang de mes fujets je ne puis diſpoſer ,
Tous les Chefs de l'Etat défendroient leur fa
mille ;
Eh , quel pere à la mort pourroit livrer fa fille ?
Cet arrêt me confond , je dois te l'avouer :
Où choifir la victime , & quel fang dévouer:
Yolas eft autant effrayé que Démophon
Stenelus furvient qui apprend à fon Pere
que fes troupes font pleines d'ardeur , &
qu'il a tout difpofé pour attaquer les ennemis
auxquels il ne faut pas laiffer le
rems de fe reconnoître . Démophon or
donne à fon fils de fufpendre l'attaque. Ste
nelus en marque fa furprife & brûle du de
fir de défendre Olimpie . Il ne peut s'empêcher
d'apprendre à fon pere la paffion
qu'il reffent pour elle. Démophon lui demande
s'il croit qu'Olimpie y foit fenfible.
Yolas prend la parole , & répond du
coeur d'Olimpie. Démophon comble l'ef
JANVIER . 1753. 153
poir de Stenelus , en lui difant ,
Mon fils , le fang d'Hercule eft un dépôt facré ,
Dont les Dieux font jaloux d'ordonner à leur gré;
Mais fi leur volonté permet que j'en diſpoſe ,
Ne crains point que ton père à ton bonheur s'oppofe.
Stenelus.
Qu'entens-je ! à mes tranſports mon coeur ne fuffit
pas ?
J'embraffe vos genoux , & je vole aux combats.
Démophon.
Je vous ai défendu , je vous défends encore
D'attaquer l'ennemi , du moins avant l'aurore
Allez attendre au camp mes ordres abfolus ,
J'ai mes raiſons , mon fils , ne me réfiftez plus.
Démophon dit enfuite à Yolas :
5
Je vais offrir aux Dieux mon encens & mes larmes
,
Contre eux , vous le fçavez , je n'ai point d'autres
armes ;
Ils ont placé le Thrône aux pieds de leurs Autels
Et les Rois devant eux ne font que des mortels ;
S'ils rejettent mes voeux, tout l'espoir qui me refte
Eft de les éloigner d'un féjour fi funefte.
Olimpie inquiette de voir fortir fa mere
fondant en larmes, s'informe avec empreffement
à Yolas du fujet de cette défolation
; Yolas lui rend compte en frémiffant
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
de l'oracle fatal prononcé par le Grand-
Prêtre. Olimpie , malgré l'amour que lui
a infpiré Stenelus , amour qu'elle fe fait
gloire d'avouer à Yolas, puifqu'il eft fondé
fur la vertu & fur l'eftime que mérite un
Héros naiffant , l'image d'Hercule , Olim
pie fe dévoue à la mort pour le falut de
Les freres .
Le fuccès eft certain , la victime eft offerte.
Tolas.
Qui?
Olimpie.
Moi.
Tolas .
Vous ?
Olimpie.
A tes yeux mon ame s'eft ouverte ;
Tu me connois , tu fçais par quel lien caché
A la vie aujourd'hui mon coeur eft attaché ;
Mais l'amour dans cecoeur n'eft point une foibleffe ,
Il s'immole à ma gloire auffi - tôt qu'il la bleffe ;
Je fçais que des débris du deftin le plus beau
La gloire eft le feul bien quinous fuive au tombeau;
Hercule à fes enfans l'a laiffée en partage ,
Et mon fang doit payer un fi noble héritage.
Tolas.
Dans le coeur d'une mere,ah ! c'eft porter la mor
Eloignons-nous , fuyons de ce funckebord.
JANVIER.
155
1753.
Olimpie.
Nous , fair ? quand les deftins à nos voeux moins
contraires
Ne veulent que mon lang pour rançon de mes
freres.
> Que diroit-on de nous en voyant d'un côté
Un peuple généreux pour notre liberté ,
Se livrer aux fureurs d'une guerre fanglante ;
De l'autre , des ingrats que la mort épouvante ,
Le laiffer en fuyant au milieu du danger
Dont le trépas d'un feul eût pu le dégager.
Mourons , c'eft un triomphe , & non pas un fupplice
; .
Non , Dieux cruels ! mon coeur n'eft point votre
complice.
Yolas ne peut détourner Olimpie de fa
funefte & généreufe réfolution ; il la quitte
en proteftant qu'il va combattre & mourir
comme elle .
Déjanire qui n'eft inftruite ni de l'arrêt
cruel prononcé par l'oracle , ni du deffein
de fa fille , lui vient même annoncer avec
Les plus vives démonftrations de joye , que
Stenelus fe déclare fon vangeur & fon
amant. Olimpie paroit s'attendrir , mais
fans changer ni communiquer fon projet à
Déjanire. La joie de cette tendre mere eft
bientôt troublée par Démophon , qui lai
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
apprend qu'il faut quitter fes Etats &
qu'un vaiffeau et tout prêt pour fa fuite
& celle de fes enfans. Ce coup imprévu
faifit fi fort Déjanire , qu'elle demande à
être livrée au peuple injufte qui profcrit
les Héraclides ; tantôt fuppliante elle fe jette
aux pieds de Démophon ; tantôt furieufe ,
elle fe répand en imprécations ; mais ne
pouvant rien gagner , elle laiffe la fille
avec ce Roi qui eft prefqu'auffi défolé
qu'elle. Le courage d'Olimpie s'augmente
encore à la vue du péril de fa mere & de
fes freres : Démophon a beau vouloir fa
ciliter fon évaſion , Olimpie demeure inflexible
.
On fait rendre à Déjanire un écrit de la
part du Prêtre de Céres , par lequel tout le
miftere eft éclairci. Chaque inftant eft un
furcroît de douleur pour elle ; elle invoque
à grands cris Olimpie qui paroît avec
un vifage ferein ; mais ne pouvant plus
douter que fa mere n'ait tout appris , les
· karmes fuccédent à la tranquillité. Déjanire
ne fe laffe point d'implorer la juſtice
de Démophon , elle demande la mort &
eut être facrifiée au lieu de fa fille qui eft
l'innocence & la vertu même.
Demophon
Ce n'effpoint votre fangque demandent les Dieux
JANVIER . 1753 15.7
Déjanire .
En croyez-vous , grand Roi , cet oracle odieux *
Et l'organe des Dieux eft- il celui du crime ?
Délivrez vos fujets d'un joug qui les opprime :
Ce culte dérefté des Dieux & des Mortels
Outrage la nature & fouille les Autels ;
Décrirez le bandeau que des hommes perfides
Etendent fur les yeux des peuples trop timides ;
Démafquez , confondez leur pieufe fureur :
Ihrefte une hydre à vaincre , & cette hydre eft
Ferreur.
Ofez la terraffer , cette feule victoire
De Théfée & d'Hercule effucera la gloire.
Démophon.
Que dites -vous , Madame ? Et ce grand change
ment
Eft il l'oeuvre d'un jour , d'une heure , d'un ma
ment ?
On va combattre , on fait ce que l'oracle exige »
Et telle eft fur les coeurs la force du prestige ,
Que fi l'ordre des Dieux n'eft à l'inſtant ſuivi ,
Ce Peuple confterné va fe croire affervi ;
De la fraïeur lui- même il ne fera plus maître ,
Et qui fe croit vaincu , ne peut manquer de l'être.
Madame , il faut nous perdre , ou par un noble
effort ,
Vous réfoudre
156 MERCURE DE FRANCE.
apprend qu'il faut quitter fes Etats &
qu'un vaiffeau et tout prêt pour fa fuite
& celle de fes enfans . Ce coup imprévu
faifit fi fort Déjanire , qu'elle demande à
être livrée au peuple injufte qui profcrit
les Héraclides ; tantat fuppliante elle fe jette
aux pieds de Démophon ; tantôt furieuſe ,
elle fe répand en imprécations ; mais ne
pouvant rien gagner , elle laiffe la fille
avec ce Roi qui eft prefqu'auffi défolë
qu'elle . Le courage d'Olimpie s'augmente
encore à la vue du péril de fa mere & de
fes freres : Démophon a beau vouloir fa
ciliter fon évasion , Olimpie demeure inflexible
.
On fait rendre à Déjanire un écrit de la
part du Prêtre de Céres , par lequel tout le
miftere eft éclairci. Chaque inftant eft un
furcroît de douleur pour elle ; elle invoque
à grands cris Olimpie qui paroît avec
un vifage ferein , mais ne pouvant plus
douter que fa mere n'ait tout appris , les
karmes fuccédent à la tranquillité . Déjanire
ne fe lafle point d'implorer la justice
de Démophon , elle demande la mort &
veut être facrifiée au lieu de fa fille qui eft
l'innocence & la vertu même..
Demophon
Ce n'eff point votre fangque demandent les Dieux:
JANVIER . 1753-
15.7
Déjanire.
En croyez-vous , grand Roi , cet oracle odieux
Et l'organe des Dieux eft- il celui du crime ?
Délivrez vos fujets d'un joug qui les opprime :
Ce culte dérefté des Dieux & des Mortels
Outrage la nature & fouille les Autels ;
Décrirez le bandeau que des hommes perfides
Etendent fur les yeux des peuples trop timides ;
Démafquez , confondez leur pieuſe fureur :
Ihrefte une bydre à vaincre , & cette hydre eft
Ferreur.
Ofez la terraffer , cette feule victoire
De Théfée & d'Hercule effucera la gloire.
Démophon.
Que dites-vous , Madame ? Et ce grand change
mient
Eft il l'oeuvre d'un jour , d'une heure , d'un maz
ment
On va combattre , on fçait ce que l'oracle exige »
Et telle eft fur les coeurs la force du prestige ,
Que fi l'ordre des Dieux n'eſt à l'inſtant ſuivi ,
Ce Peuple confterné va fe croire affervi
De fa fraïeur lui-même il ne fera plus maître ,
Et qui fe croit vaincu , ne peut manquer de l'être.
Madame , il faut nous perdre , ou par un noble
effort ,
Vous réfoudte
758 MERCURE DEFRANCE.
Déjanire
Alivrer Olimpie à la mort.
Qu'on m'arrache plutôt ce coeur & ces entrailles ,
Je vais de mille cris rempliffant vos murailles,
Offrir à cet Autel où mon fang eft proſc:it ,
Elle montre fa fille.
Ce flanc qui l'a conçu , ce fein qui l'a nourri ;
Son âge , mon amour , la pitié , la nature ,
Vont d'un peuple attendri foulever le murmure ;
Tous condamnant l'horreur de ce culte inhumain ,
D'un Prêtre furieux vont deſ vouer la main
;
Tous vont avoir pour nous , ma fille , je l'efpere ,
Ou le coeur d'un enfant , ou le coeur d'une mere.
Olimpie pour
faire ceffer les cris de fa
mere , feint de vouloir fe rendre auprès de
Stenelus dont elle eft aimée , & qui deffendra
fes jours. La tendreffe d'une mere eft
pénétrante. Déjanire s'apperçoit du ſtratageme
de fa fille qui veut fe dévouer ,
eile l'empêche de fortir . Yolas vient annoncer
l'arrivée de Stenelus. Olimpie conjure
fa mere de ne fe point prefenter à fon
amant.
&
Je vais intéreffer le Prince à nos malheurs :
Mais nous fommes perdus , s'il voit couler ves
pleurs ;
Laiffez nous.
Déjanire.
Voudrais tu me trabis a
JANVIER. 1753. 159
-
Olimpie.
Déjanire.
Non , Madame.
Hébien , je m'y réfous , je te livre mon ame ,
Ma joïe & mes douleurs , ma vie & mon trépas ,
Tu tiens tout dans tes mains , ne m'abandonne
pas.
Olimpie à Tolas.
Voici le Prince , ami , va fecourir ma mere.
La fcene qui fe paffe entre Olimpie &
le Prince eft touchante & pleine de fentimens
d'une tendreffe héroïque . Olimpie
y déclare fon amour avec une nobleffe &
une élévation digne de la fille d'Alcide .
Ou vainqueur , ou vaincu , n'importe , je vous
aime ;
Vous ne devez mon coeur qu'à l'amour , qu'à
vous -même ,
Vos exploits , vos bienfaits font des droits fuper-
Aus ,
Si le fort vous trahit , c'eft un titre de plus.
Olimpie n'a garde de découvrir à Stenelus
qu'elle eft condamnée par l'oracle à
périr , & qu'elle eft déterminée à facrifier
fa vie pour le falut de fes freres ; elle luk
demande une unique grace.
Stenelus.
Ordonnez
166 MERCURE DE FRANCE.
Olimpie.
Jurez- moi ;
A quelqu'affreux revers que le deftin vous livre ,
Quels que foient ves malheurs , jurez-moi dy fur
vivre ,
De fupporter le jour pour le falut de tous ,
Pour un Pere accablé qui n'eſpére qu'en vous ,
Pour l'Etat dont la gloire en vos vertus réfide ,
Et fi ce n'eft affez , pour les enfans d'Alcide ;
De ces jours précieux jurez de prendre foin.
-St enelus.
Quelferment !
Olimpie
Je l'exige.
Stenelus.
Il n'en eft pas befoini
O'impie
Stenelus.
Mon repos en dépend.
Eh bien, je vous le jure ,
Je vivrai pour vanger vos malheurs , votre injure ,
Pour vous aimer.
Olimpie
Adieu , c'eft trop vous retenir ,
Adieu de vos fermens gardez le fouvenir.
Olimpie déploie après le départ du Prin
ce , toute la grandeur de fon ame dans un
monologue qui fini par ces vers :
JANVIE R. 1753. 161
C'eft à toi que j'afpire ; Hercule, entens ma voix
J'implore ton fecours pour la derniere fois :
Viens animer ta fille à foutenir ta gloire ,
Qu'une mort généreuſe affure ma mémoire ,
Qu'elle m'éleve à toi , qu'elle m'ouvre les Cieux ,
La terre eft un exil pour la race des Dieux .
Olimpie avec ce courage admirable , va
offrir la tête innocente au Prêtre de Céres.
Le peuple fuperftitieux loin de s'opposer à
cet horrible facrifice , y applaudit : le Prê
tre fait éloigner Yolas & tous ceux qui
pourroient le troubler. Le moment fatal
eft arrivé ; Yolas n'a plus d'autre parti à
prendre que de venir confoler Déjanire.
Cette mere qui eft prifonniere & réduite
au dernier defefpoir , commence par maudire
Yolas , elle veut qu'il guide fes pas à
l'end roir où repofe l'objet quelle idolâtre.
C'est envain queDémophon pour confoler
Déjanire, vient lui apprendre la défaite &
la mort d'Eurifthée , & la proclamation
du fils ainé des enfans d'Hercule au thrône
de ce tyran ; Déjanire ne fent que la perte
d'Olimpie , lorfque cette fille fi chérie le
préfente parée en victime & fuivie de Stenelus
fon vangeur , qui raconte à Démophon
avec toute l'impétuofité d'un amant
heureux & triomphant , la maniere done
il a fauvé les jours d'Olimpie..
De vos délais mon armée inquiéte
162 MERCURE DE FRANCE
e ;
Attendoit le fignal , immobile & muette
Vers les triftes apprêts à ſa mort deſtinés ,
Des foldats attentifs les yeux étoient tournés ;
Un Dieu veilloit fur elle . A mes pieds on amene
Montrant Thalès , Confident de Coprée.
Cet efclave Argien , pris fous les murs d'Athêne.
J'apprens que de Cerès le facrificateur ,
L'interprete des Dicux , eft un lâche impofteur ;
J'apprends qu'avec Coprée il eft d'intelligence
Que du tyran d'Argos il remplit la vangeance :
Cependant le bucher venoit de s'allumer ,
Le facrifice horrible alloit fe confommer.
Tout-à-coup au milieu d'un filence farouche ,
Son nom avec effroi vole de bouche en bouche .
De l'esclave fuivi , dans mon trouble mortel,
J'abondonne mon camp , je vole vers l'Autel,
J'arrive quelle image à mes yeux fe préſente r
Le glaive meurtrier levé fur mon amante ,
Ses traits qu'avec horreur la mort alloit couvrir ,
Ses yeux levés au Ciel qui la laiffoit périr.
Le Prêtre fur fa proye alloit fondre en furie ,
Le coup alloit partir ; je parois , je m'écrie ,
Arrête malheureux , fi tu frappes , tu meurs.
Il frémit , il veut voir d'où partent ces clameurs ;
Il rencontre mes yeux que le couroux anime ;
Il voit auprès de moi le témoin de fon crime ,
Il voit qu'il eft trahi ; fon bras défeſpéré
Tourne contre ſo n fein ceglaive préparé .
JANVIER . 1753 . 163
Il tombe dans fon fſang ; ma main tremblante encore
,
Enlève de l'Autel cet objet que j'adore,
Précieuſe victime échapée au couteau ,
Couverte encor du voile , & ceinte du bandeau ,
Je la mene en triomphe aux yeux de mon armée ;
De mon départ encor , je la trouve allarmée.
Ami , voici la fille & d'Hercule & des Dieux ,
Ai-je dir , combattons , triomphons à les yeux.
A ces mots, ou plutôt à l'afpect d'Olympie ,
D'une intrepide ardeur mon rmée eft remplies
On donne le fignal , on ferêle , on combat ,
Mon coeur ſemble paffer dans le coeur du foldat ;
Tout féchit fous nos coups , & la file d'Alcide
A travers ces horreurs , eft l'Aftre qui nous guide.
Argos eft fous vos loix , le Ciel m'a protegé ,
Si j'étois criminel il fe feroit vangé :
Mais pouvoit- il en moi punir comme un outrage .
Le foin de conferver fon plus parfait ouvrage
A Déjanire.
Joignez un prix plus doux , Madame , à ſa faveur.
Déjanire.
Oui , mon fils , je le veux , & j'en fais mon bonheur
;
Elle vous doit la vie , & je vous dois ma fille ;
Vivez , fervez long- tems de pere à ma famille ;
Soyez unis , heureux , c'eft mon plus cher espoir +
Je ne demande aux Dieux que le tems de le voir.
162 MERCURE DE FRANCE
Attendoit le fignal , immobile & muette ;
Vers les triftes apprêts à ſa mort deſtinés ,
Des foldats attentifs les yeux étoient tournés ;
Un Dieu veilloit fur elle. A mes pieds on amene
Montrant Thales, Confident de Coprée.
Cet efclave Argien , pris fous les murs d'Athêne.
J'apprens que de Cerès le facrificateur ,
L'interprete des Dicux , eft un lâche impofteur ;
J'apprends qu'avec Coprée il eft d'intelligence ,
Que du tyran d'Argos il remplit la vangeance :
Cependant le bucher venoit de s'allumer ,
Le lacrifice horrible alloit fe confommer.
→
Tout-à- coup au milieu d'un filence farouche ,
Son nom avec effroi vole de bouche en bouche.
De l'esclave fuivi , dans mon trouble mortel,
J'abondonne mon camp , je vole vers l'Autel ,
J'arrive quelle image à mes yeux fe préfente !
Le glaive meurtrier levé fur mon amante
Ses traits qu'avec horreur la mort alloit couvrir ,
Ses yeux levés au Ciel qui la laiffoit périr .
Le Prêtre fur la proye alloit fondre en furie ,
Le coup alloit partir ; je parois , je m'écrie ,
Arrête malheureux , fi tu frappes , tu meurs,
Il frémit , il veut voir d'où partent ces clameurs ;
Il rencontre mes yeux que le couroux anime ;
Il voit auprès de moi le témoin de fon crime ,
Il voit qu'il eft trahi ; fon bras défeſpéré
Tourne contre ſo n ſein ceglaive préparé..
JANVIER. 1753 . 163
Il tombe dans fon fang ; ma main tremblante encore
,
Enlève de l'Autel cet objet que j'adore ,
Précieuſe victime échapée au couteau ,
Couverte encor du voile , & ceinte du bandeau ,
Je la mene en triomphe aux yeux de mon armée ;
De mon départ encor , je la trouve allarmée .
Ami , voici la fille & d'Hercule & des Dieux ,
Ai-je dit , combattons , triomphons à fes yeux.
A ces mots , ou plutôt à l'aſpect d'Olympie ,
D'une intrepide ardeur mon armée eft remplie ;
On donne le fignal , on femêle , on combat ,
Mon coeur femble paffer dans le coeur du foldat ;
Tout fléchit fous nos coups , & la fille d'Alcide
A travers ces horreurs , eft l'Aftre qui nous guide.
Argos eft fous vos loix , le Ciel m'a protegé ,
¡i j'étois criminel il fe feroit vangé :
Mais pouvoit- il en moi punir comme un outrage .
.e foin de conferver fon plus parfait ouvrage
A Déjanire.
oignez un prix plus doux , Madame , à fa faveur.
Déjanire .
ui , mon fils , je le veux , & j'en fais mon bonheur
;
le vous doit la vie , & je vous dois ma fille ;
ivez , fervez long - tems de pere à ma famille ;
› yez unis , heureux , c'eft mon plus cher eſpoir
ne demande aux Dieux que le tems de le voir.
162 MERCURE DE FRANCE.
Attendoit le fignal , immobile & muette ;
Vers les triftes apprêts à ſa mort deſtinés ,
Des foldats attentifs les yeux étoient tournés ;
Un Dieu veilloit fur elle . A mes pieds on amene
Montrant Thalès , Confident de Coprée.
Cet eſclave Argien , pris fous les murs d'Athêne.
J'apprens que de Cerès le facrificateur ,
L'interprete des Dieux , eft un lâche impoſteur ; '
J'apprends qu'avec Coprée il eft d'intelligence ,
Que du tyran d'Argos il remplit la vangeance :
Cependant le bucher venoit de s'allumer ,
Le facrifice horrible alloit fe confommer.
Tout-à- coup au milieu d'un filence farouche ,
Son nom avec effroi vole de bouche en bouch .
De l'esclave fuivi , dans mon trouble mortel,
J'abondoǹne mon camp , je vole vers l'Autel,
J'arrive quelle image à mes yeux fe préfente !
Le glaive meurtrier levé fur mon amante ,
Ses traits qu'avec horreur la mort alloit couvrir ,
Ses yeux levés au Ciel qui la laiffoit périr.
Le Prêtre fur la proye alloit fondre en furie ,
Le coup alloit partir ; je parois , je m'écrie ,
Arrête malhe ureux , fi tu frappes , tu meurs.
Il frémit , il veut voir d'où partent ces clamers,
Il rencontre mes yeux que le couroux anime ;
Il voit auprès de moi le témoin de ſon crime ,
Il voit qu'il eft trahi ; fon bras défeſpéré
Tourne contre ſo n fein ceglaive préparé..
JANVIER . 1753 . 163
Il tombe dans fon fang ; ma main tremblante encore
,
Enlève de l'Autel cet objet que j'adore ,
Précieuſe victime échapée au couteau ,
Couverte encor du voile , & ceinte du bandeau ,
Je la mene en triomphe aux yeux de mon armée ;
De mon départ encor , je la trouve allarmée .
Ami , voici la fille & d'Hercule & des Dieux ,
Ai- je dit , combattons , triomphons à fes yeux.
A ces mots , ou plutôt à l'afpect d'Olympie ,
D'une intrepide ardeur mon armée eft remplie
On donne le fignal , on femêle , on combat ;
Mon coeur femble paffer dans le coeur du foldat ;
Tout fléchit fous nos coups , & la fille d'Alcide
travers ces horreurs , eft l'Aftre qui nous guide.
rgos eft fous vos loix , le Ciel m'a protegé ,
i j'étois criminel il fe feroit vangé :
#
lais pouvoit-il en moi punir comme un outrage .
e foin de conferver fon plus parfait ouvrage ?
A Déjanire.
ignez un prix plus doux , Madame , à ſa faveur.
Déjanire.
i , mon fils , je le veux , & j'en fais mon bonheur
;
e vous doit la vie , & je vous dois ma fille ;
ez , fervez long - tems de pere à ma famille ;
ez unis , heureux , c'eft mon plus cher efpoir
me demande aux Dieux que le tems de le voir.
30 MERCURE DE FRANCE.
Tu préféres l'état tranquille
Qui fuit la médiocrité
Aux embarras de l'opulence .
Depuis long- temps c'eft ainfi que je penfe ,
Et j'adopte tes fentimens.
Si j'y pouvois joindre les agrémens
Que Minerve fur toi verfa dès ton enfance ,
Ainfi que fur ton front dépouillé de cheveux ;
A l'abri de mon indolence ,
Sans craintes , fans defirs , fans foins , fans efpe
rance ,
Illuftre ami , je me croirois heureux.
Pourquoi languir envain fous ce brûlant tropique
Me difoit , ce matin , un ami prétendu ?
Tandis qu'avec ardeur ici chacun trafique ,
Parmi vos livres affidu
Asien de fúrians tre efprit ne s'applique :
Croyez- moi , c'eft un temps perdu.
Laiffez-la Juvenal , Plaute , Horace , Properce
Ovide , Martial & Perfe ;
Et tout de bon livrez -vous au commerce.
Lorsqu'en France on vous reverra
Avec empreffement on vous demandera :
Hé bien ! qu'apportez vous de l'Inde
Mouffelines , mouchoirs , chites? Et catera.
Non , direz-vous ; au lieu de ces guenilles là ,
J'apporte des lauriers moiffonnés fur le Pinde
Moi ,trafiquer fi donc ; fuis-je fait pour cela
JANVIER . 1753 . 31
Fidele aa Dieu du goût qui toujours m'infpira ,
Aux richeſſes mon coeur fans peine renonça .
Mais j'ai fait raisonner fur les rives du Sinde
La Lyre qu'autrefois Anacréon toucha .
Avec raiſon au nez on vous rira ,
Ét du pauvre Rimeur chacun fe mocquera.
h ! Seigneur Arpagon . trève de remontrance,
i-je dit , en riant , à ce Fefle -Matthieu
Dont l'argent eft l'unique Dieu.
Je ne fuis pas fi poëte qu'on penfe ,
t fur mes intérêts point ne fuis endormi.
Quand vous fçaurez far qui je m'en repofe ,
Je ma tranquillité dont tout le monde glofe ,
Vous ne ferez plus ébahi.
e Pere des François , Vainqueur de Nayerfingue,
Qui de la foule me diftingue ,
De qui j'ai célébré le nom
r des vers qu'avoûroit l'amante de Phaon ,
qui feront chantés fur les bords de la Seine :
'en puis parler ainfi , fans être fanfaron ,
Puifque mon illuftre Patron
¿Qui , comme on ſçait , a le goût aſſez bon ,
Prife un peu les fruits de ma veine. )
Dupleix enfin eft mon Mecêne,
peut-il pas d'un mot me faire un heureux fort ?
Oui , je croirois lui faire tort ,
Si , pour remplir mon coffre fort
Je me donnois la moindre peine.
Lui feul réglera mon deftin.
Biiij
22 MERCURE DE FRANCE.
illufion aux hommes. Hélas ! n'est - ce pas
fe fermer pour jamais tout retour vers la
liberté , que d'être efclave dans le fein
même de l'indépendance ? cela juftifie que
la fervitude eft l'état naturel à l'homme ,
puifque les efforts qu'il redouble fans ceffe
pour augmenter fa liberté , n'aboutiffent
qu'à étendre toujours plus fon efclavage .
XVII.
On n'a qu'à exciter vivement l'amour
propre d'un Sçavant jaloux de faire parade
de fon érudition , pour lui voir auſſitôt
déployer toutes les richeffes de fa mémoire
; c'eft un vafe rempli d'eau qui verfe
pour peu qu'on le fecoue.
XVIII.
Les richeffes doivent paffer pour précicules
à nos yeux , tant qu'elles peuvent
devenir des fources de bienfaits & qu'elles
nous fourniffent le moyen d'exercer notre
générofité ; c'eft lorfqu'on les a employées
pour fecourir les malheureux , qu'on doit
s'en attribuer la feule poffeffion qui doit
être précieuſe en effet. Loin que nous en
foions dépouillés , ne peut-on pas dire
que ceux que nous avons comblé de biens
en nous rendant perpétuellement le témoi
gnage d'une gratitude fans réferve , nous
JANVIER. 1753. 23
en
renvoyent par là même toute la gloire,
Il femble que ces biens , quoique fortis de
nos mains , y reviennent fans ceffe par
l'hommage qu'on nous en fait ; les hommes
peuvent être regardés dans ce cas comme
de fimples adminiftrateurs de nos richeffes
, que nous avons laiffés participer
en partie aux biens que nous leur avons
confiés , mais qui nous en tranſportent
enfuite tous les fruits & toute la gloire,
En nous vouant fans ceffe des marques
d'un attachement fans bornes , ils paffent
une reconnoiffance du droit perpétuel de
propriété que nous confervons fur ces
biens , de forte qu'on peut dire que ces
richeffes font hors de nous , mais font cependant
à nous.
XIX.
Les perfonnes les plus vives font quelquefois
plus dominées par la pareffe que
les autres ; ce font quelquefois les caracté
res les plus bouillans que l'indolence gagne
avec le plus d'empire ; en voici ce me
femble la raison . C'eſt qu'un homme d'un
naturel impétueux & ardent forme tant
de projets en un inftant , voudroit les exécuter
avec tant de célérité , que l'impoffi
bilité de rendre l'exécution auffi prompte
que
le deffein , & la difficulté de faire
24 MERCURE DEFRANCE.
marcher l'un & l'autre du même pas , font
caufe que defefpérant de pouvoir y paryenir
, il tombe dans un engourdiffement
& dans un accablement abfolu .
XX.
de rendre
Quelle injuftice n'y a - t- il pas
des hommages , des refpects à cet homme
dont l'air faftueux & arrogant fait le feul
mérite ? Par quel preftige peut- il fafciner
les efprits jufqu'à le faire déférer les honneurs
dont le feul mérite devroit être décoré
? Pourquoi ces témoignages de vénération
échappent ils au coeur humain qui
fe fait violence en les lui rendant ? Qu'eſtce
qui tient ainfi les fronts des hommes
attachés à la terre ? la contenance fiere &
fuperbe d'Alcidon eft le joug qui les tient
enchaînés , dépourvu de mérite , il a l'art
de fe faire accorder les mêmes honneurs
que s'il pouvoit fe parer de beaucoup de
talens ; il arrache à la volonté du public
par ce fafte impofant qui les éblouit , des
diftinctions extérieures que leur coeur intérieurement
defavoue; il leur fait trahir le
jugement qu'ils portent fur fes qualités perfonnelles
qui ne méritent que le mépris ;
il eft coupable envers la raifon du joug
qu'il impofe aux hommes, en les forçant à
lui rendre un hommage auffi injufte par
ce
JANVIE R. 1753. 25
ce faux appareil de grandeur & de falte
fous lequel ils font néanmoins obligés de
fléchir , & il épargneroit à l'équité & à la
raifon un outrage , s'il rabaiffoit cet ait de
fierté & d'éclat qui l'accompagne partout,
parce qu'il empêcheroit par- là qu'on encenfât
le vice , & qu'on lui rendît des honneurs
aufli peu mérités ; c'eft en dépouillant
ces airs de hauteur & de fierté , que
ne faifant plus aucune violence au jugement
du public , il lui rendroit la liberté
de le méprifer fans contrainte.
XX.
L'orgueil n'eft pas toujours aveugle.Il ne
fuppofe pas toujours une ignorance du mérite
qu'il exagere : tout le crime de l'orgueil
confifte à ufurper injuftement des honeurs
qu'on ' connoît n'être point véritablement
dus ; perfonne n'eft plus perfuadé de la pe
titeffe de fon mérite que l'homme vain , c'eft
pour cela qu'il voudroit fe la cacher à luimême
, & en dérober la vue aux autres .
De là vient qu'il prend un air de hauteur
& de fierté, parce qu'il cherche par là à rehauffer
le prix de fes qualités perfonnelles
pour le faire illufion fur leur médiocrité ;
c'eft un Nain qui cherche à relever fa
tite taille, qui fe redreffe & s'exhauffe tant
qu'il peut pour tâcher de s'aggrandir ; mais
B
pe26
MERCURE DE FRANCE
il arrive de - là qu'il n'en fait que mieux
remarquer fa petiteffe. L'orgueil , en un
mot , n'eft que le fuplément du mérite ,
D'où vient par exemple qu'Arcas dépourvu
totalement de talens , élevé pourtant à
une haute place , ne ceffe de nous rappeller
aux marques de refpects & de foumiffions
que nous devons à fon rang? ne voit- il pas
que la petite idée qu'on a conçue de lui
s'oppofe fans ceffe à ce qu'on lui rende de
pareils hommages ? cependant on doit admirer
fa pénétration , il ne ceffe de nous
reprefenter les témoignages de refpect que
nous devons à fa place , parce qu'il voit
combien il eft facile de les oublier . En
effet qui feroit attentif à les lui rendre ?
s'il ne nous en faifoit lui- même reffoyvenir.
JANVIER. 1753. 27
A MON AMI GIRARD ,
Sur fa nouvelle fortune à laquelle j'ai un
peu contribué.
DE l'injufte fortune à me nuire acharnée
J'ai trouvé le fecret d'adoucir la rigueur ;
Et malgré la haine obſtinée ,
Je fçais jouir de fa faveur.
Ami , veux-tu fçavoir quel est mon ftratagême ?
Il me fut dicté par mon coeur :
T'aimant comme un autre moi- même ;
Je fuis heureux de ton bonheur.
Au même qui vouloit partager fa fortune
avec moi.
Depuis long- tems la natute malade
Ne produit plus , dit- on , d'Orefte & de Pylade s
Dans ce fiécle de fer on ne penfe qu'à ſoi ;
Pour le moindre intérêt on y trahit ſa foi …..
Ami , cet exemple funefte
A nos deux coeurs n'a point fervi de loi :
Comme en toi je trouve un Orefte ,
Tu trouves un Pylade en moi .
Au même.
Deux fincéres amis ne font qu'une perfonne ;
D'un même tout chacun eft la moitié.
Bij
2S MERCURE DE FRANCE.
Entre eux tout eft commun , & l'équité l'ordonne,
C'eft envain qu'autrement l'avarice raiſonne :
Je n'admets point- d'autre amitié ;
Et telle fut toujours la nôtre.
Le penchant , la raifon en forment le lien.
Quand avec un ami l'on partage fon bien ,
C'eft donner d'une main & recevoir de l'autre.
Au même.
Certains efprits formés du plus groffer limon ,
Ami , pourront penfer que de notre union
Je tire feul tout l'avantage ;
Mais j'ai de toi trop bonne opinion ,
Pour croire que jamais tu tiennes ce langage.
Ton rôle eft préférable au mien .
C'eft aux coeurs généreux & faits comme le tien
Qu'il eft donné de goûter cet adage
Qu'un Arpagon ne sçauroit concevoir :
Il eft plus doux , n'en déplaife à notre âge ,
De donner que de recevoir.
Aus même.
Cher ami , dans ce fiècle avare ,
Tu donnes un exemple rate
D'un coeur reconnoiffant autant que généreux :
Mais je ne fçais entre nous deux
De quel côté doit pencher la balance.
Au féduifant appas du gain
Loin de facrifier mon heureuſe indolence ;
Sans fouci pour le lendemain ,
JANVI E R. 1753. 29
J'ai renoncé fans peine à l'opulence .
Mais fixé , par mon choix , dans ma noble indigence
,
J'ai fçu , pour toi fléchiffant le deftin ,
Du palais de Plutus t'applanir le chemin .
Par un jufte retour , ami , tu veux envain
Avecque moi partager ta finance ;
Et , pour vaincre ma réſiſtance ,
Tu me viens étaler d'inutiles raifons .
Trop fatisfait de ta reconnoiffance ,
Je ne puis confentir à recevoir tes dons.
A Pondichery , ce 1. Janvier 1752 . M. D. MA
MONSIEUR DE S. PAUL ,
Confeiller au Confeil fupérieur des Indes , fecond
de Pondichery , & Commiffaire des
Troupes.
DISCIPL ISCIPLE heureux de la Philofophic >
Non celle qu'inventa le farouche Zénon ,
Fanatique martyr de l'auftére raifon
Qu'il outra jufqu'à la folie :
Saint Paul , toi qui paffes ta vie
Entre les bras d'une douce incurie
Vrai partage de l'âge d or ;
Peu curieux d'amaffer un tréfor
A fon poffeffeur inutile ,
Et jaloux de ta liberté ,
Biij
30 MERCURE
DE FRANCE.
ی پ
Tu préféres l'état tranquille
Qui fuit la médiocrité
Aux embarras de l'opulence .
Depuis long - temps c'eft ainfi que je penfe ,
Et j'adopte tes fentimens.
Si j'y pouvois joindre les agrémens
Que Minerve fur toi verſa dès ton enfance ,
Ainfi que fur ton front dépouillé de cheveux ;
A l'abri de mon indolence ,
Sans craintes , fans defirs , fans foins , fans eſpérance
,
Illuftre ami , je me croirois heureux .
Pourquoi languir envain fous ce brûlant tropique,
Me difoit , ce matin , un ami prétendu ?
Tandis qu'avec ardeur ici chacun trafique ,
Parmi vos livres affidu
A sion de fúrianu votre efprit ne s'applique :
Croyez -moi , c'eſt un temps perdu..
Laiffez-la Juvenal , Plaute , Horace , Properce ,,
Ovide , Martial & Perfe ;
Et tout de bon livrez- vous au commerce.
Lorfqu'en France on vous reverra ,
Avec empreffement on vous demandera :
Hé bien qu'apportez vous de l'Inde.
Mouffelines , mouchoirs , chites ? Et catera.
Non , direz-vous , au lieu de ces guenilles là ,
J'apporte des lauriers moiffonnés fur le Pinde.
Moi , trafiquer fi donc ; fuis-je fait pour cela 3-
JAN VI È R. 1753 . 31
Fidele aa Dieu du goût qui toujours m'infpira ,
Aux richeffes mon coeur fans peine renonça.
Mais j'ai fait raiſonner fur les rives du Sinde
La Lyre qu'autrefois Anacréon toucha .
Avec raiſon au nez on vous rira ,
Et du pauvre Rimeur chacun fe mocquera.
Eh ! Seigneur Arpagon , tréve de remontrance ,
Ai-je dit , en riant , à ce Fefle -Matthieu
Dont l'argent eft l'unique Dieu .
Je ne fuis pas fi poëte qu'on penfe ,
Et fur mes intérêts point ne fuis endormi.
Quand vous fçaurez fur qui je m'en repofe ,
De ma tranquillité dont tout le monde glofe ,
Vous ne ferez plus ébahi.
Le Pere des François , Vainqueur de Nayerfingue,
Qui de la foule me diftingue ,
De qui j'ai célébré le nom
Par des vers qu'avoûroit l'amante de Phaon ,
Et qui feront chantés ſur les bords de la Seine :
J'en puis parler ainfi , fans être fanfaron ,
Puifque mon illuftre Patron
Qui , comme on fçait , a le goût affez hon ,
Prife un peu les fruits de ma veine. )
Dupleix enfin eft mon Mecêne.
Ne peut-il pas d'un mot me faire un heureux fort ?
Oui , je croirois lui faire tort ,
Si , pour remplir mon coffre fort
Je me donnois la moindre peine.
Lui feul réglera mon deftin.
Biiij
30 MERCURE DE FRANCE.
Tu préféres l'état tranquille
Qui fuit la médiocrité
Aux embarras de l'opulence.
Depuis long - temps c'eft ainfi que je penfe ,
Et j'adopte tes fentimens.
Si j'y pouvois joindre les agrémens
Que Minerve fur toi verfa dès ton enfance ,
Ainfi que fur ton front dépouillé de cheveux ;
A l'abri de mon indolence ,
Sans craintes , fans defirs ,fans foins , fans efpérance
,
Illuftre ami , je me croirois heureux.
Pourquoi languir envain fous ce brûlant tropique,
Me difoit , ce matin , un ami prétendu ?
Tandis qu'avec ardeur ici chacun trafique ,
Parmi vos livres affidu
A sion de lásians tre efprit ne s'applique :
Croyez- moi , c'eſt un temps perdu.
Laiffez- la Juvenal , Plaute , Horace , Properce ,,
Ovide , Martial & Perfe ;
Et tout de bon livrez- vous au commerce.
Lorfqu'en France on vous reverra
Avec empreffement on vous demandera :
>
Hé bien ! qu'apportez vous de l'Inde.
Mouffelines , mouchoirs , chites ? Et catera.
Non , direz-vous ; au lieu de ces guenilles là ,
J'apporte des lauriers moiffonnés fur le Pinde.
Moi , trafiquer fi donc ; fuis-je fait pour cela
JANVIER. 1753 . 31
Fidele aa Dieu du goût qui toujours m'infpira ,
Aux richeffes mon coeur fans peine renonça .
Mais j'ai fait raisonner fur les rives du Sinde
La Lyre qu'autrefois Anacréon toucha .
Avec raiſon au nez on vous rira ,
Et du pauvre Rimeur chacun fe mocquera.
Eh ! Seigneur Arpagon . tréve de remontrance ,
Ai-je dit , en riant , à ce Fefle -Matthieu.
Dont l'argent eft l'unique Dieu.
Je ne fuis pas fi poëte qu'on penſe ,
Et fur mes intérêts point ne fuis endormi.
Quand vous fçaurez fur qui je m'en repoſe ,
De ma tranquillité dont tout le monde glofe ,
Vous ne ferez plus ébahi,
Le Pere des François , Vainqueur de Nayerfingue,
Qui de la foule me diſtingue ,
De qui j'ai célébré le nom
Par des vers qu'avoûroit l'amante de Phaon ,
Et qui feront chantés fur les bords de la Seine :
(J'en puis parler ainfi , fans être fanfaron ,
Puifque mon illuftre Patron
Qui , comme on fçait , a le goût aſſez hon ,
Prife un peu les fruits de ma veine . )
Dupleix enfin eft mon Mecêne.
Ne peut-il pas d'un mot me faire un heureux fort ?
Oui , je croirois lui faire tort ,
Si , pour remplir mon coffre fort
Je me donnois la moindre peine.
Lui feul réglera mon deftin .
Biiij
32 MERCURE DE FRANCE:
Sans fouci pour le lendemain :
Loin de le fatiguer d'une plainte importune ,
Je lui laiffe le foin de toute ma fortune ;
Peut- elle être en meilleure main ?
METROPHILE.
A Pondichery , le 10 Décembre 1751 .
LE SINGE POET E.
Fable.
DANS P'Inde ilétoit un Rimeur
Qui pour valet n'avoit qu'un Singe
Eertrand feul avoit foin du linge
Et de la garderobe. Auprès d'un tel Seigneur
Cet emploi n'embarraffe guéres.
Defoeuvré , ne fçachant que faire
Le nouveau Protovestiaire
Voulut s'ériger en Auteur.
Embouchons , dit -il , la trompette ;
Mon maître fait des vers , j'en puis bien faire auffi,
Je ne fuis pas fot , Dien merci ;
Que faut-il pour être poëte ?
Coudre une rime au bout de quelques mots
Qui doivent occuper des efpaces égaux ,
Sans qu'une ligne paffe l'autre.
Sans fe donner au diable on peut en faire autant.
JANVIER. 1753. 33
Crainte de nous tromper pourtant ,
Sur l'ouvrage d'autrui nous réglerons le nôtre.
Le Rimeur Cul pelé grimpe fur le Bureau ,
Et fans autre façon , à l'aide d'un cordeau ,
Toife des vers à l'avanture :
Puis fur un papier blanc appliquant fa mefure,
Ajufte , de fon mieux , cent lignes au niveau.
Maître Bertrand bien content de lui-même
Se croyoit au moins un Rouffeau.
Il court à tous venans debiter fon poëme ;
Et fur lui , de concert , tous crierent haro
Maint Rimailleur de cette Ville
N'en fçait pas plus que ce Magot :
Un Sot qui veut faire l'habille
En paroit mille fois plus fot.
Médrophile de Pondichery .
Br
34 MERCURE DE FRANCE.
A MONSIEUR DUPLEIX ,
A l'occafion d'un prefent de 15000 livres.
fait aux Officiers d'un Vaiffeau fur lequel
il avoit compté repaffer en France.
Il s'en
L s'en faut peu que tes l'argeffes
N'épuifent à la fin les immenfes richeffes
Qu'un deftin équitable a mis en ton pouvoir.
Que n'en as-ta mille fois davantage !
Quand on en fait un auffi noble ufage ,
On n'en peut jamais trop avoir.
Pour exercer ta bienfaiſance ,
Il te faudroit tout l'or que tient en fa puiffance
L'avare Souverain de ce rivage noir.
Quelle que foit ton opulence ,
H ne faut qu'une adverfité
Pour te plonger dans la mifere a
Denis, Créfus & Bélizaire
Furent réduits à la mendicité:
Tout eft foumis au fort , le fceptre & la Couronne '
Ne mettent point à l'abri de fes traits.
La Fortune peut bien t'enlever les bienfaits :
Mais , Dupleix , le bien que l'on donne
Eft le feul qu'on ne perd jamais.
JANVIER. 1753. 35
IMPROMPTU AU MÊME ,
Al'occafion d'une vingtaine de mariages qu'il
a faits en donnant mille pagodes de dot à
chaque fille.
DES Orphelines le vrai pere ,
Tandis qu'à tes dépens tu t'amufes à faire
Des mariages à foiſon :
D'être auffi de cette partie
Il me prend tout- à coup une demangeaifon.
Dupleix , feconde mon envie ,
Et tu feras deux heureux à la fois.
Mets enfemble une fille & vingt mille roupies;
Des deux lots me laiffant le choix.
Les deux moitiés feront tellement réparties
Que chacun puiffe être content .
Si j'y manque , je veux que tu me falles pendre.
Je choifirai pour moi l'argent ,
Et laifferai la fille à qui la voudra prendre.
B vj
36 MERCURE
DE FRANCE.
A MONSIEUR DUPLEIX ,
Gouverneur général des Etabliſſemens François
dans les Indes , Commandeur de l'Ordre
Militaire de S. Louis ; le premier jour
de l'an 1752.
MALOR
ALGRE' l'aveugle jaloufie.
Er tous les vains efforts de nos fiers ennemis ,
Vous difpofez des thiônes de l'Afie;
Je vois des Souverains à vos ordres foumis .
Dans cet état brillant où les Dieux vous ont mis
Pour vous quels fouhaits peut-on faire ?
Ou le bonheur n'eft rien qu'une chimere,
Ou de le pofféder l'espoir vous eft permis.
On ne peut felon moi , goûter hors de Paris.
Une félicité complerte :
Mais vous devez bien - tôt revoir ces bords chéris.
Pour y vivre content , Damon , je vous fouhaite
Des jours nombreux , une fanté parfaite ,
Et de véritables amis.
Salabebzingue Grand Nabal du Decan & Sen.
denaëb Gouverneur des Royaumes d'Arcate & de Trie
chenapaly , placés &maintenus par les François.
JANVIE R. 1753 . 37
A Madame Dupleix , le même jour.
OLYMPE , en ce jour , pour étrenne
Vous n'aurez point de moi , de l'or , des diamants
Jamais rimeur ne fit de tels prefens.
On fçait affez que la docte Neuvaine
N'ufe point de ces ornemens.
Mais j'ofe vous offrir un prefent plus durable
Et plus digne de vous : c'eft l'Immortalité,
Acceptez en l'augure favorable.
Oui , votre nom , fur ma lyre chanté ,
Paffera dans mes vers à la postérité .
Mais quelle eft mon erreur extrême !
Mieux que moi vous pouvez vous - même
Immortalifer votre rom ,
Sur les Autels du poëtique empire
près d'Anacréon.
Vous aurez une place aupr
Entre vos mains il a remis fa lyre :
Lui même n'en a pas tiré de plus doux fons.
Le Dieu du goût , daus un même volume;.
Joindra les fruits de votre plume
A ſes immortelles chanfons . *
Parmi quelques chansons qu'a faites Madame
Dupleix ; il y en a dans le goût de celles d'Anacreon
que cet aimavle Poëte ne defauouëroit pas.
38 MERCURE DE FRANCE.
A Phylis , la Fille de Madame Dupleix
PHIL HYLIS, P'Amour & la Fortune
Font de votre bonheur leur affaire commune
Et de leurs dons l'heureux concours
Ne vous promet que de beaux jours.
Toutefois d'un tel avantage
N'allez pas vous enorgueillir.
Vous aurez , je l'avone , un brillant héritage si
Mais il n'eft pas facile à recueillir.
Seule de votre illuftre mere
Vous devez être l'héritiere :
Diamans , Nippes & Bijoux ,
Or , argent , tout fera pour vous-
De la fucceffion , c'eft la moindre partie ,
Philis , & fi vous n'héritez
De fon coeur généreux , de fon rare génie ,
Et de mille autres qualités
Qui font d'elle aujourd'hui l'ornement de l'Afie,
Tandis que fon époux , triomphant de l'envie ,.
En eft l'arbitre & la terreur ;
D'un million quand vous feriez dorée ;
Loin d'admirer votre bonheur ,
Je vous croirois deshéritée.
Son nom fera pour vous un pénible fardeau ,
Si vous n'êtes pas digne d'elle.
Tandis que fous les yeux vous avez ce modéle
Que de les actions le vifible flambeau
JANVIER . 1753 39
Vous engage à marcher dans la même carriere..
Votre félicité , Phylis ,feroit entiere ,
Si vous étiez un jour fon fidéle tableau.
COUPLETS ALAMEME ,
A qui la Princeffe Bégum Saeb propofoit de
la fuivre à Dely où elle promettoit de lui
faire époufer le Grand Mogol , fon Neven.
P Hylis , à vos divins appas
Le Mogol offre fes Etats :
Ne méprifez point cet hommage ,,
A fes foins laiffez-vous gagner :'
Dans le climat le plus fauvage
Il est toujours beau de régner.
Quoi , vous craignez que de fon coeur
D'autres ne partagent l'ardeur !
Rejettez ces vaines allarmes
Que fait naître un foupçon jaloux ;
Si- tôt qu'il aura vû vos charmes ,
Il n'aura des yeux que pour vous.
Refutation de ces Couplets.
Du Mogol & de fes Etats
Vous devez faire peu de cas.
Que pour vous envain il foupire ,
Fuiez un férail odieux.
De vos attraits l'aimable empire-
Vous fera régner en tous lieux.
A Pondichery,ce 1. Janvier 1752. METROPHILE.
40 MERCUREDE FRANCE.
502-104106504 502 506 504 : 504 502 500 500 500 500 50
EXTRAIT
DE SEMIRAMIS
Tragédie lyrique de Metaftaze.
ACTEURS .
SEMIR AMIs en habit d'homme , fous
le nom de Ninus , fon fils , Roi d'Aſſyrie
.
Amans
de Tha-
THA MAR , Princeffe de Bactriane .
MIRTOS , Prince d'Egypte ,
HIRCAN , Prince de Scythie ,
SCITALCES , Prince des Indes , S
mar.
SIBARIS , confident de Sémiramis &
amoureux d'elle en fecret.
L
La fcene eft à Babylone .
ACTE PREMIER.
E théâtre repréfente un grand Portique
entouré de colonnes , aboutiffant
au Pont de l'Euphrate. Près de ce Pont ,
féparé du Portique par une barriere , eft
élevé un Trône préparé pour le Roi d'Alfyrie
, & à côté un fiége plus baspour la
JANVIER . 1753. 4 %
Princeffe de Bactriane. Vis- à- vis du Trône,
font trois autres fiéges . Au milieu du
Portique on voit un autel avec la ftatue
du Dieu Baal. A main droite on découvre
le Pont orné de ftatues dans toute fa longueur
, le fleuve d'Euphrate couvert de
vaiffeaux , & au- delà fur l'autre rivage ,
trois camps dont les tentes font de structure
& de forme différente,
SCENE PREMIERE.
Sémiramis fous le nom & l'habit de
fon fils Ninus , Roi d'Affyrie , entre dans
le Portique entourée de fes gardes & fuis
vie d'une prodigieufe foule de peuples ;
elle donne ordre qu'on aille avertir la
Princeffe Thamar de fe rendre au lieu de
la cérémonie , où les trois Princes s'avancent
pour avoir audience ; en jettant les
yeux fur la foule des fpectateurs , elle y
découvre Sibaris , & faifant un cri de
furprite le fait appeller , ordonnant
en même tems qu'on faffe éloigner tout
le monde.
Sibaris , approchant.
Que vois- je , ô Dieux ! ce n'eft point
une illufion , c'eft elle- même. Il fe prof
zerne.
42 MERCURE DE FRANCÉ.
Semiramis.
C'eſt vous , Sibaris , quelle rencontre !
levez-vous quelle avanture vous a conduit
d'Egypte en Affyrie ?
Sibaris.
Je parcourois les Contrées qu'arrofe
l'Euphrate , lorfque la Renommée a pu
blié que c'étoit en ees lieux queThamar
Funique héritiere du Trône de Bactriane ,
devoit publiquement faire choix d'un
époux , & terminer , en le nommant , les
difcordes que fa couronne & le bruit de
fa beauté ont excitées entre trois Princes
rivaux. L'éclat de cette fête a précipité
mon arrivée à Babylone , où toute l'Ahe
accourt en foule dans ce jour ; mais
quelque merveille que j'efperaffe y voir ,
je n'en attendois point d'auffi furprenante
que left celle de trouver en habit
d'homme , fur le Trône d'Affyrie , cette
même Princeffe d'Egypte , cette Sémiramis
enfin que nous avons fi long- tems re
grettée & pleurée.
Semiramis,
Tais toi , parle bas , chacun ici me
croit Ninus ; c'est fait de mon rang , de
mon honneur & de ma vie , fi l'on viene
à t'entendre.
Sibaris
Qu'entens-je mais Idrene eft-il ici
JANVIER. 1753. 43
avec vous ? où est - il que fait - il ?
Sémiramis,
Ah ! tais -toi , te dis-je , & ne me redis
jamais le nom d'un Barbare.....
Sibaris.
Comment ! cet étranger , cet inconnus
à qui vous aviez donné votre coeur à Memphis.
Sémiramis,
Our , cet ingrat pour qui j'abandonnai
ma Patrie , ma Cour , mon propre
pere & la main du Roi de Numidie ; tu
t'en fouviens , Sibaris.
Sibaris.
Hé comment pourrois-je jamais l'oublier
, moi qui étois alors votre plus inti
me confident , moi qui difpofai felon
vos défirs , la garde de Pharaon que je
commandois , à favorifer votre fuite ?
Semiramis,
Eh bien , tu ne le croiras pas , ce même
Idrene ne me follicitoir à fuir que pour
être mon meurtrier;il tenta de m'affaffiner
Sibaris.
Eh quand ?
Semiramis,
La nait même que je partis avec lui ,
il me frappa d'un coup de poignard , &
du haut du rivage me jetta dans le Nil à
demi- morte.
44 MERCURE DE FRANCE :
$baris .
Ah jufte- ciel ! & laraison ?
Sémiramis .
La raiſon ! ô Dieux ! je ne la fçais
pas.
Sibaris à
part.
Je la fçais bien moi : baut , par quel ha
zard pûtes- vous échaper à tant de dangers
?
Sémiramis.
Il ne m'avoit fait qu'une feule bleffure
qui fe trouva légere , & les branches
d'arbres qui bordoient la rive inférieure
du feuve , rompirent le coup de
ma chue , & me déroberent aux ondes.
Ce n'eft pas ici le lieu de te détailler tour
ce qui m'arriva depuis ; qu'il te fuffife de
fçavoir que j'ai changé mille fois de
meurs , d'habits & de pays , jufqu'à ce
qu'enfin le Grand Ninus , ce fameux Roi
d'Affyrie , foit qu'il fût touché de cette
même beauté qui avoit caufé mes malheurs
, foit que la fortune fe laffât de me
perfécuter , me fit partager fon Trône &
fon lit.
Sibaris.
Scut-il quelle étoit votre origine.
Sémiramis .
Non , je lui déguifai par une fable mon
mom & ma Patrie , je feignis que j'avois
JANVIER. 1753. 45
Lurnaturellement pris naiffance au bord
d'une fontaine , & que les oifeaux m'avoient
nourrie,
Sibaris.
Quoi , après la mort de votre époux ,
n'eft- ce donc pas le jeune Ninus votre fils.
qui lui a fuccedé ?
Sémiramis,
Chacun le croit ainfi , & l'extrême reffemblance
de mon vifage avec le fien ,
trompe tous les yeux.
Sibaris. '
Mais lui -même , comment fouffre - t'il
une autre perfonne aflife fur un Trône qui
lui appartient.
Sémiramis,
J'ai pris foin de lui faire donner une
éducation fi molle & fi effeminée , qu'il
délire bien moins l'honneur de porter le
fceptre , qu'il n'en redoute le poids . Vêtu
de mes habits de femme , il tient actuellement
ma place au fond d'un Sérail où
je l'entretiens dans le genre de vie le plus
propre à achever de lui faire perdre le fouvenir
de fon rang.
[ Après cette expofition du fujet , Sibaris
oubliant le lieu où il eft & les circonftancroit
avoit trouvé le moment le
plus favorable pour déclarer à Sémiramis
la paffion qu'il a pris pour elle en Egypte ;
46 MERCURE DE FRANCE.
mais au moment qu'il ouvre la bouche ,
il est interrompu par l'arrivée de Thamar.
]
SCENE II.
Le moins que je doive ( dit le faux
Ninus à Thamar ) aux grands fervices que
le Roi de Bactriane votre pere a rendus
à l'Affyrie , dont il fut plutôt le défenfeur
que le tributaire , eft de procurer à ſa
fille un époux digne d'elle.
[ Il ajoûte que les trois Souverains qui
Ja recherchent en mariage , vont fucceffivement
paroître à fes yeux , afin qu'elle
puiffe les examiner , & choifir entr'eur
felon fon goût. Il s'affied fur fon Trône
, & Thamar fur le fiége plus bas préparé
à côté du Trône ; Sibaris fe tient debout
près d'eux ; la foule des fpectateurs
fe raproche cependant on voit les trois
Princes s'avancer le long du pont de
l'Euphrate , précedés d'une nombreuſe
mufique Barbare , & fuivis de trois files
d'Egyptiens , de Scytes & d'Indiens, chacun
telon l'appareil , l'habillement & les
ornemens de fon pays. Ils viennent jufqu'à
la barriere qui fépare le pont du
portique près de la balustrade qui entoure
le Trône ; on ouvre la barriere . Mirtos
Roi d'Egypte , entre feul & adreffe à Tha
JANVIER. 1753 . 47
mar fa déclaration d'amour & fon compli
ment , pendant lequel il eft interrompu à
diverfes repriſes par Hircan Roi de Scytie
, qui eft resté en dehors de la barriere
jufqu'à ce que Ninus adreffant la parole à
Hircan , lui dife qu'il ignore fans doute
les coutumes d'Affyrie , & que ce n'eft
pas l'ufage à Babylone d'interrompre les
gens qui parlent . Hircan réplique qu'il ne
croyoit pas être venu dans un pays où il
fût défendu de parler, Ninus après avoir
fait affeoir le Prince d'Egypte fur un des
trois Géges préparés vis - à- vis du Trône ,
demande à Thamar ce qu'il lui femble de
ce Prince , à quoi celle- ci réplique qu'elle
le trouve fade & ennuyeux . On ouvre
la barriere à Hircan qui s'approche de la
balustrade. ]
Semiramis.
Vous pouvez parler à préfent , la Prin
ceffe eft prête à vous écouter.
Hircan.
Comment ! il faut fe taire quand vous
le voulez , & parler quand il vous plait,
Sémiramis.
Parlez , fi vous voulez,
Hircan.
Hé bien , je parlerai. d Thamar , Prins
ceffe , le Souverain de la Scytie vient pour
48 MERCURE DE FRANCE .
vous époufer , des épaifles Forêts qui ombragent
les fommets du Caucafe . C'est - là
que les Scythes vivent fans autre loi que,
leur volonté ; changeans de demeure à
chaque fois que nous y invite le changement
des Saifons , nous habitons des Villes
errantes , nos chariots font nos maifons
, nos propres perfonnes en font les
remparts. N'attendez de moi ni foupirs ,
ni langueurs ; j'en ignore l'ufage efféminé
: un Scyte ne fçait qu'endurcir fon
corps aux rigueurs du froid & du chaud
combattre les hommes & terraffer les bêtes
farouches .
[Hircan , après ce difcours , va s'affeoir
auprès du Prince d'Egypte ; Ninus demande
à Thamar comment elle a trouvé
celui- ci . Barbare & extravagant , répliquet'elle.
On ouvre la barriere à Scitalces
Roi des Indes. ]
Sibaris.
Jufte ciel ! que vois je , c'eft Idrene ;
quelle rencontre fatale !
Sémiramis.
O Dieux ! quel objet fe préfente à mes
yeux ! eft ce là Scitalces.
Sibaris , à part.
Oui , Seigneur.
C'est lui .
Semiramis,
Scitalces ,
JANVIER. 1753. 49
Scitalces , envisageant le
Roi d'Affyrie.
Ah ciel ! qu'est-ce que j'apperçois ? Hircan
, dites- moi , eft- ce là le Roi ?
Hircan.
Sans doute .
Scitalces , à part.
C'est elle !
Sémiramis.
Prince , eft -ce vous qui vous nommez
Scitalces .
Scitalces.
Il est vrai , je me nomme ainfi .
Sémiramis.
Quel fon de voix ! je friffonne.
Scitalces.
Quelle demande ! je me meurs.
[ Hircan voyant pâlir Scitalces , s'approche
pour en fçavoir le fujet ; celui - ci répond
que c'eft de frayeur & d'inquiétude
de fe voir en tête d'un rival auffi dangéreux
que lui . Thamar demande au faux
Ninus quelle eft la caufe de fa rougeur
foudaine ; il réplique que c'eft une vapeur
à laquelle il eft fujet ; cependant
Scitalces veut commencer fon difcours ;
mais à chaque fois qu'il jette les yeux fur
Ninus , fon trouble augmente à tel point
qu'il ne peut prononcer que des mots
entrecoupés. Thamar prenant fon emba-
C
50 MERCURE DE FRANCE .
ras pour un effet de fa paffion , lui fait
entendre qu'elle eft plus touchée de fon
filence que de l'éloquence de fes rivaux
& le fait affeoir à côté d'eux ]
Scutalces s'affeyant , à Hircan.
Mais quoi c'eft bien là le Roi d'Affyrie.
Hircan.
Affurément , je vous l'ai déja dit.
C'eft elle.
Sicitalces à part ·
Hircan à part.
Il a perdu l'esprit.
Thamar s'étonne de ce que Ninus ne
lui demande pas ce qu'elle penfe de ce
troifiéme Prince ; Ninus l'avertit qu'il a
crû remarquer dans la phyfionomic de ce
dernier , tous les fignes d'une ame perfide
; Hircan s'impatiente de ce que la
Princeffe ne décide pas affez promptement
; elle de fon côté affure qu'elle eft
prête à déclarer fon choix ; mais Ninus
veut auparavant que les trois Princes jurent
folemnellement d'agréer fans plus
de difpute , le choix de la Princeffe ; ils
fe levent & font le ferment la main fur
l'autel de Baal , à l'exception d'Hircan
qui refufe d'en approcher , & jure une
main fur fa poitrine & l'autre fur fon épée.
On Scyte , dit-il , ne connoit d'autre antel
JANVIER. 1753 . 33
que fon coeur , ni d'autre Dieu que fon épée ,
Cette cérémonie finie, laPrinceffe après un
court remerciment aux Princes d'Egypte
& de Scythie , fait affez connoître qu'elle
va nommer Scitalces , lorfque Ninus l'interrompant
,lui confeille de différer, d'examiner
encore , & de prendre le tems néceffaire
pour un choix de cette importance
; il invite les trois Princes à fe trouver
le foir à un feftin Royal où la Princefle
déclarera fon époux les Princes y confentent
, excepté le Roi de Scythic qui
fait hautement éclater fon mécontentement
de ce retard . Ninus fe retire en recommandant
de nouveau à la Princeffe de
faire de férieufes réflexions , & de ne pas
fe laiffer prévenir par les yeux. ].
Je ne fçai pas ( lui dit- il ) lequel des
trois vous plait davantage ; mais penfezy
, & croyez que peut-être tel vers
qui penche votre choix , en eft le plus indigne
; les chaînes de l'amour auroient
trop de douceur fi la beauté de l'ame
répondoit toujours à celle du viſage.
SCENES I V. & V.
Thamar reſte avec les trois Princes ,
fait des avances affez marquées à Scitalces,
dont l'embaras redoublant de plus en plus
il fe retire après quelques difcours ambi-
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
gus & fans fuite , que la Princeſſe attribue
au chagrin que lui donne le retard caufé
par les ordres de Ninus. La fcene fuivante
fe paffe en bravades de la part d'Hircan
qui malgré les remontrances que lui fait
Mirtos fur l'obéiffance due aux ordres du
Roi , veut que la Princeffe fe déclare à
Finftant pour lui , & en railleries de la
part de la Princelle qui fait croire à Hircan
qu'elle eft tout de bon amoureufe de
Jui . ]
SCENE VI.
HIRCAN , MIRTOS .
Hircan.
Vous avez entendu la Princeffe , vous
avez vû combien elle eft glorieufe de m'a .
voir rendu fenfible. Rival infortuné , je
vous entends foupirer , je connois vos
douleurs ; changez de penfée , croyezmoi
, prévenez votre difgrace , & retournez
fans tarder davantage vous confoler
en Egypte.
Mirtes.
Vous me faites pitié de ne fçavoir
pas diftinguer l'ironie de la louange ;
ne voyez -vous pas que Thamar n'avoit
en vue que de vous faire fentir la témérité
de votre préfomption ?
JAN VIER. 1753. 53
Hircan.
Qu'eft-ce à dire ? plus j'apprends vos
ufages & moins je les comprends ; les paroles
peuvent donc avoir plus d'un fens
en ce pays - ci ; déja on ne peut y parler
nife taire que par la volonté d'autrui ; il
faut un ordre du Roi pour pouvoir jouis
de ce qu'on aime ; quel caprice du fort
m'a conduit parmi des gens dont les coutumes
font fi étranges ?
Mirtos.
C'est ainsi , Prince , que l'on vit en
Affyrie ; il eft convenable chez un peuple
poli d'adoucir vos moeurs fauvages ;
on ne parle point d'amour à des Reines du
ton dont vous le faites ; ne croyez pas
être ici avec vos ruftiques habitantes des
Forêts du Caucafe .
Hircan.
Eh quelle eft donc votre maniere defaire
l'amour ?
Mirtos.
Ici l'on admire dans un refpectueux ftlence
la beauté que l'on adore ; on fe
tait , on foupire , on fe plait dans fes
tourmens , on endure fans fe plaindre
le poids de fes fers ; les chaînes que fait
porter l'amour ne peuvent jamais être. que
légeres .
C iij
54 MERCURE DE FRANCE:
Hircan.
Et enfuite on obtient la récompenfe
Mirtos.
Et enfuite on l'efpére.
!
Hircan.
On efpére pauvre récompenfe ! l'amour
fe traite plus raifonnablement parmi
nous ; dès la premiere entrevue on y déclare
fes fentimens fans hésiter ; on en
change auffi tôt fi l'on eft bien reçu , on
aime tant qu'on y trouve du plaifir , &
Fon ceffe d'aimer dès qu'on y trouve du
tourment.
Mirtos.
Ou vos moeurs font bien barbares , on
l'on n'aime point véritablement parmi
vous ; les peines ont des plaifirs pour
les vrais amans , un coeur fidéle n'oublie
pas fi aifément une ingrate
Hircan .
.....
Hé bien , aimez à votre maniere , j'y confens
, pour moi je ne quitterai pas la
mienne ; il n'y a pas de plus grande folie.
que de fe rendre tous les jours miférable
en travaillant pour être heureux ; je fais
ailément aux belles des fermens d'amour
& de fidelité , pourquoi n'aurai-je pas
la même facilité à les rompre il fort.
JANVIER. 1753 . 5.5
SCENE VII.
Mirtos feul .
[ Mirtos refte à faire un court Monologue
fur le pouvoir de l'amour ce Monologue
eft du nombre de quantité de fcenes de
piéces Italiennes en mufique , qui ne font
faites que pour amener une maxime d'Opéra
, ou quelque comparailon tirée des
vents ou de l'agitation des flots, qui donne
lieu à l'Acteur de déployer fa voix dans un
grand air. ]
SCENE VIII.
Le Théâtre change , il repréfente les
jardins fufpendus de Sémiramis ; on y
voit de hautes allées d'arbres fur des terraffes
portées par des colónnes , & des
par des voûtes & des ar collines formées
cades les unes fur les autres.
SCITALCES , SIBARIS.
Sibaris.
....
Quelle joye n'ai- je pas à vous revoir s
cher ami ? permettez- moi de vous nommer
encore d'un tel nom , Seigneur ..
Euffai-je jamais dû croire que dans la perfonne
du Prince des Indes , je retrouverois
un jour mon cher Idrene ?
Ciiij
56 MERCURE DEFRANCE.
3
Scitalces.
Alors je me plaifois à déguifer pendant
mes voyages mon nom & mon rang pour
éviter toute la foule & l'embaras que traîne
après foi la grandeur importune . O
mon cher Sibaris , plût aux Dieux que je
n'euffe jamais été poffédé de cette folle envie
de parcourir l'Univers qui me fir
abandonner la Cour de mon pere ; je
n'cuffe jamais mis le pied en Egypte , je
n'y euffe pas pris une paffion tyrannique
qui n'a ceffé depuis de troubler le repos
de ma vie ; je n'aurois pas aujourd'huy
fous les yeux , pour comble de douleurs ,
l'image vraye ou fauffe de la perfide Sémiramis.
Sibaris.
Sémiramis , dites- ous ? elle eft avec
vous en ces lieux ?
Scitalces.
Comment ! êtes vous donc aveugle ? ne
l'avez- vous donc pas reconnue dans Ninus
?
Sibaris.
Dans Ninus quelle illufion ?
Scitalces.
Je l'ai reconnue , vous dis -je : fes yeux ,
les traits , fon gefte , le ton de fa voix , &
plus que tout le reste , fon trouble & le
mien; ahmon coeur n'a pu s'y méprendre;
JANVIER. 1753. $7
fi vous fçaviez combien à ce fatal afpect
je l'ai fenti treffaillir dans mon fein ...
Sibaris.
Votre idée toujours remplie de cette
image s'eft laiffée tromper à quelque reffemblance
. Sémiramis auroit- t'elle pu
demeurer inconnue à Mirtos fon propre.
frere..
Scitalces.
Mirtos ! ne fçavez- vous pas qu'il a été
élevé à la Cour de Bactriane ?
Sibaris.
Mais trois -luftres fe font écoulés depuis.
votre fuite d'Egypte ; depuis un fi long,
tems on n'a eu aucune nouvelle de Sémiramis
, & il n'y a perfonne qui ne l'a croye
morte..
Scitalces..
Eh ! qui devroit mieux le croire que moi,,
qui la nuit de notre fuite lui plongeai.
dans le fein ma propre épée ?
Sibaris.
Vous , o Dieux !
Scitalces.
Voudrois-tu que j'euffe laiffé fans pu
nition le crime de la perfide ? Tout ce
que tu m'avois découvert étoit vrai , Sibaris.
Je me rendis au lieu du rendez - vous
qu'elle m'avoit marqué. L'infidelle y vint.
bien tôt après moi. Nous prîmes enſemble:
CY
58 MERCURE DE FRANCE.
la fuite.Mais à peine étions nous fortis des
jardins du Palais , que je découvris les af
faffins dont tu m'avois donné avis . Mon
rival étoit pofté dans le bois avec un gros
de gens armés.
Sibaris.
Et le reconnûres vous ?
Scitalces.
Non. Ma vengeance feroit fatisfaite ,
j'euffe pu noyer 'ma rage dans le fang
du lâche .
Sibaris.
Mais comment vîntes-vous à bout de
vous dérober vous-même au piége qu'on
vous avoit tendu ?
"Scitalees ..
A peine cus- je apperçu les affaffins ,
qu'avant que d'être à leur portée , je m'échappai
à la faveur des arbres & de l'ob
fcurité. Mais auparavant , faifi des tranf
ports d'une jufte colere , je perçai de ma
main l'indigne Sémiramis , & la précipitai
dans le Nil
Sibaris.
Quoi la lettre que je vous avois écrite
a été l'unique caufe de fa mort ! Ne fuffifoit-
il pas en l'abandonnant de vous venger
d'elle par l'oubli ?
Scitalces.
Hélas ! peut être en effet ai- je pouffé
JANVIER. 17539 59′
trop loin ma vengeance ? Mais qui peut
retenir les juftes mouvemens d'un coeur fi
cruellement trahi ? Jaloux , défeípéré ,
j'allouvis ma fureur fans pouvoir redonner
le calme à mon ame. La trahifon , le
lieu , le fleuve , le poignard , le fein percé
de la perfide fe peignent continuellement
à mon imagination ; fans colle je lis & je
relis cette lettre fatale....
Sibaris.
Comment ! yous l'avez encore ? Pourquoi
conferver ce papier qui n'eft propre
qu'à nourir vos douleurs ?
Scitalces .
Je veux le garder éternellement pour
ma propre juftification.
Sibaris.
Seigneur , je fuis perdu , fi vous lailfez
rien entrevoir ici de ce myftere . Songez
que Mittos ne manqueroit pas de
fur moi l'infortune de fa fæeur.
Scitalces.
venger
Raffure- toi. Je garderai inviolablement
le filence. De ton côté , garde- toi de donner
à connoître que tu m'ayes connu en
Egypte fous le nom d'Idrene .
Sibaris.
Ne craignez rien ; & furtout chaffez
de votre efprit cette imagination chimérique
qui vous fait voir Sémiramis dans
Cvj
o MERCURE DE FRANCE.
la perfonne de Ninus . Offrez à Thamar
un coeur plus tranquille , & que fa poffeffion
vous ferve à étouffer les reftes d'un
funefte amour.
AIR.
Dans un nouvel Hymenée
Cherchant un nouveau plaifir
D'une flamme infortunée
Eteignez le fouvenir.
Vorre bleffure profonde
Y trouvera du repos.
Ainfi fur les bords de l'onde
Les flots vont chaflans les flots.
Ce n'eft qu'en changeant d'objets
Qu'on foulage fa foibleffe.
Ee dur acier qui nous bleſſe
Guérit les maux qu'il a faits .
Souvent contre un mal extrême ;
Un poifon offre un fecours.
Le remede de l'amour
N'eft autre que l'amour même,
SCENES IX. XI. XII & XIII .
[ Tandis que Scitalces fait réflexion
qu'en effet il peut s'être abafé fur la reffemblance
, il eft abordé par Thamar , qui
après quelques nouvelles avances , dont
FANVIER. 1753. Gr
il fe défend, lui vient annoncer que le Roi
d'Affyrie veut l'entretenir en particulier.Le
Roi entre , & Thamar fort en lui recommandant
les intérêts de fon coeur. L'entrevue
débute par un grand trouble de part
& d'autre , beaucoup d'à parte , & de paroles
entrecoupées. ]
Semiramis,
Qu'avez vous , Prince ? au lieu de me
parler vous changez de vifage. Vous femblea
troublé.
Scitalces.
Hélas ! Seigneur , je ne puis jetter les
yeux fur vous fans y. retrouver tous les
traits d'une femme infidéle pour qui je
reffentis en Egypte la plus violente paffon.
A chaque fois que je vous apperçois.
je crois toujours que je vais lui parler.
Semiramis .
Cette reffemblance eft donc bien frappante.
Scitalces.
A tel point que je ne puis me perfuader
que ce ne foit pas l'infidelle fous un autre
habit.
Semiramis.
Si , elle me reffemble auffi parfaitement
vous le dites , elle n'eſt que
pas infidelle .
Scitalces avec une extrême violence.
Ah ! lâche traîtreffe , ah ! perfide , ame
MERCURE DE FRANCE.
la perfonne de Ninus. Offrez à Thamar
un coeur plus tranquille , & que fa poffeffion
vous ferve à étouffer les reftes d'un
funefte amour.
AIR.
Dans un nouvel Hymenée
Cherchant un nouveau plaifir
D'une flamme infortunée
Eteignez le fouvenir.
Votre bleffure profonde
Y trouvera du repos.
Ainfi fur les bords de l'onde
Les flots vont chaflans les flots.
Ce n'eft qu'en changeant d'objets
Qu'on foulage fa foibleffe.
Ee dur acier qui nous bleffe
Guérit les maux qu'il a faits.
Souvent contre un mal extrême ,'
Un poiſon offre un fecours.
Le remede de l'amour
N'eft autre que l'amour même,
SCENES IX . XI. XII & XIII .
[ Tandis que Scitalces fait réflexion
qu'en effet il peut s'être abafé fur la ref
femblance , il eft abordé par Thamar , qui
après quelques nouvelles avances , dont
JANVIER. 1753.
il ſe défend , lui vient annoncer que le Roi
d'Affyrie veut l'entretenir en particulier.Le
Roi entre , & Thamar fort en lui recommandant
les intérêts de fon coeur. L'entrevue
débute par un grand trouble de part
& d'autre , beaucoup d'à parte , & de pa.
roles entrecoupées . ]
" Semiramis.
Qu'avez vous , Prince ? au lieu de me
parler vous changez de vifage . Vous femblez
troublé .
Scitalces.
Hélas ! Seigneur , je ne puis jetter les
yeux fur vous fans y retrouver tous les
traits d'une femme infidéle pour qui je
reffentis en Egypte la plus violente paffon.
A chaque fois que je vous apperçois.
je crois toujours que je vais lui parler.
Semiramis.
Cette reffemblance eft donc bien frappante.
Scitalces . 1
A tel point que je ne puis me perfuader
que ce ne foit pas l'infidelle fous un autre
habit.
Semiramis.
Si elle me reffemble auffi parfaitement
que vous le dites , elle n'eſt pas infidelle.
Scitalces avec une extrême violence.
Ah ! lâche traîtreffe , ah ! perfide , ame
61 MERCURE DE FRANCE.
fans foi & fans amour ! née pour la honte
& le malheur de ma vie ....
Semiramis,
Hola, Scitalces, quel tranfport infenfé
Scutalces.
Je m'égare. Ah ! Seigneur , pardonnez
à la fougue d'un Prince malheureux qui
ne fe connoît plus , tant il a l'efprit préoccupé
de l'idée fatale qui le pourfuit.
Semiramis .
Si elle étoit préfente à vos regards comme
elle eft préfente à votre imagination ,
loin de lui montrer tant de fureur , vous
lui demanderiez plutôt pardon de vos injuftices
, & peut- être l'obtiendriez - vous .
Scitalces , à part .
C'eft elle. Faifons- lui voir que tout mon
amour s'eſt tourné en mépris. à Semiramis.
Seigneur , fi vous le voulez , tout changera
de face pour moi. Mon coeur , le plus malheureux
qui fut jamais , peut devenir le
plus fortuné.
[ Semiramis croit qu'ldrene va fe découvrir
entierement. Mais au contraire il
la prie avec de vives inftances de déterminer
en fa faveur le choix de la Princefle
de Bactriane. Semiramis , après un premier
mouvement de jaloufie , fe remet ,
& lui donne le change de nouveau en lui
promettant tour d'un air fort indifferent.
4
JANVIER . 1753 63
Thamar rentre , impatiente d'apprendre
fon fort , Semiramis va au-devant d'elle ,
& lui dit de ne pas compter far Scitalces ,
& qu'il n'y ent jamais de coeur plus ingrat
ni plus inflexible . Scitalces à diverſes reprifes
, veut entrer dans la converſation .
A chaque fois Semiramis fe met entre
deux , & l'interrompt pendant long- tems ,
jufqu'à ce qu'enfin lePrince franchiffant cet
obftacle , adreffe la parole à Thamar dans
les termes les plus paffionnés, & fe retire. ]
Thamar:
Je n'y comprens rien. Il eft également
exceffif dans fon filence & dans fes paroles.
Seigneur , vous l'avez entendu , il
parle tout differemment que vous ne me
difiez.
Semiramis.
Je l'ai prévu , qu'il chercheroit à vous
tromper. Ah ! vous ne fçavez pas combien
il eft accoutumé à feindre : combien
il pofféde l'art trompeur de peindre fur
fon vifage mille mouvemens qu'il ne reffent
pas : combien fa bouche eft faite à
exprimer d'autres fentimens que ceux de
fon coeur. Fiez - vous à moi , Thamar . Je
le connois mieux que vous , & ne cherche
ici
que votre avantage .
Thamar.
Seigneur , je connois toute l'étendue de
61 MERCURE DE FRANCE.
fans foi & fans amour ! née pour la honte
& le malheur de ma vie....
Semiramis:
Hola, Scitalces, quel tranſport infenfé !
Scitalces.
Je m'égare. Ah ! Seigneur , pardonnez
à la fougue d'un Prince malheureux qui
ne fe connoît plus , tant il a l'efprit préoccupé
de l'idée fatale qui le pourfuit.
Semiramis.
Si elle étoit préfente à vos regards comme
elle eft préfente à votre imagination ,
loin de lui montrer tant de fureur , vous
lui demanderiez plutôt pardon de vos injuftices
, & peut-être l'obtiendriez - vous .
Scitalces , à part.
C'eft elle. Faifons - lui voir que tout mon
amour s'eft tourné en mépris . à Semiramis.
Seigneur , fi vous le voulez , tout changera
de face pour moi . Mon coeur , le plus malheureux
qui fut jamais , peut devenir le
plus fortuné.
[ Semiramis croit qu'ldrene va fe découvrir
entierement. Mais au contraire il
la prie avec de vives inftances de déter
miner en fa faveur le choix de la Princeffe
de Bactriane. Semiramis , après un premier
mouvement de jaloufie , fe remet ,
& lui donne le change de nouveau en lub
promettant tout d'un air fort indifferent
JANVIER. 1753 63
Thamar rentre , impatiente d'apprendre
fon fort , Semiramis va au -devant d'elle ,
& lui dit de ne pas compter fur Scitalces ,
& qu'il n'y ent jamais de coeur plus ingrat
ni plus inflexible . Scitalces à diverſes reprifes
, veut entrer dans la converſation .
A chaque fois Semiramis fe met entre
deux , & l'interrompt pendant long-tems ,.
jufqu'à ce qu'enfin lePrince franchiffant cet
obftacle , adreffe la parole à Thamar dans
les termes les plus paffionnés , & le retire. ]
Thamar:
Je n'y comprens rien . Il est également
exceffif dans fon filence & dans fes paroles.
Seigneur , vous l'avez entendu , il
parle tout differemment que vous ne me
difiez.
Semiramis.
Je l'ai prévu , qu'il chercheroit à vous
tromper. Ah ! vous ne fçavez pas combien
il eft accoutumé à feindre : combien
il pofféde l'art trompeur de peindre fur
fon vifage mille mouvemens qu'il ne reffent
pas combien fa bouche eft faite à
exprimer d'autres fentimens que ceux de
fon coeur. Fiez - vous à moi , Thamar. Je
le connois mieux que vous , & ne cherche
ici que votre avantage .
Thamar.
Seigneur , je connois toute l'étendue de
64 MERCURE DE FRANCE.
Votre zéle pour moi. Mais pardonnez
, fi
je ne puis m'empêcher
de le trouver outré. Le Prince me paroît paffionné
, & vous
me le peignez infenfible
. Il me regarde
,
il foupire , & vous voulez qu'il ne m'aime pas : mais
que fa paffion
foit feinte ou véritable
, je ne fens que trop que lui feul
peut me plaire : & s'il me plaît , lors même
qu'il me trompe , que feroit- ce s'il m'ai- moit réellement
?
[ Elle fe retire , & laiffe Semiramis irré
folue entre le dédain , la jaloufie , & le
rifque qu'elle court de fe découvrir au
peuple Gelle fait quelque éclat. Elle annonce
aux Princes d'Egypte & de Scythic
qui furviennent , que Thamar fe déclare
pour leur rival , & leur confeille d'aller
aux pieds de leur Maitreffe faire un dernier
effort pour la fléchir. J.
Rien ( leur dit-elle ) ne fera plus propre
à la toucher que vos larmes.
AIR.
Toute femmeſe plaît à voir couler les pleurs,
Que la beauté nous fait répandre ;
Son orgueil ne peut fe défendre.
Du fpectacle de nos douleurs.
Mais bientôt elle- même à nos maux s'intereffe,
Son coeur foupire & s'amollit ,
Et la . pitié qui la ſaiſs
Eft le germe de la tendreffe,.
JANVIER . 1753. 65
SCENE XIV.
HIRCAN ,
Hircan.
MIRTOS.
Mirtos , avez- vous du courage ?
Mirtos.
Mon épée me fervira de réponſe fi vous
cn doatez.
Hircan.
Eh bien , allons de ce pas attaquer un
odieux rival. Tuons Scitalces , & après
nous être défait de lui , nous déciderons
la querelle entre nous deux .
Mirtos.
Que dites- vous ? Eft- ce ainfi que vous
refpectez le Palais du Roi d'Affyrie , &
la foi qu'en ce jour même vous lui avez
jurée Vous voulez que profitant d'un
honteux avantage , nous allions tous deux
attaquer un homme feul. Sont -ce là les
preuves que vous demandez de mon courage
?
Hircan.
De quels refpects , de quels fermens me
parlez - vous ici ? J'aime , je fuis outragé
je ne fonge qu'à fatisfaire à la fois mon
amour & ma vengeance. Voudriez- vous
que pour de vains égards je me laiſſaſle
enlever un bien que je defire . Tremble
66 MERCURE DE FRANCE.
Scitalces , ta perte eft certaine , foit que
j'y employe l'artifice ou la force ouverte.
Mirtos , feul.
Barbares fentimens d'un Scythe farouche
, qui croit que c'eft une moindre
peine de mériter fon malheur que de le
fupporter.
Mirtos refte encore quelque tems à
déplorer la perte qu'il va faire , d'un ton
très- propre à juftifier le jugement que
Thamar a fait de lui dans une des Scenes
précédentes. Il finit l'Acte par la compa
raifon fuivante : ]
AIR.
Telle de Philomelle
La plaintive foeur ,
Voyant fa fidelle
Hirondelle
Au pouvoir d'un raviffeur ;
Va battant de l'afle
Autour du chaffeur.
La verte campagne ,
Les eaux , les forèts ,
Loin de fa compagne
N'ont plus leurs attraits
Elle fuit le jour ,
Et dans fa retraite
Sans ceffe regrette
Son premier Amour
JANVIER . 1753. 67
ACTE SECOND.
SCENES I. II. III. IV . V & VI.
[ Le Théatre repréſente un grand Sallon
du Palais illuminé pour le Feftin . Il eft
garni tout autour de buffets chargés de
vafes de pierres tranfparentes de diverſes
couleurs. Au milieu eft la table du banquet
avec quatre couverts d'un côté , &
un pour le Roi d'Affyrie de l'autre . Hircan
entre dans la Salle l'épée à la main ,
veut renverser la table, & s'informe de Sibaris
qu'il y trouve , où eft Thamar pour
P'emmener , & Scitafces pour le tuer. Sibaris
, après avoir vainement tâché de calmer
la fureur d'Hircan , & de détourner
ce Prince de faire un éclat qui déconcer
teroit un projet qu'il vient de former
Taffure que la mort de Sciralces eft infaillible
, à moins qu'il ne lui fauve la vie par
le tumulte qu'il veut exciter hors de propos.
Il a grande peine à fe faire écouter
d'Hircan , qui veut d'abord aller poignarder
Scitalces , & enfuite revenir apprendre
à loifir les mesures que Sibaris a prifes
pour s'en défaire. Enfin celui- ci parvient
faire entendre à Hircan , que depuis
long tems il eft l'ennemi fecret de Scitalces
, qu'il a de nouvelles & puiffantes rai63
MERCURE DE FRANCE.
fons de le faire périr ; que pour cet effet
il vient d'empoisonner la coupe nuptiale
que Thamar , au milieu du feftin , doit
préfenter à celui des Princes qu'elle choi
fira pour époux ; que de cette maniere le
coup eft affuré , n'y ayant nul doute que
fon choix ne doive tomber fur le Prince
des Indes.
Le Roi d'Affyrie entre dans le Sallon ,
accompagné de Thamar & des deux Prin
ces d'Egypte & des Indes , fuivi d'une
foule de Courtifans & deJoueurs d'Inftrumens.
Chacun fait au Roi , fur la magnificence
de la Fête , des complimens qui
font languir le Spectacle & le Spectateur.
Hircan en fait à Scitalces en particulier
far fon bonheur prochain : après quoi on
fe met à table. Pendant le feftin les Muficiens
exécutent un Concert où l'on chante
1Epithalame de la Princeffe, & divers Dan
feurs y entremêlent un Ballet. Enfin Thamar
prend la coupe nuptiale que lui apporte
Sibaris , fait un compliment général
aux trois Princes , & s'adreffant perfonnellement
à Scitalces , lui préfente la cou
pe. Il la reçoit , & la portant à fa bouche
jette les yeux fur le prétendu Roi d'Affy
rie , dont les regards fe rencontrent fi tendrement
avec les fiens , que Scitalces ne
pouvant le réfoudre à l'abandonner ainf
ง
JANVIER. 1753. 69
pour jamais , remercie la Princeffe , & repofe
la coupe fur la table. Tous les Specta
teurs reftent interdits , furtout Thamar &
Sibaris. ]
Hircan.
Comment ! c'eft ainfi que vous refufez
la main qui vous offre une couronne. On
n'offenfe point de la forte une Souveraine .
Semiramis.
Que vous importe s'il l'accepte ou la refule
? Ce n'eft point votre affaire ; chacun
eft libre ici fous ma protection .
Hircan.
Je prétends d'être auti le défenfeur de
la Princeffe , & ne fouffritai point qu'on
l'outrage impunément.Que Scitalces prenne
la coupe , & qu'il boive .
Thamar.
Laiffez , Prince , laiffez . Votre colere
me ferviroit ici plus que je ne veux . Le
refus de Scitalces n'eft pas capable de
m'offenfer. H fe fait juftice à lui-même ,
& n'ofe , avec raifon , accepter une offre
dont il fe connoît trop indigne.
Hircan.
Non non , je veux qu'il boive.
Thamar.
Laiffez , vous dis -je. Je puis mieux, juſtifer
ma gloire , & reconnoître votre zéle.
Recevez de ma main la ,coupe nuptiale ,
Hircan , & foyez mon époux.
70 MERCURE DE FRANCE.
Hircan , interdit..
Sibaris !
Thamar,
Quoi ! vous hésitez. Voudriez- vous me
refufer auffi ?
Hircan.
Non , Princeffe.... Mais .... Il fau
droit.... Vous ne fçavez pas.... Je reste
confus.
Semiramis.
Prince , y fongez - vous ? Vous ne devez
pas héficer un inftant. Prenez la coupe ,
& bûvez. Votre incertitude offenfe le refpect
dû à la Princeffe , & répond mal à
Les bontés . Décidez promptement.
Hircan.
Me voilà décidé . Il jette la coupe à terre.
C'est ainsi qu'Hircan reçoit le refus d'un
autre.
Thamar.
Ah ! c'en est trop. Chacun me refuſe.
Suis je donc réduite à mandier la mair d'un
époux ? Eft-ce donc pour m'outrager que
vous êtes tous trois venus rechercher la
mienne en Affyrie ? Ou mes traits font- ils
fi difformes que le Sceptre dont ma main
eft ornée ne puiffe les rendre fupportables
?
Mirtos .
Ah ! Princeffe , ne confondez pas ma
Aamme fincere ....
JANVIER. 1753. 71
Thamar,
Non non , qu'on ne me parle plus d'amour.
Je fuis outragée , & l'offenfeur eft
encore impuni. Que Scitalces meure.C'eſt
lui qui par fon indigne refus a le premier
avili le don de ma main. Je la réserve à
celle qui fe trempera dans fon fang. à
Scitalces; tu me méprifes, ingrat , mais tu ne
jcuiras pas de ma honte. Tremble de m'avoir
fait rougir de mon choix. Mon coeur
outragé ne peut déformais céder qu'à celui
qui fatisfera ma vengeance.
[ Hircan & Mirtos défient tous deux Scitalces
au combat , & fe difputent entr'eux
à qui combattra le premier. Scitalces les
invite à y venir tous deux à la fois , les
affurant qu'il ne les craint pas plus réunis
que féparés. Semiramis voyant fon amaut
en danger pour lui avoir été fidéle , fonge
à le fauver fans fe découvrir elle- même. ]
Semiramis,
Arrêtez , Princes. Mes droits vont avant
les vôtres. C'eft dans mon Palais , c'eft
fous mes yeux que Thamar , que je protége
, a reçu cet outrage , & que Scitalces a
violé le refpect qui m'eft dû. Hola ! gardes
, qu'on l'arrête , & qu'on lui ôte fon
épée . Šibaris , je le remers en votre garde.
Scitalces.
Moi , je rendrois mon épée !
72 MERCURE DE FRANCE .
Semiramis .
Point de réfiftance : je le veux : je l'ordonne
.
Scitalces.
C'est à moi que vous ofez parler ainfi !
Ah ! ma patience eft à bout. Songez que je
puis d'un feul mot ....
Semiramis.
Que de vains difcours ! Gardes , qu'on
l'ôte de mes yeux , & qu'on le tienne enfermé
dans un lieu fûr .
[ On emmene Scitalces. Les deux autres
Princes fe plaignent également au Roi
de cette violence , & furtout de ce qu'on'
dérobe le Prince à leur vengeance. ]
Semiramis,
Hircan , vous n'avez point à vous plaindre
, ni rien à prétendre davantage ici.
N'avez-vous pas refufé la Princeffe . Elle
ne peut plus être qu'au Prince Mirtos .
Hircan.
Nullement. Elle doit être moins à lui
qu'à perfonne , puifqu'elle n'a jamais dai-
⚫gné le choifir.
Semiramis.
Mais que vous importe à qui elle foit ,
dès que vous n'en voulez point ? Quel intérêt
y pouvez-vous prendre encore ?
Hircan.
Je ne m'explique pas.
Semiramis.
JANVIER. 17531
73 .
Semiramis,
L'aimez- vous , ne l'aimez - vous as ?'
"
Je ne fçais.
Hircan.
Semiramis.
Si vous l'aimez , pourquoi l'avez-vous
refulée ?
Hircan.
Parce que cela me plait.
Mirtos,
Mais quelle étrange manie de vouloir
me difputer un coeur que vous ne voulez
pas?
Hircan.
Parce que cela me plaît.
Mirtos.
Etrange plaifir qui ne va qu'à troubler
ceux des autres ! Expliquez - vous en
un mot.
Hircan.
*
Que de queftions ! Que de demandes !
Que voulez - vous fçavoir de moi ? Vous
voulez fçavoir ce que j'ai dans l'efprit.
Ne vous couroucez pas tant. Je vais vous
l'expliquer . Mon fouverain bonheur eft de
pouvoir défefperer les autres.C'eſt par cette
raifon que vous me voyez fi fouvent
changer de fentiment , quand je crois , que
l'on eft content de ceux que j'ai . Voilà un
étrange caractere : allez , vous dis-je , je
D
74 MERCURE DE FRANCE .
le fens tout comme vous ; mais je ne puis
en changer . Vous voyez , Hircan . Il fera
toujours tel que vous l'avez vû.
[ Il fort. Le Roi d'Affyrie refté feul avec
Mirtos lui fait entendre qu'il prend à lui
: plus d'intérêt qu'il ne croit ; & qu'il fait
fa propre affaire de le rendre poffeffeur de
la Princeffe de . Bactriane. Après ce dif
cours il le congédie. ]
Semiramis , feule.
Le refus de Scitalces eft une preuve que
fa paffion pour moi fubfifte dans toute fa
force . Que faut-il de plus pour effacer de
mon idée le fouvenir de fa cruauté ? L'efpérance
renaît dans mon coeur. Toute ma
tendreffe fe réveille..Amour , dangereux
amour , je t'entends ; tu me préfentes l'image
de fon ardeur , & tu me dérobes
celle de fa trahifon . Ah ! qu'il eft aisé à
la premiere lueur de félicité de perdre de
vûe fes infortunes paffées.
A I R.
Au retour du Zéphire ,
Oubliant les autans ,
Le Berger ne refpire
¡ Que l'aimable Printems. "
Dans la verte prairie
H conduit fon troupeau,
JANVIER. 1753.1 71
Et fur l'herbe fleurie
Reprend fon chalumeau :
A peine de la tempête .
Le nocher remis ,
Voit il briller fur la tête
Les Aftres amis.
Sans fonger à la tourmente
Courbé fur la rame il chante
Au fein de Thetis.
SCENE VII.
Le Théatre change , & représente une
chambre du Palais.
SIBARIS , feul , puis HIRCA N.
Sibaris , feul.
Que fervent. l'artifice & la rufe , quand
des évenemens imprévus viennent à la
traverle du projet le mieux concerté à La
fortune ennemie fe plaît à rompre toutes
les mesures que je prends. Scitalces vit
toujours , & Hican fçait mon fecret.
Hircan , arrivant.
Allons , Sibaris.
Sibaris.
Où !!
Hircan
Chez la Princeffe .
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
Sıbaris. -
Quoi faire ?
Hircan.
Me difculper auprès d'elle de l'infulte
que je lui ai faite en apparence.
Sibaris.
Eh ! de quelle maniere ?
Hircan.
En lui découvrant la vérité.
Sibaris.
Comment , la vérité !
Hircan.
Qui . Vous lui direz que je n'ai jamais
ceffé d'être épris de fes charmes ; que je
n'ai refufé la coupe nuptiale que parce
que vous l'aviez vous-même empoifonnée
pour faire périr Scitalces , & que vous
m'en aviez confié le deffein .
Sibaris.
Yfongez- vous , Seigneur ? Vous voulez
divulguer un crime qui nous eft commun
à tous deux . Vous en êtes auffi conpable
que moi. Apprenez que l'on ne fait
nulle différence entre celui qui exécute
une trahifon & celui qui la favorife ...
Hircan.
Quoiqu'il puiffe arriver , je veux que
Thamar fçache la caufe de mon refus , &
ne puis fouffrir qu'elle impute plus long.
mépris de fa perfonne , ce qui
tems au
JANVIER. 1753. 77
n'étoit qu'un défir de me défaire de mon
rival.
Sibaris.
Seigneur , vous m'en preffez en vain .
Je n'ai garde de me perdre ainfi moimême.
Hircan.
Hébien, vous n'avez pas befoin de parler
, je me charge de tout dire..
Sibaris.
De grace , encore un mot. Vous allez
renverfer par cette précipitation un projet,
que je venois de faire pour vous rendre
demain avant l'aurore poffeffeur de Thamar.
Hircan.
Comment ?
Sibaris.
N'avez-vous pas vos foldats & vos vaif ,
feaux fur l'Euphrate ?
Eh bien !
Hircan.
Sibaris.
L'appartement de la Princeffe donne fur ,
le Fleuve. Rien ne vous empêche de faire,
fourdement approcher quelques barques
de fa terraffe. Si vous voulez me prêter
main forte , je l'enleve cette nuit , & la
remets en votre pouvoir.
D iij
·74 MERCURE DE FRANCE.
ご
le fens tout comme vous ; mais je ne puis
en changer. Vous voyez , Hircan. Il fera
toujours tel que vous l'avez vû ,
Il fort. Le Roi d'Affyrie refté feul avec
Mirtos lui fait entendre qu'il prend à lui
- plus d'intérêt qu'il ne croit ; & qu'il fait
La propre affaire de le rendre poffeffeur de
fa
la Princeffe de . Bactriane. Après ce dif
cours il le congédie . ]
Semiramis , feule.
Le refus de Scitalces eft une preuve que
fa paffion pour moi fubfifte dans toute fa
force. Que faut- il de plus pour effacer de
mon idée le fouvenir de fa cruauté ? L'eſpérance
renaît dans mon coeur. Toute ma
tendreffe fe réveille . .Amour , dangereux
-amour , je t'entends ; tu me préfentes l'i
mage de fon ardeur , & tu me dérobes
celle de fa trahifon . Ah ! qu'il eft aifé à
la premiere lueur de félicité de perdre de
vue fes infortunes paffées .
#
AIR.
Au retour du Zéphire ,
Oubliant les autans
Le Berger ne refpire
Que l'aimable Printems.
Dans la verte prairie
El conduit ,fon troupeau,
JANVIER. 1753.1 75
Et fur l'herbe fleurie
Reprend fon chalumeau:
A peine de la tempête
Le nocher remis ,
Voit il briller fur la tête
Les Aftres amis ,
Sans fonger à la tourmente
Courbé ſur la rame il chante
Au fein de Thetis.
SCENE VII. vii.
Le Théatre change , & représente une
chambre du Palais."'
SIBARIS , feul , puis HIRCA N.
Sibaris , feul.
Que fervent . l'artifice & la rufe , quand
des évenemens imprévus viennent à la
traverle du projet le mieux concerté à La
fortune ennemie fe plaît à rompre toutes
les mesures que je prends . Scitalces vit
toujours , & Hican fçait mon fecret .
Hircan , arrivant.
Allons , Sibaris.
Sibaris.
*
Où ? !
Hircan
Chez la Princeffe .
Dij
76 MERCURE DE FRANCE .
Sibaris.
Quoi faire?
Hircan.
Me difculper auprès d'elle de l'infulte
que je lui ai faite en apparence.
Sibaris.
Eh ! de quelle maniere
Hircan
En lui découvrant la vérité.
Sibaris.
Comment , la vérité !
Hircan.
Qui . Vous lui direz que je n'ai jamais
ceffé d'être épris de fes charmes ; que je
n'ai refufé la coupe nuptiale que parce
que vous l'aviez vous- même empoiſonfaire
périr Scitalces , & que vous née
pour
m'en aviez confié le deffein .
*
Sibaris.
Y fongez-vous , Seigneur ? Vous voulez
divulguer un crime qui nous eft commun
à tous deux . Vous en êtes auffi conpable
que moi. Apprenez que l'on ne fait
nulle différence entre celui qui exécute
une trahifon & celui qui la favoriſe.
Hircan.
Quoiqu'il puiffe arriver , je veux que
Thamar fçache la caufe de mon refus , &
ne puis fouffrir qu'elle impute plus longtems
au mépris de fa perfonne , ce qui
JANVIER. 1753. 77
n'étoit qu'un défir de me défaire de mon
rival.
Sibaris.
Seigneur , vous m'en preffez en vain.
Je n'ai garde de me perdre ainfi moimême.
Hircan.
Hé bien , vous n'avez pas befoin de par
ler , je me charge de tout dire.
Sibaris.
De grace , encore un mot. Vous allez
renverfer par cette précipitation un projet,
que je venois de faire pour vous rendre
demain avant l'aurore poffeffeur de Thamar.
Comment ?
Hircan.
Sibaris.
N'avez-vous pas vos foldats & vos vaiffeaux
fur l'Euphrate ?
Eh bien !
Hircan.
Sibaris.
L'appartement de la Princeffe donne fur.
le Fleuve . Rien ne vous empêche de faire,
fourdement approcher quelques barques
de fa terraffe. Si vous voulez me prêter
main forte , je l'enleve cette nuit , & la
remets en votre pouvoir.
D iij
18 MERCURE DE FRANCE.
Hircan.
L'entrepriſe eft fort douteuſe.
Sibaris.
Elle eft infaillible . Chacun fera enfeveli
dans le fommeil. L'appartement eft affez
éloigné du refte du Palais. Il n'y a de ce
côté-là , ni troupes ni gardes . On ne peut
avoir le moindre foupçon de notre deffein.
Hircan.
Il eft vrai ; mais je crains .... je crois
qu'il vaut encore mieux....
Sibaris.
Non , non , ne balancez pas davantage.
Repofez - vous fur moi : j'en fais mon affaire.
Quoique j'aye déjà tout concerté d'avance
, je veux encore , avant que la nuit
foir plus obfcure, aller de nouveau reconnoître
le terrain . De votre côté, ne perdez
pas de tems à donner des ordres aux Commandans
de vos Vaiffeaux ,
Hircan.
Allons donc . Tentons encore cette
voye. Vous me trouverez au lieu con-
ES
venu,
JANVIER. 1753. 79
SCENE VIII.
HIRGAN, THAMAR , MIRTOS.
Thamar , arrêtant Hircan qui veut fortir.
Eh bien ! Prince , fuis- je vengé ? Avezvous
lavé mon injure dans le fang de l'in
grat qui m'outrage ?
Hircan , voyant entrer Mirtos.
Madame , je vois approcher un défenfeur
plus digne de vous , un Amant qui
fçaura mieux mériter votre tendreffe. Lei
Prince Mirtos eft mieux verſé que moi !
dans l'art d'aimer. Il en poffède tous les
fecrets. On le méprife fans qu'il fe pique.
On l'offenfe fans qu'il fe courrouce. Il
fçait foupiter avec poids & mefure , &
répandre des larmes à propos. Et avec des '
fentimens fi fidéles & fi paffionnés l'ombre
feule de l'efpérance lui fuffic
récompenfe.
Thamar.
pour '
Ce n'est pas envain qu'il efpere , dès
demain , peut-être , il recevra le prix
de fa tendreffe & verra couronner, fes
feux.
Hircan.
Prince fortuné il va vivre dans les
plaiſirs & moi dans les regrets ; qu'y faire ?
je fuis né malheureux; il faut que j'appren
Diiij
80 MERCURE DE FRANCE.
ne à fupporter les rigueurs de mon deftin ;
je vais loin de vous me plaindre de mon
étoile & laiffer un libre cours aux tranf
potts de votre joye & de votre tendreffe,
SCENE IX.
THAMAR , MIRTOS.
[ Dans cette fcene la Princeffe demande
à Mirtos de la vanger de Scitalces , & lai
reproche même de ne l'avoir pas déja fait ;
il s'excufe fur l'obstacle que le Roi y a
mis en faifant arrêter & défarmer Scitalces.
Le reste de la ſcene ſe paffe , de la
Part de Mirtos , en proteftations d'amour
& autres fentimens de galanterie qui font
fi puérils dans une Tragédie , lors même.
qu'ils font le mieux traités ; la Princeffe
elle-même en eft fi ennuyée qu'elle lui
dit :
"
Prince , au nom des Dieux , que votre
tendreffe change d'objet ou de maniere
de s'exprimer je ne puis fouffrir un
amant languiffant qui me fatigue du récit
de fes tourmens éternels , qu'on ne voit
jamais joyeux ni content , qui fe préfente
toujours devant moi avec la langueur
peinte fur le vifage , & femble jufques
par fon filence me vouloir reprocher que
ma tendreffe n'eft pas égale à la fienne.
JANVIER. 1753-
81
Mirtos.
Cruelle , de quoi pouvez - vous vous
plaindre lorfque j'ofe à peine vous entretenir
de mon marryre ; vous êtes la premiere
belle qui fe foit offenfée des refpects
d'un amant.
AIR.
Un ruifleau dont l'onde plaintive
Gazouille entre l'herbe & les fleurs
Jamais de la Nymphe craintive
Ne peut exciter les frayeurs ;
Dans le criftal de fon eau pure
Elle fe mire en fureté ,
Tandis que par un doux murmure
Il applaudit à la beauté,
Le zéphir qu'on entend à peine
Agiter l'orme ou le palmier ,
Jamais fur la liquide plaine
N'a fait pâlir le nautonier ;
Il va dans l'empire de Flore
A la Roze faire fa cour ,
Il défend l'amant de l'Aurore 2
Des traits brûlans du Dieu du jour .
SCENES X & X I.
Mirtos fort , le Roi d'Affyrie entre ,
Thamar fe plaint vivement à lui de ce
qu'il dérobe Scitalces à ſa jufte vengean-
Dv
82 MERCURE DEFRANCE .
ce. Le Roi lui répond qu'il n'en aufé de
la forte , que pour obliger bien-tôt Scitalces
à venir expier fa faute à fes pieds ;
mais Thamar , peu fatisfaite d'une réparation
fi peu proportionnée à l'offenfe
, veut abfolument qu'il meure , ou
du moins qu'il mette la vie en péril.
Le Roi après s'être efforcé de la detourner
de cette réfolution par tous les fentimens
de pitié dont une fille peut être
fufceptible , prend la voye oppofée , l'exhorte
à la vengeance la plus violente , lui
confeille d'aller elle-même voir expier le
Prince des Indes fur le champ de bataille
, & mettant la tendreffe de Thamar à
l'épreuve , lui fait en détail une peinture
auffi horrible que dégoûtante , de toute
l'agonie d'un homme qui meurt de mort
violente . Ce n'eft pas tout encore , il veut
qu'à l'inftant que Scitalces fera prêt à rendre
les derniers foupirs , la Princeſſe ſe
jette fur lui , lui arrache le coeur , en
étouffe dans les mains les derniers mouvemens
, & regarde le fang ruiffeler dans fes
doigts , tant qu'enfin Thamar effrayée
de cette abominable defcription , pâlit
au récit du Roi , & tombe en fyncope.
Sibaris vient annoncer au Roi que Scitalces
qu'il a mandé , n'attend que fon
ordre pour entrer ; on emmene Thamar ,
JANVI ER. 1753. 83
le Roi d'Affyrie refte feul avec Scitalces
& dès l'abord le faux Ninus ceffant entierement
de feindre, fe découvre au Prince des
Indes pour la vraye Sémiramis .
Cette fcene que le fpectateur attendoit
avec tant d'impatience , ne produit point
du tout l'effet qu'on en efpéroit ; Idrene &
Sémiramis l'employent toute entiere après
leur reconnoiffance , à éclater l'un contre
l'autre ; l'une fe plaint de la cruauté de fon
amant quil'a poignardée de fa propre main
àl'inftant même qu'elle lui avoit tout facrifié
l'autre lui reproche l'affreufe perfidie
avec laquelle elle l'attiroit dans le piége
pour le faire affaffiner . Sémiramis furprife
au dernier point , protefte de fon innocence
: Idrene infifte & s'en rapporte au
témoignage de fes propres yeux ; mais
ni l'un ni l'autre n'a garde de s'expliquer
aflez pour mettre fin en un feul mot à ce
mál entendu . ]
Oui, oui ( continue Idrene ) c'est moi qui
fuis le coupable & qui me fens le coeur des
voré de regrets;mais fçais- tu de quoi de ne
t'avoir porté qu'une bleffure légere , de ce
que ma main criminelle n'a pas fçû d'un
feul coup terminer ta vie & tes noirceurs.
Sémiramis .
Eh bien , ceffe de t'affliger, il en eft tems
encore , & je ne veux pas me défendre de
D
vj
84 MERCURE DE FRANCE.
tes coups ; tiens , tigre , voilà mon épée ,
raffafie-toi de mon fang ; perce-moi le
coeur , ton bras en fçait la route ; regarde
cette cicatrice , voi ces traces dde ta fureur
; traître , tu détournes les yeux ; regarde-
les , te dis-je , & acheve de m'arracher
une vie que je ne confervois que pour
t'aimer.
[ Le refte de la fcene fe paffe en de pareilles
plaintes ; on s'opiniâtre de part &
d'autre à ne pas s'expliquer plus claireinent
; & Sémiramis fort fuffoquée par
fes pleurs & fes fanglots . Scitalces incerrain
de ce qu'il va faire , partagé entre la
haine & la pitié , ferme l'acte par un Monologue
que finit la comparaifon fuivanre.
]
AIR.
Ainfi le paffager dont la nef entr'ouverte
Au milieu des rochers eft le jouet des vents
Voit la terre & les eaux conjurer pour la perte
Par leurs coups redoublés en hâter les inftants ,
Partout à fes regards s'offre l'affreule Parque ;
De quelque part qu'il jette l'oeil
Il voit la mer , il voit l'écueil ;
Il regarde la vague , il regarde la barque ;
Il voudroit fe jetter , la frayeur le retient
Il ne fçait que réfoudre en fon inquiétude
Jufqu'au moment où le flot vient
Terminer & fon fort & fon incertitude.
JANVIER. 1753. $$$
5
A CTE III .
[ Le Théâtre repréſente la rive de l'Euphrate,
le long de laquelle regne la terraffe
& l'apartement de Thamar ; les grilles de
fer de la terraffe font ouvertes ,on voit l'Euphrate
couvert de vaiffeaux defquels fortent
Hircan & fes troupes , dont une partie
fe pofte fur la rive à l'entrée de la terraffe , &
l'autre refte debout fur les vaiffeaux; tandis
que les Matelots les appareillent pour partir
en diligence , Hircan donne divers ordres
à fes gens , & paroit impatient de në
pasvoir arriver Sibaris . ]
SCENES II. II I. IV. & V.
• HIRCAN , SIBARIS .
Sibaris , accourant vers la
grille de fer le long de la terraſſe l'épée à la
main.
Ah Seigneur , tout eft perdu , fuyons
en diligence.
Hircan.
Et Thamar , où donc eft- elle ?
Sibaris.
-Le coup eft manqué , fes femmes font
retentir de cris fon appartement , leurs clameurs
attirent de ce côté toute la garde de
Ninus ; fayons au plus vite , & tandis que
lesScythes que vous m'avez donnés nous
font un rampart contre l'effort des Afly86
MERCURE DE FRANCE:
riens , dérobons du moins nos deux têtes
à la colere du Roi..
Hircan.
Malheureux voilà donc l'hymen dont
tu m'avois flatté ; la Princeffe que tu devois
remettre entre mies bras avant l'aurore
!
Sibaris .
Que vouliez-vous que je fiffe de plus ?
pouvois-je réfifter à toutes les troupes du
Roi qui alloient fondre fur moi ?
Hircan.
Ah lâche ! tu as crû fauver ta vie , mai
ne l'efpére pas , tu n'y gagneras que
l'hon
neur d'être à l'inftant tué de ma main.
Sibaris .
...
Mais Seigneur , eft- ce ma faute fi....
Hircan.
Vains propos ; il faut que tu meures
fcelérat , pour ce crime là ou pour un autre
.
[ Il tire fon épée pour le tuer. Sibaris
s'enfuit du côté du Palais , & au même inftant
Mirtos paroit fur la terraffe à la tête de
la garde Affyrienne . ]
Mirtos.
Traîtres, c'est fait de vous, vous n'échaperez
pas à ma jufte vengeance .
JANVIER. 1753. 87
Sibaris , courant vers
Mirtos.
Au fecours , Prince , au fecours , je ne
puis plus long-tems réfifter feul à défendre
l'entrée du Palais de Thamar contre
ces furieux.
Mirtos , à Hircan.
Barbare Scythe , c'eft donc ainfi que.
l'on croit parmi vous ravir un coeur par
la violence & la trahifon ?
Hircan.
Oui , oui , malgré tous tes efforts j'aurai
la Princeffe.
Mirtos.
Tu l'auras , perfide ! à moi , foldats ,
d'moi ; que le fer , que le feu nous fallent
raifon de ces Barbares.
[ Ici commence , au bruit des inftrumens
militaires , un furieux combat entre
les foldats Scythes & la garde Affyrienne ;
celle- ci dont le nombre va toujours croif
fant , pouffe les Scytes du côté du feuve
, les précipite partie dans l'Euphrate ,
partie fur les bords au bas de la terraffe ;
les Scythes regagnent leurs vaiffeaux ; les
Affyriens fautent la terraffe à leur tour ,
entrent dans l'eau , vont à l'abordage des
vaiffeaux dont ils fe rendent maîtres après
une longue réfiftance , & y mettent le
feu avec de grands cris de part & d'autre !
$8 MERCURE DE FRANCE.
cependant la mêlée au milieu de laquelle
eft Hircan , continue toujours au bord du
fleuve ; accablé comme il eft par le nombre
, Mirtos le preffe envain de fe rendre
prifonnier , jufqu'à ce qu'enfin on fe jette
fur lui & on le défarme , ce qui ne l'empêche
pas de continuer fes bravades & de fe
comparer à un écueil , qui malgré la foudre
qui gronde fur fa tête , la mer qui
mugit à fes pieds & les vents qui fouflent
contre fes flancs , ne laiffe pas de menacer
les navires & de faire trembler le
Nautonier. On l'emmene , la foule fe diffipe
& Mirtos refte feul avec Sibaris , auquel
il rend mille graces de lui avoir , par
fa valeur , donné le tems de fauver la
Princeffe. Sibaris lui raconte une histoire
longue & détaillée de la maniere dont il
a découvert la trahifon , & de tout ce
qu'il a fait pour s'opposer aux efforts des
Scythes avant que le fecours arrivât .
Mirtos éleve jufqu'aux cieux la bravoure
de Sibaris , l'embraffe , lui jure une amitié
éternelle , & fait ferment de n'oublier
jamais le fervice important qu'il
vient de lui rendre en le délivrant d'un rival
fi dangereux. Alors Sibaris lui apprend,
qu'Hircan étoit encore pour lui un rival
moins dangereux , moins perfide que Sci .
talces , & que ce Prince des Indes qui
4
JANVIER. 1754. 82
lui tavit aujourd'hui le coeur de Thamar
eft le même qui jadis fous le nom d'Idrene
enleva en Egypte fa foeur Sémiramis. Mir-.
tos à ce récit entre en fureur , & veut courir
en demander vengeance au Roi
d'Affyrie ; mais Sibaris l'arrête & lui fait
entendre que par une telle démarche it
perdroit fans reffource l'efpoir de fe venger
; que le Roi a montré pour Scitalces
nne partialité vifible , & ne l'a fait arrêter
que pour le fouftraire à la valeur de fes
rivaux; qu'ainfi il doit fur- tout diffimuler,
& n'employer à fe défaite fecretement de
Scitalces que quelque main vile & inconnue
, n'étant pas naturel qu'il fît à
un lâche raviffeur l'honneur de le punir de
fa
propre
main. Mirtos fe retire , & Sibaris
fe félicite de l'avoir mis aux prifes
avec Scitalces. J.
C'eft ( dit-il ) l'unique reſſource qui me
refte pour me défaire d'un homme maître
de mon fecret , & qui me perdra tôt ou
tard fi je ne le perds.
SCENES VI . & VII.
[ Le Théâtre change & repréfente le
cabinet du Roi d'Affyrie où il eft feul.
Mirtos y entre brufquement & demande
d'un air furieux qu'on faffe fortir Scitalces
de prifon , déclarant qu'il veut abfolu96
MERCURE DEFRANCE.
ment fe battre contre lui en combat fingtta
lier , & que fi le Roi le refufe il s'adref
fera à l'armée & à la Nation entiere pour
réclamer la loi du pays en vertu de laquelle
on ne peut refufer le champ clos à un
guerrier qui le demande contre fon ennemi
; il ajoute qu'il eft perfonellement ennemi
de Scitalces dont , fans parler ' de la
rivalité qui eft entr'eux , il a reçû l'injure
la plus cruelle . Sémiramis étonnée de cette
nouvelle fureur de Mirtos , lui demande à
fon tour ce qu'il a fait de ce ton doux qui
faifoit le fond de fon caractére ; mais elle
tâche envain de calmer la colere du Prince
Egyptien , qui fans s'expliquer lui fait
entendre en fe retirant qu'il fait affez que
Ninus a des raifons fecrettes pour ménager
Scitalces. Semiramis effrayée de ce
difcours fecroit découverte , & mandant
à l'inftant Scitalces , lui fait part de fes
craintes & de ce qui vient de fe paf
fer. 1
Notre pofition ( lui dit - elle ) eft dans
fon moment le plus critique ; je ne doute
pas que mon frere ne nous connoiffe tous
Tes deux , & que les fuites de notre malheureufe
paffion ne foient la véritable caufe
de fa fureur ; il veut laver dans votre
fang l'outrage fait au fang Royal de Pharaon
, & quand même je pourrois venir
JANVIER. 17537 of
à bout d'empêcher le combat qu'il demande,
l'éclat qu'il fera va me découvrir infailliblement
& m'expofer à la fureur de l'Affyrie
entiere que j'ai trompée ; il n'y a ici
qu'une reffource , oublions le paffé , je
vous pardonne tout ; réuniffons promp
tement nos coeurs & nos forces par un heureux
hymenée ; fi Mirtos vous voit mon
époux , la main que vous m'aurez donnée
réparera nos fautes paffées , & lui fera perdre
le défir de vengeance dont il fe montre
animé;délivré d'un rival qu'on lui préfé
roit , il deviendra paisible poffeffeurde la.
main de Thamar; alors votre courage & le
mien foutenus des forces de l'Egypte & de,
Bactriane feront plus que fuffifans pour fai
re têteà l'orage.J'ai dansBabylone un puiffant
parti que je ménage adroitement depuis
long- tems en cas d'accident ; il me
reftera des amis fidéles , même après que
je ferai découverte , & je ne défefpere pas
de me maintenir fur le Trône , & de vous
y placer.
Ce difcours dont on ne donne ici que
l'extrait , eft interrompu à bien des reprifes
par Scitalces ; à chaque interruption
il vomit contre Sémiramis un torrent.
d'injures, fe poffedant néanmoins toujours
affez pour ne rien laiffer échaper qui puif ,
fe fervir au dénoument ; il finit à chaque
92 MERCURE DE FRANCE.
fois
par dire , qu'on me rende la liberté ;
qu'on me redonne mon épée.
Semiramis , avec fureur.
Oui , ame féroce & infenfée , on te les
rendra , je ne veux plus te parler ni t'entendre
; ho-là , gardes , que l'on rende
l'épée à ce prifonnier ; tu es libre , va où
re guidera ton aveugle fureur , va ; mais
n'oublie pas que tu m'as réduite au dernier
défefpoir , & que dans le comble de malheurs
où tu me précipites , il me restera affez
de force pour me vanger au moins de toi :
fuis de ma préfence , barbare , trompeur :
fouviens- toi que tu n'es & ne fus jamais
qu'un traître , mais que malgré ta trahifon
ta main a manqué fon coup ; Sémiramis
vit encore , fouviens t'en , lâche affaffin ,
& tremble pour l'avenir.
Scitalces , feul.
O Dieux ! une femme hardie peut - elle
pouffer fi loin l'audace de fon impudence ;
veillai-je ? ou fi je fommeille : n'eft- ce pas
ici la lettre de Sibaris ?
Il tire de fon fein la
lettre de Sibaris ,
en lit tout bas
quelques mots.
Infenfé que je fuis ! pourquoi chercher
dans une lettre les preuves d'un crime
dont mes propres yeux ont été les té
JANVIER. 1753. 93
moins... Banniffons , banniffons pour jamais
de mon ame jufqu'au moindre fouvenir
d'une femme fi déteftable ; hélas !
c'eft elle encore qui m'a fait outrager indignement
la tendreffe d'une Princeffe digne
en effet de route la mienne . Ah courons
de ce pas expier mon crime à fes pieds.
Je la vois qui s'avance .
SCENE VIII.
SCITALCES , THAMAR.
[ Scitalces demande pardon à Thamar &
l'obtient aifément ; ils fe jurent une foi
mutuelle , & Thamar qui croit que c'eft
par les bons offices du Roi d'Affyrie que
fon amant eft revenu à elle , fe félicite
d'avoir dans la perfonne de Ninus un ami
fi zelé , & fe promet d'en conferver une
éternelle reconnoiffance. ]
SCENES IX. X. & XI.
Mirtos vient défier Scitalces au combat
; la fcene fe paffe en rodomontades
de part & d'autre . Le Prince des Indes
efté feul avec Thamar , veut encore l'enretenir
de fa flamme ; mais celle- ci lui
coupe la parole en lui déclarant nettement
que c'eft envain qu'il efpere la toucher ,
& que fon coeur eft prévenu pour un aue
re. ]
94 MERCURE DE FRANCE.
Mirtos.
Mais par quelle raifon ?
Thamar,
Ne me demandez point de raifon , l'amour
n'en peut ni rendte ni entendre ;
s'il connoiffoit la raifon , il ne feroit plus
l'amour. Ce fentiment vif & tumultueux
ne fçauroit fe définir ; fi jamais quelqu'un
parvient à vous l'expliquer comme il faut,
s'il en parte bien , dites qu'il le reffent
mal.
La fcene fuivante n'eft qu'un court récitatif&
un air où Mirtos exprime fon dé-
Lefpoir. 1
SCENE XII.
[ Le Théâtre change & repréſente le
champclos où le Prince d'Egypte, & celui
des Indes fe battent en duel ; il eft entouré
de barrieres à l'exception des deux ouvertures
aux deux bouts , par où doivent
entrer les combattans ; elles font gardées
par les Juges de camp. La foule des fpectateurs
environne en dehors les barrieres ,
& en dedans on voit en face le Roi d'Af
fyrie affis fur un Trône.Sibaris & quelques
Courtifans font à fes pieds ; on entend
quelque tumulte à l'une des ouvertures du
camp ; c'eft Hircan qui force le paffage &
y entre malgré la garde , proteftant qu'il
JANVIER.. 1753.
25
ne veut céder la Princeffe à perfonne
& qu'il prétend fe battre auffi pour l'avoir.
1
Sémiramis
Prince , rendez grace à ma bonté qui
veut bien vous laiffer la liberté après votre
infolence ; pour la main de la Princeſſe
il n'y faut plus prétendre , votre conduite
vous en a rendu trop indigne ; ne l'avezvous
pas vous même refufée ?
Hircan ,
Moi , je ne l'ai point refufée , je n'ai
refufé que la mort que Sibaris avoit prépa
rée à ſon époux ; il avoit empoisonné la
coupe nuptiale,
Sibaris,
Ah l'infâme, calomniateur ! il invente
cet odieux menfonge pour fe venger de
ce que je l'ai empêché d'enlever la Princeffe
.
Hircan.
Tu m'en as empêché ! oh quelle impudente
impofture ! j'écume de rage ! quoi ,
ce n'eft pas toi malheureux , qui n'as donné
le confeil & fourni les moyens de faire
le coup? tu n'es pas allé chez elle à la
tête de mes Scytes ?
Sibaris .
Encore à Sémiramis . Seigneur , vous
le voyez , ce perfide voudroit me perdre ;
96 MERCURE DE FRANCE.
mais l'artifice eft trop groffier , Mirros a vû
ma conduite.
Semiramis.
Retirez-vous , Hircan , & tougiffez d'une
fi exécrable fauffeté ; la fidélité de
Sibaris ne m'eft pas moins connue que
l'horrible noirceur de votre caractere.
Hircan.
Comment , vous croyez ..... Ah ! la
fureur me transporte
....... Quqi ! tu
ofes me foutenir ..... abominable fcélerat
, il faut que je t'arrache la vie.
[ Il veut fe jetter fur Sibaris ; les gardes
le repouffent . Au même inftant les trompettes
fe font entendre ; on ouvre les deux
bouts de la barriere ; les deux combattans
entrent l'un d'un côté,l'autre de l'autre , armés
de toutes piéces à l'exception du calque
& de l'épée. Ils s'avancent vers le trône da
Roi qui renouvelle envain fes inftances
pour leur faire quitter le deffein de fe battre.
Alors les Juges de camp leur appor
tent à chacun un cafque & une épée , partagent
le terrain & après les autres cérémonies
ufitées dans les tournois , fe retirent
à leur pofte. Le combat commence ; mais
à peine les premiers coups font- ils portés
que Thamar arrivant en hâte fur le champ
de bataille , fe jette entre les deux champions
.
JANVIER.
97
1753 .
pions , les fépate , & s'adreffant au Prince
d'Egypte : ]
Mirtos ( lui dit- elle ) , je vous ai moimême
demandé ce combat , aujourd'hui
je ne le fouhaite plus ; tout eft appaifé ,
mon choix eft fait ; je le déclarerai bientôt
; votre valeur m'eft inutile ici , & je
fuis fatisfaite.
Mirtos.
Si vous êtes fatisfaite , Mirtos ne l'eft
pas , je combats pour ma querelle , & non
pourla vôtre,apprenez que vous êtes vousmême
dans l'erreur ; l'homme que vous
voyez ici n'eft qu'un impofteur qui ofoit
afpirer à vous fous un nom fuppofé ; il
fe nomme Idrene , c'est lui qui jadis enleva
de Memphis Sémiramis , ma fæcur.
Sémiramis.
Que dites - vous là , Prince ? vous êtes
dans l'erreur vous même , je connois Scitalces
; c'eſt lui , c'est le Prince des Indes ,
ce n'eft point ldrene.
Mirtos.
Non , non , on veut envain me déguifer
la vérité , j'en fuis certain ; qui peut
nieux connoître Idrene que Sibaris , qui
a fi long- tems vu en Egypte ; c'est lui
qui me l'a dit.
O Ciel!
Sibaris.
E
98 MERCURE DE FRANCE.
Scitalces.
Ah perfide ami ! tu me trahis. à Mirtos.
Out , tu ne te trompes point; c'eft moi qui
fous le nom d'Idrene ai enlevé ta foeur.
Mirtos.
Qu'as- tu fait de Sémiramis , lâche raviffeur
parle; répond , avant que je
répande ton infâme fang.
Scitalces.
Ne me le demande pas ; je ne puis dire
autre chofe finon que je lui ai percé le
fein , & l'ai précipitée dans le Nil .
Ah barbare !
Mirtos.
Scitalces.
Tiens , vois qui fut le plus coupable
d'elle ou de moi , lis cette leure écrite de
la main de Sibaris, apprens la plus horrible
des trahisons .
Il donne la lettre à
Mirios.
Mirtos lit.
Cher Idrene vous courez à votre perte
; vous allez vous- même mettre Sémiramis
aux mains de votre rival ; on vous
tend un piége dans le bois fur le bord du
Nil , les meurtriers font poftés pour vous
affaffiner ; votre maîtreffe eft du complot .
En confentant à fe laiffer enlever, elle n'avoit
d'autre vue que de jetter fur vous
JANVIER. 1753. 99
tout le blâme public de ce crime , fans rifquerfon
véritable amant qui en doit recueillir
tout le fruit ; il eft embufqué où
je vous ai dit avec un gros de gens armés ,
& doit s'enfuir avec elle après vous avoir
ôté la vie. Je viens à l'inſtant d'être informé
de cette trahifon , & je me hâte d'empêcher
autant que je puis , qu'un ami qui
m'eft fi cher ne foit la victime de l'horrible
méchanceté d'une femme perfide . Adicu
cher Idrene , confervez votre vie , & fouvenez-
vous de l'amitié de Sibaris.
Sémiramis.
O Ciel ! vit-on jamais une pareille noirceur
? Sibaris approchez . Vous avez écrit
cette lettre , les faits qu'elle contient
font -ils vrais ou fuppofés ; répondez
promptement ; regardez-moi en face.
Sibaris.
Oui , je n'ai rien dit que de vrai ,
Sémiramis .
Monftre exécrable !
Mirtos.
Sibaris , expliquons entre nous deux
ce myftere , j'ai peine à vous comprendre
; votre amitié pour Idrene éclate dans
l'avis que vous lui donnez , mais c'est vous
qui me l'avez découvert & qui me follicitez
de l'en punir : êtes vous l'ami on
l'ennemi d'ldrene ;
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
Sibaris , effrayé.
....
J'étois alors fon ami . Depuis .. Vous
ne ne fçavez pas .... J'ai eu lieu de juger
....
Mirtos.
Traître, en voilà aſſez ; tu te confonds ;
ton épouvante te démafque , je lis tous.
tes menfonges fur ton vifage effrayé.
Ninus , il faut obliger ce malheureux par
les tourmens à avouer ici devant tout le
peuple fes odieufes trames.
Sémiramis , à part.
Il en diroit fans doute plus que je ne
veux. à Mirtos. Non Prince , je veux
l'interroger moi même en particulier; gardes
, que l'on le jette dans un cachot
& que l'on l'empêche de parler à perfonne
fans mon ordre.
Sibaris .
>
Il n'en eft pas befoin , je vais tout déclarer
ici.
Sémiramis.
Gardes , obéiffez ; qu'on l'emmene
promptement.
Les gardes veulent
lefaifir , il se jet-
Sibaris.
te entre Mirtos
Scitalces.
Seigneur , écoutez - moi , je veux tout
JANVIER. 1753. 101
Vous découvrir ; l'amour & l'ambition
m'ont aliené l'efprit jufqu'à croire que je
pourrois devenir poffeffeur de la fille de
Pharaon , dont vous étiez aimé,je lui donnai
le confeil & les moyens. de fuir avec
vous , vous l'attendiez au rendez - vous
dont vous vous fouvenez ; je vous y envoyai
la lettre où j'avois fuppofé les faits
qu'on vient de lire.
Scitalces.
Tu les avoit fuppofés ! eh n'ai-je pas vu
de mes propres yeux les meurtriers &
leurs Chefs embufqués à l'entrée du
bois.
Sibaris.
C'étoit moi - même ; l'obfcurité vous
empêcha de me reconnoître , & en mêmetems
vous fauva la vie , quand je vous
perdis de vue à travers les arbres : mon
projet étoit de m'enfnir avec la Princeffe
après vous avoir fait tomber fous mes
coups.
Scitalces.
Ah malheureux ! qu'ay-je fait ?
Hircan , s'approchant.
Traître , il faut que tu confeffes auffi les
crimes que tu m'as voulu faire commettre
.
Sibaris .
Il eſt vrai , je les avoue ; mais il me
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
refte des chofes bien plus importantes encore
à dire ,
Semiramis.
C'eft affez , c'eft affez , gardes qu'on
l'ôte de mes yeux ; exécutez l'ordre que
j'ay donné.
Sibaris , courant du côté
du peuple.
Non , non , puifque je fuis perdu , j'en
perdrai d'autres auffi . Peuples , on vous
trompe ; ouvrez les yeux , reconnoiffez
une horrible fourberie ; une femme
déguilée deshonore le Trône d'Aſſyric.
Sémiramis.
Tais- toi , malheureux ?
Eliefe leve debout fur
fon Trône.
Peuples , écoutez- moi ; oui je fuis Sémiramis
la femme du grand Ninus , la
mere du jeune Ninus votre Roi. Je regne
en Affyrie fous fon nom & fous fes habits
; mais je regne pour votre bonheur
& pour votre gloire. Peuples , qui d'entre
vous peut fe plaindre de moi ? qui de vous
n'a pas éprouvé ma bonté , & goûté la
douceur de mon regne , dont chaque jour
ajoute un nouveau luftre à la fplendeur
du Trône d'Affyrie. Au lieu d'un enfant
incapable de vous gouverner , je vous ai
*
JANVIER. 1753. 103
donné une femme , il eft vrai , mais une
femme qui n'a de fon fexe que la beauté ,
mais une femme , qui porte un coeur de
Héros. Souvenez - vous du grand Ninus
de l'amour qu'il me portoit . des reffoutces
qu'il a trouvées dans le mien , de l'appui
que lui a fi fouvent prêté mon courage.
Soldats, rendez témoignage à ma gloire
; vous m'avez vû combattre , vaincre &
triompher à côté de lui , nul avant lpi
n'avoit porté fi loin la grandeur du nom
Affyrien , & je l'ai encore furpaflé. J'ai
conquis la Sogdiane ; par moi le Perfe invincible
eft foumis à vos loix ; j'ai porté
jufqu'aux extremités de l'Afie la terreur de
vos armes; tout vous refpecte , tout vous
admire. Vous jouiffez dans le fein de la
paix des douceurs de l'abondance , & du
fruit de mes bienfaits ; ATyriens qui m'écoutez
, retournez -vous & jettez les yeux
du côté de la Ville , n'eft ce pas là cette
grande Babylone dont j'ai fait le fiége de
mon Royaume , que j'ai bâtie dans la
grandeur de ma puiffance & dans l'éclat
de ma gloire. Regardez ces Palais , ces
ouvrages immenfes , ces jardins fufpendus
, miracles de l'art , qui font l'ornement
de votre Capitale , ces murs épais
ces tours fublimes qui en font la fureté ,
& jugez à préfenr fi j'ai mieux mérité de
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
porter la couronne qu'un jeune homme
fans force & fans talent, Prononcez , Peuples
; fi vous dédaignez de m'obéir , mon
fils n'eft pas loin d'ici , je fuis prête à deſcendre
du Trône & à remettre mon fcep-
*te en fes mains,
Choeur du peuple.
Nous nous foumettons à ta loi ,
Regne à jamais fur nous , Auguſte Souveraine ,
Que celle qui fut notre Roi ,
Déformais foit notre Reine,
Mirtos & fa four le reconnoiffent &
s'embraffent. Scitalces fe jette aux pieds
de Sémiramis qui lui pardonne ; Thamar
donne fa foi à Mirtos. 1
Hircan , tirant l'épée
contre Sibaris.
Laiffez-moi égorger ce miférable , &
je m'en retourne content fur leMont Caucafe.
Sémiramis.
Hircan , ma vie & mon regne n'ost
rien eu jufqu'ici que d'extraordinaire &
d'inoui ; je veux faire aujourd'hui une
chofe plus finguliere que tout le refte . Je
pardone à. Sibaris.
JANVIER. 1753. 105
Choeur des Peuples.
Ta gloire & tes vertus n'eurent jamais d'exemple
,
Tu furpaffes tous les mortels,
Divinité digne de mille Autels ,
Dans le fond de nos coeurs nous t'élevons un
Temple.
Nous nous foumettons à ta loi ;
Regne toujours fur nous , Augufte Souveraine
Que celle qui fut notre Roi ,
Soit déformais notre Reine.
Ev
106 MERCURE DEFRANCE.
EPITRE
A M. DE VAUMALLE ,
' COMMISSAIRE DES GUERRE S.
Par M. l'Abbé Clément , Chanoine de S.
Louis du Louvre.
DEpuis D Epuis que de la Merliere
Vous êtes le favori ,
Vous faites le renchéri
D'une fi forte maniere >
Que j'en ai le coeur fétri.
*
Vous me laiffez en fouffrance ;
Parce que ce graad Prélat
Sur tous les habitans d'Apt ,
Vous donne la préférence ,
De le faire échec & mat.
Autrefois dans le regître
De la fincere amitié,
Mon nom au vôtre lié ,
Décoroit plus d'un Chapitre :
Mais vous m'avez oublié.
Condamné par contumace
* Il eft Evêque d'Apt en Provence , depuis enviyon
an an .
JANVIER. . 1753 1753. 107
Comme inutile rimeur ,
J'apperçois que la grandeur
Me force à céder la place
Que j'avois dans votre coeur.
Vainement da ma tendreffe
Le progrès vous eft connu ;
De nouveauté prévenu ,
Mon cher Vaumalle s'empreffe
De plaire au dernier venu.
Ne prenez pas pour
excufe
De votre prompt changement ,
Dans cet Evêque charmant ,
L'efprit fin qui vous amuſe ,
Par le fel & l'agrément.
Vous dites qu'à fon langage
Les coeurs ne tiennent à rien ;
Qu'il n'eft point de citoyen
Dont il n'ait eu le fuffrage ;
Sort : il n'aura pas le mien.
>
Que m'importe qu'on admire
Sa douceur & fa bonté ;
Pourrois-je en être enchanté ,
Dans le tems que je foupire
De ce qu'il m'a fupplanté è
Si Conducteur infidele ,
dormant fous le camail ,
E vj
108 MERCURE DE FRANCE
11 redoutoit le travail
Qui doit enflamer fon zele ,
Pour le falut du bercail.
Si des maux de l'indigence ,
Son coeur n'étoit point touché
Si d'avarice entiché ,
Il groffiffoit fà finance
Des fruits de fon Evêché.
Alors fans inquiétude ,
Je rirois d'un tel rival ,
Et d'un plaifir fans égal
Goûtant la douce habitude ,
Je mourrois votre féal.
Mais lorsque la voix publique
Me prone tout ce qu'il fait
Dans le fidelle portrait
De cet homme Apoftolique
Je vois le Prélat parfait.
Compatiffant , charitable
Il foulage le befoin
Vif, de travail & de foin
Son zele eft infatiable ,
Et ne peur aller plus loina
Du récit de ce prodige
Sitôt que je fus inftruit ,
Je dis au fais-je réduit e
*
JANVIER. 1753- 109
Tant de mérite m'afflige ;
Vaumalle en fera féduit.
Le bon coeur , la politeſſe ,
Ont fur lui des droits puiffans ;
Fl aime les airs décens ;
Les vertus & la fagefle
Lui raviffent fon encens.
Faut-il donc que je m'étonne
Si pour ce Prélat chéri
Vaumalle s'eft attendi
C'est l'équité qui l'ordonne ,
Je dois céder à fon cri.
Céder : c'eft trop tôt me rendre,
Et l'ami dont je me plains ,
Pour moi , malgré fes dédains ,
Eft peut-être encore tendre :
Faifons treve à mes chagrins.
Son filence eft- il un titre
Pour noircir fon écuflon
A-t- il torta-t- il raiſon ?
Sa réponse à cette Epître
Eclaircira le foupçon.
Mais je vous fais injuftice ,
Par mon amour allarmé ;
Qui , je fuis encor aimé :
Pardonnez-moi ce caprice,
A. tortje vous ai blâme.
110 MERCUREDE FRANCE .
Si votre Evêque fourcille :
De ce que je vous écris ,
Qu'il ceffe d'être furpris ;
Ses bontés pour ma famille
Méritoient de moi ce prix.
Mon coeur par la gratitude
Secretement excité ,
Me l'a lui -même dicté ,
Elevé dans l'habitude
De dire la vérité .
+389 +63 36 Re
SECONDE LETTRE
D'UNE DAME
Al'Auteur du Mercure ; fur la Prévention.
Ous m'avez imprimée , Monfieur :
vous voilà engagé à rendre mes folies
publiques , & peut- être prêt à vous
en repentir : je vous plains , fi cela eft , car
j'ai une envie demefurée d'augmenter vos
regrets. Quoique je foupçonne que ma
lettre fur la méchanceté n'ait pas fait un
grand changement dans les moeurs , je
parler dans celle- ci contre la prévention .
Au pis aller , je ferai dans le cas de la plûpart
de nos Prédicateurs modernes .
vais
La Prévention pourroit , ce me femble
JANVIER. 1752. iri
être comparée à un verre coloré , appliqué
fur nos yeux , à travers lequel nous ne
pouvons voir les objets tels qu'ils font .
Trop fouvent elle dégrade le bon pour
embellir le médiocre : prefque toujours
elle féduit & captive le fentiment. Les Arts
& les Sciences font furtout en proye
cette trompeufe Reine des ames . Tel Arrifte
, tel Auteur va produire un ouvrage
digne d'être admiré : voulez vous fçavoir
ce qu'on en penfera ?Informez - vous du jugement
qu'on a portéfur fes premieres productions
: décidez enfuite hardiment,vous
allez proférer un oracle .
Sommes- nous donc faits pour vivre dans
l'erreur ? & la raifon n'ofera- t'elle jamais
déchirer le bandeau du préjugé ? Voyez
ces victimes de la prévention , elles font
enchaînées au Char de triomphe de ces
heureux ufurpateurs. Qu'elles feroient
malheureuſes , fi le tems qui les fuit ne de-.
voit un jour les venger & les mettre à leur
place.
La pareffe ou l'impuiffance, particuliere
les Juges ne feroit- elle pas la caufe des
auvais jugemens publics fur les ouvrages
' efprit ? Il eft plus aifé de décider fur une
iéce , fuivant les jugemens portés fur les
récédentes du même Auteur , que de l'aalifer
, & d'en difcuter les défauts & les
# 12 MERCURE DE FRANCE.
béautés. De là , ces décisions hardies des
génies les plus bornés. De -là cet aveuglement
orgueilleux & funefte , qui fronde
fans motif ou qui loue par mode .
Il me femble que le but des opérations
de l'efprit doit être la recherche de la vérité
; c'eft s'en éloigner que d'adopter un
fentiment avec précipitation , & de le défendre
obftinément , dans un cas où il en
eft deux fur le même fujet. Venons à l'application.
Deux genres de mufique divifent
tout Paris . Les oreilles anciennes faires
à une mélodie douce , mais lente , &
peut-être trop monotone , ne peuvent
fupporter la vivacité ultramontaine des
ariettes modernes qui font le charme de
la plupart de nos jeunes gens. Qu'arrivet-
il ? On entend à l'Opéra diverfes perfonnes
s'écrier à la fois , cela eft admirable ;
cela eft déteftable. Pour moi je ne puis m'empêcher
de répliquer , cela eft rrible.
Après avoir examiné s'il n'étoit point
de remède à une maladie auffi nuifible à la
fociété , j'ai trouvé à propos d'établir que
perfonne ne décidera chez moi fur aucua
ouvrage moderne, fans avoir expofé les motifs
de fon jugement ; & fans déclarer qu'il
eft prêt de renoncer à fon fentiment de
bonne foi , fi quelqu'un lui en prouve la
fauffeté. Que dix fociétés , dans Paris
JANVIER. 1752. 113
afent de ma méthode , & je réponds qu'on
y verra bientôt ceffer des difputes , qui
mêlent prefque toujours de l'aigreur dans
le commerce le plus liant.
La Prévention détruite , la vérité fers
le fruit de nos recherches , puifque pour
la trouver nous partirons des mêmes principes.
Plus d'Auteurs cachés fous un voile
tranfparent. Plus de fujets de plaintes .
L'efprit acquérera de nouvelles lumieres ,
& le jugement fera à fon égard , ce qu'eft
la raifon à l'égard des paffions.
J'ai l'honneur d'être , &c.
**
Le mot de l'Enigme du fecond volume
du Mercure de Décembre eft le Mantean.
Celui du premier Logogryphe eft Soulier ,
dans lequel on trouve fole , ofier , le Comte
d'Eu , olive , rofé , Roi , ire , jouer , or , ou ,
re, fol , fi , ris , Louis , lyre violer , ivre
vie , voler, lier , louer , oeil , foye , Voyer ,
vers , voir , ouir , Ifer ours. Celui du fecond
Logogriphe eft Arlequin; dans lequel
on trouve vire , ane , M. le Quin , ire , Arné
fille d'Eole , l'Arne fleuve , Saint Jean ,
Vranie , rien , vin , eau , vie , lieu ,
vie , lieu , Jule ,
be Nit , & aile.
114 MERCURE DE FRANCE .
$8 32230% 50%50% 5:50:50 50 50 50 50 50
ENIGM E.
Quoique par un effet du plus bizarre uſage ,
Maint cadet ne m'ait plus qu'à titre d'ornement .
De mon utilité , je donne à tout moment
Le plus affuré témoignage ;
Au tems paffé , je recevois mon prix ,
D'une vafte circonférence ,
Elle m'atrire aujourd'hui des mépris
Et l'homme de goût ne m'encenfe ,
Qu'autant que je m'offre à fes yeux
Sous l'afpect féduifant d'une taille mignone ,
La cenfure , il eft vrai , dit & prône en tous lieux ,
Qu'ainfi réduite à rien , j'en deviens bien moias
bonne ,
Mais graces à l'habileté ,
De ceux qui de nos jours , préſident à mon être ,
Ce préjugé trompeur fans crédit eft refté ;
Mon fort eft de tenir compagnie à mon maître ,
Malheur à moi , fi le dérangement
Sur ma fage conduite exerce un long empire ,
Il me prive auffi tôt de fon attachement ,
Et je perds fans retour , la faveur du beau fire ,
Pour m'en aller ſouvent de main en main ,
De la dupe & du fot exciter le chagrin.
Anonime de Rouen.
JANVIER . 1753, X45
JPE
LOGO GRIPHE.
' Etois tranquile , & je ſuis agité ,
J'ai pâli tout d'abord , je rougis à cette heure ,
Ah ! je fens ... un luttin mal voulu , mal fêté ,
Chez moi vient fixer fa demeure.
Chaffons-le promptement , le drôle eft familier ,
Souffrez-lui prendre un pied , ( dis le commun
Adage )
Bien-tôt fans le faire prier ,
Il en prend deux & davantage ;
Me voici donc les armes à la main ,
Elles font trop bien préparées
our ne pas m'en promettre un triomphe certain ,
Hais de fçavoir leur nom aurois-tu le deffein ?
Prend quatre lettres bien nombrées ,
t de fuite deux fois , mets -les en même tang ,
Sans oublier d'y joindre une derniere ,
Faite pourtant pour marcher la premiere ,
El t'échape , mon cher , le malheur fera grand ,
Par le même,
116 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
Ix pieds tous variés , Lecteur , m'offrent aux
yeux ,
A plus d'une perſonne
Quoique d'efprit & d'ame bonne ,
Je fais fouvent paffer, maint quart d'heure joyeus
Il est vrai que les traits d'efpece différente ,
Sous lefquels je fais m'annoncer ,
N'ont pas tous l'art d'intéreſſer ;
Et que noire fur tout , fi quelqu'un mé préſente à
D'un trop jufte dédain ,
Il peut être certain
Ma diction mak entendue ,
Avec ma premiere moïić
Je pourrois être confondue ,
Mais l'ufage jamais a t-il ratifié
Cette identité prétendue ?
Des mots , qu'en mou ſein je contiens ,
La Kirielle eft affez étendue :
A fept cependant je me tiens ,
Dont le premier eft fincere ou perfide ,
L'autre mord , le fuivant exerce & divertit ,
Le quatrième annonce un outil homicide ,
Join de qui le cinquième aiguile l'appétit ,
L'avant dernier fe dit d'une montagne ,
Si le feptiéme eft à ton gré
Tout prudemment conſidéré ,
JANVIER. 1753. 117
Tun'hésiteras pas d'en faire une compagne.
Anonyme de Rouen.
AUTR E.
DEux Eux mots de trois lettres chacun ,
En font un ,
Dont fix par conféquent compoſent la ſtructure ,
Le premier de ces mots d'un uſage commun ,
Eft employé fonvent comme mefure;
Pour le fecond , il eft felon les fens ,
Une fource d'amuſemens ,
Du le jufte fujet de regrets & de peines ;
Mon tout te flatte - t-il ? Vers le milieu du jour ,
Dans certain lieu du logis , fais un tour ,
Tes démarches , Lecteur , pourront n'être pas
vaines.
Par le même,
118 MERCURE DE FRANCE.
HR &H & THG56
NOUVELLES LITTERAIRES.
Enie ,où l'on traite de la théorie de
SSAIS fur les principes de l'Harmo-
A
l'harmonie en général , des droits refpectifs
de l'harmonie & de la mélodie , de
la baffe fondamentale , & de l'origine du
mode mineur , avec deux planches d'exemples
en notes. A Paris , chez Prault , fils ;
Quai de Conti , 1752 .
Cet ouvrage contient trois differentes
Differtations fous le nom d'Efais . La
premiere qui eft une efpéce de difcours
préliminaire , roule fur l'utilité de la
théorie des Arts en général , & plus particulierement
fur la poffibilité & fur les
ufages d'une théorie philofophique de
l'harmonie .
paru
Dans le deuxième Effai , M. Serre
commence par quelques obfervations far
la Differtation de M. Blainville , qui a
dans le Mercure du mois de Mai der
nier , fur les droits de la mélodie & de l'harmonie.
Il paffe enfuite à quelques queftions
que ce Muficien lui a propofées à la
fin de fa Differtation ; mais il le borne à
celles qui lui ont fourni une occafion natuJANVIER,
1753. 119
relle de traiter les points les plus importans
de la théorie de l'harmonie , & particulierement
celui de la Baffe fondamentale
: il s'attache à faire voir la difference
qu'il y a entre la Baffe effentiellement
fondamentale , & une Baffe technique ou
méthodique , telle qu'il prétend que M.
Rameau l'a conçue , mais qui ne lui
roît pas mériter affez rigoureufement le
titre de Baffe fondamentale.
pa-
M. Serre prouve en même tems , qu'à
parler exactement , tous les accords diffonnans
portent fur un double fondement
, fur deux fons fondamentaux , &
que ce n'eft qu'à la faveur de cette duplicité
fondamentale qu'on peut expliquer
clairement l'origine & le principal ufage
des diffonnances dans l'harmonie , & parvenir
à une démonftration phyfico- mathé
matique de la fucceffion des accords.
L'Auteur fait fentir à cette occafion combien
il importe en théorie de diftinguer
avec foin les intervalles que la pratique
eft en droit de confondre , & de ne pas
preffer de facrifier le calcul au tempéramment.
fe
C'est par le moyen de cette précifion
qu'il trouve le fondement de diverfes praiques
, où les differences de comma , que
l'oreille fous-entend à fa façon , font très120
MERCURE DE FRANCE.
remarquables par leur effet. C'est encore
l'eftimation exacte des intervalles qui a
fourni à M. Serre deux conjectures ingénieufes
fur l'enharmonique des anciens.
Il termine cette feconde Differtation par
un plan de théorie muficale , & propoſe
les principes effentiels fur lefquels cette
théorie lui paroît devoir être fondée .
Le troifiéme Effai traite de l'origine
du mode mineur. L'Auteur y examine
d'abord celle que le célébre M. Rameau
a propofée dans les ouvrages théoriques ;
il tâche d'en montrer l'infuffifance , & de
lui en fubftituer une plus naturelle & plus
certaine, Il rapporte à cette occaſion ,
& explique très-naturellement une expérience
connue de plufieurs Muficiens ,
dans laquelle on a remarqué que deux
fons aigus , confonnans & entonnés en
même tems par deux belles voix , font entendre
, ou femblent faire entendre un
troifiéme fon plus grave , mais très- foible,
une efpéce de bourdon , qui fe trouve
être le vrai fon fondamental commun des
deux fons aigus. Selon l'Auteur , ce bourdonnement
n'est qu'une apparence acouſ
tique , produite par les vibrations concurrentes
des deux fons entonnés . Il s'attache
enfin à faire remarquer entre le mode
majeur & le mode mineur un rapport
d'inverfion ,
JANVIER. 1753. 127
d'inversion , qui n'a pas encore été affez
bien obfervé , quoique la connoiffance en
puiffe être utile dans la pratique même.
M. Serre releve à ce fujet l'inexactitude
de la théorie musicale de M. Euler * , &
particulierement celle des formules qui ,
felon cet illuftre Géométre , repréfentent
les affemblages des fons qui compofent le
mode majeur , & le mode mineur.
La production dont nous venons de
rendre compte . eft eftimable par le ſtyle ,
& encore plus par la nouveauté des vûes
qu'elles renferment fur la théorie de l'harmonie.
Il eft fingulier qu'un ouvrage aufli
profond fur la mufique , parte de la main
d'un Peintre célébre en plufieurs Pays ,
& fingulierement à la Cour de Vienne ,
par l'excellence des portraits qu'il y a faits
en miniature de la famille Impériale.
ESSA fur la Comédie moderne , où
'on réfute les nouvelles obfervations de
4. Fagan , au fujet des condamnations
rononcées contre les Comédiens , fuivi
'une Hiftoire abregée des ouvrages qui
nt paru pour & contre la Comédie ,
epuis le dix -feptiéme fiécle. Par M. M.
.G . D. B. O Puerifugite bine, latet anguis
* Dans l'ouvrage , intitulé , Tentamen nova theo-
- Mufices , &c.
F
120 MERCURE DE FRANCE..
remarquables par leur effet . C'est encore
l'eftimation exacte des intervalles qui a
fourni à M. Serre deux conjectures ingénieufes
fur l'enharmonique des anciens,
Il termine cette feconde Differtation
un plan de théorie muficale , & propofe
les principes effentiels fur lefquels cette
théorie lui paroît devoir être fondée.
par
Le troifiéme Effai traite de l'origine
du mode mineur. L'Auteur y examine
d'abord celle que le célébre M. Rameau
a propofée dans les ouvrages théoriques ;
il tâche d'en montrer l'infuffifance , & de
lui en fubftituer une plus naturelle & plus
certaine, Il rapporte à cette occaſion ,
& explique très- naturellement une expérience
connue de plufieurs Muficiens ,
dans laquelle on a remarqué que deux
fons aigus , confonnans & entonnés en
même tems par deux belles voix , font entendre
, ou femblent faire entendre un
troifiéme fon plus grave , mais très - foible,
une efpéce de bourdon , qui fe trouve
être le vrai fon fondamental commun des
deux fons aigus . Selon l'Auteur , ce bour
donnement n'eft qu'une apparence acouſ
tique , produite par les vibrations concurrentes
des deux fons entonnés . Il s'attache
enfin à faire remarquer entre le mode
majeur & le mode mineur un rapport
d'inverfion
JANVIER. 1753- 121
d'inverfion , qui n'a pas encore été affez
bien obfervé , quoique la connoiffance en
puiffe être utile dans la pratique même.
M. Serre releve à ce fujet l'inexactitude
de la théorie musicale de M. Euler * , &
particulierement celle des formules qui ,
elon cet illuftre Géométre , repréfentent
es affemblages des fons qui compofent le
node majeur , & le mode mineur.
La production dont nous venons de
endre compte , eft eftimable par le ftyle ,
encore plus par la nouveauté des vûes
u'elles renferment fur la théorie de l'haronie.
Il eft fingulier qu'un ouvrage auffi
ofond fur la mufique , parte de la main
un Peintre célébre en plufieurs Pays ,
fingulierement à la Cour de Vienne
r l'excellence des portraits qu'il y a faits
miniature de la famille Impériale.
•
ESSA fur la Comédie moderne , où
n réfute les nouvelles obfervations de
Fagan , au fujet des condamnations
noncées contre les Comédiens , fuivi
ne Hiftoire abregée des ouvrages qui
- paru pour & contre la Comédie ,
uis le dix -ſeptiéme fiécle. Par M. M.
G. D. B. O Puerifugite bine, latet anguis
Dans l'ouvrage , intitulé , Tentamen nova theo-
Aufices , &c.
F
122 MERCURE DEFRANCE.
2
in herba. Un volume in - 12 . Se vend à
Paris , chez la veuve Piffot , Quai de Conti
, & chez Duchefne , rue Saint Jacques.
Quoique l'ouvrage que nous annonçons
foit écrit contre le Théatre , il peut
être lû fans chagrin & fans dégoût par ceux
qui aiment le plus le Théatre . On voit
que ce font moins les fpectacles qu'il attaque
, que l'écrit fait en faveur des fpec
tacles , & que l'occafion l'y a excité plus
que le zéle : il avoue lui- même qu'il fe
feroit tû , fi l'on n'eût point rompu le
filence. On peut dire d'ailleurs qu'il a écrit
moins en Théologien qu'en honnête
homme ; en forte que fa réfutation eft déponillée
de ce qui auroit pû la rendre ennuyeufe
, & qu'elle eft à la portée de tout
le monde.
Le plan des obfervations eft à peu près
celui de l'Efai . L'Auteur du premier ou
vrage a voulu prouver que le Théatre ,
étant purgé des obfcénités qui le rendoient
autrefois condamnable , non - feulement
ne doit plus l'être aujourd'hui , mais encore
qu'il eft devenu une bonne école
pour les moeurs. Les moyens dont il s'eft
fervi n'ont pas paru convainquans au nou.
vel Auteur , qui déclare que la facilité
de les détruire l'a féduit. Et en effet ,
ceux qu'il a employés , s'ils ne font pas
JANVIER. 1753. 123
faneftes.aux fpectacles , nous paroiffent
du moins empêcher que l'apologie qui en
eft faite ne leur foit bien avantageufe.
-
Il rend juftice aux Poëtes & aux Comédiens
de notre fiécle , fur leur décence &
eur délicateſſe ; mais après avoir montré
qu'il reste encore au Théatre des piéces
qui ne le rendent pas auffi épuré qu'on le
Hit , & qu'en général il n'y en a point qui
uiffent être bien utiles aux moeurs , il
outient , ( & c'eft où il s'arrête principaement
) que les anciennes & les nouvelles
ont toutes très - dangereufes , furtout pour
a jeuneffe : par la peinture fi vive & fi
bien variée que l'on y fait , dit-il , de
l'amour , certe paffion funeſte à tous les
coeurs , à tous les fexes , à tous les âges ;
on apprend au Théatre à connoître ce
malheureux fentiment dans tous les de
grés , dans tous fes caprices , à le fentir
, à l'infpirer , à parler fon langage.
» Combien de gens , continue l'Auteur,
avoueroient , s'ils vouloient être fincéres
, que c'eft à la Comédie qu'ils ont
pris leurs premieres leçons de galanterie ,
& qu'ils y ont appris l'art de faire parler
des feux infpirés , il eft vrai par
la nacure
, mais que lear fimplicité ne pénéroit
pas , ou que leur timidité n'oſoit
Faire éclore.
1
F ij
124 MERCURE DE FRANCE.
Une déclaration d'amour dans une
piéce qu'ils ont yû jouer , leur a fait
ouvrir les yeux , les a animés. Cette dé
» claration ingénieufe , tendre , écoutée ,
heureuſe , leur trace la route qu'ils cher-
» chent , les flatte du même fuccès. Leur
fituation eft la même que celle de l'a-
» mant , dont on leur offre le tableau ;
même paffion , même timidité , mêmes
moyens par conféquent à employer.
ور
»
L'Auteur paffant enfuite aux jeunes
perfonnes de l'autre fexe , entre dans un
femblable détail , mais plus circonftancié ;
cet endroit mérite quelque attention . I
eft manié avec adreffe , & nous a parų
perfuafif. Les images en font vives , les
applications heureufes & frappantes.
Il donne à cette occafion l'idée d'un
nouveau plan de Comédie , où l'amour
n'entreroit point ; ce plan pourroit n'être
pas impraticable , mais nous doutons qu'il
foit exécuté.
Par rapport aux Comédiens & aug
Comédiennes , l'Auteur en parle fuivant
le préjugé ordinaire , mais cependant avec
ménagement & avec fageffe. Il convient
même qu'il y en a plufieurs dignes à tous
égards de l'eftime & de l'amitié des honnetes
gens ; mais il réfute fi heureuſement
ce que M. F. a dit à leur égard , que l'on
ANVIE R. 1753 129
toiroit qu'ils ne peuvent pas être juftifés
, ou qu'ils pouvoient l'être mieux .
Pour réduire cet ouvrage , il roule fur
es quatre principes :
Que la Comédie a éré jufqu'à préfent ,
eft encore infructueuse pour les moeurs
u'elle leur eft même très- nuifible , &
ue rien n'eft plus dangereux pour la jeu
effe , fi fufceptible de mauvaiſes imprefons.
Que l'art de Moliere , & de ceux qui
ont fuivi en déguiſant le danger , Font
endu plus grand , & que les talens des
uteurs dramatiques ne font pas des titres
Our juftifier leurs Piéces.
Que les précautions qu'on propofe de
endre , pour rendre le Théatre moins
gne de cenfure font infuffifantes , &
e tant qu'on y laiffera fubfifter l'amour,
utes les réformes feront inutiles.
Ετ que s'il n'y a pas de poffibilité à réire
le Théatre au point de modeftie
nvenable , & à lui ôter ce qu'il a de fufte
, il n'y a pas d'efperance que l'Eglife
re jamais les cenfures dont on fe plaint.
LETTRE fur les nouveaux bains Médeaux,
Par M. C***. Docteur en Mé.
cine . A Paris , chez la veuve Quillan
primeur- Libraire , rue Galande , près la
"
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
Place Maubert , à l'Annonciation , 1752 .
Avec Approbation & permiffion .
L'Auteur de cette Lettre , infpiré par le
zéle du bien public , fait part à un de fes
amis de tous les avantages qu'on peut retirer
de l'établiſſement qu'on a fait à Paris
des nouveaux Bains Médicinaux , inventés
par M. Guerin de Montpellier. Ce font
des étuves conftruites avec beaucoup d'adreffe
& d'attention . On peut par leur
moyen conduire les vapeurs des aromates ,
& de tous les remédes fur les parties du
corps qui en out befoin . La force de ces
vapeurs eft étonnante . Il n'y a rien de fi
dur qu'elles ne ramoliffent ; rien de fi épais ,
qu'elles ne mettent en fonte ; & le réſultat de
tous ces effets eft un torrent de fueurs qui dégage
les vaiffeaux , & entraîne avec lui tout
ce qu'il y a d'impur & d'étranger , qui gêne
les fonctions.
Ces bains décraffent fi bien la peau ,
que ceux qui les prennent , dit l'Auteur ,
croyent être dans le cas d'un ferpent qui
quitte fa dépouille. On y adminiftre également
les bains fecs , les fumigations de
toute efpéce & les douches. Avec le fecours
de cette machine , on eſt diſpenſé
de faire des voyages , & d'attendre la faifon
des bains. On peut y prendre en tout
tems les douches des caux minérales , avec
JANVIER. 1753. 127
autant , & même plus d'avantage qu'à la
fource.
L'Auteur entre dans des détails phyfiques
fur l'utilité de ces bains , mais le peu
d'étendue que nous donnons à nos extraits
, ne nous permet pas de le fuivre.
dans cette partie. Nous nous contenterons
de faire remarquer avec lui , que les vapeurs
de l'eau font le plus puiffant diffolvant
qu'il y ait dans la nature , & qu'elles
peuvent aifément diffoudre tour ce qui
gêneroit la flexibilité des membres . Les
humeurs épaiffies , les duretés naiffantes ,
les maladies d'hyver , de printems &
d'automne , celles des vieillards , & la
plûpart de celles des perfonnes du fexe ,
font traitées avec fuccès par les nouveaux
bains médicinaux .
Les fains comme les malades font intéreffés
aux effets de la nouvelle machine ;
elle foulage prefque tout à coup des laffitudes
, des mal-aifes , des péfanteurs , des
pertes d'appetit qui font l'effet d'une
tranfpiration retenue , & d'un fang lourd
qui ne roule pas à fon aife .
Cette Lettre eft méthodique , bien écrite
, & mérite d'être lue . On y a joint à
la fin , des Certificats de la Faculté de Médecine
& de l'Académie Royale de Chirurgie
, qui font comme des piéces au-
Fiiij
128 MERCURE DE FRANCE.
thentiques & irréprochables , qui juftifient
les utiles effets que l'Auteur de la
Lettre rapporte de la nouvelle invention
.
Ces nouveaux Bains Médicinaux font
établis à Paris , rue des Jeûneurs , vis - à - vis
la rue Saint Fiacre , quartier Montmartre
.
LA Société Royale de Londres a mis
le 18 Décembre 1752 , le célébre M. Faget
l'aîné , au nombre de fes Académiciens.
Cet évenement fait honneur à la
Chirurgie de Paris , & confirme la répu
tation d'un de fes Membres les plus illuftres.
La vie de Caftruccio Caltracani , Sou
verain de Lucques ; traduction de l'Italien
de Machiavel , avec des notes critiques &
politiques ; par M. Dreux du Radier , Avocat
au Parlement de Paris. A Paris , chez
Lambert , rue de la Comédie françoife.
1753. brochure de 67 pages.
L'Hiftoire que nous annonçons eft faire
par un homme de génie , & traduite par
un homme qui écrit bien ; cependant elle
n'eft pas intéreffante. On n'y trouve que
des événemens qui n'ont rien de grand ni
de fingulier . Le portrait du Héros eft ce
JANVIE R. 1752. 129
qui nous a paru le plus piquant , & nous
Pallons copier.
Caftruccio étoit d'une taille avantageufe,
plus grande que l'ordinaire & bien proportionnée.
Il avoit l'abord fi gracieux &
fi affable , que tous ceux qui lui parloient
s'en retournoient contens La couleur de
fes cheveux tournoir fur le roux : il les portoit
coupés au - deffus de l'oreille. Il alloit
en tout tems la tête nuë , qu'il plût ou qu'il
neigeât. Il étoit tendre pour fes amis , terrible
à fes ennemis , équitable envers fes
fujets , peu fidéle avec les Etrangers .
Il n'employoit la force pour venir à bout
de fes deffeins que lorfque la rufe ne fuffifoit
pas ; parce que felon lui c'étoit la victoire
qui donnoit de la réputation à un
Prince & non la maniere de vaincre. Perfonne
ne fut jamais plus hardi à s'expofer.
aux dangers , ni plus adroit à s'en tirer.
Auffi difoit- il ordinairement , que l'homme
devoit tout tenter & ne jamais perdre.
courage , que Dieu aimoit les braves , puifqu'il
s'en fervoir pour punir les poltrons .
Soit qu'il badinât , foit qu'il voulût reprendre
quelqu'un , il avoit l'efprit vif, la
réponse prompte . Comme il n'épargnoit
perfonne dans fes bons mots , il avoit l'efprit
affez bien fait pour fouffrir qu'on ne
l'épargnât pas lui même .
F#
130 MERCURE DE FRANCE.
Benedicti XIV . Pont . max . olim Cardinalis
de Lambertini opera . in folio v. 12.
Ruma.
MÉMOIRES d'une Honnête Femme ,
écrits par elle même & publiés par M.
Chevrier. A Londres & le trouve à Paris
chez forry , Quai des Auguftins. in- 12.
vol. 3 .
L'Honnête Femme qui conte les avantu
res a vêcu à Londres , à Paris , & dans quelques
Villes moins confidérables . Elle eft
très- fidéle à fes devoirs , quoiqu'elle ait un
mari qu'elle n'aime pas , & fucceffivement
plufieurs Amans qui lui foient très- chers.
Plufieurs catastrophes très tragiques &
quelques- unes fort touchantes, laifferoient
du noir dans l'efprit de ceux qui liront le
Roman que nous annonçons , fi l'Auteur
ne l'avoit égayé par des petits Maîtres , des
beaux efprits & des coquettes. Tout cela
nous a paru écrit facilement.
·
Recueil d'antiquités Egyptiennes , Etrufques
, Grecques & Romaines par M. le
Comte de Caylus . A Paris , chez Defaint
& Saillant , rue S. Jean de Beauvais , in-
4°. v. 1. 1752.
Les monumens antiques font propres ,
dit M. de Caylus , à étendre les connoilJANVIER.
1753. 131
fances. Ils expliquent les ufages finguliers ,
ils éclairciffent les faits obfcurs ou mal détaillés
dans les Auteurs , ils mettent les
progrès des Arts fous nos yeux , & fervent
de modéle à ceux qui les cultivent. Mais
il faut convenir que les Antiquaires ne les
ont prefque jamais envifagés fous ce dernier
point de vue ; ils ne les ont regardés
que comme le fuplément & les preuves de
l'hiftoire. M. de Caylus n'a pas négligé de
tirer des monumens anciens , ces fortes de
lumiéres lorfque l'occafion s'en eft préfenfentée
; mais il paroit que les Arts l'ont
interreffé principalement. Sa méthode
confifle à étudier fidélement l'efprit & la
main de l'Artifte , à fe pénétrer de fes
vues , à le fuivre dans l'exécution ; en un
mot à regarder ces monumens comme la
preuve & l'expreffion du goût qui régnoir
dans un hécle & dans un pays.
+
On verra dans le grand & bel ouvrage
que nous annonçons , les Arts formés en
Égypte avec tout le caractére de la grandeur
; de - là paffer en Etrurie où ils acquierent
des parties de détail , mais aux dépens
de cette même grandeur ; être enfuite
tranfportés en Grèce , où le fçavoir joint
à la plus noble élégance les a conduits à
leur plus grande perfection ; à Rome enfaloù
fans briller autrement que par
"
des
E vj
132 MERCUREDE FRANCE.
fecours étrangers , après avoit lutté quel
que tems contre la Barbarie , ils s'enleveliffent
dans les débris de l'Empire.
"
Comme les procédés des Arts font infiniment
liés avec leur Théorie M. de
Caylus a cru devoir rechercher fouvent les
moyens dont les anciens fe font fervi pour
opérer. Cette maniere d'écrire fur les antiquités
est très propre à donner aux Artiftes
quelques idées des belles formes , &
à leur faire fentir la néceffité d'une précifion
dont le prétendu goût d'aujourd'hui
& le faux brillant de la touche ne les écartent
que trop fouvent Cette voie fouvent . Cette voie peut encore
leur rendre des moyens d'opérer qui
me nous paroiffent impraticables que par
la raifon qu'on ne les pratique plus.
M. de Caylus s'eft borné à publier les
monumens qui lui appartiennent ou qui
lui ont appartenu . Il les a fait deffiner
& graver avec beaucoup d'élégance , d'éxactitude
& de dépenfe , & il en donnedes
defcriptions dans lefquelles on trouve
la plus grande fimplicité , la plus grande
clarté & la plus grande précision..
L'INFORTUNE' François , ou les Mémoires
& avantures du Marquis de Courtanges
, traduit de l'Anglois. A Londres & ſe
ouve à Paris , chez la Veuve Caillean
JANVIE R. 1753. 133
Fue S. Jacques. 1. vol. in- 12. 1752 .
C'est l'histoire d'un homme qui perd
fon ami & fa maîtreffe : le premier , parce
qu'il meurt , & l'autre parce , qu'elle a un'
pere qui veut un autre gendre. Commer
ce fonds a paru fans doute un peu commun
à l'Auteur , il l'a relevé par des orages
, des nauffrages , des duels , des Illest
inhabitées , des rencontres extraordinaires
& furtout par deux Epifodes affez longs.
Il nous a paru qu'il y avoit de la chaleur
daus ce petit Roman .
MEDITATIONS chrétiennes pour tous les
jours de l'année , par le R. P. J. Chapuis ,
de la Compagnie de Jefus . Nouvelle Edition
augmentée de l'Ordinaire de la
Meffe, in- 12, v. 3. A Paris chez Duchêne
Fue S. Jacques .
و
C'eft un livre plein de méthode & d'oncrion
qui a été d'an ufage affez général , &
qui doit continuer à l'être.
PRINCIPIA Phyfico-medica in Tironum
medicinæ gratiam conferipta , & c . c'està
dire , Principes de phyfique médecinale
en faveur des étudians en médecine , par
M. Helvetius , Confeiller d'Etat , Premier
Médecin de la Reine , Infpecteur général
des Hôpitaux militaires , Docteur de la Fa134
MERCURE DE FRANCE .
culté de Médecine de Paris', de l'Académie
Royale des Sciences & Honoraire du
College Royal de Médecine de Nancy . A
Paris , chez la Veuve Pierre , Libraire ,
rue S. Jacques , à S. Ambroife 1752. deux
volumes in- 8°.
Le but de l'Auteur a été de renfermer
dans cet ouvrage toute la phyfique néceffaire
à un Médecin , en commençant par
les Elémens . Il a cherché furtout à remplir
l'intervale qui fe trouve entre la Phyfique
& la medecine & qui eft fi propre à embarraffer
les jeunes gens . Il y difcute avec
beaucoup de fagacité toutes les grandes
queftions qui partagent encore les Phyficiens
; & il traite de plufieurs matieres
qu'on ne trouve pas dans les Livres de
phyfique & qu'on fuppofe cependant déja
connues dans ceux de Médecine . Au refte
il eft fur le point de donner au Public des
ouvrages encore plus importans & plus
étendus. Il s'agira d'abord du méchanif
me fuivant lequel toutes les fonctions s'éxécutent
dans le corps. humain en état de
fanté , & il traitera enfuite des maladies.
qui atraquent toute l'économie du corps
& de celles qui n'affectent que certaines.
parties. Il fe propoſe en un mot de joindre
toutes fes obfervations avec celles de
tous les grands. Médecins qu'il a vu prae-
Liquer.
JAN VIER. 1753. 135
Quelle confiar ce ne doit on pas aux
lumieres & aux principes d'un Médecin
qui a joui conftamment & qui jouit encore
de la réputation la plus entiere , la plus
éclatante & la plus étendue.
ESSAL critique fur l'Etabliffement & la
Tranflation de l'Empire d'Occident ou
d'Allemagne, aveclescaufesfingulieres pour
lefquelles les François l'ont perdu , vol.
in- 8° . , par M. l'Abbé Guyon . Se vend à
Paris , chez Villette , rue du Plâtre S. Jacques
; Deffaint & Saillant , rue S. Jean de
Beauvais,de Nuilly, au Palais ; & Quai des.
Auguftins , à l'Image S. Claude.
L'Ouvrage eft divifé en trois parties.
Dans la premiere , l'Auteur fait voir l'établiffement
de l'Empire parCharlemagne,
fa vafte étendue , fon gouvernement ; fa
poffeffion par Louis le debonnaire , Lothaire
, Louis & Charles le Chauve fes
fils. Après la mort de ce dernier , la Conronne
Impériale paffe à Charles le Gros ,
perit fils de Louis le Debonnaire de la
branche germanique . L'indolence & la
foiblefle de ce Prince pendant le fiége de
Paris par les Normands occafionnent la
perte de l'Empire pour les Rois de France
, defcendans de Charlemagne . Arnould
bâtard de Carloman , excite les Germains.
134 MERCURE DE FRANCE.
culté de Médecine de Paris ', de l'Acadé
mie Royale des Sciences & Honoraire du
College Royal de Médecine de Nancy . A
Paris , chez la Veuve Pierre , Libraire
rue S. Jacques , à S. Ambroise 1752. deux
volumes in- 8°.
Le but de l'Auteur a été de renfermer
dans cet ouvrage toute la phyfique néceffaire
à un Médecin , en commençant par
les Elémens. Il a cherché furtout à remplir
l'intervale qui fe trouve entre la Phyfique
& la medecine & qui eft fi propre à embarraffer
les jeunes gens. Il y difcute avec
beaucoup de fagacité toutes les grandes
queftions qui partagent encore les Phyficiens
; & il traite de plufieurs matieres
qu'on ne trouve pas dans les Livres de
phyfique & qu'on fuppofe cependant déja
connues dans ceux de Médecine . Au refte
il eft fur le point de donner au Public des
ouvrages encore plus importans & plus
étendus. Il s'agira d'abord du méchanif
me fuivant lequel toutes les fonctions s'éxécutent
dans le corps humain en état de
fanté , & il traitera enfuite des maladies.
qui atraquent toute l'économie du corps
& de celles qui n'affectent que certaines.
parties. Il fe propoſe en un mot de joindre
toutes fes obfervations avec celles derous
les grands . Médecins qu'il a vu pra
Liquer.
JANVIER. 1753. 135
Quelle conftar.ce ne doit on pas aux
lumieres & aux principes d'un Médecin
qui a joui conftamment & qui jouit encore
de la réputation la plus entiere , la plus.
éclatante & la plus étendue.
ESSAL critique fur l'Etabliffement & la
Tranflation de l'Empire d'Occident ou
d'Allemagne , aveclescaufesfingulieres pour
lefquelles les François l'ont perdu , vol.
in-8". , par
M. l'Abbé Guyon . Se vend à
Paris , chez Villette , rue du Plâtre S. Jacques
; Deffaint & Saillant , rue S. Jean de
Beauvais,de Nuilly, au Palais ; & Quai des.
Auguftins , à l'Image S. Claude .
L'Ouvrage eft divifé en trois parties.
Dans la premiere , l'Auteur fait voir l'établiſſement
de l'Empire parCharlemagne,
fa vafte étendue , fon gouvernement ; fa
poffeffion par Louis le debonnaire , Lothaire
, Louis & Charles le Chauve fes
fils. Après la mort de ce dernier , la Cou◄
ronne Impériale paffe à Charles le Gros ,
petit fils de Louis le Debonnaire de la
branche germanique . L'indolence & la
foiblefle de ce Prince pendant le fiége de
Paris par les Normands occafionnent la
perte de l'Empire pour les Rois de France
, defcendans de Charlemagne . Arnould
bâtard de Carloman , excite les Germains.
FS MERCURE DE FRANCE.
à fe foulever contr'eux . Il les engage à dépofer
Charles le Gros , & fe fait nommer
Roi & Empereur à fa place dans la nation
allemande , & fon fils lui fuccéde . Après
s'être ainfi féparée de fes Souverains légitimes
, elle élut fucceffivement Conrard
Henri , Othon , & les autres qui poffédérent
l'Empire Germanique , nommé jufqu'à
Charles le Gros , l'Empire des François.
Tel eft le profil hiftorique de cette
premiere partie , dont les faits , dans une
étendue fuffifante , font à chaque page appuyés
des monumens originaux qui les
renferment.
Après avoir établi la fondation & la tranf
lation de l'Empire , l'Auteur examine lest
raifons pour lesquelles les François l'ont
perdu . Il démontre la fauffeté du préjugé
commun , qui attribue cette perte aux affoibliffemens
qui arrivérent par le partagefait
entre les enfans de Louis le Debonnaire .
Sa raison paroit folide , puifque toutes les
conquêtes de Charlemagne fe trouvoient
réunies en la perfonne de Charles le Gros ,
fous lequel les François perdirent l'Empire.
It en rapporte donc d'autres caufes qu'il
traire en autant de chapitres.
La premiere eft la foibleffe de Louis le
Debonnaire , dont les Fils , les Evêques &
les Seigneurs de ce tems abuférent pour
JANVIER. 1753. 137
à
le dépofer. * funefte exemple dans la poftérité,
qui enhardit fi long- tems les Grands
du Roïaume à méprifer leurs Souverains
à les menacer , à leur faire la guerre ,
leur enlever une grande partie de leur domaine
, & même à le dépofféder comme ik
arriva à Charles le Gros . Toute la feconde
race fur agitée de ces orages.
La feconde caufe fut la puiffance temporelle
des Papes enrichis par les donations
de Pepin & de Charlemagne. Quelques
précautions que ce dernier Prince eût
prifes pour les contenir dans la foumiffion
& la dépendance , infenfiblement il fecouérent
le joug françois. Qui croiroit
que déja Grégoire IV. ofa venir en France
pour dépofer le fils de Charlemagne , défenfeur
de l'Eglife de Rome , & qui l'avoit
f richement dotée ? Mais quelques
Evêques lui mandérent en chemin que s'il
venoit pour excommunier le Roi˚ , luimême
s'en retourneroit excommunié: Char
Fes le chauve courut les mêmes rifques de
d'Adrien II. On eft frappé du con ka
part
* Déja les Evêques oférent parler en ces termes
à les fils Louis le Germanique & Charles le Chau
ve en difpofant des Etats de l'Empereur Lothaire.
Autoritate divina ut illud ( Regnum ) fufcipiatis , &
fecundum Dei voluntatem illud regatis , monemus
bortamur atque præcipimúss
"
13S MERCURE DE FRANCE.
trafte étonnant qu'il y a entre le ftile humble
& adulateur des Papes , lorfqu'ils ne
pollédoient prefque rien , & le ton fier
& impérieux qu'ils prirent après les conceffions
de nos Rois. Comment depuis
cette époque , quelques-uns prétendirent
avoir droit de difpofer des Couronnes &
en difpoférent effectivement. L'Auteur raporte
les preuves de ces deux tems par les
Lettres des Papes mêmes. Mais comme il
appréhendoit qu'on ne le foupçonnât d'avoir
traduit infidélement , & qu'on ne
voulût pas l'en croire , il a mis en deux
colonnes le latin original à côté de ſa traduction
.
La troifiéme caufe de la perte de l'Empire
eft la démarche que fit Charles le
Chauve d'envoyer demander la Couronne
Impériale au Pape Jean VIII . Ce
Pontife faififfant une occafion à laquelle
il ne pouvoit pas s'attendre , fit gravement
examiner l'affaire dans deux Conciles.
Après y avoir difcuté la vie & la conduite
du Prince , on le jugea digne du fceptre
en menaçant d'excommunication tous ceux
qui s'oppoferoient à cette décifion . De - là
les prétentions des Papes fur les inveſtitares
des Empereurs.
La quatrième caufe fur la foibleffe de
Charles le Gros qui fe laiffa honteufement
dépofer.
.
JANVIER. 1753. 139
La cinquième & plus décifive que les autres
, vint de la féparation des Allemans ,
qui refuferent deformais d'obéir aux defcendans
de Charlemagne qui régnoient en
France. L'Auteur difcute cette conduite
far les principes de Grotius , & il en fait
voir l'illégitimité.
Enfin il tire la fixiéme caufe , de l'état
de foibleffe où étoient alors réduits les
Rois de France , hors d'état de revendi--
quer leur droit , & de foumettre les rebelles
.
Dans la troifiéme Partie M. l'Abbé
Guyon examine fur quel fondement les
Empereurs d'Allemagne mettent à la tête
de leurs titres celui d'Empereur des Romains
& il obferve que n'ayant pas d'autres fondemens
que leur fucceffion aux droits de
Charlemagne , ils ne devroient pas la prendre
, puifque ce Prince la rejetta toujours.
Il le prouve : 1. par la conduite de Charlemagne.
2. Par les Chartres qui nous
reftent de lui . 3 ° . Par des monumens autentiques
qui lui font perfonnels. 4° . Par
des actes de differens particuliers , paffés
fous fon Régne. se . Par le ftile de fes defcendans
Empereurs . 6 ° . Par ce qui arriva
à Louis II . , fon arriere- petit - fils. L'Auteur
fait voir par toutes fortes d'Ecrivains que
les Empereurs avant leur facre n'avoient
140 MERCURE DE FRANCE.
que le titre de Rois de Germanie,
L'Origine de celui de Roi des Romains ,
eft un Anecdote que l'Auteur nous apprend
ici. Il fut donné pour la premiere fois dans
le XII . fiécle à l'Empereur Conrad III . par
une troupe de factieux , qui vouloient enlever
toute autorité dans Rome au Pape
Luce II. Conrad flatté de ce nouveau titre
le donna à fon fils Henri , & dans la fuite
on en fit l'ufage que tout le monde fçait.
L'Ouvrage qui eft très - méthodique &
très-profond , cft terminé par l'établiffe
ment & les droits des Electeurs.
L
*************
BEAUX - ARTS.
A curiofité , Tableau du Cabinet de
M. le Comte de Vence. Cet origiginal
de Reinier Brakenburg, eft gravé par
Noël Lemire , jeune Artifte qui promer
beaucoup nous jugerons bientôt de fon
mérite par les fujets plus nobles que fon
burin produira fans doute. Le caractere bas
& ignoble d'un Savoyard qui montre la
Curiofité , & les Payfans de différens âges ,
auxquels il fait voir fa rareté n'éxigent aueune
éxactitude de caractere & de deffein.
Il s'agit feulement ici de bien rendre
a couleur & la lumiere du Tableau , &
JANVIER. 1753. 141
C'est ce que l'on trouvera dans cette Eftampe.
Le même Graveur a publié il y a quel
que tems les Nouvelliftes Flamands , d'a
près Teniers : il demeure rue S. Jacquesvis
- à- vis le College du Pleffis .
IL paroît une nouvelle Carte de la
Louifiane , par le célébre Géographe M.
d'Anville , Sécrétaire de S. A. S. Monfei
gneur le Duc d'Orléans. Cette Carte eft
d'une feuille & demie , & donne un fort
grand détail , principalement de la partie
Maritime. Trois perfonnes diftinguées
dans la Robe , qui ont vû ce morceau
dans le porte- feuille de l'Auteur , où il
étoit renfermé depuis 1732 , défirant qu'il
devînt public , ont fait les frais de la gravure
, que l'on peut affuter être très-bien
éxécutée , & répondre à la précision du
deffein original,
142 MERCURE DE FRANCE.
.
A VI S.
Au fujet de la foufcription propofée pour la
Chapelle des Enfans- Trouvés , exécutée
quant à l'Hiftoire , par M. Natoire Pein.
are ordinaire du Roi, & par Meffieurs Brunetti
, pere fils , quant à l'Architectu
re ; gravée par M. Feffard .
ن م
E fuccès de cette entrepriſe n'eft plus
douteux , l'accueil favorable fait par
le Roi , la Reine , Monfeigneur le Dauphin
, Madame la Dauphine , Mefdames
aux trois premieres Eftampes , la grace finguliere
dont leurs Majeftés & l'augufte famille
Royale ont honoré le Graveur en
foufcrivant pour l'Ouvrage entier en
font des garans peu équivoques que fa reconnoiffance
ne fçauroit trop tôt publier.
>
L'avis qu'il fe croit aujourd'hui obligé
de donner au Public , lui en fournit l'heureufe
occafion .
Le nombre des soo foufcriptions auquel
il s'eft fixé par le premier Profpectus ,
eft fur le point d'être rempli . Fidele à fon
engagement , il n'en recevra aucune´aude
- là de ce nombre : le prix en fera toujours
de foixante livres , c'eft à - dire , douzz
livres par année , ce qui fera pour ceux
JANVIER. 1753 . 143
qui n'ont pas encore fouferit , vingt- quatre
livres en recevant les trois premieres
Estampes. Ces conditions font les mêmes
qui ont été propofées d'abord , cependant
la dépenfe de l'entreprife eft de beaucoup
augmentée .
La planche de la Gloire qui devoit avoir
22 pouces de largeur fur 19 de hauteur
en deux feuilles , fera en une feule de 30
pouces de largeur fur 23 de hauteur , pour
que l'on puiffe mieux juger de fon effet..
La planche Générale qui a auffi été annoncée
de la même grandeur que la Gloire
, fupportera le même changement.
Au papier annoncé du Nom de Jefus ,
on a fubftitué du Colombier pout l'Estampe
du milieu du maître- Autel , & du grandaigle
pour celles des deux côtés , qui fe délivrent
actuellement.
La Gloire , le Tableau de deffus la por
te de la Sacriftie & celui qui eft vis à- vis
feront délivrés en 1753 La Chapelle de
S. Vincent , les deux Tableaux d'à côté
un des foeurs , en 1754. La Chapelle
de fainte Geneviève & les deux Tableaux
d'à côté , & le fecond des Soeurs
en 1755. La planche Générale en 1756.
Ceux qui ne fe feront pas préfentés à
tems pour le trouver du nombre des 500
Soufcripteurs payeront l'Ouvrage entier
96 livres.
144 MERCURE DE FRANCE,
Le fieur Feffard , Graveur , demeure préfentement
Cloître S. Benoît , vis-à - vis le
Puids , à Paris.
REPRESENTATION de la décoration
inventée , faite & pofée fur la porte
du Grand Confeil , rue S. Honoré à Paris ,
de 10 Septembre 1752 , par François Marchand
, de Grenoble en Dauphiné ; préfenté
par le même à Monfeigneur le Dauphin
à Verſailles , le 10 Décembre de la
même année , en réjouiffance de l'heureu
rétabliffement de la fanté de Monfeigneu
le Dauphin.
Cette gravûre qui rappelle un gran
évenement, & qui eft le fruit du zele d'u
citoyen , ſe trouve à Paris , chez Devaux
rue S. Jacques , à l'Arche d'alliance , pre
S. Benoît. Prix cinq fols.
CHANSON,
TEmoin de mon ardeur fincere,
Allez , volez , zéphir ,
Et rendez ce foupir
A matendre Bergere ,
Un fourir favorable
Offre le prix d'un ſoinſ beau ,
Cueillez :
: revenez plus aimable ,
Pour partir de nouveau.
1.
SPECTA.
St
THE
NEW
YORK
RUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND TILDEN
FOUNDATIONS
.
AYYORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATIONS
,
Pour partir de nouveau.
SPECTA.
JANVIER. 1753. 145
SPECTACLE S.
L'académie Royaurs de que
' Académie Royale de Mufique , qui
Tempé , a retiré la Finta Cameriera , &
donné le Mardi 19 Décembre la Donna
fuperba. Ce nouvel interméde , dont la
Mufique eft de M. Raynauld de Capoue ,
a eu le plus grand fuccès dès le premier
jour. On la trouvé très bien coupé ; toutes
fes parties ont paru bien afforties & à
leur place , & on ne s'eft pas plaint d'un
inftant d'ennui . Le duo , le trio , le qua
tuor , les Ariettes cofi mi piacete , nel mio
periglio eftremo , quando che mi vedramno
ont paru les morceaux de plus grande
diftinction .
EXTRAIT
DES HERACLIDES ,
E
Tragédie de M. Marmontel.
Urifthée , Roi de Sparte , fecondé
par Junon , & jaloux de la gloire
'Hercule , qu'il prétendoit être né fon
ajet, pourfuivit avec une rage implaca-
G
146 MERCURE DE FRANCE.
ble , la famille de ce Héros après la mort.
Déjanire qui l'avoit occafionnée par fa
jaloufie , en avoit eu plufieurs enfans ; on
n'en fçait pas bien le nombre : les garçons
étoient en bas âge , & il y avoit une fille ,
dont la beauté égaloit les fentimens héroïques
; l'Auteur lui donne le nom d'Olimpie
. Déjanire ayant avec fes enfans
parcouru differens pays , pour fe fouftraire
à la perfécution d'Eurifthée , prit le
parti de le réfugier à la Cour d'Athenes.
Demophon , fils de Thefée , y regnoit ;
ce Prince avoit de la générosité & de la
grandeur d'ame , mais il étoit vieux &
fuperftitieux ; fon fils Stenelus étoit plein
de valeur & de feu . Yolas , un des compagnons
d'Hercule , qui n'avoit pû fe réfoudre
à abandonner cette trifte famille ,
ouvre la Scéne avec Déjanire , qui lui
adreffe ces vers .
Echapée aux fureurs d'Argos & de Mycene ,
Puis - je enfin refpirer ? fommes nous dans Athenes
?
Tolas.
Oui , d'un piége mortel nous fommes garantis ;
Voilà ces murs fameux que Minerve a bâtis ,
Voilà ce Temple augufte où Jupiter réfide .
Déjanire.
Seul ami de la veuve & des enfans d'Alcide ;
JANVIER. 1753. 147
Généreux Yolas , que va t'on m'annoncer ,
A cet azile encor faudra t'il renoncer ?
A ce peuple , à fon Roi , Déjanire confuſe ,
N'ofe fe préfenter ; je lens que tout m'accuſe :
Ici d'Hercule en moi tout croit voir l'aſſaſſin ,
Ce tiffu , ce poifon qui devora fon fein ,
Ce bucher où périt le vargeur de la terre ,
Les cris affreux d'Hercule implorant le tonnerre ,
Ses regards furieux , les traits défigurés ,
En lambeaux par fes mains , fes membres déchirés
,
Tout fon fang defféché dans fes veines brûlantes
Tout fon corps pénétié de flammes dévorantes ,
Sont les tableaux affreux qui marchant devant
moi,
Inſpirent à mon nom la révolte & l'effroi.
Yolas confole Déjanire , en l'affſurant
que Demophon eft un Prince magnani
me , & un digne héritier de Thetée qui
fauvera le fang d Alcide ; il vante enfuite
ainfi les vertus de Stenelus.
Vous l'avez vû , Madame , & fa voix confolante
A ranimé l'espoir dans votre ame tremblante :
Venez , vous a - t'il dit ; du ſouverain des Dieux
Le Temple inviolable eft voifin de ces lieux ;
Vos enfans font les fiens , & leur mere eft fa fille ;
Son Temple doit fervir d'afile à fa famille ;
Alors vers cette enceinte il vous fait avancer ,
Gij
148 MERCURE
DE FRANCE.
A fon
pele
lui-même il va vous annoncer ;
De votre fureté la parole eft le gage :
Que dis je ? un noeud plus cher en fecret nous
l'engage ,
Il a vu dans les pleurs , & prefqu'à fes genoux
Cette fille fi digne & d'Hercule & de yous .
Déjanire,
Tu fattes ma tendreffe.
Yolas.
Interdit à la vue ,
Son coeur a repouffé cette atteinte imprévûe ,
Il a caché fon trouble , & dans leur entretien
D'un tranquille reſpect affecté le maintien ;
Mais bientôt dans fes jeux devenus plus timides ,
J'ai cru d'un feu naiffant voir les progrès rapides.
Déjanire , qui eft abbatue par une longue
fuite d'infortunes , n'eft pas plus affurée
par Stenelus que par Yolas , puifque
ce jeune Prince eft obligé de la prévenir
fur les incertitudes de Demophon , dont
le pouvoir eft limité par fes peuples rebutés
des malheurs d'une guerre qui dure
depuis long- tems , & qu'il faudra recommencer
avec Eurifthée , s'il s'obftine à réclamer
les enfans d'Alcide ,
Ici le meilleur Roi ne peut rien qu'à demi ,
Et fon peuple eft fouvent fon plus grand ennemi,
JANVIER . 1753. 149
Déjanire appercevant fa fille , lui dit
d'un ton pathétique en préfence de Stenelas
.
Viens , ma fille , on nous livre à l'oppreffeur barbare'
,
Dans mon fang à loiſir fa main peut ſe baigner ,
La paix eft à ce prix , & l'on va la figner .
Olimpie
Pere d'Hercule , ô toi , qu'en ces murs on adore ,
Pour éprouver ton fang que refte - t'il encore
Ton Temple fert d'afile aux plus vils des mor◄
tels ,
Nous feuls on nous pourfuit jufques lur tes
Autels ;
Quel fort pour les enfans du Maître du tonnerre ?
Tu regnes dans les Cieux , ils rampent fur la
terre ;
A rentrer dans les fers , tu les vois condamnez ;
Hé quoi , Prince ! & c'est vous qui nous abandonnez.
Stenelus
Mais , jugez mieux d'an coeur que vos malheurs
déchirent ;
Si vous pouviez fçavoir Pintérêt qu'ils m'infpirent
:
Mais quel que foit l'orage , on le peut conjurer,
Au pied de ces Autels , la paix doit fe jurer ;
Attendons-y mon pere , & fi la politique
Gij
150 MERCUREDE FRANCE.
Lui fait tout immoler au repos de l'Attique ;
Libre de la contrainte où le tienr fa grandeur ,
Je refpire , Madame , il vous refte un vangeur.
Déjanire à l'afpect de Coprée , Ambaffadeur
d'Eurifthée , veut fe retirer avec fa
fille. Stenelus l'arrête . -
Non , le Roi va venir ,
L'inftant fatal approche , il faut le foutenir.
Madame , demeurez.
Coprée a été envoyé par fon Maître auprès
de Demophon , plutôt pour empêcher
ce Prince de donner un afile honorable
à la veuve & aux enfans d'Alcide , que
pour traiter de la paix entre les Couronnes
de Sparte & d'Athénes : en conféquence
Coprée demande qu'on lui livre
les Heraclides : Demophon lui répond en
Roi généreux ; & Coprée lui déclare de
nouveau la guerre de la part d'Euriſthée .
Demophon.
Quelle audace !
Va, dis à ton tyran qu'on brave ſa menace ;
Que les derniers débris de ces murs abattus ,
Seront contre le crime un rempart aux vertus.
Mon fils.
Copréefe retire.
JANVIER. 1753 . 151
Stenelus.
Je vous réponds du peuple & de l'armée-
Seigneur , d'un vain péril bien loin d'être allarmée
,
Athene avec tranſport embraffera l'honneur
D'aflurer fous fes murs leur vie & leur bonheur.
Coprée refte à Athénes pour révolter
le peuple , & pour divifer en plufieurs factions
la Ville qui eft allarmée. Il veut auffi
tâcher d'intimider ou de tromper Yolas
par de fauffes confidences .Yolas apperçoit
le piége , & au lieu d'être féduit par les
artifices de Coprée , il n'en devient que
plus ardent à fecourir Déjanire & fes enfans.
Demophon troublé par un oracle ,
demande un entretien fecret à Yolas , &
prie les Héraclides de s'éloigner ; cette
priere allarme Déjanire , qui voudroit être
préfente à cet entretien . Demophon lui
fait entrevoir quelques inquiétudes , &
l'avertit qu'il eft menacé par l'Oracle.
Madame , ces momens ne font jamais tranquil
les ,
Mais permettez du moins que je les rende utiles ;
Laiffez-nous.
Déjanire , en fortant avec Olimpie.
Je frémis.
G iiij
152 MERCURE DE FRANCE
Demophon à Tolas.
Tu me vois accablé ,
Y
J'ai confulté les Dieux , & l'Oracle a parlé ;:
Voici ce qu'il m'annonce. Un digne facrifice
Peut feul en ta faveur intérefler les Dieux ;
Pour rendre la victoire à tes armes propice ,
Qu'une fille d'un fang illuftre & glorieux ,
Aux Autels de Cerès le dévoue & périffe.
Aux volontés des Dieux je ne puis m'oppofer ,
Du fang de mes fujets je ne puis difpofer ,
Tous les Chefs de l'Etat défendroient leur famille
;
Eh , quel pere à la mort pourroit livrer fa fille ?
Cet arrêt me confond , je dois te l'avouer :
Où choifir la victime , & quel fang dévouer ;
Yolas eft autant effrayé que Démophon .
Stenelus furvient qui apprend à fon Pere
que les troupes font pleines d'ardeur , &
qu'il a tout difpofé pour attaquer les ennemis
auxquels il ne faut pas laiffer le
tems de fe reconnoître . Démophon ordonne
à fon fils de fufpendre l'attaque . Stenelus
en marque fa furprife & brûle du de
fir de défendre Olimpie . Il ne peut s'empêcher
d'apprendre à fon pere la paffion
qu'il reffent pour elle. Démophon lui demande
s'il croit qu'Olimpie y foit fenfible.
Yolas prend la parole , & répond du
coeur d'Olimpie . Démophon comble l'ef
JANVIER . 1753. 153
poir de Stenelus , en lui difant ,
Mon fils , le fang d'Hercule eft un dépôt facré ,
Dont les Dieux font jaloux d'ordonner à leur gré;
Mais fi leur volonté permet que j'en diſpoſe ,
Ne crains point que ton père à ton bonheur s'oppofe.
Stenelus.
Qu'entens-je ! à mes tranfports mon coeur ne fuffit
pas ?
Pembraffe vos genoux , & je vole aux combats.
Démophon.
Je vous ai défendu , je vous défends encore
D'attaquer l'ennemi , du moins avant l'aurore
Allez attendre au camp mes ordres abfolus ,
J'ai mes raiſons , mon fils , ne me réfiftez plus,
Démophon dit enfuite à Yolas :
5
Je vais offrir aux Dieux mon encens & mes làr
mes ,
Contre eux , vous le fçavez , je n'ai point d'autres
armes ;
Ils ont placé le Thrône aux pieds de leurs Autels
Et les Rois devant eux ne font que des mortels ;
S'ils rejettent mes voeux , tout l'espoir qui me refte
Eft de les éloigner d'un féjour fi funefte.
Olimpie inquiette de voir fortir fa mere
fondant en larmes, s'informe avec empreffement
à Yolas du fujet de cette défolation
; Yolas lui rend compte en frémiffant
Gy
154 MERCURE DEFRANCE.
de l'oracle fatal prononcé par le Grand-
Prêtre. Olimpie , malgré l'amour que lui
a infpiré Stenelus , amour qu'elle fe fait
gloire d'avouer à Yolas , puifqu'il eſt fondé
fur la vertu & fur l'eftime que mérite un
Héros naiffant , l'image d'Hercule , Olim
pie fe dévoue à la mort pour le falut de
fes freres.
Le fuccès eft certain , la victime eft offerte.
Tolas.
Qui ?
Olimpie.
Moi .
Tolas.
Vous ?
Olimpie.
A tes yeux mon ame s'eft ouverte ;
Tu me connois , tu fçais par quel lien caché
A la vie aujourd'hui mon coeur eft attaché ;
Mais l'amour dans cecoeur n'eft point une foibleffe,
Il s'immole à ma gloire auffi- tôt qu'il la bleffe ;
Je fçais que des débris du deftin le plus beau
La gloire eft le feul bien quinous fuive au tombeau;
"Hercule à fes enfans l'a laiffée en partage ,
Et mon fang doit payer un fi noble héritage .
Tolas.
Dans le coeur d'une mere,ah ! c'eft porter la mor
Eloignons-nous , fuyons de ce funchtebord.
JANVIER. 1753 .
155
Olimpie.
Nous , fair ? quand les deftins à nos voeux moins
contraires
Ne veulent que mon lang pour rançon de mes
freres.
Que diroit-on de nous , en voyant d'un côté
Un peuple généreux pour notre liberté ,
Se livrer aux fureurs d'une guerre fanglante ;
De l'autre , des ingrats que la mort épouvante ,
Le laiffer en fuyant au milieu du danger
Dont le trépas d'un feul eût pu le dégager .
Mourons , c'eft un triomphe , & non pas un fupplice
; -
Non , Dieux cruels ! mon coeur n'eft point votre
complice .
Yolas ne peut détourner Olimpie de fa
funefte & généreufe réfolution ; illa quitte
en proteftant qu'il va combattre & mourir
comme elle .
Déjanire qui n'eft inftruite ni de l'arrêt
cruel prononcé par l'oracle , ni du deffein
de fa fille , lui vient même annoncer avec
Les plus vives démonſtrations de joye , que
Stenelus fe déclare fon vangeur & fon
amant. Olimpie paroit s'attendrir , mais
fans changer ni communiquer fon projet à
Déjanire. La joie de cette tendre mere eft
bientôt troublée par Démophon , qui las
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
•
apprend qu'il faut quitter fes Etats &
qu'un vaiffeau et tout prêt pour fa fuite
& celle de fes enfans. Ce coup imprévu
faifit fi fort Déjanire , qu'elle demande à
être livrée au peuple injufte qui profcrit
les Héraclides ,tantât fuppliante elle fe jette
aux pieds de Démophon ; tantôt furieufe ,
elle fe répand en imprécations ; mais ne
pouvant rien gagner , elle laiffe la fille
avec ce Roi qui eft prefqu'auffi défolé
qu'elle. Le courage d'Olimpie s'augmente
encore à la vue du péril de fa mere & de
fes freres : Démophon a beau vouloir fa
ciliter fon évaſion , Olimpie demeure inflexible
. '
On fait rendre à Déjanire un écrit de lat
part du Prêtre de Céres , par lequel tout le
miftere eft éclairci. Chaque inftant eft un
furcroît de douleur pour elle ; elle invoque
à grands cris Olimpie qui paroît avec
un vifage ferein ; mais ne pouvant plus
douter que fa mere n'ait tout appris , les
karmes fuccédent à la tranquillité . Déjanire
ne fe laffe point d'implorer la justice
de Démophon , elle demande la mort &
eut être facrifiée au lieu de fa fille qui eft
l'innocence & la vertu même.
Demophon
Ce n'effpoint votre fangque demandent les Dieux:
JANVIER. 1753 15.7
Déjanire.
En croyez- vous , grand Roi , cet oracle odieux
Et l'organe des Dieux eft- il celui du crime ?
Délivrez vos fujets d'un joug qui les opprime :
Ce culte dérefté des Dieux & des Mortels
Outrage la nature & fouille les Autels ;
Décrirez le bandeau que des hommes perfides
Etendent fur les yeux des peuples trop timides ;
Démafquez , confondez leur pieufe fureur :
Ihrefte une hydre à vaincre , & cette hydre eft
Ferreur.
Ofez la terraffer , cette feule victoire
De Théfée & d'Hercule effucera la gloire.
Démophon.
Que dites -vous , Madame ? Et ce grand change
mient
Eft il l'oeuvre d'un jour , d'une heure , d'un ma
ment ?
On va combattre , on fait ce que l'oracle exige »
Et telle eft fur les coeurs la force du prestige ,
Que fi l'ordre des Dieux n'eſt à l'inſtant ſuivi ,
Ce Peuple confterné va fe croire affervi
De la fraïeur lui- même , il ne fera plus maître ,
Et qui fe croit vaincu , ne peut mauquer de l'être.
Madame , il faut nous perdre , ou par un noble
effort ,
Vous réfoudre
758 MERCURE DEFRANCE.
1
Déjanire
A livrer Olimpie à la mort.
Qu'on m'arrache plutôt ce coeur & ces entrailles ,
Je vais de mille cris rempliffant vos murailles
Offrir à cet Autel od mon fang eft profc: it ,
Elle montre la fille.
Ce flanc qui l'a conçu , ce ſein qui l'a nourri ;
Son âge , mon amour , la pitié , la nature ,
Vont d'un peuple attendri foulever le murmure;
Tous condamnant l'horreur de ce culte inhumain,
D'un Prêtre furieux vont deſ vouer la main ;
Tous vont avoir pour nous , ma fille , je l'efpere ,
Ou le coeur d'un enfant , ou le coeur d'une mere.
Olimpie pour faire ceffer les cris de fa
mere , feint de vouloir fe rendre auprès de
Stenelus dont elle eft aimée , & qui deffendra
fes jours. La tendreffe d'une mere eft
pénétrante . Déjanire s'apperçoit du ſtratageme
de fa fille qui veut fe dévouer , &
eile l'empêche de fortir . Yolas vient annoncer
l'arrivée de Stenelus . Olimpie conjure
fa mere de ne fe point prefenter à fon
amant.
Je vais intéreffer le Prince à nos malheurs :
Mais nous fommes perdus , s'il voit couler ves
pleurs ;
Laiffez nous.
Déjanire .
Voudrais tu me trabis a
JANVIER . 1753 . 159
Olimpie.
Déjanire.
Non , Madame.
Hébien , je m'y réfous , je te livre mon ame ,
Ma joïe & mes douleurs , ma vie & mon trépas ,
Tu tiens tout dans tes mains , ne m'abandonne
pas.
Olimpie à Tolas.
Voici le Prince , ami , va fecourir ma mere .
La fcene qui fe paffe entre Olimpie &
le Prince eft touchante & pleine de fentimens
d'une tendreffe héroïque. Olimpie
y
déclare fon amour avec une nobleſſe &
une élévation digne de la fille d'Alcide .
Ou vainqueur , ou vaincu , n'importe , je vous
aime ;
Vous ne devez mon coeur qu'à l'amour , qu'à
vous-même ,
Vos exploits , vos bienfaits font des droits fupet-
Aus ,
Si le fort vous trahit , c'eft un titre de plus.
Olimpie n'a garde de découvrir à Stenelus
qu'elle eft condamnée par l'oracle à
périr , & qu'elle eſt déterminée à facrifier
fa vie pour le falut de fes freres ; elle lui
demande une unique grace.
Stenelus.
Ordonnez
166 MERCURE DE FRANCE.
Olimpie.
Jurez-moi ;
A quelqu'affreux revers que le deftin vous livre ,
Quels que foient ves malheurs, jurez-moi dy fur
vivre ,
De fupporter le jour pour le falut de tous ,
Pour un Pere accablé qui n'eſpére qu'en vous ,
Pour l'Etat dont la gloire en vos vertus réfide ,
Et fi ce n'eft affez , pour les enfans d'Alcide ;
De ces jours précieux jurez de prendre foin..
-St enelus.
Quel ferment !
Olimpie
Je l'exige.
Stenelus.
Il n'en eft pas befoini
O'impie
Stenelus,
Mon repos en dépend.
Eh bien, je vous le jure ,
Je vivrai pour vanger vos malheurs , votre injure,
Pour vous aimer .
Olimpie
Adieu , c'eft trop vous retenir à
Adieu de vos fermens gardez le fouvenir.
Olimpie déploie après le départ du Prin
ce , toute la grandeur de fon ame dans un
monologue qui finit par ces vers :
JANVIER . 1753. 161
C'eft à toi que j'afpire ; Hercule , entens ma voix
J'implore ton fecours pour la derniere fois :
Viens animer ta fille à foutenir ta gloire ,
Qu'une mort généreuſe affure ma mémoire ,
Qu'elle m'éleve à toi , qu'elle m'ouvre les Cieux ,
La terre eft un exil pour la race des Dieux.
Olimpie avec ce courage admirable , va
offrir la tête innocente au Prêtre de Céres.
Le peuple fuperftitieux loin de s'oppoler à
cet horrible facrifice , y applaudit : le Prêtre
fait éloigner Yolas & tous ceux qui
pourroient le troubler. Le moment fatal
eft arrivé ; Yolas n'a plus d'autre parti à
prendre que de venir confoler Déjanire .
Cette mere qui eft prifonniere & réduite.
au dernier defefpoir , commence par maudire
Yolas , elle veut qu'il guide fes pas à
l'endroit où repofe l'objet quelle idolâtre.
C'est envain queDémophon pour confoler
Déjanire, vient lui apprendre la défaite &
la mort d'Eurifthée , & la proclamation
du fils ainé des enfans d'Hercule au thrône
de ce tyran ; Déjanire ne fent que la perte
d'Olimpie , forfque cette fille fi chérie fe
préfente parée en victime & fuivie de Stenelus
fon vangeur , qui raconte à Démophon
avec toute l'impétuofité d'un amanɛ
heureux & triomphant , la maniere done
il a fauvé les jours d'Olimpie..
De vos délais mon armée inquiéte
162 MERCURE DE FRANCE
Attendoit le fignal , immobile & muette ;
Vers les triftes apprêts à fa mort deſtinés ,
Des foldats attentifs les yeux étoient tournés ;
Un Dieu veilloit fur elle. A mes pieds on amene
Montrant Thalès , Confident de Coprée.
Cet eſclave Argien , pris fous les murs d'Athêne.
J'apprens que de Cerès le facrificateur ,
L'interprete des Dieux , eft un lâche impofteur ;
J'apprends qu'avec Coprée il eft d'intelligence ,
Que du tyran d'Argos il remplit la vangeance t
Cependant le bucher venoit de s'allumer ,
Le facrifice horrible alloit fe confommer.
Tout-à- coup au milieu d'un filence farouche ,
Son nom avec effroi vole de bouche en bouche.
De l'esclave fuivi , dans mon trouble mortel,
J'abondonne mon camp , je vole vers l'Autel,
J'arrive quelle image à mes yeux fe préfente t
Le glaive meurtrier levé fur mon amante ,
Ses traits qu'avec horreur la mort alloit couvrir ,
Ses yeux levés au Ciel qui la laiffoit périr.
Le Prêtre fur fa proye alloit fondre en furie ,
Le coup alloit partir ; je parois , je m'écrie ,
Arrête malhe ureux , fi tu frappes , tu meurs,
1
Il frémit , il veut voir d'où partent ces clameurs ;
Il rencontre mes yeux que le couroux anime ;
Il voit auprès de moi le témoin de fon crime ,
Il voit qu'il eft trahi ; fon bras défelpéré
Tourne contre fo n fein ceglaive préparé...
JANVIER. 1753 . 163
Il tombe dans fon fang ; ma main tremblante encore
,
Enlève de l'Autel cet objet que j'adore ,
Précieuſe victime échapée au couteau ,
Couverte encor du voile , & ceinte du bandeau ,
Je la mene en triomphe aux yeux de mon armée ;
De mon départ encor , je la trouve allarmée .
Ami , voici la fille & d'Hercule & des Dieux ,
Ai- je dit , combattons , triomphons à fes yeux .
A ces mots , ou plutôt à l'aſpect d'Olympie ,
D'une intrepide ardeur mon armée eft remplie ;
On donne le fignal , on femêle , on combat ,
Mon coeur femble paffer dans le coeur du foldat ;
Tout fléchit fous nos coups , & la fille d'Alcide.
A travers ces horreurs , eft l'Aftre qui nous guide.
