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1752, 04
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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
AVRIL. 1752 .
MUT SPARGAR
„AGIT
||
UT
"
pillen
Sy
Chez
A PARIS ,
La Veuve PISSOT, Quai de Conty,
à la defcente du Pont- Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais .
JACQUES BARROIS , Quai
des Auguftins , à la ville de Nevers.
DUCHESNE , rue Saint Jacques ,
au Temple du Goût .
M. DCC. LII.
Avec Approbation & Privilege du Roi,
480
C
LISTE DES LIBRAIRES
qui débitent le Mercure dans les
Provinces du Royaumé.
A Bordeaux , chés Raimond Labottiere , & chés
Chappuis l'aîné , Libraires , Place du Palais , à
côté de la Bourfe.
Nantes , chés Jofeph Vatar.
Rennes , chés Vatar , pere , & Vatar le fils .
Jouanet Vatard , & Julien Vatard,
Blois , chés Maſſon.
Tours , chés Lambert , & Billaut .
Rouen , chés François- Euftache Herault , & chés
Cailloué.
Châlons-fur- Marne , chés Seneuze .
Amiens, chés la veuve François , & Godart.
Arras , chés la veuve Duchamp , & Laureau,
Abbeville , chés Levoyez , Libraire .
Angers , à la Pofte , & chés Jahyer.
Dijon , à la Pofte , & chés Mailly,
Verfailles , chés Fournier.
Befançon , chés Briffaut
Saint Germain , chés Charepeyre.
Lyon , à la Pofte , & chés Plaignard.
Marſeille , chés Sibié , Molly , & Virlaud , Libraires.
Beauvais , chés Deflaint.
Troyes , chés Michelin , & Bouillerot , Libraires,
Charleville , chés Pierre Thefin.
Moulins, chés Faure.
Auxerre , chés Fournier.
Nancy , chés Nicolas .
Touloufe , chés Jean-François Robert.
Aire , chés Corbeville.
Poitiers , chés Faulcon.
Caën , chés Mamoury,
PRIX XXX . SOLS .
BIBLIOTHECA
REGIA
MONACENSIS .
MERCURE
DE FRANCE ,
1 1
DE DIE A V RO I.
AVRIL 1752 .
ဦး ဦး ဦး ဦး ဦး
PIECES FUGITIVES ,
en Vers & en Profe.
T
EPITRE
A un Ami.
O1 , de mon coeur l'autre moitié ,
L **** , dont l'ame fincere ,
De la tendre & fainte amitié
Semble l'augufte fanctuaire :
Dans ce profond recueillement ,
Dans ce doux état d'apathie ,
Où pour juger plus fainement
Des biens & des maux de la vie ,
La folide
Philofophie
A ij
4 MERCURE DE FRANCE.
De notre ame ordinairement
Entretient la mélancolie ,
Conçois-tu bien , par quel travers.
J'évoque tout à- coup ma Muſe
Pour te tracer ici des vers ,
Et , faifant trêve avec Balaze , (a)
Je chante fur des tons divers
Ce qui m'occupe , ou , qui m'amuse
Au milieu de cet Univers.
Pour toi des Saphos , des Orphées
Je vais donc revoir le féjour :
Je veis donc des fçavantes Fées
Revoir pour toi l'aimable Cour.
J'ai fçu, mon cher , felon l'ufage ;
Me préparer , en vérité ,
A ce charmant pélerinage
Par une fainte oifiveté ;
Et trois fois Diane & fon frere
Ont brillé fur notre Hemiſphére ,
Et le font chaffés tour -à -tour :
Trois fois , Déeffe de Cithére ,
Des Ombres & de la lumiére
le retour ,
Ton Aftre annonça
Depuis que fur les pas d'Horace ,
De Rouffeau ; de Milton , du Taffe ,
Et des guides les plus fameux ,
Du chemin qui , mêne au Parnaſſe ,
(a) Auteur qui nous a donné une compilation des Capuulaires
des anciennes Ordonnances de nos Rois,
AVRIL. 1752.
Je cherche à démêler la trace ,
Et les fentiers trop épineux.
Mon Pégafe agite fes aîles ,
11 s'effaye & s'effaye encor ,
Et vers le Mont des neuf Pucelles
Prend enfin fon fublime effor ;
Il franchit les hautes montagnes ,
Et , tel qu'un Aigle ambitieux ,
Tout-à- coup des airs fpatieux
Traverle les vaftes campagnes ,
Et bientôt le dérobe aux yeux.
De ce fameux laboratoire ,
Où , fans relâche nui : & jour ;
Pour le proffit & pour la gloire ,
Sur le Digefte & fur l'Histoire
Je me confunte tour- à- tour :
De ce réduit où je raſſemble
Catulle avec Juftinien ,
Où je fais habiter enfemble
L'Anglois avec l'Italien :
De ce Manoir , où je compofe ,
Et je fabrique inceflamment
Contredits , Avertiſſement ,
Ode , Epître , ou méchante Profe :
De ce Cabinet enchanté ,
Où , loin du profane vulgaire
Et du fracas de la Cité ,
Je m'entretiens avec Homère ,
ta.
A iij
6 MERCURE DEFRANCE.
Et la fçavante Antiquité ,
Soudain , par la vertu magique
De ma Baguette poëtique ,
Me voilà , mon cher , tranſporté
Près de toi dans ce lieu ruftique ,
Séjour de la fimplicité ,
Où ton ame philofophique
Sçût , par un privilége unique ,
Fixer pour toi la volupté :
Là , couché fur un tendre herbage .
Je furprens mon fripon de Sage
Dans le plus doux raviffement ;
Ses yeux fur un beau paysage
Se promenent nonchalament ;
Les prés , les bois & la verdure
Tout le frappe d'étonnement ;
Affis au bord d'une onde pure ,
Il rend grace à la Nature
De fon heureux enchantement ;
» Lieux charmans , dit- il , où j'éprouve
» Les plaifirs les plus féduifans ,
» Où dans moi- même je retrouve
» Un coeur tout neuf , de nouveaux fens ;
» Où la Nature libérale ,
» Sans fe permettre aucun repos ,
» En tous temps à nos yeux étale
» Des trésors divers & nouveaux :
Champs fortunés , où tout engage ,
}
AVRIL. 7 1752.
Tout invite un fage à jouïr ,
» Loin des fâcheux & fans partage ,
De foi- même & de fon loifir,
» Que vos douceurs feroient complettes !
» Combien Hélas ! de mon bonheur
» Les délices feroient parfaites ,
» Si dans vos paifibles retraites
»Je voyois l'Ami de mon coeur ? ce
Ainfi brûlant de mes flames ,
Unis par de puiffans accords ,
L'amitié raproche nos ames ,
Quand le Ciel fépare nos corps.
Ainfi ton coeur toujours le même ,
Ne ceffe de fonger à moi ;
Ainfi le mien , qui toujours t'aime ,
Ne ceffe de penser à toi.
Au milieu des plaifirs champêtres
Tandis
que feul , au pied des hêtres ,
Tu fais entendre tes regrets ;
Tandis qu'aux échos de T ***
Tes accens demandent fans ceffe ,
L'unique objet de tes fouhaits ,
L'Ami digne de ta tendreffe :
Ici , dans les murs de Lutèce ,
Sçais-tu , mon cher , ce que je fais ?
Dans ces brillantes promenades ,
Où fous d'antiques Maronniers ,
Des Caillettes fottes , mauffades ,
A i
S MERCURE DE FRANCE.
1
Portent leurs airs minaudiers ,
Leurs propos médifans & fades ,
Leurs Falbalas & leurs panniers ;
Occupé de ma réverie ,
Seul au milieu de tant de
Je rappelle à ma fantaisie
gens ,
Ces beaux jours , où , dignes d'envie ,
Se formèrent des noeuds charinans ,
Qui font le bonheur de ma vie ,
Ces heureux & divins inftans ,
Où par les attraits invincibles
Subjuguant nos affections ,
La plus belle des paffions
Fit fur nos coeurs tendres, fenfibles,
Ses premieres impreffions.
Tu fçais , qu'amant de la droiture ,
J'ai de tout temps facrifié ,
Dans mon ame innocente & pure
Sur les Autels de l'Amitié ,
Négligeant toute autre Science ,
Sur le principe , & fur l'effence
De l'humaine félicité ,
A peine forti de l'enfance ,
Profondement je méditai :
Je comparai bientôt mon Etre
Avec tous ceux qui l'affectoient ;
Je fondai mon coeur pour connoître
Les mouvemens qui l'agitoient.
Par mille objets à la fois muë ,
AVRIL .™
1752. 9
Quelque temps entre les plaifirs ,
Qui follicitent fes défirs ;
Mon ame refta fufpendue :
Tous à l'envi ſembloient entr'eux
Se difputer la préférence ,
Et le droit de me rendre heureux ;
La fortune , avec complaifance ,
Fit alors briller à mes yeux
Ses tréfors , fa magnificence ,
Et fes dons les plus précieux :
L'Ambition toujours avide
Offrir à mon coeur neuf & vuide
Ses charmes les plus raviffans :
Là , les voluptés féduifantes ,
De leurs douceurs les plus touchantes
S'empreffoient de flatter mes fens
Ici la Gloire , par fon faſte
Intereffant mon jeune orgueil ,
M'ouvroit une carriere vaſte ,
Et de fleurs parfemoient l'écueil.
Mais averti par la Sageffe
Du vuide de fes paflions ,
Dédaignant leur vaine promeffe,
Je fus préferver la jeuneffe
De leurs douces illuſions .
J'ofai , recueilli dans moi- même ,
Avec unfoin toujours extrême ,
M'étudier uniquement
2
Av
TO MERCURE DE FRANCE:
Et réfolus confequemment
D'aller puifer le vrai fiftême
De ma félicité fuprême
Dans les fources du fentiment.
Ecoutant ma reconnoiffance
Beaucoup plus que ma vanité,
J'entrepris avec confiance
De rendre ma foible exiftance
Utile à la fociété :
Je refpectai dans mes femblables
Les droits facrés , inviolables
Et le fceau de l'humanité.
Je fléchis mon humeur auftère ,
Je tâchai d'adoucir mes moeurs ,
Et cherchai partout à me faire
Des amis droits , fçachant ſe taire
Et laillant au fimple vulgaire
Ses préjugés & fes erreurs ;
Je fçûs aimer , & je fçûs plaire ,,
Et graces à mon caractère
Franc , généreux , & fans détour ,
Je jouis d'un deftin profpère
En amitié comme en amour.
Je te vis , objet adorable ,
Et bientôt je lûs dans tẹs yeux
L'augure d'un bonheur durable
Né du concours délicieux
AVRIL. 1752 11 .
De la beauté la plus aimable ,
Du mortel le plus amoureux ,
De l'ame la plus refpectable ,
Er du coeur le plus vertueux.
Cher L **** , tendre Silvie ,
Vous mes Rois , mes Dieux , & ma vie ,
Je regne fur vos fentimens :
Ainfi toujours , fans jaloufie ,
Partagés mon ame attendrie ,
Et reglés tous les mouvemens
Toujours attachés l'un à l'autre ,
Votre bonheur fera le mien ,
Oui , mon bonheur ſera le vôtre ,
Ainsi , pour nous , tout ira bien :
Ainfi , dans le fein des délices ,
Que notre coeur favourera ,
Sans s'émouvoir il bravera
Le vulgaire & fes injuſtices ,
La Fortune & tous fes caprices ;
Les fots , l'envie , catera.
Pardonne , Ami , fi ma parefle
Néglige de limer ces vers ,
Où ma tendre amitié s'empreffe
De t'offrir des tableaux divers ,
S'ils n'ont qu'une doſe légère
De ce fel de cet agrément ,
A vj
12 MERCURE DE FRANCE
Dont ta Mufe fûre de plaire ,
Affaifonne le fentiment :
Daigne fonger pour un moment
Qu'à la crainte de ta colere
Sacrifiant fa vanité ,
Ton ami n'a pas héfité
A rimer pour te fatisfaire.
D
LEFEBVRE DE BEAUVRAY.
A Paris ce Novembre 175.5.
AVRIL. 1752.
IS
Suite des Réflexions fur l'exil , par Milord
Bolinbroke.
UN changement de place peut donc
être fupporté par tout homme ; il
fait même le plaisir de plufieurs ; mais qui
peut foutenir les maux qui accompagnent
Pexil ? Vous- mêmes qui en faites la queftion
, pouvez les foutenir. Tous ceux qui
les confiderent tels qu'ils font en eux - mêmes
; au lieu de les regarder au travers du
voile que le prejugé met devant nos yeux.
Car quoi ! Vousavez perdu votre bien
réduiſez vos défirs , & vous vous trouverez
auffi riche que jamais , avec cet avantage
que vos foins feront diminués . Les befoins
réels de laNature font renfermés en d'étroires
bornes,mais ceuxque l'éducation & l'habitude
ont créés , n'en ontaucunes . La vérité
a un circuit fixé & petit ; mais l'erreur n'en
a point. C'eft pourquoi fi vous laiffez écha
per vos défirs au-delà de ce circuit , ils erreront
éternellement. Nous devenons néceffiteux
au milieu de l'abondance , &
notre pauvreté augmente avec nos richef.
fes. Réduifez vos défirs , pour être capable
de dire avec l'Oracle de la grace auquet
Erafine étoit prêt d'adreffer fes prieres :
14 MERCURE DE FRANCE.
pequam
multis ipfe non egeo ? Baniffez de votre
exil tous les befoins imaginaires , &
vous n'en fouffrirez aucuns réels , le
tit filet d'eau qui vous eft laiffé , fuffira
pour étancher la foif de la Nature , & fr
elle ne peut être étanchée , ce n'eft pas
une foif, mais une maladie formée par les
habitudes vicieuſes de votre eſprit & non
la fuite de l'exil . Combien de gens foutiennent
la même pauvreté gayment , parce
qu'ils y ont été élevés , & y font ac
coutumés ne ferons-nous pas capables
d'acquerir par la raifon & par la réflexion
ce que le moindre artifan poffede par habitude
; ceux qui ont tant d'avantages audeffus
de lui , feront- ils les esclaves des
befoins & des néceffités qu'il ignore. Les
riches dont les apetits délicats ne peuvent
être fatisfaits , ni par les productions de
tout un pays , ni même par celles d'une
partie du Monde , pour lefquels le Globe
entier eft pillé , pour lefquels les Caravanes
du Levant font continuellement en
marche , & les Mers les plus reculés couvertes
de vaiffeaux : ces hommes voluptueux
raffafiés par la fuperfluité > font
fouvent bien aife d'habiter dans une humble
demeure , & de faire un repas fimple.
Infenfés qu'ils font , ils vivent toujours
dans la crainte de ce qu'ils fouhaitent
AVRIL. 1752. r
quelquefois , & fuyent une vie qu'ils imi
tent par luxe.
Jettons nos yeux en arriere fur ces
grands hommes qui vivoient dans les fiéeles
de vertu , de fimplicité & de frugali-;
té , & rougiffons de penfer que nous jouif,
fons dans le baniffement de plus de biens
qu'ils n'en avoient au milieu de leur gloi- ,
re & dans l'éclat de leur fortune. Imagi
nons- nous que nous voyons un grand Dicrateur
donnant audience aux Ambaffadeurs
Samnites , & préparant fur le foyer fon
médiocre repas de la même main de la-,
quelle il avoit fi fouvent fubjugué les ennemis
de la République , & porté le lau- ,
rier triomphal au Capitole. Souvenonsnous
que Platon n'avoit que trois valets ,
& que Zenon n'en avoit point : Socrate
le Réformateur de fon pays , fut nourri
& MeneniusAgripa , l'arbitre du fien , fut,
enfeveli aux dépens de la République.
Pendant qu'Attilius Regulus battoit les
Carthaginois en Afrique , la fuite de fon
valet de charue réduifit chez lui fa famille
à la mendicité , & le labourage de fa
petite ferme , devint l'objet des foins publics
. Scipion mourut fans laiffer de
quoi marier fes filles , & leur dot fut
payée du tréfor de l'Etat. Car il étoit
bien jufte que le Peuple de Rome , payât
16 MERCURE DE FRANCE.
une fois tribut à celui qui avoit établi un
tribut perpétuel fur Carthage. Après de
rels exemples , pourrons- nous être effrayés
de la pauvreté , & dédaignerons- nous d'être
adoptés dans une famille qui a tant
d'illuftres Ancêtres : nous plaindrons- nous
du bauiffement , parce qu'il nous ôte ce
dont les plus grands Philofophes , & les
plus grands Héros de l'Antiquité n'ont
jamais joui.
Vous trouverez peut - être mauvais , &
regarderez comme un artifice que je confi
dere féparément des malheurs qui tombent
tous enſemble fur un homme exilé ,
& l'accablent fous leurs poids réuni . Vous
fupportericz , direz - vous , le changement
de place , s'il n'étoit pas accompagné
de la pauvreté , ou la pauvreté frelle
n'étoit pas accompagnée de la féparation
de votre famille & de vos amis , de la
perte de votre rang , de votre confidération
& de votre pouvoir , du mépris &
de l'ignominie.
Quiconque raifonne de cette maniere ,
qu'il fe faffe la reponſe fuivante. La plus
petite de ces circonftances en particulier
eftfuffifante pour rendre miférable l'homme
qui n'y eft pas préparé , qui ne s'eft
pas dépouillé de cette paffion , fur laquelle
elle eft propre à agir , mais celui qui
AVRIL. 1752 . 17
eft venu à bout de maîtriſer toutes fes
paffions ; celui qui a prévu tous ces accidens
, & qui a préparé fon efprit à les
endurer , nous fera fupérieur à tous , & à
tous à la fois , auffi -bien qu'à chacun en
particulier. Il ne fupportera pas la perte
de fon rang , parce qu'il pourra fupporter
la perte de fon bien , mais il fupportera
l'un & l'autre , parce qu'il eft préparé
à l'un & à l'autre , & parce qu'il eft
libre d'ambition , auffi-bien que d'avarice.
>
Vous êtes féparé de votre famille & de
vos amis , faites- en la lifte , confidérez - la :
combien peu en trouverez- vous dans votre
famille qui méritent le nom d'amis , &
combien peu parmi ceux- ci qui foient réellement
tels . Effacez le nom de ceux qui ne
doivent pas refter dans ce rôle , & le gros
catalogue fera bientôt réduit à un bien petit
volume. Regrettez , fi vous voulez
votre féparation de ce petit refte : car à
Dieu ne plaife , que je veuille bannir le
fentiment d'une amitié vertueufe , quand
je déclame contre une honteufe & vicieufe
foibleffe de l'efprit . Regrettez votre
féparation de vos amis , regrettez- la comme
un homme qui mérite d'être le leur :
ceci eft force & non foibleffe d'efprit :
c'eft vertu & non vice ; mais la moindre
inquiétude pour la perte du rang que

18 MERCURE DE FRANCE.
nous tenions eft ignominieufe . Il n'y a
point de rang eftimable parmi les hommes
que celui que donne le mérite réel.
Les Princes peuvent donner des noms , &
inftituer des cérémonies & en exiger l'obfervation
. Ils peuvent revêtir des fous &
des fripons avec des robes d'honneur , &
avec des emblèmes de fageffe & de vertu.
Mais nul homme ne peut être véritablement
fupérieur à un autre fans un mérite
fupérieur , & ce rang ne fçauroit non
plus nous être ôté , que le mérite qui l'établir.
pas
L'autorité fuprême donne une valeur
imaginaire & arbitraire aux efpéces d'or
& d'argent c'eft pourquoi elles n'ont
le même cours en tout tems & en tous
lieux ; mais la valeur réelle refte invaria
ble , & l'homme prévoyant fe défait auf
fi - tôt qu'il peut de fes pieces légeres , &
amaffe le bon argent. Ainfi le mérite ne
peut procurer la même confidération univerfellement
, mais le tire à cette confidération
eft le même , & fera reconnu le
même en chaque circonftance par ceux
qui font fages & vertueux ; s'il n'eft pas
reconnu par ceux qui ne font ni fages ni
vertueux , rien cependant ne nous eft ôté.
Nous n'avons pas raifon de nous plaindre
ces derniers nous : confidéroient pour
AVRIL. 1752. 19
un rang que nous avions pour notre titre
, non pour notre valeur intrinfeque.
Nous n'avons plus ce rang , ce titre ; ils
ne nous confiderent plus : ils admiroient
en nous ce que nous n'admirions pas
nous - mêmes : s'ils apprennent à nous négliger
, apprenons à avoir pitié d'eux ;
leur affiduité étoit importune : ne nous
plaignons pas du repos que leur changement
nous procure ; appréhendons plutôt
le retour de ce rang & de ce pouvoir , lequel
femblable à un jour de Soleil , pourroit
ramener ces infectes , & les faire fourmiller
autour de nous. L'inclination à
faire autant de bien qu'il eft poffible eft.
inféparable d'une ame vertueule ; mais
l'homme fage fe contente lui - même
quandil en fait autant que fa fituation lui
permet d'en faire , & il n'y a point de fituation
dans laquelle nous n'en puiffions.
faire beaucoup , il fe confole d'être privé.
d'un plus grand pouvoir , de faire le
bien , parce qu'il évite les tentations de
faire le mal.
Les inconvéniens dont nous avons par-,
lé , n'entraînent donc avec eux rien de
difficile à foutenir par un homme fage &
vertueux , & ceux dont il nous reste à
parler. Le mépris & l'ignominie ne peuvent
jamais tomber dans fon lot. Il eft im20
MERCURE DE FRANCE.
poffible que celui qui fe refpecte lui-même
, puiffe être méprifé par les autres , &
comment l'ignominie peut- elle intéreffer
un homme qui raffemble toutes fes forces
en lui -même , qui appelle du jugement de
la multitude à un autre tribunał , & vir
indépendant du genre humain & des accidens
de la vie.
Caton manqua d'être élu Préteur &
Conful. Y a -t-il perfonne affez aveugle
pour imaginer que ces refus ayent deshonoré
un fi grand homme . La dignité de
ces deux Magiftratures auroit été augmentée
, s'il en eût été révêtu : elles en fouffrirent
, non Caton .
Vous avez remplis les devoirs d'un bon
citoyen ; vous vous êtes fidelement acquitez
de ce qui vous avoit été confié ; vous
avez fuivi les intérêts de votre pays , fans
regarder aux ennemis que vous vous faifiez
, & aux dangers qui vous entourroient
votre pays recueille le bénéfice
de ces fervices , & vous fouffrez pour les
avoir rendus les perfonnes malgrez lef
quelles vous ferviez ou même fauviez le
Public , confpirent & achevent votre ruine
particuliere ; ils font vos accufateurs ,
& la foule inconftante & ingrate eft votre
juge , votre nom eft fufpendu dans les
tables de profcription , & l'artifice joint
AVRIL: 1752. 21
>
à la malice entreprend de faire paffer vos
meilleurs actions pour des crimes & de
ternir votre réputation pour cet effet :
la facrée voix du Sénat eft obligée de prononcer
un menfonge , & ces Regiſtres
qui doivent être l'éternel monument de
la vérité , deviennent les témoins de l'im
poſture & de la calomnie .
Vous croyez que de telles circonstances
font intollérables , & vous préféreriez la
mort à un exil fi ignominieux : ne vous y
trompez pas, l'ignominie refte fur ceux qui
perfécutent injuftement , & non fur celui
qui fouffre une injufte perfécution.
Suppofé que dans l'acte qui vous bannit
, il fut déclaré que vous avez quelque
maladie contagieufe , ou que vous êtes
boffu ou défiguré ; ceci rendroit les Légiflateurs
ridicules , l'autre les rend infâmes .
Mais nul des deux ne peut intéreffer un
homme , qui dans un corps fain & bien
proportionné , jouit d'une confcience nette
de toutes les fautes qu'on lui attribue.
Mettons ceci dans un plus grand jour ,
en fuppofant quelques cas encore plus
particuliers. Vous êtes banni & pourfuivi
avec acharnement , parce que vous fépariez
les intérêts de votre pays de l'intérêt
des Factieux qui le troublent , & de fes
voifins ceux que vous empêchi : z de
11
22 MERCURE DE FRANCE.
>
triompher plus long tems à fes dépens , ſe
rangent aux vôtres. Voudriez - vous retourner
chez vous à condition de ne
donner que la troifiéme place aux intérêts
de votre Patrie , de proftituer fon pouvoir
à l'ambition des autres Puiflances , fous
prétexte de la fauver des dangers imaginaires
, & à condition de faire paffer les richeffes
entre les mains des plus vils & des
plus méprifables de fes concitoyens , fous
l'apparence de payer les dettes réelles . Si
vous pouvez vous foumettre à une auffi
infâme compofition , vousn'êtes pas l'homme
auquel j'adreffe mon difcours , mais fi
vous avez affez de vertu pour la méprifer
pourquoi vous repentiriez - vous de l'autre.
alternative ; être banni d'un tel pays &
avec de tels circonftances , c'eft être délivré
de prifon . Diogene fut chaffé de
Royaume du Pont pour avoir contrefait
la monoye du Prince ; Stratonicus crut
qu'il lui étoit permis d'être fauffaire , pour
pouvoir obtenir d'être banni de Seriphos.
Mais vous , vous avez obtenu votre liberté
pour faire votre devoir. De toutes
les ignominies une mort ignominieuſe
eft cenfée la plus grande ; & néanmoins
quel eft le blafphémateur qui ofera diffamer
la mort de Socrate. Ce grand homme
entra dans la prifon avec la même fermeAVRIL.
1752. 23
té avec laquelle il réduifit les trente Tyrans
, & il rendit ce lieu refpectable car
• comment eût- il été une infâme priſon ,
quand Socrate y étoit.
Le baniffement avec toute la fuite de
meaux qui l'accompagnent , loin d'être la
caufe du mépris rend refpectable celui
qui le fupporte avec un efprit ferme . Pendant
que tant d'autres en font abattus ,
celui- ci érige fur ces mêmes malheurs un
trophée à la réputation ; car tel eft la difpofition
de notre efprit que rien ne le frappe
avec plus d'admiration qu'un homme
intrepi de au milieu de l'infortune . Lorfqu'Ariftide
fut mené au fupplice tous ceux
qui rencontroient cette trifte marche bailfoient
les yeux , & le coeur ferré pleuroient ,
non l'homme innocent , mais la Justice
elle-même qui étoit condamnée en lui :
néanmoins il fe trouva là un miférable ,
car les monftres font quelquefois produits
contre les regles de la nature , qui lui
cracha au vifage , Ariftide effuya fa joue ,
fourit & le tournant vers le Magiftrat :
admoneftés , lai dit- il , cet homme pour
qu'il ne foit pas fi fale à l'avenir.
L'ignominie ne peut donc prendre
fur la vertu ; car la vertu eft en chaque
condition la même , & exige le même refpect
; nous applaudiffons le monde quand
24 MERCURE DE FRANCE.
1
elle profpere , & quand elle tombe dans
l'adverfité nous l'applaudiffons elle - même:
femblable aux temples des Dieux elle eſt
vénérable même dans fes ruines.
Ceci pofé , n'eft- ce pas un dégré de folie
de différer un moment à acquerir les feules
armes capables de nous défendre contre
les attaques aufquelles nous fommes à
chaque moment expofés . Lebonheur de notrevieilleffedépend
de la manieredont nous
avons paffé notre jeuneffe , & nous fommes
heureux ou malheureux quand nous
tombons dans l'infortune , felon que nous
avons joui de notre profpérité. Si nous
nous fommes appliqués de bonne heure
à l'étude de la fageffe & à la pratique de
la vertu , ces maux deviendront indifférens
: fi nous avons négligé de le faire ils
deviendront pefans dans ce premier cas
ils ne font pas des maux & dans le fecond
, ils font des remedes à de plus .
grands maux.
Zénon fe rejouiffoit de ce qu'un naufrage
l'avoit jetté fur les côtes d'Athenes : il
dut à la perte de fa fortune l'acquifition de
la vertu de la fageffe & de l'immortalité . Il
de bons & de mauvais airs pour l'efprit
auffi- bien que pour le corps fouvent la
profpérité irrite nos maladies habituelles ,
& nous laiffe fans efperance de trouver de
y
:
fpécifique
AVRIL. 1752 . 25
fpécifique que dans l'adverfité : dans ce
cas le banniffement eft femblable à un
changement d'air , & les maux que nous
fouffrons, femblables à autant de médecines
appliquées à des maladies invétérées .
Y
Ce qu'Anacharfis difoit de la vigne ,
peut être dit de la profpérité : elle porte
les trois grapes , de plaifir , d'yvreffe & de
chagrin. Heureux eft celui que la derniere
peut guérir du mal qu'ont opéré les deux
autres ; mais fi l'affliction manque d'avoir
ce falutaire effet , le cas eft defefpéré : car
le dernier remede dont l'indulgente Providence
uſe envers nous , s'il manque ,
nous languirons, & mourrons dans la mifere
& dans le mépris.
Hommes vains que nous fommes! Combien
rarement fçavons - nous que fouhaiter
ou que demander : quand nous prions
pour éloigner de nous ces malheurs , &
quand nous les craignons le plus , nous en
avons le plus de befoin . C'étoit par cette
raifon que Pythagore défendit à fes Difciples
de demander à Dieu aucune choſe
en particulier, la meilleure & la plus courte
priere que nous puiffions adreffer a ce-
Jui qui connoît nos befoins & notre ignorance
dans nos demandes eft celle - ci : ta
volonté foit faite.
Ciceron dit en quelque endroit de fes
B
26 MERCURE DE FRANCE.
Ouvrages que , comme le bonheur eft l'ob
jet de toute Philofophie , les difputes par
mi les Philofophes proviennent de leurs
différentes idées du fouverain bien . Ré
conciliez - les en ce point , vous les réconcilirez
dans le refte . L'Ecole de Zénon
plaçoit le fouverain bien dans la vertu
nue. Il poufla ce principe au - delà du plus
haut point de la Nature & de la vérité.
Un efprit d'oppoſition à une autre doc.
trine qui devint en grande vogue , pendant
que Zénon étoit à la mode ,
voit être l'ocafion de cet excès .
, рок-
Epicure plaçoit le fouverain bien dans
la volupté, ces termes volontairement , ou
par hazard mal entendus par fes Sectareurs
pouvoient aider à pervertir fa Doctrine
; mais ce fut la rivalité qui aigrit la
difpute ; car en vérité il n'y a pas fi grande
différence qu'on fe l'imagine entre le
Stoïcifine réduit à des termes raisonnables
& intelligibles , & le vrai & ortodoxe
Epicurifme. Le felicis animi immota tran→
quillitas du premier ; & le voluptas de
l'autre font proches alliés , & je doute fi
le plus ferme Héros du Portique auroit
fupporté un accès de pierre fur les principes
de Zénon , avec plus de magnanimité
& de patience que fit Epicure fur ceux de
fa propre Philofophie. Cependant AriftoAVRIL.
1752. 27
te prit un milieu , on s'expliqua mieux , il
plaça le bonheur dans ces avantages joints
enfemble , ceux de l'efprit ceux du corps
& ceux de la fortune , ils font raifonnablement
joints ; mais il eft certain qu'ils
ne doivent pas être placés fur un pied
égal . Nous pouvons beaucoup mieux fupporter
la privation des dernieres que celle
des autres , & la pauvreté même de laquel
le le genre humain eſt li effrayé , eft ſurement
moins fâcheufe que la folie ou la
pierre , quoiqu'en penfât Chrifipe , qui difoit
qu'il étoit meilleur de vivre fou que
de ne pas vivre.
Si le banniffement donc , en nous ôtant
les avantages de la fortune , ne peut nous
ôter des avantages plus précieux , qui font
ceux de l'efprit & du corps , & fi cet
accident eft capable quand nous les poffédons
, de nous les rendre quand nous les
avons perdus le banniffement eft un
léger malheur pour ceux qui font déja
fous la domination de la raifon , & un
très-grand bien pour ceux qui font encore
plongés dans des vices capables de ruiner
la fanté du corps & de l'efprit. L'exil doit
être fouhaité comme une faveur par ceuxci
, & ne doit être craint par perfonne , fi
nous fommes dans ce cas , fecondons les
delfeins de la Providence en notre fa-
B ij
28 MERCURE DE FRANCE.
veur: réparons la perte despremieres occa
fions , en ne laiffant pas échapper la derniere.
Nous pouvons racourcir la durée des
maux que nous aurions pu prevenir , & à
meture que nous prendrons le deffus fur
nos paffions defordonnées , & fur nos vicieufes
habitudes , nous fentirons nos peines
diminuer à proportion . Chaque pas
qu'on fait dans le chemin de la vertu eſt
confolant. Avec combien de joie l'homme
qui profite de fes malheurs en cette
maniere découvrira-t- il que ces maux qu'il
attribue à fon exil , n'avoient leur fource
que dans la vanité & la folie , & difparoiffent
avec elles .
Il verra que dans fa premiere difpofition
d'efprit , il reffembloit à ce Prince ef
féminé qui ne vouloit nulle autre eau que
celle de la riviere de Choafpes , ou à cette
fotte Reine , qui dans une des Tragédies
d'Euripide , fe plaint amérement qu'elle
n'avoit pas allumé la torche nuptiale , &
que la riviere Ifmeus n'avoit pas fourni
de l'eau aux nôces de fon fils.
La vue d'un état fi humiliant lui en fera
fouhaiter un autre ; lorfqu'il y fera arrivé ,
il fera convaincu
par La propre expérien..
ce , la plus forte de toutes les preuves ,
qu'il étoit malheureux,parce qu'il étoit viA
VER I L. 1752. 20
cieux & non parcequ'il étoit banni . Si je ne
craignois qu'on ne dit que c'eft trop rafiner
, je me garderois de parler ici de quelques
avantages de la fortune , qui nous
font donnés
pour balancer ceux que l'exil
nous ôte. Ily en a un qui a été négligé par
de grands hommes , & même par des Sages.
Démetrius Phalérius banni d'Athenes .
devint premier Miniftre du Roi d'Egypte
, & Themiftoeles fut fi bien reçu à la
Cour de Perfe , qu'il difoit que fa fortune
auroit été perdue , s'il n'avoit pas été
ruiné , mais Démétrius s'expofa par fa faveur
, fous le premier Prolomée > à une
nouvelle
difgrace ; & fous le fecond
Thémiftocles
qui avoit été le Capitaine
d'un Peuple libre , devint le vaffal du
Prince qu'il avoit lui - même batu.Ne vautil
pas mieux jouir de l'avantage
qui eft
propre à l'exil , & vivre pour nous- mêmes
, quand nous ne fommes plus obligés
de vivre pour autrui
$
Si vous êtes fage , votre loifir fera utilement
employé , & votre retraite ajoû
rera un nouveau luftre à votre caractere.
Imitez Thucidide en Thrace , ou Xénophon
dans fa petite ferme à Sillus ; dans
une telle retraite , vous pourrez vous établir
comme un habitant d'Elis qui voyoit
les jeuxOlympiques,fans y prendre aucune
Biij
30 MERCURE DEFRANCE.
,
part loin de l'embaras du monde & pref
qu'indifférent Spectateur, ayant payé dans
une vie publique , ce que vous deviez au
fiécle préfent payes dans une vie privée
ée que vous deviez à la postérité.
Ecrivez comme vous vivez fans paffron
, & établiſſez votre réputation , comme
vous établiffez votre bonheur fur les
fondémens de la vérité : s'il vous manque
les talens , l'inclination ou les matériaux
néceffaires pour de tels. Ouvrages ; ne
tombez pas pourtant dans l'oifiveté , tâchez
de copier l'exemple de Scipion à l'Internum
, & d'être capable de vous dire à
vous-même innocuus amo delicias , doctamque
quietem ; j'aime les plaifirs innocens ;
& le fçavant repos .
Les amuſemens ruftiques & les médita
tions Philofophiques feront couler doucement
vos heures ; & fi la bonté du Ciek
vous à donné un ami ſemblable à Lelius
rien ne manquera à votre parfait bonheur .
Ce font là quelques- unes des réflexions
qui peuvent fervir à fortifier l'efprit contre
l'exil & contre les autres malheurs de la
vie aufquels chaque homme a intérêt de ſe
préparer, parce qu'ils font communs à tous
les hommes : je dis qu'ils font communs
à tous les hommes, car ceux qui les évitent
y font également expofés. Les dards de la
AVRIL. 1752. 3M
mauvaiſe fortune font toujourspointés contre
nos têtes : quelques-uns nous attrapent :
quelques-autres gliffent fur nous , & s'envolent
pour blefler nos voisins ; c'eſt pourquoi
tenons notre efprit dans une égale
difpofition , & payons fans murmurer le
tribut que nous devons à l'humanité : l'hyver
apporte le froid , & nous fommes
glacés : l'Eté ramene la chaleur , & nous
brûlons : l'intempérance de l'air dérange
notre fanté ici nous fommes expofés aux
bêtes fauvages , & là à des hommes plus
fauvages que les bêtes , & fi nous échapons
aux dangers de l'air & de la terre,
il y a des dangers d'eau & de feu : il
n'eft pas en notre pouvoir de changer cet
ordre des chofes qui eft établi ; mais il eſt
ca notre pouvoir de nous approprier une
élévation dans l'ame convenable à des
hommes fages & vertueux qui nous rende
capable de combattre avec fermeté les accidens
de la vie , & de nous conformer
aux ordres de la Nature or la Nature
gouverne fon grand Royaume , le monde
par de continuelles mutations , les nuées
fe difperfent, & le firmament devient clair.
Le calme fuccede à l'orage , & l'orage au
calme les vents foufflent à leur tour de
chaque côté les jours fuivent
& les nuits fuivent les jours ::
les nuits "
les planet-
В iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
tes fe levent & fe couchent felon leurs
différens cours ; & ainfi l'éternité eft connue
par une perpétuelle révolution de
contraires. Ceci eft l'ordre auquel nous
devons conformer nos efprits ; fuivonsle
, foumettons- nous y , penfons que tout
ce qui arrive doit arriver , & ne foyons
jamais affez fous pour nous plaindre de la
Nature : la meilleure réfolution que nous
puiffions pendre , eft de fouffrir ce que
nous ne pouvons changer , & de fuivre
fans murmurer la route que la Providence
qui dirige chaque chofe , nous a marquée ;
car ce n'eft pas affez de la fuivre , & celui-
là , eft un mauvais foldat qui foupire
& marche avec répugnance : nous devons
recevoir nos ordres avec courage & gayeté
, & ne pas chercher à échaper du pofte
qui nous eft affigné dans ce bel ordre , &
cette belle difpolition des chofes dont nos
fouffrances mêmes font une partie néceffaire
: adreffons- nous à Dieu qui gouver
ne tout , comme Cléante fit dans ces admirables
vers , qui vont perdre une partie
de leur grace & de leur énergie dans.ma
Traduction .
Pere de la Nature , maître du monde,
tu vois mes pas le tourner avec une joyeufe
réfignation par tout où ta providence
les conduit.
AVRIL. 1-75.2.
33
La Deſtinée mêne ceux qui marchent
volontairement , & entraîne ceux qui réfiftent.
Pourquoi pleurerois - je quand malgré
mes pleurs il faut fouffrir.
Our pourquoi recevrai-je fans mérite co
qu'il ne dépend que de moi de recevoir
en méritant
Parlons & agiffons ainfi , la réfignation
à la Providence eft la véritable magnanimité
, mais la marque d'un efprit bas &
pufillanifme eft de cenfurer les ordres de
Dieu , & au lieu de rectifier notre propre
conduite , de nous élever contre celle de
notre Créateur.
}
34 MERCURE DE FRANCE.
A
E PITRE
A MONSIEUR B. A N.
Isi par un tendré éfclavage .
L'Hymen captive votre coeur :
Themire à la fleur de fon âge
Và donc faire votre bonheur ?
Damon , fans doute la fageffe
Enchaînant l'Amour fous les loix
De concert avec la tendreffe
Infpire & fixe votre choix .
Le Dieu ſéduiſant de Cythere
Au milieu des Ris & des Jeux ,
Des Mortels attire les voeux
Par le charme du doux myſtére ; .
A peine a-t- il lancé fes traits ,
Qu'on fent les plus vives allarmes :
On fe plaint , on verfe des larmes ,
Bientôt l'amour perd fes attraits.
Celui que la raifon affure
Contre la fougue des défirs ,
Sent naître de nouveaux plaifirs
Dans une félicité pure.
De fon épouſe encore amant ,
Et chaque jour plus complaifant ,
AVRIL 1752%
35:
Satisfait , il vit auprès d'elle ,
Comptant fur la vertu fidelle..
Il fçait que la captivité .
la gêne , & la févérité.
Eteignent la vive étincelle
Et l'ame de la volupté ;
Et que la flamme la plus belle
Expire fans la liberté .
Dans les liens du mariage ,
S'il éprouve quelques dégoûts ,
Il fçait bientôt en faire ufage ?
Pour rendre ſes plaifirs plus doux
Ainfi d'une chaîne légère
Il chérit les tendres auraits ;
Son ardeur n'eſt point paffagere
Et dans l'objet qui veut lui plaire
Iktrouve tous les biens parfaits.
Chez le beau monde ridicule -
On connoît peu le fentiment ;
L'intérêt dicte la formule
D'un mutuel engagement..
Le goût préfide rarement ,
Et l'Hymen fe fait un fcrupule
D'aimer avec attachement.
Parjure , infidele , volage ,
Malgré la foi de fon ferment
Ilibrave l'Amour , il l'outrage ,
Pour la gloise d'être inconftant,
Bv
36 MERCURE DE FRANCE.
Simplicité du premier âge ,
Où régnoit l'amour ingenu ,
Heureux tems qu'es- tu devenu ?
Hymen , jadis conftant & fage ,
Des Mortels de notre rivage
Seras tu toujours méconnu ?
Vis tu dans les Foyers antiques
De nos Ancêtres vertueux ,
Les diffenfions domeſtiques
Troubler leur fort délicieux ?
Vis- tu dans fa fureur jalouſe
Un Epoux aveugle , emporté ,
Publiquement de fon Epouſe
Poursuivre l'infidélité è
Deux coeurs unis fous tes aufpices
Vivoient heureux par tes bienfaits ,
Loin du dégoût , loin des caprices ,
Ils goûtoient les tendres délices .
Des plaifirs filés par la Paix.
Jamais la trift effe & les larmes
Ne venoient altérer leurs jours ,
Ils s'aimoient pour s'aimer toujours
Et trouvoient encore des charmes ,
Dans la vielleffe des amours..
Vous , que l'Hymen à fon empire-
A foumis par un trait vainqueur,
Cher Damon , vengez fon honneur ,
AVRIL. 1752. 37
Lui- même à vos voeux il confpire.
Goutez le tranquille bonheur-
Au fein des plaifirs qu'il infpire ;
Et que de plus en plus Themire
Devienne chere à votre coeur.
RAOULT
洗洗洗潔洗洗洗洗:洗洗洗洗洗洗
LA GLOIRE DUROL
Dans la derniere Guerre & dans la
Paix.
DISCOURS
Par A.M. Lat..
A Guerre a les conquérans , comme la
Paixafes lages. La valeur fait les premiers
; & la politique les feconds ; mais la
gloire eft également l'objet & la récompenfe
des uns & des autres. Au Temple de
Mémoire les Princes amis de la Paix fe
trouvent auprès des Princes favoris de Bellone
, l'Immortalité les confacre fous le
mêmefeeau : quoiqu'il y ait fans doute en-
' eux une différence effentielle de vercus
38 MERCURE DE FRANCE. '
qui , furtout aux yeux des Nations intéref
fées , met les uns beaucoup au deffus des
autres.
Mais fi l'éclat des vertus guerrieres , ou la
folidité des vertus pacifiques , fixe fur les
Rois qui fe font diftingués par les unes ou
par les autres les regards étonnés de las
poftérité , & leur affure le jufte tribut , ou
de l'admiration , ou de la reconnoiffance
publique : quels éloges , & quels applau
diffemens ne font point dus au Prince en
qui la valeur & la fageffe font voir en mê
me temps ce qu'il y a de plus brillant dans
les fuccès militaires , & ce qu'il y a de
plus flatteur dans l'ufage de la Paix .
A ces trais la France reconnoît fon auguf
te Monarque , devenu par la multitude de
fes bienfaits , l'objet de fa tendreffe , & par
fes qualités éminentes l'appuy de fon bonheur.
Louis.... A ce nom , quelle joye fe
répand dans mon ame Quelles nobles
idées fe préfentent à mon efprit !
X

