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1752, 06, vol. 1-2
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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AV ROI. E
JUIN. 1752.
PREMIER VOLUME.
GIT
UT
"
UTY
SPARGAT
Cepillen
Si
A PARIS ,
La Veuve PISSOT, Quai de Conty ;
à la defcente du Pont-Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais.
Chez JACQUES BARROIS , Quai
des Auguftins , à la ville de Nevers.
DUCHESNE rue Saint Jacques,
au Temple du Goût.
>
M. DCC . LII.
Avec Approbation & Privilege duRoi,
437 t
A VIS.
'ADRESSE du Mercure eft à M. MERIEN ,
L Commis au Mercure , rue de l'Echelle Saint Ho
noré , à l'Hôtel de la Roche-fur -Yon , pour remettre à
M. l'Abbé Raynal.
Nous prions très-inftamment ceux qui nous adreſſeront
des Paquets par la Pofte , d'en affranchir le port ,
pour nous épargner le déplaifir de les rebuter , & à eux
celui de ne pas voir paroître leurs Ouvrages.
Les Libraires des Provinces ou des Pays Etrangers ,
qui fouhaiteront avoir le Mercure de France de la premiere
main, plus promptement , n'auront qu'à
écrire à l'adreffe ci- deffus indiquée.
On l'envoye auffi par la Pofte, aux personnes de Province
qui le defirent , les frais de la pofte ne font pas
confidérables.
On avertit auffi que ceux qui voudront qu'on le porte
chez eux à Paris chaque mois , n'ont qu'àfairefçavoir
leurs intentions , leur nom & leur demeure audit fieur
Merien,Commis au Mercure ; on leur portera le Mercure
très- exactement , moyennant 21 livres par an , qu'ils
payeront , fçavoir , 10 liv.. 10 f. en recevant leſecond
volume de Juin , & 10 l . 10 f. en recevant le fecond
volume de Décembre. On les fupplie inftamment de
donner leurs ordres pour que ces payemens foient faits
dans leurs tems.
On prie auffi les perfonnes de Province , à qui on
envoye le Mercure par la Pofte , d'être exactes à faire
payer au Buréau du Mercure à la fin de chaque femeftre,
fans cela on feroit hors d'état de foutenir les
avances confidérables qu'exige l'impreffion de ces
ouvrage.
On adreffe la même priere aux Libraires de Province.
Les perfonnes qui voudront d'autres Mercures que
ceux du mois courant , les trouveront chez la veuve
Pilot, Quai de Conti.
Pkix XXX. SOLS.
BY ULIOTAL
REGIA.
MINAGENS
MERCURE
DE FRANCE ,
1
DE DIE AURO I
JUIN 1752.
"
PREMIER VOLUME.
PIECES FUGITIVES,
en Vers & en Profesor AI
L'INVENTION DE LA POUDRE.
M
ODE.
USE , divine enchantereffe ,
Toi , qui fur le facré ruiffeau and V
Tranſportois d'uneɗainte yivrefſelves !
Le fublime & naïf Rouſſeau :
Melpomene
, fois-moi propice ,
Sous une main encor novice
Fais éclore d'heureux accords.
Viens toi-même monter ma Lyre ,
or
3
Aij
4 MERCUREDEFRANCE .
Et qu'un Poëtique délire
M'égare dans fes doux tranfports.
Eft- ce un vain fonge qui m'abufe?
Quelle fureur faifit mes fens !
D'objets quelle foule confufe !
Quel Dieu préfide à mes accens !
Des Enfers l'abîme s'entr'ouvre
Mégere à mes yeux fe découvre ,
Et fur ce globe épouvanté ,
Miniftre du couroux célefte ,
Vient fe faire un plaifir funefte
Des douleurs de l'humanité.
D
Sous la main qu'anime ſa rage ,
Le fouffre au falpêtre s'unit ;
Du tonnerre cet aſſemblage
Imite les feux & le bruit. --
Tremblez , mortels , votre arrogance,
Des Cieux a laffé la clémence ,
Votre perte va l'expier ;
De vous- mêmes triftes victimes ,
Vos bras armés contre vos crimes Γ
Serviront à vous foudroyer .
Que vois- je ? Quels feux redoutables
Volent dans les airs agités ! C
La foudre dans nos mains coupables
Tonne fur nos propres cités : An -ið, cab e
JUIN.
S 1752
Frappés de fes carreaux terribles ,
Les ramparts les plus invincibles
Chancellent fur leur fondement ;
Et les ruïnes entaflées
De fes murailles renversées
Enfeveliflent l'habitant .
[ les Siéges. }
Trop avides de la victoire ,
Où courez-vous , vaillans Soldats ,
Chercher une nouvelle gloire
A travers de nouveaux combats ?
Tremblez , trop courageufes aines ,
Ouvrant un fépulchre de flammes
Ea terre croule fous vos pas.
Mais déja ces coeurs magnanimes
Précipités dans les abîmes
Tombent au féjour du trépás .
....
Tel l'Etna du fond de fon gouffre
Vomiffant des rocs enflammés ,
Dans un déluge ardent de fouffre
Inonde les champs confumés.
La mer voit bouillónner fes ondes ,
Et dans les cavernes profondes
Le feu fe mêle avec les eaux.
La terre en ce défordre extrême ,
En s'engloutiffant elle-même ,
Ne préfente que des tombeaux,
[ les Mines . 】
Aiij
6 MERCURE DEFRANCE.
Quel est- ce globe de lumiére , [ les Bombes , I
Qui ſe dérobant à nos yeux ,
Par une nouvelle carriere
Mefure les voûtes des Cieux ?
Que vois-je ? dans fon fein perfide
Cachant un tonnerre homicide
Sa chûte écrafe les remparts.
Drifant le lieu qui le recéle ,
+4
Des éclats l'atteinte cruelle
Porte la mort de toutes parts .
C'eft donc de toi , poudre infernale ,
Noir inftrument de nos douleurs ,
Que vient la puiffance fatale ,
De nos inhumaines fureurs.
O Ciel ! ta juftice fuprême
Chaque jour fe vange elle-même ;
Et les préfens que tu nous fais ,
Vrais falaires de nos offenſes ,
Sont des gages de tes vengeances,
Beaucoup plus que de tes bienfaits.
Et toi , Déefle impitoyable ,
Toi , dont les effroyables Loix
A l'homme contre fon femblable
Donne d'illégitimes droits ;
Trop inexorable Bellone ,
Faut il que fon fouffle empoisonne
Le coeur des Rois & des Sujets ?
JUIN.
7
1752.
Leurs jours que tant de maux affiégent ,
Faut- il qu'eux- mêmes les abrégent
Par de fanguinaires projets ?
Cefle enfin , horrible furie ,
Ceffe d'égorger les humains.
Aimable paix , vierge cherie ,
Défarme nos aveugles mains.
Beniffons les Cieux favorables .
De nos contrées miférables
Le terrible Mars eft chaffé ;
Du Laboureur toujours tranquille
Le champ abondamment fertile
De fon fang n'eft plus arrofé.
A Monfieur le Franc , Premier Prefident de la
Cour des Aydes de Montauban , & Membre
de l'Académie de la même ville.
Toi , qui dans tes Ecrits toujours certain de plaire,
Simple & fublime tour à tour ,
Fais raifonner la trompette guerriere ,
Et badiner les pipeaux de l'Amour ;
LE FRANC , reçois dans cet ouvrage
De mon coeur le fincere hommage .
Sur tes vers , fur ton ftyle à me former inftruit ,
Je repaffe ces traits , dont ta main libre & fure
Que le goût du vrai beau conduit ,
Dans les tableaux peint la Nature.
Je cherche à t'imiter , heureux ! fi je pouvois
A iiij
$ MERCURE DEFRANCE.
Etre imitateur fidele .
Mais un copifte mauvais
Ne rendit jamais bien un excellent modele.
M. A. LAGRAVERE , de la Tour.
SAE 302 302 306 302 : 50% 30% 50% 506 50% 30% 50% 5 X
LES AMOURS
&
INFORTUNE'S
DE JULIETTE ET DE ROMEO.
Nouvelle , tirée du Théatre Anglois , par
M. Feutry.
LES
Es deux familles les plus puiffantes
de Veronne , celle des Capulets &
celle de Montagne , font peut- être moins
connues encore par leur grandeur & par
leur ancienneté que par leur haine & par
leurs malheurs.
Ces deux familles cependant n'ont
pas toujours été divifées , elles ont même
été liées intimement ; mais l'ambition a
commencé de les féparer , & l'Amour a
achevé de les défunir.
Avant leurs premieres divifions , le mariage
de Romeo , fils de Montagne , étoit
projetté avec Juliette , fille de Capulet ,
JUIN. 1752 . 9
leur éducation étoit conforme à ce projet ;
ils réuniffoient tant de charmes , que la nature
feule les eût forcés de s'aimer , quand
même leur éducation les en eût éloignés ,
auffi l'amour qu'ils s'infpirerent fut- il extrême.
Avant que de pouvoir développer
leurs fentimens dans cet âge où l'on s'occupe
de mille objets futiles , ils reffentoient
déja cette fureur des paffions qui
femblent demander un efprit réflechi ou
fatigué des frivolités du monde.
Le foin de fa parure , la coquetterie fi
communes aux jeunes perfonnes , n'occupoient
point Juliette ; le goût des fpectacles
, le tourbillon du monde , ne diftrayoient
point Romeo : leur feul plaifir
étoit de le voir , il devenoit plus vif en
devenant plus fréquent . Leur amour s'augmentoit
avec l'age , & plus ils fe for
moient l'efprit , .plus ils trouvoient de
raifons de s'aimer.
Le tems étoit arrivé où les idées le dévelopent
, où l'on fçait ce que c'eft que
l'amour ; Romeo & Juliette connoiffoient
toute la vivacité de leurs fentimens , &
ils n'en étoient point effrayés . Juliette ne
rougiffoit pas d'aimer ; Romeo ne cachoit
point fes feux , ils fçavoient que leur
amour étoit approuvé de leurs parens.
Ce fut dans le moment où leur paffion
A v
10 MERCURE DE FRANCE :
avoit acquis le dégré le plus vif , & où ils
s'attendoient à la voir fatisfaite , que le
pere de Juliette défira une place qui fut
accordée à Montagne ; les rivaux devinrent
bien-tôt ennemis , & Capulet étoit
un ennemi irréconciliable , il ne garda
aucun ménagement avec fon rival , & le
premier acte qu'il fit , fut de rompre le
mariage de Romeo & de Juliette.
Il la deftina à Tibalte fon coufin , homme
violent & foupçonneux , jaloux &
emporté ; c'étoit allier le crime à la vertu
que d'unir Tibalte & Juliette ; mais Capulet
ne cherchoit plus dans l'alliance de
fa fille qu'un ennemi de Montagne , &
Tibalte s'étoit toujours déclaré hardiment
contre lui & contre fon fils .
Quel évenement cruel pour Romeo &
pour Juliette ! Le monde n'avoit jamais
eu d'attraits à leurs yeux , leurs coeurs n'avoient
été ouverts qu'à l'amour , leur ef
prit n'avoit été employé qu'à exprimer
leurs fentimens , ils perdoient tout en ſe
perdant.
Juliette ne connoiffoit de l'amour que
ect épanchement heureux cette douce
fatisfaction de voir ce qu'on adore ;
n'ayant jamais été contrariée , elle n'avoit
jamais travaillé à obtenir de l'empire
fur elle même ; fon caractere tendre
JUIN. 1752. II
& tranquille devint tout-à- coup violent
& emporté , elle reffentit toutes les fureurs
de l'amour ; les fentimens les plus
contraires entrerent dans fon coeur ; les
partis les plus violens ne lui parurent que
Kégitimes & faciles.
>>
ne
Dans cette difpofition d'efprit , Juliette
alla trouver fon amant . Romeo lui ditelle
, « fi vous croyez que les années , les
» larmes , les réflexions , la néceffité foient
capables de m'éffacer de votre coeur , fi
» vous croyez m'oublier un jour , c'est
» la mort que je viens vous demander ;
" mais fi vous penfez que nos ennemis ,
" ni les tems , ni les fouffrances
» foient pas capables d'éteindre votre
» amour uniffez - vous à moi par les
»liens les plus forts & les plus facrés ;
" que les fermens , que la Religion m'aſ-
" furent de vous à jamais , que des en-
» gagemens folemnels s'oppofent pour
" toujours à la tirannie de nos parens ,
" que la mort feule puiffe nous fépa-
» rer.
,
Oui , lui dit Romeo , les fermens que
je vous ai faits cent fois , je les confirmerai
devant un autre Dieu que l'Amour
Puifque nous fommes obligés d'être féparés
, affurons -nous de nous revoir un
o ur, & foyons unis par des liens ref-
A vj
12 MERCURE DEFRANCE."
<
pectables ; jurons fur les Autels de nous
aimer toujours , que Dieu foit témoin de
nos fermens.
Suivez moi , Juliette , pourfuivit - il ,
allons trouver le Pere Laurent ; dans la
fituation affreufe où nous fommes , fes
confeils & fes fecours nous font néceffaires :
vous connoiffez l'attachement & les refſources
de l'homme à qui je vous propoſe
de nous adreffer , il a pris foin de notre
enfance , qu'il foit le dépofitaire de nos
fecrets , qu'il foit notre guide ; accoutumé
à trouver dans notre ame la douceur ,
l'innocence , le bonheur , qu'il y life
actuellement la fureur , le trouble & les
malheurs.

Juliette fuivit Romeo , ils allerent au
Monaftere de ..... trouver le Pere Laurent
; inftruit de leurs amours & de leurs
malheurs , il devina ailement ce qui les
amenoit chez lui.
Vous fçavez , dit- il , à Romeo , l'attachement
inviolable que j'ai pour vous ,
ce que je fuis ; le crédit que j'ai dans
Verone , c'eft à vos familles que je le
dois , mais fi je me rappelle avec plaifir
les obligations que j'ai à Montagne , les
fervices que m'a rendu Capulet me font
à charge ; la hauteur de fon caractere m'a
toujours révolté , & dans la derniere afJUIN.
13 1752 ;
faire qui a divifé vos peres , j'ai décidé
le Prince de Veronne en faveur de Montagne
; fon rival l'ignore , il me croit
même dans fes interêts , mais fi je le ménage
c'eft pour vous être utile .
Vous le pouvez , lui dit Juliette , vons
pouvez d'un feul mot en donnant ma
main à Romeo , affurer qu'elle ne fera jamais
à Tibalte.
Juliette , lui dit le Pere Laurent , l'amour
que vous avez pourRomeo n'eft pas
un crime , c'en feroit un que de l'éteindre
j'approuve la difpofition où vons
êtes , & je vais vous unir à Romeo ; que
cette cérémonie augufte fortifie dans votre
ame les fentimens que vous avez ; qu'el
le vous donne du courage contre les perfécutions
que vous aurez à effuyer.
Ils fuivirent le Pere Laurent : cet hommehardi
& ambitieux ne craignoit pas
les démarches les plus hazardées > lorfqu'il
prévoyoit en retirer quelques avantages
; il voyoit le crédit prodigieux que
Romeo alloit obtenir dans l'Etat, & il vouloit
fe rendre néceffaire à un homme qui
pouvoit fervir fon ambition demefurée
il haiffoit Capulet & plus encore Tibalte
à qui Juliette étoit deftinée ; ces motifs le
déterminerent , & malgré le rifque qu'il
14 MERCURE DE FRANCE.
pouvoit courir , il maria Juliette à Romeo.
Leur joye fut extrême , elle leur ferma
un moment les yeux fur les traverſes qu'ils
alloient effuyer ; Juliette s'abandonna
fans réferve à fon amant , elle donna à
la paffion la plus vive , la preuve de l'amour
la plus forte , & ce fut au moment
d'être féparés , peut-être pour toujours ,
qu'ils trouverent de nouvelles raifons de
s'aimer éternellement .
Il n'y avoit pas de liens que Juliette
ne voulût prendre , point de facrifices
qu'elle ne fûr déterminée à faire pour
s'attacher plus fortement ce qu'elle aimoit
avec fureur.
Pour m'affurer de vous ,
Romeo , que
puis- je faire , lui dit Juliette ? je fuis fûre
de mon coeur , mais je crains votre inconftance
, non , je crains plutôt que votre
douleur ne vous fépare de moi & du
monde .
Effectivement fon amant pénetré de
l'horreur de s'éloigner d'elle , étoit plongé
dans le plus grand accablement,fes paroles
avoient peu de fuite , & le trouble de
fon ame paroiffoit dans toutes les actions.

Juliette , lui dit-il , vous voyez ma
JUIN. 1752.
15
fi
douleur , fans doute elle eft extrême , &
peut- être que la mort eft le feul fecours
qui me refte ; mais puis-je défirer de perdre
la vie au moment où elle m'a paru
précieufe puis je difpofer de mes jours ?
ils ne font plus à moi , c'eſt à vous d'en
prolonger ou d'en hâter le cours dois - je
me croire malheureux dès que je fuis aimé
de vous ? Juliette , je vous adore ; mais je
tremble que votre amour ne vous foit fatal
, c'eft pour vous feule que je fremis. Je
voudrois pouvoir facrifier mon repos pour
affurer le vôtre , & c'eft vous qui facrifiez
tout pour moi ; eh quoi , l'amour le plus
tendre fera donc le plus malheureux ! cette
idée m'accable , Juliette , & je ne vous
verrai plus .
Je vous aimerai toujours , lui répondit-
elle , ne vous occupez que de l'idée
de poffeder mon coeur , je vous le conferverai
, repofez vous fur moi du foin de
de faire naître les occafions où je pourrai
vous voir : elle le quitta , & chargea le
Pere Laurent de le tranquilifer.
La douleur qu'il avoit renfermée pour
ne pas allarmer fon amante , éclata dès
qu'elle fut partie ; les expreffions les
plus fortes firent connoître l'agitation de
fon ame ; Romeo ne voyoit dans l'avenir
que des fujets de défefpoir , la mort étoit
16 MERCURE DE FRANCE .
1
le feul terme qu'il envifageoit à ſes malheurs
: le Pere Laurent en fut effrayé ,
cependant ille calma un peu en lui- pro.
mettant de fervir vivement fon amour , &
de lui donner des nouvelles de Juliette
tous les jours qu'il ne pourroit lui faciliter
les moyens de la voir .
La haîne des Capulets & de Montagne
avoit divifé la Ville en deux partis ; elle
produifoit une agitation fi violente dans
les efprits qu'on pouvoit craindre que
l'Etat n'en fût renverfé ; il y avoit tout les
jours des combats entre les parens de Capulet
& ceux de Montagne , ce qui obligea
Afcale Prince de Veronne de deffendre
toute voye de fait fous peine de perdre
la vie .
Cette deffenfe arrêta quelque tems la
fureur des combats ; mais un jour que
Montagne fe promenoit avec Mercurio un
de fes parens , ils apperçurent le Comte
Paris , homme emporté , qui ne cherchoit
qu'à figualer fa haine contre les ennemis
de Capulet ; Montagne vouloit l'éviter ,
mais le Comte Paris le joignit & lui demanda
fi fon fils Romeo n'ofoit plus fe
montrer devant lui ; il ne vous craint
point , lui dit Mantagne , mais il évite
avec fageffe toutes les occafions qui pourroient
renouveller nos fujets de querelle :
JUIN . 1752 17
en vérité, Comte Paris, il eft tems de les
terminer , l'amitié ne peut - elle pas fe rétablir
entre Capulet & moi , je vois avec
horreur les fuites de nos divifions , faifons
ceffer une haine qui n'a déja que trop
éclaté ,
portez de ma
part à Votre
oncle
Capulet
des
paroles
de paix.
La paix , lui dit le Comte Paris , jamais
elle ne fera entre vous , votre âge vous
garantit des effets de ma colere , mais elle
va fe fignaler contre Mercurio , en même
tems il l'avertit de deffendre fa vie
& ils commencerent un combat qui fi.
nit par la mort de Mercurio .
Romeo arriva pour être témoin de ce
trifte fpectacle , if attaqua le Comte Paris
avec fureur & vangea la mort de
fon ami par celle de fon ennemi.
Paris étoit un homme trop puiffant
dans l'Etat pour que fa mort reftât impunie
; Capulet demanda vivement vangeance
du meurtre de fon coufin , il exigea
que la loi fût exécutée .
'de
Romeo fut obligé de fe cacher.Défefpéré
ce nouveau malheur il alla trouver le
PereLaurent & demanda à voir encore Juliette
étant far le point de la quitter peutêtre
pour toujours ; le pere Laurent raifonna
avec lui fur les fuites que fon combat
alloit avoir , il ne lui confeilla point
18 MERCURE DE FRANCE.
d'attendre le jugement qui feroit prononcé
, & lui propofa de fe retirer à Mantouc
, où il l'inftruiroit exactement de
tout ce qui fe pafferoit à Veronne ; il lui
dit qu'il pouvoit cependant refter quelques
jours dans le Monaftere , & qu'il
lui faciliteroit les moyens de voir Juliette
, mais cette aimable fille inquiette du
combat de Romeo , entra dans le moment
pour en fçavoir le détail. Quelle fatisfaction
pour elle de voir fon amant , elle fe
précipita dans fes bras , ah ! Romeo , que
ce moment eft heureux , s'écria- t'elle ,
qu'il a été précédé de trouble & d'inquietude
, qu'il va être fuivi d'amertume &
d'horreur , quel amour eft plus grand que
le mien !
rede
Quel amour eft plus malheureux ,
partit Romeo ! je fuis au moment
vous abandonner & de vivre dans un
lieu ou vous n'habiterez point ; approuvez
vous ce parti , que me conſeille le
Pere Laurent. Non , il vaut mieux que
je meurs ici , puifque je ne vivrai certainement
point lorfque je ferai féparé de
·
yous.
Romeo , répondit Juliette , dans l'érat
où nous fommes , pouvons-nous prendre
un parti ? oferions - nous faire un choix
lorfque le trouble de nos fens nous aveuJUIN.
1752 . 19
gle & nous égare ? nous devons tout
au Pere Laurent , puifque nous lui devons
le plaifir d'être enfemble dans ce
moment
, abandonnons- nous donc fans réferve
à ſes conſeils , croyez que je ferai
prompte à les fuivre & ferme àles exécu
ter .
Pour vivre avec vous , continua- t'elle 9
il n'y a rien qui me paroiffe coûteux &
impoffible , les évenemens ne font que
ce qu'on veut qu'ils foient , la volonté &
la conftance les décident toujours , rien
ne balancera dans mon coeur les fentimens
que j'ai pour vous , je vous ferai
fidéle , je vous aimerai toute ma vie
je vous quitte , venez ce foir chez moi
lorfque le jour fera fini , ma gouvernante
que j'ai mife dans ma confidence , vous
conduira auprès de moi , venez & que
l'excès du plaifir que j'aurai d'être avec
vous me faffe oublier un moment la
grandeur
& la longueur de mes maux.
Juliette quitta fon amant & fe retira
chez elle , où fon Pere entra un moment
après , il lui apprit que fon mariage étoit
arrêté avec Tibalte ; il ne fe fera jamais ,
lui dit fiérement fa fille , c'eſt en me
conformant à vos ordres que j'ai donné
mon coeur à Romeo , vous avez confir
mé les fermens que j'ai fait de l'ai10
MERCURE DE ERANCE.
mer toujours , je ne les romprai point.
Capulet fut étonné de la réfiftance de
fa fille ; mais comme il feavoit que Romeo
alloit être condamné à la mort pour avoir
tué le Comte Paris , ou qu'il ne pouvoit
s'en fouftraite que par un exil perpétuel
il crut qu'il étoit inutile d'aigrir l'efprit
de fa fille , & que l'impoffibilité d'époufer
Romeo la décideroit bien-tôt en faveur
de Tibalte ; il la quitta pour aller
preffer le jugement qui devoit être rendu
contre Romeo .
Juliette refta feule abandonnée à de
triftes réflexions , elle n'avoit pour elle
qu'une volonté fixe & inebranlable qui
pouvoit à la vérité l'empêcher d'époufer
Tibalte , mais qui ne lui donnoit aucun
efpoir d'être à jamais unie à Romeo ; les
démarches qu'elle faifoit ne la conduifoient
pas à un état heureux ; elles l'éloignoient
feulement d'un parti qu'elle regardoit
comme le plus grand des malheurs.
Tibalte qui s'imaginoit que Capulet
avoit difpofé la fille en fa faveur , entra
dans ce moment mais il la trouva accablée
de douleur ; il l'aimoit , ou plutôt
il défiroit de contenter les défirs & de s'allier
à une grande maifon : Tibalte étoit
incapable d'aucune délicateffe : & Juliette
JUIN. 1752 . 21
quil
le connoiffoit bien n'entreprit point
de le toucher ; elle lui dit qu'elle donnoit
des pleurs à la mort du Comte Paris ſon
coufin , & qu'elle étoit étonnée que dans
un moment de douleur & de deuil , on
s'ocupât d'autres fentimens que de ceux de
la trifteffe , qu'elle demandoit du tems
pour effuyer fes larmes & pour fe déterminer
à un mariage auquel elle n'avoit pas
été préparée.
Il faut plutôt le hâter , lui répondit
Tibalte ; les plaifirs qui fuivront l'engagement
que vous allez prendre , diffiperont
votre mélancolie , c'eft donner aſſez
de pleurs à la mort du Comte Paris ; occupez-
vous du foin de le vanger ; mais
peut-être , continua- t'il , pleurez vous
moins fa mort que vous n'en craignez les
fuites pour fon affaffin ; Romeo vous
occupe toujours , c'eft lui qui vous fait
répandre des larmes ; je lis dans votre
coeur votre foibleffe & ma honte la
mort feule de mon rival pourra diffiper
mes inquiétudes , qu'il vienne du fond
de fon tombeau me difputer votre coeur ,
ma haine pour lui & mon amour pour
vous vont l'y précipiter.
,
1. Tibalte fortit pour exécuter ce cruel
projet , il fitagir toute fa faction auprès
du Prince de Veronne ; la néceffité de
22 MERCURE DE FRANCE.
faire un grand exemple difpofoit affez les
Juges à fervir l'animofité de Tibalte , &
il ne doutoit pas que Romeo ne fût jugé
felon la rigueur de la loi.
,
Le Pere Laurent qui en fut averti , &
qui trembloit que Romeo ne fût découvert
lui dit qu'il alloit envoyer un
courrier à Mantoue à un de fes amis pour
le prévenir fur fon arrivée , & qu'il falloit
qu'il partît le lendemain fans differer
Romeo ne répondit rien , il étoit accablé
de l'idée d'abandonner Juliette & de
l'abandonner pour toujours.
Le Pere Laurent le laiffa livré à fes
triftes réflexions , & il fut trouver Juliette
pour la prévenir fur la conduite
qu'elle devoit tenir, avec Romeo ; il lui
repréfenta la néceffité de le déterminer à
la fuir , que fa vie étoit expofée aux plus
grands dangers , s'il perfiftoit à rester à
Veronne , qu'ainfi il falloit qu'elle employât
le credit qu'elle avoit fur Romeo
afin de l'engager à partir inceffament pour
Mantouë.
Juliette promit ce qu'on exigoit d'elle ,
& en fondant en larmes , elle attendit
le moment de prononcer elle-même l'ordre
cruel qui devoit la féparer de fon
amant , il entra chez elle & la trouva accablée
de douleurs ils furent longJUIN.
23 1752 .
tems fans pouvoir prononcer un ſeul
mot..
Romeo rompit enfin le filence : Juliette
, lui dit- il , des momens que je
dois regarder comme les plus doux de
ma vie , vont précéder des années de
peine & de douleur ; je vous vois peutêtre
pour la derniere fois ; ne dois -je pas
défirer de finir une vie qui déformais fera
accompagnée d'amertume & de dégoût ?
la mort eſt un bien ou un mal felon
la vie est heureufe ou malheureuſe , elle
que
eft l'objet de mes voeux , dès
que je
perds l'efpérance de vivre avec vous .
Pourquoi perdre cette efpérance , lui
ditJuliette , fi vous avez la force de ceffer de
vivre , dès que vous me perdez , croyezvous
que je n'aurai pas le courage d'affronter
les plus grands dangers pour me
conferver à vous mon coeur y eft plus
réfolu que jamais ; diffipez la frayeur que
vous me cauſez, mettez vos jours en fureté
, fuyez -moi pour quelque tems & je
fuirai mes parens pour me rendre auprès
de vous.
Га
Romeo confentit à ce que Juliette
exigea de lui , l'efpérance qu'elle lui donna
de tout facrifier pour le rejoindre ,
le détermina à conferver des jours qui
pouvoient devenir plus heureux , ils paf24
MERCURE DE FRANCE.
ferent la nuit à fe jurer un amour éternel
, & à fe former mille projets pour le
revoir bientôt .
Le jour qui parut les obligea de fe féparer.
Romeo joignit le Pere Laurent qui
le fit partir fur le champ pour Mantouë
où il l'adreffa à un de ſes amis .
Le jugement qu'on prononça contre
lui fuivit de près fa fuite , il fut condamné
felon la rigueur de la loi . Tibalte &
Capulet furent enſemble chez Juliette ;
ils l'inftrufirent du jugement qui avoit été
rendu , & Capulet ne laiffa à fa fille que
huit jours pour choifir d'époufer Tibalte
ou d'être enfermée dans un Couvent.
>
Juliette n'eut pas recours à des larmes.
qui n'auroient pas touché un Pere dont
elle connoiffoit l'inflexibilité , elle demanda
un tems plus long pour fe décider
& on le lui refufa ; elle comptoit l'employer
à ménager les moyens qui pouvoient
la conferver à Romeo , & elle fe
hâta de fe rendre chez le Pere Laurent
pour l'inftruire de l'ordre cruel qu'elle
venoit de recevoir , & pour prendre
avec lui un parti auffi prompt que néceffaire
.
Je viens pleurer avec vous , lui dit- elle,
efperance , fecours, tout eft perdu pour
moi.
Je
JUIN. 1752. 25
Je fçais tous vos malheurs , lui dit le Pere
Laurent : je fçais que votre pere veut
être obéi & qu'il aura recours à des partis
violens fi vous refuſez d'épouſer Tibalte.
pour
Ne me dites pas , repartit Juliette , que
vous en êtes inftruit , à moins que vous ne
m'appreniez en même tems le moyen de
m'oppofer à un ordre barbare : fi votre
longue expérience , fi votre amitié
moi vous fourniffent quelques reffourhâtez
- vous de me les communiquer
, car je défire de mourir , fi ce que
vous allez me dite ne m'apporte point de
fecours.
ces ,
Arrêtez , fille aimable , lui dit le Pere
Laurent , j'entrevois une lueur d'efperance
; fi plutôt que d'époufer Tibalte vous
avez la force de perdre la vie , fans doute
que vous entreprendrez une chofe femblable
à la mort , qui est l'image même de
la mort.
Il alla en même tems chercher une phiole
& la donnant à Juliette , retournez
chez vous , lui dit-il : buyez cette Liqueur
que je viens de vous donner , dès
quelle coulera dans vos veines , une humeur
froide faifira tous vos efprits , votre
poulx ne battra plus , votre refpiration
fera arrêtée , les roſes de vos joues , l'in-
1. Vol B
26 MERCURE DE FRANCE.

carnat de vos lévres feront fanés , vos
yeax fe couvriront des voiles de la mort ;
alors à la maniere de notre Pay's , couver
te de vos plus beaux ornemens on vous
portera dans les tombeaux de vos ancêtres
; dès que la nuit fera venue , j'irai
vous delivrer d'un état fi affreux , & fi
hulle crainte , nulle inconftance ne vous
arrête , je vous conduirai bientôt auprès
de Romeo , que je vais informer du par.
ti que vous prenez pour vous conferver à
lúi.
Quelque affreux que fût ce projet , il
'étonna pas la fille de Capulet , fon
amour étoit trop grand pour que rien
pût l'arrêter , elle fut s'enfermer chez elle
& prit la liqueur que lui avoit donné le
Pere Laurent l'effet qu'il en avoit annoncé
, fuivit dans le moment ; la pâleur
de la mort couvrit fon vifage , fon corps
devint froid tous les fymptômes de la
mort affurerent à Capulet qu'il n'avoit
plus de fille ; Tibalte vit ſon épouſe dans
les bras de la mort , ils lui donnerent des
larmes finceres , & chargerent le Pere Laurent
des triſtes honneurs qu'ils vouloient
qu'on lui rendît.
Les précautions que cet homme intriguant
avoit été obligé de prendre pour
inftruire Romeo fans hazarder fon fecret ,
JUIN. 1752. 27
empêcherent que la lettre ne lui parvînt
auffitôt que le bruit de la mort de Juliette
: Je la verrai demain , dit- il , à celui qui
Jui apprit cette affreuſe nouvelle , en effet
, il partit pout Verone avec un ami
qui avoit été conftamment le témoin &
le confident de fes malheurs : il fut tout
de fuite au tombeau des Capulets & après
avoir chargé fon ami d'une lettre pour
fon pere , il le pria de fe retirer quelques
pas & de ne point l'interrompre quelque
-bruit qu'il pût entendre. Si je defcens dans
Ice lit de la mort , lai dit-il , c'est pour
contempler la figure de mon époule &
pour prendre d'elle un anneau précieux .
Il s'approcha de fon tombeau & l'ouvrit
avec un inftrument de fer dont il s'étoit
muni,
Oma femme , s'écria - t-il , l'objet de
mon amour , & la fource de mes maux ;
la mort qui a éteint ta vie n'a pû étendre
fon empire fur ta beauté , comment estu
encore fi belle , je crois que la mort
ce monftre décharné & abhorré , ce tyran
des vivans te garde ici pour
être ton
amant : mais pour l'en empêcher , je vais
me coucher auprès de toi , & je ne fortirai
jamais de ce fombre palais de la nuit ,
mes yeux te regardent pour la derniere
fois , mes lévres te raviffent le dernier
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
baifer ; ô mort , s'écria - t il , guide affreux
& incertain , c'eft en toi qu'eft mon der
nier.efpoir.
Un poignard termina fes jours informnés
& il adora Juliete jufqu'à fon dernier
moment .
Son ami fut témoin de cette ſcene tragique
, mais il connoiffoit & il aimoit trop
Komeo , pour vouloir lui conferver une
vie qui ne pouvoit être accompagnée que
des plus grands malheurs.
Il fortoit de ce théâtre fanglant & affreux
, lorfque le Pere Laurent parut , il
fut étonné d'entendre du bruit , & troublé
de voir des traces de fang dans le lieu de
la plus profonde paix ; comme il s'approchoit
du cercueil de Juliette , quel fpectacle
affreux fl apperçut le corps langlant
de Romeo .
Juliette s'éveilla dans ce moment , ô
mon pere , lui dit - elle , où eft mon amant ,
mon maître , mon epoux ? je me fouviens
bien que j'ai dû me retrouver ici ;
mais où eft Romeo ? je crains encor quelques
nouveaux malheurs .
Sortez , lui dit le P. Laurent , fortez de
ce lit de la mort , & de ce fommeil furnaturel
, un plus grand pouvoir que le
nôtre dérange nos projets ; votre époux
expire dans ce même tombeau , fuivezJUIN.
1752. 29
moi , & quittez ce lieu funefte.
Non , non , s'écria Juliette , je ne forti
rai point d'ici , je ne me féparerai jamais de
l'objet que j'adore ; Romeo par une mort
volontaire a terminé fes jours je fuivrai
fon exemple , je ferai pour lui ce qu'il a
fait pour moi.
Elle arracha du corps de fon amant le
poignard qui avoit terminé la vie , & elle
fe frapa au même endroit que fon amant
s'étoit frapé ; elle tomba fur lui & -mêla
fon fang avec le fien .
Biij
30 MERCURE DE FRANCE:
洗洗洗‧淡淡洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗
TIRCIS ,
OU
L'INCONSTANCE FIXE'E.
Effai de Poefie Paftorale.
FRAPPE RAPPE' des premiers traits de l'aurore naif
fante ,
Le volage Tircis fort des bras du fommeil ;
Et menant fes troupeaux fur l'herbe Alcuiffante ;
Des oiſeaux , par ſes chants , il hâtoit le réveil.
Puifqu'un moment , dit -il , fane la fleur nouvelle ,
Puifque tout change , & doit changer ,
Malheur au Tourtereau fidele ,
Heureux le Papillon léger.
Que Céladon , dans la perfévérance ,
Cherche en vain la félicité :
Je la trouve dans l'inconftance .
Qu'est-ce que le vrai bien ? C'eft la Diverfité.
Si de la nuit le voile étoit moins ſombre ,
L'éclat du jour frapperoit moins nos yeux.
Les charmes differens du foleil & de l'ombre
Excitent tour à tour & rempliffent nos voeux.
JUIN. 1752.. 31
+
Mon coeur n'étoit formé qu'à peine ,
Qu'à tout moment je m'enflammois.
C'étoit Climéne que j'aimois , ei
Lorsque j'appercevois Climéne!
Si l'image de fes attraits
Reftoit empreinte dans mon ame
Bien tôt d'autres appas , renouvellant ma flâme ¿
De Climéne effaçoient les traits.
Je brûlai d'abord fans rien dire : !
Mais un jour à Cloris j'ofai parler d'amour' :
Je la vis tendrement fourire a la
Depuis Philis , Daphné , fourirent à leur tour.
Lorfque de ce hameau la belle & froide Idole ,
Qui de tous les Mortels croit mériter l'encens ,
Iris , avec dédain reçoit mes voeux preffans ,
Mon amour auffi-tôt s'effarouche & s'envole.
Quand , par un caprice plus doux ,
La Déeffe: l'appelle , & devient moins févere ,
Il ne revole à fes genoux : 1
Que pour la fuir bien - tôt d'une aile auffi légere.
Plus galant qu'amoureux je fuis toujours content,
Si je verfe des pleurs , ce font de feintes larmes.
Je laiffe les vrais maux , les finceres allarmes ,
A l'amant timide ou conftant.
B iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
Comme mon chalumeau ma boulette m'eft chere t
Mais je défirerois monter au rang des Rois ,
Pour pouvoir aimer à la fois
Et la Princeffe & la Bergere. I
C'eft ainfi que Tircis apprenoit aux Echos ,
Laffé de répéter un langoureux martire ,
Des vers badins , des airs nouveaux ,
Qu'ils prenaient plaifir à redires
Soudain une jeune beauté
Brille , en ces lieux, d'un éclat qu'elle ignore.
La négligence & la fimplicité
La rendent plus aimable encore.
Tircis l'aborde en foupirant.
La Bergere rougit , & foupire de même.
? ( Le coeur n'eft jamais ignorant ;
Il fçait toujours entendre & toujours dire j'aime.)
Il lui vante fon tendre feu .
La timide Cloé perd avec lui fa crainte :
Ses yeux , & fa bouche fans feinte ,
D'un mutuel retour font l'innocent aveu.
Leur amoureufe intelligence
Leur préfage les plus beaux jours ,
Tircis ne craint plus la conftance :
Il est heureux , il veu : l'être toujours.
JUIN. 33 17520
Mais , ô délices paſſageres !
Bien-tôt un Dieu jaloux lui ravit vos faveurs.
L'Amour voit , en riant , couler fes pleurs finceres
Tircis s'écrie , en redoublant fes pleurs :
Dans le fein du bonheur les que maux font ex--
trêmes !
De nos chaînes de fleurs on a rompu les noeuds ,
Chere Cloé ! Quel deſtin rigoureux !
Je te perds pour jamais , je t'adore , & tu m'aimess
Envain tu me donnas ta foi ,
Envain tu me juras une ardeur éternelle ,
L'abfence , & les tourmens que tu fouffres pour
moi ,
Te forceront d'être infidelle .
AMOUR, prête l'oreille à mes triftes foupirs ::
Rends-moi le tendre objet de mon dernier hommage
:
, file fort cruel s'oppofe à mes défirs ,
Rends- moi du moins mon coeur volage
CAT
1
34 MERCURE DE FRANCE
EPITRE A MLLE ***
En lui renvoyant le livre intitulé : Memoires
fur les Moeurs,
Dans ans la retraite involontaire
Où me tient un deftin jaloux ,
Peftant de ne pouvoir mieux faire
Que de penfer fouvent à vous ,
Vous voulez donc , chere Thémire
Diftraire mes fombres ennuis
Par un Tableau propre à m'inftruite ,
Peut-être de ce que je fuis .
C'est ainsi que l'efprit fait naître
Chaque chofe dans fa faifon ,
Et qu'avec art vous fçavez mettre
Les plaifirs près de la raifon,
Eh bien , d'un oeil philofophique
Je l'ay vú, ce tableau comique
De nos moeurs & de nos travers .
C'eft une teinte naturelle ,
C'eſt une hiftoire trop fidele
De mille égaremens divers,
J'y vois des hommes fans droiture
Jurer ce qu'ils ne fentent pas ,
A des femmes dont l'impofture
S'étend jufques fur leurs appas
JUIN.
35 1752.
J'y vois ces Héros de Cithere ,
Ces petits- maitres favoris ,
Miniftres bruyans du Miftere,
Moins dignes du bonheur de plaire
Qu'ils ne le font de nos mépris , ...
Je les vois moins empreffés d'être
Heureux que
de nous le paroître
Trompeurs & trompés tour à tour ,
Verfet fur l'objet de leurs fâmes , pup
ID 2.94
La meſeſtime qu'en nos ames
biosos tot in sup
Y laiffe leur perfide amour .
с
J'y vois des femmes infidelesep seti
Que féduit un vain fentiment ,
C
J'en vois de bien plus criminelles cɔ ub noti,
Pour qui tout homme eft uniamant..249 52190
Mais c'eft envain , fage Themire
Que dans ces differens tableaux
DIRE
O mon regard ne peut fuffire
nouveaux ,
Amille traits toujours,
Je cherche l'heureux affemblage
Cesdons , & ce rapport fi doux ,
...Des vertus rares à vôƒƒe âge ;
:
Contraint de revenir à vous ,
C'eft vous feule que je contemple ,
Et pour
conclure mon difcours
Je vous propofe pour exemple
A qui voudra plaire toujours.
h
J &
A Lyon, par M. de R. ***.
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
·
REFLEXIONS MORALES.
Ecrites en François , par Mylord Bolinbroke.
Près avoir confidéré ce qui fe paffe
A préfentement en moi à la vûe de .
quelqu'un qui fouffre , & après avoir réflechi
le mieux qu'il m'eft poffible fur ce
que j'ai fenti autrefois à la même occafion
, je demeure très convaincu de la vérité
de ce que j'ai foutenu hier dans la converfation
, c'eft-à dire , que cette émotion
du corps , ce trouble de l'efprit , &
cette envie de porter du fecours , qui forment
l'idée complexe que nous fignifions
par le mot de compaffion , ne viennent
pas d'un inſtinct qui concourt avec , & qui
prévient même la raïfon , & ne font pas les
effets d'une direction ou impreffion innée ,
& effentiellement diftincte de certe feule &
unique direction on impreffion inde que .
je connois : je veux dire celle qui nous
porte à chercher le plaifir & à fuir la pei
ne ; grand reffort & premier mobile de
toutes les actions humaines.
Le feul doute dans lequel nous étions :
hier , & dans lequel je ne fais plus ; touchant
la vérité de cettepropofition qui afJUIN
1752% 37-
sel
firme , que la compaffion pour les autres hom
mes eft un principe inné dans tous les hommes
ou un instinct commun à toute cette efpece d'animaux
, me paroît une preuve convain
cante de fa fauffeté ; car fi elle étoit vraye ,
comment arriveroit-il que fa vérité ne ſeroir
pas de la même évidence que la vérité
de cette propofition , L'amour de ce qui lui
donne du plaifir , Raverfion pour ce qui lui
caufe de la douleur , eft un principe né avec
tout homme , & inféparable de fa nature ?
Nul homme ne fçauroit être ce me femble
, un moment en doute touchant l'ori
gine de ce qui a été imprimé par Dieu luimême
fur les ames de tous les hommes . M
n'y elt pas imprimé fi l'on ne s'apperçoit
pas de cette impreffion , il ne nous vient
pas par une voye differente de celles par
lefquelles toutes nos autres fenfations ,
toutes nos autres idées ; & tous nos autres .
défits nous viennent , fil'homme ne s'ap
perçoit pas de cette difference avec une
clarté virrefiftibles & une certitude qui
nadmier ancun doute. Nous avons une connoillance
immédiate & inſtructive de notre
propre exiftence , dont réfulte la plas
grande certitude dont nous foyons capables
, n'aurons- nous pas la même.connoif.
fance , la même certitude que la compaffon
n'eft pas une affection accidentelle ,
2
38 MERCURE DE FRANCE.
mais une partie originale & conftituante
de notre être ? & comme nous fentons que
nous ne tenons pas notre exiſtence de nous
même , ne fentirons - nous pas que nous
tenons cette compaffion uniquement de
notre nature 2 Affirmer le contraire me paroîtroit
affirmer une contradiction ; &
qu'on ne me dife pas que les hommes
étouffent & perdent quelquefois cet infe
tinct , & qu'il n'eft pas
étonnants,
fentent pas l'origine d'une impreffion qu'ils
n'ont plus , car je montrerai tantôt que cer
étouffement & cette perte qu'on fuppofe
d'un principè ou d'une impreffion innée
eft abfurde , & que le fait qu'on accorde
détruit abfolument le fyftême qu'on avance
; mais nous qui avons douté de la vérité
de la propofition, moi qui fuis convaincu de
La fauffeté, nous fentons en nous cette même
compaffion dans touté fa vigueur ; bien
Join qu'elle foit étouffée ou perdue , pout
quoi ne fentons nous pas dans le même dégré
fon origine immédiatement divine 2
Il arrive la compaffion d'être crue in
née comme àbeaucoup d'autres chofes qui
ne le font pas plus qu'elle , parce que nous
ne nous
fouvenons pas de fon commencement
& parce qu'il eft bien plus facile
d'avancer qu'une chofe eft innée , & de
fe repofer doucement fur une erreur que
.
JUI N. 1752 . 1752 1
39
peu de gens releveront , que de démêler.
avec foin & précision les naiffances & les
progrès de ces chofes ; & de lechercher la
vérité par des routes que peu de
gens con
noillent & contre lefquelles beaucoup de
geus font prévenus, addi
Le refpect & l'amour des enfans pour
leurs peres, eft regardé comme un principe
inné encore plus communément que la
compaffion pour ceux qui fouffrent , mais
dans un de ces cas comme dans l'autre ,
l'erreur vient de ce que nous ne définiffons
pas affez précisément ce que nous entendons
par impreffion , idée ou principe inné,
& de ce que n'ayant pas obfervé quand
& comment ces impreffions , ces idées
ou ces principes fe font formés , nous tâ
chons de nous perfuader & de perfuader
aux autres qu'ils ne fe font point formés du
tout ; mais qu'ils nous ont été communiqués
en même tems & par la même puiffance
& la même fageffe qui nous ont fait
exiftér .
*
Entrons un peu dans ce détail , &
voyons en premier lieu ce que nous entendons
quand nous difons que l'amour
des enfans pour leurs peres & la compaffion
pour ceux qui fouffrent font des principes
innés. Je raifonne fur ces deux propoſitions
à la fois , parce que l'une fervira
40 MERCURE DE FRANCE.
à éclaircir l'autre.Entendons-nous que cet
te propofition , il eft du devoir de l'enfant
de refpecter & d'aimer fon pere , & cette
autre,il eft du devoir d'un homme de plain .
dre & de fecourir fon femblable , font,
deux vérités imprimées par Dieu , fur l'en-.
tendement de tous les hommes en leur
donnant leur existence Cela feroit trop,
abfurde, puifque ces idées de relation & les
autres idées qui vont à la compofition de
çes propofitions , ne font pas innées , &,
par conféquent les vérités qu'elles contiennent
ne fçauroient l'être .
Entendons- nous que l'amour des enfans.
pour leurs peres , & la compaffion des
hommes pour les autres hommes qui ſouf
frent , font des principes d'action , & com₁
me des refforts, placés par l'Auteur de la,
nature dans tous les hommes qui naiffent ,
pour les exciter à remplir certains devoirs,
& pour diriger leur conduite ? -
L'abfurdité, ne faute pas aux yeux dans,
cette, définition comme dans l'autre . Je,
Grois pourtant qu'au fond on y trouvera
aufi
peu de vérité. Car fi ces principes d'action
font placés dans tous les hommes
pourquoi ne fe découvrent- ils pas dans tous
Les hommes par leurs effets! fuir le mal
chercher le bien , eft un principe' d'action,
placé dans tous les hommes , qui fe décou
JUI N. 1752. 41
vre dans tous les âgés , dans tous les pays ,
& dans toutes les occafions où il doit agir.
C'est même fur cette univerfalité & uniformité
de fes effets que nous fondons l'origine
que nous lui attribuons. Nous n'avons
pas été de ce confeik où la fagefle éternelle
prit la réfolution de former le fyftême humain
, d'où il réfulte que nous ne fçaurions
dire d'un principe qu'il eft inné , qu'après
avoir obfervé qu'il eft commun à tous les
hommes , & qu'il ne ſe dément jamais . S'il
n'eft pas commun à tous les hommes , fi
dans quelques occafions où il doit agir , il
n'agit pas , le bon fens veut que nous ceffions
d'attribuer fes effets à un principe in
né & invariable , & que nous leur affignions
une caufe poftérieure , non feulement
dans l'ordre de la caufalité , mais
dans l'ordre du tems , & une cauſe qui
bien loin d'avoir été établie originairement
& uniformement par Dieu dans tous les
hommes, n'eft qu'un accident qui réfülte de
ce que Dieu a établi ; c'eſt- à- dire , des
opérations des facultés dont il nous a donné
les effets , lefquelles opérations font variées
à l'infini , felon les différens temperammens
des particuliers , les différentes.
moeurs des nations , & les différentes conf
titutions des Gouvernemens.
A en juger de cette façon , nous ne sçaus
42 MERCURE DE FRANCE.
rions jamais croire que l'amour filial & la
compaffion foient des principes innés , ou
des inftincts de notre nature , que devient
cet amour filial parmi ces peuples barbares ,
chez qui les liens de la fociété , dont le
premier eft l'attachement des enfans à leurs
peres, & des peres aux enfans , font laiſſés ,
fi j'oſe me fervir de cette expreffion , flottans,
& n'ont jamais été ferrés par l'influence
de l'éducation & par la force des Loix ?
Que devient ce même amour parmi tant
d'autres peuples chez qui les femmes font
en commun? Ce principe inné dirigerat'il
l'enfant à la connoiffance de fon pere
que la mere elle - même ne pourroit pas
lui indiquer ? Non , mais l'enfant refpectera
& aimera fa mere qu'il connoît . Pas
roujours, ce qui fuffit pour détruire le principe
inné, & quand il la reſpecte & l'aime ,
ce fera parce qu'il la connoît , c'est- à- dire ,
parce qu'il eft accoutumé à fon autorité
& à fes bienfaits , parce qu'il a été informé
des obligations qu'il lui a eu , & beaucoup
plus parce qu'il fent le befoin qu'il en
a actuellement. Ce fera par l'ufage que fon
entendement fera de certaines idées acquiles
depuis fa naiffance par les mêmes voies
par lesquelles toutes nos idées nous viennent
, & fi quelque principe inné contribue
à cet amour & à ce relpect , ce ne ſeJUIN.
1752. 43
ra que ce principe inné & général de toutes
nos actions , l'amour du bien , la crain-,
te du mal.
fion
Or fi ce premier lien de la fociété ne .
part pas d'un principe inné , pourquoi nous
imaginons- nous qu'il faut que la compafpour
les autres hommes , qui eft un
lien plus éloigné & beaucoup moins néceffaire
à la confervation de la fociété en par- .
te ? Ileft fi peu vrai qu'elle en parte , qu'il
y a des nations entieres aufquelles la com-:
paffion ne fe fait pas fentir quand même,
elle eft unie avec l'amour paternel , qui
paffe pour un autre principe inné , & qui ,
tient le même rang que l'amour filial pare
mi les liens de la fociété.
Plufieurs peuples de l'Amérique châtroient
& engraiffoient leurs propres enfans
s pour les manger enfuite ; & Garcilaffo
de la Veza rapporte au XII. Chapitre
de fon premier Livre , qu'il y avoit des
Peuples qui tuoient les meres , quand elles
n'étoient plus en état de mettre des enfans
au monde, & de fournit à ces antrhopophages
une chair plus délicate que la leur ; il
n'eft pas néceffaire d'ajoûter que comme.
ils mangeoient leurs propres enfans , ils,
mangeoient ceux qu'ils faifoient faire à
leurs prifonniers , & qu'ils élevoient avec
foin , pour les égorget à un certain âge
44 MERCURE DE FRANCE.
mais il eft à propos d'obferver que , parmi
des nations qui le piquoient de civilifer les
autres, & defquelles nous apprenons encore
aujourd'hui des leçons d'humanité & de
politeffe , ce principe inné de compaffion
ne le montroit nullement. Repréfentezvous
le peuple Romain raffemblé dans un
Amphithéâtre pour voir le combat des Gla
diateurs ; hommes , femmes , & enfans
attentifs à voir verfer le fang de ces miférables
, pouffant des cris de joie à la vûë
d'une épée plongée de bonne grace & lelon
les regles de Fare , par un Gladiateur
dans le fein de fon camarade , & exerçant
une rigueur extrême vers celui - même qui
échappe repréfentez- vous ces mêmes Ro
mains & les Grecs expofans leurs enfans
dans des forêts , ou fur des montagnes , &
les laiffant- là , fans être touchés de leur
innocence & de leurs cris , pour périr de
mifere , ou pour être dévorés par les bêtes.
Parmi les Chrétiens mêmes , éclai
rés , fanctifiés , élûs , ces heureufes gens
qui feuls connoiffent ce nom par lequek
feul les hommes puiffent être fauvés , combien
d'exemples de cruautés , combien peu
de compaffion fe trouve- t- il ? repréſentezvous
une armée chrétienne qui donne-
Faffaut , non à des Turcs ni à des Payens ,
mais à des Chrétiens , non dans une guer
"
JUIN. 1752. 45
re civile , non dans une querelle de vengeance
, mais dans une guerre entrepriſe
de guayeté de coeur , où il n'y a nulle hai
ne entre les troupes de part & d'autre , où
il y a de l'amitié entre les particuliers des
deux côtés , & cette amitié cimentée quelquefois
par la proximité du fangs repréfentez-
vous le carnage qui fe fait , non
feulement dans la chaleur de l'action , dans
ce delire auquel des gens qui fe piquent
d'être raisonnables , le font honneur d'ê
tre fujets ; mais de fang froid , & fans autre
motif que celui de leurs appetits , & de
la licence que l'occafion leur préfente ; repréfentez-
vous les Mingreliens qui , fans
fcrupule & fans remords , enterrent leurs
enfans tout vivans ; repréfentez vous ces
établiffemens magnifiques qui font faits
à Paris , à Rome & ailleurs , pour empê
cher du moins en partie les effets tragide
la cruauté des peres & des meres
, pour épargner un peu de honte ou
d'incommodité expofent leurs propres enfans
à être écraffés des charettes , étouf
fés dansla boue & mangés des chiens.
ques
qui
Que diront les défenfeurs des idées &
des principes innés à ces exemples , & à
une infinités d'autres , que ma mémoire ,
& quelques recherches me fourniroient
diront-ils que la compaffion pour les aus
46 MERCURE DE FRANCE.

раз
tres hommes , eft un principe d'action inné
dans tous les hommes , mais étouffé dans
plufieurs ? Ils ne le diront pas après y avoir
bien réflechi : un principe inné qui n'eft
univerfel eft une abfurdité ; & un principe
d'action qui n'agit pas en eft une autre.
qu'eft ce que c'eft qu'un principe inné , un
reffort placé par Dieu lui - même dans tous
les hommes qui naiffent pour les diriger
à certains mouvemens & à certaines actions
, pour prévenir la raiſon , & pour
venir à fon fecours quand elle eft formée ,
& qui n'est pas pourtant capable d'exciter
ces mouvemens , ni de produire ces actions
, qui bien loin de fecourir la raifon
ne fçauroit avec le fecours de la raifon
même devenir quelquefois fuperieur aux
motifs les plus foibles , & jamais à des
motifs un peu violens . Difons quelque
chofe de plus fort , l'amour propre eft certainement
un principe inné , cet amour
eft fouvent partagé , quand nous enviſageons
une action dans un jour , il nous y
entraine , quand nous enviſageons la même
action dans un autre jour , il nous retient.
Qu'est- ce que c'est que ce beau principe
inné de la compaffion qui n'eft point
partagé , qui doit agir dans toute la force
& qui néanmoins ne fçauroit décider dans
ce conflit ? Se peut- il qu'il foit étouffé non
JUIN $ 752. 47
feulement dans des particuliers , mais dans
des nations entieres , non feulement parmi
ceux dont l'éducation & les moeurs y ré
pugnent , mais dans ceux dont l'éducation
& les moeurs y font conformes ?.
Mais,dira; t-on , vous pouvez reconnoître
l'univerfalité de cet inftinct par ce qui fe
paffe dans les Enfans , qui le fentent tous ,
parce qu'ils n'ont pas encore émouffé fa
pointe , ni corrompu leur nature par des
habitudes contraires . Nous voici au der
nier retranchement , qui ne fçauroit être
deffendu , mais qui nous donnera occafion
de développer la caufe de cette erreur , &
de montrer la véritable fource de ce qué
nous appellons compaffion.

L'unique principe inné , & le grand
reffort de tous nos mouvemens , 'c'eſt l'amour
de notre être j le déſir du plaifir , l'a
verfion pour la douleur , c'eſt un principe
aveugle qui ne voit pas les relations que
les chofes ont les unes aux autres , ni toutes
les différentes circonstances dans lefquelles
nous fommes conftitués , & par
conféquent jufqu'à ce que la raifon , c'eſtà-
dire , la faculté de diftinguer le vrai du
faux , ait acquis tous les matériaux dont
elle a befoin pour nous diriger , ce principe
nous expofe à cent mille accidens fâcheux
, c'eft auffi pourquoi on ne nous
laiffe pas conduire à ce principe , jufqu'à
48 MERCURE DE FRANCE.
ce que ce principe foit conduit par la raifon;
l'enfant fe noyeroit , fe bruleroit ,
détruiroit fon être , en cherchant des biens
en fuyant des maux imaginaires , dès
que la raifon eft formée elle gouverné l'élafticité
de ce premier reffort , & comme
ce reflort nous donne du mouvement ,
la raifon regle & dirige ce mouvement à
des objets ; fi elle fe formoir dans tous les
hommes , & il s'en faur beaucoup que cela
ne foit , ou fi elle n'effiyoit point de contradiction
de la part des paffions , dans
ceux dans lesquelles elle fe forme autant
que notre rang dans l'Univers le permet ,
l'amour propre deviendroit la fource des
vertus , la fource du bonheur des mortels ;
car Dieu a fait toutes chofes avec fagelſe ,
& tous les moyens par conféquent font
proportionnés à leurs fins; mais ces moyens
dans l'état humain , que nous connoiffons
feul , font dans un grand dégré
d'imperfection , & par conféquent ne produifent
leurs fins que d'une façon fort imparfaite.
Diftinguons donc les phénomenes de
ces principes prétendus innés felon le
tems où ils gouvernent feuls , & le tems
où la raison , bien ou mal , plus ou moins
imparfaitement formée , les dirige.
Le jeune enfant n'a très- vifiblement aucun
JUIN. 1752. 49
eun autre principe d'action que l'amour de
ce qui lui fait du plaifir, & l'averfion pour
ce qui lui fait de la peine ; fi fon pere le
careffe , & fa mere lui donne à teter , il
les aimera beaucoup , fans cela point d'amour
filial , point de marque de ce principe
inné , le principe inné le déclarera en
faveur de fa nourrice , de fa mie & du premier
valet de la maifon qui le branle , l'indifférence
fera. pour le pere & la mere qui
ne lui font aucun plaifir , & la haine pour
peu qu'ils le fachent. Quand l'expérience
& les enfeignemens , ont commencé à former
la raifon , & à inftruire cet enfant de
fes obligations , il commencera à respecter
& à cherir fon pere & fa mere ; un fenti
ment de devoir y portera les uns , un fentiment
de reconnoiffance y portera les autres
, & l'amour propre qui oppofe les
avantages de cette conduite aux mauvaiſes
conféquences d'une conduite contraire , y
portera peut être les deux ; l'habitude
confirmera tous ces fentimens avec le tems
& la plupart des hommes montreront du
refpect & de l'amour pour leurs
peres &
leurs meres dans les Nations où ces fenti .
mens font infpirés par l'éducation , & entretenus
par les moeurs publiques. Cette
deduction ne sçauroit être niée , cr ell :
eft jufte , & il feroit ce ne femble f perflu
1. Vol. C
50 MERCUREDEFRANCE.
de raifonner deffus ; qui ne voit pas dans
cet exemple que nos premiers mouvemens ,
ceux de la feule nature , ne partent que de
l'amour du plaifir , & de l'averfion pour la
peine ; qui ne voit pas que quand cet
amour & ce respect ne le trouvent pas ,
c'eft un principe de morale de manqué , &
rien moins qu'un principe inné d'étouffé .
Je connois des gens capables de repondre
à tout ceci , en difant que le principe inné
eft toujours dans l'ame ; mais qu'il ne fe
développe pas d'abord , que dès qu'il fe
développe il agit , & qu'il eft fouvent
étouffé dans la fuite . Paffons à l'autre principe
qu'on fuppofe inné , à la compaflion .
Il faut remonter encore ici à la même
fource car c'eft de là qu'emmanent les premieres
apparences de ce que nous appellons
compaffion. Les enfans acquierent
fans doute dans le fein même de leurs
meres de foibles idées de plaifir & de douleur
; quand ils viennent au monde ils entrent
fur une fcene où il y en a une infinité
qui leur font préparés & comme ils
avancent en âge ces idées augmentent en
nombre & en force ; La Nature a attaché
dans eux comme dans les autres animaux
certaines marques exterieures aux ſenſations
de plaifir & de douleur. Ces matques
accompagnent toujours les differentes
JUIN. 1752.
fenfations, & s'il y en a qui font quelquefois
un peu équivoques , car l'excès du
plaifir , par exemple approche fort de la
douleur , elles ne le font jamais affez pour
nous tromper ; cette équivoque même n'a
pas lieu dans les enfans. Quand quelqu'un
donc rit , danfe & chante devant un enfant,
il le réjouit ; quand quelqu'un pleure , gemit
& fe lamente , il l'atrifte ; pourquoi ?"
parce que dans un cas on lui rappelle fes
idées de plaifir , & dans l'autre les idées
de douleur ; la narration même fuffira pour
faire à peu-près le même effet , dès que
l'enfant aura acquis les idées & qu'il connoîtra
les fignes néceffaires pour l'entendre
, & pour prouver que les marques d'affiction
que les enfans donnent dans ces
cas ne viennent pas de la compaffion proprement
dite , mais de la caufe que je leur
affigne , on n'a qu'à remarquer que la relation
des fouffrances & de la mort d'un
oifeau bleu , tirée des contes des Fées fera
les mêmes effets fur un enfant d'un certain
âge que celle des fouffrances & de la mort
d'un criminel . Si les plaintes du Perroquer
malade dans fa cage ne produifent pas la
même affliction dans l'enfant que celle de
la fervante qui couche dans fa chambre ,
c'eft que les marques de la douleur du Perroquet
ne font fi propres que les marques
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
de la douleur de la fervante à lui communiquer
l'idée de douleur. Si les marques
étoient les mêmes , l'effet feroit le même
dans le cas de la préfence des deux objets
qui agiffent fur lui ; comme il ne tient
qu'à nous de voir par notre propre expérience
que les fons & les idées étant les
mêmes , l'effet eft le même auffi , dans le
cas de la narration des deux évenemens ,
dont l'enfant n'eft pas témoin; je pleurerois
jufqu'à ce que les fources de mes yeux fuffent
taries , que Chrony.refteroit dans fon
heureuſe indifférence , mais que le premier
venu gémiffe auprès de lui , & inite le
bruit qu'il fait lui - même quand il fouffre,
il y répondra par les mêmes tons , & montrera
qu'il fouffre actuellement. On ne dira
pas que mon chien a de la compaffion ;
il en donne pourtant les mêmes marques ,
& il eft excité à donner ces marques de la
même façon que l'enfant , c'est- à - dire ,
l'idée de douleur eft renouvellée dans l'un
& dans l'autre .
L'enfant & le chien iront encore un
pas plus en avant enfemble . L'un & l'autre
s'attachent à ceux qui leur font du bien ,
Les chiens ont fouvent montré la même
fenfibilité pour leurs maîtres bleffés on
cués , les enfans montrent pour que
nourrices ; les premieres & les plus foibles
leurs
JUIN. 7752.
53
lueurs de raifon , jointes à la caufe dont
je viens de parler , fuffifent pour produire
cet effet ; les idées de douleur que la douleur
d'autruy leur communique , en frappant
leurs fens par des fignes extérieurs ,
commencent à les troubler. La tendreffe
que les uns ont pour leurs maîtres , & les
autres peur leurs nourrices , tendreffe qui
n'eft fondée que dans l'amour propre , &
qui n'eft créée que par la répétition fréquente
d'idées agréables que ces objets ont
accoutumé de leur fournir , les rend
plus fenfibles à toutes les impreffions que
ces mêmes objets caufent fur eux . Enfin la
puiflance de combiner deux ou trois idées ,
lear fait fentir peut-être le malheur d'être
privés à l'avenir d'un objet qui leur eft devenu
cher , comme il eft fans doute qu'ils
fentent celui de la privation actuelle des
fenfations agréables que ces objets leur
procuroient . L'on peut dire qu'il y a un
très- petit intervalle entre foi & ce qu'on
aime , & un fort grand entre ce qu'on aime
& le reste du monde ; il n'eft donc pas
étonnant fi les impreffions qui viennent
de près font plus fortes que celles qui viennent
de loin ; mais voici ce qui me paroît
décisif fur ce point. L'affliction que l'enfant
témoigne , & la même chofe fe peut
dire du chien pour fon maître ; quand fa
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
nourrice fouffre ou qu'elle fe meurt à toutes
les apparences de ce que nous nommons
compaffion ; or , toutes les circonftances
qui conftituent de la difference entre
cette affliction qui peut paffer pour de
Ja compaffion , & celle qu'il a témoigné
en d'autres occafions où il ne s'agiffoit vifiblement
que du renouvellement des idées
de douleurs , fans aucun égard particulier
à l'objet , duquel les fenfations qui caufoient
ce renouvellement , lui venoient ;
toutes ces circonftances , dis- je , font fondées
fur des idées qu'il a acquifes depuis
fa naiffance , & fur l'ufage qu'il a appris
peu- à-peude faire de ces idées.
Ces apparences donc que nous appellons
compaffion dans cet enfant ne partent
pas d'un principe inné , le trouble que lui
caufe le renouvellement de fes idées de
douleur eft inſtinct. Si vous voulez il part
du même principe que fon averfion pour
les fenfations immédiates de douleur ; mais
tout ce qui s'ajoûte à ce premier trouble
pour former notre idée de compaffion , eft
l'effet de fon amour pour fa nourrice ; or,
cet amour pour fa nourrice n'eſt pas inné ;
la compaffion done n'eft pas innée & même
fi cet amour pour fa nourrice pouvoir
être fans abfurdité , appellé un principe
inné , fa compaffion ne feroit qu'un acciJUIN.
1752.