Argos eft fous vos loix , le Ciel m'a protegé ,
Si j'étois criminel il fe feroit vangé :
Mais pouvoit-il en moi punir comme un outrage
Le foin de conferver fon plus parfait ouvrage
A Déjanire .
Joignez un prix plus doux , Madame , à fa faveur
.
Déjanire.
Oui , mon fils , je le veux , & j'en fais mon bon
heur ;
Elle vous doit la vie , & je vous dois ma fille ;
Vivez , fervez long- tems de pere à ma famille ;
Soyez unis , heureux , c'est mon plus cher eſpoir
Je ne demande aux Dieux que le tems de le voir.
164 MERCURE DE FRANCË.
Cette Piéce vient d'être imprimée chez Jorry,
Quai des Auguftins .
Les Comédiens François ont donné le Lundi 18
Décembre , une Comédie en un Acte & en Profe
intitulée,l'Amant de lui même . Cette nouveauté n'a
été jouée que deux fois.
Les Comédiens Italiens ont donné le douze
Décembre la premiere répréfentation de la Rivals
confidente , Comédie nouvelle en Profe & en trois
Aftes , qui n'a pas réuffi.
Les mêmes Comédiens ont donné le Samedi 23
du même mois , la premiere repréfentation des
Couronnes ou de l'Amant timide' , Parodie de la feconde
Entrée du Ballet des Amours de Tempe
Cette nouveauté a été trouvée gaye , & a réuffi .
EXTRA IT
DU JALOUX CORRIG É' ,
Opera bouffon , en un Acte , parodié fur des
Ariettes Italiennes , avec un récitatif
Italien.
L
PERSONNAGES
M. Orgon , Bourgeois de Paris.
Mad. Orgon , fa femme.
Suzon , fuivante de Madame Orgon.
'Idée de cet Ouvrage eft également plaifante
& ingénienfe. Madame Orgon tourmentée
par la jaloufie de fon mari, imagine un moyen fingulier
pour le rendre plus traitable ; c'eft de feindre
de l'amour pour un galant à la vie de ce marí
JAN VIE R. 1753. 165
>
dans l'inftant qu'elle en fera , épiée . Ce galant eft
fictit , à la vérité , mais il paroît un amant dans
toutes les formes aux yeux d'un jaloux . Suzon
fuivante de Madame Orgon , joue le perfonnage
de cet amant , elle eft habillée moitié en homme
& moitié en femme . C'eft M. Orgon qui ouvre la
Scene par un Monologue qui peint à merveille fa
jaloufie .
Ah pauvre Orgon , pauvre Orgon ,
Qu'as-tu fait de ta raifon
Quand dans le printems de ton âge ,
Tu donnas dans le mariage ,
Avec un coeur tendre & jaloux ,
Etois-tu fait pour être époux ?
Ariette. Afpettar e' non venire ' , de la Serva Pa
drona .
Se voir époux ,
Trop foible & trop doux ,
Se voir époux ,
Et des plus jaloux.
Sevoir époux ,
Et des plus coucous ;
Ce font trois coups ,
A rendre tous
Les fages fouş.
Se voir époux ,
Etre trop doux ,
Trop doux , trop doux ;
Se voir époux ,
Des plus jaloux ,
* 166 MERCURE DE FRANCE,
Des plus coucous ;
Ce font trois coups
A rendre tous
Les fages fous .
Etre époux
Trop foible & trop doux ,
Etre époux ,
Et des plus jaloux ;
Etre jaloux ,
Des plus coucous ;
Etre trop doux , trop doux , trop doux,
Sont trois , trois , font trois coups , trois coups ,
trois
coups ,
A rendre tous
Les fages fous.
Se voir , & c.
Depuis une heure ou deux , je vois dans ma maifon
,
Roder un petit agréable ;
Il en veut à Madame Orgon ,
Et ma femme à coup fûr lui fera favorable ;
Suzon , fa fuivante Suzon ,
Conduira cette intrigue aimable :
Le galant génereux l'accablera de dons ,
Et trompant un mari ; d'ailleurs la miférable
Penfera gagner des pardons.
Ab quel état que de raifons
Pour douter de ma femme !
JANVIER. 1753. 167
Au Ciel ! ah que de foupçons
Entrent dans mon ame !
Ariette. Son imbrogliato , de la Serva Padrona .
Hymen , Dieu faugrenu ,
Pourquoi t'ai - je connu ?
Par quel fort tous les maris
Sont-ils l'objet des ris ?
Des ris ,
Des ris , des ris ,
Ris , ris , ris , ris ,
Des ris ;
A toi quelle folie ,
Nous lie , nous lie ,
Hymen , Dieu ſaugrenu
Dieu bec cornu ,
Par quel fort tous les maris
Sont- ils l'objet des ris ?
Des ris ,
Des ris , des ris ,
>
Ris , ris , ris , ris ,
Des ris.
Hymen bouru ,
Dieu malotru →
Dieu faugrenu ',
Dieu bec cornu
Hymen bouru ,
Dieu malotrů ,
A toi quelle folie
>
Nous lie , nous lie ?
158 MERCURE DE FRANCE.
Hymen , Dieu faugrénu ,
Bec cornu ;
Moi qui vivois jadis
Avec une maîtreffe ,
Fidele à ma tendreffe ,
Sans foiblefle , fans foibleffe ,
Je me marie , & je fuis ,
De ce moment je ne puis
Dire ce que je fuis.
Hymen , & c.
Retirons nous , j'entens Suzon
Qui vient avec Madame Orgon ,
Tâchons d'entendre leurs difcours ,
Et de découvrir fes amours .
La feconde Scene fé pafle entre Madame Orgon
& Suzon . Cette derniere eft habillée moitié
en homme & moitié en femme ; & paroiffant du
côté qu'elle eft en homme , elle conte des douceurs
à Madame Orgon qui les reçoit avec une
bonté defefpérante pour M.Orgon qui paroît dans
la couliffe . Ce jaloux craignant que les chofes ne
foient poulées trop loin , entre fur le Théatre avec
précipitation : Madame Orgon faiſant ſemblant
d'être furprife , s'écrie:
Ciel ! que vois je c'eft mon époux ,
Et dit enfuite à fart,
Feignons de craindre fon courous .
Elle s'enfuit. M. Orgon veut courir après le
galant prétendu : Suzon fe retourne alors adroitement
, paroît du côté qu'elle eft en femme , ſe
couvrant du côté qu'elle eft en homme, de la couliffe
JANVIER. 1753. 169
Hille où elle refte , la moitié du corps avancé, elle
chante enfuice une Ariette parodiée de la Quefta
peregrina , du Joueur , dans laquelle elle fe moque
cruellement de M. Orgon qui reste appuyé contre
une couliffe pendant l'ariette. Après le départ de
Suzon , M. Orgon fe livre à tout le defefpoir d'un
jaloux qui fe croit trompé.
Ah ! mon accablement
Fait place à ma colere ,
Vengeons- nous dans ce moment ,
De l'affront qu'on vient de me faire.
Ariette Sempre in conftrati ; de la Serva Padrona,
Quelle eft ma rage
Ah ! ventre bleu ,
Ah ! tête bleu ,
Morbleu , corbleu ,
Corbleu , morbleu ,
Morbleu , corbleu ,
Ah! j'ai vutes feux , tesfeux , tes feux ,
Pour ce morveux , pour ce morveux , pour ce
morveux ;
Eh quoi , c'eft fous mes yeux ,
Eh quoi , c'est en tous lieux , '
Je perds courage ,
Ah le malheureux !
Pour cet outrage
Suis-je affez vieux
Grands Dieux , grands Dieux , grands Dieux , ak
grands Dieux ,
H
170 MERCURE
DE FRANCE
.
J'ai vu tes feux , j'ai vû tes feux ,
Tes feux , tes feux , tes feux , tes feux.
Quelle eft ma rage , &c .
Ne pense pas que l'on m'endorme :
Il faut en forme
Nous féparer ,
Sans différer ,
Nous séparer.
Un bon Couvent ,
Dorénavant ,
Va , va , va , vá , va , va rafſurer
Le coeur jaloux
De ton époux.
Quelle eft ma rage , &c.
Madame Orgon furvient , fon mari delate , mea
nace , tonne , & elle lui répond :
Je calmerois ce grand couroux ,
Monfieur , fi par bonté pour vous ,
Je daignois vous faire connoître
Ce rival qui vous rend jaloux !
Que fçavez-vous ? Eh ! c'est un pur efprit peut
être,
C'eſt un Silphe.
M. Orgon , l'interrompart.
Un Silphe ? Eh ! Vous vous moques
de nous.
Pouvez-vous penfer donc que je croye
Des contes de ma mere l'Oye ?.
JANVIER. 171 1753.
Mad. Orgon.
Croyez ce que vous avez vû.
Eh ! pouvez-vous croire impoffible
Ce que vos yeux ont apperçu ?
N'eft- il pas devenu tout-à- coup invifible
Si-tôt que vous avez paru ?
Mais pour vous rendre encor la chofe plus fenfible
,
Sans paroître à l'inftant ce Silphe répondra ,
Aux difcours amoureux que mon coeur lui tiendra.
M. Orgon. Air : Quanto va.
Ce trait là , ce trait là ,
Me prouve qu'elle en tient là,
Mad. Orgon.
Pour ne vous laiffer aucun doute ,
Ecoutez.
M. Orgon.
Ah! j'enrage , eh bien , morbleu j'écoute.
Mad , Orgon.
Ariette de l'Echo , du Maître de Muſique ,
M'aime- tu comme je t'aime ?
Suzon , dans la Couliffe .
Je t'aime.
Ta tendreffe eft elle extrême ?
Suzon.
Quoi! tu languis pour moi d'amour ?
S42012
Extrêmea
D'amour
Hij
171 MERCURE DE FRANCE,
Répéte encore j'aime.
Szo.
J'aime,
Regne en ce jour,
Amour , amour, amour.
Suzon.
Amour,
Amour,
Amour.
Il m'aime comme je l'aime .
Suzon.
Ecoutez , il dit de même.
Suzon.
Je l'aime,
De même .
Quoi ! tu languis pour moi d'amour !
Suzon.
Redis cent fois j'aime , j'aime,
Suzon.
Regne en ce jour ,
Amour , amour , amour.
Suzon,
D'amour,
J'aime.
Amour.
Amour.
Amour.
M. Orgon.
Il a répondu .
Qu'ai-je entendu ? --
Je refte confondu,
JANVIER. 1753 173
Mad. Orgon.
Je vais plus faire encor , je vais faire paroître
Ce rival que Vous haïffez ,
Et vous le chérirez peut - être ,
Quand vous viendrez à le connoître.
Paroiffez , Silphe , paroiffez.
Suzon le montre en riant , par les deux côtés &
Madame Orgon dit à ſon mari :
Eh bien , n'eft-ce pas fans raifon
Que vous avez ici pouffé la jaloufie
Juſqu'à la frénéfie ?
L'apparence Louvent nous trompe & nous déçoit .
Il ne faut pas toujours croire ce que l'on voit.
Suzon.
Nous vous avons joué la Comédie ,
Mais prévoyant le dénoûment ,
Et que la piéce furement ,
Par vous Monfieur Orgon fe verroit applaudie
J'ai préparé d'avance un Divertiffement
Que je vais amenerici dans le moment,
Suzon fort pendant le Duo qui fcelle le raco
modentent du mari & de la femme. Ce Duo cft
parodié de celui de N'o dubitar , du Joueur.
Suzon revient à la tête des Danfeurs , on danſe
une Pantomimé , & M. Orgon s'adreflant à Suzon
, chante l'Ariette fuivante , parodiée de celle
du Rire , du Joueur.
Oh oh oh oh oh oh oh
Quand je t'ai vu paroître ,
Oh oh oh oh oh oh oh ,
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE
En petit Maître ,
Je n'ai pu te reconnoître.
Pour le coup je croyois être
Atrappé , duppé , trompé ,
Hé hé hé hé hé hé ,
Duppé , trompé , duppé ,
Hé hé hé.
Oh oh oh oh oh oh oh oh ,
En voyant paroître
Ce petit Maître ,
Je me fuis dit , ab jefuis pris :
Me voici ce que les maris ,
Sont à préfene tous â Paris ,
Hi hi hi , & c.
Tous à Paris.
Mais à préfent je vois fort bien , très- bien , for
bien ,
Qu'il n'eft rien , rien , rien
Ton époux , ton époux ,
N'eft plus jaloux.
Cela m'a bien changé , cela m'a bien changé ,
changé ,
M'a corrigé, eh eh eh eh eh ,
Que cela m'a bien changé ,
Bien corrigé.
Oh oh , & c.
VAUDEVILLE.
Premier Couplet .
C'eft un abus qui reftera 2
1
JANVIE R. 1753 175
L'on a paffé l'amart aux femmes ;
Pauvre époux en vain tu te déclames :
On te fifera .
Mais fi tu rekes bouche clofe ,
Comme un galant homme fera ,
Et que tu prennes bien la chofe
On te claquera .
Second Couplet.
Tant que le bon tems durera ;
A Paris fans aucun fcruple
Pour le plus mince ridicule ,
On vous fifflera.
1
Mais du fiécle fuivant les traces ,
Ayez autant qu'il vous plaira ,
De vices cachés fous des graces ,
On vous claquera.
Troisiéme Couplet.
Un Amant qui ne connoîtra
De plaifir , & de bien fuprême ,
Qu'à rendre heureux l'objet qu'il aime ;
On le fifflera.
Mais un homme à bonne fortune
Qui par fatuité prendra
Vingt femmes fans en aimer une ,
On le claquera,
Quatrieme dernier Couplet. '
Tant que l'Opera donnera
De bons morceaux comme Aréthule ;
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE
Le Public n'eft pas une buze ,
On le fifflera.
Mais quand la bouffonne Thalie ,
Sur ce Théatre chantera
Des Ariettes d'Italie "
Op la claquera.
Après le Vaudeville on finit par une contreda
nfc.
L'Auteur des paroles eft fort connu dans le
monde , par l'agrément de fon commerce , &
par beaucoup de Couplets pleins de gayeté ,
d'efprit , & de bonne plaifanterie . Quoiqu'il ait
été extrêmement gêné dans fon travail , il n'a
pas laiffé de mettre toujours fes perfonnages dans
des fituations tout à- fait comiques . La Mufique
du Récitatif & du Vaudeville eft de M. Blavet.
Ceux qui feront curieux de la connoître , la trou
veront chez lui , & aux adreffes ordinaires : il
P'a fait graver avec foin , & elle coûte 12 liv. Il
eft à fouhaiter que cette nouveauté , qui n'a
amufé jufqu'ici que quelques amateurs , foit ju
gée fur le Théatre de l'Opéra.
I
CONCERT SPIRITUEL.
E Concert Spirituel de la veille de Noel , 24
Décembre , commença par Fugit nex , Motet
à grand Choeur mêlé de Noels de M. Boifmortier ,
dans lequel M. Daquin Organiſte du Roi jona feul
& très -bien. Il y a des chofes fort agréables dans
cette compofition . Mlle Bourgeois chanta Hodie
Chriftus natus eft , petit Motet . Mrs Pla , freres
jouerent un Concerto de Hautbois de leur compo
JANVIER. 1753. 177
fition, avec toute la perfection qu'on étoit en droit
d'attendre de leur réputation . M. Gelin chanta un
petit Motet tiré de Nifi Dominus , Pf. 1.26 . Enfuite
Latatus fum , nouveau Motet à grand Choeur de
M. Cordelet. M. Richer , frere du Page de la
Chapelle du Roi qui fit les délices de Paris durant
la quinzaine de Pâques , chanta une Afiette de la
compofition de M. Richer fon pere . M. Gaviniés
joua feul & bien. Le Concert finit par Bonum eft,
Motet à grand Choeur de M. Mondonville , dans
lequel M. Benoît chanta un récit d'une maniere
raviffante.
Le Concert du jour de Noel ne différa que peu
de celui de la veille . Au Motet . de M. Cordelet
qui n'avoit pas réuffi , on fubftitua le Jubilate , de
Lalande. L'admirable Bonum eft fut remplacé par
Venite exultemus , Motet plus admirable encore
de M. Mondonville . Mlle Fel y rendit fon récit
avec une onction qui arrachoit les larmes . Elle
chanta avec la même perfection Laudate pueri ,
délicieux petit Motet de Fiocco .
COMEDIES ET CONCERTS A LA COUR
Mois de Décembre.
Es 13 , 15 & 18 , il y eut Concert chez la
Reine , on y chanta le Prologue & les cinq
Actes de l'Opera d'Iphigénie en Tauride , dont les
paroles font de Duché & Danchet , & la Mufique
de Campra & Defmarêts.
Les Dlles Lalande , Canavas , Mathieu & Guédon
en ont chanté les rôles ainfi que Mrs Benoît
, Dubourg , Godonnefche , Poirier & Richer.
Les 20 , 22 & 27 , on chanta chez la Reine le
Hv
17S MERCURE DE FRANCE
Prologue & les cinq Actes de l'Opéra d'Hefione
paroles de Danchet & Mufique de Campra ."
Les Diles Lalande , Mathieu & Canavas en
chanterent les rôles , ainfi que Mrs Dubourg ,
Joguet & Poirier.
Le 21 , les Comédiens François jouerent à la
Cour le Milantrope , Comédie de Moliere , & l'Ef- ›
prit de contradiction , de Dufrény.
Le 23 , les Comédiens François donnerent à la
Cour, la Tragédie d'Abfalon , de Duché, & les Engagemens
indifcrets , Piéce nouvelle fans nom
d'Auteur.
Le 25 , les Comédiens Italiens jouerent à la
Cour Arlequin toujours Arlequin , qui fut fuivi de
la Serva Padrona. Le Spectacle fut terminé par
un Ballet de la compoſition de M. Laval , Compofiteur
des Ballets du Roi & Maître à danfer des
Enfans de France . Il fut exécuté par les premiers
danfeurs & danfeufes de l'Opera.
Le 28 , les Comédiens François jouerent l'Ecole
des Maris , piéce deMoliere , & les Bourgeoifes de
qualité , petite Piéce de Hauteroche.
Le 29 , les Comédiens Italiens jouerent le Retour
d'Arlequin , précédé de l'Acte du Joueur , exécuté
par les Italiens & fuivi de l'Acte du Maitre
de Mufique par les mêmes Acteurs. Il y eut le
même Ballet du 25.
Mois de Décembre.
Le 2 & le 4 , il
y eut Concert chez la Reine.
On y chanta le Prologue & les trois Actes du CarJANVIER.
1753. 179
naval du Parnaffe , dont les paroles font de Fuze
lier & la Mufique de M.. Mondonville.
de Miles Fel , Chevalier , Defelle & Mathieu en
ont chanté les rôles , ainfi que Mrs Jeliotte ,
Chaffé , Joguet & Godonnelche .
Les , les Comédiens François jouerent la Me
re coquette , de Quinault , & le Deuil , de Hautero.
cha.
Le 6 , les Comédiens Italiens jouerent A trompeur
, trompeur & demi , piece Italiennne , fuivie
d'un Ballet Provençal , de la compofition de M.
Dehelle & exécuté par les mêmes Comédiens.
Le 7 , les Comédiens François repréſenterent le
Comte d'Effex , Tragédie de Thomas Corneille & la
Métempficofe , petite Piéce d'un Acte en Vers , de
M.St. Ton.Ils repréfenterent le 9 l'Enfant prodigue,
de M. de Voltaire , & le Baron de la Craffe , de
Raymond Poiffon.
Ily eut le même jour Concert chez la Reine,
Le 9 & le 11 , on chanta chez la Reine le Prologue
& trois Actes du Ballet des Fêtes Grecques &
Romaines , paroles de Fuzelier & Mufique de M.
Blafmont.
Miles Lalande , Defelle , Mathieu , Canavas &
Fel en ont chanté les rôles , ainfi que Mrs de
Chaffé , Jeliotte , Poirier & Joguet.
Le 13 , les Comediens Italiens jouerent la Précaution
inutile , piéce Italienne , fuivie du Ballet
Provençal.
Il y eut le 16 Concert chez la Reine. On y
chanta deux Actes du Ballet des Fêtes Grecques ho
H vj
180 MERCURE DE FRANCE:
Romaines , dont les paroles font de Fuzelier & la
Mufiq ue de M. Blamont .
Le 14 , les Comédiens François repréſenterent
à la Cour la Tragédie de Rhadamifte & Zenobie
de M. Crébillon , l'un des quarante de l'Académie
Françoife. Cette Tragédie fut fuivie du Retour
imprévu , Comédie en un Acte de Regnard, Les
mêmes Comédiens jouerent le 18 , le Magnifique ,
Comédie en deux Actes , de Houdar de la Motthe
& le 19.l'Avare l'Impromptu de Campagne.
*
On joignit le 18 au Magnifique , l'Opera de Ze
lindor , Roi des Sylphes , dont les paroles font de M.-
de Moncrif, Lecteur de la Reine , un des quarante
de l'Académie Françoife ; Membre de la Société
Royale de Nancy , & de l'Académie Royale des
Sciences & Belles-Lettres de Berlin , & la Mufiquede
Mrs Rebel & Francoeur , Sur- Intendans de la
Mufique de la Chambre du Roi. Les rôles futent
chantés par les Diles Chevalier & Defelle , & par
Mrs Jeliotte , de Chaffé & Gelin . Le Ballet étoit
de la compofition de M. Laval, Maître des Bailets
de Sa Majefté ; & fut exécuté par les premiers
Danfeurs de l'Opera.
Les Comédiens Italiens jouerent le 20 les Eve
Remens Nocturnes , picce Italienne qui fut fuivie
d'un Ballet.
JANVIER. 1753- 18F
NOUVELLES ETRANGERES.
DE CONSTANTINOPLE ,le 1 Novembre.
Neft ici fort attentif aux troubles de la Perfe ,
décidera du fort de Schah- Doub & du Prince
Héraclius. Il fe répand un bruit , qu'un nouveau
Concurrent doit fe mettre fur les rangs , pour leur
difputer le Trône. C'est un petit - fils du feu Schah-
Huffein.It eft àBagdad,fous la protection de laPor.
re , & un grand nombre de Perfans font venus l'y
joindre.
DU NORD..
DE PETERSBOURG , le 9 Novembre.
Un ouragan a caufé ici depuis peu beaucoup
de défaftre. Il est tombé pendant deux jours une
telle quantité de pluie que la Neva eft fortie de
fon lit , & a inondé la plus grande partie de
cette Ville. Au milieu du débordement , le feu a
pris à un Village voifin , où l'on n'a pû porter
tous les fecours néceflaires » parce qu'il étoit
environné d'eau. La tempête s'eft fait lentir jufqu'à
Cronflot , & plufieurs Navires marchands ,
qui étoient dans le Port , ou dans la rade , ont été
Confidérablement endommagés .
Un Gênois , qui a paffe plufieurs années dans
Ia Tartarie , vient de propofer au Collège de Médecine
une nouvelle méthode pour cultiver la
Rhubarbe, & pour la préferver de la corruption.
On doit faire l'eflai de cette méthode .
182 MERCURE DE FRANCE.
DESTOCKHOLM , le 23 Novembre.
Leurs Majeftés fe rendirent le 17 à Ulricfdahl ,
& le 19 Elles affifterent à la Bénédiction Nuptiale
, qui fut donnée dans ce Château au Baron
de Palmfeldt , Introducteur des Ambafladeurs ,
& à la Demoiſelle Erneftine Griesheim , Demoifelle
d'Honneur de la Reine. La Cour revint le
20 en cette Ville.
On apprend d'Helfingfors , que les de ce mois
un vent de Sud- Oueſt a tellement enflé les vagues
de la mer , que s'étant débordée , elle est montée à
la hauteur de vingt pieds dans cette Ville & dans
celle de Dégerby , qu'on nomme Louife depuis le
voyage du Roi en Finlande. L'inondation a ren
verfé plufieurs bâtimens , & rompu tous les Ponts,
Les Chantiers du Port ont été forl endommagés.
Deux Moulins à vent nouvellement , corftruits à
Helfingfors , ont été emportés par l'effort du vent .
Heureufement dans ce défaftre il n'a péri perfonne.
DE
COPPENHAGUE , le 19 Novembre.
Au Printems les troupes du Roi formeront trois
camps , un près de cette Capitale , un dans le
Slefwick , & un autre dans le Holſtein . On effſuya
le 10 de ce mois une violente tempête , qui a fait
périr un grand nombre de Vaiffeaux , fi l'on en
jage par la quantité de mâts, de planches , & d'an
tres débris , qu'on a vû flotter fur la côte pendant
quelques jours.
JANVIER. 1753 183
ALLEMAGNE.
DE BERLIN , le 27 Novembre.
?
On a fait ici la répétition de l'Opéra Italien
d'Orphée , que l'on donnera alternativement avec
Didon abandonnée . Il paroît un nouvel Edit , qui
réitére les défenfes d'introduire dans les Etats de
Sa Majesté aucune étoffe de Perfe ou des Indes
& qui interdit auffi l'uſage des mouchoirs de Fabrique
étrangere. Par une Ordonnance de Police,
publiée il y a quelque tems , il eft défendu d'ordonner
d'ouvrages de: moulare , faits de plâtre ,
l'extérieur des maifons , à caufe des inconveniens
qui peuvent en arrive :, lorfque le plâtre fe détache.
Le Frontifpice & le Veftibule de l'Eglife Catholique
, qu'on vient de batir , font découverts
depuis quelques jours. Deux Niches , qu'on voit
à l'entrée , font deftinées pour deux Statues , qui
représenteront l'ancienne & la nouvelle Alliance.
Dans la même façade font cinqBas - reliefs. L'un repréfente
l'Anonciation ; l'autre , Jefus Chrift priant
dans le Jardin des Olives ; le troisième , une Def
cente de Croix ; le quatrième , la Refurrection ;
le cinquième , l'Afcenfion . L'Entablement eft décoré
de quelques groupes d'enfans , jouans avec
des fleurs A haut du Frontispice , on découvre
un Bas - relief repréfentant les Mages qui adorent
l'Enfant Jefus dans la Crêche , & au deflus fera
placée la Statue de Sainte Hedwige , Patrone de
cette nouvelle Eglife.
Les Landes dela Pomeranie , le long de l'Oder ,
ont presque totalement changé de face . Seize des
Vingt parties , dont elles font compolées , font
184 MERCURE DEFRANCE.
déja peuplées d'habitans , qui par leurs travaux
& leur induftrie commencent à jouir de l'abondance
, dans un Pays où il n'y avoit eu jufqu'alors
ni maiſons , ni charrues , ni arbres fruitiers. La
Chambre des Domaines de cette Province a fait
publier un Placard , par lequel elle offre en propriété
, & à des conditions très-avantageufes , les
quatre parties des Landes qui restent à défricher ,
ceux qui voudront Y faire des établiffemens . On
compte que le Canal de l'Oder , auquel on travaille
depuis fix ans , fera navigable dans le cous
rant du mois d'Avril prochain,
D'AIX - EA - CHAPELLE
le 23 Novembre.
-
On a permis au Docteur Lucas , Médecin Anglois
très- veifé dans l'Hiftoire Naturelle & dans
la Chymie , de voir les fources des eaux chaudes
de cette Ville , ce qui eft une faveur finguliere ,
& réfervée pour les Souverains ou pour ceux qui
les repréfentent . Pour témoigner la reconnoiffance
aux Magiftrats , ce Phyficien les a invités à entendre
une differtation , dans laquelle il développe
les principes & les qualités de ces eaux . Son
ouvrage ayant eu tous les applaudiflemens qu'il
mériroit , on l'a engagé à le faire imprimer , &
il doit le pubiier inceffamment en Anglois & en
Latin Ily joindra des expériences qu'il a faites
fur divcrfes autres eaux minerales , particulieres
ment fur celles de Spa .
JANVIER. 1753. 189
ESPAGNE.
DE MADRID , le 21 Novembre,
Les travaux ordonnés par le Roi , pour rendre
les chemins plus commodes depuis Barcelone juf
qu'aux frontieres de France , fe continuent aveg
autant de fuccès que d'activité , & le commerce
qui fe fait par terre entre les deux Royaumes ,
en tirera de grands avantages.
ITALI E.
DE NAPLES , te ༡ Novembre
On a découvert depuis peu à Herculanum une
belle Statue de Minerve , de marbte blanc , & de
grandeur narurelle . Sa draperie eſt d'un goût ,
qu'on trouve tatement dans les Statues Anti
ques.
DE ROME , le 1 Décembre.
On afficha le 24 du mois dernier un Décres
du Pape , qui condamne cinq propofitions fur le
Point d'honneur , contenues dans un écrit dont
Pobjet tend à favorifer les Duels. Le Roi des
Deux Siciles a accordé au Prince de Santo - Buono
la permiffionde fe fixer en cette Ville.
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , le 27 Novembre.
Un Négociant nommé Jacques Colibros , qui
186 MERCURE DE FRANCE.
vient de mourir , laiffe à fes héritiers collatéraux ;
une fucceffion de huit cens mille livres fterlings ,
c'est- à - dire de plus de neuf millions , monnoye
de France.
DesOuvriers , en travaillant au chemin qu'on fait
entre cette Ville & celle deCarliſle , ont trouvé fous
les ruines d'un vieux mur , près de Hendo , una
très- grande quantité de Monnoyes & de Médailles
Romaines . Elles étoient renfermées dans de
petits coffies de bois , & elles font auffi belles
que fi elles ne venoient que d'être frappées. Il y
en a quelques- unes d'argent , mais le plus grand
nombre eft de cuivre ou d'un métal de compofittion
. Depuis plufieurs fiécles , on n'avoit point
fait de découverte auffi confidérable en ce genre.
Suivant des lettres de la Havane , un Ecoffois
hommé Peacock , qui a long- tems exercé le métier
de Pirate dans les mers de l'Amérique , ayant
entrepris le voyage du Japon , s'y eft rendu par
le Cap de Horn en quatre mois & quatorze jours ;
enfaite il eft revenu dans les Indes Occidentales
par le Cap de Bonne- Eſpérance , en trois mois &
vingt- trois jours.
PATS-BA S.
DE LA HAYE , le 27 Novembre.
&
Quelques perfonnes ont propofé de deflécher
le terein inondé par la mer près de Harlem ,
l'exécution de ce projet ne paroît pas éloignée .
On aflure même que dans la vue de la favonfer,
les Etats de la Province ont refolu d'accorder
aux nouvelles terres la franchiſe pour un certain
Dombre d'années .
Les Etats de Hollande & Weftfrife ont repris
JANVIER. 1753. 187
hier leurs délibérations . Le Projet du Traité de
Commerce avec le Roi des Deux Siciles vient d'être
porté à l'aſſemblée des Etats Généraux , & l'on
noinmera inceflamment les Commiffaires , qui
doivent en régler les articles avec le Miniftre de
Sa Majesté Sicilienne . On fe promet ici beaucoup
d'avantages de la conclufion de ce Traité .
DE GAND , le 8 Décembre.
Suivant une Déclararion que les Etats de cette
Province ont fait publier , la navigation depuis
Oftende jufqu'à cette Ville fera ouverte à tous
les Navires , foir nationaux , foit étrangers . Ils
pourront faire le trajet fürement & commodément
, moyennant les travaux immenfes qu'on a
faits pour rendre tout cet eſpace navigable , &
qui font dûs principalement aux foins du Prince
Charles de Lorraine.
188 MERCURE DE FRANCE.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
Monfeigneur le Duc de Bourgogne , & Ma
dame rendirent vifite au Roi le 30 Novem
bre dernier.
Le 3 Décembre dernier , premier Dimanche
de l'Avent , le Roi & la Reine , accompagnés de
Monfeigneur le Dauphin , de Maame la Dau
phine , de Madame Infante , & de Meldames de
France , entendirent le Sermon de l'Abbé de Boi
femont , Chanoine de 1 Eglif Métropolitaine de
Rouen. Leurs Majeftés affifterent enfuite aur
Vêpres & au Salut.
Le Roi foupa foir au grand couvert avec la
Famille Royale.
La Comteffe de Thiard fut préfentée le même
jour à leurs Majeftés.
Le premier & le 4 , Sa Majefté a pris le diver
tiffement de la chafie du Cerf
Les , Sa Majefté , après avoir donné audience C
aux Ambaffadeurs , partit pour le Château de
Meute .
en
L'Abbé de Saint Severin d'Arragon , frere due
Comte de Saint Severin d'Arragon , Miniftre d'E
tat , étant arrivé depuis peu d'Italie , a eu l'honneur
d'être préfenté au Roi.
M. Loriot , connu par diverfes inventions , qui
⚫nt mérité l'approbation du Public , vient de fou
mettre au jugement de l'Académie des Sciences,
plufieurs nouvelles Machines de Statique & d'Hy
JANVIER. 1753. 189
draulique , & cette Compagnie lui a donné pour
Cominiffaires Meffieurs Camus , de Montigny &
"Alembert.
On mande de Languedoc , que les Esclaves
chetés depuis peu à Alger par les Religieux de
Mercy , établis en Efpagne , font arrivés le g
1ovembre dernier à Montpellier , au nombre de
eux cens trente -fept , dont la plus grande partie
ht Efpagnols & Napolitains . Après qu'ils ont
tà Mareille une longue & rigoureufe quantaine
, il leur a été permis de retourner par
rre en Espagne , pour leur épargner les risques ,
la mer.
Le 7 , les Actions de la Compagnie des Indes
oient à dix - huit cens trente - cinq livres ; les Bilts
de la Premiere Lotterie Royale à fix cens
ixante-dix-huit , & ceux de la Seconde à fix
ens trente-fix .
Le Roi , qui s'étoit rendu le 5 au Château de
Meute , revint à Versailles le 7.
Le 8 , Fête de la Conception de la Sainte Viere
, leurs Majeftés , accompagnées de Monfeineur
le Dauphin , de Madame la Dauphine , de"
fadame Infante , & de Mefdames de France ,
atendirent le Sermon de l'Abbé de Boifemont ,
hanoine de l'Eglife Métropolitaine de Rouen ,
affifterent enfuite aux Vêpres & au Salut .
La Reine communia le 7par les mains de l'Ar
evêque de Rouen ,fon Grand Aumônier . Le
; Madame la Dauphine communia par les mains
: l'Evêque de Bayeux , fon Premier Aumônier ,
Madame Infante par celles de l'Abbé de Colin.
urt , Aumônier du Roi,
Leurs Majeftés fouperent le 8 & le 12 au grand
puvert avec la Famille Royale .
Le 9 , le Roi , après avoir chaffé le Cerf, fe -
1.90 MERCURE DE FRANCE.
sendit au Châreau de Bellevûe . Sa Majesté en ek
révenue le 11 , & le 13 elle partit pour Choify.
Madame Adelaïde a été incommodée , mais
fon indifpofition n'a point eu de fuite.
Monfeigneur le Dauphin fit le 9 , au nom du
Roi d'Espagne , la cérémonie de recevoir le Duc
d'Orleans Chevalier de l'Ordre de la Toifon
d'Or. Le Duc de Penthiévre le trouva à cette cérémonie
. Les autres Chevaliers de l'Ordre de la
Toifon d'or , qui y affifterent , furent le Maré
chal Duc de Noailles , le Maréchal de Maulevrier-
Langeron , le Maréchal Duc de Coigny , le Duc
de Lauraguais , & le Comte de Noailles.
Le Comte de Geulis , Lieutenant en fecond
dans le Régiment du Roi , Infanterie , a été fait
Colonel dans les Grenadiers de France , à la place
du Marquis de Gamache.
L'Académie Royale de Chirurgie propofe le
fujet fuivant pour le prix qu'elle doit donner en
1754. L'Amputation étant abfolument néceffare
dans les playes compliquées de fracas des os , prin
cipalement dans celles qui font faites par les armes
afeu ; déterminer les cas où ilfaut faire l'opération
fur le champ , & ceux où il convient de la differer
en donner les raifons . Les perfonnes qui travailleront
fur ce fujet , auront foin d'appuyer leur
doctrine fur l'expérience , & de communiquer les
obfervations qu'elles auront faites. Elles font
priées d'écrire en François ou en Latin. Leursouvrages
doivent être adreffés francs de port àM.
Morand , Secretaire Perpétuel de l'Académie. Le
prix eft une Médaille d'or de la valeur de cinq
cens livres , fondée par feu M. de la Peyronie .
La Ville de Caen célébre par fon ancienneté ,
par le rang qu'elle tient entre les principales Villes
de France , & par les hommes illuftres qu'elle
JANVIER. 1753 . 191
a produits , jouir , depuis plus de trois ficles ,
dune Univerfité floriffante . En 1652 , M. Brieux.
y jetta les premiers fondemens d'une Académie
de Belles Lettres & de Phylique , qui a été continuée
par M. de Segrais , & enfuite erigée par Let
tres Patentes de l'année 1705 , en Compagnie réglée.
Depuis vingt - quatre ans , M. de la Gueri
niere a procuré à cette Ville une nouvelle diftinction
, dont ne jouiflent pas les Capitales de plu
fieurs Etats confidérables . Il y a établi une Aca
démie pour l'inftruction de la jeune Noblefle , &
la réputation de cette Ecole y attire tous les ans
un grand nombre , non- feulement de Gentilshommes
de la Province , mais de Seigneurs
Etrangers. M. Orceau de Fontette , nouvel Intendant
de Caen , ayant voulu vifiter cette Acadé,
mie , M. de la Gueriniere fit exécuter le 22 Novembre
dernier , én préſence de cet Intendant un
Carroufel , dont le fujet étoit divifé en quatre
parties , Déclaration de Guerre , Combat , Treve &
Paix. Dans la troisième partie , les Spectateus
virent avec étonnement, un cheval faire à genoux
tous les mouvemens du Manége , changement de
main , volte , demi- volte & arrêt , & finir , en
maniant ,fur un Parquet. Le Carrouſel dura depuis
cinq heures jufqu'à fept heures du foir , à la
larté des flambeaux & au fon de plufieurs inftru,
mens, On fervit enfuite un magnifique ambigu
qui fut ſuivi d'un Bal . La Salle deftinée pour la
danſe étoit en verdure. De chaque côté étoient
trois Portiques avec des Tribunes , qui formoient
des Amphithéatres. Au pied des Portiques , on
avoit pratiqué des Terraffes ornées de pyramides ,
de trophées , d'arbustes & de pots de fleurs.
Les Vailleaux , arrivés à Bordeaux fur la fin
du mois dernier , font l'Eclataas , de deux cens
192 MERCURE DE FRANCE.
Ponneaux , & le Ferme , de deux cens cinquante
tous deux de ce Port , venant de Saint Domingue,
avec un chargement de lucre , de caffé , d'indigo ,
de coton , de cuirs , & d'autres marchandifes des
Ifles ; le Jean Marie & la Marie-Elizabeth , de
Saint Brieux ; le premier venant de Cork , & le
fecond de Saint Brieux méme , chargés l'un &
l'autre de differentes denrées ; le Jean de Cork ,
dont la cargaifon étoit compofée de boeuf falé ;
la Renommée , de Bordeaux , venant de Louif.
bourg , & chargé de morue , de capillaires , &
de planches de lapin ; le Vigilant , du même Port ,
venant de Saint Louis , avec un chargement de
fucre ,de coton & d'indigo ; le Medlicot , de
Dublin ; la Theréfe-Françoife , de Camerat , ve.
nant de la Rochelle ; le Joſeph - Louis , de trois cens
cinquante tonneaux , venant de Saint Domingue:
avec une riche charge d'indigo , de caffé , de pâte
de cacao , & de confitures ; les Trois Freres , de
Dantzick , à bord duquel il y avoit des bois de
charpente ; les Bons Amis , de Quimper venant
de Concarnau avec des provifions ; le Saint Vin
cent de l'Ile Dars , n'ayant que fon left ; &l
Petite Rofe , de Bordeaux venant de Nantes ,
avec differentes marchandiſes. Il y avoit dans le
Port de Bordeaux , au tems du départ des dernie
res Lettres , treize Navires deftinés pour les Illes .
Les nouvelles de Marfeille du premier Dé
cembre dernier , annoncent l'arrivée de plufieurs
Vaiffeaux , tant des Echelles du Levant , que de
divers Ports de l'Océan , & du petit Nord, Elles
ne marquent rien de particulier , & ce n'eft que
Je Capitaine Jean Vreyer , Commandant le Vail
feau le Courant la Meufe , & venant de Hambourg,
a rapporté , que fe trouvant le 11 Octobre der
nier , près du Détroit de Gibraltar , il avoit sencontré
JANVIER . 1753. 193
contré un Bâtiment de Salé , quil'avoient obfervé
tout le jour.
Le 14 , les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à dix huir cens quarante livres ; les Billets
de la premiere Lotterie Royale à fix cens foixante-
dix - fept , & ceux de la feconde à fix cens
trente- fix .
Le 15 , le Roi revint du Château de Choify
avec Monfeigneur le Dauphin , Madame la Dauphine
, Madame Infante & Meldamnes de France ,
qui y étoient allés la veille .
Leurs Majeftés , accompagnés de la Famille
Royale , entendirent le 17 le Sermon de l'Abbé de
Boifemont , Chanoine de l'Eglife Métropolitaine
de Rouen , & affifterent enfuite aux Vêpres & au
Salut.
Le 18 , pendant la Meffe du Roi , l'Evêque de
Caftres prêta ferment de fidélité entre les mains
de Sa Majesté.
Le Comte de Kaunitz - Rittberg , Ambaffadeur
de l'Empereur & de l'Imperatrice Reine de Hongrie
& de Boheme , eut le 19 une audience particuliere
du Roi , dans laquelle il prit congé de
Sa Majesté. Cet Ambaffadeur fut conduit à cette
audience , ainfi qu'à celles de la Reine , de Monfeigneur
le Dauphin , de Madame la Dauphine ,
de Monfeigneur le Duc de Bourgogne , de Madame
, de Madame Infante , de Madame Adelaïde
, & de Meldames Victoire , Sophie & Louiſe ,
par M. Dufort , Introducteur des Ambaffadeurs.
Le même jour , le Roi alla fouper & coucher à
Trianon , & Sa Majesté y demeura juſqu'au 22
au foir.
Le Roi prit le 16 , le 18 & le 20 , le divertiffe.
ment de la chaffe du Cerf.
Le 1s & le 17 , leurs Majeftés fouperent au
grand couvert avec la Famille Royale.
I
194 MERCURE DE FRANCE.
Par un Edit qui a été publié vers le zo , le
Roi ordonne : 1 ° . que les Gages qui étoient attachés
aux Offices des Prévôtés , Viconités , Vigueries
& autres Siéges Royaux , fupprimés par
des Edits particuliers , donnés depuis le premier
Janvier 1730 , appartiendront , à compter du jour
de l'enregistrement defdits Edits , aux Officiers
des Baiilages & Sénéchauffées , aufquels ont été
réunies les fonctions de ces Offices . 2° . Que les
Gages des Offices , dont les titres ou les fonctions
ont, ou auront été réunis depuis le premier Janvier
1730 , aux Corps des Baillages , Sénéchauf
fées , Police , ou autres Siéges Royaux , appartiendront
pareillement aux Officiers des Sièges ,
aufquels la réunion aura été faite . 3 °. Qu'à l'égard
des Offices , réunis à d'autres Offices , les
Gages appartiendront à l'Officier , en faveur duquel
aura été faite cette réunion . 4° . Qu'à l'effet '
de faire jouir defdits Gages les Corps ou les Offciers
particuliers , aufquels la réunior aura été
faite , ces Gages feront employés à l'avenir dans
les Etats des Charges affignés fur les Finances ,
Domaines , ou autres Etats de Sa Majefté , dans
lefquels ils étoient précédemment employés.
Il paroît une Déclaration du Roi , portant ceffation
du Recouvrement de ce qui refte à payerdes
Finances , ordonnées par des Edits de 1745
fur differens Offices des Elections , des Greniers
à Sel , des autres Jurifdictions des Gabelles , &
des Maîtriſes Particulieres des Eaux & Forêts.
Le Vicomte d'Aubeterre , Maréchal des Camps
& Armées du Roi , eft nommé Miniftre Pléniporentiaire
de Sa Majeſté , auprès de leurs Majeſtés -
Impériales..
Le 17 , P'Evêque de Caftres fut facré dans 11
Chapelle haute de l'Archevêché , par l'ArcheJAN
VIER. 1753. 195
vêque de Paris , affifté des Evêques de Blois & de
Viviers.
M. Morand , Docteur Regent de la Faculté de
Médecine en l'Univerfité de Paris , & Membre de
la Société Royale de Lyon , vient de mettre au
jour l'Hiftoire de la maladie finguliere de la nommée
Supiot. Il y a joint le rapport qu'il a fait le
premier de ce mois à la Faculté de Médecine ,
touchant l'ouverture du cadavre . Cet ouvrage fe
vend chez la veuve Quillau.
Le 20 , les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à dix - huit cens trente- cinq livres ; & les
Billets de la feconde Lotterie Royale à fix cens
trente- trois. Ceux de la premiere n'ont point de
prix fixe.
On a appris que la petite Ville d'Orgelet
fituée en Franche - Comté , à la fource de la Valouſe
, avoit été prefque entierement réduite en
cendres.
Les Etats de Bretagne ont tenu le 23 leurs
Séances. La Députation qui préfentera leurs
Cahiers au Roi , fera compofée de l'Evêque de
Vannes , pour le Clergé ; du Marquis de la Riviere
, pour la Nobleffe , & du Sénéchal de Nantes
, pour le Tiers- Etat.
BENEFICES DONNE'S
E Roi a donné l'Abbaye de Pontron , Ordre
de Citeaux , Diocéfe d'Angers , à l'Abbé
B'ondel ; le Prieuré de - Bercé , Ordre de Grandmont
, Dioceſe du Mans , à l'Abbé Millet , Cha .
noine de l'Eglife Cathédrale de Boulogne-fur-
Mer, & Principal du Coliége de Preſle ; & le
Prieuré de Carbay , fous le titre de Saint Martin ,
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
Diocéfe d'Angers , à l'Abbé Proust , Prieur de
Pouancey.
ARRESTS NOTABLES.
Ugement de Police , du 13 Juin 1752 ; qui
déclare bonne & valable la faifie de vieilles Cartes
réafforties en jeux , faite à la requête de Leonard
Maratray , Régiffeur du droit fur les Cartes
à jouer , fur la dame du Rofelle & le nommé Lecomte
, fon domeftique , farpris revendant leſdites
cartes : en ordonne la confiſcation , & condamne
ladite dame du Rofelle & fon domestique en
mille livres d'amende , & en tous les dépens ; ordonne
que le préfent Jugement fera imprimé,
Ju , publié & affiché par-tout où befoin fera , à
leurs frais.
AUTRE de Police , du 4 Juillet , qui déclare
bonne & valable la faifie de vieilles Cartes réalforties
en jeux , faite à la requête de Léonard
Maratray , Régiffeur du droit fur les Cartes à
jouer , fur la demoiſelle Jouanelle , & la veuve
Grifel fa domestique , furpriſe revendant lefd tes
cartes ; en ordonne la confiſcation , & condamne
ladite demoiſelle Jouanelle & fa domeftique folidairement
en l'amende de mille livres , & en tous
les dépens ; ordonne que le préfent jugement fera
imprimé & affiché par- tout où befoin fera
leurs frais.
à
ARREST du Confeil d'Etat du Roi , da 7
Juillet 1752 , pour l'ouverture de l'Annuel de
l'année 1753.
AUTRE du Confeil d'Etat du Roi , du 15 .
JANVIER. 17538 197
#
du même mois , qui permet d'affermer pour tren
te années les anciennes vignes fituées dans les paroifles
de Troarn , Sannerville , Touffreville
Saint- Paix & Janville , appartenantes à l'Abbaye
de Troarn.
ORDONNANCE du Roi , du premier
Août 1752 pour régler le nombre des Officiers de
fes troupes d'Infanterie françoife , qui auront congé
par fémeftie,
AUTRE , du même jour , pour régler le
nombre des Officiers de fes troupes de Cavalerie
& de Dragons , qui auront congé par fémeftre.
ARREST du Confeil d'Etat du Roi , du
même jour , concernant la régie de la ferme des
fuifs dans la banlieue de Paris , portant que les
meflagers , rouliers , voituriers & autres , qui
conduiront des fuifs & chandelles , par eau ou par
terre , dans ladite banlieue , feront tenus de prendre
des lettres de voiture en bonne forme du vendeur
ou de celui qui fera l'envoi de la marchandife
, lefquelles lettres de voiture contiendront la
quantité, qualité & le poids des fuifs & chandelles
, les noms , qualités & demeures de ceux
qui en feront l'envoi , de ceux pour qui ils feront
deftinés , le lieu de la deftination , ainfi que les
noms & domiciles des meflagers , rouliers , voituriers
ou conducteurs , lefquels en feront décla
ration dans les bureaux quiferont indiqués , conformément
à l'article XXXIX . du titre commun
de l'Ordonnance des fermes de 1681. y repréfenteront
& feront vifer leurs lettres de voiture ; le
tout à peine de confifcation des fuifs , chandel-
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
les , voitures , chevaux , charrettes & équipages ,
& de cinq cens livres d'amende.
AUTRE , du 8. qui caffe une Sentence de
l'Amirauté de Dieppe , du s . Juillet précédent ,
pour avoir fait main- levée du Navire de Londres ,
la Paix , faifi par les Employés des fermes à Dieppe
, fur le Capitaine Moore , Anglois ; confifque
ledit navire , agrêts & apparaux ; condamne ledit
Capitaine en trois mille livres d'amende , &
en pareille fomme , pour tenir lieu de la valeur
des marchandiſes prohibées , verfées par ce Capitaine
fur les côtes de France , dans fon trajet du
Havre à Dieppe , nonobftant la fauffe déclaration
par lui faite que lefdites marchandiſes prohibées ,
étoient deftinées pour Portfmouth , & qu'il les
avoit fait charger à la rade du Havre fur un vaiffeau
Anglois à cette deftination . Ordonne l'exécution
de l'Arrêt du 6. Septembre 1701. & en
conféquence , qu'aucun navire étranger ne pourra
apporter dans le Royaume des marchandifes
prohibées , à peine de confifcation des navires qui
auront fervi au tranfport , & de trois mille lie
vres d'amende , à l'exception feulement des
cas de relâche forcé , admis par le droit des gens :
défend aux Juges de l'Amirauté de Dieppe , & à
tous autres , de rendre de pareilsjugeinens, leur enjoint
de fe conformer aux réglemens , à peine de
répondre de tous dommages & intérêts : condamne
le Capitaine Samuel Moore en tous les dépens ,
& au coût du préfent Arrêt , liquidé à foixantequinze
livres.
AUTRE , du 15. qui indique les bureaux
pour l'enuée dans le Royaume , des verres & ouvrages
de verrerie venant de l'étranger , & fixe à
JANVIER. 1753 199
trente livres du cent pefant les droits fur les verres
blancs en tables & fans boudines, propres à eftampes
& peintures en paftel , tant à l'entrée des
cinq groffes fermes , que des Provinces réputées
étrangeres.
AUTRE , du 21. qui fuprime un Manufcrit
ayant pour titre , Réponse à une brochure in titulée ,
Inftruction importante touchant les conteftations an
fujet de la Bulle Unigenitus.
•
AUTRE , du 23. qui caffe & annulle
comme attentatoire à la juriſdiction de l'Eglife
une procédure faite au bailliage de Tours , en
matière fpirituelle & de Sacremens.
AUTRE , du 27. qui fuprime un Ecrit
imprimé fans permiffion & fans titre .
AUTRE , du 29. portant réglement fur l'emploi
qui doit être fait dans les Etats du Roi , des
augmentations de gages unies au corps des Offices.
EDIT DU ROI , portant réglement pour
les Offices de Maître des requêtes. -
ARREST du Confeil d'Etat du Roi , quí
fupprime un Ecrit anonyme qui a pour titre : Dérifion
des Docteurs de Sorbonne , fur la question de
fçavoir fi l'Arrêt du Confeil qui caffe celui du Parlement
, fuffit pour relever lesfieurs Brunet , Freffinet
Meurifet , des condamnations infamantes contre
eux prononcées par l'Arrêt du Parlement du 19.
Août 1752.
ARREST de la Cour des Monnoyes , du 20.
Liiij
200 MERCURE DE FRANCE.
Septembre 1752. portant condamnations contre
plufieurs Maîtres Orfévres & Compagnons dudit
métier , pour railon des crimes & délits par eux
commis.
ARREST du Confeil d'Etat du Roi , du.
7. Octobre , qui rétablit dans leurs fonctions ceux
des Subftituts de Procureurs du Roi , Procureurs
poftulans , Notaires , Huifliers , Sergens & Arpenteurs
Royaux , qui n'ont point entiérement
payé la finance de l'hérédité établie par les dèclarations
des 3. Décembre 1743 , & 12. Janvier
1745.
AUTRE , du 17. qui admet les propriétaires
des rentes fur les Poftes , an denier quarante ,
créées par Edits du mois de Jaillet 1738. & des
rentes , intérêts , gages & augmentatious de
gâges non attachés au corps desOffices créés anté
rieurement & poftérieurement à l'année 1688
au remboursement defdits effets , concurremment
avec les propriétaires des rentes fur les Aides &
Gabelles , & de la maniere portée en l'Arrêt de
ce jour.
AUTRE , du 2. Novembre , qui fubroge le
feur Hennet , Contrôleur de la caille des Amortiffemens
, pour , au lieu du fieur de la Motte ,.
figner les billets qui doivent être expédiés en exé
cution de l'Arrêt du Conſeil du 17. du mois d'Octobre
dernier.
3. pre- AUTRE du 12. portant rréglement du
mier tirage de la Loterie pour le remboursement
des capitaux des rentes créées à trois pour cent
fur les Poftes 2 par Edits du mois de . Mai
175.1
JANVIER. 1753. 201
'AUTRE du même jour , qui caffe & annulne
une Sentence rendue au Châtelet de Paris ,
le 4 du préfent mois de Novembie , qui condamne
unEcrit imprimé ayant pour titre , SecondeLettre
de MP'Archevêque de ** en réponse à la lettre d'un
Confeiller au Parlement . à être lacérée & brúlée en
place de Grêve par l'Exécuteur de la haute juftice.
NAISSANCES , MARIAGES
L
& Morts.
E de Septembre , Madame de Beauffans ,
époufe du Maître des Requêtes , accoucha
d'une fille , qui fut baptifée le même jour dans
l'Eglife de Saint Paul ; elle fut nommée Angelique-
Françoife-Elifabeth , & fut tenue fur les Fonds
parM.leComte deVathan ,beau-pere deM . deBeauf
Tans , & par Madame de Pontcarré , la belle loeur,
Le 19 Octobre , la Comteffe de Senectere accoucha
d'un fils , qui fut baptifé le même jour
dans l'Eglife Paroiffiale de Saint Sulpice , & nommé
Charles -Emmanuel.
Le 10 Novembre , la Princeffe de Salm -Kir
bourg eft accouchée à Paris d'un fils , qui fut
tenu fur les Fonds dans l'Eglife Paroiffiale de Saint
Sulpice , par le Prince Louis de Salm - Salm , &
par la Princeffe de Soubize , & qui a été nommé
Louis - Victor. Voyez fur la Maifon de Salm les
Tablettes hiftoriques , part . V. pag , 154 .
La Ducheffe de Montmorenci accoucha le 17
Novembre d'une fille , qui fut baptifée le 18 dans
P'Eglife de Saint Euftache , & qui a été nommée
Charlotte-Anne-Françoiſe , ayant été tenue fur les
1 v
202 MERCURE DE FRANCE.
Fonds le Prince de Tingry , au nom du Doc
de Luxembourg , & par la Préfidente de Senozan.
par
Le 21 , la Comtefle de Noailles eft accouchée
d'un fils , qui a d'abord été nommé le Marquis
d'Arpajon , & qui porte aujourd'hui le titre de
Prince de Poix , depuis la mort de fon frere aîné..
Le 11 Septembre dernier , M. Jofeph- François-
Xavier de Seyftres , Marquis de Caumont , fils
de feu M. Jofeph de Seyftres , Marquis de Caumont
, & de Dame Marie- Elifabeth de Doni ,
époufa au Château de Bien- Affis , près de Cler
mont en Auvergne , Demoiselle Marie- Anne.Geneviève
de Montboiffier Beaufort - Canillac , fille
de M. Philippe Claude de Montboiffier Beaufort-
Canillac , Lieutenant Général des Armées du
Roi , Capitaine Lieutenaut de la feconde Compagnie
de la Garde de Sa Majefté , & de feue
Dame Marie- Anne- Genevieve de Maillé- Brezé. La
Maifon de Montboiffer est trop connue pour
qu'il foit néceflaire d'en pailer. Le Marquis de
Caumont qui donne lieu à cet article , eft l'aîné de
la Maifon de Seyftres , originaire du Dauphiné, &
établie depuis l'an 1441 dans le Comtat Venaiffin,
où elle poffede la Terre de Caumont . Il a deux
freres, (çavoir Louis Auguftin Cafimir de Seyftres ,
Comte de Lyon , & Olivier-Eugene François de
Paule de Seyftres , reçu Chevalier de Malte de minorité
. La, Maifon de Seyftres qui eft connue depuis
l'an 1200 , a donné des Chevaliers à cet Ordre
depuis l'an 1398 jufqu'à préfent.
Le 22 , M. Jacques de la Roche , Marquis de
Genfac , fut marié dans l'Eglife de la Paroifle de
Saint Sulpice , à Demoiselle Anne - Jeanne - Amable
de Caulet de Grammont fille de M. Jean-
Georges de Caulet , Marquis de Grammont ,
>
JANVIER. 1755. 203
Lieutenant Général des Armées du Roi , Lientenant
d'une des quatre Compagnies des Gardes du
Corps , & Gouverneur de Mezieres & de Charleville
; leur Contrat de mariage avoit été figné le
15 par leurs Majeftés.
Le 2 Octobre , M. Louis , Vicomte de Noé ,
Chambellan de M. le Duc d'Orleans , Lieutenant
des Vaifleaux du Roi , époufa Demoifelle Magdelaine
Elifabeth Flavie de Cohoine de la Palun
filc de M. Louis- Alexandre de Coborne de la
Palun , Baron de Cohorne , & de Dame Jeanne-
Lucréce de Silvecane de Camaret.
La Maiſon de Noé eft une des plus anciennes.
du Languedoc ; elle tire fon nom du Château de
Noé , dans le Diocéfe de Rieux , & fait remonter
fon origine à Gautier , Seigneur de Noé , qui fuivant
une Genealogie imprimée , avoit épousé en
1100 Jeanne de Goût , fille d'Aimeric de Goût ,
Seigneur de Rouillac , & duquel defcendoit au
onzième degré , Jean , Seigneur de Noé , qui en
1316 rendit hommage à Pierre Raymont , Comte
de Cominges , pour les Terres de Saint Ferreol
& de Samaran. l'époufa Andriote de Pallés , qui
fut mere de Jean II , Seigneur de Noé , allié en
1398 à Bray de Orbellan , dont il eut entre autres
enfans Bernard & Hugues de Noé. Celui ci fur
inftitué Premier Ecuyer du Corps , & Maître de
Ecurie du Dauphin de Charles , qui fut depuis
le Roi Charles VII , & rendit de grands fervices
à ce Prince , qui le fit Capitaine du Château de
Roquemaure , en Languedoc , & le gratifia de
plufieurs pentions. Bernard , frere aîné de Hu
gues continua la lignée , il epoufa en 1443 , Mifene
Ifalguer , laquelle inftitua pour fon héritier
par fon teftament du 3 Juillet 1483 , fon fils aîné,
Menaud , Seigneur de Noé , de Savere , d'Au
Isvi
204 MERCURE DE FRANCE
dars , de Fauga , de Montefquieu , de Samarang
&c. Celui- ci , qui tefta le 17 Janvier 1504 , avoit
été allié en 1480 , à Jeanne de Voifin de Blagnac ,
mere de Jean , Seigneur de Noé , troifiéme du
nom , qui fe maria à Eleonore de Mauleon ; leur.
fecond fils , Roger , Chevalier de l'Ordre du
Roi , devint par la mort de Gaillar fon frere aîné;
Seigneur de Noé & de l'Ifle , une des Baquatre
ronies de Armagnac , qui donne féance dans le
Choeur de l'Eglife Cathédrale d'Auche , après les
Dignitaires,& avant les Chanoines , il époula le 16
Janvier 1541 , Françoife de Banque , elle fut mere
de Geraud , Seigneur de Noé & de l'Ifle , Capi
taine de Cavalerie , allié le 11 Juin 1574 à2 Ca
therine de Narbonne , de laquelle nâquit Urbain ,
Chevalier Seigneur de Noé , de l'Ifle , &c. Séné→
chal & Gouverneur des quatre Vallées d'Aure ,
de Magnoux , de Neftez & de Baroufle , dignité
qui a été depuis comme héréditaire dans la famille
, Meftre de Camp d'un Régiment d'Infan
terie , & Capitaine de cinquante hommes d'at
mes. Ce dernier tefta en 1643 , & laiffa de Marie:
de Mauleon , entre autres enfans , Louis , Sei
gneur de Noé , Baron de l'Ifle , marié le 8 Octobre
1625. à Gabrielle de Raade , dont il eut pour
fils aîné, Roger , qu'il inftitua fon héritier, Roger
- époula en 1666 Marguerite du Pouy de Mari
gnac , qui le rendit pere de Marc Roger de Noë,
Baron de l'Ifle , Sénéchal & Gouverneur des
quatre Vallées , &c. Brigadier des armées da
Roi en 1719 , décédé le 13 Octobre 1733 ; il avoit
épousé le 2 Mai 1714 , Charlotte- Marguerite Colbert
de Saint Mars , fille de François Colbert ,
Seigneur de Saint - Mars , Capicaine de Vaiffeau ,
& Charlotte-Reine de Lée ; de ce mariage ,font,
nés,
*
JAN VIER . 1753. 20
1. Jacques Roger de Noé , Baron de l'ifle ,
Capitaine dans le Régiment Dauphin , Cavalerie ,
matié en 1746 à Jacquette de la Jonquiere , Fille.
du Chef d'Efcadre , dont il a deux filles .
2. Louis , dit le Vicomte de Noé , qui a don
né lieu à cet article.
3. Marc-Antoine , Grand Vicaire de l'Archevêché
d'Albi .
!
4. Dominique , Cadet de Marine..
& 5.6 °. 7° . Trois filles , dont une Religieufe ,
une autre mariée à Jacob de Labaï , Marquis de
Viella.
Marc- Roger avoit pour frere cader , Louis,
Comte de Noé , qui avoit époulé Anne- Elizabeth ,
de Breda ,,& en a laiffé ,
1º. Louis , Comte de Noé , Capitaine de Cavalerie
.
2. Anne- Charlotte de Noé. Voyez l'Hiſtoiredes
Grands Officiers , Tom. VIII . pag. 172. & less
Tablettes hiftoriques , cinquième partie , pag.
312 .
Quant à la famille de Cohorne , elle eft origi
naire de Suéde , & établie à Avignon depuis trois :
cens ans . Pierre de Cohotne , d'une noble & an--
cienne race de ce Royaume , étant tombé dans la
difgrace de fon Prince , fe retira à Rome , & fit.
connoiffance avec le Cardinal de la Rovere
pour lors Archevêque d'Avignon , qui l'engagea .
à s'établir dans cette Ville , où fa postérité s'eft
foutenue jufqu'à ce jour avec diftinction . Voyez
PHiftoire de la Nobleffe du Comtat d'Avignon ,,
tom . I. pag. 351.
Le 10 Octobre , M. Louis François René de
Virieu , fils de M. François , Marquis de Virieu ,.
& de Dame Madelaine- Jeanne Louife - Lucrece
de la Tour-du-Pin de Montauban , épouſa Demoi206
MERCURE DE FRANCE.
felle Armande- Urfule du Bouchet de Sourches de
Montforeau , fille de M. Louis du Bouchet , Matquis
de Sourches , Comte de Montforeau , Lieutenant
Général des Armées du Roi , Prevôt de
' Hôtel de Sa Majeſté , & Grand Prévôt de France
, & de Charlotte- Antoinette de Gontaut de
Biron .
Anne- Léon de Montmorency , Premier Baron
Chrétien de France , Chevalier des Ordres du
Roi , Lieutenant Général des Armées de Sa Majefté
, & Chevalier d'Honneur de Madame Ade-,
laïde , veufde Dame Anne-Marie- Barbe de Ville ,
fut marié le vingt troifiéme dans la Chapelle du
Curé de Saint Sulpice , à Dame Marie - Madelaine.
Gabrielle Charette de Montebert , veuve en fecondes
nôces de Henri- François de Breteigne ,
Comte de Vertus & en premieres de M. de
Serent de Keircili ,
"
Michel - Jofeph , Duc de Bournonville , Grand,
d'Elpagne de la premiere claffe , Chevalier de l'Or
dre de la Toifon d'Or & de celui de Saint Jan
vier , Gentilhomme de la Chambre du Roi , Capitine
Général des Armées de Sa Majefté , & Capitaine
de la Compagnie Flamande des Gardes du
Corps , mourut le deux Octobre , âgé de 80 ans.
Meffire N. de Mefplés de Saint- Armant , Abbé
de l'Abbaye de Perignac , Ordre de Citeaux ,
Diocèfe d'Agen , & Vicaire Général de l'Evêché
d'Oleron , mourut le 6. au Château de Granges
, dépendant de fon Abbaye , dans la fcixantedeuxième
année de fon âge .
Meffire Jean Tachererau de Baudri , Doyen de
P'Eglife Collégiale de Saint Martin de Tours , &
Abbé de l'Abbaye de Fontaine - lès - Blanches , Ordre
de Citeaux , Diocèle de Tours , mourut en
cette derniere Ville le 11. âgé de
74: ans.
Anne - Magdeleine Françoile- Auguſtine da
JANVIER 1753. 207
Roflet de Fleury ,fille d'André- Hercule de Roffet,
Duc de Fleury , Pair de France , & d'Anne- Françoife
d'Auxy de Monceaux , Dame du Palais de
la Reine , mourut le 12 en cette Ville dans le Monaftére
des Dames de Sainte Marie , âgée d'envi
con 5 ans.
Meffire N. de Michel , Abbé de l'Abbaye del'Eſcal
- Dieu , Ordre de Citeaux , Diocèſe de Tar
bes , eft mort à Grenoble le 12 , âgé de 76, ans.
Meffire François Richer d'Aube , Maître des Requêtes
Honoraire & qui avoit été Intendant des .
Généralités de Caen & de Soiffons , eft mort le
12 , dans la 65 année de fan âge.
Le 13 , Meffire Charles -Jean Baptifte- Auguftin.
de Berfino lliers, Confeiller du Roi en tous fesConfeils,
Maître des Requêtes ordinaire de fon Hôtel
& Membre de l'Académie des Belles - Lettres d'Amens
, eft décédé chez M. Berfia ton oncle , rue
de Richelieu , & a été inhumé le lendemain à S.
Eustache . Il avoit été auparavant Confeiller au
Grand- Confeil , & Grand Rapporteur en la gran
de Chancellerie de France . Le 11 Mars dernier it
avoit époulé N. Dufreine , fille de Meffire Vincent
Dufresne , Président Tretórier de France de la
Généralité de Caen .
Le 1s eft décédé dans la 1 année de fon âge.
Meffire Nicolas Megret de Serilly , Maître des
Requêtes Honoraire , Intendant de la Province
d'A- face
Meffire Pierre Balthazar de Fogaffe , Marquis
de la Baftie ci devant Envoyé extraordinaire du
Roi à la Cour de Florence , mourut à Avignon
le 20 , dans la 89 année de fon âge . Il eft hu
mé dans le Cloître des Récolets de la même Ville
, où eft le tombeau de fes Ancêtres .
Dame Marie Charlotte- Eugénie de Eiennes ,
208 MERCURE DE FRANCE.
Epoufe de Melfire Edouard Colbert , Comte dè
Maulévrier , mourut le 20 en couches .
Meffire Charles - Léonce Octavien d'Anthelmy ,
Evêque de Graffe , Abbé de l'Abbaye de Chignan ,
Ordre de S. Benoît , Diocèſe de St Pons , & de
celle de S. Honorat de Lerins , même Ordre ,
Diocéfe de Graffe , mourut à Grafle , le 21 dans
la 86 année de fon âge.
Meffice de l'Efcure , Vicaire Général de l'Evêché
de Luçon ; Abbé de l'Abbaye de Pontron ,
Ordre de Citeaux , Diocéle d'Angers , & Prieur
Commandataire du Prieuré de S. Michel de l'Ef .
cure , Diocèse d'Alby , mourut à Luçon le 20 âgé
de 66 ans:
Meffire Alexandre- Jacques- Pierre le Gendre ,
Marquis de Collande , Brigadier des Armées du
Roi , & Meftre de Camp du Régiment Royal
Piémont , Cavalerie , eft mort le premier No.
vembre en fa Terre d'Elboeuf , âgé de 27 ans .
Le 2 Meffire Paul de Grivel Comte d'Ouroy,
eft mort dans la 78e année de fon âge , & a
été inhumé le lendemain à Saint Sulpice fa Pa
roifle.
Meffre N. de Saint Marfal de Conros , Abbé
de l'Abbaye de Montperoux , Ordre de Câteaur,
Diocèle de Clermont , eft mort à Clermont , âgé
de 56 ans.
Meffire N. de Leftocq , Doyen des Docteurs
de la Maifon de Sorbonne , Abbé de l'Abbaye
de Saint Acheuil , Ordre de Saint Auguftin , Dio
cèfe d'Amiens , & ci -devant Vicaire Cénéral du
même Diocèfe , eft inort à Paris le 4 , âgé de
88 ans.
Dame Françoife- Angélique Sanguin du Roalliez
, veuve de Meffire Nicolas- Alexandre le Cor
dier , Marquis de Torcy, Lieutenant Général des
JANVIER. 1753. 200
Armées de Sa Majeſté , eft morte à Paris le 6 ,
âgée de 80 ans.
Meffire N de Malherbe , Chanoine de l'Eglife
Cathédrale de Senlis , & Abbé de l'Abbaye de S..
Crêpin en Chaye , Ordre de Saint Auguftin , Congrégation
de France , Diocèfe de Soiffons , eft
mort à Senlis le 10 , dans la 78 année de fon âge..
Marie-Jeanne Auberi de Vaftan , Veuve d'Atmand
de Bethune , Comte d'Oival , Prince d'Enrichemont
, mort le 23 Janvier 1737 , mourut le
12 , dans la 49e année de fon âge. Le Comte
d'Orval étoit le quatrième fils de François de Bethune
, Duc d'Orval , fils puîné de Maximilien
de Bethune , Duc de Sully , Prince d'Enriche
mont & de Boifelle , Pair & Maréchal de France !
Chevalier des Ordres du Roi , Grand - Maître de
FArtillerie , & Sur - Intendant des Finances.
Meffire Jean- Claude -Uibin d'Ifara de Fraiffinet
, Marquis de Valady , mourut dans une de
fes Terres du Gevaudan le 15 Novembre , âgé
de 43 ans.
Anne-Marie Beuzelin de Bofmelec , Ducheffe
Douairiere de la Force , mourut le 16 âgée de 84
ans. Elle étoit Veuve de Henri- Jacques Nompar
de Caumont , Duc de la Force , Pair de France ,
mort le 20 Juillet 1726.
Daniel François - Marie , Marquis de Noailles ,
Chevalier- né de l'Ordre de S. Jean de Jérufalem ,
eft mort à Paris le 26 , âgé de deux ans & 5 jours.
Il étoit fils du Comte de Noailles , Grand d'Efpagne
de la premiere Claffe , Lieutenant Général
des Armées du Roi , & d'Anne - Claude - Louiſe
d'Arpajon , Grand - Croix de l'Ordre de S. Jean
de Jérufalem.
Alife Tranquille de Clermont Tonnerre , épouse:
de Meffire Claude de Clermont , Comte de Mon
210 MERCURE DE FRANCE.
toifon , Capitaine- Lieutenant de la Compagnie
des Chevaux Legers d'Anjou , eft morte le 28
âgée de 27 ans . La Comteffe de Clermont - Montoifon
étoit Dame du Palais de la Reine.
Dame Marie- Anne Polart de Villequoy , épouse
de Meffire Gafpard- Moyfe de Fontanicu , Con.
feiller d'Etat Ordinaire , Intendant & Controlleur
Général des Meubles de la Couronne , mourut
à Paris le 6 Décembre , âgée de 48 ans,
Meffite. N. de Roquepine , Abbé de l'Abbaye
Royale de S. Nicolas, Ordre de Saint Benoît , Con
grégation de S. Maur, Diocèle d'Angers. & Prieur
Commandataire du Prieuré de la Haye - aux- bonshommes
& de fon Annexe , Ordre de Grammont,
mêne Dio èle , mouru : à Paris le 7 de Décem•
bre , dans la 92 année de fon âge . Il étoit ti
tulaire de fon Abbaye depuis 1692 .
Meffire Paul de Malvin de Montazet , Aumo.
nier de la Reine , & Vicaire Général de l'Evêque
d'Autun , mourut le 15 Novembre à Paris,
Le 14 du mois de Décembre 1752 , eſt morte
en Provence , Marie Thereſe d'Oraiſon , veuve
depuis 17 : 7 da Marquis de Valbelle , Lieutenant
de Roi de Provence ,
En cette pieufe & illuftre Dame finit la Maiſon
d'Oraifon : il refte de fon fils André Geoffroi de
Valbelle mort en 173 , & de Marguerite Delphine
de Valbelle de Tourves ,aujourd'hui fa veuve
; le Marquis de Valbelle, Enseigne des Gendar
mes de la Garde ; le Comte de Valbelle , Colonel
du Régiment de Berri , & N. de Valbelle , Epouſe
du Marquis de Caftellanne Majaftres.
t
0
C
JANVIER. 1753. 218
REPONSE
A M. Courpier , Médecin à Londres , par
M. Fefte , ancien Chirurgien major de la
Marine , au département de Toulon ,
penfionné du Roi.
MONSIEUR , pour répondre à la demande
que vous me faites , au fujet de quelques perfonnes
qui fe fervent du nom de M. Daran , dilant
qu'ils font en correfpondance avec ce Chirurgien,
& qu'ils reçoivent de lui les remédes dont ils fe
ervent , & dont les fuccès font cependant bien.
ifferens de ceux qui font la réputation ; il a fallu
ue je me tranfportaffe chez M. Daran , pour lui
emander le caractére diftinctif auquel on peut
econnoîtte fes Employés dans les Pays Etrangers ..
I m'a répondu que ceux à qui il confioit l'admiiftration
de fes remédes , étoient des Chirurgiens
ont la probité & la capacité luétoient connues
u bien atteftés par des perfonnes irréprochables;
'il exigeoit que ces Chirurgiens vinilent à Paris.
our s'inftruire de la maniere d'appliquer fes bou-
Res & de la conduite qu'il faut tenir dans les difféas
cas qui fe préfentent ; que lorsqu'il voyoit
u'ils étoient fuffisamment inftruits , il faifoit des
ɔnventions avec eux , & leur donnoit un certifi
it figné , par lequel il déclaroit leur avoit confié
adminiſtration de fes remédes . Il m'a fait voir
me lifte des differens Chirurgiens qui fe fervent
- fes remédes dans les Pays Etrangers . Je l'ai prié
e confentir que je la rendiffe publique ,étant peradé
que je ne pouvois pas rendre un meilleur
212 MERCURE DEFRANCE.
fervice à ceux qui ont le malheur d'être atteints de
eette maladie , que de leur faire connoître ceaz
qui peuvent fûrement les en délivrer ; par - là vous
ferez vous- même en état de pouvoir réfuter ceux
qui s'annoncent fauffement être envoyés par ce
Chirurgies . Voici la lifte de fes Envoyés dans les
Pays Etrangers .
MM, Lagarde à S. Domingue , Bellecouche
Leogane , Belle au Fort S. Pierre aux Ifles , Hove
à la Jamaïque , Cauvane aux Ifles Ste Cathrine,
Caſtel à la Barbade , Tomkyns à Londres , Majou
à Berlin , Rogallxy à Vienne en Autriche , Sanchez
à Naples , Henry Nicols à Lisbonne Guya
à Geneve , Carpfer à Hambourg , Cornitins à Hef
fe Caffel , Gafparwitz à Bienne en Suiffe Loyfen
à Liége , Hyacinthe chez M. de Vieuxpignon ,
Négociant à Goa aux Indes Orientales. Tou
ceux qui ne font point portés dans cette lifte ,
qui difent être envoyés par M. Daran , avoir de
meuré chez lui , & y avoir travaillé ou tenir fot
reméde de lui , font des impofteurs qui veule
tromper le Public . Comme il peut facilement ar
river que M. Daran vienne par la fuite à êne
correfpondance avec d'autres Chirurgiens , vou
vous fouviendrez de ce que je vous ai dit plo
haut , qu'ils doivent produire un certificat e
bonne forme , figné de lui. Il a auffi des Chiru
giens dans les principales Villes du Royaume, ave
qui il eft en correfpondance , & à qui il envoy
fes remédes , dont je ne vous parle pas , attend
qu'on les connoît affez dans les Villes où ils fon
Je ne vous dirai qu'un mot fur votre feconde de
mande : vous defirez ſcavoir s'il eft vrai , comm
quelques-uns le prétendent , que le reméde de
M. Daran ait été découvert & rendu public . Vou
concevez facilement qu'on ne peut le vanterd
JANVIER. 1753. 213
oir découvert un reméde que lorsqu'on peut faire
omparaifon. Or M. Daran n'a point donné la
ampofition de fon reméde ; il n'eft donc pas pofble
d'agir par comparaifon. Jufques à préfent
eux qui ont traité ces maladies par des voies difrentes
de celle qu'employe M. Daran, n'ont pas
ouvé la bonté de leur méthode ainfi qu'a fait ce
hirurgien. Il eft donc conftant que fon reméde
eft point découvert , & que M. Daraa n'ayant
int confié fon fecret , perfonne n'a pu le divul
Fer ; d'ailleurs fi cela étoit, il n'auroit point un fi
and nombre de malades qu'il a actuellement
ez lui ; j'ai été moi - même témoin de la bonté
fa méthode . Un Gentilhomme du Languedoc
ant adreffé à lui par mon confeil , dans un étap
me paroiffoit defefpéré , il avoit le périnée &
crotum criblés de cinq fiftules , par lesquelles
erdoit toute fon urine , le bord extérieur de
fiftules étoit calleux & relevé en cul de poule ;
anal de l'urethre étoit tellement bouché , qu'à
e pouvoit- on y faire entrer un pouce de fonobftruction
qui s'étendoit jufques vers la racine
zland , il a été guéri à mon grand étonnement,
l'efpace de trois mois , & je l'ai vu long- tems
s jouiffant d'une bonne fanté. Je crois avoir
famment fatisfait à toutes vos queftions , du
as ne devez- vous pas douter du defir que j'ai
épondre à vos intentions.J'ai l honneur d'être
Paris ce premier Dicembre 1752 ,
214 MERCURE DE FRANCE.
CERTIFICAT , qui confirme les effets
Jurprenans des Gouttes de Madame la Ge-
J
nérale la Mothe.
E fouffigné, certifie que mon époufe s'eſt trouvée
attaquée d'une colique , avec des douleurs
dans les reins & dans les côtés avec fluxion de poi
trine , lefquelles ne la quittoient point depuis
une couche qu'elle a fait en Juillet 1748 ; fon lait
s'étant répandu , lui caufa toutes ces douleurs
aiofi que des rougeurs fur la face qui formoient
comme des dartres très- incommodes.
Au mois de Décembre 1751 , les douleurs ont
fi fort augmenté , qu'elle a paflé quatre jours & 4
nuits fans d'autre attitude que celle d'être fur fon
féant , & jettant des cris caufés par la violence
du mal. Après avoir confulté inutilement un Chil
rurgien Juré qui ne voulut pas l'entreprendre ;
dans cette circonftance , j'ai eu recours aux Gou
tes de Madame la Generale la Mothe , qui a eu la
bonté de m'en donner une demie - bouteille , de A
laquelle j'ai fait prendre à mon époule vingt- cinq
goutes dans environ deux cuillerées d'eau. Trois
heures après il lui a pris une fueur légere à laquel
le a fuccédé un débondonnement d'humeurs plus
abondant que n'avoit pu faire aucune médecine .
Dans le moment elle a été en état de changer
d'attitude , & a fenti beaucoup moins de douleurs
. Elle a rendu des matieres qui paroilloient
n'être que du lait corrompu . Le lendemain je lui
fis prendre vingt- cinq goutes reftantes , & aprè
peu de jours elle s'eft trouvée parfaitement réta
blie . Ses rougeurs fe font diffipées fans autre rem
de , pas même la faignée ; en foi dequoi j'ai fi
gné le préfent Certificat. A Paris , ce 3 Janvie
1752. Šigné , AUDIBERT CARRET.
EJANVIER.
1753. 115
APPROBATION.
Jet ,ieMercure de France, au mois de Jan-
'Ai lu , par ordre de Monfeigneur le Chance-
>
vier. A Paris , le 9 Janvier 1753.
PIECES
LAVIROTTE.
TABL E.
IECES FUGITIVES en Vers & en Profe .
Le bandeau de l'Amour , Fable .
Reflexions diverſes ,
3
S
A mon ami Girard , fur fa nouvelle fortune. Epitre
,
Autre à M. de S. Paul ,
Le Singe Poëte , Fable ,
A M. Dupleix , à l'occafion d'un préſent ,
Impromptu au même ,
27
29
32
& c .
34
35
A M. Dupleix , pour le premier jour de l'an
1752 ,
A Madaine Dupleix , le même jour ,
A Philis . fille de Madame Dupleix ,
Couplers à la même ,
36
37
38
39
Extrait de Semiramis , Tragedie lirique de Métaſtaſe
,
Epître à M. de Vaumalle ,
40
106
Seconde Lettre d'une Dame à l'Auteur du Mercure
, fur la prévention , 110
Mots de l'Enigme & des Logogriphes du fecond
113
114
115
Volume de Décembre ,
Enigme ,
Logogriphes ,
2416
Nouvelles Littéraires ,
Beaux-Arts ,
140
Avis au fujer de la Chapelle des Enfans Trouvés , -
142
144
145
Extrait des Heraclides , Tragédie de M. Mar-
Chanfon ,
Spectacles ,
montel ,
Extrait du Jalouxcorrigé ,
Concert Spirituel ,
C Concerts & Comédies à la Cour ,
ibid.
164
176
177
182 Nouvelles Etrangeres ,
France , nouvelles de la Cour , de Paris , & c . 188
Bénéfices donnés ,
Arrêts notables ,
Naiflances , mariages & morts ,
195
196
201
Réponse à M. Courpier , Medecin , à Londres ,
& c.
218
Certificat qui concerne les Gouttes de Madame la
Generale la Mothe , 214
La Chanson notée doit regarder la page 144-
De l'Imprimerie de J. BULLOT.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ
FEVRIER . 1753 .
AU
ROI
LIGIT
UT
SPARGAT
2
Chez
Papillon
is no sonderlickok di
A PARIS ,
La Veuve PISSOT , Quai de Conty?
à la defcente du Pont- Neuf.
CHAUBERT , rue du Hurepoix .
JEAN DE NULLY , au Palais.
DUCHESNE , rue Saint Jacques,.
au Temple du Gout.
M. DCC. LIII.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
A VIS.
'ADRESSE du Mercure eft à M. MERIENL
Commis au Mercure, rue des Foffez S. Germain
'Auxerrois , au coin de celle de l'Arbre-jec , pour remettre
à M. l'Abbé Raynal.
Nous prions très-inflamment ceux qui nous adreffe
ront des Paquets par la Fofte , d'en affranchir le port ,
pour nous épargner le déplaifir de les rebuter , & à eux
celui de ne pas voir paroure leurs Ouvrages.
Les Libraires des Provinces ou des Pays Etrangers ,
qui fouhaiteront avoir le Mercure de France de la presmiere
main, plus promptement , n'auront qu'à
écrire à l'adrefle ci-deſſus indiquée .
On l'envoye auffi par la Pofte, aux perſonnes de Province
qui le defirent , les frais de la pofte ne font pas
confiderables.
On avertit auffi que ceux qui voudront qu'on le porte
chez eux à Paris chaque mois , n'ont qu'à fairefçavoir
leurs intentions , leur nom & leur demeure audit fieur
Merien,Commis au Mercure, on leur porterale Mercure
très exactement , moyennant 21 liur s par an , qu'ils
payeront , fçavoir , 10 liv.. 10f. en recevant leſecond
volume de Juin , & 10 l . 10 f. en recevant iejecond
volume de Décembre. On les fupplie inftamment de
donner leurs ordres pour que ces payemens foient faits
dans leurs tems
On prie auffi les perfonnes de Province , à qui on
envoye le Mercure par la Pofte , d'étre exactes à faire
payer au Bureau du Mercure à la fin de chaque femeftre
, Jans cela on feroit hors d'état de foutenir les
avances confidérables qu'exige l'impreffion de ce
ouvrage.
On adreffe la méme priere aux ›Libraires de Province.
On trouvera le fleur Merien chez lui les mercre
dı , vendredi ., & famdi de chaque femaine.
PRIX XX X. SOLS.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
FEVRIER 1753 .
********
PIECES FUGITIVES ,
en Vers & en Profe.
L'ORIGINE DES FABLES ,
P
ALLEGORIE.
OURQUOI Toujours en guerre avec
la verité ?
Difoit un jour la fageffe au menfonge ;
D'où vient le chagrin qui vous ronge
Ne peut- on pas faire un traité
Qui rende l'un à l'autre utile ?
Le menfonge en détours fertile
Pique , remue , agite & pénétre le coeur.
A ij
4
MERCURE DE FRANCE.
C'eſt un poiſon dont la douceur
Excite des défirs l'agréable impoſture :
C'eft un pinceau délicat , mais trompeur ,
Qui donne à chaque objet une vaine couleur ,
Et la teinte de la nature.
La vérité fevere est trop prompte à blâmer :
Elle n'a d'autre ton que celui du reproche ;
C'est un maître qui gêne , & dont on craint l'approche.
Qui fçait plaire aux mortels doit feul les réfor
mer.
O vous donc arbitre des graces ,
Vous , riyal des plaifirs , pere de l'agrément ,
Fils aimable de l'enjoûment ,
Couronnez-vous des fleurs qui naiffent fous vos
traces ,
Menfonge féduifant , augmentez vos attraits ,
Et fur l'homme épuisez vos traits .
Mais dépofez du fiel le coupable artifice ,
Et de concert avec la verité ,
.
Ramenez l'homme à la juftice,
Offrez - lui l'emblême du vice
Dans le miroir de la réalité.
Elle dit : le menfonge attentif à lui plaire
Vole fur l'aile du miftere
Vers ce temple brillant , dont la vive clarté
Annonce ton fejour , augufte vérité.
Il entre ; à fon afpe&t tes yeux s'ouvrent aux larmes
:
FE VRI E R. 1753 .
Ne craignez rien pour vos autels :
Je viens , dit-il , vous parer de mes charmes ,
Pour mieux féduire les mortels.
Que votre éclat trop vif s'éclipſe dans mes om
bres ,
coeurs.
Ne percez qu'à travers de mes nuages fombres ,
J'amorcerai les fens , vous gagnerez les
La vérité fourit à ce difcours Aateur,
Son front eft éclairé des rayons de la joye ,
Un doux faififlement dans les yeux fe déploye ,
Le menfonge l'embraffe , & cet heureux tranſport
Eft fignalé par leur accord.
Dès ce jour fortuné [ ceci n'eft point un fonge I
Poëtes , Orateurs eurent recours au fard :
Malgré l'illufion on fou efprit fe plonge ,
Le Philofophe altier n'en dédaigna pas l'art ,
Et de la vérité déploya l'étendart ,
Sous les aufpices du menfonge.
A Condom , par M. Bl …….
de l'Oratoire.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
***** *****
CINQUIEME LETTRE
D'UN PRUSSIEN ,
A M. l'Abbé Raynal , fur la Littérature
Allemande.
UN des plus grands inconvéniens des
Langues vivantes eft affûrément ,
Monfieur , le changement perpétuel à quoi
elles font fujettes ; elles deviennent avec
le tems tout- à- fait méconnoiffables par un
rafinement qui nous prive de bien des tré
fors anciens , que les modernes ofent fou
vent s'approprier . Les Auteurs qui ont
écrit dans des Langues mortes , font à l'abri
de ces injures , & s'ils font moins lus
& moins connus , ils ont du moins l'efpérance
de faire parvenir leurs ouvrages à
la postérité la plus reculée, La Langue Allemande
a été fujette à ce malheur plus
qu'aucune autre ; elle a changé de caractéres
ainfi que d'expreffions. Dans ces anciens
tems couverts d'obſcurité , la Langue des
Germains avoit , au rapport de Cafaubon,
( a ) beaucoup d'analogie avec la Langue
Grecque , les caractéres même étoient
grecs : ceux - ci furent en uſage juſqu'au V.
( a ) De Linguis 1. IV . pag. 135.
FEVRIER. 1753. 7
fiécle , où les caractéres gothiques prirent
la place des anciens , & ces derniers furent
remplacés par les caractéres latins fous le
régne de Charles-Quint . Orfride fut le premier
qui s'en fervit ( b ) pour faire copier
l'Evangile. La Langue allemande depuis le
V. fiécie jufqu'au tems de Charles - Quint ',
fut appellée Teutone. Le XVI fiècle a
enfin vu naître des caractéres plus réguliers
& plus conformes à la prononciation ,
on les a confervé jufqu'ici . On auroit dû
fe fervir plûtôt de lettres particulieres ,
parce que des caractéres ufités dans d'autres
pays ou dans d'autres langues caufent
toujours des embarras que ceux- là fentent
bien qui fçavent plus d'une langue .
On prétend aujourd'hui que la Langue
Allemande commence à fe perfectionner.
left certain qu'elle a fouffert des chan
gemens confidérables : on a eu raifon de la
parger des mots étrangers dont elle s'étoit
chargée depuis so ans : & il eft à fouhaiter
qu'on s'en tienne à la pureté & à l'élégance
, que l'on remarque dans les ouvrages
de Luther , Théologien auffi éloquent que
vif & emporté.
Mais laiffons , Monfieur , ces remarques
pour en venir aux grands hommes du quin-
(b ) Acta litteraria ex MSS . eruta , Autore B.
G. Struvio pag 37. &ſuiv.
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE.
ziéme fiècle. Il eft jufte de paffer legere
ment fur des articles peu intéreffans pour
ceux qui liront cette lettre.
Thomas Hamercken à Kempis , connu
par le livre de l'Imitation de Jefus- Chriſt ,
naquit à Campen ( dont il reçut le furnom
d'à Kempis ) en 1380 , & mourut en 1471
Procureur du Couvent de Sainte Agnès ,
près de la Ville de Zwoll. Il donna fon
nom de Baptême aux Chanoines Réguliers
de l'Ordre de S. Auguftin. La pureté
de fes moeurs n'eft pas le feul éloge qu'il
mérite. On le dit Auteur d'un Livre trèsbien
écrit ; & que le célébre Corneille a traduit
, mais tout le monde n'en convient
pas. Quelques -uns ont attribué cet ouvra
ge à S. Bernard ; mais comme il y eft parlé
de S François , qui vécut près de So ans
après , on a bientôt abandonné cette opinion.
D'autres ont cru que Gerfon , Chancelier
de l'Univerfité de Paris , en étoit
l'Auteur ; mais comme il paroit par l'ouvrage
même qu'il a été composé par un
Moine , cette idée n'a pas eu beaucoup de
partifans. D'autres encore fe font imaginés
que Jean Geffen ( c ) , Moine del'ordre
S. Benoit, l'avoit compofé . Nous avons un
petit Traité du R. P. François Delfean
(c) Geffen , ou de Geffate. ! l vécut vers le milieu
du XIII . fiécle .
FEVRIER. 1753. ୭
(d ) en faveur de ce dernier , & le fçavant
Mabillon ( e ) en a donné un pour défendre
ce fentiment contre les objections de
quelques Sçavans . Ce ne fut qu'en 1604 ,
qu'on commença à douter fur le vérita
ble Auteur de l'Imitation de J. C. , & le
premier qui le fit , fut un Efpagnol (ƒ) .
H s'est trouvé des Sçavans , qui ont cherché
un expédient peu vraisemblable , pour
accorder le furprenant qu'il y a à voir le
nom d'un homme pendant fi long- tems à
la tête d'un ouvrage dont il n'eft pas l'Auteur
, en prétendant que Thomas à Kempis:
n'eft qu'un compilateur de plufieurs paffages
pieux , qui avoient été écrits avant
lui , & aufquels il avoit donné un certain.
ordre , & ajoûté le dernier Livre . C'eft
une conjecture qui n'eft fondée fur aucune
raifon. La grande quantité de Germanif
ines (g ) , qui fe trouve dans l'Imitation:
( d ) C'est une espéce de préface qui fe trouve
àla tête de l'Imitation de J. C. , édition de Paris-
1674.
( e ) Dans fes animadverfiones ad vindicias Kem
penfes , Paris 1677.
(f) Dans un Traité qui a pour titre , Appare
jos para adminiftrar el facramento della penitentia ,
voy. les Acta Eruditorum de Leipfig. 1725 p. 416 ..
(g) Voyez-en la preuve dans le Silloge differta
tionum de M. Heuman , tom. 1. par . HI . Diff. IX.
Rag: 749
Alw
10 MERCURE DE FRANCE.
de 7. C. femble faite pancher la balance
pour Thomas à Kempis . Quoiqu'il en foit ,
il s'en eft fait plus de 200 éditions , foit de
l'original , foit des traductions : il a été traduit
en François , en Anglois , en Eſpagnol
, en Danois , en Allemand ', en Arabe
, en Poloncis , en Italien , en Chinois ,
en Slavon , en Suédois , en Grec , en He.
breu , en Hongrois , &c. ( h ) .
ge
George Purbach naquit dans un Villafur
les frontieres de l'Autriche & de la.
Baviere en 1423 , & mourut en- 1462.
C'eft un des plus grands génies , que l'Allemagne
ait eus : né avec des talens marqués
, il fit des progrès rapides dans les
belles lettres & dans la philofophie. Se
fentant un goût décidé pour les Mathéma
tiques , il s'y appliqua avec beaucoup d'ardeur
, & fes fuccès répondirent à fes efforts.
L'Empereur Frederic III . l'engagea
à prendre la chaire de Profeffeur en Mathématiques
à Vienne ; ce fut lui qui rétablir
en Allemagne le goût de cette fcien
ce ; ce qui eft d'autant plus digne de nos
éloges , qu'il étoit alors dans un âge fort
peu avancé , car il mourut âgé d'environ
37 ans , dans le tems qu'il fe préparoit à
(b ) Voyez du Piè à la fin du XV. fiécle de fa
·Bibliothéque , auffi bien que Tritheme & Bellarmin
dans leur Traité fur les Ecrivains Ecclésiastiques
FEVRIER. 1753.1 IT
aller en Italie ; vaincu par les follicitations
du célébre Cardinal Beffarion . Il nous a
donné un abregé du fiftême de Ptolomée
fur le mouvement des corps céleftes , &
outre cela une infinité de petits Traités
d'Aſtronomie ( i ) , qui ont été publiés par
les foins d'André Stiborius . Son abregé a
été pendant long- tems le feul ouvrage
claffique en ce genre. Purbach étoit philofophe
& aftronome en même- tems , il
ne donna point , chofe bien rare pour cestems
, dans la folie de l'aftrologie judiciaire
: il écrivoit affez bien , fon latin ne
fe reflent guéres de la barbarie de ce fiécle.
Ladifles Roi d'Hongrie le fit fon Aftronome
, deux Cardinaux , D. Pierre Sz
Beffarion, lui donnérent toutes les marques
de l'amitié la plus vive , & de l'eftime la
plus rare. I mourut regretté de fes Protecteurs
& de tous les gens de lettres . I
laiffa un Difciple digne de lui , & quis
acheva ce que fon maître auroit fait , s'il
avoit vécu plus long - tems : c'eft Jean Maller
( k) de Koenigsberg , dit Régiomontanus.
Celui- ci naquit en 1436 , & mourur
en 1477 , âgé de 4 ans . L'on ne fçaurois
(i) Voyez la Bibliothèque de Gefner. Edit . des
Simler , p. 274.-
(* ) Située dans la Franconie : il ne faut pasla
confondre avec la Capitale de la-Prue Royales
Aj
12 MERCURE DE FRANCE.
affez l'admirer ; car à combien de fciencesne
s'appliqua-t- il pas? Combien de Langues
ne poffedoit- il pas les ouvrages que nous
avons de lui , font d'autant plus l'éloge de
fon génie & de fon fçavoir , qu'il avoit paffé
un tems infini à enfeigner , à compofer
des machines , & à examiner le cours des
aftres , & le lieu qu'occupent les étoiles
& les planettes. L'étude étoit fon tour , &
ce qui releve l'éclat de fon mérite , c'eft
ce defintéreffement qu'on lui vit juſqu'à
la fin de fes jours : les fciences n'étoient
pour lui qu'un fujet de plaifir , & non un
moyen de s'enrichir. Après avoir appris.
le latin chez fes parens , il alla étudier à
Leipfig , où il s'appliqua beaucoup à la
Dialectique & aux Mathématiques : de là
il paffa à Vienne , pour y achever fous Purbach
le cours de fes études . Muller refta
dix ans avec ce célébre Mathématicien , &
en devint l'émule après en avoir été le dif
ciple is travailloient enfemble , & trouverept
un jour que le mouvement de Mars
avoit été mal calculé , & qu'il y avoir une
erreur de deux degrés ; ce qui les engagea
à travailler à la correction des tables aftronomiques.
Beffarion demanda à Purbach un
abregé du filême de Prolomée (1), celui - cife
mit à y travailler , & n'ayant pa -l'achever
a
( 1 ) De fon Ouvrage intitule usgadu Cors .Es..
FEVRIER. 1753 : LE
avant la mort,il recommanda en mourant à
fon difciple d'y mettre la derniere main , ce
qu'il fit. Il est étonnant que l'un & l'autre
ayent entrepris cet ouvrage fans fçavoir le
grec , & s'en foient fiés à des traductions
faites par des gens fort peu verfés dans.
l'Aftronomie. Ce fut le defir d'apprendre
cette langue , qui fit céder Muller aux fol
licitations , que Beſſarion lui faifoit pour
L'attirer en Italie. Il fut d'abord à Rome , &
de - là à Ferrare , où il s'appliqua au grec ;.
il eut pour maîtres les célébres Bianchini ,
Théodore de Gaze , & Guarini : de Ferrare .
il fe tranfporta à Padoue , où on l'engagea
d'enfeigner publiquement pendant quelque
tems. Et de , la, il fut en 1464 à Venife
, il y compofa fon.excellent traité des
Triangles , dans lefquels il réfute les ima
ginations de Cafanus fur la poffibilité dela
quadrature du cercle , & fur le moyen
d'y parvenir , erreur dont on n'eft pas encore
guéri malgré les démonftrations les
plus évidentes . Il retourna enfuite à Rome ,
où il s'occupa pendant quelque - tems à copier
quelques manufcrits grecs & latins ,
ou à les faire tranferire par d'autres . Après :
ces longs & pénibles travaux , il s'en retourna
à Vienne dans le deffein d'y enfei
gner . Mais Matthias Roi de Hongrie l'engagea
à venir le trouver & l'attacha à fa
14 MERCURE DE FRANCE.
perfonne : c'eft -là qu'il s'appliqua à conftruire
des machines , & à dreffer des inftrumens
propres à obſerver le mouvement
des Altres , qui plurent beaucoup à ce
Prince , qui fit de Muller fon favori & fon.
maître. Muller jouiffoit auprès de ce Roi.
des douceurs , dont on jouit toujours à la
fuite des Princes éclairés , dès qu'on eſt auſſi
homme de bien qu'homme de Lettres ,
lorfque la guerre troubla tour d'un coup la
Boheme & la Hongrie ; Matthias difputoit
le Royaume de Boheme , à Cafimire , Roi:
de Pologne , & à Albert Duc de Saxe :
notre Mathématicien fe vit obligé de
chercher ailleurs , un endroit plus propre
par fa tranquilité , à la vie qu'il menoit. Il
fe retira à Nuremberg , à caufe de la quantité
de bons ouvriers , qui s'y trouvoient..
Il y établit une Imprimerie , & fit une lifte
des Ouvrages qu'il croyoit devoir ou publier
ou compofer , lifte qui exifte encore ,
& qui fait foi du fçavoir de Muller : le
premier Ouvrage qu'il publia ce fut des
Ephemerides , qui fe vendirent 50 écus ; il
donna enfuite un Commentaire fur l'A
mageſte de Ptolomée , & le propofoit d'en
compofer & d'en publier quelques autres
(m ), lorfque le Pape Sixte IV. l'appella à
(m ) Voyez ces Ouvrages dans la Bibliotéque la
sine du moyen bas age de Fabricius , l. IX.p. 35.0
FEVRIER. 175 ?. I
Rome , pour y travailler à la correction da
Calendrier : on eut bien de la peine à le
perfuader , foit qu'il craignêt les fils de
Trapezonte , foit qu'il ne voulût pas retar
der la publication de fes ouvrages , & de
ceux de quelques autres Grands Hommes.
Il mourut à Rome , au milieu de cette pénible
occupation. On prétend qu'il fut
empoisonné par les fils de Trapezonie
pour avoir découvert trop librement les
fautes , que leur Pere avoit faites dans la
traduction de l'Almageste de Ptolomée. Je
ne veux pas décider là-deffus , on ne doit
pas imputer des crimes auffi graves fans des
raifons bien fortes. Il me fuffit de regret
ter la mort prématurée de cet illuftre Mathématicien
.
Henri Bebelins , Grand Jurifconfulte &
affez bon Poëte , furtout pour le tems out
il vivoit , naquit à Jufting, village de la
Suabe . On ignore l'année de fa naiffance
& de fa mort ; ce qu'il y a de certain
c'eft qu'il mourut avant l'année 1514. Son
origine eft des plus humiliantes , felon les
préjugés du Public . Il nous l'apprend luimême
par ces vers ::
A
Si non criminibus poterit mea vita natari ,
Non curo indocti verba prophana viri ,
Cum referam proavos , fateor , charofque pa
rentes ,
Rufticus & duri turis alumnus ero.
1
16 MERCURE DE FRANCE.
Cet aveu , le peu de fecours qu'il eut
pour pouffer fes études , & les grandes
counoillances qu'il acquit , font , ce me
femble , l'éloge le plus grand qu'on puiffe
donner à un homme. Il s'appliqua de bonne
heure à l'étude , & fit prefque tout fans
maîtres. La poëlie & le droit furent fesétudes
favorites . Il dit :
Solus ego cepi civiles difcere leges ,.
Palladiafque fequi non rudis ipfe ſcholas.
Maximilien I touché de fon mérite , le
couronna poëte..
Glorior hinc humili quod fargam fanguine primus.
Arque meum veniat nomen in ora virûm.
Namque adolefcentis lauro mea tempora Cæfar
Cinxerat .....
Et l'Univerfité , de Tubingue lui accordà
La Chaire de Profeffeur en éloquence : ily
fit tous les efforts pour rétablir le bon
goût : il avoit l'efprit badin , & joignoit
à ce talent beaucoup d'érudition . Nous
avons de lui un difcours fur les Eloges dûs
à l'Allemagne ; un traité pour réfuter l'opinion
de ceux qui croyent que les Alle
mands font un refte de ces peuples barbares ,
qui vinrent autrefois ravager la Germanie ; ,
une Apologie de la dignité impériale contre
un Vénitien nommé Leonard Justinien ;
une Differtation fur le Titre de Très- Chrés.
in , qu'il prétendoit apartenir à l'EmpeFEVRIER.
1753. 17
reur ; un excellent ouvrage fur l'Antiquité
de l'Empire , & les événemens memorables de
l'Allemagne une Apologie des Suabes ( Ouvrages
que l'on trouve raffemblés dans le
1. tom . des Scriptores R. G. de Schardius ) ;
un Poëme fur la victoire que Maximilien I.
remporta fur les Bohemiens , qui fe trouvé
dans le 2 t . des Scriptores R. G. de Freher;
un Traité fur la Magiftrature & le Sacer
doce des Romains ; une Defcription topogra
phique des Villes & Villages de la Suabe
Ouvrage d'autant plus eftimé › que la
connoillance géographique de l'Allemagne
dans le moyen âge , eft fort embroüillée ;
un difcours fur les menfonges des Hiftoriens ;
an effai fur l'Art Poëtique & quelques livres
peut-être trop libres , comme P. E.
PEducation des jeunes Garçons ; le Triom
phe de Venus , & un Poëme fur le Sot on le
faux Prophête. Tous ces ouvrages font autant
de monumens d'un efprit peu commun
, & d'un fçavoir très felide.
Schot né à Strasbourg en 1460. Son
Pere ne fe trouvant pas en état de le former
lui - même , le confia à un nommé
Muller de Rafteten, homme d'un très-grand
mérite ( n ) . Le Précepteur ne fut pas longtems
à reconnoître dans fon éleve un gé-
(n) Voy. Henri Pantaleon dans la feconde partiede
fon Ouvrage fur les Hommes illuftres de l'Alle
magne , page 458. ~
18 MERCURE DE FRANCE.
nie tout-à fait extraordinaire : il lui vir
une grande envie de s'inftruire ; tout enfant
qu'il étoit, il ne faifoit autre chose que
queftionner fon maître , il raiſonnoit ſouvent
avec lui , & ne paroiffoit pas toujours
également content des réponíes qu'on lui
faifoit. Il apprit les langues eenn ppeeuu de tems
& fe vit bientôt en état d'aller à Paris
pour y poursuivre les études. Son Précepteur
l'y accompagna , & fut le témoin des
progrès confidérables que ce jeune homme
faifoit. Un Auteur dit de Schot ( 0 ) , qu'il
n'y avoit rien de fi entortillé dans la dialecti
que , qu'il ne dévelopât ; rien dans la phyfi
de fi caché , qu'il ne découvrit , & dont
il ne donnât des explications auffifolides qu'ingénieufes
rien dans la morale de fi deuteux
qu'il ne refolut. Il avoit beaucoup de génie
& joignoit à beaucoup de mémoire un jagement
pénétrant , il parloit très-bien &
écrivoit avec force ; fes moeurs le faifoient
aimer autant que fon efprit & fon fçavoir
le faifoient admirer. Tout jeune qu'il
étoit , il avoit le jugement d'un homme
formé , & la prudence d'un Vieillard qui
a profité de fon expérience . Ces talens &
fes vertus engagérent l'Univerfité de Paris
à lui offrir le degré de Bachelier , qu'il ac
que
;
( o ) Voyez M. Adem dans fes vies des Philofo
phes Allemands du XV XVI .fiècle , p. 24,
FEVRIER. 1753 . 19
en
eepta. Cet honneur plus eftimé alors qu'ik
ne l'eft aujourd'hui , ne s'accordoit qu'au
mérite. De retour dans fa Patrie, il demanda
à fon Pere les moyens d'aller voyager
Italie , fes progrès avoient été trop rapides
, & fes fuccès trop heureux , pour
qu'on le lui refusât ; il partit pour Bou-
Logne il s'y appliqua beaucoup à la
poëfie & à l'éloquence , & finit par
l'étude
du Droit Civil & du Droit Canon .
Sa Patrie l'attendoit avec grande impatience
, elle récompenfa fa vertu & fes travaux
en le faifant Chanoine de S. Pierre.
Il ne jouit pas long tems du fruit de fes
veilles , quoique fort fobre & plein de vigueur
, il mourut tout d'un coup en 1491
âgé de 31 ans (p ) . Ses poëmes & fes lettres
ont été imprimées à Strasbourg en
1498 : parmi fes poëmes on en lit un à la
louange de Gerfon : fes élégies lui font
honneur ; celle qui route fur S. Jean- Baptifte
eft eftimée par les connoiffeurs. Que
n'auroit- on pas vu fortir de la plume d'un
auffi bon Ecrivain , s'il avoit vêcu plus .
long tems ? Il ne finit fes voyages qu'en
1487 , & ne pat jouir que de 4 ans de repos.
Je vous parlerai , Monfieur , dans ma
prochaine lettre d' Agricola , de Languis ,
de Tritheme, & de Celtes. Ces quatre grands.
(p) Voyez le même , page 25.
20 MER CURE DE FRANCE.
hommes méritent toute votre attention.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Ce 1.
Janvier 1753 .
}
206207208 209208207 208209 R6 PAT 208 209 208 POT
50% 50%
TRADUCTION
D'un fragment de Poëfie latine.
DANICO
A N sce tems du néant où régnoit le filence
Avant que l'univers fût tiré de fon fein ,
L'Eternel exiftoit par fa toute puiffance ,
Et dans la profondeur de fon vafte deffein ,
L'avenir fous un point s'offroit en la preſence.
Sa volonté forma tous les êtres divers ;
Et dans les tems marqués par fa divine effence
Elle créa cet Univers .
H dit ... & tout fut fait .... l'aftre du jour s'avance
,
Defon nouvel éclat il embellit les Cieux ;
L'ardente Aurore le devance
Et fuit bientôt loin de nos yeux.
El nous quitte à ſon tour. . . . . .
fombres
*
déja les voiles
Annoncent la tranquille Nuit
FEVRIER. 1753. 21
Un nouvel Aſtre nous conduit ,
Et la douce clarté nous fait chérir les ombres.
De feux étincelans les Cieux décorés ..
Mais l'Aurore va reparoître ;
Soudain les côteaux font dorés ,
La nature femble renaître :
Des traits du plus beau jour les champs font cof
lolés.
L'Ocean renfermé dans de juftes limites
N'ofe fur le rivage étendre fa fureur ;
Les vents font enchaînés , leurs courfes font pret.
crites ,
L'air exhale une douce odeur .
La terre enfante la verdure ,
Et retient dans fon fein ce germe créateur
Qui par les loix de l'Eternel Auteur
S'accroît , fe développe , & pare la Nature .
Les animaux parcourent les forêts ;
Ils volent dans les airs , ils nagent dans les ondes ,
Ils rampent fur les bords des humides marais ,
Et portent avec eux des femences fécondes.
Pour le reproduire à jamais.
L'Etre formé d'un foible argile
Refpire , & fort des mains de la Divinité ;
22 MERCURE DE FRANCE.
Son fouffle lui tranfmet cette ſubſtance agile
Qui fixe les defirs vers l'immortalité.
L'Homme créé fouverain de la terre
Marche d'un pas majestueux ;
Et fon front eft empreint du facré caractére
Qui marque fon pouvoir fur eux.
Mais quel objer frappe ſes yeux ?
O prodige! une Epoufe chere
Se forme , & fort de les flancs précieux,
Elle approche , le voit , le chérit , le révére :
Els s'uniffent ..... bientôt fur des peuples nom.
breux
Il régne moins en Roi qu'en Pere ,
Et fes enfans font tous heureux .
Déja ces peuples ſe diſperſent ,
Ils habitent divers climats ;
Its promulguent des loix , ils fondent des Etats
Que de fiers Conquérans détruifent & renverfent;
La terreur & l'effroi fuivent par tout leurs pas.
Mais le Ciel s'obfcurcit ! ..... Quel funefte pré.
fage ? 1
Que vois je hélas ! . : . fur un affreux nuage
Le crime vole & devance la mort :
Ils traînent après eux les remords & la rage ;
Tous les maux à la fois vont remplir notre fort.
Bravons leurs traits , réfiftons à l'orage ,
Et par un généreux effort ,
FEVRIER.
1753. 23
Mortels , abordons le rivage ,
La vertu nous rappelle & nous ouvre fon port.
Par M. Fentry.
REFLEXIONS
'Sur le Livre de la Théorie des Tourbillons.
CE
E petit Livre que le Public a reçu
avec tant d'applaudiffement , eft attribué
à M. de Fontenelle , & eft digne
de lui : on y apperçoit l'élégance & l'imagination
brillante du fameux Secrétaire
de l'Académie. La Geométrie y eft préfentée
avec netteté & fans embarras . On
trouve dans cet ouvrage des idées neuves
fur les tourbillons , des raisonnemens
plus sûrs , des Analogies mieux déduites :
c'eft là apparemment le dernier effort de
M. de Fontenelle , en faveur d'un fyſtème
pour lequel il a combattu toute fa vie . Ce
grand homme mérite nos refpects à tous
égards , mais l'on peut fans y manquer ,
repouffer ce dernier coup qu'il porte à
Newton .
24 MERCURE
DE FRANCE.
Du mouvement de circulation,
L'Auteur de la Théorie diftingue deux
fortes de circulation . L'une des folides
l'autre des fluides. Une fphère ſolide ,
ayant toutes les parties liées enfemble
tous les points de la furface font leur circulation
en même tems par des cercles
paralleles à l'équateur , dont les rayons
décroiffent depuis l'équateur jufqu'aux
pôles . Voilà la circulation des folides.
Tel eft auffi le mouvement des Planettes
fur leur axé , qu'on appelle fimplement
mouvement de rotation . La circulation
des fluides feroit celle d'une fphére compofée
d'une infinité de couches concentriques
de matiere fluide , dont chaque
couche circaleroit autour d'un centre
commun par des grands cercles , que l'on
doit concevoir , couchés les, uns fur les
autres , depuis l'équateur jufqu'aux pôles .
Quel eft celui de ces deux mouvemens
que l'on doit attribuer aux couches de
notre grand Tourbillon ? Si on lui donne
la circulation folide , alors les vîteffes des
differentes couches étant en raison des
rayons * , leurs forces centrifuges feroient
comme les cubes des mêmes rayons ; l'équilibre
ne pourroit donc plus , fubfifter
* Théorie des Tourbillons , pag . 31 .
entre
FEVRIER. 1753. 25
de
entre elles & tout reviendroit au premier
cahos. D'ailleurs l'on voit les fix Planettes
circuler autour du Soleil par
grands cercles ; donc , conclut l'Auteur
de la Théorie , les couches de notre grand
Tourbillon ont la circulation des fluides ,
& non celle des folides .
Cette diftinction des deux circulations
eft une nouvelle découverte qui fait honneur
à fon Auteur. Les Tourbillonnistes
faifoient mouvoir autrefois les couches
du Tourbillon dans des cercles paralelles
à fon équateur : mais alors , afin que chaque
partie d'une couche eût une égale vîtelle
, il falloit fuppofer que leurs révo
lutions fe faifoient en tems inégaux , toujours
moindre à mesure que chaque couche
paralelle s'éloignoit de l'équateur.
D'ailleurs toutes fes parties circulans dans
des cercles , dont les centres le trouvoient
dans l'axe de la couche , il fembloit
que
par.là elles n'avoient plus une force centrifuge
, mais plutôt axifuge. Tout cela
formoir des enibarras . M. de Fontenelle
en homme d'efprit , tranche la difficulté ,
en donnant aux parties d'une même couche
une circulation fluide . Toutes ces
parties fe meuvent alors autour d'un même
centre , dans des cercles égaux ; elles
ont une égale vîtelle : leurs révolutions
B
26 MERCURE DE FRANCE.
Le font en tems égaux , leur force eft véri
tablement centrifuge , & non axifuge ;
les graves doivent être précipités au centre
de la circulation , & voilà le tourbil
lon à couvert des traits qu'on lui portoit
autrefois. Mais quand on eft obligé de
changer les rouages d'une machine , d'en
ajouter de nouveaux pour la faire aller ,
c'est une preuve que le fyftême de la ma,
chine a été mal conçu , & fouvent en voulant
remédier à un inconvénient on tome
be dans un autre. C'est ce qui arrive dans
le cas préfent.
1º . Ce mouvement de circulation flui,
de , attribué aux furfaces fphériques du
tourbillon eft impoffible ; car pour que
toutes les parties d'une même couche fe
meuvent dans de grands cercles égaux ,
il faut abfolument que les cercles boréaux
de cette couche fe croifent avec les cer,
cles auftraux , ils doivent donc fe heurter
dans un point , & par conféquent perdre
leur mouvement.
2º. Ce mouvement eft contraire à tout
ce que nous appercevons dans la Nature,
La terre , par exemple , fe meut fur fon
axe , & imprimé ce même mouvement de
rotation à toute la matiere fluide qui l'environne
. Chaque point de la furface de la
terre , & chaque point correfpondant de
FEVRIER. 8753. 27
fatmoſphere , font leurs révolutions en
tems égaux d'où il arrive que les vitelles
de ces parties de matiere , & conféquemment
leurs forcés centrifuges , augmentent
à mesure que les cercles où elles circulent
s'approchent de l'équateur. C'eſtlà
le principe de la diminution de péfanteur
des corps graves depuis les pôles jufqu'à
l'équateur C'eft là là caufe phyfique
de la figure de la terre renflée vers
T'équateur & abbaiffée vers les pôles. Ce
qui arrive au fluide qui environne là
terre , pourquoi n'arriveroit t'il pas au
tourbillon folaire ? car ce tourbillon d'où
peut il recevoir fon mouvement , fi ce
n'eft du Soleil Mais le Soleil , felon l'Auteur
même de la Théorie , n'a point d'autre
mouvement que celui de rotation ;
il doit donc imprimer ce mouvement à
la matiere qui l'environne , & qui eſt
comme fon atmoſphere. Donner donc à
la matiere tourbillonnante autour du So
leil une circulation fluide , & aŭ Soleil
qui en eft le principe , une circulation
folide , c'est détruire l'une par l'autre .
Dira- t'on que le mouvement du tourbillon
eft indépendant de celui du Soleil ?
Quoi , la terre donne au fluide qui l'accompagne
le même mouvement qu'elle a ,
& le Soleil , qui felon la Theorie , eſt uni
A
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
million de fois plus gros que la terrej
D'aura pas la force de produire le même
effet ? Il fera fans action , par rapport à
fon fluide embiant ? C'eft ce que l'on ne
fçauroit concevoir.
30. De cette circulation fluide , il doit
fuivie des frottemens qui doivent ufer la
machine du monde , & rallentir enfin fon
mouvement . Pour le prouver , imaginons
trois couches concentriques qui fe fuccédent
immédiatement les unes aux autres ,
que le rayon de la premiere foit , celui
de la feconde 2 , & celui de la troifiéme
3. Les vî : eſſes de chaque couche font
entre elles en raifon inverfe des racines
quarrées des rayons ; donc la vîreffe de la
premiere couche fera à celle de la feconde
, comme V2 à 1 ; la vîreffe de la
feconde fera à la vîteffe de la troifiéme ,
comme 3 à 2. Or deux corps qui
fe touchent , & qui tournent autour d'un
même centre avec des vêteffes inégales ,
doivent néceffairement éprouver un frot
tement proportionnel à la difference de
leur vitefle ; donc le frottement de la premiere
couche avec la feconde , fe fera
felon la difference de 2 à 1; celai
de la feconde avec la troifiéme , felon la
difference de 3 à 2. Voilà donc des √
frottemens & des frottemens fenfibles,
FEVRIER. 1753. 29
Envain pour éluder la difficulté , l'Auteur
de la Théorie avertit , que la matiere célefte
étant très - fubtile , très mobile , deux
couches fphériques contigues , ne peuvent
avoir entre elles dans leurs mouvemens
differens , qu'un frottement trèsleger
* : que de plus ce mouvement different
, eft très pea different , qu'il ne l'eft
que felon la fuite des racines quarrées des
nombres naturels , dont les termes ne
different que très- peu d'un quelconque
d'entre eux au fuivant , & toujours d'autant
moins qu'ils font plus éloignés de
l'origine de la fuite . Tout cela eft vrai ,
mais tout cela ne prouve pas que ce frottement
foit un infiniment petit , qu'il
foit nul ; & fi ce frottement eft un fini ,
quelque petit qu'il foit , dès- fors qu'il
s'eft répété
additionné , accumulé fur
lui- même pendant une longue fuite d'années
, n'en réfultera-t'il pas une altération
fenfible dans la machine & quel effet
ne devroit-il pas avoir produit depuis
près de fix mille ans que roule la machine
du monde ? Ce ne devroit plus être qu'une
vieille pendule , dont la caducité ſe manifefteroit
par mille dérangemens.
>
4. Je dis plus , le tourbillon devroit
fe diffiper. Qu'est- ce qui s'oppoferoit à
* Page 40. 42.
Bij
30 MERCURE DE FRANCE.
cette dilipation ? C'eft , felon l'Auteur de
la Théorie , l'équilibre qui fe trouve en
tre toutes les couches concentriques. du
tourbillon . Examinons donc cet équili-,
bre. La grandeur des couches , ou leur,
furface entre dans l'expreffion des forces
centrifuges à la place des maffes ; ces
grandeurs ou furfaces , étant entre elles.
en raifon directe des quarrés des rayons ,
Auteur de la Théorie en conclut parfaitement
bien , que toutes les forces centri
fuges des differentes couches font égales
entre elles , mais ce qu'il faut bien re
marquer , c'eft que ce calcul prouve feu
lement , que la force centrifuge de chaque
couche prife en entier , eft égale à
celle d'une autre couche quelconque.pri
fe auffi en entier. Or cette égalité entre
les fommes des forces centrifuges des differentes
couches , fuffit- elle pour empêcher
la diffipation du tourbillon ? Elle
fuffiroit fi ces couches étoient des corps
folides , dont toutes les parties fulfent
liées enfemble , parce qu'alors la couche
inférieure , agiffant dans toute fon éten
due , contre toute l'étendue de la couche
immédiatement fupérieure , ou plutôt la
fomme des forces . centrifuges de la couche
inférieure , agiffant tout à la fois contre
la fomme des forces centrifuges de la
FEVRIER. 1753. 31
Couche fupérieure ; ces deux fommes étant
toujours égales , l'équilibre perfévereroit
constamment. Mais ces couches ne font
pas des corps folides , elles font compo
fées de petits points d'une matiere extrê
mement fubtile , & tous ces petits points
font féparés les uns des autres . Or fi tous
Les petits points d'une couche inférieure
ont plus de force centrifuge que tous les
petits points qui leur correfpondent dans
la couche immédiatement fupérieure ;
ceux- ci ne doivent - ils pas être repouflés
malgré l'égalité des forces qui regnent
dans les couches prifes dans leur entier ?
Car pourquoi le point A de la couche
inférieure ne s'échappe- t'il pas par fa force'
centrifuge c'eft qu'il eft retenu par
le
point B , correspondant de la couche immédiatement
fupérieure. Mais ft ce point
A a plus de force pour s'échapper que le
point B n'en a de le retenir , il doit vaincre
cet obftacle ; & par la même raifon ,
tous ces petits points qui fe fuccédent immédiatement
jufqu'à l'extrêmité du tourbillon
, doivent fe diffiper : car de ce que
la fomme des forces de la couche du point
B , eft égale à la fomme des forces de la
couche du point A , cela ne donne pas
plus de force au point B pour repouffer
ic point A, ni n'en ôte pas au point A
B iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
pour s'étendre. Or la difference entre les
forces centrifuges de ces petits points de
differentes couches eft très conſidérable ,
puitqu'elles font ici en raifon réciproque
des quarrés des rayons : de façon , que fi
nous fuppofons ces couches rangées felon
la fuite des nombres naturels , la force
centrifuge d'un petit point de la premiere
couche , fera à celle de fon correlpondant
de la feconde couche , comme 4 à 1 ;
celle de celui- ci fera à la force centrifuge
du point correfpondant dans la trolliéme
couche , cor.me 3 & ainli des autres.
Sans doute qu'on ne nous répondra pas ici .
comme dans l'article précédent , que ces
differences font trop petites pour avoir un
< ffet fenfible.
4 ,
5°. Appliquons tout ce que nous venons
de dire à la chûte des graves. L'on
fçait que dans le fyftème des tourbillons ,
les corps folides ne tombent au centre
qu'en vertu du plein , & de la force ex-,
panfive des couches. Mais un corps en
defcendant acquiert de la vîteffe. » Cette
» vîteffe , dit l'Auteur des Tourbillons *
»ne vient que de la force centrifuge , ou
expar five des couches des tourbillons
» qui étant toutes égales à cet égard , ne
»peuvent donner chacune qu'un degré
* Page 66,
ور
J 3
FEVRIER . 1753 : 33
33
ม
égal de vâtelle. Ainfi la virefle d'un glo-
» be tombant , fera une viteffe accélerée .
» toujours compofée de degrés égaux . Le
globe tombant de plus haut n'en aura pas
» une plus grande vîteffe initiale , puifque
» la couche d'où il tombera n'en aura pasi
» une plus grande force centrifuge.
Cela feroit vrai , fi ce globe étoit poullé
vers le centre par toute la force expanfive
de chaque couche prife dans fon entier ;
fi ces couches frappoient par leur tout ,. &
Hon pas feulement par quelques parties
du tour. Mais qui ne voit pas qu'il n'y
a que les points de matiere de la couche
immédiatement fupérieure au globe , &
qui répondent à fon diamétre, qui la pouf
fent vers le centre . Or la force expansive
de ces points dans une couche quelconque
n'eft pas égale à la force expanfive
des points correfpondans de la couche
fuivante. Ces forces , comme nous l'avons
déja dit , font en raifon inverfe des quar
rés des rayons . Il faut bien que la chofe
foit ainfi ; car fi la viteffe acquife du corps
en tombant étoit la même à quelque
diſtance que ce foit , ou ce qui revient
au même , fi la force centrifuge qui pro
duit cette vitelle étoit égale dans toutes
les diftances , il s'enfuivtoit que la pé
fanteur feroit toujours la même dans tou
›
B v
34 MERCURE DE FRANCE.
tes les couches du tourbillon : l'on fçait
cependant qu'elle n'eft fenfiblement conftante
que dans un petit intervalle au- def
fus de la furface de la terre , & que dans
des distances plus confidérables elle varie
réciproquement comme les quarrés de ces
diftances : de forte que le même corps
qui fur la furface de la terre parcourt is
pieds dans la premiere feconde de fa
chûte , tranfporté dans l'orbite de la Lune,.
c'est -à- dire , à 60 demi - diamètres de la
il ne parcoureroit pendant le même
tems que la 3.600 . partie de cet efterre
,
pace.
Du corpsfolide dans un tourbillon , & du
petit tourbillon dans le grand.
Un globle folide , dit l'Auteur de la
Théorie , placé dans un tourbillon , a
néceffairement un de fes diamétres dans le
plan d'un grand cercle , qui circule le
plus exactement de tous , d'Occident en
Orient. Les deux extrêmités de ce diamétre
font les parties d'Occident &
d'Orient , également éloignés du centredu
tourbillon . Il faut concevoir un fecond
cercle qui coupe celui-ci à angles
droits : les deux extrémités, de fon diamé
tre font les pôles Nord & Sud qui ſe
* Page 720
FEVRIER.
·∙1753. 35
rouvent à des diftances inégales du centre
du tourbillon. Le premier diamétre eft
fimplement emporté d'Occident en Orient
par un mouvement de tranflation. Il n'en
eft pas de même du fecond , fes deux extrêmités
, les points Nord & Sud font
dans des couches differentes , & ces differentes
couches ayant differentes forces
impulfives , qui font comme des racines
quarrées des cubes des rayons , il s'enfuit
que le point Nord du globe qui fe trouve
dans l'hémifphére fupérieur , eft plus fortement
pouffé d'Occident en Orient qne
le point Sud ; d'où il arrive que tandis
que la partie fupérieure du globe tourne
d'Occident en Orient , fa partie inférieure
va d'Orient en Occident , & voilà
Le mouvement de rotation du globe fur
fon axe. Concevons à préfent ce globe
folide au centre d'un petit tourbillon .
Concevons ce petit tourbillon placé dans
une certaine couche du grand tourbillon ,
avec lequel il eft en équilibre : appliquons
à ce petit tourbillon tour ce que
nous venons de dire par rapport au globe
folide , & nous concevrons comment eftce
qu'étant tranſporté d'Occident em
Orient , il circule en même tems fur fom
axe , rien de plus ingénieux. Voici cepen
dant mes difficultés..
B. vj
36 MERCURE DE FRANCE.
Si le globe folide placé dans le grand
tourbillon doit néceffairement avoir un
mouvement de rotation , comme l'explique
l'Auteur de la Théorie , qu'eft- il néceffaire
de donner à ce globe un petit
tourbillon ? Ceci paroît une roue inutile
à un char. Je veux que par cet ingénieux
arrangement on explique le mouvement
de rotation des Planettes , mais celui du
Soleil , quel en fera le principe ? c'eft ce
que l'on ne dit pas. Si la rotation du petit
Fourbillon , dit l'Auteur de la Théorie. *
5כ
qu'il reçoit du grand , & qui ne peut
être que d'Occident en Orient , eft
» très-forte , & fi fa circulation particu-
»liere étoit d'Orient en Occident &
20
affez forte aufli , il feroit impoflible
que la rotation extérieure , & la circulation
intérieure ne s'altéraffent mutuel-
» lement «. C'est justement ce que je
rencontre ici , où j'apperçois deux mouvemens
contraires : car tandis que l'hé
mifphére fupérieur du petit tourbillon ſe
meur d'Occident en Orient , felon la direction
de la couche fupérieure du grand ,
fon hémisphère inférieur va d'Orient en
Occident , contre la direction de la couche
inférieure du grand tourbillon . Il
donc là deux mouvemens oppofés ; la cir
Page 36
ya
FEVRIER. 1753. 37
culation eft donc contraire dans cette partie
à la rotation , & par conféquent elles
doivent s'altérer & fe détruire . Mais l'un
de ces mouvemens eft peut- être extrêmement
petit par rapport à l'autre ? Pour
nous convaincre du contraire , compa
rons la vîteffe de la circulation de Jupiter
avec la viteffe de fa rotation . Jupiter parcourt
en une feconde par fa circulation 2
lieues quatre feptiémes , felon le calcul de
FAuteur de la Théorie * , & par fa rotation
deux lieues & demie . La viteffe de fa circulation
eft donc à la viteffe de fa rotation
, comme deux quatre feptiémes eft a
deux & demi , c'eſt à dire , comme 36 eft
à 35 ces vîteffes font donc à peu près
égales . Or des mouvemens fi égaux , & en
inême tems contraires , ne doivent - ils
pas fe détruire ?
De l'Ellipticuté du tourbillon folaire , & de
celle des orbites des Planettes .
L'Auteur de la Théorie , pour déduire
de la nature de fes tourbillons les fameufes
régles de Kepler , qui font les loix
fondamentals de route l'Aftronomie ,
fuppofe que ces tourbillons font parfaite
ment fphériques , & que le Soleil en occupe
exactement le centre.Dans cette fup
* Page 114.
18 MERCURE DE FRANCE.
pofition les parties des rayons qui tiennent
lieu des maffes entrent dans l'expreffion de
la force centrifuge ; doù il conclut que
les viteffes des couches concentriques font
en raiſon inverfe des racines quariées
des rayons , & que les tems des révolutions
font comme les racines quarrées des
cubes des diftances. Tout cela eft bien
démontré dans l'hypothéfe de la parfaite
fphéricité des tourbillons & des orbites.
des Planettes mais cette hypotheſe eſt
fauffe : ces orbites ne font point circulaires
, le Soleil n'en occupe pas le centre :
elles font elliptiques , & le Soleil ſe
trouve au corps de ces éclipfes ; donc toutes
ces démonftrations ne prouvent rien
dans le fyftême préfent . L'Auteur a voulu
prévenir cette difficulté , puifque dès le
commencement de fon ouvrage , il demande
en grace qu'on lui paffe la fuppofition
des orbites circulaires , parce que
cette fuppofition felon lui * , n'eft pas fort
violente , fans compter , ajoute - t'il
qu'elle ne fubfiftera pas toujours dans cet
te Théorie. J'avoue que cette fuppofition
n'eft pas fort violente , par rapport à Venus
& à la Terre : mais à l'égard des autres
Planettes , de Mercure , par exemple , elle
eft fi violente , qu'en l'admettant on cit
* Page 40-
FEVRIER. 1753. 3.9
obligé de regarder comme égaux les nombres
20 & 13 , qui felon la Théorie *
marquent la plus grande & la plus petite
diftance de Mercure au Soleil . Or peut- on
dire que les nombres 20 & 13 foient à
peu près égaux , & peut-on donner pour
démonftrations des calculs fondés fur de
pareilles fuppofitions ? Il est vrai que
cette fuppofition des orbites circulaires ne
fubfifte pas toujours dans la Théorie ,
mais elle fubfifte dans toute la partie géométrique
, elle eft comme la base de tous
les calculs , & de- là on paffe à la re
cherche de la caufe phyfique de l'ellipticité
du tourbillon folaire & des orbites
des Planettes.
•
C'est ici où l'imagination brillante de:
l'Auteur fe déploye pour mettre en jeu
tout ce qu'on appelle le Roman de Deſ--
Cartes *** L'univers , dit il , eft un amas
de balons & de refforts bandés les uns
contre les autres : ils ont chacun leur force
expanfive du centre à la circonference
plus ou moins grande . Notre grand tourbillon
eft donc environné d'autres tour.
billons qui tendent tous à le comprimer ,
mais avec des forces inégales : ainfi les
preffions qui fe font du Nord au Sud & du
* Page 13.
** Pages 122. 135%
40 MERCURE DE FRANCE.
Sud au Nord , étant plus fortes que celles
de l'Eft à l'Oueft & de l'Ouest à l'Eft , if
faut néceflairement que le dramétre qui
joint les points Nord & Sud fe rétreciffe
, & que le diamétre qui joint l'Eft &
l'Ouest s'agrandiffe * . Voilà donc le grand
& le petit axe de l'ellipfe du tourbillon .
Mais enfuite la preffion du Nord au
Sud eft plus forte que celle qui fe fait du
Sud au Nord ; le Soleil eft donc pouffé
vers le Sud par la plus forte preffion toujours
fur le petit axe. Voilà le Soleil chaffé
du centre de l'ellipfe , & placé audelà
.
1º. Selon cette explication , le Soleil
reftant toujours dans le petit axe , ne fe
trouveroit jamais dans le grand . Mais c'eſt
dans ce grand axe que font les deux foyers
de l'ellipfe . Il s'enfuit donc de cette explication
, que le Soleil ne feroit pas atr
foyer du tourbillon elliptique , ce qui eft
contraire aux obfervations , & à toutes.
les loix aftronomiques.
2º. J'avoue que les preffions étant plus
fortes dans l'axe N S Nord Sud , que
dans l'axe E O Eſt Queſt , celui - ci doit s'allonger
, & celui - là fe retirer ; mais les
preffions aux points E & O ne font pas
nulles. Au contraire , notre tourbillon
* Page 123.
FEVRIER. 1753. 41
par l'allongement de fon diamétre E O ,
comprimant plus fortement les tourbillons:
environnans qui le touchent en t & O ,
ceux-ci doivent réagir avec une force proportionnelle
; il doit donc y avoir là un
effet de cette réaction ; & comme l'effet
de la compreffion dans l'axe N S eft d'applatir
le tourbillon de ce côté- là , le tourbillon
fera donc auffi applati en E & O,
quoique moins fortement , & dès - lors ce
tourbillon applati dans fes quatre points
diamétralement oppofés ne fera plus un
ellipfoïde , mais plutôt un folide qui tend
à la figure d'un parallelipipede.
3. De la maniere dont on nous parle
ici de notre tourbillon , on diroit qu'il
s'agit d'une furface à reffort , d'un cerceau
d'acier , dont toutes les parties font
tellement tirées enfemble , que fi on le
preffe d'un côté , il s'étend de l'autre. Il
n'eft rien cependant de tout cela , il s'agit
d'un fluide extrèmement fubtil , qui
preffé d'un côté , doit s'échapper par l'endroit
où il trouve moins de réfiftance ,
-d'où le tirent deux conféquences, le fuide
comprimé en N & S , & cédant à la preffion
, doit néceffairement couler le long
du corps comprimant , & par conféquent
fon cours doit devenir convexe pat rapport
au centre , & concave à l'égard des
42 MERCURE DE FRANCE.
tourbillons environnans. Et enfuite , com
me notre tourbillon eft rond , & qu'il ne
peut pas être touché dans tous ces points
par d'autres corps de même figure , ik
doit donc y avoir entre notre tourbil,
lon & ceux qui le touchent , des vuides
que remplit la matiere éthérée mais
cette matiere a beaucoup moins de force
centrifuge que celle qui tourbillonne
d'où il fuit que le fluide de notre tourbillon
étant comprimé , doit fe précipiter
dans ces interfices où il trouve moins
de réſiſtance , & alors que deviendra la
figure elliptique du tourbillon ? Il femble
d'abord , que fi une fois on avoit expliqué
ce qui rend elliptique le grand tourbillon
, par-là même on auroit trouvé la
caufe de l'ellipticité des couches qui compofent
ce tourbillon , & conféquemment
des orbites des Planettes. Mais l'Auteur
de la Théorie ne s'en tient pas à cette
caufe générale , il en veut une particu
liere ; examinons - la * . Notre grand tour,
Billon eft environné d'une infinité d'au
tres tourbillons grands & petits , ronds ,
ou à peu près : ils tendent tous à s'agran
dir , & s'en empêchent tous réciproquement
; de- là naît entr'eux une infinité de
combats particuliers ; tantôt vainqueurs ,
* Pages 132. 133. £39 **
FEVRIER. 1753. 43
ils s'enflent aux dépens de leurs voisins ;
& tantôt vaincus , ils fe delenflent en
faveur de quelques autres mais un tourbillon
qui en touche un autre ne peut
tendre à s'agrandir , fans tendre en même
tems a jetter de fa matiere propre dans ce
Voifin , & ficette tendance fe réduit en axe,
ce feront alors des torrens impétueux de
matiere étrangere , qui entraîneront celui-
ci , & le traverferont malgré fa réfiftance
: c'est là le cas où fe trouve notre
tourbillon : ce font continuellement des
Beuves de matiere étrangere qui le pénétrent.
Envain oppofe-t'il le mouvement
très rapide de fa matiere propre : ces torrens
furmontent cet obftacle , & après
avoir rompa cetre digue , ils coulent avec
violence où leurs directions les portent t
femblables à ces groffes rivieres qui entrent
dans la mer , & qui y forment des
courans bien marqués dans l'étendue de
quelques lieues . Ces jets de matiere ont
des directions differentes , & fouvent oppofées
. Concevons donc deux de ces courans
, dont l'un vienne heurter avec force
contre le pôle du Nord d'une couche
qui emporte une Planette , & l'autre contre
fon pôle Sud. Cette couche céde à la
percuffion , elle fe plie , & de circulaire
qu'elle étoit , elle devient elliptique..
44 MERCURE DE FRANCE.
Peut-on nous donner de pareilles idées
pour un fyftême phyfique aftronomique ?
Qu'on nous réponde donc.
1. Les orbites de Mars & de Mercure
font très elliptiques , celles de Venus &
de la Terre le font très - peu . Comment
peut- il donc fe faire que ces torrens violens
compriment fi fort les couches qui
emportent Mars & Mercure , & qu'elles
compriment fi peu les couches intermédiaires
qui entrainent Venus & la Terre.
Le torrent qui va frapper la couche de
Mercure , ne peut y parvenir fans paſſer
par les couches de Venus & de la Terre.
Par quelle loi agira- t'il donc fur celles - là ,
fans endommager celles -ci qui fe trouvent
fur fon paffage ?
2º. Ces torrens , en traverfant les couches
qui emportent les Planettes fupérieures
, pour parvenir jufqu'aux couches
où fe trouvent les Planettes inférieures ,
doivent néceffairement les ouvrir. Dèslors
ces Planettes fupérieures , dont les
orbites font ouvertes & entamées , comment
peuvent-elles avoir un cours régulier
? lorfqu'elles feront arrivées aux points
où les orbites font ainfi interrompues ,
c'est- à- dire , à l'embouchure de ces fleuves,
elles y entreront néceffairement ; & qu'eſtce
qui empêchera qu'elles n'y foient en
traînées ?
FEVRIER. 1753 . 45
3. Nous ne remarquons aucune augmentation
, ni diminution dans l'excentricité
des orbites des Planettes . Leurs
aphélies & leurs périhélies répondent
toujours aux mêmes Points du Ciel . If
faut donc que les courans qui caufent leur
ellipticité , les frappent conftamment depuis
le commencement du monde aux
mêmes points , & toujours précisément
avec la même force. Cela peut - il fe concevoir
dans des courans , dont les maffes
& les directions dépendent de tant de
caufes incertaines & irrégulieres ?
Des Cométes.
Les Cartefiens ont bien compris que la
parfaite Théorie des Cométes , dont on
doit la connoiffance à la pénétration du
grand Newton , alloit renverfer toute la
machine de leurs tourbillons : auffi ontits
fait jufques ici tous leurs efforts pour
s'y oppofer. Ils fe font tournés de tous
côtés , pour tâcher de répondre à la difficulté
; mais en vain , elle refte dans toute
fa force. Car enfin , voilà des corps céleftes
, qui comme les autres Planettes font
leurs révolutions autour du Soleil dans
des ellipfes , dont cet aftre occupe le
foyer , fort excentriques à la vérité , &
par conféquent fenfiblement paraboliques
46 MERCURE DE FRANCE.
dans la portion qui nous eft la plus voi
fine ; des corps céleftes qui dans leur mouvement
obfervent les mêmes loix que les
Planettes , enfin des corps céleftes en tout
parfaitement femblables aux autres Planettes
. Ces Cométes font placées dans ce
qu'on appelle notre grand tourbillon
dont on prétend que les couches de matiere
vont d'Occident en Orient , empor
tant avec elles toutes les Planettes , & cependant
ces Cométes placées au milieu de
leur matiere ont leurs directions de tous
côtés les unes vont felon l'ordre des
fignes , & les autres contre l'ordre des
fignes : quelques-unes tendent du Nord au
Sud , & quelques autres du Sud au Nord ;
enfin leurs courfes fe croifent en tour
fens ; pour s'en convaincre on n'a qu'à
jetter les yeux fur la Table des Cométes ,
dont on connoît exactement le cours ,
donnée d'abord par M. Hallay ; & enfuite
augmentée de douze autres par M. l'Abbé
de la Caille , & on verra que de's 36
Cométes que renferme cette Table , &
qui ont été observées depuis 1337 jul
qu'en 1747 › il y en a 17 dont le mouve
ment a été direct , & 19 dont le mouvement
a été rétrogradé . Que conclure de
là ?
Ily a donc dans le prétendu tourbillon
FEVRIER. 1753 . 47
folaire , des corps célestes qui ont leur
mouvement indépendamment de ce tourbillon
, puifqu'il va d'Occident en Orient,
tandis que plufieurs de ces corps ont leur
cours d'Orient en Occident . Or s'il eft
démontré par là qu'il y a des Planettes
qui fe meuvent fans le fecours d'un roure
billon , pourquoi fera- t'il néceffaire de l'admettre
par rapport aux autres . Le même
principe qui fait mouvoir les Cométes
fans tourbillon , ne pourroit il donc pas
retenir , & faire mouvoir les autres Planettes
dans leurs orbites ? La nature eft
uniforme , & nous n'obfervons pas des
loix de mouvement pour certains corps ,
& des loix differentes pour d'autres corps.
Je dis plus , le courant de matiere éthéréo
où le trouve la Cométe doit peu à peu
rallentir fon mouvement contraire , le
détruire , & enfin obliger la Cométe à
fuivre comme les autres Planettes fa direction
d'Occident en Orient , ce qui n'ar
rive pas. Mais , dira t'on , la matiere éthé
rée eft fans résistance . Qroi , un fluide qui
a ane force impulfive affez grande pour
faire rouler avec une viteffe prodigieufe
des maffes auffi lourdes que les Planettes
de Saturne & de Jupiter , n'aùra pas la
force de résister à des corps plus petits qui
vont contre la direction ? Est- ce donc que
48 MERCURE DE FRANCE.
cette force qui eft impulſive dans un ſens ,
n'eft pas réfiftante dans le fens oppofé ?
& pourra t'on jamais concevoir un Aleuve
entraîne avec rapidité dans fon cours
de gros batteaux , & qui cependant ne
fçauroit rélifter à ceux que l'on voudroit
faire aller contre fon courant ?
qui
Sur le bruit d'une nouvelle théorie des
tourbillons attribuée à M. de Fontenelle.
je crus que ce fameux Académicien avoit
enfin trouvé le fecret de couper le noeud
Gordien , & que la difficulté des Cometes
alloit s'évanouir entre les mains. Quelle
a été ma ſurpriſe ? Je n'ai trouvé qu'un
Autheur , qui fe défiant de la bonté de ſa
cauſe , craint d'entrer en difcuffion fur
cette matiere , qui s'en tient à des idées.
vagues , & quippoouurr le tirer d'embaras , ne
craint pas de faire injure à l'Aftronomie.
moderne , renvoyant la chofe à un plus
ample éclairciffement ( a ) , comme file
fait des Cometes étoit aujourd'hui un fait
incertain & peu connu . Ecoutons le .
» Un tourbillon viendra par quelque
» caufe que ce foit , à jetter plus de ma
» tiere qu'il n'en reçoit , & à fe vuider
» peu à peu : alors il ne pourra plus fe fou
» tenir contre les autres ; le corps folide
qu'il avoit à fon centre en fera chatlé ,
(a ) Page 165. 149.
&
FEVRIER . 1753. 49
& ira errant par les interftices des tour-
» billons , où il ne trouvera prefque aucune
» réſiſtance » . Vieille idée de Deſcartes ,
qui pour le débaraffer fans doute des difficultés
que je viens de propofer , avoit jetté
les Cometes au de- là de notre tourbillon
, & les faifoit errer çà & là . Mais il
a été facile de les faire rentrer dans l'efpace
oùfont les autres Planettes , car de 36
Cometes qui compofent la table dont nous
avons déja parlé , il n'y en a aucune qui
ne foit defcendue bien en- deçà de l'orbe
de Saturne : il n'y en a même que cinq
qui ayent eu leur cours au de- là de l'orbite
de la Terre , & les autres ont paſſé entre
le Soleil & nous.
» Je doute , continue l'Auteur de la
» théorie (a) , que l'on fçache affez l'hif-
» toire des Cometes : pour moi je fuisdans
» le cas de ne l'avoir pas affez étudiée » .
Comment le fameux Secretaire de l'Académie
peut-il parler ainfi ? lui qui pendant
tant d'années nous a donné les obfervations
& les découvertes qui ont été faires
dans cette illuftre Compagnie fur les
Cometes . Peut - il donc ignorer que depuis
Newton , fur quelques obfervations faites
d'une Comete on décrit fa trajectoire , on
détermine la pofition & les dimenfions
( a ) Page 146.
C
so MERCURE DE FRANCE,
de fon orbite , & on prédit tous les mou
yemens avec autant d'exactitude
des Planettes les plus connues,
que ceux
Quand on a fait , dit- il encore, décri
re aux Cometes des Ellipfes dont notre
Soleil eft un des foyers , il me femble que
c'est là un refte du fyftème de Prolomée,
Quel raport peut donc avoir l'arrangement
des Planetes qui tournent autour du
Soleil felon des loix invariables , avec
le fiftème de Ptolomée , qui contre tout
ce que nous obfervons chaque jour , faifoit
la terre ftable & le centre de tous les
mouvemens céleftes.
*
»,
>> Pouf fçavoir , conclud l'Auteur de la
théorie ( a ) , que la courbe que décrit
» une Comete foit circulaire ou au moins
» rentrante , il faudroit avoir vû ce mê-
» me corps y revenir : mais on n'eft point
encore fûr d'avoir vû deux fois la mê-
» me Comete » . Je reponds à cela premierement
que nous ne fçaurions voir une
Comete dans tous les points de fon orbite,
parceque cette orbire eft tellement excentrique
, & le point de fon aphélie fi
éloigné de nous , que lorsqu'elle y eft parvenue
, avant même d'y arriver , fon diametre
n'eft plus vû que fous un angle infiniment
petit, & parconféquent la Comere
( a ) Page 147.
FEVRIER. 1753. 51
devient invifible En fecond lieu , j'avoue
que puifque les orbites des Cometes font
des ellipfes femblables à celles des autre
Planettes , feulernent plus excentriques
les Cometes doivent avoir des retours réglés
par des periodes ; mais comme les
tems de leurs révolutions font très longs ,
il n'eft pas furprenant que nous ne voyions.
pas plufieurs fois la même Comete : nous
Terions cependant en lieu de prédire fes
apparitions , fi les Aftronomes des fiécles
précédens nous avoient laiffé des obſervations
exactes des Cometes qui ont paru de
leur tems . Mais en voila affez pour affurer
à l'Aftronomie moderne la gloire d'avoir
decouvert la vraie théorie des Cometes
, & par là d'avoir diffipé toute la matiere
tourbillonnante des Cartéfiens.
De l'Attraction .
Qu'on conçoive que Dieu imprime aux
corps céleftes un mouvement de projection
qui foit le produit d'une force impulfive
, conftante , uniforme , dont la direction
foit toujours en ligne droite ; mais
qui peut être dans tous les fens , & d'une
force centrale dirigée vers un même
point , qui agiffe toujours réciproquement
comme les quarrés des diftances à ce point:
dès-lors toutes les parties de cet univers
Cij
12 MERCURE DE FRANCE,
feront rangées dans l'ordre où nous les
voyons. Les Planettes , les Cometes circuleront
autour du Soleil , & les Satellites
autour de leurs Planettes, & cela felon des
regles invariables que nous eonnoiffons.
Voila toute la théorie de Newton , fameufe
théorie confirmée par toutes les
obfervations & qui a porté l'Aftronomie
moderne au point de perfection où elle
eft aujourd'hui : mon deffein n'eft pas de
le développer ici ; c'eft ce qu'ont exécu
té plufieurs fçavans Géometres , Aftronomes;
je pretends feulement repouffer les
traits que porte contre elle l'Auteur de la
theorie des Tourbillons : d'autant mieux
que c'est ici la partie de fon Ouvrage qui
a été la plus applaudie , peut-être parce
que c'eft la moins férieufe. Ce n'eft point
par des argumens Phyfiques , Géometriques
ou Aftronomiques que l'Auteur attaque
l'attraction , c'eft par des idées purement
Métaphyfiques ( a ) .
Qu'est-ce donc que cette gravitation
univerfelle cette pefanteur , cette force
centrale qui donne à tous les corps une
tendance pour s'approcher, d'où on l'a appellée
attraction? Je réponds, ce n'eft point
une proprieté effentielle aux corps , parce
que d'eux-mêmes ils font effentiellement
( a ) Page 186. 187 , &c.
FEVRIER. 1753. 53
à indifférens au mouvement & au repos ,
telle direction de mouvement ou à telle
autre ce n'eft point une difpofition , une
qualité inhérente à ces corps par laquelle
ils s'atirent mutuellement , parce que dans
ces corps il n'y a précisément que mouvement
& matiere. Qu'eft ce donc ? C'eſt
l'action de Dieu fur ces mêmes corps . Mais
qu'est ce que cette action de Dieu ? J'avoue
que je ne le fçais pas , & qui a jamais
compris l'action de Dieu fur les créatures?
Je demande à l'Auteur de la Théorie.
La matiere célefte qui forme le tourbillon
Solaire & qui fe meut circulairement autour
du Soleil n'a fans doute ce mou
pas
vement d'elle- même , elle le tient du premier
moteur , & tout mouvement eft une
action de Dieu fur la matiere . Quelle eft
donc cette action de Dieu qui fait circuler
cette matiere ? qu'on me le dife , & je
dirai ce que c'est que l'action de Dieu qui
fait tendre un corps vers un autre. Ce ne
font pas les effets de cette action qui nous
embaraffent. Il nous eft auffi facile de concevoir
un corps pouffé vers un autre , qu'un
corps circulant autour d'un autre : mais
c'est l'action de Dieu prife en elle-même
qui échape à notre connoiffance , & fi l'attraction
de Newton eft un principe obf-
C iij
14 MERCUREDE FRANCE.
cur , inintelligible , chimerique , parce
qu'on ne fçauroit expliquer cette action
de Dieu ; la circulation par la même raifon
fera également un principe obfcur ,
inintelligible & chimerique. Voila la ſolution
à toutes les difficultés de l'Auteur
de la Théorie. Suivons - les .
"
»1 ° . De ce que les corps A & B ( a ) font
tous deux en repos à quelque diftance que
» ce foit l'un de l'autre , il ne s'enfuit nul-
99
lement qu'ils doivent aller l'un vers l'au
» tre ou s'attirer » . Non , fans doute , fr
l'on fait abftraction de la loi & de l'action
du fouverain moteur. De ce que la matiere
des Tourbillons eft rangée en cercle au
tour d'un centre , s'enfuit- il qu'elle doive
circuler autour de ce centre Il faut de
part & d'autre que la volonté de Dieu
mette en oeuvre une propriété effentielle
à la matiere , ſa mobilité , & qu'elle détermine
au mouvement l'indifférence actuelle
qu'elle a au repos ou au mouvement
, à telle direction de mouvement ou
à telle autre.
:
» 2 ° . Mais replique l'Auteur , les corps
» n'ont pas eux - mêmes aucune difpofition
"à s'attirer la volonté de Dieu n'auroit au-
» cun rapport à leur nature ; cet arbitraire
» admis ruineroit toute la preuve philofo
( 4 ) Page 186.
J
FEVRIER. 1753. 35
phique de la fpiritualité de l'ame. Dicu
auroit auffi-bien pû donner la penſée à
la matiere que l'attraction » . Je reponds
que le corps par la mobilité , & fon indiférence
à toute forte de mouvement , a
autant de difpofition pour être porté ou
pouffé vers un corps , que pour circuler
autour de ce corps . Cette tendance vers
un point , ou cette circulation autour
d'un point , ne font point effentielles aux
corps; mais elles font conformes à leur nature
. J'ajoute que c'eſt bien vouloir infulter
à l'attraction , & donner fans fondement
des armes à l'impiété , que de dire
que Dieu pourroit auffi -bien donner la
penfée à la matiere que l'attraction . La
faculté de penfer ne convient qu'à l'efprit
; comme la divifibilité & la mobilité
en tout fens ne font propres qu'à la matiere.
Donner à cette matiere une tendance
vers un point , ou une circulation autour
de ce point, c'eft lui attribuer une proprieté
qui fuit de fa nature : mais la penfée
ne fuit point de fa nature , elle n'eft point
conforme à la natute , elle eſt au-delà de
fa nature , & il n'eft pas moins répugnant
de dire que la matiere puiffe penfer , que
de dire que l'efprit peut être divifé en
parties : c'eft d'un corps en faire un eſprit ,
& d'un efprit en faire un corps , ce qui
Cij
56 MERCURE DE FRANCE.
eft également chimerique.
3. Si l'attraction fe fait en raiſon in
verfe des quarrés des diſtances ( a ) , cette
force fera infinie , quand la diftance fera
nulle & que les deux corps fe toucheront.
Je réponds que quand la diftance fera nulle
, l'attraction fera auffi conféquemment
nulle. Quand un corps eft arrivé où la
force d'impulfion le pouffoit , il y refte
en repos ( 6 ) . Mais pourquoi cette attrac
tion fuit- elle les quarrés des diftances plutôt
que toute autre puiffance ? parce que
teile eft la Loi du Créateur : il a choifi celle-
là préférablement à toute autre , felon
les fins qu'il s'eft propofé. L'Auteur de la
Théorie fuppofe que toutes les couches
concentriques du Tourbillon ont une égale
force centrifuge , & de cette fuppofition
il en conclut les regles de Képler. Mais
fur quel principe eft fondée cette fuppofition
il faut bien que là le Cartéfien ,
comme le Newtonien , recoure à la Loi
du premier moteur.
?
4°. L'attraction fe fait en raiſon directe
des maffes (c) . Mais , demande l'Auteur de
la Théorie , fi les corps A , B & C égaux
en maffes font rangés fur la même ligne &
avec des diſtances égales , l'action mutuel-
(* ) Page 193.
( b ) Page 196. ( c) Page 198 .
FEVRIER. 1753. 57
le des deux extrêmes A & C , paffe - t'elle
au travers de B , ou y eft- elle arrêtée ? Je
réponds que c'est là une interrogation trèsmal
placée , puiſque l'Auteur n'ignore pas .
qu'on n'a jamais prétendu que l'attraction
fe fait par une émiffion de copurfcules
d'un corps à un autte .
5 °. Le fyftème de l'attraction eft incompatible
avec la force centrifuge ( a ) , qui
eft cependant une force bien réelle & bien
démontrée. Je réponds que le fyftème de
l'attraction , bien loin d'être incompatible
avec la force centrifuge , c'eft le feul qui
nous donne une idée claire & nette de la
combinaiſon de ces deux forces . La force
centrifuge ne fe rencontre que dans les
mouvemens centrifuges , comme dans les
mouvemens des Corps céleftes. Or c'eft la
réunion de cette force avec celle de l'attraction
qui fait décrire aux Planettes des.
ellipfes autour du Soleil , & il n'eſt pas
poffible d'imaginer dans la nature un mouvement
en ligne courbe, qui ne foit l'effet
conjoint d'une impulfion conftante , uniforme
, fuivant une direction quelconque
& d'une force variable , ſuivant une certai
ne loi qui attire, ou fi l'on veut , qui poufſe
en même tems vers un point déterminé.
Voila toute la theorie de la force centra-
( a ) Page 200,
C v
58 MERCURE DE FRANCE:
le qui réfulte tout à la fois de la force cen
tripéte ou de l'attraction & de la force cen
trifuge : force centripete qui follicite fans
ceffe la Planette à s'approcher du Soleil ,
& cela réciproquement comme les quarrés
des diftances :force centrifuge qui eft l'effet
que l'impulfion conftante oppofe continuellement
à l'attraction pour l'empêcher
de porter la Planette vers le Soleil
cet effet eft égal & dans la direction oppofée
à la force centripéte ; car il n'eſt autre
chofe qu'une réaction . Sans l'attrac
tion la Planette s'échapperoit par la tengente;
fans la force d'impulfion d'où nait la
force centrifuge , la Planette feroit préci
pitée dans la maffe énorme du Soleil : ainfr
Pune contrebalance l'autre , & c'eft ce tem
pérament continuel qui retient les Planettes
dans leurs orbites ellipfiques . Je dis plus,
c'eft qu'il n'eft pas poffible de concevoir
un corps circulant autour d'un autre , fans
le concevoir animé de ces deux forces ; &
quand l'Auteur de la Théorie nous repréfente
avec les Cartéfiens les Planettes circulans
autour du Soleil par la feule force
centrifuge & fans aucune tendance vers
cet Aftre , il nous repréfente un mouvement
réellement compofé comme un mouvement
fimple.
6°. Le vuide de Newton , conclut l'AuFEVRIER.
•1753. 59
teur de la Théorie , eft infoutenable. Je
réponds premierement que ce vuide choque
bien moins la raifon , que le plein
de Defcartes , qui renferme l'infinité de
la matiere dont l'idée répugne. Je dis enfuite
que le vuide de Newton n'eſt pas
tel qu'on fe l'imagine , ni tel que nous
le prefente le fyftême des Tourbillons.
Newton a-t-il donc prétendu que les efpaces
immenfes où fe meuvent les Planetes
fuflent entierement deftituées de matiere ?
Non fans doute , puifqu'il y admet au
moins les rayons du Soleil , & que dans
plufieurs endroits de fes Queſtions d'Optique
, il reconnoît un fluide actif , infiniment
fubtil : l'Ether qui felon lui eft répandu
dans les Cieux & fur la terre par
fon élasticité , & qui traverſe librement
les pores de tous les corps. Il appelle cependant
les efpaces céleftes , des vuides ,
non pas qu'il prétende que ce foit abfolument
des vuides de matiere , quelconque ,
mais feulement des vuides de corps ou de
matiere pefante : car il femble n'appeller
corps que ce qui réfifte . C'eft pour cela
qu'il n'ofe déterminer dans fon Scholie de
la propofition 96. L. 1. fi les rayons du
Soleil font véritablement des corps ; & en
concluant la Propofition 40 ° . du L. 2. fur
la résistance que les globes éprouvent ,
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
ود
>>
lorfqu'ils fe meuvent dans un fluide. » Les
efpaces célestes , dit- il , où les globes des
» Planetes & des cometes fe meuvent en
» tous fens , très -librement & fans aucune
» diminution fenfible de leur mouvement,
» font donc deftitués de tout fluide cor-
» porel , fi on en excepte les vapeurs très-
» fubtiles & les rayons de lumiere ». Ces
vapeurs & ces rayons , felon M. Newton ,
font donc des fluides de matiere , mais
qui doivent être diftingués des Auides
corporels , parce que ceux-ci font réfiſtans
& que ceux- là ne le font pas ; & pourquoi
ne le font -ils pas ? parce qu'ils n'ont point
de viteffe & que leur force d'inertie répondant
à leur maffe , eft comme infiniment
petite , & par conféquent infenfible.
Il n'en eft pas de même de l'Ether
Carthéfien , il doit avoir une réſiſtance
très- grande , parce que , quoique fa malfe
foit très- petite , fa viteffe cependant
étant comme prodigieufe , le produit de
l'un par l'autre doit faire une force confi
dérable .
FEVRIER. 1753 61
J
ADIEUX
LA CAMPAGNE.
Ardins délicieux où regnent les zéphirs ,
Et vous enfans de la fimple nature ,
Paifibles bois , agréable verdure ,
Heureux témoins de mes loiſirs ,
Vous ne me verrez plus dans vos fecrets azyles ,
Parmi les douceurs du repos ,
Et loin du tumulte des Villes ,
Savourer l'air ferein de vos rians côteaux.
Jadis dans ces fombres retraites ,
Apollon daignoít m'inſpirer ;
Helas il faut m'en séparer ;
Ce Dieu ne fe plaît qu'où vous êtes.
Plus de ces doux momens où ma Mufe ravie
S'abandonnant à fes tranſports ,
Pour célébrer les attraits de Sylvie ,
Rendoit les plus touchans accords .
Vous ne m'entendrez plus à l'ombre des bocca:
ges
Chanter l'ardeur que j'ai pris dans les yeux -
C'eft ici qu'au fon des ramages
Que formoient à l'envi les oifeaux de ces lieux ;
Solitaires témoins du lever de l'Aurore ,
62 MERCURE DE FRANCE.
J'ofai lui confacrer & lui confacre encore
Les premiers fons que me dicta l'Amour .
Invisible habitant d'un fi charmant féjour.
Toi , dont la voix toujours fidele ,
Répetoit les accens dont ma Mufe autrefoist
Dans les tranfports d'une flâme fi belle ,
Fit retentir les valons & les bois :
Toi , qui connus l'ardeur du penchant qui m'en
traîne ;
Cher confident de mes premiers défirs ,
Echo pour foulager ma peine ,
Sois le de mes derniers foupirs,
FEVRIER. 17537 63
Ces Eclogues que M. Pope fit à l'âge de 16
ans , n'ont point encore paru en François. Elles
font , les deux premieres furtout , fort imitées
de Virgile. On y retrouve des idées , des tours
& des expreffions même du Poëte latin ; auſſi
eft-ce moins pour faire connoître le génie national
, que pour montrer la fécondité rare &
naiffante d'un Auteur qui a tenté avecſuccès
prefque tous les genres de poëfie , que l'on donne
au Public cette traduction. Elle eft de la
même main que celle de l'Economie de la
vie humaine , à Edimbourg , 1752.
ECLOGUES DE M. POPE.
PREMIERE ECLOGUE.
LE PRINTEMS.
A M. le Chevalier Trumbal. *
"Os E le premier dans ces champs , tenter
des accords ruftiques ; j'ofe folâtrer
dans ces heureuſes plaines, de Windſor :
Il fut Secrétaire d'Etat fous Guillaume III. ,
après s'être démis de ce pofte , il fe retira à Wind,
for où il étoit né.
64 MERCURE DE FRANCE.
belle Thamife coule lentement de ta fource
facrée , tandis que les Mufes qui ont infpiré
Théocrite , chanteront fur tes bords.
Que les tendres rofeaux foient agités par
les Zéphirs , & que les côteaux d'Albion
retentiffent de fons champêtres.
O vous qui êtes trop fage pour avoir de
l'orgueil , trop bon pour aimer le pouvoir ,
qui placez votre gloire à être délivré de la
grandeur ; vous qui emportant dans la retraite
tout ce que le monde peut vanter ,
toujours illuftre avez fçu le quitter ! Permettez
que ma Mufe enfle fes frêles chalameaux
, jufqu'à ce que vous accordiez
votre lyre , dans ces ombrages qui vous
ont donné le jour. Auffi lorfque le Roffi .
gnol va chercher le repos , le Pinfon vient
Te faire entendre dans les lieux qu'il a
abandonné ; mais à fon retour , il l'écoute
en filence, & bat des aîles de concert avec
tous les Oifeaux ,
La.rofée commençoit à tomber , l'aurore
rougiffoit déja la cime des montagnes
deux Bergers que l'amour & la
mufe tenoient éveillés , couvroient les
vallons argentés , des troupeaux objets
de leurs foins; c'étoit Daphnis & Strephon
frais comme le matin, beaux comme la faifon.
Ils s'entretenoient enfemble , & voici
leurs difcours.
*
1753 པ
FÉVRIER.
Daphnis.
Entends- tu ces Oiseaux qui voltigene
fur ces branches fleuries , ils femblent par
leur agréable mufique hâter le retour de
la lumiere ? Comment fommes- nous muets
tandis que la vigilante linotte chante , &
que le roffignol dans fon ramage falue le
Printems ! Comment fommes- nous fombres
au moment que Phosphore eft fi brillant
, & que la nature répand fa pourpre
avec profufion ?
Strephon
Chantons donc , & que Damon nous
écoute , tandis que ces boeufs que nous
voyons au loin tracent lentement leur fillon
, la violette Aleurit fur ces bancs verds
& la douce haleine da vent d'Occident fe
fait fentir à la rofe prête d'éclore . Je gage
cet agneau bondiffant fur les bords de
cette fontaine qui lui réfléchit fon image.
Daphnis .
Et moi cette coupe , dont le dehors artiftement
travaillé , reprefente une vigne
qui ferpente à l'entour , les grappes enflées
courbent fes rameaux , & le tierre les
embraffe mollement. Vois- tu ces quatre
figures relevées en boffe ? Les faifons que
ramene chaque année , & ce cercle qui
environne la voûte azurée des Cieux , on
douze fignes brillans font rangés dans le
plus bel ordre.
66 MERCURE DE FRANCE.
Damon
Chantez tour à tour , cette forte de
chant plaît aux Mufes . Déja l'épine blanche
fleurit , le gazon s'émaille , tous les arbres
fe renouvellent , les bois le couvrent
de feuillages . Commencez , les échos vont
vous répondre.
Stréphon
Apollon , infpire-moi , comme ta inf
piras Waller , ou donne-moi les accens
touchans de Granville , pour chanter ma
Délie. Je t'immolerai un taureau blanc
comme du lait , qui déja menace de la
corne , & fait voler la pouffiere fous fes
pieds.
moi
Daphnis.
Amour , c'est toi que j'invoque , fais
gagner le prix pour Sylvie ; donne à
ma voix ces attraits vainqueurs qu'ont fes
yeux ; je ne t'offre point pour victime ,
des agneaux ou des brebis ; amour , c'eſt
le coeur du Berger qui fera ta victime.
Stréphon.
La charmante Délie m'appelle de la
plaine ; cachée dans les bois , elle évite
fon Berger inquiet , elle rit , me voyant
la chercher à l'entour , ce ris affecté découvre
la belle qui eft charmée d'être trow
νέο,
FEVRIER . 1753. 67
Daphnis .
La folâtre Sylvie fe promene fur la verdure
& court foudain , elle fçait bien que
fa fuite eft apperçue ; elle lance un coup
d'oeil au Berger qui la pourfuit , ah que
fes yeux alors démentent la viteffe de fes
pieds.
Siréphon
Que le riche Patole roule fes ondes fur
des fables dorés , que les arbres diſtillent
l'ambre fur les rives du Pô. Les bords plus
heureux de la Tamife poffédent des beau
rés plus éclatantes . Paiffez là , mes moutons
, je ne chercherai pas des campa
gnes plus éloignées.
Daphnis.
Venus quitte le Ciel pour les bocages
d'Idalie , Diane aime Cynthus , & Ceres ,
Hybla. Si les ombrages de Windſor plaifent
à ma Bergere , Cynthus & Hybla n'ont
rien de comparable aux ombrages de
Windfor.
Stréphon
La nature entiere eft en pleurs & le
Ciel fe fond en eaux , les oifeaux fe taifent
, les fleurs languiffantes fe refferrent ;
Délie ſourit , les fleurs renaiffent , le Cieb
reprend fon éclat , & les oifeaux recommencent
leurs chants.
38 MERCURE DE FRANCE.
Daphnis.
Toute la nature eft riante , les grottes
font belles & fraiches , le foleil répand
dans les airs une chaleur douce & féconde.
Sylvie fourit , les campagnes brillent d'u
ne fplendeur nouvelle , la nature vaincue
femble n'avoir plus de charmes.
Stréphon.
Les champs me plaifent au Printems ,
les montagnes en Automne , le matin les
plaines , à midi les bois ; mais Délie me
plaît toujours ; abfent de fa vue je ne
trouve plus de plaifir le matin dans les
plaines , ni à midi dans les bois .
Daphnis.
>
Sylvie a la maturité de l'Automne , &
la douceur du mois de Mai ; plus brillante
que le midi , elle a la fraicheur du matin.
Le Printems même déplait quand elle
n'embellit point ces lieux ; mais lorsqu'ils
font favorifés de fa prefence , toute l'année
, c'est le printems.
.Stréphon
Dis- moi , Berger , dis- moi , fous quel
heureux climat fe trouve un arbre merveil
leux qui porte dans fon fein d'Auguftes
Monarques * , je ne te demande que cela ,
* Allufion au chêne dans lequel fe cacha Chat
les II. après la bataille de Worcester.
FEVRIER, 1753. 69
& je renonce au prix ,j'accorde la victoire
aux yeux de ta Sylvie."
Daphnis.
Non dis-moi d'abord , dans quels
champs plus fortunés croiffent des Char
dons qui le difputent aux lys , & je donne,
rai un plus noble prix ; Sylvie , la charmante
Sylvie fera à toi .
Damon,
Ceffez votre difpute , Daphnis , je don
ne la coupe à Stréphon , je te donne l'agneau
; heureux amants , dont les Berge,
res ont tant de graces ! heureufes Bergeres
dont les amans chantent fi bien les
graces ! levons-nous maintenant & courrons
à ces berceaux de chevrefeuille , agréa
ble retraite pour fe mettre à couvert des
pluyes que le Sud amene au Printems , le
gazon fera garni de mets champêtres , &
la douce odeur des fleurs éclofes , fe fera
fentir à l'entour, Allons ; voyez les trou
peaux raffemblés , qui cherchent l'abri , les
Pleyades vont faire tomber une pluye qui
fertilifera nos terres,
70 MERCURE DE FRANCE.
ECLOGUE SECONDE.
L'E' TE'.
An Docteur Garth. *
UNjeune Berger ( c'eft la qualité qu'il
préfére ) conduifoit les troupeaux
fur les bords de la Thamife , les ondes argentées
réfléchiffoient les mobiles rayons
du foleil , & des aunes dans toute leur
verdure y formoient un ombrage tremblant
: là , tandis qu'il pleuroit , les ondes
cefférent de couler , les troupeaux compâtirent
à fes ennuis par une morne trifteffe
, les Nayades gémirent dans leurs
humides retraites , & Jupiter envoyant
une pluye foudaine , fembla y prendre
part.
Accepte , ô Garth ces chants d'une
jeune Mufe qui ofe ajoûter cette guirlande
de lierre à tes lauriers ; apprens quels
maux l'amour fait fouffrir à des coeurs fans
expérience : l'amour ! ce feul mal que tu
ne peux guérir .
Hêtres touffus , & vous fources rafraîchiffantes
, qui fçavez bien amortir les
* Samuël Garth , mort en 1718 , fameux Médecin
, ami de l'Auteur.
FEVRIER . 1755. 71
traits de Phoebus , mais non ceux de l'amour
, foyez témoins de mes pleurs ; mes
chants ne vous trouveront point fourds ;
non , les bois y répondront , leur écho les
répétera . Les côteaux & les rochers fecondent
mes accords plaintifs , es-tu donc
plus fiere & plus dure qu'eux ? Les moutons
ont uni leurs bêlemens à mes plaintés
, la chaleur les a defféchés , & tu m'enflammes.
L'ardent Syrius brûle les plaines
altérées , tandis qu'un hyver éternel
dans ton coeur.
regne
Mufes , dans quels buiffons , dans quels
boccages êtes-vous cachées tandis que
votre Alexis languit fans efpoir dans les
chaînes de l'amour ? Eft- ce dans ces vallons
charmans qu'arrofent les ondes facrées
d'Ifis , ou plutôt ceux où Cam coule
en ferpentant ? Quand je me vois dans
une fource limpide comme le criſtal , ce
miroir fidéle me montre encore fur mon
vifage de vives couleurs ; depuis qu'elles
ne plaifent plus à tes yeux , j'évite ces fontaines
que je cherchois autrefois . Jadis je
connoiffois toutes les herbes qui croiffent
ici , toutes ces plantes qui reçoivent la rofée
du matin. Ah ! malheureux berger ,
que te fert ton art ? à foigner tes trou
peaux , mais non à guérir ton coeur.
Que d'autres entendent les foins cham72
MERCURE DE FRANCE.
pêtres , qu'ils paillent des troupeaux plus
beaux que les miens , qu'ils ayent en partage
de plus riches toifons , pourvû que
près de ces montagnes , je puiffe faire entendre
mes chants , embraffer ma . Bergere
& ceindre mon front de lauriers. Je pofféde
ce chalumeau qu'enfloit Colin * de
fon harmonieufe haleine ; il me le laiffa
en mourant , & me dit , » prends cet inftrument
, c'eſt le même qui enfeigna à ces
» échos le nom de ma Rofalinde » . Il ref
tera maintenant pendu à cet arbre & fe
taira pour jamais , puifque tu mépriſes fes
fons. Hélas ! que ne puis-je devenir par
un pouvoir magique , cet oifeau captif
qui chante fous ton berceau ? Alors ma
Voix trouveroit ton oreille attentive , je
jouirois des baifers qu'il reçoit.
Mes accords cependant plaifent aux
habitans de la campagne , ils font danfer
les féroces Satyres , Pan les applaudit , les
Nymphes abandonnant leurs cavernes &
& leurs fources favorites , m'apportent
leurs fruits précoces & leurs tourterelles
blanches ; envain chaque Nymphe amoureufe
s'empreffe- t-elle d'apporter fes prefens
, ils font pour vous , c'eft à vous qu'ils
reviennent. C'eft pour vous que les Ber-
* Nom que le fameux Spenfer a pris dans ſes
Sclogues,
gers
FEVRIER. 1753. 73
gers raffemblent les plus belles fleurs , &
les affortiffent en guirlande , acceptez - la ,
elle ne convient qu'à vous qui feule réuniffez
toutes les beautés.
7 Voyez que de plaifirs offrent les champs.
Les Dieux qui y font defcendus , y ont
établi l'Elysée. Venus erra dans les bois
avec Adonis , la chafte Diane fait fon féjour
à l'ombre des forêts. Venez , Nym
phe aimable , à cette heure tranquille
où
les bergers ceffent de tondre leurs brebis
& tegagnent
leurs demeures
, où les moiffonneurs
laffés quittent les campagnes
brûlantes , & couronnés
de bleds vont
rendre graces à Cérès. Ce bofquet ne cache
point de vipere; mais l'amour , ferpent
plus dangereux
, habite dans mon fein.
Ici les abeilles fucent la douce rofée des
fleurs ; mais votre Alexis ne connoît rien
de doux que vous. Ah ! daignez voir nos
demeures
délaiffées , ces fontaines
couvertes
de mouffe , ces retraites tapiffées de
verdure , les zéphirs rafraîchiront
les fentiers
par où vous pafferez , les arbres croif.
fant fubitement
où vous ferez affife , vous
prêteront
leur ombrage
, les fleurs naîtront
fous vos pas , tout ce que vous regarderez,
fleurira . Que je defire de paffer mes
jours avec vous , d'invoquer
les Muſes ,
& de faire tout retentir de vos louanges !
D
74 MERCURE DE FRANCE.
Les oifeaux les chanteront dans chaque
bocage , & les vents les porteront aux intelligences
céleftes. Mais fi vous voulez ,
émule d'Orphée , faire entendre vos accens
, les forêts étonnées danferont encore
une fois , les montagnes dociles à votre
voix fe mettront en mouvement , & les
ruiffeaux attentifs fufpendront leur cours,
Cependant voici que les Bergers évitent
la chaleur du midi . Les taureaux mugiffans
s'approchent de ces eaux qui murmurent ,
les moutons accablés cherchent l'ombre.
Dieux ! l'amour feul n'a- t - il point de relâche
? Le foleil eft moins ardent , lorsque
prêt à fe plonger dans l'Océan , il termine
fa carriere; & moi je fuis éternellement en
proye aux flammes de l'amour , il me bruÎe
la nuit comme le jour.
FEVRIER. 1752. 75
ECLOGUE TROISIE'ME.
A
L'AUTOMNE.
A M. Wicherley. *
SSIS à l'ombre d'un hêtre , Hylas
& Agon chantoient des airs ruftiques ;
l'un fe plaignoit de l'infidélité , l'autre de
l'abfence d'une amante , & les échos répétoient
le nom de Delie & celui de Doris.
Nymphes facrées de Mantoue , j'implore
votre fecours ; les chants d'Hylas & ďAgon
font le fujet de mes vers .
Toi , qui reçus des neuf Soeurs , l'efprit
de Plante , l'art de Térence & le feu de
Ménandre; toi , dont la raiſon nous éclaire ,
dont l'humeur nous charme , dont le jugement
nous inftruit & l'imagination nous
échauffe; toi , qui connois fi bien la nature,
daigne jetter les yeux fur des coeurs de Bergers
; voi leurs paffions naïves & leurs tendres
langueurs.
Phabu prêt à fe coucher , répandoit une
lumiere éclatante ,mais douce & tempérée;
les nuages étoient enluminés de fa pour-
* Fameux Poëte dramatique .
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
pre. Hylas pouffant des gémiffemens mélødieux
, enſeignoit ainfi aux rochers &
aux montagnes à pleurer.
Allez , doux zéphirs , & emportez mes
foupirs avec vous , portez mes tendres accens
aux oreilles de Délie. Comme la tour.
terelle affligée déplore fon amant perdu ,
& remplit tous les environs de fes gémiffemens;
ainfi éloigné de Délie, je me plains
aux vents, mais je ne fuis point entendu , je
n'excite point la pitié , je fuis oublié .
Allez , doux zéphirs , & c. Depuis fon
départ les concerts des oifeaux cellent ,
les tilleuls refufent leur ombrage , les lys
baiffent la tête & meurent . Fleurs fanées
que le Printems a abandonnées , oifeaux
que l'on n'entend plus depuis que l'été
vous a quitté , arbres dont les feuilles fe
delféchent quand l'autonme bannit la chaleur
, parlez , l'abfence n'eft- elle pas la
mort pour ceux qui aiment ?
que
Allez , doux zéphirs , & c . Mandits foient
les champs qui retardent le retour de Délie.
Que toutes les fleurs s'y férriffent ,
les arbres y meurent , que tout y périffe
, excepté elle : qu'ai je dit? dans quel
ques lieux que ma Délie
Délie porte
fes pas ,
que le Printems la fuive , que les fleurs
croiffent fubitement , que les chênes
nciieux fe couvrent de rofes , & que tous
FEVRIER, 1753. 77.
les buiffons diftillent l'ambre.
Allez , doux zéphirs , & c . Les oifeaux
cefferont leurs chants du foir , les vents de
fouffler , les branches de fe mouvoir à leur
gré, les ruiffeaux de murmurer , avant que
je ceffe d'aimer. Les fources jailliffantes
ne font point tant de plaifir au berger altéré
, ni le doux fommeil au laboureur accablé
, ni la pluye aux alouettes , ni l'éclat
du foleil aux abeilles , que ta vue m'en
infpire .
Allez,doux zéphirs , & c. Viens , Délie ,
viens ; ah ! pourquoi ce long délai ? tous
les échos d'alentour retentiffent de ton
nom , les rochers , les cavernes répétent.
fans ceffe le nom de Délie, Ciel ! eft- ceune
illufion qui flate envain ma penfée ?
Eft- ce un fonge d'amant ou eft- ce en effet
ma charmante Délie ? Elle vient , ma
Délie vient ; ceffez mes chants , .zéphirs.
ceffez d'emporter mes foupirs. ( Agon.
chanta enfuite. ) Les bois de Windfør l'admirérent;
répétez Mufes ce que vous- mêmes
infpirâtes.
Retentiffez , collines , retentiffez de mes.
lugubres accens , je me plains en mourant.
de la parjure Doris , vers ces montagnes.
dont le fommet diminue à mesure qu'il
quitte la vallée pour fe perdre dans les
Cieux , tandis que les boeufs épuifés de
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
fatigue & de chaleur , quittent les champs
d'un pas tardıf, maintenant que l'on voit
la fumée s'élever du toit de ces hameaux ,
que les ombres fe répandent fur la ver-
&
dure.
Retentiffez , &c. Voici ce peuplier fous
lequel nous avons fouvent paffé le jour ;
j'ai fouvent gravé fur fon écorce fes amoureufes
promeffes , tandis qu'elle attachoit
des guirlandes à fes branches ; les guirlandes
font fanées , les promeffes font effacées ;
ainfi fon amour a paffé , ainfi mon espoir
eft évancüi.
Retentiffez , & c . Le brillant Arcturus
embellit à prefent nos campagnes fertiles ,
les arbres fuportent à peine les fruits dorés
qu'ils ont produits , & les grappes enflées
vont faire couler des flots de vin ;
les mûres fauvages rougiffent les buiffons
jaunâtres. Juftes Dieux ! l'amour ſeul n'aura
donc point de retour ?
•
Retentiffez , &c. Les Bergers crient :
tes moutons font en proye .. ah ! que
me fert il de garder les troupeaux ? j'ai
perdu mon coeur tandis que j'ai confervé
mes brebis . Pan eft venu , & m'a demandé
quelle magie a caufé mon tourment , ou
quels yeux malfaifans m'ont lancé des regards
funeftes ? Quels autres yeux , hélas !
que ceux de la cruelle ont tant de pouvoir?
FEVRIER. 1753. 79
...
& y a-t-il une autre magie que l'amour ?
Retentiffez , &c. Je vais fuir les Bergers
, les troupeaux & les plaines fleuries .
Je puis fair bergers , troupeaux &
plaines , je puis abandonner , oublier le
genre humain , le monde entier , tout , excepté
l'amour. Je te connois , amour ! tu es
auffi terrible que la mer en fureur , plus
cruel que les tygres de la Lybie ; tu fus
arraché des entrailles brûlantes de l'Etna ,
conçu dans les orages , & tu naquis dans
le tonnerre.
Retentiffez , &c. Adieu , bois , adieu , lumiere
du jour , je terminerai mes peines
en me précipitant du haut de ce rocher.
Ne retentiffez plus , collines , ne retentiffez
plus de mes accens .
Ainfi chanterent ces bergers jufqu'à l'ap -
proche de la nuit : les Cieux étoient encore
teints d'un rouge éclatant , la rofée
tombant en flocons couvroit la terre &
le foleil fe baiffant , faifoit croître les ombres.
>
D iiij
80 MERCURE DE FRANCE
ECLOGUE QUATRIEME.
L'HYVER.
A la mémoire de Mlle Tempeft. *.
LYCIDA s .
TIRCIS , le murmure de ce ruiffeau
ne peint pas la douleur d'un façon
auffi touchante que tes chants . Le gazouillement
des rivieres qui coupent en ferpentant
les vallées , n'a rien d'auffi doux , ni
leur cours d'auffi agréable . Maintenant les
brebis dorment couchées fur leur molle.
toifon , l'aftre brillant de la nuit eft au
haut du firmament ; tandis que les oiſeaux
en filence oublient leurs accens mélodieux ,
chante le deftin de Daphné , chante fa
gloire.
4
TIRCIS.
Vois-tu ces bocages argentés par la gelée
;leur beauté eft Aétrie , leur verdure eft
perdue , & c'est par- là que j'effayerai de
faire entendre les airs d'Alexis, qui emme-
Cette Demoiſelle mourut en 1702. la nuit
d'un grand orage. M. Walsh ami de l'Auteur , fir
une Elegie fur la mort , & engagea M. Pope à
chanter le même fujet.
FEVRIER. 1753. St
noient les Nayades attentives dans ces
plaines. La Thamife en les arrofant , écoutoit
fes accords & ordonnoit à fes faules
de les retenir.
LYCIDAS.
Puiffent auffi bien les douces pluyes fertilifer
nos champs , & augmenter nos fu
tures moiffons commence ; Daphné en:
mourant nous en chargea, & nous dit : ber--
gers , chantez autour de mon tombeau..
Chante donc , tandis que je vais pleurer.
fous l'ombrage qui couvre ce monument.
champêtre , & l'orner de nouvelles bran--
ches de lauriers.
TIRCIS
Quittez , Mufes , ces fources de cryſtals
Nymphes & Sylvains , apportez des guirlandes
de Cyprès ; amours qui gémiffez ,
formez des berceaux de myrte au- deffus
des fontaines , & rompez vos fléches comme
vous fires à la mort d'Adonis ; gravez
fur cette pierre avec vos traits d'or maintenant
inutiles ; » que la nature change
» de face , que le . Ciel & la Terre pleu
» rent , la belle Daphné n'eft plus , il n'eft
plus d'amour.
C'en eft fait , & la Nature n'a plus de
charmes .Voyez ces nuages épais qui obf
Dy.
1
82 MERCURE DEFRANCE.
curciffent le jour ! les arbres répandent des
larmes & déplorent leurs feuillages épars
fur fon tombeau ; quelque part fur cette
terre où vous trouviez des fleurs , elles ont
fleuri avec Daphné & ont peri avec elles .
Ah , que nous importent les beautés de la
nature ! Daphné n'eft plus , il n'eft plus de
beauté.
Les troupeaux refufent. leurs verds påturages
, les geniffes altérées ne cherchent.
plus les eaux courantes , les cygnes argentés
lamentent fon malheureux deftin avec
des accens plus triftes que ceux dont ils
annoncent le leur , l'écho fe retire en filence
au fond de fes cavernes , ou du
moins ne répond qu'au feul nom de Daphné
, elle l'enfeignoit avec plaifir à ces
rivages. Daphné n'eft plus , il n'eft plus de
plaifir.
On ne voit plus tomber la rofée , on ne
fent plus le matin l'odeur des fleurs , les.
parfums ne rafraîchiffent plus nos champs,
les zéphirs qui fe taifent depuis fa mort ,
regrettent des foupirs plus doux que les
leurs , l'induftrieufe abeille néglige fes magafins
dorés . Daphné eft morte , il n'eſt
plus de douceur.
Les alouettes ne fufpendront plus leur
vol au milieu des airs pour entendre chanter
Daphné,les roffignols ne répéterontplus
FEVRIER. 1753. 83
fes chanfons , ou frappés d'étonnement, ne
les écouteront plus du fond de leurs bocages
, les ruiffeaux n'oublieront plus leur
murmure , pour fe rendre attentifs à une
mufique plus douce ; ils diront plutôt aux
rofeaux & aux échos : Daphné eft morte ,
il n'eft plus de mufique .
Les vents legers portent de tous côtés la
nouvelle de fa trifte deftinée , leurs foupirs
le difent aux arbres tremblans , les arbres
dans toutes les plaines , dans tous les
bois , le répétent aux fleuves argentés , qui
calmés auparavant , fe troublent aujourd'hui
& font groffis de larmes ; les vents ,
les arbres , les fleurs déplorent fa mort.
Daphné , quelle douleur pour nous ! Daphné
, notre gloire n'eft plus !
Mais quoi le féjour où Daphné étonnée
s'éleve au-deffus des nuages & du firmament
, eft le théâtre éclatant d'éternelles
beautés , les champs y font toujours frais ,
les bocages toujours verds : foit que vous
foyez dans ces bofquets d'amarantes , foit
qu'errante dans ces prairies , vous choififfiez
des fleurs qui ne fe fanent point , jettez
un regard propice fur nous qui implorons
votre nom , Daphné, notre Divinité ,
& qui n'êtes plus le fujet de notre douleur !
LYCIDA S.
Comme tout eft attentif aux plaintes de
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
ta Mufe , tel eft le filence qui régne quelquefois
le foir ; lorfque Philoméle chante
& que l'haleine du zéphir voltige fur les
feuilles & expire fur les arbres . Pour toi ,
brillante Déeffe , fouvent un agneau rotgira
de fon fang tes Autels ; fi mes brebis
fécondes augmentent mon troupeau , tant
que les arbres fourniront de l'ombrage
, & que les fleurs répandront de l'odeur,
ton nom ,tes honneurs & ta gloire vivront.
TIRCIS .
Levons - nous. Le pâle Orion envoye
une humidité mal- faine , & les pins étalent
un ombrage malfaifant , le violent Eorés
fouffle, & la nature eft en décadence ; le tems
conquiert tout , il faut obéir au tems.
Adieu , vallées , montagnes , fources &
bocages ; adieu, chants & amours champêtres;
adieu mes troupeaux , adieu Sylvains ;
adieu , Daphné , je dis adieu au monde
entier.
FEVRIER. 1753. 8.9
A MON SEIGNEUR
MONSEIGNEUR
LE COMTE D'ARGENSON..
REMERCIEMENT
DE LA CROIX DE S. LOUIS ,
ar M. de Bouffanelle , Capitaine au Régi-,
ment de Cavalerie de Beauvilliers,
Du Pere des Bourbons je- porterai-l'image ,
Mon fein fera marqué du fceau de la valeur :
Comme tant de Héros , un fi précieux gage
M'unit prefque à mon Roi : quelle infigne faveur!:
Leur prix m'eft un bienfait , leur gloire eft mon
exemple ;
Que je vais être avide à l'afpect des lauriers t
Mais , arme ton couroux ; Japus ouvre ton Tem
ple ;
Je brûle de vous fuivre , invincibles Guerriers.
Mais où fuis-je Et quelle eft, mon ardeur infenfée
A qui dis-je mes voeux ? A vous, Dieu de la Paix ,
Qui , la foudre à la main', de l'olive facrée
Préparâtes toujours la gloire & les bienfaits.
S MERCURE DE FRANCE.
209 208 207 207 208 209 205 : 206 : 309 200 200 200 200 10
ASSEMBLE'E PUBLIQUE
DE LA SOCIETE ROYALE
M
DE LYON ,
Du 2. Décembre , 1750.
ONSIEUR l'Abbé Cayer , Directeur
, a fait l'ouverture de l'Affemblée
par un difcours fur la négligence , l'aveuglement
, la prévention , ou d'autres
motifs inconnus qui empêchent qu'on ne
mette à profit plufieurs découvertes faites
de nos jours dans les Sciences & les Arts.
Il rapporte des exemples d'un grand nombre
d'inventions très-utiles qu'on laiffe
dans l'oubli , peut- être encore par l'atta
chement fervile qu'on a pour d'anciens
lages. Ce difcours qui tend tout à l'urilité
publique , de même que les Ouvrages
des Académiciens , a été fuivi des extraits
fuivans des Mémoires qu'ils ont lus à la
Société Royale depuis la derniere affemblée
publique.
Sur la proportion qu'il doit y avoir entre les
diamétres des tuyaux montans & ceux des
corps de pompes.
On a toujours fait jufqu'ici le diamérre
FEVRIER . 1753. 87
des tuyaux montans , & furtout celui de
leurs foupapes , beaucoup plus petit que le
diamétre des corps de pompes : cependant
un Auteur d'une grande réputation qui a
écrit depuis peu fur l'hydraulique , & dont
l'ouvrage eft approuvé par l'Académie de
l'Europe la plus compétente en cette ma→
tiere , prétend que cette pratique eft fujette
à de grands inconvénients. Il faut
felon lui que les forces employées pour
faire monter la même quantité d'eau pendant
le même tems dans les deux cas ,foient
en raison réciproque des quarrés quarrés ,
ou des quatrièmes puiffances des diamétres
des tuyaux montans ; c'est- à- dire que fi le
diamétre du tuyau eft feulement la moitié
de celui du corps de pompe , il faudra 16
fois plus de force que s'il lui étoit égal .
La différence feroit bien plus frappante
, fi l'on fuppofoit leur rapport comme
1 eft à 3 , ou à 4 , & c. tel qu'il eft effectivement
dans la plupart des pompes.
C'eft ce qui a fait craindre à M. de
Valernod qu'il ne fe fût gliffé quelqu'erreur
dans la démonftration de cet Auteur ,
ou du moins dans l'application qu'il en
fait. Pour éclaircir un point de pratique
aufli intéreffant , il a eu recours à l'expérience
, & les pompes fingulieres qui four
niffent l'eau aux baffins de la Place Royale,
SS MERCURE DE FRANCE.
fui ont fourni les moyens de la faire.
Quand on auroit voulu faire une machine
exprès , on n'auroit pu rien imaginer de
plus favorable. 1°. L'expérience eft en
grands ce qui diffipe ces craintes, fouvent
bien fondées , que ce qui réuflit en petit ,
ne réuffit pas toujours en grand . 28.
Comme le défaut dont il eft question , y
eft plus grand que dans aucune pompe
exécutée jufqu'ici , puifque le diamètre
moyen des corps de pompes eft de 22 p.
6. lig. , tandis que celui du trou des foupapes
des tuyaux montans eft feulemene
de 2 pouces 10 lignes , ce qui fait un rapport
de près de 1 à 8. Si l'inconvénient
qui réfute de ce défaut de proportion eſt
fi grand , il doit fe faire appercevoir dans
de ces pompes , & pour ainfi dire
fauter aux yeux , pour peu d'attention
qu'on y faffe.
le
Jeu
M. de Valernod a pris enen conféquence
avec M. Delorme , très exactement toutes
les dimenfions de cette machine publique;.
il en a conftaté l'effet réel pendant un tems
conftant & déterminé. Ayant enfuite cal
culé quel devoit être fon produit fuivant
le nouveau principe , il a trouvé que ces
pompes n'auroient pas dû donner unefeule
goutte d'eau.Il faudroit une puiffance
3948 fois plus grande pour . en fourniss
FEVRIER. 1753. 89
feulement la même quantité qu'elle donne.
Enfin pour tirer de cette expérience toutes
les lumieres poffibles , il l'a confidérée
fous une nouvelle face. Il a fuppofé la même
machine telle qu'elle eft, à l'exception
des tuyaux montans & du trou des foupapes
qu'on auroit fait auffi gros que le corps
de pompes ; il a calculé enfuite quel devoit
être fon effet , non plus relativement à fon
état de défectuofité comme auparavant ,
mais abfolument fuivant fon état de perfection
prétendue , ce qui eft l'inverfe de la
premiere maniere dont il l'avoit d'abord
confidérée ; & il a trouvé que fon produit
ne feroit pas different de celui que l'expérience
a donnée. D'où il feroit fondé de
conclure qu'il ne compte pas même que ce
foit un défaut de faire les tuyaux montans
moins gros que les corps de
pompes ; tant
s'en faut que l'inconvénient qui peut en
réfuker,foit auffi grand que le prétend cet
Auteur.
On ne peut pas cependant douter qu'il
n'y ait une proportion qui doit être la plus
parfaite de toutes , mais qui n'a pas été
connue jufqu'ici ; & c'est ce qui doit exciter
les recherches des Géométres & des
Méchaniciens,
20 MERCURE DE FRANCE.
Sur quelques découvertes faites dans la Suiffe
dans le Valais.
Un Voyageur guidé par le defir de s’inſtruire,
préfere conftamment les climats où
la nature étale fes merveilles , quelque
fauvages qu'ils lui paroiffent , à ceux où
elle prodigue fes délices ; & c'est là le
motif qui a conduit M. le Marquis de
Maugiron dans les montagnes efcarpées
du Valais. Il a parcouru les Alpes en Phyficien
& en homme de Lettres , & les découvertes
qu'il a faites l'ont amplement
dédommagé des fatigues qu'il a eflayées
en traverfant des pays d'un accès fi pénible.
Il y a fait avec fuccès des recherches
d'une double efpéce : les premieres ont
eu pour objet les monumens précieux- de
l'antiquité ; les fecondes , les curiofités naturelles
dont ces montagnes font remplies.
Ceux qui joignent les talens littéraires aux
connoiffances phyfiques , peuvent examiner
les premieres dans le Mémoire . Les
loix de la Société Royale me reftraignent
à vous donner l'extrait des fecondes.
L'Auteur commence par faire mention
d'une plante appellée dans le pays , Genepit
, qu'il n'a vu décrite nulle part , & qui
eſt d'une ſubſtance fi chaude que fa pointe
perce à travers les glaces & les neiges :
FEVRIER . 1753. 91
c'eft un fpécifique affuré contre la pleuréfie.
Dans la penfée que cette plante qui eft
la pâture ordinaire des bouquetins , pouvoir
donner à leur fang la qualité de diffoudre
le fang coagulé , il voulut s'en affurer
par l'expérience . Pour cet effet il fit
nourrit pendant l'efpace de trois femaines
un de ces animaux avec du foin , & une
chevre commune avec du genepit ; égorgés
tous deux au bout de ce tems , le fang du
bouquetin avoit perdu fa qualité , & celui
de la chèvre l'avoit acquife .
Il naît dans le Valais , & furtout à Sion
la Capitale , une efpéce d'hommes affez
finguliere ; on les appelle Cretins : ils font
fourds , muets , imbécilles , prefqu'infenfibles
aux coups ; ils ont des goîtres qui
leur pendent jufqu'à la ceinture ; on n'apperçoit
en eux aucune trace de raifonnement;
mais en revanche , ils ont une activité
merveilleuse pour tout ce qui a rapport
aux befoins corporels . Ces bonnes
gens les regardent comme les Anges tutelaires
des familles , & celles qui n'ont pas
des Cretins, fe croient difgraciées du Ciel.
M. le Marquis de Maugiron fait enfuite
de curieufes remarques fur les montagnes
appellées les Glacieres , en particulier fur
celles de Faucigni , dont le circuit eít de
plus de dix lienes ; fur ces amas énormes
92 MERCURE DE FRANCE.
3
de glaces & de neiges qui depuis un tems
immémorial réſiſtent à l'action du foleil ;.
fur l'extrême différence qui fe trouve entre
les Habitans des Vallées féparées feulement
par le fommet des Alpes ; ces peu
ples foumis aux mêmes loix , conduits par
les mêmes principes de politique , élevés
dans les mêmes fentimens de religion
quelques-uns même gouvernés par le même
Prince, ne fe reffemblent en rien. C'eft.
furtout à l'égard de leur mufique que cette
différence fe fait fentir ; on diroit même
qu'elle s'étend jufques fur les corps inanimés.
Le revers des Alpes qui regarde l'Italie
, a des carrieres de marbre , & les par-.
ties oppofées en font privées entièrement.
On en a découvert une près de Suze, qu'on
prétend être de verd antique , & qui
tout au moins lui reffemble beaucoup.
A l'occafion de quelques poiffons pétrifiés
, & femblables à ceux du lac de Genéve
trouvés à Moudon , Capitale du pays de
Vaud , fituée à plus de fix lieues de ce lac ,
l'Auteur fait de fçavantes réflexions fur les
changemens arrivés dans le lit des lacs ; fur
la formation des vallées , des collines &
des hautes montagnes ; fur l'origine des
ruiffeaux & des grandes rivieres de l'Europe
, dont il penfe que les principaux.
réfervoirs font frués fur le fommet des.
TEVRI E R. 1753.
95
Alpes & des Pirenées. Les bornes prefcrites
à un extrait m'obligent de renvoyer à
4a lecture du Mémoire ceux qui fouhaite-
Tont de tout ceci une plus ample explication
.
Obfervations Aftronomiques faites
à l'Obfervatoire du Collège des
Jéfuites.
Obfervation du mouvement de Mars comparé
Avec une étoile du Sagittaire.
>
Cette Obfervation a été faite avec un
reticule compofé d'un chaffis de cuivre
placé au foyer d'ane lunette de trois pieds
fur lequel font appliqués quatre fils de
foye tels qu'ils fe trent de la coque , &
qui fe croifent au centre du chaflis à l'angle
de 45. L'étoile de laquelle le R. P.
Béraud a déduit le mouvement de Mars ,
eft de la conftellation du Sagittaire & de
la grandeur ; Bayer la défigne par la
lettre B. On a conclu des Obfervations de
M. Flamfteed & de M. l'Abbé de la Caille,
que l'afcenfion droite de cette étoile étoit
au mois de Septembre 1749. de 279 .
56m. 13. & fa déclinaifon auftrale de 26d
34 4. En comparant Mars avec certe
étoile, l'Auteur a trouvé que la Planerte le
m
с
94 MERCURE DE FRANCE.
133 .
m
•
mof
1. Septembre 1749. à 8h7 36. du
foir, étoit au 89. 56. 49. du Capricorne,
avec une latitude auſtrale de 39. 521
Que le 13. du même mois à´s .
du foir , cette planette étoit à 10. 21 .
14. du même figne, avec une latitude auf
trale de 3d. 45. 23. Que le 15 du même
mois Mars étoit arrivé à 11d18m.26 .
du même figne , avec une latitude de 3º.
47. 43. Par ces obfervations on voit
que le lieu de Mars , calculé fur les tables
pour ces tems là, eft trop avancé de 2 minutes
& quelques fecondes.
Obfervation de la conjonction de Mars avec
Jupiter.
Pour avoir le moment de la conjonction
de Mars avec Jupiter er afcenfion droite ,
le R. P. Béraud a obfervé avec le réticule
le mouvement de ces deux planettes le 30
Décembre 1749. , le 3 1. du même mois ,
le 1 & 2. Janvier 1750. Il réſulte de ces
Obfervations, que cette conjonction en afcenfion
droite eft arrivée le 3. Janvier
1750. à 8h. 5m. 20. du foir.
Obfervation de l'Eclipfe de Lune , du 19
Juin 1750.
La lune fe leva éclipfée comme on l'avoit
prévu .
FEVRIER, 1753. 25
L'ombre touchoit mare
crifium à
Immerfion entiere de
Tems vrai.
Sh. 20.34¹. du f.
la lune dans l'ombre à 8h. 38m. 47 .
Commencement de l'émerfion
à
Emerson entiere de
·
Emerfion entiere de
10h. 2m.47 .
Kepler à 104.22m.255.
Copernic à Ioh. 32m . 42 . 32.425
Platon à 10h. 40m. 98.
Fin de l'éclipfe , douteuſe
, à 11. 13. 22f.
·
Emerfion entiere de
*
7e-
Obfervation de la même Eclipfe , faite à
Toulon , par le R. P. du Chatelard`,
fuite , Hydrographe du Roi , & Affocié de
l'Académie,
Immerfion totale de la Lune à 8 h . 42 m. du foir,
Commencement de l'Emerfion à ro 7
Kepler tout hors de l'ombre à 10 24
Ticho tout hors de l'ombre à 10 31
Il y a apparence que les nuages ont
empêché le R. P. du Chatelard d'obferver
les autres Phafes de cette Eclipfe.
Sur l'Opium d'Egypte fur l'Opium de
France.
Ce Mémoire commence par un diſcours
fur la Botanique , dans lequel'M,
96 MERCURE DE FRANCE.
Gavinet rappelle les peuples de l'antiquité
qui fe font les plus diftingués dans la
connoiffance des Plantes . Il parle de l'attention
férieufe qu'on doit avoir lorfqu'on
s'applique à en examiner les vertus . Ces
vertus varient dans l'efpece même de la
plante lorfqu'elle ne naît pas dans le climat
qui lui paroît fpécialement défigné par
l'Auteur de la nature.
Les Plantes aromatiques étrangeres cultivées
en France dans les Jardins Royaux
des Univerfités , n'exhalent point une
odeur auffi forte que dans l'endroit de
leur naiffance. Quelle différence ne trou
vons-nous pas dans le goût & dans la force
des vins de nos Provinces différentes ?
Il en eft qui donnent par la diftilation
une fois plus d'efprit."
du
L'Opium eft un fuc extrait & épaiſſi
des têtes de pavots blancs qui croiffent au
Grand Caire : il produit fur les naturels
pays T'effet que produit le vin fur nous ;
il fortifie le coeur , éveille les efprits &
leur donne plus de force & d'activité . Ces
habitans en avalent des morceaux de deux
& trois gros , fans que cette quantité
leur procure
le fommeil
, tandis qu'un
feul grain produit cet effet fur nous .
L'Auteur après avoir donné la raifon
phyfique des effets de l'Opium , & rapporté
avec
FEVRIER. 1753 97
avec les procédés des Auteurs différens , les
différentes menftrues dont ils fe font fervis
pour le dépouiller de fes parties héte 、
rogenes , a préfenté à la Compagnie un
morceau d'Opium , ou d'extrait de têtes
de pavots blancs du Pays .
Si la plante que produit la femence qui
nous a été apportée du Levant , paroît en
quelque maniere avoir dégenéré dans ces
climats , on peut dire qu'en dégenerant
elle eft devenue plus falutaire . On peut en
donner la dofe de huit & dix grains ,
fans expofer celui qui le prend à aucun accident
fâcheux. Il a même un avantage
marqué fur l'Opium du Caire : ce dernier
Occafionne pendant le fommeil des vifions.
fatiguantes, dont on fent encore l'impreffion
après le réveil , il reſte dans la tête
des ftupidités & des engourdiffemens qui
influent jufques fur les paupieres ; c'est ce
que ne fait point l'Opium du Pays.
Il résulte de toutes ces oblervations ,
qu'une même méthode de Médecine ne
fçauroit convenir également aux habitans
de deux climats oppofés. Pour les uns les
remedes doivent être fpiritueux & volatils
, tandis que pour les autres ils feront
doux , temperans & rafraichiffans. D'où
M. Gavinet conclut que les prétendus remedes
univerfels ne font que des chimeres
& des illufions , E
98 MERCURE DE FRANCE.
Suite de l'Ouvrage , fur les moyens de perfec
tionner la Mufique.
M. Bollioud examine dans cette partie
de l'Ouvrage qu'il a entrepris far Î'harmonie
, fi nous connoiflons affez la Mufique
des Anciens pour en juger fainement ;
fi cette connoiffance , fuppofée poffible',
peut apporter quelque moyen de perfection
à la Mufique moderne , & s'il y a
quelque profit à efperer de la comparaifon
.
L'Auteur remarque d'abord que l'hiftoire
nous a tracé deux voyes pour nous
inftruire de l'origine , de l'ufage & dés
progrès de la Mufique comme des autres
Arts : fçavoir , la vie des Artiftes célébres ,
& les Ouvrages didactiques qu'il nous ont
laiffés . M. Bollioud fait voir que ni l'une
ni l'autre de ces voyes , ne fuffit pour nous
conduire à la connoiffance de la Musique
ancienne , parce que les tablatures & les
autres monumens démonſtratifs
nous manquent
, & qu'il eft impoffible de faire fans
modéles , aucune comparaifon
utile à cet
Art.
Il ajoûte que cette notion & ce parallele
, fuppofé poffible , ne nous feroit
d'aucun fecours pour perfectionner la Muque
, parce que nous conjectutons avec
FEVRIER. 1753 ୨୭
"
fondement que les progrès d'âge en âge
l'ont mis hors de comparaifon avec celle
des Anciens. Il conclut que tout ce que
les Hiftoriens nous.en apprennent, eft plus
du reffort des Sçavans que des Muficiens ,
& que la lecture des vies des fameux Artiftes
, ainsi que la connoiffance de leurs
fyftêmes & de leurs méthodes , doit ref
ter dans l'ordre des fciences de critique
& de pure curiofité.
De la Melographie , ou de la déclamation
notée des Anciens . Seconde partie .
Dans un premier Mémoire dont on a
donné l'extrait en fon tems , le P. Tolomas
produifit des témoignages qui ne permettent
pas de penfer que la déclamation
théâtrale ait été un véritable chant chez
les Anciens. Mais la déclamation réduite
au ton d'une prononciation foutenue &
harmonieufe , peut- elle s'écrire ou ſe noter
? Quoique l'antiquité paroiffe dépofer
én faveur de l'affirmative , cette dépofition
n'eft d'aucun poids , s'il eft réellement
& phyfiquement impoffible de noter
toute déclamation qui n'eft point
chantante,
L'Auteur dans fon Mémoire effaye de
combattre cette prétendue impoffibilité ,
& à ce deffein il nous ramene d'abord à
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
des autorités qui paroiffent décifives en faveur
de fon opinion. Il obferve enfuite
qu'en fuppofant même que nos Muficiens
ne fuffent point capables de noter la déclamation
d'une Harangue ou d'une Comédie
, on n'en pourroit rien conclure
contre la Melographie des Anciens ; c'est
ce qu'il entreprend de juftifier dans le détail.
En finiffant il indique les moyens de
renouveller parmi nous cet art également
ingénieux & commode , qu'il eft peutêtre
refervé à notre fiécle de renouveller :
au moins ne lui paroît- il pas qu'il y ait aucune
impoffibilité réelle à alleguer contre
le fouhait qu'il en forme.
M. Chriftin , Sécrétaire perpétuel de
la même Académie , a prononcé l'éloge de
feu M. Martiné , Académicien ordinaire.
M. Garnier a lû un Mémoire qui a pour
titre :
Explication des Phénomenes de l'Electricité.
M. Garnier commence fon Difcours par
ces mots : Meffieurs , fi je trouve une machine
dont le jeu ſenſible & même viſible ,
produife les mêmes Phénomenes que ceux
de la machine électrique ordinaire , ne
Luis-je pas fondé à croire que j'ai décou
vert le véritable méchanifme de l'Electri
cité ? Or je la trouve dans le Livre de noFEVRIER.
1753. 101
tre fçavant confrere Monfieur Jallabert,
Cette Machine eft une espece de Barometre
lumineux fait avec toutes les précautions
requifes. La petite branche de ce
Barometre eft plus longue que celle des
autres , elle n'eſt
elle n'eft pas terminée en boule
d'ailleurs point de différence .
On pace ce Barometre verticalement
fur une table , on l'y rend immobile :
on fufpend des petits corps legers autour
de la grande branche de ce Barometre
un peu au - deffus du niveau du mercure
contenu dans cette branche ; enfuite on
enfonce un pifton dans la petite branche ,
ce qui oblige le mercure à s'élever dans la
grande. Lorfque le mercure monte , les
corps légers dont on vient de parler , font
éloignés & paroiffent repouffés avec impétuofité
: on retire le pifton , le mercure
defcend dans la grande branche , alors lest
petits corps légers en font rapprochés.
Les principaux Phénomenes de l'Electricité
confiftant dans l'attraction & la répulfion
, M. Garnier a cru en découvrir
la véritable caufe dans cette expérience ;
voici le précis de fon raifonnement.
Les corps quelque légers qu'ils foient, ne
fe meuvent point d'eux- mêmes : donc les
corps legers de l'expérience citée , font
mûs par un fluide quelconque , qui fort
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
des pores de la grande branche lors de
l'afcenfion du mercure ; donc ils font repouffés
par un corps quelconque , lorf
que le mercure defcend. Quel peut être.
ce fluide pourfuit M. Garnier ; le Barometre
eft lumineux , il eft vuide d'air ;
ce n'eft donc pas de l'air : d'ailleurs l'air
ne pafle pas au travers des verres Je ne
connois , dit M. G. , que deux corps qui
puiffent y paffer , le feu & la lumiere. Si
l'efpace contenu au deffus du niveau du
mercure étoit rempli de feu , cette extrê
mité de la grande branche feroit plus
chaude au toucher que le refte de la branche
, ce qui n'eft pas : donc ce n'eft pas
du feu , donc c'eft de la lumiere.
Lorfque le mercure pouffé par le pifton ,
vient remplir l'extrêmité fupérieure de la
grande branche , il en chaffe le fluide lumineux
, il le force à s'échapper laterale
ment par les pores de cette extrêmité : la
lumiere en fortant de ces pores , rencontre
les corps légers fufpendus , les heurte , ce
choc les écarte de la grande branche ; voila
la répulfion . Si l'on retire le pifton &
que le mercure defcende , le fluide lumineux
répandu dans l'athmosphere eft prel
fé par tout le poids de cette même atmofphere
, à venir remplir le vaide fait par le
mercure defcendant , entraîne avec lui les
FEVRI E R. 1753. 103
corps legers, jufques aux parois de la grande
branche , & produit ai : fi l'illufion qui
donne lieu à l'erreur de l'attraction.
Le méchanifme de la répulfion des corps
legers & de leur prétendue attraction dans
le jeu de la machine électrique ordinaire ,
compofée d'un globe de verre tournant &
frotté à-fa fuperficie , d'une frange , d'une
barre de fer , ou de tout autre métal ,
eft expliqué par M. G. de la maniere fuivante
.
La main , dit- il , ou le couffinet appliqués
au globe , font réjaillir la matiere
contenue dans la fuperficie du verre , de
même que fi on paffe la main fur une vergette
, on en fait fortir la pouffiere. Par
Ia il le fait donc un vuide de lumiere dans
la fuperficie du globe. Ce vuide pourroit
abfolument le réparer par la lumiere de
Patmosphere qui avoifine le globe. Mais
celle qui en fort , fait néceffairement un
rourbillon ce tourbillon rompt la direction
du mouvement de ce fluide lumineux
ambiant qui fe portoit au globe en ligne
droite. Si donc , dit M. G. , il eſt un Aluide
lumineux à l'abri de ce tourbillon , ce
fera ce fluide à l'abri qui remplacera plus
aifément le vuide fait dans le globe tournant.