Les Alexandres offrent- ils rien de plus
admirable dans la rapidité de leurs conquêtes
! Les Auguftes ont- ils porté plus :
loin la fageffe de leur politique.
Que l'envie éleve donc fa voix , fi elle
veut , contre une gloire qu'elle ne peut
ternir ; que la flatterie de fon côté s'efforce
d'ajoûter à l'éclat de ce Heros par
AVRIL.. 17522. 39.
des éloges empruntés , la vérité fera taire
l'une & l'autre , & montrant dans Louis
un Monarque , grand dans la Guerre &..
grand dans la Paix , elle apprendra aux
Maîtres du monde quelle eft la vraye gran--
deur des Rois ..
PREMIERE PARTIE.
La gloire du Roy dans la derniere Guerre..
Armer cent mille bras , inonder de
combattans des Provinces entieres , formet
des Siéges , livrer des Batailles , c'eft..
ce que peuvent faite tous les Conquérans
& tous les Rois, il ne faut que des foldats ,
il n'eft befoin que de fujets . Mais n'entreprendre
la guerre que parjustice , la foute
nir parfa valeur , en accélérer lafin par fa
modération ; ce font là les traits diftinctifs
des Princes faits pour le bonheur du
monde.
I. Loin d'ici ces Rois , qui oubliant que
le glaive leur eft confié pour fe deffendre ,
& non pour attaquer , fe font un jeu des
hazards cruels des armes , allument de
fens froid le feu de la Guerre , pour le fouf
Her enfuite de toutes parts , mettent eux .
mêmes entre les mains de leurs fujets les
foudres dont ils veulent écrafer leurs ennemis
faifant de ceux-là moins des fol .
40 MERCUREDE FRANCE.
"dats , que de vils miniftres de leurs ven
geances , payés pour immoler des victimes
fans nombre à leur ambition , ou à leur
haine perfonnelle , & les facrifiant euxmêmes
fans pitié à l'incertitude des événemens..
Aux yeux de Louis , la Guerre n'a que
des horreurs qui allarment fa bonté , qui
affligent fa grande ame fenfible aux malheurs
des hommes ; foit qu'il l'enviſage en
elle- même , il fçait que quelque juſte
qu'elle puiffe être , elle entraîne toujours
un torrent d'injuftices ; que la valeur hen
reufe fortant des bornes d'une défenſe légitime
& indifpenfable dégénére ſouvent
en cruauté ; foit qu'il l'envifage dans fa
fin & fes récompenfes , il fçait que quelque
flatteufe , quelque brillante que foit
la victoire , fa main qui couronne le vainqueur
eft elle-même teinte de fang , ainfi
que les fleurs dont elle orne fatête ; que
fes lauriers fi défirés font fujets eux -mêmes
à la foudre , & qu'enfin le beau titre de
Conquérant n'eft que le nom déguifé de
deftructeur des hommes. Auffi brave , &
non moins intrépide qu'Alexandre &Cefar
, il ne fait point , comme eux fervir la
valeur aux projets infenfés d'une ambition
furieufe qui fe cherche volontairement
des ennemis pour les vaincre , qui féme:
AVRIL. 1752 4.I
thez les peuples voifins des jalousies pour
fe former des prétextes, fpécieux à fes armes
, il fait au contraire céder les plaintes
les plus légitimes à l'amour de la paix . Le
commerce maritime de la France troublé
au mépris du droit des gens & des paroles
les plus folemnelles . Des hoftilités qui fe
multiplient fur terre & fur l'onde , enfin
nos provit ces inondéesd'armées étrangères,
voilà ce qui arme enfin Louis. Ce n'eft pas
fa propre injure qu'il prétend venger ,
c'eft la Majefté de fa couronne qu'il ne
peut trahir , c'eft la sûreté de fes ſujets
qu'il doit deffendre : ce font les droits de
fes alliés qu'il a promis de conferver . Pref
fé par de fi juftes motifs , il ne parle plus.
que de voler au fecours de fes peuples , &
partager avec eux les fatigues & les
dangers rien n'eft capable de balancer
fon généreux deffein . Sa famille éplorée
voudroit s'oppofer par fes regrets & les
larmes à fon ardear belliqueufe , il eft fenfible
à la douleur , mais il entend fon peuple
qui l'appelle , il quitte en Heros fa famille
qu'il aime en pere.
de
... Louis
part.. .. Puiſſances
ennemies
prévenez
votre
vainqueur
. C'eft
la juftice
qui
arme
fon bras
, c'eft la valeur
qui
va le
foutenir
, & qui le fera
triompher
de vos
efforts
.
422 MERCURE DE FRANCE.
II. Je t'en attefte 5. Flandre , théatre
éternel de combats & de victoires . As- tu
jamais vu d'une part des ennemis plus entreprenans
& plus braves , & de l'autre un
Conquérant plus habile à les déconcerter ,,
plus courageux pour les vaincre..
MENI Nmalgré fa deffenfe eft obligé
d'ouvrir les portes. Tpres prévient fa ruine
par une capitulation rien n'arrête Louis ,
à qui fon courage fait oublier fon repos ,
fa fanté , fa vie même. Si dans la Flandre ,.
où tout retentit du bruit de fes victoires ,
le nom de l'Alface inveftie de troupes ennemies
vient frapper fes oreilles , auffi - tôr
loin de s'endormir a l'ombre de fes lau~-
riers , il laiffe ces campagnes pleines de.
fon nom & de fa gloire , & il part pour
PAlface , ou de nouveaux travaux l'attendent.
François , vous frémiffés encore au
fouvenir de ce que ce voyage penfa vous
coûter. De quelle douleur en effet ne fûtesvous
point frappés , lorfque ce Prince fi
digne de vos refpects & de votre amour ,
que la Victoire avoit couvert de fes aîles ,
& fauvé de tous les hazards de la guerre ,.
livré aux attaques violentes d'une cruelle
maladie , mit en fi grand danger vos eſpé
rances , votre bonheur & votre gloire !
Seul intrépide au milieu de l'allarme &
de la confternation univerfelle , il voyoit:
AVRIL 1752. 43
la mort d'un oeil ferme ; & il n'échappa
d'un fi grand péril que pour en chercher
de nouveaux. Sa prétieufe fanté n'eft pas.
encore affermie, qu'il l'expofe aux fatigues
d'un Siége ; il vole à Fribourg : là vainqueur
de tous les obftacles que l'art & la
nature , le ciel & la terre lui oppofent ; il.
force enfin la ville à fe rendre .
Cette premiere campagne , en foumercant
à Louis toutes les villes qu'il faifoitaffiéger
, n'étoit que le prélude heureux de
conquêtes encore plus glorieufes , & de
ces journées à jamais mémorables , où nos
ennemis foutenus. par les armées les plus
nombreuſes , animés par les motifs les plus
pniffans , conduits par les Généraux les
plus expérimentés , ont cependant fuc
combé à la valeur de Louis.
A FONTENOI , fur un même champ
de bataille , je vois s'avancer non une feule
Nation , mais les forces entieres de plufieurs.
Le courage , une haine violente
de vaines espérances pouffent avec fureur
contre les François une colonne redoutable
, qui paroît devoir porter la terreur &
la mort. On la vit en effet, pendant quelque
tems tenir la victoire incertaine , mais ,
Fintrépidité que les regards du Monarque
infpirent à fon invincible Maifon , fir
bien-tôt avorter les redoutables efforts des
ces braves ennemis .
44
MERCURE DE FRANCE :
TOURNAI gémit de la foibleffe de
fes deffenfeurs , & n'a plus d'autres reffource
que
dans la clémence du Roi , dont
il avoit cru pouvoir impunément braver
les forces & les ménaces.
Enfin LAUFELT inconnu jufqu'alors
devient également fameux & par la gloire
de Louis , & par la défaite de fes advert
faires..
Après de fibrillans fuccès , qu'attendre
de Louis ? Jeune & heureux Conquérant
ira-t- il par un tranquile repos terminer des
campagnes qui s'embelliffent fous fes pas ?
Alexandre n'avoit pas encore achevé de
foumettre les contrées dont il avoit médité
la conquête , qu'il fe plaignoit déjà de n'avoir
pas un fecond monde à conquérir.
Que les penfées de Louis font différentes
S'il fe plaint , ce n'eft que de fes victoires ,
parce qu'elles coûtent tant de fang à fes
ennemis , tant de travaux à fes fujets peu
jaloux de regner fur l'univers , s'il lui faur
acheter par les armes le droit de lui commander
fe vaincre foi - même lui paroît
au deffus de toutes les victoires. Si l'Empire
du monde étoit offert à ſes exploits
il le refuferoit , content d'être comme il
eft , l'amour d'une partie , & l'admiration
de toutes les autres .
Ainfi loin d'entretenir la guerre qui ne
AVRIL. 1752.
45
lai promet que des triomphes , il ne balance
pas à en accélérer la fin par fa modération
.
III. Dans tout ce qu'il fait , c'est l'amour
de la Paix qui le guide. S'il livre des Ba
tailles , s'il affiége des villes , fon unique
objet eft de rappeller la Paix . Tout cet ap
pareil de guerre n'eft pour lui qu'un prélude
pour la Paix , fur ces drapeaux , qui en
fe déployant en l'air,retracent aux yeux ou
les effets cruels , ou les fymboles effrayans
des fureurs de la Guerre , il croit lire le
doux nom de Paix , & toutes les démarches
tendent-elles à un autre but ?
Dans le combat il ne cherche point à répandre
le fang ; il ne veut que forcer les
ennemis à rendre les armes . S'il voit couler
leur fang , il gémit de leur cruelle opiniâ ,
treté, qui force la victoire à être fanglante,
Et lorfque le champ de bataille demeure
à la fupériorité de fes armes & de fon cou
rage , quel ufage fait-il de la victoire à
C'est pour rendre aux morts les devoirs de
la nature , s'acquitter envers les bleffés on
les mourans des droits de l'humanité , &
donner à ceux que la mort a épargné ,
mais que la victoire lui foumet , des preuves
de fa générosité. C'eft alors qu'il fe
plaît à déposer le titre de Vainqueur . Le
fang répandu , il ne peut plus le rendre ,
46 MERCURE DE FRANCE,
mais il empêche de fe répandre d'avantR
ge ; il change même , pour ainfi dire , la
nature de celui qui refte dans les veines de
fes ennemis il n'eût coulé que pour la
vengeance , par les foins de Louis , bientôt
, il ne coulera plus que pour la recons
noiffance. Les ennemis bletfés font confondus
avec les foldats bleffés du Vain ,
queur : ils partagent avec eux les mêmes
foins , & déjà ils ne forment plus qu'une
même famille. La France qui les a cou
vert de bleffures devient leur mere ; Louis
qui les a vaincu leur fert de pere : il adou .
cit leurs playes en les vifitant , il confole
leurs peines de fa propre voix : les ennemis
baiſent la main qui les a terraſſės ,
l'Hôpital , féjour ordinaire de murmures
& de blafphêmes , devient un Temple
d'actions de graces & de bénédictions.
&
Enfin lorfque les frimats rappellent
Louis dans le fein de ſes villes , de quelles
traces eft marqué le retour de fes campa
gnes victorieuſes ? Voit- on le char qni le
ramene en triomphe ſuivi ou précédé d'une
foule gémiffante de Heros vaincus & confternés
? il ne veut d'autre appareil que celui
d'un Vainqueur modefte & pacifique .
Les louanges qu'on lui décerne fur fes victoires
, les éloges qu'on lui fait de fes conquêtes
, n'excitent que les regrets , quand
AVRIL: 1752. 47
il fe rappelle ce qu'elles ont coûté aux ennemis
; il frémit encore au fimple fouvenir,
mais il foutit au titre de bien -aimé , &
d'amateur de la paix.
Que tardes -tu donc , aimable paix , de
diffiper le foufle fatal de la divifion , pour
faire fentir tes divines influences.
Enfin les tems font arrivés : les ennemis
de Louis convaincus de fon équité , terraffés
par fa force , confondus par fa douceur
, rendent les armes. Louis pofe fon
tonnerre , & fe hâte de diftribuer les rameaux
de l'olive , aufi grand en bornant
fes conquêtes , qu'il l'étoit en travaillant à
les étendre.
SECONDE PARTIE.
La gloire du Roi dans la Paix.
Vaincre & pardonner , c'eft le trait des
grandes ames , des Alexandres des Darius
des Céfars & des Pompées ; mais vaincre ,
& vaincre à chaque combat , unir triomphe
à triomphe , compter fes victoires par
fes batailles , & terminer une longue fuite
de brillans fuccès accorder à fon ennepar
mi , une paix qui le met prefqu'au niveau
du Vainqueur ; voilà le comble de l'heroïlme
. Et c'est ce que fait Louis en don8
MERCURE DE FRANCE.

nant la paix à l'Europe , paix glorieuſe ,
en ce qu'elle est tout enſemble de la part
de ce Monarque une preuve de générosité
envers fes ennemis , à qui il accorde ce qu'ils
n'avoient pas droit de prétendre ni même
d'efpérer ungage de fidélité envers fes alliés,
dont il affermit les droits pour le préfent ,"
& les raffure pour l'avenir ; enfin un témoignage
d'amour envers fes fujets , dont il veut
cimenter à jamais le repos & le bonheur.
I. Quelles vûes avoit notre Roi en faifant
la guerre ? Cherchoit- il à reculer fes
frontieres par fes conquêtes ? c'eft le plus
puiffant Roi de l'Europe . Se propofoit- il
d'augmenter le nombre de fes fujets , ceux
que le ciel lui a donnés , par leur fidélité
& leur amour lui tiennent lieu de tout
l'Univers. Afpiroit- il à la gloire ? Il n'en
connoît point d'autre que celle de rendre
fes peuples heureux . Ne foyons donc point
furpris , fi de tous les droits que lui donne
la victoire , il ne fe réferve que celui de
donner la Paix aux peuples , que la Guerre
rendoit malheureux parce qu'ils vouloient
l'être .
Mais vous, François , qui avez fuivi vorre
Prince avec tant de zéle &de valeur dans les
combats , n'avez- vous pas été trompé dans
vos efpérances : ne murmurez- vous pas fecretement
de la générofité d'un Vainqueur
fi
A VRI L. 1752. 49
fi clément& fi défintéreffé ? Ne regrettezvous
pas ce qu'il rend à fes ennemis ? Et
en effet de tant de places conquifes , au
péril de votre vie , de tant de villes forcées
par vos travaux , de tant d'ennemis
vaincus par vos bras , que vous refte til ?
le feul honneur d'avoir triomphé de tout ?
Vous ne pourez donc plus nous dire , en
nous conduifant dans les plaines , théâtre
de votre gloire : Ici nous avons battu l'ennemi
: là nous l'avons fait prifonnier : ici
Louis rifqua fa vie ; là nous l'arrachâmes à
la mort. Eh ! Que peut dire la Renommée
en voyant toutes vos conquêtes entre les
mains de leurs anciens poffeffeurs ? Vousmêmes
ne pouvez - vous pas les regarder
comme un beau fonge ? & l'Envie n'aurat-
elle pas un jour le droit de vous les contefter
? Ah ! vous n'avez garde de le craindie
; les éloges de vos ennemis mêmes
vous affurent des monumens plus brillans
que l'or , plus durables que le bronze , où
tous vos faits héroïques foot gravés &
confacrés à l'immortalité . Et qui mieux
qu'eux , peut estimer la valeur de leurs
pertes , & l'importance de la reftitution ?
Oui , diront-ils , ces villes que nous habitons
, ces fortereffes que nous occupons ,
nous ne les avons pas confervées par notre
courage ; mais elle nous ont été rendues
C
fo MERCURE DEFRANCE.
par nos vainqueurs , par les François à qui
la Victoire les avoit données .
Quelle valeur dans ces François ; ni les
tems , ( 1 ) ni les lieux , ( 2 ) ni les ſaiſons ,
( 3 ) ni les deffenſes , ( 4 ) rien n'arrête
leur bravoure . Soit fous les yeux de leur
Roi , ( 5 ) foit fous la conduite de leurs
Généraux , ( 6 ) foit qu'ils combattent
pour eux , ( 7 ) foit qu'ils fecourent leurs
Alliés ( 8 ) leur courage eft le même ;
quelques ennemis qu'ils ayent à combattre,
(9 ) leur intrépidité ne fe dément pas. Plus
,
( 1 ) Bataille de Laufeld au fort de l'été . Priſe de
Bruxelles au fort de l'hyver, Siége de Fribourg ,
au milieu des vents & des pluyes.
( 2 ) En Flandre , en Alface , en Italie & en
Provence.
( 3 ) Il n'y a point de mois dans l'année où l'on
n'ait fait quelques opérations militaires d'impor
tance.
(4 ) Témoins les Siéges d'Oftende , de Bruxelles
, de Bergopfom & de Maftreicht.
( s ) Aux Siéges de Menin , Ypres , Fribourg ,
Ville & Citadelle de Tournai , & aux batailles de
Fontenoi & de Laufeld.
( 6 ) Les Princes de Conti & de Clermont.
MM. les Maréchaux de Saxe , de Lowendal
d'Harcourt , de Maillebois , de Belle- Ifle , MM.
de Boufflers , du Chaila , de Souvré , la Vieuville ,
Clermont- Gallerande , de Lautrec & de la Fare
( 7 ) En Flandre & en Alface.
(8 ) En Italie & en Provence pour l'Espagne , la
République de Genes , & le Roi de Pruffe , & c .
( 9 ) Allemands, Hollandois , Anglois, Hongrois,& c .
AVRIL. 1752 .
de quarante places emportées , ( 1 ) quatre
batailles ( 2 ) gagnées font le fruit de
quatre campagnes ( s ) quels terribles
ennemis ! mais quels généreux vainqueurs !
Tout ce que leur valeur nous a enlevé
leur générosité nous l'a rendu . En un feul
jour nous avons reçu d'eux ce que quatre
années de deffenſe ne nous avoient pû conferver.
Les Dieux triompherent des Titans
en les écrasant , mais les François ne
fçavent fe vanger qu'en rendant les vaincus
auffi heureux , que s'ils euffent été vainqueurs.
Tant que vous vivrez , diront- ils à
leurs enfans , que les François ne fortent
point de votre coeur. Redoutez - les ; juftes
& braves , leurs armes conquirent votre
pays aimez -les ; nobles & généreux ils
vous le rendirent . Vos demeures , vos for-
-tunes > votre repos , votre vie , c'eft à
( 1 ) Villes de prifes. Nice , Ville-franche
Furnes , Tournai , Gand , Bruges , Oudenarde
D'endermonde , Tortonne Oftende , Nieu-
-port, Plaifance , Parme , Pavie, Ath, Alexandrie ,
Valence , Bruxelles , Anvers ,Mons , Namur , Bergop-
zoom , Maftreicht . Villes qui ſe font rendues.
Courtrai , Menin , Ypres , Fribourg . Citadelles de
Tournai , Plaisance , Parme .Forts de la Kenoque ,
Demon ; Fribourg. Fortereffes de Montalban , Châ
teau-Dauphin. Places de Saint Guilain , Charlesle-
Roi. Châteaux de Gand , Tortonne , Namur
(2) A Fontenoi, au Tanaro, à Rocoux, à Laufeld.
- ( 3 ) 1744 , 1745 , 1746 , & 1747.
Cij
52 MERCURE DEFRANC E.
J
eux que vous le devez : l'air même que
vous reſpirez eſt un de leur bienfaits .
François , entendez-vous ce langage ?
la gloire en a-t- elle de plus flatteur ? Si
vous aviez confervé toutes ces places , vous
n'auriez autour de vous que des murmurateurs
qui vous envieroient à chaque inftant
leurs anciens domaines ; en les leur
laiffant vous avez des admirateurs , des
panégyriftes éternels de votre courage &
de votre générofité.
*
Vivez donc comme nos amis , peuples ,
qui nous avez forcé de vous traiter comme
ennemis : jouiffez à jamais de la générosité
du plus modéré des Conquérans,
II. Mais la bonté de Louis vainqueur envers
fes ennemis , n'a rien fait perdre à fes
auguftes Alliés de ce qu'ils attendoient de
fes promeffes & de fes engagemens folemnels
. Louis défintéreffé pour lui même en
donnant la paix aux vaincus , a fçu conferver
les droits de ceux pour qui il faifoit
la guerre leur repos & leur affermiflement
a été la premiere & l'unique loi inpofée
aux ennemis jaloux des Puiffances
alliées d'un deffenfeur généreux & fi
fidele .
O vous PRINCE fortuné , que le Ciel
a fait le fils & le gendre des deux plus puif
fans Rois de l'Europe , commencez à jouir
AVRIL. 1752 .
$ 3
du fruit de vos travaux . La Guerre vous
trouva digne de commander , la Paix vous
donne des fujets dignes de vous obéir . La
France & l'Espagne vous font attachées ,
moins par le fang , que par l'eftime que
vous ont mérité vos haures vertus. Aujourd'hui
, loin du tumulte des armes , vous
pouvez vous livrer aux douceurs de votre
glorieux hymen. De quelle augufte épouse
vous poffedez l'amour ! Elle fit les délices
de tout le peuple François , elle fait feule
toutes les votres. Que de votre union il
puiffe naître une postérité de Princes héritiers
des fentimens comme de la nobleffe
de tous leurs ayeux : que leur nom & leur
vertu rempliffent un jour l'Univers.
Braves PRUSSIENS , qui n'avez ceffé
de vaincre que lorfque vous avez ceffé
de combattre , effuyez enfin la fueur qui
baigne vos fronds guerriers. Sous la conduite
de votre Monarque , que pouviezvous
attendre que la victoire dans la guerre
? que la tranquillité dans la paix ? Frederic
vous aime , vous anime , & pour
comble de félicité , Louis eft fon ami &
fon allié .
GENES , fuperbe République , qui as
vu ta liberté renaître de fes propres cendres
, goûtes en les doux fruits . Quelle
doit te paroître douce , après que tu l'as
Giij
54 MERCURE DE FRANCE.
"
achetée fi cher , au prix de ton fang !
Quelle t'eft glorieufe , puifque la valeur &
la juftice te l'ont feules fait recouvrer .
L'Eſpagne & la France ont unis leurs armes
à ton bon droit ; pourrois-tu douter de
notre bienveillance ? Boufflers le brave &
malheureux Boufflers , dans la pouffiere:
où tu le conferves en eft l'ôtage , Richelieu,
dans la Guerre te l'a confirmée par fa
valeur , & dans la Paix Chauvelin ne ceffe
de la ratifier par la fageffe.
III . Mais encore , feroit- ce aux dépens
de fes peuples que Louis feroit généreux
envers fes ennemis , & fidele à fes alliés ?
Non : & fon principal objet dans la Paix
étoit de rendre à fes fujets la joye la tran
quillité & l'abondance , que la guerre tenoit
comme fufpendues , mais qui font les
fruits heureux de fon regne pacifique.
Le feul nom de paix effuye les pleurs , que
les plus belles victoires féchoient à peine ,
te jour qu'on en apporte la nouvelle eft un
jour d'allégreffe & de fête . Tout eft en haleine
l'on croiroit : que c'eft le bruit de
quelque nouvelle victoire ; non c'eft la
certitude de pouvoir fe paffer de fes faveurs
meurtrieres.
Quand on l'annonce au peuple impatient ,
la joye fe renouvelle & prend mille formes
differentes. Ici elle s'exhale ingenieuAVRIL.
1752. 35
fement en l'air dans mille deffeins enflammés
: là elle s'exprime en chants & en danfes
: les élémens femblent la partager avec
nous. Lejour l'annonce à la nuit par mille
préparatifs pompeux : la nuit l'annonce au
jour par l'exécution des fêtes les plus bril
lantes : elle devient elle-même un nouveau
jour par l'éclat , qui par tout diffipe fes
ombres. Nos Temples , qui nous ont vû fi
fouvent , les genoux en terre , demander
au Ciel avec larmes la confervation de
notre Roi , la fin de la Guerre , le retour
de la Paix , ne retentiffent plus aujourd'hui
que de cantiques de joye : leurs voûtes facrées
ne font plus chargées de drapeaux
déchirés & fanglans , illuftres garants de
notre valeur , il eft vrai , mais témoins importuns
, qui rappellent toujours le fang
& le carnage à la face des Autels du Dieu
de la Paix.
Ala joye fe joint la tranquillité.Et qui pouroit
la troubler aujourd'hui ? Notre Monarque
n'eft plus dans les champs de Mars : il
n'a plus de villes à fubjuguer , d'ennemis à
vaincre de fleuves à traverfer , de marches
à foutenir , de combats à livrer , de fiéges
à former , de dangers à braver : la Paix
nous rend Louis à lui- même , à fa famille
à fes fujets : Qui peut mieux affurer notre
repos 2
Ciiij
56 MERCURE DE FRANCE.
Le foldat que la valeur naturelle a fait
furmonter toutes les rigueurs de la Guerre
, peut à préfent à l'ombre de fes lauriers,
faire le récit de fes travaux , & apprécier
repos par fes fatigues paflées .
fon
Familles défolées , vous revoyez vos
parens que la Guerre avoit attachés aux
pas de Louis . Meres vous revoyez vos fils ,
ces chers fils dont l'abſence vous fut fi fenfible
; vous ne verferez plus fur eux que des
larmes de tendreffe , au récit des dangers
qui les ont épargnés .
Les provinces que la fituation éloigne du
centre de l'Etat , fans leur faire perdre aucun
droit fur . fon amour , n'ont plus à
craindre l'invafion des troupes ennemies
la paix les garantit de tous dangers ; elle
leur apporte même l'abondance qu'elle répand
déjà par tout.
Deja la mer qui ceffe d'être infeſtée par
des courfes ennemies , permet au commerce
de renouer fes liens relâchés . Déjà les
Nations lointaines fe hâtent d'échanger
leurs tréfors contre nos riches fuperfluités.
Tous les peuples n'en .font plus qu'un ;
l'Univers n'eft plus qu'une même famille
à qui l'abondance ouvre differentes voies
pour s'enrichir.
Artifans que la trifte néceffité avoit arra
chés à vous-mêmes , la Paix vous renvoye
AVRIL. 1752 57
à vos foyers : profitez pour votre propre
intérêt d'un tems que vous donnâtes au
bien public , reprenez avec plus d'ardeur
vos occupations , & fervez l'Etat en entretenant
cette fage oeconomie , qui fait
que vous ne pouvez vous paffer de ceux
que la fortune a placé au deffus de vous ,
& que ceux- ci ne peuvent fe paffer de
Votre induſtrie.
Négocians rouvrez vos banques , & vos
comptoirs : tout eft libre , tout eft tranquille
; la Paix favorife vos entreprifes ,
elle ne demande qu'à vous enrichir .
A U ΚΟΥ.
7
GRAND ROI , de quelle gloire ne
vous couvrez-vous pas ! Jufte dans vos
projets , ferme dans l'exécution , modefte
après le fuccès, il ne vous manquoit que de
terminer une guerre fi glorieufe par une
paix qui fut tout enfemble une fource
d'admiration pour vos ennemis , de reconnoiffance
pour vos alliés , de bonheur
pour votte peuple.Vous l'avez donnée enfin
cette paix , fi long- tems l'objet de nos
défirs , dignes fruits des fentiniens généreux
de votre grande ame , & qui ne nous
Jaiffe plus rien à fouhaiter que d'en jouir
toujours.
C▾
38 MERCURE DE FRANCE:
Qu'en vous l'Univers admire un Souve
rain digne de lui commander , que les
Monarques trouvent un Roi , les Conqué
rans un Héros , les Généraux un Chef inimitable
que vos ennemis redoutent un
bras invincible , que vos alliés refpectent
un coeur fidéle , mais pour vos fujets qu'ils
ne puiffent aimer en vous qu'un Roi pacifique
; que votre regne foit celui de la
Paix , & qu'ils foient l'une & l'autre éternels.
FABLE NOUVELLE
De M. Peffelier.
TIMARETTE , HILA S.
HILAS.
Tu dédaignes l'Amour ? ………
THIMARETTE,
Non , mais je le redoute ;
HILAS
C'eft que tu méconnois fans doute,
Les charmantes douceurs de l'Empire amoureux
TIMARETTE.
Ah! Je ne cherche point , Berger à les connoître ;
AVRIL. 19 1752.
HILAS.
Pourquoi cet Arrêt rigoureux ?
TIMARETTE.
Si je les connoiffois , je m'y plairois peut -être s
Les penchans les plus doux font les plus dange
reux.
HILAS.
Reçois du moins la Tourterelle
Qu'en chaflant l'autre jour j'ai prife dans nos Bo
Tu pourras apprendre par elle
Ce que l'on fouffre fous tes loix.
TIMARETTE.
Non Hilas, je ne veux ni la voir ni l'entendre
Et tu peux la garder pour toi ,
Quand on craint de devenir tendre.
Il ne faut point avoir de tels oiſeaux chez ſoù,
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
說選洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗
VERS A MLLE ***.
-
Dont MM. *** . Pere & Fils font
amoureux .
PHilis mes beaux jours font paſſez ,
Et mon fils n'eft qu'à fon autore.
Pour vous , il est trop jeune encore ,
Et je ne le fuis pas affez.
***
Une maligne deftinée
Sauve nos coeurs de votre loi ,
Vous naquîtes trop tard pour moi ,
Pour lui vous êtes trop tôt née.
Ni moi ni ce jeune Ecolier
A votre coeur n'ofons prétendre
A peine il commence d'apprendre
Et je commence d'oublier .
Que votre deftin & le nôtre
Seroit charmant , feroit heureux
Si ce qui manque à l'un des deux
Pouvoit fe reprendre fur l'autre.
AVRIL. ઉદ્દે 1752.
Si de mon âge joint au fien
On faifoit un égal partage ,
Et qu'on ajoutât à fon âge
Ce que l'on ôteroit du mien !
Par-là vous pourriez voir éclore
Pour vous deux Serviteurs parfaits
Je deviendrois ce que j'étois
Et lui ce qu'il n'eſt pas encore.
****
Mais pourquoi former ce défir y
Si notre âge approchoit du vôtre
Nous ferions rivaux l'un de l'autre ,
Et vous auriez peine à choifir .
Que mon fils , done ,feul y prétende
Que pour atteindre vos appas ,
L'amour en lui double le pas ,
Qu que votre beauté l'attende.
Que fera- t- elle en l'attendant ?
Votre coeur avant qu'il s'engage
Voudroit- il fe mettre en ôtage
Entre les mains d'un confident ?
62 MERCURE DE FRANCE.
Mais , Dieux ! Quelle affurance prendre '
Sur unjeune coeur en dépôt !
Te! qui l'auroit mourroit plutôt
Que de fe réfoudre à le rendre .
++
Ce coeur , s'il vouloit prendre avis
Sur un fi délicat miftere ,
Pourroit eflayer fur le pere
Comment il aimera le fils.
Par M. MAUDET de S. Mathurin,
AVRIL. 1752. 63
206 207 208 209289 288289 209206 207 207 208 209
LETTRE
A M. de Vaucanfon fur fon nouveau
tour à filer la foie.
J
E ne fuis pas le premier , & je ne ferai
pas le dernier , Monfieur , de qui vous
recevrez des éloges au fujet de votre nouveau
moulin à organciner les foyes. Je crois
cependant que vous devez être plus ſenſible
à ceux qui vous vienneur de la part
des gens du métier. Nous avions fenti
bien fouvent , mes Confreres & moi , une
partie des inconvéniens que vous relevez
dans nos moulins actuels . Réflexions inutiles
, qui faute d'être femées fur un bon
fond , ne pouvoient porter aucun fruit. II
vous étoit réservé , Monfieur , d'en aprofondir
la totalité , & d'y appliquer un remede
auffi utile que bien entendu . Il eſt à
préfumer qu'il ne s'en conftruira plus fur
l'ancienne methode : mais j'ai de la peine
à croire qu'on détruife aujourd'hui ceux
qui fubfiftent en bon état . La dépenſe ſeroit
trop forte pour certaines fabriques.
On les ufera , & pendant cet intervale , le
vôtre aura le tems de s'établir en plufieurs
64 MERCURE DE FRANCE.
endroits , & de devenir plus facile à conftruire
par les modeles qu'on en aura fous
les yeux . C'est un Ouvrage parfait , dont
le Public doit vous conferver une éternelle
réconnoiffance .
que
A cette obligation de votre part , Monfieur
, votre zéle vient d'en ajoûter une
feconde ,, par la defcription détaillée de
votre nouveau tout a filer la foye . Rien
de plus judicieux , de plus vrai & de plus
pratique que tout ce que vous dites fur
les différentes qualités de foye , fur la
triaille des cocons , les négligences des ti
reules , & fur le profit immenfe
la
France pourroit faire au fajet des Organ
cins , fi animés par vos exhortations &
par notre propre intérêt , nous parvenions
enfin à filer avec le même fuccès que les
Piémontois nos voisins. Je trefailliffois de
joye à la lecture de tant de bons avis que
nous fuivons fr peu , & qu'il feroit plus facile
de fuivre qu'on ne penfe. J'efpere
que vous donnerez le ton , & que les chofes
prendront une autre face.
Après cet aveu auffi fincere que reconnoiffant,
me permettrez vous , Monfieur ,
de vous demander quelques éclairciffemens
, au fujet du nouveau tour à filer.
J'ai vieilli dans la pratique , & cetre circonftance
pourroit rendre excufable la liberté
que je prends aujourd'hui.
A VRI L. 17521 64
Je vous fçais bon gré , Mofieur , de
travailler plutôt à corriger le tour- à- corde
fans fin , que d'infifter fur l'ufage de celui
du Piémont , dont la compofition s'écarte
trop de la belle fimplicité . Toute la Provence
, le Languedoc & le Dauphiné ne
font ufage que du premier , & l'on parviendra
plus aifément à corriger ces mêmes
tours , qu'à les remplacer par d'autres .
On a déja commencé d'en corriger plufieurs
fur une methode qui a bien du rap
part à la vôtre & nous fommes dans
le cas depuis trois ans . Mais comme les
chofes ne fe perfectionnent que par dégré
, je ne doute point qu'il n'y ait à
fiter dans le vôtre , même pour ceux qui
ont fubi la correction dont j'ai l'honneur
de vous parler.
>
pro-
Votre invention pour conftater & régler
le nombre de la croifure , eft marquée au
vrai coin de vos productions ordinaires .
Je la conçois auffi diftinctement que ſi je la
voyois : mais j'ai de la peine à croire que
cette torfion à fens & contre fens ne foit
nuifible pour les parties internes de la
foye , qui pourroient être énervées par
cette double froiffure. L'écart furnuméraire
que les deux fils fubiffent dans votre
cercle , contribue encore à ce froiffement,
la réſiſtance ne peut qu'être plus forte ,
66 MERCUREDEFRANCE.
& je ne fçais pas fi une croifure du même
fens , & en même nombre que la votre
ne feroit pas préférable . L'expérience , &
plus encore vos lumieres , ferviront à
éclaircir ce point.
;
L'invention de rendre mobile la traver
fe qui porte la poulie des guides , eft d'un
ufage admirable pour la commodité &
l'exactitude du travail. Je puis en parler
avec connoiffance de caufe , puifque nos
tours corrigés font dans le même goût.
L'Auteur doit être bien flaté de cette convenance
d'idées avec un Artiſte auffi diftingué
que vous. Son poids eft plus fort
que le vôtre . Nous le mettons à fept livres
, poids de marc , & l'effet en eft
bon.
A l'égard de la proportion que vous établiffez
, Monfieur , entre la poulie de l'arbre
& la poulie du guide , elle me paroît
trop bornée , & je foupçonne fort qu'il
n'y ait quelque faute d'impreffion. J'ai
d'autant plus taifon de le penfer ainsi ,
que vous expliquez à merveille la néceffité
qu'il y a de faire changer le fil continuellement
de place afin que la foye puiffe
fecher plus facilement fur le devidoir. Or
la proportion de 22 à 35 , qui fe trouve
dans votre defcription , ne répond pas afAV
RI L. 1752. 67
fez à l'idée que vous donnez de la belle
diftribution du fil dans la formation de
l'écheveau . J'ai calculé cette proportion
fur les principes que je trouve dans une
feuille publiée en 1749 parl'Auteur de cette
correction & je trouve que le fil ne pofe
qu'en quatorze endroits différens pour recommencer
à pofer fur les mêmes . La Pro
portion qui regne dans nos tours corrigés ,
eft de 23 à 37 , & fuivant le calcul &
l'expérience , le fil poſe trente-fept fois
avant que de revenir fur le premier pofé.
La différence de 14 à 37 paroît confidérable
, & puifque vous aviez à choifir , je
me perfuade que vous aurez porté vos
vues encore plus loin , & que celle de
22 à 35 aura été altérée fous la preffe.

