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1752, 05
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MERCURE
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ AU
ROI.
MAI .
1752 .
LIGITUT
SPAR
GAT
Pollen
S
Chez
A PARIS ,
La Veuve PISSOT, Quai de Conty;
à la defcente du Pont- Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais.
JACQUES BARROIS ,
des Auguftins , à la ville de Nevers.
DUCHESNE rue Saint Jacques ,
au Temple du Goût .
>
Quai
M. DCC. LII.
Avec Approbation & Privilege du Roi,
439

A VIS .
'ADRESSE du Mercure eft à M. MERIEN ,
L Commis au Mercure , rue de l'Echelle Saint Ho
noré , à l'Hôtel de la Roche-fur -Yon , pour remettre à
M. l'Abbé Raynal.
Nous prions très -inftamment ceux qui nous adrefferont
des Paquets par la Pofte , d'en affranchir le port ,
pour nous épargner le déplaifir de les rebuter , & à eux
celui de ne pas voir paroître leurs Ouvrages.
Les Libraires des Provinces ou des Pays Etrangers ,
quifouhaiteront avoir le Mercure de France de la premiere
main, plus promptement & , n'auront qu'à
écrire à l'adreffe ci- deffus indiquée.
On l'envoye auffi par la Pofte, aux personnes de Province
qui le defirent , les frais de lapofte ne font pas
confidérables .
On avertit auffi que ceux qui voudront qu'on le porte
chez eux à Paris chaque mois , n'ont qu'à faire fçavoir
leurs intentions , leur nom & leur demeure audit fieur
Merien,Commis au Mercure ; on leur portera le Mercure
très- exactement , moyennant 21 livres par an , qu'ils
payeront , fçavoir , 10 liv.. 10 f. en recevant le ſecond
volume de Juin , 10 l . 10 f. en recevant le fecond
volume de Décembre. On les fupplie inftamment de
donner leurs ordres pour que ces payemens ſoient faits
dans leurs tems.
On prie auffi les perfonnes de Province , à qui on
envoye le Mercure par la Pofte , d'être exactes à faire
payer au Bureau du Mercure à la fin de chaque fémeftre
, fans cela on jeroit hors d'état de foutenir les
avances confidérables qu'exige l'impreffion de cet
ouvrage.
On adreffe la méme priere aux Libraires de Province.
Les perfonnes qui voudront d'autres Mercures que
cux du mois courant , les trouveront chez la veuve
Pilot , Quai de Conti .
PRIX XXX . SOLS .
BIBLIOTHECA
REGLA
}
MERCURE.
DE FRANCE ,
1
2
DEDIE AU ROI.
MA I.
1752.
PIECES FUGITIVEŞ ,
en Vers & en Profe.
VERS
Sur la Mort de S. A. S.
Monfeigneur le
Duc d'Orléans Premier Prince
du
Sang.
Multis ille bonis flebilis occidit. Hogat. Liv. 1. Od.
N peut mériter des lauriers
24.
Sans traîner après foi les horreurs de
la
guerre.
Qu'on ne nous vante plus ces funeftes
guerriers
Qui du fang des Mortels faifoient fumer la terre;
A ij
4 MERCURE DE FRANCE.
Ces Miniftres fanglans des cruautés du ſort ,
Vouloient voir en tous lieux leur fureur affouvie ;
Ils portoient dans leurs mains l'inftrument de la
mort ;
LOUIS portoit toujours le foutien de la vie,
Ce Héros de l'humanité
A fait voir au fiécle où nous ſommes ,
Un exemple accompli . digne d'être imité
Par toute la postérité .
Les uns mettoient leur gloire à détruire les hom
mes ,
Mais toi . qui fur leurs maux aimois à t'attendrir
Tu mis ta gloire à les nourrir.
Ta préfence apportoit l'abondance & la joie ;
A la cruelle faim tu dérobois fa proie ;
Sans ceffe on voyoit tes bienfaits
Et ta pieuſe vigilance ,
Du vice fans pudeur arrêter les effets ,
Ou prévenir , avec prudence ,
Les perfides confeils qu'apprêtoit l'indigence ,
Pour mieux faire tomber dans de honteux filets
La crédule & foible innocence.
Quelle foule de malheureux
Auroient longtems gémi fans tes ſoins généreux ?
Objet de nos regrets finceres ,
Tu mérites les pleurs des enfans & des peres.
Pleurez , pleurez fur fon cercueil ;
Votre Pere n'eft plus , familles défolées ;
MAI. 1752: 5
Jamais d'un auffi jufte deuil
Vos ames n'ont été troublées ;
Votre Pere n'eft plus ! il confervoit les jours
Pour vous prodiguer fes fecours :
Mais la Mort s'indignant de fes foins magnanimes,
A voulu d'un feul coup frapper mille victimes.
Cher Prince , dont le Ciel couronne les vertus ,
Hélas ! combien ta Mort fait renaître d'allarmes !
Le pauvre & l'orphelin ne te verront donc plus !
Quelles mains déformais vont fécher tant de larmes ?
La Pénitence & la douceur
Ont illuftré David bien plus que fa valeur ;
Et Salomon fon Fils , confacrant fa richeffe
A bâtir un Temple au Seigneur
A d'immenfes trésors préféra la Sageffe .
On fçait de fon efprit quelle fût la hauteur ;
Il connut les fecrets de la nature entiere ;
Le Cédre du Liban & la fimple Bruyere
De ce vafte Univers lui découvroient l'auteur. *
LOUIS , formé far ce modéle ,
Vient de nous retracer fon génie & fon zèle .
Sa ſainte obſcurité fit toute fa fplendeur ,
Et dans l'abaiflement il mettoit fa grandeur.
Aux pieds du Dieu vivant dont l'amour le dévore ,
* Monfeigneur le Duc d'Orléans , ainsi que Salomon,
étoit fort verfé dans la Botanique ; il avoit un
Jardin qu'il prenoit plaifir à cultiver pour le ſoulage .
ment des Pauvres.
A iij
6 MERCUREDEFRANCE.
>
Confondu dans la foule en un temple écarté ,
Il cache fes verrus , il veut qu'on les ignore
Mais les rares vertus le trahiffent encore ,
Et quand il croit jouir de tant d'obscurité ,
Il frappe tous les yeux par plus d'humilité.
Ange , qui dès long- tems avez marqué fa place ,
Recevez l'ame de Louis ;
Et vous faints Rois , Héros de cette Augufte Race,
Sur un Trône éternel contemplez votre Fils.
Comme vous fur la terre il aima la juſtice ;
Il changea fa Pourpre en cilice ;
La timide vertu l'approchoit fans rougir ,
Lui parloit avec affurance ,
Et contente de fa préfence ,
Elle revenoit fans gémir .
Qu'il veille donc , ce Prince aimable ,
Sur ce Roi bien- aimé dont nous fuivons les Loix ,
Qu'il demande au Seigneur une fanté durable
Pour ce nouvel enfant le fang de tant de Rois :
Et toi , Prince fon Fils , qui fermas fa paupiere ,
Toi , qui vins recueillir fes pieux fentimens ,
Tu l'as vû s'attendrir à fon heure derniere ;
Il étoit toujours Pere en ces triftes momens:
Tel onvoit le Soleil terminant fa carriére ,
Nous confoler encor par fa douce lumiere ;
s'il paroît pour un tems s'éclipfer à nos yeux ,
Il brille toujours dans les Cieux ,
Et conferve pour nous fa chaleur toute entiere ,
MA I. 1752. 7
En un fi grand fujet de pleurs ,
Daigne agréer ces Vers que ma main te préfente ;
Pai une peinture touchante ,
Prince , je n'ai pas craint d'augmenter tes douleurs
,
Pour un coeur auſſi bon la douleur eft bien chere
...
Mais, ma lyre , fufpends des fons trop affoiblis ;
J'ai trop pleuré la mort du Pere ,
Pour entreprendre encor de céfebrer le Fils .
Inter honoratos excipietur Aves. Ovid.
Préfentés à leurs Alteffes Séréniffimes
Monfeigneur le Duc & Madame la
Ducheffe d'Orléans ; par leur trèshumble
, très- obéiffant & très- refpectueux
ferviteur , LE CLERC DE MONTMERCI.
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE.
DISSERTATION
Sur un Paffage d'Herodote , qui fert d'antorité
à de nouveaux systèmes.
H
Erodote , dans le fecond Livre de
fon Ouvrage , où il traite de l'Hif
toire des anciens Egyptiens , commence
par indiquer les fecours qu'il à trouvés
pour l'écrire. Inftruit à Memphis par les
Prêtres de Vulcain , ( a ) il le fut encore par
les defcendans des Grecs , que Plammetichus
avoit établi en Egypte , & qu'Amafis
raffembla dans cette Ville : pour ne rien
négliger de ce qui pouvoit donner plus
de poids à fon Hiftoire , il paffa à Thebes
& dans la Thebaïde , & de retour
en Baffe Egypte , il alla à Héliopolis ,
dont les Prêtres paffoient pour les plus
fçavans d'entre les Egyptiens .
C'eft avoir pris les plus fûres précautions
pour être parfaitement inftruit. Mais qui
ne fçait qu'Herodote ne négligeoit aucune
des traditions qu'il pouvoit raflembler
, & que les Prêtres Egyptiens affec-
( a ) Her. L. 2. C. 2.3 . 154.
MAI. 9 1752 .
toient de groffir les objets , & de décorer
leurs relations de tout le merveilleux
qu'ils imaginoient, Le paffage qui
fuit eft une preuve convaincante de cette
exagération fi familiere aux Egyptiens ,
& qu'Herodote paffe quelquefois les
bornes qu'un Hiſtorien exact devroit toujours
refpecter.
לכ
«
>
Il dit avoir appris que , pendant le
regne de Ménès le premier des Rois
Egyptiens, ( b) tout ce qui en Egypte n'eft
» point la Thebaïde , étoit un Marais ,
qu'il n'exiftoit rien de tous les pays
» qui font actuellement au-deffus du Lac
» Maris , & qu'en remontant de la Mer
» par le fleuve , l'efpace de fept jour-
» nées , on navigeoit dans une efpéce
d'Etang. »
و د
و د
Ainfi ils prétendent qu'il n'exiftoit
rien en Egypte au- deffus du Lac Maris ,
& ils ajoutent cependant que tout ce
qui n'eft point la Thebaïde , n'étoit qu'un
Marais. Il n'y a qu'une feule façon d'entendre
ce paffage ; tout ce qui n'eft point
la Thebaïde , étoit marécageux & non
habité.
C'eft néanmoins ce difcours des Prêtres
, qui détermine Herodote à fe perfuader
& à nous dire , en exagerant en-
( b ) Her. L. 2. C. 4.
A v
10 MERCUREDE FRANCE.
core fur ce qu'il avoit appris , que toute
la Baffe-Egypte n'étoit qu'un Golfe de la
Méditerrannée ; qu'elle fut par fucceffion
de tems formée d'un amas de vafe , que
le Nil dépofoit dans fes débordemens ;
enfin que toute la Baffe Egypte fut un
don du Nil.
Ce n'eft point pour diminuer l'autorité
de cette derniere opinion , * qu'on
l'attribue ici à Herodote plutôt qu'aux
Prêtres Egyptiens. ( c) Soit à deſſein de s'en
* M. Fréret avoit lû en 1742. à l'Académie
des Infcriptions , un Mémoire , où il démontre
principalement que le Sol de l'Egypte n'a point
été élevé par les couches de vafe qu'on prétend
que le Nil y dépole. On y reconnoît un célé–
bre Académicien , qui joignoit aux connoiffances
approfondies de l'Hiftoire , de la Géographie
, & de la Chronologie , toute la fagacité
du Phyficien , qui fçait , en combinant les opé
rations de la Nature , en découvrir la méchanique.
Cette Differtation fur le quatriéme
Chapitre du fecond livre d'Herodote , étoit faite
avant que le Mémoire de M. Fréret fût
publié. On fe borne à y faire voir que l'opinion
d'Herodote , qui prétend que la Baffe-
Egypte eft un don du Nil , eft entièrement
détruite par la fuite de fon Hiftoire , & par
les traits hiftoriques qu'il rapporte d'après les
Prêtres Egyptiens.
( c ) Her, L. 2. C. 99. 123. 147. L. 3. C.
9. &c .
MAI. 1752.
faire honneur , ou plutôt pour foutenic
ce caractère de franchiſe & de bonne
foi , qu'il montre en toute occafion
(d ) il avoue que les Prêtres ne lui ont point
dit que la Baffe-Egypte fac un don du
Nil , mais qu'il en a jugé ainfi , fur tout
dit- il , ayant remarqué qu'en haute Mer
à une journée près des côtes , la fonde
rapportoit de la vale.
*
Herodote de fon propre aveu , ajoute
donc fa conjecture à ce que lui avoient
dit les Prêtres Egyptiens ; (e ) il fait plus ,
il s'en fert par la fuite comme d'un fait
certain .
Pour rendre plus fenfible ce paffage
d'Herodote , & faire mieux juger ce qu'on
en doit penfer , il eft à propos de donner
une forte de defcription de l'Egypte.
Elle a en diverfes circonstances , été montrée
fous différentes divifions ; mais elle
ne fera conſidérée ici , que comme dans
les premiers tems fous celle de Haute &
de Baffe - Egypte.
Le Nil après avoir franchi fes dernieres
cataractes , pour fe joindre à la Méditerrannée
, coule prefque en droite ligne
du Midi au Septentrion , l'efpace d'environ
deux cens lieues , qui compren
( d ) Her. L. 2. C. f.
( e ) Her. L. 2. C. 10.
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
nent la longueur de toute l'Egypté : Les
terres les plus élévées , les premieres que
ce fleuve arrofe , forment ce qu'on appelle
la Thebaïde , ou la Haute-Egypte .
(f) Cette Province, refferrée entre deux
chaînes de Montagnes , n'a en plufieurs
endroits que quatre à cinq lieues de
largeur , elle n'en a dans aucune partie
plus de quinze . Sa longueur en droite
ligne eft de douze à quatorze journées
de chemin , & elle confine au Pays de
Memphis , ( g ) l'une des parties comprifes
fous le nom général de la Balfe-
Egypte. ( b )
Le Pays de Memphis eft refferré entre
les mêmes chaînes de Montagnes qui bornent
la Thebaïde ; mais ces Montagnes
ne fe prolongent que jufqu'à quelques
diſtances au-deffus de l'endroit où le Nil
fe partageant en plufieurs Canaux ,
enferme
ce qu'on appelle le Delta. Dans.
cette partie la Baffe - Egypte commence à
s'élargir , & elle occupe près de cent
lieues fur les Côtes de la Mer , fa longueur
, en remontant le Nil jufqu'aux
Confins de la Thebaïde , eft d'environ
(f) Str. L. 17. p . 789.
( g ) Ptol . Tab.`3 . p. 107.
( b ) Str. L. 17. p. 813 .
MAI. 1752
13
Tept journées; & c'est toute cette fecon
de partie de l'Egypte qu'Herodote prétend
avoir été un Golfe de la Méditerranée.
Après cette Defcription , l'opinion
d'Herodote , ne peut paroître qu'un Paradoxe.
Mais cette même Defcription
rend très vraisemblable ce que les Prêtres
difoient de la Baffe- Egypte. Cette
Province environnée de toutes parts de
Terrains plus elévés , fe termine à la Mer ;
elle eft coupée par un Fleuve dont les
débordemens reguliers durent , avec une
furprenante abondance d'eau , l'efpace de
trois à quatre mois , en forte qu'elle devoit
naturellement , pendant une grande
partie de l'année , reſſembler à un Marais.
Tel a du être l'état de la Baffe Egypte
, lorfque Ménès & les premiers Egyptiens
ſe fixérent dans la Haute . La Nation
ne pouvoit alors être affez nombreufe
, pour que la feule Thebaïde ne
leur fuffit pas ; en forte qu'ils ne culti
voient ni n'habitoient point la Baffe-
Egypte. C'eft- là , comme il a déja été
remarqué , ce qu'Herodote devoit conclure
du difcours des Prêtres , lorsqu'au
contraire il jugea qu'il n'exiftoit rien de
tout ce qui eft au - deffus de l'Etang de
14 MERCURE DE FRANCE.
Maris jufqu'à la Thebaïde.
Que ce difcours des Prêtres ait trompé
un Voyageur ordinaire , il n'y auroit
point à s'en étonner ; mais Herodote ne
peut éviter le reproche de n'en avoir
point fenti toute l'exagération , & moins
encore de l'avoir trouvé fuffifant pour
l'autorifer à parler de ce Pays marécageux
, de ce Pays plus aquatique que la
Thébaïde comme d'un Golfe de la Méditerranée
.
S'il n'avoit point eu autant de goût
pour le merveilleux , il eût remarqué que
les Prêtres reconnoiffoient que tout le
Terrain de la Baffe - Egypte exiftoit pendant
le Regne de Ménès . ( i ) « En remontant
, difoient-ils , de la Mer par le
» Nil l'efpace de fept journées , on na-
"
vigeoit dans une efpéce d'Etang. »
Comment auroient-ils pu compter fept
journées de navigation par le Nil , depuis
la Mer jufqu'à la Thébaïde , fi le
Fleuve n'eût pas coulé dans un Terrain
où il avoit un lit & des bords fixes .
Ce Terrain de fept journées que parcourroit
le Nil , étoit alors ce qui comprend
encore aujourd'hui toute la Baffe-
Egypte . Il est donc bien certain que les
Prêtres ne prétendoient pas dire à He-
(i) Her.. L. 2. C. 4.
MAI. 1752 .
rodote que l'emplacement de la Baffe-
Egypte n'exiftoit point ; & que fon opinion
eft combattue par le fentiment des
mêmes Prêtres dont il s'appuie.
Il faut encore remarquer que dans la
fuite de fon Hiftoire , il fe contredit lui,
même en une infinité de circonstances ;
mais fans s'attacher à le fuivre par tour ,
il fuffira d'en citer un exemple , qui
prouvera plus clairement que les Prêtres
n'ont point prétendu lui faire juger que
la Bafle- Egypte fût un Golfe de la Mé
diterranée .
(k ) Ils lui apprirent que Ménès leur premier
Roi , conftruifit à Memphis un Pont
fur le Nil ; qu'il avoit creufé pour ce
Fleuve un nouveau Canal de près de
quatre lieues , dans l'intention de le
faire couler plus en droite ligne : que
ce fut fur le Terrain de l'ancien lit qu'il
avoit comblé , qu'il fonda la Ville de
Memphis ; & que près des murs de cetre
Ville , il forma un grand Etang , qu'il
remplit des eaux de cette Riviere.
Si toute la Baffe- Egypte eût été , avant
le Regne de Ménès , comme le prétend
Herodote , un Golfe de la Méditerranée
, il devroit convenir que pendant
environ les trente premieres an
( k) Her. L. z. C. 99.
16 MERCURE DEFRANCE
nées du Regne de ce premier Roi , (1 ) qui
dura foixante - deux ans , le Nil avoit
comblé au moins la moitié de ce Golfe
, puifqu'il a pu conftruire une Ville
dans le centre de ce qui en faifoit l'emplacement.
Cette conféquence ne s'accorderoit
point avec fes opinions : il prétend
que ce Golfe ne fut comblé que
dans tout l'espace de dix mille ans , qui
avoient précédé le fiécle où il vivoit.
Quand il feroit arrivé , par un évenement
furnaturel , que ce Golfe eût été
en partie comblé dans ces trente années ,
eft il vraisemblable que la vafe qui l'eût
rempli , eût pû être affez confolidée pour
eût que Ménès Y fait tous les travaux
qu'on lui attribue ?
Dailleurs , ce feroit vouloir fe faire
illufion que de ne point fentir , par le
détail & l'efpéce des travaux attribués
à Ménès , que les Prêtres ne parloient
de la Baffe-Egypte que comme d'un Pays
marécageux. Ce premiet Roi y creufa
un Canal où il raffembla les eaux du
Nil ; & à quel ufage eût pû être ce grand
Etang , à côté de fa nouvelle Ville , fi
ce n'est pour en déflécher les environs.
Ses Succeffeurs travaillerent dans les mêmes
vûës , auffi fouvent , que le peuple
( 1 ) Afr. lús. erat. Syn. p. 14. §§. 91.
MAI. 1752. 17
s'étant multiplié , il fut néceffaire d'étendre
les habitations.
*
Séfoftris , qui regna fept cens ans
après Ménès , à fon retour de la Conquêtede
l'Afie , (m) d'où il amena un nombre
prodigieux,de prifonniers , ( n ) fe trouva
dans la même néceffité. Il occupa ces
prifonniers à élever des Digues , & à
creufer des Canaux , qui rendoient habitables
des Terrains jufques - là reſtés
incultes & c'eft le fuccès de ces entreprifes
, dont l'Auteur de l'infcription
tracée fur le grand Obélifque de Thèbes
, ( a ) cherche à éternifer la mémoire ,
lorfqu'il fait dire au Soleil , avec toute
l'emphafe Egyptienne , que Séfoftris avoit
achevé de fonder le monde.
Les anciens Rois Egyptiens ufoient en
Baffe - Egypte des mêmes précautions dont
on s'est toujours fervi depuis , & dont on
fe fert encore en pareille circonftance ;
ils creuferent des Canaux , ils éleverent
des Digues cependant ils n'étendirent
* Séfoftris eft le Fils de Pharaon Aménophis
qui périt dans la Mer rouge , à la pourfuite
des Ifraëlites.
( m ) Her. L. 2. C : 103 .
( n ) Diod. L. 1. fect . 2. p . sz.
( 0 ) Am . mar. L. 17. C. 4.
18 MERCURE DE FRANCE.
point ce travail à toutes les parties de
la Baffe Egypte.
En effet , (p) Anifis chaffé du Trône par
Sabacon', demeura pendant cinquante ans
caché dans des Marais . ( 9 ) Plammetichus
l'un des douze Rois qui , fur la fin du
premier Empire , gouvernerent l'Egypte
en commun , devenu fufpect à fes Collégues
, fut relégué dans les Marais : &
l'Histoire , ancienne ne parle que des
fruits & des légumes que les Egyptiens
y recueilloient avec abondance. La Baffe-
Egypte , comme le difoient les Prêtres , furt
donc toujours naturellement marécageufe .
Plufieurs des anciens Hiftoriens &
Géographes , Diodore , Strabon , Pline ,
Plutarque , &c. parlent , à la vérité ,
des prétendus accroiffemens de l'Egypte ;
mais non comme d'un fait dont ils euffent
connoiffance , & ce n'est jamais que
d'après Herodote , dont ils s'appuient .
Sans doute que ce judicieux Ecrivain ,
quoiqu'il laiffe appercevoir en une infi
nité d'occafions un goût décidé
décidé pour
le merveilleux , n'eût pas donné dans
une méprife auffi groffiére , s'il ne fe
fût mal-à- propos laiffé éblouir par cette
fabuleufe antiquité , que les Prêtres cher-
(p ) Her. L. 2. C. 137. 140. 151.
( 9 ) Diod. L. 1. fect 2. p. 60. 40.
MAI.
1752. 12
choient tant à perfuader.
Ils lui firent entendre qu'il s'étoit
écoulé dix mille ans depuis le Regne de
Ménès , jufqu'au tems où ils lui parloient ;
en forte qu'il ne pouvoit juger de ce
que fon opinion avoit de dérailonnable :
il s'en feroit apperçû d'abord , s'il eût
fçû que le Regne de Ménès ne put être fi
xé qu'à l'an 1816 ; (r) c'est- à-dire , environ
dix fept Siécles avant fon Voyage en
Egypte. Avec les connoiffances que nous
avons , nous ne pouvons comme lui
fans deffein prémédité , donner dans cette
fupercherie des Prêtres.
·
Mais le defir d'enfanter des fyftèmes
finguliers , qui fe trouve encore excité
aujourd'hui par le fuccès qui accompa
gne fouvent les plus audacieux , enga
ge les Auteurs à chercher de fpécieufes
conféquences dans le défordre , où les
anciens Egyptiens avoient affecté de mer,
tre leur Chronologie. Néanmoins ces
fyftèmes ne perfuaderont jamais que ceux.
qui voudront bien être trompés. Ce qui
refte de l'Hiftoire Egyptienne , fuffi : pour
prouver la certitude de l'époque donnée
ici au Regne de Ménès , & pour dé
montrer que le premier Empire des Egy
( r) Art. Leg. vulg. 2188.
20 MERCURE DE FRANCE.
ptiens , ( ) détruit par la Conquête de
Cambifes , n'a duré que l'efpace de feize-
cens foixante- deux ans .
L'époque du Regne de Ménès une
fois établie , fi on compare l'état où Herodote
a vû ce Pays , avec ce qu'il a
toujours été depuis , on y trouvera encore
une preuve invincible contre fon
opinion.
Il prétend que du Regne de Ménès
au tems de fon Voyage , le Nil avoit
reculé les bornes de l'Egypte , depuis
les Confins de la Thebaïde , juſqu'à la
Mer , l'efpace de fept journées de chemin
; il ajoute qu'il vit alors le Fleuve
fe joindre à la Mer par fept Embouchures
, ( ) par deux entr'autres qu'il défigne
fous les noms de deux Villes bâties
alors très près de ces deux Embouchures
; fçavoir , Pelufe , fituée au Levant
du Delta , & Canope au Couchant.
Si le Nil , durant les dix- fept Siécles
qui ont précédé le Voyage d'Herodote
en Egypte , avoit prolongé fur
l'emplacement de la Mer , les terres de
l'Egypte l'efpace de fept journées de chemin
, comme il y a plus de deux mille
ans qu'il y a un Pelufe & un Canope
(S) Du monde 3478. Art. Leg . vulg. 526.
( t ) Her. L. 2. C. 15. 159.
MAI. 1752. 2 r
fur les bords de la Mer , les ruines de
Pelufe & la Ville de Bochir ou Bequir
conftruite fur l'emplacement de Canope ,
devroient être actuellement dans les terres
à plus de huit journées de la Mer ;
cependant elles en font toujours auffi près
qu'il les y a vû.
En fuppofant même pour un moment ,
ces tems immenfes , dont parloient les
Egyptiens , & que cet accroiffement de
fept journées de chemin à la Baffe-Egypte
, eût été l'effet du débordement du
Nil , pendant dix mille ans , cette même
partie de l'Egypte devroit , dans l'efpace
de deux mille ans qui fe font écoulés
, depuis le Siècle d'Herodote , avoir
été allongée par les mêmes débordemens,
d'environ une journée & demie de chemin
, ce qui fûrement n'eft point arrivé
: Elle a encore les bornes qu'Herodote
dit lui avoir vû , & que les Géographes
qui ont écrit depuis & en différens
Siècles , lui ont reconnu .
Il est donc bien › conftant foit en
adoptant la fabuleufe Chronologie des
Egyptiens , ou en fe reglant fur les tems
certains & connus , qu'on ne peut appercevoir
aucune apparence d'augmenta
tion dans les terres de l'Egypte . Cette
queftion avoit déja été traitée , & il cût
11 MERCURE DE FRANCE,
été inutile de l'examiner plus à fond ,
fi après les premieres objections , on n'eût
de nouveau tiré de fauffes conféquences
de ce Paffage d'Herodote ; pour lui
donner plus de force , on l'appuie de
l'autorité d'Homere , qui néanmoins net
paroît nulle part , avoir crû que la Baffe-
Egypte fût an don du Nil . Cette imagination
conçue par Herodote , eft bien
moins ancienne qu'Homere , qui n'eût
point négligé d'orner fon Poëme d'un
fifurprenant évenement , s'il en eût eû
connoiffance ; ( u ) il eft vrai qu'il fait dire
à Ménélas que l'Ifle de Phare eft éloignée
de l'une des deux embouchures du
Nil, (x ) d'autant de chemin qu'un Vaiſſeau ,
avec un vent favorable , peut en faire'
en un jour ; il eft encore vrai que plufieurs
des Anciens avoient regardé ce
Paffage , comparé avec celui d'Herodote ,'
comme une preuve de l'accroiffement du
Continent de l'Egypte .
Mais peut - on en inférer que dans
l'efpace des quatre Siécles qui ont précédé
Herodote , ( y ) tems qui s'eft écoulé
entre Homere & lui , les terres de l'E-
( u ) Hom. Odif. L. 4.
( x ) Str. L. 12. p. 536.
(y ) Her. L. 2. C. 53. -
MAI. 1752 .
23
:
gypte fe foient prolongées jufques près
de l'Ifle de Phare. Homere ne parle point
de la diftance de cette Ifle , à la rade
Rhacotis , qui y eft oppofée , & qui n'en
eft qu'à huit à neuf cens pas , il dit que
pour arriver de l'tfle de Phare à une
embouchure du Nil , il falloit naviger
tout un jour ; & il eft aifé de montrer
par THiftoire que Ménélas & tous ceux
qui vouloient aborder de cette Ifle en Egypie
, étoient forcés de faire ce grand
détour , quoiqu'il n'y eût par terre
que quatre lieues de l'Ile de Phare à
l'embouchure Canopique qui en eft la
plus voisine .
(2) Les Anciens Egyptiens fermoient trèsexactement
l'entrée de leur Pays , à tous
lesEtrangers ; (a) & comme ils reconnurent
que la rade Rhacotis pouvoit faciliter
des defcentes , ils en confiérent la garde
à des Bouviers , ( b ) qui par leur état , ne
quittoient jamais les bords de la Mer ,
& qui devoient attaquer indiftinctement
tous ceux qui prenoient terre fur cette
rade. Comme tout le butin reftoit à
leur profit , ils rempliffoient leur charge
( z ) Her. L. 2 C. 91. 179 .
( a ) Diod. L. 1. fect . 2 , p . 61 .
( b ) Str. L. 17. p . 792 , 802.
24 MERCURE DE FRANCE.
avec une telle exactitude , & même avec
tant de cruauté , qu'aucun Voyageur
n'ofoit en approcher .
Vers la fin du premier Empire , ( c )
quelque tems avant la Conquête de Cambifes
, les Egyptiens ( d ) permirent l'abord
de l'Egypte aux Etrangers ; mais dans la
crainte de laiffer prendre connoiffance
de leurs ufages , & pour être inftruits
de tout ce qui entroit chez eux , ils ne
fouffrirent point qu'on abordât ailleurs
que dans certains Ports , & la rade Rhacotis
fut toujours gardée de la même
Laçon.
En forte que tous les Vaiffeaux étran
gers , pour éviter la fureur des Bouviers,
gagnoient les embouchures du Nil : &
pour arriver de l'Ile de Phare à l'embouchure
Canopique, ( e ) il falloit, à caufe
des rochers & des bancs de fable , qui
bordent la Côte , faire ce grand détour
dont parle Ménélas.
(f)Pline cite le paffage d'Homere , & lui
fait dire qu'il y avoit vingt - quatre heures
de navigation depuis l'Ifle de Phare
( c ) Diod. L. 1. fect. 2 . P. 61.
(d ) Her. L. 2. C. 154. & 178. & c.
( e ) Diod. L. 1. fect . 1. p. 27.
(ƒ ) Plin. L. 2. C. 85. L. 5. C. 31. L. 13 .
C 11 .
jufqu'à
MA I.
1752. 25
jufqu'à Alexandrie ; c'eft - à - dire juſqu'à
la rade Rhacotis. Il eft conftant que ce
n'eft point là le fens d'Homere. Pline
le fait parler comme il lui convient ;
infidélité dont les citations de tous les
tems ne montrent que trop d'exemples.
Alexandrie dans l'état actuel de fes environs
, fembleroit plutôt donner quelque
autorité à ceux qui veulent bien fe
laiffer tromper fur l'autorité d'Herodote.
Cette Ville fut bâtie par Alexandre ,
plus de cinq Siécles après Homere ; elle
embraffoit tout le terrain qui fe trouvoit
entre le Marais Mareotis & la Mer , en
y comprenant la rade Rhacotis . Les ruines
de cette ancienne Ville fubfiftent
encore aujourd'hui , mais elles font à
quelque diſtance de la Mer , & les Nou
veaux Habitans de cette Contrée ont
bâti une Ville fur ce terrain que la Méditerranée
couvroit du tems d'Alexandre.
Il est néceffaire de remarquer que cet
accroiffement des terres de l'Egypte ne
peut avoir été occafionné par la vale que
les inondations dépofent . Si elles en
avoient été le principe , l'accroiffement
devroit être bien plus fenfible vers l'ancienne
Canope , & fur toute la Côte du
B
14
26 MERCURE
DE FRANCE
.
1
Delta , par où les inondations
s'écoulent
bien plus abondamment
; cependant
il
n'y en a aucune trace . Ce nouveau terrain , dont Alexandrie
s'eft accrue , eft l'effet de la dégradation
des travaux entrepris
pour former les
deux Ports de cette Ville . Ils étoient
entre l'Ile de Phare & la rade Rhacotis
, ( a ) qui bordoit le Continent
, & féparés
par une Digue , qui conduifoit
de l'Ife à la terre ferme . Cette Digue
pour laiffer un libre paffage aux eaux , & les moyens de communiquer
d'un Port
à l'autre , fut percée de deux Ponts ;
mais ce monument
digne des anciens Egyptiens
, fut en partie détruit lorfqu'Augufte
, après la défaite d'Antoine
, prit
Alexandrie
; les fables s'étant depuis infenfiblement
raffemblés
contre cette Digue
, ont comblé une grande partie des
Ports , & formé l'emplacement
où eft
bâtie la Nouvelle Alexandrie
.
C'eft la feule augmentation qu'il y
ait au Sol de l'Egypte depuis le Siécle
d'Herodote , & encore elle n'eft point
un don du Nil . Les autres Ports comblés,
& particulierement celui de Suès , n'ont
pû l'être par un effet du débordement ,
( 4 ) Str. L. 17. §, 792 .
MA I.
27 1752.
mais par une fuite de la négligence des
Egyptiens Modernes.
Ceux de nos Ports qui ne font point
traversés par des Rivieres , n'ont- ils pas
continuellement befoin d'entretien ? Ne
convient-on pas que fi l'on négligeoit
celui de Marfeille , il feroit bientôt comblé
Cependant il ne viendra pas dans
l'idée que notre Continent gagne fur
l'emplacement de la Mer.
Elle a toujours confervé les mêmes
bornes que la nature lui a données ; fi
quelquefois elle femble les changer, fi dans
des momens d'exceffive agitation elle les
couvre d'amas de fable , ce n'eft que pour
un tems , bientôt de plus grandes marées
, ou de violentes tempêtes remettent
toutes choſes dans le premier état ; & fi
l'on apperçoit quelques changemens , ils
font plutôt en diminution de la terre .
Le terrain de l'ancienne Carthage eft fubmergé,
parce que les travaux qu'on y avoit
fait , facilitoient l'entrée des eaux , &
il y a long-tems que la Hollande le feroit
en grande partie fans les Digues ,
& le travail affidu que fes Habitans oppofent
aux efforts des eaux .
Ainfi l'opinion d'Herodote eft également
combattue , tant parce que les Prêtres
lui difoient de l'ancien état de la
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Baffe Egypte , & par les traits hiftoriques
qu'il rapporte lui-même , que par la comparaifon
de ce qui a dû à cet égard arri
ver avant lui , avec ce qui s'eft paffé depuis
; & enfin par l'examen de l'état des
lieux de forte que quand même il n'en
conviendroit point , il ne feroit pas poffible
de douter que fon opinion ne foit
entierement & uniquement à lui . Mais
il voudroit perfuader que les Prêtres la
lui ont fait naître : C'eft là ce qu'en bonne
critique on doit particulierement lui
reprocher , bien loin de fe fervir de cette
opinion fi visiblement fauffe , comme fi
elle tiroit toute fa force des anciens Egyptiens
; & cet apparent prodige , réduit
à fa jufte valeur , ne peut donner aucune
autorité aux fyftèmes qu'on a préten
du en être la confequence .
M A I. 175-2. 29.
LA RECRUE DE CUPIDON.
VERS
à Mefdemoiselles B ** :
AMMOOUURR voulant un jour lever Milice ,
Pour reaffir s'y prit adroitement.
Deux foeurs étoient , couple jeune & charmanty
L'aimable Laure & la fine Clarice.
Efprit , beauté , douceur , grace , enjouement,
Avoient toujours été leur appanage ,
Et ne pouvez nommer quelque agrément
Qu'une des deux n'eût avec avantage.
Bon , dit l'Amour , de notre Regiment
Sans différer faifons- les Capitaines ,.
?
Et nous verrons avec empreffement ,
Coeurs à l'envi ſe ſoumettre à nos chaînes.
Que deux beautés ont de puiffans attraits !