dent produit indirectement par ce princi
pe , elle ne feroit pas un inftinct particulier
& différent de l'amour de fa nourrice
que cet enfant auroit reçû en naiffant .
des
Voilà , fi je ne me trompe fort , tout
ce qu'on peut dire avec vérité & juſteſſe
apparences que nous nommons compaffion
dans les enfans : fuivons - les un peu
plus loin & voyons ce qu'elle devient dans
un âge plus avancé , quand la raifon s'eft
formée , & quand l'éducation a opéré fon
effet.
L'habitude de faire un bon ufage de notre
raifon & l'éducation qui nous forme à
la vraie morale , ne manqueront jamais de
nous infpirer des fentimens de bienveillance
pour tous les hommes , & de reconnoiffance
pour les particuliers qui nous ont fait
du plaifir , elles fe fervent même pour nous
porter à ces fentimens du premier principe
de tous nos mouvemens , de l'amour
propre , elles nous montrent que cette paffion
trouvera plus furement à la longue
fon compte , en fuivant ces fentimens , &
en rempliffant ces devoirs que par toute
autre voye ; elles nous découvrent ce qu'il y
a d'aimable dans la vertu, & d'affreux dans
le vice, en un mot ces fentimens font quelquefois
confirmés au point qu'ils deviennent
habituels , & paroiffent naturels "
C iiij
16 MERCURE DE.FRANCE.
comme ils le font même dans le fens de
ceux qui difoient que la fageffe étoit l'art
de vivre felon la nature ; or , fi les premicrs
mouvemens de l'amitié , fi les premieres
lueurs de la raifon donnent à ce défordre
, qui doit fon origine à l'averſion
que nous avons pour la douleur , les ap
parences de ce que nous défignons par le
mot de compaffion , il s'enfuit que les fentimens
dont je viens de parler , & des habitudes
qui attendriffent nos coeurs , doivent
produire ces mêmes apparences en
beaucoup plus d'occafions , & avec des
traits beaucoup plus marqués . Il feroit trèsfacile
, fi je voulois m'étendre fur cet article
, de montrer par un détail inconteftable
, l'influence de ces fentimens que la
Faifon cultivée
par l'éducation infpire , la
maniere dont nous venons à nous appro
prier, , pour ainfi dire , les malheurs d'autrui
, & enfin par quels dégrés le caractère
moral qui n'eft qu'enté fur le caractère
naturel , & qui ne le corrige jamais tout
à fait , parvient en plufieurs rencontres , à
paffer pour ce caractère naturel ; mais je
crois que ce que je viens de toucher affez
légerement , fuffit à ceux pour lefquels j'écris
ceci ; car je ne prétends pas les inftruire,
je prétends uniquement leur épargner ,
la peine de raflembler un certain nombre .
JUIN.
5*7* 1752 .
d'idées fur ce fujet qu'ils raffembleroient
plus facilement que moi ; je prétends uniquement
leur rappeller ce qu'ils fçavent
déja.
Nous venons de faire fentir comment la
raifon & l'éducation forment les hommes
à la compaffion ; & comment ce qui eft
l'effet de l'art , paffe pour un inftinct de la
nature ; confidérons un peu ce qui fe paffe
chez ceux qui font un mauvais ufage de
leur raifon , & qui n'ont pas eu les mêmes
avantages de l'éducation ; chez ceux - c
donc les fentimens de la Nature ne s'étouf
fent pas , car ils ne s'étouffent nulle part
mais les fentimens que la raifon & l'education
forment ailleurs , & qui viennent ou
iks font formés & où ils font cultivés, ne
ſe forment pas ici.
Les anciens Neruciens, dont parle Gar
cil de la Vega , & plufieurs Chrétiens qui
fans être Anthropophages , font auffi barbares
qu'eux ; n'étouffent point ce principe
inné de chercher le plaifir & de fuirla
peine , & de chercher même un plus grand
phifir aux dépens d'une plus petite peine
; mais ce principe , qui cultivé par
une bonne éducation & par de bonnes
habitudes , porte les uns aux actions d'hu
manité & de charité , reftant inculte , ot
grant feduit par une mauvaiſe éducation
CW
JE MERCURE DE FRANCE.
& corrompu par de mauvaiſes habitudes ,
porte les autres aux actions les plus cruelles
& les plus fanguinaires . Le principe ne
change pas , parce qu'il eft fondé dans la nature
humaine , mais l'imagination & les
appetits des hommes lui fourniffent des
objets , non feulement differens , mais contraires
; d'où il refulte que celui qui fecourt
le malheureux qu'il ne connoît pas ,
agir par le même principe d'action général
& inné , que celui qui tue fon enfant
& le mange
.
Pouffons ceci plus loin. L'imagination
échauffée repréfente à un homme la Couronne
célefte qu'elle lui fait enviſager
comme un plus grand bien que la douleur
de la route n'eft un mal , & cet homme
court au martyre . Cet effort de l'imagiaation
eft difficile & rare , mais elle n'a
pas la même peine de fe repréſenter certains
objets comme des biens plus confidérables
, que le renouvellement des idées
de douleur par la douleur d'autrui , n'eft
un mal ; cet effort , dis- je , eft plus facile
& par conféquent il eft plus commun.
Mais il y a eu , & il y a actuellement des
Nations entieres , qui exercent les cruautés
les plus horribles , fi la compaffion pour
autrui étoit un inſtinct de la nature auffbien
que l'amour propre , nous trouveJUIN.
1752. 59
rions par.ci par- là peut -être des fols qui
détruiroient l'exiftence de leurs proches
& de leurs enfans par compaffion , comme
nous en trouvons qui détruifent leur
propre exiſtence par amour propre , mais
nous ne trouverions pas des peuples entiers
qui égorgeroient leurs proches &
leurs enfans comme nous ne trouvons pas
des peuples entiers qui s'égorgent eux - mêmes.
Il devient , ce me femble , affez clair
que l'éducation & l'habitude qui ne ſçauroient
trouver dans la nature humaine un
principe qui n'y eft pas , peuvent profiter
de l'effet d'un principe qui y eft , c'eft-àdire
de la peine que nous caufe le renouvellement
de nos idées de douleur , effet
naturel de notre averfion pour la douleur ,
afin d'amolir nos coeurs , d'adoucir nos
moeurs , & fi j'ole me fervir de termes
qui fans être trop juftes , expriment affez
fortement ce que je veux dire , afin d'unir
tellenient la compaffion à notre nature ,
qu'elle paroiffe en faire une pastie originale
& conftituante.
>
H devient auffi , ce me femble , affez
clair
que l'éducation & l'habitude qui ne
fçauroient jamais étouffer un principe qui
part du fond de la nature humaine , peuvent
pourtant avet le fecours de ce prin-
C vj
Co MERCURE DE FRANCE.
cipe même , étouffer un de fes effets , pour
en fubftituer un autre ; je veux dire qu'au
dieu de conduire l'amour propre à la compaffion
, elles peuvent le conduire à la
cruauté , & cette cruauté peut devenir fi,
générale , & avoir l'air fi naturel , qu'elle,
paffera pour un principe inné chez les Charibbes
avec tout autant d'apparence que
compaffion paffera pour telle chez les Européens
les plus civilifés .
la
Ce qui décide donc de la compaffion
ou de la cruauté des nations , c'eſt l'éducation
, c'eſt l'habitude générale & conftante
; ce qui ne pourroit pas être vrai , fi ,
ou la compaffion , ou la cruauté , étoit
un inftinct de la nature humaine . La nature
fe plie , mais elle ne fçauroit être,
rompue ; on égorge fon enfant.
égorge fon enfant par amour.
propre , on le chérir par amour propre ,
mais celui que l'amour propre détermine
à le chérir , ne fçauroit l'égorger ; & ce=
lui que le même amour détermine à l'égorger
ne fçauroit le chérir : L'amour propre
eft donc un principe de la nature humai
ne , il agit toujours ; quoiqu'il agiffe dif
féremmest , fon effence eft la même , les
effets varient felon les différens jours dans
lefquels l'éducation & l'habitude lui préfentent
les objets ; la compaffion eft un de
Jes effets , la cruauté en eſt un autre.
JUIN.
1752.
Ajoutons encore un mot , quoique
l'expérience univerfelle démontre que.
l'éducation & l'habitude décident fouverainement
des caracteres géneraux des
Nations , ou pour la compaffion , ou pour
la cruauté , ce qui me paroît une preuve
fans réplique , que ni l'une ni l'autre ne
font des inftinâts de notre nature ; il eft
pourtant vrai que parmi les Individus
ily en aura toujours quelques- uns qui fe
formeront plus facilement à la compaffion ,..
& d'autres qui la formeront plus facilement
à la cruauté,cette petite difference réfultera,
de la défference des temperamens , & ne fervira
de rien pour prouver la compaffion:
innée , non plus que la cruauté innée . Parmi
les Antropophages il fe trouve fans.
doute des gens d'une complexion plus délicate
que l'ordinaire , ces perfonnes font
par conféquent plus fenfibles aux impreffons,
immédiates de douleur & au renou-.
vellement de cette idée . Il y a eu fans.
doute des peres . qui ont fenti quelques,
horreurs en ouvrant les ventres de leurs
enfans , il y a eu peut- être des femmes qui
ont fenti à ce trifte fpectacle de la douleur
dans le même endroit de leurs corps ou elles,
ont vû enfoncer le couteau dans les corps des
victimes immolées à la gourmandife pa
ternelle des Peruviens ; mais s'enfuit- il de62
MERCURE DEFRANCE.
là que la compaffion eft un instinct de
la nature humaine : la fobileffe de quelques
corps , & la vivacité accidentelle de quelques
imaginations , ferviroient elles de
fondemens à un fyftême géneral ? fi cela
eft, je vais prouver que la cruauté eſt un
inftinct de la Nature humaine commeparmi
les Neruciens , il y a eu des perfonnes
qui frémiffoient à la vue d'une action barbare
, parce qu'elles étoient d'une complexion
plus délicate que l'ordinaire.
Il y a parmi nous des perfonnes qui regardent
& qui commettent même d'un
ail fec & fans émotion , une action barbare
parce qu'elles font d'une complexion
plus forte que l'ordinaire , qu'elles réfiftent
aux impreffions immédiates de douleur
avec fermeté , & par confequent que
le renouvellement de l'idée des douleurs ,
ne leur fait pas tant de peine qu'à d'aures
; l'éducation ne fçauroit fe faifir dans
ces gens de l'avantage dont elle fe faifit en
d'autres , pour former en eux les habitudes
qui portent à la compaffion. Voilà tout
ce que l'exemple que j'apporte me met en
droit de dire ; mais je dirai fi je veux ,
que ces exemples prouvent que la cruauté
eft un inftict de la Nature humaine , & fi
l'on me montre ces mêmes perfonnes dans
la fuite dépouillées de leur ferocité, & remJUIN.
1752. 63
dues fenfibles à la compaffion , je repondrai
que le principe inné eſt étouffé par une édu
cation & par des habitudes contraires..
J'ay parcouru à cette heure peut-être
avec trop de précipitation , une partie de
ce qui s'eft préfenté à mon efprit fur le
fujet de la compaflion , en tant que principe
inné dans l'homme. Tous ces raifonnemens
font capables d'être & mieux expliqués,
& plus pouffés. Il y en a plufieurs
même que je n'ai point touchez du tour ,
je n'ay pas confidéré la compaffion , par
exemple , comme un fentiment que l'innocence
qui fouffre fait naître en nous
par instinct ,parce que fi la compaffion n'eſt
pas inftinct , cette application de la compaffion
à l'innocence feule , ne sçauroit
l'être , & de plus j'avoue que je ne comprends
pas que cette propofition puiffe réfiter
à la plus legere réflexion ; car fil'on
dit que la compaffion , pour quelqu'un
dont l'innocence nous eft connue , eft un
principe inné , l'on dit que toutes les
idées qui font néceffaires à cette connoiffance
font innées ; & l'on dit que pour
faire agir ce principe inné de compaffon,
il n'eft pas néceffaire de connoître l'in
nocence & qu'il fuffit de la fupporter ; je
réponds que les idées qui font néceffaires
pour nous mettre en état de ſupporter l'in64
MERCURE DE FRANCE.
nocence , font auffi peu innées , que les
idées qui font néceffaires pour nous la faire
connoitre ; fi l'innocence qui fouffre
eft le véritable objet de la compaffion ,
c'est ce moquer de nous que de nous envoyer
à l'enfance pour obferver l'action
de ce principe inné ; un principe d'action
dirigé à un certain objet ne fçauroit agit, &
nous ne fommes pas en droit de dire qu'il
exifte , quand cet objet n'existe pas or
cer objet n'existe pas dans les enfans qui
n'ont pas encore l'idée complexe d'inno
cence fouffrante. Voici donc un principe
d'action antérieur à la raifon qui
previent la raifon & qui pourtant n'agitqu'en
fuite d'un raifonnement.
3
Cela me paroit incomprehenfible
mais la conféquence que je vais tirer ne
l'eft pas moins ; fi la compaffion pour l'in-.
nocence qui fouffre eft un inftinct , elle
eft indépendante de la raifon ; l'action
pourtant , de la compaffion , dépend néceffairement
de la raifon , puifque c'eftle
raifonnement feul qui puiffe lui joindre
fon objet , & fans fon objer c'eft un
principe d'action qui eft dans l'impoffibilité
d'agir ; mais de plus , je ne fçai pas s'il
eft conforme à nos idées , de dire que
l'objet d'un inftinct puiffe jamais être équi
vogue , il peus être varié le plaifir. x
JUIN. 17521 65
par exemple , qui eft l'objet de l'amour
propre , eft varié à l'infini , & le plaifir
d'un homme n'eft pas très -fouvent cen i
d'un autre ; nos idées d'innocence peuvent
être variées de même , & ce qui eft
innocence pour un homme ne le fera pas
pour un autre ; mais quand l'objet de fon
plaifir fe préfente à quelqu'un , l'inftin &
ne balance pas , il produit des monumens
qui préviennent , fi cela fe peut dire , l'action
de la volonté , & nous précipitent
vers l'objet ; ce n'eft pas de même de l'innocence
, l'homme qui eft empâlé me
communique d'abord cette horreur que
le renouvellement de mes idées de douleur
caufe ; mais ce mouvement n'eſt pas
celui de la compaffion dont nous parlons.
Pour faire agir ce principe il faut que je
m'informe fil'to nme empâlé eft innocent
ou non , felon mes idées d'innocence , & il
faut que mon inftinct fufpende fon action
jufqu'à ce que cette perquifition foit
faite.
On pourroit ajouter quelques autres.
réflexions fur les conféquences de cette
doctrine qui enfeigne que la compaffion
eft un principe d'action ipné dans l'homme
, par exemple l'inftinct eft une espece
d'infpiration tacite , & l'infpiration une
efpece d'inftinct occafionel; fi donc je puis
66 MERCURE DE FRANCE.
me perfuader que les hommes ont en eux
des inftincts pour les déterminer à certaines
vertus ; je crois que je ne ferai pas
éloigné d'avouer qu'ils peuvent avoir des
infpirations pour les élever à certaines connoiffances.
Encore un coup je crains fort qu'en éta
bliffant ce fiftême, on ne fourniffe des armes
à ces téméraires qui ofent attaquer l'exiftence
fous prétexte d'attaquer la fageffe de
l'Etre fuprême. Je puis ce me femble , trèsbien
défendre ce divin attribut contre les
Epicuriens & les autres Athées , en ſuppofant
que Dieu nous a donné un principe
general de toutes nos actions , & une regle
pour le conduire , quoique le principe foit
aveugle , & la Régle imparfaite ; Mais fi
nous yjoignons des inftincts pour nous porter
à certaines vertus , je crains fort qu'on
ne nous demande avec grande apparence de
raifon pourquoi nous n'avons pas des inftincts
pour nous porter à toutes les autres .
Notre raifon eft imparfaite & par conféquent
notre vertu l'eft ; mais fi Dieu entre
dans le détail & affigne de certains instincts
à de certaines vertus,il fera difficile de dire
pourquoi il n'en a pas affigné à toutes les
verius.
Si quid novifti rectius iftis , ~
Candidus imperti , fi non , his utere mecumà
JUIN.
67
1752 .
38.50 26 306 306 302-502 386 506 502 504 02 : 506302
AMadame la Comteffe de Camas.
Voilà donc le bonheur que le Ciel me réferve
D'an Livre trop hardi je ne me répens pas ,
Etre loué de vous refpectable Camas
C'eft être loué de Minerve
Des fentimens genereux , délicats ,
Un efprit mâie & rempli de jufteffe ,
Vos vertus , en un mot , au bords de l'Eurotas
Firent jadis une Décfle :
Faut il être furpris qu'en ces heureux climats.
Sous un Roi Philofophe on rende à la ſageſfe
Le même hommage que la Grece
Vous rendit autrefois fous le nom de Pallas
L. B.
68 MERCURE DEFRANCE.
DISCOURS
OU
DISSERTATION
Où l'on examine fi le rétabliffement des Scien
ces des Arts a contribué à épurer les
Moeurs, Par M. D. C. de Troye en Champagne.
Poftquam Docti prodierunt , Boni defunt. Senec,
:
A raifon & la néceffité ont donné aux
hommes les principes des Arts & des
Sciences les Arts ont été les premiers
liens de la Société ; les Sciences ont banni
la Barbarie ; en un mot c'eft aux Sciences
& aux Arts que nous devons les agrémens.
& les plaifirs les plus purs de la vie .
Les fources de fes agrémens & de ces
plaifirs ne font pas toujours également fécondes.
On regarde comme des vuides
dans les Annales de l'hiftoire ces fiécles.
ténébreux dans lefquels la Nature prefque
défaillante fembloit avoir abandonné les
hommes à une ignorance qu'ils chériffoient
tous les regards tombent fur ces
beaux fiécles qui ont vu le bon goût for
JUIN. 17520 69
tir du fein des ténébres , s'élever rapidement
& comme un nouvel Aftre répandre
fes rayons & fes influences fur des Nations
privilegiées,
Tels ont été les fiécles de Périclès , d'Augufte
, de Leon X , & de Louis XIV , Giécles
heureux qui ont réuni & fixé la perfection
dans tous les genres ; mais fiécles
encore plus heureux , fi dans les hommes
les panchans du coeur étoient déterminés
par les lumieres de l'Eſprit.
C'eft , Meffieurs , fous ce point de vûë
que je vais examiner l'influence des progrès
de l'efprit fur les Maurs. Les hommes
en s'éclairant font-ils devenus meilleurs
? Les fiécles les plus polis ont- ils
été les fiécles les plus vertueux ?
La voye des faits femble être la route
tracée par la Societé favante fous les
yeux de laquelle nous travaillons : Route
infiniment plus fûre que celle des lieux
communs depuis longtems épuifés fur l'utilité
, fur les abus , fur les abus , fur les avantages &
fur la vanité des Sciences . Une matiere
auffi vafte demanderoit pour être traitée
convenablement un espace moins referré
que celui qui nous eft preferit. Quel fupplice
pour la vanité d'un Difcoureur d'être
réduit à traiter (obrement un fujet où il
pourroit faire briller avec un égal avantage
70 MERCURE DE FRANCE.
les richeffes de l'Erudition , la magnificen
ce des lieux Métaphifiques , & la Pompe
des figures .
C'eft donc en ne prenant que la Acur
des faits , c'eft en ménageant les citations ,
c'eft en facrifiant les détails que j'entreprends
de crayonner les effets des Sciences
fur les Moeurs générales des fiécles
qui les ont vû florillantes :
Sic vos , & Lauri , carpam.
5. I. 1 °. Moeurs de la Grèce avant Périclès.
Les Grecs ne furent longtems gouvernés
que par des préceptes de Morale dont
la fimplicité nous annonce celle des Moeurs
de la Nation qui les pratiquoit : Homere ,
Théognis , Heliode , Phocylide furent
leurs premiers Legiſlateurs : une vertu fimple
fans fafte & fans oftentation fut dans
les premiers âges de la Grece la regle de
tout les devoirs de la vie civile.
A ces Peuples vertueux par une douce
habitude , de fimples Cytoyens oferent
propofer des fiftêmes tant fur les
Maurs que fur le Gouvernement politi
que : Par un prodige fans exemple , la
perfuafion feule fit alors ce qui n'a depuis
été l'ouvrage que du crédit , des richeffes
, de la force des armes , ou de l'autorité
de la Religion. A la voix de LiJUI
N. 1752! 71
eurgue , le Peuple le plus fier de la Gréce
embraffe la plus auftere de toutes les
Difciplines. Solon fçait enchaîner par des
Loix la legereté du peuple d'Athenes ; les
Grecs facrifient une partie de leur liberté ,
feul bien dont ils foyent jaloux , aux
moyens qu'on leur propofe pour les rendre
meilleurs.
Le refpect pour les Parens & pour les
Anciens , l'hofpitalité envers les Etrangers,
l'égalité entre les Citoyens , la modeltie
, la fimplicité , le défintereffement dans
tous les Particuliers étoient depuis longtems
comme les vertus propres de la Gréce.
L'objet des nouvelles Loix fut de lier
ces vertus en les dirigeant à un même but.
C'eſt à ces Vertus , c'eft à ces Loix que la
Grece dût des exemples d'Héroïíme dans
tous les genres : exemples rares & qui ont
mérité l'admiration de tous les fiécles.
La force de la Gréce fembloit être dans
les Moeurs , & dans la fimplicité , compagne
ordinaire d'une heureuſe ignorance.
Athénes en s'éclairant courut à fa ruine.
Lacédémone fe foutint plus long- tems par
la force de fon inftitution : enfin les dernieres
vertus de la Gréce brillerent dans la
Béotie dont l'air groffier fembloit avoir
préfervé les Moeurs de la contagion générale.
72 MERCURE DE FRANCE.
2. Moeurs dufiècle de Périclès.
Les Sciences & les Arts fe perfectionnerent
dans la Gréce à mesure que les
Maurs s'y corrompirent les unes gagnoient
le terrein que perdoient les autress
enfin par une révolution prefque fubite ,
les Sciences s'y éleverent fur les ruines des
Moeurs : Jettons les yeux fur Athénes.
La fcience Dramatique fut la premiere
cultivée , & la premiere perfectionnée
chez un peuple vif, leger , volage , ami de
la raillerie , avide de changement & de
nouveauté , & qui ne fut conftant que dans
fa fureur pour les Spectacles. Les Athéniens
firent fur les Piéces de Théatre l'effai
de cette juftelle d'efprit , de cette vivacité
de fentiment , & de cette fine délicateffe
qui embrafferent bien - tôt , & jugerent ſouverainement
toutes les Sciences & tous les
Arts.
Solon n'avoit point vû fans allarmes
naître un goût dont il pretlentoit les fuites
dangereules pour les Mceurs. Il redoutoit
cet efprit d'intrigue & de fauffeté qui eft
l'ame & le reffort de l'action Théatrale ; il
craignit qu'Athénes familiarifée au jeu des
Pafhions & à la repréfentation de crimes
illuftres , ne fe familiarifât bientôt
avec le crime meme : l'évenement juſtifia
fes
JUIN.
73 1752 .
Les craintes : Melponene & Thalie conduifirent
à Athénes les Mufes qui s'y fixerent
, & en bannirent l'auftère Vertu . La
Philofophie , l'efprit , le badinage & la volupté
y occupérent la place des Moeurs ,
de la Candeur , & de l'ancienne fimplicité ,
enfin fuivant le témoignage de Platon (a) ,
les merveilles du fiécle de Périclès ( b )
entraînerent la ruine des moeurs d'Athénes.
Si nous doutons de l'influence des fciences
fur les Moeurs des Athéniens : ouvrons
l'Histoire. Comparons Périclès à Solon
Alcibiade à Ariftide , Nicias à Miltiade
&c. Là ce font des hommes qui ne combattent
, qui n'agiffent , qui ne penfent ,
qui ne refpirent que pour le falut & la
gloire de leur Patrie , & pour le bonheur
de leurs Concitoyens. Ici ce font des gens
vains , frivoles préfomptueux ; uniquement
remplis d'eux - mêmes , continuellement
occupés de leur gloire particuliere ,
ne cherchant que des applaudiffemens , &
facrifiant tout à lenvie de fe faire un nom .
( a ) Plat. in Gorgiâ , & Alcibiad. 1 .
(b ) . Sur les nouvelles Moeurs du Siécle de
Périclès , la Scene du jufte Arij. op ' . Com . des
Nuées , A. 3. La difpute d'Euripide & d'Echile ,
Comed, des Grenouilles , A. 3.
1. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
Sur ce parallele jugeons des Moeurs d'A
thénes par les Maurs de fes premiers Citoyens
; & cherchons dans Athénes fpirituelle
& éclairée les Moeurs d'Athénes vertueufe.
La Philofophie devenuë populaire, pour
ainfi dire , étoit une foible digue contre
la corruption. Quel Précepteur de Morale
que l'Auteur de la célébre Epigramme :
Dum femibulco fuavio meum puellum fuavior
, & c.
Les raifonnemens des Philofophes ,
leurs doutes , leurs erreurs fur la Divinité,
fur la nature du bien , fur les devoirs ,
renverferent ou mirent en problême , ce
qui jufqu'alors avoit paffé pour démontré :
les droits de la Religion , de la Nature ,
& de la bienféance foumis au tribunal de
la raifon , & péfés dans la balance des paffions
, ne furent plus que des noms capables
à peine de faire illufion à l'ignorance
.
Eh ! que pouvoient attendre les moeurs
d'une Philofophie qui fe répandoit par les
plus infames canaux ; d'une Philofophie ,
qui dans les lieux de débauche , étoit affife
à côté de la Proftitution ? Telles étoient
les Ecoles des Afpafics , des Léontium ,
* A. Gell. 1. 19. C. 11 .
?
75 JUIN. 1752
des Lais : Ecoles à jamais célébres par le
nom des éleves qui en font fortis ; mais
quelles Ecoles pour les moeurs !
Cherchons le fruit de ces Leçons dans
les moeurs d'un Cimon à qui fa foeur tient
publiquement lieu de femme ; dans celles
d'un Périclès qui étend fur fa brû les droits
que la diffolution publique lui donne fur
toutes les Femmes ; dans les moeurs d'un
Magiftrat qui , à la vue d'un beau garçon ,
n'eft retenu fur fon Tribunal que par les
remontrances de fes Collégues ; dans la
conduite d'un Alcibiade l'Eleve cheri
des Mufes & de la Philofophie ; enfin
dans toutes les horreurs qu'Athénes nous
a confervées comme des monumens de la
trifte influence des fciences fur les moeurs
de la Grèce.
O Attique , difoit Euripide fur le
théatre d'Athénes , ô Atrique , les Mu-
" fes ont fixé chez toi la divine harmonie
: chez toi , Région cherie des immortels
, les Zéphirs qui rafraîchiffent
» les bords du Céphife font l'haleine &
» le fouffle de la mere des Amours & des
» Graces : Enfin , chez toi , Cytérée en
"3
fe couronnant de fleurs a laiffé les ten-
» dres Amours & les Génies qui préfi
» dént aux Arts . »
• Médée Choeur de l'Act . 3. ; )
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.

?
Dans le voifinage d'Athénes , Lacédés
mone & Thébes privées des faveurs de
Venus conferverent plus long- tems la pureté
des anciennes moeurs : l'auftérité de
l'inſtitution Lacédémonienne , & la groffierté
du climat de la Beocie ne convenoient
pas aux Mufes dont l'Empire eft
borné fur des hommes qui n'afpirent qu'à
bien faire.
Suivons les fciences à Rome ; examinons
leurs influences fur les moeurs des
Maîtres de l'Univers.
§. II. 1. Moeurs des Romains avant
Auguste,
TA
Toutes les Nations , tous les fiécles , tous
des hommes fe reffemblent par les vertus
& par les vices qui ont leur loarce dans le
coeur ; mais il eft des hommes , il a été des
peuples entiers chez lefquels l'humanité a
femblé s'élever au deffus d'elle - même pourdonner
aux fiécles fuivans des exemples
de la plus rare & de la plus fublime vertu.
A quel homme encore rempli des préju
gés du Collège ce portrait ne rappelle-t-il
pas le Sénat & le Peuple Romain ?
Un Philofophe dépouillé de ces préjugés
juge bien différemment de la vertu Komaine
. Ce Philofophe ne voit dans le Senat
de Rome qu'une troupe d'Hommes qui
JUIN. 1752.77
font confifter le beau & l'honnête dans
ce qui eft utile à leur patrie ; d'hommes qui ,
croyent jufte tout ce qui peut contribuer à
l'agrandiflement de leur Etat ; d'hommes ,,
en un mot , qui le font fait du nom Romain
un Idole auquel ils facrifient les fen- ,
timens les plus purs de la Nature. En caritas
Patrie eft , difent ces illuftres Sénateurs
, ut ei tam ignominiâ , fi opus fu ,
quam morte noftrâ ferviamus.
Les moeurs privées des Romains avoient
toute la dureté des moeurs publiques. Placer
fon argent , en chercher l'emploi le
plus avantageux , toucher les intérêts au
jour nommé , envahir le bien de miférables
débiteurs , travailler continuellement
à augmenter le fien ; tels étoient les occupations
des Romains concentrés dans leur
Domestique fans liaiſon , fans communication
, fans fociété qu'avec leurs cliens
& leurs efclaves ; enfin , jufqu'à la deftruction
de Cartage , l'apprêté d'un caractère
ruftique, dur , fauvage & féroce, fut le prin
cipe & le mobile de la vertu des Romains
qui ne connurent long- tems fous ce beau
nom , que la force, le courage & la valeur.
Si une telle vertu , fi de telles moeurs
ne peuventarracher notre eftime, au moins
• Lentulus #pud Tit. Liv. Lib."9.
D iij
7S MERCURE DE FRANCE.
méritent - elles notre admiration , puifque
ce font elles qui ont porté fi loin la gloire)
du nom Romain. Le falut & la grandeur
de la République fembloient attachés à la
vertu farouche des Brutus , des Décius ,'
des Camilles , des Sævola , des Catons :
Vertu farouche qui ofa former le plan de
la conquête de l'Univers , & qui vainquit:
tous les obftacles qui pouvoient en empê
cher ou en retarder l'exécution .
Les victoires & les défaites , les avantages
& les revers , tout fut égal à des ames
infléxibles & inébranlables. Des fucccès les
plus malheureux fembloient naître les plus
glorieux évenemens. Les Gaulois renverfent
Rome , mais ils font accablés fous fes
ruines : Rome perd dans les Fabiens fon
unique rempart contre les efforts des
Veïens & des Volfcques ; mais cette perte
ne retarde que de quatre années la chûte
d'Antium : La défaite de Lucerie eft fuivie
de la conquête de tout le Pays des Samnites
Pirrus vainqueur à Heraclée apprend
par fa victoire même la futilité de
fes projets contre les Romains : Enfin , au'
milieu des défaites du Thezin , de la Trébie
, du Lac Trafyméné , de Cannes , Rome
inébranlable marche toujours d'un pas
ferme à la conquête de l'Univers :
:
JUIN. 1752. 79
Duris ut ilex tonfa bipennibus
Per damna , per cædes , ab ipfo
Ducit opes animumque ferro .
Lorfqu'après la conquête de Carthage les
Romains commençerent à connoître & à
goûter les fciences , les arts & l'urbanité ,
Caton cet illuftre Coriplée de la vertu Ro.
maine , Caton ne les envifagea que comme
une rouille qui alloit gâter & détruire
les refforts de la Conftitution de la Republique
; il prédit fa ruine , il vit des fers
préparés pour des hommes qui n'avoient
fçu jufqu'alors que vaincre & commander,
il préfagea que les fiers enfans de Romulus
en devenant hommes , alloient ceffer d'être
Romains : aux yeux d'un homme convaincu
que la force de Rome étoit dans la du
reté des Moeurs publiques , & dans l'apprêté
du caractère Romain ; épurer ces
Moeurs c'étoit les amolir ; adoucir & humanifer
ce caractère , c'étoit l'énerver.
2°. Moeurs de Rome fous Augufte.
En effet Rome en s'éclairant prit un nouveau
genie. A l'idolatrie du nom Romain
fucceda l'admiration des chefs - d'oeuvres
de la Grèce , l'urbanité amollit la férocité
de l'efprit Républicain : mais tous les
pas des Romains pour fortir de la Barba-
D iiij
So MERCURE DE FRANCE.
rie furent autant de pas vers la fervitu
de . L'établiffement de l'Empire des fciences
à Rome y eut la même époque que la
fondation de celui des Céfars.
Les Romains devinrent - ils meilleurs
fous ce double Empire ? Leurs Mours s'épurerent-
elles en s'adouciffant ? En un mot
le Courtisan d'Augufte & de Tibère fut- il
plus vertueux que le Concitoyen des Bruzus
, des Camilles , des Fabius , des Pauls-
Emiles ? Un coup d'oeil fur les nouvelles
Moeurs des Romains va nous convaincre
que ce fut fur la ruine des Moeurs que
Sciences éleverent le trône des Céfars .
les
Les Sciences & les Lettres étoient à Rome
l'apanage particulier de tous ceux qui
depuis la ruine de Carthage avoient ofé at
tenter à la liberté publique. La corruption
des Moeurs avoit fucceffivement enfanté
une chaine de confpirations & de conjurations
moins redoutable à la République par
la puiffance & par l'autorité de leurs Chefs
que par leurs talens & par leur éloquence.
Quel ufage avoit fait Sempronia des
plus belles connoiffances puifées dans l'étu
de de la langue , de l'éloquence & de la
Philofophie des Grecs & des Latins ? Elle
avoit déshonoré un nom illuftre en deve-
Saluft . Bell . Catil.
JUN 1752. 8&
bant l'ame d'une conjuration formée dans
le fein de la Proſtitution , & foutenue par
le plus infâme libertinage.
Sans nous arrêter à des coeurs indignes
du nom Romain, jugeons des Moeurs
des derniers tems de la République par celles
d'un de fes derniers défenfeurs ; je veux
dire de Ciceron ; & jugeons- en , non fur
fes difcours , mais pas les actions.
Avec un efprit cultivé par les plus rares
connoiffances , avec des lumieres juftes fur
les befoins de l'Etat , avec des intentions
pures & droites , Ciceron ſe flattoit envain
d'arrêter la Republique fur le bord du pré
cipice. Quelquefois courageux. en apparence
, toujours timide & pufillanime en
effet , jamais perfonne ne reffembla moins
que lui aux grands hommes qu'il s'efforçoit
de copier . Combattre à couvert , cabailer
fourdement , fe ménager des intelligences
dans les partis contraires , fe raffurer
contre des malheurs préfens fur un avenir
incertain , tout efpérer de quelque in
trigue mal' nouée , tirer de la poulhere
élever , fortifier , affermir une Puiffance
naiffante , & plier le premier fous elle
telles furent les reffources , ou plutôt les
tracafferies dans lesquelles l'Orateur Romaia
le perdit en perdant la Republiques
Négociateur éternel , toujours. irréfolu
D W
D
82 MERCURE DE FRANCE.
toujours flottant & toujours duppe , il laiffa
fur le trône celui qu'il avoit choifi comme
le feul inftrument avec lequel il put le
renverfer .
Telles étoient les Maurs publiques des
Romains lorfque les fciences les eurent
adoucies . A cette vertu dure , fauvage , féroce
, inflexible , qui formoit les Moeurs
& le caractère des anciens Romains , avoit
fuccédé une timidité , une moleffe , une
pufillanimité pour lefquelles la liberté même
étoit devenue un fardeau trop péſant :
Non his Juventus orta Parentibus
Infecit æquor fanguine Punico.
Dans le portrait d'un ancien Romain ,
Plutarque femble regretter que fes Moeurs.
n'euffent été adoucies la connoifpas
par
fance des Mufes dont , dit- il , la douceur
la benignité fçavent adoucir la Nature
la plus fauvage & la plus farouche. Mais
Plutarque en s'abandonnant à cette réflexion
, avoit fans doute oublié que dans fes
propres Ouvrages la vertu Romaine femble
briller à proportion de fon éloignement
du fiécle qui vit les fciences & les
arts fleurir à Rome . En effet que parmi ces
hommes illuftres , on compare les Publi-
In Coriol, Trad . d'Amiot,
JUIN. 1752. 83
cola , les Camilles , les Fabius , les Pauls-
Emiles , aux Craflus , aux Luculus , aux
Cicerons , aux Antoines , &c. quelle dif
férence de Moeurs , de deffeins , de carac
tère , de conduite ? Au lieu de cette Nature
male & vigoureufe que nous admirons
dans les premiers , on ne voit dans les autres
qu'une vertu artificielle , aprêtée , étudiée
dont l'intérêt particulier & l'amour
propre animent les refforts. Rome Maî
trefle de l'Univers par la vertu des premiers
, devient par la lâcheté des autres le
jouet & la proie de l'ambition de ſes Citoyens
; Rome enfin voit dans Brutus le
dernier des Romains . Elle fait fous Jules-
Cefar le premier effai de la fervitude ; Augufte
mourant fur le trône ne lui laiffe
aucune espérance de retour à la liberté.
Mais peut-être les Meurs privées des
Romains gagnerent - elles par la connoiffance
des fciences , ce qu'y perdoient les
Moeurs publiques.
Il étoit fans doute impoffible qu'il ne fe
confervât pas encore chez quelques Parti
culiers de précieux reftes de l'ancienne
droiture & de la fimplicité des fiécles précédens
; mais combien de fauffes vertus ,
combien de procédés artificieux le cachoient
fous les dehors d'une politeffe que
la culture des efprits avoit rendue générale !
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
@ Un Auteur célébre vient de démontrer
que la corruption des Moeurs eft la baſe.
& le fondement du Gouvernement defpotique
: Appliquons ce principe au renverfement
de la Republique Romaine , & à
l'établiffement de la Puiffance arbitraire
des Empereurs : quelle preuve plus complette
de la fatale influence des fciences.
fur les Moeurs privées des Romains ?
* Envain Horace les avoit- il flattés des
plus belles efpérances fur l'éducation de
leur nouveaux Princes au milieu d'une
Cour qui étoit comme le rendez - vous des
arts , des fciences & du goût : Julie , la fameufe
Julie , Julie le chef - d'oeuvre des.
Mufes & des Graces , Julie l'arbitre de
l'efprit & des talens fut la honte de fon
pere & du nouveau Gouvernement par
des défordres , dont les Annales de la
Republique n'offroient point d'exemple..
Quel fut le fruit de l'éducation que reçût
Tibère fous les yeux des Virgiles , des
Varius , des Valgius ?
Les fciences femblerent même mettre
depuis entre les Empereurs une différence
bien peu honorable pour elles. Vefpa
fien , Tite , Trajan ne porterent point
fur le trône des efprits cultivés par los
* Od. 4. 1. 4.
JUIN. 1752 85

lettres ; & ils furent les délices du genre
humain : les Tibères , les Caligula , les
Nérons , les Domitiens , les Commodes
formés par les Mufes au Gouvernement
furent la honte & l'opprobre de l'Humanité.
S. III. Moeurs du fiécle de Leon X.
Les Mufes ne revirent plus à Rome le
fiécle d'Augufte . Rarement protégées, pref
que toujours négligées , quelquefois mê
me perfécutées par les Empereurs , devenues
populaires , enfin avilies , elles furent
le jouet du caprice & de la mode.
Conftantin en transférant le fiége de
l'Empire à Byfance , fembloit les avoir rendues
à leur Pays natal ; mais envain eut-on
efpéré d'y voir renaître ce génie créateur
qui brilloit dans l'ancienne Gréce . Une
corruption invétérée & une longue fervitude
n'avoient laiffé aux Grecs qu'un Génie
vain , frivole , étroit , minutier , pointilleux
: Génie dont la nouvelle Rome prit
bientôt l'empreinte.
Si les Romains- Grees n'ont rien fair
pour le progrès & la perfection des Arts.
& des Sciences , au moins ce font eux qui
nous en ont confervé le précieux dépôt.
Leur vanité agréablement artée par la
némoire des anciens chefs d'couvres de la
36 MERCURE DE FRANCE.
Gréce entretint & conferva ce reſte de la
miere & de goût , qui , échapé des ruines
de Conftantinople , vint dans le quinziéme
fiécle éclairer les ténébres de l'Europe.
Les premiers rayons de cette lumiere
prefque éteinte , tomberent fur l'Italie.
Les Calcondyles , les Chryfoloras , les
Lafcaris , les Mufures n'y apporterent que.
la connoiffance de la Langue Grecque .
L'amour de la nouveauté donna des Auditeurs
à ces Grammairiens ; bientôt leurs
froides leçons fur des beautés qu'ils définiffoient
fans les fentir , échaufferent les
efprits . Les Monumens de l'Antiquité furent
tirés de la pouffiere , connus , examinés
, goûtés , admirés ; de l'admiration
on paffa à l'imitation : l'imitation fit naître
le goût & le regla : enfin après de
Legers effais , l'Italie produifit des génies
& des chefs -d'oeuvres dans tous les
genfes.
Qu'elle fut l'influence de cette brillante
révolution fur les Mours des Italiens ?
Si nous confultons les Annales du frécle
qui en fut témoin , fi nous jettons les
yeux fur l'hiftoire des Souverains qui en
furent les promoteurs ou les fpectateurs ,
nous ferons forcés de convenir , ou que
les. Sciences n'apporterent qu'un remede
JUI N. 1752. 87
impuiffant à une corruption incurable ,
ou que par une malignité attachée à leurs
pas , du fiécle qui mérite le plus notre
admiration , elles en ont fait le fiécle le
moins digne de notre eſtime .
Si portant nos vûës hors de l'Italie ,
nous examinons le renouvellement des
Sciences en Europe rélativement à cette
fameuſe révolution qui , prefque en un
clin d'ail , a changé la Religion , les
Moeurs & prefque toute la face de l'Europe
; pourrons nous ne pas nous écrier avec
ce Czar partifant de l'ignorance : Che fe i
Popoli foffero Stati ( a ) mantenuti nella fim- ,
plicita dell' ignoranza antica , e i loro animi
puri non foffero contaminati dalla pefte
delle Lettere Grecque e Latine ; certamente
giamai con tanta rouina dell'antica Religio
ne ed efterminio di tanti e Principi , le fimplici
Pecare non farebbono ſtute transformates
in viziofiffime Volpi ?
§. IV. Moeurs du fiécle de Louis XIV.
Les Sciences s'étoient à peine montrées à
la France fous les régnes de François Premier
& de Henri fecond , & déja les
Moeurs étoient changées . Qu'il foit permis
de louer & d'admirer ce changement
à ceux qui aimeroient mieux avoir été les
a ) Bocalini Pietra di Parangone Cap .
88 MERCURE DE FRANCE.
Sujets , les Miniftres & les Favoris de Henri
fecond & de fes enfans que le Peuple ,
les Confeillers & les Amis de Louis XII .
Les troubles & le tumulte des régnes
des derniers Valois & du premier des
Bourbons n'avoient point étouffé le germe
des Sciencès. L'érudition fans autre objet
qu'elle-même regnoit feule alors fur le
Parnaffe François . Les Etiennes , les
Lambins , les Pithous avoient fuccédé auxtravaux
des Calcondyles , des Lafcaris ,
des Manuces ; leurs fçavantes veilles avoient
défriché les avenues du Parnaffe
Grec & Latin , tous les trésors de l'antiquité
étoient répandus dans la France
mais les efprits accablés & comme étrécis
par les malheurs des tems , ne pouvoient
feur donner qu'une oifive & ftupide admiration.
Semblables à ces Sauvages qui nefçavent
employer les Monnoyes d'Europe
qu'en colliers ou en braffelets , nos Ancêtres
du feiziéme fiécle , connoiffoient . leprix
des chefs- d'oeuvres de la Gréce & de
Rome , fans en connoître l'ufage ; attachés
aux pas d'Homere , de Démofthéne
de Virgile , de Ciceron , & c. ils fuivoient
fervilement ces Grands Hommes fans ôfer
les imiter. La France n'avoit point encore
de génie qui ôfat être original :
Enfin s'étoit éteint le feu des Guerres
>
JUIN. 1752. 89
tiviles ; le calme rétabli dans l'Etat & les
bien-faits du Cardinal de Richelieu avoient
rappelé les efprits aux Sciences
& fait naître l'émulation ..
?
>
Le grand Colbert avoit fuccédé aux
vûes & aux vaftes deffeins de Richelieu ;
uniquement occupé de la gloire & de l'i
mortalité du régne de fon Maître , il en
regarda les Sciences & les Beaux - Arts
comme le plus folide appui ; bien - tôt à fa
voix on vit renaître des génies fupérieurs
& des hommes uniques dans tout les genres.
La Cour de Louis XIV . réunit tout
ce que les fiécles de Périclès , d'Augufte
de Léon X. avoient admité de beau , de
grand , de merveilleux , de fublime ; en
un mot , fi la perfection des Meurs étoit
attachée à celle des Sciences & des Arts ,
la France ne les eût jamais vûës plus pures.
que fous le Régne immortel de Louis XIV.
Sans recourir aux Anecdotes fecretes de
la Cour de ce Grand Prince ouvrons
les monumens publics , confultons la mémoire
de nos Peres , comparons leurs
Moeurs , non à nos Moeurs , mais à celles
de leurs peres & de leurs ayeux , & fur ces
lumiéres de notre âge , examinons fi les
fiécles les plus éclairés , font les fiécles les
plus vertueux.
?
A ceux qui voudront s'épargner les frais
90 MERCURE DE FRANCE.
de
cet examen , on peut leur préfenter les
Moeurs du dernier fiécle dans le Tableau
qu'un grand Peintre nous en a laiffé.
Ce Tableau n'eft point un ouvrage
de caprice
crayoné par un Milantrope
ennemi
de tout ce qui l'environne
; c'eſt l'ouvrage
d'un aimable Philofophe auffi profond
dans la connoiffance
des fiécles paffés
, qu'éclairé fur fon propre fiècle , c'eft
l'ouvrage du P. Rapin , Juge compétant
& irrécufable
fur cette matiére : ce Tableau
fait partie d'un de fes ouvrages imprimé
en 1678 , & dédié au Chancelier
le Tellier .
On y voit l'ambition , le luxe , la
frivolité , la molleffe , la diffimulation ,
la trahison , la fourberie & des abominations
, jufqu'alors ignorées , s'établir fur
les ruines de la modeftie , de la générofité
, de la franchife , de la droiture , de la
noble candeur qui avoient toujours été
les vertus propre de la France.
Afin que je ne puiffe pas être foupçonné
d'ajoûter à ce Tableau , on peut confulter
l'Autenr que j'ay cité.
JUIN. 1752. 91
REFLEXIONS GENERALES
1. Coup d'oeil fur l'Angleterre & Sur
l'Espagne.
L
E rétabliffement de Charles fecond
peut être regardé comme l'Epoque
de l'établiffement des Sciences & des
Beaux - Arts en Angleterre. L'Angleterre,
avoit toujours éré féconde en Sçavans &
en génie du premier ordre ; mais leur mérite
ignoré de la Cour & du Peuple étoit,
concentré dans les Univerfités de Cambridge&
d'Oxfort.
Charles II . établit àWhitheall les Mufes
qui l'avoient confolé au milieu des perils
des traverfes & des difgraces de fa mauvaile
fortune. Les talens , le goût & la Galanterie
fuivirent les Mufes à Whitheall , &
donnerent à l'Angleterre le nouveau fpectacle
d'une Cour fpirituelle délicate
Boukin- polie & éclairée . Rocheſter
gham , Rofcomon , Saint OEuvremont
le Chevalier de Grammont , hommes dignes
de l'Ancienne Athénes , étoient l'ame
, les délices , & les oracles de cette
brillantes Cour.
"
2 MERCURE DE FRANCE:
Dans le fein de la volupté , des plaiſirs ,
& d'une active oifiveté , Charles fecond
rebâtit Londres , & égala la magnificence
de cette Ville à fa grandeur & à fon étenduë
; il jetta les fondemens de l'Eglife de
Saint Paul fur un Plan qui devoit en faire
la feconde Bafilique de l'Europe ; il établit
la Société Royale , il fit fleurir les Sciences
, il anima les talens , il perfectionna
les Arts utiles , & naturalifa en Angleter
re les Arts agréables , le goût & l'amour
du beau.
Ceux qui connoiffent les Mémoires du
Chevalier de Grammont font en état de
juger de l'effet de ce Rétablissement desScien- '
ces des Beaux- Arts fur les Moeurs de la
Cour d'Angleterre. A l'égard de celles de
la Nation en général , tous les Papiers
tous les écrits tous les ouvrages dictés depuis
plus d'un fiècle par le patriotifme
Anglois retentiffent de plaintes & de gémiffemens
fur la dépravation & fur la
te des Moeurs Angloifes ; ils reprochent
moins aigrement à la mémoire de Charles
II. la ceffion de Dunkerque , que
le commerce que fon exemple à établi entre
la ville de Londres & la rue Saint
Honoré de Paris ; commerce qui , fuivant
ces zélés réformateurs , a élevé le
perJUIN.
77528 93
goût du Luxe, des modes , & des chofes frivoles
fur les ruines de la modeſtie & de la
folidité , & de la noble fimplicité des anciennes
Moeurs Angloifes.
An milieu des ténébres qui fembloient
avoir étouffé le germe même des Sciences
& des Beaux Arts dans toute l'Europe
l'Eſpagne les a vûës briller fous la Domination
des Mores. Les Cours galantes de
Grenades , de Séville , de Cordouë , poffédoient
des Sçavans & des génies qui
euffent fait honneur à des fiécles plus éclairés.

L'Efpagne rendue à la Religion Chrétienne
ne s'eft plus diftinguée que par la
conftance avec laquelle elle a retenu &
confervé les anciennes Maurs ; elle n'a
point vû chez elle ces merveilles qu'ont
admiré l'Italie fous Léon X. la France fous
Louis XIV . & l'Angleterre fous Charles
II. Il femble même qu'elle ait pris des pré
cautions ( a ) pour ne les point voir ;
( a ) Telles font les formalités auxquelles a
toujours été affujettie la Typographie Espagnole :
ea voici le détail qui étonera ceux qui l'ignorent.
Le moindre manufcrit deſtiné à l'impreffion paffe
d'abord par les mains de Peres Maitres qui en font
la critique fuivant leurs lumieres. De là il pafle au
Confeil d'Etat ou de la Chambre , où il est épluché
de nouveau par des Docteurs & Licenciés tur
l'Approbation defquels on délivre le Privilege
194 MERCURE DEFRANCE.
mais fon exemple a toujours été pour les
Nations même les plus polies par le commerce
des Mufes une leçon invariable de
prudence , de circonfpection , de décence
de tempérance & de frugalité : ainfi
L'Espagne eft une preuve que les Maurs
les plus eftimables , & les qualités les plus
folides peuvent naître & le foutenir fans
le concours des Sciences & des Beaux-
Arts .
**
2. Tous les Siècles éclairés fentent & pleurent
la perte des anciennes Moeurs
La peintures des Maurs du fiécle de
Louis XIV . Par le P. Rapin eft un Tableau
-fidele des Moeurs de tous les fiécles éclairés.
Ces beaux fiécles font de triftes échos
des mêmes gémiffemens fur la dépravation
qu'ils fignent. Le livre imprimé fur ce Privilége
revient au Confeil : un Secrétaire ou Ecrivain de la
Chambre en compte les feuilles , les pages , les
lignes , & en taxe le prix à tant de Maravédis par
feuille . Le livre taxé repaffe à un nouveau bureau
où un Licentié vifite l'Errata au bas duquel il certifie
que Coneftas Erratas cancuerda efte Libro con Ju
· Original. Enfin il revient à un nouveau Cenfeur
qui en recompte les feuilles , & fixe le total du
prix fuivant la taxe de la feuille faite par l'Ecrivain
de la Chambre. Si le livre devenu public choque
en la moindre chofe quelque Pere Maître ; c'est
à recommener pour l'Auteur ou pour le Libaire .
JUI N. 1752.
95
des Moeurs , & des mêmes regrets fur la
faite de l'Age d'or que les Sciences femblent
chaffer de tous les Pays où elles fe
montrent. L'Egypte , les Cyclades , l'Hefpéries
, la Bétique , les Ifles Atlantiques
ont été fucceffivement l'afile de cette Age
heureux qui enfin n'a plus exifté que dans
la mémoire des hommes , & dans les
riantes Peintures de la Poëfie.
( a ) Athénes polie , Athénes fçavante
>
Athénes fpirituelle chériffoit encore
, & le rappeloit avec tranfport l'antique
fimplicité qui lui étoit échapée ; elle adoroit
dans Homere les Moeurs des premiers
âges dont l'Iliade & l'Odiffée font une
peinture continuelle ; les Eglogues & les
Géorgiques de Virgile furent les délices
de la Cour d'Augufte ; les plaifirs d'une
vie fimple , laborieute , innocente ont des
droits imprefcriptibles fur les coeurs des
hommes au milieu même de la plus grande
corruption .
Je fçai que les fiécles éclairés font les
plus féconds en reffources , en moyens ,
en expédiens pour épurer les Moeurs ;
mais ces expédiens , ces moyens , ces reffources
indiquent le mal plûtot qu'ils ne
le guériffent. Envain donc m'objecteroit-
( a ) Platon , Ariftop . Sophocl. Euripid c. Paffiai.
98 MERCURE DE FRANCE.
on cette Police admirable établie dans les
Siécles d'Auguſte , de Leon X. & de Louis
XIV.ce feroit conclure de l'Antidote contre
l'existence du poiſon . L'hiſtoire des remédes
eft l'hiftoire des maux & des infirmités
qui affligent l'humanité : de même
les Loix font des preuves des déreglemens
qui les rendent néceffaires.
3°. Effets des Sciences des Beaux-Arts
confidérésdans les Moeurs de ceux qui les
cultivent.
Si nous voulions chercher l'effet des
Sciences fur les Moeurs dans les Moeurs
des Sçavans & des Génies qui ont fait la
gloire des plus beauxfiécles; leursOuvrages
ou leur conduite acheveroient de démontrer
combien lacorruption du Coeur avoifine
les lumiéres de l'Eſprit.
Je n'entrerai dans aucun détail à ce fujet
; je n'examinerai pas même la maniere
dont ont vêcu entre eux les Oracles des
fiécles polis & éclairés . Combien d'anecdotes
, affligeantes , combien d'affreuſes
vérités ce premier point tireroit-il des ténébres
à l'égard du fecond , combien
dans les fiécles dont il s'agit , pourionsnous
compter d'Auteurs , de Sçavans ,
d'Artiftes même qui ayent pû dire avec le
célébre
JUIN. 1752. 97
"
célébre Erafme : ( a ) Ipfe mihi perfuafi ur
femper incruentas & innoxias haberem litteras,
nec eas ullius mali nomine contaminarem !
C
4°. L'ignorance qui fuccède aux Sciences
& aux Beaux- Arts ne ramene point les
anciennes Moeurs.
Les Sciences paffent ; leur lumiére , comme
un éclair , paroît & s'éteint prefque
dans un même inftant. Mais par quelle fa
talité la corruption des Moeurs , au lieu de
fuivre les Sciences dans leur affoibliffement
, fe perpétue- t - elle , & furvit- elle ,
pour ainfi dire , à leur chûte ? Par quelle
fatalité les coeurs ne reviennent- ils point
enfin comme les efprits au premier point
d'où ils font partis ? Pourquoi les Grecsplongés
depuis tant de fiècles dans les plus
épaifles ténébres de l'ignorance n'ont - ils
point encore vû renaître parmi eux les
Moeurs des premiers âges de la Grece ?
Pourquoi le coeur Romain depuis qu'il a
été dégradé n'a - t- il plus paru capable de
vertu ? Pourquoi l'amour de la Patrie qui
en étoit le plus brillant apanage n'a - t - il
plus paru que dans un Arnaud de Breffe ,
dans un Rienzi , & dans quelques autres
hommes que tous l'Univers regarde comme
des Fanatiques ? Problêmes humilians
( a ) Epift . ad Dorpium.
L.Vol.
E
95 MERCURE DE FRANCE.
r
pour l'humanité ! Les Sciences reffemblent
à ces fucceffions trompeufes qui ne
laiffent à ceux par les mains defquels elles
ont paflé que des dettes , des procès , &
une orgueilleufe pauvreté:fucceffions d'autant
plus dangereufes pour ceux qui y font
appellés , qu'elles font groffies de tous les
vices des premiers poffeffeurs.
Ainfi pafferent dans la Grèce avec les
Sciences , la molleffe , & tous les vices
de l'Egypte & de l'Afie ; les vices de l'Egypte
& de l'Afie pafferent à Rome avec
les richeffes & les vices des Grecs : Heureuſe
la France fi elle n'a fuccédé qu'aux
richelles de Rome & de la Grèce !
Ovide , après avoir tracé les nouvelles
Moeurs de Rome fous Augufte , s'écrie :
Prifca juvent alios ; ego nunc me denique natum
Gratulor : hæc ætas moribus apta meis.
C'est dans de tels fentimens qu'il faut chercher
la caufe de la propagation des vices
des fiécles éclairés.
Les fiécles fuivans font le régne de cet
efprit aujourd'hui connu , fous le nom de
Perfiflage : Elprit vuide , futile , fuperficiel,
ennemi de la culture , de la gène & du
travail , & qui foulage même ceux qu'il
anime de la peine de penfer. Cum femel hac
animos arugo.... imbuerit fruftrà fperamus
JUIN. 1752.
99
Opera fingi poffe linenda cedro , & lavi fervanda
cupreffo.
Autant cet efprit eft
impuiffant pour feconder
l'effor du Génie , & pour former
· de grands Hommes , en tout genre ; auant
eft- il efficace pour enraciner les vices ,
& pour les perpétuer dans la décadence ,
& après la chûte des Sciences.
Cependant les Races fuivantes fuccent
avec le lait ce nouvel Efprit & ces nouvelles
moeurs. Que produifent- elles ? De
foibles imitateurs des productions des fiécles
précédens ; des Elprits énervez , malades
, & fans chaleur ; des esclaves de la
mode , du caprice & du faux goût ; des
Adorateurs non du beau , du grand , du
fublime , mais de tout ce qui eft bifare ,
barroque , obfcur & alambiqué ; des hommes
auffi faux Parfefe coeur que par l'efprit ,
& qui femblent s'efforcer de racheter
les vices de l'un ce qui leur
qui leur manque du côté
de l'autre ; des Grecs ; en un mot , tels
que l'Hiftoire nous les repréfente fous les
Succeffeurs d'Alexandre ; ou des Romains
tels que Juvenal les a peints dans fes Satires.
par
Ces funeftes ravages ont marqué le paffage
des Sciences & des Beaux Arts dans
tous les Pays que les Mufes ont fucceffive-
E ij
1.00 MERCURE DE FRANCE.
ment honorés de leur préfence , & com.
blés de leurs faveurs :
Dépouillez donc votre écorce ;
Philofophes fourcilleux ;
Et pour nous prouver la force
De vos fecours merveilleux ;
Montrez - nous depuis Pandore
Tous les vices qu'on abhorre
En terre mieux établis
Qu'aux fiécles que l'on honore
Du nom de fiécles polis.
Rouff. Od. 3. Liv. 4.
JUIN. 17521
nanana:ÁLATAG
SUR UNE RUPTURE.
SI VO
I votre rupture eft fincere
Hâtez vous de la confirmer :
Avec moins d'art , plus de miftere ,
Profitant mieux des dons de plaire ,
Goutez mieux le plaifir d'aimer.
Ecartez ce peuple perfide ,
Ces petits infectes titrés ,
Qui de leur figure enivrés ,
Chez vous , d'une courſe rapide ,
Apportent dans des chars dorés
Des fens flétris , une ame vuide ,
Et de grands noms deshonorés.
Fuyez ce jargon infipide
Qu'on prend pour efprit aujourd'hui ,
Cette vivacité ftupide ,
Qui joint la fatigue à l'ennui ,
Et n'ayant que l'Amour pour guide ,
Loin de tous les faux agrémens ,
Venez dans le Temple de Gnide
Abjurer vos égaremens.
Barmi des Fêtes éternelles
Regardez Damis & Fatmé ;
Leur efprit toujours rallumé
Pardes avantures nouvelles ,
E iij
104 MERCURE DE FRANCE.
Jette envain quelques éteincelles ;
Leur coeur n'en eſt point enflâmé.
Damis conduit par la Folie ,
Loin de fon efpoir emporté ,
Arrive à la Mélancolie ,
En courant à la Volupté.
Fatmé cherchant le bien fuprême
'Au fein de la frivolité ,
Trouve dans l'inconftance même
L'ennui de l'uniformité ;
Tandis que Themire & Silvandre ,
Renouvellant un ferment tendre ,
Par eux mille fois repeté ,
Goutent tous les jours à l'entendre
Le charme de la nouveauté :
Leur bonheur eft inaltérable ;
C'eft ce jour doux , pur , & durable
Qui colore tout l'Univers ;
Le plaifir feul n'eft comparable
Qu'au feu paflager des éclairs.
Le mot de la premiere Enigme du Mercure
de May eft une Biere. Celui de la feconde
eft Saule. Celui du premier Logogriphe
eft Ecriture , dans lequel on trouve
Cire , ire , ture , re , ut , terre , vie , truie ,
re , rire & vire, Celui du fecond Logogriphe
eft Mercure , dans lequel on trouve
cure , Cure bénéfice , écu , écume , mere , mur,
rume , eû , re & mer.
-
JUIN. 1752 103
ENIGM E.
Flambeaux de jour beaucoup plus que de
nuit ,
C'eft furtout quand le Soleil luit ,
Qu'on voit briller notre lumiere.
De l'argent ou de l'or nous avons la couleur.
Dans la faifon printanniere
L'un de nous eft d'une extrême grandeur .
AUTR E.
E mon Auteur je fais partic ;
DE
Puis je trop citer ma grandeur !
C'eft moy lecteur qui t'apprécie ,
Et de toi dépend mon bonheur.
Tes plaifirs caufent ma difgrace ,
Tes peines me rendent mes droits.
J'occupe un fort petit espace ,
Chez les Sujets & chez les Rois.
Les hommes m'ont en leur tutelle ;
Mais qu'ils fçavent peu me cherir !
Car fouvent ils me font perir ,
Bien que je ne fois pas mortelle.
""
Par M. M... de Paris
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
LOGO GRIPH E.
L vient du Grec ; on l'adore ;
15
Onze lettres font fon tout
Que de mots on y trouve avant que d'être au
bout ;
Qui les devinera , né fera pas pécore.
D'abord il y faudra chercher
Le nom d'une Nymphe charmante ,
Les premieres amours d'un Prince dont l'Amante
Etoit une Déeffe , & ne put le toucher ,
D'un Prince qui vit maint rocher ,
D'un Prince dont les avantures
Sont une des belles lectures
Qui puiffe au fomeil arracher.
Mais il faudra trouver encore ,
Deux animaux dont l'un l'autre dévore ;
Un ridicule extérieur
Un des inftrumens du pêcheur
Et le théâtre du Prêcheur ,
Pour l'indigent un mal , & fon remede ,
Et celui qui le donne , ou qui doit le donner ;
Ce que cet homme en grand nombre poffede ;
Le contraire de pardon ner
Le fynonyme de Meffie ,
Le figne de la moquerie ,
1
JUIN. 105 1752 .
Un aliment aux Chartreux interdit ;
Ce de quoi tient lieu l'appetit
Ce qui déplait fur un habit ;
Un Cylinde ou l'on met tantôt fer tantôt plume
Ce que , lorsqu'on reſpire , on hume ;
Uu antre des quatre élémens ;
Ie repos des grands vers , d'un font une par
rie ,
Terme d'imprimerie ,
Meuble de boucherie ,.
Et de poiffonnerie ,
Une conjonction que notre Académie
Voulut , dit- on , proſcrire ; un eſpace de tems
De 3600 momens ,
Le premier Roi de l'Attique ,
Le plus grand des Romains , trois notes de mufique
;
Latribu d'an Indien ,
De Rouen un grand Chirurgien 3-
Caroffe en ftyle poëtique ;
Autre voiture , un fuc de l'Amérique ,
Un fruit rouge , un arme à l'antique...
Ce qui fouvent eft méchanique ,
Quelque fois auffi libéral ,
Un faint Evêque Provençal
Proclamation enjuſtice ,
A charge d'ames bénéfice ,….
le Bénéficier ; un vice du cheval ,-
}
Ev
106 MERCURE DE FRANCE
La maison de cet animal ,
Un inftrument de pénitence
Tranquilité d'efprit & de confiance
Au milieu du péril ; des Ifles de Provence.
Des chiens après la ehaffe un ample récompenſe
,
L'endroit ou de l'épi l'on fait fortir le grain ;
Un vifcere du corps humain ;
Le nom qu'aura ce jour demain
Une maiſon long- tems rivale de la France ;
Un Prélat de Lyon qui parmi les Auteurs
A rang par un traité fur le mépris du monde
Le Cardinal chef de la fronde ;
Un grand nombre d'aimables foeurs
D'un côté noires , ou vermeilles ,
Mais de l'autre toutes pareilles ,
Le Berger ami des abeilles ,
Que Virgile a fi bien chanté ;
L'Ile ou Jupin fut allaité ,
Ceux auxquels il fut confié ,
Une villote fur la Loire ,
L'Auteur d'un traité de la gloire ,
Celui qui ne croit point de Dieu ;
>
Ou plutôt qui n'en veut point croire ,
Ce qui d'os au poiflon tient lieu ,
L'endroit ou s'allume le feu ,>
Et ce que laiffe la fumée
Au tuyau de la cheminée ,
JUIN.
107 1752.
t La matiere de mon fouillier ,
Ce que n'eft pas toujours , dit- on , un Corde
lier ,
Ce qu'il porte à la quête ;
Et qui n'eſt pas la boëte ;
Ce qu'un coq porte fur la tête ,
Un écrivain du Port Royal ,
De l'enfance un affez grand mal
Une piere tendre & blanche ,
Le fçavant Prélat d'Avranche ,
Un corps qui brille dans les cieux ,
Une peau qui fouvent le forme fur les yeux
Du fiécle d'or la Déeffe ,
Une mauvaife fineffe .
Celui qui dans une piéce
Joue un rôle ; ce que défend
Le cinquime Commandement ,
Une plante de la Chine ,
Ce qui , fans être mur , ferme clos ou jardin ,
Le femelle d'un pore , & celle d'un lapin,
Deux rivieres de France ; un fçavant Mede
cin ,
L'objet
de la médecine
,
Un grand chenet de cuifine
Ce que manie à merveille Guygnon ,
La mufique d'une chanfon ,
Un gueux amant de Pénélope ,
Ev
108 MERCURE DE FRANCE
>
D'un oreiller & d'un mort l'envelope
Le trou par lequel paffe un chat ,
Ce que gagne ou pert l'Avocat ,
De l'Egypte une grande ville ,
Un mot qui n'eft pas du haut ſtyle ,
Et qui placé devant un adjectif ,
En fait un fort fuperlatif,
Ce que décide un Cafuifte ,
Ce qu'on n'eft pas quand on eft trifte ¿
Un mot contraire de hai ;
Un mot contraire de cheri
Un mot fynonyme de piſte ,
Ce qui fert à puiſer de l'eau
Et le genre de poëfiet
Dans lequel excella Boileau : >
De la religion une cérémonie
Pour les Evêques & les Rois ;
Un martyr à Paris honoré vers les halles
Dont la vie eft pleine de fables ;
Certain officier des cuifines Royales ,
Ce que dans un motet chante une feule voix ,
L'amante d'Hypolite , une planche de bois ,
Les deux noms les plus ordinaires
Chez les Poëtes François
Des Bergers & des Bergeres ,
Les lys de plus d'un tein ; certain état du cerf,
Le quatrième nombre pair,
JU IN. 1752. TOO
" Un apuy , deux poiffons de Mer ,
La femme de Saturne , & l'Amante d'Alphée
Le coffre faint des Hébreux reveré.
Un pays à Mars confacré,
Mais bien plus encore illuftré
Par les regrets & la lyre d'Orphée
Le Roi pere de Danaé ,
Le vaiffeau conftruit par Noé ;
Ce qu'on fait quelquefois vis - à- vis d'un foflè
Ce qu'on à quand on eft-preffé ,
Un réprouvé fameux , une fille fameuſe
Qui naquit non loin de la Meufe,
De réuffir un moyen peu loyal ,
Un titre qui n'eft plus aujoud'hui que Royal
Un inftrument de labourage ,
Deuxplantes , un public paffage ,.
Le meilleur coquillage,
Le plus dur des métaux ,
Un des fept péchés capitaux
Un des fils de Jacob ; d'une mouche l'ouvrage
De la mouche la cage ;
Un terme de trictrac & du jeu des échets ,
De la fable un Devin , du Sultan les Tujets ,
Un arbre d'un épais feuillage ,
Du feu le princicipal uſage ,
Un météore aux plus vives couleurs,
{
110 MERCURE DE FRANCES
Une racine aux plus douce odeurs
Meſure de travail à quelqu'un impofée ,
..La premiere femme d'Enée ,
Et la feconde de Jalon ,
Une beauté fauvant fa nation ,
Ce que fouvent il faut faire au chaudron
Ce qu'après l'affemblée
Ou des Etats , ou du Clergé ;
Préfente au Roileur député ,
L'action de l'enfant qui tette ,
Une chetive maiſonnette ,
Le berger rival d'un geant ,
Le plus grand plafir du gourmand ,
Le contrairede bas , le contraire d'humide
Un Roi Sicilien nommée dans l'Eneide
Ce que j'attens
Depuis long tems ,
Du Philofophe , Auteur de Marianne
De la nature un effort
Qui dans une maladie
Décide la vie ou la mort .
Ce qu'eft fouvent un chanteur d'Itàlie
D'un ton la troifiéme partie •
Ce qui ne tranche pas d'un coup ,
Celui qu'une grande Déeffe
Fit meurtrier de fa maitreſſe.
Mais , Lecteur , en voilà beaucoup
JUIN. 1752. TIE
Tu pouras néanmoins en trouver davantage ,
Si tu goute ce badinage ,
C'eft allez pour un coup d'eflai.
Voilà mon premier logogriphe ,
Mais d'autres encor je te ferai ,
A moins que Raynal ne le bife ;
Il eft trop galant pour cela.
L'Auteur comme le mot est du genre de la
A Lyon par Mademoifelle de ..
E
AUTR E
N trois mots différens mon corps eft divifé ;.
Et de neuf pieds , Lecteur mon tout eft com
pofé ;
Mais fi tu veux en voir l'exacte Anatomie ?
On peut bien à ton gré contenter ton envie ,
Dabord on trouve en moi ce qu'on fait en fe
cret ,
Ce qu'apprent un enfant , & fouvent à regret ;
Tu trouves dans mon fein ce que donne l'avare ,
Un fubtil élement , un animal ignare ,.
Ce que font douze mois , la demeure de Dieu..
Ce quifert à Philis fouvent au coin du feu ;
Je dis encor le nom d'un ancien fratrricide ,
Ce qui parfois nous rend coupable d'homicide ;
Pourfuis tu me veras utile à l'amoureux
12 MERCURE DE FRANCE.
Pour marquer à ſa belle en ſecret tous les feux
Tu me verras encor précéder le tonnere ,
Servir au Dieu malin qui regne dans Cythere ,
D'un faint Evangélifte ou trouve en moi le nom ;
Deux notes de mufique , un adverbe , un pros
nom ,
Ce qu'un compas ouvert en le tournant déffine ,
Le nom d'un grand Poëte , & qui rime à Rag
cine .
Celui d'un étourdi qui manque de raiſon
Et pour finir enfin toute combinaiſon ,
Je ſuis tantôt d'un bon ou d'un mauvais augure ,
Souvent quand on me voit , contre moy
mure ,
l'on mur-
Et brillant , cher Lecteur , quelques fois à tes
yeux ,..
Tu m'apperçois fur mer , fur terre , dans les
cieux .
Par M.Castaing, fils , à Alençoni
Ha
JUIN. 1752 113
NOUVELLES LITTERAIRES.
DICTIONAIRE ApoftoliqueViàllle'suf&age
de la campagne , & de tous ceux qui fe
deftinent à la chaire par le P. Hyacinthe de
Montargon , Tom. II . à Paris , chez Lottin
& Butard , & chez l'Auteur , aux Auguftins
de la Place des Victoires 1752 , in 80.
761 pag.
Comme nous avons donné le plan de cet
Ouvrage , en rendant compte du 1er vol.
nous nous contenterons d'ajouter en annonçant
le fecond , .que nous fommes con
vaincus de plus en plus de l'utilité de l'entrepriſe
& de la fageffe de l'exécution .
SUITE des expériences & refléxions
relatives au Traité de la culture des terres
publié en 1750 par M. Duhamel du Mon
ceau , de l'Académie Royale des Sciences ,
de la Société Royale de Londres , Infpecteur
de la Marine dans tous les Ports & Ha
vres de France avec Figures en taille- dou
ce. A Paris chez Hypolite-Louis Guerin „
Lue Saint Jacques 1752 , vol . in- 12 ,.
i
Le Phyficien zélé & habile dont nou
114 MERCURE DE FRANCE.
annonçons l'Ouvrage, publia en 1750 une
nouvelle maniere de cultiver les terres . Il
fit & on fit de toutes parts relativement à
fes principes des expériences qui furent
rendues publiques en 1751. Ces épreuves
fe font multipliées depuis , & on nous en
donne aujourd'hui le détail . Il refulte des
faits que M. Duhamel rapporte qu'il ne
peut rien arriver de plus heureux aux peuples
, que d'adopter généralement la nouvelle
méthode. Elle deviendra une fource
d'abondance pour la Nation après avoir
été un objet de curiofité pour les Phi
ficiens.
LETTRES fur les hommes célébres
dans les Sciences , la Litterature & les
Beaux-Arts fous le Regne de Louis XV.
A Amfterdam & fe trouvent à Paris chez
Duchefne 1752 , I vol . in - 12.
CASSANDRE Roman , à Paris , chez
Paulus Du Mefnil Grand'Salle du Palais &
chez la veuve Piffot , Quai de Conty.
L'Auteur de cette Edition s'eft ap
pliqué à retrancher de cet Ouvrage ,
tout ce qui avoit paru en dégoûter notre
fiécle. Il a reduit les dix vol. de la Calprenede
à trois vol. in- 12 , en laiffant cependant
fubfifter toutes les Hiftoires differen
JUIN. 1752: 115
tes qui forment cette espéce de Poëme en
Profe . Il s'eft contenté de fupprimer les
monologues & une partie des converfa- "
tions : ce feul retranchement à produit celui
de fept vol. fur 10. L'action du Poëme
fe trouvant beaucoup plus ferrée , l'ouvrage
en deviendra plus intereffant . C'eft
du moins le projet de l'Auteur , il l'anonce
dans la Préface , en tâchant d'encourager
ceux qui ont autant de loifir que lui, à
faire revivre par le même travail , nos autres
grands Romans de la Cafprenede , Scudery
& Gomberville dont on s'eft peut -être
dégoûté par le changement qui eft arrivé
dans notre ftile & dans notre goût.
NOUVELLES Réflexions de M. Rameau
fur fa démonftration du principe de l'har
monie chez Durand & Fiffot , 1752.
M. Rameau confirme & développe dans
ce nouvel ouvrage quelques uns des principes
qu'il avoit établis dans fa démonftration
du principe de l'harmonie , imprimée
en 1750, & approuvée de l'Académie Royale
des Sciences. Les points fur lefquels il
infifte ici , font la reduction des intervalles
à leurs moindres dégrés , reduction qui
a fon principe dans l'identité des octaves
avec leurs fons fondamentaux . C'eft cette
identité qui eft cauſe que l'on ne diftingue
T16 MERCURE DE FRANCE
que foiblement les octaves du fon fonda
mental dans la refonance du corps fonore
.
M. Rameau déraille enfuite les loix du
mode d'une maniere un peu différente de
celle qu'il a fuivie dans fa démonſtration ,
mais qui pour le fond revient au même ,
& conduit feulement au même but par des
voyes plus lumineuſes. Nous renvoyons
nos Lecteurs à ce détail dontnous croyons
que
les Connoiffeurs feront très - fatisfaits
; nous nous contenterons d'obferver
que c'eft
les par
repos
abfolus
dans
la
baffe
fondamentale
que M. Rameau
affigne
les bornes
du mode
; d'où il conclut
avec
raifon
, que les Grecs
par leurs
tetracordes
femblent
les avoir
mieux
affignées
que
nous
par notre
échelle
diatorique
. Il for.
tifie cette
importante
reflexion
par l'exem
.
ple des cors & des trompettes
, dans
lefquelles
il n'y a d'intervalles
juftes
que ceux
qui conftituent
les bornes
du mode
, tandis
que les timballes
donnent
de leur côté la
baffe
fondamenta
le fo! ut , dont le repos
abfolu
forme
auffi
les bornes
du mode
.
Nous ne nous étendrons point non plus
fur l'application ingénieufe que M. Rameau
fait aux autres arts du principe des
proportions & des progreffions , qui fert
de loi à l'art mufical ; mais nous croyons
JUIN. 1752. 117
que les Amateurs recevront avec empreflement
ces nouvelles remarques d'un homme
auffi confommé & auffi célébre dans
fon art , & qui en donnant les préceptes
dans fes Ouvrages de théorie , a prodigué
les exemples dans fes Ouvrages de pratique.
ORAISON funebre de Très -Haute &
Très -Puiffante Princeffe Madame Anne-
Henriette de France , prononcée dans l'Eglife
de l'Abbaye Royale de S. Denis , le
24 Mars 1752 , par Meffire Mathias Poncet
de la Riviere , Evêque de Troyes . A Paris,
chez Desprez & Cavelier , & à Troyes , chez
Bouillerot.
. Après un Exorde noble & chrétien l'OLateur
annonce ainfi fa divifion. Jours
brillans , que l'affemblage des qualités les
plus aimables rendoit fi précieux devant
les hommes ; ils ont paffés comme un ombre
, & telle eft la jufte matiere de nos regrets
: Dies mei ficut umbra déclinaverunt.
Jours fanctifiés que l'affemblage des vertus
Les plus chétiennes a rendu précieux devant
Dieu ; leur recompenfe eft dans l'éternité
de fa gloire , & tel eft le fondement heureux
de nos eſpérances . Tu autem , Domine,
in æternumpermanes .
prou
La premiere partie eft deftinée à
ver que Madame Henriette eut les quali118
MERCURE DE FRANCE.
tés de l'efprit , du caractere & du coeur.
Efprit folide & cultivé , mais fans affectation
d'étude & de fçavoir ; caractere doux
& facile , mais avec toutes les referves de
la décence & de la dignité ; coeur tendre
& compatiffant , mais avec droiture &
fans foibleffe.
On prouve dans la feconde partie que
Madame Henriette eut les vertus qui
honorent le plus la jeuneffe , celles qui le
trouvent le moins avec la grandeur , celles
qui font fur tout néceffaires au moment de
la mort. Sageffe de conduite dans l'âge de
la diffipation & des écarts ; fidélité à la loi
dans la licence & dans l'indépendance du
rang ; pureté de confcience dans tous les
tems , & fur tout à l'inſtant qui devoit décider
de fon éternité.
Un endroit de ce Difcours que nous allons
copier , fuffira pour faire connoître
l'ame pure & élevée de Madame Henriette
, & la maniere ingénieufe & brillante
de l'Orateur .
La jeuneffe eft l'âge où l'on commence
à être du monde , & l'on cefle d'être à
Dieu ; où l'inexpérience a plus befoin de
regle , & la craint davantage ; où les premiers
rayons du jour , tantôt interceptés
par les erreurs , tantôt enflammés par les
paffions , fe perdent dans les ombres , ou
JUIN. 1752. rig
ne répendent qu'une lumiere plus dange
reufe que les ténébres. C'eft l'âge de livreffe
& des tranſports , du charme & des illufions
, de la témérité qui entraine dans
les écarts , & de la préfomption qui arrête
dans le retour : C'est l'âge où tout ce qui
attire eft danger , tout ce qui fatte eft féduction
, tout ce qui domine paroît tyrannie
, tout ce qui gêne eft regardé comme
efclavage. Heureux celui à qui le Seigneur
a donné cet efprit de défiance & de précaution
qui le tient en garde contre fon coeur
& contre celui des autres ; qui trouve la
force de vaincre la féduction dans la crainte
même qu'il a d'être féduit , & triomphe
de tous les dangers par la frayeur falutaire
où il eft d'y fuccomber.
Madame Henriette l'avoit reçu cet ef
prit de fageffe , qui ſeul parut à Salomon
un objet capable de contribuer à ſa véritable
grandeur. L'ufage qu'elle en fit montra
combien elle en étoit digne ; & ce qui
n'étoit qu'une faveur accordée par le Ciel ,
devint par fa correfpondance à la grace ,
une vertu capable de le mériter . La crainte
d'être flattée , faifoit fur elle l'impreffion
que fait fur les autres la crainte de ne l'être
pas. Nous fommes environnés de flatteurs .
intéreffés à nous déguiſer la vérité ; notre in◄›
terêt eft de la connoitre : Rendez- moi ce ferT20
MERCURE DE FRANCE.
vice , je vous le rendrai à mon tour : Que je
fsache mes défauts, vous fçaurez les vôtres..
Qui tient ce langage , Meffieurs ? Une
Princeffe à peine âgée de quinze ans , &
à qui parle-t-elle ainfie A un Prince moins
âgé encore. Quel langage , & où fe trouve-
tila C'eſt aux pieds du Trône fur lequel
l'un & l'autre est né ; c'eft fous la pourpre
dont l'un & l'autre eft revêtu ; c'eft au
milieu des hommages que rend à l'un & à
l'autre une Cour faifie à leur afpect , de
cette admiration que celui de la vertu infpire.
Que des Ames féparées entiérement
du monde , exercent entre elles ce commerce
de charité chrétienne & religieufe ;
c'eft une fuite de l'engagement qu'elles ont
contracté en fe retirant fur le Calvaire avec
Jefus - Chrift , dont la Croix élevée & apperçue
de toute part dans la folitude , préfente
fans ceffe à leurs regards le modéle
du mépris , de la haine & de l'abnégation
d'elles-mêmes ; mais qu'où le monde eft le
plus brillant , où les objets les plus flatteurs
fe reuniflent , où tout ce qui environne eft
occupé à plaire & ne cherche que ce qui
plaît , où tout concourt à entretenir l'eftime
, l'amour & une espéce d'idolâtrie de
foi - même ; deux jeunes coeurs dont les
goûts font la loi de tous les autres , oulient
ce qui les éleve aux yeux du monde
JUIN. .1752. 121