Il me paroîr auffi , Monfieur , que dans
Votre nouveau tour vous n'annnoncez
aucune précaution contre le défaut qu'on
appelle vitrage , défaut qui eft le fleau de
toutes les filatures à corde fans fin , &
qui a feul déterminé les Piémontois à
mettre en place quatre piéces d'engrénage.
Aparemment que vous y faites ufage de
quelque moyen dont vous avez oublié
de parler dans votre Defcription .
Je trouve dans la même feuille dont
j'ai parlé plus haut , que le vitrage ſe partage
en douze branches différentes , de68
MERCURE DEFRANCE.
puis deux jufqu'à treize pofitions du fil
qu'elles ne proviennent les unes & les au
tres que d'an tapport vicieux entre l'arbre
& la roulette , comme s'exprime l'Auteur.
Il y eft encore dit que ces mêmes vitrages
font très- voifins les uns des autres , &
qu'on a bien de la peine à fe délivrer d'une
efpéce , fans tomber dans une autre. Avant
que nos tours füffent corrigés , il y en
avoit plufieurs chaque jour qui vitroient
dans notre filature , les uns d'une façon
& les autres d'une autre quelques uns
changeoient plufieurs fois dans le même
jour de bien en 'mal & de mal en bien.
Nos foyes nous faifoient alors un déchec
confidérable au dévidage , qui ne fubfifte
plus depuis que nos tours font corrigés .

Vous ne ferez peut- être pas fâché
Monfieur , que je place ici quelques mots
de cette correction pour pouvoir la comparer
avec celle qui fe trouve fans doute
dans votre nouveau tour. La roulette &
l'arbre , font comme j'ai eu l'honneur de
vous le dire , dans la proportion de 37 à
23. L'un & l'autre font ferrés , afin que
la corde ne s'enfonce pas dans le bois , ce
qui changeroit le calibre , & feroit difpa
Foître le bon effet de la correction . Par le
moyen de cette Proportion , l'Auteur dés
montre dans fon Imprimé , que de douze
AVRI L. 1752. 69
>
branches du vitrage , dix font écartées ra
dicalement & pour toujours , y compris
les plus nuifibles , comme 2 , 3 , 4, 5 , 6,
7 , & à l'égard du 8 & du 13 qui font
extrêmement voifines de la fufdite proportion
, & qu'il n'eft pas poffible de détruire
radicalement , à caufe que le tems
humide & le tems fec produifent de legers
changemens fur le bois : à l'égard ,
dis-je , de ces deux cfpèces , l'Auteur fe
fert de deux petites chevilles de fer
qu'on place ( une ou deux fuivant le befoin
) dans deux trous deftinés pour cet
ufage , & dont l'effet eft furprenant. On
ne touche jamais à l'une ou l'autre de ces
deux chevilles , fans faire changer totalement
de face à l'échevau. Cela vient de
ce que cette cheville augmente ou diminue
le calibre de la roulette d'environ un
cent cinquantiéme de partie , & rompt
par- là la proportion vicieufe du vitrage
qui difparoît dans l'inftant , pour revenir
peut- être dans une autre occafion , & où
le même remede opérera le même effer.
Je fuis également perfuadé , Monfieur
que vos deux poulies doivent être ferrées ,
quoique vous n'en difiez rien dans votre
defeription , fans quoi il feroit à craindre
que te calibre de ces deux pièces étant
10 MERCUREDEFRANCE
.
attiré par la preffion continuelle de la corde
, votre tour ne tombât dans quelque efpéce
de vitrage . Car en fuppofant , par
exemple , que la proportion de 22 à 35
fut véritablement celle que vous trouvez
la meilleure , vous auriez à craindre le vitrage
du 3 , qui ne differe de cette proportion
que de de partie , & celui du 11 ,
qui en eft encore plus voifin , n'y ayant
que de difference ; ainfi 23 vitrefoient
à 3 , & 22 vitreroient à 11 & c,
22
Vous vous êtes acquis le droit à juſte
titre , Monfieur , de fixer les regards de
tout le Royaume fur vos productions en
fait de méchanique . Je ne crois pas vous
déplaire par la demande de ces petits éclairciffemens
qui donneront à votre tour un
nouveau dégré de confiance . J'oſe me flater
que vous ne me refuferez pas une grace
qui fera également profitable pour toutes
les perfonnes de ma profeffion.
J'ai l'honneur d'être ,
N. C. O.

A Pertuis en Provence .
AVRIL. 1752. 71
8 209289 209208 207
Réponse de Monfieur de Vaucanfon.
A
Près l'utilité publique , je ne connois
point , Monfieur , de prix plus
flateur pour mes Découvertes que le fuffrage
des Connoiffeurs : ce dernier m'inté
refle d'autant plus qu'il m'eft
garant du
premier. Vos profondes réflexions me
prouvent que vous êtes un de ces juges ,
dont j'ambitionne l'approbation , & le ton
obligeant de votre Lettre , fait voir que
vous ne vous connoiffez pas moins en procédés
qu'en machines. Je vous répondrai
donc ,Monfieur , avec l'eftime & la fincérité
qui vous font dues.
Vous craignez que la double croiſure
que vous regardez , dans mon nouveau
tour comme une torfion àfens & contrefens
n'énerve les parties internes de la foye.
La croifure ou double ou fimple ne donne
aucun tord à la foye , il n'en réſulte
qu'un frottement plus ou moins confidérable
, fuivant que les deux fils de foye
font croifés un plus grand ou un plus petit
nombre de fois , & furtout fuivant la
72 MERCURE DE FRANCE.
*
grandeur des angles qu'ils forment en fe
croifant , mais ce frotement ne fe fait jamais
à fens & contrefens. Il faudroit pour
cela que la direction des fils fut oppofée
dans les deux croitures : or les fils ayant
toujours la même direction , puifqu'ils
vont toujours de la bafline fur le dévidoir
, les parties externes de la foye font
toujours couchées dans le même fens :
comment les parties internes feroient- elles
énervées par cette double froiffure ?
>
Après avoir fait l'éloge de la traverſe
mobile qui porte la poulie des guides
vous femblez , Monfieur , me reprocher
de m'être trop bien rencontré avec un-
Auteur qui publia la même idée en 1749 .
quel que foit cet Auteur , je ne difpute à
perfonne fes découvertes , mais je ne puis
diffimuler qu'en 1746 , j'envoyai à M. le
Nain , Intendant du Languedoc , un tour
qui n'avoit encore pour toute correction ,
que .cette traverſe , rendue mobile pour
tenir toujours la corde fans fin dans la même
tenfion à la faveur d'un poids . Je trouvai
cette même traverse exactement gravée
dans un Imprimé qui ne parut qu'en
1749 , & que je crois être celui que Vous
me citez . Ce qui m'étonna le plus , ce fut
la haute réputation que cette Invention
avoit
AVRI L. 1752. 76
avoit acquife fous le nom de fon nouvel
Auteur , après avoir été defaprouvée , dans
l'effai qu'en avoit fait faire M. le Nain
trois années auparavant , comme il paroît
par le Procès verbal de l'infpecteur des
Manufactures , qui me fut remis dans le
tems , & que je puis produire encore .
Au refte , ni cet ellai qui fut vraifemblablement
mal fait , ni une infinité d'autres
qui ont réufli fous mes yeux , n'ont
été un myftere pour les Connoiffeurs , ni
pour le Public . Je ne mettois pas affez
d'importance à cette Découverte , quelqu'urile
qu'elle fût , pour vouloir la tenir
cachée , & comme en pareil cas , c'eft plutôt
le bien général que je cherche , que
ma gloire particuliere , je négligeai de la
Tévendiquer , lorfqu'un autre s'en declaroit
l'Auteur. Je ne le fercis pas même
encore , fi vous n'en préfentiez l'occaſion
à la fincérité que je vous ai promife. Je
ne prétends point cependant accufer d'u
furpation , celui qui ſe l'eſt attribué , j'ai
trouvé tant de mérite dans fes autres recherches
, que je fuis bien éloigné de regarder
celle-ci comme au deffus de fa capacité.
Revenons à vous , Monfieur : il falloit
quelqu'un auffi inftruit dans cette matiere
, & qui en connût la Théorie auffi

74
MERCURE
DEFRANCE
.
parfaitement , pour relever la faute d'im
preffion qui fe trouve dans mon Mémoire
inféré dans le Mercure d'Août , 1751. On
y
lit que la proportion entre la poulie de
L'arbre du dévidoir , & la poulie des guides
doit être de vingt - deux & demie à
trente-cinq , au lieu de vingt-deux & demi
à trente- fept. L'Imprimeur ou le Copifte
s'eft trompé à la reffemblance du chifre
manufcrits , avec le chifre 7 , que
plufieurs perfonnes figurent à peu près de
la même maniere . J'avois préféré dans
mon calcul la proportion de vingt - deux &
demi trente -fept , à celle de vingt - trois
à trente-lept que vous avez choisie , parce
que ces deux premiers nombres font plus
tardifs à rentrer ; les nombres 23 & 37
rentrent à la trente -feptiéme révolution
& les nombres vingt-deux & demi trente
- lept ne rentrent qu'à la foixantequatorziéme
; il eft vrai que les approxi
mations fe trouvent néceffairement plus
grandes dans ma proportion que dans la
votre , & que cette compenfation entre
ces deux rapports , pourroit bien en balancer
les avantages. Je rends donc juftice
, Monfieur , & de tout mon coeur à la
jufteffe de vos réflexions , & à la fagacité
de celui dont vous fuivez les principes.
La faute que vous m'avez fait apperce
AVRIL. 1752. 75
,
9
voir dans l'impreffion de ce Mémoire
m'a rendu ſuſpecte l'impreffion de mon
premier Mémoire , fur les moulins à organčiner
les foyes , inféré dans le Mercure
de Juin de la même année , je l'ai relu
avec plus d'attention & j'y ai trouvé
une faute de même efpéce , dont je fuis
bien aife de vous prévenir , ainfi que le
Public. Il y eft dit que les guindes du moulin
de fecond apprêt , donnent aux échevaux
une circonférence de vingt-fix pouces
, au lieu qu'elle eft de quarante pouces
environ , ce que je n'ai pu concevoir
autrement , puifque la diagonale du quarré
que
forment les lames du guindre , a
quatorze pouces juftes de longueur.
Quant à nos proportions , nous ne devons
pas nous flater , Monfieur , que les
Ouvriers qui font les poulies des tours à
foye , travaillent avec affez de préciſion ,
pour les y obferver exactement ; pour obvier
à ce défaut d'exactitude , & aux variations
quelconques , l'Auteur que vous
citez a imaginé des chevilles de fer qui
augmentent on diminuent , dites- vous , le
calibre de la roulette ou poulie des guides ,
✔ rompent par-là la proportion vicieufe du
Vitrage.
, ne font
Ces chevilles Monfieur
>
qu'un palliatif au lieu d'un remede . Ayez
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
la bonté d'obferver qu'elles ne changent ,
point le diamètre de la roulette ou poulie
, ni par conféquent le rapport de fes
révolutions : elles n'ont d'autre effet que
de donner plus ou moins d'efpace à parcourir
aux guides , & par -là plus ou moins
de largeur à l'échevau , fuivant que la cheville
eft plus ou moins éloignée du centre
de la poulie. A la vérité , ce changement
de cheville fait difparoître le vitrage actuel
; mais il en fuccede bien vîte un nouveau
, qui ne differe du premier que par
le plus ou le moins de grandeur des lozanges
, le vice de proportion demeurant tou
jours le même.
Pour détruire radicalement ce vice , je
fuis furpris que vous ne falliez pas ufage
des trois cannelures que l'Auteur dont
vous me parlez , place fur la poulie des
guides , & que j'ai mieux aimé placer fur
l'arbre du dévidoir , afin qu'on put remettre
la corde dans une autre cannelure
fans interrompre le travail du tour ,
pour ne pas apelantir par trop d'épaiffeur ,
la poulie des guides qui ne fçauroit être
trop légere.

&
Au lieu des chevilles , je me fers d'une
petite pièce de bois , dont une extrémité
eft attachée fur la poulie des guides par
ane vis en bois , de maniere que l'autre
AVRIL." 1752. 77
extrémité qui tient à la tringle des guides
, puiffe fe raprocher ou s'éloigner à
volonté , du centre de la poulie , mais je
n'y touche que pour déterminer une premiere
fois la largeur de l'échevau que je
ne crois pas devoir varier depuis le commencement
de fa formation jufqu'à la fin.
Les canelures de mes poulies ne font
point ferrées , je trouve que la corde en
eft plutôt ufée , je me contente de leur
donner la forme d'un angle aigu parfaitement
égal dans les deux poulies , afin que
fa corde s'y enfonce également , & qu'elle
ne puiffe pas gliffer , quoique médiocrement
tendue , & je ne crains point que
Te frottement de la corde , dérange affez inégalement
le calibre des deux poulies , pour
qu'il en puiffe réfulter une variation fenfible
dans leur proportion.
Je ne fuis point entré dans le détail de
plufieurs autres petites corrections que j'ai
faites à ce tour ; il y en a même d'effentielles
que je ne donnerai au Public , qu'après
m'être affuré de leur folidité , par
Fexpérience de quelques années
fur un
tirage un peu confidérable .

Je me flatte cependant , Monfieur , que
les éclairciffemens que je viens de vous
donner , fuffiront pour lever vos difficulrés
, & pour vous prouver tout le cas que
L
D iij
78 MERCURE DEFRANCE.
je fais de vos remarques. Le progrès des
Arts feroit bien rapide , fi l'on trouvoit
toujours dans les Praticiens autant de jufreffe
& de pénétration que vous en faites
voir , & files Inventeurs étoient tous auffi
difpofés que je le , fuis , à fe détacher de
leurs propres idées, pour adopter le mieux
& le plus utile .
J'ai l'honneur d'être , & c.
LES GRACES.
A MADAME LA COMTESSE D'A*****
D
A ***** , ne croyez point que je chante
ces graces ,
Dont fouvent les remords accompagnent les
traces ;
La Mufe dont les foins veillent fur mes projets ,
Ne permet à mes vers que de nobles fujets.
Non , je ne chante point ces graces paflageres ,
Compagnes des plaifirs , inconftantes , légères ,
Dont la veine beauté mere de nos regrets ,
Ne brille qu'au matin , & s'enfuit pour jamais ;
Mais celles que ** Socrate honoia de fes peines ';
* Socrate . fils de Sculpteur , avoit exercé dans
AVRIL 1752 .
79
Celles dont il orna les murailles d'Athenes ,
Dont l'aimable décence infpiroit la pudeur ,
Tendres foeurs des vertus , & filles de l'honneur ,
Ces graces dont l'auguffe & douce intelligence.
Défigne les bienfaits & la reconnoiffance,
Qui marquent de l'efprit les talens dévoilés ,
Celles qu'enfin j'admire , & que vous raffemblez.
Eh! Quel autre que vous en trace mieux l'image
?
Quel autre jouit plus de leur doux affemblage ,
Vous dont le caractere à la fois réunit
Des rares qualités du coeur & de l'eſprit ?
Dans vos moindres difcours quel feu ! quelle
éloquence !
Sur les moindres objets quelle heureufe élégance !
Tout le pare en vos mains de nouveaux ornemens,
Tout jufqu'au férieux fe change en agrémens :
Le plus riant fujet devient plus agréable ,
Vous le rendez utile , & l'utile eft aimable.
Tout plein de votre esprit on fent croître le fien ;
Et l'efprit le moins vafte , après votre entretien
La jeuneffe la profeffion de fon pere , honorable
dans la Gréce . Plufieurs auteurs affurent qu'il fit
tant de progrès dans la Sculpture , que c'étoit lui
qui avoit fculptées ces graces fi vantées , placées
fur les murailles de la Citadelle d'Athénes , derriere
la Statue de Minerve ; ces graces , contre
l'ufage ordinaire , étoient drapées . Les graces
chez les Grecs préfidoient aux bienfaits & à la reconnoiffance.
D iiij
So MERCURE DE FRANCE.
Eloquent , femble prendre une nouvelle vie ,.
Vos difcours créateurs lui donnent du génie ,
Et furpris de lui -même il ſe fait des jaloux ,
Par des talens nouveaux qu'il ne tient que de
vous .
Mais fi de votre coeur in Muſe tém éraire
Veut peindre les vertus fi dignes de lui plaire ,
Je peindrai la grandeur & l'affabilité ,
Laprudence que fuit la générofité ,
Et dans tous vos bienfaits cette nobleffe extrême ;
Plus flatteufe cent fois que le bienfait lui - mêmes
Je peindraice coeur grand , bravant l'adverfité ,
Ce coeur qui ne voit rien dans la proſpé rité ,
Que le bonheur fi doux d'employer ſa puiſſance
A confondre le crime & fervir l'innocence ›
Qui plaint les malheureux , gémit de leurs dous
leurs ,
Et ne fçait méprifer que fespropres malheurs.
Voilà ce qui des vers exige l'harmonie
;
Si le Ciel m'eût donné la force & le génie ;
Voilà les grands fujets dont ma Muſe eut fait
choix ,
Mon efprit & mon coeur parler oit à la fois :
Mais cette ambition convient mal à ma Lyre ,
Et n'ayant que des voeux , je me tais , & j'admire .
PORTELANCE.
AVRIL
MES
1752
洗洗洗洗:洗洗洗:洗洗洗洗洗洗法:洗洗
LA VEILLE NOUVELLE
D
VERSA ISMEN E.
Ans un bois ou l'Amour couronne less
Amans ,
J'apprenois aux échos mes tendres fentimens
Bergere , qu'en ce lieu tout Berger trouve aimable
Vous caufiez mes tranfports dans ce lieu favorable
Quelle bouche ! quel teint ! quels yeux4 al , que
d'appas !
Oui , qui lui plaît , difois-je , & ne m'en deffend
pas ,
Eft au nombre des Dieux , ou leur eft bien fémblable.
Une Nympire indifcrette écoutoit mes foupirs!
Elle approche , quel eft l'objet de tes défirs ,
Dit elle ? eft- ce Climene ?
Eft -ce Hermione ? Helene ?
Non , dis- je , belle Nymphe , helas ,
Non , vous ne la connoiffez pas ;
Cette beauté n'eft point l'Aurore
Ce n'eft ni Pomone ni Flore ,
Et les fleurs naiffent fous les pas.
Elle n'a point leurs noms , mais elle a leurs appas
Eft - ce Hebé è non : elle en a la jeuneſſe .
Est-ce Venus elle en a la beauté . -
Dy
82 MERCURE DE FRANCE.
Eft- ce Diane ? non elle a de la tendreſſe ,
Elle eft fage fans cruauté ;
Elle aime les plaifirs , & cette enchantereffe
N'eft point une Divinité.
Mais c'eft donc Ifmene ? oui fans doute , pourquoi
rire?
Labelle nouvelle pour moi ,
Dit elle ! Te crois- tu le premier à le dire ?
Cent fois l'Amour l'avoit dit avant toi .
PORTELANCE.
AVRIL. 83 1752 .
OBSERVATIONS
Faites par M. de Saint - Auban , Lieutenant
Général de l'Artillerie , fur le Mémoire
de la théorie de l'Artillerie qui a été lu
à l'affemblée publique de l'Académie des
Sciences le 13 Novembre 1751 ,
qui a été inferé dans la feconde Partie du
Mercure du mois de Décembre de la même
année.
Ores
,
N voit par les expériences qu'a faites
M. le Chevalier Darcy , citées
dans fon Mémoire , que cet Académicien
doit propofer des changemens dans les
bouches à feu , qui les rendront d'un ufage
& d'un effet beaucoup plus utiles que
celles dont on fe fert à préfent en France
& ailleurs : felon lui , les anciens Officiers
d'Artillerie n'ont rien donné fur cette
matiere , dont il ait pu tirer quelques
principes. LesModernes verront avec plai
fit & recevront avec une reconnoiffance
proportionnée à la découverte , des inftructions
dont les fuccès les mettront à
portée de mieux fervir l'Etat , par la maniere
d'employer les armes à la guerre .
foit en établiffant des batteries , foit pour
le tranfport de l'Artillerie qui deviendra
D vij
S4 MERCURE DE FRANCE.
,
plus facile , en changeant les dimenſions
des piéces qui font aujourd'hui en ufage ;
deforte que par les principes qui vont
nous être donnés , & par les expériences
qu'a faites M. le Chevalier Darcy
conféquentes d'une théorie bien réfléchie
& bien raifonnée n'admettant pour vérités
que les faits que cet Académicien a
conftatés par lui-même , nous agirons avec
beaucoup plus de certitude & de précifion
dans la pratique . Les effets de la
poudre que l'on avoit cru jufqu'ici variables
, ne pourront être que conftans , en
fuivant exactement ce qui fera preferit ,
& les progrès de l'Art en général ne ſerent
plus retardés .
M. le Chevalier Darcy juge qu'il y a
beaucoup d'erreurs , dans les réfultats des
expériences faites fur la portée des boulets
. On convient que la même piéce
chargée avec la même quantité de poudre ,
exactement péfée , donne à chaque coup
quelque différence dans les portées , quel
que attention & précision qu'on obſerve :
plufieurs accidens que la pratique la plus
exacte ne peut prévoir , en font la caufe.
L'air entre pour beaucoup dans la diffé
rence des portées , elles font plus longues
le foir & le matin , & dans un terus bas
& pluvieux qu'à l'ardeur du Soleil vers.
le milieu du jour
AVRIL. 1752. 8
Elles ne font point affez fenfibles , lorf
que les attentions fur la charge des pié
ces font bien obfervées pour ne fervir de
régle au fervice de l'Artillerie , peut-être
même avec moins d'incertitude que ne
Lefuppofe M. le Chevalier Darcy.
C'est d'après ces expériences faites &
repetées avec la plus grande attention ,
que l'on a jugé la charge de la piéce de
vingt quatre , dévoir être de huit à neuf.
livres de poudre..
Les expériences qu'a faites M. le Chevalier
Darcy , fur la loi que doit fuivrel'inflammation
de la poudre peuvent dif
férer de celles d'habiles Philciens , qui
n'ont donné les leurs que fur des à peu
près , d'une maniere conjecturale & non
décifive.
Celles qu'a fait le même Auteur pour
prouver la viteffe de l'inflammation , &
la promptitude des effets de la poudre ren
fermée , n'auront certainement pas trouvé
de contradiction , l'ufage commun des
fufils & carabines pour les troupes , les
boëtes tirées pour les réjouiffances , les
perards , les mines , & c. en font des preu
ves à la portée de tout le monde .
Les objets qui paroiflent le plus inté
reffer & mériter l'attention de cet Acadé
micien , font en premier lieu la longueue.
86 MERCURE DE FRANCE.
des piéces qu'il veut proportionner à la
quantité de poudre , dont elles doivent
être chargées pour faire le plus grand
effet.
2º . Le point de la charge , où doir
être porté le feu , pour que l'inflammation
foit la plus prompte , il conclut d'après
toutes les recherches les plus exactes
qu'il a pu faire , & fes propres expériences
repetées pendant neuf mois avec M. le
Roi ,fon Confrere , que la charge la plus
avantageufe du canon , fe trouve toujours
entre le tiers & la moitié de fa longueur ,
en partant de la culaffe.
Il décide auffi qu'une Piéce de vingtquatre
feroit de la longueur la plus avan
tageufe , fi elle avoit trois cens quarante
pieds , étant chargée a huit livres
de poudre : ce font fes propres termes .
Cette charge n'eft pas , felon lui , là
plus convenable , c'eft au moins celle de
trente-deux livres , poids de la poudre
contenue dans le tiers de la longueur de
l'ame ; en comptant de la culaffe , qui eft
de trois pieds deux pouces , & qui fert de
hauteur au cilindre de poudre , qui a
pour diametre de fa bafe , celui du calibre
de l'ame de la Piéce , qui eft de cinq pouces
fept lignes.
M. le Chevalier Darcy , ne prononce
AVRIL. 1752. $7
pas décifivement fur la charge au tiers
ou à la moitié de la longueur de la Piéce , il
l'annonce comme ne pouvant être au - def
fous du tiers , & ne devant pas excéder la
moitié , dont la charge feroit de quarantecinq
livres onze onces , près de quaran
te- fix livres , poids du cilindre de poudre
contenue dans quatre pieds neuf pouces ,
en partant de la culaffe , moitié de la lon .
gueur de l'ame d'une Piéce de vingtquatre.
La longueur de ces Piéces chargées à
huit livres de poudre , étant determinée, felon
l'Auteur , à trois cens quarante pieds
on demandera à M. le Chevalier Darcy
quelle fera celle qu'il faudra ajoûter , en
chargeant les Piéces convenablement , depuis
trente- deux livres jufqu'à quarantefix
, qui font les deux termes du tiers &
de la moitié de la longueur des Piéces fur
lefquelles on doit fe régler. La Piéce de
vingt- quatre , n'ayant que neuf pieds fix
pouces pour la longueur de fon ame , &
devant avoir pour la proportion la plus
avantageufe , fuivant l'Auteur , trois cens
quarante pieds , érant chargée à huit livres
de poudre ; on lui demande quelle
fera la diminution de la charge la plus
convenable à fa longueur exiftante de neuf
pieds fix pouces ?
83 MERCUREDEFRANCE.
M. le Chevalier Darcy , en propofane
d'augmenter la longueur des Pièces , donnera
fans doute les moyens pour les faire
réfifter aux effets de la poudre , fans ent
augmenter le métail , ce qui les rendroit
d'un trop grand poids , & d'un fervice
plus embaraffant ; il applanira fans doute
les difficultés , & le danger qu'éprouve
roient ceux qui les exécuteroient , foit en
les conduifant dans les tranchées felon l'ufage
, foit dans les batteries , pour les recharger
, lorfqu'elles font forties de leurs
embrafures. On voit aifément que des Piés
ces d'une longueur beaucoup plus confidé.
rable demanderoient des batteries plus
fpacieufes , des plus grands épaulemens &
des crochets plus reperés que l'on n'a cou
tume de faire .
que
On ne peut s'empêcher de convenir
plus longue fera l'ame d'une Piéce , plus
il s'y enflammera de poudre , & fi l'on arrive
au point que toute la poudre foit en-
Hammée , lorfque le boulet eft à l'extrémité
de la bouche , il aura reçu alors la
plus grande impulfion .
Des expériences fans nombre & l'ufagejournalier
nous font voir que les portées
d'une Piéce de vingt- quatre , chargée au
deffus de huit à neuf livres de poudre , ne
font pas plus étendues , & que celles d'une
AVRIL. 1752.
charge au-deffous , font plus courtes, proportionément
à la diminution de la charge
, au lieu que M. le Chevalier Darcy
juge qu'il faut les charger au tiers ou à la
moitié de la longueur de la Piéce , c'eſtà-
dire depuis trente- deux jufqu'à quaran--
te-fix livres de poudre..
Les Officiers d'Artillerie les plus appliqués
à leur métier , & dont M. le Che
valier Darcy n'a peut- être pas lu tout ce
qui nous en eft refté , ont recherché avec le
plus d'attention des moyens par lefquels.
en racourciffant les Piéces , & diminuant:
leurs poids , elles fiffent le même effet .
Ils ont fait faire dans le fond de l'amedes
Piéces , des chambres de différentesfigures
, comme (phériques , d'autres en
fpheres un peu applaties, afin que la poudre
étant plus raffemblée , & réfléchiffant fur
elle même, s'enflamma avec beaucoup plus
de vivacité , & procura les mêmes effets.
que les Piéces plus longues . Des défauts.
qu'il feroit trop long de détailler ici , &.
que l'on a éprouvé dans la Pratique , les
ont fait rebuter , & on s'en eft tenu à la.
chambre cylindrique , continuée depuis
la bouche jufqu'au fond de l'ame. Les Piéces
trop courtes ont leurs défauts , comme
l'ont auffi celles qui feroient trop longues
dans les premieres toute la poudre n'ayant
90 MERCURE DE FRANCE.
pas le tems de s'enflammer celle qui feroit
intermédiaire entre le boulet & la
poudre enflammée , en diminueroit fenfiblement
l'effet , la raifon en eft trop facile
à appercevoir pour croire devoir l'expliquer.
Malgré le jugement de M. le Chevalier
Darcy qui donne une longueur immenfe à
la Piéce de vingt- quatre , voulant qu'elle
ait trois cens quarante pieds , pour être
proportionnée à la charge de huic livres ,
on penfe avec quelque certitude , qu'à
des Piéces fort longues , la poudre ayant
eu plus de tems qu'il ne lui en falloit pour
s'eflammer en totalité , le boulet fortira
avec moins de vîteffe , que s'il avoit reçu
toute l'impulfion de la poudre enflammée
à l'extrémité de la bouche , ce qu'il n'aura
pu faire , fi la Piéce eft trop longue ..
En général , les Piéces d'une longueur
que les gens du métier ne trouvent pas
proportionnée , comme la coulevrine ' de
Nancy , qui a vingt- cinq pieds de long
ne peuvent être employées que dans des
endroits où elles foient toujours fixées ,
comme dans des Châteaux avançés fur la
mer pour découvrir au loin .
Selon M. le Chevalier Darcy , l'air doit
entrer pour peu de chofe , dans les effets
de la poudre à canon . Il en eft au contraire
A VRIL. 1752. 91
-
la principale caufe , & lui offre toujours
une réfiftance proportionnée à fes effets.
,
Les corps ne réfiftent que proportionément
aux forces ou refforts qui leur font
oppofés , de forte que fi un côté ne réfiftoit
pas , il n'y auroit aucune fenfiblité de
l'autre ; plus il y a de poudre enflammée ,
plus il y a de parties d'air entre les grains
qui font mifes en mouvement , & plus
eft forte l'extention des reffors qu'elles
forment , ils s'appuyent de tous côtés
& fi les Piéces n'avoient une épaiffeur pro .
portionnées , elles créveroient. Les deux
forces pouffent également des deux côtés ,
& par cet effet la Piéce eft chaffée en ar
riere , & le boulet pouffé en avant. La
même force caufe ces effets différens , &
fi la Piéce pouvoit fe mouvoir en arriere
avec la même facilité , & qu'elle n'eût ni
plus de poids , ni plus de volume , fon recul
feroit d'un efpace auffi grand que celui
que parcourt le boulet. Le peu de recul
des Piéces vient de la réfiftance que
l'air oppoſe à une machine d'un volume
auffi grand que celui de la Piéce montée
fur fon affut , de fon poids & du frotement
qu'il occafionne fur la plateforme.
L'air frappé avec beaucoup de vîteffe
tient lieu d'un appui très folide , le vol
922 MERCURE DE FRANCE.
des oyfeaux de toute efpéce , en eft une
preuve , ils proportionnent la vîteſſe du
mouvement de leurs aîles , à la quantité
d'air qu'ils doivent choquer pour y être
foutenus.
Il n'eft pas douteux que l'extrême viteffe
imprimée au canon & à fon affut
par l'explofion de la poudre , ne contribue
beaucoup , étant jointe au frotement
far la plate-forme à en racourcir le recul ',
lequel feroit beaucoup plus confidérable ,
fi la Piéce , au lieu d'être montée fur fon
affut étoit fufpendue en l'air , comme le
prouve l'expérience .
L'air , malgré le fentiment oppofé , fera
toujours le principal Agent des effets de
la poudre , fi le Canonier qui met le feu
à une Piéce de canon , pofe l'extrémité de
fon boute-feu , fur le petit orifice de la
lumiere , au lieu de le mettre fur la trai
née de poudre qui y communique , conti
nuée en avant ou en arriere de cette lu
miere , le boute-feu lui faute des mains ,
avec beaucoup de violence , caufée par la
vivacité avec laquelle Fair de l'intérieur
de l'ame de la Piéce , mis en refforts trèsviolens
par l'explofion de la poudre
cherche à s'échaper en trouvant une peti
te iffue par la lumiere.
Plufieurs expériences , dont le détail fe
AVRIL. 1752. 93
roit ici trop long , prouvent que l'air a
beaucoup plus de part au recul des Piéces
, que ne lui en attribue cet Académicien
.
On croit fans peine que dans le canon
de deux pieds de long qu'il a fait percer
à différens endroits . qu'il a trouvé la
plus prompte explosion , en mettant le
feu vers le milieu de la charge. Il ne donne
aucune conclufion pour prouver , parce
qu'il croit découverte , quel doit être
l'effet du boulet dans une Piéce , dont l'ame
feroit cilindrique , & le feu porté au
milieu de la charge. M. le Chevalier Darcy
ne borne point fes vues à ce qu'il prefcrit
fur la longueur des Piéces de canon ,
& fur la charge qui leur eft la plus.convenable
pour le plus grand effet , il comprend
auffi les corrections & changemens
de dimenfions , aux armes à l'ufage des
troupes , fi elles font proportionnées à ce
qu'il fixe le fervice de l'Artillerie : pour
nous avouons de bonne foi que nos connoiffances
font trop bornées pour appercevoir
aucun des moyens qu'il pourra donner
pour applanir , dans l'exécution de
cesdifférentes bouches à feu , les difficultés
dont on vient de faire mention , l'avantage
qu'en doit retirer le fervice du Roi , l'engagera
à ne s'en pas tenir- là , à rendre
94 MERCURE DE FRANCE.
publiques fes découvertes , & à propofer
de mettre en pratique ce qu'il n'a fait
qu'expofer.
REPONSE.
De M. le Chevalier d'Arcy aux obfervations
de M. de Saint - Auban , Lieutenant- Général
d'Artillerie,fur le Mémoire de l'Artillerie
, & c.
fije
part
AYANT déclaré que fi je faifois
au Public de mes expériences fur
l'Artillerie , ce n'étoit que dans l'efpérance
de recevoir des confeils de perfonnes
plus expérimentées que moi fur tout , de
MM . du Corps de l'Artillerie ; je n'ai pu
qu'être flatté des obfervations que M. de
Saint-Auban a faites fur mon Mémoire; il
n'auroit sûrement trouvé perfonne de plus
docile que moi , & de plus porté à en faire
ufage , fije n'avois vu avec regret que je
ne le pouvois , la plûpart de fes obfervations
ne me paroiffans pas concluantes , &
les autres prouvant feulement que je n'ai
pas eu le bonheur d'être entendu de M. de
Saint-Auban.
Je fais peut- être dans l'erreur , mais foit
AVRIL. 1752. 95

