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MERCURE
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ
AU
ROI.
JUILLE T.
1751.
IGIT
UT
SPARGA
Chez
Papillon
A PARIS ,
La Veuve CAILLEAU , rue Saint
Jacques , à S. André,
La Veuve PISSOT, Quai de Conty ,
à la defcente du Pont- Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais,
JACQUES BARROIS , Qual
des Auguftins , à la ville de Nevers,
M. DCC . LI.
Avec Approbation & Privilege du Roi
HE NEW YORK
PUBLIC LIBRARY
885272 A VIS .
ASTOR, LEH mm
; SSE du Mercure eft à M. MERTEN
, TILDEN FOU
1005 au Mercuré , rue de l'Echelle Saint Honoré,
à Hotel de la Roche-fur - Yon , pour remettre
M. l'Abbé Raynal.
Nous prions très- inftamment ceux qui nous adreſſeront
des Paquets par la Pofte , d'en affranchir le port ,
pour nous épargner le déplaifir de les rebuter , & à eux
celuide ne pas voir paroître leurs Ouvrages.
Les Libraires des Provinces ou des Pays Etrangers
quifouhaiteront avoir le Mercure de France de lapremiere
main, plus promptement , n'auront qu'à
écrire à l'adreffe ci- deffus indiquée.
On l'envoye auffi par la Pofte , affranchi de port ;
aux perfonnes de Province qui le defirent .
On avertit auffi que ceux qui voudront qu'on le porte
chez eux à Paris chaque mois , avant qu'il paroiffe
chez les Libraires , n'ont qu'à faire fçavoir leurs intentions
, leur noms & leur demeure audit fieur Merien
, Commis au Mercare ; on leur portera le Mercure
très - exactement , moyennant 21 livres par an , qu'ils
payeront , fçavoir , 10 liv.. 10f. en recevant lefecond
volume de Juin , & 10 l . 10 f. en recevant le fecond
volume de Décembre. On les fupplte inftamment de
donner leurs ordres pour que ces payemens foient faits
dans leurs tems.
On prie auffi les perfonnes de Provinces , à qui on
envoye le Mercure par la Pofte , d'être exactes à faire
payer au Bureau du Mercure à la fin de chaque femefare
, fans cela oft feroit hors d'état de foutenir les
avances confidérables qu'exige l'impreffion de ces
ouvrage.
On adreffe la même priere aux Libraires de Provinces:
Les perfonnes qui voudront d'autres Mercures que
ceur du mois courant , les trouveront chez la veuve
Pifor, Quai de Conti,
PRIX XXX. SOLS .
VILE
MERCURE
DE FRANCE ,
1
DEDIE AU ROI.
JUILLET. 1751 .
4 PIECES FUGITIVES ,
en Vers & en Profe.
EPITRE FAMILIERE
A M. le Comte de *** , en lui envoyank
du papier
.
E ne poffede que les fleurs ,
Dont vos mains ont paré ma tête,
Et dont les Graces pour ma fête ,
Nuérent les vives couleurs,
Je n'ai pour tout bien qu'une lyre ,
Ouvrage & préfent de l'Amour ,
Quel e caprice ou le délire
Démontent cent fois en un jour.
Content d'une noble indigence ,
A ij
4 MERCURE DE FRANCE.
Je n'encenfe que les vertus ,
Et je perds avec nonchalance
La vaine faveur de Plutus ;
Mon tréfor eft indépendance .
Je vois autour de mes foyers
Les plaifirs , las de l'abondance ,
Se repofer fur mes papiers.
Or ces papiers , très-peu gothiques ;
Ne font pas les Chartres antiques ,
Où le fot orgueil des ayeux
Repaît de grandeurs chimériques
L'orgueil plus fot de leurs neveux.
Que font des titres de nobleffe ,
Près de ces recueils de tendreffe ,
Où le Dieu des vers m'a permis
De n'avoir d'art que la pareffe ,
De penſer avec mes amis ,
De fentir avec ma maîtreffe !
Daignez recevoir la moitié
Des papiers à qui je confie ,
Et les fecrets de l'amitié ,
Et ceux de ma philofophie.
Vous , qui fçavez affocier
L'efprit , la jufteffe & la grace ,
Qui fçavez fi bien marier
Les roles avec le laurier ,
Ecrivez , charmez le Parnaffe ;
Vous avez la plume d'Horace ,
Il ne vous faut que du papier .
JUILLET. 1751 .
RIEN ne fait plus d'honneur aux Grands,
que de proteger les Belles Lettres, Difcours
pofthume de M. de la Motte.
'Eftime des hommes eſt un de nos plus
grands befoins. Nous naiffons , rous
avec ce defir , qui fe développe en nous
long- tems même avant la raiſon , & qui ,
acquerant toujours de nouvelles forces , à
mefure que nous avançons dans notre carriere
, franchit , pour ainfi- dire , les bornes
mêmes de notre vie.
C'eft lui , qui pour fe fatisfaire , a imaginé
cette immortalité qui dérobe nos
noms à l'oubli , & qui nous éterniſe au
moins dans la mémoire des hommes.
Tel eft l'inftinct général ;inſtinct fi noble
& fi digne d'une intelligence , qu'il peut
aller de pair avec la raison.
Mais ce defir , quoique général , n'eft
jamais fi vif que dans les Grands . Placés
fur un Théatre plus élevé , en vûe par conféquent
à plus de fpectateurs , ils fe propofent
auffi plus de fuffrages, & ils font rarement
contens , s'ils ne fe croyent parvenus
à l'eftime univerfelle.
Qu'ils fçachent donc les moyens de l'acquérir
; mettons-les fur les véritables voyes
A iij
MERCURE DE FRANCE.
de l'honneur. Qu'ils apprennent que les
hommes n'eftimeront jamais en eux , que
les louables inclinations du coeur , & les
lumieres de l'efprit , & que rien ne prouvera
mieux en eux ces avantages que la
protection qu'ils accorderont aux Belles
Lettres.
Envain la flatterie leur tient un autre
langage ; qu'elle nous réponde elle-même ,
ou plutôt forçons -la de fe taire , en découvrant
le vuide & l'illufion de tout ce
qu'elle refpecte dans les Grands,
Sera- ce la naiffance qui leur attirera de
fincéres hommages ? On fçait affez qu'elle
n'eft pas un mérite ; mais feulement le
préfage du mérite , & l'obligation d'en
acquerir. Toute la force du préjugé ne va
qu'à nous arracher pour elle des reſpects
extérieurs ; & comme nous nous acquittons
par notre eftime envers la vertu des
Ancêtres , nous payons auffi d'un égal
mépris l'indignité des defcendans . Nous
allons même encore plus loin ; nous nous
vengeons d'être nés dans les derniers
rangs , en jugeant à la rigueur ceux que le
hazard a traités mieux que nous . Une vertu
commune leur tient prefque lieu de
vice , & oppofant toujours ce qu'ils devroient
être à ce qu'ils font en effet , nous
allons jufqu'à les trouver méprifables .
JUILLET. 1731. 7
s'ils ne font auffi louables que
leurs peres
.
Tireront-ils des dignités un droit plus
légitime à nos louanges ? Loin de leur don
ner par elles-mêmes de nouvelles perfections
, elles ne fervent fouvent qu'à mettre
au jour tous leurs défauts ; & tel dans un
rang médiocre fe feroit fauvé du mépris ,
qui en eft devenu l'objet éternel , pour s'être
laiffé élever aux premieres places . Avares
de notre eftime , nous ne l'accordons
qu'au mérite perfonnel , nous dépouillons
les hommes de ce qui leur eft étranger
, & mis alors dans la balance , ils n'y
pefent que leur véritable poids.
Défabufés du bonhenr de la naiffance
& de l'éclat des dignités , croiroient- ils
que les richeffes les honorent ? Elles n'amenent
d'ordinaire que des vices & des
flatteurs , & tout ce qu'elles ont de faftueux
, n'attire de la part des hommes.
qu'une véritable envie , déguifée fons de
faux applaudiffemens.
Mais quelque indignes d'eftime que
foient ces avantages par eux- mêmes , les
Grands les peuvent rendre par un ufage.
éclairé des fources fécondes d'honneur &
de réputation , s'ils paroiffent par leur
conduite juger fainement du prix des chofes
, & les aimer felon leur prix ; fi d'un
A iiij.
8 MERCURE DE FRANCE
•
coeur vertueux & d'un efprit étendu , ils
n'employent leur autorité & leurs richef
fes qu'à procurer le bonheur de la fociété
, la fociété s'en acquitte auffi - tôt par des
fuffrages unauimes , & elle tranfmet encore
aux races futures fon eſtime & ſa reconnoiffance
.
Or les Grands ne font jamais paroître.
plus de louables inclinations , ni plus de
lumieres ; ils ne procurent jamais mieux
le bonheur de la fociété que par la protection
qu'ils donnent aux Lettres , & il ne
faut que le prouver pour les convaincre
en même tems , que rien ne peut leur affûrer
une gloire plus folide , ni plus durable.
Qu'est ce que les Belles Lettres ? C'eſt
ce que l'Antiquité nous a laiffé de plus propre
à perfectionner la raifon ; ce font les.
modéles de la plus fublime Poëfie , & de la
plus faine Eloquence ; c'eft l'heureuſe imitation
de ces grands modéles ; elles renferment
également ce qui régle le coeur , ce
qui forme le jugement , ce qui étend , &
ce qui éleve l'efprit ; c'eft enfin , pour ainfi
dire , l'éducation du genre humain . Otezles
aux hommes , ils retombent tout à
coup dans une brutale ignorance , qui ramene
avec elle , & la groffiereté des vices,
& la ferocité des paffions.
JUILLET.
1751 J
C'est donc un goût naturel pour la
vertu , qui nous fait fentir la beauté des
Lettres , & ce n'eft que le zéle de cette
même vertu qui engage les hommes à les
protéger.
Un Grand abandonné aux paffions ,
ébloui de fa dignité , amoureux de ſes richeffes
, & noyé dans les plaifirs , ne regarde
d'ordinaire les Sçavans qu'avec mépris
: indigne de fon intelligence , il dédaigne
de la perfectionner , & tout ce qui
n'eſt pas fenfible & groffier , lui patoît fri
vole.
Quoi de plus méprifable que cet homme
, qui élevé par la fortune au - deffus des
autres , fe ravale ainfi lui-même jufqu'à
l'inftinct des bêtes , qui , fans aucun fentiment
de fa grandeur naturelle , néglige les
befoins de l'efprit , pour multiplier ceux.
du corps , & qui compteroit pour un tems
perdu , celui qui ne ferviroit qu'à le rendre
plus parfait !
Autant que cet homme eft digne de
mépris par la baffeffe de fon coeur , autant
Fami , le Protecteur des Lettres eft il ref
pectable par la nobleffe de fes fentimens ;:
avide de connoiffances , il voudroit intéreffer
tous les hommes à l'inftruire , il ne connoît
de plaifirs folides que les plaifirs uti
les ; vous ne le verrez point en proye à des
A W
10 MERCURE DE FRANCE.
Alatteurs qui étudient fes paffions , pour
les prévenir. Cherchez-le parmi les fages ,
dont il tache de s'approprier les lumieres ;
au prix des biens fragiles qu'il pofféde , il
achete des Sçavans un bien durable qui lui
manque ; non content même des fecours .
que lui prête fon fiécle , il interroge encore
les fiécles paffés ; cherchant des leçons
dans les Philofophes , des exemples dans:
les Hiftoriens , de nobles mouvemens
dans les Poëtes , & l'habitude de la raifon
dans les Orateurs , il ne s'applaudit enfin
d'être Grand que par la facilité que fon
élévation lui donne à augmenter fes lumieres.
Si la nobleffe des fentimens nous fair
aimer les Lettres , les Lettres , par un juſte
retour , relévent auffi la grandeur des fentimens.
C'eſt de- là que fe tirent les femences
de toutes les vertus ; c'eft- là qu'en fe
familiarifant avec les grands exemples &
les grandes idées , on contracte cette louable
émulation d'y atteindre , qui va quelquefois
jufqu'à les paffer..
Qu'on remonte , fi l'on veut , jufqu'à
la vertu militaire , qui eft en poffeffion de
s'attirer les hommages les plus éclatans ,
quelqu'indépendante qu'elle paroiffe de
l'amour des Lettres , n'en a - t'elle pas toujours
été accompagnée dans ceux qui lont
JUILLET. 1751. II
portée à fon plus haut point ? Le Héros
de la Gréce n'étoit pas plus avide de puiffance
que de fçavoir , & le Conquérant
Romain n'eft pas moins grand parmi les
Sçavans , que parmi les Héros.
Ainfi , l'amour des Lettres dans les
Grands nous fait porter un jugement
avantageux des fentimens de leur coeur ;
ce n'eft pas affez , elle nous donne encore
une grande idée de l'étendue de leurs lumieres.
On n'aime pas ce que l'on ne con--
noît pas ; il faut fentir la beauté des Lettres
pour les aimer , & dès qu'on la fent
l'étude en devient néceffaire , le penchant
fe change bientôt en paffion , les premiers
progrès font un attrait pour
de nouvelles
découvertes , & comme l'objet eft:
inépuisable , le defir de le pofféder ne
fçauroit s'éteindre.
Il n'en eft pas ainfi des autres objetss
de notre attachement. Approfondis , auffitôt
qu'effleurés , ils n'ont pas en eux- mê--
mes de quoi renouveller nos defirs ; nous ;
en fommes dégoûtés , dès que nous en
jouiffons , & il faut le dire pour nous juſ--
tifier , c'eft bien plus une preuve d'imper
fection de leur part , que d'inconftance de:
la nôtre.
Les Lettres au contraire offrent tou
jours de nouvelles.beautés ; c'est un champ
A. vji
12 MERCURE DEFRANCE.
riche & fécond , où les tréfors font cachés
fous les fleurs , où l'on ne fçauroit faire
un pas , qu'on ne foit tenté de le parcou
rir tout entier ; ceux qui y moiffonnent
les premiers , n'ôtent rien à ceux qui y
viennent après eux ; que dis- je ? Ils ajoutent
encore à l'abondance , & d'âge en
âge ce champ devient toujours plus vafte
& plus fertile.
C'est à vous d'en procurer l'agrandiffement
, vous que diftinguent la naiffance-
& les dignités ; aimez les Sçavans , animez
les par votre accueil , dont ils font
encore plus jaloux que de vos bienfaits.
Si la fociété vous eft chere , c'est à ce foin
qu'elle connoîtra votre amour pour elle ;
les fages Miniftres , les grands Capitaines ,.
ne leur font pas plus néceffaires que les
protecteurs des Lettres.
Les premiers mettent l'ordre & la difcipline
dans un Etat , ils y attirent même
l'abondance ; les feconds le défendent des .
entrepriſes ennemies ; c'eft dans leur cou
rage & dans leur expérience que réſide
La fûreté publique ; mais les autres, en faifant
fleurir les Lettres , affurent à la fociété
cette politeffe des moeurs , ce commerce;
agréable des efprits , cette riche moiffon,
de lamieres & de connoiffances , qui affai-
Lonne , pour ainfi dire , l'abondance & la
JUILLET . 175F.
fureté même. Les uns ne pourvoyent
qu'aux befoins du corps ; les autres pour
voyent à ceux de l'efprit ; & quel bonheur
plus digne de l'homme que celui qui
le regarde du côté de l'intelligence ?:
Difons plus tous les avantages de la
fociété tiennent aux Lettres par des liens
très -forts , quoiqu'auffi très- délicats ; c'eſt
à elles de perfectionner les talen's naturels ,
qui demeureroient toujours dans des bornes
bien étroites , fi les exemples ne leur
aidoient à s'étendre & à fe développer.;
c'eft à elles de faciliter le progrès des:
Sciences & des Arts , ou nous ne ferions
tout au plus que renouveller les effais des
Inventeurs , fi nous n'étions inftruits de
ce qu'on y a découvert avant nous . Il fau
droit commencer par pofer les premiers
fondemens , au lieu que nous n'avons qu'à
continuer l'édifice , & qu'ajoutant quelque
chofe à ce qui eft déja connu , il no
nous faut pas plus de pénétration pour
enfanter des prodiges , qu'il n'en a fallu
d'abord pour les plus groffieres découver-
LS.
Ne fommes-nous pas même redevables,
aux Lettres des fages politiques qui nous
gouvernent , & des Héros qui nous défen
dent ? N'ont- ils pas augmenté leurs lumieres
par l'étude ? & l'exemple de ceux que
14 MERCURE DE FRANCE.
ر
l'Hiſtoire a célébrés , n'a-t'il pas fervicom
me d'aiguillon à leur vertu ?
Peignons donc d'un feul trait , tout ce
que le Protecteur des Lettres fait pour la
fociété. Il femble ne lui former que des
Philofophes , des Hiftoriens , des Poëtes
& des Orateurs ; il lui prépare par- là de
grands Rois , des Miniftres éclairés , de
redoutables Capitaines , d'équitables Magiftrats
; il répand enfin fur toutes les conditions
la lumiere & l'émulation , qui perfectionne
tout.
Quel prix recevra- t'il d'un fi grand!
bienfait ? L'eftime : c'est ce que les hommes
ont de plus cher , & le prix dont ils payent
ce qui eft au- deffus de toute autre récom
penſe .
Comment le Protecteur des Lettres :
pourroit- il ne pas recevoir de fon fiécle
tous les honneurs qu'il mérite ? Les Sça
vans font intéreffés à publier fes louanges ,.
& ce font les Sçavans qui donnent le ton
aux autres ; les hommages qu'ils rendent
à fa vertu , lui en gagnent de nouveaux par
tout où ils fe répandent ; & de ce concours
d'éloges dictés par la reconnoiffance,
il fe forme bientôt un applaudiffement gé
néral.
Mais c'eft trop peu pour lui de l'eftimede
fon fiécle ; qu'il compte encore fur celle
JUILLET 1751. 18:
de l'avenir. Toute chimérique qu'eft cette
forte d'immortalité pour ceux qui ne vivent
plus , on ne peut , on ne peut nier du moins qua
ce ne foit un bien réel pour ceux qui l'ef
pérent . Nous avons beau faire les Philofophes
, nous ne fçaurions nous rendre indifferens
fur la réputation que nons laifa
ferons après nous , & puifque la raifon ne
fçauroit étouffer cet instinct , elle doit s'y
accommoder , & fe foumettre en cela aux
vûes de la Nature , qui ne nous l'a pas
donné fans deffein. Nous propofons done :
aux Grands qui protégent les Lettres , l'efpérance
d'un nom durable , comme un bonheur
digne de les flatter.
Qu'ils voyent ce que l'Antiquité nous ,
atranfmis de véneration & d'amour pour
ce favori d'Augufte , à qui nous devons
peut-être les Virgiles , les Ovides & les ;
Horaces.
Son nom , qui eft aujourd'hui l'éloge
de ceux qui l'imitent , n'eft pas moins illuftre
par la feule protection des Lettres ,
que les noms des Héros le font par la conquête
des Empires.
Mais pourquoi chercher fi loin des
exemples , quand nous en avons de domeftiques
? Ce génie fupérieur , qui fous.
le dernier de nos Rois a porté fi haut la
gloire de la France & celle des Lettres ,
6 MERCURE DE FRANCE.
ne reçoit- il pas encore tous les jours de
part des Sçavans , des tributs d'eftime & de
reconnoiffance ? La fuire des fiécles ne fera
qu'ajouter à fa renommée : heureuſes les
Nations où l'éclat de fa gloire fera.naître
des imitateurs de fes vertus .!
WINDGA?ARDOPDIDSI SACIPDCA
L'ABSENCE D'E GLE
IDYLLE.
Pour Mlle **
Les jeux , les ris, en foulé ont quitté ce rivage i.
La trifte Flore a marché fur leurs pas ,
Et ces bords , où nos yeux découvroient mill
appas,
N'offrent plus qu'un défert fauvage ,.
Où l'ennui fait fubir un fâcheux esclavage
A ceux que leur malheur arrête en ces climats..
L'herbe en nos prés paroît mourante ;
Les bergers ne font plus réfonner leurs hautbois .
On n'entend plus d'oifeau qui chante ;
Tout garde le filence ; écho n'a plus de voix,
D'où vient un revers fi funefte ?
Qui caufe ces malheurs ? Eglé n'eft plus ici :
Les plaifirs l'ont fuivie ; hélas ! il ne nous refte:
Que les chagrins & le fouci.
Rarfon abfence on voit dépérir toutes choſes...
JUILLET. 1751 17
Si cette belle revenoit ,
Les oifeaux chanteroient , les fleurs feroient
éclofes ,
Et la préfence produiroit
De nouvelles métamorphoses .
Comme l'Aurore , à ſon aſpect brillant ,
Semble faire fortir l'univers du néant ,
Et l'embellir par fa clarté féconde ,
Eglé par fon retour diffiperoit nos maux ;
Cette belle eft pour nos hameaux
Ce l'Aurore eft que pour le monde.
Ah ! quand viendra cette lente journée ,
Qui doit éclairer ce retour ?
De vous dépend toute ma deſtinée ;
Hâtez -vous , heure fortunée.
L'état de votre coeur , Eglé , vous paroît doux ;
Vous ne reffentez point d'amoureufes allarmes ,
Et l'Amour , malgré tous fes charmes ,
N'a jamais eu d'attraits pour vous.
Aht fi c'eftun bonheur , qu'il fair peu de jaloux !
Et fi la haine trop fidelle
Que vous réſervez à l'Amour ,
Vous fauve des ennuis d'une abfence cruelle,
Elle vous prive auffi des plaifirs du retour.
Mais je crois déja vous entendre
Oppofer à tous mes difcours
Les chagrins qu'éprouvent toujours
Ceux que l'Amour a pû furprendre.
A fa voix , dites-vous , je tremble de me rendre
Des traits empoisonnés , un funefte flambleau „
18 MERCURE DE FRANCE
Un front fur lequel brille une douceur perfide
Des yeux voilés d'un éternel bandeau
Et j'irois choisir un tel guide !
Ah ! banniffez cette crainte timide
On m'empêche d'en dire plus ;
Mais le refte peut bien ſe lire ,
Dans un coeur qui pour vous ſoupire
Et fent vivement tout refus.
L. Dutens , de Tours.
LETTRE A UN GRAND ,
Par M. l'Abbé Coyer , Auteur de l'Année
merveillenfe..
MONSEIGNEUR ,
Oubliez-vous que vous êtes né Grand 2
On vous a bercé de cette importante vérité
, & vous la mettiez à profit vis- à- vis
de vos Précepteurs , encore bien plus
vis-à- vis du monde , lofque vous y fîtes
votre entrée. Qu'êtes- vous devenu ? Il
ne tient pas à vous qu'un Bourgeois ne
fe croye pétri du même limon que vous.
On dit que les années changent les hommes
, ce n'eft pas fur l'article de la Nobleffe
mais quand cela feroit , eft- ce à vingtJUILLET.
1751. 19
tinq ans qu'on oublie la fleur de fon
exiſtence ? Malgré votre peu de mémoire
vous êtes toujours - Grand mais
à l'être.
apprenez
D'abord vous n'eftimez pas affez votre
naiffance. Voyez le cas que les autres en
font : Cet empreffement qu'on a de prévenir
votre réveil pour vous faire fa cour ;
ce filence jufqu'à ce que vous permettiez
d'avoir une langue : cet encens toujours.
allumé , ces Gentilshommes qui briguent
pour leurs enfans l'honneur de vous fervir
à table , & pour eux celui de gouverner
vos chevaux ces voeux des Académies.
pour fe décorer de votre Nom , ce titre
même de Monfeigneur qui marque une élévation
à perte de vûe S'il vous plaifoit
de prendre Femme ( & ne devriez - vous
pas à votre âge en avoir déja répudié
une ? ) Je fçais telle qu'on vous offriroit
avec une fortune prodigieufe ; le Pére a
pefé votre alliance , & fe croit trop heureux
fi vous daignez , en acceptant fes
tréfors , faire le malheur de fa Fille . Tout
reffent l'impreffion de votre Grandeur :
Les Loix , fi vous le vouliez , plieroient
fous elle.
Mais de quel il voyez- vous tous ces
hommages On fe relâchera , je vous en
avertis. La Gazette vous néglige déja
20 MERCURE DE FRANCE .
Vous eûtes derniérement un accès de fiévre
, elle a oublié d'en inſtruire le Royaume.
Si nous voulons que les autres fentent
ce qui nous eft dû , il faut en être
pénétrés nous-mêmes. On ne vous entend
jamais dire un Homme comme moi¿ :: jamais
yous ne nommez vos Ancêtres ou .fi on
vous met fur la voye à ne pouvoir échapper
, vous rappellez uniquement celui
qui étoit né de lui même * Je crains que
Vous ne nous difiez quelque jour que
vous cuffiez envié fa place. Ne fentez- vous
pas que vous valez mieux que lui , puifque
vous êtes de tant de fiécles plus noble ? Il
commença votre nobleffe , & vous le citez
par préférence ! Voilà une reconnoiffance
bien mal- adroite c'eft convenir
d'avoir commencé. On doit fe perdre dans
une Maiſon, auffi grande que la vôtre ;
& fi vous pouviez y faire entrer Pharamond
, il faudroit vous réſerver encore
des antiquités plus reculées & plus ténébreuſes.
›
Que vous êtes éloigné de cette émulation
attachée à votre rang ! Vous fouffrez
paifiblement que le premier Baron François
ait porté un autre nom que le vôtre.
* C'eft un mot de Tibere fur Curtius - Rufus „
qui étoit le Chef & l'Auteur de ſa Nobleffe . Taci
Annal. L. ILa
JUILLET. 1751. 27
Comment reçûtes - vous ce Généalogifte
qui vouloit vous trouver un Ayeul dans
la Cour de Charlemagne ? Il vous quitta
fort mécontent , en vous- laiffant à la troifiéme
Race ; & ce Faifeur de Livres , qui
dans une Epitre Dédicatoire prodiguoit
les fuperlatifs fur la nobleffe de votre .
Sang & fur votre goût pour les talens ?
Vous rayâtes l'article du Sang. N'est - ce
pas rejetter le Diamant pour prendre le
Straff?
Ce n'eft pas tout d'avoir une belle origine
, il faut fçavoir l'afficher . On a fort
bien fait de graver votre nom fur votre
Hôtel : les dedans n'en difent mot . Il y a
trois ans qu'on y voit les mêmes meubles.
Vos Porcelaines reffemblent à mille autres.
Vos Vernis font du fecond ordre . Je
connois des Commis qui ne troqueroient
pas leurs Luftres pour les vôtres . Vous
n'avez que quatre Valets - de - Chambre ,
qui ne font pas mieux mis que des Gentilshommes
de Province un peu étoffés .
Vous devriez du moins leur apprendre
qu'il n'eft pas jour à huit heures. On vous
annonce un hommme venu à pied ; il entre
auffi - tôt , vous faites pis , vous lui parlez
: Il ne s'attendoit qu'à vous voir habiller.
Et à table , comment y êtes-vous ?
On en eft au fecond Service, & on ne vous-
ی ک
22 MERCURE DE FRANCE
a pas encore loué Auffi quels font vos
Convives Des efprits géométriques
qui appliquent la régle & le compas aux
louanges , au lieu de vous pourvoir de
ces complaifans déliés , alertes , dont
les yeux perçans voyent tout , faififfent
tout dans la Grandeur. Vous décideriez
à votre aife. C'est ce que vous ne faites
prefque jamais. Avez-vous oublié le privilége
de votre fphére , de fçavir tout fans
avoir rien appris. Eh quoi ! en vous
mettant ainfi au niveau des autres >
fçavez-vous ce qui arrivera ? Vous aurez
propofé votre fentiment ; on ofera
vous contredire . N'eft-ce pas vous man.
quer ?
Cependant on parle de vous dans le
Public
,
beaucoup moins que de vos
égaux dont le moins brillant vous éclipfe.
On ne vous cite ni pour la beauté des
équipages , ni pour la richeffe des habits >
ni pour ces magnifiques fantaifies qui caractérisent
la haute naiffance . Mais on
plaifante fur je ne fçais quelle prudence
qui fent la roture Eft - il bien
vrai que vous avez les yeux ouverts fur
vos revenus & fur votre dépenſe ? Comment
voulez- vous que vos gens montent
aux Sous-Fermes pour vous faire honneur ?
Eft-il bien vrai que vous vous arrangez ,
JUILLET. 1751. 23
vous qui êtes né pour une belle profufion ?
on ajoute que vous n'achetez plus fur votre
nom ; que le Marchand ne vous vend
qu'au prix courant comme à votre Suiffe ;
que ces gens de reffource à 20 pour 100.
qui font tant d'affaires avec vos pareils ,
n'en font aucune avec vous. Eh ! mais ...
d'une grande maiſon vous en ferez une
bonne , & on nous donnera la Comédie
du Seigneur Bourgeois. Chaque état a un
ton de Maifon,
Mais les airs Quel eft le François
qui ne les connoît pas ; Les petits airs , les
grands airs. Ce font les grands fans doute
qui vous conviennent. Pourquoi ne leur
convenez-vous pas ? Vous répondez aux
Lettres , & votre écriture eft lifible ! Vous
vous guérîtes dernierement d'une indigeſtion
fans appeller les héros de la Faculté ,
fans allarmer la Ville ! Vous jouez , mais
votre jeu n'eft ruineux ! Vous avez un
très-grand Hôtel , mais vous n'avez point
de Petite Maifon ! Faudra- t'il que ce Financier
qui fut Ordonnateur des plats
chez Monfeigneur votre Pere , vous prê
te la fienne ? Ignorez - vous ce que c'eſt
qu'un Cocher fougueux qui vous méneroit
ventre-à- terre ? Vous n'avez encore
écrafé perfonne ! Au contraire on vous a
vâ fufpendre votre courfe pour calmer
pas
24 MERCURE DEFRANCE.
une difpute à coups de poing. Seriez-vous
venu à bout de vous perfuader que le
Peuple eft compofé d'hommes ? Pourquoi
vous voit-on fi peu où vous feriez fi bien ?
De dix plaifirs bruyans qu'on vous propofe
, Bals , Piéces nouvelles , vous en refufez
cinq , comme fi ce n'étoit pas une
obligation de votre rang d'avoir toujours
l'air de s'amufer au fein même de l'ennui .
Qu'à l'Opéra une Actrice fe furpalle
vous vous en tenez à l'applaudiffement :
devez-vous croire que ces Sirénes ne
chantent que pour chanter ? Ce Marquis
votre ami , ami comme vous en avez
entre vous , eft fatigué de celle qu'il
protége : mais il la garde par air , comme
il fait la guerre par air. Ces airs font plus
importans que vous ne penfez ; il en eft
un fur- tout qui doit fe lever & fe coucher
avec vous , c'eft l'air de protection : il va
mieux à la Grandeur que la protection
même.
Il faut le porter dans vos Terres : mais
c'eft où vous êtes encore moins Grand.
Ces Forçats de l'humanité qui ont l'honneur
de labourer vos Domaines , trouvent
un accès facile à votre Château ; ils fe
familiarifent au point de vous nommer
notre bon Maître , & quelquefois vous defcendez
dans certains détails , jufqu'à marier
JUILLE T. 1751. 23
tier leurs filles & terminer leurs procès.
Monfeigneur l'Intendant leur paroît bien
plus Grand , & ils ne vous croyent pas
de feu Monfieur votre Pere.
fils
Croyez-moi. Quand on fe laiffe tant
approcher , on donne de l'infolence aux
Petits , & je m'apperçois que je tombe
moi - même dans le cas. Si vous étiez toujours
environné de la fplendeur de votre
origine , j'étoufferois toutes ces vérités.
J'en ai d'autres dont mon coeur veut fe
foulager.
Vous avez pris le parti des armes. N'étiez-
vous déja pas affez grand fans avoir
de chemin à faire ? Votre début fut charmant.
Vous voyez que je fuis jufte ; vos
Mulets , vos Fourgons portoient les commodités
& le luxe de Paris au milieu
du Camp: Votre Table étoit la premiere
en délicateffe , votre Jeu l'emportoit fur
tout autre , & le foir vous vous délaffiez
à la Comédie . Les Villes de Flandres
fe fouviendront long tems des Bals que
vous leur avez donnés . Bon tout cela ! à
merveille tout cela vous vous fouveniez
alors de votre Naiffance. Voilà de la Grandeur.
Que vous avez baiffé à votre derniere
Campagne ? Si c'eft votre étoile de diminuer
avec l'âge , bien- tôt vous ne ferez
B
26 MERCURE DE FRANCE.
plus de fenfation . Vous étiez fur le point
de partir, & à peine aviez vous ordonné le
néceffaire ! Vos gens vous crurent diftrait :
ils vous firent cent repréfentations pour
votre gloire, toutes fort inutiles , & fi une
honte bien placée ne vous eût retenu ,
vous auriez couru à franc étrier. Cela étoit
bon du tems d'Henri IV.
Deviez-vous répéter pour votre honneur
cette Caffette que vous perdîtes à l'entrée
du Camp ? Eft il vrai qu'elle étoit remplie
de Plans , de Cartes Topographiques
d'Inftrumens de Géométrie , de Livres Militaires
? Il y eut des paris qu'elle appartenoit
à quelque Subalterne. Qu'alliez- vous
faire à tous les travaux de l'Armée , aux
Lignes , aux Tranchées , aux Batteries ,
queftionnant , crayonnant ? Vous ambitionnicz
apparemment la premiere place
vacante dans le Genie. C'est ce que difoient
de bons Juges , ceux qui figuroient
le plus. Ignorez - vous donc que la Nature
forme dans un Grand , un Général
achevé , tandis qu'elle laiffe aux autres la
peine de fe former eux-mêmes , comme
ont fait Vauban , Catinat & Valiére . Allezvous
m'objecter Turenne ? C'étoit un
Grand d'une espéce finguliere & hors
·
d'oeuvre .
Enfin la Paix s'eft conclue. Je m'atten
JUILLET. 1751. 27
dois à vous voir reprendre votre Grandeur
dans la Capitale . Point du tout , vous
allez voyager. Eft- ce une mode que vous
voulez amener ? Et pourquoi voyager'?
Pour connoître , dites - vous , le fort & le
foible des Nations , qui après la nôtre
méritent quelque attention . Il m'eft revenu
qu'à la faveur de l'incognito vous ne
fréquentiez que les Manufactures , les
Chantiers , les Atteliers , les Arfenaux , les
Cabinets curieux ; que certains Commerçans
& Artiftes vous faifoient l'honneur
d'aller dîner avec vous. C'eſt voyager en
véritable Allemand. Un François , qui voyage
pour apprendre , fait tort à fa Patrie ; il
ne doit fe montrer aux Etrangers que pour
leur enfeigner notre politeffe & nos modes ,
Mais qu'avez vous appris ? Me pardonne.
rez vous une furprife que j'ai faite dans
votre Portefeuille ? J'y ai lû des projets
de nouvelles Manufactures , des moyens
d'étendre le Commerce , de rendre la
Terre plus féconde , de proportionner
le luxe & la circulation des efpéces aux
beſoins d'un Etat. Que fçais-je ? Un ſyſtême
où les riches ne verroient plus de
pauvres. Que vous importe tout cela
pourvû que vous repréfentiez & que
par tout on vous ouvre les deux battans
?
-
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Ce voyage vous a jetté à cent lieues de
vous-même . Vous vous êtes coëffé de la
qualité de Citoyen : Ce titre eft bien commun.
La guerre , dites vous , n'est qu'une
fermentation paffagere. Le Roi la fait bien ,
One l'aime pas s'il lui plaifoit de perpétuer
La Paix , je deviendrois inutile. Inutile !....
Effacez , fi vous le pouvez , les Milords
de la Finance , dépenfez plus qu'eux ,
employez tous les Ouvriers & les Marchands
que vous payerez à loifir ; foyez
très-Grand & vous ferez très - utile .
Mais , ajoutez vous , l'amour de la Patrie
n'exige- t'il pas quelque chofe de plus que de la
repréſentation ? L'amour de la Patrie & la
Patrie elle - même .... voilà de vieux
mots , de vieilles idées des Grecs & des
Romains , qu'il faut reléguer à Bâle , à
Amfterdam ou à Londres.
Les Livres vous ont gâté auffi -bien que
les voyages. Vous avez lû que les Grands
de Rome & d'Athénes fervoient autant la
République par les talens & les vertus que
par les armes . La plume , la parole
l'adminiftration du tréfor public , la négociation
, tout leur alloit. Vous avez lû
qu'ils étoient modérés dans leurs maiſons
& prodigues pour le bien commun
qu'ils payoient les dettes des pauvres
qu'ils dotoient les filles , qu'ils faifoient
JUILLET. 1751. 18
des largeffes au Peuple pour foulager le
poids du travail & de l'inégalité , & qu'il
leur arrivoit de finir par tefter en fa faveur
; tout cela eft bon dans Herodote
Plutarque , Tite - Live , Bouquins abondonnés
aux Colléges. Lifez le Nobiliaire
du Pere Anfelme , voilà votre vrai Livre.
Vous y trouverez les Armoiries , les Titres
, les Dignités , les Illuftrations , qui
font la Grandeur.
Envain la chercherez-vous ailleurs. Le
dernier régne a vû des Philofophes qui
ont appris à penfer à la Nation ; des Poëtes
, des Orateurs qui ont élevé fes fentimens
& corrigé fes vices ; des Hiftoriens
qui lui ont préſenté les caufes de fon élévation
ou les pronoftics de fa chûte ; un
génie hardi qui a joint les deux Mers pour
la mettre à portée de tout ; des Magiftrats
qui ont affûré fon repos intérieur en fixant
la Jurifprudence. Tout cela a- t'il fait des
Grands?
Tenez-vous- en donc au mérite de la
Naiffance : c'eft le centre où le réuniffent
tous les rayons de lumiere. Ou fi enfin
Vous êtes fi amoureux de vertus , tâtezvous
le pouls ; elles circulent avec votre
fang , elles ont paffé de vos Aycux à vous ;
ce font les vôtres , & vous ne fçauriez les
étouffer ni les perdre . Telle eft la force da
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
naturel , comme on nous l'a démontré en
plein Théâtre. Vous n'avez qu'une feule
chofe à faire , & le Public une feule à dire
Il vit en grand Seigneur. Si vous le faites
j'ai l'honneur d'être avec un très -profond
respect , finon , avec une amitié cordiale
Monfeigneur , Votre & c.
無洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗粥
A
MADAME B ....
Pour la remercier de ce que je ne l'aime plusà
STANCE S.
Q
Uoi ! c'eſt vous , aimable
Thémire
Qui rompez ce charme
vainqueur ,
Qui foumettoit à votre empire.
Ma raifon, mes fens & mon coeur !
Hélas ! pouvois-je m'en deffendre ,
Et ne point me laiffer charmer ?
Je vous voyois , j'ai le coeur tendre ,
En faut-il plus pour vous aimer ?
Mais , grace à votre indifference .
Grace à votre légereté ,
Je ne crains plus votre inconſtance
Et je reprends ma liberté.
L'amour eft-il un bien fuprême
4
JUILLET. 17518
Qu'un fage puiffe defirer ?
Non , puifqu'au fein du bonheur même
Il nous laiffe encor foupirer.
L'amertume qui l'environne ,
Et qui fouvent trempe fes traits ,
Etouffe le plaifir que donne
Le plus chéri de fes bienfaits.
Je puis donc à préfent , Thémire
Bravant tes dangereux attraits ,
Avec toi folâtrer , & rire
Du calme où je rentre à jamais.
Je puis de ta bouche charmante
Vanter le tendre coloris ,
Et cette grace fi touchante
Que tu donne à ce que tu dis.
Je ne traiterai plus de fable
Vénus & fa rare beauté ;
La tienne , au moins, nous rend croyable
Ce qu'en vante l'Antiquité.
Quelle eft cette escorte légere ,
Qu'on voit voltiger fur tes pas ?
Des talens qui fuivent leur mere
L'Amour augmente tes appas .
Dis-moi , fi je t'aimois encore ,
Si j'étois encore enchanté;
>
Bili
12 MERCURE DE FRANCE:
Sur ce qui fait que l'on t'adore ,
Aurois- je cette liberté
Heureux quandje verrois tes charmes
Et malheureux en les quittant ,
Mon coeur feroit dans les allarmes;
Je tremblerois fur chaque instant.
Tantôt flatté , leur affemblage
Animeroit tout mon transport ;
Mais bien-tôt un nouvel hommage
M'en feroit accufer le fort.
Autour de toi ce qui s'empreffe
Me fembleroit d'heureux rivaux.
Pas un d'eux n'auroit ma tendreſſe ;
Et moi j'aurois feul tous leurs maux,
Tranquillité qui m'es fi chere ,
Je me donne à toi pour toujours
Contre les yeux de ma bergere
Aflûre la paix de mes jours.
Je prendrai plaifir à l'inftruire
Que c'est toi feule que je fers ....
Mais que vois-je ? Hélas ! c'eft Thémire ,
Adieu , pour jamais je te perds.
De R **
JUILLET. 1751. 33
ECLAIRCISSEMENT
Sur un Paffage du Livre de l'Esprit des Loix.
O
Na demandé une définition précife
& mieux expliquée du terme
d'Honneur , tel qu'il eft employé dans le
Livre de l'Esprit des Loix ; on l'y donne
pour le grand reffort des Monarchies
comme la Vertu eft celui des Républiques ,.
& comme la crainte eft dans les
nemens defpotiques.
gouver-
Oppofant ces trois mobiles les uns aux
autres , l'Honnenr ne feroit donc pas la
Vertu , ni la vertu l'honneur ; mais en y
réfléchiffant , nous trouverons qu'ils peuvent
s'identifier en partie & differer d'ailleurs
, fans fe trouver en oppofition ; &
dans leur alliage & leurs differences
P'honneur ne contiendra rien de vicieux ,
mi les Monarchies rien d'inférieur aux Républiques.
"
On a dit de la Science , qu'elle n'est rien ,.
d'autres que vous ne sçavent pas que vous
êtes fçavant : N'en pourroit'il pas être de
même de la vertu , dans le fens où cela
eft dit de la fcience ? Véritablement cet
adage n'eft pas d'une parfaite juftelle ,
B v
34 MERCURE DE FRANCE.
on y donne l'exclufion à ce qui n'eft qu'un
degré de moins de perfection , il falloit
dire que la réputation du fçavoir ajoûte au
merite de l'être, mais ceffe -t'on d'être fçavant
parce qu'on n'eft pas connu comme tel , &
& ne peut- on pas le devenir dans l'obfcurité
? Le tems y eft plus grand & plus enployé
à l'étude ; mais d'un autre côté la
réputation accroît l'émulation , & la communication
perfectionne nos lumieres , nos
difciplines & le fruit de nos études :
voila ce qu'on a voulu dire avec plus d'énergie
que de jufteffe ..
La Vertu peut recevoir les mêmes progrés
& les mêmes inconveniens de l'obfcurité
& de la lumiere , c'eft veritablement
un de fes attributs de fe fuffire à elle- même ;
le mépris des éloges & des honneurs ( qu'elle
appelle vains ) l'éleve & la rend encore
plus eftimable ; mais une perfection de
moins , n'altere point l'effence des chofes.
L'homme vertueux , mais ignoré dans,
les : Monarchies , devient inutile à fa pa
trie , car il n'eft point avancé aux charges
publiques , il ne doit donc plus être
compté parmi ces refforts de profperité de
ce Gouvernement : loin d'être employé ,.
il est rejetté des Cours , il contracte
une humeur chagrine , qui le rend critique
& fâcheux ;le petit nombre de fes conJUILLET.
1751. 35
citoyens , qui le connoiffent , en prennent
occaſion de blâmer le Gouvernement ,
& de dire qu'on y admet le vice & qu'on
en rejette la Vertu ; une telle Vertu fait
donc le double mal de fe nuire à elle même
& de préjudicier à l'Etat.
L'Honneur qui fe manifeſte & qui veut
s'attirer de la confidération dans le monde
, eft véritablement entouré d'écueils ;
ileft furtout fujer à la mode , & fi l'ambition
le féduit, fi les objets le paffionnent,
& fi fes moyens s'écartent des voyes de
la fageffe , il fait plutôt naufrage que
la Vertu tranquille & folitaire ; mais.
la Vertu elle - même n'a - t'elle pas fes
accidens dans le cours de l'humanité ? Ne
manque-t'elle pas fouvent de lumieres ? La
barbarie & la fupperftition ont long- tems
abulé les hommes & ont mis le mal à la
place du bien. Les vérités de l'Evangile &
la faine Philofophie ont encore à travailler
long- tems fur nos pratiques intérieures; la
fociété fe perfectionne ; n'y craignons
plus des conditions rétrogrades au point
qu'elle retourne aux vices qu'elle a quittés
; ainfi la mode & le monde ne feront
point dans la fuite de fi mauvais guides
que le difent les milantropes.
L'Honneur (cette Vertu qui veut princi
palement paroître s'attirer des hommages
B. vi
36 MERCURE DE FRANCE.
& s'avancer dans le monde ) craint tout ce
qui le ternit aux yeux des hommes ; it
craint le moindre ridicule , & pouffe, diton
, trop loin cette crainte : on reproche
à notre tems de redouter plus les ridicules
que les vices ; mais l'excès d'une crainte
n'empêche pas la réalité de l'autre , rien
n'oblige à l'option ; on peut être vertueux
fans ridicules , comme honoré extérieurement
fans vices intérieurs .
Que de foibles objections prévalent
dans la morale , faute d'examen ! Celles
qu'on fait contre l'efpece d'Honneur dont
il s'agit , font de ce nombre : mettons les
dans tout leur jour pour y répondre .
Le défir de voir publier fon merite , l'affectation
d'être honoré , peuvent , dit-on,
couvrir & engendrer de grands défauts ; la
vanité & l'ambition en font le principe
l'homme modefte au contraire fe contente:
d'éviter les reproches de fa confcience ; il
lui fuffit d'être , fans être foigneux de paroître
, tandis que la néceffité de paroître
prend fur les moyens d'acquérir du mérite
& des talens. L'homme méchant &
infuffifant employe toutes les forces à
élever un édifice illufoire de capacité.
qu'il n'aura jamais , & de Vertu qu'il tra
hit , il ufurpe la réputation , il s'empare:
d'un grand nom fans titres & fans preu
JUILLET. 17511
ves . Mais je demande quel est l'art
exempt d'abus , & quels font les abus les
plus ordinaires qui doivent faire profcrite
l'atage des bonnes choſes ?
Non , le faux Honneur ufurpé n'eft poina
l'Honneur; il ne fe foutient pas long- tems,
& il travaille toujours à fe détruire luis
même , car plus il s'avance , plus il fe démafque.
Toute Vertu eft pure & exifte- par ellemême
comme l'amour : l'amour intéreffé
n'eft que commerce ou débauche ; leur dé
monftration & leur bonheur ne les alterent
point effentiellement ; leur diminution
eft un accident que le myftere n'eût
pas fauvé.
L'Honneur porte les hommes aux plus
grands efforts de la Vertu ; il femble prene
dre de nouvelles forces du témoignage.
dont il jouit ; l'amour propre eft donné
aux hommes pour exciter davantage la
Vertu ; ce don ne doit pas être vain dans.
T'humanité ; nous le méprifons trop , quand
nous dédaignons fa voix dans la retraite ;.
mais nous en faifons un bon ufage , quand
nous prenons pour temoins de nos actions.
le Prince qui les récompenfe & nos citoyens
qui les applaudiffent :ainfi l'Honuetr
porte- t'il à méprifer la vie & les biens . Si
laeriu, inconnue a plus de mérite à faire
$8 MERCURE DE FRANCE
le bien fans témoins , l'Honneur eft plus
aidé à bien faire , & la premiere ne furpaffe
le fecond que par le plus ou le moins de
difficulté furmontée ; mais c'est beaucoup
felle s'égale dans fes efforts.
La difference des Gouvernemens établit
celle des deux fortes de Vertus qui
lui font propres && qquuii en font le reffort.
Dans les Républiques , la multitude veut
avoir à deviner où eft la Vertu ; le Prince
ne peut connoître fes fujets que par
l'épreuve & par le témoignage public. La
multitude s'offenſe du mérite éclatant
qui menace fa liberté ; elle renverfe le
culte qu'on lui rend ; la jaloufie fuit les
grandes actions & les hautes fortunes :
malheur aux héros des Républiques , s'ils
laiffent quelque-tems oublier le befoin
d'eux & les fervices qu'ils ont rendus.
Dans les Monarchies au contraire , il y a
bien des dégrés de grandeur pour les fujers.
qui teftent toujours infiniment au deffous
de leur Souverain , à quelque élévation
qu'ils foyent parvenus ; il fe plaît à les
combler , & à fe voir le maître d'hommes
grands & illuftres : rarement ces forunes
paffagéres ont ombragé le trône , &
a perfection du Gouvernement Monar
chique en écarte de plus en plus le danger.
Voi la ce qui fait profperer le Gouver
JUILLET . 1751. 3:9
nement Monarchique , fur tout quand la
juftice préfide aux graces , & telle eft la
définition promiſe en peu de mots , l'Honneur
est la Vertu connue.
送送送送送送送送送送:洗洗洗洗洗濺
LES RICHESSES ,
ODE .
Sous le voile épais du preſtige
Mes fens font- ils enveloppés ?
Par l'apparence du prodige
Mes regards feroient-ils, trompés ?
Dans le lointain un Temple s'ouvre ::
Plus j'avance , plus j'y découvre
Les travaux du luxe & de l'art ;
La paroît l'aveugle fortune ,.
Sur la foule qui l'importune ,.
Jettant les faveurs au hazard..
Le caprice vole autour d'elle ,
Fer de fon injufte pouvoir ,
Et d'un coup léger de fon aile-
Ecarte le timide elpoir.
La flatterie & la baſſeſſe ,
Rampant aux pieds de la Déeffe ,.
La féduifent par leurs refpects ;
La noire envie & l'impudence
40 MERCURE DE FRANCE
De l'avarice qui l'encenſe ,
Rendent les hommages fufpects.
'Au milieu de ce Sanctuaire
S'éleve un facrilége Autel ,
Be fang coule , je vois le frere
Vidime d'un frere cruel.
Moeurs , probité , Vertu , juftice
Tout entre dans le Sacrifice
D'un coeur avide de tréfors ;
Faut-il être époux homicide ,.
Sujet rebelle , ami perfide ?
L'intérêt eft tout fans remords..
•
Dans fes defirs rien ne l'arrête
Pour corriger les loix du fort ,
Il vole , il expofe fa tête
Aux fureurs des tyrans du Nord :
Son Vaiſſeau battu par l'orage
Menace d'un prochain naufrage ;
La peur glace les Matelots :
En ce péril , feul intrépide ,
Dans la foif du gain qui le guide ,,
Il brave les vents & les flors.
Que ne peut cette ame fervile
Connoître ce qu'elle pourfuir. !.
JUILLET. 1751 41
C'eft un bien dont l'éclat fragile
S'éclipfe au moment qu'il nous luit.
Or féducteur , préfent funefte ,
Par toi la vengeance céleste
Punit un coeur intérellé.
Dans les mortels dont tu difpofes ;
Tu fais plus de métamorphofes
Que les breuvages de Circé..
Tant qu'à la pauvreté contente
Le Romain dreffe des Autels ,
Une Vertu toujours conftante
L'égale prefqu'aux immortels ;
Mais quand par les biens qu'il prodigue
Plutus eût fait naître la brigue ,
Et corrompu le Magiftrat ,
Kome à l'inſtant changea de faces
L'intérêt qu'excite l'audace ,
Décida feul dans le Sénat.
炒菜
L'honneur perfécuté s'exile ;
Le crime ne fe cache plus ;
La fainteté n'a point d'afile
Contre l'attentat de Barrus ;
Au vil Prêteur ** de Syracuſe ,
Des vols faits aux bords d'Arétufe
* Ily aun Livre excellent, qui porte ce titre
** Verrès.
12 MERCURE DE FRANCE,
Le Tibre vend l'impunité ;
Clodius devient facrilége ,
Et de Thémis qui le protége
L'or fait trébucher l'équité.
Jamais tes flatteufes promeffes
Ne pourront ravir mon encens ;
Prodigue à d'autres tes careffes
Trompeufe idole , j'y confens :
Victimes des viciffitudes ,
C'est par des épreuves trop rudes
Que nous obtenons tes bienfaits
Quand tu fixerois tes caprices ,
Me payerois - tu les Sacrifices
Que mon lâche coeur auroit faits
Dans ces lieux confacrés au faſte ,
Palais , où l'art s'eft épuisé ,
De ris , de pleurs , Dieux ! quel contrafte
Frappe mon oeil déſabuſé !
Le dédain qui veille à la porte ,
N'en écarte pas la cohorte
Des foins , des chagrins , du dégoût ;'
Quel est donc ton bonheur ſuprême ,
Riche , fi dans le plaifir même ,
Les ennuis empoisonnent tout a
**
Chez les Grands , juſques fur le Trône
*
JUILLET. 17511 43
Les foucis fixent leur féjour :
Si la pompe vous environne ,
Le trouble groffit votre Cour.
Princes , forcés de vous contraindre ;
Vous fouffrez , fans ofer vous plaindre ;
Votre gandeur vous fait la loi ;
Alexandre couvert de gloire ,
Soupire au fein de la victoire
En lui l'homme trahit le Roi.
Tremblez , enfans de la fortune
Qui bravez les Dieux & les loix ;
La vie à vous-même importune
Du Ciel déja venge les droits ;
Du fang la maffe empoisonnée ,
Fruit d'une licence effrenée ,
D'un fuc mortel nourrit le corps ;
A l'épurer l'art qui s'obftine ,
Aigrit la douleur qui vous mine;
Le defefpoir fait les remords .
Ah ! fi vos chaînes font dorées ,
Les noeuds en font- ils moins preffans ?
Vos ames , fans ceffe altérées ,
Ont mille befoins renaiffans.
Vous gémiffez dans Pabondance ?
Contre vous . de votre indigence ,
"L'aveu fecret a prévalu,
Yos tréfors font votre mifere
44 MERCURE DE FRANCE
Tandis que dans le néceffaire
Je trouve encor le fuperflu.
Par M. l'Abbé Clément , Chanoine de
Saint Louis du Louvre.
REFLEXIONS
Sur les Tragedies en Mufique , lues dans une
Séance de l'Académie de la Rochelle. Par
M. de Chaffiron , Auteur des Reflexions
fur le Comique larmoyant , imprimées chez
Durand en 1749.
Ous devons aux Italiens la naiffance
de l'Opera. Le génie d'une Nation
auffi fenfible aux plaifirs, devoit naturellement
avoir la gloire d'inventer un Spectacle
deſtiné à charmer tous les fens ; mais
peut- être un jour le mérite , plus difficile
de le porter à ce degré de perfection qu
F'Italie elle- même n'eft point encore arrivée
, eft-il réfervé à la France.
Sans entrer à cet égard dans aucune difcuffion
,je me contenterai de dire ici que
nous entendons fous le nom d'Opera une
Tragédie ou un Ballet en Mufique , dont
le but eft plutôt de plaire que d'inftruire.
Ce Poëme a fes beautés & fes loix particalieres
, prefque indépendantes des régles
erdinaires. LeLyrique, moins jaloux d'uns
JUILLET. 1751; 45
exacte régularité que d'une
éblouif
d'une
pompe
fante, doit toujours
aller jufqu'au
merveilleux.
C'est
dans
ce point
de vûe qu'il
choifit
fes fujets
, qu'il
régle
l'économie
de ſa
Piéce & qu'il
diftribue
fes perfonnages
.
Toute Fable deftinée à la compofition
d'un Opera , doit donc être fufceptible des
plus brillantes fituations , des évenemens
les plus extraordinaires , des décorations
les plus fuperbes. Si la guerre y paroît , ce
ne doit être que pour y étaler des triomphes
, & la paix ne s'y doit montrer que
fuivie de fêtes & de jeux . Les paffions ,
toutes perfonnifiées , font elles-mêmes au
nombre des Acteurs. La jaloufie arme les
Furies de torches & de flambeaux . Le défefpoir
y évoque les ombres, & fait fortir
des Enfers les habitans du Ténare . Tous
les peuples de la Terre s'y raffemblent , &
le Ciel , toujours favorable aux voeux des
Poëtes , offre bientôt une foule de Divinités,
qui s'empreffent de partager les plaifits
des mortels .
Auffi la Mythologie eft- elle le champ
fertile que la Mufe Lyrique ait le plus
fouvent moiffonné . Ses Poëmes , tirés la
plupart des Métamorphofes d'Ovide , nous
ont préfenté fucceffivement toutes les Divinités
de l'Olimpe , par la plume des Quinaut
, des la Motte , des Dancher & de cet
46 MERCURE DEFRANCE.
homme célebre , depuis fi long-tems audeffus
des louanges & de l'envie. Avec
combien d'art a - t'il fait paroître fur la
Scéne cette charmante Néréïde , à qui les
plus grands Dieux s'empreffent de rendre
hommage ! C'eft Neptune , fuivi de toutes
les Divinités de la Mer , qui prétend
captiver le coeur de la belle Nymphe ; c'eft
Jupiter qui vient lui déclarer fon amour
avec tout l'éclat qui accompagne le Maître
du Tonnerre ; cependant le Deftin ſe déclare
en faveur d'un foible mortel ; les
Dieux rivaux feront forcés de lui obéir , &
l'heureux Pelée obtiendra de leur confentement
la main de l'aimable Thétis.
Quelque magnifiques cependant que
foyent ces images , les Héros pris de nos
anciens Romans peuvent le difputer aux
Dieux mêmes . La Chronique feule des
Amadis fournit des fituations auffi brillantes
que toutes celles de la Mythologie .
Quelle pompe & quel éclat dans Amadis
de Grece ! Vous le voyez fe précipiter à
travers l'éperon enflammé qui défendoit
la gloire de Niquée. Un nuage , qui s'avance
fur le Théatre , s'ouvre au bruit du
tonnerre, & laiffe voir Mélice fur un dragon.
La fontaine de vérité d'amour , qui
Cette Tragédie de M. de la Motte , a été don→
née en 1699 ; la mufique eft de M. Deftouches.
JUILLET. 1751: 42€
fuccéde , paroit ornée de ftatues & de colonnes
, que bien - tôt la fureur de la Ma
gicienne fait brifer par des démons volans.
Ils déracinent les arbres , ils renverfent
les rochers ; l'Amour effrayé s'envole ,
& ce défordre n'eft encore qu'une prépa
ration à de nouveaux prodiges.
C'est dans les mêmes fources de la Fa
ble & du Roman que nos Lyriques ont crû
devoir choisir les Acteurs de leur Prologues;
mais les rôles qu'ils leur prêtent dans
ces occafions , ne font point montés fur le
ton de ceux qu'ils leur font jouer dans le
coursdu Poëme. L'ufage les a bornés à ne
chanter dans les Prologues que les exploits
& la gloire du Souverain , & à porter en
tremblant l'encenfoir jufqu'aux pieds du
Trône. Nous avons beaucoup de chefsd'oeuvre
dans ce genre , dont l'immortel
Quinaut a fourni les premiers modéles,
Quel naturel de penfées & d'expreffions ,
quelle force même de pinceau n'a- t'il pas
employé pour louer le Roi qui a fait fi longtems
l'admiration de l'Europe ! Il fait chanter
ces vers admirables à Vénus dans le
Ballet du Triomphe de l'Amour.
Un Héros que le Ciel fit naître ,
Pour le bonheur de cent peuples divers ,
Aime mieux calmer l'Univers ,
Que d'achever de s'en rendre le maître.
48 MERCURE DE FRANCE:
Et dans Amadis de Gaule , Alquilf & Ur
gande chantent ce Duo célebre.
C'eft à lui d'enfeigner
Au Maître de la Terre
Le grand art de la guerre ,
C'eſt à lui d'enſeigner
Le grand art de regner.
Un Lyrique de nos jours , qui a fait les
plus jolies chofes du monde , & qui a ofé
le premier introduire de véritables Héros
fur la Scéne , fait paroître dans le Prolo
que des Fêtes Grecques & Romaines , la
Mufe de l'Hiftoire , qui demande des accords
à celle de l'Harmonie . Certe fiction
eft également ingénieufe & fenfée ; l'Hif
toire fournit les fujets & la Mufique les
pare. Cependant la tyrannie de l'ufage l'a
emporté dans le Poëme même , & quoi
qu'il veuille nous infinuer le contraire ,
il s'eft vû forcé de traveftir les Alcibiades
& les Antoines en Celadons , pour ne pas
déplaire à cette partie brillante des Spectateurs
, qui entraîne toujours les premiers
fuffrages & qui fe fait un jeu de foumettre
jufqu'à la raifon , lorfqu'elle s'oppose à
Les plaifirs.
De là le faux , toujours dominant dans
* Voyez la Préface que M. Fuzelier a mis à la
tête de fon Ballet.
les
JUILLET. 1751. 49
les Héros de l'Opéra. On leur a impofé la
fatale néceffité d'être perpétuellement
amoureux. Au moment qu'ils fe préfentent
fur la Scéne , ils ne fe rcffouviennent
plus de leur antique bravoure ; la gloire
autrefois donnoit au moins l'effor à une
partie de leurs proueffes ; aujourd'hui on
ne nous les montre plus que tranſportés
d'une paffion efféminée. Ils dédaignent
fur nos Théatres de punir ces brigands qui
alloient courir le monde pour ravir l'honneur
des Princeffes errantes , & nous fommes
tout accoûtumés à leur faire grace des
qualités vraiment héroïques. Qu'importe
en effet qu'ils fe faffent admirer par leur
courage , s'ils réuffiffent à nous plaire par
leurs agrémens ; la valeur de Roland ne
balance pas plus dans nos coeurs les charmes
de Médor , que dans celui d'Angélique.
*
Aflujettis à des caractéres fi faux , nos
Poëtes n'ont pû conferver à l'Opera ce
vrai-femblable , fi effentiel aux deux autres
genres dramatiques , & cette fcience
eft devenue une loi contre laquelle il
n'eft plus permis de réclamer. Il est décidé
que le Spectacle Lyrique n'eft point
obligé de fuivre la vérité réelle ou préfumée
, ni dans la marche de fon action , &
fur tout dans le ton de fes Acteurs. Saint :
C
50 MERCURE DE FRANCE.
Evrenient avoit fans doute de l'humeur ,
quand il a improuvé qu'un homme mourût
en chantant , ou qu'il fe livrât mélodieufement
à des fureurs. Comme les actions
dans l'Opera font effentiellement
fubordonnées à la Mufique , il faut bien
qu'elles fe faffent en chantant , de quelque
nature qu'elles foient. Au refte il eft furprenant
que le voluptueux Philofophe de
la Duchelle Mazarin ait pû douter que
J'humanité fe prêtoit fans peine à toutes :
les efpéces d'illufions capables d'augmenter
l'yvreffe des fens.
Mais fi les Poëtes Lyriques peuvent fans
fcrupule braver prefque toutes les vraifemblances
en faveur de la pompe du Spectacle
, & par la nature même du Poëme , il
ne leur eft jamais permis de bleffer la véri
té du fentiment ; c'eft un défaut capital
qu'aucune beauté ne peut racheter, & dont
l'Auteur de l'Opera d'Achille fournit un
exemple mémorable. Après avoir fait chanter
à Priam ces beaux vers au fecond Acte,
Reftes infortunés du plus beau fang du monde ,
Polixene , ma fille , & vous veuve d'Hector ,
Mêlez vos pleurs aux miens , & s'il ſe peut encor,
Que tout redouble ici notre douleur profonde.
Il le fait reparoîte tout confolé au quatriéme,
& dire galamment à Polixene :
JUILLET.
51 1751.
Ma fille , il n'eft plus tems de répandre des pleurs,
Voici le jour heureux qui finit nos malheurs ,
Le fier Achille rend les armes
A tes charmes , & c.
Par quel miracle cet infortuné Monarque
a- t'il pu oublier fi rapidement qu'Achille
vient de facrifier Hector aux mânes de Patrocle
? Et comment Polixene peut - elle
fans horreur accepter une main encore
fumante du fang de fon frere ? Cette abfurdité
, toute perfonnelle à l'Auteur , eſt
d'autant plus impardonnable , qu'elle tombe
en pure perte pour le plaifir du Spee
tateur .
Car c'eft le plaifir qui fait la loi fuprême
àl'Opera;c'eft lui qui décide en Législateur
& qui a fait accorder encore aux Lyriques,
outre le facrifice des vrai -femblances , une
entiere liberté pour l'économie du Poëme
: en effet , on ne les a jamais affujettis
à prendre des régles , que ce qui pouvoit
fervir à rendre l'action plus vive & plus
animée. Comme les miracles opérés par
les Dieux , & les enchantemens furmontés
par les Héros , ne pourroient que très dif
ficilement fe prêter à la marche exacte de
la Tragédie , il étoit néceffaire que l'Opera
s'en fit une qui lui fûr propre , & c'eft
en quoi il a réuffi admirablement bien .
C ij
52 MERCURE DE FRANCE.
Dans la Tragédie , l'expofition eft unt
morceau difficile & qui demande un art
infini . Le Poëte Lyrique s'eft mis en droit
de fuppofer que le Spectateur fçait tout ce
qui a précédé. Ainfi lorfqu'Angélique a
chanté ce beau Monologue :
Ah ! que mon coeur eſt agité ;
L'amour y combat la fierté ;
Je ne fçais qui des deux l'emporte , & c;
Dès ce moment l'expofition eft fuffifam
ment faite , fans aucune autre préparation ;
on devine fans peine que la Reine de Catay
a deux amans & qu'elle préferera fon
goût à fa gloire. Eh ! qui pourroit s'y tromper
? Ces incertitudes- là dans le coeur d'u
ne Héroïne d'Opera , ne font elles pas toujours
décidées au profit de l'amour, contre
les intérêts de la raifon ?
C'eft avec plus de facilité encore que les
Poëtes Lyriques le font affûrés d'heureux
dénouemens ; c'eft l'effort du génie & du
jugement de trouver une iffue naturelle à
une action remplie d'incidens , qui fe croifent
exprès pour tenir le Spectateur dans
l'incertitude ; dans l'Opera , la machine
feule dénoue avec fucès. Armide part fur
un char volant , & laiffe l'auditeur également
content & ébloui ,
JUILLET. 1751 .
53
La divifion en cinq Actes eft peut- être
ce que l'Opéra a de plus commun avec la
Tragédie , & cette reffemblance même à
des caractéres abfolument diftinctifs ; chaque
Acte dans un Opéra contient , comme
une action entiere , & feulement une partie
d'action dans la Tragédie . L'Acte finit
dans celle-ci par la fufpenfion momenta
née de l'action principale ; dans l'Opéra la
fin de l'Acte doit amener une fête ou un
divertiffement qui tienne encore le Théatre
rempli , après que les Acteurs le font
retirés . Le Théatre Lyrique ne fouffre
point de vuide , peut- être par un principe
de politique ; l'efprit trouve fi peu à s'y
occuper , qu'il met tout en ufage pour
l'empêcher de réflechir .
,
La préference qu'il s'eft ainfi obligé de
donner aux yeux & aux oreilles , lui a fait
abandonner l'unité de lieu qui forme partout
ailleurs une régle fi effentielle . Il eft
de l'effence , de la régularité même du
Poëme chantant , que la pofition de la
Scéne change dans tous les Actes . Les
fens y gagnent , & il n'eft pas libre aux Lyriques
de balancer entre le vrai & le merveilleux.
Au Palais enchanté d'Armide
ils peuvent faire fuccéder des déferts affreux
, remplacer le mont Etna , vomiffant
des flammes , par les bofquets fleuris
Си
$4 MERCURE DEFRANCE:
de l'Elifée . Il n'eft point d'éloignement
de contrariété , d'impoffibilité même , qui
ne doive céder à l'imagination vive & fertile
d'un Poëte d'Opéra. Il peut à fon gré
faire
voyager les
raffembler les peupays
,
ples des deux Pôles , & les préfenter dans,
le même moment aux yeux étonnés des
Spectateurs.
Mais , dira- t'on , comment l'Opéra avec
tant de défauts entraîne- t'il tant de fuffrages
, & par quels charmes réuffit-il à cou
vrir des abfurdités auffi choquantes ? Je
réponds d'abord , qu'il forme , comme un
fpectacle univerfel, & où chacun trouve
à s'amufer dans le genre qui lui conviene
ou qui lui plaît davantage. Le Machiniſte
quoique voifin du Géométre , laiffe déris
der fon front à la vue d'un vol rapide
dont il médite les refforts , tandis que l'éléve
de Therpficore fe laiffe tranfporterpar
des pieds mus en cadence . Le Peintre :
& le Décorateur y trouvent des fujets
d'admiration & de critique , & dès-lors ils .
y font occupés. Il n'eft pas jufqu'aux habits
qui n'entrent pour quelque chofe
dans le plaifir du Spectateur , parce que
le plaifir prend mille formes differentes ;
enfin les jeunes gens , toujours frivoles ,
font fatisfaits d'une ariette qu'ils appren
nent rapidement , & qu'ils chantent d'a
JUILLET. 1751. 55
près l'Acteur ; & les coeurs tendres de tous
les âges , n'y trouvent que trop de quoi
fe paffionner & entretenir le feu pernicieux
qui les confume.
Ceux qui veulent faire l'apologie de
P'Opéra d'un ton plus férieux , difent que
ce qui eft tout ce qu'il doit être , eft bon
dans fon genre , & même beau en effet
s'il y dans les Arts un beau arbitraire &
de convention , comme il n'eft pas permis
d'en douter. Si donc l'action du Poëme eft
d'un merveilleux afforti aux idées reçûes
fi les paroles font fonores & touchantes ,
fi la Mufique exprime bien les fentimens
dont on veut nous affecter , fi les décorations
font fuperbes , fi le jeu des Machines
eft exécuté avec affez d'adreffe pour nous
faire illufion , alors l'Opéra fera bon ,
fera
parfait , & nous ne pourrons rien demander
au- delà de ce qu'il nous donne , ſans
une véritable injuſtice .
A tant de traits , tous capables de produire
, chacun en particulier , leur effet , it
eft aifé de fentir tout l'empire que la Mufique
prend fur la Poëfie , & la préference
que les airs obtiennent fur les paroles ;
auffi l'Auteur du Poëme n'eft jamais qu'en
fecond , & un Opéra eft bien plus connu
par le nom du Muficien que par celui du
Poëte. Quinault n'a pas été excepté d'un
Ciiij
36 MERCURE DE FRANCE.
ufage devenu comme général ; fa gloire
eft maintenant indépendante de celle de
Lully. Mais combien de tems n'a - t'elle pas
été éclipfée ? Il n'y a pas trente ans qu'on
le confondoit encore avec la foule des
Poëtes médiocres de fon tems. Pourquoi
faut- il qu'un génie fi fertile , qu'une lyre
fi délicate , fi harmonieufe , fe foit prètée
à des maximes corrompues ? N'en doutons
pas , Meffieurs , fi Quinault n'eût embraſſé
que les paffions vraiment dramatiques ,
nous n'aurious point à redouter aujourd'hui
ces dogmes féducteurs qui font l'ame
de nos Poëmes chantans . Ses fuccès dans
le genre galant ont entraîné fes fucceffeurs
, ils ont crû ne pouvoir plaire , qu'en
adoptant à fon exemple , cette morale funefte
, où le vice ofe fe produire fous le
voile impofteur de la délicateffe & du fentiment
,
Seroit- il donc impoffible que nous en
vinffions enfin jufqu'à vouloir être raifonnables
? & l'amour, purement voluptueux,
eft-il la feule paffion qui ait droit fur nas.
ames ? Je ne m'étendrai point ici en longs
raiſonnemens , il faut des preuves de fait
pour combattre des préjugés qui paroiffent
victorieux. Je me contenterai donc de
citer l'Opéra de Jephté , ce Poëme célébre
d'un Auteur qui ne l'eft pas , mais qu'on
JUILLET . 1751.
57
trop cherché à avilir. Des yeux accoûtumés
aux prodiges des Divinités , aux
enchantemens , aux preftiges des Romans ,
ont vû fans dégoût des perfonnages
faints introduits fur la Scéne , & les maximes
de Religion & de morale répandues
dans cette Tragédie , trouvent encore tous
les jours des Spectateurs dociles & affidus.
N'approuvons pas néanmoins qu'on
faffe chanter fur un Théatre profane les
myftéres facrés de notre croyance , & les
objets refpectables de notre culte . La
pompe toute voluptueufe de l'Opéra s'al
lie mal avec l'aufterité des moeurs Evangé
liques ; la piété , la raifon même , fouffrent
infiniment de voir imiter l'enthouſiaſme
divin d'un Prophéte , ou les chaftes tranfports
d'une Vierge , par des bouches accoûtumées
à célébrer les louanges des Divinités
de Cythére. Le contrate a quel
que chofe de trop révoltant.
Que plutôt nos Lyriques effayent leurs
talens fur des fajets tirés de l'Histoire de
toutes les Nations ; fi un Poëte a trouvé
l'art de nous attacher par limitation des
chofes faintes , pourroient- ils appréhender
de ne pas réuffir , en traitant des fujets
où leur imagination pourroit fe jouer avec
une entiere liberté. La Fable & le Roman
les afferviffent à une paffion unique tam
C #
*
18 MERCURE DE FRANCE.
dis que l'Histoire les offre toutes à leur
pinceau , avec les moeurs de tous les âges ,
les révolutions de tous les fiécles , les ufages
de toutes les Nations . Quelle variété-
& quelle abondance d'évenemens , & d'ac--
tions également propres à faire briller le:
génie des Poëtes , & à exciter l'admira--
tion du Spectateur !
Un changement auffi utile pour les
moeurs ( objet toujours refpectable en toute
efpéce de Gouvernement ) réconcilieroit
, fans doute , avec l'Opéra , cette par
tie des honnêtes gens , qui craint avec
raiſon les, images licentieufes , qui font la
baze commune de nos Tragédies en Mafique.
L'amour de la gloire , de la Patrie ,.
de la liberté , ne pourra-t'il donc jamais:
remplacer fur notre Théatre le charme de
l'amour effeminé de nos Héros ? On a applaudi
l'action forte , pathétique & inté--
reffante du premier Acte des fêtes de l'hy .
men .On y a vu avec tranfport Ofiris oc :
cupé du bonheur de la terre.
Le fecond Acte des talens lyriques n'eft
qu'une harangue militaire , & de quelle
énergie ne l'a- t'on pas trouvée ?
Qu'on encourage les génies hardis , capables
de fe frayer de nouvelles routes » .
& le Théatre de l'Opéra fera bientôt tout
ce que des effais auffi brillans font en droit
de nous faire attendre.
JUILLET. 1751. 59
Un Poëte avec du talent , un Muficien
avec du génie , peuvent tout ce qu'ils oferont
entreprendre , & fi je ne craignois
d'exciter le murmure public , je dirois
qu'il ne feroit pas impoffible de placer fur
le Théatre même du Palais Royal , la peinturé
même de l'amour conjugal , s'il étoit
traité avec autant d'art , qu'Euripide en a.
employé dans cette Scéne admirable , où
·Adméte reçoit les tendres adieux de la gé--
néreufe Alcefte:
Je livre à vos réflexions cette légere idée
de réforme de l'Opéra , en ce qui regarde
uniquement les moeurs , & vous devez con
venir qu'elle eft moins chimérique dans
fon exécution . par quelque impuiffance:
réelle de la part des Poëtes , que par lai
crainte où ils font de déplaire à ce goût:
foible & malade quii caractérife la plus:
grande partie des amateurs du fpectacle..
Le Père Brumoy a remarqué , que la Comédie
Athénienne dut la perfection , où
elle arriva fous Menandre , aux Loix fuc--
ceffives qui la renfermerent dans des bor--
nes légitimes. Sans le fecours des Loix la
Comédie a perdu parmi nous infiniment
de fon ancienne licence , les équivoques ,,
lès duels , les enlevemens font difparus ;;
& que ne peut pas le charme feul de la
nouveauté für nos efprits ? Nous commen
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
çons d'aimer la morale plaintive , & les
accens lugubres fur les mêmes Théatres ,
qui n'avoient été juſqu'ici deſtinés qu'aux
jeux & aux ris. Il eft dans l'humanité d'épuifer
d'abord toutes les erreurs , de parvenir
à pas lents au ton de la Nature , au bon
& au parfait , de s'en laffer enfuite , & de
tomber dans de nouveaux égaremens , differens
des premiers . Ofons préfager la
même destinée pour l'Opéra. Les lieux
communs de la galanterie ont été fon berceau;
mais ils font bien près d'être épuifés ;
il eft tems de le revêtir des paffions vrajment
dramatiques , que le charme de la
Mufique pouffera encore plus loin que
dans la Tragédie.
Si l'on nous prend par un nouveau genre
de plaifir , la révolution fera rapide.
Attendons ce prodige de quelque génie fupérieur
, qui donnera le ton à fon fiécle , &
qui après s'être rendu propre la maniere
des Grecs, fi voifins des Tragédies en Mufi
que , nous donnera des caractéres vraiment
eftimables, & fera peut- être de Opéra une
école pour les moeurs , au moins dans la
héorie.
JUILLET. 1751. 61
M
Onfeur de la Motte a laiffé une
faite d'Eglogues très- ingénieufes .
On nous a permis d'en imprimer une , prife
au hazard le Public fera bien-tôt en
poffeffion de tous les ouvrages de ce célebre
Ecrivain.
EGLOGUE.
Licas, Aris.
LIcas ,que le defir de connoître la Ville
Eloigna quelque tems d'un féjour plus tranquille ,
Y revenoit enfin , plus fier d'avoir appris
A mêler dans fes airs des tours fins & fleuris ,
Aux fimples fentimens , aux graces naturelles
Dont les bergers du lieu fçavoient charmer leurs.
belles.
On y vantoit, Atis , on y vantoit les chants
Mais Licas erut les fiens plus vifs & plus touchans.
Il'afa défier au combat de la flûte ;
Florine, qu'ils aimoient, jugeoit de leur difpute ;
Et rivaux à la fois & de gloire & d'amour ,
Les deux bergers ainfi chanterent tour à tour.
Licas.
Au moment fortuné que j'apperçus ma belle ,
L'Amour, tendant fon arc , voltigeoit autour d'elles
Elle jetta fur moj des regards pleins d'attraits ,
62 MERCURE DE FRANCE
Lie Dien prit ce tems fûr , pour me lancer les tražes
Atis.
On célebroit ici la Reine de Cythere :
Mon coeur de cent beautés diftingua ma bergeres.
D'un defir inconnu je me fenus preffer ,
Et je baiffai les yeux de peur de l'offenfer.
Licas.
Tous les cours à l'envi s'empreffènt fur les traces .
Quand dans les blonds cheveux , arrangés par less
Graces ,
Elle a mis avec art les plus brillantes fleurs ,
Dont l'éclat de fon teintfait pâlir les couleurs .
Atis..
De tous ces ornemens je ne m'apperçois guere ;
Parée ou négligée , elle fait toujours plaire .
Hélas ! en quelque état qu'elle s'offre à mes yeux .
C'eft toujours comme elle eft qu'elle me plaît le
mieux..
Licas.
Avides Courtifans , adorezla fortune ;.
Allez faire à nos Rois une cour importune j ‹
De la feule beauté je reconnois les loixg ,
Mais les efclaves font plus heureux que nos Rois .
Atis.
Je ne fonge jamais qu'à celle que j'adore ;
Que m'importent les foins d'un monde que fi
gnore !
Manfeul amour m'occupe, & je m'en entretiens ,
JUILLE T.
6
17576
Sans fonger fi quelqu'autre afpire à d'autres biens .
Licas.
Dans le bocage épais où va rêver ma Belle ,
Parlez-lui de mes feux , plaintive Philomelle ;.
Dans les antres fecrets , quand elle fuit le jour ,
Echos qui le fçavez , dites lui mon amour..
Atis..
Affidu fur les pas de celle qui m'attache ,
Il n'eft point de détour , de bois qui me la cache ;.
Dans les antres en vain elle iroit ſe cacher ,
L'amour , me le révéle , &je cours Py chercher..
Licass
Par tout à fon afpec les campagnes feuriffent ;
L'air en devient plus pur, & les bois reverdiffent,
Aris.
Je n'aime que les jours , les lieux où je la voi ,
Quand je ne la vois plus , tout est égal pour moi
Licas.
Si quelque jour mes foins pouvoient toucher fon
ame ,
Que ce triomphe, Amour, redoubleroit ma fâme i
Atis.
Si l'Amour m'accordoit ce deftin glorieux ,
Je ferois plus content , & n'aimerois pas mieux.
Licas,
J'ai fait des vers pour elle , & je veux- les lui dire ,
L'Amour les a lui-même applaudis d'un foûrire,
64 MERCURE DE FRANCE.
Atis .
J'en ai fait que je trouve encor trop languiffans ;
Je n'ai pas à mon gré , dit tout ce que je feas
Licas.
Écoute , écoute , Atis , la Chanfon que j'ai faite ,
Et tu pourras juger fi ma fimme eft parfaite.
C'eft Iris déformais qui borae mes defirs ;
Je ne puis dans mes tendres chaines.
Etre heureux que parfes plaifirs
Ni malheureux que parses peines.
Atis.
Ecoute donc, Licas , ma Chanfon à ton tour;
Mais ne vas pas par- la juger de mon amour .
Quandj'ai dit pour Iris tout ce qu'Amour m'inſpireż
J'y voudrois encor ajoûter ,
Jefens plus que je ne puis dire ;
Hélas ! jefçais bien mieux, l'aimer que la chanter.
Licas.
Florine , il en eft tems , vous devez prononcer:
I
Atis .
Je crains trop cet arrêt , pour vouloir le preffer.
Tel de ces deux bergers fut le combat champêtre.
L'unfuivoit la Nature ,il n'eut point d'autre maître;
L'autre vouloit de l'Art y joindre le fecours ,.