( Amour parloit en fage politique )
A leur afpect mille & mille Sujets
Viennent groffir la tendre Republique.
Si que leurs yeux firent plus de progrès
En un feul jour , qu'Amour avec les traits
N'en auroit fait en dix ans de Recruë :
Avec plaifir le Dien fait fa revuë
Et s'applaudir d'un fi brillant fuccès.
Puis défirant aſſurer la Conquête
Bij
30 MERCURE DE FRANCE.
Il les appelle , & renforçant fa voix ,
Enfans , dit- il , écoutez bien mes loix ,
Et qu'à les fuivre , avec zélè on s'apprête.
Laure & Clarice iront à votre tête ,
Et l'Espérance au front gay les fuivra ,
Vif enjouement les accompagnera .
Aux jeux , aux ris pour préfenter requête ,
Tout mécontent d'abord s'adreffera ,
Avee grand foin chacun éloignera
Libres difcours ou propos malhonnête ;
Soins & foupirs feront de cette fête ,
Tendre defir après eux marchera ,
C'eft du pla fie le fidéle interpréte ,
A les goûter il vous enfeignera ,
Et le refpect les affaifonnera.
Pour moi , toujours vous me verrez paroître
Aux lieux où Laure & Clarice feront ,
Et dans les coeurs qui les approcheront ,
Sans y manquer je me rendrai le maître,
Sur un point feul je me retrancherai ;
Mon nom fouvent effarouche une Belle ,
Les approchant alors j'en changerai ,
Et tendre eftime enfin me nommerai ,
Mes loix pourtant n'en feront différentes ,
Sous autre nom le même je ferai ,
Perdrai le titre & jouirai des rentes.
L. DUTEMs , de Tours.
MA I. 1752
31
洗洗洗洗洗洗洗洗洗法:洗洗洗洗洗洗
MEMOIRE
Adreffé à l'Auteur du Mercure par
l'inventeur du Lithotome caché.
L'A
' ANONYME qui a propofé le Lithotome
caché ci - devant dans plufieurs
occafions pour l'opération de la taille ,
ayant promis auffi dans le Recueil * qu'il
a publié de toutes les piéces concernant
l'avantage de cet inftrument pour la tail
le , qu'il inftruiroit le Public des évenemens
& des progrès qui parviendroient ,
à fa connoiffance fur cette matiere
donme ici la feconde Lifte des Malades
qui ont été taillés , depuis la premiere
qu'il a publiée dans le Mercure
de France 1751.
>

1. Le fils de Maître Pavillon , Mar-,
chand Bonnetier à Ligny en Barois
Province de Lorraine , âgé de cinq ans.
a été taillé le 10. Mars 1751 , &
gueri.
2 °. Le fils de Maître Noel , Marchand
Page 98. ce Recueil fe vend chez d'Houry
fils , Libraire , rue de la Bouclerie , à Paris.
B iiij
32 MERCURE DEFRANCE.
Pelletier à Ligny en Barois , âgé d'environ
cinq ans , a été taillé le 10. du
mois d'Avril 1751 , & gueri.
à
3. M. Defert , Prêtre , on n'a point
marqué fon âge , natif du Bourg de Void ,
lieues de Ligny en Barois , a été
taillé au même lieu le 26. du mois de
Mai 1751. Ce malade fe trouva gueri
de fon opération vers le huitiéme jour
après Le Chirurgien lui ayant permis de
fe lever , il paffa & demeura plufieurs
heures dans une chambre froide & humide
; ce féjour lui donna un friffon qui
fur fuivi de plufieurs autres qui dégénérerent
en fluxion de poitrine avec crachement
de fang , ce qui le conduifit au
tombeau en 6. ou 7. jours , malgré tous
les fecours qu'on y apporta. La mort de
ce malade n'a aucune relation à fon opération
, dont il étoit déja gueri & cicatrifé
, fuivant le certificat du Chirurgien
qui avoit été chargé de fon panfement.
4°. Claude Morillot âgé de 13. ans ,
Habitant natif du Village de Naix , à
quelques lieues de Ligny en Barois .
5°. Charles l'Héricot âgé de 5. ans ,
du Village de Vélaine', près Ligny en
Earois.
6º. Antoine Dufau de la Ville de Ligny
en Barois , ( l'âge de celui - ci n'eft
MA I.
1752. 33.
point marqué ) ont été taillés tous les
trois le 13. Juillet 1751. à Ligny , &
gueris.
IN 7. Marguerite Bertrand âgée de dix
ans , fille de Mr. Bertrand , Chapelier
à Ligny en Barois , a été taillée le 10 .
du mois d'Août , & guerie auffi Ces 7.
ont été taillés par M. Cambone , Chirargien
major du Regiment de Caraman
Dragons ; cet habile Chirurgien eft préfentement
à la fuite de fon Regiment.
8°. Bernard Chriftophe âgé de 4 ans ,
fils de Jean Chriftophe , Braffeur à Saine
Michel ou Saint Miel en Lorraine ,, a été
taillé le 28. Août 1751. par Monfieur
Dezoteux, Chirurgien major du Regiment
du Monftier Cavalerie , en garniſon au
même endroit.
Tous ces huit ont été taillés dans la
fituation horisontale , prefcrite dans le
Recueil ci deffus , chez d'Houry 1791 .
9°. Maurice Lavillier, âgé de 15 ans ,
a été taillé le 20. Mai 175 ► , dans l'Hôpital
de la Charité à Paris , & fut gueri
en huit jours par M. Lefne , Subftitut
du Chirurgien major du même Hôpital :
Ce célébre Chirurgien affûre dans une
lettre qu'il nous a fait l'honneur de nous
ecrire fur ce fujet , qu'il fe détermina à
fe fervir du Lithotome caché , pour fa
By
34 MERCURE DEFRANCE .
tisfaire au defir de M. de la Martiniere ,
premier Chirurgien du Roi , qui étoit
préfent, & qui avoir conçu beaucoup d'ef-,.
time pour cet Inftrument auffi- bien que
lui-même.
10° . M. Lefne tailla encore quelques
jours après dans le même Hôpital Mr.
Nicolas Cuquias Curé de Saint Maurice
aur Diocèle de Sens , âgé de 60. ans . Ce
malade mourut dix- huit jours après fon
opération. M. Lefne marque dans fa lettre
citée ci-deffus , que la pierre qu'il tira ,
étoit d'un volume confidérable , que néanmoins
il la tira aifément. Ce malade eut
pour accident une hémoragie produite
par une branche de la honteufe interne ,
plus groffe dans ce fujet qu'elle ne fe
trouve ordinairement . La caufe de fa
mort ne fut cependant qu'un gros rhûme
avec beaucoup de fiévre qui lui furvint
neufjours après l'opération. M. Lefne ou
vrit fon Cadavre , & reconnut par le
mauvais état du Poumon , qu'il étoit mort
d'une fluxion de Poitrine ; n'ayant rien
trouvé du côté de l'opération , qui ne fût
en très-bon état. Quoiqu'il en soit , ajoûte
M. Lefne dans fa lettre citée ci - deffus
ect évenement ne diminue rien en moi de
la bonne opinion que j'ai du Lithotome cas
ché.
MAI. 1752. 35
>>
11. Baptifte Forêt , âgé de 18. ans
du Pays de Breffe , a ete taillé à l'Hộ-
tel-Dieu de Lyon , dans le mois de Mai
1751. & gueri ,
12. Jofeph Perfet âgé de 28. ans ,
du Village de Brignais dans le Lyonnois,
a été taillé dans le mois de Mai , à l'Hôtel-
Dieu de Lyon . Cette opération fut
fuivie d'une grande hémoragie que le
Chirurgien attribue à la fection d'une
artere qu'il nomme Bulbo caverneufe . I
fit ufage des moyens qui lui étoient connus
pour s'oppofer à cet accident ; mais
ces moyens ne lui ayant point reuffi ,
il eut recous au Bourdonnet trempé dans
le bûrre d'Antimoine qu'il porta fur le
vaiffeau ouvert , à la faveur de la goû
tiere d'un gorgeret ; cet expédient lui
réuffit ; mais il caufa des accidens qui pen
ferent faire perir le malade , tels qu'une
grande inflammation , hoquet , délire
&c.Ce malade néanmoins furmonta tout ,
& fortit de l'Hôtel- Dieu en bonne fanté
excepté que fa playe refta fiftuleufe. M.
Ponteau Chirurgien major de la Maiſon
qui a taillé auffi le précédent , & qui jouit
Lyon d'une grande réputation , ajoûte
dans un détail qu'il nous en a donné
par une lettre , qu'il lui eft arrivé pa
reille hémoragie dans plufieurs autres oc-
B. vis
36 MERCURE DE FRANCE.
cafions , par fa méthode particuliere ;
qu'il les avoit arrêtées par le même remede
, fans que les malades fuffent reftés
fiftuleux , & qu'il n'attribue cet accident
, dans le cas dont il s'agit , qu'aux
afpérités fort longues , dont la furface
d'une groffe pierre qu'il lui tira étoit hé
riffée ; qu'au furplus , il n'attribue point
l'accident de l'hémoragie comme propre
au Lithotome caché dont il s'eft fervi ,
parce qu'elle lui eft arrivée de même d'autrefois
par une autre méthode .
13°. Ce même Chirurgien a taillé dans
le mois de Septembre fuivant dans le même
Hôtel - Dieu , la fille d'un Pêcheur
de Mâcon , âgée de 12. ans , & guerio
auffi.
14°. Nicolas Buzé âgé de 22. ans , a
été taillé à Reims le 15. du mois de Juin
1751 , par M. Muzeux , Lieutenant du
premier Chirurgien du Roi,, & Chirargien
major de l'Hôtel- Dieu de la même
Ville ; cet habile Chirurgien affure que ,
quoique ce malade fût d'un fort mauvais
temperamment , il eft parfaitement gueri
fans aucun accident.
15. M. Muzeux a encore taillé le 42
du mois de Janvier 1752 , dans la même
Ville de Reims , le nommé Herbé ,
Jardinier , âgé de 28. ans , fouffrant de
MAI. 1752
37
puis 20, ans ; la pierre étoit fort groffe ;
le malade a été gueri dans 23. jours , malgré
l'état d'aftrophie , où les exceflives
douleurs l'avoient réduit. On voit par cet
Article , que le choix des faifons n'eft pas
néceflaire à cette méthode , on n'a point
marqué dans quelle fituation on a taillé
ces fept derniers.
16°. Denis Fleuret âgé de 25. ans , a
été taillé chez lui , au Village de Beffancourt
, dans la Vallée d'Anguin , le 21 .
du mois de Mai 175 K.
17. Agnan Petit , Vigneron , âgé de
42. aus , a été taillé le 20. du mois d'Oc--
tobre 1751 , à Villiers dans la Brie , à
une lieue de Saint Maur , & parfaite
ment gueri fans aucun accident ni panfement.
18. Le fils de Louis Cordier , Vigneron
au Village d'Anery près Pontoiſe ,
âgé de onze ans , a été taillé le 13. du
mois de Septembre 1751. gueri fans aucun
panfement ni accident .
1. Le fils de François Tellier , du
Village d'Orimaux , à trois lieues d'Amiens
en Picardie , âgé de fix ans , a été taillé
au Fauxbourg de Laumône à Pontoife
le 14. Septembre 1751 , gueri fans panfement
ni accident. Il fut en état de re
38 MERCURE DE FRANCE.
tourner dans fon Pays le 29. du même
mois.
20° . Tartarin, Vigneron au Bourg d'Argenteuil
près Paris , âgé de s 2. ans , a été
taillé les du mois de Novembre 1751
gueri fans panfement ni accident.
21 ° . Le fils d'Angot , Vigneron au
Bourg d'Argenteuil , âgé de 4. ans , a
été taillé le 15. de Mars 1751 , & gueri
fans aucun panfement ni accident..
220. Le fils de Demay , Vigneron au
Village d'Auvers près Pontoile , âgé de
23. ans , a été taillé le 3. du mois de
Février 1752. gueri .
23 °. Le fils de Philipes Jupin , Vigneron
au Faubourg Notre Dame à Pontoife
, âgé de 4. ans , a été taillé le 4.
du mois de Février 1752 , & gueri fans
panfement ni accident.
Ces huit derniers ont tous été taillés
dans la fituation horifontale.
>
Nous oblervons encore ici qu'outre
les huit derniers de cette Lifte qui font
bien gueris fans aucun panfement , il Y
en a auffi cinq dans la premiere Lifte
qui a été publiée dans le Journal des Sçavans
du mois de Janvier 1751 , qui étoient
gueris fans aucun panfement.. Voyez les
NS. L. 2. 3. 5. & 6. de cette Lifte ,
MA I.
1752. -39
Elle fe trouve auffi dans le Mercure de
Février de la même année ; ce qui fait
en tout le nombre de treize.
Dans la Lifte du Mercure ci - deffus
on y indiqua auffi les Chirurgiens de dif
férens endroits qui fe fervent du Lithotome
caché il n'y avoit pour Paris encore
alors que M. la Roche , mais M.
Lefne en a augmenté le nombre.
Nous ajoûtons pour la Ville d'Angers ,
Meffieurs Mopilliers qui font deux freres
d'un grand mérite , tant pour la taille
que pour toutes les autres opérations de
la Chirurgie les plus délicates , & les plus
difficiles.
Le même Anonyme qui a fourni ces
deux Liftes , s'eft engagé dans la premiere,
Journal des Sçavans , Janvier 1751 ,
pag. 42. in-4". qu'il donneroit des Obfervations
dans la fuite , pour prouver
qu'il étoit plus avantageux de ne point
panfer les malades opérés avec le Lithotome
caché , que de les panfer. Voicy
Les Obfervations.
On doit confidérer l'opération de la
taille faite avec le Lithotome ci - deffus
comme une playe fimple auffi - tôt après.
Pextraction de la pierre hors de la veffies
ainfi cette playe n'a plus d'autre indica
tion curative que celle de la réunion40
MERCURE DE FRANCE.
Ce Principe inconteftable une fois
établi , on va prouver par plufieurs faits
& par quelques courtes réflexions , qu'il.
qu'il n'eft pas néceffaire de panfer la
playe des malades qu'on a taillés avec
le Lithotome caché ; mais même que le
panfement s'oppoſe à leur guerifon . Voici
les faits .
་ ་
Un Chirurgien s'étant tranfporté à la
campagne pour y tailler trois malades a
un mois ou environ de diftance les uns
des autres , à des lieux différens , ne pou
vant panfer par lui- même fes malades ,
fut obligé d'en remettre le foin au Chirurgien
du lieu le plus voifin de chaque
malade. Ces trois malades furent panfés
par un Chirurgien différent chacun , &
tous les trois furent près de deux mois
fans être finis de guerir , quoiqu'il n'y
eût eû aucun accident à la fuite de l'opé
ration on fuivoit pour les panfemens ,
la maniere ordinaire avec le double T.
Plumaceau garni de fupusatif , Compreffes
uniffantes, & les Chirurgiens rendoient
compte chacun de leur côté par lettres à
celui qui avoit taillé les malades , & fui,
voient exactement ce qu'il leur prefcrivoit
par fes réponſes ; malgré l'exactitude.
dont on ufoit de part & d'autre , la fina
de la guerifon n'arrivoit point , & Lug
:
MAI. 1752
4t
des trois fut plus de deux mois avant
d'être entierement gueri.
Ces évenemens qui par leur longueur
étoient devenus fatiguans & defagréables
pour le Chirurgien qui avoit taillé les
malades , d'autant plus qu'ils étoient tous
pauvres , & hors d'état de fubvenir aux
befoins les plus effentiels , le porterent
à refléchir fur ce qui pouvoit être la véritable
caufe qui avoit ainfi retardé la
guerifon de fes malades .
Il imagina que le féjour feul des urines
dans tout le trajet de la playe pouvoit
fort bien produire cet effet , & que
ce féjour étoit occafionné par l'appareil
qu'on mettoit fur la playe , qui foutenu
par le bandage ordinaire , retenoit toujours
une partie de l'urine dans cette playe ; que
cette urine retenue délayoit par fon féjour
la vifcofité des fucs nourriciers qui étoient
deſtinés à la réunion de la playe.
Cette idée fur le mauvais effet du fé .
jour des urines dans la playe de la taille
fe fortifia encore en lui , en fe
rappellant
qu'il avoit vû autrefois en travaillant
à l'Hôtel - Dieu de Paris , qu'il
s'y rencontroit des malades après l'opération
de la taille , dont les urines étoient
fi âcres , qu'elles excorioient les bords de
la playe , les environs , & même toutfon
42 MERCURE DE FRANCE .
trajet , jufques dans la veffie ; que ces ma-
-lades ne gueriffant point à la fuite de plufieurs
mois de panfement , quoique fouvent
leur fanté parût meilleure d'ailleurs ,
on fe détermina à abandonner la guerifon
de leur playe à la nature feule , en ceffant
de les panfer : On voyoit enfuite les playes
de ces malades , après quelques jours d'abandon
, qui commençoient à devenir
mieux , & qui gueriffoient peu à peu , &
fouvent douze ou quinze jours fuffifoient
pour terminer leur guerifon .
Toutes ces réflexions lui ayant paru
bien fondées , lui firent prendre la réfolution
de ne point panfer les malades qu'il
pouvoit avoir occafion de tailler dans la
fuite. Enfin ces occafions s'étant préfentées
, il exécuta fon projet , & il eut la
fatisfaction de le voir réuffir . Le premier
à qui il fit l'opération , fut gueri en moins
de vingt jours fans aucun panfement. Cet
heureux fuccès qui fuivit le premier eſſai ,
l'enhardit pour l'avenir ; de forte qu'il n'a
point héfité pour tenir la même conduite
fur treize de fuite , fans égard aux faifons .
ni aux différens âges ; dans ce nombre il
y en a depuis deux ans & demi , jufqu'à
cinquante deux ans , ainfi qu'on le ·
peut voir dans la Lifte.
Les urines de tous ces malades fans
$
MAI. 1752.
43
exception , ont ceffé de paffer par la playe
au- deffous du vingtième jour après l'opération
, & même à la plûpart au-deffous
du quinziéme.
Il eft à propos de remarquer en paffant
que les fuccès prompts & heureux de ces
treize malades , ne fçauroient être attri- ›
bués ni à l'exactitude des foins qu'on leur
donnoit , ni à leur opulence. Tous étoient
pauvres , mal couchés , & excepté quelques
- uns , ils manquoient prefque du néceffaire.
Aucun de tous ces malades n'a été faigné
avant ni après l'opération . On ne s'eft
point fervi d'embrocation , ni de fomen->
tation ; on les a feulement tous purgés ,
excepté un qui ne l'a point été du tout :
la veille de l'opération on leur a auffi don
né quelquefois des lavemens .
Le régime qu'on leur a fait obferver
pendant les deux ou trois premiers jours ,
confiftoit à boire beaucoup d'eau de graine
de lin ; & pour toute nourriture , une
eau légere avec le veau , dont ils prenoient
comme un bouillon ordinaire de quatre en
quatre heures. Après ces premiers jours ,
on augmentoit peu-à- peu la force de ce
bouillon , & on diminuoit à proportion .
la quantité de la boiffon .
}
Après l'expofition fumple qu'on vient
4
44 MERCURE DE FRANCE.
de mettre fous les yeux des Lecteurs , de
feize malades qui ont été taillés avec le
Lithotome caché par un feul Chirurgien ,
nous croyons indifpenfable d'y ajoûter les
réflexions fuivantes.
Tous les feize malades ont gueri fans aucun
des accidens qui ont coutume d'arriver
dans la plupart des autres méthodes ordinaires
de tailler ; mais les trois premiers ont
été ſeulement long- tems à guerir , & on
les panfoit les treize derniers font gueris
promptement , on ne les a point panfés ;
l'un de ces treize a été taillé pour la feconde
fois , & eft un des trois premiers
qui fut le plus long à guerir lorfqu'il fut
taillé la premiere fois. L'uniformité dans
la promptitude de la guérifon de treize
malades de fuite fans panfement , comparée
à celle de trois qui les ont précédés
avec panfement , ne peut être attribuée
au hazard : car fi cela étoit , il n'y auroit
r en dans la vie qu'on n'y dût rapporter.
Ils ont tous été opérés de la même façon ,
tous ont été exempts d'accidens , mais
lė panfement feul y a mis de la différence ;
donc que le panfement eft plus contraire
à la guerifon qu'il n'y eft néceffaire.
Nous avons déja fait remarquer que.
nous croyons que le féjour de l'urine dans
M A I 1752: 45
?
le trajet de la playe , étoit la véritable
caufe qui s'oppofoit à fa réunion : Nous
ajoûterons ici que nous confidérons l'urine
dans la playe de la taille , à titre de
corps étranger , mais plus ou moins nuifible
, fuivant qu'elle eft plus ou moins
âcre. Suivant cette idée déja confirmée par
ce fuccès , nous ne faifons aucune difficulté
d'attribuer la longueur de la guerifon
des trois premiers , aux feuls panfemens
, & nous croyons en même tems
être autorisés à propofer cet exemple pour
regle de ne point panfer.
Au furplus nous déclarons en même
tems que nous n'entendons point parler
des inconvéniens des panfemens à la fuite
de l'opération de la taille , que de celle
qui fe fait avec le Lithotome caché.
De plus nous eftimons qu'indépendamment
d'un grand nombre d'inconvéniens
qui résultent des embarras de deux & quelquefois
trois panfemens par chaque jour
à la fuite de cette opération , & dont
nous ne parlerons point ici ; celui de retenir
toujours une partie des urines dans
le trajet de la playe , eft le plus grand :
car la vellie , quoique malade , conferve
toujours l'urine pendant un certain tems
plus ou moins long , avant de l'expulfer
au dehors , & quoique cette urine foit
146 MERCURE DE FRANCE.
obligée de paffer par tout le trajet de la
playe , elle n'y féjourne cependant point ,
fi elle ne s'y trouve retenue .
Or c'eft précisément ce que le panfement
qu'on a coutume de faire à cette
playe , fait en s'oppofant directement à fa
forrie.
Outre cet inconvénient inévitable que
le panfement produit , il eft encore la
caufe d'un autre qui mérite beaucoup d'attention
; c'est l'écartement que les urines
caufent aux levres de la playe par la refiftance
que l'appareil du panfement opoſe
à leur fortie , lorſque les refforts de la
veffie les pouffe au dehors . On conçoit
aifément que ce dernier accident ne peut
manquer d'arriver , lorfqu'on fçait que les
fluides font un effort égal en tous fens ,
dans les capacités qui les compriment de
toute part.
De ces deux inconvéniens purement
méchaniques que les panfemens produifent
toujours , que n'arrivera- t-il pas toutes
les fois qu'ils fe trouveront affociés
avec un troifiéme qui ne mérite pas moins
d'attention , & qui eft fouvent la vérita
ble caufe des fiftules qui fuccedent à cette
opération c'eft l'âcreté & la corroſion
des urines qui rongent & ulcerent , non
feulement la playe , mais même toute la
Μ Α Ι. 1752.
47
peau au dehors , pendant que l'appareil
des panfemens les y retient , ainfi que
nous l'avons déja remarqué dans les Hôpitaux.
Nous ajoûterons encore ici qu'il eft
à préfumer que dans toutes les méthodes
de tailler qui fe pratiquent , par le col
de la veffie , on a eû pour but principal
dans le panfement , de s'oppofer à la
fortie de l'urine par la partie de la playe
qui regne depuis l'uretre jufqu'au dehors ,
en l'obligeant de reprendre fa route naturelle
, & procurer par ce moyen , une
réunion plus prompte de cette partie de la
playe , que fi l'urine avoit la liberté d'y
paffer fans aucune reſiſtance .
Nous ne nous attacherons point ici à
réfoudre un problême qui eft de fçavoir
s'il eft auffi avantageux dans d'autres méthodes
que dans la nôtre , de faire effort
pour procurer promptement le paffage des
urines par la voye ordinaire , en comprimant
la playe extérieure par un appareil
; & s'il n'eft pas auffi dangereux de
retenir toujours par cette compreffion une
partie de l'urine , qui ne peut être expulfée
dans le trajet de la playe , qui regne
depuis la veffie jufqu'à l'endroit de la
courbure de l'uretre où elle finit . Nous
nous bornerons à notre objet à cet égard ,
48 MERCURE DE FRANCE.
1
puifqu'il eft démontré par les preuves que
nous venons de donner , que dans celle
que l'on fait avec le Lithotome caché, il eft
préférable de laiffer libre l'écoulement des
urines par la playe chaque fois que la veſ
fie s'en décharge , afin que cette playe
demeure enfuite à fec , pendant l'intervalle
d'un paffage à l'autre.
La comparaifon des trois premiers qui
ont été panfés , avec les treize qui ne l'ont
pas été , ne laiffe rien à défirer fur ce
fujer.
Nous ne difons rien pour le cas où
la playe fe trouveroit compliquée , aucun
de ces cas n'étant point arrivé encore
en notre préſence : D'ailleurs ces complications
, quand elles fe rencontrent ,
ne peuvent avoir rien qui ne foit commun
à toutes les méthodes de tailler ;
ce qui a donné lieu aux grands Maîtres
de traiter ces cas à fond dans leurs Oubom
vrages.
MADRIGAL.
ΜΑ Ι . 1752. 49
**** : *: ******
MADRIGA L.
A Mlle la Comteffe de Poninska
Painée.
VA , dit un jour Venus à fon fils infidéle ,
Va , préfére à Cypris une fimple mortelle ,
A ta légereté je laiffe un libre cours ,
Cypris eft fans doute moins belle
Que le nouvel objet de tes tendres amours-
Vous êtes , répondit -il avec un doux fourire ,
Plus belle mille fois ; mais maman , mais Themire
N'eft belle que depuis deux jours.
A Berlin , ce 1. Mars.
C
L. B.
50 MERCURE DE FRANCE
PREMIERE LETTRE
Sur le goût des Français en matiére
de Litterature. Par M. Gaillard
Avocat au Parlemeni.
Q
U'eft- ce que le Goût ? Je n'en fçais
rien , & fi je le fçavois , je ne le
dirois pas Trop de gens ont intérêt
que les idées de l'efprit & du goût ne
foient jamais fixées.
Autre queftion. Y a-t-il quelque chofe
qu'on puiffe appeller le Goût général d'une
Nation en matiére de litterature ? Par
exemple ; voit-on fur le mérite des productions
de l'efprit , une réunion de fuffrages
, qui annonce dans tous les Français
inftruits & bien élevés , la même
maniere à peu près de penfer , de fentir
& de juger ? J'ole trouver la choſe
blematique.
pro-
Je fçais bien qu'il y a des Ouvrages
dont la réputation eft confommée & ne
peut jamais être attaquée avec fuccès , je
fçais qu'il n'eft plus queftion aujourd'hui
d'examiner i l'Iliade´ fi l'Encïde font
MAI. 1752. st
des chefs-d'oeuvre ; le tems a mis le fceau
à leur gloire , il impofe un filence éternel
au Goût féditieux , qui voudroit ſécouer
le joug d'une admiration devenue
néceffaire. Mais ces exemples ne me perfuadent
pas . Je ne reconnois plus le Goût
dès qu'il n'eft pas libre , dès qu'il ne prononce
pas de fon chef, & qu'il ne fait
que répéter. D'ailleurs tous ces Ouvrages
freverés , ont un malheur ; c'eft qu'ils
font auffi négligés qu'ils font vantés ; il
femble qu'on craigne de leur manquer de
reſpect en les lifant , ou qu'on veuille ,
en ne les lifant point , fe vanger de la néceffité
de les admirer .
Si l'Iliade , fi l'Odiffée paroiffoient aujourd'hui
pour la premiere fois , je vois
déja nos femmes dégoûtées les rejetter
avec dédain ; nos Petits - Maîtres s'épuifer
en bons mots fur la force groffiére d'Ajax,
fur la légereté du pied d'Achille , fur les
gigots & la marmite de Patrocle , fur la
leffive de la Princeffe Nauficaa , & nos
Beaux- efprits ne trouvant dans ces deux
Poëmes , ni fineffe d'allufion , ni délicateffe
de fentimens , décider qu'ils font
les Ouvrages d'un fot qui avoit du génie .
L'Eneide ne feroit pas plus refpectée.
C'eft , diroit- on , une fable mal tiffae ,
pompeuſement & triftement verfifiée , dé-
Cij
52 MERCURE DE FRANCE,
figurée par des caracteres communs &
manqués: Afcagne paroîtroit un fot enfant
Monfieur fon pere feroit trouvé
médiocrement brave à Troye , fort devot
for mer , un peu libertin. à Carthage
, & fouverainement malencontreux en
Italie.
: Mais comme le moins vieux de ces
Ouvrages jouit d'environ 18. fiécles de
gloire & de mérite reconnu , on n'oſe ni
les juger ni les lire , on fe contente d'avoir
pour eux les mêmes fentimens qu'on
a pour la Venus d'Appelle , pour les écrits
de Varron , & pour les plaidoyers d'Hortenfius,
ce fameux rival de Ciceron , qu'on
eftime tant fur la foi de l'Antiquité , &
dont il ne nous refte rien .
Je dis à peu près la même choſe de
tous les Ouvrages dont les Auteurs ne font
mi nos compatriotes
, ni nos contemporains
; plus ils s'éloignent de nous , moins
on les lit & plus on les admire ; & cela
eft bien naturel. La lecture établit entre
P'Auteur & le Lecteur une espèce de familiarité
qui tourne au détriment de l'eftime
dûe aux Ouvrages ; le refpect que les
hommes conçoivent pour leurs fembla .
bles , eft prefque toujours fondé fur ce
qu'ils imaginent , rarement fur ce qu'ils
voyent. On connoît trop M. de Voltaire ,
>
MA 1752.00 $3
*
I.
M. de Fontenelle , M. Greffet , on vit
avec eux , on voit que ce font des hommes
; on ne connoît point du tout Homere
, Virgile , Corneille , Moliére ,
on ne les a pas vû vivre , on croit que
ce font des Dieux.
C'eft donc dans le fuccès des Ouvra
ges nouveaux feulement qu'il faut chercher
le goût public , s'il y en a un.
De tous les Tribunaux où ce Juge
peut dicter fes Oracles , le Théatre eft le
plus éclatant & le plus refpectable ; c'eſtlà
que le coeur prononce fur le raport du
fentiment ; c'eft - là , dit M. Greffet , qu'on
entend le cri de la Nature ; Mais n'y entend-
on pas trop fouvent le cri de la cabale
& de la confufion ? Aujourd'hui un
informe avorton meurt en naiffant au
bruit des fifflets ; croyez vous pour cela
pouvoir prendre le public au mot ? Demain
il prodiguera les honneurs fuprê
mes à un monftre cent fois plus hideux ,
tandis qu'il laiffera expirer un chef- d'oeuyre
fous la rage de l'envie. De deux Ouvrages
médiocres l'un eft applaudi , l'autre
fifflé , felon le tems & les circonstances.
Quel oeil affez. fubtil pourra à travers ce
cahos de jugemens oppofés , démêler les
traces infenfibles d'un goût invariable ?
S'agit - il de principes ? C'eft l'unanimité
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
la plus parfaite. Vient-on à l'application ?
C'eft la varieté la plus immenſe .
Si donc je voulois , à quelque prix que
ce fût , trouver un Goût - général dans
la Nation Françaiſe , voici comme je m'y
prendrois . Je renoncerois d'abord à le
trouver unanime , je renoncerois auffi à
le trouver conftant ; j'avouerois de bonne
foi qu'il change & qu'il paffe comme
nos modes & nos caprices , & pour parvenir
à m'en former une jufte idée , je
raifonnerois ainfi :
و و
و د
Il faut fuppofer qu'ordinairement
les hommes font affez éclairés fur leurs.
propres intérêts. L'intérêt des Auteurs
" eft de plaire au Public , du moins d'en
» être lûs. Feuilletons-donc les Annales
» de la Litterature ; confultons les Au-
» teurs de tous les tems , voyons quels
» ont été dans les différens fiècles , les
» genres les plus cultivés , & concluons
» qu'infailliblement ils étoient auffi les
» plus goûtés. La multitude des Ouvrages
» bons ou mauvais dans un même genre ,
» prouve au moins que ce genre eft à la
» mode .
ود
Sur ce principe , je me difpenferai de
vous dire quel étoit le Goût des Français
fous les Rois barbares ou imbécilles de la
premiere Race ; je crois qu'on n'en avoit
MAI. 17526 59
point ; on étoit occupé d'affaires plus importantes
, on s'égorgeoir , on s'empoi
fonnoit , on n'avoit pas le tems de s'inftruire
ni d'inftruire les autres .
Quand Pepin le Bref eut ôté la cou
ronne au foible Childeric ; quand par fa
puiffance & par les vertus il eut affermi
fon trône ufurpé , Charles I. fon fils , cé
grand homme , ce grand Roi , fi fupérieur
à fon Pere & au refte du monde
voulut que les Lettres & les Loix triomphaffent
de la barbarie , comme fes armes
triomphoient des Saxons & des Maures ;
fes trésors appellerent les talens & les artsdes
extrêmités de l'Univers , il les cultivat
avec ardeur , il les protégea avec magnificence
; il fut tout à la fois le plus habile
Capitaine , le plus brave & le plus robufte
foldat , le plus puiffant Monarque ,
le plus fage Legiflateur , l'homme le plus
éclairé & le plus éloquent de fon fiécle ;
il préféra avec raifon cette derniere gloire
à toutes les autres ; on dut lui pardonner
de conquérir , parce qu'il étoit digne
de gouverner , & que fa valeur ne nuifoit
nià fon humanité ni à fa juftice .
Ses fucceffeurs furent peu jaloux de marcher
fur fes traces , les fruits de fes travaux
fublimes furent féchés prefque dans
leur fleur , la barbarie regagna ce qu'elle
Ciiij
56 MERCURE DE FRANCE.
avoit perdu , l'ignorance rentra dans fon
domaine ; on n'eut plus de talens , ou on
en fit un ridicule ufage. Un mauvais Poc
te faifoit des Vers à la louange d'un mauvais
Prince , & fe croyoit obligé de fe fervir
de tous mots qui commençaffent
par la lettre C , parce que ce Prince ſe
nommoit Charles , ou parce qu'il étoit
chauve .
C'eſt cette même manie de rendre difficiles
des chofes inutiles & ennuyeufes ,
qui nous a valu dans des fiécles bien poltérieurs
, ces Acroftiches , ces Rondeaux ,
ces Ballades , ces Triolets , ces Enigmes
ces Logogriphes , froides délices de nos
Ayeux , juftement méprifées de notre fiécle.
Quelqu'un trouvoit mauvais viſage
au bon-homme Cornelli ( il avoit cent
ans alors ) il est bien question , dit- il , de
bon visage , c'est beaucoup d'en avoir un à
mon âge. Ces mauvais faifeurs de fottifes
laborieufes avoient à peu près la même
excuſe à donner à ceux qui n'approuvoient
pas leurs
ouvrages ; il est bien question , difoient-
ils , de faire un bon ouvrage , c'eft
beaucoup de l'avoir fait , voyez les difficultés
qu'il a fallu vaincre. Nous leur répondrions
aujourd'hui : De toutes ces difficultéslà
, il ne falloit combattre & vaincre que
celle qui fe trouve naturellement à bien faire.
MAI. 1752
557
Les progrès de l'efprit ne furent pas
fort rapides dans les premiers fiécles de la
oifiéme Race ; mais fion n'avançoit.guéres
, du moins on ne reculoit pas , & it
me femble que malgré toutes les varia
tions du goût , on marcha toujours péfamment
, mais directement vers la perfec
tion .
Je ne fçais. fi -dans le onzième ffécle , les:
Homéliès étoient bien généralement goû
tées ; mais on conviendra qu'il falloit les
aimer beaucoup pour en acheter un recueil
, moyennant 200 brebis , un muid
de froment , un muid de feigle , un muid
de millet & un grand nombre de peaux de-
Martres. C'est ce que fir Grécie , Com
teffe d'Anjou.
Les Lettres trouverent dans ce même
fiécle deux Protecteurs ; Guillaume le
Conquerant & le pieux, Roi Robert : ce
dernier fit plus que les protéger , il les
cultiva lui- même , & donna à fon peuple
l'exemple . des talens.comme celui des ver
tus.
Les guerres inteftines qui ravagerent la
Erance , les guerres étrangeres & lointaines
qui l'épaiferent, furent fatales aux progrès
des Arts. Cependant l'Univerfité alors trop
redoutable produifit des Sçavans & des
Difputeurs qui trouverent bien le fecree.