de , fe communiquent tout ce qui peut les
humilier à leurs propres yeux , ne fentent
ce qu'ils font devant les hommes , que pour
fe rendre par des confeils mutuels , ce qu'ils
doivent être devant Dieu que dans un
lieu enfin où tout ne parle & n'eft occupé
que de ce qui eft dû à leurs grandeurs , ils
ne s'occupent & ne parlent eux - mêmes
que de ce qu'ils doivent à la Keligion ..
Ah ! Meffieurs , c'eft , j'ofe le dire , un
fpectacle digne de l'attention du Ciel & de
la terre , un fpectacle de confufion pour le
monde , d'inftruction pour les hommes ,
d'admiration pour les Anges : Spectaculum
mundo , Angelis & hominibus.
.. AMUSEMENT de la raiſon . A Paris ;
chez Durand & Piffor fils , 1752. 2 volumes
$11-12..
Le premier volume de cet Ouvrage qui
parut il y a environ trois ans , vient d'être
reimprimé fuivi d'un fecond . Le Lecteur à
qui on ne préfenta d'abord que des réflegions
& des caracteres , trouvera maintenant
des efpeces de Difcours ou de Differtations
. Les nouveaux fujets traités , font.
la liberté des lettres , la délicateffe du goût,
la fauffe délicateffe , le danger de comparer
la nobleſſe avec les gens de fortune &
de finance , la grandeur & les Grands , les
I. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
loix & les moeurs varient , l'homme eft
toujours le même , l'art de l'homme à fe
faire des plaifirs , le nouveau , le courage
& l'induftrie des Romains , les principes
des vertus. Quoique l'Auteur ait voulu
mettre de la liaifon dans fes idées , on s'aperçoit
bien qu'il a cherché à éviter d'être
fec , & il y a réuffi . Le ſecond volume
eft terminé par quelques réflexions & quelques
caracteres qui décelent autant que le
premier un homme d'efprit accoutumé à
réflechir & à écrire. Nous allons tranfcrire
deux portraits qui nous ont paru être des
meilleurs du livre.
Eft- il un commerce plus délicieux que
celui de Plyché ? Elle a un des plus beaux
noms de France ; on ne s'en apperçoit qu'à
une nobleffe fi aifée & fi naturelle , qu'on
fouhaiteroit qu'elle l'eût en effet , fi elle
ne l'avoit pas. Spirituelle fans le fçavoir ,
charmante fans y penfer , attentive fans
contrainte , il femble qu'elle ignore qu'elle
eft adorée de tout ce qui l'approche. Afon
ton uni , à la fimplicité de fes manieres ,
à la douceur que refpire jufqu'à fon filence
, on doute prefque fi elle connoît fest
avantages. Elle imprime dans le coeur ce
fentiment heureux qui naît de l'union , de
l'amour & da refpect . Elle eft fi parfaite
que le coeur même qui eft digne d'elle , në
JUIN. 1752. 123
fe croit pas capable de la mériter. Cet
aveu fi doux paroît toujours une témérité
vis - à- vis d'elle. A la Ville , à la campagne
, par tout , fa maifon eft l'afyle de la
liberté , de la décence & du bonheur. Les
plaifirs & la raifon y régnent enſemble.
C'eft le feul empire que l'on apperçoit par
tout où eft Plyché . Eft - ce affez louer une
femme fi rare que de répéter , eft- il un
commerce plus délicieux que celui de Plyché
?
Impertinente plutôt que fiere , imbéci
le , plutôt que fpirituelle , libertine , plutôt
que voluptueufe , avare jufques dans la
prodigalité , fauffe jufques dans la confidence
, perfide jufques dans l'amour , coquette
fans plaire , méchante fans fineffe',
vaine fans dignité , méprifable par vos vi
ces , incertaine par vos vertus. O! Thalie,
pourquoi avez- vous forcé le public à rompre
le filence qu'il gardoit fur vous ? II
vous ignoroit , il vouloit vous ignorer
quelle fureur de vous faire connoître !
Etudiez le Portrait de Pfyché ; comparezvous
avec elle par les contraires. Ainfi fes
graces , fa figure, fon efprit , fon caractete
, fes vertus , vous donneront l'idée de
ce que vous êtes au jufte. L'étude eſt mortifiante,
mais elle eft utile.
“ Quel est l'âge de l'univers ? Quelle eſt
F ij
124 MERCURE DE FRANCE.
>
fa nature qui le gouverne ? Lord Churzil
ne nie aucun de fes fyftêmes reçus fur ces
differentes questions. Où étoit fon ame
avant la naiffance où elle ira après fa
mort , ce qu'elle eft pendant fa vie , il
croit avec facilité tout ce qu'on lui dit fur
ces myftéres indifférent fur le pallé , fatisfait
du préfent , tranquille fur l'avenir
toute fon occupation eft d'être heureux.
Tout ce qu'il fent , tout ce qu'il croit , fe
réduit à cette fimple propofition , je fuis ,
donc je dois être heureux . Le trouble des
factions partage Londres . A peine ce trouble
eft-il décidé , qu'il part en pofte pour
une terre qu'il a dans une Province qui est
à l'abri du tumulte . Que l'Angleterre foit
déchirée de guerres civiles , qu'elle foit
pifible , peu lui importe. Quelque fort
que puiffe avoir la révolution , il fera toujours
fujet. L'Angleterre ne manquera ja❤
mais de Souverain , il eft convaincu que
ces mouvemens ne le regardent point. Repos
, bonheur , tranquilité , voilà fa devife.
Rien ne fçauroit l'éloigner de cet efprit.
L'arrivée de la flotte de la Jamaïque , fur
qui il a des fonds confidérables , voilà
dans ce moment tout ce qui l'intérefle .
L'agitation de l'état fermente . La gloire
l'intérêt , l'ambition , lui confeillent de
prendre un parti. Il n'écoute point leur
>
JUIN. 1752. 125
1
ger ,
voix. De quelque côté qu'il puiffe fe ranfa
vie feroit exposée ; c'eft pour lui
un principe inviolable de ne l'expofer à
quelque prix que ce foit ; il ne le feroit
pas pour la réalité la plus conftante. Comment
s'y détermineroit - il pour une chimere
? Un nouvel embelliffement pare fes
jardins , féjour des beautés de l'art & de
la nature. C'eft une pièce d'eau très- profonde
, bordée d'une rive très - efcarpée.
Un bofquet épais , entouré de plufieurs paliffades
qu'enferme encore un triilage , réferve
cette retraite pour lui feul. Cette
piéce s'appelle la liberté , fi les circonftances
entreprenent de mêler Lord Churzil
dans les difcordes civiles , il a entrepris
lui de s'en débaraffer , en fe jettant dans
le baffin qu'il a fait conftruire uniquement
pour ce befoin. La fatalité de ce parti ne
coûte pas plus fur les bords de la Tamife
, que les foins de l'éviter fur les bords.
de la Seine. Londres renferme beaucoup
de Citoyens qui ne veulent vivre que pour
leur compte. Lorsque la néceffité ordonne
qu'ils vivent pour celui des autres , ils ne
veulent plus de la vie , ils s'en affranchiſfent
comme d'une captivité.
TRAITE ' de la conftruction & des prin
ripaux ufages des inftrumens de Mathe-
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
matique , avec les figures néceffaires pour
l'intelligence de ce Traité : dedié au Roi ,
quatrième Edition , revue , corrigée &
augmentée par le Sieur N. Bion, Ingénieur
du Roi pour les inftrumens de Mathema-,
tique , Quai de l'Horloge du Palais , où
l'on trouve tous ces inftrumens dans leur.
perfection. A Paris , chez Jombert , rue
Dauphine , & Nion fils , Qui des Auguftins
, 1752 , I vol . in- 4°.
M. Bion qui avoit eû l'honneur de préfenter
le 25 Décembre au Roi , à la Reine
& à Monfeigneur le Dauphin , la fixiéme
Edition de l'ufage des globes , a eu encore
l'honneur de préfenter le 25 Mars au Roi
& à Monfeigneur le Dauphin la nouvelle
Edition du Livre que nous annonçons.
C'est un fi bon Ouvrage & d'un ufage fr
général , que nous ne craignons point d'en
rappeller le précis à nos Lecteurs .
Le premier Livre contient la conftruction
& les principaux ufages des Inftru
mens les plus fimples & les plus ordinaires
, qui font le compas , la regle , le tireligne
, le porte crayon , l'équerre & le.
rapporteur. On y trouve plufieurs beaux
traits de compas , & la maniere de tracer
fur du papier toutes fortes de figures tang
réguliéres qu'irrégulières.
-
Le fecond Livre explique affez précisé
JUIN. 1752. 127
ment ,
quoiqu'en peu de pages , la
maniere
de conftruire le compas de proportion
& de pratiquer fes principaux ufages.
On y joint plufieurs méthodes pour conftruire
differentes jauges , & les moyens de
s'en fervir pour jauger les tonneaux . Le
compas de proportion avec les autres inftru .
mens ci -deffus énoncés , compofent ce
qu'on nomme Etuit de Mathématique.
On trouvera dans le troifiéme Livre
la conftruction & les ufages de plufieurs
Juftrumens curieux qui fervent ordinairement
dans le cabinet. la matiere eft fort
diverfifiée dans ce Livre où fe trouve l'explication
de quantité de chofes affez utiles
, comme la maniere d'armer les pierres
d'aimant , la compofition de differens
microſcopes & plufieurs autres curiofités
qui feront fans doute plaifir à beaucoup de
Lecteurs .
La matiere du quatriéme Livre confifte
dans.la conftruction & les ufages des principaux
inftrumens qui fervent fur le terrein
pour arpenter , lever les plans , meſurer
les diftances & les hauteurs , tant acceffibles
qu'inacceffibles . Ces inftrumens font
la toife , la chaîne , les piquets , l'équerre
d'Arpenteur , les recipiangles , les differentes
planchettes , le quart de cercle ,
le demi- cercle , ou graphométre , la bouf
Fiiij
728 MERCURE DE FRANCE:
fole , &c . Il faut obferver que le deffein
de l'Auteur n'ayant été que d'inftruire ceux
qui commencent à apprendre ces ſciences
pour la pratique , il n'y a mis que les opérations
les plus faciles & à la portée de tout
le monde ; d'autant qu'il y a affez d'autres
livres dont on indiquera en partie les fources
dans le cours de cet Ouvrage , qui traitent
ces matieres à fond .
Le cinquiéme Livre contient la conftruction
de plufieurs differens niveaux avec la
maniere de les rectifier & de les mettre en
ufage pour la conduite des eaux . On y a
joint l'explication d'une efpece de jauge
pour mefurer la quantité d'eau que fournit
une fource , & le moyen de partager cette
même eau.
On trouvera aufli dans ce même Livre la
conftruction des Inftrumens d'Artillerie ,
& la maniere de s'en fervir , tant pour les
canons & les boulets , que pour les mortiers
& les bombes. Ce qui eft enfeigné à
ce fujet , quoiqu'en abregé , eft affez de
pratique.
Le fixiéme Livre renferme la conftruction
& les ufages des plus beaux & des
plus utiles Inftrumens qui fervent à l'Aftronomie.
M. de la Hire a fourni à cet égard
beaucoup de lumieres à l'Auteur , & celuici
a pris dans les tables Aftronomiques du
JUIN. 1752. 129
premier , la plus grande partie du contenu
en ce livre. Il y a cependant auffi beaucoup
de chofes de M. de Caffini , dont
l'exactitude admirable dans les obfervations
des Aftres eft connue de tout le monde
fçavant ; c'eft d'après ces hommes célebres
qu'on a tâché d'expliquer le mieux
qu'il a été poffible , la maniere de pratiquer
ces obfervations , pour donner une
idée générale de l'Aftronomie. On a donné
dans un chapitre féparé , la conftruction
& l'ufage d'un Inftrument appellé Octans .
ainfi que de quelques-autres qui fervent
encore à l'Aftronomie ; tels que font le
Micrométre, la machine Parallactique pour
obferver les Aftres en plein jour , le Téleſcope
, &c. On a en outre indiqué diverfes
methodes pour décrire la ligne Meridienne
& placer un Gnomon à l'effet de
trouver l'inftant où le Soleil paffe au Meridien
. On a de plus donné la conftruction
d'un Cercle horisontal , fur lequel on éleve
un Quart-de- cercle vertical , afin d'oblerver
la hauteur des Aftres fur l'horifon , &
leurs diſtances au Zenith . Enfin ce Livre eft
terminé par la conftruction d'une pendule
à grandes vibrations , pour les obfervations
Aftronomiques.
On trouvera dans le feptiéme Livre la
conftruction & les ufages de plufieurs Inf-
1
F V
130 MERCURE DE FRANCE.
*
trumens propres à la Navigation . Après
l'explication des différentes Boulfoles Marines
, & de divers Inftrumens pour obferver
fur la Mer la hauteur des Aftres , on
a fait mention de tout ce qui concerne le
quartier de réduction . On a auffi enfeigné
la maniere de dreffer les cartes réduites &
de s'en fervir. Ce Livre contient encore
plufieurs tables qui ont rapport à cette
matiere , & qui peuvent aufli fervir pour
d'autres qui fe trouvent répandues dans le
cours de ce traité .
Le huitiéme Livre explique affez ample
ment la conftruction & les ufages des cadrans
folaires & lunaires , auffi- bien que
des cadrans aux étoiles ; on y trouve auffi
la conftruction d'un Horloge élémentaire
ou Pendule à l'eau ; d'un cadran qui marque
les noms des vents ; & d'un Anéomé
tre pour connoître & mefurer la force &
la viteffe des vents.
Le neuviéme & dernier Livre contient
la conftruction & les ufages de plufieurs
Inftrumens de Mathématique & de Phyfique
, & d'autres machines differentes
qui ont rapport à ces Sciences . Il a été
beaucoup retouché en cette Edition , &
quoique la matiere foit fort diverfifiée , on
a lieu de préfumer qu'il n'intéreffera pas
moins les Lecteurs que les autres Livres de
JUIN. 1752. 131
1
ce Traité. Les Machines hydrauliques , les
principes de l'Optique & les applications
affez curicufes de ces principes , font les
principaux objets de ce Livre. On y a joint
la conftruction de prefque toutes les difrentes
efpeces de verres , dont la plûpart
font propres aux Lunettes d'approche , ou
Télefcopes ; les autres fervent aux expériences
d'Optique qui fe pratiquent le plus
ordinairement ; de même que celle des verres
& Miroirs ardens , dont on a auffi indiqué
les proprietés & les effets , & c. Ce
Livre a quatre Planches reglées qui lui
font particulieres & qui fervent à l'intelligence
de tout ce qu'il contient.
LE MINISTER E primitif de la Pé.
nitence enfeigné dans toute l'Eglife Gallicane
ou l'adminiftration de ce Sacrement
felon les principes de la plus ancienne
difcipline , fuivie unaniment par
le Clergé de France , en quatre parties.
La premiere contient le fond , la feconde
la fin , la troifiéme l'efprit , la quatriéme
l'ufage de cette précieufe difcipline par
rapport à l'Euchariftie . Chaque partie eft
terminée par un résultat qui en contient
lui-même le fommaire. Le traité commence
par un difcours fur l'unanimité
dont les inftructions de Saint Charles aux
F vj
132 MERCURE DE FRANCE
Confeffeurs font le foutien , & finit par
la critique de l'intitulé lafin du Ghrétien
3. volume in- 12 . A Avignon 1751. A Paris
chez Claude Hériffant rue Notre-
Dame , à la croix d'or & aux trois vertus.
Pour donner une idée jufte de cet ouvrage
inftructif, fçavant , plein de bonnes
difcuffions & édifiant , nous tranfcrirons
ici une lettre que l'Auteur , le pere
Bernard d'Arras , Capucin a fait imprimer
lui-même.
1º . Le fond de la Pénitence confifte
dans la crainte & l'amour de Dieu ; c'eſt
pourquoi je difcute tout ce qui fait trait à
l'un & à l'autre , & montre à leur fujet
le vrai & le faux , le certain & le vrai
femblable . Je fuis les détracteurs de la crainte
fervile & de l'amour d'efpérance dans
leurs faux-fuyants , & je leur prouve qu'indépendamment
de la charité proprement
dite , l'un & l'autre font bons , d'où j'infere
que l'attrition qui en réfulte , eft con
vertiffante & apparamment juftifiante
avec le facrement , & que dire que l'amour
de Dieu eft exclus , c'est la faufleté
même ; dès- là fans cette charité on ne fait
point tout mal , & leur principe de deux
amours eft infoutenable .
2º. L'affurance de la converfion du Pénitent
eft de la part du Confeffeur la fin
de la Pénitence ; conféquemment j'expli
JUIN. 1752. 133
que la nature & les efpeces de celle-là , &
j'indique les moyens qui conduifent à celle-
ci . On fent que le moindre probabilif
me écarte de cette fin , & que pour être
d'accord avec moi- même il faut que j'en
blâme l'ufage , finon dans l'extrême néceffité.
Hors de làje vife toujours à la même
fin en fuivant le plus probable & même le
plus fûr dans le doute important pour le
falut ou la validité des Sacremens . Par ce
moyen je remplis mon objet , & viens
à bout d'apprendre à abfoudre prudemment
, à opérer , avec l'aide de Dieu , la
pénitence ftable ; j'examine cette ftabilité
ou confiftance dans la juftice chrétienne ;
j'en combats les idées fauffes , & rectifie
celles qui ne font pas exactes .
3 °. La douceur & la rigueur jointes
enfemble font l'efprit de la Pénitence
fectette & publique. Je fais voir la perpétuité
du regne de cet efprit dans l'Eglife ,
& qu'on a toujours réclamé contre celui
qui lui eft oppofé ; fçavoir l'efprit de relâchement
& de rigorifme tant catholique
qu'herétique. Je montre aux fains le tableau
de la Pénitence ancienne , pont
qu'ils voyent le rang où les Canons mettoient
leurs femblables , & qu'ils s'y tiennent
en efprit. J'expofe auffi aux malades
ce que ceux qui étoient dans leur état ,
134 MERCURE DE FRANCE .
> avoient à faire à leur retour malgré
qu'ils euffent été abfous dans le danger . Je
prouve enfin , que le défaut de figne dans
un moribond n'eft qu'un obftacle à fon abfolution
que quand il eft noté , & que la
publicité de la Pénitence eft encore à l'arbitrage
de l'Evêque dans les cas où elle l'étoit
anciennement .
4°. L'ufage de la difcipline ancienne
dans l'adminiſtration des Sacremens eft
de puis plusde cent ans un fujet de difpute
Subfifte - t'il encore , & eft - il néceffaire'de
rétablir ? Avant de dire oui ou non ,
je diftingue la difcipline antique d'avec
la canonique, c'eft- à- dire , la plus ancienne
d'avec celle qui l'eft moins , la primitive
d'avec la fecondaire , & je prouve que
l'on fait toujours ufage de celle - là , fans
qu'il foit befoin d'employer celle-ci pour,
l'exactitude du miniftere . Je fais enfuite
l'application de cette perpétuelle difcipline
à la pratique préfente de la Pénirence :
après quoi je l'applique à l'Euchariftie.
Je montre qu'anciennement on communioit
à la Meffe qu'on entendoit , & que
l'ufage contraire dénote extinction de
ferveur primitive . De plus je fais voir que
l'oblation du faint Sacrifice eft faite en
commun , & que l'impénitent pour être
exclus de celle- là , ne l'eft pas de celui- ci ;
JUIN . 17527 T3S .
que le pécheur pénitent eft capable de cette
oblation , & de la communion en efprit
avec le Prêtre , même avant d'en avoir été
abfous ; que cette communion toute fpirituelle
vaut quelquefois pour le jufte autant
& plus que la facrementelle , qu'il
ne peut attendre l'une auffi fréquente que
l'autre ; qu'il fait bien de s'abstenir de
celle- ci , quand il n'y eft point tenu ,
qu'il n'en profite pas affez , & qu'il a befoin
d'épreuve pour habitude , même vénielle
, dont il ne fe corrige pas . Je fais
auffi toucher au doigt l'efpece de dévotion
requife pour la communion , & la-deffus
je ne dis rien qu'après les meilleurs Maîtres
. Enfin j'exprime le principal venin de
la fin du Chrétien , & en indique le correctifdans
mon livre.Ce que j'y ajoûte démontre
que l'Auteur de ce gros Anonyme
, à l'exemple de celui de l'Idée de la
Converfion du pécheur , eft un hardi plagiaire
, un détracteur impudent de fes adverfaires
, un mauvais raiſonneur . Je fuis
parfaitement.
REPONSE à la lettre de M . ***. inferée
dans le journal de Verdun , page 84.
Février 1752. contre les Lettres de M.
l'Abbé de Villeroy , par les Capucins les
136 MERCURE DE FRANCE.
éleves, A Paris chez Quillau rue Galande .
1752. brochure de 70 pages.
Nos Lecteurs peuvent fe fouvenir de
l'idée que nous leur avons donné dans un
de nos Mercures des Lettres de M. de Villeroy
. Les Peres Capucins repouffent avec
une chaleur qui fait honneur à leur
& avec une érudition qui en fait
à leur Maître , la critique qu'on a inférée
dans un autre Journal.
LE PARNASSE , ou Eflai fur les
Campagnes du Roi , Poëme. Se trouve à
à Paris chez Brunet rue Saint Jacques .
1752 .
C'est un ouvrage d'environ cinq ou
fix mille vers , dans lequel l'Auteur a cu
l'art de faire entrer l'éloge de beaucoup
de Grands Hommes , de plufieurs Officiers
& d'un grand nombre de gens de Lettres.
Nous croyons que ce que nous allons copier
fuffira pour engager nos Lecteurs à
voir le Poëme entier.
Du Bocage arboroit l'étendart de Bellonne ,
Et chauffoit le Cothurne en fuperbe Amazone ;
Plus loin du Châtelet , rivale de Newton
Méditoit Malebranche , ou confultoit Platon
Pour tranfmettre les feux dans un tendre vo .
lume ,
JUIN . 1752 .
137
A Graffini l'Amour avoit prêté fa plume ;
Sa Cenie adorable , & la fleur des Romans
Fille heureufe du goût , brilloit de traits charg
mans :
De tout ce qu'elle écrit le fentiment eft l'ame ,
Et l'amour y répand une fabtile flame.
Beau lexe , vos appas font déjà trop vainqueurs
En écrivant ainfi que deviendront nos coeurs ?
Le chantre ingénieux , doat la mufe folâtre
Fit voyager l'oifeau que l'Europe idolâtre
Perfécuteur du vice , ami de la vertu ,
Démafquoit le méchant fous fes coups abattu
Là s'immortalifant l'Auteur du Philofophe ;
Cherchoir du naturel l'aimable catastrophe.
Marivaux & Boiffi dans leurs Drames brillan
Multiplioient encor mille trait pétillans .
Bernis des paffions retouchant la peinture ,
D'un coloris vivant animoit la Nature ,
Et parlant à l'efprit qu'il fçavoit enflammer ,
Il avoit dans les vers l'heureux don de charmer,
Sur des Sujets légers verfant le fel Attique
Moncriftentoit des moeurs l'agréable critique ,
D'un fage dans fa marche affermiſſoit les pas ;
Enfeignoit l'art de plaire , & ne l'ignoroit pas .
Prevôt qui combattoit quelque erreur générale ,
Sous des Romans heureux déguifoit la morale ;
Avec art dévoilant le preftige flatteur ,
Il arrachoit au monde unbandeau féducteur.
3
13S MERCURE DE FRANCE
Admirable Sopha , par ta force &ta grace ,
Du jeune Crebillon , tu couronnois l'audace ;
Le tendre amour marchoit en coupable vain
queur ,
Dans les égaremens de l'efprit & du coeur .
Angola , tu charmois par tes vives faillies :
L'efprit femoit les fleurs fur d'aimables folies ,
Et leur mélange ornoit un conte intéreſſant ,
Qui corrige le fiécle en le divertiffant.
Nous avons rendu compte dans le tems
d'une differtation de M. Barberet , Medecin
de Dijon , fur le rapport qui fe trouve
entre les phénomenes du tonnerre &
ceux de l'électricité , qui a été couronnée
à Bordeaux ; elle fe vend chez Briaffon
rue Saint Jacques. On trouve chez le même
Libraire le Recueil des differtations de
cette Académie en deux volumes in- 12.
MEMOIRES fur l'Amérique & fur
l'Afrique , donnés au mois d'Avril 1752 .
A Paris chez la veuve Piffot , Quay de
Conti , brochure in 4° . de 58. pages .
Ce font des détails géographiques ,
clairs , exacts & inftructifs ; il y a apparence
que l'Auteur fera de ce qu'il nous
donne aujourd'hui la bafe d'un ouvrage
confidérable.
JUIN. 1752. 139
Le premier volume de l'Hiftoire de
Nifmes , a paru à tous ceux qui à qui il
appartient d'en juger , rempli de profondes
recherches , d'heureuſes découvertes
& de bonnes difcuffions ; le fuccès doit encourager
à foufcrire pour ce grand ouvrage.
Voici les conditions.
Le prix de cet ouvrage en faveur de
ceux qui voudront fourfcrire , a été fixé
pour le papier ordinaire , à la fomme de
48. livres , dont il fera payé en recevant
actuellement le premier & le fecond vo
lume .. • > · • 21.1.
9.
l.
En recevant le III . volume ...
En recevant le IV. volume .... 6.1 .
En recevant le V. volume
Et recevant le VI . volume . .
.... 6. I.
.... 6. I.
Total . 48.1 .
Les perfonnes qui ont déjà fouferit &
qui ont reçu le I. volume , payeront en
recevant actuellement le II . 9. liv . pareillement
9. liv , en recevant le troifiéme
volume , & fucceffivement 6 livres en revant
chacun des 3 autres volumes ..
On n'a imprimé que très - peu d'exemplaires
en grand papier , dont le prix ,
pour ceux qui foufcriront eft de 72. liv .
dont on payera en retirant le I. & le II.,
?
140 MERCURE DE FRANCE;
volume . .
En recevant le III.
En recevant le IV .
En recevant le V.
En recevant le VI .



· 30.1.
12.1.
• 12. l.
12.1.
6. 1.
Total. 72.1 .
Les perfonnes qui ont déjà foufcrit &
qui ont reçu le I. volume , payeront en
recevant actuellement le II . volume 12 .
livres , & feront en recevant chacun des
volumes fuivans les mêmes payemens que
les nouveaux foufcripteurs.
On ne fera reçu à retenir des exemplaires
quejufqu'au mois de Juillet 1752. paffé lequel
tems , le prix de chaque volume fera de
12. livres en feuilles pour le papier ordinaire
& de 18. livres , auffi enfeuilles , pour le
grand papier.
ORAISON funebre de très - haut ,
très-puiffant & très- excellent Prince Louis
d'Orléans , Duc d'Orléans , premier Prince
du fang, prononcée dans l'Eglife des RR.
PP. Jacobins de la rue faint Honoré le 14 .
Avril 1752. par le R. P. Jouin , Exprovincial
& Prieur de cette mailon. A Paris
chez Thibout Place de Cambray.
Ce difcours deſtiné à tracer le caractere
de la foi d'un grand Prince, foi inftruite &
JUIN. 1752 . 141
toujours foutenue , foi agiflante & toujours
féconde , eft l'ouvrage du coeur ,
de l'amitié , du refpect , de l'admiration .
Les hommes nés fenfibles aimeront un ouvrage
où un viellard refpectable trace avec
effufions le tableau des vertus que fon
miniftere la mis à portée d'approfon
dir.
張送洗洗洗洗洗菜洗洗洗洗洗浴
BEAUX - ARTS.
Lettre à Monfieur N. *** de l'Académie
des Sciences de Bordeaux , fur la conftruction
d'une Montre préfentie le 18 Août
1751 , à l'Académie Royale des Sciences
Par le Sieur Pierre le Roi Horloger.
Vous défirez fçavoir , Monfieur , les
raifons qui m'ont pu porter à faire
quelque changement à la conftruction ordinaire
des Montres ; voici le réſultat de
celles que j'ai eu l'honneur d'expoſer à
l'Académie.
Les Montres plates qui font aujourd'hui
fi fort à la mode , ont toujours été regardées
par les habiles Horlogers comme les
plus mauvaiſes de toutes. Lorfque l'ufage
en a commencé , ils ont démontré par de
42 MERCURE DE FRANCE.
folides raifons leur infériorité fur les autres
, & malgré tout ce qu'ils ont pu dire,
elles ont prévalu parce qu'on a trouvé
qu'elles étoient plus commodes , en ce
qu'elles fe tirent facilement du gouffer',
& que quelques Horlogers en vogue fe font
efforcés de perfuader qu'elles égaloient les
autres ; quelques- uns même ont prétendu
qu'elles étoient meilleures & d'une invention
nouvelle , quoiqu'ils ne puffent igno
rer qu'il en a été fait nombre à Geneve ,
& plufieurs à Paris toutes ſemblables il y a
environ 30 ans.
Ainfi les Montres plates s'étant acrédi
tées de plus en plus , les bons Horlogers
qui ont toujours intérêt de fe conformer
à l'ufage ont été obligés de s'en raprocher
en faifant des Montres qu'on nomme demi
plates & qui tiennent le milieu entre
les plates & celles du volume ordinaire .
Or , fi l'élevation ordinaire des Montres
eft néceffaire pour leur donner la jufteffe
& la folidité requife , les Montres
demi plates doivent être moins bonnes &
les Montres toutes plates doivent être encore
inférieures à celles- ci.
Je prévis il y a environ un an que je
pourrois, enfin comme les autres , me trouver
dans la néceffité de faire de ces Montres
demi - plates, mais avant d'y travailler,
JUIN.
1752. 143
Je crus devoir examiner murement s'il n'y
avoit pas quelque moyen de remédier en
tout ou en partie aux défauts que je remarquois
dans ces Montres , foit en changeant
leur conftruction ou autrement. Celui qui
me vint alors dans l'efprit me parut propre
non feulement à perfectionner les Montres
demi - plates , mais encore à rendre
meilleures les plates & celles du volume
ordinaire .
C'eft de ce moyen , Monfieur , que je
vais avoir l'honneur de vous rendre compte
, après que j'aurai fait quelques obfervations
fur les défauts des Montres en
queftion & fur la caufe de ces défauts.
Le principal que j'ai remarqué dans les
Montres demi-plates eft que la roue de
rencontre par le retranchement de l'élevation
, devient trop petite pour faire un
bon échappement . On fçait que c'eft de la
perfection & de l'état conftant de toutes
ces parties que dépend principalement la
regularité des Montres , & que la moindre
altération dans ces parties les fait varier
confidérablement.
Les mouvemens des Montres demi- plates
fe font ordinairement d'environ un
tiers plus bas que ceux des autres Montres
ou un peu plus & un peu moins felon la
fantaisie de l'Horloger , par conféquent la
144 MERCURE DE FRANCE:
roue de rencontre eft d'environ un tiers
plus petite. Cette diminution de grandeur
diminueroit aufli d'un tiers la groffeur des
dents de cette roue , fi l'on n'avoit pris le
parti d'en diminuer le nombre pour avoir
moins de peine à les travailler , & pour
leur conferver un peu de folidité. C'est par
cette railon qu'on ne met à ces roues que
treize dents au lieu de quinze qu'on met
à celles qui font de grandeur ordinaire.
Mais le retranchement de deux dents ne
fuffit pas pour leur donner la folidité de
celles- ci. Il faudroit pour cet effet qu'elles
n'en euffent que dix . Ainfi elles font
moins propres à rendre l'echapement un
peu durable , je dis un peu durable , parce
que malgré le plus de volume & de folidité
qu'on donne aux dents des autres roues ,
on eft fouvent obligé dans les Montres de
l'élevation ordinaire pour rétablir l'echappement
, de reparer les pointes de leurs
dents qui fe font ufées ou émouffées inéga
lement , comme auffi de réparer l'ufure des
palettes , & de faire rengrainer la roue de
rencontre.
- Cette ufure provient de la refiftance que
le balancier éprouve de cette roue de rencontre
pour la faire reculer ,. fur tout à
l'endroit où le fait le choc de la dent fur
la palette , parce que cette palette agit
fur
JUIN. 1752. - 143
fur la dent fous un plus grand angle en
commençant à la faire reculer.
Dans les Montres demi - plates , les dents
de la roue de rencontre étant plus petites,
elles ont moins d'engrenage dans les palettes
, ce qui fe détruit par l'ufure des pointes
, des dents fe trouvant dans un plus ,
grand raport par cette diminution d'engrénage
, l'échappement devient plus fujet à
réparation. La diminution du nombre des
dents des roues de rencontre augmente
leur réfiftance au recul , parce que les bras
de levier par lefquels elles réfiftent deviennent
plus courts .
La diminution des dents des roues de
rencontre, diminue la perfection des rouages
des Montres , parce qu'on eft obligé
d'augmenter la fomme des dents des trois
autres roues qui les précédent dans le rapport
de cette dimination , pour avoir la
quantité des vibrations qu'il faut pour em
pêcher qu'une Montre ne foit fujette à retarder
quand on la porte .
Dans les Montres plattes , on ne met
ordinairement à la roue de rencontre que
neuf dents pour lui conferver à peu près
la même folidité qu'aux roues de treize
qu'on met aux Montres demi- plates , pour
la rendre moins difficile à perfectionner.
Cette grande diminution des dents de
1. Vol. G
i
144 MERCURE DE FRANCE:
la roue de rencontre oblige , pour avoir
cette quantité de vibrations , d'augmenter
la fomme des dents des trois roues dont
je viens de parler , comme le nombre des
dents des roues de rencontre à l'ordinaire
eft à celui des Montres plates , c'eſt-à- dire ,
com me quinze eft à neuf.
Ce rapport donne une augmentation confidérable
de dents qui les rend trop fines
pour les pouvoir former à peu près fuivant
l'idée qu'on a de la courbe Géometrique
qu'elles doivent avoir pour communiquer
aux pignons les forces les moins inégales
qu'il eft poffible ; je dis fuivant l'idée qu'on
a , parce qu'on ne peut pas faire d'inftrumens
pour tracer ces fortes de courbes fur
les dents des roues des Montres à caufe de
leur petiteffes d'ailleurs plus elles font petites
, plus il eft difficile de les faire égales
entre elles & de faire leur engrenage
comme il doit être.
L'augmentation des dents des roues caufe
encore un autre défaut , parce qu'il faut
néceffairement faire leurs pignons plus perits
en raifon inverfe de cette augmentation
, ce qui rend les plans de leurs ailes
ou dents plus difficiles à former fuivant les
regles de l'Art qui confifte à les difpofer
pour que les roues leur communiquent
des forces égales , de maniere que les bias
JUINA 17520 145
de leviers de chaque aîle décroiffent dans
le même rapport que ceux de la dent qui
les pouffe.
Lés Montres toutes plates ont encore
d'autres défauts dont je me difpenferai de
parler àcaufe de l'impoffibilité d'y remédier.
fl feroit à fouhaiter dans les Montres à
roues de rencontre , pour que les grandes
vibrations fe fiffent dans des tems égaux
aux petites , qu'il fe pût faire que quand
la force de cette roue augmenteroit , fa
réfiſtance au recul diminuât dans le rapport
qu'ilferoit néceffaire pour les laiffer accroître
au point que les efpaces parcourus pat
le balancier fuffent comme ces viteffes , &
que quand la force de cette roue diminuefoit
, que fa réfiftance au recul augmentât
pour diminuer leur grandeur , ce qui n'eft
pas poffible , car la force de la roue de rencontre
ne peut être augmentée ou diminuée
que la réfiftance au recul n'augmente & ne
diminue , ce qui eft la principale caufe de
l'avancement & du retardement qu'on remarque
dans les Montres à roues de rencontre.
Ce qu'on peut faire de mieux pour diminuer
ce défaut & l'ufure des pointes des
dents des roues de rencontre & des palettes
du balancier , eft de difpofer les rouages
, de maniere que toutes les roues recu
G ij
146 MERCURE DE FRANCE
lent le plus facilement qu'il eft poffible ,
afin la réfiftance au recul de la roue de
que
rencontre ne s'augmente pas & ne dimi
nue pas dans un fi grand rapport . Car cette
grande réfiftance provient de ce que
les pignons n'ayant que fix aîles , en faifant
retrograder les roues agiffent fous
leurs dents fous un trop grand angle , &
que ces mêmes roues d'ailleurs leur réfiftant
par des bras de leviers plus courts , il
fe fait une preffion plus forte & un frottetement
plus grand des aîles fur leurs dents
& de leurs pivots fur les parois de leurs
trous, ce qui caufe plus d'ufure dans toutes
ces parties.
Ces défauts m'ont paru affez confidérables
pour chercher le moyen de les diminuer,
afin de rendre la jufteffe des Montres
plus durable ; cet objer mérite d'autant
plus d'attention que les Horlogers préféreront
toujours de faire les échappemens
de leurs Montres à roues de rencontre ,
que de les faire avec l'échappement à repos
de M. Graham , que quelques Horlogers
de Paris font dans quelques- unes de
Leurs Montres , fous le nom d'échappement
à cilindre , parce que tout confidére
, cet échappement à repos , tout ingénieux
qu'il eft , ne leur donne pas pendant
Le courant du tems plus de juftelle , & même
JUIN 17521 147
leur en donne moins que l'échappement à
roues de rencontre , le frottement de celui
de M. Graham étant fi grand par rap
port au peu de puiffance du reffort fpiral ,
qui eft dans les Montres à échappement à
repos , le principal moteur de leur regu
larité , qu'on eft obligé de mettre abondamment
de l'huile à cet échappement
pour diminuer ce frottement & fa variété.
Tant que cette huile conferve fa même
qualité , elles vont plus juftes que les Montres
à roues de rencontre, mais fitôt qu'elle
devient tenace ou qu'elle fe defféche , cette
jufteffe fe détruit, parce que la réfiftance du
frottement du cilindre contre la dent du
rocher le trouvant augmentée , cette réfiftance
varie fuivant le rapport de fon augmentation
qui va quelquefois au point que
le fpiral, dont l'office eft de réftituer dans
des tems égaux au balancier le mouvement
qu'il a reçu , ne peut plus vaincre cette réfiftance
du frottement , alors cette reftitution
ne pouvant plus fe faire , le mouve-,
ment du balancier ceffe , par confequent
la Montre fe trouve arrêtée.
"
J'ajoûterai à ces défauts que l'échappe
aient en queftion eft beaucoup plus long
& plus difficile à faire que celui à roues de
rencontre, par conféquent les Montres qui
G iij
148 MERCURE DE FRANCE.
1
ont cet échappement font d'un débit moins
grand à caufe de leur cherté qui eft inévitable.
Pour diminuer les défauts des Montres
à roues de rencontre , j'ai difpofé la confzruction
de cette Montre de maniere que
j'ai cette roue de rencontre beaucoup plus
grande que celle des Montres conftruites à
l'ordinaire . J'ai auffi des pignons de fept ,
fans augmenter le nombre des dents des
roues , au lieu des pignons de fix qu'on eft
obligé d'y employer pour ne pas augmenter
le nombre de leurs dents qui devien
droient par cette augmentation trop
& trop déliées.
fines
Il réfulte des propriétés de cette conſ
truction ,
1 °. Que la roue de rencontre étant plus
grande , l'échappement eft plus folide &
plus durable.
2°. Que les pignons ayant fept dents ou
aîles , au lieu de fix qu'on employe dans
les Montres ordinaires , le mouvement de
cette Montre en devient plus regulier &
plus uniforme.
3°. Que les aîles des pignons de fepri
agiffant fur les dents des roues fous un plus
petit angles que celle des pignons de fix
leur réfiftance au recul en devient plus facile
à vaincre par le balancier , ce qui rend
JUIN. 1752. 149
les dents de la roue de rencontre & les palettes
du balancier moins fujettes à s'afer
& rend encore par conféquent l'échappe
ment plus durable .
4. Que les pignons agilfant fur les
dents des roues fous un plus petit angle ,
leur frottement fur les dents & celui des
pivots fur les parois de leurs trous fe trouvent
diminués .
Conditions qui rendront les Montres
de la hauteur ordinaire , les demi - plates
& les plates d'une jufteffe plus grande , plus
durable & toutes leurs parties moins fujettes
à s'ufer . J'ai l'honneur d'être.
VIES des premiers Peintres du Roi ,
depuis M. le Brun juſqu'à préſent . A Paris,
chez Durand & Piffot fils , 1752, 2 vol.
in - 12.
Il n'y avoit que des Artiftes cultivés par
les Belles Lettres , ou des gens de Lettres
qui fe foient exercés dans les Beaux Arts ,
qui puffent exécuter avec agrément & avec
utilité l'Ouvrage que nous annonçons
. II
commence par un difcours préliminaire
fur les premiers Peintres de nos Rois , depuis
François I. jufqu'à Louis XIV. C'eſt
une fuite de Tableaux qui forment une
Hiftoire fuivie & inftructive
des Arts ,
pendant plus d'un fiécle . Ce grand & magnifique
morceau de M. Defportes conduit
G iiij
150 MERCURE DE FRANCE.
à la vie de le Brun du même Auteur . Voici
l'idée qu'on nous donne de ce grand
Peintre.
Pour commencer par la compofition , on
peut dire , fans rien exagérer , que du côté
de l'invention, il a certainement égalé par
la beauté & la fécondité du génie , comme
par la multitude & la varété de ſes productions
, les plus grands Compofiteurs
qui l'avoient précédé .
Il joignoit à l'imagination la plus vive
& la plus inépuisable , le jugement le plus
mûr & le plus folide , n'introduifant jamais
dans fes Ouvrages aucun objet fans confulter
l'antiquité , les Livres & les Sçavans ,
pour n'y rien ommettre de neceffaire , &
n'y tien laiffer de fuperflu. On voit briller
dans tout ce qu'il a fait , une érudition
choifie , un efprit Poëtique , & perfonne
n'a plus exactement obfervé ce qu'on appelle
la Coûtume.
Ses difpofitions font ' judicieuſes & animées
; les objets y font diftribués avec art ,
mais fans affectation , fes groupes agréablement
diverfifiés ; fes attitudes d'un
beau choix , nobles , expreflives , & bien
contraltées fans être forcées .
Ses Draperies font bien jettées , dans un
bel ordre , des plis marquant finement le
aud ; elles ont un air de grandeur qui les
JUIN 1752. 1752 Fr
diftingue & pourroient peut - être fervir de
modéles.
Quoiqu'il ait toujours fort eftimé le
goût de deffein de Raphael & de l'Ecole
Romaine , il femble avoir plutôt fuivi
celui des Carraches , au moins dans fes
premiers Ouvrages , où fon deffein paroiffoit
plus fier , plus mâle & plus fçavant
dans la fuite il devint moins recherché ,
plus coulant, toujours gracieux , & malgré
fa facilité furprenante, ne s'écarta prefque
jamais de la correction .
Il avoit étudié à fond l'expreffion des
paffions de l'ame , & l'on peut dire qu'ily
a merveilleufement réuffi .
M. de Piles prétend qu'il a trop fuivi les
regles générales qu'il a données aux autres,
que fes airs de tête , quoique d'un beau
choix , fe répétent , & n'ont pas la variété
qu'on trouve dans Raphael .
Il feroit difficile de n'en pas convenit
& cela n'eft pas étonnant ; occupé comme
il étoit , à la conduite de tant d'Ouvrages
faits pour le Roi , & à cette multitude incroyable
de deffeins qu'il fourniffoit en
Bouté occafion , it n'a pas toujours eu fans
doute le loifir néceffaire pour confulter la
nature , fource unique & perpetuelle de
la belle diverfité.
• Quoique quelques- uns de fes premiers
152 MERCURE DE FRANCE.
Tableaux , & de ceux qu'il a fait depuis ,
foient d'une couleur affez vigoureufe , &
d'un pinceau très ferme; fon endroit foible,
felon M. de Piles , c'eft principalement la
partie du coloris.
Ce Cenfeur judicieux , mais févére pour
notre Artifte , dit que malgré les efforts de
Je Brun pour fe défaire des teintes fauvages
& triviales de Vouet fon Maître , il
en a toujours retenu un coloris trop ge
néral , peu vrai , & peu varié dans fes
carnations & dans fes draperies , que fes
couleurs manquent de fraîcheur , & qu'ib
n'a pas fait affez d'ufage des reflets.
Avant que d'adopter ce jugement , il
faudroit excepter les Tableaux qu'il à peint
lui même dans la force de fon âge , ou
dans le tems de loifir ; & qui paroiffent en
effet d'un coloris agréable , accompagné
d'une belle harmonie & d'un pinceau gras
cieux & facile. It eft vrai que fur cette partie
, on ne peut jamais le comparer au Ti
tien , à Paul Veronefe ; mais dans combien
d'autres parties ne leur eft - il pas fuperieur
?
D'ailleurs , il ne feroit pas jufte de le
rendre refponfable de ce qui n'a été peint
que d'après fes deffeins & fur fes cartons.
A l'égard du clair- obfcur , le même Anteurconvient
que s'il n'en a pas connu Part
JUIN 1752 : 153
dans les commencemens , il en a apperçu
depuis la néceffité , comme on le voit dans
les Batailles d'Alexandre ; mais il ajoûte
que le peu d'attention qu'il a eu de placer
des bruns fur les devants , & l'opinion où
il étoit qu'on ne pouvoit employer de
grands clairs dans les derrieres , lui ont
fait faire fouvent des Tableaux de peu d'effet
, & qui n'attirent point le Spectateur
par le premier coup d'oeil . En général , ces
Critiques différentes peuvent être fondées
à plufieurs égards ; mais comme le Peintre
parfait n'existe encore qu'en idée , on
peut dire même en les admettant fans ref
friction , routes raisonnables qu'elles feroient
, que notre premier Peintre poffédant
à un fi haut dégré tant de belles parties
de la Peinture , en y joignant encore
fon grand goût pour l'Architecture , les
ornemens & les décorations de tout gena
du moins approché de la perfection ,
-& qu'en conféquence de l'univerfalité de
fes talens , il doit être regardé comme un
des grands hommes du Siécle de Louis le
Grand , & comme un des fçavans Peintres
du monde.
La vie de Mignard eft écrite avec beau
coupd'impartialité & de hardieffe & remplie
de ces difcuffions fines , de ces prin
Govj
.
154 MERCURE DE FRANCE.
cipes lumineux qu'on trouve dans tout cè
que M. le Comte de Caylus écrit fur lesArts.
Nous ne rapporterons de cet Ouvrage , que
les gens mêmes qui n'aiment pas la Peinture
liront avec plaifir , qu'un mot trèsingénieux
. Louis XIV dit à Mignard la
derniere fois qu'il fit fon Portrait : vous
mne trouvez vieilli. Il eft vrai , Sire , lui
répondit le Peintre , que je vois quelques
Campagnes de plus fur le vifage de votre
Majesté .
Tout le monde connoît la pureté , l'élégance,
& la fageffe de tout ce que M. Coypel
écrit. On trouvera dans la vie qu'il
donne de fon pere tous ces avantages réunis
à l'art de narrer fans verbiage , & de
lier très - bien les faits . Il n'en eft qu'un
que nous ne pouvous nous difpenfer de
préfenter à nos Lecteurs . « Un jour que
" M. Coypel s'entretenoit avec fa fem-
» me de fa fituation préfente & des offres
>
avantageufes que lui faifoit l'Angleter-
» re , il vit arrêter à fa porte une de ces
و ر
voitures qui ferment de maniere qu'el-
» les ne laiffent voir ceux qui s'en fer-
» vent , qu'autant qu'ils le jugent à pro-
» pos. On lui dit qu'un de fes amis qui
ne pouvoit defcendre de cette voiture,
» demandoit à lui parler : il y court . Ce
» feroit avoir mauvaiſe opinion des fenJUIN.
1752. IST
"
»
timens du Lecteur , que de fe croire
obligé de lui peindre le raviffement de
» notre Artifte , lorfqu'entrant dans ce
caroffe obfcur , il reconnoît la voix de
Monfeigneur le Duc de Chartres , de-
» puis Régent du Royaume . Le Prince lui
» ordonne de l'accompagner dans une pro-
» menade folitaire , où pour le détour-
» ner du deffein de quitter la France , fa
» bonté veut bien employer la force du
"
raifonnement . Mais il n'en étoit plus
» befoin , la reconnoiffance avoit déja dé-
» terminé M. Coypel à ne s'éloigner ja-
» mais d'un Maître grand qui daignoit
» être fon ami. ».
La vie de Boullogne par M. Wateler
nous a paru travaillée avec foin & ingénieufement
écrite. « Ce grand Peintre ,
» dit l'Hiftoirien , trouva dans ſon frere
» un rival qui l'avoit précédé de quelques
» années. Ce motif vif & intereffant ex-
"
cita fon courage ; mais ce qui ne peut
» être affez loué , ce que cette rivalité
ajoûta à fon émulation , elle ne l'enleva
point à fon fentiment. Un naturel heureux
& une éducation vertueufe , lui
» avoit trop bien appris à diftinguer la
perfonne , des ouvrages. Il vit dans les
Tableaux de fon frere des exemples à
156 MERCURE DE FRANCE.
fuivre , des efforts à égaler , des fuccès.
» à envier pour les mériter plus vîte ; &
» dans la perfonne de Bon Boulogne ,
» une maniere de penfer fi femblable
→ des moeurs fi uniformes , un attache-
" ment fi tendre , qu'il crut ne rien rif
» quer en s'abandonnant à cette fympa
thie , & en s'affociant totalement à lui.
Ils s'unirent donc leurs fentimens
» étoient les mêmes , leur maifon fut com
» mune : leurs occupations , leur ardeur.
» pour le travail , leurs biens , leurs ou
vrages ; tout fat raffemblé , tout fut fi
» bien confondu , & de fi bonne foi ,
» que lorfque le mariage de l'un d'eux les
força de reconnoître ce qui leur appar-
» tenoit , les difficultés qu'ils y trouverent
» les auroient contraints d'y renoncer , s'ils
» n'étoient convenus d'en appeller au
39.
59.
fort. L'un & l'autre prétendoient n'a-
» voir plus rien à foi , quoiqu'ils s'accor-.
daffent à avouer que le tout avoit été
jufqu'alors à chacun d'eux. Le hazard
» décida cette difcuffion rare . Les meu
» bles , les Ouvrages aufquels ils avoient
و د
travaillé conjointement , &, les éleves.
» mêmes fubirent les caprices du fort : Ik
» eft vrai que ces derniers avoient peu de
rifque à courir dans un jeu , où les
les avantages étoient certains de quel-
22.
*
JUI N.
1752. 157.
que façon que la fortune en la fortune en difposât .
LE Recueil dont nous rendons compte
eft terminé par la vie de le Moine. On
parle fi diverfement à Paris de la mort de
ce grand Peintre , qu'on fera bien aife
d'être inftruit par le Comte de Caylus , des
détails de cet évenement. Voici comme
s'exprime l'Hiftorien , après avoir rendu
compte du Salon d'Hercule.
Des entrepriſes de cette étendue & des
travaux d'un détail fi confidérable aufquels,
je le dirai toujours. , il ne s'étoit livré
que
par ambition , & pour lesquels il avoit for
cé la nature , préfentent , il en faut convenir
, un caractère bien fingulier. La naturenous
a donné l'exemple de plufieurs perfonnes
qui ont été dévorées par l'ambition ,
mais on en a peu vû qui ayent rendu les
parties de leur efprit obéiffantes , au point
d'exécuter fi parfaitement d'auffi grandes
entrepriſes . Il eft fans doute que des fatigues
pareilles ne peuvent fe foûtenir fans
que la nature éprouve un extrême épuifement
: joignons à cette altération inévita
ble , l'agitation que lui caufoit fon impatience
, pour recevoir des récompenfes ,
des honneurs qui ne pouvoient , felon lui
égaler ce qu'il croyoit mériter , & qu'il
méritoit fans doute. Ne trouvant plus perISS
MERCURE DE FRANCE
fonne qui ne fût inférieur à les yeux , tour
ce qu'on lui donna lui parut médiocre ; &
par la même raifon , tout ce qu'on lui faifoit
efpérer lui fembloit fort au-deffous de
lui . Il comparoit fans ceffe la façon diftin- .
guée , dont Louis XIV . avoir traité le
Brun fon premier Peintre , fans vouloir
rappeller le nombre des années que celuici
avoit fervi , & dans toutes les parties
des Arts , un Prince qui travailloit luimême
pour laiffer en tous les genres des
monuniens de fa gloire. Tant de préventions
perfonnelles conduifent facilement à
l'injuftice ; elles augmentent & nourriffent
les mécontentemens ; elles entretiennent
l'humeur noire , en même tems qu'elles allument
la bile. La mort de M. le Duc Dantin
, fon Protecteur déclaré , qui arriva
dans ces entrefaites , mit le comble à fes
chagrins ; il n'avoit d'ailleurs ni la Philofophie
chrétienne , ni la Philofophie morále
pour venir à fon fecours , & le confoler
de quelques dégoûts qu'il effuia , &
que fon caractère haut & mordant lui attira
peut-être.
Enfin , quelques mois avant fa mort , fa
raifon s'altéra , & malheureufement cette
altération fe tourna du côté d'une fareur
Intérieure ; elle paroiffoit très - peu au dehors:
cependant fes amis s'en apperçurent
JUIN. 1752. 152
1
mais une cruelle condefcendance , un ménagement
déraisonnable , font en ces cas
la fource de beaucoup de malheurs & de
fcènes funeftes.
Le 4 de Juin 1737 , dix mois après
avoir été nommé premier Peintre, M. Berger
cet ami avec qui il avoit fait le Voyage
d'Italie , arriva chez lui le matin , felon
qu'ils en étoient convenus la veille ; & fous
prétexte de le mener paffer quelques jours
à la campagne , il venoit dans la vérité , le
chercher pour l'enfermer , & lui faire les
remedes ufités en pareils cas ; mais foit que
le Moine en eût quelque foupçon , foit
qu'il fe figurât qu'on vouloit le mener en
prifon , idée dont il étoit frappé depuis
long- tems , d'abord qu'il entendit monter
fon ami , il s'enferma dans fa chambre
& fans rien dire , il fe perça de neuf coups
de fon épée. On ignoroit fon malheur , on
le pria d'ouvrir , on infiſta ; & fur la menace
d'enfoncer la porte , il eut la force
d'obéir & de paroître dans l'état où fa fureur
F'avoit reduit ; mais à l'inftant il tomba
fans vie. Quel fpectacle pour un ami ?
Il en eft peu de plus terrible .
Au reste l'altération qu'on remarquoit
en lui depuis quelque tems , & dont on
ne prévoyoit pas des effets fi prompts &
fi funeftes , ne l'avoient point empêché de
160 MERCURE DE FRANCE.
faire en griffaille un deffein pour la Theſe
de M. l'Abbé de Ventadour , & la veille
même de fa mort , il acheva un Tableau
commencé depuis long-tems, qui repréſente
le tems qui découvre la vérité ; je n'ai
point oublié la complaifance avec laquelle
il me le montra , après avoir donné devant
moi les derniers coups à la terraffe .
Affûrément il ne paroît aucune aliénation
d'efprit dans cet Ouvrage ; il eft même un
de fes plus beaux morceaux de Cabinet.
Le Moine mourut âgé de 49 ans , il
étoit petit , & avoit peu de phifionomie ,
fa façon de deffiner étoit molle , & fans
aucune fierté ; il étoit fouvent incorrect ,
mais il rendoit prefque toujours le principal
objet pour lequel il deffinoit , fur tout
quand il avoit à rendre la partie des graces.
Son pinceau étoit fuave , & fans contredit
il étoit fon plus grand moyen de féduction,
fur tout étant joint comme il l'étoit à une
couleur fraîche , agréable & jufte. Ses études
étoient prefque toujours légerement
faites à la pierre noire fur du papier bleu ,
& rehauffées de blanc . Celles qu'il a faites
pour le Salon d'Hercule , ne ſont ni
plus foignées , ni plus chargées d'ouvrages,
la réferve de quelques têtes principa
les qu'il a faites aux trois crayons , & mê
me au pastel. Son malheur nous doit tou
JUIN. 1752. 161
her ; mais par rapport à l'art , je crois ,
& je dis avec fincériré & avec preuves
que fon génie étoit ufé , & qu'il n'auroit
jamais rien produit après le Salon d'Hercule.
VIELE nouvelle . M. Bâton le jeune
vient de faire faire une Viele qui a autant
d'étendue que la flûte , & qui joue
dans la modulation de de la re ; le cri défagréable
de la trompette en eft totalement.
fupprimé , & l'on y fübftitue en place ,
par la façon d'en jouer, une expreffion auffi
vraie que celle du coup de langue de la
fûte , & du coup d'archet du violon .
Ceux qui feront curieux de voir cette
viele , le peuvent aisément. M. Bâton demeure
rue S. Bon , attenant l'Eglife , dans
la maifon de Mr Brochet.
162 MERCUREDEFRANCE.
光潔洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗
CHANSON.
DE cette agréable maifon
J'aime le Maître & la Maîtreffe ,
A leur fanté je m'intéreſſe
Et j'en ai plus d'une raison.
Chantons , amis , chantons leur gloire ,
Tous deux différemment ont l'art de nous charmer
L'un fait boire ,
L'autre fait aimer.
La Maîtreffe par les beaux yeux
Met tous les coeurs dans l'esclavage
Son Epoux charmant les foulage
Par un Nectar délicieux..
Chantons , amis , & c .
Ils n'ont point de plus chers defirs
Que de contenter tous les nôtres ,
Et c'est dans le bonheur des autres
Qu'ils trouvent leur plus doux plaifir
Chantons , amis , & c.


JUIN. 16
17523
Au deffert jamais leur candeur
N'admit la mordante faillie
Leur efprit n'a point la manie
De briller aux dépens du coeur.
Chantons , amis , & c.
L'abondance regne
* x+chez eux
Sans nuire à la délicateffe ;
On y boit le vin fans yvreffe ,
L'Amour eft réduit à des voeux.
Chantons , amis , & c.

La franchiſe , ce don divin ;
Paroît peinte fur leur vifage ,
L'efprit , l'humeur & le langage ,
Chez eux tout eft franc jufqu'au vin.
Chantons , amis ,
9
& c.
+3x+
A leur table on voit refleurir
La liberté de nos Ancêtres ,
E l'on n'y reconnoit les Maîtres
Qu'au foin qu'ils ont de nous fervir.
Chantons , amis , & c .
Aux vertus d'un couple fi bon
Que tous les mortels applaudiffent ,
164 MERCURE DE FRANCE
Et que toutes nos voix s'uniffent
Pour célebrer leur union .
Chantons , amis , & c.
Par M. PANNARD;
新光光送洗光光洗洗:洗洗洗洗洗洗
SPECTACLES.
L'ACADEMIE Royale de Mufique remitau théa
tre Jeudi 4 Mai , Daphnis & Cloé paſtorale
repréſentée pour la premiere fois le 28 Septembre
1747.Quoique M. Laujon Secrétaire des commandements
de S. A. S. Monfeigneur le Comte de
Clermont n'eût que 17 ou 18 ans lorfqu'il compo
fa ce Poëme , l'idée du prologue eft fort heureuſe ,
& il y a dans les trois Actes des détails agréables.
La Mufique de cet Ouvrage eft de M. Boifmortier
le Chant en a été trouvé fort facile , mais
les Simphonies font foibles & monotones . On ne
donne Daphnis & Cloé que les Vendredis & les
Dimanches : Omphale eft confacré à developer
le Mardi les talens de M. Gelin & de Mademoiſelle
Chefdeville.
ANTIPATER Tragédie de M. Portelance , repré
fentée le 25 Novembre 1751 , & la critique de cette
Tragédie par l'Auteur , A Paris , chez la Veuve
Delormel & fils , rue du Foin , 1752.
Cette Piéce retirée après la premiere Repréfentation
qui fut fort tumultueufe , vient d'être imprimée.
Plufieurs chofes contribuerent à fa chûte ,
& fingulierement l'idée trop avantageufe qu'on
s'en étoit formée. L'Auteur prétend qu'il ne méri
toit ni le fort malheureux qu'il éprouva , ni les
JUIN. 1752. 165
Aloges qu'on lui avoit prodigués. Il y a dans fon
Ouvrage plufieurs Vets heureux , des pensées hardies
, des idées vrayement tragiques ; en un mot ,
le germe du talent. Nous exhortons M. Portelance
à rentrer dans la carriere : avec une grande application
, plus de correction dans le ftile , & une plus
grande connoiflance de l'Art , il doit efpérer des
fuccés. La Tragédie eft accompagnée d'un examen
beaucoup meilleur que nous ne le pourrions
faire : L'Auteur a le courage d'y louer ce qu'il
trouve louable , & la modeftie d'y abandonner
ce qui n'a pas été trouvé bon .
M. D'ENNETERRE , Comédien de Bordeaux ,
allant à Bruxelles , a repréfenté fur le théatre de
la Comédie Françoife le 27 Avril le rolle d'Orgon
dans le Tartuffe , & les jours fuivans ceux d'Arnolphe
dans l'Ecole des Femmes , d'Arpagon dans
l'Avare , & d'Orgon dans la Petite Piéce du Confentement
forcé . On lui a trouvé de la voix , du
naturel & de l'intelligence.
LES Comédiens François ont donné Mardi 16 Mai
la premiere Repréſentation de la Metempsicofe , Comédie
en trois Actes & en Vers à Scenes épifodiques
de M. Yon précédée d'un Prologue . Le Jeudi 18 ,
ils ont donné la feconde repréſentation de la même
Piéce , dont on a retranché le Prologue & beaucoup
de longueurs. Le Samedi fuivant cette nouveauté
a été jouée en un Acte & réduite à fix Scenes
; la derniere dans laquelle l'Auteur introduit
la femme du Concierge d'un Château dont la naïvéré
& la gayeté font bien peintes , eft rendue par
Mademoiſelle Dangeville dans la plus grande perfection
; nous ne pouvons trouver des termes pour
exprimer la fatisfaction que cette raviffante Actrice
166 MERCURE DE FRANCE.
donne de plus en plus au Public. On fouhaiteroit
qu'elle voulût remettre au Théatre la Comédie de
la femme juge & partie : la légereté, la fineffe ,
& toutes les graces du Comique qu'elle réuniffoit
il y a près de dix ans dans le principal rôle de
cette Piéce , en font défirer avec impatience la
Lepréſentation .
On a trouvé dans la Metempficofe des Vers &
des Portraits bien faits , beaucoup d'efprit , peu
de goût , & encore moins d'entente du Théatie.
CONCERT SPIRITUEL.
Le Concert du Jeudi 11 Mai jour de l'Afcenfion
commença par une fimphonie de la compofition
de M. Miroglio. Enfuite Quare fremuerunt , Pf. 2 ..
Motet nouveau à grand choeur , de la compofition
de M. Cordelet , Maître de Mufique de la Paroifle
de Saint Germain l'Auxerrois. Mad. Mingotti
premiere Cantatrice du Roi d'Eſpagne , chanta
deux airs Italiens . Dominus regnavit , Pl. 96. Motet
à grand Choeur , de la compofition de M. de la
Lande dans lequel Mlle Bourgeois chanta
le recit Adorate eum. Une fimphonie de M. Guillemin
, ordinaire de la Mufique du Roi. Mlle Dupe
rey chanta Regina coeli latare , petit Moter de M.
Mouret , le Concert finit par un Concerto accompagné
de voix , de la compofition de M. Mondonville
, executé par M. Graviniés .
Le Concert du Dimanche 21 Mai jour de la Pentecôte
commença par une fimphonie Enfuite Di
ligam te , Motet à grand Choeur de M. Gilles ,
dans lequel Mlle Chevalier chanta Beata gens ,
morceau ajoûté de M.de la Lande, où elle fut extrê
mement applaudie. Mad. Mingotti chanta deux
airs
JUIN. 1752 167
airs Italiens par lefquels elle foutint la grande réputation
qu'elle a acquife en Allemagne & en Italie.
Cantate Domino, Pf. 97. Motet à grand Choeur
de M. de la Lande , dans lequel Mlle Chevalier
chanta le recit Viderunt . M.Gelin chanta très -bien
Venite exultemus, M. Gaviniés joua feul , délicieufement.
Mlle Duperey chanta Cantate , petit Motet
de M. Mouret , d'une voix fraîche , fonore &
étendue. Le Concert finit par Bonum eft , Motet
à grand Choeur de M. Mondonville.
PMOC 20
CONCERTS A LA COUR.
Le 6 , 8 & 13 , on chanta à Márly le Prologue.
& les cinq Actes de la Tragédie de Scanderberg ,
paroles de M. de la Motte , Mufique de MM . ' Rebel
& Francoeur , Sur Intendaus de la Mufique.
de la Chambre du Roi.
·
Meſdemoiſelles la Lande , Defelle , Canavas
Fel , & Daigremont en ont chanté les rôles , ainfi
que MM. Geliotte , Poirier , Benoît & Joguet .

Le 17 & le 24 Avril , l'Abbé Mongenot , Sous-
Maître des Pages , de la Mufique de la Chapelledu
Roi , fit chanter pendant la Meffe de leurs Ma--
jeftés le Pl. Magnus Dominus & laudabilis nimis
Motet de fa compofition. Cet ouvrage a eu un
fuccès général & par confequent mérité.
S
1. Vol. H
168 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES ETRANGERES.
DU NORD .
DE PETERSBOURG , le 18 Avril.
Eux Domestiques du Baron de Greiffenheim ,
fons dont la Ferme Impériale a le privilége exclu .
Gif , furent enlevés le 3 de ce mois dans l'Hôtel
de ce Miniftre , & conduits en priſon . L'Impérarice
indignée de la témérité des Fermiers & de
l'imprudence de l'Officier qui leur avoit prêté fon
ministère , ordonna fur le champ qu'on arrêtât les
auteurs de cette violence . En même tems , le heur
Ofouffiof , Grand Maître des Cérémonies , fe rendit
chez le Baron de Greiffenheim , ainfi que chez
les autres Miniftres Etrangers , & il leur remit la
Déclaration fuivante , afin qu'ils en fiffent part à
leurs Cours, « Sur ce qui eft arrivé le 3 du préo
fent mois dans l'Hôtel du Baron de Greiffenheim
, Envoyé Extraordinaire du Roi de Suede ,
par la conduite imprudente de l'Officier prépo-
» fééppour empêcher la vente clandeftine de l'eaude-
vie & de la bierre , le Ministère de Ruffie
a cru devoir informer les Miniftres des Puiffances
Etrangeres , que Sa Majefté Impériale remplie
d'amour pour la juftice , & de fentimens
d'eftime & d'ainitié pour le Roi & le Royaume
» de Suede , n'a pu apprendre cet incident qu'avec
beaucoup d'indignation . Pour donner au Baron
de Greiffenheim une entiere fatisfaction , Sa
D
JUIN. 1752. 169
Majeſté a ordonné à fon grand Maître des Cé-
» rémonies , d'aller le trouver de fa part , & de
lui marquer combien Elle étoit irritée d'un ace
» cident i fâcheux , & arrivé contre fon intention.
Dès le premier avis qu'elle a eu d'une
entrepriſe auffi témeraire , Elle a fait mander
» l'Officier qui a perinis que l'on violåt ainſi le
Droit des gens. Après avoir été interrogé , il
» a été mis aux arrêts , & envoyé devant le Sé-
» nat : on inftruit ſon procès , & on lui fera fubis
» la punition qu'il a méritée. »
55
DE
WARSOVIE , le 7 Avril 1752 .
En conféquence des ordres du Roi , les Ma
giftrats de Dantzick ont nommé des Députés , pour
demander pardon à Sa Majefté de leur défobéiffan
ce. Ils font de plus condamnés à payer une amende
de quatre cens mille florins.
DE
STOKHOLM
, le 28 Mars.
La Charge de Président de la Chancellerie ,
vacante par la démiffion du Comte de Teffin ,
été donnée , ainfi qu'on s'y étoit attendu , au Baron
de Hopken , Sénateur. Le Baron Ulrich de
Scheffer vient d'être nommé pour remplacer le Ba
ron fon frere en qualité de Miniftre Plénipotentiaire
du Roi à la Cour de France .
Les Etats fe fépareront dans le cours du mois
prochain. Le Comte de Teffin ayant toujours été
plus occupé du foin de fervir la Nation , que de
celui d'amaffer des richeffes , ils lui ont adjugé la
jouiffance d'une terre , qui après fa mort ſera reverfible
à la Couronne.
On a publié hier un Edit , par lequel il eft o
10%
Hij
1.70. MERCURE DE FRANCE.
donné aux Sujers de Sa Majefté de ſe ſervir à l'aveur
nir du nouveau ftyle dans toutes les dattes . Le Roi
a levé la défenſe qu'il avoit faite de laiſſer ſortir
du Royaume les bois de charpente . Sa Majeſté a
réfolu d'établir une Ecole , pour former des Officiers
de Marine.
L'Amniftie publiée le 26 Novembre 1751 ,
jour du Couronnement de fa Majefté , n'a point
encore produit tout fon cffet, Plufieurs Déserteurs
retenus par la crainte d'être engagés de nouveau
dans le fervice , n'olent rentrer dans le Royaume.
C'est pourquoi Sa Majeſté a fait publier un fecond
Edit , par lequel Elle déclare à tous les sujets de
fes Etats , qui font dans le cas de l'Amniftie , qu'en
revenant en Suede , non feulement ils ne feront
point punis , mais encore ils feront exemp: és du?
fervice militaire , & regardés comme les autres Sujers
libres de l'Etat.
On efpére que l'article des Contributions ſera
bientôt réglé , & que rien ne retardera la ſéparation
des Etats.
DE COPPENHAGUE , le 14 Avril 1752 :
-Le Traité de paix conclu avec la Regence de
Tunis a été appoité au Roi par le fieur de Fontenay
, Lieutenant de Vaifleau , que le fieur de Hoogland
, Commandant de l'Eſcadre Danoiſe qui eft
dans la Méditerranée , a dépêché à Sa Majesté.
La Régence de Tripoli a fait auffi la paix avec
le Dannemarck , & les Plenipotentiaires qui ont
figné le Traité pour le Roi , font les fieurs Hamezen
& Smith,

JUIN 1752. 171
2 ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 11 Avril.
L'Empereur & l'Impératrice Reine allerent voir
le 6 de ce mois la Manufacture de Porcelaine étàblie
nouvellement en cette Ville , & leurs Majeftés
parurent contentes des ouvrages qui leur furent
préfentés .
A
Le Théatre François eft tellement goûté dans
cette Cour , que leurs Majeftés Impériales ont fair
verir de France une troupe de Comédiens.
On apprend par les Lettres de Conftantinople ,
que le fieur Celfing , Miniftre de Suede , a obtenu
de la Porte pour les Marchands de fa Nation , &
pour les autres Luthériens qui négocient dans la
Valachie & dans la Moldavie , la permiffion d'avoir
une Eglife à Buchereft , réſidence ordinaire
du Hofpodar de Valachie.
DE BERLIN , le 23 Avril.
Les articles du mariage du Prince Henri avec
la Princeffe Guillelmine , troifiéme fille du Prince
Maximilien de Heffe, ont été fignés il y a quelques
jours. Le Bourg de Swienemunde , fi propre au
commerce par la fituation fur un Bras de l'Oder ,
vient d'être érigé en Ville par le Roi , & Sa Ma
jefté a accordé aux habitans plufieurs priviléges
confidérables
Le Prince de Loos - Colwaren , Grand Maître de
11 Maifon du Roi , a pris congé de Sa Majefté ,
pour ſe rendre à Aix - la - Chapelie , où il doit prendre
les eaux. La Reine Douairiere a mis la Demoiſelle
de Keeder , ſoeur du Grand Maréchal de
la Cour , au nombre de fes Demoiſelles d'Hon-
Hij
#72 MERCURE . DE FRANCE.
neur. On trouve dans les Montagnes de Chemnitz
un chêne pétrifié. Le Roi a ordonné de tirer ces
arbre , s'il eft poffible , dans fon entier . *
Un Allemand , qui a été ci devant au ſervice
de Suede , a fait à Pirna fur l'Elbe l'épreuve d'un
Bateau de fon invention , qui fe conduit par le
moyen de deux roues & d'un gouvernail , & qui
même dans le plus gros tems , eft très-propre à la
navigation,
ITALI E.
DE ROME , le 12 Avril.
On travaille à réparer les dommages caufés pat
les inondations dans le Bolo nois . Les Chefs de la
Rébellion de Subbiaco font toujours ici dans les
prifons , & l'on inftruit leur procés. Il y a eu près
de Piperne un combat entre une Efcouade de Sbirres
de campagne & douze Bandits , qu'elle furprit
à table au milieu d'un champ . Le feu fut vif de
Part & d'autre , mais le Capitaine des Sbirres ayant
été tué , l'avantage eft demeuré aux Bandits .
La Soeur Marie - Colombe de Moricone , Fondatrice
d'un nouveau Monastère fous la Régle de
S. François , fut admife le 15 de ce mois à l'Audience
du Pape. Cette Religieufe partira inceffam .
ment pour Naples , où elle doit établir une Maifon
de fon Inftitut .
DE LIVOURNE , le 16 Avril .
Il y a tout lieu d'efpérer que le commerce de
eette Ville , qui languiffoit depuis quelque tems ,
va fe ranimer. Les deux vaiffeaux de Guerre Impériaux,
deftinés à procurer la fûreté de la navigaJUIN.
1752. 173
tion , font fortis de ce Port. Comme les Vénitiens
équippent une Eſcadre pour défendre aux Corfaires
l'entrée de leur Golfe , & que l'Eſcadre de Naples
va croifer jufqu'à la pointe de l'Ile de Sardaigue
, les Barbarefques feront obligés de borner
leurs courfes aux côtes d'Afrique.
La différence & la multiplicité des Monnoyes
qui ont cours dans la Lombardie , & dont le prix
étoit devenu en quelque forte arbitraire , occafonnant
tous les jours plufieurs abus très - préjudiciables
, on vient de publier un Placard , par lequel
il eft défendu fous de très- rigoureufes peines ,
de recevoir & de donner aucunes eſpéces monnoyées
, fur un autre pied que celui qui eft fixé
les Ordonnances & les Edits des Souverains.
DE GENES , le z Avril. 3
par
Les Electeurs , chargés de préfenter les fujets
entre lefquels le Grand Confeil devoit fe déterini
ner , s'étant enfin accordés fur le choix des fix Can
didats , on procéda le 27 du mois dernier à l'Election
d'un Doge , & le Marquis Eftienne Domellini
eut la pluralité des fuffrages. Auffi - tôt les Sénateurs
allerent le prendre chez lui , & ils le con
duifirent au Palais Ducal , où il reçut les com➡
plimens des Miniftres Etrangers & de toute la Nobleffe.
Il s'éleva le premier de ce mois une fi furienfe
tempête , que tous les Vaiffeaux qui étoient fur
la côte & même ceux qui étoient dans le Port ,
coururent rifque de périr.
Lorsqu'on alla annoncer au nouveau Doge fon
Election , il employa les plus fortes inftances, pour
engager le Confeil à donner un autre Chef à la République.
Il a perfifté depuis dans la réfolution de
Hiiij
174 MERCURE DE FRANCE.
ne point conferver fa dignité , & le 7 il fut remettre
aux Colléges un Memoire par lequel il les
prioit de recevoir fon abdication .
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , le 20 Avril .
Pendant l'abſence du Roi , la Cour s'affemblera
tous les Dimanches chez le Prince de Galles. Le
Parlement dans fa derniere Seffion a décidé que Sa
Majefté , jufquà la Majorité de ce Prince , jouiroit
des revenus de la Principauté que le feu Prince de
Galles poffedoit en Ecoffe . Il eft arrivé ce matin
de Hellevoet- Sluys un Courier , avec avis que le
Roi y étoit débarqué le 18 à quatre heures après
midi .
Le Roi a créé le Lord Narth Guilford Comte de
la Grande- Bretagne , fous le titre de Comté de
Guilford , & Sa Majesté a nommé Chevalier Baro
net le fieur Guillaume Gibbons , habitant de l'Ile
de la Jamaïque. La nomination de l'Amiral Kno
wles au Gouvernement de cette Ifle faifant vaquer
la place de Membre du Parlement pour Gatron ,
cette place eft follicitée par le fieur Batteman , frere
du Lord de ce nom & Capitaine des Vaiffeaux du
Roi.
On doit mettre inceffamment quelques Vaif
feaux de Guerre en commiffion. La Compagnie des
Indes Orientales fait armer en guerre le Vaiffeau
Le Gardien , commandé par le Capitaine James , &
elle fe propofe d'envoyer ce Bâtiment à Bombay ,
pour y fervir de Garde côte. Les Navires le Sally-
Polly & l'Aventure , ont fait voile de Pool pour
Neuwfoundland. On a reçu avis que le Vaiffeaule
Bofcawen étoit arrivé à Civita Vecchia.
JUIN.
1752. 175
Le Duc de Mirepoix , Ambaffadeur du Roi de
France , & le Général Wall , qui eft revêtu du mê
me caractère de la part de fa Majefté Catholique ,
font parris , l'un pour Paris , l'autre pour Madrid,
PROVINCES - UNIES.
DELAHAYE , le 14 Avril.
Dans le mois de Novembre dernier , le fieur
Van Hellen , chargé des affaires du Roi de Pruffe,
préfenta aux Etats Généraux un Memoire , par
lequel Sa Majefté Pruffienne, en leur donnant part
de l'établiflement de la Compagnie d'Embden ,
demandoit que leurs Hautes Puiffances ne miffent
aucun obftacle au commerce de cette Compagnie,
& que les Vaiffeaux munis du Pavillon & des Paffe
ports de Pruffe , fuffent traités amicalement , &
fecourus par les Sujets de la Republique , lorfque
les circonftances pourroient l'exiger, Les Directeurs
de la Compagnie des Indes Orientales ayant
donné leur avis fur ce Memore , ainfi qu'ils en
avoient été requis par les Etats Généraux , leurs
Hautes-Puiffances ont répondu au fieur Van- Hel
len , qu'ils ne fe départiroient jamais de la réfolu
tion où ils étoient de cultiver la bonne intelligence
& l'amitié qui fubfiftent entre le Roi de Pruffe
& la République ; qu'en confequence , il apporte
roienttous les foins imaginables , pour empêcher
qu'il ne fût caufé aucun dommage aux sujets de Sa
Majefté Pruffienne , aufquels on accorderoit , de
la même maniere qu'on l'accorde à ceux des autres
Puiffances , la liberté de commercer dans les Ports
qui font ouverts à toutes les Nations ; qu'on défireroit
feulement qu'ils s'abftinflent de faire le
Hv
176 MERCURE DE FRANCE.
commerce dans les Ports , où la Compagnie Hollandoife
des Indes orientales jouit feule de ce privilège
, ;
que cependant l'intention de leurs Hautes-
Puillances n'ayant jamais été de refuſer l'entrée ,
niême de ces Ports , aux Vaiffeaux des Nations
Amies , lorfque par la tempête ou par quelques
autres cas imprévus ils font dans l'obligation d'y
rélâcher pour Te radouber on pour prendre des rafraîchifemens
, elles y recevroient toujours amia
blement ceux des Sujets du Roi de Pruffe , & elles
leur feroient donner tous les fecours dont ils au
roient befoin ; qu'en même tems elles ne pouvoient
fe difpenfer de remettre fous les yeux de ce
Prince le droit qui a été donné à la Compagnie
Hollandoife de commercer aux Indes , privativement
à tous les Sujets de l'Etat , qui ne font point
employés au fervice de cette Compagnie , foit
qu'ils foient actuellement ou qu'ils ayent éte précédemment
Sujets de la République ; qu'il a été
décerné des châtimens très -fevères contre les perfonnes
qui , ayant été au fervice de cette Compagnie
, prennent part & s'intereffent dans les Compagnies
Etrangeres ; que leurs Hautes - Puiflances
ne peuvent faire moins que de maintenir la fufdite
Compagnie dans la poffeffion de ce droit , & qu'el
les attendent de la prudence & de l'équité de Sa
MajeftéPruffienne qu'elle ne permettra point à des
perfonnes , qui feront dans le cas fufdit , de pafles
aux Indes pour y commercer.
2* 2
JUIN. 1752. 177
assasasasasasasasas asas ats asas as as is asi
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c .
L'e , mais les Médecins ont jugé à propos de
'Indifpofition de la Reine n'a point en de fuifaire
prendre médecine par précaution à Sa Majefté
13 Avril dernier . le
Le 14 le Roi arriva de Bellevue à Trianon . Sa
Majefté prit le divertiffement de la chaffe du Vol,
& revint enfuite à Versailles .