Qui, loin de l'embellir , la déguife toujours.
Dans le coeur de Florine Atis eut la victoire ;
Elle voulut pourtant lui cacher cette gloire ,
Et dans un embarras qu'Atis apperçut bien,
Le regarda , rougit , & ne prononça . Lien
JUILLE T. 1751. 65
1
LA FILLE DU SOLEIL ,
CONTE TURC.
Ly avoit une Dame de la plus grande
beauté , & dont l'amour propre étoit
parvenu à un tel excès , qu'elle fe croyoit
plus belle que le Soleil . Unjour, en regardant
fierement ce bel Aftre , elle lui dit :
Soleil , mon beau Soleil , dis- moi , fans
mentir , lequel eft le plus beau , de toi ,
ou de moi. Je fuis beau & tu es belle , lui
répondit le Soleil . Cette réponſe , dont
fa vanité auroit dû fe trouver fatisfaite ,
ne lui parut cependant pas fuffifante ; elle
fe leva le lendemain avant le jour , elle attendit
le Soleil , & lui fit la même queftion
, en le conjurant de s'expliquer plus
clairement. Malgré fes inftances elle reçue
la même réponfe ; elle ne fe rebuta point
elle répéta la même chofe le jour ſuivant
& le Soleil ajouta feulement à fes paroles
ordinaires : je te rendrai mere d'une fille
qui fera Reine , & plus belle que toi &
que moi. Tant de faveurs du Soleil ne
confolerent point la belle Dame , & la
feule idée d'une beauté plus parfaite que la
fienne , & qui parviendroit au Trône , lui
fit regarder les bontés de cet Aftre divin
#6 MERCURE DE FRANCE.
comme une menace des plus à redouter
elle réfolut , pour s'en garantir , de ne jamais
s'expofer à fes regards , & de faire
du jour la nuit , toutes chofes très- fouvent
pratiquées depuis ce tems , mais qui
parurent alors fort extraordinaires. Cependant
les mortels ne pourront jamais
réſiſter à la volonté des Dieux. Malgré les
précautions & les arrangemens qu'elle
avoit pris , un jour elle fe coucha , felon
fa coûtume , un peu devant l'aurore ; elle
étoit perfuadée que fes fenêtres étoient
exactement fermées ; la négligence d'une
efclave permit au Soleil d'entrer , il la
trouva couchée , la chaleur étoit grandes
elle étoit peu vêtue , un feul de fes rayons
la réveilla , ce fur inutilement qu'elle cria,
le Soleil me gagne , à quels malheurs
m'expofez-vous ? Vous fçavez que je le
détefte. On accourut , & l'on prit pour un
excès de délicateffe ce qui étoit en effet la
parole du Soleil ,. & elle accoucha trèsheureufement
de la plus belle fille ; malgré
tous les fentimens de jaloufie , dont
elle étoit dévorée , elle en eut foin , la fit .
Bourrir & élever , comme les autres enfans
, jufqu'à l'âge de douze ans , efperant
toujours que quelque accident dérangeroit
fes charmes mais fa beauté lui parut
alors. fi . complette , que ne pouvant plus
JUILLET. 1751. 87
en foutenir la vue , elle appella deux de
fes efclaves , & leur dit : engagez ma fille
à fe promener avec vous , conduifez - la
dans la plaine du Grand-puits , propofez
lui d'admirer fa beauté , & de fe regarder
dans le criftal de fes eaux , & lorfque vous.
la verrez bien occupée du plaifirde fe voir,
prenez-la par les pieds & la précipitez. Les.
efclaves exécuterent fes ordres avec la
plus grande précision, & vinrent en rendrecompte
à leur Maîtreffe , qui leur fit de
beaux préfens , proportionnés au fervice
qu'elles lui avoient rendus. Cependant le
Soleil qui donnoit à plomb fur ce puits ,
& qui fe trouva témoin de tout ce qui fe
paffoit , réunit fes. rayons , & enleva dans
l'inftant toute l'eau , & fi complettement ,
que la belle fille ne fut point du tout
mouillée , & que foutenue par les rayons.
de fon pere , elle arriva au fond du puits.
fans fe faire aucun mal , & fi doucement
qu'elle n'eut pas la moindre peur. Elle
examina avec attention le fond de ce
puits , qui lui parut d'une prodigieufe
étendue. A force de le parcourir , elle ар-
perçut un cheminwoûté plus obfcur , mais.
affez large , elle le fuivit , & il la conduifit
fucceffivement au grand jour , & enfuite
dans un beau jardin rempli d'arbres ma
gnifiques , couverts de toutes les espéces
68 MERCURE DEFRANCE.
de fruits que la Nature a coûtume de pro
duire ; elle s'en amufa , elle en mangea ,
& trouva que leur goût répondoit à leur
beauté ; elle reconnut enfuite que ce jardin
conduifoit à un grand Palais , dont il
dépendoit ; la curiofité la détermina à y
monter , elle y trouva un nombre infini
d'appartemens , & furtout une enfilade de
douze belles chambres richement meublées ,
mais le lit d'aucune n'étoit fait . La belle
parcourut tout le Palais fans y rencontrer
perfonne ; après avoir imaginé toutes les
raifons d'une folitude fi générale , & n'en
trouvant aucune capable de la fatisfaire ,
elle fe contenta d'être étonnée de ce qu'après
-midi ces beaux lits n'étoient pas encore
faits ; il faut , dit-elle , pour me faire
un mérite auprès du maître de cette maifon
, que je balaye ces douze chambres, &
que je falle ces douze lits. Après avoir
exécuté fon projet , elle choisit un endroit
qui ne pouvoit être frequenté , où elle réfolut
d'attendre & d'examiner tout ce qui
devoit naturellement arriver.
Dans l'inftant que le Soleil fe couchoit ,
elle entendit du bruit, & vit arriver douze
grands Dragons , dont les replis tortueux,
& les figures affreufes la firent trembler.
Ils furent furpris de trouver leurs chambres
fi propres & leurs lits fi bien faits
JUILLET . 1751. 69
cet évenement leur parut fingulier , ils ne
pouvoient comprendre comment le mortel
, qui avoit eu affez de hardieffe pour
entrer dans leur Palais , n'avoit pas préferé
au foin qu'il avoit pris , le plaifir
d'emporter plufieurs des richeffes dont il
étoit rempli , & qui s'y trouvoient à l'abandon
; ils tinrent confeil , pour fçavoir
le parti qu'ils avoient à prendre , & con
vinrent de faire une vifite générale , tant
au-dedans , qu'au- dehors du Palais , pour
fçavoir à qui ils étoient redevables de cette
politeffe ; il ne leur fut pas difficile de
trouver la belle , elle étoit dans le coin
d'un galetas , affife par terre , mais d'un
air doux , noble & refpectable . Les douze
Dragons frappés de fa beauté fe profternerent
à fes pieds , lui dirent de ne rien
craindre , & la belle fille du Soleil fe raf
fura ; ils lui demanderent fi c'étoit elle
qui avoit fi bien fait les lits , & fi bien balayé
les chambres , elle leur répondit que
c'étoit elle , & qu'elle avoit voulu mettre
ces beaux appartemens en état de recevoir
leurs Maîtres. Les Dragons redoublerent
leurs refpects & leurs marques d'amitié
& lui promirent de la regarder comme leur
four , en l'aflûrant qu'ils étoient charmés
d avoir dans leur Palais la beauté même
qui leur donnoit l'exemple de la fimplicité
70 MERCURE DE FRANCE,
& du travail . Mais dites-nous , notre che
te foeur , ajouterent-ils , car nous ne vous
nommerons plus autrement , comment &
par quel chemin êtes vous arrivée ici
Elle leur conta la méchanceté de fa mere
& les ordres qu'elle avoit donnés à ſes efclaves
, car elles avoient dit en la précipitant
, nous exécutons les ordres de votre
belle maman. Ils en furent touchés , &
dirent , des Dragons , plus Dragons que
nous , ne feroient pas capables d'une telle
action ; ils la conjurerent d'être tranquille
& contente , & de les regarder comme fes
efclaves , puifqu'ils la déclaroient fouveraine
Maîtreffe du Palais. La belle les remercia
, & s'accoûtuma à un genre de vie
un peu folitaire , car les Dragons fortoient
tous les jours au Soleil levant , & ne revenoient
que le foir , chargés de leurs provifions
, & de ce qui leur étoit néceffaire
auffi la belle n'avoit autre chofe à faire
, encore parce qu'elle aimoit à s'occu →
per , qu'à balayer les chambres , faire les
lits , & arranger les beaux appartemens
fans nombre que les Dragons avoient laiffés
àfa difpofition , & fon plus grand plaifir
étoit d'en changer tous les jours ; elle mêloit
cet amuſement à celui de fe promener
dans ces beaux appartemens , elle en admiroit
les richelles & les beautés , elle
JUILLET. 1751. 71
alloit dans les jardins écouter les oifeaux ,
les apprivoifer , ramaffer des fleurs , ou
cueillir des fruits , dont elle faifoit des
corbeilles qu'elle préfentoit le foir à ces
monftres , dont le caractére & la fociété
ne laifoient rien à defirer. Un jour elle
leur dit en foupant , vous parlez comme
les hommes les mieux élevés , vous êtes
des Dragons fi polis , & vos manieres font
fi nobles , que vous devez avoir une belle
hiftoire à conter , je ne devrois pas l'ignorer
, ce me ſemble , à la façon dont nous
vivons . Ils trouverent qu'elle avoit raifon,
& le plus âgé prit ainfi la parole.
Hiftoire des douze Dragons.
Nous fommes tous freres , ou coufins
germains, & il s'en faut beaucoup que nous
foyons nés fous la forme où nous avons le
malheur de paroître à vos yeux . Nous
étions , il n'y a pas encore long - tems , de
très-beaux Princes , mais fi contens de
notre figure & fi remplis de notre mérite ,
que non-feulement le Soleil & la Lune
nous paroiffoient moins beaux que nous ,
mais que nous aurions défié les Divinités
même , de produire rien qui pût nous être
comparé. Cet orgueil dont aucune remon
trance n'avoit pû nous corriger , caufa de
juftes allarmés à un Génie qui avoit tou72
MERCURE DE FRANCE.
jours protégé notre famille . Pour nous corriger
& nous éviter en même tems de plus .
grands malheurs , il nous donna la figure
que vous voyez ; il eft vrai que nous lommes
les plus beaux Dragons de notre eſpéce
, & qu'il n'eft pas poffible d'en voir de
plus beaux , cependant nous faifons peur
à tout le monde , & l'on prend la fuite dès
qu'on nous voit ; mais nous espérons à
force de bons procédés , & de payer avec
foin tout ce que nous prenons , que nos
voifins s'accoûtumeront à nous , & que
notre réputation s'établira differeminent.
Le Génie qui prétend nous avoir rendu
fervice , & nous avoir fait éviter la vengeance
célefte , nous a donné fon Palais .
où perfonne n'ofe aborder : vous feule , la
plus belle des belles , y êtes entrée. Quand
nous ferions en effet ce que nous paroiffons
, la beauté peut-elle rien craindre ?
Nous avons blafphemé le Soleil & la Lune,
auffi la parole nous eft interdite , quand
ces deux Aftres brillent & paroiffent fur
l'horifon , & par cette raifon nous ne faifons
que begayer dans les quartiers de la :
Lune. Ce n'eft pas tout , nous fommes
dans l'obligation de fortir tous les jours ,
& d'aller travailler pour entretenir nos
champs , & raffembler nos befoins ; nos
malheurs font mérités , mais devroient-ils
être
JUILLET. 1751. 73
être fi longs ? Cependant le Génie nous a
dit , en nous transformant , & nous remettant
la garde de fon Palais , dont if
nous a rendus maîtres de difpofer à notre
volonté , que nous ne pourrions en fortir
ni voir la fin de nos peines , que nous n'euffons
trouvé un oifeau d'une rare beauté ,
malheureux lui- même , & qui oublieroit
fes malheurs & fes propres
propres intérêts pour
nous témoigner fa paffion & fa reconnoiffance.
Vous voyez , ajouta -t'il , en verfant
un torrent de larmes , que nous fom
mes condamnés à fouffrir toute notre vie.
Les onze autres joignirent leurs pleurs &
leurs regrets à ceux de leur ainé ; la belle
les confola , & leur dit qu'il falloit efpé
rer que leur repentir adoucitoit le Génie ,
& que lui-même leur feroit trouver ce qui
leur paroiffoit impoffible à rencontrer ,
elle s'intéreffa à leur malheur , & l'intérêt
témoigné par la beauté , confole autant
celui des Sultans.
que
la
Cependant le peu d'occupation que
belle avoit dans cette magnifique folitude,
lui rappella le fouvenir du grand puits ;
elle eut la curiofité de fuivre le chemin
obfcur qui l'avoit conduit à ce Palais ; elle
trouva les choſes dans l'état auquel elle
les avoit laiffées ; mais à peine y fut-elle
arrivée , qu'une des deux eſclaves ,
D
que fa
74 MERCURE DE FRANCE .
mere avoit chargées de fa vengeance , parut
en haut appuyée fur le bord , car on avoit
appris que les eaux avoient tari , & la
mere inquiette, comme tous les criminels ,
envoyoit tous les jours fçavoir fi, l'eau n'étoit
point revenue ; l'efclave fut très -étonnée
de voir la plus belle des belles fe promener
en rèvant , & lui dit : bon jour ,
ma belle Demoiselle, eft ce vous ? Ah! bon
jour , ma mie , lui répondit la belle ; que
faites- vous là haut ? Je viens voir comment
vous vous portez , répliqua l'efclave ,
& elle ajouta , que faites- vous là bas ; où
logez-vous ? Comment vivez- vous ? Je me
porte bien, répondit elle; je fuis bien logée,
& rien ne me manque. L'efclave fe retira
avec cette répoufe , & courut la porter à fa
Maîtreffe. Elle fut outrée de rage & de
fureur , en apprenant que fa fille vivoit
encore , elle dit à cette efclave : prenez ce
maftic , portez-le à ma fille , dites-lui
que vous craignez qu'elle n'en foit pri
vée ; allez demain , au lever du Soleil , de
meurez au grand puits jufqu'à midi , je
vous enverrai relever par votre camarade
, qui y demeurera jufqu'au foir , car
je veux que l'une ou l'autre y foit conti-
* Tout le monde , & furtout les femmes , mâchent
du maftic en Turquie , comme on mâche
du bethel dans l'Inde. "
a
JUILLET. 1751. 75
heellement jufqu'à ce qu'on ait donné ce
maftic à ma fille , je le crois néceffaire à fa.
fanté , ainfi qu'à fon amuſement . La belle
vint en effet , quelques jours après ; l'efclave
lui donna le maftic , elle là remercia
& fe retira dans le Palais . A peine y fut- :
elle arrivee qu'elle mâcha ce maftic , avec
d'autant plus de plaifir qu'elle n'en avoit
point trouvé dans le Palais ; mais ce maſtic
étoit enchanté ; il tomba dans fa
gorge , &
s'y arrêta fi cruellement qu'elle perdit la :
refpiration , & tomba morte. Les monftres
revinrent à l'heure ordinaire , & coururent
, felon l'habitude qu'ils en avoient
prife , à la chambre de leur four ; l'état
où ils la trouverent les mit au défeſpoir ,
ils pleuroient , ils battoient leurs têtes :
contre les murs , & difoient , notre chere
feur eft morte , que nous fommes malheureux
de l'avoir perdue ? C'est pour augmenter
nos douleurs que le Génie nous l'a
fait connoître ; ils pafferent la nuit à la
veiller , & à effayer tous les remédes &;
tous les fecours , & voyant qu'ils étoient
inutiles , ils tinrent confeil le lendemain
pour fçavoir ce qu'ils feroient du corps de
cette belle perfonne ; les uns vouloient.
l'enterrer avec tous les honneurs imaginables
; mais ils trouverent que la terre n'étoit
pas digne de la recevoir , & qu'il étoit
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
plus convenable de l'expofer fur le haut
d'une montagne ; cet avis fut contrediten
difant qu'il ne falloit pas la laiffer devenir
la proye des oifeaux & des animaux
fauvages ; ils convinrent de la mettre dans
une caiffe d'argent , exactement fermée ,
& de la jetter dans la mer , ce qu'ils exécuterent
avec les larmes les plus vives , &
les foupirs les plus profonds .
Cette caille flottoit fur l'eau , & les
rayons du Soleil augmentoient fon éclat ,
& la faifoient appercevoir d'une diſtance
fort éloignée après avoir été quelques
jours le jouet des vents , elle vint affez
près dune côte , pour être remarquée par
un jeune Roi qui chaffoit fur le haut d'une
montagne ; frappé de cet objet , il deſcendit
fur le rivage avec toute fa fuite , & il
arrriva dans le moment que le flot pouffoit
la caiffe à terre. Le jeune Roi furmonta
fa curiofité , & dit : je veux emporter cet
te caiffe dans mon Palais , je fçaurai feud
se qu'elle renferme , il la fit mettre dans
fon chariot , & quand il fut arrivé il voulur
, fans la perdre de vûe , qu'on la portât
dans fa chambre où , fans témoins ,
avec des outils qu'il ne fçavoit pas trop
manier , il fit l'ouverture de cette caille.
Quel fut fon étonnement à la vûe d'une
fi grande beauté ? Mais quelle fut fa douJUILLET.
1751. 77
leur , en reconnoiffant qu'elle étoit privée
du jour ? Que je fuis malheureux , s'écriat'il
, en refermant la caiffe , & la pouffant
fous un lit ! Je ne trouve ce qui peut me
plaire que pour être privé de l'efpérance
de le pofféder. Il devint rêveur & mélancolique
, cent fois le jour il revenoit dans
fa chambre , & toujours feul , pour admirer
& contempler un objet privé de la vie,
mais dont il étoit fi éperdu qu'il auroit
donné tout fon Royaume pour lui faire retrouver
la lumiere. Il fe levoit plufieurs
fois dans la nuit , il allumoit cent flambeaux
, & la confidéroit avec tranſport.
Un amour auffi malheureux le rendit fi
maigre , & altéra fi fort fa fanté , que la
Cour & tous les Sujets voyoient avec la
plus vive douleur qu'il alloit mourir. La
Reine , la mere , en étoit inconfolable ,
& l'ignorance du motif de fa douleur caufoit
une impatience générale , car on ne
- pouvoit l'attribuer qu'à une chofe qu'il
tenoit renfermée avec le plus grand fecret.
Ce jeune Roi étoit un jour chez la Reine ,
fa mere , avec fa nourrice , & la Dame
qui l'avoit élevé , celle- ci dans l'efpérance
de le diffiper , lui fit un conte , mais les
contes n'ont pas toujours l'effet qu'on leur
deftine ; celui-ci , tout beau qu'il étoit ,
..loin d'amufer le Roi , l'endormit fi fort
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
·
que la nourrice mit la main dans fa poche
prit la clef de fa chambre , & courut pour
découvrir le fujet qui réduifoit ce Roi
dans un état fi pitoyable ; elle n'apperçut
de fingulier dans cette chainbre que la.
caiffe d'argent , elle la tira de deffous le lit,,
elle l'ouvrit , & fut frappée d'étonnement,.
à la vue de la beauté & de la richeffe des.
habits , dont les monftres avoient paré leur
font en lui rendant les derniers devoirs ,
car la caifle étoit remplie dans tous les vuides
que le corps pouvoit laiffer , des plus
belles perles , & des plus magnifiques
diamans . La nourrice , plus curieufe encore
qu'étonnée , releva ce beau corps , & le
regardant avec indignation , fe pourroit
il , s'écria -t'elle , que mon cher Roi , mòn
cher enfant fût amoureux d'une morte ,
pendant qu'un fi grand nombre de beautés.
vivantes font empreffées à lui plaire ? Enfuite
tranfportée par la colére : tiens , dit
elle , voilà ce que je te donne , elle accompagna
ces paroles d'un coup de poing
terrible fur la nuque du col , qui fit fortir
le maltic qu'elle avoit dans la gorge
& la belle dit en ouvrant les yeux : Dieu ,
o
que je dormois avec douceur ! Il eſt conftant
que la protection feule du Soleil
n'auroit pû li conferver la vie dans toutes
ces circonstances ; il falloit qu'elle fûg
JUILLET. 1751 79
>
fa fille pour réfifter à de fi grands obftacles.
Cependant la nourrice effrayée fortit
promptement de la chambre du Roi , ferma
la porte , & vint remettre la clef dans
fa poche , car le conte avoit fi bien opéré
que le Prince dormoit encore. La nourrice
rendit compte tout bas à la Reine de
ce qu'elle avoit vû ; fa frayeur lui fervit
-de preuve & de témoin ; elle avoit à peine
achevé de l'inftruire que le Roi s'éveilla
& fon premier foin fut de courir à fa
chambre. La frayeur , l'inquiétude , &
tous les fentimens de douleur le faifirent
à la vue de la caiffe vuide & ouverte au
milieu de la chambre ; il s'écria tendrement
, qu'êtes - vous devenue , la plus belle
des belles ? Par quel enchantement vous
ai-je perdue ? Non , jej ne furvivrai point
à ce malheur. La belle , qui s'étoit retirée
dans un coin de la chambre , lorsqu'elle
avoit entendu venir le Prince , parut à fes
yeux , & lui dit ; on vient de me tirer du
fommeil le plus doux ; apprenez-moi comment
je me trouve ici , ce n'eft point ma de
meure ; où font les douze Dragons Com
ment vous ont- ils permis l'entrée de ce Palais
? Vous êtes donc arrivé par le grandpuits
? Ce Prince étoit fi tranfporté de voir
briller la vie & le mouvement dans tour
ce qu'il adoroit , qu'il lui autoit laiffé , faire
D
Bo MERCURE DE FRANCE.
un plus grand nombre de questions fans
l'interrompre ; mais enfin il lui montra la
-caille d'argent, & lui conta par quelbonheur
pelle étoit venue à fa poffeffion : la douleur
où fa mort l'avoit plongé , la vie qu'il
avoit menée , l'adoration qu'il avoit rendue
à fes charmes , étoient autant d'aveux
de l'amour le plus rendre. Ces deux jeunes
perfonnes devinrent plus hardies par
l'examen de leurs fentimens , elles fe trouverent
ce qu'elles étoient , c'est- à- dire
charmantes , elles s'en affûrerent , & ſe firent
mille proteftations , d'autant que les
aveux réciproques de leur naiffance & de
leur fituation , n'apportoient aucun obſtascle
à la fatisfaction de leurs defirs , & que
leur union étoit des plus convenables. Le
Roi fir prier fa mere de paffer dans fon appartement
, il lui fit remarquer cent fois
les beautés de la plus belle des belles , il
lui conta ce qu'il venoit d'apprendre , lui
peignit fes fentimens , & l'affara qu'il
vouloir époufer fur le champ la fille du
Soleil , affurant qu'il ne pourroit jamais
faire une auffi grande alliance.
.
La Reine , quoiqu'étonnée de tout ce
qu'elle apprenoit à la fois , ne pouvant défaprouver
ce mariage , les nôces furent
célébrées le foir même , & tout le Royaume
paffa de la plus grande douleur à la
JUILLET . 1751. 81
plus grande joye. Peu de tems après la
nouvelle Reine devint groffe : tant d'événemens
heureux pour ce Royaume fe
répandirent dans l'Univers , & l'hiftoire
de la fille du Soleil occupoit tous les efprits
; elle parvint aux oreilles de fa mere
dont la rage & la jaloufie redoublérent en
apprenant que la beauté de fa fille l'avoit
conduite au Trône où la fienne n'avoit pu
la faire parvenir . Cependant elle étoit
encore belle , mais elle prévoyoit la diminution
de fes charmes , tandis
tandis que
ceux de fa fille étoient à peine dans tout
leur éclat. Après avoir bien pènſé aux
moyens de fatisfaire une vengeance que
d'auffi cruelles réflexions rendoient à fon
mauvais coeur plus néceffaire que jamais ,
elle forma un projet , & pour le rendre
complet , elle obtint du Magicien qui
dui avoit donné le funefte maftic , une
épingle enchantée & partit déguifée de façon
à ne pouvoir être reconnue ; elle avoit
eu foin de prendre avec elle plufieurs faux
certificats de Sages Femmes , qui l'annonçoient
comme la plus habile de l'Univers ,
à laquelle plufieurs Reines s'étoient confiées
avec fuccès . Elle arriva donc dans
la Cour de fa fille ; tout y redoubla ſa
rage & fon défefpoir , car rette Princeffe
étoit louée , & louée plus qu'aucune Reine
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
l'ait jamais été mais elle fçut renfermer
fes douleurs & fut foutenue par l'efperance
de réuffir dans fes projets : elle deman--
da à parler au Roi en fecret , & tout ce
qu'elle lui dit de fon grand fçavoir , les .
certificats qu'elle lui montra d'un grand
nombre de Reines très connues , le per
fuadérent fi bien , qu'il lui promit- que nulle
autre n'acoucheroit la fille.du Soleibs
tout le monde approuva ce choix , on
donna des efclaves & un appartement à
la Sage - Femme , enfin elle fut très- bien .
traitée en attendant les couches. Quelque
tems avant qu'elles arrivaffent , & après
avoir bien établi la confiance , elle dit au
Roi , je vous réponds de tour, fi vous vous
en rapportez à moi & me laiffez faire con
me on a fait dans les autres . Cours où,
mon grand talent a réuffi . Il faudra conduire
la Reine dans les bains de votre .
Palais & me laiffer feule avec elle , je ne
réponds de rien , fi vous n'y coufentez pas
Le Roi accorda cette demande , & l'on fe
contenta de garder la porte des bains
Quand la Reine fut accouchée heurenfement
,fa mere prit l'épingle que le magi,
cien lui avoit donnée & l'enfonça dans la
tête de fa fille , qui fut fur le champ mé-
Tamorphofée en un bel oileau doré , &
qui s'envola par un carreau de la fenêtre
JUILLET. 1751. $ 3
.
*
+
que la Sage-Femme eut foin d'ôter & de
remettre fans que l'on pût sien appercè--
voir : alors fe trouvant feule , elle ſe débarbouilla
, ôta tout ce qui pouvoit la
déguifer & fe mit à crier au fecours , on
accourut , elle demanda pourquoi la Sage--
- Femme l'avoit abandonnée ; mais on étoit
fi occupé du bel enfant qu'elle avoit mis :
au monde & du plaifir de la voir ellemême
en bonne fanté ( car on la prenoit
pour la Reine ) qu'on ne fonga que médiocrement
à la Sage- Femme , non plus qu'au :
chemin qu'elle pouvoit avoir pris ; d'ailleurs :
la reffemblance naturelle de la mere & de la
fille , l'obscurité , du lieu jointes à l'idée de
Pabbatement naturel à ſon état , fervirent
à l'illufion . On la tranfporta avec tous
les ménagemens poffibles dans le lit qu'on.
avoit préparé. Cependant le premier moment
paffé , malgré tout l'art & toutes les:
précautions d'une femme adroite & quic
qui n'a qu'un objet , les yeux de l'amour
font trop éclairés pour être parfaitement :
trompés ; auffi le Roi ne pouvoit s'accoû--
tumer à des changemens & à des differences
dont - il s'appercevoit malgré lui , & :
que nul autre n'étoit en état de diftinguer..
Il difoit fans ceffe en lui même , il eft vrai
que je n'ai jamais va accoucher , & que
j'ai fait très peu d'attention aux femmness
DAVİS
84 MERCURE DE FRANCE.
•
>
¿qui ont été dans cet état depuis que je
fuis au monde ; mais il me femble que cet-
-te opération de la nature peut alterer la
beauté , & ne doit rien changer à la phyfionomie.
Ce Prince aimoit cependant en-
'core certe fauffe Reine , mais pas autant que
la véritable. Cependant la méchante femme
étoit dans fon lit , bien réfolue d'être
long- tems avant de fe relever. D'un autre
côté l'oiſeau doré vola dans les jardins du
Palais , & à l'inſtant de fa métamorphofe
il attendit quelque tems fur les arbres les
plus voifins pour voir fi on ne feroit point
occupé de lui , & fi le malheur qui lui
étoit arrivé ne cauferoit aucune rumeur ;
mais voyant le calme & la tranquillité
dont la Cour jouiffoit , il fe regarda dans
une fontaine & ne put être infenfible à la
beauté qu'il avoit perdu , mais il rendit
juftice à celle dont il fe trouva ; fes malheurs
& l'état de fon plumage lui rappellerent
les difcours de fes bons amis les monftres
, il fe flatta de leur être utile , & dans
le moment mêine animé par la reconnoiffance
& par l'envie d'obliger , il prit fon
vol & arriva à tire d'âîles dans le Palais des
Dragons au moment qu'ils fe merroient à
rable. Voulez-vous bien , lear dit-il , me
donner le couvert ? Les Dragons lui répondirent
avec leur politeffe naturelle , au
JUILLET. 1751.
→
milieu des mouvemens d'efpérance que
la vue du bel oifeau avoit fait naître en
eux : la Reine eut le plaifir de voir combien
ils étoient fincérement occupés
d'elle , & combien ils étoient fenfibles à
fa perte , car fans amour & fans compter
la douceur de l'efprit , & les charmes de la
fociété , la beauté feule a des droits fur les
efens, l'efprit & l'imagination.Enfin la converfation
du fouper conduifit à des éclairciffemens
qui firent éclater la bonté du
ceeur de la Reine ; la fincérité de fa reconnoiffance
, le malheur qu'elle éprouvoit
en ce moment , tant de chofes réunies
pour attendrir leur coeur , éclairer leur
raifon & leur faire connoître les véritables
vertus , toutes chofes enfin que le Génie
avoit prévues par la force de fes connoiffan
ces , produifirent leur effet, Les Dragons
reprirent à la fois leur premiere forme
& parurent aux yeux du bel oifeau douze
Princes dont le plus âgé avoit 20. ans , &
qu'on peut affûrer être alors d'une fageffe
auffi confommée , qu'ils étoient beaux &
bienfaits. La plus belle des belles leur
conta fes aventures depuis qu'elle les avoit
quittés , ils lui firent offre de fervice , elle
les remercia & leur dit , je dois tout attendre
de mon pere , fans défiter d'être
yengée de ma mere . Quand l'heure de fe
-
36 MERCURE DE FRANCE.
retirer fut venue , ils pafférent dans leurs
appartemens , & le bel oifeau partit devant
le jour , & fe percha au Soleil levant
fur le plus bel arbre des jardins du Palais ,
il dit plufieurs fois à voix haute & dif
tincte , jardinier , jardinier . Celui qui occupoit
cet emploi courut à l'arbre dont il
entendoit partir la voix , en difant qui
m'appelle ? C'est moi, répondit l'oifeau doré,
dis-moi , mon cher jardinier, que fait le Roi ,
la Reine & l'Enfant nouveau né ? Le Roi
la Reine & l'Enfant fe portent bien , die
le jardinier, Vie longue & fanté , reprit l'oifeau
, au Roi & à l'enfant , & malédiction
la Reine ! Tous les arbres fur lesquels je te
parlerai deviendront auffi fecs dans la jour
née que s'ils étoient morts depuis dix ans
en achevant ces mots , il s'envola . Le jagdinier
déja très étonné le fut encore plus
quand il vit la prédiction contre les arbres
fe continuer dans la journée , & tomber
toujours fur le plus beau de fon jardin ..
Douze jours de fuite à la même heure les
mêmes queftions , les mêmes réponſes &
les mêmes menaces contre les arbres furent
faires. Le jardinier étoit d'autant plus faché
qu'il redoutoit la colere du Roi ; en
effet il l'envoya chercher , lui reprocha de
ne point arrofer les arbres & le menaça
de le faire empaler, Hélas ! Seigr eur api.
JUILLET. 1759 87
paiféz votre colere,lui dit le jardinier en ſeprofternant
devant lui , je n'ai pas commis
la moindre faute , il m'eft aifé de vous en
donner la preuve. Le Roi eut peine à le
croire ; mais il lui promit avec tant.d'affû .
rance de fe juftiher & de lui montrer dès ;
le lendemain au lever du Soleil le frjet de
la mort de fes arbres , que ce Brince , qui ,
étoit bon naturellemnt , y confentit . Ilfe
leva de trèsbonne heure , fuivit le jardi
nier qui le mena chez lui- pour lui faireprendre
un de fes habits. Il le conduifitenfuite
devant le plus bel afbre du jardin ,
& lui dit , demeurez là, vous fçaurez bientôt
ce qui fait mourir vos abres. A peine
étoit-il placé qu'il entendit appeller , jardinier
, jardinier , mais d'une voix fi douce
, qu'il en fut charmé. Le Roi réponditavec
empreffement , que veux- tu , mon
bel oifeau : Que tu es bean ! L'oifeau .
interrompit par les queftions , les voeux ,
l'imprécation & la menace contre les ar
bres , enfin comme il avoit toujours fait
& s'envola. Quand le Roi fut revenu de
fon étonnement ,, il dit à fon jardinier
qu'il vouloit abfolument avoir ce bel
aifeau. 11 le défiroit d'autant plus , que
croyant reconnoître le fon de voix de la
Reine , il imagina que cet oifeau étoie
un de ceux , dont elle s'étoit amufée danss
&
$8 MERCURE DE FRANCE.
·
le Palais des Dragons ; mais le Jardinier
repréſenta l'impoffibilité de tendre des
filers fur le plus haut des arbres , l'oifeau
ne fe perchant point ailleurs ; il ajoûta ,
que ne connoiffant point l'efpéce de cet
oifeau , il lui étoit abfolument impoffible
de lui obéir. Les Princes font peu accoutumés
aux difficultés , celles-ci aufquelles
il ne pouvoit rien répondre , l'affligerent
fi fort , qu'il ne but ni ne mangea de la
journée , & que même il paffa la nuit fans
dormir ; il fut confolé de fon infomnie ,
par l'expédient qu'elle lui préfenta pour
furprendre cet oifeau. Dans fon impatience
il devança le lever du Soleil , il prit,
comme il avoit fait la veille , les habits de
fon Jardinier , & quand le bel oiſeau l'appella
, il tui dit : je ne vous entends pas ,
que voulez-vous ? Je fuis devenu fourd
depuis hier , l'oiſeau defcendit à moitié de
l'arbre , & répéta ce qu'il avoit dit ; mais
le Roi faifant toujours femblant de ne
point entendre , l'oifeau fe mit à portée
d'être pris , & le Roi n'en laiffa point
échapper l'occafion . Sa joie fut grande
quand il fe vit poffeffeur d'une fi grande
rareté , il le mit dans une cage ornée de
perles & de pierres précieuſes , & la plaça
dans fa chambre . Si le Roi fut charmé de
poffeder un fi bel oifeau , la plus belle des
JUILLET. 17518 89
belles avoit été encore plus contente de
fe voir dans fes bras ; mais quelle fut fa
douleur , quand elle voulut parler , & lui
dire ce que l'amour a de plus tendre , &
qu'elle s'apperçut qu'elle penfoit envain , &
qu'elle ne pouvoit dire que les mêmes mors
qu'elle avoit prononcés dans le jardin ! Il
fallut qu'elle fe contentât de voir ce
qu'elle aimoit , & de lui témoigner par le
battement de fes aîles , & par toutes les
careffes pratiquées par les oifeaux , qu'elle
ne regrettoit point la liberté , & qu'elle
n'aimoit que Jui .
Le Roifut fi content d'avoir pris cet oi
Leau , & d'en avoir imaginé le moyen , qu'i
ne put cacher fa joie à la fauffe Reine qui
'étoit pas encore relevée . L'inquiétude
& la rage d'entendre toujours parler d'une
fille qu'elle ne pouvoit faire périr , lui
cauferent la plus grande agitation , mais
elle fçut la déguifer ; le lendemain elle
feignit d'être fort incommodée , & ne
voulut rien manger : le Roi la preffa de
prendre quelque nourriture , mais elle répondit
qu'elle étoit morte , & que rien ne
pouvoit lui fauver la vie , fi elle ne mangeoit
l'oifeau doré , dont il lui avoit parlé.
Le Roi , dont l'amour étoit fort diminué ,
comme on l'a déja dit , & qui ne trouvoit
pas dans cette fauffe Reine les attraits &
90 MERCURE DE FRANCE.
le charme dans le caractére , qui font prin
cipalement aimer , loin d'avoir cette complaifance
pour elle , fit chercher fecrettement
un autre oifeau de pareille groffeur ,
& pendant qu'on le plumoit , & qu'on le
préparoit dans une chambre à côté de la
Lienne , il careffoit l'oifeau doré ; en paffant
la main fur fa tête , le Roi fentit avec
étonnement l'épingle enchantée , il l'exanina
, & la chofe lui paroiffant furnaturelle
, il F'entreprit de l'ôter , ce qu'il fit
avec d'autant plus d'attention qu'il craignoit
de bleffer fon bel oifeau , qui de fon
côté , loin d'y mettre aucun obstacle , fe
prêtoit à l'opération . D'abord qu'elle fut
ôtée , la véritable Reine , la plus belle des
belles , reprit fa premiere forme. Quet
tranfport de joie ! Quel bonheur pour ce
Prince , de voir tout d'un coup dans fes
bras ce qu'il aimoit fi paffionnément !
Quelle fatisfaction de ne devoir qu'à lui
ce qu'il eût acheté de fa couronne. La plus
belle des belles le payoit du plus tendre
retour. Leur amour répandit plus d'une
fois ces larmes de tendreffe & de joie , ces
larmes fi douces qui viennent abfolument
du coeur. Sans que la belle rendit compte.
au Roi des dernieres mechancetés de fa
mere , i les imagina , & voulut voir à
quel point elle feroit capable de les poufeg
JUILLET 1751.
El conjura la Reine de ne fe montrer
qu'au moment qu'il le jugeroit à pro-
Fos. Cependant il ordonna qu'on portât
à la fauffe Reine l'oifeau d'abord qu'il feroit
accommodé , elle le coupa en plufieurs.
morceaux avec un empreffement qui dénotoit
fa barbarie , enfuite elle le mangea
avec une extrême avidité , elle en auroit
mangé bien d'autres pour demeurer la plus
belle du monde. Le jour du meilleur repas.
qu'elle cût fait de fa vie , étoit la veille
de celui qu'on avoit marqué pour relever
La fauffe Reine de fes couches , & le Roi
avoit ordonné un grand feftin , auquel it
avoit invité fa Cour & fes Miniftres ; mais
il manda à fes gens de Juftice de s'y trou
ver , & quand il fut au fruit , il dit à ces
derniers , j'ai une queftion à vous faire
juger , car elle m'embarraffe unpeu. A qúcl
fupplice , croyez-vous qu'il fallût condamner
une mere qui auroit mangé fa fille
avec une extrême plaifir Ils frémirent
tous de la propofition , mais ils opinerent
d'une voix qu'il falloit la tirer à quatrechevaux.
La fauffe Reine fut un peu déconcertée
; mais elle fe croyoit vengée ,.
elle étoit contente. Le Roi approuva le
jugement , & jettant un regard terrible fur
elle , avant de faire exécuter cet Arrêt sje
xeux lui caufer , dit - il une plus
92 MERCURE DE FRANCE:
grande peine; il fortit , & parut un inftant
après , conduifant la véritable Reine , la
fille du Soleil , la plus belle des belles ;
cette vûe feule fit juftice de cette méchante
mere ; le faififfement , la doulear & la
rage de voir que fa fille avoit réfiſté
à tous
fes crimes , lui cauferent un ferrement de
coeur qui la fit tomber morte : on la fit
emporter , & le Roi conta les aventures
de la fille du Soleil à toute l'affemblée ,
elles furent confirmées en partie par les
douze Princes , autrefois les douze Dragons
, qui arriverent en toute diligence
pour avertir le Roi , dont ils avoient appris
le nom par l'oifeau doré , de tout ce
qu'ils fçavoicat de leur foeur , & lui ap
prendre qu'il n'avoit chez lui qu'une faulle
Reine : ces douze Princes furent comblés
d'amitiés , & chargés de préfens magnifiques.
Je puis certifier la vérité de cette aventure
, car j'étois à cette affemblée , & ceux
qui ne voudront pas ajouter foi à l'Hiſtoire
de la fille du Soleil , fçauront du
- moins en la lifant , qu'il ne fuffic pas d'être
belle , qu'il faut être bonne.
JUILLET.
1751. 93
TRADUCTION LIBRE
D'une Ode d'Horace , qni commence
ainfi : Equam memento rebus in arduis.
ODE
DAns tes malheurs , par la trifteffe ,
Damon , ne fois point abbatu :
Si la fortune te careffe ,
Aux douceurs d'une folle yvreffe
N'abandonne point ta vertu.
Tandis que la foeur filandiere
N'a point devuidé les fufeaux ,
Et que l'aurore printaniere
D'une aimable & vive lumiere
Eclaire tes jours les plus beaux.
***
D'une folitaire prairie ,
Vas fouler l'émail gracieux ,
Et couché fur l'herbe fleurie ,
De Pomar ou de Malvoifie
Bois le nectar délicieux.
Là , jouiffant de la Nature ,
A l'ombre fous de verds rameaux ,
94 MERCURE DE FRANCE.
Tu verrras couler l'onde pure
D'un petit ruiffeau qui murmure,
Et fuit à traversles roſeaux..
*3*
De fleurs nouvellement éclofes ,.
Crois- moi , feme tous tes inftans ;
La mort qui détruit toutes chofes
Aura bientôt flétri les roles ,
Dont tu couronnes ton printems.
炒肉
Ce vafte Palais qu'à la Ville ,
A grands frais tu viens d'acheter ;
Ces jardins , ce champêtre azile ,
Que baigne la Seine tranquille ,
Il faudra dans peu des quitter.
(
***
D'héritiers une troupe avide
S'apprête à fondre furton bien ;
Victime du fort homicide ,
L'or de Créfus , le nom d'Alcide
Ne te ferviront plus de rien.
>
Riche , pauvre , berger , Monarque.
Nous allons tous aux mêmes lieux ,
Obéir aux loix de la Parque ;
Tôt ou tard , Caron dans fa barque
Nous conduira chez nos ayeux.
Raoult.
JUILLET 1751. 95
II. LET TRE
Al'Auteur du Mercure , par N * * * '; de la,
Société Royale de Londres , &c. fur les
Sauvages de l'Amérique.
' Ai , Monfieur , une penfée , j'en ai même
bien deux fur l'Amérique , qui eft
le morceau favori de mes fpéculations de
Géographie , quoiqu'elle foit le morceau
de rebut de mon Hiftoire des Arts. L'ancien
Méxique étoit un Empire en régle.
Les Espagnols le détruifirent en le conquérant.
C'eft la façon ordinaire . Va viltis.
Alexandre ne mit - il pas le feu à Babylone , '
cette fuperbe Reine des Arts & des Villes !
de l'Antiquité? Et les Omars , les Mahomets
n'ont- ils pas le plaifir de regner fur
les ruines de la Grece , de l'Egypte & de
la Grande & Petite Afie ?
Je ne connois que les grands Tartares
d'un côté,& les Francs de l'autre, qui ayent
confervé & amélioré , les uns la Chine , les
autres les Gaules , & les ayent rendues comme
éternelles en les conquérant . Le parallele
des grands Tartares , vrais Scythes ,
avec les Francs , & des Chinois avec les
Gaulois , n'eft pas auffi infaiſable qu'on le
diroit bien. Voyez dans Juftin comment
96 MERCURE DE FRANCE.
les Scythes joûterent de valeur, & prefque
d'efprit, avec Alexandre ; & dans Tacite
j'espere vous montrer comment les Francs,
vrais Germains , joûterent avec l'Empire
Romain , & Céfar même.
Il eft croyable que les trois quarts des
Mexiquains prirent la fuite au tems de Fernand
Cortés , & que remontant au Nord de
leur pays, ils allerent fonder un ou plufieurs.
nouveaux Empires d'Anian , fi vous vou
lez , de Quivira , de Tegaio , de Tabuglauck ,
&c. challant devant eux au Nord ou à l'Eft
d'autres peuples , qui n'ont retenu de leur
premiere pofition fur les bords de la mer
le nom de Puants. Ne vous offenfez pas
du mot ce n'eft qu'un mot que je n'aus
rois dû peut-être vous dire qu'en leur Langue
, qui les appelle Oüinipeg ou Alimipeg,
&c.
que
Je dois vous ôter le dégoût de ce mot
Puant , qui ne veut dire que des peuples
venus des bords de la mer , car en
Sauvage la mer n'a d'autre nom que le
Lac puant, Les Sauvages font fauvages ,
mais en ceci ils ne font que naïfs & un
peu enfans , à force de vieilleffe , fans:
doute. Les enfans traitent naïvement de
puant tout ce qui a un goût fort & faifif
fant l'odorat , le vin même , le tabac. Bien
des gens , enfans fur l'article , traitent les
huîtres ,
JUILLE T. 1751. 97
huîtres , les moules , la marée, de puantes.
La Baye des Puants & les Ouinipigons &
Aiimipigons , font aux environs du Lac fupérieur
; mais il y a lieu de croire que tous
les Sauvages les plus avancés à l'Eſt de notre
nouvelle France , ont été puants & marins
dans leur origine , & marins venus de
loin & d'une mer fort éloignée & Occidentale.
A force d'errer dans ces grands
Continens , ils ont perdu les Arts , le goût
même ; ils n'ont nul ufage du fel , le déteſtent
& le traitent de puant . Jugez donc
fi la mer , lorſqu'ils la rencontrent dans
leurs courfes & expéditions lointaines
n'eft pas le Lac puant , eux qui ne connoiffent
que leurs Lacs très- deflalés . Ils ont
tous , au refte , fut tout vers le Lac fupérieur
, une Tradition d'un Lac puant à
l'Ouest.
C'eft-là ma premiere penfée , que je
voulois vous communiquer en l'étoffant ;
mais la feconde étant de foi plus étoffée ,
a droit d'enlever à celle- là tout ce dont je
voulois l'affortir. Nous avons abordé l'Amérique
, nous , dis-je , Européens , François
, Anglois , Efpagnols , Portugais , par
le mauvais côté ; c'étoit notre côté : elle
n'eut que des Sauvages à nous préfenter ,
reftes pitoyables d'une Nature humaine
abatardie & dégradée à force d'aller & de
E
>
S MERCUREDE FRANCE.
s'éloigner de fa fource, de cette mer même
Occidentale , qui les y avoit apportés , fans
doute , de l'Afie , & nommément de la
Tartarie , de la Chine & du Japon .
,
Les Espagnols furent les plus heureux
fi c'eft l'être , que de conquérir & de détruire
l'Univers , en exécution des Arrêts
du Ciel , qui depuis le Déluge , fe hâte
lentement d'exterminer fon ouvrage , dégradé
par le peché , felon ce mot irrévocable
, in quacumque die comederis , morte morieris.
Les Espagnols tournerent le Golfe
du Méxique , percerent l'Iftme en quelque
forte , & franchirent , comme d'un plein
faut , de l'Orient à l'Occident de l'Amérique
, de Porto bello à Panama, & gagnerent
la mer du Sud , qui fait face à l'Alie , qui
avoit fans doute peuplé le double Continent
dont ils tenoient dès-lors la jonction .
C'eft fur ces Côtes Occidentales de l'Amérique
qu'ils trouverent à droite & à
gauche des peuples policés & des Empires
en regle , valant , finon les Romains & les
Grecs , du moins les Chinois & les Japonois
; preuve affez topique qu'ils en venoient
immédiatement. Et voila donc les
Sauvages placés entre des peuples policés, à
l'Occident les Péruviens , les Méxiquains ,
les Quiviras , les Anians , les Tahuglauck,
féparés d'eux par une chaîne terrible de
JUILLET. وو
1751 .
il est vrai ; à l'Orient , nous ,
montagnes ,
l'Europe , féparée , il eft vrai , auffi par une
affez vaſte étendue de mers .
Car le voilà , Monfieur , le Probléme
que je voulois ici vous propofer & à tous
les gens de Lettres , Probléme le plus frappant
que l'humanité puiffe propoſer à
T'humanité même. Je ne dis pas qu'on
ne l'ait un peu tâté & retâté jufqu'ici , mais
je ne le trouve point réfolu . Il s'agit d'expliquer
cette mifere d'humanité & de toutes
fortes d'Arts libéraux & méchaniques ,
où font tombés les Sauvages du Canada ,
du Brefil & de toute l'Amérique Orienta
de , comparée à l'Occidentale , ou même à
la Chine & au Japon d'un côté , & à nous,
à l'Europe , à l'Afrique même de l'autre.
Non ,je le décide à ma façon , ce n'eft
de nous ,
pas de Japhet que tous ces Sauva
ges-là viennent, ni probablement de Cham,
qui a peuplé l'Afrique , mais je crois de
Sem même ( fur qui Chanaan ufurpa la
Paleſtine , Nemrod la Chaldée ) & qui
dut être naturellement ou furnaturellement
le plus fécond , & forcé de fe répandre
dans la Perfe d'un côté , dans la Scythie
de l'autre , & de pouffer de nouvelles
Colonies en avant dans les Indes , à la
Chine , au Japon & dans toute la Tartarie.
E ij
Too MERCURE DE FRANCE.
Que fçait on même fi , felon une cons
jecture affez vrai - femblable Noé , qui vêcut
encore 300 ans après avoir partagé le
Monde alors connu , & donné l'Orient à Sem,
l'Occident à Japhet , & rien formellement
Cham , ou virtuellement tout au plus l'Afrique,
n'alla pas avec de nouveaux enfans
ou avec un nombre de volontaires Semites,
Chamiles même , fonder l'Empire de la
Chine , centre de tout ce que nous appellons
le nouveau Monde , appellé autrement
Indes Orientales & Occidentales . Il n'y a pas
loin du nom de Noé à celui de Fobi ou
Fohé , ou Tao même. 3
Si les Amériquains venoient de nous ,
de l'Europe , les derniers venus , ceux du
Canada , du Brefil , nous feroient les plus
reffemblans , & ceux des côtes Occidentales
de l'Amérique feroient les moins policés
, les moins hommes . C'est tout le
contraire , & c'est donc par l'Afie , par la
Chine , le Japon , & un peu la Tartarie ,
Mongole ou Sibérie, que l'Amérique me paroît
avoir été peuplée , affez peu de tems
même après le Déluge , mais à diverſes reprifes
pendant mille ou deux mille ans
jufqu'à la venue à peu près de Jefus - Chrift .
Les premiers venus ont dû s'établir fur
la côte la plus voifine de la Mer du Sud
qui les avoit apportés. De nouveaux vcJUILLET.
1751 : 10t
nus les ont chaffés & forcés d'entrer dans
la profondeur du double Continent , en
titant vers l'Eft , vers nous . De troisièmes
flots ont pouffé ces feconds & ces premiers
flots jufqu'à ce que tout a été peuplé , la
Providence ayant veillé felon fon intention
, fpécialement marquée dans l'Ecriture
, à ce que toute la Terre fût habitée
.
Au reste les guerres des premiers Empires
de l'Afie ont dû de tout tems pouffer
`en avant vers l'Orient , tantôt les Scythes ,
tantôt les Parthes , les Perfes , les Indiens.
Les Chamites même de l'Egypte , toujours
ufurpateurs des Semites , les Vexoris , les
·Onofymandés , les Séfoftris , ont toujours repouflé
vers l'Orient les Afiatiques , foir
Tartares , foit Medes , Perfes & Affyriens.
Et puis les Japhetiens , les Grecs , les Alexandres
rentrés en Afie , peuvent avoir
beaucoup contribué à toutes ces impulfions
& répulfions.
Après le Déluge la Terre étoit tout- àfait
maudite , fort délabrée , fort en friche .
Les Lacs , les forêts , les montagnes , les
deferts en étoient les grandes fuites d'après
l'exécution univerfelle du Déluge . Et l'Amérique
, comme la plus éloignée de ce
Théatre d'anathême , me paroît en avoir
été la perfpective la plus frappée d'hor-
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
reur , Dieu , toujours bon , écartant des
coupables même le comble des malheurs
où leur aveuglement ne manque pourtant
gueres de les faire tôt ou tard aboutir .
Les guerres , les famines , les pertes de
tout , & une vie fugitive & vagabonde ,
acheverent de ruiner les premiers peuples
qui avoient abordé cette Amérique, fauvage
par elle-même. Accoûtumés à n'avoir
plus rien , ni feu ni lieu , à manquer de
tout , toujours crantifs d'être dépoftés , las
de défendre un terrain , ne voulant pas
même en faire un fujet d'envie , & aimant
mieux faire pitié à leurs voifins , ils ne s'attacherent
à rien. Ne trouvant partout que
ronces & épines , Lacs & forêts , déferts
& précipices , le defefpoir d'abord , &
puis la fainéantife & la pareffe , enfin les
charme mêmes d'une vie libre & fans follicitude
, acheverent de les gagner à la vie
fauvage dont ils pouvoient même , eux ou
leurs peres, avoir fait un apprentiffage dans
la Tartarie.
La raifon ne s'éteignit pas . Cet oeil , ce
rayon de la Divinité eft trop empreint
dans toute notre fubftance humaine , Signatum
eft fuper nos lumen vultus tui Domine
, & nous fommes trop à jamais la vive
& reffemblante image de la Divinité. La
forme fubftantielle & effentielle de notre
JUILLET. 1751. 103
ame n'eſt pas plus amiffible que celle de
notre corps , & jamais enfant d'Adam ne
fe ravalera par nature à la bête brute .
Jamais Sauvage n'a perdu , fi ce n'eft par
maladie ou mort , l'ufage général de la raifon
. On leur trouve toujours de l'ame , de
l'efprit même , même du génie , du raitonnement
, des moeurs , de la liberté , du
choix , des vûes de fageffe , de fineffe , de
politique ; & dans nos affaires les plus
compliquées , les plus étendues , ils nous
ont fouvent éclairés , ſouvent même pris
pour dupes.
Seulement ils ont perdu les ufages particuliers
de la premiere humanité poftdiluvienne
, la police , les Arts , & un raifonnement
étendu , avec l'efprit d'invention
en grand & en fyftême , ou même
bien plus le goût & la volonté que l'efprit.
Toujours éclairés , finement éclairés même
fur les befoins abfolus de la vie , leur
plus grand mal n'a pas été d'en perdre les
befoins fuperflus. Ils chaffent , ils pêchent,
ils cabanent , ils s'habillent affez , ils font
du feu , ils cuiſent leurs alimens , ils ſe défendent
des bêtes , ils fçavent les attaquer,
& s'en faire même craindre & refpecter ,
obéir , nourrir , habiller .
En un mot ils jouiffent de la Terre en
grand , finon en beau ou en joli . C'eſt à
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE .
nous de jouir eenn joli ,, mufqué , frifé , poudré
, lavé , peigné , pomadé , de nos Villes
, de nos Palais , de nos Arts , de nos
monumens , vrais monumens , vrais tombeaux
anticipés entre quatre & fix bonnes
murailles , que nous tendons de blanc ou
de couleurs la veille de nos funérailles , en
attendant le Jugement.
C'eft le cas du proverbe Italien , Bella
coffa farniente ! ohe bella coffa , ou de la
Chanfon , Si le Roi fçavoit la vie que menent
les gueux, il vendroit Châteaux & Villes
pourfaire comme eux , vivent les gueux . Nous
avons des exemples de François , & fur tout
d'Anglois qui fe font faits Sauvages par
goût , & peut-être point de Sauvages qui
Le foient civilifés pour toujours.
L'homme eft né pour le travail ; il en a
même le fond du goût . L'activité de fon
efprit en a befoin ; mais on voudroit un
travail de goût , de choix , non de commande
ni de néceffité . Adam étoit dans le
Paradis Terrestre , ut operaretur illum , &
je croirois qu'il y travailloit volontiers &
avec délices , la Nature étant à fes ordres
comme les animaux , & prévenant les defirs.
Il en fut chaffé par fa faute fur la Ter
re dégradée , mais toujours & fur toút ut
operaretur illam. Ce n'étoit plus .Paradis
in laboribus ... in fudore ... maledicta terra...
fpinas & tribulos ... &c.
JUILLET. 17516 105
La Nature devint revêche au travail de
l'homme , l'homme devint revêche au travail
. On aime fouvent mieux fe paffer
prefque du néceffaire , que de l'avoir à prix
de travail . Rendons graces à la Providence
qui nous a fait naître fur un terrain défriché
, toujours en haleine pour le défricher,
dans un pays policé , toujours attentif à fe
repolir & repolicer jufqu'au frivole même,
car l'excès même en eft, & pour que l'un air
le néceffaire, il faut que l'autre ait le fuperflu
, fans quoi voilà , je crois , l'origine du
Sauvage. Je fuis , Monfieur , votre , &c.
On a dû expliquer l'Enigme & les Logogriphes
du fecond volume de Juin par
le flux & le reflux , l'ortographe , Pomier &
Tabatiere. On trouve dans le premier Logogriphe
or , rôt , phare , rat , grote , trape ,
grape , rage , age gare , Tage , pot , page &
rate. On trouve dans le fecond Pô , mire
de fufil , rime , mi , ré , notes de Mufique ,
Poire , Pome , Or , épi , mer , prime , Rome ,
Remi. On trouve dans le troifiéme rabat
raie , raie , Poiffon , barate , ire , air , rat
état , Tibre & biére.
E v
106 MERCURE DEFRANCE.
薪洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗選選
JE
ENIGM E.
E ne fuis point un corps ; je ne fuis pas efprit ;
J'exifte cependant , & j'ai très- grand crédit ;
M'expliquer mieux ce feroit trop en dire.
Je fuis fils d'un Prince puiffant ,
Dont le pouvoir eſt ſi vaſte & fi grand ,
Que des morts même il embraffe l'empire.
Je ne paroîs que rarement ,
Mais j'étois anciennement
Plus tardif& plus rare encore.
En Portugal , en Espagne on m'honore ,
L'on m'y recherche avec empreffement ,
La France encor me préconise ;
Mais Londres, Amfterdam , Bizance, me méprife.
Lorfque j'ai reçu l'être , on m'annonce à grand
bruit ,
Avec grande cérémonie.
Que de gens de mes biens penfent cueillir le fruit ,
Qui feront lourdement trompés dans leur envie !
J'
LOGO GRIPH E.
E marche fur trois pieds ; mais de notre lan
gage ,
Tel on voit le bizarre uſage ,
Qu'à tout moment changeant de ſon ,
JUILLET. 1751. 107
La lettre qui me fert de tête ,
à Celle encor de ma queue tout moment arrête
Qui ne connoit pas bien leur nature & leur ton .
L'une ici mâle , & là fémelle ,
L'autre tantôt confonne , & puis bientôt voyelle ,
Vit on jamais Gafcon ou Provençal
Démêler bien cet embarras fatal ?
Mais fi dans mes métamorphofes
Vous me voulez fuivre jufques au bout ,
En mutilant , en retournant mon tout ,
Vous allez d'embarras trouver bien d'autres cauſes;
D'abord coupez mon ventre, & vous découvrirez
Un vaillant Capitaine , un illuftre Miniſtre ;
Tous deux heureux vous les verrez ;
Mais du premier que le fort fut finiftre !
Ajoutez une part de ce ventre profcrit ,
Alors en tirant des ténebres
Une beauté des plus célebres ,
Déplorez le malheur d'un fameux bel efprit.
En cet état , coupez mon premier membre ,
Dans la cave je fuis bien plus que dans la chambre;
Mais pour aller plus promptement ,
Expliquons-nous plus clairement.
Un , deux, trois, fix , j'étois autrefois dans l'Eglife ,
Où l'on me voit rarement aujourd'hui ,
Et dans un autre fens , que l'ufage autorife ,
J'exprime un avantage emporté fur autrui ;
3,4 & cinq , j'exiſte en Angleterre ;
5, 4, 5 & 6 , dans le corps des humains ,
E vj
108 MERCURE DE FRANCE !
Et même entr'eux armant leurs mains ,
J'excite trop fouvent la guerre ;
Malheur à ceux fur qui l'on peut m'évaporer!
3 , puis 4 avant 6 , ma cinquiéme doublée ,
J'ai fait plus d'une fois jurer
Le maladroit qui l'a ratée.
5 , 2 , 4 , pronom , ce n'eft ni moi , ni vous ,
Qui cependant peut convenir à tous.
5,4,2 I 6 , c'eſt une Impératrice ,
> >
Que l'on a dit fujette à l'amoureux caprice ;
5 , 4 , 3 , 1 , 6 , que de déferts affreux ,
Que de fables brûlans vont s'offrir à vos yeux ;
2,4,5 , je fuis en tous lieux méprifable ;
2 , 1,deux fois , 5 , 6 , mon féjour eft aimable ;
3, 6 & 5 , je fus autrefois adoré ,
De plus François vieilli , je fuis fort agréable ,
révélé ;
Et je furnomme à Rome un Roi pen
3,2 , encor deux fois , 5 , 6 , voyez paroître
Ce qui me donne vie & qui me fait connoître.
Plus qu'un feul trait & je finis ,
Car je vous ennuirois peut- être ;
Prenez mon chef , mettez deux après fix ;
Auffi-tôt vous allez voir naître
Bien des amuſemens , bien des plaifirs divers ,
Et ce qu'on peut fort bien dire encor de ces vers.
D
AUTRE.
Ouble dans les Palais des Rois ,
Vûe avec moins d'éclat dans les Hôtels Bourgeois
JUILLET. 1751 109
Je fuis en tous les tems foulée ,
Egalement par gens de tout état ;
Chacun attend chez moi , le pauvre , la livrée ,
Le riche , le Marchand , le Duc , le Magiftrat.
Le valet doit fans doute à coup fûr me connoître ;
Je précede les lieux où repofe fon Maître ,
Mais tel qui dans ce jour fçaure me deviner ,
Peut- être bien mon nom ne poutra combiner.
Dans onze pieds qui forment ma ft₁ucture ;
Lecteur, tu dois trouver un Château fur la Dure ,
D'un très- ancien Comte Breton ;
Un Village du même nom ;
Une Ville fur mer , porte de la Provence ;
Une qui la premiere & dans l'Ile de France ,
Voit monter fous fon pont tous les bateaux Nor
mands ;
Une autre en Dauphiné , qui voifine du Rhône ;
Près d'un Hermite , voit recueillir tous les ans
Ce vin firenommé , qu'un charmant côteau donne,
Et qu'on fait payer cher aux paflagers gourmands;
Une autre , fi tu veux , célebre en Normandie ;
Deux fleuves très connus ; l'un coupe l'Italie ,
L'autre arrofe des Allemands
Abondamment la fertile campagne ;
Une riviere de Champagne.
Combine bien mes pieds , tu trouveras d'abord
Celui qui le premier a mérité la mort ;
Une Contrée immenſe de l'Afie ;
Le titre qu'a celui qui commande en Turquie ;
110 MERCURE DE FRANCE.
Une piece de bois néceffaire au Vaiffeau ;
Le nom qu'on donne aux Curés des Mofquées;
Cette poudre qui fond les humeurs du cerveau ,
La liqueur qui te fert à noircir tes penfées ;
L'odeur que les Dames fenfées
Condamnent fort dans les Dames de Cour ;
Le nom dont chacun eft envieux en amour ;
D'un Prélat le Bonnet d'Eglife.
Crainte que ce détail , Lecteur , ne te fuffife ,
Trois de mes pieds forment un Elément ;
Devine les ; pris dans diferens fens ,
Tous doivent te fournir un Auteur Dramatique ;
Une mere d'un Faon ; deux notes de Mufique ,
Le Docteur des Juifs , Nitre , chanter , Martin ,
Mâcher , tache , mentir , & plus d'un mot Latin,
Je les réduits à trente ; une bête jolie ,
Qui fut de fa Maîtreffe aimée à la folie ,
Pour laquelle un tombeau fut fait dans un jardin.
J'en ai pour cette fois affez dit pour me taire ,
Adieu , Lecteur , tu vois que je cherche à te plaire.
M
Par M. de Montpellier.
AUTRE.
On nom eft très-connu chez les Dieux de
la Fable ,
Je faifois , cher Lecteur , le plaifir de leur table.
Huit pieds forment mon tout , & doivent à tes
yeux
Offrir un homme rare , un métal précieux ;
JUILLET. III
1751.
La plus belle des fleurs ; Ville de l'Italie ;
Un Elément , & plus d'une partie
Du corps humain ; l'attribut d'un forçat ;
Ce qu'une femme craint , & que porte un foldat ,
Un péché capital ; un Docteur Judaïque ;
Ce
Six mots Latins ; trois notes de Muſique ;
que fille à quinze ans commence à demander ;
Ce qu'avec la raiſon dans notre Poëfie
Il eſt très - malaiſé de fçavoir accorder ;
Du monde une grande partic ;
Vafte Royaume de l'Afie ;
Le douzième d'un an ; une conjonction.
Pourfuis toujours , tu trouveras le nom
D'un habitant de la Guinée ,
Et de plus deux mois de l'année ;
Synonyme de Souverain ;
De femme un vêtement ; tu dois trouver enfin
Celui qui fur Sina , couvert d'une nuée ,
Sur du marbre reçut le Précepte Divin.
Par le même.
112 MERCURE DE FRANCE :
2016 50% 507-500 : 106 80% 50% 50
NOUVELLES LITTERAIRES.
ISTOIRE de la Félicité. A Amfter-
H dam , 1751 , & fe trouve à Paris ,
chez Prault , fils , Quai du Conti .
:
Ce Conte eft une des plus agréables bagatelles
qui ayent paru depuis long- tems.
On y trouvera de la gayeté , de la facilité
de la fineffe , de l'élégance , & de la trèsbonne
plaifanterie . Nous ne connoiffons
guéres de lecture plus délicieufe : tous ceux
qui ont lû les fragmens de la Felicité , que
nous avons donnés autrefois dans le Mercure
, ont porté ce jugement avant nous.
DICTONNAIRE de Encyclopédie, à Paris,
chez le Breton,Briaffon, David, Durand.1751 .
•
Voici le commencement d'un des plus
grands ouvrages qui ayent jamais été entrepris.
La préface qui eft à la tête , eſt un
chef- d'oeuvre . M. d'Alembert s'y propofe
trois objets , 1 ° .De développer la Génealogie
& l'ordre encyclopedique des Sciences.
2 ° . D'expofer l'Hiftoire philofophique
des progrès de l'efprit , depuis là renaiffance
des Lettres. 3. De détailler ce
qui regarde l'exécution de l'Encyclopedie .
Les Philofophes trouveront dans le premier
morceau une lumiere , une fagacité ,
JUILLET. 1751. 113
une préciſion , une clarté , un enchaînement
qui les étonneronr. Les Tableaux &
l'Eloquence du fecond morceau feront une
vive impreffion fur tous les gens d'efprit .
Nous ne difons rien du troifiéme morceau
, M. d'Alembert ne fait que remettre
fous les yeux du Public le Profpectus , li
bien reçu , de M. Diderot , fon collégue.
Les Editeurs ont fait à ce Prospectus quelques
additions & quelques changemens.
Ceux qui voudront juger du foin avec
lequel l'Encyclopedie eft exécutée , peuvent
lire entr'autres les articles A , Abbé ,
abfcès , abeille , aberration , ablatif , abregé
, abftraction , Académie , accélération ,
accent, accident, accompagnement, accord ,
accouchement , accroiffement , accufatif,
acier acte , action , adjectif , adverbe , advoué
, agate , agir , agnufcythicus , Agricul
ture , aigle, aiguille , aile , aimant , air, Alcoran,
Algêbre , aliment , alkali , Alface , alveole
, alun , ambre, ame , amour , amputation
, an , analyſe , anatomie , ancre ,
mal, antimoine , antipode, apocalypfe, apof
trophe , application , arc , Arche , Architecte
& Architecture , ardent , ardoife , argent,
Arithmétique, Armée, Art , attaque,
attraction , aveugle , autorité, axiome . Nous
ne citons ici ces articles par préference
que parce qu'ils font confidérables ; nous en
ani114
MERCURE DE FRANCE.
avons remarqué de moins étendus qui font
auffi fort bien . Ce qui domine dans l'Encyclopedie,
& qui n'eft pas commun dans les
Dictionnaires , c'eft l'efprit philofophique.
HISTOIRE Générale d'Eſpagne , traduite
de l'Eſpagnol de Jean Ferreras, enrichie de
notes hiftoriques & critiques , de vignettes
en taille- douce , & de Cartes géographiques.
Par M. d'Hermilly. A Paris , chez
Giffey , leBreton , Ganeau , Bordelet , Quillan,
fils , de la Guette , in -4° . Dix volumes .
Le premier volume de ce grand ouvra➡
ge commence par une Préface du Traducteur
qui eft très- curieuſe. C'eſt un jugement
fage & judicieux de toutes les Hif
toires d'Efpagne écrites en notre Langue.
Il nous paroît cependant que M. d'Hermilly
ne pense pas affez favorablement de
Mariana , ou qu'il penfe trop favorablement
du Pere Chatenton , quand il dit
que le ftyle de la Traduction n'eft point
inférieur à celui de l'original . Pour nous ,
nous croyions , & nous continuons à croire
que le Pere Charenton eft un Ecrivain
très-médiocre , & que Mariana eft peutêtre
celui de tous les Hiftoriens modernes
qui approche le plus des grands modéles
que nous a laiffés l'antiquité. Malheureufement
ce grand Ecrivain a adopté des
JUILLET. 1751. 115
>
Fables & une Chronologie , qui rendent
néceffaire l'ouvrage de Ferreras plus
exact , plus fûr , plus approfondi , & plus
détaillé. Le premier volume comprend ce
qui s'eft paffé depuis l'an du monde 3030,
jufqu'à la fin du quatriéme fiécle de l'Ere
Chrétienne. On y trouvera une Critique
fort fage , des conjectures heureuſes , &
des découvertes inconteftables . Ce tome
eft terminé par la Chorographie de la diviſion
ancienne de l'Espagne , où l'on voit
les Contrées , les Territoires , les Villes ,
les Habitations , les montagnes & les rivieres
, dont il cft parlé dans le volume ,
& leur rapport avec la Géographie mo
derne. Ces difcuffions néceffaires pour
tout le monde , agréables pour un certain
ordre de Lecteurs , font accompagnées
d'une Carte , qui eft auffi le rapport de
l'Espagne ancienne avec la moderne. Il
fuffit pour donner bonne idée de cette
Carte , de dire qu'elle eft de M. Robert.
On trouvera auffi dans le même volume
deux vignettes de fort bon goût ; la premiere
repréſente l'arrivée de plufieurs
Etrangers en Espagne , attirés par les ri
cheffes du Pays , & l'expulfion des Carthaginois
par les Romains ; la feconde repréfente
la Foi annoncée en Espagne par l'Apôtre
Saint Jacques.
116 MERCURE DE FRANCE :
M. d'Hermilly , qui avoit difcuté dans
la Préface du premier tome , fous quels
noms l'Espagne avoit été connue dans les
premiers tems , s'attache dans celle du ſecond
volume à la deſtruction de la Monarchie
des Goths en Espagne par les Sarra
zins. Ce point important , & jufqu'ici
très-obſcur , eſt traité avec beaucoup de
fagacité & d'étendue. Ce volume comprend
cinq fiécles , & on y trouve une
Carte générale de la Monarchie des Goths ,
tant dans les Gaules qu'en Efpagne. Cette
Carte eft exacte & très- élegante , comme
toutes celles de l'ouvrage , dont nous rendons
compte . On verra encore avec plaifir
une vignette repréfentant le triomphe
de la Foi , fur l'héréfie Arienne que les
Goths profeffoient fous le regne de Recaret
le Catholique ; & une autre qui eft
l'entrée des Sarrazins en Espagne , à la follicitation
du Comte Julien , qui veut fe
venger de la violence faite à fa fille par le
Roi Don Rodrigue , & l'origine du
Royaume des Afturies. Les fucceffions
chronologiques des Rois , & la Table
chronologique des évenemens étoient des
fecours bien néceffaires pour l'intelligence
d'une Hiftoire auffi compliquée que l'ancienne
Hiftoire d'Efpagne : on trouvera ces
deux avantages à chaque volume.
JUILLET. 1751. 117
Le troifiéme volume commence par une
Differtation fur l'origine du Royaume de
Navarre.M.d'Hermilly prouve contre prefque
tous les Hiſtoriens, qu'avant l'an 857 ,
la Navarre ne formoit point un Royaume
particulier. On doit à cet habile Traducteur
la juftice de dire, que foit qu'il redreffe fon
Auteur, ou qu'il en appuye les conjectures,
il montre beaucoup d'impartialité. Ce
volume s'étend depuis l'an 901 jufqu'en
1200. On y trouve une Carte des Etats des
Princes Chrétiens & Mahométans jufqu'à
la fin du douziéme fiécle , & une notice
des grands Ecrivains que l'Efpagne a produits
pendant trois fiécles ; ce dernier avantage
fe trouve heureufement dans tous les
volumes. Eft- ce que les gens de Lettres
ne s'accoûtumeront pas à mettre parmi les
évenemens qui ont illuftré un fiècle , l'Hiftoire
de leurs prédéceffeurs? M. le Préfident
Henault , fi digne de fervir de modéle ,
leur en a donné l'exemple dans fon abregé
chronologique de l'Hiftoire de France .
C'est une opinion reçue que le Royaume
de Navarre doit fon origine à celui de
Sobrarve . M. d'Hermilly prouve dans la
Préface de fon quatrième volume , que le
Pays de Sobrarve n'avoit point eu de Rois
particuliers , lorfque la Navarre en a cu ;
nous fuivrions volontiers l'Auteur dans
118 MERCURE DE FRANCEces
difcuffions , mais les bornes de ce Jour.
nal ne le permettent pas. Nous nous contenterons
de dire , que ce volume réunit les
mêmes avantages , les mêmes agrémens
que les autres , qu'il comprend 124 ans ,
& qu'il s'y trouve une Carte des Etats des
Princes Chrétiens d'Efpagne pendant ce
tems- là . Une vignette repréfente la réunion
qui fut faite pour toujours des Royaumes
de Caftille & de Leon par Saint Fer--
dinand ; la feconde vignette de ce volume
repréfente les Templiers des Royaumes de
Caftille , de Léon & de Portugal , jugés
& abfous des crimes qu'on leur imputoit.
Nous rendrons compte de la fuite de cette
Hiftoire dans le Mercure prochain. Nous
devons obferver que les Libraires ont pris
le même foin des ornemens du Livre que
nous annonçons , que fi c'eût été un Livre
de pur agrément.
C
ABREGE' Chronologique de l'Hiſ
toire d'Angleterre , depuis le commencement
de la Monarchie , jufqu'au regne
du Roi qui eft actuellement fur le Trône ;
avec des anecdotes curieufes ; une defcription
des principales Villes des trois
Royaumes , & un article à part fur l'établiffement
& le pouvoir du Parlement
de la Grande- Bretagne. Par M. Duport-
Dutertre. A Paris chez la veuve Caillean
JUILLET. 1751. 119
rue Saint Jacques . 1751. in 12. Trois volumes
.
L'Hiftoire d'Angleterre eft de toutes
les Hiftoires modernes la plus intéreſſante ,
par ce qu'elle eft la plus féconde en révolutions
, & en Caracteres finguliers.
Ces avantages ont fans doute déterminé
M. Dutertre à entreprendre l'ouvrage qu'il
préfente au Public . Voici le plan tout à
fait inftructif qu'il s'eft formé , nous pouvons
affûrer nos Lecteurs qu'il l'a exécuté
en homme d'efprit & de goût .
» Quelque abregé que foit mon ouvra
ge , il donnera une connoiffance fuffifante
de l'Hiftoire d'Angleterre ; &
» comme les événemens des fiécles recu-
» lés nous touchent moins que ceux qui
» font arrivés de notre tems , je me fuis
» étendu davantage fur les derniers re-
» gnes des Rois d'Angleterre . De trois
» volumes qui compofent cet abrégé
Chronologique , j'en ai employé deux à
» écrire ce qui s'eft paffé depuis Elifabeth
» jufqu'à Georges II.
"
» On y trouvera à la fin du premier
»tome une article féparé pour le Parle-
»ment d'Angleterre , & à la fin du fecond
» volume une defcription des principales
Villes de la Grande-Bretagne . Ce font
☛ là de petites additions , qui , à ce que je
120 MERCURE DE FRANCE.
» crois , ne déplairont point au Lecteur.
Les notes qu'on verra quelquefois au
» bas des pages , ne font point faites pour
» étaler de la doctrine , mais feulement
» pour ne pas interrompre le fil de la nar-
» ration. Il ne me refte plus qu'à parler du
ftyle de l'ouvrage. J'ai tâché d'ètre
» clair & naturel ; c'eft aux Lecteurs à
» voir fi j'ai réuffi . En faisant le caracté-
» re de chaque Monarque Anglois , je
» n'ai pas eu recours aux antithefes dont
" on fe fert fi volontiers aujourd'hui en
» pareille occafion , & qui ont coutume
de produire un fi joli effet . J'avouerai
» à ma honte , que je n'ai pu encore me
conformer au goût de notre fiècle , &
» que je n'ai pas affez d'efprit pour em-
»ployer cette figure de Réthorique, qui eft
» fi fort à la mode. Les perfonnes de bon
» fens ne me condamneront pas. Aurai je
beaucoup d'Approbateurs ?
*
Comme M. Dutertre a négligé de parler
dans fa Préface d'une addition importante
qu'il a faite au troifiéme volume fous ce
titre : Anecdotes curieufes de l'Hiftoire d' Ans
gleterre, nous nous croyons obligés de nous
y arrêter. Nous en rapporterons quelques
Anecdotes , & pour faire connoître le ſtyle
de l'Hiftorien , nous nous fervirons de fes
propres expreffions.
Le
JUILLET. 1751. 121
Le Lord Sanguir que Jacques I. fit
pendre en Angleterre , ayant défié un
Maître d'Armes , celui- ci avec ſon Aleuret
fui creva un oeil . Quelque- tems après le
Roi de France demanda au Seigneur Ecoffois
par quel accident il avoit perdu un
de fes yeux. Un Maître d'Efcrime m'a mis
en cet état , répondit Sanguir. Le Monarque
François ajoûta , cet homme eftil
encore vivant ? Cette demande fit une
telle impreffion fur l'efprit du Milord ,
qu'à fon retour en Angleterre , il fit alfaffiner
le Maître d'Armes dans fa propre maifon.
Jacques avoit accordé des graces
pour de pareils crimes , mais il fut inflexibles
à l'égard de Sanguir , parce que celuici
, à ce qu'on prétend , ne répliqua rien
à une plaifanterie cruelle que fit le Roi de
France. Ce Prince ayant entendu quelqu'un
qui donnoit à Jacques I. le nom de
Salomon , je veux bien croire , dit le Monarque
François , que ce Salomon dont vous
parlez n'eft pas le fils de David joueur de la
Harpe. Pour entendre toute la malice renfermée
dans ces paroles , il faut fe rappeller
que Marie Stuart , mere de Jacques I.
avoit été foupçonnée d'aimer un peu trop
David Rizzo , qui étoit un joueur d'inftrumens.
Le Chevalier Antoine Kingſton, Prevôt-
F
122 MERCURE DEFRANCE.
Maréchal de l'armée en Angleterre , envoya
dire un jour à Boyer , Maire de
Bodmyn , qu'il iroit dîner avec lui. Le Mai
re fit préparer un magnifique repas. Un
peu avant le diner , Kington tira à part
celui qui devoit le régaler , & lui dit
de faire dreffer promptement un gibet ,
parce qu'il devoit y avoir une exécution ,
Cet ordre fut fuivi ; & après le diner , le
Maire montrant la potence au Chevalier ,
celui ci lui demanda s'il la croyoit affez
forte . Oui , répondit Boyer : Eh bien !
faites- en l'effaí vous - même , répliqua
Kingſton, & auffi - tôt il fit pendre le pauvre
Maire qui ne s'attendoit point à un pareil
remerciment pour le repas qu'il venoit de
donner.
Un jeune Juifayant embraffé le Chriftianifme
, le pere du nouveau converti
s'adreffa à un Roi d'Angleterre , qui aimoit
plus l'argent que la Religion , &
donna à ce Prince foixante mares d'argent
, afin que le Roi engageât le déferteur
d'Ifraël à retourner dans la Signagogue.
En effet le Monarque Anglois fit venir le
jeune homme , & lui confeilla de retourner
au Judaïfme. Le fils du Juif, très-étonné
d'une femblable propofition de la part
d'un Roi Chrétien , ne jugea pas à propos
defe rendre à fes inftances. Le pere voyant
JUILLET. 1751. 123
le mauvais fuccès de cette affaire , revint
trouver le Roi à qui il ređemanda fon argent
» Certes , répondit l'irréligieux
Monarque , j'ai bien gagné toute la
» fomme , mais pour te faire voir que
» j'en uſe avec bonté , je te rendrai la
» moitié de ton argent , & je garderai
» le refte pour le confeil que j'ai donné :
Charles 1. n'étant encore que Prince
de Galles , ſe rendit en Efpagne pour voir
la Princeffe qu'il avoit envie d'époufer.
Bien des perfonnes défapprouverent ce
voyage. Archy , Bouffon de Jacques I.
dit à ce Monarque , changeons de bonnet :
Pourquoi donc ? lui demanda le Roi. Pourquoi
? répliqua Archy , qu'est- ce qui a envoyé
le Prince en Espagne ? Mais que diras
tu , répondit le Roi , fi le Prince revient
en Angleterre ? En ce cas- là , dit Archy ,
j'ôterai mon bonnet de deffus ta tête pour l'envoyer
au Roi d'Espagne.
Un Ambaffadeur de je ne fçais quelle
Nation , qui fe trouvoit en Angleterre ,
travailla à mettre dans fes interêts les Da
mes Angloifes , fur tout celles qui par
loient beaucoup , & qui recevant chez
elles nombreufes compagnies , pouvoient
par leurs difcours faire ou détruire la réputation
d'un homme. Parmi les femmes
de cette efpeces il y en avoir une qui
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
s'appelloit Madame facob , dont le Minif "
tre étranger oublia de briguer la faveur.