CV
38 MERCURE DE FRANCE.
:
d'intéreffer les Puiffances dans leurs grandes
querelles les Nominaux & les Realiftes
, après avoir fans fruit épuifé de part
& d'autre les argumens les plus convaincans
, curent recours aux armes, comme de
raiſon ; j'ai oublié quel parti triompha ;
toutes ces affaires pouvoient être alors fort
importantes pour l'Etat ; mais elles l'étoient
affez peu pour les Lettres.
le
Quel étoit le Goût des Français ? Vous
voyez. Le pedantifme le plus groffier
le refpect le plus fuperftitieux ; mais pour
les rêveries d'Ariſtore , c'étoit déja beaucoup
d'être fuperftitieux & pedant : toutes
ces épreuves étoient néceffaires , il falloiɛ
paffer par le regne des mots avant d'arriver
à celui des chofes.
C.
Il eft certain qu'avant François I. on ne
cultivoit point les Arts agréables , du
moins on ne les cultivoit pas avec fuccès :
ce n'eft pas que le Préfident Faucher ne
nous donne une Lifte de 127 Poëtes , qui
rous ont écrit avant la fin du 13 fécle ;
ce n'eft pas que dès le 12 un Moine ne
nous eûr donné la premiere idée du Théatre
, par les repréfentations qu'il faifoirfaire
à fes Difciples des Miracles de fainte
Catherine ; mais je ne vois pas qu'il y eût
là dequoi faire compliment aux Mufes ni
aux Lettres,
M A I 1752.
59
Plafieurs mains affez mal- adroites s'étoient
mêlées d'écrire l'Hiftoire ; Eginhard
& Philippe de Comines furent goû
tés, faute de mieux ; on a même encore aujourd'hui
la fureur de les lire fansles entendre
ou de les eftimer fans les lire. •
3
François I. combla les Lettres de faveurs
, & les Lettres répandirent fur fon
regne un éclat qui n'a pu être terni être par le
fupplice de Semblançai , & par toutes les
autres fautes que fit ce Prince contre la
Jaftice & contre la Politique. On commença
fous lui à connoître l'Univers ; le
Commerce & la Navigation prirent naiffance
; Maror rendit la Pocfie aimable , -
on goûte encore fa naïveté , dont une
partie cependant appartient à la langue de
fon tems ; la Science fur tout fur cultivée,
& tout le feiziéme fiécle fut un fiécle d'érudition
; mais qu'étoit ce encore que cet--
te érudition ? Et combien peu contribuoit--
elle à éclairer l'efprit ? On fçavoit tout ce
qu'avoient penfé les hommes de tous les
tems , quidquid deliraverat antiquitas , mais
on ignoroir ce qu'on devoit penfer foi -même
; on n'argumentoir point, on citoit ,
& ce goût pedantefque infectoit tous
lès écrits , même les plus frivoles ; les
têtes fçavantes fubjuguées par l'autorité
, ne fe doutoient pas qu'il y eût une
Govjs
v ] ;
60 MERCURE DE FRANCE.
raifon , quand Defcartes vint le leur ap
prendre. Cet homme fingulier déchira d'u
ne main hardie le voile qui couvroit les
yeux d'une Nation digne d'être éclairée ;
il fit perdre aux erreurs le refpect que leur
vieilleffe leur attiroit ; on comprit enfin,
combien la Philofophie abrége le chemin
de la fcience , l'art de douter fe perfec- .
tionna , tout fut foumis à l'examen ; tout ,
ce qui , en matiére d'Hiftoire ou de Phyfique
, s'écarta des loix ordinaires de la
Nature , parut fufpect ; on ne reconnut
point d'effet dont on ne pût expliquer la
caufe d'une maniere au moins vrai - femblable
, & les armes dont Defcartes avoit
montré l'ufage , fervirent quelquefois à le
combattre lui- même.
Cet efprit de liberté , de méthode & de
lumiere , porté dans toutes les facultés de .
l'efprit , nous a produit ce beau fiécle, de
Louis XIV. égal pour les talens , fupérieur
pour les lumières au fiécle d'Augufte ;.
alors le goût fut excellent , alors on aima ,
tout ce qui étoit beau , tout ce qui étoit
bon , conforme à la nature , à la raifon
, à la vérité ; Corneille & Boffuet
éleverent l'ame , Racine l'attendrit , Paſcal
l'éclaira : Bourdaloue fi : la guerre aux
vices , Moliére aux ridicules , Defpréaux
aux mauvais Auteurs & quelquefois , aux.
MAI. 17521 61
bons. Un des progrès de l'efprit Philofophique
dans le dix- huitiéme fiécle eft de
n'en pas toujours croire Defpréaux fur
fa parole ; mais devons- nous croire davantage
cette voix qui nous crie fans ceffe ; le
gout tombe' , les talens dégénérent , le bei- efprit·
a-tout perdu ; les beaux jours des Lettres font?
paffés , les Plines nouveaux corrompent l'éloquence
, les Annéens la Poefie? La Poftérité
décidera fi ces reproches font fondés ,
& fi nos.bons Auteurs prodiguent l'efprit
& le déplacent , comme faifoient fous
Louis XIII. les Voitures , les Balzacs : difons
le mot , comme a fait Corneille luimême
dans prefque tous fes Ouvrages ;
elle jugera fi les Théâtres de Meffieurs de
Crebillon & de Voltaire , fi tant d'Ouvrages
délicieux de M. de Fontenelle , de
M. Greffet , &c. foutiennent le parallele
avec les chef - d'oeuvres du dix feptiéme
fiécle .
Le Poëme Epique eft un objet à part .
il s'agiffoit d'en donner un à la France ,
afin qu'elle n'eût plus rien à envier à l'An
tiquité ni à ſes voisins ; les le Moine , les
Defmarêts , les Caffaigne , les le Laboureurs
, les Chapelains curent du moins.
l'honneur de l'avoir entrepris ; quelquesuns
d'eux parvintent même à tracer des
plans affez reguliers & allez ingénieux 5 .
62 MERCURE DE FRANCE.
mais le ſtyle eft la partie effentielle de
l'épopée , & ces Meffieurs ne fachant point:
écrire, on leur fit la juftice de ne les point:
lire. L'imitation d'Homere & de Virgile ,.
au lieu d'échauffer & d'embellir leur génie
, lesgâta , parce qu'ils manquoient de
goût ; Chapelain ayant remarqué qu'Homere
en parlant des bleflures de fes Heros, -
faifoit quelquefois une defcription anatomique,
mais Poëtique, de la partie bleffée,
fe crut autorifé à mettre ce jargon barbare
dans la bouche de fon Héroïne:
Pour toi , puiffai- je avoir une mortelle pointe
Vers où l'épaule gauche à la droite eft con
jointe , &c.
L'honneur de la France demandoit qu'elle
eût un Poëme épique , l'honneur de l'E--
popée vouloit qu'il fût l'Ouvrage d'un Gé
nie qui excellât dans tous les genres. Gette
gloire étoit réfervée à M. de Voltaire .
fe
Ne foyons pourtant pas éblouis de nos
avantages au point de ne convenir d'aucun
des défauts qu'on impute à notre fiècle . Il
peut faire
que par un abus de cet efprit
philofophique qui a pénétré par tout , on
affecte dans l'expreffion & dans les pen
fées, un excès de précision qui méne quelquefois
à l'obſcurité , l'envie de prodiguer
MA I. 1752. 6 &
Te fens & de compter les paroles , peut introduire
naturellement les antithefes trop
fréquentes , les énigmes , le précieux qui
ne nous déplaifent peut - être pas affez.
Nous fommes en général trop fubtils raifonneurs
fur les queftions Métaphyfiques,
trop raffinés dans quelques - uns de nos fen--
timens ,, fur tout trop délicats fur les ridi
cules , dont l'idée eft devenue trop vague
& trop dépendante du caprice. C'eft là ce
qui caracterife particulierement adjourd'hui
le génie Français ; depuis que la
Bruyere & Moliére ont appliqué à la connoiffance
des hommes , les lumieres que
Defcartes avoit employées à la connoiffance
de la Nature , le Goût des Français
s'eft entierement tourné de ce côté-là ; aucun
ridicule n'échappe à leurs yeux pénétrans
, mais ils le voient fouvent où il
n'eft pas ; nos livres , nos brochures , nos
converfations , tout eft plein de Tableaux .
critiques des moeurs ; on rit de tout , on
ne corrige rien , mais on plaît , on s'a
mufe , & c'est tout ce qu'on veut..
MERCURE DE FRANCE.
ODE D'ORACE ,
A L'EMPEREUR AUGUSTE ;
Livre 4. Ode s.
Par M. de Lafargue , Auteur de l'Ode du
Mercure de Septembre , & des Morceaux
dupremier volume de Décembre 1751 .
P
Rotecteur des Romains , Prince du fang des
Dieux ,
Trop long-tems votre, abſence a fait gémir ces
lieux.
Retournez promptement , rappellant la promeffe
Qu'à l'auguſte Sénat en fir votre tendreffe.
Malheureuſe ſans vous , Rome eſt dans la douleurs
Votre retour peut feul la rendre à ſon bonheur.
Votre féjour à Rome eft un primtems pour elle :
Les Cieux font peints alors d'une couleur plus
belle ::
:
Les jours font plus brillans : on goûte des plaifits $
Où le Prince, paroît , finiffent les défirs .
Comme une mere , en pleurs , attend ſur le rivage:
Un fils , cher à fon coeur , qu'un trop conftant
orage
Au -delà de la Mer , retient loin de fes yeux ,
Faifant des voix au Ciel pour l'obtenir dess
Dieux :=
MAI. 1752:
Après fon Empereur ainfi Rome ſoupire.
Venez , Prince : regnez. Le boeuf , fous votre
Empire ,
Sans être, comme ailleurs , preffé d'un aiguillon ;
Trace paifiblement fon pénible fillon.
Qui peut peindre vos dons , votre magnificence ?
On voit regner partout une aimable abondance .
Tranquille , promenant fes regards dans les airs ,
Le Pilote aujourd'hui court fans crainte les mers,
L'honneur parle , il fuffit, fa loi n'eft point frivole ;
On ofe rarement manquer à ſa parcle ;
L'épouſe , à ſon époux fidéle en fon ardeur ;
D'un amour étranger ne fouille point fon coeuf
Ses crimes , à leur fuite amenant l'infamie ,
Reſpectent de vos loix la fageſſe infinie .
Une mere triomphe , & fon fort eft trop daux ,
En voyant que fon fils reflemble à fon époux.
La honte d'une femme eft conftamment punie :
Quand vos jours font fereins , tranquille fur la vie,
Un Romain fur fes pas ne voit point de danger.
Votre gloire , fon coeur , lui rendent tout léger.
On lit dans les regards , où la valeur eft peinte ,
Qu'il auroit ignoré jufqu'au nom de la crainte ,
Si , plein d'amour pour vous , un fouvenir cruel
Ne lui rappelloit pas que vous êtes mortel.
Triomphant dans la paix , fans redouter la guerre ,.
Rome fait aujourd'hui le deftin de la Terre.
Les Romains font heureux ! chacun , fur fon câ
tean,
66 MERCURE DEFRANCE.
1
S'occupe à marier la vigne avec l'Ormeau ;
Et , fur la fin du jour , une épouſe attentive ,
Connoiflant le moment où ſon époux arrive ,
Lui prépare un repas où leurs coeurs généreux,
Adorant votre nom , vous adreffent leurs voeux.
Avec les autres Dieux , fur la fin , on vous nomme :
Ainfi qu'Hercule en Gréce , on vous invoque à
Rome..
Cher Prince , éternifez ce repos , ces plaifirs :
En tout tems, en tout lieu , nous formons ces
défirs.
La Lettre fuivante eft d'un Suédois qui
écrit comme s'il étoit né en France. L'idée
qu'il donne de Charles XII . m'a paru
après plusieurs lectures & bien des réflexions,
plus que vraisemblable. S'il réuf ›
fit à l'établir , comme je l'efpére , & comme
tout le monde doit le fouhaiter , on
lui devra le plus beau caractere que fourniffe
l'Hiftoire
MAY. 17526 67
新洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗
Lettre à Monfieur l'Abbé Raynal.
A Stokolm le 6 Mars 1752.
JE remarque , Monfieur , avec beaucoup
de peine que les plus éclairés & les plus
judicieux de vos écrivains parlent fouvent
de Charles XII. fans avoir de juftes idées
du caractere ni de la vie de ce Monarque ,
Tout nouvellement encore , je viens de
lire le jugement qu'en porte Auteur du
beau Parallele d'Alexandre & de Thamas
Kouli - Kan. C'eft , dit- il , l'exemple d'Alexandre
quifortifia l'amour des conquêtes dans
ce Prince fingulier , que l'Europe a vû de nos
jours dépeupler fon Royaume pour ravager les
Etats voisins , & que fes Panegyriftes & fes
cenfeurs ont également appelle Alexandre
du Nord.
Ce n'est point pour vous adreffer des
plaintes que j'ai l'honneur de vous écrire
cette Lettre. J'avoue volontiers que M. de
Bougainville n'a aucun tort en jugeant le
Roi de Suede d'après les Hiftoriens les
plus célebres de notre fiécle. Mais je dois
pour l'amour de la vérité vous obferver
que ces Hiftoriens , furtout celui qui parles
charmes de fon ftyle mérite fi bien de
donner le ton aux autres, ont répandu dans ,
68 MERCURE DEFRANCE
A
le monde une opinion de Charles XII:
que toute la Suede , & tous ceux qui ont
véritablement connu ce grand Roi, font
obligés de défavouer .
Nous foutenons , Monfieur , qu'il n'eſt
nullement vrai , que Charles XII. ait dépeuplé
fon Royaume pour ravager les Etats
voifins ; que l'amour des conquêtes n'a jamais
eu d'empire fur lui , & que les Panégyriftes
qui fur ce point fe font avifés de le
comparer à Alexandre ne font au fonds
que d'injuftes cenfeurs. Nous penfons
ainfi , parce que nous fçavons que ce
Prince n'a jamais commencé aucune guer
re dans la vue de conquérir . Il n'a pris les
armes que pour le défendre ; & depuis ce
moment jufqu'à celui de fa mort il ne s'eft.
propofé d'autre objet que de conclure la
paix en confervant tout ce qu'il poffedoir
avant la guerre. Nous ne voyons dans ce
plan que de la fageffe & de la juftice , &
non cette paffion immodérée pour la gloire,
à laquelle fes Hiftoriens lui font facrifier
fans ceffe le repos de fes peuples & les vé
ritables intérêts de fa Couronne.
Il est bien vrai , & nous n'en difconvenons
pas , que la Suede s'eft trouvée épuifée
d'hommes & d'argent à la mort de fon
Roi. Mais quel Etat dans le monde ne s'épuiferoit
pas à foutenir fans aucun Allié
M A I.
1752 : 69
& fans aucun fecours une guerre de dixhuit
ans contre les forces réunies de tous
fes voisins? Il faudroit donc pour accufer
Charles XII . de la ruine de fon Royaume ,
l'accufer auffi du commencement ou de la
continuation de la guerre ; deux points
fur lefquels fa juftification nous eft démontrée
jufqu'à l'evidence .
Cependant vous n'êtes pas obligé , Monfieur
, à nous en croire fur notre parole. Il
faut des preuves pour établir une opinion ;
ilen faut de plus fortes encore pour détraire
une opinion reçue. Auffi mon intention
n'eft - elle pas de détromper ici
ceux qui condamnent Charles XII . fur la
foi de fes Hiftoriens . Ce que j'aurois à dire
pafferoit les bornes d'une Lettre. Je veux
feulement annoncer à ceux qui s'intereſ
fent à la vérité , qu'on travaille actuellement
en Suede à des obfervations fur la
vie de Charles XII . qui feront connoître
les vues de ce Monarque , d'après les inonumens
qui en reftent dans les archives du
Royaume ; monumens qui nous le montrent
bien different de ce qu'il eft dans
tous vos écrits.
On trouvera , quand ces obfervations
auront paru , que Charles XII. étoit bon
Politique autant que grand Guerrier ; qu'il
ne cherchoit qu'à défendre fes Etats , &
70 MERCURE DE FRANCE.
la
nullement à envahir ceux d'autrui ; que
feule forte de gloire qui l'animoit , "étoit
celle de ne faire , ni fouffrir jamais aucun
tort ; que l'efprit de vangeance qu'on lui
attribue à un fi haut degré , n'a jamais
dicté la moindre de fes démarches ; que la
juftice & l'interêt de fon Etat ont feuls
prefidé à toutes fes réfolutions , & que les
défauts ( car nous ne diffimulerons pas
ceux qu'il avoit ) n'étoient pas du moins
la cruauté & le mépris pour la vie de fes
fujets , dont on l'accufe avec fi peu de fondement.
Que fi avec toutes ces grandes qualités ,
avec des motifs fi purs , avec des projets
fi bien concertés il a néanmoins éprouvé
des revers qui ont fait douter de fa fageffe
& de fa bonne conduite , nous efperons
prouver que ces revers doivent être mis
au nombre des événemens que la fageffe
humaine ne sçauroit ni prévoit ni prévenir.
Nous tâcherons même de faire voir autant
qu'il eft poffible , que s'il n'avoit pas plû
à la Providence de trancher fes jours à la
fleur de fon âge , fon courage invincible
& fa bonne conduite l'euffent rendu fuperieur
à tous les événemens , & la Suede
plus redoutable qu'elle ne l'avoit encore
été.
J'ai l'honneur d'être , &c.
MAY.
17520 78
****************
****
SUR LA CROIX DE SAINT LOUIS.
A
Vant que j'obtinffe la marque
Dont notre équitable Monarque
Décore les braves ſujets ,
Mais
Je formois mille voeux pour elle,
que nos voeux font indiſcrets !
Qui diable auroit penſé jamais
Qu'une diftin&ion ſi belle
Fût une fource de regrets ?
La chofe n'eft que trop réelle;
Elle m'avertit durement
Que les heures inceffamment
Vont frapper mon ſeptiéme luftre ,
J'entens ce Pédagogue illuftre
Me répeter à tout moment :
Garde- toi de te laiffer prendre
Au frivole appas des hooneurs ,
Leur clinquant ne fçauroit te rendre
Ces beaux jours , ces brillantes fleurs ,
Dont ta jeuneſſe étoit parée ,
Une Automne prématurée
En ternit déja les couleurs :
Son aſpect me décontenance ,
Sans cefle il vient me préſager
Une prochaine décadence.
72 MERCURE DE FRANCE.
D'un pas encor ferme & léger
A la Déeffe de la danfe
Si j'offre un tribut paffager ,
Soudain la Croix perfécutrice
Me repréfente avec malice,
Qu'à mon âge il eft probibé
De paroître dans une lice
Qui n'eft faite , en bonne police ,
Que pour les favoris d'Hébé :
A la critique qui l'écoute
La cruelle le fait un jeu
D'apprendre que longue eft la route
Entr'elle & la Croix de par Dieu.
A cette remontrance infigne
Exhalant un profond foupir ,
J'apperçois que ce grave figne
Verſe ſouvent fur le plaifir
L'influence la plus maligne.
Qu'eft devenu ce tems ferein
Où , fans veilles & fans chagrin ,
J'obtenois ces Croix pacifiques
Que donnent les Princes claffiques
Aux Héros du pays Latin ?
Elles pouvoient me rendre aimable
Aux yeux d'un maître complaifant ,
Celle que je porte à préfent
Me rend tout au plus vénérable ,
Et ce titre un peu féduifant
Auprès d'un objet adorable t
Dès
MA I. 8752. 73
Dès qu'un Guerrier tient de la Cour
Ce prix des ames intrépides ,
On s'imagine dès ce jour
Qu'il eft réformé par l'amour ,
Et marqué pour les Invalides.
Il eft fûr , & j'en fais l'aveu ,
Il eft fûr que ce jeune Dieu
N'admet guere dans fes recrues
De ces perfonnages croisés
Qui pour la plupart font fenfés
Peu propres à remplir les vues.
Il bannit de fon Régiment
Ces perruques qui dans les nôtres
Narguent celles du Parlement ,
Ces vieux difeurs de patenotres ,
Triftes de la gayeté des autres
Qu'ils cenfurent amerement.
La décoration guerriere ,
L'ordre enfin dont je fuis paré
N'eft pas chofe qu'on y révere ;
Dans la Milice de Cithere
Il n'eft d'autre ordre toléré
Que celui de la Jarretiere.
Mais quelle foudaine lumiere
Vient frapper mes yeux éblouis !
Croix célebre ! Croix Militaire
Qui porte le nom de Louis !
D
74 MERCURE DEFRANCE.
A tort ma bouche téméraire
1
Ofa t'imputer des défauts ,
Je commence , loin du vulgaire,
'A connoître ce que tu vaux :
Amis, que fa morale eft belle !
Heureux qui fçait en profiter !
La Croix que nous partons eft telle
Que fouvent elle nous rappelle
A celle que l'on doit porter.
1
Le Chevalier DE PIERRES de Fontenailles
Capitaine au Régiment de Poitou .
MAI. 1752.
75
LETTRE
De M. Rameau à l'Auteur du Mercure.
Ermettez - moi , Monfieur , d'inférer
Permettez-mou, només remercimens
à Monfieur d'Alembert , pour la
marque
d'estime qu'il vient de me donner en publiant
fes élémens de Mufique théorique
& pratique , fuivant mes principes . Quelque
publicité que je donne aux témoigna
ges de ma vive reconnoiffance
, ils feront
toujours moins éclatans que l'honneur que
je reçois.
Les progrès de mon art ont été pour
moi le premier objet de mes veilles . La ré
compenfe la plus flatteufe que je me fois
propofée , c'est le fuffrage & l'eftime des
fçavans.
Il s'eft trouvé heureuſement pour moi ,
dans les Académies les plus célébres , de
ces hommes éclairés & juftes que leurs lumiéres
mettent au-deffus de la prévention ,
& leur mérite au-deffus de l'envie. J'ay eu
le bonheur d'obtenir leurs fuffrages , &
leurs fuffrages ont entraîné ceux de la multitude.
Parmi ces Sçavans , que je fais gloire
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
d'appeller mes Juges & mes Maitres , il en
eft un que la fimplicité de fes moeurs , l'élévation
de fes fentimens , & l'étendue de
fes connoiffances me rendent fingulierewent
refpectable. C'eft de lui , Monfieur ,
que je reçois le témoignage le plus glorieux
auquel l'ambition d'un Auteur puiffe jamais
afpirer. Quelques Ecrivains ont effayé
de le faire connoître tantôt en défigurant
mes principes , tantôt en m'en difputant
la découverte , tantôt en imaginant
des difficultés dont ils croyoient les obfcurcir.
Ils n'ont rien fait ni pour leur réputation
, ni contre la mienne ; ils n'ont rien
ajouté ni retranché à mes découvertes , &
l'art n'a retiré aucun fruit du mal qu'ils
ont voulu me faire. Que c'eft peu connoître
l'intérêt de fa propre gloire , que de prétendre
l'établir fur les ruines de celle d'autrui !
L'homme illuftre à qui s'adreffe ma reconnoiffance
, a cherché dans mes ouvrages
non des défauts à reprendre , mais des vérités
à analyser , à fimplifier , à rendre
plus familiéres , plus lumineufes , & par
conféquent plus utiles au grand nombre ,
par cet efprit de netteté, d'ordre & de précifion
qui caractériſe les ouvrages. Il n'a
pas dédaigné de fe mettre à la portée même
des enfans , par la force de ce génie
qui plie , maîtrife & modifie à fon gré
MA 1. 1751 . 77
toutes les matiéres qu'il traite. Enfin il m'a
donné à moi même la confolation de voir
ajoûter à la folidité de mes principes , unc
fimplicité dont je les fentois fufceptibles ,
mais que je ne leur aurois donné qu'avec
beaucoup plus de peine, & peut- être moins
heureuſement que lui.
C'eft ainfi , Monfieur , que les Sciences
& les Arts fe prêtant des lumieres mutuelles
, hâteroient réciproquement leurs
progrès , fi tous les Auteurs , préférant
l'intérêt de la vérité à celui de l'amour
propre , les uns avoient la modeftie d'accepter
des fecours , les autres la généro
fité d'en offrir. J'ai l'honneur d'être ,
RAMEAU .
in
Dij
78 MERCURE DE FRANCE.
ANDROMEDE.
CANTAT E.
Dans ces climats brûlans où le pere du jour ,
Après avoir fourni fa pénible carriere ,
Ranime de les feux la mourante lumiere
Dans le fein de Thetis au flambeau de l'amour ;
De la fiere Junos la colere implacable ,
Contre une beauté trop aimable ,
Armoit par ces difcours de jaloufes fureurs ;
Et d'un oeil enflammé marquoit pour la victime
Sa rivale dont tout le crime
I
Fut l'heureux don de plaire & de gagner les coeurs,
Accourrez , filles de Nerée ,
Venez jeunes Divinités ,
Une mortelle eft préférée
A vos immorteller beautés.
Ma gloire veut qu'elle périffe ,
Et je l'immole à ce devoir ;
Hârez-vous , & que fonfupplice
Signale tout notre pouvoir.
Sauvez nous d'un fanglant outrage ,
Nymphes , vengez moi , vengez-vous
La beauté fut notre partage
Et ce doux Empire eft à nous.
MA I. 1752
19
Accourrez , filles de Nerée ,
Venez jeunes Divinités ,
Une mortelle eft préférée
A vos immortelles beautés.
A ces mots , la troupe homicide
Pleine du transport qui la guide ,
Deftine Andromede à la mort .
Junon parle , & la mort vomit un monftre horrible
,
Sur un affreux rocher quel appareil terrible !
Princeffe , quelle horreur termine votre fort !
Toi , qu'intérefle une fi belle vie ,
Amour , fouffriras-tu ce facrilége effort ?
Faut-il que de ces maux la beauté foit ſuivte?
Ceffez de craindre pour vos jours ,
Raffurez -vous , Princeffe infortunée ;
Le Dieu lui -même des amours ,
Veille du haut des cieux fur votre deftinée.
Envain d'un Dieu fier & jaloux ,
L'impuiffante colere
S'allume contre nous ;
Si le jeune Dieu de Cythere
Nous défend de fes coups.
Ceflez de craindre pour vos jours ,
Raffurez-vous , Princeffe infortunée i
Le Dieu lui - même des amours ,
Veille du haut des cieux fur votre destinée .
Sur les aîles des vents , un Heros intrepide
Ꭰ it
So MERCURE DE FRANCE;
Suivi de la victoire accourr d'un vol rapide ;
L'amour eft dans fon coeur , la foudre eft dans
fes yeux ;
Déja le monftre furieux
Succombe fous l'effort de fa main vengereffe ,
La fille de Cephée eft libre . ... mais fon coeu
Peut- il fe refufer à la vive tendreffe
Du Heros fon amant & fon liberateur.
Quand avec le devoir l'amour d'intelligence
Nous infpire un tendre defir ,
Qu'il eft doux de donner à la reconnoiffance
Ce que le coeur donne au plaifir !
Quoique tout charme & tout engage
Dans l'Empire amoureux ,
Un coeur né fier & généreux
Sçait le fouftraire à l'esclavage ,
En fermant l'oreille a l'hommage
D'un amant dangereux.
Mais lorfque le devoir , l'amour d'intelligence
Infpirent un tendre defir ;
Qu'il eft doux de donner à la reconnoiflance
Ce que le coeur donne au plaifir !
C. D. F.
Μ' Α Ι . 8 I
1752.
sasasage
PORTRAIT
DE LA REINE CHRISTINE.
E vais faire le portrait de Chriftine :
Je l'ai affez étudiée pour me flatter de
le faire vrai , s'il n'étoit pas fi difficile de
ne fe pas paffionner pour elle , & de le faire
beau , s'il étoit aifé d'avoir le pinceau
de l'Auteur du Stathouderat.
La jeuneffe de Chriftine annonça la
fupériorité de fon efprit & la grandeur de
foù ame ; mille talens naquirent avec elle,
& prefque autant de foibleffes.
Un certain caractère d'anthoufiafme
qui paroît être le fceau de l'heroïfme , fe
manifefta de bonne heure dans toutes
fes démarches & jufques dans les paroles.
Pour les plus grandes Princeffes la toilette
eft une occupation , la parure eft un
plaifir & le fard peut être un befoin .
Chriftine ne fçavoit pas être aimable , dédaignoit
de l'être , ou ne vouloit l'être
qu'à la maniere. Cette fille étoit toujours
un homme public.
Cefar verfa des larmes où le Heros
.
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
fe peignoit vivement à la vûë d'un tableau
d'Alexandre : tout ce qui peut élever
la nature humaine au - deffus d'elle
- même , enlevoit Chriftine d'admiration.
" Son ame la portoit toujours au grand
mais fon imagination trop capable de fortes
impreffions , lui faifoit prendre quelquefois
l'apparence de la grandeur pour la
grandeur même .
Extraordinaire en tout , elle ne vouloit
fe diftinguer que par de grandes actions,
& ne dédaignoit pas affez de fe fingularifer
par de petites .
Les Sçavans qui embelliffent quelquefois
l'efprit & qui le gâtent encore plus
fouvent , eurent peut - être dans la jeunelle
trop d'empire fur fon goût & fur
fes fentimens.
Elle aimoit les Sciences avec paffion ,
les cultivoit avec un fuccès qui ne tenoit
rien de fon rang , vouloit tout connoître ,
tout approfondir.
Infatigable dans le travail , affidue aux
affaires , exécutant fes deffeins avec plus
de fermeté que de prudence , incapable
de révoquer une réfolution qu'elle avoit
prife , elle ne vouloit gouverner que par
elle-même.
Quel plaifir pour une jeune fille de doMAI
. 1752. 83
miner par la force de fon genie dans un
Confeil compofé de vieillards qui à toute
la fageffe de l'expérience , en joignoient
toute la présomption !
Dans fon efprit la molleffe étoit un
vice , & la lâcheté un crime.
Avec le goût le plus vif pour les plaifirs
, elle fuit , toujours le mariage , parce
qu'elle craignoit d'y en trouver qui
Pafferviffent à quelqu'un .
Quoique fur le trône , elle connut l'amitié
& fon coeur n'étoit point incapable
de tendreſſe , mais toutes ſes paſfions
étoient fubordonnées à l'amour de
la gloire .
Cette paffion qui ne porte pas toujours
les grandes ames au meilporte pas toujours
à l'extrême , c'est le poleur, mais fouvent
qu el roule toute fa vie.int d'appui fur le-
Elle defcendit du trône par dégoût , difent
quelques - uns , par politique , difent
quelques- autres , & par libertinage , s'il
en faut croire les libertins ; pour moi je
penfe que l'envie de faire une action unique
, fut le plus puiffant reffort de fon
abdication . Elle voyoit Sylla à mille
lieues d'elle.
Alexandre auroit voulu conquérir tour
l'Univers , Chriftine en eût voulu abdiquer
l'Empire .
D vi
84 MERCURE DE FRANCE.
Après avoir donné ce fpectacle furprenant
à l'Europe , elle lui en donna un
moins frappant à la verité , mais auffi extraordinaire
que le premier , en abjurant la
foi de fes Peres .
C'étoit autant par coquetterie que par
curiofité , qu'elle voyageoit dans les Pays
Etrangers .
En Suéde dépendante des Loix , elle
n'en connut plus aucunes , dès qu'elle
n'eut plus le pouvoir d'en donner .
Monaldefchi fut moins immolé à fa
gloire qu'à la difficulté de la vengeance
& peut- être au plaifir de faire le plus grand
acte d'autorité dans le palais du Prince le
plus jaloux de fon autorité .
Par tout elle penfoit , elle agiffoit en
Reine , ne pouvoit fouffrir qu'on refpectât
moins fa perfonne que fa dignité , &
ne croyoit pas le pouvoir néceffaire pour
fe faire obéir.
Les revers qui prenent tant fur la fierté
des hommes , ajoûtoient à la fienne ; elle
les fupportoit avec autant d'infenfibilité
qu'elle avoit eu de mépris pour les grandeurs.
Le Prince qui recueillit le fruit de fon
abdication , l'en fir repentir ; mais ce re-
Pentir , il falloit le deviner.
>
Il y a dans fon caractere un contrafte
MA I. 1752 :
$$
& des traits impoffibles à concilier , comme
dans les caracteres de la plupart des Heros
: Les grands hommes ne font point
des Dieux , mais feulement de grands hommes.
A Berlin ce 3 Mars 1752 .

F. G. de B ****
R
Suite du Mémoire de M. D'ANVILLE ,
fur la premiere partie de fa Carte d'Afie.
A
·
L'Afie Mineure je fais fucceder
la Syrie. Quelqu'étendue que j'aie
donné à la Carte d'Alie , qui dans fes
trois divifions occupera fix grandes feuilles
, il y a néanmoins des parties de ce
Continent dont la connoiffance eft de
telle importance qu'on pourroit n'être
pas fatisfait de les voir trop réduites. Mais,
la Syrie eft une de ces contrées Afiatiques
que la Carte d'Europe me donnera lieu de
traiter beaucoup plus amplement , en renfermant
ces contrées dans fon quarté , comme
je l'ai dit au fujet de l'Afie - Mineure .
Pour écrire le nom de Sham , que les
Orientaux ont donné à la Syrie , j'ai cru
une ces
86 MERCURE DE FRANCE.
devoir employer une maniére d'orthogra
phier , qui eft plus propre à la langue
Angloife qu'à la nôtre. Car écrivant par
Ch , j'avois lieu de craindre qu'on ne prononçât
ce nom felon que l'ufage , bien
que contraire à la regle de notre orthographe
, a maintenu parmi nous celui d'un
des enfans de Noë. Les Maronites qui ont
traduit en latin la Géographie de l'Edrifi ,
ont écrit Sciam , & Sciamiin , en parlant
de la Syrie & des Syriens. Mais cette orthographe
a l'inconvénient de faire deux
fyl'abes d'un mot qui n'en renferme qu'une.
En général , il ppeeuutt yy avoir des perfonnes
, furtout parmi les étrangers , qui
dans des noms peu familiers , ou de prononciation
inconnue , prennent le ch , felon
la force du K; au-lieu qu'il eft prefque
impoffible de vouloir prononcer sh ,
fans approcher beaucoup , ou fans rendre
même la prononciation convenable . Ecrire
fch , c'eft multiplier les lettres , ce qu'on
eft plus obligé d'éviter dans le grand détail
d'une Carte Géographique que par
tout ailleurs. C'eft par cette raifon , qué
dans les noms Arabes , Turcs , Perfans ,
dont la finale s'écrit communément ch ,
pour exprimer un fon très- ouvert , je me
fuis contenté de l'ê furmonté d'un accent
de cette manière , en forte qu'il fuffirá
MAI. 1752 87
d'en être averti , ou que ceux qui font
inftruits le reconnoiffent .

>
Quand on fonge que la Syrie renferme
diverfes contrées fort célebres , l'ancienne
Phénicie , la Paleftine , les bords d'une
partie de l'Euphrate , on doit être perfuaque
ce pays a mérité une étude particuliere
de la part de ceux qui fe livrent
à la Géographie. Le public eft à portée
de juger de l'application que j'y ai donnée
, par deux morceaux qui ont paru depuis
peu de tems ; l'un repréfentant la Sy
rie entiere dans fon état actuel , & qui accompagne
une fçavante differtation de M.
Falconet dans le Tome XVII . des Mémoires
de l'Académie des Belles- Lettres ; l'autre
qui ne concerne que la Paleſtine , mais
fort en détail , & que M. Crévier a inféré
dans un des derniers volumes de fon
Hiftoire des Empereurs Romains. On remarquera
dans le morceau de la Paleſtine ,
l'emploi que j'ai fait d'un vuide de cette
Carte , pour donner la détermination d'un
affez grand nombre de pofitions principales
, en vertu des diftances que j'ai recuellies
d'une pofition à l'autre ; ce qui forme
un tel enchainement , que la correfpondance
établie de cette maniere dans les intervalles
de ces pofitions , fuppofe néceffairement
quelque jufteffe. Je n'ai point
$ 8 MERCURE DE FRANCE.
borné mes recherches fur ce fujet aux Ecrivains
de l'Antiquité : Ceux des Croifades
s'y font joints , ainfi que les Ecrivains Arabes
; & la difcuffion de tout ce que j'ai
fait fervir à compofer la Paleftine , & le
refte de la Syrie , feroit la matiere d'une
Ouvrage affez confidérable. Mais , après
un travail fi recherché pour des morceaux
fuffifamment circonftanciés , la réduction
de ces mêmes morceaux dans la Carte
d'Afie , a dû , ce femble , mettre de la précifion
en cette partie.