Or ce fluide à l'abri du tourbillon
fe trouve dans la frange qui touche le
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
On
globe. Le fluide lumineux contenu dans
la frange réparera le vuide da globe , celui
de la frange fera reparé par la barre de
fer , celui de la barre le fera par la lumiere
contenue dans l'atmofphere ,
par celle qui eft contenue dans les pores
de quelques corps voifins de la barre. Si
ces corps font légers comme de la poufficre
, la lumiere répandue dans l'air les foulevera
& les emportera avec elle juſques
à la barre ; ce qui fera croire la prétendue
attraction . Enfuite ou ils retomberont par
leur poids , ou bien toute la lumiere ne
pouvant pas entrer dans la barre faute
d'efpace , une partie de cette lumiere en
réfléchira & éloignera avec elle cette pouffiere
, ce qui produira le phénomene de
la répulfion.
M. G. prétend que les aigrettes qui paroiffent
d'une matiere enflâmée aux angles
des corps électrifés ne font autre chofe
que la lumiere reflechie de deffus ces
angles. Il prouve qu'elles ne font caufées
par aucun feu , parce qu'elles ne brûlent
pas le feu feul peut biúler , la lumiere
ne fait qu'éclairer ; il eſt vrai qu'elle n'éclaire
ordinairement que par l'action du
feu fur elle , encore n'est- ce pas une action
immédiate ; mais il n'eft pas moins
vrai qu'elle peut éclairer & qu'elle éclaire
FEVRIER. 1753. 105
réellement fans le fecours du feu. On en
trouve une preuve dans les Barometres
lumineux , dont la lumiere qui frappe
nos yeux n'a été remife en mouvement
que par le mercure agité. M. G. prétend
que le feu & la lumiere font des êtres trèsdifférens,
& fi oppofés l'un à l'autre , qu'il
les regarde comme deux antagonistes , &
les deux principaux refforts de l'Univers .
Il foutient que les aigrettes font mal nommées
enflammées , parce que l'idée d'en-
Aammé emporte avec elle une idée de feu
& de chaleur dont ces aigrettes font dénuées
. Elles ne font , dir- il , qu'une gran
de portion de lumiere qui n'ayant pû pénétrer
dans les angles des corps électrifés ,
en eft repouffée avec affez de violence , &
en affez grande quantité pour repréfenter
une flâme , & faire une illufion fi forte
que l'on a peine à fe détromper même en
y portant le doigt , quoique loin d'exciter
la moindre fenfation de chaleur , elles
font fentir un vent leger & frais.
Si l'on fait attention que l'étincelle
avec l'éclat fort toujours du corps nom
électrique pour fe précipiter dans l'électrifé
, on fe perfuadera ailément de la folidité
de ce ſyſtème , qui n'en eft plus um
pour l'Auteur. Ces étincelles , dit-il , ne
brulent pas ; donc elles ne font pas สั้น
EV
106 MERCURE DE FRANCE.
feu. Elles éclairent ; donc elles font lumiere.
Elles font pouffées vifiblement du
corps électrique dans le non électrique ;
mais par quelle force ? Ce ne peut être
que par le poids de l'atmoſphere & de la
lumiere ambiante , qui comme tous les
autres fluides , tend à l'équilibre & fait
effort pour réparer le vuide de lumiere
fait dans le corps électrique.
Les bornes d'un extrait ne permettent
pas de rapporter l'explication que l'Auteur
a donnée de plufieurs autres phénomenes
de l'électricité ; on a même été obligé
de beaucoup abréger la théorie de ceux
dont on vient de parler.
+
L'Auteur conclut que les noms d'électricité
& d'attraction ; préfentent l'erreur
à l'efprit en y préſentant du merveilleux
& que pour en donner une idée plus julte
, on pourroit appeller la machine électrique
Αντιπριου του Φωτός , ceft à - dire ,
Pompe de lumiere , ou Machina Photica
, de même qu'on a appellé Machina
pneumatica , Machine pneumatique , la
Pomp d'air.
La Séance a été terminée par la lecture
qu'a fait M. Clapafon , d'un Mémoire
fur l'Architecture , dont l'extrait a été
donné dans l'Affemblée publique du 15
Avril 1750.
FEVRIER. 1753 107
LES EFFETS DE L'AGE.
R
Aifon , dont j'ai long- tems fenti l'infuffifance
,
Contre un penchant flatteur , hélas ! que pou
vois-tu ?
Combien n'as- tu pas combattu ,
Sans obtenir le prix de ta perféverance ?
Mais enfin mon bonheur paffe mon efperance ;
Grace à mes quarante ans , j'acquiers une vertu
Vrais tourmens de notre être ,
Source équivoque de plaiſir ,
Enfans de nos befoins , amours , brûlans defirs ,
Avec vous je vois difparoître ,
Pour un inftant heureux , mille & mille foupirs
Exempt de ces vives allarmes ,
Qui troubloient la paix de mon coeur ,
Je brave deux beaux yeux , & leur feinte douceur
Je puis fans m'égarer , évaluer les charmes
D'un fexe que l'inftinct fait trouver féducteur
La beauté , quoique touchante
Me plaît fans me captiver ,
Elle n'a rien qui me tente
Je ne fçais que l'admirer.
29
Je faifois autefois mes plus cheres délices
Dafftix fur les Autels & mon ame & mesfens ;
E v.j
108 MERCURE DE FRANCE
Aujourd'hui pour tout facrifice ,
Je lui paye un leger encens.
Mais , dira-t'on , cette victoire
Vous ne la devez point à vos foibles efforts !
Si l'âge a détraqué de fragiles refforts ,
Vous en revient il quelque gloire ?
Non , je n'y prétends pas , je l'avoue humble
ment ;.
Ce repos eft un don de la fage Nature ;
En fuis-je moins heureux ? la vertu la plus fûre
• Eft l'effet du temperamment.
Je veux donc le dire & redire ,
Si je fuis affranchi du dangereux empire
Du moins traitable des tyrans ,
Je le dois à mes quarante ans,
ENVO 1.
A M. de Mal ***.
Gardez-vous de ce ridicule ,
Vous , qui pour une jeune & charmante moitiề
Seriez un objet de pitié ,
Si vous deveniez mon émule.
Obfervez vous jufqu'au fcrupule ,
Pour éloigner ce jour qui tôt ou tard viendra
Où ma vertu vous gagnera..
FEVRIER. 1753- 109
Le mot de l'Enigme du Mercure de
Janvier , eft la Montre. Celui du premier
Logogriphe , eft quinquina. Celui du fecond
eft malice , dans lequel on trouve
mal , ami , line , mail , l'ame , ail , cime &
ame. Celui du troifiéme Logogriphe eft
potage , dans lequel on trouve pot & age.
ENIGM E.
ON paffe de beaux jours avec moi rarement ;
Je fais pour les mortels un dangereux tourment
S'ils me confultent trop , j'empoifonne leur vie ,
Et bientôt je deviens leur cruelle ennemie.
Lecteur , pour vivre heureux , chaffe - moi de ton
coeur ,.
Garde - toi d'écouter mon langage flatteur ,
Il couvre très fouvent d'un voile plein de char
mes ,
La fource des regrets & des vives allarmes.
Autrefois on me vit caufer d'affreux malheurs ,,
Faire égorger entr'eux les freres & les foeurs,.
Enlever à des Rois des Tones légitimes ,
Etre l'auteur enfin des plus horribles crimes;
Mais d'un autre côté , tels font mes attributs ,
Sans moi des noms fameux ne feroient point
connus ;
110 MERCURE DE FRANCE ,
Je fuis en tout pays utile & néceffaire ;
Je lers également les Princes qu'on revére ,
Et ceux qui de l'Amour fuivent les douces loix ;
Les plus vaillans Héros me doivent leurs exploits
On me connoît par tout fur la terre & fur l'onde ,
Je fuis pour tous les Arts une mere féconde ;
Le Commerce fans moi , feroit peu cultivé ;
On ne peut point douter de mon utilité.
Je ne puis mieux , Lecteur , me faire ici connoî
tre ;
Kéflechis un moment , tu me verras paroître ;
Mais fi tu n'es point fage , évite-moi toujours ,
Car je ferois alors le boureau de tesjours ;
Il faut que la raifon & me guide & m'éclaire ,
Et fçavoir m'enfermer dans une jufte ſphere .
JE
AUTRE.
E raffemble chez moi les dépouilles cruelles
Que l'on trouve en Lybie & mille autres climats
Et malgré leur horreur , je connois bien des belles
Qui penfent que j'ajoûte à leurs plus doux appas
Al eft encor pour moi d'autres bizarreries
Qui caractérisent mon fort :
Difif, je fuis triſte à la mort,
Lorfque l'aimable Flore émaille nos prairies,
Et que des plus beaux jours chacun paroît content
L'on me voit tiſte & taciturne
FEVRIER . 1753. III
Regreter la faifon dédiée à Saturne ,
Quoique je tremble en la voyant .
Par Mlle de Rey:
LOGO GRIP HE.
Si tu défires me connoître ;
I
Lecteur , prêtes attention ;
Neuf lettres compofent mon être
Compagne de l'ambition ,
Aux talens j'ai donné naiſſance ;
Je hais la coupable indolence ,
A des vaftes projets j'anime les grands coeurs ;
Par moi de tout obftacle ils deviennent vaime
queurs :
Quelquefois imitant l'envie ,
Je fuis du mérite ennemie ,
Je tâche de ravir aux plus rares vertus ,
Les éloges qui leur font dûs.
A tous ces traits tu devines , fans doute ?
Je vais me découvrir : écoute .
Déplaces certain, pied , je fuis un animal,
D'équivoque nature ,
Souvent des Dames la chauffure ;.
De plus , je fuis un mal ....
Un oifeau de proye , une Ville...
712 MERCURE DE FRANCE.
Un office d'Eglife , un chien affez utile
Un mot Hebreu , Grec & Latin ....
Un vale propre à conferver le vin ....
Un Pape faint ... Un fameux mifantrope .
Trois notes de mufique .... Un fleuve de l'Euro
pe ....
Uninfecte .... Un poiffon ... Le Roi des animaux
....
Un mineral .....Un lieu qu'environnent les
eaux .....
Un nom d'homme que l'on méprife . . '.
Une langue...Une loi que prefcrivit Moyſe ...
L'être penfant . ... De l'abeille le fruit ...
L'organe de Thémis ... Un Aftre de la nuit ...
Si ces détours n'ont pû te plaire ,
"
Je m'y prends d'une autre maniere :
5. 2. 7. adoucit les chagrins les plus grands ...
5.3.2 . 8. 9. 1. fe fait aux pauvres gens ..
2.7.4.6.8. 9. Poëte d'Angleterre .....
Otez 6. de Crotone habitant renommé ...
2. 8. 7. 9. plus 1 fuis au Cloître enfermé …… 17
4. 5. 6. 7. 3. 2. le pere de Neptune
Dans ce Pays cacha fon infortune …….:
2.5 . 6. aux vogueurs peint les malheurs paffés.
Lecteur , je me tais. C'eſt affez .
Nerauld Lateré , de
Pondron de S.
1
FEVRIE R. 1753. [ *
Branik NTNE
NOUVELLES LITTERAIRES.
Théorie de la lumiere dans le fyitême
RAITE ' d'Optique , où l'on donne la
Newtonien , avec de nouvelles folutions
des principaux problêmes de Dioptrique
& de Catoptrique. A Paris , chez Durand
&Pilot , 1752. Un volume in 4°.
Lucréce a fourni l'épigraphe de l'ou
vrage : cet ancien eût connu les expériences
de Newton , la progreffion de la
lumiere , & toutes les découvertes de l'Optique
moderne , auroit - il pû s'exprimer
autrement dans ces vers fur le réfervoir
immenfe de lumiere qui arrole , pour ains
dire , notre fyftême ?
Largus item liquidi fons luminis atherius fol
Irrigat affidue coelum candore recenti ,
Suppeditatque novo confeftim lumine lumen.
Il a fallu une longue fuite de fiécles ,
une ample fucceffion de fyftêmes , pour
que Newton & Roemer juftifiaffent enfin
par leurs obfervations , la hardieffe de
l'expreffion du Poëte Latin .
L'ouvrage dont nous allons rendre
compte , eft diviſé en trois parties ; l'on
114 MERCURE DE FRAN CE.
y expofe d'abord les caufes de la réflexion
de la lumiere. Après avoir balancé les opinions
des deux Philofophes modernes qui
ont partagé , & qui partagent encore entr'eux
le monde fçavant , l'Auteur adopte
l'explication Newtonienne , en fe fondant
fur une multitude de raifons qu'il déduit.
Si la caufe de la réfraction , comme le.
veut M. Descartes , dépendoit de la réfif .
tance du milieu réfringent , la vîteffe devroit
toujours diminuer. Or un rayon de
lumiere , après avoir fouffert une premiere
réfraction , n'ayant plus la même vîteſſe
qu'auparavant , doit s'il rencontre une
nouvelle occafion de fe réfracter , avoir .
un mouvement très- different de ce qu'il
avoit à la premiere réfraction , & ne fui.
vre par conféquent pas les mêmes loix :
c'eft cependant ce qui n'arrive pas , & les
réfractions les plus multipliées n'y appor
tent pas de changement ; en Phyfique la fimplicité
des principes , leur unité , pour
ainfi dire , quand elle s'accorde à en déduire
l'explication de phenoménes qui
paroiffent indépendans les uns des autres
& éloignés , donne un grand avantage ;
or la théorie Newtonienne accorde les
loix de la réfraction avec celles de la
tranfparence ; les milieus traverfés par la
lumiere , font regardés comme remplis de
FEVRIER . 1753. 115
pores infiniment larges , par rapport aux
particules de lumiere même , & par ce
moyen les globules ne fouffrent aucune
réfiftance , & n'éprouvent d'autre force
que celle de l'attraction jointe de toutes
les particules du milieu : il n'eft point néceffaire
pour produire l'attraction de ce
milieu fur les corpufcules de lumiere , de
fuppofer au corps & à la lumiere , telle
ou telle figure , pour produire la même
attraction à la même diftance ; c'eſt ainſi
qu'on pourroit regarder que deux portions
égales de la terre , & fenfiblement
homogenes , quoique variées dans leurs
parties , exerceroient la même attraction
fur une pierre pofée de la même maniere
par rapport à ces deux maffes ; c'eſt encore
ainfi que la figure d'une pierre qui
tombe , ne fait rien à la courbe qu'elle
décrit , ou du moins à celle que décrit
fon centre de gravité : enfin c'eft de l'explication
dont on parle , qu'on tire celle
d'un des phenoménes des plus finguliers
qu'offre cette recherche , je veux dire le
changement de réfraction en réflexion
dans certaines inclinaifons ; & lorfque le
rayon de lumiere paffe d'un milieu plus
denfe , dans un milieu plus rare : quand
on eut reconnu par obfervation , que les
finus d'incidence & de réfraction étoient
# 16 MERCURE DE FRANCE:
toujours en raifon conftante , la Geomé
trie feule put apprendre qu'il y a des cas
où il ne doit point fe faire de réfraction ;
mais il falloit une explication phyſique
pour conclure , que dans certain cas la
réfraction devoit le changer en réflexion .
Dans le fecond chapitre de cette premiere
partie , on trouve plufieurs recherches fur
la trajectoire du rayon de lumiere : on
imagine , par exemple , que la force Y,
qui pouffe un rayon de lumiere vers une
furface quelconque , eft exprimée par la
fonction
( y + B ) 3 , en ſuppoſant que
P
B foit une très- petite ligne ; ce qui peut
être un cas de ceux qui fans donner
une force infinie dans le contact , en don
nent cependant une très- confidérable ; &
l'on parvient à démontrer que les dimenfons
de l'hyperbole , ou trajectoire dé.
crite par le rayon de lumiere , dans cette
hypothéfe , ne dépendent que de la petite
droite B , & de l'angle d'inclinaifon du
rayon avant d'atteindre le corps refringent.
En Phyfique , l'efprit n'est point affez
fatisfait , quand on fe contente de calculs
généraux , & que l'on n'entre pas dans
des détails qui fixent les idées plus exactement
fur les vraies forces que l'on cmFEVRIER.
1753. 117
la
ploye dans l'explication des phenoménes.
L'Auteur donne une application du calcul
général , qui fait voir d'une maniere fenfible
la prodigieufe fupériorité que
force d'attraction du milieu refringent
peut avoir fur la force de la gravité ,
lorfque le globule de lumiere eft extrêmement
voilin de la furface attirante , &
l'exceffive diminution que fouffre enfuite
cette même attraction à diftances encore
très- petites , comme une ou deux lignes.
Ainfi ayant dénommé la gravité , la hauteur
d'où un corps doit tomber pour acquérir
une viteffe égale à celle de la lumiere , la
force d'attraction au contact ; on fuppofe
la diſtance du Soleil à la terre de 22374
demi -diametres , dont chacun eft de 1432-
lieues communes de 25 au degré
on prend 8 ' 24 " pour le tems que la lumiere
met à venir du Soleil , fuivant la
théorie de M. Bradley , déduite de l'aberration
de la lumiere , & prenant un
milieu entre le degré de l'équateur & celui
du pôle , fuivant M. Bouguer , l'on a
le lieu de 13735 , 8 pieds , d'où l'on a la
diftance du Soleil à la terre d'après la
troifiéme édition des principes mathématiques
de la Philofophie Naturelle , rs
pieds 1 pouce & 2 lignes , ou 15 pieds eft
l'efpace , dont un corps tombe en 1“. à la
18 MERCURE DEFRANCE
latitude de Paris par la force de la gravís
té ; par conféquent en 30 " , 1944 feroit
l'efpace que ce corps parcoureroit unifor
mément après la chute dont nous avons
parlé : c'eft de toutes ces données que l'on
tire par une feule analogie la quantité de
firée & le rapport cherché .
Des propriétés générales des trajectoires
décrites par des forces perpendiculaires
à une furface donnée , & des recherches
qu'il a faites fur elles , l'Auteur tire la
propofition
fondamentale de la réfraction ,
je veux dire la propriété conftante du rap
port entre le finus d'incidence , & celui
de réfraction ; on a terminé cette fection
par la recherche du rapport de la vîteffe
du rayon rouge au rayon violet , dans
l'hypothèſe où on attribuoit la differenc
de leur réfrangibilité à leur difference de
vîteffe : fuivant les expériences du Che
valier Newton , le rapport du finus d'in
cidence au finus de réfraction , eft pour
les premiers rayons , celui de 77 à so , &
pour les feconds , celui de 78 à 50 , d'ot
l'on tire en fubftituant les valeurs numé
riques dans la formule donnée , le rappor
( 1 , 1 9 7 3 à 1 , 1711 ) ce qui donne en
viron pour l'excès de la vîteffe de
rayons rouges fur celle des rayons vio
lets.
I
41
FEVRIER. 1753 119
L'on obferve que la plupart des Auteurs
qui ont traité de la réfraction dans
l'hypothefe de Newton , ont attribué la
difference de réfrangibilité des rayons ,
la difference de maffe de leurs particules ,
& qu'ils ont rejetté la difference de vîteffe
; mais qu'en général les raifons qui
les ont déterminés , font contraires aux
principes de la Dinamiques : au moins de
la façon dont ils le préfentent , fi l'on fe
rappelle qu'une groffe pierre en tombant
vers la terre , ne décrit pas une autre parabole
que celle
que
décriroit
une
petite
balle
, lorfqu'elle
eft lancée
avec
la même
vîteffe
; l'on
croira
qu'il
doit
en être
de même
d'un
corpufcule
de lumiere
, par rapport
au milieu
attractif
qui
eft immenfe
par
rapport
à lui , & que
la difference
de
réfrangibilité
ne peut
donc
être
attribuée
à la différence
de mafle
. Ceux
qui
n'admettent
pas les differentes
vîteffes
dans
les
particules
du rayon
, ou difent
que
lorf
qu'une
planette
éclipfée
fort
de l'ombre
,
elle
devroit
paroître
de la couleur
des
rayons
aufquels
on fuppoferoit
le plus
de
viteſſe
, c'est
à dire
, d'abord
rouge
,
&
fucceffivement
orangé
, & ainfi
jufqu'au
blanc
parfait
; voici
, dit l'Auteur
,
la
réponſe
à cette
objection
, qui
jusqu'à
zan
plus
grand
examen
, & d'autres
obfer120
MERCURE DE FRANCE,
vations , doit tenir en fufpens ; c'eſt que
comme il faut toujours qu'une partie de
la planette foit fortie de l'ombre avant
qu'elle puiffe faire affez d'impreffion far
l'oeil pour être apperçue , il fe peut faire
que le tems qu'il faut pour que l'immer
fion foit fuffifante , foit affez confidéra.
ble , pour qu'il foit déja arrivé des rayons
violets des premieres parties qui ont par
lorfque les fuivantes envoyent leur rayon
rouge. De ces confidérations , l'Auteur
palle à la théorie de la réflexion , qui termine
la premiere partie de fon ouvrage ,
fur laquelle nous ne nous érendrons pas
davantage , pour ne pas paffer les bornes
que nous nous prefcrivons, & pouvoir dir
un mot de chacune des parties fuivantes.
On trouve ns la feconde partie les
principes de optrique & de la Catop
trique une fuite de problêmes dont les
folutions nous ont paru neuves & toutes
analitiques , mettent fous les yeux un
grand nombre de formules commodes , au
moyen defquelles on peut par de fimples
fubftitutions, fe fatisfaire fur les queftions
de Dioptrique & de Catoptrique qui fe
préfentent . Le premier chapitre eft em
ployé à la détermination des foyers de
toute forte de lentilles , & le fecond à l
détermination des foyers de toutes forte
de
FEVRIER . 1753. 121
de miroirs ; l'Auteur propofe dans ce chapitre
une expérience , dans laquelle on fe
ferviroit pour les chambres obfcures de
miroirs au lieu de lentilles ; il parle enfuite
des aberrations qui font produites
dans les images par la fphéricité des miroirs
, & paffe à l'examen de la partie de
la couftique , qui répond à un arc quelconque
d'un miroir fpérique donné . Il
nous paroît que toute cette partie peut
avoir des utilités très fenfibles pour ceux
qui s'occupent de la perfection des thélefcopes
, & qu'en général on y trouve
des applications nouvelles , & des explications
de beaucoup de chofes que M.
Newton avoit fuppofé dans fon optique.
Le quatrième chapitre de cette feconde
partie , eft un Traité complet des Arcsen
- Ciel , où l'on donne la folution de
plufieurs problêmes fur cette matiere ;
l'un des plus nouveaux & des plus curieux
eft , à ce qu'il nous paroît , celui où l'on
donne le moyen de trouver les dimenfions
du deuxième , troifiéme , quatrième
Arc-en-Ciel à l'infini , c'est par les recherches
fur l'Arc & les Arcs- en- Ciel , que cen
te feconde partie eft terminée .
Pour ce qui eft de la troifiéme partie ,
on y traite de tout ce qui regarde l'oeil ,
& la maniere d'appercevoir & de diſtin-
F
122 MERCURE DE FRANCE.
·
guer les objets , foit à la vûe fimple , foit
par le moyen des verres & des lunettes ;
l'on a évité d'entrer dans trop de détail ,
fur ce qu'il y a de métaphyfique dans la
vifion ; on s'eft rejetté fur le physique &
fur le geométrique de la chofe ; une Ta
ble très - commode fur les ouvertures &
les longueurs des thélescopes termine cet
ouvrage , où l'on trouve auf la folution
d'un problême , que feu M. Kramer fçavant
Profeffeur de Genéve, dont les Scien
ees regrettent la perte , avoit proposé à
l'Auteur , & qu'il réfolut en 1747 : il
s'agit de trouver la quantité de lumiere
réflechie par un miroir circulaire & plan
à une diftance quelconque c'eft dans
l'ouvrage même que nous confeillons de
voir la maniere dont il a été traité , & la
folution qu'on en donne . On trouvera
dans cette production que nous devons à
M. le Marquis de Courtivron , de l'Académie
des Sciences , beaucoup d'ordre , de
grace , de fagacité & de lamiere,
ORATIO habita in inftauratione Scho
larum Collegii Dormano- Bellovaci. Die Oc.
tobris decimâ , anni M. DCC. LII. ab An
tonio Maltor, Humanitatis Profeſſore.A-Paris
, chez Lottin.
Ce Difcours eft une déclaration de
guerFEVRIER.
1753. 723
re contre la Méchanique des langues du
célébre Aureur du Spectacle de la nature.
Il faut avoir lû la méchanique , dernier
Ouvrage de M. Pluche , pour fuivre l'Orateur
, qui s'aplique à montrer que M.
Pluche eft en contradiction avec lui- même .
C'eft à ceux qui liront ces deux Ouvrages
àjuger fi l'Orareur a réuffi. Le Profeffear
d'humanité , ayant fait tous fes efforts
pour rendre M. Pluche ridicule , finit fon
Difcours en relevant des fautes , lourdes
felon lui , qu'il a puifées dans le Spectacle
de la nature . Nous doutons que l'Orateur
ait autant d'Approbateurs que fon adverfaire
a de Lecteurs . Il ne paroît pas que l'Univerfité
fage dans fes démarches ait fpécialement
chargé le jeune Profeffeur d'une
commiffion aufli délicate que celle de
réfuter des Ouvrages qui ont valu à M.
Pluche une reputation méritée .
- ESSAI hiftorique fur la maniere de ju
ger des hommes , par M. de Chevrier. A
Paris , chez forri , Quai des Auguftins.
1753. in- 12 vol . 1 .
La production que nous annonçons confifte
dans des réflexions fur la plupart des
vices & des vertus . 11 fuffira d'en copier
quelques- unes pour mettre le Lecteur en
état de porter un jugement.
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
L'exemple eft le grand maître de l'home
me ; foibles & curieux nous nous laiffons
entraîner par le torrent , & les bons ou
mauvais exemples ont un empire égal fur
nos coeurs. Il est rare de voir cultiver la
vertu par les fils d'un fcélerat , & par la
même raifon ceux d'un honnête homme
ne manquent gueres à la probité ; réflexion
qui doit ètre gravée inceffamment
dans le coeur des peres.
Les Princes donnent l'exemple à leurs
favoris, qui n'étant que des automates do--
ciles , prennent fans principe toutes les
idées dont le maître eft affecté ; le peuple
imitateur fervile , copie les Grands
dans leurs ridicules commme dans leurs
vertus , & fouvent un Royaume eft fage
ou vicieux , fans autre penchant détermi
que celui de fuivre la mode. né
Chez nos voisins on donne peu de titres
& beaucoup de penfions aux guerriers
: ici beaucoup de dignités & peu de
penfions : cette façon de récompenfer fatisfait
nos voifins , & les Francois animés
par la feule gloire , lui facrifient leurs
fortunes avec plaifir. Un Lieutenant-Colonel
d'Infanterie remit au Regent une
penfion de cent piftoles qu'il venoit de
lai accorder , & demanda en place la
Croix de S. Louis . Ce Prince dont l'ef
FEVRIER. 1753. 124.
prit & les talens auroient élevé un fimple
particulier , le Duc d'Orléans connoiffoit
les hommes , & faififfant le foible du
Lieutenant- Colonel , il feignit de ne ſubftituer
qu'avec peine la Croix à la penfion
qu'il avoit accordée : cet exemple fut fuivi
, & il rentra le fond de cinq cens mille
livres dans les coffres du Roi. C'eſt ainfi
qu'un Prince politique ne doit ' confulter
que l'inclination de fes Sujets dans la diftribution
des graces. Récompenfer les talens
c'est le moyen de les aggrandir ; mais
donner les récompenfes au gré de ceux
qui en font dignes , c'eft remplir tout à
la fois fa vocation & les voeux de fes
Sujets .
La lecture eft un aliment dont on ne
doit ufer qu'en confultant fon tempéramment
; tous les mets ne conviennent pas
aux même eftomac , tous les Livres ne
peuvent pas être lûs du même homme .
Tous les hommes ne veulent pas être
Aatés dans leur manie ; il eft des efprits
Mifantropès qui croyent ne penſer juſte
qu'autant qu'on les defaprouve ; ennemis
de l'humanité jufqu'à fe haïr eux - mêmes ,
on ne les fubjugué que par une contradiction
menagée dont l'art les ramene
quelquefois à la vérité.
On peut par des fineffes amener un
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
homme habile au point de négocier : mais
il faut des talens réels pour remplir des
projets importans. Cette fourberie que
l'Auteur immortel de l'Eneide appelle
dolus , eft quelquefois aufli utile à un
guerrier que la valeur même ; beaucoup
de Militaires qui des Camps ont paſſe
dans le cabinet , ont crû que les mêmes
qualités pouvoient former le heros &
l'Ambaſſadeur , & ils ont fouvent pris des
détours qui les ont fait échouer , tandis
qu'ils auroient réuffi en prenant une võye
ouverte. Un Miniftre fous le Regne de
Louis le Grand , écrivoit à un Ambaffadeur
: Quoique le deffein de la Cour ne fait
pas d'accorder telle chofe , garantiffez la
tonjours . L'Ambaffadeur répondit au Miniftre
que fon caractere de verité l'ayant
fait réulfir dans toutes fes opérations , it
ne pouvoit s'en écarter en trompant fans
perdre pour toujours la réputation qu'il
s'étoit acquife.
HISTOIRE du Théatre de l'Opéra
en France , depuis l'établiffement de l'Académie
Royale de Mufique jufqu'à préfent.
A Paris , chez Barbou , rue S. Jacques
. 1753. in 8 °. vol . 2 .
Pour donner une idée jufte de l'Ouvra
ge que nous annonçons , it fuffira , de coFEVRIER.
1753. 127
3.9
pier l'Avant-propos de l'Auteur . » On a
fait l'Hiftoire des théatres des Grecs , des
Italiens , des Efpagnols , des Anglois ,
des Danois , des François & de l'Opéra
Comique ; mais on n'a pas encore vû celui
de l'Opéra qui eft aujourd'hui de
» tous les Spectacles le plus brillant & le
plus fuivi ". On croit que par cette raifon
le Public recevra avec plaifir les recherches
que l'on a faites fur l'Opéra , où
Fon verra l'origine de ce Spectacle en
France , avec la vie de Jean - Baptiste Lully
, cet excellent Muficien , que l'on peut
regarder comme le pere & le Créateur de
F'Opéra François .
On y a joint l'abrégé de la vie des Poëtes
& des Muficiens qui ont travaillé pour
FAcadémie Royale de Mufique , avec le
catalogue de leurs Ouvrages , les particu
larités de la vie de quelques Acteurs &
Actrices qui font morts , où l'on trouvera
pluſieurs anecdotes concernant l'Opéra
: & pour donner une entiere connoiffance
de ce Spectacle , on a rapporté les
noms de tous les Acteurs chantans & danfans
, depuis l'année 1660 jufqu'à préfent
; avec les noms des Directeurs & Infpecteurs,
& les Ordonnances , Arrêts ,
Réglemens & Priviléges concernant l'Académie
Royale de Mufique , depuis fon
Fiiij
128 MERCURE DE FRANCE.
établiffement , avec deux catalogues , l'un
chronologique & l'autre alphabetique de
tous les Opéras qui ont été repréſentés &
repris à la Cour & à Paris , depuis l'an
1645 , jufqu'à la fin de l'année 1752.
LETTRES de Julie à Ovide . A Rome ,
& le trouvent à Paris , chez Jorry Quai
des Auguftins , 1753. Petit volume in- 16,
de 130 pages .
Il y a de la paffion & du ftile dans ces
Lettres. C'est tout ce qu'on peut exiger
des Ouvrages de cette nature .
LETTRES fur l'Electricité , dans lef
quelles on examine les dernieres décou
vertes qui ont été faites fur cette matiere
& les conféquences que l'on peut en
tirer . Par M. l'Abbé Nollet de l'Académie
Royale des Sciences , &c . in 12. A Paris ,
chez Guerin & Delatour , rue S. Jacques.
Dans un avertiffement qui eft à la tête
de cetOuvrage , l'Auteur s'explique en peu
de mots fur les principaux motifs qui le
lui ont fait entreprendre. Premierement ,
il lui a paru convenable d'examiner de
bonne heure & d'aprécier certaines dé
couvertes d'éclat qui ont enrichi la Phyfique
dans le courant de l'année derniere ,
de peur qu'on en abuſât par des conféquences
précipitées , & que ces nouvelles
FEVRIER. 1753. 129
vérités peu attenduës , ne donnaflent occa
fion à des erreurs féduifantes & fpécienfes.
» J'ai cru voir affez clairement, dit- il ,
qu'en donnant l'électrifation des pointes
» de fer pour une preuve de l'épuifement
abufoit d'une décou-
ود
du » tonnerre on
"
» verte réelle , pour le flatter d'une vaine
» eſpérance ; c'eſt en partie pour diffiper.
» cette erreur ( fi tant eft qu'elle fubfifte
» encore ) que je me détermine à publier
» par l'impreffion de ce Volume , des
réflexions que je n'avois faites que pour
» moi , ou pour un petit nombre de per-
" fonnes à qui j'en voulois faire part .
"
En fecond lieu , l'Ouvrage de M. Franklin
qui parut il y a environ un an & qui
eft devenu très célébre , contenant fur
l'Electricité une doctrine oppofée par bien
des endroits , à ce que M. L. N. a publié
dans les Mémoires de l'Académie des
Sciences , & dans fes Ouvrages particuliers
touchant la même matiere , cet Académicien
a cru que s'il n'en difoit rien
fon filence pourroit être regardé comme
un abandon qu'il feroit de les découvertes
& de les opinions . » Voilà encore
" dit il , ce qui a donne lieu aux Lettres
» que je publie aujourd hui ; elles doivent
» moins paffer pour une critique de la
doctrine de M. Franklin que pour une
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
» deffenfe de la mienne .
La premiere Lettre contient , comme
l'annonce le titre , l'Hiftoire des décou
vertes qui fe font faites fur l'électricité
dans le courant de l'année 1752 : nous
croyons qu'elle fera lûe avec plaifir par les
perfonnes curieufes qui ont pris part à ces
nouveautés , & qui n'en ont été inftruites
que par le bruit public. Elles y trouveront
une narration exacte , circonftanciée
& capable de mettre au fait , le Lecteur
qui n'auroit qu'une très - legere idée des
phénomenes électriques : elle eft adreffée
à Mlle Ordinghelli , jeune Mufe qui fe
diftingue à Naples , apparemment comme
Mlle Agnefi , à Milan ; Mad.Laura - Baffi
à Bologne , & c.
Les fix Lettres fuivantes font écrites à
M. Benjamin Franklin ; elles roulent fur
différens points de Phyfique , fur lesquels
cer Auteur & M. L. N. , dont l'autorité
doit être très grande en Phyfique , font
partagés , & qui ddeeppuuiiss un an ont été vivement
agités , pour & contre , par les
partifans de ces deux Phyficiens .
La feconde Lettre , qui eft la premiere
des fix adreffées à M. Franklin , n'eft pour
ainfi dire , qu'une introduction aux cinq
autres : M. L. N. s'y fait connoître à l'Auseur
avec lequel il va entrer en lice . It
FEVRIER. 1753. 130
lai expofe en abrégé fes principes , & lui
indique les fources où ils font entierement
dévelopés ; il le prévient fur les principaux
articles de fa doctrine , qu'il fe propofe
de combattre ; il lui déclare d'une
façon qui paroît très-fincere , que la critique
qu'il en va faire ne l'empêche pas de
fe ranger pour le refte au nombre de fes
admirateurs.
Nous n'entrons point dans le détail de
cette critique , parce que l'Auteur ayant
eu foin d'en écarter tout ce qui pouvoir
être regardé comme étranger à fon fujer ,
& n'y failant entrer que les chofes abfolument
néceffaires , l'a rendu peu fufceptible
d'un extrait. Nous dirons feulement
que toutes les queftions qu'on y traite:
font intéreffantes ; que les raifons de M ..
L. N. nous ont paru très - fortes & choifies
pour être à la portée du plus grand nombre
, & nous fommes bien aifes de remarquer
de plus , qu'il regne dans tout cet
Ouvrage un efprit d'équité , une modération
& des égards qu'on devroit toujours
rencontrer dans les difputes littéraires,
Après les fix Lettres adreffées à M ..
Franklin , on en trouve encore deux , dont
Rune eft écrite à M. Jallabert & l'autre à
M. Boze , tous deux habiles Phyficiens ,
& três connus furtout en matiere d'Elec-
Evj
132 MERCURE DEFRANCE.
tricité . Dans la premiere M. L. N. rappor
te & explique quelques expériences fort
fingulieres , faites il y a 4 ans à Genève &
qui n'avoient jamais été publiées , quoiqu'elles
méritaffent bien de l'être ; il éclaircit
& défend quelques points de Phyfique
fur lefquels M. Jallabert & lui ne font
pas tout à fait d'accord : & par occafion ,
il parle d'un Auteur anonyme qui lui a
prété de mauvaifes intentions , & il en
parle de maniere à nous faire croire que
quand il fe plaint doucement des injures
qu'on lui fait , ce n'eft pas qu'il ignore ce
qu'on peut dire pour les repouffer d'une
maniere plus forte .
Enfin dans la derniere Lettre , M. L. N.
parlant à M. Boze , apprend au Public les
raifons qui ont pû retarder les découver
tes qu'on a faites l'année derniere , fur
l'électricité de l'air & des nuages ; &
par là il difculpe les Phyficiens du reproche
qu'on pourroit peut- être leur faire ,
d'avoir été fi long- tems à reconnoître que
le tonnerre eft un Phénomene électrique ,
ayant eu de tout tems les moyens qui devoient
les conduire à cette connoiffance .
On trouve à la fin du Volume un journal
d'expériences curieufes & nouvelles ,
fur les réfultats defquelles font appuyées
toutes les raifons alléguées par M. L. N.
FEVRIER. 1753. 133
contre la doctrine de M. Franklin ; ces
expériences font très- authentiques , ayant
été faites on vérifiées en préfence de cinq
Commiffaires , nommés à la requête de
M. L. N. par l'Académie Royale des Scien
ces. J'en ai ufé ainfi , dit cet Académi-
» cien , en finiffant fa fixiéme Lettre à M.
» Franklin , pour vous prouver que je ne
» me fuis pas déterminé légerement à vous
» contredire , & que les égards dûs à vo-
» tre mérite m'on tenu circonfpect. Vous
» me feriez injuftice fi en cherchant à démêler
les vrais motifs qui m'ont fait
écrire , vous croyiez appercevoir quel-
» que choſe qui dérogeât à la confidération
que tout Phyficien vous doit , ni à
» l'eftime particuliere avec laquelle j'ai
» l'honneur d'être , &c .
""
و د
HISTOIRE de la maladie finguliere
& de l'é xamen du cadavre d'une femme
devenue en peu de tems toute contrefaite
par un ramoliffement général des os , commmuniquée
à la Faculté de Médecine de Paris
, dans plufieurs affemblées du Prima
menfis. Par M. Morand , Ecuyer , Docteur
, Régent de la Faculté de Médecine
en l'Univerfité de Paris , Membre de la
Societé Royale de Lyon. A Paris , chez
la veuve Quillau , rue Galande à l'Annon134
MERCURE DE FRANCE.
Giation ; brochure in- 12 . 1752.
Il ne paroît pas qu'on ait jamais obfervé
un ramoliffement des os auffi caracté
rifé que celui dont il eft question. M.
Morand qui a fuivi lon-gtems cette maladie
avec un zele qu'on ne peut trop louer ,
& qui en a examiné les progrès avec une
très-grande fagacité , étoit en état , plus
que perfonne , d'en publier une Hiftoire
exacte ; il y a joint les obfervations qu'il
a faites à l'ouverture du cadavre ; & par
la confidération des effets , il tâche de déterminer
la nature & la caufe d'une maladie
fi finguliere. Il conclut enfin de toutes
fes obfervations , qu'on ne doit pas la
regarder comme incurable , mais qu'il faut
avoir recours au Médecin dès le commencement
, avant que le mal ait fait autant
de progrès que dans la nommée Soupiot ,
pour laquelle tous les fecours de la méde
cine auroient été infuffifans .
ORATIO fuper reftituta S. Delphini var
letudine, habita in Scholis Medicorum , à M.
Laurentio Ferret , Facultatis Medicina Pa
rifienfis , Doctore Regente. Die jovis vigefi
mo primo menfis Decembris , anni 1752 Par
rifiis , apud viduam Quillau . 1752 .
Le goût du Latin a long- tems regué en
France il est tombé depuis environ 3000
40ans ,,& on ne le trouve guéresque dars
FEVRIER. 1733. 13.5.
les ouvrages de nos Médecins . M. Ferret
partage cette gloire avec plufieurs des plus-
Hluftres Membres de la Faculté . Son Dif
cours eft écrit avec toute la pureté & l'élégance
qu'on peut défirer. Nous citerons .
en preuve de ce que nous venons de dire
, un morceau qui doit plaire à tous les
honnêtes gens , parce qu'il contient l'é-
Loge de plufieurs citoyens qui ont bien
merité de la patrie . Sape ego mecum, auditores
, tacitus agitavi quales quantofque effe
oporteret , quorum arbitrio nutuque vita , fa
nitas, incommoda , morbi Principium regeren- .
tur. Fingenti , förmantique mihi Medicos
buic tanto muneri non impares , numquam ,.
voto faltem , concipere fuccurrit fimiles iis.
qui Delphini ardua curationi interfuêre.
*
Ipfos in curandi negotio , magnâ ex par--
te repræfentavit is , qui ab ejus latere non
difcedens vita cuftos datus , valetudinis rec-.
tor in confervandâ pretiofiffimâ Delphıni ſanitate
& morbis præcavendis , nullâ non borâ
totus eft. Qui fide , probitate , conftantiâ ,
Principis aftimationem fibi conciliavit. Quem
feu in morbi vicibus exponendis , feu in pro-
Panendis remediis , nec ordo lucidus , nec fagax
prudentia unquam deferit.
Improbi laboris , hoc in difcrimine , nerunt
adjutores egregii , qui affidua ufu. 05
M. Bouilhac.
136 MERCURE DE FRANCE.
diuturna experientiâ confirmati , vigent ani
mis adverfus omne morborum genus fapienter
audaces. Liccbit itaque huic Academie gra
tularifemper , quæ è finu (uo , præter Aulicos
( a ) fplendida Facultatis noftræ fidera,
tres infuper Collegas , quatuor penè dixerim
dum Medicine Neftorem ( b ) comminiſcor ,
fuffecit. Quorum alter ( c ) , us ornatus dotibus
qua mufai fulgent in umbra in Praxos
Medica Palestra non minus elucefcunt. Al
ter iis , inftructus moribus ( d ) quos Saturni
tempora venditant fuâ ſe finceritate involvit ,
omnibus utilis. Tertius ( e ) , Herculis ritu ,fi
non impedire quin vita hoftes nafcantur , nafcentes
fuffocare , aut vincere jam natos prom
ptus , cui etiam à puero , aggredi ladus erat,
و
Qua autem concordia ! Quis concentus !
Apage contentionem , quæ fæpe noxia , fem.
per turpis eft. Procul obfequium tacite vitu
perantium que palam commendant . Hacfuit
gloria non confortis impatiens , cum alius &
alius pari jugo , non pro fe , fed pro re niteretur
: apud quos non Ars alia , quàmfanandi
medicina fuit. Omnia tam moderato examine
difcuffa , tam concorditer difpofita , ut & loci
majeftatem obfervaverint , & Artis dignitatem
ufque retinuerint. Taliter fe gerunt fumme
in arte viri , fumma falta dum tranctant .
(a ) M. Helvetius & M de a Vigne . ( b ) M.
Molin. ( c )M. Falconet. ( d ) M. Poulle. ( e ) M.
Vernage.
FEVRIER. 1753. 1753. 137
Hoc omnia fovebas , temperabas , mode
rabaris confilia , Illuftriffime Archiatrorum
Comes * cujus dignitas non in fortune muneribus
, fed in virtutis premio numeratur :
eximia in cognofcendis rerum caufis , aut in
mortalium languoribus cruciatibufve tollendisfolertia
, ab omnibus celebrata , ab ipfø
Rege non aurium , fed oculornm judicio approbata.
Bisfelix , qui eodem in Regem
patriam zelo accenfus , olim , invictiſſimum
Imperatorem Gallia propugnaculum , nutantijam
& attonito exercitui noftro , velut
à mortuis excitafti ; modò , Regis Regnique
fpem ac delicias , Principem amantiffimum
jam ferè comploratum confpirantibus felectis
Medicina Proceribus recreati.
,
Ifta diligentia delecti medici , noctu diuque
affiduas agunt excubias , ferpenti morbo
indefinenter invigilant, cui minor quàm pelagofides
, five quiefcat ille , five intumefcat.
Continuis enim obnoxia mutationibus variole
, maris fluctus imitantur , quorum alii
alios excipiunt dum compofito uno fymptoma
te , alterum fuccedit , ftudio uno vix abſoluto
, mox alterumfuccreffit. Non enim ftatim
ac cruperunt variola , periculo vacant ; fed
expectant maturationem , quâ fecutâ , nova
Sæpe ingruunt triftiora prioribus mala , que
legitimo non nifi tempore fuas abfolvunt periodos.
Per tot pericula , per tot moras jac-
* M. Senac.
138 MERCURE DE FRANCE:
1
tatur Delphinus , fcilicet ut reliquis mortalibus
, fic & Principibus fua non nifi per
gradus reftituitur fanitas. Ad quam acceleran
dam , variarum , quas morbus induit for.
marum auxilia dirigunt Medici. Fervet opus,
renovantur ftudia , labores ingeminantur.
>
MELANGES de Littérature d'Hif
toire & de Philofophie , i75 3. in- 1 2. V.
2. à Berlin , & fe trouvent à Paris , chez
plufieurs Libraires.
On voit à la tête de ce recueil le dif
cours préliminaire de l'Encyclopédie ,
morceau précieux fur lequel il n'y a qu'u
ne voix en Europe , & dont la poftérité
jugera apparemment comme notre fiécle.
L'éloge de Jean Bernoulli qui fuit eft plein
de recherches , de difcuffions profondes,
& de bonne philofophie. Il y a plus de
legereté , d'agrément , de vivacité , & de
fineffe dans l'éloge de l'Abbé Terraffon.
Les anecdotes fur la Reine Chriftine font
furtout eftimables par les réflexions aufquelles
elles ont donné lieu; nous n'en cite
rons que quelques- unes de celles qui peu
vent être détachées.
Les Sages devroient feuls être en droit
de peindre les hommes comme de les gou.
verner : l'hiftoire & les hommes en vaudroient
mieux .
Je ne connois prefque que le Czar Pier
FEVRIER. 1753. 839
re dont les conquêtes ayent tourné à l'avantage
de fes peuples ; encore ce ferois
une question de morale à décider , fi un
Prince pour augmenter le bonheur de fes
fujets , doit faire le malheur de fes voisins.
Les Rois qui n'ont que de la puiffance ,
ou même que de la valeur , toujours les
premiers de tous pour leurs Courtiſans ,
font les derniers pour les fages.
Il faut fçavoir gré aux Princes d'être
juftes , & même de connoître les hommes
illuftres de leurs Etats, que tout le monde
connoît fouvent excepté eux. Quand
Chriftine n'auroit témoigné de confidération
à Grotius que par vanité , on doit luitenir
compte de cette vanité même ; fi elle
eftane foibleffe dans les Rois comme dans les
autres hommes , c'eſt du moins une foibleſſe
qui peut les mener aux grandes choſes.
Le fage redoute les Princes , les eſtime
quelquefois , & les fuit toujours.
Le plus fur moyen d'apprendre aux hommes
à être juftes , c'eft de commencer par
P'être à leur égard .
La modeftie & le fafte des infcriptions.
font également l'ouvrage de la vanité ; la
modeftie convient mieux à la vanité qui a
fait de grandes chofes ; le fafte à la vanité
qui n'en a fait que de petites.
L'effai fur la fociété des gens de lettres
146 MERCURE DEFRANCE.
& des Grands , fur la réputation , fur les
Mecenes , & fur les récompenfes littérai
res , d'idées fortes , de raifonne- eft rempli
mens preffans, de traits qu'on a retenus , &
d'expreffions heureufes. Quoique le recueil
èntier foit déja entre les mains de tout le
monde , nous citerons quelques morceaux
de l'effai .
Henri IV. faifoit , dit-on , affez d'ac-.
cueil aux Sçavans , mais il traitoit à peu
près auffi- bien tous les fujets ; parce qu'après
avoir conquis fon Royaume , il lui
reftoit à s'affurer le coeur de fes peuples ,
& que des diftinctions trop marquées
pour un petit nombre d'hommes rares ,
n'euffent peut- être fervi qu'à indifpofer
la multitude.
Plus on a d'efprit , plus on eft mécon
tent de ce qu'on en a ; j'en appelle aux
gens d'efprit de tous les tems & de toutes
les nations. Il eft vrai que l'examen qu'ils
font d'eux mêmes eft tenu fort fecret ; c'est
un procès qui fe plaide & qui le juge à
huis clos , s'il eft permis de fe fervir de .
cette expreflion ; & on feroit bien fâché
que l'arrêt févére qui le décide fût ratifié
par la multitude. Au contraire l'eftime des
autres eft un fupplément à l'opinion peu
favorable que nous avons de nous- mêmes,
s'eft un rofeau dont l'amour propre cherFEVRIER
. 1753. 141
che à s'étayer. Il ne peut y avoir que deux
fortes d'efprits qui fe fuffifent à eux -mêmes
en fe jugeant , l'extrême génie qui
n'existe point , & l'extrême fottile qui
n'existe que trop : l'impuiffance où fe trouve
celle - ci de connoître ce qui lui mạnque
,fupplée à ce qui lui manque en effer ;
d'où il refulte que dans la diftribution du
bien être , les lots n'ont pas été les plus
mal partagés de la nature.
L'opulence , ce gage de l'indépendance .
& du crédit , fe place volontiers de fa
propre autorité à côté de la haute naiffance,
& je ne fçais fi on a tort de le fouffrir ;
il femble même que les états inférieurs qui
qui font privés de l'un & l'autre de ces
avantages , cherchent à les mettre fur la
même ligne , pour diminuer fans doute
le nombre des claffes d'hommes qui font
au- deffus de la leur , & rappeller en quelque
maniere les differens ordres , à cette
égalité naturelle , vers laquelle on tend
toujours , même fans y penfer.
Il en eft de l'efprit & du goût comme
de la Philofophie , rien n'eft plus rare que
d'en avoir, plus impoffible que d'en acquerir
, & plus commun que de s'en croire
beaucoup.
. La renommée eft une efpéce de jeu de
commerce où le hazard fait fans doute
142 MERCURE DE FRANCE.
quelques fortunes , mais où le talent pro
cure des gains bien plus fûrs, pourvû qu'ca
employant les mêmes rufes que les fripons,
on ne s'expofe point à être démafqué par
eux . Mais on s'accoutume un peu trop 3.
la regarder comme une lotterie toute pure,
où il y a plus de perdans que de gagnans ,
& où l'on croit faire fortune en fabriquant
de faux billets .
Quand je confidére attentivement l'Empire
littéraire , je crois voir une place publique
, où une foule d'empiriques montés
fur des tréteaux , appellent les paffans , &
en impofent au peuple qui commence par
en rire & qui finit par être leur dupe.
C'est à ce métier que tant d'Ecrivains fe
font une espéce de nom. Voulez-vous paffer
pour homme d'efprit
? criez au public
.que vous l'êtes , vous ferez d'abord
ridicule
pour le plus grand nombre
, vous en
impoferez
pourtant
à quelques
fors qui fe rangeront
autour de vous , la foule
groffira peu-à-peu , & ceux-mêmes qui ne.
vous écoutoient
pas , ou finiront par être
de l'avis de la multitude
, ou feront forcés
de fe taire.
La nation Angloife nous a communiqué
peu - à - peu dans les ouvrages de fes Ecrivains
, cette précieufe liberté de penſer ,
dont la raifon profite , dont quelques
FEVRIER. ´ 1753 : 145
gens d'efprit abufent , & dont les fots
murmurent.
Les hommes ne pouvant être égaux , il
eft néceffaire pour que la difference entre
les uns & les autres foit affurée & paifible
, qu'elle foit appuyée fur des avanta
ges qui ne puiffent être ni difputés ni niés:
or c'eft ce qu'on trouve dans la naiſſance
& dans la fortune. Pour apprécier l'un &
l'autre , il ne faut que fçavoir compter des
titres & des contrats , & cela eft bien plutôt
fait que de mettre des talens à leur
place. La difparité qui eft entr'eux ne fera
jamais unanimement reconnue , furtout
par les parties intéreffées . On eft donc.
convenu que la naiffance & la fortune feroient
le principe le plus marqué d'inégalité
parmi les hommes , par la même raifon
que tout fe décide dans les compagnies
à la pluralité des voix , quoique fouvent
l'avis du plus grand nombre ne foit
pas le meilleur.
L'homme de qualité , qui n'a que les
ayeux pour mérite n'eft tout au plus aux
yeux de la raifon , qu'un vieillard en enfance
, qui auroit fait autrefois de grandes
chofes ; ou plutôt c'eft un homme à qui
les hommes font convenus de parler une
certaine langue , parce qu'une perfonne
du même nom a eu quelques années au144
MERCURE DE FRANCE.
paravant , ou du génie , ou du pouvoir ,
ou des richeffes , ou de la célébrité , ou
feulement du bonheur & de l'adreffe .
Le fage n'oublie point que s'il eft un relpect
extérieur que les talens doivent aux
titres , il en eft un autre plus réel que les
titres doivent aux talens , & fur lequel on
ne fe méprend pas quand on en eft digne,
Mais combien de gens de lettres pour qui
la fociété des Grands eft un écueil
fielle ne va pas jufqu'à la familiarité ,
& à cette égalité parfaite , hors de laquelle
tout commerce eft fans douceur &
fans ame ; la diftance humilie, parce qu'on
ade fréquentes occafions de la fentir` ; &
fi la familiarité s'y joint , c'eft pis encore ,
c'eft la fable du ion avec lequel il eft
dangereux de jouer. Un homme de let
tres forcé par des circonftances fingulieres
à paffer fes jours auprès d'un Miniftre , di
foit de lui avec beaucoup de vérité & de
fineffe , il veut fe familiarifer avec moi , mais
`je le repouffe avec le refpe&t.
L'accueil qu'on fait dans le monde aux
gens de lettres , eft à peu près de même
genre que celui qu'on fait à certaines profeffions
agréables , qui demandent fans
doute des talens , mais qu'en les recher
chant même nous affectons de rabailer ,
comme nous honorons d'autres états fins
fçavoir
FEVRIER . 1753. 145
fçavoir pourquoi . L'ennui veut jouir du
talent , & la vanité trouve le moyen de
le féparer de la perfonne. C'eft ce qui
fait que le rôle des gens de lettres eft après
celui des gens d'Eglife le plus difficile à
jouer dans le monde : l'un de ces deux
états marche continuellement entre l'hypocrifie
& le fcandale ; l'autre entre l'orgueil
& la baffeffe .
Quand on oblige d'honnêtes gens , on
doit laiffer parler en eux la reconnoiflance
, elle fçait s'impofer à elle - même des
loix févéres . Mais les hommes font fi attentifs
à faifir tout ce qui peut leur donner
de la fupériorité fur leurs femblables ,
qu'un bienfait accordé eft regardé pour
l'ordinaire comme une efpéce de titre ,
une prise de poffeffion de celui qu'on oblige
, un acte de fouveraineté dont on abu-
Le pour mettre quelque malheureux dans
fa dépendance . On a beaucoup écrit &
avec raifon contre les ingrats ; mais on a
laiffé les bienfaiteurs en repos ; & c'eft un
chapitre qui manque à l'hiftoire des Tyrans.
:
Les Romains difoient du pain & leš
Spectacles ; qu'il feroit à defirer que tous
les gens de lettres euffent le courage de
dire , du pain & la liberté. Je parle de liberté
non-feulement dans leurs perfonnes,
G
146 MERCURE DEFRANCE.
mais auffi dans leurs écrits ; je ne la con
fonds pas avec cette licence condamnable
qui attaque ce qu'elle devroit refpecter :
le vrai courage eft celui qui combat les ridicules
& les vices , ménage les perfonnes
& obéit aux loix : LIBERTE' , VERITE
, ET PAUVRETE' , ( car quand
on craint cette derniere , on eft bien loin
des deux autres ) . Voilà trois mots que
les gens de lettres devroient toujours
avoir devant les yeux , comme les Souverains
celui de POSTERITE.
Quelquefois on fe rend étranger foi.
même à la patrie : on met trois cens lieues
entre foi & l'envie , après avoir lutté envain
contr'elle. Mais on ne pense pas que
cette diftance qui affoiblit les traits de la
fatire , refroidit encore bien plus l'amitié
que la haine , & qu'à l'égard des liaifons
qui ont commencé dans l'éloignement ,
elles ne font que trop fouvent détruites
par la prefence. Ainfi on ne fait par cette
démarche qu'affoiblir le zéle des partifans
qu'on avoit chez foi , & dans le pays où
on fe retire , pour aller chercher dans ce
même de nouveaux ennemis . On a
pays
beau fe Aater que les Etrangers font une
efpéce de postérité vivante , dont le fuffrage
impartial en impofera à des compatrio-
Les aveugles ou de mauvaiſe foi ; on ne
FEVRIER. 1753 . 147
penfe pas que plus on fe rapproche des
étrangers , plus ils perdent ce caractere de
poftérité , pour lequel la diftance des lieux .
eft du moins néceffaire , au défaut de la
la diſtance des tems. Devenus en quelque
maniere compatriotes , ils en adoptent
les paffions , parce qu'ils en ont les inté
rêts ; l'extrême fupériorité ne peut entiérement
étouffer la voix de l'envie ; & il
faut attendre qu'on ne foit plus , pour recevoir
la récompenfe de cette postérité ,
devant laquelle la jaloufie s'éclipfe , &
tous les petits objets difparoiffent.
Philoxene après avoir entendu des vers
de Denis le Tyran , difoit , qu'on me ramene
aux carrieres. Combien de gens de
lettres arrachés à leur obfcurité & tombés
tout - à- coup dans un cercle de courtifans
, devroient dire prefqu'en entrant ,
qu'on me ramene à ma folitude. Je n'ai jamais
compris pourquoi l'on admire la réponſe
d'Ariftipe à Diogene fi tu fçavois
vivre avec les hommes , tu ne vivrois
légumes. Diogene ne lui reprochoit point
de vivre avec les hommes , mais de faire
fa cour à un tyran. Ce Diogene qui bravoit
dans fon indigence le conquérant de l'Afie
, & à qui il n'a manqué que de la décence
pour être le modèle des fages , a été
le philofophe de l'antiquité le plus décr : é ,
que
de
Ĝ ij
148 MERCURE DE FRANCE.
parce que la véracité intrépide le rendoit le
fleau des Philofophes même ; il eft en effet
. un de ceux qui ont montré le plus de connoiffance
des hommes , & de la vraye valeur
des chofes Chaque fiécle & le nôtre
furtout auroient befoin d'un Diogene
mais la difficulté eft de trouver des gens
qui ayent le courage de l'être & des
gens qui ayent le courage de le fouffrir.
>
Le recueil que nous annonçons & qui
eft de M. Dalembert , un des plus grands
Geometres & dés plus grands Philofophes
de l'Europe , finit par la traduction de
quelques endroits choifis de Tacite . Nous
regrettons bien fincérement que les bornes
qui nous font prefcrites , ne nous permettent
pas de prefenter à nos lecteurs
des morceaux de cette traduction où nous
avons trouvé beaucoup d'énergie & de
préciſion ,
LE Plaifir & la volupté , conte allégorique.
A Paphos , & le trouve à Paris..
brochure de 120 pages , 175 2.
Il y a de l'efprit , de la volupté , & des
détails dans ce petit Roman avec un peu
de defordre.
OBSERVATIONS fur l'hiftoire naturelle ;
fur la phyfique , & fur la peinture , avec
FEVRIER . 1753. 149
des planches imprimées en couleur. Année
1752. t. 2. cinquième partie. A Paris ,
chez Delaguette , rue S. Jacques , 1753 .
in- 1 2. v. 1.
Ce nouveau volume du recueil de M.
Gautier , renferme un ouvrage précieux &
pofthume fur les mufcles par le fameux
Anatomifte M. Duverney ; une critique
de Telliamed , livre curieux & fingulier
qui a paru il y a trois ou quatre ans ; des
réflexions nouvelles de M. de Chalgnebrun
en faveur du grand & haut appareil ;
des obfervations fur les dangereux effets
de la fauffe faignée à l'occafion d'une cure
admirable du célébre Chirurgien M. Faget
l'aîné; la defcription d'une nouvelle machine
hydraulique ; des details fur la maladie
de lanommée Supiot que M.Morand , Docteur
en médecine a fuivie avec tant de
zéle & de capacité ; la defcription enfin
d'un nouveau femoir.
. ACADEMIE des Sciences , des Belles-
Lettres & des Arts , établie à Besançon .
L'Académie des Sciences , des Belles-
Lettres & des Arts , établie à Bélançon , a
fait fa rentrée le lundi 20 Novembre
1752. Cette féance publique a commencé
par un difcours de M. de S. Germain , ancien
Avocat au Parlement , Maire actuel
Giij
150 MERCURE DE FRANCE .
de la Ville , dans lequel il a témoigné à
MM . les Académiciens fa vive reconnoiffance
de l'honneur qu'ils lui avoient fait
de le choifir pour remplacer M. Dunod de
Charnage , Profeffeur en l'Univerſité de
Besançon , dont il a fait l'éloge , après
avoir célébré les vertus & les bienfaits de
M. le Duc de Tallard , Fondateur & Prorecteur
de cette Académie .
M. De Chatillon , Préfident à Mortier
au Parlement , & Président de l'Affemblée
a répondu par un difcours dans lequel il
s'eft étendu fur l'utilité de l'étude des loix
& de la Jurifprudence dont il a fait une
jufte application aux talens de M. de S.
Germain ; il a enfuite parlé des diſpoſitions
des Habitans de cette Province pour les
Sciences & les Arts , & a fini par l'éloge
du Protecteur de l'Académie .
M. de Quinfonnas , Premier Préfident
du Parlement , & l'un des Directeurs , a
lu un difcours dans lequel il a prouvé, que
le délaffement étoit néceflaire aux gens de
Lettres , & que leurs amufemens devenoient
utiles à la Société , dans laquelle
ils répandoient les belles connoiffances
qu'ils avoient acquifes par un long travail
.
M. de Beaumont , Intendant de la Province
, & auffi l'un des Directeurs , a lu
FEVRIER. 1753. 15 N
un difcours dont l'objet étoit de prouver
que l'on doit juger des hommes illuftres ,
dont l'hiftoire nous a tranfmis les hauts
faits , par les motifs dont ils ont été animés
, & par la fin qu'ils fe font propofée ;
ce qu'il a cherché à établir par quelque
exemple , en faisant le parallele de Numa
& de Lycurgue .
M. Seguin Académicien , & Profeffeur
en l'Univerfité de Befançon , a lû un difcours
fur l'Hiftoire , dans lequel il a fait
connoître l'intérêt du Cytoïen dans les recherches
qu'il a faites pour celle de fon pays,
l'avantage qu'il trouve d'être fur les lieux
où les événemens mémorables qui peuvent
la concerner , fe font paffés , & l'agrément
qu'il éprouve en fe les appropriant.
M. Seguin a fait voir par des faits
particuliers combien l'Hiftoire de Franche-
Comté fournit de chofes & de faits dignes
de remarque ; & parmi les grands événenemens
de cette Province , il n'a pas omis
l'établiffement de cette Académie , & les
fentimens de reconnoiffance que l'on doit
à fon Fondateur .
M. de Chatillon , Préfident de l'Académie
a terminé cette affemblée par propofer
les fujets des deux difcours , l'un
d'éloquence , & l'autre de littérature pour
les prix fondés par M. le Duc de Tallard ,
Giiij
152 MERCURE DE FRANCE .
qui feront diftribués la veille de la Fête
de S. Louis de l'année 1753 .
Le premier fujet eſt .. L'affiduité au travail
peut-elle procurer à la Societé autant d'avantages
que la fupériorité des talens ? Ce
difcours fera d'un quart d'heure au moins
de lecture , ou d'une demie heure au plus .
Le fecond eft .. L'origine du nom des Séquanois
, quels étoient leurs moeurs , leur Religion
, la forme de leur Gouvernement ,
les limites du pays qu'ils habitoient avant que
Jules Cefar eût conquis les Gaules , & dans
le tems de cette conquê. e. Cette differtation
fera d'une demie heure de lecture au moins
ou de trois quarts d'heure au plus.
Tout ce qu'il y a de plus diftingué dans
la Ville a affifté à cette affemblée , & les
cinq difcours qui y ont été lus , ont été
extrêmement applaudis.
FEVRIER. 1753. 153
இம்
BEAUX ART S.
EXPLICATION
D'un Médaillon compofe fur L'HEUREUSE
CONVALESCENCE DE M. LE DAUHIN
; prefenté à ce Prince le 9 Décembre
1752 , par M. Gofmond de Vernon
Penfionnaire du Roi , Auteur de l'Hiftoire
Métallique des campagnes de Sa Majefté.
A confternation où la maladie de
Monfeigneur le DAUPHIN a plongé
toute la France , & la joye qui y a fuccédé
à fa convalescence , font le double objet
de ce Médaillon .
Il eft divifé en deux groupes. Le groupe
fupérieur repréfente Dieu dans fa gloire ,
* Vol. in folio , qui fe vend à Paris chez l'Aus
teur , à l'entrée de la rue de Grenelle S. Honoré ,
dans la maison de Madame la Veuve Ruelle ,
chez le S. Venadeck , rue d'Enfer , près S. Landry
dans la Cité. Cet Ouvrage ( où rien n'a été épargné
pour la gravûre des tailles douces & de la
lettre , & imprimé avec foin fur le plus beau papier
) contient 45. Médaillons , fans les deux fron .
tifpices , l'épitre dédicatoire & la table . Le prix
eft de 12 liv . en blanc , & 15 liv . relié .
Gv
154 MERCURE DEFRANCE.
accompagné de la Vierge , & de l'Ange
de la Santé , qui tient le portrait de Mon
feigneur le DAUPHIN.
La Vierge , couronnée d'étoilles & renant
des lys , eft aux genoux du Tout-Puiffant.
Elle implore fa clémence & fa miſéricorde
, en faveur d'un Royaume , que la
piété de fes Rois a mis depuis long- tems
fous fa protection .
L'Eternel fait voir à la Vierge , de la
main dont il tient fon fceptre , furmonté
d'un oeil rayonnant , fymbole de la Providence
, qu'il veille particulierement fur
les deſtinés de la France , défignée par le
globe fur lequel il eft appuyé ; pendant
que de l'autre main il lui montre l'Ange
de la fanté , à qui il a ordonné de rendre
ce Prince , fi juftement chéri , aux voeux
de fon augufte famille , d'une tendre &
généreufe époufe , & à ceux de toute la
Nation.
Le fecond groupe reprefente la Religion
, la France , Madame la DAUPHINE ,
J'Amour conjugal , & la fincérité des
vaux publics , figurés par de jeunes enfans
profternés au pied d'un Autel .
·
La Religion , appuyée fur la Croix , of.
fre avec transport fon encens & fes prieres
au Ciel, pour le rétabliffement d'une fanté
fi précieuſe aux François , & fi intérellante
FEVRIER. 1753. 355
pour la tranquillité de l'Europe. La France
, dont le fceptre & la couronne font
dépofées aux pieds du Très-Haut , voit
avec la plus grande fatisfaction , fuccéder
la joye à fes inquiétudes , en recevant des
mains du Seigneur fa chere & unique efpérance
, Au-deffous du portrait de Monfeigneur
le DAUPHIN , on voit l'Amour
conjugal couronné de rofes , qui vole audevant
avec empreffement , & qui montre
avec allegreffe à Madame la DAUPHINE
le digne objet de fa tendreffe rendu à fon
amour objet pour lequel elle n'a pas
craint d'expofer fa vie.
Autour de l'Autel , font , dans différentes
attitudes , plufieurs enfans implorant
le Ciel , qui caractérisent l'attachement ,
la fincérité & la pureté des voeux de toute
La France.
Le fond du Médaillon eft occupé d'un côté
par une nuit obfcure, dans laquelle les maladies
& les peines qui affligent les hommes,
figurées par des monftres volans , font précipitées
par la foudre dans les enfers ; &
du côté oppofé on remarque dans un Ciel
Tout éclatant de feux & d'artifice , la
gayeté & les divertiffemens des peuples
que cette heureufe convalefcence a occa-
Bonnés.
·On lit certa légende Celos perrumpie
GvF
156 MERCURE DE FRANCE.
amor , c'eft à dire , le Ciel même céde aux
efforts de l'amour ; autour du Portrait , Ludovicus
Francia Delphinus , & à l'exergue ,
ob reftitutam valetudinem , ann . M. DCC.
LII. Augʻ XIV. qui fignifie , Convalescence
de Louis Dauphin de France , le 14. d'Août
1752. ( a )
M. de la Porte vient de donner un traité
théorique & pratique pour l'accompagnement
du clavecin , avec lequel il est trèsfacile
à tous ceux qui fçavent la mufique
& qui ont quelque connoiffance du clavier
, d'apprendre facilement & faire des
progrès fûrs & rapides dans l'accompagnetent.
Tout ce traité eft fondé fur l'accord'
parfait ,& une note ajoutée à l'accord parfait
; c'eft pourquoi après avoir expliqué
par des termes fimples ce que c'eft qu'accompagnement
, intervalles , chiffres, tons de la
mufique, octave majeure & mineure, compófition
des accords, leur degré , leur baffe
fondamentale , & c. l'exercice commence
parl'accord parfait majeur & mineur de
toutes les faces & dans tous les tems. Après
cette expofition l'Auteur prefente la nature
( a ) Cette nouvelle production de M. de Gofmond
de Vernon , eft une confirmation de ſon
zéle & de fon talent .
FEVRIER. 1753. 157
dell'accord provenant d'une note ajoutée à
l'accord parfait & enfuite la production
des accords , les exercices d'accord de fep →
tiéme , de quinte & fixte , de fecondes ,
de neuvième ; de feptiéme & neuvième ,
& c.
Les régles de l'octave avec les autres
accords qui peuvent fe trouver dans tous
les tons , ainfi qu'un nombre de tours de
clavier par différens intervalles , & c. ›
Tous les accords font notés pour la main
droite , comme ils doivent être exercés
pour les faire fuccéder les uns aux autres ;
les notes de baffe font chiffrés comme on
les trouve dans les mufiques.
Ce traité eft pour ainfi dire , le maître,
à côté de l'écolier. Ce maître par un raifonnement
clair & des leçons faciles le
met à la fin du livre en état d'accompagner
telle mufique qu'il voudra avec autant
de connoiffance , d'exactitude & de
facilité que s'il avoit dix ans d'exercice
par les routes ordinaires .
Cette méchanique eft fuivie d'une démonftration
des principaux accords de la
mufique , fondée fur les deux expériences
fi connues dans Merfenne , Wallis , &'
MM , Rameau & Dalembert , par lefquels
on fait voir l'origine & la caufe de tous
les accords.
158 MERCURE DE FRANCE.
L'Ouvrage que nous annonçons eft un
volume in quarto qui contient vingt- huit
pages d'écriture , & trente pages de mufique.
Le prix eft de 12 1 .; on le trouve
aux adreffes ordinaires.
L
AVIS AU PULIC.
E fieur JEAN - BAPTISTE DUPUITS DES
BRICETTES , éleve de Campra & de
plufieurs autres grands maîtres , connu par
nombre d'ouvrages , a ouvert le 15 Janvier
une falle publique qui fe tiendra les
lundis , mercredis , vendredis , où il enfeignera
la mufique , la compofition , l'orgue
, le clavecin , l'accompagnement & la
viele. Il recevra également ceux qui voudront
faire leur état de ce talent , & ceux.
qui ne veulent que s'en amufer . Il donne
deux heures gratis pour les perfonnes que
la nature a doué d'un talent décidé , mais
à qui la fortune ne permet pas de fe procurer
de bons maîtres. On trouvera chez
lui non-feulement des inftrumens , mais
une collection nombreufe de livres de
mufique dans tous les genres.
Il demeure rue Plâtriere , la feconde
porte cochere , en entrant par la rue Mont-
M2LLEC
FEVRIER. 1753. 159
LETTRE
De M. Voifin , Avocat à l'Auteur du
Mercure.
Mplus flatté ,
Monfieur , du plaifir
On amour pour les Arts , n'eft pas
de trouver les occafions de fe fatisfaire
que
de celui de rendre aux Artistes l'homimage
qui leur eft dû ; voici dans deux
efpeces différentes , Monfieur , de quoi.
Occuper agréablement par vos foins le Public
, toujours empreffè à nourrir fon goût
par de bonnes chofes.
Je viens d'être témoin du jufte fuccès.
d'une allégorie imaginée & éxécutée par
M. De Label , Peintre de l'Académie
Royale , au fujet du rétabliffement de la
fanté de Madame la Comteffe de Sainte-
Maure , Dame d'honneur de S. A. S. Madame
la Ducheffe du Maine..
Cette Allégorie , que renferme un grand
deffein , rendu avec autant de génie que
d'éxactitude , préfente aux yeux la Déeffe
de la fanté , tenant d'une main le bâton
d'Efculape , & répandant de l'autre , avec
joye , fa vivifiante liqueur fur le médaillon
de Madame la Comteffe de Sainte-
Maure.
160 MERCURE DE FRANCE.
La nobleffe perfonifiée & reconnoif
fable par l'attribut d'une étoile & du fceptre
, tient le médaillon de cette Dame ,
où on lit cette Légende :
Superis grata fimul & imis.
› L'amour de la vertu fous la forme
d'un enfant aîlé & couronné de lauriers ,
foutient auffi d'une main le même médail
lon , tandis que de l'autre il réunit plu
fieurs couronnes , femblables à celles dont
il a la tête ornée . C'eft le fymbole des
vertus morales qui diftinguent effentiellement
Mad, la Comteffe.
La réconnoiffance qu'annoncent fon rameau
de féves & une Cycogne , eft profternée
devant le Temple du Deftin , artiftement
parée d'un manteau dont l'intelligence
des couleurs rappelle l'idée de la
livrée du Maine : cette même reconnoiffance
offre les voeux de ceux qui compofent
la Maifon de S. A. S. pour le réta
bliffement de la fanté de la Dame , qui
leur donne avec tant de bonté , les ordres
de la Princeffe .
Sur la droite du Tableau , on voit aux
pieds d'un rocher , à l'entrée d'un autre
les trois Parques , qui d'après le commandement
du Meffager des Dieux , recommencent
à filer de longs jours pour
Madame la Comtefle.
FEVRIER. 1753. IGI
Une Dryade & une Nayade des Jardins
de Seaux marquent l'interêt qu'elles
prennent au renouvellement de la fanté
de Madame la Comteffe & à la perpétuité
de fon nom.
L'Architecture du Temple du Deftin
eft la même que celle de l'Antique , du
fuperbe Pavillon que S. A. S. a fait élever
au milieu du charmant Jardin de ſa Ménagerie.
M. l'Abbé le Blanc a rendu l'efprit de
cette Allégorie par les Vers fuivans :
Votre retour à Seaux ramene l'allégreffe ,
Voyez autour de vous tout un peuple enchanté
Au moment où le Ciel , qui pour vous s'intéreſſe
Fait voler fur vos pas l'Ange de la fanté ;
Il veille fur vos jours nous n'avons plus d'allar
mes ,
Le jufte Ciel , pour vous vient d'éxaucer nos
værx ,
Nos coeurs reconnoiffans , foumis , refpectueux ..
Confacrent à jamais un jour fi plein de charmes.
Permettez -moi , Monfieur , de paffer
du Deffein à la Scupirure , & d'apprendre
à M. Pigal , par votre moyen , que je ne
puis me difpenfer d'être l'ennemi juré de
fa modeftie . Pourquoi fait il un fi précieux
ufage de fon cizeau , puifqu'il ne
veut point recevoir d'éloges ? croit -il le
162 MERCURE DE FRANCE.
Public fans goût ou fans reconnoiffance ?
Comme c'est ce même Public qui feul a le
droit fouverain de critiquer ou d'applau
dir , il faut recevoir de fa part avec la même
candeur , la correction ou les louanges,
La figure de la Vierge éxécutée en marbre
par M. Pigal, & placée à l'un des deux
Autels latéraux des Invalides , eſt un de
ces morceaux rares qui réuniffent les fuffrages
même des plus envieux , & de ces efprits
qui ont fait vou en naiffant de n'être
jamais contens.
On trouve dans l'éxécution de cette
belle figure , cette nobleffe fimple & cette
pureté qui formoient effentiellement
le caractere de tête de la Vierge. Il faut
en effet pour l'exprimer une douceur &
une beauté particuliere qui lui font propres
, & qu'on trouve rarement dans les
traits qu'on emprunte. On ne fçauroit
difconvenir que Raphaël , le Corrége , le
Guide & Carles Maratti parmi les Peintres
, l'Algarde & François Flamand
parmi les Sculpteurs , n'ayent fupérieurement
réuffi dans l'expreffion majeftueuſe
& divine du portrait de la Vierge.
S'il eft heureux pour M. Pigal d'avoir
eu l'occafion d'étudier de fi grands Maî
tres , il l'eft encore plus d'avoir fçu fe
rendre familiers leur goût & leur fageffe.
FEVRIER.
1752. 163
On reconnoît dans les draperies de M.
Pigal cette facilité & cette nobleffe de
draper , qu'ont eue ces grands hommes
& malgré cette riche fimplicité. , M. Pigal
laille voir l'exactitude de la proportion.
Il eft fâcheux qu'une auffi belle figure ne
foit pas mieux éclairée, ce qui vient de ce
qu'elle fe trouve adoffée à la croifée ; te
bon moment de la voir avec plus de fatisfaction,
eft l'inftant où le Soleil vient d'éclairer
le côté de l'Epître de la Chapelle.
L'examen de ce beau morceau fait ar
rendre avec impatience l'expofition du S.
Auguftin , auquel il travaille actuellement
pour les petits Peres de la place des Victoires.
164 MERCURE DE FRANCE
XXXXXXXXXXX
CHANSON.
Couplets qui peuvent être chantés à la fin di
la Surpriſe de l'Amour des Italiens .
J
ARLEQUIN .
'Avais juré que fur mon ame ;
Même la plus parfaite femme
N'auroit jamais aucun pouvoir ;
Mais Colombine fçut me tendre
Des lacs que je ne pus prévoir :
Comme un fot je m'y laiffai prendré
Sans le fçavoir.
JACQUELINE.
Des filles de noute Village ,
Je paffions pour la pus ſauvage ,
Les galans pardions tout afpoir.
D'amour , je n'en voulions rian entendre ;
Mais Piarre un matin vint me voir ,
I'm'dit , j't'aime , ça m'rendit tendre
Sans le fçavoir.
COLOMBINE.
Envain une jeune Bergere
De l'aimable enfant de Cythere
Prétend méprifer le pouvoir ;
Elle a beau faire l'inflexible ,
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
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ASTOR
, LENOX
AND TILDEN
FOUNDATIONS
.
LINJER
THE
NEW
YORK
PUBLIC
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, LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATIONS
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FEVRIER . 1733. 165
'Amour fe rit de fon vouloir ;
petit Dieu la rend fenfible
Şans le fçavoir.
VERS
Mlle de C *** , en lui envoyant la Sure
prife de l'amour.
A
La ſurpriſe Amour donna naiffance ,
amour m'engage à vous la préfenter ,
Heureux fi par reconnoiffance ,
amour , belle C *** vous la fait accepter !
P. 7. Dur ***,
166 MERCURE DE FRANCE.
L
SPECTACLE S.
Académie Royale de Mufique a donné
le Mardi neuf Janvier la premiere
repréſentation de Tyton & l'Aurore ,
Paftorale héroïque en trois Actes , précé
dée d'un Prologue . Les paroles du Prolo
font de feu M. de la Mothe , & celles
de la Paftorale genéralement attribuées
feu M. l'Abbé de la Marre , Auteur da
Poème lyrique de Zaïde .
gue
Le fujet du Prologue eft le feu du Ciel ,
ravi par Promethée , qui paroît dans fo
Palais , environné de ftatues d'hommes &
de femmes en différentes attitudes ; 4
commence ainfi la Scene.
Dieux , ne connoiffez-vous d'autre félicité ,
Qu'une éternelle indifférence ,
Votre honteuſe oifiveté
Deshonore votre puiffance.
Faifons de leur repos rougir les immortels.
Du feu des Cieux je me ſuis rendu maître ;
C'eſt par moi que l'homme va naître ;
C'est à moi feul qu'il devra des Autels.
Elprits foumis à mon empire ,
Que ce peuple s'anime & vive par vos feux ,
Qu'aujourd'hui l'argile refpire ;
FEVRIER. 167 1753. 1753.
Volez , volez, foyez auffi prompts que mes voeux.
Les efprits du feu volent de toutes parts
& fecouent leurs flambeaux fur les ftatues .
Soyez de l'univers le plus parfait ouvrage ,
Ouvrez les yeux , connoiffez-vous .
Les ftatues s'animent.
Chantez humains , goutez votre nouveau partage
Que les Dieux vont être jaloux
De la beauté de leur image.
Les ftatues animées chantent.
Quelle clarté brille à nos yeux ,
Et quel feu divin nous enflamme ,
Quelle main nous a faits , que
Cieux !
fommes -nous ,
Les défirs & l'espoir naiffent avec notre ame.
Promethée.
Vous dont l'obéiſſance a rempli mes ſouhaits ,
Habitans fortunés de la fphere brûlante ,
Venez, qu'une fête brillante
Célébre nos bienfaits ,
Les efprits du feu forment le Divertiffement.
On entend un Prélude. Prometthée
apperçoit l'Amour .
Quelle agréable mélodie :
163 MERCURE DEFRANCE.
·
Mortels , c'eft le Dieu des amours :
Deftinez -lui vos plus beaux jours ,
Vous fentirez bien mieux de quel prix eſt la vie ,
Si fon flambeau divin en éclaire le cours .
L'Amour defcend dans un nuage & dit
à Promethée :
Lorsque des Elémens j'ai terminé la guerre ,
Tout l'univers eft né de mon commandement ;
Mais en vain du cahos j'avois tiré la terre ,
Il s'étoit réſervé d'en former l'ornement.
Promethée.
Regne fur les mortels que mon art a fait naître ,
C'est à l'Amour, c'eft aux tendres defirs ,
C'eſt aux graces , c'eft aux plaiſirs
De leur donner un nouvel être.
L'Amour & Promethée réuniffent leur
puiffance pour mieux affurer le bonheur
des mortels , & le Prologue finit par un
choeur dans lequel on célebre la victoire
de l'Amour , & la gloire de Promethée.
Titon , berger amoureux de l'Aurore ,
commence par un Monologue dans le
quel il exprime fon impatience amoureuſe,
Que l'Autore tarde à paroître ,
De mes foupçons je ne fuis plus le maître.
Hélas ! tout l'invite à changer ,
Elle
FEVRIER. 1753. 169
Elle va devenir légere .
Dans des nauds plus brillans, les Dieux vont l'en
gager ,
Pourquoi n'eft-elle pas bergere ?
Pourquoi ne fuis-je que berger ?
Le jour paroît.
Que vois-je ? quel éclat ! c'eft elle :
C'eſt l'Aurore. Fayez ſoupçons , éloignez- vous ;
Pardonne Amour , je fuis tendre & fidele ,
11 m'eft permis d'être jaloux.
A l'Aurore.
Je vous revois , enfin je revois tant de charmes ,
Belle Déeffe , mon bonheur
N'eft il pas un fonge impofteur ?
Ah ! fur mes tendres allarmes ,
Daignez raffurer mon coeur. ,
La crainte d'un amant doit être pardonnablę .
L'Aurore.
Qui peut vous allarmer
Titon.
Le trouble inféparable
D'une fincere ardeur.
Ah que le calme eft difficile
Quand on eft bien épris !
De votre amour je connois trop le prix ,
Pour être amant tranquille.
H
170 MERCURE DE FRANCE.
L'Aurore:
Je n'aime , je ne vois , je ne cherche que vous,
Quoi ! ferez- vous toujours injuftement jaloux ?
Pour vous revoir plutôt dans cette folitude
J'abrege de la nuit la longue obfcurité ;
Ce tendre aveu mille fois répété , >
Doit bannir votre inquiétude ;
Titon .
Votre coeur doit être flatté ,
Du fentiment qui le bleffe :
Il fait honneur à la beauté ,
Sans offenfer la tendreffe.
Cette Scene eft terminée par un Duo qui ef
fuivi d'une tête l'Aurore donne à ſon Amant ,
pendant laquelle elle chante certe Cantatille.
que
24
Venez lous ce riant feuillage ,
Petits oifeaux , volez , accourez tous
Chantez le Dieu qui nous engage ,
J'aime à le chanter avec vous .
Votre coeur n'eft jamais volage ,
Vous aimez fans être jaloux ,
L'innocence eft votre partage ;
Vous êtes heureux comme nous.
Venez fous ce riant feuillage , &c.
On entend un grand bruit de fymphonie qui
interrompt la fête , & l'Aurore effrayée dit à
Titon :
Que vois je ! ô Ciel ! Eole dans ces lieux ↓
FEVRIER. 1753. 171
Fuyons les tranfports furieux .
La jalousie d'Eole , amant rebuté de l'Aurore ,
éclate , il invoque la Divinité des coeurs jaloux ,
la Vengeance , & jure de faire tomber fous les
coups le rival qu'il abhorre ; Palès , Déelle des
bergers , vient le trouver , & lui demande le fujet
de fa fureur.
Eole.
Je me laffe d'offrir un inutile hommage ,
Ma vengeance pourfuit deux coupables amants .
L'Aurore aime Titon , témoin de leurs fermens ,
J'ai juré le trépas d'un mortel qui m'outrage.
O Ciel !
Palès à part.
Eole.
Que l'ingrate partage ,
Ou mon amour ou mes tourmens.
Pales.
A ce foible berger vous ôterez la vie
Qu'elle va vous haïr .
Eole.
Je veux le mériter,
Palès.
Il faut que l'Aurore l'oublie ,
Et vous le ferez regreter.
Elle confeille à Eole de le remettre en la puiffance
, en promettant de l'éloigner de l'Aurore ;
Eole fuit ce confeil & ordonne aux vents de
conduire Titon à la Déeffe : alors Palès qui aime
Titon , & qui obtient du moins fa prétence, fi ele
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
le ne peut obtenir fon coeur , fe livre au plaifir
qu'elle reffent ; ce plaifir eft encore augmenté par
les regrets dont l'Aurore va être pénétrée . Le Monologue
de Palès termine le premier Acte.
Tandis que l'Aurore eft occupée de la perte de
fon amant , Eole fe préfente pour la confoler , &
lui offre fon coeur. L'Aurore qui croit avoir per
du Titon pour jamais , & qui ne peut accuſer
qu'Eole de cette barbarie , reçoit fa flamme avec
mépris , & le quitte avec indignation . Eole n'en
devient que plus ardent à le vanger de Titon , fa
rage eft à fon comble ; il rend compte à Palès des
refus de l'Aurore , & redemande Titon pour le
facrifier à fa fureur : Palès le refuſe , en lui difant
que fans ceffer d'être malheureux , il n'en devien ;
droit que plus coupable.
Eole.
Vous pretendez en vain le protéger :
Je fçaurai bien fans vous le perdre & me vanger.
Vents furieux , fortez de la grotte profonde ,
Où mon pouvoir vous tient aux fers ;
Sur les pâles humains que le tonnerre gronde ,
Troublez le fein des mers :
Qu'à mes commandemens votre fureur réponde ,
Ravagez l'univers ,
Ebranlez , reaverfez les fondemens du monde.
Choeur.
Sur les pâles humains , &c.
Eole aux vents.
Partez , & que Titon éprouve ma fureur,
FEVRIER.
1753. 173
Palès , aux vents . A Eole.
Arrêtez : il eft tems de vous ouvrir mon coeur :
Ce rival odieux que pourſuit votre rage ,
Titon , hélas , est mon vainqueur .
Eole.
Quoi , vous l'aimez : fongez qu'il vous outrage
Ah ! loin d'arrêter mon courroux ,
Pour le punir , uniffons- nous.
Palès.
Les bergers font foumis à mon obéiffance ,
Et Jupiter me laiffe arbitre de leur fort ;
Mais avant d'exercer fur Titon ma puiffance ,
Je veux pour l'attendrir faire un dernier effort.
+
Elle jure enfuite à Eole que fi elle ne réuffit
pas dans fon deffein , elle exercera contre l'ingrat
la vengeance la plus affreufe Eole en quictant
Palès , paroît content de cette promeffe. Palès
ordonne qu'on faffe venir Titon , & dit aux
Nymphes de fa faite :
Vous qu'en ces lieux mon ordre amene ,
Employez tous vos foins à calmer les douleurs ;
Des charmes de l'amour vantez- lui la puiffance :
Effayez dans vos jeux de peindre ſes douceurs ;
Puiffe-t-il en voyant les plaiſirs qu'il diſpenſe ,
Oublier les rigueurs.
Les Nymphes tâchent par leurs chants & leurs
danfes , de peindre à Titon les plaifirs de l'inconf
Hiij
774 MERCURE DE FRANCE.
tance. Titon n'en devient que plus trifte , & Pa
lès qui n'a que trop d'interêt à s'en appercevoir,
lui dit :
Rien ne peut diffiper l'ennui qui vous dévore ,
Et votre coeur fe plaît à le nourir.
Titon.
Ah rendez-moi l'Aurore ,
Ou laiffez- moi mourrir .
Palès.
C'est trop entretenir une vaine tendreffe :
Oubliez jufqu'au nom d'une ingrate Déeffe.
L'Aurore vous trahit , & fon volage coeur
Choifit Eole pour vainqueur.
Non ,
rien ne peut
Titon.
éteindre une flamme fi belle
- Tendre & conſtante dans ſon choix ;
Elle m'a juré mille fois
De n'être jamais infidele.
Palès.
Dans le premier feu des amours.
Chaque amant le jure de même
Au moment heureux où l'on aime
On croit qu'on aimera toujours.
Hélas !
Titon.
Palès.
Ceffez d'aimer qui vous outrage ;
Dans des noeuds plus conftans , que votre coeut
s'engage ,
FEVRIE R. 1753. 179
Titon.
Eft.il maître de s'engager
Ainfi que mon malheur ma conftance eft ex
trême.
Ah ! l'Autore a pû changer ,
Tout autre changeroit de même.
Palès.
Sçavez-vous qui vous refufez
Titon.
Je fçais que j'aime
Et c'eft affez .
Palès.
1
Soyez libre , volez vers l'objet plein de charmes
Qui vous fait à mes yeux répandre tant de lar
mes ,
Vous connoftrez avant la fin du jour,
Quel interêr je prends à votre amour.
Palès pour le vanger & de Titon & de fa riva
Je, imagine la plus noire de toutes lès vengeances,
& s'écrie avec fureur :
Tu vas fentir les effets de ma rage ,
Titon , que fur tes fens glacés
La vieilleſſe terrible exerce fon ravage ;
Que de tes yeux les rayons effacés
Rencontrent fans le voir , l'objet de ton homma
ge ;
Que vos coeurs déchirés , nourris de vains fou
pirs a Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE.
Gémiffent dans de triftes chaînes ,
Et ne rapellent leurs plaifirs
Que pour mieux reffentir leurs peines.
Eole & Dales ouvrent le troifiéme Acte ; Eole
fe plaint à Palès de ce qu'elle differe fi long- tems
la punition de Titon : ce Dieu jaloux & furieux
veut le redemander pour mieux affurer là vengeance
; mais Palès le lui montre endormi & dans
un état affreux ; ils s'en rejouiffent enſemble , &
fe retirent pour obferver l'Aurore , & jouir pleinément
du plaifir de la vengeance ; on apperçoit
enfuite Titon ſeul , regardant dans la fontaine.
Que vois-je ? fuis- je prêt à finir ma carriere ?
Mes pas font chancelans , je tremble , je pâlis ,
Un nuage effrayant dérobé la lumiere
A mes yeux affoiblis :
Par quel charme funefte ,
O Parque ! de mes ans abrege-tu le cours ?
Barbare , acheve , de mes jours
Moiffonne par pitié le déplorable refte
Les maux que tu me fais fouffrir
Sont plus cruels que la mort même .
'Ah ! qu'on eft heureux de mourir
Quand on a perdu ce qu'on aime.
L'Aurore furvient.
C'eft la voix de Titon , c'eft elle que j'entends ;
Que mon coeur eft ému de fes tendres accens !
Titon .
Titon.
Epargnez -vous un spectacle effroyable ;
FEVRIER . 1753. 1177
Oubliez , belle Aurore , un amant miférable ,
Que les Dieux ont puni de la fidélité.
L'Aurore.
Quelle injuſtice , ô Ciel , & quelle cruauté !
Titon.
De mes fens déperis à peine ai - je l'uſage ,
Je ne vois plus la lumiere des Cieux ,
De mes traits dégradés par la haine des Dieux ,
Je n'ai pas confervé la plus legere image ;
Pouvez-vous reconnoître un objet odieux ?
L'Aurore.
Mon coeur t'a reconnu fans le ſecours des yeux
Titon.
Aimé de vous , mon fort étoit digne d'envie ;
Je meurs , je ne méritois pas
Tous les tourmens dont ma flamme eft ſuivie ;
Ah! puifque vous donnez des pleurs à mon trépasy
Que je dois regretter la vie !
L'Aurore.
Des deffins ennemis je ſuſpendrai les coups ,
Je fechirai la Parque impitoyable.
Titon.
Victime de l'Amour jaloux',
Je touche au moment redoutable
Qui va me féparer de vous.
L'Aurore
Me féparer de tor, ches amant que j'adore !
Non rien ne peut t'arracher à l'Aurore ,
H
178 MERCURE DE FRANCE
Et j'irai , s'il le faut , te fuivant aux Enfers ,-
Les éclairer pour y porter mes fers.
Titon.
Au-delà du trépas vous me ferez fidéles
L'Aurore.
Puiffant Dieu des Amours
J'implore ton fecours ,
"
Protége une flamme fi belle,
Termine mon tourment.
Eh , que me fervira , grand Dieu , d'être immor
telle ,
Si je perds mon amant şi
On entend un prelude.
Quels fons harmonieux ? quelle clarté nouvelle !
Tout annonce qu'un Dieu deſcend dans ce
féjour ,
Un doux espoir fuccéde à ma douleur cruelle ,
Ce n'est jamais en vain qu'on implore l'Amour.
L'Amour defcendant dans une gloire , environ
mé de fa fuite .
Ne craignez plus la jalouſe vengeance
De Palès & da Dieu des Vents ,.
Je prends contre eux votre défenſe ,
Et je rendrai leurs efforts impuiffans ;
Titon va recevoir l'heureuſe récompenfe
Que j'accorde aux parfaits amans g.
Puifque j'ai caufé fes tourmens ,.
Je veux couronner fa conftance.
FEVRIER. 1753. 179
Ciel !
L'Aurore.
Titon , rajeuni
Quel Dieu m'anime , & me rend la clarté ?
A l'Amour.
C'est vous , puiffant Amour , c'est vous Dict
que j'adore ,
Vous deviez ce prodige à ma fidélité ,
Et j'en dois l'homage à l'Aurore..
L'Aurore.
Tendre Amour , charmant vainqueur
Vous me rendez ce que j'aime ;
Rien n'égale mon bonheur ,
Je le dois à l'Amour même.
L'Amour à Titon.
Le deftin dans les Cieux
Vous place au rang des Dieux ;
Votre bonheur , vos flammes mutuelles ,
N'ont plus de terme limité ;
?'.
Eh, qui peut mieux prétendre à l'immortalité .
Que les amans fidéles ?
La Paftorale finit par une fêteque l'Amour
'donne à ces tendres amans .
&
La Mufique de Titon & l'Aurore , eft de M.
Mondonville , fi connu par fes admirables Motets ,
par le fuccès du Carnaval du Parnaffe . La def.
tinée de fon nouvel ouvrage , montre tout ce
qu'on doit attendre de ce célébre Muficien , &
doit l'encourager à mériter de plus en plus les fuf--
frages du Public. La partie du chant eft celle qui
I vi
180 MERCURE DE FRANCE.
}
a le plus réutfi , & il faut convenir qu'indépen
damment de fon mérite réel , l'exécution de M,
Jelio : te & celle de Mlle Fel y ont ajouté de
nouvelles graces. Nous ne pouvons entrer dans
le détail de tous les morceaux que le Public a
trouvés agréables dans cet Opéra , qui a le fuccès
le plus entier & le plus complet , & dont le
représentations font les plus fortes qu'en fe fouvienne
d'avoir vûes au Théatre Lirique . Nous
indiquerons feulement ceux qui nous ont paru
frapper davantage. On a fort goûté dans le Prologue
, la fymphonie qui annonce le moment où
les efprits s'animent , & le choeur accompagné &
annoncé par un Duo entre Promethée & l'Amour.
Dans le premier Acte , le plus agréable de
l'Opéra , on a fort applaudi le Monologue de
Titon , & fon accompagnement ; le Duo de Titon
& l'Aurore , le chant de l'Ariette Venez , petits
oifeaux , embelli par Mlle Fel , & l'air en forme
de Romance , chanté dans le Diver riflement
par M. Jeliotte avec un goût inexprimable . Dans
le fecond Acte , le chant des Vents a fait uR
grand effet. M. de Chaffé y eft très - bien place.
Dans le troifiéme , les Connoifieurs ont fort gouté
le Monologue de Titon , qui eft le morceau de
cet Opéra , où le Muficien a montré le plus de
génie , & M. Jeliotte a mis le comble au fuccès ,
par la maniere fupérieure dont il a chanté PAriette
du dernier Divertiffement. Les Ballets ,
quoique bien exécutés , ont paru médiocres.
Les Comédiens François ont donné Mardi z
Janvier , Epicaris , Tragedie nouvelle , que l'Auteur
a rétitée après la premiere repréſentation .
Mlle Hus , qui avoit paru il y a quinze ou dirhuit
mois fur le Théatre de la Comédie Françoife ,
FEVRIER. 1753. 185
y a débuté de nouveau le Lundi 22 Janvier ,
dans le rôle d'Hermione . En attendant que us
rendions compte de ce début qui paroît devoir
être très - brillant , nous tranfcrirons quelques vers
que M. de Chevrier vient d'adreffer à la jeune
Actrice .
D'un avengle deftin , ne crains plus l'injuftice ,
La route des fuccès eft ouverte aux talens ;
Pourfuis jeune & brillante Actrice ,
Tout feconde à l'envi tes effais éclatans ;
J'ai vu Paris en pleurs partager tes allarmes ,
Et Racine étonné , s'embellir de tes charmes.
Les Comédiens Italiens ont donné Mardi 23
Janvier , une Comedie en un Acte & à Scenes
épifodiques , intitulée : la Frivolité. Quoique cet-
Te nouveauté n'ait été encore jouée qu'une fois ,.
nous ofons lui prédire un grand fuccès. La Pièce
entiere eft femée de ces traits fins , ingénieux ,
neufs & piquans qui caractériſent les ouvrages de
M. de Boilly.
182 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES ETRANGERES.
DE CONSTANTINOPLE , le 17 Novembre.
Na fenti depuis peu dans cette Capitale:
plufieurs lecoulles de tremblement de perre.
L'allarme a été d'autant plus grande , que la Ville
d'Andrinople fouffrit , il y a quatre mois en pareille
circonftance , un dommage qui ne fera de
long- tems réparé. Ses plus belles Moſquées furent
détruites de fond en comble , & plufieurs
milliers d'habitans périrent fous les ruines de leurs
maifons , ou dans les gouffres de la terre , qui
s'entr'ouvrit en plufieurs endroits.
DU NORD..
DE PETERSBOURG , le S Décembre.
Femirà la Sn du mois prochain , parce que Sa E départ de l'Impératrice pour Moſcou eft
Majefté devant faire ce voyage en traîneau , on
veut attendre qu'il foit tombé une affez grande
quantité de neige. On affure toujours que l'Impératrice
ira en Ukraine , & ce bruit eft confirmé
par les ordres qu'elle a donnés de meubler le Pa
lais de Kiovie .
Depuis le 3 les deux branches de la Neva font
prifes par les glaces . Les Navires marchands qui
font à Cronflor , font toujours retenus dans ce Port
par les vents contraires . Le Collège de Commerce
vient enfin de permettre la fortie des grains
de cet Empire.
FEVRIER. 1753 183
DE WARSOVIE , le zo Décembre.
Divers avis confirment que la pefte s'eft manifeftée
dans Choczin , & que le Pacha de cette
Ville en eft forti avec toute la famille. En conféquence
, le Comte Branicki , Grand Général de
la Couronne , pour couper toute communication
entre ce Royaume & les lieux infectés de la con .
tagion a formé un cordon de troupes fur la
frontiere .
".
DESTOCKHOLM , le 22 Décembre.
On a réfolu de purger la Suéde des loups qui
Pinfeftent , comme on a fait en Angleterre fous
Padminiſtration d'Olivier Cronwel ; & le Major
Général Comte de Lieven , revenu- depuis peu de
Berlin , a préſenté au Roi un projet pour détruire
entierement ces animaux.
DE COPPENHAGUE , le 18 Décembre .
Le Receveur Général d'Iſlande , arrivé depuis
quelques jours , a rapporté que le bled & le
chanvre qu'on a femés dans cette Ifle pour effayer
file climat & le fol leur feroient favorables ,.
y font crûs & une hauteur étonnante ; mais qu'ils.
ne fout pas venus à maturité. On ſe flatte de prévenir
cer inconvénient , en faisant les femences
plutôt qu'elles n'ont été faites cette année . Cette
efpérance paroît d'autant plus fondée , que felon
la tradition , le bled a été autrefois cultivé en
Ilande , & qu'on y recueille un bled fauvage ,
dont les habitans font une très - bonne farine ,
qu'ils preferent même, à celle qu'on leur envoye
de Suéde.
84 MERCURE DE FRANCE.
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 17 Décembre.
L'impératrice Reine a conte Ville le Comte de
'Impératrice Reine a nommé Directeur Géné
Hamilton , ci - devant Premier Confeiller du Commerce
à Trieste , où il fera remplacé par le Comte
Philippe de Sinzendorff,
Tout à coup , le froid eft devenu fi vif , que le
Danube eft pris , en forte qu'on eft obligé de faire
venir par terre toutes les provifions néceſſaires
pour cette Capitale.
Des ouvriers travaillant dernierement à faire
des bombes dans le Magafin de Salpêtre , près de
la Porte de Carinthie , le feu prit à un baril de
poudre. Une partie du bâtiment aété renversée , &
quelques maifons voifines ont été endommagées.
La fentinelle a été tuée , ainfi . que fix des homines
employés dans le Magafin.
DE DRESDE , le 22 Décembre.
Leurs. Majeftés , accompagnés des Princes
Xavier & Charles , arriverent ici le 16 de ce mois
en très - bonne fanté . Elles avoient couché la nuit
précédente à Pforten chez le Comte de Bruhl , où
elles ont été reçues avec beaucoup de magnificence.
Le Prince Royal & la Princefle fon époule,
les Princes Albert & Clement , & les Princelles
Chriftine , Elifabeth & Cunégonde , allerent aus
devant de leurs Majeftés jufqu'à Hermsdorff
FEVRIER. 1753. 185
DE BERLIN Le 30 Décembre.
M. Schutzen , riche Banquier de cette Ville ,
& Directeur de la Compagnie d'Embden , a obtenu
du Roi la permiffion d'établir ici une nouvelle
Manufacture d'étoffes de føye , & Sa Majefté
lui fait conftruire une maifon deſtinée à cer
ufage.
DE HAMBOURG , le r3 Décembre.
On apprend de Madrid , que M. Klefexer ,
Député de cette Régence , eut le 12 du mois dernier
à l'Eſcurial une audience du Roi d'Eſpagne ,
qui le reçut très- favorablement. Le 14 , Sa Majefté
Catholique rendit une Ordonnance conçue
en ces termes : » J'ai communiqué au Confeil ,
→ par gn Décret du 2 Juillet de la préſente année ,
les fincéres difpofitions où étoit la Ville de
Hambourg , de faire cefler le mécontentement
dont elle a éprouvé les effets par ma réſolution
» du 1 ) Octobre de l'année derniere . Cetre Ville
aagi depuis d'une maniere entierement conforme
à ces difpofitions , en faifant publier dans
» fon territoire , que le Traité qu'elle avoit fait
avec la Régence d'Alger étoit rompu ; en pre-
» nant foin de le notifier au. Bey de ladite Régence
, auquel elle a écrit par differentes voies ,
afin que ce fait parvînt plutôt & plus furement
» à fa connoiſſance , & en me donnant d'autres
preuves , qu'elle fouhaite ardemment ma bienveillance
de forte qu'entierement fatisfait de
fon bon procédé & de fon amitié , j'ai réſolu de
lui rendre la mienne. En conféquence , dérogeant
en toutes les parties audit Décret du 19
186 MERCURE DE FRANCE .
" Octobre de l'année derniere , j'ordonne que
» dans tous mes Ports on admette les Navires de
Hambourg à commercer , que les marchan-
» difes & denrées de ladité Ville foient reçues
» dans mes Provinces & Domaines ; comme auffi
que fes habitans foient traités avec la même
franchife & bonne correfpondance qu'ils l'étoient
avant ladite date du 19 Octobre de l'an-
» née derniere.
DE HANOVRE , le 20 Décembre.
Pendant le féjour que le Roi a fait dans cet
Electorat , Sa Majefté à donné divers Réglemens
pour l'exploitation & la régie des Mines , qui font
dans les montagnes du Duché de Brunſwic , appellées
le Hartz , & que les Anciers nommoient
Motiborus Mons. Ces montagnes s'étendent dans
le Duché de Grabenhagen , à l'Otient de la Ley.
ne , & dans les Comtés de Wernigeroda & de
Reinſtein , à l'Occident de la Selke . La plupart
des Mines qu'elles contiennent , & dont deux font
d'argent , appartiennent à l'Electorat de Hanovre,
& le Duc de Brunfwic - Wolfenbuttel partage lë
produit des autres avec le Roi notre Electeur.
Les eaux minerales de Rhebourg , fituées à
quatre milles d'ici , commencent à être en réputation
, & ont attiré l'été dernier plus de quatre cens
perfonnes . Comme il n'y a point affez de loge
ment pour les malades , le Roi avant fon départ
pour Londres , a ordonné d'y pourvoir . On élevera
un bâtiment fur la Fontaine , afin d'empêcher
que la pluye n'en altére la qualité , & l'on y
joindra une Gallerie couverte , où l'on pourra fe
promener à l'abri des injures de l'air . Tous ceux
qui voudront bâtir fur le lieu , auront le terrein
FEVRIER. 1753. 187
gratis. Sa Majefté accorde pour chaque maifon
dix toifes de face , fur feize toifes quatre pieds de
profondeur , avec exemption de tous droits pendant
douze années confécutives , à l'exception
d'un écu , qu'on payera par an au Bailliage de
Rhébourg,
S
ESPAGNE.
DE MADRID , le 12 Décembre.
Elon les Lettres d'Alicante , le Capitaine Jean-
François Prepau , retournant de Salé à Marfeille
, s'apperçut le 18 du mois dernier , que le
feu avoit pris à des balles de laine qui faifoient
une partie de la charge de fon Navire , appellé le
SainteTrinité. Comme le Bâtiment fe trouvoit à la
hauteur d'Alicante , lorfque l'accident fe mani
fefta , le Capitaine cingla vers ce Port , & fit les
fignaux ordinaires pour demander du fecours.
Les formalités qu'on obferve par rapport à la
contagion qui regne en Afrique , empêcherent de
le fecourir auffi promptement qu'on auroit de firé .
Il prit donc le parti de venir échouer à la rade
à la faveur d'un gros , vent d'Eft. On lui envoya
fur le champ deux grandes Chaloupes , où il mie
les coffres de fon équipage , & le fauva avec tout
fon monde , au nombre de vingt - fept perfonnes.
Le Vaiffeau a été entierement confumé , ainfi que
la cargaifon , qui confiftoit en fept cens balles de
laine , & fix cens quintaux de cire.
DE GIBRALTAR , le 25 Novembre.
Le 18 de ce mois , les deux Vaiffeaux de guerre
Hollandois , le Corbean & la Profperité de l'Etat ››
188 MERCURE DE FRANCE.
firent voile d'ici , pour fe rendre à Tetuan , & ils
y arriverent le lendemain. M. Butler , Conful des
États Généraux des Provinces- Unies , & le Capitaine
Hoogstraten , Commandant le premier des
deux Vaiffeaux , étant defcendus à terre , ils furent
reçus avec de grandes marques de diftinction
par le Gouverneur de la Ville . Ily eut le 20 une
conference , dans laquelle on traita l'affaire du
rachat des Captifs Hollandois pris à bord du
Vaiffeau la Maison du Bois , & le renouvellement
de la paix avec leurs Hautes Puiffances.
Le Traité fut figné le 21 par les Plénipotentiaires
de Hollande , & par ceux de l'Empereur de Ma
roc. En conféquence , le Capitaine Steenis & fon
équipage s'embarquerent l'après - midi fur le Corbeau.
Meffieurs Butler & Hoogstraten , ayant
pris congé des Plénipotentiaires de Maroc , retournerent
à bord de leurs Vaiffeaux , & partirent
de Tetuan le foir même. Le Corbeau revint.ici
le 22. Il en a coûté pour la rançon des Officiers
& des Matelots rachetés , la fomme de trois cens
dix- huit mille neuf cens cinquante- quatre`florins ,
à raison de cinq cens cinquante- cinq écus pour
chaque homme.
ITALI E.
DE MALTE , le 9. Décembre.
N rebatit , avec toute la diligence poffible ,
PEglife de Notre - Dame de la Maleche , &
l'on doit y ériger un magnifique Maníclée au
Grand Maître Philippe de Villiers 1 Ife Adam ,
dans l'endroit même où fon cercueil fut découvert
il y a quelques mois. Don Emmanuelde
Pinto , actuellement Grand- Maître , fit derniere
FEVRI E R. 1753. 189
ment l'ouverture de ce cercueil , en préſence du
Confeil de l'Ordre , & de l'Evêque de cette Ville.
On trouva que le corps avoit été revêtu d'une
armure telle que les Militaires les portoient autre
fois. Il y avoit à la main droite une Epée ;
longue de cinq pieds , & large de quatre doigts.
Au côté droit de la tête , qui étoit couverte d'un
linceul, étoit un Cafque artiftement émaillé. Mais
il ne refte de ce cadavre qu'un peu de pouffiere
& quelqres offemens. Avant de refermer le cercueil
, ou a ataché à la Cuiraffe une lame d'argent,
fur laquelle eft gravée cette Infcription
Latine : Loculus hie anro 1752 repertus , eodemque
prefente EXCELLENTISSIMO DOMINO EMANUELE
BB PINTO , Magno Ordinis tunc Magiftro , apertus ,
apertus iterum , omnibus in integrum reličtis , reclufus
fuit.
DE NAPLES , le 4 Décembre.
Le Marquis d'Offun , Ambaffadeur de France ,
qui eft arrivé le 22 du mois dernier , eut le lendemain
fa premiere audience du Roi , à laquelle il
fat introduit par le Marquis Fogliani , Secrétaire
d'Etat. Quatre Chabecs , qui étoient en courfe
contre les Barbarefques , rentrerent le 27 dans ce
Port. Ils ont amené un grand nombre d'efclaves
Turcs , qui feront difperfés fur les Galéres , pour
y fervir en qualité de Forçats.
DE ROME , le 6 Décembre.
Sa Sainteté ayant entrepris de faire réparer à fes
frais les murailles de cette Capitale , on en a déja
rétabli une partie depuis la Porte del Popolo
jufqu'à celle de Saint Paul . La Ville , par recon190
MERCURE DE FRANCE.
noiffance de la liberalité du Saint Pere , aa fair
placer près de ces deux Portes cette Infcription :
Benedictus XIV. P. M. murorum Urbis , à Porta
Oftienfi ad Flaminiam Portam vetuftate faticen
tium refectionem anno M. D.CC. 1. inreptam, anno
M. DCC 1. abfolvit.
On a trouvé dans un fouterrein de l'Ile de
Chio plufieurs anciens Manufcrits , qui contien
nent les ouvrages de divers Peres de l'Eglife,
Quelques- uns ont été envoyés au Pape.
DE GENES , le 16 Décembre.
La famille Sorba , connue dans notre Républi
que depuis plufieurs fiécles par les fervices qu'elle
Y rend , tant à Génes , où une branche qui s'étei
gnit en 1706 fe trouve dans le Livre d'or dès
le premier enregistrement de la Nobleffe Génoiſe,
qu'en Corfe , où une autre branche eſt toujours
demeurée , & a poffédé les emplois que la Répu
blique ne donne qu'aux nobles Génois ; vient de
recevoir un nouveau luftre dans la perfonne d'A
guftin- Dominique Sorba , Miniftre à la Cour de
France . Feu Jean - Baptifte Sorba , fon pere , airf
que plufieurs de leur ayeux , étoit né à Ajaccio ,
Capitale d'une des deux parties de la Corfe . Il
eft mort en France , où il a réfidé depuis l'année
1700 jufqu'en 1738 , fans autre interruption que
celle des Congrès d'Utrecht & de Cambrai , auf
quels il affifta en qualité de Plénipotentiaire, Li
confidération dont il a joui pendant le cours de
Les Légations , a mérité à fon fils , outre des biens
faits gnalés de la part de la République , l'a
vantage de lui fuccéder dans fon emploi. Il s'en
eft acquitté jufqu'ici avec tant de zéle & de fuccès
, & il paroît avoir tant de part à la bonne in
FEVRIER . 1753. 191
selligence qui fubfifte entre le Miniftere de France
& notre Gouvernement , qu'on a voulu lui
donner une marque publique de gratitude , en le
décorant du titre de Noble Génois ; ce qui fe fit
dans le Grand Confeil , convoqué extraordinai-
Lement le 14 , après les témoignages les plus amples
qu'ont rendus de fes fervices & de fa naiflance
les perfonnes qui avoient été prépolées pour ca
faire l'examen.
P
GRANDE BRETAGNE,
DE LONDRES , le 21 Décembre.
Lufieurs Miniftres Etrangers furent hier ea
traeus,Secrétaires,d'Etat,
Le Comte de Cardigan s'étant exculé d'accepter
la place de Gouverneur du Prince de Galles &
du Prince Edouard-Augufte , le Roi a nommé le
Comte de Waldegrave pour la remplir . Celle de
Précepteur de ces Princes a été donnée à l'Evêque
de Peterborough, Il eft arrivé de Vienne un
Courrier , chargé de dépêches importantes . Le
Chevalier Vanderputte le donne beaucoup de
mouvement , afin d'être élu Membre du Parle
ment pour Weftminster , mais on continue de
croire que le Général de Cornwallis aura la pluralité
des fuffrages . Les Membres du Parlement
pour Londres feront chargés de représenter à la
Chambre des Communes la néceffité de conftruire
à Blacks Friars un nouveau Pont de pierre
fur la Tamiſe. On a refolu de changer la formule
du ferment de qualification des perfonnes qui
feront revêtues de quelques emplois dans le
Royaume d'Ecole. 1. 1
Il doit y avoir au Printems prochain un camp
192 MERCURE DE FRANCE.
dans les environs de Windfor , pour exercer les
troupes. On a déja levé dans l'Angleterre feule
plus de dix - huit cens hommes de recrues , afin de
completer les Régimens fur l'établi flement de
la Grande Bretagne. Le Capitaine d'Ellen vient
de former pour la Compagnie des Indes Orien
tales une Compagnie d'Artillerie , qu'elle fe propofe
d'envoyer à Madrafs. Tous les Officiers
qui fe font engagés au fervice de cette Compagnie
, doivent s'embarquer inceffaminent. Divers
Vaiffeaux de la même Compagnie ont mis ces
jours- ci à la voile pour la Chine . Selon les dernieres
nouvelles de la Caroline Méridionale , on
ya elfuyé le 15 & le 30 Septembre deux horri
bles tempêtes. Plus de cinquante Navires ont été
forcés à terre. La Ville de Charleſtown a été entierement
inondée pendant une heure. Plufieurs
maifons ont été renversées , & un grand nombre
de perfonnes a péri. Le dommage caufé dans les
campagnes eft auffi très - conſidérable . On mande
de la Jamaïque , que la récolte du fucre y fera
fort abondante. Le Vaiffeau de guerre le Garland
eft revenu depuis peu de Lisbonne . On parle
d'établir à Southwold une nouvelle Compagnie
pour la Pêche du Harang . Le bruit qui s'étoit
répandu que le Roi de Dannemarck avoit défendu
l'exportation du bois de Sapin de Norwege ,
étoit fans fondement ; mais il paroit certain qu'il
ne fera plus permis de faire entrer en Norwege
de grains étrangers que par le Port de Bergen.
Il paroît un écrit , dont l'Auteur fe propose de
montrer qu'il feroit avantageux d'accorder à tous
les Sujets de Sa Majefté la permiffion de faire le
commerce du Levant. On a imprimé en François
& en Anglois un Expofé des motifs qui ont en
gagé le Roi de Prufle à fe charger d'indemnifer
FEVRIER. 1753. 193
fer lui- même fes Sujets des prifes faires fur eux
par les Anglois pen dant la derniere guerre , & à
retenir pour cet effet une certaine fomme des capitaux
, & des artérages des dettes hypothéquées
fur la Siléfie.
Les Vailleaux de la Compagnie des Indes , qui
étoient retenus aux Dunes par les vents contraires
, ont mis à la voile pour leurs differentes deſtinations.
Il fe répand un bruit , que le Gouver
nement a donné ordre d'équiper plufieurs Vailfeaux
de guerré . On continue de travailler avec
diligence dans differens Ports de la Grande Bretagne
, à la conftruction de plufieurs Va : fleaux
du premier & du fecond rang.
DES PROVINCES - UNIES,
DE LA HAYE , le 22 Décembre.
L &Marquis Bonnas , no cette villeavec la
Marquife fon époufe , & avec le Chevalier de
Bonnac , fon frere . Ce Miniftre , dès le lendemain
remit fes Lettres de créance à M. de Buteux ,
Président de l'Affemblée des Etats Généraux ,
lequel alla le 16 le complimenter fur fon arrivée .
Le 15 , le Marquis de Bonnac fe rendit à la Maifon
du Bois. Son train étoit compofé de deux
caroffes à fix chevaux. Les mêmes cérémonies
qui avoient été obfervées à la vifite folemnelle
que fit le Marquis de Saint Conteſt au feu Stadhouder
, ont eu lieu pour le Marquis de Bonnac.
Le jeune Stadhouder a reçu cet Ambaffadeur à la
defcente du caroffe , & l'a conduit dans un Cabinet
, où l'un & l'autre s'étant affis dans des
fauteuils , le Miniftre de France a fait fon compliment.
Le Prince , après y avoir répondu , a re-
E Marquis de Bonnac , nouvel Ambaffadeur
194 MERCURE DE FRANCE.
conduit l'Ambaffadeur jufqu'à fon caroffe. La
Marquis de Bonnac , étant allé feulement jufqu'à
la barriere , eft revenu faire fa vifite à la Princelle
Gouvernante & à la Princeffe Caroline. Le 16 ,
le Stadhouder a rendu la vifite à l'Ambafladeur ,
avec le même cérémonial que le Prince fon pere
avoit fuivi dans la vifite qu'il rendit au Marquis
de Saint Conteft. Son Alteffe eft partie de la
Maison du Bois vers les trois heures après- midi.
Auffi-tôt qu'elle eft arrivée à l'Hôtel du Marquis
de Bonnac , ce Miniftre eft venu la recevoir de
même à la deſcente de fon carofle , & l'a conduite
dans fon appartement. Le Prince , après y être
demeuré quelque tems , a été reconduit par l'Ambaffadeur
jufqu'à fon caroffe.
Trois Vaiffeaux Hollandois , qui étoient allés
à la Pêche de la Baleine , ayant été arrêtés par les
glaces , n'ont pû s'en dégager. Comme les équipages
les ont amarrés à terre avec leurs cables &
leurs ancres , les Propriétaires ont lieu d'efpérer
qu'on pourra l'année prochaine ramener ces Bâtimens.
En conféquence , les Etats Généraux ont
fait publier une défenfe à tous fujets de leur domination
, qui rencontreront ces Navires , de les pil
ler ou de les endommager , afin que , s'il eft poffible
, les Intéressés les recouvrent avec leurs effets.
La Princesse Gouvernante affifta le 21 de ce
mois à l'Assemblée des Etats Généraux , à celle
des Députés de Hollande & de Weft- Frile , & au
Confeil d'Etat . Cette Princesse déclara : » Que
» n'ayant rien plus fortement à coeur que de voir
l'Etat foulagé , autant qu'il feroit poffible , par
la diminution des dépenfes , elle croyoit qu'il
» feroit à propos de faire une réforme dans les
Gardes du Corps , dans le Régiment des Gardes
» Hollandoifes , & dans celui des Gardes Suiſses ;
FEVRIER. 1753 +
195
que fuivant le plan qu'elle avoit fait dretset
» pour cette réforme , l'Etat épaigneroit chaque
» année cent dix mille quatre cens quatre - vingt
florins ; & qu'elle fe flattoit que ce plan auroit
ג כ
l'approbation de leurs Hautes Puissances . »
Le plan dont il s'agit , ayant été remis le même
jour à l'Assemblée des Etats Généraux , il fut unanimement
approuvé . En conféquence , on arrêta
qu'on réformeroit quarante- deux Gardes du
Corps , avec leurs chevaux , & feize hommes par
Compagnie dans le Régiment des Gardes Hollandoifes
, c'eft à dire , deux cens vingt - quatre
hommes fur les quatorze.Compagnies dont ce
Régiment eft compofé ; que chacune des huit
Compagnies des Gardes Suifses feroit réduite de
cent quarante-quatre hommes à foixante- quinze ;
qu'on accorderoit néanmoins aux Capitaines , par
forme de gratification , la paye fur le pied de cent
hommes , que la Compagnie des Hallebardiers
ne feroit plus que de quarante- huit hommes ; mais
que ceux qui feroient reformés recevroient deux
forins par femaine , jufqu'à ce qu'ils puissent être
rétablis par remplacement.
Le même jour , la Marquife de Bonnac , époule
de l'Ambassadeur de France , rendit vifite à la
Princesse Gouvernante & à la Princeſse Caroline.
Le jeune Stadhouder fe trouva chez la Princeſse
Gouvernante.
Des Lettres d'Irlande marquent qu'il eft mort
à Newcaſtle , dans le Comté de Dublin , une
femme âgée de cent vingt- deux ans . Elle a eu jufqu'à
la fin l'ufage entier de fes fens , & l'on afsure
que quatre jours avant la mort , ayant apperçu
dans fon jardin un Ramier, perché fur un arbre ,
elle rentra dans la maiſon , prit un fufil , & tua cet
oifeau.
I ij
196 MERCURE DEFRANCE.
L
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
A Comteffe de Sartirane , époufe du Comte
de ce nom , Ambaſſadeur du Roi de Sardaigne,
fut préfentée le 17 Décembre dernier , à leurs
Majeftés & à la Famille Royale , qui la reçurent
avec des marques d'une grande diſtinction . Cette
Ambaffadrice dina le même jour à la table , tenue
par le Marquis de Chalmazel , Premier Maître
'Hôtel de la Reine ; & la Ducheffe de Luynes ,
Dame d'Honneur de la Reine , fit les honneurs de
la table .
Le 21 , M. Ferret , Docteur- Régent de la Faculté
de Médecine , prononça dans les Ecoles de
cette Faculté , au fujet de la convalefcence de
Monſeigneur le Dauphin , un Difcours qui fut applaudi
de tous les Auditeurs. Il s'y trouva un
grand concours de perfonnes de diftinction , & le
Recteur de l'Univerfité y affifta en cérémonie.
Le Roi , qui étoit depuis le 19 à Trianon , revint
à Vefailles le 23 .
Le 24 , veille de la Nativité de Notre- Seigneur,
la Reine entendit dans la Chapelle du Château la
grande Melse , chantée par les Miſſionnaires .
Monfeigneur le Dauphin communia par les
mains de l'Abbé du Châte!, Aumônier du Roi ;
Madame la Dauphine , par celles de l'Evêque de
Bayeux ,fon Premier Aumônier ; Madame Infante
, par celles de l'Abbé de Collincourt . Aumônier
du Roi , & Madame Adelaïde , par celles
de l'Abbé d'Arembure , fon Aumônier de fe
meftre.
FEVRIER. 1753. 197
L'après- midi , leurs Majeftés accompagnées de
La Famille Royale , affifterent aux premieres Vêpres
, qui furent chantées par la Mufique , & aufquelles
l'Archevêque d'Aufch officia.
Le 25 , jour de la Fête , le Roi & la Reine ,
qui avoient entendu trois Meffes à minuit , affiftelent
à la grande Mcffe , célébrée pontificalement
par le même Piélat , & chantée par la Mu
fique.
Leurs Majeftés entendirent l'après - midi le Sermon
de l'Abbé de Boifemont , Chanoine de l'Eglife
Métropolitaine de Rouen. Après la Prédi
cation , le Roi & la Reine affifterent aux Vêpres,
aufquelles l'Archevêque d'Aufch officia , & leurs
Majeftés reçurent enfuite la Bénédiction du Saint
Sacrement.
Le foir , le Roi foupa au grand couvert chez
la Reine avec la Famille Royale .
Le Roi fe rendit le 27 au Château de Bellevue.
Il le tint le même jour , à l'Hôtel de la Compagnie
des Indes une affemblée générale des Syndics
, Directeurs , & principaux Actionnaires de
cette Compagnie. M. de Machault , Garde des
Sceaux de France , & Contrôleur Général des
Finances , préfida à cette Affemblée , en qualité
de Premier Commiflaire du Roi.
On travaille fans relâche , depuis le mois de
Mai 1751 , aux difpofitions relatives à la conftruction
de l'Hôtel de l'Ecole Royale Militaire : mais
comme il a fallu employer prefque tous ce tems
à raflembler toutes les espéces de matériaux
qui doivent entrer dans la compofition de ce
grand éd fice , on n'en a pú élever jufqu'à préfent,
que quelques bâtimens acceffoires , & ce ne fera
qu'au Printems prochain , qu'on en commencera
les grands travaux, M. de Vandieres, Directeur &
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
Ordonnateur Général des Bâtimens du Roi , a
préfenté à Sa Majesté les plans des parties qu'il
s'eft propofé de faire conftruire les premieres , &
qu'il a difpofées de façon àpouvoir y loger des
Éleves en 1755. Le Roi a approuvé ce projet,
Mais ne voulant pas differer jufqu'à ce tems d'al
ler au fecours des enfans de la Nobleffe , qui fe
trouvent compris dans les quatre premieres
Claffes de l'Edit , & qui par le laps du tems
pourroient fe trouver hors d'âge d'être admis ;
Sa Majefté a fait choix du Château de Vincennes ,
pour y recevoir inceffamment cette espece d'Ele.
yes , & les y loger convenablement , en atten
dant que les bâtimens auxquels on travaillera ce
Printems , ayent été rendus habitables. Sa Majefté
a nommé en même tems au Gouvernement
de l'Hôtel de fon Ecole Militaire , le Marquis de
Salieres , Lieutenant Genéral de fes Armées.
Le Maréchal Duc de Richelieu eft de retour
de Languedoc. Il a rendu les refpects au Roi ,
qui l'a honoré d'un accueil très- favorable .
L'année derniere , M. Chauvel de Perce propofa
d'établir une éducation de bêtes à laine ,
moyennant laquelle les moutons feroient exempts
de la plupart des maladies qui leur font ordinai
res , les brebis fupporteroient plus facilement les
intemperies de l'air & des faifons , & la race qui
en viendroit , auroit plus de chair , une laine plus
belle , plus fine & en plus grande abondance , &
des peaux plus grandes & plus fortes . Sur le
compte qui en fut rendu au Roi , Sa Majeſté accorda
à M. de Perce un Arrêt du Confeil d'Etat ,
pour l'autorifer à former dans le Parc du Château
de Chambor l'établiſſement qu'il projettoit.. Les
expériences faites depuis , ayant confirmé les efpérances
qu'il avoit données ; le Roi par un nouFEVRIER.
1753. 199
Vel Arrêt du Confeil d'Etat , du 15 Août de l'année
derniere , lui a permis d'élever , faire élever
& nourrir des moutons & des brebis dans tout le
Royaume , fuivant la méthode. De plus , le Roi
a ordonné qu'il fût fait au Suppliant , à titre d'accenfeinens
, des conceffions des terres vaines ,
vagues & incultes , appartenantes à Sa Majesté ,
fur lesquelles aucunes Communautés ni aucuns
Particuliers n'auroient droit de pacage . Veut en
même tems Sa Majefté , que les Aflociés & Prépofés
de M. de Perce enfemble fes Bergers &
Domeftiques , ne puiffent être fujets à augmen
tation de taille pour raifon des profits qu'ils feront
fur les troupeaux élevés de la manière défignée
dans fa Requête , ni pour raifon des terres incultes
qui leur feront cédées .
Le fujet donné par l'Académie d'Amiens , pour
le premier des deux Prix qu'elle doit diftribuer
l'année prochaine , a déterminé M. de Perce à
réferver plufieurs Balles de fon établiſſement de
Chambor, afin de les envoyer , tant à cette Académie
qu'aux Manufactures de Lille , de Carcaffonne
& de quelques autres Villes . Les laines qu'il
propofe , font lavées & dégraillées , & fes troupeaux
ne font point encroutés ni chargés d'aucun
corps étranger , fi ce n'eft de quelques brins de
bruyeres ou de fougere . Il défire de recevoir les
avis de toutes les perfonnes éclairées , & il les
prie de lui adrefler leurs lettres à Chambor . Quant
aux prix des effais , il s'en rapportera fans repli .
que , à ce qu'il plaira aux Négocians de fixer.
Des Laboureurs en travaillant à la terre , ont
trouvé le 15 , entre Flers & Courcelles , à une dem
-lieue de Douay , plufieurs pots de terre , dans
lefquels étoient renfermées près de 4000 piéces
de monnoyes anciennes. La plupart font fruftes
Fiiij
200 MERCURE DE FRANCE.
& fans Légende ; mais on reconnoît que plufieurs
font de P. Aur . Valérien , de Gallien , de Claude
Je Gotique , de C. Aur. Dioclétien , & de M.
Aur. Maximien. Il y en a quelques - unes de Conftantin
le Grand. Avec ces monnoyes étoient diverfes
médailles, parmi lefquelles on n'en compte
que deux d'argent. Toutes les autres font de
bronze , & celles du premier module ſont en petit
nombre.
Le premier jour de l'an , les Princes & Princefses
, & les Seigneurs & Dames de la Cour , eurent
l'honneur de complimenter leRoi fur la nouvelle
année .
Le Corps de Ville a rendu à cette occafion fes
refpects à leurs Majeftés , à Monſeigneur le Dau
phin , à Madame la Dauphine , à Monfeigneur le
Duc de Bourgogne , à Madame , à Madame Infante
, & à Mefdames de France.
Les Chevaliers , Commandeurs & Officiers de
P'Ordre du Saint Efprit , s'étant afsemblés vers les
onze heures du matin dans le Cabinet du Roi,
Sa Majefte tint un Chapitre , & nomma Chevaliers
le Duc de Fleury , le Comte de la Vauguyon,
le Marquis d'Armentieres , le Marquis de Lhopital
, le Comte de Cereft- Brancas , & le Marquis
de Crufsol , Miniftre Plénipotentiaire du Roi
auprès de l'Infant Duc de Parme . Le Chapitre
étant fini , le Marquis d'Hautefort , qui avoit été
propofé le premier Janvier 1751 , pour être Chevalier
, & qui , quoique non reçu , avoit eu la
permiffion de porter les marques de l'Ordre , fut
introduit dans le Cabinet du Roi , &
reçu Chevalier
de l'Ordre de Saint Michel . Le Roi fortit en
fuite de fon appartement , pour aller à la Chapelle.
Sa Majefté , devant laquelle les deux Huiffiers de
la Chambre portoient leurs Maſses , étoit en
FEVRIER. 1753. 201
Manteau , le Collier de l'Ordre par dessus , ainfi
que celui de l'Ordre de la Toifon d'Or . Elle étoit
précédée de Monfeigneur le Dauphin , do Duc
d'Orleans , du Prince de Condé , du Comte de
Charolois , du Comte de Clermont , du Prince de
Conty , du Comte de la Marche , du Prince de
Dombes , du Comte d'Eu , du Duc de Penthiévie
, & des Chevaliers , Commandeurs & Officiers
de l'Ordre. Le Marquis d'Hautefort , en habit de
Novice , marchoit entre les Chevaliers & les Officiers.
Après la grande Meſse , à laquelle officia
l'Archevêque de Rouen , Prélat Commandeur de
POrdre du Saint Efprit , le Roi monta à fon Trône,
& reçut Chevalier le Marquis d'Hautefort , qui eut
pour Parrains le Maréchal de Clermont- Tonnerre,
& le Marquis de Clermont - Gallerande. Au fortir
de la Chapelle , Sa Majefté fut reconduite à fon
appartement en la maniere accoûtumée .
La Reine , Madame la Dauphine , Madame Infante
, & Mefdames de France , entendirent la
grande Melse dans la Tribune .
Leurs Majeftés affifterent l'après - midi aux Vêpres
, qui furent chantées par là Mufique , & auf.
quelles l'Abbé Gergoy , Chapelain Ordinaire de
la Chapelle Mufique , officia.
Le 2 , le Roi accompagné, comme le jour précédent
a affifté au Service qui a été célébré
dans la Chapelle pour le repos des ames des Chevaliers
de l'Ordre du Saint Efprit , morts dans le
cours de l'année derniere , L'Archevêque de
Rouen a officié à la Mefse , & elle a été chantée
par la Mufique..
Le Roi partit le 3 pour le Château de Bellevue.
Le 4 , les Actions de la Compagnie des Indes,
étoient à dix huit cens trente fix livres ; les Billets
de la premiere Lotterie Royale fix cens foixante-
L
202 MERCURE DE FRANCE.
treize , & ceux de la feconde à fix cens trentetrois.
Les Etats de Bretagne ayant terminé leurs
Séances , le Duc de Chaulnes eft revenu de Rennes
, & il a eu l'honneur de rendre les refpects au
Roi , qui l'a reçu très- favorablement,
On a envoyé depuis peu à Breft , par ordre du
Roi , un nouvel Inftrument pour obferver les Aftres
fur mer , inventé par M. Saverien , Ingénieur
de la Marine , & Membre de la Societé Royale de
Lyon , connu par plufieurs Ouvrages. Cet Inf
trument eft à fimple réflexion & à lunette , deus
qualités importantes qu'on n'avoit encore pû réanir.
Il a été exécuté par M. Baradelle , Ingénieur
du Roi pour les Inftrumens de Mathématiques.
Suivant les lettres de Bourdeaux duìs du mois
dernier , il y étoit arrivé depuis huit jours vingtdeux
Bâtimens , fçavoir : le Saint-Maudel & l'Angelique
, venans l'un de Quebec , l'autre de Louifbourg
, & tous deux chargés de pelleterie , de ba
leine , de baume de Canada , & de capillaires ;
PEurope , les Six - Soeurs , & l'Emanuel , tous trois
de Lubeck , & chargés de différentes marchandifes
du Nord la Nymphe de la Mer , de Bremen ;
la Paix , d'Amfterdam , chargé de marchandifes
& de denrées de Hollande ; la Catherine dEliedwy
, de Rotterdam , avec une cargaison de fer
en barre , de fonte de fer , de fer fin , de plomb ,
de cuivre & de merceries , la Haucada Catherine >
de Gorcum , qui a apporté du bois de charpense
; la Galere d'Or , de Guernesey ; les Trois amis ,
du même Port , le Pécheur , de Dunkerque ; la
Bonne Avanture & le Saint Vincent , le premier
venant de l'Orient avec des marchandifes de la
Compagnie des Indes , & le fecond d'Audierne ,
avec des provifions ; la Colombe & la Belle Judith,
FEVRIER, 1753. 203
de Pimpel , & l'autre de Saint Malo ; la Rêuffice ,
de Cherbourg ; le Saint-Pierre , de l'ifle au Moine
, ayant à bord des futailles ; l'Espérance , de
Serixé ; le Hardy , de Ponerf ; l'Eſpérance , de
Plaflac , le Saint Yves , de Lannion ; & la Marie
Magdelaine , de Dournemay .
On charge actuellement dans le Port de Bour
deaux, pour les Colonies Françoiſes de l'Amerique
, les Navires la Victoire , l'Apollon , l'Intrépide
, le Jean Dominique , l'Eole , la Perdrix ,
PEclatant , le Sans- Pareil , PAimable , & l'Omphale
, de ce Port ; la Marie , de Marſeille ; & la
Réuffite , de Marennes .
NAISSANCES , MARIAGES
Morts .
E 13 Octobre 1752 , a été baptiſé dans la Pa-
>
>
>
de Boufchet de Souches , née le jour précédent ,
fille de Louis de Boufchet , Marquis de Sourches ,
Comte de Montforeau & c. Lieutenant - Général
des Armées du Roi , Confeiller d'Etat
Prévôt de fon Hôtel , & Grand - Prévôt de France;
& de Marguerite -Henriette Defmarets , fa
feconde femme & fille du Maréchal de Maillebois.
Le parain , a été Henri Desmarets , Marquis
de Marville , oncle paternel de la Marquife
de Sourches ; & pour maraine , fa foeur Louife-
Antonine de Bouicher , née du premier lit: &
épouse de Philippe Jofeph - Alexandre le Quieu de
Guernoval , Marquis d'Efquilbecq , Meftre de
Camp de Cavalerie , Cornette de Chevaux. Legers
de la Garde du Roi ,
Cette maiſon l'une des plus illuftres de la Pro-
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
vince du Maine , par fon ancienneté , fes allian
ces & les fervices militaires , tire fon nom de
la teire du Boufchet , fituée dans la Province
d'Anjou , fur la frontiere du Poitou . Il en eft
forti deux Chevaliers de l'Ordre du Roi , un Capitaine
de so lances en 1583 ; un Chevalier des
Ordres du Roi , nommé en 1651 , reçu à la promotion
du 31 Décembre 1661 ; quatre Prévôts
de l'Hôtel du Roi , Grands Prevôts de France , &
Confeillers d'Etat ; plufieurs Lieutenants- Genéraux
& Chevaliers de l'Ordre de faint Jean de
Jerufalem .
L´Abbaye du Perayneuf fut fondée en partie
par les Seigneurs de cette mailon . La branche
qui donne lieu à cette généak ge , s'établit au
commencement du X ! te , fiecle dans la Province
du Maine , fur les confins de la Normandie .
André Boufchet on Botchet , & Alberic & André
fes deux fils , furent témoins dans une charte de
Guillaume , Evêque du Mans , qui fe trouve au
chartulaire de cette Eglife , fol . 15 , le &t . 35. Cet
Evêque paroî être Guillaume de Pallavan qui
a fegé depuis 1142 , jufqu'en 1186.
Cette maifon avant fon alliance avec celle de
Vaffé , poffédoit les terres de Saint Leonard des
bois la forêt de Chemarton & autres lieux fitués
Province du Maine , aux environs de Mamers
, d'Alençon & du Perche ; entre lefquelles
étoient celles de Marblles-les- Braux , & celle
de Malefre , dont le Fauxbourg d'Alençon , die
de Montfort , dépendent , eft échuc en partage à
Jean de Bouchet , fils de Baudouin IV. qui a
fait la branche desSeigneurs de Boufchet Malefre.
Il ne reste de cette maifon que les branches des
Seigneurs de Bonichet , Marquis & Comte de
Sourches , celle des Seigneurs de Bouſchet MaleFEVRIER.
1753. 205
fre étant éteinte en la perfonne de Jacques de
Boufchet , Marquis de Malefre , Lieutenant pour
le Roi à Longwy , mort fans hoirs en 1739 ; &
celle des Seigneurs de Puygreffier établie en Anjou
, anciennement feparée , étant pareillement
éteinte en la perfonne de Jeanne du Boulcher ,
Comteffe de Secondigny , premiere femme d'Ar
- tus de Coffé , Maréchal de France.
Cette mailon prit alliance vers la fin du dou
ziéme fiecle avec celle des Comtes du Vendomois,
& dans le commencement du fuivant , avec celle
des Comtes d'Alençon , par le mariage de Jeanne
du Boufchet , héritiere de la branche aînée , qui
époufa : 1º. Hugues I V. Comte de Vendomois ,
Vicomte de Châteaudun , dont elle eut Geoffroy
III. Comte de Venomois , Vicomte de Château
dun , & c .
2º. Robert IV . Comte de Belleſme , de Pontieu
& d'Alençon , dernier des anciens Comtes.
d'Alençon , dont elle n'eutpoint d'enfans.
Elie testa l'an 1209 , & fut inhumée au Chanceau
de l'Abbaye de Perfeigne , Ordre de S. Bernari
, à troi lieues d'Alençon . La donation,
qu'elle fic à certe Abbaye d'une métairie fut confirmée
par (on fils Geoffroy , comme on le voit
par les deux Actes fuivans , extraits du tréfor de
ladite Abbaye.
33
ל כ
?.
» Omnious Chrifti fidelibus ad quos præfens
» fcriptum pervenerit , Johanna Comitifla de Alen--
chonis , & Domina de Boicheft, falutem in Do-
» mi o. Noverit univerfitas veftra quod ego pro-
» falute animæ meæ , & omnium antecefforum
» meorum & fuccefforum , dedi & concelli Deo .
& beata Maria de Perfennia , & Monachis ibi-
» dem Deo fervientibus , ubi Deo volente lo-..
cum fepulturæ meæ elegi , in puram & perpe
32
206 MERCURE DE FRANCE.
»tuam eleemofinam , liberam & quietam ab omai
»fervitio & exactione feculari , totam meditariam
» meam de Hocreio , cum omnibus pertinentiis
fuis ; & fi quis hanc donationem meam legiti
mè factam violare attemptaverit , iram Dei om
» nipotentis , & maledictionem incurrat . Et of
» hæc mea donatio in perpetuum firma & incon
cuffa permaneat , præfentem cartam feci , &
figilli munimine roboravi . Actum apud Alen-
" chonium anno Verbi incarnati millefimo ducen-
» tifimo nono.
99
לכ
ל כ
>> Omnibus Chrifti fidelibus ad quos præfens
"fcriptum pervenerit , Gaufridus , Vicomes Caftriduni
, falutem in Domino. Noverit univerk-
» tas veftra quod mater mea Johanna de Boſcher ,
» Comitifla de Alenchonis , Domina de Bofchet ,
pro Yalutæ animæ fuæ & anteceflorum & fuccef-
" forum , dedit & conceffit Deo & beatæ Mariæ de
» Perfennia & Monachis ibidem Deo fervientibus ,
>> abi De volente , fepulturam elegit , in puram
» perpetuam eleemofynam, liberam & quietam ab
» omni terreno fervitio & fæculari exactione ,
» rotan medictariam de Hocreio : ego verò ad pe-
» titionem jam dictæ matris meæ predictam elee-
» mofynam laudavi , conceffi , & multùm approbavi
: unde & præfentem cartam ad majorem
» firmitatem figilli mei munimine roboravi. Actum
anno Verbi incarnati millefimo ducentefi
» mo.
›
Sur le repli eft écrit 1209.
Extrait d'un Cartulaire de l'Abbaye de
Perfeigne.
Item eft enfepulturé en cedit Chanceau le
corps de très noble & devote Dame Madame
Jehanne autrefois Comteffe de Vendoſme &
FEVRIER. 1753. 207
» de Châteaudun , & Dame du Bouchet , mere
de M. Geoffroy Comte de Vendomois , feconde
époufe de M. Robert Comte d'Alençon .
ל כ
ל כ
Il fe voit qu'en l'an 1219 , le 8 de Septembre
, Robert Comte d'Alençon trépaffa dans
ladite Abbaye , & qu'il fut enfépulturé jouxte
les os de Jean Comte d'Alençon , fon frere ,
auquel il fuccéda . Il avoit épouté :
1. Madame Matilde , dont le corps fut cafépul
turé au Chanceau de cette Abbaye.
2°. Jeanne du Boufchet , laquelle fut auffi enfépulturée
au Chanceau de ladite Abbaye .
Jeanne de Boufchet étoit tante à la mode deBreta.
gne , de Robert chef de la branche cadette qui fuit.
1. Robert du ou de Boufchet , étoit Seigneur de
la Ferté- Macé , Malefre , S. Leonard des Bois.
H fat tenu fur les fonds de Baptême par fa tante
& Robert Comte d'Alençon , qui lui donna fon
nom ; celui de fa femme n'eft point connu : il
eut pour fils ,
"
II. Robert de Boufchet , Seigneur de la Ferté-
Macé , Malefre S. Leonard des bois , fut du
voyage de la Terre- Sainte ; & eut pour femme
Gabrielle de Lonray en 1263 , qui le rendit pere de
III. Baudouin de Boufchet , Seigneur defdits
lieux , homme d'une grande valeur , qui époufa
Charlotte de Clinchamp en 1355 , dont il eut
Hardouin qui fuit & Jean qui a fait la branche de
Boufchet Malefre.
IV . Hardouin de Boufchet , Seigneur des mê
mes lieux , eut pour femme Jacqueline de Longaunay
en 1369 , dont il eut
V. Jean de Boufchet , Seigneur , &c . qui époufa
Charlotte d'Affer d'une des premieres maifons de
la Province du Maine en 1415. Elle le fit pere de
V-I. Guillaume de Boufcher , premier Seigneur
208 MERCURE DE FRANCE.
Châtelain de Sourches ou Chourches , Lieutenant
& Connétable de la Ville & Châtel du Mans. IE
eut pour femme Jeanne de Vaffé , &c.
Voyez la fuite dans les Tablettes hiftoriques
& généalogiques , vol . IV pag. 116. Voyez auf
fi fur cette maiſon , les Mercures de Juin 1746 ,
le fecond vol , de Décembre 1747 , Juin 1748 , le
fecond vol, de Décembre 1750 , l'Hiſtoire des
grands Officiers de la Couronne , vol . IX . ¡ pag.
197.
Les Décembre eft né Jacques Henri - Sebaſtien-
Cefar de Moreton - Chabrilland , fils du Comte de
Chabrilland-Moreton , Colonel du Régiment de
Cavalerie de fon nom , & de Dame Bathilde - Marie
Madeleine de Verdelhan Desfourniel , dont le
mariage a été raporté dans le Mercure d'Avrik
dernier , baptifé à S. Euſtache le 6 dudit mois de
Décembre , le parain a été Jacques de Verdelhan ,
Seigneur Desfourniel , l'un des quarante Fermiers
Généraux de Sa Majefté , ayeul maternel ; & la
mareine Dame Marie de Verdelhan Desfourniel ,
veuve de Meffie Claude Moreton , Comte de
Chabrilland , aycul paternel . Voyez les Tablettes
hiftoriques & généalogiques , s partie , pag.
405.
Meffire Henri- Charles de Thiard de Biffy Com
te de Thiard , Brigadier de Cavalerie , Capitaine-
Lieutenant de la Compagnie des Chevaux Legers
Dauphins & Chambellan du Duc d'Orléans , épou
fale 20 Novembre Dile Anne- Elifabeth-Marie-
Rofe Briffart., fille de M. Briffact , un des qua
rante Fermiers Généraux . La bénédiction nuptia
le leur fut donnée dans la Chapelle de l'Hôtel
d'Armenonville .
Le Comte de Thiard dont le contrat de mariage
avoir été honoré le 12 du même mois de la figna
FEVRIER . 17537 209
cure de leurs Majeftés , eft petit neveu de Henri
de Thiard de Biffy , Cardinal , Evêque de Meaux,
Abbé de S. Germain des Prez , Commandeur des
Ordres du Roi , mort le 26 Juillet 1737 ; & de
Claude François de Thiard de Biffy , Chevalier ,
Grand- Croix , Bailly de l'Ordre de Malthe , ac-
-tuellement Grand- Prieur de Champagne ; & il est
fils de Claude de Thiard , Comte de Biffy,mort en
1713 , & de Marie - Angélique Andrault de Langeron
,foeur du Comte de Langeron , Lieutenant-
Général des Armées du Roi ; & petit fils de Claude
de Thiard Comte de Billy , mort en 1730. qui
avoit époufé Marie le Feron , & qui étoit fecond
fils de Claude de Thiard , Comte de Billy , Baron
de Pierre & de Vauvry , Chevalier des Ordres du
Roi en 1688 , Lieutenant - Général de les Armées
dans la Province de Lorraine , & Commandant
pour Sa Majefté dans les Trois Evêchez , mort en
1701 ayant époufé en 1648. Eleonore Angélique
de Neucheze , fille de Jacques Baron des Francs ,
d'Eleonore Turpin de Sanlay.
La Maison de Thiard qui eft alliée à celles de
Lugny , Goux de Rupt , Meffé , Veré , Bouton,
Villiers ,la Faye , Gannay, Chantecy , Mont gomnery,
Foudras , Buffevel , Neucheze , Haraucourt
Duprat , Barbanfon , Andrault de Langeron , Berard
de Monteffus , du Faur Pibrac , la Magdeeine
de Bagny , & c. eft originaire du Duché de
Bourgogne , où elle poffede depuis près de 350 ans
1 Seigneurie de Biffy . Jean Duc de Bourgogne
n fit don l'an 1415. à Claude de Thiard , pere ,
ar fa femme Alix de Lugny , de Jolerand de
Thiard , Seigneur de Bifly Ecuyer d'Ecurie de
Charles le Hirdi , Duc de Bourgogne & Ayeul
Etienne de Thiard , Comte de Buffy , Flée , & c.
ul. Préſident du Parlement du Comté de Bourgo
110 MERCURE DE FRANCE.
gne , & Garde du Grand Scef établi au Comté de
Charollois pour le Roi Catholique. Jean fi's aîné
d'Etienne fut pere de Claude & Ayeul d'Héliodore
de Thiard , Chevalier Seigneur de Biffy , de Braghy
, & c. Capitaine de so hommes d'armes , &
Gouverneur de Verdun fur Saône , dont les deux
fils Pontus & Louis ont formé les deux branches
de Billy & de Bragny. Celle- ci ne fubfitte plus
que dans la perfonne de Gafpard Pontus , dit le
Marquis de Thiaid , Seigneur de Jully , Villenotte
, S Euphréne & Mafligry, qui n'eft point marié.
La branche aînée qui s'eft fubdivifée en deur
rámeaux , fçavoir , des Marquis & des Comtes , z
pour chef actuel Anne Claude.deThiard , Marquis
de Biffy , de Haraucourt & de Faulquemont, Liertenant
Général des Armées du Roi , Gouverneur
des Ville & Château d'Auxonne , dont le fils unique
Anne-Louis de Thiard , Marquis de Biffy ,
Lieutenant- Général des Armées du Roi , Meftré
de Camp général de la Cavalerie , eft mort de fes
bleffures au fiége de Matricht en 1748 ayan!
été nommé en 1744 avant l'âge , Chevalier des
Ordres du Roi , dont Sa Majesté lui envoya le cordon
peu avant fa mort. Le Comte de Thiard qui
a donné lieu à cet article ,a pour frere aîné Claude
de Thiard , Comte de Biffy, Brigadier des Armées
du Roi , Cornette de la feconde Compagnie des
Moufquetaires , lequel n'eft point encore marié.
Charles-François Chriftian de Montmorency.
Luxembourg , Premier Baron Chrétien , Prince de
Tingry , Souverain de Luxe , Lieutenant- Général
des Armées du Roi , Lieutenant- Général pour
Sa
Majefé dans la Province de Flandres , Gouver.
neur de Valenciennes , Gouverneur & Grand-
Bailly de Mantes & de Meulan & du pays Manois
; veufd'Anne Sabine Olivier de Senozan, qu'il
FEVRIER. 1753. 218
avoit épousée le 9 Octobre 1730 , & qui eft mor
te le 15 Décembre 1750. a épousé en fecondes nô
ces Louife - Magdeleine de Fay de la Tour- Mau
bourg , fille de Jean- Hector de Fay , Marquis de
la Tour-Maubourg , Chevalier des Ordres du Roi,
Lieutenant- Général des Armées de Sa Majefté , &
Inspecteur-Général de l'Infanterie ; & de feue
Dame Agnès - Magdeleine Trudaine . La bénédic
tion nuptiale leur fut donnée le 28 Décembre par
l'Evêque de Senlis , dans la chapelle du Château
de Montigny , appartenant à M. Trudaine , Confeiller
d'Etat , Intendant des Finances .
Le 8 Octobre , mourut dans ſon Château de
Barneville , Dame Marie- Françoife - David de Vil
le neuve , veuve de Meffire René Alexandre Au
bry , Chevalier Seigneur & Patron de Barneville ,
S. Clair , S. Samfon , &c. Confeiller au Parlement
de Paris , lequel mourut en Avril 1740. au même
Château de Barneville.
Elle étoit fille de Noble homme Henti - David
Sieur de Villeneuve , Confeiller Secrétaire du Roi,
Maifon & Couronne de France , Receveur Général
du Taillon , & Lieutenant Général de Robecourte
de la Prevôté de l'Hôtel & grande Prevô
té de France ; & de Demoiselle Françoife Collin ,
Alle du feur Collin , Confeiller du Roi , Secrétaire
& Contrôleur Général de l'Extraordinaire des
Guerres.
M. Aubry étoit fils de Meffire René Aubry ,
Seigneur de Barneville , S. Clair , S. Samfon . & c .
Confeiller du Roi , Receveur Général des Finances
de la Généralité de Rouen , & de Dame l'Avocat.
Ils n'ont laiffé d'enfans que Dame Marie - Françoife
Aubry , veuve de Meffire André- Adrien
Daftin , Chevalier Seigneur de Eort.
212 MERCURE DE FRANCE.
Meffire Alexandre Aubry , Chevalier Seigneur
d'Armanville , ancien Maître d'Hôtel du Roi ,
frere dudit fieur Aubry , Confeiller , vit encore .
Il eft veuf de Dame Marie Genevieve de Bragelonne
, de laquelle il n'a eu d'enfans que Dame
Charlotte René Aubry , Veuve de Meffire René
Jourdan , Chevalier Seigneur de l'Aunay , Gouverneur
pour le Roi du Château de la Baftille ,
mort en 1749.
•
Meffire Jofeph Durey , Chevalier , Seigneur
de Sauroy , du Terrail , Martigny le Comte , du
Duché- Pairie de Damville , Baron de S. André de
Digon , de la Motte S. Jean , & autres lieux.
Confeiller du Roi en fes Conſeils , Chevalier
Commandeur Honoraire de l'Ordre Royal & Militaire
de S. Louis , eft mort à Paris le 7 Novembre
1752. dans la 75e année de fon âge , & fur
inhumé le 9 en P'Eglife de la Mercy , lieu de la
fépulture de fa famille.
Il étoit fils de Pierre François Durey , Ecuyer ,
Seigneur de Trochere , Sauroy , Vieuxcourt , &c.
& de Jeanne-Magdelaine Brunet , fille de Phili
bert Brunet Ecuyer , Seigneur & Baron de Chail.
ly , de Toify , de Cercey & de Travoify ; & de
Jeanne Tavault.
Il n'a laiffé que deux enfans de fon mariage
avec Marie- Claire -Jofephe d'Efteing du Terrail ,
fille de Gafpard d'Efteing , Marquis du Terrail , &
de Saillant , Vicomte de Ravel , & c. & de Phili
berte de la Tour S. Vidal.
1. Jofeph Durey de Sauroi , Marquis du Ter
rail , Maréchal des Camps & Armées du Roi ,
Lieutenant Général du Verdunois , lequel a époufé
le 26 Mai 1738. Marie - Rofalie de Goësbriand ,
fille aînée de Louis Vincent de Goësbriand
Meftre de Camp , Lieutenant du Régiment de
f
P
P
9
FEVRIER. 1753. 213
Condé , Brigadier des Armées du Roi ; & de Maxie-
Rofalie de Châtillon : if a eu plufieurs enfans
de ce mariage lefquels font morts en bas âge .
2. Marie-Jofep Durey de Sauroy , mariée le 10
Juillet 1732. avec Jean Paul Timoleon de Coffé ,
Duc de Briflac , Pair & Grand- Pannetier de France
, Lieutenant Général des Armées du Roi , &
Chevalier de fes Ordres ; de fept enfans qu'il a eu
de ce mariage , il ne refte que trois garçons.
1. Louis Jofeph Timoleon de Collé , Comte de
Briffac , Colonel d'Infanterie , née le 18 Avril
1733.
2, Louis Hercule Timoléon de Coffé , Marquis
de Coffé , né le 14 Février 1734 .
Et 3. Pierre - Emmanuel - Jofeph Timoléon , né
le 7 Octobre 1735 .
La Famille de Durey eft anciennement établie
en Bourgogne , & employée dans le Nobiliaire
de cette Province où elle eft alliée à plufieurs Fanilles
Nobles ; elle a auffi des alliances directes
Avec les Maifons d'Efteing , de Simiane , Coffé de
Briffac , Goefbriand , Guernonval - d'Efquelbec
'Aligre & Feydeau .
A V I S.
IL y a quelques perfonnes en Province qui
veuillent fe charger de la diftribution du Béchiue
fouverain du fieur Valade , qu'elies lui faſ
nt l'honneur de lui écrite à fon adreffe ci -defus
; il leur donnera toutes fortes de fatisfactions
r les accords convenables qu'ils feront enfemble.
Béchique connu par expérience de nombre de
rfonnes de tous les états , de ceux même de l'art
e l'Auteur indiquera , eft efficace pour le foula214
MERCURE DE FRANCE .
gement & guériſon radicale du Rhume , des Touz
invétérées , oppreffions & douleurs de poitrine , &
un puiflant palliatif dans l'afthme humide. Quel
que efficace qu'il foit , il faut le prendre exactement
& de fuite pendant cinq à fix jours , afia
que les malades puiffent juger par un prompt
fou-
Jagement , s'ils doivent le continuer pour une
parfaite guérifon , ce qui ne tardera pas , en tant
qu'il rétablit les forces abbattues , en rappellant
peu- à-peu l'appétit & le fommeil , comme parfait
reftaurant , par conféquent très- falutaire à la
fuite des longues maladies , où les forces font
épuisées. L'Auteur donnera l'imprimé qui en enfeigne
l'ufage aux perfonnes curieufes de le voir ,
pourvû que Pon affranchiffe les lettres . Ce Béchi
que fe débite chez fon Auteur ; il demeure rat
Montorgueil , à côté de la rue Tiquetonne , oùil
demeuroit ci- devant ; chez M. Chodor , Teinturier
, au premier ; & chez la Dame Veuve Monton
, Marchande Apoticaire de Paris , rue S. Denis
, vis-à- vis le Roi François.
AUTR E.
Les differens Vinaigres que le fieur MAILLE ,
Vinaigrier , Diftilateur ordinaire de l'Impératrice
Reine d'Hongrie , a eu l'honneur d'annoncer de
puis plufieurs années , étant de nature aflez re
commandés d'eux - mêmes , il ne leur donnera
point d'autres louanges que celles que leur donne
grand nombre de perfonnes de diftinction à qui il
a l'honneur d'en fournir , tant à la Cour de France,
que dans les autres Cours Etrangères ; ce qui l'en
gage à continuer les compofitions & d'annon
cer que depuis trois mois qu'il a compoté le Vi
naigre de Turbie , pour la guétifon radicale
du mal de Dents , & le Vinaigre d'Oromain , qui
FEVRIER. 1753.
215
blanchit les Dents , raffermit les Gencives , & gué
rit les petits Ulcéres de la bouche , & prévient
P'haleine forte. Il les vend avec une réuffite parfaite
, comme auffi toutes fortes de Vinaigres pour
le teint, foit pour blanchir la peau du vifage , ôter
toutes fortes de taches du vifage , Dartres fari
neufes , Boutons , Macules ; le tout fans aucune
crainte de fe gâter le vifage. Pour la commodité
des perfonnes des Provinces de France & des
Royaumes Etrangers , qui fouhaiteront avoir de
çes fortes de Vinaigres , les moindres bouteilles ,
foit pour les Dents ou pour le teint , fe vendent 3
1. en remettant l'argent par la pofte avec une let
tre d'avis , le tout affranchi de port , leur fe
ront envoyées exactement. Ledit Sieur tient maga.
fin de toutes fortes de Vinaigres pour la table , &
differens fruits confits au vinaigre. Il demeure à
Paris , rue de l'Hirondelle, aux Armes Impériales.
APPROBATION.
'Ai lù , par ordie de Monfeigneur le Chance-
Jlier , le Mercure de France , du mois de fer
vrier. A Paris , le 1 Fevrier 1753 .
LAVIROTTE.
TABLE .
FUGITIVES en Vers & en Profe. PIECES
F
L'origine des Fables , Allégorie , 3
Cinquième Lettre d'an Pruffien à M. l'Abbé Raynal
, fur la Littérature Allemande ,
Traduction d'un fragment de Poëfie Latine , 20
Réflexions fur le Livre de la Theorie des tourbillous,
216
Adieux à la Campagne ,
61
Eclogues de M. Pope. Premiere Eclogue , le
Printems ; à M. le Chevalier Trumbal 63
Eclogue feconde , l'Eté ; au Docteur Garth , 70
Eclogue troifiéme , l'Automne , à M. Wicherley ,
75
Eclogue quatrième , l'Hiver ; à la mémoire de
Mile Tempeft , So
A Monfeigneur le Comte d'Argenfon. Remerci
ment de la Croix de S. Louis , par M. Bouffanelle
, Capitaine au Régiment de Cavalerie de
Beauvilliers , 85
Aflemblée publique de la Societé Royale de Lyon,
du 2 Décembre 1750 ,
Les effets de l'âge ,
86
107
Mots de l'Enigme & des Logogriphes du Merca
re de Janvier ,
Enigmes & Logogriphe ,
Nouvelles Littéraires ,
109
ibid.
113
Beaux-Arts. Explication d'un Médaillon compot
fur l'heureuſe convalefcence de M. le Dauphin ,
&c . 133
Lettre de M. Voifin , Avocat , à l'Auteur da Mer
cure ,
Spectacles. Extrait de Titon & l'Aurore ,
Nouvelles Etrangeres ,
119
166
181
France , nouvelles de la Cour , de Paris , &c. 196
Naiffances , mariages & morts ,
Avis ,
La Chanfor notée doit regarder la page 164.
203
213
De l'Imprimerie de J. BUL LOT.
MERCURE
DE FRANCE ,
1
DEDIE AU ROI
MARS. 1753 .
LIGIT
||
UT
"
SPARGAN
Chez
A PARIS ,
La Veuve PISSOT , Quai de Conty;
à la defcente du Pont-Neuf.
CHAUBERT , rue du Hurepoix..
JEAN DE NULLY , au Palais .
DUCHESNE , rue Saint Jacques,
au Temple du Gout.
M. DCC. LIII.
Avec Approbation &Privilege du Roi.
THEN
PUBLICLIBRAN A VIS.
'ADRESSE du Mercure eft à M. MERIEN
LCarmis au Mercure , rue des Foffez S. Germais ASTOR, LENOX
TILDEN FOUTAKErsos , au coin de celle de l'Arbre -fec , pour remettre
à M. l'Abbé Raynal.
1045
Nous prions très-inftamment ceux qui nous adreſſerout
des Paquets par la Pofte , d'en affranchir le port ,
pour nous épargner le déplaifir de les rebuter , &àeux
celus de nepas voir paroître leurs Ouvrages .
Les Libraires des Provinces ou des Pays Etrangers ,
quifouhaiterons avoir le Mercure de France de la pre
miere main, plus promptement , n'auront qu'
écrire à l'adreffe ci- deffus indiquée.
On l'envoye auffi par la Pofte, aux perfonnes de Province
qui le defirent , les frais de la pofte ne font pu
sonfiderables.
On avertit auffi que ceux qui voudront qu'on le perti
chez eux à Paris chaque mois , n'ont qu'à faire fçav
leurs intentions , leur nom & leur demeure auditfur
Merien,Commis au Mercure , on leur portera le Merm
très - exactement , moyennant 21 livres par an , gið
payeront , fçavoir , 10 liv, 10 f. en recevant lefecus
volume de Juin , & 10l . 10f. en recevant le fecons
olume de Décembre. On les fupplie inftamment
donner leurs ordres pour que ces payemens faient fa
dans leurs tems.
On prie auffi les perfonnes de Province , à qui u
envoye
le Mercure par la Pofte , d'être exactes à faire
payer au Bureau du Mercure à la fin de chaque femef
tre ,fans cela on feroit hors d'état de foutenir
avances confidérables qu'exige l'impreffion de c
ouvrage.
On adreffe la même priere aux Libraires de Provinu
On trouvera le fieur Merien chez lui les mercu
di , vendredi , & famedi de chaquesemaine,
PRIX XXX. SOLS .
21
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
MARS
. 1753.
PIECES FUGITIVES ,
en Vers & en Profe.
LES DOUCEURS
DE LA VIE CHAMPETRE ,
Poëme lû lejour de S. Louis , dans l'Acadé.
mie des Arts & Belles- Lettres de Villefranche.
Par M. le Mau de la Jaiffe ,
Secrétaire du Roi , un des Académiciens .
J
POEM E.
E chante les plaifirs , les douceurs , les attraits ,
Qui fixent mes loisirs au milieu des Guerets ;
Philofophe tranquille : ami de la Nature
A
4 MERCURE DE FRANCE.
J'y contemple avec foin fa naïve parure,
Un infecte , une fleur , un arbriſſeau naiffant ,
M'y retracent fans ceffe un Etre tout puillant ;
Dont la main bienfaiſante & prodigue en mer
veilles ,
•
Mérite nos tranſports , notre amour & nos veilles.
Mufe , fi quelquefois dans des riens trop heu
reux ,
Tu daignas feconder mes efforts & mes voeux ,
Souffre qu'en ce moment mon encens te rap
pelle :
Excite dans ma veine une flamme nouvelle ,
Pour peindre dignement des objets enchanteurs;
Sur mes foibles accords viens répandre des fleurs,
Le Printems recommence , & déja Philomele
Annonce par fes chants la faifon la plus belle ;
Heureux , qui déformais fans foins & fans tour
mens ,
Peut jouir en repos du fpectacle des champs.
Par tout l'on voit briller
éclore
, par tout l'on voit
Les fuperbes préfens de Pomone & de Flore ;
La verdure renaît ſur nos riches côteaux ,
Du fond de ces bofquets mille tendres oifeaux
Célébrent à l'envi par le plus doux famage ,
Les inftans fortunés d'un fidele eſclavage ;
Le long de ces vallons entourés d'arbriſſeaux ,
Le berger fatisfait de les nombreux agneaux ,
MAR S. 1755.
S
Rit de les voir d'un pas encor foible & timide ,
Se confier à peine à la main qui les guide ;
Sans foins & fans foucis , ce fortuné mortel
Ne va point de Plutus faire fumer l'Autel ;
Content de fon troupeau , de retour au Village ,
Il retrouve avec joie un tranquille ménage ,
Dans un repas frugal offert par la moitié ,
Il reconnoît les foins de fa tendre amitié ;
Bientôt an doux fommeil de fes membres s'empare
,
Les difpofe aux travaux que le jour leur prépare ;
Des fonges effrayans n'interrompent jamais
De fes momens heureux les paifibles bienfaits ;
Riche du peu qu'il a , fans defirs & fans crainte ,
A Laverne jamais il n'adreffa fa plainte ;
De foins ambitieux fans être inquiété ,
Même au fein du travail il trouve la gayté.
Que le riche orgueilleux des dons de la Fortune ,
Montre dans fes defirs une foif importune ;
Que pour le fatisfaire on parcoure les mers ,
Et que d'un Pôle à l'autre on force l'Univers ;
Que produisent enfin ces fatigues immenfes ?
Un luxe immoderé , mille folles dépeníes ;
Les mets les plus exquis , les vins les plus fameux
Dont l'apprêt féduifant , mais toujours dange
reux ,
Au milieu des excès , des plaifirs de la table ,
Précipite au tombeau ce riche infatiable ..
Laiffons donc ce mortel ennemi de ſes jours ,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
Se fervir de fon or pour en hâter le cours ;
Mille objets plus flatteurs s'offriront dans nos
plaines ,
L'ombre de ces taillis , de Zephir les haleines ,
Tout concourt à la fois à rendre ces beaux lieux
Le séjour des humains le plus délicieux .
Que j'y trouve d'attraits ! que mon ame contente
S'arrête avec plaisir à l'objet qui l'enchante !
A travers la prairie , un fertile ruilean
Sur un fable doré m'y préſente ſon eau ,
Dont le pailible cours au loin fur fon rivage ,
Offre de tous côtés un riche pâturage ;
C'est là que pour rêver , fixé par la fraîcheur ,
D'un filence profond je goûte la douceur.
Que ces jardins font beaux ! l'Art joint à la Nature,
S'y plaît à raffembler une élégance pure ;
L'oranger qui d'abord s'y préfente à mes yeux ,
Unit à fon feuillage un parfum précieux }
J'admire ce parterre où les fleurs les plus belles
Produifent chaque jour des nuances nouvelles ;
Le lys avec la rofe y difputer l'éclat ,
La julienne & l'oeillet y charment l'odorat.
Dans ces compartimens une heureuſe fineſſe ,
A d'une habile main favorisé l'adreffe.
Ici le chevrefeuil embraffant un berceau ,
Aux rayons du Soleil nous oppofe un rideau ;
Là , le jafmin docile aux foins de fa culture ,
Orne ces cabinets de fleurs & de verdure ;.
MARS. 8753
Ees tapis de gazon , la charmille & l'ormeau
Préfentent tour tour un spectacle nouveau ;
Que j'aime la fraîcheur & l'air qu'on y refpire !
Les marbres fomptueux & le rare porphyre ,
N'ajoutent point ici des attraits fuperfius ;
Du maître de ces lieux ils ne font point connus j
Ses defirs fatisfaits de fon fimple héritage ,
Il fuit de la grandeur le fuperbe étalage ;
Sous un toit qu'il confacre à la tranquillité ,
Il eft content d'y voir regner la propreté ;
Empreffé de jouir il en fait fon étude ,
Sans former des objets à fon inquiétude ;
La Teule ambition qui flatte les defirs ,
C'eft d'y voir fes amis partager fes loifits.
De la félicité , c'eft fans doute l'image ,
Et le fil de nos jours le plus parfait uſage ,
Si l'on veut loin du bruit & du fafte mondain ,
Chercher à fe connoître & préparer fa fin.
Mais que vois -je ? des bras armés de faux
tranchantes ,
Abbattent fous leurs coups les herbes jaur iffantes ,
Le Ciel répand fes dons , & bientôt nos greniers
Vont le remplir au gré des vigilans Fermiers .
D'un pas tardif & fûr à fon maître docile ,
Le boeuf iraîne à la grange une pâture utile ,
Lorfque la terre en proye aux fougueux Aqui
lons
Se couvre de frimats , de neige & de glaçons;
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE .
Cerès vient à fon tour remplir notre esperance ,
Par les heureux fuccès d'une riche femence
Que la terre reçut , fit croître dans ſen ſein ,
Pour la rendre au centuple à la premiere main .
'Au plus ardent Soleil le Moiffonneur avide
Se livre avec plaifir par l'efpoir qui le guide
Des fertiles épis les monceaux entaffés ,
Se levent à l'inftant qu'on les a ramaſsés :
Tout prend part au travail , tout femble infatigable
,
C'est la manne du Ciel , le tréfor véritable ,
Qu'un Dieu plein de bonté reproduit tous les ans,
Pour exciter en nous des coeurs reconnoissans.
La Déesse des bleds difparoît , & Pomone
Dans les nouveaux bienfaits , & les fruits qu'elle
donne ,
Egale l'abondance à la diverfité :
On s'apprête à jouir de la fécondité ;
Rien ne peut déformais troubler l'heureux prés
fage ,
Echappé des afsauts , des fureurs de l'orage ;
Le Vigneron joyeux du fruit de fes travaux ,
D'une riche boifson va remplir fes tonneaux ;
D'un bois foible & rempant j'admire la richesse ,
De lui fort la liqueur la plus enchantereſse ,
Et de lui je reçois cette utile leçon ,
Que Dieu ne rend point compte , & qu'envain à
raifon
MARS. 1753-
-
Cherche pourquoi cet arbre éleve dans la nue
De ftériles rameaux une tête touffue ,
Tandis que celui- ci méprifable à nos yeux,
Préſente à notre goût un fruit délicieux :
Tel eft l'ordre fuprême , à l'arbre peu fertile
Il donne la hauteur à des beſoins utiles ;
Le parfum délicat de ee bois tortueux ,
Au défaut de grandeur , eft fon partage heureux
De danfes & de chants la vendange eft fuivie ,
Le vin propre à calmer les chagrins de la vie ,
Répare en un moment par un fecours aifé ,
La foibleffe du corps de fatigue épuifé ;
Il fait naître la joie , il ajoute au courage ;
Mille autres qualités en font chérir l'uſage ;
Alors que fes excès fagement évités ,
Ne troublent point nos fens follement excités.
Mais ce n'eft là , grand Dien , qu'un feul de vosmiracles',
Tous nos champs font couverts de vos dívins
oracles ,
Le moindre de nos fruits parle en votre faveur ,
Ce germe imperceptible enfermé dans fon coeur ,
Arbre bientôt lui - même , eft propre à nous ap
prendre
Que les jeux de vos mains ne fe peuvent comes
prendre,
Ce réptile , ce ver, papillon renaiffant ,
Dans la métamorphofe objet intéreffant ,
A. yt
10 MERCURE DE FRANCE.
Vil infecte fur terre , à peine fupportable ,
Dans fes belles couleurs tout à coup admirable ,
Par quel Art furprenant quel méchanifme heureux
,
Porte- t'il dans les airs fon vol impétueux ?
C'eft fans doute vous feul , Seigneur , dont la
puissance
De nos foibles efprits confond l'intelligence ;
En vain le fol orgueil des mortels curieux ,
'Afpire à pénétrer le myftere des Cieux ;
Leurs projets , leurs efforts ne montrent qu'impuiffance
,
'Admirer & fe taire eft l'unique fcience.
Mais bientôt dans nos champs les fillons renverfés
,
Des mains du Laboureur vont être enfemencés
La terre ouvre fon fein , notre espoir y confie
Le gage précieux du foutien de la vie ,
Mere toujours féconde & foumife aux befoins ,
Facile à feconder nos efforts & nos foins.
Ses fuccès bienfaifans confirment notre attente ;
Dans fes productions admirable & fçavante ,
Par fes fucs nourriffins ce foible grain germé ,
En de nombreux épis doit être transformé.
A nos yeux cependant difparoît fa parure ,
Nos jardins & nos bois dépouillés de verdure ,
Nous annoncent l'hiver & fes triftes frimats ,
Tout féche , tout languit , & déja nos climats
2
MARS. 17334
N'offrent plus aux regards cette riante image
Qui des autres faifons diftinguent l'avantage ;
La Nature épuisée à force de bienfaits ,
Nous donne le loifir d'en goûter les effets .
Occupés déformais d'une amitié fincere ,
A lafociété payons un doux falaire ;
Autour de nos foyers par la faifon conduits ,
Tar d'utiles propos diffipons les ennuis .
Offions nous des repas , mais fuyons l'abon
dance ;
Que le choix des amis en fafse l'élegance ,
Et que de notre bouche, interprête du coeur ,
La critique au teint blême écarte fa noirceur.
Nos jours ainfi guidés par les avis du Sage ,
Ne trouvent que des fleurs qui couvrent leuc
paffage :
Et nous , vivons heureux , dignes du Créateur ,
Le principe & la fin du fuprême bonheur .
Avin
12 MERCURE DE FRANCE.
**************
SIXIE'ME LETTRE
D'UN PRUSSIEN ,
A M. l'Abbi Raynal , fur la Littérature
Allemande.
One
N ne couronne plus aujourd'hui les
Poëtes, on s'imagine , Monfieur , que
les fuffrages du Public ne fe gagnent plas
par ces fortes de cérémonies que la rareté
des grands hommes avoit introduites , &
que la raiſon a détruites : cette coutume
prefqu'entierement oubliée n'a été miſt
en ufage qu'une feule fois depuis plus
de cinquante ans. Madame de Steinver ,
après avoir compofé quelques piéces de
poëfies , demanda à être couronnée Poët
à Wirtemberg , & voulut bien nous rappeller
ainfi les récompenfes que l'on n'accor
doit autrefois qu'à des génies du premier
ordre. Le premier qui reçut cet honneur
fat Conrad Celtes , l'Empereur Frederic Ill.
le couronna lui- même à Nuremberg ( a ) ,
à la recommandation de Frederic I. le fage,
Duc de Saxe.Maximilien I.lui accorda dars
( a ) On dit qu'on voit encore à Vienne le lau
rier que l'Empereur mit fur la tête de Ceites.
MARS. 1753.
13,
la fuite le privilége d'en couronner d'autres
(b ). Ce Poëte naquit le 22 Mars 14.59 , à
"Sweinfurt près de Wurtzburg. Il fe fentit
dès fon enfance un goût décidé pour les
Belles - Lettres , & fur- tout pour la Poëfie.
Son pere ne put lui refufer la grace qu'il
ui demandoit de le faire étudier ; mais
reférant fes interêts , peut-être trop forlides
; à ceux de fon fils , il ne le laiffa
as long- tems dans les Colléges , mais le
appella bientôt , pour le décharger fur
i des foins de fes Jardins & de fes Vignes.
e jeune homme plein d'amour pour les
ciences , & brûlant du défir de cultiver
es talens , ne put que trouver du dégoût
our toutes les occupations de la campane
: cette noble paffion fur la plus for .
, il céda aux de @leins qu'elle lui faifoit
ormer , & voyant qu'il n'y avoit aucun.
oyen propre à porter fon pere à des
lées plus faines , il fe fauva de la maiſon
aternelle fe mit fur un petit bateau.
u'il trouva fur le Mein , & alla, contie
uer fes études à Cologne , d'où il paffa.
acceffivement à Heidelberg , à Erfurt , à
eipfig, & à Roftech. Après avoir été ainpendant
quelques années dans les plus.
elebres Univerfités d'Allemagne , il alla.
(b ) Voyez- en le Diplome , dans le III, Tome.
s .Conftitutions Impériales de Goldaft , page 482 .
›
MERCURE DE FRANCE.
>
en Italie , pour y profiter de ces grands
Maîtres , dont la reputation attiroit un fi
grand nombre d'Etrangers : il étudia fous
Galphurnius à Padonë , fous Guarini à Ferrare
, fous Beroalde à Boulogne , fous Ficini
à Florence , fous Sabellic à Venife , &
fous Pompone Lati à Rome. De retour en
Allemagne , il fe rendit vers l'an 1495 i
Ingolftad où il obtint une Chaire de
Philofophie , qu'il garda pendant fix ans.
Au milieu de l'an 1501 il fut appellé à
Vienne pour y occuper la Charge de Bibliothécaire
de l'Empereur. C'est là qu'il
mourut en 1508.Celtes joignoit à un eſprit
enjoué , du goût & un difcernement pe
commun : il avoit de la nobleffe dans !
façon de penfer , fes quatre Livres d'0.
des en font foi , de la douceur dans les
expreffions , & peignoit bien , comme on
peut le voir par fon Poëme fur l'Amour.
Ses Epigrammes nous apprennent qu'il ne
manquoit pas de cet efprit de faillie , qui
fans blefler perfonne , fait le charme de
la focieté. Nous avons encore de lui un
Poëme fur les moeurs des Allemands , un
fur les coutumes & la fituation de Nurem
berg , & quelqu'autres piéces en Profe &
en Vers. Il est le premier qui ait fait con
noître à fa Nation , ce que c'eſt que le
Poëme Dramatique , & il ofa donner une
MARS. 1753 IS .
efpece de Comédie héroïque & la faire
repréfenter en public par quelques jeunes
gens : cette Piéce , ou plutôt ce Dialogue
n'eft pas parvenu jufqu'à nous. Il aimoit
la Mufique jufqu'à la paffion : il avoit accoutumé
de dire , qu'il n'y avoit point d'hommne
qui n'eût fa folie ; que les Princes ignorans
n'étoient les
que organes
de leur Etat ;
qu'il ne falloit fe vanger de les ennemis
qu'en les forçant à fe repentir de nous avoir
offenfes . Enfin ce fut Celtes qui établit le
premier une focieté de gens de Lettres ,.
qui a fleuri long- tems fous le nom de Societas
Rhenana ( c ) . Tant de mérites raffemblés
en un feul homme peuvent bien
nous engager à lui pardonner des négligences
continuelles de ftile , des pointcs ,
& des idées peu philofophiques ; ce ne
font pas là fes défauts , ce font ceux du
fiécle.
Agricola avoit un mérite tout différent
de celui de Celtes , il étoit plus Philofophe
& plus fçavant que ce dernier , fon
tile eft plus épuré , mais il n'avoit ni la
délicateffe , ni toute l'elévation de Poëte..
I naquit en 1442 ( d ) , dans le Village
( c ) Voyez Tentzel , dans les Dialogues Littérais
yes année 1693 , p. 90 .
•
( d) Voyer Adam dans fes Vies de quelques Phi
LofophesAllemands , vol. L. p. 14 &Suiv.
rG MERCURE DE FRANCE.
de Bafflon (litué à quatre lieues de Groening
dans la Frife ) , & donna dès le bas âge
des marques de fon goût pour l'étude
quoiqu'enfant il préferoit des papiers à
des jouets , & quand il fut une fois en état
de profiter des inftructions de fes maîtres
, on le vit furpaffer de beaucoup tous
fes camarades , & lear fervir d'exemple.
On le crut bientôt en état d'aller pourfu
vre fes études dans quelqu'Univerſité cé
lébre , & on l'envoya à Lonvain. Il y fit
fes études avec une application & des fuc
cès étonnans & s'y fit admirer par la
maniere de difcnter les matieres , de faire
des objections , & de les réfoudre . Ses ta
lens lui firent obtenir de bonne heure lo
dégrés avec tous les honneurs qu'il méri
toit. On lui fit des propofitions fort avan
tageufes pour l'engager à enfeigner ; mais
fon goût pour la méditation le détourna
d'un emploi qui lui auroit enlevé la plus
grande & la meilleure partie de fon tems.
Il apprit le François à Louvain à caufe de
la mufique & du chant qu'il aimoit beaucoup.
Il quitta au commencement de l'année
1474 l'Univerfité , pour parcourir la
France , & fe rendit en 1476 à Ferrare.
Agricolay fut arrêté long- tems par plus d'u
ne raifon les libéralités du Duc Hercule,
de la famille d'Eft ; le nombre des bons Ma
:
:
MARS. 1793 .
17
-
ficiens qui s'y trouvoient , & l'amitié qu'il
avoit pour Théodore de Gaze ( un des plus
grands hommes de fon tems ) , fous lequel
il étudia la Philofophie d'Ariftote , étoient
des motifs bien forts pour lui rendre
agréable le fejour de Ferrare. Agricola y
enfeigna , y fourint quelques thefes , &
y harangua fi bien , que l'on eut la bonté
de dire , que l'ame d'un Italien étoit paf-
Fée dans le corps d'un Allemand ( e ) . Au
bout de deux ans il s'en retourna dans la
patriele Senat mit tout en oeuvre pour
e porter à fe charger d'un emploi , mais
en vain ; fon penchant pour l'étude étoit
invincible ; il fallut des conjonctures fâacheufes
pour la patrie, pour le déterminer
enfin à prendre l'emploi de Syndic à la
Cour de l'Empereur : il l'exerça pendant
ix mois , & rendit au Senat de Groening
des fervices importans , qui ne fu-
(e ) Beaucoup de Sçavans Italiens ont reffemblé
à l'Evêque Campano cet aveu nous l'apprend.
Qu'auroit dit M de Steinwehr , s'il avoit
vêcu dans le courant de ce fiécle ? au lieu de donner
pour titre à un de fes Difcours de Germano. :
vum ingenio per grande nefas ipfis abjudicato , il autoit
mis per inexpiabile fcelus ? Sans raillerie on
a eu tort de pouffer la chofe jufques- là , comme
e l'ai fait voir , & on fe trompe encore plus
groffierement fi l'on ôte aujourd'hui aux Allemands
un eſprit délicat , qui a été fi long - tems la
prérogative des François & des Italiens,
18 MERCUREDEFRANCE.
rent jamais récompenfés. Maximilier
charmé du mérite d'Agricola , voulut l'engager
d'entrer à fon fervice , & peu de
tems après on lui offrit une Chaire de Philofophie
à Anvers ; mais encore plus dégoûté
des emplois qu'il ne l'avoit été jul
ques-ici , il fe crut trop heureux de ſe
voir déchargé de l'emploi de Syndic , pour
penfer à en accepter un autre. Agricols
aimoit à voyager ; il alloit d'un endroit
à l'autre , tant pour apprendre à connoître
les hommes , que pour chercher ceux
dont il croyoit pouvoir profiter. Il avoit
toujours avec lui l'Hiftoire naturelle de Fli
ne, Quintilien , Platon , & Ciceron , qu'il
lifoit continuellement. Enfin Dalburg Ev
que de Worms , & difciple d'Agric
follicita fon maître (f) pour qu'il fe fixati
mais tout ce qu'il en put obtenir , ce fut la
promeffe qu'il lui fit de paffer fa vie en par
tie à Heidelberg, & en partie à Worms . Phi
Lippe , Comte Palatin , aima beaucoup notie
Philofophe Allemand ; il l'engagea à tra
vailler à un abregé de l'Hiftoire des qua
tres Monarchies , ce qu'il fit ; il la tin
d'Herodote , de Thucidide , de Xenophon , de
Diodore & de Polybe , & y ajoûta une ide:
de l'Empire d'Allemagne . Lorsqu'il éto
(f) En 1482. Voyez Adam , dans l'endroit c
té
, pag. 16,
MAR S. 1753. 19
arrivé à Worms , il y enfeignoit ; il en faifoit
autant à Heidelberg , où il expliquoit
la Philofophie d'Ariftote. Sur la fin de ſa
vie il s'avifa de s'appliquer avec beaucoup
de foin à l'Hebreu . Il fut oppofé au célibat
des Prêtres. Il mourut d'une fiévre
en 1485 , âgé de 42 ans , chezles Minorites
d'Heidelberg. Agricola étoit un hom
me vrai , grave , fage ; c'eft lui qui réta
blit la bonne latinité en Allemagne ( g ) .
11 a peu écrit : ce que nous en avons ,
nous fait regretter ce qu'il auroit pû donner
au Public , s'il eût vêcu plus long- tems.
Tous les ouvrages , foit eenn profe , foit en
vers , ont été raffemblés & publiés par
Alard Amfterodam ( b ) , qui nous les a donnés
en deux volumes ; ils font foi d'un
efprit jufte & éclairé. Je n'ai pour faire
connoître tout le mérité de ce Philofo .
he , qu'à renvoyer ceux qui pourroient
en douter , au jugement d'Erafme ( i ) , &
à l'Epitaphe que lui dreffa le fçavant Veitien
Hermolaus Barbanes , que voici .
Invida clauferunt hoc marmore fata Rodolphum
Agricolam , Frifii fpemque decufque foli ,
(g) Voyez Chytrous dans fon Hiftoire de la
Saxe , L. 5. p . 80 , 131 .
(h) Voyez- en le Catalogue, dans la Bibliothe
que de Gefner, mot Agricola.
( i ) Dans les Adages , c . IV . p . 116.
20 MERCURE DE FRANCE.
Scilicet hoc vive meruit Germania laudis ,
Quicquid habet Latium , Gracaque quicquid habet.
Melanchton en fait auffi un très- grand
éloge ( 1 ).
Parmi les grands hommes que je tâche
de tirer de l'obfcurité , où ils font fi injuftement
plongés , Rodolphe Languis n'eft
pas celui qui mérite le moins d'attention.
Il étoit de Weftphalie, né d'une famille noble
& fort eftimée dans le Pays , il trouva
dans fon oncle Herman , Doyen de l'Eglife
Cathédrale de Munſter , un homme très
propre à lui former & à lui infpirer.da
goût pour les Lettres ; il l'inftruifit audi
pendant plufieurs années , au bout de
quelles Languis fut envoyé en Italie , oùl
pourfuivit les études fous Laurent Valla ,
Maphé Vegius , François Philelphe , &
Theodore de Gaze. De retour il travailla
avec Agricola, Hegius , & quelques autres ,
à épurer le langage , il fe livra beaucoup
à la Poëfie , & devint un fort bon Poët
( m ) . Il chaffa des vers Latins cette rime
fi odieufe pour des oreilles délicates , &
tâcha de leur rendre la cadence & l'hat.
( 1) Dans les Déclamations, t. 2. P. 446. &ſuiv.
(m ) Voyez Hamelman , dans fon Difcoursfar
les Sçavans de Weftphalie , qui fe trouve dans fes
Euvres hiftoriques , p. 109 , 111.
MARS. 1753. 27
monie qui y font fi néceffaires. Nous
avons de lui un Poëme fur le fiége & la
raine de Jerufalem , fur S. Paul , fur la
Vierge , un Livre fur les Mages , quelques
Epitres & autres petites pieces. L'Evêque
de Munster l'envoya en 1480 au Pape
Sixte IV., qui le reçut avec beaucoup de
bonté , la lettre que le S. Pere écrivit fur
fon fujet à l'Evêque & aux Chanoines , lui
fait bien de l'honneur. Languis follicitoit
depuis long- tems fon Evêque , pour l'engager
à réformer les Colléges , & la maniere
d'étudier ; la plupart des Sçavans
Italiens écrivirent à ce dernier pour le
faire entrer dans des vûes auffi falutaires.
L'Evêque le rendit & déféra au jugement
de ces grands hommes . On connoilloit le
génie de Languis , & Agricola qui voyoit
tout le bien qui réfulteroit des beaux def
feins qu'il avoit formés , ne ceffoit de lui
en écrire : voici ce qu'il lui dit dans une
de fes lettres : Unum hoc tibi affirmo , ingentem
de te concipio fiduciam , fummamque
in fpem adducer fore aliquando , ut prifcam
infolenti Italia , & prope modum occupalam
benedicendi gloriam extorqueamus : vindicemufque
nos ab ignominia , quâ nos barbaros
indoctofque & elingues , & fi quid eft his incultius
, effe, jactitant , exolvamus : futuramque
tam doctam atque litteratam noftramGer22
MERCURE DE FRANCE.
maniam ut non latinius vel ipfum fit Latium.
L'école de ( n ) Munfter fut rétablie
& dirigée par les foins de ce grand hom
me , elle a fleuri depuis très -long- tems,
Quelqu'utiles cependant que fuffent les
confeils de Languis , il fe trouva des gens
affez bornés & affez méchans pour s'op
pofer de toutes leurs forces à ces changemens.
Ceux de Cologne mirent tout en
oeuvre pour empêcher qu'on introduisit
chez eux cette nouvelle façon d'étudier ,
& rétablir l'ancienne , là où Languis
pour
avoit eu le bonheur de faire goûter fes
idées , tant on étoit infatué de fon igno
rance & de ſes préjugés. La nouveauté a
chez un certain ordre de perfonnes , d
quoi infpirer de la terreur : les Allemant
plus que toute autre nation , méritente
reproche ; on peut le faire de nos jours
aux Portugais , aux Italiens, lorfqu'on don
na une Bulle contre les Partifans du fyl
tème de Copernic ; aux Proteftans , lorf
qu'il s'agiffoit de la réforme du Calen
drier. Il eft difficile de furmonter tous les
obftacles dans de pareils projets , & nous
devons de la reconnoiffance à ceux qui par
un travail infatigable , & fouvent par le
facrifice de leur fortune , font venus à
(n ) Voyez Chytrous dans fon Hiftoire de la Sa
xe , L. 3. An. 1497. p . 8o.
MARS. 1753. 23
>
bout de leurs deffeins : l'efprit humain eft
fufceptible de tous les écarts , & il eft
bien difficile de le faire revenir de fes
préjugés. On peut juger par là de l'amour
que Languis avoit pour les Lettres ; fa
maifon étoit le rendez - vous de tous les Sça .
vans qui fe trouvoient aux environs. Ses
moeurs fes talens , & ce qui vaut plus
que tous les avantages de l'efprit & du
corps , l'excellence de fon caractere , le firent
chérir de tout le monde. On rapporte
qu'en lifant peu de jours avant fa mort
un ouvrage de Luther , qui commençoit à
répandre la doctrine , il dit : Nous voilà
au moment d'une réforme , les Théologiens
commenceront à étudier & à bannir les puéri
lités ( o ) . Il mourut enfin âgé de plus de
quatre- vingt ans , à Munfter , l'an 1579
(p). Melanchton ( 9 ) fait une remarque
qu'ilne faut pas laiffer échapper , & qui fe
trouve naturellement placée ici : c'eft que
la décadence des lettres & du bon goût
commmença par le mépris de la poëtie ,
& leur rétabliffement par la culture de
cet art : en effet l'Italie , la France & l'Allemagne
virent renaître chez eux les fcien-
( o ) Burchardus , de fatis lingua Latina apud Germanos
, C. 4. p . 131.
(p ) Voyez Chytræus à l'endroit cité. L. 3.
( q) Declamat. T. 1. p. 409. ·
24 MERCURE DE FRANCE.
ces à mesure que l'on y cultivoit la Poëfie';
& la barbaric fe répandit en Italie après
qu'on l'eut abandonnée. Il faut du génic
pour être bon Poëte , & quand on a da
génie , on eft bon à tour.
Je vous ai dit bien du mal , Monfieur ,
dans quelques endroits de mes Lettres
précédentes , da mérite littéraire des Moines
; j'ai crû ne devoir rien déguifer , j'ai
même pouffé par bien des raifons la cir
confpection aufli loin qu'il étoit poffible ;
je ne fuis qu'Hiftorien , & non le juge
des perfonnes dont je parle : je leur rends
la justice que de fages Ecrivains leur rendent.
Mais voici un Moine dont on
peut prononcer le nom qu'avec refped,
& qu'on ne fçauroit trop élever au-des
du commun des Sçavans ; c'eft l'Abbé
Tritheme dont je veux parler.Son pere qu
s'appelloit Jean Heidenberg , lui donnale
nom fous lequel il eft connu , parce qu'il
étoit né à Trittenheim ( en 1462 ) Ville
fituée fur la Mofelle , dans le Diocéfe de
Treves. Tritheme s'appliqua de bonne
heure à l'étude , & pour le faire avec plas
de fuccès , il quittà le monde , & entra
l'âge de dix - neuf ans dans un Couvent de
Benedictins. Son mérite le fit bientôt
connoître ; on le fit Supérieur de l'Abbaye
de Spanheim , dans le Diocéſe de Mayence,
en
MARS. 1753. 25:
Thà
:
en 1483 , quoiqu'il n'eût alors que vingtun
ans. C'eft- là où il fe livra tout entier
à l'étude , pendant plus de vingt- trois ans ,
malgré le défagrément qu'il avoit de vivre
avec des Moines aufli vicieux qu'ignorans
las pourtant d'une pareille compagnie
, il facrifia fon Abbaye pour pouvoir
vivre avec des gens plus éclairés.
C'eft fans doute le mépris , qu'il marqua
à ces Moines , qui les engagea à l'accufer
de magie : il écrivit fur cette accufation
une Lettre à Capellan , Mathématicien de
Paris , où il avoué avoir beaucoup là les
Livres qui traitent de cet Art , auffi frivole
que ridicule,mais uniquement dans le deffein
d'en connoître toute la foibleffe ( r) ,
& d'en réfuter les principes. Tritheme le
retira en 1506 à l'Abbaye de Saint Jacgues
, près de Wurtzburg , dont il fut Abbé
jufqu'à la fin de fa vie , qui arriva en
= 1516 ( J. On lui doit beaucoup pour
rout ce qui regarde l'Hiftoire , foit Eccléfiaftique
, foit Prophane , foit Littéraire .
On n'oubliera jamais les peines que ce
digne Abbé s'eft données pour former une
( r ( Boville , Wierius , Bolin & Adam Tanner
ont eu la foibleffe de fontenir cette imputation ;
Naudé l'a fuffifamment difculpé dans fon Apologie.
(ƒ) Voyez le Chronison Sparhemenfe à l'année
1483.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
Bibliothéque à fon Abbaye de Spanheim;
qu'il fut pourtant obligé d'abandonner ;
il y avoit raffemblé ( ] , non feulement
la plupart des Livres imprimés , mais encore
une grande quantité de manufcrits.
Tous les ouvrages n'ont pas encore été
publiés , ce qu'il a écrit d'hiftorique a été
raffemblé , & donné au Public en 1607 ,
en deux volumes par Mrquan Freher :
on trouve dans le premier 10. fa Chronologie
Mystique , dédiée à Maximilien ;
2º. foa abregé du premier volume de la
Chronique des Rois des Francs , pendant
le cours de 1189 années , à compter de
puis Marcomire jufqu'à Pepin ; 3 ° . un trai
te de l'origine des Francs ; 4º . une Chro
nique de la fucceffion des Ducs de Bavi
re & des Comtes Palatins , jufqu'à l'a
1475 ; 5 °. une Hiftoire des Allemands ,
qui fe font diftingués par leur fçavoir ;
6. un Caralogue raifonné des Ecrivains
Eccléfiaftiques . On voit dans la feconde ;
1° . une Chronique du Couvent de Hr.
faug ; 2º, une autre de l'Abbaye de Span
heim ; 3 ° . & fes Lettres Familieres qu'il
écrivit , après s'être retiré à l'Abbaye de
Saint Jacques , à quelques Princes & à
plufieurs Sçavans de fon tems. Ces Lettres
font remplies de faits curieux , & on :
( + ) Voyez le même , pages 395. 4 : 6 .
MARS. 1753 27
raifon d'en faire beaucoup de cas ( u ) .
Ses ouvrages pieux ont été publiés par un
Jefuite Flamand en 1604. Il eft bon de
fçavoit qu'il fe trouve parmi ces piéces
une Chronique de l'Abbaye de Saint Jacques
; quatre Lettres fur les fçavans Benedictins
, & des Exhortations au Clergé,
Nous avons encore du même Abbé , un
ouvrage intitulé , la Curiofité Royale , qui
eft un examen & une réponse à huit
queltions
que l'Empereur Maximilien İ. lui
avoit faites fur quelques points de la Religion
: une Hiftoire de l'Ordre des Car-.
melites ; la vie de Rabanus Maurus , celle
deS. Maximin , Archevêque de Treves , Six
Livres très- curieux & très - fçavans fur la
Polygraphie ; le fixiéme contient les Alphabets
des anciens Francs , des Germains ,
des Normands ; & une Stenographie , ou la
maniere d'écrire , foit en chiffres , foit par
des caracteres particuliers. C'eft ce dernier
ouvrage ( v ) , qui a donné occafion aux
ennemis de Tritheme de l'accufer de magie
il le compofa à la réquifition de Joa- :
(u ) Voyez les Lettres choifies de M. Simon ,
Tome IV. p. 131. & furtout l'Extrait étendu
& raifonné qu'en a fait le célébre M. Heuman ,
Profeffeur à Goeting , dans les Nova Mifcellanea
Lipfienia . Tome II . p. 109-125.
(v ) Voyez Schalhornii amanitates , T. VII.
P. 175.00
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
chim , Electeur de Brandebourg. On n'en
a publié que les treize ( x ) premiers 1.ivres
, aufquels on a joint la clef ; il eft
vraisemblable , que le titre de Maître très
parfait enMagie , donné à l'Auteur dans ce
dernier ouvrage , a été ajouté par ies Copiftes
ou par les Editeurs. Enfin on trouve
encore un Traité fur la Geomancie , un
autre fur la Chymie , & un troifiéme fur les
empoifonneurs : ouvrages où le bon fens
de Tritheme paroît à chaque page. Outre
ces Livres dont je viens de parler , on en
a cucore plus de vingt- cinq qui ne fort
pas imprimés , mais qu'on trouve manuf
crits dans plufieurs Bibliothèques . Trith
me joignoit à beaucoup d'érudition bea
coup de jugement ; fes monrs étoie
dignes d'un efprit éclairé , & fa vie a é
une fuite d'actions , qui doivent now
rendre fa mémoire auffi chere que refpe
table.
Me permettrez vous , Monfieur , de
vous dire un mot avant que de finir ,
de trois ou quatre Sçavans peu con
nus , mais qui ne font pourtant pas fans
mérite je veux dire de Martin Babaim
de Wermer Rolewinck , de Jean Cufpinianu
& de Nicolaus de Cufa, Le premier naqui
Nuremberg d'une famille noble , il ob
(x ) Publiés à Francfort in-4° . en 1606.
MARS. 1753. 29 jk
tint quelques fecours de la Ducheffe Ifabelle
en 1460 , pour équiper un Navire ,
à deffein d'aller à la découverte de l'Amérique
. Il découvrit effectivement le
Brezil , mais n'ayant eu ni le tems , ni les
moyens de paffer outre & de tenter quel
qes nouvelles découvertes ,, it revint &
abandonna fa premiere tentative. Jean 11.
le créa Chevalier ; il mourut à Lisbonne en
1506. Quelques- uns prétendent qu'il a
trouvé la Bouffole.
Wermer Rolewinck de Laer , Moine dans
un- Couvent de Chartreux à Cologne , étoit
né dans le Diocéfe de Munster , en Westphalie.
C'étoit un homme fort fçavant :
il a écrit un ouvrage fur la dignité du
Sacerdoce , un Traité de politique fur la
maniere de gouverner un Etat ; un Livre
intitulé Fafciculus temporum , qui eft une
Chronique qui s'étend depuis la créa
tion jufqu'à l'an 1474 ( 7 ) , & un ouvra
ge fur la fituation de la Weftphalie qui eft
fort utile (z ) ; Tritheme en fait un fort
bel éloge . Il mourut en 1502.
(9 ) On trouve des éditions de cet ouvrage
qui s'étendent jufqu'à l'année 1480. Un Sçavane
l'a con tinué jufqu'à l'an 1574 .
(z) Voyez Arnoldus Boftius , dans fon Livre
de Viris illuftribus Carthufianis , chapitre dernier ,
& Antoine Poffevin , dans le fecond tome de fon
Apparatfacré,
Bij
30 MERCURE DE FRANCE.
Jean Cufpinianus , étoit Médecin & Poë
tc. Ses recherches fur l'antiquité font eftimées
; fon ouvrage fur les Confuls Ro
mains , fon Commentaire fur les Céfars ,
& fon Traité fur l'origine des Turcs , ne
font pas inutiles pour ceux qui aiment ce
genre de Littérature .
Nicolaus de Cufa , Evêque de Brixen ,
dans le Tirol , & Cardinal , naquit à Cufa,
Ville fituée fur la Mofelle , dans le Dio
céfe de Treves. Il fut un des plus grands
Théologiens de fon tems : beaucoup de
Philofophie , quelque peu de Mathéma
tique , une éloquence mâle , un genie
fubtil , & la connoiffance de plufieurs
Langues fçavantes , lui acquirent la ré
putation d'un homme très - fçavant. Nou
avons de lui un Livre fur le change
ment à faire au Calendrier, un ouvrage de
Mathématiques , fur les Complements : trois
Livres fur la docte ignorance , & deux
fur les conjectures. Tout cela paffe pour
bon. Il mourut âgé de 65 ans en 1464.
Vous trouverez peut - être encore , Mon
fieur, que je loue trop des Auteurs que peu
de gens lifent aujourd'hui . Mais je vous
avoue , que lorfque je penfe à ce qu'il en
coûte à l'efprit humain pour fe délivrer de
l'ignorance où il croupit , & pour fecouer
le joug de préjugés généralement reçus , je
MARS. 1753. T
ne fçaurois affez admirer les Sçavans
dont je vous ai parlé jufqu'ici . Qu'il eſt
beau , de voir un homme au milieu
de la plus grande barbarie , s'élever
au-deffus du médiocre , & travailler
fans relâche au rétabliffement des Lettres.
C'eſt peu de perfectionner un Art ,
mais c'est beaucoup de l'inventer , ou de
le retrouver après qu'il a été perdu . L'ignorance
eft un obftacle , mais le préjugé
en eft un bien plus confidérable . Rendons
juftice à ces Héros Littéraires , & fi le fiécle
d'à préfent les méprife , penfons qu'il
viendra un tems où nos Neveux avec une
nouvelle Philofophie & une nouvelle Langue
nous rendrons la pareille , & ne nous
mettront peut-être pas à bien des égards
à côté de ces perfonnes , qui ont rompu
la glace & frayé le chemin. Je finirai ici
ce qui regarde l'état des Lettres en Allemagne
dans le courant du quinziéme fiécle
, & je pafferai à préſent à l'Hiftoire de
la Philofophie , depuis le feiziéme juf
qu'à préfent.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Paris, ce premier Février 1753.
Biiij
32. MERCURE DE FRANCE.
LA VIGNE
SUBSTITUE'E AU CYPRE'S.
FABLE
De M. de la Sorinière , adreffée à un Académicien
de fes amis.
Dans un climat aimé de la Nature ,
Vanté fouvent pour fa température ,
Un Potentat fit planter un jardin ;.
Là le tilleul , le platane , le pin ,
Etaloient leur riche parure ,
Et portoient jufqu'aux Cieux leurs.fuperbes ra
meaux.
Là , parmi maints jeunes ormeaux ,
Maints arbres radieux confervoient leur verdure
Au milieu des hyvers glacés ;
Et de leurs bras entrelaffés
Formoient dans la faiſon un toit impénétrable
A l'ardeur du chien de Procris..
Il ne manquoit à ces arbres chéris
Que de mêler un peu l'utile à l'agréable ,
Et de payer du moins de quelques fruits ,
Les foins conftans d'une longue culture
Mais tous fteriles par nature ,.
Un tel espoir cût été vain ,
MARS. 1753 33
Or il avint que par un coup de foudre ,
Un haut cyprès atteint , réduit en poudre¿
Fit telle bréche au beau jardin ,
Que pour la réparer foudain ,
On auroit comptégroffe fomme :
Et je vais vous déduire en fomme
Ce que fur ce propos un bon vieux jardinier :
Ofa remontrer à fon Maître :
Seigneur, dit- il , il eſt à naître
Que dans ce parc aucun fruitier
Ait de fes dons encor décoré votre table.
Ah ! fidu moins quelque pommier
Ou tel autre bon végétable ,
Eût pris racine dans ces lieux .. ! -
Je n'ofe en dire davantage ;
Trop parler nuit ; mais faifons mieux :
Pour réparer le grand dommage
Qu'a caufé la mort du cyprès ,
Je fens que mon devoir m'engage :
A calmer vos juftes regrets.
Plantons en fa place une vigne ; -
Sous cette influence benigne ,
Ces beaux ormeaux-devenus fes appuis-
Pomone tous les ans vous donnera des fruits .
Qui charmeront votre Hauteffe ;
Ce bois rampant , frêle & tortu ,,
Dont vous acculez la foibleſse , ›
Gontient , Seigneur , telle vertu 4
Buy
34 MERCURE DE FRANCE.
Qui de vos arbres verds compenfe la Noblesse.
Pour terminer ce conte biſcornu ,
Dont la peinture eft ſouvent inégale ,
Plaçons , ami très - cher , quatre mots de morale ,
Il faut regarder au talent
Dans les fujets qu'on s'aflocie ;
C'est moins le fang qui s'apprécie ,
Qu'an efprit jufte , un fçavoir éminent.
# D @ b @ D %
REFLEXIONS
Sur la Profeffion d'Avocat , par M. d
Roupnel de Chenilly , Avocat.
L
A Profeffion qui va faire l'objet de
mes Réflexions , a été confacrée par
bien des éloges qu'on lit avec plaifir : on
n'y oublie point l'antiquité & la nobleffe
de fon origine , la lifte des grands hommes
qu'elle a produit , dans laquelle des
Princes , des Rois , des Empereurs , des
Prélats , des fouverains Pontifes occupent
une place , & les fervices importans éten
dus aux Corps politiques & aux particu
liers.
Cependant des hommes d'efprit , mais
que leur penchant éloigne du Barreau ,
ont exageré de nos jours le dégoût & ls
MARS. 1753.
S
ennuis inféparables de cette Profeffion ;
ces fpéculatifs peignent avec vivacité le
prix de la liberté facrifiée , la difficulté
dans les fuccès , & les retours amers des
paffions des autres hommes qu'elle a fans
ceffe à combattre ; leurs ouvrages font
d'autant plus féduifans , qu'ils font parés
de toutes les graces de la Littérature .
Pour prévenir le danger d'une révolation
dans les idées , lui conferver l'amour
qu'on a pour elle , ou lui réconcilier fest
adverfaires ; il fuffit d'interroger le coeur
humain fur le fentiment vif & délicat qui
fait la fatisfaction intérieure , & d'examinet
s'il eft compatible avec les prépara-"
tions qu'elle fuppofe , & le cours de fes
opérations ; car on convient , que fans les
fentimens il n'y a point de bonheur folide
, & que le bonheur eft le plus puiffant
reffort de l'ame.
J'ofe donc développer une vérité qui
n'eft connue que de nous-mêmes ; je perce
les dehors de notre Profeffion , j'expoſe
L'Avocat dans fa perfpective , je le fuis
dans l'étude des Loix , dans l'étude de
L'Eloquence , dans les conferences avec
les grands hommes , dans les travaux éclas
tans de la plaidoirie , & dans les opérarions
du Cabinet , & je m'engage de prou
wer , que les écueils qu'il rencontre fuz
B.vj
36 MERCURE DE FRANCE.
&
fon paffage ne doivent point l'arrêter ,
qu'il eft pour lui mille fources d'une volupté
délicate qui l'accompagnent dans le
déclin de l'âge , de même que dans le feu ,
de la jeuneffe .
Je n'ignore pas l'étendue de mon deffein
, mais je me fuis prefcrit des limites.
étroites ; j'en dirai allez pour les perfon:
nes qui penfent , & toujours trop pour
les hommes qui ne ſuivent dans leurs ju
gemens qu'une opiniâtreté inflexible , &
dont la critique eft méprifable .
La Science des loix , eft une Science
vafte & étendue , puifqu'elle renferme l
connoiffance du fens des loix.dans leut
expreffion , & celle de leur principe &
de leur origine : mais l'étude de cer
Science a d'autant plus de charmes qu'elle
s'exerce fur des objets plus intéreffans , &
qu'elle eft dirigée par le fil de la mé
thode.
Dans fon azile Littéraire , le tableau
des tems , des peuples , des Gouvernemens
, des révolutions fe repréfentent devant
quiconque fçait étudier les Loix , il
s'enrichit des fçavantes veilles des illuftres
modernes du fiécle de Louis XIV. & de
Louis XV. ces hommes célébres faififfent
les loix dans . leur berceau : Hiftoriens.
fçavans , Jurifconfultes profonds , Politis.
M AR S.. 1753. 37
ques habiles , ils puifent les principes , les
motifs des loix dans les époques de la for
mation des Etats & dans le génie des peu-.
ples.. Ils indiquent la fource du changement
desloix , en obfervant les variations
faites dans l'adminiftration générale , &
dans l'ordre public ; aucune des caufes qui
influent fur la légiflation n'échape à leurs
exactes recherches : l'éleve des loix étu
die , fuit leur vûe & leur maniere : avec
de femblables flambeaux , il n'eſt point
pour lui de nuage fur l'horifon des loix
tout étincelle de proche en proche de la,
plus grande clarté.
,
On peut , en juger far l'étude des loix.
Romaines & loix Canoniques & de
otre Droit ancien & nouveau , fans enrer
dans le détail des loix des peuples.
voifins..
:
Qu'il life les loix anciennes , les tréfors
le la légiflation lui font ouverts , il voit
es difficultés prévûes , les intérêts protézés
, les paflions enchaînées ; il pénétre
out dans les formules les plus inutiles.
en apparence , il découvre le mystére de.
utilité de la Patrie , un moyen facile de
appeller les Romains à leur origine. Ce . >
' eft pas qu'il ne foit furpris qu'un peuple.
uffage ait quelquefois emprunté chez,
es Etrangers des loix qui ne convien,
38 MERCURE DE FRANCE.
nent point à fon caractere , & cette réflexion
le dirige dans les antinomies , ce
n'eft pas encore que comme le culte qu'il
rend aux loix n'eft point un culte fuperfti
tieux , il n'obferve bien des défauts , mais
il en découvre la fource dans la clefdes
évenemens.
Qu'il life le Droit Canon . il a devant
les yeux les ravages que les malheurs des
tems , l'ambition des Papes , la foibleffe
des divers Gouvernemens ont caufé , il
évalue le poids & l'autorité des loix nées
d'un pouvoir ufurpé , & portées au fein
de la divifion & du trouble : mais tant
de Conciles , monumens de la vertu & de
l'érudition ; tant , de Conftitutions ém
nées de fouverains Pontifes dignes du pre
mier Siége , tant de fages Réglemens des
Princes Chrétiens ; quels fonds de lumie
res ! quelles richeffes !
Qu'il life notre ancien Droit au milica
de ces Réglemens minutieux , mais que
les tems juftifient ; de ces punitions frivoles
, mais qui s'accommodent au génie
de nos Peres de ces ufages qui paroilpurement
féroces , mais qui prouvent
ou tiennent en alerte la valeur guerrie
re , valeur qui a été long tems l'appui
unique des États ; de ces cérémonies dont
notre goûr s'eft fi fort éloigné , mais deat
fent
MAR S. 1753. 39
la plupart tendent à maintenir l'équilibre
, ou la fubordination dans les corditions
, à cimenter la fidélité dans les
engagemens , & à les précautionner contre
la fraude & l'artifice , il remarque des.
traits de la fageffe Romaine , des maximes
de politique qui font encore partie
de l'adminiftration publique , & le fondement
des loix qui affurent l'Etat & la
fortune des François.