On célebra le même jour dans le Collége, fondé
en cette Ville par le feu Duc d'Orleans , un Setvice
folemnel pour le repos de l'ame de ce Prince.
M. Jomard , Curé de l'Eglife de la Paroille du
Château , & Principal de ce College , y officia.
L'Oraifon funébre fut prononcée par M. le Moine
, un des Profefleurs du même College , & ces
paroles de l'Eccléfiaſte , Vidi cuncta qua fiuntfub
Sole, & ecce univerfa vanitas & afflictio Spiritus ,
fervirent de Texte à l'Orateur. Il peignit le feu
Duc d'Orléans, tel qu'étoit ce Prince , c'est- à - dire ,
vrayement détaché du monde , & vrayement attaché
à Jefus-Chrift .
Le Roi & la Reine accompagnés de Monfeigneur
le Dauphin , de Madame la Dauphine &
de Mefdames de France , affifterent le 15 à la Mef.
fe de Requiem , pendant laquelle le De profundis fut
chanté par la Mufique , pour l'Anniverfaire de
Monfeigneur le Dauphin , Ayeul du Roi.
Leurs Majeftés accompagnées comme la veille ,
entendirent le 16 les Vêpres & le Salut , chantés
par les Miffionnaires.
Hvj
178 MERCURE DE FRANCE.
Le 17 le Roi après avoir chaffé dans la Forêt de
Saint Germain , partit pour Choify , où Monfei
gneur le Dauphin & Madame la Dauphine alle
rent le 19 voir Sa Majesté.
M. Sénac de la Faculté de Médecine de Montpellier
, l'un des Médecins Confultans du Roi , &
Premier Médecin du Duc d'Orléans , a été choifi
par Sa Majesté, pour remplir la place de fon Prenier
Médecin , vacante par la mort de Monfieur
Chicoyneau .
4
h
M. François Chicoyneau , Premier Médecin
du Roi , Sur- Intendant des Eaux Minérales & Médicinales
de France , Chancellier de la Faculté de
Médecine en l'Univerfité de Montpellier , & Affo
cié libre de l'Académie Royale des Sciences , eft
mort à Versailles le 14 , dans la quatre-vingt fixié
me année de fon âge.
Le Vaiffeau le Puyzieulx , attendu depuis long.
tems par la Compagnie des Indes , mouillla le i
de ce mois fous Grouais près du Port de l'Orient.
Ce Bâtiment qui vient de la Chine , étoit parti de
l'Ile de France le 19 Mars de l'année derniere ,
pour revenir en Europe ; mais à la hauteur du Cap
de Bonne- Efpérance une voye d'eau conſidérable
fe déclara à bord , & il fut obligé de retourner à
l'Ile de France . Il y arriva le 11 Mai , & il en
remit à la voile le 6 Décembre. Lors de fon fecond
départ, les Vaiffeaux l'Achille & le Rouillé , venant
de Pondichery , étoient entrés de relâche dans la
principale Rade de l'Ifle , & ils devoient appareiller
peu de jours après , pour continuer leur route
vers la France . La carguaiſon du Vaiffeau le Puyzieulx
confifte en Thé & autres marchandifes de la
Chine .
Selon les avis reçus de Cadix . les Vaiffeaux de
Registre la Notre-Dame de l'Espérance & le Samt
JUIN. 1752 . 179
Michel , ont fait voile fous l'Eſcorte de deux Vaiffeaux
de guerre , l'un pour la Vera - Cruz , & l'au
tre pour Buenos Ayres. Un autre Vaiſleau de Regiftre
deftiné pour la Vera Cruz , et parri de Cadix
le 19 Mars dernier , & il devoit aller de conferve
jufqu'aux Ifles Canaries , avec deux Navires
de la Compagnie des Indes Orientales , établie
en Suede.
à
On a trouvé en Auvergne dans une terre du fieur
de la Borde , frere du Fermier Général , un Faucon
mort , ayant
un pied un anneau , fur lequel
étoient gravés ces caractères ; CM. Z B. 1748.
N. ; O.
Le zo les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à dix - huit cens foixante livres ; les Billets
de la Premiere Lotterie Royale à fix cens quatrevingt
, & ceux de la Seconde à fix cens trente .
Le même jour la Reine entendit dansla Chapelle
du Château la Meffe de Requiem , pendant laquelle
le De profundis fit chanté par la Mufique , pour
l'Anniverfaire de Madame la Dauphine , Ayeule
du Roi.
Le 22 le Roi revint du Château de Choify , d'ou
Monfeigneur le Dauphin & Madame la Dauphine
étoient arrivés le même jour à trois heures du
matin. 3
Sa Majefté tint le lendemain Confeil d'Etat , &
Confeil des Dépêches.
Le 24 le Roi partit pour aller paffer quelques
jours à Bellevue.
L'Académie Royale des Sciences , dans fon Affemblée
publique d'après la quinzaine de Pâques
de l'année 1794 , del vrera le premier des deux
Prix fondés par feu M. Rouillé de Mellay , Confeiller
au Parlement , & elle propofe pour fajet ,
Théorie des inégalités que les Planétes peuvent caufer
La
ISO MERCURE DE FRANCE.
4
:
au mouverent de la Terre . Ce Prix eft de deux mil
le cinq cens livres. Les Savans de toutes les Nations
, même les Affociés Etrangers de l'Académie
, feront admis à travailler fur le fujet donné .
On invite les perfonnes qui compoferont , à écrire
en François ou en Latin, mais on ne leur en impofe
pas la loi elles auront la liberté d'employer telle
langue qu'elles voudront , & l'on fera traduire leurs
Ouvrages. Les Mémoires deftinés à concourir , ne
feront reçus que jufqu'au premier Septembre 1753
exclufivement. M. Euler , qui vient de remporter
le Prix de cette année , avoit déja remporté celoi
de 1748, pour lequel l'Académie avoit donné le même
fujet qu'elle a propofé pour la préfente année
1752. Malgré les éloges dont l'Ouvrage de ce savant
étoit digne , l'Académie jugea qu'un fujet
auffi intereffant pour l'Aftronomie & pour la Phyfique
célefte , que l'eft une Théorie propre à expliquer
les dérangemens que Saturne & Jupiter fe
caufent mutuellement , fembloit avoir befoin d'être
encore plus approfondi. Par cette raifon , elle fe
détermina à propofer de nouveau le même ſujet
pour le prix de 1750. Peu fatisfaite des Mémoires
qu'elle reçut alors , & dont cependant quelquesuns
faifoient honneur à leurs Auteurs , elle crut
devoir remettre ce Prix à une autre année . L'Académie
a eu lieu de s'applaudir de ce délai. Elle
a trouvé plufieurs excellentes recherches & une
intelligence fupérieure dans la Differtation de M.
Euler , & dans celle qui a pour devife Ira olim ,
nunc turbat amor natumquepatremque. Néanmoins
il a paru
à l'Académie , que les Auteurs n'avoient
pas encore rempli fuffifamment l'objet de la queltion
. Non feulement leurs Théories demandent
d'être perfectionnées à plufieurs égards , mais ils
ont trop négligé de comparer le réfultat de leurs
JUIN. 1.51 1752 .
calculs avec les obfervations des deux Planétes ,
& ce travail étoit d'autant plus indifpenfable , que
les Aftronomes depuis environ deux cens ans ont
publié un grand nombre de ces obfervations .
Le 23 M.d'Hozier , Juge d'armes de France , &M.
d'Hozier de Sérigny , fon fils , qui a la furvivance
de cette place , préfenterent à leurs Majeſtés , ainſi
qu'à Monfeigneur le Dauphin , la continuation
du Nobiliaire de France , publié fous le Titre d'Armorial
Général.
Les Navires le Conftant , le Sans pareil , & le
Brillant , ont débarqué à Granville une grande
quantité de Morues de Terre - neuve . Il est arrivé
à Cette deux Batimens Anglois chargés de grains
Le 27 les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à dix - huit cens foixante -quinze livres , les
Billets de la Premiere Loterie Royale à fix cen's
quatre- vingt - une , ceux de la Seconde à fix cens
vingt- huit.
Le même jour les Religieufes Capucines de la
rue reuve des Petits- Champs firent célebrer un
Service folemnel pour le repos de l'ame de Madame
Henriette. L'Oraifon funébre fut prononcée
par le Pere Hubert Capucin , qui prit pour Texte
ces paroles de l'Evangile de Saint Luc , Flebant
omnes plangebant illam. At ille dixit , nolite flere.
Non eft mortua Puella , fed dormit : Tous pleuroient
fa mort le Sauveur leur dit : Ne pleurez point .
Cette jeune Fille n'eft point morte , mais elle dort.
Le Pere Hubert à la fin de fon Exorde , établit le
Plan & la Divifion de fon Difcours, La douceur
» du caractere de Madame Henriette , dans le fein
» des Grandeurs , fut autrefois le fujet de notre
joie , & elle eft aujourd'hui la matiere de nos
regrets . La folidité des vertus de cette Princeffe ,
» dans la tendreffe de l'âge , avoit excité notre ad-
CC.
182 MERCURE DEFRANCE .
1
» mitation , & elle devient aujourd'hui le fonde
» ment de nos espérances .
יכ
Il y eut auffi le 21 du même mois au Séminaire
de la Sainte-Famille , nommé des Trente- trois , un
Service pour le feu Duc d'Orleans . Ce Séminaire
fondé par la Reine Anne d'Autriche pour trentetrois
jeunes Eccléfiaftiques , qui y font logés &
entretenus pendant le cours de leur Quinquennium ,
& dont les places fe donnent au concours ,
fe trou
voit fort oberé par la néceffité où l'on avoit été
d'en reconſtruire les Bâtimens , qui tomboient en
ruine. Le feu Duc d'Orleans a legué foixante- trois
mille livres , pour acquitter les dettes de cette Marfon.
Le 28 le Roi revint du Château de Bellevue.
Leurs Majeftés , accompagnées de Monfeigneur
le Dauphin , de Madame la Dauphine & de Mefdames
de France , affifterent le 30 aux Vêpres &
au Salut dans la Chapelle du Château.
Madame la Dauphine communia le même jour
par les mains de l'Abbé de Poudens , fon Aumônier
en Quartier.
Le premier Mai , le Roi alla dîner à Trianon ,
& prit enfuite le divertiffement de la Chaffe du
Vol .
Don Ricardo Wall , Ambafladeur du Roi d'Efpagne
auprès de Sa Majefté Britannique , lequel
retourne pour quelque tems à Madrid , arriva a
Verfailles de Londres , à la fin du mois d'Avril
dernier , & il eut le 2 de ce nois , une audience
particuliere du Roi , à laquelle il fut conduit ,
ainfi qu'à celles de la Reine , de Monfeigneur le
Dauphin , de Madame la Dauphine , de Monfeigneur
le Duc de Bourgogne , de Madame , & de
Meldames de France , par le Marquis de Verneuil,
Introducteur des Ambaladeurs .
JUIN. 1752. 183
Le même jour le Roi fe rendit à Marly , où la
Reine , Monfeigneur le Dauphin , Madame la Dauphine
, & Mefdames de France , allerént le lendemain
joindre Sa Majesté.
Le Roi a nommé le Duc de Duras fon Ambaſſadeur
ordinaire à la Cour d'Efpagne. 2
Sa Majesté a accordé le Gouvernement de la
Ville d'Autun au Marquis de Ganay , Colonel en
fecond du Regiment d'Infanterie de Forez .
Quelques Gazettes Etrangeres le font trompées ,
en annonçant que M. Mildmay , l'un des Commiflaires
qui font à Paris de la part du Roi de la
Grande Bretagne , pour le Réglement des Limites
en Amérique , avoit demandé & obtenu fon
rappel. C'eft M. Shirley , fon Collegue , qui retourne
à Londres , & qui doit être remplacé par
M. de Cofne , Sécretaire d'Ambaffade .
L'Académie Royale de Chirurgie a élu en qualité
d'Affocié Etranger M. de Haller , de la So-
-ciété Royale de Londres , premier Profeffeur en
Médecine & en Anatomie à Gottingue , Préfident
de l'Académie des Sciences établie dans la même
Ville , & premier Médecin du Roi de la Grande
Bretagne dans l'Electorat d'Hanover .
Les Navires le Saint Pierre , le Prince noir , le
Marquis de la Enfenada , le Duc de Huefcar , & la
Marie- Louife Douairiere de Naffau , font arrivés au
Havre de-Grace , les deux premiers de la Martinique
, le troifiéme & le quatriéme de Bilbao , &
le dernier d'Alicanre . On a reçu avis que le Bâtiment
l'Aimable Jeanne avoit fait voile de la Marinique
, pour revenir en France , mais qu'il avoit
Pris une voye d'eau , qui l'a obligé de relâcher à
la Guadeloupe , pour fe radouber. Selon les lettresde
Bordeaux , on y eft fort inquiet d'un autre Bâtiment
nommé la Rofe , qui depuis près de trois
184 MERCURE DE FRANCE.
;
mois eft parti d'Angleterre.
Le 4 , les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à dix- huit eens foixante - dix livres ; Les
Billets de la Premiere Loterie Royale , à fix cens
quatre- vingt quatre , & ceux de la Seconde à fix
cens vingt- huit,
Ali Effendi , Envoyé de Tripoli , eft arrivé en
cette Ville , accompagné de M. de Fiennes , Sécretaire
Interpréte du Roi.
Les Chevaliers de l'Ordre de Saint Michel tinrent
le 8 de ce mois au grand Convent des Religieux
de l'Obfervance un Chapitre , auquel le Marquis
de Saffenage , Chevalier des Ordres du Roi ,
préfida en qualité de Commiffaire de Sa Majefté.
Le 9 , l'Ordre Royal , Militaire & Hofpitalier,
de Notre- Dame de Mont- Carmel & de Saint - Lazare
de Jérnfalem , a fait célébrer dans l'Eglife des
Carmes-Billettes un Service pour le repos de l'ame
du feu Duc d'Orléans. L'Eglife étoit tendue
de noir jufqu'à la voûte , & éclairée avec une extrême
magnificence. Tous les Chevaliers , Chapelains
& Freres Servans d'Armes , de l'Ordre ,
affifterent à cette cérémonie , ainfi qu'un grand
nombre de perfonnes de diftinction .
L'expofition des ouvrages des Peintres de l'Académie
de Saint Luc , s'eft faite cette année à l'Ar-
· fenal dans une Salle de la Cour du Grand Maître ,
& elle a commencé le 15 .
On a publié de nouveau une Déclaration du
Roi , donnée en 1726 , laquelle porte défenſe à
tous Couriers ordinaires , de fe charger dans leurs
voyages d'aucunes elpeces & manieres d'Or &
d'Argent , à peine de neuf ans de Galeres , aux
Particuliers , de leur en remettre , à peine de con
fifcation defdites efpeces ou matieres , & d'une
amende du double de leur valeur.
JUIN. 1752. 185
Par les lettres venues fur le Vaiffeau l'Achille ,
parti de Pontichery vers le milieu d'Octobre 1751
on a appris les nouvelles fuivantes. Idayet - Modi-
Kan -Mouzaferfingue étant en marche pour aller
prendre poffeffion de fes Etats ; les Patanes , un des
Peuples fes Alliés , pillerent une partie de fon équipage
& de fes Bagages , & non contens de cette
infulte , ils parurent vouloir abandonner tout àfait
fon parti , & quitter l'Armée. Le Nabab fondit
fur eux , pour en tirer vengeance ; mais dans
la mêlée il fut atteint d'une fléche , qui le fit tomber
fans vie de deffus fon Elephant. Les François
qui accompagnoient ce malheureux Prince pour
le foûtenir au befoin, appercevant du défordre dans
fes troupes , attaquerent les Patanes , & ceux- ci
s'étant bientôt débandés , prirent la fuite . Auffitôt
que la nouvelle de la mort de Mouzaferfingue für
répandue , tous les Chefs des Alliés fe raffemblerent
, & fentant de quelle importance il étoit de
ne pas laifler long- tems fans maître une Armée fi
nombreuſe & compofée de tant de différentes Nations
, ils le réunirent tous en faveur de Sayet- Mahametkan
- Bahadour - Salabetzingue , frere de
Nazerzingue. Il fut préféré au fils de Mouzaferfingue
, parce que le jeune Prince eft âgé feulement
de trois ou quatre ans , mais on a affuré nne,
forte penfion pour cet Enfant & pour fa Mere , &
on leur a affigné un Domaine fort étendu. Lorſque
le nouveau Nabab- Salabet - zingue eût été reconnu
par toute l'Armée , il envoya chercher Monfieur
de Buffy , Commandant du Détachement des trou .
pes Françoifes , & l'ayant fait affeoir entre lui &
fes freres , il lui demanda l'amitié des François :
il lui dit qu'il confirmoit toutes les donations que
fon Prédeceffeur leur avoit faites , & il ajoûta que
rien ne borneroit l'étendue de fa reconnoiffance
186 MERCURE DE FRANCE.
fi les François vouloient l'accompagner jufques
dans fes Etats , ainfi qu'ils y étoient difpofés pour
Mouzaferfingue .Comme il n'y avoit point de parti
plus avantageux à prendre que d'entrer dans les
vues du nouveau Nabab, on ſe mit en marche pour
le ſuivre . Pendant la route il envoya à Pondichery
les Paravanas , ( Titres de propriété ) de Mazul
patam , de les dépendances , & de l'lfle de Divi ,
qui avoient été concédés par fon Prédeceffeur. Le
Gouverneur du Fort de Canoul , ( fitué fur le chemin
de Pondichery à Golconde ) voulut faire quel.
que réfiftance ; mais un petit nombre de François ,
commandés par M. le Normand & de Kerjean ',
emporta le Fort d'affaut. Quelques jours après
cette expédition , on reçut avis qu'un Chef des
Marattes , nommé Bajiro , à la tête de vingt - cinq
mille hommes , fe préparoit à attaquer Salaber
zingue. Toutes ces menaces qui ne tendoient qu'à
tirer une fomme confidérable du Nabab , s'évanouirent
à l'approche de l'Armée . Ramdes Pendet
, premier Miniftre de Mouzaferfingue , & qui
avoit paffé en cette qualité auprès du nouveau Prinne
, fut chargé d'aller traiter avec Bajiro , & il y
réuffit fi bien , que celui ci demanda l'amitié du
Nabab & des François . Ce fut vers le milieu d'Avril
1751 , que Salabetzingue , dont l'Armée fe
groffiffoit tous les jours par la jonction de fes Alliés ,
entra dans Ederabat , grande Ville nouvellement
bâtie , qui eft maintenant Capitale du Royaume
de Golconde , l'ancienne Ville n'étant pius aujourd'hui
qu'un fimple Château ou Fortereffe Salabetzingue
y renouvella aux François toutes les
marques d'eftime & de reconnoiffance qu'il leur
avoit déja données. Après un féjour de près d'un
mois dans Ederabat , le Nabab avec le Détachement
des troupes Françoifes s'achemina du côté
JUI N. 1752. 187
d'Aurengabad . Capitale du Royaume de ce nom.
Erry allant , il reçut de la Cour de Dehiy le Firman
du Grand Mogol , qui lui donnoit toute autorité
fur le Dexan. Dans cette marche , les François
n'ont perdu , par maladie ou par défertion
que quinze hommes , & n'en ont eû que trois de
tués.
Outre l'Achille , la Compagnie des Indes recevra
cette année de la côte de Coromandel trois
fortes carguaifons. Au départ de ce Vaiffeau , les
François faifoient le fiége de Trichenapaly , la
feule Place qui tint encore pour la famille d'Anaverdikan
contre Chan dafael , Nabab d'Arcatte .
Le 11 les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à dix-huit cens foixante- cinq livres , les Billets
de la Premiere Lotterie Royale à fix cens foixante-
douze ; ceux de la Seconde à fix cens vingt .
deux.
Le Roi a gratifié le fieur de Chaffé d'une Char
ge de Muficien de fa Chambre vacante par la mort
du fieur d'Angerville. Il y avoit long-tems que Sa
Majefté n'avoit fait don d'aucune de ces Charges ,
parce que les Titulaires avoient tous des Survivanciers.
Le Public toujours charmé d'apprendre qu'on
accorde des recompenfes aux talens fuperieurs a
partagé à cette occafion la joie d'un Acteur qu'il
n'a jamais celé d'applaudir.
XX
PAS
188 MERCURE DEFRANCE.
BENEFICES DONNE'S.
Le Roi a nommé à l'Evêché d'Arras l'Abbé de
Bonneguile , Vicaire Général de l'Archevêché de
Cambray, & Aumonier de Madame la Dauphine.
Sa Majesté a donné l'Abbaye de Charlieu , Ordre
de Citeaux , Diocèle de Belançon , à l'Abbé
de Raigecours , un de fes Aumôniers ; celle de
Saint Aubin- des - Bois , même Ordre , Diocèse de
Saint Brieux , à l'Abbé Talhouet de Bonamour •
Vicaire Général de l'Evêché de Rennes ; l'Abbaye
Réguliere & Elective d'Hennin- Liétard , Ordre
de Saint Auguftin , & Diocèſe d'Arras , à Dom
Dapuril , Religieux du même Ordre ; celle de la
Perine , Ordre de Citeaux , Diocèſe du Mans , à la
Dame de Girard de la Chaume , & le Prieuré de
Bruis & Montmorin , Diocèfe de Gap , à l'Abbé
Chalver de Maubec , Vicaire Général de l'Evêché
de Grenoble .
Dom Nicolas Bonet , de l'Ordre de Clugny ,
été nommé par le Roi à l'Abbaye Réguliere do
Saint Waaft de Moreuil , ancienne Obfervance de
l'Ordre de Saint Benoît , Diocèſe d'Amiens , vacante
par la démiffion de Dom Bertier.
L'Abbé d'Ericard a obtenu la place de Clero
Ordinaire de la Chapelle & de l'Oratoire du Roi,
vacante par la mort de l'Abbé Pernot .
JUIN. 1752. 189
* HaHaHaHaHak
CEREMONIAL ,
Obfervé à l'Entrée publique de M. le Mară
quis d'Hautefort , Ambaffadeur de France
dans Vienne , le 9 Avril 1752.
M
Onfieur Ambaſſadeur ayant envoyé le 29
Mars 1732 , fön Maître de Chambre chez
le Prince de Licfteinchtein , Grand Maréchal de
la Cour Impériale pour lui notifier qu'il feroit en
état de faire fon entrée publique le Dimanche ,
du mois fuivant , fi ce jour pouvoit être agréable à
Leurs Majeftés Impériales , & ce Prince en ayant
rendu compte à Leurs Majeftés & informé M.
l'Ambaffadeur de leur confentement , ce Miniſtre
en envoya donner part au Nonce de Sa Sainteté
à l'Ambafladeur de Venife & à l'Archevêque de
Vienne.
Le Grand Maréchal en fit avertir les Miniftres
de Conférence , les Confeillers d'Etat & les Chame
bellans,
Vers les trois heures après midi du jour fixé , M;
l'Ambaffadeur fut joindre fa fuite à la Maiſon du
Prince de Schwartzenberg , fituée hors de la ville
au quartier de Reinveget , lieu de l'affemblée .
-Les Gentilshommes du Nonce , de l'Ambaſſadeur
de Venife , & de l'Archevêque de Vienne y
arriverent peu après dans des Caroffes à fix chevaux.
Ils s'acquitterent tous séparément auprès de
M. l'Ambaffadeur , des complimens accoutumés ,
rgo MERCUREDE FRANCE.
en ajoûtant qu'ils étoient venus pour lui faire
cortége.
A quatre heures il arriva un Fourrier de l'Empereur
qui donna avis au Maître de Chambre de
Son Excellence , que le Grand Maréchal étoit parti
dans les Caroles de Leurs Majeftés Imperiales
pour le venir prendre , afin de donner le tems de
tout difpofer pour la réception ; peu après vint un
autre Fourrier pour avertir que le Grand Maréchal
étoit en chemin , & lorfqu'il fut à peu de diſtance
de la Maiſon , un tro fiéme Fourrier de l'Empereur
entra pour annoncer que le Grand Maréchal
étoit au moment d'arriver. Auffi-tor M. Ambaf
fadeur précédé de fon Sécretaire d'Ambaflade , de
fon Maître de Chambre , de fes Gentilshommes ,
& de ceux du Nonce , de l'Ambaſſadeur de Veniſe ,
& de l'Archevêque , & fuivi de fes Pages , fut le
recevoir à trois pas du Caroffe , il lui donna la
main auffi- tôt qu'il en fut defcendu , & le condui
fit dans le même ordre , & fuivi d'un Echanfor de
l'Empereur , qui l'avoit accompagné dans la Salle
préparée pour la réception.
Pendant les complimens & la diftribution des
rafraîchiffemens , qu'il eft d'ufage de préfenter ,
les Caroffes des Miniftres , dés Confeillers d'Etat
& des Chambellans qui étoient venus pour faire
cortége , prirent leur rang , & quand tout fut prêt
pour la marche , & que l'un des Fourriers de la ….
Cour, eu eut donné avis au Maître de Chambre ,
celui- ci en avertit le Grand Maréchal qui dit à
M l'Ambaffadeur qu'il étoit le maître de partir.
Ils fortirent de la Salie précedés comme auparavant
, & le Grand Maréchal gardant la droite
jufqu'au premier Caroffe de la Cour , alors le
Grand Maréchal propofa à M. l'Ambaſſadeur d'y
monter , Son Excellence y entra le premier & fe
mit
JUIN.
17528 191
mitdans le fond & le Grand Maréchal vis -à- vis de
dui fur le devant .
Déja les Caroffes des Miniftres , des Confeillers
d'Etat & des Chambellans tous attelés de 6
chevaux & au nombre de 45 étoient en marche
chacun fuivant leur rang , les Officiers de ceux
qui ils appartenoient les remplifloient , & deux
Laquais de la Livrée des Maîtres étoient aux Pot
tieres.
Un Caroffe du Grand Maître de la Cour à fiz
chevaux fuivoit rempli de fes Officiers , & ayant
des Heiduques aux Portieres.
Enfuite marchoient quatre Fourriers de l'Empe➡
zeur à Cheval & en uniforme.
Après eux le fecond Caroffe de Cour , dans le➡
quel etoit le Sécretaire d'Ambaflade , ayant à fa
gauche le Maître de Chambre de M. l'Ambaffadeur;
& fur le devant étoit un Eehanfon de l'Empereur
chargéd'en faire les honneurs; aux côtés de ce Catoffe
marchoient deux Laquais à la Livrée de l'Echanfon.
Les Coureurs & les Gens de Livrée du Grand
Maréchal , au nombre de douze , fuivoient immédiatement
deux à deux .
Après eux venoient deux Suiffes de M. l'Am
baffadeur à cheval vêtus de la grande Livrée, leurs
habits étoient diftingués de ceux des Valets de pied
par des paremens de velours cramoily , garnis de
brandebourg en argent plein ; leurs Baudriers
étoient couverts de larges galons d'argent ouvragés,
& les vaides étoient remplis par des Broderies
de relief du même galon.
Marchoient enfuite fix Coureurs de M. l'Am¬
baffadeur vêtus de Damas verd galonné d'argent
furtoutes les tailles , leurs trouffes de Damas cra
moify étoientbordées du mêine galon & au- deffous
LVol. 1
191 MERCURE DE FRANCE.

d'une frange d'argent , leurs écharpes de gros de
Tours verd étoient terminées par une pareille frange
, mais beaucoup plus longue ; ils portoient des
bonnets fort riches brodés en argent fur velours
verd , avec les Armes de M. l'Ambaffadeur fur le
devant.
Vingt- quatre Valets de pieds fuivoient deux à
deux en habits de Drap verd doublés de rouge ga
lonnés fur toutes les tailles d'un double galon d'ar
gent très-large mêlé de foye cramoify , les veftes
de Drap d'écarlate galonnées d'un double galon
d'argent plein & feftonné , les noeuds d'épaule
d'argent & foye cramoily , leurs chapeaux bordés
d'un large point d'Espagne d'argent & garnis de
plumets cramoify & blanc , & de cocardes de rubans
de même couleur , ils portoient tous l'épée
au côté. 42 .
Le premier Caroffe de Leurs Majeftés Impéria
les , venoit enfuite. M. l'Ambafladeur en grand
habit de Gala en occupoir le fond , & le Grand
Maréchal le devant , tous deux étoient découverts.
Deux Valets de pied de l'Empereur marchoient
à chaque Portiere .
Après ce Caroffe fuivoit feul le premier Ecuyer
de Monfieur l'Ambaffadeur en habit de Drap écarlate
galonné en or fur toutes les tailles. Il montoit
un cheval d'Efpagne blanc , couvert d'une trèsriche
Houffe de pied de velours brodée d'or en relief
& rélevée d'une crêpine d'or ; le reste de l'équipage
à proportion .
Ilétoit fuivi par un fecond Ecuyer vêtu de Drap
verd galonné d'or en agrémens montant un cheval
Ifabelle couvert d'une houffe de pied de velours
bleu bordée d'argent en relief, non moins riche
que la précédente & entourée d'une longue crê
pine d'argent.
Après lui venoient les fix Pages de M. l'Am¬
2
JUIN 1752.37 193
Saladeur montés fur des chevaux gris de la plus
grande beauté & très richement enharnachés
leurs habits étoient de velours verd à paremens de
velours cramoify , garnis d'un large point d'Elpague
très riche fur toutes les tailles , leurs veftes,
d'étoffe à fond d'argent brochées en foye à fleurs
naturelles , étoient bordées d'une crêpine argent,
& foye aflortie aux couleurs de l'étoffe , leurs
noeuds d'épaule cramoily & argent étoient bordéo
d'une dentelle d'argent.
Un troifiéme Ecuyer de M. l'Ambaffadeur fui
voit à quelque distance en habit de Drap verd galonné
comme le précedent , il montoit un cheval
noir dont la houffe de pied étoit d'étoffe d'argent
couverte d'une broderie d'or de la plus grande
magnificence & entourée d'une crêpine d'argent
& or.
Après ce troifiéme Ecuyer marchoient x Pal
freniers à pied ayant la Grande Livrée cramoily &
argent , conduifant chacun un beau cheval d'Ef
pagne fuperbement enharnaché & couvert d'un
Caparaçon de velours verd richement brodé en
argent de relief avec les Armes de M. l'Ambaffa
deur entourées du Colier de l'Ordre.
A leur fuite marchoient quatre Palfreniers à che
val , vêtus comme ceux qui étoient à pied."
- Le Carole du Corps de M. l'Ambaffadeur ve
noit enfuite traîné par fix magnifiques chevaux de
haras bai-bruns , leurs harnois enrichis de plaques
& boucles dorées d'or moulu , les treffes , les hou ,
pes , les cocardes & les ornemens de tête en or y
étoient parfaitement affortis , le dedans du Carolle
étoit garni de velours cramoify , l'Impériale au
dedans étoit prefque entierement couverte d'une
broderie d'or en relief , & entourée d'une haute
srêpine d'or, chaque coin étoit rempli d'un rideau
Lij
194 MERCURE DE FRANCE.
bardé d'une frange d'or & arrêté par des trefles
d'or , terminées comme les cordons des glaces par
des glands d'or. Les Couffins & la houlle du Cocher
étoient pareillement brodés & terminés par
des crêpines d'or ; P'Impériale au dehors couverte
develourscramoify étoit furmontée d'un baldaquin
doré d'une fculpture très - recherchée , les paneaux
étoient remplis de très - belles Peintures , repté
fentant différens fujets relatifs à la paix & à l'ob²
jet de l'Ambaffade.
On remarquoit dans le paneau derrière le Doffier
, la paix remettant entre les mains de l'Eq
rope une branche d'olivier , & des génies mettant
le feu à différentes Armures dont ils avoient fair
an amas. Dans le paneau au deffous étoit peinte
Cerès affife fur des gerbes de bled attentive aux
mouvemens de divers génies , qui lui préſentoient
des fraits de toutes efpeces , tandiss que d'autres
à l'écart en raflembloient de ceux qui paroiffoiene
être tombés d'une corne d'abondance ; fur le paneau
de devant , on voyoit Mercure encourageant
Je génie du commerce à ranimer les efforts , ce
génie tenoit dans les mains une clef , & avoit à fes
côtés un chien , fymbole de l'induftrie & de la fi
délité , au tour de lui des amours occupés de tra
vaux qui caractériſent le commerce , & dans le
lointain étoit peinte une Mer couverte de Vaiſfeaux.
Dans le paneau de la portiere à droite étoit peins
te la Déeffe des Arts fur un nuage & des génies &
fes pieds portant les emblêmes allégoriques de ces
mêmesArts. Dans les petits paneaux des côtés , des
génies occupés à definer différens fujets ; enfin
dans le paneau de la portiere à gauche , on voyois
Apollon fur des nuages la Lyre en main , & plus
bas les neuf Mufes défignées par autant dó perite
6
JUI N. · 1752. 195
amours portant leurs attributs . Dans les petits pa
neaux du même côté , d'autres petits amours par
lefquels la Poësie & l'Hiftoire étoient ingénieufe
ment caractérisées.
Après ce Caroffe qui étoit vuide & aux côtés
duquel marchoient quatre Valets de pied de M.
l'Ambaladeur , venoient , le Caroffe de parade de
M. le Nonce , celui de M. l'Ambaffadeur de Ver
nife , & celui de Monf. l'Archevêque. Tous trois:
tirés par fix chevaux & remplis par leurs Gentilshommes
, avec des Valets de pied de leur livrée
aux portieres.
Trois autres Caroffes de M. l'Ambaſſadeur attelés
de même & remplis de Tes Gentilshommes & Sécretaires
, venoient enfuite y ayant à chacun deux
garçons d'attelage en habits de Livrée .
Le premier Carofle étoit doublé de velours à ra
mages à fond d'or , & garni dans les coins de ri
deaux de damas verd bordés d'un galon d'or , &
arrêtés par des treffes or & verd ; les coulins &
la houffe du Cocher de même étoffe , étoient bor.
dés de deux larges galons feftonnés & d'une crê
pine d'or , l'Impériale au dedans étoit entourée
d'une pareille crépine de la plus grande richefie ,
& au dehors couverte de la même étoffe de velours .
à fond d'or & furmontée d'un riche Baldaquin de
Sculpture dorée , le même velours étoit répété en
Peinture fur tous les paneaux ; les Dorures & le
Vernis qui le couvroient , rendoient ce Caroffe d'unbrillant
& d'une beauté finguliere; les bois du corps
& du trein étoient ornés de la Sculpture la mieng
nie , formant des guirlandes & des branches d'ò .
livier , il étoit trainé par fix beaux chevaux pies
Couverts de harnois verd & or , & d'ornemens de
Cins & de têtes affortiffans .
Le deuxieme Caroffe.en forme de Caleche étoie
I iij
196 MERCURE DE FRANCE .
argenté fur un fond jaune ; les paneaux peints fu
le même fond en camayeu , repréfentoient des
jeux d'enfans , les uns occupés à former des cou
ronnes d'Olivier , & les autres fe difpofant à les
diftribuer. L'Impériale étoit couverte de velours
jaune brodée dans tout fon pourtour d'une large
broderie d'argent en relief& décorée d'un Baldaquin
de Sculpture argentée fur le milieu . Ce Ca-
1offe étoit doublé d'un pareil velours , une crê
pine d'argent entouroit l'Impériale qui étoit bro
dée ainfi que les péntes du couffin & de la houffe
du Cocher d'une fuperbe broderie de relief Les
cordons des Glaces & les treffes des rideaux étoient
en argent & foye jaune. Il étoit tiré par fix chevaux
Danois noirs , leurs harnois de maroquin jaus
ne étoient couverts de plaques & de boucles argen .
tées & leurs ornemens de têtes & autres avoient le
même éclat ,
Le troifiéme Caroffe étoit doublé de velours
cramoily plein avec des galons & crêpines d'or au
tour de l'Impériale . Les pentes des couffins & de
la houffe du Cocher étoient bordées d'un double
galon d'or feftonné . Sur les paneaux à l'extérieur,
étoient peints différens fujets tirés des Metamor→
phofes & adaptés à la Cerémonie . Les harnois des
fix chevaux bais qui traînoient ce dernier Caroffe
étoient de maroquin rouge orné de plaques &
boucles d'or moulu , avec treſſes , cocardes , crinieres
& autres ornemens de têtes à l'avena t
ce qui rendoit cet attelage non moins magnifique
que les précédens.
Après ce Caroffe venoit le Maître d'Hôtel de
M. l'Ambaffadeur fuivi de dix Officiers de fa Maifon
tous à cheval en habits uniformes de Drap verd,
& veftes de Drap écarlate galonnées d'or. Leurs
chevaux étoient richement équipés.
JUI N. 1752. 197
Quatre Palfreniers à cheval vêtus comme les
precédens , fermoient la Marche.
Ce fut dans cet ordre que partant vers les quatrelheures
& demie de la Maifon de Schwartzem .
berg, on entra dans la Ville par la Porte de Carinthie
, on fuivit d'abord la rue de ce nomjufqu'à
la petite place du Stakeneifen , on paffa enfuite par
la grande Place du Graben , par la rue du Kolmarek
qui fait face au Palais Impérial , delà on entra
dans la rue appellée Herrengaffen , & l'ayant
traversée d'un bout à l'autre , on arriva fur la Place
des Ecoffois , où eft fitué l'Hôtel de M. l'Am ,
baffadeur.
Le Caroffe de l'Empereur y étant entré , le
Grand Maréchal en defcendit le premier & M.
P'Ambaffadeur précédé de fa Livrée , de fes Gen
tilshommes & Sécretaires , de fon Maître de Chambre
& de fon Sécretaire d'Ambaffade & fuivi de
fes Pages , le condnifit dans la Salle du Dais , lu
donnant la main droite & la premiere Place.
Pendant cet inftant de repos , le Carolle da
l'Empereur , & le feul Caroffe du Corps de M.
l'Ambaffadeur fe rangerent dans la Cour de l'Hôtel
, & le deuxième Caroffe de Cour- & les trois
de M. l'Ambaffadeur le tinrent à la Porte. Tous
les autres Caroffes qui avoient fait cortège , s'en
retournerent chez eux .
Peu après le Grand Maréchal ptit congé &-fortit
comme en entrant , accompagné de M. l'Am .
baffadeur & de fa fuite jufqu'au premier Caroffe
de l'Empereur qui s'étoit rendu vis- à - vis le grand
efcallier , un Valet de pied de Sa Majefté Impérialo
qui tenoit la portiere ouverte , ne la ferma qu'après
qu'elle eut perdu de vue M. l'Ambaſſadeur .
Aufli tôt que Son Excellence fut rentrée dans
la Salle du Dais , les Gentilshommes du Nonce ,
#
I j
198 MERCURE DE FRANCE.
de l'Ambaffadeur de Venife , & de Monfeigneur
l'Archevêque , s'emprefferent de lui aller faire des
complimens , il les fit affeoir fur des chaifes visà-
vis de fon fauteuil , après quoi ils le couvrirent
un inftant & enfuite fe retirerent .
On leur avoit préfenté des rafraîchiſſemens à
l'arrivée dans l'Hôtel . Le foir il y eut un ambigu
fervi fur une table de plus de trente converts pour
les Gentilshommes & Sécretaires de Son Excel .
lence , & pour ceux du Nonce , de l'Ambaſſadeur
de Venife &t de l'Archevêque.
Il y eut plufieurs autres tables pour les Gens
de Livrée des mêmes perfonnes .
M. PAmbaſſadear envoya le foir mêmefon Maî
tre de Chambre à la Cour pour çavoir de Leurs
Majeftés Impériales le jour & l'heure qu'il leur
plairoit l'admettre à leur Audience publique .
L'Empereur la fixa au fur -lendemain Mardi à
midi , & l'impératrice au même jour , immédiate
ment après celle de Sa Majefté Impériale.
LETTRE
A l'Auteur du Mercure.
Ar vu avec ſurpriſe , Monfieur ,
dans une feuille
périodique M. de Voltaire accufé de plagiat
.
On y annonce au Public qu'un Madrigal fait
iby a dix ou douze ans par l'Auteur de la
Henriade pour la Princeffe Huleric , aujourd'hui
Reine de Suede eft précisément le même
qui fut adreflé plus de dix ans auparavant par
de la Mote , à une Princeffe du fang de France.
>
M.
JUIN 1752 . 199
Quoique très éloigné de foupçonner M. de
Voltaire d'un pareil larcin , je n'ai pu réfifter :
la curiofité d'éclaircir ce fait . On cite dans cette
feuille pour preuve de ce qu'on avance ,un livre intitulé
Bibliotheque des Gens de Cour , tome premier
pag. 370 , où le Madrigal en queftion eft attri
bué à M. de la Mote. De toutes les Editions quit
ont été faites de ce livre , celle de 1746 eft la feule
qui rapporte ces vers. L'Auteur de la Bibliothe--
que des Gens de Cour , ou fon Editeur a été bien
mal inftruit. J'ai fait ce qu'il auroit du faire : j'ai s
rém onté juſques aux fources.
Le feur Pranit chargé de l'Edition des auvres
de M. de la Mote , n'a rien qui reflemble aut
Madrigal en queftion. Je ne m'en fuis pas tenu là. -
M. le Fevre , neveu de ce célébre Académicien
eft dépositaire de tous les manufcrits ; j'ai exa
miné chez lui avec la plus grande exactitude tout ↑
ce qui compofe ce récueil , tant ce qui doit être
imprimé , que ce qu'il ajugé à propos de réſerver.
Je puis vous afsûrer que le Madrigal contefté :
n'eft point dans le nombre des Poëfies de M. de
la Mote.
Peut on › concevoir , Monfieur , que l'Auteur :
des feuilles périodiques n'ait pas pris des informa
tions plus exactes , avant que de faire à M. de -
Voltaire un reproche femblable ?:
J
J'ai l'honneurs d'être , Mo.-
200 MERCURE DE FRANCE.
XX* X*XX**X*XXXX
RELATION
Du Service Solemnel qui s'est fait dans l'Eglife
des Barnabites du College de Montargis
, le 23 Mars 1752 , pour le repos
de l'ame de feu Monfeigneur le Duc d'Orleans.
LFs, du de service folemnel
pour le repos de l'ame de feu S. A. S.
Monfeigneur le Duc d'Orleans. Toute leur Eglife
, depuis la naiffance des voûtes juſqu'au bas
étoit tendue de noir femé de larmes , coupé de
bandes d'hermines , terminé en haut d'un large
littre de drap noir chargé d'Ecuffons aux armes du
Prince , & continué fous la corniche , tout autour
de leur Eglife. Des bords de la corniche pendoit
un feston de même étoffe bordé d'un galon d'argent.
Les trente quatre pilaftres qui partagent
l'Eglife , étoient revêtus d'un marbre fimulé , &
retraçoient au naturel les colomnes & les pilaftres
de marbre noir qui forment le rétable de l'Eglife
.
E s Barnabites du College de Montargis , ce

Au milieu de la nef s'élevoient à la hauteur
de quinze pieds quatre colompes de marbre noir ,
ayant leurs bafes & chapiteaux d'argent , dont la
friſe continuée & de pareil ornement formoit
un ceintre proportionné , & préfentoit quatre
faces égales , de vingt pieds de hauteur , &
de quatorze de large. Chaque colomne portoit
un vafe d'or. A fix pieds au deffus des
ceintres étoit fufpendue une couronne d'or ,
JUIN. 1752. 201
de quatre pieds de diametre. Des bords de cette
courone partoient quatre fupports d'or en deffous
, & d'argent en deffus , qui venoient fe repofer
fur le coin de chaque ceintre . Tout l'édifice
s'élevoit à la hauteur de vingt-fept pieds , & laiffoit
voir dans fon enceinte un tombeau à l'antique
fut fix gradins de marbre noir fimulé veiné d'or
& d'argent , & chargé fur les quatre faces de
larges Ecuffons , aux armes de la Maifon d'Or
leans . Sur le bord du tombeau étoit pofée fur un
carreau de deuil une couronne d'or couverte d'un
crêpe qui la laifloit aifément entravoir . Le- ceintre
de la grande couronne d'or , qui étoit fuf
pendue des voûtes à fix pieds au deffus des ceinires
étoit éclairée d'un magnifique luftre qui tomboit
un peu plus bas , & répandoit fur le tombeau
une abondante lumiere qu'augmentoient
quatre lampes d'argent garnies de bougies , &
attachées au milieu de chaque ceintre . Cent cierges
& plufieurs luftres de cryftal bien illuminés
éclairoient le catafalque. Un grand nombre de lumieres
diftribuées avec ordre dans l'étendue de
l'Eglife , & pofées dans des luftres dorés , & fur
Jes pilaftres dans des bras dorés rendoit le jour naturel
qu'on avoit exactement dérobé à tout le
vaifleau.
L'Eglife des Barnabites , très - belle d'ailleurs
eft fpécialement décorée d'un fuperbe retable on
Maître - Autel qu'on regarde comme un chefd'oeuvre
, & qu'ils tiennent de la magnifique libé
ralité de la Mailon d'Orleans ,ce Maître - Autel garni
dé quatre groffes colonnes de marbre noir &
de huit pilaftres auf de marbre noir coupées par
des pilaftres de pierre d'une grande beauté , for
mant de lui même un point de vue en deuil , n'avoit
befoin pour eu couvrir le magnifique tableau
I vij
202 MERCURE DE FRANCE.
du milieu, que d'une pièce d'étoffe noire garnie d'u
ne croix de fatin blanc femé de larmes d'or. Cesrideau
étoit chargé d'écuflons herminés & relevés
en bofle d'or. L'Autel & le Sanctuaire , ainsi que
les deux Chapelles qu'il renferme , étoient illuminés
& parés par proportion au Catafalque & au
refte de l'Eglife . Le jour de la cérémonie , vers les
dix heures du matin les différens Corps les plus
diftingués de la Ville Séculiers & Réguliers qu'on
avoit invités en cérémonie , s'étant rendus dans
l'Eglife des Barnabites , le Service commença ; la
Mefle folemnelle fut célébrée par le Supérieur du
College.
Après 1 Evangile l'Oraifon funebre fut prononcée
par le Profeffeur de k hétorique. Il choifit pour
texte ces paroles de la Sageffe : invocavi : & venit
in mefpiritus fapientia : prapofui illam regnis ¿go
fedibus , & venerunt mihi bona & honeftas per manus
illius.
L'Orateur trouvoit dans fon texte ces deux divifions.
Le Duc d'Orleans s'eft éloigné de la gran
deur pour chercher la fageffe , mais dans le fein
de la lageffe il a trouvé la grandeur . L'Orateur
établit en fous- divifion les preuves de fa premiere
partie . Le Duc d'Orleans fe vouant à la retraite
loin de la grandeur , s'anéantit devant Dieu par la
priere , s'éleva à lui par la méditation de la véité
,s'immola à lui par la pénitence.
Dans fa feconde partie ayant prouvé que la.
grandeur relative aux hommes eft fondée fur l'utilité
publique , il ajouta que la fageffe lui avoit
inspiré cette efpece de grandeur , qu'elle l'avoit
rendu grand dans l'abondance de les aumônes
grand dans la diftribution de fes aumônes , grand
dans la perpétuité de ſes aumônes , En finiflant , l'Osateur
exprime dans les termes les plus forts ,
les
JUIN. 17528 203:
regrets & la reconnoiffance du College de Montargis
, fpécialement dévoué à l'Augufte Maifon
d'Orleans.
L'Oraifon funebre achevée on continua la
Meffe après laquelle fe firent les abfoutes ordinaires
qui terminerent la cérémonie.
REMARQUES , PARTICULIERES….
Dans le Mercure du mois de Décembre dernier,
page 178 , où il eft dit , que Paul Stuart de l'illuf
tre Maiſon de ce nom en Ecoffe , avoit pour ayeule
maternelle Marguerite de Culant , Dame de Savins
& de Juftigny ; on ne s'eft pas expliqué affez clairement
en obmettant le noin de fa branche : il faloit
dire qu'elle étoit de la branche de Cirey , éta .
blie en Angoumois.
L'Arrêt rendu le 14 Mars 1752 , le Roi étant en
fon Confeil des dépêches , en faveur de la Maiſon -
de Montpezat du Bas- Languedoc , donnera occafion
de dire un mot fur fa Généalogie..
Cet Arrêt confirme le Marquis de Montpezat -
dans les nom & titre de Marquis de Montpezat ,
qui lui étoient difputés dès l'an 1745. tems auquel
Cette affaire fit affez de bruit. Comme elle eft terminée
, & qu'on veut avoir des égards pour celui ,
qui l'avoit entrepriſe , on n'entrera dans aucun
détail : mais on obferve que les Montpezat du Bas-
Languedoc ont toujours mérité les graces que les.
Rois de France leur ont accordées . Meffieurs Rou-.
viere de Dyon & de la Boiffiere de la ville de Nif
mes , neveux de M. l'Evêque d'Alais , s'y font op
pofés vainement : ils ont été déboutés de leur op .
poftion par l'Arrêt , dont il eft parlé ci- deflus.
La Maison du Marquis de Montpezat , connus:
204 MERCURE DE FRANCE.
particuliérement depuis le regne de François pre
inier , indifféremment fous le feul nom de Montpezat
, ou de Trémolet Montpezar , eft originaire
du Pays de Foix , où elle poffédoit la Terre de Tremolet
, dont elle tire fon nom & qui eft à préfent
poffédée par les anciens Seigneurs de Lordat.
Pierre de Trémolet vend en 1415 , au Seigneur
de Durfort des héritages qu'il avoit dans le Pays
de Foix. Cent ans après un autre Pierre Trémolet
, qualifié Magnifique & Puiffant Homme , Recteur
de l'ancienne partie de Montpellier , dans un
Titre de 1522 au fujet de l'acquifition du Mas de
Frajorgues qu'il fait de Noble Giraud de Cambays,
Seigneur de la Valette pour 1100 livres Tournois.
Et dans un hommage qu'il rend pour la Seigneurie
de Montpezat à l'Evêque de Nîmes par acte du
19 Janvier 1523 , il eft encore qualifié Noble &
Puiffant Seigneur. Outre la Terre de Montpezat ,
Pierre Trémolet poffedoit encore celles de Robiac,
de S. Mamez , & une partie de celle de Gajan. Pl
fut marié avec Marie de Cambis , & c'eft en confidération
de fes fervices & de ceux de fon fils Antoine
que le Roi François I.accorda à celui-ci, le titre
de Baron de Montpezat en 1535 , & lui donna le
commandement d'une Compagnie de so hommes
-d'Ordonnance. Antoine de Montpezat fut bifayeul
de Jean-François créé Marquis de Montpezat
au mois de Juillet 1665 , ayant été nommé dès
1651 Lieutenant Général des Armées du Roi ,
qu'il avoit conmandées fous le Prince Thomas de
Savoye Des Mémoires domeftiques difent qu'il
avoit été défigné Maréchal de France pour la premiere
promotion. Il fut auffi Confeiller d'Etat d'épée
& pourvu de plufieurs commandemens en différentes
Provinces , & des Gouvernemens d'Arras
& d'Artois , de Gravelines & de Sommieres.. Son
JUIN. 1752. 205
·
fils aîné Jean Louis de Trémoler , Marquis de
Montpezat fut tué au Siége de Luxembourg en
1684 à la tête du Régiment de Montpezat , qui eft
aujourd'hui Limoufin . Son frere Henri , oncle ma
ternel de l'Evêque d'Alais , eft mort en 1717. Maréchal
de Camp , Commandant un Bataillon des
Gardes Françoifes , Gouverneur de Sommières ,
Lieutenant de Roi de Languedoc.
George Trémolet , Capitaine de 100 Hommes
d'Armes , fils puiné de Jean , fecond Baron de
Montpezat , & petit fils d'Antoine , & de Charlotte
Bucelli , eft le bifayeul de Pierre Guillaume
Trémolet , Marquis de Montpezat , ancien Lieu.
tenant de Roi de Languedoc , vivant dans fon Mar.
quifat de Montpezat près Uzès . Le Comte de
Montpezat fon fils aîné , Lieutenant de Roi de
Languedoc , dont le frere eft Grand- Vicaire de
PEvêque de Die , a époufé en 1738 Marie-Juftine
d'Agoult de Montmaur , héritière de la branche af.
née de fa Maifon , dont il a deux enfans .
Les autres alliances de la Maiſon de Montpezat ,
qui porte pour Armes , d'azur au Cigne d'argent .
pofé fur une riviere de même , & furmonté de trois
molettes d'or , font Cambis , Bucelli , Albenas Caftries
, Grimaldy , Montfaucon , Nogaret Calviffon,
Nicolaï , la Fare , Lefdiguieres , Peruffy , Bault de
Tertulis & Gabriac."
MARIAGES ET MORTS.
Le 3 Février , N.... Chretien , ancien Capi
taine de Cavalerie , neveu , par fa mere , de Meffire
Jean Hiacynte Hocquart , Seigneur de Montfermeil
, l'un des quarante Fermiers Generaux des
Fermes du Roi , & de M. Hocquart , Sieur.de
206 MERCURE DE FRANCE
Mareuille , Treforier Général de l'Artillerie , as
époufé le 3 Février 1792. en l'Eglife de S. Nico
las des Champs , Demoiselle Angelique Ravor :
d'Ombreval , âgée de 24 ans , fille de Jean Baptif
te Ravot d'Ombreval , cy ddevant Lieutenant au
Regiment des Gardes Françoifes , Chevalier del'Ordre
Militaire de S. Louis , & de Charlotte-
Louiſe Brion , & niéce de feu Nicolas-Jean- Bap
tifte Ravot , Seigneur d'Ombreval , vivant Maf
tre des Requêtes de l'Hôtel du Roi , & Lieutenant
Général de Police de la Ville de Paris.
Le Duc de Montmorency , fils de Charles François
de Montmorency-Luxembourg , Duc de Lu
xembourg , de Montmorency & de Piney , Premier
Baron Chrétien de France , Chevalier des Or.
dres du Roi , Lieutenant Général des Armées de
Sa Majesté , Capitaine d'une des quatre Compa❤.
gnies des Gardes du Corps , & Gouverneur de la
Province de Normandie & de la Ville de Rouen ,
époufa le 7 Février Louife- Françoife -Pauline de
Montmorency - Luxembourg , Fille de Charles-
François Chriftian de Montmorency - Luxem
bourg , Prince de Tingry , Lieutenant Général :
des Armées du Roi , Gouverneur de Valenciennes,
& Lieutenant de Sa Majefté dans la Province de-
Flandre .
Le même jour 7 Février , Meffire Jofeph Ignace -
de Valbelle , Marquis de Riams , de Tourve & de
Montfuron , Baron de Mairargue , Enfeigne des
Gendarmes de la Garde du Roi , & Brigadier de fes-
Armées , petit neveu de l'Evêque de St. Omer , fut
marié avec Damoiselle N..... Bouthillier de Chavigni
, fille unique de Louis -Leon Bouthillier de
Chavigny, Comte de Beaujeu , Baron de Lorme ,
& de fa premiere femme N... Bouthillier de Cha
vigny , héritiere de la branche aînée de cette fae.
JUIN. 1752. 207
mille . Le Comte de Beaujeu eft petit- fils de Leon
Bouthillier , Comte de Chavigny , Secrétaire &
Miniftre d Etat , Grand Tréforier & Commandeur
des Ordres du Roi , dont le pere , Claude Bouthil
lier , Seigneur de Pont-fur-Seine , avoit été auffi
Secrétaire d'Etat , Surintendant des Finances &
grand Tiéforier Commandeur des Ordres du Roi,
Le Marquis de Valbelle eft iffu d'une famille
noble de Provence , que les grands biens , fes il-
Juftres alliances & fes emplois diftingués dans
l'épée & dans la robe , rendent une des plus confi
dérables de cette Province.

Florent Alexandre- Melchior de la Baume ,
Comte de Montrevel, fils du feu Comte de Montrevel
, Maréchal des Camps & Armées du Roi ,Ja
époufé le 10 Elifabeth- Célefte- Adélaïde de Choi
feul fille du Comte de Choileul , Lieutenant Géné
ral des Armées de Sa Majesté. Les Maiſons de
Choifeul & de Montrevel font trop connues pour
en parler ici. Voyez les Grands Officiers de la
Couronne Tome IV . page 817. & Tome VII. pag.
42. & les Tablettes Hiftoriques IV . partie , page.
23.6 & 359.
Le 14 Février Damoiselle Marie - Louise Boucher
fille aînée de Meffire Claude - Olivier Boucher ,
Seigneur de Villiers - le -Bafcle , Confeiller du Roi
en la Cour de Parlement , & de défunte Dame
Louife Simone Noblet de Romery , a épousé ,
dans la Paroiffe de S. Gervais , Meffire Pierre- Nicolas
Florimond Fraguier , Chevalier , Seigneur
du Met , & autres lieux , Confeiller du Roi en fes
Confeils , Préfident en la Chambre des Comptes ,
& frere de Meffire Ambroife - Nicolas Fraguier ,
Chevalier de l'Ordre de Saint Jean de Jeruralem ,
& dans le Service Militaire ; le nouvel époux eft
fils de feu Mefire Martin Fraguier , Chevalier ,
208 MERCURE DE FRANCE.
"
Seigneur de Tigery , Confeiller du Roi en fes
Confeils , Préfident en fa Chambre des Comptes ,
& de Dame Genevieve Gruyn , fon époule , neveu
de Meffire Jean- François Fraguier , Chevalier
de l'Ordre de S. Jean de Jerufalem , qui a fait ſes
voeux au mois de Février 1707. dans le Temple
du Grand Prieuré de France , & de François-Jean
Fraguier reçu dès l'âge de deux ans , Chevalier
de Malthe , & de N... Fraguier mariée le 29 Juin
1700 à Meffire Pierre de Catinat , Seigneur de S.
Mars , Confeiller en la quatriéme Chambre des
Enquêtes , fils de Meffire René de Carinat , Confeillér
d'honneur au Parlement , & de Dame Françoi
fe Frefon , & neveu du Maréchal de Catinat.
pere
Meffire Nicolas Fraguier , Seigneur de Quincy ;
Confeiller en la premiere Chambre des Enquêtes ,
de Martin , avoit épousé Dame Jeanne Char
pentier. Il étoit frere de Dame Françoiſe Fraguier,
épouse de Metfire Henry Feydeau , Seigneur de
Calandes , Confeiller du Roi en fes Confeils &
Préfident en la quatrième Chambre des Enquêtes
du Parlement . Elle eft morte au mois d'Août 1709.
& a laiffé deux garçons Confeillers au Parlement.
L'aîné a épousé une fille de Meffire Croizer , Préfident
de la quatrième Chambre des Enquêtes , &
Pautre a épousé une fille de M. de Montholon ,
Premier Prefident du Parlement de Rouen .
Meffire François Fraguier , Seigneur de Longperier
& de Quincy , bifayeul du nouveau marié
avoit époufé Marie- Barbe d'Auxilli , & mourut
fous -Doyen du Parlement de Paris , l'an 1689. Il
étoit fils de Robert Fraguier , Seigneur de Malétroit
, & de Longperrier , & de Dame Claude Bernard
de Montebile , foeur de Mathieu de Montebife
, Chevalier de Malthe , & petit fils de Robert
Fraguier qui avoit pour pere , Pierre Fraguier
JUIN. 1752. 209
#eçu Confeiller du Roi , Maitre ordinaire en fa
Chambre des Comptes à Paris , en 1541 : ce Pierre
Fraguier fut honoré de plufieurs emplois confiderables
fous le regne du Roi Charles IX . il étoit
fils de Jean Fraguier , reçû Confeiller du Roi ,
Maitre ordinaire en fa Chambre des Comptes ,'
l'an 1507. il eut une fille mariée à Claude Guiot ,
Seigneur de Charmaut , Préſident de la Chambre
des Comptes, & Prévôt des Marchands de la ville
de Paris , dont elle eut un fils & cinq filles , toutes
mariées , qui ont donné à cette famille de grandes
alliances.
- Le même jour Thomas de Pange fils de Jean-
Baptifte- Louis Benoît - Thomas Seigneur de Pange
en Lorraine , Tréforier Général de l'extraordinaire
des Guerres & de Françoile de Thumery, a épou
fé Marie Geneviève de Chambon d'Arbouville ,
Fille de Pierre de Chambon , Marquis d'Arbouville
, ci-devant Capitaine de Grenadiers au Régiment
des Gardes Françoifes & Lieutenant de Roi
de l'Orléanois , puis Gouverneur de Schéleftat
dans la Haute- Alface , & Maréchal des Camps &
Armées du Roi , du premier Mars 1738. & de Marie-
Anne- Françoile de Montmorin , avec laquelle
il a été marie en 1724 , fille de Charles Louis de
Montmorin Marquis de Saint Hérem , Comte de
Chateauneuf & autres lieux , Gouverneur & Ca
pitaine des Chaffes de Fontainebleau.
Le 30 Novembre 1751 eft décedé en cette ville
de Paris , dans la trente uniéme année de fon âge
Mefire Jean Philippe Loys de Chefeaux , d'une
ancienne Maifon noble de Laufanne , Canton de
Berne en Suiffe , correfpondant de l'Académie
Royale des Sciences de Paris , Membre de l'Académie
Impériale de Petersbourg , de la fociété
Royale de Londres , des Académies Royales de
210 MERCURE DE FRANCE
Stockolm & de Gottingen , & Gentil - Homme
de la chambre de Son Alteffe Sereniffime Monfeigneur
le Prince d'Anhalt- Zerbft. I pofledoir
le Latin , le Gree & l'Hébreu fupéricurement ,
& avoit quelque connoifance de l'Anglois &
de l'Arabe . A 18 ans , le montrant digne héritier
du célebre M. de Crouzas fon ayeul maternel ,
il compofa fur la Geométrie la plus abftraite des
Ouvrages que l'Académie Royale des Sciences de
Paris crut devoir faire imprimer . S'étant enfuite
livré à la profondeur des calculs aftronomiques ,.
malgré la foiblefle d'un tempéramment qui ne le
lailla jamais jouir que de quelques intervalles lucides
, émule du grand Newton , on le vit donner
des loix aux dernieres Cometes , & préfager leurs
moindres mouvemens ; & comme s'il eût pris à
tâche d'exceller dans tous les genres , on a de lui
des difcours fur les détails de la Chimie , l'Histoire
la Mufique, & la Méchanique , que les connoiffeurs
eftiment beaucoup , & à qui fa modeſtie lui faiſoit
donner le nom de délaffement.
Meffire Michel , Comte de Gratot d'Argouges ,
ci- devant Lieutenant Général de la Province de
Normandie , mourut à Paris le 6 Janvier âgé d'environ
70 ans.
Dame Catherine Ifidore de Bourlamagne , Ab
beffe de l'Abbaye Réguliere du Pont- aux Dames ,
Ordre de Câteaux Diocèse de Meaux , eft morte
dans fon Abbaye le 7 Janvier dernier.
Meffite N. Gautier de Montreuil , Abbé de
l'Abbaye de Niceuil , Ordre de S. Auguftin , Dio
céfe de la Rochelle ; Prieur de Saint Nicolas de
Letton , même Diocéfe , & des Prieurés de Notre
Dame des Bouchaux & de Notre - Dame de la
Chanoinie , Diocéfe de Luçon ; mourut à Paris
le. 16 Janvier dans la quatre- vingt-troiéme année :
JUIN. 211
8752.
de fon age. Il avoit été Chapelain de la Chapelle
de l'Oratoire de Sa Majesté.
f
A VIS
Le fieur Arnaud , Marchand Parfumeur Privi
légié du Roi , à la Providence , au coin de la
rue Traverfiere , près la fontaine de Richelieus
vend la Pâte Royale de fa façon , fi connue pour
blanchir & adoucir les mains , en ôte les taches ,
comme rougeurs , angelûres & autres , en s'en frot.
tant naturellement jufqu'à ce qu'elles tombent
par petits rouleaux . Elle est d'une odeus naturelle
, très- gracieuſe , & d'une qualité à pouvoir
fe tranfporter par- tout , fans rien diminuer de fa
bonté : & on lui donne avec juſtice le titre de fans
égale.
On la vend dans des pots de terre grife de
Flandre , cacheté d'un cachet qui a pour attribut
unico univerfus , decoré d'un foleil , d'un bâton
Royal , d'une main de juftice & de plufieurs
fleurs de lys . Le prix eft de 4 liv. le pot avec
refpatule d'yvone , & en rapportant le vuide on
en donnera un plein pour 3 liv.
De plus il eft poffefleur d'une Eau qui détruit
totalement les Punaifes fans qu'il en paroiffe
aucune par la fuite.
311
Premierement , il faut faire nettoyer, avec toute
l'attention poffible les tapifleries , rideaux ,
sour & ciel de lit , & tout ce qui dépend des
partemens a l'on couche.
1
api-
Après furvuider de cette Eau dans tel vafe
que l'on jugera à propos , & par le moyen d'un
pinceau en bien mouiller les murs depuis le haut
212 MERCURE DE FRANCE .
jufqu'en bas , ainfi que les bois de lit & chan
tournés ; elle eft d'autant plus gracieufe que tou
te perfonne la peut mettre en uſage fans rien
craindre ; elle eft d'une qualité à pouvoir fe tranf
porter par tout fans diminuer la vertu .
De cette Eau il y en a de deux fortes , l'une
pour les murs & les bois , l'autre pour les étoffes
fans les gâter ; ce qui a été éprouvé chez plus
fieurs perfonnes de confidération .
11 eft fucceffeur de ce fameux Suifle de la rue
Argenteuil pour la pâte à la Reine..
AUTRE.
Le fieur Valade auteur du Bechique fouverain
Du Sirop pectoral approuvé pour les maladies de
la poitrine comme rhume, toux invéterée , oppreffion
, douleur de poitrine , & afthme humide :
donne avis qu'il demeure chez M. Chodot , Teinturier
, rue Montorgueil entre & à côté de la ruë
Tictone où il demeuroit ci- devant , & la rue
Comteffe d'Artois près la Comedie Italienne au
premier après l'entre -fol . On le trouve regulierement
les jours ouvriers à toute heure , les
Dimanches & Fêtes juſqu'à dix heures du matin
feulement . La bouteille contient fix prifes pour
trois jours : le prix trois livres. Le fecoud endroit
où on le trouve à toute heure , eft chez la Veuve
Mouton , Marchande Apoticaire de Paris , rue
Saint-Denis vis- à- vis le Roi François , à Paris.
Les perfonnes qui écriront font priées d'affranchis
leurs Lettres.
L'Auteur du Bechique nous a produit plufieurs.
Lettres & Certificats qui atteftent la bonté de fon re
mede. Plufieurs de ces témoignages viennent des gens
dumetier.
JUIN.
1752. 214
Errata pour le Mercure de May dans le Caractere
de la Reine Chriftine.
Page 83. lifez Cette paffion qui ne porte pas tou
jours les grandes ames au meilleur , mais fouvent
à l'extrême , eft le point d'appui fur lequel roule
toute la vie,
APPROBATION.
'Ai la , par ordre de Monfeigneur le Chancea
lier , le premier volume du Mercure de France ;
In mois de Juin. A Paris , lè 30 Mai 1752.
LAVIROTTE.
PIECES
TABLE.
IECES FUGITIVES en Vers & en Profe
L'Invention de la poudre , Ode ,
Les Amours Infortunés de Juliette & de Romeo ,
Tircis , ou l'inconftance fixée ,
Epitre à Mademoiſelle *** .
3
8
20
34
Réflexions Morales , par Mylord Bolinbroke , 36
A Madame la Comteffe de Camas. 67
Difcours ou Differtation où l'on examine fi le tétabliffement
des Sciences & des Arts a contribué
à épurer les moeurs ,
ur une rupture ,
68
301
1
414
Mots des Enigmes & des Logogriphes du Mercure
* de May ,
Enigmes & Logogriphes ,
Nouvelles Littéraires ,
Beaux- Arts ,
Spectacles ,
Concert fpirituel ,
Concert à la Cour ,
Nouvelles Etrangeres ,
102
103
113
141
164
166
167
168
188
France , nouvelles de la Cour , de Paris , &c. 177
Benefices donnés ,
Cerémonial obfervé à l'entrée publique de M. le
Marquis d'Hautefort , Ambaffadeur de France ,
dans Vienne , le 9 Avril 1752.
Lettre à l'Auteur du Mercure ,
189
198
Relation du Service folemnel qui s'eft fait dans
l'Eglife des Barnabites du Collège de Montargis
, pour feu M. le Duc d'Orléans ,
Remarques particulières ,
Mariage & Morts ,
Avis™,
200
203
205
212
La chanson notée doit regarder la page 162
t De l'Imprimerie de J. BULL 07
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
JUIN. 1752.
SECOND VOLUME.
{UIT
||
UT
",
PARCA!
Chez
A PARIS ,
La Veuve PISSOT, Quai de Conty ,
à la defcente du Pont- Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais.
JACQUES BARROIS , Quai
des Auguftins , à la ville de Nevers.
DUCHESNE rue Saint Jacques
au Temple du Goût.
M. DCC. LII.
Avec Approbation & Privilege du Roi,
A VIS.
'ADRESSE du Mercure eft à M. MERIEN ,
L Commis au Merture , rue de l'Echelle Saint Honoré
, à l'Hôtel de la Roche-fur -Yon , pour remettre à
M. l'Abbé Raynal.
Nous prions très-inftamment ceux qui nous adrefferont
des Paquets par la Pofte , d'en affranchir le port ,
pour nous épargner le déplaifir de les rebuter , & à eux
celui de ne pas voir paroître leurs Ouvrages.
Les Libraires des Provinces ou des Pays Etrangers ,
quifouhaiteront avoir le Mercure de France de lapremiere
main, plus promptement , n'auront qu'à
écrire à l'adreffe ci- deffus indiquée.
On l'envoye auffi par la Pofte, aux perſonnes de Province
qui le defirent , les frais de la pofte ne font pas
confidérables.
On avertit auffi que ceux qui voudront qu'on leporte
chez eux à Paris chaque mois , n'ont qu'à faire fçavoir
leurs intentions , leur nom & leur demeure audit fieur
Merien,Commis au Mercure ; on leur portera le Mercure
très-exactement , moyennant 21 livres par an , qu'ils
payeront , fçavoir , 10 liv. 10f. en recevant lefecond
volume de Juin , & 10 l . 10 S. en recevant le fecond
volume de Décembre. On les fupplie inftamment de
donner leurs ordres pour que ces payemens foient faits
dans leurs tems.
On prie auffi les perfonnes de Province , à qui on
envoye le Mercure par la Pofte , d'être exactes à faire
payer au Bureau du Mercure à la fin de chaque femeftre
, fans cela on feroit hors d'état de foutenir les
avances confidérables qu'exige l'impreffion de ces
ouvrage .
On adreffe lamême priere aux Libraires de Province.
Les perfonnes qui voudront d'autres Mercures que
ceux du mois courant , les trouveront chez la veuve
Pilot , Quai de Conti.
PRIX XXX. SOLS.
BIBLIOTANICA
RYGIA
ACENSIO
MERCURE
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ AURO I.
JUIN.
1752.
SECOND VOLUME
PIECES
FUGITIVES ,
en Vers & en Profe.
S
NONE
Cantate.
UR ce Mont confacré par la gloire
immortelle
De la mere des jeux & de la volupté ,
Quand Paris y jugea la fameuſe que
relle
De l'Empire de la beauté ;
Enone interdite & tremblante',
De fon parjure Amant contemploit les malheurs
Tandis que le Dieu Mars de fa faulx dévorante ,
II. Vol
A ij
4
MERCURE DE FRANCE.
Livroit aux dernieres fureurs
D'une Guerre longue & fanglante ,
Dans les triſtes débris de Troïe encor fumante
Les Troïens dévoués au comble des horreurs.
Ces funeftes objets rappellent fes douleurs ;
Elle s'explique ainsi , mais d'une voix mourante
Qu'interrompent cent fois les foupirs & fes pleurs .
Trifte gloire es tu fatisfaite ?
Barbare honneur es - tu vengé ?
Cruel ! quand on eft outragé
Eft- ce à ce prix qu'on te rachete ?
C'est toi ? Monftre alteré de fang ,
Tiran des coeurs impitoyable ,
Dont la fureur infatiable ,
De Paris vient d'ouvrir le flanc.
La vengeance , la jaloufie
Et le meurtre enfant du courroux ,
De ta farouche phrenefie
Sout les monumens les plus doux.
Trifte gloire es-tu fatisfaite , & c.
Mais quel eft ce Héros foible & défiguré
Qui porte ici les pas timides ?
Pourquoi mon coeur a t- il donc foupiré ?
Des pleurs couvrent mes yeux humides ;
Je friffonne , que vois -je ? Ah ! c'est toi lâche
Amant ,
Perfide , qu'as -tu fait de ma gloire outragée ? ...
Nymphe , calmez , dit-il , votre reffentiment ,
JUIN. 17521
S
Je vous aime , je meurs , & vous êtes vengée.
Je vous rapporte un trifte coeur ,
Enone , il vous adore oubliés fon parjure ,
Mon défefpoir & ma douleur ,
De fa legereté réparent bien l'injure.
D'un Dieu vengeur je fens les coups ,
Je peris , de l'amour déplorable victime ,
Et viens mourir à vos genoux.
Hélas ! je cherirois mon malheur & mon crime
S'ils avoient dû m'unir à vous.
Il dir , & Nemeſis tranche fa deſtinée.
La Nymphe , fans couleur , éperdue , étonnée ,
Appelle , mais envain , fon malheureux amant ;
Vois mon trouble , dit- elle , entens ma voix plain
tive ,
Quoi ! tu n'es plus en ce moment ?
Et je refpire encore ! faut- il que je furvive
A de fi mortelles douleurs ?
Cher amant , tu faifois tout l'efpoir de ma vie ,
Ah puifque ta tendreffe à la mienne eſt ravie ,
Que les Parques uniffent nos coeurs.
Que tes vengeances font cruelles.
Amour , impitoyable Amour !
Rends-tu les amans infidelles
Pour les en punir quelque jour ?
Sont-ce là les bienfaits que ta haine prépare
A ceux qui refpirent tes feux ?
Traître enfant de Cypris , par quel plaifir barbare
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
Fais tu d'illuftres malheureux ?
Uu jeune coeur ſéduit par la troupe brillante
De tes plaifirs les plus flatteurs ,
Voit- ils parmi les jeux deffous l'herbe naiſſante
Le ferpent caché par des fleurs.
Que tes vengeances font cruelles , & c.
C. D. F.
Cette Contate & celle Andromede , inferée
dans le Mercure de May , ont été mises en musique
parM. Fargues.
>
MEMOIRE de M. de Saint Auban ,
Lieutenant Général de l'Artillerie , fur
la réponse qu'a faite M. le Chevalier
d'Arcy , Capitaine de Cavalerie &
Membre de l'Académie des Sciences , aux
obfervations fur l'extrait du Mémoire de
l'Artillerie , que cet Académicien à fait
inférer dans la deuxième partie du Mercure
du mois de Décembre 1751. Les obfervations
fur ce Mémoire & la réponſe ont
été inférés dans le Mercure du mois d'Avril
1752.
L
Es chofes les plus vrai ſemblables ,
en matiere de phyfique font fou
vent celles qui s'éloignent le plus du vrai ,
JUI N. 1752. 7
c'eft à bien diftinguer l'apparence de la
réalité que les Phyficiens doivent donner
leur principale attention.
Nous n'entreprendrons pas de fuivre ,
& faire l'analife des calculs confequents
des expériences qu'à faites en petit , M.
le Chevalier d'Arcy , fur les effets de la
poudre ; nos fuccès pourroient être communs
& l'illufion le fruit de notre recherche.
Les écoles d'Artillerie , fi utiles au fervices
du Roi , nous donnent la facilité
de faire en grand toutes fortes d'épreuves,
& nous mettent à portée de parler avec un
peu moins d'incertitude , des effets de la
poudre dans les armes à feu .
Les connoiffances étendues de M. le
Chevalier d'Arcy & fes recherches fur les
effets de la poudre , lui feront peut-être
découvrir des chofes avantageufes pour
le fervice du Roi, nous les mettrons à profit
, & en verrons le fuccès avec une vraye
fatisfaction , n'étant point affés prévenus
én notre faveur pour croire n'avoir befoin
d'être éclairés fur notre métier , c'eſt à en
acquérir les connoiffances de théorie &
de pratique que nous donnons notre
principale application , & de quelque part
que nous viennent les inftructions , nous
A iiij
S MERCURE DE FRANCE.
recevons toujours avec reconnoifles
fance.
On aura vû par les obfervations que
nous avons faites à l'extrait du Mémoire
fur l'Artillerie , que M. le Chevalier d'Arcy
à fait inférer dans la deuxième partie
du Mercure du mois de Décembre 1751 .
que nous n'avons pas crû que cette Acadé
micien propofa férieufement ce qui y eft
expofé , ces obfervations euffent été plus
étendue & plus détaillées .
,
Par la réponſe qu'il y fait , inferée dans
le Mercure d'Avril , il prétend n'avoir
pas été entendu nous convenons que
quelques objets fur lefquels confifte toute
la folidité de ce qui eft annoncé dans
cet extrait , ont paffé notre portée & c'eſt
par cette raison que nons avons prié cer
Académicien de nous en donner l'éclairciffement
, nous avons bien lieu de nous
louer de fa complaifance puifque fe prêtant
à notre demande il veut bien auffi
entrer dans un détail affez étendu ; nous
fommes d'autant plus excufables de ne
pas penfer comme lui , que plufieurs de
fes confreres tant anciens que modernes ,
dont il connoît fans doute les écrits imprimés
dans les Mémoires de l'Académie
Royale des Sciences , ont été & font d'un
JUIN . 1752 .
fentiment conforme au notre , & bien, oppofé
au fien , fans multiplier les citations
& remonter à celles qui font reculées , il.
n'y a qu'à lire ce que dit M. l'Abbé Nolet
dans le premier volume de fes Leçons de
Phyfiques expérimentale , page 360 .
deuxième volume page 221. l'orfqu'il parle
des effets de la poudre dans les armes
à feu , de leur longueur & de leur recul.
و
La Legende que raporte M. le Chevalier
d'Arcy , des Auteurs qui ont écrit fur
l'Artillerie , & dont la lifte fe trouve à la
fuite de la préface du premier volume de
Saint Remy , édition de l'année 1745. ne
fait que confirmer l'opinion que nous
avons de fes connoiffances , & nous prouve
que rien ne lui auroit échapé s'il avoit
trouvé dans ces Auteurs quelque principe
pour établir , ceux qu'il expofe , qui doi
vent fervir de bafe à l'Artillerie mais
n'ayant reçu aucun fecours de leur part ,
ni des écrits des modernes , c'est à lui que
nous devons attribuer le mérite des découvertes
qu'il nous annonce ; avant de les
difcuter & d'examiner la réponſe qu'il fait
à nos obfervations , où il dit n'avoir pas
été compris , nous croyons néceffaire de
remettre fous les yeux , les principaux
articles de fon Mémoire , ou M. l'Abbé
Raynal eft bien entré dans le fens de l'Au-.
Av
10 MERCURE DE FRANCE .
teur , puifque cet Académicien dans fa
réponse n'atribuë qu'à nous feul de n'avoir
pas été entendu.
Précis des articles contenus dans l'extrait
du Mémoire fur l'Artillerie.
Le but de M. le Chevalier d'Arcy eft
d'établir des principes phyfiques d'où réſulteroient
théoriquement les meilleurs bouches à
feu.
La maniere d'employer ces arms i !
guerre , foit en établiſſant des batteries ,
&c.
Qu'il n'a trouvé aucun principe bien établi
dans les meilleurs traités de l'Artillerie ,
quoique l'on ait fait bien des tentatives dont
on à retiré peu de fruit , parce que la maniere
de juger des effets de la poudre par les
portées des boulets eft trop imparfaite , eb
fujette à trop d'erreurs , que ces erreurs font
caufe que les progrès de l'Art , en général
ont été retardés.
Qu'en employant des méthodes moins imparfaites
, on parviendra à des résultats af-
Sex conftants pour en déduire des principes
furs.
Quil eft important de fixer fur quel dégré
d'inactude on doit compter.
Que fan objet a été , au moyens des expériences
qu'il faits , de rechercher les princi-.
JUIN. 1752. IL
pes qui doivent fervir de baſe à l'Artillerie.
>
Que l'inflamation de deux traînée de pondre
, l'une d'une furface double de l'autre
fe fait dans des tems qui font entre- eux refpectivement
comme 5. eft à 7 .
Que l'inflamation de la poudre , lorsqu'elle
eft renfermé , est beaucoup plus prompte
que lorfqu'elle eft exposée à l'air libre.
Que la durée de fon inflammation quoi que
courte est toujours fucceffive & inftantanée.
Qu'il remarque , en paffant à des objets
d'une utilité plus immédiate au fervice de
l'Artillerie , que tout le but de cet Art confifte
à communiquer à un boulet la plus grande
viteffe poffible.
Qu'il faut examiner quelte eft la charge la
plus avantageufe pour un canon d'une longueur
donnée , & quel est le canon le plus avantageux
pour une charge donnée.
Enfin quel eft le point d'une charge ou l'on
doit porter lefeu pour procurer la plus promte
inflammation.
Que quoi que le grand Bernoully & M.Robbins
ayent entrepris de déterminer ces deux
queſtions , & que leurs déterminaifons ſoient
établies fur une faine théorie : fon but n'étant
d'admettre
pour vérités gne les faits qu'il a
conftatés par lui même , il dit avoir fait des
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
expériences fur un pendule dont les erreurs
n'étoient que de au lieu que celles des
Portées étoient de
4
50000
25
Qu'il lui paroît évident par les refultats
que la charge la plus avantageuſe à un canon
fe trouve toujours entre le tiers & la moitié de
Sa longueur en partant de la culaffe à peu
près comme la théorie le détermine.
Que pour qu'une pièce de 24. fut de la
lougueur la plus avantageufe , il faudroit
qu'elle ent 340. pieds de long en fuppofans
qu'elle fut chargée à huit livres de pondre.
Que plufieurs expériences fur un canon de
deux pieds de long, lui ont appris que la plus
prompteinflammation étoit lorsque le feu étoit
porté un peu au- delà du milieu de la charge en
partant de la culaffe .
Qu'il lui paroît que la part que la résistan
ce de l'air à dans le recul des pièces , n'eft
pas auffi confidérable qu'on l'avoit imaginé.
Que la poudre qu'il a employé étoit toujours
la même , fçavoir la poudre de guerre.
Il conclut par une récapitulation générale
de ce que lui ont apprit ces épreuves.
1 °. Que la poudre prend un tems à s'en.
flammer.
JU IN. 1752
13
2 °. Que l'inflammation de la poudre renfermée
, fe fait bien plus promptement lorfqu'elle
eft renfermée , que lorfqu'elle eft expofée
à l'air libre , que malgré ce la elle eſt
fucceffive & fa durée affez lougue pour produire
des effets fenfibles.
3 °. Qu'il faut déterminer le point d'une
charge pour que l'inflammation foit la plus
prompte.
40. Que la charge la plus avantageuse
d'uncanon fe trouve toujours entre le tiers &
la moitié de fa longueur en partantde la culaffe.
5 °. Enfin que pour qu'un canon eut la longneur
la plus avantageuse pour communiquer
au boulet la plus grande viteffe , avec une
charge données il faudroit que cette longueur
fut à celle de la charge comme le volume que
le fluide occupe après l'exploſion eſt au volume
de la charge même,
C'eft de la propofition ci - deffus qu'il
a fixé 340. pieds de longueur à la piéce
de 24. pour imprimer au boulet la plus
grande viteffe étant chargée à huit livres
de poudre .
6°. Que l'on peut tirer des grands avantages
de la folution de ces deux questions pour
Les changemens, que l'on fe propoferoit de faire
aux armes à feu en général , &fur tout pour
l'Infanterie.
Pour s'affurer de la fidélité du précis
14 MERCURE DE FRANCE.
de cet extrait, on peut rechercher l'original
dans la deuxième partie du Mercure du
mois de Décembre 1751. où il a été inferé.
Dans nos obſervations , pour ne point
entrer dans un trop long détail des circonftances
fans nombre , qui occafionnent
les variations & les irrégularités des effets
de la poudre dans les armes à feu ;
nous nous fommes contentés de dire
que
Pair étoit une de celles qui procuroit
quelque difference dans les portées , par
la réponse que nous fait M. le Chevalier
d'Arcy , il ne paroit pas qu'il foit
de ce fentiment , il faut pour cela qu'il
fuppofe l'air toujours homogêne & d'une
même denfité > en tout tems , en tout
lieu ; & dans fes differentes températures ,
car s'il eft plus rare ou plus denſe , préfentant
toujours , comme nous l'avons
dejà dit dans nos obfervations , une réfiftance
proportionnée aux efforts de la
poudre enflammée , cette réfiſtance ne fera
point conftante mais fera d'autant
plus ou moins grande que l'air fera plus
ou moins rarefié , & comme le dit fur le
même fujet un Auteur célebre ; d'un
inftant à l'autre tout change & les portées
varient , à moins que l'on ne fuppoſe à
l'air de l'uniformité dans toutes les parties
, en tout tems & en tout lieu , ce
JUIN 1752 .
IS