La premiere fois que l'Ambaffadeur paſſa
fous les fenêtres de cette Daine , elle ou-
Ivrit une grande bouche fans rien dire
& fans rendre le falut à M. l'Ambaffadeur .
Celui-ci repaffa plufieurs fois fous les fenêtres
, & ce fut toujours même cérémonie
; il envoya chez l'Angloife pour fçavoir
la raifon d'un procédé qui paroiffoit
ridicule & fi choquant. Madame Jacob
répondit qu'elle avoit une bouche à fermer
comme les autres Dames. L'Ambaffadeur
comprit alors la faute qu'il avoit faite , &
tâcha de la réparer.
Un mendiant qui fe difoit aveugle- né ,
& qui prétendoit avoir recouvré miraculeufement
la vûe , parut devant le Duc de
Glocefter dans l'inftant même que le prétendu
prodige venoit de s'opérer . Le Duc
demanda à cet homme. Tu es donc né
aveugle ? Oui Monfeigneur. Tu vois donc
clair à préfent ? Oui graces à Dieu . Dé
quelle couleur eft mon habit ? Rouge . De
quelle couleur eft l'habillement du Mon ·
fieur qui eft à côté de moi ? Gris , répondit
le mendiant. Comment coquin , s'écria
le Duc , tu es né, aveugle , tu ne fais
d'être guéri , & tu connois fi bien les différentes
couleurs ! Auffi - tôt on mit au
que
JUILLET. 1758 128
ceps cet impofteur qui abufoit de la cré
dulité du peuple pour attraper de l'argent !
"
>
Un Monarque Anglois , dans un tems
où il avoit befoin de troupes , publia un
ordre pour faire armer tous les Eccléfiaftiques.
Voici comment cet ordre étoit
conçu . » Le Roi ordonne & requiert tous
» les Prélats affemblés en Parlement
» qu'eu égard au grand danger & domma-
" ge qui menace le Royaume & l'Eglife
d'Angleterre à raison de cette guerré ,
» en cas que l'ennemi attaque notre Pays ,
ils comparoîtront pour nous défendre
& feront préparer leurs Vaffaux , Tenanciers
, Dépendans , Moines , Curés
& Vicaires , à fe mettre en Campagne
» en équipage de guerre , & les obligeront
« de fe tenir prêts à réfifter à la force & a
» déconcerter la malice de nos ennemis.
>>
»
LAVIE de Socrate , traduite de l'Anglois.
A Amfterdam , par la Compagnie
1751. in-12.1 vol.
C'eft une espece de Panégyrique de So
crate, qui a beaucoup plus réuffi en Angle
terre qu'il ne nous paroît réuffir en France
. On trouve pourtant dans cet ouvrage
beaucoup de remarques très curieufes fur
les moeurs du fiécle où vivoit ce Philofophe
, & des réflexions fort fages fur les
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE .
opinions ou plutôt fur les erreurs de fon
sems. Nous allons tranfcrire un portrait
que nous croyons le morceau le plus traaillé
de l'ouvrage , & qui fera connoître
l'ame de Socrate , la fagacité de l'Hiſtorien
, & le ftyle du Traducteur.
La vie & la mort de Socrate furent à
tous égards conformes à l'idée qu'il s'étoit
faite de la dignité de la nature humaine ,
de nos devoirs envers la fociété , & du
culte religieux que nous devons au Créareur
de l'Univers . Ses actions , ainfi que
fes difcours , furent autant de préceptes
vivans de prudence , de juftice , de modération
& de courage. Dans la jeuneſle
il fut fi fobre & fi chafte , qu'il peut être
regardé comme le fils de la tempérances
dans l'âge viril , l'amour de la fociété fut li
profondément gravé dans fon coeur , qu'il
vivoit enfrere avec les autres hommes ; &
dans la vieilleffe , fes vertus lui méritérent
a jufte raifon le titre de Pere de la fageffe.
Sa politique conſiſtoit dans un efprit de
Patriotifme que rien ne pur altérer ; fa
Philofophie , dans l'humanité la plus épurée
, & fa Réligion , dans les idées les
plus fublimes , & l'adoration la plus fincére
du vrai Dieu . Par la premiére de ces
vertus , il embrafa les hommes du zélé
le plus actif pour l'utilité de leur Patrie.
JUILLET. 1751. 127
,
Par la feconde , il adoucit leurs coeurs , &
les rendit fenfibles aux généreux mouvemens
d'une bienveillance & d'une charité
univerfelle. Par la derniére enfin , il
familiarifa leurs efprits avec l'idée d'une
Divinité fouverainement parfaite , & il
leur donna un avant- goût des délices incffables
qui les attendent dans une autre vie.
Sa conduite peut fervir de modéle en tout ;
comme Citoyen , toujours zélé pour le
bien public & prêt à y contribuer ;
quelque détriment que fes intérêts particuliers
puffent en fouffrir , il fe diftingua
dans la profeffion des armes , par fon
fon courage , & dans le fénat , pat fa fermeté
& fon intégrité ; comme homme
il regarda les autres habitans du monde
comme fes freres , & fon coeur fut toujours
ouvert à leurs befoins . Il donna des
foupirs à leurs peines dans l'adverfité
& il partaga leur fatisfaction dans la profpérité
; il n'eut pas moins de plaifir à
louer les bons , que de courage à repren
dre les méchans ; il préféra toujours de les
conduire à la vertu par la voye de la perfuafion
plutôt que de les y forcer par
la crainte des châtimens , & quoiqu'il fût
une exemple accompli de la perfection
dont la nature humaine eft fufceptible , il
ne méprifa jamais les efforts impuiflans
Fj
T2S MERCURE DE FRANCE.
d'un coeur bien intentionné ; mais il les
feconda toujours de fes confeils falutaires.
Comme Réligioniste , c'eft- à-dire , com¡
me profeffant une Réligion ,, il porta toujours
dans fon coeur l'image morale de
Dieu , avec un efprit de charité & de paix.
Le culte qu'il rendit à fon Créateur , fut
une foumiffion refpectueufe à fa volonté
dont il puifa la connoiffance dans la nature
des chofes , par le feul fecours de la
raifon ; & l'offrande qu'il lui préfenta fut
un coeur pur & fans tache , l'offrande ,
fans contredit , la plus agréable à l'Etre
Suprême. Il démontra que le but de la fageffe
étoit la vertu , & que la vertu feule
pouvoit rendre heureux dans ce monde
& dans l'autre. Il crut & enfeigna que
cette vie n'étoit qu'un état de probation
où nous étions envoyés pour un tems ,
comme pour être éprouvés , & qu'il y
avoit après la mort une jufte difpenfation
de récompenfes & de châtimens , proportionnée
à nos vertus ou à nos vices ; que
les bons goûteroient des délices inexprimables
avec les Etres céleftes , dans la vifion
béatifique de Dieu , & que les méchans
feroient tourmentés dans un féjour d'horreur
, par la conviction intérieure de
leurs crimes , & par d'autres fupplices . I
foutint conftamment que la connoiffance
JUILLET . 1751 129
Jufte & faine de la Divinité étoit l'unique
moyen d'atteindre à la perfection de la
vertu & de la fageffe , & que nos efforts .
ne devoient tendre qu'à nous rendre , au--
tant femblables à elle , que notre foibleſſe
naturelle
peut le permettre..
MEMOIRES Hiftoriques , Critiques &:
Littéraires , par feu M. Bruys. Avec la vie
de l'Auteur & un Catalogue raifonné dé :
fes ouvrages. A Paris , chez Jean- Thomas
Heriffant. 1751. in- 12 . 2 vol.
M. Bruys eft fort connu par une Hiftoire
des Papes , écrite fans goût , fans :
décence , fans ftyle , fans recherches ; c'eft :
une rapfodie indigne d'un homme de Lettres
& encore plus d'un honnête homme.
Les Mémoires que nous annonçons , ne
reffemblent en rien à l'ouvrage dont nous .
venons de parler . Ils font d'un ton convenable
& affez agréablement écrits . On
fera médiocrement content de ce qui s'y
trouve fur Genève , fur la Suiffe & fur
l'Allemagne ; mais nous ofons affurer nos
Lecteurs qu'ils feront amufés par les dé--
tails où l'Auteur eft entré fur la Hollande ::
c'eft proprement l'Hiftoire des ouvrages
& de la perfonne des Auteurs François qui i
vivent encore ou qui font mort depuis peu,,
far le territoire de la République: Mi.
...
FAVY
30 MERCURE DE FRANCE.
Bruys a jetté de la gayeté , de l'interêt
& quelquefois de la bonne plaifanterie
dans cette partie de fon ouvrage.
A la fuite des Mémoires de M. Bruys
on a imprimé la promenade de S. Cloud
Dialogue fur les Auteurs . C'eft une plaifanterie
de M. Gueret fi connu par le
Parnaffe réformé , & par la guerre des
Auteurs entre les anciens & les modernes.
Quoique l'ouvrage qu'on nous donne aujourd'hui
pour la premiere fois , ne foit
pas tout à fait de la fineffe & de la légéreté
des deux autres , il ne laiffe
d'être fort agréable.
pas
Il y a bien des chofes que tout le monde
fçait , & encore plus de celles que perfonne
ne fe foucie de fçavoir , dans le Borboniana
qui fuit la Promenade de S. Cloud
Il nous paroît que ce morceau auroit pû
continuer à être anecdote . Il reffemble
à tous les Ana , peu de bon & beaucoup
de mauvais. Le Chevaneana qui fuit le
Borboniana lui reffemble affez, Ces deux
compilations viennent trop tard pour plaire.
La plupart des perfonnes dont il y eft
parlé ne nous intéreffent plus ..
Les Lettres de M. de Chevanes à M.
Ducange , qui terminent le Recueil , font
précieuſes par elles-mêmes , & parce quelles
nous rapellent le fouvenir d'un des
JUILLET 17518 131
plus fçavans hommes que la France ait eût.
Nous fouhaitons qu'on trouve les réponſes
dans l'édition que le vertueux & fçavant
M. d'Aubigni prépare de plufieurs ouvra
ges de M. Ducange , fon oncle.
LETTRE Critique fur l'Education . A
Paris, chez Prault pere , Quai de Gêvres.
La premiere partie de cette Lettre eft
deftinée à faire voir les abus de l'éducation
ordinaire ; on propofe dans la feconde
partie un nouveau plan d'éducation . Il eſt
à fouhaiter que cette Lettre , qui part fûrement
d'un homme éclairé , vertueux , &
qui fçait écrire , produife tour le bien
qu'elle peut faire . On convient généralement
que l'éducation que nous donnons à
nos jeunes gens eft vicieufe : cependant
telle eft la force de la coûtume , que perfonne
, ou prefque perfonne , ne s'écarte
des routes battues. Eft- ce qu'on craindroit
plus le reproche de fingularité
qu'on ne fouhaite le bien de fes enfans ?
MEMOIRES du Comte de Varack ;
contenant ce qui s'eft paffé de plus intéreſfant
en Europe depuis 1700 jufqu'an dernier
Traité d'Aix -la - Chapelle, du 18 Octobre
1748. Nouvelle Edition , revûe corrigée
& augmentée de plus du double. 1 vol.
in- 12. A Amfterdam auxdépens de la Com
pagnie , 1751 F vj
I
132 MERCURE DE FRANCE..
On trouvera dans cette ouvrage quel .
que chofe fur la grande guerre de 1701 ,
& des détails fur les Traités de Londres.
de Vienne , d'Hannovre , les Congrès de
Cambrai & de Soiffons , & fur les événemens
qui ont fuivi la mort de l'Empereur
Charles VI . Il feroit à fouhaiter que l'Au-.
tour , quel qu'il foit , eût écrit fon ou
vrage avec plus de foin .
Essar fur le méchaniſme des paffions em
général. Par M. Lallemant , Docteur- Ré
gent de la Faculté de Médecine en l'Univerfité
de Paris . A Paris , chez Pierre-
Alexandre le Prieur , rue Saint Jacques :
1751 , in- 1-2. Un volume.
On peut confidérer les paffions fous troist
afpects differens. Le Métaphyficien dans :
fes fpéculations ne les envifage que comme
mouvemens ou affections de l'ame, abſtrac
tion faite de ce qu'elles peuvent avoir de,
commun avec le corps. Le Philofaphe
moral , obfervateur fcrupuleux de tout ce
qui peut influer fur les moeurs , la conduite-
& la vertu , va chercher les paffions dans
les replis du coeur humain , pour les juger.
enfuite au tribunal de la raifon , Le Médecin
enfin , renfermé par état dans la con- .
templation du jeu méchanique des orga
nes,, ne doit confidérer dans les paffions ;
JUILLET. 1751. 13:39
que les rapports qu'elles peuvent avoir.
avec la difpofition de ces organes. H doir
en affigner les differentes caufes relative- -
ment à cette difpofition , en développer
phyfiquement les principaux effers , &
expliquer en quoi , & comment elles peu
vent influer fur l'économie animale & la
fanté..
On a dès Traités excellens für les paffions
, confidérées dans leur point de vûemétaphyfique
& moral: Les Médecins :
avoient négligé d'en approfondir les caufes
& les effets métaphyfiques , & de les
mettre dans un jour profitable à l'Art de
guérir. Ils conviennent tous , que les paffions
ont une action bien décidée fur la
fanté & la maladie , cependant M. Lallemant
eft le premier qui foit entré dans des
détails un peu circonftanciés à cet égard.
Il divife fon ouvrage en deux parties..
Dans la première , il traite des cauſes des
paffions , relativement à la difpofition , &
au jeu réciproque des organes. Dans la
feconde , il expofe les effets méchaniques
Les caufes phyfiques font de trois efpéces
. Caufe efficiente , dépendante effentiel .
lement des vibrations des fibres du cerveau
: Caules prochaines occafionnelles , rés ..
faltantes de l'impreffion communiquée
134 MERCURE DE FRANCE.
immédiatement à ces mêmes fibres . Caufes
éloignées accidentelles , relatives aux differences
de conftitution que l'âge , le ſexè,
le tempéramment , l'air , les alimens , &c.
entraînent dans les differentes parties du
corps en général , & en particulier dans
les organes des opérations de l'ame.
Les effets méchaniques des paffions font
de trois fortes', 1º. Les fignes extérieurs des
paffions , tels que les changemens fubits.
qu'elles occafionnent dans le regard , les
traits , la couleur du vifage , &c. 2 ° . Les
phenoménes des paſſions , c'eſt- à - dire , les accidens
extraordinaires , que l'ébranlement
des fibres du cerveau produit fympathi
quement dans toute la machine en géné
ral , & dans chaque organe en particulier.
3 °. L'action des paffions fur l'économie animale
la fanté , ou les impreffions permanentes
qu'elles laiffent après elles dans
l'exercice des differences fonctions. Nous
exhortons nos Lecteurs à voir dans l'ou
vrage même le développement du plan
qu'on vient de voir.
FABLES nouvelles , par M. Poras. A
Paris , chez Delaguette , rue Saint Jacques ,
1751.
Pour mettre nos Lecteurs à portée de
juger du nouveau Recueil de Fables , que
JUILLET. 1751. 135
hous annonçons , nous en tranfcritons
deux que nous prenons au hazard.
FABLE QUATRIE'M E.
La Vertu , l'Opulence & l'Indigence.
UNjour la Verta vint fur terre ,
Et ne fçavoit où fe-loger ;
L'Indigence offrit fa chaumiere ,
Et la Vertu l'accepte , & crut que fans danger
On vivoit fous un toit ruftique ,
C'eft- à- dire , à l'abri de tout funefte écueil
D'abord l'Indigence ſe pique
De faire à ſon hôteſſe un gracieux accueil ;
Le fait eft très -louable , & fous untoa mystique
Qui laiffoit entrevoir Porgueil ,
Elle méprifoit l'Opulence ,
Et dans le fil de fon difcours ,
La Médifance
Prit féance.
Enfin au bout de quelques jours ,
La Vertu vit chez l'Indigence
La fraude & la duplicité ,
Le défefpoir & l'envie ,
Dignes enfans de la néceffité.
Elle s'en fut , & dit : Ah ! quelle perfidie
Croiroit- on l'indigence avoir pareils défauts ?
Chemin faifant elicit POpulence ,
Qui vivement l'aborde , & lui tint ce propos
r36 MERCURE DE FRANCE
Je vous cherche par tout , marchons en diligence
Suivez-moi , charmante Vertu ;
Je vous prépare un fûr azile ,
Où vous ferez à bouche que veux ta ;
Là vous aurez l'agréable & l'utile ,
Chez moi les ris , les jeux & les plaiſirs ; .
Seront au gré de vos defirs .
La Vertu répondit , cela ne peut me plaire ,
Ce que vous propofez eft pour la volupté ,
Je n'irai point chez vous ; quand je refte fur terre ,
C'eft chez la médiocrité
Où je loge pour l'ordinaire..
Ce diſcours eft fimple , ingénu ; :
Mais il y tefte un certain voile : -
Difons tout net , que la Vertu
Souvent couche à la belle étoile.
DOUZIE'ME FABLE .
Le Singe & la Toilette.
ZAïs
,
précieuſe coquette
,
Après avoir peint fes attraits ,
Sortit , & fans le faire exprès ,
A Dom Bertrand confia fa toilette.
Le peuple finge eft très imitateur ,
On en peut dire autant du peuple Auteur.
Bertrand , fe voyant feul , va de gaîté de coeur ,
Safleoir dans le fauteuil de fa chere maîtreffe
E fuit de point en point tout ce que l'art preferita.
JUILLET
.
137 1751
Un
D'abord il prend avec adreffe
n peu de blanc , s'en barbouille & fourit ;
Comment fourit un finge ? en faiſant laide mone à
N'importe. Enfuite il prend du vermillon ,
Dont il fe frotte chaque joue ,
Puis toujours fur le même ton ,
Il s'applique une large mouche ,
Et de pomade & de jaſmin
Sur fon chef étend une couche ;
Bref, Dom Bertrand jufqu'à la fin ,
De Zais fuivant la coûtume ,
Par tout fe plâtre & fe parfume.
Notez que tout fut fait à l'aide du miroit..
Zaïs revient , & furpriſe de voir.
Un finge en pareil équipage ,
Elle éclatte de rire , & n'y pour plus tenir.
Bertrand gravement l'envisage ,"
Et lui dit ; mais bientôt on vous verra finit
Je vous parois d'un ridicule extrême ,'
Quoi ? parce que je ſuis fardé ?
Vous ne l'êtes pas moins , le fait eſt décidé ,
Jugez maintenant de vous -même.
DISSERTATION en forme de Lettre , fur
l'effet des topiques dans les maladies internes
, en particulier fur celui du Sieur
Arnoult , contre l'apopléxie , écrite par un
Médecin de Paris à un Médecin de Province
. Seconde édition , augmentée dè
plufieurs piéces intéreffantes, A Paris
138 MERCURE DE FRANCE .
chez J. B. Garnier , rue de la Harpe , 175 1 :
Brochure in- 12 .
L'objet de cette Brochure eft de prouver
l'effet des topiques dans les maladies
internes , de détruire le peu d'accufations
qu'on a formées contre le fachet de M.
Arnoult , & d'augmenter la confiance du
public pour ce célébre reméde. Il nous
femble que l'Auteur a bien réuffi dans
les trois points. Il a fur tout infiſté ſur
la vertu du fachet , & a rapporté en ſa
faveur des Certificats du feu Cardinal de
Polignac , de M. le Duc de Gêvres , Gouverneur
de Paris , de M. Merault , Confeiller
d'Etat , ci-devant Procureur Géné
ral du Grand Confeil , de M. l'Abbé Franquiny
, ci - devant Envoyé de Florence
&c. Quelque confiance que méritent ces
atteftations , celles des gens du métier font
encore plus importantes : on en trouvera
fans nombre dans la Brochure que nous
annonçons , entr'autres celles de M. Garnier
, Médecin de la Faculté de Paris , aujourd'hui
Médecin de la Martinique ;
Mauran , Médecin à Bergerac ; le Mercier,
auffi Médecin , & aujourd'hui Médecin
du Roi dans l'Hôpital de Calais ; Woller ,
Premier Médecin de l'Empereur Charles
VI ; Gaulard , Médecin ordinaire du Roi ;
Silva , Médecin confultant du Roi ; SanJUILLET.
1751. 139
teuil , Docteur- Régent de la Faculté de
Paris ; l'Archevêque , Médecin de Rouen ;
Desjours, Fevrier , Dubertrand, Chirurgiens
Jurés à Paris ; Defport , Chirurgien ordinaire
de la Reine ; Deformeaux , Chirurgien
de Paris , &c. Les Lettres de M. Lecomte,
Médecin à Rhetel - Mazarin , de M. Delacroix
, Médecin à Bailleul , en Flandres ;
& furtout de M. Fels , Médecin & Bourguemeftre
de la Ville de Scheleſtat , méritentune
attention particuliere par les prodiges
qu'elles racontent du fachet. Cependant
la piéce la plus importante de la
Brochure , c'eft un Certificat délivré à M.
Arnoult , par M. le Premier Médecin du
Roi ; voici ce qui y a donné lieu : nous employons
les propres paroles de la Differ-
*tation.
La Demoiſelle Rodeffe cherche à accréditer
, par
, par le nom
de veuve
du Sr Arnoult
,
un
Sachet
anti
apoplectique
, qu'elle
prétend
être
le même
que
celui
que
le Sieur
Arnoult
diftribue
depuis
cinquante
- un ans,
tant
par fon
pere
que
par lui-même
, avec
des
fuccès
qui ne fe font
jamais
démentis
,
puifqu'on
n'a jamais
pu prouver
qu'aucun
apoplectique
ait eu de rechûte
en le
tant
, au lieu
qu'on
a des
exemples
connus
de toute
la Cour
, que
celui
de la
Demoiſelle
Rodeffe
n'empêche
pas
les repor140
MERCURE DE FRANCE.
tours de cette maladie. On verra d'ail-
Leurs
par le Certificat ci-joint , que celui
de la Demoiſelle Rodeffe eft compofé differemment
de celui du Sieur Arnoult. If
eft donc évident qu'on n'a pas droit d'en
attendre les mêmes effets. Il y a actuellement
dix-fept ans que le Sieur Louis Arnoult
, par ordre de M. le Cardinal de
Fleury , a déposé la préparation de ce reméde
entre les mains de M. Chicoyneau ,
Premier Médecin du Roi. Il ne prévoyoit
certainement point dans ce tems-là qu'on
dût troubler la poffeffion paifible où il
étoit de vendre feul ce reméde , dont il a
feul la véritable préparation. Si le dépôt
que le Sieur Arnoult a fait du fien , étoit
poftérieur au procès qu'il a avec la Demoi
felle Rodeffe , on pourroit foupçonner la
fidélité de la préparation qu'il a dépofée
mais pouvoit- il deviner dix- fept ans aupa
ravant , qu'il tireroit de ce dépôt un argument
victorieux pour prouver qu'il eft l'unique
, le feul poffeffeur du remede qu'il
tient de la reconnoiffance de fon pere ?
Voici la copie du Certificat de M. Chi
coyneau , Premier Médecin du Roi.
Sur ce qui nous a été repréſenté par le
Sieur Arnoult , Marchand Droguifte , que
la conteftation entre lui & la Demoiſelle
Rodeffe , étoit renvoyée par le Confeil.
JUILLET. 1751. 141
devant les Juges à qui il appartient d'en
connoître , & qu'il auroit befoin de la décifion
que nous avons déja donnée au
Confeil du Roi , touchant la qualité &.
difference des deux Remédes ou Sachets ,
pour préferver ou guérir de l'apoplexie ,
dont ils difent être en poffeflion ; Nous
fouffigné , Confeiller d'Etat , & Premier
Médecin du Roi , certifions que nous étant
fait représenter la compofition du Sachet
anti-apoplectique de la femme du Sieur
Rodeffe , pour la confronter avec celle qui
nous avoit été dépofée par le Sieur Araoult
, Marchand Droguifte à Paris , il y
a environ feize ans ; cette repréfentation ,
ayant été ordonnée conféquemment par
Meffieurs du Confeil , pour avoir notre
avis fur la parité ou difparité des deux Sachets
, nous avons vû que celui de la Demoiſelle
Rodeffe ne renfermoit que trois
des drogues qui entrent dans la préparation
de celui du Sieur Arnoult , & que
les cinq de plus qui entrent dans la compofition
de ce dernier , ne peuvent qu'augmenter
notablement fon efficacité , qui eft
d'ailleurs établie par la repréſentation des
originaux des Certificats des Perfonnes
les plus éminentes en dignité , & furtout
par les atteftations des Maîtres de la Profeffion
, très-éclairés & d'une réputation
142 MERCURE DE FRANCE:
bien établie , tandis qu'il ne nous en a été
exhibé aucun de la part de ladite Dame
Rodeffe , qui ne diftribue fon Sachet que
depuis très- peu de tems , & qu'il eft de
notre connoiffance que le Sieur Arnoult
débite le fien depuis une vingtaine d'années
, fans que fa réputation ou diftribution
ait fouffert la moindre diminution :
en foi de quoi nous avons délivré le préfent
Certificat. A Verfailles , ce 26 Avril.
1750. Signé , CHICOYNEAU .
>
LA JURISPRUDENCE du Haynaut Fran
çois , contenant les Coûtumes de la Province
, & les Ordonnances de nos Rois.
dans leur ordre naturel , avec les formules:
des principaux Actes. Par M. Antoine-
François-Jofeph Dumées Procureur du
Roi de la Ville d'Avefnes. Imprimé à
Douay. Et fe vend à Paris , chez Ganeau
Libraire , rue Saint Severin , près l'Eglife ,
aux Armes de Dombes & à Saint Louis ,
1750. Avec Approbation & Privilége du
Roi
TRAITE's fur diverfes matieres de Droit
François , à l'ufage du Duché de Bourgogne
, & des autres Pays qui reffortiffent
au Parlement de Dijon . Par Gabriël Davot,
Ecuyer , Secretaire du Roi , Ancien Subf
JUILLET. 143
1751 .
titut de M. le Procureur Général , Ancien
Bâtonnier des Avocats du Parlement , &
Profeffeur en Droit François à l'Univerfité
de Dijon ; avec des notes de M. Jean Bannelier
, Ancien Bâtonnier des Avocats du
Parlement , & Doyen de la même Univer
fité. A Dijon , de l'Imprimerie de la veuve
Sirot , 1751. Trois volumes in- 12. Le premier
, de 535 pages ; le fecond de 569 ;
& le troifiéme de 527 , fans l'Avertiffement
, les additions & corrections à la fin
de chaque volume , & les Tables des chapitres
& des matieres .
L'ouvrage de M. Davot eft divifé en
deux Livres ; le premier traite de l'état &
du droit des perfonnes , & le fecond des
chofes .
Le premier Livre renferme douze Traités.
On parle dans le premier de ces Trai
tés , des droits du Roi ; dans le fecond des
légitimes , des bâtards & des légitimés par
Lettres ; dans le troifiéme , des perfonnes
libres & des mainmortables ; dans le qua
triéme , des gens d'Eglife , des Nobles &
des Roturiers ; dans le cinquiéme , de la
puiffance paternelle ; dans le fixiéme , des
tutelles & curatelles , de la Baillifterie ,
de la Garde noble & Bourgeoife , des
mineurs & des interdits ; dans le feptième ,
des femmes en puiffance de mari ; dans le
144 MERCURE DE FRANCE.
huitième , des aubains ; dans le neuviè
me , des abfens ; dans le dixième , de la
mort civile & de l'infamie ; dans le onziè
des domiciles ; dans le douzième ,
me ,
des Communautés .
Le fecond Livre eft compofé de treize
Traités , dont le premier a pour titre : de
la divifion & condition des choſes ; le
fecond , du Domaine du Roi , le troifiéme
, des Fiefs ; le quatrième , du Francaleu
; le cinquième , des Seigneuries , &
Juftices , & de leurs Droits ; le fixième ,
des Cens ; le feptiéme , des Rentes ; le
huitiéme des Servitudes & des droits de
voisinage ; le neuviéme , des Forêts , Pâturages
, Rivieres & Etangs ; le dixième , de
la Chaffe ; le onzième , de la Pêche ; le
douzième , des Mines ; le treizième , des
Offices.
» Tous ceux qui jufqu'ici ont entrepris
des ouvrages de cette efpéce , dit l'Auteur
vers la fin de fa Préface , le font
» attachés à la Coûtume de Paris , ou à
>> celle des Provinces dans lesquelles ils
>> vivoient tous ces Auteurs feroient pour
les Bourguignons des guides peu fûrs.
Nous ne devons recevoir en cette Provin
> ce pour maximes générales du Droit
François , que celles qui font vraies
dans tout le Royaume ; & pour maximes
» coûtumieres
2
JUILLET .
1751. 145
coûtumieres, que celles qui font communes
à toutes les Coûtumes , ou qui font
tirées de la nôtre. C'eft pour cela , continue
l'Auteur , qu'autant qu'il fera pof-
» fible , nous ramenerons tout à nos ufa-
» ges ,
enforte néanmoins , que fur la mê-
» me matiere on puiffe trouver raffemblés ,
» & le Droit général & commun de toute
» la France , & le Droit particulier de la
»Province.
On voit par-là que cet ouvrage n'eft pas
limité à l'ufage du Duché de Bourgogne ,
& des autres Pays qui reffortiffent au Parlement
de Dijon ; il ne fera pas moins utile
à ceux des autres Provinces , qui voudront
s'y inftruire du Droit général & commun
de toute la France , fur les matieres qui
y font traitées .
Comme l'Auteur n'a eu pour but que
de donner les premieres notions du Droit
François , il ne lui a pas été permis , ditil
un peu plus haut , n. 12. d'embraffer
toutes les maximes & toutes les queftions :
il s'eft borné aux principales régles , &pour
tout dire , aux principes généraux , qu'il a
prefque par tout appuyés d'autorités , dont
le choix nous a paru très -judicieux .
Nous ne pouvons donner une meilleure
idée du mérite de l'ouvrage , qu'en faifant
connoître à toute la France celui
G
146 MERCUREDE FRANCE.
de l'Auteur. Nous adopterons d'autant
plus volontiers à cet égard , ce qu'en a dit
I'Editeur dans l'Avertiffement qu'il a mis
à la tête du premier volume , que fi les
louanges qu'on donne aux perfonnes vivantes
, font fouvent fufpectes de flatterie ,
ou d'un excès de complaifance , on ne doit
pas fe défier de celles , dont on honore la
mémoire des Auteurs qui ne font plus.
" M. Gabriel Davot , né à Auxonne , le
13 Mars 1677 , fut reçû Avocat à Dijon ,
» le 25 Février 1696 , & dans un Office
» de Subſtitut de M. le Procureur Général ,
» le 15 Mars 1698. j Bientôt il fe diftingua
par une pénétration , une exactitude ,
une jufteffe d'efprit , qui lui faifoient
» faifir le point décifif d'une affaire , écar-
» tant tout le refte : on ne trouva jamais
» une judiciaire plus heureufe. Ces talens ,
» foûtenus d'une vafte érudition & d'une
application fans relâche , lui procurerent
> en mariage Demoiſelle Jeanne Melenet.
fille de M. Jean Melenet, Avocat du pre-
» mier ordre ; un de ces génies rares &
» fublimes que peu de fiécles fourniffent ,
» dont l'éloquence mâle & vigoureufe ,
mais , à vrai dire , naturelle , entraînoit
avec d'autant plus de rapidité , qu'on
pouvoit moins s'en défier . Lui-même
L'Auteur de la Bibliothéque des Auteurs de
JUILLET . 1751 147
"
admiroit en fon gendre un caractére de
précifion & un difcernement exquis.
Auffi , ajoute l'Editeur un peu plus bas ,
» M. Davot cut- il la confiance univerfelle
» de la Province . Son coup d'oeil fur un
» procès , fur une queftion , étoit , pour
» ainfi dire , infaillible ; & fon intégrité
égalant fes lumieres > on recevoit fes
» confultations , les réponſes , fes décifions
, comme des oracles .... Le mérite
» de M. Davot connu jufqu'à la Cour , il
» en reçut deux Commiffions dans l'année
» 1716 , l'une de Subftitut de M. de Four-
» queux , Procureur Général en la Cham-
» bre de Juftice , & l'autre de Secretaire
du Roi en la Chancellerie , pendant que
»les Titulaires demeurerent fupprimés.
» En 1723 ,le Roi le nomma Profeffeur en
Droit François , ce qui lui donna lieu
»de compofer le préfent ouvrage.
*
Si cet ouvrage eft excellent par lui - même
, les notes de l'Editeur , qui font à la
faite de chaque Traité , ne font pas moins
eftimables. Elles forment plus du tiers des
trois volumes que nous annonçons. :
Bourgogne , page 42 & 43 , rend à M. Melenet
la même juſtice , & y fait mention de M Davot
qu'il qualifie d'habile Profeſſeur en Droit François ,
& qui s'eft autant diftingué dans ſa profeſſion d'Avon
Cat que M. Melenet
H
Gij
148 MERCURE DEFRANCE.
Tantôt l'Editeur y développe quelques
queftions , un peu trop laconiquement
traitées ; tantôt il apporte des diftinctions
à des maximes trop générales ; quelquefois
il contredit l'Auteur , en citant de
bons garans , fouvent il ajoute des régles
qui fervent de fupplément au texte. Ainfi
de ces notes , oùl'on remonte , quand il le
faut , jufqu'aux fources , les unes étoient
néceffaires , les autres font très- importantes
& très-utiles , & toutes , en conduifant
aux derniers progrès , & à ce qu'il y a de
plus certain & de plus récent , font une
preuve de l'érudition, de l'efprit & du difcernement
de l'Editeur.
Les notes qui nous ont paru les plus travaillées
font au Livre premier , celles fur
les main -mortables & les taillables , & fur
les bailliftes : & au Livre fecond , celles
fur les anciens conventionels , fur le Droit
d'indemnité , fur le Franc - aleu , fur les fervitudes
, & c.
•
Nous avons fur tout admiré la politeffe
avec laquelle l'Editeur combat les opinions
des autres : il a fçu parfaitement
concilier le tribut qu'on ne peut refuſer à
la vérité , quand on croit l'appercevoir ,
avec les égards & le refpect dûs au travail
& à la mémoire des Auteurs . Par exemple
, lorfqu'il n'autorife pas expreffément
JUILLET.
1751 149
fon avis de celui de M. le Préfident Bonhier
, & qu'il fe contente quelque part de
dire fimplement : V. M. Bouhier à telle ou
telle page ; c'eft une voie indirecte qu'il
prend pour annoncer qu'il vient de combattre
l'opinion de ce grand Magiſtrat ,
de forte qu'à moins qu'on ne recoure aux
endroits indiqués , on eft prefque porté à
croire , qu'il l'adopte bien plutôt qu'il ne
la contredit.
Pour faire en deux mots l'éloge des
notes de l'Editeur , il nous eût fuffi de dire
qu'elles font de M. Bannelier , fi fes talens
étoient auffi univerfellement connus dans
le Royaume qu'ils méritent de l'être. Depuis
le 7 Août 1704, qu'il fut reçu Avocat ,
il les a fignalés au Barreau de Dijon , fa Patrie
, avec tant de fuccès , qu'il y dédom
mage le Public de la perte de M. Davot.
En 1723 , le Roi nomma M. Bannelier
Profeffeur en Droit dans l'Univerfité de
cette Ville , ce qui lui donna occafion de
faire imprimer en 1730 , chez Antoine de
Fay , une brochure in-8 °. fous le titre:
d'Introduction à l'étude du Digefte. M. l'Ab
bé Papillon , qui fait mention de cet ouvrage
dans fa Bibliothéque des Auteurs de
Bourgogne , nous apprend pareillement
que M. Bannelier eft l'Auteur des notes ,
qui font au- devant du premier volume des
Giij
150 MERCURE DE FRANCE
Arrêts notables du Parlement de Dijon , recueillis
par François Perrier , avec des obfervations
de Guillaume Raviot , Ecuyer
& Avocat , & imprimés à Dijon , chez
Augé , 1745. M. le Préfident Bouhier ,
dans fes obfervations fur la Coûtume du
Duché de Bourgogne * , en citant le premier
de fes ouvrages , qualifie M. Bannelier
de fçavant Profeffeur en Droit , lequel
a joint à l'étude des Loix , toute l'expérience
que donne une longue fréquentation du Barreau.
Ce trait dit beaucoup en peu de
mots , furtout de la part d'un auffi habile
homme que l'étoit M. le Préfident Boubier.
Il ne nous refte plus rien à dire fur le
Livre de M. Davot , & fur les notes de M
Bannelier , finon que la veuve Sirot a fait
enforte , que la beauté de l'impreffion ré
pondît au mérite de l'ouvrage.
CONSIDERATIONS fur la caufe phyfique
'des tremblemens de terre , lûtes à la Société
Royale de Londres , par M. Hales D. D.
& Membre de certe Société . A Paris
chez Debure , l'aîné , Quai des Auguftins ,
à l'Image Saint Paul .
>
Les Phyficiens n'avoient cherché jufqu'à
préfent la caufe des tremblemens de terre ,
Tom, ch, Z. , 42. p. 238.
JUILLET.
152 1751.
que dans les abîmes de la terre elle-même.
M. Hales croit l'appercevoir dans l'atmof
phére de l'air ; voici fur quoi il fe fonde.
Il a remarqué dans une expérience qu'il a
faite lui-même , que l'air pur fe mêlant
avec l'air fulphureux , s'agite violemment ,
& qu'il réfulte de cette agitation une fumée
trouble & rougeâtre , telle à peu près
que les vapeurs qu'on voit s'élever avant
les tremblemens de terre . Cette obfervation
eft la baſe de fon fyftême. Selon lui ,,
les vapeurs fulphureufes , en s'élevant de
terre s'oppofent à l'air , & détruifent fon
reffort ; l'air ainfi arrêté fe porte avec violence
dans les endroits où il peut fe faire
une iffue , il excite alors des orages , des:
tempêtes , les nuées s'enflamment & leur:
exploſion ébranle la terre..
que
Quel foit le fort de cette hypothé
fe , elle à au moins le mérite de la nou--
veauté , & elle eft agréablement & claire--
ment développée. On trouvera à la fuite
une Lettre Paftorale de M. l'Evêque de
Londres , fur la caufe morale des tremblemens
de terre. Ce Prélat combat depuis.
long -tems l'incrédulité & le vice avec une
fupériorité de raifon & d'éloquence , qui
fait honneur à la Religion . Nous ofons
affûrer nos Lecteurs , que le Traducteur a
bien faifi la maniere de fes originaux .
Giiij
#52 MERCURE DEFRANCE.
EPITRE d'Heloiſe à , Abelard , traduite de
M. Pope , & mife en vers François par M.
Feutry. A Londres , & fe vend à Paris ,
chez Brunet , rue Saint Jacques.
Cette Epitre eft un des meilleurs ouvra
ges de M. Pope ; nous croyons pouvoir
affürer qu'on fera content de la Traduc
tion. On y trouvera un grand nombre de
bons vers. Voici la fin de l'Epitre.
Voyez dans fa retraite Heloife éperdue ,
Sur un fombre tombeau triftement étendue ;
Couverte d'une haire , en proye à fes remords ,
Fuyant l'éclat du jour pour vivre avec les morts..
Dans ces lieux, écartés , confacrés à mes veilles ,
Une lugubre voix vint frapper mes oreilles :
» Votre place eft ici , venez , ma triſte ſoeur ,
»Dit- elle , & du repos éprouvez la douceur ;
» Autrefois de l'Amour , comme vous , la victime ;
» J'en reconnus bientôt le dangereux ime ;
20
J'ai vaincu par mes pleurs mon penchant crimi
و د
nel ,
Et je jouis enfin du bonheur éternel.
Grand Dieu ! de mes regrets recevez les offram.
des ; ン
Je viens , efprits heureux ; préparez vos guirlan
des ;
Héloïfe vous fuit au célefte féjour ;
Guidez fes pas tremblans au Royaume du jour
En vêtemens ſacrés , avec une foi vive
JUILLET. 175.1 . 153
Soutenez , Abelard , mon ame fugitive ;
Pour expier mon crime , hélas ! je dois périr ;
Vous- même , en me voyant , apprenez à mourir ;;
Contemplez cet objet de votre amour funefte ;
La pâleur de la mort eft l'éclat qui lui reſte.
Voyez de ce beau teint les roles s'effacer ,
La crainte & la terreur fur mon front fe tracer ; :
Ne m'abandonnez point , & fervez-moi de guide ,
Ranimez de mon coeur l'efperance timide ;.
Sans crime vous pouvez fur moi fixer les yeux ,
Dans ces derniers momens , recevez mes adieux..
◇ mort ! maître éloquent , ton affreuſe lumiere
Peut feule nous prouver que nous fommes pouf
fiere ,
Que l'homme eft un néant ; fes projets , vanité ;.
Que ton pouvoir fuprême eft ſeul réalité.
Lorſqu'au fatal inftant de cette heure imprévûe
Le Deſtin offrira l'avenir à ta vûe ,
Et lorfque de tes jours s'éteindra le flambeau ,,
Que la même épitaphe & le même tombeau
Rappellent de mes pleurs la déplorable hiſtoire ,.
Nos malheurs , nos amours , mes combats , mai
victoire.
Si de jeunes amans , conduits par le hazard¸ .
Venoient voir dans ces lieux la tombe d'Abelard
Sur ce marbre infenfible , ils liront nos allarmes .
Une douce pitié leur arrachant des larmes ,
Ils s'écriront , fans doute , embrafés de leurs feux .
Que notre amour , ô Ciel ! ait un fort moinas
» affreux ! .
GOV
154 MERCURE DE FRANCE.
Si pénétré des maux d'une abfence cruelle ,
Quelque Poëte enfia , amant tendre & fidelle ;
Eſt , ainſi qu'Héloïſe , accablé de tourmens ,
S'il en eft , dont l'Amour par fes enchantemens ,
Par les feintes douceurs , & par fon artifice ,
L'ait , comme moi , conduit au fond du précipice
Qu'il chante mes malheurs , mes feux , mon re
pentir ;
Mais pour les bien dépeindre , il faut les bien feng
tir.
METHODE pour apprendre l'ortographe,
& la Langue Françoife par principes. Cinquiéme
édition , la feule dont on puiffe
fe fervir utilement , par M. Jacquier , volume
in- 8 °. prix 3 liv. 5 f. broché . On la
vend à Paris , chez le Gras , Grand'Salle dua
Palais ; chez la veuve Piffot, Quai de Conti,
& chez Rollin , fils , Quai des Auguftins..
Cette Méthode est très- utile à ceux qui ont
un Dictionnaire François, parce que l'ortographe
de chaque mot y eft prouvée par
régles.
9
Les Libraires de Paris & de Province
qui en voudront de la premiere main ,
sadrefferont à l'Auteur. Sa demeure eft
rue du Roule , à la Croix d'or. Ils y trou
veront auffi le Coup d'oeil des Dictionnaires
François , où l'ortographe de chaque
mot eft prouvée par régles. Vol. in- 12 .
Prix る3。 liv. relié,.
JUILLET. 1750 155
BEAUX- ARTS.
DE LARMESSIN , Graveur du Roi , rue:
des Noyers , à la deuxième porte , à gauche ,.
entrant par la rue Saint Jacques , vient de
publier une fuite d'Eftampes , fur l'Enfant
prodigue : elles ont été gravées d'après les
Tableaux de M. le Clerc , & forment une:
Hiftoire très- inftructive , qu'on devroit:
mettre fous les yeux des jeunes gens.
La premiere , qui a été gravée par M..
Gaillard , repréfente l'Enfant prodigue ,
exigeant fa légitime .. La feconde , qui a :
été gravée par M. Bazan , repréfente le dé--
part de l'Enfant prodigue . La troifiéme ,.
qui a été gravée par M. Teucher , repréfente
la vie débauchée de l'Enfant prodi
gue. La quatrième , qui a été gravée par
M. de F ****, repréfente l'Enfant prodi- .
gue dans la plus grande mifére. La cinquiéme
, qui a été gravée par M. Moitte
repréfente l'Enfant prodigue , réclamant :
la bonté de fon pere . La fixième & derniere
, qui eft de M. Bafin , repréfente less
rejouiffances pour le retour de l'Enfant :
prodigue..
MOYREAU , Graveur du Roi , vient dèc
mettre au jour la foixante - huitiéme Eftam-
Gvij
156, MERCURE DE FRANGE :
pe qu'il a gravée & bien gravée , d'après
Wouvermens , intitulée , Récréation Militaire.
Le Tableau , qui eft fort agréable &
bien imaginé , le trouve dans le Cabinet
de M. Gaignat , Secrétaire du Roi. M.
Moyreau demeure rue du Petit- pont Saint-
Severin , à l'Image Notre -Dame.
Il fe répand depuis quelque tems un
plan général de la Ville Capitale de Mal ,
the , dreffe fur les Mémoires des Grands
Officiers de l'Ordre , Cet ouvrage , dédié
à S. A , S. M. le Prince de Couti , Grand
Prieur de France , eft de la compofition de
M. F. G. de Palmeus , Ingénieur Deſſina,
teur Géographe , & a été gravé par J. Lattré.
On le trouvera chez l'Auteur , rue
neuve des petits Champs , entre la rue de
Richelieu & la rue Sainte Anne , vis - à- vis
M. de Boullogne ; chez Lattré , Graveur ,
rue Saint Jacques , au Papillon , vis - à- vis
la Fontaine Saint Severin , & chez Bacot
Marchand de Tableaux , à l'entrée du Pont
Notre- Dame , vis - à- vis le Quai neuf , à
l'enfeigne du Maréchal de Saxe.
3.
Le plan que nous annonçons donne des
efpérances de M. de Palmeus , qui eft fort
jeune & fort inftruit , & fait honneur auff
au Graveur. On nous affûre qu'il fera ſuivi,
dans peu de la Carte générale des Ifles de
JUILLET . 1751.. 1577
Malthe , & de Goye , & du plan de la Cité
neuve de Chambray , conftruite récemment.
Nous nous ferons un plaifir d'an--
noncer cette nouveauté au Public , lorf .
qu'elle paroîtra , ou qu'elle fera fur le
point de paroître..
DESCRIPTION de la Pyramide , élévée,
à la gloire du Roi , dans l'Abbaye des Cha..
noines Reguliers de Cyfoing. A Lille ,
chez Pierre Brovellio , 1751 , brochure
in-4...
La Pyramide , la Defcription , les Inf
criptions & les vers , tout nous a paru
paru de
bon goût. Comme c'eft l'ouvrage de l'Ab-.
bé & des Religieux de Cyfoing , on ne
peut qu'avoir bonne idée des études de cetje
célébre Abbaye .
LETTRE
A l'Auteur du Mercure..
'Académie Royale des Sciences ayant
honoré ma Machine Arithmétique d'u ,
ne approbation des plus flatteufes , je profite
, Monfieur , de l'offre obligeante que
vous m'avez faite , lorfque vous êtes venu
voir mes Eleves * , pour vous prier d'infe
* Nous avons eu en effet la curiofité d'entendre
5S MERCURE DE FRANCE
rer dans le Mercure une legere idée de cet
inftrument.
Mon but principal dans fa conftruction
ne fut d'abord que de faciliter le calcul
aux muers. La réuffite m'ayant fait juger
que fon ufage pourroit devenir utile aux
enfans ordinaires , j'y ai fait quelques ad
ditions & changemens , & je l'ai mis enfim
dans l'état où il vient d'être examiné , &
enfuite approuvé par cette illuftre Com
pagnie.
Dans le Mémoire que je lûs , en pré
fentant ce petit ouvrage , j'ai expofé les
raifons qui me l'ont fait croire préferable
à tous ceux qui font parvenus à ma con
noiffance en ce genre. J'ai cité dix Machi
nes Arithmétiques des plus célébres , tel
les que celles de Meffieurs Pafcal , Perault
Hilerin , & c. & j'en ai décrit les proprié
tés. Le grand volume , la difficile & délicate
conftruction , le prix exceffif, & la
difpofition que les meilleures ont à fe dé
ranger aifément , font les principales cau
fes du peu d'ufage que le public en a fait.
J'ai donc tâché d'éviter ces défauts dans la
mienne. Sa grandeur n'eft que de trois
parler des fourds & muets de naiffance ; nous nous
fommes rendus , avec quelques gens de Lettres ,
chez M. Pereire , & nous avons été tous étonnés .
de fa patience & de les ſuccès…….
JUILLET. 1751 ; **
pouces de long , fur vingt lignes de haut ;
& autant de large ; fa compofition eſt des
plus fimples ; on peut fe la procurer à peu.
de frais ; elle pourra durer la vie d'un homme
, pour peu de foin qu'on en ait. Les
enfans y apprendront très- facilement , &
fans befoin de plume , ni de crayon , les
quatre régles de l'Arithmétique , pour l'exé
cution defquelles il fuffit de connoître la
valeur des chiffres , le jeu de la machine ,
& d'avoir quelques legéres notions de la
nature de chaque régle , ce qui n'exige que
quelques momens d'inftruction . L'addi
tion & la fouftraction s'y peuvent faire
non feulement par livres , fols & deniers ,
mais encore par les fractions fuivantes ,
demi , tiers , quarts , fixièmes , huitièmes ,
douZiémes & vingt - quatrièmes , de façon
qu'on peut , par exemple additionner
13 ,, & , & fouftraire de avec
la même facilité , qu'en opérant par des
325 12 24
nombres entiers.
Malgré la petiteffe de la Machine , on
y peut faire paroître fans confufion , juſqu'à
la fomme de dix millions , moins un
denier , & il eſt très- aifé , fi l'on avoit
befoin de plus grands nombres , de l'augmenter
de deux , de trois ou plus de chif-.
fres, ce qui fourniroit jufqu'aux milliards ,
& au-delà ; & cela fans autre inconvé
MERCURE DE FRANCE.
nient que celui d'allonger un peu l'inftru
ment.
Voici encore , Monfieur , une autre particularité
de ma Machine , à laquelle je
penfe. bien que vous ne vous attendez
point :fi on la fait en grand , lui donnant,
par exemple , le triple de la grandeur de
celle que je vous décris , en longueur , hauteur
& largeur , & qu'on y exécute les
chiffres en relief ; les aveugles y pourront
apprendre , & pratiquer ailément la fcience
des nombres , ce qui ne vous paroitra
pas inutile , puifque , comme vous fçavez ,
il n'y a pas long-tems que l'Univerfité de.
Cambridge , n'avoit pour fon meilleur.
Profeffeur de Mathématique qu'un aveu
gle né. La planchette , dont ce Sçavant ſe
Tervoit fes calculs , & dont j'ai la pa- -
reille chez moi , ne fçauroit fervir fi utilement
, ni fi généralement que ma Machine
, à cette eſpèce d'inftruction. Je penfe
encore que cette propriété de pouvoir calcaler
, fans le fecours de la vûe , pourroit
devenir utile dans plufieurs occafions à
ceux qui ont l'ufage de tous leurs fens.
pour
Je ne vous parle pas , Monfieur , de la
conftruction , ni du méchanifme de cet
inftrument , crainte de vous devenir trop.
à charge. Vous en pouvez voir quelque
chofe , ainſi que le jugement honorable de
JUILLET. 1751. 161
Académie , dans l'Extrait de fes Regiftres
que je vous joins ici. Ce n'eft pas d'aujourd'hui
que je dois à ce Corps refpectable
une éternelle reconnoiffance.
Quelques perfonnes qui ont eu connoiffance
de ma Machine , en voulant avoir de
pareilles , je me difpofe à en faire exécuter
par d'habiles ouvriers ; mais comme le prix
en deviendroit plus modique , fi on m'en
demandoit un grand nombre , permettez
que je profite de cette occafion pour rendre
mon adreffe publique.
Je fuis , & c.
J. R. Pereire , à l'Hôtel d'Auvergne .
Quai des Auguftins..
PIECES de differens Auteurs , mifes en
trio , amplifiées & doublées ; dédiées à Madame
de Marchais , par J. B. Chrétien ,
Ordinaire de la Mufique du Roi , premiere
Euvre , gravées par Mile Vendôme.
Prix 6 liv. A Paris , chez Madame Boivin,
rue Saint Honoré , à la Régle d'or. M. le
Elerc , rue du Roule , à la Croix d'or.
Mlle Caftagnery , rue des Prouvaires , à la
Mufique Royale. M. de Caix , rue des
Prouvaires au nom de Jefus , avec Privilége
du Roi , de l'Imprimerie du Sicur
Augufte
162 MERCURE DE FRANCE:
PROJET GENERAL des Planches
Anatomiques de M. Gautier ,
Penfionnaire du Roi.
Ddéfire perpétuer leurs diſſections ;
E tout temps , les Anatomiſtes ont
mais les fujets de leurs travaux étant corruptibles
, ils ont toujours eû le défagrément
que la plus belle préparation Anatomique
, foit du Corps Humain , foit des
Animaux , s'eft flétrie , a changé de couleur
, de forme & d'étendue , s'eft corrompue
& détruite en fort peu de tems. Il
n'arrive même que trop fouvent , qu'en
diffequant une partie , l'autre difparoît ; &
qu'en apportant la plus grande diligence ,
fi l'ont vient à bout d'en difféquer une af
fez confidérable pour la fatisfaction de
celui qui veut inftruire , ou être inftruit ,
on a le lendenmain le regret de la méconnoître;
les proportions relatives des parties
ducorps fe perdent en peu de jours, & l'on
ne trouve plus de rapport entre leur fitua
tion préfente & celle qu'elles avoient dans
le temps de la diffection .
Pour remédier à cet inconvénient , les
Amateurs de l'Anatomie fe font attachés
à peindre & à vernir les Chairs , à mefu .
re qu'elles féchoient , dans des endroits
expofés au grand air ; mais cet expédient
JUILLE T.
1751. 163
ne redonne jamais à la Nature ce quelle
perdu , on ne connoît plus les Vilcéres &
& les Mufcles que par leurs attaches ;
foible reffource à celui qui veut conferver
une idée vive de fon étude ? Cette imperfection
notable donna lieu aux Veſales
, aux Euſtaches , aux du Laurens , aux
Bourdons , aux Coupers , aux Willis &
à une infinité d'autres Anatomiftes , de rechercher
dans la Gravûre noire un moyen
de représenter au naturel les fujets diffé
qués : mais on ne réuffit pas mieux ; la
grandeur du corps humain excedoit la
portée du Burin , & quand même la Gravûre
en noir parviendroit à ce point de
nous donner une figure humaine de cingà
fix pieds , elle ne nous feroit jamais dif
tinguer les Artéres des Veines , les Chairs
des Aponévrofes , les os des graiffes , &
même les Fibres qui compofent les Mufcles
, c'eft ce qui a fait avouer à M. Vinſlou
que » parmi les planches noires on n'en
» trouve qu'un très -petit nombre dont on
»puiffe faire une fuite , & encore font - elles
» en partie accompagnées de traits fort imparfaits
, qui ne faifant pas , à la vérité ,
»une grande impreffion aux connoiffeurs ,
» ne laiffent pas de faire un grand tort aux
»
commençans .
Tous les obftacles font ôtés , toutes les
164 MERCURE DEFRANCE.
difficultés applanies , & les Anatomiſtes
fatisfaits , par l'invention d'imprimer les
Tableaux & de représenter au naturel
toutes fortes de fujets fans le fecours de la
Gravûre noire ni du Pinceau.Au moyen de
cette découverte on repréfente & on diftingue
les Chairs , les Os , les Muſcles , les
Graiffes, les Fibres , les Artéres, les Veines,
&c. par autant de couleurs qui leur font ,
propres ; les proportions y peuvent être
géométriquement obfervées. Le corps
humain y eft enfin repréſenté d'après na-.
ture ; fans l'horreur qu'infpire ordinairement
la préſence du fujet , ni l'odeur peftilentielle
qu'il exhale , on a l'avantage de
le pofféder tel qu'il eft. En vain quelques
Cenfeurs inquiets s'efforcent d'en fuppofer
l'inutilité , ils n'en impoferont pourtant
jamais au Public ; l'applaudiffement des
plus habiles Artiftes , le concours des
connoiffeurs , l'empreffement des curieux
de tout état & de toute nation , démentiront
toujours leur inutile critique ..
Perfonne ne doute plus maintenant que
M. Gautier ne foit le premier qui ait rendu
cette maniére d'imprimer les Tableaux.
praticable par l'invention des Planches
néceffaires à ce nouvel Art . Le triomphe.
qu'il a eu fur fes ennemis , les bienfaits.
Sa Majefté , l'eftime du Public en font,
JUILLET. 1751. 165
les garants les plus refpectables . Il eſt donc
inutile de renouveller le récit de ce qu'il
a fait
pour établir cet Art , il fuffit d'expofer
dans ce projet , pour inftruire en peu
de mots ceux qui ne connoiffent point encore
affez les Planches Anatomiques , le
nombre de celles qui ont été faites , &
celui de celles qui restent à faire.
En 1745 , l'Auteur forma le projet de
donner au Public un effai de fes Planches
Anatomiques d'après la diffection de M.
du Verney , très- célebre Anatomiſte , &
les fit enfuite paroître en 1746. Il fut interrompu
tout auffi tôt par un procès qu'on
lui intenta , & qui fut cependant décidé
en faveur de l'Auteur parArrêts du Confeil
du 8 Mai 1745 & 12 Juillet fuivant ; malgré
les tentatives que l'on faifoit pour le
détruire , il fut confirmé dans fes droits ,
& eut lui feul le Privilége exclufif de cette
entrepriſe , qu'il a continué de donner
jufques à préfent en quatre foufcriptions ,
dont voici le Projet Général .
PREMIERE ET SECONDE SOUSCRIPTION.
Myologie , en vingt Planches.
Les huit premieres Planches de cette partie
repréfentent tous les Mufcles de la
Tête, & ont fait la premiere foufcription ;
elles ont été d'abord données comme un
166 MERCURE DE FRANCE.
effai, M. du Verney en dédia la Diffec
tion à M. de la Peyronie , & en fit les
Tables . On commença par donner les trois
premieres Planches en foufcrivant , & à
la diftribution des cinq autres on fur contraint
de ceffer par le procès dont nous
venons de parler. L'ardeur que le Public
eut pour ce premier effai , & les preuves
indubitables qu'il donna pour la réuſſite
de ces nouvelles Planches , porta M.
Gautier à propofer les douzes fuivantes
qui complettent la Myologie , pour le
Tronc & les Extrémités , lesquelles formerent
la feconde foufcription . M. du
Verney continua les diffections de fujets
qui fervoient à ces Planches avec tous les
foins & toute la fcience dont il étoit
capable. Cette partie a été applaudie de
tous les vrais connoiffeurs , & les défauts
que l'on y a trouvés , font fi minces qu'à
peine a-t-on ofé en parler.
TROISIEME SOUSCRIPTION.
Anatomie de la tête , en huit Planches.
Cette partie contient des morceaux
très-rares , les coupes du cerveau , & l'origine
des nerfs y font parfaitement repréfentés.
M. Gautier a eu l'honneur de la
dédier au Roi , & a reçu dans ce tems - là
JUILLE T. 1751. 167
de Sa Majesté une gratification de fix
cens livres de Penfion .
M. du Verney a travaillé à l'Anatomie
des trois premieres Planches ; enfuite après
fa mort , M. Tarin , fous les yeux de M.
Morand & de M. Vinflou , a difféque
les piéces qui ont fervi aux cinq derniéres
piéces.
Cette partie fe doit joindre avec l'Anatomie
des vifcéres en particulier , que
l'Auteur propole préfentement & qu'il a
commencé avec M. Mertrud , Démonftra
teur Royal , qui a fuccédé à M. du Verney.
M. Gautier continue lui - même préfentement
en fon nom cette partie de l'A-.
natomie , quoique cependant il ne faſle
que fuivre les avis des plus célébres Apatomiftes
: fcrupuleux fur tout ce qui peut
rendre fon ouvrage parfait & le mettre à
l'abri de tout reproche , il a pris le parti
de faire difféquer aux Ecoles de la Charité ,
des Invalides & ailleurs , les fujets dont
il a befoin, de les difféquer lui-même quand
il le faut, & de les faire mouler tout, prépa
parés & difféqués , malgré les frais confidérables
que cela lui coûte ; & enfuite de
les couler en cire colorée , fi naturellement
, que les Artiftes même s'y trompent.
Ces morceaux qui, fervent d'originaux
aux pièces que M. Gautier grave , font
168 MERCURE DEFRANCE,
vrais & fi fidéles que non-feulement
ils peuvent garantir fes ouvrages , s'il étoit
néceffaire de les confronter , mais encore
ils peuvent fervir aux Démonftrations
des plus grand Maîtres dans les Cours
publics , au défaut de piécesfraîches.
QUATRIEME ET DERNIERE SOUSCRIPTION.
Anatomie des vifceres , Angéologie & Névrologie
, en dix- huit Planches .
t
pour
Cette partie eft la derniére que M. Gautier
propoſe préfentement au Public
completter fon entreprife . Elle contien
dra dix - huit Planches , douze defquelles
formeront quatre grandes figures fur
pied.
I. La figure de femme , compofée de
trois Planches , dont le Bas - ventre , le
fein , les bras & les extrémités inférieures ,
font difféqués & injectés. Cette figure eft
déja faite & diftribuée aux Soufcripteurs.
II. La figure d'homme de grandeur naturelle
, en trois Planches , fera pareillement
difféquée & injectée de la tête au
pied , la poitrine ouverte , & les Muſcles
fous divers coupes. Cette figure fe diſtribuera
à la fin du mois d'Août prochain.
Avec la précédente , elles feront deux
tares morceaux , propres à orner le Cabinet
JUILLET. 17517 169
net d'un fçavant , une Pharmacie , une
Ecole de Médécine ou Amphithéatre de
Chirurgie , fi l'on veut.
III. La troifiéme figure entiére fera
l'homme vû par le dos , en trois Planches
auffi ; elle ſe diſtribuera à la fin du mois de
Décembre de cette année 1751. Cette figure
accompagnera les deux précédentes.
IV. La Figure entiére , de trois Planches
comme les autres , fera diftribuée à la fin
du mois de Mars 1752. Elle contiendra
deux Squelettes entiers garnis & entrelaffés
d'une Angeologie totale & de la
Nevrologie. Ces deux figures , dont l'une
en face & l'autre vûe par le dos , feront
d'une fituation très- avantageufe à l'étude
de cette partie d'Anatomie , & pofées
de façon que les Amateurs auront lieu
d'être contens.
Ces quatre figures , comme on vient
de le dire , feront formées par douze Planches
, & les fix Planches fuivantes feront
pour les parties de la génération de l'homme
& de la femme , & les autres vifcéres
en particulier. On a déja diftribué trois
de ces dernieres Planches fous le titre de
la génération de l'homme , les trois reſtantes
fe diftribueront à la fin de Juin
prochain ; c'eft ce qui complettera l'Anatomie
en général .
H
170 MERCURE DE FRANCE.
Comme on a eu beaucoup de peine
pour avoir des fujets convenables , & que
' Hyver eft le tems le plus propre à ces
travaux , on a fait la diftribution plus
tard que l'on avoit d'abord promis , &
l'entrepriſe fe trouve reculée de fix mois ,
ce qui n'eft pas un tems bien extraordinaire,
quand il s'agit de bien exécuter une
pareille entreprife.
Planshes,
Prix des Planches .
20 Myologie en vingt Planches
Prix du cou ent
Souf- préfen
cripteur ment.
avec les Tables explicatives , 60 liv 90 1.
8 Anatomie de la tête en S Planches
, avec les explications ,
18 Anatomie générale des Vifcé-
24 36
res, Angeologie & Nevrologie, 84 126
Total 46 trix des 46 Planches , 1168 livl252 1.
Planches faites de la derniere Soufcription .
Trois Planches , formant la figure de la
Femme , fur pied , difféquée & injectée .
Plus trois Planches , repréſentant les
parties de la génération de l'homme &
de la femme , avec le Foetus & l'Accouchement.
Ces trois dernieres fe féparent
aux Sages- Femmes & aux Accoucheurs
pour le prix de 18 livres.
Tems des diftributions à faire.
Il reste préfentement quatre diftribuJUILLET.
1751 .
171
tions à faire de la derniére foufcription .
S ૬ A VOIR .
Trois Planches , repréfentant la figure
de l'homme , à la fin d'Août 1751.
Trois autres , repréfentant l'homme vû
le dos , à la fin de Décembre de la
même année.
par
Trois autres Planches , repréſentant
deux Squelettes garnis & entrelaffés de
l'Angeologie & Nevrologie , qui feront
diftribuées à la fin de Mars 1752.
>
Et enfin pour terminer l'Anatomie
trois Planches qui feront diftribuées à la
fin de Juin 1752 , dans lefquelles fera
dépeint le refte des vifcéres.
Prix du Verniffage des Planches.
La Myologie .
L'Anatomie de la tête.
Les quatre grandes Figures de
la dernière foufcription .
Les fix Planches détachées de
la même foufcription .
Total du prix pour le verniffage
des 46 Planches ,
7 liv.
24
S
I 16 f
15 liv. 166.
Ceux qui voudront vernir les Planches euxmêmes
, ou les faire relier , s'adreſſeront à
l'Auteur qui leur donnera un Imprimé, qui les
mettra aufait pour ne pas gâter fon ouvrage ,
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
quand même il feroit dans les mains de ceux
qui l'auroient déja payé.
L'auteur fefera un plaifir de laiffer voir
gratis chez lui les Piéces originales qu'il afaites
en cire , fur-tout celle de l'homme entier
fur pied tout difféqué , & injecté , de la hauteur
de cinq pieds fept pouces. Il ne travaille
dans ce genre particulier que pour lui-même ,
ne les vend point , & les garde pour fa fatisfaction
, & pour montrer avec combien de
foin il exécute fes Planches Anatomiques.
L'Auteur demeure rue de la Harpe, entre
la rue Percée & la rue Poupée.
CHANSON.
Stances fur les Plaisirs de la campagne.
C
Her Daphnis , dans nos champs , retraite de
la paix ,
Formons - nous un bonheur envié du Ciel même ,
Avec Eglé , l'objet de mes fouhaits ,
Je fuis Paris ; ce font les bois qu'elle aime.
Eglé ,fans toi ces bois ne me charmeroient pas ;
De nos prés ta préfence augmente la parure ;
Ils ne font beaux qu'auprès de tes appas ;
Eglé , tes yeux animent la Nature.
THE NEW YORK
PUBLIC LIBRARY.
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS.
THE
NEW
YORK PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATIONS
.
JUILLET. 1751. 173
nos gazons fleuris , toujours auprès de toi ,
tes pieds je pourrai dire cent fois je t'aime ;
Heureux , hélas ! fi d'accord avec moi ,
Tu veux auffi dire cent fois de- même!
炒菜
Je veux rendre attentif le tendre écho des bois ;
Pour t'exprimer l'ardeur qui m'enflamme fans
cefle ;
Le Roffignol me prêtera fa voix ,
Moi , je fçaurai lui prêter ma tendreffe.
*B &
Ne quittons point , Eglé , ces amoureux gazons ;
Eglé, près de tes yeux chaque moment m'enflâme
Pan , tu feras le Dieu de nos chanſons ,
Toi , cher Amour , fois celui de notre ame.
Qu'un bonheur délicat irrite nos defirs ;
Fuyons d'un vil amour le fentiment profane ;
Que le coeur feul nous mene aux doux
plaifirs ,
Et que Vénus ait le ton de Diane !
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
SPECTACLES.
'Académie Royale de Mufique continue les
L'épéentations des Indes galantes. On loue
dans le Poëme une verfification très-aifée à mettre
en chant , mérite plus rare qu'on ne penſe ; des
Scénes coupées avec art , des divertiffemens bien
amenés & des détails agréables . L'idée du Ballet
des Fleurs , qui eft du Poëte , eft une des plus heureules
qui forent au Théatre de l'Opera. On reconnoît
dans cet ouvrage l'Auteur des Amours
des Dieux , des Amours deguifés , des Fêtes Grecques
& Romaines , &c.
La Mufique eft très-digne de M. Rameau . Tous
les airs du Prologue, à commencer par l'ouverture,
ont été parodiés , ce qui eft toujours la preuve la
plus incontestable du fuccès . On admire fur tout
la legereté & le brillant de l'Ariette , Amans sûrs
de plaire ; la fierté & l'harmonie de la Polonoiſe
la douceur & le chant de la Mufette , & du choeur
qui l'annonce.
·
On remarque dans le premier Acte une tempête,
où les flûtes , entre autres inftrumens , font un
très- bel effet pour exprimer le fiflement des vents.
Les tambourins de la fête des Matelots , font d'une
extrême gayeté , & l'Ariette , Regnez Amours ,
eft une des plus belles de M. Rameau .
Tout le monde regarde la Fête du Soleil dans
l'Acte des Incas , comme un des plus beaux morceaux
qui foient au Théatre Lyrique.
Le divertiffement du troifiéme Acte , connu fous
le nom d'Acte des Fleurs , eft une très - belle choſe.
On a fur tout goûté la Sarabande de la Roſe ; l'air
qui précede celui de Borée , & celui de Zéphire .
M. de Chaflé réuffit beaucoup dans le rôle
JUILLET. 1751. 175
d'Huafcar-Inca , par la nobleffe de fon jeu & le
goût du chant. Mlle Coupée met des graces
& de la legereté dans les rôles d'Hebé & de Fatime.
Mlle Romainville chante fort bien le Monologue
de l'Acte des Incas , Viens , Hymen. On eft
fâché que le rôle de Valere , que fait M. Jeliotte .
dans le premier Acte , foit peu de choſe.
Nous ne craignons pas de dire qu'on n'avoit
pas vu depuis fort long- tems à l'Opera des Ballets
auffi bien deffinés que ceux des Indes galantes.
Ils font de M. Lany , qui a du goût & du talent.
La Polonoiſe a été exécutée à ravir , dans le Prologue
, par M. & Mlle Lyonnois. Le Pas de cinq
a bien réuffi dans le premier Acte . Mlle Lany a
danfé une loure dans le fecond Acte avec beaucoup
de goût , de force & de précifion. Cette
grande danfeufe n'avoit pas été encore auffi applaudie
dans la danfe noble. Mlle Puvignée a déployé
toutes les graces dans la Rofe , & M. Veftris
, toute la force & fa nobleffe dans Borée.
Nous oublions prefque de dire que Mlle Veftris
danfa avec beaucoup de volupté dans le Prologue ,
M. Dupré avec la perfection qui lui eft ordinaire
dans les Incas , & qu'on a été bien aile de voir Mlle
Reix faire Zephir à la place de M. Teiflier .
Mlle Guéant , qui avoit débuté il y a près de
deux ans fur le Théatre de la Comédie Françoife ,
a débuté de nouveau le Lundi 31 Mai . Ses rôles
de début ont été les Amoureufes dans Mélanide
& le Galant jardinier ; dans l'Ecole des Maris & le
Magnifique ; dans l'Ecole des Femmes & l'Efprit
de contradiction , dans le Philofophe Marié & la Pupille
;dans les Femmes fçavantes & Zenéïde , & c . On
a trouvé que cette jeune Actrice joignoit beaucoup
de naturel à la plus jolie figure du monde.
Les Comédiens François ont donné depuis le 21
Juin , quelques repréfentations de Manlius Capito-
H
176 MERCURE DE FRANCE.
Linus , Tragédie remife au Théatre. C'eft la feule
des quatre piéces de la Foffe , qui foit restée au
Théatre ; elle a fait des impreflions fortes , &
parce qu'elle eft jouée fupérieurement , & parce
qu'elle eft intéreffante & bien conduite. On a
trouvé foible le cinquième Acte.
Extrait de Zarés.
Calciope , Princeffe du Sang Royal de Sparte ,
enlevée par des Pirates , qui avoient foin de fournir
le Serrail de Sardanapale , tyran voluptueux,eut
un fils de ce barbare , qui auffi- tôt après la naiffance
, ordonna qu'on le fît mourir.
Paramis , chargé de les ordres , ne les exécuta
point & fauva Žarés , de concert avec Calciope .
Il lui a fervi de pere , & c'eſt ſous lui que Zarés
s'eft fignalé dans plufieurs combats . Sardanapale ,
au mépris de la foi qu'il avoit jurée à Calciope,
vient de faire enlever Artazire , fille d'Arbacés
Gouverneur de la Médie . Il en eſt éperdûment
amoureux , & la veut époufer, Fatigué par les
plaintes de Calciope , il fe détermine à l'exiler.
Arbacés qu'elle a fait avertir de l'enlevement
de fa fille , qu'il avoit autrefois promife à Zarés ,
dont le bras avoit délivré fon pays , & qui s'étoit
fait une réputation par le nombre de les exploits ;
Arbacés , dis-je , a fait avancer une armée jufqu'aux
environs de Ninive ; mais avant de fe venger
, en fujet vertueux il veut tâcher , s'il eft poffible
, de rappeller la juftice dans le coeur de fon
Maître ; fes efforts font inutiles .
Calciope , defefperée de quitter fon fils , lui ap
prend qu'elle eft fa mere , mais elle le tait fur le
nom de fon pere. Zarés le lui demande envain
elle craint trop de l'expofer à la barbarie de Sardanapale.
Zarés , qui a toujours eftimé les vertus
r
JUILLET. 17518 177
de Calciore , court apprendre cette nouvelle à
Artazire , qui lui apprend auffi que fon pere Arbacés
vient d'arriver à la Cour , & que le tyran l'ofe
envoyer vers lui , qu'il croit que la vue de fa fille
& la crainte des malheurs qui pourroient lui arriver
, l'engageront à confentir à fes voeux .
Zarés craint la couronne de fon rival ; Artazire
le raffure. Arbacés arrive , il eft furpris de voir fa
fille & Zarés réunis . Touché des vertus d'Artazire
, il lui annonce qu'il vient la délivrer . Zarés
s'offre à combattre avec lui pour venger fon
amour. Arbacés eft charmé d'acquérir un guerrier
tel que lui , il renvoye Artazire ; un plus long
entretien avec elle pourroit le rendre fufpect. Zarés
l'excite encore plus vivement à une prompte
vengeance. Paramis arrive , l'entend & témoigne
fa furpriſe par cet à parte ... où va - t'il s'engager ?
Les noeuds fecrets du fang n'ont-ils rien qui l'arrêter
Cependant pour ne pas décourager Arbacés ,
dont il eft l'ami , & dont il veut fe fervir pour
mettre Zarés fur le T. ône , Paramis cache fa furprife
, lui amene des conjurés qu'il lui avoit promis
& dont il connoît la valeur & la fidélité. II.
Jui affûre
que Zarés & lui combattront dans le Palais
, pendant qu'il aura fait avancer fon armée aux
portes de Ninive. Il fait promettre à Zarés d'artendre
fes ordres & de n'agir qu'avec lui . Zarés fe
retire. Arbacés , après avoir juré que l'intérêt de
l'Etat eft le feul motif qui le détermine , & que fi
le tyran avoit un fucceffeur digne de l'Empire , il
feroit le premier à l'y élever , va rejoindre fes troupes.
Paramis frémit encore du parricide où s'engageoit
Zarés ; il connoît fes vertus , il a tout
tenté pour lui , mais il ne veut pas qu'il foit fouillé
d'un crime. Qu'il cueille les fruits de mes def
feins , ( dit- il , ) mais fans en être complice.
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
Sardanapale employe tour-à-tour la tendreſſe &
les menaces vis- à - vis d'Artazire , qui le brave :
elle temoigne fa joye dès qu'il eft forti , de ce
qu'il ne pénetre point le fecret de fon amour. Zarés
arrive , elle lui fait la confidence des menaces
de Sardanapale , mais elle n'en eft point affligée .
Son coeur étoit flatté de pouvoir lui déplaire.
Elle lui demande s'il efpere . qu ' Arbacés viendra
bien tôt l'arracher à la fervitude. Il l'en affûre ,
mais à travers fon efpoir , il éprouve mille inquiétudes
, mille allarmes. Sa mere l'évite , veut lui
parler , s'attendrit , foupire ; il a entrevû à travers
fes douleurs que Sardanapale pouvoit en être la
caufe , il fe ranime dans le deffein de venger fa
maîtreffe & fa mere. Calciope arrive ; Artazire
dit à Zarés de tâcher d'approfondir le fujet de fes
craintes , & fe retire .
Calciope vient faire fes adieux à Zarés , qui
fait de nouveaux efforts pour apprendre d'elle
qui eft fon pere. Elle s'en défend avec douleur ,
il lui échappe cependant de dire à fon fils dans le
trouble ou fa fituation la jette :
Tes regards dans mon coeur font gémir la Nature;
Je dois pour te fauvér étouffer ſon murmure.
Je te laiffe , mon fils , au milieu des dangers ,
Au féjour d'un tyran , dans des bras étrangers ;
Que cetteCour,grandsDieux , ne lui foitpoint fatale!
Souviens toi de ta mere , & crains Sardanapale.
Zarés lui répond avec feu.
Qui moi! craindre un tyran ! c'eft à lui de tremblez;
Il ne voit point les traits dont on va l'accabler.
Le barbare ea tranquille au fein de la tempête ,
JUILLET. 179 1751.
L'abîme eſt ſous fes pas , la foudre eſt ſur ſa tête.
C'eft lui dont la fureur ofe vous outrager !
Dans fon fang odieux ma main va fe plonger.
Calciope.
Que me dis-tu , mon fils ?
Zarés.
Contre lui out confpire ;
Il n'a plus qu'un moment à gouverner l'Empire.
Il ravit Artazire au ſein de ſa famille ;
Son pere en eft inftruit , il vient venger fa fille ;
Cette jeune Artazire , objet en qui les Dieux
Reconnoiffent leurs traits , exprimés dans les yeux;
Elle , à qui ce barbare offroit fon diadême ,
Cette Artazire enfin , que j'adore & qui m'aime.
J'ai promis , j'ai juré d'immoler mon rival , &c .
La furpriſe de Calciope redouble à chaque vers.
La gradation eft bien continuée ; Zarés s'étonne de
fa douleur , elle lui dit :
Je tremble pour tes jours , tu connois fa furie.
Zarés.
Il est beau de périr pour venger fa patrie.
Calciope.
Zarés ! il eft ton Roi. ...
Zarés.
Lui , ce monftre
Calciope.
mon fils !
Ah ,
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
Zarés.
Expliquez-vous , parlez .
Calciope.
Il eft ... Ciel ! je frémis.
Zarés.
Je me jette à vos pieds. ( à part ) fa douleur m'intimide,
Calciope à part.
Avec tant de vertus il feroit parricide !
Zarés en fureur.
Je n'y puis réfifter , fes larmes , fa terreur ,
Son trouble , mes foupçons redoublent ma fureur:
Calciope l'arrêtant.
Quel eft donc ton deffein
Immoler un tyran.
Zarés .
Je cours venger ma mere ,
Calciope.
Mon fils ...
Zarés.
Lui, mon pere ! grands Dieux !
Calciope.
il eft ton pere.
Tu dois le reſpecter ;
La Nature te parle , & tu dois l'écouter .
Zarés.
Quel horrible devoir !
Calciope.
Que t'importe : Il eſt jufte 7
JUILLET. 181 1751.
Ton pere eft un tyran , mais fon titre eft augufte
, & c.
Calciope fort en difant à fon fils , qui l'interroge
fur les raifons de ce fatal fecret .
Ah ! laiffe-moi , Zarés , devorer mes ennuis ,
Et te cacher ma honte & l'horreur où je fuis.
Zarés resté feul , fe livre à toute la douleur de
fa fituation , il voudroit mourir , mais cette réflexion
fi tendre l'arrête.
Loin d'implorer la mort , cours prévenir le crime;
Ton pere eft inhumain , mais tu dois le fervir ,
Et c'eft alors , Zarés , que tu pourras mourir .
Il ouvre le quatriéme Acte par un nouveau Monologue
très-court. Il a appris tous les malheurs
de fa mere , les fiens , & les crimes de Sardanapale.
Quoi ! le nom de mon pere eft un malheur pour
dit-il.
moi !
Quoi ! j'allois l'immoler , & c.
Il voit venir Artazire , il veut la fuir , & il lui
dit enfin :
Ce tyran qui vous aime ,
Qui vous offroit les voeux , fa main , ſon diadéme
Lui dont vous dédaignez l'amour & la fureur ,
Le même à qui mon bras alloit percer le coeur ;
Artazire.
Eh bien ! fa cruauté va - t’elle être affo uve ?
182 MERCUREDE FRANCE.
Va-t'il trancher mes jours ?.
Zarés.
Il m'a donné la vie . &c.
Qu'on le repréfente ce tableau , les frémiffemens
d'Artazire , fes doutes , le deſeſpoir & les
réponſes de fon amant.
Et quel eft ton deffein ? ( lui dit Artazire. )
Zarés.
De lui tout découvir ;
Je veux par mon refpect tâcher de l'attendrir ,
Aux ordres de mon pere obéïr fans murmure ,
Dans fon coeur par mes foins éveiller la Nature .
Artazire.
Mais il te hait toujours , il fut toujours cruel.
Zarés.
S'il eft dénaturé , dois -je être criminel >
Artazire.
Il t'eft permis du moins de craindre fa colere ,
Tu connois fes forfaits , fa rage.
Zarés .
Il eft mon pere.
Artazire.
Tu trahis Arbacés , mes projets , la vengeance ;
Tu connois fes deffeins ; il t'a cru généreux ;
Tu trahis tes fermens .
JUILLET.
1751. * 183
Zarés.
Ces fermens font affreux.
Par eux fans le fentir j'outrageois la Nature ,
Et mon premier devoir me commande un parjures
Artazire .
Tu vas me voir , Zarés , expirer à tes yeux.
Zarés.