"
Qu'il life les Coûtumes , les Ordonnances
de nos Rois qui font en vigueur
les décisions des Cours Souveraines , ik
eft intéreffé par la découverte des motifs.
qui ont porté à déroger , tantôt aux loix
établies , & tantôt à les abroger entierement
par l'examen des objets qui ont
échappé à la prévoyance des Légiflateurs.
qui ont précédé , & par le détail méme
des abus qui ont occafionné de nouvelles.
difpofitions.
Ainfi l'éleve des loix après un affez
court efpace de tems jouit des travaux
finis des grands hommes , & participe à
leur efprit & à leur talent , bien different
de ces hommes à qui peu de loix paroif
fent affez fages , & affez clairement concues
, pour ne pas préfenter plufieurs far
ces qui en rendent l'application arbitraire
, & trompent la plus exacte pénétra
40 MERCURE DEFRANCE.
tion , parce qu'ils ne connoiffent , à pro
prement parler que l'expreffion du Légiflateur
, il fent qu'il eft entré dans le fyftême
de l'origine , de la dépendance , &
du rapport des loix .
Mais l'éloquence vient offrir aux ta
lens de nouveaux fajets d'application , &
une matiere à de nouveaux travaux : fautil
des preuves pour convaincre des douceurs
que l'on doit goûter dans le cours
d'une femblable étude ?
né
Demofthene né parmi le peuple le plus
poli , & le plus délicat qui fut jamais ,
dans un fiècle où Athenes confervoit le
précieux dépôt des Sciences & des Arts ,
vient briguer l'hommage de l'éleve ¿
l'Eloquence , pour le réunir à l'hommage
de tous les hommes célébres des fiécles qui
l'ont fuivi ; également admirable lorsqu'il
écarte les traits d'une accufation dange
reufe , fufcitée par des ennemis puiffans,
& foutenue par les talens de fon rival , &
lorfqu'il transforme dans un peuple de
Héros , des hommes captivés par le fafte
du luxe , & infenfibles à Pattrait de la
gloire militaire.
Ciceron dont le génie femble égaler
l'Empire des Romains , l'attache par des
liens d'autant plus puiffans , que dès l'âge
tendre dans les exercices littéraires , ika
MARS. 1753. 41
occupé fa jeuneffe ; foit que des intérêts
d'un ordre privé excitent fa voix , foit
qu'il défende la caufe de fa Patrie , l'éloquence
fait dans fa perfonne l'effai de toutes
fes forces.
On avoue cependant que le goût des
ouvrages que nous avons de ces deux
Orateurs ne s'adaptent pas toujours aiſément
à nos moeurs & à nos manieres , &
que d'ailleurs l'éloquence n'a point parmi
nous d'auffi grands Théatres ; mais l'éloquence
du Barreau a en France fes guides
& fes Orateurs , qui n'invitent pas moins
par la beauté de leurs productions.
Il est vrai que la véritable éloquence
du Barreau y a été long- tems ignorée ;
tout le monde fçait que la chûte de l'Empire
Romain entraîna la chûte des Scien
ces & des Arts ; qu'envain fous Charle
magne & fous Louis IX . ils s'efforcerent
de fortir du tombeau , & qu'ils n'ont commencé
de renaître que fous François I.
Or l'éloquence du Barreau a éprouvé la
même révolution , fa renaiffance a même
éré moins prompte , les Chauvelins , les
Roberts , les Arnauds , les Servins en of
Frent en effet à peine quelques traits
mais avec le regne des Sciences & des
Arts , elle a repris en France l'éclat & la
plendeur dont elle jouiffoit à Rome dans
*
42 MERCURE DE FRANCE.
le fiécle d'Augufte . Le Maître , Patru ,
Erad , Gillet , Terraffon , Cochin feront à
jamais fa gloire.
Le Maître , fupérieur à tous ceux qui
l'ont précédé , lute fans ceffe contre les
défauts de fon tems , il eft comme le ref
taurateur de fon Art , & s'il échoue con
tre les écueils , le grand homme ne s'é
clipfe jamais. Patru plus correct , annonce
mieux le goût , il polit adroitement tous
les matériaux qu'il employe , & il ufe des
dépouilles des anciens , comme d'un bien
qui lui appartient. Erad ne manque point
les impreffions qu'il veut faire naîtte;
Gillet abondant , inimitable dans les por
traits qu'il frappe , ne laiffe à défizer.
qu'un peu plus d'égalité. Terraffon a
che , plaît jufques dans fes négligencs ,
& Cochin femble formé de l'ame de De
mofthene & de celle de Ciceron .
Les ouvrages de ces fameux Auteurs
réveillent dans l'éleve de l'éloquence li
dée fublime de toute l'excellence de foa
origine , lui apprennent la puiffance de
l'homme , & lui donnent un preffenti
ment de fes propres forces ; fi la fçavanit
antiquité attire fon admiration , nos Fran
çois captivent fon goût , en lui offrant
des fruits nés dans le climat , fruits con
formes à fon génie qui fe font favoure
MARS . 1753. 43
agréablement , fruits d'autant plus exquis ,
qu'ils ne lui laiffent point lieu de douter
que fa Nation , & fon fiécle même ne
puiffent faire éclore des chef-d'oeuvres
d'éloquence ; une nouvelle ardeur l'enflamne
, il eſt épris du défir impatient de s'inf
ruire des effets que produifent au grand
our dans les autres hommes , ces ouvrages
qui ont fçû dans la retraite exciter les
étincelles du feu qu'il porte au- dedans de
ui- même , & qui cherche à s'élancer , fon
empreffement le conduit au Barreau .
L'éloquence y parle par la bouche de
nos Maîtres , de concert avec la Science
des loix , elle ne ceffe de fe produire fous
differentes formes ; ici elle aime à fe caher
, pour ne remplir que des intérêts
qu'elle défend ; là , elle adopte les nuances
& la variété des couleurs , & tantôt
elle exprime aux paffions les grands reforts
du coeur humain , & pour en triom- .
pher elle ufe de toutes les armes .
On ne peut concevoir un plus beau
pectacle , pour un homme qui a réuni
l'étude des loix la méditation de nos
éritables modéles d'éloquence. Quelle
acceffion continuelle d'idées ! leur rapi
ité fuit la rapidité de l'Orateur ; mille
bjets fe préfentent avec leur parure &
eurs ornemens. La pompe qui les envis
44 MERCURE DE FRANCE.
ronne , le charme & ne les féduit pas , if
n'éprouve point cette folle joie , cette
yvreffe qui eft le partage des génies médiocres
, mais la réflexion & le fentiment
par un accord merveilleux fe confondent
procurer une volupté complette.
pour lui
Du Barreau il paffe dans les Cabinets
des Avocats célébres , habiles à diriger le
goût , où la confiance & l'eftime l'appelfant
, il trace l'hiftoire de ces contefta
rions intéreffantes qui partagent les opnions
, il démêle les rapports qu'il aob
fervés entre l'autorité des loix & la pui
fance de l'éloquence ; il développe les
objections élevées contre le parti qu'il
pris : comme fes raifonnemens font exa
& compaffés , ils leur accordent un
cueil favorable , dont on mefure le
pris
fur l'étendue de la lumiere : c'eft aith
qu'il prélude aux combats & aux fuccès
de la plaidoirie. Ils arrivent ces tems o
l'Avocat defcend en lice au Barreau. Le
Public qui le voit paroître fur ce Théa
tre , le fait , pour dire , de tous fes yeux:
momens critiques & dangereux pour !
la réputation , mais comme il n'a rien
négligé de ce qui prépare fa carriere , il
y entre avec dignité , & le public fatis
fait forme des préfages heureux fur fos
illuftration
MARS. 1753,
45
On rappelle ici les louanges qui coutonnent
les premiers travaux , louanges
précieufes qui partent des Magiftrats reſpectables
, qui dans leurs éloges ne lui
refufent point cette juftice dont ils font
redevables à tous ; louanges non fufpec-
: es de fes Confreres qui le regardent comne
un membre propre à foutenir le poids
de leurs travaux & l'honneur de l'Ordre ;
ouanges délicieuſes de la délicieufes de la part d'une troupe
d'amis ou d'une famille , qui envifagent
l'accompliffement de leurs voeux ;
Quanges qui prévalent aux acclamations
de l'ancienne Rome .
Je ne me fixe point fur cette faifon
qui fans être obfcure chez l'Avocat , a
fait place à cette faifon lumineufe , dont
on ne peut donner une idée affez magnifique.
Je vois les momens où il doit développer
une cauſe au Barreau anticipée par les
voeux : fçait- on qu'on n'attend point inuilement
des auditeurs nombreux ; des
auditeurs intelligens cornme immobiles &
fufpendus à la bouche reçoivent les oracles.
Jeferois infini fi je voulois vous le dépeindre
dans la carriere du Barreau prenant
un afcendant fur les matieres qui femblent
devoir l'accabler, & les fubjuguant ; l'état
46 MERCURE DE FRANCE.
des citoyens affuré contre les efforts de la
malignité qui étouffe la voix de la natu
re , où l'impofture impatiente de fon ob
curité , contrainte de rendre les armes,
la vertu Aétrie , vengée des attentats da
crire , malgré le crédit , l'opulence , qui
femblent fe mettre à l'abri du glaive de
loix , le foudre de l'exhérédation anéar
ti dans les mains d'un pere injufte , lef
rebelle prêt à deshonorer l'éclat de fo
nom par une alliance henteufe , fixé, te
duit au devoir ; l'époufe protégée contre
les injuftices & les violences de l'époux,
l'épouſe bizarre & capricieufe foumile
la puiffance maritale , les biens confac
à Dieu , les biens deſtinés à l'entretient
fon culte & de fes miniftres mis hors
fulte ; voilà des exquiffes de fes expli
& de fes triomphes.
l'écla
en
Les tréfors de l'opulence , la pom
qui fuit les titres & les dignités s
même du diadême ne doivent point e
trer en parallele avec l'empire abfolu qu'
éxerce fur les efprits & fur les coeurs ,
contribuant avec une compagnie de M
giftrats fçavans au bien de l'équité & d
la juftice.
Le hazard peut donner les richeffes
la faveur diftribue fouvent les dignités
le choix populaire ou des Grands , le
MARS.
1753. 47
droits de la naiſſance ou l'ufurpation forment
un Souverain ; mais l'Avocat obtient
fes victoires , & n'enchaîne les volontés
que par la fupériorité de fes talens .
Cependant la gloire ne le borne point
à celle qu'il moiffonne dans l'éclat de la
plaidoirie , il eft pour lui un genre de
gloire plus pailible ; loin des agitations du
Barreau , qu'on le confidére dans le réduit
du cabinet , il n'y eft point foutenu par
le concours d'Auditeurs qui donne de l'ef
for & de l'expreffion aux penfées ; mais
fes productions ne font pas moins un objet
digne de l'éxamen , il eft fage & éxact
dans la diftribution , il a placé fes preuves
à propos , les raifonnemens font frappans
& folides , fes fentimens nobles & élevés ,
fes figures variées & naturelles , fon ftile
neuf & énergique , fes tours fins & délicats
; en un mot , il a mis en oeuvre avec
un art merveilleux , ce qui peut être utile
à la matiere qu'il traite . Tandis que Thémis
rejette avec mépris le ftile trop leché ,
les tours dérobés au Roman , & les ajuſmens
étrangers qui ne parent point , mais
qui éblouiffent la raifon : ces doctes écrits
lui attirent non - feulement l'admiration
de fes compatriotes , par tout où le Dieu
du goût a des autels , ils vont lui acquerir
des fuffrages dans les lieux les plus éloignés.
48 MERCURE DE FRANCE.
De là cette confiance générale qui nait ,
la maifon de cet homme célébre eft fans
ceffe remplie de perfonnes de tous les
états , de toutes les conditions. De quel
que côté qu'il tourne les yeux , il les tour
ne fur un peuple d'hommes qui s'empre
fent de lui confier leurs interêts , ou
d'hommes protégés dont il reçoit des te
moignages non équivoques de reconnoil
fance.
Le tems qui affoiblit tout ne ternit
point l'éclat dont il jouit dans le déclin
de l'âge , l'obfcurité du foir n'éfface point
le brillant de fon midi. Ceffe -t- il en .f
fet de préter fa plume aux conteftation
qui fe terminent dans le fecret des Tribe
naux , le Public lui érige un tribunal &
meftique , de-là il met en ufage toutes
lumieres que donne l'expérience unie !
capacité. Tantôt îl balance , il difcute la
différens qui doivent être terminés pu
des jugemens , & quoiqu'il n'ait pas de
même que les Juriconfultes Romains , la
puiffance légiftative , comme il eft ea
poffeffion de la prudence & de la maturi
té qui font les bonnes loix , il annonce
& il prévient les oracles de la juftice ,
tantôt il defarme la difcorde & la haine
en réuniffant les efprits , il établit le re
gne de la paix dans les familles qui lui
font
MARS . 1753. 49
font fouvent redevables de leur élévation ,
puifque la divifion eût étouffé les efforts
qui procurent les fuccès .
le
Ce qui ne contribue pas moins à occu
per & à embellir les dernieres années de
I'Avocat , il forme une troupe de jeunes
éleves dans la fcience du Barreau
fouvenir des fecours puiffans qu'il a reçus
de ceux à qui il a fuccédé , l'amour de
l'ordre excite fon zele ; par des moyens
faciles & fûrs il applanit la route qui mene
à la perfection , & il leur donne les
principes d'une nouvelle vie , fans comparaifon
plus précieufe que celle qu'ils
ont reçu ddeeleur leur pere.
pere. }
Je ne parle point des fecours qu'il peur
préparer à la postérité dans des Livres
utiles , dont il eft l'auteur ou l'interprete :
n'eft-ce pas encore dans l'âge avancé qu'il
difpenfe au Public ces monumens ſi eſtimables
de fon amour pour la patrie , ou
qu'il y met le dernier fceau de la critique ?
Concluons donc que le fort de l'Avo
cat l'emporte fur le fort de Titus , les dé- ,
lices du genre humain ; l'un foupire la
perte d'un jour écoulé fans bienfaits , l'au--
tre a toujours l'heureux pouvoir de faire
du bien & de rendre des fervices importans
à laſocieté .
On dit cependant que
l'Avocat immole
C
so MERCURE DE FRANCE.
Les jours aux attraits d'une gloire qui le
féduit , qu'il renonce aux délices de la focieté
pour des fuccès incertains ou trop
lents , que dans le brillant de fon éclat
il ne ceffe d'être aux prifes avec les paffions
fi contraires à la vérité & à la vertú
, & qu'un nom célébre lui fufcite des
envieux , qui par des trames fecrettes ,
travaillent continuellement à l'obfcurcir.
' Il est vrai que ce n'eft pas fans un travail
constamment affidu que l'Avocat fe
diftingue , & que ce travail eft incompati
bie avec la diffipation qui n'a d'autre emploi
que celui de figurer ; mais outre qu'il
a des charmes , il n'enleve point aux douceurs
de la focieté : l'homme prudent fçait
écohomifer le tems , & il réferve des mo
mens pour cultiver les vertus civiles.
On convient que tous ceux qui entrent
dans la carriere du Barreau , ne la par
courent pas avec gloire , que plufieurs
expofés au grand -jour , fe couvrent d'un
opprobre éternel , s'ils ne font une promp
te retraite ; mais ces hommes n'ont point
confulté leurs forces , & n'ont point me
furé la hauteur & l'elévation de leur profeffion
; la gloire qui l'accompagne ne fe
trouve point dans l'abfence des talens ,
& n'eft point dûe à une imprudente temé
rité.
MARS. 1753.
St
+Les véritables fuccès ne font ni précipités
ni trop lents des fuccès prématurés
infpireroient une confiance & une préfomption
propres à faire fecouer le joug
du travail ; il n'eft pas moins rare qu'un
homme obſcur , inconnu dans la maturité
des années , s'illuftre dans un âge avancé
; il ne peut communément le produire
au Barreau , qu'il n'éprouve le fiel amer
de la fatyre où une compaffion plus fétriffante
encore .
Il faut avouer encore que l'Avocat eft
comme inveſti des paffions des autres hommes
& les paffions cherchent à
> que
étouffer la vérité , & à porter des coups
violens à la vertu ; mais le pilote qui par
fa manoeuvre rend inutiles les efforts des
flots mutinés , jouit du calme avec des
plaifirs inconnus avant l'orage ; mais le
Médecin qui fait couler la fanté dans le
fein d'un moribond qui attend le coup fatal
, trouve dans le fuccès de fa prudence
des douceurs qui furpaffent les foins.
Qui peut nier que l'amour propre confterné
par les talens fupérieurs , cherche à
fe venger par les voyes les plus injuftes
de l'empire qu'ils lui enlevent ? Rien de
femblable néanmoins n'eſt à craindre pour
l'Avocat ; l'envie qui trouble le repos des
hommes illuftres n'altére point le fien
Cij
52, MERCURE DE FRANCE.
Les jours s'écoulent cranquilement à l'abri
de la juftice , fa gloire ne defcend point
avec lui au tombeau , & la reconnoiffance
éxige dans les coeurs des trophées à fa
mémoire qui la rendent recommandable.
On a comparé il y a long-tems , la milice
guerriere avec la milice du Barreau ; mais
on ne s'occupe du Heros qu'avec une horreur
fecrette , & quelle différence ne meton
pas entre un Alexandte ou un Charles
XII. & un Démofthênes ou un Cochin.
C'est donc une vérité intime qu'on contefte
, parce qu'on ne la fent point , lorf
qu'on attaque la profeffion d'Avocat ; ne
foyons point furpris au contraire , fi on voit
tant de grands hommes dans cette profef
fion s'élever du fein des travaux , les domi
ner & tempérer à leur gré les paffions qui
ravagent la focieté ; les plaifirs qu'offre
leur carriere ont des appas auxquels ne
refiftent point la force de l'efprit , la vivacité
de l'imagination , la uobleffe dans le
coeur & dans les fenrimens : je porte mes
vûes dans l'avenir la mature produira
toujours de grands hommes , & il y aura
toujours de fameux Avocats,
›
J
33
MARS .
1753. 20
ODE
SUR LA SOLITUDE.
'A Madame de L. , par M. de Lafargueį
EFfroi des fots , amour du fage ,
Source fertile du bonheur ,
Où , libre de tout esclavage ,
Je jouis en paix de mon coeur ;
Toi , dont les portes font fermées
Aux mains au crime accoutumées ,
Solitude , féjour charmant ,
Malgré ton attrait qui m'inſpire ,
De la douceur de ton empire ,
Puis-je peindre l'enchantement
Non , dans ma retraite profonde ,
Heureux , riche de mes amis ,
Des biens , ni de l'éclat du monde ,
Mes yeux ne font point éblouis.
La crainte , les pâles allarmes ,
L'ennui , le défeſpoir , les larmes ,
Habitent les lambris dorés.
Exempt de foins , d'inquiétude ,
Tous mes jours dans la folitude,
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
Par les plaifirs font entourés.
Là , mes travers font mes victimes,
Je les immole aux fentimens.
L'oifiveté , mere des crimes ,
N'y fouille aucun de mes monens.
Je lis , j'occupe mon génie
D'une fimple philoſophie ,
Libre du faſte de Zenou ,
Mes yeux fixés à fa lumiere,
Me font marcher dans ma carriere ,
Sur les traces de la raiſon.
**
Aux devoirs où le fort m'appelle ;
Mon coeur eft conftamment lié
Si j'y pouvois être infidele ,
Je ferois trop humilié.
Privé d'efperance & de crainte ,
Penfant tout haut , je vis fans feinte ,
Efclave des Loix de l'honneur ,
L'ambition m'eft étrangere :
Si quelquefois je cherche à plaire ;
Je fuis la pente de mon coeur.
+3X
Horace , Virgile , Montagne ,
Sénéque , Pline avec Newton ,
MAR S. . 1733. 55
Chaulieu que Malherbe accompagne ,
A côté de Saint Evrèmond ,
Tendres , délicates , légères ,
Les Ville- Dieux , les Deshoulieres ,
Greffet , ce chantre harmonieux ;
Defpréaux , Corneille , Racine ,
Sontavec l'amant de Corine ( a ) ;
Mes amis , mes maîtres , mes Dieux.
+3x+
Ainfi que l'éxige Tibule ( b ) ,
Je m'y fuis feul un monde entier.
J'y vois le vrai , le ridicule ;
Sans fuivre le mauvais fentier ,
De fon propre prix idolâtre ,
L'homme à mes yeux eft un théâtre ( c )
Où mon audace ofe monter.
A moi tout en lui me rappelle :
Je m'étudie à cemodele ;
Et j'apprends à me reſpecter ( d ).
***
J'y traîne l'univers docile ,
( a ) Ovide.
(b) Infolisfit tibi turba locis . Tibul. liv . 4. Elég .
13.
(c ) Satis magnum alter alteri theatrumfumus.
Senec. Epit. 7.
( d ) Rarum eft enim ut fatisfe quifque vereatyr.
Terent. Adelph, act, 1. fec. 1 .
Ciiij
16 MERCURE DE FRANCE.
Les hommes , les tems & les lieux..
Mon efprit d'une courſe agile ,
Y vole de la terre aux cieux.
Je pénétre dans la nature :
Tout m'enchante , tout me raffure
En cherchant à l'approfondir
Un nouveau jour pour moi fe leve ;
Mon être à fa lueur s'acheve :
Je fens mon ame s'aggrandir.
+
Oui , toujours la retraite , Aminte ;
A de nouveaux attraits pour moi ;
Calme les excès de ta crainte 2
J'y deviens plus digne de toi,
Souvent en un péril extrême ,
Rome vola loin d'elle- même &
Y chercher ces Cincinnatus ,
Qui retournoient dans leur afile ;
Après avoir fauvé leur Ville ,
Suivre leurs premieres vertus.
MARS.
1753. 37
bjbjbJtjbjb/ Jbjbstatsba
LETTRE
A M. LE C. DE S .....
SUR L'INVENTEUR DE L'IMPRIMERIE
Lamourquevousavez
Amour que vous avez pour les Sciences
& les Arts , vous fait approfon❤
dir , Monfieur , tout ce qui peut y avoir
rapport. Dans la derniere converfation
que nous eûmes enfemble fur l'imprime
rie , & à propos de la Lettre inferée dans
le Mercure du deuxième Volume de Dé
cembre dernier . laquelle roule fur ce fajet
, & d'une façon qui pouvoit vous fa
tisfaire , vous vouliez abfolument que je
vous déterminaffe le nom de l'inventeur ,
la Ville qui fervit de berceau à ce bel
Art , & l'année qui vie éclore un jour f
beau & fi nouveau ; je ne pûs fatisfaire fur
le champ à tant de demandes , mais j'ai
étudié la matiere , & je vous envoye le
réfultat de mon étude.
L'on peut jouir & l'on jouit effectivement
de beaucoup de biens fans en connoître
l'origine. Les fources du Nil font
encore inconnues , & ce Fleuve néanmoins
engraiffe & enrichit les vaftes pays
de l'Egypte. Cependant , Monfieur , je
C v
38 MERCURE DE FRANCE.
vais tâcher de répondre à ce que vous défirez
de moi. Permettez que j'entre dans
quelques légeres difcuffions que j'abrége
rai , & que j'appuyerai le mieux qu'il
fera poffible.
Plufieurs Villes fe vantent d'avoir été
la patrie d'Homere ; ici trois Villes fe
difputent l'honneur d'avoir été le berceau
de l'Imprimerie : chacune cite fes époques ,
chacune nomme un inventeur. Démêlons
les preuves de chacune , & tâchons de tirer
la vérité de la pouffiere des chroniques
& des titres anciens : plaidons de bonne
foi , pour chacune d'elles en particulier.
I. Harlem , ville de Hollande , vient
la premiere fur les rangs ; elle proclam
un Laurent Cofter pour le véritable inventeur
de l'art Typographique . Laurent
Cofter a pour lui les témoignages de
Junius , de Schriverius , de Bofchornius
& de beaucoup d'autres écrivains ; outre
cela deux Inferiptions que l'on voit
encore , appofées à la maifon de Cofter
fous fon portrait , femblent devoir affu
rer incontestablement à Harlem , la gloire
de la découverte .
II. Autre prétention formée. par la ville
de Strasbourg & foutenue par Jacques
Mentel & le P. Jacob Carme, appuyés d'u
ne très ancienne chronique de ladite VilMARS.
1753.
le qui dit effectivement que l'Imprimerie
fut inventée par Jean Mentel , citoyen de
la ville de Strasbourg , lequel joignit à
fon titre de Chevalier d'autres titres plus
glorieux encore , que ladite Ville lui donna
en confidération de cette découverte .
III. Mayence vient enfuite après , &
munie pour le moins d'autant de preuves
que les deux autres , elle revendique hautement
l'honneur de la découverte pour
un de fes citoyens , & elle le nomme Jean
Guttemberg.
IV. Enfin des Auteurs viennent impitoyablement
renverfer toutes ces autorités
, & foutiennent qu'aucun en Europe në
fut l'inventeur de l'Imprimerie , que cet
Art étoit depuis long- tems en vogue à là
Chine : & qu'il en fut apporté des productions
par des marchands François qui
trafiquoient dans ce Pays- là , lefquels venant
en l'Arabie heureuſe , pafferent la
mer rouge , allerent enfuite en Ruffie &
Mofcovie , où ils laifferent des Livres
imprimés à la Chine , en caracteres du
Pays , & que les Livres ayant été portés
en Allemagne , vinrent à la connoiffance
de Guttemberg , & lai fervirent d'éxemple
pour les imiter , & pour monter des
caracteres.
Hiftoire de la Chine , par Michel Baudier de
Languedoc. Cvj
60 MERCURE DE FRANCE:
Voici ce que je réponds aux préten
tions de chacune de ces Villes.
I. Je dis à Harlem qu'il lui eft naturel
'd'attribuer par des infcriptions , des infcriptions , l'honneur
d'une fi belle découverte à un de fes ci
toyens que les Auteurs qui veulent concourir
avec elle pour affurer la gloire de ce
prétendu inventeur , font auffi peu admiſ
fibles qu'elle , étant tous Hollandois : que
les deux infcriptions , monumens fi autentiques
pour la vérité d'un tel fait , varient
fur l'époque de l'évenement ; l'une
datant de 1430 & l'autre de 1440 ; qu'enfin
il eft conftant que l'Imprimerie ne s'é
tablit chez elle qu'en 1459 , encore futce
par le miniftere de Guttemberg qui
s'y étoit tranfporté , & le premier Livre
qui en fortit ne parut qu'en 1484 , tandis
qu'en 1457 nous en avons déja un de Mayence
, qui produifit encore avant Harlem
plus de vingt ouvrages , dont dix- ſept
in-folio .
II. Je réponds à Strasbourg , à Jacob
Carme & à Jacques Mentel , que la chronique
qui fait tout le fond de leurs preu
ves avance un fait faux , en difant que
Gensfleich , domestique de Mentel avoit
été puni par la justice de la perte de fes
yeux, pour avoir enlevé à fon maître le fecret
en queſtion : & des contemporains afMARS
. 1753. 61
pas
furent au contraire , que ce Gensfleich ne
devint aveugle que de vieilleffe . Quel
fonds faire fur un pareil monument , qui
femble cependant devoir être décifif fur
l'article. Je dis à Jacques Mentel , qui a
compofé exprès un Traité in- 4° . pour affurer
à Jean Mentel cet honneur équivoque
, qu'étant un des defcendans de ce
prérendu inventeur , il n'eft nullement
recevable à être cru fur la parole. L'amour
que l'on a pour fes ancêtres n'eft- il
capable de faire altérer la vérité ? Quand
à ce P. Jacob , Carme , fa liaiſon étroite
avec Jacques Mentel , a droit de faire regarder
tout ce qu'il dit en faveur de Jean
Mentel comme un fervice d'ami , plutôt
que comme un hommage rendu à la vérité
des faits ; mais pour couper court , f
Strasbourg eft véritablement le berceau de
l'Imprimerie , qu'elle nous en montre
donc les productions avant les autres Villes
: & c'est ce qu'elle ne fait pas. Nous
n'en voyons fortir de chez elle qu'en 147 ;
c'est - à-dire , trente & un an après l'épo
que fixée par la chronique citée avec tanc
d'emphafe , tandis que plus de douze Villes
faifoient voir les productions de cet
Art établi chez elles.
III. Vous avez déja deviné que c'eſt à
Mayence à qui je vais donner gain de cau60
MERCURE DE FRANCE:
Voici ce que je réponds aux préten
tions de chacune de ces Villes.
J. Je dis à Harlem qu'il lui eft naturel
'd'attribuer par des infcriptions , l'honneur
d'une fi belle découverte à un de les citoyens
que les Auteurs qui veulent concourir
avec elle pour affurer la gloire de ce
prétendu inventeur , font aufli peu admif
fibles qu'elle , étant tous Hollandois : que
les deux infcriptions , monumens fautentiques
pour la vérité d'un tel fait , varient
fur l'époque de l'évenement ; l'une
datant de 1430 & l'autre de 1 440 ; qu'en.
fin il eft conftant que l'Imprimerie ne s'établit
chez elle qu'en 1459 , encore futce
par le miniftere de Guttemberg , qui
s'y étoit tranfporté , & le premier Livre
qui en fortit ne parut qu'en 1484 , tandis
qu'en 1457 nous en avons déja un de Mayence
, qui produifit encore avant Harlem
plus de vingt ouvrages , dont dix- fept
in-folio.
II. Je réponds à Strasbourg , à Jacob
Carme & à Jacques Mentel , que la chronique
qui fait tout le fond de leurs preu
ves avance un fait faux ,, en difant que
Gensfleich , domestique de Mentel avoit
été puni par la jukice de la perte de fes
yeux, pour avoir enlevé à fon maître le fecret
en queftion : & des contemporains afMARS.
6г
1753.
furent au contraire , que ce Gensfleich ne
devint aveugle que de vieilleffe. Quel
fonds faire fur un pareil monument , qui
femble cependant devoir être décisif fur
l'article. Je dis à Jacques Mentel , qui a
compofé exprès un Traité in-4° . pour affurer
à Jean Mentel cet honneur équivoque
, qu'étant un des defcendans de ce
prérendu inventeur , il n'eft nullement
recevable à être cru fur la parole. L'amour
que l'on a pour les ancêtres n'eff- il pas
capable de faire altérer la vérité ? Quand
à ce P. Jacob , Carme , fa liaiſon étroite
avec Jacques Mentel , a droit de faire regarder
tout ce qu'il dit en faveur de Jean
Mentel comme un fervice d'ami , plutôt
que comme un hommage rendu à la vérité
des faits ; mais pour couper court , fr
Strasbourg eft véritablement le berceau de
Imprimerie , qu'elle nous en montre
donc les productions avant les autres Villes
: & c'est ce qu'elle ne fait pas. Nous
n'en voyons fortir de chez elle qu'en 147
c'est- à-dire , trente & un an après l'épo
que
fixée par la chronique citée avec tanc
d'emphafe , tandis que plus de douze Villes
faifoient voir les productions de cet
Art établi chez elles.
III. Vous avez déja deviné que c'eft à
Mayence à qui je vais donner gain de can62
MERCURE DE FRANCE.
s'al
fe , & vous avez deviné juſte. Cette Ville
réunit tous les fuffrages & les moins
équivoques. L'Inventeur qu'elle réclame ,
Guttemberg , a en fa faveur une foule
d'Auteurs même étrangers , & le plus
grand nombre de témoignages , qui tous
difent que Guttemberg inventa réellement
l'art d'imprimer ; mais qu'ayant dépenfé
une grande partie de fon bien pour
perfectionner la découverte , & le voyant
prêt de fuccomber à la dépenfe & aux dif
ficultés immenfes & continuelles , plutôt
que de voir échouer tous fes deffeins ,
focia pour le confeil & la dépenfe , Jean
Fauft ou Fuft , auffi citoyen de Mayence ;
qu'ainfi réunis , ils fe trouverent en état
d'avancer & de terminer les ouvrages com
mencés , lorfque Pierre Scheffer , ouvrier &
dépendant des deux autres , ayant inventé
l'art de fondre des caracteres devint leur
affocié & même gendre du fecoud. Voila
des faits qui établiffent & qui affurent inconteftablement
à Guttemberg l'honneur
de l'invention de l'Imprimerie , & tous
ces fais font appuyés par des faits encore
plus graves. 1. Toutes les premieres impreffions
font de Mayence ; cette Ville
pofféda jufqu'en 1465 la gloire d'imprimer
feule. 2 ° . Tous ces Livres portent les
noms , il eſt vrai , de Fauſt & de Scheffer ,
MARS. 63 1753 .
& non de Guttemberg ; parce que celuici
ent une altercation avec Fauft & Scheffer
qui fit rompre cette focieté en 1455 ,
c'eft à dire , deux ans avant que le premier
Livre parût encore , & ce fait eft at-
= tefté par un acte Juridique , daté du fix
Novembre 1455 , lequel fe lit encore aujourd'hui
fur le doffier ou plumitif.
=
=
IV. Enfin je réponds pour n'avoir rien
à me reprocher , aux Auteurs qui veulent
que les Chinois ayent inventé l'Imprimerie.
1 °. Que cet Art ne s'opéroit chez eux ,
comme il s'opere encore aujourd'hui ,
que fur des planches de bois ; & qu'en ce
cas , les Chinois n'auroient tout au plus
inventé que l'acceffoire , au lieu que les
Européens ont découvert & perfectionné
la chofe même , c'eſt à- dire , l'art de compofer
des Livres avec des caracteres mobiles
. 2°. Que ces Marchands venus de la
Chine font tout-à- fait fuppofés. Perfonne
ne paffa de la Chine en ces Pays que longtems
après la découverte de l'Imprimerie.
3°. Que ces Livres imprimés à la Chine &
apportés en ces Pays , n'étoient pas plus
capables de fournir l'idée de l'Imprimerie
que les manufcrits que l'on avoit en foule
; rien ne reffemblant mieux à l'écriture
que la production de l'Imprimerie à la
bonne -heure , fi l'on eût apporté des plan64
MERCURE DE FRANCE.
ches en bois. 4°. Quand cette opinion fe
roit auffi fûre qu'elle eft douteufe , on
peut bien s'imaginer que les Chinois ayent
inventé l'art de graver fur bois & les Européens
de même. Dans la vafte étendue.
de l'Univers une découverte peut bien le
faire chez deux Peuples différens
que l'un la doive à l'autre.
De tout ceci je conclus ,
, fans.
1°. Que fuivant le ſyſtème du plus grand
nombre , les premieres idées de l'art de
l'Imprimerie vinrent vers l'an 144ɔ ; mais
que la premiere production en lettres mobiles
ne parut qu'en 1457 : ces dix- fept années
ayant été employées à faire plufieurs
effais & tentatives de différentes fortes
de caracteres , dabord fur des planches de
bois , enfuite fur des caracteres mobiles.
2 °. Que Guttemberg fut le véritable
Inventeur de l'Imprimerie. Que Fauſt &
Scheffer ne furent que fes affociés : qu'ils
ne refterent feuls les maîtres de l'Imprimerie
qu'après la féparation de Guttemberg
, qui s'en alla porter ailleurs fon fecret
inconnu avant lui.
3°. Que Mayence eft véritablement le
berceau de l'Imprimerie , ayant été même
pendant un tems feule à imprimer .
Je fuis , votre , &c . A. M.L.
Ce 20 fanvier 17£ 2.
MARS. 17530 69
[ ] ] n ]> $ G ] ત લ તો
LET TRE
EN VERS ,
A M. DE MAL **:
● Ui je cédois en imbecille ,
Quand vous m'avez cru courageux ;
Mon coeur trop tendre & trop facile
M'a fouvent rendu malheureux;
J'aimois , j'adorois la fageffe
Dont la voix condamnoit mes feux ,
Je gémiffois de ma foibleffe •
Et formois malgré moi de pitoyables voeux.
C'eſt ainfi que dans ma jeuneffe ,
Subjugué par la paſſion ,
J'attendois mon bonheur d'une fougueule yvref-
[e ,
Déteftant fon illufion.
A cet aveu qui m'humilie
Connoiffez ma fincérité ,
Avec la même vérité.
2.
Je vous protefte encor qu'abjurant ma folie ,
J'écarte le voile enchanté ,
Qui tint mon ame enfevelie
Dáns une triſte obſcurité :
Ma raiſon n'eft plus avilic
66 MERCURE DE FRANCE.
Par le déffaut de liberté ,
Elle reprend la force & fon activité.
Dans ce nouveau jour qui m'éclaire
Ne me foupçonnez plus d'infipides projets ;
Avec un fexe auteur de toute la mifere
Qui caufe aujourd'hui mes regrets
J'en craindrois même le fuccès.
Son éternel enfantillage
Engourdit le bon fens , rallentit fes progrès ;
Le frivole eft fon appanage ,
De tout tems il fit fon partage
D'un cercle de minces objets ;
Un ruban , un ponpon , une robe , une juppe ,
Un équipage lefte , un bijou bien monté ,
Sont les fatras dont il occupe
Sa puetile oifiveté .
Yeut-il du jugement affecter l'apparence ?
Un Vaudeville , une Romance ,
Une brochure , un Opera
Seront les fujets d'importance ,
Que d'un ftyle profond il analyſera .
Quittez les Romans , la Mufique ;
Parlez ou morale où Phyſique ,
Une belle s'endormira ,
Ou répandra fur vous fon fiel & fa critique.
Auprès de ce fexe amusant ,
Olez être un homme penfant ,
Vous ferez un fot perſonnage ;
MARS.
$753.
67
.
J'en attefte le perfiflage ,
Aquiconque en eft partiſan.
Je ne pourrois donc plus , je ne veux plus lui
plaire ,
Huit luftres & mon férieux ,
Font entre nous une barriere
Qui me met à l'abri d'un écueil dangereux;
Mais en brifant d'intimes noeuds
Je ne pretends pas me fouftraire
Au fpectacle brillant dont il charme nos yeux ;
Je veux le voir , je veux l'entendre ,
A fes genoux encor je veux jouer le tendre ,
Comme il jouera la dignité ,
Le mépris & la majefté ,
En recevant mon feint hommage ;
J'en rirai fans être affecté.
Enfin bien réfolu de me conferver fage ,
Sans renoncer à la gayté ,
J'en veux feulement faire ufage
Pour temperer ma gravité.
38 MERCURE DE FRANCE
DISCOURS
Prononcé en la Séance publique de la Société
Royale de Nancy , le 10 Janvier 1753.
J
E profite de l'occafion que votre Séan
ce publique me donne aujourd'hui
Meffieurs. En me préfentant devant vous,
j'efpere un accès favorable ; je n'afpire
point à l'honneur de vous être affocié ; je
fçais trop à quoi on s'expoferoit en voulant
fe mettre de niveau avec vous ; je ne
viens pas non plus dans le deffein de dif
puter des Prix honorables , que vous n'ad
jugez qu'à des talens fupérieurs. Sans in
térêt & faus partialité , je viens , Meffieurs
, en qualité de Citoyen , qui n'a en
vûe que le bien public , vous féliciter
tous en général & chacun en particulier,
de votre zéle pour la Patrie ; fi vous met
tez votre gloire à la fervir , & fi vous envifagez
comme une récompenfe les avantages
qu'elle retire de vos fervices , foyez
fatisfaits de vous-mêmes , Meffieurs , &
comptez fur la reconnoiffance de vos
compatriotes.
L'homme eft fait pour la fociété ; la
feule loi naturelle , qui eft gravée dans
MARS. 1753.
tous les coeurs , auroit dû , ce me femble ,
réunir tout le genre humain , & de fes
membres differens n'en compofer qu'une
même famille ; mais cette loi générale fut
d'abord altérée par la nature dépravée de
homme ; cependant l'homme , malgré la
dépravation , fentit bientôt , à la vue de
a foibleffe & par l'expérience de ſes maleurs
, la néceffité de vivre avec les femplables
, des befoins réciproques & des
ervices mutuels rapprocherent infenfiblement
les efprits & les coeurs , les rameneent
aux vûes primitives du Créateur , &
Lonnerent naiffance à plufieurs Sociétés
articulieres , qui , quoique bonnes en eles
-mêmes pour differentes fins , font prefue
toutes défectueufes à certains égards.
Société Politique pour le gouverneent
des Etats ; mais à combien de révo
tions une République n'eft - elle pas exofée
: Elle porte dans fon fein , par la
verfité des caracteres , & par la contraété
des intérêts , des femences de difrde
& les principes de fa ruine.
Société Militaire pour la défenſe des
uples ; mais un Corps d'armée ne fe rend
le que par la propre deſtruction , & ne
vient célébre qu'aux dépens de l'humaré
.
Société Religieufe pour conferver , à
70 MERCURE DEFRANCE.
l'abri de la retraite , l'innocence des
moeurs ; mais quand même dans les Communautés
les plus ferventes , la paix regneroit
fans ceffe , tourneroit- elle toujours
au profit du Public ?
Société de Commerce pour enrichir les
Concitoyens des dépouilles de l'Etranger
; mais l'induftrie .ne s'exerce- t'elle ja
mais au préjudice de l'équité ? Et la cupi
dité toujours infatiable , n'employe- t'elle
pas fouvent fes efforts & fes refſources
pour cimenter l'opulence de quelques
particuliers fur la mifére de tout un pea
ple ?
Société d'éducation pour l'inftruction
de la jeuneffe ; mais fi dans des Ecoles p
bliques & dans les Univerfités les plus cé
lébres , on fait à force de tems & de tra
vail quelques progrès dans les Sciences ,
apprend- on le grand Art , & les moyens
sûrs d'en faire un bon ufage ?
Société de plaifir , pour amufer fon oifiveté
& charmer fes ennuis ; mais trouve
t'on toujours l'agrément qu'on va chercher
dans ces affemblées publiques ou parti
culieres ? La vertu confondue avec le vic
dans celles- là , n'a t'elle ni affauts à ch
fuyer , ni dangers à craindre ? Et ne voi
on jamais dans celles - ci la haine cachet
fous le maſque de l'amitié , & les noir
MARS. 1753. 78
ceurs de la trahifon fous les dehors de la
politeffe ?
Société de famille pour perpétuer fon
nom , & par l'union des coeurs s'affurer
d'heureux jours ; mais fi la concorde et
affez rare parmi les freres ; eft-il bien rare
de voir les liens les plus chers , les liaiſons
les plus tendres , les noeuds les plus intimes
& les plus forts , s'affoiblir par la jaloufie
, fe dénouer par l'inconftance , fe
compre par le caprice , & finir par l'indifference
ou par la perfidie ?
Quelle eft donc l'efpéce de Société qui
pourroit fuppléer aux défauts de toutes
es autres , leur fervir de modéle , leur
donner le ton , devenir fouverainement
tile aux hommes , rendre un Etat florif
ant , procurer fa gloire , perpétuer fon
onheur & ramener dans l'Univers l'harnonie
& la paix ? Ce feroit celle ( à mon
vis ) , Meffieurs , qui réuniroit les Arts ,
es Sciences & les Vertus.
2
Vous le fçavez , Meffieurs , le génie eft
n des plus beaux dons de la Nature ;
nais s'il eft ifolé , c'eft un feu qui fe conime
& s'évapore , fans fecours pour le
allumer quand il s'éteint , ou pour le
odérer quand il s'enflamme ; c'eft un
>rrent qui s'élance avec rapidité , & qui
ntraîne dans la violence de fa chûte les
"
71 MERCURE DE FRANCE.
chofes les plus précieufes avec les plus
communes , qui s'efforce fans ceffe de
franchir ce qui eft le plus infurmontable ,
& de parvenir à ce qui eft le plus inaccel
fible , jufqu'à ce qu'enfin il s'ouvre des
voies inconnues pour fe répandre , fe
précipiter de nouveau , & fe perdre fans
retour.
Ne pourroit-on mettre aucun frein à
cette impétuofité? Cherchons , Meffieurs ,
un guide au génie pour l'empêcher de s'é
garer ; nous le trouverons dans un juge.
ment fain & réflechi. Oui , Meffieurs ,
c'eft l'accord d'un efprit fécond en idées ,
en images , & d'une raifon pure , exempte
´de préjugés c'est le concert d'une imagi
narion vive & brillante , avec un goût
sûr & éclairé , qui peut feul conduire le
génie , lui ouvrir une route affurée , le
rappeller dans fes écarts , le conteuir dans
Les bornes , le diriger heureuſement dans
fa courfe ; & voilà l'avantage fingulier &
incftimable , le bien infiniment précieux
que procureroit l'établiffement d'une Aca
démie , qui feroit compofée d'hommes
fçavans & vertueux ; & voilà , Meffieurs ,
ce qu'on voit réuni dans votre Société
Littéraire , où l'on fe communique fes lamieres
fans prévention , où l'on fe pique
d'émulation fans envie , où l'on montre
unc
" MARS. 1753. 73
une noble ambition fans orgueil , où l'on
renonce à tout amour propre ; ou fi on
l'écoute , ce n'eft qu'en ce qui intérefle
P'honneur de la Compagnie ; où l'on fe
fait des objections , plutôt pour s'inftruire
& pour inftruire les autres , que pour
l'emporter fur eux & les contredire ; où
l'on tire des difputes les plus férieuſes ,
les conclufions les plus fages & les avis
les plus falutaires ; où la contrariété des
opinions fe concilie par une eftime réciproque
, & le fentiment particulier , dénué
de tout intérêt perfonnel , devient
commun pour fervir de leçon & de régle
au Public ; où enfin le génie fe dévelope
par la diverfité des lumieres refpectives ,
& le jugement fe perfectionne par la communication
des bons confeils , & par le
concert des fages réflexions ; c'eſt - là , en
in mot , où toutes les Sciences font culivées
par les talens , & toutes les vertus
accréditées par les exemples ; de façon
que le génie , d'accord avec le jugement ,
l'imagination avec la raifon , difpofe
efprit & le coeur aux connoiffances les
plus fublimes , à la morale la plus paraite
, ramene naturellement l'homme à
'admiration , à la reconnoiffance qu'il
oit à l'Auteur de fon être , fon principe
fa fin ; foumet fon intelligence à l'au-
D
74 MERCURE DE FRANCE.
tenticité de la révélation , ſubordonne ſa
volonté à l'autorité des loix , & rapporte
tout à la gloire du Créateur.
C'est dans ce point de vûe , Meffieurs ,
que nous prenons plaifir à envifager
votre établiffement , auffi glorieux pour
vous , qu'utile à vos Concitoyens ; la
confiance que nous avons en vos lumieres
nous rend attentifs aux jugemens que
vous prononcertz. Sans prétendre à la
gloire de vous imiter , nous nous empre
ferons à vous fuivre ; vous avez déja fait
de grands progrès , en excitant l'émula
tion dans ceux à qui la Nature a donné
des talens , en infpirant aux autres le défir
d'en avoir ; en nous procurant à tous la
fatisfaction de les voir éclore , appréciés ,
couronnés. Continuez à marcher dans la
carriere brillante qui eft ouverte devant
vous ; toute la profondeur des Sciences ,
tous les fecrets des Arts , toutes les mer.
veilles de la Nature s'offrent à vos (pécu
larions , à vos réflexions , à vos expérien
ces , à vos fçavantes recherches ; la ma
tiere eft vafte , elle répond à la fupério
rité , à la fagacité , à la fertilité de vos ef
prits , elle fuffit à l'étendue de vos lumieres
, elle eft digne de tous vos efforts.
Combattez l'erreur , l'ignorance , l'oifiveté
; votre Académic eft votre champ de
MARS. 75 1753.
bataille ; vos talens font vos armes ; votre
zéle nous répond de votre courage , &
votre courage vous affure la victoire .
Réuniffez de concert toutes les diverfes
connoiffances que vous avez acquifes chacun
en particulier ; faites-en un tableau
qui raffemble toutes vos idées ; que par le
mêlange & l'affortiment des couleurs , il
repréfente àtous les yeux , & dans tous les
fiécles les traits differens qui vous caractérifent
; qu'il fubfifte à jamais comme un
dépôt précieux que la reconnoiffance de
vos Compatriotes tranfmettra à la poſtérité
, & qu'il foit configné dans les faftes
de votre Patrie , comme un tribut que
vous payez à l'immortalité.
L'efprit qui vous anime , déja répandu
dans toute la Lorraine , nous fera bientôt
recueillir les fruits de vos travaux , &
rien ne nous fera plus agréable que de
voir chaque jour s'accroître vos fuccès ,
que de lire vos ouvrages , que d'applaudir
à vos triomphes , & que d'avoir fans cefle
à vous féliciter de votre conftante application
à remplir , pour votre gloire &
pour l'utilité publique , les intentions de
votre Fondateur,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
1
, >
Le Difcours qu'on vient de lire fut remis ca
cheté au Secrétaire de la Société , peu de
tems avant la Séance publique . MM. les
Académiciens n'eurent point de peine à en
reconnoître l'Auteur , & le P. de Menoux
ayant été chargé d'en faire la lecture à
l'Affemblée , dit enfuite ces mots :
Permettez -moi Meffieurs de vous
communiquer mes conjectures fur l'écrit
que je viens de lire : quoique , de fon
propre aveu , l'Anonyme ne foit ni Académicien
ni Artifte , & qu'il n'aſpire ni à
nos prix ni à nos éloges ; cependant à en
juger par les vûes profondes & les avis
judicieux répandus dans fon ouvrage , je
croirois volontiers que cet Auteur , juſtement
applaudi , a mérité plus d'une fois
d'être couronné ; qu'au milieu même d'une
Académie des Sciences , il fe feroit
refpecter par les plus Sçavans , & pourroit
leur parler en Maître.
Il ne m'eft pas permis de le nommer ;
mais qui peut le méconnoître ici ? Qui.
dans la Lorraine n'a pas éprouvé fes bienfaits
? Qui dans l'Europe n'a pas entendu
parler de fes vertus ? A la tête des armées,
c'étoit un Héros ; dans les revers , c'étoit
un Sage ; dans la profpérité , c'eſt un
Philofophe ; dans le Chriſtianiſme , c'eſt
MARS . 1753. ラブ
in exemple ; aux pieds des Autels , c'eſt
un fpectacle ; dans l'Etat , c'eft un Citoyen
; dans le commerce de la vie , c'elt
un ami ; pour le peuple , c'eſt un Pere ;
parmi les hommes , c'eſt un homme ; fur
te Trône , c'eft un Roi.
Il est beau , Meffieurs , d'écrire comme
Céfar & de gouverner comme Augufte.
RÓVANDETCACACƏCƏZA¤ƏCİLİ
VERS
Sur le mariage de M. le Comte de C ……..
préfentés le jour de l'an 1753 .
Joindre à l'éclat de la naiffance' ,
Et la richesse & les grandeurs ,
De fes ayeux comblés d'honneur ,
Etre l'amour & l'efperance ;
Voir fon Roi , lui parler & rencontrer les yeux ,
Voler en tous lieux fur fes traces ,
Dans le féjour charmant des Graces ,
S'affeoir à la table des Dieux ;
Vivre , en dépit de l'opulence ,
Entre les bras de la Candeur ,
Et conferver fon innocence
Au fein du plaifir féducteur ;
Unique appui d'un nom illuftre ,
Affronter , dès fon fecond luftre ,
Les dangers & la mort , Bellone & fa fureur ;
O favori de la Fortune ,
TH
D iij
7E ME
Le D
chat
P
com
que
pro
den
по
jug
juc
Cr
me
d
Π
I
MEAR S. 7 1753.
nblé de biens & d'honneurs ,
e à jamais fur les coeurs ,
e vous regnez par les graces.
De Beaumont.
MEMOIRE
ie de feu M. Bertrand , Avocat au
nent de Bretagne , de l'Académie
gers.
nçois - Seraphique Bertrand naquit
Jantes le 30 Octobre 1702. Son
Svec une grande réputation de protoir
regardé comme le plas habile
re de la Province ; ayant reconnu
fon fils les difpofitions les plus heus
, il l'envoya faire fes études au Colde
Pont-le -Voix , qui étoit alors fort
fant. Le jeune Bertrand s'y diftingua
une facilité rare , & par une mémoire
aordinaire. Il fit des progrès rapides ,
1 furpaa lanntôt tous fes compagnons ;
and
er. I
Cant.
me faa avancé dans fes Claf-
31
JG SOF
à Paris
pour
les ache-
Ullége
de Sainte Barbe.
Josiant. : l'Abbaye de Saint
Gene faost orme faos& principalement le
31 16 31
we de ESOE
SUL
ant. Josiant .
ne faosì arme faos
31 16 31
e de ESOE
UPISUTE
Diiij
78 MERCURE DE FRANCE.
Que manquoit-il à ton bonheur ?
Il manquoit un bien enchanteur ;
Des grandeurs l'éclat importune ,
Et laiffe un vuide dans le coeur ;
On croiroit que des biens l'attrait nous dédom →
`mage ,
Mais de ces biens que fert l'ufage ,
Si quelqu'un avec nous , Comte , ne les partage.
Senfibles à nos voeux ardens ,
Les Dieux vont te donner une épouſe adorable ,
Qui fçaura diffiper par les appas touchans
L'ennui , ce tyran indomptable
Qui nous pourfuit & nous accable ,
Jufques dans le fein des plaifirs.
Mais laiffe repofer les armes >
La Paix , l'aimable Paix , verfe fur nous fes char
mes ,
Qu'il eftdoux d'offrir les loisirs ,
De confacrer les jours au petit Dieu volage¿
Que tu vas fixer pour toujours
Et de voler dans le bel age ,
.
Des bras d'un Dieu fier & fauvage ;
Dans les bras des tendres Amours !
Que l'hymen en formant cette union charmante ;
Vous comble , heureux amans , de fes dons les
plus beaux ,
Qu'une postérité brillante
Nous donne un peuple de Héros
Qui fuivant vos auguftes traces ,
2
MARS. 1753. 79
Soit comblé de biens & d'honneurs ,
Et regne à jamais fur les coeurs ,
Comme vous regnez par les graces.
De Beaumont.
INTHINGRID&
MEMOIRE
Sur la vie de feu M. Bertrand , Avocat au
Parlement de Bretagne , de l'Académie
d'Angers.
François. Bere 1702. Jon
Rançois - Seraphique Bertrand naquit
pere avec une grande réputation de probité
étoit regardé comme le plus habile
Notaire de la Province ; ayant reconnu
dans fon fils les difpofitions les plus heureufes
, il l'envoya faire fes études au Collége
de Pont -le -Voix , qui étoit alors fort
floriffant. Le jeune Bertrand s'y diftingua
par une facilité rare , & par une mémoire
extraordinaire. Il fit des progrès rapides ,
& il ſurpaſſa bientôt tous les compagnons ;
quand il fut un peu avancé dans fes Claffes
, on le fit paffer à Paris pour les achever.
Il entra au Collège de Sainte Barbe.
Les Benedictins de l'Abbaye de Saint
Germain- des- Prez , & principalement le
D iiij
So MERCURE DE FRANCE
célébre Dom Vincent le Thuillier , pri
rent foin de veiller fur fa conduite & fur
fes études , ils lui donnerent dès marques
fingulieres d'eftime & de confiance . Ces
attentions étoient un peu intéreffées , ils
avoient deffein de s'attacher un fujet qui
annonçoit tant de mérite ; cet empreffe
ment fait également l'éloge de ces Peres
& du jeune éleve. Il parut flatté d'avoir
été fouhaité dans une Compagnie recommandable
par la piété & par Ï'érudition ,
mais il crut que fa liberté étoit un bien
trop précieux pour en faire un facrifice irrévocable
. Il revint en Bretagne en 1720,
& il fe fit recevoir Avocat . Son début au
Barreau lui mérita les applaudiffemens de
fes Confreres , & il ne tarda pas à fe faire
cette grande réputation , dont il a joui
jufqu'à fa mort. Après avoir plaidé pen
dant quelques années , les infirmités qui
l'ont afliégé prefque toute fa vie , l'obli
gerent de fe borner aux fonctions du Ca
binet. On venoit de toutes parts le confulter
, & fon avis avoit prefque toujours
cette autorité fouveraine que donne la
fupériorité des connoiffances. La Ville de
Saint -Malo ayant formé il y a quelques
années , le projet ambitieux d'un Port
franc , la Ville de Nantes , à qui ces vues
n'étoient pas moins funeftes qu'aux au
MARS. 1753.
81
>
tres Ports du Royaume , jetta les yeux
fur M. Bertrand pour fa défenfe. Il eût
été difficile de choisir un Citoyen plus
zélé & plus capable ; la caufe fat traitée
avec cette netteté cette élegance &
cette précision qui n'appartiennent qu'aux
Maîtres de l'Art. Le Comte de Maurepas
dont le témoignage en matiere de Littérature
n'eft pas moins refpectable qu'en
toute autre , loua hautement le Mémoire
de Nantes. Feu M. le Chancelier le luc
auffi , & il en fut li fatisfait qu'il fit propofer
à l'Auteur de s'attacher à lui à des
conditions fort avantageufes . Comme
l'ambition n'entra jamais dans fon ame
il remercia M. Dagueffeau , & il fit valoir
avec empreffement le prétexte heureux
que lui fourniffoit la foibleffe de fa fanté.
La vie privée lui paroiffoit préférable à
tout l'éclat du monde ; cependant fa fortune
, étoit au- deffous du médiocre , & il
ne penfa jamais aux richeffles . Son défintéreffement
alloit fi loin , qu'il regardoit
comme un défagrément de fon état d'être
obligé de recevoir les honoraires qui lui
étoient fi légitimement dûs.
Sa fanté s'affoiblit fur la fin de fa vie ,
au point qu'il a paffé dans fon lit la plus
grande partie de fes dix à douze dernieres
années. Travaillé des fueurs conpar
Dv
SA MERCURE DE FRANCE.
rinuelles , condamné à ne prendre d'autres
nourritures que le lait , & ce qui lui
paroiffoit beaucoup plus rude , ne pouvant
ni écrire ni lire , il n'eût pas réfifté longtems
à un état fi trifte , fans les reflources.
qu'il trouva dans les Belles- Lettres , &
dans un fond de gayeté qui ne le quitta
jamais , parce qu'il le devoit à la beauté
de fon ame.
Quoiqu'il le fût principalement appli
qué à ce qui pouvoit intéreffer fa Profel
fion , il fut fenfible anx charmes de la
Poëfie , & il s'exerça dans ce genre avec
fuccès. Comme il fçavoit par coeur une
bonne partie des Auteurs Claffiques , &
furtout Horace , il s'amufoit à traduire les
Odes de ce grand Poëte en vers François ,
pendant que les fueurs ne lui laifoient
aucune liberté dans fon lit ; il en a paru
plufieurs de fa façon dans les ouvrages
périodiques qui ont été bien- reçus du Pu
blic. Il a imité auffi plufieurs Epigrammes
de Martial , & il a fait plufieurs autres
ouvrages de Poëfie. Enfin en 1749 , cédant
aux inftances de fes amis , il fit imprimer
à Nantes , fous le titre de Leyde ,
un petit volume , intitulé : Poëfies diverfes
, avec cette devife , Longè folatia morbi.
Ce Recueil est estimable à bien des égards,
& l'on ne fçauroit affez s'étonner que
MARS. 1753. 83
l'Auteur ait pu travailler les piéces qui le
compofent , accablé par des fueurs , & par
des expectorations fatigantes & continuelles
. Comme les ouvrages qui s'impriment
en Province ont le défagrément de n'être
guéres répandus dans la Capitale , il ne
fera peut être pas hors de propos de donner
ici quelque détail fur celui- ci.
L'Auteur débute par une petite Préface
en vers que nous allons copier , pour faire
connoître fa maniere & fa modeftie.
Dans un trifte loifir , à moi même livré ,
J'allois périr d'ennui ; lorfque la Foëfe
M'offrit un reméde affûré
Contre ce poifon de la vie ;
Heureux , fi ces vers au Lecteur
Ne donnent point la maladie ,
Dont ils ont fçu guérir l'Auteur.
,
La premiere piéce da recueil eft une
Ode , intitulée l'Ingratitude mere de
Impiété , adreffée à l'Académie d'Angers ,
à laquelle l'Auteur venoit d'êrre affocié.
On trouve enfuite quatre Odes d'Horace
en vers François , parmi lesquelles eft la
fameufe Epode , Beatus ille , &c. Dans
ane nouvelle édition on pourra augmenter
facilement le nombre de ces traductions.
Cet article eft fuivi de quatre-vingtanze
Epigrammes imitées de Martial ,
D vj
So MERCURE DE FRANCE.
célébre Dom Vincent le Thuillier , pri
rent foin de veiller fur fa conduite & fur
fes études , ils lui donnerent dès marques
fingulieres d'eftime & de confiance . Ces
attentions étoient un peu intéreffées , ils
avoient deffein de s'attacher un fujet qui
annonçoit tant de mérite ; cet emprcffement
fait également l'éloge de ces Peres
& du jeune éleve. Il parut flatté d'avoir
été fouhaité dans une Compagnie recommandable
par la piété & par l'érudition ,
mais il crut que fa liberté étoit un bien
trop précieux pour en faire un facrifice irrévocable
. Il revint en Bretagne en 1720,
& il fe fit recevoir Avocat. Son début au
Barreau lui mérita les applaudiffemens de
fes Confreres , & il ne tarda pas à fe faire
cette grande réputation , dont il a joui
jufqu'à fa mort. Après avoir plaidé pendant
quelques années , les infirmités qui
l'ont afliégé prefque toute fa vie , l'obligerent
de fe borner aux fonctions du Cabinet.
On venoit de toutes parts le confulter
, & fon avis avoit prefque toujours
cette autorité fouveraine que donne la
fupériorité des connoiffances . La Ville de
Saint-Malo ayant formé il y a quelques
années , le projet ambitieux d'un Port
franc , la Ville de Nantes , à qui ces vues
n'étoient pas moins funeftes qu'aux au
ད
81
MARS. 1753.
tres Ports du Royaume , jetta les yeux
fur M. Bertrand pour fa défenſe. Il eût
été difficile de choisir un Citoyen plus
zéié & plus capable ; la caufe fut traitée
avec cette netteté , cette élegance &
cette précifion qui n'appartiennent qu'aux
Maîtres de l'Art. Le Comte de Maurepas
dont le témoignage en matiere de Littérature
n'eſt pas moins refpectable qu'en
toute autre , loua hautement le Mémoire
de Nantes. Feu M. le Chancelier le lut
auffi , & il en fut li fatisfait qu'il fit propofer
à l'Auteur de s'attacher à lui à des
conditions fort avantageufes. Comme
l'ambition n'entra jamais dans fon ame ,
il remercia M. Dagueffeau , & il fit valoir
avec empreffement le prétexte heureux
que lui fourniffoit la foibleffe de fa fanté.
La vie privée lui paroiffoit préférable à
tout l'éclat du monde ; cependant la fortune
étoit au-deffous du médiocre , & il
ne penfa jamais aux richefles. Son défintéreffement
alloit fi loin , qu'il regardoit
comme un défagrément de fon état d'être
obligé de recevoir les honoraires qui lui
étoient fi légitimement dûs.
Sa fanté s'affoiblit fur la fin de fa vie
au point qu'il a paffé dans fon lit la plus
grande partie de ſes dix à douze dernie-
Fes années. Travaillé par des fueurs con-
Dv
$ 2 MERCURE DE FRANCE.
tinuelles , condamné à ne prendre d'autres
nourritures que le lait , & ce qui lai
paroiffoit beaucoup plus rude , ne pouvant
ni écrire ni lire , il n'eût pas réfifté longtems
à un état fi trifte , fans les reflources.
qu'il trouva dans les Belles- Lettres , &
dans un fond de gayeté qui ne le quitta
jamais , parce qu'il le devoit à la beauté
de fon ame.
Quoiqu'il fe fût principalement appli
qué à ce qui pouvoit intéreffer fa Profeffion
, il fut fenfible anx charmes de la
Poëfie , & il s'exerça dans ce genre avec
fuccès. Comme il fçavoit par coeur une
bonne partie des Auteurs Claffiques , &
furtout Horace , il s'amufoit à traduire les
Odes de ce grand Poëte en vers François ,
pendant que les fueurs ne lui laifoient
aucune liberté dans fon lit; il en a paru
plufieurs de fa façon dans les ouvrages
périodiques qui ont été bien- reçus du Public.
Il a imité auffi plufieurs Epigrammes
de Martial , & il a fait plufieurs autres
ouvrages de Poëfie. Enfin en 1749 , cédant
aux inftances de fes amis , il fit imprimer
à Nantes , fous le titre de Leyde ,
an petit volume , intitulé : Poëfies diverfes
, avec cette devife , Longè folatia morbi,
Ce Recueil eft eftimable à bien des égards,
& l'on ne fçauroit affez s'étonner que
MAR S. 1753. 83
l'Auteur ait pû travailler les piéces qui le
compofent , accablé par des fueurs , & par
des expectorations fatigantes & continuelles
. Comme les ouvrages qui s'impriment
en Province ont le défagrément de n'être
guéres répandus dans la Capitale , il ne
fera peut être pas hors de propos de don.
ner ici quelque détail fur celui ci.
L'Auteur débute par une petite Préface
en vers que nous allons copier , pour faire
connoître fa maniere & fa modestie .
Dans un trifte loifir , à moi même livré,
J'allois périr d'ennui ; lorfque la Poëfe
M'offrit un reméde affûré/
Contre ce poifon de la vie ;
Heureux , fi ces vers au Lecteur
Ne donnent point la maladie ,
Dont ils ont fçu guérir l'Auteur.
La premiere piéce da recueil eft une
Ode , intitulée l'Ingratitude , mere de
Impiété , adreffée à l'Académie d'Angers ,
à laquelle l'Auteur venoit d'êrre affocié.
On trouve enfuite quatre Odes d'Horace
en vers François , parmi lesquelles eft la
fameufe Epode , Beatus ille , &c. Dans.
ane nouvelle édition on pourra augmenter
facilement le nombre de ces traduc
tions .Cet article eft fuivi de quatre-vingtanze
Epigrammes imitées de Martial ,
D vi
84 MERCURE DE FRANCE.
d'une de Catulle , d'une de Buchanam ,
de cinq de Sangenefius , de fix d'Owen.
Voici la premiere de Martial.
Lecteur , fi vous trouvez ici
Du bon , du mauvais , du paffable ,
Vous êtes un juge équitable ;
Et l'Auteur vous dit grand merci ;
Mais quelqu'un s'écrie : Ah ! fi ;
Tout le recueil eft déteftable ,
L'Auteur dit qu'il en a menti.
Après ces imitateurs , il y a vingt
deux Epigrammes de la façon de l'Auteur.
On trouve enfuite un petit Conte , tiré
du Decameron de Bocace , qui eft tout-àfait
fur le bon ton. Perfonne n'étoit plus
capable de remplacer la Fontaine que no
tre Auteur ; il fembloit en avoir faifi les
tours , la fineffe & la naïveté , mais il
n'étoit pas hommè à s'abandonner à un
genre qui ne réuffit guére qu'aux dépens
des moeurs ; il lui en échappa à la vérité ,
quelqu'un dans fa jeuneffe , mais il eut
la fageffe de ne les point donner à l'impreffion
, & cette retenue eft d'autant plus
louable , que ces piéces font achevées , fi
on fait abftraction du genre. Cependant
des amis , peut-être un peu trop faciles à
s'allarmer , le blâmerent d'avoir publié le
Conte dont nous avons parlé. Il n'en fal
MARS. 1753. 85
pas davantage pour qu'il fe crût coupable
, & pour faire connoître le repentir
incere qu'il en avoit ; il publia une imitation
du Miferere , dans laquelle on reconnoît
la douceur de fon caractere , &.
le langage d'un coeur vraiement pénitent.
La derniere piéce Françoife de ce recueil
, eft un remerciement à M. des Forges-
Maillard , qui pour faire l'éloge de
l'Auteur qui étoit réduit au lait , lui avoie
retracé le portrait qu'Homere fait des
Galactophages.
Cette pièce eft fuivie d'une Traduction.
en vers Saphiques de la Chanfon de
Rouffeau , Jortez de vos retraites , &c.
& de quatre Fables de la Fontaine mifes envers
lambes .
La pureté , la douceur & l'élégance caractérisent
tous les morceaux de ce recueil
. Les piéces Latines font excellentes .
Phedre qui a fervi de modéle , auroit pûr
les avouer. L'Auteur a enrichi fon recueil
déja fi précieux , de trois piéces de font
ami . M. Chevair , Auditeur Honoraire
de la Chambre des Comptes de Bretagne,
homme également recommandable par
les Belles-Lettres & par la vertu. La premiere
eft une Infeription latine pour Piffe
Feydean de Nantes , digne de Santeuil &
86 MERCURE DE FRANCE.
de Sannazar ; elle eft fi belle qu'on nei
peut réfifter au plaifir de la copier ici .
Languebat Ligeris vafte diffufus in alvo ,
Pauper aqua , afpectu ingratus : ſed provida curae
Mens brovii : extemplò contractuspulchrior undes
Volvit & invifa cumulis miratur arena
Celfafuperbarum fuccedere tecta domorum.
La feconde eft une Traduction Latine
de l'Eglogue de Rouffeau. Ce grand Poëte
en fut extrêmement fatisfait . On y trouve
par tout des traits de maître. Voici un
morceau qui eft un chef- d'oeuvre .
Sed tu tantorum præceptis ipsè beatus
Paftorum , noftras , memini , modulatibus aures.
Mulcebas olim , calamo cum pulfus hianti
Carmina divideret digitis moderantibus aër.
La troifiéme eft une Traduction en vers
François , d'une Ode d'Horace.
Les infirmités de M. Bertrand devinrent
fi confidérables au commencement
de cette année , qu'il s'apperçut bientôt
qu'il y fuccomberoit. Comme il avoit un
grand fond de Religion , il fe prépara ai
fément à attendre la mort. Il continua de
voir fes amis comme auparavant . Tantôt
il les entretenoit de fes fautes , & il jugeoit
les plus legeres , avec autant de févérité
qu'il avoit d'indulgence pour cet
MARS, 1753. 8.7
les des autres. Tantôt il leur parloit de-
Littérature avec fon goût & fon aifance
ordinaire. On admiroir à la fois fa piété
la facilité de fon efprit , & la tranquilité
de fon ame. C'eft dans cet état que la
mort l'arracha à fa famille & à fes amis.
le 15 Juillet de cette année , âgé de quarante-
neuf ans huir mois quinze jours .
C'eſt une véritable perte pour le Barreau
pour les Belles- Lettres & pour notre Ville.
Pour faire connoître combien cet illuftre
Citoyen a été regretté , il fuffira de dire
que plufieurs perfonnes avoient projetté
de lui faire faire un Service folemnel avec
une Oraifon funébre. Ce projet a été
pouffé fort loin ,, & il auroit eû fon exécution
, fi on n'avoit pas confidéré enfuite
que tout cet éclat répugnoit à la grande
modeftie du défunt . On fe propofe de
réduire la cérémonie à une moindre pompe.
Après un Service fort fimple , on réïtéra
l'Oraifon funébre en forme d'éloge
académique dans une Sale particuliere.
Ce morceau intéreffera doublement par
la matiere du difcours , & par l'habileté
de celui qui l'a traitée . C'eft le R. P. Dominique
de l'Euvreüil , ancien Commiffaire
des Recollets , qui également rempli
de ſcience & de vertu , fçait encore affortir
les agrémens de la belle Littérature
$ 8 MERCURE DE FRANCE.
avec les fatigues de fon état. M. Chevair
dont nous avons déja parlé , a élevé à la
· mémoire de l'illuftre défunt un- monument
bien honorable pour l'un & pour l'autre,
C'eft une épitaphe en ftyle lapidaire , &
nous ne croyons pas pouvoir mieux finir
cette notice qu'en la copiant ici.
HIC. JACET
S. Francifcus, Bertrand Nannetaus
in fuprema. Aremoricorum. Curiâ Patronus.
Marefcallorum Jurifdictionis Procurator.
Regius.
Regia. Scientiarum, &, humaniorum Litterarum.
Academie Andegavenfis Socins.
Mortuus, eft.
Jdib. Julii, anno. 1752.
atatis, fue. 49.
menfes octo. dies 15.
hac .
O.
dignus, qui. longiore . vita.frueretur.
Tum, ob.fua. in. Remp. Litterarum merita.
quam, in, urbe, bac, Nannetenfi.
mirificè, ornabat . augebat.
tum.focietatis . civilis . gratiâ.
cni . Confiliis , & calamo .fuo .
ficut . religiofiffima . probitatis . exemplo .
egregiè inferviebat .
•
&.fi .fatis . fibi , &fame ,fue . vixit.
ob , luculenta , qua pofteris reliquit .
MARS. 17530 $9
ingenii . fui , monumenta .
in. ore . hominum . femper . futurus .
qua . patientiâ . vitam . morbofam , tulit .
quâ.pietate mortem , immaturam accepit.
meliorem , in coelo . fibi , vitam . comparavit .
El . benè , precare , quifquis , legis .
& virtutes . efus . imitare .
P. C.
Amici . ejus . chariſſimi . & . uxor
amantiffima , moerentes .
XXXXXXXXXXXXXXX
EPITRE
Dod
A M. Titon du Tillet.
Où nous vient , cher Titon , ce defir una
nime ,
Ce vifempreffement , cette ardeur légitime
Qui nous fait afpirer à d'illuſtres renoms ,
Et nous porte à vouloir éternifer nos noms ?
D'où naît ee noble feu , cette puiffante flâme ,
Dont la force jamais ne s'éteint dans notre ame &
Conduit par fa clarté , le Héros aux combats
' our s'immortalifer affronte le trépas ;
.e Poëte pouffé d'une divine audace ,
Monte près de Virgile au fommet du Parnaffe ;
Avocat à travers un pénible chemin ,
e plaît à protéger la veuve & l'orphelin ..
'eſpoir d'un nom fameux enfante des merveilles
eft la fource & le but de nos heureufes veilles ,
go MERCURE DE FRANCE.
Toi-même , cher Titon , guidé par ce flambeau ;
Tu fçûs nous préſenter un chef- d'oeuvre nouveau
Ton Parnafle François , sûr garant de ta gloire ,
Te place pour jamais au Temple de Mémoire ;
Ton nom fera cheri de la poftériré ,
Voilà le vrai chemin de l'immortalité .
Par ce brillant afpe&t l'équitable Nature ,
De nos jours limités prolonge la meſure;
Ou plutôt , à nos voeux donnant un fort plus bea
Nous fait- elle furvivre au- delà du tombeau.
Notre ame déformais libre de la matière ,
Se verra fans nuage & vivre toute entiere ?
Enveloppée alors de gloire & de vertus ,
Sa lumiere croîtra pour ne s'éteindre plus.
Le mérite vivant , pourfuivi par l'envie ,
En triomphe toujours au fortir de la vie ;
Et fans cefse ici- bas hai , perfécuté ,
N'a derepos qu'au fein de l'immortalité.
Tel au fond des forêts un chêne vénérable ,
Préfente aux ouragans fa tête inébranlable ;
Sans relâche agité par les vents furieux , •
Il brave leur courroux , s'élance vers les Cieux.
Oui , Titon , s'élevant au - deffus du vulgaire ,、
On s'attire bientôt fon injufte colere ;
On eft l'heureux objet de ſes cris impuiffans ,
Et l'on voit s'irriter mille infectes rampans.
Hé! n'ont-ils pas voulu dans leur fombre malke
Renverser de tes mains le fuperbe édifice ?
Tu te vois au - deffus de leurs lâches efforts ,
MARS. 1753. 91
Car les coeurs généreux font enfin les plus forts.
O fublimes mortels , d'une ame courageufe ,
Sçachez voguer au ſein d'une mer orageufe ;
Le Port vous est ouvert , fçachez-y parvenir ;
Supportez le préfent , contemplez l'avenir :
A vos ardens efforts plus les vents font contraires,
Plus grande cft votre gloire & vos courfes profe
péres ;
On s'endort aifément fur le calme des flots
La tempête fait voir tout l'art des matelots.
De l'infolent Pradon Paudace téméraire ,
Entraîne quelque tems un aveugle parterre ;
Mais Racine bientôt par fes accens vainqueurs
Sous la loi du génie enchaîne tous les coeurs :
Son triomphe dès - lors éclate davantage ;
a fplendeur tout- à coup diffipe ce nuage :
I auroit eufans doute un fort moins glorieux ,
'il ne s'étoit jamais ſuſcité d'envieux.
O mortels malheureux , qui jouet de l'envie ,
lourrifsez dans vos coeurs cette noire furie ;
e ce monftre odieux trop fidéles fuppôts ,
oyez quel eft le fruit de vos honteux complots. }
ous penfez opprimer par d'indignes outrages ,
eux qui mériteroient votre encens , vos hommages
;
a grand coeur vous méprife , & l'effort de vos
.
coups
Frop foible contre lui rejaillit contre vous ;
è vos propres fureurs vous êtes les victimesg
2 MERCURE DE FRANCE:
Vous ne pouvez l'atteindre en fes efsors fublimes ;
Il ne vous laisse voir ni foible , ni défaut ;
Voulant le rabbaifser , vous l'élevez plus haut,
Telle eft de l'envieux la barbare injuftice :
La richesse d'autrui lui devient un fupplice ;
Furieux il voudroit à force d'attentats
Etouffer les vertus , les talens qu'il n'a pas.
Les afsants violens de fa jaloufe rage
Nous font chercher un port éloigné de l'orage ;
Nous le trouvons enfin ce port tant ſouhaité ,
Le jour que nous volons à l'immortalité.
L'affreufe envie alors voit finir fon empire;
Nous mourons pour remaître ‚ à jamais elle expir
D'une telle Mégére implacable ennemi ,
Cher Titon , dans nos coeurs ton regne eſt afferm
Ton efprit bienfaifant , & ton coeur magnanime,
Seront le digne objet d'une éternelle eftime ;
Nos voeux t'éleveront au rang des immortels :
A de moindres vertus on drefse des Autels.
Les Poëtes guidés par leur reconnoifsance,
Te feront déformais l'Apollon de la France.
Hélas ! que ne peux-tu , pour combler nos foub
Jouir d'un fort fi beau fans nous quitter jamais
Du moins qu'en ta faveur le deftin moins févér
Daigne étendre pour toi notre courſe ordinaire
Oui , fois long-tems mortel , plein de gloire
yeux ;'
Hé, n'oft- on point assez immortel dans les Cien
L. Sancy,
MARS. 1753 .
93
LA DEFFENSE D'IRIS.
E Ntre vous & le Dieu d'Amour ,
Coridon trouvoit l'autre jour ,
Une parfaite reffemblance ;
ris , je pris votre deffenfe ,
At lui montrai la différence
Que l'on apperçoit à l'inſtant
ntre yous & ce jeune enfant.
Quand ce petit Dieu de Cythere ,
ui dis-je , veut ſoumettre un coeur ,
our lui c'eft une grande affaire ,
s'en va confulter fa mere ,
oute fon lle eft en rumeur ;
4
?
fait un bruit épouvantable ,
prend fon carquois redoutable ,
choifit parmi tous les traits
elui dont la pointe cruelle
urra par fa trempe mortelle
feconder dans les projets ;
part , il revient , il s'arrête,
craint , il s'émeut , il tempête ....
ridon ! peux- tu comparer
Dieu d'amour avec ma belle ,
94 MERCURE DE FRANCE.
Pour triompher d'un coeur rebelle
Mon Iris n'a qu'à ſe montrer.
7. De la Cité. Genève.
QUATRAIN à Mlle T. , abfente d'une
compagnie où étoit l'Auteur.
Je pense à vous , belle Glycère ,
Parmi les graces & les ris ;
Quelqu'un en feroit-il furpris ?
Les enfans rappellent la mere.
Par le même.
Le mot de la premiere Enigme du Mercure
de Fevrier eft l'Ambition. Celui de
la feconde eft le Fourreur. Celui du Logogriphe
et émulation ; dans lequel on
trouve mule , Milan , Matines , matin
amen , tonneau , Leon , timon , ut , mi , la ,
Teno , taon , moule , lion , alun , iſle , âne ,
Latin , Talion , ame , miel , Loi , lime , ami ,
aumone , Milton , Milon , Moine , Latium ,
& mât.
MAR S.
17530 195
ENIGM E.
★ Ujourd'hui , Lecteur , je te fers ,
Et quelque tems après je deviens inutile :
Pour me connoître il eft une route facile ;
Sur mon corps eft décrit l'ordre de l'Univers ;
Le Soleil est mon pere , & j'en marque la courfe ,
Je parois en tous lieux du Midi jufqu'à l'Ourſe ,
J'annonce le travail , j'annonce le repos ,
Je rappelle fouvent les hauts faits des Heros :
Dans ma forme changeant comme un autre Prothée
:
Mon regne cependant eft de peu de durée .
P. L. M.
D
LOGO GRIP H E.
Ans la focieté , j'établis mon commerce.
Quand quelqu'un très-difcret , fçait me mettre à
profit ,
Un bon mot , cher Lecteur , fouvent m'y rénffit.
Mais fi quelque efprit, lourd par hafard me traverle
C'est un des vains frondeurs dont la focieté
De honte & de mépris , fçait couvrir la fierté.
96 MERCURE DE FRANCE.
Ces traits font fuffifans , mais pour mieux me cons
noître ,
Je t'offrirai d'abord celui qui me fait naître ,
Certain petit vaiffeau qu'à table on voit fervir ,
Deux endroits qu'en Hyver on garde avec plaifir ,
Un gibier fort commun une ville de France,
"
Ce qui le plus fouvent nous porte à la clémence ,
Un Juge qui livra par pur refpect humain
A des peuples cruels leur maître Souverain ;
Une rare beauté dans Corinthe connue ,
Un aliment très bon & qui plaît à la vûe ,
Ce qu'un chacun recherche avec empreffement ,
Un Saint Pete prêcheur , un fruit › un élément ,
L'oiſeau le plus voleur & quelqu'autre de proye ;
Ce Prince qui caufa la deftruction de Troye ,
Le tribut qu'un Seigneur exige d'un Vaſſal ,
Un Hiftorien fameux , un arbre , un animal ,
Ce qui n'eft pas commun & dont chacun ſe pique,
Deux fortes de métaux , trois notes de Mufique ,
La femme de Jacob , un Empereur Romain,
Un Pays très -fertile , un Royaume voiſin ,
DeuxAeuves très -connus qui fortant de leurs cou
ches ,
Vomiffent nuit & jour par tant diverſes bouches
L'orgueil de leurs grands flots dans le fein écu
meux
Où mille vont fe perdre & s'abimer comme
eux ,
Cc
MARS.
1753. 97
Ce feu dont quelquefois à peine on eſt le maître ,
Ce qui n'éxifte pas & qui ne fçauroit être ,
Ce qu'un fexe charmant veut toujours déguiſer.
Finiffons , cher Le&eur , je pourrois t'ennuyer ,
Car il est bien douteux qu'un effai réuffiffe .
Je ne dis plus qu'un mot , une belle faifon .
Reconnois-moi , Lecteur , à ce nouvel indice ,
Cherche les douze pieds qui compoflent mon nom
Guarlaneg.
AUTR E.
Fruit de
l'imagination ,
Aux plaiſirs je dois ma naiſſance ,
Le déffaut d'occupation ,
Souvent même la paffion
Contribue à mon exiſtence.
J'ai des freres fans nombre , & fuis en vogue en
: France ,
On trouve en moi , Lecteur , certains appas :
Dailleurs je me plais aux débats ,
Et ne fçais amafer gens de ma connoiffance ,
Que par un genre de combats ,
Où ſouvent tel triomphe & ſe moque tout bas ,
D'un vaincu qui fe plaint & fonge à la vengeance ,
Qui peut bien le moins qu'il y penſe ,
Se trouver dans le même cas .
E
98 MERCURE DEFRANCE,
Eh bien , à ces traits de lumiere ,
Lecteur , ne me connois - tu pas ?
Je vais mieux me montrer ,
riere ,
fuis-moi dans la cat-
Sois attentif: fur- tout prends garde à ma derniere,
Peut-être tu m'y trouveras .
Vois d'abord quatre Chefs , vois fix fois huit fol
dats ,
Dont quatre toujours inutiles ,
Souvent des chefs les plus habiles ,
Font le principal embarras.
Vois chez moi briller la fcience ,
Du hazard connois la puiffance.
Lecteur , ce n'eft pas encor tout
Un champion tiré du ſein de la canaille ,
Parmi les combattans tient toujours le haut bout ;
Il eft l'ame de la battaille :
Tel le garde à regret , tel le pourfait par tout ;
Un autre à l'éviter travaille .
Reçois encor, Lecteur , un éclairciffement
Par où ma nature s'explique.
Quoique fait pour l'amuſement ,
Souvent j'embarafle & je pique
Tel fe donne pour pacifique ,
Pour qui je fuis pièrre d'achoppement
Dans une occafion de critique .
Tu m'apperçois , Lecteur , peut- être encor que
non ?
MAR S.
99 1753.
A ce cas , je veux bien par ma combinaiſon
Te procurer ma connoiffance.
Sept lettres forment mon effence :
Dabord tu trouveras dans moi
Ce que tout arbre porte en foi.
Une note de Mufique ,
Un ouvrage où fouvent plus d'un mortel s'appli
que ,
Od pourtant l'efprit à feul droit de réuſſir .
Ce qui fit prendre Troye & ce qu'étoit Ulyffe.
Ce que le Créateur veut être avec juftice ,
Pourfuis , tu verras un plaifir
Dont je fais moi- même partie.
Ja lieu dont l'on permet l'entrée & la fortie ,
Ou pour mieux m'exqliquer , l'entre -deux des
maiſons.
Ce que font un bouffon , un fou , la Comédie.
Ce qu'on fait quand on dort , ou bien en maladie
e mot Latin des lieux qui portent les moiffons ,
Et celui d'une des Saifons ,
'n Royaume en Afrique , une Ville en Provence
,
ne autre dans l'Afie autrefois d'importance ,
Le bien le plus chéri de tout le genre humain ,
ue fouvent le Héros facrifie à la gloire,
Ce que dit Perrete à Grégoire
Quand il a la bouteille en main,
Ua mot très -refpectable en France ,
E ij
100 MERCURE DE FRANCE:
Qu'on prononce avec revérence ,
Ce qu'on voit faire à l'homme , au cheval , àl'oeuf
frais ,
Et que le chien ne fit jamais ,
Un légume bon en potage ,
Ce qu'on aime à voir quand on nage ;
Le plus grand ennemi de la profperité ,
Un corps connu par ſa fragilité ,
Quife forme en fortant des flammes ;
Et le nom de celle des femmes ,
Qui fit le plus de mal à fa pofterité.
J'ajouterors ; Lecteur , ce qu'eft pour l'ordinaire
A la Cour de Venus un feptuagenaire ;
Mais c'eft trop babiller , finiflons , car enfin
Je t'ennuye , & je ſuis au bout de mon latin.
Par M. G. A. D. D.
MARS. 1753. 101
WR WAREN &
NOUVELLES LITTERAIRES.
Araires &politiques de l'Europe , de-
NECDOTES Hiftoriques , Milipuis
l'élévation de Charles Quint au Trône
de l'Empire jufqu'au Traité d'Aix - la-
Chapelle en 1748. Par M. l'Abbé Raynal ,
de l'Academie des Sciences & Belles Lettres
de Pruffe. A Amfterdam & fe trouve
à Paris , chez Durand , rue S. Jacques ,
au Griffon , 1753. in- 8 ° . vol. 2 .
Le Public ne s'attend pas que je l'entretienne
de mon Ouvrage : en rapporter
le titre eft tout ce que je me crois permis.
DICTIONNAIRE Anatomique fuivi
d'une Bibliotheque Anatomique , &
Phyfiologique. Par M. Tarin , Médecin.
A Paris , chez Briajon , rue S. Jacques ,
1753. in 4°. vol . 1 .
Voici deux morceaux détachés d'un Ouvrage
dont le premier Volume va paroître
inceffamment ; l'un eft une explication
des termes les plus ufités en Anatomie ,
& l'autre une Bibliothéque des traités en
ce genre. Ces préliminaires font fi méthodiques
, fi ferrés , & à ce que difent
E iij
102 MERCUREDE FRANCE.
1
les Connoiffeurs , fi exacts qu'on doit at
tendre l'Ouvrage entier avec impatience.
NOUVEL abregé Chronologique de
l'Hiftoire des Empereurs. Par M. Richer.
A Paris , chez David , le jeune , Quai
des Auguftins ; 1733. in 8° . vol. 1 .
Cet Ouvrage que je préfente au Pu-
» blic , dit l'Auteur , eft un abregé chro-
39 nologique & hiftorique des Empereuts
depuis Jules Cefar jufqu'à Theodoſe le
» Grand. Le fecond Volume finira les
Empereurs Romains . L'on donnera audi
l'Histoire des Empereurs d'Allemagne
» jufqu'à celui qui regne actuellement.
J'ai fixé le plus que j'ai pû , la date de
» la naiffance de chaque Empereur , celle
» de fon elévation à l'Empire , & celle
» de la mort. J'ai fait connoître au com·
mencement de fon Regne , fa familie&
» fon origine , & à la fin j'ai tracé en pes
» de mots , fon portrait & fon caractere,
» Sur une page font les faits mémorables ,
» & fur la page oppofee on trouve un
abrégé de la vie des femmes & enfans
» de chaque Empereur , des Princes contemporains
, un portrait des grands hommes
, & un abrégé de la vie des Sca
» vans & illuftres avec une notice de leus
03
Quvrages. Cet ordre eft. interrompui
MARS. 1753. 103
la divifion de l'Empire . D'un côté j'ai
» mis l'Empire d'Occident , & les femmes ,
» enfans , Princes contemporains , Sca-
» vans & illuftres font à la fin des Regnes .
Ce plan qui eft fort fage , eft éxécuté
avec ordre , avec précifion , & avec choix .
Pour mettre nos Lecteurs en état de jus
ger du ftile de l'Auteur , nous allons copier
le portrait dé Tibere .
Tibere étoit un des plus grands génies
qui ait paru mais il avoit le coeur dépravé.
Compofé de vertus & de vices , il
étoit courageux , prudent & actif ; enfin
ce qu'on appelle un grand Capitaine
cruel , méfiant , de moeurs diffolues. Parvenu
à la fuprême puiffance , il ne regla
fa conduite que fur la politique la plus
déliée , qu'il poulla même fouvent à l'exses.
Voyant que le Senat lui étoit entierement
foumis , il ôta au peuple ce refte
d'autorité qu'Augufte lui avoit laiffée . Sa
défiance lui fit entretenir la paix dans l'Etat
, craignant toujours que ceux auxquels
il confieroit les forces de l'Empire , ne
s'en ferviffent contre lui-même. Il ne pardonnoit
jamais une faute qui l'intereffoit ;
il fuffifoit d'être foupçonné pour être cou-..
pable , & d'être accufé pour être condamné.
Il aimoit mieux faire périr un innocent
que de laiffer un criminel impuni.
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
Il eut honte à la fin de rester à Rome où
zout lui retraçoit fes crimes , où chaque
famille lui reprochoit la mort de fon chef,
où chaque Ordre pleuroit le meurtre de
fes plus illuftres membres : il fe retira dans
l'ifle de Caprée , où fans difcontinuer fès
crimes , il fe livra aux plus infâmes dèbauches.
Il pouffoit l'avarice jufqu'à refufer
aux pauvres les befoins les plus ef
fentiels de la vie. Il fuffifoit d'être fon
parent , pour être criminel. On ne fçait
quel étoit le motif qui lui faifoit chercher
la destruction de fes proches. Ne feroit- ce
point aller trop loin de croire que par un
excès de cruauté , il vouloit faire oublier
fes crimes , en ne laiffant de fa famille
que le feul Caligula qui pût lui fuccéder.
PIECES fugitives de M. S ***, un
volume in- 12 qui fe trouve chez Durand ,
a Paris , rue S. Jacques ; 1753 .
Ce Recueil dans lequel on trouve des
Poëfies de tous les genres , que nos agréa
bles Poëtes ne rougiroient point d'avoir
faires , eft réellement de M. Sedaine ,
Maître Maçon , très - habile dans fa profeflion
. Il y a du feu , de l'efprit , du ſtile
, du naturel ; & ce qui eft plus furprenant
, de l'elégance & de la correction
dans prefque toutes les Pieces qui le comMARS.
1753.
109
polent. Nous apporterons en preuve de
notre jugement , la Piece même que l'Auteur
nous reproche d'avoir défigurée autrefois
dans le Mercure.
DISCOURS EN VERS .
A mon habit.
AH ! mon habit , que je vous remercie ,
Que je valús hier , grace à votre valeur !
Je meconnois ; & plus je m'apprécie ,
Plus j'entrevois qu'il faut que mon Tailleur
Par une fecrette magie ,
Ait caché dans vos plis un Taliſman vainqueur,
Capable de gagner & l'efprit & le coeur.
Dans ce cercle nombreux de bonne compagnie
Quels honneurs je reçus ! quels égards ! quel accueil
!
Auprès de ma maîtreffe & dans un grand fauteuil
Je ne vis que des yeux toujours prêts à fourire ,
J'eus le droit de parler & parler fans rien dire ,
Cette femme à grands falbalas
Me confulta fur l'air de fon vifage :
Un blondin fur un mot d'uſage ;
Un Robin fur des Operas ;
T
Ce que je décidai fut le nec plus ultra.
On applaudit à tout , j'avois tant de génie t
Ah ! mon habit , que je vous remercia 2
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
C'est vous qui me valez cela.
De complimens bons pour une maîtreffe ,.
Un petit maître m'accabla ,
Et pour m'exprimer fa tendreffe ,
Dans les propos guindés me dit tout Angola.
Ce poupart à fimple tonfure ,
Qui ne fonge qu'à vivre , & ne vit que pour foi,
Oublia quelque tems fon rabat , fa figure ,
Pour ne s'occuper que de moi..
Ce Marquis autrefois mon ami de Collége ,
Me reconnut enfin , & du premier coup d'oeil
11 m'accabla par privilege ;.
Un tendre embraffement qu'approuvoit fon or
gueil ,,
Ce qu'une liaiſon.dès l'enfance établie ,
Ma probité , des moeurs que rien ne déregla ,,
N'euffent obtenu de ma vie ,
Votre afpect feul me l'attira .
Ah ! mon habit , que je vous remercie
C'est vous qui me valez cela .
Mais ma ſurpriſe fut extrême ,
Je m'apperç sque fur moi-même
Le charme fans doute opéroit.
J'entrois jadis d'un air difcret.;.
Enfuite fufpendu fur le bord de ma chaiſe ,
Pécoutois en filence , & ne me permettois.
Le moindre.fi , le moindre mais ,
¿Avec moi tout le monde étoit fort à ſon aiſe;
MARS. 1753. 107
Et moi je ne l'étois jamais ;
Un rien auroit pû me confondre ,
Un regard , tout m'étoit fatal ;
Je ne parlois que pour répondre ,
Je parlois bas , je parlois mal .
Un fot Provincial arrivé par le Coche
Eût été moins que moi tourmenté dans fa peau ; :
Je me mouchois prefqu'au bord de ma poche ;
J'éternuois dans mon chapeau.
On pouvoit me priver fans aucune indécence :
De ce falut que l'ufage introduit ,
Il n'en coûtoit de révérence
Qu'à quelqu'un trompé par le bruit.
Mais à préfent , mon cher habit ,
Tout eft de mon reffort , les airs , la ſuffiſance ;;
Et ces tons décidés qu'on prend pour de l'aifance
Deviennent mes tons favoris .
Eft- ce ma faute , à moi , puifqu'ils font applaudis
?
Dieu , quel bonheur pour moi , pour cette étoffe;.
De ne point habiter ce Pays limitrophe
Des conquêtes de notre Roi !
Dans la Hollande il eſt une autre Loi ,
En vain j'etalerois ce galon qu'on renomme ,
En vain j'exalterois fa valeur , fon débit :-
Ici l'habit fait valoir l'homme ;
Là l'homme fait valoir l'habit.
Mais chez nous ( peuple aimable ) , où les gra
ces , l'efprit ,
E vj.
108 MERCURE DE FRANCE.
Brillent à préfent dans leur force , i
L'arbre n'eft point jugé fur fes Acurs ou fon fruit ,
On le juge fur fon écorce.
DICTIONNAIRE univerfel de Mathématique
& de Phyfique , où l'on traite
de l'origine , du progrès de ces deux
Sciences & des Arts qui en dépendent , &
des diverfes révolutions qui leur font ar
rivées jufqu'à notre tems ; avec l'expofition
de leurs principes & l'analyfe des
fentimens des plus célébres Auteurs fur
chaque matiere. Par M. Saverien , de la
Societé Royale de Lyon , & c. deux Volumes
, grand in- 4°. ; enrichis de cent une
Planches. A Paris , chez Jacques Rollin ,
Quai des Auguftins ; & Charles-Antoine
Jombert , rue Dauphine , 1753 .
Nous avons fait affez connoître toute
l'economie de ce grand Ouvrage , lorf
que nous avons rendu compte du Plan
qui en fut publié il y a quelques mois.
On peut
fe rappeller que l'Auteur a confidéré
les Mathématiques fous trois points
de vue , que fourniffent naturellement les
facultés de l'entendement humain , l'ima.
gination , l'ufage des fens & le raifonnement.
Les Mathématiques pures font les
fruits de l'imagination ; la Phyfique celui
de l'ufage des fens , & les fciences Phy
MARS. 1753. 100
fico-mathématiques appartiennent au raifonnement
, c'est - à- dire , à l'art de la comparaifon.
Ceci eft rappellé dans le Difcours
préliminaire qui eft à la tête de ce
Dictionnaire. Ce font les trois branches
de l'arbre de Mathématique dont les rameaux
font les articles qui le compofent.
Le titre fait voir de quelle maniere ces
articles font remplis. On trouve ici l'Hiftoire
, la théorie , la pratique & les ufages
des matieres qui en font l'objet : &
cet objet eft pour les Mathématiques pures
, l'Arithmétique qu'on foudivife en
Arithmétique commune , fexagefimale, dé
cimale , des infinis , tetractique , binaire
, &c. l'Algebre , l'Analyfe appliquée
aux jeux de hazard , à l'art des combinaifons
, aux calculs de probabilité , &c. les
caculs différentiels , & intégral , la méthode
des fluxions , & c . la Géometrie ,
l'Arpentage , la Géodefie , le Toifé , le
Nivellement , &c. pour la Phyfique exprimentale
, les expériences fur l'aimant
Î'Electricité , la congélation , la coheſion
le feu , les fermentations , le froid , l'eau ,
l'air , les couleurs , &c. pour la Phyfique
fyftèmatique , les différens fyftèmes ,
Aftronomique , Phyfique & Philofophique
de Thalès , d'Anaxagore , d'Héraclite,
Epicure , de Gaffendi , d'Ariftote , de
3.
IPO MERCURE DE FRANCE.
Prolomée , de Copernic , & c. de Newton,
de Leibnitz , des Bernoulli , de Demairan
, &c. & enfin l'objet des Mathémati
ques mixtes , eft l'Optique , la Dioptri
que , la perfpective , l'acoustique , &c.
A l'égard des Arts , M. Saverien traite de
la Chronolocie, de l'Architecture civile &
Militaire , de l'Artillerie , de la Musique
& de l'Horlogerie . Nous ne parlons pas
de la Phyfique occulte , c'est- à - dire , de
la Chiromancie , de l'Aftrologie , de la
Palingerefie , de la baguette divinatoire ,
& c . dont l'Auteur dévoile les illufions.
Tout cela eft trop vafte pour pouvoir être
renfermé même dans plufieurs extraits &
nos bornes font encore plus limitées . Nous
nous contenterons donc d'affurer qu'il
n'y a point d'article qui ne foit une dif
fertation traitée avec beaucoup de foin &
d'érudition , & dans lequel on ne trouve
quelque nouveauté. Les Planches mêmes
reprefentent les expériences , les machi
nes , & les inftructions d'une maniere
agréable. En un mot , on peut appliquer
à l'Ouvrage même l'Epigraphe qu'on voit
au Frontifpice & qui a rapport aux Scienees
& aux Arts qui en font l'objet.
Hac infpicere , hac difcere , hic incumbe
nonne tranfilire eft mortalitatem fuam
☞ in meliorem tranſcribifortem ?. Seneque.
re
MAR Sa 175-3- ILF
En attendant que nous donnions quelques
articles pour faire connoître l'exécu
ion , on peut en prendre une idée en lifant
les articles calcul , courbe , fluxion ,.
&c. Comere , Eclipfe , &c. fontaine , force ,
corps, monades , & c. Mufique , montre ,
Pendule , &c. On trouve dans cet article
une defcription abrégée de la Pendule, à
ane rouë de M. Pierre le Roy , fils.
Les moeurs & coûtumes des François ,
dans les premiers tems de la Monarchie.
Par M. l'Abbé le Gendre , Chanoine de
l'Eglife de Paris ; précédées des moeurs des
anciens Germains , traduites du Latin de
C. Tacire , & d'une Préface contenant
quelques remarques relatives aux ufages.
anciens ou modernes de ces deux peuples.
A Paris , chez Briaffon , 1753 .
L'Hiftoire de France , par M. l'Abbé le
Gendre
, eft tombée dans l'oubli. Les
moeurs des François , qui faifoient origi--
nairement partie de cet ouvrage , ne mériroient
pas ce fort , & on vient de les donner
à part. C'est une entreprife fage qu'il.
feroit à fouhaiter , que des Libraires intel--
ligens renouvellaffent fouvent. On a joint
au Traité curieux & tout-à - fait inftructif
de l'Abbé le Gendre , une Traduction hien
faite des moeurs des anciens. Germains.
112 MERCURE DE FRANCE.
LE Docteur Jean Lami , prépare une
édition de Meurcius , qui formera douze
volumes in-fol. dont dix font déja imprimés.
On peut foufcrire jufqu'au premier
de Mars 1753 , moyennant 36 Jules pour
chaque volume , qui en coûtera 54 à
ceux qui n'auront pas foufcrit. Ce font
les Libraires Tartini & Franchi de Florence
, qui ont formé cette grande entreprife
, & qui font bien capables de l'exécater
avec goût.
LE P. Bouquet , de la Congrégation de
Saint Maur , vient de publier le huitiéme
volume du Recueil des Hiftoriens des
Gaules & de la France . Les Sçavans de
toute l'Europe qui ont applaudi à l'entreprife
lorfqu'elle a été formée , ont occa
fion d'applaudir à l'exécution toutes les
fois qu'il paroît un nouveau tome.
EPHEMERIDES Cofmographiques , où le
cours vrai du Soleil & des Plantes eft repréfenté
, & expliqué en détail dans l'apparence
de tous fes arcs confécutifs par 12
réalité , d'après les Tables , les régles , les
calculs & équations aftronomiques , pour
l'année 1753 , avec d'importantes obſervations
fur la Cofmographie , l'Aftronomie
, l'Hiftoire naturelle , la Phyfique
MAR S. 1753. 113
fyftématique & expérimentale , qui forment
une fuite aux articles de trois années
précédentes. A Paris , chez Durand , rue
Saint Jacques. Un volume in- 16. de 312
pages.
Ce titre eft fi développé qu'il tient
lieu d'un Extrait . Tout le monde fçait .
que l'ouvrage eft de M. l'Abbé de Brancas
, qui n'a jamais perdu de vûe dans fes
écrits le projet qu'il a formé de faire ref
pecter la Religion , & de contribuer au
progrès des Sciences . Les differentes productions
qui font forties de fa plume ont
toujours eu ce double objet , & l'ont toutà
- fait bien rempli. Les Ephemerides en
particulier nous ramenent toujours aux
grands principes , & préfentent chaque
année de nouvelles obfervations pleines
de lumiere & de fageffe.
Ger. Nicolai Heerkens , Medici Groningenfis
, de officio Medici Poëma ded. Eminentiffimo
S. R. E. Cardinali Ang. Mari
Quirino. Accedunt due Epiftola , I. ad Illüſtriſſ,
virum Jac. le Franc , fupremum Curia
montis Albani Prefidem ; II. ad facobum
de Bunting , equitem Germanum. Gronin
ga , typis Jacobi Bolt. 1752 .
Ce Recueil de Poëfies Larines eft dedié
à M. le Cardinal Quirini , qui mérite &
112 MERCURE DE FRANCE.
LE Docteur Jean Lami , prépare une
édition de Meurcius , qui formera douze
volumes in-fol. dont dix font déja imprimés.
On peut foufcrire jufqu'au premier
de Mars 1753 , moyennant 36 Jules pour
chaque volume , qui en coûtera 54 à
ceux qui n'auront pas foufcrit. Ce font
les Libraires Tartini & Franchi de Florence
, qui ont formé cette grande entréprife
, & qui font bien capables de l'exécuter
avec goût,
LE P. Bouquet , de la Congrégation de
Saint Maur , vient de publier le huitiéme
volume du Kecueil des Hiftoriens des
Gaules & de la France . Les Sçavans de
toute l'Europe qui ont applaudi à l'entreprife
lorfqu'elle a été formée , ont occafion
d'applaudir à l'exécution toutes les
fois qu'il paroît un nouveau tome.
EPHEMERIDES Cofmographiques , où le
cours vrai du Soleil & des Plantes eft repréfenté
, & expliqué en détail dans l'apparence
de tous fes arcs confécutifs par Ta
réalité , d'après les Tables , les régles , les
calculs & équations aftronomiques , pour
l'année 1753 , avec d'importantes obfervations
fur la Cofmographic , l'Aftronó
mie l'Hiftoire naturelle , la Phyfique
MARS.
1753. 113
Tytématique & expérimentale , qui forment
une fuite aux articles de trois années
précédentes. A Paris , chez Durand , rue
Saint Jacques. Un volume in- 16. de 312
pages .
Ce titre eft fi développé qu'il tient
lieu d'un Extrait. Tout le monde fçait
que l'ouvrage eft de M. l'Abbé de Brancas
, qui n'a jamais perdu de vûe dans fes
Ecrits le projet qu'il a formé de faire refpecter
la Religion , & de contribuer au
progrès des Sciences. Les differentes pro-
Hductions qui font forties de fa plume.ont
toujours eu ce double objet , & l'ont toutà-
fait bien rempli . Les Ephemerides en
particulier nous ramenent toujours aux
grands principes , & préfentent chaque
année de nouvelles obfervations pleines
He lumiere & de fageffe.
Ger. Nicolai Heerkens , Medici Groninenfis
, de officio Medici Poëma ded. Emientiffimo
S. R. E. Cardinali Arie
Quirino. Accedunt dua Epiftola , I. ad Iluftriff.
virum Jac . le Franc , fupremum Cuia
montis Albani Prefidem ; II. ad facobum
de Bunting , equitem Germanum . Gronin
za , typis Jacobi Bolt . 1752 .
Ce Recueil de Poëfies Larines eft dedié
EM. le Cardinal Quirini , qui mérite &
114 MERCURE DE FRANCE.
qui reçoit tant d'hommages de la part des
gens de Lettres. L'Auteur eft homme d'ef
prit & Poëte , deux qualités qui ne voạt
pas toujours enfemble.
DISCOURS far l'utilité des Lettres , pat
M. l'Abbé B. de L. R. A Paris , chez
Prault , fils , Quai de Conti ; la veuve
~ Morel , le jeune , au Palais , & Montalanı ,
Quai des Auguftins.
C'est encore un ouvrage fur la fameufe
controverfe , fi les Lettres & les Arts fervent
ou auifent aux moeurs. Cette produc
tion fe reffent de l'âge de l'Auteur qui n'a
que dix-neuf ans .
ALMANACH Aftronomique & Hiftori
que de la Ville de Lyon , & des Provia
ces de Lyonnois , Forez & Beaujološ ,
revû & augmenté pour l'année de grace
1753. A Lyon , de l'Imprimerie d'Ayne
Delaroche , rue Merciere 1753 ; & le trov
ve à Paris , chez Deffaint & Saillant , re
Saint Jean de Beauvais , gros in- 8 ° .
Tout fe perfectionne dans ce fiécle , juf
qu'aux Almanachs ; celui que nous annon
çons eft très- bien exécuté par le Libraire ,
& imaginé avec beaucoup d'ordre & de
goût par celui qui l'a rédigé. On ne peu
pas avoir de curiofité fur les Pays qui font
M AR S. .1753 . FI-S
Fobjet de l'Almanach, qu'on ne trouve à la
fatisfaire ; nous y defirerions feulement
quelques détails de plus fur le Commerce.
Lyon offre en ce genre des chofes fi rares
& fi précieules , qu'on ne peut les décrire
avec trop de foin.
MEMOIRES de Gaudence de Luques,
prifonnnier de l'Inquifition , augmentés
de plufieurs cahiers qui avoient été perdus
à la Douane de Marfeille , enrichis
des fçavantes remarques de M. Rhedi- ,
& de figures en taille- douce . A Amfterdam
1753 , & le trouve à Paris chez plu
Geurs Libraires . Quatre volumes in- 12.
Il
parut , il y
deux
ou trois
ans , un
ou deux volumes de Mémoires de Gaudence
de Luques ; on vient d'en donner
ane nouvelle édition complette . La cuiofité
eft piquée par le fonds de ces Mémoires
, & par la maniere dont ils font
parvenus au public. Ils contiennent la vie
d'un homme retenu à l'Inquifition de Boogne
, & écrite par lui- même..
On y trouve la defcription des moeurs ,
Ees Coutumes , la Religion d'un Pays qui
eft au milieu des vaftes déferts de l'Afrique
, & qui a reſté inconnu à toute la
erre plus de trois mille ans. Ce Pays eft
nacceffible de toutes parts ,,à l'exception
#74 MERCURE DE FRANCE
qui reçoit tant d'hommages de la part
gens de Lettres. L'Auteur efthomme d
prit & Poëte , deux qualiés qui ne s
pas toujours enfemble.
Discouss for Futilité des Lettres
M. Tabbé B. de L. R. A Paris,
Praiz , fils , Quai de Conti ;la v
Morel,le jeune , au Palais , & Mental
Quai des Auguſtins.
Celt encore un ouvrage fur la fam
controverfe , fi les Lettres & les Ar
went on auifent aux mears. Cette pro
non fe reffent de l'âge de l'Auteur qu
que dir-neuf ans.
ALMANACH Aftronomique & Hif
que de la Ville de Lyon , & des Pro
ces de Lyonnois , Forez & Beaujol
revu & augmenté pour l'année de
1753. AL
Delaroche
ve àPar
Saint J
To
Imprimerie d'
1753
; & feu
int & Saillant
,
s, gros
in-8 .
ne dans
ce fé
celui
que
exécuté
beauco
qui l'
curiof
MARS.
1753. FIS
--jet de l'Almanach, qu'on ne trouve à la
-faire ; nous y defirerions feulement
Iques détails de plus fur le Commerce.
on offre en ce genre des chofes fi rares
i précieules , qu'on ne peut les décrire
ctrop de foin.
MEMOIRES de Gaudence de Luques,
Connnier, de l'Inquifition , augmentés
plufieurs cahiers qui avoient été perà
la Douane de Marfeille , enrichis
fçavantes remarques de M. Rhedi ,
de figures en taille- douce. A Amfter-
21753 , & fe trouve à Paris chez pla
irs Libraires. Quatre volumes in- 12.
Il
parut , il y
deux
ou
trois
ans , a
deux volumes de Mémoires de Gat
nce de Luques ; on vient d'en donner
e nouvelle édition complete. La ca
fité eft piquée par le fonds de ces Méires,
& par la maniere dont ils fone
is au public. Ils contiennent la vie
ame retenu à l'Inquifition de Boécrite
par lui- même,
ve la defeciation des moeurs ,
la P
des
17
d'un Pays qui
erts de l'Afri
& toate le
Ce Pays d
Fexceptie
116 MERCURE DE FRANCE.
du feul chemin par lequel on y a conduir
notre Voyageur.
Ces Mémoires font parvenus à l'Editeur
par le moyen du célébre M. Rhedi ,
Bibliothéquaire de Saint Marc , à Vénife ;
qui les tenoit du Secrétaire de l'Inquifi.
tion de Bologne , fon ami ; & il ſemble
qu'il ne manque rien de ce qui peut en
rendre la vérité authentique. Il y a même
une Lettre du Pere Alifio de Santo Ivorio,
Secrétaire de l'Inquifition de Bologne ,
qu'il eft néceffaire de lire , & qui fert d'éclairciffement
& de difcours prélimi
naire.
On a confervé un ordre de procédure
dans la Traduction , qui y jette une espéce
de monotonie défagréable , on a facrifié
fans doute la chaleur & la varieté à une
efpécé d'autenticité qu'on a voulu répan
dre dans cet ouvrage. Le Lecteur n'a que
faire par exemple , de la prudence ennuyeufe
des précautions puériles , des
délicateffes pédantefques des Reverends
Peres Inquifiteurs.
4
Ces Mémoires réduits à ce qu'ils ont
d'intéreffant ou d'inftructif, en feroient
affurément plus agréables ; mais c'eſt une
piéce originale qu'on nous donne dans la
forme qu'on a crû la plus capable d'en
conftater la vérité , & malgré le foin &
MARS. 1753. 717
es Remarques de M. Rhedi , il eft bien
Hifficile de ne pas la prendre pour un Ronan
; les moeurs , les richeffes , l'égalité ,
es Arts , le goût , & la grandeur du peule
Mezzoranien pour une chimere , &
on Gouvernement pour une copie de la
République de Platon. Cet ouvrage a un
vantage qui manque fouvent à ceux de
ette nature , il devient plus intéreffant &
lus chaud à mesure qu'il tire vers fa fin ;
eft d'ailleurs exécuté avec goût & avec
les Libraires. in
par
PRIX
Des Arts , pour l'année 1753.
A Ville de Besançon voulant concoutir
, par des moyens qui puiffent feonder
les talens , aux progrès & à la
loire de l'Académie des Sciences , Bellesettres
& Arts qui y a été établie , vient ,
n augmentant les revenus de cette Acaémie
, de fonder un prix pour les Arts ;
comme elle defire que ce prix foit difibué
avec ceux de l'Eloquence & de la
ittérature , l'Académie , pour ne pas rerder
d'un an la diftribution dudit prix
u'elle a nommé prix de la Ville , déclare
u'elle l'adjugera le vingt - quatrième jour,
E
118 MERCURE DE FRANCE.
du mois d'Août prochain , verlle de la Fête
de S. Louis , en même tems que les deux
premiers fondés par M. le Duc de Tallard,
& dont les Programmes ont déja été envoyés.
Ce prix fera une médaille d'or , de la
valeur de deux cens livres , deſtinée à cefui
qui , pour éviter les frais & les diffi
cultés confidérables qu'exige la néceflité
de détourner une riviere , & de faire
fouvent , malgré cela , des épuifemens
coûteux & pénibles en proportion des
transpirations qu'on ne peut arrêter , propofera
les meilleurs moyens de fonder des
Piles de Ponts fous une hauteur d'eau de 18
à 20 pieds , de façon que ces Piles foient pi
lotées , grillées & maçonnées auffi folidement
que fi les eaux détournées en avoient faciliti
l'exécution.
· Les Auteurs ne mettront point leurs
noms à leurs ouvrages , mais feulement
une marque ou un parafe , avec telle devife
ou fentence qu'il leur plaira . Ils ex
pliqueront en détail les moyens qu'ils
comptent employer depuis le commence
ment jufqu'à la fin de l'opération . Cette
explication écrite fera accompagnée des
plans & profils de la Machine en géné
ral & des Machines particulieres , s'il en
eft qui doivent entrer dans la compofiMARS.
1753. 110
+
on du tout ; de façon qu'au moyen de
ettres de renvoi , le Mémoire & le Defin
préfentent exactement enfemble
dée des Auteurs & les exactes propor
ons de leurs Machines, On croit que
our cela une échelle de trois lignes pour
ed feroit la plus convenable.
Ceux qui prétendront aux prix , font
ertis de faire remettre leurs ouvragǝş
our le premier jour de Juillet , au plus
rd , au Sieur Daclin , Imprimeur de l'Adémie
à Besançon , & d'en affrancchir le
rt : précaution fans laquelle ils ne fe
ient pas retirés,
LETTRE d'un Curé de Paris à un de
samis , fur les vertus de Jean Beffard ,
yfan de Stain , près Saint Denis . A P2-
, chez Guillaume Defprez , rue Saint
cques 1753. Brochure in - 12 . de 46 ges
.
C'est l'abregé de la vie d'un homme
i a rempli fes devoirs de Chrétien dans
plus grande perfection , & qui a exrté
& aidé fes femblables à remplir les
rs avec édification . Il eft à fouhaiter.
Le ce conrt écrit , où nous avons trouvé
aucoup d'onction & de naturel , fe rénde
yîte & généralement . Les ouvriers
les gens de la campagne , trouveront
120 MERCURE DE FRANCE.
dans Jean Beffard un modéle de toutes les
vertus de leur état.
MANDEMENT de Monfeigneur l'Evêque
Comte de Valence , au fujet de la
Béatification de la Bienheureufe Jeanne-
Françoiſe Fremiot de Chantal , Fondatrice
de l'Ordre des Religieufes de la Vifitation
de Sainte Marie. A Valence , de l'Imprimerie
de Philippe Gilibert .
La Béatification de Madame Chantal
a caufé une joie fi vive à toute la France ,
que nous avons crû devoir rendre compte
des differens ouvrages qu'elle a occafion .
nés. Un des plus précieux eft le Mandement
que nous annonçons. Après un
précis , ferré , bien écrit , & plein d'onc
tion des actions de Madame de Chantal
dans fon enfance , dans ſa jeuneſſe , dans
lé tems de fon mariage & de fon veuvage ,
M. de Valence continue ainfi :
» Il lui falloit un Ananie qui fît tomber
» entierement les écailles de fes yeux , &
» lui montrât à découvert le vaſte champ
qu'elle devoit parcourir. Cet Ananie lui
» fut envoyé , mes freres , & ce fut Fran-
» çois de Sales ; cet homme fi verfé dans
»les voies du falut , ce nouvel Efdras
qui avoit fi bien approfondi la loi de
» Dieu , & fçavoit la faire obferver com
99
ше
MARS. 1753. 121
*
ر و
*
me il l'obfervoit lui- même ; ce faint
Evêque dont les lumieres égaloient le
zéle , & dont le zéle toujours temperé
par la douceur , rendoit les lumieres fi
»perfuafives , fi efficaces ; le réparateur
des brêches du temple & défenfeur de
la loi ; le fleau de l'héréfie , le fel de la
» terre ; Pontife compatiffant , humain.
» charitable maître des coeurs , mais pour
» les gagner à Dieu , & les remplir du feu
» divin dont il étoit lui-même embrafé ,
auffi propre à travailler à l'avancement
» des juítes qu'à la converfion des pé-
›› cheurs. 02
» La bienheureufe de Chantal n'eut pas
plutôt entendu la voix de cet homme
apoftolique , qu'il fe fit en elle un foudain
changement. Une joie fecrette allégea
le poids dont elle étoit comme
accablée , ce que la prédication avoit
ébauché , des conferences l'acheverent. ;
-elle lui ouvrit fon coeur , François de
Sales en mefura toute l'étendue ; &
quelles généreufes difpofitions n'y trou
va- t'il pas ? Une foumiffion entière à
entrer aveuglément dans les vûes de
Dieu fur elle , & autant d'ardeur pour
entreprendre , que de courage pour exéter
ce qui lui étoit propofé pour fa
gloire .
F
122 MERCURE DE FRANCE.
as
"
» Il portoit encore dans fon fein le
projet de l'Ordre qu'il devoit bientôt
établir : Ordre admirable , formé pour
» tous les tempéramens & pour tous les
âges , dont la ferveur nous rappelle fi
» bien les beaux jours de la primitive Egli
» fe. La charité en eft le fondement , l'ha
» milité le foutien , le défintéreffement
» la gloire . Doux en apparence , mais
» dans le fond fevere : s'il n'affujettit pas
» le corps à d'exceffives austérités , il ſou-
» met l'efprit à mille pratiques gênantes ,
dont la continuité ne demande pas moins
» d'attention que leur uniformité de vie.
lence pour en éviter la négligence ou le
» dégoût. La volonté ne doit plus y con-
» ferver d'empire , la liberté de droit , l'a
22
33
mour propre de réferve. Ce feroit un
» crime de ne pas y dévoiler fon coeur ,
» & lui laiffer prendre d'autres impref
"
fions que celle de la régle & du devoir.
" Son véritable caractere eft d'en détruire!
les afflictions , d'en immoler les defirs ,'
» de quitter fans ceffe ce qui plairoir i
plus , pour faire ce qui eft jugé le plas
»utile ; de s'oublier pour le prochain , de
mourir entierement à foi-même , & de
n'envifager dans tout ce qu'on fait que (
la gloire de Dieu & de fon falut .
Quelle Profélite plus propre que k
MARS. 123 1753
bienheureufe de Chantal pour fervir de
premiere pierre à cet édifice fpirituel .
" François de Sales le lui propofa ; mais
quelque déterminée qu'il la vit à devenir
fa coopératrice , par combien d'en-
» droits n'éprouva - t'il pas fa vocation ?
Il ne lui en diffimula pas les difficultés ;
il fit naître obftacle fur obftacle , & la
prépara à effuyer plus de contradictions
encore qu'il ne lui en montroit : mais
enfin touché de fa perféverance , il céda
à fes empreffemens , & l'admit avec les
Compagnes aux premieres épreuves .
" Qui pourroit exprimer la ferveur de
cette Congrégation naiffante , & la joie
du Fondateur ? Il ne pouvoit propofer
aucun bien que ce petit troupeau ne le
faisît , ne l'embraffât. Il falloit moins le
preffer que le retenir : l'action n'attendoit
pas le commandement.
*
La bienheureufe de Chantal étoit le
mobile , l'ame de tout. Jamais elle n'avoit
goûté de plaifir plus pur , plus
continuel que dans ce nouveau gente de
vie , & il lui tardoit de s'y dévouer , de
'y confacrer.
Mais quel trouble au moment du
acrifice ! Dieu éprouve ordinairement
eux qu'il aime , mille penfées accablan-
Es vinrent déchirer fon ame. Tout ce
Fij
114 MERCUREDE FRANCE,
» qu'elle avoit quitté , abandonné , foulé
» aux pieds , fe retrouva dans fon efprit ;
»
و د
elle ne vit plus que dureté , qu'inhuma .
I nité dans la réfolution qu'elle avoit pri
» fe. Deux vieillards venerables, prêts de
» defcendre dans le tombeau ; de jeunes
» enfans , entrant à peine dans la vie , les
» uns & les autres demandant des con-
» folations , des foins , des confeils ; quels
» objets pour une fille refpectueufe , pour
» une mere tendre , pour un bon coeur
» la nature en pouffa les plus hauts cris ,
»mais la grace plus forte triompha : la
» victime fut immolée , & ce facrifice
dont l'appareil avoit paru fi douloureux,
» ne fut plus qu'un facrifice de joie , de
louanges , d'actions de graces.
"
"
» Dès ce moment élevée au -deffus d'elle-
» même , on la vit aller de vertus en vertus;
», & comme un géant dans fa rapide courfe
voler plutôt que marcher , & rempor
» ter continuellement de nouvelles dé
pouilles fur le monde & fur elle- même
» Elle n'eut plus de volonté
30
39
propre , tou
» jours dans la main de Dieu elle ne con
» fulta , elle n'écouta que lui feul .
Avec quelle foumiffion ne reçut-el
» pas toutes les afflictions dont elle f
» comme inveftie ? Il fembla que Dieu
» verfoit fur elle le calice jufqu'à la
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ AU
ROI
JANVIER .
OT SPARGA
AGITUT
SPAR
1753 .
Chez
A PARIS ,
La Veuve PISSOT , Quai de Conty,
à la defcente du Pont-Neuf.
CHAUBERT , rue du Hurepoix .
JEAN DE NULLY , au Palais.
DUCHESNE , rue Saint Jacques,
au Temple du Goût.
M. DCC , LIII.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
LISTE DES LIBRAIRES
qui débitent le Mercure dans les
Provinces du Royaume.
A Bordeaux , chés Raimond Labottiere , & chés
Chappuis l'aîné , Libraires , Place du Palais , à
côté de la Bourſe,
Nantes , chés Jofeph Vatar.
Rennes , chés Vatar , pere , & Vatar le fils.
Jouanet Vatard , & Julien Vatard.
Blois , chés Maffon.
Tours , chés Lambert , & Billaut.
Rouen , chés François- Eustache Herault , & ches
Cailloué.
Châlons-fur- Marne , ches Seneuze .
Amiens, chés la veuve François , & Godart.
Arras , chés ia veuve Duchamp , & Laureau .
Abbeville , chés Levoyez , Libraj' e.
Angers , chés Jahyer .
Dijon , à la Pofte , & chés Mailly.
Versailles , chés Fournier , & le Monnier.
Befançon , chés Briffaut
Saint Germain , chés Charepeyre .
Lyon , à la Pofte , & chés Plaignard.
Marſeille , chés Sibié , & Valilaud , Libraires,
Beauvais , chés Deflaint.
Troyes , chés Bouillerot , Libraire,
Charleville , chés Pierre Thefin .
Moulins , chés Faure.
Auxerre , chés Fournier.
Nancy , chés Nicolas.
Touloufe ; chés Jean François Robert.
Aire , chés Corbeville.
Poitiers , chés Faulcon,
Caen , chés Manury.
Soiffons , chés Courtois.
PRIX XXX . SOLS.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
JANVIER 1753 .
PIECES FUGITIVES ,
en Vers & en Profe.
LE BANDEAU DE L'AMOUR.
FABL E.
'AMOUR indifpofant chaque jour
tous les Dieux ,
Jupiter réfolur de l'exiler des ieux ;
Mais fur le bruit de fa difgrace ,
Sa mere vint demander grace.
Eh ! que ne peuvent deux beaux yeux !
Jupiter plus qu'un autre aimoit ce doux langage.
Qu'il refte dans le firmament ,
A ij
4 MERCURE DE FRANCE.
Je le veux , dit ce Dieu , mais qu'il foit pruden
ment
Dépouillé de tout fon bagage ,
De fon carquois , de fon bandeau ,
De ſes traits , & de ſon flambeau .
Ce nouvel arrêt s'exécute ;
L'Amour est dépouillé , nouveaux cris de Cypris
Que veut- on à préfent que devienne fon fils
L'affaire de rechef amplement ſe diſcute
A la pluralité des voix .
Pour appaifer tout le tapage ,•
Le Dieu malin obrint de reprendre à ſon choix
Ce qu'il aime le mieux de tout fon équipage.
O vous , qui reflentez les amoureux defirs ,
Devinez- vous le choix de l'enfant de Cithere ?
Il reprit fon bandeau ; j'en conçois le mystere ;
Sans les illufions que feroient nos plaifirs a
JANVIER. 1753.
REFLEXIONS
LA
DIVERSE S.
.I.
A Reconnoiffance eft fans doute une
vertu , on ne peut donner trop d'éloges
à ceux qui l'exercent ; mais eft elle
toujours dégagée des motifs injuftes de l'amour
propre , & l'orgueil n'en eft - il pas
fouvent le principe la vanité conduit
quelquefois la main de celui qui paye de
retour fon bienfaiteur,Humilié par le bienfait
qu'il reçoit , il voit avec peine la fupériorité
qu'on acquiert fur lui ; il ne defire
que de reprendre la place dont l'acceptation
du bienfait l'a fait defcendre : s'il
montre de l'impatience à témoigner fa
gratitude , c'est moins parce qu'il trouve
du plaifir à être teconnoiffant , que parce
qu'il y auroit pour lui de la honte
à ne l'être pas : perfuadé que la reconoiffance
donne du luftre à celui qui brûle
d'en donner des marques , il fe hâte de
la faire éclater. Peut- être que cet empreffement
feroit digne d'éloge , s'il fuppofoit
quelque fenfibilité de coeur dans ce-
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
lui qui la fait paroître ; mais voici ce qu'il
y a de plus condamnable , c'eft qu'il ne
regarde la reconnoiffance que comme un
poids dont il lui tarde de fe délivrer ; honteux
des égards & des déférences que
les fervices qu'il a reçus exigent de lui ,
il ne veut plus laiffer fubfifter un inſtant
les liens qui l'attachent & le foumettent
à fon bienfaiteur ; il s'empreffe de payer
la dette , parce qu'il fouhaite de n'être
plus redevable envers lui . Enfin , qui
croiroit que des marques de reconnoiffance
auffi fimulées ne feroient que le rendre
encore plus ingrat ! En effet , y a t'il
quelque chofe de plus digne de mépris &
de blâme, qu'une pareille difpofition du
coeur ? Non . On n'eft pas plus coupable
lorfqu'on refufe de payer le tribut de la
reconnoiffance , que lorsqu'on ne veut pas
le devoir ; & je hais moins les gens qui
ne veulent jamais obliger , que ceux qui
ne veulent jamais être obligés à perfonne.
I I.
Mais fi la reconnoiffance , qu'on peut
appeller le fentiment de l'ame le plus défintereffé
, a quelquefois l'amour propre pour
principe , croira t'on que la générofité ,
cette vertu aufli rare que la reconnoiffan
JAN VIÉ R. 1753. 7
ce ,foit à l'abri de ces illufions ? Non. Et
il est une autre fource d'orgueil encore plus
rafinée , dont les coeurs les mieux faits
font cependant quelquefois les plus coupables
: combien de gens qui par des mouvemens
, qu'il plaît quelquefois au public
d'appeller du nom de grandeur d'ame ,
refufent d'accepter les fervices que ceux
qu'ils ont obligés viennent leur rendre :
mais on ne doit pas s'y tromper, & le motif
de ce refus eft affez fenfible. D'où vient
qu'ils s'obſtinent à remercier ceux qui
veulent reconnoître les fervices qu'on
leur a rendus : c'eft qu'inftruits du degré
de fupériorité que le bienfait rendu donne
fur celui qui le reçoit , ils craignent
de s'en voir déchus en fouffrant qu'il le
paye de retour ; ils fçavent qu'en ne s'acquittant
pas , on refte roujours redevable.
C'eſt pour cela qu'ils font charmés de voir
toujours foumis aux obligations qu'on a
contracté en recevant le bienfait. Si on
rendoit fervice pour fervice , on fe dégageroit
de ces liens précieux que la reconnoiffance
impofe : le fruit le plus précieux
qu'ils recueillent d'avoir répandu des
bienfaits , qui confifte à voir toujours at
tachés les coeurs de ceux qui ont reffenti
l'effet de leurs largeffes , leur feroit
enlevé ; quelle eft donc cette déplorable
par
là
A iiij
MERCURE DE FRANCE.
façon de penfer ? Si on eft blamable de
retufer l'hommage de la reconnoiffance à
ceux qui nous obligent , on ne l'eft pas
moins de ne pas vouloir l'accepter . On
elt également coupable de ne pas vouloir
reconnoître un bienfait , & de s'oppoſer
à ce qu'on le reconnoiffe ; & je hais beaucoup
moins ceux qui ne veulent jamais
devoir , que ceux qui veulent toujours
qu'on leur doive.
I I I.
La jeuneffe toujours volage , dont les
amours font une inconftance perpétuelle ,.
ne reffent prefque jamais de véritable paſfion
: il faut pour qu'elle en éprouve les
impreffions l'arracher à elle- même . On ne
peut point appeller de ce nom ces mouvemens
paflagers qui la remuent quelque .
fois , & qui ne font qu'effleurer fon ame .
Un jeune homme laiffe t'il échapper quelques
marques de fenfibilité , ce font des
raifons de convenance qui les lui arrachent
; il ne fait que fe conformer aux
loix de l'ufage du monde , dont un des
principaux articles eft de fe parer du moins
des dehors d'une paffion , fi on n'en eft
pas férieufement occupé . Mais un jeune
homme vient- il à rendre hommage aux
attraits d'une femme d'un âge un peu
JANVIER. 1753. 9
mûr , cette impreffion qui ne reffemble à
aucune de celles qu'il avoit jufqu'alors
reffenti,ne manque pas de le faifir & de l'étonner
: accoutumé à ne regarder l'amour
que comme un amusement paffager qui
lui fourniffoit les moyens de donner carriere
à fon humeur volage, il eft furpris de
fe fentir ému par des mouvemens plus ferieux
que ceuxqui l'avoientjufqu'alors agité.
L'air fage & réfervé des fenimes (de cet
âge lui en impofe.Sa raiſon comme étourdie
par une impreffion auffi forte , ne lui
permet pas de réfifter . Frapée par ce maintien
& cet air confommé qui annonce les
femmes de cet âge, elle approuve le fentiment
qu'elles ont fait naître ; elle leur donne
de nouveaux degrés de force ; il femble
qu'elle eft de concert avec l'amour pour accelerer
fa défaite.En vain veut- il implorer
de fecours de la réflexion fourde à fes
voeux ; fi elle arrive , c'eft moins pour
s'opposer aux progrès de cette paflion que
pour l'y affermir encore plus , en montrant
par fon impuiffance à les arrêter, combien
on eft excufable de s'y être livré . Le ref
pect qu'infpirent pour les femmes de ce
genre les dehors aufteres dont elles font
parées , eft encore une arme fûre qu'elles
employent pour ramener un jeune homme
étonné des fentimens de vénération qu'el
A v
Fo MERCURE DE FRANCE.
les lui infpirent : il croit que l'amour dóir
en être toujours le principe , parce qu'elles
en font quelquefois l'effet . Tout fert
à nourrir fon aveuglement ; furpris de fe
fentir touché pour des femmes , contre
les traits defquelles il femble que leur âge
avancé devoit le mettre à l'abri , moins il
femble qu'il avoit befoin de fe précautionner
contr'elles, plus il eft fans défenſe lorfqu'elles
viennent à le bleffer de leurs traits.
Jufqu'alors il n'avoit adreffé fes foupirs
qu'à des femmes frivoles & volages , peu
dignes par
cela même de les exciter , qui
ne fe piquoient pas d'infpirer des fentimens
plus diftingués que ceux qu'elles
méritoient en effet : attaché à elles par
des liens trop foibles , il jouiffoit de toute
fa liberté. En un mot , fixé par le plaifir ,
ce n'étoit qu'à lui qu'il avoit facrifié :
mais quelle différence dans les impreffions
que font fur fon coeur les femmes d'un
âge plus avancé ? Il devoit la conquête
des autres femmes à leur foiblefle naturelle
; la difpofition flexible & facile de
leur coeur étoit la principale cauſe qui les
lui foumertoit : avec celles- ci au contraire
, il s'attend à la plus vigoureuſe réfif
tance ; il fe perfuade que ce maintien févére
eft l'annonce de la vertu la plus farouche
. En effet , ne font- ce pas ces fem
JANVIER. 1753 .
mes plus confommées qui doivent être
affermies contre les entrepriſes d'un jeune
homme , dont l'amour n'eft qu'une faite
d'indifcretions , d'étourderies & de caprices
, dont les paflions prennent en us
mot la teinture du caractere volage & léger,
N'y a - t'il pas lieu de s'attendre qu'elles
trouveront dans elles mêmes plus de force
pour réfifter aux emprcffemens d'un jeune
homme. Averties à chaque inſtant par
une raifon mûre & éprouvée , elles n'ont
point à craindre que leurs paffions alors
amorties oppofent aucun obstacle à ces fages
leçons. Gardées par une vertu moins
combattue , ne femble- t'il pas qu'elle deyroit
pout jamais les mettre à l'abri des folles
impreffions de l'amour . Hé quedes voix
ne leur crient pas fans celle de contenir les
mouvemens de leur coeur la raiſon aux
loix de laquelle leur âge les foumet encore
plus étroitement ; la bienféance dont
elles ne peuvent pas enfreindre impunément
les regles ; tout cela n'eft il pas un
frein affez fort pour qu'on ne doive pas
craindre de le voir fecouer ? Que d'autres
motifs n'ont- elles pas , qui preferivent à
leurs penchans des bornes qu'elles font
obligées de refpecter ? Ne font- elles pas
foumises à toute la févérité des jugemens
d'un public redoutable , qui toujours ar-
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
mé des traits du ridicule , ne manqueroit
pas de les en accabler , fi elles venoient à
les franchir Inftruit des raifons qu'elles
ont de fe ménager elles - mêmes , il les traduiroit
à fon tribunal , & il feroit d'autant
plus inexorable à leur pardonner leurs
foibleffes , qu'elles lui paroitroient plus
inexcufables à leur âge.
I V.
L'amour- propre qui eft la caufe du goût
que les hommes montrent pour la flatterie
, devroit lui feul faire naître de l'averfion
pour elle.En effet les louanges fardeés
que la flatterie diftribue ordinairement ,
& qui ont pour objet des vertus dont on
eft privé , loin d'être bien accueillies devroient
plutôt exciter le mépris. Quoi !
les éloges qu'on donne à un homme fur
des qualités dont il eſt dépourvu , ne fontils
pas des reproches indirects de ne pas
les avoir en partage ? Nous qui fommes
fi vigilans pour connoître quand les droits
de notre orgueil font bleffés , qui prévenons
de loin les moindres traits qu'on
lui porte , ne devrions-nous pas regarder
les fauffes louanges de la flatterie du
même oeil que nous regardons l'ironie ?
Pourquoi nous qui en redoutons les
moindres traits , ne voyons- nous pas dans
>
JANVIER. 1753. 13
Fes éloges ridicules qu'on nous donne
le fujet d'une fatyre mordante , qu'ils fignifient
réellement le contraire de ce
qu'ils paroiffent exprimer , nous ne nous
écarterions pas alors du vrai en fuivant
cette idée ; mais au contraire les critiques
injuftes contre lefquelles les hommes.
fe récrient tant , ne devroient point tant
foulever leur bile . Pourquoi vous effarou
cher , Clydamas , lorfqu'on combat dans
Vous des vices dont vous êtes exemt :
laiffez le champ libre à ce téméraire . Ne
voyez-vous pas qu'il a befoin de vous
fuppofer des vices pour pouvoir vous blâmer
, & les efforts qu'il fait pour trouver
dans vous des défauts, ne prouvent que la
difficulté où il eft d'en découvrir de réels ;
aidez le au contraire dans fes deffeins :
ah! ne vous loue -t'il pas indirectement des
vertus que vous avez reçu en partage , en
condamnant injuftement dans vous des vices
dont vous êtes exemt.
v .
Pourroit-on jamais croire que la bravoure
anime quelquefois un coeur en proie
à des mouvemens de lâcheté ? Oui ; &
c'eft même à leur foibleffe naturelle que
certaines perfonnes doivent tout leur cotr
Tage. Mes regards fe fixent für la con14
MERCURE DE FRANCE.
tenance fier e & raffurée d'un guerrier ,
preffé de toutes parts par le danger : hé
quoi ? la victoire eft prête à s'enfuir ,
ne s'offre à lui aucune refource pour la
ramener vers lui , & il n'en eſt
allarmé il femble :
que
il
pas plus
fe ra- fon
courage
nime , à mesure que l'efpérance du fuccès eft
prête de s'éteindre ; prêt à voir la victoire
lui échaper , il cherche à la rappeller par
des efforts incroyables ; mais pourquoi é
prouve- t'il tant de troubles & d'agitations?
On voit qu'il eft dans une fituation violen .
tejeh quoi?craint-il de manquer decourage ?
la valeur toujours également intrépide leroit
- elle prête à s'éteindre ? a - t'il befoin
de la ranimer? Ah ! C'eft qu'il craint que
la frayeur prête à s'emparer de fon ame
ne prenne trop d'empire fur elle ; il cherche
à éloigner de lui la frayeur , cet ennemi
dangereux , qui s'eft déja ouvert un palfage
dans fon coeur. C'eft contre ces retours
de lâcheté dont il ne craint que trop
les progrès dans fon ame , qu'il oppoſe
toute la bravoure . Cet air hardi & déliberé
qu'il fait paroître ne fert qu'à déguifer la
timidité intérieure , mais fecrette, qui regne
au fond de fon coeur ; c'eft pour s'étourdir
fur ces accès de crainte , & fur
cette pufillanimité intérieure, qu'il fait
roître beaucoup de hardieffe & beaucoup
paJANVIER.
1753. 15
de fracas ; il a recours au même ftratagême
que celui dont on fe fert à l'armée , où on
fait jouer tous les inftrumens de Guerre
au moment du combat pour chaffer la
crainte & le trouble qui font prêts à s'em-.
parer du coeur du Soldat ; il ne ranime fa
valeur dans ce moment critique que parce
qu'il fe voit à la veille d'en manquer .
V I.
Rien ne prouve plus le foible pouvoir
de la raifon que le foin qu'on prend pour
nous recommander de ne pas flatter nos
paffions. Que les armes doivent être foibles
! puifqu'on ne veut pas que nous en
effayions la force avec les ennemis qu'elles
doivent combattre , apparemment de
peur qu'elles ne fuffent fans effet. On nous
confeille d'éviter ce qui pourroit nous rendre
vicieux , parce qu'il feroit fans doute
trop difficile de ceffer de l'être ; la belle
maniere de fe délivrer d'un ennemi que
d'éviter de le combattre ! Tel eft pourtant
le foible fecours que la raifon nous donne;
elle nous prodigue les confeils , lorfque les
paffions font affoupies dans nos coeurs , &
elle fe cache & devient muette , lorfqu'elles
y régnent en fouveraines. Quoi ! n'auroitelledesleçonsà
donner que lorfqu'elles font
inutiles? Elle eft un peu ſemblable à ce Pé16
MERCURE DE FRANCE.
dant dont parle fi joliment la Fontaine dans
une de les Fables , qui accabloit fon Diſciple
de leçons pour l'exhorter à fuir le danger
lorfqu'il y avoit échappé : elle impofe
filence aux paffions, lorfque d'elles - mêmes
elles fe font tues ; c'eft lorfque le defordre
qu'elles excitoient dans nos coeurs eft calmé
, qu'elle accourt avec précipitation pour
nous gronder févérement d'avoir été trop
complaifant pour nos penchants : impuiſ
fante pour en arrêtee le cours lorfqu'ils
font dans toute leur force , elle vient s'oppofer
à leurs progrès lorfqu'ils font éteints
dans nos coeurs : foible contre un ennemi
un peu fort , on diroit que dénuée de pouvoir
pour réprimer les abus , elle n'en a
que pour venir nous les reprocher.
VII..
Que l'empire de l'orgueil eft étendu !
il trouve partout de quoi fe nourrir & s'étendre
, & tout lui fert de pâture : il ne
s'annonce pas toujours par l'extérieur , il
fe cache & fe réfugie quelquefois dans le
lieu le plus fecret du coeur humain ; il régle
tous fes mouvemens à fon infçû & fans
qu'il s'en apperçoive ; on ne peut donc fe
méfier trop de fes piéges : ceux qui paroiffent
les mépriferdava ntage & affronter fe s
Traits font ceux qui y font le plus en buttes
JANVIER. 1753. 17
c'eſt un ennemi qui triomphe de ceux qui
ofent le braver , & qui laiffe en repos ceux
qui le craignent , mais ce n'eft pas toujours
la marche de l'orgueil , & ceux qui paroiffent
le moins en être atteints en renferment
fouvent davantage . Cet Hypocrite
qui femble fuir l'orgueil par un efprit de
modeftie , qui craint fans ceffe de le
laiffer entraîner à des mouvemens d'amour
propre , eft le plus vain de tous les hommes
; il ne prend tant de précautions pour
fe garantir des illufions de l'orgueil , que
parce qu'il croit trouver fans celle dans laimême
mille fujets d'en concevoir ; il fe réfugie
dans le fein de la modeftie pour trou
ver un sûr abri contre fes piéges, mais que
cette conduite eft remplie de faufferé ! il
ne renonce en public à l'orgueil , que
pour venir fe ranger fecrettement fous fes
loix . Loin de l'avoir chaffé par ce moyen ,
c'est alors qu'il régnera plus impérienfement
fur lui , parce qu'il y fera moins démafqué
à la faveur du myftére qui le dérobe
; enfin c'eſt un amour propre qui ne
fe facrifie qu'à lui - même & pour lui-même .
Hélas ! quelle eft la déplorable condition.
de l'homme ? Loin qu'il trouve auprès de
la modeftie un sûr afile contre les illufions
de l'amour propre , c'eft lorfque l'orgueil
eft couvert de fon voile , qu'il commande
18 MERCURE DE FRANCE.
·
avec plus de defpotifme, parce qu'il triomphe
alors plus impunément . Que fon pouvoir
doit être grand ! puifqu'il fait fervir
l'humilité inême à fon triomphe.
VIII.
La modeftie eft une vertu qui tient lieu
de mérite à ceux qui en font partagés, mais
qui ternit & efface celui des perfonnes à
qui elle manque; les gens à talens font d'autant
plus eftimables d'être modeftes qu'ils
feroient, ce femble , plus autorifés à ne pas
rêtre mais au contraire on ne hait rien
davantage qu'un homme orgueilleux.Ceux
qui ont le plus de droit de concevoir de la
vanité , font ceux qui doivent le moins le
faire fentir.
IX.
Tous les préceptes & les raifonnemens
les plus convaincans n'infpireront pas l'amour
de l'étude avec autant de force , que
le portrait d'un homme abandonné aux dégoûts
de l'oifiveté. Rien n'eft plus utile &
plus efficace pour nous faire éviter de romber
dans l'état d'inaction & de pareffe , que
la connoiffance de l'ennui qu'il entraîne
néceffairement à fa fuite . Il n'y a point de
meilleur contrepoifon contre l'ennui que
l'ennui lui-même.
JANVIER , 1753. 19
X.
L'objet de cet air de franchiſe avec lequel
ont fait certaines ouvertures de coeur,
n'eft point tel qu'il le paroît ; on cherche
quelquefois à tromper la curiofité des gens
qui veulent fçavoir un fecret en paroiffant
le leur découvrir en effet on cache d'autant
plus fûrement un fecret' , qu'il femble
qu'on le dévoile tout entier.
XI.
Rien n'eft plus trompeur que les apparences.
On paroît quelquefois généreux
dans des petites chofes , pour fe réferver.
enfuite le plaifir de ne l'être pas dans de
plus effentielles . On n'accorde des graces
de peu d'importance que pour avoir le
droit d'en refufer de plus confidérables .
XII.
Il arrive quelquefois que les grands
hommes propofent des fophifmmes à la place
de vérités , mais ce n'eft point dans eux
la marque d'un efprit faux . Les démonſtrations
de Defcartes fur l'existence de Dieu
ne font que de vrais paralogifmes , mais
c'étoit par futabondance de vérité , qu'il
étoit fophifte ; le vrai étoit empreint avec
20 MERCURE DE FRANCE.
B
des couleurs fi fortes dans fon efprit , que
le faux même en prenoit la teinture , & le
furplus des vérités que fon efprit renfermoit
alloit au profit de l'erreur.
+
XIII.
Ce n'est point à la fupériorité d'éclat que
la vérité a fur le menfonge , qu'on fait la
difference de l'un & de l'autre , au contraire
c'eft quelquefois aux dehors trop éblouiffans
dont eft paré le menfonge qu'on le
diftingue.Ce font ordinairement les excès
qui caractérisent les vices , ils cherchent à
fuppléer au véritable prix qui leur manque
par la lumiere éclatante, mais fauffe
qu'ils répandent.
XIV .
La vertu des jeunes Filles a befoin d'être
gardée avec beaucoup de précaution , c'eft
une glace que le moindre fonfle ternit ;
elle reffemble à ces liqueurs fortes & fpiritueufes
qu'on doit tenir foigneufement
enfermées; fi l'on vient à leur laiſser prendre
l'air , auffi -tôt toute la liqueur s'écha
pe & s'évapore.
XV.
D'où vient que tous les hommes en gé
JANVIER , 1753 . 21
méral recherchent dans la fociété les caractéres
indulgens & flateurs qui applaudiffent
à tout ce qu'ils avancent. N'est - ce pas
qu'ils cherchent à juftifier la bonne opinion
qu'ils ont conçue d'eux-mêmes ? Il
leur femble qu'ils trouvent dans ceux qui
les louent fans ceffe des espéces de miroirs
flateurs , où toutes leurs actions font reprefentées
avec les traits les plus avantageux
; ils aiment à contempler leur image
embellie de tous les ornemens qui peuvent
lui donner de l'éclat ; il leur femble
qu'en acquérant de nouveaux agrémens ,
elle n'en devient que plus fidelle & plus
conforme .
XVI .
L'amour de la liberté devient quelquefois
fi pernicieufe aux hommes , qu'il les
prive de cette même indépendance dont
ils font jaloux. Combien de tyrans ont
abufé de cette paffion aveugle , & en couvrant
leurs defleins ambitieux du nom &
des apparences de la liberté , réduifoient
pourtant les Peuples au plus cruel de tous
Jes efclavages ? Ce n'étoit qu'un vain prétexte
, à la faveur duquel ils les afferviffoient
plus impunément ; leur defpótifme
étoit d'autant plus redoutable , qu'ils le revêtoient
d'un mafque trompeur qui faifoit
22 MERCURE DE FRANCE.
illufion aux hommes. Hélas ! n'eſt- ce pas
fe fermer pour jamais tout retour vers la
liberté , que d'être efclave dans le fein
même de l'indépendance ? cela juftifie que
la fervitude eft l'état naturel à l'homme ,
puifque les efforts qu'il redouble fans ceffe
pour augmenter fa liberté , n'aboutiffent
qu'à étendre toujours plus fon eſclavage .
XVII.
pa-
On n'a qu'à exciter vivement l'amour
propre d'un Sçavant jaloux de faire
rade de fon érudition , pour lui voir auffitôt
déployer toutes les richeffes de fa mémoire
; c'eft un vafe rempli d'eau qui verfe
pour peu qu'on le fecoue.
XVIII.
Les richeſſes doivent paffer pour précieuſes
à nos yeux , tant qu'elles peuvent
devenir des fources de bienfaits & qu'elles
nous fourniffent le moyen d'exercer notre
générofité ; c'eft lorfqu'on les a employées
pour fecourir les malheureux , qu'on doit
s'en attribuer la feule poffeffion qui doit
être précieuse en effet. Loin que nous en
foions dépouillés , ne peut- on pas dire
que ceux que nous avons comblé de biens
en nous rendant perpétuellement le témoignage
d'une gratitude fans réferve , nous
JANVIER. 1753 . 23
i
en renvoyent par là même toute la gloire.
Il femble que ces biens , quoique fortis de
nos mains , y reviennent fans ceffe par
l'hommage qu'on nous en fait ; les hommes
peuvent être regardés dans ce cas comme
de fimples adminiftrateurs de nos richeffes
, que nous avons laiffés participer
en partie aux biens que nous leur avons
confiés , mais qui nous en tranfportent
enfuite tous les fruits & toute la gloire,
En nous vouant fans ceffe des marques
d'un attachement fans bornes , ils paffent
une reconnoiffance du droit perpétuel de
propriété que nous confervons fur ces
biens , de forte qu'on peut dire que ces
richeffes font hors de nous , mais font cependant
à nous.
XIX.
Les perfonnes les plus vives font quelquefois
plus dominées par la pareffe que
les autres ; ce font quelquefois les caracté
res les plus bouillans que l'indolence gagne
avec le plus d'empire ; en voici ce me
femble la raifon . C'eft qu'un homme d'un
naturel impétueux & ardent forme tant
de projets en un inftant , voudroit les exécuter
avec tant de célérité , que l'impoffi .
bilité de rendre l'exécution auffi prompte
que le deffein , & la difficulté de faire
24 MERCURE DEFRANCE.
marcher l'un & l'autre du même pas , font
caufe que defefpérant de pouvoir y paryenir
, il tombe dans un engourdiffement
& dans un accablement abfolu .
XX.
Quelle injuſtice n'y a - t - il pas de rendre
des hommages , des refpects à cet homme
dont l'air faftueux & arrogant fait le feul
mérite ? Par quel preftige peut-il fafciner
les efprits jufqu'à fe faire déférer les honneurs
dont le feul mérite devroit être décoré?
Pourquoi ces témoignages de vénération
échappent ils au coeur humain qui
fe fait violence en les lui rendant ? Qu'eſtce
qui tient ainfi les fronts des hommes
attachés à la terre ? la contenance fiere &
fuperbe d'Alcidon eft le joug qui les tient
enchaînés , dépourvu de mérite , il a l'art
de fe faire accorder les mêmes honneurs
que s'il pouvoit le parer de beaucoup de
talens ; il arrache à la volonté du public
par ce fafte impofant qui les éblouit , des
diftinctions extérieures que leur coeur intérieurement
defavoue ; il leur fait trahir le
jugement qu'ils portent fur fes qualités perfonnelles
qui ne méritent que le mépris ;
il eft coupable envers la raifon du joug
qu'il impofe aux hommes , en les forçant à
lui rendre un hommage aufli injufte par
ce
JANVIER . 1753. 25
ce faux appareil de grandeur & de falte
fous lequel ils font néanmoins obligés de
fléchir , & il épargneroit à l'équité & àla
raifon un outrage , s'il rabaiffoit cet air de
fierté & d'éclat qui l'accompagne partout ,
parce qu'il empêcheroit par- là qu'on encenfât
le vice , & qu'on lui rendît des honneurs
aufli peu mérités ; cc''eefftt eenn dépouillant
ces airs de hauteur & de fierté , que
ne faifant plus aucune violence au jugement
du public , il lui rendroit la liberté
de le méprifer fans contrainte.
XX.
pc.
L'orgueil n'eft pas toujours aveugle.Il ne
fuppofe pas toujours une ignorance du mérite
qu'il exagere : tout le crime de l'orgueil
confifte à ufurper injuftement des honeurs
qu'on ' connoît n'être point véritablement
dus; perfonne n'eft plus perfuadé de la
titeffe de fon mérite que l'homme vain , c'eft
pour cela qu'il voudroit fe la cacher à luimême
, & en dérober la vuë aux autres.
De là vient qu'il prend un air de hauteur
& de fierté, parce qu'il cherche par là à rehauffer
le prix de fes qualités perfonnelles
pour le faire illufion fur leur médiocrité ;
c'eft un Nain qui cherche à relever la petite
taille, qui fe redreffe & s'exhauffe tânt
qu'il peut pour tâcher de s'aggrandir ; mais
B
26 MERCURE DE FRANCE
pas
Il arrive de- là qu'il n'en fait que mieux
remarquer fa petiteffe . L'orgueil , en un
mot , n'eft que le fuplément du mérite,
D'où vient par exemple qu'Arcas dépourvu
totalement de talens , élevé pourtant à
une haute place , ne ceffe de nous rappeller
aux marques de refpects & de foumiffions
que nous devons à fon rang? ne voit- il
que la petite idée qu'on a conçue de lui
s'oppofe fans ceffe à ce qu'on lui rende de
pareils hommages ? cependant on doit admirer
fa pénétration , il ne ceffe de nous
reprefenter les témoignages de refpect que
nous devons à fa place , parce qu'il voit
combien il eft facile de les oublier. En
effet qui feroit attentif à les lui rendre ?
s'il ne nous en faifoit lui - même reffoyvenir.
JANVIER . 1753. 27
A MON AMI GIRARD ,
Sur fa nouvelle fortune à laquelle j'ai un
peu contribué.
DEE l'injufte fortune à me nuire acharnée
J'ai trouvé le fecret d'adoucir la rigueur ;
Et malgré la haine obſtinée ,
Je fçais jouir de ſa faveur .
Ami , veux-tu fçavoir quel est mon ftratagême ?
Il me fut dicté par mon coeur :
T'aimant comme un autre moi -même ;
Je fuis heureux de ton bonheur .
Au même qui vouloit partager fa fortune
avec moi.
Depuis long- tems la natute malade
Ne produit plus , dit- on , d'Orefte & de Pylade
Dans ce fiécle de fer on ne penfe qu'à ſoi ;
Pour le moindre intérêt on y trahit fa foi ...
Ami , cet exemple funefte
A nos deux coeurs n'a point fervi de loi :
Comme en toi je trouve un Orefte ,
Tu trouves un Pylade en moi .
Au même.
Deux fincéres amis ne font qu'une perfonne ;
D'un même tout chacun eſt la moitié.
Bij
2S MERCURE DE FRANCE.
Entre eux tout eft commun, & l'équité l'ordonne,
C'eft envain qu'autrement l'avarice raiſonne :
" Je n'admets point d'autre amitié ;
Et telle fut toujours la nôtre.
Le penchant , la raifon en forment le lien.
Quand avec un ami l'on partage fon bien ,
C'est donner d'une main & recevoir de l'autre .
Au même.
Ami ,
Certains efprits formés du plus groffer limon ,
de notre union
pourront penfer que
Je tire feul tout l'avantage ;
Mais j'ai de toi trop bonne opinion ,
Pour croire que jamais tu tiennes ce langage .
Ton rôle eft préférable au mien.
C'eſt aux coeurs généreux & faits comme le tien
Qu'il eft donné de goûter cet adage
Qu'un Arpagon ne fçauroit concevoir :
Il eft plus doux , n'en déplaiſe à notre âge ,
De donner que de recevoir.
Aus même.
Cher ami , dans ce fiècle avare ,
Tu dounes un exemple rate
D'un coeur reconnoiffant autant que généreux :
Mais je ne fçais entre nous deux
De quel côté doit pencher la balance.
Au féduifant appas du gain
Loin de facrifier mon heureufe indolence ;
Sans fouci pour le lendemain ,
JANVI E R. 1753. 25
J'ai renoncé fans peine à l'opulence .
Mais fixé , par mon choix , dans ma noble indigence
,
J'ai fçu , pour toi fléchiffant le deftin ,
Du palais de Plutus t'applanir le chemin.
Par un jufte retour , ami , tu veux envain
Avecque moi partager ta finance ;
Et , pour vaincre ma réſiſtance ,
Tu me viens étaler d'inutiles raifons.
Trop fatisfait de ta reconnoiffance ,
Je ne puis confentir à recevoir tes dons.
A Pondichery , ce 1. Janvier 1752 . M. D. M
A MONSIEUR DE S. PAUL ,
Confeiller au Confeil fupérieur des Indes , fecond
de Pondichery , & Commiffaire des
Troupes.
DISCIPLE heureux de la Philoſophie à
Non celle qu'inventa le farouche Zénon ,
Fanatique martyr de l'auftére raifon
Qu'il outra jufqu'à la folie :
F
Saint Paul , toi qui paffes ta vie
Entre les bras d'une douce incurie
Vrai partage de l'âge d or ;
Peu curieux d'amaffer un tréfor
A fon poffeffeur inutile ,
Et jaloux de ta liberté ,
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
Tu préféres l'état tranquille
Qui fuit la médiocrité
Aux embarras de l'opulence..
Depuis long- temps c'eft ainfi que je penfe ,
Et j'adopte tes fentimens.
Si j'y pouvois joindre les agrémens
Que Minerve fur toi verfa dès ton enfance ,
Ainfi que fur ton front dépouillé de cheveux ;
A l'abri de mon indolence ,
"
Sans craintes , fans defirs , fans foins , fans eſpé .
rance ,
Illuftre ami , je me croirois heureux .
Pourquoi languir envain fous ce brûlant tropique,
Me difoit , ce matin , un ami prétendu ?
Tandis qu'avec ardeur ici chacun trafique ,
Parmi vos livres affidu
A sion de férians votre efprit ne s'applique:
Croyez -moi , c'est un temps perdu.
Laiffez-là Juvenal , Plaute , Horace , Properce ,,
Ovide , Martial & Perfe ;
Et tout de bon livrez-vous au commerce .
Lorfqu'en France on vous reverra
Avec empreffement on vous demandera :
Hé bien ! qu'apportez vous de l'Inde.
Mouffelines , mouchoirs , chites ? Et catera.
Non , direz-vous ; au lieu de ces guenilles là ,
J'apporte des lauriers moiffonnés fur le Pinde.
Moi , trafiquer fi donc ; fuis-je fait pour cela
JAN VI È R. 1753 . 31
Fidele aa Dieu du goût qui toujours m'inſpira ,
Aux richeffes mon coeur fans peine renonça .
Mais j'ai fait raisonner fur les rives du Sinde
La Lyre qu'autrefois Anacréon toucha .
Avec raiſon au nez on vous rira ,
Et du pauvre Rimèur chacun fe mocquera,
Eh ! Seigneur Arpagon . tréve de remontrance ,
Ai-je dit , en riant , à ce Fefle - Matthieu
Dont l'argent eft l'unique Dieu .
Je ne fuis pas fi poëte qu'on penfe ,
Et fur mes intérêts point ne fuis endormi.
Quand vous fçaurez fur qui je m'en repoſe ,
De ma tranquillité dont tout le monde glofe ,
Vous ne ferez plus ébahi.
Le Pere des François , Vainqueur de Nayerfingue,
Qui de la foule me diftingue ,
De qui j'ai célébré le nom
Par des vers qu'avoûroit l'amante de Phaon ,
Et qui feront chantés fur les bords de la Seine :
(J'en puis parler ainfi , fans être fanfaron ,
Puifque mon illuftre Patron
Qui , comme on ſçait , a le goût aſſez hon ,
Prife un peu les fruits de ma veine. )
Dupleix enfin eft mon Mecêne,
Ne peut- il pas d'un mot me faire un heureux fort ?
Oui , je croirois lui faire tort ,
Si , pour remplir mon coffre fort
Je me donnois la moindre peine.
Lui feul réglera mon deftin.
Biiij
32 MERCURE DE FRANCE.
Sans fouci pour le lendemain :
Loin de le fatiguer d'une plainte importune ,
Je lui laiffe le foin de toute ma fortune ;
Peut- elle être en meilleure main ?
METROPHILE.
A Pondichery , le 10 Décembre 1751 .
LE SINGE POET E.
Fable.
DAN $ l'Inde il étoit un Rimeur
Qui pour valet n'avoit qu'un Singe,
Bertrand feul avoit foin du linge
Et de la garderobe . Auprès d'un tel Seigneur
Cet emploi n'embarraſſe guéres.
Defoeuvré , ne fçachant que faire
Le nouveau Protoveftiaire
Voulut s'ériger en Auteur.
Embouchons , dit-il , la trompette ;
>
Mon maître fait des vers , j'en puis bien faire auffi,
Je ne fuis pas fot' , Dien merci ;
Que faut-il pour être poëte ?
Coudre une rime au bout de quelques mots
Qui doivent occuper des efpaces égaux ,
Sans qu'une ligne paffe l'autre .
Sans fe donner au diable on peut en faire autant.
JANVIER. 1753. 33
Crainte de nous tromper pourtant ,
Sur l'ouvrage d'autrui nous réglerons le nôtre..
Le Rimeur Cul pelé grimpe fur le Bureau ,
Et fans autre façon , à l'aide d'un cordeau ,
Toife des vers à l'avanture :
Puis fur un papier blanc appliquant fa meſure ,
Ajufte , de fon mieux , cent lignes au niveau .
Maître Bertrand bien content de lui-même
Se croyoit au moins un Rouffeau.
Il court à tous venans debiter fon poëme ;
Et fur lui , de concert , tous crierent haro
Maint Rimailleur de cette Ville
N'en fçait pas plus que ce Magot
Un Sot qui veut faire l'habille
En paroit mille fois plus fot.
Médrophile de Pondichery.
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
A MONSIEUR DUPLEIX ,
A l'occafion d'un prefent de 15000 livres
fait aux Officiers d'un Vaiffeau fur lequel
il avoit compté repaffer en France .
IL s'en faut peu que tes largeſſes
N'épuifent à la fin les immenfes richeffes
Qu'un deftin équitable a mis en ton pouvoir.
Que n'en as- tu mille fois davantage
Quand on en fait un auffi noble uſage ,
On n'en peut jamais trop avoir.
Pour exercer ta bienfaiſance ,
Il te faudroit tout l'or que tient en ſa puiſſance
L'avare Souverain de ce rivage noir.
Quelle que foit ton opulence ,
H ne faut qu'une adverfité
Pour te plonger dans la mifere :
Denis, Créfus & Bélizaire
Furent réduits à la mendicité;
Tout eft foumis au fort , le fceptre & la Couronne '
Ne mettent point à l'abri de fes traits.
La Fortune peut bien t'enlever les bienfaits :
Mais , Dupleix , le bien que l'on donne
Eft le feul qu'on ne perd jamais.
JANVIER. 1753. 3.5
IMPROMPTU AU MÊME ,
A l'occafion d'une vingtaine de mariages qu'il
a faits en donnant mille pagodes de dot à
chaque fille.
DES
Orphelines le vrai pere ,
Tandis qu'à tes dépens tu t'amufes à faire
Des mariages à foilon :
D'être auffi de cette partie
Il me prend tout-à coup une demangeaifon.
Dupleix , feconde mon envie ,
Et tu feras deux heureux à la fois.
Mets enfemble une fille & vingt mille roupies ;
Des deux lots me laiffant le choix.
Les deux moitiés feront tellement réparties
Que chacun puiffe être content .
Si j'y manque , je veux que tu me falles pendre.
Je choifirai pour moi l'argent ,
Et laifferai la fille à qui la voudra prendre,
B vj
36 MERCURE
DE FRANCE
.
A MONSIEUR DUPLEIX ,
Gouverneur général des Etabliſſemens Fran-
Gots dans les Indes , Commandeur de l'Ordre
Militaire de S. Louis ; le premierjour
de l'an 1752.
MALGRE' l'aveugle jaloufie.
Er tous les vains efforts de nos fiers ennemis ,
Vous difpofez des thiônes de l'Afie ;
#
Je vois des Souverains à vos ordres foumis.
Dans cet état brillant où les Dieux vous ont mis
Pour vous quels fouhaits peut-on faire ?
Ou le bonheur n'eft rien qu'une chimere,
Ou de le pofféder l'efpoir vous eft permis.
On ne peut felon moi , goûter hors de Paris.
Une félicité complerte :
Mais vous devez bien- tôt revoir ces bords chéris.
Pour y vivre content , Damon , je vous fouhaite
Des jours nombreux , une fanté parfaite ,
Et de véritables amis.
Salabebzingue Grand Nabal du Decan & San.
denaëb Gouverneur des Royaumes d'Arcate & de Trichenapaly,
placés maintenus par les François.
JANVIER. 1753. 37
A Madame Dupleix , le même jour.
OLYMPE , en ce jour , pour
étrenne
Vous n'aurez point de moi , de l'or , des diamants
Jamais rimeur ne fit de tels prefens.
On fçait affez que la docte Neuvaine
N'ufe point de ces ornemens.
Mais j'ofe vous offrir un prefent plus durable
Et plus digne de vous : c'eft l'Immortalité,
Acceptez en l'augure favorable.
Oui , votre nom , fur ma lyre chanté ,
Paffera dans mes vers à la postérité .
Mais quelle eft mon erreur extrême !
Mieux que moi vous pouvez vous- même
Immortalifer votre nom ,
Sur les Autels du poëtique empire
Vous aurez une place auprès d'Anacréon.
Entre vos mains il a remis fa lyre :
Lui même n'en a pas tiré de plus doux fons.
Le Dieu du goût , daus un même volume,
Joindra les fruits de votre plume
A fes immortelles chanfons . *
* Parmi quelques chansons qu'a faites Madame
Duplex , il y en a dans le goût de celles d'Anacréin
que cet aimable Poëte ne defavouëroit pas.
38 MERCURE DE FRANCE.
A Phylis , la Fille de Madame Dupleix.
PHY15 ,
l'Amour & la Fortune
Font de votre bonheur leur affaire commune ;
Et de leurs dons l'heureux concours
Ne vous promet que de beaux jours.
Toutefois d'un tel avantage
N'allez pas vous enorgueillir.
Vous aurez , je l'avoue , un brillant héritage si
Mais il n'eft pas facile à recueillir.
Seule de votre illuftre mere
Vous devez être l'héritiere :
Diamans , Nippes & Bijoux ,
Or , argent , tout fera pour vous.
De la fucceffion , c'eft la moindre partie ,
Philis , & fi vous n'héritez
De fon coeur généreux , de fon rare génie ,
Et de mille autres qualités
Qui font d'elle aujourd'hui l'ornement de l'Afie,
Tandis que fon époux , triomphant de l'envie ,
En eft l'arbitre & la terreur ;
D'un million quand vous feriez dotée ;
Loin d'admirer votre bonheur ,
Je vous croirois deshéritée.
Son nom fera pour vous an pénible fardeau ,
Si vous n'êtes pas digne d'elle .
Tandis
que fous les yeux vous avez ce modéle j
Que de les actions le vifible flambeau
JANVIER. 1753 39
Vous engage à marcher dans la même carriere.
Votre félicité , Phylis , feroit entiere ,
Si vous étiez un jour fon fidéle tableau.
COUPLETS ALAMEME ,
A qui la Princeffe Bégum Saeb propofoit de
la fuivre à Dely où elle promettoit de lui
faire époufer le Grand Mogol , fon Neven.
P Hylis , à vos divins appas
Le Mogol offre fes Etats :
Ne méprifez point cet hommage ,,
A fes foins laiffez-vous gagner :'
Dans le climat le plus fauvage
Il est toujours beau de régner.
de fon coeur
Quoi , vous craignez que
D'autres ne partagent l'ardeur !
Rejettez ces vaines allarmes
Que fait naître un ſoupçon jaloux ;
Si- tôt qu'il aura vû vos charmes ,
Il n'aura des yeux que pour vous.
Refutation de ces Couplets.
Du Mogol & de fes Etats
Vous devez faire peu de cas.
Que pour vous envain il foupire ,
Fuiez un férail odieux.
De vos attraits l'aimable empire
Vous fera régner en tous lieux.
A Pondichery,ce 1.Janvier 1752. METROPHILE.
40 MERCUREDE FRANCE.
302502806 506 502 50450% : 502 502 500 500 500 500
EXTRAIT
DE SEMIRAMIS ,
Tragédie lyrique de Metaftaze.
ACTEURS.
SEMIR AMIs en habit d'homme , fous
le nom de Ninus , fon fils , Roi d'Afſſyrie.
THA MAR , Princeffe de Bactriane .
MIRTOS , Prince d'Egypte ,
HIRCAN , Prince de Scythie ,
SCITALCES , Prince des Indes ,
Amans
de Thamar.
SIBARIS , confident de Sémiramis &
amoureux d'elle en fecret.
L
La fcene eft à Babylone..
ACTE PRE MIE R.
E théâtre repréſente un grand Porti
que entouré de colonnes , aboutiffant
au Pont de l'Euphrate . Près de ce Pont ,
féparé du Portique par une barriere , eft
élevé un Trône préparé pour le Roi d'Aſfyrie
, & à côté un fiége plus baspour la
JANVIER . 1753. 41
Princeffe de Bactriane . Vis - à - vis du Trône,
font trois autres fiéges . Au milieu du
Portique on voit un autel avec la ftatue
du Dieu Baal . A main droite on découvre
le Pont orné de ftatues dans toute fa longueur
, le fleuve d'Euphrate couvert de
vaiffeaux , & au- delà fur l'autre rivage
trois camps dont les tentes font de structure&
de forme différente,
SCENE PREMIERE.
2
Sémiramis fous le nom & l'habit de
fon fils Ninus , Roi d'Affyrie , entre dans
le Portique entourée de fes gardes & fuis
vie d'une prodigieufe foule de peuples ;
elle donne ordre qu'on aille avertir la
Princeffe Thamar de fe rendre au lieu de
la cérémonie , où les trois Princes s'avancent
pour avoir audience ; en jettant les
yeux fur la foule des fpectateurs , elle y
découvre Sibaris , & faiſant un cri de
furprite le fait appeller , ordonnant
en même tems qu'on faffe éloigner tout
le monde .
Sibaris , approchant.
Que vois-je , ô Dieux ! ce n'eft poin
une illufion , c'eft elle- même. Il fe prof
terne.
42 MERCURE DE FRANCE.
Semiramis.
C'est vous , Sibaris , quelle rencontre !
levez- vous quelle avanture vous a conduit
d'Egypte en Affyrie 3
Sibaris.
Je parcourois les Contrées qu'arrofe
F'Euphrate , lorfque la Renommée a pu
blié que c'étoit en ees lieux queThamar ,
l'unique héritiere du Trône de Bactrianė ,
devoit publiquement faire choix d'un
époux , & terminer , en le nommant , les
difcordes que fa couronne & le bruit de
fa beauté ont excitées entre trois Princes
rivaux. L'éclat de cette fête a précipité
mon arrivée à Babylone , où toute l'Afie
accourt en foule dans ce jour ; mais
quelque merveille que j'efperaffe y voir ,
je n'en attendois point d'auffi farprenante
que l'eft celle de trouver en habit
d'homme , fur le Trône d'Affyrie , cette
même Princeffe d'Egypte , cette Sémiramis
enfin que nous avons fi long-tems re
grettée & pleurée.
Sémiramis,
Tais toi , parle bas , chacun ici me
croit Ninus ; c'est fait de mon rang , de
mon honneur & de ma vie , fi l'on vient
à t'entendre.
Sibaris
Qu'entens-je mais Idrene eft- il ici
JANVIER. 1753. 43
avec vous ? où est - il que fait - il ?
Sémiramis,
Ah ! tais- toi , te dis - je , & ne me redis
jamais le nom d'un Barbare.....
Sibaris,
Comment ! cet étranger , cet inconnus
àqui vous aviez donné votre coeur à Memphis.
Our ,
Sémiramis ,
, cet ingrat pour qui j'abandon
nai ma Patrie , ma Cour , mon propre
pere & la main du Roi de Numidie ; tu
t'en fouviens , Sibaris.
Sibaris.
Hé comment pourrois-je jamais l'ou
blier , moi qui étois alors votre plus inti
me confident , moi qui difpofai felon
vos défirs , la garde de Pharaon que je
commandois , à favorifer votre fuite ?
Sémiramis,
Eh bien , tu ne le croiras pas , ce même
Idrene ne me follicitoit à fuir que pour
être mon meurtrier, il tenta de m'affaffiner
Sibaris,
Eh quand ?
Semiramis.
La nait même que je partis avec lui „
il me frappa d'un coup de poignard , &
du haut du rivage me jetta dans le Nil à
demi- morte.
44 MERCURE DE FRANCE:
Sbaris .
Ah jufte- ciel ! & laraiſon ?
Sémiramis.
La raiſon ! ô Dieux ! je ne la fçais
pas.
Sibaris à part.
Je la fçais bien moi : haut , par quel ha
zard pûtes -vous échaper à tant de dangers
?
Sémiramis.
Il ne m'avoit fait qu'une feule bleffure
qui fe trouva légere , & les branches
d'arbres qui bordoient la rive inférieure
du fleuve , rompirent le coup de
ma chue , & me déroberent aux ondes .
Ce n'eft pas ici le lieu de te détailler tout
ce qui m'arriva depuis ; qu'il te fuffife de
fçavoir que j'ai changé mille fois de
meurs , d'habits & de pays , jufqu'à ce
qu'enfin le Grand Ninus , ce fameux Roi
d'Affyrie , foit qu'il fût touché de cette
même beauté qui avoit caufé mes malheurs
, foit que la fortune fe laffât de me
perfécuter , me fit partager fon Trône &
fon lit.
Sibaris.
Scut-il quelle étoit votre origine.
Sémiramis .
Non , je lui déguifai par une fable mon
nom & ma Patrie , je feignis que j'avois
JANVIER. 1753. 45
Curnaturellement pris naiffance au bord
d'une fontaine , & que les oifeaux m'avoient
nourrie.
Sibaris .
Quoi , après la mort de votre époux ,
n'eft ce donc pas le jeune Ninus votre fils
qui lui a fuccedé ?
Sémiramis.
Chacun le croit ainfi , & l'extrême reffemblance
de mon vifage avec le fien ,
trompe tous les yeux.
Sibaris.
Mais lui-même , comment fouffre - t'il
une autre perfonne affife fur un Trône qui
lui appartient.
Sémiramis.
J'ai pris foin de lui faire donner une
éducation fi molle & fi effeminée , qu'il
défire bien moins l'honneur de porter le
fceptre , qu'il n'en redoute le poids.Vêtu
de mes habits de femme , il tient actuellement
ma place au fond d'un Sérail où
je l'entretiens dans le genre de vie le plus
propre à achever de lui faire perdre le fouvenir
de fon rang.
[ Après cette expofition du fujet , Sibaris
oubliant le lieu où il eft & les circonftances
, croit avoit trouvé le moment le
plus favorable pour déclarer à Sémiramis
la paflion qu'il a pris pour elle en Egypte ;
46 MERCURE DE FRANCE.
mais au moment qu'il ouvre la bouche ,
il est interrompu par l'arrivée de Thamar.
]
SCENE II.
Le moins que je doive ( dit le faux
Ninus à Thamar ) aux grands fervices que
le Roi de Bactriane votre pere a rendus
à l'Affyrie, dont il fut plutôt le défenfeur
que le tributaire , eft de procurer à ſa
a fa
fille un époux digne d'elle .
[ Il ajoûte que les trois Souverains qui
Ja recherchent en mariage , vont fucceffivement
paroître à fes yeux , afin qu'elle
puiffe les examiner , & choifir entr'eux
felon fon goût. Il s'affied fur fon Trône
, & Thamar fur le fiége plus bas préparé
à côté du Trône ; Sibaris fe tient debout
près d'eux ; la foule des fpectateurs
fe raproche : cependant on voit les trois
Princes s'avancer le long du pont de
l'Euphrate , précedés d'une nombreufe
mufique Barbare , & fuivis de trois files
d'Egyptiens , de Scytes & d'Indiens , chacun
telon l'appareil , l'habillement & les
ornemens de fon pays . Ils viennent juſ
qu'à la barriere qui fépare le pont du
portique près de la balustrade qui entoure
le Trône ; on ouvre la barriere. Mirtos ,
Roi d'Egypte , entre feul & adreffe à Tha
JANVIER. 1753 . 47
mar fa déclaration d'amour & fon compli
ment , pendant lequel il eft interrompu à
diverfes repriſes par Hircan Roi de Scytie
, qui eft resté en dehors de la barriere ,
jufqu'à ce que Ninus adreffant la parole à
Hircan , lui dife qu'il ignore fans doute
les coutumes d'Affyrie , & que ce n'eft
pas l'ufage à Babylone d'interrompre les
gens qui parlent. Hircan réplique qu'il ne
croyoit pas être venu dans un pays où il
fût défendu de parler, Ninus après avoir
fait affeoir le Prince d'Egypte fur un des
trois fiéges préparés vis-à- vis du Trône
demande à Thamar ce qu'il lui femble de
ce Prince , à quoi celle - ci réplique qu'elle
le trouve fade & ennuyeux . On ouvre
la barriere à Hircan qui s'approche de la
balustrade. ]
Semiramis,
Vous pouvez parler à préfent , la Prin
ceffe eft prête à vous écouter.
Hircan.
Comment ! il faut fe taire quand vous
le voulez , & parler quand il vous plait,
Sémiramis.
Parlez , fi vous voulez,
Hircan.
Hé bien , je parlerai . d Thamar , Prin
ceffe , le Souverain de la Scytie vient pour
48 MERCURE DE FRANCE.
vous époufer , des épaifles Forêts qui ombragent
les fommets du Caucafe. C'est - là
que les Scythes vivent fans autre loi que
leur volonté ; changeans de demeure à'
chaque fois que nous y invite le changement
des Saifons , nous habitons des Villes
errantes , nos chariots font nos maifons
, nos propres perfonnes en font les
remparts. N'attendez de moi ni foupirs ,
ni langueurs ; j'en ignore l'ufage efféminé
: un Scyte ne fçait qu'endurcir fon
corps aux rigueurs du froid & du chaud
combattre les hommes & terraffer les bêtes
farouches .
[ Hircan , après ce difcours , va s'aſſeoir
auprès du Prince d'Egypte ; Ninus demande
à Thamar comment elle a trouvé
celui- ci. Barbare & extravagant, répliquet'elle.
On ouvre la bàrriere à Scitalces ,
Roi des Indes. ]
Sibaris .
Jufte ciel ! que vois je , c'eft Idrene ;
quelle rencontre fatale !
Semiramis.
O Dieux ! quel objet fe préfente à mes
yeux eft ce là Scitalces . !
Sibaris , à part.
Oui , Seigneur.
C'est lui.
Sémiramis,
Scitalces ,
JANVIER. 1753. 49
Scitalces , envisageant le
Roi d'Affyrie.
Ah ciel ! qu'est -ce que j'apperçois ? Hircan
, dites-moi , eft- ce là le Roi ?
Sans doute.
Hircan.
Scitalces , à part.
C'eſt elle !
Sémiramis.
Prince , eft -ce vous qui vous nommez
Scitalces .
Scitalces.
Il est vrai , je me nomme ainfi .
• Sémiramis.
Quel fon de voix ! je friffonne.
Scitalces.
rougeur
Quelle demande ! je me meurs.
[ Hircan voyant pâlir Scitalces , s'approche
pour en fçavoir le fujet ; celui- ci répond
que c'eft de frayeur & d'inquiétude
de fe voir en tête d'un rival auffi dangéreux
que lui . Thamar demande au faux
Ninus quelle eft la caufe de fa
foudaine ; il réplique que c'eft une vapeur
à laquelle il eft fujet ; cependant
Scitalces veut commencer fon difcours ;
mais à chaque fois qu'il jette les yeux fur
Ninus , fon trouble' augmente à tel point
qu'il ne peut prononcer que des mots
entrecoupés. Thamar prenant fon emba-
C
50 MERCURE DE FRANCE .
ras pour un effet de fa paffion , lui fait
entendre qu'elle eft plus touchée de fon
filence que de l'éloquence de fes rivaux ,
& le fait affeoir à côté d'eux ]
Scutalces s'affeyant , à Hircan.
Mais quoi ! c'eft bien là le Roi d'Affyrie.
Hircan.
Affurément , je vous l'ai déja dit.
C'eſt elle .
Sicitalces à part ·
Hircan à part.
Il a perdu l'esprit.
[ Thamar s'étonne de ce que Ninus ne
lui demande pas ce qu'elle penfe de ce
troifiéme Prince ; Ninus l'avertit qu'il a
crû remarquer dans la phyfionomie de ce
dernier , tous les fignes d'une ame perfide
; Hircan s'impatiente de ce que la
Princeffe ne décide pas affez promptement
; elle dé fon côté affure qu'elle eft
prête à déclarer fon choix ; mais Ninus
veut auparavant que les trois Princes jurent
folemnellement d'agréer fans plus
de difpute , le choix de la Princeffe ; ils
fe levent & font le ferment la main fur
l'autel de Baal , à l'exception d'Hircan
qui refufe d'en approcher , & jure une
main fur fa poitrine & l'autre fur fon épée.
Un Scyte , dit-il , ne connoit d'autre áutel
JANVIER. 1753. 31
que fon coeur , ni d'autre Dieu que fon épée,
Cette cérémonie finie,laPrinceffe après un
court remerciment aux Princes d'Egypte
& de Scythie , fait affez connoître qu'elle
va nommer Scitalces , lorfque Ninus l'interrompant
,lui confeille de différer , d'examiner
encore , & de prendre le tems néceffaire
pour un choix de cette importance
; il invite les trois Princes à fe trouver
le foir à un feftin Royal où la Princefle
déclarera fon époux les Princes y confentent
, excepté le Roi de Scythie qui
fait hautement éclater fon mécontentement
de ce retard. Ninüs fe retire en recommandant
de nouveau à la Princeffe de
faire de férieufes réflexions , & de ne pas
fe laiffer prévenir par les yeux. ]
Je ne fçai pas lui dit- il ) lequel des
trois vous plait davantage ; mais penfezy
, & croyez que peut -être tel vers
qui penche votre choix , en eft le plus indigne
; les chaînes de l'amour auroient
trop de douceur fi la beauté de l'ame
répondoit toujours à celle du viſage.
SCENES I V. & V.
[ Thamar reste avec les trois Princes ,
fait des avances affez marquées à Scitalces,
dont l'embaras redoublant de plus en plus
il fe retire après quelques difcours ambi-
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
gus & fans fuite , que la Princeffe attribue
au chagrin que lui donne le retard caufé
par les ordres de Ninus. La fcene fuivante
fe paffe en bravades de la part d'Hircan
qui malgré les remontrances que lui fait
Mirtos fur l'obéiffance due aux ordres du
Roi , veut que la Princeffe fe déclare à
Finftant pour lui , & en railleries de la
part de la Princelle qui fait croire à Hircan
qu'elle eft tout de bon amoureufe de
Jui. ]
SCENE VI.
HIRCAN , MIRTOS .
Hircan.
Vous avez entendu la Princeffe , vous
avez vû combien elle eft glorieuſe de m'a .
voir rendu fenfible. Rival infortuné , je
vous entends foupirer , je connois vos
douleurs ; changez de penfée , croyezmoi
, prévenez votre difgrace , & retournez
fans tarder davantage vous confoler
en Egypte .
Mirtos.
Vous me faites pitié de ne fçavoir
pas diftinguer l'ironie de la louange ;
ne voyez-vous pas que Thamar n'avoit
en vue que de vous faire fentir la témérité
de votre présomption ? -
JANVIER . 1753. 53
Hircan.
Qu'eft-ce à dire plus j'apprends vos
ufages & moins je les comprends ; les paroles
peuvent donc avoir plus d'un fens
en ce pays- ci ; déja on ne peut y parler
nife taire que par la volonté d'autrui ; il
faut un ordre du Roi pour pouvoir jouis
de ce qu'on aime ; quel caprice du fort
m'a conduit parmi des gens dont les coutumes
font fi étranges ?
Mirtos.
C'est ainsi , Prince , que l'on vit en
Affyrie ; il eft convenable chez un peuple
poli d'adoucir vos moeurs fauvages ;
on ne parle point d'amour à des Reines du
ton dont vous le faites ; ne croyez pas
être ici avec vos ruftiques habitantes des
Forêts du Caucafe.
Hircan.
Eh quelle eft donc votre maniere defaire
l'amour ?
Mirtos
Ici l'on admire dans un refpectueux ftlence
la beauté que l'on adore ; on fe
tait , on foupire , on fe plait dans fes
tourmens , on endure fans fe plaindre
le poids de fes fers ; les chaînes que fait
portet l'amour ne peuvent jamais être que
légeres.
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
Hircan .
Et enfuite on obtient la récompenfe
Mirtos.
Et enfuite on l'efpére.
Hircan.
On efpére pauvre récompenfe ! l'amour
fe traite plus raifonnablement parmi
nous ; dès la premiere entrevue on y déclare
fes fentimens fans héfiter ; on en
change auffi tôt fi l'on eft bien reçu , on
aime tant qu'on y trouve du plaifir , &
Fon ceffe d'aimer dès qu'on y trouve du
tourment.
Mirtos.
Ou vos moeurs font bien barbares , on
l'on n'aime point véritablement parmi
vous ; les peines ont des plaifirs pour
les vrais amans , un coeur fidéle n'oublie
pas fi aisément une ingrate
Hircan.
....
Hé bien , aimez à votre maniere ,j'y confens
, pour moi je ne quitterai pas la
mienne ; il n'y a pas de plus grande folie
que de fe rendre tous les jours miſérable
en travaillant pour être heureux ; je fais
aifément aux belles des fermens d'amour
& de fidelité , pourquoi n'aurai-je pas
la même facilité à les rompre il fort.
JANVIER. 1753 5.5
SCENE VII.
Mirtos feul.
[ Mirtos refte à faire un court Monologue
fur le pouvoir de l'amour ce Monologue
eft du nombre de quantité de fcenes de
piéces Italiennés en mufique , qui ne font
faites que pour amener une maxime d'Opéra
, ou quelque comparaifon tirée des
vents ou de l'agitation des flots , qui donne
lieu à l'Acteur de déployer fa voix dans un
grand air. ]
SCENE VIII.
Le Théâtre change , il repréfente les
jardins fufpendus de Sémiramis ; on y
voit de hautes allées d'arbres fur des terraffes
portées par des colónnes , & des
collines formées par des voûtes & des ar
cades les unes fur les autres.
SCITALCES , SIBARIS.
Sibaris.
Quelle joye n'ai-je pas à vous revoir s
cher ami permettez- moi de vous nommer
encore d'un tel nom , Seigneur ...
Euffai-je jamais dû croire que dans la perfonne
du Prince des Indes , je retrouverois
un jour mon cher Idrene ?
Ciiij
56 MERCURE DEFRANCE.
1
Scitalces.
Alors je me plaifois à déguifer pendant
mes voyages mon nom & mon rang pour
éviter toute la foule & l'embaras que traîne
après foi la grandeur importune . O
mon cher Sibaris , plût aux Dieux que je
n'euffe jamais étépoffédé de cette folle envie
de parcourir l'Univers qui me fit
abandonner la Cour de mon pere ; je
n'euffe jamais mis le pied en Egypte , je
n'y euffe pas pris une paffion tyrannique
qui n'a ceffé depuis de troubler le repos
de ma vie ; je n'aurois pas aujourd'huy
fous les yeux , pour comble de douleurs
l'image vraye ou fauffe de la perfide Sémiramis.
Sibaris.
Sémiramis , dites- ous ? elle eft avec
vous en ces lieux ?
Scitalces,
Comment ! êtes vous donc aveuglet ne
l'avez- vous donc pas reconnue dans Ninus
?
Sibaris.
• Dans Ninus quelle illufione
Scitalces.
Je l'ai reconnue , vous dis- je : fes yeux ,
fes traits , fon gefte , le ton de fa voix , &
plus que tout le reke , fon trouble & le
mien ; ahmon coeur n'a pu s'y méprendre ;
JANVIER. 1753.
$7
fi vous fçaviez combien à ce fatal afpect
je l'ai fenti treffaillir dans mon fein ...
Sibaris.
Votre idée toujours remplie de cette
image s'eft laiffée tromper à quelque reffemblance
. Sémiramis auroit- t'elle pu
demeurer inconnue à Mirtos fon proprefrere..
Scitalces.
Mirtos ! ne fçavez- vous pas qu'il a été
élevé à la Cour de Bactriane ?
Sibaris.
Mais trois -luftres fe font écoulés depuis .
votre fuite d'Egypte ; depuis un fi long
tems on n'a eu aucune nouvelle de Sémiramis
, & il n'y a perfonne qui ne l'a croye
morte..
Scitalces..
Eh ! qui devroit mieux le croire que moi,.
qui la nuit de notre fuite lui plongeai.
dans le fein ma propre épée ? .
Sibaris.
Vous , o Dieux !
Scitalces.
Voudrois -tu que j'euffe laiffé fans pu
nition le crime de la perfide ? Tout ce
que tu m'avois découvert étoit vrai , Sibaris
. Je me rendis au lieu du rendez- vous
qu'elle m'avoit marqué. L'infidelle y vint :
bien tôt après moi . Nous prîmes enfemble :
Cy
58 MERCURE DE FRANCE.
la fuite.Mais à peine étions nous fortis des
jardins du Palais , que je découvris les affaffins
dont tu m'avois donné avis . Mon
rival étoit pofté dans le bois avec un gros.
de gens armés .
Sibaris.
Et le reconnûres vous ?
Scitalces.
Non. Ma vengeance feroit fatisfaite ,
fj'euffe pu noyer 'ma rage dans le fang
du lâche.
Sibaris.
Mais comment vîntes -vous à bout de
vous dérober vous -même au piége qu'on
vous avoit tendu ?
Scitalces..
A peine eus-je apperçu les affaffins ,
qu'avant que d'être à leur portée , je m'échappai
à la faveur des arbres & de l'ob
fcurité. Mais auparavant , faifi des tranfports
d'une jufte colere , je perçai de ma
main l'indigne Sémiramis , & la précipital
dans le Nil
Sibaris.
Quoi la lettre que je vous avois écrite
a été l'unique caufe de fa mort ! Ne fuffifoit-
il pas en l'abandonnant de vous ger d'elle
l'oubli
? par
Scitalces.
ven-
Hélas ! peut être en effet ai-je pouffé
JANVIER. 1753 59
trop loin ma vengeance ? Mais qui peut
retenir les juftes mouvemens d'un coeur fi
ctuellement trahi ? Jaloux , défeípéré ,
j'affouvis ma fureur fans pouvoir redonner
le calme à mon ame . La trahison , le
lieu , le fleuve , le poignard , le fein percé
de la perfide fe peignent continuellement
à mon imagination ; fans colle je lis & je
relis cette letre fatale ....
Sibaris.
Comment ! yous l'avez encore ? Pourquoi
conferver ce papier qui n'eft propre
qu'à nourir vos douleurs ?
Scitalces.
Je veux le garder éternellement pour
ma propre juftification.
Sibaris.
Seigneur , je fuis perdu , fi vous lailfez
rien entrevoir ici de ce myftere . Songez
que Mittos ne manqueroit pas de
fur moi l'infortune de fa fæeur .
Scitalces .
venger
Raffure- toi. Je garderai inviolablement
le filence. De ton côté , garde- toi de donner
à connoître que tu m'ayes connu ca
Egypte fous le nom d'Idrene.
Sibaris.
Ne craignez rien ; & furrout chaffez
de votre efprit cette imagination chimérique
qui vous fait voir Sémiramis dans
C vj
o MERCURE DE FRANCE.
la perfonne de Ninus. Offrez à Thamar
un coeur plus tranquille , & que fa poffeffion
vous ferve à étouffer les restes d'un
funefte amour.
AIR.
Dans un nouvel Hymenée
Cherchant un nouveau plaifir
D'une flamme infortunée
Eteignez le fouvenir .
Vorre bleffure profonde
Y trouvera du repos .
Ainfi fur les bords de l'onde
Les flots vont chaflans les flots.
Ce n'est qu'en changeant d'objets
Qu'on foulage fa foibleffe .
Ee dur acier qui nous bleffe
Guérit les maux qu'il a faits.
Souvent contre un mal extrême ,
Un poifon offre un fecours.
Le remede de l'amour
N'eft autre que l'amour même,
SCENES IX, XK XII & XIII .
[ Tandis que Scitalces fait réflexion
qu'en effet il peut s'être abafé fur la reffemblance
, il eft abordé par Thamar , qui
après quelques nouvelles avances , dont
JANVIER. 1753. Gof
il fe défend, lui vient annoncer que le Roi
d'Affyrie veut l'entretenir en particulier.Le
Roi entre , & Thamar fort en lui recommandant
les intérêts de fon coeur. L'entrevue
débute par un grand trouble de part
& d'autre , beaucoup d'à parte , & de paroles
entrecoupées. ]
Semiramis,
Qu'avez vous , Prince ? au lieu de me
parler vous changez de vifage . Vous femblez
troublé .
Scitalces.
Hélas ! Seigneur , je ne puis jetter les
yeux fur vous fans y retrouver tous les
traits d'une femme infidéle pour qui je
reffentis en Egypte la plus violente paffon.
A chaque fois que je vous apperçois.
je crois toujours que je vais lui parler.
Semiramis .
Cette reffemblance eft donc bien frappante.
Scitalces.
A tel point que je ne puis me perfuader
que ce ne foit pas l'infidelle fous un autre
habit.
Semiramis.
Si elle me reffemble auffi parfaitement
que vous le dites , elle n'eft pas infidelle.
Scitalces avec une extrême violence .
Ah ! lâche traîtreffe , ah ! perfide , ame61
MERCURE DE FRANCE.
fans foi & fans amour ! née pour la honte
& le malheur de ma vie ....
Semiramis.
Hola, Scitalces, quel tranſport infenfé !
Scitalcès.
Je m'égare . Ah ! Seigneur , pardonnez
à la fougue d'un Prince malheureux qui
ne fe connoît plus , tant il a l'efprit préoccupé
de l'idée fatale qui le pourfuit.
Semiramis .
Si elle étoit préfente à vos regards comme
elle eft préfente à votre imagination ,
loin de lui montrer tant de fureur , vous
lui demanderiez plutôt pardon de vos injuftices
, & peut-être l'obtiendriez - vous .
Scitalces , à part .
C'eft elle. Faifons - lui voir que tout mon
amour s'eft tourné en mépris . à Semiramis.
Seigneur , fi vous le voulez , tout changera
de face pour moi. Mon coeur , le plus malheureux
qui fut jamais , peut devenir le
plus fortuné.
[ Semiramis croit qu'ldrene va fe découvrir
entierement. Mais au contraire il
la prie avec de vives inftances de déterminer
en fa faveur le choix de la Princefle
de Bactriane . Semiramis , après un pre-
'mier mouvement de jaloufie , fe remet ,
& lui donne le change de nouveau en lui
promettant tout d'un air fort indifferent.
JANVIE R. 1753 63
Thamar rentre , impatiente d'apprendre
fon fort , Semiramis va au- devant d'elle ,
& lui dit de ne pas compter fur Scitalces ,
& qu'il n'y ent jamais de coeur plus ingrat
ni plus inflexible. Scitalces à diverfes reprifes
, veut entrer dans la converſation .
A chaque fois Semiramis fe met entre
deux , & l'interrompt pendant long-tems ,
jufqu'à ce qu'enfin le Prince franchiffant cet
obftacle , adreffe le parole à Thamar dans
les termes les plus paffionnés, & le retire. ]
Thamar:
Je n'y comprens rien . Il est également
exceffif dans fon filence & dans fes paroles.
Seigneur , vous l'avez entendu , il
parle tout differemment que vous ne me
difiez .
Semiramis.
Je l'ai prévu , qu'il chercheroit à vous
tromper. Ah ! vous ne fçavez pas combien
il eft accoutumé à feindre : combien
il pofféde l'art trompeur de peindre fur
fon vifage mille mouvemens qu'il ne reffent
pas combien fa bouche eft faite à
exprimer d'autres fentimens que ceux de
fon coeur. Fiez - vous à moi , Thamar. Je
le connois mieux que vous , & ne cherche
ici que votre avantage.
Thamar.
Seigneur , je connois toute l'étendue de
64 MERCURE DE FRANCE.
votre zéle pour moi. Mais pardonnez , fi
je ne puis m'empêcher de le trouver outré.
Le Prince me paroît paffionné , & vous
me le peignez infenfible. Il me regarde ,
il foupire , & vous voulez qu'il ne m'aime
pas mais que fa paffion foit feinte ou
véritable , je ne fens que trop que lui feul
peut me plaire : & s'il me plaît , lors même
qu'il me trompe , que feroit- ce s'il m'aimoit
réellement ?
[ Elle fe retire , & laiffe Semiramis irré
folue entre le dédain , la jaloufie , & le
rifque qu'elle court de fe découvrir au
peuple Gelle fait quelque éclat. Elle annonce
aux Princes d'Egypte & de Scythic
qui furviennent , que Thamar fe déclare
leur rival , & leur confeille d'aller
pour
aux pieds de leur Maitreffe faire un dernier
effort pour la féchir. J
Rien ( leur dit- elle ) ne fera plus propre
à la toucher que vos larmes.
AIR,
Toute femme fe plaît à voir couler les pleurs,.
Que la beauté nous fait répandre ;
Son orgueil ne peut fe défendre.
Du fpectacle de nos douleurs.
}
Mais bientôt elle - même à nos maux s'intereffe..
Son coeur foupire & s'amollit ,
Et la. pitié qui la ſaiſit
Eft le germe de la tendreffe,.
JANVIER. 1753. 65
SCENE XIV.
HIRCAN ,
Hircan.
MIRTOS.
Mirtos , avez- vous du courage ?
Mirtos.
Mon épée me fervira de réponſe ſi vous
en doatez .
Hircan.
Eh bien , allons de ce pas attaquer un
odieux rival. Tuons Scitalces , & après
nous être défait de lui , nous déciderons
la querelle entre nous deux .
Mirtos,
Que dites- vous ? Eft-ce ainfi que vous
reſpectez le Palais du Roi d'Affyrie , &
la foi qu'en ce jour même vous lui avez
jurée Vous voulez que profitant d'un
honteux avantage , nous allions tous deux
attaquer un homme feul. Sont -ce là les
preuves que vous demandez de mon courage
?
Hircan.
De quels refpects , de quels fermens me
parlez - vous ici ? J'aime , je fuis outragé
je ne fonge qu'à fatisfaire à la fois mon
amour & ma vengeance. Voudriez - vous
que pour de vains égards je me lailfafle
enlever un bien que je defire . Tremble
66 MERCURE DE FRANCE.
Scitalces , ta perte eft certaine , foit que
j'y employe l'artifice ou la force ouverte.
Mirtos , feul.
Barbares fentimens d'un Scythe farouche
, qui croit que c'eft une moindre
peine de mériter fon malheur que de le
fupporter.
[ Mirtos refte encore quelque tems à
déplorer la perte qu'il va faire , d'un ton
très- propre à juftifier le jugement que
Thamar a fait de lui dans une des Scenes
précédentes. Il finit l'Acte par la compa
raifon fuivante : ]
AIR.
Telle de Philomelle
La plaintive foeur ,
Voyant fa fidelle
Hirondelle
Au pouvoir d'un raviffeur ;
Va battant de l'afle
Autour du chaffeur.
La verte campagne ,
Les eaux , les forêts
Loin de fa compagne
N'ont plus leurs attraits
Elle fuit le jour ,
Et dans fa retraite
Sans ceffe regrette
Son premier Ainour.
JANVIE R. 1753. 67
ACTE SECOND.
SCENES I. II. II . IV . V & VI.
[ Le Théatre repréfente un grand Sallon
du Palais illuminé pour le Feftin. Il eft
garni tout autour de buffets chargés de
vafes de pierres tranfparentes de diverfes
couleurs. Au milieu est la table du banquer
avec quatre couverts d'un côté , &
un pour le Roi d'Affyrie de l'autre . Hircan
entre dans la Salle l'épée à la main ,
veut renverser la table , & s'informe de Sibaris
qu'il y trouve , où eft Thamar pour
l'emmener , & Scitalces pour le tuer. Sibaris
, après avoir vainement tâché de calmer
la fureur d'Hircan , & de détourner
ce Prince de faire un éclat qui déconcer
teroit un projet qu'il vient de former
faffure que la mort de Scitalces eft infaillible
, à moins qu'il ne lui fauve la vie par
le tumulte qu'il veut exciter hors de propos.
Il a grande peine à fe faire écouter
d'Hircan , qui veut d'abord aller poignarder
Scitalces , & enfuite revenir apprendre
à loifir les mesures que Sibaris a prifes
pour s'en défaire . Enfin celui - ci parvient
à faire entendre à Hircan , que depuis
long tems il eft l'ennemi fecret de Scitalces
, qu'il a de nouvelles & puiffantes rai65
MERCURE DE FRANCE.
•
fons de le faire périr ; que pour cet effet
il vient d'empeifonner la coupe nuptiale
que Thamar , au milieu du feftin , doit
préfenter à celui des Princes qu'elle choi
fira pour époux ; que de cette maniere le
coup eft affuré , n'y ayant nul doute que
fon choix ne doive tomber fur le Prince
des Indes.
Le Roi d'Affyrie entre dans le Sallon ,
accompagné de Thamar & des deux Prin
ces d'Egypte & des Indes , fuivi d'une
foule de Courtifans & deJoueurs d'Inftrumens.
Chacun fait au Roi , fur la magnificence
de la Fête , des complimens qui
font languir le Spectacle & le Spectateur.
Hircan en fait à Scitalces en particulier
far fon bonheur prochain : après quoi on
fe met à table. Pendant le feftin les Muficiens
exécutent un Concert où l'on chante
Epithalame de la Princeffe, & divers Dan
feurs y entremêlent un Ballet. Enfin Thamar
prend la coupe nuptiale que lui apporte
Sibaris , fait un compliment général
aux trois Princes , & s'adreffant perfonnellement
à Scitalces , lui préfente la cou
pe. Il la reçoit , & la portant à fa bouche
jette les yeux fur le prétendu Roi d'Affyrie
, dont les regards fe rencontrent fi tendrement
avec les fiens , que Scitalces ne
pouvant le réfoudre à l'abandonner ainf
JANVIER . 1753. 69
pour jamais , remercie la Princeffe , & repofe
la coupe fur la table. Tous les Spectateurs
restent interdits , furtout Thamar &
Sibaris . ]
Hircan.
Comment ! c'eft ainfi que vous refufez
la main qui vous offre une couronne. On
n'offenfe point de la forte une Souveraine .
Semiramis.
Que vous importe s'il l'accepte ou la refule
? Ce n'eft point votre affaire ; chacun
eft libre ici fous ma protection.
Hircan.
Je prétends d'être auti le défenfeur de
la Princeffe , & ne fouffritai point qu'on
l'outrage impunément.Que Scitalces prenne
la coupe , & qu'il boive.
Thamar.
Laiffez , Prince , laiffez . Votre colere
me ferviroit ici plus que je ne veux . Le
refus de Scitalces n'eft pas capable de
m'offenfer. I fe fait juftice à lui- même ,
& n'ofe , avec raifon , accepter une offre
dont il fe connoît trop indigne.
Hircan.
Non non , je veux qu'il boive .
Thamar.
Laiffez , vous dis - je. Je puis mieux juſtifer
ma gloire , & reconnoître votre zéle .
Recevez de ma main la coupe nuptiale ,
Hircan , & foyez mon époux.
70 MERCURE DE FRANCE.
Hircan , interdit.
Sibaris !
Thamar.
Quoi ! vous héfitez . Voudriez - vous me
refuſer auffi ?
Hircan.
Non , Princeffe.... Mais.... Il fau
droit.... Vous ne fçavez pas.... Je reste
confus.
Semiramis.
Prince , y fongez- vous ? Vous ne devez
pas héfirer un inftant. Prenez la coupe ,
& bûvez. Votre incertitude offenfe le refpect
dû à la Princeffe , & répond mal à
Les bontés. Décidez promptement.
Hircan.
Me voilà décidé . Il jette la coupe à terre.
C'est ainsi qu'Hircan reçoit le refus d'un
autre.
Thamar.
Ah ! c'en est trop. Chacun me refuſe.
Suis je donc réduite à mandier la mair d'un
époux ? Eft- ce donc pour m'outrager que
Vous êtes tous trois venus rechercher la
mienne en Affyrie ? Ou mes traits font- ils
fi difformes que le Sceptre dont ma main
eft ornée ne puiffe les rendre fupportables
?
Mirtos.
Ah ! Princeffe , ne confondez pas ma
Aamme fincere....
JANVIER . 1753. 71
Thamar,
Non non , qu'on ne me parle plus d'amour.
Je fuis outragée , & l'offenfeur eft
encore impuni. Que Scitalces meure . C'eſt
lui qui par fon indigne refus a le premier
avili le don de ma main. Je la réserve à
celle qui fe trempera dans fon fang. à
Scitalces; tu me méprifes, ingrat, mais tu nę
jcuiras pas de ma honte. Tremble de m'avoir
fait rougir de mon choix. Mon coeur
outragé ne peut déformais céder qu'à celui
qui fatisfera ma vengeance.
[Hircan & Mirtos défient tous deux Scitalces
au combat , & fe difputent entr'eux®
à qui combattra le premier. Scitalces les
invite à y venir tous deux à la fois , les
affurant qu'il ne les craint pas plus réunis
que féparés. Semiramis voyant fon amaut
en danger pour lui avoir été fidéle , fonge
à le fauver fans fe découvrir elle- même. ]
Semiramis,
Arrêtez , Princes. Mes droits vont avant
les vôtres. C'eft dans mon Palais , c'eſt
fous mes yeux que Thamar , que je prorége,
a reçu cet outrage , que Scitalces a
violé le refpect qui m'eft du . Hola ! gardes
, qu'on l'arrête , & qu'on lui ôte fon
épée . Sibaris , je le remets en votre garde,
Scitalces.
Moi , je rendrois mon épée !
72 MERCURE DE FRANCE.
Semiramis .
Point de réfiftance : je le veux : je l'or
donne .
Scitalces.
C'est à moi que vous ofez parler ainfi !
Ah ! ma patience eft à bout. Songez que je
puis d'un feul mot ....
Semiramis.
Que de vains difcours ! Gardes , qu'on
l'ôte de mes yeux , & qu'on le tienne enfermé
dans un lieu fûr.
[ On emmene Scitalces. Les deux au-.
tres Princes fe plaignent également au Roi
de cette violence , & furtout de ce qu'on'
dérobe le Prince à leur vengeance. ]
Semiramis.
Hircan , vous n'avez point à vous plaindre
, ni rien à prétendre davantage ici .
N'avez-vous pas refufé la Princeffe . Elle
ne peut plus être qu'au Prince Mirtos.
Hircan.
- Nullement. Elle doit être moins à lui
qu'à perfonne , puifqu'elle n'a jamais daigné
le choifir.
Semiramis.
Mais que vous importe à qui elle foit ,
dès que vous n'en voulez point ? Quel intérêt
y pouvez-vous prendre encore ?
Hircan.
Je ne m'explique pas.
1
Semiramis.
JANVIER. 1753 .
73 .
Semiramis.
L'aimez-vous , ne l'aimez- vous as ?>
Je ne fçais.
Hircan.
Semiramis.
Si vous l'aimez , pourquoi l'avez-vous
refulée ?
L
Hircan,
Parce que cela me plait.
Mirtos.
Mais quelle étrange manie de vouloir
me difputer un coeur que vous ne voulez
pas?
Hircan.
Parce que cela me plaît.
Mirtos.
Etrange plaifir qui ne va qu'à troubler
ceux des autres ! Expliquez - vous en
un mot.
Hircan.
Que de queftions ! Que de demandes !
Que voulez - vous fçavoir de moi ? Vous
voulez fçavoir ce que j'ai dans l'efprit.
Ne vous couroucez pas tant. Je vais vous
l'expliquer . Mon fouverain bonheur eft de
pouvoir défefperer les autres . C'eſt par cette
raifon que vous me voyez fi fouvent
changer de fentiment , quand je crois, que
l'on eft content de ceux que j'ai. Voilà un
étrange caractere : allez , vous dis -je , je
D
74 MERCURE DE FRANCE.
le fens tout comme vous ; mais je ne puis
en changer . Vous voyez , Hircan . Il fera
toujours tel que vous l'avez vû.
[ Il fort. Le Roi d'Affyrie refté feul avec
Mirtos lui fait entendre qu'il prend à lui
: plus d'intérêt qu'il ne croit ; & qu'il fait
fa propre affaire de le rendre poffeffeur de
la Princeffe de . Bactriane. Après ce difcours
il le congédie. ]
Semiramis , feule.
Le refus de Scitalces eft une preuve que
fa paffion pour moi fubfifte dans toute fa
force . Que faut- il de plus pour effacer de
mon idée le fouvenir de fa cruauté ? L'efpérance
renaît dans mon coeur. Toute ma
tendreffe fe réveille..Amour , dangereux
-amour , je t'entends ; tu me préfentes l'i-
Image de fon ardeur , & tu me dérobes
celle de fa trahifon . Ah ! qu'il eft aifé à
la premiere lueur de félicité de perdre de
vûe fes infortunes paffées.
·
A I R.
Au retour du Zéphire ,
Oubliant les autans ,
Le Berger ne refpire
Que l'aimable Printems."
Dans la verte prairie
H conduit fon troupeau ,
JANVIER.
1753.1 71
Et fur l'herbe fleurie
Reprend fon chalumeau:
A peine de la tempête ,
Le nocher remis ,
Voit il briller fur la tête
Les Aftres amis ,
Sans fonger à la tourmente
Courbé fur la rame il chante
Au fein de Thetis .
SCENE
VII.
Le Théatre change , & représente une
chambre du Palais .
SIBARIS , feul , puis HIRCAN.
Sibaris , feul.
Que fervent l'artifice & la rufe , quand
des évenemens imprévus viennent à la
traverſe du projet le mieux concerté à La
fortune ennemie fe plaît à rompre toutes
les mesures que je prends. Scitalces vit
toujours , & Hican fçait mon fecret.
Hircan , arrivant.
Allons , Sibaris .
Sibaris.
Où !!
Hircan
Chez la Princeffe .
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
Sıbaris.
Quoi faire ?
Hircan.
Me difculper auprès d'elle de l'infulte
que je lui ai faite en apparence ,
Sibaris.
Eh ! de quelle maniere !
Hircan.
En lui découvrant la vérité .
Sibaris.
Comment , la vérité !
Hircan.
Qui. Vous lui direz que je n'ai jamais
ceffé d'être épris de fes charmes ; que je
n'ai refufé la coupe nuptiale que parce
que vous l'aviez vous- même empoiſonnée
pour faire périr Scitalces , & que vous
m'en aviez confié le deffein .
Sibaris.
Yongez-vous , Seigneur ? Vous voulez
divulguer un crime qui nous eft commun
à tous deux . Vous en êtes auffi conpable
que moi. Apprenez que l'on ne fait
nulle différence entre celui qui exécute
une trahison & celui qui la favoriſe.
Hircan.
Quoiqu'il puiffe arriver , je veux que
Thamar fçache la caufe de mon refus , &
ne puis fouffrir qu'elle impute plus longtems
au mépris de fa perfonne , ce qui
JANVIER. 1753. 77
n'étoit qu'un défir de me défaire de mon
rival.
Sibaris.
Seigneur , vous m'en preffez en vain.
Je n'ai garde de me perdre ainfi moimême.
Hircan.
Hé bien, vous n'avez pas befoin de par
ler , je me charge de tout dire.
Sibaris.
·
De grace , encore un mot. Vous allez
renverfer par cette précipitation un projet,
que je venois de faire pour vous rendre
demain avant l'aurore poffeffeur de Thamhar.
Hircan.
Comment ?
Sibaris.
N'avez-vous pas vos foldats & vos vaiffeaux
fur l'Euphrate ?
Eh bien !
Hircan.
Sibaris.
L'appartement de la Princeffe donne fur.
le Fleuve . Rien ne vous empêche de faire,
fourdement approcher quelques barques
de fa terraffe. Si vous voulez me prêter
main forte , je l'enleve cette nuit , & la
remets en votre pouvoir.
D iij
18 MERCURE DE FRANCE.
Hircan.
L'entrepriſe eft fort douteuſe .
Sibaris.
Elle eft infaillible . Chacun fera enfeveli
dans le fommeil. L'appartement eft affez
éloigné du refte du Palais. Il n'y a de ce
côté- là , ni troupes ni gardes. On ne peut
avoir le moindre foupçon de notre def
fein.