que ne lui ont point attribué les plus habiles
Phyficiens , & ceux qui ont le plus
faits d'expériences , fur la péfanteur ," fur
la variation de cette péfanteur & denfité ,
& fur les autres propriétés , tels que Torcelly
, Pafcal , le Pere Merfene , Duperier
, Mariote , Homberg , Leibnits
Poliniere , Varignon , Hugheins , Parent
, Boyle , Valerius , de la Hire , de
Caffiny , Amontons , d'Heram , Mufkembrok
, Papin , Mery , le Pere Regnault
, Meffieurs de Reaumur , Mairan ,
de Buffon , Nolet , & autres tant anciens
que Modernes , dont les ouvrages font
imprimés , traduits & répandus en plus
grande partie dans les Mémoires de l'Académie
Royale des Sciences , & autres
Mémoires des Académies de l'Europe ;
quelque poids & autorité que doive avoir
le fentiment des Auteurs ci- deffus , nous
nous ferions cependant difpenfé d'en faire
la citation , fi M. le Chevalier d'Arcy ne
nons avoit fait part de ceux qui ont écrit
fur l'Artillerie , nous en avions connoiffance
avant qu'il ayent bien voulu nous
communiquer la réponſe à nos obfervations.
des
L'air eft fi bien le principal agent
effets de la poudre , que s'il étoit poffible
de tirer une pièce de canon dans le
16 MERCURE DEFRANCE.
vuide , il n'y auroit ni effet ni inflammamation
; on tire cette conjecture des expériences
que l'on a faites fur de la poudre
mife dans la machine pneumatique
d'où après avoir ôté l'air , autant qu'il
étoit poffible mettant le feu à cette poudre
au moyen d'un verre ardent , elle ne faifoit
que fondre & bouilloner fans inflammation
, la flamme ne pouvant naître ,
s'entretenir , & faire effet contre un
corps que dans un milieu à reffort , &
ce milieu variant par le froid , le
chaud & autres circonftances qui changeant
les températures lui donnent
une plus ou moins grande compreffions
& font auffi varier les effets dont il eft
comme nous l'avons déjà dit , le principal
agent ; c'est donc à lui en plus grande partie
, que l'on doit attribuer les effets de la
poudre, puifqu'elle ceffe d'agir dès que
cer air lui manque .
Quelque peu concluante qu'ayent paru
à M. le Chevalier d'Arcy nos obfervations
, nous croyons cependant nous appercevoir
qu'elles lui ont fait quel impreffion
, depuis qu'elles lui ont été communiquées
, il flotte dans lincertitude d'attri
buer ou de refufer à l'air quelque part à la
différence des portées de boulets , puifque
en parlant de la troifiéme épreuve. qu'il
JUIN. 1752. 17
rapporte faite avec une once de poudre
il dit ›
ce fut probablement l'humidité qui
rendit la troifiéme portéefi petite , le coup
ayant été tiré fort avant dans la foirée , &
d'un autre côté en parlant de l'inflammation
de la poudre plus ou moins vive ,
il l'exprime en ces termes : Je fçais à la
vérité quefelon plufieurs Auteurs , les portées
font plus grande le matin & le foir que
la journée , & dans un tems humide
un tems fec ; mais je fçay auffi que d'autres
Soutiennent précisément le contraire
qu'ainfi c'eft une des chefes dont faute de
moyens , on n'a encore aucune connoiffance
dans l'Artillerie.
que
dans
dans
&
Par tout ce que nous avons dit plus
haut des variations de l'air, & ce que nous
expliquerons à ce fujet dans le cours de ce
Mémoire , nous parviendrons peut-être
à convaincre M. le Chevalier d'Arcy de
la différence que procure aux portées des
boulets , celle des differentes températures
, outre toutes les expériences que d'autres
& nous avons faites en grand , & qui
nous prouvent cet effet ; nous fommes à
portés de nous convaincre de plus en plus
de fa certitude par les ordres que la Cour
nous donne une ou deux fois chaque année
, de faire l'examen de la qualité de
la poudre qui doit être reçue pour
18 MERCURE DE FRANCE.
le fervice de Sa Majefté , il faut pour
qu'elle foit recevable , que trois onces
logées dans une chambre cilindrique faite
exprès pour contenir cette quantité , chaffent
un globe maffif, du poids de foixante
livres au-delà de cinquante toifes ;
l'exactitude avec laquelle le mortier eft
fondu avec fa femele de maniere qu'il
eft toujours pointé à 45. d'égrés , la précifion
obfervée pour les charges exactement
pefés , les attentions pour prévenir le
plus qu'il eft poffible , les irrégularités
des portées , nous ont toujours de plus
en plus affuré , que le matin & le foir ,
dans les tems bas & pluvieux , les portées
étoient plus étendues , que dans un tems
fec , & en plein midi , plus étenduë ,
dans l'automne & l'hiver , que dans l'été ;
pour le prouver nous rapporterons deux
épreuves faites , l'une le 13 Juin 1744 .
& l'autre le 8. Octobre de la même année.
JUIN. 19 1752.
Epreuves du 13 Juin 1744.
Le mortier chargé à
trois onces exactement
toifes .
coups portées
102
2 100
3 99
4
98
S 97
péfées , toutes les pré- z
cautions pour la charges
ayant été attentivement
obfervées pour
procurer à peu près les
mêmes portées , ne
pouvant fe flatter de
les avoir précisément 6
égales.
98
Il faut obferver que ces épreuves ont été
faites depuis fept heures du matin & continuées
juſqu'à midi par un tems très- beau ,
auffi voit- on malgré les irrégularités inévitables
, dans la pratique , une diminution
dans les portées en approchant du milieu
du jour.
Coup. Portées :
Epreuve du 8 Octob. 1744. I
Le Mortier chargé de
même à trois onces exacte-
104
toif
2 102 .
ment pefées même globe
3 99
mêmes attentions pour ap-
4 99 =
procher del'égalité des portées.
5 100
6 96.
20 MERCURE DE FRANCE.
pas
Cette derniere épreuve a été faite pendant
une très-forte pluie qui avoit commencé
à quatre heures du matin & qui n'a
difcontinuée toute la journée , la poudre
étoit moins également grainée , moins
bien épouffetée & enfin d'une qualité inférieure
à celle de l'épreuve du 13 Juin ,
on avoit eu feulement la précaution d'empêcher
qu'elle ne contracta de l'humidité
dans un tems où il n'eſt pas commun que
l'on faffe des épreuves , on les eût pû differer
& elles n'ont été faites que pour convaincre
des Phyficiens fpéculatifs qui
penfoient comme M. le Chevalier d'Arcy
, que les portées feroient moins étendues
dans un tems auffi humide ; toutes les
expériences que nous avons faites & que
nous fommes à portée de répéter annuellement
ne font que nous affurer de plus en
plus de la réalité des variations que procurent
aux portées les différentes températures.
Il s'en faut bien que l'on n'aye fait imprimer
toutes les épreuves & découvertes
qui ont été faites fur l'Artillerie ; nous
croyons que fi M. le Chevalier d'Arcy en
avoit connoiffance , il ne nous auroit pas
mis dans le cas de contredire fa théorie ,
nous défirerions qu'elle put nous inftruire
& s'accorder avec les faits de pratique , déJUIN
. 1752. 21
montrés & prouvés par nos expériences
réiterées.
Nous fentons parfaitement que le long
détail où nous fommes entrés & entrerons
fur chaque article de la réponse que nous
fait M. le Chevalier d'Arcy , n'eft ni inſtructif
ni amuſant pour les gens du métier ;
nous les prions de confidérer que ce n'eſt
pas le fentiment d'un Officier d'Artillerie
que nous combattons, mais celui d'un Académicien
qui à beaucoup de connoiffances
fupérieures & très reconnues, a voulu joindre
celles de l'Artillerie, que l'on ne peut acquerir
qu'avec beaucoup d'étude & une longue
expérience ; il s'en faut bien
l'ayons acquife , & fi nous nous flattons
de réfuter avec folidité , l'opinion de M.
le Chevalier d'Arcy , c'eft plus à ce que
nous ont appris nos Prédeceffeurs & nos
Comtemporains que nous l'attribuerons
qu'à nos propres lumieres.
que nous
Les accidens qui occafionnent la diffé .
rence des portées des boulets font en fi
grand nombre , que l'Analife nous meneroit
trop loin ; M. le Chevalier d'Arry
pour agir avec plus de certitude , & fuiftituer
aux moyens ordinaires , des moyens pius
exacts , par lefquels , en les diminuant , on
parvienne enfin à des expériences aſſez regu
نم
22 MERCURE DEFRANCE.
lieres pour en tirer des conclufions certaines
fe fert de la machine inventée par M. Robins
, à laquelle il a fans doute fait des
corrections pour la rendre plus parfaite &
plus reguliere ; quelque changement qu'il
ait fait à cette machine , il ne pourra s'empêcher
de convenir avec nous , que les accidens
& les caufes qui occafionnent la
différence des portées ne foyent, jufqu'au moment
que le boulet frappe la palette en forme
de Lentille , les mêmes à fa piéce qu'à toutes
celles que l'on peut tirer , & en obfervant
exactement ce qui arrive à cette machine
dans l'exécution , lorfque le boulet
la frappe , on découvre des irrégularités
qui lui feront toujours préférer les expériences
fur les portées , lorfqu'elles feront
faites avec l'attention & la précifion qu'elles
exigent , fans cependant ofer fe flatter ,
de fixer fur quel dégré d'incertitude on doit
compter.
M. le Chevalier d'Arcy, rapporte des
éxpériences faites en Angleterre avec un
mortier où l'on avoit ajusté des chambres
différentes , pour contenir une once de
poudre , il ne détermine pas la figure de
ces chambres , ce qui eft cependant effentiel
felon nous , il eft à préfumer de la maniére
dont il s'explique , qu'elles étoient
JUIN . 1752. 23
cilindriques , & d'un diamètre proportionné
à la profondeur , pour contenir la
même charge.
Nous n'avons garde d'attaquer la certitude
de ces expériences , nous dirons feulement
, qu'étant faites avec une once de
poudre & produifant des irrégularités &
des différences dans les portées , on peut
aifément juger combien elles deviennent
fenfibles , lorfqu'on les fait avec une plus
grande quantité de poudre.
Nous voyons par la réponſe de M. le
Chevalier d'Arcy qu'il lui paroît étonnant
que nous ne pensions pas comme lui fur la
conftance & l'uniformité qu'il prétend fixer
aux effets de la poudre , car en parlant
de nous à ce ſujet , il s'exprime en ces
termes : Penferoit-il qu'à moins que les effets
de la poudre ne foient conftans , on ne peut
parvenir à des résultats affez réguliers , pour
en déduire des principes & des conclufions
certaines .
Nous ferons fans peine l'aveu de notre
infuffifance fur ce point , & nous conviendrons
de bonne foi , en nous fervant de
termes bien oppofés à ceux que cet Académicien
employe en parlant de nous fur
un autre fujet , que nous n'en avons pas
affez appris pour fixer & déterminer des
-effets certains & réguliers à quelque chofa
24 MERCURE DE FRANCE.
d'une natúre auffi variable que la poudre ,
& l'air principal agent de les effets .
Ce n'eft pas le feul objet fur lequel M.
le Chevalier d'Arcy & nous , différons de
fentiment , en parlant encore de nous fur
les chambres de différentes figures , pratiquées
dans l'ame des pièces de canon ; il
s'énonce en ces termes : Cependant j'en ai
aff appris pour lui dire que les avantages
qui doivent refulter de lafigure des chambres,
ne peuvent avoir lieu , ce qui feroit facile
à prouver, de forte que fuivant le fentiment
de cet Académicien , les chambres
cilindriques , 1pheriques , en fphere un
peu applaties , & autres de différentes figures
que l'on peut pratiquer au fond de
l'ame des pièces , pour contenir la même
charge , procureront les mêmes effets &
la même étendue dans les portées .
M. le Chevalier d'Arcy nous permettra
de lui obferver qu'il oublie avoir penſé
différemment lorfqu'il a fait inférer l'extrait
de fon mémoire dans le Mercure de
Décembre 1751 ; il y donne comme un
Axiome que nous n'avons eu garde de contredire
& qui eft connu de tout le monde :
queplus la poudre étoit renfermée, plus prompt
étoit fon effet & la vitesse de fon inflammation.
Cette poudre étant renfermée & contenuc
JUIN. 1752. 25
tenue dans une chambre fpherique , s'enflammera
avec beaucoup plus de vivacité
qu'elle ne feroit dans une chambre cilindrique
, où fon inflammation feroit beaucoup
plus lente & plus fucceffive ; la vi
teffe du boulet venant du fluide à reffort
qui le chaffe , plus prompte fera l'inflammation
, plus violente fera la force
de ce reffort & plus grand en fera l'effet ;
dans une chambre fpherique le feu eft porté
fubitement à la ronde , & fait dans les
premiers inftants une impreffion beaucoup
plus vive que dans une chambre cilindri
que où l'inflammation eft plus fucceffive ;
le boulet regagne donc , par l'activité que
lui donne une plus grande quantité de
poudre enflammée dans un tems plus court ,
ce qu'il perd de la part des dégrés de viteffe
moins réiterés qu'il reçoit dans une
piéce courte que dans une piéce plus longue.
com
Si les piéces à chambre fpherique ont
été rebutées , ce n'eft pas que leur effet ne
fut égal à celui des piéces plus longues ;
mais par la difficulté de les écouvillonner
qui occafionnoit beaucoup d'accidens à
ceux qui les exécutoient, qui ne pouvant les
nettoyer ne pouvoient auffi empêcher qu'il
ne refta du feu dans la chambre & les
faifoit courir rifque à chaque coup, d'être
11. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE .
tués ou eftropiés ; ce qui eft arrivé plufieurs
fois ; d'ailleurs ces piéces tourmenroient
trop leur affuts , & les mettoient
dans peu hors de fervice.
Pour prouver par une expérience à la
portée de tout le monde , que les chambres
de différentes figures dans les armes à
feu , donnent des portées & des effets différens
, il n'y a qu'à faire pratiquer à la
culaffe d'un fufil ordinaire une chambre
fpherique , propre à loger la même charge ,
qui feroit contenue dans l'ame cilindrique
d'un autre fufil de même calibre ; diminuer
la longueur de celui dont la chambre
fera fpherique , & voir quel fera l'ef
fet des deux , celui qui fera plus court por
tera auffi loin que celui qui fera plus long,
mais auffi il s'ébranlera & repouffera davantage
, par la plus grande viteffe de l'inflammation
de la poudre renfermée dans
fa chambre , les inconvéniens que nous ve
nons de citer quoiqu'en petits , étant communs
aux pièces de canon , ont fait , que
pour
les uns & les autres , on s'en eft tenut
aux chambres cilindriques , continuées depuis
la bouche jufqu'au fond de l'ame ;
nous avons cru , dans nos obfervations ,
devoir fupprimer tout ce détail , mais nous
voyons par la réponſe que nous fait M. le
Chevalier d'Arcy , qu'il eft néceffaire d'y
>.
JUIN.
1752. 27
entrer pour le convaincre de la différence
que procure à la portée des boulets , celle
des différentes chambres pratiquées au
fond de l'ame des piéces.
Cet Académicien prétend n'avoir pas
été entendu fur ce qui eft avancé dans l'extrait
de fon mémoire , pour la charge au
tiers ou à la moitié de la longueur des
piéces en partant de la culaffe ; ni fur la
longueur de 340 pieds qu'il fixe à là piéce
de 24 , comme la plus avantageufe étant .
chargée à huit livres de poudre pour le
plus grand effet du boulet .
Comment entendre & quelle interprétation
donner à ces deux articles .
» 1°. La charge la plus avantageufe
» d'un canon fe trouve toujours entre le
» tiers & la moitié de fa longueur en partant
de la culaffe , à peu près comme la
théorie le détermine .
» 2º . Pour qu'une pièce de 24 fût de
la longueur la plus avantageufe , il fau-
» droit qu'elle eut 340 pieds étant chargée
à huit livres de poudre.
Dans la recapitulation générale qu'il fait
de ce qui eft contenu dans fon extrait , il
repéte mot-à-mot let article , & expli
le fecond en ces termes : Enfin , pour
que
qu'un canon eut la longueur la plus avansageuse
pour communiquer au boulet la plus
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
grande viteffe , il faudroit que cette lon
gueurfût à celle de la charge comme le volu
me que le fluide occupe après l'exploſion eft
an volume de la charge même.
C'eft de cette derniere proportion qu'il
conclut que la longueur la plus avantageu.
fe d'une pièce de 24 chargée à huit livres
de poudre , doit être de 800 pieds reduits
à 340 par des confidérations qu'il a remar
quées dans l'expérience , & que nous ferons
auffi obferver dans le cours de ce mé
moire.
Par la façon dont s'explique M. le Chevalier
d'Arcy n'eft- il pas naturel d'entendre
que le fentiment de cet Académicien ,
eft que s'il étoit poffible d'avoir une piéce
de 24 de 340 pieds de long , cette longueur
feroit la plus avantageufe étant char
gée à huit livres de poudre , pour communiquer
au boulet la plus grande vireffe .
I paroît une contradiction évidente
dans cette longueur fixée à 340 pieds &
à la charge la plus convenable , entre le
tiers & la moitié de la longueur de la pièce
en partant de la culaffe , à peu près comme
la théorie de l'Auteur le détermine.
Huit livres de poudre ne font pas fuffifante
pour contenir cet efpace , mais bien
322 & 46 livres , comme nous l'avons déja
dit ; & s'il étoit poffible d'avoir une
JUIN. 1752. 29
piéce de 24 de 340 pieds ; fa charge entre
le tiers & la moitié de la longueur
feroit , en fuivant toujours le fyfteme de
l'Auteur , depuis 1145 liv. jufqu'à 1646
livres poids des cilindres de poudre , contenus
, P'un au tiers & l'autre à la moitié
de la longueur de 340 pieds en partant de
la culaffe ? De deux chofes l'une ; ou il y
a contradiction dans ce qui eft expofé fur
cette charge & fur la longueur de la piéce
de 340 pieds , ou il faudroit qu'elle contint
l'une de ces deux charges de 1145 liv.
ou de 1646 livres , pour être , fuivant cet
Académicien , chargée de la façon la plus
avantageufe & la plus convenable : s'il pou
voit exifter dans la nature une pièce de
cette longueur , qui réfifta à l'effort de
cette quantité de poudre , il eft naturel
de croire que le boulet n'en fortiroit qu'en
poufliére.
G
La piéce de 24 a de longueur 9 pieds
6 pouces ; huit à neuf liv. de poudre font
à cette longueur donnée , en nous fervant
des mêmes termes de M. le Chevalier d'Arcy
le maximum de la charge pour le plus
grand effet ; ce qui prouve que toute la
poudre a eu le tems de s'enflammer , &
d'imprimer au boulet la plus forte impulfion
, lequel participe feulement de celle
qui appartient à la vraie charge , fi on di-
Bij
30 MERCURE DE FRANCE :
minuoit la longueur de cette piéce , &
qu'on la chargeât de même de huit à neuf
livres de poudre , elle n'auroit point affez
de tems pour l'inflammation totale , qui
doit imprimer au boulet la plus grande vitefle
, l'effet ne pourroit qu'en être diminué
comme le montre l'expérience : Imitons
dans cette occafion M. le Chevalier
d'Arcy , & par une comparaifon fimple ,
décidons de ce qui arrive en grand , par
ce qui fe paffe en petit ; les piftolets avec
la même charge , portent moins loin que
les fufils de même calibre , chargés avec la
même quantité de poudre , quoiqu'il foit
facile de conclure , par cette comparaiſon ,
nous dirons encore un mot fur ce fujet
pour une plus grande explication.
La viteffe du boulet croît à mesure qu'il
s'enflamme une plus grande quantité de
poudre , il arrive à l'extremité de la bouche
, il en fort avec
l'impulfion que lui
a communiqué la poudre enflammée , fans
fe reffentir de celle qui
s'enflamme après
qu'il eft forti , plus il y a de poudre fuperflue
, moins le boulet va loin , n'ayant
pas affez d'eſpace à parcourir dans l'ame
de la pièce , pour recevoir l'impulfion que
lui auroit donnée une plus longue étenduë,
par le tems de plus que la poudre auroit
cû à s'enflammer , ce mécanisme fort fimJUIN.
1752. 31
ple de l'inflammation de la poudre , prouve
que des piéces de même calibre à cham-.
bre cilindrique , portent moins loin que
des plus longues , où toute la poudre auroit
eû le tems de s'enflammer , ce qu'elle
n'aura pu faire dans des piéces trop courtes
, comme nous l'avons déja dit dans nos
obfervations.
On peut conclure de ce que nous venons
d'expliquer , ' confirmé par les expériences
faites & répétées avec la plus grande
attention , que la charge an tiers ou à la moitié
de la longueur de la pièce de 24 enpartan
de la culaffe , c'eft à - dire , depuis 32 jufqu'à
46 livres de poudre , au lieu de procurer
plus d'étendue à la portée des boulets
, la diminueroit au contraire , il
auroit une quantité de 23 ou de 37 livres
de poudre fuperflue & nuifible aux por
tées , fçavoir ; 23 liv. à la charge au tiers
& 37 liv. à la moitié de la longueur de
la piéce , en comptant de la culaffe.
les
M. le Chevalier d'Arcy répondant à ce
que nous lui avons obfervé fur ces charges
de 32 & 46 livres de poudre pour la
piéce de 24 , s'explique en ces termes :
Cette question eft de la nature de celles
Géomettres appellent de maximis & minimis
ou lorsque l'on approche du terme , les différences
deviennent fi petites qu'elles font infen-
B iiij.
que
32 MERCURE DE FRANCE.
fibles , c'eft pourquoi l'on n'a pu par l'expérience
, déterminer que les deux termes entre
lefquels ce point eft renfermé.
Nous fommes bien éloigné de penfer
comme ces Géometres , & nous n'euffions
jamais imaginé que M. le Chevalier d'Arcy
eût regardé quatorze livres de poudre ,
différence de 46 à 32 , comme fi petite &
fi infenfible qu'elle ne dût point entrer
en confidération.

Nous avons déja dit que l'expérience
nous avoit appris que huit à neuf livres de
poudre étoient la charge déterminée , refative
à la longueur de l'ame de la piéce
de 24 de 9 pieds 6 pouces de longucur ;
telle que la poudre acheve de s'enflammer
au moment que le boulet fort de la pièce ,
qu'arrivera-t- il , fi ce boulet , au lieu de
fortir avec la plus forte impulfion qui puiffe
lui être donnée à peu près à ce terme de
9 pieds 6 pouces , eft obligé au contraire
de
parcourir 330 pieds de plus , & vaincre
non feulement la réfiftance de l'air , mais
les frottemens & les chocs vifs & répétés
contre les parois de l'ame de cette piéce
de 340 pieds ? le reffort fluide de la poudre
enflammée , ne commencera - t- il pas à
diminuer depuis l'inftant où aura été faite
toute l'explosion , & ne s'échapera- t-il pas
en grande partie , tant par la lumiere que
JUIN. 1752 :

par le vent du boulet , dans une auffi grande
étendue que celle de 330 pieds , tous
ces obftacles nous font croire que bien
loin , que cette longueur fut la plus avantageufepour
communiquer auboulet la plus gran
de viteffe à la charge donnée de buit livres
de poudre ? elle en racourciroit au contraire
la portée & en diminueroit l'effet ? Sentiment
bien oppofé à celui de M. le Chevalier
d'Arcy , qui fur ce point , s'explique
en ces termes :: Il s'enfuit que la longueur
théorique d'une pièce de 24 feroit de 800
pieds , puifque le boulet recevroit toujours une
augmentation de viteſſe juſquà ce point.
Quelque envie que nous ayons de penfer
comme cet Académicien , il s'en faut
de beaucoup que nous puiffions croire que
le boulet reçoive une augmentation de viteffe
, jufqu'au terme de 800 pieds , puifque
nous fommes pleinement perfuadé
qu'après l'explosion totale de la poudre
fait à environ 9 pieds 6 pouces l'effet , du
reffort de cette poudre enflammée , quoique
beaucoup plus violent , peut être comparé
à celui d'un arc , dont l'effet diminue :
dès l'inftant qu'il eft détendu , celui de la
poudre enflammée fera bien plus retardé
& ralenti par les frottemens & chocs contre
les parois de la piéce : penfant encore
fur cela d'une façon bien oppofée à celler
B
34 MERCURE DE FRANCE.
de M. le Chevalier d'Arcy qui nous dit
dans fa réponſe en parlant des frottemens ,
&c. Cependant l'expérience nous a montrée
qu'ils ne font pas confidérables dans ce cas - ci
puifque nous avons trouvé que la longueur de
la charge doit être entre le tiers & la moitié de
la longueur de la pièce . Nous laiffons à juger
de quelle confidérations ils doivent être.
M. le Chevalier d'Arcy déterminant la
piéce de 24 chargée à huit livres bien proportionnée
à 340 pieds , nous l'avons prié
de vouloir nous donner la longueur d'une
piéce du même calibre , qui pour être chargée
le plus convenablement , doit felon lui
avoir pour fa charge depuis 32 jufqu'à 46
livres de poudre , termes du tiers & de la
moitié de la longueur de la piéce de 24
en partant de la culaffe , il nous en donne
la folution par une proportion appellée
communément regle de trois, en difant : La
longueur qu'ilfaudroit à une pièce de 24 pour
une charge de 36 ou 42 livres de poudre feroit
à cette charge comme 340 pieds eft à huit
livres.
Et de même que la charge qui communiqueroit
tout fon effort au boulet dans une piéce
de 24 de 9 pieds 6 pouces de long , fe trouveroit
en disant comme 340 pieds eft à buit
livres , ainfi 9 pieds 6 pouces eft à la charge
recherchée qui feroit de trois onces & demi
à peu près.
JUIN. 1752. 35
Par la premiere proportion , la piéce
chargée à 32 livres , devroit avoir de longueur
1360 pieds , & chargée à 46 livres
1955 pieds .
M. le Chevalier d'Arcy dit dans l'extrait
du mémoire fur l'Artillerie , qu'il a lû à
l'Affemblée de l'Académie des fciences :
qu'il y a en Phyfique comme en Métaphysique
des chofes que nous ignorons toujours par
La
foibleffe de notre efprit jointe à l'imperfection
de nos organes. 薯
La jufteffe & la certitude de proportions
ci- deffus données par l'Auteur , comme les
plus convenables rélativement aux différentes
charges , euffent été du nombre de
celles qui auroient toujours paffé notreportée
, fans les explications qu'il eut
bien nous donner ; quelques claires & folides
qu'elles foient , il nous refte encore
quelque doute que la foibleffe de notre
efprit nous empêche de diffiper : car en
demandant des éclairciffemens fur la longueur
que devroient avoir des piéces de
canon de 24 , chargées depuis 32 juſqu'à
46 livres de poudre , nous n'avons pas ima
giné que la queftion pût être précisément
refolue , par la proportion qu'il nous donne
, ayant confidéré l'augmentation des
forces & des efforts que nous appercevons
fans les connoître & qui font produits par
B vj
36 MERCURE DE FRANCE .
une plus grande quantité de poudre enflammée
, dont l'inflammation , quoique.
fucceffive , ne peut fuivre une proportion
reglée & uniforme , comme la fuivent
les chofes d'une espéce fixe & déterminée.
La proportion inverfe pour la diminution
de la charge à la longueur exiftante
de la pièce de 24 de 9 pieds 6 pouces ,
reduite par l'Auteur à trois onces & demi ,
pour communiquer au boulet le plus grand
effort , eft , felon nous dans le même cas
de la premiere proportion .
Les principes qu'à fuivi cet Académicien ,
établis fur une faine théorie , n'admettant
pour véritéque lesfaits qu'il a conftaiépar luimême
, l'ont donc conduit à nous apprendre
qu'une pièce de 24 chargée à huit liv.
de poudre , devroit avoir pour le plus
grand effet de fon boulet Soo pieds de
longueur ; qu'il faut les reduire à 340 ,
en confidération des frottemens & autres
obftacles à vaincre .
Une pièce de même calibre de y pieds
6 pouces , ne doit être chargée pour le
plus grand effet de fon boulet que de trois.
onces & demi de poudre.
Que la charge la plus avantageufe pour
une pièce de 24 , doit être depuis 32
jufqu'à 46 livres de poudre termes du tiers
& de la moitié de la longueur ; quelques
JUIN. 1752. 37
utiles que doivent être ces découvertes ,
& les inftructions que veut bien y joindre
cet Académicien , nous en tirerions fans
doute plus de fruit , fans les contradictions.
que nous avons déja fait remarquer , &
qui fe trouvent dans ces longueurs de 340
pieds , de 9 pieds 6 pouces , & dans les
charges de 32 & de 46 livres , & de trois
onces & demi , relatives à ces différentes.
longueurs.
·
Quelque opinion que nous donnions a
M. le Chevalier d'Arcy , du peu de connoiffance
que nous avons des effets de la
poudre , en ne penfant pas comme lui ;
nous ne pouvons nous, empêcher de dire
& répéter de nouveau , que nous croyons.
l'effet du boulet à la fortie d'une pièce de
24 de 340 pieds de longueur , devoir être
très peu fenfible , quelque précaution
qu'il aye prife , pour remédier & reparer
la perte de la vitelle du boulet , occafione
née par les chocs & les frottemens , en
reduifant cette longueur à 340 pieds , an
lieu de 850 , terme que lui a déterminé
fa théorie , il eft à croire que fur la piéce
de cette longueur , nous en jugerons toujours
par conjecture ; celle de 24 de 9
pieds 6 pouces chargée à trois onces & demi
, nous apprend quelque chofe de plus
pofitif. Puifque de feize coups tirés à cette
38 MERCURE DE FRANCE .
charge , on a obfervé que les portées moyen
nes des fept coups qui ont été tirés à
la premiere epreuve , étoient de dix - huit
toifes trois pieds & à la feconde des neuf
autres coups , les portées moyennes de quatorze
toifes deux pieds , termes où le boulet
a touché terre de fon premier bond ſans
que l'affut aie fouffert de recul , ni aie été
ébranlé , puifque la piéce s'eft toujours
trouvée pointée à la même élevation. On
voit par ces expériences faites en dernier
lieu , qu'il s'en faut de beaucoup que le
boulet reçoive à la charge de trois onces
& demi le plus grand effort qui puiffe lui
être imprimé.
M. le Chevalier d'Arcy en parlant de
nous dans un des endroits de fa réponſe ,
s'exprime ainfi la pièce de 24 ne devroit
Avoir théoriquement , felon fon hypothefe , que
25 pouces de long & dans la pratique un
peu moins.
Nous ne pouvons imaginer quelles font
les caufes qui lui ont pu faire croire que
nous ayons penfé comme nous ne l'avons
jamais fait , les explications que nous avons
données dans nos obfervations , celles que
nous venons de développer fur l'inflammation
fucceffive d'une charge de poudre ,
logée dans l'ame cilindrique d'une piéce
de 24 la maniere dont celle qui commenJUIN.
1752. 39
ce à s'enflammer trouvant un appui vers la
culaffe , chaffe en ( avant celle qui n'eft
point enflammée , en lui communiquant
fucceffivement une plus grande inflammation
qui devient totale vers l'extremité de
la bouche ; lorfque la piéce eft chargée
de huit à neuf livres de poudre , font une
preuve que nous fommes bien éloignés de
croire que 25 pouces fuffent une longueur
fuffifante aux piéces de canon ; la recherche
de ce qui peut avoir occafionné cet
Académicien à conclure fur l'hipothéfe
qu'il nous attribue , eft encore une de ces
chofes que la foibleffe de notre efprit nous em
pêche d'appercevoir.
Il nous dit dans l'extrait de fon mémoire
: que fes expériences lui ont appris que la
plus prompte inflammation d'une charge de
poudre fe faifoit lorfque le feu étoit porté vers
le milieu de la charge ; dans la reponfe qu'il
nous fait il ajoute : fi les accidens qui me
font arrivés pendant le cours de mes expériences
ne m'avoient empêchés de déterminer
d'une maniere précife , le point d'une charge
où on doit l'enflammer , je croirois être en état
de déterminer ce point pour toutes les piéces
d'Artillerie quelque figure qu'euffent leurs
chambres.
Nous fommes toujours convenus du
premier article ; quand au fecond , nous
40 MERCURE DE FRANCE.
défirons que M. le Chevalier d'Arcy ne
foit arrêté par aucun accident qui empêche
le progrès de fes expériences dont
nous attendrons le fuccès , l'affurant même
que perfonne du Corps de l'Artilleriene
prendra ombrage de fon travail ; la prévoyance
, les mefures & les moyens qu'il
nous dit dans fa réponſe , employer pour
le prévenir , ne lui font point aufli neceffaires
qu'il le croit , nous ne cherchons
qu'à nous inftruire , & fçavons très - bon.
gré à ceux qui comme lui veulent bien
nous communiquer le fruit de leurs recherches.
Nous fçavons & fommes toujours convenus
avec cet Académicien que la poudre
prend un tems à s'enflammer , que fon in-
Aammation , quoique fort courte , eft fucceffive
& inftantanée , & n'avons jamais
regardé inutile , comme il voudroit l'infinuer
, de connoître la determination fixe:
de la loi que fuit cette inflammation dans
les armes à feu , nous défirerions au contraire
, que le comité qui a été nommé en dernier
lieu par la Société Royale de Londres
pour examiner ce qui en étoit , cût décidé la
queftion , & nous apprit à agir fur les effets.
de la poudre d'une maniere moins conjecrale
& plus décifive ; les difficultés pour
approcher de plus près de la certitude. fur:
JUIN. 1752. 41'
ce point , ne doivent pas faire renoncer
aux recherches , mais au contraire exciter
le zéle des Phyficiens ; nous connoiffons
aujourd'hui plufieurs caufes dont nos
prédécéffeurs ne connoiffoient que les effets
; d'autres découvertes font refervées
au fiécle où nous vivons .
M. le Chevalier d'Arcy en parlant de
nous dans fa réponfe , s'énonce en ces termes
: Il prouve qu'il ne m'a pas entendu dès
les premieres lignes de fon mémoire ; je le prie
de me dire dans quel endroit j'ai propofé des
changemens dans les bouches à feu , je ne les
crois pas affez parfaites pour croire la chofe
impoſſible , mais je n'ai point prétendu en indiquer
; puifque la longueur des piéces dont
on fe fert , n'eft pas felon cet Auteur la
plus avantageufe , que c'en eft une bien
plus étendue pour le plus grand effet , comme
340 pieds aux pièces de 24 chargées à
huit livres de poudre , & qu'il dit dans
l'extrait de fon mémoire : que la folution
de ces questions donne des grands avantages
pour le changement que l'onfe propoferoit de
faire aux armes a feu en général , &fur tout
à celles de l'Infanterie.
Nous demandons fi ce n'eft pas en augmenter
la longueur qu'il a voulu faire entendre
, quoiqu'il ne le dife pas formellement
: La lecture de nos obfervations lui
42
MERCURE
DE FRANCE
.
auroit- elle fait faire quelqué attention fur
ce point cela eft à préfumer.
On voit dans l'extrait de fon mémoire
qu'il paroît que la part que la refiftance de
Pair a dans le recul des piéces n'eft pas auffi
confidérable qu'on l'avoit imaginé.
Notre fentiment oppofé au fien fur cet
article a été expliqué affez au long dans nos
obfervations , où nous croyons nous être
énoncés d'une maniere [affez intelligible
pour être entendu de ceux qui peuvent juger
fainement des effets de la poudre & du mé
canifme de fon inflammation , on peut les
rechercher dans le Mercure d'Avril où elles
ont été inférées ; pour ne point donner
des répetitions inutiles , nous nous contenterons
de dire ici , que dans ce que nous
avons obfervé fur la part que l'air avoit
aux effets de la poudre & au recul des piéces
, nous n'avons pas diftingué , comme
le fait M. le Chevalier d'Arcy , les pieces
tirées fans boulet , d'avec celles qui font
'tirées avec un boulet , cette différence n'en
apportant point une bien fenfible au recul
auquel le boulet contribue peu , parce que
fa figure fpherique lui fait pénétrer l'air facilement
, le grand choc que reçoit l'air ,
eft de la part de la poudre enflammée , car
l'expérience montre que la flamme ne choque
pas feulement l'air exterieur dans la
JUIN. 1752. 43
direction de l'ame de la pièce , & fur le
même diamétre ; fa grande fluidité en fair
écarter une partie de tous côtés , & lui
fait prendre dans un inftant la forme d'un
cône à l'embouchure du canon , du côté
duquel eft fa baze , mais beaucoup plus large
que l'embouchure ; cette poudre en-
Hammée trouvant un appui contre l'air exterieur
, directement & de tout côté , le
frappe avec tant de violence qu'il occafione
le recul de la piéce.
Les fens les plus fubtils tels que la vue
& l'ouie ne peuvent s'appercevoir de la
viteffe avec laquelle la force du reffort fait
fon effet fur les corps qu'elle touche & par
conféquent de l'inftant dans lequel une
piéce de canon commence fon recul.
Comparons ce reffort quoique beaucoup
plus violent à celui d'un arbalêtre dont
l'arc feroit d'un acier bien trempé , il faut
pour faire partir la flèche qui eft fur l'affut,
tendre l'arc par une force qui augmentera
d'autant plus que la tenfion deviendra plus
fenfible , fi on lâche la corde & qu'on la
mette en détente , il eft clair qu'elle frappera
la fléche dans le premier inftant avec
fa plus grande force & fa plus grande viteffe
, laquelle diminuera dès ce premier inf
tant ; la corde imprime donc toute fa vi-
Leffe à la fléche au moment qu'elle la tou
44 MERCURE DE FRANCE.
che , ce moment ne peut être apperçu que
par l'imagination ; à plus forte raifon ne
peut-on s'appercevoir de celui où la pićce
reçoit l'impulfion qui occafionne fon
recul , le reffort elaftique de la poudre en-
Aammée étant celui de tous le plus prompt
& le plus violent .
Nous conclurons de tout ce que nous
venons de dire & de tout ce que nous
avons expliqué dans nos obfervations fur
ce fujet , que nous croirions tomber dans
F'erreur en n'attribuant point à l'air la principale
caufe des effets de la poudre & du
recul des piéces tirées à boulet ou fans
boulet.
Nous conviendrons qu'il eft très- facile
de fe tromper fur les expériences qui ont
pour objet les effets de la poudre , fur tout
lorfqu'elles font faites en petit comme cel
les de M. le Chevalier d'Arcy fur un canon
de deux pieds de long . Les erreurs
qui paroiffent infenfibles deviennent confidérables
lorfqu'on exécute en grand , on
voit alors avec peine que les faits que l'on
a cru établis fur la plus faine théorie &
conftatés fur l'apparence la plus décifive
font contredits dans la pratique.
Quelque envie que nous ayons de plaire
à M. de Chevalier d'Arcy , en lui donnant
le détail de toutes les expériences que nos
JUIN. 1752. 49
prédéceffeurs & nous avons faites fur l'inflammation
de la poudre , fur ces effets fur
la portée des boulets , fur les plus fortes
charges à des longueurs données , & c. Il
nous permettra de ne pas le faire ici , elles
font fi autentique & fi conftatées qu'elles
fe trouvent par tout , d'ailleurs nous
craignons d'en avoir déja trop dit pour les
gens du métier , qui feront juges de notre
different & que nous ennuirions fans
doute , en ne leur apprenant rien de nouveau
, ainfi nous nous en tiendrons là , &
finirons un mémoire qui nous paroît déja
fort long.
PANDPAUÐVARAYAKAPATAGOva
REPONSE
De M. le Chevalier d'Arcy , au fecond me
moire de M. de S. Auban , &c .
J'ai lu &relu avec de M. deattS.enAtuiobnanle&fecmoaln-d
gré toutes les peines que j'ai prifes pour
me rendre clair dans ma réponse à les obfervations
, je me vois obligé de dire ici
comme dans cette Réponſe , qu'il ne m'a
pas entendu au moins fur les chofes dont
la difcution eft la plus importante.
MERCURE DE FRANCE .
>
J'avois fait tous mes efforts dans cette
Réponse pour expliquer nettement la différence
qui fe trouve entre les deux queftions
fuivantes dont la folution me pa,
roît fort importante à la Théorie de l'Artillerie
; fçavoir , quelle eft la charge la
la plus avantageufe pour un canon d'u
ne longueur donnée & la longueur
d'un canon la plus avantageule pour une
charge donnée. Cependant je m'apperçois
que j'ai échoué & que M. de S. Auban
les regarde toujours comme les mêmes ,
j'en pourrois rapporter plufieurs preuves :
mais je m'en tiendrai à une feule trop
frappante pour qu'elle échappe à perfon
ne. J'ai dit dans la Réponse au paragraphe
onzième des obfervations de M. de
S. Auban , que la charge de 3 onces &
demie , feroit celle qui communiqueroit
tout fon effort au boulet dans une piece de
24 de 9 pieds 6 pouces de long. Là deffus
M. de S. Auban fait faire des épreuves
avec cette charge , comme on le voit à la
page 38 & comme elles n'ont donné qu'u
ne portée moyenne de 16 toifes , il en
conclut contre moi qu'il s'en faut de beaucoup
que le boulet reçoive à la charge de
3 onces & demie le plus grand effort qui
puiffe lui être communiqué en général :
il eft fâcheux que M. de S. Auban ne m'ait
point entendu, car il fe feroit évité toute
JUIN.
47 1752.
Bette peine & il n'auroitves
auffi inutiles.
pas fait des epreu.
Comme la plupart des objections contenues
dans ce fecond Mémoire de M. de
S. Auban font prefque les mêmes que celles
du premier & qu'elles ont comme on
le voit la même origine , c'est - à -dire ,
qu'elles viennent de ce qu'il ne m'a pas
entendu. Il faudroit fi je voulois y répon
dre , rapporter ici les mêmes raifons &
répéter les mêmes explications que dans
ma premiere réponſe. Je me contenterai
donc d'y renvoyer le Lecteur , afin qu'il
compare les objections contenues dans ce
fecond Mémoire de M. de S. Auban aux
raiſons & aux expériences rapportées dans
cette réponſe ; car enfin quelque flatté que
j'aye lieu de l'être , d'entretenir cette correfpondance
avec M. de S. Auban , les réponfes
ne finiroient pas fitôt entre lui &
moi , fi je perfiftois à lui répondre lorfqu'il
ne m'entend pas , & s'il continuoit à me
faire l'honneur de me répondre fans m'entendre.
Quand aux principes de Phyfique &
de Dynamique fur lefquels je me fuis appuyée
& dont il paroît que M. de S.
Auban ne convient pas , je n'entrepren
drai point de les deffendre : c'eft aux Phyficiens
& aux Geometres à le faire . C'eft
28 MERCURE DE FRANCE:
aux Phyficiens , aux Hales , aux Robins
à expliquer à M. de S. Auban ce que c'eft
que la poudre & d'où lui vient la force
d'expulfion , &c. C'eft aux Geometres que
M. de S. Auban n'étonnera pas peu en
foutenant que le boulet concoure infinipiment
peu dans la caufe du recul du canon
, parce qu'étant rond il diviſe l'air
avec facilité. C'eſt à eux dis - je à lui démontrer
comment le boulet doit produite
néceffairement un recul dans la piece &
même dans le vuide . Au refte nous avons
confulté les Leçons de M. l'Abbé Noler
citées par M. de S. Auban , & nous avons
remarqué page 289 du troifiéme Volume
, qu'après avoir dit que la poudre ne
faifoit point d'explofion dans le vuide , il
ajoûte , il eft à propos d'avertir cependant
que cette derniere épreuve ne fe doit faire
qu'avec quelque grains de poudre , feulement
comme on l'a marqué dans l'article de la préparation
; car le fouffre & le falpêtre brulés ,
produifent de l'air dans le recipient , & fi
l'on employoit une certaine quantité , ce qui
tomberoit à la fin dans le vafe ardent feroit
infailliblement enflammé , & il pourroit éclater
avec danger. Il eft clair par ce paffage
que M. l'Abbé Nolet, ainfi que nous , penle
que la poudre contient beaucoup d'air
& je fçais d'ailleurs que cet habile Phyfi
clem
JUIN. 17528
eien eft du fentiment des Hales , & c . en
atribuant la force à un Auide qui s'en dévelope
dans l'exploſion .
Je ne puis m'empêcher de dire ici un
mot fur les expériences faites avec le mortier
d'épreuve dont parle M. de S. Auban
on auroit fouhaité qu'il nous eût
dit fi elles ont été faites avec la même
poudre ; car quoiqu'il parle des précautions
que l'on a prifes comme de pefer
les charges , &c. il paffe celle - là fous
filence , & elle méritoit cependant bien
d'être rapportée ; car des épreuves qui
doivent fervir à décider une queſtion auffi
importante , ne peuvent être faites avec
trop de foin , & il eft non feulement effentiel
que la poudre que l'on y employe
foit la même ; mais encore que les intervalles
des tems entre les différentes expériences
ne foient pas affez longs , pour
que l'on puiffe craindre que dans ces intervalles
elle puiffe changer de nature ,
c'eft le cas des épreuves de M. de S. Auban
, qui ayant été faites à deux mois de
distance les unes des autres , perdroient
prefque toute leur force , s'il fe trouvoit
qu'elles donnaffent des différences allez
fenfibles pour en conclure que dans un
tems humide , les portées font plus lon
gues que dans un tems fec ; au refte ces
11. Vol. C

7
Jo MERCURE DE FRANCE.
épreuves ayant donné des portées qui
différent fi peu entr'elles je m'étonne que
M. de S. Auban puiffe encore regarder
les effets de la poudre comme fi incertains
, qu'il trouve finguliere la propofi
tion que j'ai avancée qu'il étoit impor
tant de fçavoir fur quel dégré d'incertitade
il falloit compter. Cette propofition
qui l'a tant frappé, n'eft cependant qu'une
regle que l'on fuit , non feulement dans la
Phyfique , mais encore dans les chofes ordinaires
de la vie. Entrez chez un Balancier
& demandez lui des Balances , il
vous dira , elles trébuchent ภà de
grain , c'eſt-à- dire , voilà l'incertitude fut
laquelle vous devez compter en pezant
avec ces Balances-là. i el las
R
4
- Pour finir , je répéterai ici ce que j'ai
déja dit dans mon Mémoire , que je prie
que l'on ne regarde mes expériences.que
comme les tentatives d'an Phyficien , qui
à Paide du flambeau de la Geométrie &
de la faine Phyfique , tâche de faire quel
ques progrès dans la connoiffance des effets
de la poudre dans les armes à feu .
Je n'ignore pointqu'on n'ait fait déja beaucoup
d'expériences : je fçais que le corps
de Artillerie de France a été de tout
tems composé d'habiles gens. Je fçais qu'il
poffede actuellement un grand homme ,
JUIN. 1752. 5 #
profond dans toutes les parties de fon
métier , que les Etrangers nous ont envié
, & qui s'eft immortalifé par fes deinieres
campagnes. Je fçais qu'il a un fils
que l'on regarde comme fon digne fucceffeur
; mais je fçais que malgré les travaux
de ces grands hommes , malgré les expériences
que l'on a faites ; cette partie
qui regarde la Théorie des effets de la poudre
dans les armes à feu , n'a pas encore
été éclaircie autant qu'elle pourroit l'être.
>
Nota. Il eft bon d'avertir ici le Lecteur que les
experiences de la focieté Royale rapportées dans
ma réponse aux obfervatious de M de S. Auban
qui le trouve dans le Mercure d'Avril , auroient
dû être en note , au lieu d'être confondues avec
le texte , ce qui pourroit faire croire que c'est moi
qui parle , lorsqu'il eft dit : que ce fut probablement
l'humidité qui rendit la troifiéme portée fi petite , le
coup ayant été tiré fort avant dans lafoirée, mais c'eft
toujours le committé comme il eft facile de s'en
affurer en confultant Poriginal Anglois . On notsera
de plus que les Chambres dont il eft parlé
étoient de différentes figures , celle de 3 pouces de
profondeur étant cilindrique , celle d'un pouce
& demi, fpherique , & celle de de pouce , fphérique
un peu applatie , c'eft par la diftraction du
Traducteur , qu'on a mis feulement qu'elles
étoient de la même capacité.
+
Cij
52 MERCURE DE FRANCE!
304 304 305 306 306.. 906 50 %
LES PERILS
DE LATOUR ENCHANTEE * .
Infandum , Regina , jubes renovare dolorem.
Vous me demandez le récit
De la périlleuse avanture ,
Où d'an enchanteur maudit
La noire & maligne impofture
sur ma victoire répandit
Une cruelle flétriſſure ,
Qui dans l'inftant me confondit.
J'en fortis pourtant fans bleffure ,
Et je jurai , tout interdit ,
De ne coucher fur la dure , que
De laiffer croître en mon dépit ,
Ma barbe jufqu'à la ceinture ,
De perdre plutôt mon crédit ,
Que de ne pas , avec ufure ,
Me venger d'une telle injure.
( Virgile. )
* Une avanture comique arrivée à lacampagne ;
a donné lieu à cette plaifauterie. L'Auteur ayant
été prié de mettre cette Avanture en Vers , fit cette
Piece fans ajoûter ni changer aucune circonflance
mais y donnant feulement une autre face.
.
53
JUIN. 1752.
Or voici comment il s'y prit ,
Ainfi que je le conjecture .
Sur le fommet d'un verd coteau
Que favorife la Nature ,
Eft affis un riant Château ( a ) ,
Moins gracieux par ſa ſtructure
Que par l'entretien du Seigneur
Autant aimable par le coeur ,
Que par l'efprit dont la tournure
N'a point la fade enluminure
D'un infipide & froid jaleur.
Dans ce lieu donc , où tout refpire
L'air heureux de la liberté ,
Ou les plaifirs de leur empire
Font éprouver l'aménité ,
Six Chevaliers , & trois Princeffes ,
Se repofant fur mes promeffes ,
Goûtoient un tranquille repos ;
Et tandis que fur leurs paupieres.
Le fommeil verfoit fes
pavots
'enfer me tailloit des croupieres
,
Et de les brûlans foupiraur
Vomiffoit
les noires Gorgones
',.
Les Mégères , les Tifiphones.
Et leurs ténébreux Généraux .
Tous dormoient donc dans le filence ;
Je veillois feul pour leur défenſe.
(a) Le Grand-marteau , maiſon de plaisance de
Ma P. **,
Cij
54 MERCURE DEFRANCE.
Contre les malins enchanteurs ,
Sans fonger à l'indigne offenfe
De mes lâches perlécuteurs.
J'ai dit feul , & je me retracte ,
Un autre veilloit avec moi ,
Mais qui de fon mortel effroi
Doana fi vifiblement acte ,
Qu'il pouvoit bien être excepté ,
Et que ma Mufe , en vérité ,
N'en cût pas été moins exacte ,
Quand elle ne l'eût pas compté.
N'importe , nous faifons la ronde ,
Pour prévenir tous les efforts
Des Géans & de leurs conforts ,
Dont ce fejour par fois abonde .
Piès de la porte d'un falon
Un charme fecret nous arrête ;
Je vis d'un enchanteur felon
Que c'étoit le tour mal honnête ;
A le combattre je m'apprête ,
Quand , parmi des cris infernaux
Qui formoient un bruit incroyable,
J'entends une voix effroyable
Prononcer ces lugubres mots :
» Chevalier , le fort te deftine
» A combattre un Géant affreux ,'
Mais en vain ta valeur s'obftine
» A rompre d'invifibles noeuds
De cette avanture terrible
JUIN.
55 1752.
» Tu ne peux voir l'évenement
A
» Qu'un coeur à l'amour inſenſible
» N'ait fait ceffer l'enchantement ( 6 ).
Pour obéir donc à l'oracle ,
Un Chevalier jeune & charmant ,
Fils du Seigneur de l'habitacle ,
Fut , fur la foi de fon ferment ,
Jugé propre à lever l'obftacle ,
Qui reculoit le dénoument .
Je n'ai point parlé de l'allarme ,
Des craintes , des foucis nouveaux
Qu'éprouvoit pendant ce vacarme
Le compagnon de mes travaux ,
Qui dans cette angoife mortelle ,
D'une voix prefque éteinte appelle
De tous côtés des deffenfeurs ,
Et couvrant fa peur d'un beaux zéle ,
Di foit qu'une action fi belle
Devoit avoir des fpectateurs.
Un ſeul vint ; mais quelque courage
Qu'il montrât à me feconder ,
Je le priai de me ceder
L'honneur d'achever cet ouvrage ,
Il voulut bien me l'accorder ;
Et les autres , vous pouvez croire ,
N'en furent pas fcandalifés
( b ) Il s'agiſſoit d'avoir la clef de la porte du Sac
Lon,
Ciiij
56 MERCURE DE FRANCE.
Auffi je dois dans mon hiſtoire
Ce témoignage à leur mémoire ,
Que pour ne pas être accuſés.
D'avoir voulu rogner ma gloire ;
Pendant le tems de ma victoire
Ils refterent les bras croisés.
Nous marchons , un profond filence
Succéde à cet horrible bruit.;
Les portes s'ouvrent , je m'élance ,
Et dans les horreurs de la nuit ,
Au lieu de ce géant terrible
Que cherchent mes yeux éperdus
Mes fens fe trouvoient confondus
De n'y voir qu'un âne paifible
Qui , fixant les regards fur moit
Qu'un tel coup rendoit immobile
Sur ce qui me troubloit , je croi ,
M'avoit l'air d'être fort tranquille.
Je craignois de m'être mépris ,
Mais changeant alors d'attitude ,
Le maudit âne par les cris
Scut confirmer ma turpitude
Et m'ôter de l'incertitude
Où fembloient être mes efprits.
Ici la rage me fuffoque
En vous racontant mon malhenr ;
Et contre un perfide enchanteur
A la vengeance me provoque.
Par des détours ingénieux
1
57
JUI N.
17520
Mon amour propre en vain 1évoque
Cet affront ignominieux ,
Ma honte n'eft plus équivoque ,
Et cette Aétziffante époque
Eft toujours préfente à mes yeux?
A quoi dois-je en effet m'attendre ?>
Deja fur moi je crois entendre
Pleuvoir & brocards & lardons ,
Sur ce que
Des lauriers
cherchant la couronne
que l'honneur
moiffonne
; .
Je n'ai trouvé que des chardons,
L. Dutens de Toursi
8 MERCURE DE FRANCE.
ASSEMBLEE PUBLIQUE
De l'Académie Royale des Infcriptions &
Belles Lettres , le 11 Avril 1752 .
'Académie n'ayant pas cru devoir ad-
L'juger le prix à aucun des Ouvrages.
qui lui ont été préfentés , l'a remis à l'année
1753. Les Differtations des perfonnes .
qui voudront concourir feront reçues juf-.
qu'au premier Décembre prochain . Le fujet
elt toujours , L'état des Sciences en.
France fous les Regnes de Charles V111.
& de Louis XII.
M. de Boze ouvrit la Seance par la
Defcription Hiftorique d'un Médaillon
d'or , mis depuis peu au Cabinet du Roi ,
& dont il avoit eu foin de faire diftribuer
à l'Affemblée un grand nombre
d'Eftampes. Ce Médaillon qui par fon
étendue , par fon poids , & par le relief
de fes figures , eft le plus confidérable detous
ceux qui nous reftent des débris de
l'Empire Romain * , repréfente d'un côté
l'Empereur Juftinien vû de face & à mi-.
* Ila plus de 3 pouces de diamètre , il peſe s
onces & quelques gros , & le relief des figures
peut être évalué à près de 3 lignes dans leur plus.
grande élévation.
JUIN. 1752.
59
corps , tenant de la main droite un long
javelot , fon bouclier paffé dans le bras
gauche fa tête qui eft entourée d'un
nimbe ou cercle de lumiere , eft ceinte
d'un Diadême formé de plufieurs rangs de
perles ; elle eft couverte d'un calque enrichi
de pierres précieufes , & ombragé de
plumes flottantes. Enfin , on lit autour
du Portrait , cette infcription abregée .
DOMINUS NOSTER JUTINIANUS
PERPETUUS AUGUSTUS .
On voit au revers le même Prince à
cheval , comme revenant de quelque ex--
pédition lointaine , d'où il ramene la Vic--
toire marchant devant lui avec un trophée
d'armes fur l'épaule. L'Aftre qui a préfidé
à fon entreprife , paroît l'éclairer encore
dans fon retour , & la Légende qui eft au
deffus , ajoûte que ce fuccès fait la gloire
& la fureté de l'Empire.
SALUS ET GLORIA ROMANORUM.
On voit à l'Exergue du Medaillon ces :
cinq lettres CON. ŎB. Mais , comme elles
n'ont aucun raport au type ni à la Lé
gende , & que felon M. de Boze , elles ;
ne font que l'abrégé d'une formule employée
fur la plupart des Médailles d'or
du bas Empire , il s'eft refervé d'en dire
fimplement un mot à la fin de fon Mémoire
destiné à des objets plus interef
fans..
6 vj
60 MERCURE DE FRANCE.
Le premier qui fe préfente eft l'état des
Arts dans le fixiéme fiécle auquel Juftinien
vivoit. L'opinion la plus commune eft
qu'ils étoient alors totalement déchus &
négligés mais cette opinion , quoique
fondée à beaucoup d'égards ,. demande
pour le Regne de Juftinien , une exception
particuliere , que la vue du Médaillon
établiroit feule , fi nous n'en avions
point d'autres preuves.
Le Bufte du Prince y eft dans la poſition
la plus avantageufe , fa phyfionomie y eft
bien caractérilée , l'habillement & les différentes
parties de l'armure font traités
avec beaucoup d'intelligence. Le revers
qui paroît être d'une autre main , comme
cela arrive fouvent, eft d'un deffein moins
correct , mais l'idée en eft belle , la compofition
heureufe , & l'objet de l'allégorie
fi naturel , qu'elle pourroit fe paffer
de la Légende qui achève d'en déterminer
l'application. Enfin , le relief des figures
eft extrêmement remarquable pour un
tems où les Médailles fe frappoient au
marteau la machine du Balancier dont la
force & la jufteffe font bien fuperieures à
tous les efforts de la main , étant une invention
moderne , dont l'on n'a commencé
à faire ufage pour les monnoyes , que
fous le Regne de Louis XIII .
JUI N.. 17523
fi
N'eft donc vrai de dire que ce monu
ment fuffiroit feul pour perfuader que
depuis le fiécle des Antonins jufqu'à celui
de la renaillance des Lettres , les Arts dégenererent
toujours de leur ancienne fplen
deur, Juftinien n'oublia rien pour les y rap
peller , & qu'il y. feroit peut- être parvenu
fans les Guerres inteftines & étrangeres ,
dont fon Regne fut continuellement agité
M. de Boze laiffe aux Connoiffeurs à ajoûter
que l'Art des Médailles , loin d'être un
de ces Arts que la néceffité entretient , eft
au contraire une pure émanation du luxe
& du goûr , une production de l'efprit &
de la magnificence..
- Nous avons , dit-il , une autre preuve
fenfible de l'amour de Juftinien pour les
Arts ; c'eſt le Temple de Sainte Sophie
qu'il fit bâtir , & qui , jufqu'à la conf
truction de celui de Saint Pierre de Ro
me , a été le plus fuperbe édifice de tou
te la Chrétienté. Ce grand ouvrage n'a.
opposé à la fureur de cent Nations barbares
, à la fuperftinion même du Mahometifme
, que la jufte admiration qu'il inſpie
re encore.
Ceque Juftinien-fit pour la compilation
& l'arrangement des Loix Romaines , ne
permet pas de douter qu'à l'amour des
Arts, il ne joignit l'amour des Lettres,
62 MERCURE DE FRANCE..
l'amour de l'ordre & du bien public..
Mais aucune de ces circonſtances n'a гар-
port au Médaillon frapé pour conferver
le fouvenir de quelque victoire éclatante
qui malheureufement n'eft defignée par aucun
furnom , comme elles le font quelquefois
fur les Médailles du haut Empire
VICTORIA BRITANNICA,
GERMANICA, DACICA , PARTHICA
& autres femblables.
Une chofe plus fimple encore , dit M ..
de Boze , auroit été toute efpece de datte
qui auroit indiqué l'année du Regne
de Juftinien à laquelle répondoit l'évenement
en queftion , il y en a eu de trèsconfidérables
pour le tems ; & leur nombre
les rend plus aifés à raffembler en gros
qu'à ranger en détail. Ce Prince fignala
le commencement de fon . Regne par les
avantages qu'il remporta fur les Perfes ;
il extermina les Vandales , il fit prifonnier
leur Roi Gilimer ; il reconquit l'A--
frique ; il chaffa les Goths d'Italie , pric
leur Roi Vitigès ; il repouffa Totila &
défit en bataille rangée Téius fon Succeffeur
qui étoit rentré fur les terres des Romains
, & qui périt dans le combat qu'il
étoit venu lui - même leur préfenter.
Les Romains avoient différentes manie
res de dater leurs Médailles : La premiere
JUIN 1.7 5:20.
63
2.T
& la plus exacte , confiftoit à y marquer
le nombre des puiffances Tribuniciennes
des Empereurs , parce que ce titre de
puiflance fe renouvellant chaque année
il répondoit précisément à celle du Regne.
Cet ufage fut aflez conftamment obfervé
fous Augufte & fes Succeffeurs jufqu'au
fiécle d'Elagabale , & d'Alexandre
Sévére ; cependant , quelques- uns d'entr'eux
négligérent de joindre au titre de
la Puiffance Tribunicienne , le nombre de
fes renouvellemens , & l'un & l'autre commencerent
à difparoître après Trajan Déce..
La feconde maniere de datter , fe tiroit.
du nombre des Confulars ; mais elle n'étoit
pas à beaucoup près auffi fure & auffi
exacte que la prémieie , parce que les Empereurs
Romains , loin d'affecter de rem-.
plir nommément le Confulat chaque an
née , y élevoient fucceffivement des Ge- .
neraux d'Armée , des Senateurs & autres
Perfonnes avides de cette diftinction : de
forte que quelquefois on trouve fur les .
Médailles d'an Empereur , des faits dattés
en apparence de fon troifiéme Confu-.
lat ,( par exemple ) COS. III. & qui en.
font éloignés de tout le nombre d'années
qu'il avoit paflées fans exercer perfonnel
lement cette dignité , qui par-là donneplutôt
une approximation de tems arbi64
MERCURE DE FRANCE.
traire , qu'une époque fixe , elle n'eft
d'ailleurs expreffément déterminée par
L'Hiftoire .
On peut ,.fuivant M. de Boze , former
une troifiéme efpece de date , du nombre
d'acclamations que les Armées victo .
rieufes faifoient fur le champ de bataille
en l'honneur des Empereurs fous les aufpices
de qui elles . avoient combattu ; c'é
toit pour eux l'éloge le plus flatteur , il
fembloit qu'on leur eût confirmé la Puiffance
Souveraine ou qu'on les - eût élevés
une feconde fois à l'Empire , & dès lors
au titre primordial d'I MPE RA TOR
qui fur leurs Médailles fignifioit qu'ils
étoient Généraliffimes des Troupes , & Maitres
de toutes les forces de la République ; ils
joignoient furabondamment celui d'I MPERATOR
acquis par les acclamations
Militaires , IMPERATOR. I , III,
I.V. & c. Augufte en a porté le nombre
jufqu'à vingt-un , & nous avons des
Médailles de Theodofe le jeune qui lè
pouffent au delà de quarante ; mais ajoûte
M. de Boze , outre qu'il n'eft pas toujours
aifé de démêler à quelle année du Regne ,
ces acclamations fucceffives doivent fe ra
porter , l'ufage de les exprimer a été auffi
mal obfervé que celui des Puiffances Tribuniciennes
& des Confulats..
JUIN. 17528 Gy
1
Aucune de ces trois fortes de dattes
n'ayant été employée dans le Médaillon
de Juftinien , il faur , dit- il , y ſuppléer
par une attention refléchie à l'âge auquel
il eft repréfenté , reffource d'autant plus
fûre que ce Médaillon eft d'une grande
confervation , d'une grande étendue &
d'un grand relief , & que la phyfionomie
du Prince y eft fortement prononcée tant
du côté que fon Bufte remplit entierement
, que de celui où on le voit à cheval.
Or comme la réunion de toutes ces cir
conftances , ne permet guére de lui donner
plus de quarante- cinq à cinquante
ans , & qu'il en avoit quarante quarre
quand il fuccéda à Juftin premier, fon Oncle
, on doit , ce femble , appliquer aux
avantages qu'il remporta fur les Perfes
dans les premieres années de fon Regne ,
L'éloge que lui donne le Médaillon , non
pour les avoir fubjugués , pour avoir pris
leurs Villes , ou détruit leurs Armées; mais
pour avoir battu en diverfes rencontres
les troupes de Cofthoès , qui avoient fait
des incurfions & de grands établiſſemens
dans les Provinces Romaines , avoir obligé
ce Prince à fe renfermer dans fes an
ciennes limites , & à demander lui- même
la paix que Juftin lui avoit toujours,
inutilement offerte..
MERCUREDE ERANCE..
Rome dans ces beaux jours n'auroit
dit M. de Boze , célébré un pareil évenement
que par des actions de graces , A
la bonne fortune de retour , FORTUNÆ
REDUCI , Infcription qu'on lit fou
vent fur les Médailles des premiers Céfars
; mais , dans un tems comme celui auquel
Juftinien commença à regner , & ou
l'Etat affailli de toutes parts , n'éprouvoit
plus que des pertes , les moindres fuccès
devoient réveiller l'efperance des Peuples ,
& les porter à croire que la valeur & l'henreufe
étoile de leur nouveau Maître , faifoient
la gloire & la fureté de l'Empire ,
SALUS ET GLORIA ROMANORUM.
par ra-
Cette différence de langage , pourfuit M.
de Boze, n'eft pas la feule qu'on remarque
entre les Médailles du haut & du bas Empire
: dans les premiéres , l'infcription du
côté de la tête commence prefque toujours
par le mot IMPERATOR , qui fouvent
s'y retrouve une feconde fois
port à la double fignification expliquéé
ci.deffus. Dans les autres au contraire , 'le
titre d'IMPERATOR n'eft d'abord employé
qu'en un feul fens , il difparoît enfuite
peu à peu , & on le remplace enpar
celui de Dominus. DOMINUS
NOSTER JUSTIANUS.
fin
Du tems de la République , le mot
JUIN. 1752 .
Dominus le bornoit à défigner le pouvoir
des Maîtres fur leurs Efclaves : fous Au
gufte , on l'étendit à l'autorité des Peres
fur leurs enfans , & bientôt il deviar comme
parmi nous , le début ordinaire des
complimens que fe faifoient de part &
d'autre les amis qui fe rencontroient.
Augufte & Tibere craignant que ce titre
ajoûté à celui des autres dignités dont
ils étoient revêtus , ne fit trop fentir aux
Romains le poids de la fervitude , ne vou
lurent jamais le prendre fur aucun monument
, ni le recevoir de toute autre bou
che que de celle de leurs efclaves . Caligula
& Domitien ne furent pas fi fcrupuleux ,
ils fe le donnerent eux-mêmes dans leurs
Refcrits , & Trajan qui ne pouvoit fouffrir
qu'on l'employât en lui parlant en public
, ne trouvoit pas mauvais que Pline
le jeune le lui donnât dans fes Lettres. Il
eft à préfumer que les autres Gouverneurs
de Province en ufoient de même , & que
tandis qu'à Rome , pour ne pas effaroucher
le Senat & le Peuple , la plupart des
Empereurs ne forçoient perfonne de leur
accorder ce titre , & que les Princes politiques
paroiffoient le rejetter avec indignation
, on n'oublioit rien dans les Provinces
pour y accoutumer les efprits ; que
fouvent même , c'étoit un fujet de perféS
MERCURE DE FRANCE.
cution , & au point que Jofeph parle
de quelques Juifs qui furent mis à mort
pour l'avoir refufé à Neron. Nous voyons
de plus , ajoûte M. de Boze , que c'eſt
dans les Provinces qu'il commence à paroître
fur divers monumens dont il fait
une longue & curieufe énumération .
Ces exemples devenus de jour en jour
plus fréquens dans les Provinces , déterminerent
enfin les Empereurs à prendre
le titre de Seigneurs & de Maîtres , fur les
Médailles même qui fe frappoient fous
les. yeux du Senat , & le refus qu'en fit
Julien l'Apoftat , lui attira les railleries
les plus ameres de la part des habitans
d'Antioche,
En parlant des cinq lettres CON. OB.
placées à l'Exergue du Médaillon , M. de
Boze avoit d'abord obfervé qu'elles n'avoient
aucun rapport à fon Type ni à fa
Légende , qu'elles n'étoient qu'une formule
employée fur la plupart des Médail
les d'or du bas Empire. Il fe contente de
dire à ce fujet que les Antiquaires du fiécle
dernier , fe font fort exercés fur le
fens qu'on doit donner à ces Lettres
& que les deux opinions qu'on paroît
avoir adoptés par préference , fe redui
fent à leur faire fignifier que les Médailles
où elles fe trouvent , ont été frappées à
"
JUIN. 1752. 69
>
Conftantinople , CONstantinopoli OBsignatum
, en fous - entendant Numiſma , ou
à certifier qu'elles étoient de bon or
CONflatum OBrizum , qui eft le terme
dont fe fervent plufieurs Loix du Code
Théodolien , en parlant du titre auquel
devoit être l'or des monoyes pour avoir
cours dans le commerce. Ilfe difpenfe de
rapporter les autres explications , parce
qu'on les trouvera très détaillées dans le
premier Volume des Mémoires de l'Acadé
mie.
Jugeant qu'on feroit fans doute plus
curieux de fçavoir en quel tems & en
quel lieu a été faite la découverte de ce
monument , il nous apprit qu'il avoit été
trouvé l'année derniere près de Céfarée
en Capadoce , à vingt pieds de profon
deur , fous des voûtes , & autres reftes
d'anciens murs élevés à ce qu'on croit fur
les débris du Fort Mocèle , dont Procope
fait mention . Il y avoit , fuivant cet Hif
torien aux portes de Céfarée , un Fort
qu'on appelloit le Fort Mocèfe ; Julien
l'avoit ruiné , de même qu'une partie de
la Ville , en haine du Chriftianifme qui
y étoit très - floriffant. Juftinien acheva de
rafer le Fort , & fit élever en fa place le
long de la coline , un mur épais qui allang
rejoindre ceux de la Ville , lui donna lieų
70 MERCURE DE FRANCE.
de faire bâtir dans cette nouvelle enceinte
, des Eglifes , des Hopitaux , des Bains
publics , & tout ce qui pouvoit le plus contribuer
à l'ornement & à la commodité
d'une des premieres Metropoles de l'Afie .
Les Turcs entre les mains de qui tom
bá ce Médaillon , l'ayant apporté à Conftantinople
, le propoferent à M. le Comte
Defalleurs qui fut charmé d'en faire l'acquifirion
, & qui l'envoya tout de fuite à
M. Rouillé Miniftre & Secretaire d'Etat
pour le préfenter au Roi. Sa Majefté ne
crut pas qu'il pût être mieux placé que
dans fon Cabinet d'Antiques , elle chargea
donc M. Rouillé de le remettre à
M. de Boze , & de lui en demander en
même tems pour fa fatisfaction particuliere
, une defcription raifonnée que
l'on rendroit publique , fi elle étoit utile
aux progrès des connoiffances Littéraires ,
& elle paru telle à l'Académie, quand M.
de Boze lui en communiqua la premiere
ébauche.
Il ajoûta en finiffant , que quand il
avoit dit que ce Médaillon étoit par fon
étendue , par fon poids & par le relief
des figures , le plus confidérable de ceux.
qui nous reftent des débris de l'Empire
Romain , il n'avoit pas prétendu dire que
les Empereurs qui ont regné avant ou
JUIN. 71 1752:
fait frap
après Juftinien , n'en avoient pas
per d'aufli grands ou de plus grands encore
; mais que le feut prix de la matiere
facrifié à d'autres ufages , les avoit infenfiblement
fait difparoître au pré,udice
d'une louable curiofité , & des avantages
que la confervation de ces fortes de
monumens , nous donneroi pour une plus
parfaite intelligence de l'Hiftoire ancienne.
Qu'en effet , Gregoire de Tours raportoit
qu'étant à la Cour de Chilperic ,
ce-Prince lui fit voir des Médaillons d'or
du poids d'une livre que lui avoit envoyés
Tibére Conftantin , & qui ayant du côté
de la tête cette Infcription TIBERII
CONSTANTINI PERPETUI AUGUSTI ,
avoient au revers celle-ci , GLORIA
ROMANORUM, autour d'un quadrige
ou char de Triomphe attelé de quatre
chevaux. Tibere Conftantin parvint àહૈ
l'Empire neuf ans après Juftinien , Grégoire
de Tours vivoit du tems de l'un & de
l'autre , il feroit donc difficile de trouver
un exemple plus femblable , ou une autorité
plus préciſe .
- Après que M. de Boze eut fini fa Differtation
qui fut trouvée très curieufe ,
M. le Beau lut un Mémoite fur la légion
Romaine. Cette lecture fut fuivie d'une
72 MERCURE DE FRANCE.
hriftoire du Gouvernement établi par ANG
gufte. Ce morceau de M. l'Abbé de la Bletriere
a paru fi neuf & fi beau , que nous
croyons devoir le communiquer tout en
tier à nos lecteurs.
268 207 208 209 208 708 984-208 207 208 208 209 208 207
.
HISTOIRE
Du Gouvernement établi par Augufte.
N
Ous fommes accoutumés dès notre
enfance à regarder comme purement
defpotique le Gouvernement fubftitué par
Augufte , à l'ancien Gouvernement Républicain
: & je trouve deux caufes de ce
préjugé. La premiere eft l'abus que firent
de leur puiffance , divers Empereurs. D'après
l'Hiftoire des Caligulas , des Nerons,
des Domitiens & des Commodes , on s'eſt
figuré le Prince Romain comme fuperieur
de droit à toutes les loix de l'Etat : & l'on
ne fait pas réflexion que fi l'on fe forme
fur de tels Regnes l'idée de la prérogative
Impériale , il faudra pour être conféquent
que l'Empereur étoit affranchi
de la loi naturelle. En effet ces monftres
la foulerent aux pieds , & parurent même
la reſpecter moins que les loix de la nadire
tion ,
JUIN. 1752. 73
tion , aufquelles ils rendoient fouvent une
forte d'hommage en revêtant de formes le--
gales leurs injuftices & leurs cruautés .
La feconde fource de l'erreur , eft l'ignorance
ou la mauvaiſe foi des Grecs entre
autres de l'Hiftorien Dion Caffius. La nation
Grecque toujours jaloufe , toujours
ennemie des Romains , aimoit à croire
qu'ils étoient entierement aflervis . Enfin ,
difoit- elle , les Cefars ont vengé la Gréce
en mettant Rome aux fers. Voilà nos fiers
Conquerans esclaves auffi bien que nous ,
& dans la fervitude commune nous avons
la prééminence du genie & des talens . Ainfi
les Grecs pour fe confoler de la perte de
leur liberté , favorifoient ouvertement le
defpotilme jufqu'à donner aux Empereurs
le nom de Roi . En devenant Citoyen Romain
un Grec ne quittoit pas toujours fes
anciennes préventions. Dion, quoique Senateur
& deux fois Conful , montre à découvert
une ane anti-Romaine , & femble
n'avoir pris la plume que pour humilier
la Nation dont il écrit l'Hiftoire . Je ne
parlerai point ici de la maniere dont il fe
déchaîne contre Ciceron , ni du filence
qu'il garde fur les autres Ecrivains , que
Rome pouvoit oppofer à la Grece. J'obferverai
feulement qu'il femble vouloir
juſtifier l'ufurpation de Cefar , qu'il traite
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
Brutus & Caffius avec une partialité manifefte
, qu'il multiplie & qu'il enfle les priviléges
accordés à Augufte , & qu'il attribue
aux Empereurs le pouvoir arbitraire
comme leur appartenant , non feulement
de fait , mais de droit , en forte que l'on
auroit pû intituler fon Ouvrage : Hiftoire
Romaine à l'ufage des Grecs & des Tyrans.
Comme Dion eft le feul Auteur où nous
trouvions le Regne d'Augufte dans une
certaine étendue & qui donne un plan détaillé
du nouveau Gouvernement , la plûpart
des Modernes croient fur fa parole
que l'Empereur étoit difpenfé de toutes les
Loix. Ils ne font pas attention que l'Hif
torien Grec eft trompé , ou feint de l'être
par une expreffion Latine équivoque en
elle-même , mais dont l'ufage de la langue
avoit déterminé le fens. Lorfqu'un Citoyen
obtenoit difpenfe d'une Loi feule ,
on ne laiffoit pas de dire qu'il étoit dif
penfé des Loix , folutus Legibus. C'eſt ainfi
que s'expriment tous les Auteurs. Les Loix
font cenfées ne faire qu'un corps , & le
tout fe prend pour la partie . Nous difons
dans notre langue d'une chofe défendue
par une Loi unique , qu'elle eft défendue
par les Loix.
On avoit extrêmement multiplié les dif-
' penfes en faveur d'Augufte..Ses ſucceſſeurs
JUIN.
1752. 75
jouirent des mêmes priviléges & d'autres
encore qui dans la fuite y furent ajoûtés ;
mais aucun ne s'imaginoit être affranchi
de toutes les Loix. Augufte jufqu'à la fin
de fes jours étoit fi perfuadé du contraire ,
que voulant laiffer à Livie par fon teftament
le tiers de fa fucceffion , il pria le
Senat de le diſpenſer de la Loi Voconia ,
qui ne permettoit pas aux Maris de laiffer
à leurs femmes , au - delà d'une certaine
fomme. Caligula même ſe fit diſpenſer de
la Loi Julia- Papia , parce que fuivant la
difpofition de cette Loi , il ne pouvoit hériter
que de fes proches , n'ayant alors ni
femme ni enfans. Claude n'époufa fa niéce
Agrippine , qu'après avoir prié le Senat
de rendre un Décret pour déclarer permis
ces fortes de mariages. Lucius Vitellius
ayant démandé à ce Prince s'il réfifteroit
aux ordres du peuple & à l'autorité du Se
nat, je ne fuis qu'un Citoyen , avoir répondu
l'Empereur, & n'ai pas le droit de m'oppofer
aux volontés unanimes de mes Concitoyens.
Il feroit facile de former la Chartre
d'une tradition non interrompue , qui
prouveroit qu'au moinsjufqu'à Diocletien ,
c'eft-à - dire , pendant trois fiécles , jamais
on ne crut que les Empereurs euffent droit
d'agir contre la difpofition des Loix , excepté
celles dont ils avoient obtenu dif-
Dij
76 MERCURE DE FRANCE .
penfe par ecuit.
que
J'ai lu dans les affemblées de l'Académie
plufieurs differtations , où je me propoſe
de donner un plan du Gouvernement Romain
fous les Empereurs. Il en résulte
le Gouvernement doit être regardé comme
une Ariftocratie , où le premier Magiftrat
étoit trop puiffant , & pouvoit agit , quand
il vouloit , comme le Defpore le plus abfolu.
Je dis qu'il le pouvoit ; mais il n'en
avoit pas le droit. Dans toutes les langues
on confond le droit avec le pouvoir : &
les Romains euffent été trop heureux , fi
cette confufion eût été feulement dans le
langage. Cependant pouvoir & avoir droit
font deux chofes auffi diftinguées l'une de
l'autre , que la force & les voies de fait
le font de la Juftice & des Loix.
Dans ce difcours qui ne fera que le précis
de quelques mémoires très étendus , je
vais raconter comment & par quels dégrés
Augufte forma ce qu'on appelle la Monarchie
Romaine. On verra par le fimple
expofé des faits , que la puiffance Impériale
n'étoit que le réfultat de plufieurs
emplois purement Républicains qui n'avoient
pas changé de nature pour être
accumulés dans la perfonne d'Augufte &
de fes fucceffeurs.
Par la défaite d'Antoine , Octavien de
JUIN. 17523 77