Je veux vous mériter de mon pere. & des
Dieux , & c .
Sardanapale arrive au moment même ; Arbacés
s'eft avancé jufqu'aux portes de Ninive ; le tyran a
tout découvert.
Il connoît mon amour ; le perfide m'outrage ;
Qu'il frémiffe ! fon Roi vous retient pour ôtage.
Artazire veut d'abord le fléchir , le ramener à la
vertu & l'engager à la rendre à fon pere . Le tyran
eft infléxible ; il n'offre qu'une condition à Artazire
, c'eft de le fuivre aux Autels ; c'eft à ce prix
dit-il , qu'il veut pardonner , Artazire indignée , lui
répond qu'elle voit tous les malheurs , qu'elle est
en fon pouvoir , qu'elle s'attend à la mort.
J'ai bravé res bienfaits , je brave ta colere , T
Tu peux trancher mes jours , mais crains encor
mon pere.
Sardanapale.
Je connois fes deffeins , je dois les prévenir ,
Je veux par ma vengeancee étonner l'avenir , & e.
184 MERCURE DE FRANCE.
Il la fait arrêter, Zarés rentre & fe jette à fes
genoux.
Proſcrit dès ma naiſſance, & par l'ordre d'un pere,
Il ne fçait point encor que les Dieux m'ont ſauvé.
A de plus grands malheurs ces Dieux m'ont réfervé
, &c.
Il excite fon pere à la clémence pour les conjurés.
C'eft , dit- il , le premier devoir des Rois , elle
défarme la vengeance,
Au moment qu'on pardonne , on eft toujours
vainqueur.
Sardanapale comprend par les difcours de Zarés
qu'on n'a point exécuté les ordres , que fon fils eft
devant fes mais il feintde ne pas
yeux,
le compren.
dre. C'eft alors qu'il échappe à Zarés de lui dire.
Cruel ! tu peux encor méconnoître ton fils !
Toi , mon fils?
Sardanapale,
Zarés .
Je le fuis , tu le vois par mes larmes ;
Quoi tu crains la Nature , & mes pleurs font les
armes.
Entends du moins fes cris & reconnois les droits ;
Les monftres , les tyrans font foumis à fa voix ;..
Que cet effort affreux , où fon pouvoir m'entraîne,
Te ferve de modéle , & defarme ta haine .
Je t'avois en horreur , j'avois juré ta mort ,
Je n'avois point appris & ton crime & mon fort ,
JUILLET.
185 1751 .
J'allois venger les Dieux , ma mere , l'Affyrie....
Je ne vois plus en toi que l'auteur de ma vie.
J'immole mon amour , je te céde Artazire ;
Vois combien fur les coeurs la Nature a d'empire.
Elle ordonne à ton fils d'embrafler tes genoux ;
Reconnois fon pouvoir , & c.
Sardanapale feint de s'attendrir , mais l'Auteur a
eu l'adreffe de faire fentir la feinte aux fpectateurs.
Zarés feul eft trompé . Il fort en difant :
Dieux ! mes maux font finis , je retrouve mon pere.
Sardanapale , dès qu'il eft forti , fe démafque entierement
aux fpectateurs... par un , va malheu
reux , & c . Il veut , dit- il , avant de l'immoler ,
Que fon courage ,
Remette en fon pouvoir un fujet qui l'outrage.
Enfuite il ajoûte par réflexion :
Arbacès , fi le fort fe déclaroit pour toi ,
Du moins à mes fureurs tu connoîtras ton Roi ;
Tu frémiras d'horreur au choix de la victime, & c .
Et ainfi il prépare le Public à la vengeance affreufe
& hiftorique qu'il en tire au dernier Acte .
C'eft Calciope qui l'ouvre.
Remplie d'agitations , elle ne fçait fi elle doit fe
fier ou ne pas le fier à l'attendriffement de Sardanapale.
Un changement fi prompt , dit - elle , n'a rien qui
la raflûre ;
186 MERCURE DE FRANCE.
Le traître à trop long tems outragé la Nature:
A- t'il pû la fentir , & paffer en un jour ,
Du crime à la vertu , de la haine à l'amour ? & c.
Mais un moment après elle fe raffûre : les Dieux,
dit- elle , ont pû changer fon coeur.
Aux larmes de fon fils tout doit être poffible.
Pour comble de malheurs , elle craint les conjurés
; fon fils va défendre fon pere , il peut trouver
la mort dans le combat . On entend des clameuts
, fes craintes redoublent , elle accufe la lenteur
de Paramis , que Zarés avoit chargé de lui
apporter la nouvelle du combat. Il arrive & fait
le récit de ce qui s'eft paflé.
Des foldats énervés dans les bras du repos ,
Conduits par fa valeur , fe changeoint en Héros ,
Et quoique mal formés au grand art de la guerre ,
Sembloient des conquérans prêts à dompter la terre.
•
Mais contre un camp nombreux que pouvoit la
valeur ? & c.
Arbacés l'emporte , & Sardanapale preffé de
toutes parts & fans défenſe , ſe retire dans l'édifice
ou font tous les tréfors , monumens précieux de fon
luxe , & le brûle avec Artazire .
La flâme en tourbillons s'élevoit dans les airs.
Zarés quitte le combat , y court.
....... Il frémit ! Dieux ! quel objet terrible ,
Pour les regards d'un fils , d'un amant trop fenfible!
Il voit encor ces mus , il veut en approcher ,
JUILLE T.
1751. 187
Et déja ce Palais n'eſt qu'un vaſte bucher.
J'arrive , je le fuis , il me voit , il m'évite ,
Au milieu des foldats vole , fe précipite ;
Vous l'euffiez vû foudain furieux , égaré ,
S'élancer dans les rangs d'un front defefpeié ,
Combattre pour mourir , & c.
Les inquiétudes de Calciope ne font qu'augmen
ter. Arbacés entre avec une fuite de guerriers , &
Zarés enchaîné , il lui fait les plus cruels reproches
fur la trahison , il l'accufe de la mort de fa fille ,
qu'il auroit prévenue fans lui , il ordonne qu'on
l'immole . La mere fe jette entre les Gardes & fon
fils. Zarés lui pardonne fes outrages , & défarme
toute la fureur par ces mots .
J'allois vous l'immoler , je vous l'avois promis ,
J'ignorois mes deftins , frappez , j'étois fon fils.
Arbacés marque fa furprife , Calciope confirme
ce que Zarés vient de dire , Arbacés fe jette à fes
pieds en Jui difant :
Vous voyez vos fujets , regnez fur l'Univers.
Mais Zarés accablé de regret de la mort de fon
amante & du reflouvenir de la naiffance , veut le
tuer avec l'épée qu'Arbacés vient de lui rendre
Calciope l'arrête & lui dit :
Quoi ! ferois-tu pour moi plas cruel que ton pere ?
Elle lui remet devant les yeux tous les malheurs
qu'elle a foufferts pour lui. Elle lui ordonne de vipour
réparer les crimes de fon pere . fre
..... Regne , &
par tęs bienfaits
788 MERCURE DE FRANCE.
Etablis ton pouvoir au coeur de tes fujets.
Et finit fon rôle par ce beau vers.
Pour le bonheur du monde ofe être malheureux.
Zarés fe laiffe attendrir , il confent à vivre , &
dit à fes nouveaux fujets .
Vous , à qui votre Roi fit détefter fa Cour,
Pour prix de mes malheurs , donnez-moi votre
amour.
Paramis finit la piéce par cette maxime qui en
renferme la morale.
Il est un Dieu vengeur , dont la main redoutable
Soutient , éleve , abaiffe & renverſe les Rois ;
Songez , Maîtres du monde , à reſpecter les loix.
On dit que l'Auteur n'avoit que dix-neuf ans ,
quand il acheva cette piéce , qu'il a retirée après
trois représentations : elle vient d'être imprimée
chez Jorry , Quai des Auguftins.
Un Arlequin , venu de Munich , & qui doit faire
quelque féjour à Paris , a paru Vendredi 11 Juin
fur le Théatre de la Comédie Italienne dans Arlequin
muet par crainte. Il a joué depuis dans le
double Mariage d'Arlequin , dans Arlequin Scanderberg
, & dans les Défits d'Arlequin & de Scapin
. Son jeu a beaucoup plû , quoiqu'il ne reffemble
en rien à celui de Carlin .
Les Comédiens Italiens donnent un nouveau
Divertiffement pantomimne , intitulé , les Meuniers.
Il eft inutile d'en nommer le Compofiteur ; il ne
le fera pas peut- être de dire que M. Deheffe joint
JUILLET . 1751 . 189
au talent très-rare d'imaginer des Ballets piquans ;
celui de créer en quelque forte des Acteurs ; il
vient à bout de faire exprimer les idées les plus
comiques par des danfeurs & des danfeufes , qui
n'ont la plupart que peu d'ufage du Théatre ,&
qui lui devront leur talent. Nous allons donner
une idée du nouveau Ballet.
Les Meuniers , Divertiffement Pantomime.
Le Théatre repréfente un Hameau ; dans le
fond on voit d'un côté un moulin à vent fur une
hauteur ; du côté oppofé , un moulin à eau , avec
quelques arbres ifolés , coupés par un ruiffeau.
Premiere Entrée.
Plufieurs Meuniers arrivent avec des facs de
grain fur leurs têtes , & les vont jetter au bas de
la colline ; les Meûnieres fortent du moulin , viennent
au-devant des Meûniers & danfent avec eux.
Seconde Entrée.
Un petit Meunier vient , las & fatigué , il jette
fon fardeau à terre & fe repofe. Une petite Meûniere
accourt & le prie de danfer ; il lui témoigne
qu'il le voudroit bien , mais que la fatigue l'en
empêche , elle fort & il fe recouche fur fon fac : la
petite Meûniere revient avec une bouteille ; à cette
vûe , le petit Meunier fe leve avec promptitude &
faute de joye , ils danfent enſemble ; à peine a- t'il
commencé, qu'il fe reffouvient qu'il eft las, & reboit
un ſecond coup , puis continue la danfe , il
s'interrompt pour retourner à la bouteille , la petite
Meuniere s'en apperçoit & l'arrête ; une feconde
Meuniere vient les avertir qu'on les obferve , & en
même-tems on voit un Meunier qui regarde par
Ja lucarne du moulin , embarras de la premiere
cacher fon amant , ' fa compagne lui apporte
an fac vuide, & le petit Meunier fe cache derriere.
pour
190 MERCURE DE FRANCE.
Troifiéme Entrée.
Le Meunier defcend la colline avec précipitation
,& cherche partout; la petite Meûniere lui perfuade
qu'il n'y a perfonne , ils danſent enſemble ;
petit Meunier regardant de tems en tems audeffus
du fac , apperçoit la bouteille , fort de fa ca
chette avec un air de miftere , va prendre la bou
teille & revient fe mettre derriere le fac , le Meûnier
, qui apperçoit toute cette manoeuvre , refte
immobile , la petite Meûniere confternéc ; le Meûnier
court avec colere pour ſe faifir du petit Meû.
nier , mais il ne prend que le fac , avec lequel il
fe débat. La petite Meûniere & le petit Meunier
profitent de ce moment pour s'échapper ; la compagne
vient calmer la colere du Meunier & ils
danfent enſemble,
Quatrième Entrée.
Une partie des Meuniers & des Meûnieres danfe
dans le fond du Théatre , pendant que le
Meunier danſe feul fur le devant , ne voulant plus
fe mêler avec les autres , de peur d'être encore
trompé.
Cinquiéme Entrée.
Une Meûniere niaife commence feule & appelle
fon Meunier ; celui- ci témoigne prendre plus de
plaifir à voir danfer qu'à danfer lui-même ; enfin
preffé par la femme , il fe met à fauter ave force
& fait des contorfions ; la Meuniere l'arrête & lui
montre la façon dont elle veut qu'il danſe .
Sixième Entrée.
Les Meuniers & les Meûnieres rentrent deux à
deux & danfent tous enfemble , après quoi ils
vont fe repofer au bas de la colline .
Septiéme Entrée.
Une Meuniere , laffe de chercher inutilement
JUILLET . 1751. 191
fon Meunier , prend fon parti , & danfe feule. Le
Meunier l'appercevant , court à elle , mais la Metîniere
fâchée d'avoir attendu , veut fe retirer , il
trouve le moyen de l'appailer , leur danfe caractériſe
un raccommodement .
Huitiéme Entrée.
Cette Entrée commence par un Pas de deux ,
qui fucceffivement fe trouve augmenté de tous
ceux qui compofent & les Pas de deux & le Ballet
général , de façon qu'ayant commencé par deux
perfonnes , l'Entrée finit par vingt- deux .
Neuviéme Entrée. Contredanfe.
On a tâché de rendre dans cette contredanſe les
figures que produit la roue du moulin à eau , &
celles des ailes du moulin à vent ; l'Entrée qui
précede cette contredanfe fe forme par une multiplication
des figurans & figurantes , & celle - ci finit
par la divifion des mêmes ; elle commence par
vingt deux , dont il y en a toujours quatre qui fe
retirent ; il n'en refte à la fin que fix qui terminent
le divertiffement.
Premier Pas de deux.
M. Vifintiny & Mlle Catinon.
Second
M. Lepy & Mile Durand .
Troifiéme.
M. Bouchet & Mlle Camille .
Quatrième.
M. Lariviere & Mlle Favard.
Figurans.
Mrs Rouffeau , Gougis , Berterin , Barois , Marcadet
, Lepy , cadet , Marcadet.
Figurantes.
Mlles Deheffe , Aftraudy aînée , Thereſe , Aftraudy
cadette , Defmartins , Raymond , Che-
Yrier.
192 MERCURE DE FRANCE.
CONCERTS A LA COUR ,
Mois de Mai.
A Marly le17 & le 22 ; à Versailles le 24 , on
chanta le Prologue & les cinq Actes de l'Opera
de Scanderberg . Paroles de Mrs de la Motte
& la Serre; la Mufique de Mrs Rebel & Francoeur.
Miles Chevalier , de Selle , Canavas & Matthieu ,
Mrs Jéliotte , Benoît , Joguet , Poirier & Richer ,
en ont chanté les rôles.
Le 26 , les Auguftales & le Trophée. Paroles de
M. de Montgrif; Mufique de Mrs Rébel & Francoeur.
Miles Chevalier & de Selle ; Mrs Benoît ,
Poirier & Befche , en ont chanté les rôles .
Mois de Juin.
Le 2 , le 7 & le 19 , le Prologue & les cinq Actes
de l'Opera d'Atis . Paroles de Quinault , Mufique
de Lully.
·
Mlles Fel, Lalande , de Selle , Matthieu , Daigremont
& de Saintreufe ; Mrs Jéliotte , Befche ,
Benoît , Dubourg , Joguet & Tavernier , en ont
chanté les rôles.
NOUJUILLE
T. 1751. 193
NOUVELLES ETRANGERES.
L
DU NORD.
DE PETERSBOURG , le 29 Mai.
Es dépêches du Comte Panin , Miniftre de
Sa Majefté Impériale à Stockholm , confirment
que le principal objet du Roi de Suede , en
faifant paffer de nouveau huit mille hommes en
Finlande , a été de les employer aux réparations
des Places de cette Province , & de foulager
par- là les Païfans qui font occupés à ce travail . Le
Baron de Greiffenheim , dans une vifite qu'il rendit
derniérement au Comte de Beſtuchef , Grand
Chancelier , lui a donné les mêmes aflurances.
Dequis quelque tems le Comte de Lynar
Envoyé Extraordinaire du Roi de Dannemarck
a de fréquentes conférences avec M. Pechlin
le premier des Confeillers Privés du Grand Duc.
Il est arrivé ces jours- ci un Courier dépêché de
Prefbourg au Baron de Bietlack , Ambaffadeur de
l'Empereur & de l'Impératrice Reine de Hongrie
& de Bohême .
>
Quoique les deux Efcadres , qui ont été équipées
à Cromstadt & à Revel , foient prêtes depuis
un mois à mettre à la voile , elles n'ont pas encore
reçu ordre de fortir de ces Ports . Selon les
Regiftres de la Douane , les Navires étrangers ,
qui font venus ici pendant l'année derniere , y
ont chargé des marchandifes du crû du Ruffie .
pour la valeur de cinq millions de roubles , dont
les trois cinquiemes font pour le compte des Anglois.
I
194 MERCURE DE FRANCE .
DE WARSOVIE , le 29 Mai.
Les lettres de Petersbourg marquent qu'il fe
uégocie un nouvel accommodement entre le Roi
de Dannemarex & le Grand Duc du Ruffie
par
rapport au Duché de Slefwick , & que fi ce Prince
veut renoncer à fes prétentions fur ce Duché ,
Sa Majefté Danoife confentira de lui céder les
Comtés d'Oldenbourg & de Delmenhorst.
On mande de Conftantinople , que la pefte a
recommencé à s'y manifefter. Les mêmes nouvelles
ajoûtent que le Seigneur Géorgien , qui
depuis quelque tems s'eft mis à la tête d'une armées
d'Aghuans pour difputer la Couronne de
Perfe , a remporté plufieurs avantages fur fes
compétiteurs ; qu'il s'eftrendu maître de quelques
Villes , & qu'il ruine entierement tout le platpaïs
, afin d'ôter à fes adverfaires les moyens de
fubfifter. Schach Doub , fon principal concurrent ,
eft toujours dans les environs d'lfpahan avec fes
troupes , il a vaincu en bataille rangée un de fes
parens , qui prétendoit auffi au Trône , & s'étant
faifi de fa perfonne , il lui a fait créver les yeux .
Dans le tems qu'on fe flattoit que les avantages
remportés fur les Haydamaxis par le Régimentaire
de Podolie , les avoient mis hors d'état de
continuer leurs courſes , on a appris qu'ils en
avoient fait une nouvelle , & qu'ils avoient pillé
le Village de Tolokau .
DE STOCKHOLM , le 19 Mai.
Les Troupes , qui font en garnifon dans cette
Ville , ont ordre de fe tenir prêtes à paffer en
revne devant le Roi. On a envoyé le même ordre
à la garnifon d'Upfal & à celles de Carelferoon
& de Gotembourg . Sa Majefté a fait la revue de
JUILLET
1751. 195.
douze cens hommes qui fe font embarqués près
de cette Capitale , & qui font partie du nouveau
Corps de Troupes , deftiné à paffer en Finlande.
1l eft déja parti trois mille hommes de ce Corps ,
qui fera compofé de huit mille , & dont le com .
mandement a été donné à M. Marcks de Wir
temberg , Major Cénéral. Gette premiere Divifion
fera bientôt fuivie de la feconde , & peu
après de la troifiéme. La néceffité de foulager les
Paifans , qui travaillent aux réparations de diverfes
Places de la Finlande , eft la principale caufe
de ce tranfport de Troupes. Les levées de Soldars ,
pour recruter les Régimens , qui reftent dans le
voifinage de cette Ville , fe continuent avec fuccès.
Le dernier Courier , que le Comte Panin.
Envoyé de l'Impératrice de Ruffie , avoit envoyé
à Petersbourg , én eft revenu aujourd'hui.
" On a arrêté en Finlande & dans cette Ville
plufieurs Incendiaires , & diverfes Particuliers
convaincus d'avoir entretenu des correſpondances
criminelles .
S
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 6 Juin.
Elon les dernieres lettres qu'on a reçues de
Petersbourg ,l'Impératrice Reine a fixé à trente-
fix mille hommes le Corps de troupes , qu'elle
propofe aux Etats du Royaume de Hongrie d'entretenir
pendant la paix . Cette Princeffe a ordonné
qu'on fuivit , pour établir des Milices réglées
dans la Stirie , dans la Carinthie & dans la Carniole
, les mêmes arrangemens qui font obfervés
dans plufieurs autres des Pays Héréditaires.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE .
DE BERLIN le 29 Mai.
L'Académie Royale des Sciences tint le 27 une
Affemblée publique , dont M. Formey , Secretaire
de la Compagnie , fit l'ouverture , en annonçant
que l'Académie , parmi les Mémoires
préfentés pour le Prix de cette année , n'en avoit
trouvé aucun qui remplît parfaitement fon attente;
que cependant elle avoit couronné celui numero
XXIX , qui a pour devife , Fata regunt homines ,
fed regit ipfa Deus. Ce Mémoire eft de M. Gothelf
Kæftner , Affocié Etranger de l'Académie ,
Académicien de la Société Royale de Gottengen
& de l'Inftitut de Bologne , & Profeffeur de Mathématiques
à Leipfick . Les Ouvrages , numeros
VI , XIII , XIX , XXIII , XXX , XXXVI ,
XLVI & LVI , font ceux qui après ce Memoire
ont été jugés les plus dignes de l'approbation de
l'Académie. Aprés que M. Merian , un des
Commiflaires nommés pour examiner les Ouvrages
du concours , eut fait l'analyse de la Piéce à
Jaquelle le Prix avoit été adjugé , M. Pelloutier
Bibliothécaire de l'Académie , lur une Differtation
far l'Origine des Romains . Cette lecture fut fuivie
de celle d'un Difcours de M. de Marfchall fur
'Utilité des Paffions . M. de Sulzer termina la féance
par la lecture d'un Ouvrage fur les Plaisirs des
Sens.
DE RATISBONNE , Le 27 Mai.
Le résultat des Délibérations de la Diette de
l'Empire , au fujet de la Garantie du Traité conclu
à Drefde entre l'Impératrice Reine de Hongrie
& le Roi de Prufle , porte que l'Empire ,
fauf fes droits , garantira ce Traité dans toute
ſon étendue , & avec toutes les ſpécifications
JUILLET . 1751. 197
énoncées dans l'Article IX dudit Traité pour la
fûreté refpective des deux Parties contractantes ;
qu'il s'engagera à employer tout fon pouvoir &
toutes les forces , auffi fouvent qu'il fera néceffaire
, pour empêcher que le Traité , dont il s'agit ,
ne reçoive quelqu'atteinte ; qu'en conféquence
on enverra à l'Empereur une Déclaration authentique
de la réfolution de la Diette , & que Sa
Majefté Impériale fera très-humblement remerciée
de l'attention paternelle , qu'elle a témoignée
à l'occafion de cette affaire pour le maintien de la
tranquillité du Corps Germanique.
Conformément à ce qui a été réglé , le Prince
de la Tour- Taxis , Principal Commiffaire de
l'Empereur à la Diette , a dépêché yn Courier ,
pour porter à Sa Majesté Impériale la réfolution
de cette aflemblée.
La réſolution de la Diette , concernant la Garantie
du Traité conclu à Drefde , entre l'Impératrice
Reine de Hongrie & de Bohême & le
Roi de Pruffe , ayant été approuvée par l'Empereur
, Sa Majefté Impériale a envoyé fon Acte
de Ratification au Prince de la Tour- Taxis , fon
Principal Commiflaire à la Diette. Il eft dit dans
cet A&te , que l'Empereur voit avec plaifir l'Empire
accorder la Garantie demandée , & s'engager
à la foûtenir de toutes les forces dans les occa
ĥons , où il feroit néceffaire de les employer ; que
la réſolution de la Diette à cet égard ne peut que
fervir au maintien de la tranquillité du Corps
Germanique , laquelle eft continuellement l'objet
des defits & des foins de Sa Majefté Impériale ;
qu'ainfil'Empereur ratifie dans toute fon étendue
ladite réfolution , & qu'il eft pleinement convaincu
du zéle , avec lequel les Electeurs , Princes
& Etats de l'Empire , concourferont dans tous
les tems à l'intérêt commun.
I iiij
198 MERCURE DE FRANCE.
ESPAGNE.
DE MADRID , le premier Juin.
Na reçu de Lima le détail fuivant au fujet
de la confpiration , qui y avoit été formée
l'année derniere par quelques Indiens & quelques
Métis, Melchor de los Reyes Afto Huarca , Antoine
Cabo , Julien de Ayala , Santiago Cualpa-
Mayta , Gregoire Loredo & Miguel - Surichac
étoient à la tête des Conjurés. Les deux derniers
étoient Métis ; les trois autres , Indiens : Tous les
cinq étoient de fimples Artiſans. Leur projet étoit
d'attaquer la nuit le Palais du Viceroy , & de
s'emparer de la Salle où l'on renferme les armes.
Ils efperoient d'attirer dans leur parti plufieurs
Caftes d'Indiens , & d'autres Caftes de fang mêlé .
Le Viceroi , informé de ce projet , fit arrêter les
principaux coupables , avant qu'ils puffent foupçonner
qu'ils étoient découverts . On inftruifit leur
procès à la réquifition du Procureur Général de
l'Audience de Lima , avec l'intervention du Magiftrat
qui a le titre de Protecteur des Narurels du
Païs , & après que toutes les circonstances du
crime eurent éré prouvées , ils furent condamnés
à mort. L'Arrêt fut exécuté le 22 Juillet de l'année
derniere dans la grande Place de Lima contre
les cinq Confpirateurs ci - deffus nommés ,
& l'on clouà leurs têtes & leurs mains fur des Poteaux
dans les lieux où ils avoient tenu leurs affemblées
. Quatre autres , tant Indiens que Métis ,
ont été condamnés , l'un au fouet & à être relegué
à Ceuta , pour y fervir à fimple ration fans paye ;
un autre à dix ans de banniffement dans l'Ile de
Juan - Fernandes , le troifiéme , à fix ans , & le
dernier à quatre ans de corvée dans l'ifle de
la Pierre. Aucun des Indiens Nobles n'eft entré
JUILLET. 1751. 199
dans cette confpiration . Ils ont même donné
tous en cette occafion des marques éclatantes de
leur fidélité , & une de leurs Compagnies de
Milice , commandée par le Sergent Major Don
Thorribio Tacuri , fervit de garde pendant l'exé
cution.
Le Magiftrat Protecteur des Naturels du Païs ,
en vertu de l'obligation dans laquelle il eft d'avoir
foin qu'ils foient traités avec autant d'indulgence
que la prudence peut le permettre , a
repréfenté que la plupart de ceux qui ont affifté
aux affemblées des Conjnurés , avoient été féduits
par les Chefs du complot , & qu'il n'avoient
pas compris toute l'importance de leur délit ; que
la crainte les avoit empêchés de dénoncer les
Confpirateurs , & que la Vindicte publique étoit
fatisfaite par le fupplice des principaux coupables.
En même tems , il a fupplié le Viceroi de
daigner acccorder une Amniftie générale aux Indiens
, & d'ordonner qu'on ceffât toute pourfuite
contre eux. Cette Requête a été communiquée au
Procureur Général , & l'on efpere que le Viceroi
y aura égard.
ITALI E.
DE GENES , le 29 Mai.
Outes les lettres , qui viennent de Sicile & des
Tdiverfesparties de l'Italie , s'accordent à promettre
une abondance extraordinaire de foye
pour cette année. En conféquence , cette marchandife
commence à baiffer de prix . On craint qu'un
évenement , auquel on ofoit fi peu s'attendre
après un Printems fi pluvieux , ne produife quelque
révolution fâcheufe dans la fortune de certains
Négocians.
Le Gouvernement vient d'établir fur le Clergé
I iiij
200 MERCURE DE FRANCE.
une taxe extraordinaire , dont les Convents, même
de Réligieux Mendians ne feront point exemts.
On affure que le Roi Très- Chrétiens ne veut
plus permettre , que les Etrangers profitent des
Paffeports que Sa Majefté fait expédier pour la
fûreté de la navigation des Vaiffeaux équipés
dans les Ports de France. Deux Navires Génois ,
à ce qu'on prétend , ont été confifqués à Marfeille
, pour s'être fervis de ces Paffeports , & l'on
y a mis en prifon le Particulier qui les leur avoit
procurés. Il vient de le faire ici trois faillites confidérables
, dans l'une defquelles un feul Négociant
eft intéreffé pour fept cent cinquante mille
livres.
L'équipage d'un Bâtiment Suedois , venu en
huit jours Alger , a rapporté que les Religieux
de l'Ordre de la Mercy , qui s'y étoient rendus
d'Efpagne pour y traiter du rachat d'un certain
nombre d'Efclaves Chrétiens , n'avoient pû remplir
l'objet de leur voyage , & que la Régence
non felement avoit refulé d'entrer avec eux en
négociation , mais leur avoit fait déclarer que fi Sa
Majefté Catholique ne faifoit pas rendre la liberté
à quelques Commandans de Vaiffe aux Algériens ,
détenus dans fes Etats , on augmentéroit la rigueur
de l'eflavage des Espagnols , qui font
entre les mains des Algériens .
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , le le 3 Juin.
E Roi étant venu hier de Kenfington en cette
Ville , Sa Majefté fe rendit à la Chambre des
Pairs , & après avoir maudé celle des Communes ,
donna fon confentement au Bill , qui regarde la
circonftance dans laquelle le Trône feroit occupé
par un Prince mineur; au Bill qui réduit à trois pour
22
JUILLET 1751. 201
eent l'intérêt des fommes empruntées par la Compagnie
de la mer du Sud ; au Bl qui ordonne la
réforme du Calendrier ; à douze Bills concernant
la réparation de divers grands chemins , & à trente
-huit autres Bills tant publics que particuliers .
Les Seigneurs firent le 27 du mois dernier la premiere
lecture du Bill pour empêcher que les Juges
de Paix ne foient troublés dans l'exercice de leurs
fonctions. Ils lûrent auffi pour la premiere fois un
Bill contenant l'ordre de travailler à un chemin ,
qui conduife de Carliſle à Newcaſtle . Le premier
de ce mois , ils approuverent les changemens
faits par la Chambre des Comunes au Bill , qui
regle la maniere dont les affaires feront adminif
niftrées , en cas de minorité du Succeffeur de Sa
Majefié au Tione . Ils ont fait aujourd'hui la feconde
lecture du Bill concernant les Juges de
Paix . Le 27 du mois dernier , la Chambre des
Communes lut pour la premiere fois le Bill , qui
abrege le terme de la Saint Michel. S'étant affemblée
enfuite en grand Committé , elle examina le
Bill relatif aux circonftances d'une Minorité. On
propofa de retrancher de ce Bill la claufe , qui
nomme les perfonnes dont le Confeil de Régence
fera compofé dans cette conjoncture ; mais il fur
décidé à la pluralité de deux cens foixante- dix- huit
Voix contre quatre-vingt- dix , qu'on laifferoit
fubfifter cette claufe. La Chambre continua le len
demain l'examen du même Bill , & elle y ajouta
une nouvelle claufe , portant que fi un Prince pendant
fa minorité parvenoit au Trône , le Parle
ment , qui feroit alors affemblé , ne pourroit
être diffous avant la fin du tems prefcrit pour la
durée de la feffion . Le 31 , la Chambre fit encore
quelques changemens au mêine Bill. Dans la
féance du premier de ce mois , elle ordonna de
mettre au net le Bill , dont l'objet eft d'affures
Iw
202 MERCURE DE FRANCE.
payement des droits impofés fur le Tabac en feuil-
Is . Elle fit hier la feconde lecture d'un Bill pour
accorder au Roi une certaine fomme fur le fonds
d'Amortiffement. Aujourd'hui elle a entendu le
rapport des Commiffaires , nommés pour examiner
le Bill , qui autorife Sa Majefté à faire des
Baux à ferme ou à rente , des charges , terres &
héritages , dépendans du Duché de Cornouaille :
elle a délibéré enfuite en grand Committé fur le
Bill , qui fupprime les anciennes impofitions , &
en établit de nouvelles , fur les Laines filées qu'on
apportera des pays étrangers . A la fin de la féance
la Chambre a paflé le Bill pour empêcher qu'on ne
fraude les droits que doit le Tabac en feuilles.
On affure que le Prince Edouard ſera créé dans
peu Duc de Glocester .
PROVINCES - UNIES.
AMSTERDAM , le 17 fuin.
L &
Es Vaiffeaux le Huys- ten Duynen , le Heftelder
& le Grabbendyck , appartenans à la Compagnie
des Indes Orientales , & fpécialement à la
Chambre de cette Ville , font arrivés au Texel.
Le premier vient de Bengale ; le fecond de Batavia
, & le troifiéme de Ceylan . Leur charge , &
celle du Vaiffeau de Wapen vanHoorn , qu'attend
la Chambre de Zelande , confifte en douze cens
foixante- trois mille deux cens foixante - cinq livres
de poivre cent foixante- ncuf mille fept cens
foixante de canelle ; foixante mille de noix de
mufcade ; quarante mille de cloux de gerofle ;
quatre cens mille de caffé ; neuf cens de benjoin ,
cent cinquante de borax rafiné ; trente cinq mille
de foye de Bengale ; treize mille cinquante de fil
de coton ; cen : quinze mille de bois de Calliatour ,
C
JUILLET. 1751 . 203
quatre- vingt fix mille cinq cens quatre- vingtdouze
de bois de Sapan ; quatre cens quatre vingtdix
fept mille fept cens quatre-vingt- cinq de falpêtre
; huit cens quarante & un mille fept cens piéces
de toile de coton , & dix- huit cens cinquante
piéces d'étoffes de foye . Il eſt entré dans le Port
de Hellevoet- Sluys un autre Bâtiment , nommé le
Bevalligyt , pour le compte de la Chambre de
Delft . à M. Swllingrebel , Gouverneur du
Cap de Bonne Espérance , eft venu fur le Vaiſſeau
le Hersteldar.
L
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c .
E Roi , qui étoit allé le 2 de ce mois à Crecy ,
revint le 9 de ce Château .. 1
La Reine , accompagnée de Monfeigneur le
Dauphin , de Madame la Dauphine , de Madame
Henriette , de Madaine Sophie & de Madame
Louife , affifta le 3 , dans la Chapelle du Château ,
au Salut & à la Benediction du Saint Sacrement ,
Le 6 , la Reine entendit la Meffe dans la même
Chapelle , & communia par les mains de l'Abbé
de Sainte-Hermine , fon Aumônier en Quartier.
Sa Majefté , accompagnée de Monfeigneur le Dauphin
, de Madame la Dauphine , & de Mesdames ,
à l'exception de Madame Adelaïde , affiſta l'aprèsmidi
aux Vêpres & au Salut .
La fanté de Madame Adélaïde eft parfaitement
rétablie , & cette Princeffe , depuis plufieurs jours ,
entend la Meffe dans la Chapelle.
Madame Victoire & Madame Louife vifiterent
le 3 , les quatre Eglifes défignées pour les Stations
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
"
du Jubilé. Les & le 9 , les mêmes Eglifes furent
vifitées par Madame Victoire.
On a appris avec beaucoup de joie , que le 24
du mois dernier , entre fept & huit heures du matin
, la Ducheffe de Savoye était heureuſement
accouchée d'un Prince , qui a été tenu fur les
fonts de Baptême , au nom de leurs Majeftés Catholiques
, & qui a été nommé Charles-Emmanuel-
Ferdinand-Marie.
Sa Majefté a accordé un Brevet de Confeillerd'Etat
à M. de Villeblanche , Intendant de la Ma.
rine au Port de Toulon.
La place de Cornette de la feconde Compagnie
des Moufqueraires de la Garde du Roi , étant vacante
par la démiffion du Comte de Canillac , le
Roi en a donné l'agrément au Comte de Villegagnon
, Moufquetaire de cette Compagnie.
On a reçu avis que le Cardinal
de Baviere
avoit
difpofé
d'un Canonicat
de l'Eglife
Cathédrale
de
Liége , en faveur
du Prince
Camille
de Rohan
Chanoine
de celle de Strasbourg
, & fils du Prince
de Montauban
.
Le 9
༥
, les Actions de la Compagnie des Indes.
étoient à dix- huit cens quarante - fept livres dir
fols ; les Billets de la premiere Loterie Royale à
fix cens quatre- vingt- dix , & ceux de feconde à fix.
cens quarante cinq.
Le ro du mois dernier , Fête du Saint Sacrement
, le Roi & la Reine , accompagnés de Monfeigneur
le Dauphin , de Madame Henriette , de
Madame Victoire & de Madame Sophie , fe rendi-
´reat-à l'Eglife de la Paroiffe , ou leurs Majeftés enendirent
la Grande Meffe , après avoir affifté à
Proceffion , qui alla , fuivant l'ufage , à la Chapelle
du Château. Madame la Dauphine , Ma da
me Adelaide & Madame Louife , n'étant point
allées à la Paroille avec leurs Majeftés , le trouves
JUILLET . 1751. 205
rent à la Chapelle , lorfque la Proceffion y arriva,
& ces Princeffes y reçurent la Benediction du Sainr
Sacrement.
Leurs Majeftés , accompagnées de Monfeigneur
le Dauphin & de Mefdames de France , affifterent
l'ap ès - midi , dans la Tribune de la Chapelle , aux
Vêpres & au Salut , auquel l'Abbé Gergoy , Chapelain
Ordinaire de la Chapelle de Mufique ,
officia.
Le 11 , leurs Majeftés entendisent le Salut dans
la même Tribune , étant accompagnées , comme
l'après - midi du jour précédent.
Le 17 , jour de l'Octave de la Fête du Saint
Sacrement , le Roi , Monfeigneur le Dauphin ,.
Madame Henriette , Madame Adelaide , & Mefdames
Victoire & Sophie , retournerent à la Patoifle
, & après avoir affifté à la Proceffion y CRtendirent
la Grande Meffe .
L'après midi , leurs Majeftés affifterent, aux Vêpres
& au Salut , dans la Tribune de la Chapelle ,.
ainfi que Monfeigneur le Dauphin & Mefdames.
de France..
Le 12 , le 13 , le 14 , le 15 & le 16 , la Reine affifta
au Salut dans la même Tribune. Madame la
Dauphine Pa entendu tous les jouis de l'Octave
dans le bas de la Chapelle..
Le 11 de ce mois , le Pere Sigifmond de Ferrare ,
Général des Capucins , accompagné de plufieurs
Religieux de fon . Oidie , eut audience du Roi , &
enfuite de la Reine , de Manfeigneur le Dauphin ,
de Madame la Dauphine , de Madame , de Meſdames
Henriette & Adelaide , & de Miſdames Victoite
, Sophie & Louife. Il fut conduit à ces audiences
par le Marquis de Verneuil , Introducteur
des Ambaffadeurs , qui étoit allé le prendre dans
les Caroffes de leurs Majeftés , & après avoir été
araité par les Officiers du Roi , il fut reconduit à
206 MERCURE DE FRANCE.
Paris au Convent dans les mêmes Caroffes , & par
le même Introducteur.
Le Marquis de Saint- Germain , Ambaffadeur
Ordinaire du Roi de Sardaigne , eut le même jour
une audience particuliere du Roi , dans laquelle il
donna part à Sa Majefté de la naiffance du Prince ,
dont la Ducheffe de Savoye eft accouchée le 24
Mai dernier, Il fut conduit à cette audience ,
ainfi qu'à celle de la Reine , de Monſeigneur le
Dauphin , de Madame la Dauphine , de Madame ,
& de Mefdames de France , par le Marquis de
Verneuil , Introducteur des Ambaffadeurs .
Le Duc des Deux- Ponts , qui a paffé ici quelque
tems fous le nom de Comte de Sponheim ,
prit le même jour congé du Roi dans le Cabinet de
Sa Majesté.
Mefdames de France allerent le 14 dîner à Lucienne
, Maifon de plaifance près de Marly.
Le Roi a ordonné qu'il fût expédié des Brevets
de Capitaines de Cavalerie à tous ceux de fes Gardes
du Corps , & des Gendarmes , Chevau- Legers
& Moufquetaires de fa Garde , qui ont fervi pendant
quinze ans dans leurs Corps. Sa Majesté en
inême tems a réglé qu'à l'avenir , aprés le même
nombre d'années de fervice dans un de ces Corps ,
on jouiroit du même avantage .
Le Roi retourna le 12 du mois dernier , à Crecy ,
& revintle 16 à Versailles .
Le 13 , M. de Berkenroode , Ambaffadeur Ordi
naire des Etats Généraux des Provinces - Unies ,
fit fon entrée publique en cette Ville. Le Maréchal
de Maillebois , & le Marquis de Verneuil , Introducteur
des Ambaffadeurs , allerent le prendre dans
les Caroffes du Roi & de la Reine , à la Maiſon ,
occupée dans la rue de la Roquette par M. de
Réaumur , d'où la marche le fit en cet ordre . Le
Carole de l'Introducteur ; celui du Maréchal de
JUILLET . 1751. 207
Maillebois ; deux Suiffes de l'Ambaffadeur ; à
cheval , fes Coureurs & fa Livrée , à pied ; huit
Officiers ; un Ecuyer , & fix Pages , à cheval ; le
Garoffe du Roi , aux côtés duquel marchoient la
Livrée du Maréchal de Maillebois , & celle du
Marquis de Verneuil ; le Caroffe de la Reine ;
celui de Madame la Dauphine ; ceux du Duc d'Or
leans , du Duc de Chartres , de la Ducheffe de
Chartres , du Prince de Condé , du Comite de
Charolois , du Comte de Clermont , de la Princeffe
de Conty , du Prince de Conty , du Comte de la
Marche , de la Ducheffe du Maine , du Prince de
Dombes , du Comte d'Eu , de la Comteffe de Tou
loufe , du Duc de Penthiévre , de la Ducheffe de
Penthiévre , & celui du Marquis de Puyzieulx ,
Miniftre d'Etat , ayant le Département des Affaires
Etrangeres . A une diftance de trente à quarante
pas , marchoient les quatre Caroffes de
l'Ambaffadeur , à la tête defquels étoit fon fecond
Ecuyer. Lorfque M. de Berkenroode fut arrivé à
fon Hôtel , il fut complimenté de la part du Roi ,
par le Duc de Gefvres , Premier Gentilhomme de
la Chambre de Sa Majefté ; de la part de la Reine ,
par le Duc de Bethune , faifant les fonctions de
Premier Ecuyer ; de la part de Madame la Dauphine
, par le Comte de Mailly , Premier Ecuyer
de cette Princeffe , & de la part de Mefdames Henriette
& Adelaïde , par le Marquis de l'Hôpital ,
leur Premier Ecuyer.
Le 17 , le Prince de Pons , & le Marquis de Verneuil
, Introducteur des Ambaffadeurs , étant allés
prendre M. de Berxenroode en fon Hôtel dans les
Caroffes du Roi & de la Reine , le conduisirent à
Verfailles , où il eut fa premiere audience publique
du Roi, L'Ambaffadeur trouva à fon paffage
, dans l'avant - cour du Château , les Compagnies
des Gardes Françoiſes & Suiffes fous les ar108
MERCURE DE FRANCE.
les
mes , les Tambours appellant ; dans la Cour ,
Gardes de la Porte & ceux de la Prévôté de l'’Hồ-
tel , à leurs Poftes ordinaires , & fur l'Escalier
les Cent Suiffes , la hallebarde à la main . It fuc
reçu en dedans de la Salle des Gardes par le Duc
de Bethune , Capitaine des Gardes du Corps , qui
étoient en haye & fous les armes. Après l'audience
du Roi , l'Ambafladeur fut conduit à celle
de la Reine , & à celles de Monfeigneur le Dauphin
, & de Madame la Dauphine , par le Prince
de Pons , & par l'Introducteur des Ambaffadeurs.
Il fut conduit enfuite à celles de Madame , & de
Meldames de France ; & après avoir été trraité
les Officiers du Roi , il fut reconduit à Paris dans
Les Caroffes de leurs Majeftés , avec les cérémonies.
accoûtumées.
par
Le 11 , Fête de Saint Barnabé , le Prince de
Conti , en qualité de Grand Prieur de France ,
donna dans le Temple , fuivant l'uſage , un magnifique
sepas aux Baillifs , Commandeurs & Chevaliers
de l'Ordre de Malte, ainfi qu'aux Magiftrats
du Grand Confeil. L'ouverture du Chapitre de
P'Ordre de Malte s'eft faite le jour fuivant.
Les Religieux Benedictins de la Congrégation
de Saint Maur , dans un Chapitre Général qu'ils
ont tenu depuis peu , ont elû , pour la fixième fois,
Dom Laneau Supérieur Général de leur Congrégation
.
Le 16 , les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à dix -huit cens quarante livres ; les Billets.
de la premiere Loterie Royale; à fix cens foixantedix-
neuf, & ceux de la feconde , à fix cens trentetrois.
Le Roi, accompagné de Monfeigneur le Dau
phin ,fe rendit le 20 du mois dernier à Saint Cyr ,
affifter à la cérémonie du Sacre de l'Arche
vêque de Tours , laquelle fur faire par l'Exêque
pour
JUILLET. 1751. 209
de Chartres , affifté des Evêques de Meaux & de
Digne. La Reine fe trouva à cette cérémonie ,
ainfi que Madame Henriette , Madame Adelaide ,
& Mefdames Victoire , Sophie & Louiſe.
L'après- midi , leurs Majeftés , accompagnées
de Monfeigneur le Dauphin & de Mefdames de
France , affifterent au Salut , dans la Tribune de la
Chapelle du Château , & Madame la Dauphine
l'entendit dans le bas de la même Chapelle .
La Reine , Monfeigneur le Dauphin & Mefdames
de France , entendirent le 18 la Grande Mef
fe dans l'Eglife de la Paroiffe du Château , & afſiſterent
l'après midi dans la même Egliſe aux Vêpres
& au Salut ,
Le 21 pendant la Meffe du Roi , l'Archevêque
de Tours prêta ferment de fidélité entre les
mains de Sa Majefté.
Le Roi foupa le 20 à Trianon , & alla le lendemain
à Choify. Sa Majesté en revint la
nuit du 23 , & elle fe rendit le foir , avec Mefdames
de France , à la Meute , d'où elle partit le
25 pour Compiegne.
Le départ de la Reine , pour ce dernier Château
, étoit fixé au 26 .
La groffeffe de Madame la Dauphine , ne lui
permettant pas d'accompagner leurs Majeftés ,
Monfigneur le Dauphin reftera à Versailles avec
rette Princeffe , & il fera feulement à Compiégne
deux voyages , dont le premier fera depuis le s
jufqu'au lo de ce mois.
Le 22 , le Roi quitta le deuil , que Sa Majefté
avoit pris le premier de ce mois , pourla mort du
Roi de Suéde.
La Dame de Berkenroode , époufe de l'Ambaffadeur
des Etats Généraux des Provinces- Unies ,
fut préfentée le 18 à la Reine.
Le Duc de Chartres , ayant propofé au Roi la
210 MERCURE DE FRANCE.
Chevalier de Pons , Maréchal des Camps & Ar
mées de Sa Majefté , pour être Gouverneur du
Prince de Montpenfier , le Roi a approuvé ce
choix. M. de Foncemagne , de l'Académie Françoife
, & de celle des Infcriptions & Belles Lettres
, a été nommé Sous-Gouverneur du jeune
Prince.
Le 21 de ce mois , le Comte d'Argenſon , Miniftre
& Seeretaire d'Etat ayant le Département
de la Guerre , partit pour aller vifiter les Places de
la Flandre .
Le 23 , les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à dix - huit cens foixante livres ; les Billets
de la premiere Loterie Royale , à fix cens quatrevingt
livres , & ceux de la feconde , à fix cens trente-
trois,
NAISSANCE , MARIAGES.
F
Es Mai , fut baptifé , le lendemain de ſa naiffance
, Amélie de Boufflers , fille de Charles-
Jofeph , Duc de Boufflers , Pair de France , Noble
Génois , Gouverneur de Flandres & du Haynaut ,
Brigadier des Armées du Roi , Colonel du Régiment
de Navarre , & de Marie- Philippine de
Montmorenci.
Le 24 , Jean- Alexandre Romée de Villeneuve',
dit le Vicomte de Vence , Colonel en fecond , &
Commandant le Régiment Royal d'Infanterie
Italienne Corfe , fils d'Alexandre - Gafpard de
Villeneuve , Marquis de Vence , Baron de Graulieres
, & c. & de Magdeleine- Sophie de Simiane ,
époufa Angélique Louife de la Rochefaucaud , fille
d'Alexandre- Nicolas de la Rochefaucaud , Marquis
de Surgeres , Lieutenant Général des Armées du
JUILLET . 1751 . 211
Roi , Gouverneur , & Grand Baillif de Chartres ,
& de Jeanne-Theréfe Fleuriau de Morville , fa
femme.
Le 3 Juin , Nicolas du Delay de la Garde ,
Fcuyer , fils de Pierre du Delay de la Garde ,
Ecuyer , Confeiller Secretaire du Roi , Maifon ,
Couronne de France & de fes Finances , Tréforier
, Receveur Général , & Payeur des Rentes de
l'Hôtel de Ville de Paris , & l'un des Fermiers Généraux
de Sa Majefté , époufa Demoiſelle Elizabeth
de Ligniville , fille ainée de Jean- Jacques ,
Comte de Ligniville & de l'Empire , Chevalier de
l'Ordre de Saint Maurice de Savoye , Chambellan
du feu Duc de Lorraine Léopold I , Colonel
dans fes troupes , & Baillif d'Epinal ; & de Charlotte-
Elizabeth , fille d'Antoine de Soreau , Baton
d'Houdemont , Premier Maître d'Hôtel du Duc
Léopold , & Ancien Major de Cuirafficis dans les
troupes Impériales.
La Maifon de Ligniville eft une des quatre de
P'ancienne Chevalerie de Lorraine. Elle a d'abord
été connue fous le nom de Rofieres , qu'elle tiroit
de la Ville de Rofieres- aux- Salines , & qu'elle
quitta pour prendre celui de Ligniville , fa principale
Terre , après l'échange de celle de Rofieres
, fait avec Ferry III , Duc de Lorraine , fur la
fin du treiziéme fiécle. On trouve en 117 un Brun
de Rofieres , depuis lequel on a eu une filiation
fuivie de cette Maiſon . D. Calmet rapporte une
vente faite en 1284 , par Simonin fils de M. Brun
de Rofieres , & d'Ifabelle , fa femme , fille d'Eudes
de Lorraine , Comte de Toul.
Geoffroi II . de Rofieres , Seigneur de Ligniville ,
devint Seigneur de Tantonville , par fon mariage
avec Marguerite de Hans , petite - fille de Henri ,
Seigneur de Hans ; & de Marguerite , Dame de
Tantonville , foeur de Henti 1 , Comte de Vaude .
212 MERCURE DE FRANCE .
mont. Jean II ,leur fils , fut le premier qui prit le
nom de Ligniville , qu'il tranfmit à fa poftérité. II
époufa Jeannette de Paroye , d'une Maiſon iſſue
felon Dom Calmet ( Genéalogie de la Maiſon du
Châtelet ) des anciens Comtes de Lunéville .
La branche de Ligniville- Tantonville , aînée de
cette Maiſon , finit l'an 1641 dans la perfonne de
Ferry IV , Comte de Ligniville , de Graux & de
l'Empire , Seigneur de Jouy , Gentilhomme de la
Chambre'de François de Lorraine , Comte de Vau
demont, frere du Duc Henri II , Confeiller d'Etat ,
& Baillifde Nancy, qui de Marie de Choifeul, fille
de Maximilien , Baron de Meufe , ne laiffa qu'Anne-
Claude Renée , Dame de Tantonville , mariée
à Edme- Claude de Simiane , Comte de Montcha .
Les branches de cette Maifon qui fubfiftent ,
tirent leur origine de Jacques de Ligniville , Seigneur
de Tumejus & de Vannes , Chevalier de
l'Ordre du Roi , Grand Maître de l'Artillerie de
Lorraine , décédé l'an 1571 , laiffant de Simonette
de Maifonvaux , fa premiere femme , Chriftophe
de Ligniville , qui a fait la branche de Tumejus ;
& de Gillette du Pleffis -Chatillon , qu'il avoit épou
fée en fecondes nôces , Jean- Jacques , Seigneur
de Vannes , Baron de Villars , Souverain de Charmes-
la-Cofte , Chevalier de l'Ordre , Gouverneur
des Villes , Pays & Evêchés de Toul , tige des
branches de Vannes & d'Autricourt.
De la branche de Tumejus font fortis Chriftophe
Arnoul , Comte de Ligniville , qui a
des enfans , & Melchior , fon frere , Cointe de
Ligniville , Marquis d'Houecourt , Maréchal de
Lorraine , &c. pere de Marguerite de Ligniville ,
mariée à René Marc de Beauveau , Prince de
Craon ; de Elizabeth , veuve de Nicolas- François ,
Marquis de Lamberty ; de Theréfe - Angelique ,
xcuve de Charles Louis Marquis de Lenoncours ,
JUILLET . 1751 . 213
Dame d'Honneur de feue Madame la Ducheffe de
Lorraine de Charlotte , mariée à Claude Lopez ,
Comte de Gallo , Dame d'Atours de la même
Princeffe , & de Petronille , époufe de Gabriel de
Meffey , Comte de Bielle .
›
Léopold-Marc , Marquis de Ligniville , frere de
ces Dames , Colonel d'un Régiment au Service de
l'Empereur , & Général - Major dans les troupes ,
fut tué , l'an 1734 , à l'attaque du pofte de Colorno
ne laiffant de Beatrix de Capua , fon épouſe
fille unique de Scipion , Prince de Venaſco , &
d'Olimpie Sforce , Ducheffe de Mignano , qu'un
fils , & une fille alliée , en 1749 , à François d'Ef
touteville , Duc de Calabrito , au Royaume de
Naples.
Jean-Jacques , Comte de Ligniville , pere d'E .
lizabeth , qui a donné lieu à cet article , eft arriere .
petit - fils , de Henri de Ligniville , Baron de Villars
, Gouverneur d'Hattonchatel , quatrième fils ,
de Jean-Jacques , Seigneur de Vannes , Souverain
de Charmes-la Côre , & de Catherine du Châtelet.
Il a pour frere Jacques , Comte de Ligniville ,
Chambellan , & Grand Veneur de Lorraine , non
marié.
Le même jour , François - Pierre du Delay de la
Garde de Saint Vrain , Chevalier- Commandeur de
l'Ordre Royal , Militaire , & Hofpitalier de Notre-
Dame de Mont- Carmel , & de Saint Lazare de
Jerufalem , Confeiller au Grand Confeil , fils de
Pierre du Delay de la Garde , Ecuyer , Conſeiller
Secretaire du Roi , Maiſon , Couronne de France
& de fes Finances , Tréforier , Receveur Général
, & Payeur des Rentes à l'Hôtel-de- Ville de
Paris , & l'un des Fermiers Généraux de Sa Majefté
, époufa Demoiſelle Marie Marguerite Duval,
Alle mineure de Louis Duval de l'Epinoy , Ecuyer,
Confeiller- Secrétaire du Roi , Maiſon , Couronne
214 MERCURE DE FRANCE.
de France , & de fes Finances , Seigneur de la
Terre & du Marquifat de Saint Vrain , & de
Marie Berfiu .
Le 14 , Jean - Paul Alexis Barjot , Chevalier-
Comte de Roncée , Guidon de Gardarmerie ,
époufa dans l'Eglife Paroiffiale de Saint Roch
Adelaide- Julie - Sophie Hurault de Vibraye.
Le Comte de Roncée eft fils d'Alexis Barjot ,
Chevalier , Marquis de Roncée , & de Dame Geneviève
- Alphonfine Borderie de Vernejoux.
La Maifon de Barjot eft originaire du Beaujollois.
Elle a formé plufieurs branches , dont la plupart
font éteintes . Une des principales a été celle
des Seigneurs de Mouffy- Barjot , dits Marquis de
Mouffy , d'où eft fortie celle des Seigneurs ds
Roncée , dont le Comte de Roncée , duquel nous
annonçons le mariage , eft l'unique rejettón . La
Terre de Roncée , fituée en Touraine , eft entrée
dans cette Maiſon par une alliance , il y a près de
deng cens ans .
Le Comte de Roncée a trois fours . L'aînée ,
mariée à M. le Comte de Durfort- Boiffieres ; la
feconde , à M. le Comte de Lancôme , de la Maifon
de Savary . La troifiéme , à M. le Marquis de
Saumery de Johanne.
Les Armes de la Maiſon de Barjot font d'azur
au griffon d'or , & franc canton , rempli d'une
étoile de même.
Mademoiſelle de Vibraye , Comteffe de Roncée
, eft fille , & petite fille des Marquis de Vibraye,
Lieutenans Généraux des Armées du Roi.
La branche des Seigneurs Marquis de Vibraye ,
eft féparée des autres branches de Hurault , depuis
plus de deux cens ans. Cette branche , celle des
Hurault de Saint Denis , & celle des Hurault de
PHôpital , font les feules de cette Maiſon qui
fubfiftent aujourd'hui. La branche qui a produit le
JUILLET. 17513
215
Chancelier Hurault de Cheverny , a été éteinté
en la perfonne de Mademoiſelle de Cheverny ,
fa petite fille , qui époufa M. le Marquis de Mon
glas , de la Maifou de Clermont d'Amboiſe
La Maiſon de Hurault porte pour Armes champ
d'or , à la croix d'azur , cantonnée de quatre onbres
de foleil de gueule.
Aucune branche de la Maifon de Melun ne fubfiftant
plus que par les femmes , il a été avancé
mal- à- propos dans le Mercure de Juin que le V
comte de Melun , qui a été préfenté il y a quelque
tems au Roi , prétendoit être de cette Maiſon.
APPROBATION.
'Ai lu , par ordre de Monfeigneur le Chancelier
, le Mercure de France du préfent mois. A
Paris , le dix Juillet 1751 .
MAIGNAN DE SAVIGNY.
PI
TABLE.
IECES FUGITIVES en Vers & en Profe.
Epitre familiere à M. le Comte de *** en
lui envoyant du papier
>
3
Difcours pofthume de M. de la Motte , pour prouver
que rien ne fait plus d'honneur aux Grands
que de protéger les Belles - Lettres ,
L'abſence d'Eglé. Idylle par Mlle ***
S
16
Lettre à un Grand , par M. l'Abbé Coyer , Auteur
l'Année merveilleufe ,
A Mad. B....... Stances ,
18
30
1
Eclairciffemens fur un paffage du Livre de l'E
prit des Loix ,
Les Richeffes. Ode ,
33
39
Réflexions fur les Tragédies en Mufique , lues
dans une Séance de l'Académie de la Rochelle ,
par M. de Chaffiron , Auteur des Réflexions
fur le Comique larmoyant , imprimées chez
Durand en 1749 ,
Eglogue de M. de la Motte ,
La Fille du Soleil , Conte Turc ,
44
61
65
Traduction libre d'une Ode d'Horace , qui commence
ainfi : quam memento rebus in arduis, 93
Seconde Lettre à l'Auteur du Mercure , par N *** ,
de la Société Royale de Londres , & c. fur les
Sauvages de l'Amérique , 95
Mots de l'Enigme & des Logogriphes du fecond
volume de Juin ,
Enigme & Logogriphes ,
Nouvelles Litteraires , & c.
105
106
112
355 Beaux -Arts , & c.
Projet général des Planches anatomiques de M.
Gautier , Penfionnaire du Roi , 162
Chanfon , 172
Spectacles ,
174
Concerts de la Cour ,
192
Nouvelles Etrangeres , & c . 193
France . Nouvelles de la Cour , de Paris , &c. 203
Naiffance & Mariages , 210
La Chanson notée doit regarder la page 173
De l'Imprimerie de J. BULLOT.
MERCURE
DE FRANCE ,
1
DEDIE AU
ROI.
A O UST. 1751.
TUT
!
251 781
SPARGAT
Chez
A PARIS ,
La Veuve CAILLEAU , rue Saing
Jacques , à S. André .
La Veuve PISSOT, Quai de Conty ,
à la defcente du Pont- Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais.
JACQUES BARROIS , Quai
des Auguftins , à la ville de Nevers,
M. DCC. LI.
Aves Approbation & Privilege du Roi.
A VIS.
'ADRESSE du Mercure eft à M. MERIEN
L Commis au Mercure , rue de l'Echelle Saint Ho
noré , à l'Hôtel de la Roche-fur -Yon , pour remettre à
M. l'Abbé Raynal.
Nous prions très-inftamment ceux qui nous adrefferont
des Paquets par la Pofte , d'en affranchir le port ,
pour nous épargner le déplaifir de les rebuter , & à eux
celui de ne pas voir paroître leurs Ouvrages.
Les Libraires des Provinces ou des Pays Etrangers ,
qui fouhaiterons avoir le Mercure de France de la premiere
main, plus promptement , n'auront qu'à
écrire à l'adreffe ci- deffus indiquée .
On l'envoye auffi par la Pofte , affranchi de port ,
aux perfonnes de Province qui le defirent.
On avertit auffi que ceux qui voudront qu'on le porte
chez eux à Paris chaque mois , n'ont qu'à faire fçavoir
leurs intentions , leur nom & leur demeure audis fieur
Merien,Commis au Mercure; on leur portera le Mercure
très - exactement , moyennant 21 livres par an , qu'ils
payeront , fçavoir , 10 liv.. 10f. en recevant le fecond
volume de Juin , & 10 l. 10 f. en recevant le fecond
volume de Décembre. On les fupplie inftamment de
donner leurs ordres pour que ces payemens foient faits
dans leurs tems.
envoye
On prie auffi les perfonnes de Province , à qui on
le Mercure par la Pofte , d'être exactes à faire
payer au Bureau du Mercure à la fin de chaque fémestre
, fans cela on feroit hors d'état de foutenir les
avances confidérables qu'exige l'impreffion de ces
ouvrage.
On adreffe la même priere aux Libraires de Province.
Les perfonnes qui voudront d'autres Mercures que
ceux du mois courant , les trouveront chez la veuve
Pilot , Quai de Conti.
PRIX XXX, SOLS.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
A OUS T. 1751 .
PIECES FUGITIVES,
en Vers & en Profe.
Ꭰ
EPITRE
Defm. ***. De M. Defm.
E cet agréable Hermitage ,
De ce délicieux féjour ,
Où dès long tems réfide un Sage ,'
Où depuis peu regne l'Amour ;
Sur un gazon ,
dans un bocage ,
Où la rivale de Procris
M'annonce un foleil fans nuage ,
Cher Préfident , je vous écris ,
Rouillé par le fot badinage
De vingt Châtelains beaux efprits ;
A ij
4 MERCURE DE FRANCE.
J'ole envoyer jufqu'à Paris ,
Ces vers dignes du voifinage ,
L'adreffe en fera tout le prix.
Votre oncle , avec la politeffe
D'un Courtifan dans fa vieilleffe ,
Ses gands , fa cane , fon chapeau ,
Et la gaîté de la jeuneſſe ,
Fait les honneurs de fon Château .
Octogenaire fans foibleffe ,
Il eft encor bienfait & beau ;
Auffi fleuri que fon vifage ,
Son efprit , brillant & volage ,
Jette toujours un feu nouveau ,
Et comme , en fuivant un rivage ,
Sans aucun projet de voyage ,
Un homme entre dans un bateau
Sans vain regret , fans faux courage ,
Il defcendra dans le tombeau.
Mais pourquoi cette noire image ?
Nos petits Marquis d'aujourd'hui ,
Malgré leur brillant étalage ,
Ne font pas fi jeunes que lui,
Quand on jouit on n'a point d'âge ;
Et l'on n'eft vieux que par l'ennui.
Ce fommeil fatiguant de l'ame ,
Né de la gêne & du loifir ,
De nos jours ufe plus la trame ,
Que la douleur & le plaifir .
A OUS T. 1751. 3
****
J
PLAN
DE PREUVES DE LA RELIGION,
Par feu M. de la Motte.
E trouve du plaifir & de la douleur
dans le monde. Chacun en eft la preuve
à foi- même. J'y trouve auffi l'idée du
jufte & de l'injufte . Toutes les fociétés
roulent fur cette idée . Par tout , & en
toute langue , on dit : vous avez bien fait,
vous avez mal fait : c'eſt agir en honnête
homme , c'eſt agir en fripon.
Nous ne nous donnons point le plaiſir ,
ni la douleur : nous ne nous fommes point
donné non plus l'idée du jufte & de l'injufte
.
Or l'idée du jufte & de l'injufte fup
pofe néceffairement une loi , & en même
tems une liberté.
Une loi , parce qu'il ne fçauroit y avoir
de juftice ou d'injuftice , qu'autant que
l'on fuit , ou que l'on viole quelque régle.
Une liberté, parce que ce qui eft néceffaire
eft fans choix , & que le jufte & l'injufte
fuppofent un choix à faire.
On ne fçauroit louer , ni blâmer la pierre
de tomber , ni la flamme de s'élever .
A iij
MERCURE DEFRANCE.
Une loi fuppofe néceffairement un Légiflateur
, & la liberté entraîne néceffairement
le mérite & le démérite .
Le mérite & le démérite ont une liaifon
naturelle avec la douleur & le plaifir .
Selon ces idées , je demande à tout
homme , en fuppofant qu'il eût à diſtribuer
le plaifir & la douleur , s'il n'appliqueroit
pas le plaifir aux juftes , & la douleur
aux injuftes , & toujours à proportion
, les plus grands plaifirs aux plus juftes
, & les plus grandes douleurs aux plus
injuftes.
Telle eft , fans contredit , l'idée de la
juſtice diftributive , imprimée dans tous
les efprits.
Il faut donc conclure que c'eft-là la
conduite du Législateur , autrement nous
ne le regarderions que comme un tyran
infenfé , qui puniroit ceux qui lui obéiffent
,› pour ne récompenfer que les rébelles.
L'intérêt & la raifon obligent donc
l'homme à bien étudier la loi qui lui eft
impolée , & à s'y conformer , dans l'efpérance
du bonheur , comme il doit éviter
de l'enfreindre dans la crainte du malheur.
Avant toute loi écrite , l'homme devoit
être fidéle à certains principes qu'il
AOUS T. 1751. 7
trouvoit dans fon coeur , & qu'il n'y avoit
pas mis. C'étoit fa lumiere & fa loi ; voilà
l'état de la Loi naturelle .
Nouvel état. Dieu veut fe manifefter
davantage à l'homme , & lui donner une
Loi écrite , comme le déployement & la
perfection des premieres. Que devoit
faire l'homme ? S'affurer que c'étoit Dieu
qui parloit , pour ſe foûmettre à ſes ordres.
que
Je me fuppofe témoin, des merveilles
Dieu fit , en nous révélant fes volontés
. Il change à fon gré les Loix de la Nature
, pour me prouver qu'il en eft le maî
tre. Je fais ce raifonnement : ou c'eft Dieu
qui parle , & je dois lui obéir ; ou c'eſt
Dieu qui prête toute fa puiffance au menfonge
, & en ce cas ce feroit lui qui feroit
le coupable. Ce qui renverfe abfolument
l'idée que j'en ai , & qu'il m'a donnée luimême.
Mais je n'ai pas été témoin des miracles
& de la révélation . J'entends dire feulement
qu'il en a fait mon intérêt & ma
raifon m'obligent alors de m'en éclaircir
s'il y en a quelques moyens , & il y en a .
?
Les faits fe prouvent de deux manieres ,
ou en frappant les fens de ceux qui en font
témoins , ou par la force des témoignages
qui les atteftent...
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE .
Cette force des témoignages peut être
telle , qu'elle tient lieu des fens mêmes.
Mais , dit- on , ces faits font furnaturels
, & par-là moins croyables. Ils font
éloignés pour nous , & par- là encore moins
croyables.
Il n'en eft pas ainfi . Les faits furnaturels
n'ont pour juges que les fens , auffibien
que les faits naturels , & les fens font
auffi fürs pour les uns que pour les autres.
Un peuple qui a paffé la mer à travers fes
flots divifés , eft auffi fûr de cette merveille
que de l'état ordinaire des mers.
Les faits éloignés naturels ou fur-naturels
, fe prouvent également par la force
des témoignages. Il faut raifonner là -def
fus , de la diftance des tems , comme de
celle des lieux .
On vient d'élire un Pape à Rome. Les
Habitans de Rome en font affûrés
par
leurs fens. Ils l'ont entendu proclamer ;
ils l'ont adoré. La nouvelle s'en répand
uniformement dans toute l'Europe. Nulle
contradiction . Tous les témoignages s'accordent.
J'en fuis auffi perfuadé que fi je
l'avois vû.
Il en eft de même de la diftance des
tems. Céfar eft affafliné à Rome en plein
Sénat ; les Romains l'ont vû : mais toute
PHiftoire dépofe de cet évenement fans
A OUS T. و . 1751
aucune contradiction . Le fait eft arrivé
jufqu'à nous , d'Hiftoires en Hiftoires.
Nulle raifon d'en recufer aucune , je fuis
encore convaincu du fait , comme fi je
l'avois vû .
Voilà l'état de la Religion , elle eft ar
rivée à nous par les témoignages ; il s'agit
d'en examiner la force.
Premier examen . L'Ancien Teftament
qui prépare l'Evangile . Il s'agit de voir ,
fi depuis Moyfe les faits & les témoignages
peuvent avoir été altérés.
Second examen . Jefus- Chrift vient établir
la Loi de grace. Il prouve fa doctrine
par fes miracles ; il les confomme par fa
Réfurrection ; la Réfurrection eft prouvée
par le témoignage de fes Apôtres , qui
J'ont vû , qui ont converfé avec lui , & en
préfence de qui il eft monté au Ciel. Ils ont
tous verfé leur fang , pour foûtenir , non
une fpéculation où l'efprit eft fujet à s'égarer
, mais un fait fur lequel leurs fens
n'ont pû fe tromper. Ils prouvent leur
propre témoignage par des miracles , &
même ils en communiquent le don auxautres.
Nul intervalle de la Réſurrection
de Jefus- Chrift au premier établiſſement
de l'Eglife . Saint Paul écrit des Lettres à
plufieurs affemblées de Fidéles , déja fondées.
La datte de fes Epitres eft incontef
Αν
to MERCURE DE FRANCE.
table . Rien ne fe dément. Les miracles fe
perpétuent , la converfion même des peuples
en devient un nouveau témoignage .
Enfin , fans intermiffion , fans interrup
tion , la lumiere arrive jufqu'à nous.
Quel embarras refte- t'il encore ? Plufieurs
Sectes le partagent fur la doctrine ,
& crient toutes , je fuis l'Eglife. Mais peuton
s'y méprendre ? Jefus Chrift a dir aux
Apôtres allez , prêchez ; qui vous écoute ,
m'écoute. Je fuis avec vous jufqu'à la confommation
des fiécles . Chercherions- nous,
cette autorité divine dans des Sectes , qui
fe font feparées du tronc , ou dans la
fucceffion immédiate du ministére Apoftolique
?
Pourroit-on balancer ? Si je cherche
cette autorité parmi les Sectes qui avouent
leur féparation , je n'ai plus de régle . Mon
difcernement particulier va décider de ma
doctrine . Autant de têtes , autant de dogmes
: mais en m'en tenant à ce corps vifi
ble de Paſteurs , Succeffeurs des Apôtres
je n'ai besoin que d'une humble docilité
pour les en croire .
Il faut donc croire & pratiquer ce que
cette Eglife vifible enfeigne. Il faut opérer
fon falut dans le tremblement & dans
lefperance.
Dans le tremblement , puifque celui quầ
A OUS T. 175r. II
me donne ici des douleurs paffageres pour
m'éprouver , peut me fixer dans un état
malheureux , fi je viole fes Loix.
Dans l'efperance , puifque celui qui me
donne des plaifirs paffagers , pour me foutenir
dans la vie préfente , peut me fixer
dans un état heureux , fi je fuis fidéie à ſa
grace.
Je fuis parti de principes certains , &
toutes ces conféquences ont la même certitude
, fi elles en font bien tirées ;.mais
il fuffiroit que de toutes les Religions qui
font répandues dans le monde , la Religion -
Chrétienne füt feulement la mieux prouvée
, pour obliger l'homme en confcience
à la fuivre , parce qu'il y a un mépris évident
de la vérité , à ne point préferer ce
qui en a le caractére , à ce qui ne l'a pas.
En un mot , c'est une difcuffion hiftorique
que l'étude de la Religion , & fi les
témoignages qui la prouvent ont toutes
les conditions néceffaires pour certifier un
fait , on n'eft plus reçu à la combattre par
des objections philofophiques ; on n'au
roit pas oppofé ces objections aux miracles
, fi on en avoit été témoin ; il ne faut
pas non plus les oppofer aux témoignages
des miracles , s'ils font inconteſtables.
Avi
12 MERCURE DE FRANCE-
洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗:洗洗洗洗洗
LE GOU T.
EPITRE
A M. Maillet du Boulay.
Dans
Ans l'art d'écrire & de juger ,
Il n'eft qu'un goût , aimable Arifte ;
L'efprit indocile & léger ;
Aux loix du Goût envain réſiſte ,
Sous les loix il doit ſe ranger.
Un Ecrivain , prudent & ſage ,
Avec le vrai toujours d'accord ,
Cenfeur jaloux de fon ouvrage ,
Aux traits , qui le frappent d'abord ,
Refuſe ou donne fon fuffrage.
Sans l'affoiblir & fans l'outrer ,
Dans fon beau peignez la Nature ;
N'allez pas en tout l'admirer .
Souvent elle offre à la Peinture
Des objets qu'il faut effleurer ;
Pour rendre leur choix eftimable ,
Le grand Peintre n'en doit tirer
Que ce qu'il peut nous rendre aimable.
Sans guide on rifque à s'égarer
Dans ce choix toujours difficile ,
Et fi de fleurs on veut parer
Un terrain en germes fertile >
A O UST .
1751.
Le goût doit nous les préparer.
Sur l'art d'une heureuſe culture
Ecoutez fes fages avis ,
Tour Auteur qui les a fuivis ,
Retranche & gagne avec ufure .
Tel au pied d'un riche côteau ,
On voit le jardinier habile
Emonder le rameau ftérile ,
Qui des fucs du tendre arbriffeau
Nourrit un feuillage inutile.
Des dons de Pomone héritier ,
Il ne vient point fur l'eſpalier ,
Indifcret en l'art qu'il ignore ,
Sans nul choix partout ébrancher ,
A la tige en pleurs arracher
Le bouton qu'elle voit éclore .
Ami de la fimplicité ,
Corrigez la vaine abondance.
Qu'une jufte & belle ordonnance ,
D'un fujet noblement traité
Nous faffe admirer l'élégance ¿
dans fa variété , Mais que
Un génie & brillant & fage ,
Par quelque genre de beauté ,
Caractériſe votre ouvrage.
Que toujours digne du pinceau
Une image neuve & fenfée ,
Donnant un corps à la panfée ,
En fait le fidéle tableau.
14 MERCURE DEFRANCE.
Mais dans vos plus belles nuances
Gardez- vous d'employer le fard ;
C'eft aux parfaites reffemblances
Que tendent les efforts de l'Art.
Sur ces ingénieux modéles
L'efprit s'exerce en s'amuſant ;
Tel à l'entour des fleurs nouvelles ,
Vole un papillon careffant ;
C'est toujours à la fleur brillante
Que le volage aime à s'unir ,
Et c'eft à la beauté piquante
Que l'efprit aime à revenir.
La beauté fimple & naturelle
Plaît fans qu'on doive la parer ;
L'Art pourroit la défigurer ,
En voulant la rendre plus belle.
Brillante , fans un faux éclat ,
L'aimable Sévigné !çait prendre
Ce tour & fimple & délicat ,
Que l'Art compaffé ne peut rendre.
Heureux les Ecrivains charmans ,
Qui de la Nature interprêtes ,
Toujours naïfs , mais élegans
Dévoilent les beautés fecrettes !
Rivaux de ces Maîtres chéris ,
Contemplez leurs graces legéress
Les négligences ont leur prix ,
Et les corrections (évéres
Enervent fouvent nos écrits
?
A O UST
1751. 15
Qu'à les polir le goût s'attache ;
Habile dans l'Art de Zeuxis ,
D'un Tableau levez une tache ,
Sans altérer fon coloris.
Le Fabuliſte dans fon ftyle ,
Sublime en fa naïveté ,
Paroît naturel & facile ,
Et ne fçauroit être imité .
Dans leur négligence agréable
Ses graces ont une candeur ,
Un ton enjoué , vif , aimable ,
Qui pique le goût du Lecteur ,
Et dont l'attrait inexprimable
Gagne l'efprit après le coeur.
C'eft ce naturel , cette aifance ,
Dont mille Auteurs ſont envieux ;
Sans le goût l'Art induſtrieux
Recherche envain cette élegance ;
Leur ftyle brillant , affecté ,
Et leur fauffe délicateſſe ,
N'offrent au bon fens révolté
Que jeux de mots & petiteffe ;
Ecrivains nés pour tout gâter ,
Par eux les chofes les plus claires.
Deviennent fouvent arbitraires ,
En voulant trop les difcuter.
Ainfi le faux goût de notre âge
Recherche le fard apprêté ;
L'efprit capricieux, volage
16 MERCURE DE FRANCE!
Quitte la naïve beauté ,
Dont les graces & la fageffe ,
La fimplicité , la nobleffe ,
L'avoient jufqu'alors enchanté.
Dans l'yvreffe où l'erreur le jette ;
Un mafque brillant l'éblouit ,
Plus libertin que la coquette ,
Dont les vains attraits l'ont féduit.
De ce rafinement stérile ,
D'un ftyle obfcur & précieux ,
Diftinguons le talent utile
De l'Ecrivain judicieux ,
Qui du coeur fondant les myftéres ,
Voit & trace des caractéres ,
Qui ne frappent point d'autres yeux ;
Philofophes dont l'Art fublime
Sçait embellir une maxime ,
En lui donnant un heureux tour ,
Et dont le goût plein de fineſſe ,
Nous fait aimer la politeffe ,
Et l'efprit de l'homme de Cour.
Dans cet heureux talent d'écrire ,
Le goût feul doit nous exercer ;
Il aide au génie à tracer
Les traits éloquens qu'on admire
Quel eft ce Poëte divin ,
Qui fur le fommet du Parnaffe ,
Diſciple d'Homére & d'Horace ,
S'eft ouvert un libre chemin a
A OUS T.
17518 17
Quoi donc , fur de nouvelles plages
Cet aigle m'a- t'il transporté ?
Quelle variété d'images
Satisfair mon oeil enchanté !
Je céde aux tranfports qu'il m'infpire;
Les fons raviffans de fa lyre
Livrent mon ame aux paffions ;
Dans les accords fublime ou tendre ,
Sans foibleffe on le voit defcendre
Aux plus aimables fictions.
Le Poëte à fon gré maîtriſe ,
Et meut les refforts de mon coeur ;
D'un noble projet inventeur ;
Il est heureux dans l'entrepriſe ;
Il peut dans cette émotion ,
De l'efprit divin , qui l'anime ,
Saifir la vraie expreffion ,
Et donner au grand , au ſublime ,
Une jufte élevation.
Si Pardeur l'emporte & l'égare
Parmi les objets qu'il décrit ,
Le goût au même inftant répare
Les méprifes de fon efprit.
Digne rival de la Nature ,
'Ainfi l'éleve du Pouffin,
Quand une bizarre figure
Vient interrompre fon deffein ,
D'une main fevére il l'efface ;
Chaque beauté miſe à ſa place
!
18* 8
MERCURE DE FRANCE:
S'anime fous l'heureux pinceau ,
Et les derniers traits du génie ,
A l'efquiffe donnant la vie ,
En font un chef- d'oeuvre nouveau.
L'Eloquence envain eft ſoumiſe
Aux préceptes par l'Art dictés ,
L'Art n'a point de régle préciſe ,
Pour créer les grandes beautés ;
Souvent de la Loi rigoureuſe
L'Orateur ofe s'affranchir ;
Plein d'une hardieſſe heureuſe ,
On le voir tout à coup franchir
La route en écueils dangereufe.
Ainfi fur ces monts redoutés ;
Où d'une chûte impétueuſe
Le Nil de fes flots agités
Précipite l'onde écumeufe ,
On voit d'intrépides nochers ,
Guidés par une main habile ,
Jufqu'à la cime des rochers
Amener leur barque fragile ;
Le Nil de l'audace furpris ,
Les emporte d'un cours rapide ,
Et quand le ſpectateur timide
Les croit dans l'abîme engloutis ,
La barque avec force élancée ,
Vogue au loin vers les bords heureux ,
Où l'onde du Nil appaiſée
Reprend fon cours majestueux,
AOUST . 19 1751.
Doctes enfans de Polymnie ,
Livrez- vous aux nobles écarts
Que permet un libre génie ;
Etendez l'empire des Arts ;
Joignez les palmes immortelles
Aux fruits que la raiſon mûrit.
De ces beautés toujours nouvelles
La fource jamais ne tarit
Il en jaillit une onde pure
Pour les Ecrivains dont l'efprit
Cherche à puifer dans la Nature.
Loin de vos timides rivaux
Qu'un prompt fentiment vous infpire ,
Et vous guide dans vos travaux ;
Il n'eft qu'un goût dans l'Art d'écrire,
Le goût , ce vrai difcernement ,
Qui nous forme dans l'Art fuprême
De penfer , d'écrire aisément ;
Dans l'Art de juger eft le même.
Il fe déclare proinptement ,
Et du moindre trait qui le frappe ,
Sa lumiere vive s'échappe ,
Et pénetre le jugement.
D'un oeuvre jufte eſtimateur ,
Il fçait le terme où doit atteindre
L'efprit profond & créateur ,
Et voit dans fa façon de peindre ,
Le talent heureux de l'Auteur.
Tout grand Peintre a fon caractére
20 MERCURE DE FRANCE.
S'il deffine fans copier ,
Il plaît toujours dans fa maniere ;
Les traits de force & de lumiere
Sont l'empreinte de l'ouvrier.
Sans aucun fard qui la déguife ,
La Nature ornant nos écrits ,
Des peuples qu'elle favorife
A fon gré forme les efprits.
Son génie aux talens fidéle ,
Et fécond par fes changemens ,
S'embellit & fe renouvelle
Dans une fource d'agrémens.
Pour la raison qui nous éclaire ,
Si l'agrément eft arbitraire ,
En tous lieux le vrai nous inſtruit ;
Et fur ce principe durable ,
Le goût d'un peuple raisonnable
Par un autre n'eft point détruit.