Il
Hircan.
11 eft vrai ; mais je crains.... je crois
qu'il vaut encore mieux.
Sibaris .
Non , non , ne balancez pas davantage.
Repofez- vous fur moi : j'en fais mon affaire.
Quoique j'aye déjà tout concerté d'avance
, je veux encore , avant que la nuit
foir plus obfcure, aller de nouveau reconnoître
le terrain . De votre côté, ne perdez
pas de tems à donner des ordres aux Commandans
de vos Vaiffeaux .
Hircan.
Allons donc . Tentons encore cette
voye, Vous me trouverez au lieu con-
BB
venu.
JANVIER. 1753. 79
SCENE VIII.
HIRGAN, THAMAR , MIRTOS.
Thamar , arrêtent Hircan qui veut fortir.
Eh bien ! Prince , fuis -je vengé ? Avezvous
lavé mon injure dans le fang de l'ingrat
qui m'outrage ?
Hircan , voyant entrer Mirtos.
Madame , je vois approcher un défenfeur
plus digne de vous , un Amant qui:
fçaura mieux mériter votre tendreffe. Le
Prince Mirtos eft mieux verſé que moi!
dans l'art d'aimer. Il en poffède tous les
fecrets. On le méprife fans qu'il fe pique .
On l'offenfe fans qu'il fe courrouce. Il
fçait foupirer avec poids & mefure , &
répandre des larmes à propos. Et avec des
fentimens fi fidéles & fi paffionnés l'om-'
bre feule de l'efpérance lui fuffit pour
récompenfe.
Thamar.
Ce n'eft pas envain qu'il efpere , dès
demain , peut-être , il recevra le prix
de fa tendreffe & verra couronner fes
feux.
Hircan.
Prince fortuné ! il va vivre dans les
plaifirs & moi dans les regrets; qu'y faire ?
je fuis né malheureux; il faut que j'appren
80 MERCURE DE FRANCE.
ne à fupporter les rigueurs de mon deftin ;
je vais loin de vous me plaindre de mon
étoile & laiffer un libre cours aux tranfports
de votre joye & de votre tendreffe.
SCENE IX.
THAMAR , MIRTOS.
[ Dans cette fcene la Princeffe demande
à Mirtos de la vanger de Scitalces , & lai
reproche même de ne l'avoir pas déja fait ;
il s'excufe fur l'obstacle que le Roi y a
mis en faifant arrêter & défarmer Scitalces.
Le reste de la fcene fe paffe , de la
part de Mirtos , en proteftations d'amour
& autres fentimens de galanterie qui font
fi puérils dans une Tragédie , lors même.
qu'ils font le mieux traités ; la Princeffe
elle même en eft fi ennuyée qu'elle lui
dit :
Prince , au nom des Dieux , que votre
tendreffe change d'objet ou de maniere
de s'exprimer ; je ne puis fouffrir un
amant languiffant qui me fatigue du récit
de fes tourmens éternels , qu'on ne voit
jamais joyeux ni content , qui fe préfente
toujours devant moi avec la langueur
peinte fur le vifage , & femble juflques
par fon filence me vouloir reprocher que
ma tendreffe n'eſt pas égale à la fienne.
JANVIER. 1753-
81
Mirtos.
Cruelle , de quoi pouvez- vous vous
plaindre lorfque j'ofe à peine vous entretenir
de mon marryre ; vous êtes la premiere
belle qui fe foit offenfée des refpects
d'un amant.
AIR.
Un ruiſleau dont l'onde plaintive
Gazouille entre l'herbe & les fleurs ;
Jamais de la Nymphe craintive
Ne peut exciter les frayeurs ;
Dans le criftal de fon eau pure
Elle fe mire en fureté ,
Tandis que par un doux murmure
Il applaudit à la beauté,
Le zéphir qu'on entend à peine
Agiter l'orme ou le palmier ,
Jamais fur la liquide plaine
N'a fait pâlir le nautonier ;
Il va dans l'empire de Flore
A la Roze faire fa cour
>
Il défend l'amant de l'Aurore
Des traits brûlans du Dieu du jour .
SCENES X & X I.
Mirtos fort , le Roi d'Affyrie entre ,
Thamar fe plaint vivement à lui de ce
qu'il dérobe Scitalces à fa jufte vengean-
Dy
82 MERCURE DEFRANCE.
ce. Le Roi lui répond qu'il n'en a uſé de
la forte , que pour obliger bien- tôt Scitalces
à venir expier fa faute à fes pieds ;
mais Thamar , peu fatisfaite d'une réparation
fi peu proportionnée à l'oftenfe
, veut abfolument qu'il meure , ou
du moins qu'il mette la vie en péril .
Le Roi après s'être efforcé de la detourner
de cette réfolution par tous les fentimens
de pitié dont une fille peut être
fufceptible , prend la voye oppofée , l'exhorte
à la vengeance la plus violente , lui
confeille d'aller elle-même voir expier le
Prince des Indes fur le champ de bataille
, & mettant la tendreffe de Thamar à
l'épreuve , lui fait en détail une peinture
auffi horrible que dégoûtante , de toute
l'agonie d'un homme qui meurt de mort
violente. Ce n'eft pas tout encore , il veut
qu'à l'inftant que Scitalces fera prêt à ren-:
dre les derniers foupirs , la Princeffe fe
jette fur lui , lui arrache le coeur , en
étouffe dans les mains les derniers mouvemens
, & regarde le fang ruiffeler dans fes
doigts , tant qu'enfin Thamar effrayée
de cette abominable defeription , pâlit
au récit du Roi , & tombe en fyncope.
* Sibaris vient annoncer au Roi que Scitalces
qu'il a mandé , n'attend que fon
ordre pour entrer ; on emmene Thamar ;
JANVI ER. 1753. 83
le Roi d'Affyrie refte feul avec Scitalces ,
& dès l'abord le faux Ninus ceffant entierement
de feindre , fe découvre au Prince des
Indes pour la vraye Sémiramis.
Cette fcene que le fpectateur attendoit
avec tant d'impatience , ne produit point
du tout l'effet qu'on en efpéroit ; Idrene &
Sémiramis l'employent toute entiere après
leur reconnoiffance , à éclater l'an contre
l'autre ; l'une fe plaint de la cruauté de fon
amant quil'a poignardée de fa propre main
àl'inftant même qu'elle lui avoit tout facrifié
l'autre lui reproche l'affreufe perfidie
avec laquelle elle l'attiroit dans le piége
pour le faire affaffiner . Sémiramis furprife
au dernier point , protefte de fon innocence
: Idrene infifte & s'en rapporte au
témoignage de fes propres yeux ; mais
ni l'un ni l'autre n'a garde de s'expliquer
aflez pour mettre fin en un feul mot à ce
mál entendu. ]
Oui,oui ( continue Idrene) c'eft moi qui
fuis le coupable & qui me fens le coeur de
voré de regrets;mais fçais- tu de quoi de ne
t'avoir porté qu'une bleffure légere , de ce
que ma main criminelle n'a pas fçû d'un
feul coup terminer ta vie & tes noirceurs.
Sémiramis.
Eh bien , ceffe de t'affliger , il en eft tems
encore , & je ne veux pas me défendre de
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
tes coups ; tiens , tigre , voilà mon épée ,
raffafie-toi de mon fang ; perce-moi le
coeur , ton bras en fçait la route ; regarde
cette cicatrice , voi ces traces de ta fureur
; traître , tu détournes les yeux ; regarde-
les , te dis-je , & acheve de m'arracher
une vie que je ne confervois que pour
t'aimer.
A
[ Le reste de la fcene fe paffe en de pareilles
plaintes ; on s'opiniâtre de part &
d'autre à ne pas s'expliquer plus clairement
; & Sémiramis fort fuffoquée par
fes pleurs & fes fanglots . Scitalces incerrain
de ce qu'il va faire , partagé entre la
haine & la pitié , ferme l'acte
par un Monologue
que finit la comparaifon fuivanre.
]
AIR.
Ainfi le paffager dont la nef entr'ouverte
Au milieu des rochers eft le jouet des vents,
Voit la terre & les eaux conjurer pour la perte
Par leurs coups redoublés en hâter les inftants ,
Par tout à fes regards s'offre l'affreule Parque ,
De quelque part qu'il jette l'oeil
Il voit la mer , il voit l'écueil ;
Il regarde la vague , il regarde la barque ;
Il voudroit fe jetter , la frayeur le retient :
Il ne fçait que réfoudre en fon inquiétude
Jufqu'au moment où le flot vient
Terminer & fon fort & fon incertitude.
JANVIER. 1753. .85
$$
A CTE III.
Le Théâtre repréfente la rive de l'Euphrate,
le long de laquelle regne la terraffe
& l'apartement de Thamar ; les grilles de
fer de la terraffe font ouvertes ,on voit l'Euphrate
couvert de vaiffeaux defquels fortent
Hircan & fes troupes , dont une partie
fe pofte fur la rive à l'entrée de la terraffe , &
l'autre refte debout fur les vaiffeaux ; tandis
que les Matelots les appareillent pour partir
en diligence , Hircan donne divers ordres
à fes gens , & paroit impatient de në
pasvoir arriver Sibaris . ]
1 SCENES II. II I. I V. & V.
HIRCAN , SIBARIS.
Sibaris , accourant vers l'a
grille de fer le long de la terraffe l'épée à la
main.
Ah Seigneur , tout eft perdu , fuyons
en diligence.
Hircan.
Et Thamar , où donc eft- elle ?
Sibaris.
Le coup eft manqué , fes femmes font
retentir de cris fon appartement , leurs clameurs
attirent de ce côté toute la garde de
Ninus ; fayons au plus vite , & tandis que
lesScythes que vous m'avez donnés nous
font un rampart contre l'effort des Affy86
MERCURE DE FRANCE:
•
riens , dérobons du moins nos deux têtes
à la colere du Roi..
Hircan.
Malheureux voilà donc l'hymen dont
tu m'avois flatté ; la Princeffe que tu de.
vois
remettre
entre
mes bras avant
l'aurore
!
Sibaris .
du
Que vouliez- vous que je fiffe de plus ?
pouvois-je réſiſter à toutes les troupes
Roi qui alloient fondre fur moi ?
Hircan.
Ah lâche ! tu as crû fauver ta vie , mai
ne l'efpére pas, tu n'y gagneras que l'hon
neur d'être à l'inftant tué de ma main.
Sibaris.
Mais Seigneur , eft- ce ma faute fi ....
Hircan.
Vains propos ; il faut que tu meures
fcelérat , pour ce crimelà ou pour un autre
.
[ Il tire fon épée pour le tuer . Sibaris
s'enfuit du côté du Palais , & au même inf
tant Mirtos paroit fur la terraffe à la tête de
la garde Affyrienne. ]
Mirtos...
Traîtres, c'eft fait de vous, vous n'échaperez
pas à ma jufte vengeance.
JANVIER. 1753. 87
Sibaris , courant vers
Mirtos.
Au fecours , Prince , au fecours , je ne
puis plus long - tems réfifter feul à défendre
l'entrée du Palais de Thamar contre
ces furieux .
Mirtos , à Hircan.
Barbare Scythe , c'eft donc ainfi que
l'on croit parmi vous ravir un coeur par
la violence & la trahifon ?
Hircan.
Oui , oui , malgré tous tes efforts j'aurai
la Princeffe.
Mirtos.
Tu l'auras , perfide ! à moi , foldats ,
à moi ; que le fer , que le feu nous faffent
raifon de ces Barbares.
[ Ici commence , au bruit des inftrumens
militaires , un furieux combat entre
les foldats Scythes & la garde Affyrienne ;
celle- ci dont le nombre va toujours croif
fant , pouffe les Scytes du côté du feuve
, les précipite partie dans l'Euphrate ,
partie fur les bords au bas de la terraffe
les Scythes regagnent leurs vaiffeaux ; les
Affyriens fautent la terraffe à leur tour ,
entrent dans l'eau , vont à l'abordage des
vaiffeaux dont ils fe rendent maîtres après
une longue réfiftance , & y mettent le
feu avec de grands cris de part & d'autre !
;
$ 8 MERCURE DE FRANCE.
cependant la mêlée au milieu de laquelle
eft Hircan , continue toujours au bord du
fleuve ; accablé comme il eft par le nombre
, Mirtos le preffe envain de fe rendre
prifonnier , jufqu'à ce qu'enfin on fe jette
fur lui & on le défarme , ce qui ne l'empê
che pas de continuer fes bravades & de fe
comparer à un écueil , qui malgré la foudre
qui gronde fur fa tête , la mer qui
mugit à fes pieds & les vents qui fouflent
contre fes flancs , ne laiffe pas de menacer
les navires & de faire trembler le
Nautonier. On l'emmene , la foule fe diffipe
& Mirtos refte feul avec Sibaris , auquel
il rend mille graces de lui avoir , par
fa valeur , donné le tems de fauver la
Princeffe . Sibaris lui raconte une hiftoire
longue & détaillée de la maniere dont il
a découvert la trahifon , & de tout ce
qu'il a fait pour s'opposer aux efforts des
Scythes avant que le fecours arrivât .
Mirtos éleve jufqu'aux cieux la bravoure
de Sibaris , l'embraffe , lui jure une amitié
éternelle , & fait ferment de n'oublier
jamais le fervice important qu'il
vient de lui rendre en le délivrant d'un rival
fidangereux . Alors Sibaris lui apprend
qu'Hircan étoit encore pour lui un rival
moins dangereux , moins perfide que Sci .
talces , & que ce Prince des Indes qui
JANVIER. 1754. 82
lui ravit aujourd'hui le coeur de Thamar ,
eft le même qui jadis fous le nom d'Idrene
enleva en Egypte fa foeur Sémiramis . Mirtos
à ce récit entre en fureur , & veut courir
en demander vengeance au Roi
d'Affyrie ; mais Sibaris l'arrête & lui fait
entendre que par une telle démarche it
perdroit fans reffource l'efpoir de fe venger
; que le Roi a montré pour Scitalces
nne partialité viſible , & ne l'a fait arrêter
que pour le fouftraire à la valeur de fes
rivaux; qu'ainfi il doit fur- tout diffimuler,
& n'employer à fe défaire fecretement de
Scitalces que quelque main vile & inconnue
, n'étant pas naturel qu'il fît à
un lâche raviffeur l'honneur de le punir de
fa propre main. Mirtos fe retire , & Sibaris
fe félicite de l'avoir mis aux prifes
avec Scitalces. ].
C'eft ( dit il ) l'unique reffource qui me
refte pour me défaire d'un homme maître
de mon fecret , & qui me perdra tôt ou
tard fi je ne le perds.
SCENES VI. & VII.
[ Le Théâtre change & repréfente le
cabinet du Roi d'Affyrie où il eft feul.
Mirtos y entre brufquement & demande
d'un air furieux qu'on faffe fortir Scitalces
de prifon , déclarant qu'il veut abfolu96
MERCURE DE FRANCE.
ment fe battre contre lui en combat fingut
lier , & que fi le Roi le refuſe il s'adref
fera à l'armée & à la Nation entiere pour
réclamer la loi du pays en verta de laquel
le on ne peut refufer le champ clos à un
guerrier qui le demande contre fon ennemi
; il ajoute qu'il eft perfonellement ennemi
de Scitalces dont , fans parler ' de la
rivalité qui eft entr'eux , il a reçû l'injure
la plus cruelle . Sémiramis étonnée de cette
nouvelle fureur de Mirtos , lui demande à
fon tour ce qu'il a fait de ce ton doux qui
faifoit le fond de fon caractére ; mais elle
tâche envain de calmer la colere du Prince
Egyptien , qui fans s'expliquer lui fait
entendre en fe retirant qu'il fçait affez que
Ninus a des raifons fecrettes pour ména
ger Scitalces. Sémiramis effrayée de ce
difcours fe croit découverte , & mandant
à l'inftant Scitalces , lui fait part de fes
craintes & de ce qui vient de fe paf-
1er. 1
Notre pofition ( lui dit- elle ) eft dans
fon moment le plus critique ; je ne doute
pas que mon frere ne nous connoiffe tous
les deux , & que les fuites de notre malheureuſe
paffion ne foient la véritable caufe
de fa fureur ; il veut laver dans votre
fang l'outrage fait au fang Royal de Pharaon
, & quand même je pourrois venir
JANVIER. 1753: 91
à bout d'empêcher le combat qu'il demande
, l'éclat qu'il fera va me découvrir infailliblement
& m'expofer à la fureur de l'Affyrie
entiere que j'ai trompée ; il n'y a ici
qu'une reffource , oublions le paffé , je
vous pardonne tout ; réaniffons promp
tement nos coeurs & nos forces par un heureux
hymenée ; fi Mirtos vous voit mon
époux , la main que vous m'aurez donnée
réparera nos fautes paffées , & lui fera perdre
le défir de vengeance dont il fe montre
animé; délivré d'un rival qu'on lui préfé
Iroit , il deviendra paisible poffeffeurde la
main de Thamar; alors votre courage & le
mien foutenus des forces de l'Egypte & de,
Bactriane feront plus que fuffifans pour fai
re têteà l'orage.J'ai dansBabylone un puiffant
parti que je ménage adroitement depuis
long- tems en cas d'accident ; il me
reftera des amis fidéles , même après que
je ferai découverte , & je ne défefpere pas
de me maintenir fur le Trône , & de vous
y placer.
[ Cedifcours dont on ne donne ici que
l'extrait , eft interrompu à bien des reprifes
par Scitalces ; à chaque interruption
il vomit contre Sémiramis un torrent
d'injures, fe poffedant néanmoins toujours.
affez pour ne rien laiffer échaper qui puif ,
fe fervir au dénoument '; il finit à chaque
92 MERCURE DE FRANCE.
fois
par dire , qu'on me rende la liberté
qu'on me redonne mon épée.
·Sémiramis , avec fureur.
Oui , ame féroce & infenfée , on te les
rendra , je ne veux plus te parler ni t'entendre
; ho- là , gardes , que l'on rende
l'épée à ce prifonnier ; tu es libre , va où
re guidera ton aveugle fureur , va ; mais
n'oublie pas que tu m'as réduite au dernier
défefpoir , & que dans le comble de malheurs
où tu me précipites , il me restera aſſez
de force pour me vanger au moins de toi :
fuis de ma préfence , barbare , trompeur :
fouviens- toi que tu n'es & ne fus jamais
qu'un traître ; mais que malgré ta trahifon
ta main a manqué fon coup ; Sémiramis
vit encore , fouviens t'en , lâche affaffin ,
& tremble pour l'avenir.
Scitalces , feul .
O Dieux ! une femme hardie peut - elle
pouffer fi loin l'audace de fon impudence ;
veillai- je ? ou fi je fommeille : n'eft- ce pas
ici la lettre de Sibaris ?
Il tire de fon fein la
lettre de Sibaris ,
en lit tout bas
quelques mots.
Infenfé que je fuis ! pourquoi chercher
dans une lettre les preuves d'un crime
dont mes propres yeux ont été les té
JAN VIE R.
1753. 93
moins... Banniffons , banniffons pour jamais
de mon ame jufqu'au moindre fouvenir
d'une femme fi déteftable ; hélas !
c'eft elle encore qui m'a fait outrager indignement
la tendreffe d'une Princeffe digne
en effet de route la mienne. Ah courons
de ce pas expier mon crime à fes pieds.
Je la vois qui s'avance .
SCENE VIII.
SCITALCES , THAMAR.
[ Scitalces demande pardon à Thamar &
l'obtient aisément ; ils fe jurent une foi
mutuelle , & Thamar qui croit que c'eſt
par les bons offices du Roi d'Affyrie que
fon amant eft revenu à elle , fe félicite
d'avoir dans la perfonne de Ninus un ami
fi zelé , & fe promet d'en conferver unc
éternelle reconnoiffance. ]
SCENES IX. X. & XI.
[ Mirtos vient défier Scitalces au combat
; la fcene fe paffe en rodomontades
de part & d'autre. Le Prince des Indes
refté feul avec Thamar , veut encore l'entretenir
de fa flamme ; mais celle- ci lui
coupe la parole en lui déclarant nettement
que c'est envain qu'il efpere la toucher
& que fon coeur eft prévenu pour un aué
tre. ]
94 MERCURE DE FRANCE.
Mirtos.
Mais par quelle raifon ?
Thamar,
...
Ne me demandez point de raifon , l'amour
n'en peut ni rendte ni entendre ;
s'il connoiffoit la raifon , il ne feroit plus
l'amour. Ce fentiment vif & tumultueux
ne fçauroit fe définir ; fi jamais quelqu'un
parvient à vous l'expliquer comme il faut,
s'il en parte bien , dites qu'il le reffent
mal.
La fcene fuivante n'eft qu'un court récitatif
& un air où Mirtos exprime fon dé-
Lefpoir. ]
SCENE XII.
[ Le Théâtre change & repréfente le
champclos où le Prince d'Egypte, & celui
des Indes fe battent en duel ; il eſt entouré
de barrieres à l'exception des deux ouvertures
aux deux bouts , par où doivent
entrer les combattans ; elles font gardées
par les Juges de camp. La foule des fpectateurs
environne en dehors les barrieres ,
& en dedans on voit en face le Roi d'Af
fyrie affis fur unTrône.Sibaris & quelques
Courtifans font à fes pieds ; on entend
quelque tumulte à l'une des ouvertures du
camp ; c'eft Hircan qui force le paffage &
y entre malgré la garde , proteftant qu'il
JANVIER.. 17.53. 25
"
ne veut céder la Princeffe à perfonne
& qu'il prétend se battre auffi pour
voir. ]
Sémiramis,
l'a-
Prince , rendez grace à ma bonté qui
veut bien vous laiffer la liberté après votre
infolence ; pour la main de la Princeffe
il n'y faut plus prétendre , votre conduite
vous en a rendu trop indigne ; ne l'avez
vous pas vous même refufée ?
Hircan,
Moi , je ne l'ai point refufée , je n'ai
refufé que la mort que Sibaris avoit préparée
à fon époux ; il avoit empoisonné la
coupe nuptiale.
Sibaris ,
Ah l'infâme, calomniateur ! il invente
cet odieux menfonge pour le venger de
ce que je l'ai empêché d'enlever la Princeffe.
Hircan.
Tu m'en as empêché ! oh quelle impudente
impofture ! j'écume de rage ! quoi ,
ce n'eft pas toi malheureux , qui m'as donné
le confeil & fourni les moyens de faire
le coup ? tu n'es pas allé chez elle à la
tête de mes Scytes ?
Sibaris .
Encore à Sémiramis . Seigneur , vous
le voyez , ce perfide voudroit me perdre ;
96 MERCURE DE FRANCE.
mais l'artifice eft trop groffier , Mirros a vû
ma conduite.
Semiramis.
Retirez-vous , Hircan , & tougiffez d'une
fi exécrable fauffeté ; la fidélité de
Sibaris ne m'eft pas moins connue que
l'horrible noirceur de votre caractere.
Hircan.
Comment , vous croyez ..... Ah ! la
fureur me tranſporte ....... Quoi ! tu
ofes me foutenir ..... abominable ſcélerat
, il faut que je t'arrache la vie.
[ Il veut fe jetter fur Sibaris ; les gardes
le repouffent. Au même inftant les trom
pettes le font entendre ; on ouvre les deux
bouts de la barriere ; les deux combattans
entrent l'un d'un côté, l'autre de l'autre , armés
de toutes piéces à l'exception du calque
& de l'épée. Ils s'avancent vers le trône du
Roi qui renouvelle envain fes inftances
pour leur faire quitter le deffein de fe battre.
Alors les Juges de camp leur appor
tent à chacun un cafque & une épée , partagent
le terrain & après les autres cérémonies
ufitées dans les tournois , fe retirent
à leur pofte. Le combat commence ; mais
à peine les premiers coups font-ils portés
que
Thamar arrivant en hâte fur le champ
de bataille , fe jette entre les deux champions
.
JANVIER.
97
1753.
pions , les fépate , & s'adreffant au Prince
d'Egypte : ]
Mirtos (lui dit- elle ) , je vous ai moimême
demandé ce combat , aujourd'hui
je ne le fouhaite plus ; tout eft appaifé ,
mon choix eft fait ; je la déclarerai bientôt
; votre valeur m'eft inutile ici , & je
fuis fatisfaite.
Mirtos.
Si vous êtes fatisfaite , Mirtos ne l'eft
pas , je combats pour ma querelle , & non
pourla vôtre, apprenez que vous êtes vousmême
dans l'erreut ; l'homme que vous
voyez ici n'eft qu'un impofteur qui ofoit
afpirer à vous fous un nom fuppofé ; il
fe nomme Idrene , c'eft lui qui jadis enleva
de Memphis Sémiramis , ma fecur.
Sémiramis.
Que dites-vous là , Prince ? vous êtes
dans l'erreur vous même , je connois Scitalces
; c'eft lui , c'eft le Prince des Indes .
ce n'eft point ldrene.
Mirtos.
Non, non , on veut envain me déguifer
la vérité , j'en fuis certain ; qui peut
mieux connoître Idrene que Sibaris , qui
l'a fi long- tems vu en Egypte ; c'eſt lui
qui me l'a dit.
O Ciel!
Sibaris.
E
98 MERCURE DE FRANCE .
Scitalces.
Ah per fide ami ! tu me trahis. à Mirtos.
Out , tu ne te trompes point; c'eft moi qui
fous le nom d'Idrene ai enlevé ta foeur.
Mirtos .
Qu'as- tu fait de Sémiramis , lâche raviffeur
? parle ; répond , avant que je
répande ton infâme fang.
•
Scitalces.
Ne me le demande pas ; je ne puis dire
autre choſe finon que je lui ai percé le
fein , & l'ai précipitée dans le Nil .
Ah barbare !
Mirtos.
Scitalces.
Tiens , vois qui fut le plus coupable
d'elle ou de moi ; lis cette lere écrite de
la main de Sibaris, apprens la plus horrible
des trahiſons .
Il donne la lettre à
Mirtos.
Mirtos lit.
Cher Idrene vous courez à votre perte
; vous allez vous -même mettre Sémiramis
aux mains de votre rival ; on vous
tend un piége dans le bois fur le bord du
Nil , les meurtriers font poftés pour vous
affaffiner ; votre maîtrelle eft du complot .
En confentant à fe laiffer enlever, elle n'avoit
d'autre vue que de jetter fur vous
JANVIER. 1753. 99
tout le blâme public de ce crime , fans rifquerfon
véritable amant qui en doit recueillir
tout le fruit ; il eft embufqué où
je vous ai dit avec un gros de gens armés ,
& doit s'enfuir avec elle après vous avoir
ôté la vie . Je viens à l'inftant d'être informé
de cette trahiſon , & je mę hâte d'em
pêcher autant que je puis , qu'un ami qui
m'eft fi cher ne foit la victime de l'horrible
méchanceté d'une femme perfide. Adieu
cher Idrene , confervez votre vie , & fouvenez
- vous de l'amitié de Sibaris.
Sémiramis.
O Ciel ! vit-on jamais une pareille noirceur
? Sibaris approchez . Vous avez écrit
cette lettre , les faits qu'elle contient
font -ils vrais ou fuppofés ; répondez
promptement ; regardez-moi en face .
Sibaris.
Oui , je n'ai rien dit que de vrai ,
Sémiramis.
Monftre exécrable !
Mirtos.
Sibaris , expliquons entre nous deux
ce myftere , j'ai peine à vous comprendre
; votre amitié pour Idrene éclate dans
l'avis que vous lui donnez , mais c'eſt vous
qui me l'avez découvert & qui me follicitez
de l'en punir : êtes -vous l'ami ou
l'ennemi d'ldrene ;
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
Sibaris , effrayé.
J'étois alors fon ami. Depuis .... Vous
ne ne fçavez pas .... J'ai eu lieu de juger....
Mirtos.
; Traître, en voilà affez ; tu te confonds
ton épouvante te démafque , je lis tous
tes menfonges fur ton vifage effrayé.
Ninus , il faut obliger ce malheureux par
les tourmens à avouer ici devant tout le
peuple fes odieufes trames.
Semiramis , à part.
Il en diroit fans doute plus que je ne
veux . à Mirtos. Non Prince , je veux
l'interroger moi même en particulier; gardes
, que l'on le jette dans un cachot
& que l'on l'empêche de parler à perfonne
fans mon ordre.
Sibaris.
>
Il n'en eft pas befoin , je vais tout déclarer
ici .
Sémiramis.
Gardes , obéiſſez ; qu'on l'emmene
promptement .
Lesgardes veulent
le faifir , ilfe jet-
Sibaris.
te entre Mirtos
Scitalces.
Seigneur , écoutez-moi , je veux tout
JANVIER. 1753 .
101
Vous découvrir ; l'amour & l'ambition
m'ont aliené l'efprit jufqu'à croire que je
pourrois devenir poffeffeur de la fille de
Pharaon, dont vous étiez aimé, je lui donnai
le confeil & les moyens. de fuir avec
vous , vous l'attendiez au rendez - vous
dont vous vous fouvenez ; je vous y envoyai
la lettre où j'avois fuppofé les faits
qu'on vient de lire.
Scitalces.
Tu les avoit fuppofés ! eh n'ai - je pas vu
de mes propres yeux les meurtriers &
leurs Chefs embufqués à l'entrée du
bois.
Sibaris.
C'étoit moi - même ; l'obfcurité vous
empêcha de me reconnoître , & en mêmetems
vous fauva la vie , quand je vous
perdis de vue à travers les arbres : mon
projet étoit de m'enfnir avec la Princeffe
après vous avoir fait tomber fous mes
coups.
Scitalces.
Ah malheureux ! qu'ay-je fait ?
Hircan , s'approchant .
Traître , il faut que tu confeffes auffi les
crimes que tu m'as voulu faire commertre
.
Sibaris.
11 eft vrai , je les avoue ; mais il me
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
refte des chofes bien plus importantes encore
à dire.
Semiramis,
C'eft affez , c'eft affez , gardes qu'on
l'ôte de mes yeux ; exécutez l'ordre que
j'ay donné,
Sibaris , courant du côté
du peuple.
Non , non , puifque je fuis perdu , j'en
perdrai d'autres aufli . Peuples , on vous
trompe ; ouvrez les yeux , reconnoiffez
une horrible fourberie ; une femme
déguilée deshonore le Trône d'Affyric.
Sémiramis.
Tais- toi , malheureux ?
Ellefe leve debout fur
Son Trône.
Peuples , écoutez - moi ; oui je ſuis Sémiramis
la femme du grand Ninus , la
mere du jeune Ninus votre Roi . Je regne
en Affyrie fous fon nom & fous fes habits
; mais je regne pour votre bonheur
& pour votre gloire. Peuples , qui d'entre
vous peut fe plaindre de moi ? qui de vous
n'a pas éprouvé ma bonté , & goûté la
douceur de mon regne , dont chaque jour
ajoute un nouveau luftre à la fplendeur
du Trône d'Affyrie. Au lieu d'un enfant
incapable de vous gouverner , je vous ai
JANVIER. 1753. 103
donné une femme , il eft vrai , mais une
femme qui n'a de fon fexe que la beauté ,
mais une femme , qui porte un coeur de
Héros. Souvenez- vous du grand Ninus
de l'amour qu'il me portoit . des reffoutces
qu'il a trouvées dans le mien , de l'appui
que lui a fi fouvent prêté mon courage.
Soldats,rendez témoignage à ma gloire
; vous m'avez vû combattre , vaincre &
triompher à côté de lui , nul avant lpi
n'avoit porté fi loin la grandeur du nom
Affyrien , & je l'ai encore furpaflé . J'ai
conquis la Sogdiane ; par moi le Perfe invincible
eft foumis à vos loix ; j'ai porté
jufqu'aux extremités de l'Afie la terreur de
vos armes; tout vous refpecte , tout vous
admire. Vous jouiffez dans le fein de la
paix des douceurs de l'abondance , & du
fruit de mes bienfaits ; ATyriens qui m'écoutez
, retournez-vous & jettez les yeux
du côté de la Ville , n'eft ce pas là cette
grande Babylone dont j'ai fait le fiége de
mon Royaume , que j'ai bâtie dans la
grandeur de ma puiffance & dans l'éclat
de ma gloire . Regardez ces Palais , ces
ouvrages immenfes , ces jardins fufpendus
, miracles de l'art , qui font l'ornement
de votre Capitale , ces murs épais ,
ces tours fublimes qui en font la ſureté ,
& jugez à préſenr fi j'ai mieux mérité de
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
porter la couronne qu'un jeune homme
fans force & fans talent, Prononcez , Peuples
; fi vous dédaignez de m'obéir ,
mon
fils n'eft pas loin d'ici , je fuis prête à defcendre
du Trône & à remettre mon ſcep-
*re en fes mains.
Choeur du peuple.
Nous nous foumettons à ta loi ;
Regne à jamais fur nous , Auguſte Souveraine ,
Que celle qui fut notre Roi ,
Déformais foit notre Reine;
[ Mirtos & fa four fe reconnoiffent &
s'embraffent. Scitalces fe jette aux pieds
de Sémiramis qui lui pardonne ; Thamar
donne fa foi à Mirtos. ]
Hircan , tirant l'épée
contre Sibaris.
Laiffez-moi égorger ce miférable , &
je m'en retourne content fur leMont Caucafe.
Sémiramis.
Hircan , ma vie & mon regne n'ost
rien eu jufqu'ici que d'extraordinaire &
d'inoui ; je veux faire aujourd'hui une
chofe plus finguliere que tout le reste . Je
pardone à Sibaris.
JANVIER.
105 1753.
Choeur des Peuples.
Ta gloire & tes vertus n'eurent jamais d'exemple
,
Tu furpaffes tous les mortels,
Divinité digne de mille Autels ,
Dans le fond de nos coeurs nous t'élevons un
Temple.
Nous nous foumettons à ta loi ;
Regne toujours fur nous , Augufte Souveraine ,
Que celle qui fut notre Roi ,
Soit déformais notre Reine.
Ev
106 MERCURE DEFRANCE .
404303PAR PARARA YA Ratnes
EPITRE
A M. DE VAUMALLE ,
' COMMISSAIRE DES GUERRES.
Par M. l'Abbé Clément , Chanoine de S.
Louis du Louvre.
D Epuis que de la Merliere
Vous êtes le favori ,
Vous faites le renchéri
D'une fi forte maniere >
Que j'en ai le coeur Aétri .
*
fouffrance ; Vous me laiffez en
Parce que ce grand Prélat
Sur tous les habitans d'Apt ,
Vous donne la préférence ,
De le faire échec & mat.
Autrefois dans le regître
De la fincere amitié,
Mon nom au vôtre lié ,
Décoroit plus d'un Chapitre :
Mais vous m'avez oublié .
Condamné par contumace
* Il eft Evêque d'Apt en Provence , depuis envi-
Ton an an.
JANVIER. 1753. 107
Comme inutile rimeur ,
J'apperçois que la grandeur
Me force à céder la place
Que j'avois dans votre coeur.
Vainement da ma tendreffe
Le progrès vous eft connu ;
De nouveauté prévenu ,
Mon cher Vaumalle s'empreffe
De plaire au dernier venu.
Ne prenez pas pour
excufe
De votre prompt changement ,
Dans cet Evêque charmant ,
L'efprit fin qui vous amuſe ,
Par le fel & l'agrément.
Vous dites qu'à fon langage
Les coeurs ne tiennent à rien ;
Qu'il n'eft point de citoyen ,
Dont il n'ait eu le fuffrage ;
Sort : il n'aura pas le mien .
Que m'importe qu'on admire
Sa douceur & ſa bonté ;
Pourrois-je en être enchanté ,
Dans le tems que je foupire
De ce qu'il m'a fupplanté ?
Si Conducteur infidele ,"
Et dormant fous le camail,
E vj
108 MERCURE DE FRANCE;
Il redoutoit le travail
Qui doit enflamer fon zele ,
Pour le falut du bercail.
Si des maux de l'indigence ,
Son coeur n'étoit point touché
Si d'avarice entiché ,
Il groffiffoit fà finance
Des fruits de fon Evêché.
Alors fans inquiétude ,
Je rirois d'un tel rival ,
Et d'un plaifir fans égal ,
Goûtant la douce habitude ,
Je mourrois votre féal.
Mais lorsque la voix publique
Me prone tout ce qu'il fait ;
Dans le fidelle portrait
De cet homme Apoftolique ,
Je vois le Prélat parfait.
Compatiffant , charitable ,
Il foulage le befoin
Vif, de travail & de foin
Son zele eft inſatiable ,
Et ne peur aller plus loin .
Du récit de ce prodige
Sitôt que je fus inftruit ,
Je dis aufais- je réduit e
JANVIER. 1793 . 109
Tant de mérite m'afflige ;
Vaumalle en fera féduit.
Le bon coeur , la politeffe ,
Ont fur lui des droits puiffans ;
Fl aime les airs décens ;
Les vertus & la fagefle
Lui raviffent fon encens.
Faut-il donc que je m'étonne
Si pour ce Prélat chéri
Vaumalle s'eft attend : i
C'eſt l'équité qui l'ordonne ,
Je dois céder à fon cri.
Céder : c'eft trop tôt me rendre,
Et l'ami dont je me plains ,
Pour moi , malgré fes dédains ,
Et peut-être encore tendre :
Eaifons treve à mes chagrins.
Son filence eft-il un titre
Bour noircir fon écufſon ?
A-t-il torta-t- il raiſon ?
Sa réponse à cette Epître
Eclaircira le foupçon.
Mais je vous fais injuftice
Far mon amour allarmé ;
Qui , je fuis encor aimé :
Pardonnez-moi ce caprice ,
A tort je vous ai blâmé.
110 MERCURE DE FRANCE.
Si votre Evêque fourcille :
De ce que je vous écris ,
Qu'il ceffe d'être furpris ;
Ses bontés pour ma famille
Méritoient de moi ce prix.
Mon coeur par la gratitude
Secretement excité ,
Me l'a lui -même dicté ,
Elevé dans l'habitude
De dire la vérité.
SECONDE LETTRE
D'UNE DAME
Al'Auteur du Mercure ; fur la Prévention.
V
Ou s m'avez imprimée , Monfieur :
vous voilà engagé à rendre mes folies
publiques , & peut- être prêt à vous
en repentir : je vous plains , fi cela eft , car
j'ai une envie demefurée d'augmenter vos
regrets. Quoique je foupçonne que ma
lettre fur la méchanceté n'ait pas fait un
grand changement dans les moeurs , je vais
parler dans celle- ci contre la prévention.
Au pis aller , je ferai dans le cas de la plûpart
de nos Prédicateurs modernes .
La Prévention pourroit , ce me femble ,
JANVIER. 1752 .
3
être comparée à un verre coloré , appliqué
fur nos yeux , à travers lequel nous ne
pouvons voir les objets tels qu'ils font.
Trop fouvent elle dégrade le bon pour
embellir le médiocre : prefque toujours
elle féduit & captive le fentiment . Les Arts
& les Sciences font furtout en proye
cette trompeufe Reine des ames . Tel Artifte
, tel Auteur va produire un ouvrage
digne d'être admiré : voulez vous fçavoir
ce qu'on en penfera ? Informez - vous du jugement
qu'on a portéfur fes premieres productions
: décidez enfuite hardiment, vous
allez proférer un oracle.
Sommes - nous donc faits pour vivre dans
l'erreur & la raifon n'ofera- t'elle jamais
déchirer le bandeau du préjugé ? Voyez
ces victimes de la prévention , elles font
enchaînées au Char de triomphe de ces
heureux ufurpateurs . Qu'elles feroient
malheureuſes , fi le tems qui les fuit ne de-.
voit un jour les venger & les mettre à leur
place.
La pareffe ou l'impuiffance particuliere
des Juges ne feroit - elle pas la caufe des
mauvais jugemens publics fur les ouvrages
d'efprit ? Il eft plus aifé de décider fur une
piéce , fuivant les jugemens portés fur les
précédentes du même Auteur , que de l'analifer
, & d'en difcuter les défauts & les
Fr2 MERCURE DE FRANCE.
béautés. De là , ces décifions hardies des
génies les plus bornés. De- là cet aveuglement
orgueilleux & funefte , qui fronde
fans motif ou qui loue par mode.
Il me femble que le but des opérations
de l'efprit doit être la recherche de la vérité
; c'eft s'en éloigner que d'adopter un
fentiment avec précipitation , & de le défendre
obstinément , dans un cas où il en
eft deux fur le même fujet. Venons à l'application.
Deux genres de mufique divifent
tout Paris . Les oreilles anciennes faites
à une mélodie douce , mais lente , &
peut-être trop monotone ne peuvent
fupporter la vivacité ultramontaine des
ariettes modernes qui font le charme de
la plupart de nos jeunes gens. Qu'arrivet-
il ? On entend à l'Opéra diverfes perfon
nes s'écrier à la fois , cela eft admirable ;
cela eft déteftable. Pour moi je ne puis m'empêcher
de répliquer , cela eft rrible.
"
Après avoir examiné s'il n'étoit point
de remède à une maladie auffi nuifible à la
fociété , j'ai trouvé à propos d'établir que
perfonne ne décidera chez moi fur aucun
ouvrage moderne , fans avoir expofé les motifs
de fon jugement ; & fans déclarer qu'il
eft prêt de renoncer à fon fentiment de
bonne foi , fi quelqu'un lui en prouve la
fauffeté. Que dix fociétés , dans Paris »
JANVIER. 1752. 113
afent de ma méthode , & je réponds qu'on
y verra bientôt ceffer des difputes , qui
mêlent prefque toujours de l'aigreur dans
le commerce le plus liant.
La Prévention détruite , la vérité fera
le fruit de nos recherches , puifque pour
la trouver nous partirons des mêmes principes.
Plus d'Auteurs cachés fous un voile
tranfparent. Plus de fujets de plaintes.
L'efprit acquérera de nouvelles lumieres ,
& le jugement fera à fon égard , ce qu'eſt
la raifon à l'égard des paffions.
J'ai l'honneur d'être , &c.
y
Le mot de l'Enigme du fecond volume
du Mercure de Décembre eft le Mantean.
Celui du premier Logogryphe eft Soulier ,
dans lequel on trouve fole , ofier , le Comte
Eu , olive , rofé , Roi , ire , jouer , or , ow ,
re , fol , fi , ris , Louis , lyre violer , ivre ,
vie , voler, lier , louer , oeil , foye , Voyer ,
vers , voir , ouir , Ifer ours . Celui du fecond
Logogriphe eft Arlequin ; dans lequel
on trouve vire , ane , M. le Quin , ire , Arné
fille d'Eole , l'Arne fleuve , Saint Jean ,
Vranie , rien , vin , eau , vie , lieu , Jule
be Nit , & aile.
"
114 MERCURE DE FRANCE.
203 204205 206 206 207 208 209 208207 208209 200
ENIGM E.
Quoique par un effet du plus bizarre uſage ,
Maint cadet ne m'ait plus qu'à titre d'ornement.
De mon utilité , je donne à tout moment
Le plus affuré témoignage ;
Au tems paffé , je recevois mon prix ,
D'une vafte circonférence ,
Elle m'attire aujourd'hui des mépris ,
Et l'homme de goût ne m'encenfe ,
Qu'autant que je m'offre à les yeux
•
Sous l'afpect féduifant d'une taille mignone ,
La cenfure , il eft vrai , dit & prône en tous lieux ,
Qu'ainfi réduite à rien , j'en deviens bien moias
bonne ,
Mais graces à l'habileté ,
De ceux qui de nos jours , préſident à mon être ,
Ce préjugé trompeur fans crédit eft reſté ;
Mon fort eft de tenir compagnie à mon maître ,
Malheur à moi , fi le dérangement
Sur ma fage conduite exerce un long empire ,
Il me prive auffi tôt de fon attachement ,
Et je perds fans retour , la faveur du bean fire ,
Pour m'en aller ſouvent de main en main ,
De la dupe & du fot exciter le chagrin.
Anonime de Rouen.
JANVIER. - 115 1753 , 1753
J'Eto
,
LOGO GRIPH E.
' Etois tranquile , & je ſuis agité ,
J'ai pâli tout d'abord , je rougis à cette heure ,
Ah ! je fens ... un luttin mal voulu , mal fêté ,
Chez moi vient Exer fa demeure.
Chaffons- le promptement , le drôle eft familier ,
Souffrez-lui prendre un pied , ( dis le commun
Adage )..
Bientôt fans le faire prier ,
Il en prend deux & davantage ;
Me voici donc les armes à la main ,
Elles font trop bien préparées
Pour ne pas m'en promettre un triomphe certain ,
Mais de fçavoir leur nom aurois-tu le deffein
Prend quatre lettres bien nombrées ,
Et de fuite deux fois , mets -les en même rang ;
Sans oublier d'y joindre une derniere ,
Faite pourtant pour marcher la premiere ,
S'il t'échape , mon cher , le malheur fera grand,
Par le même,
116 MERCURE DE FRANCE
AUTRE.
Six pieds tous variés , Lecteur , m'offrent anz
yeux ,
Aplus d'une perſonne
Quoique d'efprit & d'ame bonne ,
Je fais fouvent paffer, maint quart d'heure joyeux.
Il est vrai que les traits d'efpece différente ,
Sous lefquels je fais m'annoncer ,
N'ont pas tous l'art d'intéreffer ;
Et que noire fur tout , fi quelqu'un me préfente )
D'un trop jufte dédain ,
Il peut être certain
Ma diction mal entendue ,
Avec ma premiere moiie
Je pourrois être confondue ,
Mais l'ufage jamais a t -il ratifié
Cette identité prétendue ?
Des mots , qu'en mon fein je contiens,
La Kirielle eft affez étendue :
A fept cependant je me tiens ,
Dont le premier eft fincere ou perfide ,
L'autre mord' , le fuivant exerce & divertit ,
Le quatrième annonce un outil homicide ,
Join de qui le cinquiéme aiguile l'appétit ,
L'avant dernier fe dit d'une montagne ,
Si le feptiéme eft à ton gré
Tout prudemment conſidéré ,
JANVIER. 1753. 117
Tun'hésiteras pas d'en faire une compagne.
Anonyme de Rouen.
AUTR E.
DeuxEux mots de trois lettres chacun ,
En font un ,
Dont fix par conféquent compofent la ſtructure ,
Le premier de ces mots d'un uſage commun
Eft employé fouvent comme mefure ;
Pour lefecond , il eft felon les fens ,
Une fource d'amuſemens ,
Ou le jufte fujet de regrets & de peines ;
Mon tout te flatte - t-il ? Vers le milieu du jour ,
Dans certain lieu du logis , fais un tour ,
Tes démarches , Lecteur , pourront n'être pas
vaines.
Par le même,
118 MERCURE DE FRANCE.
i wuFERCEG
NOUVELLES LITTERAIRES.
E
4
SSAIS fur les principes de l'Harmonie
, où l'on traite de la théorie de
l'harmonie en général , des droits refpectifs
de l'harmonie & de la mélodie , de
la baſſe fondamentale , & de l'origine du
mode mineur , avec deux planches d'exemples
en notes. A Paris , chez Prault , fils ;
Quai de Conti , 1752 .
Cet ouvrage contient trois differentes
Differtations fous le nom d'Efais . La
premiere qui eft une efpéce de difcours
préliminaire , roule fur l'utilité de la
théorie des Arts en général , & plus particulierement
fur la poffibilité & fur les
ufages d'une théorie philofophique de
l'harmonie .
Dans le deuxième Effai , M. Serre
commence par quelques obfervations für
la Differtation de M. Blainville , qui a
paru dans le Mercure du mois de Mai der.
nier , fur les droits de la mélodie & de l'harmonie.
Il paffe enfuite à quelques queftions
que ce Muficien lui a propofées à la
fin de fa Differtation ; mais il le borne à
celles qui lui ont fourni une occafion natuJANVIER,
1753- 119
relle de traiter les points les plus importans
de la théorie de l'harmonie , & particulierement
celui de la Baffe fondamentale
; il s'attache à faire voir la difference
qu'il y a entre la Baffe effentiellement
fondamentale , & une Baffe technique ou
méthodique , telle qu'il prétend que M.
Rameau l'a conçue , mais qui ne lui paroît
pas mériter affez rigoureufement le
titre de Baffe fondamentale .
M. Serre prouve en même tems , qu'à
parler exactement , tous les accords diffonnans
portent fur un double fondement
, fur deux fons fondamentaux , &
que ce n'eft qu'à la faveur de cette duplicité
fondamentale qu'on peut expliquer
clairement l'origine & le principal ufage
des diffonnances dans l'harmonie , & parvenir
à une démonftration phyfico- mathé
matique de la fucceffion des accords.
L'Auteur fait fentir à cette occafion combien
il importe en théorie de diftinguer
avec foin les intervalles que la pratique
eft en droit de confondre , & de ne pas fe
preffer de facrifier le calcul au tempéramment
.
C'est par le moyen de cette précifion
qu'il trouve le fondement de diverfes pratiques
, où les differences de comma , que
l'oreille fous- entend à fa façon , font très20
MERCURE DE FRANCE..
remarquables par leur effet. C'est encore
l'eftimation exacte des intervalles qui a
fourni à M. Serre deux conjectures ingénieufes
fur l'enharmonique des anciens.
Il termine cette feconde Differtation par
un plan de théorie muficale , & propoſe
les principes effentiels fur lefquels cette
théorie lui paroît devoir être fondée.
Le troifiéme Effai traite de l'origine
du mode mineur. L'Auteur y examine
d'abord celle que le célébre M. Rameau
a propofée dans fes ouvrages théoriques ;
il tâche d'en montrer l'infuffifance , & de
lui en fubftituer une plus naturelle & plus
certaine, Il rapporte à cette occaſion ,
& explique très- naturellement une expérience
connue de plufieurs Muficiens ,
dans laquelle on a remarqué que deux
fons aigus , confonnans & entonnés en
même tems par deux belles voix , font entendre
, ou femblent faire entendre un
troifiéme fon plus grave , mais très- foible,
une efpéce de bourdon , qui fe trouve
être le vrai fon fondamental commun des
deux fons aigus. Selon l'Auteur , ce bourdonnement
n'eft qu'une apparence acouf
tique , produite par les vibrations concur
rentes des deux fons entonnés. Il s'attache
enfin à faire remarquer entre le mode
majeur & le mode mineur un rapport
d'inverfion ,
JANVIER. 121 1753 .
d'inverſion , qui n'a pas encore été aſſez
bien obfervé , quoique la connoiffance en
puiffe être utile dans la pratique même.
M. Serre releve à ce fujet l'inexactitude
de la théorie muficale de M. Euler * , &
particulierement celle des formules qui ,
felon cet illuftre Géométre , repréfentent
les affemblages des fons qui compofent le
mode majeur , & le mode mineur.
La production dont nous venons de
rendre compte , eft eftimable par le style ,
& encore plus par la nouveauté des vûes
qu'elles renferment fur la théorie de l'harmonie.
Il eft fingulier qu'un ouvrage auffi
profond fur la mufique , parte de la main
d'un Peintre célébre en plufieurs Pays ,
& fingulierement à la Cour de Vienne ,
par l'excellence des portraits qu'il y a faits
en miniature de la famille Impériale.
"
ESSA fur la Comédie moderne , où
l'on réfute les nouvelles obfervations de
M. Fagan , au fujet des condamnations
prononcées contre les Comédiens , fuivi
d'une Hiftoire abregée des ouvrages qui
ont paru pour & contre la Comédie ,
depuis le dix -feptiéme fiécle. Par M. M.
L. G. D. B. O Puerifugite bine, latet anguis
* Dans l'ouvrage , intitulé , Tentamen nova theoria
Mufices , &c.
F
1.22 MERCURE DEFRANCE .
1
in herba. Un volume in- 12 . Se vend à
Paris , chez la veuve Piffot , Quai de Conti
, & chez Duchesne , rue Saint Jacques.
Quoique l'ouvrage que nous annonçons
foit écrit contre le Théatre , il peut
être lû fans chagrin & fans dégoût par ceux
qui aiment le plus le Théatre. On voit
que ce font moins les fpectacles qu'il at
taque , que l'écrit fait en faveur des fpec.
tacles , & que l'occaſion l'y a excité plus
que le zéle ; il avoue lui- même qu'il fe
feroit tû , fi l'on n'eût point rompu le
filence. On peut dire d'ailleurs qu'il a écrit
moins en Théologien qu'en honnête
homme ; en forte que la réfutation eſt déponillée
de ce qui auroit pû la rendre enbuycufe
, & qu'elle eft à la portée de tout
le monde.
Le plan des obfervations eft à peu près
celui de l'Efai. L'Auteur du premier oa
vrage a voulu prouver que le Théatre ,
étant purgé des obfcénités qui le rendoient
autrefois condamnable , non- feulement
ne doit plus l'être aujourd'hui , mais encore
qu'il eft devenu une bonne école
pour les moeurs. Les moyens dont il s'eft
fervi n'ont pas paru convainquans au nou.
vel Auteur , qui déclare que la facilité
de les détruire l'a féduit. Et en effet ,
ceux qu'il a employés , s'ils ne font pas
JANVIER. 1753. 123
faneftes. aux fpectacles , nous paroiffent
du moins empêcher que l'apologie qui en
eft faite ne leur foit bien avantageufe.
Il rend juftice aux Poëtes & aux Comédiens
de notre fiécle , fur leur décence &
leur délicateffe ; mais après avoir montré
qu'il reste encore au Théatre des piéces
qui ne le rendent pas auffi épuré qu'on le
dit , & qu'en général il n'y en a point qui
puiffent être bien utiles aux moeurs , il
foutient , ( & c'eft où il s'arrête principalement
) que les anciennes & les nouvelles
font toutes très - dangereufes , furtout pour
la jeuneffe : par la peinture fi vive & fi
» bien variée que l'on y fait , dit - il , de
» l'amour , certe paffion funefte à tous les
» coeurs , à tous les fexes , à tous les âges ;
» on apprend au Théatre à connoître ce
» malheureux fentiment dans tous les degrés
, dans tous fes caprices , à le fen-
» tir , à l'infpirer , à parler fon langage .
ور
» Combien de gens , continue l'Auteur,
» avoueroient , s'ils vouloient être fin-
» cére's , que c'eſt à la Comédie qu'ils ont
pris leurs premieres leçons de galanterie ,
» & qu'ils y ont appris l'art de faire parler
« des feux infpirés , il eft vrai par la nature
, mais que leur fimplicité ne péné-
" troit pas , ou que leur timidité n'ofoit
» faire éclore,
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
→
Une déclaration d'amour dans une
piéce qu'ils ont yû jouer , leur a fait
ouvrir les yeux , les a animés. Cette dér
claration ingénieufe , tendre , écoutée ,
heureuſe , leur trace la route qu'ils cher-
» chent , les flatte du même fuccès. Leur
fituation eft la même que celle de l'a-
» mant , dont on leur offre le tableau ;
» même paffion , même timidité , mêmes
moyens par conféquent à employer.
L'Auteur paffant enfuite aux jeunes
perfonnes de l'autre fexe , entre dans un
femblable détail , mais plus circonftancié ;
cet endroit mérite quelque attention . Il
eft manié avec adreffe , & nous a paru
perfuafif. Les images en font vives , les
applications heureufes & frappantes.
Il donne à cette occafion l'idée d'un
nouveau plan de Comédie , où l'amour
n'entreroit point ; ce plan pourroit n'être
pas impraticable , mais nous doutons qu'il
foit exécuté .
Par rapport aux Comédiens & aug
Comédiennes , l'Auteur en parie fuivant
le préjugé ordinaire , mais cependant avec
ménagement & avec fageffe . Il convient
même qu'il y en a plufieurs dignes à tous
égards de l'eftime & de l'amitié des honnêtes
gens ; mais il réfute fi heureuſement
ce que M. F. a dit à leur égard , que l'on
ANVIE R. 1753 125
étoiroit qu'ils ne peuvent pas être juftifiés
, ou qu'ils pouvoient l'être mieux.
Pour réduire cet ouvrage , it roule fur
ces quatre principes :
Que la Comédie a été jufqu'à préfent ,
& eft encore infructueuse pour les moeurs
qu'elle leur eft même très-nuifible , &
que rien n'eft plus dangereux pour la jeuneffe
, fi fufceptible de mauvaiſes impref
fions.
Que l'art de Moliere , & de ceux qui
Font fuivi en déguifant le danger , Font
rendu plus grand , & que les talens des
Auteurs dramatiques ne font pas des titres
pour juftifier leurs Piéces.
Que les précautions qu'on propofe de
prendre , pour rendre le Théatre moins
digne de cenfure font infuffifantes , &
que tant qu'on y laiffera fubfifter l'amour,
toutes les réformes feront inutiles.
Er que s'il n'y a pas de poffibilité à réduire
le Théatre au point de modeftie
convenable , & à lui ôter ce qu'il a de funefte
, il n'y a pas d'efperance que l'Eglife
leve jamais les cenfures dont on fe plaint .
LETTRE fur les nouveaux bains Médecinaux
. Par M. C*** . Docteur en Mé .
décine. A Paris , chez la veuve Quillan
Imprimeur-Libraire , rue Galande , près la
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
Place Maubert , à l'Annonciation , 1752 .
Avec Approbation & permiffion.
L'Aureur de cette Lettre , infpiré par le
zéle du bien public , fait part à un de fes
amis de tous les avantages qu'on peut retirer
de l'établiſſement qu'on a fait à Paris
des nouveaux Bains Médicinaux , inventés
par M. Guerin de Montpellier. Ce font
des étuves conftruites avec beaucoup d'adreffe
& d'attention . On peut par leur
moyen conduire les vapeurs des aromates,
& de tous les remédes fur les parties du
corps qui en out befoin. La force de ces
vapeurs eft étonnante . Il n'y a rien defi
dur qu'elles ne ramoliffent ; rien defi épais ,
qu'elles ne mettent en fonte ; & le réſultat de
tous ces effets est un torrent de fueurs qui dégage
les vaiffeaux , & entraîne avec lui tout
ce qu'il y a d'impur & d'étranger , qui gêne
les fonctions.
Ces bains décraffent fi bien la peau ,
que ceux qui les prennent , dit l'Auteur ,
croyent être dans le cas d'un ferpent qui
quitte la dépouille. On y adminiftre également
les bains fecs , les fumigations de
toute efpéce & les douches. Avec le fecours
de cette machine , on eft difpenfé
de faire des voyages , & d'attendre la faifon
des bains. On peut y prendre en tout
tems les douches des caux minérales , avec
JANVIER. 1753 .. 127
autant , & même plus d'avantage qu'à la
fource.
L'Auteur entre dans des détails phyſiques
fur l'utilité de ces bains , mais le peu
d'étendue que nous donnons à nos extraits
, ne nous permet pas de le fuivre
dans cette partie. Nous nous contenterons
de faire remarquer avec lui , que les vapeurs
de l'eau font le plus puiffant diffolvant
qu'il y ait dans la nature , & qu'elles
peuvent aifément diffoudre tout ce qui
gêneroit la flexibilité des membres. Les
humeurs épaiffies , les duretés naiſſantes ,
les maladies d'hyver , de printems &
d'automne , celles des vieillards , & la
plûpart de celles des perfonnes du fexe
font traitées avec fuccès par les nouveaux
bains médicinaux.
Les fains comme les malades font intéreffés
aux effets de la nouvelle machine ;
elle foulage prefque tout à coup des laffitudes
, des mal-aifes , des péfanteurs , des
pertes d'appetit qui font l'effet d'une
tranfpiration retenue , & d'un fang lourd
qui ne roule pas à fon aife .
Cette Lettre eft méthodique , bien écrite
, & mérite d'être lue. On y a joint à
la fin , des Certificats de la Faculté de Médecine
& de l'Académie Royale de Chirurgie
, qui font comme des piéces au-
*
Fiiij
128 MERCURE DE FRANCE.
thentiques & irréprochables , qui juftifient
les utiles effets que l'Auteur de la
Lettre rapporte de la nouvelle invention
.
Ces nouveaux Bains Médicinaux font
établis à Paris , rue des Jeûneurs , vis- à- vis
la rue Saint Fiacre , quartier Montmartre
.
LA Société Royale de Londres a mis
le 18 Décembre 1752 , le célébre M. Faget
l'aîné , au nombre de fes Académiciens.
Cet évenement fait honneur à la
Chirurgie de Paris , & confirme la répu
tation d'un de fes Membres les plus illuftres.
La vie de Castruccio Caftracani , Souverain
de Lucques ; traduction de l'Italien
de Machiavel , avec des notes critiques &
politiques ; par M. Dreux du Radier , Avocat
au Parlement de Paris. A Paris , chez
Lambert , rue de la Comédie françoife .
1753. brochure de 67 pages.
L'Hiftoire que nous annonçons eft faire
par un homme de génie , & traduite par
un homme qui écrit bien ; cependant elle
n'eft pas intéreffante. On n'y trouve que
des événemens qui n'ont rien de grand ni
de fingulier. Le portrait du Héros eft ce
JANVIE R. 1752. 129
qui nous a paru le plus piquant , & nous
Fallons copier.
Caftruccio étoit d'une taille avantageufe
,plus grande que
l'ordinaire & bien proportionnée.
Il avoit l'abord fr gracieux &
fi affable , que tous ceux qui lui parloient
s'en retournoient
contens La couleur de
fescheveux tournoit fur le roux : illes
portoit
coupés au - deffus de l'oreille. Il alloit
en tout tems la tête nuë , qu'il plût ou qu'il
neigeât. Il étoit tendre pour fes amis , terrible
à fes ennemis , équitable envers fes
fujets , peu fidéle avec les Etrangers .
Il n'employoit la force pour venir à bout
de fes deffeins que lorfque la rufe ne fuffifoit
pas ; parce que felon lui c'étoit la victoire
qui donnoit de la réputation à un
Prince & non la maniere de vaincre. Perfonne
ne fut jamais plus liardi à s'expofer
aux dangers , ni plus adroit à s'en tirer .
Auffi difoit- il ordinairement , que l'homme
devoit tout tenter & ne jamais perdre.
courage , que Dieu aimoit les braves , puifqu'il
s'en fervoir pour punir les poltrons ..
Soit qu'il badinât , foit qu'il voulûr reprendre
quelqu'un , il avoit l'efprit vif, la
réponſe prompte . Comme il n'épargnoit
perfonne dans fes bons mots , il avoit l'efprit
affez bien fait pour fouffrir qu'on ne
l'épargnât pas lui même .
130 MERCURE DE FRANCE.
Benedicti XIV . Pont . max . olim Cardinalis
de Lambertini opera . in folio v . 12 .
Romæ.
MÉMOIRES d'une Honnête Femme ,
écrits par elle même & publiés par M.
Chevrier. A Londres & fe trouve à Paris
chez forry , Quai des Auguftins. in- 12 .
vol. 3.
L'Honnête Femme qui conte les avantures
a vêcu à Londres , à Paris , & dans quelques
Villes moins confidérables . Elle eſt
très - fidéle à fes devoirs, quoiqu'elle ait un
mari qu'elle n'aime pas , & fucceffivement
plufieurs Amans qui lui foient très - chers.
Plufieurs catastrophes très tragiques &
quelques- unes fort touchantes,laifferoient
du noir dans l'efprit de ceux qui liront le
Roman que nous annonçons , fi l'Auteur
ne l'avoit égayé par des petits Maîtres , des
beaux efprits & des coquettes. Tout cela
nous a paru écrit facilement.
Recueil d'antiquités Egyptiennes , Etrufques
, Grecques & Romaines par M. le
Comte de Caylus . A Paris , chez Defaint
& Saillant , rue S. Jean de Beauvais , in-
4°. v. 1. 1752.
Les monumens antiques font propres ,
dit M. de Caylus , à étendre les connoifJANVIER.
1753. 131
fances . Ils expliquent les ufages finguliers ,
ils éclairciffent les faits obfcurs ou mal détaillés
dans les Auteurs , ils mettent les
progrès des Arts fous nos yeux , & fervent
de modéle à ceux qui les cultivent. Mais
il faut convenir que les Antiquaires ne les
ont prefque jamais envifagés fous ce dernier
point de vue ; ils ne les ont regardés
que comme le fuplément & les preuves de
l'hiftoire. M. de Caylus n'a pas négligé de
tirer des monumens anciens , ces fortes de
lumiéres lorfque l'occafion s'en eft préfenfentée
; mais il paroit que les Arts l'ont
interreffé principalement. Sa méthode
confifle à étudier fidélement l'efprit & la
main de l'Artifte , à fe pénétrer de fes
vues , à le fuivre dans l'exécution ; en an
mot à regarder ces monumens comme la
preuve & l'expreffion du goût qui régnoir
dans un fiécle & dans un pays.
On verra dans le grand & bel ouvrage
que nous annonçons , les Arts formés en
Egypte avec tout le caractére de la grandeur
; de- là paffer en Etrurie où ils acquierent
des parties de détail , mais aux dépens
de cette même grandeur ; être enfuite
tranfportés en Grèce , où le fçavoir joint
à la plus noble élégance les a conduits à
leur plus grande perfection ; à Rome enfan
, oùfans briller autrement que par des
E vj
132 MERCUREDE FRANCE.
fecours étrangers , après avoit lutté quel
que tems contre la Barbarie , ils s'enleveliffent
dans les débris de l'Empire.
Comme les procédés des Arts font infi- .
niment liés avec leur Théorie , M. de
Caylus a cru devoir rechercher fouvent les
moyens dont les anciens fe font fervi pour
opérer . Cette maniere d'écrire fur les antiquités
est très propre à donner aux Ar- .
tiftes quelques idées des belles formes , &
à leur faire fentir la néceffité d'une précifion
dont le prétendu goût d'aujourd'hui
& le faux brillant de la touche ne les écartent
que trop fouvent. Cette voie peut encore
leur rendre des moyens d'opérer qui
me nous paroiffent impraticables que par
la raifon qu'on ne les pratique plus..
M. de Caylus s'eft borné à publier les
monumens qui lui appartiennent ou qui
lui ont appartenu . Il les a fait deffiner
& graver avec beaucoup d'élégance , d'éxactitude
& de dépenfe , & il en donne
des defcriptions dans lefquelles on trouve
la plus grande fimplicité , la plus grande
clarté & la plus grande précision ..
L'INFORTUNE François , ou les Mémoi
res & avantures du Marquis de Courtanges
, traduit de l'Anglois. A Londres & ſe
trouve à Paris , chez la Veuve Caillean
JANVIE R. 1753 .
13:3
rue S. Jacques. 1. vol. in - 12 . 1752.
C'est l'hiftoire d'un homme qui perd
fon ami & la maîtreffe : le premier , parce
qu'il meurt , & l'autre parce , qu'elle a un
pere qui veut un autre gendre. Comme
ce fonds a paru fans doute un peu commun
à l'Auteur , il l'a relevé par des orages
, des nauffrages , des duels , des Illes
inhabitées , des rencontres extraordinaires
& furtout par deux Epifodes affez longs.
Il nous a paru qu'il y avoit de la chaleur
dans ce petit Roman .
ME'DITATIONS chrétiennes pourtous les
jours de l'année , par le R. P. J. Chapuis ,
de la Compagnie de Jefus. Nouvelle Edition
, augmentée de l'Ordinaire de la
Meffe, in- 12, v. 3. A Paris chez Duchêne
Fue S. Jacques.
C'eft un livre plein de méthode & d'onction
qui a été d'an ufage affez général , &
qui doit continuer à l'être .
PRINCIPIA Phyfico-medica in Tironum
medicinæ gratiam conferipta , & c . c'està
dire , Principes de phyfique médecinale
en faveur des étudians en médecine , par
M. Helvetius , Confeiller d'Etat , Premier
Médecin de la Reine , Infpecteur général
des Hôpitaux militaires , Docteur de la Fa134
MERCURE DE FRANCE.
culté de Médecine de Paris', de l'Acadé
mie Royale des Sciences & Honoraire du
College Royal de Médecine de Nancy . A
Paris , chez la Veuve Pierre , Libraire ,
rue S. Jacques , à S. Ambroise 1752. deux
volumes in- 8 °.
Le but de l'Auteur a été de renfermer
dans cet ouvrage toute la phyfique néceffaire
à un Médecin , en commençant par
les Elémens. Il a cherché furtout à remplir
l'intervale qui fe trouve entre la Phyſique
& la medecine & qui eft fi propre à embarraffer
les jeunes gens. Il y difcute avec
beaucoup de fagacité toutes les grandes
queftions qui partagent encore les Phyficiens
; & il traite de plufieurs matieres
qu'on ne trouve pas dans les Livres de
phyfique & qu'on fuppofe cependant déja
connues dans ceux de Médecine . Au refte
il eft fur le point de donner au Public des
ouvrages encore plus importans & plus
étendus. Il s'agira d'abord du méchanif
me fuivant lequel toutes les fonctions s'éxécutent
dans le corps humain en état de
fanté , & il traitera enfuite des maladies
qui atraquent toute l'économie du corps.
& de celles qui n'affectent que certaines.
parties. Il fe propoſe en un mot de joindre
toutes fes obfervations avec celles de
rous les grands. Médecins qu'il a vu prae
ziquer.
JANVIER. 1753. 135
Quelle conftar.ce ne doit on pas aux
lamieres & aux principes d'un Médecin
qui a joui conftamment & qui jouit encore
de la réputation la plus entiere , la plus .
éclatante & la plus étendue.
ESSAL critique fur l'Etabliffement & la
Tranflation de l'Empire d'Occident ou
d'Allemagne, aveclescaufesfingulieres pour
lefquelles les François l'ont perdu , vol.
in- 8°. , par M. l'Abbé Guyon . Se vend à
Paris , chez Villette , rue du Plâtre S. Jacques
; Deffaint & Saillant , rue S. Jean de
Beauvais,de Nuilly, au Palais ; & Quai des.
Auguftins , à l'Image S. Claude.
L'Ouvrage eft divifé en trois parties.
Dans la premiere , l'Auteur fait voir l'établiſſement
de l'Empire par Charlemagne,
fa vafte étendue , fon gouvernement ; fa
poffeffion par Louis le debonnaire , Lothaire
, Louis & Charles le Chauve fes
fils. Après la mort de ce dernier , la Couronne
Impériale paffe à Charles le Gros ,
petit fils de Louis le Debonnaire de la
branche germanique. L'indolence & la.
foibleffe de ce Prince pendant le fiége de
Paris par les Normands occafionnent la
perte de l'Empire pour les Rois de France
, defcendans de Charlemagne. Arnould
bâtard de Carloman , excite les Germains.
13S MERCURE DE FRANCE.
à le foulever contr'eux . Il les engage à dé
pofer Charles le Gros , & fe fait nommer
Roi & Empereur à fa place dans la nation
allemande , & fon fils lui fuccéde . Après ›
s'être ainfi féparée de fes Souverains légitimes
, elle élut fucceffivement Conrard ,
Henri' , Othon , & les autres qui poffédérent
l'Empire Germanique , nommé juſqu'à
Charles le Gros , l'Empire des Frangois.
Tel eft le profil hiftorique de cette
premiere partie , dont les faits , dans une
étendue fuffifante , font à chaque page appuyés
des monumens originaux qui les
renferment.
Après avoir établi la fondation & la tranſlation
de l'Empire , l'Auteur examine les
raifons pour lesquelles les François l'ont
perdu . Il démontre la fauffeté du préjugé
commun, qui attribue cette perte aux affoibliffemens
qui arrivérent par le partagefait
entre les enfans de Louis le Debonnaire .
Sa raifon paroit folide , puifque toutes les
conquêtes de Charlemagne fe trouvoient
réunies en la perfonne de Charles le Gros ,
fous lequel les François perdirent l'Empire.
It en rapporte donc d'autres caufes qu'il
traire en autant de chapitres.
La premiere eft la foibleffe de Louis le
Debonnaire , dont les Fils , les Evêques &
les Seigneurs de ce tems abuférent pour
.
JANVIER. 1753. 137
le dépofer. * funefte exemple dans la poftérité,
qui enhardit fi long- tems les Grands
du Roïaume à méprifer leurs Souverains
à les menacer , à leur faire la guerre ,
feur enlever une grande partie de leur domaine
, & même à le dépofféder comme ik
arriva à Charles le Gros . Toute la feconde
race fur agitée de ces orages.
La feconde caufe fat la puiffance temporelle
des Papes enrichis par les donations
de Pepin & de Charlemagne . Quelques
précautions que ce dernier Prince eûr
prifes pour les contenir dans la foumillion
& la dépendance , infenfiblement il fecouérent
le joug françois. Qui croiroit
que déja Grégoire IV. ofa venir en France
pour dépofer le fils de Charlemagne , dé
fenfeur de l'Eglife de Rome , & qui l'avoit
fi richement dotée ? Mais quelques
Evêques lui mandérent en chemin que s'il
venoit pour excommunier le Roi , luimême
s'en retourneroit excommunié: Char
les le chauve courut les mêmes riſques de
d'Adrien I. On eft frappé du con . La
part
* Déja les Evêques oférent parler en ces termes
à fes fils Louis le Germanique & Charles le Chau
ve en difpofant des Etats de l'Empereur Lothaire.
Autoritate divina ut illud ( Regnum ) fufcipiatis , &
fecundum Dei voluntatem illud regatis , monemus
bortamur atque pracipimuss.
13S MERCURE DE FRANCE.
trafte étonnant qu'il y a entre le ftile humble
& adulateur des Papes , lorfqu'ils ne
pollédoient prefque rien , & le ton fier
& impérieux qu'ils prirent après les conceffions
de nos Rois. Comment depuis
cette époque , quelques-uns prétendirent
avoir droit de difpofer des Couronnes &
en difpoférent effectivement. L'Auteur raporte
les preuves de ces deux tems par les
Lettres des Papes mêmes. Mais comme il
appréhendoit qu'on ne le foupçonnât d'avoir
traduit infidélement , & qu'on ne
voulût pas l'en croire , il a mis en deux
colonnes le latin original à côté de ſa traduction
.
La troifiéme caufe de la perte de l'Empire
eft la démarche que ft Charles le
Chauve d'envoyer demander la Couronne
Impériale au Pape Jean VIII . Ce
Pontife faififfant une occafion à laquelle
il ne pouvoit pas s'attendre , fit gravement
examiner l'affaire dans deux Conciles .
Après y avoir difcuté la vie & la conduite
du Prince , on le jugea digne du fceptre
en menaçant d'excommunication tous ceux
qui s'oppoferoient à cette décifion . De - là
les prétentions des Papes fur les inveftitares
des Empereurs.
La quatrième caufe fur la foibleffe de
Charles le Gros qui fe laiffa honteufement
dépofer.
JANVIER. 1753. 139
La cinquiéme & plus décifive que les autres
, vint de la féparation des Allemans ,
qui refuferent deformais d'obéir aux defcendans
de Charlemagne qui régnoient en
France. L'Auteur difcute cette conduite
far les principes de Grotius , & il en fait
voir l'illégitimité.
Enfin il tire la fixiéme caufe , de l'état
de foibleffe où étoient alors réduits les
Rois de France , hors d'état de revendiquer
leur droit , & de foumettre les rebelles
.
Dans la troifiéme Partie M. l'Abbé
Guyon examine fur quel fondement les
Empereurs d'Allemagne mettent à la tête
de leurs titres celui d'Empereur des Romains
& il obferve que n'ayant pas d'autres fondemens
que leur fucceffion aux droits de
Charlemagne , ils ne devroient pas la prendre
, puifque ce Prince la rejetta toujours.
Il le prouve : 1 ° . par la conduite de Charlemagne.
2. Par les Chartres qui nous
reftent de lui. 3 °. Par des monumens autentiques
qui lui font perfonnels. 4°. Par
des actes de differens particuliers , pallés
fous fon Régne. so . Par le ftile de fes defcendans
Empereurs . 6 ° . Par ce qui arriva
à Louis II. , fon arriere- petit- fils . L'Auteur
fait voir par toutes fortes d'Ecrivains que
les Empereurs avant leur facre n'avoient
140 MERCURE DE FRANCE.
que le titre de Rois de Germanie,
L'Origine de celui de Roi des Romains ;
eft un Anecdote que l'Auteur nous apprend
ici. Il fut donné pour la premiere fois dans
le XII . fiécle à l'Empereur Conrad III . par
une troupe de factieux , qui vouloient enlever
toute autorité dans Rome au Pape
Luce II . Conrad flatté de ce nouveau titre
le donna à fon fils Henri , & dans la fuite
on en fit l'ufage que tout le monde fçait
L'Ouvrage qui eft très- méthodique &
très-profond , cft terminé par l'établiffe
ment & les droits des Electeurs..
***************
BEAUX- ARTS.
A curiofité , Tableau du Cabinet de
M. le Comte de Vence. Cet origiginal
de Reinier Brakenburg, eft gravé par
Noël Lemire , jeune Artifte qui promet
beaucoup nous jugerons bientôt de fon
mérite par les fujers plus nobles que fon
Burin produira fans doute . Le caractere bas
& ignoble d'un Savoyard qui montre la
Curiofité , & les Payfans de différens âges ,
auxquels il fait voir fa rareté n'éxigent aueune
éxactitude de caractere & de deffein.
Il s'agit feulement ici de bien rendre
La couleur & la lumiere du Tableau , &
JANVIER. 1753. 141
c'est ce que l'on trouvera dans cette Eftampe.
Le même Graveur a publié il y a quel
que tems les Nouvelliftes Flamands , d'a
près Teniers ; il demeure rue S. Jacquesvis-
à-vis le College du Pleffis.
IL paroît une nouvelle Carte de la
Louisiane , par le célébre Géographe M.
d'Anville , Sécrétaire de S. A. S. Monfeigneur
le Duc d'Orléans. Cette Carte eft
d'une feuille & demie , & donne un fort
grand détail , principalement de la partie
Maritime. Trois perfonnes diftinguées
dans la Robe , qui ont vû ce morceau
dans le porte- feuille de l'Auteur , où il
étoit renfermé depuis 1732 , défrant qu'il
devînt public , ont fait les frais de la gravure
, que l'on peut affuter être très-bien
éxécutée , & répondre à la précision du
deffein original,
1
142 MERCURE DE FRANCE .
A VIS .
Au fujet de la foufcription propofée pour la
Chapelle des Enfans - Trouvés , exécutée
quant à l'Hiftoire , par M. Natoire Peinare
ordinaire du Roi, & par Meffieurs Brunetti
, pere fils , quant à l'Architectu
re ; gravéepar M. Feffard .
&
L douteus , l'accueil favorable fait par
E fuccès de cette entrepriſe n'eft plus
le Roi , la Reine , Monfeigneur le Dauphin
, Madame la Dauphine , Mefdames
aux trois premieres Eftainpes , la grace finguliere
dont leurs Majeftés & l'augufte famille
Royale ont honoré le Graveur en
foufcrivant pour l'Ouvrage entier , en
font des garans peu équivoques que fa reconnoiffance
ne fçauroit trop tôt publier.
L'avis qu'il fe croit aujourd'hui obligé
de donner au Public , lui en fournit l'heureufe
occafion.
Le nombre des soo foufcriptions auquel
il s'eft fixé par le premier Profpectus ,
eft fur le point d'être rempli . Fidele à fon
engagement , il n'en recevra aucune aude-
là de ce nombre : le prix en fera toujours
de foixante livres , c'eft à - dire , douz
livres par année , ce qui fera pour ceux
JANVIER. 1753 . 143
qui n'ont pas encore fouferit , vingt- quatre
livres en recevant les trois premieres
Eftampes. Ces conditions font les mêmes
qui ont été propofées d'abord , cependant
la dépenfe de l'entrepriſe eft de beaucoup
augmentée .
La planche de la Gloire qui devoit avoir
22 pouces de largeur fur 19 de hauteur
en deux feuilles , fera en une feule de 30
pouces de largeur fur 23 de hauteur , pour
que l'on puiffe mieux juger de fon effet.
La planche Générale qui a auffi été annoncée
de la même grandeur que la Gloire
, fupportera le même changement.
Au papier annoncé du Nom de Jefus ,
on a fubftitué du Colombier pout l'Estampe
du milieu du maître- Autel , & du grandaigle
pour celles des deux côtés, qui fe délivrent
actuellement.
La Gloire , le Tableau de deffus la por
te de la Sacriftie & celui qui eft vis à- vis
feront délivrés en 1753 La Chapelle de
S. Vincent , les deux Tableaux d'à côté
un des foeurs , en 1754. La Chapelle
de fainte Geneviève & les deux Tableaux
d'à côté , & le fecond des Soeurs
en 1755. La planche Générale en 1756.
Ceux qui ne fe feront pas préfentés à
tems pour le trouver du nombre des soo
Soufcripteurs payeront l'Ouvrage entier
96 livres.
144 MERCURE DE FRANCE
Le fieur Feffard , Graveur , demeure
fentement Cloître S. Benoît , vis-à- vi
Puids , à Paris.
REPRESENTATION de la déce
tion inventée , faite & pofée fur la p
du Grand Confeil , rue S. Honoré à Pa
de 10 Septembre 1752 , par François
chand , de Grenoble en Dauphiné ;
fenté par le même à Monfeigneur le
phin à Versailles , le 10 Décembre
même année , en réjouiflance de l'he
rétabliffement de la fanté de Monfei
de Dauphin.
Cette gravûre qui rappelle un
évenement , & qui eft le fruit du zele
citoyen , fe trouve à Paris , chez Dev
rue S. Jacques , à l'Arche d'alliance
S. Benoît. Prix cinq fols.
CHANSON,
TEmoin de mon ardeur fincere,
Allez, volez , zéphir ,
Et rendez ce foupir
A matendre Bergere ,
Un fourir favorable
Offre le prix d'un foin si beau ,
Cueillez: revenez plus aimable ,
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Pour partir de nouveau.
SPECTA
JANVIER. 1753.
145
SPECTACLE S.
L
'Académie Royale de Mufique , qui
L'continue toujours les Amours de
Tempé , a retiré la Finta Cameriera , &
donné le Mardi 19 Décembre la Donna
fuperba. Ce nouvel interméde , dont la
Mufique eft de M. Raynauld de Capoue ,
a eu le plus grand fuccès dès le premier
jour. On la trouvé très bien coupé ; toutes
fes parties ont paru bien afforties & à
leur place , & on ne s'eft pas plaint d'un
inſtant d'ennui. Le duo , le trio , le quatuor
, les Ariettes cofi mi piacete , nel mio
periglio eftremo , quando che mi vedramno ,
ont paru les morceaux de plus grande
diftinction.
EXTRAIT
DES HER A CLIDES ,
Tragédie de M. Marmontel.
E
Urifthée , Roi de Sparte , fecondé
par Junon , & jaloux de la gloire
'Hercule , qu'il prétendoit être né fon
jet , poursuivit avec une rage implaca-
G
146 MERCURE DE FRANCE.
ble , la famille de ce Héros après la mort.
Déjanire qui l'avoit occafionnée par la
jaloufie , en avoit eu plufieurs enfans ; on
n'en fçait pas bien le nombre : les garçons
étoient en bas âge , & il y avoit une fille ,
dont la beauté égaloit les fentimens héroïques
; l'Auteur lui donne le nom d'Olimpie.
Déjanire ayant avec les enfans
parcouru differens pays , pour fe fouftraire
à la perfécution d'Eurifthée , prit le
parti de fe réfugier à la Cour d'Athenes.
Demophon , fils de Thefée , y regnoit ;
ce Prince avoit de la générosité & de la
grandeur d'ame , mais il étoit vieux &
fuperftitieux ; fon fils Stenelus étoit plein
de valeur & de feu . Yolas , un des compagnons
d'Hercule , qui n'avoit pû fe réfoudre
à abandonner cette trifte famille ,
ouvre la Scéne avec Déjanire , qui lui
adreffe ces vers .
Echapée aux fureurs d'Argos & de Mycene ,
Puis -je enfin refpirer ? fommes nous dans Athenes
?
Tolas.
Oui , d'un piége mortel nous fommes garantis ;
Voilà ces murs fameux que Minervé a bâtis ,
Voilà ce Temple augufte où Jupiter réfide.
Déjanire.
Seul ami de la veuve & des enfans d'Alcide ;
JANVIER. 1753. 147
Généreux Yolas , que va t'on n'annoncer ,
A cet azile encor faudra t'il renoncer ?
A ce peuple , àfon Roi , Déjanire confuſe ,
N'oſe ſe préſenter ; je fens que tout m'accuſe :
Ici d'Hercule en moi tout croit voir l'aſſaſſin ,
Ce tiffu , ce poifon qui devora ſon ſein ,
Ce bucher où périt le vargeur de la terre ,
Les cris affreux d'Hercule implorant le tonnerre ,
Ses regards furieux , les traits défigurés ,
En lambeaux par fes mains , fes membres déchirés
,
Tout fon fang defféché dans fes veines brûlantes ,
Tout fon corps pénétié de flammes dévorantes ,
Sont les tableaux affreux qui marchant devant
moi ,
Inſpirent à mon nom la révolte & l'effroi.
Yolas confole Déjanire , en l'affurant
que Demophon eft un Prince magnani.
me , & un digne héritier de Thetée qui
fauvera le fang d Alcide ; il vante enfuite
ainfi les vertus de Stenelus.
Vous l'avez vû , Madame , & fa voix confolante
A ranimé l'eſpoir dans votre ame tremblante :
Venez , vous a- t'il dit ; du fouverain des Dieux
Le Temple inviolable eft voifin de ces lieux ;
Vos enfans font les fiens , & leur mere eft fa fille ;
Son Temple doit fervir d'afile à fa famille ;
Alors vers cette enceinte il vous fait avancer ,
Gij
148 MERCURE DE FRANCE
pele lui-même il va vous annoncer ;
De votre fureté fa parole eft le gage :
A fon
Que dis je ? un noeud plus cher en fecret nous
l'engage ,
Il a vu dans les pleurs , & prefqu'à les genoux
Cette fille fi digne & d'Hercule & de yous.
Déjanire,
Tu fattes ma tendreffe.
Yolas.
Interdit à ſa vue ,
Son coeur a repouffé cette atteinte imprévûe ,
Il a caché fon trouble , & dans leur entretien
D'un tranquille refpect affecté le maintien ;
Mais bientôt dans les jeux devenus plus timides ,
J'ai crû d'un feu naiffant voir les progrès rapigue
rée
des.
Déjanire , qui eft abbatue par une lonfuite
d'infortunes , n'eft pas plus affupar
Stenelus que par Yolas , puifque
ce jeune Prince eft obligé de la prévenir
fur les incertitudes de Demophon , dont
le pouvoir eft limité par fes peuples re
butés des malheurs d'une guerre qui dure
depuis long- tems , & qu'il faudra recom
mencer avec Eurifthée , s'il s'obftine à réclamer
les enfans d'Alcide ,
Ici le meilleur Roi ne peut rien qu'à demi ,
Et fon peuple eft fouvent fon plus grand ennemi,
JANVIER . 1753. 149
Déjanire appercevant fa fille , lui dit
d'un ton pathétique en préfence de Stenelas.
Viens , ma fille , on nous livre à l'oppreffeur barbare
,
Dans mon fang à loifir fa main peut le baigner ,
La paix eft à ce prix , & l'on va la figner .
Olimpie.
Pere d'Hercule , & toi , qu'en ces murs on adore,
Pour éprouver ton fang que refte -t'il encore
Ton Temple fert d'afile aux plus vils des mor◄
tels ,
Nous feuls on nous pourfuit jufques fur tes
Autels ;
Quel fort pour les enfans du Maître du tonnerre ?
Tu regnes dans les Cieux , ils rampent fur la
terre ;
A rentrer dans les fers , tu les vois condamnez ;
Hé quoi , Prince ! & c'est vous qui nous abandonnez.
Stenelus.
Mais , jugëz mieux d'un coeur que vos malheurs
.déchirent ;
Si vous pouviez fçavoir Pintérêt qu'ils m'infpirent
: .
Mais quel que foit l'orage , on le peut conjurer ,
Au pied de ces Autels , la paix doit fe jurer ;
Attendons-y mon pere , & fi la politique
G H
150 MERCURE DE FRANCE.
Lui fait tout immoler au repos de l'Attique ;
Libre de la contrainte où le tienr fa grandeur ,
Je refpire , Madame , il vous refte un vangeur.
Déjanire à l'afpect de Coprée , Ambaffadeur
d'Eurifthée , veut fe retirer avec fa
fille. Stenelus l'arrête .
Non , le Roi va venir
L'inftant fatal approche , il faut le foutenir .
Madame , demeurez.
Coprée a été envoyé par fon Maître auprès
de Demophon , plutôt pour empêcher
ce Prince de donner un afile honorable
à la veuve & aux enfans d'Alcide , que
pour traiter de la paix entre les Couronnes
de Sparte & d'Athénes : en conféquence
Coprée demande qu'on lui livre
les Heraclides : Demophon lui répond en
Roi généreux ; & Coprée lui déclare de
nouveau la guerre de la part d'Euriſthée .
Demophon.
Quelle audace !
Va , dis à ton tyran qu'on brave ſa menace ;
Que les derniers débris de ces murs abattus ,
Seront contre le crime un rempart aux vertus.
Mon fils.
Coprée fe retire.
JANVIER. 1753 .
151
Stenelus.
Je vous réponds du peuple & de l'armée-
Seigneur , d'un vain péril bien loin d'être allarmée
,
Athene avec tranſport embraſſera l'honneur
D'aflurer fous fes murs leur vie & leur bonheur.
Coprée refte à Athénes pour révolter
le peuple , & pour divifer en plufieurs factions
la Ville qui eft allarmée. Il veut auffi
tâcher d'intimider ou de tromper Yolas
par de fauffes confidences .Yolas apperçoit
le piége , & au lieu d'être féduit par les
artifices de Coprée , il n'en devient que
plus ardent à fecourir Déjanire & fes enfans.
Demophon troublé par un oracle ,
demande un entretien fecret à Yolas , &
prie les Héraclides de s'éloigner ; cette
priere allarme Déjanire , qui voudroit être
préfente à cet entretien . Demophon lui
fait entrevoir quelques inquiétudes , &
l'avertit qu'il eft menacé par İ'Oracle.
Madame , ces momens ne font jamais tranquilles
,
Mais
permettez
du moins
que
je les rende
utiles
;
Laiffez
-nous
.
Déjanire , en fortant avec Olimpie.
Je frémis.
G iiij
152 MERCURE DE FRANCE
Demophon à Tolas .
Tu me vois accablé ,
J'ai confulté les Dieux , & l'Oracle a parlé ;
Voici ce qu'il m'annonce. Un digne facrifice
Peut feul en ta faveur intérefler les Dieux ,
Pour rendre la victoire à tes armes propice ,
Qu'une fille d'un fang illuftre & glorieux ,
Aux Autels de Cerès le dévoue & périffe.
Aux volontés des Dieux je ne puis m'oppoſer ,
Du fang de mes fujets je ne puis diſpoſer ,
Tous les Chefs de l'Etat défendroient leur fa
mille ;
Eh , quel pere à la mort pourroit livrer fa fille ?
Cet arrêt me confond , je dois te l'avouer :
Où choifir la victime , & quel fang dévouer:
Yolas eft autant effrayé que Démophon
Stenelus furvient qui apprend à fon Pere
que fes troupes font pleines d'ardeur , &
qu'il a tout difpofé pour attaquer les ennemis
auxquels il ne faut pas laiffer le
rems de fe reconnoître . Démophon or
donne à fon fils de fufpendre l'attaque. Ste
nelus en marque fa furprife & brûle du de
fir de défendre Olimpie . Il ne peut s'empêcher
d'apprendre à fon pere la paffion
qu'il reffent pour elle. Démophon lui demande
s'il croit qu'Olimpie y foit fenfible.
Yolas prend la parole , & répond du
coeur d'Olimpie. Démophon comble l'ef
JANVIER . 1753. 153
poir de Stenelus , en lui difant ,
Mon fils , le fang d'Hercule eft un dépôt facré ,
Dont les Dieux font jaloux d'ordonner à leur gré;
Mais fi leur volonté permet que j'en diſpoſe ,
Ne crains point que ton père à ton bonheur s'oppofe.
Stenelus.
Qu'entens-je ! à mes tranſports mon coeur ne fuffit
pas ?
J'embraffe vos genoux , & je vole aux combats.
Démophon.
Je vous ai défendu , je vous défends encore
D'attaquer l'ennemi , du moins avant l'aurore
Allez attendre au camp mes ordres abfolus ,
J'ai mes raiſons , mon fils , ne me réfiftez plus.
Démophon dit enfuite à Yolas :
5
Je vais offrir aux Dieux mon encens & mes larmes
,
Contre eux , vous le fçavez , je n'ai point d'autres
armes ;
Ils ont placé le Thrône aux pieds de leurs Autels
Et les Rois devant eux ne font que des mortels ;
S'ils rejettent mes voeux, tout l'espoir qui me refte
Eft de les éloigner d'un féjour fi funefte.
Olimpie inquiette de voir fortir fa mere
fondant en larmes, s'informe avec empreffement
à Yolas du fujet de cette défolation
; Yolas lui rend compte en frémiffant
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
de l'oracle fatal prononcé par le Grand-
Prêtre. Olimpie , malgré l'amour que lui
a infpiré Stenelus , amour qu'elle fe fait
gloire d'avouer à Yolas, puifqu'il eft fondé
fur la vertu & fur l'eftime que mérite un
Héros naiffant , l'image d'Hercule , Olim
pie fe dévoue à la mort pour le falut de
Les freres .
Le fuccès eft certain , la victime eft offerte.
Tolas.
Qui?
Olimpie.
Moi.
Tolas .
Vous ?
Olimpie.
A tes yeux mon ame s'eft ouverte ;
Tu me connois , tu fçais par quel lien caché
A la vie aujourd'hui mon coeur eft attaché ;
Mais l'amour dans cecoeur n'eft point une foibleffe ,
Il s'immole à ma gloire auffi - tôt qu'il la bleffe ;
Je fçais que des débris du deftin le plus beau
La gloire eft le feul bien quinous fuive au tombeau;
Hercule à fes enfans l'a laiffée en partage ,
Et mon fang doit payer un fi noble héritage.
Tolas.
Dans le coeur d'une mere,ah ! c'eft porter la mor
Eloignons-nous , fuyons de ce funckebord.
JANVIER.
155
1753.
Olimpie.
Nous , fair ? quand les deftins à nos voeux moins
contraires
Ne veulent que mon lang pour rançon de mes
freres.
> Que diroit-on de nous en voyant d'un côté
Un peuple généreux pour notre liberté ,
Se livrer aux fureurs d'une guerre fanglante ;
De l'autre , des ingrats que la mort épouvante ,
Le laiffer en fuyant au milieu du danger
Dont le trépas d'un feul eût pu le dégager.
Mourons , c'eft un triomphe , & non pas un fupplice
; .
Non , Dieux cruels ! mon coeur n'eft point votre
complice.
Yolas ne peut détourner Olimpie de fa
funefte & généreufe réfolution ; il la quitte
en proteftant qu'il va combattre & mourir
comme elle .
Déjanire qui n'eft inftruite ni de l'arrêt
cruel prononcé par l'oracle , ni du deffein
de fa fille , lui vient même annoncer avec
Les plus vives démonftrations de joye , que
Stenelus fe déclare fon vangeur & fon
amant. Olimpie paroit s'attendrir , mais
fans changer ni communiquer fon projet à
Déjanire. La joie de cette tendre mere eft
bientôt troublée par Démophon , qui lai
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
apprend qu'il faut quitter fes Etats &
qu'un vaiffeau et tout prêt pour fa fuite
& celle de fes enfans. Ce coup imprévu
faifit fi fort Déjanire , qu'elle demande à
être livrée au peuple injufte qui profcrit
les Héraclides ; tantôt fuppliante elle fe jette
aux pieds de Démophon ; tantôt furieufe ,
elle fe répand en imprécations ; mais ne
pouvant rien gagner , elle laiffe la fille
avec ce Roi qui eft prefqu'auffi défolé
qu'elle. Le courage d'Olimpie s'augmente
encore à la vue du péril de fa mere & de
fes freres : Démophon a beau vouloir fa
ciliter fon évaſion , Olimpie demeure inflexible
.
On fait rendre à Déjanire un écrit de la
part du Prêtre de Céres , par lequel tout le
miftere eft éclairci. Chaque inftant eft un
furcroît de douleur pour elle ; elle invoque
à grands cris Olimpie qui paroît avec
un vifage ferein ; mais ne pouvant plus
douter que fa mere n'ait tout appris , les
· karmes fuccédent à la tranquillité. Déjanire
ne fe laffe point d'implorer la juſtice
de Démophon , elle demande la mort &
eut être facrifiée au lieu de fa fille qui eft
l'innocence & la vertu même.
Demophon
Ce n'effpoint votre fangque demandent les Dieux
JANVIER . 1753 15.7
Déjanire .
En croyez-vous , grand Roi , cet oracle odieux *
Et l'organe des Dieux eft- il celui du crime ?
Délivrez vos fujets d'un joug qui les opprime :
Ce culte dérefté des Dieux & des Mortels
Outrage la nature & fouille les Autels ;
Décrirez le bandeau que des hommes perfides
Etendent fur les yeux des peuples trop timides ;
Démafquez , confondez leur pieufe fureur :
Ihrefte une hydre à vaincre , & cette hydre eft
Ferreur.
Ofez la terraffer , cette feule victoire
De Théfée & d'Hercule effucera la gloire.
Démophon.
Que dites -vous , Madame ? Et ce grand change
ment
Eft il l'oeuvre d'un jour , d'une heure , d'un ma
ment ?
On va combattre , on fait ce que l'oracle exige »
Et telle eft fur les coeurs la force du prestige ,
Que fi l'ordre des Dieux n'eft à l'inſtant ſuivi ,
Ce Peuple confterné va fe croire affervi ;
De la fraïeur lui- même il ne fera plus maître ,
Et qui fe croit vaincu , ne peut manquer de l'être.
Madame , il faut nous perdre , ou par un noble
effort ,
Vous réfoudre
156 MERCURE DE FRANCE.
apprend qu'il faut quitter fes Etats &
qu'un vaiffeau et tout prêt pour fa fuite
& celle de fes enfans . Ce coup imprévu
faifit fi fort Déjanire , qu'elle demande à
être livrée au peuple injufte qui profcrit
les Héraclides ; tantat fuppliante elle fe jette
aux pieds de Démophon ; tantôt furieuſe ,
elle fe répand en imprécations ; mais ne
pouvant rien gagner , elle laiffe la fille
avec ce Roi qui eft prefqu'auffi défolë
qu'elle . Le courage d'Olimpie s'augmente
encore à la vue du péril de fa mere & de
fes freres : Démophon a beau vouloir fa
ciliter fon évasion , Olimpie demeure inflexible
.
On fait rendre à Déjanire un écrit de la
part du Prêtre de Céres , par lequel tout le
miftere eft éclairci. Chaque inftant eft un
furcroît de douleur pour elle ; elle invoque
à grands cris Olimpie qui paroît avec
un vifage ferein , mais ne pouvant plus
douter que fa mere n'ait tout appris , les
karmes fuccédent à la tranquillité . Déjanire
ne fe lafle point d'implorer la justice
de Démophon , elle demande la mort &
veut être facrifiée au lieu de fa fille qui eft
l'innocence & la vertu même..
Demophon
Ce n'eff point votre fangque demandent les Dieux:
JANVIER . 1753-
15.7
Déjanire.
En croyez-vous , grand Roi , cet oracle odieux
Et l'organe des Dieux eft- il celui du crime ?
Délivrez vos fujets d'un joug qui les opprime :
Ce culte dérefté des Dieux & des Mortels
Outrage la nature & fouille les Autels ;
Décrirez le bandeau que des hommes perfides
Etendent fur les yeux des peuples trop timides ;
Démafquez , confondez leur pieuſe fureur :
Ihrefte une bydre à vaincre , & cette hydre eft
Ferreur.
Ofez la terraffer , cette feule victoire
De Théfée & d'Hercule effucera la gloire.
Démophon.
Que dites-vous , Madame ? Et ce grand change
mient
Eft il l'oeuvre d'un jour , d'une heure , d'un maz
ment
On va combattre , on fçait ce que l'oracle exige »
Et telle eft fur les coeurs la force du prestige ,
Que fi l'ordre des Dieux n'eſt à l'inſtant ſuivi ,
Ce Peuple confterné va fe croire affervi
De fa fraïeur lui-même il ne fera plus maître ,
Et qui fe croit vaincu , ne peut manquer de l'être.
Madame , il faut nous perdre , ou par un noble
effort ,
Vous réfoudte
758 MERCURE DEFRANCE.
Déjanire
Alivrer Olimpie à la mort.
Qu'on m'arrache plutôt ce coeur & ces entrailles ,
Je vais de mille cris rempliffant vos murailles,
Offrir à cet Autel où mon fang eft proſc:it ,
Elle montre fa fille.
Ce flanc qui l'a conçu , ce fein qui l'a nourri ;
Son âge , mon amour , la pitié , la nature ,
Vont d'un peuple attendri foulever le murmure ;
Tous condamnant l'horreur de ce culte inhumain ,
D'un Prêtre furieux vont deſ vouer la main
;
Tous vont avoir pour nous , ma fille , je l'efpere ,
Ou le coeur d'un enfant , ou le coeur d'une mere.
Olimpie pour
faire ceffer les cris de fa
mere , feint de vouloir fe rendre auprès de
Stenelus dont elle eft aimée , & qui deffendra
fes jours. La tendreffe d'une mere eft
pénétrante. Déjanire s'apperçoit du ſtratageme
de fa fille qui veut fe dévouer ,
eile l'empêche de fortir . Yolas vient annoncer
l'arrivée de Stenelus. Olimpie conjure
fa mere de ne fe point prefenter à fon
amant.
&
Je vais intéreffer le Prince à nos malheurs :
Mais nous fommes perdus , s'il voit couler ves
pleurs ;
Laiffez nous.
Déjanire.
Voudrais tu me trabis a
JANVIER. 1753. 159
-
Olimpie.
Déjanire.
Non , Madame.
Hébien , je m'y réfous , je te livre mon ame ,
Ma joïe & mes douleurs , ma vie & mon trépas ,
Tu tiens tout dans tes mains , ne m'abandonne
pas.
Olimpie à Tolas.
Voici le Prince , ami , va fecourir ma mere.
La fcene qui fe paffe entre Olimpie &
le Prince eft touchante & pleine de fentimens
d'une tendreffe héroïque . Olimpie
y déclare fon amour avec une nobleffe &
une élévation digne de la fille d'Alcide .
Ou vainqueur , ou vaincu , n'importe , je vous
aime ;
Vous ne devez mon coeur qu'à l'amour , qu'à
vous -même ,
Vos exploits , vos bienfaits font des droits fuper-
Aus ,
Si le fort vous trahit , c'eft un titre de plus.
Olimpie n'a garde de découvrir à Stenelus
qu'elle eft condamnée par l'oracle à
périr , & qu'elle eft déterminée à facrifier
fa vie pour le falut de fes freres ; elle luk
demande une unique grace.
Stenelus.
Ordonnez
166 MERCURE DE FRANCE.
Olimpie.
Jurez- moi ;
A quelqu'affreux revers que le deftin vous livre ,
Quels que foient ves malheurs , jurez-moi dy fur
vivre ,
De fupporter le jour pour le falut de tous ,
Pour un Pere accablé qui n'eſpére qu'en vous ,
Pour l'Etat dont la gloire en vos vertus réfide ,
Et fi ce n'eft affez , pour les enfans d'Alcide ;
De ces jours précieux jurez de prendre foin.
-St enelus.
Quelferment !
Olimpie
Je l'exige.
Stenelus.
Il n'en eft pas befoini
O'impie
Stenelus.
Mon repos en dépend.
Eh bien, je vous le jure ,
Je vivrai pour vanger vos malheurs , votre injure ,
Pour vous aimer.
Olimpie
Adieu , c'eft trop vous retenir ,
Adieu de vos fermens gardez le fouvenir.
Olimpie déploie après le départ du Prin
ce , toute la grandeur de fon ame dans un
monologue qui fini par ces vers :
JANVIE R. 1753. 161
C'eft à toi que j'afpire ; Hercule, entens ma voix
J'implore ton fecours pour la derniere fois :
Viens animer ta fille à foutenir ta gloire ,
Qu'une mort généreuſe affure ma mémoire ,
Qu'elle m'éleve à toi , qu'elle m'ouvre les Cieux ,
La terre eft un exil pour la race des Dieux .
Olimpie avec ce courage admirable , va
offrir la tête innocente au Prêtre de Céres.
Le peuple fuperftitieux loin de s'opposer à
cet horrible facrifice , y applaudit : le Prê
tre fait éloigner Yolas & tous ceux qui
pourroient le troubler. Le moment fatal
eft arrivé ; Yolas n'a plus d'autre parti à
prendre que de venir confoler Déjanire.
Cette mere qui eft prifonniere & réduite
au dernier defefpoir , commence par maudire
Yolas , elle veut qu'il guide fes pas à
l'end roir où repofe l'objet quelle idolâtre.
C'est envain queDémophon pour confoler
Déjanire, vient lui apprendre la défaite &
la mort d'Eurifthée , & la proclamation
du fils ainé des enfans d'Hercule au thrône
de ce tyran ; Déjanire ne fent que la perte
d'Olimpie , lorfque cette fille fi chérie le
préfente parée en victime & fuivie de Stenelus
fon vangeur , qui raconte à Démophon
avec toute l'impétuofité d'un amant
heureux & triomphant , la maniere done
il a fauvé les jours d'Olimpie..
De vos délais mon armée inquiéte
162 MERCURE DE FRANCE
e ;
Attendoit le fignal , immobile & muette
Vers les triftes apprêts à ſa mort deſtinés ,
Des foldats attentifs les yeux étoient tournés ;
Un Dieu veilloit fur elle . A mes pieds on amene
Montrant Thalès , Confident de Coprée.
Cet efclave Argien , pris fous les murs d'Athêne.
J'apprens que de Cerès le facrificateur ,
L'interprete des Dicux , eft un lâche impofteur ;
J'apprends qu'avec Coprée il eft d'intelligence
Que du tyran d'Argos il remplit la vangeance :
Cependant le bucher venoit de s'allumer ,
Le facrifice horrible alloit fe confommer.
Tout-à-coup au milieu d'un filence farouche ,
Son nom avec effroi vole de bouche en bouche .
De l'esclave fuivi , dans mon trouble mortel,
J'abondonne mon camp , je vole vers l'Autel,
J'arrive quelle image à mes yeux fe préſente r
Le glaive meurtrier levé fur mon amante ,
Ses traits qu'avec horreur la mort alloit couvrir ,
Ses yeux levés au Ciel qui la laiffoit périr.
Le Prêtre fur fa proye alloit fondre en furie ,
Le coup alloit partir ; je parois , je m'écrie ,
Arrête malheureux , fi tu frappes , tu meurs.
Il frémit , il veut voir d'où partent ces clameurs ;
Il rencontre mes yeux que le couroux anime ;
Il voit auprès de moi le témoin de fon crime ,
Il voit qu'il eft trahi ; fon bras défeſpéré
Tourne contre ſo n fein ceglaive préparé .
JANVIER . 1753 . 163
Il tombe dans fon fſang ; ma main tremblante encore
,
Enlève de l'Autel cet objet que j'adore,
Précieuſe victime échapée au couteau ,
Couverte encor du voile , & ceinte du bandeau ,
Je la mene en triomphe aux yeux de mon armée ;
De mon départ encor , je la trouve allarmée.
Ami , voici la fille & d'Hercule & des Dieux ,
Ai-je dir , combattons , triomphons à les yeux.
A ces mots, ou plutôt à l'afpect d'Olympie ,
D'une intrepide ardeur mon rmée eft remplies
On donne le fignal , on ferêle , on combat ,
Mon coeur ſemble paffer dans le coeur du foldat ;
Tout féchit fous nos coups , & la file d'Alcide
A travers ces horreurs , eft l'Aftre qui nous guide.
Argos eft fous vos loix , le Ciel m'a protegé ,
Si j'étois criminel il fe feroit vangé :
Mais pouvoit- il en moi punir comme un outrage .
Le foin de conferver fon plus parfait ouvrage
A Déjanire.
Joignez un prix plus doux , Madame , à ſa faveur.
Déjanire.
Oui , mon fils , je le veux , & j'en fais mon bonheur
;
Elle vous doit la vie , & je vous dois ma fille ;
Vivez , fervez long- tems de pere à ma famille ;
Soyez unis , heureux , c'eft mon plus cher espoir +
Je ne demande aux Dieux que le tems de le voir.
162 MERCURE DE FRANCE
Attendoit le fignal , immobile & muette ;
Vers les triftes apprêts à ſa mort deſtinés ,
Des foldats attentifs les yeux étoient tournés ;
Un Dieu veilloit fur elle. A mes pieds on amene
Montrant Thales, Confident de Coprée.
Cet efclave Argien , pris fous les murs d'Athêne.
J'apprens que de Cerès le facrificateur ,
L'interprete des Dicux , eft un lâche impofteur ;
J'apprends qu'avec Coprée il eft d'intelligence ,
Que du tyran d'Argos il remplit la vangeance :
Cependant le bucher venoit de s'allumer ,
Le lacrifice horrible alloit fe confommer.
→
Tout-à- coup au milieu d'un filence farouche ,
Son nom avec effroi vole de bouche en bouche.
De l'esclave fuivi , dans mon trouble mortel,
J'abondonne mon camp , je vole vers l'Autel ,
J'arrive quelle image à mes yeux fe préfente !
Le glaive meurtrier levé fur mon amante
Ses traits qu'avec horreur la mort alloit couvrir ,
Ses yeux levés au Ciel qui la laiffoit périr .
Le Prêtre fur la proye alloit fondre en furie ,
Le coup alloit partir ; je parois , je m'écrie ,
Arrête malheureux , fi tu frappes , tu meurs,
Il frémit , il veut voir d'où partent ces clameurs ;
Il rencontre mes yeux que le couroux anime ;
Il voit auprès de moi le témoin de fon crime ,
Il voit qu'il eft trahi ; fon bras défeſpéré
Tourne contre ſo n ſein ceglaive préparé..
JANVIER. 1753 . 163
Il tombe dans fon fang ; ma main tremblante encore
,
Enlève de l'Autel cet objet que j'adore ,
Précieuſe victime échapée au couteau ,
Couverte encor du voile , & ceinte du bandeau ,
Je la mene en triomphe aux yeux de mon armée ;
De mon départ encor , je la trouve allarmée .
Ami , voici la fille & d'Hercule & des Dieux ,
Ai-je dit , combattons , triomphons à fes yeux.
A ces mots , ou plutôt à l'aſpect d'Olympie ,
D'une intrepide ardeur mon armée eft remplie ;
On donne le fignal , on femêle , on combat ,
Mon coeur femble paffer dans le coeur du foldat ;
Tout fléchit fous nos coups , & la fille d'Alcide
A travers ces horreurs , eft l'Aftre qui nous guide.
Argos eft fous vos loix , le Ciel m'a protegé ,
¡i j'étois criminel il fe feroit vangé :
Mais pouvoit- il en moi punir comme un outrage .
.e foin de conferver fon plus parfait ouvrage
A Déjanire.
oignez un prix plus doux , Madame , à fa faveur.
Déjanire .
ui , mon fils , je le veux , & j'en fais mon bonheur
;
le vous doit la vie , & je vous dois ma fille ;
ivez , fervez long - tems de pere à ma famille ;
› yez unis , heureux , c'eft mon plus cher eſpoir
ne demande aux Dieux que le tems de le voir.
162 MERCURE DE FRANCE.
Attendoit le fignal , immobile & muette ;
Vers les triftes apprêts à ſa mort deſtinés ,
Des foldats attentifs les yeux étoient tournés ;
Un Dieu veilloit fur elle . A mes pieds on amene
Montrant Thalès , Confident de Coprée.
Cet eſclave Argien , pris fous les murs d'Athêne.
J'apprens que de Cerès le facrificateur ,
L'interprete des Dieux , eft un lâche impoſteur ; '
J'apprends qu'avec Coprée il eft d'intelligence ,
Que du tyran d'Argos il remplit la vangeance :
Cependant le bucher venoit de s'allumer ,
Le facrifice horrible alloit fe confommer.
Tout-à- coup au milieu d'un filence farouche ,
Son nom avec effroi vole de bouche en bouch .
De l'esclave fuivi , dans mon trouble mortel,
J'abondoǹne mon camp , je vole vers l'Autel,
J'arrive quelle image à mes yeux fe préfente !
Le glaive meurtrier levé fur mon amante ,
Ses traits qu'avec horreur la mort alloit couvrir ,
Ses yeux levés au Ciel qui la laiffoit périr.
Le Prêtre fur la proye alloit fondre en furie ,
Le coup alloit partir ; je parois , je m'écrie ,
Arrête malhe ureux , fi tu frappes , tu meurs.
Il frémit , il veut voir d'où partent ces clamers,
Il rencontre mes yeux que le couroux anime ;
Il voit auprès de moi le témoin de ſon crime ,
Il voit qu'il eft trahi ; fon bras défeſpéré
Tourne contre ſo n fein ceglaive préparé..
JANVIER . 1753 . 163
Il tombe dans fon fang ; ma main tremblante encore
,
Enlève de l'Autel cet objet que j'adore ,
Précieuſe victime échapée au couteau ,
Couverte encor du voile , & ceinte du bandeau ,
Je la mene en triomphe aux yeux de mon armée ;
De mon départ encor , je la trouve allarmée .
Ami , voici la fille & d'Hercule & des Dieux ,
Ai- je dit , combattons , triomphons à fes yeux.
A ces mots , ou plutôt à l'afpect d'Olympie ,
D'une intrepide ardeur mon armée eft remplie
On donne le fignal , on femêle , on combat ;
Mon coeur femble paffer dans le coeur du foldat ;
Tout fléchit fous nos coups , & la fille d'Alcide
travers ces horreurs , eft l'Aftre qui nous guide.
rgos eft fous vos loix , le Ciel m'a protegé ,
i j'étois criminel il fe feroit vangé :
#
lais pouvoit-il en moi punir comme un outrage .
e foin de conferver fon plus parfait ouvrage ?
A Déjanire.
ignez un prix plus doux , Madame , à ſa faveur.
Déjanire.
i , mon fils , je le veux , & j'en fais mon bonheur
;
e vous doit la vie , & je vous dois ma fille ;
ez , fervez long - tems de pere à ma famille ;
ez unis , heureux , c'eft mon plus cher efpoir
me demande aux Dieux que le tems de le voir.
30 MERCURE DE FRANCE.
Tu préféres l'état tranquille
Qui fuit la médiocrité
Aux embarras de l'opulence .
Depuis long- temps c'eft ainfi que je penfe ,
Et j'adopte tes fentimens.
Si j'y pouvois joindre les agrémens
Que Minerve fur toi verfa dès ton enfance ,
Ainfi que fur ton front dépouillé de cheveux ;
A l'abri de mon indolence ,
Sans craintes , fans defirs , fans foins , fans efpe
rance ,
Illuftre ami , je me croirois heureux.
Pourquoi languir envain fous ce brûlant tropique
Me difoit , ce matin , un ami prétendu ?
Tandis qu'avec ardeur ici chacun trafique ,
Parmi vos livres affidu
Asien de fúrians tre efprit ne s'applique :
Croyez- moi , c'eft un temps perdu.
Laiffez-la Juvenal , Plaute , Horace , Properce
Ovide , Martial & Perfe ;
Et tout de bon livrez -vous au commerce.
Lorsqu'en France on vous reverra
Avec empreffement on vous demandera :
Hé bien ! qu'apportez vous de l'Inde
Mouffelines , mouchoirs , chites? Et catera.
Non , direz-vous ; au lieu de ces guenilles là ,
J'apporte des lauriers moiffonnés fur le Pinde
Moi ,trafiquer fi donc ; fuis-je fait pour cela
JANVIER . 1753 . 31
Fidele aa Dieu du goût qui toujours m'infpira ,
Aux richeſſes mon coeur fans peine renonça .
Mais j'ai fait raisonner fur les rives du Sinde
La Lyre qu'autrefois Anacréon toucha .
Avec raiſon au nez on vous rira ,
Ét du pauvre Rimeur chacun fe mocquera.
h ! Seigneur Arpagon . trève de remontrance,
i-je dit , en riant , à ce Fefle -Matthieu
Dont l'argent eft l'unique Dieu.
Je ne fuis pas fi poëte qu'on penfe ,
t fur mes intérêts point ne fuis endormi.
Quand vous fçaurez far qui je m'en repofe ,
Je ma tranquillité dont tout le monde glofe ,
Vous ne ferez plus ébahi.
e Pere des François , Vainqueur de Nayerfingue,
Qui de la foule me diftingue ,
De qui j'ai célébré le nom
r des vers qu'avoûroit l'amante de Phaon ,
qui feront chantés fur les bords de la Seine :
'en puis parler ainfi , fans être fanfaron ,
Puifque mon illuftre Patron
¿Qui , comme on ſçait , a le goût aſſez bon ,
Prife un peu les fruits de ma veine. )
Dupleix enfin eft mon Mecêne,
peut-il pas d'un mot me faire un heureux fort ?
Oui , je croirois lui faire tort ,
Si , pour remplir mon coffre fort
Je me donnois la moindre peine.
Lui feul réglera mon deftin.
Biiij
22 MERCURE DE FRANCE.
illufion aux hommes. Hélas ! n'est - ce pas
fe fermer pour jamais tout retour vers la
liberté , que d'être efclave dans le fein
même de l'indépendance ? cela juftifie que
la fervitude eft l'état naturel à l'homme ,
puifque les efforts qu'il redouble fans ceffe
pour augmenter fa liberté , n'aboutiffent
qu'à étendre toujours plus fon efclavage .
XVII.
On n'a qu'à exciter vivement l'amour
propre d'un Sçavant jaloux de faire parade
de fon érudition , pour lui voir auſſitôt
déployer toutes les richeffes de fa mémoire
; c'eft un vafe rempli d'eau qui verfe
pour peu qu'on le fecoue.
XVIII.
Les richeffes doivent paffer pour précicules
à nos yeux , tant qu'elles peuvent
devenir des fources de bienfaits & qu'elles
nous fourniffent le moyen d'exercer notre
générofité ; c'eft lorfqu'on les a employées
pour fecourir les malheureux , qu'on doit
s'en attribuer la feule poffeffion qui doit
être précieuſe en effet. Loin que nous en
foions dépouillés , ne peut-on pas dire
que ceux que nous avons comblé de biens
en nous rendant perpétuellement le témoi
gnage d'une gratitude fans réferve , nous
JANVIER. 1753. 23
en
renvoyent par là même toute la gloire,
Il femble que ces biens , quoique fortis de
nos mains , y reviennent fans ceffe par
l'hommage qu'on nous en fait ; les hommes
peuvent être regardés dans ce cas comme
de fimples adminiftrateurs de nos richeffes
, que nous avons laiffés participer
en partie aux biens que nous leur avons
confiés , mais qui nous en tranſportent
enfuite tous les fruits & toute la gloire,
En nous vouant fans ceffe des marques
d'un attachement fans bornes , ils paffent
une reconnoiffance du droit perpétuel de
propriété que nous confervons fur ces
biens , de forte qu'on peut dire que ces
richeffes font hors de nous , mais font cependant
à nous.
XIX.
Les perfonnes les plus vives font quelquefois
plus dominées par la pareffe que
les autres ; ce font quelquefois les caracté
res les plus bouillans que l'indolence gagne
avec le plus d'empire ; en voici ce me
femble la raison . C'eſt qu'un homme d'un
naturel impétueux & ardent forme tant
de projets en un inftant , voudroit les exécuter
avec tant de célérité , que l'impoffi
bilité de rendre l'exécution auffi prompte
que
le deffein , & la difficulté de faire
24 MERCURE DEFRANCE.
marcher l'un & l'autre du même pas , font
caufe que defefpérant de pouvoir y paryenir
, il tombe dans un engourdiffement
& dans un accablement abfolu .
XX.
de rendre
Quelle injuftice n'y a - t- il pas
des hommages , des refpects à cet homme
dont l'air faftueux & arrogant fait le feul
mérite ? Par quel preftige peut- il fafciner
les efprits jufqu'à le faire déférer les honneurs
dont le feul mérite devroit être décoré
? Pourquoi ces témoignages de vénération
échappent ils au coeur humain qui
fe fait violence en les lui rendant ? Qu'eſtce
qui tient ainfi les fronts des hommes
attachés à la terre ? la contenance fiere &
fuperbe d'Alcidon eft le joug qui les tient
enchaînés , dépourvu de mérite , il a l'art
de fe faire accorder les mêmes honneurs
que s'il pouvoit fe parer de beaucoup de
talens ; il arrache à la volonté du public
par ce fafte impofant qui les éblouit , des
diftinctions extérieures que leur coeur intérieurement
defavoue; il leur fait trahir le
jugement qu'ils portent fur fes qualités perfonnelles
qui ne méritent que le mépris ;
il eft coupable envers la raifon du joug
qu'il impofe aux hommes, en les forçant à
lui rendre un hommage auffi injufte par
ce
JANVIE R. 1753. 25
ce faux appareil de grandeur & de falte
fous lequel ils font néanmoins obligés de
fléchir , & il épargneroit à l'équité & à la
raifon un outrage , s'il rabaiffoit cet ait de
fierté & d'éclat qui l'accompagne partout,
parce qu'il empêcheroit par- là qu'on encenfât
le vice , & qu'on lui rendît des honneurs
aufli peu mérités ; c'eft en dépouillant
ces airs de hauteur & de fierté , que
ne faifant plus aucune violence au jugement
du public , il lui rendroit la liberté
de le méprifer fans contrainte.
XX.
L'orgueil n'eft pas toujours aveugle.Il ne
fuppofe pas toujours une ignorance du mérite
qu'il exagere : tout le crime de l'orgueil
confifte à ufurper injuftement des honeurs
qu'on ' connoît n'être point véritablement
dus ; perfonne n'eft plus perfuadé de la pe
titeffe de fon mérite que l'homme vain , c'eft
pour cela qu'il voudroit fe la cacher à luimême
, & en dérober la vue aux autres .
De là vient qu'il prend un air de hauteur
& de fierté, parce qu'il cherche par là à rehauffer
le prix de fes qualités perfonnelles
pour le faire illufion fur leur médiocrité ;
c'eft un Nain qui cherche à relever fa
tite taille, qui fe redreffe & s'exhauffe tant
qu'il peut pour tâcher de s'aggrandir ; mais
B
pe26
MERCURE DE FRANCE
il arrive de - là qu'il n'en fait que mieux
remarquer fa petiteffe. L'orgueil , en un
mot , n'eft que le fuplément du mérite ,
D'où vient par exemple qu'Arcas dépourvu
totalement de talens , élevé pourtant à
une haute place , ne ceffe de nous rappeller
aux marques de refpects & de foumiffions
que nous devons à fon rang? ne voit- il pas
que la petite idée qu'on a conçue de lui
s'oppofe fans ceffe à ce qu'on lui rende de
pareils hommages ? cependant on doit admirer
fa pénétration , il ne ceffe de nous
reprefenter les témoignages de refpect que
nous devons à fa place , parce qu'il voit
combien il eft facile de les oublier . En
effet qui feroit attentif à les lui rendre ?
s'il ne nous en faifoit lui- même reffoyvenir.
JANVIER. 1753. 27
A MON AMI GIRARD ,
Sur fa nouvelle fortune à laquelle j'ai un
peu contribué.
DE l'injufte fortune à me nuire acharnée
J'ai trouvé le fecret d'adoucir la rigueur ;
Et malgré la haine obſtinée ,
Je fçais jouir de fa faveur.
Ami , veux-tu fçavoir quel est mon ftratagême ?
Il me fut dicté par mon coeur :
T'aimant comme un autre moi- même ;
Je fuis heureux de ton bonheur.
Au même qui vouloit partager fa fortune
avec moi.
Depuis long- tems la natute malade
Ne produit plus , dit- on , d'Orefte & de Pylade s
Dans ce fiécle de fer on ne penfe qu'à ſoi ;
Pour le moindre intérêt on y trahit ſa foi …..
Ami , cet exemple funefte
A nos deux coeurs n'a point fervi de loi :
Comme en toi je trouve un Orefte ,
Tu trouves un Pylade en moi .
Au même.
Deux fincéres amis ne font qu'une perfonne ;
D'un même tout chacun eft la moitié.
Bij
2S MERCURE DE FRANCE.
Entre eux tout eft commun , & l'équité l'ordonne,
C'eft envain qu'autrement l'avarice raiſonne :
Je n'admets point- d'autre amitié ;
Et telle fut toujours la nôtre.
Le penchant , la raifon en forment le lien.
Quand avec un ami l'on partage fon bien ,
C'eft donner d'une main & recevoir de l'autre.
Au même.
Certains efprits formés du plus groffer limon ,
Ami , pourront penfer que de notre union
Je tire feul tout l'avantage ;
Mais j'ai de toi trop bonne opinion ,
Pour croire que jamais tu tiennes ce langage.
Ton rôle eft préférable au mien .
C'eft aux coeurs généreux & faits comme le tien
Qu'il eft donné de goûter cet adage
Qu'un Arpagon ne sçauroit concevoir :
Il eft plus doux , n'en déplaife à notre âge ,
De donner que de recevoir.
Aus même.
Cher ami , dans ce fiècle avare ,
Tu donnes un exemple rate
D'un coeur reconnoiffant autant que généreux :
Mais je ne fçais entre nous deux
De quel côté doit pencher la balance.
Au féduifant appas du gain
Loin de facrifier mon heureuſe indolence ;
Sans fouci pour le lendemain ,
JANVI E R. 1753. 29
J'ai renoncé fans peine à l'opulence .
Mais fixé , par mon choix , dans ma noble indigence
,
J'ai fçu , pour toi fléchiffant le deftin ,
Du palais de Plutus t'applanir le chemin .
Par un jufte retour , ami , tu veux envain
Avecque moi partager ta finance ;
Et , pour vaincre ma réſiſtance ,
Tu me viens étaler d'inutiles raifons .
Trop fatisfait de ta reconnoiffance ,
Je ne puis confentir à recevoir tes dons.
A Pondichery , ce 1. Janvier 1752 . M. D. MA
MONSIEUR DE S. PAUL ,
Confeiller au Confeil fupérieur des Indes , fecond
de Pondichery , & Commiffaire des
Troupes.
DISCIPL ISCIPLE heureux de la Philofophic >
Non celle qu'inventa le farouche Zénon ,
Fanatique martyr de l'auftére raifon
Qu'il outra jufqu'à la folie :
Saint Paul , toi qui paffes ta vie
Entre les bras d'une douce incurie
Vrai partage de l'âge d or ;
Peu curieux d'amaffer un tréfor
A fon poffeffeur inutile ,
Et jaloux de ta liberté ,
Biij
30 MERCURE
DE FRANCE.
ی پ
Tu préféres l'état tranquille
Qui fuit la médiocrité
Aux embarras de l'opulence .
Depuis long - temps c'eft ainfi que je penfe ,
Et j'adopte tes fentimens.
Si j'y pouvois joindre les agrémens
Que Minerve fur toi verſa dès ton enfance ,
Ainfi que fur ton front dépouillé de cheveux ;
A l'abri de mon indolence ,
Sans craintes , fans defirs , fans foins , fans eſpérance
,
Illuftre ami , je me croirois heureux .
Pourquoi languir envain fous ce brûlant tropique,
Me difoit , ce matin , un ami prétendu ?
Tandis qu'avec ardeur ici chacun trafique ,
Parmi vos livres affidu
A sion de fúrianu votre efprit ne s'applique :
Croyez -moi , c'eſt un temps perdu..
Laiffez-la Juvenal , Plaute , Horace , Properce ,,
Ovide , Martial & Perfe ;
Et tout de bon livrez- vous au commerce.
Lorfqu'en France on vous reverra ,
Avec empreffement on vous demandera :
Hé bien qu'apportez vous de l'Inde.
Mouffelines , mouchoirs , chites ? Et catera.
Non , direz-vous , au lieu de ces guenilles là ,
J'apporte des lauriers moiffonnés fur le Pinde.
Moi , trafiquer fi donc ; fuis-je fait pour cela 3-
JAN VI È R. 1753 . 31
Fidele aa Dieu du goût qui toujours m'infpira ,
Aux richeffes mon coeur fans peine renonça.
Mais j'ai fait raiſonner fur les rives du Sinde
La Lyre qu'autrefois Anacréon toucha .
Avec raiſon au nez on vous rira ,
Et du pauvre Rimeur chacun fe mocquera.
Eh ! Seigneur Arpagon , tréve de remontrance ,
Ai-je dit , en riant , à ce Fefle -Matthieu
Dont l'argent eft l'unique Dieu .
Je ne fuis pas fi poëte qu'on penfe ,
Et fur mes intérêts point ne fuis endormi.
Quand vous fçaurez fur qui je m'en repofe ,
De ma tranquillité dont tout le monde glofe ,
Vous ne ferez plus ébahi.
Le Pere des François , Vainqueur de Nayerfingue,
Qui de la foule me diftingue ,
De qui j'ai célébré le nom
Par des vers qu'avoûroit l'amante de Phaon ,
Et qui feront chantés ſur les bords de la Seine :
J'en puis parler ainfi , fans être fanfaron ,
Puifque mon illuftre Patron
Qui , comme on fçait , a le goût affez hon ,
Prife un peu les fruits de ma veine. )
Dupleix enfin eft mon Mecêne.
Ne peut-il pas d'un mot me faire un heureux fort ?
Oui , je croirois lui faire tort ,
Si , pour remplir mon coffre fort
Je me donnois la moindre peine.
Lui feul réglera mon deftin.
Biiij
30 MERCURE DE FRANCE.
Tu préféres l'état tranquille
Qui fuit la médiocrité
Aux embarras de l'opulence.
Depuis long - temps c'eft ainfi que je penfe ,
Et j'adopte tes fentimens.
Si j'y pouvois joindre les agrémens
Que Minerve fur toi verfa dès ton enfance ,
Ainfi que fur ton front dépouillé de cheveux ;
A l'abri de mon indolence ,
Sans craintes , fans defirs ,fans foins , fans efpérance
,
Illuftre ami , je me croirois heureux.
Pourquoi languir envain fous ce brûlant tropique,
Me difoit , ce matin , un ami prétendu ?
Tandis qu'avec ardeur ici chacun trafique ,
Parmi vos livres affidu
A sion de lásians tre efprit ne s'applique :
Croyez- moi , c'eſt un temps perdu.
Laiffez- la Juvenal , Plaute , Horace , Properce ,,
Ovide , Martial & Perfe ;
Et tout de bon livrez- vous au commerce.
Lorfqu'en France on vous reverra
Avec empreffement on vous demandera :
>
Hé bien ! qu'apportez vous de l'Inde.
Mouffelines , mouchoirs , chites ? Et catera.
Non , direz-vous ; au lieu de ces guenilles là ,
J'apporte des lauriers moiffonnés fur le Pinde.
Moi , trafiquer fi donc ; fuis-je fait pour cela
JANVIER. 1753 . 31
Fidele aa Dieu du goût qui toujours m'infpira ,
Aux richeffes mon coeur fans peine renonça .
Mais j'ai fait raisonner fur les rives du Sinde
La Lyre qu'autrefois Anacréon toucha .
Avec raiſon au nez on vous rira ,
Et du pauvre Rimeur chacun fe mocquera.
Eh ! Seigneur Arpagon . tréve de remontrance ,
Ai-je dit , en riant , à ce Fefle -Matthieu.
Dont l'argent eft l'unique Dieu.
Je ne fuis pas fi poëte qu'on penſe ,
Et fur mes intérêts point ne fuis endormi.
Quand vous fçaurez fur qui je m'en repoſe ,
De ma tranquillité dont tout le monde glofe ,
Vous ne ferez plus ébahi,
Le Pere des François , Vainqueur de Nayerfingue,
Qui de la foule me diſtingue ,
De qui j'ai célébré le nom
Par des vers qu'avoûroit l'amante de Phaon ,
Et qui feront chantés fur les bords de la Seine :
(J'en puis parler ainfi , fans être fanfaron ,
Puifque mon illuftre Patron
Qui , comme on fçait , a le goût aſſez hon ,
Prife un peu les fruits de ma veine . )
Dupleix enfin eft mon Mecêne.
Ne peut-il pas d'un mot me faire un heureux fort ?
Oui , je croirois lui faire tort ,
Si , pour remplir mon coffre fort
Je me donnois la moindre peine.
Lui feul réglera mon deftin .
Biiij
32 MERCURE DE FRANCE:
Sans fouci pour le lendemain :
Loin de le fatiguer d'une plainte importune ,
Je lui laiffe le foin de toute ma fortune ;
Peut- elle être en meilleure main ?
METROPHILE.
A Pondichery , le 10 Décembre 1751 .
LE SINGE POET E.
Fable.
DANS P'Inde ilétoit un Rimeur
Qui pour valet n'avoit qu'un Singe
Eertrand feul avoit foin du linge
Et de la garderobe. Auprès d'un tel Seigneur
Cet emploi n'embarraffe guéres.
Defoeuvré , ne fçachant que faire
Le nouveau Protovestiaire
Voulut s'ériger en Auteur.
Embouchons , dit -il , la trompette ;
Mon maître fait des vers , j'en puis bien faire auffi,
Je ne fuis pas fot , Dien merci ;
Que faut-il pour être poëte ?
Coudre une rime au bout de quelques mots
Qui doivent occuper des efpaces égaux ,
Sans qu'une ligne paffe l'autre.
Sans fe donner au diable on peut en faire autant.
JANVIER. 1753. 33
Crainte de nous tromper pourtant ,
Sur l'ouvrage d'autrui nous réglerons le nôtre.
Le Rimeur Cul pelé grimpe fur le Bureau ,
Et fans autre façon , à l'aide d'un cordeau ,
Toife des vers à l'avanture :
Puis fur un papier blanc appliquant fa mefure,
Ajufte , de fon mieux , cent lignes au niveau.
Maître Bertrand bien content de lui-même
Se croyoit au moins un Rouffeau.
Il court à tous venans debiter fon poëme ;
Et fur lui , de concert , tous crierent haro
Maint Rimailleur de cette Ville
N'en fçait pas plus que ce Magot :
Un Sot qui veut faire l'habille
En paroit mille fois plus fot.
Médrophile de Pondichery .
Br
34 MERCURE DE FRANCE.
A MONSIEUR DUPLEIX ,
A l'occafion d'un prefent de 15000 livres.
fait aux Officiers d'un Vaiffeau fur lequel
il avoit compté repaffer en France.
Il s'en
L s'en faut peu que tes l'argeffes
N'épuifent à la fin les immenfes richeffes
Qu'un deftin équitable a mis en ton pouvoir.
Que n'en as-ta mille fois davantage !
Quand on en fait un auffi noble ufage ,
On n'en peut jamais trop avoir.
Pour exercer ta bienfaiſance ,
Il te faudroit tout l'or que tient en fa puiffance
L'avare Souverain de ce rivage noir.
Quelle que foit ton opulence ,
H ne faut qu'une adverfité
Pour te plonger dans la mifere a
Denis, Créfus & Bélizaire
Furent réduits à la mendicité:
Tout eft foumis au fort , le fceptre & la Couronne '
Ne mettent point à l'abri de fes traits.
La Fortune peut bien t'enlever les bienfaits :
Mais , Dupleix , le bien que l'on donne
Eft le feul qu'on ne perd jamais.
JANVIER. 1753. 35
IMPROMPTU AU MÊME ,
Al'occafion d'une vingtaine de mariages qu'il
a faits en donnant mille pagodes de dot à
chaque fille.
DES Orphelines le vrai pere ,
Tandis qu'à tes dépens tu t'amufes à faire
Des mariages à foiſon :
D'être auffi de cette partie
Il me prend tout- à coup une demangeaifon.
Dupleix , feconde mon envie ,
Et tu feras deux heureux à la fois.
Mets enfemble une fille & vingt mille roupies;
Des deux lots me laiffant le choix.
Les deux moitiés feront tellement réparties
Que chacun puiffe être content .
Si j'y manque , je veux que tu me falles pendre.
Je choifirai pour moi l'argent ,
Et laifferai la fille à qui la voudra prendre.
B vj
36 MERCURE
DE FRANCE.
A MONSIEUR DUPLEIX ,
Gouverneur général des Etabliſſemens François
dans les Indes , Commandeur de l'Ordre
Militaire de S. Louis ; le premier jour
de l'an 1752.
MALOR
ALGRE' l'aveugle jaloufie.
Er tous les vains efforts de nos fiers ennemis ,
Vous difpofez des thiônes de l'Afie;
Je vois des Souverains à vos ordres foumis .
Dans cet état brillant où les Dieux vous ont mis
Pour vous quels fouhaits peut-on faire ?
Ou le bonheur n'eft rien qu'une chimere,
Ou de le pofféder l'espoir vous eft permis.
On ne peut felon moi , goûter hors de Paris.
Une félicité complerte :
Mais vous devez bien - tôt revoir ces bords chéris.
Pour y vivre content , Damon , je vous fouhaite
Des jours nombreux , une fanté parfaite ,
Et de véritables amis.
Salabebzingue Grand Nabal du Decan & Sen.
denaëb Gouverneur des Royaumes d'Arcate & de Trie
chenapaly , placés &maintenus par les François.
JANVIE R. 1753 . 37
A Madame Dupleix , le même jour.
OLYMPE , en ce jour , pour étrenne
Vous n'aurez point de moi , de l'or , des diamants
Jamais rimeur ne fit de tels prefens.
On fçait affez que la docte Neuvaine
N'ufe point de ces ornemens.
Mais j'ofe vous offrir un prefent plus durable
Et plus digne de vous : c'eft l'Immortalité,
Acceptez en l'augure favorable.
Oui , votre nom , fur ma lyre chanté ,
Paffera dans mes vers à la postérité .
Mais quelle eft mon erreur extrême !
Mieux que moi vous pouvez vous - même
Immortalifer votre rom ,
Sur les Autels du poëtique empire
près d'Anacréon.
Vous aurez une place aupr
Entre vos mains il a remis fa lyre :
Lui même n'en a pas tiré de plus doux fons.
Le Dieu du goût , daus un même volume;.
Joindra les fruits de votre plume
A ſes immortelles chanfons . *
Parmi quelques chansons qu'a faites Madame
Dupleix ; il y en a dans le goût de celles d'Anacreon
que cet aimavle Poëte ne defauouëroit pas.
38 MERCURE DE FRANCE.
A Phylis , la Fille de Madame Dupleix
PHIL HYLIS, P'Amour & la Fortune
Font de votre bonheur leur affaire commune
Et de leurs dons l'heureux concours
Ne vous promet que de beaux jours.
Toutefois d'un tel avantage
N'allez pas vous enorgueillir.
Vous aurez , je l'avone , un brillant héritage si
Mais il n'eft pas facile à recueillir.
Seule de votre illuftre mere
Vous devez être l'héritiere :
Diamans , Nippes & Bijoux ,
Or , argent , tout fera pour vous-
De la fucceffion , c'eft la moindre partie ,
Philis , & fi vous n'héritez
De fon coeur généreux , de fon rare génie ,
Et de mille autres qualités
Qui font d'elle aujourd'hui l'ornement de l'Afie,
Tandis que fon époux , triomphant de l'envie ,.
En eft l'arbitre & la terreur ;
D'un million quand vous feriez dorée ;
Loin d'admirer votre bonheur ,
Je vous croirois deshéritée.
Son nom fera pour vous un pénible fardeau ,
Si vous n'êtes pas digne d'elle.
Tandis que fous les yeux vous avez ce modéle
Que de les actions le vifible flambeau
JANVIER . 1753 39
Vous engage à marcher dans la même carriere..
Votre félicité , Phylis ,feroit entiere ,
Si vous étiez un jour fon fidéle tableau.
COUPLETS ALAMEME ,
A qui la Princeffe Bégum Saeb propofoit de
la fuivre à Dely où elle promettoit de lui
faire époufer le Grand Mogol , fon Neven.
P Hylis , à vos divins appas
Le Mogol offre fes Etats :
Ne méprifez point cet hommage ,,
A fes foins laiffez-vous gagner :'
Dans le climat le plus fauvage
Il est toujours beau de régner.
Quoi , vous craignez que de fon coeur
D'autres ne partagent l'ardeur !
Rejettez ces vaines allarmes
Que fait naître un foupçon jaloux ;
Si- tôt qu'il aura vû vos charmes ,
Il n'aura des yeux que pour vous.
Refutation de ces Couplets.
Du Mogol & de fes Etats
Vous devez faire peu de cas.
Que pour vous envain il foupire ,
Fuiez un férail odieux.
De vos attraits l'aimable empire-
Vous fera régner en tous lieux.
A Pondichery,ce 1. Janvier 1752. METROPHILE.
40 MERCUREDE FRANCE.
502-104106504 502 506 504 : 504 502 500 500 500 500 50
EXTRAIT
DE SEMIRAMIS
Tragédie lyrique de Metaftaze.
ACTEURS .
SEMIR AMIs en habit d'homme , fous
le nom de Ninus , fon fils , Roi d'Aſſyrie
.
Amans
de Tha-
THA MAR , Princeffe de Bactriane .
MIRTOS , Prince d'Egypte ,
HIRCAN , Prince de Scythie ,
SCITALCES , Prince des Indes , S
mar.
SIBARIS , confident de Sémiramis &
amoureux d'elle en fecret.
L
La fcene eft à Babylone .
ACTE PREMIER.
E théâtre repréfente un grand Portique
entouré de colonnes , aboutiffant
au Pont de l'Euphrate. Près de ce Pont ,
féparé du Portique par une barriere , eft
élevé un Trône préparé pour le Roi d'Alfyrie
, & à côté un fiége plus baspour la
JANVIER . 1753. 4 %
Princeffe de Bactriane. Vis- à- vis du Trône,
font trois autres fiéges . Au milieu du
Portique on voit un autel avec la ftatue
du Dieu Baal. A main droite on découvre
le Pont orné de ftatues dans toute fa longueur
, le fleuve d'Euphrate couvert de
vaiffeaux , & au- delà fur l'autre rivage ,
trois camps dont les tentes font de structure
& de forme différente,
SCENE PREMIERE.
Sémiramis fous le nom & l'habit de
fon fils Ninus , Roi d'Affyrie , entre dans
le Portique entourée de fes gardes & fuis
vie d'une prodigieufe foule de peuples ;
elle donne ordre qu'on aille avertir la
Princeffe Thamar de fe rendre au lieu de
la cérémonie , où les trois Princes s'avancent
pour avoir audience ; en jettant les
yeux fur la foule des fpectateurs , elle y
découvre Sibaris , & faifant un cri de
furprite le fait appeller , ordonnant
en même tems qu'on faffe éloigner tout
le monde.
Sibaris , approchant.
Que vois- je , ô Dieux ! ce n'eft point
une illufion , c'eft elle- même. Il fe prof
zerne.
42 MERCURE DE FRANCÉ.
Semiramis.
C'eſt vous , Sibaris , quelle rencontre !
levez-vous quelle avanture vous a conduit
d'Egypte en Affyrie ?
Sibaris.
Je parcourois les Contrées qu'arrofe
l'Euphrate , lorfque la Renommée a pu
blié que c'étoit en ees lieux queThamar
Funique héritiere du Trône de Bactriane ,
devoit publiquement faire choix d'un
époux , & terminer , en le nommant , les
difcordes que fa couronne & le bruit de
fa beauté ont excitées entre trois Princes
rivaux. L'éclat de cette fête a précipité
mon arrivée à Babylone , où toute l'Ahe
accourt en foule dans ce jour ; mais
quelque merveille que j'efperaffe y voir ,
je n'en attendois point d'auffi furprenante
que left celle de trouver en habit
d'homme , fur le Trône d'Affyrie , cette
même Princeffe d'Egypte , cette Sémiramis
enfin que nous avons fi long- tems re
grettée & pleurée.
Semiramis,
Tais toi , parle bas , chacun ici me
croit Ninus ; c'est fait de mon rang , de
mon honneur & de ma vie , fi l'on viene
à t'entendre.
Sibaris
Qu'entens-je mais Idrene eft-il ici
JANVIER. 1753. 43
avec vous ? où est - il que fait - il ?
Sémiramis,
Ah ! tais -toi , te dis-je , & ne me redis
jamais le nom d'un Barbare.....
Sibaris.
Comment ! cet étranger , cet inconnus
à qui vous aviez donné votre coeur à Memphis.
Sémiramis,
Our , cet ingrat pour qui j'abandonnai
ma Patrie , ma Cour , mon propre
pere & la main du Roi de Numidie ; tu
t'en fouviens , Sibaris.
Sibaris.
Hé comment pourrois-je jamais l'oublier
, moi qui étois alors votre plus inti
me confident , moi qui difpofai felon
vos défirs , la garde de Pharaon que je
commandois , à favorifer votre fuite ?
Semiramis,
Eh bien , tu ne le croiras pas , ce même
Idrene ne me follicitoir à fuir que pour
être mon meurtrier;il tenta de m'affaffiner
Sibaris.
Eh quand ?
Semiramis,
La nait même que je partis avec lui ,
il me frappa d'un coup de poignard , &
du haut du rivage me jetta dans le Nil à
demi- morte.
44 MERCURE DE FRANCE :
$baris .
Ah jufte- ciel ! & laraison ?
Sémiramis .
La raiſon ! ô Dieux ! je ne la fçais
pas.
Sibaris à
part.
Je la fçais bien moi : baut , par quel ha
zard pûtes- vous échaper à tant de dangers
?
Sémiramis.
Il ne m'avoit fait qu'une feule bleffure
qui fe trouva légere , & les branches
d'arbres qui bordoient la rive inférieure
du feuve , rompirent le coup de
ma chue , & me déroberent aux ondes.
Ce n'eft pas ici le lieu de te détailler tour
ce qui m'arriva depuis ; qu'il te fuffife de
fçavoir que j'ai changé mille fois de
meurs , d'habits & de pays , jufqu'à ce
qu'enfin le Grand Ninus , ce fameux Roi
d'Affyrie , foit qu'il fût touché de cette
même beauté qui avoit caufé mes malheurs
, foit que la fortune fe laffât de me
perfécuter , me fit partager fon Trône &
fon lit.
Sibaris.
Scut-il quelle étoit votre origine.
Sémiramis .
Non , je lui déguifai par une fable mon
mom & ma Patrie , je feignis que j'avois
JANVIER. 1753. 45
Lurnaturellement pris naiffance au bord
d'une fontaine , & que les oifeaux m'avoient
nourrie,
Sibaris.
Quoi , après la mort de votre époux ,
n'eft- ce donc pas le jeune Ninus votre fils.
qui lui a fuccedé ?
Sémiramis,
Chacun le croit ainfi , & l'extrême reffemblance
de mon vifage avec le fien ,
trompe tous les yeux.
Sibaris. '
Mais lui -même , comment fouffre - t'il
une autre perfonne aflife fur un Trône qui
lui appartient.
Sémiramis,
J'ai pris foin de lui faire donner une
éducation fi molle & fi effeminée , qu'il
délire bien moins l'honneur de porter le
fceptre , qu'il n'en redoute le poids . Vêtu
de mes habits de femme , il tient actuellement
ma place au fond d'un Sérail où
je l'entretiens dans le genre de vie le plus
propre à achever de lui faire perdre le fouvenir
de fon rang.
[ Après cette expofition du fujet , Sibaris
oubliant le lieu où il eft & les circonftancroit
avoit trouvé le moment le
plus favorable pour déclarer à Sémiramis
la paffion qu'il a pris pour elle en Egypte ;
46 MERCURE DE FRANCE.
mais au moment qu'il ouvre la bouche ,
il est interrompu par l'arrivée de Thamar.
]
SCENE II.
Le moins que je doive ( dit le faux
Ninus à Thamar ) aux grands fervices que
le Roi de Bactriane votre pere a rendus
à l'Affyrie , dont il fut plutôt le défenfeur
que le tributaire , eft de procurer à ſa
fille un époux digne d'elle.
[ Il ajoûte que les trois Souverains qui
Ja recherchent en mariage , vont fucceffivement
paroître à fes yeux , afin qu'elle
puiffe les examiner , & choifir entr'eur
felon fon goût. Il s'affied fur fon Trône
, & Thamar fur le fiége plus bas préparé
à côté du Trône ; Sibaris fe tient debout
près d'eux ; la foule des fpectateurs
fe raproche cependant on voit les trois
Princes s'avancer le long du pont de
l'Euphrate , précedés d'une nombreuſe
mufique Barbare , & fuivis de trois files
d'Egyptiens , de Scytes & d'Indiens, chacun
telon l'appareil , l'habillement & les
ornemens de fon pays. Ils viennent jufqu'à
la barriere qui fépare le pont du
portique près de la balustrade qui entoure
le Trône ; on ouvre la barriere . Mirtos
Roi d'Egypte , entre feul & adreffe à Tha
JANVIER. 1753 . 47
mar fa déclaration d'amour & fon compli
ment , pendant lequel il eft interrompu à
diverfes repriſes par Hircan Roi de Scytie
, qui eft resté en dehors de la barriere
jufqu'à ce que Ninus adreffant la parole à
Hircan , lui dife qu'il ignore fans doute
les coutumes d'Affyrie , & que ce n'eft
pas l'ufage à Babylone d'interrompre les
gens qui parlent . Hircan réplique qu'il ne
croyoit pas être venu dans un pays où il
fût défendu de parler, Ninus après avoir
fait affeoir le Prince d'Egypte fur un des
trois Géges préparés vis - à- vis du Trône ,
demande à Thamar ce qu'il lui femble de
ce Prince , à quoi celle- ci réplique qu'elle
le trouve fade & ennuyeux . On ouvre
la barriere à Hircan qui s'approche de la
balustrade. ]
Semiramis.
Vous pouvez parler à préfent , la Prin
ceffe eft prête à vous écouter.
Hircan.
Comment ! il faut fe taire quand vous
le voulez , & parler quand il vous plait,
Sémiramis.
Parlez , fi vous voulez,
Hircan.
Hé bien , je parlerai. d Thamar , Prins
ceffe , le Souverain de la Scytie vient pour
48 MERCURE DE FRANCE .
vous époufer , des épaifles Forêts qui ombragent
les fommets du Caucafe . C'est - là
que les Scythes vivent fans autre loi que,
leur volonté ; changeans de demeure à
chaque fois que nous y invite le changement
des Saifons , nous habitons des Villes
errantes , nos chariots font nos maifons
, nos propres perfonnes en font les
remparts. N'attendez de moi ni foupirs ,
ni langueurs ; j'en ignore l'ufage efféminé
: un Scyte ne fçait qu'endurcir fon
corps aux rigueurs du froid & du chaud
combattre les hommes & terraffer les bêtes
farouches .
[Hircan , après ce difcours , va s'affeoir
auprès du Prince d'Egypte ; Ninus demande
à Thamar comment elle a trouvé
celui- ci . Barbare & extravagant , répliquet'elle.
On ouvre la barriere à Scitalces
Roi des Indes. ]
Sibaris.
Jufte ciel ! que vois je , c'eft Idrene ;
quelle rencontre fatale !
Sémiramis.
O Dieux ! quel objet fe préfente à mes
yeux ! eft ce là Scitalces.
Sibaris , à part.
Oui , Seigneur.
C'est lui .
Semiramis,
Scitalces ,
JANVIER. 1753. 49
Scitalces , envisageant le
Roi d'Affyrie.
Ah ciel ! qu'est-ce que j'apperçois ? Hircan
, dites- moi , eft- ce là le Roi ?
Hircan.
Sans doute .
Scitalces , à part.
C'est elle !
Sémiramis.
Prince , eft -ce vous qui vous nommez
Scitalces .
Scitalces.
Il est vrai , je me nomme ainfi .
Sémiramis.
Quel fon de voix ! je friffonne.
Scitalces.
Quelle demande ! je me meurs.
[ Hircan voyant pâlir Scitalces , s'approche
pour en fçavoir le fujet ; celui - ci répond
que c'eft de frayeur & d'inquiétude
de fe voir en tête d'un rival auffi dangéreux
que lui . Thamar demande au faux
Ninus quelle eft la caufe de fa rougeur
foudaine ; il réplique que c'eft une vapeur
à laquelle il eft fujet ; cependant
Scitalces veut commencer fon difcours ;
mais à chaque fois qu'il jette les yeux fur
Ninus , fon trouble augmente à tel point
qu'il ne peut prononcer que des mots
entrecoupés. Thamar prenant fon emba-
C
50 MERCURE DE FRANCE .
ras pour un effet de fa paffion , lui fait
entendre qu'elle eft plus touchée de fon
filence que de l'éloquence de fes rivaux
& le fait affeoir à côté d'eux ]
Scutalces s'affeyant , à Hircan.
Mais quoi c'eft bien là le Roi d'Affyrie.
Hircan.
Affurément , je vous l'ai déja dit.
C'eft elle.
Sicitalces à part ·
Hircan à part.
Il a perdu l'esprit.
Thamar s'étonne de ce que Ninus ne
lui demande pas ce qu'elle penfe de ce
troifiéme Prince ; Ninus l'avertit qu'il a
crû remarquer dans la phyfionomic de ce
dernier , tous les fignes d'une ame perfide
; Hircan s'impatiente de ce que la
Princeffe ne décide pas affez promptement
; elle de fon côté affure qu'elle eft
prête à déclarer fon choix ; mais Ninus
veut auparavant que les trois Princes jurent
folemnellement d'agréer fans plus
de difpute , le choix de la Princeffe ; ils
fe levent & font le ferment la main fur
l'autel de Baal , à l'exception d'Hircan
qui refufe d'en approcher , & jure une
main fur fa poitrine & l'autre fur fon épée.
On Scyte , dit-il , ne connoit d'autre antel
JANVIER. 1753 . 33
que fon coeur , ni d'autre Dieu que fon épée ,
Cette cérémonie finie, laPrinceffe après un
court remerciment aux Princes d'Egypte
& de Scythie , fait affez connoître qu'elle
va nommer Scitalces , lorfque Ninus l'interrompant
,lui confeille de différer, d'examiner
encore , & de prendre le tems néceffaire
pour un choix de cette importance
; il invite les trois Princes à fe trouver
le foir à un feftin Royal où la Princefle
déclarera fon époux les Princes y confentent
, excepté le Roi de Scythic qui
fait hautement éclater fon mécontentement
de ce retard . Ninus fe retire en recommandant
de nouveau à la Princeffe de
faire de férieufes réflexions , & de ne pas
fe laiffer prévenir par les yeux. ].
Je ne fçai pas ( lui dit- il ) lequel des
trois vous plait davantage ; mais penfezy
, & croyez que peut-être tel vers
qui penche votre choix , en eft le plus indigne
; les chaînes de l'amour auroient
trop de douceur fi la beauté de l'ame
répondoit toujours à celle du viſage.
SCENES I V. & V.
Thamar reſte avec les trois Princes ,
fait des avances affez marquées à Scitalces,
dont l'embaras redoublant de plus en plus
il fe retire après quelques difcours ambi-
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
gus & fans fuite , que la Princeſſe attribue
au chagrin que lui donne le retard caufé
par les ordres de Ninus. La fcene fuivante
fe paffe en bravades de la part d'Hircan
qui malgré les remontrances que lui fait
Mirtos fur l'obéiffance due aux ordres du
Roi , veut que la Princeffe fe déclare à
Finftant pour lui , & en railleries de la
part de la Princelle qui fait croire à Hircan
qu'elle eft tout de bon amoureufe de
Jui . ]
SCENE VI.
HIRCAN , MIRTOS .
Hircan.
Vous avez entendu la Princeffe , vous
avez vû combien elle eft glorieufe de m'a .
voir rendu fenfible. Rival infortuné , je
vous entends foupirer , je connois vos
douleurs ; changez de penfée , croyezmoi
, prévenez votre difgrace , & retournez
fans tarder davantage vous confoler
en Egypte.
Mirtes.
Vous me faites pitié de ne fçavoir
pas diftinguer l'ironie de la louange ;
ne voyez -vous pas que Thamar n'avoit
en vue que de vous faire fentir la témérité
de votre préfomption ?
JAN VIER. 1753. 53
Hircan.
Qu'eft-ce à dire ? plus j'apprends vos
ufages & moins je les comprends ; les paroles
peuvent donc avoir plus d'un fens
en ce pays - ci ; déja on ne peut y parler
nife taire que par la volonté d'autrui ; il
faut un ordre du Roi pour pouvoir jouis
de ce qu'on aime ; quel caprice du fort
m'a conduit parmi des gens dont les coutumes
font fi étranges ?
Mirtos.
C'est ainsi , Prince , que l'on vit en
Affyrie ; il eft convenable chez un peuple
poli d'adoucir vos moeurs fauvages ;
on ne parle point d'amour à des Reines du
ton dont vous le faites ; ne croyez pas
être ici avec vos ruftiques habitantes des
Forêts du Caucafe .
Hircan.
Eh quelle eft donc votre maniere defaire
l'amour ?
Mirtos.
Ici l'on admire dans un refpectueux ftlence
la beauté que l'on adore ; on fe
tait , on foupire , on fe plait dans fes
tourmens , on endure fans fe plaindre
le poids de fes fers ; les chaînes que fait
porter l'amour ne peuvent jamais être. que
légeres .
C iij
54 MERCURE DE FRANCE:
Hircan.
Et enfuite on obtient la récompenfe
Mirtos.
Et enfuite on l'efpére.
!
Hircan.
On efpére pauvre récompenfe ! l'amour
fe traite plus raifonnablement parmi
nous ; dès la premiere entrevue on y déclare
fes fentimens fans hésiter ; on en
change auffi tôt fi l'on eft bien reçu , on
aime tant qu'on y trouve du plaifir , &
Fon ceffe d'aimer dès qu'on y trouve du
tourment.
Mirtos.
Ou vos moeurs font bien barbares , on
l'on n'aime point véritablement parmi
vous ; les peines ont des plaifirs pour
les vrais amans , un coeur fidéle n'oublie
pas fi aifément une ingrate
Hircan .
.....
Hé bien , aimez à votre maniere , j'y confens
, pour moi je ne quitterai pas la
mienne ; il n'y a pas de plus grande folie.
que de fe rendre tous les jours miférable
en travaillant pour être heureux ; je fais
ailément aux belles des fermens d'amour
& de fidelité , pourquoi n'aurai-je pas
la même facilité à les rompre il fort.
JANVIER. 1753 . 5.5
SCENE VII.
Mirtos feul .
[ Mirtos refte à faire un court Monologue
fur le pouvoir de l'amour ce Monologue
eft du nombre de quantité de fcenes de
piéces Italiennes en mufique , qui ne font
faites que pour amener une maxime d'Opéra
, ou quelque comparailon tirée des
vents ou de l'agitation des flots, qui donne
lieu à l'Acteur de déployer fa voix dans un
grand air. ]
SCENE VIII.
Le Théâtre change , il repréfente les
jardins fufpendus de Sémiramis ; on y
voit de hautes allées d'arbres fur des terraffes
portées par des colónnes , & des
par des voûtes & des ar collines formées
cades les unes fur les autres.
SCITALCES , SIBARIS.
Sibaris.
....
Quelle joye n'ai- je pas à vous revoir s
cher ami ? permettez- moi de vous nommer
encore d'un tel nom , Seigneur ..
Euffai-je jamais dû croire que dans la perfonne
du Prince des Indes , je retrouverois
un jour mon cher Idrene ?
Ciiij
56 MERCURE DEFRANCE.
3
Scitalces.
Alors je me plaifois à déguifer pendant
mes voyages mon nom & mon rang pour
éviter toute la foule & l'embaras que traîne
après foi la grandeur importune . O
mon cher Sibaris , plût aux Dieux que je
n'euffe jamais été poffédé de cette folle envie
de parcourir l'Univers qui me fir
abandonner la Cour de mon pere ; je
n'cuffe jamais mis le pied en Egypte , je
n'y euffe pas pris une paffion tyrannique
qui n'a ceffé depuis de troubler le repos
de ma vie ; je n'aurois pas aujourd'huy
fous les yeux , pour comble de douleurs ,
l'image vraye ou fauffe de la perfide Sémiramis.
Sibaris.
Sémiramis , dites- ous ? elle eft avec
vous en ces lieux ?
Scitalces.
Comment ! êtes vous donc aveugle ? ne
l'avez- vous donc pas reconnue dans Ninus
?
Sibaris.
Dans Ninus quelle illufion ?
Scitalces.
Je l'ai reconnue , vous dis -je : fes yeux ,
les traits , fon gefte , le ton de fa voix , &
plus que tout le reste , fon trouble & le
mien; ahmon coeur n'a pu s'y méprendre;
JANVIER. 1753. $7
fi vous fçaviez combien à ce fatal afpect
je l'ai fenti treffaillir dans mon fein ...
Sibaris.
Votre idée toujours remplie de cette
image s'eft laiffée tromper à quelque reffemblance
. Sémiramis auroit- t'elle pu
demeurer inconnue à Mirtos fon propre.
frere..
Scitalces.
Mirtos ! ne fçavez- vous pas qu'il a été
élevé à la Cour de Bactriane ?
Sibaris.
Mais trois -luftres fe font écoulés depuis.
votre fuite d'Egypte ; depuis un fi long,
tems on n'a eu aucune nouvelle de Sémiramis
, & il n'y a perfonne qui ne l'a croye
morte..
Scitalces..
Eh ! qui devroit mieux le croire que moi,,
qui la nuit de notre fuite lui plongeai.
dans le fein ma propre épée ?
Sibaris.
Vous , o Dieux !
Scitalces.
Voudrois-tu que j'euffe laiffé fans pu
nition le crime de la perfide ? Tout ce
que tu m'avois découvert étoit vrai , Sibaris.
Je me rendis au lieu du rendez - vous
qu'elle m'avoit marqué. L'infidelle y vint.
bien tôt après moi. Nous prîmes enſemble:
CY
58 MERCURE DE FRANCE.
la fuite.Mais à peine étions nous fortis des
jardins du Palais , que je découvris les af
faffins dont tu m'avois donné avis . Mon
rival étoit pofté dans le bois avec un gros
de gens armés.
Sibaris.
Et le reconnûres vous ?
Scitalces.
Non. Ma vengeance feroit fatisfaite ,
j'euffe pu noyer 'ma rage dans le fang
du lâche .
Sibaris.
Mais comment vîntes-vous à bout de
vous dérober vous-même au piége qu'on
vous avoit tendu ?
"Scitalees ..
A peine cus- je apperçu les affaffins ,
qu'avant que d'être à leur portée , je m'échappai
à la faveur des arbres & de l'ob
fcurité. Mais auparavant , faifi des tranf
ports d'une jufte colere , je perçai de ma
main l'indigne Sémiramis , & la précipitai
dans le Nil
Sibaris.
Quoi la lettre que je vous avois écrite
a été l'unique caufe de fa mort ! Ne fuffifoit-
il pas en l'abandonnant de vous venger
d'elle par l'oubli ?
Scitalces.
Hélas ! peut être en effet ai- je pouffé
JANVIER. 17539 59′
trop loin ma vengeance ? Mais qui peut
retenir les juftes mouvemens d'un coeur fi
cruellement trahi ? Jaloux , défeípéré ,
j'allouvis ma fureur fans pouvoir redonner
le calme à mon ame. La trahifon , le
lieu , le fleuve , le poignard , le fein percé
de la perfide fe peignent continuellement
à mon imagination ; fans colle je lis & je
relis cette lettre fatale....
Sibaris.
Comment ! yous l'avez encore ? Pourquoi
conferver ce papier qui n'eft propre
qu'à nourir vos douleurs ?
Scitalces .
Je veux le garder éternellement pour
ma propre juftification.
Sibaris.
Seigneur , je fuis perdu , fi vous lailfez
rien entrevoir ici de ce myftere . Songez
que Mittos ne manqueroit pas de
fur moi l'infortune de fa fæeur.
Scitalces.
venger
Raffure- toi. Je garderai inviolablement
le filence. De ton côté , garde- toi de donner
à connoître que tu m'ayes connu en
Egypte fous le nom d'Idrene .
Sibaris.
Ne craignez rien ; & furtout chaffez
de votre efprit cette imagination chimérique
qui vous fait voir Sémiramis dans
Cvj
o MERCURE DE FRANCE.
la perfonne de Ninus . Offrez à Thamar
un coeur plus tranquille , & que fa poffeffion
vous ferve à étouffer les reftes d'un
funefte amour.
AIR.
Dans un nouvel Hymenée
Cherchant un nouveau plaifir
D'une flamme infortunée
Eteignez le fouvenir.
Vorre bleffure profonde
Y trouvera du repos.
Ainfi fur les bords de l'onde
Les flots vont chaflans les flots.
Ce n'eft qu'en changeant d'objets
Qu'on foulage fa foibleffe.
Ee dur acier qui nous bleſſe
Guérit les maux qu'il a faits .
Souvent contre un mal extrême ;
Un poifon offre un fecours.
Le remede de l'amour
N'eft autre que l'amour même,
SCENES IX. XI. XII & XIII .
[ Tandis que Scitalces fait réflexion
qu'en effet il peut s'être abafé fur la reffemblance
, il eft abordé par Thamar , qui
après quelques nouvelles avances , dont
FANVIER. 1753. Gr
il fe défend, lui vient annoncer que le Roi
d'Affyrie veut l'entretenir en particulier.Le
Roi entre , & Thamar fort en lui recommandant
les intérêts de fon coeur. L'entrevue
débute par un grand trouble de part
& d'autre , beaucoup d'à parte , & de paroles
entrecoupées. ]
Semiramis,
Qu'avez vous , Prince ? au lieu de me
parler vous changez de vifage. Vous femblea
troublé.
Scitalces.
Hélas ! Seigneur , je ne puis jetter les
yeux fur vous fans y. retrouver tous les
traits d'une femme infidéle pour qui je
reffentis en Egypte la plus violente paffon.
A chaque fois que je vous apperçois.
je crois toujours que je vais lui parler.
Semiramis .
Cette reffemblance eft donc bien frappante.
Scitalces.
A tel point que je ne puis me perfuader
que ce ne foit pas l'infidelle fous un autre
habit.
Semiramis.
Si , elle me reffemble auffi parfaitement
vous le dites , elle n'eſt que
pas infidelle .
Scitalces avec une extrême violence.
Ah ! lâche traîtreffe , ah ! perfide , ame
MERCURE DE FRANCE.
la perfonne de Ninus. Offrez à Thamar
un coeur plus tranquille , & que fa poffeffion
vous ferve à étouffer les reftes d'un
funefte amour.
AIR.
Dans un nouvel Hymenée
Cherchant un nouveau plaifir
D'une flamme infortunée
Eteignez le fouvenir.
Votre bleffure profonde
Y trouvera du repos.
Ainfi fur les bords de l'onde
Les flots vont chaflans les flots.
Ce n'eft qu'en changeant d'objets
Qu'on foulage fa foibleffe.
Ee dur acier qui nous bleffe
Guérit les maux qu'il a faits.
Souvent contre un mal extrême ,'
Un poiſon offre un fecours.
Le remede de l'amour
N'eft autre que l'amour même,
SCENES IX . XI. XII & XIII .
[ Tandis que Scitalces fait réflexion
qu'en effet il peut s'être abafé fur la ref
femblance , il eft abordé par Thamar , qui
après quelques nouvelles avances , dont
JANVIER. 1753.
il ſe défend , lui vient annoncer que le Roi
d'Affyrie veut l'entretenir en particulier.Le
Roi entre , & Thamar fort en lui recommandant
les intérêts de fon coeur. L'entrevue
débute par un grand trouble de part
& d'autre , beaucoup d'à parte , & de pa.
roles entrecoupées . ]
" Semiramis.
Qu'avez vous , Prince ? au lieu de me
parler vous changez de vifage . Vous femblez
troublé .
Scitalces.
Hélas ! Seigneur , je ne puis jetter les
yeux fur vous fans y retrouver tous les
traits d'une femme infidéle pour qui je
reffentis en Egypte la plus violente paffon.
A chaque fois que je vous apperçois.
je crois toujours que je vais lui parler.
Semiramis.
Cette reffemblance eft donc bien frappante.
Scitalces . 1
A tel point que je ne puis me perfuader
que ce ne foit pas l'infidelle fous un autre
habit.
Semiramis.
Si elle me reffemble auffi parfaitement
que vous le dites , elle n'eſt pas infidelle.
Scitalces avec une extrême violence.
Ah ! lâche traîtreffe , ah ! perfide , ame
61 MERCURE DE FRANCE.
fans foi & fans amour ! née pour la honte
& le malheur de ma vie ....
Semiramis,
Hola, Scitalces, quel tranfport infenfé
Scutalces.
Je m'égare. Ah ! Seigneur , pardonnez
à la fougue d'un Prince malheureux qui
ne fe connoît plus , tant il a l'efprit préoccupé
de l'idée fatale qui le pourfuit.
Semiramis .
Si elle étoit préfente à vos regards comme
elle eft préfente à votre imagination ,
loin de lui montrer tant de fureur , vous
lui demanderiez plutôt pardon de vos injuftices
, & peut- être l'obtiendriez - vous .
Scitalces , à part .
C'eft elle. Faifons- lui voir que tout mon
amour s'eſt tourné en mépris. à Semiramis.
Seigneur , fi vous le voulez , tout changera
de face pour moi. Mon coeur , le plus malheureux
qui fut jamais , peut devenir le
plus fortuné.
[ Semiramis croit qu'ldrene va fe découvrir
entierement. Mais au contraire il
la prie avec de vives inftances de déterminer
en fa faveur le choix de la Princefle
de Bactriane. Semiramis , après un premier
mouvement de jaloufie , fe remet ,
& lui donne le change de nouveau en lui
promettant tour d'un air fort indifferent.
4
JANVIER . 1753 63
Thamar rentre , impatiente d'apprendre
fon fort , Semiramis va au-devant d'elle ,
& lui dit de ne pas compter far Scitalces ,
& qu'il n'y ent jamais de coeur plus ingrat
ni plus inflexible . Scitalces à diverſes reprifes
, veut entrer dans la converſation .
A chaque fois Semiramis fe met entre
deux , & l'interrompt pendant long- tems ,
jufqu'à ce qu'enfin lePrince franchiffant cet
obftacle , adreffe la parole à Thamar dans
les termes les plus paffionnés, & fe retire. ]
Thamar:
Je n'y comprens rien. Il eft également
exceffif dans fon filence & dans fes paroles.
Seigneur , vous l'avez entendu , il
parle tout differemment que vous ne me
difiez.
Semiramis.
Je l'ai prévu , qu'il chercheroit à vous
tromper. Ah ! vous ne fçavez pas combien
il eft accoutumé à feindre : combien
il pofféde l'art trompeur de peindre fur
fon vifage mille mouvemens qu'il ne reffent
pas : combien fa bouche eft faite à
exprimer d'autres fentimens que ceux de
fon coeur. Fiez - vous à moi , Thamar . Je
le connois mieux que vous , & ne cherche
ici
que votre avantage .
Thamar.
Seigneur , je connois toute l'étendue de
61 MERCURE DE FRANCE.
fans foi & fans amour ! née pour la honte
& le malheur de ma vie....
Semiramis:
Hola, Scitalces, quel tranſport infenfé !
Scitalces.
Je m'égare. Ah ! Seigneur , pardonnez
à la fougue d'un Prince malheureux qui
ne fe connoît plus , tant il a l'efprit préoccupé
de l'idée fatale qui le pourfuit.
Semiramis.
Si elle étoit préfente à vos regards comme
elle eft préfente à votre imagination ,
loin de lui montrer tant de fureur , vous
lui demanderiez plutôt pardon de vos injuftices
, & peut-être l'obtiendriez - vous .
Scitalces , à part.
C'eft elle. Faifons - lui voir que tout mon
amour s'eft tourné en mépris . à Semiramis.
Seigneur , fi vous le voulez , tout changera
de face pour moi . Mon coeur , le plus malheureux
qui fut jamais , peut devenir le
plus fortuné.
[ Semiramis croit qu'ldrene va fe découvrir
entierement. Mais au contraire il
la prie avec de vives inftances de déter
miner en fa faveur le choix de la Princeffe
de Bactriane. Semiramis , après un premier
mouvement de jaloufie , fe remet ,
& lui donne le change de nouveau en lub
promettant tout d'un air fort indifferent
JANVIER. 1753 63
Thamar rentre , impatiente d'apprendre
fon fort , Semiramis va au -devant d'elle ,
& lui dit de ne pas compter fur Scitalces ,
& qu'il n'y ent jamais de coeur plus ingrat
ni plus inflexible . Scitalces à diverſes reprifes
, veut entrer dans la converſation .
A chaque fois Semiramis fe met entre
deux , & l'interrompt pendant long-tems ,.
jufqu'à ce qu'enfin lePrince franchiffant cet
obftacle , adreffe la parole à Thamar dans
les termes les plus paffionnés , & le retire. ]
Thamar:
Je n'y comprens rien . Il est également
exceffif dans fon filence & dans fes paroles.
Seigneur , vous l'avez entendu , il
parle tout differemment que vous ne me
difiez.
Semiramis.
Je l'ai prévu , qu'il chercheroit à vous
tromper. Ah ! vous ne fçavez pas combien
il eft accoutumé à feindre : combien
il pofféde l'art trompeur de peindre fur
fon vifage mille mouvemens qu'il ne reffent
pas combien fa bouche eft faite à
exprimer d'autres fentimens que ceux de
fon coeur. Fiez - vous à moi , Thamar. Je
le connois mieux que vous , & ne cherche
ici que votre avantage .
Thamar.
Seigneur , je connois toute l'étendue de
64 MERCURE DE FRANCE.
Votre zéle pour moi. Mais pardonnez
, fi
je ne puis m'empêcher
de le trouver outré. Le Prince me paroît paffionné
, & vous
me le peignez infenfible
. Il me regarde
,
il foupire , & vous voulez qu'il ne m'aime pas : mais
que fa paffion
foit feinte ou véritable
, je ne fens que trop que lui feul
peut me plaire : & s'il me plaît , lors même
qu'il me trompe , que feroit- ce s'il m'ai- moit réellement
?
[ Elle fe retire , & laiffe Semiramis irré
folue entre le dédain , la jaloufie , & le
rifque qu'elle court de fe découvrir au
peuple Gelle fait quelque éclat. Elle annonce
aux Princes d'Egypte & de Scythic
qui furviennent , que Thamar fe déclare
pour leur rival , & leur confeille d'aller
aux pieds de leur Maitreffe faire un dernier
effort pour la fléchir. J.
Rien ( leur dit-elle ) ne fera plus propre
à la toucher que vos larmes.
AIR.
Toute femmeſe plaît à voir couler les pleurs,
Que la beauté nous fait répandre ;
Son orgueil ne peut fe défendre.
Du fpectacle de nos douleurs.
Mais bientôt elle- même à nos maux s'intereffe,
Son coeur foupire & s'amollit ,
Et la . pitié qui la ſaiſs
Eft le germe de la tendreffe,.
JANVIER . 1753. 65
SCENE XIV.
HIRCAN ,
Hircan.
MIRTOS.
Mirtos , avez- vous du courage ?
Mirtos.
Mon épée me fervira de réponſe fi vous
cn doatez.
Hircan.
Eh bien , allons de ce pas attaquer un
odieux rival. Tuons Scitalces , & après
nous être défait de lui , nous déciderons
la querelle entre nous deux .
Mirtos.
Que dites- vous ? Eft- ce ainfi que vous
refpectez le Palais du Roi d'Affyrie , &
la foi qu'en ce jour même vous lui avez
jurée Vous voulez que profitant d'un
honteux avantage , nous allions tous deux
attaquer un homme feul. Sont -ce là les
preuves que vous demandez de mon courage
?
Hircan.
De quels refpects , de quels fermens me
parlez - vous ici ? J'aime , je fuis outragé
je ne fonge qu'à fatisfaire à la fois mon
amour & ma vengeance. Voudriez- vous
que pour de vains égards je me laiſſaſle
enlever un bien que je defire . Tremble
66 MERCURE DE FRANCE.
Scitalces , ta perte eft certaine , foit que
j'y employe l'artifice ou la force ouverte.
Mirtos , feul.
Barbares fentimens d'un Scythe farouche
, qui croit que c'eft une moindre
peine de mériter fon malheur que de le
fupporter.
Mirtos refte encore quelque tems à
déplorer la perte qu'il va faire , d'un ton
très- propre à juftifier le jugement que
Thamar a fait de lui dans une des Scenes
précédentes. Il finit l'Acte par la compa
raifon fuivante : ]
AIR.
Telle de Philomelle
La plaintive foeur ,
Voyant fa fidelle
Hirondelle
Au pouvoir d'un raviffeur ;
Va battant de l'afle
Autour du chaffeur.
La verte campagne ,
Les eaux , les forèts ,
Loin de fa compagne
N'ont plus leurs attraits
Elle fuit le jour ,
Et dans fa retraite
Sans ceffe regrette
Son premier Amour
JANVIER . 1753. 67
ACTE SECOND.
SCENES I. II. III. IV . V & VI.
[ Le Théatre repréſente un grand Sallon
du Palais illuminé pour le Feftin . Il eft
garni tout autour de buffets chargés de
vafes de pierres tranfparentes de diverſes
couleurs. Au milieu eft la table du banquet
avec quatre couverts d'un côté , &
un pour le Roi d'Affyrie de l'autre . Hircan
entre dans la Salle l'épée à la main ,
veut renverser la table, & s'informe de Sibaris
qu'il y trouve , où eft Thamar pour
P'emmener , & Scitafces pour le tuer. Sibaris
, après avoir vainement tâché de calmer
la fureur d'Hircan , & de détourner
ce Prince de faire un éclat qui déconcer
teroit un projet qu'il vient de former
Taffure que la mort de Sciralces eft infaillible
, à moins qu'il ne lui fauve la vie par
le tumulte qu'il veut exciter hors de propos.
Il a grande peine à fe faire écouter
d'Hircan , qui veut d'abord aller poignarder
Scitalces , & enfuite revenir apprendre
à loifir les mesures que Sibaris a prifes
pour s'en défaire. Enfin celui- ci parvient
faire entendre à Hircan , que depuis
long tems il eft l'ennemi fecret de Scitalces
, qu'il a de nouvelles & puiffantes rai63
MERCURE DE FRANCE.
fons de le faire périr ; que pour cet effet
il vient d'empoisonner la coupe nuptiale
que Thamar , au milieu du feftin , doit
préfenter à celui des Princes qu'elle choi
fira pour époux ; que de cette maniere le
coup eft affuré , n'y ayant nul doute que
fon choix ne doive tomber fur le Prince
des Indes.
Le Roi d'Affyrie entre dans le Sallon ,
accompagné de Thamar & des deux Prin
ces d'Egypte & des Indes , fuivi d'une
foule de Courtifans & deJoueurs d'Inftrumens.
Chacun fait au Roi , fur la magnificence
de la Fête , des complimens qui
font languir le Spectacle & le Spectateur.
Hircan en fait à Scitalces en particulier
far fon bonheur prochain : après quoi on
fe met à table. Pendant le feftin les Muficiens
exécutent un Concert où l'on chante
1Epithalame de la Princeffe, & divers Dan
feurs y entremêlent un Ballet. Enfin Thamar
prend la coupe nuptiale que lui apporte
Sibaris , fait un compliment général
aux trois Princes , & s'adreffant perfonnellement
à Scitalces , lui préfente la cou
pe. Il la reçoit , & la portant à fa bouche
jette les yeux fur le prétendu Roi d'Affy
rie , dont les regards fe rencontrent fi tendrement
avec les fiens , que Scitalces ne
pouvant le réfoudre à l'abandonner ainf
ง
JANVIER. 1753. 69
pour jamais , remercie la Princeffe , & repofe
la coupe fur la table. Tous les Specta
teurs reftent interdits , furtout Thamar &
Sibaris. ]
Hircan.
Comment ! c'eft ainfi que vous refufez
la main qui vous offre une couronne. On
n'offenfe point de la forte une Souveraine .
Semiramis.
Que vous importe s'il l'accepte ou la refule
? Ce n'eft point votre affaire ; chacun
eft libre ici fous ma protection .
Hircan.
Je prétends d'être auti le défenfeur de
la Princeffe , & ne fouffritai point qu'on
l'outrage impunément.Que Scitalces prenne
la coupe , & qu'il boive .
Thamar.
Laiffez , Prince , laiffez . Votre colere
me ferviroit ici plus que je ne veux . Le
refus de Scitalces n'eft pas capable de
m'offenfer. H fe fait juftice à lui-même ,
& n'ofe , avec raifon , accepter une offre
dont il fe connoît trop indigne.
Hircan.
Non non , je veux qu'il boive.
Thamar.
Laiffez , vous dis -je. Je puis mieux, juſtifer
ma gloire , & reconnoître votre zéle.
Recevez de ma main la ,coupe nuptiale ,
Hircan , & foyez mon époux.
70 MERCURE DE FRANCE.
Hircan , interdit..
Sibaris !
Thamar,
Quoi ! vous hésitez. Voudriez- vous me
refufer auffi ?
Hircan.
Non , Princeffe.... Mais .... Il fau
droit.... Vous ne fçavez pas.... Je reste
confus.
Semiramis.
Prince , y fongez - vous ? Vous ne devez
pas héficer un inftant. Prenez la coupe ,
& bûvez. Votre incertitude offenfe le refpect
dû à la Princeffe , & répond mal à
Les bontés . Décidez promptement.
Hircan.
Me voilà décidé . Il jette la coupe à terre.
C'est ainsi qu'Hircan reçoit le refus d'un
autre.
Thamar.
Ah ! c'en est trop. Chacun me refuſe.
Suis je donc réduite à mandier la mair d'un
époux ? Eft-ce donc pour m'outrager que
vous êtes tous trois venus rechercher la
mienne en Affyrie ? Ou mes traits font- ils
fi difformes que le Sceptre dont ma main
eft ornée ne puiffe les rendre fupportables
?
Mirtos .
Ah ! Princeffe , ne confondez pas ma
Aamme fincere ....
JANVIER. 1753. 71
Thamar,
Non non , qu'on ne me parle plus d'amour.
Je fuis outragée , & l'offenfeur eft
encore impuni. Que Scitalces meure.C'eſt
lui qui par fon indigne refus a le premier
avili le don de ma main. Je la réserve à
celle qui fe trempera dans fon fang. à
Scitalces; tu me méprifes, ingrat , mais tu ne
jcuiras pas de ma honte. Tremble de m'avoir
fait rougir de mon choix. Mon coeur
outragé ne peut déformais céder qu'à celui
qui fatisfera ma vengeance.
[ Hircan & Mirtos défient tous deux Scitalces
au combat , & fe difputent entr'eux
à qui combattra le premier. Scitalces les
invite à y venir tous deux à la fois , les
affurant qu'il ne les craint pas plus réunis
que féparés. Semiramis voyant fon amaut
en danger pour lui avoir été fidéle , fonge
à le fauver fans fe découvrir elle- même. ]
Semiramis,
Arrêtez , Princes. Mes droits vont avant
les vôtres. C'eft dans mon Palais , c'eft
fous mes yeux que Thamar , que je protége
, a reçu cet outrage , & que Scitalces a
violé le refpect qui m'eft dû. Hola ! gardes
, qu'on l'arrête , & qu'on lui ôte fon
épée . Šibaris , je le remers en votre garde.
Scitalces.
Moi , je rendrois mon épée !
72 MERCURE DE FRANCE .
Semiramis .
Point de réfiftance : je le veux : je l'ordonne
.
Scitalces.
C'est à moi que vous ofez parler ainfi !
Ah ! ma patience eft à bout. Songez que je
puis d'un feul mot ....
Semiramis.
Que de vains difcours ! Gardes , qu'on
l'ôte de mes yeux , & qu'on le tienne enfermé
dans un lieu fûr .
[ On emmene Scitalces. Les deux autres
Princes fe plaignent également au Roi
de cette violence , & furtout de ce qu'on'
dérobe le Prince à leur vengeance. ]
Semiramis,
Hircan , vous n'avez point à vous plaindre
, ni rien à prétendre davantage ici.
N'avez-vous pas refufé la Princeffe . Elle
ne peut plus être qu'au Prince Mirtos .
Hircan.
Nullement. Elle doit être moins à lui
qu'à perfonne , puifqu'elle n'a jamais dai-
⚫gné le choifir.
Semiramis.
Mais que vous importe à qui elle foit ,
dès que vous n'en voulez point ? Quel intérêt
y pouvez-vous prendre encore ?
Hircan.
Je ne m'explique pas.
Semiramis.
JANVIER. 17531
73 .
Semiramis,
L'aimez- vous , ne l'aimez - vous as ?'
"
Je ne fçais.
Hircan.
Semiramis.
Si vous l'aimez , pourquoi l'avez-vous
refulée ?
Hircan.
Parce que cela me plait.
Mirtos,
Mais quelle étrange manie de vouloir
me difputer un coeur que vous ne voulez
pas?
Hircan.
Parce que cela me plaît.
Mirtos.
Etrange plaifir qui ne va qu'à troubler
ceux des autres ! Expliquez - vous en
un mot.
Hircan.
*
Que de queftions ! Que de demandes !
Que voulez - vous fçavoir de moi ? Vous
voulez fçavoir ce que j'ai dans l'efprit.
Ne vous couroucez pas tant. Je vais vous
l'expliquer . Mon fouverain bonheur eft de
pouvoir défefperer les autres.C'eſt par cette
raifon que vous me voyez fi fouvent
changer de fentiment , quand je crois , que
l'on eft content de ceux que j'ai . Voilà un
étrange caractere : allez , vous dis-je , je
D
74 MERCURE DE FRANCE .
le fens tout comme vous ; mais je ne puis
en changer . Vous voyez , Hircan . Il fera
toujours tel que vous l'avez vû.
[ Il fort. Le Roi d'Affyrie refté feul avec
Mirtos lui fait entendre qu'il prend à lui
: plus d'intérêt qu'il ne croit ; & qu'il fait
fa propre affaire de le rendre poffeffeur de
la Princeffe de . Bactriane. Après ce dif
cours il le congédie. ]
Semiramis , feule.
Le refus de Scitalces eft une preuve que
fa paffion pour moi fubfifte dans toute fa
force . Que faut-il de plus pour effacer de
mon idée le fouvenir de fa cruauté ? L'efpérance
renaît dans mon coeur. Toute ma
tendreffe fe réveille..Amour , dangereux
amour , je t'entends ; tu me préfentes l'image
de fon ardeur , & tu me dérobes
celle de fa trahifon . Ah ! qu'il eft aisé à
la premiere lueur de félicité de perdre de
vûe fes infortunes paffées.
A I R.
Au retour du Zéphire ,
Oubliant les autans ,
Le Berger ne refpire
¡ Que l'aimable Printems. "
Dans la verte prairie
H conduit fon troupeau,
JANVIER. 1753.1 71
Et fur l'herbe fleurie
Reprend fon chalumeau :
A peine de la tempête .
Le nocher remis ,
Voit il briller fur la tête
Les Aftres amis.
Sans fonger à la tourmente
Courbé fur la rame il chante
Au fein de Thetis.
SCENE VII.
Le Théatre change , & représente une
chambre du Palais.
SIBARIS , feul , puis HIRCA N.
Sibaris , feul.
Que fervent. l'artifice & la rufe , quand
des évenemens imprévus viennent à la
traverle du projet le mieux concerté à La
fortune ennemie fe plaît à rompre toutes
les mesures que je prends. Scitalces vit
toujours , & Hican fçait mon fecret.
Hircan , arrivant.
Allons , Sibaris.
Sibaris.
Où !!
Hircan
Chez la Princeffe .
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
Sıbaris. -
Quoi faire ?
Hircan.
Me difculper auprès d'elle de l'infulte
que je lui ai faite en apparence.
Sibaris.
Eh ! de quelle maniere ?
Hircan.
En lui découvrant la vérité.
Sibaris.
Comment , la vérité !
Hircan.
Qui . Vous lui direz que je n'ai jamais
ceffé d'être épris de fes charmes ; que je
n'ai refufé la coupe nuptiale que parce
que vous l'aviez vous-même empoifonnée
pour faire périr Scitalces , & que vous
m'en aviez confié le deffein .
Sibaris.
Yfongez- vous , Seigneur ? Vous voulez
divulguer un crime qui nous eft commun
à tous deux . Vous en êtes auffi conpable
que moi. Apprenez que l'on ne fait
nulle différence entre celui qui exécute
une trahifon & celui qui la favorife ...
Hircan.
Quoiqu'il puiffe arriver , je veux que
Thamar fçache la caufe de mon refus , &
ne puis fouffrir qu'elle impute plus long.
mépris de fa perfonne , ce qui
tems au
JANVIER. 1753. 77
n'étoit qu'un défir de me défaire de mon
rival.
Sibaris.
Seigneur , vous m'en preffez en vain .
Je n'ai garde de me perdre ainfi moimême.
Hircan.
Hébien, vous n'avez pas befoin de parler
, je me charge de tout dire..
Sibaris.
De grace , encore un mot. Vous allez
renverfer par cette précipitation un projet,
que je venois de faire pour vous rendre
demain avant l'aurore poffeffeur de Thamar.
Hircan.
Comment ?
Sibaris.
N'avez-vous pas vos foldats & vos vaif ,
feaux fur l'Euphrate ?
Eh bien !
Hircan.
Sibaris.
L'appartement de la Princeffe donne fur ,
le Fleuve. Rien ne vous empêche de faire,
fourdement approcher quelques barques
de fa terraffe. Si vous voulez me prêter
main forte , je l'enleve cette nuit , & la
remets en votre pouvoir.
D iij
·74 MERCURE DE FRANCE.
ご
le fens tout comme vous ; mais je ne puis
en changer. Vous voyez , Hircan. Il fera
toujours tel que vous l'avez vû ,
Il fort. Le Roi d'Affyrie refté feul avec
Mirtos lui fait entendre qu'il prend à lui
- plus d'intérêt qu'il ne croit ; & qu'il fait
La propre affaire de le rendre poffeffeur de
fa
la Princeffe de . Bactriane. Après ce dif
cours il le congédie . ]
Semiramis , feule.
Le refus de Scitalces eft une preuve que
fa paffion pour moi fubfifte dans toute fa
force. Que faut- il de plus pour effacer de
mon idée le fouvenir de fa cruauté ? L'eſpérance
renaît dans mon coeur. Toute ma
tendreffe fe réveille . .Amour , dangereux
-amour , je t'entends ; tu me préfentes l'i
mage de fon ardeur , & tu me dérobes
celle de fa trahifon . Ah ! qu'il eft aifé à
la premiere lueur de félicité de perdre de
vue fes infortunes paffées .
#
AIR.
Au retour du Zéphire ,
Oubliant les autans
Le Berger ne refpire
Que l'aimable Printems.
Dans la verte prairie
El conduit ,fon troupeau,
JANVIER. 1753.1 75
Et fur l'herbe fleurie
Reprend fon chalumeau:
A peine de la tempête
Le nocher remis ,
Voit il briller fur la tête
Les Aftres amis ,
Sans fonger à la tourmente
Courbé ſur la rame il chante
Au fein de Thetis.
SCENE VII. vii.
Le Théatre change , & représente une
chambre du Palais."'
SIBARIS , feul , puis HIRCA N.
Sibaris , feul.
Que fervent . l'artifice & la rufe , quand
des évenemens imprévus viennent à la
traverle du projet le mieux concerté à La
fortune ennemie fe plaît à rompre toutes
les mesures que je prends . Scitalces vit
toujours , & Hican fçait mon fecret .
Hircan , arrivant.
Allons , Sibaris.
Sibaris.
*
Où ? !
Hircan
Chez la Princeffe .
Dij
76 MERCURE DE FRANCE .
Sibaris.
Quoi faire?
Hircan.
Me difculper auprès d'elle de l'infulte
que je lui ai faite en apparence.
Sibaris.
Eh ! de quelle maniere
Hircan
En lui découvrant la vérité.
Sibaris.
Comment , la vérité !
Hircan.
Qui . Vous lui direz que je n'ai jamais
ceffé d'être épris de fes charmes ; que je
n'ai refufé la coupe nuptiale que parce
que vous l'aviez vous- même empoiſonfaire
périr Scitalces , & que vous née
pour
m'en aviez confié le deffein .
*
Sibaris.
Y fongez-vous , Seigneur ? Vous voulez
divulguer un crime qui nous eft commun
à tous deux . Vous en êtes auffi conpable
que moi. Apprenez que l'on ne fait
nulle différence entre celui qui exécute
une trahifon & celui qui la favoriſe.
Hircan.
Quoiqu'il puiffe arriver , je veux que
Thamar fçache la caufe de mon refus , &
ne puis fouffrir qu'elle impute plus longtems
au mépris de fa perfonne , ce qui
JANVIER. 1753. 77
n'étoit qu'un défir de me défaire de mon
rival.
Sibaris.
Seigneur , vous m'en preffez en vain.
Je n'ai garde de me perdre ainfi moimême.
Hircan.
Hé bien , vous n'avez pas befoin de par
ler , je me charge de tout dire.
Sibaris.
De grace , encore un mot. Vous allez
renverfer par cette précipitation un projet,
que je venois de faire pour vous rendre
demain avant l'aurore poffeffeur de Thamar.
Comment ?
Hircan.
Sibaris.
N'avez-vous pas vos foldats & vos vaiffeaux
fur l'Euphrate ?
Eh bien !
Hircan.
Sibaris.
L'appartement de la Princeffe donne fur.
le Fleuve . Rien ne vous empêche de faire,
fourdement approcher quelques barques
de fa terraffe. Si vous voulez me prêter
main forte , je l'enleve cette nuit , & la
remets en votre pouvoir.
D iij
18 MERCURE DE FRANCE.
Hircan.
L'entrepriſe eft fort douteuſe.
Sibaris.
Elle eft infaillible . Chacun fera enfeveli
dans le fommeil. L'appartement eft affez
éloigné du refte du Palais. Il n'y a de ce
côté-là , ni troupes ni gardes . On ne peut
avoir le moindre foupçon de notre deffein.
Hircan.
Il eft vrai ; mais je crains .... je crois
qu'il vaut encore mieux....
Sibaris.
Non , non , ne balancez pas davantage.
Repofez - vous fur moi : j'en fais mon affaire.
Quoique j'aye déjà tout concerté d'avance
, je veux encore , avant que la nuit
foir plus obfcure, aller de nouveau reconnoître
le terrain . De votre côté, ne perdez
pas de tems à donner des ordres aux Commandans
de vos Vaiffeaux ,
Hircan.
Allons donc . Tentons encore cette
voye. Vous me trouverez au lieu con-
ES
venu,
JANVIER. 1753. 79
SCENE VIII.
HIRGAN, THAMAR , MIRTOS.
Thamar , arrêtant Hircan qui veut fortir.
Eh bien ! Prince , fuis- je vengé ? Avezvous
lavé mon injure dans le fang de l'in
grat qui m'outrage ?
Hircan , voyant entrer Mirtos.
Madame , je vois approcher un défenfeur
plus digne de vous , un Amant qui
fçaura mieux mériter votre tendreffe. Lei
Prince Mirtos eft mieux verſé que moi !
dans l'art d'aimer. Il en poffède tous les
fecrets. On le méprife fans qu'il fe pique.
On l'offenfe fans qu'il fe courrouce. Il
fçait foupiter avec poids & mefure , &
répandre des larmes à propos. Et avec des '
fentimens fi fidéles & fi paffionnés l'ombre
feule de l'efpérance lui fuffic
récompenfe.
Thamar.
pour '
Ce n'est pas envain qu'il efpere , dès
demain , peut-être , il recevra le prix
de fa tendreffe & verra couronner, fes
feux.
Hircan.
Prince fortuné il va vivre dans les
plaiſirs & moi dans les regrets ; qu'y faire ?
je fuis né malheureux; il faut que j'appren
Diiij
80 MERCURE DE FRANCE.
ne à fupporter les rigueurs de mon deftin ;
je vais loin de vous me plaindre de mon
étoile & laiffer un libre cours aux tranf
potts de votre joye & de votre tendreffe,
SCENE IX.
THAMAR , MIRTOS.
[ Dans cette fcene la Princeffe demande
à Mirtos de la vanger de Scitalces , & lai
reproche même de ne l'avoir pas déja fait ;
il s'excufe fur l'obstacle que le Roi y a
mis en faifant arrêter & défarmer Scitalces.
Le reste de la ſcene ſe paffe , de la
Part de Mirtos , en proteftations d'amour
& autres fentimens de galanterie qui font
fi puérils dans une Tragédie , lors même.
qu'ils font le mieux traités ; la Princeffe
elle-même en eft fi ennuyée qu'elle lui
dit :
"
Prince , au nom des Dieux , que votre
tendreffe change d'objet ou de maniere
de s'exprimer je ne puis fouffrir un
amant languiffant qui me fatigue du récit
de fes tourmens éternels , qu'on ne voit
jamais joyeux ni content , qui fe préfente
toujours devant moi avec la langueur
peinte fur le vifage , & femble jufques
par fon filence me vouloir reprocher que
ma tendreffe n'eft pas égale à la fienne.
JANVIER. 1753-
81
Mirtos.
Cruelle , de quoi pouvez - vous vous
plaindre lorfque j'ofe à peine vous entretenir
de mon marryre ; vous êtes la premiere
belle qui fe foit offenfée des refpects
d'un amant.
AIR.
Un ruifleau dont l'onde plaintive
Gazouille entre l'herbe & les fleurs
Jamais de la Nymphe craintive
Ne peut exciter les frayeurs ;
Dans le criftal de fon eau pure
Elle fe mire en fureté ,
Tandis que par un doux murmure
Il applaudit à la beauté,
Le zéphir qu'on entend à peine
Agiter l'orme ou le palmier ,
Jamais fur la liquide plaine
N'a fait pâlir le nautonier ;
Il va dans l'empire de Flore
A la Roze faire fa cour ,
Il défend l'amant de l'Aurore 2
Des traits brûlans du Dieu du jour .
SCENES X & X I.
Mirtos fort , le Roi d'Affyrie entre ,
Thamar fe plaint vivement à lui de ce
qu'il dérobe Scitalces à ſa jufte vengean-
Dv
82 MERCURE DEFRANCE .
ce. Le Roi lui répond qu'il n'en aufé de
la forte , que pour obliger bien-tôt Scitalces
à venir expier fa faute à fes pieds ;
mais Thamar , peu fatisfaite d'une réparation
fi peu proportionnée à l'offenfe
, veut abfolument qu'il meure , ou
du moins qu'il mette la vie en péril.
Le Roi après s'être efforcé de la detourner
de cette réfolution par tous les fentimens
de pitié dont une fille peut être
fufceptible , prend la voye oppofée , l'exhorte
à la vengeance la plus violente , lui
confeille d'aller elle-même voir expier le
Prince des Indes fur le champ de bataille
, & mettant la tendreffe de Thamar à
l'épreuve , lui fait en détail une peinture
auffi horrible que dégoûtante , de toute
l'agonie d'un homme qui meurt de mort
violente . Ce n'eft pas tout encore , il veut
qu'à l'inftant que Scitalces fera prêt à rendre
les derniers foupirs , la Princeſſe ſe
jette fur lui , lui arrache le coeur , en
étouffe dans les mains les derniers mouvemens
, & regarde le fang ruiffeler dans fes
doigts , tant qu'enfin Thamar effrayée
de cette abominable defcription , pâlit
au récit du Roi , & tombe en fyncope.
Sibaris vient annoncer au Roi que Scitalces
qu'il a mandé , n'attend que fon
ordre pour entrer ; on emmene Thamar ,
JANVI ER. 1753. 83
le Roi d'Affyrie refte feul avec Scitalces
& dès l'abord le faux Ninus ceffant entierement
de feindre, fe découvre au Prince des
Indes pour la vraye Sémiramis .
Cette fcene que le fpectateur attendoit
avec tant d'impatience , ne produit point
du tout l'effet qu'on en efpéroit ; Idrene &
Sémiramis l'employent toute entiere après
leur reconnoiffance , à éclater l'un contre
l'autre ; l'une fe plaint de la cruauté de fon
amant quil'a poignardée de fa propre main
àl'inftant même qu'elle lui avoit tout facrifié
l'autre lui reproche l'affreufe perfidie
avec laquelle elle l'attiroit dans le piége
pour le faire affaffiner . Sémiramis furprife
au dernier point , protefte de fon innocence
: Idrene infifte & s'en rapporte au
témoignage de fes propres yeux ; mais
ni l'un ni l'autre n'a garde de s'expliquer
aflez pour mettre fin en un feul mot à ce
mál entendu . ]
Oui, oui ( continue Idrene ) c'est moi qui
fuis le coupable & qui me fens le coeur des
voré de regrets;mais fçais- tu de quoi de ne
t'avoir porté qu'une bleffure légere , de ce
que ma main criminelle n'a pas fçû d'un
feul coup terminer ta vie & tes noirceurs.
Sémiramis .
Eh bien , ceffe de t'affliger, il en eft tems
encore , & je ne veux pas me défendre de
D
vj
84 MERCURE DE FRANCE.
tes coups ; tiens , tigre , voilà mon épée ,
raffafie-toi de mon fang ; perce-moi le
coeur , ton bras en fçait la route ; regarde
cette cicatrice , voi ces traces dde ta fureur
; traître , tu détournes les yeux ; regarde-
les , te dis-je , & acheve de m'arracher
une vie que je ne confervois que pour
t'aimer.
[ Le refte de la fcene fe paffe en de pareilles
plaintes ; on s'opiniâtre de part &
d'autre à ne pas s'expliquer plus claireinent
; & Sémiramis fort fuffoquée par
fes pleurs & fes fanglots . Scitalces incerrain
de ce qu'il va faire , partagé entre la
haine & la pitié , ferme l'acte par un Monologue
que finit la comparaifon fuivanre.
]
AIR.
Ainfi le paffager dont la nef entr'ouverte
Au milieu des rochers eft le jouet des vents
Voit la terre & les eaux conjurer pour la perte
Par leurs coups redoublés en hâter les inftants ,
Partout à fes regards s'offre l'affreule Parque ;
De quelque part qu'il jette l'oeil
Il voit la mer , il voit l'écueil ;
Il regarde la vague , il regarde la barque ;
Il voudroit fe jetter , la frayeur le retient
Il ne fçait que réfoudre en fon inquiétude
Jufqu'au moment où le flot vient
Terminer & fon fort & fon incertitude.
JANVIER. 1753. $$$
5
A CTE III .
[ Le Théâtre repréſente la rive de l'Euphrate,
le long de laquelle regne la terraffe
& l'apartement de Thamar ; les grilles de
fer de la terraffe font ouvertes ,on voit l'Euphrate
couvert de vaiffeaux defquels fortent
Hircan & fes troupes , dont une partie
fe pofte fur la rive à l'entrée de la terraffe , &
l'autre refte debout fur les vaiffeaux; tandis
que les Matelots les appareillent pour partir
en diligence , Hircan donne divers ordres
à fes gens , & paroit impatient de në
pasvoir arriver Sibaris . ]
SCENES II. II I. IV. & V.
• HIRCAN , SIBARIS .
Sibaris , accourant vers la
grille de fer le long de la terraſſe l'épée à la
main.
Ah Seigneur , tout eft perdu , fuyons
en diligence.
Hircan.
Et Thamar , où donc eft- elle ?
Sibaris.
-Le coup eft manqué , fes femmes font
retentir de cris fon appartement , leurs clameurs
attirent de ce côté toute la garde de
Ninus ; fayons au plus vite , & tandis que
lesScythes que vous m'avez donnés nous
font un rampart contre l'effort des Afly86
MERCURE DE FRANCE:
riens , dérobons du moins nos deux têtes
à la colere du Roi..
Hircan.
Malheureux voilà donc l'hymen dont
tu m'avois flatté ; la Princeffe que tu devois
remettre entre mies bras avant l'aurore
!
Sibaris .
Que vouliez-vous que je fiffe de plus ?
pouvois-je réfifter à toutes les troupes du
Roi qui alloient fondre fur moi ?
Hircan.
Ah lâche ! tu as crû fauver ta vie , mai
ne l'efpére pas , tu n'y gagneras que
l'hon
neur d'être à l'inftant tué de ma main.
Sibaris .
...
Mais Seigneur , eft- ce ma faute fi....
Hircan.
Vains propos ; il faut que tu meures
fcelérat , pour ce crime là ou pour un autre
.
[ Il tire fon épée pour le tuer. Sibaris
s'enfuit du côté du Palais , & au même inftant
Mirtos paroit fur la terraffe à la tête de
la garde Affyrienne . ]
Mirtos.
Traîtres, c'est fait de vous, vous n'échaperez
pas à ma jufte vengeance .
JANVIER. 1753. 87
Sibaris , courant vers
Mirtos.
Au fecours , Prince , au fecours , je ne
puis plus long-tems réfifter feul à défendre
l'entrée du Palais de Thamar contre
ces furieux.
Mirtos , à Hircan.
Barbare Scythe , c'eft donc ainfi que.
l'on croit parmi vous ravir un coeur par
la violence & la trahifon ?
Hircan.
Oui , oui , malgré tous tes efforts j'aurai
la Princeffe.
Mirtos.
Tu l'auras , perfide ! à moi , foldats ,
d'moi ; que le fer , que le feu nous fallent
raifon de ces Barbares.
[ Ici commence , au bruit des inftrumens
militaires , un furieux combat entre
les foldats Scythes & la garde Affyrienne ;
celle- ci dont le nombre va toujours croif
fant , pouffe les Scytes du côté du feuve
, les précipite partie dans l'Euphrate ,
partie fur les bords au bas de la terraffe ;
les Scythes regagnent leurs vaiffeaux ; les
Affyriens fautent la terraffe à leur tour ,
entrent dans l'eau , vont à l'abordage des
vaiffeaux dont ils fe rendent maîtres après
une longue réfiftance , & y mettent le
feu avec de grands cris de part & d'autre !
$8 MERCURE DE FRANCE.
cependant la mêlée au milieu de laquelle
eft Hircan , continue toujours au bord du
fleuve ; accablé comme il eft par le nombre
, Mirtos le preffe envain de fe rendre
prifonnier , jufqu'à ce qu'enfin on fe jette
fur lui & on le défarme , ce qui ne l'empêche
pas de continuer fes bravades & de fe
comparer à un écueil , qui malgré la foudre
qui gronde fur fa tête , la mer qui
mugit à fes pieds & les vents qui fouflent
contre fes flancs , ne laiffe pas de menacer
les navires & de faire trembler le
Nautonier. On l'emmene , la foule fe diffipe
& Mirtos refte feul avec Sibaris , auquel
il rend mille graces de lui avoir , par
fa valeur , donné le tems de fauver la
Princeffe. Sibaris lui raconte une histoire
longue & détaillée de la maniere dont il
a découvert la trahifon , & de tout ce
qu'il a fait pour s'opposer aux efforts des
Scythes avant que le fecours arrivât .
Mirtos éleve jufqu'aux cieux la bravoure
de Sibaris , l'embraffe , lui jure une amitié
éternelle , & fait ferment de n'oublier
jamais le fervice important qu'il
vient de lui rendre en le délivrant d'un rival
fi dangereux. Alors Sibaris lui apprend,
qu'Hircan étoit encore pour lui un rival
moins dangereux , moins perfide que Sci .
talces , & que ce Prince des Indes qui
4
JANVIER. 1754. 82
lui tavit aujourd'hui le coeur de Thamar
eft le même qui jadis fous le nom d'Idrene
enleva en Egypte fa foeur Sémiramis. Mir-.
tos à ce récit entre en fureur , & veut courir
en demander vengeance au Roi
d'Affyrie ; mais Sibaris l'arrête & lui fait
entendre que par une telle démarche it
perdroit fans reffource l'efpoir de fe venger
; que le Roi a montré pour Scitalces
nne partialité vifible , & ne l'a fait arrêter
que pour le fouftraire à la valeur de fes
rivaux; qu'ainfi il doit fur- tout diffimuler,
& n'employer à fe défaite fecretement de
Scitalces que quelque main vile & inconnue
, n'étant pas naturel qu'il fît à
un lâche raviffeur l'honneur de le punir de
fa
propre
main. Mirtos fe retire , & Sibaris
fe félicite de l'avoir mis aux prifes
avec Scitalces. J.
C'eft ( dit-il ) l'unique reſſource qui me
refte pour me défaire d'un homme maître
de mon fecret , & qui me perdra tôt ou
tard fi je ne le perds.
SCENES VI . & VII.
[ Le Théâtre change & repréfente le
cabinet du Roi d'Affyrie où il eft feul.
Mirtos y entre brufquement & demande
d'un air furieux qu'on faffe fortir Scitalces
de prifon , déclarant qu'il veut abfolu96
MERCURE DEFRANCE.
ment fe battre contre lui en combat fingtta
lier , & que fi le Roi le refufe il s'adref
fera à l'armée & à la Nation entiere pour
réclamer la loi du pays en vertu de laquelle
on ne peut refufer le champ clos à un
guerrier qui le demande contre fon ennemi
; il ajoute qu'il eft perfonellement ennemi
de Scitalces dont , fans parler ' de la
rivalité qui eft entr'eux , il a reçû l'injure
la plus cruelle . Sémiramis étonnée de cette
nouvelle fureur de Mirtos , lui demande à
fon tour ce qu'il a fait de ce ton doux qui
faifoit le fond de fon caractére ; mais elle
tâche envain de calmer la colere du Prince
Egyptien , qui fans s'expliquer lui fait
entendre en fe retirant qu'il fait affez que
Ninus a des raifons fecrettes pour ménager
Scitalces. Semiramis effrayée de ce
difcours fecroit découverte , & mandant
à l'inftant Scitalces , lui fait part de fes
craintes & de ce qui vient de fe paf
fer. 1
Notre pofition ( lui dit - elle ) eft dans
fon moment le plus critique ; je ne doute
pas que mon frere ne nous connoiffe tous
Tes deux , & que les fuites de notre malheureufe
paffion ne foient la véritable caufe
de fa fureur ; il veut laver dans votre
fang l'outrage fait au fang Royal de Pharaon
, & quand même je pourrois venir
JANVIER. 17537 of
à bout d'empêcher le combat qu'il demande,
l'éclat qu'il fera va me découvrir infailliblement
& m'expofer à la fureur de l'Affyrie
entiere que j'ai trompée ; il n'y a ici
qu'une reffource , oublions le paffé , je
vous pardonne tout ; réuniffons promp
tement nos coeurs & nos forces par un heureux
hymenée ; fi Mirtos vous voit mon
époux , la main que vous m'aurez donnée
réparera nos fautes paffées , & lui fera perdre
le défir de vengeance dont il fe montre
animé;délivré d'un rival qu'on lui préfé
roit , il deviendra paisible poffeffeurde la.
main de Thamar; alors votre courage & le
mien foutenus des forces de l'Egypte & de,
Bactriane feront plus que fuffifans pour fai
re têteà l'orage.J'ai dansBabylone un puiffant
parti que je ménage adroitement depuis
long- tems en cas d'accident ; il me
reftera des amis fidéles , même après que
je ferai découverte , & je ne défefpere pas
de me maintenir fur le Trône , & de vous
y placer.
Ce difcours dont on ne donne ici que
l'extrait , eft interrompu à bien des reprifes
par Scitalces ; à chaque interruption
il vomit contre Sémiramis un torrent.
d'injures, fe poffedant néanmoins toujours
affez pour ne rien laiffer échaper qui puif ,
fe fervir au dénoument ; il finit à chaque
92 MERCURE DE FRANCE.
fois
par dire , qu'on me rende la liberté ;
qu'on me redonne mon épée.
Semiramis , avec fureur.
Oui , ame féroce & infenfée , on te les
rendra , je ne veux plus te parler ni t'entendre
; ho-là , gardes , que l'on rende
l'épée à ce prifonnier ; tu es libre , va où
re guidera ton aveugle fureur , va ; mais
n'oublie pas que tu m'as réduite au dernier
défefpoir , & que dans le comble de malheurs
où tu me précipites , il me restera affez
de force pour me vanger au moins de toi :
fuis de ma préfence , barbare , trompeur :
fouviens- toi que tu n'es & ne fus jamais
qu'un traître , mais que malgré ta trahifon
ta main a manqué fon coup ; Sémiramis
vit encore , fouviens t'en , lâche affaffin ,
& tremble pour l'avenir.
Scitalces , feul.
O Dieux ! une femme hardie peut - elle
pouffer fi loin l'audace de fon impudence ;
veillai-je ? ou fi je fommeille : n'eft- ce pas
ici la lettre de Sibaris ?
Il tire de fon fein la
lettre de Sibaris ,
en lit tout bas
quelques mots.
Infenfé que je fuis ! pourquoi chercher
dans une lettre les preuves d'un crime
dont mes propres yeux ont été les té
JANVIER. 1753. 93
moins... Banniffons , banniffons pour jamais
de mon ame jufqu'au moindre fouvenir
d'une femme fi déteftable ; hélas !
c'eft elle encore qui m'a fait outrager indignement
la tendreffe d'une Princeffe digne
en effet de route la mienne . Ah courons
de ce pas expier mon crime à fes pieds.
Je la vois qui s'avance .
SCENE VIII.
SCITALCES , THAMAR.
[ Scitalces demande pardon à Thamar &
l'obtient aifément ; ils fe jurent une foi
mutuelle , & Thamar qui croit que c'eft
par les bons offices du Roi d'Affyrie que
fon amant eft revenu à elle , fe félicite
d'avoir dans la perfonne de Ninus un ami
fi zelé , & fe promet d'en conferver une
éternelle reconnoiffance. ]
SCENES IX. X. & XI.
Mirtos vient défier Scitalces au combat
; la fcene fe paffe en rodomontades
de part & d'autre . Le Prince des Indes
efté feul avec Thamar , veut encore l'enretenir
de fa flamme ; mais celle- ci lui
coupe la parole en lui déclarant nettement
que c'eft envain qu'il efpere la toucher ,
& que fon coeur eft prévenu pour un aue
re. ]
94 MERCURE DE FRANCE.
Mirtos.
Mais par quelle raifon ?