La longitude convenable à la Syrie eft
fixée dans fa partie feptentrionale par les
déterminations d'Alexandrette & d'Halep .
C'eft ainfi qu'il faut écrire le dernier de
ces noms , plutôt qu'Alep , felon l'ufage
commun , par la raifon que la premiere
lettre eft un bha , qui eft l'afpirée la plus
rude ; d'où vient que les Syriens , à remonter
jufques dans l'antiquité , ont écrit
Khalyb , & que dans quelques Hiftoriens
des guerres faintes , on lit Galapia. Cette
remarque faite comme en paffant , peut
fervir à prévenir en général , que les noms
qu'on trouvera écrits d'une maniere un
peu différente des Cartes ordinaires , font
en cela plus corrects , quoique je ne veuille
pas me flater d'avoir mis en tous une
égale correction , faute de les emprunMAI.
1752 . 89
ter tous également des Ecrivains Orientaux
les plus corrects fur cet article . Ceux
qui connoiffent Abulfeda , fçavent la précaution
qu'il a jugée néceffaire en bien des
noms propres , de fpécifier les lettres par lef
quelles ils doivent s'écrire & fe ponctuer .
Nous n'avons point de détermination
Aftronomique auffi précife pour la partie
méridionale de la Syrie. Mais je fuis perfuadé
que la longitude obfervée d'Alexandrie
, d'Egypte & du Caire , y influe ſenfiblement
, par le moyen de diverfes diftances
ou mesures d'efpace , tant anciennes
que modernes , qui fe combinent avec
grande apparence de jufteffe les unes avec
les autres , & fe portent fur Gaza , Jafa ,
Jerufalem. Il y a une fuite itineraire de
diftances fans interruption , dans la partie,
maritime , depuis Alexandrette , & Antakia
ou Antioche , jufqu'à Acre & Célarée
de Paleſtine.Ces derniers points fe lient
avec celui de Jerufalem; & la latitude qui en
a refulté , n'eft pas précisément celle de 31
degrés 50 minutes , que les Tables des
Orientaux fourniffent , & qui a été adoptée
dans la Connoiffance des tems , mais
elle n'en differe que de quelques deux mi-
Butes vers le Sud. De maniere qu'en partant
de la hauteur bien déterminée d'Alexandrette
, 35 dégrés 36 minutes , l'uſa-
"
90 MERCURE DE FRANCE.
il
ge des mefures itineraires dans un eſpace
qui court du Nord au Sud , & qui vaut
près des degrés de latitude , conduit avec
grande fureté. Un pareil avantage ne metpas
en droit de préfumer , qu'il en eft de
même de cet autre efpace , qui s'appuyant
fur les points d'Alexandrie & du Caire ,
& prenant fon étendue fur la longitude ,
donne lieu de conclure celle qui convient
aux parties de la Syrie reculées vers le
midi ?
Par une autre route on parcourt route
l'étendue de la Syrie dans les terres depuis
Jerufalem jufqu'à Halep , & jufqu'à l'Euphrate
, par Damas , par Hamah , & autres
lieux . La latitude de Damas tirée des meil
leures Tables Orientales , paroît en lieu
convenable , felon la proportion des dif
tances données fur cette route. Nous pouvons
prendre confiance en celle de Hamah
marquée par Abulfeda , puifque cette Ville
étoit la réfidence de ce Prince , qui occupe
une place diftinguée parmi les Géographes.
Halep a été obfervée par M. de Chazelle
; & quoique cette pofition foit notablement
plus Sud qu'Antioche , on la
voit plus au Nord dans la Carte de Syrie
du voyage du Docteur Anglois Richard
Pocoke , comme fi la diferte où l'on eft le
plus fouvent des moyens fuffifans pour
MA I. 1752.
dreffer des Cartes , fouffroit qu'on négligeât
ceux qui nous font donnés . J'ajoûterai
qu'il y a des traverſes étudiées entre
certains lieux de la route maritime & de
cette derniere ; d'Halep à Alexandrette &
à Ladikiê , de Damas à Tripoli & à Seide.
Je ne puis entrer dans un plus grand
détail ; la brieveté de ce Mémoire ne le
comporte pas.
Quoique l'Egypte ne faffe point partie
de l'Afie , j'obſerverai néanmoins qu'elle
eft ici plus travaillée , de même qu'un peu
plus ample par le point d'Echelle, que dans
la Carte d'Afrique qui a précédé celle - ci .
La raifon eft qu'en 1750 j'ai composé une
grande Carte particuliere de l'Egypte feule
, que je n'ai point rendue publique, mais
dont la Carte d'Afie donne une réduction
très précife ; ce qui doit bien convaincre
qu'on ne peut s'affurer de la précifion
dans les Cartes les plus générales , qu'autant
qu'elles réfulteront des études & des
travaux recherchés dans le plus grand détail
des circonstances , & que ce qu'on
croit fuffifant pour des repréfentations affez
fuccintes & bornées , ne l'eft pas jufqu'à
un certain point.
Le Golfe Arabique , ou la mer rouge ,
eft une des parties de la Carte que je regarde
comme plus perfectionnée, eu égard
92 MERCURE DE FRANCE.
aux Cartes précédentes , & le détail qu'on
y remarquera doit le faire préfumer. C'eft
le racourci d'un ouvrage particulier , que
le mérite des matériaux que j'ai raffemblés
fur ce fujet m'a invité de faire en 1746.
J'ai même difcuté dans un écrit , les moyens
qui me fervirent alors à compofer une
grande Carte de cette Mer , dans laquelle
les pofitions de l'ancienne Géographie font
-admifes avec les modernes & actuelles.
L'écrit dont je parle me donnoit occafion
d'expofer les preuves qui déterminoient
ces lieux anciens . J'avois même deffein en
publiant la Carte avec fon analyſe , de
joindre à cette analyfe avec quelques routiers
modernes , & entre autres celui du
Portugais Don Jean de Caftro , l'ancienne
Defcription d'Agatharchide . J'aurois fatisfait
au défir de quelques Sçavans de mes
amis , en mettant au jour cet ouvrage , fi
- les chofes du genre fimplement utile
étoient à peu près autant accueillies , que
celles qui ont l'avantage d'être agréables
& d'amufer , fi j'ofe le dire , plutôt que
d'inftruire.
,
Entre les piéces manuſcrites dont j'ai
fait ufage ou tiré du fecours , il y en a une
dreffée fur les galeres Turques du Suez ,
qui donne un fort grand détail de la côte
orientale du Golfe Arabique jufqu'à GidMAI..
1752.
95
1
dah , port de la Mekke. Je la tiens d'un
ancien & illuftre ami , feu M. l'Abbé de
Longuerue. Le reſte du Golfe eft auffi compris
dans la même Carte , mais beaucop
plus imparfaitement , cette partie n'étant
pas auffi fréquentée par les Turcs.Ce défaut
a été réparé par deux autres Cartes pareilment
manufcrites , qui s'étendent depuis
Giddah jufqu'au Détroit que les Arabes
ont nommé Ba bel - mandeb , pour fignifier-
Porta luctus , five maeroris. Dans ces deux
Cartes , la côte Afriquaine eft moins bientraitée
que l'Arabique ; mais en revanche ,
j'ai acquis une Carte Françoife fort circonftanciée
, qui depuis le port de Baïlul
du rivage Abillin , remonte jufqu'à Mazua ,
Les environs du Détroit , depuis Moca &
en dehors jufqu'à Aden , me font donnés
par deux Cartes Portugaifes particulieres ..
Enfin prefque tous les ports de la côte
Afriquaine ont leurs plans , que je préfume
avoir été levés par Jean de Caſtro , ou
pendant la navigation d'Etienne de Gama,
lefquels plans ont autrefois appartenu à
Melchifedec Thevenot , dont la curiofité
pour tout ce qui intéreffoit les voyages eft
affez connue. Et fi cette partie Afriquaine
eſt moins bien donnée dans les Cartes que
la partie Arabique , c'eft par une espéce de
dédommagement qu'ayant été rafée de plus
94 MERCURE
DE FRANCE
.
près par la flotte de Gama , où Jean de
Caftro montoit un bâtiment
, elle eft plus
particulierement
décrite dans le journal
de cePortugais
, qui étoit homme de grand
mérite , & qui a gouverné
à Goa en qualité
de Viceroi ..
Je n'ai rien eu plus en recommandation
, lorfque j'ai dreffé la Carte particuliere
du Golfe Arabique , que de rechercher
fon véritable gillement dans la manicre
oblique dont il s'étend . Cette circonftance
n'étoit pas moins importante
que délicate. M. de l'Ifle a varié confiderablement
fur cet article : car , entre la Carte
intitulée Egypte, Nubie, Abiffinie, publiée
en 1707 , & les Cartes d'Afie & d'Afrique
qu'il renouvella
en 1722 & 23 μ il y a trois à quatre dégrés de différence ,
dont la longitude
de Bab-el - mandeb eſt
plus orientale dans les dernieres Cartes
de ce Géographe
que dans la premiere.
Cependant
, je penfe que le giffement du
Suez au détroit en fon total , eft préférable
dans celles - ci , & fur ce point
je n'en différe pas confidérablement
, en
conféquence
de l'étude particuliere
que
j'en ai faite. J'ai néanmoins
pénétré , que
M. de l'Ile avoit fes raifons pour croire
devoir écarter davantage
le débouque
ment de la Mer rouge. C'eft qu'il avoit
M A I. 1752 95
appris que l'eftime des Navigateurs ne
permet pas autant d'efpace entre Goa &
Bab- el - mandeb , que d'abord il en admettoit.
Dans un mémoire où il rend compte
de la détermination qu'il a donnée à différentes
parties de la Terre , il dit qu'un
très-habile Pilote Diepois , nommé le Tellier
, n'a trouvé que 20 dégrés & demi ,
( de la longitude ordinaire ) entre Goa &
l'aterrage au Cap Guardafui. Ce qui réſulte
de l'eftime de ce Pilote eft même confirmé
par beaucoup d'autres , fur quoi on peut
recourir à la préface de M. Daprès de fon
Routier des Indes Orientales , où on trouvera
le réſultat de plufieurs traversées
de Cochin , du Mont- delli , de Bombay ,
au même Cap Guardafui . Or en partant de
la longitude de Goa , comme étant déterminée
par obfervation ; ce qu'il y a d'ef
pace à retrancher entre ce point & le Détroit
de la Mer rouge , on croit pouvoir le
reprendre fur cette Mer , & l'attribuer à
une plus grande obliquité dans fon giffement,
Mais outre qu'elle ne le fouffre pas ,
à ce qu'il m'a bien paru ; j'ai l'expérience
que les difficultés de cette efpéce , s'offrent
fréquemment dans la conftruction des Cartes
, ce qui me perſuade qu'il faut d'autant
moins ofer y donner plus d'étendue aux
eſpaces , qu'ils n'en prennent par la meſu
96 MERCURE DE FRANCE.
re qui fe montre propre & convenable à
chacun en particulier.
L'écrit par lequel j'ai difcuté la compofition
de la Carte du Golfe Arabique ,
mettroit en évidence , que j'ai pris à tâche
de donner plus que moins d'obliquité à fon
giffement , & que fi la précifion abfolue
peut y manquer , il n'admet pas une augmentation
qui feroit très confidérable.
Mais c'eſt un détail de diſcuſſion , qui ne
fçauroit trouver place dans un mémoire
abregé comme celui ci . Je crois qu'on a
fort exageré fur la largeur de ce Golfe ,
& il y a des endroits où la Carte de M.
de l'ifle prend le double de celle que j'ai
employée. La latitude du Détroit , ou de
Bab- el - mandeb, eft devenue plus Sud de 30
à 40 minutes qu'elle ne paroît dans le Pilote
Anglois , & dans un autre ouvrage de
Marine , où on l'a fuivi fur cet article.
Les raifons qui m'ont autorifé fur ce point ,
comme fur plufieurs autres que je fupprime
ici , ne font point omifes dans l'écrit
dont je viens de parler.
Quant aux terres de l'Arabe qui s'étendent
le long du Golfe , on ne tiroit
précédemment de lumieres fur ce Pays- là ,
que de l'Edrifi & d'Abulfeda . Mais les Turcs,
auxquels la conquête de l'Egypte a donné
lieu de faire celle de l'Iémen , qu'ils n'ont
pas
MA I. 1752. 97
"
pas néanmoins confervé , ont procuré des
connoiffances locales qu'on n'avoit pas.
Leur expédition fe trouve écrite en Arabe
comme en Turc , dans la Bibliotheque du
Roi. Notre Carte fournit , non feulement
dans l'étendue de l'Iémen , mais encore
dans une partie qui eft fenfée de l'Arabie
déferte, un grand nombre de pofitions qui
font tout-à-fait neuves pour la Géographie.
Deux voyages de négocians François
& Anglois à Sanaa , & celui de Bartema
qui eft dans la collection de Ramufio , ont
en même tems fervi à ce qui concerne l'Iémen.
Ce qu'on a de mieux pour la côte
méridionale de l'Arabie , on le doit au Pilote
Anglois , quoique M. Daprès ait remarqué
quelque défaut dans la latitude .
J'ai tiré des Portugais la repréfentation de
Socotora , qui dépend du Sultan de Kefem
ou de Fartach dans le continent de
l'Arabie ; & la latitude par laquelle j'ai
rangé cette Ifle plus au nord que dans les
Cartes marines ordinaires , eft affujettie à
la hauteur obfervée par un Navigateur Anglois
, dans une relâche à la Baye Delicia.
La defcription bien circonftanciée de la côte
Afriquaine entre le Cap Guardafui & Zeïla
, que M. Daprès a inférée da..s fon routier
, eft plus exactement rendue par notre
Carte que par toute autre , où elle fe trou-
E
98 MERCURE DE FRANCE,
ve allongée au - delà de ce que preferit le
détail pofitif des inftructions données . Que
fi l'on fait fuivre cela du réfultat de diver-
Les routes , dont on a des eftimes réiterées
entre le Cap Guardafui & plufieurs points
de la côte de l'Inde , felon ce que j'en ai
touché ci - deflus ; on franchira de cette maniere
tout l'espace jufqu'aux terres de
l'Inde , par une voie que la Mer Rouge
nous a ouverte .
>
Je reviens maintenant vers la Syrie ,
pour parcourir les pays voifins de l'Eu
phrate & du Tigre ; fçavoir , Algezire
Irak des Arabes , & Kurdistan . Le bien du
public exige qu'on releve le défaut de connoiffance
des Géographes , au fujet du nom
de Diarbek , qu'ils donnent à l'ancienne
Méfopotamie. Les Arabes l'appellent conftamment
Al- gezira , l'Ifle ou la prefqu'ifle,
n'ayant point dans leur langue de terme
particulier pour défigner ce qui eft prefqu'ifle
plutôt qu'Ifle . Dans l'étendue de ce
Pays, les Arabes diftinguent trois contrées ;
Diar- Bekr , Diar - Modzar , Diar - Kabiaa ;
la premiere , tournée vers le nord , & dont
le nom s'eft communiqué à la ville principale
de la contrée ; fçavoir , Diarbekir ,
bien que le nom propre de cette ville foit
Kara-Amid ; la feconde , qui s'étend le long
de l'Euphrate en defcendant depuis l'anMA
I. 17 (2 .
و و
cienne Edeffe ou Roha ; la troifiéme , le long.
du Tigre aux environs de Nifibe & de Sinjar.
Il falloit du moins que les Géographes
écriviffent correctement le nom de Diar-
Bekr. Diar fignifie diftrict , Bekr eft le
nom d'un chef Arabe , que l'on croit avoir
précédé l'établiſſement du Mahométifme
en ce pays. Si les contrées d'Algezire dont
je viens de parler , ne font point infcrites
fur la Carte , ni le nom de Kara- Amid
joint à celui de Diarbekir , qui eft plus
commun dans l'ufage , on verra bien que
c'eft faute de place.
Le cours de l'Euphrate & celui du Ti-
4
gre
font certainement tracés d'une manié .
re beaucoup plus travaillée que dans aucune
autre Carte. On regarde communément
les deux riviéres qui paffent aux environs
d'Arz-roum , conime celles qui
forment l'Euphrate , quoique la branche
nommée Murad- Shaï , ou l'eau defirée
vienne de beaucoup plus loin . La pofition
d'Arz-roum eft en rapport immédiat avec
Trébifonde, laquelle eft une fuite des mefures
propres au rivage méridional de la
Mer Noire en particulier. Mais en même
tems , cette pofition d'Arz- roum m'a paru
fe rapporter à la diftance qui lui convient
à l'égard de Tocat &. d'Amafie. Et la pofition
d'Amafie , outre fon lieu convenable
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
à l'égard de la Mer Noire , eft conclue in
dépendamment des mefures de cette Mer,
d'une fuite de route directe par les terres à
rétrograder jufqu'à Conftantinople. Cette
correfpondance d'efpace par des voyes dif
férentes , mérite confidération , & fait
préfumer favorablement des pofitions qui
en résultent.
En defcendant enfuite l'Euphrate , on
ne fçauroit douter qu'il ne décrive une
grande courbure entre Malatia & Samofate
, quand on compare dans les anciens
itinéraires la meſure directe entre
ces points , avec celle qui fuit le rivage
du fleuve par des lieux qui le bordent. Audeffous
de Samofate , il eſt bien vrai que
l'Euphrate coule , généralement parlant ,
entre l'Orient & le Midi ; mais pourtant
avec des replis ou des circuits très- confidérables
, qu'aucune carte ne repréfente.
Après avoir paflé devant Belés , le fleuve
remonte vers le Nord pour baigner Racca;
& il eft affez étonnant que les Géographes
n'ayent pas fçu que la latitude de ce lieu ,
par les obfervations d'Al - battani ( * ) célébre
Aftronome vers l'an 300 de l'Hégire ,
eſt déterminée à 36 degrés , auſquels Ebn-
Shatir ajoûte une minute , & Ebu Junis
trois , ce qui prouve la précision qu'on a
(*) Vulgò Albategni.
MA 1. 1752 ΙΟΥ
:
étudiée en cette hauteur : au lieu que vous
trouverez Racca d'un dégré tout entier
plus Sud dans les Cartes précédentes. Al- `
battani , qui a rapporté fes Tables Afronomiques
à la pofition de cette ville ,
où quelques Khalifes ont fait leur demeure
, la détermine plus orientale qu'Ale .
xandrie d'Egypte de 40 minutes de tems ;
& en effet la conftruction de ma Carte y
fait entrer dix degrés de longitude , fans
autre diverfité que d'une fraction de degré.
Ce n'eft pourtant pas l'affujetiffe
ment immédiat à la détermination d'Albattani
, qui donne cette convenance dans
la Carte c'eft la diftance que j'ai jugée
convenable avec le point d'Halep , que l'on
voit être très à portée , & qui a fa longitude
déterminée de nos jours , ainfi que
celle d'Alexandrie . Dans les Cartes où l'on
a déplacé Racca de fa latitude , fi on réformoit
cette pofition en la portant à un
dégré plus au Nord , il ne refteroit pas
un dégré de différence dans ces Cartes entre
Racca & Diarbekir , la raifon que
Diarbekir y eft placé au deffous de 37 dégrés
, au lieu de 37 & environ 50 minu
tes , qui eft la hauteur convenable. La diſtance
qui fépare Racca de la pofition de
Roha , & celle qu'il faut employer entre
Roha & Diarbekir , ne fe renferment
par
E iij
102. MERCURE DE FRANCE.
point dans l'efpace de moins d'un dégré,
On jugera de l'effet de ces déplacemens
de liea fur toutes les parties qui leur font
adhérentes. Diarbekir baiffé d'un degré ,
en fait trouver trois au lieu de deux entre
Arz- roum & Diarbekir ; d'un autre côté ,
Moful eft entraîné dans le Sud par une fuite
de fon rapport avec Diarbekir. D'où il
fuit , que , pour compofer une nouvelle
Carte , il y avoit autant à travailler fur la
difpofition la plus générale des lieux , que
fur la repréſentation du détail.
La diftance à laquelle je devois reculer
Bagdad a été l'objet d'une étude toute particuliere.
Entre les voyages modernes , ce
que je connois de plus direct , de mieux
fuivi & circonftancié , eft la route de Texeira
, Portugais , écrite en Eſpagnol. Ce
voyageur ayant d'abord paffé de Bafra à
Bagdad , la réduction & l'eftime que
devois faire de fa marche m'étoit indiquée
par la différence des latitudes de Bafra &
de Bagdad , & même d'un point intermédiaire
qui eft Kufa , dont les veftiges
font peu diftans de Mefghid - Ali , où Texeira
a paffé. La hauteur qu'un Officier de
la Compagnie des Indes ( * ) qui a fait à
Bafra la fonction de Conful , m'a donnée ↑
de cette ville , ne différe que d'une minu
( *) M. Goffe..
MA I. 1752. 103
te ou deux , de celle que Pietro della Valle
a obfervée . Par deffus cela , j'ai trouvé un
objet de comparaifon , pour la route de
Texeira , dans la partie d'entre Bagdad &
Halep précisément , & pour ce qu'il y a
de diftance depuis Bagdad jufqu'à Anah :
car les Géographes orientaux en fourniffent
un détail circonftancié , par Anbar ,
Hit & autres lieux . Cet efpace vallant
plus que le tiers de la diſtance entre Halep
& Bagdad , ce n'eft pas juger d'une trop
grande partie par une qui foit trop petite
en proportion . Mais , ce qui m'a confirmé
dans le jufte éloignement de Bagdad , c'eft
de le voir convenir avec précifion à la diftance
indiquée par Pline entre Damas &
Palmyre , & entre Palmyre & Seleucie fur
le Tigre , dont la pofition s'éloigne peu
de Bagdad , & fe fixe même fur ce que les
Orientaux difent d'Al-Modaïn , par où ils
défignent ce qui refte des villes de Selcu
cie & de Crefiphon. Le détail de ce que
j'expofe ici d'une maniere fort abrégée ſur
cette distance entre Halep & Bagdad , eft
le fujet d'un écrit particulier dans mes papiers.
J'y ai difcuté fpécialement & par
des moyens prefque Geométriques , la pofition
qu'il convient de donner à Tadmor
ou Palmire , que les Cartes n'écartent pas
affez des villes ou lieux habités de la Syrie.
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE .
Une partie de cet écrit concerne l'intervalle
& la pofition refpective de Bagdad
& de Bafra. Elle renferme un objet très - intereflant
par rapport à l'ancienne Géographie
, qui eft la recherche du lieu précifément
qu'occupoit Babylone ; & ce qu'on
doit croire de ce que cette ville avoit d'étendue
y eft développé . Une navigation
de l'Euphrate par deux Vénitiens , depuis
le Bir vis-à - vis d'Halep , jufqu'auprès de
Bagdad , & qui fournit un grand détail de
lieux , n'a été mise en oeuvre , quoiqu'im
primée, par aucun Géographe . Dans l'étude
que j'ai faite du cours de ce fleuve , je n'ai
négligé , ni Xenophon dans la marche des
dix mille , ni l'expédition de l'Empereur
Julien rapportée par Ammien- Marcellin.
& par Zofime. On ne peut- être afſuré de
la jufteffe des circonftances locales , fi on
ne les trouve d'accord avec tous les faits
qui y ont quelque rapport.
Je paffe au Kurdiſtan Kurdistan , qui renferme.
l'ancienne Affyrie . Quoique ce nom s'écrive
par un Kiaf, & qu'on pût vouloir écrire
Kiurd , cependant il m'a femblé que l'ufage
& la prononciation ordinaire devoient
prévaloir. Ce pays fur lequel toutes les
Cartes ont été très- maigres de détail , eft
un de ceux où il abonde davantage dans
la nouvelle . Il compofe la frontiere de
MA I. 1752 : 105
FEmpire Ottoman du côté de la Perfe , &
fa partie montueufe eft occupée par de petits
Princes particuliers , à peu près indépendans.
De-là vient que ce pays eft décrit
d'une maniere tout autrement circonftanciée
par le Géographe Turc , que dans
les autres Géographies Orientales. Mais ,
je ne puis dire l'application qu'il a fallu
donner , pour bien entendre ou concevoir
le Geographe que je cite , pour fixer par
la combinaiſon de ce qu'il rapporte avec
les inftructions empruntées d'ailleurs , la
repréſentation du local en tous fes points ,
pofitions de Villes & de Châteaux , cours
de riviéres , emplacement des Montagnes..
Ileft vrai , que le fruit de cette application
a été , que ces différentes rivieres que
l'on voit concourir à former le Tigre , que
le cours du Zab , furtout en fa partie fupérieure
, que beaucoup de lieux , n'ont jufqu'à
préfent paru ainfi dans aucune Carte.-
M. de l'Iffe , qui dans les premieres de fa
compofition avoit bien connu la diftinction
qu'il faut faire entre le Lac de Van &
celui d'Urmia , les joints, ou fimplement
divif comme par un pont , dans fa cartede
la Perfe , ce que néanmoins beaucoup
d'inftructions antérieures contredifoient
formellement. La ville de Van , en cette
Carte eft . tranfportée au côté occidental
*

Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
que
du grand Lac qui en tire fon nom , lorffa
vraie fituation eſt au côté Oriental :
la ville d'Ouroumi , la même qu'Urmia ,
s'y voit attachée au rivage du même Lac ,
quoiqu'elle en foit éloignée d'une diſtance
à eftimer de quarante lieues Françoiſes ,
avec de très- hautes montagnes dans l'in
bervalle , qui n'ont jamais permis de communication
entre les Lacs dont on vient
de parler. Ces circonstances ne feront pas
jugées affez indifférentes , pour qu'il foit
permis de les diffimuler , lorfqu'il eft queftion
de fervir le Public , en lui rendant
compte d'un nouvel ouvrage qu'on lui mer
entre les mains.
Il faut maintenant revenir au point
d'Arz-roum , pour paffer en Armenie , & c.
La fuite dans d'autres Mercures .
MA I. 807
17521
Le mot de la premiere Enigme du Mercure
d'Avril eft Aiguille. Celui de la feconde
eft Cloche. Celui du premier Logogriphe
eft Papillote , dans lequel on trouve
Zoppé , Pope , Lote poiffon , lait , pet , pie
papille , Pilote poiffon , Loi , Apt ville ,
aile , Pape , toile , Lot riviére , laie , palet ,
& Pilote d'un vaiffeau. Celui du ſecond ,
eft Epigramme , dans lequel on trouve ame,
arme , magie , Mage , Ega , Egra riviére ,
Epi, Pirame, rame, pré, pie, air , rape , rage ,
re , mi , Parme , Marie , rime , gamme , mari
, Empire , mire , Sanglier , Mare , Pigée
rami , piége , & Page.
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
ENIG ME.
Quoique faite pour le repos ' ,
Je n'annonce que les allarmes ;
Pour quelqu'un aurois-je des charmes
On me hait autant qu'Atropos .
Mon féjour fait verfer des larmes ,
Bien qu'il mette à l'abri des maux.
Frêle réduit d'un infenfible
Helas ! une mere inflexible ,
Dont je fuis le trifte produit ,
Nous reçoit & puis nous détruit.
Edipe c'eft affez , devine ,
Daigne me fcruter bien à fond ;
Mais tu me fçais , je te chagrine ,
Et mon fouvenir te confond .
AUTR E.
Point chair ne fuis , quoique couvert de peau
Poiflon non plus , je vis ponstant dans l'eau ;
Exempt de peine affez fouvent je pleure ;
Mais mon oeil féche avant ma derniere heure.
Lors je jaunis , & changeant de couleur ,
Tout fouffre en moi , pied , tête , bras & con
Sans fentiment je brule comme méche
M A I. 1752 109:
Devine-moi , qu'eft- ce qui t'en empêche a
Veux-tu , lecteur , plus d'éclairciffement ,,
Allons , je vais t'obéïr promptement.
Ma mince taille eft preſque giganteſque ;
Ma chevelure eft tant foit peu burlesque ,
Vieille au- deffous , & fort jeune au - deffus
Au grand beſoin je ne la retiens plus ,
Je la revois ma chere chevelure
Elle revient & me fert de parure,
De joie alors, je pleure de nouveau.
Pour mon afpect il n'eft ni laid ' ni beau
Je fais pourtant fort bien mon perfonnage ,
Au bord fur tout de quelque frais rivage ;
Je ne dis rien de mes plus doux attraits ,
Tu dois , lecteur , me connoître à ces traits.
CAPRIS DE BEAUVESER
Cuers en Provence , ce 5 Janvier 175.2.
LOGO GRIP HE.
Tu me connois , lecteur , je fuis à ton ufage' ;
Je fers à ton plaifir , toujours à ton ménage ;
Les grands & les petits , tous ont recours à moi ,
Je cimente la paix , je divulgue la loi.
Combine maintenant, lecteur , mon affemblage ,
Huit membres font mon tout , mais tu me tiens)
jgage
&
ito MERCURE DE FRANCE.
Primò , mon cher lecteur , pour entrer en dé
tail ,
D'un infecte connu je nomme le travail ;
Doot retranchant ma tête , à l'inftant il te refte
Ce qui pour plus d'un homme eft fouvent très
funefte.
Pourfuis , tu trouveras un peuple du Levant ;
Deux notes de Mufique , un folide élement ;
Ce qu'on perd à regret , fur tout dans le grand
monde
D'un animal impur la femelle féconde.
Je te préfente encor dans ma diſſection ,
Ce qui dans bien des gens eft ſouvent paffion }
Ce qui chaffe toujours toute mélancolie ,
Et le nom d'une Ville en Baffe -Normandie,
Pour t'éviter enfin davantage à chercher,
Je me montre à tes yeux en voulant me cacher
Par M. CASTAING fils , à Alençone
AUTRE.
TRès- aifément ,
Rès-aifément , ami, tu pourras me connoître,
En te difant d'abord que l'on me voit paroître
Ainfi qu'une coquette , où l'art étudié
Te préfente à la fois plus d'un trait varié.
Je puis auffi comme elle avoir le droit de plaire
Je cheris l'inconftance , & je fuis fans myftere ;
MA I 17527 III
Mais pour me dévoiler tout-à-fait à tes yeux ,
Mes fept pieds combinés , t'inftruiront encor
mieux.
Je te nomme d'abord ce qu'un fils d'Hypo
crate
Cherche , mais que fouvent fon ignorance rate,
Et je fuis fi tu veux m'expliqer autrement ,
Place très-difficile à remplir dignement.
Tu trouves dans mon fein une Piéce de France ;
Joins-y deux pieds , Venus doit à moi ſa naifs
fance ;
Mais combine autrement , je te dis à ton tour ,
Le nom tendre & cheri de qui tu tiens le jour.
Ce n'eft pas tout , pourfuis , je fuis pour l'ordi
naire ,
'A la bonté d'un fruit , un point très- néceffaire,
Je fuis un mal commun ; je te nomme un Comté
Une note dans mi fa fol la fi ut re ,
Le chemin que l'on prend pour aller dans les
Ifles..
Si tu ne me tiens pas pour le coup , que ſçait - on ; '
Moi même je pourrois te dire enfin mon nom.
Par le mêms:
'I
of
T12 MERCURE DE FRANCE
@WU:: % གྱི QQ ©
NOUVELLES LITTERAIRES.
LAN du Dictionnaire Univerfel de
P Mathématique & de Phyfique , par
M. S de la Société Royale de
Lyon , & c.
4
Ceci nous annonce que le grand Ouvrage
de M. Saverien eft enfin fini , &
qu'il ne tardera pas à paroître. C'eft pour
en inftruire le Public , que les Libraires
affociés , Jombert & Rollin , diftribuent
aux Curieux le Plan , qui fert de Préface
au Dictionnaire Univerfel de Mathémati
que. M. Saverien rend d'abord raifon des
motifs , qui l'ont déterminé à compofer
un pareil Dictionnaire , dans lequel on
trouvera les plus belles découvertes qui
ont été faites jufques à ce jour dans la Mathématique
& dans la Phyfique , & l'hiſtoi- .
re générale & particuliere de ces deux
fciences ; ces motifs font l'importance d'avoir
fous un même point de vue les richelfes
, dont nous fommes en poffeffion . Com
me ces découvertes & ces richeffes font ici
ès -abondantes . M. Saverien s'eft attaché
dans fon Plan à les diftinguer dans les claffes,
aufquelles elles appartiennent. Il fait
MAT. 1752. 113
voir que les unes dépendent de l'imagination
; ce font les Mathématiques pures.
D'autres font le fruit de l'ufage des fens ,
telles que les expériences , les obfervations:
& en général la Phyfique , & enfin les
dernieres , produites par le jugement forment
la fcience des caufes , annexées avec
les fciences Phyfico- Mathématiques. Suivant
ces trois divifions , l'Auteur déploye
tout le fond de la Mathématique & de la
Physique. Il forme un tableau où une efpece
de Mappemonde Mathématique où
l'on découvre d'un même coup d'oeil les
objets généraux des Mathématiques dans
leur véritable place ; de forte qu'on diftingue
leur liaiſon & leur dépendance l'une
de l'autre. Rien n'eft plus riche , plus
grand que cet affemblage ; & de toutes les
connoiffances , il n'en eft point , qui falle
plus d'honneur à l'homme. L'Entendement,
dit M. Saverien , eft là à découvert , & le
fujet de fon attention paroît fort au- deffus de
Sa portée.
L'Auteur expoſe après cela les précautions
qu'il a prifes , pour mettre cette gran
de entreprise à execution . Les productions
de l'imagination forment une branche defon
ouvrage ; celles des fens la feconde
& les oeuvres du jugement la troifiéme.
De ces trois branches , M. Saverien com114
MERCUREDE FRANCE.
pofe l'Arbre Mathématique , dont les ra
meaux font les articles que contient fon
Dictionnaire. On fent bien que les caracreres
des Rameaux doivent faire le fond
des articles , & leur dépendance avec les
autres rameaux , les renvois & les liaiſons
de ces mêmes articles. Auffi c'eft l'attention
qu'a continuellement l'Auteur en découpant
ces Rameaux , pour en former fon
Ouvrage. Le travail auquel M. Saverien
a été obligé de fe livrer pour l'exécuter eft
prodigieux. Il cite quelques - uns des livres
principaux , qui lui ont fervi particuliérement
, & il avoue que fon Dictionnaire eſt
le fruit de fes travaux continuels fur la
Mathématique & la Phyfique , commencés
dès l'âge le plus tendre . Le Plan eft terminé
par un bel éloge des Mathématiques. M.
Saverien prouve là d'une façon nouvelle
qu'aucune fcience ne contribue peut- être
plus à épurer les moeurs ; parce qu'elle rend
l'efprit attentif & qu'elle apprend à appercevoir
clairement & diftinctement les objets.
C'eſt une chofe à voir que le développement
de cette preuve .
Nous ne manquerons pas de rendre
compte du Dictionnaire lorfqu'il paroîtra.
LETTRE fur le progrès des Sciences ,
par M. de Maupertuis 1752 , fe trouve à
1
MA I. 1752 115
Paris chez différens Libraires.
Cette Lettre eft proprement la conver
fation d'un homme d'efprit qui a de la
Philofophie & des connoiffances. Nous
allons rapporter quelques-unes des vûës
qui nous ont pu le plus frapper.
J'aimerois mieux que les Rois d'Egypte
euffent employé ces millions d'hommesqui
ont élevé les pyramides dans les airs , à
creufer dans la terre des cavités , dont la
profondeur répondît à ce que les ouvrages
de ces Princes avoient de gigantefque,
Nous ne connoiffons rien de la terre intérieure
; nos plus profondes ruines entament
à peine fa premiere écorfe : fi l'on
pouvoit parvenir au noyau , il eft à croire
qu'on trouveroit des matieres fort dif
ferentes de celles que nous connoiffons ,
& des Phenomenes bien finguliers.
t Nous ne pouvons gueres douter que
plufieurs Nations des plus éloignées ,
n'ayent bien des connoiffances qui nous ,
feroient utiles, Quand on confidere cette
longue fuite de fiécles pendant lefquels
les Chinois , les Indiens , les Egyptiens ,
ont cultivé les Sciences , & les ouvrages
de l'Art qui nous viennent de leur Pays ;
on ne peut s'empêcher de regretter qu'il
n'y ait pas plus de communication entre
eux & nous. Un College où l'on trouve
116 MERCURE DEFRANCE.
roit raffemblés des hommes de ces Nations
, bien inftruits dans les Sciences de
leur Pays , & qu'on inftruiroit dans la
langue du nôtre , feroit fans doute un
bel établiffement , qui ne feroit pas fort
difficile peut être n'en faudroit - il pas
exclure les Nations les plus fauvages.
i
Toutes les Nations de leur gré conviennent
de la néceffité de cultiver une Langue,
qui , quoique morte depuis longtems , fe
trouve encore aujourd'hui la Langue de
toutes la plus univerfelle ; mais qu'il faut
aller chercher le plus fouvent , chez un
Prêtre ou chez un Medecin. Si quelque
Prince vouloit , il lui feroit facile de la
faire revivre : il ne faudroit que confiner
dans une même Ville tout le Latin de fon
Pays , ordonner qu'on ne prêchât , qu'on
n'y plaidât , qu'on n'y jouât la Comedie
qu'en Latin. je crois bien que le Latin
qu'on n'y parleroit , ne feroit pas celui !
de la Cour d'Augufte , mais auffi ce ne ſeroit
pas celui des Polonois ; & la jeuneffe
qui viendroit de bien des Pays de l'Europe
dans cette Ville , y apprendroit en un an
plus de Latin , qu'elle n'en apprend en
cinq ou fix ans dans les Colleges.