Les ingénieufes pensées
Que nous offre l'Antiquité ,
que
Sans le tems les ait ufées ,
Ont encor toute leur beauté
Loin de reffentir leur vieillefe
Elles confervent leur fraîcheur
Et de leur premiere jeuneffe
Elles ont l'éclat & la fleur.
Aux talens juge favorable ,
Eclairant la Pofterité ,
•
Le goût trouve toujours aimable
A 1751. 21 OUS T.
Ce que le génie a dicté.
Cenfeur délicat & ſévere ,
Le goût eft ' oeil du jugement:
Si la moindre tache l'altére ,
voit l'objet confufément .
Tel que l'oeil fe brouille & fe laffe
A contempler un même objet ,
Le goût & s'ufe & s'embarraſſe
A trop creufer dans un fujet.
Vous , qui des beautés d'un ouvrage
Raifonnez méthodiquement ,
Vous n'eûtes jamais en partage
Le don heureux du fentiment.
Ce goût , cet inftin&t qui nous guide ,
Tel que l'étincelle rapide ,
Part & produit l'embrafement.
Au vrai toujours prêt à fe rendre ,
J'aime un Cenfeur plein d'équité ,
Dont le goût à tout peut s'étendre ,
Sans aucun emblême emprunté ,
Et fans l'attrait de la parure ,
Il aime à voir la vérité ,
Peinte des mains de la Nature .
3
Il eft des efprits excellens ,
Dont on admire l'étendue ,
Qui pour juger de nos talens ,
Semblent n'avoir qu'un point de vuez
Comme eux , d'un ouvrage nouveau
Saififfez le fond , l'ordonnance ;
22 MERCURE DE FRANCE .
Mais remarquez mieux la diſtance
Qui fe trouve du bon au beau ,
Du naturel à l'élégance ;
Jugeant de chaque genre à part ;
Soumis aux loix de la prudence,
Le goût , fublime intelligence ,
Pénetre les fecrets de l'Att.
Du génie épiant la trace ,
Dans fon étendue il embraffe
Un deffein bien exécuté ,
Et d'une vue alors plus fine
En détail il en examine
•
Chaque trait & chaque beauté
Il entre dans leur difference ,
Diftingue leur propriété ,
Et leur choix & leur convenance.
De ce Juge fi redouté
Jamais une fauffe apparence
Ne trompe la fagacité .
Il eft des nuances ingrates ,
Que le vulgaire à peine voit
Et des graces plus délicates ,
Que l'Artiſte ſeul apperçoit .
O vous , qui dans une Peinture
De l'Albane ou de Raphael ,
Admirez la belle Nature ,
Enjugez-vous comme Coypel?
Lui qui découvre la jufteffe
D'un deffein noble & gracieux.
A O UST. 23
1751.
Du Peintre il reconnoît l'adreffè ,
L'Art fe dévoile fous les yeux ;
De fes myſtéres interpréte ,
Il voit dans les traits créateurs ,
Du pinceau la touche fecrette ,
Et l'alliance des couleurs .
C'eft à ces traits qu'on doit connoftre
Le vrai goût qui ne peut changer ;
Arbitre des Arts qu'il voit naître ,
Il n'eft qu'un goût pour bien juger.
"
Par M. l'Abbé Fontaine ,
PORTRAIT
De Madame de Stall , par elle- même.
Adame de Stall eft de moyenne
taille , affez bien faite , maigre ,
féche & defagréable. Son caractére & fon
efprit font comme fa figure. Il n'y a
rien de travers , mais aucun agrément . Sa
mauvaiſe fortune a beaucoup contribué à
la faire valoir : la prévention où l'on eft
que les gens nés fans bien & dans une
condition baffe , ont manqué d'éducation ,
fait que l'on leur fçait gré du peu qu'ils
valent. Elle en a pourtant eu une excellente
, & c'eft d'où elle a tiré tout ce qu'elle
peut avoir de bon , comme les princi
24 MERCUREDE FRANCE.
pes de vertu , les fentimens nobles & les
régles de conduite que l'habitude à les
fuivre lui ont rendus comme naturels. Sa
folie a toujours été de vouloir être raiſonnable,
& comme les femmes qui fe fentent ferrées
dans leurs corps , penfent être fort menues
, fa raifon l'ayant incommodée , elle
en a cru avoir beaucoup ; cependant elle
n'a jamais pu furmonter la vivacité de fon
humeur , ni l'affujettir du moins à quelque
apparence d'égalité , ce qui fouvent l'a
rendue defagréable à fes Maîtres , à charge
dans la fociété , & tout-à-fait infupportable
aux gens qui ont dépendu d'elle. Heureufement
la fortune ne l'a pas mife en état
d'en envelopper plufieurs dans cette difgrace.
Avec tous fes défauts , elle n'a
pas
laiffé d'acquérir une forte de réputation
qu'elle doit uniquement à deux occafions
fortuites , dont l'une a fait connoître au
Public ce qu'elle pouvoit avoir d'efprit ,
& l'autre a fait remarquer en elle de la
difcrétion & de la fermeté. ** Ces évene-
* C'eft une Lettre que la perfonne , qui fait fon
portrait , écrivit à M. de Fontenelle , à l'occaſion
du lit de la célébre Mlle Tétar , que M. de Fontenelle
avoit été voir avec M. le Duc d'Orléans ,
Régent du Royaume.
*
Elle fut enfermée au Château de Dijon &
ailleurs , à l'occafion des troubles de Bretagne ,
qui arriverent pendant la minorité du Roimens
,
A O UST. 1751.
25
mens , ayant été fort connus , l'ont fait
connoître elle -même , malgré l'obscurité
où fa condition l'avoit placée , & lui ont
attiré une forte de confidération au - deffus
de fon état ; elle a tâché de n'en être pas
plus vaine ; mais la fatisfaction qu'elle a
de fe croire exempte de vanité , en eft une.
Elle a rempli fa vie d'occupations plutôt
pour fatisfaire fa raiſon , qué pour éclairer
fon efprit , dont elle fait peu de cas. Aucune
opinion ne fe préfente à elle avec af
fez de clarté , pour qu'elle s'y affectionne,
& ne foit auffi prête à la rejetter qu'à la
recevoir , ce qui fait qu'elle ne difpute
guéres , fi ce n'eft par humeur. Elle a beaucoup
lû,& ne fçait pourtant qu'autant qu'il
en faut pour entendre ce qu'on dit fur
quelque matiere que ce foit , & ne rien
dire de mal à- propos . Elle a recherché
avec foin la connoiffance de fes devoirs ,
& les a refpectés aux dépens de fes goûts :
elle s'eft autorisée du peu de complaifance
qu'elle avoit pour elle même , à n'en avoir
pour perfonne , en quoi elle fuit fon naturel
inflexible, que fa fituation a plié , fans
lui faire perdre fon reffort. L'amour de la
liberté eft fa paffion dominante , paffion
très malheureufe en elle , qui a paffé la
plus grande partie de fa vie dans la fervitude
, Auffi fon état lui a- t'il toujours été
B
26 MER CURE DE FRANCE.
infupportable , malgré les agrémens inefperés
qu'elle a pû y trouver.
Nota . Un ami de celle qui a donné fon
portrait , lui difoit un jour en badinant :
voulez - vous qu'on vous croye abfolument
fincére dans tout ce que vous avez dit de
vous- même ? N'avez - vous pas adouci quelques
traits ? Elle répondit avec vivacité :
je ne me fuis peinte qu'en Bufte.
鉄送送送送送送送送送洗洗洗洗洗潔
LA MEDIOCRITE.
ODE .
S Eul objet des voeux de ce Sage , *
Qai chez les Juifs fut fi vanté ,
Reçois aujourd'hui mon hommage ,
Heureufe Médiocrité.
Du vrai bonheur fource féconde ,
Dans les champs qu'arrofe ton onde ,
Naiffent la paix & les plaifirs ,
Et ne m'offrant rien d'inutile ,
Mon coeur à tes confeils docile ,
Sur tes dous regle ſes defirs.
Libre de toute fervitude ,
Loin du faux éclat des grandeurs ;
* Salomon.
AOUS T.
21 1751
Avec toi , de la multitude
J'évite les folles erreurs.
Sous une fatteule apparence ,
Des biens perfides qu'il diſpenſe ,
Plutus cache en vain le poifon ;
Pour m'en faire fentir le vuide ,
Ta main propice , qui me guide ,
Les pele au poids de ma raiſon.
+3x+
Dans tes climats , Nymphe ingénue
Le Ciel ne cefle d'éclairer ;
Le Soleil , pour percer la nue ,
N'a befoin que de ſe montrer?
Qu'ailleurs une pluye abondante ,
Tombant fur la terre brûlante ,
Engraiffe d'orgueilleux fillons ,
Ton ame n'en eft point bleffée ,
Et la plus légere rofée
Suffit à tes humbles vallons.
Vertumne y difpute à Pomone
L'honneur d'embellir les jardins ;
Cérès ,fous le fer qui moiffonne ,
Répand fes dons à pleines mains.
Bachus , payant avec uſure
Les forns d'une utile culture ,
Fait multiplier fes rubis ;
Pan, à fon tour , nourrit , habille
i
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Et le berger & fa famille ,
Des dépouilles de fes brebis.
C'eft dans ces tranquilles demeures ,
Où Morphée avec les pavots ,
Fait couler lentement les heures
Dans les charmes d'un doux repos ,
Qu'exempt d'une crainte importune ,
Et fatisfait de ma fortune ,
Je plains ces coeurs ambitieux ,
Qui , jouets des defirs frivoles ,
Offrent à de riches idoles
L'encens qu'ils refuſent aux Dieux !
***
L'envie , à l'oeil fombre & févére ,
A beau ranimer fon courroux ;
Un obfcurité falutaire
Me met à couvert des fes
coups c
Volupté , c'eft fur cette Egide
Que fe rompt le trait homicide
Que tu lances contre mon coeur :
Des feux , que rien ne favorife ,
On redoute peu la furpriſe ;
Le moindre effort en eft vainqueur
**
De ce rivage folitaire ,
Où la Sageffe m'a conduit;
AOUST .
25 1751
Je vois un mortel téméraire ,
Que l'efpoir du gain a féduit :
Bravant & les vents & Neptune ;
Il va fatiguer la fortune ,
Pour en arracher les faveurs
Tout répond-il à fon audace ?
Bien tôt les trésors qu'il entaſſe ;
Changent fes vertus & fes moeurs.
Comme la fleur , qui vient d'éclore
Dans un jardin délicieux ,
Ne doit qu'aux larmes de l'Aurore
Ces couleurs qui charment nos yeux ;
Tel l'homme , loin de l'abondance ,
Attire par fon innocence
Les regards des Dieux qu'il chérit ;
Au lieu du fouffle de Zéphire ,
Si c'eft un vent chaud qu'il reſpire ;
Il languit , fe fane & périt.
***
Lorsqu'on te fuit , humble Déeffe,
On ne connoît point les écarts :
Le luxe , l'éclat , la molleffe ,
N'offenfent jamais tes regards .
Dans fon état , fimple , modefte ,
Le peu de fujets , qui te refte ,
Vit loin d'un air contagieux ;
Qu'est- ce qui pourroit le féduire ?
B iij
30 MERCURE DE FRANCE
Şes penchants ? Il fçait les réduire ;
Ses amis Ils font vertueux.
Des vrais befoins la voix plaintive
Ne trouble jamais mon fommeil ;
Pour moi la Nature attentive ,
Se trouve riche à mon réveil :
Du monde fuyant le tumulte ,
Aux Dieux feuls j'adreffe mon culte
Toujours sûr d'en être écouté ,
Et je voue au travail facile
Les jours que le plaifir me file
Sur les fufeaux de la fanté.
Par M. Clement , Chanoine de Sains
Louis du Louvre,
A O UST. 1751. 31
求求洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗
J
LETTRE
A l'Auteur du Mercure.
E crois , Monfieur , devoir recourir à
vous , pour faire part au Public d'un
Difcours manufcrit que j'ai trouvé dans
un Horace , qui appartenoit anciennement
à Madame l'Abbeffe de Fontevrault ,
foeur de Madame de Montefpan . On m'a
affuré que M. le Marquis de Sevigné en
eft l'Auteur . Tout ce qui eft forti de cette
famille , eft depuis long- tems en poffeffion
des fuffrages des gens de Lettres & des
perfonnes de goût ; & combien en eſt∙ il ,
qui ne doivent la facilité de leur ſtyle
qu'a la lecture des ouvrages de fon incomparable
mere ! Il n'y a que des Lettres de
Madame de Sevigné dont on puiffe dire ,
que la même chofe fait toujours un nouveau
plaifir. L'élegante Differtation de
M. le Duc de Nivernois , que vous nous
avez donnée dans votre premier Mercure
de Juin , a été lûte , admirée & relûe de
>
* Imprimé chez Daniel Elzev , en 1676 , avec les
notes de J. Bond . Il eft aujourd'hui dans le Cabi
net de M. de la Live , Ancien Receveur Générall
des Finances , Confeiller au Parlement de Metz..
Bij
32 MERCURE DE FRANCE.
tout le monde. Cet ouvrage eft plus confidérable
que celui - ci , par l'examen de
deux autres Auteurs , & par toutes les réflexions
qui pouvoient rendre cette matiere
fufceptible d'inftruction & d'agrément.
Je penfe qu'on ne fçauroit rien
ajouter à fa perfection ; mais que le Difcours
de M. le Marquis de Sevigné peur
lui être joint , comme le meilleur morceau
en ce genre , qui foit digne de lui être affocié.
Je fuis , & c.
Ce 6 Juin.
L'Abbé Nardi.
P
DISCOURS ,
Sur Horace , par M. le Marquis
de Sevigné.
Armi ce grand nombre de volumes ,
qui depuis tant de fiécles font parvenus
jufques au nôtre , je crois que l'on
doit confidérer ce que nous avons d'Horace
, comme un des plus beaux préfens
que nous ait faits l'Antiquité . Ce Poëte , fi
heureux dans le choix des paroles , n'a
rien oublié pour rendre fes expreffions
aufli fortes , & auffi juftes que fes pensées
Les Traductions que l'on fera de fes o
AOUS T. 1751. 33
vrages , quelques fidelles & polies qu'elles
foient , ne pourront paffer que pour des
copies , & ceux là feulement qu'Horace a
entretenus en fa Langue , fe peuvent vanter
d'avoir vû le portrait de fon efprit em
original.
Il a vêcu dans la Cour d'Augufte ;
Prince d'un efprit poli , & cultivé par les
Belles Lettres. Son Miniftre confident le
reçut dans fa familiarité. C'eft le célébre
Mecenas , qui fut fi grand admirateur des
gens de mérite , & fi libéral envers eux ,
que l'on appelle encore aujourd'hui de
fon nom tous ceux qui leur font du bien .
Mais comme les grandes ames ne laiffent
pas d'avoir leurs foibleffes , il aimoir Licinia
jufqu'à l'idolâtrie. Horace , pour
fatter fa paffion , & la beauté de cette
Dame ( 1 ) , employe des manieres fines &
infinuantes , qu'Ovide , ni Tibulle même ,
ne connoiffoient point , & qui doivent paf
fer pour un chef- d'oeuvre de délicateffe.
Si notre Auteur eft galant dans les fujets
enjoués , il n'eft pas moins, folide dans les
matieres férieufes..
C'eſt dans les écrits ( 2 ) , de ce Philo-
(1 ) Voyez l'Ode XII. du Livre I r.
( 2 ) Horace n'a pas feulement traité de la Mo
rale dans fes Epitres , il en a rempli la plupart de
Les Qdes , comune. la . 42.7, 9 , 11 , 23 , 24, 2 ,
Bi
34 MERCURE DE FRANCE .
fophe courtisan , l'on
que peur apprendre.
à vivre dans le monde avec les Grands ,
& en particulier avec foi. Comme le style
dogmatique a quelque chofe d'impérieux
il ne prend point ce ton d'autorité , pour
donner du poids à fes fentences , qui font
fi fouvent dans la bouche de ceux qui ont
le difcernement d'en connoître le prix.
C'eſt à table ( 3 ) avec les amis , & dans
fes gayes humeurs ( 4 ) , auprès de fa maîtreffe
, qu'il débite une Philofophie d'ufage
( 5 ) , & qu'il fe prépare dans fa bon- .
ne fortune à foutenir un jour la mauvaiſe .
Les autres Précepteurs de Morale nous ont
repréſenté la vertu férieufe & austére ,
& les chemins , pour y arriver , difficiles
& peu battus. Notre Poëte , au contraire .
l'accompagne de toutes les graces qui la
peuvent faire aimer :il la rend fociable
jufqu'à l'enjouement , & ne refufe pastla
compagnie dans fes heures de plaifir ; fon
>
31 , 35 , du Liv . I. la 2 , 3 , 9 , 10 , 11 , 14 , 1
16 , 18 , du Liv. II . la 1 , 3 , f. 6 , 16 , 23 , 24
29 , du Liv . III . la 7 & 12 , du Liv , IV. la 2 & 7
du Liv. II.
( 3 ) Voyez l'Ode 4 , 9 & 17 , du Liv . I PO le 、
3 , du Liv . II . l'Ode 8 & 19 , du Liv . III . & l'Ode
13 du Liv . V.
(4 ) Voyez l'Ode 2 , du Liv . I. l'Ode 21 & 28
du Liv. HI.
( 1.) Voyez l'Ode 29 du Liv. III .
A O UST. 1755 3'5
deffein en cela eft d'inftruire & de plaire ,
en mêlant toujours l'utile avec le délectable.
C'eft en quoi il a fi bien réuffi , qu'il
a trouvé le moyen de faire fervir la joie ,
la débauche , & la folie même , au diver--
tiffement de la fageffe.
2.3
Cependant , bien que je paroiffe charmé
des lumieres de fon efprit , je n'en fuis
pas ébloui , jufqu'au point d'approuver fes
invectives ( 6 ) , contre quelques vieilles
qui l'incommodoient dans les amours..
Les idées qu'il donne de leurs défauts
font fi groffieres & fi mal propres , que
le
génie d'Horace n'y eft plus reconnoiffable..
A cela près , je fuis perfuadé , avec touss
les gens de bon goût , que la poftérité ne
fçauroit , fans injuftice , lui refufer fon admiration
, & qu'il mérite d'être appellés
Phonnête homme des Auteurs.
(6 ),Voyez le Liv . V. Ode 8 & 120-
36 MRCEURE DE FRANCE.
EGLOGUE
De feu M. de la Motte.
PHILIS DAPHNE'.
>
Daphné.
Si-moi , Philis , marchons à la grotte prochaine
;
Le Soleil trop brûlant nous chaffe de la plaine.
Voiles fleurs dans ces prés fécher fous fes ardeurs
Notre teint s'en altére encor plus que ces fleurs.
Philis.
D'où te viennent , Daphné , ces nouvelles allarmes
?
Tu n'as pas eu toujours tapt de foin de tes char➜
mes .
Pourquoi ce changement ?
Daphné:
Je ne fçais : mais je croi
Que ce nouveau fouci t'eft venu comme à moi.
Je trouve, depuis peu , plus d'art dans ta parute
Jamais de tant de fleurs n'a brillé ta coëffure..
Prenons garde , Philis , à ce foin inquiet ;
On dit que de l'amour c'eft le premier effet..
Philis.
Hélas ! j'ignore à quoi l'amour fe fait connoître
Mais on dit qu'à notre âge il commence de naître.
Nous avons toutes deux nos trois luftres remplis..
Qu'éprouves-tu , Daphné 2.
A OUS T. 1751
**
Daphne
Qu'éprouves-tu , Philis
Philis.
Que fçais-je Mes brebis me deviennent moing
cheres ;
Je hais les petits jeux de nos jeunes bergères ;
Je crains moins les amans ; & dans leur entretien
J'aime jufqu'aux difcours que je n'entends pas
bien ;
Je me forme , en dormant , mille aimables men
fonges;
Mais un berger furtout , entre dans tous mes fonges
Daphné.
Hen eft un auffi , dont l'image me fuis,
Philis.
Eh bien , Daphné , quel fonge as tu fait cette nuit
Daphné.
Ecoute. Je fongeois qu'une guêpe cruelle
M'avoit fait reffentir une douleur mortelle ;.
Mes yeux , même en dormant , en répandoient des
pleurs ,
Quand j'ai crû voir Tircis fenfible à mes douleurs
J'ai ceffé de pleurer dès que j'ai vu les larmes ;
Dans un mal qu'il plaignoit je trouvois trop de
charmes.
D'an transport inconnu je me fentois faifir ,.
Et, fa pitié changeoit mon tourment en plaifir..
Enn en m'éveillant , au retour de l'Aurore
3S MERCURE DE FRANCE.
Faurois voulu fouffrir , & m'en voir plaindre
encore .
Philis.
Moi , j'ai fongé q ' das , par un tendre larcin
En fentant mon boaquet, avoit bailé mɔn ſein ♣
Je l'accable d'abord d'une feinte colére ;
La pudeur m'en faifoit une loi néceſſaire :
Mais lui tombe à mes pieds , & mêle à ſes regrets
Un horrible ferment de ne l'ofer jamais.
Jamais ! Ce mot me caufe un courroux véritable.
Hilas , par fon remords , me fembloit plus coupa✈
ble ,
Et je te l'avouerai , mon coeur en ce moment
Bardonnoit le baifer , mais non pas le ferment.
J'aurois prefque voulu qu'une nouvelle audace
Violát fon ferment , pour mériter ſa grace.
Daphné:
Entre nous , je crains bien que tu n'aimes Hilas▲ .
Philis.
Je le foupçonne auffi , mais je ne le crains pas..
Pour toi , c'eft déja fait ; & Tircis t'a charmée.
Daphné.
Si je ne l'aime , au moins j'en voudrois être aimée ;
Entros , voici la grotte , affeyons-nous , Philis ,
Er parlons à loifir d'Hilas & de Tircis.
Philis.
Attends. Je vois des vers , gravés fur cette roche
Calera de l'amour. Ilfaut les lire ; approche ..
AOUS T. 1757.
Elle lit.
Tire's chantoit ici les beautés de Daphné,
Et s'il n'en put convaincré un berger obſtiné ;
Qui chantoit une autre bergère ;
Il faut du moins le réduire à ſe taire.
Que dis-tu de ces vers ? Les trouves - tu bien faits
Daphné.
On dit que bien fouvent les vers ne font pas vrais
Philis.
De cet autre côté , j'en vois encor paroîtres
Seront-ils auffi bens?
Elle lit.
Daphné..
Hs font plus vrais peut - être
Hilas chantoit contre Tircis
Une beauté, Vénus , prefque égale à la vôtre ¿ ,
Cependant il ceffa de célébrer l'hilis ,
Pour n'en plus voir louer une autre.
Je pense que ceux- ci te femblent les plus doux
Philis.
On nous aime , Daphné. Que de plaifirs pour
nous !
Daphné.
Ah ! nous aimons auff , c'eft trop nous en défendres
Du moins à nos bergers gardons nous de l'ap
prendre,
Philis.
Sur ma timidité je puis m'en repofer ;
Je le voudrai long-tems avant que de l'ofen .
to MERCURE DE FRANCE.
PROJET ,
Pour donner la plus grande perfection poffi
ble , à une nouvelle édition des Dictionnaires
de Trévoux & de Moreri.
L
Es Journaux Littéraires ont annoncé ,
->
édition du Dictionnaire de Trévoux , avec
une Addition qui fera la matiere d'un volume.
On parle auffi de réimprimer le
Moreri , en mettant à la place tous les articles
des Supplémens . Les Libraires promettent
de donner les Additions à part ,
& le Public doit leur en fçavoir gré : ceux
qui font le plus d'ufage de ces Livres ,
n'étant pas pour l'ordinaire affez à leur
aife , pour faire commalément tous les
huit ou dix ans l'acquifition d'une douzaine
de volumes in filio , dont ils ont déja
la plus grande partie , il ne faut pas
ter cependant que ces deux éditions , fi
elles ont lieu , n'ayent un grand débit ,
neuffent- elles d'autre mérite que celui
d'épargner la peine de chercher le même
mot trois ou quatre fois , en feuilletant le
Dictionnaire , les deux Supplémens & les
Additions aux Supplémens.. Nous ne dou
douAOUS
T. 1751. 40
tons pas , puifqu'on annonce une augmentation
d'un volume , qu'il n'y ait un grand.
nombre d'articles nouveaux , & nous fuppofons
qu'ils ont été rédigés avec foin ;
mais peut- on fe flatter que tous les articles
anciens ayent été revûs avec la même
attention ? Quant aux nouveaux , fi c'et
l'ouvrage d'un particulier , quelque univerfel
, & quelque laborieux qu'on le fuppofe
, il ne peut être également verfé dans
toutes les matieres , & par conféquent en
beaucoup de cas , il ne peut être qu'un
compilateur peu éclairé. Si , comme il y
a beaucoup d'apparence , c'eft l'ouvrage
de plufieurs gens de Lettres , qui ont puifé
dans diverfes fources , & qui ont chacun
leurs opinions particulieres , n'eft- il pas
craindre qu'il ne fe trouve , non- feulement
un défaut de conformité , mais fouvent
de la contrarieté entre les articles ,
& furtout qu'il n'y ait un grand nombre
de répétitions inutiles ? Les Additions ne
feront- elles pas plutôt plaquées que coufues
, ou incorporées dans le texte à leur
vraie place ? Et n'en avons-nous pas de fré
quens exemples dans les éditions précédentes
?
L'utilité des Dictionnaires , & particu
lierement celle des deux , dont il eſt ici
queſtion , eft généralement reconnue
à
42 MERCURE DE FRANCE.
>
mais leur imperfection ne l'eft pas moins.
11 y a quatre- vingt ans que le Dictionnaire
de Moreri a paru pour la premiere
fois c'étoit un prodige d'érudition
alors ; furtout pour un homme de trente
ans. Mais n'eft- il pas étonnant , qu'après
un fi grand nombre d'éditions
il foit encore fi imparfait Il avoit été
déja réimprimé plufieurs fois , qu'il y manquoit
les noms de plufieurs grands hommes
en tout genre , ou qu'ils occupoient
à peine quelques lignes , tandis que les
articles de quelques Grammairiens , ou
de Commentateurs obfcurs y remplif
foient plufieurs pages . Le Dictionnaire de
Trévoux , moins défectux en fon genre
à plufieurs égards , n'eft- il pas rempli de
fautes Eft- il quelque homme de Lettres
qui ne trouve tous les Dictionnaires en
défaut dans la partie qui lui eft un peu
familiere ? Il eft inutile d'en donner ici la
preuve ; je ne dis rien qui ne foit univerfellement
reconnu.
On ne peut efpérer de remédes à ces
inconvéniens , tandis que les nouvelles
éditions de Livres aufli généralement uniles
, feront le fruit des foins d'un petit
nombre de particuliers , dont l'intérêt perfonnel
ne peut manquer d'être le premiet
mobile , s'il n'eft pas l'unique . Je ne pré-
༢༣
A OUS T. 1751. 43
pour
tends blâmer perfonne ; quant aux Auteurs
, il en eft peu qui ayent eu l'art de fe
procurer une fubfiftance honnête du feul
produit de leurs ouvrages , & plus rarement
encore , quand ils fe font contentés
de chercher l'utile ou le vrai. On ne peut
même imputer entierement aux Libraires.
le défaut des nouvelles éditions ; il ne
nous impofent point la loi d'acheter ; s'ils
donnent une édition meilleure que la précédente
, fi elle eft bien exécutée , ils ne
trompent point le Public : ils ne font pas
obligés à faire mieux que bien. Qui leur
fçauroit gré de rifquer de fe ruiner
le fuccès incertain d'une entreprife qui
pafferoit leurs forces , ou dont ils ne
recueilleroient peut-être pas le fruit 2
Les Auteurs & les Libraires font donc
leur métier , les premiers , en travaillant
quelquefois à la bâte , pour fe tirer de
la pauvreté , qui eft le plus grand de
tous les maux ; les feconds , en cherchant
à augmenter leur fortune par une voiehonnête
. Le Public fait auffi le fien , en
defirant qu'un Livre d'un grand ufage , foit
porté à la plus grande perfection ; la difficulté
eft de concilier ces trois choſes ; mais
je n'y vois rien d'impoffible.
Si on continue à donner de tems en tems
alternativement des Supplémens , & de
"
44 MERCURE DE FRANCE .
nouvelles éditions , comme on a fait jufqu'ici
, il fe paffera encore plufieurs fiécles
, fans que ces Dictionnaires foient auffi
complets , & auffi exacts qu'ils pourroient
l'être ; c'est à tous ceux , qui en font ufage
, à contribuer à leur perfection , & rien
ne feroit fi facile , fi on vouloit s'entendre.
Un pareil ouvrage doit être celui du Public
; il n'eft queftion que de le mettre à
portée de travailler lui même.
pour
Ce projet , s'il étoit paffé par la tête
d'un Anglois riche , feroit bientôt exécuté,
dans un Pays où le Gouvernement femble
avoir abandonné le progrès des Sciences
& des Lettres au zéle des particuliers . II
n'y a guéres d'apparence que la même chofe
s'exécute en France par la même voie :
ce n'eft pas , quoi qu'on en dife , que
nous manquions de bons Citoyens , de
gens zélés pour le bien de la fociété ,
d'amateurs des Arts , des Lettres , des
Sciences même , encore moins de gens en
qui la vanité viendroit à l'aide , au défaut
d'un goût décidé , ou d'une inclination
gratuitement bienfaifante. Mais on craindroit
de fe donner un ridicule , en faisant
les frais d'une pareille entreprife, qui feroit
fans exemple. A combien de mauvaiſes
plaifanteries n'a pas donné lieu le Teſtament
de M. de Meſlai , Fondateur des
A OUS T.
1751. 45
500000
Prix de l'Académie des Sciences ! On n'a
ps voulu diftinguer fes vûes louables du
choix peu éclairé des moyens qu'il avoit
propofés. Nous n'avons pas encore vû en
France , & vraisemblablement nous ne
verrons pas fitôt un Médecin laiffer un
fonds de 4 ou sooooo liv . pour faire voya
ger commodément de jeunes Phyficiens ,
& leur donner les moyens de rapporter
dans leur Patrie des connoiffances utiles
& falutaires . Mais que dis- je ? M. de la
Peyronie n'a t'il pas fait encore plus que
le Médecin Anglois ? Quoiqu'il en foit ,
il faut avouer que ces exemples font rares
parmi nous ; la mode en viendra peut- être;
mais elle a fait jufqu'ici peu de progrès.
Au défaut des particuliers , nous avons
les fecours du Gouvernement . Dans quel
Pays a - t'on fait de plus grandes chofes
pour les Sciences qu'en France , fous le
Regne de Louis XIV , & fous celui de fon
augufte Succeffeur ? La fondation de la Bibliothéque
du Roi , celles du Journal des
Sçavans , des Académies , les penfions accordées
à de doctes Etrangers , quelquefois
inconnus à leurs Souverains ; les voyages
particuliers de Deshayes , Varin , Richer
, Vaillant ; & de nos jours ceux de
M. de Tournefort , du Pere Feuillée , de
Mrs Sevin , Fourmont, freres , Otter , tant
46 MERCURE DE FRANCE.
d'autres moins célébres : les Serres du Jar
din Royal des Plantes , les acquifitions
journalieres pour enrichir le Cabinet des
Médailles , & celui de l'Hiftoire Naturelle
des troupes de Mathématiciens répandus
à la fois , & tour à tour , dans les
trois Zones , & faifant dans tous les cli
mats la guerre aux élemens ; une Carte de
la France , & de tous les grands chemins ,
devée avec la même exactitude que le plan
d'une Ville. Je ne finirois jamais fi j'entreprenois
l'énumération de tout ce que les
Sciences doivent , depuis moins d'un fiécle
à la protection , & à la magnificence
de ces deux Monarques. Tous leurs Miniftres
, depuis M. Colbert , fe font à l'envi
fignalés dans cette carriere.
Après ces exemples , eft il permis de
douter qu'une entreprife auffi utile à toute
l'Europe fçavanté , dont la Langue Françoife
eft prête d'achever la conquête ; une
entreprife auffi aifée à exécuter , & d'une
dépense auffi médiocre pour le Roi , que
celle de l'édition des deux Dictionnaires
ne foit pas favorisée du Gouvernement ?
Il eft mille moyens d'en affûrer le fuccès.
Celui qui paroît le plus fimple , feroit d'établir
pour chacun des deux Dictionnaires,
un dépôt auquel préfideroit un homme de
Lettres choisi ( il en eft parmi eux qui ont
A OUS T. 1751. 47
des droits acquis fur ce genre de travail )
d'inviter par les Journaux tous les Sçavans
, & gens de Lettres de France , & des
Pays étrangers , d'adrefler à ceux qui feroient
prépofés , leurs remarques & leurs
obfervations fur les articles défectueux
& les omiffions des deux Dictionnaires .
Il n'y a point de Littérateur qui n'y ait
remarqué quelque faute d'exactitude fur
les matieres qu'il pofféde. Toutes les Provinces
font remplies de Religieux , de
Curés , d'Eccléfiaftiques , de gens ftudieux
de tous états , de Sçavans même , peu
connus , qui ont leur porte feuille rempli
de notes qu'ils ont faites , en confultant
le Moreri & le Trévoux dans leurs études
particulieres. Nous fçavons qu'un feul particulier
de Paris a cinq cens notes , ou articles
réformés du feul Dictionnaire de
Trévoux , qu'il a offerts aux Editeurs.
Tout cela tombe eutre les mains de gens
qui n'en connoiffent pas le prix ; tout eft
perdu pour le Public , au lieu que dans
l'arrangement que je propofe , tout viendroit
fe rendre à un centre commun. En
moins de deux ans , peut être en moins
d'une année , on auroit une ample récolte,
fruit du travail d'un grand nombre de
particuliers épars dans toute l'Europe.
Les deux dépofitaires recevroient tous ces
48 MERCURE DE FRANCE.
envois , & les diftribueroient par ordre al
phabétique ; ils n'auroient plus qu'à met.
tre en oeuvre ces matériaux , & à en faire
le triage , en y joignant leurs propres recherches
. On nommeroit ceux qui auroient
le défirer , fi leurs remarques
para
en valoient la peine . On donneroit quelques
exemplaires , ou on accorderoit une
modération de prix à ceux , dont le travail
mériteroit cette diftinction , & dans trois
ans on auroit une édition du Moreri &
du Trévoux , qui ne coûteroit pas dix
mille écus au Roi , en penfions & logemens
des deux dépofitaires , plus exacte
& plus parfaite , que ne le pourroit faire
en dix ans une fociété de vingt Auteurs ,
qui auroient chacun mille écus de penfion.
ECHO
A O UST. 1751. 49
VICICACACIACADE ~ @DA
ECHO.
Par un Auteur célébre
EN vain la jeune Echo foupire pour Narciſſe ;
En vain au fond des bois elle court le chercher ;
L'ingrat fouffre qu'elle languiffe ,'
Et les plus tendres foins ne fçauroient le toucher.
Par tout une tendreffe extrême
Attache la Nymphe à ſes pas ;
Elle hait ce qu'il hait , elle aime ce qu'il aime ;
Le goût de fon berger prête à tout mille appas .
S'il court dans les forêts , où la chaffe l'attire ,
Elle imite le bruit du Cor ;
S'iltouche le hautbois , la Nymphe qui l'admire,
Sçait lui rendre accord pour accord ;
Quand du fon de fa flûte il enchante Zéphire ,
Elle en rend tous les fons, mais plus tendres encor.
Bravant l'Amour & fon Empire ,
Et trop charme de fon
repos ,
Un jour l'indifferent s'exprimoit en ces mots :
En vain tufais partout triompher ta puiffance ;
Amour , tu ne peux rien fur moi ;
Aimable paix des coeurs , tranquille indifference ;
Je jure de n'aimer que toi.
Malgré le défeſpoir où ce ferment le jette ,
Echo lui donne encor fa foi ;
Et de fes chants ingrats la Nymphe lui répete ,
Je jure de n'aimer que toi,
C
so MERCURE DE FRANCE .
Echo devient plus tendre , & plaît moins chaque
jour ;
Elle fuccombe à fon deftin funefte ,
Et du peu de voix qui lui reste ,
Elle preffe le Ciel de venger
fon amour.
J'ai langui pour un infenfible ;
Il a vû mes honteux defirs ;
Son indifference inflexible
Eft le feul prix de mes foupirs.
Je n'écoute plus que la haine ,
Puifque mon amour ne peut rien ;
Dieux , juftes Dieux , vengez ma peine
Par un fupplice égal au mien .
Jes voeux font exaucés ; au bord d'une fontaine ,
Narciffe en ce moment goûtoit un doux repos ;
De lui- même une image vaine
Se préfente à lui fous les flots,
Cette beauté l'enchante , avec trouble il l'adore ;
Il fent naître en fon coeur des tranfports inconnus
Il languit , il brûle , il foupire ;
Tout plein de cette image , il ne fe connoît plus ;
Veut-il embraffer ce qu'il aime e
L'eau fe trouble & l'image fuit ;
Quand elle reparoît , fon plaifiveft extrême ;
En s'approchant encor , fon eſpoir le détruit ;
Toujours féparé de lui - même ,
Il s'échappe fans ceffe , & toujours fe pourſuit.
De moment en moment, dans fes veines s'allume
Un feu qui lui coûte le jour ,
A OUS T. SI 1751.
De fes defirs trahis la flamme le confume ;
Il meurt enfin de douleur & d'amour.
Echo même gémit d'un fi cruel martyre :
J'expire , dit Narciffe , Echo répond , j'expire.
Vole , Amour , étens ta puiffance ,
Mais n'exerce point tes rigueurs ;
De chaque trait que ta main lance ,
Bleffe & charme toujours deux coeurs.
Amans que l'Amour récompenſe ,
Vos defirs font des biens charmans ;
Mais les defirs fans l'efpérance ,
Sont le plus affreux des tourmens.
DE L'ORDONNANCE SPIRALE
DES GRECS ET DES ROMAINS.
M
Par un Officier Général.
Onfieur le Chevalier de Folard,
dont l'érudition eft fi connue ,
dit dans fes ouvrages , que les Grecs appelloient
Spirale , l'Ordonnance des Ar
mées Romaines.
Plutarque , en exprimant l'ignorance
des Arcades fur les évolutions & les ordres
de bataille , nous parle auffi d'une
Ordonnance en fpirale. Voici fes termes ,
felon la Traduction de M. Dacier.
C ij
52 MERCURE DE FRANCE.
ود
Philopemen , dit-il , changea leur
»Ordonnance de Bataille, & leur armure qui
» étoient très - défectueuses , car ils ne por
» toient que des boucliers très - legers .
» parce qu'ils étoient très-minces , & fi
» étroits , qu'ils ne couvroient pas toute
la largeur du corps , & ils n'avoient
» que des piques , beaucoup plus courtes
que celles des Macédoniens , avec lef
quelles ils pouvoient combattre & frap-
» per de loin , car à caufe de leur legéreté ,
elles étoient faciles à lancer ; mais quand
» il falloit joindre l'ennemi , ils avoient
toujours du défavantage . Pour ce qui
eft de l'Ordonnance de leur bataille , ils
» n'étoient point accoûtumés à celle ,
» qu'on appelle Spirale ; ils ne fe fervoient
» que de la Phalange ou bataillon quarré ;
» mais n'ayant point de front qui préfentât
plufieurs piques enfemble , & ne connoiffant
point l'art de fe faire un rempart
de fes boucliers , joints enſemble
& bien ferrés , comme la Phalange des
» Macédoniens , ils étoient d'abord ou-
» verts & rompus. Philopémen changea
l'un & l'autre .
Voilà donc une Ordonnance en ſpirale ,
chez les Grecs & chez les Romains . Quelle
peut être cette Ordonnance ?
2. Euclide , d'Aléxandrie ; Eubulide
AOUS T 1751: 53
fon Difciple ; Apollonius , de Pergée le
Grand , Géométre des Cônes , & par conféquent
des lignes courbes , Difciple d'Eubulide
, étoient des Géométres qui parurent
fucceffivement entre les vies de Philippe
de Macédoine & de Philopémen.
Conon , de Samos , Eudoxe de Cnide , furent
auffi du nombre . Euctemon & plufieurs
autres les avoient précédés. On feroit même
une Lifte confidérable des Géométres
des deuxième , troifiéme , quatrième &
cinquième fiécles , avant le Regne d'Augufte
, & l'Ere Chrétienne , qui connoiffoient
tous les lignes courbes . La ligne
fpirale , dite fpeira , en Grec , étoit de ce
nombre ; c'eft cette courbe , qui partant
d'un centre , file & devide , pour ainfi
dire , ce centre , & s'en éloigne continuellement
, en multipliant fes enveloppes au
tour de ce même centre , fans former jamais
une figure , fans fe fermer ; comme
cette courbe décline toujours , & que les
parties qui la compofent , ont toutes un
centre different , qui décline toujours luimême
, le nom de ſpeira qui lui fut donné ,
exprimoit en général , un mouvement.
courbe , toute espéce de courbure , en un
mot , le total des courbes.
Enéas Tacticus , qui vivoit du tems de
Philippe & d'Ariftote , & tous les Tacti-
Cij
$4 MERCURE DEFRANCE.
ciens Grecs étoient Géométres. La conf
titution des files & des rangs d'un Corps
de troupes , tous leurs mouvemens , & les
rapports d'un Corps avec un autre , eurent
néceffairement pour baze , les combinaifons
& les rapports de la Géométrie. Il
n'y avoit même que des Géomêtres qui
pûffent fe mêler de la Tactique , & nous
voyons qu'Alien , qui n'étoit point militaire
, n'excufe l'entrepriſe qu'il forma
d'écrire fur la Tactique , que fur ce qu'il
étoit Mathématicien . Ce font les termes
de la Préface .
Ces Tacticiens appellerent donc fpeira ,
dans la Tactique , tout mouvement curviligne
, & en effet , les courbes que les foldats
décrivent dans l'exercice individuel ,
& que les Corps décrivent dans l'évolu
tion générale , n'étant jamais ni ovales , ni
ellipfes , ni cercles parfaits , ni autre courbe
finie & fermée ; & fpeira , fignifiant
précisément une ligne qui décline fans
pouvoir fe fermer , & en général , l'action
de courber , ce mot parut le plus convenable.
Auffi fpeira , fignifioit à la fois dans
le langage ordinaire , un plis ou replis , un
ornement que les femmes mettoient au
bras ou au col , la baze d'une colonne , un
petit pâté , le tortillement d'un ferpent
les finuofités d'un ruiffeau , les noeuds d'un
>
A OUS T 1751. 55
arbre : & les Latins , l'adoptant fous toutes
, ces formes , fpeira devint chez eux
fpira , & n'eut d'autre définition que celle
de flexus.
3°. Quelle étoit donc l'Ordonnance fpirale
des Grecs & des Romains ? Les quatre
Phalanges qui compofoient une armée
complette , ou les trois lignes d'une armée
Romaine étoient - elles mues & repliées
comme des oublis ? Une aîle fervant
de centre , toute l'armée s'entortilloit-elle
autour , & formoit- elle la fpirale des Géométres
, ou le limaçon qu'on faifoit décrire
à notre foldat dans notre ancien
exercice pour le former ? Ou bien cette
armée , étant fuppreffée & réduite en un
bloc , en un centre , ffiillooiitt--oonn ,, devidoiton
ce centre , pour en tirer cette fpirale ?
De quelque maniere qu'on traçât cette
fpirale , elle ne pouvoit jamais fervir à un
ordre de bataille , ni pour l'offenſive , ni
pour la défenfive , & en effet , il n'en eft
aucun exemple , ni chez les Grecs , ni chez
les Romains , ni chez aucune Nation. Ce
n'étoit donc pas une Ordonnance , un Ordre
de Bataille ; & le mot fpeira ne doit
être pris que pour le flexus des Latins ,
le
mouvement curviligne.
Mais d'où vient que Plutarque , felon
M. Dacier , & d'autres Auteurs , felon M.
Cij
16 MERCURE DE FRANCE.
de Follard, difent Ordonnancefpirale? C'eſt
que les Traducteurs trouvent fréquemment
de grands embarras dans le texte
& que l'effort qui les en tire , déchire
toujours un peu la penfée de l'Auteur , ou
que l'on applique aux termes permanens
d'une Langue morte , les expreffions changeantes
de celle qu'on parle , comme je
viens d'employer le terme d'oubli .
Plutarque ne dit Ordonnance de bataille
Spirale ,, que
dans la Traduction. Dans le
Grec , il dit , fans aucune équivoque ,
Tactique en spirale.
Or , comme la Géométrie a fes degrés
diftincts , la Science de la Tactique a les
fiens. L'exercice particulier du foldat , celui
de la file , du rang , de l'efcoüade , de
la Compagnie , du Bataillon , de la Phalange
, étoient dans la Tactique ou Science
des mouvemens militaires , ce que les
Elémens d'Euclide étoient dans celle des
Mathématiques .
Comme la haute Géométrie n'eft point
l'affaire de l'Arpenteur , la haute Tactique
ou Science de manier une armée felon les
rapports de fes Corps , de fes differentes
armes & des variations du terrain , n'eft
point la Tactique du foldat . L'une cft l'objet
d'un Caffini , l'autre celui d'un Général
; mais comme la Planimétrie n'eſt pas
A O UST.
1751. 57
moins
Géométrie , pour n'être pas la haute
Géométrie , l'exercice particulier
du foldat
, fur fon terrain , de la tête au milieu
ou à la queue de fa file , de la droite à la
gauche ou au milieu de fon rang , par des
replis , par des mouvemens
curvilignes
,
mêlés de directs , en un mot par le flexus
on fpeira , eft également
Tactique .
Ainfi la Tactique étoit la Science des
mouvemens du foldat , & fur fon propreterrain
, & dans celui de fa Compagnie ;
des mouvemens des Compagnies dans le
Bataillon ; des Bataillons dans le Régiment;
des Régimens dans la Phalange ; des Phalanges
dans la totalité de l'armée , & de
l'armée dans l'efpace donné.
En conféquence , Plutarque , en difant
que les Arcades n'étoient point dreffés à
la Tactique en fpirale , exprime qu'ils n'étoient
point dreffés à ces mouvemens , à
ces exercices individuels , qui font les préa
lables néceffaires aux évolutions des Corps;
qu'ils ne formoient qu'une maffe incapable
d'évolutions , & que cette maffe étoit telle ,
que le premier rang étant le feul qui opposât
fes demi piques à l'ennemi, cette foible
réfiftance , & ce défaut de fubdivifions
& de Tactique intérieure, les mettoient
hors d'état de vaincre. C'eft de cette ignorance
que Philopémen les tira quand il
fut élu Général . Су
58 MERCURE DE FRANCE .
En effet , les Arcades ne connoiffant
point cette Tactique intérieure , ces flexus,
ces fpirales , ils ne pouvoient agir qu'avec
confufion . Le Général , le plus profond
dans la haute Tactique , ne pouvoit non
plus en faire uſage fans celle- là , que M.
Newton de la Géométrie fublime , fi celle
des lignes & des furfaces lui eût manqué.
La Tactique qu'executent les foldats fur
le terrain qu'occupe leur Compagnie , enfeigne
des mouvemens circulaires & des
mouvemens directs ; mais les premiers font
bien plus nombreux que les autres . Tous
ceux qui ont pour objets le manîment des
armes & les differentes pofitions que le .
foldat doit prendre dans l'efpace qui lui
eft donné , font circulaires ; ceux des contre-
marches ou dans le rang ou dans la
file , employent deux flexus ou fpirales , &
un mouvement direct. Par conféquent cette
Tactique intérieure devoit être nommée
la Tactique en courbe , la Tactique en
Spirale , & comme la haute Tactique , qui
n'a pour objet que de mouvoir les Corps
en maffe , fans égard à leur intérieur
n'employe pas plus de lignes courbes que
*
* Un chefde file qui doit fe porter au centre ou à
la queue de fa file , fait un demi tour à droite , enfuite
quelques pas en ligne directe , & fe remet enfin
par un fecond demi tour ; de- même pour paffer
AOUS T.
19 1751.
de droites , elle ne pouvoit pas être appel
lée Tactique en fpirale.
La Tactique en fpirale étoit donc la
Tactique intérieure que les foldats exerçoient
fur le terrain de leur Compagnie ,
relativement à l'harmonie des armes , à
l'accord des rangs & des files , foit en totalité
, foit en partie relativement au front ,
au derriere , à l'un & l'autre flancs , &
aux fubdivifions , qui par des mouvemens
oppofés pouvoient préfenter une réfiftance
méthodique de tous côtés , auffi le nom
de Taxis , Tactique , fut donné à une demie
Compagnie Macédonienne , compofée
de 128 hommes , parce que ce nombre
étoit le premier qui fût fufceptible de
permutations intéreffantes.
4°. C'eft par la même raifon que les
Grecs appelloient en général , la Tactique
d'un côté à l'autre dans le même rang où il eft.
Un Corps , un Bataillon , qui fe meut à droite
ou à gauche , fait une converfion , & enfuite fon
mouvement eft direct ; il en faut excepter cependant
des Problèmes particuliers , comme celui de la
converfion alterne , qui pofte un Bataillon en avant,
mais vis- à-vis du terrain qui feroit occupé par le
Bataillon de la droite , ou par celui de la gauche . Par
exemple , ce Bataillon faifant converfion à droite ,
& enfuite converfion à gauche , il fe trouve en
avant de celui de la droite. C'eft- là la converfion
alterne . Mais les Grecs lui préféroient ordinairement
le mouvement oblique
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
Romaine , Tactique en fpirale. Le foldat
Romain , qui combattoit par Compagnie
l'épée à la main , occupoit prefque le double
de terrain que le Phalangite Macédonien
, & le Piquier de Sparte. Cet efpace
lui étoit donné , afin qu'il fe tournât à
droite & à gauche plus aifément ; qu'il pût
mieux parer & efquiver le coup , mieux
choifir & porter le fien , en forte qu'il
étoit continuellement dans un mouvement
fpiral , curviligne , au lieu
que chez
les Grecs , les piques étant une fois préfentées
, felon l'harmonie des cinq ou fix
premiers rangs , le combat étoit exécuté
directement , fans que les Piquiers euffent
à faire de nouvelles fpirales , de nouveaux
ftexus. De-là , quelques Grecs ont nommé
fpirale , la méthode générale des foldats
Romains dans l'action , c'eft - à-dire , la
Tactique intérieure qu'ils fuivoient dans
leur manipule , & les Traducteurs , confondant
ces differences , ont fubftitué au
mot de Tactique , celui d'Ordonnance
d'Ordre de bataille.
Il est donc inutile de chercher dans les
manoeuvres générales , une Ordonnance de
bataille Spirale , qu'on ne peut trouver.
Auffi M. Dacier , après avoir pris cette
peine , pour fatisfaire à fon exactitude , ſe
plaint de l'inutilité de fes recherches.
AOUS T. 1751. 61
» J'avoue , dit- il , que je n'entends point
» cette Ordonnance fpirale , & que dans
» les Traités de Tactique que j'ai lûs , je
» n'ai rien trouvé de cette Ordonnance . Il
fe feroit évité cette peine , en diftinguant
le mot de Tactique , de celui d'Ordonnance ,
& en confultant , non pas les Ordres de
bataille , mais l'exercice du foldat dans
fa Compagnie , & l'origine du mot de
Tactique , donné au nombre 128. Mais
c'est toujours beaucoup pour un Sçavant
qui n'étoit point militaire , de s'être défié
de l'Ordonnance fpirale , dès qu'il avoit
pris le mot d'Ordonnance , pour celui de
Tactique.
Il ne faut pas multiplier inutilement
les doutes , & fuppofer que , puifque le
mot fpira , en Latin , qui vient du mot
Grec fpeira , & qui fignifie la ligne fpirale
, a un rapport avec le verbe fpirare ,
qui ne fignific point courber ; le fubftantif
Grec fpeira , pourroit venir auffi d'un verbe
qui lui donneroit une autre fignifica
tion ; cela n'eft pas . Par conféquent le
mot de Tactique en fpirale , Tactique en
courbant , eft une expreffion tirée de la
Géométrie par les Grecs , & appliquée
généralement à l'ufage des lignes courbes ,
que les foldats décrivent , & dont le gen-,
re ne pouvoit être exprimé fans péri62
MERCURE DE FRANCE.
phraſe , fi l'on n'eût adopté un terme ge
nérique , & ce terme générique étoit le
plus convenable chez les Grecs , puifqu'il
exprimoit , hors de la Géométrie , le flexus
des Latins , le courbe , le déclinant , le
circulaire même.
5 ° . Le flexus eut chez les Romains le
même fens , que lefpeira avoit eu chez lès
Grecs ; mais comme il nous refte plus de
détails fur les Romains que fur les Grecs ,
nous avons plus de chofes fur le flexus
& comme ceux- ci avoient eu les autres
pour maîtres , on ne peut douter que le
fpeira n'eût eu les mêmes diftinctions que
les Romains donnerent enfuite au flexus.
L'Acies globofa , ou le rond l'Acies
oblonga , ou l'ovale ; l'acies lunata , la demilune
, ou le croiffant ; l'acies implexa , te
finueux ou le ferpentant , enfin toute forme
de troupe étoit opérée , ou en avant ,
ou en arriere du terrain , fur lequel on
étoit en ligne , foit qu'on portât cette
nouvelle forme fur la droite , ou fur la
gauche ; dans tous les cas , l'opération étoit
nommée flexus. Quand on opéroit en
avant , on l'appelloit ante-flexa , ou anticaflexa
; en arriere reflexa , ou retroflexa =
par exemple , l'acies lunata ante-flexa ,
étoit un croiffant , dont les cornes ( c'està-
dire , la droite & la gauche ) faifoient le
AOUS T. 1751. 63
mouvement , & fe plioient en avant , en
forte que le centre qui ne bougeoit , reftoit
enfoncé en arriere. De même , l'acies
lunata retroflexa , étoit la demi -lune
bombante en avant , parce que les cornes
fe plioient en arriere .
L'acies implexa , qui imite les finuofités
d'un ruiffeau, n'étoit pas plus appelléeflexa,
que l'acies lunata , quoique l'implexa fût
compofée d'un nombre de lunata , alternativement
ante-flexa , & retroflexa.
Enfin , quand la forme qu'on prenoit
étoit rectiligne , on appelloit également
acies inflexa antica , ou acies ante-flexa ,
celle qui étoit opérée par des mouvemens
en avant , & acies inflexa poftica , ou acies
retroflexa , celle qui étoit exécutée en arriere.
Telle étoit la fignification du flexus
des Romains , & du fpeira des Grecs.
64 MERCURE DE FRANCE .
ms from fie reg kan regijan regijan regljen reglian region regkon regkin
E PITRE
CONTRE LA SA TYRE.
A M. Renauld , Lieutenant de Maire de
Ville à Gifors.
S
Ur des foupçons fâcheux , Renauld , pour te
confondre ,
A ta tendre amitié Ma mufe doit répondre.
Quoi ! L'enfant du Vexin , monftre impie & cruel ,
Du trait le plus ingrat lâchement criminel ,
Auroit ofé fletrir fa Capitale entiere ,
*
Et verfer le poifon dans les flancs de fa mere?
Eftime t'on fi peu celui que tu chéris ,
Que de le mettre au rang de ces méchans efprits ,
Nés pour facrifier l'honneur à la fatyre ,
Et les plus faints devoirs au plaifir de médire ?
Injufte & triste fort d'un amant des neuf Soeurs !
Souvent fon innocence eft couverte d'horreurs.
Pour avoir quelquefois monté la double cime
S'il paroît un libelle , il eft auteur du crime.
J'aime les vers , dit- on , je ne m'en défends pas.
Oui , pour moi l'art des vers a de fecrets appas ,
Et je plains d'un efprit l'affreufe féchereffe ,
S'il ne fent aucun goût pour les feurs du Permeffe;
Mais eft il donc bien vrai que fur ces bords charmans
* Gifors eft la Capitale du Vexin Normand.
A O UST. 175.1. 65
Apollon foit toujours entouré de méchans ?
Malgré les préjugés d'un critique langage ,
Le fage en le parlant fe montre toujours fage .
Les droits les plus facrés de la fociété
Ne fouffrent rien du feu dont il eft agité ,
Et les bons Citoyens ne font point dans les rimes ,
De fon enthouſiaſme innocentes victimes.
Si des vices mafqués nous découvrant l'erreur,
Il fonde quelquefois dans les replis du coeur ,
Pour corriger fans fiel les moeurs de fa Patrie ,
Il employe avec art l'aimable Comédie.
C'eſt-là qu'aux vicieux il préfente un miroir ,
Où l'homme , tel qu'il eft, prend plaiſir à ſe voir ;
Mais au Théatre feul admettant la cenfure ,
Hors de ces lieux charmans , illa fuit , il l'abjure ,
Et fouffrant les défauts dont il fut le Cenfeur ,
Il vit en Citoyen & non pas en Auteur .
Ainfi , tirant honneur de fes fécondes veilles ,
Il fait à l'Univers admirer fes merveilles ,
Et coulant d'heureux jours fans craindre d'ennemis,
Des hommes & des Dieux fes talens font chéris.
Prends foin de me défendre , ami , je t'en convie ;
Tu fçais les fentimens dont mon ame eft nourrie ;
Comme toi , tu le fçais , je détefte un Auteur ,
Dont l'efprit égaré brille aux dépens du coeur.
Qu'à la haine immolé par un jufte anathême ,
Ainfi que fes écrits , il périfle lui -même !
Affûré de mes moeurs & de ma bonne foi ,
Renauld, fais donc la paix entre ta Ville & moi.
66 MERCURE DE FRANCE.
Si ma Mufe pour elle eût eu le don d'écrire ,
C'eût été fa louange , & non pas fa fatyre.
Je fçais que dans fon fein repofent des enfans ,
Dignes par leurs vertus du plus fublime encens ,
Que la Robe & l'Epée , à la gloire ſenſibles ,
Rendent au deshonneur leurs murs inacceffibles ;
Que ravis d'un Sujet , * tel qu'ils l'ont mérité ,
Réunis avec lui dans la Société ,
Ils font tous le bonheur de leur Paſteur aimable ;
Que les femmes y font d'un commerce agréable,
Et qu'il eft plus d'un Cercle éloigné du tracas ,
Où chez elles l'efprit le diſpute aux appas.
Si je fçavois louer , j'en dirois davantage.
Quelqu'indigne qu'il foit ,accepte mon hommage
Et de notre amitié refferrant les liens ,
Rends-moi l'amour auffi de tes Concitoyens.
* L'Abbé Vinot , Docteur de Sorbonne .
Par M. D . ** , Licentié ès Droits .
A O UST. 1751. 67
DISSERTATION
Sur le fujet de la quatrième Eglogue de
Virgile.
I. Na crû durant plufieurs fiécles
que l'Enfant célébré dans la quatriéme
Eglogue de Virgile , étoit Saloninus
, fils de Pollion . On fe perfuadoit alors
que ce prétendu Saloninus étoit né fous le
Confulat de fon pere , qui l'avoit ainfi
nommé , parce qu'il avoit pris Salones ,
Ville de Dalmatie . Le P. de la Rue a détruit
ce fyftéme , en démontrant qu'aucun
des enfans de Pollion n'avoit été appellé
Saloninus. Un de fes petits- fils , qui porta
ce nom , mourut tout jeune , plus de quarante
ans après la publication de notre
Eglogue. Cette découverte , fondée fur
l'Hiftoire , n'a pas conduit le fçavant Commentateur
auffi loin qu'elle auroit pû le
faire ; il décide qu'un fils de Pollion , né
fous fon Confulat , autrement nommé que
Saloninus , fait le fujet de la quatrième
Eglogue de Virgile ; erreur qu'il auroit
certainement évitée , s'il avoit fait plus
d'attention à certains traits de ce Počine ,
lefquels ne peuvent nullement s'appliquer
à un fils de Pollion .
GS MERCURE DE FRANCE.
II . Ces mêmes traits ont fait juger à
quelques Interprétes modernes , qu'il falloit
ici chercher un enfant du fang des Céfars ,
& deſcendant de Jupiter lui-même , & ils
ont crû l'avoir trouvé dans le jeune Marcellus
, fils de Marcellus & d'Octavie ,
foeur d'Octave . Cette brillante conjecture
a été à la mode pendant quelque tems ,
mais elle est enfin tombée dans l'oubli ,
parce qu'elle fuppofait fauffement que
Marcellus étoit né & avoit été adopté par
Octave fous le Confulat de Pollion. En
effet , felon les témoignages de Velleius
Paterculus & de Dion , Marcellus mourut
fur la fin de l'an 731 de Rome , & il avoit
alors vingt ans . C'eft ce que nous apprenons
de Properce . Occidit & mifero ( Marcello
) fteterat vigefimus annus. Il devoit
donc être né l'an de Rome 712 , c'est-àdire
, deux ans avant que Pollion fût Conful.
D'ailleurs Plutarque dit expreflément
qu'Octave n'adopta Marcellus que quand
il le choifit pour gendre . Hunc ( Marcellum
) generum fimul & filium fibi fecit Auguftus.
Ajoutons qu'on avoit déja confulté
les Livres de la Sibylle ( au commencement
de l'année 716 , ) & que la guerre contre
les Parthins étoit terminée lorfque Virgile
publia fa quatriéme Eglogue. Le Poëte le
fait affez fentir en parlant des tems heuAOUST.
1751. 69
reux prédits par la Sibylle , & de la pacification
de l'Univers , qui n'arriva qu'après
la défaite des Parthins , l'an 715.
III. J'ai extrait ce que je viens de dire
au fujet du jeune Marcellus , d'une fçavante
Differtation , imprimée dans les Mémoires
de Trévoux. On peut y recourir fi
l'on eft curieux d'un détail plus circonftancié.
L'Auteur de cette pièce étale beaucoup
d'érudition , pour montrer que la
plupart des traits de notre Eglogue ne
peuvent convenir qu'à Drufus , qui néanmoins
ne vint au monde que deux ans
après le Confulat de Pollion : il foutient ,
avec raifon , que l'âge d'or , dont le retour
eft annoncé par Virgile , avoit effectivement
commencé dans le tems que ce Romain
étoit Conful , c'est-à - dire , après la
paix de Brindes , qui fut conclue l'an 714.
Enfin il croit que le Conful dont il eſt
fait mention dans le deuxième vers de l'Eglogue
, n'eft pas Pollion , mais bien Augufte
lui- même , & c.
Tel eft à peu près le Systême de M. Ribaud
de Rochefort , & fon opinion paroît
d'autant plus probable , qu'elle s'accorde
mieux avec l'Hiftoire du tems & l'état de
l'Empire. On fçait qu'au commencement
de l'année 716 , Augufte avoit époufé Livie
, du confentement de Néron , fon pre70
MERCURE DE FRANCE.
mier mari. Elle étoit alors enceinte de fix
mois , & le printems fuivant elle accoucha
de Drufus. Celui- ci paffoit pour fils d'Augufte
, comme je le dirai plus bas , & en
conféquence il devoit recevoir la vie des
Dieux , voir les Héros parmi les Dieux & en
être vû lui-même ; il pouvoit être appellé il
Luftre rejetton de Jupiter , dont on croyoit
que les Jules tiroient leur origine. Lucine
eft Livie elle -même : Augufte eft Apollon ;
Tiphys eft Agrippa , Général de la Flotte
dont Augufte fe fervit faire la guerre
pour
à Pompée & à la Sicile , & c.
IV. La quatriéme Eglogue de Virgile a
toujours été intitulée Pollion . M. Ribaud
auroit pû la laiffer en poffeffion de ce titre
fans nuire à fon Syftême ; il lui auroit ſuffi
de dire qu'elle avoit été dédiée & préſentée
à Pollion , l'un des Protecteurs de notre
Poëte , à deffein qu'elle fût communiquée
à Augufte lui -même. Le fujet qu'elle
traité eft intéreffant , grand , fublime &
digne de l'attention d'un Romain qui
avoit été Conful : * Si canimus Sylvas , Sylva
fint Confule digne. L'apoftrophe adreffée
au même Pollion , ( Teque adeò decus
hoc avi , te Confule inibit Pollio , & c. ) femble
ne pas permettre de chercher dans
*
Virgile s'eft fervi de Confule , au lieu de Confu
lari , qui ne pouvoit entrer dans ſes vers.
AOUS T. 1751 .
71
Virgile un autre Conful que lui . Je fouhaiterois
ne trouver rien autre choſe à relever
dans l'opinion du docte Ecrivain
que je viens de nommer ; mais quoique je
convienne avec lui que l'Eglogue dont il
s'agit ne peut avoir été compofée avant
l'année 716 de Rome , je ne puis néanmoins
me réfoudre à admettre fon ſyſtème
, & cela pour plufieurs raifons
vais indiquer.
que je
1º. En fuppofant avec Dion , fur un
bruit populaire & incertain , que Drufus
ait dû la vie à Augufte , qui avoit eu , diton
, quelque habitude avec Livie avant de
l'époufer , eft- il aifé de fe perfuader que
Virgile ait été affez téméraire pour faire
connoître à l'Univers un fait de cette nature
? Dion nous affûre que Drufus , après
fa naiſſance , fut envoyé à fon pere , après
la mort duquel il fut mis fous la tutelle
d'Augufte , avec Tibere , fon frere.
2. Virgile n'ignoroit aucune de ces
particularités ; comment donc auroit- il ofé
promettre l'Empire du monde à Drufus
que Céfar lui- même ne regardoit pas comme
fon fils ? Comment auroit-il pu l'appeller
enfant des Dieux & rejetton de Jupiter
? S'il avoit parlé de Drufus , n'auroit il
pas fait fentir qu'Augufte , malgré tous
fes déguiſemens , en étoit véritablement
72 MERCURE DE FRANCE.
le pere ? De quel il ce Prince auroit- il
envifagé une femblable hardieffe ?
3. Il n'y avoit pas fort long- tems
qu'Augufte avoit époufé Livie , quand notre
Eglogue fut mife au jour ; cette Princeffe
étoit jeune & pouvoit encore donner
à fon nouveau mari plufieurs enfans
, qui auroient été fes légitimes fucceffeurs
; le Poëte auroit donc perdu le
bon fens , s'il avoit deftiné l'Empire du
Monde à un enfant qu'Augufte ne reconnoiffoit
pas & ne devoit pas reconnoître
pour fon fils.
4°. Si l'on s'attache au fentiment de M.
Ribaud , l'Univers paroîtra avoir été pacifié
par d'autres vertus que celles d'Augufte :
Pacatumque reget patriis virtutibus orbem.
Bévue groffiere , qu'on ne doit pas attribuer
au plus poli & au plus ingénieux de
tous les Poëtes .
5 °. Enfin fi Virgile avoit parlé d'un fait
fi connu , d'où vient auroit- il affecté d'être
fi obfcur ? Pourquoi auroit- il confondu le
préfent , le paffé , l'avenir ? Comment auroit-
il pû invoquer Lucine , & dire que le
regne d'Apollon alloit s'affermir ? &c. Il
n'eft pas aifé , ce me femble , de bien répondre
à toutes ces objections , & à plufeurs
autres que j'omets pour abreger.
C'est ce qui m'a engagé à propofer une.
nouvelle
A O UST.
1751. 73
nouvelle conjecture , contre laquelle elles
ne peuvent avoir lieu.
V. Ma conjecture eft fondée fur l'autorité
de Suétone . Cet Hiftorien parle ainfi
d'Augufte : " Il eut Julie de fon mariage
>> avec Scribonia ; il n'eut point d'enfans
de Livie ; celle- ci accoucha , avant le ter-
» me , d'un enfant qui ne vêcut point. Ex
Scribonia fuliam , ex Liviâ nihil liberorum
tulit .... Infans qui conceptus erat , immaturus
eft editus. In vitâ Aug. n . 73. Or j’eſtime
que l'enfant dont parle ici Suetone ,
eft celui que Virgile célébre dans fa
triéme Eglogue.
qua-
Peu de tems après la naiffance de Drufus,
Livie fe trouva enceinte , ce qui charma
beaucoup Augufte & tous fes favoris . Virgile
ne s'oublia point dans une occafion fi
favorable ; il fit fa quatriéme Eglogue pour
féliciter les nouveaux Epoux. Ceci fuppofé,
il ne reste plus aucune difficulté dans ce
Poëme.
1º. Tout ce qu'on a attribué à Marcellus
& à Drufus , convient beaucoup mieux à
l'enfant dont il eft parlé dans Suetone .
20. Virgile parloit de l'avenir : de- là
l'obscurité mystérieuse qu'il affecte de répandre
fur tout ce qu'il dit ; il femble ne
proferer que des oracles. Les prédictions
de la Sibylle de Cumes pouvoient être
Ꭰ
2
74 MERCURE DE FRANCE.
claires ; mais le Poëte ignoroit fi elles regardoient
l'enfant que Livie portoit dans
1on fein.
3. Il est évident que notre Auteur parle
d'un enfant qui n'étoit pas encore né ; l'invocation
qu'il adreffe à Lucine ne permet
pas d'en douter. Le fecours de cette Déeffe ,
qui préfidoit aux accouchemens , auroit été
inutile pour un enfant qui auroit déja
joui de la lumiere , & pour une mere qui
n'étoit plus en danger.
4° . Tuus jam regnat Apollo. Apollon ,
felon les uns , eft ici Céfar lui-même ; felon
les autres , c'eft le fils de Jupiter & de
Latone , & il eft dit qu'il va regner , parce
que l'âge d'or prédit par la Sibylle qu'il
infpiroit , eft fur le point d'arriver. Idées
de Scholiaftes. Dion raconte que la mere
d'Augufte fe vantoit publiquement d'avoir
eu commerce avec Apollon , & qu'Augufte
devoit la vie à ce Dieu. Virgile entre
dans l'efprit de cette femme , & dit
qu'Apollon va regner , parce que le petitfils
de ce Dieu , prétendu pere d'Octave
doit gouverner un jour l'Empire du
Monde.
5° . L'enfant dont il eft fait mention
dans Virgile , n'a pas encore reçû la vie
des Dieux , mais il doit bien tôt la recevoir
; accipiet il ne voit pas encore les
AOUS T.
1751. 75
Dieux & les Héros , mais il les verra dans
la fuite ; videbit : la terre ne lui fait pas
encore fes préfens ; fon berceau ne lui produit
pas encore de fleurs , mais cela doit
arriver dans peu de tems ; fundet , fundent ,
c. Ces differentes circonftances font autant
de nouvelles preuves qu'il s'agit dans
Virgile d'un enfant qui n'avoit pas encore
vû le jour.
VI. Il feroit inutile d'en dire davantage.
Dans mon fyftême tout le trouve clair ,
jufte , naturel ; les applications fe font d'elles-
mêmes , pour ainfi parler , & toutes les
difficultés difparoiffent. Je finis donc par
quelques petites obfervations qui ne feront
peut-être pas inutiles.
1. Ce que j'ai avancé , fuppofe que
notre Eglogue n'eft que le réfultat de ce
que l'on débitoit fur les prédictions réelles
ou prétendues de la Sibylle de Cumes ;
auffi y apperçoit- on toute l'obfcurité des
oracles.
2º. Le Poëme paroît avoir été écrit un
peu plus tard qu'on ne le croit communément.
La guerre contre Pompée étoit commencée
quand Virgile le donna au Public,
Pour s'en convaincre , il ne faut que jetter
les yeux fur les endroits où le Poëte fait
allufion à la même guerre. Erunt etiam altera
bella , &c. Au refte il n'étoit pas n
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
ceffaire , quand il parut , que l'Univers
fût entierement pacifié ; mais il ſuffiſoit
que cette pacification générale dût arriver
dans un certain tems que notre Auteur ne
défigne point.
3. Les endroits , Incipe rifu cognofcere
matrem : Matri longa decem tulerunt faftidia
menfes , &c. qui femblent indiquer des
évenemens préfens & paffés , ne font nullement
contraires à mon opinion . On fçait
quel eft le langage des grands Poëtes ; le
préfent , le paffé , l'avenir , tout fe confond
, lorfqu'ils fe laiffent entraîner par
leur enthouſiaſme .
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
M
Onfieur , je prends la liberté de
vous adreffer quelques nouvelles
obfervations fur l'enfant qui fait le fujet
de la quatriéme Eglogue de Virgile . Si ce
petit elfai vous paroît digne de voir le jour,
je vous prie de l'inférer dans votre Journal.
J'y expofe en peu de mors le fyftême que
j'adopte dans le Virgile que vous avez annoncé
il y a quelque tems , & que je donnerai
inceffamment au Public. Ces obfervations
feront bien -tôt fuivies de quelques
autres , qui feront voir que dans mon ou
vrage je n'ai pas beaucoup déféré à l'autorité
des Commentateurs, lorfqu'ils m'ont
A OUST 1751. 77
paru n'avoir pas rencontré jufte . Vous
verrez bien , Monfieur , que j'aurois pû
m'étendre beaucoup davantage fur le fujet
que je viens de traiter ; mais voulant être
court, je me fuis contenté d'indiquer les
preuves que je produits . C'eft pour la même
raifon que j'ai négligé tous les ornemens
de la diction & de l'érudition . Quoiqu'il
en foit , je crois en avoir dit affez pour
être entendu . Je fuis , & c.
Ant . Bourgeois , Curé de Saint Germain &
Principal du Collège de Crépy en Valois .
A Crepy , le 29 Mai 1751 .
Le
E Mémoire de M. de Vaucanfon , fur les
nouveaux Moulins à organciner les foyes,
que nous avons inféré dans le fecond Mercure
de Juin , a fait du bruit dans le Royaume
fingulierement dans les Vilies de Commerce .
Des Curieux , des Négocians , des Fabriquaris
même , nous ont écrit à cette occafion pour nous
prier de leur procurer la communication du
nouveau Tour à filer la foye des cocons. M.
de Vaucanfon , Citoyen auffi Zélé que Méchanicien
habile , s'est enfin rendü à nos follicitations.
Nous fouhaitons que fon exemple engage
ceux qui ont dans leur porte -feuille des
chofes utiles , à nous les communiquer.
D iij .
78 MERCURE DE FRANCE.
CONSTRUCTION
D'un nouveau Tour à filer la foye des cocons.
Par M. de Vaucanfon.
L
E grand ufage où l'on eft en France
& dans prefque tous les pays étran
gers de porter des étoffes de foye , fait affez
voir combien il eft important pour le Gou
vernement d'en augmenter & d'en perfectionner
la matiere prémiere.
Il fe fabrique dans le Royaume pour
neuf à dix millions de foye par an , & l'on
eft encore obligé chaque année d'en tirer
de l'étranger pour 14 à 15 millions pour
alimenter nos Fabriques .
On employe dans ces Fabriques deux efpeces
de foye differente ; l'une fert à faire
la chaine de l'étoffe , & l'autre fert à en
faire la trame.
Celle qui fert à faire la chaîne eft la
plus précieufe , parce qu'elle eft la plus
travaillée , & c'eft cette qualité de foye
que nous tirons principalement de l'étranger
, parce que très - peu de gens ont eu juf
qu'à préfent l'art de faire en France des
foyes affez belles pour avoir pû être em
ployées à cet ufage.
AOUST . 1751. 79
Cefont les Piémontois qui nous en fourniffent
, parce que ce font eux qui la travaillent
le mieux , & qu'ils font même les
feuls en Europe qui la fçachent bien tra
vailler.
Tous les Etats du Nord où il y a des Manufactures
d'étoffes de foye , font pareille
ment obligés d'avoir recours à eux pour la
chaîne de leurs étoffes ; ils la leur vendent,
ainfi qu'à nous , toute ouvrée & préparée ,
& ils fe réfervent par- là une main d'oeuvre
qu'ilsinous font payer d'autant plus cher aujourd'hui
, ,
que la confommation des étofes
de foye augmente de plus en plus , ainſi
que le nombre des Fabriques étrangeres .
Je ne crains point d'avancer que le produit
de la foye pourroit monter en France
à un grand tiers de plus qu'il ne monte
effectivement , foit par l'augmentation de
fa qualité & par conféquent de fon prix ,
foit par la diminution du déchet , fi on tiroit
de la matiere tout le parti qu'on en
peut tirer en la travaillant comme il faut ;
& ce qui confirme mon opinion , c'eft que
dans les endroits où l'on fabrique la foye
le plus mal, & où elle eft le moins eftimée ,
j'en ai fait faire à ne la pas diftinguer des
plus belles.
Pour faire voir le peu de parti qu'on a
tiré jufqu'ici de la foye qui vient chez
Dij
80 MERCURE DE FRANCE.
nous , & l'avantage confidérable qu'on en
retireroit en la travaillant autrement qu'on
ne fait, il faut premierement remarquer ,
que la foye fe fabrique d'abord fous une
efpece générale , qui eft la foye gréze , on
entend par foye gréze , la foye fimplement
tirée des cocons par le moyen d'un Tour
propre à cet effet,
Cette foye gréze reçoit enfuite differentes
fortes de préparations propres aux Manufactures
: on en fait de l'organcin , ou
on en fait des trames.
L'organcin n'eft autre choſe que deux
trois , & quelquefois quatre brins de foye
gréze , tordus chacun en particulier fur un
moulin , & retordus après tous enſemble
fur un autre moulin , & cela pour leur
donner une force & une élafticité propres
à obéir aux differentes extenfions qu'ils
fouffrent fur le métier lors de la fabrication
de l'étoffe. Ces differens brins de foye
ainfi tordus & retordus , fe nomment organcin
ou foye organcinée , & font toujours
employés pour faire la chaîne des
étoffes.
La foye pour trame , eft ordinairement
compofée de deux ou trois brins de foye
gréze , qu'on met pareillement fur le moufin
, pour y être tordus très légerement enfemble
; mais comme elle ne fouffre aucun
A O UST. 1751 . 81
effort ſur le métier , les brins n'en font jamais
tordus féparément .
La trame eft auffi compofée quelquefois
d'un feul brin de foye gréze , tordu foiblement
fur lui- même , que l'on nomme poil.
Comme ces trois efpéces particulieres de
foye ne font , à proprement parler , qu'autant
de differens apprêts donnés à la premiere
efpéce , qui eft la gréze , c'eft de cette
premiere opération que dépend principalement
la bonté des trois autres , & c'eſt
précisément cette premiere fabrication en
foye gréze qni eft mauvaiſe en France , &
dans laquelle uniquement les Piémontois
ont l'avantage fur nous pour la fabrication
des organcins .
L'efpece de foye la plus chere eft donc
l'organcin , parce qu'outre qu'elle eft compofée
de la plus belle matiere , c'est- à - dire
des cocons les plus fins , elle eft encore
plus travaillée dans ces fecondes opérations,
& l'excédent de fon prix eft toujours
d'un tiers fur celui de la trame.
Si notre foye dans fa premiere opération
étoit travaillée comme il convient ,
on pourroit en faire de l'organcin & gagner
ce prix confidérable , qui n'eft que
fur la main d'oeuvre , & que nous payons
argent comptant aux Piémontois , qui plus
avifés que nous , ne font prefque que de
D v
S2 MERCURE DE FRANCE.
l'organcin , parce qu'ils ont fenti
que le
double apprêt qu'on eft obligé de donner
à de la fimple foye gréze , une fois bien tirée
pour en faite de l'organcin , ne leur coû
te pas le furplas du prix auquel cet organcin
eft acheté au- deffus de la trame.
Il y a de plus une perte réelle de matiere
dans la maniere dont on tire chez nous la
foye des cocons ; une même récolte donne.
toujours des cocons de plufieurs qualités
differentes ; elle en donne de fins , de demi
fins , de fatinés & des doubles ; les cocons
fins font ceux dont le tiffu préfente à leur
fuperficie un grain très-fin & très - ferré ; les
demi fins ont le grain plus lâche & plus
gros ; les fatinés n'en ont point du tout ,
& les doubles font ceux où deux vers ont
travaillé & fe font enfermés enfemble.
Chaque qualité de cocons donne une
foye differente ; les fins donnent la plus
belle , les demi fins , tirés avec précaution ,
( c'est-à- dire avec une eau moins chaude )
en donnent une peu differente ; les fatinés
en donnent une de beaucoup inférieure
, & les doubles n'en fçauroient donner
qu'une très mauvaife , qui n'eft jamais d'aucun
ufage dans la fabrication des étoffes.
On a fait jufqu'ici tout ce qu'on a pů
pour perfuader ceux qui font tirer de la
foye , qu'il falloit tirer chaque qualité de
A O UST. 1751 83.
cocons féparément ; qu'il y avoit beaucoup
à gagner par la qualité de la foye qui en
rélultoit , mais on n'eft pas encore parvenu
à leur faire entendre raifon là-deffus ; il y
a beaucoup d'endroits où l'on tire les cocons
pêle-mêle fans aucun triage , & partout
ailleurs on fe contente de tirer féparément
les doubles & les fatinés ; les fins
& les demi-fins font toujous mis enfemble
dans la même baffine , enforte qu'on gâte
les beaux par le mêlange des inférieurs ,
qui eux-mêmes n'en font pas mieux tirés ,
parce que chaque qualité de cocons exigeant
une eau d'un degré de chaleur different
, il arrive que quand l'eau eft au degré
de chaleur convenable pour les cocons
fins , elle fe trouve trop chaude pour les
demi fins , qu'elle fait monter en bourre
& que fi on veut les purger comme il convient
, on perd alors la plus belle foye , qui
s'enleve des cocons fins ; fi d'un autre côté
on tient l'eau dans un degré de chaleur,
plus modéré & convenable pour les demifins
, la foye des fins ne fe détache plus
que très-difficilement , d'où il s'enfuit un
déchet très- conſidérable , indépendamment
de la mauvaife qualité de foye que l'on
fait.
On fera peut- être furpris de ce qu'une
Nation auffi active & auffi induſtrieuſe
D vj
S4 MERCURE DE FRANCE.
que la nôtre , foit reftée auffi long tems
dans l'ignorance relativement à cet objet ,
& que le propre intérêt des Particuliers ne
les ait pas engagés à fe perfectionner & à
imiter d'auffi proches voisins.