meura maitre de l'Empire. Il étoit Impec'eft
à-dire Généraliffime des Armées.
Ayant recueilli toute la puiffance
Triumvirale , il difpofoit des Provinces en
Souverain. Dans Rome il avoit la puiffance
Tribunitienne que les Romains venoient
de lui conferer pour toute fa vie. A ce
pouvoir Tribunitien qui rendoit fa perfonne
inviolable & lui donnoit le droit
d'oppofition , qui conftituoit l'efence du
Tribunat , on avoit ajouté de nouveaux
droits , entr'autres celui de faire grace aux
criminels condamnés . Octavien commandoit
dans la Ville en vertu de la dignité
Confulaire , qu'il n'eût tenu qu'à lui de
garder toujours. Mais au comble de l'élévation
, il ne pouvoit fe diffimuler qu'il
n'étoit qu'un ufurpateur. De quelque côté
qu'il jettât les yeux , il voyoit un précipice
, Prétendre retenir à main armée ce
qu'il avoit acquis par les armes , c'étoit
imiter fon oncle & vouloir périr comme
lui. Abdiquer comme Sylla , c'étoit perdre
le fruit de tant de travaux & de crimes.
C'étoit un parti hazardeux que Sylla ne
lui auroit pas confeillé ni pris une feconde
fois pour lui- même. Octavien s'aviſa
d'un tempéramment qui pût lui donner
le mérite de l'abdication , lui conferver la
réalité de la puiffance & parer à tous les
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
inconveniens . Ce fut de fe démettre de
fes pouvoirs , lorſqu'il auroit affez bien
lié fa partie pour être fûr qu'on l'obligeroit
à les reprendre , & de ne les reprendre
même qu'avec les démonftrations d'une
extrême répugnance , & pour un tems
limité. Loin d'ambitionner comme Cefar
le nom de Roi , il ne fongeoit qu'à l'effenticl
; & pour affermir la domination fur
un peuple libre , il eût voulu la rendre .
invifible : il projetta donc de la déguiſer
fous des titres Républicains.
Lorfqu'il eut formé fon plan , il jugea
que le titre de Prince du Senat feroit le
plus convenable pour fervir de fondement
aux autres. Le titre étoit l'appanage du Senateur
que les Cenfeurs infcrivoient le
premier fur la lifte du Senat , & quoique
celui qui le portoit ne dût à la rigueur le
garder que jufqu'à la nouvelle lifte , jamais
on ne le perdoit qu'avec la vie . Cette
primauté ne conferoit aucune Jurifdiction
ni dans le Militaire ni dans le Civil. Elle
étoit à proprement parler une forte de décanat
que l'on adjugeoit au mérite . Mais
fans donner autre droit que celui d'opiner
le premier dans le Senat après les Magiftrats
, elle attiroit une confideration infinie
& fuperieure à celle des dignités. Compatible
avec les Magiftratures , elle s'y
JUI N. 1752. 79.
trouvoit quelquefois jointe. Le Prince
du Senat pouvoit être Cenfeur , Conful ,
Général d'Armée ; mais quelque Magiftrature
qu'il exerçât , c'étoit par la dénomination
de Princeps qu'on avoit coutume
de le qualifier. Le Prince du Senat , en un
mot , étoit fenfé le premier homme de la
Nation. Les Politiques rafinés tiennent ,
dit on , confeil fur l'impoffible. Octavien
confideroit que fi les Romains fouffroient
qu'il fe démît du Generalat , & de la puiffance
Tribunitienne , ce feroit du moins
une refource pour lui de poffeder la dignité
de Prince du Senat , que l'ufage avoit
rendue perpétuelle , & de demeurer par
état le premier homme de fa Nation après
avoir ceffé volontairement d'en être le
Souverain.
D'heureuſes circonstances appelloient le
jeune Cefar à cette place. Il y avoit trente
ans qu'elle vaquoit , & cela même étoit une
preuve des défordres de l'Etat . Depuis
près d'un demi fiécle les diffenfions civiles
n'avoient pas permis que la cenfure fût
exercée en entier , & ce n'étoit qu'à la fin
d'une cenfure réguliere , qu'on pouvoit
nommer le Prince du Senat. Les parties
les plus effentielles de la cenfure avoient
été négligées. On ignoroit le nombre des
Citoyens , l'état de leur fortune , celui des
Diiij
So MERCURE DE FRANCE.
revenus publics. On comptoit plus de
mille Senateurs . Le malheur des tems avoit
introduit dans le Senat une foule de fujets
indignes qui paroiffoient capables de tout
entreprendre pour s'y maintenir.
Après avoir étouffé les diffenfions & fermé
le Temple de Janus , à quoi le jeune
Cefar pouvoit-il mieux employer les premiers
momens de ſon loiſir , qu'à réformer
de pareils abus ? Mais convaincu que le
vrai moyen
de préparer les efprits à rejet
ter fa démiffion étoit de témoigner un
grand refpect pour les loix , il ne voulut
travailler à la réforme que de l'autorité de
la Nation . Comme il étoit Conful , &
qu'il devoit l'être encore l'année ſuivante ,
il accepta le pouvoir de Cenfeur & non
pas le titre, parce que felon la regle, on ne
pouvoit être à la fois Cenfeur & Conful.
İl fouhaita même de partager ce nouveau
pouvoir avec Agrippa fon ami intime , &
l'inftrument de toutes fes victoires.
Pendant les quinze mois que dura cette
Cenfure , Octavien réforma l'interieur du
Gouvernement , retrancha du Senat avec
autant de fermeté que de douceur les
membres qui deshonoroient le Corps &
le remplit d'excellens fujers , qu'il laiffa
choifir par les Senateurs mêmes. En vertu
d'une commiffion fpeciale du Senat & du
JUIN 1752.
Feuple , il mit plufieurs familles au nombre
des Maifons Patriciennes , que les profcriptions
& les guerres avoient extrémément
diminuées. Il fe faifoit par là de nouvelles
créatures , qui dans la chaleur de la
reconnoiffance ne devoient pas manquer
de s'opposer à fon abdication .
Il rétablit l'ordre dans les Finances ;
pourvut à la réparation des édifices publics
, bannit de l'enceinte de Rome les
Religions étrangeres , abrogea les loix injuftes
faites pendant le Triumvirat , corrigea
une infinité d'abus , allant droit au
bien , mais avec des manieres Républiquaines
qui lui gagnoient tous les coeurs. 11
parut travailler de fi bonne foi à fe rendre
inutile , qu'on le jugea plus néceffaire que
jamais. Quand il eut achevé le dénombrement
, il fut nommé Prince du Senat.
Cette élection fembloit annɔncer le rétabliffement
de la République. Auffi précéda-
t-elle de quelques mois feulement la
fameufe fcene de l'abdication , qui rendit
légitime la puiffance , que le jeune Cefar
avoir ufurpée & fixa d'une maniere irrévocable
la deftinée des Romains. Ayant affemblé
le Senat , il déclara qu'il rentroit
dans la vie privée . Je me dépouille , dit - il ,
alors de tout pouvoir & de toute autorité.
Je vous rends les armées , l'exercice des
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
Loix , & les Provinces , non- feulement
celles qui appartenoient à l'Empire avant
mon adminiftration , mais encore celles
que j'ai conquifes . Cette démarche lui
réuffit comme il l'avoit prévû. On le fupplia
, on le conjura au nom de la Patrie de
ne point abandonner l'Etat . Enfin les larmes
aux yeux il dit qu'il obéïroit , mais à
deux conditions . La premiere qu'on ne le
chargeroit point du Gouvernement de toutés
les Provinces , & que la moitié feroit
à la difpofition du Senat & du Peuple. La
feconde , qu'il lui fût permis auffi tôt que
les Provinces de fon partage feroient tranquilles
, mais dans dix ans au plûtard , de
fe décharger de ce fardeau , d'abdiquer le
Généralat & de goûter le repos de la vie
privée , pour laquelle il montra toujours
in empreffement que lui même peut - être
croyoit fincere. Les Romains frappés de
la grandeur d'ame qu'il avoit témoignée
en fe démettant de tous fes pouvoirs , lui
donnerent le nom d'Augufte , c'eſt - à- dire ,
d'homme fuperieur à l'humanité . Ceci ſe
paffoit l'an de Rome 727. lorfqu'Augufte
commençoit fon fixiéme Confulat. Outre
cette dignité qu'on ne doit pas mettre au
nombre de celles qu'il avoit repriſes pour
dix ans , il fe trouva donc alors en poffeffon
du titre de Prince du Senat , de celui
JUIN. 1752.
"
de General des Armées , de Gouverneur
de la moitié des Provinces , enfin de la
puiffance Tribunitienne. Mais il faut obferver
qu'aucun de ces quatre derniers titres
ne lui donnoit droit de commander
dans Rome. Nuls pouvoirs n'étoient annexés
au titre de Princeps. Le Tribunat
dont Augufte avoit la puiffance , n'étoit
point regardé comme une Magiftrature
proprement dite. Le Gouvernement des
Provinces n'avoit rien de commun avec
celui de la capitale. Enfin l'autorité de
Général défigné par le titre d'Imperator
ne s'étendoit que fur les foldats. Om
fçait qu'un General d'Armée, dès qu'il avoit
été nommé , devoit fortir de la Ville , &
que fes pouvoirs expiroient au moment
qu'il y rentroit. C'étoit par un privilege
nouveau que l'on avoit permis à Augufte
de conferver dans Rome fon pouvoir fur
les Armées ; mais ce pouvoir militaire ne
lui donnoit pour fujets que les Citoyens
engagés actuellement au fervice .
Néanmoins pendant les fix années qui
s'écoulerent depuis qu'Augufte s'étoit fair
contraindre de reprendre le Géneralat , il
fut toujours le fuprême Magiftrat de Rome
, parce que d'année en année , malgré
les répugnances prétendues , on s'obf .
tinuit à le choisir pour Conful. Co fur
Ce
Dvj
84 MERCURE
DE FRANCE.
la
dans le cours de ces fix années , c'est - àdire
en 730. qu'Augufte Conful pour
dixième fois , voulant à fon retour
d'Efpagne diftribuer de l'argent au peu
ple , ce que la loi Cincia ne permettoit
pas , demanda & obtint la difpenfe de
cette loi. On fe fervit de l'expreffion ordinaire
folutus legibus : & Dion fur ce fondement
avance qu'il fut affranchi de toutes
les loix fans exception. Augufte pouvoit
certainement perpétuer fa domination
dans Rome & für Rome en perpétuant
fes Confulats. Mais qu'auroit dit Rome
encore mal affervi s'il fe fût pour ainfi - dire
exclufivement approprié les forces de
l'Empire Plus d'un fiécle depuis , quoiqu'accoutumée
à voir les fucceffeurs d'Augufte
s'élever de fait au deffus de toutes les
loix , elle ne pardonna point à Domitien
la fuite éternelle de fes confulats . Augufte
connoiffoit trop les Romains pour faire
de tout le tems de fon adminiſtration une
feule & unique année , comme Pline le
reproche à Domitien .
› que
Ainfi lan 731. au lieu d'accepter un
douziéme Confulat, il fe démit du onziéme
, & donna la place vacante
la Nation ne vouloit point remplir à Lucias
Seftius , zelé Républicain , l'ami fidéle
de Brutus & l'adorateur de ce dernier
JUIN. 1752 . 88
4
des Romains. Augufte qui peut - être
aimoit moins Seftius , paroiffoit l'en ef
timer davantage . En lifant avec réflexion
P'Hiftoire d'Augufte , on obferve que lorfqu'il
fait des démarches qui tiennent du
defpotifme , elles font toujours accompagnées
de circonftances propres à couvrir
ce que ces démarches peuvent avoir de
choquant . Si cette nomination d'un Confuln'eft
pas abfolument réguliere, il en rachette
pour ainfi dire l'irrégularité par un
trait d'héroisme . Il fubroge à fa place l'ami
de Brutus, l'ennemi de Jule Cefar . En géné
ral lorfque les Romains le prient de difpo
fer de quelques places , il en difpofe par
préférence en faveur de ceux qui font at
achés à l'ancien Gouvernement. Il fçavoir
qu'il eft peu de Républicains affez farouches
pour nepas s'apprivoifer tôt ou tard
avec unpouvoirque l'onexerce à leurprofit.
A peine Augufte eut- il abdiqué le confulat
, que le peuple fe reprocha d'avoir
fouffert qu'il devint particulier ; tant on
étoit éloigné de croire qu'en verta da titre
d'Imperator & de fes autres dignités il
fût dans Rome le fuprême Magiftrat. Dès
J'année 731. la ville avoit été frappée de
divers fleaux qui fe multiplierent encore
pendant l'année 732. Aux maladies épidé
miques fuccéda la pette,& la pefteproduifir
86 MERCURE DE FRANCE.
famine . Le Tibre fe déborda de nouveau ,
les orages & les tonnerres continuerent
d'allarmer & de défoler la Ville . Le Pantheon
même ne fut point épargné, un coup
de foudre arracha la pique que la ftatue
d'Augufte tenoit à la main. Dans le fyftême
de fuperftition qui regnoit alors , les
Romains auroient pu conclure de ce dernier
évenement , que les Dieux vouloient
dépouiller Augufte du pouvoir qu'il avoit
fur les foldats ; mais les imaginations montées
à la fervitude n'apperçurent dans ce
prodige & dans les autres calamités dont
la démiffion d'Augufte avoit été l'époque
fatale , que des fignes éclatans de la cole
re du ciel qui puniffoit Rome d'avoir eu
Fingratitude & la foibleffe de fouffrir
qu'Augufte ceffâr de les gouverner . Pour le
dédommager avec ufure , on veut le faire
Dictateur ; comme le Sénat héfite fur cette
propofition , la populace inveftit le Palais
où le Sénat eft affemblé ; elle mena
ce de le réduire en cendres ; enfin ayant
obtenu le décret qu'ils fouhaitent ils.
courent au Palais d'Augufte menant avec
eux 24. Liceurs & le preffant d'accepterla
Dictature ; Augufte leur répondit comme
auroit fait Caton & refufa conftament
une Magiftrature odieufe que la République
avoit abolie pour jamais . Voyant que
>
JUI N. 17520 87
ni raifon ni priere ne pouvoient rien fur
une multitude fanatique , il fe jette à genoux
, fe découvre la poitrine , & protelte
qu'il recevra plutôt le coup de la mort.
Le peuple fe rendit , mais afin qu'Augufte
eût quelque forte de commandement dans
Rome , il fe chargea de l'intendance des
vivres telle que l'avoit eue Pompée.
La fcene que je viens d'écrire eft inconcevable
, & le dénouement l'eft encore
plus , fi dès lors Augufte jouiffoit dans
Rome d'un pouvoir fouverain . Je conviens
que maître des armées , revêtu du
Tribunat , refpecté de la multitude comme
le Reftaurateur & le nouveau fondateur
de Rome , Augufte confervoir , quoiqu'il
ne fût plus Conful , un tel afcendant fur
la Nation, que tout auroit plié fous fes ordres
, & qu'il ne tenoit qu'à lui d'entre--
prendre ce qu'il eût voulu , mais je foutiens
en même- tems que la puiffance impériale
n'étoit pas encore formée , elle ne
Je fut que quelques années après.
La même année 732 , on lui donna le
pouvoir de convoquer le Senat toutes .
les fois qu'il jugeroit à propos. S'il avoit
ce pouvoir , à quoi fervoit de le lui
donner ? S'il ne l'avoit pas , comment
étoit-il fuprême Magiftrat ? Augufte proteftoit
toujours d'un ton affirmatif , qu'à
SS MERCURE DE FRANCE.
la fin de fon decannat , il vouloit être
fimple particulier . Les Romains pour s'affurer
à tout évenement , qu'il retiendroit
au moins le pouvoir Tribunitien , l'obli.
gerent de l'accepter à perpétuité. Comme
il fe difpofoit à partir pour aller regler les
affaires de la Grece & de l'Orient , on ordonna
que dans les Provinces qui n'étoient
pas de fon partage , il auroit une autorité
fupérieure à celle des Gouverneurs envoyés
par le Senat.Augufte n'avoit donc au
moins jufqu'alors de Juridiction que dans
les Provinces de fon département. Il prit
la route de la Sicile avant les Commices
Confulaires , où le peuple Romain nomma
feulement un Conful, On réſervoit
l'autre place pour Augufte qui la refuſa
conftamment , puifque la place vaqueir
encore en 733. Enfin fur le refus abfolu
d'Augufte , Q. Lepidus & L. Syllanus fe
la difputerent avec un acharnement qui
caufa dans Rome une violente fédition.
Le Senat comme fouverain moderateur
de la Republique , avoit toujours eu le
droit d'employer le bras Militaire dans
les dangers preffans. On crut être dans le
cas de rapeller Augufte feul General , &
qui le trouvant encore en Sicile , étoit à
portée de venir promptement au fecours
de la Patrie. Mais comme les intéreffés
JUIN. 1752. 89

tonvinrent de le prendre pour arbitre &
de l'aller trouver Augufte ne revint
point. Il ne voulut rien décider entre les
deux contendans , & fur d'avis que l'on
procédât à une autre election , à laquelle
n'affifteroient ni Sillanus ni Lepidus. Mais
ils recommencerent fous main leurs cabales
, de forte qu'il fe paffa bien du tems
avant que Lepidus fût élu Conſul : &
même après l'election , la populace mutinée
continna par goût pour la licence &
pour le pillage une fédition fans objeɛ.
On prétend qu'Augufte agit alors en Souverain
, & qu'il envoya dans la Capitale ,
Agrippa fon gendre , en qualité de Gouverneur
: mais j'ai fait voir par des raifons
qui ne font pas fufceptibles d'abregé , que
fi le gendre d'Augufte exerça pour lors
quelque autorité dans Rome , ce fut en
vertu d'une Commiffion du Senat.
En 734 , Augufte , après avoir mis ordre
aux affaires de la Grece , féjourna pendant
l'hiver à Samos , & paffa dans le continent
de l'Afie en 735. Il alla en Syrie où la préfence
fit trembler le Roi des Parthes.Celuici
rendit les Drapeaux enlevés aux Romains
à la funefte journée de Larrhes . Augufte
regarda cette reftitution comme un
fuccès préférable aux victoires les plus
éclatantes. A Rome où l'efprit pacifique
90 MERCURE DE FRANCE.
du Général commençoit à prévaloir , on
en jugea comme lui . On confacra divers
monumens à la gloire du vengeur de la
Patrie . Néanmoins on ne lui décerna
que
Povation , parce que le triomphe étoit réfervé
pour les exploits militaires. Mais on le
nomma Grand Voyer des environs de Rome,
& ce Prince que l'on prétend avoir
dès - lors été Souverain , accepta la com
miflion.
Au printems de l'année 735 , il reprit
lentement la route de l'Italie & fit encore
quelque féjour dans la Grece , ne témoi
gnant aucune impatience d'arriver à Rome
où cependant tout étoit en combuſtion
au fujet d'une place de Conful encore vacante
, parce qu'Augufte s'opiniâtroit à ne
la point occuper. Sentius Saturninus exerçoit
feul le Confulat . La populace étoit
foulevée & Rome inondée de Sang. Le-
Sénat , fuivant l'ufage ancien , arma le
Conful de la puiffance fouveraine , avec
ordre de lever des troupes pour
troupes pour la garde
de la ville . Saturninus craignit de rifquer
une démarche qu'Augufte eût peut- être
regardée comme une entrepriſe fur les
droits de foa Généralat , & l'on prit le
parti de faire une députation folemnelle
au Général. Les Députés apporterent un
décret par lequel on le chargeoit d'ordon
JUIN. 1752. 91
ner pour le bien de l'Etat tout ce que lui
dicteroit fa prudence , & fpécialement de
nommer un Conful. Le Général choifit un
des députés. Ce fut Quintus Lucretius Viſpalis
, qui dans ces conjonctures avoit auprès
de ce politique une forte recomman◄
dation. Il avoit été profcrit.
Plus je réflechis fur la conduite qu'a
tenue Augufte pendant ces trois années ,
par rapport aux affaires de Rome , plus
elle me paroît abfurde & même inſenſée ,
s'il en eft le fuprême Magiftrat. Le voiton
s'occuper ferieufement des moyens d'y
maintenir ou d'y rétablir la tranquillité
Au contraire il rejette ceux qui fe preſentent
à lui. En acceptant le titre de Conful
il préviendroit tout le mal. Cependant
il refufe ce titre avec obftination. L'expérience
même ne le corrige point . Pourquoi
du moins ne nomme- t- il pas un Con
ful , lorfqu'arrivent les premiers troubles ?
Pourquoi , lorfqu'il apprend ou qu'il prévoit
les feconds , n'en nomme- t- il un qu'à la
derniere extrémité ? Ce n'eft pas tout : ib
paffe tranquillement l'hiver en Orient . Il
acheve à loifir de ranger les affaires de l'Afie
, moins intereffantes pour lui que celles.
d'Europe. Il part enfin ; mais nous le
voyons s'arrêter en Grèce , où tout étoir
réglé depuis deux ans , & s'amufer dans
92 MERCURE DE FRANCE.
Athènes à des objets très - minces , qui ne
devoient pas interrompre un voyage néceffaire.
Je le répete ; s'il étoit Souverain de
Rome , fa conduite eft indigne d'un Prince
médiocre je ne dirai pas d'un Politique
confommé.
Mais confiderons Augufte dans le vrai
point de vue ; étudions attentivement fa
pofition , fes idées & fes deffeius . Alors
nous reconnoîtrons à la marche un homme
habile dont les pas fyftématiques & melurés
l'approchent de fon but lorfqu'il paroîffent
l'en écarter , & qui ne fait des circuits
que pour arriver infailliblement . Augufte
s'étoit démis du Confulat pour les raiſons
dont j'ai parlé. Cependant il veut avoir
dans Rome l'autorité fouveraine . Comme
il jouit déja de la puiffance du Tribunat
fans être Tribun , il a projetté d'avoir la
puiffance Confulaire fans être Conful . On
la lui viendroit offrir , s'il fe laiffoit deviner.
Les hommes ordinaires en pareil cas
laiffent entrevoir leurs défirs , & s'applaudiffent
s'ils peuvent réuffir en ne fe découvrant
qu'à demi . Pour Augufte , il fera
fi bien , que les Romains lui donneront ce
qu'il fouhaite , fans qu'ils le foupçonnent
d'y prétendre . Ils auront à leurs propres
yeux le mérite de l'invention . Augufte ne
Le réferve que celui d'obéir à la Patrie , &
JUIN 1752
de fe facrifier encore pour le bien public.
93
Il quitte Rome & paffe dans les Provinces.
Jamais la Nation Romaine n'eut
un plus digne repréfentant. Par tout à l'avantage
des fujets , à la fatisfaction des
Alliés , à la gloire du nom Romain , il déploye
fes talens & fon génie fupérieur capable
, tout à la fois , des plus grandes vues.
& des plus petits détails . Pendant ce temslà
Rome abandonnée à elle -même eft comme
un vaiffeau fans Pilote. Depuis vingtcinq
ans ou tyrannifée par les Triumvirs
ou dirigée par Augufte , Conful , elle a
défapris à fe gouverner. Augufte a prévû
les troubles dont elle eft agitée ; & s'il paroît
s'en affliger en bon Citoyen , il voit
avec une complaitance fécrette que les inconvéniens
de la Démocratie même expirante
, achevent de dégouter les Romains
de l'ancien
Gouvernement. Il faut que les
Romains gémiffent fous le poids de leur
liberté , jufqu'à ce qu'ils s'avifent d'eux
mêmes de donner au nouveau la forme
qu'Auguſte a jugé convenable. Envain l'appellera-
t- on ; fes emplois exigent qu'il foit
ailleurs. En vain lui demandera- t- on des
troupes ; il ne veut point gêner une Ville
libre. Envain le preffera- t -on d'accepter le
Confulat : il ne la que trop exercé . S'il
l'accepte , il fera forcé de l'accepter tous
94 MERCURE DE FRANCE.
les ans. Les Loix ne permettent pas qu'un
feul Citoyen exclue de la premiere place
de l'Etat , la moitié de ceux qui ont droit
d'y prétendre comme lui . En un mot , fous
differens prétextes Augufte ne reviendra
point que la Nation , convaincue d'un côté
qu'elle va périr s'il ne commande dans
Rome , & d'un autre côté voyant qu'il eft
inflexible fur l'article du Confulat & de la
Dictature , imagine l'expédient de lui
donner la puiffance Confulaire féparée du
titre de Conful.
Lorfque les efprits parurent fuffifament
difpofés , alors comme il ne lui convenoit
pas de trouver Rome dans les horreurs de
la fédition ; avant que d'arriver il confentit
de faire la nomination d'un Conful :
Foible palliatif, qui n'allant point à la
fource du mal ne devoit pas empêcher les,
Romains de prévenir les rechûtes par le
fpecifique merveilleux qu'ils fe félicitoient
d'avoir inventé. A peine fut il rentré dans
la ville , qu'on le força d'accepter pour
toute fa vie l'autorité Confulaire , c'eſt- àdire
le droit d'exercer quand il le jugeroit
propos , & lors même qu'il ne feroit
pas
Conful en titre , les pouvoirs ordinaires
& extraordinaires du Confulat . J'appelle
pouvoirs extraordinaires , ceux que le Senat
donnoit aux Confuls , lorfqu'on fe
à
JUIN. 17527
95
Trouvoit dans des
conjonctures effrayantes
, qui faifoient trembler pour Rome
même.
J'ai prouvé très au long
qu'Augufte reçut
alors non-feulement le droit de commander
dans la Capitale , & d'y rendre
la Juſtice ; mais encore celui de veiller &
de furveiller à la
tranquillité de l'Etat ,
d'appliquer aux maux urgens les remedes
qu'il croiroit néceffaires , d'ordonner dans
les cas imprévus tout ce qui lui paroîtroit
convenable à la fureté de la
Republique ,
à la majesté du nom Romain.
La
conceffion faite en 735 des pouvoirs
du Confulat pour toujours , unique fource
légitime de fon autorité dans le Sénat , &
fur les Citoyens qui n'étoient pas dans
le fervice , eft confignée de la maniere la
plus expreffe dans le cinquante- quatriéme
Livre de Dion. Je ne fuis pas furpris , qu'entêté
du
defpotitifme il n'en tire aucune
conféquence. Mais il eft fingulier que ce
fait fiimportant & fi lumineux foit demeu
ré comme non avenu pour ceux d'entre l‹ s
modernes qui penfent autrement que Dion .
Cependant le pouvoir
Confulaire d'Auguf
te eft la clef de l'Hiftoire
Impériale . ¡ 1
acheve de
caracterifer le nouveau Gouvernement
, & de montrer que les Empereurs
n'étoient
que les chefs
trop puiffans , d'une
96 MERCURE DE FRANCE.
Nation toujours libre de droit , quoique
de fait fouvent opprimée.
Pendant le refte de l'Adminiſtration
d'Augufte , qui fut encore de trente deux
ans , il ne reçut pour toute fa vie , ni le
titre ni les pouvoirs d'aucune autre dignité
, fi ce n'eft le Souverain Pontificat
qui n'étoit pas une Magiftrature , & ne
s'étendoit qu'aux chofes de la Religion ;
donc s'il commanda dans Rome , ce fut
uniquement en vertu de la puiffance de
Conful. Et comme les Generaux ou Empereurs
qui gouvernerent dans la fuite ,
furent tous aux droits d'Augufte , concluons
que la puiffance légitime des Empereurs
fur Rome n'étoit que la puiffance
Confulaire. Il est vrai que ce Confulat
Impérial , Magiftrature permanente , unie
à tant d'autres emplois , & fpécialement
inftituée pour prévenir des défordres que
les Magiftrats ordinaires n'étoient plus capables
d'arrêter devoit être infiniment
plus étendue , plus libre dans fon exercice ,
plus indépendante que n'avoit jamais été
celle des Confuls en titre. Aufli voyonsnous
que plufieurs Empereurs en abuferent
étrangement . Mais au fonds elle étoit de
même nature & par conféquent fubordonnée
à toute loi dont l'Empereur n'avoit pas
été nommément difpenfé.
>
Par
JUIN. 1752. 27
per-
Par cette puiffance Confulaire, que j'appellerai
quelquefois pour abreger, Confu-
Jat perpétuel ou impérial , le plan d'Augufte
le trouvoit entiérement executé. La Nątion
elle même venoit de mettre la derniere
main à l'édifice auquel ce fçavaat
Architecte n'avoit travaillé fi lentement
que pour le rendre plus folide. Mais s'il
s'applaudiffoit en contemplant fon ouvrage
, il devoit trembler pour peu qu'il confiderât
à quel point on s'étoit écarté des
principes nationaux en lui donnant à
pétuité les pouvoirs ordinaires & extraordinaires
de la principale dignité de l'Etat .
Depuis l'expulfion des Rois , Rome avoit
abhorré toute magiftrature perpetuelle . Augufte
lui- même n'eut jamais la hardieffe
d'accepter pour toujours le Generalat &
le Gouvernement des Provinces. Il ne
conferva ces deux emplois jufqu'à la
mort , qu'en fe faifant contraindre de les
accepter de nouveau , tantôt pour cinq
ans & tantôt pour dix. Il avoit , je le
fçais , reçu pour toute fa vie la puiffance du
Tribunat ; mais le pouvoir Tribunitien
n'ayant pour objet que la défenfe du рец-
ple contre l'oppreffion des Grands, un Protecteur
à vie , & par conféquent plus autorifé
, devoit être agréable à la plus nombreufe
partie de la Nation . D'un autre côté
II. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
le Protectorat perpetuel fixé dans la përfonne
d'un Senateur Patricien , que dis je?
dans la perfonne de Prince du Senat , avoit
quelque chofe de flatteur pour les Patriciens
& pouvoit être regardé comme un
lien indiffoluble entre les deux ordres de
l'Etat dont les droits refpectifs & l'éternelle
jaloufie avoient été la caufe ou le prétexte
de tant de révolutions . Mais la perpétuité
des pouvoirs , & des pouvoirs extraordinaires
du Confulat , mettoit Auguf
te dans une pofition très - délicate . L'empreffement
unanime des Romains à lui
donner une autorité fi directement oppofée
à leurs principes ne pouvoit le tranqui
lifer. Il fçavoit qu'aux empreffemens les
plus
vifs fuccede quelquefois le plus viqlent
repentir , qu'on voit rarement une
Nation abandonner fans retour fes maximes
fondamentales , & que tout homme à
qui elle les facrifie , court rifque de devenir
l'horreur du public après en avoir été
l'idole . Les Romains qui fe félicitoient
d'avoir obtenu d'Auguſte, qu'il voulût bien
fe charger du Confulat perpétuel , ne pou
voient- ils pas fe détromper tôt ou tard , &
s'appercevoir qu'ils étoient le jouet d'un
politique artificieux ?
Pour entretenir l'illufion , Augufte ufa
d'un fratagême digne de lui ; ce fut de
JUIN. 1752: 99
paroître toujours refpecter le principe même
dont les Romains s'étoient départis en
fa faveur. Au lieu de faire trophée d'une
Magiftrature infolite quant à la durée &
deftructive de l'ancien Gouvernement , il
en fit une espece de myftere. Afin que l'on
crût toujours qu'elle lui déplaifoir , qu'il
Pavoit plutôt non refufée qu'acceptée ,
qu'il ne la gardoit que par obéiffance , il
ne voulut pas recevoir de titre qui pût
en reveiller l'idée ; & c'eft pour cela que
ni dans fes monumens , ni dans ceux des
autres Empereurs , on ne trouve rien qui
foit relatif à ce Confulat perpétuel. Par
ce fage temperamment Augufte s'en affura
la paisible poffeffion , il en exerça ,
il en
étendit les droits. Mais ayant eu pour
principe de laiffer fubfifter l'exterieur du
Gouvernement qu'il détruifoit , il n'accep
ta point les douze Licteurs que le decret
d'élection lui permettoit de prendre , &
fe garda bien de montrer un troifiéme
Confal aux yeux d'un Peuple accoutumé
à n'en voir que deux . La multitude ne rai
fonne pas toujours , mais elle fçait toujours
compter. Ainfi nonobftant le Confulat perperuel
d'Augufte , il n'y eut jamais que
deux perfonnes à la fois qui portaffent le
nom de Conful . Augufte lui- même, qui l'a- ¨
voit déja porté onze fois avant qu'on lui
E ij
To MERCURE DE FRANCE.
donnât pour toûjours la puiflance Confu
laire , le reçut depuis encore deux fois en
749 & 751.
CesConfulats annuels d'Augufte fervoient
à mafquer fon Confulat perpétuel , ou da
moins à le rendre tolérable. Nejugeons pas
de lui comme nous ferions d'un Monarque
proprement dit , qui dans fa Capitale partageroit
avec un de fes Sujets le titre de
quelque Magiftrature. Nous dirions que
ce Souverain ſe dégrade & s'avilit . Lui - même
conviendroit qu'il s'abbaifle & qu'il
honore la Magiftrature qu'il daigne exercer.
Mais à Rome , quoique le Général eût
reçu pour toujours la puillance Confulaire,
on croyoit le rehauffer encore,lorfqu'on lui
donnoit le Confulat ancien. C'est qu'en
revêtant Augufte de la puiffance Confulaire
pour toute la vie, on n'avoit point prétendu
renoncer à la forme du Gouvernement
établi par Lucius Brutus . Autrefois
Rome avoit juré folemnellement qu'elle
n'auroit jamais de Roi ; mais ni fous Augufte
ni depuis , elle ne s'engagea point
d'avoir toujours un Conful perpétuel . Le
Confulat Impérial n'étoit donc censé qu'un
établiſſement proviſionnel , une Magiftrature
accidentelle femblable aux étais qui
font néceffaires pour foutenir un bâtiment
lorfqu'on le répare , & qui feroient inuti
JUIN. 1752 :
tes , fi l'on avoit fini de le réparer.
Pour l'Ancien Confulat , les Romains le
regardoient comme une partie effentielle ,
comme la baie de ieur conflitution . Rien
ne prouve mieux quel cas on faifoit de cette
dignité , que le manége d'Augufte pour.
en affoiblir adroitement le pouvoir. Sous
les prétextes fpécieux d'honorer un plus
plus grand nombre de familles , de multiplier
les récompenfes dues au mérite , d'avoir
affez d'hommes Confulaires pour en
voyer chaque année dans les Provinces du
Sénat de nouveaux pro- Confuls & de nouveaux
Affeffeurs , le Confulat ne fe donna
plus que pour quelques mois . Augufte avoit
bien à coeur d'en abreger la durée , puifqu'il
fuivoit à cet égard l'ufage introduit
fous la tyrannie triumvirale , de laquelle il
témoignoit autant d'horreur , que s'ils
n'eût jamais été Triumvir .
Par cet arrangement les prérogatives du
Confulat n'étoient pas diminuées . Mais
aucun Conful n'avoit le tems de les faire
valoir. Cependant les Romains , toujours
remplis d'idées republicaines, fuppofant &
aimant à fuppofer que l'ancienne République
exiftoit , imaginoient dans le Confulut
ancien quelque chofe de plus grand &
de plus refpectable que dans le nouveau.
Augufte favorifoit ces idées. On lui offroit
.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
fouvent le Confulat ancien , il le refufoit
avec modeftie : & de peur qu'on n'interprétât
fes refus d'une maniere peu favorable
, deux fois il demanda cette place . Ce
fut pour donner avec plus de dignité la
robe virile à fes deux petits-fils , comme
s'il eût crû lui- même qu'Augufte revêtu de
la puiffance Confulaire pour toute la vie ,
étoit moins grand qu'Augufte décoré du
Confulat ordinaire.
L'exemple d'Augufte eut force de loi
pour les fucceffeurs. Contens d'exercer
comme lui le Confulat perpétuel , ils s'abftinrent
comme lui d'en porter le titre. Ils
n'eurent de Licteurs que lorfqu'ils étoient
Confuls annuels . Le feul Vitellius ofa pren
dre ce titre faftueux . Mais Vitellius regna
fi peu de tems & fi mal ; il finit d'une maniere
fi tragique , que fon exemple ne tira
pas à conféquence. Les Confulats marqués
dans le monument de tous les autres Empereurs
ne font que leurs Confulats annuels.
Je me fers de ce mot pour l'oppofer
à celui de perpétuel , quoique je n'ignore
pas que fous le Gouvernement Impérial
les Princes , comme les fimples ciroyens
, après avoir exercé quelques mois
l'ancien Confulat , faifoient ordinairement
place à des Confuls fubrogés. Même depuis
Dioclétien & Conftantin , auteursd'us
JUIN. 1752. 103
ne forme de Gouvernement plus differente
du plan d'Augufte & de Tibere , que celui- ,
ci ne differoit de la conftitution Republi
caine , le Confulat annuel , tant qu'il
fabfifta fut regardé par les Souverains comme
un titre fupérieur à ceux dont ils étoient
revêtus .
peut
Revenons au Confulat Impérial . On
peut le définir un privilége perpétuel que
la Nation Romaine accordoit au Prince du
Senar, Généraliffime de fes Armées, d'exercer
les pouvoirs ordinaires du Confulat
quand il le jugeroit à propos , lors même
qu'il ne feroit pas Conful annuel , & d'agir
avec plenitude de puiffance dans les cas
imprévus , où l'ancienne Republique eût
revêtu les Confuls des pouvoirs extraordinaires.
Anciennement il n'appartenoit
qu'au Senat de juger fi l'on fe trouvoit
dans un de ces cas où les loix doivent être
facrifiées au falut de l'Etat. Donner au
Prince le Confulat perpétuel , c'étoit le
conftituer juge de ces queftions délicates.
Il étoit moralement impoffible que les
coups d'autorité ne fe multipliaffent alors
au delà des vrais befoins , & qu'une telle
puiflance ne dégénérât en tyrannie. Les
mauvais Princes confondirent fans ceffe
leurs prétendus intérêts , leurs haines , leurs
foupçons , leurs caprices avec le falut de la
E iiij
J04 MERCURE DE FRANCE.
Nation. Dès qu'ils vouloient faire quel
qu'acte de defpotifme , ils voyoient ou
feignoient de voir la Republique en danger.
La Nation Romaine avoit rendu fon
premier Magiftrat affez puiffant pour l'opprimer
s'il étoit mauvais Citoyen. Cependant
elle n'avoit jamais prétendu renoncer :
afa liberté , ni faire de véritables Monarques
, de fes Généraux .
Pour être Monarque , il faut du moins
que l'on poffede toute la puiffance exécu
tive ; il faut être unique Magiftrat. Or fous
les Empereurs à la vérité les Officiers militaires
, les Gouverneurs des Provinces Impériales
, & peut -être encore le Prefet de
Rome , tenoient leur autorité du Prince...
Mais ce feroit ignorer la conftitution Ro
maine , que de réduire le Sénat & les Con
fuls à la qualité de Lieutenans de l'Empe
reur. Tous les anciens Magiftrats, depuis les
Confuls jufqu'au dernier des Ediles , tenoient
& croyoient tenir de la Nation ce
qu'ils avoient de pouvoir. Il faut dire la
même chofe des Proconfuls que le Senat
envoyoit dans les Provinces de fon partage.
Si les Empereurs nommerent quelquefois
aux Magiftratures , ils ne le firent que
comme reprefentans du Peuple Romain en
cette partie. Quelques fubordonnés que
fuffent les autres Magiftrats au Conful per
JUI N. 1752. 105
pétuél , quoiqu'il éclipfât & parût annéantir
leur puiffance , ils étoient néanmoins
fes Collègues, & Magiftrats comme lui do
Peuple Romain .
Le Confular Impérial differoit auffi de
la Dictature dont la Puiffance étoit fans
bornes , purement defpotique , au detlus
de toutes les loix. Le Conful perpétuel n'avoit
droit de commander arbitrairement
que dans les cas où la République étoit en
danger. Dans le cours ordinaire de fon adminiftration
, fous peine d'être tyran & de
courir les risques , d'être à la fin traité
comme tel , il étoit obligé d'obéir à toutes:
les loix , excepté celles dont il avoit reçu
diſpenſe par une loi particuliere. C'eft ce
que j'ai démontré dans les differtations
dont je donne ici le précis. Autrefois les
Confuls à qui l'on avoit donné les pouvoirs
extraordinaires étoient comptables au Peuple
Romain de l'ufage qu'ils en faifoient.
Comme leur Magiftrature étoir de courte
durée , on ne les traduifoit devant le Tribunal
de la Nation , que lorsqu'ils étoient
redevenus particuliers. Comme celle des
Empereurs étoit perpétuelle , on auroit
vainement attendu l'expiration de leurs
pouvoirs. Mais Rome fe crut toujours permis
de procéder juridiquement contr'eux
de les dépofer , lorfqu'abufant de la com

106 MERCURE DEFRANCE.
par
fiance , ils faifoient fervir à fa ruine une
autorité qu'ils n'avoient reçu que pour fa
confervation. Elle ufa fouvent de ce droit
en leur faifant leur procès , foit après leur
mort , foit même de leur vivant . Peu de
mauvais Empereurs échapperent à la vengeance
publique , & ceux- ci ne furent redevables
de l'impunité qu'à la loi du plus
fort. Onfupportoit leur tyrannie , comme
on fouffroit les inondations du Tibre
la feule impuiffance de s'en délivrer. Je
conviens que ce feroit fuivre une régle
Trompeufe , que de juger toujours par les
faits , du droit & des principes d'une Na
tion. Je fçais qu'une Nation réduite au dé
fefpoir agit quelquefois contre fes propres
principes , & cómmer dans les tranfports
de fa rage , des attentats qu'elle condamne
elle-même de fang froid. Mais à Rome
lorfqu'on s'élevoit contre les tyrans , on fe
conduifoit par fyftême. On prétendoit
mettre en pratique une maxime nationale ,
& cette maxime étoit avouée par les bons.
& même par les mauvais Empereurs.
JUIN 37321
207
TRADUCTION LIBRE
DE LA PREMIERE
ODE D'HORACE ,
Maecenas atavis edite regibus , &c .
ILLUSTRE rejetton des Rois ,
Vous ,fur qui j'établis ma fortune & ma gloire
Mécène , il eft des gens , qui par goût & par choi
Dans un Cirque poudreux vont briguer la victoire
Autour d'une borne perfide
L'efperance conduir leur char impétueux
Lorfque favorable à leurs voeux
Le Spectateur aplaudit & décide ,
jellsofent s'égaler aux Dieux.
L'un d'un peuple inconftant captivant les fuffrages
,
Ne cherche qu'à s'ouvrir le Temple des honneurs;
L'autre peu jaloux de grandeurs.
A la feule Cérès adreffe fes hommages ,.
Heureux s'il obtient les faveurs !`
Tiemblant au feul nom de Neptune ;.
Jamais fur la foi d'un efquif
Vit on le Laboureur craintif
Sur les flors irrités pourſuivre la fortune
E vj
To8 MERCURE DEFRANCE
De l'opulent Attale il dédaigne le fort ;
Content de cultiver les terres de fes peres ;
Dans les travaux héréditaires
Il fait confifter fon tréfor
Jouet des ondes & des vents ,
Le Marchand fait des voeux que le péril inſpire;
Sur la vie agitée , il gémit , il foupire,
Il vante le repos de la ville & des champs :
Le danger difparoit ...à fes voeux infidele
Il radoube auffi tôt fon vaiffeau maltraité ,
De la ftérile oifiveté
Il croit voir fur fes pas la compagne cruelle ,
L'inéxorable pauvreté.
Couché , tantôt ſous un ombrage épais ,
Tantôt au bord d'une fontaine ,
Un Miniftre du vieux Silêne
Se plait à boire d'un vin frais.
Tandis qu'une mere en allarmes
N'entend qu'en foupirant le récit des combats ,
Charné du tumulte des armes
Le fils va chaque jour affronter le trépas.
Pour fuivre une biche timide ,
Ou pour percer un fanglier fougueur ,
Un chaleur oubliant & l'hymea & fes noeuds
Se livre fans referve à l'ardeur qui le guide..
Pour moi , qui d'Apollon encenfe les Autels
Couronné des Lauriers que produit le Parnafle ,
Plein d'une poetique audace ,
JUIN. ¥752
J'ofe m'affeoir aux rang des immortels ;
Qu'à fon gré le foible vulgaire
Sur mille vains objets promene fes défirs ,
Aux fêtes des Sylvains uniffant mes plaifirs
Je vois leur troupe folitaire
Former une danſe légere
Sous un arbre agité par l'aile des Zéphirs
Près d'Euterpe & de Polymnie
Je paffe les plus doux inſtans ,
Aux charmes de leur harmonie
Funis mes timides accens.
Mécène , pour combler mes voeux ;,
Daignez m'affocier aux maîtres de la lyre ;,
Jufqu'au fein du celeſte empire
J'irai porter mon front audacieux.
Par M. l'Abbé MASSET, da Diocèse de Meau
10 MERCURE DE FRANCE:
:
洗洗洗.洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗網
ASSEMBLE'E PUBLIQUE
De l'Académie Royale des Sciences
L'Académie
Royale des Sciences fit
rentrée le Mercredi 12 Avril. On y
adjugea au célebre M. Euler le double prix
propofé cette année par l'Académie , &
dont le fujet étoit , les dérangemens que
Saturne & Jupiter fe caufent mutuellement
principalement vers le tems de leur conjonition.
Monfieur de Fouchy Sécretaire
perpetuel lut enfuite l'éloge de M. Geoffroy,
Penfionnaire de l'Académie . A cette
lecture fucceda celle d'un Mémoire , dans
Jaquelle M. Delifle , après avoir annoncé
le paffage prochain de Mercure fur
le Soleil , indiqua la méthode de trouver à
cette occafion les parallaxes de ces deux
Aftres , M. de Reaumur lut an Mémoire fur
la digeftion des Oifeaux , particulierement
de ceux dont les eftomacs font des gefiers...
La feéance fut terminée par M. l'Abbé Nollet
qui lur un Mémoire dont nous allons
rapporter le titre & donner Pextrait .
Comparaifon raifonnée des plus célebres
phenomenes de l'électricité , tendant à faiJUIN.
17521
te voir que ceux qui nous font connus julqu'à
préfent peuvent fe rapporter à un pe
tit nombre de faits qui font comme la fource
des autres.
Depuis nombre d'années qu'on s'applique
de toutes parts à faire des recherches
fur l'électricité , il femble que nous pourrions
être plus avancés que nous ne paroif
fons l'être dans la connoiffance de fes caufes:
A peine quelques Phyficiens ofent ils .
entreprendre de dévoiler ces myſteres , &
le Public qui en eft curieux jufqu'à l'imparience
, femble en même tems défefpérer
qu'on en vienne à bout. D'où vient tant
de timidité , d'une part , & fi peu de confiance
, de l'autre ?
Monfieur L.N. croit qu'on s'effraye trop
du grand nombre & de la variété des phenoménes
, & que la multiplicité de ces objets
jointe à leur fingularité qu'on croit voir
s'augmenter de jour en jour ,. contribue
beaucoup à retenir l'efprit humain dans
cette admiration oifive qui tient du découragement
, & qui eft G préjudiciable aux
progrès de la Phyfique . Perfuadé que c'eft
là la principale fource du mal , notre Aca
démicien pour le prévenir ou pour y remé
dier autant qu'il eft en lui , entreprend de
rapprocher les principaux phenoménes les.
uns des autres , de les comparer enſemble,
?
12 MERCURE DE FRANCE.
pour faire mieux fentir en quoi ils fe ref
femblent , en quoi ils différent : en un mot,
de rappeller, pour ainfi- dire, les individus
à leur efpece , & les efpeces à leur genre.
Son Mémoire borné felon l'ufage à une
lecture de trois quarts d'heure , ne contient
qu'une partie de ce qu'il a fait ou de ce qu'il
doit faire , pour remplir ce deffein ; mais
ce qu'on y trouve nous paroît fuffifant pour
faire comprendre que les phenoménes électriques
confidérés philofophiquement , në
font point en auffi grand nombre qu'on le
croit communément , & que les gens qui
penfent que la recherche de leurs caufes eft
au deffus des efforts de l'efprit humain
défefpérent trop tôt de leur fagacité ou de
celte des autres, ce qui pourroit bien venir
de ce qu'ils ne connoiflent ces merveilles
que par des récits infidéles , ou pour les
avoir vûs par forme de fpectacle , & avoir
cru mal à propos qu'on multiplioit les phenoménes
, lorfqu'on ne faifoit que leur
varier les procédés.
Monfieur L. N. cite pour exemple &
pour preuve de ceci , une expérience qu'on
nomme le Tableau magique ou le Tonnerre ,
parmi celles qui ont été publiées fous le
nom de M. Franklin habitant de Philadelphie
en Penſylvanie , & dont les Cum
Bieux s'occupent depuis quelque tems à Pas ..
JUIN. 1752 175
93.
ris. « On a tort , dit- il de penfer & de
vouloir perfuader que cet effet foit un
» phenoméne effentiellement nouveau ; ré- ,
duit à fa jufte valeur , ce n'eſt autre cho-
»fe que l'expérience de Leyde fi célebre
depuis fix ans , dans laquelle au lieu d'u-
» ne bouteille en partie pleine d'eau , on
employe un grand carreau de verre enduit
de part & d'autre avec des feuilles
» de métail ; le fuccès même de ce dernier
procédé auroit été comme prévu &
vérifié il y a déja longtems ; en 1746 Monfieur
L. N. difoit dans un de fes Mémoires
Académiques , « dans l'expérience de Ley-
» de tout confifte à communiquer une for
» te électricité au verre : Or , tout ce qui
s'appliquera exactement à l'intérieur du
» vaiffeau , tout ce qui pourra ménager :
un mouvement libre aux rayons de ma-
» tiere électrique ; fera plus propre qu'au
tre chofe à cet effet , &c. & l'on voit
par un ouvrage de M. Jallabet imprimé en
1748 ,, que plus d'un an avant cette im- ,
-preffion , ce fçavant Profeffeur de Généve
avoit électrifé des Miroirs & des carreaux
de vître en les plaçant entre deux métaux
, ou bien entre un métail & un corps..
animé , & qu'il s'en étoit fervi pour faire
fentir de rudes commotions à ceux qui
voulurent bien l'éprouver.
314 MERCURE DE FRANCE.
Cependant Monfieur L. N. attentif
rendre juftice à M. Franklin dans tout ce
qui peut lui faire honneur , remarque que
ce Phyficien Amériquain en faiſant ufage
des carreaux de verre , a eu une attention
dont perfonne ne s'étoit avifé avant lui, &
qui rend le fuccès de l'expérience plus fûr
& plus complet : c'eft d'avoir obfervé une
bordure non enduite de métail , tout au
tour de ces carreaux de verre , pour imiter
le col de la bouteille qu'on laiffe vuide ,
quand on veut faire à coup fûr l'expérience
de Leyde . Si l'on a donné la préférence
aux grands carreaux de verre fur de plus
petits , c'est qu'on fçavoit fans doute ,
Philadelphie comme en Europe , que dans
cette expérience , une grande bouteille
réuffit mieux que celle qui l'eft moins.
Après avoir fait connoître que le tableau
magique de Philadelphie ne différe point
effentiellement de ce qui s'eft pratiqué à
Leyde en 1745 , Monfieur L. N. prouve
encore davantage la reffemblance de
ces deux faits , en faifant voir qu'ils fone
tous deux fufceptibles de la même explication
; il rappelle fommairement ce qu'il
en a dit dans les Mémoires précédens , &
continue ainfi ; « Lorſqu'on fe fert , -dit-
-il , d'un carreau de verre , pour répéter
l'expérience de Leyde à la maniere de "
JUIN.: 175284 115
>
M. Franklin , l'enduit de métail , appli
» qué d'une part au conducteur & de l'au-
>> tre au verre , communique à celui ci l'é-
» lectricité à caufe de leur étroite union
» & parce que le fluide électrique qui cou-
» le rapidement dans les pores du métail
& qui fait effort pour paffer outre, étant
preffé par l'action foutenue du Globe ,
trouve moins de difficulté à pénétrer
» dans l'épaiffeur du verre qui eft mince,
qu'à gliffer entre l'air & les bords de ce
» même verre qui ont un ou deux pouces
» de largeur.
"
« La difficulté , continue - t- il , de faire
" paſſer la matiere électrique au travers du
» carreau de verre , diminue encore confidérablement
par l'application intime
d'un autre enduit de métail à la furface
oppofée : car ce nouveau milieu plus pé-
» nétrable par la matiere électrique , que
» l'air de l'atmoſphere qu'on peut regarder
en pareille occafion comme étant de
» la nature du verre , la reçoit & lui con-
» ferve fon action , jufqu'à ce qu'on pré-
» fente en quelque endroit de l'enduit mé
tallique un corps qu'elle puiffe enfiler
avec facilité , & qui lui permette de fui-
" vre la rapidité du mouvement dont elle
» eft animée par le Globe & par le cons
ducteur.
116 MERCURE DE FRANCE.
Quant à l'explofion qui s'enfuit , Mon
fieur L. N. renvoye à ce qu'il a enfeigné
dans fon Mémoire de 1746 , pour expliquer
l'expérience de Leyde , & à ce qu'il
en a dir depuis dans fes autres Ouvrages ;
mais comme dans toutes les explications il
atoujours fuppofé comme une chofe incon
teftable , que la matiere électrique paffoit
à travers le verre , cela étant conteſté aujourd'hui
par M. Franklin & par des Phyficiens
qui ont adopté fes idées , il revient
fur cette queftion , & produit des expériences
& des obfervations nouvelles pour
appuier fon opinion qui eft auffi celle de
plufieurs Sçavans qui fe font très - diftingués
dans cette matiere .
Ces expériences font telles que fi elles
n'avoient pas l'avantage qu'elles ont de
prouver évidemment la tranfmiffion du
fluide électrique à travers le verre , elles
auroient au moins le mérite de pouvoir être
propofées aux Curieux , comme un specta
cle nouveau & très-brillant . Monfieur L.
N. conduit , comme par l'expérience de
Leyde, l'électricité dans une bouteille mince
pleine d'eau à lá referve du goulot qui
eft cimenté au col d'un recipient de machine
pneumatique, de maniere que le ventre
de cette bouteille fe trouve dans le vuide
auffi - tôt qu'on a pompé l'air du reci-
"
6
JUIN. 37528
117
pient : & cela doit fe faire dans un lieu où
il n'y ait point de lumiere ; « dès que l'on
» commence à électrifer cet appareil , dit
Monfieur L. N. la bouteille & l'interieur
» du recipient brillent d'une maniere raviffante
; la lumiere qui forme ce beau
» pectacle n'est point diffufe , ou répandue
uniformément dans tout l'efpace ;
on la voit très- diftinctement fe tamifer ,
» du dedans au dehors de la bouteille former
en plufieurs endroits de cônes lumi-
» neux qui ont leur baſe appuiée ſur le
» ventre de la bouteille , & leurs pointes
» comme autant de foyers à quelque dif-
» tance delà , après quoi chaque jet venant
» à rencontrer la furface intérieure du recipient
, fe divife en plufieurs ruiffeaux
quife précipitent en ferpentant de haut
» en bas , jufqu'à la platine de la machine
pneumatique ; ces jets de matiere lumi
" neufe qu'on voit couler fans interruption
de la bouteille , changent perpetuelle-
» ment de place dès leur origine , & font
» varier de même ceux qui fe répandent
» fur le verre du recipient : on en remar-
» que néanmoins de tems en tems quel
» ques-uns qui femblent fe fixer , & je
» m'imagine , ajoûte notre Académicien ,
" que cela arrive aux endroits où le fluide
» électrique trouve quelque paffage plus
39
18 MERCURE DE FRANCE.
»
libre , ou qui font exposés à des émana
» tions plus fortes & plus conftantes de la
part du fil de fer plongé dans l'eau. Ajoutez
à cela que le recipient même , fi l'on
» foutient l'expérience pendant quelques
minutes , en devient tellement électrique
, ainfi que la platine de la machine
» pneumatique , que l'on court rifque d'ê
» tre rudement frappé , fi l'on touche l'un
» & l'autre en même tems , & c ....
و د
D
" » Lorfque l'on ceffe d'électrifer ( c'eft
» toujours Monfieur L. N. qui parle ) &
» que les feux de la bouteille & du reci
pient paroiffent éteints , le vuide fubfiftant
, on les ranime , mais fous d'autres
» formes en tirant des étincelles du con-
» ducteur , ou en tenant la main appuiée
> fur l'endroit où le col de la bouteille eft
» cimenté au recipient. Par le premier
» moyen , je veux dire en faiſant étincel
ler la verge de fer qui conduit l'électri-
» cité , la bouteille devient entiérement
» lumineufe , & repréfente on ne peut pas
» mieux le feu des éclairs ; par le fecond
» on fait couler du col de la bouteille , on
plutôt du maftic qui le joint au goulet
» du recipient une infinité de ruiffeaux de
» la plus vive lumiere , qui tombent le long
» du verre , & qui fe répandent enfuite
» dans le vuide. Outre cela on voit naître
39
}
JUIN. 17527 110
en plufieurs endroits du ventre de la
» bouteille , des aigrettes permanentes
d'une lumiere plus foible , mais à la-
" quelle on ne diftingue prefque point de
rayons léparés comme à celles que l'é-
» lectricité produit dans le plein air. »
Il eft difficile de réfifter à de pareilles
preuves ; fi l'on voit clairement couler les
émanations électriques dans le vuide du recipient
, autant de tems qu'on veut foûtenir
l'électrifation , comment cette matiere,
qu'on ne peut pas prendre pour une fimple
lueur , & dont on apperçoit le mouvement
progreffif, peut -elle y arriver , fans avoir
traversé l'épaifleur du verre de la bouteille,
par laquelle on l'a fait entrer ?
Monfieur L. N. cite encore un autre fait
qui n'eft pas moins décifif en faveur de
fon opinion , il électrife au bout d'un Canon
de fer une bouteille de verre mince
vuide d'air , dont le col eft fcellé hermétiquement
; il voit encore la matiere électrique
paffer dans le vaiffeau , & y couler rapidement
comme un torrent de feu , autant
de tems que l'on continue d'électrifer l'appareil
; le verre étincelle au dehors & reçoit
enfin tant de vertu , que l'on peut s'en
fervir pour faire l'expérience de Leyde . Si
la matiere électrique ne pouvoit pénétrer
entiérement l'épaiffeur du verre , l'apper20
MERCURE DE FRANCE.
3
cevroit-on ici dans l'intérieur du aiffeau)
Voici encore une obfervation qui ne
peut guéres fe concilier avec cette préten
due imperméabilité . Quand on fait l'expérience
de Leyde avec un carreau de verre
enduit de métail deffus & deffous à la maniere
de Philadelphie , & que l'on tire l'étincelle
au travers d'un carton ou d'un
cahier de papier , ce trait de feu électrique
y fait prefque toujours un trou ; mais fi l'on
y prend garde on verra que ce trou eft plus
ouvert du côté qui a pofé fur le carreau de
verre , & que les bords en font comme brulés
on pourra remarquer encore que ce
même trou du côté oppofé eft élevé &
bordé d'une bavure ; tout cela prouve inconteftablement
que le plus grand effort du
feu électrique fe fait à la partie du carton
qui touche le carreau ; & que ce trait part
du verre électrifé , ou de l'enduit métalli
que qui le couvre ; « fi cela eft , dit Mon-
» fieur L. N. comme on n'en peut pas dou-
» ter , il faut que cette furface du verre
» foit électrifée , & comment le feroit- elle,
» fi la matiere électrique ne lui venoit de
» l'autre furface qui la reçoit du conduc-
» teur ? & puiſqu'on a pris toutes les pré-
» cautions les plus convenables pour l'em-
» pêcher de tourner au tour des bords du
carreau , en ne les enduifant point de
métail
JUIN. 1752. 721
métail , il faut bien que cette communi-
» cation fe faffe par les pores qui traver
» fent l'épaiffeur du verre. »
Monfieur L. N. paffe enfuite à un autre
article , il examine ce que M. Franklin
appelle le pouvoir des pointes ; il fait voir
que la plupart de ces nouvelles découvertes
fe rapportent à des faits d'ancienne date ,
qui nous ont appris que l'électricité peut
fe tranfmettre par des conducteurs dont la
continuité feroit interrompue , & qu'elle
fe porte préférablement là où il y a plus de
matiere propre à la recevoir. Ce qui fait
le plus d'honneur , felon Monfieur L. N.
au Phificien de Philadelphie , c'eſt d'avoir
obfervé de plufieurs manières différentes &
fort ingénieufes , qu'un corps non électrique
pointu par un bout & arondi par l'autre
, produit fur des corps électrilés , des
effets contraires fuivant la maniere dont
on l'y préfente ; mais c'eft encore une découverte
fur laquelle M. Franklin a été
prévenu par M. Jallabert ; ceux qui font un
peu au fait de cette matiere , le reconnoîtront
aisément en examinant l'expérience
du Profeffeur de Géneve , qui fe
trouve dans un ouvrage publié il y a quatre
ans .
*
* Recherches fur les caufes particulieres des
phénomenes électr . pag. 312 .
II. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
Monfieur L. N. finit en remarquant , ou
que le pouvoir des pointes eft plus grand à
Philadelphie qu'à Paris , ou qu'on l'a un
peu exagéré en nous apprenant les effets :
car, dit- il , après bien des épreuves, je n'ai
jamais vu qu'une aiguille dreffée ou couchée
fur l'extrémité d'un canon de fufil de maniere
qu'elle l'excedat , l'empêchat tellement de s'électrifer
comme on le prétend , qu'il fût impoffible
d'en tirer une étincelle , ou qu'une
pareille pointe présentée à un pied de diftance ,
empêchat d'électrifer fenfiblement un tuyau de
carton doré de fix pouces de diamètre , & de
neuf à dix pieds de longueur.
Ici Monfieur L. N. fupprime les autres
articles qui ont rapport au titre de fon
Mémoire , pour rendre compte d'un fait qui
doit intéreffer tous ceux qui s'appliquent
aux expériences de l'électricité , & même
les perfonnes curieufes qui ne font que les
voir répéter en leur préfence : Voici com
me il s'exprime.
.
pen-
» Le 16 Février de la préfente année fur
» les fept heures du foir , ayant difpofé
» une tringle & une chaîne de fer
» dante , pour électrifer une Caffetiere de
» fer- blanc pleine d'eau bouillante , que
» j'avois placée fur un gâteau de réfine ,
» je fis frotter le globe par mon Valet ,
» pour être plus à portée d'examiner ce
JUIN. 1752. 123
qui fe paffoit à l'égard de la vapeur de
» l'eau , qui s'élevoit du vafe électriſé ;
après cinq ou fix tours de roue , & lorf-
» que j'excitois avec mon doigt quelques
» étincelles à la furface du conducteur
» tout d'un coup le globe qui étoit de criftal
d'Angleterre , épais de plus d'une li-
» gne & qui tournoit très - rondement
éclata en mille morceaux , avec un bruit
qui effraya toute la maifon , de telle
» forte que tous ceux qui étoient deux
étages au deffous accoururent avec pré-
>> cipitation pour fçavoir ce qui nous étoit
» arrivé . Monfieur L. N. continue ainsi.
Je ne puis attribuer cet accident qu'au
» frottement ou à la vertu électrique qui
» s'en eft fuivie : Le globe avant l'expé-
30
rience étoit bien entier , & j'en fuis fûr
» parce qu'un moment auparavant je l'avois
netoyé avec un linge blanc & de
» l'efprit de vin : il n'étoit point trop ferré
» entre les pointes , il y avoit une communication
très-libre entre l'air du de-
» dans & celui du dehors : il n'a reçu au-
» cun choc , aucune fecouffe qui pût le
» caffer ; & d'ailleurs l'efpece de bruit
qu'il fit en éclatant , annonçoit bien
» mieux une explofion , qu'une fimple
» rupture ; enfin la plupart des fragmens
„, ſemblables à ceux d'un verre épais qu'on
99
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
» a fubitement trempés dans l'eau froide
» après les avoir fait rougir au feu , défi-
» gnoient affez vifiblement que cette rup .
» ture étoit la fuite d'un ébranlement gé-
» néral des parties.
Monfieur L. N. ajoûte à cela qu'il n'eft ni
lelfeul ni le premier qui ait vu éclater ainfi
des globes de verre entre les mains de ceux
qui les frottoient ; pareille chofe arriva il
y a deux ans au P. Beraud Jéfuite & Profeffeur
de Mathématique au Collège de
Lyon , très connu par plufieurs bons Ouvrages
de Phyfique & fpécialement par fes
ingénieufes recherches fur l'électricité. On
en auroit donné dès lors avis au public , fi
ce globe avant que de fe rompre d'une maniere
fi étrange , n'eût été anterieurement
felé : car on penfa qu'il étoit plus naturel
d'attribuer le dernier effet à cette caffure
préexiftante aidée du frottement & de la
force centrifuge , que d'y attacher l'idée
merveilleufe d'une explofion électrique.
Mais l'exemple récent d'un globe bien entier
& bien épais , dont la rupture ne peut
s'attribuer qu'à l'électricité, ne permet guéres
de douter que celui du P. Beraud qui
a été brifé avec les mêmes circonstances ,
ne l'ait été auffi par la même cauſe.
Le Mémoire de Monfieur L. N. finit
par cette remarque qui eft affez prudente ;
JUIN. 1752 r25
Le fait que je viens de rapporter , dit- il ,
» arrive rarement , puiſque j'ai frotté des
globes de verre pendant fept ou huit ans ,
"J
و ر
ود
"
» fans les voir éclater de cette maniere ;
mais cela arrive , & nous ne fçavons pas
» dans quelles circonftances nous en fom-
» mes menacés ; c'en eft ; affez pour nous
» tenir en garde , & pour nous porter à
prendre nos précautions contre des acci-
» dens qui pourroient être funeftes : Pour
moi , je ne porte plus la main au globe
» & je n'en laiffe approcher perfonne que
» le verre n'ait été frotté pendant quelques
» minutes avec un couffinet porté par un
» reffort , & que je n'apperçoive des mar-
" ques bien fenfibles de l'électricité au
» conducteur , je me perfuade alors que les
parties frottées font à l'épreuve de l'é-
» branlement, & je commence à travailler
avec confiance .
E iij
126 MERCURE DE FRANCE.
205206 207 208 207208 209 2080 208 209 208 207 208 209
O DE ,.
Contre les Préjugés. Par L. Dutens de Tours.
Préjugés cruels & terribles ,
Tyrans , de qui le joug affreux ,
Sous le poids de vos fers horribles
Accable tant de malheureux :
Vous , par qui l'homme eft tant à plaindre ;
Monftres , mille fois plus à craindre
Que le plus funefte poiſon ;
Dans la jufte horreur qui m'inſpire ;
Je viens foudroyer votre empire ,
Armé des traits de la raifon .
Et toi , dont la vive éloquence
T'acquit des lauriers éclatans ,
Toi , qui fçus avec véhémence
Fronder les vices de ton tems ,
Illuftre ami du grand Mecéne ,
Viens me foûtenir fur la Scéne
Où l'honneur guide mes efprits ,
Et fais découler de ma verve
La force qu'Appollon réſerve
A fes plus dignes favoris .
9
JUIN. 17523 127
Quelle aveugle fureur égare
La raifon des foibles mortels !
Une Divinité bizare
Voit briller chez eux des Autels.
L'ufage , malgré les caprices ,
Eft le Dieu de leurs facrifices ,
Il reçoit leurs voeux , leurs encens ;
Et les victimes qu'on immole
Dans ce culte vain & frivole ,
Sont la juftice & le bon fens.
Hommes , ou plutôt vils Efclaves
Vous vous plaignez d'être engagés
Sous le faix honteux des entraves
Que vous- mêmes avez forgés.
Eft-il de plus triftes manies ?
Toujours contre la tyrannie ,
J'entends s'élever mille voix ,
Et je ne trouve pas un fage
Dont l'efprit mâle ait le courage
D'enfraindre fes indignes Loix.
Mais quel fouffle divin m'enleve
Du féjour de l'obscurité ?
Quel Aftre bienfaifant fe leve
Et fait briller la vérité ?
Le jour à mes yeux vient de naître : "
Je vois l'ignorance paroître ,
Les Préjugés fuivent les pas;
Fij
128 MERCURE DE FRANCE
Livrés à l'erreur qui les guide ,
Je vois cette troupe perfide
Remplir l'Univers d'attentats,
Triftes preuves de la foibleffe
'Attachée à l'humanité !
Nous approuvons tout ce qui bleffe
Les principes de l'équité .
Les vices les plus ridicules
Trouvent grace en nos coeurs crédules
Sous un titre cher & facré ;
La flaterie eft indulgence ,
Et du pompeux nom de vaillance
Le Meurtre * fe voit décoré.
Quelle extravagance inouie ;
Mortels , trouble votre raiſon ?
La juftice eft évanouie ,
Je vois régner la trahiſon ,
Dans les erreurs toujours extrême ,
L'homme ingrat féduit ce qu'il aime ;
A-t il affouvi fes défits ?
Le perfide de fon eftime
Prive la crédule victime
Sacrifiée à les plaifirs.
Apportons plus de connoiffance
Sur la véritable grandeur ,
• Les Duels.
JUIN . 129 1752
Nous la plaçons dans la naiffance ,
Le fage la veut dans le coeur :
Les vertus avoient droit dans Rome
Jadis de former le grand homme ,
Sans fonger à de titres vains ;
Et Platon fans rang , fans richeffe ,
Paré de la feule ſageſſe ,
Etoit le premier des humains.
Ceffez , orgueilleuſes chimères ,
Ceffez d'aveugler nos efprits
Par des diftinctions améres
Pour un coeur tendrement épris ;
La beauté de graces ornée
Mérite d'être couronnée ,
Du trône elle fait tout l'éclat
Et ce Czar que l'Europe admire
Fit bien régner fur fon Empire
La veuve d'un fimple foldat.
Péri Te enfin cette maxime ;
Dont l'injufte févérité
Va pourfuivre l'Auteur d'un crime
Jufques dans fa Poſtérité :
Que chargé d'opprobre.il.gémiffe
Mais dans le châtiment du vice
Ne confondons point les vertus ;
Ainfi les Romains équitables
Puniffant les fils trop coupables ,
Laifferent gouverner Brutus.
Fv
130 MERCURE DE FRANCE .
Hy
Si d'un empire qui nous gêne
Nous défirons nous affranchir ,
Sur les maux que fon joug entraîne
Daignons un inftant réflechir :
Ces Tyrans fléaux de la terre
Ne nous ôtent dans leur colere
Que nos biens & nos libertés ;
Mais le Préjugé déshonore ,
Et plus à craindre qu'eux encore
Tyrannile nos volontés.
Nous avons notre efprit pour guide ,
Il nous appelle , obéiffons :
Qu'avec lui notre coeur décide ,
Agiffons d'après leurs leçons.
Le fage d'une ame ſenſée
A toujours à foi fa penſée ,
L'uf ge eft fait pour fon mépris
Sa conftance n'a point de terme ,
Et fa fagelle toujours ferme
Du Piéjugé brave les cris.
JUI N. 1752. 131
DISSERTATION
Sur les Obélifques d'Egypte & particuliere
ment fur ceux qui furent tranſportés
Rome.
L
Es vûes différentes , prefque toujours
entiérement oppofées , qu'ont fuivies
dans leur conduite les premieres Nations
qui fe font formées , ne peuvent dépendre
que des différentes fituations où
chacune de ces nations s'eft trouvée dans
fon origine.
On en voit une espece de démonftration
dans la comparaifon que nous allons faire
de l'état des premiers Egyptiens avec celui
des premiers Romains : Elle vienr affez
naturellement à l'occafion des Obélifques
d'Egypte , fur lefquels nous nous fommes
propofé de faire quelques obfervations.
Les Egyptiens fixés dans un Pays fortifié
par la nature , y furent rarement troublés
ils y jouiffoient de toutes les efpéces de
biens , & avec abondance ; de forte que ,
fans aucun motif de porter envie à leurs
voifins , ils devinrent les plus pacifiques de
tous les hommes , & les plus attachés à la
Patrie. N'ayant rien à craindre ni à défi
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
rer , ils s'appliquerent aux Sciences & aux
Arts , & ils furent les premiers Philofophes
, les premiers Mathématiciens & les
premiers Architectes.
Toutes les Nations étoient encore enfévelies
dans la barbarie , que les Egyptiens
s'étoient donné des régles pour la conftruction
des édifices ; qu'ils avoient exécuté
de ces entrepriſes toujours traversées par
des obftacles étrangers ; & qu'ils avoient
imaginé d'élever des Pyramides , de conftruire
des Temples fuperbes , toutes fortes
de Bâtimens fomptueux , utiles à la fociété
, enfin ces Obélifques , qui ont fait à
fi jufte titre , l'étonnement de tous les fié
cles , & que nous admirons encore aujourd'hui.
Les Romains au contraire , formés au
milieu d'un Pays peuplé d'un grand nombre
de Nations , uniquement occupées à
fe faire la guerre , ou plutôt à ravager réciproquement
leurs terres , n'imaginerent
point de cultiver les Sciences ; ils fentirent
la néceffité d'avoir continuellement les armes
à la main , & ne chercherent que les
arts qui pouvoient contribuer à leur donner
de la fupériorité fur leurs voifins : comme
ils les redoutoient , ils firent tous les
jours de plus grands efforts , & ces efforts
leur
procurerent bientôt des fuccès qui ,
JUIN. 1752. 133
en étendant leur domination , déterminerent
encore plus efficacement le génie de