C'eft une chofe qu'on a déja fouvent
propofée , qui a eu même l'approbation
de quelques Souverains , qui cependant
MA 1. 1752.117
eft toujours restée fans exécution : que
dans le châtiment des criminels , dont
l'objet jufqu'ici n'eft que de rendre les
hommes meilleurs , ou peut- être feulement
plus foumis aux Loix , on fe propofât
encore des utilités d'un autre genre ;
ce ne ne feroit que remplir plus complettement
l'objet de ces châtimens qui
eft le bien de la focieté. On pourroit par
là s'inftruire fur la poffibilité ou l'impoffi
bilité de plufieurs operations que l'Art
n'ofe entreprendre : & de quelle utilité
n'eft pas la découverte d'une operation ,
qui fauve toute une efpece d'hommes abandonnés
fans efperance à de longues
douleurs & à la mort ? pour toutes ces
nouvelles opérations , il faudroit que le
criminel en preférât l'expérience au genre
de mort qu'il auroit mérité : il paroîtroit
jufte d'acorder la grace à celui qui y furvivroit
, fon crime étant en quelque facon
expié par l'utilité qu'il auroit procurée.
On reproche fouvent aux Medecins
d'être trop témeraires ; moi , je leur reproche
de manquer de hardieffe : ils ne
fortent point affez d'un petit cercle de
médicamens qui n'ont point les vertus
qu'ils leur fuppofent , & n'en éprou
vent jamais d'autres , qui peut - être les au118
MERCURE DEFRANCE. ·
roient. C'est au hazard & aux Nations
Sauvages qu'on doit les feuls fpécifiques
qui foient connus ; nous n'en devons pas
un feul à la Science des Medecins.
Je croirois fort avantageux que chaque
efpece de maladie fût affignée à certains
Medecins qui ne s'occupaffent que de cellelà
. Chaque partie de nos befoins les plus
groffiers , à un certain nombre d'ouvriers
qui ne travaillent que pour elle : la confervation
& le rétabliſſement de nos corps
dépendent d'un Art plus difficile & plus
compliqué que ne le font enfemble tous
les autres Arts ; & toutes les parties en
font confiées à un feul !
Le fommeil eft une partie de notre être
le plus fouvent en pure perte pour nous ;
quelquefois pourtant les fonges rendent
le fommeil auffi vif que la veille. Ne
pourroit-on point trouver l'Art de procurer
de ces fonges ? L'opium remplit d'ordinaire
l'efprit d'images agreables : on
raconte de plus grandes merveilles encore
de certains breuvages des Indes : ne pourroit-
on pas faire fur cela des expériences ?
N'y auroit il pas encore d'autres moyens
de modifier l'ame?
ADAM & EVE , Tragedie dediée à
l'Académie Françoife , nouvelle édition
MAI. 1752 : 119
revûe corrigée par l'Auteur. A Paris , chez
Garnier rue de la Harpe 1752.
On a du rendre compte de cet Ouvrage
de M. Tanevot lorfqu'il a paru ; la nouvelle
édition eft fort fuperieure à la premiere
, & beaucoup plus digne de l'eftime
du Public .
ANECDOTES de la Cour de Bonhommie
, à Londres , chez Jean Nourſe , & ſe
trouvent à Paris chez Rollin, Quay des Auguftins
, 1752 in- 12 deux volumes.
C'eft un nouveau Roman de Monfieur
de la Solle , Auteur des Memoires de Verforand.
On y trouvera des avantures plaifamment
imaginées & contées facilement ,
mais quelquefois trop libres elles font
enchallées dans une féerie dont on fe feroit
bien paffé.
ORAISON funebre de très - haut , trèspuiffant
, & très- excellent Prince Louis
dOrléans , Duc d'Orléans , premier Prince
du Sang , prononcée dans l'Eglife de l'Abbaye
Royale de Sainte Geneviève le 23
Mars 1752 par le P. Bernard , Chanoine
Regulier de ladite Abbaye . A Paris chez
Simon , rue de la Harpe 1752 in- 4° . 59
pages.
» Comme les Grands du monde , dit
120 MERCURE DE FRANCE.
>>
»
-» tairement tout ce que
»
&
enle
P. Bernard dans fon Exorde , ont plus
» à perdre que les autres hommes
» qu'ils font plus jaloux de leur gloire ; la
» mort a auffi quelque chofe de plus redoutable
pour eux . Elle les dépouille
toujours perfonellement , elle flétrit
fouvent leur mémoire . Le Prince dont
j'entreprends l'Eloge , a fçu prévenir
» ces deux effets finiftres. La mort ne le
dépouille point : il avoit facrifié volonla
mort peut
» lever. La mort ne le dégrade point dans
» l'eftime des hommes ; il s'eft acquis une
gloire que la mort ne peut obfcurcir ».
Tel eft le plan du difcours . Ce que l'Orateur
dit de la retraite du Prince , nous a
le meilleur morceau de l'Ouvrage.
J'avoue , Meffieurs , que le
» de fanctification le plus ordinaire pour
» un Prince né dans la pourpre , & à
» l'ombre du Trône , eft de demeurer dans
»fon état , d'en éviter les écueils & d'en
pratiquer les devoirs. Il a y des graces
-» pour le Miniftre qui gouverne , comme
» pour le Solitaire qui prie . Ce feroit
» dégrader notre Religion , que de la
» croire incompatible avec les places émi-
» nentes ; & de s'imaginer que pour ê-
"tre Chrétien , il faille de néceffité ceffer
d'être Grand. Elle ne trouble point
paru
"
>>
A
moyen
l'ordre
MAI. 175 %. 12
l'ordre des Conditions , elle en rectifie
» l'ufage. Que les Princes rempliffent les
obligations qui leur font propres , &
» ils trouveroient le falut au milieu du
« tumulte & des écueils de la Cour. Tel
» eft l'ordre general , mais qui ofera con-
» tefter au Très haut le droit d'affranchir
» des régles communes ? La grace n'a- t - elle
»pas differentes formes ? Elle a fanctifié
» Louis IX. fur le Trône ; il lui a plû de
" ne fanctifier le Duc d'Orléans que dans
» le filence de la retraite. Elle a infpiré à
» l'un plus de courage , à l'autre une crain-
» te plus vive ; l'un a plus compté fur les
» fecours divins , l'autre s'eft plus défié de
» lui-même ; l'un n'a pas rougi d'allier les
" opprobres de la croix avec l'éclat du dia-
➡ dême , l'autre n'a point voulu de parta-
" ge , & s'eft enfin chargé feulement de la
» Croix. Il a été dit à l'un comme à Moy-
»fe : Allez je vous envoye , foyez le Chef
» de mon Peuple ; l'autre a pris pour lui
» ces paroles de l'Ange au jufte Loth : Sau-
» vez-vous fur la montagne , de peur que
» vous ne périffiez avec les autres . S. Louis
" a fait ceffer les abominations de Babylone
, le Duc d'Orléans en a redouté la
» contagion & les anathêmes . Tous deux
dignes de notre vénération , tous deux
Héros dans le Chriftian ifme ; puiſqu'il
"
F
122 MERCURE DE FRANCE.
, pour
abanne
faut moins de force ,
pas
donner tout ce qui peut féduire , que
pour vivre au milieu des preftiges de la
vanité , fans en être ébloui.
ود
L'Orateur a foutenu dans cette Oraifon
Funébre la réputation que lui avoient faite
fes fermons.
THEORIE des Tourbillons Cartéfiens ,
avec des Réflexions fur l'attraction , chez
Guerin , in-12. 1752.
"
les

Rien n'eft plus glorieux au Cartéfianif
me que de trouver des défenfeurs illuftres
qui s'attachent à repouffer les traits qu'on
cherche à lui porter aujourd'hui de toutes
parts. Cet ouvrage compofé par un homme
célébre , dont la réputation dans tous
genres de litterature eft confacrée depuis
long-tems par la voix publique , nous
paroît devoir fervir de modéle à ceux qui
entreprendront déformais de foutenir la
caufe des. Tourbillons. Les bornes que
nous fommes forcés de nous prefcrire , &
la nature de cet ouvrage périodique , ne
nous permettent pas de donner un Extrait
détaillé de ce livre fi intereffant pour les
Phyficiens ; ce feroit d'ailleurs lui faire
tort que de vouloir refferrer dans un extrait
des idées que l'Auteur a développées
d'une maniere tout à la fois fi heureuſe &
1
MAI. 1752. 123
fi précife Chaque chofe y eft tellement
à la place , chaque preuve y eft fi bien préfentée
, & fi bien liée avec celles qui la
précédent & qui la fuivent , que nous ne
fçaurions trop exhorter nos lecteurs à fe
procurer par eux-mêmes une lecture fi inf
tructive , nous pouvons ajoûter, fi agréa
ble.
Nous ne craignons point de les affurer
d'avance qu'ils trouveront dans cet ouvrage
la méthode , la netteté , l'élegance
même que l'illuftre Auteur fçait répandre
fur les matiéres qui en paroiffent le moins
fufceptibles. Il ne nous appartient pas de
prononcer fur le fonds du fujet ; mais
nous ne doutons pas que les Neutoniens
même les plus décidés ne rendent juſtice
à la force des preuves que l'Auteur apporte
en faveur des tourbillons , & des argumens
même par lefquels il attaque le fiftème de
l'attraction. Cette Théorie eft précedée
d'une Préface qui pour être d'une autre
main , n'en paroît pas moins digne d'être
à la tête de l'Ouvrage ; elle eft remplie de ,
vues très- Philofophiques expofées avec
beaucoup de force & de netteté ; on y remarque
une connoiffance très éclairée de
la Phyfique ancienne & moderne , & l'on
y verra avec plaifir les témoignages que
plufieurs Sçavans confultés fur l'ouvrage
·
Fij
# 24 MERCURE DE FRANCE.
1
dont il s'agit , ont cru devoir lui rendre.
OBSERVATIONS fur l'Hiftoire Naturelle
, fur la Phyfique & fur la Peinture
avec des planches imprimées en couleur.
Tome premier , II . Partie . A Paris , chez
Delaguette , tue S. Jacques à l'Olivier .
M. Gautier , fi célebre par fes planches
Anatomiques en couleur , a cru avoir des
expériences propres à renverser le fiftême
de Newton fur les couleurs , & il les a publiées.
Après cet ouvrage , il a entrepris
celui que nous annonçons & qui doit former
quatre-vingt volumes & peut-être davantage.
On trouvera dans les deux premiers
, outre de nouvelles objections contre
le Philofophe Anglois , quelques obfervations
très - intéreffantes. Nous avons
été plus frappés de celles qui roulent fur
les hermaphrodites , & fur les animaux
qui engendrent fans femelles.
EXTRAIT de la premiere partie de l'art
de la Guerre , de M. le Maréchal de Puyfegar
, avec des Obfervations & des Réflexions
traitées en abregé. Par M. le Baron
de Traverfe , Chevalier de l'Ordre
Royal & Militaire de S. Louis , Capitaine
au Regiment des Gardes Suiffes , & Brigadier
des Armées du Roi. A Paris , chez
MAI. 1752. 125
Jomber , rue Dauphine , & Hochereau l'aîné
, quai de Conti.
Tout le monde fe fouvient encore des
obfervations fur l'Efprit des Loix , Par M.
l'Abbé de lá Porte ; elles rouloient fur la
Religion , la Morale , la Politique , la Jurifprudence
& le commerce . Nous venons
de recevoir de Province une réponse à ces
obfervations. Elle est faits nom de Ville &
d'Imprimeur. L'Auteur qu'on nous aflure
être un jeune Négociant a bien de la nerreté
, beaucoup de fagacité & une trèsbonne
Métaphysique. Nous croyons que
le fublime & profond Auteur de l'Esprit
des Loix ne déſavouera pas un Apologiſte
auffi éclairé & auffi fage .
LETTRES fur la Mineralogie & la Métallurgie
pratiques , traduites de Langlois
de M. Diederick- Weffel - Linden . A Paris,
chez Durand , & Piffot, 175.2 . 1 vol. in- 12.
La premiere Lettre roule fur les connoiffances
préliminaires que doivent acquerir
ceux qui fe deftinent à la conduite
& à la fouille des mines , telles entr'autres
que celles qui réfultent de l'examen comparé
de toutes les matieres minerales quolles
qu'elles foient , & des effais docimaftiques.
La Geographie fouterraine n'eft pas
F iij
126 MERCUREDEFRANCE.
moins néceffaire : c'eft , pour ainfi parler,
l'Anatomie de la terre qui fait découvrir
les veines , les rameaux & les lits métalliques.
L'Auteur paſſe de là à l'ufage de la
baguette, non de celle dont la puiflance &
les vertus font fi décriées , mais à l'ufage
d'une autre baguette dont la compofition.
minerale & végétale tout enfemble indi
quera les métaux : cette compofition doit
être appellée , aimant métallique , & pent
fervir à indiquer tel ou tel métal parti-
- culier.
La feconde Lettre donne des préceptes
excellens , fur la conduite du feu , de l'air ,
& de leur agens utiles ou dangereux , fuivant
l'habileté de la main qui les régit. On
y trouve enfuite des obfervations interef
fantes fur la réduction des métaux en
chaux , & la réduction de leur chaux en
métal. La théorie de l'Architecture des
fourneaux , la docimacie , la précipitation ,
le départ & un nombre d'autres opérations
fur les matiéres dont on tire les métaux
& fur les métaux eux mêmes font expliquées
coincidemment dans les principes
de Hahl de Kunkel & d'autres Chymiftes
diftingués ; dont il paroît que l'Auteur a
fait une étude approfondie.
La troifiéme Lettre roule fur la maniere
de réduire en fiftême raifonné la MineraMAI
1752. 127
logie & la Métallurgie , & fur les difficul
tés qui s'y oppofent .
On trouve dans la quatriéme un détail
d'expériences fur la découverte du moyen
que l'Auteur propofe pour préferver les
vaiffeaux des vers qui les rongent. Les infectes
tranfplantés des Mers de l'Inde dans
nos climats y caufent des ravages fi affreux
qu'on ne doit rien négliger pour les exterminer
. Les Hollandois y font plus interreffés
que toutes les autres nations ;
mais toutes les puiffances maritimes y ont
un très grand intérêt .
L'ouvrage dont nous venons de donner
une idée , eft bien fait , fans verbiage ,
& fans écarts. Le traducteur l'a rendu d'un
ftile facile & avec l'élégance que comportent
les matieres de Phyfique. Il n'eft
point de François un peu inftruit qui ne
feache à quel point nous avons befoin des
lumieres des étrangers en fait de Mineralogie
& de Métallurgie , & qui ne doive
recevoir avec reconnoiffance le prefent
que nous annonçons .
MOURAT & Turquia , Hiftoire Afri
quaine par Mademoiſelle de L *** . à
Londres chez Clement , & fe trouve à Paris
chez Duchefne , rue S. Jacques .
Ce font quatre ou cinq nouvelles , dé-
F iiij
128 MERCURE DE FRANCE:
centes , affez bien imaginées , fagement
écrites. L'Hiftoire de Sophie nous a paru
la plus intéreffante. Nous allons tranfcrire
l'Epitre dédicatoire .
A la plus belle.
}
Allez, mon livre , allez dans les plus belles mains,
Celle à qui je vous offre eft aisée à connoîrre ;
Chez elle , à chaque inſtant , on voit les Graces
naître ,
Et s'il vous faut des fignes plus certains ,
Elle a l'air féduifant & tendre
Une taille de Nimphe , un fouris enchanteur
Un regard... quel regard ! il porte droit au coeur
Allez , vous ne sçauriez à préſent vous méprendres
Si jadis , dans l'antiquité ,
Le nom fatteur de la plus belle
Divifa la troupe immortelle :
Ici , le prix de la beauté
Ne pourroit être difputé.
Que votre empreſſement à mon zèle réponde
Partez , prenez un noble effor . ....
Vous allez donc fixer les plus beaux yeux du
· monde ;
Que de Mortels enviroient votre fort !
Mais briguez , s'il fe peut , un plus rare avantage,
De fon goût délicat demandez le fuffrage:
Plus par des fentimens que par des tours heureux ;
M A I. 139 1752.
Peignez-lui les douleurs d'un coeur tendre & fincere
:
Ah! Si vous obtenez le bonheur de lui plaire ,
Ce fuccès comblera votre gloire & mes voeux.·
1
LETTRE d'un Curé de Pàris à un de fes
amis fur la fuppreffion des bancs dans les
Eglifes Paroiffiales. A Paris chez Desprez,
& Cavelier , 175.2 . Brochure in-4° de 12
pages.
L'Auteur de cette Lettre , dit pour la
confervation des bancs dans les Paroiffes ,
des chofes qui nous ont paru très-fenfées ;
ce qu'il ajoute contre le trafic qu'on fait
des chaifes dans les Eglifes nous paroît f
évident que nous ne doutons pas que le
Magiftrat ne réprime un jour un abus qui
devient tous les jours plus criant. Un des
plus célébres Prédicateurs de Paris n'a jamais
voulu permettre qu'on abufar de fa
réputation pour encherir les places dans les
lieux où il prêchoit : il eft honteux pour le
fécle , qu'on foit réduit à remarques cette
pratique.comme une fingularité.
MEMOIRE fur les Manufcrits de M. Dasange.
in 4. 30 pages.
M. Ducange a été regardé jufqu'ici par
toute l'Europe comme un Hiftorien cou-
Ey
130 MERCURE DE FRANCE.
ronné , un Geographe exact , un Jurifconfulte
profond , un Généalogifte éclairé ,
un critique fage , un antiquaire fçavant &
pleinement verfé dans la connoifiance des
Médailles & des Infcriptions . Il fçavoir
prefque toutes les langues ; il poffedoit à
fond les Belles- Lettres , & il avoit puifé
dans un nombre infini de Manufcrits &
de piéces originales des connoiffances fur
les moeurs & fur les ufages des fiecles les
plus obfcurs. Les doctes préfaces de fes
Gloffaires paroiffoient une preuve de fon
génic Philofophique , & ce qu'on pouvoir
lire en leur genre de plus beau pour le
fond & pour le ftile.
Lorfqu'on portoit un jugement fi favora
ble du fçavoir de M. Ducange , on ne connoiffoit
peut-être que la moindre partie de
fes travaux . M. d'Aubigni , fon neveu , à
force de dépenfes , de foins & d'application,
eft parvenu à raffembler les Manuf
crits épars de cet homme illuftre & à les
anettre en ordre. Les titres feuls de ces
Manufcrits rempliffent le Mémoire que
nous annonçons. S'ils n'étoient pas écrits
de la main même de l'Auteur , on ne pour
roit pas fe perfuader qu'ils fuffent de lui ,
quoiqu'il y regne une érudition variée &
choifie qui ne pourroit pas être aifément
d'un amico
MA I. 17323 131
Ces trésors font heureuſement tombés
dans des mains capables d'en rendre un bon
compte au public. C'eft une nouvelle que
nous annonçons avec plaifir aux fçavans
de toutes les nations , aux François fus
tout qui y ont un intérêt particulier pref
que tous les Manufcrits de M. Ducange
ont pour objet l'Hiftoire de France.-
On écrit de Bérlin qu'on y imprime envi
ron trois cens lettres de Madame de Maine
tenon. Ce recueil fera furement curieux
par la matiere & par la forme . Il y a appatence
que l'Editeur conftatera
l'autenticité
de fon Manufcrit
, & qu'il ne laiffera fuz
un point auffi important
aucun nuage.
- ABAILARD & ELOISE , Piece dramati
que en vers libres & en cinq actes. Par M ; -
Guis. A Londres , & letrouve à Paris 175 26
DISCOURS fur les avantages des Sciences
& des Arts , prononcé dans l'affemblée
publique de l'Académie des Sciences &
Belles Lettres de Lyon, le 22 Juin 1751 , -
avec la réponse de Jean J. Rouleau , citoyen
de Geneve . A Geneve chez Barillot
82 fils ,- 1732 , in 8 °. 130. pag. -
་་ ་
Le difcours Iu à Lyon a paru pour
premiere fois dans le Mercure il y a plu
ไม่
F: vi
ijź MERCURE DEFRANCE.
fieurs mois , & nous avons dit fans flatterie
l'impreffion qu'il avoit faite dans le
public. La réponſe de M. Rouffeau nous
paroît fupérieure à tout ce qu'il a écrit fur
l'importante queftion qui l'occupe depuis
long-tems : fes expreffions font , à ce que
nous croyons , plus énergiques , fes images
plus vives , fes raifonnemens plus preffans,
Les principes plus dévelopés . Le tableau
qu'il trace de nos meurs eft affreux ; s'il
n'eft pas reffemblant , l'accufation eft on
ne peut pas plus odieuſe ; mais s'il l'eft nous
fommes bien corrompus. Le caractere de
M. Rouffeau donne malheureuſement du
poids à la fatyre : c'eſt un homme vrai &
éclairé.
DISSERTATION fur l'origine de la maladie
vénérienne , pour prouver que le
mal n'eft pas venu d'Amérique , mais qu'il
a commencé en Europe par une Epidemic..
A Paris , chez Durand & Piffot.fils 1752
in 12 110. pag.
LETTRES de Ninon de Lenclos au Mar
quis de Sevigné , augmentées de fa vie
& de 43 lettres.A Amſterdam, chez François
Joli 1752-, deux volumes in. 16.
La nouvelle Edition des Lettres de Mile
de Lenclos commence- par - un avertiffe
MAL 1752 153
ment fort fage & fort modefte : l'Auteur
avoue qu'il a mérité quelques- uns des reproches
qu'on lui a faits , il ne les mérite
plus, & ille juftifie très -bien fur les autres.
La Préface eft fuivie d'une vie de Mlle de
Lenclos : on ne dit pas tout ce qu'on fait
de cette femme illuftre ; mais on y dit tout:
ce qui mérite d'être dit , où il doit être dit,
& comme il doit être dit. Plufieurs des Lettres
qui fe trouvent dans les premieres Editions
, ont été racourcies , allongées , fupprimées,
tranfpofées. Les nouvelles lettres.
font la 8. zo . 32. 35. 41. 44. 45. 48.49.
59.69.61.62.65 . 66. & depuis la 74 juf
qu'à la derniere. Ceux qui voudroient juger
l'ouvrage tel qu'il eft aujourd'hui , parr
l'idée qu'ils s'en font formée d'abord, ne lui
rendroient pas juftice ; les idées en font
maintenant mieux-liées , les fentimens plus
voluptueux , les expreffions plus juſtes &
plus correctes, & le dénouement plus
heureux
*
HISTOIRE de Maurice Comte de Saxe ,
Maréchal- Général des Camps & Armées
de Sa Majefté Très- Chrétienne , Duc élu
de Curlande & de Semigalle , Chevalier
des Ordres de Pologne & de Saxe. A
Mitan 1752 , trois volumes in 1-2
134 MERCURE DE FRANCE
Les Lecteurs qui ne font pas difpotés à
fe contenter d'une compilation de Gazettes
, de Déclarations , de Manifeftes , & c.
peuvent le difpenfer de lire l'Ouvrage que
nous annonçons ; il paroît que ce n'eft pas
pour eux que l'Auteur a écrit.
EUVRES de feu M. Cochin , Ecuyer ,.
Avocat au Parlement , contenant le recueil
de fes Mémoires & Confultations,
Tome II. A Paris , chez de Nully , Libraire
, Grandé Salle du Palais , du côté
de la Cour des Aydes , à l'Ecu de France
& à la Palme 1752. Vol. in-4° . qui fe
vend relié en veau 10 liv. ainfi que le 1er:
Tome.
On a joint à la fin de ce fecond Volume
les décifions de la plus grande partie~
des affaires contenues dans les Tomes 1 &'zde
ces Ouvrages ; ce qui les fera rechercher
de plus en plus , ce nouveau Volume contient
de très- belles caufes & un nombre de
Confultations fort fçavantes , le 3 Tome
eft fous la Preffe...
TRAITÉ de la vente des immenblespar
décret , avec un recueil des Edits ,
Déclarations & Reglemens des Cours
fouveraines fur ce fujet. Nouvelle Edi---
tion , revûë , corrigée & augmentée ,
par. M. Louis de Hericourt , Avocat
ΜΑΙ. 17526 135
au Parlement. A Paris , chez la Veuve Ca-.
velter , rue Saint Jacques , au Lys d'or ,
& au Palais chez de Nully , à l'Ecu de
France & à la Palme , 1752 ,. Volume
in-4°. relié en veau 12. liv.
TRAITE ' du pouvoir du Magiftrat po--
litique concernant les chofes facrées , traduit
du latin de Grotius ; Vol. in- 12 imprimé
à Londres , & fe trouve à Paris ,
chez G. Martin , Libraire rue S. Jacques .
C'est un Ouvrage important dont nous ren
drons compte quelque jour..
8
HISTOIRE Navale d'Angleterre , traduite
de l'Anglois de Lediart. 3 Volumes
in- 4. chez le même Libraire.
ELEMENS d'Hippiatrique , ou nouveauxprincipes
fur la connoiffance & la medeci,
ne des chevaux , par M. Bourgelat , Ecuyer
da Roi. 2, Vol. in 8 ° . chez le même Libraire.
LETTRE, à l'Auteur du Mercure.
L'éloignement d'un Auteur ne manque guéres
, Monfieur , d'être préjudiciable à l'im
preffion de fes ouvrages . Je m'en fais ap
perçu en parcourant les deux Brochures
intitulées Syfteme du vrai bonheur , & Eff..i
fur la perfeilion , que j'ai reçues
reçues feulement
depuis quelques jours. J'y ai trouvé, desa
136 MERCURE DEFRANCE
*
erreurs typographiques , qui pourroient
faire croire que le François eft une langue
tout-à- fait étrangere pour moi , & dont
quelques-unes forment des contrefens déſagréables.
Telles , font dans l'Eflai fur la
perfection , p. 9. prince , pour principe ,
Cencore cela eft- il aiſé à redreſſer , ) mais
furtoutp.. 66 füjet de cette forte de défordre ,
pour exemt de , &c. compenfer , pour compofer,
p. 78. ce qui me paroît aife de pronver,
pour ce qu'il &c. C'est le premier
coup d'oeil qui m'a découvert ces fautes ;
& j'en trouverois fans doute , fi je faifois
une lecture attentive de ces deux Ecrits.
Comme vous avez eu la bonté , Monfieur,
d'en parler dans un de vos derniers Mercures
de l'année paffée , oferai - je vous
prier de placer à la fin de quelqu'un de
ceux qui parciffènt actuellement ce mot de
lettre , où je fèrai ravi qu'on croye en même
tems les affurances de la confidération
diftinguée avec laquelle j'ai l'honneur
d'être รา FORMEY
ཨ།
Berlin be. 14, Mars 17522-
MAI. 17528 137
BEAUX - ARTS.
Deffertation où l'on examine les droits de ba
mélodie de l'harmonie , pour fervir de
réponse aux réflexions de M. de Serre , inferées
dans le Mercure de Janvier. Par
M. Blainville.
LE but de M.de Serre dans les deux
réponses étoit apparemment ou de
m'éclaircir , ou d'amufer le public . La prenie
re , fous le nom de Philetius , très- laconique
, ne m'a rien appris ; la feconde,
fous le nom propre de l'Auteur , plus éten
duë , ne m'a pas inftruit davantage ; mais
peut-être ont- elles toutes deux amuſé d'autres
Lecteurs ; Ainfi foit il.
J'ai avancé que la mélodie avoit beaucoup
plus de pouvoir fur l'oreille que
T'harmonie , & M. de Serre en eft fort
furpris. Il n'a vraisemblablement
fait là
deffus qu'une femi- réflexion, & c'est ce qu'il
eft bon de lui montrer.
La mélodie naît de l'enchainement de
plufieurs fons qui forment les chants &
que l'harmonie fortifie par d'autres fons
ajoutés , mais ces derniers. ne s'ajoûrent
qu'après le chant imaginé , & celui qui
138 MERCURE DE FRANCE.
chercheroit un clrant fur une baffe donnée,
reffembleroit à peu près à celui qui rempliroit
des bouts rimés. C'eft au chant à
fuggérer l'harmonie , & non pas à l'harmonie
à fuggerer les chants.
Faire une baffe , y ajuster un - deffus ,
mettre des paroles fur ce deffus , voilà ce
qu'on pourroit appeller commencer le deffein
d'une figure par le pied d'eftal , & l'achever
par la tête. On peut quelquefois
fe propofer , tant en peinture qu'en Mufique
, ces efpeces de défis , & même s'en
tirer heureufement ; mais ce n'eft pas la
marche ordinaire du génie. La nature entraine
d'abord & prefqu'invinciblement
le Compofiteur dans les routes de la mélodie
, furtout quand il eft plein du ſujet
qu'il veut rendre , mais M. de Serre n'eft
pas obligé d'avoir fenti cet attrait mufical
, ni par conféquent d'en tirer toutes
les vérités qui en découlent. L'harmonie
eft fille de l'expérience & de l'art ; la mélodie
eft fille de la nature & du génie Les
charmes de celle - ci fe font fentir aux perfonnes
les moins expérimentées ; l'habi
tude feule apprend à fentir & à goûter
F'harmonie. La plus belle harmonie trouble
les oreilles qui n'y font pas faites. Un
payfan ne pourra fupporter l'enfemble d'un
duo de flûtesdont les parties l'auront émerMA
I. 1.752. 139
t
veillé tour-à- tour ; & puiſque j'en fuis fue
eet article , on me permettra de rapporter
l'idée d'un homme de lettres qui m'a
toujours paru fort jufte ; c'eft qu'il y auroit
un moyen de rendre un enfant excellent
juge en Mulique , fans lui faire lire ou
chanter une note . Pour cet effet , il faudroit
qu'il y eût dans fon éducation une
partie muficale ; cette partie confifteroit à
lui faire entendre avec atttention un beau
folo , de lui répéter ce folo , jufqu'à ce quele
chant lui en fût extrêmement familier ;
d'y joindre alors un accompagnement de
quelques notes difperfées , & mifes en des .
endroits firares & fi choifis, que le chant de
deffus n'en fût prefque point alteré ; de rendre
enfuite Faccompagnement un peu plus :
fuivi, puis tout- à fait continu ; enfin con-
: tinu , & chantant,pour accoutumer ainfi fes.
jeunes oreilles à faifir diftinctement deux.
parties à la fois , puis trois , quatre ; &
à la longue à juger très-folidement d'un
choeur entier , facilité qu'elles n'acquereront
jamais , tant qu'elles feront abandondonnées
à elles - mêmes , & qu'on ne les
conduira infenfiblement de la notion .
du fimple , à celle du compofé .
pas
Je prie M. de Serre de confidérer que
cet exercice eft prefque fuperflu pour la
mélodie , furtout lorfque les chants font140
MERCUREDE FRANCE:
faciles & naturels , & qu'un Compofiteur
ne s'eft pas propofé de faire preuve d'habileté
en traverfant avec rapiditéune fuite
demodulations bizares moins afforties par
le goût , qu'amenées & contraintes par la
connnoiffance de l'art. J'ai entendu raconter
du célébre M. Geminiani , que quand
il avoit un adagio touchant & pathetique
à compofer, il commençoit par fe recueillir
en lui- même , à fe repréfenter les plus
grands malheurs , la mort de fes enfans
le défefpoir de fa femme , l'incendie de fa
maifon , l'abandon de tous les amis , &
que quand il étoit bien affecté de toutes
ces cruelles peintures , alors il prenoit føn
violon & fe livroit aux lugubres images
errantes dans fon imagination. M. de Serre
croit - il , en bonne foi , que ce fût l'harmonie
qui occupoit alors principalement
le célébreMuficien dont je viens de parler.
M. de Serre ne manquera pas de me dire
que le fon confidéré phyfiquement n'exifte
point feul & que fes vibrations l'offrent
toujours avec fa tierce , fa quinte & fon
octave. Il me dira encore que ce fon
donné , paffe de préférence à fa quinte ,
à fa tierce , &c. . . . . mmaaiiss que réfulteroit-
il de ce phénomene ? Que nous tenons
de la naure la mélodie , qu'elle nous
Luggére l'harmonie , & qu'elle nous pré-
...
MAL. 1752. 141
f
Tente la route de plufieurs fons à la fois ;
c'est là tout; mais un Compofiteur fait-il
un morceau de mélodie ? Forme-t -il des
chants ? Il ne fuit alors que fon génie ;
fes tours de chant font reguliers , ils
produiront une belle modulation , une
belle harmonie ; fi le morceau manque
par la mélodie tout l'édifice s'écroulera
; le Compofiteur aura beau fe tourmenter,
mettre confonances fur diffonances
, diflonances fur confonances , multiplier
les traits , parcourir des modulations
, le tout fera fort fçavant & fort
mauvais.
Veut-on qu'une Mufique foit belle ?
Que le chant en foit bien conçû , qu'il
ait un caractere de force & de vérité ; que
cette expreflion donne lieu à des cordes
d'harmonie & à des modulations piquantes
, à des détails d'harmonie naturelle, & c.
tous ces acceffoires acheveront la peinture.
Voilà les fleurs que l'art doit apprendre à
cueillir: c'eftce qu'onpourroit appellerdars
un tableau,fonds de payfage , architecture ,
draperies , & autres parties fubordonnées ,
qui avec le coloris, complexent l'harmonie
du tableau . Mais c'eft aux traits du deffein ,
aux caracteres des figures , à la nature du
Lujet , aux contours agréables à donner
de l'expreffion aux têtes , du gefte aux fi142
, MERCURE DE FRANCE.
gures , de la vie au tout. Voilà la mélodie
, le refte n'eft que d'accompagnement
& d'harmonie. M. de Serre peut voir par
l'attention que j'ai à tirer mes comparai
fons de fon talent , combien je ferois flatté
qu'il m'entendît . ·

En un mot , eft ce la rime en poëfie ,
la cadence des fillabes , l'harmonie du vers
qui forment la poësie , ou plutôt le ftile ,
les penfées , les images , les expreffions ,
les peintures ? Combien de morceaux de
mufique où le chant nous ravit , & où les
parties d'accompagnement méritent à pei
ne notre attention ? Les accompagnemens
dans tous les arts d'imitation ne font beauté
, qu'autant qu'ils ajoûtent à l'expreffion
des parties principales. Je conviens qu'en
mufique ce n'eft pas du concours de ces deux
fources qu'il peut fortir un tout également
fatisfaisant pour l'efprit & pour l'organe ;
mais je n'ai garde de prendre l'acceffoire
pour le principal.
Ceft dans le deffein de perfectionner la
mélodie & l'harmonie que j'ai propofé un
troifiéme mode : j'ai cru que ce mode donnoit
plus de liberté , plus de variété & dans
les parties principales & dans les fubordonnées
; que le paffage d'un accord à un autre
, la différence du majeur au mineur
dans la tierce , le progrès d'un femi- ton à
1
MAI. 7752. 143
T'octave déterminoient notre oreille en faveur
de tel ou tel mode ; les intervalles de
tierce , quarte ou quinte donnés par la
nature , le progrès d'un ton à l'octave ,
auroient le même privilege , qu'on me
fçauroit quelque gré d'avoir indiqué un
moyen de paffer fans embarras à travers
une fuite de modulations indécifes où l'on
avoit été juſqu'à préſent très expofé à s'égarer
, &c. ... . Telle a été la baſe fur
laquelle j'ai établi le mode mixte ; quelques
Connoiffeurs , entre lefquels je me
fais un honneur de citer M. Rouffeau de
Geneve , ont approuvé ma tentative ; les
autres pourront peut-être dans la fuite en -
juger mieux , fur des morceaux propres
à ce genre , que fur les raifons de mes cenfeurs
qui ne m'ont jufqu'à préfent para ni
affez fortes ni affez claires , pour me faire
changer d'avis .