Thamar,
Ne me demandez point de raifon , l'amour
n'en peut ni rendte ni entendre ;
s'il connoiffoit la raifon , il ne feroit plus
l'amour. Ce fentiment vif & tumultueux
ne fçauroit fe définir ; fi jamais quelqu'un
parvient à vous l'expliquer comme il faut,
s'il en parte bien , dites qu'il le reffent
mal.
La fcene fuivante n'eft qu'un court récitatif&
un air où Mirtos exprime fon dé-
Lefpoir. 1
SCENE XII.
[ Le Théâtre change & repréſente le
champclos où le Prince d'Egypte, & celui
des Indes fe battent en duel ; il eft entouré
de barrieres à l'exception des deux ouvertures
aux deux bouts , par où doivent
entrer les combattans ; elles font gardées
par les Juges de camp. La foule des fpectateurs
environne en dehors les barrieres ,
& en dedans on voit en face le Roi d'Af
fyrie affis fur un Trône.Sibaris & quelques
Courtifans font à fes pieds ; on entend
quelque tumulte à l'une des ouvertures du
camp ; c'eft Hircan qui force le paffage &
y entre malgré la garde , proteftant qu'il
JANVIER.. 1753.
25
ne veut céder la Princeffe à perfonne
& qu'il prétend fe battre auffi pour l'avoir.
1
Sémiramis
Prince , rendez grace à ma bonté qui
veut bien vous laiffer la liberté après votre
infolence ; pour la main de la Princeſſe
il n'y faut plus prétendre , votre conduite
vous en a rendu trop indigne ; ne l'avezvous
pas vous même refufée ?
Hircan ,
Moi , je ne l'ai point refufée , je n'ai
refufé que la mort que Sibaris avoit prépa
rée à ſon époux ; il avoit empoisonné la
coupe nuptiale,
Sibaris,
Ah l'infâme, calomniateur ! il invente
cet odieux menfonge pour fe venger de
ce que je l'ai empêché d'enlever la Princeffe
.
Hircan.
Tu m'en as empêché ! oh quelle impudente
impofture ! j'écume de rage ! quoi ,
ce n'eft pas toi malheureux , qui n'as donné
le confeil & fourni les moyens de faire
le coup? tu n'es pas allé chez elle à la
tête de mes Scytes ?
Sibaris .
Encore à Sémiramis . Seigneur , vous
le voyez , ce perfide voudroit me perdre ;
96 MERCURE DE FRANCE.
mais l'artifice eft trop groffier , Mirros a vû
ma conduite.
Semiramis.
Retirez-vous , Hircan , & tougiffez d'une
fi exécrable fauffeté ; la fidélité de
Sibaris ne m'eft pas moins connue que
l'horrible noirceur de votre caractere.
Hircan.
Comment , vous croyez ..... Ah ! la
fureur me transporte
....... Quqi ! tu
ofes me foutenir ..... abominable fcélerat
, il faut que je t'arrache la vie.
[ Il veut fe jetter fur Sibaris ; les gardes
le repouffent . Au même inftant les trompettes
fe font entendre ; on ouvre les deux
bouts de la barriere ; les deux combattans
entrent l'un d'un côté,l'autre de l'autre , armés
de toutes piéces à l'exception du calque
& de l'épée. Ils s'avancent vers le trône da
Roi qui renouvelle envain fes inftances
pour leur faire quitter le deffein de fe battre.
Alors les Juges de camp leur appor
tent à chacun un cafque & une épée , partagent
le terrain & après les autres cérémonies
ufitées dans les tournois , fe retirent
à leur pofte. Le combat commence ; mais
à peine les premiers coups font- ils portés
que Thamar arrivant en hâte fur le champ
de bataille , fe jette entre les deux champions
.
JANVIER.
97
1753 .
pions , les fépate , & s'adreffant au Prince
d'Egypte : ]
Mirtos ( lui dit- elle ) , je vous ai moimême
demandé ce combat , aujourd'hui
je ne le fouhaite plus ; tout eft appaifé ,
mon choix eft fait ; je le déclarerai bientôt
; votre valeur m'eft inutile ici , & je
fuis fatisfaite.
Mirtos.
Si vous êtes fatisfaite , Mirtos ne l'eft
pas , je combats pour ma querelle , & non
pourla vôtre,apprenez que vous êtes vousmême
dans l'erreur ; l'homme que vous
voyez ici n'eft qu'un impofteur qui ofoit
afpirer à vous fous un nom fuppofé ; il
fe nomme Idrene , c'est lui qui jadis enleva
de Memphis Sémiramis , ma fæcur.
Sémiramis.
Que dites - vous là , Prince ? vous êtes
dans l'erreur vous même , je connois Scitalces
; c'eſt lui , c'est le Prince des Indes ,
ce n'eft point ldrene.
Mirtos.
Non , non , on veut envain me déguifer
la vérité , j'en fuis certain ; qui peut
nieux connoître Idrene que Sibaris , qui
a fi long- tems vu en Egypte ; c'est lui
qui me l'a dit.
O Ciel!
Sibaris.
E
98 MERCURE DE FRANCE.
Scitalces.
Ah perfide ami ! tu me trahis. à Mirtos.
Out , tu ne te trompes point; c'eft moi qui
fous le nom d'Idrene ai enlevé ta foeur.
Mirtos.
Qu'as- tu fait de Sémiramis , lâche raviffeur
parle; répond , avant que je
répande ton infâme fang.
Scitalces.
Ne me le demande pas ; je ne puis dire
autre chofe finon que je lui ai percé le
fein , & l'ai précipitée dans le Nil .
Ah barbare !
Mirtos.
Scitalces.
Tiens , vois qui fut le plus coupable
d'elle ou de moi , lis cette leure écrite de
la main de Sibaris, apprens la plus horrible
des trahisons .
Il donne la lettre à
Mirios.
Mirtos lit.
Cher Idrene vous courez à votre perte
; vous allez vous- même mettre Sémiramis
aux mains de votre rival ; on vous
tend un piége dans le bois fur le bord du
Nil , les meurtriers font poftés pour vous
affaffiner ; votre maîtreffe eft du complot .
En confentant à fe laiffer enlever, elle n'avoit
d'autre vue que de jetter fur vous
JANVIER. 1753. 99
tout le blâme public de ce crime , fans rifquerfon
véritable amant qui en doit recueillir
tout le fruit ; il eft embufqué où
je vous ai dit avec un gros de gens armés ,
& doit s'enfuir avec elle après vous avoir
ôté la vie. Je viens à l'inſtant d'être informé
de cette trahifon , & je me hâte d'empêcher
autant que je puis , qu'un ami qui
m'eft fi cher ne foit la victime de l'horrible
méchanceté d'une femme perfide . Adicu
cher Idrene , confervez votre vie , & fouvenez-
vous de l'amitié de Sibaris.
Sémiramis.
O Ciel ! vit-on jamais une pareille noirceur
? Sibaris approchez . Vous avez écrit
cette lettre , les faits qu'elle contient
font -ils vrais ou fuppofés ; répondez
promptement ; regardez-moi en face.
Sibaris.
Oui , je n'ai rien dit que de vrai ,
Sémiramis .
Monftre exécrable !
Mirtos.
Sibaris , expliquons entre nous deux
ce myftere , j'ai peine à vous comprendre
; votre amitié pour Idrene éclate dans
l'avis que vous lui donnez , mais c'est vous
qui me l'avez découvert & qui me follicitez
de l'en punir : êtes vous l'ami on
l'ennemi d'ldrene ;
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
Sibaris , effrayé.
....
J'étois alors fon ami . Depuis .. Vous
ne ne fçavez pas .... J'ai eu lieu de juger
....
Mirtos.
Traître, en voilà aſſez ; tu te confonds ;
ton épouvante te démafque , je lis tous.
tes menfonges fur ton vifage effrayé.
Ninus , il faut obliger ce malheureux par
les tourmens à avouer ici devant tout le
peuple fes odieufes trames.
Sémiramis , à part.
Il en diroit fans doute plus que je ne
veux. à Mirtos. Non Prince , je veux
l'interroger moi même en particulier; gardes
, que l'on le jette dans un cachot
& que l'on l'empêche de parler à perfonne
fans mon ordre.
Sibaris .
>
Il n'en eft pas befoin , je vais tout déclarer
ici.
Sémiramis.
Gardes , obéiffez ; qu'on l'emmene
promptement.
Les gardes veulent
lefaifir , il se jet-
Sibaris.
te entre Mirtos
Scitalces.
Seigneur , écoutez - moi , je veux tout
JANVIER. 1753. 101
Vous découvrir ; l'amour & l'ambition
m'ont aliené l'efprit jufqu'à croire que je
pourrois devenir poffeffeur de la fille de
Pharaon , dont vous étiez aimé,je lui donnai
le confeil & les moyens. de fuir avec
vous , vous l'attendiez au rendez - vous
dont vous vous fouvenez ; je vous y envoyai
la lettre où j'avois fuppofé les faits
qu'on vient de lire.
Scitalces.
Tu les avoit fuppofés ! eh n'ai-je pas vu
de mes propres yeux les meurtriers &
leurs Chefs embufqués à l'entrée du
bois.
Sibaris.
C'étoit moi - même ; l'obfcurité vous
empêcha de me reconnoître , & en mêmetems
vous fauva la vie , quand je vous
perdis de vue à travers les arbres : mon
projet étoit de m'enfnir avec la Princeffe
après vous avoir fait tomber fous mes
coups.
Scitalces.
Ah malheureux ! qu'ay-je fait ?
Hircan , s'approchant.
Traître , il faut que tu confeffes auffi les
crimes que tu m'as voulu faire commettre
.
Sibaris .
Il eſt vrai , je les avoue ; mais il me
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
refte des chofes bien plus importantes encore
à dire ,
Semiramis.
C'eft affez , c'eft affez , gardes qu'on
l'ôte de mes yeux ; exécutez l'ordre que
j'ay donné.
Sibaris , courant du côté
du peuple.
Non , non , puifque je fuis perdu , j'en
perdrai d'autres auffi . Peuples , on vous
trompe ; ouvrez les yeux , reconnoiffez
une horrible fourberie ; une femme
déguilée deshonore le Trône d'Aſſyric.
Sémiramis.
Tais- toi , malheureux ?
Eliefe leve debout fur
fon Trône.
Peuples , écoutez- moi ; oui je fuis Sémiramis
la femme du grand Ninus , la
mere du jeune Ninus votre Roi. Je regne
en Affyrie fous fon nom & fous fes habits
; mais je regne pour votre bonheur
& pour votre gloire. Peuples , qui d'entre
vous peut fe plaindre de moi ? qui de vous
n'a pas éprouvé ma bonté , & goûté la
douceur de mon regne , dont chaque jour
ajoute un nouveau luftre à la fplendeur
du Trône d'Affyrie. Au lieu d'un enfant
incapable de vous gouverner , je vous ai
*
JANVIER. 1753. 103
donné une femme , il eft vrai , mais une
femme qui n'a de fon fexe que la beauté ,
mais une femme , qui porte un coeur de
Héros. Souvenez - vous du grand Ninus
de l'amour qu'il me portoit . des reffoutces
qu'il a trouvées dans le mien , de l'appui
que lui a fi fouvent prêté mon courage.
Soldats, rendez témoignage à ma gloire
; vous m'avez vû combattre , vaincre &
triompher à côté de lui , nul avant lpi
n'avoit porté fi loin la grandeur du nom
Affyrien , & je l'ai encore furpaflé. J'ai
conquis la Sogdiane ; par moi le Perfe invincible
eft foumis à vos loix ; j'ai porté
jufqu'aux extremités de l'Afie la terreur de
vos armes; tout vous refpecte , tout vous
admire. Vous jouiffez dans le fein de la
paix des douceurs de l'abondance , & du
fruit de mes bienfaits ; ATyriens qui m'écoutez
, retournez -vous & jettez les yeux
du côté de la Ville , n'eft ce pas là cette
grande Babylone dont j'ai fait le fiége de
mon Royaume , que j'ai bâtie dans la
grandeur de ma puiffance & dans l'éclat
de ma gloire. Regardez ces Palais , ces
ouvrages immenfes , ces jardins fufpendus
, miracles de l'art , qui font l'ornement
de votre Capitale , ces murs épais
ces tours fublimes qui en font la fureté ,
& jugez à préfenr fi j'ai mieux mérité de
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
porter la couronne qu'un jeune homme
fans force & fans talent, Prononcez , Peuples
; fi vous dédaignez de m'obéir , mon
fils n'eft pas loin d'ici , je fuis prête à deſcendre
du Trône & à remettre mon fcep-
*te en fes mains,
Choeur du peuple.
Nous nous foumettons à ta loi ,
Regne à jamais fur nous , Auguſte Souveraine ,
Que celle qui fut notre Roi ,
Déformais foit notre Reine,
Mirtos & fa four le reconnoiffent &
s'embraffent. Scitalces fe jette aux pieds
de Sémiramis qui lui pardonne ; Thamar
donne fa foi à Mirtos. 1
Hircan , tirant l'épée
contre Sibaris.
Laiffez-moi égorger ce miférable , &
je m'en retourne content fur leMont Caucafe.
Sémiramis.
Hircan , ma vie & mon regne n'ost
rien eu jufqu'ici que d'extraordinaire &
d'inoui ; je veux faire aujourd'hui une
chofe plus finguliere que tout le refte . Je
pardone à. Sibaris.
JANVIER. 1753. 105
Choeur des Peuples.
Ta gloire & tes vertus n'eurent jamais d'exemple
,
Tu furpaffes tous les mortels,
Divinité digne de mille Autels ,
Dans le fond de nos coeurs nous t'élevons un
Temple.
Nous nous foumettons à ta loi ;
Regne toujours fur nous , Augufte Souveraine
Que celle qui fut notre Roi ,
Soit déformais notre Reine.
Ev
106 MERCURE DEFRANCE.
EPITRE
A M. DE VAUMALLE ,
' COMMISSAIRE DES GUERRE S.
Par M. l'Abbé Clément , Chanoine de S.
Louis du Louvre.
DEpuis D Epuis que de la Merliere
Vous êtes le favori ,
Vous faites le renchéri
D'une fi forte maniere >
Que j'en ai le coeur fétri.
*
Vous me laiffez en fouffrance ;
Parce que ce graad Prélat
Sur tous les habitans d'Apt ,
Vous donne la préférence ,
De le faire échec & mat.
Autrefois dans le regître
De la fincere amitié,
Mon nom au vôtre lié ,
Décoroit plus d'un Chapitre :
Mais vous m'avez oublié.
Condamné par contumace
* Il eft Evêque d'Apt en Provence , depuis enviyon
an an .
JANVIER. . 1753 1753. 107
Comme inutile rimeur ,
J'apperçois que la grandeur
Me force à céder la place
Que j'avois dans votre coeur.
Vainement da ma tendreffe
Le progrès vous eft connu ;
De nouveauté prévenu ,
Mon cher Vaumalle s'empreffe
De plaire au dernier venu.
Ne prenez pas pour
excufe
De votre prompt changement ,
Dans cet Evêque charmant ,
L'efprit fin qui vous amuſe ,
Par le fel & l'agrément.
Vous dites qu'à fon langage
Les coeurs ne tiennent à rien ;
Qu'il n'eft point de citoyen
Dont il n'ait eu le fuffrage ;
Sort : il n'aura pas le mien.
>
Que m'importe qu'on admire
Sa douceur & fa bonté ;
Pourrois-je en être enchanté ,
Dans le tems que je foupire
De ce qu'il m'a fupplanté è
Si Conducteur infidele ,
dormant fous le camail ,
E vj
108 MERCURE DE FRANCE
11 redoutoit le travail
Qui doit enflamer fon zele ,
Pour le falut du bercail.
Si des maux de l'indigence ,
Son coeur n'étoit point touché
Si d'avarice entiché ,
Il groffiffoit fà finance
Des fruits de fon Evêché.
Alors fans inquiétude ,
Je rirois d'un tel rival ,
Et d'un plaifir fans égal
Goûtant la douce habitude ,
Je mourrois votre féal.
Mais lorsque la voix publique
Me prone tout ce qu'il fait
Dans le fidelle portrait
De cet homme Apoftolique
Je vois le Prélat parfait.
Compatiffant , charitable
Il foulage le befoin
Vif, de travail & de foin
Son zele eft infatiable ,
Et ne peur aller plus loina
Du récit de ce prodige
Sitôt que je fus inftruit ,
Je dis au fais-je réduit e
*
JANVIER. 1753- 109
Tant de mérite m'afflige ;
Vaumalle en fera féduit.
Le bon coeur , la politeſſe ,
Ont fur lui des droits puiffans ;
Fl aime les airs décens ;
Les vertus & la fagefle
Lui raviffent fon encens.
Faut-il donc que je m'étonne
Si pour ce Prélat chéri
Vaumalle s'eft attendi
C'est l'équité qui l'ordonne ,
Je dois céder à fon cri.
Céder : c'eft trop tôt me rendre,
Et l'ami dont je me plains ,
Pour moi , malgré fes dédains ,
Eft peut-être encore tendre :
Faifons treve à mes chagrins.
Son filence eft- il un titre
Pour noircir fon écuflon
A-t- il torta-t- il raiſon ?
Sa réponse à cette Epître
Eclaircira le foupçon.
Mais je vous fais injuftice ,
Par mon amour allarmé ;
Qui , je fuis encor aimé :
Pardonnez-moi ce caprice,
A. tortje vous ai blâme.
110 MERCUREDE FRANCE .
Si votre Evêque fourcille :
De ce que je vous écris ,
Qu'il ceffe d'être furpris ;
Ses bontés pour ma famille
Méritoient de moi ce prix.
Mon coeur par la gratitude
Secretement excité ,
Me l'a lui -même dicté ,
Elevé dans l'habitude
De dire la vérité .
+389 +63 36 Re
SECONDE LETTRE
D'UNE DAME
Al'Auteur du Mercure ; fur la Prévention.
Ous m'avez imprimée , Monfieur :
vous voilà engagé à rendre mes folies
publiques , & peut- être prêt à vous
en repentir : je vous plains , fi cela eft , car
j'ai une envie demefurée d'augmenter vos
regrets. Quoique je foupçonne que ma
lettre fur la méchanceté n'ait pas fait un
grand changement dans les moeurs , je
parler dans celle- ci contre la prévention .
Au pis aller , je ferai dans le cas de la plûpart
de nos Prédicateurs modernes .
vais
La Prévention pourroit , ce me femble
JANVIER. 1752. iri
être comparée à un verre coloré , appliqué
fur nos yeux , à travers lequel nous ne
pouvons voir les objets tels qu'ils font .
Trop fouvent elle dégrade le bon pour
embellir le médiocre : prefque toujours
elle féduit & captive le fentiment. Les Arts
& les Sciences font furtout en proye
cette trompeufe Reine des ames . Tel Arrifte
, tel Auteur va produire un ouvrage
digne d'être admiré : voulez vous fçavoir
ce qu'on en penfera ?Informez - vous du jugement
qu'on a portéfur fes premieres productions
: décidez enfuite hardiment,vous
allez proférer un oracle .
Sommes- nous donc faits pour vivre dans
l'erreur ? & la raifon n'ofera- t'elle jamais
déchirer le bandeau du préjugé ? Voyez
ces victimes de la prévention , elles font
enchaînées au Char de triomphe de ces
heureux ufurpateurs. Qu'elles feroient
malheureuſes , fi le tems qui les fuit ne de-.
voit un jour les venger & les mettre à leur
place.
La pareffe ou l'impuiffance, particuliere
les Juges ne feroit- elle pas la caufe des
auvais jugemens publics fur les ouvrages
' efprit ? Il eft plus aifé de décider fur une
iéce , fuivant les jugemens portés fur les
récédentes du même Auteur , que de l'aalifer
, & d'en difcuter les défauts & les
# 12 MERCURE DE FRANCE.
béautés. De là , ces décisions hardies des
génies les plus bornés. De -là cet aveuglement
orgueilleux & funefte , qui fronde
fans motif ou qui loue par mode .
Il me femble que le but des opérations
de l'efprit doit être la recherche de la vérité
; c'eft s'en éloigner que d'adopter un
fentiment avec précipitation , & de le défendre
obftinément , dans un cas où il en
eft deux fur le même fujet. Venons à l'application.
Deux genres de mufique divifent
tout Paris . Les oreilles anciennes faires
à une mélodie douce , mais lente , &
peut-être trop monotone , ne peuvent
fupporter la vivacité ultramontaine des
ariettes modernes qui font le charme de
la plupart de nos jeunes gens. Qu'arrivet-
il ? On entend à l'Opéra diverfes perfonnes
s'écrier à la fois , cela eft admirable ;
cela eft déteftable. Pour moi je ne puis m'empêcher
de répliquer , cela eft rrible.
Après avoir examiné s'il n'étoit point
de remède à une maladie auffi nuifible à la
fociété , j'ai trouvé à propos d'établir que
perfonne ne décidera chez moi fur aucua
ouvrage moderne, fans avoir expofé les motifs
de fon jugement ; & fans déclarer qu'il
eft prêt de renoncer à fon fentiment de
bonne foi , fi quelqu'un lui en prouve la
fauffeté. Que dix fociétés , dans Paris
JANVIER. 1752. 113
afent de ma méthode , & je réponds qu'on
y verra bientôt ceffer des difputes , qui
mêlent prefque toujours de l'aigreur dans
le commerce le plus liant.
La Prévention détruite , la vérité fers
le fruit de nos recherches , puifque pour
la trouver nous partirons des mêmes principes.
Plus d'Auteurs cachés fous un voile
tranfparent. Plus de fujets de plaintes .
L'efprit acquérera de nouvelles lumieres ,
& le jugement fera à fon égard , ce qu'eft
la raifon à l'égard des paffions.
J'ai l'honneur d'être , &c.
**
Le mot de l'Enigme du fecond volume
du Mercure de Décembre eft le Mantean.
Celui du premier Logogryphe eft Soulier ,
dans lequel on trouve fole , ofier , le Comte
d'Eu , olive , rofé , Roi , ire , jouer , or , ou ,
re, fol , fi , ris , Louis , lyre violer , ivre
vie , voler, lier , louer , oeil , foye , Voyer ,
vers , voir , ouir , Ifer ours. Celui du fecond
Logogriphe eft Arlequin; dans lequel
on trouve vire , ane , M. le Quin , ire , Arné
fille d'Eole , l'Arne fleuve , Saint Jean ,
Vranie , rien , vin , eau , vie , lieu ,
vie , lieu , Jule ,
be Nit , & aile.
114 MERCURE DE FRANCE .
$8 32230% 50%50% 5:50:50 50 50 50 50 50
ENIGM E.
Quoique par un effet du plus bizarre uſage ,
Maint cadet ne m'ait plus qu'à titre d'ornement .
De mon utilité , je donne à tout moment
Le plus affuré témoignage ;
Au tems paffé , je recevois mon prix ,
D'une vafte circonférence ,
Elle m'atrire aujourd'hui des mépris
Et l'homme de goût ne m'encenfe ,
Qu'autant que je m'offre à fes yeux
Sous l'afpect féduifant d'une taille mignone ,
La cenfure , il eft vrai , dit & prône en tous lieux ,
Qu'ainfi réduite à rien , j'en deviens bien moias
bonne ,
Mais graces à l'habileté ,
De ceux qui de nos jours , préſident à mon être ,
Ce préjugé trompeur fans crédit eft refté ;
Mon fort eft de tenir compagnie à mon maître ,
Malheur à moi , fi le dérangement
Sur ma fage conduite exerce un long empire ,
Il me prive auffi tôt de fon attachement ,
Et je perds fans retour , la faveur du beau fire ,
Pour m'en aller ſouvent de main en main ,
De la dupe & du fot exciter le chagrin.
Anonime de Rouen.
JANVIER . 1753, X45
JPE
LOGO GRIPHE.
' Etois tranquile , & je ſuis agité ,
J'ai pâli tout d'abord , je rougis à cette heure ,
Ah ! je fens ... un luttin mal voulu , mal fêté ,
Chez moi vient fixer fa demeure.
Chaffons-le promptement , le drôle eft familier ,
Souffrez-lui prendre un pied , ( dis le commun
Adage )
Bien-tôt fans le faire prier ,
Il en prend deux & davantage ;
Me voici donc les armes à la main ,
Elles font trop bien préparées
our ne pas m'en promettre un triomphe certain ,
Hais de fçavoir leur nom aurois-tu le deffein ?
Prend quatre lettres bien nombrées ,
t de fuite deux fois , mets -les en même tang ,
Sans oublier d'y joindre une derniere ,
Faite pourtant pour marcher la premiere ,
El t'échape , mon cher , le malheur fera grand ,
Par le même,
116 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
Ix pieds tous variés , Lecteur , m'offrent aux
yeux ,
A plus d'une perſonne
Quoique d'efprit & d'ame bonne ,
Je fais fouvent paffer, maint quart d'heure joyeus
Il est vrai que les traits d'efpece différente ,
Sous lefquels je fais m'annoncer ,
N'ont pas tous l'art d'intéreſſer ;
Et que noire fur tout , fi quelqu'un mé préſente à
D'un trop jufte dédain ,
Il peut être certain
Ma diction mak entendue ,
Avec ma premiere moïić
Je pourrois être confondue ,
Mais l'ufage jamais a t-il ratifié
Cette identité prétendue ?
Des mots , qu'en mou ſein je contiens ,
La Kirielle eft affez étendue :
A fept cependant je me tiens ,
Dont le premier eft fincere ou perfide ,
L'autre mord , le fuivant exerce & divertit ,
Le quatrième annonce un outil homicide ,
Join de qui le cinquième aiguile l'appétit ,
L'avant dernier fe dit d'une montagne ,
Si le feptiéme eft à ton gré
Tout prudemment conſidéré ,
JANVIER. 1753. 117
Tun'hésiteras pas d'en faire une compagne.
Anonyme de Rouen.
AUTR E.
DEux Eux mots de trois lettres chacun ,
En font un ,
Dont fix par conféquent compoſent la ſtructure ,
Le premier de ces mots d'un uſage commun ,
Eft employé fonvent comme mefure;
Pour le fecond , il eft felon les fens ,
Une fource d'amuſemens ,
Du le jufte fujet de regrets & de peines ;
Mon tout te flatte - t-il ? Vers le milieu du jour ,
Dans certain lieu du logis , fais un tour ,
Tes démarches , Lecteur , pourront n'être pas
vaines.
Par le même,
118 MERCURE DE FRANCE.
HR &H & THG56
NOUVELLES LITTERAIRES.
Enie ,où l'on traite de la théorie de
SSAIS fur les principes de l'Harmo-
A
l'harmonie en général , des droits refpectifs
de l'harmonie & de la mélodie , de
la baffe fondamentale , & de l'origine du
mode mineur , avec deux planches d'exemples
en notes. A Paris , chez Prault , fils ;
Quai de Conti , 1752 .
Cet ouvrage contient trois differentes
Differtations fous le nom d'Efais . La
premiere qui eft une efpéce de difcours
préliminaire , roule fur l'utilité de la
théorie des Arts en général , & plus particulierement
fur la poffibilité & fur les
ufages d'une théorie philofophique de
l'harmonie .
paru
Dans le deuxième Effai , M. Serre
commence par quelques obfervations far
la Differtation de M. Blainville , qui a
dans le Mercure du mois de Mai der
nier , fur les droits de la mélodie & de l'harmonie.
Il paffe enfuite à quelques queftions
que ce Muficien lui a propofées à la
fin de fa Differtation ; mais il le borne à
celles qui lui ont fourni une occafion natuJANVIER,
1753. 119
relle de traiter les points les plus importans
de la théorie de l'harmonie , & particulierement
celui de la Baffe fondamentale
: il s'attache à faire voir la difference
qu'il y a entre la Baffe effentiellement
fondamentale , & une Baffe technique ou
méthodique , telle qu'il prétend que M.
Rameau l'a conçue , mais qui ne lui
roît pas mériter affez rigoureufement le
titre de Baffe fondamentale.
pa-
M. Serre prouve en même tems , qu'à
parler exactement , tous les accords diffonnans
portent fur un double fondement
, fur deux fons fondamentaux , &
que ce n'eft qu'à la faveur de cette duplicité
fondamentale qu'on peut expliquer
clairement l'origine & le principal ufage
des diffonnances dans l'harmonie , & parvenir
à une démonftration phyfico- mathé
matique de la fucceffion des accords.
L'Auteur fait fentir à cette occafion combien
il importe en théorie de diftinguer
avec foin les intervalles que la pratique
eft en droit de confondre , & de ne pas
preffer de facrifier le calcul au tempéramment.
fe
C'est par le moyen de cette précifion
qu'il trouve le fondement de diverfes praiques
, où les differences de comma , que
l'oreille fous-entend à fa façon , font très120
MERCURE DE FRANCE.
remarquables par leur effet. C'est encore
l'eftimation exacte des intervalles qui a
fourni à M. Serre deux conjectures ingénieufes
fur l'enharmonique des anciens.
Il termine cette feconde Differtation par
un plan de théorie muficale , & propoſe
les principes effentiels fur lefquels cette
théorie lui paroît devoir être fondée .
Le troifiéme Effai traite de l'origine
du mode mineur. L'Auteur y examine
d'abord celle que le célébre M. Rameau
a propofée dans les ouvrages théoriques ;
il tâche d'en montrer l'infuffifance , & de
lui en fubftituer une plus naturelle & plus
certaine, Il rapporte à cette occaſion ,
& explique très-naturellement une expérience
connue de plufieurs Muficiens ,
dans laquelle on a remarqué que deux
fons aigus , confonnans & entonnés en
même tems par deux belles voix , font entendre
, ou femblent faire entendre un
troifiéme fon plus grave , mais très- foible,
une efpéce de bourdon , qui fe trouve
être le vrai fon fondamental commun des
deux fons aigus. Selon l'Auteur , ce bourdonnement
n'est qu'une apparence acouſ
tique , produite par les vibrations concurrentes
des deux fons entonnés . Il s'attache
enfin à faire remarquer entre le mode
majeur & le mode mineur un rapport
d'inverfion ,
JANVIER. 1753. 127
d'inversion , qui n'a pas encore été affez
bien obfervé , quoique la connoiffance en
puiffe être utile dans la pratique même.
M. Serre releve à ce fujet l'inexactitude
de la théorie musicale de M. Euler * , &
particulierement celle des formules qui ,
felon cet illuftre Géométre , repréfentent
les affemblages des fons qui compofent le
mode majeur , & le mode mineur.
La production dont nous venons de
rendre compte . eft eftimable par le ſtyle ,
& encore plus par la nouveauté des vûes
qu'elles renferment fur la théorie de l'harmonie.
Il eft fingulier qu'un ouvrage aufli
profond fur la mufique , parte de la main
d'un Peintre célébre en plufieurs Pays ,
& fingulierement à la Cour de Vienne ,
par l'excellence des portraits qu'il y a faits
en miniature de la famille Impériale.
ESSA fur la Comédie moderne , où
'on réfute les nouvelles obfervations de
4. Fagan , au fujet des condamnations
rononcées contre les Comédiens , fuivi
'une Hiftoire abregée des ouvrages qui
nt paru pour & contre la Comédie ,
epuis le dix -feptiéme fiécle. Par M. M.
.G . D. B. O Puerifugite bine, latet anguis
* Dans l'ouvrage , intitulé , Tentamen nova theo-
- Mufices , &c.
F
120 MERCURE DE FRANCE..
remarquables par leur effet . C'est encore
l'eftimation exacte des intervalles qui a
fourni à M. Serre deux conjectures ingénieufes
fur l'enharmonique des anciens,
Il termine cette feconde Differtation
un plan de théorie muficale , & propofe
les principes effentiels fur lefquels cette
théorie lui paroît devoir être fondée.
par
Le troifiéme Effai traite de l'origine
du mode mineur. L'Auteur y examine
d'abord celle que le célébre M. Rameau
a propofée dans les ouvrages théoriques ;
il tâche d'en montrer l'infuffifance , & de
lui en fubftituer une plus naturelle & plus
certaine, Il rapporte à cette occaſion ,
& explique très- naturellement une expérience
connue de plufieurs Muficiens ,
dans laquelle on a remarqué que deux
fons aigus , confonnans & entonnés en
même tems par deux belles voix , font entendre
, ou femblent faire entendre un
troifiéme fon plus grave , mais très - foible,
une efpéce de bourdon , qui fe trouve
être le vrai fon fondamental commun des
deux fons aigus . Selon l'Auteur , ce bour
donnement n'eft qu'une apparence acouſ
tique , produite par les vibrations concurrentes
des deux fons entonnés . Il s'attache
enfin à faire remarquer entre le mode
majeur & le mode mineur un rapport
d'inverfion
JANVIER. 1753- 121
d'inverfion , qui n'a pas encore été affez
bien obfervé , quoique la connoiffance en
puiffe être utile dans la pratique même.
M. Serre releve à ce fujet l'inexactitude
de la théorie musicale de M. Euler * , &
particulierement celle des formules qui ,
elon cet illuftre Géométre , repréfentent
es affemblages des fons qui compofent le
node majeur , & le mode mineur.
La production dont nous venons de
endre compte , eft eftimable par le ftyle ,
encore plus par la nouveauté des vûes
u'elles renferment fur la théorie de l'haronie.
Il eft fingulier qu'un ouvrage auffi
ofond fur la mufique , parte de la main
un Peintre célébre en plufieurs Pays ,
fingulierement à la Cour de Vienne
r l'excellence des portraits qu'il y a faits
miniature de la famille Impériale.
•
ESSA fur la Comédie moderne , où
n réfute les nouvelles obfervations de
Fagan , au fujet des condamnations
noncées contre les Comédiens , fuivi
ne Hiftoire abregée des ouvrages qui
- paru pour & contre la Comédie ,
uis le dix -ſeptiéme fiécle. Par M. M.
G. D. B. O Puerifugite bine, latet anguis
Dans l'ouvrage , intitulé , Tentamen nova theo-
Aufices , &c.
F
122 MERCURE DEFRANCE.
2
in herba. Un volume in - 12 . Se vend à
Paris , chez la veuve Piffot , Quai de Conti
, & chez Duchefne , rue Saint Jacques.
Quoique l'ouvrage que nous annonçons
foit écrit contre le Théatre , il peut
être lû fans chagrin & fans dégoût par ceux
qui aiment le plus le Théatre . On voit
que ce font moins les fpectacles qu'il attaque
, que l'écrit fait en faveur des fpec
tacles , & que l'occafion l'y a excité plus
que le zéle : il avoue lui- même qu'il fe
feroit tû , fi l'on n'eût point rompu le
filence. On peut dire d'ailleurs qu'il a écrit
moins en Théologien qu'en honnête
homme ; en forte que fa réfutation eft déponillée
de ce qui auroit pû la rendre ennuyeufe
, & qu'elle eft à la portée de tout
le monde.
Le plan des obfervations eft à peu près
celui de l'Efai . L'Auteur du premier ou
vrage a voulu prouver que le Théatre ,
étant purgé des obfcénités qui le rendoient
autrefois condamnable , non - feulement
ne doit plus l'être aujourd'hui , mais encore
qu'il eft devenu une bonne école
pour les moeurs. Les moyens dont il s'eft
fervi n'ont pas paru convainquans au nou.
vel Auteur , qui déclare que la facilité
de les détruire l'a féduit. Et en effet ,
ceux qu'il a employés , s'ils ne font pas
JANVIER. 1753. 123
faneftes.aux fpectacles , nous paroiffent
du moins empêcher que l'apologie qui en
eft faite ne leur foit bien avantageufe.
-
Il rend juftice aux Poëtes & aux Comédiens
de notre fiécle , fur leur décence &
eur délicateſſe ; mais après avoir montré
qu'il reste encore au Théatre des piéces
qui ne le rendent pas auffi épuré qu'on le
Hit , & qu'en général il n'y en a point qui
uiffent être bien utiles aux moeurs , il
outient , ( & c'eft où il s'arrête principaement
) que les anciennes & les nouvelles
ont toutes très - dangereufes , furtout pour
a jeuneffe : par la peinture fi vive & fi
bien variée que l'on y fait , dit-il , de
l'amour , certe paffion funeſte à tous les
coeurs , à tous les fexes , à tous les âges ;
on apprend au Théatre à connoître ce
malheureux fentiment dans tous les de
grés , dans tous fes caprices , à le fentir
, à l'infpirer , à parler fon langage.
» Combien de gens , continue l'Auteur,
avoueroient , s'ils vouloient être fincéres
, que c'eft à la Comédie qu'ils ont
pris leurs premieres leçons de galanterie ,
& qu'ils y ont appris l'art de faire parler
des feux infpirés , il eft vrai par
la nacure
, mais que lear fimplicité ne pénéroit
pas , ou que leur timidité n'oſoit
Faire éclore.
1
F ij
124 MERCURE DE FRANCE.
Une déclaration d'amour dans une
piéce qu'ils ont yû jouer , leur a fait
ouvrir les yeux , les a animés. Cette dé
» claration ingénieufe , tendre , écoutée ,
heureuſe , leur trace la route qu'ils cher-
» chent , les flatte du même fuccès. Leur
fituation eft la même que celle de l'a-
» mant , dont on leur offre le tableau ;
même paffion , même timidité , mêmes
moyens par conféquent à employer.
ور
»
L'Auteur paffant enfuite aux jeunes
perfonnes de l'autre fexe , entre dans un
femblable détail , mais plus circonftancié ;
cet endroit mérite quelque attention . I
eft manié avec adreffe , & nous a parų
perfuafif. Les images en font vives , les
applications heureufes & frappantes.
Il donne à cette occafion l'idée d'un
nouveau plan de Comédie , où l'amour
n'entreroit point ; ce plan pourroit n'être
pas impraticable , mais nous doutons qu'il
foit exécuté.
Par rapport aux Comédiens & aug
Comédiennes , l'Auteur en parle fuivant
le préjugé ordinaire , mais cependant avec
ménagement & avec fageffe. Il convient
même qu'il y en a plufieurs dignes à tous
égards de l'eftime & de l'amitié des honnetes
gens ; mais il réfute fi heureuſement
ce que M. F. a dit à leur égard , que l'on
ANVIE R. 1753 129
toiroit qu'ils ne peuvent pas être juftifés
, ou qu'ils pouvoient l'être mieux .
Pour réduire cet ouvrage , il roule fur
es quatre principes :
Que la Comédie a éré jufqu'à préfent ,
eft encore infructueuse pour les moeurs
u'elle leur eft même très- nuifible , &
ue rien n'eft plus dangereux pour la jeu
effe , fi fufceptible de mauvaiſes imprefons.
Que l'art de Moliere , & de ceux qui
ont fuivi en déguiſant le danger , Font
endu plus grand , & que les talens des
uteurs dramatiques ne font pas des titres
Our juftifier leurs Piéces.
Que les précautions qu'on propofe de
endre , pour rendre le Théatre moins
gne de cenfure font infuffifantes , &
e tant qu'on y laiffera fubfifter l'amour,
utes les réformes feront inutiles.
Ετ que s'il n'y a pas de poffibilité à réire
le Théatre au point de modeftie
nvenable , & à lui ôter ce qu'il a de fufte
, il n'y a pas d'efperance que l'Eglife
re jamais les cenfures dont on fe plaint.
LETTRE fur les nouveaux bains Médeaux,
Par M. C***. Docteur en Mé.
cine . A Paris , chez la veuve Quillan
primeur- Libraire , rue Galande , près la
"
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
Place Maubert , à l'Annonciation , 1752 .
Avec Approbation & permiffion .
L'Auteur de cette Lettre , infpiré par le
zéle du bien public , fait part à un de fes
amis de tous les avantages qu'on peut retirer
de l'établiſſement qu'on a fait à Paris
des nouveaux Bains Médicinaux , inventés
par M. Guerin de Montpellier. Ce font
des étuves conftruites avec beaucoup d'adreffe
& d'attention . On peut par leur
moyen conduire les vapeurs des aromates ,
& de tous les remédes fur les parties du
corps qui en out befoin . La force de ces
vapeurs eft étonnante . Il n'y a rien de fi
dur qu'elles ne ramoliffent ; rien de fi épais ,
qu'elles ne mettent en fonte ; & le réſultat de
tous ces effets eft un torrent de fueurs qui dégage
les vaiffeaux , & entraîne avec lui tout
ce qu'il y a d'impur & d'étranger , qui gêne
les fonctions.
Ces bains décraffent fi bien la peau ,
que ceux qui les prennent , dit l'Auteur ,
croyent être dans le cas d'un ferpent qui
quitte fa dépouille. On y adminiftre également
les bains fecs , les fumigations de
toute efpéce & les douches. Avec le fecours
de cette machine , on eſt diſpenſé
de faire des voyages , & d'attendre la faifon
des bains. On peut y prendre en tout
tems les douches des caux minérales , avec
JANVIER. 1753. 127
autant , & même plus d'avantage qu'à la
fource.
L'Auteur entre dans des détails phyfiques
fur l'utilité de ces bains , mais le peu
d'étendue que nous donnons à nos extraits
, ne nous permet pas de le fuivre.
dans cette partie. Nous nous contenterons
de faire remarquer avec lui , que les vapeurs
de l'eau font le plus puiffant diffolvant
qu'il y ait dans la nature , & qu'elles
peuvent aifément diffoudre tour ce qui
gêneroit la flexibilité des membres . Les
humeurs épaiffies , les duretés naiffantes ,
les maladies d'hyver , de printems &
d'automne , celles des vieillards , & la
plûpart de celles des perfonnes du fexe ,
font traitées avec fuccès par les nouveaux
bains médicinaux .
Les fains comme les malades font intéreffés
aux effets de la nouvelle machine ;
elle foulage prefque tout à coup des laffitudes
, des mal-aifes , des péfanteurs , des
pertes d'appetit qui font l'effet d'une
tranfpiration retenue , & d'un fang lourd
qui ne roule pas à fon aife .
Cette Lettre eft méthodique , bien écrite
, & mérite d'être lue . On y a joint à
la fin , des Certificats de la Faculté de Médecine
& de l'Académie Royale de Chirurgie
, qui font comme des piéces au-
Fiiij
128 MERCURE DE FRANCE.
thentiques & irréprochables , qui juftifient
les utiles effets que l'Auteur de la
Lettre rapporte de la nouvelle invention
.
Ces nouveaux Bains Médicinaux font
établis à Paris , rue des Jeûneurs , vis - à - vis
la rue Saint Fiacre , quartier Montmartre
.
LA Société Royale de Londres a mis
le 18 Décembre 1752 , le célébre M. Faget
l'aîné , au nombre de fes Académiciens.
Cet évenement fait honneur à la
Chirurgie de Paris , & confirme la répu
tation d'un de fes Membres les plus illuftres.
La vie de Caftruccio Caltracani , Sou
verain de Lucques ; traduction de l'Italien
de Machiavel , avec des notes critiques &
politiques ; par M. Dreux du Radier , Avocat
au Parlement de Paris. A Paris , chez
Lambert , rue de la Comédie françoife.
1753. brochure de 67 pages.
L'Hiftoire que nous annonçons eft faire
par un homme de génie , & traduite par
un homme qui écrit bien ; cependant elle
n'eft pas intéreffante. On n'y trouve que
des événemens qui n'ont rien de grand ni
de fingulier . Le portrait du Héros eft ce
JANVIE R. 1752. 129
qui nous a paru le plus piquant , & nous
Pallons copier.
Caftruccio étoit d'une taille avantageufe,
plus grande que l'ordinaire & bien proportionnée.
Il avoit l'abord fi gracieux &
fi affable , que tous ceux qui lui parloient
s'en retournoient contens La couleur de
fes cheveux tournoir fur le roux : il les portoit
coupés au - deffus de l'oreille. Il alloit
en tout tems la tête nuë , qu'il plût ou qu'il
neigeât. Il étoit tendre pour fes amis , terrible
à fes ennemis , équitable envers fes
fujets , peu fidéle avec les Etrangers .
Il n'employoit la force pour venir à bout
de fes deffeins que lorfque la rufe ne fuffifoit
pas ; parce que felon lui c'étoit la victoire
qui donnoit de la réputation à un
Prince & non la maniere de vaincre. Perfonne
ne fut jamais plus hardi à s'expofer.
aux dangers , ni plus adroit à s'en tirer.
Auffi difoit- il ordinairement , que l'homme
devoit tout tenter & ne jamais perdre.
courage , que Dieu aimoit les braves , puifqu'il
s'en fervoir pour punir les poltrons .
Soit qu'il badinât , foit qu'il voulût reprendre
quelqu'un , il avoit l'efprit vif, la
réponse prompte . Comme il n'épargnoit
perfonne dans fes bons mots , il avoit l'efprit
affez bien fait pour fouffrir qu'on ne
l'épargnât pas lui même .
F#
130 MERCURE DE FRANCE.
Benedicti XIV . Pont . max . olim Cardinalis
de Lambertini opera . in folio v. 12.
Ruma.
MÉMOIRES d'une Honnête Femme ,
écrits par elle même & publiés par M.
Chevrier. A Londres & le trouve à Paris
chez forry , Quai des Auguftins. in- 12.
vol. 3 .
L'Honnête Femme qui conte les avantu
res a vêcu à Londres , à Paris , & dans quelques
Villes moins confidérables . Elle eft
très- fidéle à fes devoirs , quoiqu'elle ait un
mari qu'elle n'aime pas , & fucceffivement
plufieurs Amans qui lui foient très- chers.
Plufieurs catastrophes très tragiques &
quelques- unes fort touchantes, laifferoient
du noir dans l'efprit de ceux qui liront le
Roman que nous annonçons , fi l'Auteur
ne l'avoit égayé par des petits Maîtres , des
beaux efprits & des coquettes. Tout cela
nous a paru écrit facilement.
·
Recueil d'antiquités Egyptiennes , Etrufques
, Grecques & Romaines par M. le
Comte de Caylus . A Paris , chez Defaint
& Saillant , rue S. Jean de Beauvais , in-
4°. v. 1. 1752.
Les monumens antiques font propres ,
dit M. de Caylus , à étendre les connoilJANVIER.
1753. 131
fances. Ils expliquent les ufages finguliers ,
ils éclairciffent les faits obfcurs ou mal détaillés
dans les Auteurs , ils mettent les
progrès des Arts fous nos yeux , & fervent
de modéle à ceux qui les cultivent. Mais
il faut convenir que les Antiquaires ne les
ont prefque jamais envifagés fous ce dernier
point de vue ; ils ne les ont regardés
que comme le fuplément & les preuves de
l'hiftoire. M. de Caylus n'a pas négligé de
tirer des monumens anciens , ces fortes de
lumiéres lorfque l'occafion s'en eft préfenfentée
; mais il paroit que les Arts l'ont
interreffé principalement. Sa méthode
confifle à étudier fidélement l'efprit & la
main de l'Artifte , à fe pénétrer de fes
vues , à le fuivre dans l'exécution ; en un
mot à regarder ces monumens comme la
preuve & l'expreffion du goût qui régnoir
dans un hécle & dans un pays.
+
On verra dans le grand & bel ouvrage
que nous annonçons , les Arts formés en
Égypte avec tout le caractére de la grandeur
; de - là paffer en Etrurie où ils acquierent
des parties de détail , mais aux dépens
de cette même grandeur ; être enfuite
tranfportés en Grèce , où le fçavoir joint
à la plus noble élégance les a conduits à
leur plus grande perfection ; à Rome enfaloù
fans briller autrement que par
"
des
E vj
132 MERCUREDE FRANCE.
fecours étrangers , après avoit lutté quel
que tems contre la Barbarie , ils s'enleveliffent
dans les débris de l'Empire.
"
Comme les procédés des Arts font infiniment
liés avec leur Théorie M. de
Caylus a cru devoir rechercher fouvent les
moyens dont les anciens fe font fervi pour
opérer. Cette maniere d'écrire fur les antiquités
est très propre à donner aux Artiftes
quelques idées des belles formes , &
à leur faire fentir la néceffité d'une précifion
dont le prétendu goût d'aujourd'hui
& le faux brillant de la touche ne les écartent
que trop fouvent Cette voie fouvent . Cette voie peut encore
leur rendre des moyens d'opérer qui
me nous paroiffent impraticables que par
la raifon qu'on ne les pratique plus.
M. de Caylus s'eft borné à publier les
monumens qui lui appartiennent ou qui
lui ont appartenu . Il les a fait deffiner
& graver avec beaucoup d'élégance , d'éxactitude
& de dépenfe , & il en donnedes
defcriptions dans lefquelles on trouve
la plus grande fimplicité , la plus grande
clarté & la plus grande précision..
L'INFORTUNE' François , ou les Mémoires
& avantures du Marquis de Courtanges
, traduit de l'Anglois. A Londres & ſe
ouve à Paris , chez la Veuve Caillean
JANVIE R. 1753. 133
Fue S. Jacques. 1. vol. in- 12. 1752 .
C'est l'histoire d'un homme qui perd
fon ami & fa maîtreffe : le premier , parce
qu'il meurt , & l'autre parce , qu'elle a un'
pere qui veut un autre gendre. Commer
ce fonds a paru fans doute un peu commun
à l'Auteur , il l'a relevé par des orages
, des nauffrages , des duels , des Illest
inhabitées , des rencontres extraordinaires
& furtout par deux Epifodes affez longs.
Il nous a paru qu'il y avoit de la chaleur
daus ce petit Roman .
MEDITATIONS chrétiennes pour tous les
jours de l'année , par le R. P. J. Chapuis ,
de la Compagnie de Jefus . Nouvelle Edition
augmentée de l'Ordinaire de la
Meffe, in- 12, v. 3. A Paris chez Duchêne
Fue S. Jacques .
و
C'eft un livre plein de méthode & d'oncrion
qui a été d'an ufage affez général , &
qui doit continuer à l'être.
PRINCIPIA Phyfico-medica in Tironum
medicinæ gratiam conferipta , & c . c'està
dire , Principes de phyfique médecinale
en faveur des étudians en médecine , par
M. Helvetius , Confeiller d'Etat , Premier
Médecin de la Reine , Infpecteur général
des Hôpitaux militaires , Docteur de la Fa134
MERCURE DE FRANCE .
culté de Médecine de Paris', de l'Académie
Royale des Sciences & Honoraire du
College Royal de Médecine de Nancy . A
Paris , chez la Veuve Pierre , Libraire ,
rue S. Jacques , à S. Ambroife 1752. deux
volumes in- 8°.
Le but de l'Auteur a été de renfermer
dans cet ouvrage toute la phyfique néceffaire
à un Médecin , en commençant par
les Elémens . Il a cherché furtout à remplir
l'intervale qui fe trouve entre la Phyfique
& la medecine & qui eft fi propre à embarraffer
les jeunes gens . Il y difcute avec
beaucoup de fagacité toutes les grandes
queftions qui partagent encore les Phyficiens
; & il traite de plufieurs matieres
qu'on ne trouve pas dans les Livres de
phyfique & qu'on fuppofe cependant déja
connues dans ceux de Médecine . Au refte
il eft fur le point de donner au Public des
ouvrages encore plus importans & plus
étendus. Il s'agira d'abord du méchanif
me fuivant lequel toutes les fonctions s'éxécutent
dans le corps. humain en état de
fanté , & il traitera enfuite des maladies.
qui atraquent toute l'économie du corps
& de celles qui n'affectent que certaines.
parties. Il fe propoſe en un mot de joindre
toutes fes obfervations avec celles de
tous les grands. Médecins qu'il a vu prae-
Liquer.
JAN VIER. 1753. 135
Quelle confiar ce ne doit on pas aux
lumieres & aux principes d'un Médecin
qui a joui conftamment & qui jouit encore
de la réputation la plus entiere , la plus
éclatante & la plus étendue.
ESSAL critique fur l'Etabliffement & la
Tranflation de l'Empire d'Occident ou
d'Allemagne, aveclescaufesfingulieres pour
lefquelles les François l'ont perdu , vol.
in- 8° . , par M. l'Abbé Guyon . Se vend à
Paris , chez Villette , rue du Plâtre S. Jacques
; Deffaint & Saillant , rue S. Jean de
Beauvais,de Nuilly, au Palais ; & Quai des.
Auguftins , à l'Image S. Claude.
L'Ouvrage eft divifé en trois parties.
Dans la premiere , l'Auteur fait voir l'établiffement
de l'Empire parCharlemagne,
fa vafte étendue , fon gouvernement ; fa
poffeffion par Louis le debonnaire , Lothaire
, Louis & Charles le Chauve fes
fils. Après la mort de ce dernier , la Conronne
Impériale paffe à Charles le Gros ,
perit fils de Louis le Debonnaire de la
branche germanique . L'indolence & la
foiblefle de ce Prince pendant le fiége de
Paris par les Normands occafionnent la
perte de l'Empire pour les Rois de France
, defcendans de Charlemagne . Arnould
bâtard de Carloman , excite les Germains.
134 MERCURE DE FRANCE.
culté de Médecine de Paris ', de l'Acadé
mie Royale des Sciences & Honoraire du
College Royal de Médecine de Nancy . A
Paris , chez la Veuve Pierre , Libraire
rue S. Jacques , à S. Ambroise 1752. deux
volumes in- 8°.
Le but de l'Auteur a été de renfermer
dans cet ouvrage toute la phyfique néceffaire
à un Médecin , en commençant par
les Elémens. Il a cherché furtout à remplir
l'intervale qui fe trouve entre la Phyfique
& la medecine & qui eft fi propre à embarraffer
les jeunes gens. Il y difcute avec
beaucoup de fagacité toutes les grandes
queftions qui partagent encore les Phyficiens
; & il traite de plufieurs matieres
qu'on ne trouve pas dans les Livres de
phyfique & qu'on fuppofe cependant déja
connues dans ceux de Médecine . Au refte
il eft fur le point de donner au Public des
ouvrages encore plus importans & plus
étendus. Il s'agira d'abord du méchanif
me fuivant lequel toutes les fonctions s'éxécutent
dans le corps humain en état de
fanté , & il traitera enfuite des maladies.
qui atraquent toute l'économie du corps
& de celles qui n'affectent que certaines.
parties. Il fe propoſe en un mot de joindre
toutes fes obfervations avec celles derous
les grands . Médecins qu'il a vu pra
Liquer.
JANVIER. 1753. 135
Quelle conftar.ce ne doit on pas aux
lumieres & aux principes d'un Médecin
qui a joui conftamment & qui jouit encore
de la réputation la plus entiere , la plus.
éclatante & la plus étendue.
ESSAL critique fur l'Etabliffement & la
Tranflation de l'Empire d'Occident ou
d'Allemagne , aveclescaufesfingulieres pour
lefquelles les François l'ont perdu , vol.
in-8". , par
M. l'Abbé Guyon . Se vend à
Paris , chez Villette , rue du Plâtre S. Jacques
; Deffaint & Saillant , rue S. Jean de
Beauvais,de Nuilly, au Palais ; & Quai des.
Auguftins , à l'Image S. Claude .
L'Ouvrage eft divifé en trois parties.
Dans la premiere , l'Auteur fait voir l'établiſſement
de l'Empire parCharlemagne,
fa vafte étendue , fon gouvernement ; fa
poffeffion par Louis le debonnaire , Lothaire
, Louis & Charles le Chauve fes
fils. Après la mort de ce dernier , la Cou◄
ronne Impériale paffe à Charles le Gros ,
petit fils de Louis le Debonnaire de la
branche germanique . L'indolence & la
foiblefle de ce Prince pendant le fiége de
Paris par les Normands occafionnent la
perte de l'Empire pour les Rois de France
, defcendans de Charlemagne . Arnould
bâtard de Carloman , excite les Germains.
FS MERCURE DE FRANCE.
à fe foulever contr'eux . Il les engage à dépofer
Charles le Gros , & fe fait nommer
Roi & Empereur à fa place dans la nation
allemande , & fon fils lui fuccéde . Après
s'être ainfi féparée de fes Souverains légitimes
, elle élut fucceffivement Conrard
Henri , Othon , & les autres qui poffédérent
l'Empire Germanique , nommé jufqu'à
Charles le Gros , l'Empire des François.
Tel eft le profil hiftorique de cette
premiere partie , dont les faits , dans une
étendue fuffifante , font à chaque page appuyés
des monumens originaux qui les
renferment.
Après avoir établi la fondation & la tranf
lation de l'Empire , l'Auteur examine lest
raifons pour lesquelles les François l'ont
perdu . Il démontre la fauffeté du préjugé
commun , qui attribue cette perte aux affoibliffemens
qui arrivérent par le partagefait
entre les enfans de Louis le Debonnaire .
Sa raison paroit folide , puifque toutes les
conquêtes de Charlemagne fe trouvoient
réunies en la perfonne de Charles le Gros ,
fous lequel les François perdirent l'Empire.
It en rapporte donc d'autres caufes qu'il
traire en autant de chapitres.
La premiere eft la foibleffe de Louis le
Debonnaire , dont les Fils , les Evêques &
les Seigneurs de ce tems abuférent pour
JANVIER. 1753. 137
à
le dépofer. * funefte exemple dans la poftérité,
qui enhardit fi long- tems les Grands
du Roïaume à méprifer leurs Souverains
à les menacer , à leur faire la guerre ,
leur enlever une grande partie de leur domaine
, & même à le dépofféder comme ik
arriva à Charles le Gros . Toute la feconde
race fur agitée de ces orages.
La feconde caufe fut la puiffance temporelle
des Papes enrichis par les donations
de Pepin & de Charlemagne. Quelques
précautions que ce dernier Prince eût
prifes pour les contenir dans la foumiffion
& la dépendance , infenfiblement il fecouérent
le joug françois. Qui croiroit
que déja Grégoire IV. ofa venir en France
pour dépofer le fils de Charlemagne , défenfeur
de l'Eglife de Rome , & qui l'avoit
f richement dotée ? Mais quelques
Evêques lui mandérent en chemin que s'il
venoit pour excommunier le Roi˚ , luimême
s'en retourneroit excommunié: Char
Fes le chauve courut les mêmes rifques de
d'Adrien II. On eft frappé du con ka
part
* Déja les Evêques oférent parler en ces termes
à les fils Louis le Germanique & Charles le Chau
ve en difpofant des Etats de l'Empereur Lothaire.
Autoritate divina ut illud ( Regnum ) fufcipiatis , &
fecundum Dei voluntatem illud regatis , monemus
bortamur atque præcipimúss
"
13S MERCURE DE FRANCE.
trafte étonnant qu'il y a entre le ftile humble
& adulateur des Papes , lorfqu'ils ne
pollédoient prefque rien , & le ton fier
& impérieux qu'ils prirent après les conceffions
de nos Rois. Comment depuis
cette époque , quelques-uns prétendirent
avoir droit de difpofer des Couronnes &
en difpoférent effectivement. L'Auteur raporte
les preuves de ces deux tems par les
Lettres des Papes mêmes. Mais comme il
appréhendoit qu'on ne le foupçonnât d'avoir
traduit infidélement , & qu'on ne
voulût pas l'en croire , il a mis en deux
colonnes le latin original à côté de ſa traduction
.
La troifiéme caufe de la perte de l'Empire
eft la démarche que fit Charles le
Chauve d'envoyer demander la Couronne
Impériale au Pape Jean VIII . Ce
Pontife faififfant une occafion à laquelle
il ne pouvoit pas s'attendre , fit gravement
examiner l'affaire dans deux Conciles.
Après y avoir difcuté la vie & la conduite
du Prince , on le jugea digne du fceptre
en menaçant d'excommunication tous ceux
qui s'oppoferoient à cette décifion . De - là
les prétentions des Papes fur les inveſtitares
des Empereurs.
La quatrième caufe fur la foibleffe de
Charles le Gros qui fe laiffa honteufement
dépofer.
.
JANVIER. 1753. 139
La cinquième & plus décifive que les autres
, vint de la féparation des Allemans ,
qui refuferent deformais d'obéir aux defcendans
de Charlemagne qui régnoient en
France. L'Auteur difcute cette conduite
far les principes de Grotius , & il en fait
voir l'illégitimité.
Enfin il tire la fixiéme caufe , de l'état
de foibleffe où étoient alors réduits les
Rois de France , hors d'état de revendi--
quer leur droit , & de foumettre les rebelles
.
Dans la troifiéme Partie M. l'Abbé
Guyon examine fur quel fondement les
Empereurs d'Allemagne mettent à la tête
de leurs titres celui d'Empereur des Romains
& il obferve que n'ayant pas d'autres fondemens
que leur fucceffion aux droits de
Charlemagne , ils ne devroient pas la prendre
, puifque ce Prince la rejetta toujours.
Il le prouve : 1. par la conduite de Charlemagne.
2. Par les Chartres qui nous
reftent de lui . 3 ° . Par des monumens autentiques
qui lui font perfonnels. 4° . Par
des actes de differens particuliers , paffés
fous fon Régne. se . Par le ftile de fes defcendans
Empereurs . 6 ° . Par ce qui arriva
à Louis II . , fon arriere- petit - fils. L'Auteur
fait voir par toutes fortes d'Ecrivains que
les Empereurs avant leur facre n'avoient
140 MERCURE DE FRANCE.
que le titre de Rois de Germanie,
L'Origine de celui de Roi des Romains ,
eft un Anecdote que l'Auteur nous apprend
ici. Il fut donné pour la premiere fois dans
le XII . fiécle à l'Empereur Conrad III . par
une troupe de factieux , qui vouloient enlever
toute autorité dans Rome au Pape
Luce II. Conrad flatté de ce nouveau titre
le donna à fon fils Henri , & dans la fuite
on en fit l'ufage que tout le monde fçait.
L'Ouvrage qui eft très - méthodique &
très-profond , cft terminé par l'établiffe
ment & les droits des Electeurs.
L
*************
BEAUX - ARTS.
A curiofité , Tableau du Cabinet de
M. le Comte de Vence. Cet origiginal
de Reinier Brakenburg, eft gravé par
Noël Lemire , jeune Artifte qui promer
beaucoup nous jugerons bientôt de fon
mérite par les fujets plus nobles que fon
burin produira fans doute. Le caractere bas
& ignoble d'un Savoyard qui montre la
Curiofité , & les Payfans de différens âges ,
auxquels il fait voir fa rareté n'éxigent aueune
éxactitude de caractere & de deffein.
Il s'agit feulement ici de bien rendre
a couleur & la lumiere du Tableau , &
JANVIER. 1753. 141
C'est ce que l'on trouvera dans cette Eftampe.
Le même Graveur a publié il y a quel
que tems les Nouvelliftes Flamands , d'a
près Teniers : il demeure rue S. Jacquesvis
- à- vis le College du Pleffis .
IL paroît une nouvelle Carte de la
Louifiane , par le célébre Géographe M.
d'Anville , Sécrétaire de S. A. S. Monfei
gneur le Duc d'Orléans. Cette Carte eft
d'une feuille & demie , & donne un fort
grand détail , principalement de la partie
Maritime. Trois perfonnes diftinguées
dans la Robe , qui ont vû ce morceau
dans le porte- feuille de l'Auteur , où il
étoit renfermé depuis 1732 , défirant qu'il
devînt public , ont fait les frais de la gravure
, que l'on peut affuter être très-bien
éxécutée , & répondre à la précision du
deffein original,
142 MERCURE DE FRANCE.
.
A VI S.
Au fujet de la foufcription propofée pour la
Chapelle des Enfans- Trouvés , exécutée
quant à l'Hiftoire , par M. Natoire Pein.
are ordinaire du Roi, & par Meffieurs Brunetti
, pere fils , quant à l'Architectu
re ; gravée par M. Feffard .
ن م
E fuccès de cette entrepriſe n'eft plus
douteux , l'accueil favorable fait par
le Roi , la Reine , Monfeigneur le Dauphin
, Madame la Dauphine , Mefdames
aux trois premieres Eftampes , la grace finguliere
dont leurs Majeftés & l'augufte famille
Royale ont honoré le Graveur en
foufcrivant pour l'Ouvrage entier en
font des garans peu équivoques que fa reconnoiffance
ne fçauroit trop tôt publier.
>
L'avis qu'il fe croit aujourd'hui obligé
de donner au Public , lui en fournit l'heureufe
occafion .
Le nombre des soo foufcriptions auquel
il s'eft fixé par le premier Profpectus ,
eft fur le point d'être rempli . Fidele à fon
engagement , il n'en recevra aucune´aude
- là de ce nombre : le prix en fera toujours
de foixante livres , c'eft à - dire , douzz
livres par année , ce qui fera pour ceux
JANVIER. 1753 . 143
qui n'ont pas encore fouferit , vingt- quatre
livres en recevant les trois premieres
Estampes. Ces conditions font les mêmes
qui ont été propofées d'abord , cependant
la dépenfe de l'entreprife eft de beaucoup
augmentée .
La planche de la Gloire qui devoit avoir
22 pouces de largeur fur 19 de hauteur
en deux feuilles , fera en une feule de 30
pouces de largeur fur 23 de hauteur , pour
que l'on puiffe mieux juger de fon effet..
La planche Générale qui a auffi été annoncée
de la même grandeur que la Gloire
, fupportera le même changement.
Au papier annoncé du Nom de Jefus ,
on a fubftitué du Colombier pout l'Estampe
du milieu du maître- Autel , & du grandaigle
pour celles des deux côtés , qui fe délivrent
actuellement.
La Gloire , le Tableau de deffus la por
te de la Sacriftie & celui qui eft vis à- vis
feront délivrés en 1753 La Chapelle de
S. Vincent , les deux Tableaux d'à côté
un des foeurs , en 1754. La Chapelle
de fainte Geneviève & les deux Tableaux
d'à côté , & le fecond des Soeurs
en 1755. La planche Générale en 1756.
Ceux qui ne fe feront pas préfentés à
tems pour le trouver du nombre des 500
Soufcripteurs payeront l'Ouvrage entier
96 livres.
144 MERCURE DE FRANCE,
Le fieur Feffard , Graveur , demeure préfentement
Cloître S. Benoît , vis-à - vis le
Puids , à Paris.
REPRESENTATION de la décoration
inventée , faite & pofée fur la porte
du Grand Confeil , rue S. Honoré à Paris ,
de 10 Septembre 1752 , par François Marchand
, de Grenoble en Dauphiné ; préfenté
par le même à Monfeigneur le Dauphin
à Verſailles , le 10 Décembre de la
même année , en réjouiffance de l'heureu
rétabliffement de la fanté de Monfeigneu
le Dauphin.
Cette gravûre qui rappelle un gran
évenement, & qui eft le fruit du zele d'u
citoyen , ſe trouve à Paris , chez Devaux
rue S. Jacques , à l'Arche d'alliance , pre
S. Benoît. Prix cinq fols.
CHANSON,
TEmoin de mon ardeur fincere,
Allez , volez , zéphir ,
Et rendez ce foupir
A matendre Bergere ,
Un fourir favorable
Offre le prix d'un ſoinſ beau ,
Cueillez :
: revenez plus aimable ,
Pour partir de nouveau.
1.
SPECTA.
St
THE
NEW
YORK
RUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND TILDEN
FOUNDATIONS
.
AYYORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATIONS
,
Pour partir de nouveau.
SPECTA.
JANVIER. 1753. 145
SPECTACLE S.
L'académie Royaurs de que
' Académie Royale de Mufique , qui
Tempé , a retiré la Finta Cameriera , &
donné le Mardi 19 Décembre la Donna
fuperba. Ce nouvel interméde , dont la
Mufique eft de M. Raynauld de Capoue ,
a eu le plus grand fuccès dès le premier
jour. On la trouvé très bien coupé ; toutes
fes parties ont paru bien afforties & à
leur place , & on ne s'eft pas plaint d'un
inftant d'ennui . Le duo , le trio , le qua
tuor , les Ariettes cofi mi piacete , nel mio
periglio eftremo , quando che mi vedramno
ont paru les morceaux de plus grande
diftinction .
EXTRAIT
DES HERACLIDES ,
E
Tragédie de M. Marmontel.
Urifthée , Roi de Sparte , fecondé
par Junon , & jaloux de la gloire
'Hercule , qu'il prétendoit être né fon
ajet, pourfuivit avec une rage implaca-
G
146 MERCURE DE FRANCE.
ble , la famille de ce Héros après la mort.
Déjanire qui l'avoit occafionnée par fa
jaloufie , en avoit eu plufieurs enfans ; on
n'en fçait pas bien le nombre : les garçons
étoient en bas âge , & il y avoit une fille ,
dont la beauté égaloit les fentimens héroïques
; l'Auteur lui donne le nom d'Olimpie
. Déjanire ayant avec fes enfans
parcouru differens pays , pour fe fouftraire
à la perfécution d'Eurifthée , prit le
parti de le réfugier à la Cour d'Athenes.
Demophon , fils de Thefée , y regnoit ;
ce Prince avoit de la générosité & de la
grandeur d'ame , mais il étoit vieux &
fuperftitieux ; fon fils Stenelus étoit plein
de valeur & de feu . Yolas , un des compagnons
d'Hercule , qui n'avoit pû fe réfoudre
à abandonner cette trifte famille ,
ouvre la Scéne avec Déjanire , qui lui
adreffe ces vers .
Echapée aux fureurs d'Argos & de Mycene ,
Puis - je enfin refpirer ? fommes nous dans Athenes
?
Tolas.
Oui , d'un piége mortel nous fommes garantis ;
Voilà ces murs fameux que Minerve a bâtis ,
Voilà ce Temple augufte où Jupiter réfide .
Déjanire.
Seul ami de la veuve & des enfans d'Alcide ;
JANVIER. 1753. 147
Généreux Yolas , que va t'on m'annoncer ,
A cet azile encor faudra t'il renoncer ?
A ce peuple , à fon Roi , Déjanire confuſe ,
N'ofe fe préfenter ; je lens que tout m'accuſe :
Ici d'Hercule en moi tout croit voir l'aſſaſſin ,
Ce tiffu , ce poifon qui devora fon fein ,
Ce bucher où périt le vargeur de la terre ,
Les cris affreux d'Hercule implorant le tonnerre ,
Ses regards furieux , les traits défigurés ,
En lambeaux par fes mains , fes membres déchirés
,
Tout fon fang defféché dans fes veines brûlantes
Tout fon corps pénétié de flammes dévorantes ,
Sont les tableaux affreux qui marchant devant
moi,
Inſpirent à mon nom la révolte & l'effroi.
Yolas confole Déjanire , en l'affſurant
que Demophon eft un Prince magnani
me , & un digne héritier de Thetée qui
fauvera le fang d Alcide ; il vante enfuite
ainfi les vertus de Stenelus.
Vous l'avez vû , Madame , & fa voix confolante
A ranimé l'espoir dans votre ame tremblante :
Venez , vous a - t'il dit ; du ſouverain des Dieux
Le Temple inviolable eft voifin de ces lieux ;
Vos enfans font les fiens , & leur mere eft fa fille ;
Son Temple doit fervir d'afile à fa famille ;
Alors vers cette enceinte il vous fait avancer ,
Gij
148 MERCURE
DE FRANCE.
A fon
pele
lui-même il va vous annoncer ;
De votre fureté la parole eft le gage :
Que dis je ? un noeud plus cher en fecret nous
l'engage ,
Il a vu dans les pleurs , & prefqu'à fes genoux
Cette fille fi digne & d'Hercule & de yous .
Déjanire,
Tu fattes ma tendreffe.
Yolas.
Interdit à la vue ,
Son coeur a repouffé cette atteinte imprévûe ,
Il a caché fon trouble , & dans leur entretien
D'un tranquille reſpect affecté le maintien ;
Mais bientôt dans fes jeux devenus plus timides ,
J'ai cru d'un feu naiffant voir les progrès rapides.
Déjanire , qui eft abbatue par une longue
fuite d'infortunes , n'eft pas plus affurée
par Stenelus que par Yolas , puifque
ce jeune Prince eft obligé de la prévenir
fur les incertitudes de Demophon , dont
le pouvoir eft limité par fes peuples rebutés
des malheurs d'une guerre qui dure
depuis long- tems , & qu'il faudra recommencer
avec Eurifthée , s'il s'obftine à réclamer
les enfans d'Alcide ,
Ici le meilleur Roi ne peut rien qu'à demi ,
Et fon peuple eft fouvent fon plus grand ennemi,
JANVIER . 1753. 149
Déjanire appercevant fa fille , lui dit
d'un ton pathétique en préfence de Stenelas
.
Viens , ma fille , on nous livre à l'oppreffeur barbare'
,
Dans mon fang à loiſir fa main peut ſe baigner ,
La paix eft à ce prix , & l'on va la figner .
Olimpie
Pere d'Hercule , ô toi , qu'en ces murs on adore ,
Pour éprouver ton fang que refte - t'il encore
Ton Temple fert d'afile aux plus vils des mor◄
tels ,
Nous feuls on nous pourfuit jufques lur tes
Autels ;
Quel fort pour les enfans du Maître du tonnerre ?
Tu regnes dans les Cieux , ils rampent fur la
terre ;
A rentrer dans les fers , tu les vois condamnez ;
Hé quoi , Prince ! & c'est vous qui nous abandonnez.
Stenelus
Mais , jugez mieux d'an coeur que vos malheurs
déchirent ;
Si vous pouviez fçavoir Pintérêt qu'ils m'infpirent
:
Mais quel que foit l'orage , on le peut conjurer,
Au pied de ces Autels , la paix doit fe jurer ;
Attendons-y mon pere , & fi la politique
Gij
150 MERCUREDE FRANCE.
Lui fait tout immoler au repos de l'Attique ;
Libre de la contrainte où le tienr fa grandeur ,
Je refpire , Madame , il vous refte un vangeur.
Déjanire à l'afpect de Coprée , Ambaffadeur
d'Eurifthée , veut fe retirer avec fa
fille. Stenelus l'arrête . -
Non , le Roi va venir ,
L'inftant fatal approche , il faut le foutenir.
Madame , demeurez.
Coprée a été envoyé par fon Maître auprès
de Demophon , plutôt pour empêcher
ce Prince de donner un afile honorable
à la veuve & aux enfans d'Alcide , que
pour traiter de la paix entre les Couronnes
de Sparte & d'Athénes : en conféquence
Coprée demande qu'on lui livre
les Heraclides : Demophon lui répond en
Roi généreux ; & Coprée lui déclare de
nouveau la guerre de la part d'Euriſthée .
Demophon.
Quelle audace !
Va, dis à ton tyran qu'on brave ſa menace ;
Que les derniers débris de ces murs abattus ,
Seront contre le crime un rempart aux vertus.
Mon fils.
Copréefe retire.
JANVIER. 1753 . 151
Stenelus.
Je vous réponds du peuple & de l'armée-
Seigneur , d'un vain péril bien loin d'être allarmée
,
Athene avec tranſport embraffera l'honneur
D'aflurer fous fes murs leur vie & leur bonheur.
Coprée refte à Athénes pour révolter
le peuple , & pour divifer en plufieurs factions
la Ville qui eft allarmée. Il veut auffi
tâcher d'intimider ou de tromper Yolas
par de fauffes confidences .Yolas apperçoit
le piége , & au lieu d'être féduit par les
artifices de Coprée , il n'en devient que
plus ardent à fecourir Déjanire & fes enfans.
Demophon troublé par un oracle ,
demande un entretien fecret à Yolas , &
prie les Héraclides de s'éloigner ; cette
priere allarme Déjanire , qui voudroit être
préfente à cet entretien . Demophon lui
fait entrevoir quelques inquiétudes , &
l'avertit qu'il eft menacé par l'Oracle.
Madame , ces momens ne font jamais tranquil
les ,
Mais permettez du moins que je les rende utiles ;
Laiffez-nous.
Déjanire , en fortant avec Olimpie.
Je frémis.
G iiij
152 MERCURE DE FRANCE
Demophon à Tolas.
Tu me vois accablé ,
Y
J'ai confulté les Dieux , & l'Oracle a parlé ;:
Voici ce qu'il m'annonce. Un digne facrifice
Peut feul en ta faveur intérefler les Dieux ;
Pour rendre la victoire à tes armes propice ,
Qu'une fille d'un fang illuftre & glorieux ,
Aux Autels de Cerès le dévoue & périffe.
Aux volontés des Dieux je ne puis m'oppofer ,
Du fang de mes fujets je ne puis difpofer ,
Tous les Chefs de l'Etat défendroient leur famille
;
Eh , quel pere à la mort pourroit livrer fa fille ?
Cet arrêt me confond , je dois te l'avouer :
Où choifir la victime , & quel fang dévouer ;
Yolas eft autant effrayé que Démophon .
Stenelus furvient qui apprend à fon Pere
que les troupes font pleines d'ardeur , &
qu'il a tout difpofé pour attaquer les ennemis
auxquels il ne faut pas laiffer le
tems de fe reconnoître . Démophon ordonne
à fon fils de fufpendre l'attaque . Stenelus
en marque fa furprife & brûle du de
fir de défendre Olimpie . Il ne peut s'empêcher
d'apprendre à fon pere la paffion
qu'il reffent pour elle. Démophon lui demande
s'il croit qu'Olimpie y foit fenfible.
Yolas prend la parole , & répond du
coeur d'Olimpie . Démophon comble l'ef
JANVIER . 1753. 153
poir de Stenelus , en lui difant ,
Mon fils , le fang d'Hercule eft un dépôt facré ,
Dont les Dieux font jaloux d'ordonner à leur gré;
Mais fi leur volonté permet que j'en diſpoſe ,
Ne crains point que ton père à ton bonheur s'oppofe.
Stenelus.
Qu'entens-je ! à mes tranfports mon coeur ne fuffit
pas ?
Pembraffe vos genoux , & je vole aux combats.
Démophon.
Je vous ai défendu , je vous défends encore
D'attaquer l'ennemi , du moins avant l'aurore
Allez attendre au camp mes ordres abfolus ,
J'ai mes raiſons , mon fils , ne me réfiftez plus,
Démophon dit enfuite à Yolas :
5
Je vais offrir aux Dieux mon encens & mes làr
mes ,
Contre eux , vous le fçavez , je n'ai point d'autres
armes ;
Ils ont placé le Thrône aux pieds de leurs Autels
Et les Rois devant eux ne font que des mortels ;
S'ils rejettent mes voeux , tout l'espoir qui me refte
Eft de les éloigner d'un féjour fi funefte.
Olimpie inquiette de voir fortir fa mere
fondant en larmes, s'informe avec empreffement
à Yolas du fujet de cette défolation
; Yolas lui rend compte en frémiffant
Gy
154 MERCURE DEFRANCE.
de l'oracle fatal prononcé par le Grand-
Prêtre. Olimpie , malgré l'amour que lui
a infpiré Stenelus , amour qu'elle fe fait
gloire d'avouer à Yolas , puifqu'il eſt fondé
fur la vertu & fur l'eftime que mérite un
Héros naiffant , l'image d'Hercule , Olim
pie fe dévoue à la mort pour le falut de
fes freres.
Le fuccès eft certain , la victime eft offerte.
Tolas.
Qui ?
Olimpie.
Moi .
Tolas.
Vous ?
Olimpie.
A tes yeux mon ame s'eft ouverte ;
Tu me connois , tu fçais par quel lien caché
A la vie aujourd'hui mon coeur eft attaché ;
Mais l'amour dans cecoeur n'eft point une foibleffe,
Il s'immole à ma gloire auffi- tôt qu'il la bleffe ;
Je fçais que des débris du deftin le plus beau
La gloire eft le feul bien quinous fuive au tombeau;
"Hercule à fes enfans l'a laiffée en partage ,
Et mon fang doit payer un fi noble héritage .
Tolas.
Dans le coeur d'une mere,ah ! c'eft porter la mor
Eloignons-nous , fuyons de ce funchtebord.
JANVIER. 1753 .
155
Olimpie.
Nous , fair ? quand les deftins à nos voeux moins
contraires
Ne veulent que mon lang pour rançon de mes
freres.
Que diroit-on de nous , en voyant d'un côté
Un peuple généreux pour notre liberté ,
Se livrer aux fureurs d'une guerre fanglante ;
De l'autre , des ingrats que la mort épouvante ,
Le laiffer en fuyant au milieu du danger
Dont le trépas d'un feul eût pu le dégager .
Mourons , c'eft un triomphe , & non pas un fupplice
; -
Non , Dieux cruels ! mon coeur n'eft point votre
complice .
Yolas ne peut détourner Olimpie de fa
funefte & généreufe réfolution ; illa quitte
en proteftant qu'il va combattre & mourir
comme elle .
Déjanire qui n'eft inftruite ni de l'arrêt
cruel prononcé par l'oracle , ni du deffein
de fa fille , lui vient même annoncer avec
Les plus vives démonſtrations de joye , que
Stenelus fe déclare fon vangeur & fon
amant. Olimpie paroit s'attendrir , mais
fans changer ni communiquer fon projet à
Déjanire. La joie de cette tendre mere eft
bientôt troublée par Démophon , qui las
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
•
apprend qu'il faut quitter fes Etats &
qu'un vaiffeau et tout prêt pour fa fuite
& celle de fes enfans. Ce coup imprévu
faifit fi fort Déjanire , qu'elle demande à
être livrée au peuple injufte qui profcrit
les Héraclides ,tantât fuppliante elle fe jette
aux pieds de Démophon ; tantôt furieufe ,
elle fe répand en imprécations ; mais ne
pouvant rien gagner , elle laiffe la fille
avec ce Roi qui eft prefqu'auffi défolé
qu'elle. Le courage d'Olimpie s'augmente
encore à la vue du péril de fa mere & de
fes freres : Démophon a beau vouloir fa
ciliter fon évaſion , Olimpie demeure inflexible
. '
On fait rendre à Déjanire un écrit de lat
part du Prêtre de Céres , par lequel tout le
miftere eft éclairci. Chaque inftant eft un
furcroît de douleur pour elle ; elle invoque
à grands cris Olimpie qui paroît avec
un vifage ferein ; mais ne pouvant plus
douter que fa mere n'ait tout appris , les
karmes fuccédent à la tranquillité . Déjanire
ne fe laffe point d'implorer la justice
de Démophon , elle demande la mort &
eut être facrifiée au lieu de fa fille qui eft
l'innocence & la vertu même.
Demophon
Ce n'effpoint votre fangque demandent les Dieux:
JANVIER. 1753 15.7
Déjanire.
En croyez- vous , grand Roi , cet oracle odieux
Et l'organe des Dieux eft- il celui du crime ?
Délivrez vos fujets d'un joug qui les opprime :
Ce culte dérefté des Dieux & des Mortels
Outrage la nature & fouille les Autels ;
Décrirez le bandeau que des hommes perfides
Etendent fur les yeux des peuples trop timides ;
Démafquez , confondez leur pieufe fureur :
Ihrefte une hydre à vaincre , & cette hydre eft
Ferreur.
Ofez la terraffer , cette feule victoire
De Théfée & d'Hercule effucera la gloire.
Démophon.
Que dites -vous , Madame ? Et ce grand change
mient
Eft il l'oeuvre d'un jour , d'une heure , d'un ma
ment ?
On va combattre , on fait ce que l'oracle exige »
Et telle eft fur les coeurs la force du prestige ,
Que fi l'ordre des Dieux n'eſt à l'inſtant ſuivi ,
Ce Peuple confterné va fe croire affervi
De la fraïeur lui- même , il ne fera plus maître ,
Et qui fe croit vaincu , ne peut mauquer de l'être.
Madame , il faut nous perdre , ou par un noble
effort ,
Vous réfoudre
758 MERCURE DEFRANCE.
1
Déjanire
A livrer Olimpie à la mort.
Qu'on m'arrache plutôt ce coeur & ces entrailles ,
Je vais de mille cris rempliffant vos murailles
Offrir à cet Autel od mon fang eft profc: it ,
Elle montre la fille.
Ce flanc qui l'a conçu , ce ſein qui l'a nourri ;
Son âge , mon amour , la pitié , la nature ,
Vont d'un peuple attendri foulever le murmure;
Tous condamnant l'horreur de ce culte inhumain,
D'un Prêtre furieux vont deſ vouer la main ;
Tous vont avoir pour nous , ma fille , je l'efpere ,
Ou le coeur d'un enfant , ou le coeur d'une mere.
Olimpie pour faire ceffer les cris de fa
mere , feint de vouloir fe rendre auprès de
Stenelus dont elle eft aimée , & qui deffendra
fes jours. La tendreffe d'une mere eft
pénétrante . Déjanire s'apperçoit du ſtratageme
de fa fille qui veut fe dévouer , &
eile l'empêche de fortir . Yolas vient annoncer
l'arrivée de Stenelus . Olimpie conjure
fa mere de ne fe point prefenter à fon
amant.
Je vais intéreffer le Prince à nos malheurs :
Mais nous fommes perdus , s'il voit couler ves
pleurs ;
Laiffez nous.
Déjanire .
Voudrais tu me trabis a
JANVIER . 1753 . 159
Olimpie.
Déjanire.
Non , Madame.
Hébien , je m'y réfous , je te livre mon ame ,
Ma joïe & mes douleurs , ma vie & mon trépas ,
Tu tiens tout dans tes mains , ne m'abandonne
pas.
Olimpie à Tolas.
Voici le Prince , ami , va fecourir ma mere .
La fcene qui fe paffe entre Olimpie &
le Prince eft touchante & pleine de fentimens
d'une tendreffe héroïque. Olimpie
y
déclare fon amour avec une nobleſſe &
une élévation digne de la fille d'Alcide .
Ou vainqueur , ou vaincu , n'importe , je vous
aime ;
Vous ne devez mon coeur qu'à l'amour , qu'à
vous-même ,
Vos exploits , vos bienfaits font des droits fupet-
Aus ,
Si le fort vous trahit , c'eft un titre de plus.
Olimpie n'a garde de découvrir à Stenelus
qu'elle eft condamnée par l'oracle à
périr , & qu'elle eſt déterminée à facrifier
fa vie pour le falut de fes freres ; elle lui
demande une unique grace.
Stenelus.
Ordonnez
166 MERCURE DE FRANCE.
Olimpie.
Jurez-moi ;
A quelqu'affreux revers que le deftin vous livre ,
Quels que foient ves malheurs, jurez-moi dy fur
vivre ,
De fupporter le jour pour le falut de tous ,
Pour un Pere accablé qui n'eſpére qu'en vous ,
Pour l'Etat dont la gloire en vos vertus réfide ,
Et fi ce n'eft affez , pour les enfans d'Alcide ;
De ces jours précieux jurez de prendre foin..
-St enelus.
Quel ferment !
Olimpie
Je l'exige.
Stenelus.
Il n'en eft pas befoini
O'impie
Stenelus,
Mon repos en dépend.
Eh bien, je vous le jure ,
Je vivrai pour vanger vos malheurs , votre injure,
Pour vous aimer .
Olimpie
Adieu , c'eft trop vous retenir à
Adieu de vos fermens gardez le fouvenir.
Olimpie déploie après le départ du Prin
ce , toute la grandeur de fon ame dans un
monologue qui finit par ces vers :
JANVIER . 1753. 161
C'eft à toi que j'afpire ; Hercule , entens ma voix
J'implore ton fecours pour la derniere fois :
Viens animer ta fille à foutenir ta gloire ,
Qu'une mort généreuſe affure ma mémoire ,
Qu'elle m'éleve à toi , qu'elle m'ouvre les Cieux ,
La terre eft un exil pour la race des Dieux.
Olimpie avec ce courage admirable , va
offrir la tête innocente au Prêtre de Céres.
Le peuple fuperftitieux loin de s'oppoler à
cet horrible facrifice , y applaudit : le Prêtre
fait éloigner Yolas & tous ceux qui
pourroient le troubler. Le moment fatal
eft arrivé ; Yolas n'a plus d'autre parti à
prendre que de venir confoler Déjanire .
Cette mere qui eft prifonniere & réduite.
au dernier defefpoir , commence par maudire
Yolas , elle veut qu'il guide fes pas à
l'endroit où repofe l'objet quelle idolâtre.
C'est envain queDémophon pour confoler
Déjanire, vient lui apprendre la défaite &
la mort d'Eurifthée , & la proclamation
du fils ainé des enfans d'Hercule au thrône
de ce tyran ; Déjanire ne fent que la perte
d'Olimpie , forfque cette fille fi chérie fe
préfente parée en victime & fuivie de Stenelus
fon vangeur , qui raconte à Démophon
avec toute l'impétuofité d'un amanɛ
heureux & triomphant , la maniere done
il a fauvé les jours d'Olimpie..
De vos délais mon armée inquiéte
162 MERCURE DE FRANCE
Attendoit le fignal , immobile & muette ;
Vers les triftes apprêts à fa mort deſtinés ,
Des foldats attentifs les yeux étoient tournés ;
Un Dieu veilloit fur elle. A mes pieds on amene
Montrant Thalès , Confident de Coprée.
Cet eſclave Argien , pris fous les murs d'Athêne.
J'apprens que de Cerès le facrificateur ,
L'interprete des Dieux , eft un lâche impofteur ;
J'apprends qu'avec Coprée il eft d'intelligence ,
Que du tyran d'Argos il remplit la vangeance t
Cependant le bucher venoit de s'allumer ,
Le facrifice horrible alloit fe confommer.
Tout-à- coup au milieu d'un filence farouche ,
Son nom avec effroi vole de bouche en bouche.
De l'esclave fuivi , dans mon trouble mortel,
J'abondonne mon camp , je vole vers l'Autel,
J'arrive quelle image à mes yeux fe préfente t
Le glaive meurtrier levé fur mon amante ,
Ses traits qu'avec horreur la mort alloit couvrir ,
Ses yeux levés au Ciel qui la laiffoit périr.
Le Prêtre fur fa proye alloit fondre en furie ,
Le coup alloit partir ; je parois , je m'écrie ,
Arrête malhe ureux , fi tu frappes , tu meurs,
1
Il frémit , il veut voir d'où partent ces clameurs ;
Il rencontre mes yeux que le couroux anime ;
Il voit auprès de moi le témoin de fon crime ,
Il voit qu'il eft trahi ; fon bras défelpéré
Tourne contre fo n fein ceglaive préparé...
JANVIER. 1753 . 163
Il tombe dans fon fang ; ma main tremblante encore
,
Enlève de l'Autel cet objet que j'adore ,
Précieuſe victime échapée au couteau ,
Couverte encor du voile , & ceinte du bandeau ,
Je la mene en triomphe aux yeux de mon armée ;
De mon départ encor , je la trouve allarmée .
Ami , voici la fille & d'Hercule & des Dieux ,
Ai- je dit , combattons , triomphons à fes yeux .
A ces mots , ou plutôt à l'aſpect d'Olympie ,
D'une intrepide ardeur mon armée eft remplie ;
On donne le fignal , on femêle , on combat ,
Mon coeur femble paffer dans le coeur du foldat ;
Tout fléchit fous nos coups , & la fille d'Alcide.
A travers ces horreurs , eft l'Aftre qui nous guide.
Argos eft fous vos loix , le Ciel m'a protegé ,
Si j'étois criminel il fe feroit vangé :
Mais pouvoit-il en moi punir comme un outrage
Le foin de conferver fon plus parfait ouvrage
A Déjanire .
Joignez un prix plus doux , Madame , à fa faveur
.
Déjanire.
Oui , mon fils , je le veux , & j'en fais mon bon
heur ;
Elle vous doit la vie , & je vous dois ma fille ;
Vivez , fervez long- tems de pere à ma famille ;
Soyez unis , heureux , c'est mon plus cher eſpoir
Je ne demande aux Dieux que le tems de le voir.
164 MERCURE DE FRANCË.
Cette Piéce vient d'être imprimée chez Jorry,
Quai des Auguftins .
Les Comédiens François ont donné le Lundi 18
Décembre , une Comédie en un Acte & en Profe
intitulée,l'Amant de lui même . Cette nouveauté n'a
été jouée que deux fois.
Les Comédiens Italiens ont donné le douze
Décembre la premiere répréfentation de la Rivals
confidente , Comédie nouvelle en Profe & en trois
Aftes , qui n'a pas réuffi.
Les mêmes Comédiens ont donné le Samedi 23
du même mois , la premiere repréfentation des
Couronnes ou de l'Amant timide' , Parodie de la feconde
Entrée du Ballet des Amours de Tempe
Cette nouveauté a été trouvée gaye , & a réuffi .
EXTRA IT
DU JALOUX CORRIG É' ,
Opera bouffon , en un Acte , parodié fur des
Ariettes Italiennes , avec un récitatif
Italien.
L
PERSONNAGES
M. Orgon , Bourgeois de Paris.
Mad. Orgon , fa femme.
Suzon , fuivante de Madame Orgon.
'Idée de cet Ouvrage eft également plaifante
& ingénienfe. Madame Orgon tourmentée
par la jaloufie de fon mari, imagine un moyen fingulier
pour le rendre plus traitable ; c'eft de feindre
de l'amour pour un galant à la vie de ce marí
JAN VIE R. 1753. 165
>
dans l'inftant qu'elle en fera , épiée . Ce galant eft
fictit , à la vérité , mais il paroît un amant dans
toutes les formes aux yeux d'un jaloux . Suzon
fuivante de Madame Orgon , joue le perfonnage
de cet amant , elle eft habillée moitié en homme
& moitié en femme . C'eft M. Orgon qui ouvre la
Scene par un Monologue qui peint à merveille fa
jaloufie .
Ah pauvre Orgon , pauvre Orgon ,
Qu'as-tu fait de ta raifon
Quand dans le printems de ton âge ,
Tu donnas dans le mariage ,
Avec un coeur tendre & jaloux ,
Etois-tu fait pour être époux ?
Ariette. Afpettar e' non venire ' , de la Serva Pa
drona .
Se voir époux ,
Trop foible & trop doux ,
Se voir époux ,
Et des plus jaloux.
Sevoir époux ,
Et des plus coucous ;
Ce font trois coups ,
A rendre tous
Les fages fouş.
Se voir époux ,
Etre trop doux ,
Trop doux , trop doux ;
Se voir époux ,
Des plus jaloux ,
* 166 MERCURE DE FRANCE,
Des plus coucous ;
Ce font trois coups
A rendre tous
Les fages fous .
Etre époux
Trop foible & trop doux ,
Etre époux ,
Et des plus jaloux ;
Etre jaloux ,
Des plus coucous ;
Etre trop doux , trop doux , trop doux,
Sont trois , trois , font trois coups , trois coups ,
trois
coups ,
A rendre tous
Les fages fous.
Se voir , & c.
Depuis une heure ou deux , je vois dans ma maifon
,
Roder un petit agréable ;
Il en veut à Madame Orgon ,
Et ma femme à coup fûr lui fera favorable ;
Suzon , fa fuivante Suzon ,
Conduira cette intrigue aimable :
Le galant génereux l'accablera de dons ,
Et trompant un mari ; d'ailleurs la miférable
Penfera gagner des pardons.
Ab quel état que de raifons
Pour douter de ma femme !
JANVIER. 1753. 167
Au Ciel ! ah que de foupçons
Entrent dans mon ame !
Ariette. Son imbrogliato , de la Serva Padrona .
Hymen , Dieu faugrenu ,
Pourquoi t'ai - je connu ?
Par quel fort tous les maris
Sont-ils l'objet des ris ?
Des ris ,
Des ris , des ris ,
Ris , ris , ris , ris ,
Des ris ;
A toi quelle folie ,
Nous lie , nous lie ,
Hymen , Dieu ſaugrenu
Dieu bec cornu ,
Par quel fort tous les maris
Sont- ils l'objet des ris ?
Des ris ,
Des ris , des ris ,
>
Ris , ris , ris , ris ,
Des ris.
Hymen bouru ,
Dieu malotru →
Dieu faugrenu ',
Dieu bec cornu
Hymen bouru ,
Dieu malotrů ,
A toi quelle folie
>
Nous lie , nous lie ?
158 MERCURE DE FRANCE.
Hymen , Dieu faugrénu ,
Bec cornu ;
Moi qui vivois jadis
Avec une maîtreffe ,
Fidele à ma tendreffe ,
Sans foiblefle , fans foibleffe ,
Je me marie , & je fuis ,
De ce moment je ne puis
Dire ce que je fuis.
Hymen , & c.
Retirons nous , j'entens Suzon
Qui vient avec Madame Orgon ,
Tâchons d'entendre leurs difcours ,
Et de découvrir fes amours .
La feconde Scene fé pafle entre Madame Orgon
& Suzon . Cette derniere eft habillée moitié
en homme & moitié en femme ; & paroiffant du
côté qu'elle eft en homme , elle conte des douceurs
à Madame Orgon qui les reçoit avec une
bonté defefpérante pour M.Orgon qui paroît dans
la couliffe . Ce jaloux craignant que les chofes ne
foient poulées trop loin , entre fur le Théatre avec
précipitation : Madame Orgon faiſant ſemblant
d'être furprife , s'écrie:
Ciel ! que vois je c'eft mon époux ,
Et dit enfuite à fart,
Feignons de craindre fon courous .
Elle s'enfuit. M. Orgon veut courir après le
galant prétendu : Suzon fe retourne alors adroitement
, paroît du côté qu'elle eft en femme , ſe
couvrant du côté qu'elle eft en homme, de la couliffe
JANVIER. 1753. 169
Hille où elle refte , la moitié du corps avancé, elle
chante enfuice une Ariette parodiée de la Quefta
peregrina , du Joueur , dans laquelle elle fe moque
cruellement de M. Orgon qui reste appuyé contre
une couliffe pendant l'ariette. Après le départ de
Suzon , M. Orgon fe livre à tout le defefpoir d'un
jaloux qui fe croit trompé.
Ah ! mon accablement
Fait place à ma colere ,
Vengeons- nous dans ce moment ,
De l'affront qu'on vient de me faire.
Ariette Sempre in conftrati ; de la Serva Padrona,
Quelle eft ma rage
Ah ! ventre bleu ,
Ah ! tête bleu ,
Morbleu , corbleu ,
Corbleu , morbleu ,
Morbleu , corbleu ,
Ah! j'ai vutes feux , tesfeux , tes feux ,
Pour ce morveux , pour ce morveux , pour ce
morveux ;
Eh quoi , c'eft fous mes yeux ,
Eh quoi , c'est en tous lieux , '
Je perds courage ,
Ah le malheureux !
Pour cet outrage
Suis-je affez vieux
Grands Dieux , grands Dieux , grands Dieux , ak
grands Dieux ,
H
170 MERCURE
DE FRANCE
.
J'ai vu tes feux , j'ai vû tes feux ,
Tes feux , tes feux , tes feux , tes feux.
Quelle eft ma rage , &c .
Ne pense pas que l'on m'endorme :
Il faut en forme
Nous féparer ,
Sans différer ,
Nous séparer.
Un bon Couvent ,
Dorénavant ,
Va , va , va , vá , va , va rafſurer
Le coeur jaloux
De ton époux.
Quelle eft ma rage , &c.
Madame Orgon furvient , fon mari delate , mea
nace , tonne , & elle lui répond :
Je calmerois ce grand couroux ,
Monfieur , fi par bonté pour vous ,
Je daignois vous faire connoître
Ce rival qui vous rend jaloux !
Que fçavez-vous ? Eh ! c'est un pur efprit peut
être,
C'eſt un Silphe.
M. Orgon , l'interrompart.
Un Silphe ? Eh ! Vous vous moques
de nous.
Pouvez-vous penfer donc que je croye
Des contes de ma mere l'Oye ?.
JANVIER. 171 1753.
Mad. Orgon.
Croyez ce que vous avez vû.
Eh ! pouvez-vous croire impoffible
Ce que vos yeux ont apperçu ?
N'eft- il pas devenu tout-à- coup invifible
Si-tôt que vous avez paru ?
Mais pour vous rendre encor la chofe plus fenfible
,
Sans paroître à l'inftant ce Silphe répondra ,
Aux difcours amoureux que mon coeur lui tiendra.
M. Orgon. Air : Quanto va.
Ce trait là , ce trait là ,
Me prouve qu'elle en tient là,
Mad. Orgon.
Pour ne vous laiffer aucun doute ,
Ecoutez.
M. Orgon.
Ah! j'enrage , eh bien , morbleu j'écoute.
Mad , Orgon.
Ariette de l'Echo , du Maître de Muſique ,
M'aime- tu comme je t'aime ?
Suzon , dans la Couliffe .
Je t'aime.
Ta tendreffe eft elle extrême ?
Suzon.
Quoi! tu languis pour moi d'amour ?
S42012
Extrêmea
D'amour
Hij
171 MERCURE DE FRANCE,
Répéte encore j'aime.
Szo.
J'aime,
Regne en ce jour,
Amour , amour, amour.
Suzon.
Amour,
Amour,
Amour.
Il m'aime comme je l'aime .
Suzon.
Ecoutez , il dit de même.
Suzon.
Je l'aime,
De même .
Quoi ! tu languis pour moi d'amour !
Suzon.
Redis cent fois j'aime , j'aime,
Suzon.
Regne en ce jour ,
Amour , amour , amour.
Suzon,
D'amour,
J'aime.
Amour.
Amour.
Amour.
M. Orgon.
Il a répondu .
Qu'ai-je entendu ? --
Je refte confondu,
JANVIER. 1753 173
Mad. Orgon.
Je vais plus faire encor , je vais faire paroître
Ce rival que Vous haïffez ,
Et vous le chérirez peut - être ,
Quand vous viendrez à le connoître.
Paroiffez , Silphe , paroiffez.
Suzon le montre en riant , par les deux côtés &
Madame Orgon dit à ſon mari :
Eh bien , n'eft-ce pas fans raifon
Que vous avez ici pouffé la jaloufie
Juſqu'à la frénéfie ?
L'apparence Louvent nous trompe & nous déçoit .
Il ne faut pas toujours croire ce que l'on voit.
Suzon.
Nous vous avons joué la Comédie ,
Mais prévoyant le dénoûment ,
Et que la piéce furement ,
Par vous Monfieur Orgon fe verroit applaudie
J'ai préparé d'avance un Divertiffement
Que je vais amenerici dans le moment,
Suzon fort pendant le Duo qui fcelle le raco
modentent du mari & de la femme. Ce Duo cft
parodié de celui de N'o dubitar , du Joueur.
Suzon revient à la tête des Danfeurs , on danſe
une Pantomimé , & M. Orgon s'adreflant à Suzon
, chante l'Ariette fuivante , parodiée de celle
du Rire , du Joueur.
Oh oh oh oh oh oh oh
Quand je t'ai vu paroître ,
Oh oh oh oh oh oh oh ,
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE
En petit Maître ,
Je n'ai pu te reconnoître.
Pour le coup je croyois être
Atrappé , duppé , trompé ,
Hé hé hé hé hé hé ,
Duppé , trompé , duppé ,
Hé hé hé.
Oh oh oh oh oh oh oh oh ,
En voyant paroître
Ce petit Maître ,
Je me fuis dit , ab jefuis pris :
Me voici ce que les maris ,
Sont à préfene tous â Paris ,
Hi hi hi , & c.
Tous à Paris.
Mais à préfent je vois fort bien , très- bien , for
bien ,
Qu'il n'eft rien , rien , rien
Ton époux , ton époux ,
N'eft plus jaloux.
Cela m'a bien changé , cela m'a bien changé ,
changé ,
M'a corrigé, eh eh eh eh eh ,
Que cela m'a bien changé ,
Bien corrigé.
Oh oh , & c.
VAUDEVILLE.
Premier Couplet .
C'eft un abus qui reftera 2
1
JANVIE R. 1753 175
L'on a paffé l'amart aux femmes ;
Pauvre époux en vain tu te déclames :
On te fifera .
Mais fi tu rekes bouche clofe ,
Comme un galant homme fera ,
Et que tu prennes bien la chofe
On te claquera .
Second Couplet.
Tant que le bon tems durera ;
A Paris fans aucun fcruple
Pour le plus mince ridicule ,
On vous fifflera.
1
Mais du fiécle fuivant les traces ,
Ayez autant qu'il vous plaira ,
De vices cachés fous des graces ,
On vous claquera.
Troisiéme Couplet.
Un Amant qui ne connoîtra
De plaifir , & de bien fuprême ,
Qu'à rendre heureux l'objet qu'il aime ;
On le fifflera.
Mais un homme à bonne fortune
Qui par fatuité prendra
Vingt femmes fans en aimer une ,
On le claquera,
Quatrieme dernier Couplet. '
Tant que l'Opera donnera
De bons morceaux comme Aréthule ;
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE
Le Public n'eft pas une buze ,
On le fifflera.
Mais quand la bouffonne Thalie ,
Sur ce Théatre chantera
Des Ariettes d'Italie "
Op la claquera.
Après le Vaudeville on finit par une contreda
nfc.
L'Auteur des paroles eft fort connu dans le
monde , par l'agrément de fon commerce , &
par beaucoup de Couplets pleins de gayeté ,
d'efprit , & de bonne plaifanterie . Quoiqu'il ait
été extrêmement gêné dans fon travail , il n'a
pas laiffé de mettre toujours fes perfonnages dans
des fituations tout à- fait comiques . La Mufique
du Récitatif & du Vaudeville eft de M. Blavet.
Ceux qui feront curieux de la connoître , la trou
veront chez lui , & aux adreffes ordinaires : il
P'a fait graver avec foin , & elle coûte 12 liv. Il
eft à fouhaiter que cette nouveauté , qui n'a
amufé jufqu'ici que quelques amateurs , foit ju
gée fur le Théatre de l'Opéra.
I
CONCERT SPIRITUEL.
E Concert Spirituel de la veille de Noel , 24
Décembre , commença par Fugit nex , Motet
à grand Choeur mêlé de Noels de M. Boifmortier ,
dans lequel M. Daquin Organiſte du Roi jona feul
& très -bien. Il y a des chofes fort agréables dans
cette compofition . Mlle Bourgeois chanta Hodie
Chriftus natus eft , petit Motet . Mrs Pla , freres
jouerent un Concerto de Hautbois de leur compo
JANVIER. 1753. 177
fition, avec toute la perfection qu'on étoit en droit
d'attendre de leur réputation . M. Gelin chanta un
petit Motet tiré de Nifi Dominus , Pf. 1.26 . Enfuite
Latatus fum , nouveau Motet à grand Choeur de
M. Cordelet. M. Richer , frere du Page de la
Chapelle du Roi qui fit les délices de Paris durant
la quinzaine de Pâques , chanta une Afiette de la
compofition de M. Richer fon pere . M. Gaviniés
joua feul & bien. Le Concert finit par Bonum eft,
Motet à grand Choeur de M. Mondonville , dans
lequel M. Benoît chanta un récit d'une maniere
raviffante.
Le Concert du jour de Noel ne différa que peu
de celui de la veille . Au Motet . de M. Cordelet
qui n'avoit pas réuffi , on fubftitua le Jubilate , de
Lalande. L'admirable Bonum eft fut remplacé par
Venite exultemus , Motet plus admirable encore
de M. Mondonville . Mlle Fel y rendit fon récit
avec une onction qui arrachoit les larmes . Elle
chanta avec la même perfection Laudate pueri ,
délicieux petit Motet de Fiocco .
COMEDIES ET CONCERTS A LA COUR
Mois de Décembre.
Es 13 , 15 & 18 , il y eut Concert chez la
Reine , on y chanta le Prologue & les cinq
Actes de l'Opera d'Iphigénie en Tauride , dont les
paroles font de Duché & Danchet , & la Mufique
de Campra & Defmarêts.
Les Dlles Lalande , Canavas , Mathieu & Guédon
en ont chanté les rôles ainfi que Mrs Benoît
, Dubourg , Godonnefche , Poirier & Richer.
Les 20 , 22 & 27 , on chanta chez la Reine le
Hv
17S MERCURE DE FRANCE
Prologue & les cinq Actes de l'Opéra d'Hefione
paroles de Danchet & Mufique de Campra ."
Les Diles Lalande , Mathieu & Canavas en
chanterent les rôles , ainfi que Mrs Dubourg ,
Joguet & Poirier.
Le 21 , les Comédiens François jouerent à la
Cour le Milantrope , Comédie de Moliere , & l'Ef- ›
prit de contradiction , de Dufrény.
Le 23 , les Comédiens François donnerent à la
Cour, la Tragédie d'Abfalon , de Duché, & les Engagemens
indifcrets , Piéce nouvelle fans nom
d'Auteur.
Le 25 , les Comédiens Italiens jouerent à la
Cour Arlequin toujours Arlequin , qui fut fuivi de
la Serva Padrona. Le Spectacle fut terminé par
un Ballet de la compoſition de M. Laval , Compofiteur
des Ballets du Roi & Maître à danfer des
Enfans de France . Il fut exécuté par les premiers
danfeurs & danfeufes de l'Opera.
Le 28 , les Comédiens François jouerent l'Ecole
des Maris , piéce deMoliere , & les Bourgeoifes de
qualité , petite Piéce de Hauteroche.
Le 29 , les Comédiens Italiens jouerent le Retour
d'Arlequin , précédé de l'Acte du Joueur , exécuté
par les Italiens & fuivi de l'Acte du Maitre
de Mufique par les mêmes Acteurs. Il y eut le
même Ballet du 25.
Mois de Décembre.
Le 2 & le 4 , il
y eut Concert chez la Reine.
On y chanta le Prologue & les trois Actes du CarJANVIER.
1753. 179
naval du Parnaffe , dont les paroles font de Fuze
lier & la Mufique de M.. Mondonville.
de Miles Fel , Chevalier , Defelle & Mathieu en
ont chanté les rôles , ainfi que Mrs Jeliotte ,
Chaffé , Joguet & Godonnelche .
Les , les Comédiens François jouerent la Me
re coquette , de Quinault , & le Deuil , de Hautero.
cha.
Le 6 , les Comédiens Italiens jouerent A trompeur
, trompeur & demi , piece Italiennne , fuivie
d'un Ballet Provençal , de la compofition de M.
Dehelle & exécuté par les mêmes Comédiens.
Le 7 , les Comédiens François repréſenterent le
Comte d'Effex , Tragédie de Thomas Corneille & la
Métempficofe , petite Piéce d'un Acte en Vers , de
M.St. Ton.Ils repréfenterent le 9 l'Enfant prodigue,
de M. de Voltaire , & le Baron de la Craffe , de
Raymond Poiffon.
Ily eut le même jour Concert chez la Reine,
Le 9 & le 11 , on chanta chez la Reine le Prologue
& trois Actes du Ballet des Fêtes Grecques &
Romaines , paroles de Fuzelier & Mufique de M.
Blafmont.
Miles Lalande , Defelle , Mathieu , Canavas &
Fel en ont chanté les rôles , ainfi que Mrs de
Chaffé , Jeliotte , Poirier & Joguet.
Le 13 , les Comediens Italiens jouerent la Précaution
inutile , piéce Italienne , fuivie du Ballet
Provençal.
Il y eut le 16 Concert chez la Reine. On y
chanta deux Actes du Ballet des Fêtes Grecques ho
H vj
180 MERCURE DE FRANCE:
Romaines , dont les paroles font de Fuzelier & la
Mufiq ue de M. Blamont .
Le 14 , les Comédiens François repréſenterent
à la Cour la Tragédie de Rhadamifte & Zenobie
de M. Crébillon , l'un des quarante de l'Académie
Françoife. Cette Tragédie fut fuivie du Retour
imprévu , Comédie en un Acte de Regnard, Les
mêmes Comédiens jouerent le 18 , le Magnifique ,
Comédie en deux Actes , de Houdar de la Motthe
& le 19.l'Avare l'Impromptu de Campagne.
*
On joignit le 18 au Magnifique , l'Opera de Ze
lindor , Roi des Sylphes , dont les paroles font de M.-
de Moncrif, Lecteur de la Reine , un des quarante
de l'Académie Françoife ; Membre de la Société
Royale de Nancy , & de l'Académie Royale des
Sciences & Belles-Lettres de Berlin , & la Mufiquede
Mrs Rebel & Francoeur , Sur- Intendans de la
Mufique de la Chambre du Roi. Les rôles futent
chantés par les Diles Chevalier & Defelle , & par
Mrs Jeliotte , de Chaffé & Gelin . Le Ballet étoit
de la compofition de M. Laval, Maître des Bailets
de Sa Majefté ; & fut exécuté par les premiers
Danfeurs de l'Opera.
Les Comédiens Italiens jouerent le 20 les Eve
Remens Nocturnes , picce Italienne qui fut fuivie
d'un Ballet.
JANVIER. 1753- 18F
NOUVELLES ETRANGERES.
DE CONSTANTINOPLE ,le 1 Novembre.
Neft ici fort attentif aux troubles de la Perfe ,
décidera du fort de Schah- Doub & du Prince
Héraclius. Il fe répand un bruit , qu'un nouveau
Concurrent doit fe mettre fur les rangs , pour leur
difputer le Trône. C'est un petit - fils du feu Schah-
Huffein.It eft àBagdad,fous la protection de laPor.
re , & un grand nombre de Perfans font venus l'y
joindre.
DU NORD..
DE PETERSBOURG , le 9 Novembre.
Un ouragan a caufé ici depuis peu beaucoup
de défaftre. Il est tombé pendant deux jours une
telle quantité de pluie que la Neva eft fortie de
fon lit , & a inondé la plus grande partie de
cette Ville. Au milieu du débordement , le feu a
pris à un Village voifin , où l'on n'a pû porter
tous les fecours néceflaires » parce qu'il étoit
environné d'eau. La tempête s'eft fait lentir jufqu'à
Cronflot , & plufieurs Navires marchands ,
qui étoient dans le Port , ou dans la rade , ont été
Confidérablement endommagés .
Un Gênois , qui a paffe plufieurs années dans
Ia Tartarie , vient de propofer au Collège de Médecine
une nouvelle méthode pour cultiver la
Rhubarbe, & pour la préferver de la corruption.
On doit faire l'eflai de cette méthode .
182 MERCURE DE FRANCE.
DESTOCKHOLM , le 23 Novembre.
Leurs Majeftés fe rendirent le 17 à Ulricfdahl ,
& le 19 Elles affifterent à la Bénédiction Nuptiale
, qui fut donnée dans ce Château au Baron
de Palmfeldt , Introducteur des Ambafladeurs ,
& à la Demoiſelle Erneftine Griesheim , Demoifelle
d'Honneur de la Reine. La Cour revint le
20 en cette Ville.
On apprend d'Helfingfors , que les de ce mois
un vent de Sud- Oueſt a tellement enflé les vagues
de la mer , que s'étant débordée , elle est montée à
la hauteur de vingt pieds dans cette Ville & dans
celle de Dégerby , qu'on nomme Louife depuis le
voyage du Roi en Finlande. L'inondation a ren
verfé plufieurs bâtimens , & rompu tous les Ponts,
Les Chantiers du Port ont été forl endommagés.
Deux Moulins à vent nouvellement , corftruits à
Helfingfors , ont été emportés par l'effort du vent .
Heureufement dans ce défaftre il n'a péri perfonne.
DE
COPPENHAGUE , le 19 Novembre.
Au Printems les troupes du Roi formeront trois
camps , un près de cette Capitale , un dans le
Slefwick , & un autre dans le Holſtein . On effſuya
le 10 de ce mois une violente tempête , qui a fait
périr un grand nombre de Vaiffeaux , fi l'on en
jage par la quantité de mâts, de planches , & d'an
tres débris , qu'on a vû flotter fur la côte pendant
quelques jours.
JANVIER. 1753 183
ALLEMAGNE.
DE BERLIN , le 27 Novembre.
?
On a fait ici la répétition de l'Opéra Italien
d'Orphée , que l'on donnera alternativement avec
Didon abandonnée . Il paroît un nouvel Edit , qui
réitére les défenfes d'introduire dans les Etats de
Sa Majesté aucune étoffe de Perfe ou des Indes
& qui interdit auffi l'uſage des mouchoirs de Fabrique
étrangere. Par une Ordonnance de Police,
publiée il y a quelque tems , il eft défendu d'ordonner
d'ouvrages de: moulare , faits de plâtre ,
l'extérieur des maifons , à caufe des inconveniens
qui peuvent en arrive :, lorfque le plâtre fe détache.
Le Frontifpice & le Veftibule de l'Eglife Catholique
, qu'on vient de batir , font découverts
depuis quelques jours. Deux Niches , qu'on voit
à l'entrée , font deftinées pour deux Statues , qui
représenteront l'ancienne & la nouvelle Alliance.
Dans la même façade font cinqBas - reliefs. L'un repréfente
l'Anonciation ; l'autre , Jefus Chrift priant
dans le Jardin des Olives ; le troisième , une Def
cente de Croix ; le quatrième , la Refurrection ;
le cinquième , l'Afcenfion . L'Entablement eft décoré
de quelques groupes d'enfans , jouans avec
des fleurs A haut du Frontispice , on découvre
un Bas - relief repréfentant les Mages qui adorent
l'Enfant Jefus dans la Crêche , & au deflus fera
placée la Statue de Sainte Hedwige , Patrone de
cette nouvelle Eglife.
Les Landes dela Pomeranie , le long de l'Oder ,
ont presque totalement changé de face . Seize des
Vingt parties , dont elles font compolées , font
184 MERCURE DEFRANCE.
déja peuplées d'habitans , qui par leurs travaux
& leur induftrie commencent à jouir de l'abondance
, dans un Pays où il n'y avoit eu jufqu'alors
ni maiſons , ni charrues , ni arbres fruitiers. La
Chambre des Domaines de cette Province a fait
publier un Placard , par lequel elle offre en propriété
, & à des conditions très-avantageufes , les
quatre parties des Landes qui restent à défricher ,
ceux qui voudront Y faire des établiffemens . On
compte que le Canal de l'Oder , auquel on travaille
depuis fix ans , fera navigable dans le cous
rant du mois d'Avril prochain,
D'AIX - EA - CHAPELLE
le 23 Novembre.
-
On a permis au Docteur Lucas , Médecin Anglois
très- veifé dans l'Hiftoire Naturelle & dans
la Chymie , de voir les fources des eaux chaudes
de cette Ville , ce qui eft une faveur finguliere ,
& réfervée pour les Souverains ou pour ceux qui
les repréfentent . Pour témoigner la reconnoiffance
aux Magiftrats , ce Phyficien les a invités à entendre
une differtation , dans laquelle il développe
les principes & les qualités de ces eaux . Son
ouvrage ayant eu tous les applaudiflemens qu'il
mériroit , on l'a engagé à le faire imprimer , &
il doit le pubiier inceffamment en Anglois & en
Latin Ily joindra des expériences qu'il a faites
fur divcrfes autres eaux minerales , particulieres
ment fur celles de Spa .
JANVIER. 1753. 189
ESPAGNE.
DE MADRID , le 21 Novembre,
Les travaux ordonnés par le Roi , pour rendre
les chemins plus commodes depuis Barcelone juf
qu'aux frontieres de France , fe continuent aveg
autant de fuccès que d'activité , & le commerce
qui fe fait par terre entre les deux Royaumes ,
en tirera de grands avantages.
ITALI E.
DE NAPLES , te ༡ Novembre
On a découvert depuis peu à Herculanum une
belle Statue de Minerve , de marbte blanc , & de
grandeur narurelle . Sa draperie eſt d'un goût ,
qu'on trouve tatement dans les Statues Anti
ques.
DE ROME , le 1 Décembre.
On afficha le 24 du mois dernier un Décres
du Pape , qui condamne cinq propofitions fur le
Point d'honneur , contenues dans un écrit dont
Pobjet tend à favorifer les Duels. Le Roi des
Deux Siciles a accordé au Prince de Santo - Buono
la permiffionde fe fixer en cette Ville.
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , le 27 Novembre.
Un Négociant nommé Jacques Colibros , qui
186 MERCURE DE FRANCE.
vient de mourir , laiffe à fes héritiers collatéraux ;
une fucceffion de huit cens mille livres fterlings ,
c'est- à - dire de plus de neuf millions , monnoye
de France.
DesOuvriers , en travaillant au chemin qu'on fait
entre cette Ville & celle deCarliſle , ont trouvé fous
les ruines d'un vieux mur , près de Hendo , una
très- grande quantité de Monnoyes & de Médailles
Romaines . Elles étoient renfermées dans de
petits coffies de bois , & elles font auffi belles
que fi elles ne venoient que d'être frappées. Il y
en a quelques- unes d'argent , mais le plus grand
nombre eft de cuivre ou d'un métal de compofittion
. Depuis plufieurs fiécles , on n'avoit point
fait de découverte auffi confidérable en ce genre.
Suivant des lettres de la Havane , un Ecoffois
hommé Peacock , qui a long- tems exercé le métier
de Pirate dans les mers de l'Amérique , ayant
entrepris le voyage du Japon , s'y eft rendu par
le Cap de Horn en quatre mois & quatorze jours ;
enfaite il eft revenu dans les Indes Occidentales
par le Cap de Bonne- Eſpérance , en trois mois &
vingt- trois jours.
PATS-BA S.
DE LA HAYE , le 27 Novembre.
&
Quelques perfonnes ont propofé de deflécher
le terein inondé par la mer près de Harlem ,
l'exécution de ce projet ne paroît pas éloignée .
On aflure même que dans la vue de la favonfer,
les Etats de la Province ont refolu d'accorder
aux nouvelles terres la franchiſe pour un certain
Dombre d'années .
Les Etats de Hollande & Weftfrife ont repris
JANVIER. 1753. 187
hier leurs délibérations . Le Projet du Traité de
Commerce avec le Roi des Deux Siciles vient d'être
porté à l'aſſemblée des Etats Généraux , & l'on
noinmera inceflamment les Commiffaires , qui
doivent en régler les articles avec le Miniftre de
Sa Majesté Sicilienne . On fe promet ici beaucoup
d'avantages de la conclufion de ce Traité .
DE GAND , le 8 Décembre.
Suivant une Déclararion que les Etats de cette
Province ont fait publier , la navigation depuis
Oftende jufqu'à cette Ville fera ouverte à tous
les Navires , foir nationaux , foit étrangers . Ils
pourront faire le trajet fürement & commodément
, moyennant les travaux immenfes qu'on a
faits pour rendre tout cet eſpace navigable , &
qui font dûs principalement aux foins du Prince
Charles de Lorraine.
188 MERCURE DE FRANCE.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
Monfeigneur le Duc de Bourgogne , & Ma
dame rendirent vifite au Roi le 30 Novem
bre dernier.
Le 3 Décembre dernier , premier Dimanche
de l'Avent , le Roi & la Reine , accompagnés de
Monfeigneur le Dauphin , de Maame la Dau
phine , de Madame Infante , & de Meldames de
France , entendirent le Sermon de l'Abbé de Boi
femont , Chanoine de 1 Eglif Métropolitaine de
Rouen. Leurs Majeftés affifterent enfuite aur
Vêpres & au Salut.
Le Roi foupa foir au grand couvert avec la
Famille Royale.
La Comteffe de Thiard fut préfentée le même
jour à leurs Majeftés.
Le premier & le 4 , Sa Majefté a pris le diver
tiffement de la chafie du Cerf
Les , Sa Majefté , après avoir donné audience C
aux Ambaffadeurs , partit pour le Château de
Meute .
en
L'Abbé de Saint Severin d'Arragon , frere due
Comte de Saint Severin d'Arragon , Miniftre d'E
tat , étant arrivé depuis peu d'Italie , a eu l'honneur
d'être préfenté au Roi.
M. Loriot , connu par diverfes inventions , qui
⚫nt mérité l'approbation du Public , vient de fou
mettre au jugement de l'Académie des Sciences,
plufieurs nouvelles Machines de Statique & d'Hy
JANVIER. 1753. 189
draulique , & cette Compagnie lui a donné pour
Cominiffaires Meffieurs Camus , de Montigny &
"Alembert.
On mande de Languedoc , que les Esclaves
chetés depuis peu à Alger par les Religieux de
Mercy , établis en Efpagne , font arrivés le g
1ovembre dernier à Montpellier , au nombre de
eux cens trente -fept , dont la plus grande partie
ht Efpagnols & Napolitains . Après qu'ils ont
tà Mareille une longue & rigoureufe quantaine
, il leur a été permis de retourner par
rre en Espagne , pour leur épargner les risques ,
la mer.
Le 7 , les Actions de la Compagnie des Indes
oient à dix - huit cens trente - cinq livres ; les Bilts
de la Premiere Lotterie Royale à fix cens
ixante-dix-huit , & ceux de la Seconde à fix
ens trente-fix .
Le Roi , qui s'étoit rendu le 5 au Château de
Meute , revint à Versailles le 7.
Le 8 , Fête de la Conception de la Sainte Viere
, leurs Majeftés , accompagnées de Monfeineur
le Dauphin , de Madame la Dauphine , de"
fadame Infante , & de Mefdames de France ,
atendirent le Sermon de l'Abbé de Boifemont ,
hanoine de l'Eglife Métropolitaine de Rouen ,
affifterent enfuite aux Vêpres & au Salut .
La Reine communia le 7par les mains de l'Ar
evêque de Rouen ,fon Grand Aumônier . Le
; Madame la Dauphine communia par les mains
: l'Evêque de Bayeux , fon Premier Aumônier ,
Madame Infante par celles de l'Abbé de Colin.
urt , Aumônier du Roi,
Leurs Majeftés fouperent le 8 & le 12 au grand
puvert avec la Famille Royale .
Le 9 , le Roi , après avoir chaffé le Cerf, fe -
1.90 MERCURE DE FRANCE.
sendit au Châreau de Bellevûe . Sa Majesté en ek
révenue le 11 , & le 13 elle partit pour Choify.
Madame Adelaïde a été incommodée , mais
fon indifpofition n'a point eu de fuite.
Monfeigneur le Dauphin fit le 9 , au nom du
Roi d'Espagne , la cérémonie de recevoir le Duc
d'Orleans Chevalier de l'Ordre de la Toifon
d'Or. Le Duc de Penthiévre le trouva à cette cérémonie
. Les autres Chevaliers de l'Ordre de la
Toifon d'or , qui y affifterent , furent le Maré
chal Duc de Noailles , le Maréchal de Maulevrier-
Langeron , le Maréchal Duc de Coigny , le Duc
de Lauraguais , & le Comte de Noailles.
Le Comte de Geulis , Lieutenant en fecond
dans le Régiment du Roi , Infanterie , a été fait
Colonel dans les Grenadiers de France , à la place
du Marquis de Gamache.
L'Académie Royale de Chirurgie propofe le
fujet fuivant pour le prix qu'elle doit donner en
1754. L'Amputation étant abfolument néceffare
dans les playes compliquées de fracas des os , prin
cipalement dans celles qui font faites par les armes
afeu ; déterminer les cas où ilfaut faire l'opération
fur le champ , & ceux où il convient de la differer
en donner les raifons . Les perfonnes qui travailleront
fur ce fujet , auront foin d'appuyer leur
doctrine fur l'expérience , & de communiquer les
obfervations qu'elles auront faites. Elles font
priées d'écrire en François ou en Latin. Leursouvrages
doivent être adreffés francs de port àM.
Morand , Secretaire Perpétuel de l'Académie. Le
prix eft une Médaille d'or de la valeur de cinq
cens livres , fondée par feu M. de la Peyronie .
La Ville de Caen célébre par fon ancienneté ,
par le rang qu'elle tient entre les principales Villes
de France , & par les hommes illuftres qu'elle
JANVIER. 1753 . 191
a produits , jouir , depuis plus de trois ficles ,
dune Univerfité floriffante . En 1652 , M. Brieux.
y jetta les premiers fondemens d'une Académie
de Belles Lettres & de Phylique , qui a été continuée
par M. de Segrais , & enfuite erigée par Let
tres Patentes de l'année 1705 , en Compagnie réglée.
Depuis vingt - quatre ans , M. de la Gueri
niere a procuré à cette Ville une nouvelle diftinction
, dont ne jouiflent pas les Capitales de plu
fieurs Etats confidérables . Il y a établi une Aca
démie pour l'inftruction de la jeune Noblefle , &
la réputation de cette Ecole y attire tous les ans
un grand nombre , non- feulement de Gentilshommes
de la Province , mais de Seigneurs
Etrangers. M. Orceau de Fontette , nouvel Intendant
de Caen , ayant voulu vifiter cette Acadé,
mie , M. de la Gueriniere fit exécuter le 22 Novembre
dernier , én préſence de cet Intendant un
Carroufel , dont le fujet étoit divifé en quatre
parties , Déclaration de Guerre , Combat , Treve &
Paix. Dans la troisième partie , les Spectateus
virent avec étonnement, un cheval faire à genoux
tous les mouvemens du Manége , changement de
main , volte , demi- volte & arrêt , & finir , en
maniant ,fur un Parquet. Le Carrouſel dura depuis
cinq heures jufqu'à fept heures du foir , à la
larté des flambeaux & au fon de plufieurs inftru,
mens, On fervit enfuite un magnifique ambigu
qui fut ſuivi d'un Bal . La Salle deftinée pour la
danſe étoit en verdure. De chaque côté étoient
trois Portiques avec des Tribunes , qui formoient
des Amphithéatres. Au pied des Portiques , on
avoit pratiqué des Terraffes ornées de pyramides ,
de trophées , d'arbustes & de pots de fleurs.
Les Vailleaux , arrivés à Bordeaux fur la fin
du mois dernier , font l'Eclataas , de deux cens
192 MERCURE DE FRANCE.
Ponneaux , & le Ferme , de deux cens cinquante
tous deux de ce Port , venant de Saint Domingue,
avec un chargement de lucre , de caffé , d'indigo ,
de coton , de cuirs , & d'autres marchandifes des
Ifles ; le Jean Marie & la Marie-Elizabeth , de
Saint Brieux ; le premier venant de Cork , & le
fecond de Saint Brieux méme , chargés l'un &
l'autre de differentes denrées ; le Jean de Cork ,
dont la cargaifon étoit compofée de boeuf falé ;
la Renommée , de Bordeaux , venant de Louif.
bourg , & chargé de morue , de capillaires , &
de planches de lapin ; le Vigilant , du même Port ,
venant de Saint Louis , avec un chargement de
fucre ,de coton & d'indigo ; le Medlicot , de
Dublin ; la Theréfe-Françoife , de Camerat , ve.
nant de la Rochelle ; le Joſeph - Louis , de trois cens
cinquante tonneaux , venant de Saint Domingue:
avec une riche charge d'indigo , de caffé , de pâte
de cacao , & de confitures ; les Trois Freres , de
Dantzick , à bord duquel il y avoit des bois de
charpente ; les Bons Amis , de Quimper venant
de Concarnau avec des provifions ; le Saint Vin
cent de l'Ile Dars , n'ayant que fon left ; &l
Petite Rofe , de Bordeaux venant de Nantes ,
avec differentes marchandiſes. Il y avoit dans le
Port de Bordeaux , au tems du départ des dernie
res Lettres , treize Navires deftinés pour les Illes .
Les nouvelles de Marfeille du premier Dé
cembre dernier , annoncent l'arrivée de plufieurs
Vaiffeaux , tant des Echelles du Levant , que de
divers Ports de l'Océan , & du petit Nord, Elles
ne marquent rien de particulier , & ce n'eft que
Je Capitaine Jean Vreyer , Commandant le Vail
feau le Courant la Meufe , & venant de Hambourg,
a rapporté , que fe trouvant le 11 Octobre der
nier , près du Détroit de Gibraltar , il avoit sencontré
JANVIER . 1753. 193
contré un Bâtiment de Salé , quil'avoient obfervé
tout le jour.
Le 14 , les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à dix huir cens quarante livres ; les Billets
de la premiere Lotterie Royale à fix cens foixante-
dix - fept , & ceux de la feconde à fix cens
trente- fix .
Le 15 , le Roi revint du Château de Choify
avec Monfeigneur le Dauphin , Madame la Dauphine
, Madame Infante & Meldamnes de France ,
qui y étoient allés la veille .
Leurs Majeftés , accompagnés de la Famille
Royale , entendirent le 17 le Sermon de l'Abbé de
Boifemont , Chanoine de l'Eglife Métropolitaine
de Rouen , & affifterent enfuite aux Vêpres & au
Salut.
Le 18 , pendant la Meffe du Roi , l'Evêque de
Caftres prêta ferment de fidélité entre les mains
de Sa Majesté.
Le Comte de Kaunitz - Rittberg , Ambaffadeur
de l'Empereur & de l'Imperatrice Reine de Hongrie
& de Boheme , eut le 19 une audience particuliere
du Roi , dans laquelle il prit congé de
Sa Majesté. Cet Ambaffadeur fut conduit à cette
audience , ainfi qu'à celles de la Reine , de Monfeigneur
le Dauphin , de Madame la Dauphine ,
de Monfeigneur le Duc de Bourgogne , de Madame
, de Madame Infante , de Madame Adelaïde
, & de Meldames Victoire , Sophie & Louiſe ,
par M. Dufort , Introducteur des Ambaffadeurs.
Le même jour , le Roi alla fouper & coucher à
Trianon , & Sa Majesté y demeura juſqu'au 22
au foir.
Le Roi prit le 16 , le 18 & le 20 , le divertiffe.
ment de la chaffe du Cerf.
Le 1s & le 17 , leurs Majeftés fouperent au
grand couvert avec la Famille Royale.
I
194 MERCURE DE FRANCE.
Par un Edit qui a été publié vers le zo , le
Roi ordonne : 1 ° . que les Gages qui étoient attachés
aux Offices des Prévôtés , Viconités , Vigueries
& autres Siéges Royaux , fupprimés par
des Edits particuliers , donnés depuis le premier
Janvier 1730 , appartiendront , à compter du jour
de l'enregistrement defdits Edits , aux Officiers
des Baiilages & Sénéchauffées , aufquels ont été
réunies les fonctions de ces Offices . 2° . Que les
Gages des Offices , dont les titres ou les fonctions
ont, ou auront été réunis depuis le premier Janvier
1730 , aux Corps des Baillages , Sénéchauf
fées , Police , ou autres Siéges Royaux , appartiendront
pareillement aux Officiers des Sièges ,
aufquels la réunion aura été faite . 3 °. Qu'à l'égard
des Offices , réunis à d'autres Offices , les
Gages appartiendront à l'Officier , en faveur duquel
aura été faite cette réunion . 4° . Qu'à l'effet '
de faire jouir defdits Gages les Corps ou les Offciers
particuliers , aufquels la réunior aura été
faite , ces Gages feront employés à l'avenir dans
les Etats des Charges affignés fur les Finances ,
Domaines , ou autres Etats de Sa Majefté , dans
lefquels ils étoient précédemment employés.
Il paroît une Déclaration du Roi , portant ceffation
du Recouvrement de ce qui refte à payerdes
Finances , ordonnées par des Edits de 1745
fur differens Offices des Elections , des Greniers
à Sel , des autres Jurifdictions des Gabelles , &
des Maîtriſes Particulieres des Eaux & Forêts.
Le Vicomte d'Aubeterre , Maréchal des Camps
& Armées du Roi , eft nommé Miniftre Pléniporentiaire
de Sa Majeſté , auprès de leurs Majeſtés -
Impériales..
Le 17 , P'Evêque de Caftres fut facré dans 11
Chapelle haute de l'Archevêché , par l'ArcheJAN
VIER. 1753. 195
vêque de Paris , affifté des Evêques de Blois & de
Viviers.
M. Morand , Docteur Regent de la Faculté de
Médecine en l'Univerfité de Paris , & Membre de
la Société Royale de Lyon , vient de mettre au
jour l'Hiftoire de la maladie finguliere de la nommée
Supiot. Il y a joint le rapport qu'il a fait le
premier de ce mois à la Faculté de Médecine ,
touchant l'ouverture du cadavre . Cet ouvrage fe
vend chez la veuve Quillau.
Le 20 , les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à dix - huit cens trente- cinq livres ; & les
Billets de la feconde Lotterie Royale à fix cens
trente- trois. Ceux de la premiere n'ont point de
prix fixe.
On a appris que la petite Ville d'Orgelet
fituée en Franche - Comté , à la fource de la Valouſe
, avoit été prefque entierement réduite en
cendres.
Les Etats de Bretagne ont tenu le 23 leurs
Séances. La Députation qui préfentera leurs
Cahiers au Roi , fera compofée de l'Evêque de
Vannes , pour le Clergé ; du Marquis de la Riviere
, pour la Nobleffe , & du Sénéchal de Nantes
, pour le Tiers- Etat.
BENEFICES DONNE'S
E Roi a donné l'Abbaye de Pontron , Ordre
de Citeaux , Diocéfe d'Angers , à l'Abbé
B'ondel ; le Prieuré de - Bercé , Ordre de Grandmont
, Dioceſe du Mans , à l'Abbé Millet , Cha .
noine de l'Eglife Cathédrale de Boulogne-fur-
Mer, & Principal du Coliége de Preſle ; & le
Prieuré de Carbay , fous le titre de Saint Martin ,
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
Diocéfe d'Angers , à l'Abbé Proust , Prieur de
Pouancey.
ARRESTS NOTABLES.
Ugement de Police , du 13 Juin 1752 ; qui
déclare bonne & valable la faifie de vieilles Cartes
réafforties en jeux , faite à la requête de Leonard
Maratray , Régiffeur du droit fur les Cartes
à jouer , fur la dame du Rofelle & le nommé Lecomte
, fon domeftique , farpris revendant leſdites
cartes : en ordonne la confiſcation , & condamne
ladite dame du Rofelle & fon domestique en
mille livres d'amende , & en tous les dépens ; ordonne
que le préfent Jugement fera imprimé,
Ju , publié & affiché par-tout où befoin fera , à
leurs frais.
AUTRE de Police , du 4 Juillet , qui déclare
bonne & valable la faifie de vieilles Cartes réalforties
en jeux , faite à la requête de Léonard
Maratray , Régiffeur du droit fur les Cartes à
jouer , fur la demoiſelle Jouanelle , & la veuve
Grifel fa domestique , furpriſe revendant lefd tes
cartes ; en ordonne la confiſcation , & condamne
ladite demoiſelle Jouanelle & fa domeftique folidairement
en l'amende de mille livres , & en tous
les dépens ; ordonne que le préfent jugement fera
imprimé & affiché par- tout où befoin fera
leurs frais.
à
ARREST du Confeil d'Etat du Roi , da 7
Juillet 1752 , pour l'ouverture de l'Annuel de
l'année 1753.
AUTRE du Confeil d'Etat du Roi , du 15 .
JANVIER. 17538 197
#
du même mois , qui permet d'affermer pour tren
te années les anciennes vignes fituées dans les paroifles
de Troarn , Sannerville , Touffreville
Saint- Paix & Janville , appartenantes à l'Abbaye
de Troarn.
ORDONNANCE du Roi , du premier
Août 1752 pour régler le nombre des Officiers de
fes troupes d'Infanterie françoife , qui auront congé
par fémeftie,
AUTRE , du même jour , pour régler le
nombre des Officiers de fes troupes de Cavalerie
& de Dragons , qui auront congé par fémeftre.
ARREST du Confeil d'Etat du Roi , du
même jour , concernant la régie de la ferme des
fuifs dans la banlieue de Paris , portant que les
meflagers , rouliers , voituriers & autres , qui
conduiront des fuifs & chandelles , par eau ou par
terre , dans ladite banlieue , feront tenus de prendre
des lettres de voiture en bonne forme du vendeur
ou de celui qui fera l'envoi de la marchandife
, lefquelles lettres de voiture contiendront la
quantité, qualité & le poids des fuifs & chandelles
, les noms , qualités & demeures de ceux
qui en feront l'envoi , de ceux pour qui ils feront
deftinés , le lieu de la deftination , ainfi que les
noms & domiciles des meflagers , rouliers , voituriers
ou conducteurs , lefquels en feront décla
ration dans les bureaux quiferont indiqués , conformément
à l'article XXXIX . du titre commun
de l'Ordonnance des fermes de 1681. y repréfenteront
& feront vifer leurs lettres de voiture ; le
tout à peine de confifcation des fuifs , chandel-
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
les , voitures , chevaux , charrettes & équipages ,
& de cinq cens livres d'amende.
AUTRE , du 8. qui caffe une Sentence de
l'Amirauté de Dieppe , du s . Juillet précédent ,
pour avoir fait main- levée du Navire de Londres ,
la Paix , faifi par les Employés des fermes à Dieppe
, fur le Capitaine Moore , Anglois ; confifque
ledit navire , agrêts & apparaux ; condamne ledit
Capitaine en trois mille livres d'amende , &
en pareille fomme , pour tenir lieu de la valeur
des marchandiſes prohibées , verfées par ce Capitaine
fur les côtes de France , dans fon trajet du
Havre à Dieppe , nonobftant la fauffe déclaration
par lui faite que lefdites marchandiſes prohibées ,
étoient deftinées pour Portfmouth , & qu'il les
avoit fait charger à la rade du Havre fur un vaiffeau
Anglois à cette deftination . Ordonne l'exécution
de l'Arrêt du 6. Septembre 1701. & en
conféquence , qu'aucun navire étranger ne pourra
apporter dans le Royaume des marchandifes
prohibées , à peine de confifcation des navires qui
auront fervi au tranfport , & de trois mille lie
vres d'amende , à l'exception feulement des
cas de relâche forcé , admis par le droit des gens :
défend aux Juges de l'Amirauté de Dieppe , & à
tous autres , de rendre de pareilsjugeinens, leur enjoint
de fe conformer aux réglemens , à peine de
répondre de tous dommages & intérêts : condamne
le Capitaine Samuel Moore en tous les dépens ,
& au coût du préfent Arrêt , liquidé à foixantequinze
livres.
AUTRE , du 15. qui indique les bureaux
pour l'enuée dans le Royaume , des verres & ouvrages
de verrerie venant de l'étranger , & fixe à
JANVIER. 1753 199
trente livres du cent pefant les droits fur les verres
blancs en tables & fans boudines, propres à eftampes
& peintures en paftel , tant à l'entrée des
cinq groffes fermes , que des Provinces réputées
étrangeres.
AUTRE , du 21. qui fuprime un Manufcrit
ayant pour titre , Réponse à une brochure in titulée ,
Inftruction importante touchant les conteftations an
fujet de la Bulle Unigenitus.
•
AUTRE , du 23. qui caffe & annulle
comme attentatoire à la juriſdiction de l'Eglife
une procédure faite au bailliage de Tours , en
matière fpirituelle & de Sacremens.
AUTRE , du 27. qui fuprime un Ecrit
imprimé fans permiffion & fans titre .
AUTRE , du 29. portant réglement fur l'emploi
qui doit être fait dans les Etats du Roi , des
augmentations de gages unies au corps des Offices.
EDIT DU ROI , portant réglement pour
les Offices de Maître des requêtes. -
ARREST du Confeil d'Etat du Roi , quí
fupprime un Ecrit anonyme qui a pour titre : Dérifion
des Docteurs de Sorbonne , fur la question de
fçavoir fi l'Arrêt du Confeil qui caffe celui du Parlement
, fuffit pour relever lesfieurs Brunet , Freffinet
Meurifet , des condamnations infamantes contre
eux prononcées par l'Arrêt du Parlement du 19.
Août 1752.
ARREST de la Cour des Monnoyes , du 20.
Liiij
200 MERCURE DE FRANCE.
Septembre 1752. portant condamnations contre
plufieurs Maîtres Orfévres & Compagnons dudit
métier , pour railon des crimes & délits par eux
commis.
ARREST du Confeil d'Etat du Roi , du.
7. Octobre , qui rétablit dans leurs fonctions ceux
des Subftituts de Procureurs du Roi , Procureurs
poftulans , Notaires , Huifliers , Sergens & Arpenteurs
Royaux , qui n'ont point entiérement
payé la finance de l'hérédité établie par les dèclarations
des 3. Décembre 1743 , & 12. Janvier
1745.
AUTRE , du 17. qui admet les propriétaires
des rentes fur les Poftes , an denier quarante ,
créées par Edits du mois de Jaillet 1738. & des
rentes , intérêts , gages & augmentatious de
gâges non attachés au corps desOffices créés anté
rieurement & poftérieurement à l'année 1688
au remboursement defdits effets , concurremment
avec les propriétaires des rentes fur les Aides &
Gabelles , & de la maniere portée en l'Arrêt de
ce jour.
AUTRE , du 2. Novembre , qui fubroge le
feur Hennet , Contrôleur de la caille des Amortiffemens
, pour , au lieu du fieur de la Motte ,.
figner les billets qui doivent être expédiés en exé
cution de l'Arrêt du Conſeil du 17. du mois d'Octobre
dernier.
3. pre- AUTRE du 12. portant rréglement du
mier tirage de la Loterie pour le remboursement
des capitaux des rentes créées à trois pour cent
fur les Poftes 2 par Edits du mois de . Mai
175.1
JANVIER. 1753. 201
'AUTRE du même jour , qui caffe & annulne
une Sentence rendue au Châtelet de Paris ,
le 4 du préfent mois de Novembie , qui condamne
unEcrit imprimé ayant pour titre , SecondeLettre
de MP'Archevêque de ** en réponse à la lettre d'un
Confeiller au Parlement . à être lacérée & brúlée en
place de Grêve par l'Exécuteur de la haute juftice.
NAISSANCES , MARIAGES
L
& Morts.
E de Septembre , Madame de Beauffans ,
époufe du Maître des Requêtes , accoucha
d'une fille , qui fut baptifée le même jour dans
l'Eglife de Saint Paul ; elle fut nommée Angelique-
Françoife-Elifabeth , & fut tenue fur les Fonds
parM.leComte deVathan ,beau-pere deM . deBeauf
Tans , & par Madame de Pontcarré , la belle loeur,
Le 19 Octobre , la Comteffe de Senectere accoucha
d'un fils , qui fut baptifé le même jour
dans l'Eglife Paroiffiale de Saint Sulpice , & nommé
Charles -Emmanuel.
Le 10 Novembre , la Princeffe de Salm -Kir
bourg eft accouchée à Paris d'un fils , qui fut
tenu fur les Fonds dans l'Eglife Paroiffiale de Saint
Sulpice , par le Prince Louis de Salm - Salm , &
par la Princeffe de Soubize , & qui a été nommé
Louis - Victor. Voyez fur la Maifon de Salm les
Tablettes hiftoriques , part . V. pag , 154 .
La Ducheffe de Montmorenci accoucha le 17
Novembre d'une fille , qui fut baptifée le 18 dans
P'Eglife de Saint Euftache , & qui a été nommée
Charlotte-Anne-Françoiſe , ayant été tenue fur les
1 v
202 MERCURE DE FRANCE.
Fonds le Prince de Tingry , au nom du Doc
de Luxembourg , & par la Préfidente de Senozan.
par
Le 21 , la Comtefle de Noailles eft accouchée
d'un fils , qui a d'abord été nommé le Marquis
d'Arpajon , & qui porte aujourd'hui le titre de
Prince de Poix , depuis la mort de fon frere aîné..
Le 11 Septembre dernier , M. Jofeph- François-
Xavier de Seyftres , Marquis de Caumont , fils
de feu M. Jofeph de Seyftres , Marquis de Caumont
, & de Dame Marie- Elifabeth de Doni ,
époufa au Château de Bien- Affis , près de Cler
mont en Auvergne , Demoiselle Marie- Anne.Geneviève
de Montboiffier Beaufort - Canillac , fille
de M. Philippe Claude de Montboiffier Beaufort-
Canillac , Lieutenant Général des Armées du
Roi , Capitaine Lieutenaut de la feconde Compagnie
de la Garde de Sa Majefté , & de feue
Dame Marie- Anne- Genevieve de Maillé- Brezé. La
Maifon de Montboiffer est trop connue pour
qu'il foit néceflaire d'en pailer. Le Marquis de
Caumont qui donne lieu à cet article , eft l'aîné de
la Maifon de Seyftres , originaire du Dauphiné, &
établie depuis l'an 1441 dans le Comtat Venaiffin,
où elle poffede la Terre de Caumont . Il a deux
freres, (çavoir Louis Auguftin Cafimir de Seyftres ,
Comte de Lyon , & Olivier-Eugene François de
Paule de Seyftres , reçu Chevalier de Malte de minorité
. La, Maifon de Seyftres qui eft connue depuis
l'an 1200 , a donné des Chevaliers à cet Ordre
depuis l'an 1398 jufqu'à préfent.
Le 22 , M. Jacques de la Roche , Marquis de
Genfac , fut marié dans l'Eglife de la Paroifle de
Saint Sulpice , à Demoiselle Anne - Jeanne - Amable
de Caulet de Grammont fille de M. Jean-
Georges de Caulet , Marquis de Grammont ,
>
JANVIER. 1755. 203
Lieutenant Général des Armées du Roi , Lientenant
d'une des quatre Compagnies des Gardes du
Corps , & Gouverneur de Mezieres & de Charleville
; leur Contrat de mariage avoit été figné le
15 par leurs Majeftés.
Le 2 Octobre , M. Louis , Vicomte de Noé ,
Chambellan de M. le Duc d'Orleans , Lieutenant
des Vaifleaux du Roi , époufa Demoifelle Magdelaine
Elifabeth Flavie de Cohoine de la Palun
filc de M. Louis- Alexandre de Coborne de la
Palun , Baron de Cohorne , & de Dame Jeanne-
Lucréce de Silvecane de Camaret.
La Maiſon de Noé eft une des plus anciennes.
du Languedoc ; elle tire fon nom du Château de
Noé , dans le Diocéfe de Rieux , & fait remonter
fon origine à Gautier , Seigneur de Noé , qui fuivant
une Genealogie imprimée , avoit épousé en
1100 Jeanne de Goût , fille d'Aimeric de Goût ,
Seigneur de Rouillac , & duquel defcendoit au
onzième degré , Jean , Seigneur de Noé , qui en
1316 rendit hommage à Pierre Raymont , Comte
de Cominges , pour les Terres de Saint Ferreol
& de Samaran. l'époufa Andriote de Pallés , qui
fut mere de Jean II , Seigneur de Noé , allié en
1398 à Bray de Orbellan , dont il eut entre autres
enfans Bernard & Hugues de Noé. Celui ci fur
inftitué Premier Ecuyer du Corps , & Maître de
Ecurie du Dauphin de Charles , qui fut depuis
le Roi Charles VII , & rendit de grands fervices
à ce Prince , qui le fit Capitaine du Château de
Roquemaure , en Languedoc , & le gratifia de
plufieurs pentions. Bernard , frere aîné de Hu
gues continua la lignée , il epoufa en 1443 , Mifene
Ifalguer , laquelle inftitua pour fon héritier
par fon teftament du 3 Juillet 1483 , fon fils aîné,
Menaud , Seigneur de Noé , de Savere , d'Au
Isvi
204 MERCURE DE FRANCE
dars , de Fauga , de Montefquieu , de Samarang
&c. Celui- ci , qui tefta le 17 Janvier 1504 , avoit
été allié en 1480 , à Jeanne de Voifin de Blagnac ,
mere de Jean , Seigneur de Noé , troifiéme du
nom , qui fe maria à Eleonore de Mauleon ; leur.
fecond fils , Roger , Chevalier de l'Ordre du
Roi , devint par la mort de Gaillar fon frere aîné;
Seigneur de Noé & de l'Ifle , une des Baquatre
ronies de Armagnac , qui donne féance dans le
Choeur de l'Eglife Cathédrale d'Auche , après les
Dignitaires,& avant les Chanoines , il époula le 16
Janvier 1541 , Françoife de Banque , elle fut mere
de Geraud , Seigneur de Noé & de l'Ifle , Capi
taine de Cavalerie , allié le 11 Juin 1574 à2 Ca
therine de Narbonne , de laquelle nâquit Urbain ,
Chevalier Seigneur de Noé , de l'Ifle , &c. Séné→
chal & Gouverneur des quatre Vallées d'Aure ,
de Magnoux , de Neftez & de Baroufle , dignité
qui a été depuis comme héréditaire dans la famille
, Meftre de Camp d'un Régiment d'Infan
terie , & Capitaine de cinquante hommes d'at
mes. Ce dernier tefta en 1643 , & laiffa de Marie:
de Mauleon , entre autres enfans , Louis , Sei
gneur de Noé , Baron de l'Ifle , marié le 8 Octobre
1625. à Gabrielle de Raade , dont il eut pour
fils aîné, Roger , qu'il inftitua fon héritier, Roger
- époula en 1666 Marguerite du Pouy de Mari
gnac , qui le rendit pere de Marc Roger de Noë,
Baron de l'Ifle , Sénéchal & Gouverneur des
quatre Vallées , &c. Brigadier des armées da
Roi en 1719 , décédé le 13 Octobre 1733 ; il avoit
épousé le 2 Mai 1714 , Charlotte- Marguerite Colbert
de Saint Mars , fille de François Colbert ,
Seigneur de Saint - Mars , Capicaine de Vaiffeau ,
& Charlotte-Reine de Lée ; de ce mariage ,font,
nés,
*
JAN VIER . 1753. 20
1. Jacques Roger de Noé , Baron de l'ifle ,
Capitaine dans le Régiment Dauphin , Cavalerie ,
matié en 1746 à Jacquette de la Jonquiere , Fille.
du Chef d'Efcadre , dont il a deux filles .
2. Louis , dit le Vicomte de Noé , qui a don
né lieu à cet article.
3. Marc-Antoine , Grand Vicaire de l'Archevêché
d'Albi .
!
4. Dominique , Cadet de Marine..
& 5.6 °. 7° . Trois filles , dont une Religieufe ,
une autre mariée à Jacob de Labaï , Marquis de
Viella.
Marc- Roger avoit pour frere cader , Louis,
Comte de Noé , qui avoit époulé Anne- Elizabeth ,
de Breda ,,& en a laiffé ,
1º. Louis , Comte de Noé , Capitaine de Cavalerie
.
2. Anne- Charlotte de Noé. Voyez l'Hiſtoiredes
Grands Officiers , Tom. VIII . pag. 172. & less
Tablettes hiftoriques , cinquième partie , pag.
312 .
Quant à la famille de Cohorne , elle eft origi
naire de Suéde , & établie à Avignon depuis trois :
cens ans . Pierre de Cohotne , d'une noble & an--
cienne race de ce Royaume , étant tombé dans la
difgrace de fon Prince , fe retira à Rome , & fit.
connoiffance avec le Cardinal de la Rovere
pour lors Archevêque d'Avignon , qui l'engagea .
à s'établir dans cette Ville , où fa postérité s'eft
foutenue jufqu'à ce jour avec diftinction . Voyez
PHiftoire de la Nobleffe du Comtat d'Avignon ,,
tom . I. pag. 351.
Le 10 Octobre , M. Louis François René de
Virieu , fils de M. François , Marquis de Virieu ,.
& de Dame Madelaine- Jeanne Louife - Lucrece
de la Tour-du-Pin de Montauban , épouſa Demoi206
MERCURE DE FRANCE.
felle Armande- Urfule du Bouchet de Sourches de
Montforeau , fille de M. Louis du Bouchet , Matquis
de Sourches , Comte de Montforeau , Lieutenant
Général des Armées du Roi , Prevôt de
' Hôtel de Sa Majeſté , & Grand Prévôt de France
, & de Charlotte- Antoinette de Gontaut de
Biron .
Anne- Léon de Montmorency , Premier Baron
Chrétien de France , Chevalier des Ordres du
Roi , Lieutenant Général des Armées de Sa Majefté
, & Chevalier d'Honneur de Madame Ade-,
laïde , veufde Dame Anne-Marie- Barbe de Ville ,
fut marié le vingt troifiéme dans la Chapelle du
Curé de Saint Sulpice , à Dame Marie - Madelaine.
Gabrielle Charette de Montebert , veuve en fecondes
nôces de Henri- François de Breteigne ,
Comte de Vertus & en premieres de M. de
Serent de Keircili ,
"
Michel - Jofeph , Duc de Bournonville , Grand,
d'Elpagne de la premiere claffe , Chevalier de l'Or
dre de la Toifon d'Or & de celui de Saint Jan
vier , Gentilhomme de la Chambre du Roi , Capitine
Général des Armées de Sa Majefté , & Capitaine
de la Compagnie Flamande des Gardes du
Corps , mourut le deux Octobre , âgé de 80 ans.
Meffire N. de Mefplés de Saint- Armant , Abbé
de l'Abbaye de Perignac , Ordre de Citeaux ,
Diocèfe d'Agen , & Vicaire Général de l'Evêché
d'Oleron , mourut le 6. au Château de Granges
, dépendant de fon Abbaye , dans la fcixantedeuxième
année de fon âge .
Meffire Jean Tachererau de Baudri , Doyen de
P'Eglife Collégiale de Saint Martin de Tours , &
Abbé de l'Abbaye de Fontaine - lès - Blanches , Ordre
de Citeaux , Diocèle de Tours , mourut en
cette derniere Ville le 11. âgé de
74: ans.
Anne - Magdeleine Françoile- Auguſtine da
JANVIER 1753. 207
Roflet de Fleury ,fille d'André- Hercule de Roffet,
Duc de Fleury , Pair de France , & d'Anne- Françoife
d'Auxy de Monceaux , Dame du Palais de
la Reine , mourut le 12 en cette Ville dans le Monaftére
des Dames de Sainte Marie , âgée d'envi
con 5 ans.
Meffire N. de Michel , Abbé de l'Abbaye del'Eſcal
- Dieu , Ordre de Citeaux , Diocèſe de Tar
bes , eft mort à Grenoble le 12 , âgé de 76, ans.
Meffire François Richer d'Aube , Maître des Requêtes
Honoraire & qui avoit été Intendant des .
Généralités de Caen & de Soiffons , eft mort le
12 , dans la 65 année de fan âge.
Le 13 , Meffire Charles -Jean Baptifte- Auguftin.
de Berfino lliers, Confeiller du Roi en tous fesConfeils,
Maître des Requêtes ordinaire de fon Hôtel
& Membre de l'Académie des Belles - Lettres d'Amens
, eft décédé chez M. Berfia ton oncle , rue
de Richelieu , & a été inhumé le lendemain à S.
Eustache . Il avoit été auparavant Confeiller au
Grand- Confeil , & Grand Rapporteur en la gran
de Chancellerie de France . Le 11 Mars dernier it
avoit époulé N. Dufreine , fille de Meffire Vincent
Dufresne , Président Tretórier de France de la
Généralité de Caen .
Le 1s eft décédé dans la 1 année de fon âge.
Meffire Nicolas Megret de Serilly , Maître des
Requêtes Honoraire , Intendant de la Province
d'A- face
Meffire Pierre Balthazar de Fogaffe , Marquis
de la Baftie ci devant Envoyé extraordinaire du
Roi à la Cour de Florence , mourut à Avignon
le 20 , dans la 89 année de fon âge . Il eft hu
mé dans le Cloître des Récolets de la même Ville
, où eft le tombeau de fes Ancêtres .
Dame Marie Charlotte- Eugénie de Eiennes ,
208 MERCURE DE FRANCE.
Epoufe de Melfire Edouard Colbert , Comte dè
Maulévrier , mourut le 20 en couches .
Meffire Charles - Léonce Octavien d'Anthelmy ,
Evêque de Graffe , Abbé de l'Abbaye de Chignan ,
Ordre de S. Benoît , Diocèſe de St Pons , & de
celle de S. Honorat de Lerins , même Ordre ,
Diocéfe de Graffe , mourut à Grafle , le 21 dans
la 86 année de fon âge.
Meffice de l'Efcure , Vicaire Général de l'Evêché
de Luçon ; Abbé de l'Abbaye de Pontron ,
Ordre de Citeaux , Diocéle d'Angers , & Prieur
Commandataire du Prieuré de S. Michel de l'Ef .
cure , Diocèse d'Alby , mourut à Luçon le 20 âgé
de 66 ans:
Meffire Alexandre- Jacques- Pierre le Gendre ,
Marquis de Collande , Brigadier des Armées du
Roi , & Meftre de Camp du Régiment Royal
Piémont , Cavalerie , eft mort le premier No.
vembre en fa Terre d'Elboeuf , âgé de 27 ans .
Le 2 Meffire Paul de Grivel Comte d'Ouroy,
eft mort dans la 78e année de fon âge , & a
été inhumé le lendemain à Saint Sulpice fa Pa
roifle.
Meffre N. de Saint Marfal de Conros , Abbé
de l'Abbaye de Montperoux , Ordre de Câteaur,
Diocèle de Clermont , eft mort à Clermont , âgé
de 56 ans.
Meffire N. de Leftocq , Doyen des Docteurs
de la Maifon de Sorbonne , Abbé de l'Abbaye
de Saint Acheuil , Ordre de Saint Auguftin , Dio
cèfe d'Amiens , & ci -devant Vicaire Cénéral du
même Diocèfe , eft inort à Paris le 4 , âgé de
88 ans.
Dame Françoife- Angélique Sanguin du Roalliez
, veuve de Meffire Nicolas- Alexandre le Cor
dier , Marquis de Torcy, Lieutenant Général des
JANVIER. 1753. 200
Armées de Sa Majeſté , eft morte à Paris le 6 ,
âgée de 80 ans.
Meffire N de Malherbe , Chanoine de l'Eglife
Cathédrale de Senlis , & Abbé de l'Abbaye de S..
Crêpin en Chaye , Ordre de Saint Auguftin , Congrégation
de France , Diocèfe de Soiffons , eft
mort à Senlis le 10 , dans la 78 année de fon âge..
Marie-Jeanne Auberi de Vaftan , Veuve d'Atmand
de Bethune , Comte d'Oival , Prince d'Enrichemont
, mort le 23 Janvier 1737 , mourut le
12 , dans la 49e année de fon âge. Le Comte
d'Orval étoit le quatrième fils de François de Bethune
, Duc d'Orval , fils puîné de Maximilien
de Bethune , Duc de Sully , Prince d'Enriche
mont & de Boifelle , Pair & Maréchal de France !
Chevalier des Ordres du Roi , Grand - Maître de
FArtillerie , & Sur - Intendant des Finances.
Meffire Jean- Claude -Uibin d'Ifara de Fraiffinet
, Marquis de Valady , mourut dans une de
fes Terres du Gevaudan le 15 Novembre , âgé
de 43 ans.
Anne-Marie Beuzelin de Bofmelec , Ducheffe
Douairiere de la Force , mourut le 16 âgée de 84
ans. Elle étoit Veuve de Henri- Jacques Nompar
de Caumont , Duc de la Force , Pair de France ,
mort le 20 Juillet 1726.
Daniel François - Marie , Marquis de Noailles ,
Chevalier- né de l'Ordre de S. Jean de Jérufalem ,
eft mort à Paris le 26 , âgé de deux ans & 5 jours.
Il étoit fils du Comte de Noailles , Grand d'Efpagne
de la premiere Claffe , Lieutenant Général
des Armées du Roi , & d'Anne - Claude - Louiſe
d'Arpajon , Grand - Croix de l'Ordre de S. Jean
de Jérufalem.
Alife Tranquille de Clermont Tonnerre , épouse:
de Meffire Claude de Clermont , Comte de Mon
210 MERCURE DE FRANCE.
toifon , Capitaine- Lieutenant de la Compagnie
des Chevaux Legers d'Anjou , eft morte le 28
âgée de 27 ans . La Comteffe de Clermont - Montoifon
étoit Dame du Palais de la Reine.
Dame Marie- Anne Polart de Villequoy , épouse
de Meffire Gafpard- Moyfe de Fontanicu , Con.
feiller d'Etat Ordinaire , Intendant & Controlleur
Général des Meubles de la Couronne , mourut
à Paris le 6 Décembre , âgée de 48 ans,
Meffite. N. de Roquepine , Abbé de l'Abbaye
Royale de S. Nicolas, Ordre de Saint Benoît , Con
grégation de S. Maur, Diocèle d'Angers. & Prieur
Commandataire du Prieuré de la Haye - aux- bonshommes
& de fon Annexe , Ordre de Grammont,
mêne Dio èle , mouru : à Paris le 7 de Décem•
bre , dans la 92 année de fon âge . Il étoit ti
tulaire de fon Abbaye depuis 1692 .
Meffire Paul de Malvin de Montazet , Aumo.
nier de la Reine , & Vicaire Général de l'Evêque
d'Autun , mourut le 15 Novembre à Paris,
Le 14 du mois de Décembre 1752 , eſt morte
en Provence , Marie Thereſe d'Oraiſon , veuve
depuis 17 : 7 da Marquis de Valbelle , Lieutenant
de Roi de Provence ,
En cette pieufe & illuftre Dame finit la Maiſon
d'Oraifon : il refte de fon fils André Geoffroi de
Valbelle mort en 173 , & de Marguerite Delphine
de Valbelle de Tourves ,aujourd'hui fa veuve
; le Marquis de Valbelle, Enseigne des Gendar
mes de la Garde ; le Comte de Valbelle , Colonel
du Régiment de Berri , & N. de Valbelle , Epouſe
du Marquis de Caftellanne Majaftres.
t
0
C
JANVIER. 1753. 218
REPONSE
A M. Courpier , Médecin à Londres , par
M. Fefte , ancien Chirurgien major de la
Marine , au département de Toulon ,
penfionné du Roi.
MONSIEUR , pour répondre à la demande
que vous me faites , au fujet de quelques perfonnes
qui fe fervent du nom de M. Daran , dilant
qu'ils font en correfpondance avec ce Chirurgien,
& qu'ils reçoivent de lui les remédes dont ils fe
ervent , & dont les fuccès font cependant bien.
ifferens de ceux qui font la réputation ; il a fallu
ue je me tranfportaffe chez M. Daran , pour lui
emander le caractére diftinctif auquel on peut
econnoîtte fes Employés dans les Pays Etrangers ..
I m'a répondu que ceux à qui il confioit l'admiiftration
de fes remédes , étoient des Chirurgiens
ont la probité & la capacité luétoient connues
u bien atteftés par des perfonnes irréprochables;
'il exigeoit que ces Chirurgiens vinilent à Paris.
our s'inftruire de la maniere d'appliquer fes bou-
Res & de la conduite qu'il faut tenir dans les difféas
cas qui fe préfentent ; que lorsqu'il voyoit
u'ils étoient fuffisamment inftruits , il faifoit des
ɔnventions avec eux , & leur donnoit un certifi
it figné , par lequel il déclaroit leur avoit confié
adminiſtration de fes remédes . Il m'a fait voir
me lifte des differens Chirurgiens qui fe fervent
- fes remédes dans les Pays Etrangers . Je l'ai prié
e confentir que je la rendiffe publique ,étant peradé
que je ne pouvois pas rendre un meilleur
212 MERCURE DEFRANCE.
fervice à ceux qui ont le malheur d'être atteints de
eette maladie , que de leur faire connoître ceaz
qui peuvent fûrement les en délivrer ; par - là vous
ferez vous- même en état de pouvoir réfuter ceux
qui s'annoncent fauffement être envoyés par ce
Chirurgies . Voici la lifte de fes Envoyés dans les
Pays Etrangers .
MM, Lagarde à S. Domingue , Bellecouche
Leogane , Belle au Fort S. Pierre aux Ifles , Hove
à la Jamaïque , Cauvane aux Ifles Ste Cathrine,
Caſtel à la Barbade , Tomkyns à Londres , Majou
à Berlin , Rogallxy à Vienne en Autriche , Sanchez
à Naples , Henry Nicols à Lisbonne Guya
à Geneve , Carpfer à Hambourg , Cornitins à Hef
fe Caffel , Gafparwitz à Bienne en Suiffe Loyfen
à Liége , Hyacinthe chez M. de Vieuxpignon ,
Négociant à Goa aux Indes Orientales. Tou
ceux qui ne font point portés dans cette lifte ,
qui difent être envoyés par M. Daran , avoir de
meuré chez lui , & y avoir travaillé ou tenir fot
reméde de lui , font des impofteurs qui veule
tromper le Public . Comme il peut facilement ar
river que M. Daran vienne par la fuite à êne
correfpondance avec d'autres Chirurgiens , vou
vous fouviendrez de ce que je vous ai dit plo
haut , qu'ils doivent produire un certificat e
bonne forme , figné de lui. Il a auffi des Chiru
giens dans les principales Villes du Royaume, ave
qui il eft en correfpondance , & à qui il envoy
fes remédes , dont je ne vous parle pas , attend
qu'on les connoît affez dans les Villes où ils fon
Je ne vous dirai qu'un mot fur votre feconde de
mande : vous defirez ſcavoir s'il eft vrai , comm
quelques-uns le prétendent , que le reméde de
M. Daran ait été découvert & rendu public . Vou
concevez facilement qu'on ne peut le vanterd
JANVIER. 1753. 213
oir découvert un reméde que lorsqu'on peut faire
omparaifon. Or M. Daran n'a point donné la
ampofition de fon reméde ; il n'eft donc pas pofble
d'agir par comparaifon. Jufques à préfent
eux qui ont traité ces maladies par des voies difrentes
de celle qu'employe M. Daran, n'ont pas
ouvé la bonté de leur méthode ainfi qu'a fait ce
hirurgien. Il eft donc conftant que fon reméde
eft point découvert , & que M. Daraa n'ayant
int confié fon fecret , perfonne n'a pu le divul
Fer ; d'ailleurs fi cela étoit, il n'auroit point un fi
and nombre de malades qu'il a actuellement
ez lui ; j'ai été moi - même témoin de la bonté
fa méthode . Un Gentilhomme du Languedoc
ant adreffé à lui par mon confeil , dans un étap
me paroiffoit defefpéré , il avoit le périnée &
crotum criblés de cinq fiftules , par lesquelles
erdoit toute fon urine , le bord extérieur de
fiftules étoit calleux & relevé en cul de poule ;
anal de l'urethre étoit tellement bouché , qu'à
e pouvoit- on y faire entrer un pouce de fonobftruction
qui s'étendoit jufques vers la racine
zland , il a été guéri à mon grand étonnement,
l'efpace de trois mois , & je l'ai vu long- tems
s jouiffant d'une bonne fanté. Je crois avoir
famment fatisfait à toutes vos queftions , du
as ne devez- vous pas douter du defir que j'ai
épondre à vos intentions.J'ai l honneur d'être
Paris ce premier Dicembre 1752 ,
214 MERCURE DE FRANCE.
CERTIFICAT , qui confirme les effets
Jurprenans des Gouttes de Madame la Ge-
J
nérale la Mothe.
E fouffigné, certifie que mon époufe s'eſt trouvée
attaquée d'une colique , avec des douleurs
dans les reins & dans les côtés avec fluxion de poi
trine , lefquelles ne la quittoient point depuis
une couche qu'elle a fait en Juillet 1748 ; fon lait
s'étant répandu , lui caufa toutes ces douleurs
aiofi que des rougeurs fur la face qui formoient
comme des dartres très- incommodes.
Au mois de Décembre 1751 , les douleurs ont
fi fort augmenté , qu'elle a paflé quatre jours & 4
nuits fans d'autre attitude que celle d'être fur fon
féant , & jettant des cris caufés par la violence
du mal. Après avoir confulté inutilement un Chil
rurgien Juré qui ne voulut pas l'entreprendre ;
dans cette circonftance , j'ai eu recours aux Gou
tes de Madame la Generale la Mothe , qui a eu la
bonté de m'en donner une demie - bouteille , de A
laquelle j'ai fait prendre à mon époule vingt- cinq
goutes dans environ deux cuillerées d'eau. Trois
heures après il lui a pris une fueur légere à laquel
le a fuccédé un débondonnement d'humeurs plus
abondant que n'avoit pu faire aucune médecine .
Dans le moment elle a été en état de changer
d'attitude , & a fenti beaucoup moins de douleurs
. Elle a rendu des matieres qui paroilloient
n'être que du lait corrompu . Le lendemain je lui
fis prendre vingt- cinq goutes reftantes , & aprè
peu de jours elle s'eft trouvée parfaitement réta
blie . Ses rougeurs fe font diffipées fans autre rem
de , pas même la faignée ; en foi dequoi j'ai fi
gné le préfent Certificat. A Paris , ce 3 Janvie
1752. Šigné , AUDIBERT CARRET.
EJANVIER.
1753. 115
APPROBATION.
Jet ,ieMercure de France, au mois de Jan-
'Ai lu , par ordre de Monfeigneur le Chance-
>
vier. A Paris , le 9 Janvier 1753.
PIECES
LAVIROTTE.
TABL E.
IECES FUGITIVES en Vers & en Profe .
Le bandeau de l'Amour , Fable .
Reflexions diverſes ,
3
S
A mon ami Girard , fur fa nouvelle fortune. Epitre
,
Autre à M. de S. Paul ,
Le Singe Poëte , Fable ,
A M. Dupleix , à l'occafion d'un préſent ,
Impromptu au même ,
27
29
32
& c .
34
35
A M. Dupleix , pour le premier jour de l'an
1752 ,
A Madaine Dupleix , le même jour ,
A Philis . fille de Madame Dupleix ,
Couplers à la même ,
36
37
38
39
Extrait de Semiramis , Tragedie lirique de Métaſtaſe
,
Epître à M. de Vaumalle ,
40
106
Seconde Lettre d'une Dame à l'Auteur du Mercure
, fur la prévention , 110
Mots de l'Enigme & des Logogriphes du fecond
113
114
115
Volume de Décembre ,
Enigme ,
Logogriphes ,
2416
Nouvelles Littéraires ,
Beaux-Arts ,
140
Avis au fujer de la Chapelle des Enfans Trouvés , -
142
144
145
Extrait des Heraclides , Tragédie de M. Mar-
Chanfon ,
Spectacles ,
montel ,
Extrait du Jalouxcorrigé ,
Concert Spirituel ,
C Concerts & Comédies à la Cour ,
ibid.
164
176
177
182 Nouvelles Etrangeres ,
France , nouvelles de la Cour , de Paris , & c . 188
Bénéfices donnés ,
Arrêts notables ,
Naiflances , mariages & morts ,
195
196
201
Réponse à M. Courpier , Medecin , à Londres ,
& c.
218
Certificat qui concerne les Gouttes de Madame la
Generale la Mothe , 214
La Chanson notée doit regarder la page 144-
De l'Imprimerie de J. BULLOT.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ
FEVRIER . 1753 .
AU
ROI
LIGIT
UT
SPARGAT
2
Chez
Papillon
is no sonderlickok di
A PARIS ,
La Veuve PISSOT , Quai de Conty?
à la defcente du Pont- Neuf.
CHAUBERT , rue du Hurepoix .
JEAN DE NULLY , au Palais.
DUCHESNE , rue Saint Jacques,.
au Temple du Gout.
M. DCC. LIII.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
A VIS.
'ADRESSE du Mercure eft à M. MERIENL
Commis au Mercure, rue des Foffez S. Germain
'Auxerrois , au coin de celle de l'Arbre-jec , pour remettre
à M. l'Abbé Raynal.
Nous prions très-inflamment ceux qui nous adreffe
ront des Paquets par la Fofte , d'en affranchir le port ,
pour nous épargner le déplaifir de les rebuter , & à eux
celui de ne pas voir paroure leurs Ouvrages.
Les Libraires des Provinces ou des Pays Etrangers ,
qui fouhaiteront avoir le Mercure de France de la presmiere
main, plus promptement , n'auront qu'à
écrire à l'adrefle ci-deſſus indiquée .
On l'envoye auffi par la Pofte, aux perſonnes de Province
qui le defirent , les frais de la pofte ne font pas
confiderables.
On avertit auffi que ceux qui voudront qu'on le porte
chez eux à Paris chaque mois , n'ont qu'à fairefçavoir
leurs intentions , leur nom & leur demeure audit fieur
Merien,Commis au Mercure, on leur porterale Mercure
très exactement , moyennant 21 liur s par an , qu'ils
payeront , fçavoir , 10 liv.. 10f. en recevant leſecond
volume de Juin , & 10 l . 10 f. en recevant iejecond
volume de Décembre. On les fupplie inftamment de
donner leurs ordres pour que ces payemens foient faits
dans leurs tems
On prie auffi les perfonnes de Province , à qui on
envoye le Mercure par la Pofte , d'étre exactes à faire
payer au Bureau du Mercure à la fin de chaque femeftre
, Jans cela on feroit hors d'état de foutenir les
avances confidérables qu'exige l'impreffion de ce
ouvrage.
On adreffe la méme priere aux ›Libraires de Province.
On trouvera le fleur Merien chez lui les mercre
dı , vendredi ., & famdi de chaque femaine.
PRIX XX X. SOLS.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
FEVRIER 1753 .
********
PIECES FUGITIVES ,
en Vers & en Profe.
L'ORIGINE DES FABLES ,
P
ALLEGORIE.
OURQUOI Toujours en guerre avec
la verité ?
Difoit un jour la fageffe au menfonge ;
D'où vient le chagrin qui vous ronge
Ne peut- on pas faire un traité
Qui rende l'un à l'autre utile ?
Le menfonge en détours fertile
Pique , remue , agite & pénétre le coeur.
A ij
4
MERCURE DE FRANCE.
C'eſt un poiſon dont la douceur
Excite des défirs l'agréable impoſture :
C'eft un pinceau délicat , mais trompeur ,
Qui donne à chaque objet une vaine couleur ,
Et la teinte de la nature.
La vérité fevere est trop prompte à blâmer :
Elle n'a d'autre ton que celui du reproche ;
C'est un maître qui gêne , & dont on craint l'approche.
Qui fçait plaire aux mortels doit feul les réfor
mer.
O vous donc arbitre des graces ,
Vous , riyal des plaifirs , pere de l'agrément ,
Fils aimable de l'enjoûment ,
Couronnez-vous des fleurs qui naiffent fous vos
traces ,
Menfonge féduifant , augmentez vos attraits ,
Et fur l'homme épuisez vos traits .
Mais dépofez du fiel le coupable artifice ,
Et de concert avec la verité ,
.
Ramenez l'homme à la juftice,
Offrez - lui l'emblême du vice
Dans le miroir de la réalité.
Elle dit : le menfonge attentif à lui plaire
Vole fur l'aile du miftere
Vers ce temple brillant , dont la vive clarté
Annonce ton fejour , augufte vérité.
Il entre ; à fon afpe&t tes yeux s'ouvrent aux larmes
:
FE VRI E R. 1753 .
Ne craignez rien pour vos autels :
Je viens , dit-il , vous parer de mes charmes ,
Pour mieux féduire les mortels.
Que votre éclat trop vif s'éclipſe dans mes om
bres ,
coeurs.
Ne percez qu'à travers de mes nuages fombres ,
J'amorcerai les fens , vous gagnerez les
La vérité fourit à ce difcours Aateur,
Son front eft éclairé des rayons de la joye ,
Un doux faififlement dans les yeux fe déploye ,
Le menfonge l'embraffe , & cet heureux tranſport
Eft fignalé par leur accord.
Dès ce jour fortuné [ ceci n'eft point un fonge I
Poëtes , Orateurs eurent recours au fard :
Malgré l'illufion on fou efprit fe plonge ,
Le Philofophe altier n'en dédaigna pas l'art ,
Et de la vérité déploya l'étendart ,
Sous les aufpices du menfonge.
A Condom , par M. Bl …….
de l'Oratoire.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
***** *****
CINQUIEME LETTRE
D'UN PRUSSIEN ,
A M. l'Abbé Raynal , fur la Littérature
Allemande.
UN des plus grands inconvéniens des
Langues vivantes eft affûrément ,
Monfieur , le changement perpétuel à quoi
elles font fujettes ; elles deviennent avec
le tems tout- à- fait méconnoiffables par un
rafinement qui nous prive de bien des tré
fors anciens , que les modernes ofent fou
vent s'approprier . Les Auteurs qui ont
écrit dans des Langues mortes , font à l'abri
de ces injures , & s'ils font moins lus
& moins connus , ils ont du moins l'efpérance
de faire parvenir leurs ouvrages à
la postérité la plus reculée, La Langue Allemande
a été fujette à ce malheur plus
qu'aucune autre ; elle a changé de caractéres
ainfi que d'expreffions. Dans ces anciens
tems couverts d'obſcurité , la Langue des
Germains avoit , au rapport de Cafaubon,
( a ) beaucoup d'analogie avec la Langue
Grecque , les caractéres même étoient
grecs : ceux - ci furent en uſage juſqu'au V.
( a ) De Linguis 1. IV . pag. 135.
FEVRIER. 1753. 7
fiécle , où les caractéres gothiques prirent
la place des anciens , & ces derniers furent
remplacés par les caractéres latins fous le
régne de Charles-Quint . Orfride fut le premier
qui s'en fervit ( b ) pour faire copier
l'Evangile. La Langue allemande depuis le
V. fiécie jufqu'au tems de Charles - Quint ',
fut appellée Teutone. Le XVI fiècle a
enfin vu naître des caractéres plus réguliers
& plus conformes à la prononciation ,
on les a confervé jufqu'ici . On auroit dû
fe fervir plûtôt de lettres particulieres ,
parce que des caractéres ufités dans d'autres
pays ou dans d'autres langues caufent
toujours des embarras que ceux- là fentent
bien qui fçavent plus d'une langue .
On prétend aujourd'hui que la Langue
Allemande commence à fe perfectionner.
left certain qu'elle a fouffert des chan
gemens confidérables : on a eu raifon de la
parger des mots étrangers dont elle s'étoit
chargée depuis so ans : & il eft à fouhaiter
qu'on s'en tienne à la pureté & à l'élégance
, que l'on remarque dans les ouvrages
de Luther , Théologien auffi éloquent que
vif & emporté.
Mais laiffons , Monfieur , ces remarques
pour en venir aux grands hommes du quin-
(b ) Acta litteraria ex MSS . eruta , Autore B.
G. Struvio pag 37. &ſuiv.
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE.
ziéme fiècle. Il eft jufte de paffer legere
ment fur des articles peu intéreffans pour
ceux qui liront cette lettre.
Thomas Hamercken à Kempis , connu
par le livre de l'Imitation de Jefus- Chriſt ,
naquit à Campen ( dont il reçut le furnom
d'à Kempis ) en 1380 , & mourut en 1471
Procureur du Couvent de Sainte Agnès ,
près de la Ville de Zwoll. Il donna fon
nom de Baptême aux Chanoines Réguliers
de l'Ordre de S. Auguftin. La pureté
de fes moeurs n'eft pas le feul éloge qu'il
mérite. On le dit Auteur d'un Livre trèsbien
écrit ; & que le célébre Corneille a traduit
, mais tout le monde n'en convient
pas. Quelques -uns ont attribué cet ouvra
ge à S. Bernard ; mais comme il y eft parlé
de S François , qui vécut près de So ans
après , on a bientôt abandonné cette opinion.
D'autres ont cru que Gerfon , Chancelier
de l'Univerfité de Paris , en étoit
l'Auteur ; mais comme il paroit par l'ouvrage
même qu'il a été composé par un
Moine , cette idée n'a pas eu beaucoup de
partifans. D'autres encore fe font imaginés
que Jean Geffen ( c ) , Moine del'ordre
S. Benoit, l'avoit compofé . Nous avons un
petit Traité du R. P. François Delfean
(c) Geffen , ou de Geffate. ! l vécut vers le milieu
du XIII . fiécle .
FEVRIER. 1753. ୭
(d ) en faveur de ce dernier , & le fçavant
Mabillon ( e ) en a donné un pour défendre
ce fentiment contre les objections de
quelques Sçavans . Ce ne fut qu'en 1604 ,
qu'on commença à douter fur le vérita
ble Auteur de l'Imitation de J. C. , & le
premier qui le fit , fut un Efpagnol (ƒ) .
H s'est trouvé des Sçavans , qui ont cherché
un expédient peu vraisemblable , pour
accorder le furprenant qu'il y a à voir le
nom d'un homme pendant fi long- tems à
la tête d'un ouvrage dont il n'eft pas l'Auteur
, en prétendant que Thomas à Kempis:
n'eft qu'un compilateur de plufieurs paffages
pieux , qui avoient été écrits avant
lui , & aufquels il avoit donné un certain.
ordre , & ajoûté le dernier Livre . C'eft
une conjecture qui n'eft fondée fur aucune
raifon. La grande quantité de Germanif
ines (g ) , qui fe trouve dans l'Imitation:
( d ) C'est une espéce de préface qui fe trouve
àla tête de l'Imitation de J. C. , édition de Paris-
1674.
( e ) Dans fes animadverfiones ad vindicias Kem
penfes , Paris 1677.
(f) Dans un Traité qui a pour titre , Appare
jos para adminiftrar el facramento della penitentia ,
voy. les Acta Eruditorum de Leipfig. 1725 p. 416 ..
(g) Voyez-en la preuve dans le Silloge differta
tionum de M. Heuman , tom. 1. par . HI . Diff. IX.
Rag: 749
Alw
10 MERCURE DE FRANCE.
de 7. C. femble faite pancher la balance
pour Thomas à Kempis . Quoiqu'il en foit ,
il s'en eft fait plus de 200 éditions , foit de
l'original , foit des traductions : il a été traduit
en François , en Anglois , en Eſpagnol
, en Danois , en Allemand ', en Arabe
, en Poloncis , en Italien , en Chinois ,
en Slavon , en Suédois , en Grec , en He.
breu , en Hongrois , &c. ( h ) .
ge
George Purbach naquit dans un Villafur
les frontieres de l'Autriche & de la.
Baviere en 1423 , & mourut en- 1462.
C'eft un des plus grands génies , que l'Allemagne
ait eus : né avec des talens marqués
, il fit des progrès rapides dans les
belles lettres & dans la philofophie. Se
fentant un goût décidé pour les Mathéma
tiques , il s'y appliqua avec beaucoup d'ardeur
, & fes fuccès répondirent à fes efforts.
L'Empereur Frederic III . l'engagea
à prendre la chaire de Profeffeur en Mathématiques
à Vienne ; ce fut lui qui rétablir
en Allemagne le goût de cette fcien
ce ; ce qui eft d'autant plus digne de nos
éloges , qu'il étoit alors dans un âge fort
peu avancé , car il mourut âgé d'environ
37 ans , dans le tems qu'il fe préparoit à
(b ) Voyez du Piè à la fin du XV. fiécle de fa
·Bibliothéque , auffi bien que Tritheme & Bellarmin
dans leur Traité fur les Ecrivains Ecclésiastiques
FEVRIER. 1753.1 IT
aller en Italie ; vaincu par les follicitations
du célébre Cardinal Beffarion . Il nous a
donné un abregé du fiftême de Ptolomée
fur le mouvement des corps céleftes , &
outre cela une infinité de petits Traités
d'Aſtronomie ( i ) , qui ont été publiés par
les foins d'André Stiborius . Son abregé a
été pendant long- tems le feul ouvrage
claffique en ce genre. Purbach étoit philofophe
& aftronome en même- tems , il
ne donna point , chofe bien rare pour cestems
, dans la folie de l'aftrologie judiciaire
: il écrivoit affez bien , fon latin ne
fe reflent guéres de la barbarie de ce fiécle.
Ladifles Roi d'Hongrie le fit fon Aftronome
, deux Cardinaux , D. Pierre Sz
Beffarion, lui donnérent toutes les marques
de l'amitié la plus vive , & de l'eftime la
plus rare. I mourut regretté de fes Protecteurs
& de tous les gens de lettres . I
laiffa un Difciple digne de lui , & quis
acheva ce que fon maître auroit fait , s'il
avoit vécu plus long - tems : c'eft Jean Maller
( k) de Koenigsberg , dit Régiomontanus.
Celui- ci naquit en 1436 , & mourur
en 1477 , âgé de 4 ans . L'on ne fçaurois
(i) Voyez la Bibliothèque de Gefner. Edit . des
Simler , p. 274.-
(* ) Située dans la Franconie : il ne faut pasla
confondre avec la Capitale de la-Prue Royales
Aj
12 MERCURE DE FRANCE.
affez l'admirer ; car à combien de fciencesne
s'appliqua-t- il pas? Combien de Langues
ne poffedoit- il pas les ouvrages que nous
avons de lui , font d'autant plus l'éloge de
fon génie & de fon fçavoir , qu'il avoit paffé
un tems infini à enfeigner , à compofer
des machines , & à examiner le cours des
aftres , & le lieu qu'occupent les étoiles
& les planettes. L'étude étoit fon tour , &
ce qui releve l'éclat de fon mérite , c'eft
ce defintéreffement qu'on lui vit juſqu'à
la fin de fes jours : les fciences n'étoient
pour lui qu'un fujet de plaifir , & non un
moyen de s'enrichir. Après avoir appris.
le latin chez fes parens , il alla étudier à
Leipfig , où il s'appliqua beaucoup à la
Dialectique & aux Mathématiques : de là
il paffa à Vienne , pour y achever fous Purbach
le cours de fes études . Muller refta
dix ans avec ce célébre Mathématicien , &
en devint l'émule après en avoir été le dif
ciple is travailloient enfemble , & trouverept
un jour que le mouvement de Mars
avoit été mal calculé , & qu'il y avoir une
erreur de deux degrés ; ce qui les engagea
à travailler à la correction des tables aftronomiques.
Beffarion demanda à Purbach un
abregé du filême de Prolomée (1), celui - cife
mit à y travailler , & n'ayant pa -l'achever
a
( 1 ) De fon Ouvrage intitule usgadu Cors .Es..
FEVRIER. 1753 : LE
avant la mort,il recommanda en mourant à
fon difciple d'y mettre la derniere main , ce
qu'il fit. Il est étonnant que l'un & l'autre
ayent entrepris cet ouvrage fans fçavoir le
grec , & s'en foient fiés à des traductions
faites par des gens fort peu verfés dans.
l'Aftronomie. Ce fut le defir d'apprendre
cette langue , qui fit céder Muller aux fol
licitations , que Beſſarion lui faifoit pour
L'attirer en Italie. Il fut d'abord à Rome , &
de - là à Ferrare , où il s'appliqua au grec ;.
il eut pour maîtres les célébres Bianchini ,
Théodore de Gaze , & Guarini : de Ferrare .
il fe tranfporta à Padoue , où on l'engagea
d'enfeigner publiquement pendant quelque
tems. Et de , la, il fut en 1464 à Venife
, il y compofa fon.excellent traité des
Triangles , dans lefquels il réfute les ima
ginations de Cafanus fur la poffibilité dela
quadrature du cercle , & fur le moyen
d'y parvenir , erreur dont on n'eft pas encore
guéri malgré les démonftrations les
plus évidentes . Il retourna enfuite à Rome ,
où il s'occupa pendant quelque - tems à copier
quelques manufcrits grecs & latins ,
ou à les faire tranferire par d'autres . Après :
ces longs & pénibles travaux , il s'en retourna
à Vienne dans le deffein d'y enfei
gner . Mais Matthias Roi de Hongrie l'engagea
à venir le trouver & l'attacha à fa
14 MERCURE DE FRANCE.
perfonne : c'eft -là qu'il s'appliqua à conftruire
des machines , & à dreffer des inftrumens
propres à obſerver le mouvement
des Altres , qui plurent beaucoup à ce
Prince , qui fit de Muller fon favori & fon.
maître. Muller jouiffoit auprès de ce Roi.
des douceurs , dont on jouit toujours à la
fuite des Princes éclairés , dès qu'on eſt auſſi
homme de bien qu'homme de Lettres ,
lorfque la guerre troubla tour d'un coup la
Boheme & la Hongrie ; Matthias difputoit
le Royaume de Boheme , à Cafimire , Roi:
de Pologne , & à Albert Duc de Saxe :
notre Mathématicien fe vit obligé de
chercher ailleurs , un endroit plus propre
par fa tranquilité , à la vie qu'il menoit. Il
fe retira à Nuremberg , à caufe de la quantité
de bons ouvriers , qui s'y trouvoient..
Il y établit une Imprimerie , & fit une lifte
des Ouvrages qu'il croyoit devoir ou publier
ou compofer , lifte qui exifte encore ,
& qui fait foi du fçavoir de Muller : le
premier Ouvrage qu'il publia ce fut des
Ephemerides , qui fe vendirent 50 écus ; il
donna enfuite un Commentaire fur l'A
mageſte de Ptolomée , & le propofoit d'en
compofer & d'en publier quelques autres
(m ), lorfque le Pape Sixte IV. l'appella à
(m ) Voyez ces Ouvrages dans la Bibliotéque la
sine du moyen bas age de Fabricius , l. IX.p. 35.0
FEVRIER. 175 ?. I
Rome , pour y travailler à la correction da
Calendrier : on eut bien de la peine à le
perfuader , foit qu'il craignêt les fils de
Trapezonte , foit qu'il ne voulût pas retar
der la publication de fes ouvrages , & de
ceux de quelques autres Grands Hommes.
Il mourut à Rome , au milieu de cette pénible
occupation. On prétend qu'il fut
empoisonné par les fils de Trapezonie
pour avoir découvert trop librement les
fautes , que leur Pere avoit faites dans la
traduction de l'Almageste de Ptolomée. Je
ne veux pas décider là-deffus , on ne doit
pas imputer des crimes auffi graves fans des
raifons bien fortes. Il me fuffit de regret
ter la mort prématurée de cet illuftre Mathématicien
.
Henri Bebelins , Grand Jurifconfulte &
affez bon Poëte , furtout pour le tems out
il vivoit , naquit à Jufting, village de la
Suabe . On ignore l'année de fa naiffance
& de fa mort ; ce qu'il y a de certain
c'eft qu'il mourut avant l'année 1514. Son
origine eft des plus humiliantes , felon les
préjugés du Public . Il nous l'apprend luimême
par ces vers ::
A
Si non criminibus poterit mea vita natari ,
Non curo indocti verba prophana viri ,
Cum referam proavos , fateor , charofque pa
rentes ,
Rufticus & duri turis alumnus ero.
1
16 MERCURE DE FRANCE.
Cet aveu , le peu de fecours qu'il eut
pour pouffer fes études , & les grandes
counoillances qu'il acquit , font , ce me
femble , l'éloge le plus grand qu'on puiffe
donner à un homme. Il s'appliqua de bonne
heure à l'étude , & fit prefque tout fans
maîtres. La poëlie & le droit furent fesétudes
favorites . Il dit :
Solus ego cepi civiles difcere leges ,.
Palladiafque fequi non rudis ipfe ſcholas.
Maximilien I touché de fon mérite , le
couronna poëte..
Glorior hinc humili quod fargam fanguine primus.
Arque meum veniat nomen in ora virûm.
Namque adolefcentis lauro mea tempora Cæfar
Cinxerat .....
Et l'Univerfité , de Tubingue lui accordà
La Chaire de Profeffeur en éloquence : ily
fit tous les efforts pour rétablir le bon
goût : il avoit l'efprit badin , & joignoit
à ce talent beaucoup d'érudition . Nous
avons de lui un difcours fur les Eloges dûs
à l'Allemagne ; un traité pour réfuter l'opinion
de ceux qui croyent que les Alle
mands font un refte de ces peuples barbares ,
qui vinrent autrefois ravager la Germanie ; ,
une Apologie de la dignité impériale contre
un Vénitien nommé Leonard Justinien ;
une Differtation fur le Titre de Très- Chrés.
in , qu'il prétendoit apartenir à l'EmpeFEVRIER.
1753. 17
reur ; un excellent ouvrage fur l'Antiquité
de l'Empire , & les événemens memorables de
l'Allemagne une Apologie des Suabes ( Ouvrages
que l'on trouve raffemblés dans le
1. tom . des Scriptores R. G. de Schardius ) ;
un Poëme fur la victoire que Maximilien I.
remporta fur les Bohemiens , qui fe trouvé
dans le 2 t . des Scriptores R. G. de Freher;
un Traité fur la Magiftrature & le Sacer
doce des Romains ; une Defcription topogra
phique des Villes & Villages de la Suabe
Ouvrage d'autant plus eftimé › que la
connoillance géographique de l'Allemagne
dans le moyen âge , eft fort embroüillée ;
un difcours fur les menfonges des Hiftoriens ;
an effai fur l'Art Poëtique & quelques livres
peut-être trop libres , comme P. E.
PEducation des jeunes Garçons ; le Triom
phe de Venus , & un Poëme fur le Sot on le
faux Prophête. Tous ces ouvrages font autant
de monumens d'un efprit peu commun
, & d'un fçavoir très felide.
Schot né à Strasbourg en 1460. Son
Pere ne fe trouvant pas en état de le former
lui - même , le confia à un nommé
Muller de Rafteten, homme d'un très-grand
mérite ( n ) . Le Précepteur ne fut pas longtems
à reconnoître dans fon éleve un gé-
(n) Voy. Henri Pantaleon dans la feconde partiede
fon Ouvrage fur les Hommes illuftres de l'Alle
magne , page 458. ~
18 MERCURE DE FRANCE.
nie tout-à fait extraordinaire : il lui vir
une grande envie de s'inftruire ; tout enfant
qu'il étoit, il ne faifoit autre chose que
queftionner fon maître , il raiſonnoit ſouvent
avec lui , & ne paroiffoit pas toujours
également content des réponíes qu'on lui
faifoit. Il apprit les langues eenn ppeeuu de tems
& fe vit bientôt en état d'aller à Paris
pour y poursuivre les études. Son Précepteur
l'y accompagna , & fut le témoin des
progrès confidérables que ce jeune homme
faifoit. Un Auteur dit de Schot ( 0 ) , qu'il
n'y avoit rien de fi entortillé dans la dialecti
que , qu'il ne dévelopât ; rien dans la phyfi
de fi caché , qu'il ne découvrit , & dont
il ne donnât des explications auffifolides qu'ingénieufes
rien dans la morale de fi deuteux
qu'il ne refolut. Il avoit beaucoup de génie
& joignoit à beaucoup de mémoire un jagement
pénétrant , il parloit très-bien &
écrivoit avec force ; fes moeurs le faifoient
aimer autant que fon efprit & fon fçavoir
le faifoient admirer. Tout jeune qu'il
étoit , il avoit le jugement d'un homme
formé , & la prudence d'un Vieillard qui
a profité de fon expérience . Ces talens &
fes vertus engagérent l'Univerfité de Paris
à lui offrir le degré de Bachelier , qu'il ac
que
;
( o ) Voyez M. Adem dans fes vies des Philofo
phes Allemands du XV XVI .fiècle , p. 24,
FEVRIER. 1753 . 19
en
eepta. Cet honneur plus eftimé alors qu'ik
ne l'eft aujourd'hui , ne s'accordoit qu'au
mérite. De retour dans fa Patrie, il demanda
à fon Pere les moyens d'aller voyager
Italie , fes progrès avoient été trop rapides
, & fes fuccès trop heureux , pour
qu'on le lui refusât ; il partit pour Bou-
Logne il s'y appliqua beaucoup à la
poëfie & à l'éloquence , & finit par
l'étude
du Droit Civil & du Droit Canon .
Sa Patrie l'attendoit avec grande impatience
, elle récompenfa fa vertu & fes travaux
en le faifant Chanoine de S. Pierre.
Il ne jouit pas long tems du fruit de fes
veilles , quoique fort fobre & plein de vigueur
, il mourut tout d'un coup en 1491
âgé de 31 ans (p ) . Ses poëmes & fes lettres
ont été imprimées à Strasbourg en
1498 : parmi fes poëmes on en lit un à la
louange de Gerfon : fes élégies lui font
honneur ; celle qui route fur S. Jean- Baptifte
eft eftimée par les connoiffeurs. Que
n'auroit- on pas vu fortir de la plume d'un
auffi bon Ecrivain , s'il avoit vêcu plus .
long tems ? Il ne finit fes voyages qu'en
1487 , & ne pat jouir que de 4 ans de repos.
Je vous parlerai , Monfieur , dans ma
prochaine lettre d' Agricola , de Languis ,
de Tritheme, & de Celtes. Ces quatre grands.
(p) Voyez le même , page 25.
20 MER CURE DE FRANCE.
hommes méritent toute votre attention.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Ce 1.
Janvier 1753 .
}
206207208 209208207 208209 R6 PAT 208 209 208 POT
50% 50%
TRADUCTION
D'un fragment de Poëfie latine.
DANICO
A N sce tems du néant où régnoit le filence
Avant que l'univers fût tiré de fon fein ,
L'Eternel exiftoit par fa toute puiffance ,
Et dans la profondeur de fon vafte deffein ,
L'avenir fous un point s'offroit en la preſence.
Sa volonté forma tous les êtres divers ;
Et dans les tems marqués par fa divine effence
Elle créa cet Univers .
H dit ... & tout fut fait .... l'aftre du jour s'avance
,
Defon nouvel éclat il embellit les Cieux ;
L'ardente Aurore le devance
Et fuit bientôt loin de nos yeux.
El nous quitte à ſon tour. . . . . .
fombres
*
déja les voiles
Annoncent la tranquille Nuit
FEVRIER. 1753. 21
Un nouvel Aſtre nous conduit ,
Et la douce clarté nous fait chérir les ombres.
De feux étincelans les Cieux décorés ..
Mais l'Aurore va reparoître ;
Soudain les côteaux font dorés ,
La nature femble renaître :
Des traits du plus beau jour les champs font cof
lolés.
L'Ocean renfermé dans de juftes limites
N'ofe fur le rivage étendre fa fureur ;
Les vents font enchaînés , leurs courfes font pret.
crites ,
L'air exhale une douce odeur .
La terre enfante la verdure ,
Et retient dans fon fein ce germe créateur
Qui par les loix de l'Eternel Auteur
S'accroît , fe développe , & pare la Nature .
Les animaux parcourent les forêts ;
Ils volent dans les airs , ils nagent dans les ondes ,
Ils rampent fur les bords des humides marais ,
Et portent avec eux des femences fécondes.
Pour le reproduire à jamais.
L'Etre formé d'un foible argile
Refpire , & fort des mains de la Divinité ;
22 MERCURE DE FRANCE.
Son fouffle lui tranfmet cette ſubſtance agile
Qui fixe les defirs vers l'immortalité.
L'Homme créé fouverain de la terre
Marche d'un pas majestueux ;
Et fon front eft empreint du facré caractére
Qui marque fon pouvoir fur eux.
Mais quel objer frappe ſes yeux ?
O prodige! une Epoufe chere
Se forme , & fort de les flancs précieux,
Elle approche , le voit , le chérit , le révére :
Els s'uniffent ..... bientôt fur des peuples nom.
breux
Il régne moins en Roi qu'en Pere ,
Et fes enfans font tous heureux .
Déja ces peuples ſe diſperſent ,
Ils habitent divers climats ;
Its promulguent des loix , ils fondent des Etats
Que de fiers Conquérans détruifent & renverfent;
La terreur & l'effroi fuivent par tout leurs pas.
Mais le Ciel s'obfcurcit ! ..... Quel funefte pré.
fage ? 1
Que vois je hélas ! . : . fur un affreux nuage
Le crime vole & devance la mort :
Ils traînent après eux les remords & la rage ;
Tous les maux à la fois vont remplir notre fort.
Bravons leurs traits , réfiftons à l'orage ,
Et par un généreux effort ,
FEVRIER.
1753. 23
Mortels , abordons le rivage ,
La vertu nous rappelle & nous ouvre fon port.
Par M. Fentry.
REFLEXIONS
'Sur le Livre de la Théorie des Tourbillons.
CE
E petit Livre que le Public a reçu
avec tant d'applaudiffement , eft attribué
à M. de Fontenelle , & eft digne
de lui : on y apperçoit l'élégance & l'imagination
brillante du fameux Secrétaire
de l'Académie. La Geométrie y eft préfentée
avec netteté & fans embarras . On
trouve dans cet ouvrage des idées neuves
fur les tourbillons , des raisonnemens
plus sûrs , des Analogies mieux déduites :
c'eft là apparemment le dernier effort de
M. de Fontenelle , en faveur d'un fyſtème
pour lequel il a combattu toute fa vie . Ce
grand homme mérite nos refpects à tous
égards , mais l'on peut fans y manquer ,
repouffer ce dernier coup qu'il porte à
Newton .
24 MERCURE
DE FRANCE.
Du mouvement de circulation,
L'Auteur de la Théorie diftingue deux
fortes de circulation . L'une des folides
l'autre des fluides. Une fphère ſolide ,
ayant toutes les parties liées enfemble
tous les points de la furface font leur circulation
en même tems par des cercles
paralleles à l'équateur , dont les rayons
décroiffent depuis l'équateur jufqu'aux
pôles . Voilà la circulation des folides.
Tel eft auffi le mouvement des Planettes
fur leur axé , qu'on appelle fimplement
mouvement de rotation . La circulation
des fluides feroit celle d'une fphére compofée
d'une infinité de couches concentriques
de matiere fluide , dont chaque
couche circaleroit autour d'un centre
commun par des grands cercles , que l'on
doit concevoir , couchés les, uns fur les
autres , depuis l'équateur jufqu'aux pôles .
Quel eft celui de ces deux mouvemens
que l'on doit attribuer aux couches de
notre grand Tourbillon ? Si on lui donne
la circulation folide , alors les vîteffes des
differentes couches étant en raison des
rayons * , leurs forces centrifuges feroient
comme les cubes des mêmes rayons ; l'équilibre
ne pourroit donc plus , fubfifter
* Théorie des Tourbillons , pag . 31 .
entre
FEVRIER. 1753. 25
de
entre elles & tout reviendroit au premier
cahos. D'ailleurs l'on voit les fix Planettes
circuler autour du Soleil par
grands cercles ; donc , conclut l'Auteur
de la Théorie , les couches de notre grand
Tourbillon ont la circulation des fluides ,
& non celle des folides .
Cette diftinction des deux circulations
eft une nouvelle découverte qui fait honneur
à fon Auteur. Les Tourbillonnistes
faifoient mouvoir autrefois les couches
du Tourbillon dans des cercles paralelles
à fon équateur : mais alors , afin que chaque
partie d'une couche eût une égale vîtelle
, il falloit fuppofer que leurs révo
lutions fe faifoient en tems inégaux , toujours
moindre à mesure que chaque couche
paralelle s'éloignoit de l'équateur.
D'ailleurs toutes fes parties circulans dans
des cercles , dont les centres le trouvoient
dans l'axe de la couche , il fembloit
que
par.là elles n'avoient plus une force centrifuge
, mais plutôt axifuge. Tout cela
formoir des enibarras . M. de Fontenelle
en homme d'efprit , tranche la difficulté ,
en donnant aux parties d'une même couche
une circulation fluide . Toutes ces
parties fe meuvent alors autour d'un même
centre , dans des cercles égaux ; elles
ont une égale vîtelle : leurs révolutions
B
26 MERCURE DE FRANCE.
Le font en tems égaux , leur force eft véri
tablement centrifuge , & non axifuge ;
les graves doivent être précipités au centre
de la circulation , & voilà le tourbil
lon à couvert des traits qu'on lui portoit
autrefois. Mais quand on eft obligé de
changer les rouages d'une machine , d'en
ajouter de nouveaux pour la faire aller ,
c'est une preuve que le fyftême de la ma,
chine a été mal conçu , & fouvent en voulant
remédier à un inconvénient on tome
be dans un autre. C'est ce qui arrive dans
le cas préfent.
1º . Ce mouvement de circulation flui,
de , attribué aux furfaces fphériques du
tourbillon eft impoffible ; car pour que
toutes les parties d'une même couche fe
meuvent dans de grands cercles égaux ,
il faut abfolument que les cercles boréaux
de cette couche fe croifent avec les cer,
cles auftraux , ils doivent donc fe heurter
dans un point , & par conféquent perdre
leur mouvement.
2º. Ce mouvement eft contraire à tout
ce que nous appercevons dans la Nature,
La terre , par exemple , fe meut fur fon
axe , & imprimé ce même mouvement de
rotation à toute la matiere fluide qui l'environne
. Chaque point de la furface de la
terre , & chaque point correfpondant de
FEVRIER. 8753. 27
fatmoſphere , font leurs révolutions en
tems égaux d'où il arrive que les vitelles
de ces parties de matiere , & conféquemment
leurs forcés centrifuges , augmentent
à mesure que les cercles où elles circulent
s'approchent de l'équateur. C'eſtlà
le principe de la diminution de péfanteur
des corps graves depuis les pôles jufqu'à
l'équateur C'eft là là caufe phyfique
de la figure de la terre renflée vers
T'équateur & abbaiffée vers les pôles. Ce
qui arrive au fluide qui environne là
terre , pourquoi n'arriveroit t'il pas au
tourbillon folaire ? car ce tourbillon d'où
peut il recevoir fon mouvement , fi ce
n'eft du Soleil Mais le Soleil , felon l'Auteur
même de la Théorie , n'a point d'autre
mouvement que celui de rotation ;
il doit donc imprimer ce mouvement à
la matiere qui l'environne , & qui eſt
comme fon atmoſphere. Donner donc à
la matiere tourbillonnante autour du So
leil une circulation fluide , & aŭ Soleil
qui en eft le principe , une circulation
folide , c'est détruire l'une par l'autre .
Dira- t'on que le mouvement du tourbillon
eft indépendant de celui du Soleil ?
Quoi , la terre donne au fluide qui l'accompagne
le même mouvement qu'elle a ,
& le Soleil , qui felon la Theorie , eſt uni
A
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
million de fois plus gros que la terrej
D'aura pas la force de produire le même
effet ? Il fera fans action , par rapport à
fon fluide embiant ? C'eft ce que l'on ne
fçauroit concevoir.
30. De cette circulation fluide , il doit
fuivie des frottemens qui doivent ufer la
machine du monde , & rallentir enfin fon
mouvement . Pour le prouver , imaginons
trois couches concentriques qui fe fuccédent
immédiatement les unes aux autres ,
que le rayon de la premiere foit , celui
de la feconde 2 , & celui de la troifiéme
3. Les vî : eſſes de chaque couche font
entre elles en raifon inverfe des racines
quarrées des rayons ; donc la vîreffe de la
premiere couche fera à celle de la feconde
, comme V2 à 1 ; la vîreffe de la
feconde fera à la vîteffe de la troifiéme ,
comme 3 à 2. Or deux corps qui
fe touchent , & qui tournent autour d'un
même centre avec des vêteffes inégales ,
doivent néceffairement éprouver un frot
tement proportionnel à la difference de
leur vitefle ; donc le frottement de la premiere
couche avec la feconde , fe fera
felon la difference de 2 à 1; celai
de la feconde avec la troifiéme , felon la
difference de 3 à 2. Voilà donc des √
frottemens & des frottemens fenfibles,
FEVRIER. 1753. 29
Envain pour éluder la difficulté , l'Auteur
de la Théorie avertit , que la matiere célefte
étant très - fubtile , très mobile , deux
couches fphériques contigues , ne peuvent
avoir entre elles dans leurs mouvemens
differens , qu'un frottement trèsleger
* : que de plus ce mouvement different
, eft très pea different , qu'il ne l'eft
que felon la fuite des racines quarrées des
nombres naturels , dont les termes ne
different que très- peu d'un quelconque
d'entre eux au fuivant , & toujours d'autant
moins qu'ils font plus éloignés de
l'origine de la fuite . Tout cela eft vrai ,
mais tout cela ne prouve pas que ce frottement
foit un infiniment petit , qu'il
foit nul ; & fi ce frottement eft un fini ,
quelque petit qu'il foit , dès- fors qu'il
s'eft répété
additionné , accumulé fur
lui- même pendant une longue fuite d'années
, n'en réfultera-t'il pas une altération
fenfible dans la machine & quel effet
ne devroit-il pas avoir produit depuis
près de fix mille ans que roule la machine
du monde ? Ce ne devroit plus être qu'une
vieille pendule , dont la caducité ſe manifefteroit
par mille dérangemens.
>
4. Je dis plus , le tourbillon devroit
fe diffiper. Qu'est- ce qui s'oppoferoit à
* Page 40. 42.
Bij
30 MERCURE DE FRANCE.
cette dilipation ? C'eft , felon l'Auteur de
la Théorie , l'équilibre qui fe trouve en
tre toutes les couches concentriques. du
tourbillon . Examinons donc cet équili-,
bre. La grandeur des couches , ou leur,
furface entre dans l'expreffion des forces
centrifuges à la place des maffes ; ces
grandeurs ou furfaces , étant entre elles.
en raifon directe des quarrés des rayons ,
Auteur de la Théorie en conclut parfaitement
bien , que toutes les forces centri
fuges des differentes couches font égales
entre elles , mais ce qu'il faut bien re
marquer , c'eft que ce calcul prouve feu
lement , que la force centrifuge de chaque
couche prife en entier , eft égale à
celle d'une autre couche quelconque.pri
fe auffi en entier. Or cette égalité entre
les fommes des forces centrifuges des differentes
couches , fuffit- elle pour empêcher
la diffipation du tourbillon ? Elle
fuffiroit fi ces couches étoient des corps
folides , dont toutes les parties fulfent
liées enfemble , parce qu'alors la couche
inférieure , agiffant dans toute fon éten
due , contre toute l'étendue de la couche
immédiatement fupérieure , ou plutôt la
fomme des forces . centrifuges de la couche
inférieure , agiffant tout à la fois contre
la fomme des forces centrifuges de la
FEVRIER. 1753. 31
Couche fupérieure ; ces deux fommes étant
toujours égales , l'équilibre perfévereroit
constamment. Mais ces couches ne font
pas des corps folides , elles font compo
fées de petits points d'une matiere extrê
mement fubtile , & tous ces petits points
font féparés les uns des autres . Or fi tous
Les petits points d'une couche inférieure
ont plus de force centrifuge que tous les
petits points qui leur correfpondent dans
la couche immédiatement fupérieure ;
ceux- ci ne doivent - ils pas être repouflés
malgré l'égalité des forces qui regnent
dans les couches prifes dans leur entier ?
Car pourquoi le point A de la couche
inférieure ne s'échappe- t'il pas par fa force'
centrifuge c'eft qu'il eft retenu par
le
point B , correspondant de la couche immédiatement
fupérieure. Mais ft ce point
A a plus de force pour s'échapper que le
point B n'en a de le retenir , il doit vaincre
cet obftacle ; & par la même raifon ,
tous ces petits points qui fe fuccédent immédiatement
jufqu'à l'extrêmité du tourbillon
, doivent fe diffiper : car de ce que
la fomme des forces de la couche du point
B , eft égale à la fomme des forces de la
couche du point A , cela ne donne pas
plus de force au point B pour repouffer
ic point A, ni n'en ôte pas au point A
B iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
pour s'étendre. Or la difference entre les
forces centrifuges de ces petits points de
differentes couches eft très conſidérable ,
puitqu'elles font ici en raifon réciproque
des quarrés des rayons : de façon , que fi
nous fuppofons ces couches rangées felon
la fuite des nombres naturels , la force
centrifuge d'un petit point de la premiere
couche , fera à celle de fon correlpondant
de la feconde couche , comme 4 à 1 ;
celle de celui- ci fera à la force centrifuge
du point correfpondant dans la trolliéme
couche , cor.me 3 & ainli des autres.
Sans doute qu'on ne nous répondra pas ici .
comme dans l'article précédent , que ces
differences font trop petites pour avoir un
< ffet fenfible.