en faveur de mes intentions , foit par le
zéle qu'il a pour la perfection de l'Artille
rie , je me ferois flatté d'un peu plus d'attention
de fa part pour failir mes idées
j'avois d'autant plus fujet de l'efpérer que
la déclaration dont je viens de parler , allûroit
M. de Saint-Auban de l'empreflement
que j'aurois eu de lui donner des éclairciffemens
fur l'extrait dé mon mémoire qui
fe trouve dans le Mercure , & de lui communi
quer le mémoire même pour peu
qu'il l'eût défiré.
Un autre raiſon qui m'empêche de profiter
des obfervations de M. de Saint-Auban
, c'eſt qu'il ſe contente de parler de ces
expériences fans nombre qui ont fervi à déterminer
les régles que l'on fuit aujourd'hui dans
Artillerie , foit pour la longueur des pièces ,
fait pour leurs charges , & c. fans les rapporter,
j'aurois eu lieu d'attendre le contraire,
ou au moins qu'en faveur de quelqu'un ,
qui ne fçait peut- être pas tout ce que MM•
les Officiers d' Artillerie ont fait , il indiqueroit
où on pourroit les trouver. L'autorité
de M. de Saint-Auban eft fans doute d'un
grand poids , mais il ne peut difconvenir
qu'en matiere de faits , on ne prouve qu'autant
qu'on oppoſe expériences à expérien
ces .
En attendant qu'il nous faffe part
de tou
96 MERCURE DE FRANCE.
tes ces expériences , j'ai cru que je ne pou
vois me difpenfer de lui communiquer les
remarques que j'ai faites fur les obfervations
, & de lui donner en peu de mots
quelques éclairciffemens fur mon mémoire
, en rapportant les faits qui fervent de.
bafe à ce que j'ai avancé . Je me contenterai
pour cela de difpofer mes remarques felon
l'ordre des obfervations de M. de
Saint-Auban , cette méthode étant ici la
plus courte , par la facilité que l'on a de
recourir à fon Mémoire , & me paroiffant
après y avoir murement réfléchi , celle qui
convient le mieux à la forme qu'il lui a
donné. Au reste, fi je l'imite dans cette difpofition
, je fens qu'il eft au deffus de mes
forces de le faire dans le tour délicat qu'il
a fçu donner à fes obfervations : je tâcherai
d'y fuppléer par la bonté de mes raifons.
par
les
Paragraphe premier. » On voit
expérienées qu'a faites M. le Chevalier
d'Arcy
, & c. M. de Saint- Auban , comme
je l'ai avancé prouve qu'il ne m'a
pas entendu dès les premieres lignes de
fon Mémoire. Je le prie de me dire dans
quel endroit j'ai propofé des changemens
dans les bouches à feu : je ne les crois
point affez parfaites , pour penfer que la
chofe foit impoffible , mais je n'ai point
prétendu
AVRIL. 1752. 97
n.
prétendu en indiquer.Loin de cela, dans le
Mémoire que je lus , foit prévoyance ou
preffentiment , je pris toutes les mesures
imaginables pour m'expliquer nettement
fur ce fujet , & pour que perfonne ne prit
ombrage de mon travail j'établis , com-'
me on peut le voir par l'Extrait de M. l'Abbé
Raynal » que l'Artillerie pouvoit le divifer
en deux parties ; l'une qui a pour
objet la théorie , ou les recherches qui
» peuvent établir les principes phyfiques ,
» d'où réfulteroient théoriquement les
» meilleures bouches à feu. L'autre dont
l'objet eft plus vafte & plus important ,
» qui embraffe non-feulement ce qui con-
» cerne la maniere d'employer ces armes à
d'établir des batteries , & c guerre ,
» mais encore toutes ces connoiffances
l'expérience donne fur les dimenfions
» des pièces , par rapport à leur fervice ;
» la facilité de leur tranfport , &c. Plus
loin M. l'Abbé Raynal s'exprime ainfi fur
le méme fujet . » Après cette introduction-
» on conçoît facilement quel eft le but
» que M. d'Arcy fe propofe , & que fon '
19
"3
39
"
la
que
objet eft de rechercher au moyen des ex-
» périences ces principes qui doivent fer-
» vir de bafe à la théorie de l'Artillerie.
J'ai rapporté tout au long ce qui le trouve
dans l'Extrait à ce fujet , parce que je
E
8
98 MERCURE DE FRANCE.
39
ferai obligé d'y renvoyer plus d'une fois ,
& pour qu'on juge en même tems des précautions
que j'ai prifes pour expliquer
clairement le but que je me fuis propofé.
Cependant je vois que j'ay eu le malheur
de n'y pas réuffir . M. de Saint-Auban a
cru voir dans mon Mémoire des chofes
fingulieres , étonnantes , dont il rapporte
une partie dans ce premier paragraphe :
ainfi par exemple , on trouve dans l'Extrait,
que j'ofe me flatter de faire voir bien .
tôt que lorfque l'on prend les précautions.
requifes, & que l'on employe des métho-
«des moins imparfaites que celles des
portées , on peut parvenir à des réfultats
» affez conftans , pour en déduire des prin-
» cipes furs ; & M. de Saint - Auban à cru
que cela vouloit dire qu'en fuivant ce
» que je preferirai , les effets de la poudre
que l'on avoit cru jufqu'ici variables , ne
» pourront être que conftans , Penferoit- il
qu'à moins que les effets de la poudre ne
foient conftans , on ne peut parvenir à des
réfultats affez réguliers , pour en déduire
des principes . Au refte je le prie de
nous faire part de ceux que les anciens
Officiers d'Artillerie ont établis : quant
à ce qu'il dit des modernes , je fuis
comme lui entierement perfuadé que leur
zéle pour le fervice de l'Etat leur fait bien
29
39
AVRIL. 1752. 29
recevoir tout ce qui peut tendre à la perfection
de l'Artillerie , de quelque part
qu'il vienne , & loin d'imaginer que M.
de Saint- Auban ne foit pas du même fentiment
, je fuis très- affuré au contraire ,
même par les obfervations , qu'il verroit
avec plaifir, toutes les tentatives que pourroient
faire des Militaires ou d'autres perfonnes
qui ne feroient pas du Corps de
l'Artillerie .
Paragraphe fecond . M. le Chevalier
d'Arcyjuge qu'il y a beaucoup d'erreurs , &c .
Sans entrer dans le détail de ce que j'ai dit
à ce fujet dans mon Mémoire : je rapporterai
feulement quelques-unes des épreuves
qui ont été faites par M. de Valiere
& M. Belidor , pour déterminer la charge
la plus avantageufe d'une piéce devingtquatre
, elles fuffiront je crois , pour faire
voir la vérité de ce que j'ai avancé ſur la
méthode des portées.
Par les épreuves de M. de Valiere faites
à Strasbourg le 31 Août, & le 1er Septembre
1740 : les portées de deux coups tirés
à 24 livres de poudre , furent l'une
de 2 200 toiſes , & l'autre de 2500 toifes ;
& celles de deux autres coups à 8 livres dé
poudre de 2325 & de 2050.
Par les épreuves faites à Metz dans l'été
de 1740 par M. Belidor , on voit que dans
Eij
100 MERCURE DEFRANCE .
18 coups tirés à 9 livres , la plus grande
portée a été de 1010 , & la plus petite de
715 dans ces épreuves les différences entre
les extrêmes font de plus d'un quart ;
dans celles de M. de Valiere , elles font à
peu près d'un 7me . & vraiſemblablement ,
s'il avoit répeté les épreuves plus fouvent
avec une même charge , elles auroient été
plus confidérables.
Ces épreuves , qui fûrement ont été faites
avecun très -grand foin,font affez voir que
les différences dans les portées font trop
confidérables pour qu'on en puiffe rien
conclure de bien certain , & qu'ainfi M. de
S. Auban n'en dit point affez lorfqu'il ſe
contente de convenir que la même Piéee ,
&c. donue à chaque coup quelque difference.
Quant aux accidens que la pratique , felon
lui , ne peut prévoir , il y en a fans doute ,
mais ne doit - on pas chercher à ſubſtituer
aux moyens ordinaires des moyens plus
exacts , par lesquels en les diminuant , on
parvienne enfin à des expériences affez
régulieres , pour en tirer des conclufions
certaines . M. de Saint - Auban ajoûte que
l'air entre pour beaucoup dans la difference
des portées ; comme je n'ai pu deviner
de quelle façon il l'entend , fçavoir , fi
c'eft , en ce que dans fes différentes températures
il refifte plus ou moins au mou̟-
AVRIL. 17527 101
vement du boulet , ou qu'il agit avec plus
ou moins de force dans les interftices des
grains de poudre , ou enfin qu'il rend l'inflammation
de la poudre plus ou moins vive
. Je me contenterai de lui dire qu'on
voit par les expériences de M. Robbins .
que dès que la poudre eft bien féche , les
effets font toujours à peu près les mêmes à
quelque heure du jour , & dans quelque
tems que l'on tire . Je fçais à la vérité que
felon plufieurs Auteurs lesportées font plus
grandes le matin & le foir que dans la
journée , & dans un tems humide , que
dans un tems fec ; mais je fçais auffi qué
d'autres avancent précisément le contraire
: & qu'ainfi c'eft une de ces chofes , dont
faute de moyens affez exacts , on n'a encore
aucune connoiffance certaine dans l'Artillerie.
Paragraphe troifiéme. Elles ne font pas
affez , & c. J'ai répondu à ce paragraphe en
répondant au précedent .
Paragraphe quatrième . C'est d'après ces
expériences , &c.
On auroit fouhaité que M. de Saint - Auban
eut voulu rapporter ces épreuves. On
avoue qu'on ne les connoît pas , car dans
tous les Auteurs que l'on a confultés fur
cette matiere , on ne voit rien de pofitif :
pour s'en affurer , on n'a qu'à voir les
Eij
102 MERCURE DE FRANCE.
Auteurs cités dans la note .
,
Nota. Diego Ufano , Traité de l'Artillerie
pag, 7 & 9. La feconde partie du grand
Art de l'Artillerie de Cazimir , ch . 12 art.
17. D'Avelour , Inſtruction fur l'Artillerie
de France ch. 9. pag. 34. Du Praiffac
Queſtions militaires , page 124. Maltus ,
Traité d'Artillerie , ch. S. pag. 89. Aurelet
, Traité des Machines & Feux d'artifice
pour la guerre . Flaurence Rivault, Elemens
d'Artillerie , pag. 125. Mémoires de
Montecuculli , liv. 1. ch. 2. pag. 65. M. le
Chevalier de Saint -Jullien , la Forge de
Vulcain , pag. 32 & 33. edit. 1710. Mé.
moires d'Artillerie de Saint- Remi , feconde
édit. 1707 , tome 1. pag. 83. idem tome 2 .
pag. 246. Commentaires de Polybe , de Folard
, tome 2. pag. 629. Lobreau de Fourville
, Mémoires fur l'Artillerie. Le Marquis
de Santa- cruz , Réflexions militaires ,
tome 9. pag. 12 & 13. idem pag. 24. Du-
Théorie nouvelle fur le méchaniſme
de l'Artillerie , & c.
Lac ,
Paragraphe cinquième . Les expériences .
& c.
Mon objet étant de ne rien établir que
fur les faits , il étoit dans l'ordre d'examiner
fi les conjectures de ces habiles Phyficiens
étoient conformes à la vérité.
Paragraphe fixiéme . Celles qu'a fait , &c¿
AVRIL. 17520 103
Il paroîtra fingulier que M. de Saint- Auban
regarde comme inutiles les expériences
faites pour reconnoître fi l'inflammation
de la poudre dans les armes à feu fe
fait d'une maniere fucceffive , ou fi on peut
la regarder comme inftantanée ; tandis que
cette question a été agitée depuis longtems
, & qu'en dernier lieu une des plus
illuftres Académies de l'Europe , la fociété
Royale de Londres ne l'a point jugée indigne
de fon attention , & qu'elle a nommé
un committé exprès pour reconnoître ce
qui en étoit : il eft certain de plus que des
différentes viteffes de l'inflammation , il
réfulteroit des conféquences très différentes.
Paragraphe feptiéme . Les objets qui paroiffent
, &c.
Ce paragraphe & les fuivans jufqu'au
neuviéme inclufivement , n'étant qu'une
expofition de ce que j'ai rapporté dans
mon Mémoire , & des conclufions que j'en
aitiré ; & M. de Saint- Auban paroiffant ne
m'avoir pas bien entendu , je rapporterai ce
que dit à ce fujet M. l'Abbé Raynal , voici
comme il s'exprime en parlant de moi. » Il
ajoûte que les queftions fuivantes lui pa-
» roiffent mériter d'être examinées les pre-
>> mieres : fçavoir , 19. qu'elle eft la char-
"
و و
E iiij
104 MERCURE DEFRANCE .
» ge la plus avantageufe pour un canon
» d'une longueur donnée . 2 ° . Quel eſt le
» canon le plus avantageux pour une char-
» ge donnée , & enfin quelle eft le point
» où l'on doit porter le feu pour que l'inflammation
foit la plus prompte . >>
Comme il paroît de plus que M. de Saint-
Auban n'a pas bien conçu la différence qui
fe trouve entre les deux premieres queftions
; je crois devoir les expliquer ici plus
au long , & ajoûter en même temps deux
mots fur les principes phyfiques , d'après
lefquels je fuis parti : afin de répandre plus
de lumieres fur cette matiere
Il eft aujourd'hui prouvé inconteſtablement
par les expériences de MM. Haukbée
, Hales , Robbins , & c. que la poudre
contient un fluide élastique & permanent ,
qui a toutes les propriétés de l'air; que e'eft
ce fluide qui fe développant dans l'explofion
de la poudre , en fait toute la force ;
que fon volume dans cet état de développement
, eft à celui de la poudre qui l'a produit
à peu près comme 244 à 1. de plus
on fçait que ce fluide échauffé au dégré du
fer prêt à fondre augmente encore de volume
dans le rapport de 5 à 1 l'air dont il a
les propriétés fe dilatant par cette chaleur
dans le même rapport. De tout ceci il est
facile de conclure que ce fluide étant auffi
AVRIL. 17.52 . 105
violemment échauffé qu'il l'eft dans l'explofion
, l'efpace qu'il occuperoit dans cet
inftant ( fi rien ne s'oppofoit à la dilatation
que l'air ) feroit à celui de la poudre qui
Pa produit à peu près comme 1000 à 1.
Ces faits bien connus , la maniere dont
la poudre agit fur le boulet devient facile à
F'effort du fluide qui s'eft développé dans
l'exploſion ; car étant d'autant plus grand
que l'efpace qu'il occupe eft plus petit ,
il s'enfuit que lorfqu'il fera étendu dans
un efpace rooo fois plus grand que le volu
me de la poudre , il n'agira plus fur le boulet
, étant alors en équilibre avec l'air extérieur.
Ainfi , par exemple , une charge de 8
livres dans une pièce de 24. produifant un
fluide qui occuperoit 1000 fois l'efpace
que cette charge occupoit auparavant , ce
qui feroit plus de 800 pieds , en donnant
à la charge 10 pouces de long , il s'enfuit
que la longueur théorique d'une pièce de
feroit de 800 pieds , puifque le boulet
recevroit toujours une augmentation de
viteffe jufqu'à ce point.
24
Mais , fi l'on fait attention que dans la
pratique une partie du fluide fe perd par la
Lumiere , par le vent du boulet , & que la
chaleur de ce fluide va toujours en diminuant
, dès qu'une fois toute la poudre eft
enflammée senfin au frottement que le

E iiij
106 MERCURE DEFRANCE .
boulet éprouve dans l'ame. On verra qu'il
n'eft pas étonnant que nous ayons trouvé
qu'une pièce de 24 ne devoit avoir avec
une charge de 8 livres que 340 pieds de
long , ayant reconnu par nos expériences
que le fluide produit par 18 grains de poudre
dans un canon de fix pieds , dont la capacité
étoit de 25 pouces cubiques , donnoit
encore à l'extrémité du canon une au
gmentation de vîteffe au boulet.
Cette théorie des effets de la poudre
dans les armes à feu étant bien entendue
il eft facile de concevoir la différence qui
fe trouve entre les deux queftions que j'ai
rapportées; car quand je demande quelle eft
la charge la plus avantageufe pour un canon
d'une longueur donnée , il eft clair
que je demande la folution expérimentale
d'un problême qu'on peut regarder comme
géométrique. Car fuppofons que le
fluide foit produit dans un inftant , ou
que la poudre s'enflamme inftantanément ,
la longueur de la charge la plus avantageufe
, fera à la longueur du canon comme
1. eft à 2. 718. mais les caufes dont on
vient de parler plus haut , comme frottemens
, & c. devant y apporter des changemens
, il faut donc avoir recours à l'expé
rience pour les reconnoître. Cependant
elle nous a montré qu'ils ne font pas confi-

AVRIL. 17520 107
dérables dans ce cas ci , puifque nous avons
trouvé que la longueur de la charge doit
être entre le tiers & la moitié de la longueur
de la pièce.
Et lorfque je demande le canon le plus
avantageux pour une charge donnée , il
eft clair que cela s'entend d'un canon d'une
longueur telle que le fluide produit par
l'explofion dilaté dans cette longueur , ne
puiffe plus agir fur le boulet .
Paragraphe dixiéme. M. le Chevalier
d'Arcy ne prononce pas , & c .
les
Cette queftion eft de la nature de celque
les Géométres appellent de maximis
& minimis , ou lorfqu'on approche du
terme , les différences deviennent fi petites
, qu'elles font inſenſibles ; c'eſt pourquoi
l'on n'a pu déterminer par l'expérience
, que les deux termes entre lef
quels ce point eft renfermé.
Paragraphe onzième . Longueur de ces
pieces chargées , &c.
Ces deux queſtions font faciles à réfoudre
, par ce que l'on a vu dans la réponſe
au paragraphe 9. ainfi l'on dira que la longueur
qu'il faudroit à une piéce de 24 .
pour une charge de 32 ou 46 livres , feroit
à cette charge comme 340 pieds eft à 8
livres , & de même que la charge qui communiqueroit
tout fon effort au boulet dans
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
une pièce de 24 de 9 pieds 6 pouces de
long , fe trouveroit en difant comme
340 pieds eft à & livres ; ainfi 9 pieds 6
pouces eft à la charge cherchée qui feroit
de 3 onces & demi à peu près.
Paragraphe douzième , M. le Chevalier
d'Arcy , & c.
Si j'avois eu le bonheur d'être entendu
par M. de Saint- Auban , il ne me demanderoit
pas les moyens de faire réfifter , & c .
Car la divifion que j'ai fait de l'Artillerie
& que j'ai rapporté plus haut montre affez
que le but de mon travail n'eft que de rechercher
à l'aide de l'expérience , les faits
généraux qui doivent fervir de baſe à la
théorie de l'Artillerie , & non de me charger
d'une partie que je fens fort au deffus
de mes forces , & qui ne convient qu'à des
perfonnes auffi experimentées que M. de
Saint- Auban.
Paragraphe treiziéme . On ne peut &c.
Une longueur tellement proportionnée
par rapport à la charge , que cette charge
feroit toute enflammée , lorfque le boulet
feroit parvenu à la bouche , ne feroit pas.
la longueur néceflaire pour employer
toute l'action de la charge , voyez la réponfe
au paragraphe 7 .
Paragraphe quatorziéme. Des expérience
fans nombre , & c.
AVRIL. 1752 109
On a déjà répondu à ce paragraphe en
répondant au quatrième.
Paragraphe quinziéme & feizième. Les
Officiers d'Artillerie , & c.
Quoique j'aye tâché d'acquérir le plus de
connoiffance que j'ay pu fur l'Artillerie ,
M. de Saint- Auban a raifon de fuppofer
que je n'ai pas lu tout ce que MM . les
Officiers d'Artillerie en ont écrit : cependant
j'en ai affez appris pour lui dire que
ces avantages théoriques qui doivent réfulter
de la figure des chambres , ne peu
vent avoir lieu , ce qui feroit facile à prou
ver ici . Si pour être court , je ne me con
tentois de rapporter les expériences faites
la Société Royale. par
Le committé de cette Société , chargé de
vérifier ce fait , fit faire trois chambres de
la même capacité , ajustées dans le mortier
de Hauxfbée. Leur profondeur refpective
étoit de trois pouces , d'un pouce & demi ,
& de trois quarts de pouces ; chacune de
ces chambres remplie de poudre en contenoit
une once , poids de troy. Le boulet pe
foit 24 livres onces averdupoids , ou
336 onces troy : & il touchoit toujours la
poudre Le mortier pointé à 45 dégrés ,
tiré avec la premiere chambre de 3 pouces
de profondeur , donnna dans les différentes
épreuves les portées fuivantes : fcavoir ,
110 MERCURE DEFRANCE
coups pieds Anglois,
I
752.
2
685.
737
733.
3
4
Dans la feconde de ces épreuves , la
chambre n'ayant pas été pouffée jufqu'au
fond avant de tirer le mortier , elle s'engagea
par la violence du coup
tellement
qu'on eu: beaucoup de peine à l'en retiter.
ce qui fut vraisemblablement caufe de
Firrégularité de cette épreuve : la moyenne
diſtance des 3 autres coups eft de 741
pieds . On tira enfuite trois coups avec la
chambre de de pouces , tout étant comme
ci- devant.
coups.
3
466.
463 .
463 .
La moyenne diſtance de ces trois épreu
ves fut de 464 pieds : on ajuſta enfuite la
chambre d'un demi pouce , mais comme
elle ne rempliffoit pas le mortier auffi bien
que les deux autres : on trouva les portées
fort irréguliéres.
AVRIL. 1732. IFF
coups.
I 686.
898.
467.
2
3
Ce fut probablement l'humidité qui rendit
la troifiéme portée fi petite , le coup
ayant été tiré fort avant dans la foirée .

Paragraphe dix - feptiéme. Malgré le
jugement &c. Ce Paragraphe , quoique fous
d'autres termes , fignifiant la même chofe
que le treizième , y renvoye le Lecteur .
Paragraphe dixhuitiéme. En général &c.
Comme je n'ai prétendu en aucune fafixer
la longueur ni l'ufage des Piéces
dans la pratique , ainfi qu'on le voir par
la déclaration rapportée au commencement
; elle fuffit pour répondre à ce paragraphe.
con
Paragraphe dix- neuvième. Selon M. le
Chevalier d'Arcy, &c.
Quoique j'aye eu quelque peine à me
former une idée nette des objections contenues
depuis ce paragraphe jufqu'au 24eme'
inclufivement , je crois cependant être parvenu
à démêler fur quoi elles roulent , &
qu'elles fe reduifent à ceci , que j'ai tort
de dire que l'air entre pour peu de choſe
dans les effets de la poudre , parce que ,
fuivant l'opinion de M. de Saint -Auban ,
* 12 MERCURE DE FRANCE.
celui qui eft contenu dans les interftices
de fes grains , contribue beaucoup à la
force de fon exploſion ; l'inflammation de
la poudre n'étant qu'un moyen de mettre
en jeu fa forcé élastique , 2 ° . que l'air a
beaucoup plus de part que je ne le prétends
dans la caufe du recul des armes à
feu tirées fans boulet , fans relever tout
ce que dit M. de Saint- Auban fur l'obftacle
que la résistance de l'air oppofe au recul
du canon. Je me contenterai d'examiner
fon opinion , & de rapporter ce qui eft
dit au fujet du recul des armes à feu dans
l'extrait du Mercure.
On a déja vu dans la réponſe au paragraphe
feptiéme que la plus grande dilatation
de l'air par une très-grande chaleur
va à lui faire occuper un efpace cinq fois
plus grand que celui qu'il occupoit auparavant.
Ainfi fuppofant que la charge de
huit livres occupa dans une pièce de 24
un espace de dix pouces de long , que
le vuide de fes interftices équivalût à
cinq pouces , c'est- à- dire , à la moitié
du volume de la charge , & que la chaleur
de la poudre enflammée , fuppofée
égale à celle du fer prêt à fondre , dilate
Fair cinq fois , l'efpace qu'il occuperoit
alors pour être en équilibre avec l'air extérieur
feroit de vingt- cinq pouces do
AVRIL. 1752:
117
long par conféquent au - delà de cette
longueur , la poudre n'agitoit plus fur le
boulet , & la piece de vingt - quatre ne
devroit avoir théoriquement,felon l'hypothefe
de M. de Saint-Auban , que vingtcinq
pouces de long , & dans la pratique
un peu moins : donc & c.
Quant à la feconde objection , je prie
que l'on life l'extrait du Mercure , dont
je me contenterai de rapporter les paroles
fuivantes . Au refte M. d'Arcy déelare
qu'il eft bien éloigné de décider une
question qui comporte tant de difficultés , &
qu'il n'en a parlé que parce qu'il a cru qu'il
étoit à propos de faire faire attention aux Phyficiens
à cette caufe du recul qu'ils paroiffent
avoir négligé jufqu'ici.
ces ,
Paragraphe vingt- cinquième . On croit
fenspeine &c. Si les accidens qui me font
arrivés pendant le cours de mes expérienne
m'avoient empêché de décider
d'une maniere préciſe le point d'une charge
, où on doit l'enflammer , je croirois.
être fort en état de déterminer ce point
pour toutes les piéces d'artillerie , quelques
figures qu'euffent leurs chambres .
Quant à ce que dit M. de Saint - Auban
des armes de l'Infanterie , il eft étonnant
qu'il n'ait pas compris mes vues ; car la
facilité du fervice exigeant de racour
114 MERCURE DE FRANCE .
cir les armes de l'Infanterie , ne falloitil
pas fçavoir le changement que cela
feroit dans les portées. J'ai montré qu'elles
diminuoient avec les longueurs : par
conféquent , que fi les Pruffiens ont l'a
vantage de tirer vite avec leurs fufits
courts , ils ont le defavantage de ne pas
atteindre auffi loin . Au refte une queſtion
qui a mérité l'attention de Meffieurs les
Infpecteurs Généraux de l'infanterie , mé
fitoit bien d'être éclaircie , en tâchant de
reconnoître les principes de fait qui doivent
fervir de bafe à fa folution.
洗洗菜洗洗洗洗說說說洗洗選業
DISCOURS EN VERS ,
SUR LE PLAISIR D'AIMER.
OUI, UI , malgré la rigueur & le poids de fes
chaînes ,
Les plaifirs de l'Amour furpaffent bien fes peines ;
Si fur des coeurs cruels , tyran impétueux ,
Il lance avec fureur des traits cruels comme eux
Monarque bien- faiſant des ames généreuſes ,
La loi qu'il leur impofe eft celle d'être heureuſes.
Frivoles habitans des Cités & des Cours ,
Colifichets brillans formés pour les Amours ,
Mais dont le coeur , n'apporte aux jardins de Cythere
AVRIL. 1752.
115
Que le goût de l'intrigue & la fureur de plaire ,
Vous ignorez encor les charmes du vrai bien ;
La Mode eft votre Dieu, l'Amour feul eft le mien
Doux & terrible enfant , ton empire adorable
A fixé dans mon coeur fon trône inébranlable :
Tu fçais fi j'en fuis digne , & s'il eft fous ta lor
Un fujet plus fidele & plus tendre que moi .
Trop heureux qui connost ces langueurs innéfables,
Ces défirs inquiers , ces mouvemens aimables ,
Nectar délicieux des efprits & des coeurs :
Les larmes des amans ont pour eux des douceurs ,
Leurs plaifirs font inexprimables ,
La Volupté pour eux naît du fein des douleurs.
Si du deftin jaloux l'autorité févere
Eloigne d'Adonis la Reine de Cythere ,
Les plaifirs du retour en feront plus touchans.
» Comme on voit en un jour d'automne & de
39
primtems ,
Les brouillards élancés du fein de Vallombreufe ,
» Elever jufqu'aux cieux leur vapeur ténébreufe.
Et brifer du foleil les rayons amortis ;
» Si , prête à ſe plonger dans le lit de Thetis
" De les voiles affreux fa fplendeur dégagée
» Confole d'un regard la mature affligée ,
» Tout renaît , tout s'anime. Acanthis par fes
» chants
» Rend le plus tendre hommage à fes feux écla
ǝtans :
116 MERCURE DE FRANCE.
» Les ruiffeaux font plus purs , les feuillages plus
» fombres
» Redoublent leur fraîcheur , leur verdure & leurs
>> ombres :
Les parfums les plus doux , de la terre exhalés
» Rappellent dans nos bois les amours envolés ,
Zephir careffe Flore avec plus de tendreffe ;
Les Nymphes , les Sylvaine , dans une douce
yvreffe ,
"
53
» Uniffant leurs tranfports goûtent mille douceurs,
» Les gazons fous leurs pas fe tapiffent de fleurs
La roſe ouvre fon fein , pleine d'impatience
Tel après les horreurs d'une cruelle abfence ,
A l'afpect de Cypris , s'élançant du tombeau
»Mon coeur épanoui reçoit un nouvel être ;
» Dans les yeux adorés mon amour voit renaître
Un nouvel univers & plus noble & plus beau
" O tranſports ! ő plaiſirs , ð ſuprême puiffance !
» O combien la tendreffe augmente l'exiſtence !
Délerts où j'ai paffé les plus beaux de mes jours,
» Doux & difcrets témoins du plus pur des amours ,
» Beaux lieux , où de Cloris la grace enchante-
→ reffe
00
Plongea mes fens ravis dans des torrens d'yvreffe
,
Que pour moi votre afpect a des charmes puif
>> fans !
» Dans quel fouvenir tendre il égare mes fens !
Là , d'un foupir flatteur qui pénétra mon ame
AVRIL. 1752. 117