Il est bien aifé de fentir que c'eft l'effet
d'une mauvaiſe habitude , contractée dès
les commencemens , & qui n'a point changé
, parce que la befogne eft reftée entre
les mains des gens de la campagne , incapables
de fe corriger d'eux- mêmes , & òrdinairement
peu difpofés à fe laiffer inftruire
.
J'ai crû
que le meilleur moyen étoit de
fuppléer à leur ignorance & à leur négligence
, en corrigeant & en perfectionnant
le Tour dont ils fe fervent pour cette opération.
Ce Tour'eft celui avec lequel on tire la
foye des cocons par le moyen de l'eau
chaude ; il eft formé par un bâti de bois ,
qu'on nomme le banc du Tour ; fa longueur
eft d'environ 4 à cinq pieds , fur 2
pieds & demi de large , il a 2 pieds de
hauteur fur le devant & 2 pieds & demi
fur le derriere ; fur une traverfe de devant
il y a deux filieres de fer à 6 pouces environ
de diftance l'une de l'autre , & fur le
derriere il y a un devidoir de deux pieds
de diamètre pour recevoir la foye ; ce deAOUS
T. 1751. 85
vidoir eft mobile fur les deux extrémités
de fon axe, par le moyen d'une manivelle;
voici comment fe fait l'opération.
Sur le devant du Tour eft une baffine
de forme ovale remplie d'eau , pofée fur
un fourneau. La femme qui doit tirer la
foye , & qu'on nomme la tireuſe , eſt aſfife
devant cette baffine ; quand l'eau eft
prefque bouillante , elle y jette dedans
deux ou trois poignées de cocons , & avec
une espéce de petit balay , fait avec des
branches de bruyeres les plus fines , dont
toutes les pointes coupées forment un plan
droit , elle enfonce legérement tous les
cocons dans l'eau , & à plufieurs repriſes ,
ce qu'on appelle faire la battue.
Quand les cocons font bien détrempés ,
tous les brins s'attachent aux pointes du
balai ; alors la tireufe prend ces brins avec
la main , & les enleve jufqu'à ce qu'ils
viennent bien nets , ce qu'on appelle purger
la foye.
1
Quand la tireufe voit tous ces brins de
cocons bien purgés , elle prend 4,5,6 ,
& quelquefois , fuivant la groffeur de la
foye que l'on veut faire , 12 & 15 de ces
brins qu'elle paffe dans le petit trou d'une
des filieres , elle en paffe le même nombre
dans le trou de la feconde , & tous ces brins
86 MERCURE DE FRANCE.
de cocons , au fortir des deux filieres , ne
forment plus que deux fils de foye .
Une feconde fille prépofée pour faire
tourner le devidoir , & quon nomme la
tourneufe , prend alors ces deux fils de
foye pour les attacher fur le dévidoir ,
qu'elle fait enfuite tourner d'une trèsgrande
viteffe , au moyen de la manivelle ;
ces denx fils de foye viennent s'y coucher ,
& y former deux échevaux féparés , à la
faveur d'un guide pour chaque fil.
Les deux guides font faits avec deux
petits fils de fer , de quatre pouces de longueur
, dont une extrémité eft plantée perpendiculairement
dans une régle de bois ,
à fix pouces de diftance l'un de l'autre ,
& l'autre extrémité eft recourbée en forme
d'anneau , dans lequel on paffe le fil de
foye. La régle qui porte ces guides fe
meut horifontalement , & parallelement à
l'axe du devidoir , & comme fon mouvement
eft de droite à gauche , on a nommé
cette piéce du tour le va & vient.
A mesure que chaque cocon fe développe
, la tireufe a foin d'en fournir de
nouveaux , pour conferver toujours la mê
me égalité au fil de foye , dont la groffent
lui eft affignée par deux nombres , comme
de 4 à 5 , de 5 à 6 , ou de 6 à 7 cocons ,
de même en augmentant.
&
A OUS T. 1751. 87
Comme chaque fil de foye , compofé
de plufieurs brins de cocons , arrivoit fur
le devidoir fans faire corps , c'est- à - dire ,
fans être liés les uns avec les autres , on
imagina d'abord de faire paffer chaque fil
de foye au fortir des filieres fur la circonference
de deux cylindres , foit pour occafionner
une preffion de tous les brins ,
dont la gomme dont ils font chargés , eft
encore affez liquide pour fe coller , foit
pour en exprimer l'humidité , & les faire
arriver par ce moyen , bien fecs & bien
liés enfemble fur le devidoir ; les cylindres
, dont on fe fervoit , étoient fimplement
des bobines paffées far une broche
de fer , c'eft pourquoi on appella cette
façon de tirer la foye , tirer à la bobine.
La preffion faite fur ces cylindres ou
bobines , n'étant point affez forte , & donnant
aux fils de foye une forme platte ,
dont les brins n'étoient point encore affez
liés , affez ſecs & affez unis , on fupprima
les bobines , & à leur défaut on imagina
de croifer , au fortir des filieres , les deux
fils de foye l'un fur l'autre , un certain
nombre de fois.
Cette méthode réuffit à merveille ; la
foye reçut dès- lors une qualité bien differente
; de platte qu'elle étoit , par le moyen
des bobines , elle devint ronde au fortir
SS MERCURE DE FRANCE.
des croifures ; les brins , quoique joints
parallellement les uns fur les autres , parurent
bien liés enſemble , & ne faire qu'un
même corps ; elle arriva auffi plus léche
& plus nette fur le devidoir ; dès ce moment
, les Piémontois tirerent toutes leurs
foyes de cette maniere , que l'on nomma
tirer à la croifade.
Après la découverte des croifures , les
Piémontois ajoûterent plufieurs autres perfections
à leurs tours à tirer la foye.
Les guides qui conduifent le fil de foye
fur le devidoir , recevoient leur mouvement
par une poulie , dont l'axe étoit fixé
fur une traverſe du Tour , & cette poulie
étoit mue par une corde fans fin , qui partoit
d'une autre poulie fixée fur l'un des
bouts de l'axe du devidoir , d'où elle recevoit
fon mouvement.
Ce mouvement qui doit être en telle
proportion , avec chaque révolution du
dévidoir , pour que les fils de foye changent
contiuuellement de place , & ne fe
pofent pas les uns fur les autres , étoit toujours
dérangé par les differentes variations
de la corde fans fin.
Les Piémontois ont prohibé ce mouvement
à corde , & y ont fubftitué quatre
roues en engrenage d'un nombre de dents
déterminé , pour que la proportion du
A O UST. 1751. 89
mouvement des guides fût toujours conftante
avec chaque révolution du devidoir.
Ils ont auffi augmenté la diftance des
guides au devidoir , qu'ils ont fixée à trois
pieds deux pouces de notre mefure , afin
que les particules d'eau qui accompagnent
les fils de foye , euffent le tems d'être frappés
par l'air , & de s'évaporer davantage.
Toutes ces régles & plufieurs autres ,
concernant le tirage des foyes , font portées
dans un Réglement que le Roi de
Sardaigne fait obferver dans toute la rigueur.
Quoique les Tours à la croifade des
Piémontois ayent paffé jufqu'à préfent
pour les meilleurs , je les ai trouvés encore
fufceptibles d'être fimplifiés & perfectionnés.
J'ai fupprimé les quatre roues , par lefquelles
les guides reçoivent leur mouvement
de l'axe du devidoir ; comme elles
étoient faites en bois , elles font fujettes à
beaucoup d'inconvéniens ; les dents s'ufent
& fe caffent aifément ; l'arbre qui
communique le mouvement du devidoir
aux guides, & qui eft auffi de bois, eft trèsfujet
à fe tourmenter , à caufe de fa longueur
qui eft de trois pieds , enforte qu'il
faut toujours avoir un double de toutes
90 MERCUREDE FRANCE.
ces piéces , pour en changer au premier
accident , afin de ne pas interrompre le
cours du tirage , ce qui occafionne un plus
grand entretien , & par conféquent plus
de dépense .
J'ai remis en ufage la corde fans fin , en
rendant mobile la traverſe qui porte la
poulie des guides , & à la faveur d'un
poids de quatre à cinq livres , qui tire
d'une force conftante , cette traverfe du
côté oppofé à la corde fans fin . La poulie ,
ainfi que la traverſe & le poids , obéiffent
toujours aux moindres variations de la
corde , d'où il s'enfuit un mouvement toujours
régulier pour les guides , qu'on proportionne
avec celui du devidoir › par la
difference des diamétres des deux poulies
.
J'ai trouvé que la proportion de vingtdeux
parties & demie pour la poulie du
devidoir , & de trente- cinq pour la poulie
des guides , étoit la plus avantageufe pour
bien diftribuer la foye fur le devidoir .
Les croifures des deux fils de foye fervent,
non-feulement , comme je l'ai dit cideffus
, à exprimer les parties aqueuſes ,
& à lier les differens brins de cocons enfemble
pour n'en former qu'un feul ; elles
fervent encore à rendre la foye bien nette
& bien unie , parce que les moindres faleAOUS
T. 1751 91
tés , & les moindres petits bouvillons qui
viennent avec les brins de cocons , lorfqu'ils
n'ont pas été fuffifammeut purgés ,
s'arrrêtent à la croifure , & ne pouvant
paffer outre , ils font caffer le fil de foye.
Mais comme les tireufes craignent cet
accident , parce qu'elles font alors obligées
de recommencer les croifures , opération
qui n'eft pas ailée , elles font un très- petit
nombre de ces croifures , crainte de réci
dive , la foye arrive pour lors fur le devidoir
beaucoup moins féche , beaucoup
moins nette , & beaucoup moins forte ,
parce que les differens brins fe trouvent
moins liés & moins adhérens .
On leur recommande cependant de
croifer beaucoup , elles y font même aftraintes
par les Réglemens en Piémont ;
mais elles n'ont aucune régle pour s'affûrer
du plus ou du moins ; il eft impoffible
à une tireufe de faire toujours le même
nombre de croifures , parce qu'elle eft
obligée de les faire en roulant les deux
fils de foye avec le bout du doigt index
fur le pouce , dont le tact eft entierement
perdu par l'eau bouillante , dans laquelle
elle eft obligée de mettre fes doigts à chaque
inftant fi elle en fait trop , les fils de
foye ne peuvent plus gliffer l'un fur l'autre
, & il faut abfolument recommencer ;
:
92 MERCURE DEFRANCE.
fi elle en fait trop peu , elles ne produifent
pas tout leur effet , & c'eft ce qui arrive le
plus fouvent.
J'ai levé cet inconvénient dans mon
nouveau Tour , en donnant à la tireufe un
moyen prompt & facile de faire tel nombre
de croifures qui lui fera preferit , &
cela fans toucher aux fils de foye .
Un coup d'oeil jetté fur ce Tour , fera
beaucoup mieux connoître ce moyen que
la defcription que j'en pourrois faire .
Outre la grande facilité , & l'extrême
précifion avec lefquelles fe font ces croifures
, on a encore l'avantage d'en faire le
double , fans que cela empêche en aucune
façon les fils de foye de gliffer l'un fur
l'autre ,, parce que ce plus grand nombre
fe trouve partagé en deux parties , ce qui
forme deux croifures , éloignées d'un pied
environ l'une de l'autre.
Si la foye reçoit fes principales perfec
tions de l'effet des croifures , il eft aifé de
concevoir que plus on pourra , fans inconvénient
, augmenter le nombre de ces
croifures , plus on fera une foye parfaite.
›
En effet , fi la preffion que font les croifures
fur les deux fils de foye fert à unir
& à lier les differens brins de cocons qui
les compofent , il eft certain que plus il y
aura de croifures , plus la cohésion des
AOUS T 1751.
93
:
brins fera grande , & que par conféquent
le fil de foye aura plus de force ; mais
comme les croifures par cette nouvelle
méthode pourront toujours être en mêmenombre
, il en résultera toujours une égalité
de force dans la foye , qui eft une des
qualités principales qu'elle doit avoir .
Si la preffion des croifures contribue à
la netteté des fils de foye , en s'oppofant
au paffage des bourrillons , il eft indubitable
que ce qui aura paffé dans la premiere
croifure pourra s'arrêter dans la feconde
, & ce fera toujours une barriere de
plus qui empêchera les fils du foye d'arriver
fur le devidoir avec le moindre corps.
étranger ; le nombre des croifures étant
toujours égal , les obftacles feront toujours
les mêmes , d'où il réfultera une foye toujours
également nette , & toujours également
unie.
Si la preffion des croifures fert encore à
exprimer les particules d'eau dont les brins
de cocons font toujours enveloppés au
fortir de la baffine , il eft conftant que
plus il y aura de croifures , plus il y aura
de preffion , & par conféquent plus de
particules d'eau en feront détachées ; celles
qui n'auront point été enlevées par la
premiére croifure , le feront par la feconde
; voit-on auffi très -fenfiblement quan
94 MERCURE DE FRANCE.
tité de particules d'eau s'enlever en forme
de brouillard de la feconde croifure , fans
laquelle ces particules d'eau feroient arrivées
avec les fils de foye fur le devidoir ,
& auroient fervi à les coller les uns fur
les autres , inconvénient très dangereux
pour le devidage des échevaux , parce
qu'outre la longueur du tems qu'on eft
obligé d'y mettre pour venir à bout de les
devider , les fils collés s'écorchent ou ſe
caffent très-fouvent .
Indépendamment de toutes les perfections
que la double croifure donne
à la foye , elle fournit auffi à la tireufe
le moyen de donner aux deux
fils de foye le plus d'égalité qu'il eft ·
poffible .
La tireufe n'a d'autre moyen pour s'affûrer
de l'égalité des deux fils de foye
qui fe font en même- tems , que de les
tirer chacun avec le même nombre de
'cocons. Mais lorsque les cocons tirent
à leur fin , c'est-à-dire lorfqu'ils font
prefque tous développés , ils fourniſſent
des brins beaucoup plus foibles , fouvent
deux trois & quelquefois quatre de ces
brins n'en valent pas un de ceux qui commencent
à fe développer ; la tireufe eft
alors guidée par la derniére croifure qui
fe porte dans l'inſtant du côté oppoſé au
A OUS T. 1751. 95
fil le plus foible , & avertit par là la
tireufe qu'il faut y jetter des brins de
cocons jufqu'à ce que la croifure foit revenue
dans le milieu.
Cette double croifure ne pardonne aucune
faute ni aucune négligence dans
l'opération du tirage ; fi les cocons n'ont
pas été auparavant bien triés pour être
tirés féparément , & fi la tireufe dans
fes battues n'en purge pas les brins jufqu'àce
qu'ils viennent bien nets & entiérement
dépouillés de toute leur mauvaife foye ,
la moindre côte , ou le moindre petit floccon
de cette mauvaiſe foye fera caffer les
fils à l'arrivée des croifures , & fi elle
n'a pas foin de même de fournir des
brins aux fils trop foibles , la croifure
fe portant trop du côté oppofé , emportera
le fil foible & le fera auffi caffer.
Je fuis perfuadé que les mauvaifes ouvriéres
ne trouveront pas d'abord ce nouveau
Tour à leur fantaisie,& qu'elles diront
qu'il fait caffer la foye plus fouvent que
les autres ; mais il faut commencer par
leur apprendre que ce Tour a été imaginé
exprès pour faire caffer tous les fils qui
auroient pû arriver fur le devidoir avec
quelque défaut , & que quand elles fe
feront habituées à bien trier les différentes
efpéces de cocons , à les bien purger à la
96 MERCUREDE FRANCE.
battue , & à entretenir foigneufement l'égalité
des brins , ce Tour ne leur paroî
tra plus faire caffer la foye auffi fouvents
elles verront au contraire qu'il eft bien
plus aifé & bien plus commode , que
leur Tour ordinaire , indépendamment
d'une foye beaucoup plus belle & beaucoup
meilleure , qu'elles ferout.
On voit en effet pat tout ce que je viens
de dire, combien le Tour à la double croifade
a d'avantage fur le tour ordinaire ;
il donne à la foye une plus grande force
en joignant par une preffion double les
differens brins qui la compofent , il la
rend nette & unie , en s'oppofant doublement
au paffage des corps plus groffiers ,
il en détache les parties aqueufes par une
double compreffion , il affûre l'égalité de
chaque fil de foye par la direction de fes
deux croifures , il donne à la tireuſe un
moyen très facile pour croifer & pour croifer
avec préciſion , il ne fouffre aucune négligence
, il exige au contraire toutes les
précautions préalablement néceffaires à
cette opération , enfin il empêche qu'on
ne gâte une matiére auffi précieuſe , pour
le remplacement de laquelle on eſt
obligé de fortir tous les ans une fi groffe
fomme d'argent du Royaume.
Plufieurs expériences ont confirmé ce
que
A O US T. 1751.
97
que je viens d'avancer , en faveur de ce
nouveau Tour , on a fait éclore des vers à
foye cet été dernier , à quatre lieues de
Paris près le Village de Maffy ; les cocons
qui eenn font provenus , ont fourni de quoi
faire cinquante livres de foye qu'on a
fait tirer fur quatre Tours à la double
croifade.
Cette foye à été mife par les connoiffeurs
à côté de tout ce qui fe fait de plus beau
en Piémont , pour ne pas dire au deffus ,
& c'eft fur cette foye que j'ai fait quantité
d'expériences , pour m'affûrer de fa prééminence
fur celle qu'on a fait aufli tirer fur
un Tour ordinaire , dans le même lieu
par les mêmes tireufes & avec les cocons
de la même récolte.
Les mots de l'Enigme & des Logogriphes
du Mercure de Juillet font Jubilé , Jubilé
, antichambre & ambrofie . On trouve
dans le premier Logogriphe Jule , Julie ,
lie , Jubé, Bil , bile , bille , lui , Livie , Libie,
vil , Ville , Bel , Bulle & jeu. On trouve
dans le fecond Cambrai , Antibe , Manté ,
Tain , Caen , Tibre , Rhin , Marne , Cain ,
Arabie , Bacha , mât , Iman , tabac , ancre ,
ambre , aimé , mitré , air , Bret , biche , mi ,
ré & Rabin, On trouve dans le troifiéme
E
98 MERCURE DE FRANCEami
, or , rofe , Rome , air , bras , jambe ,
rame , fabre , ire , Rabi , ambo , ire , mea ,
amor, morbi , Roma , ré , fi , mi , mari , rime,
Afie , Siam , mois , mais , More , Mars ,
Mai , Roi , robe & Moïfe.
****************
ENIGM E.
M Ille &mille attributs , l'un à l'autre oppofés,
Par leur varieté , leur bizarre aſſemblage ,
A chercher qui je fuis , Lecteur , fi vous l'ofez ,
Pourront dans un moment vous donner de l'ouvrage.
En un point feulement , de tout le genre humain
Je parrage la destinée ;
Nature veut que de la main
La trame de mes jours foit faite & terminée.
Je fuis fouvent où l'on ne me croit pp
as ,
Souvent auffi , qui croit me voir paroître ,
Eft bien confus de ne me trouver pas ,
Quand de plus près il veut me reconnoître ;
Les plaifirs les plus vifs , les foins les plus cuifans ,
Sont tantôt mes amis , font tantôt mes enfans ;
Le tumulte me plate , j'aime la folitude.
Né dans l'oifiveté ,
J'excite fouvent à l'étude ,
Et par le travail le plus rūde
Je ne puis être rebuté.
A O UST.
1751. 99
Quoiqu'ami de la paix , je confeille la guerre ,
Je fais un fcélérat , j'aime la probité ,
Et quoique la douceur foit dans mon caractére ,
Mon reffentiment va jufqu'à la cruauté ;
Mais ce qui pourra bien vous paroître impoffible,
Géant dès en naiffant ,
Je vais toujours rapetiffant,
Et je finis par être imperceptible.
AUTR E.
U Tile enfant de l'Art, fans corps je fuis produit,
Sur deux jambes pourtant je me trouve conduit ;
Je vais en peu de tems d'Europe dans l'Afrique ,
J'arpente également l'Afie & l'Amérique.
De ce vafte Univers je parcours la grandeur ,
J'en fais tout le circuit , je toife fa largeur ;
Je te montre du doigt d'un lieu la longitude ,
A combien de degrés il a fa latitude ;
Sans fortir de tes mains , de Paris à Lizieux ,
Je fatisfaits , Lecteur , tes defirs curieux.
Ce n'eft pas encor tout ; fans changer de figure ,
Conftruit de deux métaux , j'en reçois la parure ,
L'Art fçut la rendre utile , & l'un fur l'autre emé,
Je fus pour plufieurs fins à propos inventé ,
Car le même bientôt fous les mûrs d'une Place ,
Je décris tous fes Forts qu'exactement je trace. {
Je tourne autour de moi fur la pointe du pied ,
Et cependant , Lecteur , je ſuis eftropié ;
Car une jambe en deux fouvent eft féparée ;
E ij
100 MERCURE DE FRANCE .
Privé d'une partie , une autre eft préparée
A reprendre la place , & même quelquefois
On pourroit en compter plus de deux ou de trois,
On y voit une roue en fort petit volume ,
Une autre peut fervir & tenir lieu de plume,
La moitié de ton corps eft la forme du mien ,
Et fi je fuis trop lâche , alors je ne vaux rien .
Aux deux Amans , le Ve . Ch. Reg.
Ce's Juin 1751.
TR
LOGO GRIPH E.
Rois chofes , cher Lecteur , compofent mon
effence ,
Qui toutes trois d'intelligence ,
T'apprennent un fecret fçavant & curieux ,
Puifque je te mets fous les yeux
L'utile pefanteur de l'air que tu refpire ,
Mais déja je crains d'en trop dire..
Neuf membres font mon tout ; fi pour le deviner
Tu fouhaites le combiner ,
Il t'offrira d'abord l'implacable ennemie
De tous les animaux qui fur la terre ont vie ;
Le flux & le reflux des mers ;
Un de ces petits Corps répandus dans les airs ;
Une pierre fatale à tous tant que nous fommes ;
Ce qui fut inventé pour la perte des hommes ;
Un endroit du logis aimé dans les hyvers ;
A O UST 1751 .
·
.
Celui qui prend naiflance en la Mauritanie ;
Le méral le plus beau , le plus digne d'envie ;
Du corps une partie incommode aux couriers ;
Un inftrument qui fert beaucoup aux bateliers;
Même ce qui t'anime & te donne la vie ;
Une forte chauffure , utile aux Cavaliers ;
Un fuc jaune qui fort d'une plante étrangere
Et tout ce qui remplit l'un & l'autre Hémiſphere ;
Un poiffon fort petit , qui dans le fein de l'eau
Peut , dit- on , retenir le plus puiffant Vaiſſeau ;
Une Ville , autrefois maitreffe de la terre.
De ton attention je craindrois d'abuſer ,
Si je t'en nommois davantage ;
Permets- moi donc , Lecteur , de finir ce langage ,
Trop content fi je puis un inſtant t'amuſer.
Aux deux Amans , Ja. Ch. Re.
AUTRE.
Cultivée autrefois par des peuples fameux ,
De leurs travaux j'ai confacré la gloire ,
Et fans le fecours de l'Hiftoire
Je les fais vivre encor chez leurs derniers neveux,
De douze membres composée ,
Il eft , pour me trouver , une méthode aiſée
I › 2 & 6 , vous diront qui je fuis ;
Quand je fuis belle , j'embellis ;
Mais de dix de mes pieds , quelquefois l'ignorance
Me fagotte fi plaiſamment ,
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
Que bien loin d'être un ornement ,
Je perds toute mon élégance.
Mon premier quart a verfé bien du fang.
1 , 3 , 6 , 7 , 10 , 2 , fouvent au plus haut rang ,
Et fouvent au plus bas étage ,
Je ne perds ni ne gagne à de tels changemens ;
Lecteur , reprends mon tout , & de trois Elémens
Il fçaura t'offrir l'affemblage ;
9% & 3 , je fuis bon à quitter ,
Car très -fouvent je défigure
Des chefs- d'oeuvre de la Nature
6 , 5 , 9 , 11- & 7 , donnent de quoi flatter:
Des humains, la pauvre cervelle ;
3,4 ,
I 6 , je fais une guerre cruelle "
A 2 , 1 , 9 , à qui z ajoûté
Du corps humain préfente une partie.
S , 3 , 1 , 2 & 7 , paya cher fa folie ;
8,5,3,7 , je fuis de grande utilité ,
Et l'on me voit mettre en ufage
Dans les lieux où l'on rend hommage
A la fuprême Majefté ,
Comme dans les réduits faits pour la volupté.
Je compte par milliers les Auteurs de mon être ;
Ame chercher , Lecteur , je t'aiderai peut être ;
2 , 10,3,4 & m'ont fervi de berceau , 7 ,
Et prife dans un fens nouveau ,
De maint fecret je voile le myftere ;
Je me change en 3. ,1 ,. 8 , 426 & 7x
Que j'en rends le dépofitaire .
1
AOUST. 103 1751 .
7 , 3 , 1 , 2 & 6 , action d'un diftrait ;
3 , 2 & 5 , je porte l'épouvante ,
Quoique partant fouvent d'une ame fort contente
,
Et dans 2 , 10. & 7, on m'entend fréquemment ;
Mais fi l'on veut me joindre avec & feulement ,
Je deviendrai plus fort que trente bras enſemble .
9, 1,8, certain bruit qui reffemble
A celui des .... mais par ma foi
6,5, 3
Je ne vous dirai point à quoi ,
Cela feroit trop clair ; vous voila fur la trace ,
Et je ne prétends plus vous indiquer la place
Où les membres feront pofés ,
Ni de combien les mots vont être composés ,
C'eft à vous à faire le reste,
Par exemple , cherchez choſe aux brigands funeſte;
Certain pays où fans danger
On ne peut guéres voyager ;
Ce que très fouvent on regrette ,
Et que l'on n'efpere jamais ,
Qu'une combinaiſon parfaite
Donne dans un feul mot en Latin & François ;
Cherchez encore un meuble de ménage ;
Une admirable invention "
Qui vous fait voyager chez toute Nation ,
Et qui pluralifée eft d'un tout autre uſage.
Item , un vice capital ;
Quelque chofe de bon , qui fouvent fait grand mal ;
Une Province & Ville de Hollande
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
Un plat cher à la gent gourmande ;
Une machine , qui des eaux
Sauva certain vieillard que le bûveur regrette
,
Souvent fit danfer un Prophéte ,
Et dans un autre fens , fait trembler les batteaux ;
Une Charge fpirituelle ,
Où l'on porte bas la dentelle ;
Un accident , & celui qui le fuit ;
Ce qu'un bon Citoyen chérit ;
Une formidable Puiffance ,
Pas trop coufine de la France ;
Un Coquillage , un bon poiffon ;
L'endroit d'où l'on nous fait leçon ;
Une voiture fans portieres ,
Et le gagne-pain des Notaires ;
Une espece d'augmentatif ;
Un homme au pas lent & tardif ;
Un lit d'enfant , très -refpectable ;
Un jeu qui fait un bruit du diable ;
La peau de plus d'un animal ;
Un des cinq fens , je ne veux pas le dire ;
Ce qui fert à l'amour à faire bien du mal ;
Ce qu'on apprend quand on fçait lire ;
Une fille , qui fans retour ,
Par fa foeur eft chaffée , & la foeur à fon tour
S'enfuit d'une vîtefle extrême ;
•
Ce qu'avec les défauts on aime ;
Un Pays de l'Afie ; un peuple mécréant ;
Ce qu'il ne faut pas qu'on nous coupe ;
A O UST. ∙1751 .
L'ordinaire goûter d'une bourgeoife troupe ;
5:
Un coup dont maint joueur ne paroît pas content ;
Deux mots fignifiant prefque la même chofe ,
Et défagréables tous deux ;
Tourment à quoi le crime expoſe ;
Mal pour les dents fort dangereux ;
Ce qu'un chien courant doit connoître ,
Une voiture , enfuite un conducteur ;
Ce qui fait grand plaifir entre les mains d'un
Maître ,
Mais avec l'apprentiffouvent fait mal au coeur ;
Un purgatif enfin , deux notes de mufique ;
Mais il me femble auffi que par trop je m'explique
,.
Et fi je n'arrêtois mon indifcrétion ,
Bientôt je vous dirois mon nom.
NOUVELLES LITTERAIRES.
M'contenant
EMOIRES du Cardinal de Retz ,
contenant ce qui s'eft paffé de remarquable
en France , pendant les premieres
années du regne de Louis XIV..
Nouvelle édition revue & corrigée . 7. vol .
Á Géneve , & le trouvent à Paris chez
Prault fils , Quai de Conti.
Avant de faire connoître l'édition que
nous croyons faire
nous annonçons ,
E v
106 MERCURE DEFRANCE.
plaifir à nos Lecteurs en leur retraçant
d'après M. le Préfident Henault , le caractére
du Cardinal de Retz ,
On a de la peine à comprendre , dit
cet illuftre Ecrivain , comment un homme
qui paffa fa vie à cabaler , n'eut jamais
de véritable objet. Il aimoit l'intritrigue
pour intriguer ; efprit hardi , délié
, vafte & un peu romanefque , fachant
tirer parti de l'autorité que fon état
lui donnoit fur le Peuple , & faifant fervir
la Religion à fa politique ; cherchant
quelquefois à fe faire un mérite de ce
qu'il ne devoit qu'au hazard , & ajuſtant
fouvent après coup les moyens aux évenemens.
Il fit la guerre au Roi ; mais le
perfonnage de rebelle étoit ce qui le flatoit
le plus dans fa rébellion ; magnifique
, bel efprit , turbulent , ayant plus
de faillies que de fuite , plus de chiméres
que de vûes , déplacé dans une Monarchie
, & n'ayant pas ce qu'il falloit pour
être Républiquain , parce qu'il n'étoit ni
fujet fidéle ni bon Citoyen ; auffi vain ,
plus hardi , & moins honnête homme que
Cicéron, enfin plus d'efprit, moins grand ,
& moins méchant que Catilina. Ses Mémoires
font très agréables à lire ; mais
conçoit on qu'un homme ait le courage ,
ou plûtôt la folie de dire de lui même
AOUST. 1751. 107
?
plus de mal que n'en eût pu dire fon
plus grand ennemi ? Ce qui eft étonnant
c'eft que ce même homme fur la fin de fa
vie n'étoit plus rien de tout cela , &
qu'il devint doux , paisible , fans intrigue ,
& l'amour de tous les honnêtes gens de fon
tems , comme fi toute fon ambition d'autrefois
n'avoit été qu'une débauche d'efprit
, & des tours de jeuneffe , dont on fe
corrige avec l'âge , ce qui prouve bien
qu'en effet il n'y avoit en lui aucune paſfion
réelle . Après avoir vécu avec une
magnificence extrême , & avoir fait pour
plus de quatre millions de dettes , tout
fut payé , foit de fon vivant , foit après fa
mort .
On convient généralement que nous
n'avons guéres rien en notre Langue qu'on
puiffe comparer aux Mémoires du Cardinal
de Retz pour la force du ftyle , la
profondeur des caractéres , la chaleur de
la narration. L'Auteur , dit M. l'Abbé
Lenglet , les écrivit dans fa retraite de
Commercy , frontiere de Lorraine . Il
avoit mélé beaucoup d'avantures galantes
avec les affaires de l'Etat , & comme l'Auteur
les avoit communiqués à des Religieufes
, elles les copierent entiérement ,
à la réſerve des intrigues d'amour , que la
Religion de ces bonnes filles les empêcha
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
de tranfcrire . C'est ce que m'a dit en Lorraine
M. d'Audiffret , Envoyé de S. M. T.
C. auprès de S. A. R. de Lorraine . Ce Miniftre
, plein d'une vertu folide , de beaucoup
de lumiere & d'une prudence confommée
, qui auroit mérité un plus grand
Théâtre que celui fur lequel il a parû , avoit
eu un exemplaire de ces Mémoires , par
le moyen de quelques- unes de ces Religieufes
, & c.
On a joint à cette Edition differens morceaux
, dont les uns fortis de la plume du
Cardinal , font plus particuliérement connoître
le génie de l'Auteur. Les autres
fervent d'éclairciffement à quelques endroits
des Mémoires . Nous allons les
indiquer felon l'ordre qu'on leur a donné
dans cette Edition .
1º. Procès Verbal de la Conférence
faite à Ruel , par Meffieurs les Députés
du Parlement , Chambre des Comptes &
Cour des Aides , enfemble ceux de la
Ville , contenant toutes les propofitions
qui ont été faites , tant par les Princes &
Députés defdites Compagnies , & de tour
ce qui s'eft paffé entre eux pendant ladite
Conférence.
2° Lettre préfentée au Sacré Collége ,
de la part du Cardinal de Retz pendant fa
prifon . Elle eft en Latin .
A OUS T. 1751. 109
3 ° . Le Courier Burlefque de la guer
re de Paris , envoyé à M. le Prince de
Condé , pour le divertir pendant fa prifon.
4°. Sermon de S. Louis , Roi de France ,
fait & prononcé devant le Roi & la Reine
Régente fa mere , par Monfeigneur J. F,
P. de Gondy , Archevêque de Corinthe
& Coadjuteur de Paris , à Paris dans l'Eglife
de S. Louis des PP. Jefuites , au
jour & Fête de S. Louis l'année 1648 .
5. La Conjuration de Jean Louis Com-.
te de Fiefque. Ouvrage que M. de Retz ,
compofa , n'ayant encore que 17. ans.
6º. Avis à M. le Cardinal Mazarin fur
les affaires de M. le Cardinal de Retz .
7 °. Les Mémoires de Guy Joli , Confeiller
au Châtelet de Paris ; ceux de
Claude Joli , Chanoine de Notre - Dame ,
& de la Ducheffe de Nemours.
DISCOURS en vers & autres Poëfies
par M. B .... Nouvelle Edition . A
Geneve , chez H. Albert Goffe . 1751. Brochure
in- 12.
Le premier difcours roule fur la Poëfie
en général . Le fecond , fur differens points
de morale.Le troifiéme, fur les paffions permiſes
à un honnête homme. Le quatrième,
fur la Tragédie & fur les difficultés qui y
110 MERCURE DE FRANCE .
fent attachées. Le cinquiéme , eft une
deffence de la Pocfie. Le fixiéme traite des
vains fouhaits & de la folie des hommes.
Les Odes qui fuivent ont le même mérite
que les Poëmes , & leur réputation eſt
faite. Nous rapporterons deux Epigrames ,
pour
faire connoître la maniére de l'Auteur
, à ceux qui ne connoiffent pas encore
fon Recueil.
Réponse d'Ifocrate.
Un gtos Caiffier, bavard par excellence ,
Chez un Rhéteur s'envint folliciter
Quelques leçons de parfaite éloquence ,
La bourſe en main , prêt à tout acheter.
Mon bon Monfieur , pour ne vous point flatter ,
Dit le Rhéteur , payrez double onéraire ;
Ce n'est le tout de vous faire écouter ,
Il faut encor vous apprendre à vous taire.
Eloge d'une honnête femme.
A mon avis , le plus grand des tréfors ,
C'eft une femme honnête , je m'explique :
Je veux qu'elle ait l'efprit comme le corps ;
Que fon devoir foit la feule pratique ;
Qu'en fon coeur foit toute fa Réthorique ;
Que fa raifon ne contefte aucun point :
Heureux qui l'a , cette merveille unique ;
Mais plus heureux celui qui ne l'a point.
A OUST. 1751. III
une
OEUVRES diverfes de M. Darnauld ,
de l'Académie des Sciences & Belles Lettres
de Berlin , dédiées au Roi de Pruffe . A
Berlin & fe trouvent à Paris , chez Durand
, rue S. Jacques , 1751. in- 12. 3 vol .
Nous parlerons le mois prochain de ce
Recueil , dans lequel on trouvera
Tragedie , des Odes , des Epitres , des
Eglogues , des Idilles , des Epitres , des
Fables , des Contes , des Epigrammes , des
Parodies , des Chanfons , des Madrigaux
des Elegies , &c. Il n'y a prefque point de
genre de Poëfie pour lequel M. Darnauld
n'ait eu du goût.
L'INFORTUNE' reconnoiffant , par
M. Guer. A Paris, de l'Imprimerie de Ballard
, rue Saint Jean de Beauvais . 175 1 .
I vol. in-8°.
།
Le premier Chant de cet ouvrage , qui en
a quatre, roule fur la naiffance , l'éducation
& les malheurs de M. Guer. Le fecond eft
une invective contre les amis ou les protec
eurs dont M.Guer n'a pas eu lieu d'être content.
M. Guer eft confolé dans le troifiéme
& dans le quatrième par les bienfaits de M. ,
de Machault, par le goût des Lettres, & par
la compofition de plufieurs ouvrages , dont
plufieurs ont déja été imprimés , & les autres
ne tarderont pas à l'être.
112 MERCURE DE FRANCE .
L'Auteur a ajouté quelques piéces fugitives.
DEL Commercio Differtazione , del Marchefe
Girolamo Belloni.
Cette Differtation , imprimée à Rome en
Italien & en Latin , a quatre objets . Le
Commerce , la Monnoye , le Change ,
l'égalité & l'inégalité entre l'or & l'argent.
Nous fouhaiterions que quelqu'un de nos
Ecrivains entreprît la traduction de cet
ouvrage , où il y a des recherches , &
dont l'objet devient tous les jours plus
utile & plus général.
HISTOIRE Générale d'Espagne , traduite
de l'Espagnol de Jean de Ferréras , enrichie
de Notes hiftoriques & critiques , de Vignettes
en- taille douce & de Cartes Geographiques
, par M. d'Hermilly , in -4 ° dix
volumes. A Paris chez Giffey , le Breton
Ganeau Bordelet , Quillau fils , de Laguette.
>
Le cinquième volume de ce grand ouvrage
comprend depuis l'année 1325 , julqu'à
l'an 1390. Les deux événemens
les plus importans qui y font développés
font l'ufurpation du Royaume de Mayorque
, par Don Pédre , Roi d'Arragon , &
le Regne de Don Pédre le cruel , Roi de
A O UST. 1751.
113
Caftille. Ferréras ne laiffe rien à défirer
fur le dernier point ; mais il a traité trop
fuperficiellement le premier . Cette négligence
de l'Hiftorien a occafionné une
differtation du Traducteur dont nous allons
rapporter une partie .
Quoique la réunion du Royaume de
Mayorque à la Couronne d'Arragon foit
un des événemens les plus importans dont
il eft parlé dans le cinquiéme tome de ma
traduction , Ferréras raconte le fait d'une
maniere fi fuccinte , qu'on refte dans une
efpece d'incertitude touchant l'équité ou
l'injuftice de cette action . Il donne même
lieu au doute , en marquant fous l'année
1341 , que Don Pédre IV . Roi d'Arragon ,
follicité par les Mayorquins , qui étoient
mécontens de leur Roi , de réunir à perpétuité
leurs Ifles à fa Couronne , chercha
des prétextes pour colorer fon entrepriſe ; &
fous l'année 1542 , que Dom Jayme IV.
Roi de Mayorque , ayant été ajourné par
ce Prince , fon Seigneur Suzerain , pour
répondre à certains chefs d'accufation ,
ne voulut point paroître au jour marqué ,
de forte que le lendemain , Don Pédre le
déclara contumax & rebelle , & comme tel
déchu de tons fes droits fur les Domaines
qu'il tenoit à foi & hommage de la Couronne
d'Arragon. On peut en effet inferer de
114 MERCURE DE FRANCE.
ceci deux chofes , la premiere , qu'à la feule
réquifition des Mayorquins , le Roi
Don Pédre projetta de dépouiller le Roi
Don Jayme de fes Domaines , feudatai.
res de la Couronne d'Arragon ; la feconde ,
que le Roi Don Jayme fournit à Don Pédre
par ſon refus d'obéir à la citation , un prétexte
, au moins apparent , de fatisfaire
fon ambition . Dans le premier cas , le Roi
d'Arragon paroît injufte ; dans le fecond ,
le Roi de Mayorque femble le juftifier
pa fa défobéiffance . Il eft cependant sûr
què le Roi d'Arragon , en s'emparant des
Etats du Mayorquin , a commis une ufurpation
manifefte , & je me propofe ici de
le démontrer, de maniere qu'il ne reſte aucun
doute au Lecteur.
dur
Perfonne ne peut difconvenit que la démarche
des Mayorquins , en la fuppofant
véritable , auprès du Roi Don Pédre
ne pouvoit en aucune maniere autorifer
ce Prince à détrôner Don Jayme. Quelque
que foit le Gouvernement d'un Roi ,
& quelque mécontens qu'en puiffent être
fes fujets , nul autre Roi , quoique vivement
follicité par ceux-ci , ne peut avec
raifon lui enlever fes Domaines . Tout fouverain
eft maître dans fes Etats ; il peut
y faire ce qu'il veut , fans être tenu de rendre
compte aux autres de fa conduite.
-
A O UST. 1751 115
C'est un droit qui lui eft acquis par
l'augufte caractére dont il eft revêtu . S'il
eft quelquefois reſtraint , ce ne peut être
que par un Seigneur Suzerain , qui en
donnant l'inveftiture d'un fief, fe réſerve
quelques prérogatives de la Souveraineté ,
tel que de faire battre monnoye & d'autres,
mais fans jamais s'immifcer dans ce qui re .
garde le Gourvernement des fujets de cet.
Etats. Le feudataire peut les diriger comme
il lui plaît , & même leur faire prendre
les armes contre le Suzerain , s'il n'eft
rien porté de contraire par l'acte d'inféodation
, par ce qu'ils font tenus de lui
obéir en tout. A des Sujets opprimés par
leur Seignent immédiat , décoré da te
de Roi ou de quelque autre , auquel la
Souveraineté foit attachée , il ne leur reſte
que la voyè des remontrances. Si elle ne
produit pas fon effet , ils doivent plier fous
le joug qui leur eft impofé. En s'écartant
de cette conduite , ils fe rendroient criminels.
Aucun Prince ne pourroit embraffer
à force ouverte leurs intérêts , ni profiter
de leurs mauvaiſes difpofitions pour leur
Seigneur, fans compromettre & dégrader fa
propre autorité. Il est même de l'honneur &
de la gloire du Suzerain, quand il y en a un,
d'employer fon autotité & fa puiffance
pour les contenir dans le devoir , parce
116 MERCURE DE FRANCE.
que le feudataire eft en cette qualité fous
fa protection , envers & contre tous. Par
conféquent , bien loin de prêter l'oreille
à la propofition des Mayorquins , & de'
chercher à en tirer avantage , le Roi Don
Pédre auroit dû leur rapeller leurs obligations
, & leur faire fentir , que s'ils s'en
écartoient , il ne pouvoit lui-même ſe difpenfer
d'aider leur Roi à les réduire . En
vain pour le juftifier , on allegue que le
Roi Don Jayme furchargeoit d'impôts fes
fujets on fçait que le Roi Don Pédre ne
pouvoit lui en faire un crime , puiſque
les Rois d'Arragon abandonnoient aux
Mayorquins , par l'acte d'inféodation , les
impôts même , que les Suzerains fe réfervent
quelquefois : c'eft ce qu'on voit par
l'Acte qui eft à la fin de cette Préface , &
dans lequel on lit entre autres articles ,
où parle le Roi Don Sanche de Mayorque.
Mais il eft faux , quoi qu'en difent
Ferréras & Zurita , un de fes guides , que
les Mayorquins ayent porté contre leur
Souverain aucunes plaintes au Roi d'Arragon
,
ni invité le dernier à fe faifir de leurs
Lles , & à les réunir à fa Couronne pour
toûjours. Outre qu'il n'en eft rien dit par
le Roi Don Pédre IV . dans fon Hiftoire
ce fait eft démenti par une Lettre que
Vincent Mur rapporte en entier dans le
A OUST. 1751. 117
ni craintome
fecond de l'Hiftoire de Mayorque ,
Liv.4. chap. 13 ( 12 ) & que la Communauté
& le Royaume de Mayorque écrivirent
le 18 Juin de l'année 1342 , au
même Roi Don Pédre , en réponſe à la
fommation que ce Prince leur fit de fe
ranger fous fon obéiffance , & de ceffer de
regarder Don Jayme comme leur Roi . Après
y avoir protefté qu'ils reconnoiffoient leur
Souverain pour un Roi très- équitable , &
que tout le monde devoit le tenir pour
tel , ils finiffent
déclarer que
par
te , ni menace , ni maux , ni dangers ne
pourront jamais les faire manquer à la
fidélité qu'ils lui doivent , & dans laquelle
ils efpérent perfifter toûjours , avec
la grace de Dien. Croira-t'on qu'ils euffent
ainfi parlé du Roi Don Jayme , & euffent
montré pour lui , dans cette occafion
tant d'affection , s'ils avoient fait auparavant
une démarche fi contraire ?
Il a donc fallu que le Roi Don Pédre
ait été excité par d'autres raisons ,
On ne peut pas dire non plus que le refus
du Roi Don Jayme de fe rendre à l'ajournement,
fût le motif qui fit agir leRoi Don Pédre
: il eft conftant que ce ne fut qu'un prétexte
fpécieux dont le Roi d'Arragon fe fervit
, pour donner une couleur à fon entreprife.
C'étoit là précisément ce qu'il de118
MERCURE DE FRANCE.
mandoit , & ne il douroit point de l'avoir.
Embarraflé fur le parti qu'il devoir prendre
dans les démêlés & la guerre entre le Roi
de France & le Roi de Mayorque , à caufe
des inftances vives & réitérées du dernier ,
pour obtenir de lui da fecours , en vertu de
leurs engagemens réciproques, il s'avifa de
faire citer le Mayorquin aux Etats de
Catalogne , afin de le mettre dans le cas
d'être réfractaire à fes ordres , & de pouvoir
par- là fe tenir dégagé de fes obbligations
envers lui. C'eft ce qu'il donna à
entendre à fon Confeil , quand il lui
propofa cet expédient. Je rapporterai ailleurs
fes propres termes ; il eft donc sûr
qu'il ne cherchoit qu'à rompre avec le
Mayorquin , & qu'à fe délier ; & le fuccès
de ce ftratagême ne devoit pas lui
paroître douteux. Il fçavoit que le Roi de
Mayorque ne pouvoit alors s'abfenter du
Roufillon , où les François étoient entrés
à main armée , fans s'expofer à le perdre ,
& il étoit bien perfuadé , que quelque envie
qu'eût ce Prince de lui obéir , la ficuation
de fes affaires ne le lui permettroit pas.
La chofe arriva comme il l'avoit prévûe; le
Roi Don Jayme ne comparut point ,non pas
de deffein prémédité , ou faute de le voir,
quoique Ferréras l'infinue , mais parce qu'il
me lui fut pas poffible ; & de- là , le Roi Don
A O UST. 1751. 119
Pédre prit occafion , pour s'exempter de
remplir les engagemens , de le déclarer
contumax & rebelle. Cette déclaration
fe fit même dès le lendemain du jour fixé
pour la comparution , fans aucun égard
à tous les obftacles légitimes , qui dans
la pofition où étoit le Roi Don Jayme ,
pouvoient retarder le voyage, en cas que ce
Prince pût trouver le moyen de le faire ;
& à cet empreffement on n'a pas de peine
à reconnoître quel étoit le véritable but
de l'Arragonnois, en citant le Mayorquin .
Le Roi Don Jayme étoit cependant
très excufable. Il ne falloit pour le juftifier
, que l'embarras & la néceffité de deffendre
en perfonne fes Domaines contre
l'invafion du Roi de France , qui étoit
pour lui un ennemi , d'autant plus puiffant
& redoutable, qu'il n'avoir que très peu de
force à lui oppofer. Sa préſence étoit indifpenfable
dans le Rouffillon , afin d'animer
fes fujets & fes troupes , qui n'ont
jamais autant d'ardeur & de zéle , que
lorfqu'ils font fous les yeux de leur Souverain
. Il n'y a point d'occafion où le Prince
foit plus obligé de fe montrer au Peuple &
aux foldats , que quand le danger eft éminent.
Sa vûe eft comme un Soleil qui
échauffe les coeurs & ranime les efprits, &
la moindre éclipfe peut lui être funefte.
120 MERCURE DE FRANCE.
Le fixiéme tome s'étend depuis l'an
1391 , jufqu'à l'an 1454. On y trouvera ,
comme dans tous les autres volumes , des
Vignettes & des Lettres grifes très-élégantes.
La premiere Vignette repréfente Dɔn
Henri III , Roi de Caftille , confirmant
dans une affemblée d'Etats les
Loix & Priviléges du Royaume , & prenant
les rênes du Gouvernement . La feconde
repréfenté Saint Vincent Ferrier ,
publiant dans l'Eglife de Cafpe , en préfence
des Ambaffadeurs d'Arragon , de
Catalogne & de Valence , la Sentence rendue
par lui , & par huit autres Juges , pour
l'élection & proclamation du Roi Don
Ferdinand I , au Trône de cette Monarchie
, après la mort du Roi Don Martin .
La Carte de l'Ile de Sardaigne , qui eſt
dans ce volume , nous a paru exacte &
bien gravée. Le Traducteur fixe dans une
Differtation l'époque de l'établiffement
des Benedictins en Eſpagne ; il eft fingulier
que ce point d'Hiftoire ait échappé
aux Sçavans fans nombre qu'a produits ,
& que produit tous les jours cet Ordre
célébre.
Le feptiéme tome commence en 1454 ,
& finit en 1483. On s'apperçoit , à mefure
qu'on avance dans la lecture de l'oudont
nous rendons compte , que
vrage ,
l'Hiftoire
A O US. T 1751. 127
'Hiftoire d'Espagne devient plus agréable
Cette foule de petites Monarchies
s'éteint infenfiblement , & il est bien
rare qu'un Royaume foit uni à un autre
, fans quelque révolution un peu
intéreffante. Le mariage de Dona İfabelle
, Reine de Caftille , & de Ferdinand
, Roi d'Arragon , eft l'époque la plus
mémorable de l'Hiftoire d'Efpagne , &
l'évenement le plus frappant du feptiéme
volume. On trouvera à la tête une Differtation
fort curieufe , où font très-bien
développés les droits de tous les Préten
dans au Trône d'Arragon , après la mort
du Roi Don Martin . Les Compétiteurs.
étoient au nombre de fept , cinq Princes ,
& deux Princeffes , qui fortoient tous de
la Maifon Royale d'Arragon.
DISSERTATION fur les maladies de l'u
réthre , qui ont befoin de bougies . Par
M. André. A Paris , chez Pecquet , rue
de la Huchetre , & à Versailles , chez André
, rue de l'Orangerie , in- 12 . Un volume
, 1751.
Les invectives que nous entendons tous
les jours contre l'efprit frivole du fiécle ,
n'empêchent pas qu'il ne s'imprime aujour
d'hui un beaucoup plus grand nombre de
Livres utiles , que dans le fiécle derniers
F
122 MERCURE DE FRANCE.
2, un homme d'efprit a dit , que ce fiécleci
étoit la petite piéce du fiécle paffé ; cela
peut être à plufieurs égards ; mais les
Sciences & les Arts font plus cultivés ,
& avec plus de fuccès , par nous , que par
nos peres. Le Regne de Louis XIV . a été ,
fi l'on veut , le Regne des fleurs ; le Regne
de Louis XV. fera le Regne des fruits.
Le Livre de M. André , qui a occafionné
ces réflexions , eft utile , & très utile : il
feroit à fouhaiter que l'Auteur y eût mis
plus d'ordre & de netteté ; mais on ſent
que cet habile Chirurgien , entierement
occupé de fa matiere , en a tout-à- fait négligé
la forme.
LETTRES de M. le Chevaljer de Tincourt
, à Madame la Marquife de *** ,
fur les Tableaux & deffeins da Cabinet du
Roi , exposés au Luxembourg depuis le 14
Octobre 1750. A Paris , chez Merigot ,
pere , Quai des Auguftins.
DICTIONNAIRE philofophique , ou introduction
à la connoiffance de l'homme.
A Londres , 1751 , & le trouve à Paris ,
chez Durand , rue Saint Jacques. Un vo-
-lume in-8 °.
Get
ouvrage eft proprement
la définition
des vices , des vertus , des plaifirs ,
AOUS T. 1751. 123
des paffions , des qualités du coeur & de
l'efprit , &c. On y trouve bien expliqués
tous les mots de morale & de politique
dont on n'a pas fouvent une idée trop
nette. Pour mettre nos Lecteurs en état de
juger de l'utilité de cette nouveauté , nous
en copierons quelques articles.
Age.
L'âge eft le tems de la durée d'une
chofe. La vie de l'homme eft partagée
en plufieurs âges . L'enfance va jufqu'à
quatorze ans. C'eſt le tems de l'éducation
, qu'on ne peut trop tôt commencer.
L'adolefcence commence à quatorze
ans , & finit à vingt- cinq ; c'eft l'âge le
plus critique , parce que les paffions y font
plus vives , & que la raifon n'eft pas affez
formée pour les contenir dans de juftes
bornes. La jeuneffe eft depuis vingt- cinq ,
jufqu'à quarante ; c'eft le regne de l'ambition
& du travail. L'âge mur eft depuis
quarante jufqu'à foixante ; c'eft l'âge de la
raifon , & le tems de la récolte. La vieil
leffe eft depuis foixante jufqu'à quatrevingt-
dix ; c'est le tems de la retraite &
du repos ; le tems fait pour jouir des fruits
du travail & de l'expérience : après viennent
la caducité & la décrépitude , qui
entraînent à leur fuite lès infirmités &
la mort.
K
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
Bonheur.
Lebonheur eft un état conftant de plaifirs
; il confifte dans la fanté , la paix du
coeur , & la tranquillité de l'efprit. La
paix du coeur & la tranquillité de l'efprit
s'acquierent & le confervent par l'exercice
de la vertu. La fanté s'entretient par
la tempérance , ainfi le bonheur eft en
nous , & dépend de nous en partie , car
quoique la fanté n'en dépende pas abſolument
, il faut cependant convenir qu'elle
en dépend à certains égards ; d'ailleurs
elle n'eft pas effentiellement néceffaire au
bonheur , puifqu'on voit tous les jours des
gens qui font privés de ce bien , & qui
cependant font heureux ; mais beaucoup
moins , fans doute , que ceux , qui à la même
quantité de bonheur , réuniroient encore
cet avantage , qui rend la jouiffance
des autres bien plus fenfible.
· Ce ne font pas les raifonnemens , dit Marc
Aurele , ce ne font pas les richeffes , la gloire,
ni les plaifirs , qui rendent l'homme heureux ,
ce font fes actions . Pour les faire bonnes , il
faut connoître le bien & le mal ; il fautſça- .
voir pourquoi l'homme eft né , & quels fontfes
devoirs ; ainfi , ajoute-t'il , le moyen de parvenir
au bonheur , eft un bon efprit , que faistu
donc ici , imagination ? Va- t'en au nom des
Dieux , je n'ai nul befoin de toi, Tu es venue
AOUST. 17518 125
felon ton ancienne coûtume ; je ne m'enfâche
point , va ten feulement , je t'en conjure. Et
dans un autre endroit , il ajoute : A quelque
heure que la mort vienne , elle me trouvera
toujours heureux. Etre heureux , c'est
fe faire une bonne fortune àfoi même , & l'a
bonne fortune , ce font les bonnes difpofitions
de l'ame
actions,
les lons mouvemens , les bonnes
Le bonheur eft donc inféparable de la
vertu on peut , à la vérité , avoir fans
elle des plaifirs paffagers , fi la diffipation ,
& les amuſemens frivoles , qui trainent &
leur fuite l'ennui , le dégoût & le repentir,
méritent un fi beau nom . Au refte , la pourfuite
du bonheur , dit le Spectateur Anglois,
eft toujours accompagnée de quelques inquié
tudes , dont un homme qui fe borne à des repas
modérés , qui jouit de la converfation de fes
amis , d'un fommeil doux & paifible , ne
s'embarraffe guéres , pendant que les efprits
fublimes parlent du bonheur & de la tranquil
tité ; c'eft lui feul qui les poffede,
J
λ
Le bonheur eft entre l'indifference &
la paffion.
Efprit.
L'efprit eft l'ame , confidérée par la penfée
, qui eft un de fes attributs . On décou
vre dans l'efprit trois principales facultés ,
F'imagination ,la mémoire , le jugement.
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
abfolument Ces trois facultés ne font pas
oppofées les unes aux autres ; cependant
il est très rare de les trouver réunies enfemble.
On voit rarement qu'un homme ,
qui a beaucoup de mémoire , ait beaucoup
d'imagination , & plus rarement encore ,
qu'un homme , qui a beaucoup d'imagination
, ait beaucoup de jugement.
Voici la fucceffion des opérations de
l'efprit : les objets frappent les fens , la
confcience avertit l'ame de cette perception
; l'attention lui dit , que c'eft la ſeule
qu'elle ait eue , & lui fait oublier les au
tres ; la réminifcence lui rappelle qu'elle
l'a eue ; l'imagination la lui fait fentir de
nouveau ; la mémoire lui en rappelle le
nom, & quelques circonftances fans le premier
fentiment de perception , & la contemplation
qui y demeure attachée ; alors
le jugement combine , abftrait , diftingue
compare , compofe , ou décompofe ,analyfe
, raifonne , juge , affirme ou nie.
Toutes ces differentes facultés dépendent
de la difpofition des organes , & établiffent
differentes fortes d'efprits.
Il y a l'efpit fublime , l'efprit pénétrant
& profond , l'efprit fin & délicat , l'efprit
naturel , l'efprit fimple , l'efprit vaſte &
étendu , & l'eſprit original .
L'efprit fublime , qu'on nomme autreAOUS
T. 1751. 127
ment génie , eft celui qui fent & peint vi
vement les objets ; il fait des Orateurs &
des Poëtes ; l'imagination eft fon lot..
L'efprit pénétrant & profond enviſage
dans les chofes le rapport qu'elles ont
avec notre utilité , & c'eſt- là l'emploi du
jugement. Il eft propre aux Sciences & aux
Arts : c'est ce qu'on nomme bon efprit.
Voyez bonfens.
L'efprit fin & délicat voit dans ces mêmes
chofes le rapport & l'agrément qu'el
les ont avec le plaifir de la vie : c'eſt ce
qu'on appelle le bel efprit. Il poffede les
deux autres facultés de l'efprit , mais dans
un degré moins éminent .
L'efprit naturel eft ce goût de la belle
Nature , qui nous fait dire & fentir ce
qui eft propre à un fujet .
L'efprit naturel ne dit que ce qu'il faut
dire ; il met les chofes à leur place , & rejette
ces ornemeus ambitieux , dont parle
Horace.
Il fe forme de la modération de l'ame
& de la jufteffe de l'efprit , à la difference
du génie qui naît de l'activité de l'ame , &
de la vivacité de l'imagination. Voyez
Goût.
L'efprit fimple eft celui qui n'a point de
pénétration ; ennemi de la vanité & du
Fiiij
28 MERCURE DEFRANCE.
defir de briller , il fait toute affectation ,
& ne fe pique de rien .
Il fuppofe néceffairement l'efprit naturel
, avec lequel on le confond fouvent ,
quoique l'efprit naturel ne foit pas toujours
fimple. Racine n'avoit que l'efprit
naturel la Fontaine , Fenelon & Pafcal
avoient l'un & l'autre , c'eft ce qui fair
qu'on a dit de ce dernier , qu'il étoit affez
bêre pour ignorer , qu'il valloit beaucoup
mieux que Nicole & Arnaud,
L'efprit fimple eft la marque de beaucoup
de jugement.
L'efprit étendu , eft celui qui a beaucoup
de connoiffance dans une Science ;
l'efprit vafte , eft celui qui réunit plufieurs
connoiffances dans differentes Sciences :
l'un fait beaucoup , l'autre fait mieux.
L'efprit étendu fent le rapport & la liaifon
des chofes , & de conféquence en conféquence
, il remonte jufqu'à leur principe
l'efprit vafle , n'apperçoit que les
effets . L'un voit diftinctement les objets ,
& l'autre ne les apperçoit que d'une maniere
confufe .
L'efprit original , eft celui qui envifage
& repréfente les objets fous un afpect nouveau
, & qui a un air d'invention.
Cette qualité fe remarque dans le tour
A OUS T. 171. 129
de l'expreffion , & dans le rapport rapproché
des chofes qui paroiffent le plus éloignées
, & le plus incompatibles . L'efprit
original donne la facilité de s'exprimer ,
parce qu'il vient d'une grande netteté
imagination , qui nous préfente diftinctement
les objets , & des termes propres à
les peindre .
L'efprit veut être cultivé avec modé
ration ; trop d'étude l'accable , & rend les
connoiffances confufes ; le défaut d'exercice
le fait tomber en langueur ; la réflexion
le nourrit , & rend les idées claires
& diftinctes.
Il paroit un ouvrage imprime in - 8 °
Paris chez Ph. N. Loitin & G. H. Butard , à
la Vérité, 1750 , intitulé , Traitéthéorique &
pratique du Plain- chant , appellé Grégorien,
dans lequel on explique les vrais prin
cipes de cette Science , fuivant les Auteurs
anciens & modernes ; on donne des regles
pour la compofition du Plaint - chant ,
avec des obfervations critiques fur les
nouveaux Livres de Chant. Ouvrage utile
à toutes les Eglifes , aux Séminaires &
aux Maîtres de Chant , pour former des
Chantres & les rendre capables , foit de
compofer des Chants d'Eglife , foit de
juger de leur compofition .
F v
1.30 MERCURE DE FRANCE.
Cet ouvrage eft adreffé à Meffieurs les
Préchantres, ou Grands -Chantres des Eglifes
de France.
Un Chapitre préliminaire apprend pourquoi
la plupart des Chants nouveaux font
moins parfaits que les anciens. On donne
des principes pour difcerner les piéces originales
, des piéces imitées. L'Auteur dit
qu'il n'a entrepris ce Traité que pour procurer
de meilleures compofitions , en rappellant
les principes des Anciens, la plupart
inconnus depuis long- tems , parce qu'ils
n'ont pas été affez approfondis par les Auteurs
modernes. Ce Traité eft divifé en
deux parties .
Dans la premiere , après avoir parlé
de l'origine & de l'ufage du Chant, de fon
introduction dans l'Eglife , on donne les
élémens de cette Science . On remarque enfuite
que les Anciens n'avoient point donné
de noms aux notes du Chant ; qu'ils
les diftinguoient feulement par les noms.
des fept premieres lettres de l'alphabet
ABCDEFG ; que ce fut le Moine Gui
d'Arrezzo , qui vers l'an 1022 , leur donna
les noms ut , re , mi fa , fol , la , qu'il
tira de l'Hymne Ut queant laxis, de S.Jean-
Baptifte. On donne le Chant qu'il y a lieu
de croire que Gui avoit fous fes yeux.
Après le tableau du fyftême diatonique
›
A O UST.
1751. 131
des Grecs, on parle des differentes Gammes
connues depuis Gui . On donne enfuite un
chapitre entier qui contient la méthode
pour apprendre à chanter. Puis entrant
plus profondément en matiere , on traite
de l'origine des modes du Chant qu'on démontre
être au nombre de douze . En effet
foit qu'on confulte la nature ou les inftrumens
, on ne trouvera jamais que fept
fons ( le huitième étant concordant avec
le premier, le neuviéme avec le deuxième ,
&c. ) d'où naiffent fept octaves. Chaque
octave peut être divifée en deux manieres ;
ce qui produit 14 octaves , dont deux font
de mauvaiſe efpece , que les Anciens ont
rejettées , & fe font fixés à 12 octaves légitimes
qui conftituent les 12 modes , fort
méconnus aujourd'hui dans la plupart des
Eglifes. Leurs tranfpofitions font encore
moins connues , & cette ignorance a fait
dans les derniers tems adjuger à un mode
des piéces de Chant qui font d'un autre mode.
On trouvera auffi comment ces 1 2 modes
ont été réduits à 8 , qu'on appelle vulgai
rement les 8. tons du Plain - chant. On explique
ce que c'eft qu'un mode , & quelles
en font les regles ; on parle des innovations
introduites dans le Chant Grégorien . En
donnant les régles pour difcerner les modes,
on explique les termes Grecs mefopycne
F vj .
132 MERCURE DE FRANCE.
Barypycne , Oxypycne , ce qu'on doit enten
dre par ton majeur , ton mineur , d'ou vien
nent les dénominations Grecques , Dorien ,
Phrygien , Lydien , &c..
La feconde partie contient en détail
les régles de la compofition. Après la définition
du Plain- chant & fa glofe, on donne
fix régles générales de fa compofition
Pour bien compofer le Plain- chant il faut ,
dit-on , 1 ° . bien entendre le texte & fçavoir
la quantité , parce que le Chant doir
perfectionner la prononciation & non pas
a corrompre. 2°. bien comprendre les
differens rapports de la lettre 3. ſe pénétrer
foi même , pour ainfi dire , de l'énergie
des paroles pour les animer & les
rendre fenfibles aux autres . 4 ° . Obferferver
exactement que les chûtes , les reles
notes terminantes ne fe trouvent
qu'où le fens des paroles le peu fouffrir.
5°. que le choix du mode & la modulation
conviennent au texte & à fon objer,
6. poffeder parfaitement tous les modes
& leurs differences fpécifiques , pour ne
pos ,
les pas confondre les uns dans les autres.
On trouve enfuite grand nombre d'exemples
de fautes contre ces régles . Après ces
remarques critiques on montre comment
les differentes piéces de l'Office divin doiyent
être compofées , quel en doit être le
A OUS T. 1751. 133
goût & la tournure , ce qu'il faut obferver
dans la compofition des Antiennes ,
quelle liaifon il doit y avoir entre les Antiennes
& les Pleaumes . On traite en géné
ral de la Pfalmodie ; on parle des regles.
qu'on doit fuivre dans la compofition des
Répons. A l'égard des Hymnes , on avertit
que leur Chant eft tout different de celui.
des autres piéces ; que pour être regulier
il doit faire feander le vers , ce qui n'a
encore été parfaitement obfervé dans aucune
Eglife . Celles qui font des nouveaux
Bréviaires trouveront des Chants pour:
toute efpece de vers , affez multipliés pour
ne pas trop répéter les mêmes. L'auteur
dir que le Chant des Meffes doit être d'un .
goût tout different de celui des autres Offi
ces ; que même chaque pièce de la Meffe
ala tournure propre en parlant des Traits,
on donne des exemples de plufieurs défauts,
qui fe trouvent dans la plupart.
Pour ne pas s'écarter des ufages, vulgaires..
dans le détail des modes , on les range en
huit articles , fous lefquels on range auffi
les quatre autres modes , en les mettant à
la fuite de ceux auxquels les modernes les.
ont rapportés. On montre la fource de
chaque mode , fon étendue , fes notes effentielles
, fes qualités. On donne des exemples
d'Antiennes, de Répons, d'Hymnes.
134 MERCURE DE FRANCE.
de differens métres. On parle enfuite de
la tranfpofition du mode , dont on fournit
des exemples. A la fin de chaque mode on
rend fenfible par des exemples la liaiſon
qui doit être entre les terminaiſons de
pfalmodie & les intonations d'Antiennes ;
on donne les régles de la plafmodie propre
à chacun de ces modes , avec les exceptions
qui conviennent dans les differens
cas. Dans tous ces articles on trouve
quantité d'exemples de pièces défectueufes
, & l'on montre comment on doit les
réformer. Après tout ce long détail , on
parle des neumes , des périéléfes , enfin de
Ja maniere de bien chanter.
Les Auteurs cités , pour appuyer cer
ouvrage , font S. Bernard ; le traité du
Chant , attribué à ce Saint ; leCardinal Bona,
un Livre imprimé à Bâle en 1582. M.
Ozanan , Profefleur Royal. M. Rolin ,
M. Nivers Organifte . du Roi , le Pere
Kyrquer Jéfuite , l'Antiphonier de Paris
de 1681. Quelques Mémoires de Littérature
de l'Académie , &c.
Les exemples font tirés des Eglifes de
de Rome , du Romain en ufage en France ,
de Paris , de Rouen , de Sens , d'Auxerre ,
de Troyes , de Nevers , de Meaux , d'Orléans
, de Beauvais , d'Amiens , de l'Ordre
de Cluny , &c. Un de Melfieurs les
A OUS T. 1751 135
Préchantres , très intelligent , ayant lû at
tentivemement ce Livre , dit : Il eft fàcheux
que cet Ouvrage n'ait pas paru , il y
a trente ans , il n'y auroit
vais Chants dans l'Eglife.
pas tant de man-
M. FERRET vient de faire,foûtenir aux
Ecoles de Médecine une Théfe , dans laquelle
il examine , fi l'air de Meudon eft
auffi fain , que fa fituation eft agréable.
Ce Médecin fe détermine pour l'affirmative
; le fond de fa Théfe , qui a fait du
bruit , eft d'un bon Phyficien , & le ſtyle
d'un homme nourri des bons modéles de
l'antiquité.
BEAUX- ARTS.
' Académie Royale de Peinture & de
L'sculpture
Sculpture s'affembla , Samedi to Juillet
; ce jour étoit indiqué par M. de Tourneheim
, Directeur & Ordonnateur Général
des Bâtimens de Sa Majefté , pour faire
la diftribution des grands Prix .
M. le Directeur Général étant arrivé
fur les cinq heures , M. Coypel , Premier
Peintre du Roi , & Meffieurs les Officiers.
en exercice , furent au- devant de lui , &
T'accompagnerent dans la Galerie d'Apollon
, pour y voir les ouvrages des Elé
136 MERCURE DEFRANCE.
ves protégés , & enfuite dans la Salle d'affemblée
, où M. le Directeur Général pric
féance en la maniere accoûtumée .
Après quoi M. de Boze , Honoraire
Amateur de cette Académie , lut une Differtation
fur la diftinction qu'on doit faire
pour placer des infcriptions aux Tableaux.
Cette Differtation traitée avec force ,
& tout le goût de cet Amateur éclairé ,
fut extrêmement applaudie.
Cette lecture faite , M. le Directeur fit
la diftribution des grands Prix.
SCAVOIR,
Le premier Prix de Peinture , à M. Melling
( Eleve protegé . )
Le premier Prix de Sculpture , à M. de
la Rue.
Le fecond Prix de Peinture , à M. Des
hayes.
Le fecond Prix de Sculpture , à M.
Auvray.
CATALOGUE des Eftampes gravées d'après
Rubens , auquel on joint l'oeuvre de
Jordaens , & celle de Wifcher , avec un
fecret pour blanchir les Eftampes , & en:
ôter les taches d'huile. Par R. Hecquet ,
Graveur. A Paris , chez Briaffon , rue Saint
Jacques , & Jombert , rue Dauphine ..
Le but de l'ouvrage que nous annon
I
A O UST. 1751. 137
cons , eft de faire connoître les Eftampes
les plus rares des grands Maîtres , dont il
y eft parlé , & les meilleures épreuves des
plus communes. Ce double objet eft exécuté
avec goût & avec foin , & fuppofe
des recherches & des connoiffances fort
étendues. Comme il eft impoffible de faire
L'extrait d'un Catalogue , nous nous bornerons
à parler , d'après M. Hecquet , du
fecret de blanchir les Eftampes.
Quelque beau que foit un ouvrage en
Iui-même , il n'eft pas doureux qu'il ne
perde beaucoup de fon prix , fi les Spectateurs
n'en peuvent découvrir toutes les
beautés. Souvent les meilleures Estampes
feroient au rebut ou dans l'oubli , fi quel
que connoiffeur ne les faifoit revivre , en
leur rendant leur premier éclat. Or voici
le véritable moyen de le rétablir , & de
redonner aux Eftampes: ce beau net qui
contribue tant à les faire valoir.
Je diftingue dans les Eftampes deux fortes
de mal - propretés ; les unes font rouffes,
& les autres jaunes. La rouffeur des Ef
rampes provient d'avoit été trop exposées:
aux impreffions de l'air. Les jaunes font
celles qui ont été imprimées avec de l'hui
le qui n'étoit pas affez brûlée , car quand
les Imprimeurs n'ont pas l'attention de
faire fuffifamment brûler leur huile , les
13S MERCURE DE FRANCE.
Estampes deviennent jaunes dès les pre
miers jours , ce qui provient de ce que
l'huile , n'ayant point affez de corps ,
elle
coule à côté de la taille , & jaunit le papier.
L'opération que je propofe ne fe fait
qu'à la chaleur du Soleil : plus il eft chaud ,
plus elle eft prompte. Ainfi les mois de
Jain , de Juillet & d'Août font les plus
favorables. En voici tout le procédé.
On prend une table , ou des planches ;
on attache de petits clous des deux côtés ;
on y paffe des fils en travers , afin d'empêcher
que le vent n'enleve les Estampes ;
on étend enfuite du papier , de crainte
que les pores du bois venant à s'ouvrir ,
ne communiquent à l'Eftampe la rouffeur
de l'eau qui s'y attacheroit , & qui feroit
plus difficile à ôter que les taches d'huile.
Il n'eft pas néceffaire qu'il y ait plufieurs
feuilles de papier les unes fur les autres ;
il fuffit que la table , ou les planches en
foient entierement couvertes. On y placera
les Eftampes , fur lesquelles on veut
faire l'opération , & on verfera deffus de
l'eau bouillante. Il faut avoir l'attention
d'en verfer partout , & comme il y a des
endroits où les Eftampes fe recoquillent ,
& que les plus élevées fe féchent plus vite ,
on aura une éponge fine , & on fe fervira
AOUST. 1751. 239
de l'eau qui eft dans le creux des Eftampes
, pour en moüiller les endroits qui fe
Téchent. Après avoir verfé trois ou quatre
fois de l'eau bouillante , on s'appercevra
que le roux ou le jaune de l'Eftampe s'attachera
deffus. Il ne faut point s'en inquiéter
: plus les Eftampes blanchiront ,
plus cette efpece de rouille augmentera.
Quand les Eftampes feront blanchies , on
les mettra dans un vaiffeau quarré de cuivie
ou de bois , de la capacité de la plus
grande Eftampe ; on verfera deffus de l'eau
bouillante , & on couvrira le vaiffeau avec
du linge , ou quelque étoffe , pour bien
conferver la chaleur. Au bout de cinq ou
fix heures cette rouille fe détache , & s'évapore
dans l'eau. Il faut obferver , avant
de verfer cette derniere eau , d'étendre fur
les Eftampes déja mouillées , une feuille
de fort papier blanc , de crainte que l'eau
bouillante ne les déchire.
Cela fait , on les étendra fur des cordes
pour en exprimer l'eau , & quand elles
feront à moitié féchées , on les mettra
dans des feuilles de papier , ou entre des
cartons , qu'on chargera de quelque chofe
de pefant , pour qu'elles ne fe recoquillent
point.
Il faut que
les Eftampes foient bien rouffes
, ou bien jaunes , pour être deux jours,
140 MERCURE DE FRANCE .
à blanchir , car elles blanchiffent ordinairement
dans un jour.
La même opération ôte toutes fortes de
taches d'huile , mais il faut y employer
plus de tems. J'ai été quelquefois huit
jours à en ôter une ; il eft vrai qu'elle
étoit de l'huile , dont les Peintres fe fervent
, & qui eft la plus difficile à détacher ,
furtout quand elle eft fort invétérée . J'ai
alors la précaution de ne point expofer le
côté de la gravûre. Je tourne mon Eftam
pe , de crainte que l'ardeur du Soleil n'en
enleve la fleur.
AMPHITRITE , gravée par Et. Feſſard,
d'après un deffein de M. Natoire , appellée
communément , Etude pour peindre.
Le titre de cette Eftampe , haute de 14
pouces , lignes , & large de 9 pouces ,
moins 2 lignes , nous apprend d'abord le
nom de l'Auteur , ainfi on ne fera point
étonné de la nobleffe , de la grandeur &
de la fimplicité de ce beau groupe. Il n'eft
compofé que d'Amphitrite , heureufement
placée fur un dauphin , d'un enfant appuyé
fur elle , & cependant attentifà conduire
le poiffon , & d'une Nymphe de la
mer , placée dans , la demi -teinte , & dont
on ne voit que le bufte & une main . Si
Félégance de ce groupe augmente nos reA
OUS T 1751. 141
grets fur le départ de ce grand Maître
que Rome nous enleve , la beauté des détails
, & les effets fages & brillans du Ciel
& de la mer , ne les diminuent affûrément
pas ; d'ailleurs la couleur , le travail &
l'accord de cette planche , font d'autant
plus d'honneur au Graveur , qu'il a exécuté
cette belle planche d'après une étude . Cet
ouvrage nous fait donc beaucoup efperer
pour l'exécution de la Chapelle des Enfans
Trouvés , dont ce même Graveur eft char
gé , & cette efperance eft d'autant mieux
fondée , qu'il paroît nourri de la maniere
du Maître , & que cette grande entreprife ,
pour laquelle le Public a foufcrit , eft faite
fur des deffeins plus terminés & plus
arrêtés que celui - ci .
M. Feffard demeure rue de la Harpe ,
vis- à- vis la rue Serpente. Il a prolongé
jufqu'à la fin de Décembre , le tems des
foufcriptions pour la Chapelle des Enfans
Trouvés. Il avertit que paffé ce tems-là
on payera 80 livres.
Noms des nouveaux Soufcripteurs.
Madame la Marquife de Pompadour ;
Mrs Fraifier , Directeur des Fortifications
à Breft ; Labellangeray ; Brochant , Marchand
, rue de l'Arbre- fec ; Pifani , Maître
des Comptes , rue Montmartre '; l'Abbé
142 MERCURE DE FRANCE.
Souciet ; l'Abbé Turaudin , Chanoine à Bou
logne-fur-Mer ; Barrois , Libraire , Quai des
Auguftins ; Dupleix , rue Tiquetonne ;
Franceuil , Receveur Général des Finances
de Metz & Alface , rue Plâtriere ; Chardon ,
Chanoine de Toul , en Lorraine ; Herbert,
rue S. André des Arcs , & plufieurs autres,
dont on n'a pas laiffé les noms.
CARTES pour apprendre la Géogra
phie. Par M. Delaftre , Ingénieur du Roi,
& de S. A. S. M. le Prince de Conti. A
Paris , chez l'Auteur , rue Galande , près
la Place Maubert. On les trouve auffi à
Lyon , chez Plaignard ; à Laufane , chez
Goffe Junior ; à Avignon , chez Giroud ; à
Marſeille , chez Carry & Boyer , fils ; à
Amfterdam , chez Rey. Ceux qui voudront
en débiter dans leurs Villes , pourront
s'adreffer à Paris , à M. de la Combe , rue
& Hôtel Saint Severin , en affranchiffant
leurs Lettres. Cette collection ſe vend
24 liv.
Le premier jeu renferme les quatre par
ties du monde , fçavoir , l'Europe , l'Afie,
l'Afrique & l'Amérique , qui font la Géographie
en général ; c'eft avec ce premier
jeu qu'il faudra commencer à jouer .
Les autres jeux renferment en particu
lier les Empires , les Royaumes , les Répu-
L
AOUS T. 1751 . 143
bliques , les Electorats , les Principautés ,
Souverainetés , &c. avec leurs diviſions &
fubdivifions.
Quand on fçaura le premier jeu , on
prendra celui qui contiendra le Pays qui
intéreffe le plus.
La collection de tous ces jeux compofe
trois fixains. Il y en a un général des
quatre parties du monde , fix de la France ,
trois de l'Empire d'Allemagne , un pour
l'Angleterre , l'Ecoffe , l'Irlande , & la
Hollande , un autre pour les Royaumes de
Suéde , Dannemack , Norwége , & Pruffe
, un jeu pour la Pologne , un autre pour
la Hongrie , la Tranfilvanie , la Mofcovie,
& la Turquie , en Europe ; deux jeux pour
l'Italie , & deux autres pour l'Eſpagne &
le Portugal .
Le Roi & la Dame de ces jeux font
défignés en partie par des têtes couronnées
, & le Valet par un chapeau , ou bonnet
à la mode du Pays , dont la Carte porte
le nom. Au deffous de chaque figure
eft un cartouche , fur lequel eft en tête le
nom de la Ville principale , & celui de la
Riviere , ou Port de mer où elle ſe trouve
fituée , & plus bas dans le cartouche du
Roi , font les bornes de l'Empire , du
Royaume , ou des Provinces dont la Carte
porte le nom.
44 MERCURE DE FRANCE.
Dans celui de la Dame eft la divifion ,
& dans celui du Valenfe trouvent les noms
des principales Rivieres .
La Carte qui repréfente l'As , porte au
centre l'écu des Armes de l'Empire , Royaume
, ou Province dont elle porte le nom ,
blazonnées felon les régles ordinaires du
blazon ; ainfi il ne faut avoir aucun égard
à la couleur qui eft deffus ; elle ne ferc
qu'à faire connoître la couleur avec laquelle
elle doit aller .
Les As du jeu des quatre parties da
monde font differentes , parce qu'il n'y a
point d'Armes particulieres de ces quatre
parties ; ainfi pour les rendre plus conformes
aux autres , on a mis un petit cartouche
dans le centre de la Carte , fur lequel
cartouche eft une figure hieroglifique , qui
repréfente la partie du monde , dont le
cartouche porte le nom. Dans le même
cartouche eft le nom d'une Ville , avec
celui de la Riviere qui y paffe . Au- deffus
& au- deffous de ces cartouches , & des
écus de tous les autres jeux , on a eu foin
d'y marquer la fertilité du Pays & fon
commerce .
Il y a de plus dans les Rois , Dames &
Valers , des jeux particuliers ; la diftance
de la Ville, qui eft au-haut, du cartouche, à
la Capitale de l'Empire, ou Royaume, &c
A
A O US T. 1751. 145
A l'égard des autres cartes , comme les
dix , neuf, huit , fept , fix , cinq , quatre,
trois & deux , elles font défignées par leur
nombre de points , qui repréfentent autant
de Villes ou Bourgs, avec leurs noms , celui
de la riviere qui y paffe , la diftance de
leurs Capitales , & à l'accolade le nom de la
Province , ou de la Généralité , Principauté
, Duché , Comté , République , dont
la Ville ou Bourg dépendent .