د
Je fupplie M. de Serre une autre fois de
bannir de fes écrits fur la Mufique , Donquichotte
, la Myologie , la Phyfiologie.
l'Aftronomie , le flux & reflux de la Mer ,
qui n'y ont que faire , & de fonger que
tout cet étalage ne tend gueres à prouver
qu'un mode eft bon ou mauvais. Lorfque
je l'entends débuter en ces termes , le fon
mi eft le pricipal du mode lami ; & c'eft le
centre harmonique dans amila ; elami &
7
144 MERCURE DE FRANCE.
amila ne différe que par le choix du fon
initial qui dans un des cas eft mi, & la dans
l'autre j'efpérai que ce début fimple &
rélatif à l'art , nous meneroit à quelque
chofe ; mais point du tout , il s'écarte
bientôt de fa route pour m'entraîner tout
à traver champs au tribunal de l'harmonie.
Je conviens que ce tribunal eft bon , mais
ne me paroît pas competent ici , & je
rois pouvoir m'en tenir à celui de la méodie
, jufquà ce qu'il plaife à M. de Serre
le me détromper.
J'ajoûterai feulement que le fyftème des
atins avoit douze modes ; que ces modes
A réduifoient à deux , auffi-tôt que l'harnie
fe fut arrogé l'empire fur la
lodie ; alors il ne refta prefque plus de
iges de la Mufique ancienne , elle perbeaucoup
de fa richeffe , mais elle ne
t aucun de fes admirateurs. Quelle
... bizarrerie de ces admirateurs! Ils continuent
d'attribuer à cette Mufique ancien
ne les effets les plus inouis ; ils ne ceffent
de rabaiffer la nôtre par les éloges qu'ils
lui donnent ; ce font des plaintes , des regrets
, des comparaifons odieufes que nos
plus beaux morceaux n'interrompent point;
& lorfqu'un moderne s'élance du chemin
batu & cherche à rouvrir les fources abandonnées
des prodiges de la Mufique ancienne
,
MAI. 17526 145
cienne, il ne rencontre que des ironies, des
injures , des critiques , des contradictions ,
& c.. qu'on nous dife une bonne fois que la
Mufique des anciens étoit déteftable , afin
que nous ceffions de courir en vain après des
chants perdus qui ne méritent pas la peine
d'être retrouvés , ou fi l'on perfifte à foûtenir
que la Mufique moderne a beaucoup
3 gagner dans cette recherche , qu'on applaudiffe
donc à nos efforts & qu'on nous
encourage .
En attendant que le Public fente cette
contradiction de fes jugemens , M. de
Serre me permettra de lui repréfenter , à
lui qui n'eft pas un homme de la foule , à
lui qui a des oreilles ; que l'adoption du
mode mixte augmente notre fond , n’altere
point nos principes , & ne nous induit
en aucune erreur ; que je m'en fuis
fervi avec fuccés ; qu'un autre pourra s'en
fervir avec le même avantage au moins ;
qu'étant de plus grandes reflources que
l'Enfarmonique qui ne nous fournit que
des paffages , il feroit ridicule de le prof
crire , lui qui nous fournit des chants fuivis
; que mon exemple n'autorifera perfonne
à prendte pour initiales d'autres
notes de l'octave , & abigarer notre Mufique
d'une foule de modes inconnus ;
qu'il eft démontré que le mode mixte eft
G
146 MERCURE DE FRANCE.
J
1
foit
le feul qu'on puiffe ajoûter aux deux
autres ; que toute autre initiale qu'on prît,
il en résulteroit une gamme trop vicieuſe
pour la mélodie , foit pour l'harmo
nie ; & qu'il eft même furprenant qu'on
n'ait pas employé contre le mode d'Elami ,
les raifons par lefquelles j'ai rejette les autres
gammes .
On a abandonné le mode plagal , dit
M. Broffard , & on s'en eft tenu à l'autentique
, parce que le premier étoit comme
le collateral de celui- ci , & naiffoit , pour
ainfi dire , de fon extenfion . Quand M.
de Serre fe feroit appuié de cette autorité ,
je ne m'en tiendrois pas pour mieux combattu
. Il ne s'agit ici ni de l'opinion de M.
Broffard , ni de celle de M. de Serre , ni
de la mienne , mais du fentiment de l'organe
& de la raifon ; & la fuppreffion du
mode plagal ne la juftifie nullement .
Je paffe enfin aux propofitions qui terminent
le dernier écrit de M. de Serre. Il
dit qu'un accord diffonant porte toujours
fur un doubleffon fondamental. Qu'il me
foit permis de lui demander :
1. Quels font les deux fondamentaux
de l'accord de feptumi de la dominante
tonique fol , dans le ton de ut , fol , fi ,
re , fa.
2. Pourquoi dans la progreffion fonMA
I. 1752:
147
damentale , il fe trouve de fa à fi , un
intervalle de fauffe quinte en defcendant ,
ou de triton en montant , deux intervalles
contraires à la mélodie.
3°. Quelle forte d'accord peut joindre
en montant , la dominante à la fixiéme note
, & cette fixiéme à la fenfible.
4°. Pourquoi dans les progreffions de
tierce , quarte ou quinte , le deffus eft
dans un mode & la baffe dans un autre.
5°. Pourquoi un deffus pris féparément
& fuppofé comme baffe , comporte une
harmonie qui n'eft plus la même , quand on
vient à y faire une baffe continue.
Je ne connois perfonne à qui je puiſſe
m'adreffer à plus jufte titre qu'à M. de
Serre qui paroît étudier l'harmonie en Philofophe
; mais qu'il me permette de l'avertir
que s'il fe propofe de m'éclairer moi &
beaucoup d'autres chetifs Muficiens , gens
ignares & non lettres comme moi , il faut
qu'il ait la bonté de changer de ton ; de
defcendre en notre faveur des hautes regions
où il fe plaît à planer au- delà de notre
vûë, & de marcher terre à terre ,
terre , fans
quoi les oracles continuant de nous être
inintelligibles , je me croirai difpenfé de
l'interroger & de lui répondre..
1
LE Public n'a pas oublié encore l'a-
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
giéable fête du premier Acte du Carnaval
du Parnaffe. M. de S. Aubin a faifi dans
fon tableau le caractere comique que M.
Lani avoit donné à fon ballet , & M. Bafan
a bien rendu fon original .
LE même Peintre & le même Graveur
ont réuni leurs talens pour nous donner la
Guinguette, divertiffement pantomime du
théatre Italien , compofé par M. de Heffe.
C'est une imagination Flamande , rendue
dans le goût Flamand.
23
MONSIEUR le Marquis de Voyer a dans
fon magnifique Cabinet un Tableau de
Wouvermens, intitulé Cavalier du manége .
M. Moyreau qui eft en poffeffion de rendre
& de bien rendre les meilleurs ouvragcs
de ce grand Peintre , vient de graver
ce beau tableau. C'eft le 70 de fa fuite .
Cet habile Graveur demeure rue des Mathurins
, la 4 Porte cochere à gauche en
entrant par la rue de la Harper dig
ques
с
nadora, asa 38 , 5ûv ez
ON a vu dans différens Mercures quelconteftations
affez vives entre MM .
le Roi l'ainé fils & le Paute , à l'occafion
d'une nouvelle pendule à une roue qui a
fait du bruit & qui en devoit faire. M. le
Roi fe difoit feul inventeur de la pendule ;
MA I. 1752 149
M. le Paute prétendoit y avoir fait quel
ques changemens . Le premier vient de
faire imprimer un Acte public qui ne laiffe
aucun nuage fur fes droits ; mais le fecond
a répandu un mémoire dans lequel il fou
tient que le célébre M. Rivard revendique
cette découverte. Toutes ces prétentions
prouvent que la nouvelle pendule
doit avoir un grand mérite.
Il vient d'être mis au jour par Gaignot
Me Teneur de livres à Nantes trois cartes
de Cabinet ou Tarifs contenans la réduction
des Monnoyes étrangeres des principales
Places de l'Europe , depuis le plus
bas prix de change jufqu'au plus haut , en
argent de France , & la réduction de l'argent
de France en Monnoye étrangere;
lefquelles cartes fe vendent à Paris , chez
Aubert , rue S. Jacques , au papillon ; à
Nantes , chez l'Auteur , rue Derdre , &
chez Tanqueray , grande-rue , vis - à - vis
la rue des Jéfuites. Le même Auteur eſpére
dans peu mettre au jour deux Mappemondes
contenans la correfpondance des
poids & aulnages d'Europe , d'Afie , d'Afrique
& d'Amérique , & trois autres
livres , 1 ° . Le guide de Commerce.
2. L'Arithmétique fupputée. 3 °. L'utilité
du Commerce contenant l'inftruction &
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
opérations des changes & rechanges étran
gers & de la teneur des livres de compte
à parties doubles & fimples avec modéles
, & c.
DEVISES
Pour les jettons de l'année 1752.
TRESOR ROYAL.
Une Fontaine dont l'eau découle . Légende.
Fluit aternumque miniftrat. Elle coule
fans fe tarir. Exergue. Tréfor Royal. 1752 .
PARTIES CASUELLES .
Une Riviere formée par des torrens. Légende
. Ex fortuitis crefcit. Elle fe forme
par les hazards . Exergue , Parties Cafuelles.
1752 .
MAISON DE LA REINE.
L'étoile Polaire . Légende , Caelis ha
ret , Terris lucet . Fixée au Ciel , elle brille
fur la Terre. Exergue , Maifon de la Reine.
- 1752.9
MAISON DE MADAME LA
DAUPHINE.
Un grenadier en fleur cultivé par un
Amour. Légende. Nec vota fefellit. Il n'a
JETTONS DE L'ANNÉE 1752.
I
ERNUM
QUI
M
II III
ORBIS
ET
AMEREAU
IV
TRES ORROY
1752
FULT
VI
HALITON
PARTIES CAS
1752
RE
VII
BANDIA
RTU
IX
BATIMENSDUROY
1752
X
TRIQUE
RET
CHR
CON
TERRIS
2732
CET
TUS
ITER
GAUDET
MELIUS
PROLE
VIII
NOVA
LA MARINE
1752
XI
OTA
LA DAVETIKE
ELLIT
J. Renou Sculprit.
1
1
MA I. 17528 157
point trompé nos voeux. Exergue , Maiſon
de Madame la Dauphine. 1752.
CHAMBRE
AUX DENIERS
.
Un foleil fortant de l'horifon . Légende ,
Urbis & orbis lætitia . Il fait la joye de la
ville & du monde entier . Exergue , Chambre
aux Deniers. 1752.
EXTRAORDINAIRE
DES GUERRES .
Le Dieu Mars qui marche à grands pas
guidé par un génie qui l'éclaire de fon
flambeau. Legende. Doctus iter melius . Il lui
montre la meilleure route. Exergue , Extraordinaire
des Guerres. 1752 .
ORDINAIRE
DES GUERRES
.
La Déeffe de la Paix appuyée fur Mars.
Légende. Sicfulta , perennis. Elle eft plus
ftable avec un tel appui. Exergue. Ordinaire
des Guerres. 1752 .
MARINE
.
Un nid d'Alcion fur la Mer calme , au
deffus une troupe de jeunes Alcyons prenant
l'effor avec leur mere. Légende. Gaudet
prole nova. Elle fe réjouit de voir ſa
nouvelle race . Exergue , Marine. 1752.
LES COLONIES
.
Mercure , Dieu du Commerce , avec ſon
G iiij
152 MERCURE DE FRANCE .
Caducée orné de fleurs de lys , volant audeffus
de l'Ocean . Légende. Utrique facit
commercia Mundo. Il unit le commerce des
deux Mondes. Exergue. Colonies. 1752 .
BATIMENS DU ROY.
Minerve dans l'attitude d'une perfonne
qui penfe , le coude appuyé fut une table
où font quelques inftrumens d'Architectu
re. Légende. Molitur grandia . Elle projette
de grandes choſes. Exergue. Batimens du
Roi. 1752 .
ARTILLERIE.
Le Soleil fortant de l'horifon , & fur la
gauche un nuage d'où part la foudre , ce
qui étoit d'un heureux préfage chez les
Romains. Légende , Hujus in ortu intonuit.
lavum. A fon lever il a tonné à gauche.
Exergue. Artillerie. 175.2.

I
Fes
un
n
n'alaM-
A I. 1752. 153
LES INFORTUNE'S AMOURS
DE COMINGE .
ROMANCE.
Fuyez Mortels faux & parjures ,,
Qui de l'Amour faites un art,
Je veux des oreilles plus pures ,.
A mes chants vous n'avez point part ; -
Et vous , qu'an feu divin anime ,
Qui réverez l'Amour jufques dans fes rigueurs ,
Plaignez la plus tendre victime. ,
De Cominge avec moi déplorez les malheurs
Quel moment funefte & terrible !!
Ce modele des vrais amans
Apprend l'événement horrible.
Qui met le comble à fes tourmens ;
Saifi de l'horreur la plus forte ,
It nourit fa douleur , & s'en fait un appuis
Il croit qu'Adélaïde eft morte ,.
Et l'Univers entier s'anéantit pour lui.
If abhorre l'air qu'il refpire,
Ex-le déſeſpoir dans le coeur ,
G.W
154 MERCURE DE FRANCE:
Suivant la fureur qui l'inſpire',
Il vole en ce féjour d'horreur ,
De la mort funefte peinture ,
Lieux affreux qu'aux regrets l'amour a confacrés
Séjour formé par la Nature
Pour recevoir les pleurs des coeurs déſeſpérésà
Rancé (* ) dont l'ame déchirée
Retraçoit fans ceffe à les yeux ,
Son Amante défigurée
Par le trépas le plus hideux ;
Rancé dans ce lieu folitaire ,
Avoit à la douleur dreffé ce monument ;
C'eft- là que Cominge s'enterre ,
Un filence éternel y nourrit fon tourment.
Oni , dit-il , ce morne filence
(* ) L'Abbé de Rancé , livré dans fa jeuneffe aux
paffions les plus vives , après quelque tems d'abfence
, monta chez la Ducheffe de Montbazon ,
par un escalier dérobé par lequel il avoir coutume
de paffer , c'étoit précisément dans le moment
qu'elle venoit de mourir de la petite vérole , qui
Favoit horriblement défigurée ; il ne fe doutoit
feulement pas qu'elle fûr malade ; frappé d'un ſpectacle
fi peu attendu , il alla s'enfevelir dans fon
Abbaye de la Trape , qui alors étoit très relâchée ,
& il y établit en 1663. la réforme qui y ſubſiſte
actuellement,
A
MAI.
155.
1752 .
Craindra de troubler ma douleur ,
Le voile de la pénitence
N'en fervira qu'à mon ardeur ;
Brulé , confumé par ma flamme ;
1
Aux traits du défefpoir dévoué pour jamais ;
J'y vais abandonner mon ame
Sous le mafque trompeur de la plus fainte pair
*XX
Et plus malheureux & plus tendre
Cette victime de l'amour
Sous le Cilice & fur la cendre ,
Vivoit pour mourir chaque jour ;
Quand il entend les fons fragiles
De la cloche qui doit raffembler les reclus;
Pour être fpectateurs tranquilles

De la prochaine mort de l'un de ces Elusi
Suivant un reſpectable uſage ;
Il ſe profterne en arrivant ;
Hélas ! que devint fon courage !
Qui peut peindre tout ce qu'il fent▸
Lorfque fon oreille eft frappée
De cette voix fi douce & fi chere à fon coeur ,
Toute fon ame eft occupée
De furpriſe d'amour , d'efpoir & de terreuri
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
My
Son fang ne circule qu'à peine ,
La douleur étouffe fes cris ,
Il retient jufqu'à fon haleine ,.
Pour recueillir ces fons cheris.
Une voix éteinte & tremblante ,
Prouve qu' Adelaide approche de la mort;
Alors de fa bouche expirantè
Ces mots interrompus fortent avec effort.
A
O, mes Peres ! je fuis indigne
,
De ces foins dont vous m'honorez
,
Que j'ai fait un abus infigne
De l'habit que vous révérez !
Vous voyez une péchereffe
Qu'up malheureux amour a conduit en ces lieux ;
Cominge eut toute ma tendreffe ,
Mais nos parens cruels traverferent nos feux ,
XX茶X
Pour rompre notre intelligence:
On le mit en captivité ,
Four prix de mon obéiffance
On me promit fa liberté ,
Mon hymen prouva ma conftance ,
Le Mortel le plus fait pour être détesté
Obtint de moi la préférence ,
Mais je rendis hommage à la fidélité.
MAI. 17528 157
Mais de fa liberté rendue
Mon amant ne crut profiter
Qu'en fe préfentant à ma vue ;
Envain je voulus l'éviter.
Un jour , jour affreux pour ma vie ;
Mon époux le furprit pleurant à mes genoux ,
J'euffe éprouvé la barbarie ;
Cominge , en le bleffant , me fauva de fes coups
*3x+
Hélas ! il fut bleffé lui- même ,
Et mon tiran revint au jour ;
Auffi-tôt fa fureur extrême-
Me renferma dans une Tour ;
J'étois livrée à fa furie ;

Et pour le rendre feul arbitre de mon fort ,
Par un excès de jaloufië
L'inhumain fit courir le faux bruit de ma mort
A des maux affreux condamnée ,
Le plus accablant pour mon coeur
Fat d'ignorer la deſtinée
Du tendre objet de mon ardeur ;
Je crus voir la fin de mes peines
Lorfqu'on vint m'annoncer la mort de mon Tiran,
A l'inftant on brifa nies chaînes ,
Je fentis pour Cominge un bonheur auffi grande

158 MERCURE DEFRANCE .
1
Mais helas ! je ne pus apprendre
Les lieux qu'habitoit mon Amant ,
Les foins de l'amour le plus tendre
Furent employés vainement ;
Je voulus le chercher moi-même ,
Je cachai mon deffein , & je ne doutai pas
Que pour trouver ce que l'on aime ,
Le flambeau de l'Amour ne dût guider nos pas
+3
Par cette efpérance abufée ,
Et ne fongeant qu'à mon projet ,
Sous d'autres habits déguiſée
Je pars pour remplir mon projet ;
Tout aigrit ma douleur profonde ;
Cominge fi long- tems en tous lieux a doré,
Etoit oublié dans le monde ,
A peine fçavoit- on s'il avoit reſpiré .
Ce défert s'offrit à ma vue ,
Et fans former aucun deffein ,
L'attrait d'une force inconnue
M'entraîna dans ce Temple faint.
Qui peut exprimer mes allarmes ,
Lorſque parmi les voix qui chantoient le Seigneur,
Je connus celle dont les charmes
Avoient toûjours féduit mon eſprit & mon eoeur ?
ΜΑΙ. 159 1752:
Je crus d'abord m'être trompée ,
Je crus que par la paffion
L'imagination frappée
Me faifoit cette illufion ;
Mais hélas ! malgré le ravage
Que les auftérités , la douleur & le temps
Avoient gravé fur fon vilage ,
Je reconnus bientôt l'idole de mes fens.
J'olai faire un ufage impie
De mon fatal déguiſement ;
Je vous demandai d'être unie
Aux habitans de ce Couvent ;
Je fus mife au rang des Novices.
Mais loin de reffentir une jufte ferveur ;
J'oppofois aux faints exercices
Un coeur que confumoit une profane ardeus,
XX
Cette folitude effrayante
Renfermoit ce qui m'étoit cher ,
Quelle volupté confolante ,
Que de refpirer le même air !
Cent fois cédant à ma tendreffe ,
Je formai le deffein de m'offrir à fes yeux !
Que m'eût fervi cette foibleffe ?
Les liens les plus facrés l'enchainoient dans cen
lieux.
160 MERCURE DE FRANCE
Un mouvement involontaire
A fes pas fembloit m'attacher ,
Bientôt un mouvement contraire :
Me défendoit d'en approcher ;
Je n'ofai m'en faire connoître ,
Il troubloit mon repos , je refpectois le fien ,
Mais un trifte hazard fit naître
Un inftant où mon coeur perdit tour ſon ſoutiena
Le jour où bravant la nature
Pour voir tranquillement la mort
Vous creufiez votre ſépulture ,
Il rempliffoit avec tranſport
Cette pieufe barbarie ;
J'approchai , je le vis , il me perça le coeur ,
Et mes larmes m'euffent trahie ,
Si ma fuite auffi - tôt n'eût caché ma douleur
***
Je vins contrite & pénétrée
Prièr le Seigneur ardemment
Que mon ame fût éclairée
Pour le repos de mon Amant.
Oui , mon Dieu , mes voenx , mes allarmes
Déliroient pour lui feul fléchir votre coureux ,
Pour lui feul je verfois des larmes ,-
C'étoit fon intérêt qui m'amenoit à vous, -
M A I. 1752. 161
Vous exauçâtes ma priere ,
Toute profane qu'elle étoit ,
Et je dûs à votre lumiere ,
La paix que mon coeur ignoroit ;
Pour laver mes fautes immenfes ,
Je paffois dans les pleurs & les jours & les nuits ;
Je vous demandai des fouffrances ,
Et je tombai bientôt dans l'état où je ſuis.
O ! d'une erreur que je détefte
Trop cher Auteur ! trop tendre Amant I
Regarde en cet état funeſte ,
L'objet de ton égarement :
Penfe à ce moment redoutable ;
J'y touche.... du trépas... je reffens les horreurs
Helas ! ..le tien inévitable ,
Bientôt peut- être...Adieu... Cominge... Adieu
je meurs.
***
Cominge perd ce qu'il adore ,
Il voit fes traits défigurés ,
Sur fa bouche entr'ouverte encore
I fixe des yeux égarés ;
Il vole auprès de fon amante ,
Il s'arrête , il s'élance & retombe foudain , >
Son air imprime l'épouvante ,
Ces mots avec des cris s'échapent de fon fein,
162 MERCURE DE FRANCE:
Arrête , arrête Dieu terrible ,
Envain tu réclames tes droits ;
Pour punir un coeur trop fenfible ,
Envain la mort vole à ta voix ,
Elle va couronner ma flâme .. :
A ces mots un effort de rage & de douleur
De fes jours vint couper la trame ,
Terminant à la fois fa vie & fon malheur.
**
Ce faint lieu retentit de plaintes ;
On entend des cris , des clameurs ,
Toutes les ames font atteintes
D'effioi , de tendreffe & d'horreurs.
La piété cédant aux larmes ,
Dépola ces Amans dans le même Tombeau ,
Et l'Amour déteftant les armes
Dans ce trifte fepulcre éteignit fon flambeau.
M A 1 .
1752163
SPECTACLE S.
'Académie Royale de Mufique a donné
L'ala dentrée, la Guirlande , Pigmalion
>
& Zelindor, & elle continuera à les donner
les Dimanches , les Mardis & les Vendredis
, jufqu'au deux du mois de Mai qu'elle
remettra au théatre Daphnis & Cloé. M.
Godar qui vient de l'Opera de Bordeaux
a débuté le dans le rolle de Pigmalion.
Le Public a trouvé ce nouvel Acteur Muficien
, on eft même convenu affez généralement
qu'il avoit de l'adreffe ; fon organe
n'a pas été jugé fi favorablement ,
les vrais & grands connoiffeurs n'en efpérent
pas beaucoup. M. Jeliotte & Mlle
Fel continuent à jouer d'une maniere
raviffante dans Zelindor , Ouvrage délicieux
.
Omphale eft devenu l'Opera des Jeudis .
L'intérêt qu'on prend aux progrès de M.
Gelin , a attiré un peu de monde. Le
nouvel Alcide n'a pas l'expreffion , la noblefle
, les attitudes vraiment fublimes de
l'ancien , un des plus grands Acteurs qu'il y
ait jamais eu à l'Opéra; mais il a une très-belle
voix , la figure théatrale , plus de fierté
164 MERCURE DE FRANCE.
I
i
ger
& d'ailance qu'on n'eft en droit d'en exid'un
talent naiffant. Nous devons dire
à M. Gelin au nom du Public , qu'avec
des réflexions , du travail , & les confeils
des gens de goût & de l'art , de M. de Chalfé
fur tout , il deviendra un Acteur du
premier ordre.
Nous croyons devoir rendre compte ici
d'un évenement fort glorieux pour notre
théatre lyrique , & très flatteur pour Mrs
de Cahufac & Rameau . On a traduit en
vers Italiens l'Opéra de Zoroaftre , & il
a été repréſenté pendant le carnaval der
nier avec grande magnificence & beaucoup
de fuccès fur le théatre Royal de Drefde.
Nous allons mettre fous les yeux de nos
Lecteurs quelques morceaux de l'original ,
& de la traduction. On fera par - là à por
tée de juger de fa fidélité & de fon élégance
.
Scene premiere , Ale premier.
Zopire.
De vos enchantemens la force eft invincible ,
Le pouvoir qu'Ariman a remis en vos mains ,
De fa vafte puiffance eft l'image terrible ,
Vous avez à fes piés entraîné les humains..
MAI.
165 1752 :
Abramane.
Ce pouvoir éclatant ne touche plus mon ame
Que l'appas d'un trône eft flatteur !
Ce feul bien manque à ma grandeur
Et mon ambition qui s'irrite & s'enflamme ,
Le préfente fans ceffe aux defirs de mon coeur.
Traduction Italienne .
Zopiro.
Degli alti tuoi incantamenti
E invincibil la forza :
Come potra fottarsfi à colpi tuoi ?
Il poter che Arimano te conceffo
Di fua vaſta potenza e imagin vera
Tu proftrati à fuoi piedi
Conducefti i mortali.
Abramano.
Lalma mia
Fini di compiacerfi
D'un fi vaſto poter. La mente al trono
Alzo , & lo fcorgo di fplendor fi pieno ,
Che non occhio fereno
Non poffo rimirar la mia grandezza
Priva de fregi fuoi . Non paffa inftante
In cui la gloria mia
Non inirifacci alcor ch'ei fol mi manca.
166 MERCURE DE FRANCE.
Scene feconde.
Abramane.
Princeffe , avec Phores la tirannie expire ,
Ses yeux étoient couverts d'un funefte bandeau ;
Et nos Dieux qu'il croyoit détruire
L'ont conduit à pas lents dans la nuit du tombeau.
Abramano.
Principeffa , alla fin la tirannia
Con Feres gia s'eftinſe.
Erano gl'occhi fuoi
D'una benda coperti atra , & funefta ,
Ei noftri fommi Dei ,
Che distrugger credea , l'anno condotto
All'orror della morte à lento paſſo.
Au fecond Acte nous avons trouvé une
Scene entiere d'une grande beauté . Nous
croyons devoir la tranfcrire avec celle de
l'original.
Zoroastre entouré de peuples fauvages.
Ces retraites font les aziles
De l'innocence & de la paix .
Peuples , puiffiez - vous deformais
N'y trouver que des jours tranquilles .
D'un Dieu maître des Dieux , & pere des humains
MA I. 1752 .
167
Vous avez reconnu la puiffance fuprême
A ces traits éclatans dont il s'eft peint lui- même
Dans les Ouvrages de fes mains.
Abenis , Cenide , les Choeurs.
Le bruit effrayant du tonnerre
Le feu rapide des éclairs ,
Abenis , Cenide.
L'haleine des Zephirs qui parfume les airs ,
Les fleurs qui brillent fur la terre ,
Les Chours.
Tout retrace fa gloire aux yeux
Zoroastre.
de l'univers,
Un trône éclatant de lumiere
Aux mortels éblouis dérobe envain fes traits,
Pour le bonheur du monde il remplit fa carriere ;
11 eft l'ame & l'amour de la nature entiere
Par la flamme & par fes bienfaits.
Traduction .
Zoroaftro.
Quefti dolci ritiri fon le ftanze ,
Doue regnano infieme
L'innocenza e la pace.
In queſti dalma quiete : alberghi veri ;
168 MERCUREDE FRANCE,
Popoli fortunati , mai non giunga
Rea ambizione ad agitarvi il core ,
Quivi poffiate al fine
Paffar tranquilli giorni e liete l'ore.
Riconofcere la potenza eftreina
D'un Dio , che agl' atri Dei fourano impera
Gran Padre de mortali il ranniſaſte
All' opre eccelſe delle mani fue ,
Ne' portentofi fegni che mirafte.
I dubii noftri es tinfe
Et fe fteffo depinſſe.
Abenide.
Nel tuono spaventofo
Del fuo fulmin tremendo ,
Nel rapido chiarore del baleno
L'immenfo fuo poter moftroffi appieno.
Nello fpirao foave
De Zephiri adorofi ,
Cenide.
Ne vaghi for che adornano il terreno
L'immenfo fuo poter moftroffi appieno:
Zoroaftro.
Un trono rilucente ,
Seggio divin d'un immortal ſplendore
Non può à longo eclar i preggi ſuoi.
Dag
MAI. 1752. 31–169
Dagl' Efperii difcofti ai lidi coi ,
Pergran forte del mondo
Compie la fua carriera :
Egli el'alma & l'amore
Della natura inţiera' , ~
E la luce , e le fiame fue divine
Fortunati adorate
I benefici fuoi non han confine.
A ces grands morceaux nous penfons
devoir joindre quelques détails de pur
agrément , dont les images riantes femblent
faites pour la Langue Italienne , &
que M. de Cahufac a heureuſement tra
cées dans la nôtre .
Cenide.
Dans nos bois le coeur nous con duit ,
On ne s'unit que quand on aime ,
Et c'est pour aimer qu'on s'unit .
Une tendreffe extrême
Précede l'himen & le fuit.
On le prendroit pour l'amour même
Et l'amour s'en applaudit.
Cenida,
Ne noftri bolehi ei richiama il core
E l'amor , che ei unifce
H
176 MERCURE DE FRANCE,
E noi ei uniam per confervarei amore.
Indicibil dolezze ,
Eftreme tenerezze
Precedono Imeneo.
E lo fegnono tutte inquefte felue .
Sembra l'amore iftello ,
E lieto amor ridente ,
Sene fa gloria, edall error confente.
Zoroastre.
A vos voeux l'amour fe préfente
Sous les traits riants du plaifir.
Le bonheur eft le prix d'une flamme conftante,
Il faut fe fixer pour jouir.
Le Papillon & le Zephir
Ne voltigent que dans l'attente
De la feur cherie & brillante ,
Qui pour eux doit s'épanouir.
Le ruiffeau murmure & ferpente
Jufqu'au féjour qui lui préfente
L'onde à laquelle il doit s'unir.
Zoroastre,
Nel mezzo delle Gioie ei Dei piaceri
Favorevol l'amor ai deſio voſtri ,
Triomphante fefteggia ;
Una fiama conftante in premio ottiene
Nella felicitade un vero bene.
MA I. 17t
1752.
Zephiro dolce fpira
Farfalla errante gira ,
E in premio all innocente cor defio
Mirano alfin fpuntar l'amato fiore,
Picciol rufcel con mormorio foave
Veloce corre alla bramata riva
Del fumicello , a cui giunger fe deve ,
Ed al fine l'arriva.
C'eſt ainfi que l'on trouve dans toute la
traduction
, l'efprit de l'ouvrage
original
rendu avec un coloris ou fort'ou aimable
,
& M. Cafanuova
qui en eft l'Auteur
, fait
affez voir qu'il eft capable de produire
par
lui-même des Poëmes
dignes d'être lus.
4
On a fuivi litteralement dans la repréſentation
le plan des décorations , la
forme des ballets , & l'arrangement des
machines , dont l'enchaînement & la variété
ont frappé à Paris en 1749 tous les
Connoiffeurs , & on s'eft fervi pour les
danfes , compofées par M. Pitror premier
danfeur , & compofiteur des ballers du
Roi de Pologne , & pour les ariettes & le
dernier choeur , de la Mufique du Signor
Adam.
3
Outre le beau choeur , tremble , tremble ,
fui nos pas , du premier acte fur lequel on
a mis une traduction italienne très - bien
adaptée au chant & au deſſein , on a con-
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
fervé encore tous les grands tableaux de
Mufique de l'Opéra François , comme par
exemple , la marche fublime pour l'adoration
du Soleil levant du fecond Acte , δ&cε
on a débuté par l'ouverture , dont on a
donné une explication en tête de l'ouvratraduite
du François. ge
Ainfi , graces aux talens finguliers de
M. de Cahufac pour un genre auffi difficile
que peu connu , & à la reputation extraordinaire
de M. Rameau , la France partage.
avec deux de fes Auteurs modernes un
honneur dont nos Poêtes lyriques &
nos Muficiens n'avoient pas encore joui .
?
Nous fommes flattés de pouvoir , dans
une occafion auffi brillante , rendre juftice
à un ouvrage qui a attiré dans fa nouveauté
, de fi fortes représentations.
Il y a apparence que cet évenement ne
refroidira pas le defir répandu depuis longtems
dans le public , pour la repriſe de cet
Opéra. On allure que le Poëte & le Mufi,
cica ont travaillé de concert pour y ajoû
ter encore de nouvelles beautés. Puiffentelles
, pour l'honneur de l'Art , égaler la
précision , la clarté , la nobleffe du premier
Acte , & la force fublime & continue
du quatriéme.
LES Comédiens François ont fait la cloMAI.
1752. 173
ture de leur théatre par Athalie & l'Oracle
, & l'ouverture par Polieucte & les
Précieuſes. M. le Kain a fait le compliment
dans la premiere de ces occafions , & M.
de Belcourt dans la feconde . Athalie le
chef-d'oeuvre d'un Auteur accoutumé à
nous attendrir , a excité notre admiration ;
& Polieucte le chef- d'oeuvre d'un autre
génie accoutumé à notre admiration , nous
a arraché des larmes. Le public nous permettra
de lui rappeller à l'occafion de ces
piéces deux Anecdotes affez fingulieres .
Athalie fut d'abord mal reçue , on difoit
que c'étoit un fujet de dévotion deftiné
à amufer des enfans : Un Prêtre & un
enfant en étoient , difoit-on , les principaux
objets . Defpréaux tint bon . Il ofa
foûtenir qu'Athalie étoit le chef- d'oeuvre
& du Poëte & de la Tragédie , & que le
public tôt ou tard y reviendroit. Il fur feul
de fon avis , & malgré fa prédiction , Racine
mourut perfuadé qu'il avoit manqué
fon fujet ; parce que la froideur du public
pour cette Tragédie , lui fit croire qu'il
n'avoit pas fçû la rendre intéreſſante. Ĉette
piéce faite pour S. Cyr , n'avoit jamais
été jouée par les Comediens. M. le Duc
d'Orléans Regent du Royaume , voulut
connoître quel effet elle produiroit fur le
théatre , & malgré la clauſe inférée dans
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
le Privilége , ordonna aux Comediens
de la jouer. Le fuccès fut étonnant ; & les
premieres repréſentations faites à la Cour,
donnoient un nouveau prix à cette Piéce ,
parce que le Roi étoit à peu près de l'âge
de Joas.
Avant que l'on jouât Polieucte , Corneille
le lut à l'Hôtel de Rambouillet , fou
verain Tribunal des affaires d'efprit en
ce tems- là ; la piéce y fut applaudie autant
que le demandoit la bienféance & la gran
de réputation que l'Auteur avoit déja . Mais
quelques jours après , Voiture vint trouver
Corneille , & prit des tours fort délicats
, pour lui dire que Policucte n'avoit
pas réuffi comme il penfoit , que fur tout
le Chriftianifme avoit déplu : Corneille
allarmé , voulut retirer fa piéce d'entre les
mains des Comediens qui l'apprenoient ;
mais enfin il la leur laiffa fur la parole
d'un d'entr'eux qui n'y jouoit point.
M. Bourg a paru Mardi 12 Avril , au
théatre François pour la premiere fois. It
a choisi pour fon début la Métromanie &
les Vendanges de Surêne , & dans ces
denx Comedies les roles de Francaleu
& de Thibaut. Le nouvel Acteur s'eft rendu
juſtice en ne ſe montrant qu'une fois au
public qui lui doit pourtant le plaiſir d'aZAMA
I. 1752 175
voir revu la Métromanie . Cette piéce vraiment
originale , dont l'ordonnance eft fort
belle , qui réunit le comique des détails
au comique beaucoup plus rare de fituation
, où les plaifanteries naiffent toujours,
du fond du fujet , & qui est écrite avec
beaucoup de force & de naturel , n'eft pas
jouée auffi fouvent qu'elle devroit l'être .
Tous les Spectateurs ont été frappés à la
derniere repréſentation du jeu vif , ingé
nieux , plein d'anthoufiafme de M. Grandval
; il nous femble que la vérité de l'action
de M. Sarrafin a échapé à la multitude.
Nous ne craignons pas de dire que l'imagination
ne va pas plus loin que le talent
de ce dernier Acteur , lorsqu'il eſt bien
placé.