L'adorable Cloris daigna payer ma flamme ,
Ici , fes yeux divins partageant ma langueur ,
Me difoient ( fi j'entend leur langage enchan ,
a teur )
» Aimez-moi , mais ſoyez fidelle.
> Ciel ! avec quels tranfports tous mes voeux ,
tout mon coeur
Lui juroient une ardeur toujours vive & nou-
ל כ
velle ,
» Sans doute les Dieux feuls connoiffent ces douceurs
.
C'eſt ainſi qu'Adonis au myftere au filence
Confioit tour à tour ſes plaiſirs , fes douleurs
Et fa difcrétion égale à ſa conſtance.
Méritoient de Cypris les plus tendres faveurs.
La Gréce a publié dans fes faftes menteurs
Que du Ciel autrefois chaffé par la Folie
Apollon fut Berger aux champs de Theffalie ,
Mais j'ai fçu le fecret . Son coeur trop généreux
Voyant avec pitié nos erreurs , nos chimères ,
Nos plaifirs languiffans , nos chagrins volontaires
Vint apprendre aux mortels l'art divin d'êrte heureux,
'Athénes l'attira par fa magnificence ,
D'abord elle offrit à fes yeux
Le Temple des Beaux Arts enfans de l'abondance
Bâti par le bon goût qui veille à leur deffenſe ;
Mais le Palais brillant de la Frivolité ,
Elevé par la Mode & par la Nouveauté
118 MERCURE DE FRANCE.
Eblouit tous les yeux , obtient tous les hommages.
Le Dieu voit confondus les fols & les faux fages ,
Pleins d'yvrefle & d'ennui , vains , rampans &
jaloux ,
Se cherchant , fe craignant , & fe méprifans tous ;
Envain il prodiguoit les tréfors du génie ,
;
Envain du tendre amour il chantoit les appas ,,
Le peuple l'écoutoit & ne l'entendoit pas ,
Les Dévots frémiſſoient la bonne compagnie
Siffloit fes fentimens , fes
Sa douceur étoit fade ,
Son étiquette antique
vers , fon harmonie ;
fes tons excédans ,
fes propos pédans ...
» Laiffons ces infenfés , dit Phébus en colere ,
» Leur mépris mutuel eft leur digne falaire.
Il s'envole à l'inftant vers ces bords enchantés
Que Penée enrichit de fes flots argentés ,
Les arbres , les rochers accourent pour l'entendre
,
Aux voeux d'un digne Amant Life n'ofoit fe
rendre ,
Elle vit Apollon : elle lui dit un jour ;
» Que faites-vous là haut dans ce brillant féjour à
» Quels y font vos plaifirs ? Je ne puis les com
>> prendre ,
Apollon répondit avec un fouris tendre ,
Nous aimons , & peut- on être heureux fans ·
>>> l'amour ?
» C'eſt lui qui fait couler dans notre ame ravie,
AVRIL. 1752 . 119
>>
Les fources de bonheur & celles de la vie ;
Je viens vous départir des dons fi précieux ,
mes enfans & vous êtes des » Aimez-vous >
→ Dieux ,
>> Quoi ! N'entendez-vous pas la voix de la Na
» ture
"Qui de vos préjugés condamne l'impofture !
Ah ! Que l'amour fur vous épuiſe tous les traits!
» Que feriez - vous , jeune Bergere ,
ל כ
De votre coeur , de vos attraits
» Si vous ne connoiffiez jamais
» La douceur d'aimer & de plaire.
Profitons des confeils d'un Dieu qui nous inftruit ,
Et qui vers le bonheur par la main nous conduit.
Suivons des vrais Amans cet illuftre modele ,
Pétraque qui rendit fon Amante immortelle
Par fes vers & fes feux conftans.
Envain le tems jaloux avec fa faulx cruelle ,
Avoit cru moiffonner leurs plaifirs raviflans ,
Leurs voeux toujours comblés & toujours renaiffans
,
Près d'une Vauclufe nouvelle
Aux Champs Elyfiens , Venus & les Amours ,
Ont réuni Pétraque à fa divine Laure ;
Ils fe revoyent tous les jours
Plus charmans , plus tendres encore ;
Sous l'ombrage délicieux
D'un bois de Myrthe & d'Amaranthe
#20 MERCURE DE FRANCE.
Ils cueuillent les fruits précieux
De cette ardeur perfévérante
Qui les rendit égaux aux Dieux :
Toi que la mort frappa de fon dard execrable
Dans les bras des plaiſirs , dans le ſein adorable
De la jeuneſſe & de l'amour ,
Tendre & charmante Eglé , qui renais chaque
jour
Au fond d'un coeur inconſolable
t
Seul digne de t'aimer , fans eſpoir de retour ;
Vois l'Amour qui s'envole au Temple de Mémoire
Qui grave en traits de feu tes graces , ta vertu >
Et qui dit en pleurant hélas ! elle a vécu
Trop peu pour ses amis , mais affez pour sa gloire .
Si dix ans de fureur , de baine ou de victoire ,
Ont du fier meurtrier d'Hector ,
A la carriere de Neftor
Egalé la vie immortelle
Combien douze ans d'amour , d'amitié de plaifirs
Doivent rendre la tienne & plus pleine & plus
belle !
་ ་
* Loin de nous ces Mortels fans ame , fans défirs ,
Croupis dans le bourbier d'une morne indolence
Du néant au fommeil ( vaine ombre d'exiftence (
Du fommeil au néant tranfportés tour à tour ,
Nourris d'abſurdités , engraiffés d'ignorance
Ils végetent cent ans , mais vivent-ils un jour ?
Non la vie eft dans l'ame , & l'ame n'eft qu'amour
Cependant
A V R1L. 1752. 121
Cependant , vils jouets d'un fort toujours bar_
bare. 1
Nous voulons nous unir , & l'erreur nous fépare ,
La mort brife nos noeuds , & l'abfence & le tems ,
Nous font mourir encore au coeur de nos amans :
Ab fans doute il faudroit voir toujours ce qu'on
aime ,
S'enyvrer à longs traits de ce bonheur fuprême
En pénétrer fon ame , en affouvir ces yeux ,
Et par un goût induſtrieux ,
Toujours vif & toujours durable ,
Aiguifer chaque jour les traits délicieux
De cette joye inaltérable !
Mais... ômifere humaine ! ô deftin déplorable !
Helas ! des vrais plaifirs la fource intariffable
Ne fat découverte qu'aux Dieux :
Ceffons pourtant d'être envieux
De leur joye éternelle & de leur gloire extrême
Il est un bien plus précieux
Que leur immortalité même ,
C'est celui d'expirer d'un tranſport amoureux
Dans les bras de l'objet qu'on aime.
GAILLARD.
122 MERCURE DE FRANCE
Le mot de l'Enigme du Mercure de
Mars , eft la Puce . Celui du premier Logogryphe
eft Chevalier ; dans lequel on
trouve Cheval , air , Chévre , haire , rave ,
chair , reveil , riche , Vache , Elie ire , ache,
ail , Eve , livre , rive , re , la , vaire , lac ,
vie lie , aile , levre , chair & Ciel, Celui du
fecond Logogryphe eft Efcarpolette , dans
lequel on trouve polette , pelle , Carpe ,
Lotte , pefte , pot , pelotte , capes , Porc , lot
plat , lettres & port. Celui du troifiéme eft
Bouclier , dans lequel on trouve boule
roue , louer , écu , Bouc, cou , re , bleu , bone,
voler , reclu , couler , Roi , clon , bouli , boncle
& coeur,
AVRIL.
123 ·
1752.
JA
ENIGM E.
A 1 des milliers de foeurs , je fuis en tous pays ,
Lecteur tu nous connois , notre emploi n'eft pas
rare.
Tu fçais que de nos jours l'Auteur dur & barbare
Nous habillant en bleu , va nous vendre à vil prix :
Efclavage cruel ! qui peut nombrer nos maîtres ?
Sur le champ au travail nos momens font foumis ,
On nous garde de près ; ainfique pour les traîtres;
La prifon eft pour nous le lieu le plus heureux .
Nous ne voyons le jour que pour notre infortune ;
Pour faire notre ouvrage , ô fort malencontreux !
Il faut que l'on nous mette une chaîne importune ,
Qui par tout nous pourſuit , & ce n'eft qu'à la fin
Qu'un inftant de repos vange notre esclavage ,
Pliants fous les travaux , mes foeurs de leur deftia
Terminent la carriere , & par leur propre ouvrage
Quelques- unes par fois le font décapiter.
Fuyez notre couroux , imprudente jeuneffe ,
Votre fang innocent pourroit feul vous vanger ,
Des maux que vos pareils font à notre foibleffe.
REGNARD , Lieutenant au Régiment
de Saintonge.
Fij
124 MERCURE
DE FRANCE
t
Αν
AUTR E.
Ux Miniftres Chrétiens j'offre un fare tableau
.
J'ai reçu le Baptême , & j'ai quitté la terre ;
Du culte du vrai Dieu j'inftruis tout fon troupeau ;
De la Religion mieux qu'un Miffionnaire
J'annonce les grandeurs , je t'appelle au tombeau
Pour tes befoins j'implore un fecours falutaire ;
Tu me maudis fouvent , & par un fort nouveau
Je parle également aux Rois comme au vulgaire.
Par le même.
J
LOGOGRIPHE
,
E fuis à tout le monde utile à la toilette ,
Quelquefois néceffaire à plufieurs tous les jours
La parure , Lecteur , emprunte mon fecours ,
Et peut -être à préfent l'on me voit à la tête.
Mon tout eft compofé de neuf pieds ſeulement .
Amufe- toi , tourne- les , & combinne ,
Auffi-tôt dans la Paleſtine
Tu découvriras aisément
Près de Jerufalem une ville placée
Et qu'on dit par Japhet avoir été fondée ....
Son Evêque , Lecteur , eft un Moine Français,
AVRIL. 1752 . 125
Tu dois auffi trouver un grand Auteur Anglais.. ,
Un poiffon délicat qu'on pêche dans la Saône...
Ce qu'à fon jeune enfant une Nourrice donnne.
Une ventofité , qui d'un fale conduit
Se fait fentir , entendre , en fortant avec bruit....
Un oiſeau fort criard. . . Un terme anatomique..
Un poiffon que l'on voit dans les mers d'Amérique
Qui par fa forme égale un maquereau ,
Et qui juſqu'au port fuit toujours un vaiſſeau.
§ 7 & 4 aprés , c'est moi qui juge en France....
23 & 8 ,je fuis ville de la Provence ...
245 & 9 le foutien d'un oiſeau.
12 3 & 9 , le Prince & le Chef de l'Eglife... ୨
874 59, fans moi point de chemiſe..
6 avec 7. plus 8 , j'arrofe l'Agenois . ...
52 4 avant 9 , on me craint dans les bois..
On chaffe mes petits , quelquefois on m'y laiſſe.
1 2 5.9 &.8 , je fuis jeu de jufteffe ....
Je finis , cher Lecteur , voici le trait dernier.
Retranche 1 2 & 5 , je fuis un Officier ,
Qui fçais dans un gros tems de tempête & d'orage
Garentir par mon art un vaiffeau du naufrage.
Par M. de MONTPELLIER.
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE .
J
AUTRE.
E fus pour critiquer , cher Lecteur , inventée ,
Je fuis avec efprit rarement compofée.
A ma pointe , à ma chûte on manque tous les
jours ,
On me voit cependant courir les carrefours.
Pour te plaire il me faut l'élégant badinage ,
D'inftruire c'est mon but les hommes à tout âge
Je renferme en neuf pieds dequoi bien t'amuſer ,
Tu dois trouver d'abord ce qui re fait penſer.. ,
Avec un pied de plus je fuis pour ta deffenfe...
76431 une infame fcience , "
Et qui n'a du crédit que chez les Idiots.. -
Moins 3 , le nom qu'on donne aux Rois Orien-
.taux.
1 46 , je fuis riviere dans l'Espagne.. :
... Plus S mis avant 6 riviere d'Allemagne.
J'offre en lifant mon nom un tréfor à tes yeux,
Le plus grand de la terre & le plus précieux . . .
Je poffède un ami qui fûr toujours fincere. …..
Une pièce de bois utile à la galere ...
Une terre , où le foin croît naturellement....
L'Oiſeau qui cache tout... de plus un élément . ..
Un outil d'artiſan ... mortelle maladie. . .
Deux nottes de mufique.. un Duché d'Ita'ie …. ...
De la Mere de Dieu , Lecteur , cherche le nom ..
AVRIL 17523 127
Ce qui dans divers mots donne le même fon...
Ce qu'on te fait chanter pour fçavoir la muſique.
Le maître d'une femme... un Etat Monarchique.
Un Sanglier de cinq ans. trouve trois mots Latins,
2 3 1 4 & 9 , j'attrape les lapins....
Malgré toute la Rhétorique
Je fçais t'attraper quelquefois.
› 264 avant 1 aux Princes , même aux Rois
J'appartiens ; & je fuis à la Cour , à la Ville
En fait d'amour jeune homme habile.. ;
Les gens de mon état foupirent peu de tems ,
Hs font fous , fort hardis , & très- entreprenans.
Par le même
F iiij
128 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTERAIRES.
Rres
EFLEXIONS critiques fur les différentes
Ecoles de Peinture par M.le Marquis
d'Argens . AParis, chez Rollin , Grangé
, Bauche , fils 1752 , un volume in- 12.
و
3
L'Ouvrage que nous annonçons eft
écrit facilement , & rempli de connoiffances
fort étendues fur la matiére qui y
eft traitée. On y voit nos Peintres mis en
parallele avec les Peintres réunis de toutes
les Ecoles & l'emporter ſouvent fur
eux. Il fe peut que l'amour de la Patrie
ait quelquefois féduit l'Auteur ; mais on
eft fûr qu'il ne met point de politique
dans fes jugemens : il a toujours un air de
candeur , auquel on ne peut refufer ſa
confiance . Les Artiftes comparés font , Raphaël
& le Sueur : Michel - Ange & le
Brun : Leonard de Vinci & Jean Coufin :
Jules -Romain& Frefninet : André- del-
.Sarto &Santerre : Michel Ange-des- Batailes
& le Bourguignon : Pierre de Crotone
& Bon Boulogne : Carle- Marate & Louis
Boulogne : le Guafpre & Claude Lorrain :
Titien & Blanchard : Tintoret & Vanloo
le pere : Paul Veronefe & la Foffe : Palme
le vieux & Rigaud : Palme le jeune & LarAVRIL.
1752. 129
giliere : le Corege & Mignard : le Parmefan
& Noel Coypel : Annibal Carache &
Parmefan : le Dominicain & Jouvenet ::
Michel - Ange de Caravage & le Valentin
Guide René & le Pouffin ; Lanfranc
& Vouet Lalbane & Antoine Coypel
Benedette & Defportes : Rubens
& le Moine Krayer & le Paget : Rimbrant
& de Troye le pere : Tenieres &
Wateau .
:
:
Pour mettre nos Lecteurs à portée de
juger du ftyle & de la fagacité de l'Auteur
des Réflexions , nous allons copier le parallele
qu'il fait de Michel- Ange & de
le Brun : on trouvera la même préciſion ,
le même goût , les mêmes nuances , les me
mes contraftes dans les autres.
Michel - Ange montra dès fa tendre jeuneffe
un grand amour pour le deffein , &
par les progrès rapides qu'il y fit , il donna
des marques certaines des grandes cho
fes qu'il exécuteroit un jour.
Le Brun fit paroître le même amour
& la même difpofition pour le deffeim •
dès fes premieres années. Il fit , à l'âge de
quinze ans , deux Ouvrages qui furpri
rent tous les Peintres : l'un repréſentoit
Hercule affommant les chevaux de Diome
de , & l'autre étoit le portrait de fon grandi
pere..
n
E v
130 MERCUREDE FRANCE :
Michel- Ange ayant acquis une grande
réputation fe fervit de l'amour que Laurent
de Médicis avoit pour les Arts , &
établit à Florence une Académie de Peinture
& de Sculpture , dans laquelle fe formerent
enfuite plufieurs habiles Peintres.
Le Brun employa le credit qu'il avoit
auprès de M. Colbert , & profita de l'encouragement
que ce Miniftre donnoit aux
Arts , non-feulement pour fonder l'Académie
de Peinture & de Sculpture , d'où
font fortis, tous les grands Peintres que
la France a eu depuis , mais il établit une
feconde Académie à Rome.
Michel-Ange fut toujours brouillé avec
Raphael : ces deux grands hommes conçu
rent l'un pour l'autre une jaloufie étonnante.
Le Brun & le Sueur ne furent pas moins
oppofés l'un à l'autre , que l'avoient été
ces deux illuftres Italiens.
Michel Ange fut aimé non- feulement
de plufieurs grands Seigneurs , mais de
plufieurs Souverains , & de plufieurs Papes.
Louis XIV. donna beaucoup de mar
ques non - feulement de fa protection ,
mais même de fon amitié à le Brun.
Le Brun mourut dans un âge fort avancé
, eftimé & honoré de tous les Compatriotes.
Michel-Ange finit fa carriere auſſi
AVRIL. rzi 2
1752.
glorieulement qu'il l'avoit commencée. Sa
gloire fe conferva pure jufqu'à l'âge de
quatre-vingt-dix ans : il mourut à Rome ,
où on lui fit des obfeques fuperbes : le
Duc Côme de Médicis , enviant à cette
Ville les reftes d'un auffi grand homme
que Michel-Ange , il le fit deterrer en fecret
pendant la nuit , & le fit tranſporter
à Florence , où il fut enterré avec tous
les honneurs poffibles , dans l'Eglife de
Sainte- Croix .
Michel-Ange avoit un génie vafte , ca
pable d'exécuter les plus grandes compo
fitions ; c'est ce qu'on voit dans fon Ou
vrage du Jugement Univerſel , & dans fes
autres Tableaux qui font dans la Chapelle
du Pape .
La gallerie de Verfailles , les batailles
d'Alexandre , les grands Tableaux dont
nos Eglifes de Paris font remplies , & qui
font tous compofés d'une maniere fubli
me , montrent affez qu'il n'y a jamais eu
de Peintre qui l'ait emporté fur le Brun ,
pour la grandeur du génie .
Michel- Ange eft un des premiers Peintres
qui ait banni de l'Italie la petite maniere
ou les reftes du gothique , dont
Raphael au commencement n'étoit pas
exempt. Le Brun changea la maniere de
fon Maître Vouet , il fervit beaucoup à
F vj
132 MERCURE DE FRANCE:
faire abandonner les teintes fauvages &
fouvent frivoles , dont ce Peintre fe fervoit
pour expedier promptement fes Ouvrages.
Michel - Ange a deffiné très - correctement
, & de la plus grande maniere , cependant,
au jugement même deM. de Pile .
Il n'a pujoindre à cegrand goût la pureté &
l'élegance des contours , parce qu'ayant regardé
le corps humain dans fa plus grande.
force , ou ayant peut- être pouffé trop loinfon
imagination là-deffus , it a fait les membres
de Jes Figures trop puiffans , chargé ,
comme on dit , fon deffein : c'est ce qui a fait
dire à bien des Connoiffeurs , que Michel-
Ange étoit Sauvage.
Quoique la façon de deffiner de le Brun
foit d'une grande maniere , ainfi que celle
de Michel - Ange , il eft moins chargé
plus égal , plus gracieux que lui , cependant
plus correct . Il feroit cependant à
fouhaiter que le Brun eut rendu quelquefois
fes figures plus fuelles.
Michel Ange excelloit dans l'Anatomie
; il entendoit parfaitement l'emboiture
des os , l'emmanchement des mem--
bres , les fonctions des mufcles , & les différens
mouvemens qu'ils font felon les
diverfes attitudes , mais il marquoit fi
fort toutes les parties da corps , qu'il femAVRIL.
1752. 133
Ble fouvent n'avoir peint que des Ecorchés
, ce qui devient deſagréable à la vue.
Le Brun a connu parfaitement l'Anato
mie , mais il a fagement fenti que , de même
que la Nature a mis fur les mufcles
une peau qui les adoucit en les couvrant ,
le Peintre doit de même ne les marquer
que jufqu'à un certain point , &
avoir furtout beaucoup d'égard à l'âge, à la
condition & au Sexe des figures qu'il peint.
}
Michel- Ange a entierement négligé la
couleur , & l'on peut dire hardiment qu'il
a ignoré tout ce qui dépend du coloris
fes carnations dans les clairs font couleur
de brique , & dans les ombres font noires
, & fi l'on dit que ce défaut doit être
attribué au tems & non pas à Michel- Ange,
je reponds uniquement que c'eft à Michel-
Ange qu'il doit être imputé puifqu'il
n'en eft pas de même des Ouvrages que
Frafebafti - del-Diombo a fait d'après les
deffeins de Michel - Ange , la couleur en
étant beaucoup meilleure , & tenant du
goût Vénitien ; cependant fes tableaux.
font peints dans le même tems que ceux
de Michel- Ange, il n'y a rien à répondre à
cela que de mauvaiſes raifons : & de mauvaifes
raifons ne valent pas la peine d'être
re futées.
Le Brun a infiniment mieux coloré que
134 MERCŰRÉDEFRANCE
.
Michel- Ange , on peut dire qu'il y a peu
de Peintres de l'Ecole Romaine qui ayent
pouffé la connoiffance du coloris auffi loin
que lui.On voit deux tableaux de lui parmi
ceux qui font exposés au Luxembourg ,
dont la couleur eft très-fuave. Il y a une
fainte Famille , qui fe foutiendroit auprès
de l'Ouvrage du Titien . Ceux donc , qui
très médiocres Connoiffeurs en Peintures
, ont décidé hardiment que le Brun
avoit coloré d'une maniere grife , auroient
du voir fes meilleurs Ouvrages , ou
confulter des gens plus éclairés qu'eux ,
qui les auroient inftruit jufqu'à quel
point ils devroient biâmer le coloris de
le Brun. Car il faut convenir que dans
plufieurs de fes Ouvrages , il n'eft point
exempt de blâmeàplufieurs égards , fes
couleurs locales font quelquefois triviales
, & il n'a point fait affez d'attention à
donner par cette partie le véritable carac
tere à chaque objet. Il auroit été à fouhaiter
que le Brun en revenant de Rome
, eût vu l'Ecole Vénitienne , ou la Flamande
mais enfin , quoique fon coloris
n'ait ni la vérité ni le brillant de celui
des grands Peintres de ces Ecoles , on ne
doit pas croire que dans les tableaux , où
il a voulu montrer la connoiffance qu'il
en avoit , il n'y ait de trés-belles chofes
A V RIL . 1752. 135
,
Il ne faut pour s'en convaincre , que
jetter les yeux fur le magnifique tableaut
du maffacre des Innocens , que M. le Duc
d'Orleans conferve dans ſon Cabinet.
Les airs de tête de Michel- Ange font
fiers & variés ; ceux de le Brun font no
bles , expriment ce qu'il a voulu reprefenter
, & dépeignent bien les paffions de
Fame , mais ils font moins variés que ceux
de Michel Ange. M. de Pile a judicieuſement
remarqué cette trop grande uni
formité dans la maniere de peindreles paffions
de l'ame. Cette générale expreſſion , dit
cet habile Critique , des paffions de l'ame,
peut avoir lieu pour le deffein tant des Figu
res que des airs de tête que le Brun a repréfentés
; car ils font presque toujours les mêmes
, quoique d'un très- beaux choix , ce qui
vieni fans doute , ou d'avoir reduit la nature
a l'habitude qu'il avoit contractée , ou de
n'y avoir pas affez confideré les diverfités
dont elle eft fufceptible ; & dont les produc
tionsfingulieres ne font pas moins l'objet du
Peintre que les générales.
Si les expreffions de le Brun font trop
uniformes , & fe reflentent de ce qu'on
appelle habitude & maniere : celles de
Michel- Ange font fouvent peu naturelles
, & tiennent de cette maniere fauvage
qui regne par tout dans le deffein de ce
136 MERCURE DE FRANCE.
Peintre ; elles font cependant d'une gran
de force.
Les Draperies de le Brun font bien jettées
, flatans & marquans le noeud avec
délicateffe ; elles péchent feulement en ce
qu'elles n'ont point l'agréable variété des
étoffes particulieres : celles de Michel - Ange
ont non-feulement ce dernier défaut
mais elles font trop adhérentes.
Les tableaux de le Brun manquent quelquefois
par le clair obfcur , cependant il
en a connu l'abfolue néceffité , & la même
pratiquée dans fes plus grands Quvrages
, comme on le peut voir dans fes Batailles
d'Alexandre & dans la famille de
Darius . Michel- Ange n'a pas eu une meilleure
idée du clair obfcur que du coloris ,
& nous avons vu combien pen il a été habile
dans cette partie.
Le génie élevé de Michel - Ange tomboit
quelque fois dans des imaginationsoutrées
, bizares & même extravagantes ;;
c'est ce qu'on peut voir dans fon Jugegement
dernier , où il a mêlé la fable avec
les vérités de l'Evangile . Il eft vrai qu'il
faut convenir que de quelque nature que
foient fes penfées , foit qu'elles foient fages
, foit qu'elles foient outrées & bizares
, elles ont toujours du grand.
Le Brun a montré dans fes plus gran
AVRIL: 1752. 137
des compofitions , ainfi que dans fes plus
petites , un efprit élevé, mais folide , qui
n'agit qu'avec réflexion ; il n'a jamais rien
fait entrer dans les fujets qu'il a traités
que ce qu'il convenoit d'y mettre. Il n'eft
point de Peintre qui ait obfervé avec
plus de foin non- feulement le coustumé ,
mais encore tout ce qui peut fervir à faire
connoître le caractere , l'état , les fonctions
, & le Pays des gens qu'il répréfentoit
; c'est ce qu'on voit avec un plaifir
toujours nouveau , dans la famille de Darius
, qu'on doit regarder comme un des
plus beaux tableaux du monde ,
foit par
la compofition qui en eft fublime , foit
par la difpofition qui en eft excellente
foit par le deffein qui eft très- correct
foit par les expreffions qui font raviffantes
, foit pat le clair- obfcur qui y est trèsfagement
en ufage , foit même par la couleur,
qui quoiqu'elle foit dans ce tableau la
derniere partie , & celle qui a le moindre
métite , doit cependant être admirée
dans plufieurs têtes & furtout dans celle
de la mere de Darius , & de la femme de
ce Prince ; foit par le pinceau qui eſt léger
& coulant ; remarquons ici que celui
de Michel Ange étoit dur & fec , & fe
tentoit de la main du Sculpteur.
>
>
138 MERCURE DE FRANCE :
LETTRES amoureufes du Chevalier
de *** , à Londres , & le trouvent à Påris
, chez le Loup , 172 , quatre volumes
in- 12 .
L'Auteur de ces Lettres s'eft mis dans
toutes les fituations , où un Amant puiffe
ſe trouver , & il a développé les fentimens
qu'il a imaginé qu'on y éprouvoit .
C'est l'Ouvrage d'un homme d'efprit qui
manque de chaleur.
OBSERVATIONS fur la Lettre de
M. Rouffeau de Geneve , à M.Grimm , par
M. Gautier , Chanoine Régulier. A Naney
, chez Piere Antoine , Imprimeur ordinaire
du Roi , 1792. Brochure in- 12 de
quarante- huit pages.
L'HISTOIRE du Languedoc par le P.
Vaiffette,Bénédictin, eft fans aucune comparaifon
la meilleure Hiftoire de Province
qui ait été faite . Vincent qui l'a imprimée ,
& bien imprimée , fe propofe d'en réimprimer
quelques volumes qui lui manquent.
Voici les conditions tout à fait
avantageufes qu'il propofe pour les Soulcripteurs
.
le
Les Soufcriptions font ouvertes depuis
premier Mars 1752 , & l'on ne fera admis
à fouferire que jufqu'au premier Juil
AVRIL. 1752. 139
let fuivant en ſouſcrivant , on recevra les
deux premiers volumes , & l'on payera
trente livres : en recevant les Tomes trois,
quatre & cinq au premier Juillet, on donnera
trente livres .
Les Soufcripteurs font priés de retirer
les trois derniers volumes dans le courant
de l'année , & ils font avertis que faute
par eux de n'avoir retiré la totalité de
l'Ouvrage dans le cours de l'année qui fuivra
la livraiſon des trois derniers volumes
ils ne feront plus admis a repeter
les avances qu'il auront faites : c'eſt une
claufe ex préfle des conditions propofées.
Après le premier Juillet , F'Ouvrage fe
vendra le même prix qu'il fe vendoit précedemment
, c'est- à-dire , cent dix livres
en feuilles , & les volumes ne fe dépareilleront
plus. Les perfonnes qui ont déja
les deux premiers volumes de cer Ouvrage
font avertis que , pendant tout le cours
de cette année , on leur donnera féparément
de tous les autres , fçavoir , des trois
quatre & cinq Tomes pour chacun defquels
elles payeront douze livres en feuilles
. On pourra même fournir quelques
exemplaires du Tome ſecond à ceux à qui
il pourroit manquer.
LES Délices de la Solitude , ou Ré
flexions fur les matieres les plus impor140
MERCUREDE FRANCE.
1
tantes au vrai bonheur de l'homme , par M.
le Chevalier de Cramezel , ancien Officier
des vaiffeaux du Roi. A Paris , chez
Pecquet 1752 , un vol, in - 12.
On trouvera dans cet Ouvrage des ré-
Alexions détachées fur le bonheur de l'homme
, fur la maniere dont il fe doit comporter
à l'égard des autres hommes pour
entretenir avec eux un commerce de douceur
& d'équité , fur le détachement de
coeur de tous les biens de cette vie ; des
foliloques avecDieu ;une efpece de Traité
de l'imortalité de l'ame , & de la foumiffion
due à l'autorité de l'Eglife . Nous exhortons
le vertueux Auteur à continuer de
faire un bon ufage de fon loifir : le public
qui a fait acceuil au premier voluine de
fon ouvrage , en verra la fuite avec plaifir.
LE Mexique conquis , à Paris , chez
Defaint & Saillant , Durand , le Prieur ;
& à Rouen , chez Lallemant , 1752 , deux
vol. in- 1 z..
C'est une efpéce de Poëme Epique en
Profe dans lequel Cortès nous a paru infiniment
moins grand qu'il ne l'eft dans
l'admirable Hiftoire de Solis .
ANECDOCTES Orientales : Ouvra
ge dédié aux Dames : à Berlin , & fe trou
A VRIL. 1752 .
141
ve à Paris , chez forry : deux brochures
in- 12.
La premiere anecdocte eft intitulée Ofiris
vangée : c'est une avanture tragique
bien imaginée , & affez fortement écrite .
La feconde eft intitulée le Temple de l'Amour
, ou Zelitis & Zophire : & la troifiéme
le triomphe de l'Amour , ou Ariane
& Sophie : ces deux derniers morceaux
font remplis d'images , il y a des chofes
bien fenties , rendues avec élégance , &
facilement , mais foiblement.
LE mot & la chofe , 1752 : un volume
in- 12.
C'est le tableau de deux Sociétés , dont
l'ane paffe pour être bonne Compagnie
fans l'être , & l'autre l'eft fans qu'on s'en
doute. Il y a plus de vérité & d'amour
de la vertu dans cette Ouvrage que de fi,
neffe & de légereté..
ELEMENS de Mufique théorique, &
pratique , fuivant le principes de M. Rameau.
Chez David , le Breton & Durand.
L'utilité de cet Ouvrage, & l'acceuil que
lui fait le Public , nous engagent à remplir
la promeffe que nous avons faite d'en
parler plus au long , pour le faire, connoître
aux Etrangers & aux Provinces >
142 MERCURE DE FRANCE.

on y trouvera expliqués avec beaucoup de
clarté les principes de M. Rameau , qui
dans les Livres de cet.illuftre Artifte , ne
font qu'à la portée d'un petit nombre de
perfonnes verfées tout à la fois dans la
mufique & dans le calcul . M. d'Alembert,
après avoir déclaré que l'ordre eft la feule
chofe qui lui apartienne dans ces Elémens
, expofe dans un court avertiſſement
le plan qu'il a fuivi . La premiere partie
de l'Ouvrage , deftinée à expliquer d'après
M. Rameau la théorie de l'harmonie , ne
demande abfolument dans ceux qui la lifent
aucune autre connoiffance de mufique
que celle des fyllables ut , re, mi , fa ,
fol , la , fi , ut. Quelques calculs arithmé
tiques très-fimples , qu'exige la théorie de
l'harmonie , pour comparer entr'eux certains
fons , font rejettés dans des notes
qu'on pourra , fi l'on veut ne pas lire ,
quoiqu'il n'y ait perfonne qui ne ſoit capable
de les entendre avec une attention
fort légere. Dans cette premiere partie on
fait voir comment une expérience fimple
& fondamentale fur la réfonnance des
corps fonores , donne l'origine des deux
modes , du chant le plus naturel & de la
que
plus parfaite harmonie , les loix doit
obferver la fuite des quintes , d'où réſulte
cette baffe fondamentale , dont la conAVRIL.
1752. 143
noiffance eft due à M. Rameau , dont
tant de gens parlent , & que fi peu de perfonnes
connoiffent ; les loix générales
du mode , la formation de la gamme des
Grecs , & de la nôtre qui en eft différen
re , & qui eft moins fimple : la comparaifon
de ces deux gammes , d'où réſultent
des remarques curieufes , la néceffité du
tempérament dans les inftrumens à touche
& fans touche , néceffité que l'on fait ici
toucher au doigt d'une maniere très -fenfi
ble , les loix & les bizareries du mode
mineur, l'ufage de la diffonance & ſes réglès
, enfin les différens genres de mufique
, diatonique ; chromatique & enharmonique
, & leurs différens caracteres
tous puifés dans la différence des baffes
fondamentales , plus naturelles dans le
diatonique , moins dans le chromatique ,
& moins encore dans l'enharmonique.