4 ,
5°. Appliquons tout ce que nous venons
de dire à la chûte des graves. L'on
fçait que dans le fyftème des tourbillons ,
les corps folides ne tombent au centre
qu'en vertu du plein , & de la force ex-,
panfive des couches. Mais un corps en
defcendant acquiert de la vîteffe. » Cette
» vîteffe , dit l'Auteur des Tourbillons *
»ne vient que de la force centrifuge , ou
expar five des couches des tourbillons
» qui étant toutes égales à cet égard , ne
»peuvent donner chacune qu'un degré
* Page 66,
ور
J 3
FEVRIER . 1753 : 33
33
ม
égal de vâtelle. Ainfi la virefle d'un glo-
» be tombant , fera une viteffe accélerée .
» toujours compofée de degrés égaux . Le
globe tombant de plus haut n'en aura pas
» une plus grande vîteffe initiale , puifque
» la couche d'où il tombera n'en aura pasi
» une plus grande force centrifuge.
Cela feroit vrai , fi ce globe étoit poullé
vers le centre par toute la force expanfive
de chaque couche prife dans fon entier ;
fi ces couches frappoient par leur tout ,. &
Hon pas feulement par quelques parties
du tour. Mais qui ne voit pas qu'il n'y
a que les points de matiere de la couche
immédiatement fupérieure au globe , &
qui répondent à fon diamétre, qui la pouf
fent vers le centre . Or la force expansive
de ces points dans une couche quelconque
n'eft pas égale à la force expanfive
des points correfpondans de la couche
fuivante. Ces forces , comme nous l'avons
déja dit , font en raifon inverfe des quar
rés des rayons . Il faut bien que la chofe
foit ainfi ; car fi la viteffe acquife du corps
en tombant étoit la même à quelque
diſtance que ce foit , ou ce qui revient
au même , fi la force centrifuge qui pro
duit cette vitelle étoit égale dans toutes
les diftances , il s'enfuivtoit que la pé
fanteur feroit toujours la même dans tou
›
B v
34 MERCURE DE FRANCE.
tes les couches du tourbillon : l'on fçait
cependant qu'elle n'eft fenfiblement conftante
que dans un petit intervalle au- def
fus de la furface de la terre , & que dans
des distances plus confidérables elle varie
réciproquement comme les quarrés de ces
diftances : de forte que le même corps
qui fur la furface de la terre parcourt is
pieds dans la premiere feconde de fa
chûte , tranfporté dans l'orbite de la Lune,.
c'est -à- dire , à 60 demi - diamètres de la
il ne parcoureroit pendant le même
tems que la 3.600 . partie de cet efterre
,
pace.
Du corpsfolide dans un tourbillon , & du
petit tourbillon dans le grand.
Un globle folide , dit l'Auteur de la
Théorie , placé dans un tourbillon , a
néceffairement un de fes diamétres dans le
plan d'un grand cercle , qui circule le
plus exactement de tous , d'Occident en
Orient. Les deux extrêmités de ce diamétre
font les parties d'Occident &
d'Orient , également éloignés du centredu
tourbillon . Il faut concevoir un fecond
cercle qui coupe celui-ci à angles
droits : les deux extrémités, de fon diamé
tre font les pôles Nord & Sud qui ſe
* Page 720
FEVRIER.
·∙1753. 35
rouvent à des diftances inégales du centre
du tourbillon. Le premier diamétre eft
fimplement emporté d'Occident en Orient
par un mouvement de tranflation. Il n'en
eft pas de même du fecond , fes deux extrêmités
, les points Nord & Sud font
dans des couches differentes , & ces differentes
couches ayant differentes forces
impulfives , qui font comme des racines
quarrées des cubes des rayons , il s'enfuit
que le point Nord du globe qui fe trouve
dans l'hémifphére fupérieur , eft plus fortement
pouffé d'Occident en Orient qne
le point Sud ; d'où il arrive que tandis
que la partie fupérieure du globe tourne
d'Occident en Orient , fa partie inférieure
va d'Orient en Occident , & voilà
Le mouvement de rotation du globe fur
fon axe. Concevons à préfent ce globe
folide au centre d'un petit tourbillon .
Concevons ce petit tourbillon placé dans
une certaine couche du grand tourbillon ,
avec lequel il eft en équilibre : appliquons
à ce petit tourbillon tour ce que
nous venons de dire par rapport au globe
folide , & nous concevrons comment eftce
qu'étant tranſporté d'Occident em
Orient , il circule en même tems fur fom
axe , rien de plus ingénieux. Voici cepen
dant mes difficultés..
B. vj
36 MERCURE DE FRANCE.
Si le globe folide placé dans le grand
tourbillon doit néceffairement avoir un
mouvement de rotation , comme l'explique
l'Auteur de la Théorie , qu'eft- il néceffaire
de donner à ce globe un petit
tourbillon ? Ceci paroît une roue inutile
à un char. Je veux que par cet ingénieux
arrangement on explique le mouvement
de rotation des Planettes , mais celui du
Soleil , quel en fera le principe ? c'eft ce
que l'on ne dit pas. Si la rotation du petit
Fourbillon , dit l'Auteur de la Théorie. *
5כ
qu'il reçoit du grand , & qui ne peut
être que d'Occident en Orient , eft
» très-forte , & fi fa circulation particu-
»liere étoit d'Orient en Occident &
20
affez forte aufli , il feroit impoflible
que la rotation extérieure , & la circulation
intérieure ne s'altéraffent mutuel-
» lement «. C'est justement ce que je
rencontre ici , où j'apperçois deux mouvemens
contraires : car tandis que l'hé
mifphére fupérieur du petit tourbillon ſe
meur d'Occident en Orient , felon la direction
de la couche fupérieure du grand ,
fon hémisphère inférieur va d'Orient en
Occident , contre la direction de la couche
inférieure du grand tourbillon . Il
donc là deux mouvemens oppofés ; la cir
Page 36
ya
FEVRIER. 1753. 37
culation eft donc contraire dans cette partie
à la rotation , & par conféquent elles
doivent s'altérer & fe détruire . Mais l'un
de ces mouvemens eft peut- être extrêmement
petit par rapport à l'autre ? Pour
nous convaincre du contraire , compa
rons la vîteffe de la circulation de Jupiter
avec la viteffe de fa rotation . Jupiter parcourt
en une feconde par fa circulation 2
lieues quatre feptiémes , felon le calcul de
FAuteur de la Théorie * , & par fa rotation
deux lieues & demie . La viteffe de fa circulation
eft donc à la viteffe de fa rotation
, comme deux quatre feptiémes eft a
deux & demi , c'eſt à dire , comme 36 eft
à 35 ces vîteffes font donc à peu près
égales . Or des mouvemens fi égaux , & en
inême tems contraires , ne doivent - ils
pas fe détruire ?
De l'Ellipticuté du tourbillon folaire , & de
celle des orbites des Planettes .
L'Auteur de la Théorie , pour déduire
de la nature de fes tourbillons les fameufes
régles de Kepler , qui font les loix
fondamentals de route l'Aftronomie ,
fuppofe que ces tourbillons font parfaite
ment fphériques , & que le Soleil en occupe
exactement le centre.Dans cette fup
* Page 114.
18 MERCURE DE FRANCE.
pofition les parties des rayons qui tiennent
lieu des maffes entrent dans l'expreffion de
la force centrifuge ; doù il conclut que
les viteffes des couches concentriques font
en raiſon inverfe des racines quariées
des rayons , & que les tems des révolutions
font comme les racines quarrées des
cubes des diftances. Tout cela eft bien
démontré dans l'hypothéfe de la parfaite
fphéricité des tourbillons & des orbites.
des Planettes mais cette hypotheſe eſt
fauffe : ces orbites ne font point circulaires
, le Soleil n'en occupe pas le centre :
elles font elliptiques , & le Soleil ſe
trouve au corps de ces éclipfes ; donc toutes
ces démonftrations ne prouvent rien
dans le fyftême préfent . L'Auteur a voulu
prévenir cette difficulté , puifque dès le
commencement de fon ouvrage , il demande
en grace qu'on lui paffe la fuppofition
des orbites circulaires , parce que
cette fuppofition felon lui * , n'eft pas fort
violente , fans compter , ajoute - t'il
qu'elle ne fubfiftera pas toujours dans cet
te Théorie. J'avoue que cette fuppofition
n'eft pas fort violente , par rapport à Venus
& à la Terre : mais à l'égard des autres
Planettes , de Mercure , par exemple , elle
eft fi violente , qu'en l'admettant on cit
* Page 40-
FEVRIER. 1753. 3.9
obligé de regarder comme égaux les nombres
20 & 13 , qui felon la Théorie *
marquent la plus grande & la plus petite
diftance de Mercure au Soleil . Or peut- on
dire que les nombres 20 & 13 foient à
peu près égaux , & peut-on donner pour
démonftrations des calculs fondés fur de
pareilles fuppofitions ? Il est vrai que
cette fuppofition des orbites circulaires ne
fubfifte pas toujours dans la Théorie ,
mais elle fubfifte dans toute la partie géométrique
, elle eft comme la base de tous
les calculs , & de- là on paffe à la re
cherche de la caufe phyfique de l'ellipticité
du tourbillon folaire & des orbites
des Planettes.
•
C'est ici où l'imagination brillante de:
l'Auteur fe déploye pour mettre en jeu
tout ce qu'on appelle le Roman de Deſ--
Cartes *** L'univers , dit il , eft un amas
de balons & de refforts bandés les uns
contre les autres : ils ont chacun leur force
expanfive du centre à la circonference
plus ou moins grande . Notre grand tourbillon
eft donc environné d'autres tour.
billons qui tendent tous à le comprimer ,
mais avec des forces inégales : ainfi les
preffions qui fe font du Nord au Sud & du
* Page 13.
** Pages 122. 135%
40 MERCURE DE FRANCE.
Sud au Nord , étant plus fortes que celles
de l'Eft à l'Oueft & de l'Ouest à l'Eft , if
faut néceflairement que le dramétre qui
joint les points Nord & Sud fe rétreciffe
, & que le diamétre qui joint l'Eft &
l'Ouest s'agrandiffe * . Voilà donc le grand
& le petit axe de l'ellipfe du tourbillon .
Mais enfuite la preffion du Nord au
Sud eft plus forte que celle qui fe fait du
Sud au Nord ; le Soleil eft donc pouffé
vers le Sud par la plus forte preffion toujours
fur le petit axe. Voilà le Soleil chaffé
du centre de l'ellipfe , & placé audelà
.
1º. Selon cette explication , le Soleil
reftant toujours dans le petit axe , ne fe
trouveroit jamais dans le grand . Mais c'eſt
dans ce grand axe que font les deux foyers
de l'ellipfe . Il s'enfuit donc de cette explication
, que le Soleil ne feroit pas atr
foyer du tourbillon elliptique , ce qui eft
contraire aux obfervations , & à toutes.
les loix aftronomiques.
2º. J'avoue que les preffions étant plus
fortes dans l'axe N S Nord Sud , que
dans l'axe E O Eſt Queſt , celui - ci doit s'allonger
, & celui - là fe retirer ; mais les
preffions aux points E & O ne font pas
nulles. Au contraire , notre tourbillon
* Page 123.
FEVRIER. 1753. 41
par l'allongement de fon diamétre E O ,
comprimant plus fortement les tourbillons:
environnans qui le touchent en t & O ,
ceux-ci doivent réagir avec une force proportionnelle
; il doit donc y avoir là un
effet de cette réaction ; & comme l'effet
de la compreffion dans l'axe N S eft d'applatir
le tourbillon de ce côté- là , le tourbillon
fera donc auffi applati en E & O,
quoique moins fortement , & dès - lors ce
tourbillon applati dans fes quatre points
diamétralement oppofés ne fera plus un
ellipfoïde , mais plutôt un folide qui tend
à la figure d'un parallelipipede.
3. De la maniere dont on nous parle
ici de notre tourbillon , on diroit qu'il
s'agit d'une furface à reffort , d'un cerceau
d'acier , dont toutes les parties font
tellement tirées enfemble , que fi on le
preffe d'un côté , il s'étend de l'autre. Il
n'eft rien cependant de tout cela , il s'agit
d'un fluide extrèmement fubtil , qui
preffé d'un côté , doit s'échapper par l'endroit
où il trouve moins de réfiftance ,
-d'où le tirent deux conféquences, le fuide
comprimé en N & S , & cédant à la preffion
, doit néceffairement couler le long
du corps comprimant , & par conféquent
fon cours doit devenir convexe pat rapport
au centre , & concave à l'égard des
42 MERCURE DE FRANCE.
tourbillons environnans. Et enfuite , com
me notre tourbillon eft rond , & qu'il ne
peut pas être touché dans tous ces points
par d'autres corps de même figure , ik
doit donc y avoir entre notre tourbil,
lon & ceux qui le touchent , des vuides
que remplit la matiere éthérée mais
cette matiere a beaucoup moins de force
centrifuge que celle qui tourbillonne
d'où il fuit que le fluide de notre tourbillon
étant comprimé , doit fe précipiter
dans ces interfices où il trouve moins
de réſiſtance , & alors que deviendra la
figure elliptique du tourbillon ? Il femble
d'abord , que fi une fois on avoit expliqué
ce qui rend elliptique le grand tourbillon
, par-là même on auroit trouvé la
caufe de l'ellipticité des couches qui compofent
ce tourbillon , & conféquemment
des orbites des Planettes. Mais l'Auteur
de la Théorie ne s'en tient pas à cette
caufe générale , il en veut une particu
liere ; examinons - la * . Notre grand tour,
Billon eft environné d'une infinité d'au
tres tourbillons grands & petits , ronds ,
ou à peu près : ils tendent tous à s'agran
dir , & s'en empêchent tous réciproquement
; de- là naît entr'eux une infinité de
combats particuliers ; tantôt vainqueurs ,
* Pages 132. 133. £39 **
FEVRIER. 1753. 43
ils s'enflent aux dépens de leurs voisins ;
& tantôt vaincus , ils fe delenflent en
faveur de quelques autres mais un tourbillon
qui en touche un autre ne peut
tendre à s'agrandir , fans tendre en même
tems a jetter de fa matiere propre dans ce
Voifin , & ficette tendance fe réduit en axe,
ce feront alors des torrens impétueux de
matiere étrangere , qui entraîneront celui-
ci , & le traverferont malgré fa réfiftance
: c'est là le cas où fe trouve notre
tourbillon : ce font continuellement des
Beuves de matiere étrangere qui le pénétrent.
Envain oppofe-t'il le mouvement
très rapide de fa matiere propre : ces torrens
furmontent cet obftacle , & après
avoir rompa cetre digue , ils coulent avec
violence où leurs directions les portent t
femblables à ces groffes rivieres qui entrent
dans la mer , & qui y forment des
courans bien marqués dans l'étendue de
quelques lieues . Ces jets de matiere ont
des directions differentes , & fouvent oppofées
. Concevons donc deux de ces courans
, dont l'un vienne heurter avec force
contre le pôle du Nord d'une couche
qui emporte une Planette , & l'autre contre
fon pôle Sud. Cette couche céde à la
percuffion , elle fe plie , & de circulaire
qu'elle étoit , elle devient elliptique..
44 MERCURE DE FRANCE.
Peut-on nous donner de pareilles idées
pour un fyftême phyfique aftronomique ?
Qu'on nous réponde donc.
1. Les orbites de Mars & de Mercure
font très elliptiques , celles de Venus &
de la Terre le font très - peu . Comment
peut- il donc fe faire que ces torrens violens
compriment fi fort les couches qui
emportent Mars & Mercure , & qu'elles
compriment fi peu les couches intermédiaires
qui entrainent Venus & la Terre.
Le torrent qui va frapper la couche de
Mercure , ne peut y parvenir fans paſſer
par les couches de Venus & de la Terre.
Par quelle loi agira- t'il donc fur celles - là ,
fans endommager celles -ci qui fe trouvent
fur fon paffage ?
2º. Ces torrens , en traverfant les couches
qui emportent les Planettes fupérieures
, pour parvenir jufqu'aux couches
où fe trouvent les Planettes inférieures ,
doivent néceffairement les ouvrir. Dèslors
ces Planettes fupérieures , dont les
orbites font ouvertes & entamées , comment
peuvent-elles avoir un cours régulier
? lorfqu'elles feront arrivées aux points
où les orbites font ainfi interrompues ,
c'est- à- dire , à l'embouchure de ces fleuves,
elles y entreront néceffairement ; & qu'eſtce
qui empêchera qu'elles n'y foient en
traînées ?
FEVRIER. 1753 . 45
3. Nous ne remarquons aucune augmentation
, ni diminution dans l'excentricité
des orbites des Planettes . Leurs
aphélies & leurs périhélies répondent
toujours aux mêmes Points du Ciel . If
faut donc que les courans qui caufent leur
ellipticité , les frappent conftamment depuis
le commencement du monde aux
mêmes points , & toujours précisément
avec la même force. Cela peut - il fe concevoir
dans des courans , dont les maffes
& les directions dépendent de tant de
caufes incertaines & irrégulieres ?
Des Cométes.
Les Cartefiens ont bien compris que la
parfaite Théorie des Cométes , dont on
doit la connoiffance à la pénétration du
grand Newton , alloit renverfer toute la
machine de leurs tourbillons : auffi ontits
fait jufques ici tous leurs efforts pour
s'y oppofer. Ils fe font tournés de tous
côtés , pour tâcher de répondre à la difficulté
; mais en vain , elle refte dans toute
fa force. Car enfin , voilà des corps céleftes
, qui comme les autres Planettes font
leurs révolutions autour du Soleil dans
des ellipfes , dont cet aftre occupe le
foyer , fort excentriques à la vérité , &
par conféquent fenfiblement paraboliques
46 MERCURE DE FRANCE.
dans la portion qui nous eft la plus voi
fine ; des corps céleftes qui dans leur mouvement
obfervent les mêmes loix que les
Planettes , enfin des corps céleftes en tout
parfaitement femblables aux autres Planettes
. Ces Cométes font placées dans ce
qu'on appelle notre grand tourbillon
dont on prétend que les couches de matiere
vont d'Occident en Orient , empor
tant avec elles toutes les Planettes , & cependant
ces Cométes placées au milieu de
leur matiere ont leurs directions de tous
côtés les unes vont felon l'ordre des
fignes , & les autres contre l'ordre des
fignes : quelques-unes tendent du Nord au
Sud , & quelques autres du Sud au Nord ;
enfin leurs courfes fe croifent en tour
fens ; pour s'en convaincre on n'a qu'à
jetter les yeux fur la Table des Cométes ,
dont on connoît exactement le cours ,
donnée d'abord par M. Hallay ; & enfuite
augmentée de douze autres par M. l'Abbé
de la Caille , & on verra que de's 36
Cométes que renferme cette Table , &
qui ont été observées depuis 1337 jul
qu'en 1747 › il y en a 17 dont le mouve
ment a été direct , & 19 dont le mouvement
a été rétrogradé . Que conclure de
là ?
Ily a donc dans le prétendu tourbillon
FEVRIER. 1753 . 47
folaire , des corps célestes qui ont leur
mouvement indépendamment de ce tourbillon
, puifqu'il va d'Occident en Orient,
tandis que plufieurs de ces corps ont leur
cours d'Orient en Occident . Or s'il eft
démontré par là qu'il y a des Planettes
qui fe meuvent fans le fecours d'un roure
billon , pourquoi fera- t'il néceffaire de l'admettre
par rapport aux autres . Le même
principe qui fait mouvoir les Cométes
fans tourbillon , ne pourroit il donc pas
retenir , & faire mouvoir les autres Planettes
dans leurs orbites ? La nature eft
uniforme , & nous n'obfervons pas des
loix de mouvement pour certains corps ,
& des loix differentes pour d'autres corps.
Je dis plus , le courant de matiere éthéréo
où le trouve la Cométe doit peu à peu
rallentir fon mouvement contraire , le
détruire , & enfin obliger la Cométe à
fuivre comme les autres Planettes fa direction
d'Occident en Orient , ce qui n'ar
rive pas. Mais , dira t'on , la matiere éthé
rée eft fans résistance . Qroi , un fluide qui
a ane force impulfive affez grande pour
faire rouler avec une viteffe prodigieufe
des maffes auffi lourdes que les Planettes
de Saturne & de Jupiter , n'aùra pas la
force de résister à des corps plus petits qui
vont contre la direction ? Est- ce donc que
48 MERCURE DE FRANCE.
cette force qui eft impulſive dans un ſens ,
n'eft pas réfiftante dans le fens oppofé ?
& pourra t'on jamais concevoir un Aleuve
entraîne avec rapidité dans fon cours
de gros batteaux , & qui cependant ne
fçauroit rélifter à ceux que l'on voudroit
faire aller contre fon courant ?
qui
Sur le bruit d'une nouvelle théorie des
tourbillons attribuée à M. de Fontenelle.
je crus que ce fameux Académicien avoit
enfin trouvé le fecret de couper le noeud
Gordien , & que la difficulté des Cometes
alloit s'évanouir entre les mains. Quelle
a été ma ſurpriſe ? Je n'ai trouvé qu'un
Autheur , qui fe défiant de la bonté de ſa
cauſe , craint d'entrer en difcuffion fur
cette matiere , qui s'en tient à des idées.
vagues , & quippoouurr le tirer d'embaras , ne
craint pas de faire injure à l'Aftronomie.
moderne , renvoyant la chofe à un plus
ample éclairciffement ( a ) , comme file
fait des Cometes étoit aujourd'hui un fait
incertain & peu connu . Ecoutons le .
» Un tourbillon viendra par quelque
» caufe que ce foit , à jetter plus de ma
» tiere qu'il n'en reçoit , & à fe vuider
» peu à peu : alors il ne pourra plus fe fou
» tenir contre les autres ; le corps folide
qu'il avoit à fon centre en fera chatlé ,
(a ) Page 165. 149.
&
FEVRIER . 1753. 49
& ira errant par les interftices des tour-
» billons , où il ne trouvera prefque aucune
» réſiſtance » . Vieille idée de Deſcartes ,
qui pour le débaraffer fans doute des difficultés
que je viens de propofer , avoit jetté
les Cometes au de- là de notre tourbillon
, & les faifoit errer çà & là . Mais il
a été facile de les faire rentrer dans l'efpace
oùfont les autres Planettes , car de 36
Cometes qui compofent la table dont nous
avons déja parlé , il n'y en a aucune qui
ne foit defcendue bien en- deçà de l'orbe
de Saturne : il n'y en a même que cinq
qui ayent eu leur cours au de- là de l'orbite
de la Terre , & les autres ont paſſé entre
le Soleil & nous.
» Je doute , continue l'Auteur de la
» théorie (a) , que l'on fçache affez l'hif-
» toire des Cometes : pour moi je fuisdans
» le cas de ne l'avoir pas affez étudiée » .
Comment le fameux Secretaire de l'Académie
peut-il parler ainfi ? lui qui pendant
tant d'années nous a donné les obfervations
& les découvertes qui ont été faires
dans cette illuftre Compagnie fur les
Cometes . Peut - il donc ignorer que depuis
Newton , fur quelques obfervations faites
d'une Comete on décrit fa trajectoire , on
détermine la pofition & les dimenfions
( a ) Page 146.
C
so MERCURE DE FRANCE,
de fon orbite , & on prédit tous les mou
yemens avec autant d'exactitude
des Planettes les plus connues,
que ceux
Quand on a fait , dit- il encore, décri
re aux Cometes des Ellipfes dont notre
Soleil eft un des foyers , il me femble que
c'est là un refte du fyftème de Prolomée,
Quel raport peut donc avoir l'arrangement
des Planetes qui tournent autour du
Soleil felon des loix invariables , avec
le fiftème de Ptolomée , qui contre tout
ce que nous obfervons chaque jour , faifoit
la terre ftable & le centre de tous les
mouvemens céleftes.
*
»,
>> Pouf fçavoir , conclud l'Auteur de la
théorie ( a ) , que la courbe que décrit
» une Comete foit circulaire ou au moins
» rentrante , il faudroit avoir vû ce mê-
» me corps y revenir : mais on n'eft point
encore fûr d'avoir vû deux fois la mê-
» me Comete » . Je reponds à cela premierement
que nous ne fçaurions voir une
Comete dans tous les points de fon orbite,
parceque cette orbire eft tellement excentrique
, & le point de fon aphélie fi
éloigné de nous , que lorsqu'elle y eft parvenue
, avant même d'y arriver , fon diametre
n'eft plus vû que fous un angle infiniment
petit, & parconféquent la Comere
( a ) Page 147.
FEVRIER. 1753. 51
devient invifible En fecond lieu , j'avoue
que puifque les orbites des Cometes font
des ellipfes femblables à celles des autre
Planettes , feulernent plus excentriques
les Cometes doivent avoir des retours réglés
par des periodes ; mais comme les
tems de leurs révolutions font très longs ,
il n'eft pas furprenant que nous ne voyions.
pas plufieurs fois la même Comete : nous
Terions cependant en lieu de prédire fes
apparitions , fi les Aftronomes des fiécles
précédens nous avoient laiffé des obſervations
exactes des Cometes qui ont paru de
leur tems . Mais en voila affez pour affurer
à l'Aftronomie moderne la gloire d'avoir
decouvert la vraie théorie des Cometes
, & par là d'avoir diffipé toute la matiere
tourbillonnante des Cartéfiens.
De l'Attraction .
Qu'on conçoive que Dieu imprime aux
corps céleftes un mouvement de projection
qui foit le produit d'une force impulfive
, conftante , uniforme , dont la direction
foit toujours en ligne droite ; mais
qui peut être dans tous les fens , & d'une
force centrale dirigée vers un même
point , qui agiffe toujours réciproquement
comme les quarrés des diftances à ce point:
dès-lors toutes les parties de cet univers
Cij
12 MERCURE DE FRANCE,
feront rangées dans l'ordre où nous les
voyons. Les Planettes , les Cometes circuleront
autour du Soleil , & les Satellites
autour de leurs Planettes, & cela felon des
regles invariables que nous eonnoiffons.
Voila toute la théorie de Newton , fameufe
théorie confirmée par toutes les
obfervations & qui a porté l'Aftronomie
moderne au point de perfection où elle
eft aujourd'hui : mon deffein n'eft pas de
le développer ici ; c'eft ce qu'ont exécu
té plufieurs fçavans Géometres , Aftronomes;
je pretends feulement repouffer les
traits que porte contre elle l'Auteur de la
theorie des Tourbillons : d'autant mieux
que c'est ici la partie de fon Ouvrage qui
a été la plus applaudie , peut-être parce
que c'eft la moins férieufe. Ce n'eft point
par des argumens Phyfiques , Géometriques
ou Aftronomiques que l'Auteur attaque
l'attraction , c'eft par des idées purement
Métaphyfiques ( a ) .
Qu'est-ce donc que cette gravitation
univerfelle cette pefanteur , cette force
centrale qui donne à tous les corps une
tendance pour s'approcher, d'où on l'a appellée
attraction? Je réponds, ce n'eft point
une proprieté effentielle aux corps , parce
que d'eux-mêmes ils font effentiellement
( a ) Page 186. 187 , &c.
FEVRIER. 1753. 53
à indifférens au mouvement & au repos ,
telle direction de mouvement ou à telle
autre ce n'eft point une difpofition , une
qualité inhérente à ces corps par laquelle
ils s'atirent mutuellement , parce que dans
ces corps il n'y a précisément que mouvement
& matiere. Qu'eft ce donc ? C'eſt
l'action de Dieu fur ces mêmes corps . Mais
qu'est ce que cette action de Dieu ? J'avoue
que je ne le fçais pas , & qui a jamais
compris l'action de Dieu fur les créatures?
Je demande à l'Auteur de la Théorie.
La matiere célefte qui forme le tourbillon
Solaire & qui fe meut circulairement autour
du Soleil n'a fans doute ce mou
pas
vement d'elle- même , elle le tient du premier
moteur , & tout mouvement eft une
action de Dieu fur la matiere . Quelle eft
donc cette action de Dieu qui fait circuler
cette matiere ? qu'on me le dife , & je
dirai ce que c'est que l'action de Dieu qui
fait tendre un corps vers un autre. Ce ne
font pas les effets de cette action qui nous
embaraffent. Il nous eft auffi facile de concevoir
un corps pouffé vers un autre , qu'un
corps circulant autour d'un autre : mais
c'est l'action de Dieu prife en elle-même
qui échape à notre connoiffance , & fi l'attraction
de Newton eft un principe obf-
C iij
14 MERCUREDE FRANCE.
cur , inintelligible , chimerique , parce
qu'on ne fçauroit expliquer cette action
de Dieu ; la circulation par la même raifon
fera également un principe obfcur ,
inintelligible & chimerique. Voila la ſolution
à toutes les difficultés de l'Auteur
de la Théorie. Suivons - les .
"
»1 ° . De ce que les corps A & B ( a ) font
tous deux en repos à quelque diftance que
» ce foit l'un de l'autre , il ne s'enfuit nul-
99
lement qu'ils doivent aller l'un vers l'au
» tre ou s'attirer » . Non , fans doute , fr
l'on fait abftraction de la loi & de l'action
du fouverain moteur. De ce que la matiere
des Tourbillons eft rangée en cercle au
tour d'un centre , s'enfuit- il qu'elle doive
circuler autour de ce centre Il faut de
part & d'autre que la volonté de Dieu
mette en oeuvre une propriété effentielle
à la matiere , ſa mobilité , & qu'elle détermine
au mouvement l'indifférence actuelle
qu'elle a au repos ou au mouvement
, à telle direction de mouvement ou
à telle autre.
:
» 2 ° . Mais replique l'Auteur , les corps
» n'ont pas eux - mêmes aucune difpofition
"à s'attirer la volonté de Dieu n'auroit au-
» cun rapport à leur nature ; cet arbitraire
» admis ruineroit toute la preuve philofo
( 4 ) Page 186.
J
FEVRIER. 1753. 35
phique de la fpiritualité de l'ame. Dicu
auroit auffi-bien pû donner la penſée à
la matiere que l'attraction » . Je reponds
que le corps par la mobilité , & fon indiférence
à toute forte de mouvement , a
autant de difpofition pour être porté ou
pouffé vers un corps , que pour circuler
autour de ce corps . Cette tendance vers
un point , ou cette circulation autour
d'un point , ne font point effentielles aux
corps; mais elles font conformes à leur nature
. J'ajoute que c'eſt bien vouloir infulter
à l'attraction , & donner fans fondement
des armes à l'impiété , que de dire
que Dieu pourroit auffi -bien donner la
penfée à la matiere que l'attraction . La
faculté de penfer ne convient qu'à l'efprit
; comme la divifibilité & la mobilité
en tout fens ne font propres qu'à la matiere.
Donner à cette matiere une tendance
vers un point , ou une circulation autour
de ce point, c'eft lui attribuer une proprieté
qui fuit de fa nature : mais la penfée
ne fuit point de fa nature , elle n'eft point
conforme à la natute , elle eſt au-delà de
fa nature , & il n'eft pas moins répugnant
de dire que la matiere puiffe penfer , que
de dire que l'efprit peut être divifé en
parties : c'eft d'un corps en faire un eſprit ,
& d'un efprit en faire un corps , ce qui
Cij
56 MERCURE DE FRANCE.
eft également chimerique.
3. Si l'attraction fe fait en raiſon in
verfe des quarrés des diſtances ( a ) , cette
force fera infinie , quand la diftance fera
nulle & que les deux corps fe toucheront.
Je réponds que quand la diftance fera nulle
, l'attraction fera auffi conféquemment
nulle. Quand un corps eft arrivé où la
force d'impulfion le pouffoit , il y refte
en repos ( 6 ) . Mais pourquoi cette attrac
tion fuit- elle les quarrés des diftances plutôt
que toute autre puiffance ? parce que
teile eft la Loi du Créateur : il a choifi celle-
là préférablement à toute autre , felon
les fins qu'il s'eft propofé. L'Auteur de la
Théorie fuppofe que toutes les couches
concentriques du Tourbillon ont une égale
force centrifuge , & de cette fuppofition
il en conclut les regles de Képler. Mais
fur quel principe eft fondée cette fuppofition
il faut bien que là le Cartéfien ,
comme le Newtonien , recoure à la Loi
du premier moteur.
?
4°. L'attraction fe fait en raiſon directe
des maffes (c) . Mais , demande l'Auteur de
la Théorie , fi les corps A , B & C égaux
en maffes font rangés fur la même ligne &
avec des diſtances égales , l'action mutuel-
(* ) Page 193.
( b ) Page 196. ( c) Page 198 .
FEVRIER. 1753. 57
le des deux extrêmes A & C , paffe - t'elle
au travers de B , ou y eft- elle arrêtée ? Je
réponds que c'est là une interrogation trèsmal
placée , puiſque l'Auteur n'ignore pas .
qu'on n'a jamais prétendu que l'attraction
fe fait par une émiffion de copurfcules
d'un corps à un autte .
5 °. Le fyftème de l'attraction eft incompatible
avec la force centrifuge ( a ) , qui
eft cependant une force bien réelle & bien
démontrée. Je réponds que le fyftème de
l'attraction , bien loin d'être incompatible
avec la force centrifuge , c'eft le feul qui
nous donne une idée claire & nette de la
combinaiſon de ces deux forces . La force
centrifuge ne fe rencontre que dans les
mouvemens centrifuges , comme dans les
mouvemens des Corps céleftes. Or c'eft la
réunion de cette force avec celle de l'attraction
qui fait décrire aux Planettes des.
ellipfes autour du Soleil , & il n'eſt pas
poffible d'imaginer dans la nature un mouvement
en ligne courbe, qui ne foit l'effet
conjoint d'une impulfion conftante , uniforme
, fuivant une direction quelconque
& d'une force variable , ſuivant une certai
ne loi qui attire, ou fi l'on veut , qui poufſe
en même tems vers un point déterminé.
Voila toute la theorie de la force centra-
( a ) Page 200,
C v
58 MERCURE DE FRANCE:
le qui réfulte tout à la fois de la force cen
tripéte ou de l'attraction & de la force cen
trifuge : force centripete qui follicite fans
ceffe la Planette à s'approcher du Soleil ,
& cela réciproquement comme les quarrés
des diftances :force centrifuge qui eft l'effet
que l'impulfion conftante oppofe continuellement
à l'attraction pour l'empêcher
de porter la Planette vers le Soleil
cet effet eft égal & dans la direction oppofée
à la force centripéte ; car il n'eſt autre
chofe qu'une réaction . Sans l'attrac
tion la Planette s'échapperoit par la tengente;
fans la force d'impulfion d'où nait la
force centrifuge , la Planette feroit préci
pitée dans la maffe énorme du Soleil : ainfr
Pune contrebalance l'autre , & c'eft ce tem
pérament continuel qui retient les Planettes
dans leurs orbites ellipfiques . Je dis plus,
c'eft qu'il n'eft pas poffible de concevoir
un corps circulant autour d'un autre , fans
le concevoir animé de ces deux forces ; &
quand l'Auteur de la Théorie nous repréfente
avec les Cartéfiens les Planettes circulans
autour du Soleil par la feule force
centrifuge & fans aucune tendance vers
cet Aftre , il nous repréfente un mouvement
réellement compofé comme un mouvement
fimple.
6°. Le vuide de Newton , conclut l'AuFEVRIER.
•1753. 59
teur de la Théorie , eft infoutenable. Je
réponds premierement que ce vuide choque
bien moins la raifon , que le plein
de Defcartes , qui renferme l'infinité de
la matiere dont l'idée répugne. Je dis enfuite
que le vuide de Newton n'eſt pas
tel qu'on fe l'imagine , ni tel que nous
le prefente le fyftême des Tourbillons.
Newton a-t-il donc prétendu que les efpaces
immenfes où fe meuvent les Planetes
fuflent entierement deftituées de matiere ?
Non fans doute , puifqu'il y admet au
moins les rayons du Soleil , & que dans
plufieurs endroits de fes Queſtions d'Optique
, il reconnoît un fluide actif , infiniment
fubtil : l'Ether qui felon lui eft répandu
dans les Cieux & fur la terre par
fon élasticité , & qui traverſe librement
les pores de tous les corps. Il appelle cependant
les efpaces céleftes , des vuides ,
non pas qu'il prétende que ce foit abfolument
des vuides de matiere , quelconque ,
mais feulement des vuides de corps ou de
matiere pefante : car il femble n'appeller
corps que ce qui réfifte . C'eft pour cela
qu'il n'ofe déterminer dans fon Scholie de
la propofition 96. L. 1. fi les rayons du
Soleil font véritablement des corps ; & en
concluant la Propofition 40 ° . du L. 2. fur
la résistance que les globes éprouvent ,
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
ود
>>
lorfqu'ils fe meuvent dans un fluide. » Les
efpaces célestes , dit- il , où les globes des
» Planetes & des cometes fe meuvent en
» tous fens , très -librement & fans aucune
» diminution fenfible de leur mouvement,
» font donc deftitués de tout fluide cor-
» porel , fi on en excepte les vapeurs très-
» fubtiles & les rayons de lumiere ». Ces
vapeurs & ces rayons , felon M. Newton ,
font donc des fluides de matiere , mais
qui doivent être diftingués des Auides
corporels , parce que ceux-ci font réfiſtans
& que ceux- là ne le font pas ; & pourquoi
ne le font -ils pas ? parce qu'ils n'ont point
de viteffe & que leur force d'inertie répondant
à leur maffe , eft comme infiniment
petite , & par conféquent infenfible.
Il n'en eft pas de même de l'Ether
Carthéfien , il doit avoir une réſiſtance
très- grande , parce que , quoique fa malfe
foit très- petite , fa viteffe cependant
étant comme prodigieufe , le produit de
l'un par l'autre doit faire une force confi
dérable .
FEVRIER. 1753 61
J
ADIEUX
LA CAMPAGNE.
Ardins délicieux où regnent les zéphirs ,
Et vous enfans de la fimple nature ,
Paifibles bois , agréable verdure ,
Heureux témoins de mes loiſirs ,
Vous ne me verrez plus dans vos fecrets azyles ,
Parmi les douceurs du repos ,
Et loin du tumulte des Villes ,
Savourer l'air ferein de vos rians côteaux.
Jadis dans ces fombres retraites ,
Apollon daignoít m'inſpirer ;
Helas il faut m'en séparer ;
Ce Dieu ne fe plaît qu'où vous êtes.
Plus de ces doux momens où ma Mufe ravie
S'abandonnant à fes tranſports ,
Pour célébrer les attraits de Sylvie ,
Rendoit les plus touchans accords .
Vous ne m'entendrez plus à l'ombre des bocca:
ges
Chanter l'ardeur que j'ai pris dans les yeux -
C'eft ici qu'au fon des ramages
Que formoient à l'envi les oifeaux de ces lieux ;
Solitaires témoins du lever de l'Aurore ,
62 MERCURE DE FRANCE.
J'ofai lui confacrer & lui confacre encore
Les premiers fons que me dicta l'Amour .
Invisible habitant d'un fi charmant féjour.
Toi , dont la voix toujours fidele ,
Répetoit les accens dont ma Mufe autrefoist
Dans les tranfports d'une flâme fi belle ,
Fit retentir les valons & les bois :
Toi , qui connus l'ardeur du penchant qui m'en
traîne ;
Cher confident de mes premiers défirs ,
Echo pour foulager ma peine ,
Sois le de mes derniers foupirs,
FEVRIER. 17537 63
Ces Eclogues que M. Pope fit à l'âge de 16
ans , n'ont point encore paru en François. Elles
font , les deux premieres furtout , fort imitées
de Virgile. On y retrouve des idées , des tours
& des expreffions même du Poëte latin ; auſſi
eft-ce moins pour faire connoître le génie national
, que pour montrer la fécondité rare &
naiffante d'un Auteur qui a tenté avecſuccès
prefque tous les genres de poëfie , que l'on donne
au Public cette traduction. Elle eft de la
même main que celle de l'Economie de la
vie humaine , à Edimbourg , 1752.
ECLOGUES DE M. POPE.
PREMIERE ECLOGUE.
LE PRINTEMS.
A M. le Chevalier Trumbal. *
"Os E le premier dans ces champs , tenter
des accords ruftiques ; j'ofe folâtrer
dans ces heureuſes plaines, de Windſor :
Il fut Secrétaire d'Etat fous Guillaume III. ,
après s'être démis de ce pofte , il fe retira à Wind,
for où il étoit né.
64 MERCURE DE FRANCE.
belle Thamife coule lentement de ta fource
facrée , tandis que les Mufes qui ont infpiré
Théocrite , chanteront fur tes bords.
Que les tendres rofeaux foient agités par
les Zéphirs , & que les côteaux d'Albion
retentiffent de fons champêtres.
O vous qui êtes trop fage pour avoir de
l'orgueil , trop bon pour aimer le pouvoir ,
qui placez votre gloire à être délivré de la
grandeur ; vous qui emportant dans la retraite
tout ce que le monde peut vanter ,
toujours illuftre avez fçu le quitter ! Permettez
que ma Mufe enfle fes frêles chalameaux
, jufqu'à ce que vous accordiez
votre lyre , dans ces ombrages qui vous
ont donné le jour. Auffi lorfque le Roffi .
gnol va chercher le repos , le Pinfon vient
Te faire entendre dans les lieux qu'il a
abandonné ; mais à fon retour , il l'écoute
en filence, & bat des aîles de concert avec
tous les Oifeaux ,
La.rofée commençoit à tomber , l'aurore
rougiffoit déja la cime des montagnes
deux Bergers que l'amour & la
mufe tenoient éveillés , couvroient les
vallons argentés , des troupeaux objets
de leurs foins; c'étoit Daphnis & Strephon
frais comme le matin, beaux comme la faifon.
Ils s'entretenoient enfemble , & voici
leurs difcours.
*
1753 པ
FÉVRIER.
Daphnis.
Entends- tu ces Oiseaux qui voltigene
fur ces branches fleuries , ils femblent par
leur agréable mufique hâter le retour de
la lumiere ? Comment fommes- nous muets
tandis que la vigilante linotte chante , &
que le roffignol dans fon ramage falue le
Printems ! Comment fommes- nous fombres
au moment que Phosphore eft fi brillant
, & que la nature répand fa pourpre
avec profufion ?
Strephon
Chantons donc , & que Damon nous
écoute , tandis que ces boeufs que nous
voyons au loin tracent lentement leur fillon
, la violette Aleurit fur ces bancs verds
& la douce haleine da vent d'Occident fe
fait fentir à la rofe prête d'éclore . Je gage
cet agneau bondiffant fur les bords de
cette fontaine qui lui réfléchit fon image.
Daphnis .
Et moi cette coupe , dont le dehors artiftement
travaillé , reprefente une vigne
qui ferpente à l'entour , les grappes enflées
courbent fes rameaux , & le tierre les
embraffe mollement. Vois- tu ces quatre
figures relevées en boffe ? Les faifons que
ramene chaque année , & ce cercle qui
environne la voûte azurée des Cieux , on
douze fignes brillans font rangés dans le
plus bel ordre.
66 MERCURE DE FRANCE.
Damon
Chantez tour à tour , cette forte de
chant plaît aux Mufes . Déja l'épine blanche
fleurit , le gazon s'émaille , tous les arbres
fe renouvellent , les bois le couvrent
de feuillages . Commencez , les échos vont
vous répondre.
Stréphon
Apollon , infpire-moi , comme ta inf
piras Waller , ou donne-moi les accens
touchans de Granville , pour chanter ma
Délie. Je t'immolerai un taureau blanc
comme du lait , qui déja menace de la
corne , & fait voler la pouffiere fous fes
pieds.
moi
Daphnis.
Amour , c'est toi que j'invoque , fais
gagner le prix pour Sylvie ; donne à
ma voix ces attraits vainqueurs qu'ont fes
yeux ; je ne t'offre point pour victime ,
des agneaux ou des brebis ; amour , c'eſt
le coeur du Berger qui fera ta victime.
Stréphon.
La charmante Délie m'appelle de la
plaine ; cachée dans les bois , elle évite
fon Berger inquiet , elle rit , me voyant
la chercher à l'entour , ce ris affecté découvre
la belle qui eft charmée d'être trow
νέο,
FEVRIER . 1753. 67
Daphnis .
La folâtre Sylvie fe promene fur la verdure
& court foudain , elle fçait bien que
fa fuite eft apperçue ; elle lance un coup
d'oeil au Berger qui la pourfuit , ah que
fes yeux alors démentent la viteffe de fes
pieds.
Siréphon
Que le riche Patole roule fes ondes fur
des fables dorés , que les arbres diſtillent
l'ambre fur les rives du Pô. Les bords plus
heureux de la Tamife poffédent des beau
rés plus éclatantes . Paiffez là , mes moutons
, je ne chercherai pas des campa
gnes plus éloignées.
Daphnis.
Venus quitte le Ciel pour les bocages
d'Idalie , Diane aime Cynthus , & Ceres ,
Hybla. Si les ombrages de Windſor plaifent
à ma Bergere , Cynthus & Hybla n'ont
rien de comparable aux ombrages de
Windfor.
Stréphon
La nature entiere eft en pleurs & le
Ciel fe fond en eaux , les oifeaux fe taifent
, les fleurs languiffantes fe refferrent ;
Délie ſourit , les fleurs renaiffent , le Cieb
reprend fon éclat , & les oifeaux recommencent
leurs chants.
38 MERCURE DE FRANCE.
Daphnis.
Toute la nature eft riante , les grottes
font belles & fraiches , le foleil répand
dans les airs une chaleur douce & féconde.
Sylvie fourit , les campagnes brillent d'u
ne fplendeur nouvelle , la nature vaincue
femble n'avoir plus de charmes.
Stréphon.
Les champs me plaifent au Printems ,
les montagnes en Automne , le matin les
plaines , à midi les bois ; mais Délie me
plaît toujours ; abfent de fa vue je ne
trouve plus de plaifir le matin dans les
plaines , ni à midi dans les bois .
Daphnis.
>
Sylvie a la maturité de l'Automne , &
la douceur du mois de Mai ; plus brillante
que le midi , elle a la fraicheur du matin.
Le Printems même déplait quand elle
n'embellit point ces lieux ; mais lorsqu'ils
font favorifés de fa prefence , toute l'année
, c'est le printems.
.Stréphon
Dis- moi , Berger , dis- moi , fous quel
heureux climat fe trouve un arbre merveil
leux qui porte dans fon fein d'Auguftes
Monarques * , je ne te demande que cela ,
* Allufion au chêne dans lequel fe cacha Chat
les II. après la bataille de Worcester.
FEVRIER, 1753. 69
& je renonce au prix ,j'accorde la victoire
aux yeux de ta Sylvie."
Daphnis.
Non dis-moi d'abord , dans quels
champs plus fortunés croiffent des Char
dons qui le difputent aux lys , & je donne,
rai un plus noble prix ; Sylvie , la charmante
Sylvie fera à toi .
Damon,
Ceffez votre difpute , Daphnis , je don
ne la coupe à Stréphon , je te donne l'agneau
; heureux amants , dont les Berge,
res ont tant de graces ! heureufes Bergeres
dont les amans chantent fi bien les
graces ! levons-nous maintenant & courrons
à ces berceaux de chevrefeuille , agréa
ble retraite pour fe mettre à couvert des
pluyes que le Sud amene au Printems , le
gazon fera garni de mets champêtres , &
la douce odeur des fleurs éclofes , fe fera
fentir à l'entour, Allons ; voyez les trou
peaux raffemblés , qui cherchent l'abri , les
Pleyades vont faire tomber une pluye qui
fertilifera nos terres,
70 MERCURE DE FRANCE.
ECLOGUE SECONDE.
L'E' TE'.
An Docteur Garth. *
UNjeune Berger ( c'eft la qualité qu'il
préfére ) conduifoit les troupeaux
fur les bords de la Thamife , les ondes argentées
réfléchiffoient les mobiles rayons
du foleil , & des aunes dans toute leur
verdure y formoient un ombrage tremblant
: là , tandis qu'il pleuroit , les ondes
cefférent de couler , les troupeaux compâtirent
à fes ennuis par une morne trifteffe
, les Nayades gémirent dans leurs
humides retraites , & Jupiter envoyant
une pluye foudaine , fembla y prendre
part.
Accepte , ô Garth ces chants d'une
jeune Mufe qui ofe ajoûter cette guirlande
de lierre à tes lauriers ; apprens quels
maux l'amour fait fouffrir à des coeurs fans
expérience : l'amour ! ce feul mal que tu
ne peux guérir .
Hêtres touffus , & vous fources rafraîchiffantes
, qui fçavez bien amortir les
* Samuël Garth , mort en 1718 , fameux Médecin
, ami de l'Auteur.
FEVRIER . 1755. 71
traits de Phoebus , mais non ceux de l'amour
, foyez témoins de mes pleurs ; mes
chants ne vous trouveront point fourds ;
non , les bois y répondront , leur écho les
répétera . Les côteaux & les rochers fecondent
mes accords plaintifs , es-tu donc
plus fiere & plus dure qu'eux ? Les moutons
ont uni leurs bêlemens à mes plaintés
, la chaleur les a defféchés , & tu m'enflammes.
L'ardent Syrius brûle les plaines
altérées , tandis qu'un hyver éternel
dans ton coeur.
regne
Mufes , dans quels buiffons , dans quels
boccages êtes-vous cachées tandis que
votre Alexis languit fans efpoir dans les
chaînes de l'amour ? Eft- ce dans ces vallons
charmans qu'arrofent les ondes facrées
d'Ifis , ou plutôt ceux où Cam coule
en ferpentant ? Quand je me vois dans
une fource limpide comme le criſtal , ce
miroir fidéle me montre encore fur mon
vifage de vives couleurs ; depuis qu'elles
ne plaifent plus à tes yeux , j'évite ces fontaines
que je cherchois autrefois . Jadis je
connoiffois toutes les herbes qui croiffent
ici , toutes ces plantes qui reçoivent la rofée
du matin. Ah ! malheureux berger ,
que te fert ton art ? à foigner tes trou
peaux , mais non à guérir ton coeur.
Que d'autres entendent les foins cham72
MERCURE DE FRANCE.
pêtres , qu'ils paillent des troupeaux plus
beaux que les miens , qu'ils ayent en partage
de plus riches toifons , pourvû que
près de ces montagnes , je puiffe faire entendre
mes chants , embraffer ma . Bergere
& ceindre mon front de lauriers. Je pofféde
ce chalumeau qu'enfloit Colin * de
fon harmonieufe haleine ; il me le laiffa
en mourant , & me dit , » prends cet inftrument
, c'eſt le même qui enfeigna à ces
» échos le nom de ma Rofalinde » . Il ref
tera maintenant pendu à cet arbre & fe
taira pour jamais , puifque tu mépriſes fes
fons. Hélas ! que ne puis-je devenir par
un pouvoir magique , cet oifeau captif
qui chante fous ton berceau ? Alors ma
Voix trouveroit ton oreille attentive , je
jouirois des baifers qu'il reçoit.
Mes accords cependant plaifent aux
habitans de la campagne , ils font danfer
les féroces Satyres , Pan les applaudit , les
Nymphes abandonnant leurs cavernes &
& leurs fources favorites , m'apportent
leurs fruits précoces & leurs tourterelles
blanches ; envain chaque Nymphe amoureufe
s'empreffe- t-elle d'apporter fes prefens
, ils font pour vous , c'eft à vous qu'ils
reviennent. C'eft pour vous que les Ber-
* Nom que le fameux Spenfer a pris dans ſes
Sclogues,
gers
FEVRIER. 1753. 73
gers raffemblent les plus belles fleurs , &
les affortiffent en guirlande , acceptez - la ,
elle ne convient qu'à vous qui feule réuniffez
toutes les beautés.
7 Voyez que de plaifirs offrent les champs.
Les Dieux qui y font defcendus , y ont
établi l'Elysée. Venus erra dans les bois
avec Adonis , la chafte Diane fait fon féjour
à l'ombre des forêts. Venez , Nym
phe aimable , à cette heure tranquille
où
les bergers ceffent de tondre leurs brebis
& tegagnent
leurs demeures
, où les moiffonneurs
laffés quittent les campagnes
brûlantes , & couronnés
de bleds vont
rendre graces à Cérès. Ce bofquet ne cache
point de vipere; mais l'amour , ferpent
plus dangereux
, habite dans mon fein.
Ici les abeilles fucent la douce rofée des
fleurs ; mais votre Alexis ne connoît rien
de doux que vous. Ah ! daignez voir nos
demeures
délaiffées , ces fontaines
couvertes
de mouffe , ces retraites tapiffées de
verdure , les zéphirs rafraîchiront
les fentiers
par où vous pafferez , les arbres croif.
fant fubitement
où vous ferez affife , vous
prêteront
leur ombrage
, les fleurs naîtront
fous vos pas , tout ce que vous regarderez,
fleurira . Que je defire de paffer mes
jours avec vous , d'invoquer
les Muſes ,
& de faire tout retentir de vos louanges !
D
74 MERCURE DE FRANCE.
Les oifeaux les chanteront dans chaque
bocage , & les vents les porteront aux intelligences
céleftes. Mais fi vous voulez ,
émule d'Orphée , faire entendre vos accens
, les forêts étonnées danferont encore
une fois , les montagnes dociles à votre
voix fe mettront en mouvement , & les
ruiffeaux attentifs fufpendront leur cours,
Cependant voici que les Bergers évitent
la chaleur du midi . Les taureaux mugiffans
s'approchent de ces eaux qui murmurent ,
les moutons accablés cherchent l'ombre.
Dieux ! l'amour feul n'a- t - il point de relâche
? Le foleil eft moins ardent , lorsque
prêt à fe plonger dans l'Océan , il termine
fa carriere; & moi je fuis éternellement en
proye aux flammes de l'amour , il me bruÎe
la nuit comme le jour.
FEVRIER. 1752. 75
ECLOGUE TROISIE'ME.
A
L'AUTOMNE.
A M. Wicherley. *
SSIS à l'ombre d'un hêtre , Hylas
& Agon chantoient des airs ruftiques ;
l'un fe plaignoit de l'infidélité , l'autre de
l'abfence d'une amante , & les échos répétoient
le nom de Delie & celui de Doris.
Nymphes facrées de Mantoue , j'implore
votre fecours ; les chants d'Hylas & ďAgon
font le fujet de mes vers .
Toi , qui reçus des neuf Soeurs , l'efprit
de Plante , l'art de Térence & le feu de
Ménandre; toi , dont la raiſon nous éclaire ,
dont l'humeur nous charme , dont le jugement
nous inftruit & l'imagination nous
échauffe; toi , qui connois fi bien la nature,
daigne jetter les yeux fur des coeurs de Bergers
; voi leurs paffions naïves & leurs tendres
langueurs.
Phabu prêt à fe coucher , répandoit une
lumiere éclatante ,mais douce & tempérée;
les nuages étoient enluminés de fa pour-
* Fameux Poëte dramatique .
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
pre. Hylas pouffant des gémiffemens mélødieux
, enſeignoit ainfi aux rochers &
aux montagnes à pleurer.
Allez , doux zéphirs , & emportez mes
foupirs avec vous , portez mes tendres accens
aux oreilles de Délie. Comme la tour.
terelle affligée déplore fon amant perdu ,
& remplit tous les environs de fes gémiffemens;
ainfi éloigné de Délie, je me plains
aux vents, mais je ne fuis point entendu , je
n'excite point la pitié , je fuis oublié .
Allez , doux zéphirs , & c. Depuis fon
départ les concerts des oifeaux cellent ,
les tilleuls refufent leur ombrage , les lys
baiffent la tête & meurent . Fleurs fanées
que le Printems a abandonnées , oifeaux
que l'on n'entend plus depuis que l'été
vous a quitté , arbres dont les feuilles fe
delféchent quand l'autonme bannit la chaleur
, parlez , l'abfence n'eft- elle pas la
mort pour ceux qui aiment ?
que
Allez , doux zéphirs , & c . Mandits foient
les champs qui retardent le retour de Délie.
Que toutes les fleurs s'y férriffent ,
les arbres y meurent , que tout y périffe
, excepté elle : qu'ai je dit? dans quel
ques lieux que ma Délie
Délie porte
fes pas ,
que le Printems la fuive , que les fleurs
croiffent fubitement , que les chênes
nciieux fe couvrent de rofes , & que tous
FEVRIER, 1753. 77.
les buiffons diftillent l'ambre.
Allez , doux zéphirs , & c . Les oifeaux
cefferont leurs chants du foir , les vents de
fouffler , les branches de fe mouvoir à leur
gré, les ruiffeaux de murmurer , avant que
je ceffe d'aimer. Les fources jailliffantes
ne font point tant de plaifir au berger altéré
, ni le doux fommeil au laboureur accablé
, ni la pluye aux alouettes , ni l'éclat
du foleil aux abeilles , que ta vue m'en
infpire .
Allez,doux zéphirs , & c. Viens , Délie ,
viens ; ah ! pourquoi ce long délai ? tous
les échos d'alentour retentiffent de ton
nom , les rochers , les cavernes répétent.
fans ceffe le nom de Délie, Ciel ! eft- ceune
illufion qui flate envain ma penfée ?
Eft- ce un fonge d'amant ou eft- ce en effet
ma charmante Délie ? Elle vient , ma
Délie vient ; ceffez mes chants , .zéphirs.
ceffez d'emporter mes foupirs. ( Agon.
chanta enfuite. ) Les bois de Windfør l'admirérent;
répétez Mufes ce que vous- mêmes
infpirâtes.
Retentiffez , collines , retentiffez de mes.
lugubres accens , je me plains en mourant.
de la parjure Doris , vers ces montagnes.
dont le fommet diminue à mesure qu'il
quitte la vallée pour fe perdre dans les
Cieux , tandis que les boeufs épuifés de
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
fatigue & de chaleur , quittent les champs
d'un pas tardıf, maintenant que l'on voit
la fumée s'élever du toit de ces hameaux ,
que les ombres fe répandent fur la ver-
&
dure.
Retentiffez , &c. Voici ce peuplier fous
lequel nous avons fouvent paffé le jour ;
j'ai fouvent gravé fur fon écorce fes amoureufes
promeffes , tandis qu'elle attachoit
des guirlandes à fes branches ; les guirlandes
font fanées , les promeffes font effacées ;
ainfi fon amour a paffé , ainfi mon espoir
eft évancüi.
Retentiffez , & c . Le brillant Arcturus
embellit à prefent nos campagnes fertiles ,
les arbres fuportent à peine les fruits dorés
qu'ils ont produits , & les grappes enflées
vont faire couler des flots de vin ;
les mûres fauvages rougiffent les buiffons
jaunâtres. Juftes Dieux ! l'amour ſeul n'aura
donc point de retour ?
•
Retentiffez , &c. Les Bergers crient :
tes moutons font en proye .. ah ! que
me fert il de garder les troupeaux ? j'ai
perdu mon coeur tandis que j'ai confervé
mes brebis . Pan eft venu , & m'a demandé
quelle magie a caufé mon tourment , ou
quels yeux malfaifans m'ont lancé des regards
funeftes ? Quels autres yeux , hélas !
que ceux de la cruelle ont tant de pouvoir?
FEVRIER. 1753. 79
...
& y a-t-il une autre magie que l'amour ?
Retentiffez , &c. Je vais fuir les Bergers
, les troupeaux & les plaines fleuries .
Je puis fair bergers , troupeaux &
plaines , je puis abandonner , oublier le
genre humain , le monde entier , tout , excepté
l'amour. Je te connois , amour ! tu es
auffi terrible que la mer en fureur , plus
cruel que les tygres de la Lybie ; tu fus
arraché des entrailles brûlantes de l'Etna ,
conçu dans les orages , & tu naquis dans
le tonnerre.
Retentiffez , &c. Adieu , bois , adieu , lumiere
du jour , je terminerai mes peines
en me précipitant du haut de ce rocher.
Ne retentiffez plus , collines , ne retentiffez
plus de mes accens .
Ainfi chanterent ces bergers jufqu'à l'ap -
proche de la nuit : les Cieux étoient encore
teints d'un rouge éclatant , la rofée
tombant en flocons couvroit la terre &
le foleil fe baiffant , faifoit croître les ombres.
>
D iiij
80 MERCURE DE FRANCE
ECLOGUE QUATRIEME.
L'HYVER.
A la mémoire de Mlle Tempeft. *.
LYCIDA s .
TIRCIS , le murmure de ce ruiffeau
ne peint pas la douleur d'un façon
auffi touchante que tes chants . Le gazouillement
des rivieres qui coupent en ferpentant
les vallées , n'a rien d'auffi doux , ni
leur cours d'auffi agréable . Maintenant les
brebis dorment couchées fur leur molle.
toifon , l'aftre brillant de la nuit eft au
haut du firmament ; tandis que les oiſeaux
en filence oublient leurs accens mélodieux ,
chante le deftin de Daphné , chante fa
gloire.
4
TIRCIS.
Vois-tu ces bocages argentés par la gelée
;leur beauté eft Aétrie , leur verdure eft
perdue , & c'est par- là que j'effayerai de
faire entendre les airs d'Alexis, qui emme-
Cette Demoiſelle mourut en 1702. la nuit
d'un grand orage. M. Walsh ami de l'Auteur , fir
une Elegie fur la mort , & engagea M. Pope à
chanter le même fujet.
FEVRIER. 1753. St
noient les Nayades attentives dans ces
plaines. La Thamife en les arrofant , écoutoit
fes accords & ordonnoit à fes faules
de les retenir.
LYCIDAS.
Puiffent auffi bien les douces pluyes fertilifer
nos champs , & augmenter nos fu
tures moiffons commence ; Daphné en:
mourant nous en chargea, & nous dit : ber--
gers , chantez autour de mon tombeau..
Chante donc , tandis que je vais pleurer.
fous l'ombrage qui couvre ce monument.
champêtre , & l'orner de nouvelles bran--
ches de lauriers.
TIRCIS
Quittez , Mufes , ces fources de cryſtals
Nymphes & Sylvains , apportez des guirlandes
de Cyprès ; amours qui gémiffez ,
formez des berceaux de myrte au- deffus
des fontaines , & rompez vos fléches comme
vous fires à la mort d'Adonis ; gravez
fur cette pierre avec vos traits d'or maintenant
inutiles ; » que la nature change
» de face , que le . Ciel & la Terre pleu
» rent , la belle Daphné n'eft plus , il n'eft
plus d'amour.
C'en eft fait , & la Nature n'a plus de
charmes .Voyez ces nuages épais qui obf
Dy.
1
82 MERCURE DEFRANCE.
curciffent le jour ! les arbres répandent des
larmes & déplorent leurs feuillages épars
fur fon tombeau ; quelque part fur cette
terre où vous trouviez des fleurs , elles ont
fleuri avec Daphné & ont peri avec elles .
Ah , que nous importent les beautés de la
nature ! Daphné n'eft plus , il n'eft plus de
beauté.
Les troupeaux refufent. leurs verds påturages
, les geniffes altérées ne cherchent.
plus les eaux courantes , les cygnes argentés
lamentent fon malheureux deftin avec
des accens plus triftes que ceux dont ils
annoncent le leur , l'écho fe retire en filence
au fond de fes cavernes , ou du
moins ne répond qu'au feul nom de Daphné
, elle l'enfeignoit avec plaifir à ces
rivages. Daphné n'eft plus , il n'eft plus de
plaifir.
On ne voit plus tomber la rofée , on ne
fent plus le matin l'odeur des fleurs , les.
parfums ne rafraîchiffent plus nos champs,
les zéphirs qui fe taifent depuis fa mort ,
regrettent des foupirs plus doux que les
leurs , l'induftrieufe abeille néglige fes magafins
dorés . Daphné eft morte , il n'eſt
plus de douceur.
Les alouettes ne fufpendront plus leur
vol au milieu des airs pour entendre chanter
Daphné,les roffignols ne répéterontplus
FEVRIER. 1753. 83
fes chanfons , ou frappés d'étonnement, ne
les écouteront plus du fond de leurs bocages
, les ruiffeaux n'oublieront plus leur
murmure , pour fe rendre attentifs à une
mufique plus douce ; ils diront plutôt aux
rofeaux & aux échos : Daphné eft morte ,
il n'eft plus de mufique .
Les vents legers portent de tous côtés la
nouvelle de fa trifte deftinée , leurs foupirs
le difent aux arbres tremblans , les arbres
dans toutes les plaines , dans tous les
bois , le répétent aux fleuves argentés , qui
calmés auparavant , fe troublent aujourd'hui
& font groffis de larmes ; les vents ,
les arbres , les fleurs déplorent fa mort.
Daphné , quelle douleur pour nous ! Daphné
, notre gloire n'eft plus !
Mais quoi le féjour où Daphné étonnée
s'éleve au-deffus des nuages & du firmament
, eft le théâtre éclatant d'éternelles
beautés , les champs y font toujours frais ,
les bocages toujours verds : foit que vous
foyez dans ces bofquets d'amarantes , foit
qu'errante dans ces prairies , vous choififfiez
des fleurs qui ne fe fanent point , jettez
un regard propice fur nous qui implorons
votre nom , Daphné, notre Divinité ,
& qui n'êtes plus le fujet de notre douleur !
LYCIDA S.
Comme tout eft attentif aux plaintes de
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
ta Mufe , tel eft le filence qui régne quelquefois
le foir ; lorfque Philoméle chante
& que l'haleine du zéphir voltige fur les
feuilles & expire fur les arbres . Pour toi ,
brillante Déeffe , fouvent un agneau rotgira
de fon fang tes Autels ; fi mes brebis
fécondes augmentent mon troupeau , tant
que les arbres fourniront de l'ombrage
, & que les fleurs répandront de l'odeur,
ton nom ,tes honneurs & ta gloire vivront.
TIRCIS .
Levons - nous. Le pâle Orion envoye
une humidité mal- faine , & les pins étalent
un ombrage malfaifant , le violent Eorés
fouffle, & la nature eft en décadence ; le tems
conquiert tout , il faut obéir au tems.
Adieu , vallées , montagnes , fources &
bocages ; adieu, chants & amours champêtres;
adieu mes troupeaux , adieu Sylvains ;
adieu , Daphné , je dis adieu au monde
entier.
FEVRIER. 1753. 8.9
A MON SEIGNEUR
MONSEIGNEUR
LE COMTE D'ARGENSON..
REMERCIEMENT
DE LA CROIX DE S. LOUIS ,
ar M. de Bouffanelle , Capitaine au Régi-,
ment de Cavalerie de Beauvilliers,
Du Pere des Bourbons je- porterai-l'image ,
Mon fein fera marqué du fceau de la valeur :
Comme tant de Héros , un fi précieux gage
M'unit prefque à mon Roi : quelle infigne faveur!:
Leur prix m'eft un bienfait , leur gloire eft mon
exemple ;
Que je vais être avide à l'afpect des lauriers t
Mais , arme ton couroux ; Japus ouvre ton Tem
ple ;
Je brûle de vous fuivre , invincibles Guerriers.
Mais où fuis-je Et quelle eft, mon ardeur infenfée
A qui dis-je mes voeux ? A vous, Dieu de la Paix ,
Qui , la foudre à la main', de l'olive facrée
Préparâtes toujours la gloire & les bienfaits.
S MERCURE DE FRANCE.
209 208 207 207 208 209 205 : 206 : 309 200 200 200 200 10
ASSEMBLE'E PUBLIQUE
DE LA SOCIETE ROYALE
M
DE LYON ,
Du 2. Décembre , 1750.
ONSIEUR l'Abbé Cayer , Directeur
, a fait l'ouverture de l'Affemblée
par un difcours fur la négligence , l'aveuglement
, la prévention , ou d'autres
motifs inconnus qui empêchent qu'on ne
mette à profit plufieurs découvertes faites
de nos jours dans les Sciences & les Arts.
Il rapporte des exemples d'un grand nombre
d'inventions très-utiles qu'on laiffe
dans l'oubli , peut- être encore par l'atta
chement fervile qu'on a pour d'anciens
lages. Ce difcours qui tend tout à l'urilité
publique , de même que les Ouvrages
des Académiciens , a été fuivi des extraits
fuivans des Mémoires qu'ils ont lus à la
Société Royale depuis la derniere affemblée
publique.
Sur la proportion qu'il doit y avoir entre les
diamétres des tuyaux montans & ceux des
corps de pompes.
On a toujours fait jufqu'ici le diamérre
FEVRIER . 1753. 87
des tuyaux montans , & furtout celui de
leurs foupapes , beaucoup plus petit que le
diamétre des corps de pompes : cependant
un Auteur d'une grande réputation qui a
écrit depuis peu fur l'hydraulique , & dont
l'ouvrage eft approuvé par l'Académie de
l'Europe la plus compétente en cette ma→
tiere , prétend que cette pratique eft fujette
à de grands inconvénients. Il faut
felon lui que les forces employées pour
faire monter la même quantité d'eau pendant
le même tems dans les deux cas ,foient
en raison réciproque des quarrés quarrés ,
ou des quatrièmes puiffances des diamétres
des tuyaux montans ; c'est- à- dire que fi le
diamétre du tuyau eft feulement la moitié
de celui du corps de pompe , il faudra 16
fois plus de force que s'il lui étoit égal .
La différence feroit bien plus frappante
, fi l'on fuppofoit leur rapport comme
1 eft à 3 , ou à 4 , & c. tel qu'il eft effectivement
dans la plupart des pompes.
C'eft ce qui a fait craindre à M. de
Valernod qu'il ne fe fût gliffé quelqu'erreur
dans la démonftration de cet Auteur ,
ou du moins dans l'application qu'il en
fait. Pour éclaircir un point de pratique
aufli intéreffant , il a eu recours à l'expérience
, & les pompes fingulieres qui four
niffent l'eau aux baffins de la Place Royale,
SS MERCURE DE FRANCE.
fui ont fourni les moyens de la faire.
Quand on auroit voulu faire une machine
exprès , on n'auroit pu rien imaginer de
plus favorable. 1°. L'expérience eft en
grands ce qui diffipe ces craintes, fouvent
bien fondées , que ce qui réuflit en petit ,
ne réuffit pas toujours en grand . 28.
Comme le défaut dont il eft question , y
eft plus grand que dans aucune pompe
exécutée jufqu'ici , puifque le diamètre
moyen des corps de pompes eft de 22 p.
6. lig. , tandis que celui du trou des foupapes
des tuyaux montans eft feulemene
de 2 pouces 10 lignes , ce qui fait un rapport
de près de 1 à 8. Si l'inconvénient
qui réfute de ce défaut de proportion eſt
fi grand , il doit fe faire appercevoir dans
de ces pompes , & pour ainfi dire
fauter aux yeux , pour peu d'attention
qu'on y faffe.
le
Jeu
M. de Valernod a pris enen conféquence
avec M. Delorme , très exactement toutes
les dimenfions de cette machine publique;.
il en a conftaté l'effet réel pendant un tems
conftant & déterminé. Ayant enfuite cal
culé quel devoit être fon produit fuivant
le nouveau principe , il a trouvé que ces
pompes n'auroient pas dû donner unefeule
goutte d'eau.Il faudroit une puiffance
3948 fois plus grande pour . en fourniss
FEVRIER. 1753. 89
feulement la même quantité qu'elle donne.
Enfin pour tirer de cette expérience toutes
les lumieres poffibles , il l'a confidérée
fous une nouvelle face. Il a fuppofé la même
machine telle qu'elle eft, à l'exception
des tuyaux montans & du trou des foupapes
qu'on auroit fait auffi gros que le corps
de pompes ; il a calculé enfuite quel devoit
être fon effet , non plus relativement à fon
état de défectuofité comme auparavant ,
mais abfolument fuivant fon état de perfection
prétendue , ce qui eft l'inverfe de la
premiere maniere dont il l'avoit d'abord
confidérée ; & il a trouvé que fon produit
ne feroit pas different de celui que l'expérience
a donnée. D'où il feroit fondé de
conclure qu'il ne compte pas même que ce
foit un défaut de faire les tuyaux montans
moins gros que les corps de
pompes ; tant
s'en faut que l'inconvénient qui peut en
réfuker,foit auffi grand que le prétend cet
Auteur.
On ne peut pas cependant douter qu'il
n'y ait une proportion qui doit être la plus
parfaite de toutes , mais qui n'a pas été
connue jufqu'ici ; & c'est ce qui doit exciter
les recherches des Géométres & des
Méchaniciens,
20 MERCURE DE FRANCE.
Sur quelques découvertes faites dans la Suiffe
dans le Valais.
Un Voyageur guidé par le defir de s’inſtruire,
préfere conftamment les climats où
la nature étale fes merveilles , quelque
fauvages qu'ils lui paroiffent , à ceux où
elle prodigue fes délices ; & c'est là le
motif qui a conduit M. le Marquis de
Maugiron dans les montagnes efcarpées
du Valais. Il a parcouru les Alpes en Phyficien
& en homme de Lettres , & les découvertes
qu'il a faites l'ont amplement
dédommagé des fatigues qu'il a eflayées
en traverfant des pays d'un accès fi pénible.
Il y a fait avec fuccès des recherches
d'une double efpéce : les premieres ont
eu pour objet les monumens précieux- de
l'antiquité ; les fecondes , les curiofités naturelles
dont ces montagnes font remplies.
Ceux qui joignent les talens littéraires aux
connoiffances phyfiques , peuvent examiner
les premieres dans le Mémoire . Les
loix de la Société Royale me reftraignent
à vous donner l'extrait des fecondes.
L'Auteur commence par faire mention
d'une plante appellée dans le pays , Genepit
, qu'il n'a vu décrite nulle part , & qui
eſt d'une ſubſtance fi chaude que fa pointe
perce à travers les glaces & les neiges :
FEVRIER . 1753. 91
c'eft un fpécifique affuré contre la pleuréfie.
Dans la penfée que cette plante qui eft
la pâture ordinaire des bouquetins , pouvoir
donner à leur fang la qualité de diffoudre
le fang coagulé , il voulut s'en affurer
par l'expérience . Pour cet effet il fit
nourrit pendant l'efpace de trois femaines
un de ces animaux avec du foin , & une
chevre commune avec du genepit ; égorgés
tous deux au bout de ce tems , le fang du
bouquetin avoit perdu fa qualité , & celui
de la chèvre l'avoit acquife .
Il naît dans le Valais , & furtout à Sion
la Capitale , une efpéce d'hommes affez
finguliere ; on les appelle Cretins : ils font
fourds , muets , imbécilles , prefqu'infenfibles
aux coups ; ils ont des goîtres qui
leur pendent jufqu'à la ceinture ; on n'apperçoit
en eux aucune trace de raifonnement;
mais en revanche , ils ont une activité
merveilleuse pour tout ce qui a rapport
aux befoins corporels . Ces bonnes
gens les regardent comme les Anges tutelaires
des familles , & celles qui n'ont pas
des Cretins, fe croient difgraciées du Ciel.
M. le Marquis de Maugiron fait enfuite
de curieufes remarques fur les montagnes
appellées les Glacieres , en particulier fur
celles de Faucigni , dont le circuit eít de
plus de dix lienes ; fur ces amas énormes
92 MERCURE DE FRANCE.
3
de glaces & de neiges qui depuis un tems
immémorial réſiſtent à l'action du foleil ;.
fur l'extrême différence qui fe trouve entre
les Habitans des Vallées féparées feulement
par le fommet des Alpes ; ces peu
ples foumis aux mêmes loix , conduits par
les mêmes principes de politique , élevés
dans les mêmes fentimens de religion
quelques-uns même gouvernés par le même
Prince, ne fe reffemblent en rien. C'eft.
furtout à l'égard de leur mufique que cette
différence fe fait fentir ; on diroit même
qu'elle s'étend jufques fur les corps inanimés.
Le revers des Alpes qui regarde l'Italie
, a des carrieres de marbre , & les par-.
ties oppofées en font privées entièrement.
On en a découvert une près de Suze, qu'on
prétend être de verd antique , & qui
tout au moins lui reffemble beaucoup.
A l'occafion de quelques poiffons pétrifiés
, & femblables à ceux du lac de Genéve
trouvés à Moudon , Capitale du pays de
Vaud , fituée à plus de fix lieues de ce lac ,
l'Auteur fait de fçavantes réflexions fur les
changemens arrivés dans le lit des lacs ; fur
la formation des vallées , des collines &
des hautes montagnes ; fur l'origine des
ruiffeaux & des grandes rivieres de l'Europe
, dont il penfe que les principaux.
réfervoirs font frués fur le fommet des.
TEVRI E R. 1753.
95
Alpes & des Pirenées. Les bornes prefcrites
à un extrait m'obligent de renvoyer à
4a lecture du Mémoire ceux qui fouhaite-
Tont de tout ceci une plus ample explication
.
Obfervations Aftronomiques faites
à l'Obfervatoire du Collège des
Jéfuites.
Obfervation du mouvement de Mars comparé
Avec une étoile du Sagittaire.
>
Cette Obfervation a été faite avec un
reticule compofé d'un chaffis de cuivre
placé au foyer d'ane lunette de trois pieds
fur lequel font appliqués quatre fils de
foye tels qu'ils fe trent de la coque , &
qui fe croifent au centre du chaflis à l'angle
de 45. L'étoile de laquelle le R. P.
Béraud a déduit le mouvement de Mars ,
eft de la conftellation du Sagittaire & de
la grandeur ; Bayer la défigne par la
lettre B. On a conclu des Obfervations de
M. Flamfteed & de M. l'Abbé de la Caille,
que l'afcenfion droite de cette étoile étoit
au mois de Septembre 1749. de 279 .
56m. 13. & fa déclinaifon auftrale de 26d
34 4. En comparant Mars avec certe
étoile, l'Auteur a trouvé que la Planerte le
m
с
94 MERCURE DE FRANCE.
133 .
m
•
mof
1. Septembre 1749. à 8h7 36. du
foir, étoit au 89. 56. 49. du Capricorne,
avec une latitude auſtrale de 39. 521
Que le 13. du même mois à´s .
du foir , cette planette étoit à 10. 21 .
14. du même figne, avec une latitude auf
trale de 3d. 45. 23. Que le 15 du même
mois Mars étoit arrivé à 11d18m.26 .
du même figne , avec une latitude de 3º.
47. 43. Par ces obfervations on voit
que le lieu de Mars , calculé fur les tables
pour ces tems là, eft trop avancé de 2 minutes
& quelques fecondes.
Obfervation de la conjonction de Mars avec
Jupiter.
Pour avoir le moment de la conjonction
de Mars avec Jupiter er afcenfion droite ,
le R. P. Béraud a obfervé avec le réticule
le mouvement de ces deux planettes le 30
Décembre 1749. , le 3 1. du même mois ,
le 1 & 2. Janvier 1750. Il réſulte de ces
Obfervations, que cette conjonction en afcenfion
droite eft arrivée le 3. Janvier
1750. à 8h. 5m. 20. du foir.
Obfervation de l'Eclipfe de Lune , du 19
Juin 1750.
La lune fe leva éclipfée comme on l'avoit
prévu .
FEVRIER, 1753. 25
L'ombre touchoit mare
crifium à
Immerfion entiere de
Tems vrai.
Sh. 20.34¹. du f.
la lune dans l'ombre à 8h. 38m. 47 .
Commencement de l'émerfion
à
Emerson entiere de
·
Emerfion entiere de
10h. 2m.47 .
Kepler à 104.22m.255.
Copernic à Ioh. 32m . 42 . 32.425
Platon à 10h. 40m. 98.
Fin de l'éclipfe , douteuſe
, à 11. 13. 22f.
·
Emerfion entiere de
*
7e-
Obfervation de la même Eclipfe , faite à
Toulon , par le R. P. du Chatelard`,
fuite , Hydrographe du Roi , & Affocié de
l'Académie,
Immerfion totale de la Lune à 8 h . 42 m. du foir,
Commencement de l'Emerfion à ro 7
Kepler tout hors de l'ombre à 10 24
Ticho tout hors de l'ombre à 10 31
Il y a apparence que les nuages ont
empêché le R. P. du Chatelard d'obferver
les autres Phafes de cette Eclipfe.
Sur l'Opium d'Egypte fur l'Opium de
France.
Ce Mémoire commence par un diſcours
fur la Botanique , dans lequel'M,
96 MERCURE DE FRANCE.
Gavinet rappelle les peuples de l'antiquité
qui fe font les plus diftingués dans la
connoiffance des Plantes . Il parle de l'attention
férieufe qu'on doit avoir lorfqu'on
s'applique à en examiner les vertus . Ces
vertus varient dans l'efpece même de la
plante lorfqu'elle ne naît pas dans le climat
qui lui paroît fpécialement défigné par
l'Auteur de la nature.
Les Plantes aromatiques étrangeres cultivées
en France dans les Jardins Royaux
des Univerfités , n'exhalent point une
odeur auffi forte que dans l'endroit de
leur naiffance. Quelle différence ne trou
vons-nous pas dans le goût & dans la force
des vins de nos Provinces différentes ?
Il en eft qui donnent par la diftilation
une fois plus d'efprit."
du
L'Opium eft un fuc extrait & épaiſſi
des têtes de pavots blancs qui croiffent au
Grand Caire : il produit fur les naturels
pays T'effet que produit le vin fur nous ;
il fortifie le coeur , éveille les efprits &
leur donne plus de force & d'activité . Ces
habitans en avalent des morceaux de deux
& trois gros , fans que cette quantité
leur procure
le fommeil
, tandis qu'un
feul grain produit cet effet fur nous .
L'Auteur après avoir donné la raifon
phyfique des effets de l'Opium , & rapporté
avec
FEVRIER. 1753 97
avec les procédés des Auteurs différens , les
différentes menftrues dont ils fe font fervis
pour le dépouiller de fes parties héte 、
rogenes , a préfenté à la Compagnie un
morceau d'Opium , ou d'extrait de têtes
de pavots blancs du Pays .
Si la plante que produit la femence qui
nous a été apportée du Levant , paroît en
quelque maniere avoir dégenéré dans ces
climats , on peut dire qu'en dégenerant
elle eft devenue plus falutaire . On peut en
donner la dofe de huit & dix grains ,
fans expofer celui qui le prend à aucun accident
fâcheux. Il a même un avantage
marqué fur l'Opium du Caire : ce dernier
Occafionne pendant le fommeil des vifions.
fatiguantes, dont on fent encore l'impreffion
après le réveil , il reſte dans la tête
des ftupidités & des engourdiffemens qui
influent jufques fur les paupieres ; c'est ce
que ne fait point l'Opium du Pays.
Il résulte de toutes ces oblervations ,
qu'une même méthode de Médecine ne
fçauroit convenir également aux habitans
de deux climats oppofés. Pour les uns les
remedes doivent être fpiritueux & volatils
, tandis que pour les autres ils feront
doux , temperans & rafraichiffans. D'où
M. Gavinet conclut que les prétendus remedes
univerfels ne font que des chimeres
& des illufions , E
98 MERCURE DE FRANCE.
Suite de l'Ouvrage , fur les moyens de perfec
tionner la Mufique.
M. Bollioud examine dans cette partie
de l'Ouvrage qu'il a entrepris far Î'harmonie
, fi nous connoiflons affez la Mufique
des Anciens pour en juger fainement ;
fi cette connoiffance , fuppofée poffible',
peut apporter quelque moyen de perfection
à la Mufique moderne , & s'il y a
quelque profit à efperer de la comparaifon
.
L'Auteur remarque d'abord que l'hiftoire
nous a tracé deux voyes pour nous
inftruire de l'origine , de l'ufage & dés
progrès de la Mufique comme des autres
Arts : fçavoir , la vie des Artiftes célébres ,
& les Ouvrages didactiques qu'il nous ont
laiffés . M. Bollioud fait voir que ni l'une
ni l'autre de ces voyes , ne fuffit pour nous
conduire à la connoiffance de la Musique
ancienne , parce que les tablatures & les
autres monumens démonſtratifs
nous manquent
, & qu'il eft impoffible de faire fans
modéles , aucune comparaifon
utile à cet
Art.
Il ajoûte que cette notion & ce parallele
, fuppofé poffible , ne nous feroit
d'aucun fecours pour perfectionner la Muque
, parce que nous conjectutons avec
FEVRIER. 1753 ୨୭
"
fondement que les progrès d'âge en âge
l'ont mis hors de comparaifon avec celle
des Anciens. Il conclut que tout ce que
les Hiftoriens nous.en apprennent, eft plus
du reffort des Sçavans que des Muficiens ,
& que la lecture des vies des fameux Artiftes
, ainsi que la connoiffance de leurs
fyftêmes & de leurs méthodes , doit ref
ter dans l'ordre des fciences de critique
& de pure curiofité.
De la Melographie , ou de la déclamation
notée des Anciens . Seconde partie .
Dans un premier Mémoire dont on a
donné l'extrait en fon tems , le P. Tolomas
produifit des témoignages qui ne permettent
pas de penfer que la déclamation
théâtrale ait été un véritable chant chez
les Anciens. Mais la déclamation réduite
au ton d'une prononciation foutenue &
harmonieufe , peut- elle s'écrire ou ſe noter
? Quoique l'antiquité paroiffe dépofer
én faveur de l'affirmative , cette dépofition
n'eft d'aucun poids , s'il eft réellement
& phyfiquement impoffible de noter
toute déclamation qui n'eft point
chantante,
L'Auteur dans fon Mémoire effaye de
combattre cette prétendue impoffibilité ,
& à ce deffein il nous ramene d'abord à
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
des autorités qui paroiffent décifives en faveur
de fon opinion. Il obferve enfuite
qu'en fuppofant même que nos Muficiens
ne fuffent point capables de noter la déclamation
d'une Harangue ou d'une Comédie
, on n'en pourroit rien conclure
contre la Melographie des Anciens ; c'est
ce qu'il entreprend de juftifier dans le détail.
En finiffant il indique les moyens de
renouveller parmi nous cet art également
ingénieux & commode , qu'il eft peutêtre
refervé à notre fiécle de renouveller :
au moins ne lui paroît- il pas qu'il y ait aucune
impoffibilité réelle à alleguer contre
le fouhait qu'il en forme.
M. Chriftin , Sécrétaire perpétuel de
la même Académie , a prononcé l'éloge de
feu M. Martiné , Académicien ordinaire.
M. Garnier a lû un Mémoire qui a pour
titre :
Explication des Phénomenes de l'Electricité.
M. Garnier commence fon Difcours par
ces mots : Meffieurs , fi je trouve une machine
dont le jeu ſenſible & même viſible ,
produife les mêmes Phénomenes que ceux
de la machine électrique ordinaire , ne
Luis-je pas fondé à croire que j'ai décou
vert le véritable méchanifme de l'Electri
cité ? Or je la trouve dans le Livre de noFEVRIER.
1753. 101
tre fçavant confrere Monfieur Jallabert,
Cette Machine eft une espece de Barometre
lumineux fait avec toutes les précautions
requifes. La petite branche de ce
Barometre eft plus longue que celle des
autres , elle n'eſt
elle n'eft pas terminée en boule
d'ailleurs point de différence .
On pace ce Barometre verticalement
fur une table , on l'y rend immobile :
on fufpend des petits corps legers autour
de la grande branche de ce Barometre
un peu au - deffus du niveau du mercure
contenu dans cette branche ; enfuite on
enfonce un pifton dans la petite branche ,
ce qui oblige le mercure à s'élever dans la
grande. Lorfque le mercure monte , les
corps légers dont on vient de parler , font
éloignés & paroiffent repouffés avec impétuofité
: on retire le pifton , le mercure
defcend dans la grande branche , alors lest
petits corps légers en font rapprochés.
Les principaux Phénomenes de l'Electricité
confiftant dans l'attraction & la répulfion
, M. Garnier a cru en découvrir
la véritable caufe dans cette expérience ;
voici le précis de fon raifonnement.
Les corps quelque légers qu'ils foient, ne
fe meuvent point d'eux- mêmes : donc les
corps legers de l'expérience citée , font
mûs par un fluide quelconque , qui fort
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
des pores de la grande branche lors de
l'afcenfion du mercure ; donc ils font repouffés
par un corps quelconque , lorf
que le mercure defcend. Quel peut être.
ce fluide pourfuit M. Garnier ; le Barometre
eft lumineux , il eft vuide d'air ;
ce n'eft donc pas de l'air : d'ailleurs l'air
ne pafle pas au travers des verres Je ne
connois , dit M. G. , que deux corps qui
puiffent y paffer , le feu & la lumiere. Si
l'efpace contenu au deffus du niveau du
mercure étoit rempli de feu , cette extrê
mité de la grande branche feroit plus
chaude au toucher que le refte de la branche
, ce qui n'eft pas : donc ce n'eft pas
du feu , donc c'eft de la lumiere.
Lorfque le mercure pouffé par le pifton ,
vient remplir l'extrêmité fupérieure de la
grande branche , il en chaffe le fluide lumineux
, il le force à s'échapper laterale
ment par les pores de cette extrêmité : la
lumiere en fortant de ces pores , rencontre
les corps légers fufpendus , les heurte , ce
choc les écarte de la grande branche ; voila
la répulfion . Si l'on retire le pifton &
que le mercure defcende , le fluide lumineux
répandu dans l'athmosphere eft prel
fé par tout le poids de cette même atmofphere
, à venir remplir le vaide fait par le
mercure defcendant , entraîne avec lui les
FEVRI E R. 1753. 103
corps legers, jufques aux parois de la grande
branche , & produit ai : fi l'illufion qui
donne lieu à l'erreur de l'attraction.
Le méchanifme de la répulfion des corps
legers & de leur prétendue attraction dans
le jeu de la machine électrique ordinaire ,
compofée d'un globe de verre tournant &
frotté à-fa fuperficie , d'une frange , d'une
barre de fer , ou de tout autre métal ,
eft expliqué par M. G. de la maniere fuivante
.
La main , dit- il , ou le couffinet appliqués
au globe , font réjaillir la matiere
contenue dans la fuperficie du verre , de
même que fi on paffe la main fur une vergette
, on en fait fortir la pouffiere. Par
Ia il le fait donc un vuide de lumiere dans
la fuperficie du globe. Ce vuide pourroit
abfolument le réparer par la lumiere de
Patmosphere qui avoifine le globe. Mais
celle qui en fort , fait néceffairement un
rourbillon ce tourbillon rompt la direction
du mouvement de ce fluide lumineux
ambiant qui fe portoit au globe en ligne
droite. Si donc , dit M. G. , il eſt un Aluide
lumineux à l'abri de ce tourbillon , ce
fera ce fluide à l'abri qui remplacera plus
aifément le vuide fait dans le globe tournant.
Or ce fluide à l'abri du tourbillon
fe trouve dans la frange qui touche le
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
On
globe. Le fluide lumineux contenu dans
la frange réparera le vuide da globe , celui
de la frange fera reparé par la barre de
fer , celui de la barre le fera par la lumiere
contenue dans l'atmofphere ,
par celle qui eft contenue dans les pores
de quelques corps voifins de la barre. Si
ces corps font légers comme de la poufficre
, la lumiere répandue dans l'air les foulevera
& les emportera avec elle juſques
à la barre ; ce qui fera croire la prétendue
attraction . Enfuite ou ils retomberont par
leur poids , ou bien toute la lumiere ne
pouvant pas entrer dans la barre faute
d'efpace , une partie de cette lumiere en
réfléchira & éloignera avec elle cette pouffiere
, ce qui produira le phénomene de
la répulfion.
M. G. prétend que les aigrettes qui paroiffent
d'une matiere enflâmée aux angles
des corps électrifés ne font autre chofe
que la lumiere reflechie de deffus ces
angles. Il prouve qu'elles ne font caufées
par aucun feu , parce qu'elles ne brûlent
pas le feu feul peut biúler , la lumiere
ne fait qu'éclairer ; il eſt vrai qu'elle n'éclaire
ordinairement que par l'action du
feu fur elle , encore n'est- ce pas une action
immédiate ; mais il n'eft pas moins
vrai qu'elle peut éclairer & qu'elle éclaire
FEVRIER. 1753. 105
réellement fans le fecours du feu. On en
trouve une preuve dans les Barometres
lumineux , dont la lumiere qui frappe
nos yeux n'a été remife en mouvement
que par le mercure agité. M. G. prétend
que le feu & la lumiere font des êtres trèsdifférens,
& fi oppofés l'un à l'autre , qu'il
les regarde comme deux antagonistes , &
les deux principaux refforts de l'Univers .
Il foutient que les aigrettes font mal nommées
enflammées , parce que l'idée d'en-
Aammé emporte avec elle une idée de feu
& de chaleur dont ces aigrettes font dénuées
. Elles ne font , dir- il , qu'une gran
de portion de lumiere qui n'ayant pû pénétrer
dans les angles des corps électrifés ,
en eft repouffée avec affez de violence , &
en affez grande quantité pour repréfenter
une flâme , & faire une illufion fi forte
que l'on a peine à fe détromper même en
y portant le doigt , quoique loin d'exciter
la moindre fenfation de chaleur , elles
font fentir un vent leger & frais.
Si l'on fait attention que l'étincelle
avec l'éclat fort toujours du corps nom
électrique pour fe précipiter dans l'électrifé
, on fe perfuadera ailément de la folidité
de ce ſyſtème , qui n'en eft plus um
pour l'Auteur. Ces étincelles , dit-il , ne
brulent pas ; donc elles ne font pas สั้น
EV
106 MERCURE DE FRANCE.
feu. Elles éclairent ; donc elles font lumiere.
Elles font pouffées vifiblement du
corps électrique dans le non électrique ;
mais par quelle force ? Ce ne peut être
que par le poids de l'atmoſphere & de la
lumiere ambiante , qui comme tous les
autres fluides , tend à l'équilibre & fait
effort pour réparer le vuide de lumiere
fait dans le corps électrique.
Les bornes d'un extrait ne permettent
pas de rapporter l'explication que l'Auteur
a donnée de plufieurs autres phénomenes
de l'électricité ; on a même été obligé
de beaucoup abréger la théorie de ceux
dont on vient de parler.
+
L'Auteur conclut que les noms d'électricité
& d'attraction ; préfentent l'erreur
à l'efprit en y préſentant du merveilleux
& que pour en donner une idée plus julte
, on pourroit appeller la machine électrique
Αντιπριου του Φωτός , ceft à - dire ,
Pompe de lumiere , ou Machina Photica
, de même qu'on a appellé Machina
pneumatica , Machine pneumatique , la
Pomp d'air.
La Séance a été terminée par la lecture
qu'a fait M. Clapafon , d'un Mémoire
fur l'Architecture , dont l'extrait a été
donné dans l'Affemblée publique du 15
Avril 1750.
FEVRIER. 1753 107
LES EFFETS DE L'AGE.
R
Aifon , dont j'ai long- tems fenti l'infuffifance
,
Contre un penchant flatteur , hélas ! que pou
vois-tu ?
Combien n'as- tu pas combattu ,
Sans obtenir le prix de ta perféverance ?
Mais enfin mon bonheur paffe mon efperance ;
Grace à mes quarante ans , j'acquiers une vertu
Vrais tourmens de notre être ,
Source équivoque de plaiſir ,
Enfans de nos befoins , amours , brûlans defirs ,
Avec vous je vois difparoître ,
Pour un inftant heureux , mille & mille foupirs
Exempt de ces vives allarmes ,
Qui troubloient la paix de mon coeur ,
Je brave deux beaux yeux , & leur feinte douceur
Je puis fans m'égarer , évaluer les charmes
D'un fexe que l'inftinct fait trouver féducteur
La beauté , quoique touchante
Me plaît fans me captiver ,
Elle n'a rien qui me tente
Je ne fçais que l'admirer.
29
Je faifois autefois mes plus cheres délices
Dafftix fur les Autels & mon ame & mesfens ;
E v.j
108 MERCURE DE FRANCE
Aujourd'hui pour tout facrifice ,
Je lui paye un leger encens.
Mais , dira-t'on , cette victoire
Vous ne la devez point à vos foibles efforts !
Si l'âge a détraqué de fragiles refforts ,
Vous en revient il quelque gloire ?
Non , je n'y prétends pas , je l'avoue humble
ment ;.
Ce repos eft un don de la fage Nature ;
En fuis-je moins heureux ? la vertu la plus fûre
• Eft l'effet du temperamment.
Je veux donc le dire & redire ,
Si je fuis affranchi du dangereux empire
Du moins traitable des tyrans ,
Je le dois à mes quarante ans,
ENVO 1.
A M. de Mal ***.
Gardez-vous de ce ridicule ,
Vous , qui pour une jeune & charmante moitiề
Seriez un objet de pitié ,
Si vous deveniez mon émule.
Obfervez vous jufqu'au fcrupule ,
Pour éloigner ce jour qui tôt ou tard viendra
Où ma vertu vous gagnera..
FEVRIER. 1753- 109
Le mot de l'Enigme du Mercure de
Janvier , eft la Montre. Celui du premier
Logogriphe , eft quinquina. Celui du fecond
eft malice , dans lequel on trouve
mal , ami , line , mail , l'ame , ail , cime &
ame. Celui du troifiéme Logogriphe eft
potage , dans lequel on trouve pot & age.
ENIGM E.
ON paffe de beaux jours avec moi rarement ;
Je fais pour les mortels un dangereux tourment
S'ils me confultent trop , j'empoifonne leur vie ,
Et bientôt je deviens leur cruelle ennemie.
Lecteur , pour vivre heureux , chaffe - moi de ton
coeur ,.
Garde - toi d'écouter mon langage flatteur ,
Il couvre très fouvent d'un voile plein de char
mes ,
La fource des regrets & des vives allarmes.
Autrefois on me vit caufer d'affreux malheurs ,,
Faire égorger entr'eux les freres & les foeurs,.
Enlever à des Rois des Tones légitimes ,
Etre l'auteur enfin des plus horribles crimes;
Mais d'un autre côté , tels font mes attributs ,
Sans moi des noms fameux ne feroient point
connus ;
110 MERCURE DE FRANCE ,
Je fuis en tout pays utile & néceffaire ;
Je lers également les Princes qu'on revére ,
Et ceux qui de l'Amour fuivent les douces loix ;
Les plus vaillans Héros me doivent leurs exploits
On me connoît par tout fur la terre & fur l'onde ,
Je fuis pour tous les Arts une mere féconde ;
Le Commerce fans moi , feroit peu cultivé ;
On ne peut point douter de mon utilité.
Je ne puis mieux , Lecteur , me faire ici connoî
tre ;
Kéflechis un moment , tu me verras paroître ;
Mais fi tu n'es point fage , évite-moi toujours ,
Car je ferois alors le boureau de tesjours ;
Il faut que la raifon & me guide & m'éclaire ,
Et fçavoir m'enfermer dans une jufte ſphere .
JE
AUTRE.
E raffemble chez moi les dépouilles cruelles
Que l'on trouve en Lybie & mille autres climats
Et malgré leur horreur , je connois bien des belles
Qui penfent que j'ajoûte à leurs plus doux appas
Al eft encor pour moi d'autres bizarreries
Qui caractérisent mon fort :
Difif, je fuis triſte à la mort,
Lorfque l'aimable Flore émaille nos prairies,
Et que des plus beaux jours chacun paroît content
L'on me voit tiſte & taciturne
FEVRIER . 1753. III
Regreter la faifon dédiée à Saturne ,
Quoique je tremble en la voyant .
Par Mlle de Rey:
LOGO GRIP HE.
Si tu défires me connoître ;
I
Lecteur , prêtes attention ;
Neuf lettres compofent mon être
Compagne de l'ambition ,
Aux talens j'ai donné naiſſance ;
Je hais la coupable indolence ,
A des vaftes projets j'anime les grands coeurs ;
Par moi de tout obftacle ils deviennent vaime
queurs :
Quelquefois imitant l'envie ,
Je fuis du mérite ennemie ,
Je tâche de ravir aux plus rares vertus ,
Les éloges qui leur font dûs.
A tous ces traits tu devines , fans doute ?
Je vais me découvrir : écoute .
Déplaces certain, pied , je fuis un animal,
D'équivoque nature ,
Souvent des Dames la chauffure ;.
De plus , je fuis un mal ....
Un oifeau de proye , une Ville...
712 MERCURE DE FRANCE.
Un office d'Eglife , un chien affez utile
Un mot Hebreu , Grec & Latin ....
Un vale propre à conferver le vin ....
Un Pape faint ... Un fameux mifantrope .
Trois notes de mufique .... Un fleuve de l'Euro
pe ....
Uninfecte .... Un poiffon ... Le Roi des animaux
....
Un mineral .....Un lieu qu'environnent les
eaux .....
Un nom d'homme que l'on méprife . . '.
Une langue...Une loi que prefcrivit Moyſe ...
L'être penfant . ... De l'abeille le fruit ...
L'organe de Thémis ... Un Aftre de la nuit ...
Si ces détours n'ont pû te plaire ,
"
Je m'y prends d'une autre maniere :
5. 2. 7. adoucit les chagrins les plus grands ...
5.3.2 . 8. 9. 1. fe fait aux pauvres gens ..
2.7.4.6.8. 9. Poëte d'Angleterre .....
Otez 6. de Crotone habitant renommé ...
2. 8. 7. 9. plus 1 fuis au Cloître enfermé …… 17
4. 5. 6. 7. 3. 2. le pere de Neptune
Dans ce Pays cacha fon infortune …….:
2.5 . 6. aux vogueurs peint les malheurs paffés.
Lecteur , je me tais. C'eſt affez .
Nerauld Lateré , de
Pondron de S.
1
FEVRIE R. 1753. [ *
Branik NTNE
NOUVELLES LITTERAIRES.
Théorie de la lumiere dans le fyitême
RAITE ' d'Optique , où l'on donne la
Newtonien , avec de nouvelles folutions
des principaux problêmes de Dioptrique
& de Catoptrique. A Paris , chez Durand
&Pilot , 1752. Un volume in 4°.
Lucréce a fourni l'épigraphe de l'ou
vrage : cet ancien eût connu les expériences
de Newton , la progreffion de la
lumiere , & toutes les découvertes de l'Optique
moderne , auroit - il pû s'exprimer
autrement dans ces vers fur le réfervoir
immenfe de lumiere qui arrole , pour ains
dire , notre fyftême ?
Largus item liquidi fons luminis atherius fol
Irrigat affidue coelum candore recenti ,
Suppeditatque novo confeftim lumine lumen.
Il a fallu une longue fuite de fiécles ,
une ample fucceffion de fyftêmes , pour
que Newton & Roemer juftifiaffent enfin
par leurs obfervations , la hardieffe de
l'expreffion du Poëte Latin .
L'ouvrage dont nous allons rendre
compte , eft diviſé en trois parties ; l'on
114 MERCURE DE FRAN CE.
y expofe d'abord les caufes de la réflexion
de la lumiere. Après avoir balancé les opinions
des deux Philofophes modernes qui
ont partagé , & qui partagent encore entr'eux
le monde fçavant , l'Auteur adopte
l'explication Newtonienne , en fe fondant
fur une multitude de raifons qu'il déduit.
Si la caufe de la réfraction , comme le.
veut M. Descartes , dépendoit de la réfif .
tance du milieu réfringent , la vîteffe devroit
toujours diminuer. Or un rayon de
lumiere , après avoir fouffert une premiere
réfraction , n'ayant plus la même vîteſſe
qu'auparavant , doit s'il rencontre une
nouvelle occafion de fe réfracter , avoir .
un mouvement très- different de ce qu'il
avoit à la premiere réfraction , & ne fui.
vre par conféquent pas les mêmes loix :
c'eft cependant ce qui n'arrive pas , & les
réfractions les plus multipliées n'y appor
tent pas de changement ; en Phyfique la fimplicité
des principes , leur unité , pour
ainfi dire , quand elle s'accorde à en déduire
l'explication de phenoménes qui
paroiffent indépendans les uns des autres
& éloignés , donne un grand avantage ;
or la théorie Newtonienne accorde les
loix de la réfraction avec celles de la
tranfparence ; les milieus traverfés par la
lumiere , font regardés comme remplis de
FEVRIER . 1753. 115
pores infiniment larges , par rapport aux
particules de lumiere même , & par ce
moyen les globules ne fouffrent aucune
réfiftance , & n'éprouvent d'autre force
que celle de l'attraction jointe de toutes
les particules du milieu : il n'eft point néceffaire
pour produire l'attraction de ce
milieu fur les corpufcules de lumiere , de
fuppofer au corps & à la lumiere , telle
ou telle figure , pour produire la même
attraction à la même diftance ; c'eſt ainſi
qu'on pourroit regarder que deux portions
égales de la terre , & fenfiblement
homogenes , quoique variées dans leurs
parties , exerceroient la même attraction
fur une pierre pofée de la même maniere
par rapport à ces deux maffes ; c'eſt encore
ainfi que la figure d'une pierre qui
tombe , ne fait rien à la courbe qu'elle
décrit , ou du moins à celle que décrit
fon centre de gravité : enfin c'eft de l'explication
dont on parle , qu'on tire celle
d'un des phenoménes des plus finguliers
qu'offre cette recherche , je veux dire le
changement de réfraction en réflexion
dans certaines inclinaifons ; & lorfque le
rayon de lumiere paffe d'un milieu plus
denfe , dans un milieu plus rare : quand
on eut reconnu par obfervation , que les
finus d'incidence & de réfraction étoient
# 16 MERCURE DE FRANCE:
toujours en raifon conftante , la Geomé
trie feule put apprendre qu'il y a des cas
où il ne doit point fe faire de réfraction ;
mais il falloit une explication phyſique
pour conclure , que dans certain cas la
réfraction devoit le changer en réflexion .
Dans le fecond chapitre de cette premiere
partie , on trouve plufieurs recherches fur
la trajectoire du rayon de lumiere : on
imagine , par exemple , que la force Y,
qui pouffe un rayon de lumiere vers une
furface quelconque , eft exprimée par la
fonction
( y + B ) 3 , en ſuppoſant que
P
B foit une très- petite ligne ; ce qui peut
être un cas de ceux qui fans donner
une force infinie dans le contact , en don
nent cependant une très- confidérable ; &
l'on parvient à démontrer que les dimenfons
de l'hyperbole , ou trajectoire dé.
crite par le rayon de lumiere , dans cette
hypothéfe , ne dépendent que de la petite
droite B , & de l'angle d'inclinaifon du
rayon avant d'atteindre le corps refringent.
En Phyfique , l'efprit n'est point affez
fatisfait , quand on fe contente de calculs
généraux , & que l'on n'entre pas dans
des détails qui fixent les idées plus exactement
fur les vraies forces que l'on cmFEVRIER.
1753. 117
la
ploye dans l'explication des phenoménes.
L'Auteur donne une application du calcul
général , qui fait voir d'une maniere fenfible
la prodigieufe fupériorité que
force d'attraction du milieu refringent
peut avoir fur la force de la gravité ,
lorfque le globule de lumiere eft extrêmement
voilin de la furface attirante , &
l'exceffive diminution que fouffre enfuite
cette même attraction à diftances encore
très- petites , comme une ou deux lignes.
Ainfi ayant dénommé la gravité , la hauteur
d'où un corps doit tomber pour acquérir
une viteffe égale à celle de la lumiere , la
force d'attraction au contact ; on fuppofe
la diſtance du Soleil à la terre de 22374
demi -diametres , dont chacun eft de 1432-
lieues communes de 25 au degré
on prend 8 ' 24 " pour le tems que la lumiere
met à venir du Soleil , fuivant la
théorie de M. Bradley , déduite de l'aberration
de la lumiere , & prenant un
milieu entre le degré de l'équateur & celui
du pôle , fuivant M. Bouguer , l'on a
le lieu de 13735 , 8 pieds , d'où l'on a la
diftance du Soleil à la terre d'après la
troifiéme édition des principes mathématiques
de la Philofophie Naturelle , rs
pieds 1 pouce & 2 lignes , ou 15 pieds eft
l'efpace , dont un corps tombe en 1“. à la
18 MERCURE DEFRANCE
latitude de Paris par la force de la gravís
té ; par conféquent en 30 " , 1944 feroit
l'efpace que ce corps parcoureroit unifor
mément après la chute dont nous avons
parlé : c'eft de toutes ces données que l'on
tire par une feule analogie la quantité de
firée & le rapport cherché .
Des propriétés générales des trajectoires
décrites par des forces perpendiculaires
à une furface donnée , & des recherches
qu'il a faites fur elles , l'Auteur tire la
propofition
fondamentale de la réfraction ,
je veux dire la propriété conftante du rap
port entre le finus d'incidence , & celui
de réfraction ; on a terminé cette fection
par la recherche du rapport de la vîteffe
du rayon rouge au rayon violet , dans
l'hypothèſe où on attribuoit la differenc
de leur réfrangibilité à leur difference de
vîteffe : fuivant les expériences du Che
valier Newton , le rapport du finus d'in
cidence au finus de réfraction , eft pour
les premiers rayons , celui de 77 à so , &
pour les feconds , celui de 78 à 50 , d'ot
l'on tire en fubftituant les valeurs numé
riques dans la formule donnée , le rappor
( 1 , 1 9 7 3 à 1 , 1711 ) ce qui donne en
viron pour l'excès de la vîteffe de
rayons rouges fur celle des rayons vio
lets.
I
41
FEVRIER. 1753 119
L'on obferve que la plupart des Auteurs
qui ont traité de la réfraction dans
l'hypothefe de Newton , ont attribué la
difference de réfrangibilité des rayons ,
la difference de maffe de leurs particules ,
& qu'ils ont rejetté la difference de vîteffe
; mais qu'en général les raifons qui
les ont déterminés , font contraires aux
principes de la Dinamiques : au moins de
la façon dont ils le préfentent , fi l'on fe
rappelle qu'une groffe pierre en tombant
vers la terre , ne décrit pas une autre parabole
que celle
que
décriroit
une
petite
balle
, lorfqu'elle
eft lancée
avec
la même
vîteffe
; l'on
croira
qu'il
doit
en être
de même
d'un
corpufcule
de lumiere
, par rapport
au milieu
attractif
qui
eft immenfe
par
rapport
à lui , & que
la difference
de
réfrangibilité
ne peut
donc
être
attribuée
à la différence
de mafle
. Ceux
qui
n'admettent
pas les differentes
vîteffes
dans
les
particules
du rayon
, ou difent
que
lorf
qu'une
planette
éclipfée
fort
de l'ombre
,
elle
devroit
paroître
de la couleur
des
rayons
aufquels
on fuppoferoit
le plus
de
viteſſe
, c'est
à dire
, d'abord
rouge
,
&
fucceffivement
orangé
, & ainfi
jufqu'au
blanc
parfait
; voici
, dit l'Auteur
,
la
réponſe
à cette
objection
, qui
jusqu'à
zan
plus
grand
examen
, & d'autres
obfer120
MERCURE DE FRANCE,
vations , doit tenir en fufpens ; c'eſt que
comme il faut toujours qu'une partie de
la planette foit fortie de l'ombre avant
qu'elle puiffe faire affez d'impreffion far
l'oeil pour être apperçue , il fe peut faire
que le tems qu'il faut pour que l'immer
fion foit fuffifante , foit affez confidéra.
ble , pour qu'il foit déja arrivé des rayons
violets des premieres parties qui ont par
lorfque les fuivantes envoyent leur rayon
rouge. De ces confidérations , l'Auteur
palle à la théorie de la réflexion , qui termine
la premiere partie de fon ouvrage ,
fur laquelle nous ne nous érendrons pas
davantage , pour ne pas paffer les bornes
que nous nous prefcrivons, & pouvoir dir
un mot de chacune des parties fuivantes.
On trouve ns la feconde partie les
principes de optrique & de la Catop
trique une fuite de problêmes dont les
folutions nous ont paru neuves & toutes
analitiques , mettent fous les yeux un
grand nombre de formules commodes , au
moyen defquelles on peut par de fimples
fubftitutions, fe fatisfaire fur les queftions
de Dioptrique & de Catoptrique qui fe
préfentent . Le premier chapitre eft em
ployé à la détermination des foyers de
toute forte de lentilles , & le fecond à l
détermination des foyers de toutes forte
de
FEVRIER . 1753. 121
de miroirs ; l'Auteur propofe dans ce chapitre
une expérience , dans laquelle on fe
ferviroit pour les chambres obfcures de
miroirs au lieu de lentilles ; il parle enfuite
des aberrations qui font produites
dans les images par la fphéricité des miroirs
, & paffe à l'examen de la partie de
la couftique , qui répond à un arc quelconque
d'un miroir fpérique donné . Il
nous paroît que toute cette partie peut
avoir des utilités très fenfibles pour ceux
qui s'occupent de la perfection des thélefcopes
, & qu'en général on y trouve
des applications nouvelles , & des explications
de beaucoup de chofes que M.
Newton avoit fuppofé dans fon optique.
Le quatrième chapitre de cette feconde
partie , eft un Traité complet des Arcsen
- Ciel , où l'on donne la folution de
plufieurs problêmes fur cette matiere ;
l'un des plus nouveaux & des plus curieux
eft , à ce qu'il nous paroît , celui où l'on
donne le moyen de trouver les dimenfions
du deuxième , troifiéme , quatrième
Arc-en-Ciel à l'infini , c'est par les recherches
fur l'Arc & les Arcs- en- Ciel , que cen
te feconde partie eft terminée .
Pour ce qui eft de la troifiéme partie ,
on y traite de tout ce qui regarde l'oeil ,
& la maniere d'appercevoir & de diſtin-
F
122 MERCURE DE FRANCE.
·
guer les objets , foit à la vûe fimple , foit
par le moyen des verres & des lunettes ;
l'on a évité d'entrer dans trop de détail ,
fur ce qu'il y a de métaphyfique dans la
vifion ; on s'eft rejetté fur le physique &
fur le geométrique de la chofe ; une Ta
ble très - commode fur les ouvertures &
les longueurs des thélescopes termine cet
ouvrage , où l'on trouve auf la folution
d'un problême , que feu M. Kramer fçavant
Profeffeur de Genéve, dont les Scien
ees regrettent la perte , avoit proposé à
l'Auteur , & qu'il réfolut en 1747 : il
s'agit de trouver la quantité de lumiere
réflechie par un miroir circulaire & plan
à une diftance quelconque c'eft dans
l'ouvrage même que nous confeillons de
voir la maniere dont il a été traité , & la
folution qu'on en donne . On trouvera
dans cette production que nous devons à
M. le Marquis de Courtivron , de l'Académie
des Sciences , beaucoup d'ordre , de
grace , de fagacité & de lamiere,
ORATIO habita in inftauratione Scho
larum Collegii Dormano- Bellovaci. Die Oc.
tobris decimâ , anni M. DCC. LII. ab An
tonio Maltor, Humanitatis Profeſſore.A-Paris
, chez Lottin.
Ce Difcours eft une déclaration de
guerFEVRIER.
1753. 723
re contre la Méchanique des langues du
célébre Aureur du Spectacle de la nature.
Il faut avoir lû la méchanique , dernier
Ouvrage de M. Pluche , pour fuivre l'Orateur
, qui s'aplique à montrer que M.
Pluche eft en contradiction avec lui- même .
C'eft à ceux qui liront ces deux Ouvrages
àjuger fi l'Orareur a réuffi. Le Profeffear
d'humanité , ayant fait tous fes efforts
pour rendre M. Pluche ridicule , finit fon
Difcours en relevant des fautes , lourdes
felon lui , qu'il a puifées dans le Spectacle
de la nature . Nous doutons que l'Orateur
ait autant d'Approbateurs que fon adverfaire
a de Lecteurs . Il ne paroît pas que l'Univerfité
fage dans fes démarches ait fpécialement
chargé le jeune Profeffeur d'une
commiffion aufli délicate que celle de
réfuter des Ouvrages qui ont valu à M.
Pluche une reputation méritée .
- ESSAI hiftorique fur la maniere de ju
ger des hommes , par M. de Chevrier. A
Paris , chez forri , Quai des Auguftins.
1753. in- 12 vol . 1 .
La production que nous annonçons confifte
dans des réflexions fur la plupart des
vices & des vertus . 11 fuffira d'en copier
quelques- unes pour mettre le Lecteur en
état de porter un jugement.
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
L'exemple eft le grand maître de l'home
me ; foibles & curieux nous nous laiffons
entraîner par le torrent , & les bons ou
mauvais exemples ont un empire égal fur
nos coeurs. Il est rare de voir cultiver la
vertu par les fils d'un fcélerat , & par la
même raifon ceux d'un honnête homme
ne manquent gueres à la probité ; réflexion
qui doit ètre gravée inceffamment
dans le coeur des peres.
Les Princes donnent l'exemple à leurs
favoris, qui n'étant que des automates do--
ciles , prennent fans principe toutes les
idées dont le maître eft affecté ; le peuple
imitateur fervile , copie les Grands
dans leurs ridicules commme dans leurs
vertus , & fouvent un Royaume eft fage
ou vicieux , fans autre penchant détermi
que celui de fuivre la mode. né
Chez nos voisins on donne peu de titres
& beaucoup de penfions aux guerriers
: ici beaucoup de dignités & peu de
penfions : cette façon de récompenfer fatisfait
nos voifins , & les Francois animés
par la feule gloire , lui facrifient leurs
fortunes avec plaifir. Un Lieutenant-Colonel
d'Infanterie remit au Regent une
penfion de cent piftoles qu'il venoit de
lai accorder , & demanda en place la
Croix de S. Louis . Ce Prince dont l'ef
FEVRIER. 1753. 124.
prit & les talens auroient élevé un fimple
particulier , le Duc d'Orléans connoiffoit
les hommes , & faififfant le foible du
Lieutenant- Colonel , il feignit de ne ſubftituer
qu'avec peine la Croix à la penfion
qu'il avoit accordée : cet exemple fut fuivi
, & il rentra le fond de cinq cens mille
livres dans les coffres du Roi. C'eſt ainfi
qu'un Prince politique ne doit ' confulter
que l'inclination de fes Sujets dans la diftribution
des graces. Récompenfer les talens
c'est le moyen de les aggrandir ; mais
donner les récompenfes au gré de ceux
qui en font dignes , c'eft remplir tout à
la fois fa vocation & les voeux de fes
Sujets .
La lecture eft un aliment dont on ne
doit ufer qu'en confultant fon tempéramment
; tous les mets ne conviennent pas
aux même eftomac , tous les Livres ne
peuvent pas être lûs du même homme .
Tous les hommes ne veulent pas être
Aatés dans leur manie ; il eft des efprits
Mifantropès qui croyent ne penſer juſte
qu'autant qu'on les defaprouve ; ennemis
de l'humanité jufqu'à fe haïr eux - mêmes ,
on ne les fubjugué que par une contradiction
menagée dont l'art les ramene
quelquefois à la vérité.
On peut par des fineffes amener un
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
homme habile au point de négocier : mais
il faut des talens réels pour remplir des
projets importans. Cette fourberie que
l'Auteur immortel de l'Eneide appelle
dolus , eft quelquefois aufli utile à un
guerrier que la valeur même ; beaucoup
de Militaires qui des Camps ont paſſe
dans le cabinet , ont crû que les mêmes
qualités pouvoient former le heros &
l'Ambaſſadeur , & ils ont fouvent pris des
détours qui les ont fait échouer , tandis
qu'ils auroient réuffi en prenant une võye
ouverte. Un Miniftre fous le Regne de
Louis le Grand , écrivoit à un Ambaffadeur
: Quoique le deffein de la Cour ne fait
pas d'accorder telle chofe , garantiffez la
tonjours . L'Ambaffadeur répondit au Miniftre
que fon caractere de verité l'ayant
fait réulfir dans toutes fes opérations , it
ne pouvoit s'en écarter en trompant fans
perdre pour toujours la réputation qu'il
s'étoit acquife.
HISTOIRE du Théatre de l'Opéra
en France , depuis l'établiffement de l'Académie
Royale de Mufique jufqu'à préfent.
A Paris , chez Barbou , rue S. Jacques
. 1753. in 8 °. vol . 2 .
Pour donner une idée jufte de l'Ouvra
ge que nous annonçons , it fuffira , de coFEVRIER.
1753. 127
3.9
pier l'Avant-propos de l'Auteur . » On a
fait l'Hiftoire des théatres des Grecs , des
Italiens , des Efpagnols , des Anglois ,
des Danois , des François & de l'Opéra
Comique ; mais on n'a pas encore vû celui
de l'Opéra qui eft aujourd'hui de
» tous les Spectacles le plus brillant & le
plus fuivi ". On croit que par cette raifon
le Public recevra avec plaifir les recherches
que l'on a faites fur l'Opéra , où
Fon verra l'origine de ce Spectacle en
France , avec la vie de Jean - Baptiste Lully
, cet excellent Muficien , que l'on peut
regarder comme le pere & le Créateur de
F'Opéra François .
On y a joint l'abrégé de la vie des Poëtes
& des Muficiens qui ont travaillé pour
FAcadémie Royale de Mufique , avec le
catalogue de leurs Ouvrages , les particu
larités de la vie de quelques Acteurs &
Actrices qui font morts , où l'on trouvera
pluſieurs anecdotes concernant l'Opéra
: & pour donner une entiere connoiffance
de ce Spectacle , on a rapporté les
noms de tous les Acteurs chantans & danfans
, depuis l'année 1660 jufqu'à préfent
; avec les noms des Directeurs & Infpecteurs,
& les Ordonnances , Arrêts ,
Réglemens & Priviléges concernant l'Académie
Royale de Mufique , depuis fon
Fiiij
128 MERCURE DE FRANCE.
établiffement , avec deux catalogues , l'un
chronologique & l'autre alphabetique de
tous les Opéras qui ont été repréſentés &
repris à la Cour & à Paris , depuis l'an
1645 , jufqu'à la fin de l'année 1752.
LETTRES de Julie à Ovide . A Rome ,
& le trouvent à Paris , chez Jorry Quai
des Auguftins , 1753. Petit volume in- 16,
de 130 pages .
Il y a de la paffion & du ftile dans ces
Lettres. C'est tout ce qu'on peut exiger
des Ouvrages de cette nature .
LETTRES fur l'Electricité , dans lef
quelles on examine les dernieres décou
vertes qui ont été faites fur cette matiere
& les conféquences que l'on peut en
tirer . Par M. l'Abbé Nollet de l'Académie
Royale des Sciences , &c . in 12. A Paris ,
chez Guerin & Delatour , rue S. Jacques.
Dans un avertiffement qui eft à la tête
de cetOuvrage , l'Auteur s'explique en peu
de mots fur les principaux motifs qui le
lui ont fait entreprendre. Premierement ,
il lui a paru convenable d'examiner de
bonne heure & d'aprécier certaines dé
couvertes d'éclat qui ont enrichi la Phyfique
dans le courant de l'année derniere ,
de peur qu'on en abuſât par des conféquences
précipitées , & que ces nouvelles
FEVRIER. 1753. 129
vérités peu attenduës , ne donnaflent occa
fion à des erreurs féduifantes & fpécienfes.
» J'ai cru voir affez clairement, dit- il ,
qu'en donnant l'électrifation des pointes
» de fer pour une preuve de l'épuifement
abufoit d'une décou-
ود
du » tonnerre on
"
» verte réelle , pour le flatter d'une vaine
» eſpérance ; c'eſt en partie pour diffiper.
» cette erreur ( fi tant eft qu'elle fubfifte
» encore ) que je me détermine à publier
» par l'impreffion de ce Volume , des
réflexions que je n'avois faites que pour
» moi , ou pour un petit nombre de per-
" fonnes à qui j'en voulois faire part .
"
En fecond lieu , l'Ouvrage de M. Franklin
qui parut il y a environ un an & qui
eft devenu très célébre , contenant fur
l'Electricité une doctrine oppofée par bien
des endroits , à ce que M. L. N. a publié
dans les Mémoires de l'Académie des
Sciences , & dans fes Ouvrages particuliers
touchant la même matiere , cet Académicien
a cru que s'il n'en difoit rien
fon filence pourroit être regardé comme
un abandon qu'il feroit de les découvertes
& de les opinions . » Voilà encore
" dit il , ce qui a donne lieu aux Lettres
» que je publie aujourd hui ; elles doivent
» moins paffer pour une critique de la
doctrine de M. Franklin que pour une
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
» deffenfe de la mienne .
La premiere Lettre contient , comme
l'annonce le titre , l'Hiftoire des décou
vertes qui fe font faites fur l'électricité
dans le courant de l'année 1752 : nous
croyons qu'elle fera lûe avec plaifir par les
perfonnes curieufes qui ont pris part à ces
nouveautés , & qui n'en ont été inftruites
que par le bruit public. Elles y trouveront
une narration exacte , circonftanciée
& capable de mettre au fait , le Lecteur
qui n'auroit qu'une très - legere idée des
phénomenes électriques : elle eft adreffée
à Mlle Ordinghelli , jeune Mufe qui fe
diftingue à Naples , apparemment comme
Mlle Agnefi , à Milan ; Mad.Laura - Baffi
à Bologne , & c.
Les fix Lettres fuivantes font écrites à
M. Benjamin Franklin ; elles roulent fur
différens points de Phyfique , fur lesquels
cer Auteur & M. L. N. , dont l'autorité
doit être très grande en Phyfique , font
partagés , & qui ddeeppuuiiss un an ont été vivement
agités , pour & contre , par les
partifans de ces deux Phyficiens .
La feconde Lettre , qui eft la premiere
des fix adreffées à M. Franklin , n'eft pour
ainfi dire , qu'une introduction aux cinq
autres : M. L. N. s'y fait connoître à l'Auseur
avec lequel il va entrer en lice . It
FEVRIER. 1753. 130
lai expofe en abrégé fes principes , & lui
indique les fources où ils font entierement
dévelopés ; il le prévient fur les principaux
articles de fa doctrine , qu'il fe propofe
de combattre ; il lui déclare d'une
façon qui paroît très-fincere , que la critique
qu'il en va faire ne l'empêche pas de
fe ranger pour le refte au nombre de fes
admirateurs.
Nous n'entrons point dans le détail de
cette critique , parce que l'Auteur ayant
eu foin d'en écarter tout ce qui pouvoir
être regardé comme étranger à fon fujer ,
& n'y failant entrer que les chofes abfolument
néceffaires , l'a rendu peu fufceptible
d'un extrait. Nous dirons feulement
que toutes les queftions qu'on y traite:
font intéreffantes ; que les raifons de M ..
L. N. nous ont paru très - fortes & choifies
pour être à la portée du plus grand nombre
, & nous fommes bien aifes de remarquer
de plus , qu'il regne dans tout cet
Ouvrage un efprit d'équité , une modération
& des égards qu'on devroit toujours
rencontrer dans les difputes littéraires,
Après les fix Lettres adreffées à M ..
Franklin , on en trouve encore deux , dont
Rune eft écrite à M. Jallabert & l'autre à
M. Boze , tous deux habiles Phyficiens ,
& três connus furtout en matiere d'Elec-
Evj
132 MERCURE DEFRANCE.
tricité . Dans la premiere M. L. N. rappor
te & explique quelques expériences fort
fingulieres , faites il y a 4 ans à Genève &
qui n'avoient jamais été publiées , quoiqu'elles
méritaffent bien de l'être ; il éclaircit
& défend quelques points de Phyfique
fur lefquels M. Jallabert & lui ne font
pas tout à fait d'accord : & par occafion ,
il parle d'un Auteur anonyme qui lui a
prété de mauvaifes intentions , & il en
parle de maniere à nous faire croire que
quand il fe plaint doucement des injures
qu'on lui fait , ce n'eft pas qu'il ignore ce
qu'on peut dire pour les repouffer d'une
maniere plus forte .
Enfin dans la derniere Lettre , M. L. N.
parlant à M. Boze , apprend au Public les
raifons qui ont pû retarder les découver
tes qu'on a faites l'année derniere , fur
l'électricité de l'air & des nuages ; &
par là il difculpe les Phyficiens du reproche
qu'on pourroit peut- être leur faire ,
d'avoir été fi long- tems à reconnoître que
le tonnerre eft un Phénomene électrique ,
ayant eu de tout tems les moyens qui devoient
les conduire à cette connoiffance .
On trouve à la fin du Volume un journal
d'expériences curieufes & nouvelles ,
fur les réfultats defquelles font appuyées
toutes les raifons alléguées par M. L. N.
FEVRIER. 1753. 133
contre la doctrine de M. Franklin ; ces
expériences font très- authentiques , ayant
été faites on vérifiées en préfence de cinq
Commiffaires , nommés à la requête de
M. L. N. par l'Académie Royale des Scien
ces. J'en ai ufé ainfi , dit cet Académi-
» cien , en finiffant fa fixiéme Lettre à M.
» Franklin , pour vous prouver que je ne
» me fuis pas déterminé légerement à vous
» contredire , & que les égards dûs à vo-
» tre mérite m'on tenu circonfpect. Vous
» me feriez injuftice fi en cherchant à démêler
les vrais motifs qui m'ont fait
écrire , vous croyiez appercevoir quel-
» que choſe qui dérogeât à la confidération
que tout Phyficien vous doit , ni à
» l'eftime particuliere avec laquelle j'ai
» l'honneur d'être , &c .
""
و د
HISTOIRE de la maladie finguliere
& de l'é xamen du cadavre d'une femme
devenue en peu de tems toute contrefaite
par un ramoliffement général des os , commmuniquée
à la Faculté de Médecine de Paris
, dans plufieurs affemblées du Prima
menfis. Par M. Morand , Ecuyer , Docteur
, Régent de la Faculté de Médecine
en l'Univerfité de Paris , Membre de la
Societé Royale de Lyon. A Paris , chez
la veuve Quillau , rue Galande à l'Annon134
MERCURE DE FRANCE.
Giation ; brochure in- 12 . 1752.
Il ne paroît pas qu'on ait jamais obfervé
un ramoliffement des os auffi caracté
rifé que celui dont il eft question. M.
Morand qui a fuivi lon-gtems cette maladie
avec un zele qu'on ne peut trop louer ,
& qui en a examiné les progrès avec une
très-grande fagacité , étoit en état , plus
que perfonne , d'en publier une Hiftoire
exacte ; il y a joint les obfervations qu'il
a faites à l'ouverture du cadavre ; & par
la confidération des effets , il tâche de déterminer
la nature & la caufe d'une maladie
fi finguliere. Il conclut enfin de toutes
fes obfervations , qu'on ne doit pas la
regarder comme incurable , mais qu'il faut
avoir recours au Médecin dès le commencement
, avant que le mal ait fait autant
de progrès que dans la nommée Soupiot ,
pour laquelle tous les fecours de la méde
cine auroient été infuffifans .
ORATIO fuper reftituta S. Delphini var
letudine, habita in Scholis Medicorum , à M.
Laurentio Ferret , Facultatis Medicina Pa
rifienfis , Doctore Regente. Die jovis vigefi
mo primo menfis Decembris , anni 1752 Par
rifiis , apud viduam Quillau . 1752 .
Le goût du Latin a long- tems regué en
France il est tombé depuis environ 3000
40ans ,,& on ne le trouve guéresque dars
FEVRIER. 1733. 13.5.
les ouvrages de nos Médecins . M. Ferret
partage cette gloire avec plufieurs des plus-
Hluftres Membres de la Faculté . Son Dif
cours eft écrit avec toute la pureté & l'élégance
qu'on peut défirer. Nous citerons .
en preuve de ce que nous venons de dire
, un morceau qui doit plaire à tous les
honnêtes gens , parce qu'il contient l'é-
Loge de plufieurs citoyens qui ont bien
merité de la patrie . Sape ego mecum, auditores
, tacitus agitavi quales quantofque effe
oporteret , quorum arbitrio nutuque vita , fa
nitas, incommoda , morbi Principium regeren- .
tur. Fingenti , förmantique mihi Medicos
buic tanto muneri non impares , numquam ,.
voto faltem , concipere fuccurrit fimiles iis.
qui Delphini ardua curationi interfuêre.
*
Ipfos in curandi negotio , magnâ ex par--
te repræfentavit is , qui ab ejus latere non
difcedens vita cuftos datus , valetudinis rec-.
tor in confervandâ pretiofiffimâ Delphıni ſanitate
& morbis præcavendis , nullâ non borâ
totus eft. Qui fide , probitate , conftantiâ ,
Principis aftimationem fibi conciliavit. Quem
feu in morbi vicibus exponendis , feu in pro-
Panendis remediis , nec ordo lucidus , nec fagax
prudentia unquam deferit.
Improbi laboris , hoc in difcrimine , nerunt
adjutores egregii , qui affidua ufu. 05
M. Bouilhac.
136 MERCURE DE FRANCE.
diuturna experientiâ confirmati , vigent ani
mis adverfus omne morborum genus fapienter
audaces. Liccbit itaque huic Academie gra
tularifemper , quæ è finu (uo , præter Aulicos
( a ) fplendida Facultatis noftræ fidera,
tres infuper Collegas , quatuor penè dixerim
dum Medicine Neftorem ( b ) comminiſcor ,
fuffecit. Quorum alter ( c ) , us ornatus dotibus
qua mufai fulgent in umbra in Praxos
Medica Palestra non minus elucefcunt. Al
ter iis , inftructus moribus ( d ) quos Saturni
tempora venditant fuâ ſe finceritate involvit ,
omnibus utilis. Tertius ( e ) , Herculis ritu ,fi
non impedire quin vita hoftes nafcantur , nafcentes
fuffocare , aut vincere jam natos prom
ptus , cui etiam à puero , aggredi ladus erat,
و
Qua autem concordia ! Quis concentus !
Apage contentionem , quæ fæpe noxia , fem.
per turpis eft. Procul obfequium tacite vitu
perantium que palam commendant . Hacfuit
gloria non confortis impatiens , cum alius &
alius pari jugo , non pro fe , fed pro re niteretur
: apud quos non Ars alia , quàmfanandi
medicina fuit. Omnia tam moderato examine
difcuffa , tam concorditer difpofita , ut & loci
majeftatem obfervaverint , & Artis dignitatem
ufque retinuerint. Taliter fe gerunt fumme
in arte viri , fumma falta dum tranctant .
(a ) M. Helvetius & M de a Vigne . ( b ) M.
Molin. ( c )M. Falconet. ( d ) M. Poulle. ( e ) M.
Vernage.
FEVRIER. 1753. 1753. 137
Hoc omnia fovebas , temperabas , mode
rabaris confilia , Illuftriffime Archiatrorum
Comes * cujus dignitas non in fortune muneribus
, fed in virtutis premio numeratur :
eximia in cognofcendis rerum caufis , aut in
mortalium languoribus cruciatibufve tollendisfolertia
, ab omnibus celebrata , ab ipfø
Rege non aurium , fed oculornm judicio approbata.
Bisfelix , qui eodem in Regem
patriam zelo accenfus , olim , invictiſſimum
Imperatorem Gallia propugnaculum , nutantijam
& attonito exercitui noftro , velut
à mortuis excitafti ; modò , Regis Regnique
fpem ac delicias , Principem amantiffimum
jam ferè comploratum confpirantibus felectis
Medicina Proceribus recreati.
,
Ifta diligentia delecti medici , noctu diuque
affiduas agunt excubias , ferpenti morbo
indefinenter invigilant, cui minor quàm pelagofides
, five quiefcat ille , five intumefcat.
Continuis enim obnoxia mutationibus variole
, maris fluctus imitantur , quorum alii
alios excipiunt dum compofito uno fymptoma
te , alterum fuccedit , ftudio uno vix abſoluto
, mox alterumfuccreffit. Non enim ftatim
ac cruperunt variola , periculo vacant ; fed
expectant maturationem , quâ fecutâ , nova
Sæpe ingruunt triftiora prioribus mala , que
legitimo non nifi tempore fuas abfolvunt periodos.
Per tot pericula , per tot moras jac-
* M. Senac.
138 MERCURE DE FRANCE:
1
tatur Delphinus , fcilicet ut reliquis mortalibus
, fic & Principibus fua non nifi per
gradus reftituitur fanitas. Ad quam acceleran
dam , variarum , quas morbus induit for.
marum auxilia dirigunt Medici. Fervet opus,
renovantur ftudia , labores ingeminantur.
>
MELANGES de Littérature d'Hif
toire & de Philofophie , i75 3. in- 1 2. V.
2. à Berlin , & fe trouvent à Paris , chez
plufieurs Libraires.
On voit à la tête de ce recueil le dif
cours préliminaire de l'Encyclopédie ,
morceau précieux fur lequel il n'y a qu'u
ne voix en Europe , & dont la poftérité
jugera apparemment comme notre fiécle.
L'éloge de Jean Bernoulli qui fuit eft plein
de recherches , de difcuffions profondes,
& de bonne philofophie. Il y a plus de
legereté , d'agrément , de vivacité , & de
fineffe dans l'éloge de l'Abbé Terraffon.
Les anecdotes fur la Reine Chriftine font
furtout eftimables par les réflexions aufquelles
elles ont donné lieu; nous n'en cite
rons que quelques- unes de celles qui peu
vent être détachées.
Les Sages devroient feuls être en droit
de peindre les hommes comme de les gou.
verner : l'hiftoire & les hommes en vaudroient
mieux .
Je ne connois prefque que le Czar Pier
FEVRIER. 1753. 839
re dont les conquêtes ayent tourné à l'avantage
de fes peuples ; encore ce ferois
une question de morale à décider , fi un
Prince pour augmenter le bonheur de fes
fujets , doit faire le malheur de fes voisins.
Les Rois qui n'ont que de la puiffance ,
ou même que de la valeur , toujours les
premiers de tous pour leurs Courtiſans ,
font les derniers pour les fages.
Il faut fçavoir gré aux Princes d'être
juftes , & même de connoître les hommes
illuftres de leurs Etats, que tout le monde
connoît fouvent excepté eux. Quand
Chriftine n'auroit témoigné de confidération
à Grotius que par vanité , on doit luitenir
compte de cette vanité même ; fi elle
eftane foibleffe dans les Rois comme dans les
autres hommes , c'eſt du moins une foibleſſe
qui peut les mener aux grandes choſes.
Le fage redoute les Princes , les eſtime
quelquefois , & les fuit toujours.
Le plus fur moyen d'apprendre aux hommes
à être juftes , c'eft de commencer par
P'être à leur égard .
La modeftie & le fafte des infcriptions.
font également l'ouvrage de la vanité ; la
modeftie convient mieux à la vanité qui a
fait de grandes chofes ; le fafte à la vanité
qui n'en a fait que de petites.
L'effai fur la fociété des gens de lettres
146 MERCURE DEFRANCE.
& des Grands , fur la réputation , fur les
Mecenes , & fur les récompenfes littérai
res , d'idées fortes , de raifonne- eft rempli
mens preffans, de traits qu'on a retenus , &
d'expreffions heureufes. Quoique le recueil
èntier foit déja entre les mains de tout le
monde , nous citerons quelques morceaux
de l'effai .
Henri IV. faifoit , dit-on , affez d'ac-.
cueil aux Sçavans , mais il traitoit à peu
près auffi- bien tous les fujets ; parce qu'après
avoir conquis fon Royaume , il lui
reftoit à s'affurer le coeur de fes peuples ,
& que des diftinctions trop marquées
pour un petit nombre d'hommes rares ,
n'euffent peut- être fervi qu'à indifpofer
la multitude.
Plus on a d'efprit , plus on eft mécon
tent de ce qu'on en a ; j'en appelle aux
gens d'efprit de tous les tems & de toutes
les nations. Il eft vrai que l'examen qu'ils
font d'eux mêmes eft tenu fort fecret ; c'est
un procès qui fe plaide & qui le juge à
huis clos , s'il eft permis de fe fervir de .
cette expreflion ; & on feroit bien fâché
que l'arrêt févére qui le décide fût ratifié
par la multitude. Au contraire l'eftime des
autres eft un fupplément à l'opinion peu
favorable que nous avons de nous- mêmes,
s'eft un rofeau dont l'amour propre cherFEVRIER
. 1753. 141
che à s'étayer. Il ne peut y avoir que deux
fortes d'efprits qui fe fuffifent à eux -mêmes
en fe jugeant , l'extrême génie qui
n'existe point , & l'extrême fottile qui
n'existe que trop : l'impuiffance où fe trouve
celle - ci de connoître ce qui lui mạnque
,fupplée à ce qui lui manque en effer ;
d'où il refulte que dans la diftribution du
bien être , les lots n'ont pas été les plus
mal partagés de la nature.
L'opulence , ce gage de l'indépendance .
& du crédit , fe place volontiers de fa
propre autorité à côté de la haute naiffance,
& je ne fçais fi on a tort de le fouffrir ;
il femble même que les états inférieurs qui
qui font privés de l'un & l'autre de ces
avantages , cherchent à les mettre fur la
même ligne , pour diminuer fans doute
le nombre des claffes d'hommes qui font
au- deffus de la leur , & rappeller en quelque
maniere les differens ordres , à cette
égalité naturelle , vers laquelle on tend
toujours , même fans y penfer.
Il en eft de l'efprit & du goût comme
de la Philofophie , rien n'eft plus rare que
d'en avoir, plus impoffible que d'en acquerir
, & plus commun que de s'en croire
beaucoup.
. La renommée eft une efpéce de jeu de
commerce où le hazard fait fans doute
142 MERCURE DE FRANCE.
quelques fortunes , mais où le talent pro
cure des gains bien plus fûrs, pourvû qu'ca
employant les mêmes rufes que les fripons,
on ne s'expofe point à être démafqué par
eux . Mais on s'accoutume un peu trop 3.
la regarder comme une lotterie toute pure,
où il y a plus de perdans que de gagnans ,
& où l'on croit faire fortune en fabriquant
de faux billets .
Quand je confidére attentivement l'Empire
littéraire , je crois voir une place publique
, où une foule d'empiriques montés
fur des tréteaux , appellent les paffans , &
en impofent au peuple qui commence par
en rire & qui finit par être leur dupe.
C'est à ce métier que tant d'Ecrivains fe
font une espéce de nom. Voulez-vous paffer
pour homme d'efprit
? criez au public
.que vous l'êtes , vous ferez d'abord
ridicule
pour le plus grand nombre
, vous en
impoferez
pourtant
à quelques
fors qui fe rangeront
autour de vous , la foule
groffira peu-à-peu , & ceux-mêmes qui ne.
vous écoutoient
pas , ou finiront par être
de l'avis de la multitude
, ou feront forcés
de fe taire.
La nation Angloife nous a communiqué
peu - à - peu dans les ouvrages de fes Ecrivains
, cette précieufe liberté de penſer ,
dont la raifon profite , dont quelques
FEVRIER. ´ 1753 : 145
gens d'efprit abufent , & dont les fots
murmurent.
Les hommes ne pouvant être égaux , il
eft néceffaire pour que la difference entre
les uns & les autres foit affurée & paifible
, qu'elle foit appuyée fur des avanta
ges qui ne puiffent être ni difputés ni niés:
or c'eft ce qu'on trouve dans la naiſſance
& dans la fortune. Pour apprécier l'un &
l'autre , il ne faut que fçavoir compter des
titres & des contrats , & cela eft bien plutôt
fait que de mettre des talens à leur
place. La difparité qui eft entr'eux ne fera
jamais unanimement reconnue , furtout
par les parties intéreffées . On eft donc.
convenu que la naiffance & la fortune feroient
le principe le plus marqué d'inégalité
parmi les hommes , par la même raifon
que tout fe décide dans les compagnies
à la pluralité des voix , quoique fouvent
l'avis du plus grand nombre ne foit
pas le meilleur.
L'homme de qualité , qui n'a que les
ayeux pour mérite n'eft tout au plus aux
yeux de la raifon , qu'un vieillard en enfance
, qui auroit fait autrefois de grandes
chofes ; ou plutôt c'eft un homme à qui
les hommes font convenus de parler une
certaine langue , parce qu'une perfonne
du même nom a eu quelques années au144
MERCURE DE FRANCE.
paravant , ou du génie , ou du pouvoir ,
ou des richeffes , ou de la célébrité , ou
feulement du bonheur & de l'adreffe .
Le fage n'oublie point que s'il eft un relpect
extérieur que les talens doivent aux
titres , il en eft un autre plus réel que les
titres doivent aux talens , & fur lequel on
ne fe méprend pas quand on en eft digne,
Mais combien de gens de lettres pour qui
la fociété des Grands eft un écueil
fielle ne va pas jufqu'à la familiarité ,
& à cette égalité parfaite , hors de laquelle
tout commerce eft fans douceur &
fans ame ; la diftance humilie, parce qu'on
ade fréquentes occafions de la fentir` ; &
fi la familiarité s'y joint , c'eft pis encore ,
c'eft la fable du ion avec lequel il eft
dangereux de jouer. Un homme de let
tres forcé par des circonftances fingulieres
à paffer fes jours auprès d'un Miniftre , di
foit de lui avec beaucoup de vérité & de
fineffe , il veut fe familiarifer avec moi , mais
`je le repouffe avec le refpe&t.
L'accueil qu'on fait dans le monde aux
gens de lettres , eft à peu près de même
genre que celui qu'on fait à certaines profeffions
agréables , qui demandent fans
doute des talens , mais qu'en les recher
chant même nous affectons de rabailer ,
comme nous honorons d'autres états fins
fçavoir
FEVRIER . 1753. 145
fçavoir pourquoi . L'ennui veut jouir du
talent , & la vanité trouve le moyen de
le féparer de la perfonne. C'eft ce qui
fait que le rôle des gens de lettres eft après
celui des gens d'Eglife le plus difficile à
jouer dans le monde : l'un de ces deux
états marche continuellement entre l'hypocrifie
& le fcandale ; l'autre entre l'orgueil
& la baffeffe .
Quand on oblige d'honnêtes gens , on
doit laiffer parler en eux la reconnoiflance
, elle fçait s'impofer à elle - même des
loix févéres . Mais les hommes font fi attentifs
à faifir tout ce qui peut leur donner
de la fupériorité fur leurs femblables ,
qu'un bienfait accordé eft regardé pour
l'ordinaire comme une efpéce de titre ,
une prise de poffeffion de celui qu'on oblige
, un acte de fouveraineté dont on abu-
Le pour mettre quelque malheureux dans
fa dépendance . On a beaucoup écrit &
avec raifon contre les ingrats ; mais on a
laiffé les bienfaiteurs en repos ; & c'eft un
chapitre qui manque à l'hiftoire des Tyrans.
:
Les Romains difoient du pain & leš
Spectacles ; qu'il feroit à defirer que tous
les gens de lettres euffent le courage de
dire , du pain & la liberté. Je parle de liberté
non-feulement dans leurs perfonnes,
G
146 MERCURE DEFRANCE.
mais auffi dans leurs écrits ; je ne la con
fonds pas avec cette licence condamnable
qui attaque ce qu'elle devroit refpecter :
le vrai courage eft celui qui combat les ridicules
& les vices , ménage les perfonnes
& obéit aux loix : LIBERTE' , VERITE
, ET PAUVRETE' , ( car quand
on craint cette derniere , on eft bien loin
des deux autres ) . Voilà trois mots que
les gens de lettres devroient toujours
avoir devant les yeux , comme les Souverains
celui de POSTERITE.
Quelquefois on fe rend étranger foi.
même à la patrie : on met trois cens lieues
entre foi & l'envie , après avoir lutté envain
contr'elle. Mais on ne pense pas que
cette diftance qui affoiblit les traits de la
fatire , refroidit encore bien plus l'amitié
que la haine , & qu'à l'égard des liaifons
qui ont commencé dans l'éloignement ,
elles ne font que trop fouvent détruites
par la prefence. Ainfi on ne fait par cette
démarche qu'affoiblir le zéle des partifans
qu'on avoit chez foi , & dans le pays où
on fe retire , pour aller chercher dans ce
même de nouveaux ennemis . On a
pays
beau fe Aater que les Etrangers font une
efpéce de postérité vivante , dont le fuffrage
impartial en impofera à des compatrio-
Les aveugles ou de mauvaiſe foi ; on ne
FEVRIER. 1753 . 147
penfe pas que plus on fe rapproche des
étrangers , plus ils perdent ce caractere de
poftérité , pour lequel la diftance des lieux .
eft du moins néceffaire , au défaut de la
la diſtance des tems. Devenus en quelque
maniere compatriotes , ils en adoptent
les paffions , parce qu'ils en ont les inté
rêts ; l'extrême fupériorité ne peut entiérement
étouffer la voix de l'envie ; & il
faut attendre qu'on ne foit plus , pour recevoir
la récompenfe de cette postérité ,
devant laquelle la jaloufie s'éclipfe , &
tous les petits objets difparoiffent.
Philoxene après avoir entendu des vers
de Denis le Tyran , difoit , qu'on me ramene
aux carrieres. Combien de gens de
lettres arrachés à leur obfcurité & tombés
tout - à- coup dans un cercle de courtifans
, devroient dire prefqu'en entrant ,
qu'on me ramene à ma folitude. Je n'ai jamais
compris pourquoi l'on admire la réponſe
d'Ariftipe à Diogene fi tu fçavois
vivre avec les hommes , tu ne vivrois
légumes. Diogene ne lui reprochoit point
de vivre avec les hommes , mais de faire
fa cour à un tyran. Ce Diogene qui bravoit
dans fon indigence le conquérant de l'Afie
, & à qui il n'a manqué que de la décence
pour être le modèle des fages , a été
le philofophe de l'antiquité le plus décr : é ,
que
de
Ĝ ij
148 MERCURE DE FRANCE.
parce que la véracité intrépide le rendoit le
fleau des Philofophes même ; il eft en effet
. un de ceux qui ont montré le plus de connoiffance
des hommes , & de la vraye valeur
des chofes Chaque fiécle & le nôtre
furtout auroient befoin d'un Diogene
mais la difficulté eft de trouver des gens
qui ayent le courage de l'être & des
gens qui ayent le courage de le fouffrir.
>
Le recueil que nous annonçons & qui
eft de M. Dalembert , un des plus grands
Geometres & dés plus grands Philofophes
de l'Europe , finit par la traduction de
quelques endroits choifis de Tacite . Nous
regrettons bien fincérement que les bornes
qui nous font prefcrites , ne nous permettent
pas de prefenter à nos lecteurs
des morceaux de cette traduction où nous
avons trouvé beaucoup d'énergie & de
préciſion ,
LE Plaifir & la volupté , conte allégorique.
A Paphos , & le trouve à Paris..
brochure de 120 pages , 175 2.
Il y a de l'efprit , de la volupté , & des
détails dans ce petit Roman avec un peu
de defordre.
OBSERVATIONS fur l'hiftoire naturelle ;
fur la phyfique , & fur la peinture , avec
FEVRIER . 1753. 149
des planches imprimées en couleur. Année
1752. t. 2. cinquième partie. A Paris ,
chez Delaguette , rue S. Jacques , 1753 .
in- 1 2. v. 1.
Ce nouveau volume du recueil de M.
Gautier , renferme un ouvrage précieux &
pofthume fur les mufcles par le fameux
Anatomifte M. Duverney ; une critique
de Telliamed , livre curieux & fingulier
qui a paru il y a trois ou quatre ans ; des
réflexions nouvelles de M. de Chalgnebrun
en faveur du grand & haut appareil ;
des obfervations fur les dangereux effets
de la fauffe faignée à l'occafion d'une cure
admirable du célébre Chirurgien M. Faget
l'aîné; la defcription d'une nouvelle machine
hydraulique ; des details fur la maladie
de lanommée Supiot que M.Morand , Docteur
en médecine a fuivie avec tant de
zéle & de capacité ; la defcription enfin
d'un nouveau femoir.
. ACADEMIE des Sciences , des Belles-
Lettres & des Arts , établie à Besançon .
L'Académie des Sciences , des Belles-
Lettres & des Arts , établie à Bélançon , a
fait fa rentrée le lundi 20 Novembre
1752. Cette féance publique a commencé
par un difcours de M. de S. Germain , ancien
Avocat au Parlement , Maire actuel
Giij
150 MERCURE DE FRANCE .
de la Ville , dans lequel il a témoigné à
MM . les Académiciens fa vive reconnoiffance
de l'honneur qu'ils lui avoient fait
de le choifir pour remplacer M. Dunod de
Charnage , Profeffeur en l'Univerſité de
Besançon , dont il a fait l'éloge , après
avoir célébré les vertus & les bienfaits de
M. le Duc de Tallard , Fondateur & Prorecteur
de cette Académie .
M. De Chatillon , Préfident à Mortier
au Parlement , & Président de l'Affemblée
a répondu par un difcours dans lequel il
s'eft étendu fur l'utilité de l'étude des loix
& de la Jurifprudence dont il a fait une
jufte application aux talens de M. de S.
Germain ; il a enfuite parlé des diſpoſitions
des Habitans de cette Province pour les
Sciences & les Arts , & a fini par l'éloge
du Protecteur de l'Académie .
M. de Quinfonnas , Premier Préfident
du Parlement , & l'un des Directeurs , a
lu un difcours dans lequel il a prouvé, que
le délaffement étoit néceflaire aux gens de
Lettres , & que leurs amufemens devenoient
utiles à la Société , dans laquelle
ils répandoient les belles connoiffances
qu'ils avoient acquifes par un long travail
.
M. de Beaumont , Intendant de la Province
, & auffi l'un des Directeurs , a lu
FEVRIER. 1753. 15 N
un difcours dont l'objet étoit de prouver
que l'on doit juger des hommes illuftres ,
dont l'hiftoire nous a tranfmis les hauts
faits , par les motifs dont ils ont été animés
, & par la fin qu'ils fe font propofée ;
ce qu'il a cherché à établir par quelque
exemple , en faisant le parallele de Numa
& de Lycurgue .
M. Seguin Académicien , & Profeffeur
en l'Univerfité de Befançon , a lû un difcours
fur l'Hiftoire , dans lequel il a fait
connoître l'intérêt du Cytoïen dans les recherches
qu'il a faites pour celle de fon pays,
l'avantage qu'il trouve d'être fur les lieux
où les événemens mémorables qui peuvent
la concerner , fe font paffés , & l'agrément
qu'il éprouve en fe les appropriant.
M. Seguin a fait voir par des faits
particuliers combien l'Hiftoire de Franche-
Comté fournit de chofes & de faits dignes
de remarque ; & parmi les grands événenemens
de cette Province , il n'a pas omis
l'établiffement de cette Académie , & les
fentimens de reconnoiffance que l'on doit
à fon Fondateur .
M. de Chatillon , Préfident de l'Académie
a terminé cette affemblée par propofer
les fujets des deux difcours , l'un
d'éloquence , & l'autre de littérature pour
les prix fondés par M. le Duc de Tallard ,
Giiij
152 MERCURE DE FRANCE .
qui feront diftribués la veille de la Fête
de S. Louis de l'année 1753 .
Le premier fujet eſt .. L'affiduité au travail
peut-elle procurer à la Societé autant d'avantages
que la fupériorité des talens ? Ce
difcours fera d'un quart d'heure au moins
de lecture , ou d'une demie heure au plus .
Le fecond eft .. L'origine du nom des Séquanois
, quels étoient leurs moeurs , leur Religion
, la forme de leur Gouvernement ,
les limites du pays qu'ils habitoient avant que
Jules Cefar eût conquis les Gaules , & dans
le tems de cette conquê. e. Cette differtation
fera d'une demie heure de lecture au moins
ou de trois quarts d'heure au plus.
Tout ce qu'il y a de plus diftingué dans
la Ville a affifté à cette affemblée , & les
cinq difcours qui y ont été lus , ont été
extrêmement applaudis.
FEVRIER. 1753. 153
இம்
BEAUX ART S.
EXPLICATION
D'un Médaillon compofe fur L'HEUREUSE
CONVALESCENCE DE M. LE DAUHIN
; prefenté à ce Prince le 9 Décembre
1752 , par M. Gofmond de Vernon
Penfionnaire du Roi , Auteur de l'Hiftoire
Métallique des campagnes de Sa Majefté.
A confternation où la maladie de
Monfeigneur le DAUPHIN a plongé
toute la France , & la joye qui y a fuccédé
à fa convalescence , font le double objet
de ce Médaillon .
Il eft divifé en deux groupes. Le groupe
fupérieur repréfente Dieu dans fa gloire ,
* Vol. in folio , qui fe vend à Paris chez l'Aus
teur , à l'entrée de la rue de Grenelle S. Honoré ,
dans la maison de Madame la Veuve Ruelle ,
chez le S. Venadeck , rue d'Enfer , près S. Landry
dans la Cité. Cet Ouvrage ( où rien n'a été épargné
pour la gravûre des tailles douces & de la
lettre , & imprimé avec foin fur le plus beau papier
) contient 45. Médaillons , fans les deux fron .
tifpices , l'épitre dédicatoire & la table . Le prix
eft de 12 liv . en blanc , & 15 liv . relié .
Gv
154 MERCURE DEFRANCE.
accompagné de la Vierge , & de l'Ange
de la Santé , qui tient le portrait de Mon
feigneur le DAUPHIN.
La Vierge , couronnée d'étoilles & renant
des lys , eft aux genoux du Tout-Puiffant.
Elle implore fa clémence & fa miſéricorde
, en faveur d'un Royaume , que la
piété de fes Rois a mis depuis long- tems
fous fa protection .
L'Eternel fait voir à la Vierge , de la
main dont il tient fon fceptre , furmonté
d'un oeil rayonnant , fymbole de la Providence
, qu'il veille particulierement fur
les deſtinés de la France , défignée par le
globe fur lequel il eft appuyé ; pendant
que de l'autre main il lui montre l'Ange
de la fanté , à qui il a ordonné de rendre
ce Prince , fi juftement chéri , aux voeux
de fon augufte famille , d'une tendre &
généreufe époufe , & à ceux de toute la
Nation.
Le fecond groupe reprefente la Religion
, la France , Madame la DAUPHINE ,
J'Amour conjugal , & la fincérité des
vaux publics , figurés par de jeunes enfans
profternés au pied d'un Autel .
·
La Religion , appuyée fur la Croix , of.
fre avec transport fon encens & fes prieres
au Ciel, pour le rétabliffement d'une fanté
fi précieuſe aux François , & fi intérellante
FEVRIER. 1753. 355
pour la tranquillité de l'Europe. La France
, dont le fceptre & la couronne font
dépofées aux pieds du Très-Haut , voit
avec la plus grande fatisfaction , fuccéder
la joye à fes inquiétudes , en recevant des
mains du Seigneur fa chere & unique efpérance
, Au-deffous du portrait de Monfeigneur
le DAUPHIN , on voit l'Amour
conjugal couronné de rofes , qui vole audevant
avec empreffement , & qui montre
avec allegreffe à Madame la DAUPHINE
le digne objet de fa tendreffe rendu à fon
amour objet pour lequel elle n'a pas
craint d'expofer fa vie.
Autour de l'Autel , font , dans différentes
attitudes , plufieurs enfans implorant
le Ciel , qui caractérisent l'attachement ,
la fincérité & la pureté des voeux de toute
La France.
Le fond du Médaillon eft occupé d'un côté
par une nuit obfcure, dans laquelle les maladies
& les peines qui affligent les hommes,
figurées par des monftres volans , font précipitées
par la foudre dans les enfers ; &
du côté oppofé on remarque dans un Ciel
Tout éclatant de feux & d'artifice , la
gayeté & les divertiffemens des peuples
que cette heureufe convalefcence a occa-
Bonnés.
·On lit certa légende Celos perrumpie
GvF
156 MERCURE DE FRANCE.
amor , c'eft à dire , le Ciel même céde aux
efforts de l'amour ; autour du Portrait , Ludovicus
Francia Delphinus , & à l'exergue ,
ob reftitutam valetudinem , ann . M. DCC.
LII. Augʻ XIV. qui fignifie , Convalescence
de Louis Dauphin de France , le 14. d'Août
1752. ( a )
M. de la Porte vient de donner un traité
théorique & pratique pour l'accompagnement
du clavecin , avec lequel il est trèsfacile
à tous ceux qui fçavent la mufique
& qui ont quelque connoiffance du clavier
, d'apprendre facilement & faire des
progrès fûrs & rapides dans l'accompagnetent.
Tout ce traité eft fondé fur l'accord'
parfait ,& une note ajoutée à l'accord parfait
; c'eft pourquoi après avoir expliqué
par des termes fimples ce que c'eft qu'accompagnement
, intervalles , chiffres, tons de la
mufique, octave majeure & mineure, compófition
des accords, leur degré , leur baffe
fondamentale , & c. l'exercice commence
parl'accord parfait majeur & mineur de
toutes les faces & dans tous les tems. Après
cette expofition l'Auteur prefente la nature
( a ) Cette nouvelle production de M. de Gofmond
de Vernon , eft une confirmation de ſon
zéle & de fon talent .
FEVRIER. 1753. 157
dell'accord provenant d'une note ajoutée à
l'accord parfait & enfuite la production
des accords , les exercices d'accord de fep →
tiéme , de quinte & fixte , de fecondes ,
de neuvième ; de feptiéme & neuvième ,
& c.
Les régles de l'octave avec les autres
accords qui peuvent fe trouver dans tous
les tons , ainfi qu'un nombre de tours de
clavier par différens intervalles , & c. ›
Tous les accords font notés pour la main
droite , comme ils doivent être exercés
pour les faire fuccéder les uns aux autres ;
les notes de baffe font chiffrés comme on
les trouve dans les mufiques.
Ce traité eft pour ainfi dire , le maître,
à côté de l'écolier. Ce maître par un raifonnement
clair & des leçons faciles le
met à la fin du livre en état d'accompagner
telle mufique qu'il voudra avec autant
de connoiffance , d'exactitude & de
facilité que s'il avoit dix ans d'exercice
par les routes ordinaires .
Cette méchanique eft fuivie d'une démonftration
des principaux accords de la
mufique , fondée fur les deux expériences
fi connues dans Merfenne , Wallis , &'
MM , Rameau & Dalembert , par lefquels
on fait voir l'origine & la caufe de tous
les accords.
158 MERCURE DE FRANCE.
L'Ouvrage que nous annonçons eft un
volume in quarto qui contient vingt- huit
pages d'écriture , & trente pages de mufique.
Le prix eft de 12 1 .; on le trouve
aux adreffes ordinaires.
L
AVIS AU PULIC.
E fieur JEAN - BAPTISTE DUPUITS DES
BRICETTES , éleve de Campra & de
plufieurs autres grands maîtres , connu par
nombre d'ouvrages , a ouvert le 15 Janvier
une falle publique qui fe tiendra les
lundis , mercredis , vendredis , où il enfeignera
la mufique , la compofition , l'orgue
, le clavecin , l'accompagnement & la
viele. Il recevra également ceux qui voudront
faire leur état de ce talent , & ceux.
qui ne veulent que s'en amufer . Il donne
deux heures gratis pour les perfonnes que
la nature a doué d'un talent décidé , mais
à qui la fortune ne permet pas de fe procurer
de bons maîtres. On trouvera chez
lui non-feulement des inftrumens , mais
une collection nombreufe de livres de
mufique dans tous les genres.
Il demeure rue Plâtriere , la feconde
porte cochere , en entrant par la rue Mont-
M2LLEC
FEVRIER. 1753. 159
LETTRE
De M. Voifin , Avocat à l'Auteur du
Mercure.
Mplus flatté ,
Monfieur , du plaifir
On amour pour les Arts , n'eft pas
de trouver les occafions de fe fatisfaire
que
de celui de rendre aux Artistes l'homimage
qui leur eft dû ; voici dans deux
efpeces différentes , Monfieur , de quoi.
Occuper agréablement par vos foins le Public
, toujours empreffè à nourrir fon goût
par de bonnes chofes.
Je viens d'être témoin du jufte fuccès.
d'une allégorie imaginée & éxécutée par
M. De Label , Peintre de l'Académie
Royale , au fujet du rétabliffement de la
fanté de Madame la Comteffe de Sainte-
Maure , Dame d'honneur de S. A. S. Madame
la Ducheffe du Maine..
Cette Allégorie , que renferme un grand
deffein , rendu avec autant de génie que
d'éxactitude , préfente aux yeux la Déeffe
de la fanté , tenant d'une main le bâton
d'Efculape , & répandant de l'autre , avec
joye , fa vivifiante liqueur fur le médaillon
de Madame la Comteffe de Sainte-
Maure.
160 MERCURE DE FRANCE.
La nobleffe perfonifiée & reconnoif
fable par l'attribut d'une étoile & du fceptre
, tient le médaillon de cette Dame ,
où on lit cette Légende :
Superis grata fimul & imis.
› L'amour de la vertu fous la forme
d'un enfant aîlé & couronné de lauriers ,
foutient auffi d'une main le même médail
lon , tandis que de l'autre il réunit plu
fieurs couronnes , femblables à celles dont
il a la tête ornée . C'eft le fymbole des
vertus morales qui diftinguent effentiellement
Mad, la Comteffe.
La réconnoiffance qu'annoncent fon rameau
de féves & une Cycogne , eft profternée
devant le Temple du Deftin , artiftement
parée d'un manteau dont l'intelligence
des couleurs rappelle l'idée de la
livrée du Maine : cette même reconnoiffance
offre les voeux de ceux qui compofent
la Maifon de S. A. S. pour le réta
bliffement de la fanté de la Dame , qui
leur donne avec tant de bonté , les ordres
de la Princeffe .
Sur la droite du Tableau , on voit aux
pieds d'un rocher , à l'entrée d'un autre
les trois Parques , qui d'après le commandement
du Meffager des Dieux , recommencent
à filer de longs jours pour
Madame la Comtefle.
FEVRIER. 1753. IGI
Une Dryade & une Nayade des Jardins
de Seaux marquent l'interêt qu'elles
prennent au renouvellement de la fanté
de Madame la Comteffe & à la perpétuité
de fon nom.
L'Architecture du Temple du Deftin
eft la même que celle de l'Antique , du
fuperbe Pavillon que S. A. S. a fait élever
au milieu du charmant Jardin de ſa Ménagerie.
M. l'Abbé le Blanc a rendu l'efprit de
cette Allégorie par les Vers fuivans :
Votre retour à Seaux ramene l'allégreffe ,
Voyez autour de vous tout un peuple enchanté
Au moment où le Ciel , qui pour vous s'intéreſſe
Fait voler fur vos pas l'Ange de la fanté ;
Il veille fur vos jours nous n'avons plus d'allar
mes ,
Le jufte Ciel , pour vous vient d'éxaucer nos
værx ,
Nos coeurs reconnoiffans , foumis , refpectueux ..
Confacrent à jamais un jour fi plein de charmes.
Permettez -moi , Monfieur , de paffer
du Deffein à la Scupirure , & d'apprendre
à M. Pigal , par votre moyen , que je ne
puis me difpenfer d'être l'ennemi juré de
fa modeftie . Pourquoi fait il un fi précieux
ufage de fon cizeau , puifqu'il ne
veut point recevoir d'éloges ? croit -il le
162 MERCURE DE FRANCE.
Public fans goût ou fans reconnoiffance ?
Comme c'est ce même Public qui feul a le
droit fouverain de critiquer ou d'applau
dir , il faut recevoir de fa part avec la même
candeur , la correction ou les louanges,
La figure de la Vierge éxécutée en marbre
par M. Pigal, & placée à l'un des deux
Autels latéraux des Invalides , eſt un de
ces morceaux rares qui réuniffent les fuffrages
même des plus envieux , & de ces efprits
qui ont fait vou en naiffant de n'être
jamais contens.
On trouve dans l'éxécution de cette
belle figure , cette nobleffe fimple & cette
pureté qui formoient effentiellement
le caractere de tête de la Vierge. Il faut
en effet pour l'exprimer une douceur &
une beauté particuliere qui lui font propres
, & qu'on trouve rarement dans les
traits qu'on emprunte. On ne fçauroit
difconvenir que Raphaël , le Corrége , le
Guide & Carles Maratti parmi les Peintres
, l'Algarde & François Flamand
parmi les Sculpteurs , n'ayent fupérieurement
réuffi dans l'expreffion majeftueuſe
& divine du portrait de la Vierge.
S'il eft heureux pour M. Pigal d'avoir
eu l'occafion d'étudier de fi grands Maî
tres , il l'eft encore plus d'avoir fçu fe
rendre familiers leur goût & leur fageffe.
FEVRIER.
1752. 163
On reconnoît dans les draperies de M.
Pigal cette facilité & cette nobleffe de
draper , qu'ont eue ces grands hommes
& malgré cette riche fimplicité. , M. Pigal
laille voir l'exactitude de la proportion.
Il eft fâcheux qu'une auffi belle figure ne
foit pas mieux éclairée, ce qui vient de ce
qu'elle fe trouve adoffée à la croifée ; te
bon moment de la voir avec plus de fatisfaction,
eft l'inftant où le Soleil vient d'éclairer
le côté de l'Epître de la Chapelle.
L'examen de ce beau morceau fait ar
rendre avec impatience l'expofition du S.
Auguftin , auquel il travaille actuellement
pour les petits Peres de la place des Victoires.
164 MERCURE DE FRANCE
XXXXXXXXXXX
CHANSON.
Couplets qui peuvent être chantés à la fin di
la Surpriſe de l'Amour des Italiens .
J
ARLEQUIN .
'Avais juré que fur mon ame ;
Même la plus parfaite femme
N'auroit jamais aucun pouvoir ;
Mais Colombine fçut me tendre
Des lacs que je ne pus prévoir :
Comme un fot je m'y laiffai prendré
Sans le fçavoir.
JACQUELINE.
Des filles de noute Village ,
Je paffions pour la pus ſauvage ,
Les galans pardions tout afpoir.
D'amour , je n'en voulions rian entendre ;
Mais Piarre un matin vint me voir ,
I'm'dit , j't'aime , ça m'rendit tendre
Sans le fçavoir.
COLOMBINE.
Envain une jeune Bergere
De l'aimable enfant de Cythere
Prétend méprifer le pouvoir ;
Elle a beau faire l'inflexible ,
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND TILDEN
FOUNDATIONS
.
LINJER
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATIONS
.
FEVRIER . 1733. 165
'Amour fe rit de fon vouloir ;
petit Dieu la rend fenfible
Şans le fçavoir.
VERS
Mlle de C *** , en lui envoyant la Sure
prife de l'amour.
A
La ſurpriſe Amour donna naiffance ,
amour m'engage à vous la préfenter ,
Heureux fi par reconnoiffance ,
amour , belle C *** vous la fait accepter !
P. 7. Dur ***,
166 MERCURE DE FRANCE.
L
SPECTACLE S.
Académie Royale de Mufique a donné
le Mardi neuf Janvier la premiere
repréſentation de Tyton & l'Aurore ,
Paftorale héroïque en trois Actes , précé
dée d'un Prologue . Les paroles du Prolo
font de feu M. de la Mothe , & celles
de la Paftorale genéralement attribuées
feu M. l'Abbé de la Marre , Auteur da
Poème lyrique de Zaïde .
gue
Le fujet du Prologue eft le feu du Ciel ,
ravi par Promethée , qui paroît dans fo
Palais , environné de ftatues d'hommes &
de femmes en différentes attitudes ; 4
commence ainfi la Scene.
Dieux , ne connoiffez-vous d'autre félicité ,
Qu'une éternelle indifférence ,
Votre honteuſe oifiveté
Deshonore votre puiffance.
Faifons de leur repos rougir les immortels.
Du feu des Cieux je me ſuis rendu maître ;
C'eſt par moi que l'homme va naître ;
C'est à moi feul qu'il devra des Autels.
Elprits foumis à mon empire ,
Que ce peuple s'anime & vive par vos feux ,
Qu'aujourd'hui l'argile refpire ;
FEVRIER. 167 1753. 1753.
Volez , volez, foyez auffi prompts que mes voeux.
Les efprits du feu volent de toutes parts
& fecouent leurs flambeaux fur les ftatues .
Soyez de l'univers le plus parfait ouvrage ,
Ouvrez les yeux , connoiffez-vous .
Les ftatues s'animent.
Chantez humains , goutez votre nouveau partage
Que les Dieux vont être jaloux
De la beauté de leur image.
Les ftatues animées chantent.
Quelle clarté brille à nos yeux ,
Et quel feu divin nous enflamme ,
Quelle main nous a faits , que
Cieux !
fommes -nous ,
Les défirs & l'espoir naiffent avec notre ame.
Promethée.
Vous dont l'obéiſſance a rempli mes ſouhaits ,
Habitans fortunés de la fphere brûlante ,
Venez, qu'une fête brillante
Célébre nos bienfaits ,
Les efprits du feu forment le Divertiffement.
On entend un Prélude. Prometthée
apperçoit l'Amour .
Quelle agréable mélodie :
163 MERCURE DEFRANCE.
·
Mortels , c'eft le Dieu des amours :
Deftinez -lui vos plus beaux jours ,
Vous fentirez bien mieux de quel prix eſt la vie ,
Si fon flambeau divin en éclaire le cours .
L'Amour defcend dans un nuage & dit
à Promethée :
Lorsque des Elémens j'ai terminé la guerre ,
Tout l'univers eft né de mon commandement ;
Mais en vain du cahos j'avois tiré la terre ,
Il s'étoit réſervé d'en former l'ornement.
Promethée.
Regne fur les mortels que mon art a fait naître ,
C'est à l'Amour, c'eft aux tendres defirs ,
C'eſt aux graces , c'eft aux plaiſirs
De leur donner un nouvel être.
L'Amour & Promethée réuniffent leur
puiffance pour mieux affurer le bonheur
des mortels , & le Prologue finit par un
choeur dans lequel on célebre la victoire
de l'Amour , & la gloire de Promethée.
Titon , berger amoureux de l'Aurore ,
commence par un Monologue dans le
quel il exprime fon impatience amoureuſe,
Que l'Autore tarde à paroître ,
De mes foupçons je ne fuis plus le maître.
Hélas ! tout l'invite à changer ,
Elle
FEVRIER. 1753. 169
Elle va devenir légere .
Dans des nauds plus brillans, les Dieux vont l'en
gager ,
Pourquoi n'eft-elle pas bergere ?
Pourquoi ne fuis-je que berger ?
Le jour paroît.
Que vois-je ? quel éclat ! c'eft elle :
C'eſt l'Aurore. Fayez ſoupçons , éloignez- vous ;
Pardonne Amour , je fuis tendre & fidele ,
11 m'eft permis d'être jaloux.
A l'Aurore.
Je vous revois , enfin je revois tant de charmes ,
Belle Déeffe , mon bonheur
N'eft il pas un fonge impofteur ?
Ah ! fur mes tendres allarmes ,
Daignez raffurer mon coeur. ,
La crainte d'un amant doit être pardonnablę .
L'Aurore.
Qui peut vous allarmer
Titon.
Le trouble inféparable
D'une fincere ardeur.
Ah que le calme eft difficile
Quand on eft bien épris !
De votre amour je connois trop le prix ,
Pour être amant tranquille.
H
170 MERCURE DE FRANCE.
L'Aurore:
Je n'aime , je ne vois , je ne cherche que vous,
Quoi ! ferez- vous toujours injuftement jaloux ?
Pour vous revoir plutôt dans cette folitude
J'abrege de la nuit la longue obfcurité ;
Ce tendre aveu mille fois répété , >
Doit bannir votre inquiétude ;
Titon .
Votre coeur doit être flatté ,
Du fentiment qui le bleffe :
Il fait honneur à la beauté ,
Sans offenfer la tendreffe.
Cette Scene eft terminée par un Duo qui ef
fuivi d'une tête l'Aurore donne à ſon Amant ,
pendant laquelle elle chante certe Cantatille.
que
24
Venez lous ce riant feuillage ,
Petits oifeaux , volez , accourez tous
Chantez le Dieu qui nous engage ,
J'aime à le chanter avec vous .
Votre coeur n'eft jamais volage ,
Vous aimez fans être jaloux ,
L'innocence eft votre partage ;
Vous êtes heureux comme nous.
Venez fous ce riant feuillage , &c.
On entend un grand bruit de fymphonie qui
interrompt la fête , & l'Aurore effrayée dit à
Titon :
Que vois je ! ô Ciel ! Eole dans ces lieux ↓
FEVRIER. 1753. 171
Fuyons les tranfports furieux .
La jalousie d'Eole , amant rebuté de l'Aurore ,
éclate , il invoque la Divinité des coeurs jaloux ,
la Vengeance , & jure de faire tomber fous les
coups le rival qu'il abhorre ; Palès , Déelle des
bergers , vient le trouver , & lui demande le fujet
de fa fureur.
Eole.
Je me laffe d'offrir un inutile hommage ,
Ma vengeance pourfuit deux coupables amants .
L'Aurore aime Titon , témoin de leurs fermens ,
J'ai juré le trépas d'un mortel qui m'outrage.
O Ciel !
Palès à part.
Eole.
Que l'ingrate partage ,
Ou mon amour ou mes tourmens.
Pales.
A ce foible berger vous ôterez la vie
Qu'elle va vous haïr .
Eole.
Je veux le mériter,
Palès.
Il faut que l'Aurore l'oublie ,
Et vous le ferez regreter.
Elle confeille à Eole de le remettre en la puiffance
, en promettant de l'éloigner de l'Aurore ;
Eole fuit ce confeil & ordonne aux vents de
conduire Titon à la Déeffe : alors Palès qui aime
Titon , & qui obtient du moins fa prétence, fi ele
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
le ne peut obtenir fon coeur , fe livre au plaifir
qu'elle reffent ; ce plaifir eft encore augmenté par
les regrets dont l'Aurore va être pénétrée . Le Monologue
de Palès termine le premier Acte.
Tandis que l'Aurore eft occupée de la perte de
fon amant , Eole fe préfente pour la confoler , &
lui offre fon coeur. L'Aurore qui croit avoir per
du Titon pour jamais , & qui ne peut accuſer
qu'Eole de cette barbarie , reçoit fa flamme avec
mépris , & le quitte avec indignation . Eole n'en
devient que plus ardent à le vanger de Titon , fa
rage eft à fon comble ; il rend compte à Palès des
refus de l'Aurore , & redemande Titon pour le
facrifier à fa fureur : Palès le refuſe , en lui difant
que fans ceffer d'être malheureux , il n'en devien ;
droit que plus coupable.
Eole.
Vous pretendez en vain le protéger :
Je fçaurai bien fans vous le perdre & me vanger.
Vents furieux , fortez de la grotte profonde ,
Où mon pouvoir vous tient aux fers ;
Sur les pâles humains que le tonnerre gronde ,
Troublez le fein des mers :
Qu'à mes commandemens votre fureur réponde ,
Ravagez l'univers ,
Ebranlez , reaverfez les fondemens du monde.
Choeur.
Sur les pâles humains , &c.
Eole aux vents.
Partez , & que Titon éprouve ma fureur,
FEVRIER.
1753. 173
Palès , aux vents . A Eole.
Arrêtez : il eft tems de vous ouvrir mon coeur :
Ce rival odieux que pourſuit votre rage ,
Titon , hélas , est mon vainqueur .
Eole.
Quoi , vous l'aimez : fongez qu'il vous outrage
Ah ! loin d'arrêter mon courroux ,
Pour le punir , uniffons- nous.
Palès.
Les bergers font foumis à mon obéiffance ,
Et Jupiter me laiffe arbitre de leur fort ;
Mais avant d'exercer fur Titon ma puiffance ,
Je veux pour l'attendrir faire un dernier effort.
+
Elle jure enfuite à Eole que fi elle ne réuffit
pas dans fon deffein , elle exercera contre l'ingrat
la vengeance la plus affreufe Eole en quictant
Palès , paroît content de cette promeffe. Palès
ordonne qu'on faffe venir Titon , & dit aux
Nymphes de fa faite :
Vous qu'en ces lieux mon ordre amene ,
Employez tous vos foins à calmer les douleurs ;
Des charmes de l'amour vantez- lui la puiffance :
Effayez dans vos jeux de peindre ſes douceurs ;
Puiffe-t-il en voyant les plaiſirs qu'il diſpenſe ,
Oublier les rigueurs.
Les Nymphes tâchent par leurs chants & leurs
danfes , de peindre à Titon les plaifirs de l'inconf
Hiij
774 MERCURE DE FRANCE.
tance. Titon n'en devient que plus trifte , & Pa
lès qui n'a que trop d'interêt à s'en appercevoir,
lui dit :
Rien ne peut diffiper l'ennui qui vous dévore ,
Et votre coeur fe plaît à le nourir.
Titon.
Ah rendez-moi l'Aurore ,
Ou laiffez- moi mourrir .
Palès.
C'est trop entretenir une vaine tendreffe :
Oubliez jufqu'au nom d'une ingrate Déeffe.
L'Aurore vous trahit , & fon volage coeur
Choifit Eole pour vainqueur.
Non ,
rien ne peut
Titon.
éteindre une flamme fi belle
- Tendre & conſtante dans ſon choix ;
Elle m'a juré mille fois
De n'être jamais infidele.
Palès.
Dans le premier feu des amours.
Chaque amant le jure de même
Au moment heureux où l'on aime
On croit qu'on aimera toujours.
Hélas !
Titon.
Palès.
Ceffez d'aimer qui vous outrage ;
Dans des noeuds plus conftans , que votre coeut
s'engage ,
FEVRIE R. 1753. 179
Titon.
Eft.il maître de s'engager
Ainfi que mon malheur ma conftance eft ex
trême.
Ah ! l'Autore a pû changer ,
Tout autre changeroit de même.
Palès.
Sçavez-vous qui vous refufez
Titon.
Je fçais que j'aime
Et c'eft affez .
Palès.
1
Soyez libre , volez vers l'objet plein de charmes
Qui vous fait à mes yeux répandre tant de lar
mes ,
Vous connoftrez avant la fin du jour,
Quel interêr je prends à votre amour.
Palès pour le vanger & de Titon & de fa riva
Je, imagine la plus noire de toutes lès vengeances,
& s'écrie avec fureur :
Tu vas fentir les effets de ma rage ,
Titon , que fur tes fens glacés
La vieilleſſe terrible exerce fon ravage ;
Que de tes yeux les rayons effacés
Rencontrent fans le voir , l'objet de ton homma
ge ;
Que vos coeurs déchirés , nourris de vains fou
pirs a Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE.
Gémiffent dans de triftes chaînes ,
Et ne rapellent leurs plaifirs
Que pour mieux reffentir leurs peines.
Eole & Dales ouvrent le troifiéme Acte ; Eole
fe plaint à Palès de ce qu'elle differe fi long- tems
la punition de Titon : ce Dieu jaloux & furieux
veut le redemander pour mieux affurer là vengeance
; mais Palès le lui montre endormi & dans
un état affreux ; ils s'en rejouiffent enſemble , &
fe retirent pour obferver l'Aurore , & jouir pleinément
du plaifir de la vengeance ; on apperçoit
enfuite Titon ſeul , regardant dans la fontaine.
Que vois-je ? fuis- je prêt à finir ma carriere ?
Mes pas font chancelans , je tremble , je pâlis ,
Un nuage effrayant dérobé la lumiere
A mes yeux affoiblis :
Par quel charme funefte ,
O Parque ! de mes ans abrege-tu le cours ?
Barbare , acheve , de mes jours
Moiffonne par pitié le déplorable refte
Les maux que tu me fais fouffrir
Sont plus cruels que la mort même .
'Ah ! qu'on eft heureux de mourir
Quand on a perdu ce qu'on aime.
L'Aurore furvient.
C'eft la voix de Titon , c'eft elle que j'entends ;
Que mon coeur eft ému de fes tendres accens !
Titon .
Titon.
Epargnez -vous un spectacle effroyable ;
FEVRIER . 1753. 1177
Oubliez , belle Aurore , un amant miférable ,
Que les Dieux ont puni de la fidélité.
L'Aurore.
Quelle injuſtice , ô Ciel , & quelle cruauté !
Titon.
De mes fens déperis à peine ai - je l'uſage ,
Je ne vois plus la lumiere des Cieux ,
De mes traits dégradés par la haine des Dieux ,
Je n'ai pas confervé la plus legere image ;
Pouvez-vous reconnoître un objet odieux ?
L'Aurore.
Mon coeur t'a reconnu fans le ſecours des yeux
Titon.
Aimé de vous , mon fort étoit digne d'envie ;
Je meurs , je ne méritois pas
Tous les tourmens dont ma flamme eft ſuivie ;
Ah! puifque vous donnez des pleurs à mon trépasy
Que je dois regretter la vie !
L'Aurore.
Des deffins ennemis je ſuſpendrai les coups ,
Je fechirai la Parque impitoyable.
Titon.
Victime de l'Amour jaloux',
Je touche au moment redoutable
Qui va me féparer de vous.
L'Aurore
Me féparer de tor, ches amant que j'adore !
Non rien ne peut t'arracher à l'Aurore ,
H
178 MERCURE DE FRANCE
Et j'irai , s'il le faut , te fuivant aux Enfers ,-
Les éclairer pour y porter mes fers.
Titon.
Au-delà du trépas vous me ferez fidéles
L'Aurore.
Puiffant Dieu des Amours
J'implore ton fecours ,
"
Protége une flamme fi belle,
Termine mon tourment.
Eh , que me fervira , grand Dieu , d'être immor
telle ,
Si je perds mon amant şi
On entend un prelude.
Quels fons harmonieux ? quelle clarté nouvelle !
Tout annonce qu'un Dieu deſcend dans ce
féjour ,
Un doux espoir fuccéde à ma douleur cruelle ,
Ce n'est jamais en vain qu'on implore l'Amour.
L'Amour defcendant dans une gloire , environ
mé de fa fuite .
Ne craignez plus la jalouſe vengeance
De Palès & da Dieu des Vents ,.
Je prends contre eux votre défenſe ,
Et je rendrai leurs efforts impuiffans ;
Titon va recevoir l'heureuſe récompenfe
Que j'accorde aux parfaits amans g.
Puifque j'ai caufé fes tourmens ,.
Je veux couronner fa conftance.
FEVRIER. 1753. 179
Ciel !
L'Aurore.
Titon , rajeuni
Quel Dieu m'anime , & me rend la clarté ?
A l'Amour.
C'est vous , puiffant Amour , c'est vous Dict
que j'adore ,
Vous deviez ce prodige à ma fidélité ,
Et j'en dois l'homage à l'Aurore..
L'Aurore.
Tendre Amour , charmant vainqueur
Vous me rendez ce que j'aime ;
Rien n'égale mon bonheur ,
Je le dois à l'Amour même.
L'Amour à Titon.
Le deftin dans les Cieux
Vous place au rang des Dieux ;
Votre bonheur , vos flammes mutuelles ,
N'ont plus de terme limité ;
?'.
Eh, qui peut mieux prétendre à l'immortalité .
Que les amans fidéles ?
La Paftorale finit par une fêteque l'Amour
'donne à ces tendres amans .
&
La Mufique de Titon & l'Aurore , eft de M.
Mondonville , fi connu par fes admirables Motets ,
par le fuccès du Carnaval du Parnaffe . La def.
tinée de fon nouvel ouvrage , montre tout ce
qu'on doit attendre de ce célébre Muficien , &
doit l'encourager à mériter de plus en plus les fuf--
frages du Public. La partie du chant eft celle qui
I vi
180 MERCURE DE FRANCE.
}
a le plus réutfi , & il faut convenir qu'indépen
damment de fon mérite réel , l'exécution de M,
Jelio : te & celle de Mlle Fel y ont ajouté de
nouvelles graces. Nous ne pouvons entrer dans
le détail de tous les morceaux que le Public a
trouvés agréables dans cet Opéra , qui a le fuccès
le plus entier & le plus complet , & dont le
représentations font les plus fortes qu'en fe fouvienne
d'avoir vûes au Théatre Lirique . Nous
indiquerons feulement ceux qui nous ont paru
frapper davantage. On a fort goûté dans le Prologue
, la fymphonie qui annonce le moment où
les efprits s'animent , & le choeur accompagné &
annoncé par un Duo entre Promethée & l'Amour.
Dans le premier Acte , le plus agréable de
l'Opéra , on a fort applaudi le Monologue de
Titon , & fon accompagnement ; le Duo de Titon
& l'Aurore , le chant de l'Ariette Venez , petits
oifeaux , embelli par Mlle Fel , & l'air en forme
de Romance , chanté dans le Diver riflement
par M. Jeliotte avec un goût inexprimable . Dans
le fecond Acte , le chant des Vents a fait uR
grand effet. M. de Chaffé y eft très - bien place.
Dans le troifiéme , les Connoifieurs ont fort gouté
le Monologue de Titon , qui eft le morceau de
cet Opéra , où le Muficien a montré le plus de
génie , & M. Jeliotte a mis le comble au fuccès ,
par la maniere fupérieure dont il a chanté PAriette
du dernier Divertiffement. Les Ballets ,
quoique bien exécutés , ont paru médiocres.
Les Comédiens François ont donné Mardi z
Janvier , Epicaris , Tragedie nouvelle , que l'Auteur
a rétitée après la premiere repréſentation .
Mlle Hus , qui avoit paru il y a quinze ou dirhuit
mois fur le Théatre de la Comédie Françoife ,
FEVRIER. 1753. 185
y a débuté de nouveau le Lundi 22 Janvier ,
dans le rôle d'Hermione . En attendant que us
rendions compte de ce début qui paroît devoir
être très - brillant , nous tranfcrirons quelques vers
que M. de Chevrier vient d'adreffer à la jeune
Actrice .
D'un avengle deftin , ne crains plus l'injuftice ,
La route des fuccès eft ouverte aux talens ;
Pourfuis jeune & brillante Actrice ,
Tout feconde à l'envi tes effais éclatans ;
J'ai vu Paris en pleurs partager tes allarmes ,
Et Racine étonné , s'embellir de tes charmes.
Les Comédiens Italiens ont donné Mardi 23
Janvier , une Comedie en un Acte & à Scenes
épifodiques , intitulée : la Frivolité. Quoique cet-
Te nouveauté n'ait été encore jouée qu'une fois ,.
nous ofons lui prédire un grand fuccès. La Pièce
entiere eft femée de ces traits fins , ingénieux ,
neufs & piquans qui caractériſent les ouvrages de
M. de Boilly.
182 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES ETRANGERES.
DE CONSTANTINOPLE , le 17 Novembre.
Na fenti depuis peu dans cette Capitale:
plufieurs lecoulles de tremblement de perre.
L'allarme a été d'autant plus grande , que la Ville
d'Andrinople fouffrit , il y a quatre mois en pareille
circonftance , un dommage qui ne fera de
long- tems réparé. Ses plus belles Moſquées furent
détruites de fond en comble , & plufieurs
milliers d'habitans périrent fous les ruines de leurs
maifons , ou dans les gouffres de la terre , qui
s'entr'ouvrit en plufieurs endroits.
DU NORD..
DE PETERSBOURG , le S Décembre.
Femirà la Sn du mois prochain , parce que Sa E départ de l'Impératrice pour Moſcou eft
Majefté devant faire ce voyage en traîneau , on
veut attendre qu'il foit tombé une affez grande
quantité de neige. On affure toujours que l'Impératrice
ira en Ukraine , & ce bruit eft confirmé
par les ordres qu'elle a donnés de meubler le Pa
lais de Kiovie .
Depuis le 3 les deux branches de la Neva font
prifes par les glaces . Les Navires marchands qui
font à Cronflor , font toujours retenus dans ce Port
par les vents contraires . Le Collège de Commerce
vient enfin de permettre la fortie des grains
de cet Empire.
FEVRIER. 1753 183
DE WARSOVIE , le zo Décembre.
Divers avis confirment que la pefte s'eft manifeftée
dans Choczin , & que le Pacha de cette
Ville en eft forti avec toute la famille. En conféquence
, le Comte Branicki , Grand Général de
la Couronne , pour couper toute communication
entre ce Royaume & les lieux infectés de la con .
tagion a formé un cordon de troupes fur la
frontiere .
".
DESTOCKHOLM , le 22 Décembre.
On a réfolu de purger la Suéde des loups qui
Pinfeftent , comme on a fait en Angleterre fous
Padminiſtration d'Olivier Cronwel ; & le Major
Général Comte de Lieven , revenu- depuis peu de
Berlin , a préſenté au Roi un projet pour détruire
entierement ces animaux.
DE COPPENHAGUE , le 18 Décembre .
Le Receveur Général d'Iſlande , arrivé depuis
quelques jours , a rapporté que le bled & le
chanvre qu'on a femés dans cette Ifle pour effayer
file climat & le fol leur feroient favorables ,.
y font crûs & une hauteur étonnante ; mais qu'ils.
ne fout pas venus à maturité. On ſe flatte de prévenir
cer inconvénient , en faisant les femences
plutôt qu'elles n'ont été faites cette année . Cette
efpérance paroît d'autant plus fondée , que felon
la tradition , le bled a été autrefois cultivé en
Ilande , & qu'on y recueille un bled fauvage ,
dont les habitans font une très - bonne farine ,
qu'ils preferent même, à celle qu'on leur envoye
de Suéde.
84 MERCURE DE FRANCE.
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 17 Décembre.
L'impératrice Reine a conte Ville le Comte de
'Impératrice Reine a nommé Directeur Géné
Hamilton , ci - devant Premier Confeiller du Commerce
à Trieste , où il fera remplacé par le Comte
Philippe de Sinzendorff,
Tout à coup , le froid eft devenu fi vif , que le
Danube eft pris , en forte qu'on eft obligé de faire
venir par terre toutes les provifions néceſſaires
pour cette Capitale.
Des ouvriers travaillant dernierement à faire
des bombes dans le Magafin de Salpêtre , près de
la Porte de Carinthie , le feu prit à un baril de
poudre. Une partie du bâtiment aété renversée , &
quelques maifons voifines ont été endommagées.
La fentinelle a été tuée , ainfi . que fix des homines
employés dans le Magafin.
DE DRESDE , le 22 Décembre.
Leurs. Majeftés , accompagnés des Princes
Xavier & Charles , arriverent ici le 16 de ce mois
en très - bonne fanté . Elles avoient couché la nuit
précédente à Pforten chez le Comte de Bruhl , où
elles ont été reçues avec beaucoup de magnificence.
Le Prince Royal & la Princefle fon époule,
les Princes Albert & Clement , & les Princelles
Chriftine , Elifabeth & Cunégonde , allerent aus
devant de leurs Majeftés jufqu'à Hermsdorff
FEVRIER. 1753. 185
DE BERLIN Le 30 Décembre.
M. Schutzen , riche Banquier de cette Ville ,
& Directeur de la Compagnie d'Embden , a obtenu
du Roi la permiffion d'établir ici une nouvelle
Manufacture d'étoffes de føye , & Sa Majefté
lui fait conftruire une maifon deſtinée à cer
ufage.
DE HAMBOURG , le r3 Décembre.
On apprend de Madrid , que M. Klefexer ,
Député de cette Régence , eut le 12 du mois dernier
à l'Eſcurial une audience du Roi d'Eſpagne ,
qui le reçut très- favorablement. Le 14 , Sa Majefté
Catholique rendit une Ordonnance conçue
en ces termes : » J'ai communiqué au Confeil ,
→ par gn Décret du 2 Juillet de la préſente année ,
les fincéres difpofitions où étoit la Ville de
Hambourg , de faire cefler le mécontentement
dont elle a éprouvé les effets par ma réſolution
» du 1 ) Octobre de l'année derniere . Cetre Ville
aagi depuis d'une maniere entierement conforme
à ces difpofitions , en faifant publier dans
» fon territoire , que le Traité qu'elle avoit fait
avec la Régence d'Alger étoit rompu ; en pre-
» nant foin de le notifier au. Bey de ladite Régence
, auquel elle a écrit par differentes voies ,
afin que ce fait parvînt plutôt & plus furement
» à fa connoiſſance , & en me donnant d'autres
preuves , qu'elle fouhaite ardemment ma bienveillance
de forte qu'entierement fatisfait de
fon bon procédé & de fon amitié , j'ai réſolu de
lui rendre la mienne. En conféquence , dérogeant
en toutes les parties audit Décret du 19
186 MERCURE DE FRANCE .
" Octobre de l'année derniere , j'ordonne que
» dans tous mes Ports on admette les Navires de
Hambourg à commercer , que les marchan-
» difes & denrées de ladité Ville foient reçues
» dans mes Provinces & Domaines ; comme auffi
que fes habitans foient traités avec la même
franchife & bonne correfpondance qu'ils l'étoient
avant ladite date du 19 Octobre de l'an-
» née derniere.
DE HANOVRE , le 20 Décembre.
Pendant le féjour que le Roi a fait dans cet
Electorat , Sa Majefté à donné divers Réglemens
pour l'exploitation & la régie des Mines , qui font
dans les montagnes du Duché de Brunſwic , appellées
le Hartz , & que les Anciers nommoient
Motiborus Mons. Ces montagnes s'étendent dans
le Duché de Grabenhagen , à l'Otient de la Ley.
ne , & dans les Comtés de Wernigeroda & de
Reinſtein , à l'Occident de la Selke . La plupart
des Mines qu'elles contiennent , & dont deux font
d'argent , appartiennent à l'Electorat de Hanovre,
& le Duc de Brunfwic - Wolfenbuttel partage lë
produit des autres avec le Roi notre Electeur.
Les eaux minerales de Rhebourg , fituées à
quatre milles d'ici , commencent à être en réputation
, & ont attiré l'été dernier plus de quatre cens
perfonnes . Comme il n'y a point affez de loge
ment pour les malades , le Roi avant fon départ
pour Londres , a ordonné d'y pourvoir . On élevera
un bâtiment fur la Fontaine , afin d'empêcher
que la pluye n'en altére la qualité , & l'on y
joindra une Gallerie couverte , où l'on pourra fe
promener à l'abri des injures de l'air . Tous ceux
qui voudront bâtir fur le lieu , auront le terrein
FEVRIER. 1753. 187
gratis. Sa Majefté accorde pour chaque maifon
dix toifes de face , fur feize toifes quatre pieds de
profondeur , avec exemption de tous droits pendant
douze années confécutives , à l'exception
d'un écu , qu'on payera par an au Bailliage de
Rhébourg,
S
ESPAGNE.
DE MADRID , le 12 Décembre.
Elon les Lettres d'Alicante , le Capitaine Jean-
François Prepau , retournant de Salé à Marfeille
, s'apperçut le 18 du mois dernier , que le
feu avoit pris à des balles de laine qui faifoient
une partie de la charge de fon Navire , appellé le
SainteTrinité. Comme le Bâtiment fe trouvoit à la
hauteur d'Alicante , lorfque l'accident fe mani
fefta , le Capitaine cingla vers ce Port , & fit les
fignaux ordinaires pour demander du fecours.
Les formalités qu'on obferve par rapport à la
contagion qui regne en Afrique , empêcherent de
le fecourir auffi promptement qu'on auroit de firé .
Il prit donc le parti de venir échouer à la rade
à la faveur d'un gros , vent d'Eft. On lui envoya
fur le champ deux grandes Chaloupes , où il mie
les coffres de fon équipage , & le fauva avec tout
fon monde , au nombre de vingt - fept perfonnes.
Le Vaiffeau a été entierement confumé , ainfi que
la cargaifon , qui confiftoit en fept cens balles de
laine , & fix cens quintaux de cire.
DE GIBRALTAR , le 25 Novembre.
Le 18 de ce mois , les deux Vaiffeaux de guerre
Hollandois , le Corbean & la Profperité de l'Etat ››
188 MERCURE DE FRANCE.
firent voile d'ici , pour fe rendre à Tetuan , & ils
y arriverent le lendemain. M. Butler , Conful des
États Généraux des Provinces- Unies , & le Capitaine
Hoogstraten , Commandant le premier des
deux Vaiffeaux , étant defcendus à terre , ils furent
reçus avec de grandes marques de diftinction
par le Gouverneur de la Ville . Ily eut le 20 une
conference , dans laquelle on traita l'affaire du
rachat des Captifs Hollandois pris à bord du
Vaiffeau la Maison du Bois , & le renouvellement
de la paix avec leurs Hautes Puiffances.
Le Traité fut figné le 21 par les Plénipotentiaires
de Hollande , & par ceux de l'Empereur de Ma
roc. En conféquence , le Capitaine Steenis & fon
équipage s'embarquerent l'après - midi fur le Corbeau.
Meffieurs Butler & Hoogstraten , ayant
pris congé des Plénipotentiaires de Maroc , retournerent
à bord de leurs Vaiffeaux , & partirent
de Tetuan le foir même. Le Corbeau revint.ici
le 22. Il en a coûté pour la rançon des Officiers
& des Matelots rachetés , la fomme de trois cens
dix- huit mille neuf cens cinquante- quatre`florins ,
à raison de cinq cens cinquante- cinq écus pour
chaque homme.
ITALI E.
DE MALTE , le 9. Décembre.
N rebatit , avec toute la diligence poffible ,
PEglife de Notre - Dame de la Maleche , &
l'on doit y ériger un magnifique Maníclée au
Grand Maître Philippe de Villiers 1 Ife Adam ,
dans l'endroit même où fon cercueil fut découvert
il y a quelques mois. Don Emmanuelde
Pinto , actuellement Grand- Maître , fit derniere
FEVRI E R. 1753. 189
ment l'ouverture de ce cercueil , en préſence du
Confeil de l'Ordre , & de l'Evêque de cette Ville.
On trouva que le corps avoit été revêtu d'une
armure telle que les Militaires les portoient autre
fois. Il y avoit à la main droite une Epée ;
longue de cinq pieds , & large de quatre doigts.
Au côté droit de la tête , qui étoit couverte d'un
linceul, étoit un Cafque artiftement émaillé. Mais
il ne refte de ce cadavre qu'un peu de pouffiere
& quelqres offemens. Avant de refermer le cercueil
, ou a ataché à la Cuiraffe une lame d'argent,
fur laquelle eft gravée cette Infcription
Latine : Loculus hie anro 1752 repertus , eodemque
prefente EXCELLENTISSIMO DOMINO EMANUELE
BB PINTO , Magno Ordinis tunc Magiftro , apertus ,
apertus iterum , omnibus in integrum reličtis , reclufus
fuit.
DE NAPLES , le 4 Décembre.
Le Marquis d'Offun , Ambaffadeur de France ,
qui eft arrivé le 22 du mois dernier , eut le lendemain
fa premiere audience du Roi , à laquelle il
fat introduit par le Marquis Fogliani , Secrétaire
d'Etat. Quatre Chabecs , qui étoient en courfe
contre les Barbarefques , rentrerent le 27 dans ce
Port. Ils ont amené un grand nombre d'efclaves
Turcs , qui feront difperfés fur les Galéres , pour
y fervir en qualité de Forçats.
DE ROME , le 6 Décembre.
Sa Sainteté ayant entrepris de faire réparer à fes
frais les murailles de cette Capitale , on en a déja
rétabli une partie depuis la Porte del Popolo
jufqu'à celle de Saint Paul . La Ville , par recon190
MERCURE DE FRANCE.
noiffance de la liberalité du Saint Pere , aa fair
placer près de ces deux Portes cette Infcription :
Benedictus XIV. P. M. murorum Urbis , à Porta
Oftienfi ad Flaminiam Portam vetuftate faticen
tium refectionem anno M. D.CC. 1. inreptam, anno
M. DCC 1. abfolvit.
On a trouvé dans un fouterrein de l'Ile de
Chio plufieurs anciens Manufcrits , qui contien
nent les ouvrages de divers Peres de l'Eglife,
Quelques- uns ont été envoyés au Pape.
DE GENES , le 16 Décembre.
La famille Sorba , connue dans notre Républi
que depuis plufieurs fiécles par les fervices qu'elle
Y rend , tant à Génes , où une branche qui s'étei
gnit en 1706 fe trouve dans le Livre d'or dès
le premier enregistrement de la Nobleffe Génoiſe,
qu'en Corfe , où une autre branche eſt toujours
demeurée , & a poffédé les emplois que la Répu
blique ne donne qu'aux nobles Génois ; vient de
recevoir un nouveau luftre dans la perfonne d'A
guftin- Dominique Sorba , Miniftre à la Cour de
France . Feu Jean - Baptifte Sorba , fon pere , airf
que plufieurs de leur ayeux , étoit né à Ajaccio ,
Capitale d'une des deux parties de la Corfe . Il
eft mort en France , où il a réfidé depuis l'année
1700 jufqu'en 1738 , fans autre interruption que
celle des Congrès d'Utrecht & de Cambrai , auf
quels il affifta en qualité de Plénipotentiaire, Li
confidération dont il a joui pendant le cours de
Les Légations , a mérité à fon fils , outre des biens
faits gnalés de la part de la République , l'a
vantage de lui fuccéder dans fon emploi. Il s'en
eft acquitté jufqu'ici avec tant de zéle & de fuccès
, & il paroît avoir tant de part à la bonne in
FEVRIER . 1753. 191
selligence qui fubfifte entre le Miniftere de France
& notre Gouvernement , qu'on a voulu lui
donner une marque publique de gratitude , en le
décorant du titre de Noble Génois ; ce qui fe fit
dans le Grand Confeil , convoqué extraordinai-
Lement le 14 , après les témoignages les plus amples
qu'ont rendus de fes fervices & de fa naiflance
les perfonnes qui avoient été prépolées pour ca
faire l'examen.
P
GRANDE BRETAGNE,
DE LONDRES , le 21 Décembre.
Lufieurs Miniftres Etrangers furent hier ea
traeus,Secrétaires,d'Etat,
Le Comte de Cardigan s'étant exculé d'accepter
la place de Gouverneur du Prince de Galles &
du Prince Edouard-Augufte , le Roi a nommé le
Comte de Waldegrave pour la remplir . Celle de
Précepteur de ces Princes a été donnée à l'Evêque
de Peterborough, Il eft arrivé de Vienne un
Courrier , chargé de dépêches importantes . Le
Chevalier Vanderputte le donne beaucoup de
mouvement , afin d'être élu Membre du Parle
ment pour Weftminster , mais on continue de
croire que le Général de Cornwallis aura la pluralité
des fuffrages . Les Membres du Parlement
pour Londres feront chargés de représenter à la
Chambre des Communes la néceffité de conftruire
à Blacks Friars un nouveau Pont de pierre
fur la Tamiſe. On a refolu de changer la formule
du ferment de qualification des perfonnes qui
feront revêtues de quelques emplois dans le
Royaume d'Ecole. 1. 1
Il doit y avoir au Printems prochain un camp
192 MERCURE DE FRANCE.
dans les environs de Windfor , pour exercer les
troupes. On a déja levé dans l'Angleterre feule
plus de dix - huit cens hommes de recrues , afin de
completer les Régimens fur l'établi flement de
la Grande Bretagne. Le Capitaine d'Ellen vient
de former pour la Compagnie des Indes Orien
tales une Compagnie d'Artillerie , qu'elle fe propofe
d'envoyer à Madrafs. Tous les Officiers
qui fe font engagés au fervice de cette Compagnie
, doivent s'embarquer inceffaminent. Divers
Vaiffeaux de la même Compagnie ont mis ces
jours- ci à la voile pour la Chine . Selon les dernieres
nouvelles de la Caroline Méridionale , on
ya elfuyé le 15 & le 30 Septembre deux horri
bles tempêtes. Plus de cinquante Navires ont été
forcés à terre. La Ville de Charleſtown a été entierement
inondée pendant une heure. Plufieurs
maifons ont été renversées , & un grand nombre
de perfonnes a péri. Le dommage caufé dans les
campagnes eft auffi très - conſidérable . On mande
de la Jamaïque , que la récolte du fucre y fera
fort abondante. Le Vaiffeau de guerre le Garland
eft revenu depuis peu de Lisbonne . On parle
d'établir à Southwold une nouvelle Compagnie
pour la Pêche du Harang . Le bruit qui s'étoit
répandu que le Roi de Dannemarck avoit défendu
l'exportation du bois de Sapin de Norwege ,
étoit fans fondement ; mais il paroit certain qu'il
ne fera plus permis de faire entrer en Norwege
de grains étrangers que par le Port de Bergen.
Il paroît un écrit , dont l'Auteur fe propose de
montrer qu'il feroit avantageux d'accorder à tous
les Sujets de Sa Majefté la permiffion de faire le
commerce du Levant. On a imprimé en François
& en Anglois un Expofé des motifs qui ont en
gagé le Roi de Prufle à fe charger d'indemnifer
FEVRIER. 1753. 193
fer lui- même fes Sujets des prifes faires fur eux
par les Anglois pen dant la derniere guerre , & à
retenir pour cet effet une certaine fomme des capitaux
, & des artérages des dettes hypothéquées
fur la Siléfie.
Les Vailleaux de la Compagnie des Indes , qui
étoient retenus aux Dunes par les vents contraires
, ont mis à la voile pour leurs differentes deſtinations.
Il fe répand un bruit , que le Gouver
nement a donné ordre d'équiper plufieurs Vailfeaux
de guerré . On continue de travailler avec
diligence dans differens Ports de la Grande Bretagne
, à la conftruction de plufieurs Va : fleaux
du premier & du fecond rang.
DES PROVINCES - UNIES,
DE LA HAYE , le 22 Décembre.
L &Marquis Bonnas , no cette villeavec la
Marquife fon époufe , & avec le Chevalier de
Bonnac , fon frere . Ce Miniftre , dès le lendemain
remit fes Lettres de créance à M. de Buteux ,
Président de l'Affemblée des Etats Généraux ,
lequel alla le 16 le complimenter fur fon arrivée .
Le 15 , le Marquis de Bonnac fe rendit à la Maifon
du Bois. Son train étoit compofé de deux
caroffes à fix chevaux. Les mêmes cérémonies
qui avoient été obfervées à la vifite folemnelle
que fit le Marquis de Saint Conteſt au feu Stadhouder
, ont eu lieu pour le Marquis de Bonnac.
Le jeune Stadhouder a reçu cet Ambaffadeur à la
defcente du caroffe , & l'a conduit dans un Cabinet
, où l'un & l'autre s'étant affis dans des
fauteuils , le Miniftre de France a fait fon compliment.
Le Prince , après y avoir répondu , a re-
E Marquis de Bonnac , nouvel Ambaffadeur
194 MERCURE DE FRANCE.
conduit l'Ambaffadeur jufqu'à fon caroffe. La
Marquis de Bonnac , étant allé feulement jufqu'à
la barriere , eft revenu faire fa vifite à la Princelle
Gouvernante & à la Princeffe Caroline. Le 16 ,
le Stadhouder a rendu la vifite à l'Ambafladeur ,
avec le même cérémonial que le Prince fon pere
avoit fuivi dans la vifite qu'il rendit au Marquis
de Saint Conteft. Son Alteffe eft partie de la
Maison du Bois vers les trois heures après- midi.
Auffi-tôt qu'elle eft arrivée à l'Hôtel du Marquis
de Bonnac , ce Miniftre eft venu la recevoir de
même à la deſcente de fon carofle , & l'a conduite
dans fon appartement. Le Prince , après y être
demeuré quelque tems , a été reconduit par l'Ambaffadeur
jufqu'à fon caroffe.
Trois Vaiffeaux Hollandois , qui étoient allés
à la Pêche de la Baleine , ayant été arrêtés par les
glaces , n'ont pû s'en dégager. Comme les équipages
les ont amarrés à terre avec leurs cables &
leurs ancres , les Propriétaires ont lieu d'efpérer
qu'on pourra l'année prochaine ramener ces Bâtimens.
En conféquence , les Etats Généraux ont
fait publier une défenfe à tous fujets de leur domination
, qui rencontreront ces Navires , de les pil
ler ou de les endommager , afin que , s'il eft poffible
, les Intéressés les recouvrent avec leurs effets.
La Princesse Gouvernante affifta le 21 de ce
mois à l'Assemblée des Etats Généraux , à celle
des Députés de Hollande & de Weft- Frile , & au
Confeil d'Etat . Cette Princesse déclara : » Que
» n'ayant rien plus fortement à coeur que de voir
l'Etat foulagé , autant qu'il feroit poffible , par
la diminution des dépenfes , elle croyoit qu'il
» feroit à propos de faire une réforme dans les
Gardes du Corps , dans le Régiment des Gardes
» Hollandoifes , & dans celui des Gardes Suiſses ;
FEVRIER. 1753 +
195
que fuivant le plan qu'elle avoit fait dretset
» pour cette réforme , l'Etat épaigneroit chaque
» année cent dix mille quatre cens quatre - vingt
florins ; & qu'elle fe flattoit que ce plan auroit
ג כ
l'approbation de leurs Hautes Puissances . »
Le plan dont il s'agit , ayant été remis le même
jour à l'Assemblée des Etats Généraux , il fut unanimement
approuvé . En conféquence , on arrêta
qu'on réformeroit quarante- deux Gardes du
Corps , avec leurs chevaux , & feize hommes par
Compagnie dans le Régiment des Gardes Hollandoifes
, c'eft à dire , deux cens vingt - quatre
hommes fur les quatorze.Compagnies dont ce
Régiment eft compofé ; que chacune des huit
Compagnies des Gardes Suifses feroit réduite de
cent quarante-quatre hommes à foixante- quinze ;
qu'on accorderoit néanmoins aux Capitaines , par
forme de gratification , la paye fur le pied de cent
hommes , que la Compagnie des Hallebardiers
ne feroit plus que de quarante- huit hommes ; mais
que ceux qui feroient reformés recevroient deux
forins par femaine , jufqu'à ce qu'ils puissent être
rétablis par remplacement.
Le même jour , la Marquife de Bonnac , époule
de l'Ambassadeur de France , rendit vifite à la
Princesse Gouvernante & à la Princeſse Caroline.
Le jeune Stadhouder fe trouva chez la Princeſse
Gouvernante.
Des Lettres d'Irlande marquent qu'il eft mort
à Newcaſtle , dans le Comté de Dublin , une
femme âgée de cent vingt- deux ans . Elle a eu jufqu'à
la fin l'ufage entier de fes fens , & l'on afsure
que quatre jours avant la mort , ayant apperçu
dans fon jardin un Ramier, perché fur un arbre ,
elle rentra dans la maiſon , prit un fufil , & tua cet
oifeau.
I ij
196 MERCURE DEFRANCE.
L
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
A Comteffe de Sartirane , époufe du Comte
de ce nom , Ambaſſadeur du Roi de Sardaigne,
fut préfentée le 17 Décembre dernier , à leurs
Majeftés & à la Famille Royale , qui la reçurent
avec des marques d'une grande diſtinction . Cette
Ambaffadrice dina le même jour à la table , tenue
par le Marquis de Chalmazel , Premier Maître
'Hôtel de la Reine ; & la Ducheffe de Luynes ,
Dame d'Honneur de la Reine , fit les honneurs de
la table .