Les Comediens François ont donné
Jeudi 20 Avril la premiere repréfentation
de Cofroés , Tragédie de M. Mauger . Cette
nouveauté n'a été jouée qu'une fois.
Les Comediens Italiens ont donné
pour la cloture & l'ouverture de leur théatre
Fanfale , parodie d'Omphale . Mlle
Favart a fait les deux complimens.
3
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE.
CONCERT SPIRITUEL.
Le Concert fpirituel eft devenu cette année
un fpectacle très agréable pour le public , une
école fort inftructive pour les Muficiens & les
Compofiteurs , & une fource féconde d'obfervations
& de plaifir pour les amateurs de la Mufique.
On y a raffemblé plufieurs nouveautés très
piquantes , & on y a porté jusqu'à la perfection
l'exécution d'une fort grande quantité de
morceaux extrémement brillans . L'ordre , l'enchaînement
, la variété des differentes parties
dont ce spectacle a été compofé , lui ont donné
one efpece d'action & de vie . On y couroir en
foule , on en fortoit enchanté ; à peine s'eſt- on
aperçu cette année de la ceflation des autres
Spectacles de Paris,
Nous ca allons donner un détail jour par jour.
Il rappellera à ceux de nos Lecteurs qui y ont
affifté , le fouvenir du plaifir qu'ils ont goûté ,
& il donnera aux autres une idée de celui qu'ils
ont perdu .
Le Concert du jour de la Paffion commença
Fer une grande fimphonie : elle fut fuivie par
Domine in virtute tua ; Motet à deux choeurs
de M. Cordelet , Maître de mufique de l'Eglife
Saint Germain l'Auxerrois ; cet ouvrage eſt efti
mé & mérite de l'être.
Meffieurs Pla Espagnols , jouerent un concerto
de hautbois de leur compofition. Leur jeu eft
la perfection même ils ont été retenus à la
Chapelle & à la Chambre du Roi.
;
*
Mlle Bourgeois & M. Gelin , chanterent
AM A I. 1752. 177
Cantemus Domino , petit motet de Mouret. Une
grande maladie que cette Chanteule venoit d'elfuyer
a un peu retardé les progrès qu'on avoit
d'abord cru pouvoir en attendre , & que fa belle
voix fait défirer. M. Gelina été plus heureux .
Le public qui efperoit beaucoup de la voix & de
fon talent , voit avec une eſpèce de transport que
fes efperances font , au moment d'être completement
remplies.
?
M.Canavas joua feul avec élegance , & le concert
finit par le Dominus regnavis motet
grand choeur de M. Mondonville , dans lequel
Mile Fel & M. Richer , Page de la Mufique du
Roi , exécuterent le Duo parata fedes . Čet aimable
enfant n'a que onze ans. Sa voix eft brillante,
légere , jufte , & futée , & fon chant de fort
bon goût.
Le Samedi vingt- cinq Mars , jour de l'Antonciation
, le concert fut compofé d'une grande
fimphonie , du motet Lauda Jerufalem , de la
compofition de feu l'Abbé Gaveau , d'une fimphonie
à grand choeur de M. Guillemain qui eft
en poffeffion de plaire ; du Cantemus Domino ,
exécuté par Mlle Bourgeois & M. Gelin , d'un
Concerto de hautbois de Mrs Pia, & du Cæli enarrant
, dans lequel M. Benoît chanta d'une maniere
admirable le beau recit In fole , & Mlle.
Fel & le jeune Richer , le Duo Non funt loquela
nequefermones , d'une façon raviſſante.
Le ving- fix Mars jour des Rameaux , on debuta
par une grande fimphonie qui fut fuivie du Venite
exultemus de M. d'A vefne , ordinaire de l'Académie
Royale de Mufique. Ce motet a déja
de la célebrité , on eftime furtout le premier récit
, le choeur avec lequel il eft lié , & le choeur
Quoniam ipfius mare qui feroit honneur aux
Hv
78 MERCURE. DE FRANCE.
plus grands maîtres ; mais on y défire un récit de
baffe qui coupe les deux premiers choeurs.. Mrs
Pla jouerent enfuite un Concerto de leur: compofition,
qui fit place auDiligam de Gilles . Mlle Bourgeois
y chanta le récit Beata gens de la Lande qui
æété ajouté à ce motet. M. Canavas joua un Concerto.
M. Richer chantà une ariete latine de la
compofition de M. Blanchard , Maître de Mufique
de la Chapelle du Roi , à qui ce jeune Page
doit fon éducation ; & le concert finit par le
De profundis , un des beaux motets de M. Mondonville
, & celui peut-être dans lequel il y a
le chant le plus agréable & le plus neuf. Mlle
Fel y chanta le récit Quia apud Dominum.
avec une perfection dont elle feule eft capa-
·ble.'
Le Lundi Saint 27. après une fimphonie , on
exécuta le moter Beatus quem Elegifti , de Gilles.
Madame Wendling , Cantatrice de la mufique
du Prince regnant des deux Ponts , chanta un
premier air Italien , & M. Wendling fon mari , de
la même mufique , exécuta un Concerto de Aute ,
après lequel elle chanta un deuxième air beaucoup
plus agréable que le premier. La voix de cette jeu
ne Cantatrice n'eft pas formée encore , mais elle
a de l'exécution . Son mari plut généralement par
l'expreffion & par le fini qu'il mit dans differens
traits de fon Concerto . M. Geoffroy joua une
Sonate de violon avec la plus finguliere affuranée
, & le concert finit par le Magnus Dominus de
M. Mondonville.
Le Mardi Saint 28. Mars , on fit l'ouverture du
Concert par une grande fimphonie de M. Martin ,
Musicien eftimé & qui a tous les talens qu'il faut
pour le faire un grand nom , fi trop de timidité &-
de modeftic ne l'airête mal à propos au milieu de
MMA I. 1752. 179
carriere. On exécuta enfuite un De profundis
nouveau , dans lequel on trouva pluheurs morceaux
d'un goût aimable & très rate dans les compofiteurs
par état . M. Pla l'aîné , joùa un Concerto
de fa compoſition fur le Pfalterion , que
fon frere cadet accompagna avec le violon .
On voit par là que ces deux Muficiens font des
fujets capables de procurer des plaifirs de plus d'un
genre, & qu'ils ont dignes de l'accueil dont le
public , toujours jufte , les honore. Le jeune
M. Richer chanta fa jolie ariete , & le concert fut
terminé par le Dominus regnavit.
Le Mercredi 29 Mars après la fimphonie or
dinaire , on entendit avec plaifir le fameux Miferere
de la Lande . Un concerto des deux hautbois.
Inclina Domine , petit moter de M. Martin
chanté fort bien par M. Gelin, Un Concerto joué
avec beancoup de facilité , par M. Dupont , &
le Deprofondis de M. Mondonville.
Le Jeudi 30. Mars , la fimphonie fut fuivie du
Caniate Moter à grand choeur , de M. Martin.,
Cet ouvrage juft fie ce que nous avons dir plus
haut de ce Compofiteur. Après ce motet M.
Langlois , haute contre nouvelle , chanta le
Benedictus Dominus , petit moter de Mouret . On
hui a trouvé une grande voix , des fons pleins ,
forts & nourris , peu de timbre , point d'art ,
le haut de la voix difficile , & les fentimens femblent
partagés fur les efperances que l'on doit
en concevoir ; peut- être ne juge-t-on ce debutant
que fur la forme , il y a des Connoiffeurs , &
en grand nombre , qui prétendent que l'inftrue
ment eft trouvé , & qu'il ne manque que l'ait pouri
le rendre tel qu'on le ſouhaite.
un On entendit après cette haute contre ,
Concerto dont le fond eft un bruit de chaffe fert
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
ingenieux de Mrs Pla & ils ne laifferent rien à défi
rer ni dans la douceur des fons , ni dans la délicateffe
des traits , ni dans le tour & la jufteffe de
leur exécution. Le jeune Richer chanta enfuite
fon ariete , & Mile Fel exécuta un air Itahen
nouveau de la compofition de M. Pla l'aîné , qui
l'accompagna du hautbois .
Cet air eft plein de chant; & les traits d'imitation ,
& d'affaut entre la voix & l'iftrument qui enfont
raviffans , furent rendus par l'organe le plus
fonore , le plus flexible , & par un haubois qui
reffemble prefque à cet organe charmant , &
peut-être unique . Les connoiffeurs furent contens
de la compofition & charmés de l'exécution .
Ceux des Auditeurs , qui regardent les Arts comme
faifant partie de la gloire d'une Nation ,
étoient flattés de ce que nous jouiffons en France
d'une Chanteufe qui a réuni toutes les recherches
de l'Art au talent le plus décidé qu'ait jamais
accordé la Nature. Le concet finit par le Diligam
, moter à grand choeur , de feu l'Abbé
Madin.
Le Vendredi Saint , on donna après une grande
mphonie , le Miferere de la Lande , l'ariete du
jeune Page , le petit motet Inclina ad me , chané
par M. Gelin , Pair Italien dont on vient
de parler & le Deprofondis de M. Mondonville.
>

Ces morceaux furent coupés par une fimphonie
nouvelle. L'Auteur ne s'eft point découvert
mais fon talent & fon goût our éclaté dans cette
compofition , digne des plus excellens Maîtres.
Le deffein en eft grand & harmonieux, La partie
du milieu est d'un chant très ag éable , & il finit
par deux menuets d'une gaîté fort faillante & la
plus noble.
MA I. 1752. 181
M. Gavinies qu'un accident avoit depuis quelque
tems empêché de jouer du violon , reparut ce
jour -là & fut accueilli comme fan talent diftingué
le mérite. On ofe affurer qu'il ne manque
rien à ce jeune Virtuofo de ce que la Nature peut
accorder. Le feu , le fon , la hardieffe , la précifion
, il a tous les talens ; mais à 24 ans il eſt
impoffible d'avoir toute l'inftruction . Les Arts
font infinis ; un voyage de peu d'années feroit
très utile à M. Gavinies qu'il juge lui- même des
plaisirs qu'il donnera un jour à la France par
ceux qu'il fent bien qu'il lui procure aujour
d'hui.
Le Samedi Saint le concert commença par une
fimphonie à timballes & trompettes de M. Plefi
cadet . On exécuta enfuite le Cantate de M. d'Avel·
ne , un concertó de hautbois le Confitemini
petit motet de M. Cordelet , un concerto de M
Mondonville accompagné de voix , & le Coelia
Ant
.

Etienne debutá ce jour là dans leConfitemini
fa voix n'eft point encore formée, les traits ne font
point finis , fa cadence n'eft point developpée ,
mais elle a le germe de toutes ces chofes , & on
découvre de plus dans fon chant cette précision
& ce principe de goût qui décelent le talent : les
Connoiffeurs en conçoivent des efpérances , elle
eft musicien ne & attent l'hiver prochain pour avoir
feize ans,
Le concerto de M. Mondonville dont on vient
de parler , mérite un détail particulier ; c'eft
une idée qui a paru piquante ; tout ce qui eft
d'imagination dans les Arts doit être précieux
aux Amateurs , les preiniers pas vers une route
nouvelle découvrent des pays inconnus.
Ce font là véritablement les coups de genic .
182 MERCURE DE FRANCE ,
M. Mondonville a imaginé qu'un Concerto
feroit plus agréable , parce qu'il feroit plus varié ,
en
on y joignoit aux differens inftrumens , qui
pour l'ordinaire l'exécutent , les differentes voix.
qui répondent à ces inftrumens. If et parti de-là
pour donner une premiere partie au violon &
une feconde à une voix capable de rendre ,
imitation , tous les traits de l'inftrument. Les
choeurs lui ont fervi pour les parties de baffe
de haute contre , de taille ; ainfi fon concerto une
fois compofé , il a pris en canevas , des' paroles.
latines dont le fens répond à l'expreffion de fa
mufique. On ne doit douter de rien avec Mlle
Fel , elle a cette efpece de voix finguliere , cette
exécution fure , cette précifion , cette intelligence
néceffaires pour un pareil deffein , & M Gavinies
étoit le violon le plus propre à le feconder.
On a donc entendu , après un debut hardi de
tout l'orchestre , un presto exécuté par la voix &
le violon , & les choeurs tantôt doux & tantôt
forts qui formoient un accompagnement auffi
nouveau qu'agréable. L'Adagio a été joué par le
violon feul. M. Gavinies en a tendu le chant
avec une expreffion charmante . Deux tambourins
qui formoient l'Allegro terminoient ce concerto
Ingénieux , & la joye du chant de ces deux mor
ceaux paffa dans toute l'affemblée.
Les Connoiffeurs ont regardé comme un coup
de maître , une baffe qui s'unit avec les baffons
dans l'Adagio. Un paffage très heureux du majeur
au mineur , & de celui ci au premier dans
Allegro. Ils ne ceffent de louer l'idée des doux
& des forts, des choeurs qui produifent l'effet le
plus fingulier & les plus agréable , & ils fe re-
Grient fur l'exécution hardie de Mlle Fel , dont
l'organe flexible fe prête avec tant de facilité
MAI ∙1752.183
à des traits quejufqu'à elle , on avoit cru impo..
poffibles à la voix.
Le jour de Pâques l'affemblée fut des plus brillantes
: une grande fimphonie , le Diligam , de
Gilles , un Duo de hautbois , le Laudatepueri , per
tit motet de Fioco , chanté par Mlle Fel , un folo
de M. Gavinies , & le Venite exultemus de M.
Mondonville furent les morceaux qui compoferent
un des plus agréables concerts.qu'il foit poffible
d'entendre.
Le Lundi un Regina Coeli , motet nouveau de-
M. Giraud de l'Académie Royale de mufique ,
ouvrit le concert d'abord après une grande fimphonie
, La maniere dont le public a reçu ce nouvel
ouvrage ne paroit pas devoir décourager l'Auteur.
Il fut fuivi du petit motet Ufquequo de Mouret,.
que chanta Mlle Bourgeois , d'un Duo de haut
bois , du petit Motet Confitemini Domino , que
Mlle l'Etienne & M.. Richer exécuterent avec
beaucoup d'agrément & de precifion , d'un concerto
de M. Gavinies , & du Bonum eft de M.
Mondonville.
Une grande Simphonie de M. Caraffe, ordinaire
de la Chambre du Roi , fervit d'ouverture au Concert
du Mardi 4. Ayril ; elle fut applaudie.
On exécuta enfuite un Motet de M.Richer dans
lequel le jeune Page fon fils chanta de la maniera
la plus agréable, M. Langlois exécuta le petit Motet
Benedictus . M. Gavinies joua un Concerto ;
Mile Bourgeois & M Gelin chanterent le Cantemus
Domino , Mlle Fel exécuta pour la troifiéme
fois l'air Italien accompagné de M. Pla l'aîné
& paffa de cet air rempli de la plus vive legéreté
au Ploremus du Venite de M. Mondonville , qui eft '.
le morceau le plus pathetique peut - être de notre
Mufique , & qu'elle chanta de la maniere la plus
184. MERCURE DE FRANCE.
touchante. C'est par ce Motet qu'on termina ce
beau Concert .
Le Vendredi 7 Avril , le Concert commença
par une Simphonie , le Motet Deus nofter de M.
Cordelet l'a fuivit & fut très applaudi .
Mile Gautier débuta d'abord après dans le
Cantate , petit Motet de Mouret ; elle montra de
la voix & affez de facilité.
1
Un Concerto de haut-bois précéda le petit
Motet Confitemini , qui fut exécuté par Mlle l'E
tienne , & M.; Richer. Cette jeune chanteufe y
fit voir des progrès , & l'aimable Page y reçut de
nouve aux applaudiffemens .
-On exécuta enfuite le nouveau Concerto de M
Mondonville , qu'on entendit avec le plus grand
plaifir , & le Nifi Dominus du même Auteur termina
le Concert.
Une circonftance qui peut fervir à l'émulation,
en faiſant honneur à l'art , & qui , par ces motifs
mérite d'être raportée , rendit encore ce jour -là,
plus furprenante la bonne exécution du Concerto
de M. Mondonville. La partie fur laquelle Mile
Fel devoit chanter fe trouva perdue , & dans cette
pofition preffée, c'eft fur le premier brouillon trèsbrouillé
de l'Auteur que Mlle Fel chercha & fçût
démêler la partie qu'elle devoit exécuter.
On peut juger par tout ce qu'on vient de rapporter
que les Concerts ont eû dans le public une
grande faveur. Auffi le dernier qui fut donné le
Avril , jour de Quasimodo , & dans lequel il
parut qu'on cherchoit à rencherir fur tous les autres
, attira-t -il une foule extraordinaire .
I fat compofé d'une Simphonie de M. Mondonville
, du Cali enarrant , du Cantemus, de Mouset,
que chanta M. Gelin , d'un Concerto de flûtes
exécuté par M. Taillard , du Laudate pueri , de
M A I. 17527 185
Fioco , dans lequel Mile Fel déploya toutes les
graces de fa voix , & toutes les fineffes de l'art ,
d'un Concerto de hautbois , dont le chant
agréable & paftoral , reunit tous les fuffrages en
faveur de MM. Pla. Cette compofition fait affez
fentir combien il leur fera facile d'allier au faillant
de la Mufique Italienne , l'amenité de la Françoife.
Ce Concerto fat fuivi de celui de M. Mondonville
accompagné de voix , & le Concert finit
par le Venite exultemus , du même Auteur. Le
beau recit Quoniam Deus magnus , fut chanté par,
M. l'Abbé Malines avec cette voix fonore , for
te , & expreffive , qui depuis long-tems lui attire
dans ce récit les plus grands applaudiffemens , &
Mlle Fel rendit , avec une onction auffi touchantë
& auffi fublime que le morceau lui - même , le
grand Tableau du Venite adoremus , qui eft & fera
toujours la bafe de la réputation de M. Mondon-,
ville . Le charme du public ne pouvoit pas croître ,
& il ne falloit pas moins que M. Jeliote pour le
continuer. Il n'avoit point été annoncé , & il
chanta avec la force , Part , l'expreffion , & la
nobleffe dont il eft capable , le récit Sicut in
exacerbatione.
Les Spectateurs jouifloient dans le même tems
des talens qui leur font les plus chers. Ils exprimerent
leur fatisfaction par des applaudiffemens
extrêmes , & M. Jeliote dut fentir le prix flatteur
que le public met toujours aux furpriſes
agréables qu'on a la galanterie de lui donner.
Tel a été le Spectacle dont Paris s'eft occupé
pendant trois femaines On y a entendu des compofitions
excellentes de plufieurs genres, & en
grand nombre. On y a vu des talens naiffans qui
qui promettent des fuccès , & on a joui des foins 3
186 MERCURE DE FRANCE.
des recherches , des travaux de ceux qui avoiene
déja paru , & que l'émulation a mis en état de
remplir les efpérances que leurs premiers pas
avoient données.
M. Gelin qui eft celui de tous qui paroît avancer
avec le plus de rapidité , vient de jouir du fruit
de fes peines. Sa reconnoiffance nous affure de
nouveaux efforts & de nouveaux plaifirs .
MM . Pla font parfaits dans les genres qu'ils
connoiffent , & ils ont tout ce qu'il faut pour
le
devenir dans celui dont ils vont s'inftruire . Leurs
compofitions font pleines de feu & de génie ; ils
n'ont , pour faire les délices de la Nation , qu'à
ajoûter les r cheffes d'un nouvel art à toutes celles
qu'ils poffedent déja , & qui font moins des obftacles
, que des moyens pour acquerir le goût
François qui leur manque,
+
Le jeune M. Richer va rapporter à Versailles
dans le fein de fes Maî res , les témoignages d'affection
dont Paris l'a honoré malgré la jeuneffe
ils ont été trop vifs , pour qu'il les oublie. Ils ger.
meront fans doute dans fon coeur , & ils ranimefont
fon zéle , & ſon émulation . Sa jolie voix
n'eft peut- être qu'une fleur paffagere ; mais peutêtre
auffi cette fleur donnera- t-elle des fruits de
plus d une ef éce dans une autre faifon .
Si Mile l'Etienne cultive fes difpofitions , l'art
pourra fupléer ce que la nature femble avoir réfufé
à fon organe. Elle eft jeune & Muficienne ; fa
voix peut achever de fe dévoiler . Le dernier jour
même qu'on l'a entendue , elle fembloit avoir acquis
un efpéce de dévéloppement , & elle parut
en effet plus fonore . Que ne peut pas un travail
opiniâtre , fecondé du zéle des bons Maîtres ?
Qu'elle écoute , qu'elle étudie , qu'elle admire
fans cefle Mile Fel . Ce font les modeles parfaits
MA I. 1752. 187
qui peuvent feuls former les grandstalens.
On ne parle point ici en particulier de l'admi
niftration du Spectacle dont on vient de rendre
compte. Les faits qu'on a rapportés ne font pour
elle que des éloges , & l'affluence du public eft,
une récompenfe auffi jufte , qu'utile des peines
qu'on s'eft données pour lui rendre cette admi
niftration agréable.
LETTRE .
De M. Grimm à M. l'Abbé Raynal , fur
les remarques au fujet de fa lettre d'Omphale.
A Paris ; le jour de Pâques , 2
Avril 1752 , à la fortie du Concert. ·
P
Ermettez , Monfieur , que je m'adreffe à vous
pour faire mes remerciemens à l'inconnu qui
par une fuite de fa déférence pour vos confeils
a bien voulu enrichir ma lettre fur Omphale de fes
remarques, & fur tout au public qui a daigné juger
avec indulgence une Brochure dans laquelle il n'a
pu trouver d'autre mérite qu'un grand zéle pour la
vérité , & pour le bien de l'art . Comme on eft:
toujours timide quand on hazarde des principes
qui ne peuvent pas être du goût de tout le mon
de; j'avoue que le jugement trop favorable que
vous en avez bien voulu porter , ne m'avoit point
entiérement raffuré; j'avois befoin des remarques
qui viennent de paroître , pour m'affermir dans
tout ce que j'avois dir.
Cependant la reconnoiffance que je dois à l'Auteur
ne m'empêchera pas de relever l'injuſtice
1
188 MERCURE DE FRANCE.
qu'il a faite à un hom ne de mérite , qu'il me per
mettra du moins d'appeller mon Contemporain.
J'ofe auffi l'affurer que je n'accorde pas auffi legé.
rement qu'il femble le croire , des places autour
du grand Pergolefe , & que M. Adolphati , fans
avoir affez de célébrité pour mériter fon fuffrage ,
a un titre bien plus précieux pour être placé à côté
de ce génie fublime. Ce tire , c'eſt fon talent
& les preuves de fon talent , ce font les mor,
ecaux.
Che non mi diffe un di , &e.
Siete barbare amate Stelle , &c.
Scherza , il Norchier talora , &c.
Tu vuoi ch' io viva , o cara ,
Ch' io mairi, poffa lafciar d'amare, e
D'un genio che m' accende ,
e.
Et trente autres qu'apparemmeut l'Auteur des remarques
ne connoît pas. J'ai cru devoir cet éclair .
ciffement fur le mérite de M. Adolphati. Je ne me
pardonnerois pas d'avoir donné , quoique fort indirectement
, occafion à un arrêt injufte pronon .
cé fans ménagement contre un homme dont le
génie eft fait pour s'attirer l'admiration & les
fuffrages de tous les gens d'efprit & de goût ; dumoins
de ceux , qui fe mêlant de juger les Muficiens
, font obligés de fe connoître en Mufique.
En attendant que M. Adolphiti mérite par la
célébrité l'estime de fon Cenieur , je fuis bien aife
de lui apprendre que ce Muficien vient d'avoir
pour la feconde fois un fuccès très - brillant à
l'Opéra de Genes , & en même tems un autre non
moins Batteur à Modene .
J'ofe auffi l'affarer que je connois , peut - être
MA I. 1751. 189
Sutant que lui les ouvrages , le mérite & le talent
de M. Hafle & de M. Hendel mes Contemporains
& mes Compatriotes , & que je fuis tout
auffi glorieux que M. Haffe peut l'être lui- même
du tire de Saxon par excellence que les Italiens
lui ont donné , & qu'à leur imitation M. de Volraire
a conféré en France au Heros du fiècle . Si
j'avois crá pouvoir placer cet Artifte célébre à
côté de Pergolefe ( a ) j'aurois été trop jaloux de
la gloire de ma Patrie pour y manquer. Mais accabler
les grands talens de louanges exceffives &
outrées fans y attacher de fens ni de vérité ,
c'eft les outrager plûtôt que les honorer.
Au refte je n'ai pas voulu defigner tous les
Autels d'un Temple affez décoré par les fimples
noms qui s'y trouvent. J'avois mis peu d'art à fa
conftruction , & l'Auteur des remarques releve
avec raifon , ma négligence. Quand , par exemple
, je parle de la façon dont Mile Fel chante
I'Italien , je n'ai pas voulu dire qu'elle avoit fait
je ne fçais quelles découvertes , j'ai voulu dire fimglement
que les Etrangers ; ( b ) & entr'autres
:
(a ) Tout le monde reconnoît le mérite de Dancourt
& de Dufresny , mais perfonne ne s'eft avisé
de les placer à côté de Moliere auſſi ſublime dansfon
genre , que le grand Corneille l'eft quelquefois dans
Le fien; tout comme I latée eft auffi ſublime dans lefien,
que Zo roafire dans un autre.
(b ) C'est- à - dire les Connoiffeurs ; car les Etrangers
quife mêlent de parler de Muſique par air , ont
déja décidé avant que d'entendre , qu'une voix Fransoife
&fur tout la premiere voix Françoiſe , ne sçauvoit
que très mal chanter l'Italien . Comme il n'y a
sei que le nom qui les choque , s'ils l'aiment mieux ,
nous l'appellerons déformais la voix Européenne,
190 MERCURE DE FRANCE.
"
mon Compatriote M. Haffe , outre une articula
Tion très heureuſe , & une expreffion très-agréable,
lui trouvent je ne fçais quoi d'original dans fon
chant , qui fans être précisément le goût de nos
voix Italiennes , convient très- bien au génie de
cette Mufique ; & fi l'Auteur des remarques demande
en quoi confifte cette maniere originale
je lui dirai que Mile Fel la doit à fon organe
le plus fingulier & le plus égal que je connoiffe .
C'eſt avec une voix par tout également franche
& legere qu'elle parcourt deux gammes & demie;
mais la nature qui lui a accordé cette faveur , n'en
eft pas prodigue, & les voix ordinaires font obli
gées d'y fuppléer par l'art. Voilà ce qu'on fait en
Italie & en France , avec cette différence que nos
voix ont trouvé le fecret d'aller , fans être franches
, par tout avec la même facilité , & de charmer
l'oreille par le goût qu'elles fçavent mettre
dans leurs tours & dans leurs paffages ; & qu'en
France on y fupplée par des cris effectivement
très- capables d'affecter l'oreille par leur fremif-
'fement finiftre.
*
J'ofe l'affurer, encore que je fçais un peu ce
que c'eft que déclamer en Mufique & que je viens
d'entendre au Concert le plus beau morceau de
déclamation qui exifte. C'eft le recit : Venite adoremus
, chanté & déclamé par Mlle Fel d'une ma-
' niere fublime & celefte , c'eſt - à- dire , convenable
au caractere que l'Auteur lui a donné ; & je n'ai
pas non plus laiflé échapper le petit morceau : Hodie
fi vocem ejus audieritis, qui ne fert que de tranfition
à la reprife , mais qui eft un modele de la plus
noble déclamation , & un trait de génie auquel
je n'ai rien trouvé de reffemblant dans tout ce
que j'ai entendu de Mufique . Mais je veux qu'une
déclamation pathétique me déchire le coeur &
non pas les oreilles.
MAI... 17.52, 191
"
J'ofe enfin l'affarer que perfonne n'admire plus
que moi le talent de l'Eleve du grand Tartinis
mais je n'ai pas cru devoir rappeller au public un
évenement qu'il pourroit trouver aujourd'hui
beaucoup plus humiliant pour fon goût , qu'il
ne le fut alors pour le talent de Monfieur
Pagin.
Ce que je voudrois toujours rappeller au public ,
dont je voudrois le remercier fans ceffe , & à quoi
je croi que les Philofophes ont contribué , c'est
Ja juftice qu'il trend aux vrais talens , c'eſt l'admiration
avec laquelle il a écouté cette ſemaine
les chef- d'oeuvres de M. de Mondonville , c'eſt le
fuffrage dont il a honoré ces deux hautbois ( 4 )
finguliers , c'eft la maniere dont il a applaudi aug
progrès de M. Gelin & à l'expreffion noble & pathetique
de cette autre baffe - taille admirable ( b ) .
C'est l'enthoufiafme fi jufte qu'il a marqué aujour
d'hui après le morceau : A folis ortu ,
du petit
Motet de Floccó , chanté d'une maniere fi neu- fin
ve & fi digne de cette voix qui fçait chanter ; c'eſtenfin
la façon dont il a accueilli & encouragé un
enfant charmant ; ( c ) qui a chanté différens
( a ) MM. Plá , freres , de la Mufique du Roi
Espagne.
(b) M. Benoit,
( c ) M. Richer Page de la Mufique de la Chapelle
du Roi , Souhaitons que cet enfant nefachejamais
chanter la Musique de Lully , s'il eft vrai,
comme l'Auteur des remarques fur ma lettre le présend
, qu'il faille des cris des efforts pour la rendre
; prions ceux à qui fa jeuneſſe eft confiée , de
le me pas gâter en lui un don auffi précieux que
goût naturel; foit par des cadences trop fréquentes
dont le chant François fourmille , & qui ne fervens
A
192 MERCURE DE FRANCE.
morceaux fans cris , fans efforts , avec jufteffe
avec aifance & fur tout avec un goût très remar
quable à ſon âge & dans fon pays.
J'ai l'honneur d'être , & c. 7
qu'à gâter les voix & à fatiguer les oreilles ; foit
par des morceaux qui ne font pas faits pour être chantés
que le public eft d'ailleurs tout accoûtumé à
entendre exécuter en cris. En un mot , c'est l'arieste
de M. l'Abbé Blanchard qu'il nous a fi bien chantée
le Duo Non funt loquelæ , dans le Motet Coeli
enarrant que je priefes Maîtres de prendre pour mo
déle dans le choix de ſes morceaux.
NOUVELLES ETRANGERES .
DU NORD .
DE PETERSBOURG , le 17 Mars.
Selon
Elon les derniers avis reçûs de Jaraflow , le
Comte Erneft de Biron , ci -devant Duc de Curlande,
eft dangereufement malade.
DiverYes lettres des frontieres de Perfe confirment
que Scach Doub , à l'approche de l'armée
du Prince Héraclius , a pris le parti d'abandonner
Ifpahan. Il n'a point mis le feu à cette Ville ,
ainti qu'il fe l'étoit propofé , & il s'eft contenté
de la livrer une feconde fois au pillage . Si l'on en
croit les mêmes nouvelles , il s'eft retiré à Erivan.
DE
MAI.
193 1752.
DE STOKHOLM , le 24 Mars.
>
La Diette envoya le 11 de ce mois au Comte
de Teffin fix députés de chacun des quatre Ordres
du Royaume , pour le prier de garder les emplois.
Le Comte de Piper , Préſident de la Nobleffe ,
étoit à la tête de la députation . Une vive reconnoiflance
éclata dans la réponſe du Comte de Teffin
; mais après avoir témoigné combien il étoit
fenfible à l'honneur que lui faifoient les Etats , il
ajouta que l'état de fa fanté ne lui permettoit
point de fe rendre à leurs défits. Les Députés
l'ayant engagé à prendre deux jours pour le déterminer
, il écrivit le 14 à la Diette , qu'on ne
pouvoit être plus touché qu'il l'étoit de voir que
la continuation de fes fervices feroit agréable à la
Nation ; qu'une afurance fi confolante & fi flatteufe
pour lui feroit capable de lui faire furmonter
les plus grands obftacles , fi fes indifpofitions
De rendoient fa bonne volonté inutile ; qu'en ceffant
d'avoir part aux affaires publiques , il ne perdroit
jamais de vue les devoirs de Sujet fidele & de
zélé Citoyen , & que fi dans une condition privée
il pouvoit contribuer encore à l'avantage de la Patrie
, il feroit prêt de faire en tout tems les plus
grands facrifices , pour prouver à la Nation fon
dévouement. Cette déclaration n'a pas empêché
la Diette de réïterer fes inftances. Le Roi & la
Reine y ont joint les leurs , & le Comte de Teffin
a confenti de ne renoncer , ni à la dignité de Sé .
nateur , ni à la place de Gouverneur du Prince
Royal. Il a demandé feulement de pouvoir aller
de tems en tems à la campagne pour le bien de fa
fanté. On lui a promis de lui accorder cette permiffion
, & les Etats ont accepté fa démiffion de
4
# 94 MERCURE DE FRANCE.
la Piéfidence du Collège de la Chancellerie. Les
principales affaires , fur lesquelles la Diette avoit
à délibérer , étant réglées , on croit qu'elle fe féparera
peu de tems après que le Baron de Greiffenheim,
Miniftre du Roi auprès de l'Impératrice de
Kuffie , fera revenu de Peterbourg.
DE COPPENHAGUE , le 4 Mars.
Il paroit une nouvelle Ordonnance du Roi ;
pour diminuer la longueur & les frais des procé
dures. Sa Majefté donnant une attention finguliére
au progrès des Arts , le Comte de Moix , chargé
de ce Département , ne néglige rien pour exciter
l'émulation des Artiſtes , & fur- tout pour faire
fleurir les Ecoles de Peinture & de Sculpture ,
établies en cette Capitale. On fit le 20 & le 25 du
mois dernier dans ces deux Ecoles la diftribution
des prix , à laquelle la plupart des Miniftres Etrangers
& des autres perlonnes de diftinction affilierent.
La Chambre des Finances a réfolu d'affermer
pour cinq ans la chaffe des Faucons.
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 18 Mars.
Depuis les informations faites par le Baron de
Doppelhoffen , on a reconnu que le zèle pour la
Religion n'étoit pas la véritable caufe de l'émeute,
excitée par les Paifans employés aux Salines dans
la Haute- Autriche. L'Impératrice Reine s'eft déterminée
conféquemment , à faire arêter les principaux
auteurs de la fédition . On inftruit leur proces
, & vraisemblablement ils feront envoyés en
Hongrie , pour travailler aux Mines.
MAI. 195 1752.
On a repris les conférences pour régler leslimites
entre les Etats de l'Impératrice Reine & ceux
de la République de Venife , & l'on efpere que
cette affaire fera bientôt terminée à la fatisfaction
des deux Puiffances.
DE DRESDE , le 12 Mars.
Le Prince Lubomirfxy s'eft démis de la charge
de Grand Maitre de l'Artillerie de Pologne en faveur
du Comte de Bruhl , Premier Miniftre de Sa
Majefté , lequel a acheté de la Comtek Potocka,
veuve du Grand Général de l'Armée de la Cou
ronne , la Staroftie de Bolimow.
DE BERLIN , le 18 Mars.
L'Académie Royale des Sciences & Belles- Lettres
a élû en qualité d'Affociés Etrangers le fieur
Louis Godin , de l'Académie Royale des Sciences.
de Paris ; le fieur Jean Jallabert , Profeffeur de
Phyfique & de Mathémati ues à Genève , & le
heur Gafpard Wetstein , Chapelain & Bibliothécaire
de la Princefle de Galles .
Le corps du Comte de Tyrconell doit être tranfporté
en France , pour être inhumé à Saint- Germain-
en-Laye.
ESPAGNE.
DE MADRID , le 25 Janvier.
On apprend de Cadix , que le 28 du mois dernier
le Vaiffeau de Regifte La Notre- Dame du
Rofaire Sainte Thérèse & Saint Joseph a fait voile
pour le Golfe de Honduras. Les mêmes letties
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
marquent que les Navires le Terrible , de Bordeaux
, l'Espérance , de Morlaix , & Ja Concorde ,
du Havre , font arrivés à Cadix . Le dernier de ces
Bâtimens s'y eft rendu en vingt-deux jours de na-,
vigation.
ITALI E.
DE NAPLES , le 2 Mars .
Une Efcadre compofee d'un Vaiffeau de guerre ,
d'une Frégate , de quatre Galeres & d'un pareil
nombre de Chabecs , fortira de ce Port le 15 ou
le 16 de ce mois , pour donner la chaffe aux Corfaires
. Les Négocians de cette Ville font armer à
leurs dépens pour la même deftination deux Tartanes
& deux Galiottes . Le quatrième des Chabecs
que le Roi avoit ordonné de conftruire , a été
lancé à l'eau , & l'on fe difpofe à l'équiper.