La feconde Partie eft purement pratique
, & destinée à expliquer & à rendre
fenfibles par des exemples , les régles fondamentales
de la compofition . Quoique
cette Seconde Partie foit appuyée fur les
principes expofés dans la Premiere , cependant
elle eft faite de maniere que ceux
qui voudront fe borner à la pratique
pourront fe contenter de la lire & l'entendront
fans peine. L'Auteur y explique
144 MERCURE DEFRANCE.
t
1
avec beaucoup de clarté les régles de la
baffe fondamentale , qu'il réduit à cinq
principales , & qu'il eft fort aifé de retenir
,
, parce que l'énoncé en eft fimple , &
qu'elles font accompagnées d'exemples. Il
donne enfuite les régles que doit obferver
le deffus par rapport à la B. F. régles qui
font en fort petit nombre , & qui fe reduifent
pefque à ce qu'on appelle préparer
& fauver les diffonances. La baffe fondamentale
une fois bien connue , on trouve
que la baffe appellée continue , n'eſt
autre chofe qu'une baffe fondamentale
renversée pour être plus chantante ; ce
que l'Auteur détaille affez au long . Il explique
les différens renverfemens des accords
, à la maniere de les chiffrer , quand
ils font ainfi renverfés , & ce qui doit
être très- utile aux Commençans , la façon
de retrouver la baffe fondamentale , quand
la bafle continue eft chiffrée par ce
moyen on peut très-facilement étudier la
baffe fondamentale dans les Ouvrages de
M. Rameau. Enfin l'Auteur donne des régles
très -fimples pour trouver la baffe fondamentales
d'un chant donné , & pour
exemple de ces régles , le fameux monologue
d'Armide , enfin il est en ma puiſſance
avec la B.F. & la baffe continue .L'exemple
eft d'autant mieux choifi , que la modulation
A V RI L. 1752:
145
dulation de ce monologue eft très- belle
très fimple & fans aucune licence.
Telles font les principales matieres traitées
dans cet Ouvrage , nous ne pouvons
que les indiquer aux Amateurs. On doit
fçavoir gré à M. d'Alembert , occupé
pour l'honneur de la Nation & le progrès
des Sciences à des Ouvrages confidérables
de différente efpéce , d'avoir bien voulu
confacrer quelques momens pour donner
fur les principes de la mufique un livre
claffique , à la portée de tout le monde
& qui manquoit à toutes les Nations . L'utilité
générale dont on lui a perfuadé que
ces élémens pourroient être, eft , à ce qu'it
nous affure dans fon Avertiffement , le
feul motifqui l'ait engagé à publier un
Ouvrage , dont je n'héfiterois pas , ditil,
à me faire honneur , fi le fond m'en appartenoit.
Nous croyons que les Connoilfeurs
, & même tout le Public , foufcriront
à l'approbation de M. l'Abbé de
Condillac , juge très- éclairé dans cette matiere
, & dans plufieurs autres.
و د
» Les fyftêmes , dit- il , dont l'expé-
» rience donne ou confirme les principes
» peuvent feuls contribuer aux progrès
» des Arts & des Sciences. Celui - ci me
paroît un modele en ce genre ; l'ordre
» la clarté & la précision en font le ca-
G
>
146 MERCUREDE FRANCE.
» ractere. M. Rameau doit être flaté de
voir àla portée de tout Lecteur intelli
gent , un fyftême dont il a découvert les
principes , & qui , ce me femble pour
» être approuvé , n'a befoin
que d'être
23
>>> connu.
HISTOIRE de Bertholde , Traduction
libre de l'Italien de Julio Cæfare Croci
, & des Académiciens Della Crufia
1752 , deux vol , in - 12 , à la Haye ; & le
trouve a Paris,

L'Hiftoire de Bertholde a beaucoup réufen
Italie , parce qu'elle est très - bien
écrite dans la langue originale , & que la
plaifanterie eft dans le goût Italien. Il ne
nous paroît pas que la Traduction ait , ni
puiffe avoir le même fuccès.
CORNICHON & Toupete , Hiſtoire-
Fée. A la Haye , chez Pierre de Hondt.
1752 , brochure d'environ 200. pages.
ou
VOYAGE Pittorefque de Paris , où
indication de tout ce qu'il y a de plus
beau dans cette grande Ville , en Peinture
, Sculpture & Architecture : par M.
D *** , feconde Edition revue , corrigée
& augmentée des cabinets de tableaux des
Particuliers , à Paris , chez de Bure l'aîné ,
quai des Auguftins , 1752.
T
AVRIL. 3752. # 47
Il n'y a pas d'Etranger , ni même de
François un peu curieux , qui puiffe fe
paffer de l'Ouvrage dont nous annonçons
une nouvelle Edition : c'eft un guide pour
voir tout ce que Paris renferme de précieux
en beauxArts,pour ne voir que cela,
& pour le voir par ordre .Nous ajoûterons
à cette idée générale la feule qu'on puiffe
donner du voyage de Paris , le nom des
Amateurs qui ont des cabinets de réputation.
Meffieurs Blondel de Gagny , de
la Bouexiere , Dargenville , de Gaignat
le Maréchal d'Ifenghen , de Julienne , le
Marquis de Laffay , Lempereur , le Comte
de Meurcé , le Prince de Monaco , Pafquier
, le Duc de Tallard , de Thiers , Titon
du Tiller , de Veaux , le Comte de
Vence , les Auguftins de la Place des Victoires
, le Marquis de Voyer.
DE BURE a mis en vente depuis quelques
jours le cinquiéme volume des Mémoires
d'Artigny. Nous parlerons le mois
prochain de cette nouveauté , qui offrira
furement de chofes rares & curieufes.
PISSOT , Libraire , quai des Auguf
tins , au coin de la rue Gît-le- coeur , a reçu
nouvellement de Londres , les Auteurs latins,
publiés chez Landby & Knapton , en
Gij
148 MERCURE DE FRANCE
fix volumes in- 8°. très- bien imprimés , &
Aur de beau papier.
Sçavoir
Le Virgile 2 volumes
in- 8° , avec 19 figures .
L'Horace 2 volumes
in-8° , avec 35 figures.
Le Térence 2 volumes
in-8°. avec.6 . fig .
Tirées des
Antiques , &
gravées par les
plus habiles
Maîtres .
Il avertitle Public qu'il les mettra an
prix de vingt- quatre livres le petit papier,
& quarante - huit livres le grand en feuilles,
pendant l'efpace de deux mois , à compter
du premier Mars paffé , lequel tems , s'il
lui en refte , le prix fera de trente- fix livres
pour le petit papier , & foixantedouze
livres pour le grand.
L'INCREDULE
dérrompé , & le Chrέ-
tien affermi dans la foi , les
par preuves
de la Religion , expofées d'une manière'
fenfibles , par M. l'Abbé de Pontbriant :
à Paris chez Coignard & Boudet , 1572 ,
un vol. in-8°.
par
M. l'Abé de Pontbriant eft fi connn
le talent qu'il a de ramener les ames
à Dieu , & par les religieux établiffemens
qu'il a formés , qu'il fuffit de le nommer
pour donner à tous les gens de bien une
1
AVRIL. 1752 149
idée très - avantageufe de fon Ouvrage : cer
homine refpectable a mis à profit le peu
de momens que lui laiffent les édifiantes
Occupations ,, ppoouurrétendre & pour perpétuer
les fruits de fon zéle. Dans cette vue ,
il a compofé l'Ouvrage que nous annonçons.
Nous allons copier le plan qu'il ent
trace lui-même , & qui eft fort bien exécuté
.
ой
nous
Le Livre , dit M. de Pontbtiamt , eft
partagé en quatre Parties : dans la premiere
nous établiffons quelques principes
& nous réfutons certains Systêmes que
l'efprit de libertinage a repandu : nous
faifons voir dans la feconde Partie , l'antiquité
des Livres de Moyfe , & la Divinité
de la Religion Judaïque
trouvons des argumens invincibles de la
vérité de notre foi , & pour mieux faire
fentir la force des divins Oracles , nous
joignons aux Prophéties quelques Réflexions
dans la troifiéme Partie , qui eft
la plus étendue nous mettons dans le
plus grand jour l'autenticité des Evangi
les ; outre les preuves ordinaires , on verra
plufieurs paffages des Payens , qui con
firment les faits Evangéliques. Après avoir
démontré la vérité des miracles de Jefus
Chrift , & de fa Refurection , nous difcutons
les autres preuves de la Religion , &
Giij.
Iso MERCURE DE FRANCE.
nous préfentons dans un même point de
vue les plus puiffans motifs qu'un homme
raifonnable puiffe demander pour le foumettre.
Enfin dans la quatriéme Partie ,
nous prémuniffons le Chrétien contre l'éxemple
& les difcours des Incrédules , &
par une efpéce de récapitulation , nous y
fourniffons des réponses précifes aux objections
qu'on a coûtume de faire contre
la Revelation . Nous finiffons en mettant
fous les yeux du Lecteur , les témoigna
ges de ces grands hommes , qui par leur
fcience & leurs vertus , faifoient la gloire
& l'ornement des premiers fiécles : la plupart
de nos preuves confiftent dans des
faits hiftoriques , qui ne demandent d'autre
application que celle qu'on donne à
une Hiftoire que l'on veut fuivre & retenir
, nous avons choifi ce qui nous a
paru le plus propre à perfuader , & en
éclairant l'efprit , nous cherchons à toucher
le coeur .
LES Ridicules du fiécle , par M. de
Chevrier , membre de l'Académie des Belles
Lettres de C ** , & Affocié de celle
de P ** à Londres , 1752 ,
, 1752 , brochure in-
12 de 152 pages.
TABLETTES Dramatiques , conteAVRIL
. 1752. 158
nant l'abregé de l'Hiftoire du Théâtre
François , l'établiffement des Théâtres à
Paris , un Dictionaire des Piéces , & l'abrégé
de l'Hiftoire des Auteurs , & des
Acteurs par M. le Chevalier de Mouby
* Paris , chez Sébastien forry , quai des
Auguftins , 1752 , un volume in- 8 ° . qui
fe vend broché 6 livres.
+
Comme l'Auteur a expofé lui même le
plan de fon Ouvrage dans le dernier Mercure
, nous nous bornerons à dire qu'if
eft bien exécuté , que fes tablettes font.
pleines de détails curieux , & qu'elles font
néceffaires à tous ceux qui veulent avoir
une connoiffance fuivie du théâtre François.
Giiij
152 MERCURE DEFRANCE.
選選洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗灘
M
BEAUX ARTS.
Clement , fort connu par des trio
pour un clavecin & un violon qu'il
a donnés il y a quelque tems au Public ,
& qui ont réuffi , vient de publier des
Piéces de clavecin , aufquelles nous ne
craignons pas de promettre une deſtinée
encore plus brillante.Ce nouveau Receuil
qui cft fait avec beaucoup de goût , le
vend à Paris chez l'Auteur , Cloître Saint
Thomas du Louvre , la veuve Boivin , le
Mlle. Caftagnery , & la veuve
Clerc ,
Rouffel.
Les Campagnes du Roi reprefentées par
des figures allégoriques , avec une explication
Hiftorique par M. Grofmond de
Vernon. A Paris , chezl'Auteur , rue Saint
Honoré, au coin de la rue des Boucheries ,
au coq d'or : & le fieur Vanheck , rue
d'Enfer près Saint Landry dans la Cité ,
petit in folio. Prix en feuille douze livres ,
& quinze livres relié.
Le fujet du premier Médaillon de cet
agréable Ouvrage eft le Portrait du Roi :
le revers repréfente le caractere de ce
AVRIL 1752. 15.3
....
A
Prince : on y lit cette legende : Quis feli
ces vult Deus , his talem praficit ..... Le
fajet du fecond Médaillon , eft le Roi déclarant
la guerre à l'Angleterre & à la
Reine de Hongrie , avec cette legende
amore pacis arma parat Le fujer du
troifiéme Médaillon , c'eft le Roi donnant
audience dans fon camp ; au Comte
de Vaffenaer , Ambaffadeur extraordinai--
re de la République de Hollande légen--
de , aut pax aut bellum ... Le fujer du :
quatriéme Médaillon , c'est la marche du
Maréchal Comte de Saxe avec l'armée
d'obfervation & la réduction de la Ville
de Courtray : légende , triumphans alios
molitur triumphos..... Le fujet du cinquié--
me Médaillon , c'eft la réduction des Villes
de Menin & d'Ypres affiégées par le
Roi légende , domat Mavors , perficit :
Pietas .... Lè fujet du fixiéme Médaillon ,
c'eft le Roi repandant fes libéralités , &
vifitant l'Hôpital de Boëfingue : légende ,
Rex miles , Militum fovet vulnera .... Le
fujer du feptiéme Médaillon , c'eft la réduction
du Fort de Laquenoke & de la
Ville de Furnes légende , Cognata dex.
tra Regi palmam colligit .... Le fujer du
haitiéme Médaillon , c'eft le Roi partant :
pour l'Alface , & remettant le Comman
dement de l'Armée de Flandre au Mare
Gy
4
154 MERCURE DE FRANCE.
chal Comte de Saxe : légende , pro fubdi
tis non timidus mori ... Le fujet du
neuviéme Medaillon , c'eft la convalefcence
du Roi : légende dire morti erepto ,'
votis omnium reddito .. Le fujet du dixiéme
Médaillon , c'eft la réduction de laVille de
Fribourg , affiégée par le Roi : légende
hofte fugato , Friburgum expugnat ... Le
fujet du onzième Médaillon , ce font les
heureux fuccès des Troupes Francoifes &
Efpagnoles en Italie , dans la Campagne.
de 1744 légende Regali Francorum stirpi
comes Victoria .... Le fujet du douziéme
Médaillon, c'eft le départ du Roi avec-
Monfeigneur le Dauphin , pour fe rendre
à fon Armée devant Tournay : légende
tali tirocinio Alexander ufus .... Le fujer
du treiziéme Médaillon , c'eſt la Bataille .
de Fontenoy , gagnée par le Roi fur l'armée
des Alliés , commandée par S. A. R ..
le Duc de Cumberland : légende fuperiores
viribus Lodoix virtute fuperat .... Le.
fujet du quatorziéme Médaillon , c'eſt la
réduction de la Ville de Tournay & de fa
Citadelle , affiégées par le Roi : légende
vicerat in campo , vincitfub manibus..... Le.
fujet du quinziéme , ce font les Cours Supérieures.
complimentans le Roi en Flandre
fur les glorieux fuccès de fes armes
légende plaudit & mitiffima Themis ... Lc
2 .
3
AV RIL 1732 :
• 7

fajet du feiziéme Médaillon , c'eft la défaite
de feize mille hommes des Alliés à
Male , & la réduction des Villes de Gandi
& de Bruges légende , hofte iterum profli- -
gato , Gandavum Brugofque fubegit
Le fujet du dix- feptiéme Médaillon , c'eft
la réduction de la Ville d'Oudenarde : légende
jubet heros , paret Aldenarda ....Le
fujet du dix- huitiéme Médaillon , c'eft la
réduction de la Ville de Dendermonde : lé--
gende, una die Rex Teneramundam domat ...
Le fujet du dix -neuviéme Médaillon
c'efl la réduction de la Ville d'Oftende ::
légende Oftenda olim inexpugnabilis , intrafex
dies fubalta ... Le fujet du vingtiéme
Médaillon , c'eft l'entrée triomphante dut
Roi dans Paris , au retour de la glorieufe
Campagne de Sa Majefté : légende Gallo--
rum in animis pompa meliore triumphat .
Le fujet du ving- uniémeMédaillon , c'eft la
réduction des Villes de Nieuport & d'Ath::
légende , novo Poliorceta , cedunt Novus
Portus & Athum ... Le fujet du vingtdeuxième
Médaillon , c'eft la Campagne
d'Allemagne par S. A. S. Monfeigneur le
Prince de Conty , pendant l'année 17458:
légende , quis , quemve amnem , boc probia
bente , tranet ... Le fujet du ving- troisiéme
Médaillon , ce font les avantages rem--
portés en Italie par les Troupes Françoifes s
Gvj
136 MERCURE DE FRANCE.
& Efpagnoles dans la Campagne de l'année
1745 légende , ut Annibal Alpes fu
perant , Urbes expugnam ... Le fujer du
vingt- quatriéme Médaillon c'eft la réduction
de Bruxelles : légende Rex imperat
Dux paret , Urbs expugnatur ... Le fujet.
du vingt-cinquiéme Médaillon , c'eft le
Roi forçant l'Armée des Alliés à abandonner
entierement le Brabant , & à fe reti
rer fur les frontieres de la Holande : légende
, viderunt Lodoicum hoftes & fuge..
runt ... Le fujet du vingt - fixiéme Médai
lon , c'eft la rédaction de la Ville d'Anvers
& de fa Citadelle : légende , quanto
munitiores Arces tanto nobilior Expugna
tor .... Le fujet du ving feptiéme Médail
lon , c'eft la réduction de la Ville de Mons:
légende , catenis hoftes Lodaicus , beneficiis
Cives vincit .... Le fujet du vingt huitiéme
Médaillon , c'eſt la réduction dẹs villes
de Saint- Guiflain & de Charles le- Roi:
légende, pernici Victori alatam decet occurrare
Victoriam .... Le fujet du vingt-neuviéme
Médaillon , c'est la réduction de la
Ville de Namur & de fes Châteaux : légende
Namurcum , expugnari oportuit utfiatinexpugnabile
.... Le fujet du trentiéme
Médaillon , c'est la bataille de Rocoux ,
gagnée par le Maréchal Comte de Saxe
fur, L'Armée des Alliés , commandée , par
>
-
AVRIC. 1752.
1575
le Prince Charles de Lorraine : légende ,.
hec ulterioribus Victoria materiem adimit :.
Le fujet du trente - uniéme Médaillon
cefont les Autrichiens & les Piémontois .
contraints de fortit de la Provence , & de:
Lepaffer le Var : légende , eft unda faluti...
Le fujet du trente- deuxième Médaillon ,
c'eft le Roi exhortant les Etats Généraux .
des Provinces Unies , à mettre fin aux.
malheurs de la Guerre : légende , fuadetur
meliora , deteriora fequitur... Le fujet du
trente- troifiéme Médaillon , c'eſt la conquête
de la Flandre Hollandoife , fous les
ordres du Maréchal Comte de Saxe : légende
, badus reſpuerat , deditionem offert.
Le fujet du trente- quatriéme Médaillon ,.
c'eft la Bataille de Lawfelt , gagnée par
le Roi fur l'Armée des Alliés , commandée
par S.. A. R. le Duc de Cumberland ::
légende, certare egregium , quid vincere ?.....
Le fujet du trente-cinquiéme Médaillon ,
c'eft la réduction de la Ville de Berg-op-
Zoom :légende , uni inexpugnabilis ....
Le fujet du trente- fixiéme Médaillon
c'eft le Roi offrant de nouveau la Paix
aux Hollandois. & à leurs Alliés :légende ,
bis vicit qui Vietor Pacem offert ... Le fujet
du trente-feptiéme Médaillon , c'eft la ,
réduction des Forts Frederic. Henry & de
Lillo : légende , hunc illa jam vicit , hanc,.
158 MERCURE DE FRANCE.
minitans terret .... Le fujet du trente- huitieme
Médaillon , c'eft la conquête du .
Comté de Nice légende , quid non per-.
tumpant juncta robur & vigilantia .... Le
fajet du trente -neuviéme Médaillon , c'eft:
la Ville de Maeftreicht , affiégée par le
Maréchal Comte de Saxe , remiſe au Roi
pour ôtage de la Paix : légende , his cla
vibus Jani Ades occludetur .... Le fujet:
du quarantieme Médaillon , c'eft la République
de Gènes , fecourue par le Roi ::
légende , quid non mortalia pectora cogit li
bertatis amor .. • . • Le fujet du quaranteuniéme
Médaillon , c'eft la Paix générale
conclue à Aix la Chapelle légende , armorum
gloriâ infignis , datâ Pace infignior
Le fujet du quarante- deuxième Medaillon
, c'eſt la publication de la Paix , & les
réjouiffances faites à Paris à cette occafion ::
légende , Regia Civitas , Regiâ fruere beneficentiâ
... Le fujet du quarante- troifiéme
Médaillon , c'eft la Naiffance de Monfeig
neur le Dac de Bourgogne : légende , cref
cere Borboniam Sobolem toti expedit Orbi ...
Le fujet du dernier Médaillon , eft la conclufion
de l'Hiftoire des Campagnes du
Roi légende , Ludovicus XV. Rex inter
cateros beneficentiffimus.
Nous fommes fâchés que l'abondance
des matieres ne nous permette pas de nous
AVRIL. 1752. 159:
arrêter davantage fur un Ouvrage qui intéreffe
l'honneur de la Nation . Nous ex-.
hortons nos Lecteurs à fe le procurer ; ils ,
y trouveront des allégories juftes & ingénieufes
, des explications claires & preci-.
fes , & des. Médaillons , la plûpart agréablement
gravés.
?
Carte nouvelle des environs de l'Orient
& du Port- Louis , en feuille & demie
grand papiera Paris , rue des Auguftins ,
chez, le feur le Ronge.
Ce nouvel Ouvrage de M. le Rouge
nous a paru exact , clair & détaillé .
}
Feffard , Cloître Saint- Benoift , fe trou-.
vè réduit , par des maladies &. par d'autres
circonftances qu'il n'a pu prévoir , àl'impoffibilité
de livrer ayant le mois de Juin
la premiere feuille de fa Chapelle des Enfans-
Trouvés ce léger retardement ne
doit point caufer d'inquiétude pour la fuite
aux Soufcripteurs. Ils auront l'Ouvrage
entier dans le tems porté dans le Profpectus.
Ceux d'entr'eux qui feront curieux de
voir où en est ce grand travail , peuventpaffer
chez M. Feffard , les Jeudis fur les…
cinq ou fix heures du foir.
L'abondance des matieres nous oblige
160 MERCUREDEFRANCE
de renvoyer au mois prochain la fuite des
Obfervations Géographiques de M. d'Anville
, fur fa Carte de l'Afie..
CHANSON.
A Mɔdeme do *** qui m'avoit placée entre
deux des plus belles femmes de Paris.
E Ntre deux Graces l'autre jour
Je me trouvai placée ;
Qui peut m'avoir joué ce tour ! :
Ah! que je fuis piquée!
Bon , dit l'Amour , d'un air badin,.
Ceffe d'être en colere ,
Car à ce trait un peu malin ,
Je reconnois ma mere. ^.
*
AVRI
160 ΜΕΡ DEDEFRANCE
.
A VRIL. 1752. 161
SPECTACLE S.
LACA
ACADEMIE Royale de Mufique a
donné le 29 Février les Amours de Ragonde.
Ce Ballet , que le Public, défiroit
de revoir , n'avoit point été donné depuis
1743. Les paroles font de M. Nericaule
Deftouches , & la. Mufique qui eft de
feu M. Mourer eft gaye , agréable &
variée. Le premier Acte au jugemen . des .
Connoiffeurs l'emporte fur les deux au
tres , on y remarque entr'autres le morceau
par lequel il commence , allons , allons mes
enfans, & c. & dont le caractere eft original
& comique; ainfi que la chanfon une vielle
avoit quatre dents , & c . dont M. Geliote
releve encore le prix par la maniere naïve.
& pleine de graces dont il la rend . L'ariette
, l'Amour chérit nos paisibles boccages
eft d'un chant fimple & très - agréable , &
le Public applaudit très fort à la maniere.
dont elle eft exécutée par le même Chanteur
peut-être feroit-il à défirer qu'elle
fut un peu plus dans le genre comique ,
ainfi que le morceau jamais la nuit ne fut ft.
noire , qui étant dans le genre le plus - no162
MERCURE DEFRANCE.
ble de la part du Muficien , peut paroître
déplacé dans un Ballet comique : c'eft peutêtre
la raison pour laquelle ce dernier
morceau fi connu & fi chanté de tout le
monde , n'a fait à l'Opera qu'un effet médiocre
, quoique M. Geliotte , par l'art
avec lequel il le chante , lui donne autant
qu'il eft poffible , le caractere qui lui
manque . Mademoifelle Fel a chanté le rôle
de Mathurine avec toute la légereté & la
précision qu'on lui connoît , & a fur tout été
extrêmement applaudie dans l'ariette venez
petits oifeaux , de l'Opera d'Ifbé de M. de
Mondonville , que l'on a ajoutée au troifiéme
Acte. M. de la Tour a joué le rôle
de Magifter à la fatisfaction du Public : il :
feroit à fouhaiter que celui de Ragonde ,
fi effentiel à la Piéce , eut été chanté plus
jufte. Les Ballets de cet Opera ont paru un
peu négligés , & le Public s'eft aperçu avec
chagrin de l'abſence des fujets qui auroient
pu les rendre piquans par une exécution
plus vive & plus préciſe.
L'Opera a donné pour la capitation des
Acteurs les actes de la Guirlande , d'Æglé
& de Zelindor. On a fubſtitué le troifiéme
jour Pygmalion à la Guirlande . Ces Ouvrages
font fi connus qu'il eft inutile d'en
faire l'éloge : les rôles en ont été joués par.
les Acteurs qui font en poffeffion de les
AVRIL. 1752. 163
sendre , excepté celui de la Sylphide , que
Mlle Fel a fort bien joué , quoiqu'elle le
jouat pour la premiere fois .
*******
LETTRE
AM. de R***. Confeiller au Parlement de
*** fur la Piéce des effets du Caractére.
Je
E vous avois annoncé , Monfieur les
effets du Caractère comme une piéce
dont on parloit affez bien , & dont on concevoit
affez d'efpérance. Cependant le
jour du Théatre n'a pas été favorable à
cet ouvrage , que l'Auteur a retiré après la
troifiéme repréſentation .
La févérité du jugement public, fi oppofé
à celui de tant de particuliers éclairés ,
qui avoient affifté à différentes lectures de
cette Comédie m'a fait faire quelques ré-
Alexions fur là malheureuſe condition d'un
Aurear qui fe livre à l'art difficile du
Théatre.
Que peut avoir à fe reprocher un Ecrivain
, lorfqu'ayant long- tems examiné luimême
fon ouvrage , il a cherché à s'éclai
rer encore par les lumieres d'un nombre
164 MERCURE DEFRANCE.
de perfonnes , qui fe réuniffent toutes à
a'y trouver que de légers défauts, faits pour
s'évanouir devant les beautés réelles de fa
Piéce.
Un Auteur Dramatique doit - il donc renoncer
à trouver quelqu'un dans la focié
té qui s'intéreffe à lui affez vivement pour
lui parler avec cette vérité qu'il cherche ,
qu'il demande , & dont il a befoin ? Ou
plutôt n'eft ce point dans notre fiécle la
chofe la moins aifée à juger en petites
affemblées particulieres , qu'un ouvrage
deftiné au Théâtre ? Tout n'eft- il pas deyenu
trop arbitraire en matiere d'efprit ?
Le Public qui fe trompe plus rarement ne
femble- t-il pas quelquefois oublier fes
grands principes en fe livrant . d'abord à
une féduction paffagere , que bien- tôt il
défavoue lui-même ? Ne l'avons - nous pas
vu de nos jours rejetter des ouvages aufquels
il a accordé depuis fon eftime ? mais
c'eft affez caufer avec vous , Monfieur
fur ce chapitre , qui n'eft pas abfolument
Berfonnel aux efters du caractere , dont je
fuis en état de vous faire un détail affez
fuivi , graces à un manufcrit que je me
fuis fait prêter par un des Acteurs : attendez-
vous , Monfieur , à tout le défintéreffement
imaginable de ma part.
Quelque honnête que foit le motif qui
AVRIL. 1752. 165
fait agir un mauvais caractere , les moyens
qu'il employe pour parvenir à fon but ,
font toujours empoisonnés par la fource
d'où ils partent : voilà ce qu'il paroît que
l'Auteur a voulu démontrer.
Dans la premiere Scene la Marquife avec
fa fuivante Marton , fe montre telle quel
le eft. C'est - à- dire méchante , hardie , coquette
, quoique fidelle à fon époux. Elle
parle des inquiétudes que lui cauſe une
amie de fon mari , à laquelle elle croit ce
dernier attaché . L'amour de cette même
femme pour Saint-Val ne la raffure point
affez . Elle forme le projet de fe venger du
trouble qu'elle lui caufe , & de la défefperer
lorfqu'elle le pourra , en lui faifant la
fauffe confidence de l'amour qu'elle feindra
elle même pour Saint Val : c'eſt ainſi
qu'elle parle de ce projet.
Apprends un projet qui m'enchante :
Je prétends aujourd'hui jouir de fon tourment.
Je veux feindre avec elle un tendre épanchement.
Lui dire que Saint- Val rend hommage à mes
charmes.
En vain elle voudra me dérober ſes larmes ,
Jufqu'au fond de fon coeur je fçaurai les chercher
Et je fçais le moyen de les en arracher ,
La prude éclattera , nommera Saint- Val traître ,
Infidelle , parjure , elle en mourra peut- être ,
166 MERCURE DEFRANCE.
Cela feroit plaifant qu'en dis-tu ? ...
Voici comme elle expofe elle-même fes
principes & fa coquetterie.
Sachés
Il faut apparemment , fi l'on veut vous en croire
Qu'une femme oubliant tout le foin de fa gloire
Renonce aux voeux flatteurs , qu'elle peut inſpire
Et du monde qu'elle orne aille ſe retirer ?
Un tel travers d'eſprit en vérité m'irrite ,
que la beauté fait tout notre mérite ,
Que nous n'avons de prix que par nos agrémens §-
Que le Public nous juge en comptant nos amans,
Etqu'en notre faveur leur nombre le décide.
Un homme a cent chemins , où la gloire le guide ,
Qui le conduisent tous à fe faire eftimer.
La gloire d'une femme eft de ſe faire aimer.
Le portrait qu'elle fait de Saint Val dans
la même fcéne vous fera connoître ce lecond
Heros de la piéce.
Sous le mafque impofant d'un fage Atrabilaire ,
Ce Saint- Val eft un fou fort extraordinaire ,
Qui croit malgré l'ufage & les moeurs d'aujour
d'hui
Qu'on ne peut point fans crime à la femme d'autrui
,
Adreffer de l'amour les voeux illégitimes ,
Et qui toujours rempli de fes grandes maximes ,
Efclave furieux , mais foumis dans fes fers ,
Eft forcé d'adorer mes caprices divers.
AVRIL. 1752. 167
Marton lui repréfente en vain qu'elle
peut le tromper. A quoi bon tant de def
feins dangereux ( dit elle ) fi votre mari
n'aime point la Comteffe , fi dans les fers
il n'eft point arrêté.
La Marquife.
En cecas j'aurai fait une méchanceté ,
Le grand mal!
Saint- Val paroît à la feconde fcéne.
Rempli d'amour & de remords , il rea
proche à la Marquife l'art qu'elle a dû
employer pour le rendre fi coupable en
l'arrachant à la Comteffe à laquelle il étoit
lié par la reconnoiffance & la tendreffe ,
& en le rendant infidéle à l'amitié qui l'unit
à fon mari.
Saint val.
Je n'aurois pas fujet , Madame de me plaindre ,
Si confumé de feux que je devois éteindre ,
Libre dans mes défirs , j'euffe été vous offrir
Un coeur que vosptraits pouvoient vous acquérir
Mais c'est vous qui de l'art dangéreux de féduire
Exercâtes fur-moi Pinnévitable empire :
Ces yeux que fans tranfports je ne peux admirer ,
Preftiges de l'amour , & faits pour l'inſpirer ,
Porterent dans mon coeur étonné , fans défenſe
168 MERCUREDEFRANCE.
Par leurs regards vainqueurs la coupable eſpérance;
Et bientôt malgré moi l'amour s'en empara.
Sur mes devoirs trahis la raiſon m'éclaira.
J'évitai des regards que je craignois d'entendre.
Et d'un poifon flatteur ne pouvant me défendre ,
J'en dérobois du moins le progrès à vos yeux ,
Et forçois au filence un feu féditieux .
Mais pénétrant bientôt juſqu'au fond de mon
ame ,
Vous fçûtes y chercher le fecret de ma flamme ,
L'aveu le plus flatteur prévenant mes délirs ,
M'arracha malgré moi de criminels foupirs.
la Marquife.
Mais voilà des fujets de plaintes raisonnables ,
Et je fens qu'en effet je fuis des plus coupables .
Notre coeur doit attendre à fe laiffer charmer
Que vous ayez , Meffieurs le tems de nous aimer.
Quelque honnête homme foit Saint- Val ,
eft amant & foible. Il ne peut diffìmuler à la Marquile
la jaloufie que lui donnent les foins de quelques
agréables qui compofent fa cour : le Mar
quis d'Orbefon furtout eft celui qui l'inquiete le
plus.
que
il
L'arrivée de ce Marquis & de Perdrignant fait
fuir Saint Val. La Marquife fe met devant fon miroir.
Certe fcéne eft le tableau d'une femme à fa
toilette , & de la converfation légere & frivole de
deux hommes qui y affiftent.
Le mari furvient , la Marquife acheve de fe
coeffer
AVRIL. 1752. 169
eoëffer précipitamment ; & lorfqu'il veut lui parler
d'une affaire importante , elle fe leve fans le ,
regarder & fans l'entendre , emmene les deux
jeunes gens , & laifle Clerville ( c'eſt le nom du
mari ) dans l'étonnement d'une pareille conduite.
Il termine l'acte par ces vers.
Qu'un mari raiſonnable en ce fiécle peu fage ,
Fait un bien difficile & cruel perfonnage !
Et que l'on doit avoir d'indulgence pour lui ,
Quand on connoît un peu les femines d'aujourd'hui
.
ACTE II.
Clerville fait la confidence à Saint -Val fon ami
de la jaloufie que lui infpire fa femme , quoiqu'il
avoue qu'il n'en eft point amoureux , & que fon
caractere l'a depuis quelque tems éloigné d'elle.
L'efprit & la beauté font tout fon appanage
( dit il )
Un amant eft heureux avec ce feul
partage ,
Il peut avec raifon y borner fes fouhaits ;
Pour fixer un époux il faut d'autres attraits ,
Il faut un caractere aimable , doux fenfible
Un efprit jufte , égal , amufant & flexible ,
Un coeur dans fon devoir fans effort affermi ,
Les graces d'une femme , & l'ame d'un ami.
D'Orbefon eft l'objet de fa jaloufie , il en fait
l'aveu à Saint Val , & met par là fon coupable
ami en fituation . Je ne me trompe point ( lui dit- il
Je le vois dans tes yeux , tu t'en es apperçu .
H
170 MERCURE DE FRANCE .
Cette fcene eft vraiment theatrale par la confiance
aveugle de Clerville , & l'embarras de Saint-Val.
La Marquife , d'Orbefon , Perdrignant , & la
Comtelle interrompent la converfation des deux
amis , & la rendent générale. Cette ſcene ne paroît
faite que pour accabler les maris de mauvaifes
plaifanteries. D'Orbefon s'y livre peut - être
avec trop peu de décence , & le mari les entend
trop patiemment. Il n'y a que la vertueufe Comteffe
qui ofe prendre un moment leur défenſe , Je
crois dit-elle ) que la préſence d'un époux ,
Bien- loin d'intimider une femme qui penſe ,
Afon efprit encore donne un nouveau reffort ,
Et de fon enjouement autorise l'effort.
Nous ne devons jamais enfreindre les limites ,
Que fixe la décence , & qui nous font prefcrites.
A fes févéres loix fi l'on peut déroger ,
C'eſt aux yeux d'un mari tout prêt a nous juger.
d'Or-
L'Auteur doit convenir d'ailleurs que cette feeme
ne fert guere à la Piéce , qu'autant que
befon en entrant , témoigne à la Marquife l'inquiétude
que lui donnent les pourfuites de Saint-Val ,
qu'i feint de craindre , & le retour dont il fuppofe
que la Marquife paye fa tendreffe .
> Seul avec Perdrignant ce même d'Orbefon
montre affez qu'il n'eft guere plus attaché à la
Marquife , qu'effrayé de la rivalité de Saint- Val.
D'un homme tel que moi confacré par la mode ,
Sa vanité flattée à mon plan s'accommode ,
Et pour me retenir facilementpourroit
La mener bien plus loin qu'elle ne le voudroit,
AVRIL 171 1752
C
J'ai voulu la livrer à la plaifanterie
De mille amans trompés par fa coquetterie ,
Et lui faire à fon tour éprouver tous les maux
Que fouffrent dans ces fers mes timides rivaux .
Il veut engager Perdrignant , perfonnage fubalterne
, à le fervir dans fon projet . Le refte de l'acte
eft fans action , & ne tient point au plan géné¬
ral,
ACTE II I.
Clerville a fait demander à la femme un inftant
pour l'entretenir en fecret. Elle arrive fort in .
quiette du fujet de cette converfation particuliere .
Lorfqu'elle apprend que c'eft de fa conduite dont
il s'agit , elle lui répond :
Ce n'eft que de cela bon ! expliquez-vous vîte ;
Sçavez-vous qu'il feroit d'un ridicule affreux
Que quelqu'un nous furprit enfermé tous les
deux ?
Elle tâche dans cette fcene de redoubler la jaloufie
de fon mari , toujours par le même motif dont on
a parlé dans le premier acte. Songez ( lui répond
Clerville )
Songez qu'à fon mari toute femme eft comptable,
Si le public l'eftime on la croit mépriſable ;
Que c'eft fur ce taux feul qu'il doit l'aprécier ,
Hij
172 MERCURE DEFRANC6.E
Ou lui-même à l'opprobre on peut l'aſſocier,
Sçahés que je fuis las de tant d'extravagance ,
Qu'il eft un terme à tout , même à la patience ;
Et qu'il eft dangereux de vouloir me braver,
Je vous en avertis , & vous laifle y rêver.
Il eft jaloux , s'écrie la Marquife à Marton qui ens
tre en ce moment . Marton , il eft jaloux.
Du Marquis d'O befon la préfence le bleffe ?
Je veux que fur mes pas il le trouve fans ceffe .
Le Marquis de Saint-Val à fon tour eſt jaloux ,
Ils font tous par mes foins prefque devenus fous.
Du Marquis qui me fuit ranimons l'eſpérance .
La Marquife refléchit cependant que ce que lui a
dit fon mari de d'Orbefon , peut être le fruit des
confeils de Saint- Val , & elle le promet Lien de
l'en punir. Une lettre qu'elle écrit à d'Orbefon lui
en fournit le moyen en voyant entrer Saint- Val
c'eft lui ( dit- elle )
· Sur ce billet je veux le confulter ';
Voyons fije pourois le lui faire dicter.
Elle imagine pour cela de lui dire qu'elle écrit à
fon mari pour le réconcilier avec lui . Saint- Val ,
que cette fauffe paix de la Marquife avec ſon ami
rapelle à fon devoir , approuve fon deffein , quoique
fon coeur en murmure. La Marquile après
avoir effayé vainement de faire dicter la lettre au
crédule Saint Val , fe contente de le confutter fur
rois ou quatre lignes équivoques qu'elle avoit déà
écrites. Saint- Val les approuve , & croit qu'ebAVRIL.
1752 . 173
las fuffifent. Alors pour le venger cruellement du
tour qu'il lui a fait , la Marquife envoye hautement
la lettre au Marquis d'Orbefon. Saint- Val
furieux d'avoir été joué fi inhumainement va juf
qu'a la menace , & la Marquife toujours de fang
froid , lui répond ironiquement :
Je ne crains point , Monfieur , votre amour irrité ;
Vous avez trop d'honneur & trop de probité ,
Mais je crains les fureurs où votre ame s'emporter;
Qui vous eut foupçonné d'une ardeur auffi forte ?
L'amour dans votre coeur fut toujours combatta ,
Allez , confolez-vous avec votre vertų :
C'eft le meilleur parti que vous ayezàprendrer
Adieu .
Saint-Val feul
Ce que j'ai vu , ce que je viens d'entendre ,
Me confond à tel point j'en ſuis fi confterné ,
Que mon jufte couroux en demeure enchaîné .
Comment tant de noirceur peut-elle entrer dans
l'ame !
Non rien n'eft fi méchant qu'une méchante femme.
ACTE I V.
La Marquife craint d'avoir pouflé mal - à-propos
Saint-Val à bout , & d'avoir trop écouté l'envie de
ſe venger de lui. Ce léger remord ne lui fait cependant
pas perdre de vue le projet de défefpérer
la Comteffe. Marton vent l'en détourner , en lui
H iij
174 MERCURE DEFRANCE.
demandant ce qu'elle peut lui reprocher , la Mar
quife lui répond ,
Marton , elle eft trop belles
Etjoint ce motif là à ceux qu'elle a déja établis,
pout fa vengeance . Prenez -y garde , ajoute Marvous
pouriez conduire vous même la Comteffe
à aimer votre mari.
ton >
Vous croyez ce matin qu'il aimoit la Comteffe
Tous les deux par vos foins plongés dans la dou
leur ;
Ils s'iront confier leur mutuel malheur .
Et très- fouvent deux coeurs que leur chagrin raf
... femble ,
Après avoir gémi fe confolent enſemble .
la
Marquife.
Je crains peu ce danger , la Comtefle croira
Qu'elle eftinconfolable , & s'en refpectera .
Pour Monfieur mon mari , qui dédaigna mes
charmes ,
Je prétends lui donner de fi vives allarmes ,
Que je redoute peu que fon coeur agité ,
Marton , fonge à me faire une infidélité .
Marton lui repréfente encore que Saint- Val offenfé
peut la perdre dans l'efprit de fon mari. Je veux
les défunir répond-elle.
Marton.
Le moyen
1
AVRIL. 1752 .
175
la Marquife
Le moyen n'en eft pas fort louable.
Marton.
Ceft-à-dire qu'il eft tout- à- fait condamnable.
la Marquife.
Veux-tu dans ce péril que j'aille examiner
L'espéce des moyens pour me déterminer?
·
Le Marquis qui a reçu le billet fur lequel Saint-
Val avoit été confulté , arrive avec toute la confiance
d'un homme qui plait . Il reproche à la
Marquife d'avoir pu s'attacher à Saint - Val. Elle a
beau s'en défendre , on ne veut pas l'en croire
& fuivant le projet qu'il a formé dans le fecond
acte avec Perdrignant de jouer la Marquife , il la
perfifle cruellement dans cette fcene , en affectant
un air de raifon qui la défefpere . Elle veut fortit :
elle défend à d'Orbefon de la revoir jamais Alors
ramené à un ton plus doux , la Marquise en profits
pour exiger de lui qu'il écrive une lettre anonyme
à fon mari pour l'inftruire des vues de Saint Val
auprès d'elle.
Le Marquis.
Il ne le croira point fur la foi d'une lettre ,
Dont l'auteur clandeftin craint de fe compro
mettre.
Jadis avec fuccès ce moyen employé
Hiiij
176 MERCURE DEFRANCE.
Eft depuis quelque tems tout- à- fait décrié.
De leur danger commun les femmes effrayées
Contre unpareil abus fe font tant reciées ,
Ont tant dit qu'il n'étoit digne que de mépris ,
Qu'elles ont convaincu leurs maris par leurs cris ,
Et les ont mis au point de n'en faire que rire.
Il lui propoſe enfuite de faire donner cet avis à
Clerville par Perdrignant , & on Paccepte.
La Marquife reftée feule s'applaudit de toutes
fes manoeuvres , en fe plaignant cependant de la
néceffité où elle s'eft trouvée de fouffrir toutes les
impertinences du Marquis. On annonce la Comteffe.
Il ne lui reftoit plus que cette derniere victime
à facrifier à fes caprices , & elle s'en fait un
plaifir en la voyant. Cette fcene met la méchanceté
dans tout fon jour par la joye cruelle qu'on la
voit goûter à enfoncer le poignard dans le coeur
tendre de la Comreffe. Il faudroit avoir vu
cette fituation théatrale , qui eft une des meilleures
de la Piéce , pour en fentir tout l'effet. La
Marquife fort en difant à part ,
Il faut bien avoir l'humanité
De la lalffer enfin pleurer en liberté.
Clerville arrive , & trouve la Comteffe toute en
larmes . Cette vertueule femme lui en cache la
fource autant qu'elle peut. Tout ce qu'elle fe permet
de dire , c'eft que Saint- Val eft infidéle . Clerville
veut combattre cette idée : il connoît trop
bien fon ami pour le croire parjure . Enfin il la
prefle de lui apprendre pour qui elle imagine que
Saint-Val apu la trahir. Elle lui répond :
AVRIL. 1752. 177
Ah ! Monfieur fans former d'inutiles foupçons
Aux foins de fon amant el ! qui peut fe méprendre
?
On ne fçauroit long-tems tromper une ame tené
dre
Jamais le fentiment ne peut être imité ,
Il eft fans borne , & l'art de feindre eft limité.
Clerville lui propofe de fe confier à fa femme
Il lui parle de l'empire de la Marquifel fur Saina
Val. Autre fituation par laquelle finit le quatrième
acte .
A c T E. V.
Saint-Val triomphant enfin de fa foibleffe , &
ramené par les propres remords àtous les devoirs
vient en faire l'aveu à la Marquife même , qui lui
dit en riant qu'elle ne l'a point aimé. Madame ,
répond Saint - Val ,
· Mon malheur ne feroit pas extrême ,
Si vous m'aviez toujours apprécié de même.
Elle s'offenfe de cette réponſe , & lui demande ce
qui peut le rendre auffi hardi pour fe préfenter eneore
devant elle ? Saint- Vallai dit qu'il a cru devoir
l'inftruire des risques qu'elle court en laiffant
à fon mari tous les foupçons dont il eft . remplis
elle lui répond qu'elle en eft inftruite. Je crois mê◄
me connoître , dit- elle ,
Celni qui dans fon ame a fçu les faire nakre ,
Je ne fuis point ingrate , & dans l'occafion
J'acquitterai , Monheur , cette obligation,
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
**