la Nation.
Rome devenoit plus chere aux Romains
à mesure qu'ils lui foûmettoient des Nations
plus formidables ; mais avec des vûës
différentes de celles des Egyptiens , & plus
analogues au caractere que leur fituation
les avoit forcés de prendre , ils faifoient
céder le défir d'embellir leurs bâtimens à
de plus preflans befoins ; ils élevoient des
murs, des tours, des fortereffes.refpectables
à leurs ennemis ; & les armes des foldats
paroiffoient aux yeux des Citoyens préférables
aux plus brillantes décorations.
Selon le témoignage d'Ovide les Palais
de Romulus & des Rois fes Succeffeurs n'éroient
que de viles cabannes ; & les Gaulois
qui réduificent Rome en cendres , ôterent
à la postérité , dit Florus , les preuves
de fa pauvreté , & de celle de fon Fondateur..
Rome , devenue la Capitale de prefque
tout l'Univers , ne vir fleurir dans fon fein
les Arts & les Sciences que parce que les
uns & les autres faifoient partie des dépouilles
des peuples vaincus . Les fuperbes
Edifices , qu'on y élevoit alors , leur plaifolent
moins par leur magnificence , qu'ils
ne les flattoient comme monumens.de leurs
134 MERCURE DE FRANCE.
victoires, & tous'n'étoient décorés que par
des Statues ou des Tableaux des plus fameux
ouvriers de la Grèce .
Il n'étoit point de quartier dans Rome
qui ne fût remarquable par quelque trophée
; néanmoins il manquoit à la gloire
des Romains d'avoir vu élever dans leur
Ville des Obélifques , monumens immor
tels de la piété des Rois Egyptiens : mais
la conquête en étoit réfervée avec celle de
l'Egypte au vainqueur de Rome même.
Avant que de parler des Obélifques
qu'Augufte fit transporter à Rome , écou
tons ce que les anciens Auteurs voyageurs
en Egypte difent de ceux qu'ils y ont vus ,
& de ce qu'ils ont appris de ceux qui em
furent enlevés.
Diodore ( a ) qui fait une grande Deſcription
de l'ancienne Ville de Thèbes , &
un détail circonftancié des augmentations
qui étoient dûes à Bufiris , ne parle alors
d'aucun Obélifque : c'eft attefter en quelque
façon qu'il n'y en avoit point encore
de taillées ; & il confirme ce témoignage
lorfqu'il ajoûte que des Rois Succeffeurs
de Bufiris contribuerent à la décoration de
cette Ville en y confacrant des Obélifques.
Le même Auteur dit bientôt après.que
# 4 ) Diod. l. 1. fec , 2. pag. 42
JUIN. 1752.
Séfoftris , qui conquit ( b ) la plus grande
735
partie de l'Afrique & de l'Afie , & qui fe
porta fur les frontiéres de l'Europe , en
dédia deux au Temple de Thébes , ( c )
pour y être un monument
éternel de l'hommage
qu'il faifoit aux Dieux de toutes les
conquêtes & de fa reconnoiffance .
Diodore donne à ces deux
Obélifques ,
les premiers dont il parle , cent- vingt coudées
de haut. Il dit encore (d ) que deux
autres de cent coudées furent placées dans
le Temple qui étoit érigé au Soleil dans.
la Ville
d'Heliopolis , & que ce fut Séfol
tris II. fils &
fucceffeur de celui qui en
avoit mis dans le Temple de Thébes , qui
les y confacra , pour acquitter un voeu &
fatisfaire aux ordres de l'Oracle .
Ce fils de Séfoftris eft appellé Phéron
par Hérodote , ( e ) qui le reconnoît de
même pour Auteur de deux
Obélifques de
cent coudées , confacrés au même Temple
par les mêmes motifs que
rapporte Diodore.
Les deux Obélifques de Séfoftris étant
les premiers que Diodore cite , après avoir
que les fucceffeurs de Bufiris en ornedit
(b ) Du monde 25.13 , aŭ. lér, vul. ::
e ) Diod. l. 1. fec. 2. pag. 53.
14940
d ) Diod . I. 1. fec. 2 .
pag. $4.
( e) Her. 1. 2. C. III.
136 MERCURE DE FRANCE.
rent la Ville de Thébes , il doit avoir voulu
faire entendre qu'ils font les premiers
qui furent mis dans le Temple de cette
Ville , & que les premiers dont ce Temple
fut orné étoient dus à Séfoftris l'un des
fucceffeurs de Bufiris.
Par la même raiſon ceux qu'Hérodote
& Diodore difent que Phéron fils de Séfoftris
dédia au Temple d'Héliopolis , font
les premiers qui furent élevés dans cette
Ville.
Ces deux Hiftoriens , contens d'avoir
fait connoître les Obélifques qui fervitent
de modéles , tant dans la Haute que dans la
Baffe- Egypte, n'en parlent plus dans la fuite
de leur Hiftoire ; cependant ces modéles
furent imités à l'envi par les Rois , peutêtre
par les Villes & même par les particuliers.
Nos voyageurs en ont trouvé par tout ,
& fans nombre , de renverfés , & d'autres
encore fur pied ; & Tacite , (f) de même
que Strabon & Ammian Marcellin ,
furent étonnés de la quantité qu'ils en virent
foit entiers ou brifés , confondus dans.
les ruines d'Héliopolis & de Thèbes .
Pline eft de tous les Anciens celui qui
s'eft le plus attaché à faire connoître ces
( f) Tắc , anñi. 1. 2,, nó so . Am . Mãr. 1. 17. C 4
Str. 1. 17. pag. 80s,
JUIN. 1752. 137
monumens. Il effaie même d'en découvrir
les Auteurs : Il prétend ( g ) que Mitrès ,
Roi de la Ville du Soleil , reçut dans un
fonge l'ordre de faire tailler le premier
Obélifque & de le confacrer à la Divinité
tutélaire de cette Ville , c'est - à - dire ,
d'Héliopolis.
Les Rois Egyptiens avoient plufieurs
noms : & les Chronologiftes ne donnent
celui de Mitrès à aucun ; en forte qu'il feroit
difficile de reconnoître ce Roi , & le
tems de fon régne , fi le paffage de Pline
ne fe concilioit avec ceux d'Hérodote &
de Diodore .
Le grand Empire de Séfoftris fut à fa
mort entiérement démembré , & fon fils
Phéron ne régna que fur la Baffe -Egypte ,
dont Heliopolis * faifoit partie , c'eft dans
cette Ville où Hérodote & Diodore difent
que Phéron éleva les premiers Obéliſques
dont il foit parlé pour la Baffe - Egypte : ils
(g ) Plin. 1. 36. c . S.
Héliopolis fut d'abord Capitale du Royaume
de la Baffe - Egypte , dont les Rois habiterent dans
la fuite Tanis Ville d'une contrée du Delta , qui
étoit de leur Domaine ; mais ce petit Etat de Tanis
, fut réuni à l'Empire de la Baffe-Egypte par
le Roi de Diopolis du Delta , Bifayeul de Séfoftris,
en forte qu'Héliopolis faifoit partie des Etats de
Phéron.
138 MERCURE DE FRANCE :
ajoûtent que ce fut pour fatisfaire aux or
dres de l'Oracle , qu'il en décora le Temple
du Soleil . Mitrès , dit Pline , pour
obeïr à un fonge fit tailler le premier Obélifque
& le confacra au Temple du Soleil .
Un Oracle & un fonge que les Anciens
regardoient également comme autant d'avertiffemens
des Dieux , font des motifs
qui fe reffemblent fi fort , qu'on doit reconnoître
dans les paffages de ces trois Au
teurs le même Roi fils du grand Séſoftris ,
fous les noms de Mitrès , de Phéron , de
Séfoftris II . & qu'il fut celui qui dédia * le
premier Obélifque au Soleil , Divinité tutélaire
d'Héliopolis , pour imiter fon pere
qui le premier en avoit dédié au Dieu de
Thèbes.
Il ne paroît point dans l'énumération
des travaux dont les Rois Egyptiens accablerent
les Hébreux , ( b ) qu'ils fuffent
employés à tailler où tranfporter des Obélifques
, ouvrage pénible , & dont par cet
te raiſon ils euffent été chargés ; en forte
qu'il eft vraisemblable qu'on n'en avoit
point encore entrepris lorfqu'ils habitoient
* Les Anciens donnoient le titre d'inventeur
indiftinctement à celui qui l'étoit en effet , & à
celui qui leur découvroit ce qui avoit été imaginé
ailleurs .
( h ) Exo. c. I , &C
JU IN. 1752. 13.
P'Egypte ; circonftance qui autorife à en regarder
Séfoftris comme l'inventeur .
Les paffages d'Hérodote , de Diodore &
de Pline conciliés , font connoître les Au-.
teurs des premiers Obélifques & le tems
où les Rois Egyptiens avoient imaginés
d'en faire .
Les Obélifques de Séfoftris , les premiers
qui furent taillés dûrent avoir été dédiés
au Temple de Thébes vers l'an 2543 , ( i )
environ vingt ans après qu'il fut de retour
de fa grande expédition en Europe & en
Afie. Pline dit qu'un obélifque étoit l'ouvrage
de vingt mille hommes pendant
vingt ans.
Les premiers , dont le Temple du So
leil à Héliopolis fut enrichi , ne purent y
avoir été mis qu'après , l'an 2600 , ( l )
c'est-à- dire , plus de trente ans après l'avenement
de Phéron la à Couronne. Il ne fit
tailler ces Obélifques qu'après avoir recouvré
la vûë dont il avoit été privé pendant
dix ans , pour fignaler la reconnoiffance de
ce bienfait , qu'il croyoit tenir du Dieu de
la lumiere .
Pline qui , dans les Chapitres ( m ) que
j'ai cités, continue à rechercher les Auteurs
( i ) Au. lér. vulg. 1461 .
( 1 ) Aũ. lễr. vul. 1404.
m Plin. l. 36. c. 8 , &c;
(m)
140 MERCURE DE FRANCE.
&
des Obélifques , dit que l'exemple de Mitrès
fut fuivi par les Rois fes fucceffeurs ,
particuliérement par Sochis qui en dédia
de même au Temple d'Héliopolis quatre
de quarante- huit coudées, & par Ramisès,
dont il fixe le régne au tems de la priſe de
Troie , & qui y en plaça un de quarante
coudées. Il prétend que le même Ramisès
étant allé habiter la Ville de Mnévis , y
érigea un Obélifque de quatre- vignt - dix
coudées & de quatre de face à fa baſe . Il
eft bon de remarquer que , quoiqu'il femble
parler d'une autre Ville , il défigne
cependant toujours Héliopolis qui fuc
la Ville de Mnévis c'eft- à-dire , de
ce boeufconfacré au Soleil , comme à Mem
phis le boeuf Apis l'étoit à Ofiris.

Smarrès & Eraphius , deux perfonnages
inconnus par tout ailleurs que chez Pline ,
en avoient , felon lui , fait tailler deux de
quarante-huit coudées qui n'étoient ornés
d'aucuns hyeroglyphes. Il décrit enſuite
l'Obélifque de quatre- vingt coudées attribué
à Nectanébo , & que Prolémée Philadelphe
fit placer dans la Ville qu'il nomma
Arfinoé , du nom de fa foeur , que felon
l'ancien ufage des Egyptiens, il avoit époufée.
La même montagne d'où fut tiré l'Obélifque
de Nectanébo , fournit des marbres
JUIN. 2752 145
pour fix autres pareils , dont Pline ne nomme
point les Auteurs . Il ajoûte encore que
les deux qui furent mis dans le Temple éri
gé à Céfar en face du Port d'Alexandrie ,
& qui n'avoient que quarante- deux coudées
, furent l'ouvrage de Mefpheès ou
plutôt Meftrès.
Tels font les feuls Obélifques que Pline
comprenddansl'énumération
généralequ'il
en donne ; on y voit conftamment , fi on
veut s'en rapporter aux anciens voyageurs
que nous avons cités , que fa recherche ne
s'étendoit point à tous les Obélifques qui
fubfiftoient en même tems en Egypte ; &
en comparant ce qu'il en dit avec les paffages
d'Hérodote & de Diodore , on voit
encore que les Mémoires fur lefquels il
travailloit , n'étoient point foûmis à la
chronologie , ou qu'elle y avoit été-trèsdéfigurée.
Indépendemment de ce nombre d'Obélifques
, dont Pline fait l'énumération , il
en cite encore dans les Chapitres fuivans ,
deux autres qu'Augufte fit conduire à Rome
: le plus élevé fut dreffé dans le grand
Cirque , & Pline prétend qu'il avoit été
taillé par Semnéfertéus , Roi inconnu aux
Chronologiftes, & dont il fixe le régne ( » )
au tems où Pythagore paffa en Egypte.
( n ) Du monde 3460. Aú . lér . vulg. § 44.
#42 MERCURE DE FRANCE .
Nous fçavons qu'alors toutes les différentes
parties de l'Egypte étoient réunies fous
les loix d'Amafis , contre qui Cambyfe ( • )
prépara cette guerre , qui fut fi funefte á
fon fucceffeur & à toute l'Egypte ; elle enleva
la Couronne avec la vie à Pfammenit
qui n'avoit fuccédé à ſon pere Amafis que
depuis fix mois.
Amafis avoit dédié ( p ) au Temple de
Vulcain à Memphis une Statue coloffale ,
érigé un Veſtibule au Temple de Minerve
à Saïs , & donné tant d'autres preuves de
fa piété , qu'on peut croire avec Pline ,
quoiqu'Hérodote ni Diodore ne le difent
point , qu'il avoit encore , à l'exemple de
fes Prédécefleurs , dédié un Obélifque au
Soleil.
Si rien ne confirme ce ſentiment de Pline
, rien auffi ne le contredit ; mais il feroit
à défirer que fans s'être contenté d'ajoûter
que cet Obélifque étoit de quatrevingt-
cinq pieds de haut , il eût encore
*
( 0 ) Her. l. 3. C. 10 .
(p ) Her. l. 2. c. 175.
* Les Editions de Pline donnent à cet Obélifque
cent vingt-cinq pieds ; mais on a découvert
des manufcrits , où il n'en fixe la hauteur qu'à
quatre-vingt- cinq , & comme il dit que l'Obélif
que du Champ de Mars en avoit neuf de moins ,
on ne peut lui en compter que 76. Journ, de Tréyoux
1751 , Avril & Mai .
JUIN. 1752 143
indiqué le lieu d'où Augufte l'avoit tiré.
Le fecond des Obélifques ( q ) qu'Augufte
a fait conduire à Rome a été placé
dans le Champ de Mars , où felon le plus
grand nombre de ceux qui cherchent à reconnoître
les vûës de cet Empereur , il
fervoit de Gnomon . Pline qui compte fuixante-
feize pieds à celui - ci , l'attribue à Séfoftris
le plus célébre des anciens Rois Egyptiens
, qui fut Contemporain de Moyfe,
& dont le régne eft fixé ( r ) à trois cens
ans avant le Siége de Troie .
Diodore détaille avec attention tous les
travaux de Séſoftris , & ne le fait Auteur
que de deux Obéliſques (S) : ils avoient ,
dit-il , cent vingt coudées , c'eft- à- dire ,
deux cens- cinq pieds de haut , environ
trois fois la hauteur que Pline donne à l'O
( q ) Plin. l. 36. c. 9 , 10.
*
(r) Du monde 2513. Aú . lēr. vulg. 1491 .
(S) Diod. 1. 1. fect. 2. pag. 53 .
* La coudée Egyptienne eft ordinairement efti
mée un pied & demi , mais cette évaluation , com .
me celle de plufieurs des anciennes meſures orientales
, n'a jamais paru exacte. M. d'Anville a démontré
dans une Differtation fur l'étendue de l'ancienne
Jérufalem , que la coudée Egyptienne &
celle des Hébreux avoient 20 pouces de Roi &
près de fix lignes ; l'extrême précision qu'il fçait
mettre dans fes Ouvrages doit nous donner de la
confiance fur fon évaluation .
44 MERCURE DE FRANCE:
bélifque qu'Augufte avoit mis dans te
deChamp Mars, d'où il vient d'être rétiré .
Cependant la hauteur que Pline lui donne
fe rapproche de la meſure prife fur cet
Obélifque, en forte qu'il eft néceffaire de
convenir par la feule raifon de cette diffé
rence, ou que Diodore s'eft mépris en fixant
l'élevation des Obélifques de Séfoftris
, ou que c'eft mal - à-propos que Pline
attribue celui- ci à ce même Roi : voyons
lequel des deux pourroit s'être trompé.
Diodore place dans le temple de Thè
bes les deux feuls obelifques qu'il attribue
à Séfoftris , & Ammian Marcellin dit ( t )
affirmativement , que ceux qu'Augufte fit
tranſporter à Rome , & élever dans le grand
Cirque & dans le Champ de Mars , avoient
été tirés de la ville d'Héliopolis. Strabon ,
(u) qui écrivoit à la fin du règne d'Augufte,
& qui mourut vers la douzième année de
celui de Tibére , avoit déja parlé de deux
Obélifques tirés des ruines du Temple du
Soleil , & qui furent conduits à Rome.
(4) Amm. Mar. L. 17. C. 4;
( u ) Str. L. 17. p. 805.
L'infcription
JAU IN. 1752145
:
*
L'infcription qu'Augufte fit graver fur
le pied-d'eftal de l'Obélifque du Champ
de Mars , & qu'on y lit encore aujourd'hui ,
eft une espéce de preuve de ce que difent
Strabon & Ammian Marcellin : cette infcription
, qui contient d'abord les titres
d'Augufte , après avoir marqué la circonftance
& le tems où il éleva cet Obélifque,
apprend qu'il le dédia au Soleil .
Nous fçavons que les Romains introduifoient
à Rome les Dieux & le culte des
Nations vaincues , fans cependant le confondre
avec celui de leurs peres : ils laiffoient
ces cultes étrangers tels qu'ils étoient
originairement , & Augufte fe feroit écarté
de l'uſage , fi , à Rome , il eût dédié au
Soleil un Obélifque qui fût en Egypte dédié
au Dieu de Thébes ; enforte qu'il faut
croire que celui du Champ de Mars fortoit,
} IMP CAESAR DIVI
AVGVSTVS
PONTIFEX MAXIMYS
IMP XII COS XI TRIB POT XIV
1 .1
AEGYPTO IN POTESTATEM
1. บ 7
20 POPVLI ROMANI REDACTA Í
7
SOLI
LI.
Volg
DONYM DEDIT * ›
G
146 MERCURE DE FRANCE.
commele difent Strabon & Marcellin , du
Temple du Soleil à Héliopolis.
pa-
Il eft donc bien conftant que ce monu
ment n'eft point l'ouvrage de Sefoftris .
Pfine l'attribue à ce Monarque pour le
rer du nom du plus célébre & du plus grand
des Rois Egyptiens , ou bien trompé par
une conformité de noms .
Il a déja été remarqué que les Rois Egyp
tiens en avoient plufieurs . Séfoftris eft appêllé
(x) Aégyptus , Séthos , &c. Manéthon
le nomme Séthofis- Raméffés ; & il eft poffible
que ce dernier furnom , Ramélés ,
qui avoit été donné , ou à peu près le même,
à plufieurs de fes prédéceffeurs , & qui
paffa auffi à quelques-uns de fes fucceffeurs,
fut le principe de la méprife de Pline.
Ileft furprenant que ces autorités , & ces
confidérations n'ayent point contrebalancé
, n'ayent pas même fait abandonner l'opinion
de Pline , & qu'au contraite , en
annonçant la découverte de cet Obélifque,
lorfqu'on en fait la defcription , on le donne
toujours pour l'ouvrage de Séfoftris.
S'il étoit poffible de s'affurer que le furnom
de Séfoftris eût occafionné la mépriſe
de Pline , pour défèrer en quelque
forte à fes relations , il faudroit attribuer
(x)Jõl. rép. 4 App. L. I G S Į
( y ) Plin. L. 36. C. 8.
JUI N. 1752. 147
cet Obélifque à Ramisès , dont il fixe le
régne au tems du fiége de Troye ( z ) . Il dic
que Ramisés avoit dédié au temple du Soleil
à Héliopolis un Obélifque de quarante
coudées , c'eft-à dire , fuivant l'évaluation
de la coudée Egyptienne , de foixante - huit
pieds quatre pouce de Roi ; c'eft là ou enenviron
la hauteur de celui dont il s'agit ;
il a un peu plus de foixante- fept pieds de
Roi. *
Dans cette fuppofition le nom de Ramifés
devroit être l'un des furnoms du Roi
de la Baffe - Egypte , que les Chronologiftes
( a ) nomment Thuoris , & Homère
Thonis , dont Hérodote & Diodore parlent
fous les noms de Polybe , Protée , ou
Cetès : c'est celui qui felon Homère reçut
Ménélas avec Hélene à fon retour de Troie,
ou , felon Hérodote , Paris & la même He-
(z ) Du monde 2826. av. l'Er, vulg. 1184.
>
* Cette hauteur de l'Obélifque a été priſe fur le
monument même , par M. Jacq . Stuart , Anglois
établi à Rome. Le détail de fon opération , qui dé.
montre un Mathématicien exact , paroît dans fa
lettre ; elle eft l'une de celles que M. Bandini a
mis à la fin de fon traité imprimé à Rome en 1750.
fur l'Obélifque d'Augufte , tiré du Champ de
Mars.
( 4 ) Afr. Syn . p. 72. 123. Hom . Odyf. 1. 4.
Her. 1. 2. c. 112. Diod. Liv . 1. fect. 2. pag. 48 .
56.
C
T
Gij
148 MERCURE DE FRANCE:
lene , lorfque , fuyant de Sparte , ils fu
rent jettés fur les côtes d'Egypte.
Le nom de Ramisès pouvoit être auffi
l'un de ceux de Maris Roi de Thèbes ,
communément pris pour Maris : il vivoit
auffi pendant le fiége de Troye , & donna
fon nom ( b ) au fameux lac qui fervoit à
étendre les inondations du Nil. Maris
quoiqu'il regnât à Thèbes, avoit augmenté
les Temples de Memphis , y en avoit érigé
de nouveaux , & il n'eft point contre la
vraisemblance de penfer qu'il ait pu , lui
ou Thuoris , à l'exemple de leurs Prédéceffeurs
, avoir fait leur offrande au Temple
du Soleil à Héliopolis.
Néanmoins fi , après être convenu que
cet Obélifque ne peut être l'ouvrage de Séfoftris
, on le donne àl'un ou à l'autre de ces
deux Princes , ce ne fera encore que fur
une fimple conjecture , autorisée en quelque
façon par Pline , mais contredite par
le travail de l'Obélifque même.
Il eft actuellement expofé à la vue, & l'on
a remarqué que les Sculptures qui le décorent
» font d'un ouvrage très fin , très délicat
, très-bien terminé ; ajoutons même
très-fupérieur à celui des Hiéroglyphes
» qu'on voit fur les autres Obélifques de
59
as Rome.
{
(6) Her. L. 2. C. 101. Diod. L. 1. feft. 2. P. 474
JUIN. 1752. $49
En fe perfuadant que cet Obélifque fur
taillé du tems du fiége de Troye , il faudroit
convenir que l'art de la Sculpture auroit
toujours perdu dans la fuite chez les Egyptiens
, puifque tous ceux qui ont été faits
depuis font infiniment moins corrects :
mais comme nous fçavons que les arts ,
tant que le premier Empire a duré , fe
perfectionnoient d'âge en âge , l'élégance
des Scalptures de cet Obélifque comparée
avec le peu de correction , & la négligence
du travail de ceux qui font connus ,
fait juger qu'il eft l'ouvrage de l'un des
Rois qui regnerent ( c ) immédiatement
avant la conquête de Cambyfe , époque
de la deftruction de cet Empire.
C'est encore d'après une auffi fauffe tradition
que Pline (d) donne au fils de Séfoftris
, qu'il nomme Nuncoréus , l'Obélifque
que Caligula fit conduire à Rome.
Sélon Hérodote ( e ) les. Obélifques , dédiés
au Temple du Soleil par le fils de Séfoftris
, avoient cent coudées ; Diodore
affurant (f) qu'il ne fuit point les relations
hazardées par Hérodote , fixe de même à
cent coudées la hauteur de ces Obélifques
(c) Du Monde 3477. av. l'Er. vul . 527.
(d) Plin. L. 36. c . 11 .
( e ) Her. L. 2. C. 111 .
(f) Diod. L. 1. Lect. 2. p. 54. 63..
Giij
150 MERCUREDE FRANCE .
Comme il n'eft rien qu'on puiffe oppoſer
à ces deux Hiftoriens , d'accord entr'eux .
qui ont voyagé en Egypte , il faut croire
que les Obélifques du fils de Séſoftris
avoient fuivant l'évaluation , cent foixantedix
pieds dix pouces de Roi ; & l'Obélif
que de Caligula , tiré du Cirque du Mont
Vatican , n'a que 72 pieds Romains.
Ammian Marcellin décrit ( g ) l'Obelifque
que le Grand Conftantin fit tirer des
ruines de Thébes , & que fon fils Conf
tance fittransporter à Rome, & placer dans
le grand Cirque près de celui qu'Augufte
y avoit mis. Ĉet Auteur ajoute qu'alors on
publioit que cet Obélifque étoit l'ouvrage
de Séfoftris ce fut fans doute parce
qu'il eft le plus grand de tous ceux qui pafferent
les Mers , & qu'il fortoit du Tem
ple de Thèbes. Cependant les Obélifques
de Séfoftris avoient , felon Diodore (h) ,
cent vingt coudées , c'eſt- à - dire deux cent
cinq pieds , & l'Obélifque de Conftantin
n'en a que cent douze .
On voit ici diftinctement une conjecture
hazardée , comme il n'arrive que trop
communément pour illuftrer , fans refpec
ter la vérité des faits , un monument auquel
on s'intereffoit alors. Cet Obélifque
(g ) Am Már. L. 17. C. 4.
( b ) Diod. I, 1. Sec. 2. p. 536.
JUIN. 1752
n'eft point l'ouvrage de Séfoftris , puifqu'il
eft de moitié moins grand que ceux qu'il
fit élever.
Nous ne devons plus efpérer de découvrir
les Auteurs de ces monumens : les infcriptions
Hieroglyphiques , dont ils font
ornés peuvent en contenir les noms , mais
nous ne les lifons plus ; & nous avons perdu
les écrits des anciens Egyptiens.
Cette célébre nation ne, nous eft connue
que par les Voyagears Grecs , qui ne
s'étant particuliérement attachés qu'à s'inf
truire des loix , des moeurs & des ufages ,
n'apprennent pour ainfi dire , que ce qui
eft du reffort de l'Hiftoire générale , & ne
défignent point affez les Obélifques taillés
par les Rois dont ils parlent , ce qu'ils en
difent ne peut fervir qu'à empêcher qu'on
ne les attribue à ceux auxquels ils n'appartiennent
point.
Toute notre reffource feroit dans la tradition
; mais fi nous nous rappellons que
les anciens voyageurs ne purent voir (i)
fans étonnement la prodigieufe quantité
de ces Obélifques raffemblés dans les Temples
& difperfés dans les Campagnes
nous fentirons qu'il ne leur étoit pas pol
fible d'en diftinguer les auteurs.
( i ) Her. L. 2. C. 170. Tac. ánn. L. 2. n. 60.
Str.-L. 17. p. 80s. Am. Mar. L. 17. C- 4.
G iiij
152 MERCURE DE FRANCE.
1
D'ailleurs cette tradition a du être altêrée
en diverfes circonftances. Le Gouvernement
changea de forme après la conquête
de Cambyfe , & ce pays fut ouvert
à toutes les Nations. La conquête d'Alexandre
, le nouveau Gouvernement , & les
nouveaux habitans qu'y introduifirent fes
fucceffeurs , en augmentérent le déſordre ,
qui ne devint que plus grand lorfque cetre
riche Province , réunie par Augufte à l'Empire
Romain , reçut encore une foule d'autres
habitans.
Alors les Egyptiens , qui devoient même
être regardés comme un peuple nouveau
dans leur propre pays , ne confervoient
que de fauffes idées fur la plus grande
partie des faits anciens ; & les Califes
Succeffeurs de Mahomet , enfin les Turcs
augmenterent tellement le défordre dans
l'hiftoire , en attribuant au Patriarche Jofeph
prefque tous les monumens qui reftent
en Egypte , que nous devons nous
contenter de fçavoir en général , que le
plus grand nombre des Obélifques eft dû
aux anciens Rois & d'y admirer leur im
menfe richeffe , auffi bien que l'élévation
du génie qui a conçu l'idée de pareils Ouvrages.
Ces monumens , cependant , ne
font pas les plus confidérables qu'ils executérent
; mais ils étoient les plus faciles
JUIN. 17521 153
tranfporter , & ils parurent fi refpectables
aux Vainqueurs du monde , qu'ils en
firent l'ornement le plus diftingué de la
Capitale de l'Univers .
Indépendamment des quatre Obélifques :
tranfportés à Rome par Augufte , Caligu
la & Conftance , on y en conduifit encore
deux autres , qui furent placés à l'entrée:
du tombeau d'Augufte : un autre fut élevé
dans l'Ifle du . Tibre. Tous les Cirques our
Hippodromes en étoient décorés , de mê--
me que plufieurs édifices publics & parti
culiers.
Les noms des Rois Egyptiens qui les fi
rent tailler font ignorés , & les noms de la:
plus grande partie des Romains qui firent
paffer à Rome ces Obélifques le font de
même. Il y en avoit felon P. Victor ( 1 )}
dans fon détail des quartiers de Rome ,.
quarante - huit , dont . fix grands & quarante
- deux moindres , entre lefquels ili
s'en trouvoit de fort petits..
Mais cette Ville , la plus grande , la plus.
- peuplée , la plus riche , la plus décorée qui
fut jamais , ayant été prife , & faccagée en
410 par
Alaric Roi des Gots , en 455 par ·
Genferic Roi des Vandalés , en 476 par?
Odoacre Roi des Hérules , & en 546 &
549 par Totila Roi des Goths , & fesri
( 1) P. Vict. Defe: des quart. de Rome.
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
chefles devenues la proie des Barbares ,
n'ayant point affouvi leur fureur , elle fut
dans ces diverfes révolutions partout incendiée
: les édifices les plus refpectables
furent abbatus , la plupart des Obélifques
fur brifée , prefque tous refterent enfèvelis
fous les ruines & bientôt après ignorés.
Plufieurs , qu'on a découverts en différens
tems , étoient embarraffés fous des
fondemens d'édifice. Un petit nombre de
Papes curieux des monumens de l'antiquité
en ont relevé quelques- uns , qui , après
avoir été durant tant de fiécles l'objet des
hommages criminels que les hommes rendoient
aux Divinités du Paganiſme , furent
convertis en autant de trophées * de la victoire
remportée par la vérité fur l'erreur..
Sixte V. dans le court efpace de fon
Pontificat , en fit reffortir quatre des entrailles
de la terre : il tira du grand Cirque
ceux qu'Augufte & Conftance y avoient
élevés , i mit le premier dans la place del
Popolo , & l'autre dans celle de S. Jean de
Latran : celui qu'il érigea en face de la Balique
de S. Pierre avoit été amené par les
ordres de Caligula , & deſtiné par Neron
occuper le centre à du Cirque du Vatican :
* Les Obélifques , que les Papes ont élevés en
divers quartiers de Rome , portent à leur cime
une Croix.
JUI N. 1752 . 155
& il plaça près de l'Eglife de Sainte Marie
Majeure l'un de ceux qui ornoient l'entrée
du Tombeau d'Augufte,
Innocent X. fit déterrer celui qui avoit
été élevé dans le Cirque de Caracalla , &
il fert de couronnement à une des fontaines
de la place Navone.
Ön en voit encore à Rome trois autres
moins confidérables , dont l'un eft dans les
magnifiques jardins du palais Médicis . Inceffamment
cette ville , qui , par les foins
& la magnificence des Pontifes , reçoit.
tous les jours de nouveaux embelliffemens ,
fera ornée d'un neuviéme Obélifque , qui
vient d'être retiré des ruines de l'ancien
Champ de Mars : c'eft celui qu'Auguste y
avoit élevé.
:
Il feroit à fouhaiter qu'on pût fe perfuader
que ce monument a été l'ouvrage de
Séfoftris fon fort en deviendroit plus remarquable
taillé par les foins du plus
grand Roi des Egyptiens , conduit à Rome
par le plus grand des Empereurs , il fera de
nouveau érigé par le Pontife qui gouverne
aujourd'hui l'Eglife , & qui , à de
plus juftes titres , fçait fe rendre encore:
plus digne du glorieux furnom de Grand..
Comme dans cette Differtation , ainfi
que dans celle du mois de Mai dernier,.om
Gvj
156 MERCURE DEFRANCE:
j'ai examiné un paffage d'Herodote , je
me fuis fervi d'époques différentes de toutes
celles qu'ont employées differens Auteurs
; je crois devoir ici en rendre raifon :
mais ce ne fera qu'un extrait des plus fuccint
de ce que j'ai médité depuis longtems
fur cette matiere : & je ne ferai qu'in
diquer une partie des autorités fur lefquelles
j'ai cru devoir établir les époques dont
je me fers.
On a toujours regardé la Chronologie
des Anciens Rois Egyptiens , & la diftribution
de leurs dynaſties , comme un problême
prefque impoffible à réfoudre ; mais
fi les tentatives , faites jufqu'ici , n'ont
point eu de fuccès , il faut moins en attri
point
buer la cauſe aux monumens qui nous reftent
, qu'à l'uſage qu'on en a toujours fait.
Prefque tous ceux qui ont traité cette
matiére avoient des fyftêmes faits d'avance
à remplir. Michel Mercati croyoit retrouver
les principales époques du grand Empire
des Egyptiens dans celle de la conftruction
des Obélifques , dont il fixe les
ems à fon gré , fous les noms des Rois cités
par Pline , & qui ne fe rencontrent
point dans les dynasties Egyptiennes.
L'Ordre où Marsham a placé ces dynafties
parut ingénieux à quelques fçavans
de fon fiécle , & fut défaprouvé par le plus
JUIN. 175282157
grand nombre : il foumet . cet ordre à la
Chronologie de la . Vulgate ; mais comme
il ne s'attache qu'à remplir cet objet , fans
refpecter ce qui refte de l'Hiftoire d'Egypte
, il ne craint point de déplacer les principales
époques. Il prétend , par exemple ,
que Séfoftris qui vivoit en 25 3. environ
trois cens ans avant le Siége de Troie , &
qui fut frere du Danaus des Grecs , eft le
même que Séfac, qui pilla le Temple de
Jérufalem l'an 3033.
2
Le pere Pezron fait de ces dynafties une
diftribution toute différente , & les allonge
, ou en diminué la durée fans autre autorité
que les befoins de fon fyftême , par
lequel il prétend . foumettre les , tems de
l'Empire d'Egypte à la chronologie des
Septante.
Newton , qui , à l'exemple de Marsham ,.
confond Séfoftris avec Séfac , en attribuant
les noms de plufieurs Rois différens à un
même Prince , ne veut que racourcir la
durée de cet Empire , & il le fait avec auffi :
peu de ménagement que les Prêtres Egyp--
tiens en avoient gardé pour l'allonger.
Tels font en général les écueils , où en
effayant d'entrer dans cette carriére , j'ai
cru appercevoir que les Chronologiftes
avoient échoué.. Pour m'en garantir , je me
fuis particulierement attaché à démêler le
18 MERCURE DE FRANCE.
rapport des dynaſties entr'elles , & celui
qu'elles ont avec l'Hiftoire des autres Na
tions ; ce qui me conduifit à découvrir
leur véritable rang. Je me déterminai pour
celles d'Africain , parce qu'il les avoit recueillies
chez Manethon Prêtre Egyptien' :
ce font celles que le Syncelle nous a confervées.
}
Je remarquai , qu'indépendamment de
leur diftribution générale fous les nombres
1. 2. 3. &c. qui établiffent l'ordre , où
pour étendre la chronologie de leur Empire
, les Egyptiens les préfentoient , elles
portent encore chacune un caractere particulier
, ou titre diftingué par le nom de
F'une des capitales des anciens Etats de l'Egypte.
Ce caractere particulier , en montrant la
dépendance néceffaire que plufieurs de ces
dynafties ont les unes des autres , preferit
la divifion qu'on en doit faire ; & ces même
titres font connoître que les vingt - fix
premieres comprennent les noms des Rois
de neuf Etats différens. Plufieurs , à la vérité
très-peu confidérables , ont eu leur origine
en differens tems , & ayant été par die
vers évenemens réunis à d'autres , ils ont
eu des durées differentes.
J'éprouvai , après avoir partagé les dye
mafties fuivant l'ordre déterminé par les
titres , ce qui peut arriver de plus fatisfai
JUIN *1752.
fant en pareille circonftance : Hérodote
Diodore , Jofeph , &c . fembloient , à l'envi
, m'offrir des autorités , qui , en prouvant
que les titres des dynaſties décident
de leur rang , me fourniffoient des moyens.
de prouver les époques que j'ai établies.
dans mes Differtations , & particuliere
ment celle du regne de Séfoftris.
Hérodote apprit des Prêtres Egyptiens
que , depuis Ménès jufqu'à Séfoftris , il regna
en Egypte trois cent trente Rois. Suivant
la diftribution des dynafties réglée
par les titres on compte en effet ce nom
bre de Rois dans les differens Etats qui ont
fubfifté enſemble avant le regne de Séfoftris.
Tous ceux des Grecs , qui parlent de fon
frere Danaus , confirment l'époque de fon
regne , & Jofeph la rend inconteftable ; deforte
qu'en calculant le tems des regnes de
tous fes prédeceffeurs à Thébes , ils font.
connus par le canon d'Eratoftène , on découvre
le moment de l'arrivée de Ménès.
en Egypte , l'origine de cette Monarchie ,
& confequemment tout le tems de fa durée
; puifqu'elle a fini par la conquête de
Cambyfe , dont l'époque ne fouffre aucune
• incertitude.
Plufieurs des principaux évenemens fe
#rouvent auffi heureufement placés , &
160 MERCURE DE FRANCE
i
tous ceux qui ont quelque rapport à l'Hif
toire des Hebreux , des Grecs & des autres
nations concourent exactement , avec leur
Chronologie particuliere..

Hérodote ne borne point fes fecours à
la feule preuve de l'intervalle qu'il y a entre
le regne de Ménès & celui de Séfoftris.
Dans le nombre des preuves , qu'il m'a
fournis il s'en trouve une d'autant plus intéreffante
qu'elle lie , pour ainfi dire , l'o
rigine de cette Monarchie avec fes derniers
tems : il dit que les Prêtres Egyptiens
avoient obfervé , qu'entre le régne de
Ménès & celui de Séthon , qui finit environ
cent foixante ans àvant la Conquête de
Cambyfe , le Soleil s'étoit levé deux fois.
où il fe couchoit pendant le regne de Ménès
, & que deux fois il fe coucha où il fe
levort alors. L'explication qui a été donnée
de cette énigme , déterminant. l'intervalle
entre ces deux époques , juftifie encore la
diftribution que j'ai faite des dynafties.
L'année Egyptienne , appellée Canicu
·laire , qui n'étoit que de trois cent foixante
cinq jours , perdoit tous les ans près de
fix heures ; en forte qu'au bout de fept
cent trente ans le folftice d'hiver fe trouvoit
au même point où fept cent trenteans
auparavant s'étoit rencontré le Solftice :
d'été Deux fois cette même révolution,
JUIN. 1752 161
dont les Prêtres parloient , donne quatorze
cent foixante ans pour l'intervalle du
régne de Ménès à celui de Séthon ; & il y
a dans le canon chronique Egyptien , que
j'ai dréflé en ſuivant les titres des dynaſties,
quatorze cent foixante & quatorze ans :
différence peu confidérable par rapport à
un fi grand nombre d'années.
Je n'entreprendrai point de détailler
ici tous les fecours que j'ai trouvés chez
les anciens , ils font en trop grand nombre
: ce que je viens dire fuffit pour montrer
& l'efpéce & la force des autorités.
qui m'ont fervi , & que j'ai cru devoir
faire connoitre.
162 MERCURE DE FRANCE.
TRADUCTION
D'UNE ODE D'HORACE
A ME'CE' NE.
Cur me querelis examinas tuis ? &c.
Pourquoi m'affiger par vos plaintes
Mécéne , mon foutien , mon bonheur & ma loi ,
Banniffez de frivoles craintes ,
Vous ne mourrez point avant moi.
Non ce n'eft point des Dieux la volonté ſuprême ?
Ah ! s'il falloit que fans pitié
Le Deftin m'enlevât la moitié de moi- même .
Qu'il raviffe l'autre moitié.
Ne
Que le même coup nous raffemble;
Et lorsque vous perdrez le jour ,
Mécéne , nous irons enſemble
Habiter le fombre féjour.
Je l'ai juré rien ne peut m'en diſtraire ,
Tel eft l'Arrêt de l'immuable fort :
Ni l'énorme Gyas , ni l'ardente Chimere ,
peut nous féparer au moment de la mort
Que la favorable Balance , a
Que le Capricorne a orageux ,
Ou que le Scorpion a affreux ,
↑ Signes du Zodiaque.
JUIN. 1752. 163
'Ait infué fur ma naiffance ,
Nos aftres s'accordent entr'eux :
On préparoit déja votre urne ,
Et vous fuccombiez fous vos maux ;
Jupiter b bienfaifant vous fauva de Saturne b
De la cruelle mort il détourna la faux.
Du peuple qui vous idolâtre
Vous vêtes les tranfports & les raviffemens
Vous paroiffez trois fois l'amphithéatre
Retentit d'aplaudiffemens.
:
Sans Faune , protecteur des enfans de Mercure
Mon corps un jour eût été fracaffé ,
J'évitai par fes foins la mortelle bleffure ,
Que m'eût faite un vieux tronc par les vents tera
raflé .
Elevez donc un Temple , offrez une victime ,
Faites couler le fang d'un fier Taureau ;,
Moi , pour calmer des Dieux le couroux légitime;
Je ne puis immoler qu'un innocent agneau.
b. Planettes.
Par M. FEUTRY
JAL
1
64 MERCURE DE FRANCE.
Le mot de la premiere Enigme du pre
mier volume de Juin , eft Cierge. Celui de
la feconde , eft le Corps. Celui du premier
Logogryphe , eft, Euchariftie , dans lequel
on trouve Eucharis , chat , rat , Tic , rets ,
chaire , cherté , charitè , riche , écus , chatier,
Chrift , rifée , chair , fauce , tache , étui , air,
eau , cefure , arche , caſe , étau „ car „ beure ,
allée , Cefar , ut , re , fi, cafte , M. le Cat,
char , chaife à Porteur , fucre , cerife , arc
art , S. Cefaire , criée , Cure , Curé , ruer,
écurie , chaire , fecurité , les Ifles d'Hieres ,
curée , aire , rate , hier , Autriche , S. Eucher ,
le Cardinal de Rets , cartes àjouer , Ariftte ,
Ifle de Créte, les Curetes , la Charité ville du
Nivernois , M. de Sacy, de l'Acad. Franç
Athée , arête , âtre , fuie , cuir , chafte , fac ,
crête , M. le Maître de Sacy , Rachitis ,
craie , M. Huet , aftre , taie , Aftrée , aftu
"
+
Acteur , tuer , thé , baie , truie , Haze ,
Le Cher , l'Ifer , M. Aftruc , cure en médecine
, batier , archet , air , Irus , taie d'oreiller,
fuaire , chatiere , cauſe , le Grand Caire ,
arché , cas de confcience , aife , cheri , hai ,
trace ; feau , fatire , facre , S. Euſtache , hâteur
, recit , Aricie , ais , Tircis , Iris , cerufe
, ruth , buit j'étaie , raie , feche , Rhée
drethufe , l'Arche d'alliance , la Thrace,
Acrife , l'Arche de Noé ; faut , bâte , Etau ,
La Pucelle d'Orleans Jeanne d'Arc , rufe
JUIN. 1752. 165
2
Sire , herfe , rue & ache , plantes , rue d'une
ville , buitre , acier , ire , acer , cire , ruche ,
cafe , Tirefie , Turcs , Hêtre , cuire , Iris ,
Arc- en-ciel , iris racine odoriferante , tâche
Creufe , Efter , écurer , cahier , fucer , cabute
, acis , bonne- chere , haut , fec , Acefte ,
fuite , crife , châtré , tiers , fcie , Atis, Celui
du fecond Logogryphe , eft Arc- en- Ciel ,
dans lequel on trouve , larcin , lire , rien ,
air , âne , an , Cièl , Céran , Caën , gré , encre
, éclair , arc , Jean , la , re , car , lui ,
cercle , racine & crâne.
NE SOL 305 306 30 : SAG NOG NG JOE JAE SA JAG JE NE
ENIG ME.
Quoique de petite apparence ,
Je fuis de grande utilité.
L'effet de ma propriété
Le démontre avec évidence ,
Je puis fans trop me prévaloir ,
Vanter mes fréquens exercices ,
De moi l'on peut matin & foir
Tirer mille petits fervices.
Eft-il befoin de mon fecours ?
Au gré d'un chacun je me prête ;
Et quand il le faut tous les jours ,
J'entre , je fors , j'unis , j'arrête ,
Il n'eft ménage où je ne fois ,
166 MERCURE DE FRANCE.
A la Cour , aux champs à la ville ,
Soumile à Tircis quelquefois ,
C'eft chez Philis que je fourmille ;
Affez volontiers en priſon ,
Hors d'emploi je ſuis retenue ,
Pour fervir m'en retire-t- on ,
Cher lecteur , j'en fors toute nue.
Enfin que te dirai - je encor ?
Garde- toi du bas de mon corps,
Quand une fois je fuis en place ;
Car je fais faire la grimace ,
Et pefter contre moi bien fort .
Par M. M.... de Paris.
JB
AUTRE.
E fuis du collége des Dieux ,
Je parois le plus redoutable ,
Le plus leger & le plus vieux.
Selon que m'habille la fable,
J'ai d'une faux ,le poing muni ,
Le menton de barbe fourni ,
Le corps aîlé: tel eft mon appanage.
Jour & nuit promptement ,
Je fais mon perfonnage
Par tout également.
A la ville , au village
Je tiens tout fous mes loix
JUIN.
167
1752.
Les Sujets & les Rois ,
Et n'épargne nul âge.
Tel devroir de moi bien uſer
Qui fans foin me laiffe paffer.

Je fuis enfin prefque fouverain maître ,
Je détruis tout & fais tout naître .
Veux-tu , Lecteur , apprendre qui je fuis?
Cours après moi ; car je m'en fuis.
l'Abbé de Vincheguerre.
J
LOGO GRIPHE.
19
E fuis un ornement , que le bon goût produit ;
On me trouve en tous lieux & par tout on
m'admire ,
Par ma variété j'amufe ton efprit ,
Je crois , ami lecteur , que c'eft affez t'inftruire .
Douze lettres forment mon nom ,
En les combinant bien , tu trouveras fans peine
Du Dieu Plutus le riche don ,
Un agréable lieu , fur les bords de la Seine ,
L'inftrument aimé du chaffeur ,
Le témeraire enfant du célebre Dédale ,
Des Dieux la divine liqueur ,
L'affreuſe déité , à tout mortel fatale ,
Dans les mains du Soldar ce qui ſe voit fouvent ,
L'imitateur de la Nature ,
L'endroit où les vaiſleaux ſont à l'abri du vent ,
68 MERCURE DE FRANCE
La plus commune nourriture ,
Du ténébreux féjour l'avide Nautonier ,
L'oifeau de la fiere Déefle ,
Au
camp la maiſon du Guerrier ,
Un Gouverneur plein de fagefle ,
Le nom d'un Patriarche , un Aeuve renommé ;
De Phaeton la Sépulture ,
Deux notes de mufique , une antique cité.
Chez un Peuple une bête impure.
魚蒸肉
NOUVELLES
JUIN. 1752. 169
茶茶淡淡洗洗洗求說說洗洗洗洗
茶茶:茶茶茶茶茶茶茶茶茶茶茶
NOUVELLES LITTERAIRES.
RMORIAL général , ou Régiſtres de la No.
bleffe de France. Régiftre tioifiée formant
2 volumes in-flio , & Régiftre quatrième en un
feul volume. A Paris de l'Imprimerie de Pierre
Prault , Quay de Gevres 1752 .
C'eft la fuite du grand ouvrage commencé avec
fuccès par M. d'Hozier. M. de Seriguy fon fils a
porté cet important travail à fa perfection . On ne
peut pas voir plus d'ordre , plus d'exactitude , plus
de précifion, plus de recherches que nous en avons
remarqué dans les généalogies que nous avons déja
parcourues. Nous avons été confirmés dans notre
jugement par celui de plufieurs perfonnes que
le genre de leurs études rend meilleurs juges que
nous dans cette matiere. Nous rendions compte
dans quelqu'un des Mercures fuivans des objets
qui nous auront le plus frappé dans le Livre que
nous annonçons.
POESIES facrées de M. le Franc , divifées en
quatre livres & ornées de figures en taille - douce.
A Paris , chez Chaubert , Quay des Auguftins 1751 .
1. vol. in- 8°.
Nous rendrons compte le mois prochain de cet.
te importante nouveauté . L'Aureur & le Public
doivent être contens du Libraire qui a fait une
Edition fort élégante : le papier , les caracteres ,
Jes vignettes , tout y eft de bon goût.
II. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
VIES des anciens Philofophes . A Amfterdam
1752 , 2 vol. in - 16.
C'est l'Hiftoire des actions & le détail des opi
nions d'Epicure , de Platon & de Pythagore. On
fouhaiteroit plus d'ordre dans les faits & de correction
dans le ſtyle.
FRANC. Baconii exemplum Tractatus de juftitia
univerfali , five de fontibus Juris , extractum
ex ejufdem Authoris opere de dignitate & aug
mentis Scientiarum . Parifiis , Typis Vincent , via
S. Severini , 1752. 1 vol . in - 16.
C'est une réimpreffion d'un ouvrage fort connu
& fort éftimé . Le Libraire mérite des éloges pour
la correction & l'élégance de fon Edition . On l'a
accompagnée de quelques notes courtes & nécef
faires.
LA Liturgie ancienne & moderne , ou Inftruc
tion Hiftorique fur l'inftitution des Prieres ,
des
Fêtes & des Solemnités de l'Eglife ; & fur les différentes
pratiques & Cérémonies qui ont été ou
qui font à préfent ufitées , troifiéme Edition . A
Paris , chez Vincent , rue Saint Severia , 175-2 .
I vol. in - 12.
Il feroit à fouhaiter que cet ouvrage, clair, exact
& méthodique , fût entre les mains de tous les fidéles
: ils rempliroient les devoirs extérieurs de la Religion
avec plus de goût , d'édification & de fruit.
HISTOIRE des tremblemens de terre arrivés à
Lima Capitale du Perou & autres lieux ; avec la
Defcription du Perou , & les recherches fur les
caufes Phyfiques des tremblemens de terre. Par
JUIN 1752. 171
M: Hales de la Société Royale de Londres & autres
Phyficiens , avec cartes & figures , traduite
de l'Anglois . A la Haye & fe trouve à Paris , chez
Prault jeune , 1752. 2 vol . in- 12 .
Le titre de cet ouvrage fuffit feul pour le faire
rechercher . Tout le monde doit être curieux de
connoître le Perou , le malheureux évenement qui
en a renversé la Capitale , & les raisons qu'un auffi
grand Phyficien que M. Hales aporte d'un phénomene
qui devient tous les jours plus fréquent.
REFUTATION du difcours du Citoyen de
Genéve qui a remporté le prix de l'Académie de
Dijon en l'année 1750 , par un Académicien de
la même Ville . A Londres , & le trouve à Paris
chez plufieurs Libraires.
C'estun écrit à deux colonnes ; on voit le difcours
d'un côté & la réfutation de l'autre . De tou
tes les Critiques qu'on a faites de l'ouvrage de M.
Roufleau , c'est la plus détaillée , & la plus propre
par la méthode qui y eft obfervée à faire décou
vrir la vérité . Ceux qui s'occupent de cette importante
controverſe , doivent joindre à la lecture de
l'ouvrage que nous leur annonçons la réponſe de
cinq ou fix pages qu'y a fait M. Rouffeau & qui fe
trouve chez Piffot : C'est toujours le même courage
, la même force & la même véhémence .
Le Gras , Libraire au Palais , a mis en vente
la cinquième partie des Tablettes hiftoriques , généalogiques
& chronologiques , contenant la fuite
des terres érigées en titre de Marquifat , de Comté,
de Vicomté & de Baronie , tant de France que
des Pays-Bas. Ce cinquiéme volume nous a paru
fait avec l'exactitude que M. de Nantigny porte
dans tous les ouvrages, Il eft important qu'on lui
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
communique des mémoires affez exacts pour
qu'il puiffe porter à fa perfection un Livie &
utile & fi commode . M. de Nantigay loge à l'Académie
de M. Jouan , rue des Canettes près Saint
Sulpice.
RECUEIL de Piéces en profe & en vers lues dans
les Affemblées publiques de l'Académie Royale
des Belles Lettres de la Rochelle , dédié à S. A. S.
Monfeigneur le Prince de Coati , Protecteur de
Jadite Académie. A Paris , chez Thibouft , Place
Cambray , 1752. 1 vol . in - 8 ° . Nous rendrons
compte de cette nouveauté daus le prochain Mercure.
NOUVELLE inftruction , ou ftyle général des
Huiffiers & Sergens , pour dreffer tous exploits ,
procès - verbaux & autres actes concernant leurs
fonctions , tant en matiere civile criminelle que
& bénéficiale ; il fe trouve une inſtruction judiciaire
, conforme à la pratique des Jurifdictions
Confulaires , fur le fait des Livres , Lettres & Bil-
Jets de change & de protêts. A cette inftruction ,
on ajoûte une maniere claire & fommaire fai .
pour
re toutes fortes de faifiés réelles , criées , ventes
& adjudications par décret , telles qu'elles doivent
s'obferver dans toutes les Cours & Jurifdictions du
Royaume : le tout rélativement aux différentes
Coutumes , aux Edits & Déclarations de nos Rois,
& aux Arrêts des Parlemens & Cours fouveraines.
Nouvelle Edition , revue , corrigée & augmentée
. Le prix eft de trois liv . relié. A Paris ,
les Libraires affociés 1752.
chez
RECUEIL de differtations anciennes & nouvelles
fur les apparitions , les vifions & les fonges , avec
ane Préface hiftorique & un catalogue des Auteurs
1752.
JUIN.
173
*
qui ontécrit fur les efprits , les vifions , les appa
ritions , les fonges & les fortiléges . Par M. l'Abbé
Lenglet Du 'refnoy. A Avignon , & fe trouve à Paris
chez le Loup Quai des Auguftins , 1752. 4 parties
en 2 vol in- 12 .
C'est la fuite du Traité historique & dogmatique
fur les apparitions dont nous avons enda
compte dans les tems . Nous parlerons dans un des
Mercures fuivans des differtations que nous annonçons
aujourd'hui .
Durand & Piffet ont mis en vente le fixiéme &
feptiéme tome de l'agréable traduction des Tragédies
- Opéra de l'Abbé Metaftafe : Nous en rendrors
compte.
L'Art de jouer le violon , contenant les regles néceffaires
pour la perfection de cet inftrument , avec
une grande variété de compoſitions très -utiles à ceux
qui jouent la base de violon ou le clavecin. Par M.
Geminiani , Opéra ix. A Paris chez tous les Marchands
de Mufique .
M. Geminiani n'a pas befoin que nous le fuffions
connoître . Les huit ceuvres qu'il a donnés avant ce
dernier Livre , l'on rendu affez célébre , & il n'eft
pas à craindre qu'il tombe dans l'oubli , tant que
' on confervera le goût du vrai beau . & que l'on
préférera une Mufique qui exprime des fentimens
& des idées , à des comppofitions baroques dont
prefque tout le mérite confifte dans un peu de
brillant & beaucoup de difficulté .
L'ouvrage que nous annonçons paroît être le
fruit de réflexions très-profondes que cet illuftre
Auteur a faites fur fon Art . Il eft compofé de régles,
d'exemples ou leçons & de piéces ; mais ce
qui le rend fingulier & fort fupérieur à tout ce que
nous connoiffons en genre de méthodes , c'eft
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
qu'il ne donne point de préceptes qu'il ne fournifle
en même tems le moyen de les exécuter ou qu'il
n'en montre l'exécution même dans des exemples
qu'il ne s'agit plus que de copier. Si nous l'ofions ,
nous dirions que c'eft un habile maître qui donne
leçon , & qui conduit fon éleve à la perfection en
le faifant pratiquer fous les yeux . Il lui fuppofe
feulement la connoiffance des élémens de Mufique
, tels que le nom & la valeur des nores &
autres fignes ufités , l'effet du Dieze & du Bmol
, & c.
Tous les commençans font d'abord arrêtés par
deux difficultés , celle de trouver les tons pour
jouer jufte , & celle de démancher ou de tranfpofer
la main . Dès la premiere leçon M. Geminiani
applanit ces difficultés , & met ſon diſciple en état
de monter avec la plus grande jufteſſe juſqu'à la
derniere note qui peut rendre un fon agréable , eu
égard à l'étendue de l'inftrument.
En effet il veut , qu'avec des lignes blanches
bien fenfibles , on divife le manche de l'inftrument
par tons & demi tons majeurs depuis la feconde du
fon de la corde à vide juſqu'à l'octave de ce ſon ;
& afin que l'on foit fûr de placer exactement ces
Hignes , fon livre offre d'abord la figure d'une tou
che de violon ainfi divifée , fur quoi nous avons
obfervé que cette figure n'eft point une chofe arbitraire
& de pure imagination , mais la juſte mefure
du diapafon d'un inftrument bien proportionné
, en forte qu'en marquant tout manche de violon
bien fait felon fes divifions , on à néceſſairement
la véritable pofition de tous les tons & demi
tons majeurs.
Il donne enfuite plufieurs échelles enforme de
gammes , où l'on voit de quel doig : & fur quelle
code chaque note peut ou doit être formée , com
JUI N. 1752. 175
mençant , comme nous venons de le dire , à la
feconde du fon de la corde à vide & montant juf
qu'à l'octave de ce fon , ce qui donne lieu à fix
démanchemens ou tranfpofitions de main . Or , il
eft vifible que l'exécution de ces échelles ne peut
être fort difficile, dès que le manche de l'inftrument
eft réglé fuivant les divifions de la premiere figure ,
car il ne s'agit plus que de pofer les doigts fur les
lignes blanches , & d'obferver la marche que l'on
voit écrite devant foi . On fent auffi qu'il ne faut
que quelques jours d'exercice de cette leçon pour
fe former l'oreille & la main & pour fe familiarifer
avec tous les démanchemens:
Au furplus cet exemple & les fix qui fuivent
contiennent quantité d'autres échelles ou gammes
marquées comme la premiere & également néceffaires
pour pouvoir exécuter avec jufteffe dans les
gentes diatoniques & chromatiques , foit par dégrés
conjoints , foit par intervales de tierces , de
quartes , & c.
C'est le coup d'archet qui fait proprement ce
qu'on appelle le jeu d'un Amateur ou d'un Maître,
& il eft certain qu'on n'aura jamais ni délicatefle ,
ni ame , ni bonne exécution , fi l'on n'eft auffi parfait
en ce point , qu'en ce qui concerne le manche
de l'inftrument & la main qui le touche . Notre
fçavant Auteur demande donc que l'on fafle une
étude particuliere de l'archet , & pour cet effet il
enfeigne la maniere de le tenir & celle de le pofer
fur les cordes ; l'art de le conduire pour tirer les
beaux fons , pour les foutenir , les enfier ou les
adoucir felon que le fujet l'exige ; le piano, le forte,
le détaché , en un mot tout ce qu'on peut défirer
Aur cette importante partie de l'Art , Nous craignons
feulement qu'il n'éprouve quelque contradiction
fur ce qu'il ne veut pas que l'on fe marque les
Hj
176 MERCURE DE FRANCE.
tems de la meſure , ni que l'on s'aftraigne à une
méthode uniforme par rapport au tirer & au
pouffer , quoique les raifons qu'il en donne nous
paroiffent d'autant plus décifives , qu'il les a toujours
fuivies & qu'il a toujours été admiré. Nous
avouerons auffi que nous aurions fouhaité de trou
ver les régles de cette partie un peu plus rapprochées
fous un feul point de vûe ; mais le point
effentiel , c'eft que l'ouvrage les contienne , &
nous ne croyons pas qu'on puifle lui faire aucun
reproche à cet égard .
2
Aux fept exemples dont nous avons patlé ,
fuccedent
les leçons pour jouer de meſure dans toutes
fortes de mouvemens ; mais ici ce ne font plus de
fimples échelles où la marche des doigts foit mar
quée , ni des notes jettées au hazard que l'Auteur
ait feulement divifées par tems plus ou moins lents,
Ce font des compofitions travaillées , fçavantes ,
& auffi capables de flatter quand on les exécute
correctement , qu'inftructives quand on en eft encore
à les étudier . De plus elles font foutenues de
Jeur baffe en faveur de ceux qui jouent le violoncel
, & cette baffe eft chiffrée pour les perfon
nes qui accompagnent du clavecin , en forte qu'on
y trouve tous les avantages que l'on trouveroit
dans des fonates proprement dites. 3
Il y aun bon goût qui ne dépend que de la nature
, & qu'il feroit abfurde de vouloir réduire en
Art ; c'eft celui qui naît du génie & du fentiment.
Mais par rapport à notre fujet , le bon goût n'eft
autre chofe que la variété & l'expreffion : la variété
, c'eſt- à- dire , l'art de jouer une pièce en plufieurs
manieres , non pas en la doublant & en, y
faifant ce qu'on appelle des variations , mais en
l'exécutant diverfement , tant pour le coup d'archet
que pour la pratique des ornemens ; l'expref
JUIN . 1752. 177
fion , c'est-à-dire , non feulement un jeu qui rende
& falle entendre toutes les notes diftinctement ,
mais l'art de tirer des fons qui faffent impreffionfur
P'Auditeur , & qui parlent , pour ainfi - dire , à l'ef-
Frit en même tems qu'ils flattent l'oreille . Or ,
c'eft ce qu'enfeigne notre excellent Auteur dans
fes exemples 16 , 17 , 18 , 19 & 20. On y voit
les différentes manieres de jouer avec l'archet ,
deux , trois , quatre , cinq & fix notes qui fe fuivent,
les divers agrémens dont chaque note longue
ou breve eft fufceptible , le moyen de pratiquer
ces agrémens , leur efter & ce qu'ils expriment
dans l'exécution . Ainfifoit que le compofiteur
ait caractériſé la piéce par quelque expreffion
particuliere , ou qu'il fe foit contenté d'en marquer
le mouvement , on la jouera toujours de bỏn
goût, fi l'an fuit les cinq leçons de M. Geminiani ,
parce qu'on le fera toujours avec un coup d'archer
des agrémens qui produiront un bon effet. Le
génie feul & le fentiment pour choisir ce qui convient
le mieux , diftingueront alors la diverfité des
talens & les dégrés de perfection .
Les dernieres leçons de l'ouvrage dont nousrendons
compte regardent les harpegemens & la
prat que des accords , elles font travaillées comme
les précédentes , c'est- à- dire , qu'on y trouve les
choles mêmes exécutées dans des exemples que
l'on n'a plus que la peine d'imiter , comme on le
feroit vis-à- vis d'un Maître. Enfin après ces leçons,
on a une fuite de douze excellentes piéces
par lesquelles il eft facile au difciple d'achever de
Le fortifier en réuniffant dans une belle exécution .
Loutes les parties de l'Art qu'il poſſéde déja in
détail.
Tel eft le nouvel ouvrage de M. Geminiani .
Par toutil eft digne de cet homme illuftre, & il
H. Y
178 MERCURE DE FRANCE.
faut avouer que nous n'avons rien de pareil en ce
genre. C'eft ce qui nous a engagés à en donner
une idée un peu étendue.
SPECTACLES.
L'etre le cjum ,
' Académie Royale de Mufique a remis au
Théâtre le Mardi 6 Juin , l'Opera d'Acis &
Galatée , dernier Ouvrage de Lully. Cet Opera
eut en 1744 un grand fuccès , & l'empreffement
que le Public lui marqua pour lors , a déterminé
à le redonner affez promptement. Il eft trop connu
pour que nous en donnions un extrait détaillé .
Tout ce que nous pouvons dire , c'eft que le chant
y
eft par tout vrai , noble , touchant , & tel en
un mot que Lully le fçavoit faire . On peut remarquer
entr'autres le premier monologue d'Acis , le
morceau quelle injufte fierté , & le long monologue
du dernier Acte , Enfin j'ai diffipé la crainte.
A l'égard des Simphonies , elles font telles qu'el
les pouvoient l'être dans un tems où la Mufique
& l'exécution étoient encore très- imparfaites .
On y remarque cependant des airs de la plus graude
beauté & dignes du créateur de la musique
Françoife. Tout le monde connoît la chaconne
admirable qui fert de ritournelle & d'accompagnement
au monologue de Galatée dans le fecond
A&te ; mais la maniere pleine de goût &
d'expreffion dont elle eft executée par l'Orcheftre
, en augmente encore le prix . Le morceau de
fimphonie qui annonce l'arrivée de Polypheme au
premier Acte , eft auffi très - beau , d'une fierté
fauvage & convenable au fujet . On fait enfin
beaucoup de cas de la Palacaille du troifiéme
A& e ; mais quelques connoiffeurs la trouvent
un peu trop copiée , d'après celle d'Armide . M.
JUIN. 199 1752 .
Jeliotte remplit agréablement les rolles d'Acis ,
& M. de Chaffé d'une maniere fublime , celui de
Polypheme. Mrs Dupré , Lani , Veftris , & Mefdemoiſelles
Lani, Puvignée & Reix , brillent beaucoup
dans les Ballets.
Les Comediens François donnerent le 24 Mai ,
pour la premiere fois , les Heraclides , Tragédie
nouvelle que M. de Marmontel a retitée après
huit représentations. Nous rendrons compte inceffamment
de cet Ouvrage avec le foin qu'on
doit aux productions des Poëtes qui ont de la réputation
.
2
Les Comediens Italiens donnerent Lundi cinq
de ce mois , les Bergers de qualité , Parodie de
Daphnis & Chloé. On a trouvé dans cette nouveauté
des chofes de fentiment heureufement rendues.
La Scene du fommeil en particulier , a été
jugée interreffante & Théatrale.
CONCERT SPIRITUEL.
Le Concert Spirituel , du premier Juin , Fêtede-
Dieu , commença par une fimphonie de la
compofition de M. Miraglio. Enfuite Exaltabe te
Motet à grand Choeur de M. de la Lande. M.
Gelin chanta Inclina Domine , petit Motet de M.
Martin. M. Gavinies joua un Concerto . Madame
Mingotti premiere Cantatrice du Roi d'Eſpagne
chanta pour la derniere fois deux airs Italiens ,
dont un nouveau. Le Concert finit par le Pí. Jubilate
, Motet à grand Choeur , de la compofition
de M. Mondonville.
H vj
180 MERCURE DEFRANCE:
NOUVELLES ETRANGERES
L'
DU NORD.
DE STOKHOLM le 29 Avril.
>
les
'Ordre des Payfans repréfenta le 18 de ce mois
aux trois autres Ordres du Royaume , que
par diverfes raisons il conviendroit de choisir une
autreVille que Stockholm pour y tenir les Diettes,
mais cette propofition fut rejettée à la pluralité
des voix par les Etats . Selon le rapport que
Infpecteurs des Mines ont fait à la Diette , la Mine
d'or , découverte depuis peu , paroît exiger
tant de travaux , qu'il eft à craindre que les frais
' excedent le produit. Cependant on eft réfolu
de procéder à l'exploitation , & afin d'en tirer
tout l'avantage poffible , on compte d'avoir recours
pour cette opération à d'habiles Artiftes .
Etrangers.
T
La Comteffe de Piper , veuve du Comte de cenom
, Premier Miniftre & Favori de Charles XII.
et morte le 5 à Ktagel.olm, âgée de foixante -dixneuf
ans
DE COPPENHAGUE , le 27 Avril
Par un, Edit rendu à Fredericsbourg le 14 de ca
mois , & qui contient 13 Articles , le Roi vient
de régler le deuil dans les différens dégrés de pa
renté. Suivant le premier article , les hommes veufs
ne pourront le remarier avant les fix premiers
mois , & les femmes avant la fin de l'année de leur
veuvage , à moins que les uns & les autres n'ayent
une difpenfe de Sa Majefté. Il faut obferver que ce
Réglement ne regarde point le menu peuple.
JUIN. 17527 18.r
Les dernieres lettres de Danzica repréfentent
Je tumulte excité par les Artiſans dans cette Ville ,
comme une confpiration des plus dangereuſes.
Quelques- uns des féditieux avoient projetté de
mettre le feu dans certains quartiers & de piller
P'Hôtel de Ville . Un vieillard, qui étoit un des principaux
chefs de la révolte , avoit conſeillé de faire
contribuer les Magiftrats , & de leur faire acheter
la tranquillité publique & leur propre fûreté,
ALLEMAGNE .
DE VIENNE , le 4 Mai.
La découverte que le fieur Jufti , Profeffeur de
Phyfique , fit l'année derniere de quelques Mines
d'argent dans la Baffe- Autriche , vers les frontieres
de Styrie , ne paroiffoit pas avoir fait beaucoup
d'impreffion fur le Miniftere. Cependant on a.depuis
envoyé le fieur Kafchniz , Confeiller de la
Chambre des Monnoyes , pour faire l'épreuve de
ces Mines , & fur fon rapport l'Impératrice Reine
a accordé au fieur Jufti la permiffion d'y faire travailler,
Le minerai eft une pierre blanche affez femblable
à la marne , il'eft de plufieurs efpéces & ne
rend pas également . Son produit eft en général des
puis une livre jufqu'à quatre de fra par quintal.
DE BERLIN , le 13 Mai.
Le mariage du Prince Henry, avec la Princeffe
Guillelmine de HefferCaffel fera célébré le 24 dù
mois prochain à Charlottembourg , où l'on fait
pour cela de grands préparatifs . Il y aura Comé
die Françoife , Opera , Concert Italien , Feu d'ar.
tifice & deux Bals , l'un paré , l'autre maſqué..
Lorsque la Cour fera de retour ici , les deux Rei
nes donneront plufieurs fêtes. Le Comte de Reu
fen vient d'être nommé Grand Maître-de la Main
fon de la Reinc.
182 MERCURE DE FRANCE.
DE HAMBOURG , le 23 Mai.
Les troupes du Holftein , qui font augmentées
de quelques Régimens , doivent camper par ordre
du Grand Duc de Ruffie aux environs de Kiel ,
& fe former au nouvel exercice .
ESPA G N F:
DE MADRID , le 2 Mai.
Les troupes qui doivent former un camp dans
les environs de cette Capitale , compoferont un
corpsde vingt mille hommes , & elles feront affemblées
pendant trois ſemaines.
Une partie des troupes campées près de cette
Ville , fit le 6 de ce mois le nouvel exercice en
préſence de leurs Majeſtés.
ITALI E.
DE NAPLES , le 8 Mars.
On a trouvé à Herculanum une Urne de marbre
tranfparent & approchant de l'albâtre . Elle eft
haute de trois pieds & demi. Le bas- relief qui en
décore le renflement , repréfente une Bacchanale.
On reconnoît dans ce bas- relief & dans les autres
ornemens de l'Urné l'élégance du cifeau de l'Ecole
Grecque dans fon plus bel âge. En fouillant
dans les mêmes ruines , on a découvert deux Buſtes
de marbre , dont l'un paroît être le portrait
d'un Philofophe inconnu .
DE ROME , le 21 Mai.
Des ouvriers en fouillant dans des Catacombes
près la Porte Saint Sebaſtien ont trouvé une
Médaille de Marc - Aurele , qui a été préfentee