Sur les Cartes de la pofition des quatre
parties du monde , il n'y a point de diftance
particuliere. Les accolades qui font
entre les Villes , défignent le Pays d'où
elles dépendent.
Nous ne nous étendrons pas davantage
fur cette utile invention . On diftribue aux
perfonnes , qui veulent en faire uſage , un
petit Livre où font très bien expliquées
toutes les régles du nouveau jeu .
LE SIEUR ROYLLET , expert Ecrivain ,
rue de la Verrerie , au Livre d'or , a inventé
depuis peu une méthode nouvelle
fur fon Art , qui conduit les mouvemens
du bras & des doigts dans la jufteffe des
figures de caractéres , réguliers & expédiés ,
enforte qu'on eft avancé de plus de moitié,
que par les méthodes ordinaires ; elle eſt
d'une très- naturelle & fimple invention ,
& relative aux principes de fes Traités . Le
G
145 MERCURE DE FRANCE.
Sieur Royller à en vûe par cette méthode ,
le progrès des jeunes Eleves , que Sa Ma
jefté a ordonné être inftruits fur les Scien
ces & les Arts dans l'Ecole militaire.
Nous avons eu la curiofié de lire les deux
Traités de M. Royllet , qui ont pour titre :
Nouveaux principes de l'Art d'écrire : nous
javons trouvé de bons principes & de la
clarté. Il feroit à fouhaiter que fes méthodes
fuffent plus connues & plus répandues. Nous
exhortons les Maîtres à écrire , àfe les procurer
, & à les faire acheter par leurs Eleves :
elles coûtent 8 liv . 10. On les trouve chez
l'Auteur.
Q
CHANSON.
100000
Ue vois-je , ô Čiel ! hélas ! od font les fleurs,
De ton pampre naiſſant l'ornement & la gloire ?
O mon eſpoir ! ô mes tendres ardeurs !
Tout eft perdu ; c'en eft fait de Gregoire.
Deftin , affouvi tes fureurs ;
Joui , cruel, de ta victoire ;
Ma vigne a coulé , je me meurs ;
Ah ! pourrois -je vivre fans boire a
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, LENOX
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Gij
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A O UST 1751. 147
M
SPECTACLES.
"
Önfieur Dancourt , nouvelle Haute-
Contre a débuté le Juillet , à
l'Opéra par l'Arietre , Jeune beauté , de
l'Opéra des Graces , de feu M. Mouret. On
pera
trouvé à ce nouvel Acteur de l'étendue
dans la voix , de très beaux fons dans le
bas , le medium affez agréable , des cadences
& de la flexibilité. Il faut efperer
que plus d'affûrance , & d'habitude du
Théatre , lui feront donner dans le haut
des fons filés , juftes & nourris . Il eſt d'autant
plus à ſouhaitér que cet Acteur ſe
fectionne , qu'il a une figure fort avantageufe
, & que dans le rôle de Valére , qu'il
a joué quelques jours après fon début , on
n'a rien trouvé de choquant , ni de défagréable
dans fon jeu , ce qui eft beaucoup
pour un débutant. Au refte quand il ne
feroit propre qu'au rôle de haute - taille , il
rempliroit à cet égard un grand vuide à
l'Opéra.
Mlle le Miere a joué les rôles d'Hébé
& de Fatime , à la place de Mlle Coupée ,
& celui d'Emilie , à la place de Mlle Chevalier.
Le Public étoit accoûtumé depuis
long-tems à faire beaucoup d'accueil à la
G ij
148 MERCURE DE FRANCE.
figure de cette jeune Actrice : les Connoiffeurs
ont vu avec plaifir , qu'elle s'étoit
extrêmement perfectionnée du côté
du chant. On a furtout été content du
goût & de la legéreré qu'elle a mis dans
I'Ariete, Papillon inconftant
On mettra Mardi 3 Août, l'Acte des Sauvages
, à la place de celui du Turc généreux.
Mlle Fauvelle , qui n'avoit jamais paru
fur aucun Théatre public , débuta à la Comédie
Françoife les Juillet . Ses rôles de
début ont été Inès , dans la Tragédie , de ce
nom , Andromaque , dans la Tragédie de
ce nom , & Junie , dans Britannicus .
Les Comédiens Italiens ont continué les
repréſentations du Ballet des Meûniers jufqu'à
Lundi 26 Juillet , qu'ils ont donné la
premiere repréſentation des Indes danfen.
tes , Parodie des Indes galantes. Nous rendrons
compte le mois prochain de cette
nouveauté , qui nous paroît réuffir .
CONCERTS A LA COUR ;
A Compiégne.
E 28 , & le 30 Juin , le & le 7,
LJuillet,on chanta chez la Reine,le ›
Prologue & les cinq Actes de la Paftorale
d'iffé , paroles de feu M. de la Morte ;
A OUS T. 149 1758 .
Mufique de feu M. Deftouches , Sur- Intendant
de la Mufique du Roi.
Mlles Lalande , de Selle , Mathieu ,
Godonnefche , Guédon , & Meffieurs Befche,
Joguet , Dubourg , Godonneſche , Bażire,
& Daigremont , en ont chanté les rôles.
Le 7 , le 10 & le 12 , on chanta la Paftorale
de Diane & Endimion , paroles de
M. de Fontenelle , Mufique de M. de Blafmont
, Sur- Intendant de la Mufique du
Roi , & Chevalier de l'Ordre de S. Michel.
Mlles Lalande , de Selle , Mathieu , Godonnefche
& Guédon ; Meffieurs Poirier
Befche , Joguet , Dubourg & Godonnefche
, en ont chanté les rôles.
NOUVELLES ETRANGERES .
L
DU NORD .
DE STOCKHOLM , le 12 Juin.
Es Etats du Royaume feront le premier da
mois d'Octobre l'ouverture de leur Affemblée
, & procéderont à l'élection d'un Maréchal de
Ja Diette , mais ils ne commenceront leurs délibérations
que le 12. La cérémonie du Couronnement
du Roi eft fixée au 8 du même mois.
On a arrêté depuis quelque tenis M. Wickman
, Juge des troupes , & un Officier , nominé
Giij
150 MERCURE DE FRANCE .
Nordberg. Le Gouvernement doit faire venir de
Finlande M. ' Ehrenmalm , ci -devant Gouverneur
d'Abo , & M. Ramlon , Lieutenant Colonel ,
pour fçavoir d'eux quelques ciconftances concernant
ces deux prifonniers , qui par leurs dépofttions
ont donné lieu à des découvertes impor-
'tantes.
Cette Capitale vient d'éprouver un défaftre ,
qui n'avoit point eu d'exemple depuis qu'elle exifte.
Le 19 de ce mois à onze heures du matin ,
Je feu prit à une maifon derriere l'Eglife de Sainte
Claire. Le Régiment des Gardes , qui , par la
police établie ici , doit dans toutes les occafions
d'allarme fe raffembler à certains fignaux , & fe
rendre où fon fecours eft néceffaire , étoit hors
de Stockholm , & campoit à deux lieues de cette
Ville. Avant qu'on pût le faire revenir , l'embiafement
s'étoit déja fort étendu dans tout le Fauxbourg
du Nord. Pendant que tout le monde étoit
accouru pour arrêter de ce côté le progrès des Alummes
, un nouvel incendie fe manifefta après
midi au Fauxbourg du Sud. Le partage de l'attention
& des fecours qu'on fut obligé de donner
à ce dernier quartier , éloigné de l'autre d'une
demi lieue , devint funefte à tous les deux . L'un
& l'autre incendies étoient encore dans leur plus
grande force , lorfqu'à huit heures du foir un troifiéme
quartier de la Ville , nommé le Lagorfland ,
fur affligé du même malheur. Le péril & les difficultés
augmentant ainfi d'un moment à l'autre ,
il étoit déja cinq heures du matin , avant que l'on
eût pu parvenir à éteindre entierement le feu. Le
21 , cet affreux fpectacie fut, encore renouvellé
dans un quartier voifin du Lagorland & dura
jufqu'à la nuit. On peut fe repréſenter combien
alors tous les habitans de cette Capitale devinrent
A O UST. 1751. ་་་
attentifs à prévenir de pareils accidens ; mais tous
leurs foins , fecondés par les fages mefures du
Gouvernement , ne les ont point garantis de la
douleur de voir encore le 22 à quatre heures après
inidi le feu éclater dans un cinquième quartier de .
la Ville , peu diftant du Skepsholm , où eft le
Port des Galéres . Le vent donnant directement fur
ce Port , fur les Magafins , & fur le Parc d'Artillerie
, ce n'eft que par la présence du Roi &
par les difpofitions admirables que Sa Majesté ordonna
elle - même , qu'on a fauvé ces dépôts fi
précieux pour la défenfe de l'Etat . Dans les cinq
incendies environ cinq cens mailons ont été
réduites en cendres , ainfi que l'Eglife de Sainte
Claire , qui par fon aucienneté & par la magni .
ficence de fes ornemens , tant extérieurs qu'inté
rieurs , doit être regardée comme une perte 'confidérable.
La fureur du peuple a fait arrêter plus de
deux cens perfonnes , foupçonnées d'avoir quelque
connoiffance d'un complot d'incendiaires ,
auquel on attribue les malheurs de cette Ville ;
mais juſqu'à préſent il ne tranſpire rien des découvertes
qu'a pu faire le Tribunal , chargé d'examiner
les Prifonniers.
>
DE COPPENHAGUE , le 20 Juin.
On a reçu avis de Pologne , que les Députés
, dont le Tribunal de Radom eft compofé , le
difpofent à fe féparer . Les mêmes nouvelles font
mention de plufieurs défordres commis encore
depuis peu par les Haydamakis. Ces brigands ont
faccagé Czarnopile & plufieurs Villages des en--
virons . Ils ont marché enfuite à Narow , & après
y avoir mis le feu à quelques maifons pour jetter
la confufion parmi les habitaus , ils ont forcé le
Gij
152 MERCURE DE FRANCE .
Château , qu'ils ont entierement pillé . M. Odachouski
, qui y commandoit , a été tué , ainfi que
la plupart des foldats qu'il avoit lous fes ordres .
On fait monter à deux cens vingt- cinq mille floiins
le dommage que les Haydamakis ont caufé
dans cette derniere coutfe. La grande quantité de
butin , dont ils étoient charges , ne leur ayant pas
permis d'enlever quelques piéces d'artillerie de
campagne, qui étoient à Natow , ils en ont détruig
une partie , & ils ont jetté les autres dans une riviere
voisine . A l'approche d'un détachement de
troupes reglées qu'on a fait marcher pour les attaquer
, ils ont pris la fuite .
LE
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 19 Juin.
Es Etats du Royaume de Hongrie ont confenti
à l'entretien d'un Corps de trente fix mille
hommes ; mais ils infiftent fortement pour obrenir
une diminution fur le fubfide extraordinaire
que l'Impératrice Reine leur a demandé Il a été
réglé que la Cour déduiroit , fur le payement des
fournitures faites aux troupes Impériales par les
Piémontois pendant la derniere guerre , certai
nes dettes dont le Roi de Sardaigne s'eft chargé , en
acquérant les poffeffions qui lui ont été cédées
dans la Lombardie L'Impératrice Reine a rappel .
lé le Comte de Konigfeg , fon Miniftre auprès de
l'Electeur de Cologne. Cette Princeffe a donné
ordre qu'à l'avenir toutes les troupes fiffent régulierement
l'exercice deux fois par ſemaine . En
même tems elle a fait fçavoir aux Colonels , que
la honte des châtimens publics décourageant fouvent
les Soldats , & étant une des principales cau
7
AOUS T. 1751. 453
fes qui les engagent à déferter , elle defiroit que
lorfqu'ils encoureroient quelqu'une des punitions
ufitées dans la difcipline militaire , ils ne la fubiffent
que dans l'enceinte des Cafernes , ou dans
dans d'autres endroits particuliers . On vient de
publier un Edit , par lequel il eft ordonné aux
perfonnes , qui reçoivent des penfions de la Cour,
de paffer une partie de l'année dans une des Provinces
de la domination de l'Impératrice Reine.
DE BERLIN , le 26 Juin.
L'Académie Royale des Sciences propofe pour
le Sujet du Prix de Phyfique , qu'elle doit donner
en 1753 , d'examiner , 1º Si la communication entre
les Mufcles & le Cerveau , par l'entremise des
Nerfs , s'exécute par une matiere fluide , qui fait
gonfler le Mufcle dans fon action. 2° Quelle eft la
nature , quelles font les propriétés de ce fluide. 3º
De quelque maniere il peut produire dans les Muſcles
cette action fi furprenante , par laquelle on voit le
mouvement & le repos fe fuccéder presque dans un
même inftant . Elle recevra jufqu'au premier Janvier
de ladite année les Mémoires deftinés à concourir
pour ce Prix , qui confifte en une Médaille d'or , du
poids de cinquante Ducats . Le Prix , qui a été
réservé l'année derniere , fera délivré dans l'Affemblée
publique du 31 Mai 1752. L'Académie a
annoncé par differens Programes , que le Sujet.
propofé pour ce Prix , eft la Théorie de la résistance
que les Corps folides fouffrent dans leur mouvement
en passant par un fluide. Cette Compagnie exhorte
les Sçavans qui ont déjà travaillé , ou qui travailleront
fur cette Queftion , à tâcher de concilier la
Théorie avec l'expérience , & à prouver que la
quantité de réfiftance qu'un Corps, qui le meut dans
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
un fluide , doit éprouver felon le raisonnement &
le calcul , eft précisément la même qu'il éprouve
effectivement. On n'admettra au concours que les
Mémoires qui auront été remis avant le premier
Janvier de l'année prochaine . La même regle fera
obfervée par rapport aux Mémoires , compofés
pour le Prix de Belles Lettres de la mêine année.
L'Académie démande que les perfonnes , qui afpireront
à ce Prix , examinent , 1 ° , Dans quel tems:
les peuples Allemandsfont rentrés en poffeffion des
Marches qui font entre l'Elbe & l'Oder , ainsi que
de la nouvelle Marche & de la Poméranie. 2 ° . D'où
lon tira les Colonies Allemandes , qu'on établit
dans ces Contrées , & en même tems comment o
fous quelles conditions elles yfurent établies. 3 ° .Quelles
furent les mesures les précautions qu'elles prirent
pour fe maintenir , & pour affoiblir les Venedes qu'el
les trouverent dans le pays . 4° . En quel tems la Langue
des Venedes a ceffé d'y être en ufage , & pourquoi
les Allemands , qui fe font établis dans les Marches ,
n'ont point adopté cette Langue , tandis que ceux qui
ont paffé dans les Gaules , en Italie & en Espagne
ont adopté les Langues des Nations qu'ils y ontjoumifes.
DE RATISBONNE , le 30 fuin.
>
Le College des Princes a préfenté au Directoire
de Mayence un Mémoire fur la néceffité de dreffer
le projet d'une Capitulation fixe & perpétuelle,
qui foit fignée à l'avenir par tous les Empereurs.
avant leur Couronnement , & qui régle d'une
maniere ftable les engagemens , auxquels ils font
tenus par leur Dignité de Chefs du Corps Germanique
. Ce Mémoire a été communiqué au Collége
des Electeurs.
AOUS T. 1751. DSS
DE WELTZLAAR , le 28 Juin .
Depuis plufieurs années , les Préfidens & Confeillers
de la Chambre Impériale , établie en cette
Ville , pour juger en dernier reffort les affaires
litigieufes qui furviennent dans l'Empire , demandent
qu'on transfere ailleurs leur Tribunal . Ils
viennent de renouveller leurs inftances à ce fujet.
Les raifons , fur lesquelles ils fondent la néceffité
de changer le lieu de leur réſidence , font , qu'on
eft obligé de faire venir ici par charrois toutes les
provifions dont on peut avoir befoin ; que les
chemins , qui y conduifent , font très-difficiles
pour les voitures ; qu'il n'y a point de Marché
public dans cette Ville pour aucune espece de
denrées , & que les Païfans , qui en apportent ,
y mettent le prix qu'ils jugent à propos ; qu'on
eft privé ici de plufieurs des Artifans les plus néceffaires
; que d'ailleurs la Ville n'eft pas affez
grande pour fournir des logemens à toutes les
perfonnes qui viennent folliciter le jugement de
leurs procès ; qu'il n'y a point de Collége , &
qu'ainfi la plupart des Juges ne peuvent garder
leurs enfans auprès d'eux , s'ils veulent leur faire
donner une élucation convenable ; que les
Catholiques & les Proteftans étant dans la néceffité
de célébrer l'Office Divin dans une même Eglife,
il s'éleve fouvent entre eux des differends , qui .
nuifent à la tranquillité & à l'union des Membres
de la Chambre ; que l'ufage , dans lequel on eft
ici d'inhumer les morts dans la grande Place ,
contribue à rendre mal fain le féjour de cette
Ville ; enfin que
dans les tems de guerre le voifinage
des Armées eft fort incommode , & qu'alors
les Juges font quelquefois troublés dans l'e-,
xercice de leurs fonctions. On croit que fi l'Empe
91
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
reur a égard à ces repréfentations , la Chambre
pourroit être transférée de nouveau à Francfort , où
elle a déja tenu fes féances depuis 1495 jufqu'en
1530 Elles les tient ici depuis 1688 , & pendant
le tems qui s'elt écoulé entre ces deux dernieres
époques , elle a eu la Ville de Spire pour le lieu
de la réfidence .
ESPAGNE.
DE MADRID , le 29 Juin.
Epuisquelque tems , la Reine a eu plufieurs
accès de fievre , qui l'ont obligée de faire
ufage du Quinquina .
>
"
Selon les derniers avis reçus du Perou , François
Garcie Ximenès , pour éviter le fupplice qu'il
méritoit comme complice de la confpiration formée
à Lima , s'eft refugié dans le Bourg de Guarachiry
, dont il a excité les habitans à la révolte.
Ces rébelles , s'étant affemblés tumultueufement
la nuit du 25 au 26 Juillet de l'année derniere
mirent le feu à la Maiſon de Don Jofeph de Salazar
, Lieutenant du Corregidor , & ils le tuerent
ainfi que Don François Aranzo , frere de l'ancien
Président de l'Audience de Quito : Don Joſeph
del Rio , Chevalier de l'Ordre de Saint Jacques ;
Don Barnabé Aguero , & dix autres perfonnes.
Bientôt le Viceroi fut informé de ce maffacre , & en
même tems il apprit que les habitans des Bourgs
de Teppichoa & de Labaytambo avoient auffi
pris les armes. Après avoir envoyé d'abord quatre
Compagnies de Cavalerie fous les ordres du Comte
de Caftellejo , pour reconnoître les difpofitions.
des rébelles , il fit marcher contre eux quatre cens
hommes d'Infanterie , auxquels ſe joignirent trois
AOUS T. 1751.
157
cens Volontaires, Le Marquis de Monte- Rico ,
qui commandoit ce dernier Détachement , arriva
le 7 Août à Guarachiry , qu'il trouva entierement ,
défert , les habitans de ce Bourg & ceux de Labaytambo
& de Teupichoa s'étant retirés dans les
montagnes. Les mesures qu'il prit pour attaquer
les ennemis , eurent tout le fuccés défiré. On chaffa
les rébelles de hauteur en hauteur , & enfin on
les força de fe foumettre . François Ximenès a été
remis entreles mains des Eſpagnols par les Indiens
du Bourg de Langa , où il s'étoit rendu pour leur
perfuader de fecouer le joug de la domination du
Roi. Il a été condamné à mort avec François de
Santa Cruz , Chriftophe Ventura , & cinq autres
Chefs des rébelles . On a rafé leurs maifons , & l'on
a élevé à Guarachiry une Colonne avec une Infcription
, pour fervir de monument à la Poftérité.
Environ trente des Indiens & des Métis rébelles
ont été trafportés dans , l'Ile de Fernandez , &
l'on a accordé aux autres une Amniftie gé.
nérale.
O
ITALIE.
DE NAPLES , le 4 Juin.
N a découvert , en fouillant la terre près de
Pozzuolo dans la Province de Labour , les
reftes d'un Temple , dont les Colonnes font de
marbre. Cette Ville , fituées fur une colline , étoit
déja célebre par plufieurs autres antiquités , entre
lefquelles on compte les ruines des deux Temples ,
confacrés , l'un à Neptune & l'autre à Diane, celles
d'un Amphithéatre ; celles des Bains de Neron ;
les Bains de Ciceron , & un Labyrinthe louterrain
.
158 MERCURE DE FRANCE.
Les Galeres du Roi fe font emparées de deux
Bâtimens Algériens dans la mer de Tofcane . Ou
a fait encore depuis peu plufieurs nouvelles dé .
couvertes dans les ruines foûterraines de la Ville
d'Heraclée .
DE ROME , Le S Juin.
Il doit paroître inceffamment une Bulle , pour
fupprimer le Patriarchat d'Aquilée , & pour ériger
un nouvel Evêché dans les Etats de la République
de Venife.
DE FLORENCE , le 23 Juin.
Un Corfaire d'Alger , en conféquence du Traité
qui fubfifte entre fa République & la Toscane ,
fe refugia il y a quelques jours fous le canon du
Fort de l'Ifle de Giglio , pour éviter d'être pris
par deux Galeres du Roi des deux Siciles. Ces Ga
leres , fans avoir égard aux fignaux qu'on leur
a faits afin de les engager à s'éloigner , ont attaqué
le Corfaire , & s'en font emparées, Elles ont même
débarqué quelques Soldats , pour fuivre l'équipage
qui s'eft (auvé à terre. La Régence a fait
partir un Courier , pour informer de ce détail
Sa Majesté Impériale , & l'on a en même tems
envoyé ordre au Gouverneur de l'Ile de Giglio ,
de prendre foin des Mahometans qui ont échappé
à la pourfuite des Napolitains. Ces derniers.
ont conduit leur prife à San- Stefano.
AOUS T. 1757. 159
L
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , le premier Juillet.
E Comte de Sandwich donna le 24 du mois
dernier fa démiffion de la place de Premier
Commiffaire de l'Amirauté , & le lendemain le
Duc de Bedford remit la charge de Secretaire
d'Etat , dont il étoit revêtu . Sa Majesté a nommé
pour fuccéder au Duc de Bedford , le Comte
d'Holderneff , fon Envoyé Extraordinaire auprès
des Etats Généraux , & ci - devant ſon Ambaſſadeur
à Venife , lequel étoit ici depuis quelque tems ,
& qui prit hier poffeflion de fon nouvel emploi .
La place de Premier Commiffaire de l'Amirauté
a été accordée au Lord Anfon . En même tems
le Roi a difpofé de la place de Préſident du Confeil
Privé , en faveur du Comte de Granville. Le
Comte de Coventry a obtenu celle de Lieutenant-
Gouverneur du Comté de Worcefter. Sa Majefté
n'a point encore déclaré le nom du Miniftre ,
qui remplacera le Comte d'Holderneff à la
Haye.
Ón fit le 22 en préfence du Roi l'épreuve de
quelques piéces de canon de nouvelle invention ..
Elles portent plus loin , & l'on peut les charger
plus promptement que les canons ordinaires . Il eft
réglé qu'on en adoptera l'ufage pour les Vaiffeaux
de Sa Majesté .
160 MERCURE DE FRANCE.
PAYS - BAS.
DE BRUXELLES , le 26 Juin.
Es fortifications de la Citadelle d'Anvers font
entierement réparées , & l'on y a ajoûté plufieurs
ouvrages. On a conftruit en mêmetems des
Cafernes pour les troupes , qui y font en garnifon..
Le Canal de Bruges eft fort avancé , quoique les
Ouvriers , qui y font employés , ayent rencontré
beaucoup de difficultés dans leur travail . Il a été
propofé de conftruire une Digue depuis cette Place
jufqu'à Courtray. On parle auffi de faire une
Chauffée , qui conduife de Limbourg au Pays de
Liége.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c .
E Roi arriva à Compiégne , le 25
Ljuin
dernier avec Meldames de
France , & la Reine s'y rendit le 26 .
Le 27 , la Reine entendit la Meffe dans
l'Eglife du Monaftère des Carmelites.
Leurs Majeftés , accompagnées de Mefdames
de France , affifterent le même jour
au Salut dans l'Egliſe de la Paroiffe de
Saint Jacques.
Le 29 , Fête de Saint Pierre & de Saint
Paul , le Roi & la Reine allerent avec
A O UST.
161
1751 .
Mefdames de France à l'Eglife de l'Abbaye
de Saint Corneille , & leurs Majestés y
entendirent les Vêpres & le Salut , auquel
Dom Delrue , Grand Prieur de cette Abbaye
, officia.
Le premier Juillet , les Actions de la
Compagnie des Indes étoient à dix - huit
cens cinquante livres ; les Billets de la
premiere Loterie Royale à fix cens quatrevingt
- dix livres , & ceux de la feconde à
fix cens quarante- quatre.
Le 4 Juillet , la Reine entendit la Grande
Meffe dans l'Eglife de la Paroiffe de
Saint Jacques.
Leurs Majeftés , accompagnées de Madame
Henriette , de Madame Adelaide
& de Mefdames Victoire , Sophie & Louiſe ,
affifterent l'après-midi au Salut dans l'Eglife
Collégiale de Saint Clément .
La Reine entendit la Mcffe , les , dans
l'Eglife du Monaftére des Carmélites , &
le 7 , dans celle de la Congrégation de
Notre Dame. Le 2 , Sa Majesté affifta dans
l'Eglife du Monaftére de la Vifitation au
Salut , auquel l'Evêque de Meaux officia .
Monfeigneur le Dauphin eft refté à Compiégne
, depuis les de Juillet.
Le 4 , le Comte d'Argenfon , Miniftre
& Secrétaire d'Etat , ayant le Département
de la Guerre , revint du voyage qu'il a fait
162 MERCURE DE FRANCE .
en Flandre , pour visiter les Places de cette
Province.
Le Comte d'Albemarle , Ambaffadeur
de Sa Majefté Britannique auprès du Roi ,
eft parti pour aller paffer quelque tems en
Angleterre.
La réputation , que la Demoiſelle le
Maure a fi juftement acquife par la ſupériorité
de fa voix & de fon talent , ayant
fait defirer à Madame la Dauphine de
l'entendre , elle chanta le 2 Juillet à Ver
failles , en préſence de cette Princeſſe ,
avec les applaudiffemens aufquels elle eſt
accoûtumée .
Le 8 , les Actions de la Compagnie des
Indes étoient à dix-huit cens trente livres ;
ies Billets de la premiere Loterie Royale
à fix cens quatre-vingt- fept livres , & ceux
de la feconde à fix cens quarante- trois.
La Reine affifta le 8 & le 9୨ du mois
dernier aa Salut , dans l'Eglife du Monaftére
des Carmélites.
Le 11 , la Reine , Monfeigneur le Dauphin
, & Mefdames de France entendirent
la Grande Meffe dans l'Eglife de la Paroiffe
de Saint Jacques.
Le Roi & la Reine , accompagnés de
Monfeigneur le Dauphin & de Meldames ,
affifterent l'après -midi , dans l'Eglife de
l'Abbaye Royale de Saint Corneille , aux
AOUS T.
163 1751 .
Vêpres & au Salut , auquel Dom Delrue ,
Grand Prieur de cette , Abbaye , officia .
Monfeigneur le Dauphin retourna à
Verfailles le 12 , & ce Prince devoit revenir
à Compiegne le 22 .
Sur les inftances réitérées , que le Cardinal
de Tencin a faites , pour que le Roi
lui permit de paffer le refte de fes jours
dans fon Diocéfe , Sa Majefté , après lui
avoir témoigné la fatisfaction qu'elle avoit
de fes fervices , lui a accordé , à la fin du
mois de Mai , fa demande. S. M. ayant
en même tems paru defirer que ce Minif
tre differât fa retraite , il a continué pendant
le mois dernier , d'affifter au Confeil .
Lorfque le moment du départ du Roi pour
Compiegne eft arrivé , le Cardinal de
Tencin a pris congé de Sa Majefté , & le
S de ce mois il partit pour fe rendre à
Lyon .
.
Le 15 , les Actions de la Compagnie
des Indes étoient à dix -huit cens quarante
livres ; les Billets de la premiere Loterie
Royale à fix cens quatre - vingt - fix livres ,
& ceux de la feconde à fix cens quaranteun
.
Le Dimanche , 4 Juillet , fon Exc. le
Duc de Nivernois , Ambaffadeur du Roi
Très - Chrétien , s'étant rendu au Palais de
la Chambre Apoftolique , hors de la Porte
164 MERCURE DE FRANCE.
du Peuple , tous les Miniftres Etrangers ,
ainfi que les Cardinaux , les Princes , les
principaux Prélats , & autres perfonnes de
diftinction , envoyerent leurs Gentilshommes
dans leurs caroffes de cérémonie ,
pour le complimenter . Le Cardinal Portocarrero
, l'Abbé de Canillac , & les Prélats
Cortada & Figaora , qui devoient
l'accompagner dans fon Entrée , y allerent
en perfonne. Son Exc. fut complimentée
de la part du Cardinal Valenti Gonzaga
Secretaire d'Etat , par le Maître de la
Chambre de cette Eminence . Le Duc de
Nivernois monta enfuite , avec le Cardinal
Portocarrero , l'Abbé de Canillac , &
les Prélats Cortada & Figaora , dans le
caroffe de parade , que le Maitre . de la
Chambre du Cardinal Valenti Gonzaga
avoit amené pour cet effet , & fon Exc . fic
fon Entrée publique en cette Ville dans
>
l'ordre fuivant. Deux Coureurs de l'Ambaffadeur
, fes deux Suiffes , deux Trompettes
, trente Eftafiers , dix-huit Officiers ,
à cheval ; le caroffe , dans lequel étoit
l'Ambaffadeur étoit fuivi des Pages de
fon Exc. à cheval , & des Gentilshommes
de l'Ambaffade dans differens caroffes.
Cette entrée a été l'ane des plus magnifiques
qu'on eût vû depuis long- tems .
Le cortège de l'Ambaffadeur étoit comAOUST.
1751 .
165
pofé de cent dix caroffes , tous à fix chevaux
, fans compter les quatre caroffes de
fon Exc. Elle palla par le Cours , dans lequel
il y avoit une multitude infinie de
Nobleffe & de peuple, pour voir ce fpectacle
, & elle alla defcendre au Palais de France.
Enfuite , étant accompagnée du Cardinal
Portocarrero , elle fe rendit , avec fes ca-
Loffes & fa fuite , à l'audience du Pape ,
auquel il fit le difcours fuivant :
TRES - SAINT PERE ,
L'étroite & fincére union qui regne
entre le Saint Siége & la France , forme
le prix flatteur du Miniftére dont je fuis
honoré , & quand le Roi , mon Maître ,
envoye un Ambafladeur à Rome , c'eſt
moins un emploi qu'il confére , qu'une faveur
qu'il accorde à un de fes Sujets .
Cette vérité conftante , fans aucune interruption
depuis long tems , n'a jamais
été reconnue avec plus d'éclat que fous le
Pontificat de Votre Sainteté , dont toute
la France , à l'exemple du Roi , chérit ,
respecte & admire les vertus , la fageffe
& les lumieres fupérieures ; tels font les
fentimens que j'ai ordre de vous témoigner
, Très- Saint Pere , & je n'ai d'autres
inftructions que d'être auprès de vous
l'organe de l'amour & de l'attachement
166 MERCURE DE FRANCE.
filial , dont le Roi , mon Maître , a donné
tant de preuves au Saint Siége , & qu'il
profeffe particulierement pour la facrée
Perfonne de Votre Sainteté . Le moment
le plus heureux de ma vie , eft celui où
j'ai eu le bonheur d'être choifi pour une
commiffion fi chere , & dont le fuccès eft
ſi affûré , & il ne me refte rien à defirer ,
en le rempliffant , Très- Saint Pere , que
de mériter perfonnellement vos bontés
par mon profond refpect , par mon zéle ,
& par mon empreffement à concourir ,
autant qu'il me fera poffible , à tout
qui pourra être de la fatisfaction de Votre
Sainteté.
ce
Après l'audience , le Duc de Nivernois
retourna au Palais de France , où il trouva
les préfens que Sa Sainteté lui avoit envoyés
, & qui confiftoient en trente fix
corbeilles remplies de toutes fortes de rafraîchiffemens.
AOUS T. 167 1751.
L
MORTS.
E 13 Mai , mourut le Sieur Charrue,Serpent de
la Cathédrale de Quimper , à l'âge de 106 ans,
étant né à Pezenas les Novembre 1645 ; il marchoit
fans appui , lifoit & écrivoit fans lunettes ; il
a donné avec force dans le ferpent jufques au moment
de fa maladie , pendant laquelle il a confervé
tout fon fens ; en recevant le Viatique , il demanda
pour grace au Seigneur de lui accorder encore dix
ans de vie.
Le 23 , Ambroife Jantel , mourut aux Bouchoux,
dans le Bailliage de Saint Claude en Franche-
Comté âgé de cent onze ans , trois mois & fept
jours , étant né le 16 Février 1640. Sa nourriture ,
ordinaire étoit du pain d'orge fans levain , & il
n'ufoit que d'eau & de petit lait pour boiflon.
Le dernier de ce mois , mourut à Paris Jean- Baptifte
Gayart , Seigneur de Bonny , Ecuyer , Secre
tairé des Commandemens de feue Madame la
Ducheffe de Berri .
Le 6 Juin , mourut à Paris Claude de Boulainvilliers
, Seigneur de Fulcrol.
Le 8 , Jean-Baptifte- Agefilas de Groffoles de Flamarens
, Abbé de l'Abbaye de Saint Sever , Ordre
de Saint Benoît , Diocèle d'Aire , & Vicaire Général
de l'Archevêché de Narbonne , mourut à
Narbonne dans la cinquante quatrième année de
fon âge.
Le 12 , mourut à Paris , âgée de 78 ans , Anne
de Burckley , veuve de Jacques Filtz James , Duc
de Berwick , de Filiz - James , de Liria & de Xéri
ca, Pair de France & d'Angleterre, Grand d'Eſpa
168 MERCURE DE FRANCE.
gne de la Premiere Claffe , Maréchal de France ,
Chevalier des Ordres du Roi , & des Ordres de la
Toifon d'or & de la Jarretiere , Gouverneur de Limofin
& de Strasbourg , tué d'un coup de canon
le 12 Juin 1734 au fiége de Philifbourg , en commandant
l'armée de Sa Majeſté .
Le 18, Henri François Comte de Segur, Chevalier
des Ordres du Roi , Lieutenant Général de les Armées,
Infpecteur Général de la Cavalerie & des Dragons
, Commandant pour le Roi dans les Trois
Evêchés , Lorraine & Pays de Saarre , Lieutenant
Général au Gouvernement de Champagne & Brie,
Gouverneur & Grand - Sénéchal du Pays de Foix ,
mourut à Paris dans la foixante - troifiéme année de
fon age. Il comptoit parmi les ayeux Guyon.de
Segur , Seigneur de Theobon, Captal de Puilagut,
vivant l'an 1460 , qui eut entre autres enfans d'lfabeau
de Meynac , Dame de Medoc , ſa femme ,
Marie de Segur , mariée 4 Juin 15 10 à Hélie de
Salignac , Seigneur de la Motte Fenelon .
Le 19 , Marie- Anne Geneviève de Doüilly , veuve
de Charles - Louis de Montmorin , Marquis de
Saint Herem , Gouverneur & Capitaine des Chaffes
de Fontainebleau , mourut à l'âge de 78 ans.
Le même jour , Louife - Adelaide d'Espinay ,
époufs de Guy Louis Charles de Laval- Montmo
rency , Marquis de Laval , Meftre de Camp de
Cavalerie , ci devant Chevalier d'honneur de S. A.
R. Madame la Duchelle d'Orléans , Dame de la
même Princeffe , mourut à Paris dans la trenteneuvième
année de lon âge.
La Marquife de Laval etoit fille unique de François-
Rodrigue d'Efpinay , Marquis d'efpinay , de
Boisgueroult , Vicomte de Buffon , Seigneur Châ
telain de Taubleville , Deshayes , des Vieux Saint
Faer , Franvillier , & autres Terres , Lieutenant
Général
1:
A OUS T. 1751. 169
Général des Armées du Roi , Infpecteur de Cavalerie
, mort à Strasbourg pendant l'hyver de 1744 ,
Commandant l'armée du Rhin , dont il étoit le
plus ancien Lieutenant Général ; & de Marie - Anne
d'O , fille aînée de Gabriel- Claude d'O , Marquis
de Franconville , Chef d'Efcadre des Armées navales
de France , & premier Gentilhomme de la
Chambre de M. le Comte de Touloufe , & de
Marie-Anne de la Vergne de Guillerague , Dame
-de Madame la Dauphine ; ladite Dame Marquile
d'Efpinay , morte en 1717 , Dame d'Atours de
S. A R. Madame la Ducheffe d'Orléans , laquelle
place fut donnée au mois d'Avril 1727 à Gabrielle-
Françoise d'O, Marquife de Clermont Gallerande,
fa foeur cadette , aujourd'hui Dame d'honneur de
Mesdames Victoire , Sophie & Louife , filles du
Roi. La Marquife de Laval fut faite , à la mort
de fa mere , Dame de Madame la Ducheffe d'Or.
leans , & l'a été jufqu'à celle de cette Princeffe .
La Marquise de Laval ne laiffe de fon mariage ,
contracté le 11 Aouft 1728 , qu'une fille unique ,
Louife- Adelaide-Philippine de Laval - Montmorency
, néé le 13 Avril 1731 , baptifée dans la Chapelle
du Palais Royal , & tenue fur les Fonts par
M. le Duc d'Orléans, & Mademoiſelle de Beaujolois
, non mariée.
La Maiſon d'Efpinay , une des grandes, du
Royaume & des premieres de Normandie , eft trop
connue par fon antiquité , fes illuftrations , fes alliances
& les grands hommes qu'elle a produits ,
pour s'étendre fur cette Généalogie & en former
un long détail, On fe contentera de dire qu'elle
tire fon origine d'un puîné de Guillaume le Normand
, dit de Cliton , Comte de Flandre , qui regnoit
en 1127 , & qu'elle prouve depuis ce tems
une filiation exacte de mâles en mâles & ſans in-
H
170 MERCURE DE FRANCE .
7
terruption. La Terre d'Efpinay , dont elle tire fon
nom , & autres adjacentes , fituées dans le Pays de
Caux , près l'Abbaye de Juiniéges , ont paffé par
une fucceffion directe depuis l'an 1200 , & appar
tenoient à ladite Dame Louife- Adelaide d'Efpinay,
Marquife de Laval- Montmorency , ainfi qu'il pa
roît par une Chartre Latine de l'an 1205 , qui
commence par ces mots : Univerfis prafentes litteras
infpecturis falutem in Domino , qui eft un partage
qu'Adam , Seigneur d'Efpinay faifoit entre fes enfans
de fes Terres d'Efpinay , Deshayes & autres ,
fituées tant en Normandie qu'en Flandre , il étoit
pour lors accablé d'années , Antequam , dit- il ,
mors me praveniat,oneratus ex antiqua atate & diebus
repletus ; ce titre feul fuffit pour faire connoître
dès - lors la grandeur de cette Maiſon . Les Sei-
-gneur d'Elpinay font Fondateurs en partie de
PAbbaye de Jumiéges , ainfi qu'il paroît par une
autre Chartre de 1254 , qui commence par ces
mots : Notumfit omnibus tam futuris quam preſentibus
quod ego Guillelmus d'Efpinetus, qui eft un Acte
de Donation à ladite Abbaye d'une portion de la
Terie d'Efpinay. Cet Adam , Seigneur d'Efpinay ,
étoit le feiziéme ayeul de la Marquife de Laval ,
qui donne lieu à cet article. Guillaume d'Efpinay,
troifiéme du nom , fon buitiéme ayeul , époufa ,
1º. par Contrat du 19 Mars 1451 , Marie d'Augerville
, fille de Richard , Seigneur de Grainville
, & de Marie de Troufleauville , duquel
mariage vint Guy d'Eſpinay , qui a fait la branche
des Seigneurs d'Elpinay , Marquis de Boifgueroult.
Ledit Guillaume d'Elpinay , troifiéme
du nom , épousa en fecondes nôces , par Contrat
du 23 Novembre 1470 , Alix de Courcy , fille de
Richard , Seigneur Dupleffis , de Roye , & de Marie
de Lyon , laquelle étant veuve , acquit en
A OUST 1751. 171
>
1499 les Terres de Saint Luc , Lignery , la Char.
moye , Alges , Avefnes , Befancourt , Corbanton ,
& autres , pour fon fils unique Robert d'Elpinay
qui de fon mariage , contracte en 1510 , avec
Christine d'Ailly de Sains, fille de Valeran d'Ailly
de Sains , Seigneur de Marigny , Echanſon du Roi,
Capitaine & Baillif de Senlis , & de Jacqueline de
Saint Simón , eut Valerañ d'Efpinay , Seigneur de
Saint Luc , qui a fait la branche des Seigneurs
d'Efpinay , Marquis de Saint Luc , & Madelon
d'Efpinay de Saint Luc , Seigneur de Lignery ,
qui a fait la branche des Seigneurs d'Efpinay de
Saint Luc , Marquis de Lignery .
De la branche des Seigneurs d'Efpinay , Marquis
de Boifgueroult , il ne refte que Nicolas Hercule
d'Efpinay , dit le Chevalier d'Efpinay , Lieutenant
Général des Armées navales de France &
Commandeur de l'Ordre Royal & Militaire de
Saint Louis , frere dudit François Rodrigue
Marquis d'Efpinay , & oncle de ladite Marquife
de Laval , par la mort de laquelle cette branche ſe
trouve éteinte & fondue dans la Maiſon de Laval
Montmorency.
·
La branche des Seigneurs d'Efpinay , Marquis
de S. Luc , s'eft auffi trouvée éteinte & eft fondue
dans celle de Rochechouart , par le mariage de Marie-
Anne Henriette d'Efpinay de Saint Luc , Vi
comteffe de Rochechouart , Comtefle d'Eftelan &
de Norville , Dame de Saint Luc , Gaillefontaine ,
Beauffaut , Comteville , Alges , Avefnes , Betancourt
, & autres Terres , avec François , Marquis
de Rochechouart , contracté au mois de Décem,
bre 1715. Lad. Dame Marquife de Rochechouart ,
fille unique de François d'Efpinay , troifiéme du
nom , Marquis de Saint Luc , & de Marie de Pompadour
,
eft morte fans enfans le 24 Avril 1731.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
La branche des Seigneurs d'Efpinay de Saint
Luc , Marquis de Ligaery , fubfifte en Timoleon-
Antoine- Jofeph- François- Louis- Alexandre , Comte
d'Eſpinay de Saint Luc , Marquis de Lignery ,
Seigneur de Beaulevrier , Molagny , Humermont,
Corbanton & autres Terres , né le 18 Octobre
1724 , ondoyé le même jour & baptiſé le 25 Février
1725 , non marié , fils unique de François
d'Efpinay de Saint Luc , Marquis de Lignery ,
Meftre de Camp de Cavalerie , mort le 17 Février
1729 , lequel étoit feul fils de Jofeph d'Eſpinay de
S. Luc , Marquis de Lignery, Maréchal des Camps
& Armées du Roi , premier Lieutenant des Gardes
du Corps de Sa Majeſté , Commandant ſa Maifon
, Gouverneur- Lieutenant Général & Grand
Baillif des Villes de Peronne , Mondidier & Roye,
en confidération des fervices duquel le Roi érigea
en fa faveur les Terres & Seigneuries de Bouricourt
, Beaulevrier , Suilly , Hincourt , Fromericour
, Balancourt , le Clofpagnon , Saint Quentin
, Efquênes , le Quefnoy-le-Marfille , Efcames ,
Hemcourt , en Marquifat , fous le nom de Marquifat
de Lignery ; cette érection fut faite en Juin
1687 , & il fut tué à la bataille de Nervinde en
1693 , à la tête de la Maifon du Roi , qu'il commandoit
, ne laiffant que ledit François d'Efpinay
de Saint Luc , Marquis de Lignery , pere dudit
Comte d'Efpinay , & deux filles , dont l'aînée a
été la quatrième de ce nom Abbeffe de Saint Paul
I de Soiffons , de fuite , & l'autre auffi Religieuſe ,
toutes les deux mortes .
La Maiſon d'Elpinay a eu un Grand Maître de
P'Artillerie , un Maréchal de France , Trois Chevaliers
du Saint Efprit , un Commandeur Eccléfiaftique
de cet Ordre , un Grand Croix & Grand-
Tréforier de l'Ordre de Saint Jean de Jéruſalem
A O UST.
1751. 173
en 1536 , Commandeur de Chanterenne , Renneville
& la Neuville , & depuis deux autres Commandeurs
& plufieurs Chevaliers dudit Ordre ;
elle eft alliée à celles de Dreux , Courtenay , Montmorency
, la Rochefoucault , Harcourt , Coffé-
Briflac , Saint Simon , Mailly , Ailly , Gouffier ,
Croy , Halluin- Quailly , Baffompierre , la Guiche
Saint Geran , Pompadour , d'Eftourmel , Rochechouart
, Buade de Palluau , la Viefville , de
Fors , la Grange , Clermont- Tonnerre , Boufflers ,
Villepoix , Fontaine-Martel , Pont- Saint- Pierre ,
Courcy , Rochefort , Grimberghes , d'Ifques , Ry,
merfwalles de Lodick , & c.
Les Armes de cette Maifon font d'argent au
chevron brifé d'azur , chargé de onze befans d'or.
Voyez l'Hiftoire des Grands - Officiers de la
Couronne du Pere Anfelme , article des Grands,
Maîtres de l'Artillerie , Maréchaux de France &
Chevaliers du Saint Efprit.
Le 22 , Laurent Charron , Ecuyer, Confeiller , Secretaire
du Roi , ancien Receveur Géneral & Mitriennal
des Domaines & Bois de la Généralité de
Paris , mourut en cette Ville .
On a appris que le Baron Jean le Chambrier ,
Chevalier de l'Ordre de la Générofité , Confeiller
d'Etat de la Principauté de Neuf Châtel & du
Comté de Valangin , & Miniftre Plénipotentiaire
du Roi de Pruffe auprès du Roi , étoit mort à
Wezel le 26 du mois dernier , agé d'environ foixante-
cinq ans. Ayant reçu ordre de Sa Majefté
Pruffienne de fe rendre auprés d'elle dans le Duché
de Cléves , il partit malade le 8 Juin , & il arriva
le 15 à Wezel . Le 17 , jour, auquel le Roi de
Pruffe s'étoit propofé de conferer avec lui , ce
Miniftre fe trouva hors d'état d'aller chez ce Prince.
Sa Majefté Pruffienne fe rendit chez lui le 18
H iij
174 MERCURE DE FRANCE .
)
& le 19 , & chaque fois elle eut avec lui un entre
tien de près de deux heures. Il a reçu. auffi pendant
fa maladie plufieurs vifites des Princes , freres
du Roi de Pruffe . Le Baron le Chambrier étoit né
à Neuf-Châtel , le 28 Juillet 1686. Depuis 1720 ,
il avoit été chargé des affaires du feu Roi de Pruffe ,
Frederic II. Dans le mois de Mai 1740 , Sa Majesté
Pruffienne , actuellement regnante , le nommafon
Miniftre Plénipotentiaire auprès du Roi .
Le premier Juillet , mourut à Paris , âgé de 70
ans , Henri , Marquis de Bourdeille , premier Baron
de Saintonge , iffu d'une ancienne Maifon de
Périgord , connue dès le commencement du onziéme
fiécle . Hélie , Sire de Bourdeille , tefta à
Damiette , où il avoit fuivi le Roi Saint Louis l'an
1249 De cet Helie eft fortie toute la Maiſon qui a
produit un nombre infini de grands hommes , entre
lefquels Helie de Bourdeille , Archevêque de
Tours créé Cardinal en 1483 ; Henri , Vicomte
de Bourdeille , Marquis d'Archiac , Maréchal de
Camp , Confeiller d'Etat , Capitaine de cent Hom ..
mes d'Armes , Gouverneur & Sénéchal de Périgord
, fut créé Chevalier de l'Ordre du Saint Ef
prit à Paris dans l'Eglife des Grands Auguftins le
31 Décembre 1619. Pierre de Bourdeille , Sei.
gneur de Brantome , s'eft rendu célebre par fes
ouvrages & fon efprit fatyrique.
Don François Pignatelli d'Aymerich , Baron de
Luinas , Commandeur des Commanderies de Velvis
& de Navarrà , dans l'Ordre d'Alcantara , Gouverneur
, & Capitaine Général du Royaume de
Grenade , Gentilhomme de la Chambre du Roi
d'Efpagne , & fon Ambaffadeur auprès du Roi ,
mourut à Compiègne le 14 , dans la foixantefeptiéme
année de fon age. Au mois de Mars.
il avoit été nommé Ambaffadeur de Sa
1749 ,
AOUS T. 175.1. 175
Majefté Catholique , en cette Cour , & le 31 Juillet
, de la même année , il étoit arrivé à Paris ,
pour y réfider avec ce caractére . Pendant la derniere
guerre d'Italie , il avoit. fervi en qualité de
Lieutenant Général des troupes Efpagnoles , dans
l'armée commandée par l'Infant Duc de Parme.
Ilfut chargé en 1745 , de diverſes expéditions importantes
, entre autres de l'attaque d'Acqui ,
dont il s'empara le 9 Juillet . Le 6 Mar 1746 , il
mit totalement en déroute à Codogno un Corpsconfidérable
de l'armée ennemie , dont il fit prifonniers
deux mille quatre cens hommes , parmi
lefquels étoient le Général Groff , & plufieurs aus
tres Officiers de marque. Dans le combat du Ti ..
don , à la tête de la Cavalerie Eſpagnole , il obli
gea le Marquis de Botta d'Adorno de repaffer
cette riviere , & il tailla en piéces le Régiment de
Dragons de Savoye , des troupes de l'Impératrice
Reine de Bohéme & de Hongrie.. Il s'eft auffi extrêmément
diftingué au paffage du Tanaro , & il
étoit regardé , avec juftice , comme l'un des plus
habiles Généraux de Cavalerie , qu'il y eûc en..
Europe.
!
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE.
洗洗洗洗:洗洗洗:洗洗洗洗洗洗洗:洗洗
ARRESTS NOTABLES.
A
RREST du Confeil d'Etat du Roi , &
Lettres Patentes fur icelui , des 7 Juillet & 17
Août 1750. Registrées en la Chambre des Comptes
le is Septembre fuivant , portant nouveau réglement
pour l'établiffement d'un Architecte
premier Ingénieur , de quatre Inspecteurs généraux
, d'un Directeur du Bureau des Géographes
& Deffinateurs , & de vingt- cinq Ingénieurs des
ponts & chauffées , en commiffion , pour les géné
ralites & pays d'élection : Et qui fixe les appointemens
attribués à chacun de ces emplois.
#
AUTRES , des 18 Août & 29 Décembre
1750 , dont le premier caffe celui de la Cour des
Aides du 30 Janvier 1750 , pour avoir infirmé
une fentence du Juge des Traites du Blanc , du
28 Mars précédent , par laquelle le nommé Antoine
Bonneau Directeur de la forge à fer de Luchat
en Poitou , a été condamné en trois cens
livres d'amende , & en la confifcation de vingttrois
barriques de vin , entrepofées & faifies le 17
Mars 1749 , dans une maiſon à lui appattenante
dans le village de Chantouillet Paroiffe de Mouffac
auffi fituée en Poitou , dans les quatre lieues
des limites de la ferme , où les inagazins & entrepôts
font défendus par l'article VII du titre IX
de l'Ordonnance de 1687, & par l'Arrêt & Lettres
patentes des 4 & 14 Août 1722 : Et le fecond defdits
Arrêts déboute le dit Bonneau de l'oppofition
par lui formée au premier.
AOUST. 177 1751 .
DECLARATION DU ROI , donnée
à Versailles , le 6 Mars , en interprétation de
l'Ordonnance du mois d'Août 1735 , fur les
Teftamens .
ARREST du Confeil d'Etat du Roi , &
Lettres Patentes fur icelui , du 16 Mars 1751
qui ordonnent que ceux qui fe feront pourvoir
d'offices de judicature , police & finance , créés
depuis 1688 , qu'ils auront levés vacans aux revenus
cafuels de Sa Majeſté , jouiront des mêmes gages
dont jouiffoient les précédens titulaires ; & ce ,
nonobftant l'édit du mois de Janvier 1716 , &
l'arrêt du 18 Mars 1721.
AUTRE du 30 Avril , portant réglement
pour le commerce des matiéres d'or & d'argent .
•
AUTRE du même jour , qui commet Léonard
Maratray , pour faire la régie du droit fur les
Cartes au profir de l'Hôtel Royal militaire ;
difpenfe les commis de prêter un nouveau ferment,
& de fe fervir de papier timbré pour l'adminiftration
de ladite régie : Et ordonne qu'il ne fera payé
que trois fols pour le contrôle de chaque exploit
donné pour raifon dudit droit : Fixe au premier
Avril 1750. l'époque de la jouiflance dudit Hôtel
Royal ; & prefcrit la forme du compte que Jean-
Baptifte Bocquillon ci devant régiffeur dudit
droit , doit rendre audit Maratray , non feulement
pour le droit , mais encore pour les meubles , ef.
fets & uftenfiles qui appartenoient au Roi dans les
bureaux & manufactures , & qui ont été cédés à
P'Ecole Royale .
ORDONNANCE DU ROI , du pre-
HY
178 MERCURE DE FRANCE.
mier Mai , pour régler la diftribution des Congés
d'ancienneté , pendant l'hiver prochain , &
le renvoi de la derniére claffe des Miliciens incorporés.
EDIT DU ROI , donné à Marly au mois
de Mai , portant création de deux millions de
livres de rentes viagéres fur l'Hôtel de ville de
Paris , & de neuf cens mille livres de rentes héréditaires
fur la ferme générale des Poftes.
ARREST du 18 Mai , qui continue pendant
les fix années du bail de Jean - Babtiſte Bocquillon
, l'exemption des Droits établis par l'Edit d'Oc
tobre 1710 , & la déclaration du 21 Mars 1716 ,
fur les Huiles de baleine , morue & autres poiffons
provenant de la pêche des fujets du Roi , en
obfervant les formalités prefcrites par le préfent
Arrêt.
AUTRE du 21 , qui fupprime differens Ecrits,
imprimés fans privilége ni permiffion .
Le Roi étant informé que depuis quelque tems
il fe répand dans le public un grand nombre d'Ecrits
, imprimés fans permiffion ni privilége , au
préjudice des réglemens faits par Sa Majeſté ſur le
fait de la Librairie & Imprimerie : Et s'étant fait
repréfenter tous lesdits Ecrits , Elle auroit eftimé
néceffaire d'en arrêter le cours ; à quoi voulant
pourvoir , Sa Majeſté étant en ſon Conſeil , a ordonné
& ordonne que les Ordonnances , édits ,
déclarations , arrêts & réglemens par Elle faits fur
le fait de la Librairie & Imprimerie , feront exécutés
; en conféquence , que tous les écrits , dont
la lifte s'enfuit , feront & demeuteront fupprimés
fçavoit : Difcours fur les biens eccléfiaftiques , de
•
A O UST. 17510 179
Frapaolo , traduit de l'Anglois : La Voix du Prétre :
Le B: La voix du Sage & du Peuple : La voix du
Prêtre du Lévite : La voix du fou de lafemme
: Réponse aux Lettres contre l'Immunité : Lettres
d'un Imprimeur de Londres : Défenfes de l'Immunité
des biens eccléfiaftiques : Neceffe ut veniant Scandala
: Les obligations indifpenfables du C. de payer le
V. Extrait des procès verbaux du Clergé : Les Commentaires
des Lettres Ne repugnate : Mémoire pour.
fer vir à l'histoire des Immunités de l'Eglife : Obfer
vations fur les procès verbaux du Clergé : La Voix
du Chrétien & de l'Evêque : Avis fincere aux Prélats
ci-devant aſſemblés : Recueil de piéces concernant les
affaires préfentes du Clergé : Les preuves de l'obéiffance
due aux Souverains : Lettre de M. l'Archevêque
de *** à un Conſeiller d'Etat : Effai fur le rachat
des rentes & redevances foncières : Lettre critique
fur les devoirs d'an Curé : La Voix du Riche :
Les Voix intervenantes : La Voix du Pauvre : Avis
d'un Docteur de Sorbonne ; La Voix des Capucins :
Differtation , fi la grandeur temporelle de l'Eglife ,
n'eft pas contraire à la loi de Dieu : Lettre de M.
P'Abbé de S. P. à M. de M. Les Buftes de Boniface
VIII , de Philippe le Be ' , accompagnés de maximes
auxquelles les Immunités ne doivent jamais
donner atteinte : Lettre d'un faint Evéque un
Archevêque bien intentionné : Réfutation d'un libelle
, intitulé , la Voix du Sage & du Peuple : la
Voix du Pape Examen impartial des Immunités,
ecclefiaftiques : Examen des obfervations fur l'exrait
du procès verbal de l'aſſemblée du Clergé , tenue ‹ n?
1750 ; Gercelle , allégorie pour fervir à l'Hiftoire de
ce temps-là : Lettre de Monfeigneur l'Archevêque
d'Auch , à S. E. Monfeigneur le Cardinal de
Tencin : Réponse critique à la Voix du fage : Lettre
de M. l'Evêque d'Agen , à M. le Contrôleur géneral.
?
>
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
Enjoint Sa Majesté à tous ceux qui ont des exem
plaires defdits Ecrits , ou d'aucuns d'eux , de les
remettre inceflament au Greffe du Confeil , pour
у être fupprimés : Fait très- exprefles inhibitions &
défenfes à tous Imprimeurs , Libraires , Colporteurs
& autres , de quelqu'état & condition qu'ils
foient , d'en imprimer , vendre , débiter , où autrement
diftribuer , à peine d'être pourfuivis extraordinairement
. Enjoint au fieur Berryer Confeiller
d'Etat , Lieutenant général de Police de la
ville & fauxbourgs de Paris , de tenir la main à
l'exécution du préfent arrêt , lequel fera lû , publié
& affiché par tout où befoin fera . Fait au Confeil
d'Etat du Roi , Sa Majesté y étant , tenu à
Marly, le vingt- un Mai mil fept cens cinquanteun
. Signé M. P. DE VOYER D'A R G EN SO N.
>
JUGEMENT de M. Berryer Confeiller
d'Etat , Lieutenant général de police de la Ville de
Paris , & Commiffaire en cette partie , qui reçoit
les nommés François Lemaître , Pierre Huré, Jacques
Georges , Pierre Favre , dit Lyonnois ; Vauquet
fils , Formage , Guillaume Laroche , Lefebvre
, Jacques Cheron , Laroche l'aîné , Lefebvre
de Lameute , Andrieux , Michel Delaffonne
Lecarpentier , Bretoc , Alexandre Duval , Goguet
, Lavallée , Manchon , Saintmars , Corneville
, Signol fils , Cautelle , Pierre Druge , Cheval
, Pierre Filoque , Durand & Penel , marchands
de beftiaux , parties intervenantes en l'inftance
entre Dominique Guerin fermier des droits
qui fe perçoivent dans les marchés de Sceaux & de
Poiffy , Robert Buttord marchand boucher à Paris
, Pierre Bidauld , René - Vincent Sandrine
Trigory , Charles Billon , Claude Vauquet & Jean
Dupont, Marchands forains : Et fans avoir égard a
AOUS T. 1751 181
leur intervention , faifant droit fur toutes les demandes
& conteftations des parties , ordonne que
Guerin payera , fuivant les offres , auxdits Bidault ,
Sandrine , Trigory , Billon , Vauquet & Dupont
le prix de fept boeufs, à la déduction du fol pour liv.
4 f. pour liv. d'icelui , & autres droits des marchés ,
des frais de garde , d'herbage , frais de vente , &
de ceux faits pour y parvenir : Déclare lesdits Bidault
, Sandrine , Trigory , Billon , Vauquet ,
Dupont , Lemaître , Huré , & autres intervenans ,
non recevables en leurs demandes contre ledit Guerin
, concernant la tenue des regiftres aux termes
de l'Edit de Janvier 1707 , & la fuppreflion des
feuilles de vente qu'il eft dans l'ufage de tenir :
Les met hors de Cour fur le furplus de leurs demandes,
tant en payement du prix des marchandifes
par eux vendues à des bouchers en refus de crédit
, que pour vérification aux portes des marchés ,
des beftiaux de renvoi qui y doivent être ramenés :
Et les condamne aux dépens envers ledit Guerin.
ORDONNANCE DU ROI ,
Juin , concernant les Haras du Rouffillon.
du
15
LETTRES PATENTES du Roi
données à Verfailles , le 20 , qui nomment des
Commiffaires du Confeil pour l'aliénation des
Rentes héréditaires créées fur la Ferme générale
des Poftes , par Edit du mois de Mai dernier .
ARREST du Confeil d'Etat du Roi , &
Lettres Patentes fur icelui , donnés à Verſailles ,
le même jour , registrées en la Chambre des
Comptes; Qui permettent aux Acquereur des tentes
héréditaires , créées fur la Ferme générale des
poftes par Edit du mois de Mai 1751 , de tranſmet182
MERCURE DE FRANCE.
tre la propriété de leurs contrats
conftitution ,
par
voiede re-
ORDONNANCE du Bureau des Finances
de la Généralité de Paris , du 22 , qui ordon .
ne l'exécution du rapport du fieur Perronnet Infpecteur
général des Ponts & Chauffées du Royaume
, du 4 Février 1751 , & du Rôle y joint.
LETTRES PATENTES DU ROI ,
données à Com piegne le 4 Juillet , qui nomment
des Commiffaires du Confeil , pour l'aliénation
des rentes viagéres créées par Edit du mois de
Mai dernier.
REPONSE
'De M. Hoden , Directeur Général des Pompes
de la Ville de Rouen , & Membre de
l'Académie Royale des Belles- Lettres , des
Sciences , & Arts de la même Ville , à la
Lettre de M. Thillaye.
Omme homme public , je dois répondre à M.
•
pondrai qu'en deux mots à toutes les allégations ,
auffi téméraires que hazardées , qu'il a avancées
contre moi , dans fa Lettre de quatorze pages d'impreffion
, inferée dans le Mercure du mois d'Octobre
1750.
De quoi s'agit - il entre le Sieur Thillaye & moit
C'eft de fçavoir , lequel l'emporte de nous deng
dans l'Art de conftruire des Pompes.
Dans le concours ouvert le 4 Décembre 1748 ;
A O UST. 1751. 183
pour la place vacante de Directeur des Pompes de
la Ville de Rouen , il eft demeuré conftant qu'en
une minute trente fecondes , ma pompe emplit un
demi muid , qui ne fut rempli par la pompe du-
Sieur Thillaye qu'en deux minutes quinzefecondes ,
& qu'enfin j'obtins la place de Directeur par le
fuffrage de Meffieurs de l'Hôtel- de- Ville . Il n'eft
pas moins vrai que j'ai réformé des Pompes du
Sieur Thillaye , chez M. de Vitry , à Darnetal. Je
dois ajouter à cela que Meffieurs de l'Académie
Royale des Belles Lettres , des Sciences , & des
Arts de Rouen , après l'examen de mes Machines ,
m'ont fait l'honneur de m'admettre dans leur
Compagnie.
Que le Sieur Thillaye déclame tant qu'il voudra
, il ne perfuadera jamais au Public fenfé , que
les fuffrages refpectables de deux Compagnies
puiffent étre accufés de partialité .
Pour faire voir la forme de mes Pompes , j'en
ai fait graver les figures que je diftribue gratuitement
; on pourra m'écrire à Rouen , en affranchiſfant
les Lettres .
1
NOUVELLE DECOUVERT E.
"
L's'eft fait depuis peu une découverte extrêmequ'on
peut élever jufques à trois ou quatre cens
toifes , & plus encore pour la commodité des
maifons de campagne qui font fituées fur des cotteaux
, ou fur des montagnes , même fort élevées,
pouvû toutes fois qu'elles ne foient point au fommet
; cette invention eft des moins coûteufes , &
on pent , à peu de frais , fe procurer de l'eau en
abondance , où on la juge néceffaire pour la com184
MERCURE DE FRANCE.
modité de la vie , ou pour le plaifir des yeux , par
la diftribution qu'on peut en faire dans differens
endroits .
La même découverte eft extrêmement utile
pour les mines & pour les carrieres puifque fans
qu'on foit obligé de faire des réfervoirs pour ce
cas- là feulement , on peut en retirer les eaux ,
quelque profondeur & finuofité que les mines , ou
les carrieres puiffent avoir dans la terre .
Dans tous les autres cas , lorſque l'élevation des
eaux doit excéder foixante quinze toiſes , on ne
peut fe paffer de réfervoir , les 75 toifes d'élevation
étant prifes dans la ligne perpendiculaire .
L'Auteur de cette découverte eft M. Boyer de
Berguerolles , Lieutenant Réformé à la fuite du
Régiment de Saint Chamont , Infanterie , à qui les
perfonnes qui en auront befoin pourront s'adreffer
; il eft actuellement à Paris , logé vis -à- vis le
Grenier à fel , & fon adreffe eft en Province à
Saint Ambroix , par Nifmes en Languedoc , d'où
les Lettres qu'on pourroit lui écrire feront en◄
voyées à fon adreffe ; mais on prie tous ceux qui
lui écriront à ce fujet d'affranchir leurs Lettres ,
fans quoi elles ne feroient pas reçues.
Ce Mémoire nous a été communiqué par
M. de Berguerolles , lui- même.
AOUS T 1751. 185
LETTRE
De M. de Saint Roman , à M. Mourret
Docteur en Médecine de la Faculté de
Montpellier.
Ar votre derniere Lettre , du 5 du mois der-
Paier ,vous eres fort inquiet , Monfieur de
fçavoir quel a été l'effet des remédes de M. Daran
fur moi : il faut , pour vous mettre en état d'en
juger , que je vous rappelle les incommodités où
j'étois fujet depuis long- tems. Vous fçavez que
j'avois eu à Paris , il y a environ quinze ans , une
rétention d'urine , caufée par un embarras dans le
canal de l'uréthre , qui me dura près de vingt.
quatre heures . On nie init dans le bain on me
faigna , & l'urine vint dans ce bain goute à goute.
La rétention ceffée , je fus long- tems n'urinar t
que goute à goute ; trois ou quatre ans après cot
accident , un Chirurgien me promit de me guérir
par le moyen des fondes de plomb. Après avoir
tenté d'en introduire une dans la veffe , & ne
pouvant y réuffir , il eut recours à la fonde d'argent.
Il voulut forcer , & il fit fortir beaucoup de
fang. Une fiévre violente fuivit cette opération ,
au point d'effrayer le Chirurgien même. Il
me faigna deux ou trois fois , pour appaiſer l'inflammation
qu'il craignoit , & quelques jours
après , il parvint à pénétrer avec la fonde d'argent
dans la veffie. Depuis lors les urines n'ont pas été
entierement retenues , mais il y avoit des tems où
j'avois beaucoup de peine à les rendre , pour peu
que je fuffe échauffé , je fentois beaucoup de cuiffons
, & ordinairement des demangeaiſons & pi186
MERCURE DE FRANCE.
cotemens. Tout cela ne m'incommodoit pas beaucoup
, & je négligeois d'en chercher la guérifon.
1
Mais il y a près de trois ans , qu'il me furvint
une tumeur confidérable près de l'anus. Je fis appeller
un Chirurgien de ma connoiffance. Il me
faigna plufieurs fois , & y appliqua des cataplafmes
; la tumeur augmentant , il fit une confultation
avec un des plus fameux Chirurgiens de Paris,
qui jugea à propos d'ouvrir la tumeut. A. la fuite
de cette opération , il fe forma une fiftule par où
les urines fortirent abondamment. Leur âcreté ,
ou les reftes de l'abfcès formerent bientôt un nouvel
abfcès , qu'il fallut ouvrir par une feconde opé
ration , bien plus cruelle , & plus dangereuse que
la premiere. Les Chirurgiens virent bien que ,
pour guérir cette fiftule , il falloit néceſſairement
introduire la fonde dans la veffie . Ils firent de
vains efforts , pour en venir à bout , à cauſe des
anciens embarras qui étoient dans l'uréthre . Alors
ils me firent faire ufage de bougies pendant longtems
, avant que de pouvoir arriver à leur but ;
enfin ,, par le fecours de ces bougies , ils y parvinrent
après quatre mois , & l'effet fut tel qu'ils
fe l'étoient promis. Les urines ne paffant plus par
la fiftule , les playes furent bientôt confolidées ,
& l'on me déclara entierement guéri. Je le
croyois moi-même. Il eft vrai qu'il me reftoit de
l'écoulement qui augmentoit ou diminuoit , de
tems à autre , & l'urine ne fortoit pas toujours à
plein canal.
Dans cet intervalle , j'eus occafion de voir M.
Daran pour une affaire particuliere , & lui racontant
ce qui m'étoit arrivé , il m'affûra que je ne
pouvois pas être guéri ;; que la caufe de mon mal
fubfiftoit toujours , puifque les mêmes ſymptômes
›
AOUS T. 1751. 187
tels que l'écoulement , & la difficulté d'uriner , me
reftoient encore : & il m'annonça , que fi je n'y
mettois ordre , il m'arriveroit quelque accident
fâcheux. J'étois pour lors trop content de mon
état , pour m'allarmer de cette menace : cependant
le pronoftic ne fe vérifia que trop tôt.
Nous étions alors dans le mois de Mai 1750 , &
au mois de Juin fuivant , la difficulté d'uriner aug.
menta confidérablement , & fur bientôt ſuivie de
deux groffeurs au périnée ,qui me cauferent de très-,
vives douleurs. J'écrivis à M. Daran , pour le prier.
de me venir voir dans l'état où j'étois , fuppofé que
je fuffe affez à tems pour profiter de fes falutaires
confeils. Il prit la peine de venir fur le champ , &
me trouva fouffrant cruellement ; mais par l'ap
plication de fes fondes , & autres remédes qu'il
jugea à propos , je fus foulagé dès le lendemain
& journellement , mon état étant mieux , les deux
tumeurs s'abfcéderent fans opération ; mais laif .
fant une fiftule pareille à celle qui s'étoit ouverte ,,
il y a près de trois ans. Par la continuité des
foins & des remédes de M. Daran , dans moins de
fix femaines elle a été entierement cicatrifée ,
comme fi je n'avois jamais eu de mal ; les urines
fortent à plein cana , & je jouis d'une bonne fanté
à tous égards.
Je ne m'étonne pas que de pareils fuccès , fi
fouvent & fi conftamment renouvellés , continuent
à attirer à M. Daran la confiance du Public : l'affluence
des malades qui recourent à ſon habileté ,
eft fi grande que fon zéle , qui ne ſe borne pas au
bien de fes comp triotes , l'a engagé à porter fes
fecours falutaires dans les Nations étrangeres , &
les Pays les plus éloignés . Ainfi il a , non feulement
envoyé de fes Eleves à Lyon , Bordeaux ,
Montpellier , Marſeille , Strafbourg , mais encore
188 MERCURE DE FRANCE .
à Berlin , Londres , Vienne en Autriche , Hambourg
, Geneve , Heffe- Caffel , la Haye , Naples ,
Madrid , Porto , en Portugal , & jufqu'aux Ifles
Sainte Catherine , à la Jamaïque , au Cap , & à
Leogane , dans l'Ile de Saint Domingue , au Fort
Saint Pierre , dans la Martinique , & c. d'où il
reçoit tous les jours de nouvelles preuves de la
bonté & de l'efficacité de ſon ſecret admirable ,
& de l'avantage qu'il procure aux humains. Au
refte , il ne manque pas à Paris , & ailleurs des
gens qui prétendent l'avoir découvert , & qui affûrenthardiment
qu'ils font les mêmes cures ; mais
il ne vient que trop chez M. Daran , de ces malheureux
, qui font obligés de revenir à lui , après
avoir été la dupe de ces belles promeffes , & qui
n'ont fait par cette trifte épreuve qu'ajouter à leurs
maux , loin de s'en voir guéris.
Pour moi , je ne puis que vous affûrer , combien
je fuis fenfible aux bontés de M. Daran , & étonné
de la promptitude & de l'effet de les remédes.
Lorfque vous lui écrirez , ne manquez pas de lui
parler de ma reconnoiffance que je ne puis affez
Îui témoigner. Je ſuis avec les fentimens que vous
me connoiffez , Monfieur , votre , & c.
De Saint Roman , à l'Hôtel de Languedoc ,
rue des Cordeliers.
AParis , ce premier Mai 1751 ,
AOUS T. 1751. 189
TOPIQUE pour arrêter l'hémoragie des
artéres fans ligature , publié par l'Acadé
mie Royale de Chirurgie.
N
Ous fouffignés Maîtres en Chirurgie , commis
par M. de la Martiniere , Premier Chirurgien
du Roi , pour recevoir la déclaration du
Sieur Broffard , Chirurgien de la Châtre , en Berry,
touchant le reméde qui a été employé avec fuccès,
pour arrêter l'hémorragie fans ligature , dans une
amputation de la jambe , faite par le Sieur Bouquot
, le jeune , à l'Hôtel Royal des Invalides ;
deux amputations , faites par le Sieur Fager ,
l'aîné , à l'Hôpital de la Charité , & un anevriſme
au bras , operé par le Sieur Morand , dans la Ville ;
toutes ces opérations faites en préſence de M. de
la Martiniere.
Certifions ledit Sieur Broffard nous a mon- que
tré un morceau préparé d'une excroiffance qui
vient fur les vieux chênes , qu'il nous a affûré être
fon fecret , qu'ayant exigé de lui qu'il nous fit
voir la plante en nature , & la maniere dont il la
prépare ,
1. Il nous a préſenté plufieurs agaries de l'efpece
appellée par les Botaniftes : Agaricus pedifequini
facie inftitut. R. h . 562. Fungus in caudicibut nafcens
unguis equini figurá C. B. pin . fungi ignarii.
trag. 943. Ainfi nommés , parce qu'on en fait de
l'amadou .
Le Sieur Broffard prétend , que celui qui vient
fur les vieux chênes qui ont été ébranchés , eſt le
meilleur , qu'il faut le cueillir dans le mois d'Août
ou de Septembre , & le tenir toujours dans un
lieu fec .
190 MERCURE DEFRANCE.
2º. Il le prépare pour l'employer , comme il
fuit. On emporte avec un coûteau l'écorce blanche
& dure , jufqu'à une fubftance fongeufe , qui
prête fous le doigt , comme une peau de chamois ;
on fépare avec le coûteau cette fubftance de la
partie fiftuleufe & plus dure de l'agaric , on en fait
des morceaux , plus ou moins épais ; on les bat
avec un marteau pour amollir la fubftance fongeufe
, au point d'être aifément dépecée avec les
doigts , pour l'employer : on applique fur la playe
de l'artère un morceau ainfi préparé , plus grand
que la playe , & préfenté du côté oppofé à l'écorce,
par-deflus ce morceau un autre plus grand , & pardeffus
le tout un appareil convenable.
Le Sieur Broffard s'eft quelquefois fervi pour la
même fin d'une poudre groffiere , faite de la partie
de l'agaric , qui eft au-deffous de la fubftance fongeufe
, lorfqu'elle eft vermoulue ; mais il ne faut
point compter fur l'effet de cette poudre , comme
fur celui de la fubftance fongueufe , il recommande
même que celle- ci ne foit point du tout attaquée
par les vers .
1
Telle est la déclaration faite par le Sieur Broſ
fard . A Paris , le 7 Mai , 1751.
Signé, la Martiniere , Morand , Foubert , Broffard
. Sur cette déclaration , le Roi a accordé une
gratification , & une penfion au Sieur Broffard .
AOUS T. 1751. 191
f
LETTRE
A M. le Marquis de *** , fur un nouveau
Projet de Renovations de Terriers ,
en forme permanente .
M
Onfieur , les difficulttés que vous avez ap 、
perçues vous mêine dans la perception de
vos rentes nobles , comme Seigneur direct , m'engagent
à vous faire part d'un nouveau Projet de
rénovations, approuvé par Meffieurs de l'Académie
Royale des Sciences , & qui mérite une attention
particuliere, par le foin que l'Auteur a pris d'éclaircir
tout ce qui a rendu jufqu'à préfent ces rentes
auffi onereufes pour les Seigneurs de Fiefs que
pour les Emphiteofes ou Cenfitaires .
"
Tout le monde convient que la levée des plans à
vue d'oeil & fixée feulement par l'environ qui eft
le terme dont tous les Terriers font remplis , n'eft
point affez exacte, pour que le tems & les mutations
ne jettent dans l'erreur ceux qui font chargés de
faire les placemens , & il arrive tous les jours que
deux Seigneurs directs fe trouvent placés dans le
même terrein, parceque la figure & la contenue de
l'héritage n'ont pas été prifes avec jufteffe, c'est -àdire
, par un plan Géométrique & raifonné , ce qui
fert de matiere à des procès fans nombre , & qui
ne peuvent être bien fouvent jugés qu'au préjudice
du véritable propriétaire .
L'Auteur du Projet a trouvé le moyen de fixer
pour toujours l'identité du fonds en indiquant le
centre & les extrémités qui auront été levés dans
le tems de la rénovation permanente , de forte
que l'afage des Cartes & celui de lever de nouveaux
Plans fur les lieux demeureront abrogés par
192 MERCURE DE FRANCE .
la fuite , & ces opérations feroient inutiles, & enfin
la rénovationune fois faite fuivant fon principe , les
Seigneurs auront par devers eux untirre qui ne vieillira
jamais ni par laqualité , ni par la quantité , il leur
fuffira d'établir que le Terrier leur appartient comme
Seigneurs du Fiefpour en exiger toutes les redevances
fans aucuns frais . Tel eft l'avantage qu'ils
en peuvent tirer , mais l'Auteur ne s'eft pas borné
à leurs feuls intérêts ; il a cherché auffi celui des
Cenfitaires qui fe trouvent fouvent exposés à perdre
par des injuftices , les héritages de leurs peres en
tout ou pour partie . Les Campagnes font remplies
de malheureux qui gémiffent dans leur infortune
avec tout le bon droit,& cela par la mauviſe foi des
ufurpateurs .
Il trouveront donc dans le Terrier du Seigneur
direct , un titre pour eux , qui leur fervira à établir
leur poffeffion , & avec cela , ils fe feront
un plaifir d'acquitter une fervitude qu'ils reconnoîtront
être bien & légitimement dûe , laquelle
ne pourra augmenter ni diminuer par l'ignorance
de la plupart des Receveurs ; de- la , plus de procès
& plus de haine dans les Parroiffes ; caufe ordinaire
de la mifere qui y regne.
Il y a un troifiéme avantage pour les concours
de directe , en ce que l'Auteur propoſe à tous les
Seigneurs de faire lever un plan général & géomé
trique de chaque Paroiffe où s'étendent leurs
Terriers , & d'en faire la dépenſe à communs frais ,
ce qui rendroit la partie de chacun , en particu
lier , bien moins confidérable , quelle ne feroit
en fuivant la méthode ordinaire de tous les renovateurs
.
Je ne doute pas que Meffieurs les Bénédictins de
Cluny & M. le Comte de *** , qui font vos voisins ,
ne fe déterminent à faire leurs rénovations fuivant
ce
P
A O UST .
1751: 193
ce projet ; il vient d'être prefenté au Miniftre , je
penfe qu'il y aura égard par l'avantage que le Souverain
en pourra retirer , en lui facilitant les moyens
d'avoir une connoiffance certaine de l'étendue
de fon Royaume ,& des biens qui peuvent entrer
au Domaine , dont on compoferoit un Terrier général
appellé le Terrier de la Couronne. Au cas
que le projet paffe au Confeil , je vous le communiquerai
dans fon entier. L'Auteur * eft de la
Province du Lyonnois & demeure actuellement à
Neufville-fur- Saône. On ne fçauroit trop avoir
d'obligations à un homme qui cherche à affurer
la fortune des autres , par un long travail & une
application particuliere .Tout eft fage dans fon Pro
jet ; on y reconnoit l'homme laborieux & le bon
Citoyen. Je fouhaite de le voir bientôt rempli ;
la conféquence dont il eft , mérite bien que toutes
les perfonnnes raiſonables s'y intéreffent . J'ai
l'honneur d'être , & c.
Maillet.
A Paris , ce 15 Juin 1751.
LE
AVIS.
E Sr Houdemart , Apoticaire Droguifte ordinaire
du Roi, à Paris rue de la vieille Monnoye,
donne avis qu'il continue la diftribution de fon
Balzamique, tel qu'il l'a annoncé dans divers écrits
publics , où il a fait connoître les cures qu'il a
faites dans les maladies de la poitrine & du poulmon,
crachemens de fang , ulcéres , pryfie, afthme,
toux invéterée , fuperfludités fureufes de la poitri-
* Le Sieur Gaillard.
194 MERCURE DE FRANCE..
ne & regles fuprimées , ce qui provient chez la
plupart , des mauvaiſes digeftions de l'eftomach , &
qui fait un mauvais chile & fang vicié , qui gâtent
les refforts de l'economie de la ftructure de fes
parties.
Il guérit les maladies fecrettes, de quelque nature
& quelque defefperées qu'elles puiffent être , fans
être obligé de garder la chambre ni d'avoir recours
au mercure vulgaire dont les fuites font très facheufes
, comme il l'a déja nombre de fois obfervé : on
peut vacquer à fes affaires à l'ordinaire ,& être affúré
que ce Remede guérit radicalement ces fortes de
maladies , de mème que la goûte, les rhumatifmes ,
& l'hydropifie. Il leve toutes les obftructions , chaffe
les glaires de l'eftomach , fait paffer les dartres vives
& farineufes , rétablit les digeftions & empê .
che de tomber dans la lyenterie ; il leve pareillement
les obftructious du foye, en fondant le ſquirre
de lå ratte.