Saint -Val accablé de cette imputation înjurieufe
dont il fent que fa conduite n'a pas du le faire pa
14 livre tout entier à fes remords.
roître indigne ,
Il parle de la Comteffe , & fe trouve fi ' coupable
envers elle , qu'il n'ofe efpérer d'en obtenir fa
grace.
Clerville paroît tenant une lettre à la main
Saint Val auffi - tôt prend la réfoluion d'aller dé
couvrir toute fa honte à cet ami même. Mais il
eft prévenu par Clerville qui lui préfente la lettre
anonyme qu'il vient de recevoir , & qu'a du'écrire
Perdrignant par les ordres de d'Orbelon . Tenez
Qui dit il , lifez êtes- vous encore digne de mon
amitié non je ne le fuis plus , répond Saint-Val

Clerville.
Je ne m'attendois pas à cet aveu fincere.
h
Saint-Val.
Il eft affreux pour moi , mais j'ai du vous le faire?
Clerville.
Ah ! je vous en aurois volontiers diſpenſé.
Saint-Val
Par un perfide ami vous êtes offenfé.
Clerville.
De grace finiffez , Monfieur , c'eſt un fuplice:
Il lui fait des reproches fenfibles d'avoir pu tra
hir leur ancienne union . Ah Saint- Val , luidit- al
AVRIL 1752. 179
Vous voilà donc rangé parmi ces gens fans
moeurs ,
Qui fous le nom d'amis fe font mille noirceurs ,
Qui fuivant leurs penchans , fans honte fans fcru
pule ,
Jadis par vos vertus vous trouvoient ridicule .
Ces gens reçus par tout , mais par tout déteftés
Objet de vos mépris , quoi ! vous les imitez ?
Le défefpoir où paroît Saint- Val , attendrit ces
pendant fon ami qui lui fait grace.
Saint- Val.
Quoi ! vous me pardonnez
Clerville
En ferois- tu furpris
Les fautes d'un ami légérement tracées
Du coeur de fon ami font bientôt effacées .
Clerville ne met de condition à la grace qu'il ac
corde que le retour fincére de Saint- Val auprès de
la Comtefle. Elle paroît , Saint - Val ſe jette à fes
pieds , & cette amante lui pardonne.
Tous les Acteurs entrent. La marquife qui voit
Saint-Val aux pieds de la Comteffe en préſence de
fon mari , découvre par- là l'inutilité de toutes les
manoeuvres. Elle ne doute point que Saint- Val ne
fe foit juftifié à fes dépens auprès de fon mari , elle
prend le parti de l'accufer hautement d'avoir vous
lului plaire.en ajoutant que l'avis qu'a du en rece
H j
1S0 MERCURE DEFRANCE.
voir fon mari vient d'elle ; mais qu'apparemment
les fauffes vertus de Saint Val l'avoient encore féduit
. Quoi ! dit Clerville vous feriez l'Auteur de
la lettre anonyme ? Sans doute , reprend la Marquife
: fçachez , Monfieur , tout ce que j'ai fait pour vous.
Jaloufe de vos foins rendus à la Comreffe ,
J'ai fçu de fon amant m'acquérir la tendreffe.
de ma haine pour elle écoutant la furenr ,
Par un trompeur aveu j'ai déchiré fon coeur ,
Survosfoupçons jaloux fondant mon eſpérance ,
Du Marquis offenſé de mon indifférence
Connoiffant l'amour propre & la fatuité ,
J'ai ranimé l'espoir & l'affiduité,
Mais vous ne valez pas tous les foins que j'ai pris .
Quelle femme ! ( s'écrie Clerville ,que ce tableau
effraye auffi bien que tous les fpectateurs ) Le
Marquis d'Orbefon & Perdrignant fe retirent en
marquant tout le mépris qu'ils font de la Marquife
, à qui le malheureux Clerville adreffe encore
ainfi la parole .
Vous me faites horreur , je pourois pardonner.
Un tendre égarement , où fe laiffe entraîner
Souvent fans réfléchir la fragile jeuneffe
Et d'un coeur né fenfible excufer la foibleffe :
Mais vorre caractere eft par trop odieux :
Une femme méchante eſt un monftre à mes yeux
AVRIL. 1752. 181
Suffit-il d'être fage ? Il faut être eftimable
Et le premier devoir c'eft d'être fociable ,
Si vous m'aimez , Madame , allez le devenir ,
Vers vous à ce feul .prix je pourrai revenir ,
On n'aura point mon coeur qu'en ayant mon eftime.
La Marquife.
L'eftime d'un mary ! C'est un honneur fu→
blime
...
Que je ne puis jamais efperer avec vous.
Car peut- on acquerir l'eftime d'un jaloux ?
Quoiqu'à la mériter je fufle très - fenfible ,
Je ne tenterai point une chofe impoffible.
La Marquife fort , & Clerville dans fon abbattement
, ne trouve de confolation que dans le
bonheur de fon ami , qui va s'unir pour jamais
à la vertueufe Comteffe.
Je crois devoir vous dire , Monfieur , pour
l'honneur de no.re Théâtre François , que cette
Piéce a été parfaitement bien jouée , fur tout le
Perfonnage de la Marquife a été rendu par l'inimitable
Mile. Grandval , avec une perfection dont
elle feule eft capable dans les rôles de ce genre.
Vous connoillez affez , Monfieur , tous les
caracteres de la Piéce , par l'extrait que je viens
de vous en faire. Il n'y a qu'un Perfonnage trop
hardy , trop étranger à l'intrigue , & qui peutêtre
en a fait le malheur , dont je crois devoir
vous parler encore. Je ne doute point que quelques
lettres de ce Pays-ci ne vous ayent préve
182 MERCURE DE FRANCE.
nu qu'on avoit voulu ridiculifer un état auffr
refpectable que le vôtre . C'eſt le bruit qu'ont
fait courir ici les ennemis de l'Auteur. Je ne
puis m'empêcher de l'en juftifier , & de me livrer
à cet égard à la haine que vous me connoiffez
pour toutes les injuftices.
Il me paroît démontré que l'Auteur n'a en
deffein de mettre fur le Théatre qu'un de ces
gens fans état & fans aveu , qui s'introduiſent
dans le monde à la faveur d'un extérieur équi
voque ; & qui pourroient contribuer par leurs
vices & leur ridicule à diminuer la confidération
qui eft duc aux véritables dépofitaires des Loix ,
files vices mêmes de ces gens mépriſables ne les
démafquoient bientôt .
Voici ce que dit Marton de ce Perfonnage
à la premiere Scene du premier Acte , dans l'énumération
qu'elle fait des Amans de la Marquife.
Un Marquis d'Orbefon avec fon Perdrignant ,
Un homme fans aveu , fans état , fans talent ,
Qui ſous un habit noir s'eft gliſſé dans le monde ,
Et fur qui le mépris à jufte titre abonde ;
Au deuxième Acte , d'Orbefon dit à ce Perdri
gnant lui -même :
Prends y garde , ſouffert quand tu m'es nécef
faire
Dans un monde brillant au - deffus de ta fphére ,
Ne vas pas t'éblouir de l'acceuil qu'on t'y fait ,
Les égards qu'on me doit produisent cet effet.
Malgré le grave habit qui cache ta baſſeſſe,
A VRIL. 1752. 183
On penêtre aisément que tu n'es qu'une eſpèce ,
Un faquin déguisé , qui fe dit Magiſtrat
Quand il eft fans aveu , fans titre , fans état >
Clerville au troifiéme Acte le peint ainfi à la
Marquife.
Un homme fans aveu prétendu Magiftrat ,
Qui tient de d'Orbefon fon équivoque état ,
Aux yeux des gens fenfés d'autant plus mépri
fable ,
Qu'il pourroit avilir un titre refpectable .
>
Vous m'avouerez , Monfieur , qu'il eft , on ne
peut pas plus étonnant , qu'on veuille faire d'un
Perfonnage Dramatique , autre chose que ce que
P'Auteur en a fait , & en a voulu faire , Les trois
morceaux que je viens de vous copier vous con
vaincront fuffifamment que , loin de s'écarter du
refpect que chacun doit avoir à votre état , il
femble qu'il ait voulu par une attention fage
le garantir même des atteintes que peuvent lui
porter le déguifement & la faufleté. Il feroit à
fouhaiter qu'on n'eût pas cherché dans ce Per
fonnage à étendre les libertés du Théâtre , que
la prudence du Gouvernement s'occupe fans ceffe
à retenir dans de juftes bornes. Le rôle de Perdrignant
étoit abfolument contre les moeurs de
la Scene , & voilà tout ce qu'on peut dire.
Les murmures que ce Perfonnage a excité
avec juftice au deuxième Acte , n'ont que trop
éloigné lindulgence que pouvoit mériter le refte
de la Piéce. Je n'ai garde de vouloir combattre
' ici le jugement toujours refpectable du Public.
Un Ouvrage qui lui déplaît manque fans doute
184 MERCUREDEFRANCE.
de quelques qualités effentielles qu'il falloit pour
tui plaire . Les effets du caractere , par exemple ,
indépendemment de ce premier défaut que je
viens de remarquer , n'avoient pas affez de fond
pour cinq Actes . La Fable avoit trop peu d'acrion
, de mouvement , & de véritable_comique.
Le contrafte de la vertueufe Comteffe avec la
Marquife , n'étoit pas defliné allez fortement
On avoit un peu trop facrifié à cette Marquife ,
à ce Perfonnage vicieux de la Piéce . Les tableaux
du vice décidé n'amufent point ; l'indignation
prend la place du plafit . L'Ingrat. & le Flatteur ,
deux Piéces bien faites n'ont eu qu'un leger
fuccès fur notre Théâtre par cette raifon : & le
Tartuffe me dira- t - on ) qu'on y prense garde ;
combien d'excelllent comique repandu dans l'action
! Combien de ridicule dans la bonne Dame
Bernelle , & dans la fotife de fou fils Orgon. Et
d'ailleurs cet art avec lequel Tartuffe cherche
fans ceffe à en impofer devient prefque , dans les
mains de l'Immortel Moliere , un ridicule théatral
qui fufpend au moins les effets de l'indignation.
,
Voilà ,je crois ce qu'on auroit du dire à l'Auteur
des effets du caractere , & voilà fans doute ce
qu'on ne lui a point dit.
Peut- on cependant refufer fon eftime à des
caracteres bien pris , & toujours foutenus , à des
fituations ingénieufes & fines , à des détails amufans
, & à une façon d'écrire noble , naturelle &
forte Tout cela fe trouve , Monfieur , dans l'ouvrage
dont je viens de vous entretenir . Il n'y a
que l'envie, la haine , & la critique amere qui puiffent
voir autrement a cet égard,
Je n'ai point choifi les vers que je vous ai
Hanfcrits , ceux que vous trouverez dans mon
AVRIL. 1752. 181
Extrait , y font entrés naturellement & ils y
étoient néceffaires pour que je ne paruffe pas
en impofer fur une Piéce que nous ne verrons
peut être pas imprimée. Ma Lettre auroit fait
un volume trop confidérable , fi j'avois voulu
rendre à l'Auteur le fervice de vous faire connoître
tous les détails agréables de fon Quvrage.
Je finis , Monfieur , par deux obfervations. L'une
fur le dénouement de la Piéce que quelques
gens ont critiqué fortement ; & l'autre fur le rôle
de la Marquife , que bien des femmes furtout
n'ont pas trouvé dans la nature .
Le vice n'eft point puni dans cet Ouvrage
at on dit cependant la Marquife ne l'eft- elle.
point par le defefpoir où elle eft de voir toutes
fes manoeuvres fans effet ? Ne l'eft - elle point par
le mépris marqué que lui témoignent en fortant
d'Orbefon & Perdrignant ? Ne l'eft - elle point
encore par ce que lui dit fon mari , qu'elle doie
renoncer à fon coeur fi elle ne ſe rend pas digne de fon,
eftime ( Quelle autre forte de punition pouvoit- on
infliger à cette femme Une féparation ( qui
d'ailleurs n'eût été pratiquable qu'avec le Code
Pruffien ( étoit-elle théâtrale ? Et puis une fépation
, eft- elle une peine aujourd'hui ? Vouloit -on
que cette femme fut frappée fubitement de remords
? Des converfions auffi promptes font elles
dans la nature ? Le caractete féchit- il avec tant
de docilité ? Qu'arriveroit- il de plus enfin dans la
Société à une femme qui fe trouveroit dans les
circonftances où l'on a placé la Marquife ? Le
mari de cette femme auroit -il en pareil cas ,
d'autre fecours que fa raifon & fa patience ? Le
dénouement étoit donc néceffaire .
"
L'excès de coquetterie & de méchanceté de la
186 MERCURE DE FRANCE.
:
Marquife a fait dire que l'Auteur s'etoit fait des
monftres pour les combattre. Affurement la Société
gagneroit beaucoup à la vérité de cette Critique
cependant , pourquoi nos Romans Modernes
font ils pleins de portraits de femmes , plus
dangereufes que la Marquife ? Pourquoi les Auteurs
de ces Romans paffent- ils pour les vrais
Peintres de nos meurs ? Pourquoi ne s'attirentils
pas la haine du Public par ces mêmes portraits ?
Les raifons de tout cela ne font pas , je crois , fort
aifées à trouver. Ce qu'il y a de vrai , c'eft que
la galanterie eft une de nos qualités naturelles.
Cela devroit être dit , une fois pour toutes , à nos
Auteurs Dramatiques . Je me rapelle une ancienne
Loi de Thebes , qui ordonnoit aux Poëtes de
faire toujours les hommes meilleurs qu'ils n'étoient
à leurs yeux. N'étois- ce pas faire comme
Alexandre , qui fit laiffer dans la partie des Indes
qu'il avoit conquife , des armes d'une grandeur &
d'une force fupérieures à celles dont les Troupes
pouvoient faire uſage , afin que la postérité Inenne
crut.un jour que les ancien's Vainqueurs
de leurs Pays étoient des hommes extraordinaires
: quoiqu'il en foit , les François me paroiffent
avoir fecretement adopté pour leurs Spectacles
, la Loi de Thébes en faveur d'un Sexe qu'ils
idolâtrent
J'ai l'honneur d'être , &c.
AVRIL. 1752. 187
Les Comédiens François donnerent le
24 Février la premiere repréfentation
de Rome fauvée. Ce bel Ouvrage n'a pas
eu & ne pouvoit pas avoir le fuccès de
Zaire & de Mérope ; mais il a réuffi comme
des Confpirations & des Tragedies
pleines de , politique réuffiffent. On y a
admiré une élévation de ftyle , de penfées
, de fentimens dignes de Rome & de
M. de Voltaire , & les caracteres de Ciceron
& de Cefar , dont l'un eft un des plus
forts , & l'autre des plus brillans qu'il y
ait au Théatre. En attendant que la repri
fe ou l'impreffion nous mettent en état de
faire un extrait exact & détaillé , nous
nous bornerons à tranfcrire quelques vers
que tout le monde a retenus.
Ciceron dit à Catilina qui lui reprochoit
d'ètre un homme nouveau.
Dans ces tems malheureux , dans nos jours cor
rompus
Faut-il des noms à Rome ? il lui faut des vertus, »
A
Mon nom commence en moi ; de votre honneur
jaloux ,
Tremblez que votre nom ne finiffe dans vous.
Ciceron dit à Caton qui l'exhorte à fervir
ta patrie.
188 MERCURE DEFRANCE.
Les regards da Caton feront ma récompenfe ,
Autorrent de mon fiècle , à ſon iniquité
J'oppole ton fuffrage & la poſtérité.
Catilina peint d'un trait Craffus en difant
qu'il
Afferviroit l'Etat s'il daignoit l'acheter.
Cefar dit ,
Les crédits , les honneurs , l'éclat de Ciceron
Ne m'ont déterminé qu'à furpaffer fon nom,
Cefar dit à Catilina ,
Tu m'as vu ton ami , je le fuis , je veux l'être ;
Mais jamais mon ami ne deviendra mon maître.
Cefar dit encore à Catilina.
Pour ofer dompter Rome , il faut l'avoir fervie.
Sur ce que Cefar reproche à Ciceron
qu'il s'eft écarté des ufages reçus , celui - ci
lui dit ,
Le devoir le plus faint , la loi la plus chérie
C'eft d'oublier la loi pour fauver la patrie.
Ciceron peignant au Senat la maniere
dont Cefar parloit aux Soldats & aux Con
jurés dit ,
Savoix d'un peuple entier fallicitant l'amour ,
Sembloit inviter Rome à le fervir un jour .
Ciceron répond à Caton qui lui reproAVRIL.
1752. 189
choit de fe trop confier à Cefar ,
Ya c'eft ainfi qu'on traite avec les grandes ames.
Ciceron dit à Catilina ,
Les Tyrans ont toujours quelque ombre de vertu.
Ciceron dit à Cefar ,
Méritez que Caton vous aime & vous admire.
Les Comédiens Italiens ont donné Mercredi
8 Mars Fanfale , Parodie d'Omphale
, qui a réuffi . L'Opera Comique a donné
le même jour une Parodie du même
Opera , dont le fort n'a pas été fi heureux.
Ce dernier théatre a du être dédommagé
de ce petit malheur par le prodigieux fuccès
de la Chercheufe d'efprit. La naïveté
de cet agréable Ouvrage n'avoit jamais été
aufſi -bien rendue , qu'elle l'a été par Mlle.
Rofalie.
90 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES ETRANGERES.
L
DU NORD.
DE DANTZICK , le 12 Février
A Commiffion Royale prononça le 4 de ce
mois fon décret définitif fur les differends , qui
s'étoient élevés entre les Magiftrats & la Bourgeoifie
de cette ville. Ce décret porte que l'ordonnance
du Roi , publiée à Warſovie en 1750 , doit
fervir d'une loi perpétuelle &irrévocable ,& que les
dépenfes faites par labourgeoisie pour les procédures
, lui feront bonifiées de la caiffe de fupplement
, ou des revenus du port. Il eſt enjoint aux
Magiftrats d'avoir une égale attention à maintenir
le bon ordre , & à ne donner à la Bourgeoifie
aucun fujet légitime de fe plaindre. En même
tems il eft ordonné à la Bourgeoifie , de fe tenir
dans les bornes de la régularité , & d'éviter tout
ce qui pourroit troubler la tranquillité publique.
On a publié ce décret à la porte de l'Hôtel de
Ville en préfence des trois Ordres , & la même
publication a été faite dans toutes les rues par un
Herault. Deux Bourgeois ont été condamnés à la
prifon , l'un
pour un an , l'autre pour un mois.
DECOPPENHAGUE , le 12 Février.
Il est arrivé de Londres un Coutier , par lequel
on a appris que l'efcadre Danoife, qui s'étoit ren
AVRIL. 1752. 191
paru
que l'année derniere fur les côtes d'Afrique , &
qui eft en route pour revenir en Dannemark , avoit
à l'entrée de la Manche . La beauté des laines
d'Illande a fait prendre aux Iflandois la réfolution
d'établir dans leur Ifle quelques manufactures de
drap , & ils ont envoyé ici plufieurs jeunes gens ,
les uns pour apprendre l'art de le fabriquer , les
autres pour le perfectionner dans la fcience du
calcul & dans la connoiffance des changes érrangers.
En même tems ils ont fait demander à la
Chambre des finances un fecours de fix mille écus ,
pour fournir à l'entretien de ces éleves . Le Roi eft
fitatisfait du projet des Iflandois , qu'il a ordonné
qu'au lieu de fix mille écus on leur en délivra dix
mille.
L'Univerfité de cette ville a voulu par un acte
folemnel payer un jufte tributà la mémoire de la
Reine . La principale falle des écoles ayant été
tendue entièrement de noir , on y exécuta un mor
ceau de Mufique , convenable à l'objet pour lequel
il avoit été compolé. Le Recteur prononça
enfuite l'Oraifon funebre , qui excita également
les larmes & les applaudiffemens des Auditeurs ,
Pendant cette cérémonie , les cloches de toutes
les Eglifes fonnerent continuellement. On a frappé
par ordre du Roi plufieurs médailles d'or &
d'argent , fur un côté defquelles eft le bufte de la
Reine , avec ces mots , Ludovica Regina Dan. ¿
Norv. Le revers repréfente un tombeau à l'antique
au bas on voit cette infcription , Duo moriuntur
in una. Deux urnes fépulchrales , dont l'une
eft plus grande que l'autre , font pofées fur ce
tombeau. On lit fur la premiere , Matri defidedata;
& fur la feconde Principi filios , avec cette légende ,
Ante diem. Près du tombeau font deux figures ,
qui paroiffent plongées dans la plus profonde dou192
MERCURE DE FRANCE.
leur , & qui repréfentent le Dannemark & la Norwege.
L'Exergue porte l'infcription fuivante , Co.
revam mutavit D. 19 Decemb. M D CC LI.
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 13 Février.
Il a été proposé au Confeil , d'accorder des établiffemens
en Tranfitvanie aux Païfans de la
Haute- Autriche , qui ont demandé de pouvoir
profeffer, librement la Religion Proteftante. Les
Commiflaires , chargés d'inftruire le procès du
Baron de Trenck , l'ayant trouvé coupable de diverfes
prévarications , il a été conduit an Château
de Spielberg.
DE DRESDE , le 16 Février .
Tout eft réglé entre cette Cour & la Régence
de Hanover , par rapport aux Hypotéques affi
gnées par le Roi pour la fomme que ſa Majeſté a
empruntée de cette Régence.
DE LEIPSIC K le 16 Février.
On mande du Village de Volkmandorf , qui
appartient au Baron de Kenits , qu'une Veuve
âgée de foixante feize ans prétend être enceinte ,
& que le Maître d'Ecoled'un Village voifin s'eft
déclaré le pere de l'enfant .
ESPAGNE.
DE LISBONN E. le 26 Janvier,
On areçu avis qu'il y avoit eu , entre la garnifon
de
AVRIL. 1752. 193
de Magazam & les Maures , un combat dont voici
les particularités. Les habitans de cette place manquant
de bois , Don Antoine- Alvarès da Cunha ,
Gouverneur de la Ville , fe détermina à en faire
couper dans une forêt voisine , & il ordonna le 7 .
Décembre à Don -Jean- Froes de Brito , de fortir
avec un détachement de deux cens hommes de la
Garniſon , pour veiller à la fûreté des ouvriers
chargés de ce travail. Pendant qu'on y étoit occupé
, déux mille Maures vinrent fondre fur les
Portugais. Don Antoine- Alvarès da Cunha s'étoit
préparé à cet événement. Auffi ôt que ce Gouverneur
apprit que Don Jean Froes de Brito étoit attaqué
, il marcha à fon fecours , & les ennemis
ayant été repouffé de toutes parts , non ſeulement
il ramena dans la ville fes troupes victorieuſes
mais il yfitconduire toutle boisqui avoit été coupé.
Les Maures ont fait en cette occafion une perte
confidérable , & du côté des Portugais il n'y a eu
que trois Soldats tués & fix bleflés .
* ITALI E.
DE NAPLES le 8 Février .
>