Le 21 , M. Ferret , Docteur- Régent de la Faculté
de Médecine , prononça dans les Ecoles de
cette Faculté , au fujet de la convalefcence de
Monſeigneur le Dauphin , un Difcours qui fut applaudi
de tous les Auditeurs. Il s'y trouva un
grand concours de perfonnes de diftinction , & le
Recteur de l'Univerfité y affifta en cérémonie.
Le Roi , qui étoit depuis le 19 à Trianon , revint
à Vefailles le 23 .
Le 24 , veille de la Nativité de Notre- Seigneur,
la Reine entendit dans la Chapelle du Château la
grande Melse , chantée par les Miſſionnaires .
Monfeigneur le Dauphin communia par les
mains de l'Abbé du Châte!, Aumônier du Roi ;
Madame la Dauphine , par celles de l'Evêque de
Bayeux ,fon Premier Aumônier ; Madame Infante
, par celles de l'Abbé de Collincourt . Aumônier
du Roi , & Madame Adelaïde , par celles
de l'Abbé d'Arembure , fon Aumônier de fe
meftre.
FEVRIER. 1753. 197
L'après- midi , leurs Majeftés accompagnées de
La Famille Royale , affifterent aux premieres Vêpres
, qui furent chantées par la Mufique , & aufquelles
l'Archevêque d'Aufch officia.
Le 25 , jour de la Fête , le Roi & la Reine ,
qui avoient entendu trois Meffes à minuit , affiftelent
à la grande Mcffe , célébrée pontificalement
par le même Piélat , & chantée par la Mu
fique.
Leurs Majeftés entendirent l'après - midi le Sermon
de l'Abbé de Boifemont , Chanoine de l'Eglife
Métropolitaine de Rouen. Après la Prédi
cation , le Roi & la Reine affifterent aux Vêpres,
aufquelles l'Archevêque d'Aufch officia , & leurs
Majeftés reçurent enfuite la Bénédiction du Saint
Sacrement.
Le foir , le Roi foupa au grand couvert chez
la Reine avec la Famille Royale .
Le Roi fe rendit le 27 au Château de Bellevue.
Il le tint le même jour , à l'Hôtel de la Compagnie
des Indes une affemblée générale des Syndics
, Directeurs , & principaux Actionnaires de
cette Compagnie. M. de Machault , Garde des
Sceaux de France , & Contrôleur Général des
Finances , préfida à cette Affemblée , en qualité
de Premier Commiflaire du Roi.
On travaille fans relâche , depuis le mois de
Mai 1751 , aux difpofitions relatives à la conftruction
de l'Hôtel de l'Ecole Royale Militaire : mais
comme il a fallu employer prefque tous ce tems
à raflembler toutes les espéces de matériaux
qui doivent entrer dans la compofition de ce
grand éd fice , on n'en a pú élever jufqu'à préfent,
que quelques bâtimens acceffoires , & ce ne fera
qu'au Printems prochain , qu'on en commencera
les grands travaux, M. de Vandieres, Directeur &
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
Ordonnateur Général des Bâtimens du Roi , a
préfenté à Sa Majesté les plans des parties qu'il
s'eft propofé de faire conftruire les premieres , &
qu'il a difpofées de façon àpouvoir y loger des
Éleves en 1755. Le Roi a approuvé ce projet,
Mais ne voulant pas differer jufqu'à ce tems d'al
ler au fecours des enfans de la Nobleffe , qui fe
trouvent compris dans les quatre premieres
Claffes de l'Edit , & qui par le laps du tems
pourroient fe trouver hors d'âge d'être admis ;
Sa Majefté a fait choix du Château de Vincennes ,
pour y recevoir inceffamment cette espece d'Ele.
yes , & les y loger convenablement , en atten
dant que les bâtimens auxquels on travaillera ce
Printems , ayent été rendus habitables. Sa Majefté
a nommé en même tems au Gouvernement
de l'Hôtel de fon Ecole Militaire , le Marquis de
Salieres , Lieutenant Genéral de fes Armées.
Le Maréchal Duc de Richelieu eft de retour
de Languedoc. Il a rendu les refpects au Roi ,
qui l'a honoré d'un accueil très- favorable .
L'année derniere , M. Chauvel de Perce propofa
d'établir une éducation de bêtes à laine ,
moyennant laquelle les moutons feroient exempts
de la plupart des maladies qui leur font ordinai
res , les brebis fupporteroient plus facilement les
intemperies de l'air & des faifons , & la race qui
en viendroit , auroit plus de chair , une laine plus
belle , plus fine & en plus grande abondance , &
des peaux plus grandes & plus fortes . Sur le
compte qui en fut rendu au Roi , Sa Majeſté accorda
à M. de Perce un Arrêt du Confeil d'Etat ,
pour l'autorifer à former dans le Parc du Château
de Chambor l'établiſſement qu'il projettoit.. Les
expériences faites depuis , ayant confirmé les efpérances
qu'il avoit données ; le Roi par un nouFEVRIER.
1753. 199
Vel Arrêt du Confeil d'Etat , du 15 Août de l'année
derniere , lui a permis d'élever , faire élever
& nourrir des moutons & des brebis dans tout le
Royaume , fuivant la méthode. De plus , le Roi
a ordonné qu'il fût fait au Suppliant , à titre d'accenfeinens
, des conceffions des terres vaines ,
vagues & incultes , appartenantes à Sa Majesté ,
fur lesquelles aucunes Communautés ni aucuns
Particuliers n'auroient droit de pacage . Veut en
même tems Sa Majefté , que les Aflociés & Prépofés
de M. de Perce enfemble fes Bergers &
Domeftiques , ne puiffent être fujets à augmen
tation de taille pour raifon des profits qu'ils feront
fur les troupeaux élevés de la manière défignée
dans fa Requête , ni pour raifon des terres incultes
qui leur feront cédées .
Le fujet donné par l'Académie d'Amiens , pour
le premier des deux Prix qu'elle doit diftribuer
l'année prochaine , a déterminé M. de Perce à
réferver plufieurs Balles de fon établiſſement de
Chambor, afin de les envoyer , tant à cette Académie
qu'aux Manufactures de Lille , de Carcaffonne
& de quelques autres Villes . Les laines qu'il
propofe , font lavées & dégraillées , & fes troupeaux
ne font point encroutés ni chargés d'aucun
corps étranger , fi ce n'eft de quelques brins de
bruyeres ou de fougere . Il défire de recevoir les
avis de toutes les perfonnes éclairées , & il les
prie de lui adrefler leurs lettres à Chambor . Quant
aux prix des effais , il s'en rapportera fans repli .
que , à ce qu'il plaira aux Négocians de fixer.
Des Laboureurs en travaillant à la terre , ont
trouvé le 15 , entre Flers & Courcelles , à une dem
-lieue de Douay , plufieurs pots de terre , dans
lefquels étoient renfermées près de 4000 piéces
de monnoyes anciennes. La plupart font fruftes
Fiiij
200 MERCURE DE FRANCE.
& fans Légende ; mais on reconnoît que plufieurs
font de P. Aur . Valérien , de Gallien , de Claude
Je Gotique , de C. Aur. Dioclétien , & de M.
Aur. Maximien. Il y en a quelques - unes de Conftantin
le Grand. Avec ces monnoyes étoient diverfes
médailles, parmi lefquelles on n'en compte
que deux d'argent. Toutes les autres font de
bronze , & celles du premier module ſont en petit
nombre.
Le premier jour de l'an , les Princes & Princefses
, & les Seigneurs & Dames de la Cour , eurent
l'honneur de complimenter leRoi fur la nouvelle
année .
Le Corps de Ville a rendu à cette occafion fes
refpects à leurs Majeftés , à Monſeigneur le Dau
phin , à Madame la Dauphine , à Monfeigneur le
Duc de Bourgogne , à Madame , à Madame Infante
, & à Mefdames de France.
Les Chevaliers , Commandeurs & Officiers de
P'Ordre du Saint Efprit , s'étant afsemblés vers les
onze heures du matin dans le Cabinet du Roi,
Sa Majefte tint un Chapitre , & nomma Chevaliers
le Duc de Fleury , le Comte de la Vauguyon,
le Marquis d'Armentieres , le Marquis de Lhopital
, le Comte de Cereft- Brancas , & le Marquis
de Crufsol , Miniftre Plénipotentiaire du Roi
auprès de l'Infant Duc de Parme . Le Chapitre
étant fini , le Marquis d'Hautefort , qui avoit été
propofé le premier Janvier 1751 , pour être Chevalier
, & qui , quoique non reçu , avoit eu la
permiffion de porter les marques de l'Ordre , fut
introduit dans le Cabinet du Roi , &
reçu Chevalier
de l'Ordre de Saint Michel . Le Roi fortit en
fuite de fon appartement , pour aller à la Chapelle.
Sa Majefté , devant laquelle les deux Huiffiers de
la Chambre portoient leurs Maſses , étoit en
FEVRIER. 1753. 201
Manteau , le Collier de l'Ordre par dessus , ainfi
que celui de l'Ordre de la Toifon d'Or . Elle étoit
précédée de Monfeigneur le Dauphin , do Duc
d'Orleans , du Prince de Condé , du Comte de
Charolois , du Comte de Clermont , du Prince de
Conty , du Comte de la Marche , du Prince de
Dombes , du Comte d'Eu , du Duc de Penthiévie
, & des Chevaliers , Commandeurs & Officiers
de l'Ordre. Le Marquis d'Hautefort , en habit de
Novice , marchoit entre les Chevaliers & les Officiers.
Après la grande Meſse , à laquelle officia
l'Archevêque de Rouen , Prélat Commandeur de
POrdre du Saint Efprit , le Roi monta à fon Trône,
& reçut Chevalier le Marquis d'Hautefort , qui eut
pour Parrains le Maréchal de Clermont- Tonnerre,
& le Marquis de Clermont - Gallerande. Au fortir
de la Chapelle , Sa Majefté fut reconduite à fon
appartement en la maniere accoûtumée .
La Reine , Madame la Dauphine , Madame Infante
, & Mefdames de France , entendirent la
grande Melse dans la Tribune .
Leurs Majeftés affifterent l'après - midi aux Vêpres
, qui furent chantées par là Mufique , & auf.
quelles l'Abbé Gergoy , Chapelain Ordinaire de
la Chapelle Mufique , officia.
Le 2 , le Roi accompagné, comme le jour précédent
a affifté au Service qui a été célébré
dans la Chapelle pour le repos des ames des Chevaliers
de l'Ordre du Saint Efprit , morts dans le
cours de l'année derniere , L'Archevêque de
Rouen a officié à la Mefse , & elle a été chantée
par la Mufique..
Le Roi partit le 3 pour le Château de Bellevue.
Le 4 , les Actions de la Compagnie des Indes,
étoient à dix huit cens trente fix livres ; les Billets
de la premiere Lotterie Royale fix cens foixante-
L
202 MERCURE DE FRANCE.
treize , & ceux de la feconde à fix cens trentetrois.
Les Etats de Bretagne ayant terminé leurs
Séances , le Duc de Chaulnes eft revenu de Rennes
, & il a eu l'honneur de rendre les refpects au
Roi , qui l'a reçu très- favorablement,
On a envoyé depuis peu à Breft , par ordre du
Roi , un nouvel Inftrument pour obferver les Aftres
fur mer , inventé par M. Saverien , Ingénieur
de la Marine , & Membre de la Societé Royale de
Lyon , connu par plufieurs Ouvrages. Cet Inf
trument eft à fimple réflexion & à lunette , deus
qualités importantes qu'on n'avoit encore pû réanir.
Il a été exécuté par M. Baradelle , Ingénieur
du Roi pour les Inftrumens de Mathématiques.
Suivant les lettres de Bourdeaux duìs du mois
dernier , il y étoit arrivé depuis huit jours vingtdeux
Bâtimens , fçavoir : le Saint-Maudel & l'Angelique
, venans l'un de Quebec , l'autre de Louifbourg
, & tous deux chargés de pelleterie , de ba
leine , de baume de Canada , & de capillaires ;
PEurope , les Six - Soeurs , & l'Emanuel , tous trois
de Lubeck , & chargés de différentes marchandifes
du Nord la Nymphe de la Mer , de Bremen ;
la Paix , d'Amfterdam , chargé de marchandifes
& de denrées de Hollande ; la Catherine dEliedwy
, de Rotterdam , avec une cargaison de fer
en barre , de fonte de fer , de fer fin , de plomb ,
de cuivre & de merceries , la Haucada Catherine >
de Gorcum , qui a apporté du bois de charpense
; la Galere d'Or , de Guernesey ; les Trois amis ,
du même Port , le Pécheur , de Dunkerque ; la
Bonne Avanture & le Saint Vincent , le premier
venant de l'Orient avec des marchandifes de la
Compagnie des Indes , & le fecond d'Audierne ,
avec des provifions ; la Colombe & la Belle Judith,
FEVRIER, 1753. 203
de Pimpel , & l'autre de Saint Malo ; la Rêuffice ,
de Cherbourg ; le Saint-Pierre , de l'ifle au Moine
, ayant à bord des futailles ; l'Espérance , de
Serixé ; le Hardy , de Ponerf ; l'Eſpérance , de
Plaflac , le Saint Yves , de Lannion ; & la Marie
Magdelaine , de Dournemay .
On charge actuellement dans le Port de Bour
deaux, pour les Colonies Françoiſes de l'Amerique
, les Navires la Victoire , l'Apollon , l'Intrépide
, le Jean Dominique , l'Eole , la Perdrix ,
PEclatant , le Sans- Pareil , PAimable , & l'Omphale
, de ce Port ; la Marie , de Marſeille ; & la
Réuffite , de Marennes .
NAISSANCES , MARIAGES
Morts .
E 13 Octobre 1752 , a été baptiſé dans la Pa-
>
>
>
de Boufchet de Souches , née le jour précédent ,
fille de Louis de Boufchet , Marquis de Sourches ,
Comte de Montforeau & c. Lieutenant - Général
des Armées du Roi , Confeiller d'Etat
Prévôt de fon Hôtel , & Grand - Prévôt de France;
& de Marguerite -Henriette Defmarets , fa
feconde femme & fille du Maréchal de Maillebois.
Le parain , a été Henri Desmarets , Marquis
de Marville , oncle paternel de la Marquife
de Sourches ; & pour maraine , fa foeur Louife-
Antonine de Bouicher , née du premier lit: &
épouse de Philippe Jofeph - Alexandre le Quieu de
Guernoval , Marquis d'Efquilbecq , Meftre de
Camp de Cavalerie , Cornette de Chevaux. Legers
de la Garde du Roi ,
Cette maiſon l'une des plus illuftres de la Pro-
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
vince du Maine , par fon ancienneté , fes allian
ces & les fervices militaires , tire fon nom de
la teire du Boufchet , fituée dans la Province
d'Anjou , fur la frontiere du Poitou . Il en eft
forti deux Chevaliers de l'Ordre du Roi , un Capitaine
de so lances en 1583 ; un Chevalier des
Ordres du Roi , nommé en 1651 , reçu à la promotion
du 31 Décembre 1661 ; quatre Prévôts
de l'Hôtel du Roi , Grands Prevôts de France , &
Confeillers d'Etat ; plufieurs Lieutenants- Genéraux
& Chevaliers de l'Ordre de faint Jean de
Jerufalem .
L´Abbaye du Perayneuf fut fondée en partie
par les Seigneurs de cette mailon . La branche
qui donne lieu à cette généak ge , s'établit au
commencement du X ! te , fiecle dans la Province
du Maine , fur les confins de la Normandie .
André Boufchet on Botchet , & Alberic & André
fes deux fils , furent témoins dans une charte de
Guillaume , Evêque du Mans , qui fe trouve au
chartulaire de cette Eglife , fol . 15 , le &t . 35. Cet
Evêque paroî être Guillaume de Pallavan qui
a fegé depuis 1142 , jufqu'en 1186.
Cette maifon avant fon alliance avec celle de
Vaffé , poffédoit les terres de Saint Leonard des
bois la forêt de Chemarton & autres lieux fitués
Province du Maine , aux environs de Mamers
, d'Alençon & du Perche ; entre lefquelles
étoient celles de Marblles-les- Braux , & celle
de Malefre , dont le Fauxbourg d'Alençon , die
de Montfort , dépendent , eft échuc en partage à
Jean de Bouchet , fils de Baudouin IV. qui a
fait la branche desSeigneurs de Boufchet Malefre.
Il ne reste de cette maifon que les branches des
Seigneurs de Bonichet , Marquis & Comte de
Sourches , celle des Seigneurs de Bouſchet MaleFEVRIER.
1753. 205
fre étant éteinte en la perfonne de Jacques de
Boufchet , Marquis de Malefre , Lieutenant pour
le Roi à Longwy , mort fans hoirs en 1739 ; &
celle des Seigneurs de Puygreffier établie en Anjou
, anciennement feparée , étant pareillement
éteinte en la perfonne de Jeanne du Boulcher ,
Comteffe de Secondigny , premiere femme d'Ar
- tus de Coffé , Maréchal de France.
Cette mailon prit alliance vers la fin du dou
ziéme fiecle avec celle des Comtes du Vendomois,
& dans le commencement du fuivant , avec celle
des Comtes d'Alençon , par le mariage de Jeanne
du Boufchet , héritiere de la branche aînée , qui
époufa : 1º. Hugues I V. Comte de Vendomois ,
Vicomte de Châteaudun , dont elle eut Geoffroy
III. Comte de Venomois , Vicomte de Château
dun , & c .
2º. Robert IV . Comte de Belleſme , de Pontieu
& d'Alençon , dernier des anciens Comtes.
d'Alençon , dont elle n'eutpoint d'enfans.
Elie testa l'an 1209 , & fut inhumée au Chanceau
de l'Abbaye de Perfeigne , Ordre de S. Bernari
, à troi lieues d'Alençon . La donation,
qu'elle fic à certe Abbaye d'une métairie fut confirmée
par (on fils Geoffroy , comme on le voit
par les deux Actes fuivans , extraits du tréfor de
ladite Abbaye.
33
ל כ
?.
» Omnious Chrifti fidelibus ad quos præfens
» fcriptum pervenerit , Johanna Comitifla de Alen--
chonis , & Domina de Boicheft, falutem in Do-
» mi o. Noverit univerfitas veftra quod ego pro-
» falute animæ meæ , & omnium antecefforum
» meorum & fuccefforum , dedi & concelli Deo .
& beata Maria de Perfennia , & Monachis ibi-
» dem Deo fervientibus , ubi Deo volente lo-..
cum fepulturæ meæ elegi , in puram & perpe
32
206 MERCURE DE FRANCE.
»tuam eleemofinam , liberam & quietam ab omai
»fervitio & exactione feculari , totam meditariam
» meam de Hocreio , cum omnibus pertinentiis
fuis ; & fi quis hanc donationem meam legiti
mè factam violare attemptaverit , iram Dei om
» nipotentis , & maledictionem incurrat . Et of
» hæc mea donatio in perpetuum firma & incon
cuffa permaneat , præfentem cartam feci , &
figilli munimine roboravi . Actum apud Alen-
" chonium anno Verbi incarnati millefimo ducen-
» tifimo nono.
99
לכ
ל כ
>> Omnibus Chrifti fidelibus ad quos præfens
"fcriptum pervenerit , Gaufridus , Vicomes Caftriduni
, falutem in Domino. Noverit univerk-
» tas veftra quod mater mea Johanna de Boſcher ,
» Comitifla de Alenchonis , Domina de Bofchet ,
pro Yalutæ animæ fuæ & anteceflorum & fuccef-
" forum , dedit & conceffit Deo & beatæ Mariæ de
» Perfennia & Monachis ibidem Deo fervientibus ,
>> abi De volente , fepulturam elegit , in puram
» perpetuam eleemofynam, liberam & quietam ab
» omni terreno fervitio & fæculari exactione ,
» rotan medictariam de Hocreio : ego verò ad pe-
» titionem jam dictæ matris meæ predictam elee-
» mofynam laudavi , conceffi , & multùm approbavi
: unde & præfentem cartam ad majorem
» firmitatem figilli mei munimine roboravi. Actum
anno Verbi incarnati millefimo ducentefi
» mo.
›
Sur le repli eft écrit 1209.
Extrait d'un Cartulaire de l'Abbaye de
Perfeigne.
Item eft enfepulturé en cedit Chanceau le
corps de très noble & devote Dame Madame
Jehanne autrefois Comteffe de Vendoſme &
FEVRIER. 1753. 207
» de Châteaudun , & Dame du Bouchet , mere
de M. Geoffroy Comte de Vendomois , feconde
époufe de M. Robert Comte d'Alençon .
ל כ
ל כ
Il fe voit qu'en l'an 1219 , le 8 de Septembre
, Robert Comte d'Alençon trépaffa dans
ladite Abbaye , & qu'il fut enfépulturé jouxte
les os de Jean Comte d'Alençon , fon frere ,
auquel il fuccéda . Il avoit épouté :
1. Madame Matilde , dont le corps fut cafépul
turé au Chanceau de cette Abbaye.
2°. Jeanne du Boufchet , laquelle fut auffi enfépulturée
au Chanceau de ladite Abbaye .
Jeanne de Boufchet étoit tante à la mode deBreta.
gne , de Robert chef de la branche cadette qui fuit.
1. Robert du ou de Boufchet , étoit Seigneur de
la Ferté- Macé , Malefre , S. Leonard des Bois.
H fat tenu fur les fonds de Baptême par fa tante
& Robert Comte d'Alençon , qui lui donna fon
nom ; celui de fa femme n'eft point connu : il
eut pour fils ,
"
II. Robert de Boufchet , Seigneur de la Ferté-
Macé , Malefre S. Leonard des bois , fut du
voyage de la Terre- Sainte ; & eut pour femme
Gabrielle de Lonray en 1263 , qui le rendit pere de
III. Baudouin de Boufchet , Seigneur defdits
lieux , homme d'une grande valeur , qui époufa
Charlotte de Clinchamp en 1355 , dont il eut
Hardouin qui fuit & Jean qui a fait la branche de
Boufchet Malefre.
IV . Hardouin de Boufchet , Seigneur des mê
mes lieux , eut pour femme Jacqueline de Longaunay
en 1369 , dont il eut
V. Jean de Boufchet , Seigneur , &c . qui époufa
Charlotte d'Affer d'une des premieres maifons de
la Province du Maine en 1415. Elle le fit pere de
V-I. Guillaume de Boufcher , premier Seigneur
208 MERCURE DE FRANCE.
Châtelain de Sourches ou Chourches , Lieutenant
& Connétable de la Ville & Châtel du Mans. IE
eut pour femme Jeanne de Vaffé , &c.
Voyez la fuite dans les Tablettes hiftoriques
& généalogiques , vol . IV pag. 116. Voyez auf
fi fur cette maiſon , les Mercures de Juin 1746 ,
le fecond vol , de Décembre 1747 , Juin 1748 , le
fecond vol, de Décembre 1750 , l'Hiſtoire des
grands Officiers de la Couronne , vol . IX . ¡ pag.
197.
Les Décembre eft né Jacques Henri - Sebaſtien-
Cefar de Moreton - Chabrilland , fils du Comte de
Chabrilland-Moreton , Colonel du Régiment de
Cavalerie de fon nom , & de Dame Bathilde - Marie
Madeleine de Verdelhan Desfourniel , dont le
mariage a été raporté dans le Mercure d'Avrik
dernier , baptifé à S. Euſtache le 6 dudit mois de
Décembre , le parain a été Jacques de Verdelhan ,
Seigneur Desfourniel , l'un des quarante Fermiers
Généraux de Sa Majefté , ayeul maternel ; & la
mareine Dame Marie de Verdelhan Desfourniel ,
veuve de Meffie Claude Moreton , Comte de
Chabrilland , aycul paternel . Voyez les Tablettes
hiftoriques & généalogiques , s partie , pag.
405.
Meffire Henri- Charles de Thiard de Biffy Com
te de Thiard , Brigadier de Cavalerie , Capitaine-
Lieutenant de la Compagnie des Chevaux Legers
Dauphins & Chambellan du Duc d'Orléans , épou
fale 20 Novembre Dile Anne- Elifabeth-Marie-
Rofe Briffart., fille de M. Briffact , un des qua
rante Fermiers Généraux . La bénédiction nuptia
le leur fut donnée dans la Chapelle de l'Hôtel
d'Armenonville .
Le Comte de Thiard dont le contrat de mariage
avoir été honoré le 12 du même mois de la figna
FEVRIER . 17537 209
cure de leurs Majeftés , eft petit neveu de Henri
de Thiard de Biffy , Cardinal , Evêque de Meaux,
Abbé de S. Germain des Prez , Commandeur des
Ordres du Roi , mort le 26 Juillet 1737 ; & de
Claude François de Thiard de Biffy , Chevalier ,
Grand- Croix , Bailly de l'Ordre de Malthe , ac-
-tuellement Grand- Prieur de Champagne ; & il est
fils de Claude de Thiard , Comte de Biffy,mort en
1713 , & de Marie - Angélique Andrault de Langeron
,foeur du Comte de Langeron , Lieutenant-
Général des Armées du Roi ; & petit fils de Claude
de Thiard Comte de Billy , mort en 1730. qui
avoit époufé Marie le Feron , & qui étoit fecond
fils de Claude de Thiard , Comte de Billy , Baron
de Pierre & de Vauvry , Chevalier des Ordres du
Roi en 1688 , Lieutenant - Général de les Armées
dans la Province de Lorraine , & Commandant
pour Sa Majefté dans les Trois Evêchez , mort en
1701 ayant époufé en 1648. Eleonore Angélique
de Neucheze , fille de Jacques Baron des Francs ,
d'Eleonore Turpin de Sanlay.
La Maison de Thiard qui eft alliée à celles de
Lugny , Goux de Rupt , Meffé , Veré , Bouton,
Villiers ,la Faye , Gannay, Chantecy , Mont gomnery,
Foudras , Buffevel , Neucheze , Haraucourt
Duprat , Barbanfon , Andrault de Langeron , Berard
de Monteffus , du Faur Pibrac , la Magdeeine
de Bagny , & c. eft originaire du Duché de
Bourgogne , où elle poffede depuis près de 350 ans
1 Seigneurie de Biffy . Jean Duc de Bourgogne
n fit don l'an 1415. à Claude de Thiard , pere ,
ar fa femme Alix de Lugny , de Jolerand de
Thiard , Seigneur de Bifly Ecuyer d'Ecurie de
Charles le Hirdi , Duc de Bourgogne & Ayeul
Etienne de Thiard , Comte de Buffy , Flée , & c.
ul. Préſident du Parlement du Comté de Bourgo
110 MERCURE DE FRANCE.
gne , & Garde du Grand Scef établi au Comté de
Charollois pour le Roi Catholique. Jean fi's aîné
d'Etienne fut pere de Claude & Ayeul d'Héliodore
de Thiard , Chevalier Seigneur de Biffy , de Braghy
, & c. Capitaine de so hommes d'armes , &
Gouverneur de Verdun fur Saône , dont les deux
fils Pontus & Louis ont formé les deux branches
de Billy & de Bragny. Celle- ci ne fubfitte plus
que dans la perfonne de Gafpard Pontus , dit le
Marquis de Thiaid , Seigneur de Jully , Villenotte
, S Euphréne & Mafligry, qui n'eft point marié.
La branche aînée qui s'eft fubdivifée en deur
rámeaux , fçavoir , des Marquis & des Comtes , z
pour chef actuel Anne Claude.deThiard , Marquis
de Biffy , de Haraucourt & de Faulquemont, Liertenant
Général des Armées du Roi , Gouverneur
des Ville & Château d'Auxonne , dont le fils unique
Anne-Louis de Thiard , Marquis de Biffy ,
Lieutenant- Général des Armées du Roi , Meftré
de Camp général de la Cavalerie , eft mort de fes
bleffures au fiége de Matricht en 1748 ayan!
été nommé en 1744 avant l'âge , Chevalier des
Ordres du Roi , dont Sa Majesté lui envoya le cordon
peu avant fa mort. Le Comte de Thiard qui
a donné lieu à cet article ,a pour frere aîné Claude
de Thiard , Comte de Biffy, Brigadier des Armées
du Roi , Cornette de la feconde Compagnie des
Moufquetaires , lequel n'eft point encore marié.
Charles-François Chriftian de Montmorency.
Luxembourg , Premier Baron Chrétien , Prince de
Tingry , Souverain de Luxe , Lieutenant- Général
des Armées du Roi , Lieutenant- Général pour
Sa
Majefé dans la Province de Flandres , Gouver.
neur de Valenciennes , Gouverneur & Grand-
Bailly de Mantes & de Meulan & du pays Manois
; veufd'Anne Sabine Olivier de Senozan, qu'il
FEVRIER. 1753. 218
avoit épousée le 9 Octobre 1730 , & qui eft mor
te le 15 Décembre 1750. a épousé en fecondes nô
ces Louife - Magdeleine de Fay de la Tour- Mau
bourg , fille de Jean- Hector de Fay , Marquis de
la Tour-Maubourg , Chevalier des Ordres du Roi,
Lieutenant- Général des Armées de Sa Majefté , &
Inspecteur-Général de l'Infanterie ; & de feue
Dame Agnès - Magdeleine Trudaine . La bénédic
tion nuptiale leur fut donnée le 28 Décembre par
l'Evêque de Senlis , dans la chapelle du Château
de Montigny , appartenant à M. Trudaine , Confeiller
d'Etat , Intendant des Finances .
Le 8 Octobre , mourut dans ſon Château de
Barneville , Dame Marie- Françoife - David de Vil
le neuve , veuve de Meffire René Alexandre Au
bry , Chevalier Seigneur & Patron de Barneville ,
S. Clair , S. Samfon , &c. Confeiller au Parlement
de Paris , lequel mourut en Avril 1740. au même
Château de Barneville.
Elle étoit fille de Noble homme Henti - David
Sieur de Villeneuve , Confeiller Secrétaire du Roi,
Maifon & Couronne de France , Receveur Général
du Taillon , & Lieutenant Général de Robecourte
de la Prevôté de l'Hôtel & grande Prevô
té de France ; & de Demoiselle Françoife Collin ,
Alle du feur Collin , Confeiller du Roi , Secrétaire
& Contrôleur Général de l'Extraordinaire des
Guerres.
M. Aubry étoit fils de Meffire René Aubry ,
Seigneur de Barneville , S. Clair , S. Samfon . & c .
Confeiller du Roi , Receveur Général des Finances
de la Généralité de Rouen , & de Dame l'Avocat.
Ils n'ont laiffé d'enfans que Dame Marie - Françoife
Aubry , veuve de Meffire André- Adrien
Daftin , Chevalier Seigneur de Eort.
212 MERCURE DE FRANCE.
Meffire Alexandre Aubry , Chevalier Seigneur
d'Armanville , ancien Maître d'Hôtel du Roi ,
frere dudit fieur Aubry , Confeiller , vit encore .
Il eft veuf de Dame Marie Genevieve de Bragelonne
, de laquelle il n'a eu d'enfans que Dame
Charlotte René Aubry , Veuve de Meffire René
Jourdan , Chevalier Seigneur de l'Aunay , Gouverneur
pour le Roi du Château de la Baftille ,
mort en 1749.
•
Meffire Jofeph Durey , Chevalier , Seigneur
de Sauroy , du Terrail , Martigny le Comte , du
Duché- Pairie de Damville , Baron de S. André de
Digon , de la Motte S. Jean , & autres lieux.
Confeiller du Roi en fes Conſeils , Chevalier
Commandeur Honoraire de l'Ordre Royal & Militaire
de S. Louis , eft mort à Paris le 7 Novembre
1752. dans la 75e année de fon âge , & fur
inhumé le 9 en P'Eglife de la Mercy , lieu de la
fépulture de fa famille.
Il étoit fils de Pierre François Durey , Ecuyer ,
Seigneur de Trochere , Sauroy , Vieuxcourt , &c.
& de Jeanne-Magdelaine Brunet , fille de Phili
bert Brunet Ecuyer , Seigneur & Baron de Chail.
ly , de Toify , de Cercey & de Travoify ; & de
Jeanne Tavault.
Il n'a laiffé que deux enfans de fon mariage
avec Marie- Claire -Jofephe d'Efteing du Terrail ,
fille de Gafpard d'Efteing , Marquis du Terrail , &
de Saillant , Vicomte de Ravel , & c. & de Phili
berte de la Tour S. Vidal.
1. Jofeph Durey de Sauroi , Marquis du Ter
rail , Maréchal des Camps & Armées du Roi ,
Lieutenant Général du Verdunois , lequel a époufé
le 26 Mai 1738. Marie - Rofalie de Goësbriand ,
fille aînée de Louis Vincent de Goësbriand
Meftre de Camp , Lieutenant du Régiment de
f
P
P
9
FEVRIER. 1753. 213
Condé , Brigadier des Armées du Roi ; & de Maxie-
Rofalie de Châtillon : if a eu plufieurs enfans
de ce mariage lefquels font morts en bas âge .
2. Marie-Jofep Durey de Sauroy , mariée le 10
Juillet 1732. avec Jean Paul Timoleon de Coffé ,
Duc de Briflac , Pair & Grand- Pannetier de France
, Lieutenant Général des Armées du Roi , &
Chevalier de fes Ordres ; de fept enfans qu'il a eu
de ce mariage , il ne refte que trois garçons.
1. Louis Jofeph Timoleon de Collé , Comte de
Briffac , Colonel d'Infanterie , née le 18 Avril
1733.
2, Louis Hercule Timoléon de Coffé , Marquis
de Coffé , né le 14 Février 1734 .
Et 3. Pierre - Emmanuel - Jofeph Timoléon , né
le 7 Octobre 1735 .
La Famille de Durey eft anciennement établie
en Bourgogne , & employée dans le Nobiliaire
de cette Province où elle eft alliée à plufieurs Fanilles
Nobles ; elle a auffi des alliances directes
Avec les Maifons d'Efteing , de Simiane , Coffé de
Briffac , Goefbriand , Guernonval - d'Efquelbec
'Aligre & Feydeau .
A V I S.
IL y a quelques perfonnes en Province qui
veuillent fe charger de la diftribution du Béchiue
fouverain du fieur Valade , qu'elies lui faſ
nt l'honneur de lui écrite à fon adreffe ci -defus
; il leur donnera toutes fortes de fatisfactions
r les accords convenables qu'ils feront enfemble.
Béchique connu par expérience de nombre de
rfonnes de tous les états , de ceux même de l'art
e l'Auteur indiquera , eft efficace pour le foula214
MERCURE DE FRANCE .
gement & guériſon radicale du Rhume , des Touz
invétérées , oppreffions & douleurs de poitrine , &
un puiflant palliatif dans l'afthme humide. Quel
que efficace qu'il foit , il faut le prendre exactement
& de fuite pendant cinq à fix jours , afia
que les malades puiffent juger par un prompt
fou-
Jagement , s'ils doivent le continuer pour une
parfaite guérifon , ce qui ne tardera pas , en tant
qu'il rétablit les forces abbattues , en rappellant
peu- à-peu l'appétit & le fommeil , comme parfait
reftaurant , par conféquent très- falutaire à la
fuite des longues maladies , où les forces font
épuisées. L'Auteur donnera l'imprimé qui en enfeigne
l'ufage aux perfonnes curieufes de le voir ,
pourvû que Pon affranchiffe les lettres . Ce Béchi
que fe débite chez fon Auteur ; il demeure rat
Montorgueil , à côté de la rue Tiquetonne , oùil
demeuroit ci- devant ; chez M. Chodor , Teinturier
, au premier ; & chez la Dame Veuve Monton
, Marchande Apoticaire de Paris , rue S. Denis
, vis-à- vis le Roi François.
AUTR E.
Les differens Vinaigres que le fieur MAILLE ,
Vinaigrier , Diftilateur ordinaire de l'Impératrice
Reine d'Hongrie , a eu l'honneur d'annoncer de
puis plufieurs années , étant de nature aflez re
commandés d'eux - mêmes , il ne leur donnera
point d'autres louanges que celles que leur donne
grand nombre de perfonnes de diftinction à qui il
a l'honneur d'en fournir , tant à la Cour de France,
que dans les autres Cours Etrangères ; ce qui l'en
gage à continuer les compofitions & d'annon
cer que depuis trois mois qu'il a compoté le Vi
naigre de Turbie , pour la guétifon radicale
du mal de Dents , & le Vinaigre d'Oromain , qui
FEVRIER. 1753.
215
blanchit les Dents , raffermit les Gencives , & gué
rit les petits Ulcéres de la bouche , & prévient
P'haleine forte. Il les vend avec une réuffite parfaite
, comme auffi toutes fortes de Vinaigres pour
le teint, foit pour blanchir la peau du vifage , ôter
toutes fortes de taches du vifage , Dartres fari
neufes , Boutons , Macules ; le tout fans aucune
crainte de fe gâter le vifage. Pour la commodité
des perfonnes des Provinces de France & des
Royaumes Etrangers , qui fouhaiteront avoir de
çes fortes de Vinaigres , les moindres bouteilles ,
foit pour les Dents ou pour le teint , fe vendent 3
1. en remettant l'argent par la pofte avec une let
tre d'avis , le tout affranchi de port , leur fe
ront envoyées exactement. Ledit Sieur tient maga.
fin de toutes fortes de Vinaigres pour la table , &
differens fruits confits au vinaigre. Il demeure à
Paris , rue de l'Hirondelle, aux Armes Impériales.
APPROBATION.
'Ai lù , par ordie de Monfeigneur le Chance-
Jlier , le Mercure de France , du mois de fer
vrier. A Paris , le 1 Fevrier 1753 .
LAVIROTTE.
TABLE .
FUGITIVES en Vers & en Profe. PIECES
F
L'origine des Fables , Allégorie , 3
Cinquième Lettre d'an Pruffien à M. l'Abbé Raynal
, fur la Littérature Allemande ,
Traduction d'un fragment de Poëfie Latine , 20
Réflexions fur le Livre de la Theorie des tourbillous,
216
Adieux à la Campagne ,
61
Eclogues de M. Pope. Premiere Eclogue , le
Printems ; à M. le Chevalier Trumbal 63
Eclogue feconde , l'Eté ; au Docteur Garth , 70
Eclogue troifiéme , l'Automne , à M. Wicherley ,
75
Eclogue quatrième , l'Hiver ; à la mémoire de
Mile Tempeft , So
A Monfeigneur le Comte d'Argenfon. Remerci
ment de la Croix de S. Louis , par M. Bouffanelle
, Capitaine au Régiment de Cavalerie de
Beauvilliers , 85
Aflemblée publique de la Societé Royale de Lyon,
du 2 Décembre 1750 ,
Les effets de l'âge ,
86
107
Mots de l'Enigme & des Logogriphes du Merca
re de Janvier ,
Enigmes & Logogriphe ,
Nouvelles Littéraires ,
109
ibid.
113
Beaux-Arts. Explication d'un Médaillon compot
fur l'heureuſe convalefcence de M. le Dauphin ,
&c . 133
Lettre de M. Voifin , Avocat , à l'Auteur da Mer
cure ,
Spectacles. Extrait de Titon & l'Aurore ,
Nouvelles Etrangeres ,
119
166
181
France , nouvelles de la Cour , de Paris , &c. 196
Naiffances , mariages & morts ,
Avis ,
La Chanfor notée doit regarder la page 164.
203
213
De l'Imprimerie de J. BUL LOT.
MERCURE
DE FRANCE ,
1
DEDIE AU ROI
MARS. 1753 .
LIGIT
||
UT
"
SPARGAN
Chez
A PARIS ,
La Veuve PISSOT , Quai de Conty;
à la defcente du Pont-Neuf.
CHAUBERT , rue du Hurepoix..
JEAN DE NULLY , au Palais .
DUCHESNE , rue Saint Jacques,
au Temple du Gout.
M. DCC. LIII.
Avec Approbation &Privilege du Roi.
THEN
PUBLICLIBRAN A VIS.
'ADRESSE du Mercure eft à M. MERIEN
LCarmis au Mercure , rue des Foffez S. Germais ASTOR, LENOX
TILDEN FOUTAKErsos , au coin de celle de l'Arbre -fec , pour remettre
à M. l'Abbé Raynal.
1045
Nous prions très-inftamment ceux qui nous adreſſerout
des Paquets par la Pofte , d'en affranchir le port ,
pour nous épargner le déplaifir de les rebuter , &àeux
celus de nepas voir paroître leurs Ouvrages .
Les Libraires des Provinces ou des Pays Etrangers ,
quifouhaiterons avoir le Mercure de France de la pre
miere main, plus promptement , n'auront qu'
écrire à l'adreffe ci- deffus indiquée.
On l'envoye auffi par la Pofte, aux perfonnes de Province
qui le defirent , les frais de la pofte ne font pu
sonfiderables.
On avertit auffi que ceux qui voudront qu'on le perti
chez eux à Paris chaque mois , n'ont qu'à faire fçav
leurs intentions , leur nom & leur demeure auditfur
Merien,Commis au Mercure , on leur portera le Merm
très - exactement , moyennant 21 livres par an , gið
payeront , fçavoir , 10 liv, 10 f. en recevant lefecus
volume de Juin , & 10l . 10f. en recevant le fecons
olume de Décembre. On les fupplie inftamment
donner leurs ordres pour que ces payemens faient fa
dans leurs tems.
On prie auffi les perfonnes de Province , à qui u
envoye
le Mercure par la Pofte , d'être exactes à faire
payer au Bureau du Mercure à la fin de chaque femef
tre ,fans cela on feroit hors d'état de foutenir
avances confidérables qu'exige l'impreffion de c
ouvrage.
On adreffe la même priere aux Libraires de Provinu
On trouvera le fieur Merien chez lui les mercu
di , vendredi , & famedi de chaquesemaine,
PRIX XXX. SOLS .
21
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
MARS
. 1753.
PIECES FUGITIVES ,
en Vers & en Profe.
LES DOUCEURS
DE LA VIE CHAMPETRE ,
Poëme lû lejour de S. Louis , dans l'Acadé.
mie des Arts & Belles- Lettres de Villefranche.
Par M. le Mau de la Jaiffe ,
Secrétaire du Roi , un des Académiciens .
J
POEM E.
E chante les plaifirs , les douceurs , les attraits ,
Qui fixent mes loisirs au milieu des Guerets ;
Philofophe tranquille : ami de la Nature
A
4 MERCURE DE FRANCE.
J'y contemple avec foin fa naïve parure,
Un infecte , une fleur , un arbriſſeau naiffant ,
M'y retracent fans ceffe un Etre tout puillant ;
Dont la main bienfaiſante & prodigue en mer
veilles ,
•
Mérite nos tranſports , notre amour & nos veilles.
Mufe , fi quelquefois dans des riens trop heu
reux ,
Tu daignas feconder mes efforts & mes voeux ,
Souffre qu'en ce moment mon encens te rap
pelle :
Excite dans ma veine une flamme nouvelle ,
Pour peindre dignement des objets enchanteurs;
Sur mes foibles accords viens répandre des fleurs,
Le Printems recommence , & déja Philomele
Annonce par fes chants la faifon la plus belle ;
Heureux , qui déformais fans foins & fans tour
mens ,
Peut jouir en repos du fpectacle des champs.
Par tout l'on voit briller
éclore
, par tout l'on voit
Les fuperbes préfens de Pomone & de Flore ;
La verdure renaît ſur nos riches côteaux ,
Du fond de ces bofquets mille tendres oifeaux
Célébrent à l'envi par le plus doux famage ,
Les inftans fortunés d'un fidele eſclavage ;
Le long de ces vallons entourés d'arbriſſeaux ,
Le berger fatisfait de les nombreux agneaux ,
MAR S. 1755.
S
Rit de les voir d'un pas encor foible & timide ,
Se confier à peine à la main qui les guide ;
Sans foins & fans foucis , ce fortuné mortel
Ne va point de Plutus faire fumer l'Autel ;
Content de fon troupeau , de retour au Village ,
Il retrouve avec joie un tranquille ménage ,
Dans un repas frugal offert par la moitié ,
Il reconnoît les foins de fa tendre amitié ;
Bientôt an doux fommeil de fes membres s'empare
,
Les difpofe aux travaux que le jour leur prépare ;
Des fonges effrayans n'interrompent jamais
De fes momens heureux les paifibles bienfaits ;
Riche du peu qu'il a , fans defirs & fans crainte ,
A Laverne jamais il n'adreffa fa plainte ;
De foins ambitieux fans être inquiété ,
Même au fein du travail il trouve la gayté.
Que le riche orgueilleux des dons de la Fortune ,
Montre dans fes defirs une foif importune ;
Que pour le fatisfaire on parcoure les mers ,
Et que d'un Pôle à l'autre on force l'Univers ;
Que produisent enfin ces fatigues immenfes ?
Un luxe immoderé , mille folles dépeníes ;
Les mets les plus exquis , les vins les plus fameux
Dont l'apprêt féduifant , mais toujours dange
reux ,
Au milieu des excès , des plaifirs de la table ,
Précipite au tombeau ce riche infatiable ..
Laiffons donc ce mortel ennemi de ſes jours ,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
Se fervir de fon or pour en hâter le cours ;
Mille objets plus flatteurs s'offriront dans nos
plaines ,
L'ombre de ces taillis , de Zephir les haleines ,
Tout concourt à la fois à rendre ces beaux lieux
Le séjour des humains le plus délicieux .
Que j'y trouve d'attraits ! que mon ame contente
S'arrête avec plaisir à l'objet qui l'enchante !
A travers la prairie , un fertile ruilean
Sur un fable doré m'y préſente ſon eau ,
Dont le pailible cours au loin fur fon rivage ,
Offre de tous côtés un riche pâturage ;
C'est là que pour rêver , fixé par la fraîcheur ,
D'un filence profond je goûte la douceur.
Que ces jardins font beaux ! l'Art joint à la Nature,
S'y plaît à raffembler une élégance pure ;
L'oranger qui d'abord s'y préfente à mes yeux ,
Unit à fon feuillage un parfum précieux }
J'admire ce parterre où les fleurs les plus belles
Produifent chaque jour des nuances nouvelles ;
Le lys avec la rofe y difputer l'éclat ,
La julienne & l'oeillet y charment l'odorat.
Dans ces compartimens une heureuſe fineſſe ,
A d'une habile main favorisé l'adreffe.
Ici le chevrefeuil embraffant un berceau ,
Aux rayons du Soleil nous oppofe un rideau ;
Là , le jafmin docile aux foins de fa culture ,
Orne ces cabinets de fleurs & de verdure ;.
MARS. 8753
Ees tapis de gazon , la charmille & l'ormeau
Préfentent tour tour un spectacle nouveau ;
Que j'aime la fraîcheur & l'air qu'on y refpire !
Les marbres fomptueux & le rare porphyre ,
N'ajoutent point ici des attraits fuperfius ;
Du maître de ces lieux ils ne font point connus j
Ses defirs fatisfaits de fon fimple héritage ,
Il fuit de la grandeur le fuperbe étalage ;
Sous un toit qu'il confacre à la tranquillité ,
Il eft content d'y voir regner la propreté ;
Empreffé de jouir il en fait fon étude ,
Sans former des objets à fon inquiétude ;
La Teule ambition qui flatte les defirs ,
C'eft d'y voir fes amis partager fes loifits.
De la félicité , c'eft fans doute l'image ,
Et le fil de nos jours le plus parfait uſage ,
Si l'on veut loin du bruit & du fafte mondain ,
Chercher à fe connoître & préparer fa fin.
Mais que vois -je ? des bras armés de faux
tranchantes ,
Abbattent fous leurs coups les herbes jaur iffantes ,
Le Ciel répand fes dons , & bientôt nos greniers
Vont le remplir au gré des vigilans Fermiers .
D'un pas tardif & fûr à fon maître docile ,
Le boeuf iraîne à la grange une pâture utile ,
Lorfque la terre en proye aux fougueux Aqui
lons
Se couvre de frimats , de neige & de glaçons;
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE .
Cerès vient à fon tour remplir notre esperance ,
Par les heureux fuccès d'une riche femence
Que la terre reçut , fit croître dans ſen ſein ,
Pour la rendre au centuple à la premiere main .
'Au plus ardent Soleil le Moiffonneur avide
Se livre avec plaifir par l'efpoir qui le guide
Des fertiles épis les monceaux entaffés ,
Se levent à l'inftant qu'on les a ramaſsés :
Tout prend part au travail , tout femble infatigable
,
C'est la manne du Ciel , le tréfor véritable ,
Qu'un Dieu plein de bonté reproduit tous les ans,
Pour exciter en nous des coeurs reconnoissans.
La Déesse des bleds difparoît , & Pomone
Dans les nouveaux bienfaits , & les fruits qu'elle
donne ,
Egale l'abondance à la diverfité :
On s'apprête à jouir de la fécondité ;
Rien ne peut déformais troubler l'heureux prés
fage ,
Echappé des afsauts , des fureurs de l'orage ;
Le Vigneron joyeux du fruit de fes travaux ,
D'une riche boifson va remplir fes tonneaux ;
D'un bois foible & rempant j'admire la richesse ,
De lui fort la liqueur la plus enchantereſse ,
Et de lui je reçois cette utile leçon ,
Que Dieu ne rend point compte , & qu'envain à
raifon
MARS. 1753-
-
Cherche pourquoi cet arbre éleve dans la nue
De ftériles rameaux une tête touffue ,
Tandis que celui- ci méprifable à nos yeux,
Préſente à notre goût un fruit délicieux :
Tel eft l'ordre fuprême , à l'arbre peu fertile
Il donne la hauteur à des beſoins utiles ;
Le parfum délicat de ee bois tortueux ,
Au défaut de grandeur , eft fon partage heureux
De danfes & de chants la vendange eft fuivie ,
Le vin propre à calmer les chagrins de la vie ,
Répare en un moment par un fecours aifé ,
La foibleffe du corps de fatigue épuifé ;
Il fait naître la joie , il ajoute au courage ;
Mille autres qualités en font chérir l'uſage ;
Alors que fes excès fagement évités ,
Ne troublent point nos fens follement excités.
Mais ce n'eft là , grand Dien , qu'un feul de vosmiracles',
Tous nos champs font couverts de vos dívins
oracles ,
Le moindre de nos fruits parle en votre faveur ,
Ce germe imperceptible enfermé dans fon coeur ,
Arbre bientôt lui - même , eft propre à nous ap
prendre
Que les jeux de vos mains ne fe peuvent comes
prendre,
Ce réptile , ce ver, papillon renaiffant ,
Dans la métamorphofe objet intéreffant ,
A. yt
10 MERCURE DE FRANCE.
Vil infecte fur terre , à peine fupportable ,
Dans fes belles couleurs tout à coup admirable ,
Par quel Art furprenant quel méchanifme heureux
,
Porte- t'il dans les airs fon vol impétueux ?
C'eft fans doute vous feul , Seigneur , dont la
puissance
De nos foibles efprits confond l'intelligence ;
En vain le fol orgueil des mortels curieux ,
'Afpire à pénétrer le myftere des Cieux ;
Leurs projets , leurs efforts ne montrent qu'impuiffance
,
'Admirer & fe taire eft l'unique fcience.
Mais bientôt dans nos champs les fillons renverfés
,
Des mains du Laboureur vont être enfemencés
La terre ouvre fon fein , notre espoir y confie
Le gage précieux du foutien de la vie ,
Mere toujours féconde & foumife aux befoins ,
Facile à feconder nos efforts & nos foins.
Ses fuccès bienfaifans confirment notre attente ;
Dans fes productions admirable & fçavante ,
Par fes fucs nourriffins ce foible grain germé ,
En de nombreux épis doit être transformé.
A nos yeux cependant difparoît fa parure ,
Nos jardins & nos bois dépouillés de verdure ,
Nous annoncent l'hiver & fes triftes frimats ,
Tout féche , tout languit , & déja nos climats
2
MARS. 17334
N'offrent plus aux regards cette riante image
Qui des autres faifons diftinguent l'avantage ;
La Nature épuisée à force de bienfaits ,
Nous donne le loifir d'en goûter les effets .
Occupés déformais d'une amitié fincere ,
A lafociété payons un doux falaire ;
Autour de nos foyers par la faifon conduits ,
Tar d'utiles propos diffipons les ennuis .
Offions nous des repas , mais fuyons l'abon
dance ;
Que le choix des amis en fafse l'élegance ,
Et que de notre bouche, interprête du coeur ,
La critique au teint blême écarte fa noirceur.
Nos jours ainfi guidés par les avis du Sage ,
Ne trouvent que des fleurs qui couvrent leuc
paffage :
Et nous , vivons heureux , dignes du Créateur ,
Le principe & la fin du fuprême bonheur .
Avin
12 MERCURE DE FRANCE.
**************
SIXIE'ME LETTRE
D'UN PRUSSIEN ,
A M. l'Abbi Raynal , fur la Littérature
Allemande.
One
N ne couronne plus aujourd'hui les
Poëtes, on s'imagine , Monfieur , que
les fuffrages du Public ne fe gagnent plas
par ces fortes de cérémonies que la rareté
des grands hommes avoit introduites , &
que la raiſon a détruites : cette coutume
prefqu'entierement oubliée n'a été miſt
en ufage qu'une feule fois depuis plus
de cinquante ans. Madame de Steinver ,
après avoir compofé quelques piéces de
poëfies , demanda à être couronnée Poët
à Wirtemberg , & voulut bien nous rappeller
ainfi les récompenfes que l'on n'accor
doit autrefois qu'à des génies du premier
ordre. Le premier qui reçut cet honneur
fat Conrad Celtes , l'Empereur Frederic Ill.
le couronna lui- même à Nuremberg ( a ) ,
à la recommandation de Frederic I. le fage,
Duc de Saxe.Maximilien I.lui accorda dars
( a ) On dit qu'on voit encore à Vienne le lau
rier que l'Empereur mit fur la tête de Ceites.
MARS. 1753.
13,
la fuite le privilége d'en couronner d'autres
(b ). Ce Poëte naquit le 22 Mars 14.59 , à
"Sweinfurt près de Wurtzburg. Il fe fentit
dès fon enfance un goût décidé pour les
Belles - Lettres , & fur- tout pour la Poëfie.
Son pere ne put lui refufer la grace qu'il
ui demandoit de le faire étudier ; mais
reférant fes interêts , peut-être trop forlides
; à ceux de fon fils , il ne le laiffa
as long- tems dans les Colléges , mais le
appella bientôt , pour le décharger fur
i des foins de fes Jardins & de fes Vignes.
e jeune homme plein d'amour pour les
ciences , & brûlant du défir de cultiver
es talens , ne put que trouver du dégoût
our toutes les occupations de la campane
: cette noble paffion fur la plus for .
, il céda aux de @leins qu'elle lui faifoit
ormer , & voyant qu'il n'y avoit aucun.
oyen propre à porter fon pere à des
lées plus faines , il fe fauva de la maiſon
aternelle fe mit fur un petit bateau.
u'il trouva fur le Mein , & alla, contie
uer fes études à Cologne , d'où il paffa.
acceffivement à Heidelberg , à Erfurt , à
eipfig, & à Roftech. Après avoir été ainpendant
quelques années dans les plus.
elebres Univerfités d'Allemagne , il alla.
(b ) Voyez- en le Diplome , dans le III, Tome.
s .Conftitutions Impériales de Goldaft , page 482 .
›
MERCURE DE FRANCE.
>
en Italie , pour y profiter de ces grands
Maîtres , dont la reputation attiroit un fi
grand nombre d'Etrangers : il étudia fous
Galphurnius à Padonë , fous Guarini à Ferrare
, fous Beroalde à Boulogne , fous Ficini
à Florence , fous Sabellic à Venife , &
fous Pompone Lati à Rome. De retour en
Allemagne , il fe rendit vers l'an 1495 i
Ingolftad où il obtint une Chaire de
Philofophie , qu'il garda pendant fix ans.
Au milieu de l'an 1501 il fut appellé à
Vienne pour y occuper la Charge de Bibliothécaire
de l'Empereur. C'est là qu'il
mourut en 1508.Celtes joignoit à un eſprit
enjoué , du goût & un difcernement pe
commun : il avoit de la nobleffe dans !
façon de penfer , fes quatre Livres d'0.
des en font foi , de la douceur dans les
expreffions , & peignoit bien , comme on
peut le voir par fon Poëme fur l'Amour.
Ses Epigrammes nous apprennent qu'il ne
manquoit pas de cet efprit de faillie , qui
fans blefler perfonne , fait le charme de
la focieté. Nous avons encore de lui un
Poëme fur les moeurs des Allemands , un
fur les coutumes & la fituation de Nurem
berg , & quelqu'autres piéces en Profe &
en Vers. Il est le premier qui ait fait con
noître à fa Nation , ce que c'eſt que le
Poëme Dramatique , & il ofa donner une
MARS. 1753 IS .
efpece de Comédie héroïque & la faire
repréfenter en public par quelques jeunes
gens : cette Piéce , ou plutôt ce Dialogue
n'eft pas parvenu jufqu'à nous. Il aimoit
la Mufique jufqu'à la paffion : il avoit accoutumé
de dire , qu'il n'y avoit point d'hommne
qui n'eût fa folie ; que les Princes ignorans
n'étoient les
que organes
de leur Etat ;
qu'il ne falloit fe vanger de les ennemis
qu'en les forçant à fe repentir de nous avoir
offenfes . Enfin ce fut Celtes qui établit le
premier une focieté de gens de Lettres ,.
qui a fleuri long- tems fous le nom de Societas
Rhenana ( c ) . Tant de mérites raffemblés
en un feul homme peuvent bien
nous engager à lui pardonner des négligences
continuelles de ftile , des pointcs ,
& des idées peu philofophiques ; ce ne
font pas là fes défauts , ce font ceux du
fiécle.
Agricola avoit un mérite tout différent
de celui de Celtes , il étoit plus Philofophe
& plus fçavant que ce dernier , fon
tile eft plus épuré , mais il n'avoit ni la
délicateffe , ni toute l'elévation de Poëte..
I naquit en 1442 ( d ) , dans le Village
( c ) Voyez Tentzel , dans les Dialogues Littérais
yes année 1693 , p. 90 .
•
( d) Voyer Adam dans fes Vies de quelques Phi
LofophesAllemands , vol. L. p. 14 &Suiv.
rG MERCURE DE FRANCE.
de Bafflon (litué à quatre lieues de Groening
dans la Frife ) , & donna dès le bas âge
des marques de fon goût pour l'étude
quoiqu'enfant il préferoit des papiers à
des jouets , & quand il fut une fois en état
de profiter des inftructions de fes maîtres
, on le vit furpaffer de beaucoup tous
fes camarades , & lear fervir d'exemple.
On le crut bientôt en état d'aller pourfu
vre fes études dans quelqu'Univerſité cé
lébre , & on l'envoya à Lonvain. Il y fit
fes études avec une application & des fuc
cès étonnans & s'y fit admirer par la
maniere de difcnter les matieres , de faire
des objections , & de les réfoudre . Ses ta
lens lui firent obtenir de bonne heure lo
dégrés avec tous les honneurs qu'il méri
toit. On lui fit des propofitions fort avan
tageufes pour l'engager à enfeigner ; mais
fon goût pour la méditation le détourna
d'un emploi qui lui auroit enlevé la plus
grande & la meilleure partie de fon tems.
Il apprit le François à Louvain à caufe de
la mufique & du chant qu'il aimoit beaucoup.
Il quitta au commencement de l'année
1474 l'Univerfité , pour parcourir la
France , & fe rendit en 1476 à Ferrare.
Agricolay fut arrêté long- tems par plus d'u
ne raifon les libéralités du Duc Hercule,
de la famille d'Eft ; le nombre des bons Ma
:
:
MARS. 1793 .
17
-
ficiens qui s'y trouvoient , & l'amitié qu'il
avoit pour Théodore de Gaze ( un des plus
grands hommes de fon tems ) , fous lequel
il étudia la Philofophie d'Ariftote , étoient
des motifs bien forts pour lui rendre
agréable le fejour de Ferrare. Agricola y
enfeigna , y fourint quelques thefes , &
y harangua fi bien , que l'on eut la bonté
de dire , que l'ame d'un Italien étoit paf-
Fée dans le corps d'un Allemand ( e ) . Au
bout de deux ans il s'en retourna dans la
patriele Senat mit tout en oeuvre pour
e porter à fe charger d'un emploi , mais
en vain ; fon penchant pour l'étude étoit
invincible ; il fallut des conjonctures fâacheufes
pour la patrie, pour le déterminer
enfin à prendre l'emploi de Syndic à la
Cour de l'Empereur : il l'exerça pendant
ix mois , & rendit au Senat de Groening
des fervices importans , qui ne fu-
(e ) Beaucoup de Sçavans Italiens ont reffemblé
à l'Evêque Campano cet aveu nous l'apprend.
Qu'auroit dit M de Steinwehr , s'il avoit
vêcu dans le courant de ce fiécle ? au lieu de donner
pour titre à un de fes Difcours de Germano. :
vum ingenio per grande nefas ipfis abjudicato , il autoit
mis per inexpiabile fcelus ? Sans raillerie on
a eu tort de pouffer la chofe jufques- là , comme
e l'ai fait voir , & on fe trompe encore plus
groffierement fi l'on ôte aujourd'hui aux Allemands
un eſprit délicat , qui a été fi long - tems la
prérogative des François & des Italiens,
18 MERCUREDEFRANCE.
rent jamais récompenfés. Maximilier
charmé du mérite d'Agricola , voulut l'engager
d'entrer à fon fervice , & peu de
tems après on lui offrit une Chaire de Philofophie
à Anvers ; mais encore plus dégoûté
des emplois qu'il ne l'avoit été jul
ques-ici , il fe crut trop heureux de ſe
voir déchargé de l'emploi de Syndic , pour
penfer à en accepter un autre. Agricols
aimoit à voyager ; il alloit d'un endroit
à l'autre , tant pour apprendre à connoître
les hommes , que pour chercher ceux
dont il croyoit pouvoir profiter. Il avoit
toujours avec lui l'Hiftoire naturelle de Fli
ne, Quintilien , Platon , & Ciceron , qu'il
lifoit continuellement. Enfin Dalburg Ev
que de Worms , & difciple d'Agric
follicita fon maître (f) pour qu'il fe fixati
mais tout ce qu'il en put obtenir , ce fut la
promeffe qu'il lui fit de paffer fa vie en par
tie à Heidelberg, & en partie à Worms . Phi
Lippe , Comte Palatin , aima beaucoup notie
Philofophe Allemand ; il l'engagea à tra
vailler à un abregé de l'Hiftoire des qua
tres Monarchies , ce qu'il fit ; il la tin
d'Herodote , de Thucidide , de Xenophon , de
Diodore & de Polybe , & y ajoûta une ide:
de l'Empire d'Allemagne . Lorsqu'il éto
(f) En 1482. Voyez Adam , dans l'endroit c
té
, pag. 16,
MAR S. 1753. 19
arrivé à Worms , il y enfeignoit ; il en faifoit
autant à Heidelberg , où il expliquoit
la Philofophie d'Ariftote. Sur la fin de ſa
vie il s'avifa de s'appliquer avec beaucoup
de foin à l'Hebreu . Il fut oppofé au célibat
des Prêtres. Il mourut d'une fiévre
en 1485 , âgé de 42 ans , chezles Minorites
d'Heidelberg. Agricola étoit un hom
me vrai , grave , fage ; c'eft lui qui réta
blit la bonne latinité en Allemagne ( g ) .
11 a peu écrit : ce que nous en avons ,
nous fait regretter ce qu'il auroit pû donner
au Public , s'il eût vêcu plus long- tems.
Tous les ouvrages , foit eenn profe , foit en
vers , ont été raffemblés & publiés par
Alard Amfterodam ( b ) , qui nous les a donnés
en deux volumes ; ils font foi d'un
efprit jufte & éclairé. Je n'ai pour faire
connoître tout le mérité de ce Philofo .
he , qu'à renvoyer ceux qui pourroient
en douter , au jugement d'Erafme ( i ) , &
à l'Epitaphe que lui dreffa le fçavant Veitien
Hermolaus Barbanes , que voici .
Invida clauferunt hoc marmore fata Rodolphum
Agricolam , Frifii fpemque decufque foli ,
(g) Voyez Chytrous dans fon Hiftoire de la
Saxe , L. 5. p . 80 , 131 .
(h) Voyez- en le Catalogue, dans la Bibliothe
que de Gefner, mot Agricola.
( i ) Dans les Adages , c . IV . p . 116.
20 MERCURE DE FRANCE.
Scilicet hoc vive meruit Germania laudis ,
Quicquid habet Latium , Gracaque quicquid habet.
Melanchton en fait auffi un très- grand
éloge ( 1 ).
Parmi les grands hommes que je tâche
de tirer de l'obfcurité , où ils font fi injuftement
plongés , Rodolphe Languis n'eft
pas celui qui mérite le moins d'attention.
Il étoit de Weftphalie, né d'une famille noble
& fort eftimée dans le Pays , il trouva
dans fon oncle Herman , Doyen de l'Eglife
Cathédrale de Munſter , un homme très
propre à lui former & à lui infpirer.da
goût pour les Lettres ; il l'inftruifit audi
pendant plufieurs années , au bout de
quelles Languis fut envoyé en Italie , oùl
pourfuivit les études fous Laurent Valla ,
Maphé Vegius , François Philelphe , &
Theodore de Gaze. De retour il travailla
avec Agricola, Hegius , & quelques autres ,
à épurer le langage , il fe livra beaucoup
à la Poëfie , & devint un fort bon Poët
( m ) . Il chaffa des vers Latins cette rime
fi odieufe pour des oreilles délicates , &
tâcha de leur rendre la cadence & l'hat.
( 1) Dans les Déclamations, t. 2. P. 446. &ſuiv.
(m ) Voyez Hamelman , dans fon Difcoursfar
les Sçavans de Weftphalie , qui fe trouve dans fes
Euvres hiftoriques , p. 109 , 111.
MARS. 1753. 27
monie qui y font fi néceffaires. Nous
avons de lui un Poëme fur le fiége & la
raine de Jerufalem , fur S. Paul , fur la
Vierge , un Livre fur les Mages , quelques
Epitres & autres petites pieces. L'Evêque
de Munster l'envoya en 1480 au Pape
Sixte IV., qui le reçut avec beaucoup de
bonté , la lettre que le S. Pere écrivit fur
fon fujet à l'Evêque & aux Chanoines , lui
fait bien de l'honneur. Languis follicitoit
depuis long- tems fon Evêque , pour l'engager
à réformer les Colléges , & la maniere
d'étudier ; la plupart des Sçavans
Italiens écrivirent à ce dernier pour le
faire entrer dans des vûes auffi falutaires.
L'Evêque le rendit & déféra au jugement
de ces grands hommes . On connoilloit le
génie de Languis , & Agricola qui voyoit
tout le bien qui réfulteroit des beaux def
feins qu'il avoit formés , ne ceffoit de lui
en écrire : voici ce qu'il lui dit dans une
de fes lettres : Unum hoc tibi affirmo , ingentem
de te concipio fiduciam , fummamque
in fpem adducer fore aliquando , ut prifcam
infolenti Italia , & prope modum occupalam
benedicendi gloriam extorqueamus : vindicemufque
nos ab ignominia , quâ nos barbaros
indoctofque & elingues , & fi quid eft his incultius
, effe, jactitant , exolvamus : futuramque
tam doctam atque litteratam noftramGer22
MERCURE DE FRANCE.
maniam ut non latinius vel ipfum fit Latium.
L'école de ( n ) Munfter fut rétablie
& dirigée par les foins de ce grand hom
me , elle a fleuri depuis très -long- tems,
Quelqu'utiles cependant que fuffent les
confeils de Languis , il fe trouva des gens
affez bornés & affez méchans pour s'op
pofer de toutes leurs forces à ces changemens.
Ceux de Cologne mirent tout en
oeuvre pour empêcher qu'on introduisit
chez eux cette nouvelle façon d'étudier ,
& rétablir l'ancienne , là où Languis
pour
avoit eu le bonheur de faire goûter fes
idées , tant on étoit infatué de fon igno
rance & de ſes préjugés. La nouveauté a
chez un certain ordre de perfonnes , d
quoi infpirer de la terreur : les Allemant
plus que toute autre nation , méritente
reproche ; on peut le faire de nos jours
aux Portugais , aux Italiens, lorfqu'on don
na une Bulle contre les Partifans du fyl
tème de Copernic ; aux Proteftans , lorf
qu'il s'agiffoit de la réforme du Calen
drier. Il eft difficile de furmonter tous les
obftacles dans de pareils projets , & nous
devons de la reconnoiffance à ceux qui par
un travail infatigable , & fouvent par le
facrifice de leur fortune , font venus à
(n ) Voyez Chytrous dans fon Hiftoire de la Sa
xe , L. 3. An. 1497. p . 8o.
MARS. 1753. 23
>
bout de leurs deffeins : l'efprit humain eft
fufceptible de tous les écarts , & il eft
bien difficile de le faire revenir de fes
préjugés. On peut juger par là de l'amour
que Languis avoit pour les Lettres ; fa
maifon étoit le rendez - vous de tous les Sça .
vans qui fe trouvoient aux environs. Ses
moeurs fes talens , & ce qui vaut plus
que tous les avantages de l'efprit & du
corps , l'excellence de fon caractere , le firent
chérir de tout le monde. On rapporte
qu'en lifant peu de jours avant fa mort
un ouvrage de Luther , qui commençoit à
répandre la doctrine , il dit : Nous voilà
au moment d'une réforme , les Théologiens
commenceront à étudier & à bannir les puéri
lités ( o ) . Il mourut enfin âgé de plus de
quatre- vingt ans , à Munfter , l'an 1579
(p). Melanchton ( 9 ) fait une remarque
qu'ilne faut pas laiffer échapper , & qui fe
trouve naturellement placée ici : c'eft que
la décadence des lettres & du bon goût
commmença par le mépris de la poëtie ,
& leur rétabliffement par la culture de
cet art : en effet l'Italie , la France & l'Allemagne
virent renaître chez eux les fcien-
( o ) Burchardus , de fatis lingua Latina apud Germanos
, C. 4. p . 131.
(p ) Voyez Chytræus à l'endroit cité. L. 3.
( q) Declamat. T. 1. p. 409. ·
24 MERCURE DE FRANCE.
ces à mesure que l'on y cultivoit la Poëfie';
& la barbaric fe répandit en Italie après
qu'on l'eut abandonnée. Il faut du génic
pour être bon Poëte , & quand on a da
génie , on eft bon à tour.
Je vous ai dit bien du mal , Monfieur ,
dans quelques endroits de mes Lettres
précédentes , da mérite littéraire des Moines
; j'ai crû ne devoir rien déguifer , j'ai
même pouffé par bien des raifons la cir
confpection aufli loin qu'il étoit poffible ;
je ne fuis qu'Hiftorien , & non le juge
des perfonnes dont je parle : je leur rends
la justice que de fages Ecrivains leur rendent.
Mais voici un Moine dont on
peut prononcer le nom qu'avec refped,
& qu'on ne fçauroit trop élever au-des
du commun des Sçavans ; c'eft l'Abbé
Tritheme dont je veux parler.Son pere qu
s'appelloit Jean Heidenberg , lui donnale
nom fous lequel il eft connu , parce qu'il
étoit né à Trittenheim ( en 1462 ) Ville
fituée fur la Mofelle , dans le Diocéfe de
Treves. Tritheme s'appliqua de bonne
heure à l'étude , & pour le faire avec plas
de fuccès , il quittà le monde , & entra
l'âge de dix - neuf ans dans un Couvent de
Benedictins. Son mérite le fit bientôt
connoître ; on le fit Supérieur de l'Abbaye
de Spanheim , dans le Diocéſe de Mayence,
en
MARS. 1753. 25:
Thà
:
en 1483 , quoiqu'il n'eût alors que vingtun
ans. C'eft- là où il fe livra tout entier
à l'étude , pendant plus de vingt- trois ans ,
malgré le défagrément qu'il avoit de vivre
avec des Moines aufli vicieux qu'ignorans
las pourtant d'une pareille compagnie
, il facrifia fon Abbaye pour pouvoir
vivre avec des gens plus éclairés.
C'eft fans doute le mépris , qu'il marqua
à ces Moines , qui les engagea à l'accufer
de magie : il écrivit fur cette accufation
une Lettre à Capellan , Mathématicien de
Paris , où il avoué avoir beaucoup là les
Livres qui traitent de cet Art , auffi frivole
que ridicule,mais uniquement dans le deffein
d'en connoître toute la foibleffe ( r) ,
& d'en réfuter les principes. Tritheme le
retira en 1506 à l'Abbaye de Saint Jacgues
, près de Wurtzburg , dont il fut Abbé
jufqu'à la fin de fa vie , qui arriva en
= 1516 ( J. On lui doit beaucoup pour
rout ce qui regarde l'Hiftoire , foit Eccléfiaftique
, foit Prophane , foit Littéraire .
On n'oubliera jamais les peines que ce
digne Abbé s'eft données pour former une
( r ( Boville , Wierius , Bolin & Adam Tanner
ont eu la foibleffe de fontenir cette imputation ;
Naudé l'a fuffifamment difculpé dans fon Apologie.
(ƒ) Voyez le Chronison Sparhemenfe à l'année
1483.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
Bibliothéque à fon Abbaye de Spanheim;
qu'il fut pourtant obligé d'abandonner ;
il y avoit raffemblé ( ] , non feulement
la plupart des Livres imprimés , mais encore
une grande quantité de manufcrits.
Tous les ouvrages n'ont pas encore été
publiés , ce qu'il a écrit d'hiftorique a été
raffemblé , & donné au Public en 1607 ,
en deux volumes par Mrquan Freher :
on trouve dans le premier 10. fa Chronologie
Mystique , dédiée à Maximilien ;
2º. foa abregé du premier volume de la
Chronique des Rois des Francs , pendant
le cours de 1189 années , à compter de
puis Marcomire jufqu'à Pepin ; 3 ° . un trai
te de l'origine des Francs ; 4º . une Chro
nique de la fucceffion des Ducs de Bavi
re & des Comtes Palatins , jufqu'à l'a
1475 ; 5 °. une Hiftoire des Allemands ,
qui fe font diftingués par leur fçavoir ;
6. un Caralogue raifonné des Ecrivains
Eccléfiaftiques . On voit dans la feconde ;
1° . une Chronique du Couvent de Hr.
faug ; 2º, une autre de l'Abbaye de Span
heim ; 3 ° . & fes Lettres Familieres qu'il
écrivit , après s'être retiré à l'Abbaye de
Saint Jacques , à quelques Princes & à
plufieurs Sçavans de fon tems. Ces Lettres
font remplies de faits curieux , & on :
( + ) Voyez le même , pages 395. 4 : 6 .
MARS. 1753 27
raifon d'en faire beaucoup de cas ( u ) .
Ses ouvrages pieux ont été publiés par un
Jefuite Flamand en 1604. Il eft bon de
fçavoit qu'il fe trouve parmi ces piéces
une Chronique de l'Abbaye de Saint Jacques
; quatre Lettres fur les fçavans Benedictins
, & des Exhortations au Clergé,
Nous avons encore du même Abbé , un
ouvrage intitulé , la Curiofité Royale , qui
eft un examen & une réponse à huit
queltions
que l'Empereur Maximilien İ. lui
avoit faites fur quelques points de la Religion
: une Hiftoire de l'Ordre des Car-.
melites ; la vie de Rabanus Maurus , celle
deS. Maximin , Archevêque de Treves , Six
Livres très- curieux & très - fçavans fur la
Polygraphie ; le fixiéme contient les Alphabets
des anciens Francs , des Germains ,
des Normands ; & une Stenographie , ou la
maniere d'écrire , foit en chiffres , foit par
des caracteres particuliers. C'eft ce dernier
ouvrage ( v ) , qui a donné occafion aux
ennemis de Tritheme de l'accufer de magie
il le compofa à la réquifition de Joa- :
(u ) Voyez les Lettres choifies de M. Simon ,
Tome IV. p. 131. & furtout l'Extrait étendu
& raifonné qu'en a fait le célébre M. Heuman ,
Profeffeur à Goeting , dans les Nova Mifcellanea
Lipfienia . Tome II . p. 109-125.
(v ) Voyez Schalhornii amanitates , T. VII.
P. 175.00
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
chim , Electeur de Brandebourg. On n'en
a publié que les treize ( x ) premiers 1.ivres
, aufquels on a joint la clef ; il eft
vraisemblable , que le titre de Maître très
parfait enMagie , donné à l'Auteur dans ce
dernier ouvrage , a été ajouté par ies Copiftes
ou par les Editeurs. Enfin on trouve
encore un Traité fur la Geomancie , un
autre fur la Chymie , & un troifiéme fur les
empoifonneurs : ouvrages où le bon fens
de Tritheme paroît à chaque page. Outre
ces Livres dont je viens de parler , on en
a cucore plus de vingt- cinq qui ne fort
pas imprimés , mais qu'on trouve manuf
crits dans plufieurs Bibliothèques . Trith
me joignoit à beaucoup d'érudition bea
coup de jugement ; fes monrs étoie
dignes d'un efprit éclairé , & fa vie a é
une fuite d'actions , qui doivent now
rendre fa mémoire auffi chere que refpe
table.
Me permettrez vous , Monfieur , de
vous dire un mot avant que de finir ,
de trois ou quatre Sçavans peu con
nus , mais qui ne font pourtant pas fans
mérite je veux dire de Martin Babaim
de Wermer Rolewinck , de Jean Cufpinianu
& de Nicolaus de Cufa, Le premier naqui
Nuremberg d'une famille noble , il ob
(x ) Publiés à Francfort in-4° . en 1606.
MARS. 1753. 29 jk
tint quelques fecours de la Ducheffe Ifabelle
en 1460 , pour équiper un Navire ,
à deffein d'aller à la découverte de l'Amérique
. Il découvrit effectivement le
Brezil , mais n'ayant eu ni le tems , ni les
moyens de paffer outre & de tenter quel
qes nouvelles découvertes ,, it revint &
abandonna fa premiere tentative. Jean 11.
le créa Chevalier ; il mourut à Lisbonne en
1506. Quelques- uns prétendent qu'il a
trouvé la Bouffole.
Wermer Rolewinck de Laer , Moine dans
un- Couvent de Chartreux à Cologne , étoit
né dans le Diocéfe de Munster , en Westphalie.
C'étoit un homme fort fçavant :
il a écrit un ouvrage fur la dignité du
Sacerdoce , un Traité de politique fur la
maniere de gouverner un Etat ; un Livre
intitulé Fafciculus temporum , qui eft une
Chronique qui s'étend depuis la créa
tion jufqu'à l'an 1474 ( 7 ) , & un ouvra
ge fur la fituation de la Weftphalie qui eft
fort utile (z ) ; Tritheme en fait un fort
bel éloge . Il mourut en 1502.
(9 ) On trouve des éditions de cet ouvrage
qui s'étendent jufqu'à l'année 1480. Un Sçavane
l'a con tinué jufqu'à l'an 1574 .
(z) Voyez Arnoldus Boftius , dans fon Livre
de Viris illuftribus Carthufianis , chapitre dernier ,
& Antoine Poffevin , dans le fecond tome de fon
Apparatfacré,
Bij
30 MERCURE DE FRANCE.
Jean Cufpinianus , étoit Médecin & Poë
tc. Ses recherches fur l'antiquité font eftimées
; fon ouvrage fur les Confuls Ro
mains , fon Commentaire fur les Céfars ,
& fon Traité fur l'origine des Turcs , ne
font pas inutiles pour ceux qui aiment ce
genre de Littérature .
Nicolaus de Cufa , Evêque de Brixen ,
dans le Tirol , & Cardinal , naquit à Cufa,
Ville fituée fur la Mofelle , dans le Dio
céfe de Treves. Il fut un des plus grands
Théologiens de fon tems : beaucoup de
Philofophie , quelque peu de Mathéma
tique , une éloquence mâle , un genie
fubtil , & la connoiffance de plufieurs
Langues fçavantes , lui acquirent la ré
putation d'un homme très - fçavant. Nou
avons de lui un Livre fur le change
ment à faire au Calendrier, un ouvrage de
Mathématiques , fur les Complements : trois
Livres fur la docte ignorance , & deux
fur les conjectures. Tout cela paffe pour
bon. Il mourut âgé de 65 ans en 1464.
Vous trouverez peut - être encore , Mon
fieur, que je loue trop des Auteurs que peu
de gens lifent aujourd'hui . Mais je vous
avoue , que lorfque je penfe à ce qu'il en
coûte à l'efprit humain pour fe délivrer de
l'ignorance où il croupit , & pour fecouer
le joug de préjugés généralement reçus , je
MARS. 1753. T
ne fçaurois affez admirer les Sçavans
dont je vous ai parlé jufqu'ici . Qu'il eſt
beau , de voir un homme au milieu
de la plus grande barbarie , s'élever
au-deffus du médiocre , & travailler
fans relâche au rétabliffement des Lettres.
C'eſt peu de perfectionner un Art ,
mais c'est beaucoup de l'inventer , ou de
le retrouver après qu'il a été perdu . L'ignorance
eft un obftacle , mais le préjugé
en eft un bien plus confidérable . Rendons
juftice à ces Héros Littéraires , & fi le fiécle
d'à préfent les méprife , penfons qu'il
viendra un tems où nos Neveux avec une
nouvelle Philofophie & une nouvelle Langue
nous rendrons la pareille , & ne nous
mettront peut-être pas à bien des égards
à côté de ces perfonnes , qui ont rompu
la glace & frayé le chemin. Je finirai ici
ce qui regarde l'état des Lettres en Allemagne
dans le courant du quinziéme fiécle
, & je pafferai à préſent à l'Hiftoire de
la Philofophie , depuis le feiziéme juf
qu'à préfent.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Paris, ce premier Février 1753.
Biiij
32. MERCURE DE FRANCE.
LA VIGNE
SUBSTITUE'E AU CYPRE'S.
FABLE
De M. de la Sorinière , adreffée à un Académicien
de fes amis.
Dans un climat aimé de la Nature ,
Vanté fouvent pour fa température ,
Un Potentat fit planter un jardin ;.
Là le tilleul , le platane , le pin ,
Etaloient leur riche parure ,
Et portoient jufqu'aux Cieux leurs.fuperbes ra
meaux.
Là , parmi maints jeunes ormeaux ,
Maints arbres radieux confervoient leur verdure
Au milieu des hyvers glacés ;
Et de leurs bras entrelaffés
Formoient dans la faiſon un toit impénétrable
A l'ardeur du chien de Procris..
Il ne manquoit à ces arbres chéris
Que de mêler un peu l'utile à l'agréable ,
Et de payer du moins de quelques fruits ,
Les foins conftans d'une longue culture
Mais tous fteriles par nature ,.
Un tel espoir cût été vain ,
MARS. 1753 33
Or il avint que par un coup de foudre ,
Un haut cyprès atteint , réduit en poudre¿
Fit telle bréche au beau jardin ,
Que pour la réparer foudain ,
On auroit comptégroffe fomme :
Et je vais vous déduire en fomme
Ce que fur ce propos un bon vieux jardinier :
Ofa remontrer à fon Maître :
Seigneur, dit- il , il eſt à naître
Que dans ce parc aucun fruitier
Ait de fes dons encor décoré votre table.
Ah ! fidu moins quelque pommier
Ou tel autre bon végétable ,
Eût pris racine dans ces lieux .. ! -
Je n'ofe en dire davantage ;
Trop parler nuit ; mais faifons mieux :
Pour réparer le grand dommage
Qu'a caufé la mort du cyprès ,
Je fens que mon devoir m'engage :
A calmer vos juftes regrets.
Plantons en fa place une vigne ; -
Sous cette influence benigne ,
Ces beaux ormeaux-devenus fes appuis-
Pomone tous les ans vous donnera des fruits .
Qui charmeront votre Hauteffe ;
Ce bois rampant , frêle & tortu ,,
Dont vous acculez la foibleſse , ›
Gontient , Seigneur , telle vertu 4
Buy
34 MERCURE DE FRANCE.
Qui de vos arbres verds compenfe la Noblesse.
Pour terminer ce conte biſcornu ,
Dont la peinture eft ſouvent inégale ,
Plaçons , ami très - cher , quatre mots de morale ,
Il faut regarder au talent
Dans les fujets qu'on s'aflocie ;
C'est moins le fang qui s'apprécie ,
Qu'an efprit jufte , un fçavoir éminent.
# D @ b @ D %
REFLEXIONS
Sur la Profeffion d'Avocat , par M. d
Roupnel de Chenilly , Avocat.
L
A Profeffion qui va faire l'objet de
mes Réflexions , a été confacrée par
bien des éloges qu'on lit avec plaifir : on
n'y oublie point l'antiquité & la nobleffe
de fon origine , la lifte des grands hommes
qu'elle a produit , dans laquelle des
Princes , des Rois , des Empereurs , des
Prélats , des fouverains Pontifes occupent
une place , & les fervices importans éten
dus aux Corps politiques & aux particu
liers.
Cependant des hommes d'efprit , mais
que leur penchant éloigne du Barreau ,
ont exageré de nos jours le dégoût & ls
MARS. 1753.
S
ennuis inféparables de cette Profeffion ;
ces fpéculatifs peignent avec vivacité le
prix de la liberté facrifiée , la difficulté
dans les fuccès , & les retours amers des
paffions des autres hommes qu'elle a fans
ceffe à combattre ; leurs ouvrages font
d'autant plus féduifans , qu'ils font parés
de toutes les graces de la Littérature .
Pour prévenir le danger d'une révolation
dans les idées , lui conferver l'amour
qu'on a pour elle , ou lui réconcilier fest
adverfaires ; il fuffit d'interroger le coeur
humain fur le fentiment vif & délicat qui
fait la fatisfaction intérieure , & d'examinet
s'il eft compatible avec les prépara-"
tions qu'elle fuppofe , & le cours de fes
opérations ; car on convient , que fans les
fentimens il n'y a point de bonheur folide
, & que le bonheur eft le plus puiffant
reffort de l'ame.
J'ofe donc développer une vérité qui
n'eft connue que de nous-mêmes ; je perce
les dehors de notre Profeffion , j'expoſe
L'Avocat dans fa perfpective , je le fuis
dans l'étude des Loix , dans l'étude de
L'Eloquence , dans les conferences avec
les grands hommes , dans les travaux éclas
tans de la plaidoirie , & dans les opérarions
du Cabinet , & je m'engage de prou
wer , que les écueils qu'il rencontre fuz
B.vj
36 MERCURE DE FRANCE.
&
fon paffage ne doivent point l'arrêter ,
qu'il eft pour lui mille fources d'une volupté
délicate qui l'accompagnent dans le
déclin de l'âge , de même que dans le feu ,
de la jeuneffe .
Je n'ignore pas l'étendue de mon deffein
, mais je me fuis prefcrit des limites.
étroites ; j'en dirai allez pour les perfon:
nes qui penfent , & toujours trop pour
les hommes qui ne ſuivent dans leurs ju
gemens qu'une opiniâtreté inflexible , &
dont la critique eft méprifable .
La Science des loix , eft une Science
vafte & étendue , puifqu'elle renferme l
connoiffance du fens des loix.dans leut
expreffion , & celle de leur principe &
de leur origine : mais l'étude de cer
Science a d'autant plus de charmes qu'elle
s'exerce fur des objets plus intéreffans , &
qu'elle eft dirigée par le fil de la mé
thode.
Dans fon azile Littéraire , le tableau
des tems , des peuples , des Gouvernemens
, des révolutions fe repréfentent devant
quiconque fçait étudier les Loix , il
s'enrichit des fçavantes veilles des illuftres
modernes du fiécle de Louis XIV. & de
Louis XV. ces hommes célébres faififfent
les loix dans . leur berceau : Hiftoriens.
fçavans , Jurifconfultes profonds , Politis.
M AR S.. 1753. 37
ques habiles , ils puifent les principes , les
motifs des loix dans les époques de la for
mation des Etats & dans le génie des peu-.
ples.. Ils indiquent la fource du changement
desloix , en obfervant les variations
faites dans l'adminiftration générale , &
dans l'ordre public ; aucune des caufes qui
influent fur la légiflation n'échape à leurs
exactes recherches : l'éleve des loix étu
die , fuit leur vûe & leur maniere : avec
de femblables flambeaux , il n'eſt point
pour lui de nuage fur l'horifon des loix
tout étincelle de proche en proche de la,
plus grande clarté.
,
On peut , en juger far l'étude des loix.
Romaines & loix Canoniques & de
otre Droit ancien & nouveau , fans enrer
dans le détail des loix des peuples.
voifins..
:
Qu'il life les loix anciennes , les tréfors
le la légiflation lui font ouverts , il voit
es difficultés prévûes , les intérêts protézés
, les paflions enchaînées ; il pénétre
out dans les formules les plus inutiles.
en apparence , il découvre le mystére de.
utilité de la Patrie , un moyen facile de
appeller les Romains à leur origine. Ce . >
' eft pas qu'il ne foit furpris qu'un peuple.
uffage ait quelquefois emprunté chez,
es Etrangers des loix qui ne convien,
38 MERCURE DE FRANCE.
nent point à fon caractere , & cette réflexion
le dirige dans les antinomies , ce
n'eft pas encore que comme le culte qu'il
rend aux loix n'eft point un culte fuperfti
tieux , il n'obferve bien des défauts , mais
il en découvre la fource dans la clefdes
évenemens.
Qu'il life le Droit Canon . il a devant
les yeux les ravages que les malheurs des
tems , l'ambition des Papes , la foibleffe
des divers Gouvernemens ont caufé , il
évalue le poids & l'autorité des loix nées
d'un pouvoir ufurpé , & portées au fein
de la divifion & du trouble : mais tant
de Conciles , monumens de la vertu & de
l'érudition ; tant , de Conftitutions ém
nées de fouverains Pontifes dignes du pre
mier Siége , tant de fages Réglemens des
Princes Chrétiens ; quels fonds de lumie
res ! quelles richeffes !
Qu'il life notre ancien Droit au milica
de ces Réglemens minutieux , mais que
les tems juftifient ; de ces punitions frivoles
, mais qui s'accommodent au génie
de nos Peres de ces ufages qui paroilpurement
féroces , mais qui prouvent
ou tiennent en alerte la valeur guerrie
re , valeur qui a été long tems l'appui
unique des États ; de ces cérémonies dont
notre goûr s'eft fi fort éloigné , mais deat
fent
MAR S. 1753. 39
la plupart tendent à maintenir l'équilibre
, ou la fubordination dans les corditions
, à cimenter la fidélité dans les
engagemens , & à les précautionner contre
la fraude & l'artifice , il remarque des.
traits de la fageffe Romaine , des maximes
de politique qui font encore partie
de l'adminiftration publique , & le fondement
des loix qui affurent l'Etat & la
fortune des François.
"
Qu'il life les Coûtumes , les Ordonnances
de nos Rois qui font en vigueur
les décisions des Cours Souveraines , ik
eft intéreffé par la découverte des motifs.
qui ont porté à déroger , tantôt aux loix
établies , & tantôt à les abroger entierement
par l'examen des objets qui ont
échappé à la prévoyance des Légiflateurs.
qui ont précédé , & par le détail méme
des abus qui ont occafionné de nouvelles.
difpofitions.
Ainfi l'éleve des loix après un affez
court efpace de tems jouit des travaux
finis des grands hommes , & participe à
leur efprit & à leur talent , bien different
de ces hommes à qui peu de loix paroif
fent affez fages , & affez clairement concues
, pour ne pas préfenter plufieurs far
ces qui en rendent l'application arbitraire
, & trompent la plus exacte pénétra
40 MERCURE DEFRANCE.
tion , parce qu'ils ne connoiffent , à pro
prement parler que l'expreffion du Légiflateur
, il fent qu'il eft entré dans le fyftême
de l'origine , de la dépendance , &
du rapport des loix .
Mais l'éloquence vient offrir aux ta
lens de nouveaux fajets d'application , &
une matiere à de nouveaux travaux : fautil
des preuves pour convaincre des douceurs
que l'on doit goûter dans le cours
d'une femblable étude ?
né
Demofthene né parmi le peuple le plus
poli , & le plus délicat qui fut jamais ,
dans un fiècle où Athenes confervoit le
précieux dépôt des Sciences & des Arts ,
vient briguer l'hommage de l'éleve ¿
l'Eloquence , pour le réunir à l'hommage
de tous les hommes célébres des fiécles qui
l'ont fuivi ; également admirable lorsqu'il
écarte les traits d'une accufation dange
reufe , fufcitée par des ennemis puiffans,
& foutenue par les talens de fon rival , &
lorfqu'il transforme dans un peuple de
Héros , des hommes captivés par le fafte
du luxe , & infenfibles à Pattrait de la
gloire militaire.
Ciceron dont le génie femble égaler
l'Empire des Romains , l'attache par des
liens d'autant plus puiffans , que dès l'âge
tendre dans les exercices littéraires , ika
MARS. 1753. 41
occupé fa jeuneffe ; foit que des intérêts
d'un ordre privé excitent fa voix , foit
qu'il défende la caufe de fa Patrie , l'éloquence
fait dans fa perfonne l'effai de toutes
fes forces.
On avoue cependant que le goût des
ouvrages que nous avons de ces deux
Orateurs ne s'adaptent pas toujours aiſément
à nos moeurs & à nos manieres , &
que d'ailleurs l'éloquence n'a point parmi
nous d'auffi grands Théatres ; mais l'éloquence
du Barreau a en France fes guides
& fes Orateurs , qui n'invitent pas moins
par la beauté de leurs productions.
Il est vrai que la véritable éloquence
du Barreau y a été long- tems ignorée ;
tout le monde fçait que la chûte de l'Empire
Romain entraîna la chûte des Scien
ces & des Arts ; qu'envain fous Charle
magne & fous Louis IX . ils s'efforcerent
de fortir du tombeau , & qu'ils n'ont commencé
de renaître que fous François I.
Or l'éloquence du Barreau a éprouvé la
même révolution , fa renaiffance a même
éré moins prompte , les Chauvelins , les
Roberts , les Arnauds , les Servins en of
Frent en effet à peine quelques traits
mais avec le regne des Sciences & des
Arts , elle a repris en France l'éclat & la
plendeur dont elle jouiffoit à Rome dans
*
42 MERCURE DE FRANCE.
le fiécle d'Augufte . Le Maître , Patru ,
Erad , Gillet , Terraffon , Cochin feront à
jamais fa gloire.
Le Maître , fupérieur à tous ceux qui
l'ont précédé , lute fans ceffe contre les
défauts de fon tems , il eft comme le ref
taurateur de fon Art , & s'il échoue con
tre les écueils , le grand homme ne s'é
clipfe jamais. Patru plus correct , annonce
mieux le goût , il polit adroitement tous
les matériaux qu'il employe , & il ufe des
dépouilles des anciens , comme d'un bien
qui lui appartient. Erad ne manque point
les impreffions qu'il veut faire naîtte;
Gillet abondant , inimitable dans les por
traits qu'il frappe , ne laiffe à défizer.
qu'un peu plus d'égalité. Terraffon a
che , plaît jufques dans fes négligencs ,
& Cochin femble formé de l'ame de De
mofthene & de celle de Ciceron .
Les ouvrages de ces fameux Auteurs
réveillent dans l'éleve de l'éloquence li
dée fublime de toute l'excellence de foa
origine , lui apprennent la puiffance de
l'homme , & lui donnent un preffenti
ment de fes propres forces ; fi la fçavanit
antiquité attire fon admiration , nos Fran
çois captivent fon goût , en lui offrant
des fruits nés dans le climat , fruits con
formes à fon génie qui fe font favoure
MARS . 1753. 43
agréablement , fruits d'autant plus exquis ,
qu'ils ne lui laiffent point lieu de douter
que fa Nation , & fon fiécle même ne
puiffent faire éclore des chef-d'oeuvres
d'éloquence ; une nouvelle ardeur l'enflamne
, il eſt épris du défir impatient de s'inf
ruire des effets que produifent au grand
our dans les autres hommes , ces ouvrages
qui ont fçû dans la retraite exciter les
étincelles du feu qu'il porte au- dedans de
ui- même , & qui cherche à s'élancer , fon
empreffement le conduit au Barreau .
L'éloquence y parle par la bouche de
nos Maîtres , de concert avec la Science
des loix , elle ne ceffe de fe produire fous
differentes formes ; ici elle aime à fe caher
, pour ne remplir que des intérêts
qu'elle défend ; là , elle adopte les nuances
& la variété des couleurs , & tantôt
elle exprime aux paffions les grands reforts
du coeur humain , & pour en triom- .
pher elle ufe de toutes les armes .
On ne peut concevoir un plus beau
pectacle , pour un homme qui a réuni
l'étude des loix la méditation de nos
éritables modéles d'éloquence. Quelle
acceffion continuelle d'idées ! leur rapi
ité fuit la rapidité de l'Orateur ; mille
bjets fe préfentent avec leur parure &
eurs ornemens. La pompe qui les envis
44 MERCURE DE FRANCE.
ronne , le charme & ne les féduit pas , if
n'éprouve point cette folle joie , cette
yvreffe qui eft le partage des génies médiocres
, mais la réflexion & le fentiment
par un accord merveilleux fe confondent
procurer une volupté complette.
pour lui
Du Barreau il paffe dans les Cabinets
des Avocats célébres , habiles à diriger le
goût , où la confiance & l'eftime l'appelfant
, il trace l'hiftoire de ces contefta
rions intéreffantes qui partagent les opnions
, il démêle les rapports qu'il aob
fervés entre l'autorité des loix & la pui
fance de l'éloquence ; il développe les
objections élevées contre le parti qu'il
pris : comme fes raifonnemens font exa
& compaffés , ils leur accordent un
cueil favorable , dont on mefure le
pris
fur l'étendue de la lumiere : c'eft aith
qu'il prélude aux combats & aux fuccès
de la plaidoirie. Ils arrivent ces tems o
l'Avocat defcend en lice au Barreau. Le
Public qui le voit paroître fur ce Théa
tre , le fait , pour dire , de tous fes yeux:
momens critiques & dangereux pour !
la réputation , mais comme il n'a rien
négligé de ce qui prépare fa carriere , il
y entre avec dignité , & le public fatis
fait forme des préfages heureux fur fos
illuftration
MARS. 1753,
45
On rappelle ici les louanges qui coutonnent
les premiers travaux , louanges
précieufes qui partent des Magiftrats reſpectables
, qui dans leurs éloges ne lui
refufent point cette juftice dont ils font
redevables à tous ; louanges non fufpec-
: es de fes Confreres qui le regardent comne
un membre propre à foutenir le poids
de leurs travaux & l'honneur de l'Ordre ;
ouanges délicieuſes de la délicieufes de la part d'une troupe
d'amis ou d'une famille , qui envifagent
l'accompliffement de leurs voeux ;
Quanges qui prévalent aux acclamations
de l'ancienne Rome .
Je ne me fixe point fur cette faifon
qui fans être obfcure chez l'Avocat , a
fait place à cette faifon lumineufe , dont
on ne peut donner une idée affez magnifique.
Je vois les momens où il doit développer
une cauſe au Barreau anticipée par les
voeux : fçait- on qu'on n'attend point inuilement
des auditeurs nombreux ; des
auditeurs intelligens cornme immobiles &
fufpendus à la bouche reçoivent les oracles.
Jeferois infini fi je voulois vous le dépeindre
dans la carriere du Barreau prenant
un afcendant fur les matieres qui femblent
devoir l'accabler, & les fubjuguant ; l'état
46 MERCURE DE FRANCE.
des citoyens affuré contre les efforts de la
malignité qui étouffe la voix de la natu
re , où l'impofture impatiente de fon ob
curité , contrainte de rendre les armes,
la vertu Aétrie , vengée des attentats da
crire , malgré le crédit , l'opulence , qui
femblent fe mettre à l'abri du glaive de
loix , le foudre de l'exhérédation anéar
ti dans les mains d'un pere injufte , lef
rebelle prêt à deshonorer l'éclat de fo
nom par une alliance henteufe , fixé, te
duit au devoir ; l'époufe protégée contre
les injuftices & les violences de l'époux,
l'épouſe bizarre & capricieufe foumile
la puiffance maritale , les biens confac
à Dieu , les biens deſtinés à l'entretient
fon culte & de fes miniftres mis hors
fulte ; voilà des exquiffes de fes expli
& de fes triomphes.
l'écla
en
Les tréfors de l'opulence , la pom
qui fuit les titres & les dignités s
même du diadême ne doivent point e
trer en parallele avec l'empire abfolu qu'
éxerce fur les efprits & fur les coeurs ,
contribuant avec une compagnie de M
giftrats fçavans au bien de l'équité & d
la juftice.
Le hazard peut donner les richeffes
la faveur diftribue fouvent les dignités
le choix populaire ou des Grands , le
MARS.
1753. 47
droits de la naiſſance ou l'ufurpation forment
un Souverain ; mais l'Avocat obtient
fes victoires , & n'enchaîne les volontés
que par la fupériorité de fes talens .
Cependant la gloire ne le borne point
à celle qu'il moiffonne dans l'éclat de la
plaidoirie , il eft pour lui un genre de
gloire plus pailible ; loin des agitations du
Barreau , qu'on le confidére dans le réduit
du cabinet , il n'y eft point foutenu par
le concours d'Auditeurs qui donne de l'ef
for & de l'expreffion aux penfées ; mais
fes productions ne font pas moins un objet
digne de l'éxamen , il eft fage & éxact
dans la diftribution , il a placé fes preuves
à propos , les raifonnemens font frappans
& folides , fes fentimens nobles & élevés ,
fes figures variées & naturelles , fon ftile
neuf & énergique , fes tours fins & délicats
; en un mot , il a mis en oeuvre avec
un art merveilleux , ce qui peut être utile
à la matiere qu'il traite . Tandis que Thémis
rejette avec mépris le ftile trop leché ,
les tours dérobés au Roman , & les ajuſmens
étrangers qui ne parent point , mais
qui éblouiffent la raifon : ces doctes écrits
lui attirent non - feulement l'admiration
de fes compatriotes , par tout où le Dieu
du goût a des autels , ils vont lui acquerir
des fuffrages dans les lieux les plus éloignés.
48 MERCURE DE FRANCE.
De là cette confiance générale qui nait ,
la maifon de cet homme célébre eft fans
ceffe remplie de perfonnes de tous les
états , de toutes les conditions. De quel
que côté qu'il tourne les yeux , il les tour
ne fur un peuple d'hommes qui s'empre
fent de lui confier leurs interêts , ou
d'hommes protégés dont il reçoit des te
moignages non équivoques de reconnoil
fance.
Le tems qui affoiblit tout ne ternit
point l'éclat dont il jouit dans le déclin
de l'âge , l'obfcurité du foir n'éfface point
le brillant de fon midi. Ceffe -t- il en .f
fet de préter fa plume aux conteftation
qui fe terminent dans le fecret des Tribe
naux , le Public lui érige un tribunal &
meftique , de-là il met en ufage toutes
lumieres que donne l'expérience unie !
capacité. Tantôt îl balance , il difcute la
différens qui doivent être terminés pu
des jugemens , & quoiqu'il n'ait pas de
même que les Juriconfultes Romains , la
puiffance légiftative , comme il eft ea
poffeffion de la prudence & de la maturi
té qui font les bonnes loix , il annonce
& il prévient les oracles de la juftice ,
tantôt il defarme la difcorde & la haine
en réuniffant les efprits , il établit le re
gne de la paix dans les familles qui lui
font
MARS . 1753. 49
font fouvent redevables de leur élévation ,
puifque la divifion eût étouffé les efforts
qui procurent les fuccès .
le
Ce qui ne contribue pas moins à occu
per & à embellir les dernieres années de
I'Avocat , il forme une troupe de jeunes
éleves dans la fcience du Barreau
fouvenir des fecours puiffans qu'il a reçus
de ceux à qui il a fuccédé , l'amour de
l'ordre excite fon zele ; par des moyens
faciles & fûrs il applanit la route qui mene
à la perfection , & il leur donne les
principes d'une nouvelle vie , fans comparaifon
plus précieufe que celle qu'ils
ont reçu ddeeleur leur pere.
pere. }
Je ne parle point des fecours qu'il peur
préparer à la postérité dans des Livres
utiles , dont il eft l'auteur ou l'interprete :
n'eft-ce pas encore dans l'âge avancé qu'il
difpenfe au Public ces monumens ſi eſtimables
de fon amour pour la patrie , ou
qu'il y met le dernier fceau de la critique ?
Concluons donc que le fort de l'Avo
cat l'emporte fur le fort de Titus , les dé- ,
lices du genre humain ; l'un foupire la
perte d'un jour écoulé fans bienfaits , l'au--
tre a toujours l'heureux pouvoir de faire
du bien & de rendre des fervices importans
à laſocieté .
On dit cependant que
l'Avocat immole
C
so MERCURE DE FRANCE.
Les jours aux attraits d'une gloire qui le
féduit , qu'il renonce aux délices de la focieté
pour des fuccès incertains ou trop
lents , que dans le brillant de fon éclat
il ne ceffe d'être aux prifes avec les paffions
fi contraires à la vérité & à la vertú
, & qu'un nom célébre lui fufcite des
envieux , qui par des trames fecrettes ,
travaillent continuellement à l'obfcurcir.
' Il est vrai que ce n'eft pas fans un travail
constamment affidu que l'Avocat fe
diftingue , & que ce travail eft incompati
bie avec la diffipation qui n'a d'autre emploi
que celui de figurer ; mais outre qu'il
a des charmes , il n'enleve point aux douceurs
de la focieté : l'homme prudent fçait
écohomifer le tems , & il réferve des mo
mens pour cultiver les vertus civiles.
On convient que tous ceux qui entrent
dans la carriere du Barreau , ne la par
courent pas avec gloire , que plufieurs
expofés au grand -jour , fe couvrent d'un
opprobre éternel , s'ils ne font une promp
te retraite ; mais ces hommes n'ont point
confulté leurs forces , & n'ont point me
furé la hauteur & l'elévation de leur profeffion
; la gloire qui l'accompagne ne fe
trouve point dans l'abfence des talens ,
& n'eft point dûe à une imprudente temé
rité.
MARS. 1753.
St
+Les véritables fuccès ne font ni précipités
ni trop lents des fuccès prématurés
infpireroient une confiance & une préfomption
propres à faire fecouer le joug
du travail ; il n'eft pas moins rare qu'un
homme obſcur , inconnu dans la maturité
des années , s'illuftre dans un âge avancé
; il ne peut communément le produire
au Barreau , qu'il n'éprouve le fiel amer
de la fatyre où une compaffion plus fétriffante
encore .
Il faut avouer encore que l'Avocat eft
comme inveſti des paffions des autres hommes
& les paffions cherchent à
> que
étouffer la vérité , & à porter des coups
violens à la vertu ; mais le pilote qui par
fa manoeuvre rend inutiles les efforts des
flots mutinés , jouit du calme avec des
plaifirs inconnus avant l'orage ; mais le
Médecin qui fait couler la fanté dans le
fein d'un moribond qui attend le coup fatal
, trouve dans le fuccès de fa prudence
des douceurs qui furpaffent les foins.
Qui peut nier que l'amour propre confterné
par les talens fupérieurs , cherche à
fe venger par les voyes les plus injuftes
de l'empire qu'ils lui enlevent ? Rien de
femblable néanmoins n'eſt à craindre pour
l'Avocat ; l'envie qui trouble le repos des
hommes illuftres n'altére point le fien
Cij
52, MERCURE DE FRANCE.
Les jours s'écoulent cranquilement à l'abri
de la juftice , fa gloire ne defcend point
avec lui au tombeau , & la reconnoiffance
éxige dans les coeurs des trophées à fa
mémoire qui la rendent recommandable.
On a comparé il y a long-tems , la milice
guerriere avec la milice du Barreau ; mais
on ne s'occupe du Heros qu'avec une horreur
fecrette , & quelle différence ne meton
pas entre un Alexandte ou un Charles
XII. & un Démofthênes ou un Cochin.
C'est donc une vérité intime qu'on contefte
, parce qu'on ne la fent point , lorf
qu'on attaque la profeffion d'Avocat ; ne
foyons point furpris au contraire , fi on voit
tant de grands hommes dans cette profef
fion s'élever du fein des travaux , les domi
ner & tempérer à leur gré les paffions qui
ravagent la focieté ; les plaifirs qu'offre
leur carriere ont des appas auxquels ne
refiftent point la force de l'efprit , la vivacité
de l'imagination , la uobleffe dans le
coeur & dans les fenrimens : je porte mes
vûes dans l'avenir la mature produira
toujours de grands hommes , & il y aura
toujours de fameux Avocats,
›
J
33
MARS .
1753. 20
ODE
SUR LA SOLITUDE.
'A Madame de L. , par M. de Lafargueį
EFfroi des fots , amour du fage ,
Source fertile du bonheur ,
Où , libre de tout esclavage ,
Je jouis en paix de mon coeur ;
Toi , dont les portes font fermées
Aux mains au crime accoutumées ,
Solitude , féjour charmant ,
Malgré ton attrait qui m'inſpire ,
De la douceur de ton empire ,
Puis-je peindre l'enchantement
Non , dans ma retraite profonde ,
Heureux , riche de mes amis ,
Des biens , ni de l'éclat du monde ,
Mes yeux ne font point éblouis.
La crainte , les pâles allarmes ,
L'ennui , le défeſpoir , les larmes ,
Habitent les lambris dorés.
Exempt de foins , d'inquiétude ,
Tous mes jours dans la folitude,
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
Par les plaifirs font entourés.
Là , mes travers font mes victimes,
Je les immole aux fentimens.
L'oifiveté , mere des crimes ,
N'y fouille aucun de mes monens.
Je lis , j'occupe mon génie
D'une fimple philoſophie ,
Libre du faſte de Zenou ,
Mes yeux fixés à fa lumiere,
Me font marcher dans ma carriere ,
Sur les traces de la raiſon.
**
Aux devoirs où le fort m'appelle ;
Mon coeur eft conftamment lié
Si j'y pouvois être infidele ,
Je ferois trop humilié.
Privé d'efperance & de crainte ,
Penfant tout haut , je vis fans feinte ,
Efclave des Loix de l'honneur ,
L'ambition m'eft étrangere :
Si quelquefois je cherche à plaire ;
Je fuis la pente de mon coeur.
+3X
Horace , Virgile , Montagne ,
Sénéque , Pline avec Newton ,
MAR S. . 1733. 55
Chaulieu que Malherbe accompagne ,
A côté de Saint Evrèmond ,
Tendres , délicates , légères ,
Les Ville- Dieux , les Deshoulieres ,
Greffet , ce chantre harmonieux ;
Defpréaux , Corneille , Racine ,
Sontavec l'amant de Corine ( a ) ;
Mes amis , mes maîtres , mes Dieux.
+3x+
Ainfi que l'éxige Tibule ( b ) ,
Je m'y fuis feul un monde entier.
J'y vois le vrai , le ridicule ;
Sans fuivre le mauvais fentier ,
De fon propre prix idolâtre ,
L'homme à mes yeux eft un théâtre ( c )
Où mon audace ofe monter.
A moi tout en lui me rappelle :
Je m'étudie à cemodele ;
Et j'apprends à me reſpecter ( d ).
***
J'y traîne l'univers docile ,
( a ) Ovide.
(b) Infolisfit tibi turba locis . Tibul. liv . 4. Elég .
13.
(c ) Satis magnum alter alteri theatrumfumus.
Senec. Epit. 7.
( d ) Rarum eft enim ut fatisfe quifque vereatyr.
Terent. Adelph, act, 1. fec. 1 .
Ciiij
16 MERCURE DE FRANCE.
Les hommes , les tems & les lieux..
Mon efprit d'une courſe agile ,
Y vole de la terre aux cieux.
Je pénétre dans la nature :
Tout m'enchante , tout me raffure
En cherchant à l'approfondir
Un nouveau jour pour moi fe leve ;
Mon être à fa lueur s'acheve :
Je fens mon ame s'aggrandir.
+
Oui , toujours la retraite , Aminte ;
A de nouveaux attraits pour moi ;
Calme les excès de ta crainte 2
J'y deviens plus digne de toi,
Souvent en un péril extrême ,
Rome vola loin d'elle- même &
Y chercher ces Cincinnatus ,
Qui retournoient dans leur afile ;
Après avoir fauvé leur Ville ,
Suivre leurs premieres vertus.
MARS.
1753. 37
bjbjbJtjbjb/ Jbjbstatsba
LETTRE
A M. LE C. DE S .....
SUR L'INVENTEUR DE L'IMPRIMERIE
Lamourquevousavez
Amour que vous avez pour les Sciences
& les Arts , vous fait approfon❤
dir , Monfieur , tout ce qui peut y avoir
rapport. Dans la derniere converfation
que nous eûmes enfemble fur l'imprime
rie , & à propos de la Lettre inferée dans
le Mercure du deuxième Volume de Dé
cembre dernier . laquelle roule fur ce fajet
, & d'une façon qui pouvoit vous fa
tisfaire , vous vouliez abfolument que je
vous déterminaffe le nom de l'inventeur ,
la Ville qui fervit de berceau à ce bel
Art , & l'année qui vie éclore un jour f
beau & fi nouveau ; je ne pûs fatisfaire fur
le champ à tant de demandes , mais j'ai
étudié la matiere , & je vous envoye le
réfultat de mon étude.
L'on peut jouir & l'on jouit effectivement
de beaucoup de biens fans en connoître
l'origine. Les fources du Nil font
encore inconnues , & ce Fleuve néanmoins
engraiffe & enrichit les vaftes pays
de l'Egypte. Cependant , Monfieur , je
C v
38 MERCURE DE FRANCE.
vais tâcher de répondre à ce que vous défirez
de moi. Permettez que j'entre dans
quelques légeres difcuffions que j'abrége
rai , & que j'appuyerai le mieux qu'il
fera poffible.
Plufieurs Villes fe vantent d'avoir été
la patrie d'Homere ; ici trois Villes fe
difputent l'honneur d'avoir été le berceau
de l'Imprimerie : chacune cite fes époques ,
chacune nomme un inventeur. Démêlons
les preuves de chacune , & tâchons de tirer
la vérité de la pouffiere des chroniques
& des titres anciens : plaidons de bonne
foi , pour chacune d'elles en particulier.
I. Harlem , ville de Hollande , vient
la premiere fur les rangs ; elle proclam
un Laurent Cofter pour le véritable inventeur
de l'art Typographique . Laurent
Cofter a pour lui les témoignages de
Junius , de Schriverius , de Bofchornius
& de beaucoup d'autres écrivains ; outre
cela deux Inferiptions que l'on voit
encore , appofées à la maifon de Cofter
fous fon portrait , femblent devoir affu
rer incontestablement à Harlem , la gloire
de la découverte .
II. Autre prétention formée. par la ville
de Strasbourg & foutenue par Jacques
Mentel & le P. Jacob Carme, appuyés d'u
ne très ancienne chronique de ladite VilMARS.
1753.
le qui dit effectivement que l'Imprimerie
fut inventée par Jean Mentel , citoyen de
la ville de Strasbourg , lequel joignit à
fon titre de Chevalier d'autres titres plus
glorieux encore , que ladite Ville lui donna
en confidération de cette découverte .
III. Mayence vient enfuite après , &
munie pour le moins d'autant de preuves
que les deux autres , elle revendique hautement
l'honneur de la découverte pour
un de fes citoyens , & elle le nomme Jean
Guttemberg.
IV. Enfin des Auteurs viennent impitoyablement
renverfer toutes ces autorités
, & foutiennent qu'aucun en Europe në
fut l'inventeur de l'Imprimerie , que cet
Art étoit depuis long- tems en vogue à là
Chine : & qu'il en fut apporté des productions
par des marchands François qui
trafiquoient dans ce Pays- là , lefquels venant
en l'Arabie heureuſe , pafferent la
mer rouge , allerent enfuite en Ruffie &
Mofcovie , où ils laifferent des Livres
imprimés à la Chine , en caracteres du
Pays , & que les Livres ayant été portés
en Allemagne , vinrent à la connoiffance
de Guttemberg , & lai fervirent d'éxemple
pour les imiter , & pour monter des
caracteres.
Hiftoire de la Chine , par Michel Baudier de
Languedoc. Cvj
60 MERCURE DE FRANCE:
Voici ce que je réponds aux préten
tions de chacune de ces Villes.
I. Je dis à Harlem qu'il lui eft naturel
'd'attribuer par des infcriptions , des infcriptions , l'honneur
d'une fi belle découverte à un de fes ci
toyens que les Auteurs qui veulent concourir
avec elle pour affurer la gloire de ce
prétendu inventeur , font auffi peu admiſ
fibles qu'elle , étant tous Hollandois : que
les deux infcriptions , monumens fi autentiques
pour la vérité d'un tel fait , varient
fur l'époque de l'évenement ; l'une
datant de 1430 & l'autre de 1440 ; qu'enfin
il eft conftant que l'Imprimerie ne s'é
tablit chez elle qu'en 1459 , encore futce
par le miniftere de Guttemberg qui
s'y étoit tranfporté , & le premier Livre
qui en fortit ne parut qu'en 1484 , tandis
qu'en 1457 nous en avons déja un de Mayence
, qui produifit encore avant Harlem
plus de vingt ouvrages , dont dix- ſept
in-folio .
II. Je réponds à Strasbourg , à Jacob
Carme & à Jacques Mentel , que la chronique
qui fait tout le fond de leurs preu
ves avance un fait faux , en difant que
Gensfleich , domestique de Mentel avoit
été puni par la justice de la perte de fes
yeux, pour avoir enlevé à fon maître le fecret
en queſtion : & des contemporains afMARS
. 1753. 61
pas
furent au contraire , que ce Gensfleich ne
devint aveugle que de vieilleffe . Quel
fonds faire fur un pareil monument , qui
femble cependant devoir être décifif fur
l'article. Je dis à Jacques Mentel , qui a
compofé exprès un Traité in- 4° . pour affurer
à Jean Mentel cet honneur équivoque
, qu'étant un des defcendans de ce
prérendu inventeur , il n'eft nullement
recevable à être cru fur la parole. L'amour
que l'on a pour fes ancêtres n'eft- il
capable de faire altérer la vérité ? Quand
à ce P. Jacob , Carme , fa liaiſon étroite
avec Jacques Mentel , a droit de faire regarder
tout ce qu'il dit en faveur de Jean
Mentel comme un fervice d'ami , plutôt
que comme un hommage rendu à la vérité
des faits ; mais pour couper court , f
Strasbourg eft véritablement le berceau de
l'Imprimerie , qu'elle nous en montre
donc les productions avant les autres Villes
: & c'est ce qu'elle ne fait pas. Nous
n'en voyons fortir de chez elle qu'en 147 ;
c'est - à-dire , trente & un an après l'épo
que fixée par la chronique citée avec tanc
d'emphafe , tandis que plus de douze Villes
faifoient voir les productions de cet
Art établi chez elles.
III. Vous avez déja deviné que c'eſt à
Mayence à qui je vais donner gain de cau60
MERCURE DE FRANCE:
Voici ce que je réponds aux préten
tions de chacune de ces Villes.
J. Je dis à Harlem qu'il lui eft naturel
'd'attribuer par des infcriptions , l'honneur
d'une fi belle découverte à un de les citoyens
que les Auteurs qui veulent concourir
avec elle pour affurer la gloire de ce
prétendu inventeur , font aufli peu admif
fibles qu'elle , étant tous Hollandois : que
les deux infcriptions , monumens fautentiques
pour la vérité d'un tel fait , varient
fur l'époque de l'évenement ; l'une
datant de 1430 & l'autre de 1 440 ; qu'en.
fin il eft conftant que l'Imprimerie ne s'établit
chez elle qu'en 1459 , encore futce
par le miniftere de Guttemberg , qui
s'y étoit tranfporté , & le premier Livre
qui en fortit ne parut qu'en 1484 , tandis
qu'en 1457 nous en avons déja un de Mayence
, qui produifit encore avant Harlem
plus de vingt ouvrages , dont dix- fept
in-folio.
II. Je réponds à Strasbourg , à Jacob
Carme & à Jacques Mentel , que la chronique
qui fait tout le fond de leurs preu
ves avance un fait faux ,, en difant que
Gensfleich , domestique de Mentel avoit
été puni par la jukice de la perte de fes
yeux, pour avoir enlevé à fon maître le fecret
en queftion : & des contemporains afMARS.
6г
1753.
furent au contraire , que ce Gensfleich ne
devint aveugle que de vieilleffe. Quel
fonds faire fur un pareil monument , qui
femble cependant devoir être décisif fur
l'article. Je dis à Jacques Mentel , qui a
compofé exprès un Traité in-4° . pour affurer
à Jean Mentel cet honneur équivoque
, qu'étant un des defcendans de ce
prérendu inventeur , il n'eft nullement
recevable à être cru fur la parole. L'amour
que l'on a pour les ancêtres n'eff- il pas
capable de faire altérer la vérité ? Quand
à ce P. Jacob , Carme , fa liaiſon étroite
avec Jacques Mentel , a droit de faire regarder
tout ce qu'il dit en faveur de Jean
Mentel comme un fervice d'ami , plutôt
que comme un hommage rendu à la vérité
des faits ; mais pour couper court , fr
Strasbourg eft véritablement le berceau de
Imprimerie , qu'elle nous en montre
donc les productions avant les autres Villes
: & c'est ce qu'elle ne fait pas. Nous
n'en voyons fortir de chez elle qu'en 147
c'est- à-dire , trente & un an après l'épo
que
fixée par la chronique citée avec tanc
d'emphafe , tandis que plus de douze Villes
faifoient voir les productions de cet
Art établi chez elles.
III. Vous avez déja deviné que c'eft à
Mayence à qui je vais donner gain de can62
MERCURE DE FRANCE.
s'al
fe , & vous avez deviné juſte. Cette Ville
réunit tous les fuffrages & les moins
équivoques. L'Inventeur qu'elle réclame ,
Guttemberg , a en fa faveur une foule
d'Auteurs même étrangers , & le plus
grand nombre de témoignages , qui tous
difent que Guttemberg inventa réellement
l'art d'imprimer ; mais qu'ayant dépenfé
une grande partie de fon bien pour
perfectionner la découverte , & le voyant
prêt de fuccomber à la dépenfe & aux dif
ficultés immenfes & continuelles , plutôt
que de voir échouer tous fes deffeins ,
focia pour le confeil & la dépenfe , Jean
Fauft ou Fuft , auffi citoyen de Mayence ;
qu'ainfi réunis , ils fe trouverent en état
d'avancer & de terminer les ouvrages com
mencés , lorfque Pierre Scheffer , ouvrier &
dépendant des deux autres , ayant inventé
l'art de fondre des caracteres devint leur
affocié & même gendre du fecoud. Voila
des faits qui établiffent & qui affurent inconteftablement
à Guttemberg l'honneur
de l'invention de l'Imprimerie , & tous
ces fais font appuyés par des faits encore
plus graves. 1. Toutes les premieres impreffions
font de Mayence ; cette Ville
pofféda jufqu'en 1465 la gloire d'imprimer
feule. 2 ° . Tous ces Livres portent les
noms , il eſt vrai , de Fauſt & de Scheffer ,
MARS. 63 1753 .
& non de Guttemberg ; parce que celuici
ent une altercation avec Fauft & Scheffer
qui fit rompre cette focieté en 1455 ,
c'eft à dire , deux ans avant que le premier
Livre parût encore , & ce fait eft at-
= tefté par un acte Juridique , daté du fix
Novembre 1455 , lequel fe lit encore aujourd'hui
fur le doffier ou plumitif.
=
=
IV. Enfin je réponds pour n'avoir rien
à me reprocher , aux Auteurs qui veulent
que les Chinois ayent inventé l'Imprimerie.
1 °. Que cet Art ne s'opéroit chez eux ,
comme il s'opere encore aujourd'hui ,
que fur des planches de bois ; & qu'en ce
cas , les Chinois n'auroient tout au plus
inventé que l'acceffoire , au lieu que les
Européens ont découvert & perfectionné
la chofe même , c'eſt à- dire , l'art de compofer
des Livres avec des caracteres mobiles
. 2°. Que ces Marchands venus de la
Chine font tout-à- fait fuppofés. Perfonne
ne paffa de la Chine en ces Pays que longtems
après la découverte de l'Imprimerie.
3°. Que ces Livres imprimés à la Chine &
apportés en ces Pays , n'étoient pas plus
capables de fournir l'idée de l'Imprimerie
que les manufcrits que l'on avoit en foule
; rien ne reffemblant mieux à l'écriture
que la production de l'Imprimerie à la
bonne -heure , fi l'on eût apporté des plan64
MERCURE DE FRANCE.
ches en bois. 4°. Quand cette opinion fe
roit auffi fûre qu'elle eft douteufe , on
peut bien s'imaginer que les Chinois ayent
inventé l'art de graver fur bois & les Européens
de même. Dans la vafte étendue.
de l'Univers une découverte peut bien le
faire chez deux Peuples différens
que l'un la doive à l'autre.
De tout ceci je conclus ,
, fans.
1°. Que fuivant le ſyſtème du plus grand
nombre , les premieres idées de l'art de
l'Imprimerie vinrent vers l'an 144ɔ ; mais
que la premiere production en lettres mobiles
ne parut qu'en 1457 : ces dix- fept années
ayant été employées à faire plufieurs
effais & tentatives de différentes fortes
de caracteres , dabord fur des planches de
bois , enfuite fur des caracteres mobiles.
2 °. Que Guttemberg fut le véritable
Inventeur de l'Imprimerie. Que Fauſt &
Scheffer ne furent que fes affociés : qu'ils
ne refterent feuls les maîtres de l'Imprimerie
qu'après la féparation de Guttemberg
, qui s'en alla porter ailleurs fon fecret
inconnu avant lui.
3°. Que Mayence eft véritablement le
berceau de l'Imprimerie , ayant été même
pendant un tems feule à imprimer .
Je fuis , votre , &c . A. M.L.
Ce 20 fanvier 17£ 2.
MARS. 17530 69
[ ] ] n ]> $ G ] ત લ તો
LET TRE
EN VERS ,
A M. DE MAL **:
● Ui je cédois en imbecille ,
Quand vous m'avez cru courageux ;
Mon coeur trop tendre & trop facile
M'a fouvent rendu malheureux;
J'aimois , j'adorois la fageffe
Dont la voix condamnoit mes feux ,
Je gémiffois de ma foibleffe •
Et formois malgré moi de pitoyables voeux.
C'eſt ainfi que dans ma jeuneffe ,
Subjugué par la paſſion ,
J'attendois mon bonheur d'une fougueule yvref-
[e ,
Déteftant fon illufion.
A cet aveu qui m'humilie
Connoiffez ma fincérité ,
Avec la même vérité.
2.
Je vous protefte encor qu'abjurant ma folie ,
J'écarte le voile enchanté ,
Qui tint mon ame enfevelie
Dáns une triſte obſcurité :
Ma raiſon n'eft plus avilic
66 MERCURE DE FRANCE.
Par le déffaut de liberté ,
Elle reprend la force & fon activité.
Dans ce nouveau jour qui m'éclaire
Ne me foupçonnez plus d'infipides projets ;
Avec un fexe auteur de toute la mifere
Qui caufe aujourd'hui mes regrets
J'en craindrois même le fuccès.
Son éternel enfantillage
Engourdit le bon fens , rallentit fes progrès ;
Le frivole eft fon appanage ,
De tout tems il fit fon partage
D'un cercle de minces objets ;
Un ruban , un ponpon , une robe , une juppe ,
Un équipage lefte , un bijou bien monté ,
Sont les fatras dont il occupe
Sa puetile oifiveté .
Yeut-il du jugement affecter l'apparence ?
Un Vaudeville , une Romance ,
Une brochure , un Opera
Seront les fujets d'importance ,
Que d'un ftyle profond il analyſera .
Quittez les Romans , la Mufique ;
Parlez ou morale où Phyſique ,
Une belle s'endormira ,
Ou répandra fur vous fon fiel & fa critique.
Auprès de ce fexe amusant ,
Olez être un homme penfant ,
Vous ferez un fot perſonnage ;
MARS.
$753.
67
.
J'en attefte le perfiflage ,
Aquiconque en eft partiſan.
Je ne pourrois donc plus , je ne veux plus lui
plaire ,
Huit luftres & mon férieux ,
Font entre nous une barriere
Qui me met à l'abri d'un écueil dangereux;
Mais en brifant d'intimes noeuds
Je ne pretends pas me fouftraire
Au fpectacle brillant dont il charme nos yeux ;
Je veux le voir , je veux l'entendre ,
A fes genoux encor je veux jouer le tendre ,
Comme il jouera la dignité ,
Le mépris & la majefté ,
En recevant mon feint hommage ;
J'en rirai fans être affecté.
Enfin bien réfolu de me conferver fage ,
Sans renoncer à la gayté ,
J'en veux feulement faire ufage
Pour temperer ma gravité.
38 MERCURE DE FRANCE
DISCOURS
Prononcé en la Séance publique de la Société
Royale de Nancy , le 10 Janvier 1753.
J
E profite de l'occafion que votre Séan
ce publique me donne aujourd'hui
Meffieurs. En me préfentant devant vous,
j'efpere un accès favorable ; je n'afpire
point à l'honneur de vous être affocié ; je
fçais trop à quoi on s'expoferoit en voulant
fe mettre de niveau avec vous ; je ne
viens pas non plus dans le deffein de dif
puter des Prix honorables , que vous n'ad
jugez qu'à des talens fupérieurs. Sans in
térêt & faus partialité , je viens , Meffieurs
, en qualité de Citoyen , qui n'a en
vûe que le bien public , vous féliciter
tous en général & chacun en particulier,
de votre zéle pour la Patrie ; fi vous met
tez votre gloire à la fervir , & fi vous envifagez
comme une récompenfe les avantages
qu'elle retire de vos fervices , foyez
fatisfaits de vous-mêmes , Meffieurs , &
comptez fur la reconnoiffance de vos
compatriotes.
L'homme eft fait pour la fociété ; la
feule loi naturelle , qui eft gravée dans
MARS. 1753.
tous les coeurs , auroit dû , ce me femble ,
réunir tout le genre humain , & de fes
membres differens n'en compofer qu'une
même famille ; mais cette loi générale fut
d'abord altérée par la nature dépravée de
homme ; cependant l'homme , malgré la
dépravation , fentit bientôt , à la vue de
a foibleffe & par l'expérience de ſes maleurs
, la néceffité de vivre avec les femplables
, des befoins réciproques & des
ervices mutuels rapprocherent infenfiblement
les efprits & les coeurs , les rameneent
aux vûes primitives du Créateur , &
Lonnerent naiffance à plufieurs Sociétés
articulieres , qui , quoique bonnes en eles
-mêmes pour differentes fins , font prefue
toutes défectueufes à certains égards.
Société Politique pour le gouverneent
des Etats ; mais à combien de révo
tions une République n'eft - elle pas exofée
: Elle porte dans fon fein , par la
verfité des caracteres , & par la contraété
des intérêts , des femences de difrde
& les principes de fa ruine.
Société Militaire pour la défenſe des
uples ; mais un Corps d'armée ne fe rend
le que par la propre deſtruction , & ne
vient célébre qu'aux dépens de l'humaré
.
Société Religieufe pour conferver , à
70 MERCURE DEFRANCE.
l'abri de la retraite , l'innocence des
moeurs ; mais quand même dans les Communautés
les plus ferventes , la paix regneroit
fans ceffe , tourneroit- elle toujours
au profit du Public ?
Société de Commerce pour enrichir les
Concitoyens des dépouilles de l'Etranger
; mais l'induftrie .ne s'exerce- t'elle ja
mais au préjudice de l'équité ? Et la cupi
dité toujours infatiable , n'employe- t'elle
pas fouvent fes efforts & fes refſources
pour cimenter l'opulence de quelques
particuliers fur la mifére de tout un pea
ple ?
Société d'éducation pour l'inftruction
de la jeuneffe ; mais fi dans des Ecoles p
bliques & dans les Univerfités les plus cé
lébres , on fait à force de tems & de tra
vail quelques progrès dans les Sciences ,
apprend- on le grand Art , & les moyens
sûrs d'en faire un bon ufage ?
Société de plaifir , pour amufer fon oifiveté
& charmer fes ennuis ; mais trouve
t'on toujours l'agrément qu'on va chercher
dans ces affemblées publiques ou parti
culieres ? La vertu confondue avec le vic
dans celles- là , n'a t'elle ni affauts à ch
fuyer , ni dangers à craindre ? Et ne voi
on jamais dans celles - ci la haine cachet
fous le maſque de l'amitié , & les noir
MARS. 1753. 78
ceurs de la trahifon fous les dehors de la
politeffe ?
Société de famille pour perpétuer fon
nom , & par l'union des coeurs s'affurer
d'heureux jours ; mais fi la concorde et
affez rare parmi les freres ; eft-il bien rare
de voir les liens les plus chers , les liaiſons
les plus tendres , les noeuds les plus intimes
& les plus forts , s'affoiblir par la jaloufie
, fe dénouer par l'inconftance , fe
compre par le caprice , & finir par l'indifference
ou par la perfidie ?
Quelle eft donc l'efpéce de Société qui
pourroit fuppléer aux défauts de toutes
es autres , leur fervir de modéle , leur
donner le ton , devenir fouverainement
tile aux hommes , rendre un Etat florif
ant , procurer fa gloire , perpétuer fon
onheur & ramener dans l'Univers l'harnonie
& la paix ? Ce feroit celle ( à mon
vis ) , Meffieurs , qui réuniroit les Arts ,
es Sciences & les Vertus.
2
Vous le fçavez , Meffieurs , le génie eft
n des plus beaux dons de la Nature ;
nais s'il eft ifolé , c'eft un feu qui fe conime
& s'évapore , fans fecours pour le
allumer quand il s'éteint , ou pour le
odérer quand il s'enflamme ; c'eft un
>rrent qui s'élance avec rapidité , & qui
ntraîne dans la violence de fa chûte les
"
71 MERCURE DE FRANCE.
chofes les plus précieufes avec les plus
communes , qui s'efforce fans ceffe de
franchir ce qui eft le plus infurmontable ,
& de parvenir à ce qui eft le plus inaccel
fible , jufqu'à ce qu'enfin il s'ouvre des
voies inconnues pour fe répandre , fe
précipiter de nouveau , & fe perdre fans
retour.
Ne pourroit-on mettre aucun frein à
cette impétuofité? Cherchons , Meffieurs ,
un guide au génie pour l'empêcher de s'é
garer ; nous le trouverons dans un juge.
ment fain & réflechi. Oui , Meffieurs ,
c'eft l'accord d'un efprit fécond en idées ,
en images , & d'une raifon pure , exempte
´de préjugés c'est le concert d'une imagi
narion vive & brillante , avec un goût
sûr & éclairé , qui peut feul conduire le
génie , lui ouvrir une route affurée , le
rappeller dans fes écarts , le conteuir dans
Les bornes , le diriger heureuſement dans
fa courfe ; & voilà l'avantage fingulier &
incftimable , le bien infiniment précieux
que procureroit l'établiffement d'une Aca
démie , qui feroit compofée d'hommes
fçavans & vertueux ; & voilà , Meffieurs ,
ce qu'on voit réuni dans votre Société
Littéraire , où l'on fe communique fes lamieres
fans prévention , où l'on fe pique
d'émulation fans envie , où l'on montre
unc
" MARS. 1753. 73
une noble ambition fans orgueil , où l'on
renonce à tout amour propre ; ou fi on
l'écoute , ce n'eft qu'en ce qui intérefle
P'honneur de la Compagnie ; où l'on fe
fait des objections , plutôt pour s'inftruire
& pour inftruire les autres , que pour
l'emporter fur eux & les contredire ; où
l'on tire des difputes les plus férieuſes ,
les conclufions les plus fages & les avis
les plus falutaires ; où la contrariété des
opinions fe concilie par une eftime réciproque
, & le fentiment particulier , dénué
de tout intérêt perfonnel , devient
commun pour fervir de leçon & de régle
au Public ; où enfin le génie fe dévelope
par la diverfité des lumieres refpectives ,
& le jugement fe perfectionne par la communication
des bons confeils , & par le
concert des fages réflexions ; c'eſt - là , en
in mot , où toutes les Sciences font culivées
par les talens , & toutes les vertus
accréditées par les exemples ; de façon
que le génie , d'accord avec le jugement ,
l'imagination avec la raifon , difpofe
efprit & le coeur aux connoiffances les
plus fublimes , à la morale la plus paraite
, ramene naturellement l'homme à
'admiration , à la reconnoiffance qu'il
oit à l'Auteur de fon être , fon principe
fa fin ; foumet fon intelligence à l'au-
D
74 MERCURE DE FRANCE.
tenticité de la révélation , ſubordonne ſa
volonté à l'autorité des loix , & rapporte
tout à la gloire du Créateur.
C'est dans ce point de vûe , Meffieurs ,
que nous prenons plaifir à envifager
votre établiffement , auffi glorieux pour
vous , qu'utile à vos Concitoyens ; la
confiance que nous avons en vos lumieres
nous rend attentifs aux jugemens que
vous prononcertz. Sans prétendre à la
gloire de vous imiter , nous nous empre
ferons à vous fuivre ; vous avez déja fait
de grands progrès , en excitant l'émula
tion dans ceux à qui la Nature a donné
des talens , en infpirant aux autres le défir
d'en avoir ; en nous procurant à tous la
fatisfaction de les voir éclore , appréciés ,
couronnés. Continuez à marcher dans la
carriere brillante qui eft ouverte devant
vous ; toute la profondeur des Sciences ,
tous les fecrets des Arts , toutes les mer.
veilles de la Nature s'offrent à vos (pécu
larions , à vos réflexions , à vos expérien
ces , à vos fçavantes recherches ; la ma
tiere eft vafte , elle répond à la fupério
rité , à la fagacité , à la fertilité de vos ef
prits , elle fuffit à l'étendue de vos lumieres
, elle eft digne de tous vos efforts.
Combattez l'erreur , l'ignorance , l'oifiveté
; votre Académic eft votre champ de
MARS. 75 1753.
bataille ; vos talens font vos armes ; votre
zéle nous répond de votre courage , &
votre courage vous affure la victoire .
Réuniffez de concert toutes les diverfes
connoiffances que vous avez acquifes chacun
en particulier ; faites-en un tableau
qui raffemble toutes vos idées ; que par le
mêlange & l'affortiment des couleurs , il
repréfente àtous les yeux , & dans tous les
fiécles les traits differens qui vous caractérifent
; qu'il fubfifte à jamais comme un
dépôt précieux que la reconnoiffance de
vos Compatriotes tranfmettra à la poſtérité
, & qu'il foit configné dans les faftes
de votre Patrie , comme un tribut que
vous payez à l'immortalité.
L'efprit qui vous anime , déja répandu
dans toute la Lorraine , nous fera bientôt
recueillir les fruits de vos travaux , &
rien ne nous fera plus agréable que de
voir chaque jour s'accroître vos fuccès ,
que de lire vos ouvrages , que d'applaudir
à vos triomphes , & que d'avoir fans cefle
à vous féliciter de votre conftante application
à remplir , pour votre gloire &
pour l'utilité publique , les intentions de
votre Fondateur,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
1
, >
Le Difcours qu'on vient de lire fut remis ca
cheté au Secrétaire de la Société , peu de
tems avant la Séance publique . MM. les
Académiciens n'eurent point de peine à en
reconnoître l'Auteur , & le P. de Menoux
ayant été chargé d'en faire la lecture à
l'Affemblée , dit enfuite ces mots :
Permettez -moi Meffieurs de vous
communiquer mes conjectures fur l'écrit
que je viens de lire : quoique , de fon
propre aveu , l'Anonyme ne foit ni Académicien
ni Artifte , & qu'il n'aſpire ni à
nos prix ni à nos éloges ; cependant à en
juger par les vûes profondes & les avis
judicieux répandus dans fon ouvrage , je
croirois volontiers que cet Auteur , juſtement
applaudi , a mérité plus d'une fois
d'être couronné ; qu'au milieu même d'une
Académie des Sciences , il fe feroit
refpecter par les plus Sçavans , & pourroit
leur parler en Maître.
Il ne m'eft pas permis de le nommer ;
mais qui peut le méconnoître ici ? Qui.
dans la Lorraine n'a pas éprouvé fes bienfaits
? Qui dans l'Europe n'a pas entendu
parler de fes vertus ? A la tête des armées,
c'étoit un Héros ; dans les revers , c'étoit
un Sage ; dans la profpérité , c'eſt un
Philofophe ; dans le Chriſtianiſme , c'eſt
MARS . 1753. ラブ
in exemple ; aux pieds des Autels , c'eſt
un fpectacle ; dans l'Etat , c'eft un Citoyen
; dans le commerce de la vie , c'elt
un ami ; pour le peuple , c'eſt un Pere ;
parmi les hommes , c'eſt un homme ; fur
te Trône , c'eft un Roi.
Il est beau , Meffieurs , d'écrire comme
Céfar & de gouverner comme Augufte.
RÓVANDETCACACƏCƏZA¤ƏCİLİ
VERS
Sur le mariage de M. le Comte de C ……..
préfentés le jour de l'an 1753 .
Joindre à l'éclat de la naiffance' ,
Et la richesse & les grandeurs ,
De fes ayeux comblés d'honneur ,
Etre l'amour & l'efperance ;
Voir fon Roi , lui parler & rencontrer les yeux ,
Voler en tous lieux fur fes traces ,
Dans le féjour charmant des Graces ,
S'affeoir à la table des Dieux ;
Vivre , en dépit de l'opulence ,
Entre les bras de la Candeur ,
Et conferver fon innocence
Au fein du plaifir féducteur ;
Unique appui d'un nom illuftre ,
Affronter , dès fon fecond luftre ,
Les dangers & la mort , Bellone & fa fureur ;
O favori de la Fortune ,
TH
D iij
7E ME
Le D
chat
P
com
que
pro
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jug
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Cr
me
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Π
I
MEAR S. 7 1753.
nblé de biens & d'honneurs ,
e à jamais fur les coeurs ,
e vous regnez par les graces.
De Beaumont.
MEMOIRE
ie de feu M. Bertrand , Avocat au
nent de Bretagne , de l'Académie
gers.
nçois - Seraphique Bertrand naquit
Jantes le 30 Octobre 1702. Son
Svec une grande réputation de protoir
regardé comme le plas habile
re de la Province ; ayant reconnu
fon fils les difpofitions les plus heus
, il l'envoya faire fes études au Colde
Pont-le -Voix , qui étoit alors fort
fant. Le jeune Bertrand s'y diftingua
une facilité rare , & par une mémoire
aordinaire. Il fit des progrès rapides ,
1 furpaa lanntôt tous fes compagnons ;
and
er. I
Cant.
me faa avancé dans fes Claf-
31
JG SOF
à Paris
pour
les ache-
Ullége
de Sainte Barbe.
Josiant. : l'Abbaye de Saint
Gene faost orme faos& principalement le
31 16 31
we de ESOE
SUL
ant. Josiant .
ne faosì arme faos
31 16 31
e de ESOE
UPISUTE
Diiij
78 MERCURE DE FRANCE.
Que manquoit-il à ton bonheur ?
Il manquoit un bien enchanteur ;
Des grandeurs l'éclat importune ,
Et laiffe un vuide dans le coeur ;
On croiroit que des biens l'attrait nous dédom →
`mage ,
Mais de ces biens que fert l'ufage ,
Si quelqu'un avec nous , Comte , ne les partage.
Senfibles à nos voeux ardens ,
Les Dieux vont te donner une épouſe adorable ,
Qui fçaura diffiper par les appas touchans
L'ennui , ce tyran indomptable
Qui nous pourfuit & nous accable ,
Jufques dans le fein des plaifirs.
Mais laiffe repofer les armes >
La Paix , l'aimable Paix , verfe fur nous fes char
mes ,
Qu'il eftdoux d'offrir les loisirs ,
De confacrer les jours au petit Dieu volage¿
Que tu vas fixer pour toujours
Et de voler dans le bel age ,
.
Des bras d'un Dieu fier & fauvage ;
Dans les bras des tendres Amours !
Que l'hymen en formant cette union charmante ;
Vous comble , heureux amans , de fes dons les
plus beaux ,
Qu'une postérité brillante
Nous donne un peuple de Héros
Qui fuivant vos auguftes traces ,
2
MARS. 1753. 79
Soit comblé de biens & d'honneurs ,
Et regne à jamais fur les coeurs ,
Comme vous regnez par les graces.
De Beaumont.
INTHINGRID&
MEMOIRE
Sur la vie de feu M. Bertrand , Avocat au
Parlement de Bretagne , de l'Académie
d'Angers.
François. Bere 1702. Jon
Rançois - Seraphique Bertrand naquit
pere avec une grande réputation de probité
étoit regardé comme le plus habile
Notaire de la Province ; ayant reconnu
dans fon fils les difpofitions les plus heureufes
, il l'envoya faire fes études au Collége
de Pont -le -Voix , qui étoit alors fort
floriffant. Le jeune Bertrand s'y diftingua
par une facilité rare , & par une mémoire
extraordinaire. Il fit des progrès rapides ,
& il ſurpaſſa bientôt tous les compagnons ;
quand il fut un peu avancé dans fes Claffes
, on le fit paffer à Paris pour les achever.
Il entra au Collège de Sainte Barbe.
Les Benedictins de l'Abbaye de Saint
Germain- des- Prez , & principalement le
D iiij
So MERCURE DE FRANCE
célébre Dom Vincent le Thuillier , pri
rent foin de veiller fur fa conduite & fur
fes études , ils lui donnerent dès marques
fingulieres d'eftime & de confiance . Ces
attentions étoient un peu intéreffées , ils
avoient deffein de s'attacher un fujet qui
annonçoit tant de mérite ; cet empreffe
ment fait également l'éloge de ces Peres
& du jeune éleve. Il parut flatté d'avoir
été fouhaité dans une Compagnie recommandable
par la piété & par Ï'érudition ,
mais il crut que fa liberté étoit un bien
trop précieux pour en faire un facrifice irrévocable
. Il revint en Bretagne en 1720,
& il fe fit recevoir Avocat . Son début au
Barreau lui mérita les applaudiffemens de
fes Confreres , & il ne tarda pas à fe faire
cette grande réputation , dont il a joui
jufqu'à fa mort. Après avoir plaidé pen
dant quelques années , les infirmités qui
l'ont afliégé prefque toute fa vie , l'obli
gerent de fe borner aux fonctions du Ca
binet. On venoit de toutes parts le confulter
, & fon avis avoit prefque toujours
cette autorité fouveraine que donne la
fupériorité des connoiffances. La Ville de
Saint -Malo ayant formé il y a quelques
années , le projet ambitieux d'un Port
franc , la Ville de Nantes , à qui ces vues
n'étoient pas moins funeftes qu'aux au
MARS. 1753.
81
>
tres Ports du Royaume , jetta les yeux
fur M. Bertrand pour fa défenfe. Il eût
été difficile de choisir un Citoyen plus
zélé & plus capable ; la caufe fat traitée
avec cette netteté cette élegance &
cette précision qui n'appartiennent qu'aux
Maîtres de l'Art. Le Comte de Maurepas
dont le témoignage en matiere de Littérature
n'eft pas moins refpectable qu'en
toute autre , loua hautement le Mémoire
de Nantes. Feu M. le Chancelier le luc
auffi , & il en fut li fatisfait qu'il fit propofer
à l'Auteur de s'attacher à lui à des
conditions fort avantageufes . Comme
l'ambition n'entra jamais dans fon ame
il remercia M. Dagueffeau , & il fit valoir
avec empreffement le prétexte heureux
que lui fourniffoit la foibleffe de fa fanté.
La vie privée lui paroiffoit préférable à
tout l'éclat du monde ; cependant fa fortune
, étoit au- deffous du médiocre , & il
ne penfa jamais aux richeffles . Son défintéreffement
alloit fi loin , qu'il regardoit
comme un défagrément de fon état d'être
obligé de recevoir les honoraires qui lui
étoient fi légitimement dûs.
Sa fanté s'affoiblit fur la fin de fa vie ,
au point qu'il a paffé dans fon lit la plus
grande partie de fes dix à douze dernieres
années. Travaillé des fueurs conpar
Dv
SA MERCURE DE FRANCE.
rinuelles , condamné à ne prendre d'autres
nourritures que le lait , & ce qui lui
paroiffoit beaucoup plus rude , ne pouvant
ni écrire ni lire , il n'eût pas réfifté longtems
à un état fi trifte , fans les reflources.
qu'il trouva dans les Belles- Lettres , &
dans un fond de gayeté qui ne le quitta
jamais , parce qu'il le devoit à la beauté
de fon ame.
Quoiqu'il le fût principalement appli
qué à ce qui pouvoit intéreffer fa Profel
fion , il fut fenfible anx charmes de la
Poëfie , & il s'exerça dans ce genre avec
fuccès. Comme il fçavoit par coeur une
bonne partie des Auteurs Claffiques , &
furtout Horace , il s'amufoit à traduire les
Odes de ce grand Poëte en vers François ,
pendant que les fueurs ne lui laifoient
aucune liberté dans fon lit ; il en a paru
plufieurs de fa façon dans les ouvrages
périodiques qui ont été bien- reçus du Pu
blic. Il a imité auffi plufieurs Epigrammes
de Martial , & il a fait plufieurs autres
ouvrages de Poëfie. Enfin en 1749 , cédant
aux inftances de fes amis , il fit imprimer
à Nantes , fous le titre de Leyde ,
un petit volume , intitulé : Poëfies diverfes
, avec cette devife , Longè folatia morbi.
Ce Recueil est estimable à bien des égards,
& l'on ne fçauroit affez s'étonner que
MARS. 1753. 83
l'Auteur ait pu travailler les piéces qui le
compofent , accablé par des fueurs , & par
des expectorations fatigantes & continuelles
. Comme les ouvrages qui s'impriment
en Province ont le défagrément de n'être
guéres répandus dans la Capitale , il ne
fera peut être pas hors de propos de donner
ici quelque détail fur celui- ci.
L'Auteur débute par une petite Préface
en vers que nous allons copier , pour faire
connoître fa maniere & fa modeftie.
Dans un trifte loifir , à moi même livré ,
J'allois périr d'ennui ; lorfque la Foëfe
M'offrit un reméde affûré
Contre ce poifon de la vie ;
Heureux , fi ces vers au Lecteur
Ne donnent point la maladie ,
Dont ils ont fçu guérir l'Auteur.
,
La premiere piéce da recueil eft une
Ode , intitulée l'Ingratitude mere de
Impiété , adreffée à l'Académie d'Angers ,
à laquelle l'Auteur venoit d'êrre affocié.
On trouve enfuite quatre Odes d'Horace
en vers François , parmi lesquelles eft la
fameufe Epode , Beatus ille , &c. Dans
ane nouvelle édition on pourra augmenter
facilement le nombre de ces traductions.
Cet article eft fuivi de quatre-vingtanze
Epigrammes imitées de Martial ,
D vj
So MERCURE DE FRANCE.
célébre Dom Vincent le Thuillier , pri
rent foin de veiller fur fa conduite & fur
fes études , ils lui donnerent dès marques
fingulieres d'eftime & de confiance . Ces
attentions étoient un peu intéreffées , ils
avoient deffein de s'attacher un fujet qui
annonçoit tant de mérite ; cet emprcffement
fait également l'éloge de ces Peres
& du jeune éleve. Il parut flatté d'avoir
été fouhaité dans une Compagnie recommandable
par la piété & par l'érudition ,
mais il crut que fa liberté étoit un bien
trop précieux pour en faire un facrifice irrévocable
. Il revint en Bretagne en 1720,
& il fe fit recevoir Avocat. Son début au
Barreau lui mérita les applaudiffemens de
fes Confreres , & il ne tarda pas à fe faire
cette grande réputation , dont il a joui
jufqu'à fa mort. Après avoir plaidé pendant
quelques années , les infirmités qui
l'ont afliégé prefque toute fa vie , l'obligerent
de fe borner aux fonctions du Cabinet.
On venoit de toutes parts le confulter
, & fon avis avoit prefque toujours
cette autorité fouveraine que donne la
fupériorité des connoiffances . La Ville de
Saint-Malo ayant formé il y a quelques
années , le projet ambitieux d'un Port
franc , la Ville de Nantes , à qui ces vues
n'étoient pas moins funeftes qu'aux au
ད
81
MARS. 1753.
tres Ports du Royaume , jetta les yeux
fur M. Bertrand pour fa défenſe. Il eût
été difficile de choisir un Citoyen plus
zéié & plus capable ; la caufe fut traitée
avec cette netteté , cette élegance &
cette précifion qui n'appartiennent qu'aux
Maîtres de l'Art. Le Comte de Maurepas
dont le témoignage en matiere de Littérature
n'eſt pas moins refpectable qu'en
toute autre , loua hautement le Mémoire
de Nantes. Feu M. le Chancelier le lut
auffi , & il en fut li fatisfait qu'il fit propofer
à l'Auteur de s'attacher à lui à des
conditions fort avantageufes. Comme
l'ambition n'entra jamais dans fon ame ,
il remercia M. Dagueffeau , & il fit valoir
avec empreffement le prétexte heureux
que lui fourniffoit la foibleffe de fa fanté.
La vie privée lui paroiffoit préférable à
tout l'éclat du monde ; cependant la fortune
étoit au-deffous du médiocre , & il
ne penfa jamais aux richefles. Son défintéreffement
alloit fi loin , qu'il regardoit
comme un défagrément de fon état d'être
obligé de recevoir les honoraires qui lui
étoient fi légitimement dûs.
Sa fanté s'affoiblit fur la fin de fa vie
au point qu'il a paffé dans fon lit la plus
grande partie de ſes dix à douze dernie-
Fes années. Travaillé par des fueurs con-
Dv
$ 2 MERCURE DE FRANCE.
tinuelles , condamné à ne prendre d'autres
nourritures que le lait , & ce qui lai
paroiffoit beaucoup plus rude , ne pouvant
ni écrire ni lire , il n'eût pas réfifté longtems
à un état fi trifte , fans les reflources.
qu'il trouva dans les Belles- Lettres , &
dans un fond de gayeté qui ne le quitta
jamais , parce qu'il le devoit à la beauté
de fon ame.
Quoiqu'il fe fût principalement appli
qué à ce qui pouvoit intéreffer fa Profeffion
, il fut fenfible anx charmes de la
Poëfie , & il s'exerça dans ce genre avec
fuccès. Comme il fçavoit par coeur une
bonne partie des Auteurs Claffiques , &
furtout Horace , il s'amufoit à traduire les
Odes de ce grand Poëte en vers François ,
pendant que les fueurs ne lui laifoient
aucune liberté dans fon lit; il en a paru
plufieurs de fa façon dans les ouvrages
périodiques qui ont été bien- reçus du Public.
Il a imité auffi plufieurs Epigrammes
de Martial , & il a fait plufieurs autres
ouvrages de Poëfie. Enfin en 1749 , cédant
aux inftances de fes amis , il fit imprimer
à Nantes , fous le titre de Leyde ,
an petit volume , intitulé : Poëfies diverfes
, avec cette devife , Longè folatia morbi,
Ce Recueil eft eftimable à bien des égards,
& l'on ne fçauroit affez s'étonner que
MAR S. 1753. 83
l'Auteur ait pû travailler les piéces qui le
compofent , accablé par des fueurs , & par
des expectorations fatigantes & continuelles
. Comme les ouvrages qui s'impriment
en Province ont le défagrément de n'être
guéres répandus dans la Capitale , il ne
fera peut être pas hors de propos de don.
ner ici quelque détail fur celui ci.
L'Auteur débute par une petite Préface
en vers que nous allons copier , pour faire
connoître fa maniere & fa modestie .
Dans un trifte loifir , à moi même livré,
J'allois périr d'ennui ; lorfque la Poëfe
M'offrit un reméde affûré/
Contre ce poifon de la vie ;
Heureux , fi ces vers au Lecteur
Ne donnent point la maladie ,
Dont ils ont fçu guérir l'Auteur.
La premiere piéce da recueil eft une
Ode , intitulée l'Ingratitude , mere de
Impiété , adreffée à l'Académie d'Angers ,
à laquelle l'Auteur venoit d'êrre affocié.
On trouve enfuite quatre Odes d'Horace
en vers François , parmi lesquelles eft la
fameufe Epode , Beatus ille , &c. Dans.
ane nouvelle édition on pourra augmenter
facilement le nombre de ces traduc
tions .Cet article eft fuivi de quatre-vingtanze
Epigrammes imitées de Martial ,
D vi
84 MERCURE DE FRANCE.
d'une de Catulle , d'une de Buchanam ,
de cinq de Sangenefius , de fix d'Owen.
Voici la premiere de Martial.
Lecteur , fi vous trouvez ici
Du bon , du mauvais , du paffable ,
Vous êtes un juge équitable ;
Et l'Auteur vous dit grand merci ;
Mais quelqu'un s'écrie : Ah ! fi ;
Tout le recueil eft déteftable ,
L'Auteur dit qu'il en a menti.
Après ces imitateurs , il y a vingt
deux Epigrammes de la façon de l'Auteur.
On trouve enfuite un petit Conte , tiré
du Decameron de Bocace , qui eft tout-àfait
fur le bon ton. Perfonne n'étoit plus
capable de remplacer la Fontaine que no
tre Auteur ; il fembloit en avoir faifi les
tours , la fineffe & la naïveté , mais il
n'étoit pas hommè à s'abandonner à un
genre qui ne réuffit guére qu'aux dépens
des moeurs ; il lui en échappa à la vérité ,
quelqu'un dans fa jeuneffe , mais il eut
la fageffe de ne les point donner à l'impreffion
, & cette retenue eft d'autant plus
louable , que ces piéces font achevées , fi
on fait abftraction du genre. Cependant
des amis , peut-être un peu trop faciles à
s'allarmer , le blâmerent d'avoir publié le
Conte dont nous avons parlé. Il n'en fal
MARS. 1753. 85
pas davantage pour qu'il fe crût coupable
, & pour faire connoître le repentir
incere qu'il en avoit ; il publia une imitation
du Miferere , dans laquelle on reconnoît
la douceur de fon caractere , &.
le langage d'un coeur vraiement pénitent.
La derniere piéce Françoife de ce recueil
, eft un remerciement à M. des Forges-
Maillard , qui pour faire l'éloge de
l'Auteur qui étoit réduit au lait , lui avoie
retracé le portrait qu'Homere fait des
Galactophages.
Cette pièce eft fuivie d'une Traduction.
en vers Saphiques de la Chanfon de
Rouffeau , Jortez de vos retraites , &c.
& de quatre Fables de la Fontaine mifes envers
lambes .
La pureté , la douceur & l'élégance caractérisent
tous les morceaux de ce recueil
. Les piéces Latines font excellentes .
Phedre qui a fervi de modéle , auroit pûr
les avouer. L'Auteur a enrichi fon recueil
déja fi précieux , de trois piéces de font
ami . M. Chevair , Auditeur Honoraire
de la Chambre des Comptes de Bretagne,
homme également recommandable par
les Belles-Lettres & par la vertu. La premiere
eft une Infeription latine pour Piffe
Feydean de Nantes , digne de Santeuil &
86 MERCURE DE FRANCE.
de Sannazar ; elle eft fi belle qu'on nei
peut réfifter au plaifir de la copier ici .
Languebat Ligeris vafte diffufus in alvo ,
Pauper aqua , afpectu ingratus : ſed provida curae
Mens brovii : extemplò contractuspulchrior undes
Volvit & invifa cumulis miratur arena
Celfafuperbarum fuccedere tecta domorum.
La feconde eft une Traduction Latine
de l'Eglogue de Rouffeau. Ce grand Poëte
en fut extrêmement fatisfait . On y trouve
par tout des traits de maître. Voici un
morceau qui eft un chef- d'oeuvre .
Sed tu tantorum præceptis ipsè beatus
Paftorum , noftras , memini , modulatibus aures.
Mulcebas olim , calamo cum pulfus hianti
Carmina divideret digitis moderantibus aër.
La troifiéme eft une Traduction en vers
François , d'une Ode d'Horace.
Les infirmités de M. Bertrand devinrent
fi confidérables au commencement
de cette année , qu'il s'apperçut bientôt
qu'il y fuccomberoit. Comme il avoit un
grand fond de Religion , il fe prépara ai
fément à attendre la mort. Il continua de
voir fes amis comme auparavant . Tantôt
il les entretenoit de fes fautes , & il jugeoit
les plus legeres , avec autant de févérité
qu'il avoit d'indulgence pour cet
MARS, 1753. 8.7
les des autres. Tantôt il leur parloit de-
Littérature avec fon goût & fon aifance
ordinaire. On admiroir à la fois fa piété
la facilité de fon efprit , & la tranquilité
de fon ame. C'eft dans cet état que la
mort l'arracha à fa famille & à fes amis.
le 15 Juillet de cette année , âgé de quarante-
neuf ans huir mois quinze jours .
C'eſt une véritable perte pour le Barreau
pour les Belles- Lettres & pour notre Ville.
Pour faire connoître combien cet illuftre
Citoyen a été regretté , il fuffira de dire
que plufieurs perfonnes avoient projetté
de lui faire faire un Service folemnel avec
une Oraifon funébre. Ce projet a été
pouffé fort loin ,, & il auroit eû fon exécution
, fi on n'avoit pas confidéré enfuite
que tout cet éclat répugnoit à la grande
modeftie du défunt . On fe propofe de
réduire la cérémonie à une moindre pompe.
Après un Service fort fimple , on réïtéra
l'Oraifon funébre en forme d'éloge
académique dans une Sale particuliere.
Ce morceau intéreffera doublement par
la matiere du difcours , & par l'habileté
de celui qui l'a traitée . C'eft le R. P. Dominique
de l'Euvreüil , ancien Commiffaire
des Recollets , qui également rempli
de ſcience & de vertu , fçait encore affortir
les agrémens de la belle Littérature
$ 8 MERCURE DE FRANCE.
avec les fatigues de fon état. M. Chevair
dont nous avons déja parlé , a élevé à la
· mémoire de l'illuftre défunt un- monument
bien honorable pour l'un & pour l'autre,
C'eft une épitaphe en ftyle lapidaire , &
nous ne croyons pas pouvoir mieux finir
cette notice qu'en la copiant ici.
HIC. JACET
S. Francifcus, Bertrand Nannetaus
in fuprema. Aremoricorum. Curiâ Patronus.
Marefcallorum Jurifdictionis Procurator.
Regius.
Regia. Scientiarum, &, humaniorum Litterarum.
Academie Andegavenfis Socins.
Mortuus, eft.
Jdib. Julii, anno. 1752.
atatis, fue. 49.
menfes octo. dies 15.
hac .
O.
dignus, qui. longiore . vita.frueretur.
Tum, ob.fua. in. Remp. Litterarum merita.
quam, in, urbe, bac, Nannetenfi.
mirificè, ornabat . augebat.
tum.focietatis . civilis . gratiâ.
cni . Confiliis , & calamo .fuo .
ficut . religiofiffima . probitatis . exemplo .
egregiè inferviebat .
•
&.fi .fatis . fibi , &fame ,fue . vixit.
ob , luculenta , qua pofteris reliquit .
MARS. 17530 $9
ingenii . fui , monumenta .
in. ore . hominum . femper . futurus .
qua . patientiâ . vitam . morbofam , tulit .
quâ.pietate mortem , immaturam accepit.
meliorem , in coelo . fibi , vitam . comparavit .
El . benè , precare , quifquis , legis .
& virtutes . efus . imitare .
P. C.
Amici . ejus . chariſſimi . & . uxor
amantiffima , moerentes .
XXXXXXXXXXXXXXX
EPITRE
Dod
A M. Titon du Tillet.
Où nous vient , cher Titon , ce defir una
nime ,
Ce vifempreffement , cette ardeur légitime
Qui nous fait afpirer à d'illuſtres renoms ,
Et nous porte à vouloir éternifer nos noms ?
D'où naît ee noble feu , cette puiffante flâme ,
Dont la force jamais ne s'éteint dans notre ame &
Conduit par fa clarté , le Héros aux combats
' our s'immortalifer affronte le trépas ;
.e Poëte pouffé d'une divine audace ,
Monte près de Virgile au fommet du Parnaffe ;
Avocat à travers un pénible chemin ,
e plaît à protéger la veuve & l'orphelin ..
'eſpoir d'un nom fameux enfante des merveilles
eft la fource & le but de nos heureufes veilles ,
go MERCURE DE FRANCE.
Toi-même , cher Titon , guidé par ce flambeau ;
Tu fçûs nous préſenter un chef- d'oeuvre nouveau
Ton Parnafle François , sûr garant de ta gloire ,
Te place pour jamais au Temple de Mémoire ;
Ton nom fera cheri de la poftériré ,
Voilà le vrai chemin de l'immortalité .
Par ce brillant afpe&t l'équitable Nature ,
De nos jours limités prolonge la meſure;
Ou plutôt , à nos voeux donnant un fort plus bea
Nous fait- elle furvivre au- delà du tombeau.
Notre ame déformais libre de la matière ,
Se verra fans nuage & vivre toute entiere ?
Enveloppée alors de gloire & de vertus ,
Sa lumiere croîtra pour ne s'éteindre plus.
Le mérite vivant , pourfuivi par l'envie ,
En triomphe toujours au fortir de la vie ;
Et fans cefse ici- bas hai , perfécuté ,
N'a derepos qu'au fein de l'immortalité.
Tel au fond des forêts un chêne vénérable ,
Préfente aux ouragans fa tête inébranlable ;
Sans relâche agité par les vents furieux , •
Il brave leur courroux , s'élance vers les Cieux.
Oui , Titon , s'élevant au - deffus du vulgaire ,、
On s'attire bientôt fon injufte colere ;
On eft l'heureux objet de ſes cris impuiffans ,
Et l'on voit s'irriter mille infectes rampans.
Hé! n'ont-ils pas voulu dans leur fombre malke
Renverser de tes mains le fuperbe édifice ?
Tu te vois au - deffus de leurs lâches efforts ,
MARS. 1753. 91
Car les coeurs généreux font enfin les plus forts.
O fublimes mortels , d'une ame courageufe ,
Sçachez voguer au ſein d'une mer orageufe ;
Le Port vous est ouvert , fçachez-y parvenir ;
Supportez le préfent , contemplez l'avenir :
A vos ardens efforts plus les vents font contraires,
Plus grande cft votre gloire & vos courfes profe
péres ;
On s'endort aifément fur le calme des flots
La tempête fait voir tout l'art des matelots.
De l'infolent Pradon Paudace téméraire ,
Entraîne quelque tems un aveugle parterre ;
Mais Racine bientôt par fes accens vainqueurs
Sous la loi du génie enchaîne tous les coeurs :
Son triomphe dès - lors éclate davantage ;
a fplendeur tout- à coup diffipe ce nuage :
I auroit eufans doute un fort moins glorieux ,
'il ne s'étoit jamais ſuſcité d'envieux.
O mortels malheureux , qui jouet de l'envie ,
lourrifsez dans vos coeurs cette noire furie ;
e ce monftre odieux trop fidéles fuppôts ,
oyez quel eft le fruit de vos honteux complots. }
ous penfez opprimer par d'indignes outrages ,
eux qui mériteroient votre encens , vos hommages
;
a grand coeur vous méprife , & l'effort de vos
.
coups
Frop foible contre lui rejaillit contre vous ;
è vos propres fureurs vous êtes les victimesg
2 MERCURE DE FRANCE:
Vous ne pouvez l'atteindre en fes efsors fublimes ;
Il ne vous laisse voir ni foible , ni défaut ;
Voulant le rabbaifser , vous l'élevez plus haut,
Telle eft de l'envieux la barbare injuftice :
La richesse d'autrui lui devient un fupplice ;
Furieux il voudroit à force d'attentats
Etouffer les vertus , les talens qu'il n'a pas.
Les afsants violens de fa jaloufe rage
Nous font chercher un port éloigné de l'orage ;
Nous le trouvons enfin ce port tant ſouhaité ,
Le jour que nous volons à l'immortalité.
L'affreufe envie alors voit finir fon empire;
Nous mourons pour remaître ‚ à jamais elle expir
D'une telle Mégére implacable ennemi ,
Cher Titon , dans nos coeurs ton regne eſt afferm
Ton efprit bienfaifant , & ton coeur magnanime,
Seront le digne objet d'une éternelle eftime ;
Nos voeux t'éleveront au rang des immortels :
A de moindres vertus on drefse des Autels.
Les Poëtes guidés par leur reconnoifsance,
Te feront déformais l'Apollon de la France.
Hélas ! que ne peux-tu , pour combler nos foub
Jouir d'un fort fi beau fans nous quitter jamais
Du moins qu'en ta faveur le deftin moins févér
Daigne étendre pour toi notre courſe ordinaire
Oui , fois long-tems mortel , plein de gloire
yeux ;'
Hé, n'oft- on point assez immortel dans les Cien
L. Sancy,
MARS. 1753 .
93
LA DEFFENSE D'IRIS.
E Ntre vous & le Dieu d'Amour ,
Coridon trouvoit l'autre jour ,
Une parfaite reffemblance ;
ris , je pris votre deffenfe ,
At lui montrai la différence
Que l'on apperçoit à l'inſtant
ntre yous & ce jeune enfant.
Quand ce petit Dieu de Cythere ,
ui dis-je , veut ſoumettre un coeur ,
our lui c'eft une grande affaire ,
s'en va confulter fa mere ,
oute fon lle eft en rumeur ;
4
?
fait un bruit épouvantable ,
prend fon carquois redoutable ,
choifit parmi tous les traits
elui dont la pointe cruelle
urra par fa trempe mortelle
feconder dans les projets ;
part , il revient , il s'arrête,
craint , il s'émeut , il tempête ....
ridon ! peux- tu comparer
Dieu d'amour avec ma belle ,
94 MERCURE DE FRANCE.
Pour triompher d'un coeur rebelle
Mon Iris n'a qu'à ſe montrer.
7. De la Cité. Genève.
QUATRAIN à Mlle T. , abfente d'une
compagnie où étoit l'Auteur.
Je pense à vous , belle Glycère ,
Parmi les graces & les ris ;
Quelqu'un en feroit-il furpris ?
Les enfans rappellent la mere.
Par le même.
Le mot de la premiere Enigme du Mercure
de Fevrier eft l'Ambition. Celui de
la feconde eft le Fourreur. Celui du Logogriphe
et émulation ; dans lequel on
trouve mule , Milan , Matines , matin
amen , tonneau , Leon , timon , ut , mi , la ,
Teno , taon , moule , lion , alun , iſle , âne ,
Latin , Talion , ame , miel , Loi , lime , ami ,
aumone , Milton , Milon , Moine , Latium ,
& mât.
MAR S.
17530 195
ENIGM E.
★ Ujourd'hui , Lecteur , je te fers ,
Et quelque tems après je deviens inutile :
Pour me connoître il eft une route facile ;
Sur mon corps eft décrit l'ordre de l'Univers ;
Le Soleil est mon pere , & j'en marque la courfe ,
Je parois en tous lieux du Midi jufqu'à l'Ourſe ,
J'annonce le travail , j'annonce le repos ,
Je rappelle fouvent les hauts faits des Heros :
Dans ma forme changeant comme un autre Prothée
:
Mon regne cependant eft de peu de durée .
P. L. M.
D
LOGO GRIP H E.
Ans la focieté , j'établis mon commerce.
Quand quelqu'un très-difcret , fçait me mettre à
profit ,
Un bon mot , cher Lecteur , fouvent m'y rénffit.
Mais fi quelque efprit, lourd par hafard me traverle
C'est un des vains frondeurs dont la focieté
De honte & de mépris , fçait couvrir la fierté.
96 MERCURE DE FRANCE.
Ces traits font fuffifans , mais pour mieux me cons
noître ,
Je t'offrirai d'abord celui qui me fait naître ,
Certain petit vaiffeau qu'à table on voit fervir ,
Deux endroits qu'en Hyver on garde avec plaifir ,
Un gibier fort commun une ville de France,
"
Ce qui le plus fouvent nous porte à la clémence ,
Un Juge qui livra par pur refpect humain
A des peuples cruels leur maître Souverain ;
Une rare beauté dans Corinthe connue ,
Un aliment très bon & qui plaît à la vûe ,
Ce qu'un chacun recherche avec empreffement ,
Un Saint Pete prêcheur , un fruit › un élément ,
L'oiſeau le plus voleur & quelqu'autre de proye ;
Ce Prince qui caufa la deftruction de Troye ,
Le tribut qu'un Seigneur exige d'un Vaſſal ,
Un Hiftorien fameux , un arbre , un animal ,
Ce qui n'eft pas commun & dont chacun ſe pique,
Deux fortes de métaux , trois notes de Mufique ,
La femme de Jacob , un Empereur Romain,
Un Pays très -fertile , un Royaume voiſin ,
DeuxAeuves très -connus qui fortant de leurs cou
ches ,
Vomiffent nuit & jour par tant diverſes bouches
L'orgueil de leurs grands flots dans le fein écu
meux
Où mille vont fe perdre & s'abimer comme
eux ,
Cc
MARS.
1753. 97
Ce feu dont quelquefois à peine on eſt le maître ,
Ce qui n'éxifte pas & qui ne fçauroit être ,
Ce qu'un fexe charmant veut toujours déguiſer.
Finiffons , cher Le&eur , je pourrois t'ennuyer ,
Car il est bien douteux qu'un effai réuffiffe .
Je ne dis plus qu'un mot , une belle faifon .
Reconnois-moi , Lecteur , à ce nouvel indice ,
Cherche les douze pieds qui compoflent mon nom
Guarlaneg.
AUTR E.
Fruit de
l'imagination ,
Aux plaiſirs je dois ma naiſſance ,
Le déffaut d'occupation ,
Souvent même la paffion
Contribue à mon exiſtence.
J'ai des freres fans nombre , & fuis en vogue en
: France ,
On trouve en moi , Lecteur , certains appas :
Dailleurs je me plais aux débats ,
Et ne fçais amafer gens de ma connoiffance ,
Que par un genre de combats ,
Où ſouvent tel triomphe & ſe moque tout bas ,
D'un vaincu qui fe plaint & fonge à la vengeance ,
Qui peut bien le moins qu'il y penſe ,
Se trouver dans le même cas .
E
98 MERCURE DEFRANCE,
Eh bien , à ces traits de lumiere ,
Lecteur , ne me connois - tu pas ?
Je vais mieux me montrer ,
riere ,
fuis-moi dans la cat-
Sois attentif: fur- tout prends garde à ma derniere,
Peut-être tu m'y trouveras .
Vois d'abord quatre Chefs , vois fix fois huit fol
dats ,
Dont quatre toujours inutiles ,
Souvent des chefs les plus habiles ,
Font le principal embarras.
Vois chez moi briller la fcience ,
Du hazard connois la puiffance.
Lecteur , ce n'eft pas encor tout
Un champion tiré du ſein de la canaille ,
Parmi les combattans tient toujours le haut bout ;
Il eft l'ame de la battaille :
Tel le garde à regret , tel le pourfait par tout ;
Un autre à l'éviter travaille .
Reçois encor, Lecteur , un éclairciffement
Par où ma nature s'explique.
Quoique fait pour l'amuſement ,
Souvent j'embarafle & je pique
Tel fe donne pour pacifique ,
Pour qui je fuis pièrre d'achoppement
Dans une occafion de critique .
Tu m'apperçois , Lecteur , peut- être encor que
non ?
MAR S.
99 1753.
A ce cas , je veux bien par ma combinaiſon
Te procurer ma connoiffance.
Sept lettres forment mon effence :
Dabord tu trouveras dans moi
Ce que tout arbre porte en foi.
Une note de Mufique ,
Un ouvrage où fouvent plus d'un mortel s'appli
que ,
Od pourtant l'efprit à feul droit de réuſſir .
Ce qui fit prendre Troye & ce qu'étoit Ulyffe.
Ce que le Créateur veut être avec juftice ,
Pourfuis , tu verras un plaifir
Dont je fais moi- même partie.
Ja lieu dont l'on permet l'entrée & la fortie ,
Ou pour mieux m'exqliquer , l'entre -deux des
maiſons.
Ce que font un bouffon , un fou , la Comédie.
Ce qu'on fait quand on dort , ou bien en maladie
e mot Latin des lieux qui portent les moiffons ,
Et celui d'une des Saifons ,
'n Royaume en Afrique , une Ville en Provence
,
ne autre dans l'Afie autrefois d'importance ,
Le bien le plus chéri de tout le genre humain ,
ue fouvent le Héros facrifie à la gloire,
Ce que dit Perrete à Grégoire
Quand il a la bouteille en main,
Ua mot très -refpectable en France ,
E ij
100 MERCURE DE FRANCE:
Qu'on prononce avec revérence ,
Ce qu'on voit faire à l'homme , au cheval , àl'oeuf
frais ,
Et que le chien ne fit jamais ,
Un légume bon en potage ,
Ce qu'on aime à voir quand on nage ;
Le plus grand ennemi de la profperité ,
Un corps connu par ſa fragilité ,
Quife forme en fortant des flammes ;
Et le nom de celle des femmes ,
Qui fit le plus de mal à fa pofterité.
J'ajouterors ; Lecteur , ce qu'eft pour l'ordinaire
A la Cour de Venus un feptuagenaire ;
Mais c'eft trop babiller , finiflons , car enfin
Je t'ennuye , & je ſuis au bout de mon latin.
Par M. G. A. D. D.
MARS. 1753. 101
WR WAREN &
NOUVELLES LITTERAIRES.
Araires &politiques de l'Europe , de-
NECDOTES Hiftoriques , Milipuis
l'élévation de Charles Quint au Trône
de l'Empire jufqu'au Traité d'Aix - la-
Chapelle en 1748. Par M. l'Abbé Raynal ,
de l'Academie des Sciences & Belles Lettres
de Pruffe. A Amfterdam & fe trouve
à Paris , chez Durand , rue S. Jacques ,
au Griffon , 1753. in- 8 ° . vol. 2 .
Le Public ne s'attend pas que je l'entretienne
de mon Ouvrage : en rapporter
le titre eft tout ce que je me crois permis.
DICTIONNAIRE Anatomique fuivi
d'une Bibliotheque Anatomique , &
Phyfiologique. Par M. Tarin , Médecin.
A Paris , chez Briajon , rue S. Jacques ,
1753. in 4°. vol . 1 .
Voici deux morceaux détachés d'un Ouvrage
dont le premier Volume va paroître
inceffamment ; l'un eft une explication
des termes les plus ufités en Anatomie ,
& l'autre une Bibliothéque des traités en
ce genre. Ces préliminaires font fi méthodiques
, fi ferrés , & à ce que difent
E iij
102 MERCUREDE FRANCE.
1
les Connoiffeurs , fi exacts qu'on doit at
tendre l'Ouvrage entier avec impatience.
NOUVEL abregé Chronologique de
l'Hiftoire des Empereurs. Par M. Richer.
A Paris , chez David , le jeune , Quai
des Auguftins ; 1733. in 8° . vol. 1 .
Cet Ouvrage que je préfente au Pu-
» blic , dit l'Auteur , eft un abregé chro-
39 nologique & hiftorique des Empereuts
depuis Jules Cefar jufqu'à Theodoſe le
» Grand. Le fecond Volume finira les
Empereurs Romains . L'on donnera audi
l'Histoire des Empereurs d'Allemagne
» jufqu'à celui qui regne actuellement.
J'ai fixé le plus que j'ai pû , la date de
» la naiffance de chaque Empereur , celle
» de fon elévation à l'Empire , & celle
» de la mort. J'ai fait connoître au com·
mencement de fon Regne , fa familie&
» fon origine , & à la fin j'ai tracé en pes
» de mots , fon portrait & fon caractere,
» Sur une page font les faits mémorables ,
» & fur la page oppofee on trouve un
abrégé de la vie des femmes & enfans
» de chaque Empereur , des Princes contemporains
, un portrait des grands hommes
, & un abrégé de la vie des Sca
» vans & illuftres avec une notice de leus
03
Quvrages. Cet ordre eft. interrompui
MARS. 1753. 103
la divifion de l'Empire . D'un côté j'ai
» mis l'Empire d'Occident , & les femmes ,
» enfans , Princes contemporains , Sca-
» vans & illuftres font à la fin des Regnes .
Ce plan qui eft fort fage , eft éxécuté
avec ordre , avec précifion , & avec choix .
Pour mettre nos Lecteurs en état de jus
ger du ftile de l'Auteur , nous allons copier
le portrait dé Tibere .
Tibere étoit un des plus grands génies
qui ait paru mais il avoit le coeur dépravé.
Compofé de vertus & de vices , il
étoit courageux , prudent & actif ; enfin
ce qu'on appelle un grand Capitaine
cruel , méfiant , de moeurs diffolues. Parvenu
à la fuprême puiffance , il ne regla
fa conduite que fur la politique la plus
déliée , qu'il poulla même fouvent à l'exses.
Voyant que le Senat lui étoit entierement
foumis , il ôta au peuple ce refte
d'autorité qu'Augufte lui avoit laiffée . Sa
défiance lui fit entretenir la paix dans l'Etat
, craignant toujours que ceux auxquels
il confieroit les forces de l'Empire , ne
s'en ferviffent contre lui-même. Il ne pardonnoit
jamais une faute qui l'intereffoit ;
il fuffifoit d'être foupçonné pour être cou-..
pable , & d'être accufé pour être condamné.
Il aimoit mieux faire périr un innocent
que de laiffer un criminel impuni.
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
Il eut honte à la fin de rester à Rome où
zout lui retraçoit fes crimes , où chaque
famille lui reprochoit la mort de fon chef,
où chaque Ordre pleuroit le meurtre de
fes plus illuftres membres : il fe retira dans
l'ifle de Caprée , où fans difcontinuer fès
crimes , il fe livra aux plus infâmes dèbauches.
Il pouffoit l'avarice jufqu'à refufer
aux pauvres les befoins les plus ef
fentiels de la vie. Il fuffifoit d'être fon
parent , pour être criminel. On ne fçait
quel étoit le motif qui lui faifoit chercher
la destruction de fes proches. Ne feroit- ce
point aller trop loin de croire que par un
excès de cruauté , il vouloit faire oublier
fes crimes , en ne laiffant de fa famille
que le feul Caligula qui pût lui fuccéder.
PIECES fugitives de M. S ***, un
volume in- 12 qui fe trouve chez Durand ,
a Paris , rue S. Jacques ; 1753 .
Ce Recueil dans lequel on trouve des
Poëfies de tous les genres , que nos agréa
bles Poëtes ne rougiroient point d'avoir
faires , eft réellement de M. Sedaine ,
Maître Maçon , très - habile dans fa profeflion
. Il y a du feu , de l'efprit , du ſtile
, du naturel ; & ce qui eft plus furprenant
, de l'elégance & de la correction
dans prefque toutes les Pieces qui le comMARS.
1753.
109
polent. Nous apporterons en preuve de
notre jugement , la Piece même que l'Auteur
nous reproche d'avoir défigurée autrefois
dans le Mercure.
DISCOURS EN VERS .
A mon habit.
AH ! mon habit , que je vous remercie ,
Que je valús hier , grace à votre valeur !
Je meconnois ; & plus je m'apprécie ,
Plus j'entrevois qu'il faut que mon Tailleur
Par une fecrette magie ,
Ait caché dans vos plis un Taliſman vainqueur,
Capable de gagner & l'efprit & le coeur.
Dans ce cercle nombreux de bonne compagnie
Quels honneurs je reçus ! quels égards ! quel accueil
!
Auprès de ma maîtreffe & dans un grand fauteuil
Je ne vis que des yeux toujours prêts à fourire ,
J'eus le droit de parler & parler fans rien dire ,
Cette femme à grands falbalas
Me confulta fur l'air de fon vifage :
Un blondin fur un mot d'uſage ;
Un Robin fur des Operas ;
T
Ce que je décidai fut le nec plus ultra.
On applaudit à tout , j'avois tant de génie t
Ah ! mon habit , que je vous remercia 2
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
C'est vous qui me valez cela.
De complimens bons pour une maîtreffe ,.
Un petit maître m'accabla ,
Et pour m'exprimer fa tendreffe ,
Dans les propos guindés me dit tout Angola.
Ce poupart à fimple tonfure ,
Qui ne fonge qu'à vivre , & ne vit que pour foi,
Oublia quelque tems fon rabat , fa figure ,
Pour ne s'occuper que de moi..
Ce Marquis autrefois mon ami de Collége ,
Me reconnut enfin , & du premier coup d'oeil
11 m'accabla par privilege ;.
Un tendre embraffement qu'approuvoit fon or
gueil ,,
Ce qu'une liaiſon.dès l'enfance établie ,
Ma probité , des moeurs que rien ne déregla ,,
N'euffent obtenu de ma vie ,
Votre afpect feul me l'attira .
Ah ! mon habit , que je vous remercie
C'est vous qui me valez cela .
Mais ma ſurpriſe fut extrême ,
Je m'apperç sque fur moi-même
Le charme fans doute opéroit.
J'entrois jadis d'un air difcret.;.
Enfuite fufpendu fur le bord de ma chaiſe ,
Pécoutois en filence , & ne me permettois.
Le moindre.fi , le moindre mais ,
¿Avec moi tout le monde étoit fort à ſon aiſe;
MARS. 1753. 107
Et moi je ne l'étois jamais ;
Un rien auroit pû me confondre ,
Un regard , tout m'étoit fatal ;
Je ne parlois que pour répondre ,
Je parlois bas , je parlois mal .
Un fot Provincial arrivé par le Coche
Eût été moins que moi tourmenté dans fa peau ; :
Je me mouchois prefqu'au bord de ma poche ;
J'éternuois dans mon chapeau.
On pouvoit me priver fans aucune indécence :
De ce falut que l'ufage introduit ,
Il n'en coûtoit de révérence
Qu'à quelqu'un trompé par le bruit.
Mais à préfent , mon cher habit ,
Tout eft de mon reffort , les airs , la ſuffiſance ;;
Et ces tons décidés qu'on prend pour de l'aifance
Deviennent mes tons favoris .
Eft- ce ma faute , à moi , puifqu'ils font applaudis
?
Dieu , quel bonheur pour moi , pour cette étoffe;.
De ne point habiter ce Pays limitrophe
Des conquêtes de notre Roi !
Dans la Hollande il eſt une autre Loi ,
En vain j'etalerois ce galon qu'on renomme ,
En vain j'exalterois fa valeur , fon débit :-
Ici l'habit fait valoir l'homme ;
Là l'homme fait valoir l'habit.
Mais chez nous ( peuple aimable ) , où les gra
ces , l'efprit ,
E vj.
108 MERCURE DE FRANCE.
Brillent à préfent dans leur force , i
L'arbre n'eft point jugé fur fes Acurs ou fon fruit ,
On le juge fur fon écorce.
DICTIONNAIRE univerfel de Mathématique
& de Phyfique , où l'on traite
de l'origine , du progrès de ces deux
Sciences & des Arts qui en dépendent , &
des diverfes révolutions qui leur font ar
rivées jufqu'à notre tems ; avec l'expofition
de leurs principes & l'analyfe des
fentimens des plus célébres Auteurs fur
chaque matiere. Par M. Saverien , de la
Societé Royale de Lyon , & c. deux Volumes
, grand in- 4°. ; enrichis de cent une
Planches. A Paris , chez Jacques Rollin ,
Quai des Auguftins ; & Charles-Antoine
Jombert , rue Dauphine , 1753 .
Nous avons fait affez connoître toute
l'economie de ce grand Ouvrage , lorf
que nous avons rendu compte du Plan
qui en fut publié il y a quelques mois.
On peut
fe rappeller que l'Auteur a confidéré
les Mathématiques fous trois points
de vue , que fourniffent naturellement les
facultés de l'entendement humain , l'ima.
gination , l'ufage des fens & le raifonnement.
Les Mathématiques pures font les
fruits de l'imagination ; la Phyfique celui
de l'ufage des fens , & les fciences Phy
MARS. 1753. 100
fico-mathématiques appartiennent au raifonnement
, c'est - à- dire , à l'art de la comparaifon.
Ceci eft rappellé dans le Difcours
préliminaire qui eft à la tête de ce
Dictionnaire. Ce font les trois branches
de l'arbre de Mathématique dont les rameaux
font les articles qui le compofent.
Le titre fait voir de quelle maniere ces
articles font remplis. On trouve ici l'Hiftoire
, la théorie , la pratique & les ufages
des matieres qui en font l'objet : &
cet objet eft pour les Mathématiques pures
, l'Arithmétique qu'on foudivife en
Arithmétique commune , fexagefimale, dé
cimale , des infinis , tetractique , binaire
, &c. l'Algebre , l'Analyfe appliquée
aux jeux de hazard , à l'art des combinaifons
, aux calculs de probabilité , &c. les
caculs différentiels , & intégral , la méthode
des fluxions , & c . la Géometrie ,
l'Arpentage , la Géodefie , le Toifé , le
Nivellement , &c. pour la Phyfique exprimentale
, les expériences fur l'aimant
Î'Electricité , la congélation , la coheſion
le feu , les fermentations , le froid , l'eau ,
l'air , les couleurs , &c. pour la Phyfique
fyftèmatique , les différens fyftèmes ,
Aftronomique , Phyfique & Philofophique
de Thalès , d'Anaxagore , d'Héraclite,
Epicure , de Gaffendi , d'Ariftote , de
3.
IPO MERCURE DE FRANCE.
Prolomée , de Copernic , & c. de Newton,
de Leibnitz , des Bernoulli , de Demairan
, &c. & enfin l'objet des Mathémati
ques mixtes , eft l'Optique , la Dioptri
que , la perfpective , l'acoustique , &c.
A l'égard des Arts , M. Saverien traite de
la Chronolocie, de l'Architecture civile &
Militaire , de l'Artillerie , de la Musique
& de l'Horlogerie . Nous ne parlons pas
de la Phyfique occulte , c'est- à - dire , de
la Chiromancie , de l'Aftrologie , de la
Palingerefie , de la baguette divinatoire ,
& c . dont l'Auteur dévoile les illufions.
Tout cela eft trop vafte pour pouvoir être
renfermé même dans plufieurs extraits &
nos bornes font encore plus limitées . Nous
nous contenterons donc d'affurer qu'il
n'y a point d'article qui ne foit une dif
fertation traitée avec beaucoup de foin &
d'érudition , & dans lequel on ne trouve
quelque nouveauté. Les Planches mêmes
reprefentent les expériences , les machi
nes , & les inftructions d'une maniere
agréable. En un mot , on peut appliquer
à l'Ouvrage même l'Epigraphe qu'on voit
au Frontifpice & qui a rapport aux Scienees
& aux Arts qui en font l'objet.
Hac infpicere , hac difcere , hic incumbe
nonne tranfilire eft mortalitatem fuam
☞ in meliorem tranſcribifortem ?. Seneque.
re
MAR Sa 175-3- ILF
En attendant que nous donnions quelques
articles pour faire connoître l'exécu
ion , on peut en prendre une idée en lifant
les articles calcul , courbe , fluxion ,.
&c. Comere , Eclipfe , &c. fontaine , force ,
corps, monades , & c. Mufique , montre ,
Pendule , &c. On trouve dans cet article
une defcription abrégée de la Pendule, à
ane rouë de M. Pierre le Roy , fils.
Les moeurs & coûtumes des François ,
dans les premiers tems de la Monarchie.
Par M. l'Abbé le Gendre , Chanoine de
l'Eglife de Paris ; précédées des moeurs des
anciens Germains , traduites du Latin de
C. Tacire , & d'une Préface contenant
quelques remarques relatives aux ufages.
anciens ou modernes de ces deux peuples.
A Paris , chez Briaffon , 1753 .
L'Hiftoire de France , par M. l'Abbé le
Gendre
, eft tombée dans l'oubli. Les
moeurs des François , qui faifoient origi--
nairement partie de cet ouvrage , ne mériroient
pas ce fort , & on vient de les donner
à part. C'est une entreprife fage qu'il.
feroit à fouhaiter , que des Libraires intel--
ligens renouvellaffent fouvent. On a joint
au Traité curieux & tout-à - fait inftructif
de l'Abbé le Gendre , une Traduction hien
faite des moeurs des anciens. Germains.
112 MERCURE DE FRANCE.
LE Docteur Jean Lami , prépare une
édition de Meurcius , qui formera douze
volumes in-fol. dont dix font déja imprimés.
On peut foufcrire jufqu'au premier
de Mars 1753 , moyennant 36 Jules pour
chaque volume , qui en coûtera 54 à
ceux qui n'auront pas foufcrit. Ce font
les Libraires Tartini & Franchi de Florence
, qui ont formé cette grande entreprife
, & qui font bien capables de l'exécater
avec goût.
LE P. Bouquet , de la Congrégation de
Saint Maur , vient de publier le huitiéme
volume du Recueil des Hiftoriens des
Gaules & de la France . Les Sçavans de
toute l'Europe qui ont applaudi à l'entreprife
lorfqu'elle a été formée , ont occa
fion d'applaudir à l'exécution toutes les
fois qu'il paroît un nouveau tome.
EPHEMERIDES Cofmographiques , où le
cours vrai du Soleil & des Plantes eft repréfenté
, & expliqué en détail dans l'apparence
de tous fes arcs confécutifs par 12
réalité , d'après les Tables , les régles , les
calculs & équations aftronomiques , pour
l'année 1753 , avec d'importantes obſervations
fur la Cofmographie , l'Aftronomie
, l'Hiftoire naturelle , la Phyfique
MAR S. 1753. 113
fyftématique & expérimentale , qui forment
une fuite aux articles de trois années
précédentes. A Paris , chez Durand , rue
Saint Jacques. Un volume in- 16. de 312
pages.
Ce titre eft fi développé qu'il tient
lieu d'un Extrait . Tout le monde fçait .
que l'ouvrage eft de M. l'Abbé de Brancas
, qui n'a jamais perdu de vûe dans fes
écrits le projet qu'il a formé de faire ref
pecter la Religion , & de contribuer au
progrès des Sciences . Les differentes productions
qui font forties de fa plume ont
toujours eu ce double objet , & l'ont toutà
- fait bien rempli. Les Ephemerides en
particulier nous ramenent toujours aux
grands principes , & préfentent chaque
année de nouvelles obfervations pleines
de lumiere & de fageffe.
Ger. Nicolai Heerkens , Medici Groningenfis
, de officio Medici Poëma ded. Eminentiffimo
S. R. E. Cardinali Ang. Mari
Quirino. Accedunt due Epiftola , I. ad Illüſtriſſ,
virum Jac. le Franc , fupremum Curia
montis Albani Prefidem ; II. ad facobum
de Bunting , equitem Germanum. Gronin
ga , typis Jacobi Bolt. 1752 .
Ce Recueil de Poëfies Larines eft dedié
à M. le Cardinal Quirini , qui mérite &
112 MERCURE DE FRANCE.
LE Docteur Jean Lami , prépare une
édition de Meurcius , qui formera douze
volumes in-fol. dont dix font déja imprimés.
On peut foufcrire jufqu'au premier
de Mars 1753 , moyennant 36 Jules pour
chaque volume , qui en coûtera 54 à
ceux qui n'auront pas foufcrit. Ce font
les Libraires Tartini & Franchi de Florence
, qui ont formé cette grande entréprife
, & qui font bien capables de l'exécuter
avec goût,
LE P. Bouquet , de la Congrégation de
Saint Maur , vient de publier le huitiéme
volume du Kecueil des Hiftoriens des
Gaules & de la France . Les Sçavans de
toute l'Europe qui ont applaudi à l'entreprife
lorfqu'elle a été formée , ont occafion
d'applaudir à l'exécution toutes les
fois qu'il paroît un nouveau tome.
EPHEMERIDES Cofmographiques , où le
cours vrai du Soleil & des Plantes eft repréfenté
, & expliqué en détail dans l'apparence
de tous fes arcs confécutifs par Ta
réalité , d'après les Tables , les régles , les
calculs & équations aftronomiques , pour
l'année 1753 , avec d'importantes obfervations
fur la Cofmographic , l'Aftronó
mie l'Hiftoire naturelle , la Phyfique
MARS.
1753. 113
Tytématique & expérimentale , qui forment
une fuite aux articles de trois années
précédentes. A Paris , chez Durand , rue
Saint Jacques. Un volume in- 16. de 312
pages .
Ce titre eft fi développé qu'il tient
lieu d'un Extrait. Tout le monde fçait
que l'ouvrage eft de M. l'Abbé de Brancas
, qui n'a jamais perdu de vûe dans fes
Ecrits le projet qu'il a formé de faire refpecter
la Religion , & de contribuer au
progrès des Sciences. Les differentes pro-
Hductions qui font forties de fa plume.ont
toujours eu ce double objet , & l'ont toutà-
fait bien rempli . Les Ephemerides en
particulier nous ramenent toujours aux
grands principes , & préfentent chaque
année de nouvelles obfervations pleines
He lumiere & de fageffe.
Ger. Nicolai Heerkens , Medici Groninenfis
, de officio Medici Poëma ded. Emientiffimo
S. R. E. Cardinali Arie
Quirino. Accedunt dua Epiftola , I. ad Iluftriff.
virum Jac . le Franc , fupremum Cuia
montis Albani Prefidem ; II. ad facobum
de Bunting , equitem Germanum . Gronin
za , typis Jacobi Bolt . 1752 .
Ce Recueil de Poëfies Larines eft dedié
EM. le Cardinal Quirini , qui mérite &
114 MERCURE DE FRANCE.
qui reçoit tant d'hommages de la part des
gens de Lettres. L'Auteur eft homme d'ef
prit & Poëte , deux qualités qui ne voạt
pas toujours enfemble.
DISCOURS far l'utilité des Lettres , pat
M. l'Abbé B. de L. R. A Paris , chez
Prault , fils , Quai de Conti ; la veuve
~ Morel , le jeune , au Palais , & Montalanı ,
Quai des Auguftins.
C'est encore un ouvrage fur la fameufe
controverfe , fi les Lettres & les Arts fervent
ou auifent aux moeurs. Cette produc
tion fe reffent de l'âge de l'Auteur qui n'a
que dix-neuf ans .
ALMANACH Aftronomique & Hiftori
que de la Ville de Lyon , & des Provia
ces de Lyonnois , Forez & Beaujološ ,
revû & augmenté pour l'année de grace
1753. A Lyon , de l'Imprimerie d'Ayne
Delaroche , rue Merciere 1753 ; & le trov
ve à Paris , chez Deffaint & Saillant , re
Saint Jean de Beauvais , gros in- 8 ° .
Tout fe perfectionne dans ce fiécle , juf
qu'aux Almanachs ; celui que nous annon
çons eft très- bien exécuté par le Libraire ,
& imaginé avec beaucoup d'ordre & de
goût par celui qui l'a rédigé. On ne peu
pas avoir de curiofité fur les Pays qui font
M AR S. .1753 . FI-S
Fobjet de l'Almanach, qu'on ne trouve à la
fatisfaire ; nous y defirerions feulement
quelques détails de plus fur le Commerce.
Lyon offre en ce genre des chofes fi rares
& fi précieules , qu'on ne peut les décrire
avec trop de foin.
MEMOIRES de Gaudence de Luques,
prifonnnier de l'Inquifition , augmentés
de plufieurs cahiers qui avoient été perdus
à la Douane de Marfeille , enrichis
des fçavantes remarques de M. Rhedi- ,
& de figures en taille- douce . A Amfterdam
1753 , & le trouve à Paris chez plu
Geurs Libraires . Quatre volumes in- 12.
Il
parut , il y
deux
ou trois
ans , un
ou deux volumes de Mémoires de Gaudence
de Luques ; on vient d'en donner
ane nouvelle édition complette . La cuiofité
eft piquée par le fonds de ces Mémoires
, & par la maniere dont ils font
parvenus au public. Ils contiennent la vie
d'un homme retenu à l'Inquifition de Boogne
, & écrite par lui- même..
On y trouve la defcription des moeurs ,
Ees Coutumes , la Religion d'un Pays qui
eft au milieu des vaftes déferts de l'Afrique
, & qui a reſté inconnu à toute la
erre plus de trois mille ans. Ce Pays eft
nacceffible de toutes parts ,,à l'exception
#74 MERCURE DE FRANCE
qui reçoit tant d'hommages de la part
gens de Lettres. L'Auteur efthomme d
prit & Poëte , deux qualiés qui ne s
pas toujours enfemble.
Discouss for Futilité des Lettres
M. Tabbé B. de L. R. A Paris,
Praiz , fils , Quai de Conti ;la v
Morel,le jeune , au Palais , & Mental
Quai des Auguſtins.
Celt encore un ouvrage fur la fam
controverfe , fi les Lettres & les Ar
went on auifent aux mears. Cette pro
non fe reffent de l'âge de l'Auteur qu
que dir-neuf ans.
ALMANACH Aftronomique & Hif
que de la Ville de Lyon , & des Pro
ces de Lyonnois , Forez & Beaujol
revu & augmenté pour l'année de
1753. AL
Delaroche
ve àPar
Saint J
To
Imprimerie d'
1753
; & feu
int & Saillant
,
s, gros
in-8 .
ne dans
ce fé
celui
que
exécuté
beauco
qui l'
curiof
MARS.
1753. FIS
--jet de l'Almanach, qu'on ne trouve à la
-faire ; nous y defirerions feulement
Iques détails de plus fur le Commerce.
on offre en ce genre des chofes fi rares
i précieules , qu'on ne peut les décrire
ctrop de foin.
MEMOIRES de Gaudence de Luques,
Connnier, de l'Inquifition , augmentés
plufieurs cahiers qui avoient été perà
la Douane de Marfeille , enrichis
fçavantes remarques de M. Rhedi ,
de figures en taille- douce. A Amfter-
21753 , & fe trouve à Paris chez pla
irs Libraires. Quatre volumes in- 12.
Il
parut , il y
deux
ou
trois
ans , a
deux volumes de Mémoires de Gat
nce de Luques ; on vient d'en donner
e nouvelle édition complete. La ca
fité eft piquée par le fonds de ces Méires,
& par la maniere dont ils fone
is au public. Ils contiennent la vie
ame retenu à l'Inquifition de Boécrite
par lui- même,
ve la defeciation des moeurs ,
la P
des
17
d'un Pays qui
erts de l'Afri
& toate le
Ce Pays d
Fexceptie
116 MERCURE DE FRANCE.
du feul chemin par lequel on y a conduir
notre Voyageur.
Ces Mémoires font parvenus à l'Editeur
par le moyen du célébre M. Rhedi ,
Bibliothéquaire de Saint Marc , à Vénife ;
qui les tenoit du Secrétaire de l'Inquifi.
tion de Bologne , fon ami ; & il ſemble
qu'il ne manque rien de ce qui peut en
rendre la vérité authentique. Il y a même
une Lettre du Pere Alifio de Santo Ivorio,
Secrétaire de l'Inquifition de Bologne ,
qu'il eft néceffaire de lire , & qui fert d'éclairciffement
& de difcours prélimi
naire.
On a confervé un ordre de procédure
dans la Traduction , qui y jette une espéce
de monotonie défagréable , on a facrifié
fans doute la chaleur & la varieté à une
efpécé d'autenticité qu'on a voulu répan
dre dans cet ouvrage. Le Lecteur n'a que
faire par exemple , de la prudence ennuyeufe
des précautions puériles , des
délicateffes pédantefques des Reverends
Peres Inquifiteurs.
4
Ces Mémoires réduits à ce qu'ils ont
d'intéreffant ou d'inftructif, en feroient
affurément plus agréables ; mais c'eſt une
piéce originale qu'on nous donne dans la
forme qu'on a crû la plus capable d'en
conftater la vérité , & malgré le foin &
MARS. 1753. 717
es Remarques de M. Rhedi , il eft bien
Hifficile de ne pas la prendre pour un Ronan
; les moeurs , les richeffes , l'égalité ,
es Arts , le goût , & la grandeur du peule
Mezzoranien pour une chimere , &
on Gouvernement pour une copie de la
République de Platon. Cet ouvrage a un
vantage qui manque fouvent à ceux de
ette nature , il devient plus intéreffant &
lus chaud à mesure qu'il tire vers fa fin ;
eft d'ailleurs exécuté avec goût & avec
les Libraires. in
par
PRIX
Des Arts , pour l'année 1753.
A Ville de Besançon voulant concoutir
, par des moyens qui puiffent feonder
les talens , aux progrès & à la
loire de l'Académie des Sciences , Bellesettres
& Arts qui y a été établie , vient ,
n augmentant les revenus de cette Acaémie
, de fonder un prix pour les Arts ;
comme elle defire que ce prix foit difibué
avec ceux de l'Eloquence & de la
ittérature , l'Académie , pour ne pas rerder
d'un an la diftribution dudit prix
u'elle a nommé prix de la Ville , déclare
u'elle l'adjugera le vingt - quatrième jour,
E
118 MERCURE DE FRANCE.
du mois d'Août prochain , verlle de la Fête
de S. Louis , en même tems que les deux
premiers fondés par M. le Duc de Tallard,
& dont les Programmes ont déja été envoyés.
Ce prix fera une médaille d'or , de la
valeur de deux cens livres , deſtinée à cefui
qui , pour éviter les frais & les diffi
cultés confidérables qu'exige la néceflité
de détourner une riviere , & de faire
fouvent , malgré cela , des épuifemens
coûteux & pénibles en proportion des
transpirations qu'on ne peut arrêter , propofera
les meilleurs moyens de fonder des
Piles de Ponts fous une hauteur d'eau de 18
à 20 pieds , de façon que ces Piles foient pi
lotées , grillées & maçonnées auffi folidement
que fi les eaux détournées en avoient faciliti
l'exécution.
· Les Auteurs ne mettront point leurs
noms à leurs ouvrages , mais feulement
une marque ou un parafe , avec telle devife
ou fentence qu'il leur plaira . Ils ex
pliqueront en détail les moyens qu'ils
comptent employer depuis le commence
ment jufqu'à la fin de l'opération . Cette
explication écrite fera accompagnée des
plans & profils de la Machine en géné
ral & des Machines particulieres , s'il en
eft qui doivent entrer dans la compofiMARS.
1753. 110
+
on du tout ; de façon qu'au moyen de
ettres de renvoi , le Mémoire & le Defin
préfentent exactement enfemble
dée des Auteurs & les exactes propor
ons de leurs Machines, On croit que
our cela une échelle de trois lignes pour
ed feroit la plus convenable.
Ceux qui prétendront aux prix , font
ertis de faire remettre leurs ouvragǝş
our le premier jour de Juillet , au plus
rd , au Sieur Daclin , Imprimeur de l'Adémie
à Besançon , & d'en affrancchir le
rt : précaution fans laquelle ils ne fe
ient pas retirés,
LETTRE d'un Curé de Paris à un de
samis , fur les vertus de Jean Beffard ,
yfan de Stain , près Saint Denis . A P2-
, chez Guillaume Defprez , rue Saint
cques 1753. Brochure in - 12 . de 46 ges
.
C'est l'abregé de la vie d'un homme
i a rempli fes devoirs de Chrétien dans
plus grande perfection , & qui a exrté
& aidé fes femblables à remplir les
rs avec édification . Il eft à fouhaiter.
Le ce conrt écrit , où nous avons trouvé
aucoup d'onction & de naturel , fe rénde
yîte & généralement . Les ouvriers
les gens de la campagne , trouveront
120 MERCURE DE FRANCE.
dans Jean Beffard un modéle de toutes les
vertus de leur état.
MANDEMENT de Monfeigneur l'Evêque
Comte de Valence , au fujet de la
Béatification de la Bienheureufe Jeanne-
Françoiſe Fremiot de Chantal , Fondatrice
de l'Ordre des Religieufes de la Vifitation
de Sainte Marie. A Valence , de l'Imprimerie
de Philippe Gilibert .
La Béatification de Madame Chantal
a caufé une joie fi vive à toute la France ,
que nous avons crû devoir rendre compte
des differens ouvrages qu'elle a occafion .
nés. Un des plus précieux eft le Mandement
que nous annonçons. Après un
précis , ferré , bien écrit , & plein d'onc
tion des actions de Madame de Chantal
dans fon enfance , dans ſa jeuneſſe , dans
lé tems de fon mariage & de fon veuvage ,
M. de Valence continue ainfi :
» Il lui falloit un Ananie qui fît tomber
» entierement les écailles de fes yeux , &
» lui montrât à découvert le vaſte champ
qu'elle devoit parcourir. Cet Ananie lui
» fut envoyé , mes freres , & ce fut Fran-
» çois de Sales ; cet homme fi verfé dans
»les voies du falut , ce nouvel Efdras
qui avoit fi bien approfondi la loi de
» Dieu , & fçavoit la faire obferver com
99
ше
MARS. 1753. 121
*
ر و
*
me il l'obfervoit lui- même ; ce faint
Evêque dont les lumieres égaloient le
zéle , & dont le zéle toujours temperé
par la douceur , rendoit les lumieres fi
»perfuafives , fi efficaces ; le réparateur
des brêches du temple & défenfeur de
la loi ; le fleau de l'héréfie , le fel de la
» terre ; Pontife compatiffant , humain.
» charitable maître des coeurs , mais pour
» les gagner à Dieu , & les remplir du feu
» divin dont il étoit lui-même embrafé ,
auffi propre à travailler à l'avancement
» des juítes qu'à la converfion des pé-
›› cheurs. 02
» La bienheureufe de Chantal n'eut pas
plutôt entendu la voix de cet homme
apoftolique , qu'il fe fit en elle un foudain
changement. Une joie fecrette allégea
le poids dont elle étoit comme
accablée , ce que la prédication avoit
ébauché , des conferences l'acheverent. ;
-elle lui ouvrit fon coeur , François de
Sales en mefura toute l'étendue ; &
quelles généreufes difpofitions n'y trou
va- t'il pas ? Une foumiffion entière à
entrer aveuglément dans les vûes de
Dieu fur elle , & autant d'ardeur pour
entreprendre , que de courage pour exéter
ce qui lui étoit propofé pour fa
gloire .
F
122 MERCURE DE FRANCE.
as
"
» Il portoit encore dans fon fein le
projet de l'Ordre qu'il devoit bientôt
établir : Ordre admirable , formé pour
» tous les tempéramens & pour tous les
âges , dont la ferveur nous rappelle fi
» bien les beaux jours de la primitive Egli
» fe. La charité en eft le fondement , l'ha
» milité le foutien , le défintéreffement
» la gloire . Doux en apparence , mais
» dans le fond fevere : s'il n'affujettit pas
» le corps à d'exceffives austérités , il ſou-
» met l'efprit à mille pratiques gênantes ,
dont la continuité ne demande pas moins
» d'attention que leur uniformité de vie.
lence pour en éviter la négligence ou le
» dégoût. La volonté ne doit plus y con-
» ferver d'empire , la liberté de droit , l'a
22
33
mour propre de réferve. Ce feroit un
» crime de ne pas y dévoiler fon coeur ,
» & lui laiffer prendre d'autres impref
"
fions que celle de la régle & du devoir.
" Son véritable caractere eft d'en détruire!
les afflictions , d'en immoler les defirs ,'
» de quitter fans ceffe ce qui plairoir i
plus , pour faire ce qui eft jugé le plas
»utile ; de s'oublier pour le prochain , de
mourir entierement à foi-même , & de
n'envifager dans tout ce qu'on fait que (
la gloire de Dieu & de fon falut .
Quelle Profélite plus propre que k
MARS. 123 1753
bienheureufe de Chantal pour fervir de
premiere pierre à cet édifice fpirituel .
" François de Sales le lui propofa ; mais
quelque déterminée qu'il la vit à devenir
fa coopératrice , par combien d'en-
» droits n'éprouva - t'il pas fa vocation ?
Il ne lui en diffimula pas les difficultés ;
il fit naître obftacle fur obftacle , & la
prépara à effuyer plus de contradictions
encore qu'il ne lui en montroit : mais
enfin touché de fa perféverance , il céda
à fes empreffemens , & l'admit avec les
Compagnes aux premieres épreuves .
" Qui pourroit exprimer la ferveur de
cette Congrégation naiffante , & la joie
du Fondateur ? Il ne pouvoit propofer
aucun bien que ce petit troupeau ne le
faisît , ne l'embraffât. Il falloit moins le
preffer que le retenir : l'action n'attendoit
pas le commandement.
*
La bienheureufe de Chantal étoit le
mobile , l'ame de tout. Jamais elle n'avoit
goûté de plaifir plus pur , plus
continuel que dans ce nouveau gente de
vie , & il lui tardoit de s'y dévouer , de
'y confacrer.
Mais quel trouble au moment du
acrifice ! Dieu éprouve ordinairement
eux qu'il aime , mille penfées accablan-
Es vinrent déchirer fon ame. Tout ce
Fij
114 MERCUREDE FRANCE,
» qu'elle avoit quitté , abandonné , foulé
» aux pieds , fe retrouva dans fon efprit ;
»
و د
elle ne vit plus que dureté , qu'inhuma .
I nité dans la réfolution qu'elle avoit pri
» fe. Deux vieillards venerables, prêts de
» defcendre dans le tombeau ; de jeunes
» enfans , entrant à peine dans la vie , les
» uns & les autres demandant des con-
» folations , des foins , des confeils ; quels
» objets pour une fille refpectueufe , pour
» une mere tendre , pour un bon coeur
» la nature en pouffa les plus hauts cris ,
»mais la grace plus forte triompha : la
» victime fut immolée , & ce facrifice
dont l'appareil avoit paru fi douloureux,
» ne fut plus qu'un facrifice de joie , de
louanges , d'actions de graces.
"
"
» Dès ce moment élevée au -deffus d'elle-
» même , on la vit aller de vertus en vertus;
», & comme un géant dans fa rapide courfe
voler plutôt que marcher , & rempor
» ter continuellement de nouvelles dé
pouilles fur le monde & fur elle- même
» Elle n'eut plus de volonté
30
39
propre , tou
» jours dans la main de Dieu elle ne con
» fulta , elle n'écouta que lui feul .
Avec quelle foumiffion ne reçut-el
» pas toutes les afflictions dont elle f
» comme inveftie ? Il fembla que Dieu
» verfoit fur elle le calice jufqu'à la
Qualité de la reconnaissance optique de caractères