L'éruption du Mont- Veluve continue toujours ,
mais la matiere bitumineufe coule avec beaucoup
plus de lenteur & moins d'abondance.
On a tiré depuis peu des ruines , de l'ancienne
Herculanum , une très belle ftatue réprefantant un
Faune. Le fieur Baïard chargé par le Roi de pu
blier les découvertes qu'on a faites dans ces ruines,
préfenta le 14 de ce mois à Sa Majesté les deux premiers
Volumes de fon Ouvrage.
DE ROME , le 14 Février.
Il a été réfolu de conftruire un nouveau Port
à l'embouchure du Tibre , & l'on a renoncé au
projet de rétablir celui d'Anzio. Les inondations
ayant caufé de nouveaux dommages dans le Bolonois
, le Pape a ordonné qu'on prêt des mesures
efficaces , pour garantir à l'avenir cette Province
de femblables accidens. Selon les apparences , on
employera pour cet effet les mêmes moyens , qui
*
MA I. 1752 . 197
cat réuffi dans les Etats du Duc de Modene .
DE LIVOURNE , le 1 Mars.
Tous les Capitaines des Bâtimens , qui depuis
huit jours font entrés dans ce Port , confirment
que les mers de Sicile & de Sardaigne font reinplies
de Corfaires , d'autant plus à craindre , qu'ils
ont formé diverfes petites Efcadres , tant pour être
plus certains de s'emparer des Navires qu'ils attaquent
, que pour être plus en état de fe défendre ,
s'ils font attaqués par les vaiffeaux qui leur don
nent la chaffe.
Selon les avis reçus de Florence , le Confeil de
Régence s'eft allemblé plufieurs fois ces jours - ci ,
pour déliberer fur les moyens d'augmenter le
commerce des habitans de ce Grand- Duché.
DE VENISE le 24 Mars.
Le 18 de ce mois , on procéda à l'Election d'an
nouveau Dôge de cette République , & tous les
fuffrages fe font réunis en faveur du fieur François
Loredano . Il fut conduit auffi tôt par le Sénat au
Palais Ducal , où il demeurera en homme privé
jufqu'après Pâques , la Semaine Sainte n'étant pas
un tems propre pour la cérémonie de l'Inftallation
. Le fieur Loredano eſt le troifiéme Dôge de
fon nom
denx de fes Ancêtres ayant été revêtus
de la mêmé Dignité , l'un en 1502 , l'autre en
1567. Son Prédeceffeur le feu fieur Pierre Grimaldi
avoit eu auffi dans fa Maiſon deux Dôges , Antoine
& Marin Grimaldi , élus le premier en 1521.
& le fecond en 1595.
I iif
19Š MERCURE DE FRANCE.
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , le 16 Mars.
Les Seigneurs pafferent hier le Bill , pour permet
tre l'entrée des laines d Irlande dans le Port d'Yarmouth.
Le 13 de ce mois , la Chambre des Communes
fit divers changemens au Bill concernant
les nouveaux fonds d'Annuités , qu'on a réfolu de
former. Aujourd'hui , la Chambre a la pour
lapremiere
fois un Bill contre les meurtriers . Le Bill
pour diminuer le nombre des Directeurs de la Com.
pagnie de la Mer du Sud a été rejettéà la pluralité de-
6 voix contre 28. On parle de réunir cette Compagnie
à la nouvelle Compagnie d'Afrique.
PROVINCES - UNIES.
DELAHAYE , le 24 Mars.
On travaille actuellement à mettre en exécu
tion le Plan pour la réduction des troupes de
cette République Les troupes que l'on incorpore
confiftent en dix -fept mille hommes d'Infanterie ,
tant Nationale qu'Allemande ; deux mille quatre
cens d'Infanterie Ecoffoife ; deux mille cent fix
hommes de Cavalerie , & neuf cens trente-fix
Dragons. Après la réforme , il reftera vingt- cinq
Régimens d'Infanterie , foit Nationale , foit Allemande
, trois Régimens d'Infanterie Ecofloiſe ; un
Régiment d'Infanterie Wallone ; fix Régimens de
Cavalerie , & deux Régimens de Dragons . Dans
ce nombre ne font point compris le Régiment des
Gardes à pied , celui des Gardes à cheval , & celui
des Gardes Dragons . Chaque Régiment d'InMAI.
1752. 199
1
fanterie fera de deux Bataillons , & le feul Régiment
Wallon en aura trois. Il y aura une Compagnie
de Grenadiers & fix de Eufiliers dans chaque
Bataillon. Les Régimens de Cavalerie & de
Dragons feront compofés chacun de quatre Efcadrons.
Dans l'Infanterie , les Compagnies feront
commandées par un Capitaine , un Lieutenant &
un Sous Lieutenant . Celles de Grenadiers auront
de plus un Capitaine en fecond . A la tête des
Compagnies de Cavalerie , il y aura un Capitaine,
un Lieutenant & un Sous- Lieutenant. Les Compagnies
de Dragons n'auront point de Sous Lieutenans
, & auront un Cornette. Par l'incorporation
trente - quatre Colonels , vingt-huit Lieutenans-
Colonels , deux Majors , cinquante - neuf Capitaines
de Grenadiers , & deux cens vingt- quatre autres
Capitaines , tant d'Infanterie que de Cavalerie
& de Dragons , fe trouvent fans commandement .
Les Colonels , les Lieutenans- Colonels & les Majors
, conferveront leurs appointemens , & feront
remis en pied , à mesure que l'occafion s'en préfentera.
Moyennant les penfions accordées aux
Capitaines , ils feront obligés de fervir à la fuite
des Régimens , dans lefquels les leurs feront in
corporés. Selon leur rang d'ancienneté , on leur
rendra des Compagnies , lorfqu'elles vacqueront .
On exigera des Capitaines de Cavalerie & de
Dragons réformés , qu'ils gardent chacun deux
chevaux. Le Gouvernement par la préfente réforme
diminuera fes dépenfes de plus de quinze cens
mille florins.
Wiiij ,
200 MERCURE DE FRANCE.
FRANCE .
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c .
E Roi partit le 16 Mars dernier pour le Châ-
La
>
Le dix-neuf , Dimanche de la Paffion , Leurs
Majeftés accompagnées de Monfeigneur le Dauphin
, & de Mefdames de France , affifterent au
Sermon du Pere Dumas , & enfuite aux Vêpres
& au Salut .
Le 17 & le 22 , la Reine entendit le Sermon
du même Prédicateur .
Le 19 , le Roi tint Confeil d'Etat .
Le 21 , après avoir couru le Cerf dans les Bois
de Verriere , Sa Majefté fe rendit au Château de
Bellevue. Monfeigneur le Dauphin a été indifpofé
pendant quelques jours d'un rhume.
Le 20 au matin , Mefdames de France allerent
fe promener au Chateau de Maifons.
Le Roi a nommé Commandeur de l'Ordre ›
Royal & Militaire de Saint Louis , le Comte de :
Sparre , Maréchal des Camps & Armées de Sa
Majefté , & Colonel du Régiment Royal - Sucdois
.
Les Chanoines Réguliers de l'Abbaye de Sainte
Geneviève célébrerent le 23 un Service folemnel
pour le Repos de l'ame du feu Duc d'Orleans .
Le Choeur de leur Eglife étoit tendu de noir depuis
la naiffance des voûtes juſqu'en bas . Il y avoit
de chaque côté deux Litres de velours , chargés
d'Ecuffons aux Armes du Prince . Douze autres
MA I. 1752. 201
grands Ecuffons aux mêmes Armes coupoient de
diftance en diftance le cours de la Tenture . Audeffus
du Catafalque étoit un Dais , orné auffi
d'Ecuffons , & garni de franges d'argent . Des
Guirlandes en feftons foutenoient les Rideaux ,
qui partoient des quatre coins du Dais. La répréfentation
, élevée fur un triple Gradin , étoit couverte
d'un Drap mortuaire , galonné d'argent , &
bordé d'hermine . On avoit placé fur des Couffins
la Couronne & les marques des Ordres du Saint-
Efprit & de la Toifon d'Or . Cent Cierges , chacun
de deux livres , entouroienr la Repréfentation. Il
y en avoit trente- Gx , de quatre livres chacun ,
fur l'Autel , & un cordon de lumiere , formé par
un grand nombre de Bougies , regnoit le long du
Couronnement des Stalles . La Nef , les Chapelles
& les Tribunes , ainfi que le Choeur étoient entierement
tendus de noir.
Le même jour , les Billets de la Seconde Lotterie
Royale étoient à fix cens trente fix livres . Ceux
de la Premiere , & les Actions de la Compagnie
des Indes , n'avoient point de prix fixe.
Le Catafalque , élevé dans l'Eglife de l'Abbaye
Royale de Saint Denis pour la cérémonie des
Obfeques de Madame Henriette , étoit d'un plan
quarré long , autour duquel régnoient quatre degrés
avec des Pied d'Eftaux placés aux angles. Sur
l'Eſtrade étoit un Socle , qui fupportoit un Tombeau
de Porphire . Les Degrés , les Pied d'Eftaux
& l'Estrade , étoient de différens marbres On
voyoit aux quatre coins du Tombeau quatre Figures
de Rond de Boffe , repréfentant la Religion ,
la Piété , la Vertu & la Prudence. En face de ces
Figures , fur les Pied -d'Eftaux , s'elevoient à une
très grande hauteur des Faifceaux de Lis en argent
, dont chaque Beur portoir une lumiere . Les
armoiries & le Chiffre de la Princeffe étoient
IV
202 MERCUREDE FRANCE.
groupés devant & derriere ces Faifceaux dans des
Cartouches d'or. Deux groupes d'Enfans , en
bronze antique , qui éteignoient leurs flambeaux ,
étoient placés fur les flancs de l'Eſtrade à la hauteur
des Degrés. Au- deffus du Catafalque étoit
fufpendu un Pavillon , dont les rideaux étoient relevés
. Tous les fonds du Pavillon & des Rideaux
étoient blancs , avec divèrs ornemens d'hermine ,
& avec des Armoiries & des Chiffres en argent.
Un Ordre d'Architecture , dont les Chapiteaux
, les Corniches & les Bofles , étoient de
bronze antique , & dont les Pilaftres aink que
les Corps étoient feints en marbre , formoient
la décoration interieure du Choeur de l'Eglife .
Le fond général & dominant de cette décoration
, de même que celui du Pavillon qui couvroit
le Catafalque , étoit en blanc. Des Fleurs
de Lis d'or étoient femées le long des Rideaux.
Les Bordés & les Retrouffés étoient d'hermine .
Dans la frife de la corniche , & au bas de l'Ordre
d'Architecture regnoient des Litres de Satin
blanc , chargés de larmes & de Fleurs de Lis. On
avoit difpofé alternativement les Armes & le Chif
fre de la Princeffe. Piufieurs girandoles , portant
des lumieres , & placées avec fymétrie , ajoutoient
une nouvelle clarté à celle qui partoit du Catafalque.
Les différens blancs , qui faifoient le fond de
cette décoration , ne nuifoient point à l'effet des.
métaux dont étoient compofés fes ornemens acceffoires
, non plus qu'au brillant de la grande quan
tité de lumieres dont elle étoit éclairée .
Le 23 Mars , veille du jour fixé pour la céré
monie des Obfeques , les Vêpres & les Vigiles des
Morts furent chantées par les Religieux de l'Ab
baye , & l'Evêque de Meaux , Premier Aumanier
de la Princeffe , y officia. Monfeigneur le
Dauphin , & Mesdames, Victoire , Sophie & Loui
ΜΑΙ 1752: 203
fe , fe rendirent le 24 à Saint- Denis , ainfi que le
Dục d'Orléans & le Prince de Condé , qui devoient
mener Madame Sophie & Madame Louile
à l'Offrande. Lorfque les féances furent prifes ,
P'Evêque de Meaux célebra pontificalement la
Meffe , étant affifté des Evêques de Séez & de
Dijon. A l'Offertoire , & après les faluts ordinaires
, faits par le Marquis de Brezé , Grand
Maître , & par M. Defgranges , Maître des Cérémonies
, Mefdames de France allerent à l'Offrande.
Madame Victoire y fut menée par Monfeigneur
le Dauphin , la queue de la Mante de las
Princelle étant portée par le Prince de Tingry , let
Comte de Choifeuil Meufe & leComte de Bauffremont,
Madame Sophie , dont la queue de la Mante
étoit portée par le Marquis de Senneterre ,
Je Marquis de Gontaut , & le Comte de Durfort ,
fut menée par le Duc d'Orléans. Madame Louife
, fut menée par le Prince de Condé , & la queue
de la Mante de la Princefle fat portée par le Comte:
de Thomond , le Marquis d'Armentieres & le
Marquis de Brancas.
Après cette cérémonie , l'Evêque de Troyes prononça
l'Oraiſon funèbre. Il prit pour Texte ces pa .
roles duPf. 101.Dies mei ficut umbra declinaverunt ,
ego ficut fænum arui , tu autem Domine , in
aternum permanes . Mes jours ont disparu comme l'onbre
, j'aiféché comme l'herbe ; mais vous SeigneUTT
vous demeurez éternellement. A la fin de fou Exor.
de , le Prélat annonça ainfi le plan & la divifion
générale de fon Difcours. Jours brillans , que
၁ l'affemblage des qualités les plus aimables rendoit
fi précieux devant les hommes . Ils ont
paffé comme une ombre , & telle eft la jufte
→ matiere de nos regrets. Dies mei ficut umbra de
» skinaverunt. Jours fanctifiés , que l'aflemblage .
Jajs
--
204 MERCURE DE FRANCE.
» des vertus les plus chrétiennes a rendu précieux
» devant Dieu . Leur récompenfe eft dans l'éternia
té de fa gloire , & tel eft le fondement heureux
» de notre espérance. Tu autem , Domine , in
» aternum permanes » . L'Evêque de Troyes ,
dans la premiere Partie , préfenta un tableau fidéle
des qualités de l'efprit , du caractere & du
coeur de Madame Henriette , & il peignit cette
Princeffe fous ces trois poins de vue differens .
Elprit folide & cultivé , mais fans affectation de
ſavoir & d'étude . Caractère doux & facile , mais
avec toutes les réferves de la décence & de la di
gnité. Coeur tendre & compatiffant , mais avec
droiture & fans foibleffe. Dans la feconde Partie`, `
le Prélat montra qne Madame Henriette poflédoit
toutes les vertus qui honorent le plus la jeuneffe ,
qui le trouvent le moins avec la grandeur , qui
font fur- tout néceffaires au moment de la mort ;
fageffe de conduite , dans l'âge de la diffipation
& des écarts ; fidélité à la Loi , dans l'indépendance
du rang ; pureté de confcience dans tous les ›
tems , & fur-tout à l'inftant qui devoit décider de
fon éternité.

La Meffe étant finie , l'Evêque de Meaux & les :
Evêques de Séez , de Dijon , de Saint - Paul trois-
Châteaux , & de Tréguier , firent les encenfemens
autour du Corps ; qui fut enfuite levé par les Gardes
du Corps du Roi , & porté au caveau de la
fépulture de la Maiſon Royale . Les quatre coins
du poële étoient tenus par le Comte de Gramont ,
le Marquis de Rochechouart , le Comte de Liflebonne
, & le Comte de Stainville. Le Baron de
Montmorency
, Chevalier d'honneur de Madame :
Henriette , porta la couronne , & le manteau à
la Royale fut porté par le Marquis de Lhopital ,
premier Ecuyer de cette Princeffe . Le Corps ayant
été defcendu dans le caveau & le Roi d'Armes
MAI. 1752. 205
ayant fait les proclantations accûtumées , le Baron
de Montmorency & le Marquis de Lhopital , dépoferent
dans le caveau , l'un la couronne , l'autre
le manteau à la Royale. Le Clergé , le Parle
ment , la Chambre des Comptes , la Cour des
Aides , la Cour des Monnoies , l'Univerfité , le
Châtelet , le Corps de Ville & l'Election , qui
avoient été invités de la part du Roi à ce Service
par le Marquis de Brezé , Grand- Maître des céré
monies , y affifterent .
K " Le 26 , Dimanche des Rameaux leurs Majeftés
, accompagnées de Monfeigneur le Dauphin
& de Meldames de France , affifterent à la Bénédiction
des palmes , qui fut faite par l'Abbé Ger
gois , Chapelain de la Chapelle de Mufique , lequel
en préfenta au Roi & à la Reine. Leurs Ma
jeftés affifterent à la Proceffion , & adorerent la
Croix. Le Roi & la Reine entendirent enfuite la
grande Mefle , célebrée par le même Chapelain .
L'après-midi , leurs Majeftés affifterent aux Vêpres
& au Salut.
Le 27 , la Reine s'etant rendue à l'Eglife paroiffiale
du Château , y communia par les mains de
l'Evêque de Chartres , fon premier Aumônier . Mon.
feigneur le Dauphin communia le 29 dans la même
Eglife par les mains du Cardinal de Soubize ,
Grand Aumônier de France . Madame Adélaïde y
communia le 27 par les mains de l'Evêque de
Meaux , fon premier Aumônier , & Mefdames
Victoire , Sophie & Louife , le 28 , par les
mains de l'Abbé de Termont , Aumônier du
Roi.
Le Roi tint le 25 un Confeil des Dépêches , & le
29 un Confeil d'Etat.
Le 28 au foir , la Cour quitta le deuil qu'on avoit
206 MERCURE DE FRANCE .
pris le 15 Février pour la mort de Madame H
Fiette.
Le Roi a nommé fon Ambaſſadeur , auprès du
Roi & de la République de Pologne , le Comte
de Broglie , Brigadier des Armées de Sa Ma-,
jeſté.
Le Chevalier de la Touche , Marécha ' des
Camps & Armées du Roi , a été nommé par Sa
Majefté , pour remplir la place de fon Miniftre
Plénipotentiaire auprès du Roi de Pruffe , vacante
par la mort du Comte de Tyrconell , & dans
Pinterim M. le Baillif , Gentilhomme Ordinaires
de la Maifon du Roi , fera chargé des affaires de Sa
Majefté à la Cour de Berlin .
Madame la Dauphine fortit le 29 pour la pre
miere fois depuis la fauffe couche qu'elle a faite le
9, & certe Princeffe entendit la Mefle du Roi .
Le 30 , jour du Jeudi- Saint , le Roi a entendu
le Sermon de la Cêne de l'Abbé de la Riviere ,
Chanoine de l'Eglife de Saint Merry , & Clerc de
la Chapelle de la Reine , & l'Evêque de Lombez
a fait l'Abfoute . Enfuite , Sa Majefté a lavé les
pieds à douze Pauvres & les a fervis à table.
Le Comte de Charolois , faifant les fonctions de la
charge de Grand Maître de la Maiſon du Roi ,
étoit à la tête des Maîtres d'Hôtel , & il précédois
le fervice dont les plats étoient portés par Monfeigneur
le Dauphin , le Duc d'Orléans , le Prince
de Condé , le Comte de Clermont , le Prince de
Conty , le Comte de la Marche , le Prince de
Dombes , le Comte d'Eu , le Duc de Penthievre ,
& par les principaux Officiers de Sa Majesté.-
Après cette cérémonie , le Roi & la Reine fe
font rendus à la Chapelle , où leurs Majeftés ont
entendu la grande Meffe , & afliſté enſuite à la-
Proceffion.
4
MAI. 1752 . 207
Le mêmejour , lesActions de laCompagnie desIndes
étoient à dix huit cens cinquante - fept livres dix
fols. Les Billets de la Premiere Loterie Royale ,
n'avoient point de prix fixe , & ceux de la feconde
étoient à fix cens trente trois livres .
Le même jour , la Reine entendit le Sermon
de la Cêne de l'Abbé d'Efpiard , Chanoine de l'Eglife
Métropolitaine de Befançon , & Confeiller
Clerc du Parlement de la même Ville. L'Evêque
de Lombez ayant fait l'Abfaute , Sa Majefté lava
les pieds de douze pauvres filles qu'elle fervit à
table. Le Marquis de Chalmazel , premier Maître
d'Hôtel de la Reine , précéda le fervice , dont
les plats furent portés par Mefdames Adélaïde
Victoire , Sophie & Louife ; par la Ducheffe
d'Orléans & la Ducheffe de Penthievre , & paɛ
les Dames du Palais..
Leurs Majestés fe rendirent le même jour fur
les dix heures du foir à la Chapelle du Château , &
y firent leurs prieres pendant une heure devant
P'Autel , où le Saint Sacrement étoit en dé
pôt.
Le 31%, jour du Vendredi Saint , le Roi & la
Reine , accompagnés de Monfeigneur le Dauphin
& de Mefdames de France , entendirent dans
lamême Chapelle le Sermon de la Paffion du P ere
Dumas. Leurs Majestés aflifterent enfuite à POFfice
, & allerent à l'adoration de la Croix . L'aprè
midi le Roi & la Reine entendirent l'Office des
Tén ébres.
Le premier Avril , Samedi Saint , la Reine
afta , ainfi que Monfeigneur le Dauphin , Madame
la Dauphine & Mefdames , aux Complies
& au Salut , pendant lequel l'O Filii fut chanté
par la Mufique.
Le 2 Fête de Pâques , Roi & la Reine ace
268 MERCURE DE FRANCE.
compagnés de Monfeigneur le Dauphin & de
Meldames , entendirent la grand'Mefle célébrée
pontificalement par l'Evêque de Lombez . L'aprèsmidi
, leuts Majeftés , accompagnées de même
que le matin , affifterent à la Prédication du Pere
Dumas , & enfuite aux Vêpres auxquelles le même
Prélat officia .
Le Roi & la Reine affifterent le 3 & le 4 aux
Vêpres & au Salut chantés par les Miffionnaires .
Leurs Majeftés dînerent le 31 du mois dernier
& fouperent le 2 de ce mois au grand couvert.
Le 3 le Roi tint Confeil d'Etat.
Sa Majefté fur le 4 au foir à Trianon .
}
Le Roi a accordé à M. Quefnay , l'un de fes
Medecins Confultans , la furvivance de M. Marcot
, pour la place de premier Médecin ordinaire
de Sa Majesté.
LE
MARIAGE .
E prmier Mars Mre Jacques de Moreton , Seigneur
de Boiffon , Mandement , d'Alegre & $.
Jean le Centainier , appellé le Comte de Chabrillan
, Colonel d'un Regiment de Cavalerie de fon
nom , époula à Saint Eustache par difpenfe de la
Cour de Rome , Bathilde - Magdeleine - Félicité de
Verdelhan des Fourniel , fille de Jacques de Verdelhan
Seigneur des Fourniel , Secrétaire du Roi
& Fermier Général , & de Marie - Magdeleine
Morin , fa Confine Germaine .
La Maiſon de Moreton , dont les Armes font
d'azur à la Tour d'argent maçonnée de fable , à la
patte d'Ours d'or touchant la porte ; la devife eft
en Espagnol allégorique à la Tour : Antes crepar
que doblar , qui fignific ; plutôt crever que plier ,
MAI. 1752: 209:
eft originaire d'Ecoffe , fuivant la tradition & les.
mémoires domeftiques, & de l'une des plus ancien .
nes & des plus illuftres de ce Royaume ; mais ce
qu'il y a de plus certain , c'eft qu'elle tient depuis ,
plufieurs fiécles rang parmi les plus diftinguées de ,
la Province de Dauphiné par l'ancienneté de la
nobleffe de leur extraction.
Le premier que l'on connoiffe eft Lambert de
Moreton , qui vivoit avant l'an 1100 , comme il
paroît par un acte paflé en 1110 , entre Adhémard
Souverain de Montelimart & les habitans de cette
Vile, dans lequel il figna comme témoin avec
les plus qualifiés de la Province. Il fut probablement
pere de Pierre de Moreton vivant avant
l'an 1200.
19
$
Guillaume de Moreton Seigneur de la Pallu ,
Saint Paul , & c . qui vivoit en 1250 , eft qualifié
dans plusieurs Titres, Chevalier, Magnifique, Haut
& Puiflant Homme. Il époufa Menette de Montoifon
, fille de Givin de Montoifon & foeur de
Godefroi Seigneur du Marlane. De ce mariage.
fortit Pierre de Moreton II . du nom , marié
à Agnès ou Aganeffe d'Adhémard de Monteil , Da
me de Pierrelatte . Leur fils Godefroi de Moreton
fut allié à Mejonne de la Gorce , & en eut entr'autres
enfans Raimond qui fuit & Martin. Celui-',
ci eut de Marie de Maumont , Jean de Moreton
créé Cardinal par le Pape Alexandre V. il fut auf
Evêque d'Eli , Archevêque de Cantorbery & Chancelier
d'Angleterre .
Raimond de Moreton qualifié Domicellus ,
époufa Agnés Audiger , Dame d'Autinac , qui .
tefta le 14 Novembre 1398. d'elle naquit Pierre
de Moreton III . du nom , pere par Martine de
Vefe fa femme d'Antoine de Moreton qui époufa
le 8 Novembre 1417 Alix Flaudin , fille de Ponce
210 MERCURE DE FRANCE.
Flaudin Seigneur de Porcherol , de la même Mai
fon que les deux Cardinaux de ce nom . Il échangea
en 1450 avec Louis II . Dauphin , la terre de
Pierrelatte contre celle de Chabrilian , que fa
poftérité a toujours poffédée depuis . Son fils Aynard
de Moreton , Seigneur de Chabrillan , qui
tefta en 1497 , fut tué à la bataille de Ravenne &
avoit époulé Clairette - Aloïfe de Vaffieux . De cette
alliance vint François de Moreton marié avec
Dauphine de Seydre de Caumont , de laquelle il
eut Sebaftien de Moreton Seigneur de Chabrillan ,
Chevalier de l'Ordre du Roi , Capitaine des Gardes
de fa Porte , Gentilhomme ordinaire de fa
Chambre , Capitaine de cent hommes d'armes ,
& Gouverneur de Provins & de Château Gaillard..
Il tefta le 10 Juin 1586 & s'étoir allié à Louife du
Moulin qui fut mere de Jacque de Moreton Meſtre
de Camp d'un Regiment de huit Compagnies de
cent hommes cliacune , lequel époula Guygonne .
fille de Roftaing d'Ure & de Laurence de Simiane ,
dont il eut 1 °. Antoine qui fuit ; 2 °. François de
Moreton de Chabrillan , Grand Prieur de Saint
Gilles de l'Ordre de Jerufalem ; 3 ° . Charles quir
a fait la Branche des Seigneurs de Boiffon.
Antoine de Moreton , Seigneur de Chabrillan ,
époufa en 1628 Ifabelle de Chaponay , dont le
fils aîné Jofeph de Moreton Marquis de Chabrillan
, fut Lieutenant de Roi de la Province de
Dauphiné. Celui- ci avoit 4 freres dans l'Ordre de
Malte , dont 3 furent tués en différentes 13 Batailles,
& le 4 fut Général des Galéres & Grand'Croix
de l'Ordre. Le Marquis de Chabrillan s'allia le 8
Novembre 1668 , à Antoinette de Vichy - Chamron
, de laquelle il eut Antoine qui fuit , trois
autres fils Capitaines dans le Regiment de Chabrillan
Infanterie , tués à la Bataille d'Ochfter , où
MAI 1752. 211
an Coufin de leur nom fut bleffé dangereusement
& un cinquiéme qui fut Capitaine des Galéres &
Grand'Croix de Malte .
Antoine Moreton II , du nom , Marquis de Chabrillan
, Lieutenant de Roi en Dauphiné , époufa
en 1698 Antoinette de Grolée de Viriville , foeur
de Madame la Maréchale de Talard , dont il a eu
pour enfans :
19. François- Céfar de Moreton Marquis de
Chabrillan , Maréchal des Camps & Armées du
Roi , marié en premieres nôces à Charlotte de la
Fare, dont il n'a point eu d'enfans , & en fecondes
à Louife de Murs- Aftuaud , de laquelle il a
1º. Antoine de Moreton , né en 1745. 2°. François
, Chevalier de Malte , né en 1749.
2°. Antoine-Appollinaise , Capitaine des Gardes
de S. A. S. Monfeigneur le Prince de Conty.
3. Jofeph-Touffaint Colonel d'un Regiment
' Infanterie,
4°. Louis Lieutenant Colonel , Commandant
pour le Roi dans les Ville & Citadelle de Montelimart.
5º. & 6°. Deux filles Religieufes. 7 ° . Anne-
Jofeph de Moreton- Chabrillan mariée à Jacques,
Marquis de Joviac.
Branche des Seigneurs de Boiffon.
du
Charles de Moreton - Chabrillan , troifiéme
fils de Jacques Seigneur de Chabrillan & de Guigonne
d'ore , fut Seigneur de la Mothe -Chabrillan
& allié à Marie Dangerais , Dame de Boiſſon ,
Main , de Mandement , d'Alégre , de Saint Jean
le Centainier , &c. & fille de Jacques Dangerais
Seigneur defdits lieux & d'Anne d'Hautefort. 11
en eut 1 °. Gabriel qui fuit , 2º. Laurent de Mo212
MERCURE DE FRANCE.
reton , Seigneur de Servas établi à Baucaire en
Languedoc, où il a epoufé N ... de Miffol , dont
plufieurs enfans .
Gabriel de Moreton Seigneur de Boiflon , du
Main , & c. époufa N. . . . . du Fay de la Tour-
Maubourg, dont il eut , 19. N.... de Moreton
Seigneur de Boiffon , marié à N... de l'Aubépin ,
dont il a plufieurs enfans , 2 °. Laurent qui fuit ;
3º. une fille .
Laurent de Moreton , Seigneur de la Mothe-
Chabrillan , Mandement , d'Alégre , &c. s'allia
à Marguerite de Rofel de Caffary , qui fut mere
de plufieurs enfans au fervice & Chevalier de
Malte , entr'autres de Claude qui a continué la
postérité.
Claude Moreton , Seigneur de la Mothe- Chabrillan
, mort en 1748 , avoit épousé Marie de
Verdelhan des Fourniel , dont font venus deux
filles non encore mariées , & Jacques de Moreton
, dit le Comte de Chabrillan , qui a donné lieu
à cet Article.
Outre les alliances que Meffieurs de Chabrillan
ont faites par leurs mariages , ils en ont contracté
par leurs filles avec les Maifons de Clermont-
Montoifon , Chalançon , Pellet Narbonne du
Puy Rochefort , de Portes , Marfanne , Briançon ,
Lautrec- Léberon , Chabert de Châteaudouble , Montgardin
, Veynes du Prayet , Teolon de Sainte Jalle ,
Lattier- Baganne , Chabo , Cibeut de Saint Fério!
Grammont de Vacheres , & Joviac.
AVIS.
Il a paru depuis peu des obfervations par lefquelles
les Demoifeiles Jaillot prouvent que le
nouvel Atlas proposé par ſouſcriptions , non feuMAI.
1752. 213
lement ne peut être complet & fuffifant en cent
cartes ; mais auffi qu'il ne donne rien qui ne fe
trouve chez elles & leurs confreres , comme auffi
que c'eft à tort que le fieur Boudet , dans fon
profpectus donne au fieur Robert tous les trésors
de Meffieurs Nicolas , Guillaume ,. Adrien &
Moulard Sanfon , puifqu'elles feules poffedent la
Géographie moderne de Guillaume Sanfon.
AUTRE AVIS.
FOMPES de puits de nouvelle invention ,
propofees au Public par le fieur N. Thil
laye , Pompier du Roi , demeurant à Rouen,
Le fieur Thillaye déja fort connu pour avoir
beaucoup perfectionné les Pompes à incendies ,
donne avis qu'il s'eft appliqué à conftruire de nouvelles
Pompes pour tirer de l'eau des puits avec
beaucoup plus de facilité qu'on n'a fait juſqu'ici ,
tant pour la force qu'il y faut employer , que pour
avoir une plus grande quantité d'eau .
Les Pompes qu'il prefente pour cet ufage , font
de deux efpeces , la premiere eft afpirante , & peut
avoir lieu pour tous les puits qui ne paffent pas la
profondeur de trente pieds,
La feconde eft afpirante & foulante , & tire l'eau
des Puits très - profonds avec une légere force dont
une perfonne eft capable , tant pour monter l'eau
fur une terraffe devant une maifon , qué pour un
réfervoir qui enfuite la diftribue où l'on veut.
Cette forte de Pompe n'a rien d'embaraffant par
fa conftruction , ni de défagréable à la vue , elle
peut même ſervir d'ornement dans une Baffe- cour,
214 MERCURE DE FRANCE.
Elle a de plus un avantage bien grand & fans
exemple , c'est celui de pouvoir fervir à éteindre
un incendie dans la maiſon où elle eft pofée , avec
un très-petit changement. On n'a pas befoin de
s'étendre fur le prix de cette double utilité dans
une maison.
Lefieur Thillaye fera pendant tout le cours du
mois de Mai la démonſtration de fes Pompes chez
les RR. PP. Feuillans , rue St. Honoré à Paris , où
il a un Magazin de Pompes à incendies de differentes
grandeurs , & qui peuvent produire par
heure depuis fix muids d'eau juſqu'à trente. On
peut juger de l'effet que trente muids d'eau doivent
produire fur l'incendie le plus fort . Outre
cette utilité , elles font encore très commodes
pour arrofer les jardins , écheniller les arbres fruitiers
, & pour faire monter l'eau dans des appartemens
où on en a befoin pour des bains.
Cette démonftration fe fera l'après-midi , depuis
trois heures jufqu'à fept , & l'Auteur donnera à
fes frais , pour la fatisfaction des curieux , les expériences
de fes Pompes à incendies les famedis
fur les cinq à fix heures. Il n'en pourra donner les
autres jours les expériences qu'à ceux qui en feront
acquifition , on qui payeront la peine des perfonnes
qui les teront agir.
Après le mois de Mai , on pourra s'adreffer à
l'Auteur à Rouen , ou au fieur Barbier fon feul
Commiffionnaire , rue des Vieux Auguftins chez
an Tonnelier à Paris , qui fatisfera à tous égards.
Nous ignorons quelle fera la deftinée des nou.
velles Pompes qu'annonce M. Thillaye , mais le
préjugé doit être en leur faveur. Ses Pompes à incendies
réuffiffent prodigieufement , & nous avons
entre nos mains des certificats bien forts & bien
MA I. 1752. 215
:
raifonnés en leur faveur. Le public ne peut trop
encourager un auffi habile homme que M. Thillaye.
Tout ce qu'il propofe merite au moins
d'être yû.
ERRATA.
Page S. ligne 7. Plammetichus , lifez Pfammetichus
.
P. 16. citat, lig. 30. Afr . Lús. lif. Afr . Eús.
Page 19 ligne 8. ne put , lifez ne peut.
ligne 30 citation , Art. Leg. lif. Av. Ler.
Page 20. ligne 28. qu'il y a un Pelufe & un
Canope , lifez qu'il y a vu
Pelufe & Canope .
lig. 29 citat. Art. Leg. lif. Av. Ler.
Pag. 25. lig. 10. fur l'autorité. lifez fur l'opinion.
J
APPROBATION.
"Ai la , par ordre de Monfeigneur le Chaneelier
, le Mercure de France , du mois de Mai.
A Paris ,le 29 Avril 1752.
LAVIROTTE.
216 MERCURE DEFRANCE.
P
TABLE.
IECES FUGITIVES en Vers & en Profe.
Vers fur la mort de S. A S. Monfeigneur le
Duc d'Orléans , 3
8
29
31
Diflertation fur un paffage d'Herodote &c .
La Recrue de Cupidon , Vers à Mlles B ***
Memoire addreffé à l'Auteur du Mercure ,
Madrigal à Mlle la Comteffe de Poninska L. 49
Premiere Lettre fur le goût des François ,
Ode d'Horace à l'Empereur Augufte ,
Lettre d'un Suédois à M. l'Abbé Raynal ,
Vers fur la Croix de S. Louis ,
50
64
67
71
Lettre de M. Rameau à l'Auteur du Mercure , 75
Andromede . Cantate ,
Portrait de la Reine Chriftine ,
Suite du Mémoire de M. d'Anville , fur la premiere
partie de fa Carte d'Afie ,
Mots des Enigmes & des Logogriphes du Mercure
d'Avril ,
Enigmes & Logogriphes ,
Nouvelles Littéraires ,
Beaux- Arts ,
Deviles des jettons de l'année 1752 ,
Spectacles ,
Concert fpirituel ,
Lettre de Monfieur Grimm .
Nouvelles Etrangeres ,
France nouvelles de la Cour , de Paris ,
Mariage ,
Avis ,
78
81
85
107
108
112
137
150
163
166
187
192
200
208
212
De l'Imprimerie de J. BULLOT.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le