Comme on a été informé que plufieurs Francs-
Maffons , malgré les deffenfes du Roi , continuoient
de tenir quelquefois des affemblées , Sa
Majefté a réitéré les ordres au Régent de la Vicairerie
, de faire punir févérement ceux qui fe
Trouveront dans ce cas de défobéiffance . La Cour
a fait faifir les exemplaires d'une brochure intitu
lée Etrennes au P.... ou les Francs Mallons vengés
, & l'on auroit arrêté le Libraire qui la débitoit
, s'il n'avoit pris la fuite.
DE ROME , le 15 Février.
Deux députés de la République de Raguſe ſonv
194 MERCURE DE FRANCE.
venus lupplier le Pape , d'interpofer ſes bons offices
, pour accommoder un differénd furvenu en
tre cette République & celle de Venife. La premiere
le plaint de ce que des Galeres vénitiennes
oht pouiluivi & canonné jufques dans le Port de
Ragule deux Corſaires de Tripoli.
On a reçu avis de Plaifance , que le Cardinal
Alberoni étoit dangereuſement malade.
1
GRANDE BRETAGNE,
DE LONDRES , le 21 Février.
Les Garnifons de Gibraltar, de Port Mahon,& de
plufieurs Forts en Amérique , doivent être augmentées,
On continue de lever ici du monde
pour aller fervir pendant quatre ans dans les étá
bliffemens far la côte - d'Afrique. Chaque engagé
recevra vingt-fept livres fterlings par an , & après
l'expiration du terme de fon engagement il fera
libre de revenir en Europe. Les lettres de la поц-
velle Ecoffe annoncent l'arrivée des cinq cens
Allemans , qu'on y a envoyés . On a reçu avis de
la Floride , que la Ville de Saint -Marc avoit été
entierement ruinée par un ouragan .
PROVINCES - UNIES.
DE LA HAYE , le 4 Mars.
?. 18.0
Le Gouvernement a fait frapper trois médailles
à l'occafion de la mort du feu Prince Stadhouder.
Sur chacune eft le Bufte de ce Prince , avec cette
Legende , Guillelmus IV. D. G. Princeps Aranfia
Naflavia , Foederati Belgii Gubernator Hareditarius.
Au revers de la premiere eft un foleil couchant
, avec ces mots , Vix confpectus. On voit fur
A V RIL. 1752. 195
Je revers de la feconde une femme en pleurs , alfile
fur un cercueil ; & tenant en main l'Ecuffon
des Armes des Provinces-Unies . Dans l'Exergue y
on lit , Manet alta mente repoftus . Le revers de la
troifiéme médaille reprefente la Province de Hol
lande , appuyée fur une Pique , au haut de la
quelle eft un chapeau dont les bords font abbattus.
La Legende contient ces mots , Omnibus ille Bonis
flebilis occidis. On lit dans l'exergue Non credas interiturum.
FRANCE.
as asas
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c .
LES,Février pendant la Meffe du Roi , l'Evêque
de Riez & l'Evêque de Glandeves ont
prété ferment de fidélité entre les mains de Sa
Majefté.
Le Roi quitta le deuil le dix qu'il avoit pris
le vingt-un du mois dernier pour la Reine de
Dannemark , & le 11 il le reprit à l'occaſion de
la mort du Duc d'Orleans .
>
<
Le premier de ce mois M. Guerin , Recteur
de l'Univerfité , accompagné des Doycus des
quatre Facultés , & des Procureurs des Nations
le rendit à Versailles , & fuivant l'ancien ufage
il eut l'honneur de préfenter un cierge au Roi
à la Reine & à Monfeigneur le Dauphin .
·
Le même jour , le Pere Gobain , Vicaire - Général
de la Mercy accompagné de trois Religieux
de fon Ordre , eut l'honneur de préfenter
un cierge à la Reine , pour fatisfaire à l'une des
conditions de leur établiffement fait à Paris en
Iij
196 MERCURE
DE FRANCE.
1615 , par la Reine Marie de Medicis .
ly
Les , le corps du feu Duc d'Orleans , après
avoir été embaumé , fut mis fur un lit de parade
dans une falle de l'Abbaye de Sainte Genevieve.
Pendant qu'il y a été expofé , les Chanoines Reguliers
de cette Abbaye ont récité nuit & jour
P'Office des Morts auprès du cercueil , & tous les
matin depuis huit heures jufqu'à midi ils ont ce- lebré , conjointement
avec les Aumôniers du
Prince , des Meffes à deux Autels , qui étoient
aux deux côtés du lit de parade . Le Chapitre de
l'Eglife Collégiale de Saint Honoré , le Clergé
des Paroiffes de Saint Euſtache , de Saint Etien-
& la plupart
ne du Mont , & de Saint Benoit
font
des Communautés
Religieufes de Paris
allés proceffionnellement
jetter de l'eau benite fur
le corps. Les Chanoines Reguliers de Sainte Genevieve
avoient été les premiers à s'acquitter de ce devoir , & la même cérémonie a été observée
par l'Ordre de Saint Lazare . Le Duc d'Orleans
d'être inhu
ayant demandé par fon teftament
2.
1
>
mé fans pompe ,
on ne lui a point rendu les
autres honneurs funebres , qu'on a coutume de
rendre aux Princes de fon rang. Le 8 , les Vê
pres des Morts furent chantées par le Chapitre
de Sainte Genevieve , & lorſqu'on eut dit les au
tres prieres accoutumées , le Duc d'Orleans fut
porté à l'Eglife du Val - de- Grace , qu'il a choifie
pour le lieu de fa Sépulture . Dans un premier
caroffe étoient l'Aubé Onic & deux autres Aumôniers
du Prince . L'Abbé Onic tenoit le coeur
du Duc d'Orléans , enfermé dans une boëte d'ar-
Il avoit quatre Chanoines Reguliers de
Sgaeinntt. e Geynevieve dans le caroffe , où étoit le
corps. Ce caroffe étoit fuivi d'un autre , dans les
quel l'Abbé de Sainte Genevieve cloit avec
AVRIL. 1752. 197
deux de fes Chanoines. Le Duc de Chartres ,
à préfent Duc d'Orleans , accompagné de fes
principaux Officiers , étoit dans le quatriéme caroffe.
Un grand nombre de valets - de - pieds
avec des flambeaux éclairoient le convoi. Le
corps fut reçu à la porte de l'Eglife du Valde-
grace par un Clergé compofé de trois cens
Eccléfiaftiques , & la préſentation fut faite par
l'Abbé de Sainte Genevieve.
"
Dès le 15 du mois de Décembre de l'année
derniere , la Faculté de Théologie de Paris , dans
une Affemblée extraordinaire , avoit condamné
la Thefe , que le fieur Jean Martin de Prades ,
Prêtre du Diocefe de Montauban & l'un des
Bacheliers de la Faculté , avoit foutenue en Sorbonne
le 18 Janvier dernier . La même Faculté
a tenu depuis onze autres Affemblées , aufquelles
ont affifté cent quarante- fix Docteurs
& dans lesquelles on a examiné , tant féparement
que relativement les unes aux autres "
toutes les pofitions de cette Theſe. Après un
mur examen , la Faculté en a extrait dix Propofitions
qu'elle a jugées fauffes téméraires , inju
rieufes aux Théologiens Catholiques , fcandaleufes
, erronées , hérétiques blafphématoires
pernicieuses à la Société & à la tranquilité pus
blique , tendantes à détruire les fondemens de
la Religion Chrétienne , & à favorifer l'opinion
du Matérialisme. La plupart des autres propofitions
, contenues dans la Thefe , ont été
déclarées mal fonantes , peu convenables à la
majefté de la Religion , indécentes fur tout dans
la bouche d'un Théologien , & puiſées dans des
fources contagieufes. Cette Cenfure fut prononcée
le 26 du mois dernier ; & dans l'affemblée
du même jour , la Faculté raya de la Liſte de
>
I iij
198 MERCURE DE FRANCE. ·
fes Bacheliers le nom du Sieur de Prades.
L'Archevêque de Paris a cru ne devoir pas
non plus garder le filence fur la Theſe , objet du
fcandale. Par un Mandement qu'il a fait publier
le 3 de ce mois , il la condamne , en fe
fervant des mêmes qualifications employées par
la Faculté de Théologie. Le même Mandement
révoque tous pouvoirs que le Sieur de Prades
pourroit avoir obtenu de l'Archevêque ou de fes
Vicaires Généraux , de célebrer la Meffe , & de
faire d'autres fonctions Eccléfiaftiqnes dans le
Diocéfe de Paris . De plus , il eft enjoint au Promoteur
, de faire au fujet de ladite Thefe , de
fon Auteur & de fes Fauteurs & Adhérens toutes
les pourfuites & diligences qui peuvent être
du devi ir de fon miniftere.
Le ro , les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à dix huit cens quarante livres ;
Jes Billets de la premiere Loterie Royale à fept
sens douze , & ceux de la feconde , à fix cens
quarante-une.
Le 16 Eévrier dernier , Mercredi des Cendres
le Roi reçut les cendres des mains du Cardinal
de Soubize , Grand Aumônier de France. La Reine
les reçut des mains de l'Archevêque de Rouen,
fon Grand Aumônier ; Monfeigneur le Dauphin ,
de celles de l'Abbé de Lafcaris , Aumônier du
Roi , & Madame la Dauphine , de celles de
'Evêque de Bayeux , fon premier Aumônier.
Tous les honneurs funebres ayant été rendus
à Madame Henriette . l'Evêque de Meaux , premier
Aumônier de cette Princeffe , fi le dix - neuf
de ce mois , à fix heures du foir , la cérémonie de
lever le corps , qui fut placé dans le Char deftiné
à le porter à l'Abbaye Royale de Saint Demis.
Le Convoi , précédé de foixante Cavaliers
AVRIL. 1752. 199
du Guet, fe mit peu à près en marche dans l'ordre
fuivant, Deux Gardes du Corps , foixante Pauvres
, marchant deux à deux , & portans des flambeaux
, le caroffe de la Comteffe de Brionne
ceux des Ecuyers des Princeffes du Sang , qui
compofoient le deuil , cinquante Moufquetaires
de la feconde Compagnie de la Garde du Roi
un pareil nombre de Moufquetaires de la premicre
Compagnie ; cinquante Chevaux- Legers de la
Garde de Sa Majefté , un caroffe du Roi pour le
Chevalier d'honneur ; le caroffe de Sa Majefté ,
dans lequel étoit Mademoiſelle de Sens , accompagnée
de la Comteffe de Brionne , de la Marquife
de L'hospital , de la Comteffe de Choyfeul ,
de la Marquife de Laval , & de la Demoiſelle de
Pulay ; le caroffe de Sa Majefté , dans lequel
étoit la Ducheffe de Modene , accompagnée de
Ja Maréchale de Maillebois , de la Marquife de
la Riviere , de la Marquife de Gouy , de la Comteffe
de la Riviere & de la Dame de Pauly ; le
caroffe de Sa Majeſté , dans lequel étoit la Prin.
ceffe de Conty , accompagnée de la Ducheffe de
Beauvilliers , Dame d'honneur de Madame Henriette
; de la Ducheffe de Briffac , de la Marquife
de Caftries , de la Comte fle de Bellunce
de la Marquile de Fontanges ; un autre caroffe
du Roi , où l'Evêque de Meaux étoit avec deux
Aumôniers de Sa Majefté & le Curé de l'Eglife
Paroiffiale de Saint Germain l'Auxerrois ; douze
Pages de Madame la Dauphine ; douze Pages
de la Reine, vingt- quatre Pages du Roi ; plufieurs
Ecuyers de Leurs Majeftés ; quatre Trompettes
de la Chambre , les Hérauts d'Armes , marchant
deux à deux ; le Roi d'Armes , M. de Bourlamaque
, Aide des Cérémonies ; M. de Gifeux : Māt.
tre des Cérémonies , en furvivance de M. Def-
&
I iiij
200 MERCURE DE FRANCE.
&
granges ;le Marquis de Brézé , Grand-Maître des
Cérémonies ; quatre Chevaux - Legers de la Gar
de ; le Char funebre , des deux côtés duquel
marchoient quarante des Cent Suiffes du Roi , &
qui étoit entouré d'un grand nombre de Valets
de pied de Leurs Majeftés & de Madame la Dauphine.
Deux Aumôniers & deux Chapelains de
Madame Henriette portoient les quatre coins du
Poële , dont le Char étoit couvert . Ce Poële ,
les caparaçons des chevaux qui traînoient le Char
étoient blancs avec des croix de moire d'argent
& les écuffons des Armoiries en broderie . Le Comte
de Valbelle , Commandant le détachement des
Gendarmes ; le Marquis d'Efcorailles , commandant
le détachement des Chevaux - Legers ; le
Marquis de Carvoifin , commandant le détachement
de la premiere Compagnie des Moufquetaires
, & le Comte de Montboiffier , qui commandoit
le détachement des Moufqueraires de la
feconde Compagnie , marchoient près des quatre
roues, Le Baron de Montmorency , Chevalier
d'honneur de la Princeffe ; le Marquis de l'Hofpital
, fon premier Ecuyer , & le Marquis de Calviere
, Lieutenant des Gardes du Corps , dont il
commandoit le détachement , ſuivoient immédiatement
le Char & précédoient les Gardes du
Corps , après lefquels venoient cinquante Gendarmes
de la Garde ,lesGendarmes ainfi que les autres
troupes de la Maifon de S. M. portoient des
flambeaux & marchoient deux à deux . Les Pages
& les Valets de pied marchoient de même , &
portoient auffi des flambeaux . La marche étoit
fermée par les caroffes de la Princeffe de Conty
, de la Ducheffe de Modene & de Mademoifelle
de Sens & par celui de la Ducheffe de
Beauvilliers.
>
,
AVRIL. 1752. 201
Sur les onze heures & demi du foir , le Con
voi arriva à Saint Denis. Les Religieux de l'Abbaye
reçurent le corps de Madame Henriette à
la porte de l'Eglife , & l'Evêque de Meaux le
préſenta au Grand - Prieur de l'Abbaye , lequel répondit
au difcours de ce Prélat . Le cercueil fut
porté dans le Choeur , & l'on chanta les prieres
ordinaires , aufquelles les Princeffes du Sang , &
toutes les perfonnes titrées qui s'étoient trouvées
au convoi affifterent.
"'
Le corps de Madame Henriette a été mis dans
Ja haute Chapelle de l'Eglife , où il demeurera em
dépôt jufqu'au jour de l'inhumation . Il eſt gardé
par la Ducheffe de Beauvilliers , Dame d'Honneur
; & par deux des Dames de la Princeffe
qui fe relevent fucceffivement . On célébre tous
les matins une Grande-Meffe dans cette Chapelle
Les principaux Officiers de Madame Henriette ,
& ceux du Roi , qui étoient de ſervice auprès de
cette Princeffe , continuent d'exercer auprès d'elle
leurs fonctions , fuivant le cérémonial obfervé
pour les Princes & les Princeffes de la Famille
Royale.
Le 20 , premier Dimanche de Carême , Leurs
Majeftés accompagnées de Monfeigneur le Dauphin
, & de Mefdames de France , entendirent
fe Sermon du Pere Dumas , de la Compagnie de
Jefus , & affifterent enfuite aux Vêpres & aw
Salut.
Monfeigneur le Dauphin commania le même
jour par les mains de l'Abbé de Lafcaris
Le 22 , les Princes & les Princeffes du Sang
rendirent en Céremonie , à l'occafion de la mort
de Madame Henriette , leurs refpects au Roi , à
la Reine , à Monfeigneur le Dauphin , à Madame
la Dauphine à Monfeigneur le Duc de Bourgo-
Iv
202 MERCURE DE FRANCE .
gne , à Madame & à Mefdames de France . Les
Seigneurs & les Dames de la Cour , en habits de
grand deuil , s'acquiterent du même devoir.
Madame la Dauphine fut faignée , & a été
quelques jours fans fortir de fon appartement.
Le 23 au foir , le Roi quitta le deuil que Sa Ma .
jefté avoit pris le 11 , à l'occafion de la mort du
Duc d'Orleans.
Le même jour on célebra dans l'Eglife du
Val-de-Grace , pour le repos de l'ame du feu
Duc d'Orleans , un Service folemnel , auquel le
Duc d'Orleans , accompagné de toute fa Maifon
affifta.
-Le 24 , les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à 1840 1. les billets de la premiere Lo
terie Royale à 710 livres , & ceux de la feconde
à 639 livres.
Le Roi & la Reine accompagnés de Monfeigneur
le Dauphin & de Mefdames de France
affifterent le 25 à la prédication du Pere Dumas ,
de la Compagnie de Jefus.
Le 29 , fecond Dimanche de Carême , Leurs.
Majeftés , accompagnées de même que le 25 »
entendirent le Sermon du même Prédicateur , &
enfuite les Vêpres & le Salut.
Le 26 & le 28 , le Roi prit le divertiffement .
de la chaffe du Cerf dans la Forêt de Saint Germain.
Sa Majefté fe rendit le 29 à Choify , d'où elle
eft revenue le lendemain premier jour du mois,
de Mars.
Le premier Mars , Meldames Adelaïde , Vicroite
& Sophie , furent fe promener à Saint Ger
main, Madame Louife étoit indifpofée dans ceems
, & elle prit les eaux.
Au mois de Novembre de l'année derniere ,
SAVRIL . 172. 203
un Marchand , fa femme & fa file , en paffant
la riviere à Argenteuil , eurent le malheur de fe
noyer avec plufieurs autres perfonnes de leur famille
Le partage de leur fucceffion donne lieu à
la queftion de fçavoir ,fi la Fille a furvécu à fes
perree mere , ou fi le pere la mere la Fille , dos
vent être cenfés morts dans le même inftant . Cette
caufe importante & finguliere fe plaide actuelle
ment à la Seconde Chambre des Requêtes da
Palais . Meffieurs du Vaudier & Gueau de Rever
feau font les Avocats des Parties.
Les lettres qu'on a reçues de l'Iffè de Saint Do
mingue contiennent le détail fuivant , au fujer:
des tremblemens de terre qui fe font fait fentir
dans cette ifle , & qui ont caufé d'autant pluss
d'inquiétude & d'allarme , qu'elle n'avoir jamaiséprouvé
des évenemens de cette efpéce. Il y avoit
eu dès le vingt neuf de Septembre une premiere:
fecouffe , à laquelle on n'avoit pas fait beaucoup
d'attention . Le dix huit d'Octobre , on en fentic
une affez violente dans tous les quartiers de la
partie Françoife ; mais elle ne caufa pas de grands
dommages. Il y en eut d'autres très fréquentes ,
mais affez peu fenfibles , juſqu'au trente un da
même mois. La terre demeura enfuite dans une:
forte de commotion , mais fans aucun mouve→
ment marqué , jufqu'au vingt-un de Novembre
qu'à fept heures cinquante minutes du matin il
vint une fecoufle , qui dura cmq minutes avec
une égale violence , & qui fe fit fențir en mêntes
tems dans tous les quartiers. On en éprouva d'au--
tres les jours fuivans jufqu'au commencement duz
mois de Décembre ; mais elles n'ont rien ajoûtée
aux dommages qu'avoit caufée celle du vingtun.
Ces dommages n'ont été bien coonfiderables
que dans la Valle du Port-au- Prince & dans la
jwvjj.
204 MERCURE DEFRANCE;
plaine du cu de fac . Plufieurs maiſons ont été
renve fées dans la Ville , ainfi que deux corps de
bâtimens conftruits en maçonnerie pour le fervice
du Roi ; & dans la plaine il eft fort peu d'habitations
, dont les bâtimens n'ayent été détruits
ou fort endommagés. Les autres Villes & les antres
quartiers de la Colonie ont fort peu fouffert,
à l'exception de la Plaine de Maribarou , dans
laquelle ily a eu auffi quelques bâtimens abbatus,
& de celle del'Artibonites , où il yen a quelques-uns
confidérablement maltraités. Malgré tous ces acci
dens on a tout lieu d'éfpererque la recolte des denrées
de la Colonie fera auffi abondante qu'à l'ordinaire,
les plantations n'ayant point été endomma,
gées , & les Habitans , dont les bâtimens ont été
détruits , ayant pris de promptes mesures pour le
rétabliffement de leurs Fabriques . On n'étoit pas
encore bien inftruit des effets que pouvoient avoir
produit ces tremblemens de terre dans la partie
Efpagnole , mais on préfumoit qu'elle devoit avoir
beaucoup fouffert.
T
{
On a reçu
avis de Cadix
, que le vaiffeau
de
Regiftre
la Thetis
, y eft arrivé
de la Havanne
& qu'il a apporté
cent fix mille quatre
cent cinquante
livres
de cochenille
environ
vingt-deux
mille de Vanilles
, cent quarante
quatre
mille
fix
cen's cinquante
livres
de tabac , neuf cens cinquante
-deux cuirs à poil , & la valeur
de douze
cens trente
mille piafties
, tant en eſpèce
d'or &
d'argent
, qu'en
argent
non monnoyé
de
s'é
Le premier de Mars , le Régiment de Chartres
fit célebrer à Orleans , dans l'Eglife des Dominicains
un Service folemnel pour le repos
Pame du feu Duc d'Orleans Ce Régiment ,
tant rendu à l'Eglife , les armes traînantes , avec
des crêpes fur les caiffes des tambours , fut reçu
par le Prieur du Couvent à la tête de la ComAVRIL.
1752. 205
munauté. Les deux bataillóns entrerent fur deux
aîles dans la Nef , & après qu'on eur récité l'Office
des Morrs , l'Abbé de Colbert , Doyen de
la Cathédrale , célébra la Grande-Meffe qui fue chantée par la Mufique
de la même Cathédrale
. Tout le Choeur de l'Eglife des Dominicains
étoit tendu de noir , & de diftance en diſtance
étoient les Ecuffons
des armes du Prince défunt. Le grand Autel & le Catafalque
étoient éclairés d'un grand nombre de cierges , ornés des mêines Ecuffons
. Sur la répréfentation
l'on avoit place une Couronne
& les marques des Ordres dont le
Prince étoit revêtu .
.
Les . Adminiftrateurs de l'Hôpital de Vichy
ont fait auffi celebrer avec beaucoup de dépenfe
& de folemnité un fervice pour le repos de l'ame
du même Prince.
Lez , les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à 1836 livres , les billets de la premiere
Loterie Royale à 709 livres , & ceux de la feconde
à 635 livres .
Le Roi & la Reine accompagnés de Monfeigneur
le Dauphin & de Meldames de France , affiftarent
le 3 , à la prédication du P. Dumas , de
la Compagnie de Jeſus.
Le même jour , le Roi tint Confeil d'Etat , &
Confeil des Dépéches.
Le ƒ , troifiéme Dimanche de Carême ; Leurs
Majestés accompagnées de même que le 3 , ensendirent
le Sermon du même Prédicateur , &
affifterent enfuite aux Vêpres & au Salut .
Madame la Dauphine communia le même jonr
par les mains de l'Evêque de Bayeux , fon
miet Aumônier.
pre-
Le Baron de Scehffer , Miniftre Plenipotensiaire
du Roi de Suéde , eut le 7 , une audience
205 MERCURE DE FRANCE.
particuliere du Roi , dans laquelle il préfenta
Sa Majefté fa Lettre de récréance. Il fut conduit
à cette audience , ainfi qu'à celles de la Reine
de Monfeigneur le Dauphin , de Madame la Dauphine
, de Monfeigneur le Duc de Bourgogne ,
de Madame , de Madame Adelaide & de Meldames
Victoire , Sophie & Louife , par le Marquis
de Verneuil , Introducteur des Ambaffadeurs.
Le 8 , SaMajefté fe rendit au Château de Bellevue,
Les Médecins ont jugé a propos que Madame
Ja Dauphine gardât le lit pendant quelques jours.
On a appris que les Navires le Neptune & le
Guillaume- Marie , qui viennent de Londres
étoient arrivés à Bordeaux , & qu'ils y avoient
apporté une grande quantité de bled .
Selon les dernieres lettres d'Eſpagne , le navire
Hercule , parti du Havre-de-Grace a échoué à
quelques lieues de Cadix , mais heureufement onen
a fauvé toutes les Marchandifes..
Le 9 , les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à 1819 livres to fols : les billets de la premiere
Lotterie Royale à 10 livres ceux de la
feconde n'avoient point de prix fixe.
Le 11 au matin , on a fait l'ouverture de la
nouvelle Licence de la Faculté de Médecine.
Leio de ce mois , le Roi revint du Châteaus
de Bellevue.
Le même jour le Roi tine confeil des dépêches..
Sa Majefté tint Confeil d'Etat le 12 & le 15..
Le Roi prit le & le 13 le divertiffement de-
Ja chaffe du Cerf.
Le 12 , quatriéme Dimanche du Carême , le
Roi & la Reine , accompagnés de Monfeigneur
Je Dauphin & de Mefdames Victoire , Sophie &
Louife , affifterent aux Vêpres & au Salut , après
avoir entendu la Prédication du Pere Dumas , de
la Compagnie de Jefus
av
AVRIL 17528 204
Leurs Majeftés entendirent le 10 & le 15 le Sermon
du même Prédicateur .
Madame Adelaide pendant quelques jours a
gardé la chambre .
Le 14 , Leurs Majeftés , Monfeigneur le Dauphin
, & Mefdames de France , fignerent le contat
de mariage du Préfident Turgot.
Ce même jour , la Marquife de Roncherolles fat
-préfentée au Roi & à la Reine.
On tirera le 11 du mois prochain , dans la même
Salle de l'Hôtel de Ville , la huitiéme des quatorze
Lotteries ordonnées par la Déclaration du Roi ,
qui a réuni au Domaine de la Ville de Paris les
Droits établis pour quinze années , par un Edit du
inois de Décembre 1743.
Le 16 , les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à 1855 livres , les Billets de la premiere
Lotterie Royale à 712 livres , & ceux de la
feconde à 636 livres.

Le fieur Lacreuzette , ancien Moufquetaire
âgé de quatre vingt ans , a donné à Gien un
grand fouper à quatre- vingt Neveux ou Niéces.
Pendant l'année 1791 , il s'eft fait à Paris
cinq mille treize Mariages , dix neuf mille trois
cens vingt- un Baptêmes , & feize mille fix cens
foixante treize Enterremens. Le nombre des Enfans-
trouvés a été de trois mille fept ; cens quatre-
vingt -trois .
On ne fçait fur quel fondement le bruit s'eft répandu
',', que des voleurs avoient arrêté la Diligencede
Lyon. Ce bruit eft non feulement faux , mais
deftitué de toute vraisemblance. Les mefures prifes
depuis un grand nombre d'années pour la fûreté
tant des perfonnes qui voyagent par la Diligence,.
que de l'argent ou des autres effets dont elle peut
êue chargée , la mettent à l'abri de toute infultes
208 MERCURE DEFRANCE.
BENEFICES DONNE'S.
Le Roi a nommé à l'Evêché d'Apt l'Abbé de la
Merliere , Chanoine de l'Eglife Cathédrale de
Grenoble , & Sa Majesté a donné l'Abbaye de S.
Eufebe , Ordre de S. Benoit , Diocèfe d'Apt , à l'E
vêque d'Orange. L'Abbaye féculatifée de Niceuil,
Ordre de Saint Auguftin , Diocèfe de la Rochelle ,
à l'Abbé Raffin . L'Abbaye Régulière de Moncets,
Ordre de Prémontré , Diocèfe de Chaalons- fur-
Marne , à Don Duriez , Religieux du même Ordre
. Celle du Pont aux Dames , Ordre de Cîteaux,
Diocèle de Meaux , à la Dame de Fontenilles , Re
ligieufe de l'Ordre de Saint Benoît.
NAISSANCES ,
LE
Morts.
MARIAGES
E 9 Janvier , Gabrielle - Lidie d'Harcourt Beuvron
, épouse de Claude Louis - François Re
gnier , Comte de Guerchi , Marquis de Nangis,
Baron de la Guerche , Lieutenant Général des
Armées du Roi , Colonel Lieutenant de fon Rés
giment d'Infanterie , Gouverneur d'Huningue ,,
eft accouchée d'une fille qui a été nommée au
baptême , Angelique- Louiſe , & a eu pour Parrain
M. le Duc d'Aumont , & pour Maraine , Mademoiſelle
de Beuvion. Voyez fur la Maiſon d'Har◄
court , l'Hiftoire des Grands Officiers , Tom. V.
page 14 & fur celle du Comte de Guerchi les
Tablettes Hiftoriques , quatrieme partie , page 41
Le 18 Dame Victoire - Alexandrine Damas
AVRIL. 1752. 209
Antigny époufe du Comte de Taleyran , eft accouchée
d'un fils qui a été baptifé le même jour
à S. Sulpice & nommé François Jacques ; il a eu
pour Parrain M. le Marquis d'Antigny fon oncle
maternel ,&.pour maraine Madame laComteffe de
Taleyran fon ayeule , voyez fur la Maifon de
Damas , l'Hiftoire des Grands Officiers Tome 8.
page 327. Et fur la Maifon de Taleyran les Tablettes
Hiftoriques cent onzième partie page foixantedix-
fept , & quatrième Partie page 44. & 299 .
Le 7 Août dernier Meffire Charles - Jean de
Choifi Marquis de Mogneville , époufa à Nancy ,
Damoiselle Anne- Marguerite d'Ourches , fille du
feu Comte d'Ourches , Lieutenant Général des
Armées du Roi.
Le 1o de Janvier , fut célébré dans la Chapelle
de l'Hôtel de Mortemart le Mariage, entre Meffire
Pierre- Armand- Claude du Vivier , Chevalier Baron
du Vigier , Baron de S. Marrin , Seigneur de
Fontenailles , Vauvre , Bourgneuf- Bacalan , & autres
lieux , & c. Et Damoifelle Hieronime- Rozalie-
Félicité Phelippeaux , fille de Meffire Georges Phelippeaux
, Chevalier Seigneur d'Herbault- Neuvy,
Braffieux , Bauzy & autres lieux , Lieutenant pour
le Roi dans la Province d'Orléannois au département
du Blaifois , & de Danie Mariane- Louiſe de
Kerouartz. Mademoifelle Phelippeaux a pour trifayeul
Baltazard Phelippeaux Seigneur d'Herbault,
fils aîné de Raymond Phelippeaux Secretaire d'Etat
, & dont la famille célébre & illuftre , a produit
un Chancelier de France , onze Secrétaires d'Etat
& plufieurs Grands Officiers Commandeurs des
Ordres du Roi.
Monfieur du Vigier eft fils de Meffire Jacques-
Armand du Vigier , Procureur General du Parle
ment de Bordeaux , charge dont le Roi vient de
210 MERCURE DE FRANCE.
lui accorder la furvivance , & de Dame Suzane
du Vigier. Il fort d'une ancienne famille noble du
Perigord , dont étoit Robert du Vigier , Chevalier
de Rhodes , & Henry du Vigier fon petit neveu
eut entr'autres enfans Jean Vigier , Notaire Apol
tolique Confeiller au Parlement de Paris & Chanoine
de Lavaur , qui fut fait Treforier de la Sainte
Chapelle de Bourges par Louis XI. le 12 Janvier
1468. & Evêque de Lavaur au mois de Juin 1469.
en confervant la Trésorerie de la Sainte Chapelle.
Voyez le nouveau Gallia Chriftiana , tom. 2. col.
116. Henri du Vigier , frere de cet Evêque fut bi
fayeul de Jean du Vigier , nommé par le Roi
Henri IV . Confeiller à la Chambre de l'Edit , dont
le fils Confeiller au Parlement de Bordeaux
fut pere de Jean du Vigier , qui ayant été chargé
par le feu Roi , de glorieufe mémoire , de faire
démolir les Temples des Huguenots , eut de ce
Prince une penfion confidérable , & plufieurs marques
de faveurs , parmi lefquelles fut le choix que
le Roi fir de fa perfonne pour remplir la charge de
Procureur Général qui vint à vaquer peu de tems
aprés , ce qui le détermina à retirer du fervice fon
fils unique , Jacques- Armand du Vigier , qui fervoit
dans le Regiment du Marquis de Lifle du
Vigier fon frere , & qui après la mort de fon pere
fut nommé à la place de Procureur Général , qu'il
remplit actuellement.
Le 11 Janvier 1752 , Meffire Jean de Vion ,
Exempt des Gardes du Corps de Sa Majeſté , Che
valier de l'Ordre Royal & Militaire de Saint Louis ,
a épousé à Mantes fur Seine , Mademoiſelle de Filze
, âgée de 26 ans , fille d'un Officier Suifle & foeur
de M. Filze Commandant de Bataillon dans le Re
giment de Saxe.
'M. de Vion s'étant trouvé à Malthe , à la CitaA
VRI L. 1752. 211
sion de 1713 , a eû du Crand-Maître la permiffion
de porter fa vie durant , la Croix de Malthe ,
quoique marié.
Mademoiſelle de Vion fa coufine , fille aînée dè
Meffire Paul de Vion Seigneur de Gaillon , Chevalier
de l'Ordre Royal & Militaire de S. Louis
s'eft faite Religieufe le 25 Janvier , dans le Couvent
Royal des Dames Annonciades de Meulan
fur Seine : elle a 3autres foeurs Penfionnaires dans
'le même Couvent , & 2 fieres , fçavoir , Antoine
de Gaillon Capitaine réformé dans le Regiment
de Taleyian , & Paul de Vion Chevalier de Malthe
, actuellement à Malthe .
Le 2 Fevrier 1752. Meffire Pierre - Auguftin de
Cramefel , Chevalier Seigneur de la Haye , de
Meulin & de Kergerault epoufa Demoifeile Fran
çoife Le Prieur , fille de Jacques le Prieur , Ecuyer
Leur du Froflay , Paroiffe de S. Hilaire de Romainvilliers
en Beauce , originaire de Falaife en Normandie
, dans l'Eglife Paroiffiale de Saint Germainle-
Vieil à Paris . Plufieurs Seigneurs & autres perfonnes
diftinguées qui ont été de cette cérémonie
y ont figné.
Mre N. Martini d'Orves , Lieutenant Général
des Armées Navales de Sa Majesté eſt mort le 21
Décembre dernier à Toulon , où il commandoit
la Marine .
Meffire Nicolas d'Epinay Commandeur de
P'Ordre Royal & Militaire de S. Louis , Lieutenant
Général des Armées Navales de Sa Majefté , &
commandant la Marine à Breft , y mourut le 4
Janvier dans un âge fort avancé,
212 MERCURE DE FRANCE.
ARRESTS NOTABLES..
RREST du Confeil d'Etat du Roi , Qui
A fupprime des droits de péage qui étoient pré.
tendus par le fieur de la Roche au lieu de Diane ,
paroiffe de Saint-Julien - des- Arrêts en Beaujolois ,
Généralité de Lyon . Du 21 Février 1741 .
Autre , qui permet au fieur Comte de Montribloud
de continuer de tenir un bac fur la riviere
de Saône , au port de Riottier , Généralité de
Lyon , du même jour.
Autre , qui permet au fieur de Talaru de Chalmazel
de tenir un bac fur la riviére de Loire , au
port d'Epinay , Généralité de Lyon , du 2 Octobre
1742 .
Autre , qui maintient le fieut de Feriol dans
un droit de péage par terre , au lieu de Bourg- Argental
, Généralité de Lyon , dus Février 1743.
Autre , qui fupprime la portion d'un droit de
péage prétendu par le fieur Foucaud , au lieu
d'Aippe , Généralité de Soiffons , du 29 Mars
1746.
Autre , qui fupprime un droit de péage qui étoit
prétendu par les Echevins & Habitans de Neuvilleaux
Loges , Généralité d'Orleans ; & déclare qu'il
n'a point été ftatué fur les droits d'octrois , du 27
Février 1750,
AVRIL. 1752. 213
Autre , qui maintient les repréfentans le fieur
Duc de Mazarin dans un droit de péage par eux
prétendu dans le Fauxbourg de Vaux -lous - Laon ,
Généralité de Soiffons , du 17 Mars 1750.
Autre , qui maintient les repréſentans le fieur
Duc de Mazarin dans un droit de péage ou de
grand vinage par terre par eux prétendu au lieu
de Pont- à - Bucy , Généralité de Soiffons ; da même
jour.
Autre , qui maintient les repréfentans le fieur
Duc de Mazarin dans un droit de péage fur la
chauffée de Robert- Bove , Généralité de Soiffons ;
du même jour.
Autre , Concernant les Rentes employées dans
les états des charges affignées fur les domaines des
Provinces de Flandres , Haynault & Artois ; du
17 Mars 1751 .
Autre , & Lettres Patentes fur icelui , qui ordon
nent que ceux qui leveront aux revenus cafuels de
Sa Majefté des offices de Notaires , Procureurs ,
Huiffiers , Sergens & autres , compris dans les Déclarations
des 3 Décembre 1743. & 12. Janvier
1745 , aufquels il n'a point encore été pourvû , en
jouiront héréditairement fans payer aucune taxe
pour raifon de l'hérédité , mais feulement le tiers
en fus de la finance à laquelle lesdits offices auront
du été fixés , fur les avis des fieurs Intendans ; 5 .
Septembre 1751. & régiftrées en la Chambre des
Comptes le 16 Octobre.
Autre , portant réglement au fujet des cueilleurs
de Paillolles d'or & d'argent ; & qui renouvelle la
difpofition des anciennes Ordonnances à cet égard;
du 9 Novembre 1751.
214 MERCURE DE FRANCE
Autre , portant reglement pour la perception du
droit fur les Cartes , du même jour.
Autre , au fujet de la taxe des Lettres de Chan
celerie ; du 11 Novembre 1751 .
Autre , qui proroge pour trois années , à compter
du premier Janvier 1752 , la perception du
droit d'un demi pour cent , ordonné par la Déclaration
du 10 Novembre 1727 , être levé fur les
marchandiſes venant des les Françoiſes de l'A- .
mérique ; du 13 Novembre 1751.
Autre qui proroge pour dix ans l'exemption des
droits d'entrée & de fortie fur les denrées & marchandifes
que les Négocians François feront tranf
porter dans les Colonies de la Louiſiane , &
Ï'exemption , pendant le même temps , de tous
droits d'entrée ſur les marchandiſes & denrées du
cru & du commerce de ladite Colonie ; du 30 Noyembre
1751.
Autre , qui déclare que les propriétaires ou polfeffeurs
de grands bois ou Forêts qui font limitrophes
de plufieurs paroifles , ne font tenus de
contribuer aux frais de conftructions , réparations
ou reconstructions , des Eglifes paroiffiales ou
préfbyteres d'aucunes defdites paroiffes , ou autres
charges de cette nature ; du 30 Novembre 1751 .
Autre , qui ordonne qu'il fera fait déduction
aux Propriétaires de fonds & héritages , maifons
& offices . compris dans les rôles arrêtés au Confeil
, fur le vingtiéme de leurs revenus , du vingtiéme
des rentes ou autres redevances qu'ils pour
roient devoir au Clergé de France ; du 23 Décem
bre 1751. 3
AVRIL. 1752. 215
Autre , qui homologue les deux délibérations
de la Compagnie des Indes , des 24 & 29 Décembre
1751 ; en conféquence , autorife ladite Compagnie
d'emprunter à conftitution de Rentes la
fomine de dix-huit millions.
A VIS
Mlle. Collet ; annoncée dans le premier Volume
de Décembre 1751 pour la Pommade de la
compofition , pour la guérifon des Hémoroïdes
tant internes qu'externes , demeure à préfent rue
des petits Champs , vis-à- vis la petite porte S. Honoré
, chez M. Jolivet , Md. Papetier , à l'enfeigne
de l'Esperance.
Faute à corriger dans ce Volume.
Page 90. Coulevrine de Nancy , qui a 25
pieds de long , lifez , qui a 22 pieds de
long.
J
APPROBATION.
'Ai lê , par ordre de Monfeigneur le Chance
lier , le Mercure de France , du mois d'Avril .
A Paris ,le 29 Mars 1752.
LAVIROTTE.
TABLE.
IECES FUGITIVES en Vers & en Profe
P Epître à unAmi , 3
196
Suite des Réflexions fur l'exil , écrites en François
par Mylord Bolingbroke ,
Epitre à Monfieur B. A. N.
12
34
La Gloire du Roi dans la derniere Guerre , & dans
la paix , Difcours par A. M. Lot ,.
Fable nouvelle de M. Peffellier •
37
$8
Vers à Mlle *** Dont MM *** Pere & Fils font
amoureux ,
60
Lettre à Monfieur de Vaucanfon fur fon nouveau
tour à filer la foie ,
Reponse de Monfieur de Vaucanfon ,
Les Graces , à Madame la Comtefle d'A ***** ¸
La Veille nouvelle . Vers à Ifmene ,
>
63
71
78
82
Obfervations faites par M. de Saint -Auban , fur le
Memoire de la Theorie de l'Artillerie , & c . 83
Réponse de M. le Chevalier d'Arcy aux obferva
tions de M. de Saint- Auban ,
Difcours en vers fur le plaifir d'aimer ,
94
Mors des Enigmes & des Logogriphes du Mercure
de Mats ,
\ Enigmes & Logogriphes ,
114
122
123
Nouvelles Littéraires ,
-Beaux - Arts ,
Spectacles ,
Nouvelles Etrangeres
France , nouvelles de la Cour , de Paris ,
Benefices donnés ,
Naiffance , Mariages & Morts ,
Arrêts notables ,
Avis ,
La Chanson notée doit regarder la page 160
De l'Imprimerie de J. BULLOT.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le