JUI N. 1752. 183
t
au Pape , & que les antiquaires paroiffent eftimer
beaucoup . On a découvert dans les ruines de
l'ancienne Eglife de Saint Pierre & Saint Marcellin
, plufieurs pierres antiques , & trois grandes
Urnes dont les bas reliefs repréfentent les douze
Apôtres.
DE MILAN le 24 Avril.
Le Comte Chriftiani , qui eft actuellement à
Oftiglia pour régler avec les Commiffaires de la
* République de Venife les limites de la Lombardie
& du Veronois , doit de- là fe rendre à la Cour
de Turin. On croit que fon voyage a différens
objets , dont le principal eft de travailler aux arrangemens
projettés pour rendre le Tefin plus
navigable. Le nombre des voleurs dont ce pays
eft infefté , augmente de plus en plus . Ils entrent
en plein jour dans les hôtelleries , pillent & rava
gent comme en pays ennemi , & maffacrent tout
ce qui leur réfifte .
DE VENISE le 24 Mars.
Il y eut ici le 14 du mois dernier un grand incendie
, qui commença dans le vieux Ghetto , attenant
le Quartier des Juifs. Les flammes s'étant
communiquées à un magafin de bois réduifirent
en cendres quatre - vingt - dix maifons. Plufieurs
perfonnes ont péri , & la perte eſt évaluée à plus
d'un million .
GRANDE - BRETAGNE.
DE LONDRES , le 11 Mai.
Les vingt Vaiffeaux de guerre , employés à la
garde des côtes de la Grande - Bretagne , ayant
fini le tems de leurs ftations , devroient être rélevés
cette année . Ils ne le feront point , & l'on
en changera feulement les Officiers fubalternes.
184 MERCURE DE FRANCE:
}
H
On a jugé à propos de déroger en cette occafion
à l'ufage , afin d'éviter des dépenfes qui pendant
la paix paroiflent' fuperflues.
FRANC E.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c .
Le desSablons
་ E 12 Mai dernier , le Roi fit dans la plaid
ne des Sablons la revue du Régiment des
Gardes Françoifes & de celui des Gardes Suiffes ,
qui après avoir fait l'exercice , défilerent en préfence
de Sa Majesté. La Reine fe trouva à cette
revûe , ainfi que Monfeigneur le Dauphin , Ma
dame la Dauphine , & Mefdames de France.
La Compagnie que M. Dambray , mort il y a
quelques jours en Normandie , commandoit dans
le premier de ces deux Régimens , a paflé au
Comte de Lautrec , le plus ancien des Lieutenans
du même Corps. Mrs. le Camus , de Guer
gorlay , du Sauzay & de Caupenne , Lieutenans
dans ce Régiment ont obtenu des Brevets de Colonels.
Le Roi ayant permis au Duc d'Orléans de
faire célébrer pour le feu Prince de ce nom un
Service folemnel dans l'Eglife Métropolitaine.de
cette Ville , le Duc d'Orléans a donnéordre qu'on
y élevât un magnifique Carafalque Le 13 , jour
fixé pour la cérémonie , le Duc d'Orléans , le
Prince de Conty & le Comte de la Marche , s'étant
rendus vers les onze heures du matin à l'Eglite
Métropolitaine , le Service commença , &
P'Archevêque de Paris y officia pontificalement.
A l'Offertoire , & après les faluts ordinaires , faits
par le Marquis de Brezé , Grand Maître , & par
M. Defgranges , Maître des Cérémonies , à qui
le Roi avoit ordonné d'exercer en cette occafiona
JUIN. 1752 185
fes fonctions de leurs charges , les Princes alle
rent à l'Offrande. La queue du manteau du Duc
d'Orleans fut portée par le Comte de Clermont-
Gallerande , Premier Gentilhomme de la Cham →
bre de ce Prince , & par le Comte de la Tourdu-
Pin- Montauban , fon premier Ecuyer ; celle
du manteau du Prince de Conty par le Comte de
Montmorenci , fon premier Gentilhomme de la
Chambre & par le Chevalier de Chabrillan , Capitaine
des Gardes du Gouvernement du Poitou ;
celle du manteau du Comte de la Marche par le
Comte de Claviere , fon Gouverneur & par le Chevalier
de Saint- Sauveur . Après cette cérémonie ,
l'Abbé de la Tour- du- Pin prononça l'Oraiſon funebre.
La Mefle étant finie , l'Archevêque de Paris
fit les encenfemens autour du Catafalque . En conféquence
des ordres du Roi , le Parlement , la
Chambre des Comptes , la Cour des Aides , l'Univerfité
, & le Corps de Ville , affifterent à ce
Service. Les Lettres de Sa Majefté à ce sujet leur
avoient été portées par le Marquis de Brezé ,
grand-Maître des cérémonies.
en
Le Catafalque préparé pour la cérémonie funébre
dont on vient de parler , étoit dans la
Nef de l'Eglife. Des figures de rond de boffe ,
marbre blanc , placées aux quatre angles fur des
pieds d'eftaux , repréfentoient la Religion , la Charité
, la Prudence , & la Justice. Vis.à vis de ces
figures étoient des groupes de lumieres , en forme
de Torcheres pyramidales. On voyoit au
bas du Tombeau plufieurs génies , qui exprimoient
par leur attitude la douleur & l'accable
ment, Un riche Pavillon , fufpendu à la voûte ,
dont les rideaux étoient retrouffés , couronnoit çe
Catafalque. A l'extrêmité de la Nef vers la croifée
, on avoit conſtruit un Autel un vafte -
&
186 MERCURE DE FRANCE.
bé , deftiné pour la Mufique , étoit à l'extrêmi
té oppofée , & des deux côtés de la repréſentation
l'on avoit pratiqué pour les Princes & pour
les Cours Supérieures , deux rangs de ſtalles , au
deffus defquelles régnoient des galleries. L'Autel
, le Jubé & les côtés , étoient décorés d'un'
ordre d'Architecture , dans la corniche duquel on
avoit inferé deux littres de velours , chargés de
fleurs de lys & de larmes . Chaque efpace entre
les pilaftres étoit tendu de drap noir , femé de
fleurs de lys. De grands écuffons formoient les
milieux , & donnoient naiflance à des rideaux ,
qui faifoient chûtes en retrouffis d'hermine le
long des pilaftres. Cette décoration étoit éclairée
avec fymétrie par plufieurs girandoles chargées
d'un nombre confidérable de lumieres.
On apprend de Fontainebleau que l'Hopital
qui y eft établi ſous le nom d'hopital de la Sainte
Famille , & dont le feu Duc d'Orléans étoit un des
principaux bienfaiteurs , y a fait aufli célébrer
le 6 dans l'Eglife Paroiffiale , un Service pour le
repos de l'ame de ce Prince. M. Comte Prêtre
de la Congregation de la Miflion , prononça l'Orailon
funébre , & ces paroles du Pfeaume $ 4
fervirent de texte à l'Orateur. Ecce elongavi fugiens
, & manfi in folitudine . Je me fuis éloignépár
la fuite , & j'ai fixé mon repos dans la folitude.
Après avoir fait une peinture touchante des avantages
de la retraite Chrétienne , M. Comte divifa
ainfi fon difcours. » Le Duc d'Orléans fignala
» fon entrée dans la retraite par les facrifices les
plus éclatans . Le Duc d'Orléans fanctifia la demeure
dans la retraite par les plus éminentes
> vertus » .
La Reine accompagnée de Monfeigneur le
Dauphin , de Madame la Dauphine , & de MefJUI
N.
187
1752..

dames de France , revint à Verfailles de Maily
leis de ce mois vers une heure après midi .
Le 16 â trois heures du matin , le Roi arriva
du même Château . Sa Majefté tint Confeil des
Finances , alla enfuite dîner à Trianon , & partit
le foir pour Bellevue.
Le procès au fujet de l'héritage de M. Etienne
, Marchand , qui dans le mois de Novembre
dernier fe noya avec la femme & fa fille , vient
d'être jugé par la feconde Chambre des Requêtes
du Palais . Il a été décidé que la fille devoit être
fuppofée avoir furvécu à fes pere & mere , &
qu'ainfi fes Oncles & Tantes avoient feuls droit
a la fucceflion . Ses Coufins germains ont appellé
de cette Sentence à la Grand'Chambre.
On a reçu avis de Breft que les Vaiffeaux du
Roi le Lys & l'Alcion y étoient revenus de la côte
de Guinée , où ils étoient allés pour protéger la
Traite des Négres . Le fils du Roi d'Anamabou &
un autre Prince Négre , ont paffé en France fur
l'un de ces deux Bâtimens , & ils font partis de
Breft , pour se rendre à Paris.
Le 18 , les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à dix - huit cent trente-fept livres ; les
Billets de la premiere Lotterie Royale à fix cens
foixante quinze , & ceux de la feconde à fix cens
vingt cinq .
Le 18 le Roi paffa à Verſailles en venant de
Bellevue , & Sa Majefté alla courre le Cerf dans
les bois de Pontchartrain . Le Roi revint fur les
cinq heures après midi , pour voir la Reine &
Madame la Dauphine , & partit enfuite pour fe
rendre à Choify , d'où Sa Majesté eft revenue
le
19.
La veille de la Fête de la Pentecôte , la Reine
communia par les mains de l'Evêque de Chartres.
188 MERCURE DE FRANCE.
fon premier Aumônier , & Monfeigneur le Dau
phin par celles de l'Abbé de Barral , Aumônier da
Roi.
Le 21 , jour de la Fête , les Chevaliers , Commandeurs
& Officiers de l'Ordre du Saint- Esprit ,
s'étant affemblés vers les onze heures du matin
dans le Cabinet du Roi , Sa Majeſté tint un Chapitre
dans lequel l'information des vies & moeurs
& la profeffion de Foi du Comte de Brionne , propofé
le 2 du mois de Février dernier pour être
Chevalier furent admifes . Le Chapitre étant fini
, le Comte de Brionne fut introduit dans le
Cabinet de Sa Majefté , & reçu Chevalier de l'Or.
dre de Saint Michel , ainfi que le Duc de Nivernois
, qui avoit été nommé Chevalier le 25 Avrit
de l'année derniere , & qui avoit eu la permiffion
d'en porter les marques , quoique non reçu . Le
Roi fortit enfuite de fon appartement pour aller
à la Chapelle. Sa Majefté devant laquelle les deux
Huiffiers de la Chambre portoient leurs mafles
étoit en manteau , le collier de l'Ordre par- deffus
, avec celui de POrdre de la Toiſon d'or . Elle
étoit précédée de Monfeigneur le Dauphin ,
du Duc d'Orléans , du Prince de Condé , du Prince
de Conty , du Comte de la Marche , du Prince
de Dombes , du Comte d'Eu , du Due de Penthievre
, & des Chevaliers Commandeurs & Offciers
de l'Ordre. Le Comte de Brionne & le Duc
de Nivernois , en habits de Novices , marchoient
entre les Chevaliers & les Officiers . Après la
grande Mefle , célébrée par l'Evêque Duc de Langres
, Prélat Commandeur de l'Ordre du Saint-
Efprit , fa Majefté monta à fon Trône , & reçut
Chevaliers le Comte de Brionne & le Duc de Ni4
vernois, qui curent pour parains le Prince de Pons
le Duc de Luynes. Au fortir de la Chapelle
JUIN. 1752. 189
le Roi fut reconduit à fon appartement en la
maniere accoutumée .
L'après - midi , le Roi & la Reine accompagnés
de Monfeigneur le Dauphin , de Madame la Dauphine
, de Meldames de France , entendirent le
Sermon de l'Abbé du Pont , Chanoine de l'Eglife
Cathédrale de Beauvais , & Clerc de la Chapelle
du Roi. Leurs Majeftés affifterent enfuite
aux Vêpres chantées par la mufique , auxquelles
officia l'Abbé Gergois , Chapelain Ordinaire de
la Chapelle- Mufique , & au Salut chanté par les
Miffionnaires.
Le Roi accompagné de Monfeigneur le Dauphin
, fit le 23 dans la Cour du Château , la re
vue des deux Coinpagnies desMoufquetaires de fa
Garde. Sa Majefté paffa dans les rangs ; les Moufquetaires
firent enfuite le nouvel exercice , & le
Roi les fit défiler. La Reine , Madame la Dauphine
, & Mefdames de France virent cette revue
du Balcon de l'appartement du Comte de Clermon
, Prince du Sang.
Le Roi alla dîner à Trianon , & fe rendit le
foir à Marly , pour y demeurer jufqu'au 31. La
Reine , Monfeigneur le Dauphin , Madame la
Dauphine , & Meldames , s'y font rendus en même
tems que le Roi.
La Ducheffe de Broglie & la Marquise de Paulmyfurent
prefentés le 21 à leurs Majeftés.
Le Comte du Roure , Lieutenant Général des
Armées du Roi , s'étant démis de la place de premier
Sous Lieutenant de la premiere Compagnie
des Moufquetaires , le Marquis de Peruffy a été
nommé Sous- Lieutenant de cette Compagnie
& le Chevalier de la Cheze en a été nommé Enfeigne
. Le Roi a donné au Marquis de la Vaupaliere,
Capitaine de Cavalerie dans le Régiment
190 MERCURE DE FRANCE.
:
Royal Piedmont , l'agrément de la place de Cornette
, qui vaquoit dans la même Compagnie ,
par la promotion du Chevalier de la Cheze. Tous
ces Officiers qui avoient été nommés à ces em
plois il y a quelque mois , furent reçus le jour de
la revûe en préſence de Sa Majefté.
Les nouvelles expériences fur l'Electricité , faites
à Philadelphie dans l'Amérique Septentrionale ,
par M. Benjamain Franklin , & connues en France
par la traduction de fes lettres à M. Collinfon
de la Société Royale de Londres , font devenues
intéreffantes par les conjectures que M. Franklin
donne fur l'analogie de la matiére Electrique avec
celle du Tonnerre , & par les moyens qu'il a ima
ginés pour s'en convaincre. Ainfi l'on croit rendre
fervice au Public , en lui faiſant part du ſuc
cès de ces expériences . Le Roi ayant voulu voir
les principales , M. de Lor , qui en avoit vérifié lá
plus grande partie , fe rendit à Saint Germain - en-
Laye le 3 Février avec Mrs. de Buffon & Dalibard,
& eut l'honneur de les faire devant Sa Maje ſté.
Depuis ce tems , M. de Lor les répete publiquement
tous les jours avec fuccès dans fon Cabinet
de Phyfique Expérimentale , Place de l'Eftrapade.
Ce Phyficien s'étant préparé , de même que M.
Dalibard , à s'affurer fi la matiére du tonnerre eft
effectivement la même que celle de l'Electricité ,
l'effet a parfaitement répondu aux conjectures de
M. Franklin . La plus importante eft qu'on pourroit
le préſerver des coups de la foudre , en fixant
perpendiculairement , fur les parties les plus élevées
des édifices & des Vaiffeaux des barres
de fer de dix à douze pieds de hauteur , terminées
par une pointe fort aiguë , & dorées pour
prévenir la rouille , & en abaiffant du pied de ces
barres- un fil d'archal vers l'extérieur du Bâtiment
"
JUIN. 1752. 191
dans la terre , ou autour d'un des Aubans du Vaiffeau.
M. Dalibard , qui en conféquence avoit fait
placer dans un jardin de Marly , fur un corps Elec
trique , une barre de fer élevée d'environ quarante
pieds , apprit que le 10 Mai , un orage ayant paffé
à deux heures vingt minutes après midi au deffus
de l'endroit où elle étoit , le Curé & quelques
autres perfonnes du lieu avoient tiré de cette barre
des étincelles & des commotions femblables à
celles que l'on tire par l'Electricité ordinaire. Il
rendit compte le 13 du fuccès de cette expérience
à l'Académie Royale des Sciences . Le 18 , M. de
Lor , qui a fait élever une barre rue des Poftes
près l'Eftrapade , à quatre vingt- dix - neuf pieds
de hauteur , fur un Gâteau de réfine de deux
pieds en quarré & de trois pouces d'épaiffeur , en
tira des étincelles entre quatre & cinq heures après
midi , pendant une demi-heure que le nuage demeura
au-deffus. Ces étincelles étoient parfaiteanent
femblables à celles de fon canon de fufil , lorfque
le globe n'eft frotté que par le couffin , & elles
produifirent le même bruit , le même feu & le
même pétillement . M. de Lor tira les plus fortes
à neuf lignes de diftance , pendant que la pluie
mêlée d'une petite grêle tomboit du nuage , fans
qu'il y ait eu aucun éclair ni tonnerre ; mais il
paroilfoit que c'étoit la fuite d'un orage qui étoit
arrivé ailleurs. M. Bouguer Penfionnaire de l'Académie
Royale des Sciences , y rendit compte de
cette expérience le 19. Elle confirme la premiere
& l'une & l'autre font connoître qu'au moyen des
barres pointues on dépouillera les nuages orageux
de leur feu .
On apprend d'Annecy , qu'un des jours de la
Solemnité de la Béatification de la Mere de Chantal
, l'Archevêque de Tarantaiſe y a officié dans
192 MERCURE DE FRANCE.
P'Eglife des Religieufes de la Vifitation , & qu'il
y a prononcé le Panégyrique de leur Fondatrice.
Le 18 les actions de la Compagnie des Indes
étoient à dix-huit cent quatre-vingt - cinq livres ;
les Billets de la premiere Lotterie Royale àfix
cent foixante- feize , & ceux de la feconde à fix
cens vingt- huit.
1
Les Députés des Etats d'Artois eurent le 22
une audience du Roi. Ils furent préſentés à Sa
Majesté par le Duc de Chaulnes , Gouverneur de
la Province , & par le Comte d'Argenfon Minif
tre & Sécretaire d'Etat , & conduits en la maniere
accoutumée par le Marquis de Brezé , Grand Maitre
des Cérémonies. La Députation étoit compofée
, pour le Clergé , de l'Abbé de Saint Vaaſt
d'Arras , qui porta la parole , du Comte de Lannoy
, pour la Nobleffe , & de M. Harduin , pour
le Tiers- Etat. Une indifpofition a empêché le
Comte de Lannoy de fe trouver à l'audience que
le Roi a donnée à ces Députés.
Le 25 , le 26 & le 27 , le Roi s'eft purgé par
précaution avec les eaux de Vichy.
Le 26 , le Curé & les Marguilliers de la Paroiſſe
de Saint Eustache firent célébrer avec la plus grande
pompe dans leur Eglife , un Service pour le
feu Duc d'Orléans . Tout le fond da Choeur , &
la face dans laquelle font les Orgues , étoient tendus
de noir jufqu'à la voûte . Des deux côtés du
Choeur , & dans la Croiſée , la tenture montoit
feulement jufqu'aux Galleries , qui étoient couronnées
par des rideaux bordés d'Hermine , &
femés de Aeurs de lys d'or. A l'apiomb de chaque
Arcade étoit un grand Ecufion renfermant
les Armes ou le Chiffre du Prince. Divers retrouffis
d'Herimine partoient de ces Ecuffons , & formoient
aux Piliers , des attaches groupées par des
têres
JUIN. 1752. 193
têtes de mort avec noeuds & chûtes . On avoit
placé aux deux côtés de l'Autel , & fur les Piliers
de la Croifée , des Médaillons en camayeux , relatifs
à l'objet de la cérémonie . La décoration de
la Nef répondoit à celle du Choeur & de la Croifée.
Le Catafalque étoit à peu de diftance de l'entrée
du Choeur . Il y avoit aux quatre angles du
Tombeau , fur des pieds d'Eftaux à pans coupés
des figures feintes de marbre blanc , deftinées à
repréſenter les principales vertus , qui formoient
le caractere du feu Duc d'Orléans . Vers les onze
heures du matin , le Duc d'Orléans qui avoit été
invité à cette cérémonie funebre , fe rendit à l'Eglife
de Saint Euftache , étant accompagné de les
principaux Officiers . Ce Prince fut reçu à la porte
de l'Eglife par le Curé & par les Marguilliers , &
il affifta au Service auquel le Curé officia .
Le 28 , la Reine entendit dans la Chapelle du
Château de Marly la grande Meffe , chantée par
les Cordeliers de Noily , qui deffervent cette Chapelle
,
Leurs Majeftés accompagnées de Monfeigneur
le Dauphin , de Madame la Dauphine & de mefdames
de France , affifterent l'après midi dans la
même Chapelle aux Vêpres & au Salut.
Le 30 , leurs Majeftés fe promenerent dans les
Jardins de Marly , & virent les eaux de tous les
Bolquets.
Le Roi a pris le 24 , le 29 & le 31 , le divertif
fement de la chaffe.
Le 31 , le Roi & la Reine revinrent à Versailles.
Le premier Juin, Fête du Saint Sacrement, leurs
Majeftés accompagnées de Monfeigneur le Dauphin
, de Madame la Dauphine , de Madame Adélaide
& de Meldames Victoire & Sophie , fe font
zendeus à l'Eglife de la Paroiffe de Notre- Dame ,
II. Vol.
A
194 MERCURE DEFRANCE.
& y ont entendu la grand'Meffe , après avoir alif.
té à la Proceffion qui eft venue fuivant l'uſage à
la Chapelle du Château.
Le Roi a accordé au Marquis de la Salle , Lieutenant
Général des Armées de Sa Majefté , & Sous-
Lieutenant des Gendarmes de fa Garde , le Gouvernement
de la Haute - Marche , vacant par la
mort du Marquis de Saint Germain- Beaupré.
Sa Majefté vient de créer quatre nouvelles places
de Colonels dans le Régiment des Grenadiers
de France , ce qui fera dorénavant dans ce Corps
vingt Colonels. Le Comte de Choifeul - Beaupré ,
qui y avoit été admis ci - devant en qualité de ſurnumeraire
, en remplira une . Le Roi ayant permis
au Comte de Broglie , Brigadier , Meftre - de-
Camp de Cavalerie , de fe démettre de fon Régiment
, Sa Majefte la nommé à une de ces quatre
places , en lui réſervant fon ancienneté & fon rang.
Le Roi a nommé en même tems le Comite de Buffy
Lameth à la charge de Meftre-de- Camp du Régiment
de Cavalerie qu'avoit le Comte de Broglie.
Les deux autres nouvelles places de Colonels
dans les Grenadiers de France , ont été données
par Sa Majesté au Duc de la Tremoille & au Marquis
de Teffé , Moufquetaires .
M. de Flotte- Saint-Joſeph , Officier des Vaiſfeaux
du Roi a eu le 13 Mars dernier , l'honneur
d'être préfenté à Monfeigneur le Dauphin par le
Miniftre de la Marine ; cet Officier qui s'occupe
dans les momens de loifir à cultiver l'art de la Peinture
, a préſenté en même tems un Tableau dans
lequel eft repréſenté la réjouiffance que les Vaiffeaux
de guerre firent dans la rade de Breft le 17
Octobre 1751 , au fujet de la Naiffance de Monfeigneur
le Duc de Bourgogne.
JUIN. 1752 . 195
हैं
On y voit au foleil couchant en groupe les quatre
Vaiffeaux pavoifés , tirant des coups de canons,
au lointain fe voit le goulet ou l'entrée de la rade
& plufieurs Navires à l'horiſon ; plus près eft l'entrée
du Port d'où il fort , & entre quantité de petites
barques & fur le devant on voit une partie
du Château de Breft. Il y a contre le rivage un
embarquement de Dames & de Cavaliers , & plu.
fieurs Inftrumens, comme violons , flûtes , hautbois,
&c. Il y a le départ d'un autre canot couvert d'un
tandeler & décoré de fon pavillon où font bien des
Dames & des Cavaliers & plufieurs Corps de chalfe.
Sur le rivage on Y voit quantité de gens occupés
de la danfe & à le réjouir. La joie eft répandue
fur toutes les figures qui font dans ce Tableau ,
on y en compte plus de cent- cinquante . Le Tableau
eft de cinq pieds de long fur trois pieds deux
pouces de haut , placé dans la chambre à coucher
de Monfeigneur le Dauphin , qu'il a reçû avec des
marques de fatisfaction & de bonté .
Il y a un autre Tableau peint par M. de Flotte-
Saint- Jofeph dans le Cabinet de M. Rouillé ,
Miniftre de la Marine , repréſentant un brouillard
au lever du Soleil , & plufieurs autres dans diffé
rens Cabinets. Son genre de Peinture n'est que
pour les Marines .
BENEFICES DONNE'S.
Dom de Vienne , Prieur de l'Abbaye de Saint
Martin de Laon , Ordre de Prémontré , a été
nommé par le Roi à l'Abbaye Réguliere de Saint
Jacques de Doë , niême Ordre , Diocèle du Puy ,
vacante par la mort de Dom Guftave-Ferdinand
Skrowlle,

I j
196 MERCURE DEFRANCE.
Le Roi a nommé à l'Evêché de Couferans l'Ab
bé de Vercel , Vicaire Général de l'Evêché d'Angers.
Sa Majesté a donné l'Abbaye de Lieu Reftauré
, Ordre de Prémontré , Diocèse de Soiffons ,
à l'Abbé Garnier , Vicaire Général de l'Evêché de
Meaux ; celle de Lieu-Croiflant , Ordre de Cîteaux
, Diocèle de Besançon , à l'Abbé Boiſot ;
l'Abbaye Régulière de Molaize , même Ordre ,
Diocèfe de Châlons - ſur- Saône , à la Dame de
Montigny , & les Prieurés de Milleffe & de Saint
Lezin , Diocèſe du Mans , à l'Abbé Pelletier , Vicaire
Général de ce même Diocèſe .
AVERTISSEMENT
Sur la nouvelle Hiftoire de Louis XIV.
L
'Auteur du fiécle de Louis XIV . prépare une
nouvelle édition de cet ouvrage qui étoit la
fuite d'une Hiftoire univerfelle depuis Charlema .
gne , de laquelle il a paru quelques fragmens dans
le Mercure & dans d'autres papiers publics. L'objet
de ce travail étoit de joindre aux révolutions
des Empires celles des moeurs & de l'efprit humain ,
plutôt que de donner une fuite d'époques & de
dates fur lesquelles on a affez de fecours . Toute
la partie qui regarde les arts depuis Charlemagne
& celle de l'Hiftoire publique depuis François Premier
ont été perdues . Si quelqu'un eft en poffeffion
de ce manufcrit encore imparfait , & qui ne
peut guéres fervir qu'à fon Auteur , il eft prié trèsinftament
de vouloir bien le lui remettre .
A l'égard du fiécle de Louis XIV. l'édition qu'on
en a donnée à Berlin n'eft qu'un eſſai , qui ne peut,
I
JUI N. 1752. 197
*
tre conduit à quelque perfection que par le fecours
des perfonnes inftruites qui ont la bonté de
communiquer leurs lumiéres à l'Auteur. Il a déja
reçu beaucoup de remarques importantes tant de
France que des Pays étrangers. Le grand nombre
de vérités dont cet effai eft plein , & l'impartialité
aflez connue avec laquelle elles font énoncées femblent
inviter les Lecteurs à faire part à l'Auteur
des connoiffances particulieres qu'ils peuvent
avoir. L'Hiftoire du fiécle de Louis XIV . doit être
en quelque façon l'ouvrage du public.
On fent affez combien pénible & délicate cft
l'entreprise d'écrire l'hiftoire de fon tems. Celui
qui parle d'Alexandre n'a qu'à fuivre tranquillement
Quinte Curce , mais ici il faut s'écarter de
prefque tous ceux qui ont compofé l'Hiftoire de
Louis XIV , aucun d'eux n'a écrit à Paris , aucun
n'a été à portée de confulter les Courtisans , les
Généraux & les Miniftres de ce Monarque ; aucun
n'a puiſé dans les fources , c'eft un avantage que
l'Auteur de cet effai a eû . Il faut qu'il y joigne
celui d'être éclairé fur quelques méprifes où il eft
tombé en ſuivant des opinions reçues.
Ces fecours le mettront à portée de laiffer au
public un monument devenu néceffaire. Les Chapitres
qui regardent les Arts peuvent aisément recevoir
des accroiffemens. On a ajouté à la lifte
raifonnée des Ecrivains de ce fiécle plus de trente
articles . On a fait une lifte femblable des Maréchaux
de France , & le corps de l'ouvrage eft réformé
& augmenté dans des endroits importans.
On y verra les véritables cauſes de la paix de Rifwx
& de la condefcendance qu'eut Louis XIV .
de reconnoîtreJacques III , après la mort deJacques
II le noble regret qu'il témoigna de la mort de Ruiter
, enfin un grand nombre de traits qui en ca-
I iij
OS MERCURE DE FRANCE.
ractérifant les hommes & les temps , font ce que
PHiftoire a de plus précieux .
Il eft inutile de dire qu'on a rétabli l'ortographe
des noms , qu'on a rendu le titre de Penfionnaire
d'Amfterdam à un homme qu'on avoit ciû Bourguemeftre
, qu'ontſpécifie le tems où le Parlement
complimenta le Cardinal Mazarin par Députés.
Plufieurs petites fautes de cette nature qui font
proprement la matiere d'un errata font exactement
corrigées.
L'Auteur de cet effai s'intéreffe trop à la littérature
pour ne pas faifir cette occafion d'avertir le
public que Monfieur le Comte Algaroti a fait
réimprimer à Berlin les dialoghi ſopra la lucè , i colori
è l'attrazione . On va donner à Venife une nouvelle
édition de cet ouvrage , avec un recueil de
Lettres de la même main . On ne fe tromperoit pas
fi on mettoit à la tête de pareils livres , omne tulis
punctum qui mifcuit utile dulci.

Lettre écrite par M. *** à M. ***
à Toulon , à Paris , le 14 Mai 1752.
V
Ous n'avez , fans doute , point encore ou
blié , Monfieur , toutes les plaifanteries
tant bonnes que mauvaifes , que nous faifions
fur les espérances qu'on nous donnoit de tirer
Je tonnerre des nuages d'après les conjectures de
M. Franklin : nous étions tentés de le croire un
homme imaginaire , ce M. Franklin ; mais pour fa
conjecture , nous ne foupçonnions pas qu'on pût
la réalifer . Que nous étions peu connoiffeurs !
J'ai rencontré hier un fçavant Académicien qui
m'a affuré que l'expérience du Tonnerre avoit
réuffi . Vous jugez bien que je ne puis pas cela feJUIN.
1752. 199
rieufement ; mais je lui trouvai un air fi convaincu
, & fi frappé de la lecture d'un mémoire qui
venoit d'être fait à l'Académie , qu'il ne m'a plus
été poffible de conferver mon incrédulité . Je ne
fçait pas fi je pourrai vous rendre exactement le
fais , mais en voici les principales circonstances .
M. Dalibart qui a donné les Lettres de M. Franxlin
, & que nous avons vû repeter les figulieres
expériences d Electricité faites par cet Americain ,
s'eft propofé de conftater la conjecture du Tonnerre
. Pour cet effet , il a fait élever dans un Village
à fept ou huit lieues de Paris , qui eft fur la
route de Compiegne , une barre de fer ou plutôt
plufieurs , foudées enfemble , à la hauteur de so .
ou 60 pieds. On m'a dépeint la machine ,
mais
je n'ai point la mémoire affez bonne pour vous en
faire le détail. Vous fçaurez feulement que cette
barre étoit foutenue par des cordons de foye &
portoit fur des bouteilles , de maniere qu'en fuppofant
qu'elle pût être électrifée , elle ne perdit
point la vertu . Un nuage , qui donna d'abord un
coup de Tonnerre , en fit l'affaire mercredi dernier.
Monfieur Dalibart tira de la barre , du feu
même à la distance de plufieurs pouces ; la flamme
& les éteincelles donnerent le pétillement
comme la barre de fer qui fert aux expériences :
on vit l'aigrette à la pointe de la verge qui étoit
très-affilée . Enfin , Monfieur , tout annonça avec
la plus grande évidence que la verge avoit été
fortement électrifée par le nuage. J'oubliois de
vous dire une circonftance intéteffante , qui eft ,
que le Cure du lieu qui voulut auffi fe mêler de
faire l'expérience , ayant touché légerement la
verge par mégarde , en reçut un coup , qui lui
fi fur le bras l'effet d'un coup de fouet bien appliqué
, & que fes habits en contracterent une
>
I iiij
200 MERCURE DE FRANCE.
odeur de fouffre , comme s'il eût été frappé du
Tonnerre , Mon Académicien m'a ajoûté que cette
découverte avoit été reçue à l'Académie avec
une forte d'enchantement ; que le Mémoire que
M. Dalibart avoit lu , établiffoit de la maniere
la plus claire , que la matière du Tonnerre n'étoit
autre que celle de l'Electricité , & qu'au
moyen de cette découverte il étoit démontré qu'on
pouvoit tirer le Tonnerre des nuages , & en détourner
la matiere où on jugera à propos. Je me
preffe de vous donner avis de cette découverte
au hazard de vous l'expliquer mal : vous pouvez
cependant compter fur la réalité & ſur les faits en
gros car j'ai écouté bien attentivement le récit
qu'on en faifoit. Je compte bien aller voir cette
merveilleuſe machine à mon premier voyage de
Compiegne. Au refte , je pense que cela n'en
reftera pas là , & que nous verrons bientôt quelque
chofe d'imprimé à ce fujet , foit dans les
mémoires de l'Académie , foit par quelque ouvrage
particulier ; & je vous promets dès que
j'en ferai inftruit , de vous en faire part. En attendant
, vous pouvez affurer les Dames de votre
canton qu'on travaille ici à les mettre à l'abri
du Tonnerre , & je crois que vous pourriez en dire
un petit mot à bien des hommes qui font mcins
de bonne foi fur leurs craintes , & qui dans le
fond ne font pas plus braves que les Dames .
J'ai l'honneur d'être avec la plus grande amitié,
Votre , &c .
JUIN. 1752. 201
MORT S.
Frere Guillaume Bouhier , Chevalier de l'Or
dre de S. Jean de Jerufalem , Commandeur des
Commanderies de Robaicourt & de Belle - croix ,
eft décédé à Neuf- Château en Lorraine le 21
"
Janvier 1752 , âgé de près de 90 ans. Il étoit
frere de feu M. le premier Evêque de Dijon & de
M. Bouhier de Verfailleux , Preſident à mortier
au Parlement de Dijon , pere du dernier Préfident
de ce nom , oncle , à la mode de Bourgo
gne , de M. le Préfident Bouhier , de l'Académie
Françoiſe & de M. l'Evêque de Dijon d'aujour
d'hui. M. le Commandeur Bouhier avoit donné
de grandes marques de courage en tenant galere
dans les expéditions dans l'Ile de Candie , & il eft
extrêmement regretté à Neuf Château par toutes
les perfonnes diftinguées , auffi bien que par les
malheureux , aufquels il étoit d'un grand fecours.
M. de Troy , Chevalier de l'Ordre de S. Michel
, Secretaire du Roi , & l'un des Peintres de
la plus grande réputation , eft mort à Rome ,
âgé de 76 ans. Il étoit ancien Recteur de l'Académie
de Peinture , & pendant plufieurs années
il avoit été Directeur de l'Académie que le Roi
entretient à Rome.
Le Baron de la Forêt eft mort dans l'une de fes
Terres en Bourgogne , le 26 Janvier , âgé de 78
ans.
Meffire Jean- Philippe Pernot , Prieur du Prieuré
Royal d'Epoiffe , Ordre de Grandmont , Diocéfe
de Chalons fur Saône , Chanoine de l'Eglife
Collégiale de Vernon , & Clerc ordinaire de la
Chapelle & de l'Oratoire du Roi , eft mort à Paris
Iv
202 MERCURE DE FRANCE:
le 26 Janvier dernier , âgé de 80 ans, La place de
Clerc ordinaire de la Chapelle & de l'Oratoire de
Sa Majesté avoit été créée pour lui le 26 Fevrier
1718 .
Meffire Louis - Charles- Armand Roze d'Aubuffon
, Vicomte de la Feuillade , Seigneur du Duché
de Rouannois , & premier Baron de la Marche
, mourut à Paris le 29 Janvier dernier , dans
la 17° . année de fon âge . Il étoit fils de feu Meffire
Hubert- François d'Aubuffon , Vicomte de la
Feuillade , Meftre de Camp du Régiment de Cavalerie
Royal- Piemont , à qui la fubftitution de
la Maifon d'Aubuffon , après la mort du dernier
Maréchal Duc de la Feuillade , étoit tombée en
1725 , & de Dame Catherine- Scholaſtique Bazin
de Bezons.
Dame Catherine -Valerie de Rennel , veuve de
Meffire René de Lageard Marquis de Grefignac
ancien Capitaine au Régiment Dauphin Infanterie,
mourut au Château de Beauregard en Périgord
le 13 Fevrier dernier. Elle étoit fille de Charles-
Jean de Rennel d'Audilly , Comte du S. Empire ,
Confeiller d'Etat & Maître des Requêtes de S.
A. R Léopold I. Duc de Lorraine. Cette Dame
étoit extrêmement recommandable par la beau –
té de fon génie , fa grande érudition & encore
plus par toutes les vertus qu'elle a pratiquées
avec édification juſqu'à la mort . Elle réunifloit
en elle toutes les rares qualités qui peuvent former
une perfonne accomplie ; ce qui lui avoit
attiré l'admiration de fa Province , dont elle a
fait les délices pendant le cours de fa vie , qui a
été d'environ 80 ans.
2
Dame Catherine de S. Criftau de Montauzet ,
époufe de Meffire Hilaire Rouillé , Marquis du
Coudray , Brigadier des Armées du Roi & Capi
YA
JUIN.
203 1752.
faine Lieutenant des Gendarmes - Dauphins , mourut
à Paris le 19.
Mathieu Edouard Louis Molé , Marquis de
Méry , fecond fils de Mellite Matthieu François
Molé , Prefident du Parlement , mourut à Paris
le 25 dans la deuxième année de fon âge.
Le même jour Dame Géneviève Célinie Mar
follier fille d'Alexandre Marfollier , Maîtred'Hôtel
du Roi en 1667 , & d'Agnès - Elifabeth
de Faverolles , & veuve de M. le Comte de Valfan
, Chevalier Seigneur de Morfan , Lieetenant-
Général de la grande Fauconnerie , Capitaine-
Chef des deux vols du Milan , avec lequel elle
avoit été mariée au mois de Mars 1682 , mourut
âgée de 97 ans dans fa maifon 1fle Notre-
Dame à Paris, d'où elle fut tranfportée & inhumée
de 26 en l'Eglife Paroiffiale de S. Paul , lieu de fap
fépulture.
Claude Comte de Vaffan fon mari , étoit fils
aîné de Charles de Vaflan , Chevalier , Seigneur
de Morfan fur Orge , Préfident à la Chambre
des Comptes , & de Marie Monet de la Salle , lequel
defcendoit au X. dégré de Jean de Vaffan
Seigneur du Fief de Fontenoy près de Soiffons ,
.qui fervit le Roi Charles V I. dans fes guerres
de Flandre , comme il eft rapporté dans le Jugement
des Commiffaires des francs fiefs , rendu
Vis fur Aîne le 4 Décembre 1403 .
Le 15 ( Mai ) , MARIE- MARGUERITE FELT
CITE' d'Hozier , époule d'Ange- François Perrotin
de Barmand, Chevalier de l'Ordre du Roi , Confeiller
en fes Confeils , Maître ordinaire en fa
Chambre des Comptes de Paris , & Garde des
Registres du Controle général des Finances de
France , ( dont on peut voir la généalogie dans le
Registre premier de l'Armorial général de Frans
I vj .
204 MERCURE DE FRANCE
ce , page 430 ) , mourut à Paris âgée de 29 ans
& fix mois , étant née le 15 Novembre 1722 ; &
fut inhumée à S. Gervais.
Cette famille originaire de Provence , eft érablie
à Paris depuis 150 ans.
ETIENNE Hozier premier du nom, de la Ville de
Salon en Provence , eft qualifié noble dans le fecond
contrat de mariage d'Etienne Hozier fon
fils auquel deux Auteurs fes contemporains &
compatriotes donnent la qualité de Gentilhomme
Salonnois ; épousa en 1528 Dlle Catherine
Humbert coufine germaine de la femme du fameux
Michel Noftradamus , & mourut en 1555. Il eut
pour enfans I. JEAN Hozier Ecuyer , Viguier de la
Ville de Salon , qui époufa en 1571 Dlle . Marthe
Raoux , laquelle cut pour dot mille écus d'or , fille
de noble Antoine Raoux & de Dlle Etiennette
Cordurier ; appellé Capitaine Jehan Hofter dans un
Acte de l'an 1577 ; & mort en 1612 fans poftérité .
2. ETIENNE Hozier fuivra après fes freres & foeurs.
3. ANTOINE Hozier Ecuyer , né en 1549 , époula
Magdelaine Peyras , & fut tué le 26 Juillet 1582
dans le combat Naval donné contre les Efpagnols
par le General Philippe Strozzi près l'Ile de Tercere
, Commandant alors une Compagnie comme
enfeigne du Sr. de Bus. MARIE Hozier fa fille
époufa en 1593 Capitaine Jean Chaillol , Ecuyer.
4. BARTHELEMIENNE Hozier , née en 1537 , époufa
eni553 noble Féderic ou Ferrin Bernard, Ecuyer.
1. LOUISE Hozier , née en 1539 , époufa en 1555
Capitaine Raimond Guinot, Ecuyer, & de ce mariage
naquit Françon de Guinot qui fut mariée en
1596 avec Etienne Reynaud , Ecuyer , Cofeigeur
d'Aurons. 6. MAGDELAINE Hozier , née en
1545 , époufa en 1571 Antoine Bezaudin , frere
du Capitaine Antoine Bezaudin , Ecuyer homme
JUIN. 1752. « ༧༠༤
d'Armes de la Compagnie du Comte de Tende , &
mourut en 1591 :
ETIENNE Hozier II. du nom ( fils du précédent )
Ecuyer , Capitaine de la Ville de Salon , né en
1547 , eft qualifié noble ou Ecuyer dans les titres
qui le concernent . Louis de Bellaud de la Bellaudiere
Gentilhomme Provençal , dont les oeuvres
furent imprimées à Marfeille en 1595 , lui adreffa
vers l'an 1580 un Sonnet où il il l'appelle Gentilhomme
Sallonnois. Il fut fait Capitaine de la Ville
de Salon le 24 Mai de la même année 1580. Pendant
qu'il exerçoit cette charge , il mit en ordre
les Archives de l'Hôtel de Ville , & en inventoria
les titres qui étoient dans une grande confufion :
le goût de la famille pour les anciennes chartes
germoit déja , & commençoit à le développer. On
a de lui quelques petites piéces de Vers imprimées
de fon tems , tant en François qu'en Provençal ,
mais il avoit fur tout un goût décidé pour l'étude
de l'hiftoire . Il a compofé des Chroniques ( car on
croit pouvoir les appeller ainfi , quoiqu'elles ayent
pour titre » Epitôme des évenemens du monde dès
»fa création . par le fleur d'Ozier Gentilhomme
* de Salon en Provence » ) lefquelles font affez bien
faites pour le tems où il vivoit , & qui prouvent
également combien il étoit laborieux & appliqué
à la lecture . On ne doute nullement qu'il n'en ait
- donné communication à Céſar Noſtradamus Gentilhomme
Provençal de la Ville de Salon , puifque
cet Hiftorien à la derniere page de fon Hiftoire
de Provence imprimée en 16is , cite Etienne
Hozier Gentilhomme de Salon au nombre de ceux
sà qui il étoit redevable de différens mémoires qui
-lui avoient fervi pour la compofitionde la derniere
partie de fon ouvrage. Il n'étoit guere poffible
qu'un homme au avide de fçavoir que l'étoit
....
206 MERCURE DE FRANCE.
>
Etienne Hozier , ne fût tenté de voyager . L'occa
fion s'en préſenta en 1589 , lorfque Chriftine de
Lorraine s'embarque à Marseille , pour aller épou
fer Ferdinand de Médicis Grand Duc de Toſcane .
Il accompagna cette Princeffe fur toute la route ,
& il ne fut de retour en Provence , qu'après avoir
pleinement fatisfait le défir qu'il avoit de s'inftruie
par lui même de tout ce qu'il y avoit de beau dans
Jes Villes les plus confidérables de l'Italie . Som
Journal prouve que depuis l'an 1572 , juſques &
compris l'an 1607 , il fit dix -neuf voyage , tant à
Paris qu'à la Cour , dans quelques-uns defquels il
eut même beaucoup à fouffrir ; jufques-là qu'en
1587 ayant été pris par les Huguenots qui lui demanderent
deux milécus de rançon , il courut grand
rifque de la vie , & auffi en 1596. Celui qu'il entreprit
en 1578 eut pour objet de faire rétablir An
toine de Cordes Chevalier de l'Ordre du Roi dans
le Fort d'Entrevaux , dont les Habitans l'avoient
chaffé par furpriſe ; & après avoir eu l'honneur de
parler au Roi , il y réuffit . Il épouſa 1º . en 1981
Demoiſelle Mar guerite du Deftrect , fille de Vinccnt
du Deftrect Ecuyer , & de Demoiſelle Marguerite
Biord ; 2 °. par Contrat du 21 Novembre
1587 , Demoiſelle Françoife le Tellier , qui eut
en dot mil écus d'or fol , fille de noble homme Madelon
le Tellier de la Garde , Garde Provincial de
PArtillerie en Provence , & de Marguerite Jor
dan. Il eft appellé dans ce . Contrat noble Stienne
Hozier , Ecuyer , de la Ville de Sallon , fils de few
noble Stienne de Demoiselle Catherine Humberte.
Il mourut à Aix en 1611 âgé de 63 ans. Du ſecond
lit il eut pour enfans 1. MADELON d'Hozier de la
Garde , Ecuyer , né en 1589, ayeul de Jean d'Hozier
de la Garde dont on parlera plus bas , & 24
Pierre d'Hozier , qui fuit.
·
JUIN. 1752. 207
PIERRE d'Hozier , Sieur de la Garde en Pro
vence , Juge d'Armes de France , Confeiller d'Etat
, Chevalier de l'Ordre du Roi , Gentilhomme
ordinaire & Généalogifte de la Maiſon , l'un de fes
Maîtres d'Hôtel ordinaires , & Gentilhomme à
la fuite de Gafton Dac d'Orléans , naquit à Marfeille
le 10 Juillet 1992.On le trouve employé dès
l'an 1616 , dans un rolle de la Compagnie de Chevaux
Légers de M. de Créquy, Il fut fait en 1610,
P'un des cent Gentilshommes de l'ancienne Bande
de la Maiſon du Roi , & eft qualifié Gentj komme
François dans un paffeport que l'Ambaſſadeur de
France près de l'Infante en Flandres lui donna
à Bruxelles le premier Juillet 1625. Gaſton de
Fiance , Duc d'Orleans , le fit Gentilhomme de fa
fuite , le 2 Janvier 1627 ; & en cette qualité le
chargea le 29 May fuivant d'aller notifier la naiffance
de la Princeffe fa fille , connue depuis fous
Je nom de Mademoiſelle de Montpenfier , tant au
Parlement de Dombes, qu'en divers autres Domaines
de ce Prince Le Roi l'ayant admis au nombre
des Chevaliers de l'Ordre de Saint Michel le 3 *
Mars 1628 , ( tems où cet Ordre étoit encore recherché
par la Nobleffe la plus diftinguée ) il en
reçut le Collier des mains du Maréchal de Vitry ,
commis exprès par Sa Majeſté à cet effet ; & ce fut
fans doute à cette occafion que Céfar Noftradamus
fon coufin , Gentilhomme Provençal , Auteur de
PHiftoire de Provence , lui écrivit en 1629 qu'il
» ne pouvoit faillir , fe comportant en vrai Cheva-
» lier vertueux Gentilhomme , de voir croître
fa fortune. Le même César Noftradamus l'exhortoit
en 1617 à entreprendre chofes excellen
י כ
tes & non vulgaires, .... comme iſſu de Parens
nobles. » Le Roi lui accorda une penfion de 1200
Livres en 1629 pour lui donner plus de moyen de vacs
208 MERCURE DE FRANCE.
P
quer aux recherches curieufes & cognoiffances des
Maifons illuftres de ce Royaume , aufquelles par fes
longues veilles travaux , il s'étoit acquis une in➡ “
telligence particuliere. Il époufa le 22 Octobre 1630
dans la Ville de Lyon ( où il dit qu'il avoit eû l'honneur
d'accompagner le Roi en allant faire fon voyage
de Savoye ) Demoifelle Yoland - Marguerite de
Cerrini , fille de Felici di Cerrini Citoyen Florentin
, originaire de la Ville de Pife en Tofcane ,
forti d'une Maiſon Noble de la Ville de Florence,
& de Demoiſelle Marguerite de Naudé. Le Contrat
de ce Mariage avoit été paffé la veille : il y
eft appellé Meffire Pierre d'Hozier Sieur de la Gare
de , Chevalier de l'Ordre du Roi , Gentilhomme ordinaire
de la Maison de Sa Majesté , natif de la
Ville de Marseille en Provence , fils de feu noble Eftienne
d'Hozier, Ecuyer de la Ville de Selom (Salon)
de Cros au méme Pays , de Damoiselle Françoife
le Thellier. Sur diverfes remontrances de la Nobleffe
préfentées au Roi par les Etats Généraux
tenus à Paris en 1614 , tendantes à ce qu'il fût
établi un Juge d'Armes lequel drefferoit des Régiftres
univerfels des Familles nobles du Royaume , Sa Majefté
avoit créé en titre d'office par Edit du mois
de Juin 1615 « un Juge Général d'Armes , pour
» en être à l'avenir pourvu par elle un Gentilhomme
d'ancienne Race , lequel feroit ordinairement à
la fuite de Sa Majefté. Les premieres provifions
de cette Charge furent données en la même année
1615 à François de Chevriers- de - Saint Mauris
Sieur de Salagny , d'une ancienne Maiſon du
Mâconnois , Chevalier de l'Ordre du Roi , Gentilhomme
ordinaire de fa Chambre , & l'un de
fes Maîtres d'Hôtel , fils de Gabriel de Chevriers ,
des libres Seigneurs de Saint Mauris , Capitaine
de so lances , & de Françoife de Nagu-de- Varen
י כ
JUIN. 1752. 209
לכ
hes , tante de François de Nagu Marquis de Varennes
, créé Chevalier de l'Ordre du Saint Efprit
en 1633. M. de Chevriers -de- Saint - Mauris - de
Salagny indiqua lui -même Pierre d'Hozier au Roi
pour fon fucceffeur dans fa Charge de Juge d'Armes
de France ; « & la France ( dit à ce fajet le
fçavant Pere Meneftrier ) « fera éternellement obligée
à ce premier Juge d'Armes du choix qu'il
fit de M. d'Hozier pour remplir fa Charge après
» lui , puifqu'il ne lui falloit pas un fucceffeur
" d'une moindre réputation pour foutenir la gloire
qu'il s'étoit acquife par l'exercice de cette nou-
» velle Dignité. » Pierre d'Hozier fut pourvu de
cette Charge le 25 Avril 1641. Il fut fait Maître
d'Hôtel ordinaire de Sa Majesté en 1642. La Charge
de Généalogifte des Ecuries du Roi fut créée
en fa faveur le 22 Septembre 1643. Le Roi lui fit
don d'une fomme de 1000 livres en 1647 , & le
fit Confeiller d'Etat par lettres du mois d'Avril
1654. Il mourut à Paris le 30 Novembre 1660 ,
âgé de 68 ans , & fut enterré dans l'Eglife de
Saint André des Arcs fa Paroiffe à côté de la
Porte de la Sacriftie , vis - à - vis la Chapelle de la
Vierge , où le voit fon Epitaphe. Les Sçavans
de fon fiécle lui ont donné les titres d'Illuftre , de
Célébre , de Fameux d'Incomparable , d'Oracle du
Blafon , de grand génie de la Généalogie ; ils l'ont
regardé comme le premier homme de fon tems dans
la fcience Généalogique , qui avoit furpaffé tous les
autres en ce genre , & à qui la fciense Héraldique
avoit des obligations immortelles ; comme un homme
univerfel admirable pour la notice des meilleures
familles nonfeulement de la France , mais de toute
l'Europe ; en qui la France avoit fait une perte
confidérable , dont le nom avoit été porté par toute
l'Europe , & que toute l'Europe confultoit . D'autres
210 MERCURE DE FRANCE!
ont auffi vanté fa prodigieuse mémoire , dont le P
Meneftrier a rapporté un exemple fingulier. Le
célébre d'Ablancourt difoit ordinairement de lui
» qu'il falloit qu'il eût affifté à tous les Mariages
& à tous les Baptêmes de l'Univers ». Ce fut auffi
aux grandes correspondances de Pierre d'Hozier
que le Public eft particuliérement redevable de la
Gazette de France , commencée fi heureuſement
en 1631 , & depuis ce tems- là jamais interrompue.
Plufieurs de les ouvrages ont été imprimés. Le plus
grand nombre eft refté manuſcrit ,
LOUIS ROGER d'Hozier ( fils du précédent
) Juge d'Armes de France , Chevalier de l'Ordre
du Roi , Gentilhomme ordinaire de fa Chambre
, & Généalogifte de ſa Maiſon , né à Paris le
7 Janvier 1634 , époufa en 1680 Demoiselle Magdelaine
de Bourgeois - de- la Foffe ( foeur de Nicolas
Bourgeois- de- la - Foffe , Capitaine dans le Régiment
de la Marine & Chevalier de l'Ordre Militaire
de S. Louis , ) fille de Samuel de Bourgeois,
Ecuyer Sieur de la Foffe en Champagne , & de
Charlotte de Leftre de la Motte . Le Roi lui donna
une penfion de 1000 livres. Il mourut le 29 Juin
1708 , âgé de 74 ans .
CHARLES - RENE' d'Hozier , ( frere du précé
dent , ) Juge d'Armes de France , Généalogiſte de
la Maiſon du Roi , & Chevalier de l'Ordre Militaire
de Saint Maurice de Savoye , né à Paris le 24
Février 1640 , époufa en 1682 Demoiſelle Marie-
Edmée Terrier, veuve d'Eloy Roffignol , Ecuyer ,
Grand Foreftier de la Ville de Hedin en Artois ; fit
fes preuves de Nobleffe en 1684 pour être reçu Che
valier de S. Maurice de Savoye , & fut commis par
Si Majefté en 1686 , pour dreffer & lui certifier cel
les des Demoiselles de la Maifon Royale de Saint
Louis à Saint Cyr. Le Roi lui accorda en 1684 ,
une penfion de 1200 liv.qui fut augmentée juſqu'à
JUIN. 1752. 211
2000 livres en 1696. Le 22 Novembre 1717 , il
fit don au Roi de fon Cabinet , c'est - à -dire , de
tous les Manufcrits , Généalogies , Preuves de Nobleffe
, Titres , Extraits de Titres & autres Piéces ,
à l'amas defquelles fon pere & lui avoient travail❤
lé pendant l'efpace de cent années ; en dédommagement
de quoi Sa Majefté lui affigna par acte du
22 Décembre de la même année 1717 , une penfion
de 4000 livres de rente viagere. Il mourut à Pa.
ris fans enfans le 13 Février 1732 , âgé de 92 ans ;
& il fut inhumé le lendemain dans la Chapelle du
Cimétiere de la Paroiffe de Saint Nicolas des
Champs , où fe voit fon Epitaphe .
LOUIS- PIERRE d'Hozier ( fils de Louis- Roger )
Juge d'Armes de France , Chevalier - Doyen de
F'Ordre du Roi , Confeiller en fes Conſeils , Maître
ordinaire en fa Chambre des Comptes de Paris
, Généalogifte de la Maiſon , de la Chambre &
des Ecuries de Sa Majefté , de celles de la Reine
& de Madame la Dauphine , né en 1685 , fit fes
preuves de Nobleffe pour être reçu Chevalier de
Saint Michel devant M. de Beringhen , premier
Ecuyer de Sa Majefté , qui les admit le 26 Mars
1714 , au rapport de M. Clairambault , Généalogifte
des Ordres du Roi . Il a époufé en 1716 , Demoiſelle
Marie- Anne de Robillard , fille de Georges
de Robillard , Ecuyer , Seigneur- Comte de
Cofnac en Saintonge , Sécretaire du Roi , Maifon
Couronne de France & de fes Finances , & de Ma
rie -Annele Boeuf Le Roi lui a fait don d'une penfion
de 1500 livres en 1732 .
ANTOINETTE LOUISE THERESE d'Hozier fa
foeur , née en 1681 , époufa en 1706 Denis Petitpied
, Sieur des Effarts , Capitaine au Régiment
de Grancey , & mourut en 1710.
MARGUERITE - CHARLOTTE d'Hozier - de- Séri
212 MERCURE DE FRANCE:
gny fon autre foeur , née en 1682 , & reçue à S.
Cyr en 1690 , fur les preuves de Noblefle certifiées
au Roi par M. de Sainte Marthe à ce commis
par un ordre exprès de Sa Majefté, époufa en 1710
Antoine de Vaffart , Ecuyer , Seigneur de Burnecourt
& d'Andernay , Gentilhomme ordinaire du
Duc de Lorraine , & mourut en 1721 .
Il refte à M. d'Hozier fix enfans . 1. DENISLOUIS
d'Hozier , Préfident en la Chambre des
Comptes de Rouen , né en 1720 , fut reçu Page
de la Chambre du Roi en 1734 › fervit en cette
qualité pendant trois ans ; & les preuves de Nobleffe
qu'il fit à ce fujer, furent certifiées à Sa Majefté
par M. de Harlay Confeiller d'Etat ordinaire
& Intendant de Paris , commis par un ordre exprès
du Roi pour en délivrer fon certificat . 2. ANTOINE
MARIE d'Hozier- de- Serigny , Juge d'Armes
de France en furvivance , né en 1721 , a préfente
au Roi le 23 Avril dernier la fuite des Régif.
tres de la Nobleffe de France fous le titre d'Armo
rial général , Régiftres III . & IV. en 3 volumes
in-fol . prémices de ſes travaux litteraires . 3. CHAR
LES - PIERRE d'Hozier né en 1731 eft Sous- Diacre.
4. JEAN- FRANÇOIS Louis d'Hozier- de - Beaudement
, né en 1733 , a fervi deux ans en qualité de
Garde de la Marine dans les Départemens de Toulon
& de Rochefort . 5. MARIE- HENRIETTE LOUr-
SE d'Hozier de Sérigny , née en 1724 , a épousé
en 1747 Etienne de Vaffart , Ecuyer, Seigneur
Andernay, fon Coufin germain. 6. ANNE - LOUISB
d'Hozier , née en 1735 , reçue à Saint
Cyr en 1743 , fur les preuves de fa Nobleffe , cerrifiées
au Roi par M. d'Ormeffon , Confeiller d'Etat
ordinaire & au Confeil Royal , commis par
un ordre exprès de Sa Majefté pour en vérifier &
dreffer le Procès verbal .
a été
JUIN . 1752. 213
MARIE-MARCUERITE -FELICITE' d'Hozier qui
a donné lieu à cet article , étoit foeur des précédens.
MARIE - CHARLOTTE d'Hozier - de - la - Garde ,
leur Coufine du 4 au 4 , née en 1711 , & reçue à
Saint Cyr fur les preuves de fa Nobleffe , certifiées
au Roi en 1721 , par feu M. Clairambault à ce
commis par un ordre exprès de Sa Majefté , a
époufé en 1735 Jean - François d'Entraigues ,
Ecuyer , fils de François d'Entraigues Ecuyer ,
Seigneur du Pin en Languedoc , & de Marie- Anne
Baudan. Elle eft fille de
JAN d'Hozier - de - la - Garde , Chevalier de
l'Ordre Militaire de Saint Louis , Major du Château
de Lichtemberg , ci - devant Aide-Major &
Capitaine des Portes de la Ville de Strasbourg ,
né en 1678 , & mort en 1747. Il avoit été bleffé
d'un coup de feu à l'attaque de Caftel - Follit ; s'étoit
trouvé à la priſe d'Oftalric ainfi qu'au fiége de
Valence en Italie ; & avoit épousé en 1709 Demoi
felle Marie Foreftier. CLAUDE d'Hozier- de -la-
Gar de fon frere , né en 1683 , a été Lieutenant
d'Infanterie dans le Régiment d'Olleron .
Le détail qu'on vient de donner , eft tiré de la
Généalogie de cette Famille compriſe avec fes
preuves dans le troifiéme Régiftre de la Noblefle
de France.
DXSXS

214 MERCURE DE FRANCE.
AVIS.
Sur les Gouttes de Madame la Générale la Motte:
Ces Gouttes produiſent tous les jours tant de
bons effets , qu'il feroit trop long de les annoncer
au Public. Il eft cependant important qu'il connoiffe
combien elles peuvent être utiles dans des
circonstances où l'état des malades ne laifle prefqu'aucune
efperance. C'eft pour cela qu'on rapporte
ici un certificat de M. Torrés , Medecin ordinaire
de Monfeigneur le Duc d'Orléans , par lequel
on verra la maniere dont on doit fouvent
prefcrire ce remede & la dofe à laquelle on peut le
donner fans aucun rifque . Obfervation qui paroît
mériter toute l'atention des gens de la Profeffion .
Nous foutfignés certifions qu'ayant été appellés
pour voir M. Buiffon Magiftrat du Confeil de
Geneve , qui étoit depuis deux jours dans une attaque
d'appoplexie fi violente , que l'émétique &
les remedes les plus forts qu'on lui avoit preferit ,
n'avoient produit aucun effet & que le Chirurgien
défefperoit abfolument de l'en tirer . Nous lui
avons fait prendre une bouteille entiere des Goutes
de Madame la Générale de la Motte , & en trois
prifes , & en vingt quatre heures de tems : & que
le malade a été par ce moyen parfaitement guéri
au grand étonnement de tous ceux qui étoient préfent
& qui le regardoient comme mort. Il eft actuellement
de retour àGeneve où nous avons appris
qu'il jouifloit d'une parfaite fanté ; en foi dequoi
nous avons donné volontiers le préfent Certificat.
A Paris , ce 25 Avril , 1752. figné DB TORRE'S
Médecin ordinaire de M. le Duc d'Orléans.
JUIN. 1752. 215
AUTRE AVIS.
Les fieurs Loyfon & Briquet,, Fondeurs de Caracteres
d'Imprimerie , rue de la Parcheminerie
à Paris , viennent de faire paroître un Livre de
tous leurs Caracteres rant romain , qu'italique
Notes de Plain Chant & Vignettes. Il y a un avis
au Lecteur au commencement dudit Livre dans
lequel il font voir la beauté de leurs Caracteres
leur profondeur & leur netteté , & la beauté des
Notes. Ils donnent une table de 168 fortes de
Vignettes , aprés laquelle il y a des Ornemens ou
Vignettes compofées , Quadres , Fleurons , &
Lettres grifes , qui nous ont paru d'un goût nouveau
& diftingué. On ne peut pas douter que ces
ornemens ne faffent un très-bel effet dans les Ou
vrages où ils feront placés .

On donne avis au Public que M. MERIEN,
Commis au Mercure demeurera à commencer
au 8 Juillet prochain , Rue des Foffés S. Germain
l'Auxerrois au coin de celle de l'Arbre- fec .
APPROBATION.
L'er de Pacord de me du Mercure deFrance
Ai lu , par ordre de Monfeigneur le Chance
>
du mois de Juin. A Paris , le 19 Juin 1752.
LAVIROTTE
I
216
phiess
TABLE.
FUGITIVES en Vers & en Profe
Enone , cantate ,
Mémoire de M. de Saint- Auban , fur la réponſe
qu'a faire M. le Chevalier d'Arcy , aux Oblervations
fur l'Extrait du Mémoire de l'Artillerie ,
&c.
Réponse de M. le Chevalier d'Arcy ,
Les Périls de la Tour enchantée .
6
45
52
Affemblée publique de l'Académie Royale des
Infcriptions & Belles Lettres , & c . $ 8
Hiftoire du Gouvernement établi par Augufte, 72
Traduction libre de la premiere Ode d'Horace
,
107
Affemblée publique de l'Académie Royale des
Sciences
Ode contre les préjugés.
110
126
Differtation fur les Obélifques d'Egypte , 131
Traduction d'une Ode d'Horace à Mécène , 162
Mots des Enigmes & des Logogriphes du premier
volume du Mercure de Juin ,
Enigmes & Logogriphe ,
Nouvelles Littéraires ,
Spectacles ,
Concert fpirituel ,
Nouvelles Etrangeres ,
Benefices donnés ,
164
165 f
169
178
179
180
France , nouvelles de la Cour , de Paris , &c . 184
195
Avertiffement fur la nouvelle Hiftoire de Louis
XIV .
196
Copie d'une Lettre écrite par M. *** à M.*** 198
Morts ,
Avis ,
De l'Imprimerie de J. BULLOT
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le