Ce Remede pouffe par les felles & les urines , ex-"
cite puiflamment à la tranfpiration des humeurs &
purifie le fang.
On avertir les perfonnes qui fe trouveront attaquées
des maladies de la poitrine , & qui voudront
faire uſage du Balzamique , de ne point attendre à
l'extrémité , & on les prie d'affranchir les ports
de lettres .
AUTRE AVIS.
Fleurs d'Italiede toutes efpeces . Chez le sieur Labille , Marchand de Modes , rue Neuve
des Petits- Champs , à la Toilette , près la Place
des Victoires.
On trouve auffi chez ce Marchand , outre tout
ce qui concerne l'ajuſtement des Dames , toutes
fortes de Toiles , Mouffelines & Broderies.
AOUS T 1751. 195
A VIS
A Meffieurs les Ecuyers & amateurs de la
L
Cavalerie.
E Sellier de l'Académie Royale tenuë M.
par
Dugard , donne avis qu'il fait des Selles nouvelles
, qui ont l'avantage de pouvoir aller fur
toutes fortes de chevaux fans les bleffer , & d'être
plus commodes au Cavalier pour les travailler ,
que celles dont on s'eft fervi jufqu'à préfent .. Il les
fait fur les deffeins & proportions qui lui ont été
fournis par M. le Chevalier de la Peigniere
Ecuyer de ladite Académie , rue de l'Univerfité
Fauxbourg S.Germain . Il en a déja fourni plufieurs
tant à Paris qu'aux Etrangers qui en ont été
fatisfaits ; il en fait à piquer , mais plus cheres
que les autres , à la Royale , & razes ; le tour
bien conditionné , à jufte prix , & très folides .
1 .
AUTRE AVIS.
Ierre Gouel , Marchand Orfévre , Joaillier-
PBijoutier à Paris , que de fremédio
çoife , qui a trouvé l'invention de percer les oreilles
toutes deux enfemble , continue avec fuccès
& applaudiffement fon fecret , dont la jufteffe &
la précision eft connue & approuvée de tout le
monde. On peut juger du peu de douleur qu'il
fait , puifque fon opération ne dure qu'un clin
d'oeil , & que les boucles d'or fe trouvent dedans
fans qu'on les fente entrer l'approbation qu'il
en a reçu de Mrs. de l'Académie Royale de Chirurgie
, prouve aiſfément qu'il évite les inconvéniens
, où tombent ceux où celles , qui fe mêlent
de les percer autrement . Il ne prend rien des per-
*
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
fonnes qui lui achetent les boucles d'or ; il fe contente
de la générofité de celles qui les apportent.
Il va chez celles qui l'envoyent chercher; fon
époufe va dans les Communautés Religieufes.
Les Orfévres de Provinces qui fouhaiteront avoir
de fes inftrumens , vû l'utilité qu'ils en peuvent
retirer, il leur en vendra à bonne compofition ; il
les prie d'ffranchir les ports de lettres,
AUTRE
Remede très- efficace pour guérir radicalement
& en peu de tems , les vapeurs des
femmes , de toute efpece.
Privet ordinaire du Roi en fes
Ar Brevet & Permiffion de M. Chicoyneau
d'Etat & Privé , Premier Medecin de Sa Majeſté ,
Surintendant des Eaux Minerales du Royaume
& Chancelier de l'Univerfité de Monpellier ; le
Sieur Pitara compofera , vendra & diftribuëra ,
dans toute l'étendue du Royaume , un Emplâtre
fpécifique pour guérir radicalement , & en peu de
tems , les vapeurs des femmes de quelque âge que
ce foit , quand même la perfonne en feroit attaquée
depuis vingt à trente ans , dans l'efpace d'un
mois ou fix femaines , fans que ledit Emplâtre cauſe
la moindre incommodité ni douleur. La perfonne
qui s'en fervira doit l'appliquer fur le nombril , &
l'y laiffer jufquà ce qu'il fe détache de lui- même.
Cet Emplâtre n'eft pas plus grand que de la largeur
d'un petit Ecu.
Le Gear Pitara demeure rue S. Sauveur , la porte
cochere , attenant à l'Hôtel de Navarre , au deuxiéme
étage fur le derriere. Le prix eft defix livros,
A OUST 1751. 197
EAU ROYALE
Du Sieur Datdel , Echevin de la Ville de
Chamberry , approuvée par Meffieurs les
Médecins de ladite Ville , qui en ont vû des
effets furprenans , & parfeu M. Dodart ,
Premier Médecin de Sa Majesté Très-
Chrétienne, Ladite Approbation renouvellée
par Brévet de M. Chicoyneau , Confeiller
ordinaire du Roi enfes Confeils d'Etat
, & Premier Médecin de Sa Majeſté ,
fuivant le Brevet & Privilége dn 20 Septembre
1750 , & confirmée par Mrs de la
Commiffion Royale de Sa Majesté. Voici
fes vertus &fon uſage.
L'Expérience a fait connoître que cette Eau eft
très-bonne pour les maux d'eſtomach , prove
nant de foibleffe , & relâchement
, ceffation
de
chaleur naturelle
: la doſe eft de deux bonnes cuillerées
à Caffé , moitié autant de Vin. On en peur
ufer fréquemment
fuivant les befoins.
Elle eft merveilleufe pour les indigeftions provenantes
de plenitude , elle aide à la coction , en
en prenant de même deux cuillerées à Caffé , moitié
autant de Vin , & même plus grande quantité
fi le mal continue.
Elle guérir les coliques venteufes & bilieufes ,
en en prenant deux cuillerées à Caffé moitié de
Vin. On s'en frotte auffi le ventre dans les grandes
douleurs , on en peut donner aux enfans jufqu'à
fix goutes , & à d'autres plus avancez en âge à
I iiij
198 MERCURE DE FRANCE.
proportion ; & fi le mal réfifte , on continuera
d'en prendre par intervale .
Elle agit puffamment dans les fyncopes , défaillances
evanouiflemens , en en prenant la
quantité ci- deflus , fi le cas le requiert .
Elle est très bonne pour les maladies du cerveau ,
telles que les vertiges , affections foporeufes ; elle
foulage les maux de tête , fortifie le cerveau ,
s'en frottant les tempes , & en en prenant par
narines.
en
les
Elle eft fouveraine dans les accidens d'Apoplexie
; elle ranime les efprits , en en prenant trois
cuillerées à Caffé , avec autant de Vin , & même
pure dans les accidens violens ; on réitere a la
dofe fuivant que le cas exige .
Elle facilite les accouchemens , elle donne des
forces aux femmes lorfqu'elles font épuifées par les
efforts qu'elles ont faits ; elle les ranime , en en
prenant une cuilleréǝ , à Caffé , & autant de Vin ;
on continuera d'en donner ſuivant le befoin.
Elle eft fort bonne pour la Paralyfie , Rhumati
me , en s'en frottant la partie affligée , & y tenant
deffus un linge blanc mouillé dans ladite Eau
de laquelle on prendra deux cuillerées à Caffé , &c
moitié autant de Vin.
On peut s'en fervir pour les Playes fimples ,
Contufions , mettant ladite Eau avec du Vin ; y
trempant un linge que l'on mettra deffus ,
humectant
de tems en tems.
Elle guérit auffi les tranchées des chevaux ,
en en donnant la moitié d'une bouteille avec autant
de vin.
L'expérience fera mieux connoître fes qualités &
fes vertus.
Le Public eft averti que le fieur DARDEL
ne mettra plus fon Cachet au col de la bouteille ,
AlA
OUS T. 1751. 199
tendu que plufieurs Particuliers l'ont contrefait , de
même que fon Eau ; mais qu'il mettra fon nom figné
de fa mainfur ladite bouteille , de même qu'ilfe trouvera
mis au bas defon imprimé.
Se vend au Bureau du fieur BERTAUT ,
Marchand Limonadier rue faint Antoine , au coin de
la rue Percée à Paris . Seul Bureau où se vend la véritable.
Au même Bureau fe vend la véritable Eau clai
rette de Chamberry du feur Dardel. Prix 40 fols.
PROJET
D'une Encyclopédie pour la Chaire.
la
compo-
LE plus grand embarras de ut , même , pour un Prédicateur ,
hábile & exercé , c'eft de trouver des plans
fuivis de Sermons , & s'il n'a pas un caractére
d'efprit inventif& créateur , il fe voit
réduit , après bien des efforts , à n'employer
que des divifions , & des fousdivifions
communes , que tout le monde
fçait, qu'on a cent fois mifes en oeuvres, &
qui ne font qu'une piéce languiffante , en
rifque même de paffer pour un plagiaire
fans génie & de mauvais goût , ou s'il
veut s'éloigner des routes battues , par un
défaut , peut-être plus condamnable , à
donner dans des idées fubtiles & fingulie
res , fouvent bizarres , & inintelligibles ,
Liiij
200 MERCUREDE FRANCE.
qui ne font de fon difcours qu'une efpéce
d'énigme ; il fe perd ainfi un tems confidérable
à échafauder , & fouvent il n'en réfulte
qu'un fort mauvais édifice qui croule
de tous côtés, mais quand l'échafaudage
eft bien fait , les matériaux s'arrangent , &
la muraille s'éleve fans peine , c'est- à- dire
les penfées naiffent , les paroles s'offrent
les ornemens fe préfentent avec abondance
& facilité , felon la remarque d'Horace.
Verbaque pravifam rem non invita fequentur.
Ce feroit donc rendre fervice aux
Prédicateurs , & par conféquent au Public
qui en feroit mieux fervi , de donner fur
toutes fortes de fujets plufieurs deffeins de
Sermons , que chacun n'auroit qu'à exécuter
, felon fon goût & fes talens.
Ces plans multipliés , diverfifiés &
combinés , en feroient naître une infinité
d'autres , & fourniroient aux Orateurs
mille nouvelles vûes ; ce font des étincelles
, capables d'allumer le feu du génie ; ce
font des femences fécondes , qui font
éclore de nouveaux fruits : il eft dans tous
les hommes un fond d'idées , qu'il ne faut
qu'arranger & développer. Ces traits lumineux
font , felon l'expreflion de Socrate
, dans une matiere approchante de
celle ci , une espéce de Sage- femme , qui
fait enfanter à l'efprit des productions inef
A O UST. 201 1751.
pérées , quelquefois même , fupérieures au
modéle qui les tira du néant.
La fuite fyftématique de tous ces arbres
oratoires , fi l'on peut employer ce terme ,
formeroit même un corps de Traité fur
toutes les matieres de Religion qu'il embrafferoit
en entier. Ceux qui entreprennent
des Conferences , ou des Méditations
fuivies fur quelque fujet , les Auteurs
des Livres de piété , les Profeffeurs de
Théologie , y verroient ouverte & frayée
une route fûre & facile pour conduire
leurs Auditeurs & leurs Eleves , & fe conduire
eux-mêmes dans le cours de leurs
inftructions ; ils n'auroient qu'à étendre ces
tables méthodiques , & en remplir les intervalles.
Ils en poffederoient mieux leur
matiere ; on les écouteroit avec plus d'attention
& de fruit , & on retiendroit mieux
leurs leçons.Nous aimons à fçavoir où l'on
nous mene , & à voir d'un coup d'oeil fans
effort le terme & la route.
Il eft vrai , que quoique cet ouvrage
ne roule que fur des matieres de piété , ce
n'eft point un Livre de dévotion , dont
les perfonnes pieufes puiffent faire lent
lecture fpirituelle , il eft trop fec , & les
penfées y font trop décharnées , pour occuper
, furtout des perfonnes du comman
à qui on ne fçauroit trop expliquer ce
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
qu'on veut leur faire entendre ; mais ceux
à qui l'exercice de la Méditation eft familier
, s'en ferviront utilement : ils y trouveront
des Méditations toutes faites ; un
mot leur fuffit , pour trouver une matiere
d'oraifon abondante. Ces mots fe préfenteront
tout d'un coup fur toutes fortes de
fujets .
ز ا
Il s'eft fait un grand nombre de Livres
our aider les Prédicateurs ; on a compofé
dimmenfes recueils de Paflages de l'Ecriture
, des Peres & des Auteurs prophanes
& des morceaux détachés des Sermonaires
& des Livres de piété , où ils peuvent
puifer des autorités & des matériaux tout
prêts à être enchaffés & mis en oeuvre. On
a donné des régles de compofition , de divifion
, de diftribution ; toutes les Rhétoriques
en font pleines , y a même quan.
tité de defeins raffemblés , ou difperfés
cà & là. Tous ces ouvrages ont leur prix ;
on peut en tirer bien du fecours , & les
travaux qu'ils ont coûté , méritent notre
reconnoiffance & nos éloges. Nous ne
nous flattons pas de faire mieux : nous
n'avons garde de nous préferer , ni de
nous comparer à perfonne. Nous n'embraffons
pas même un fi vafte projet ; ce
ne font que des plans dans un nouveau
goût , dont le multitude , la variété , la
A OUST.
F75 . 203
briéveté , la netteté , la préciſion , doivent
faire tout le mérite .
Je conviens qu'un Orateur pareffeux ,
ou fans génie , ne s'accommodera pas d'un
recueil, où, comme fur une Carte de Géographie
, on ne fait que lui indiquer la
route qu'il doit fuivre dans les vaftes climats
de la Chaire , où il fe propoſe de
voyager ; il lui faut des Sermons tout faits,
& on ne lui offre ici que des Sermons à
faire , des mines ouvertes à fouiller , des
devis d'ouvrages à remplir ; mais par- là
nous éviterons le reproche qu'on fait aux
autres recueils , de nourrir la pareffe des
plagiaires , par des piéces qu'on ne fait
qu'apprendre , & des morceaux qu'on ne
fait que coudre ; affemblage bizarre de
piéces rapportées , d'un ftyle & d'un goût
differens , qui décelent le Compilateur négligent
ou mal habile ; il faut du travail
du génie , pour profiter de nos efquiffes
; ou pourra en être plagiaire fans honte
, & même avec honneur , puifque certainement
la broderie qu'on aura miſe fur
ce canevas , fera l'ouvrage du Prédicateur ,
& une atteftation de fes talens & de fon
zéle ; & ce n'eft pas rendre un petit fervice
aux perfonnes qui ont de l'efprit &z de
la bonne volonté , que de nourrit l'éma
Fation , de faciliter le travail , & de ne
I vj
204 MERCURE DE FRANCE .
pas laiffer le génie ftérile , comme une
terre en friche , qui quoique excellente ne
porte aucun fruit , & de rendre ainfi , au
profit de la Religion & de la Vertu , la parole
de Dieu plus abondante par la facilité
de l'annoncer.
utile
On a fouvent donné des analyſes à la
fuite des Sermons. Celles de M. Maffillon
, des P P. Bourdaloue , Bretonneau
& Segaud , font fort bien faites . Il feroit
àfouhaiter que tous les bons Sermons fuffent
ainfi analyfés : un recueil de tous ces
abregés feroit une espéce de Bibliotheque
de Prédicateurs , plus commode & plus
que celle de P. Houdry , qui effraye
par la feule infpection de plus de 20 volumes
in-4° . Cette collection cependant ne
renfermeroit pas tous les fajets , & ne donneroit
que quelque difcours fur chacun
felon qu'on l'auroit trouvé traité dans
quelques Prédicateurs : ce feroit un affemblage
hiftorique de deffeins , plutôt qu'un
total fyftématique : ces analyfes font encore
bien longues , fur tout pour un ouvrier
accablé par le travail , & le fuccès du
Miniftere. Ne pourroit'on pas faire un recueil
plus étendu , plus précis , plus mé
thodique, où toutes ces richeffes oratoires,
étalées comme fous des étiquettes , préfentaffent
fous diverles faces , tous › les fuA
OUS T. 1751. 205
jets enchaînés l'un à l'autre , & dont les
plans complets , renfermés dans une demie.
page , pûllent être faifis d'un coup d'oeil
& retenus , d'autant plus ailément , que.
ces mots ufagiques , pour ainfi dire , ger- ,
me d'une foule d'idées , & artiſtement
diftribués , feroient une mémoire locale. :
*Je n'éxamine point ici s'il eſt à propos
de faire fentir dans les Sermons l'artifice
de la diftribution par l'explication marquée
des divifions & des fous divifions..
Cette méthode étoit inconue aux Peres, &
nos anciens Sermonaires n'en ufoient pas ;
en faifoit- on moins de fruit ? Les difcours
en étoient- ils moins éloquens ? Ce fera la
matiere d'une Differtation que nous nous
propofons de donner au Public ; il eft certain
qu'on en veut aujourd'hui , & qu'un
auditoire feroit mécontent s'il ne voyoit
le deffein du Prédicateur , & l'analyse de
la pièce ; mais ce qui dans tous les tems
a été également certain , foit qu'on faffe
fentir les divifions , ou qu'on les cache ,
c'est que l'ordre & l'arrangement ont dût
être le guide de l'Orateur. Par là il a mis
chaque chofe à fa place , il a parlé avec
netteté , il a écrit avec plus de facilité &
d'abondance , & il a fait de fon ouvrage
un tout régulier. Il est vrai que dans l'ordre
judiciaire , les divifions doivent être
>
206 MERCURE DE FRANCE.
d'un goût different , parce qu'il faut s'accommoder
aux faits du procès , aux articles
de demande , & à la forme ; mais l'efprit
d'ordre doit regner par tout ,' & jufques
dans l'Ode dont l'entoufiaffime & le défordre,
font un effet de l'Art : on le trouve dans
tous les difcours réguliers , où les divifions
font le moins fenfibles : on a fait avec fuccès
l'analyse des Oraifons de Cicéron , on
pouvoit en faire de même des Sermons de
S. Auguftin , des Homélies de S. Chrifoftôme
; un corps plein d'embonpoint , ou
chargé d'habits , n'a pas moins qu'un corps
maigre & décharné , fes os , fes nerfs & fes
mufcles , & n'en a que plus de befoin pour
fe foutenir.
L'Auteur de cet ouvrage fe propofe
en particulier de procurer aux Miniftres:
de la parole divine , l'avantage qu'il a
tiré lui même de fa méthode. Il étoit bien
éloigné de penfer à faire un Livre , quand
il commença fon Recueil . A mefure que la
réflexion , la lecture , le hazard , le feu de
la compofition , lui préfentoient de nouvelles
ouvertures pour fes Difcours , il les dé
pofoit fur un papier fidéle , pour en faire
ufage dans l'occafion ; cet amas alors utile
à lui feul , a groffi prodigieufement , &
dans le cours de plus de 20 années d'exercice
, il a formé des volumes ; la Provi
AOUS T. 17516 207
dence lui a menagé cette reffource néceffaire
dans un Miniftere extrémement occupé
, car ayant été fouvent obligé pendant
des femaines & des mois entiers , de
parler quatre à 5 fois par jour, il lui eût
été impoffible de s'affujettir à prêcher par
coeur les Sermons qu'il avoit compofés ,
ni d'en compofer un affez grand nombre : il
falloit donc pour traiter tant de fujets , &
s'accommoder aux befoins & aux circonf
tances , fe former une multitude de plans
précis , courts & méthodiques , qu'on pût
aifément retenir , & remplir fur le champ ;
c'étoit un fil dans cette efpéce de labirynthe,
où illui falloit entrer à tout moment. Ce
recueil fait avec choix , fournira à peu de
frais , des facilités qui ont couté bien du
travail.
Je dis , en particulier aux Miniftres employés
, & ils méritent qu'on cherche à les
foulager dans leurs travaux pénibles. Les
confeffions , où l'on recueille le plus grand
fruit , emportent un tems infini . C'eft prefque
toujours à celui qui nous a touché par
fes difcours , que nous voulons découvrir
les maux de nos ames. Ce font donc ceux
qui parlent le mieux , qui font les plus
furchargés dans le cours des retraites &
des miffions le torrent de la parole entraîne
un Auditoire , & c'eft en la multi-
:
208 MERCURE DE FRANCE.
pliant , en la débitant prefque fans interruption
, en preffant le coeur de tous cotés
fans relâche , qu'on l'ébranle , qu'on le
convertit , qu'on le gagne. Il faut donc ,
que muni de la bouffole d'un plan régulier
, l'homme Apoftolique monte dans la
haute mer , & profite du vent favorable ;
nous nous trouverions heureux d'être dans
cet ouvrage , comme les ouvriers des inftrumens
de Mathématiques , qui tracent
les rumbs de vent , & gravent le quart de
Cercle.
Raimond Lulle , dans fon grand Art a
prétendu réduire toutes les matieres de
Réligion à certains chefs généraux de la
bonté, de la vérité, de la quantité, & c. Dans
le goût , alors fort à la mode des Cathégories
d'Ariftote, qui rangent tous les Etres
exiftens ou poffibles à certaines claffes , à la
faveur de cet arrangement commun à tous
les fujets , que Raimond Lulle , a diftribués
dans une rouë artificielle , il prétendoit
qu'on pouvoit parler fur le champ , fur
toutes fortes de matieres , & il faut convenir
, que fi on veut fe contenter d'un verbiage
vague & monotone , où l'on repetera
les mêmes idées toujours dans un même
ordre , on aura aifément par cette méthode
grand nombre d'Orateurs , du genre
le plus médiocre , & fans avoir recours
A OUS T. 1751 8
209
à lui , les divers lieux communs , intrinfeques
& extrinfeques , détaillés dans toutes
les Réthoriques , fourniront avec encore
plus de facilité aux moindres écoliers
des fources intariffables d'amplifications.
Nous n'aurions jamais mis la main à la plume
, fi nous n'avions eu à propofer que ce
cadre général , où l'on enchaffe bien ou
mal tout ce qu'on veut.
La multitude infinie de combinaiſons
eft une de ces merveilles naturelles , qui
pallent toutes nos idées. Les Mathématiciens
démontrent que d'un petit nombre
d'objets , de lettres , par exemple , de notes
de Mufique , il réfulte par là combinai
fon un nombre infini d'arrangemens divers.
Le Pere Drexelius a crû pouvoir
transporter ces opérations Arithmétiques
aux marieres de morale , & de divers fujets
combinés, former des arrangemens qui
pourroient compofer des Sermons , dont
il donne quelques exemples ; tout cela eft
vrai : mais de ces combinaifons qu'il enfeigne
à faire , nous en avons fait une grande
partie, & nous fommes allés bien au- delà , car
quoiqu'elles foint infiniment plus variées
que l'Art de Raimond Lulle , elles ne fortent
point d'une certaine généralité vague,
& font quelquefois des affortimens bizar
res , qui ne feroient que d'affez mauvais
210 MERCURE DE FRANCE.
Sermons , & ne produiroient guéres cette
unité de fujet , qui forme une piéce réguliere
, au lieu que nous réduifons chaque
plan à un tout parfait , capable de fatisfire
l'efprit par la maniere dont il l'embraffe
.
Il s'eft fait dans la Philofophie, la Théologie
, le Droit, & la plupart des Sciences,
quantité de Tables générales & particulieres
des Traités ou des Queftions ;c'eft ce qui
approche le plus de notre projet ; mais ce
n'en eft qu'une partie. Ce font des arbres
encyclopédiques qui développent toute
une Science , mais qui n'ajoûtent point au
bout de chaque branche une fleur ou un
fruit, bien développé, quoiqu'en petit dans
fon bouton. Comme nous prétendons faire
, en ajoûtant aux arbres généraux de la
morale , une espece de petit arbriffeau particulier,
un fruit prefque mûr, un développement
qui feraun difcours complet , nous
en donnerons fur les Myftéres , fur les Sacremens
, auffi bien que fur les Vertus &
fur les vices , nous y en ajoûterons fur la
Vie de Notre Seigneur, de la Sainte Vierge
& des Saints, qui ferviront à compofer des
Homélies, & des Panégyriques de toute efpece.
Ce fera au Public à juger fi le fuccès
répond à nos voeux , & nous nous féliciterons
d'avoir pû lui être utiles , en lui pro
A O UST.
211
1751 .
curant des Orateurs capables de l'inftruire
dans la Religion , & de lui en faire prati
quer les devoirs.
Voici quelques modéles , pris au hazard ,
de ces deffeins.
SUR LA MEDISANCE.
4
1º. Il est rare qu'on diſe la vérité, 2º . il eft
rare qu'on veuille la dire.
10.On faifit mal ce qu'on apprend. La féduction
des apparences; les travers de l'efprits
l'inattention.
On rend mal ce que l'on fait. On défigure
on exagere ; on embellit.
Onfoupçonne ce qu'on ne fçait pas. Facilité
; penchant injuftice des foupçons.
On réalife ce qu'on imagine. Par vivacité ,
entêtement , point d'honneur.
2° . La paffion la combat . L'amour ; la baine
; la colere.
L'intérêt la redoute , par jalousie , par fla
teries par timidité.
La malignité la méconnoît . Efprit cauftiques
plaifant ; prévenu .
La probité la néglige. Indifferences pareſſes
amour de la paix.
Ufage des biens & des maux de la vie .
10. S'en paffer. 2° . Les fouffrir. Abftine ,
fuftine , fcito abundare & penuriam pati .
212 MERCURE DE FRANCE.
1º. Sçavoir les attendre avec confiance
fe conienter du fien avec équité.
Se dépouiller de ce qu'on a. Aumône . Se detacher
de ce qu'on garde. Efprit de pauvreté.
Se préparer à la privation ; détachement.
Sanctifier la poffeffion ; bonnes oeuvres.
2. S'y attendre ; ils font inevitables . S'y
foumettre; ils font juftes . Le pénitent.
Les foutenir ; ils font legers . Les offrir à
Dieu ; ils font méritoires. Les Saints.
Les eftimer ; ils font utiles . Les defirer ; ils
font glorieux. 7. C.
Sur la Priere. D'où vient qu'elle eft
efficace .
peu
1º. On demande peu, 2° . On demande mal.
Peu de chofe. Des biens temporels. Faute
de confiance.
Peu de tems. Durée ; continuité ; persévérance
de la priere.
Avec peu de defir , on nefent ni fon befoin,
ni le prix de la grace.
2° . En mauvais état ; de péché ; d'habitudes
d'incrédulité ; d'irreligion.
Avec de mauvaises difpofitions ; craignant
de réuſſir ; ne voulant pas ce qu'on demande.
Dune mauvaiſe maniere, Irrévérence ; diftraction
; diffipation.
A OUS T. 17518 213
Il vient de paroître un Suplément au
Traité des Matieres Criminelles de Me Guy
du Rouffeaud de la Combe . Ce Supplément
, qui fe vend féparément 40 fols
broché , eft compofé de Notes & Obfervations
puifées dans deux Manufcrits, pro
venant de défunt M. Amyot , Greffier du
Parlement en la Tournelle Criminelle .
Toutes les Additions contenues dans ce
Suplément font accompagnées & autorifées
des Arrêts de la Cour , fur lesquels
elles font fondées . Quoique ce Suplément
foit fait à la quatrième & derniere
Edition du Traité des Matieres Criminelles
, il peut néanmoins fervir pour les
Editions précédentes , parce que le lieu où
les Additions doivent être placées & rapportées
, eft indiqué non - feulement par
pages , mais même par Chapitres, Sections &
Nombres . Il fe vend chez Théodore le Gras ,
Libraire à Paris , au Palais , au troifiéme
Pilier de la Grand'Salle , à l'L couronnée.
M. le Chevalier de Cramezel , dont on
a vû une Généalogie fort belle & trèscurieufe
, dans le fecond Mercure de Juin ,
a publié un ouvrage , intitulé : Effai fur ce
qui concerne les duels , les préjugés dufaux
point d'honneur , mêlé de diverſes remarques
fenfibles & morales , tant ſur la façon
214 MERCURE DE FRANCE .
de penfer de quelques grands hommes ,
que fur la vengeance de quelques af
fronts.
Le même Auteur va donner un Traité
complet , fur le faux & véritable point d'hon
neur , prouvé par la Religion , démontré
par les Loix de la Nature, par les Loix Divines
& humaines , & c.
M. l'Abbé de Cramezel, fon frere, va pu
blier differentes penfées , les plus importantes
, & les plus néceffaires à l'homme.
APPROBATION.
Ai lû , par ordre de Monfeigneur le Chancelier
,le Mercure deFrance du préfent mois.
Paris , le deux Août 1751 .
MAIGNAN DE SAVIGNY.
TABLE .
IECES FUGITIVES en Vers & en Profe.
Epitre de M. Des ***
3
Plan des preuves de la Religion , par feu M , de
la Motte ,
Le Goût . Epitre à M. Mailler du Boulay ,
Portrait de Mad. de Stall , par elle - même ,
La médiocrité , Ode.
Lettre à l'Auteur du Mercure ,
Eglogue de feu M. de la Motte ,
S
12
23
26
31
63
Projet , pour donner la plus grande perfection
poffible à une nouvelle édition des Dictionnaires
de Trévoux & de Moréri ,
Echo , par un Auteur célebre ,
45
49
De l'Ordonnance Spirale des Grecs & des Romains
,
SI
64
Epitre contre la Satyre , à M. Renauld , Lieutenant
de Maire de Ville à Gilors ,
Differtation fut le fujet de la quatrième Eglogue
de Virgile , 67
Conftruction d'un nouveau Tour à filer la foye
des cocons , par M. de Vaucanfon , 78
Mots de l'Enigme & des Logogriphes du Mercure
de Juillet ,
Enigmes & Logogriphes ,
Nouvelles Litteraires , & c,
97
98
Beaux - Arts . Allemblée de l'Académie Royale de
Peinture & Sculpture , 135
Catalogue des Estampes gravées d'après Rubens
par R. Hecquet , Graveur , 136
140
Amphitrite, gravée par Etienne Feffard , d'après
un Deflein de M. Natoire , appellée communément
, Etude pour peindre ,
Cartes pour apprendre la Géographie , par M.
Delaiftre , Ingénieur du Roi , & de S. A. S. M.
le Prince de Conti , 142
Nouvelle Méthode de M. Royllet , Expert Ecrivain
,
Chanlon ,
Spectacles ,
Concerts de la Cour ,
Nouvelles Etrangeres , & c .
145
146
147
148
149
France . Nouvelles de la Cour , de Paris , & c . 160
Entrée publique de fon Excellence M. le Duc de
Nivernois . Ambaſſadeur du Roi à Rome , 163
Difcours de M. le Duc de Nivernois au Pape , 165
Morts ;
167
176 Arrêts Notables ,
Réponse de M. Hoden , Directeur Général des
Pompes de la Ville de Rouen , & Membre de
l'Académie Royale des Belles-Lettres , des
Sciences & Arts de la même Ville , à la Lettre
de M. Thillaye ,
"
182
183 Nouvelle découverte ,
Lettre de M. de S. Roman à M. Mourret , Docteur
en Médecine de la Faculté de Montpellier
,
185
Topique pour arrêter l'hémorragie
des artéres
fans ligature , publié par l'Académie Royale de
Chirurgie ,
Avis ,
Projet d'une Encyclopédie de la Chaire ,
189
193
199
Supplément au Traité des Matieres Criminelles de
Me Guy du Rouffeaud de la Combe ,
Euvres de Mrs de Cramezel ,
213
ibide
La Chanfon notée doit regarder la page. 146
De l'Imprimerie de J. BULA OT.
MERCURE
DE FRANCE ,
1
DÉDIÉ AV ROI.
SEPTEMBRE . 1751 .
IGIT
UT
SPARGAT
Chez
Papillon
S
A PARIS ,
La Veuve CAILLEAU , rue Saint
Jacques , à S. André .
La Veuve PISSOT, Quai de Conty ,
à la defcente du Pont- Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais.
JACQUES BARROIS , Quai
des Auguftins , à la ville de Nevers.
M. DCC. LI.
Avec Approbation & Privilege du Roi
A VIS.
L
'ADRESSE du Mercure eft à M. MÊRIEN
Commis au Mercure , rue de l'Echelle Saint Honoré,
à l'Hôtel de la Roche-fur -Yon , pour remettre à
M. l'Abbé Raynal.
Nous prions très-inftamment ceux qui nous adreſſeront
des Paquets par la Pofte , d'en affranchir le port ,
pour nous épargner le déplaifir de les rebuter , & à eux
celui de ne pas voir paroître leurs Ouvrages.
Les Libraires des Provinces ou des Pays Etrangers ,
quifouhaiteront avoir le Mercure de France de la premiere
main, plus promptement , n'auront qu'a &
écrire à l'adreffe ci-deffus indiquée.
On l'envoye auffipar la Pofte, aux perſonnes de Province
qui le defirent , les frais de la pofte ne font pas
confidérables.
On avertit auffi que ceux qui voudront qu'on le porte
chez eux à Paris chaque mois , n'ont qu'à faire fçavoir
leurs intentions , leur nom & leur demeure audit fieur
Merien,Commis au Mercure; on leur portera le Mercure
très- exactement , moyennant 21 livres par an , qu'ils
payeront , fçavoir , 10 liv, 10f. en recevant leſecond
volume de Juin , & 10 l . 10 ſ. en récevant leſecond
volume de Décembre . On les ſupplie inſtamment de
donner leurs ordres pour que ces payemens foient faits
dans leurs tems.
envoye
On prie auffi les perfonnes de Province , à qui on
le Mercure par la Pefte , d'être exactes à faire
payer au Bureau du Mercure à la fin de chaquefemeftre
, fans cela on feroit hors d'état de foutenir les
avances confidérables qu'exige l'impreffion de ces
ouvrage.
On adreffe la même priere aux Libraires de Province.
Les perfonnes qui voudront d'autres Mercures que
ceux du mois courant , les trouveront chez la veuve
Pilot, Quai de Conti.
PRIX XXX. SOLS.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ
AURO I.
SEPTEMBRE. 1751 .
PIECES FUGITIVES ,
en Vers & en Profe.
LA TOILETTE
DE L'AGE D'OR.
LA Toilette eft un don des Dieux
D's l'âge d'or mis en ufage ;
A peine le beau fexe au jour ouvrit les yeux ;
Qu'elle devint fon appanage .
En ces tems de félicité ,
Où regnoient l'innocence & la frugalité ,
Où, tous d'un même accord , chacun dans fa famille
,
Pour la commune utilité ,
A ij
4
MERCURE DEFRANCE.
Partageoit les travaux avec égalité ;
Dans les emplois divers , commis à chaque fille ;
Celles qui gardoient la maiſon ,
Actives à leur miniftére ,
Alloient , dès que l'Aurore éclairoit l'horifon ,
Pour les befoins du jour puifer l'eau néceffaire .
C'étoit de leur Toilette & l'heure & le fignal ;
Un ruifleau dans fes bords roulant d'un cours égal;
Une fource paifible & pure ,
Etoient le feul miroir , en ces fiécles nouveaux ,
Que pour vacquer à leur coëffure ,
Leur offroit la fimple Nature ,
Aux rivages des claires eaux .
Les reflources étoient pareilles ,
Pour les filles aux champs conduisant les trou
peaux,
Que l'on commettoit à leurs veilles
Soins differens ... broffes , pinceaux
Fer à frifer , miroirs égaux.
Partout où le criſtal d'une onde pure & nette
Préfentoit à leurs yeux l'image de leurs traits ,
Dans les prés , dans les bois , aux rives des forêts,
Par tout le trouvoit leur toilette ;
Le fol feul , tout inculte , en formoit les apprêts;
Des gazons émaillés offroient par leur parure ,
La fleur claire , la fleur obſcure ,
Soit pour s'unir au teint, foit pour y contraſter ;
Le goût en décidoit ...oui le goût , je fuppoſe
Qu'on pratiquoit dèflors l'art de le confulter ;
SEPTEMBRE . 1751 .
Je fais plus , j'ofe l'attefter ;
Les tems ,fur ce point - là , ne font rien à la chofe;
Chercher à plaire eft une clauſe ,
Annexée à l'humanité ,
Comme à l'eau la fluidité ,
Et le vermillon à la roſe;
Les loix que la Nature impofe fur les coeurs ;
Ont la force de Loi Salique ,
Rien n'en dérange la pratique ,
Le tems , les âges ni les moeurs.
Que l'on fût dèflors attentive
A la couleur plus ou moins vive ,
Qui rendoit un regard plus ou moins adouci ,
Dont un teint tiroit avantage ,
Et qui femoit enfin les ris fur le viſage ;
Pour le prouver un mot me fuffit ; le voici ,
C'est ce que dans ces beaux jours qui luifoient fur
nos peres ,
Aux prez , s'il étoit des bergeres ,
Il étoit des bergers auſſi .
PASS
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
新洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗
LETTRE
A l'Auteur du Mercure
Monfieur,comme tout ce qui eft don
né au Public eft foumis de droit à
fon jugement, il ne fera peut-être pas fâché
de trouver dans votre Recueil mes Obfervations
fur quelques-unes des réflexions inférées
il y a quelque tems dans plufieurs
Mercures , d'autant que cette efpece de
critique eft nouvelle & peut faire appercevoir
le faux ou le louche de certaines penfees
adoptées , paffées même en proverbes,
& pour lesquelles bien des gens ont une
vénération & un refpect incroyables . Cette
critique pourroit encore faire revenir le
plus grand nombre de certains préjugés ,
plus capables de féduire la raison que de
l'éclairer. Si vous jugez , Monfieur , que
ces Obfervations puiffent voir le jour, vous
êtes le maître de les inférer dans votre
Journal du mois prochain. J'ai l'honneur
d'être , &c.
Du Gerard
Ce 22 Juillet 1751.
SEPTEMBRE. 1751 7
OBSERVATIONS. REFLEXIONS .
On peut fe piquer far Le vrai honnête
quelque chofe , fans
ceffer d'être honnête homme
; d'ailleurs l'infenfibilité
à tout est au moins
une foibleffe , fi elle n'eft
un vice.
Bon pour les imbéciles
, car pour l'homme
ftudieux l'esprit doit toû
homme eft celui qui
ne fe pique de rien.
Pour avoir de la
fanté , il faut que le
jours être enmouvement, corps s'agite & que
& c'eft ce qui lui procu- l'efprit fe repofe.
re la fanté ; Scaron eft
mon garant.
Cela ne peut jamais
faire l'éloge de ceux que
ce bonheur regarde , ni
fervir d'exemple.
Le vrai mérite fe trouve
bien dans la Nature ,
mais la fortune ne fert le
plus fouvent qu'à le faire
perdre .
Les Aréopagiftes des
Caffés & les Nouvelliftes ,
font les plus capables de
certifier la vérité de
cette maxime .
Bien fouvent l'on
fait les plus heureufesfottifes
du monde.
La Nature fait le
mérite , & la fortune
le met en oeuvre.
Ce n'est pas une
petite affaire de parler
& de n'avoir rien
Plus on laiffe de
bien à fes héritiers , &
Cette espece d'ingrati- à dire,
tude n'étant ni fenfible ,
ni préjudiciable
aux défunts
, elle eft moins criminelle
que le défaut de
reconnoiffance envers les d'eux.
Bienfaiteurs vivans.
moins on eft regretté
A iiij
8 MERCURE DEFRANCE.
C'est le tems & les cir- On connoît le juconftances
marquées qui
developpent la jufteffe du
choix.
Cette maxime eft d'augement
d'un homme
au choix de fes amis.
Le plus sûr fecret
tant plus dangereuse que de conferver fes amis,
fous l'apparence d'une vé.
eft de ne jamais leur
rité inconteftable , elle
féduit les plus honnêtes prêter ni rien emgens
, mais la réflexion prunter d'eux .
déma que l'erreur de cette
opinion, qui attaque à la fois la Religion, les bonnes
moeurs & l'humanité même , puifqu'il ne faut
pas être néceffairement ami pour obliger fon prochain;
la Nature nous en fait un devoir . Or quand
c'eft un ami , n'eft - ce pas un nouveau titre contre
nous , que de iai refufer ce qu'on eft obligé de faire
à l'inconnu En un mot , le bienfait eft aux vertus
morales , ce qu'eſt le crédit au commerce. L'Auteur
s'eft fans doute trompé dans l'expreffion , en
mettant amis pour connoiffances , puiſqu'alors cette
penfée auroit été plus fupportable .
S'il ne fe faifoit effectivement
des Nobles que
par les vertus & le vrai
mérite ,le titre qu'en don
nent les Rois ne feroit
pas
fi profané , mais la vénalité
a mis la confufion
par tout, & la malice des
hommes a donné lieu à
cette néceffité.
La délicateffe des fentimens
eft la véritable route
du coeur,au lieu que l'esprit
Les Rois ont beau
fe conferver le droit
de faire des Nobles ,
ils n'en donnent
que le titre , c'eſt à
celui qui le porte à
le juftifier , s'il veut
que la voix publique
l'approuve.
Il faut aller au
coeur par l'efprit , &
eft capable d'égarer & de perfuader la piéSEPTEMBRE
. 1751. 9
corrompre . Il feroit à té par la raifon .
fouhaiter qu'on put tou
jours faire fervir la raison pour perſuader la pieté ,
mais quel eft l'homme capable de foutenir coura
geufement & fans phanatifme cette falutaire entreprife
?
c'est beaucoup s'il
perfonne
ne nuit pas.
Nombre d'établiffe- L'amour ne profite
mens avantageux , pro- jamais à
duits par le feul amour
prouvent qu'il a fait profit
à plufieurs; & en général ,
s'il eft dangereux , c'eft
moins par fon effence
que par la dépravation
des moeurs.
On dit bien que l'évement
juftifie , mais cela
n'eft pas raisonnable ,
parce qu'il arrive d'or
dinaire que l'évenement
eft oppofé à ce à quoi on
s'attendoit & à ce à quoi
l'on devoit s'attendre .
→
C'eft juger de la
ftatue par le talon
que de juger des
affaires du monde
par l'évenement .
que Sans faire le Celadon , on peut dire
quiconque a mis au jour les Reflexions fuivantes
contre les femmes , n'eſt pas de ceux
qui ne fe piquent de rien , & ce Cenfeur
( Boileau ) fi févére , rougiroit en voyant
des traits aufli groffiers. Non , Sexe aimable
, vous n'avez rien à craindre , nos fentimens
font trop intimes pour ne pas trouver
autant de défenfeurs qu'il y a d'hom
mes raisonnables, & c'eft avoir la pluralité
des fuffrages.
A v
10 MERCURE DE FRANCENe
pourroit on pas S'il y avoit une
leur en permettre en- jufte police dans le
une quatriéme monde , les femmes core
pour remercier l'Auteur
?
ne fortiroient que
trois fois de leurs
maifons ; pour être baptifees , pour être
mariées , & pour être enterrées.
Cette pensée peut don- Rien n'eſt plus utiner
lieu à un Paradoxe ;
lequel eft plus fupporta
ble de celui qui n'a que
despeintures effrayantes
nous faire voir , ou de la
réalité ?
à
Cette maxime peut aller
également à ces ef
fains de Petits- Maîtres &
d'étourdis fi répandus en
tous lieux , c'eft une
compenfation toute naturelle
à faire.
Les hommes qui penfent
ainfi , prouvent bien
que tous n'agilent pas
raisonnablement
. Boileau
comptoit jufqu'à trois
femmes refpectables.
le à l'homme qu'une
méchante femme , par
la raifon que quand
on eft parvenu à la
fouffrir , on ne trouve
plus rien de difficile
à foutenir
dans la vie.
Les femmes galantes
portent leur vanité
à aimer mieux
qu'on dife du mal
d'elles , que de n'en
point parler.
Les femmes raifonnables
font fi rares ,
que c'eft la chofe du
monde la plus extraordinaire
, quand
une agit raisonnablement.
Ceux qui s'exposent Il y a plus de danSEPTEMBRE.
1751.
témérairement avec les
Courtifannes , font capables
de prouver cette propofition.
Ceci ne peut être moral
, qu'autant qu'il eft
commun à l'homme , autrement
ce n'eft plus
qu'une Satyre,
C'eft dans l'ordre qu'un
Métaphyficien ne foit pas
en état de concevoir une
chofe de cette efpece ,
puifque c'eft un homme
hors du centre. Il eft naturel
au contraire de
voir le Phyficien , non fe
perdre à l'oeuvre , mais en
goûter les douceurs.
gers
à craindre auprès
des femmes , que
defruitsà en efperer.
La malice , l'amour
& la contradiction
font les alimens des
femmes.
Le bonheur dans
le mariage eft de
nature fi abftraite ,
qu'aucun Metaphyficien
ne l'a encore
pû concevoir ; mais
on voit diftin &tement
le Phyficien fe
perdre tous les jours
à l'oeuvre,
Dugerard,
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
SALMONE'E ,
OU L'AMBITION PUNIE. *
Sous
POEM E.
Ous les loix d'un Tyran l'Elide gémiſſante ,
Elevoit vers les Cieux une voix impuiffante ,
Dès long-rems Salmonée avec impunité
Fouloit d'un pied fuperbe un peuple épouvanté ;
Par des prodiges faux l'ignorance éblouie ,
La vérité fincére , étouffée où punie ,
Servoient , en frémiffant , fon coeur ambitieux ,
Er mortel , le plaçoient au plus haut rang des
Dieux.
'Au confident difcret de l'objet de fes crimes ,
Il revéloit ainfi fes coupables maximes :
Ami , de ma grandeur mefurant les progrès ,
D'une audace éclairée admire les fuccès.
J'inonde de Guerriers les rives de l'Alphée ,
Qui du prix de leur fang m'y dreffent un trophée ;
* Salmonée , forti de l'Aulide , à la tête d'ane
troupe de guerriers , conquit l'Elide , dont il fut
Roi. Il fit bâtir fur l'Alphée la Ville de Salmone ,
depuis appellée Elis ) qui en devint la Capitale.
Non content de fes fuccès , il fe fit paffe pour
Dicu , & imita la foudre ; mais Jupiter , indigné de
fon orgueil , le foudroya lui même . Voyez Servius
, fur le liv . 6. de l'Eneide.
SEPTEEMBRE. 1751
Je regne ; mais bientôt le beau titre de Roi ,
En comblant mes defirs , n'a plus d'attraits pour
moi.
De la Divinité l'éclat , le rang fuprême ,
Viennent tenter un coeur qui n'eft plus à luimême
,
Qui ne connoît de Dieu que fon ambition.
Alors je fais parler la fuperftition ,
La terreur , l'intérêt ; & les Dieux qu'on écoute ,
Du rang où j'afpirois , m'applaniffent la route :
Mes fujets en tremblant , m'elevent des autels
Et j'oſe enfin zavir l'encens aux immortels,
Ne crois pas cependant , que mon ame charmée ,
De fa profpérité ne foit point allarmée :
Un noir preffentiment s'oppofe à mon bonheur ;
La crainte l'empoiſonne , & déchire mon coeur..]
Etouffons des remords , enfans de la foibleſſe ;
Olons braver des Cieux la foudre vengereffe ....
Je ferai plus encor ; je fçaurai l'imiter .
Par ce moyen nouveau je veux épouvanter
Ceux , d'entre les humains , que je n'ai pû ſéduire ;
Les voir tous à mes pieds , ou du moins les détruire.
'Ah ! fi mes ennemis fuccombent fous mes coups ,
Diex immortels , je fuis auffi puiffant que vous .
Ces mots font entendus du Maître du tonnerre ;
D'un Tyran facrilége il faut purger la terre ;
En terraffant l'orgueil de cet audacieux ,
Il faut , dit-il, venger les mortels & les Dieux.
14 MERCURE DE FRANCE.
Il appelle Mercure aux rives de l'Afope *
Précipite tes pas vers les fils d'Anthiope ** ;
Le Sceptre de l'Elide eft remis à Zethus :
Dis - lui , que Jupiter le donne à ſes vertus;
Qu'il courre l'arracher d'une main criminelle ;
Qu'il prenne cette lyre , à le fervir fidelle ,
Elle le fauvera des plus affreux revers .
Il dit : Mercure part , & traverfe les airs.
Sur le mont Cytheron Zethus près de fon frere,
Dans le fein du repos goûtoit un fort proſpére.
De fon pere ilapprend l'immuable décret ;
Il vole vers l'Elide en éprouver l'effet,
De l'arrêt prononcé bientôt la Renommée
'Avertit le Tyran ; il prépare une armée.
Cruel , contre les Dieux , que peuvent les hu
mains ?
Pour reculer ta mort tes efforts feront vains :
Zethus a contre toi fes vertus , & tes crimes ;
Bientôt tes défenfeurs deviendront fes victimes ,
Ou fçauront à fes pieds punir tes attentats.
Dans une plaine immenfe , au ſein de ſes Etats ,
Il attend l'ennemi que Jupiter envoye ;
Il dit à fes foldats qu'il l'attend avecjoye ;
La joye eft dans fa bouche , & l'effroi dans fon
coeur ;
Il infpire l'audace , & reffent la terreur.
* Fleuve qui arrofoit le pied du mont Cytheron.
** Amphion & Zethus , fils de Jupiter & d'Anthiope.
SEPTEMBRE. 1751
Zethus arrive , il voit une armée innombrable ,
Prête à l'exterminer , puiffante , mais coupable.
Sans armes , & fans fuite , il ofe l'affronter :
Il a pour lui les Cieux ; qu'a-t'il à redouter ?
Cependant Salmonée ordonne qu'on l'immole ;
A peine a-t'il parlé , que chaque foldat vole :
Chacun paroît jaloux de l'honneur criminel
De pouvoir à Zethus porter le coup mortel :
Mille bras font levés. Quel fpectacle ! à leur rage
Zethus n'oppoſe point l'effort d'un vain courage.
Sa lyre fous fes doigts enfante des accords ,
Qui ſoudain des guerriers appaifent les tranſports.
Par des fons enchanteurs leur fureur enchaînée ,
N'écoute plus la voix du cruel Salmonée :
'Aux pieds de fon rival ils tombent attendris.
De votre trahifon la mort fera le prix ,
Ingrats , s'écrie alors le Tyran en furie ;
Vous ne jouirez point de votre perfidie ;
Reconnoiffez celui que vous abandonnés .
Il dit , & fous fes pas , à leurs yeux étonnés ,
De la terre entr'ouverte un nuage s'éleve ,
Qui loin d'eux dans les airs rapidement l'enleve.
Bientôt on voit briller la foudre dans fes mains ,
Il la lance : elle éclatte , & fes coupsfont certains :
La mort vole avec elle au gré de fa vengeance.
Tout périt ; tout reffent l'effet de fa puiſſance .
De morts & de mourans Zethus environné ,
Du fouverain des Dieux craint d'être abandonné
Son ame du danger paroît peu confternée :
16 MERCUREDE FRANCE.
De tant d'infortunés il plaint la deftinéc.
Il s'offre au Ciel pour eux : frappe , voilà mon
flanc ;
Ecoute mes foupirs , ou la voix de leur fang.
Jupiter de fon fils voit le péril extrême :
Il vient pour le venger , pour le venget lui-même
Aux profanes regards du Tyran impofteur ,
Un nuage de feu dérobe fa fplendeur :
Mais fa foudre bientôt le fera reconnoître.
Elle part , elle vole , elle punit le traître ,
Qui faiſant contre un Dieu des efforts ſuperflus ,
Laiffe au monde un exemple , un Empire à Zethus.
M .....
LETTRE DE ZELINDOR .
I
Du 2 Mars 1751 .
L vous feroit aifé de me rendre ſervice ,
Monfieur , fi vous le vouliez . Vous
en jugerez par l'Hiftoire de ma vie ; elle
n'ennuyera pas par fa longueur. Les détails
me meneront plus loin , peut -être ,
mais je ne vous les communiquerai , que
lorfque que je ferai fûr que vous entrez
dans mes vues .
Depuis puis plus de fix ans , j'aime ; rien
n'eft fi fimple ; j'aime , fans l'avoir dit ;
SEPTEMBRE. 1751. 17
on ne le croira pas. Je ne dirai point que
ce foit par refpect , par timidité ; ces motifs
font devenus des ridicules deshonorans
; bientôt je vous en ferai conoître un
autre beaucoup plus fingulier.
J'aime une jolie femme ; fon portrait
en décidera ; l'amour ne me forcera pas
toujours de l'embellir ; le dépit me rendra
quelquefois à la vérité ; Lucinde poffede
tout l'art des jolies femmes . On ne
peut , même , lui refufer un grand nombre
des perfections qui font une belle Femme
je n'appuyerai pas fur cette article, je
ne lui ferai pas ma cour ; on s'embarraffe
peu d'être belle , toujours on fe croit jolie
; Lucinde eft grande , elle a l'air noble ,
elle fe préfente bien ; voila des beautés
qu'on ne défavoue point ; elle a les cheveux
, les fourcils bruns ; des dents admirables
ornent la bouche la plus mignonne
; fon vilage eft un peu long , fes yeux
font bien beaux , fendus , quelquefois tendres
, quelquefois vifs , toujours fpirituels ;
la main, le bras , la taille , tout eft au mieux;
ajoûtons- y l'air du monde , de la douceur,
de la politeffe , de l'efprit , & tout ce qu'on
exige dans la bonne compagnie , fouvent
même , du bon fens , voila Lucinde ; elle
a des défauts , ils fervent à relever fes
avantages. Une autre fois je vous en entre18
MERCURE DE FRANCE.
tiendrai peut- être en Amant , peut - être
en Auteur , elle même en décidera.
Vivant avec elle dans la plus intime
union , je me difpofois à lui offrir mon
coeur ; elle me prévint , elle me crut un
ami folide , elle m'en donna des preuves
accablantes ; j'en ſuis encore pétrifié , lorfque
je me rapelle cet inftant ; je devins le
confident de fes fentiments pour un rival.
Me convenoit- il de m'expliquer ? Je parus
ce qu'on me croyoit , j'allai , même ,
juſqu'à aimer mon rival ; je m'intereſſai
à une affaire qui me défefperoit , puifque
Lucinde en faifoit fon bonheur. Je crus
qu'il falloit établir fi folidement mon amitié
, qu'il ne me refteroit qu'un pas
faire pour la convertir en amour ,
que la paffion qui l'occupoit , feroit finie.
je connoiffois bien mal & le coeur humain
, & les jolies Femmes .
à
lorf
Une feconde inclination fucceda fi
rapidement à la premiere , une troifiéme à
la feconde , que je n'en connus pas les intervalles
; la feconde a duré plus de trois
ans ; il y en a deux que je fuis le confident
de la troifiéme . On voit que Lucinde n'a
pas tous les défauts des jolies Femmes.
Je veux prévenir une quatriéme affaire ;
en voici les moyens ; Lucinde lit vos Jour
maux , Monfieur , ce fut un caprice qui les
SEPTEMBRE.
1751. 19
lui fit demander ; mais il durera , ce caprice
, vos Mercures intéreffent trop pour
qu'on les quitte , comme elle les a pris ;
inferez ma Lettre dans le prochain , elle la
verra , je ferai le témoin de l'accueil qu'elle
lui fera ; peut être me reconnoîtra -t'elle ,
du moins elle m'en fera quelque application
; je lirai dans le fond de fon coeur ,
j'en fuis fûr , c'eft un des avantages de l'amitié
; on a des défauts avec un ami , on
n'en veut point avoir avec ce qu'on aime .
Lucinde eft naturelle avec moi , elle n'eſt
qu'aimable avec mon rival.
Inferez donc cette Lettre , je vous prie ,
je la lui lirai , elle aime à m'entendre
lire. Je m'en acquitte bien , & je crois que
j'y mettrai toute l'expreffion convenable ;
fi mon trouble me trahit , qu'importe , je
veux être inftruit de mon fort ; tel qu'il
puiffe être , je vous l'écrirai , j'y ajouterai
des traits qui deviendront peut -être intéreffans
, & l'hiftoire fera terminée lorsque
je ferai le fujet d'une quatrième confidence
, fourniffez- moi donc au plutôt l'occafion
de dire que Lucinde eft la Fée que
j'adore.
Je vous recommande la difcrétion , vous
me perdriez. Je ne puis renoncer à cette
vertu , quoique préfcrite par la bonne
compagnie. Lucinde eft l'efclave des dé20
MERCURE DE FRANCE.
cences , elle n'y gagne rien , on n'échappe
point au Public ; tous les hommes defoeuvrés
, & foyez fur qu'il en eft un grand
nombre , tous ont des efpérances , tous offrent
leurs foins ; par la maniére dont on
leur répond , ils jugent fi une femme eſt
occupée , l'intérêt les rend clairvoyans ,
ils devinent ; une préférence les outrage ,
ils en feroient furieux , s'ils n'avoient l'efpoir
de rétablir leurs prétentions , ils fe
vengent en attendant ce moment , ils publient
leurs conjectures ; l'avanture la
mieux conduite eft affichée dans la minute.
Lucinde alors fe défefpere , c'eſt
une foibleffe ; je vous ai promis ſes défauts
, je commence à m'acquitter ; celuici
, tout défaut qu'il eft , je le ménage ;
ainfi , Monfieur , de la difcrétion ; qu'on
ignore que la Scene eft dans Paris , il eft
encore d'ufage de vous prier de brûler
ma lettre , mais qu'elle fe trouve dans le
prochain Mercure , je vous rendrai compte
de tout ; vous devinez bien que des capriçes
, des jalouſies , des querelles , orneront
mon efprit . On doit s'attendre à tous
ces contre-tems avec une jolie femme .
SEPTEMBRE. 1751. 21
EPITRE AU SEXE .
B Eau Sexe , vous ne m'aimez pas ,
Et vous avez raiſon peut- être ,
Car pour aimer il faut connoître ,
Et vous ne me connoiſſez pas ;
Si cependant quand on vous aime
On eft digne d'un meilleur fort ,
Beau Sexe , en n'aimant pas de même ;
Affûrément vous avez tort ;
Eh bien connoiffez donc mon ame ,
Et l'ardeur qui pour vous l'enflamme ;
Belles , c'eft à vous que j'écris ,
A vous auffi que je le dis ;
Laidrons , que des efprits peu fages
Parmi nous laiffent pour les gages.
Eh! pourquoi donc ne pas aimer
Quiconqne a l'art de nous charmer
Fúffiez- vous plus laides encore •
Je vous dis que je vous adore
Dans l'une j'aime la beauté ,
L'autre me plaît par ſa gaité ,
Thémire, par un doux caprice ;
J'aime le maintien de Clarice ;
Lucinde , avec fon air coqnet ,
M'amufe d'un joli caquet ;
Ainsi que la maigreur d'Elyſe ,
22 MERCURE DE FRANCE .
Je goûte l'embonpoint d'Orphiſe ,
La petite charme mes yeux ,
La grande me plait encor mieux.
J'aime auffi la brune & la blonde ,
Partant , moi j'aime tout le monde ;
Ah ! j'oubliois ici , ma foi ,
( Meldames , pardonnez le moi , )
Vos féduifantes douairieres ;
Pour être en date les premieres ,
Elles n'en valent guéres moins ,
Et nous leur devons bien nos foins ;
J'en dis autant de la Bigotte ,
De l'efpritée & de la fotte ;
Or donc , Beautés , laidrons chéris ,
Quand on aime , on fçait à quel prix;
L'Amour est un Dieu mercenaire ,
Qui ne vit que de ſon ſalaire ;
Répondez , quel fera le mien
Peut- être méritai-je bien
Qu'en vous aimant toutes , mefdames ,
Senfible à mes feux polygames ,
Le Corps entier m'accordera
Quelque retour , & catera ;
Le corps entier ! ah malepefte ,
Que , fans faire ici le modefte ,
Ce defir foit un peu reſtraint ,
Qui trop embraffe mal étreint ;
Encor fi quelque Ambaffadrice ,
Des dettes du Corps , en ce jour ,
SEPTEMBRE.
23 1751 .
Daignoit le rendre débitrice ,
Et les acquitter à l'Amour,
Contente de fon Ambaſſade ,
fans bravade ,
Soit dit , entre nous ,
Amour , je te la renverrois ,
Ou plutôt je la garderois ;
Ainfi , dans votre aimable Empire ,
Si quelqu'une en vouloit douter ,
Que fans fe le faire redire ,
Elle fe fafle députer ,
Mais , pour tant qu'elle foit jolie ;
Je me raviſe en ce moment ,
Belles on me trouve aisément ,
Mon enſeigne eft à la folie.
Par M. L. V. D. L.
$ 25
ASSEMBLEE PUBLIQUE
De l'Académie Royale de la Rochelle ,
tenue le 28 Avril 1751.
L
E P. Valois , Directeur , ouvrit la
Séance parun Difcours fur les Bibliothéques
publiques , à l'occafion de celle
qu'on fe propofe d'établir dans cette Ville
, & il fit voir » que ces tréfors de
» Sciences offrent à l'efprit & aux ta-
» lens , des reffources affurées , fi l'on
24 MERCURE DE FRANCE.
">
fçait ufer des differens moyens qui ren-
» dent utiles ces dépots de Littérature ;
ce fut fa divifion .
Ce qui a occafionné ce difcours c'eft le
don que M. Richard , Tréforier de France,
a fait de fon cabinet à la Ville , pour fervir
de premier fond à une Bibliothéque
publique. L'Académie qui compte au
nombre de fes Membres ce Citoyen , zélé
pour la gloire de fa Patrie & pour le
progrès des Lettres , a crû devoir lui
payer le tribut de louanges que mérite une
action auffi généreuſe,
M. Valin , Chevalier , lut enſuite un
Difcours , qui a pour titre : Qu'il eft moins
a'ingrats qu'on ne pense.
L'Auteur convient d'abord qu'il y a des
ingrats , il avoue même qu'il n'eft point
d'efpéce d'ingratitude , dont on ne trouve
des exemples ; » mais ces exemples , dit- il ,
font rares , & s'ils font l'opprobre de
» l'humanité , rappellons-nous , pour en
relever l'honneur , ces nobles efforts
» d'une vertu pure , ces traits généreux
d'une vive reconnoiffance , qui ont furpaffé
le mérite & la gloire des bienfaits
les plus fignalés.
S
33
M. V. s'étonne , que le préjugé ait triom
phé de notre amour propre , jufqu'à nous
perfuader
SEPTEMBRE. 1751. 25
le
perfuader » que notre fiécle a fur les précédens
l'odieux privilége de le furpalfer,
» comme fur le refte des vices , & par
» nombre des ingrats , & par le caractére
» de l'ingratitude : on n'entend que des
plaintes , qu'un cri général contre les ingrats.
» Cependant , ajoute- t'il , ces plaintes
font- elles toujours juftes , ou du moins
»ne font-elles point exagérées ? .... Y
auroit-il beaucoup d'ingrats , fi les bien-
»faits étoient fincéres, folides, & marqués
» des caractéres qui en doivent être infé-
» parables pour toucher ? .... Si la re-
» connoiffance eft rare , ou trop mefurée ,
» n'eft- ce point la faute de ceux qui s'en
plaignent le plus amérement , ou parce
qu'ils ufurpent le titre de bienfaiteur ,
» ou parce qu'ils effacent eux-mêmes le
» mérite de leurs bienfaits ?
Dans la premiere partie , l'Auteur , après
avoir obfervé que nul bon office ne mérite
d'être élevé à la dignité de bienfait ,
qu'autant qu'il a une fin honnête , & qu'il
doit être agréable à celui qui le reçoit , rejette
avec indignation » ces hommes of-
» ficieux , qui , toujours prêts à fervir une
jeuneffe infenfée , lui applaniffent la
>> route du vice , & lui fourniffent les
moyens de fe liv er à l'emportement des
B
26 MERCURE DE FRANCE.
33
paflions : ces faux amis , dont le dange
» reux attachement n'offre que de coupa-
» bles fervices : ces indignes protecteurs ,
» dont les mains libérales ne font chargées
»de préfens , que pour furprendre l'inno-
>> . cence & en triompher , &c.
» Eft - il moins pénible d'être redevable
» à un ennemi déclaré , lorfque les fervi-
»ces qu'il rend , font moins l'effort d'une
same généreufe , qui fait les avances de
» la réconciliation , que l'effet d'une po-
39
litique rafinée , qui cache fes noirs def
» feins , ou d'un orgueil réflechi , qui cher
» che à humilier celui qu'il ne peut op-
» primer.... Quelle gêne pour un coeur
naturellement reconnoiffant , de ne pou-
≫voir avec fûreté fe préfenter à fon bien-
» faiteur !
Autre fituation plus fâcheufe peut-être
encore : » celle d'être obligé à un mal-
» honnête homme , à un homme fans pro-
» bité & fans moeurs ; lui marquer publi-
» quement de la reconnoiffance , ce ſeroit
» partager l'opprobre de fa condition ;
» s'en abftenir , c'eft fe charger de toute
» la honte attachée au crime d'ingratitu
» de , & c.
Que fera l'homme vertueux dans une
pofition auffi critique ? » Par les bons offices
qu'il cherchera à rendre en fecret à
SEPTEMBRE . 1751. 27
fon bienfaiteur ... par l'attention qu'il
» aura à publier à propos le bien qu'il en
» a reçus ... Il s'acquittera de toute reconnoiffance
, en même tems qu'il évitera
toute liaison avec lui , & c.
:
·
Il est des fervices , qui pour être
trop
importans , font prefque néceffairement
des ingrats des fervices incommodes qui
privent un homme des douceurs d'une
vie tranquille.... des fervices indifcrets
qui fous couleur d'un zéle ardent , tendent
à pénétrer les fecrets des familles , &c.
L'Auteur paffe enfuite au fecond caractére
du bienfait , & dans le détail , il
foupçonne à tel point les bienfaiteurs de fe
conduire par des vûes intéreffées , qu'il fe
croit enfin obligé de fe demander à lui - même
, s'il n'y a plus de vrais bienfaicteurs.
ود
» Prenons garde , dit - il , à ne rien ou
» trer dans une matiere auffi délicate , &
» ne prêtons point de nouvelles armes aux
ingrats. Oui , il eft de fincéres bienfai-
» teurs . il en eft même , qui , vain-
» queurs du plus jufte reffentiment , ne
» connoiffent point d'autre maniere de fe
» venger.
....
Il avoue encore , » que les bienfaits ,
» quoique, mêlés d'intérêt , méritent une
forte de reconnoiffance ; mais ceux qui
» ont droit de toucher , & qui font toujours.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
» une vive impreffion , font ceux que la
» feule bienveillance inſpire , que l'effu-
» fion de coeur accompagne...
Il ne faut donc pas tenir un compte
exact de toutes les démarches que l'on fait
pour fon ami , & c.
Ceux qui déclament le plus contre les
ingrats , font communément des gens accoûtumés
à vendre leurs fervices.... Eh !
qu'ont-ils laiffé à faire à la reconnoiffance
? & c.
»Des bienfaits attendus trop long- tems ,
» & en quelque forte arrachés , font ils
» d'un prix plus confidérable ? Ici l'Auteur
remarque ce qu'il en coûte à un homme
, qui a des fentimens , de ſe voir réduit
à la néceffité de demander , de réitérer fes
inftances ; les délais mortifians qu'il a à
effuyer.... » Enfin la grace s'accorde avec
»une répugnance marquée : le chagrin eft
peint dans les yeux , la langue tardive
» ne fe délie qu'à regret , & le coeur defa-
» voue la main qui préfente le don , &c.
De pareils bienfaiteurs ont-ils droit de
murmurer contre l'ingratitude du fiécle ?
&c.
» Les vrais bienfaits font diftribués
par
» les mains des graces , & les graces ne fe
» font point attendre.... L'Auteur réunit
en cet endroit les conditions requifes pour
SEPTEMBRE. 1751. 29
rendre les bienfaits aimables & touchans
& paffe ainfi à la feconde partie.
>
Mais il ne fuffit pas de répandre des
» bienfaits , il faut encore les rendre du-
» rables. Les regretter , c'eft mettre la re-
» connoiffance à une trop rude épreuve ,
» & c'eft prefque la même chofe , d'ufur-
» per le titre de bienfaiteur , ou d'en effa-
» cer le mérite.
Après avoir dit , que le bienfaiteur doit
oublier fon bienfait avec autant de foin ,
que celui qui l'a reçu doit s'en reſſouveuir
, M. V. demande , s'il faut que le
bienfaiteur fouffre un ingrat fans fe plaindre.
» Non . Il y auroit , à la vérité , bien
» de la grandeur d'ame à diffimuler l'in-
» jure , plus encore à en réprimer le fenti-
» ment ; mais c'eft un genre d'héroilme ,
» dont la nature humaine n'eft guéres ca-
» pable , & l'on doit accorder quelque
» chofe à fa foibleffe , & c.
Sans prétendre excufer les ingrats ,
monftres qui ne peuvent que faire horreur
, il croit néanmoins que c'eſt aux
bienfaiteurs que l'on doit le plus fouvent
imputer le défaut de reconnoiffance.
» L'orgueil de celui qui reçoit , peut
» bien avilir le bienfait à fes yeux ; mais
l'orgueil de celui qui donne , en exagére
conftamment la valeur : & comme ces
93
B.iij
30 MERCURE DE FRANCE.
» difpofitions les empêchent de convenir
» du prix , il arrive que l'un croit rendre
» avec ufure , tandis que l'autre fe plaint
» d'une injufte réſerve .
» Non , l'ingratitude n'eft point natu-
» turelle à l'homme : il a un coeur fenfible
, difpofé à aimer qui lui fait du
» bien . Dans fa plus tendre enfance , la
» Nature fait en lui l'office de la Raifon ;
la Raifon à fon tour , étoufferoit - elle les
» fentimens de la Nature ? Les peuples les
plus fauvages obéiffent à la loi de la re-
» connoiffance ; la politeffe ne ferviroit-
» elle donc qu'à en fecouer le joug ? Pour
» quelques ingrats' que la Nature & la
»Raifon defavouent, faut- il dégrader l'hu-
» manité ?
La pensée de l'Auteur eft , que les bienfaiteurs
trouveroient toujours de la reconnoiffance
, s'ils ne mettoient pas leurs bienfaits
à trop haut prix...s'ils n'exigeoient,
pas des foins & des affiduités qui dégénérent
en fervitude , & c.
Réglant enfuite la meſure de la reconnoiffance
fur la qualité des bienfaits , il
paffe à un fecond trait , qui en efface le
mérite , c'eft la vanité de les publier.
>> La reconnoiffance n'eft jamais plus
» affectueufe , que lorfque celui qui a reçu
» un bienfait , peut fe flatter qu'il lui a
SEPTEMBRE. * 175 1 . 31
» été accordé par goût , avec diftinction ,
par préference à tout autre.... Si la va-
» nité èn a été le principe , le même inf
» tant qui le voit naître , le voit périr , fem-
» blable à ces fleurs délicates que les rayons
» d'un Soleil trop vif terniffent & deffé-
» chent au moment même qu'ils les for-
» cent d'éclore .
"
Contre ceux qui annonçent ainfi leurs
bienfaits , M. V. ajoute : » il faut qu'il en
» coûte cher à l'homme pour faire du bien ,
» ou qu'il en tire un grand fond de vaine
gloire.... La reconnoiffance devroit
» être le feul hérault qui publiât les bien-
« faits ; mais le bienfaiteur , qui rapporte
» tout à lui , & qui eft trop jaloux de fa
réputation , ne la croit en fureté qu'en-
" tre les mains de la Renommée.
30
39
» Heureux encore ceux qui peuvent juftifier
une telle conduite , car il eft des
» occafions où l'éclat ajoute un nouveau
» luftre au bienfait....
L'amour propre
» du bienfaiteur peut alors triompher fans
danger ; mais s'il ne peut être revelé
» fans attacher de la honte , & c .
و د
ל כ
» On ne divulguera pas des fervices
rendus à un fupérieur , encore moins à
» un grand.... La vanité fe rabat fur l'ins
» digent qu'on a affifté , fur un homme
" que l'on a tiré d'une affaire malheureu-
B111
32 MERCURE DE FRANCE.
و د
fe
» fe... . ainfi , on n'a foulagé l'un qu'aux
dépens de fon honneur , & l'on n'a fauvé
la réputation de l'autre ,, que pour
» donner le droit de la flétrir .... Bien-
» faits onéreux ! trop capables de faire dé-
» tefter la main cruelle qui ne fait ceffer
» des befoins , qu'en arrachant le voile qui
» les tenoit cachés , & qui ne conſerve la
» victime que pour augmenter fon tour-
» ment.
"
De là , il n'y a pas loin aux reproches ,
dont l'effet eft d'anéantir les bienfaits ,
il faut néanmoins diftinguer du repr
» che le déplaifir d'avoir obligé un indigne....
lorfque l'ingrat viole tout à
» la fois , les loix de l'amitié & de la reconnoiffance
, il s'éleve dans le coeur de .
» l'ami outragé des troubles , qu'il n'eft
» pas en fon pouvoir de diffiper , & c.
Que fera-ce fi le bienfaiteur , par l'amertume
de fes reproches décele le deffein
qu'il a formé d'exercer un pouvoir
defpotique fur celui qu'il a obligé ? ...
Celui - ci , à l'exemple de ce Romain , fauvé
des fureurs du Triumvirat , ne feroit- il
pas en droit de lui crier fans ceffe : » livrez-
moi à Céfar ? n'avez vous confer-
»vé mes jours que pour me rendre la
» vie infupportable ? ..... Lâche , je ne
» veux rien vous devoir , remettez - moi
»dans mon premier état , &c .
SEPTEMBRE. 1751. 33
L'Auteur conclut , que des hommes que
l'on force d'être ingrats , font moins coupables
que leurs bienfaiteurs , & prétend
que fi l'on retranchoit du nombre des
hommes accufés d'ingratitude , ceux que
l'on pourroit légitimement excufer , on
demeureroit d'accord qu'il eft moins d'ingrats
que d'injuftes bienfaiteurs.
Le titre de ce Difcours , dont le fond eft
pris de Seneque , préfente d'abord l'idée
d'un paradoxe , & l'Auteur le reconnoît ;
mais de la maniere qu'il a traité fon fujet
il paroît s'être renfermé dans les bornes
de l'exacte verité. Peut-être exige - t'il trop
des bienfaiteurs ; mais il n'eft pas moins
févére fur les conditions de la reconnoiffance.
C'est par où il finit , en excitant par
les plus preffans motifs , d'un côté, à verfer
des bienfaits , & de l'autre , à fuppléer à
l'impuiffance même de les payer , par la
vivacité & l'affiduité de la reconnoiffance.
Ce difcours fut fuivi de quelques réflexions
critiques fur l'efprit & fur le goût ,
par M. l'Abbé de Rouffy , Aumônier en
Dignité du Chapitre.
Après une peinture affez vive des effets
que produit la préference que l'on donne
à l'efprit , l'affectation que l'on a de met-
B v
34
MERCURE DEFRANCE .
tre de l'efprit par tout , il demande ſi c'eſt
fans raifon qu'on fe plaint que l'efprit ,
» comme un brillant nuage , fert tous les
jours à obfcurcir le goût ; que l'on craint
l'efprit comme le dangereux rival du
goût , & l'ennemi fous lequel il fuccombera
à la fin.
99
99
>>
Ce que je crains , c'eft ce funefte guide * ,
Qui du chemin cherche à vous détourner ,
Et vous conduit à votre fepulture
Par des chemins de fleurs & de verdure.
» Il feroit donc à fouhaiter , qu'une
» main habile touchât à cette partie de la
» Rhétorique , pour former une méthode
» qui fût comme l'Art de l'efprit , l'Art de
» le gouverner : Et premere & laxas feiret
darejuffus habenas , &c.
» Le vrai principe du goût feroit- il
d'obliger l'efprit à fervir , & d'empêcher
qu'il ne joue ? Ce n'eft pas fon fervice
´» qu'on rejette , c'eft feulement fon jeu
» que le goût réprouve , ce jeu par lequel
» il féduit , avec je ne fçais quel éclat
qu'on doit , pour ainfi dire , laiffer paf-
»fer , pour voir fi la raifon vient après
"
>>lui , & c.
*
» Que ce principe feroit fécond en ré-
Rouffeau.
SEPTEMBRE . 1751. 35
gles fûres & aimables ! L'efprit & la rai-
» fon reprenant leur place , tout fe conci-
» lieroit à merveille. Cette glace pure &
" paifible de la Nature & de la Raifon fe
» remettroit toute devant nos yeux , &
» nous n'irions plus la mettre en pièces ,
» pour nous féliciter enfuite , comme fi
» nous avions multiplié nos richeffes
» ce nombre infini de petits miroirs in-
» formes , avec lesquels nous avons crû
» mettre tout en mignature , & en petits
portraits racourcis , fins & délicats ,
»
» & c .
"
par
" Ce n'eft pas chofe fi difficile que de
montrer de l'efprit , de l'efprit tout pur,
» au moins pour ces perfonnes que la
Nature n'a point jette trop bas , ou fi
» vous le voulez , pour ces gens d'esprit
qui n'ont pas le courage de mieux faire ,
» & qui dans une douce pareffe trouvent
» à moins de frais de quoi briller , mieux
» peut-être que s'ils euffent tenu la route
» pénible du beau .... Comme une fem-
» me , qui pour peu qu'elle ait de traits ,
» fçaura bientôt avec fon rouge & les couleurs
repréfenter la beauté , furtout à ne
לכ
» pas fe laiffer
voir
de près , car c'eft
auffi
» le fecret
de ces gens
à efprit
; ils s'écar-
» tent
adroitement
, ils n'aiment
point
le
» chemin
droit
& battu
; vous
vous
écar
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
» tez infenfiblement avec eux , & il leur
» eft facile , alors qu'on ne les tient plus
» que foiblement par le fentiment du natu-
» rel & de la Raifon ,de vous en impofer ,
» & de vous faſciner les yeux , &c .
و د
Pour développer ma pensée , continue
l'Auteur , » Préfentons des beautés natu-
» relles , puis voyons i l'efprit y ajoute-
» teroit heureuſement du fien . Lifons la
mort de Déjanire dans Sophocle , &
» dans Virgile , celle de Didon.
מ
Après avoir donné la Traduction de ces
deux beaux morceaux , M. L. D. R. reprend
ainfi : » Quelles peintures vivantes
» & animées dans le Grec & dans le Ro-
» main ! Quels traits touchans & attendris ,
» amenés, comme' par la main de la douleur
» même ! Tout efprit importun eſt écarté
» avec foin , pour ne laiffer que l'expref-
» fion naïve & pure de la douleur , fans
» aucun mêlange . Admirables encore l'un
» & l'autre par cette harmonie favora-
» ble qui n'embarraffe pas la douleur , mais
qui , comme une compagne attriftée elle-
» même , la feconde , pleure avec elle , &
lui prête jufqu'à fes fyllabes plaintives !
» Mais encore , quel autre que Virgile ,
» auroit ofé retoucher un tableau qui fem-
» bloit achevé ? Quel autre l'eut fait avec
» fuccès ? Après que Didon eft tombée du
SEPTEMBRE . 1751 . 37
ور
" coup.nortel , ce Poëte imagine cette
Prineffe infortunée avec un refte de
» vir; elle ouvre fes yeux appefantis , les
» fuleve vers le Ciel pour en voir la lumiere
, & les referme enfuite en foupirant
, après l'avoir apperçue , car ce beau
» vers dit tout cela , & avec une cadence
qui fcule femble former l'image : Quafivit
coelo lucem , ingemuitque reperta , fenti-
» ment fi naturel à une Princeffe autrefois
» fi vertucule , qu'un malheureux amour
» faifoit périr ainfi.
▲
»
"
» En pareille circonftance , Senéque eût
peut- être fait parler cette Princeffe à fon
perfide , comme fi elle l'eut vû encore ,
» & de quelle fuite d'horreurs n'eût-il pas
» enflé fon ftyle ? Inutiles efforts . Auroiton
pû lui dire tout l'efprit du monde
» ne fert de rien , à qui s'eft une fois écar-
» té du naturel & du vrai.
» Dans le génie de Lucain , Didon au-
» roit tourné des yeux enflammés vers le
» Ciel, Dix beaux vers ne lui euffent rien
» coûté fur cette idée. Dieux cruels ! Ciel
impitoyable ! C'eft le crime des Dieux...
» Senéque & Lucain avec leur abon-
» dance , auroient montré fenfiblement
» que l'efprit feul ne fuffit pas , qu'en fe
» mettant à fon aife , & en prenant tout le
» terrein qu'on veut , on peut dire des
3S MERCURE DE FRANCE.
ל כ
де
» chofes médiocrement bonnes & brillan
» tes à l'excès ; mais jamais celles ue de-
» mande une idée jufte & dominante, qui
»feule rend tout le pathétique de la fua-
» tion , car la raison pour marcher n'a fʊŋ-
» vent qu'une voie , & c'eſt dans cette voie
qui fe retreffit,que l'efprit ignore ou qu'il
» craint , comme ennemi du joug & de la
régle ; c'eft dans cette voie que le génie
feul peut marcher avec Virgile , qui
» femble tenir dans fes mains la baguette
» enchantée , qui frappe fûrement la Na-
» ture , & la fufcite à fon gré , &c.
>>
"
99
» A la trifte & inutile facilité qu'il y a
de déployer de l'efprit , oppofons la dif-
» ficulté de faire quelque chofe d'achevé ,
» car tout ce qui ne va pas là , ou qui n'en
approche pas , ne peut mériter notre ad-
" miration , & c.
"
»
» Examinons de près le commencement
» de l'Ode de Rouffeau , priſe du Pfeaume
" 18, & comparons - le à fon original . En
» choififant ce Poëte & une fi belle Ode ,
je n'en prouverai que mieux ce que j'ai
avancé , lorfquè de deffous une main fi
» habile , on verra le vrai beau fortir avec
" tant de peine , car , à Dieu ne plaiſe ,
» que je veuille rabaiffer ĉe Poëte fublime ,
cet incomparable Maître de la Poëtic
Françoife , qui rejette avec une fagefle
SEPTEMBRE . 39 1751.
» infinie tout ce qui étincelle , travaillant
toujours fur un fond de raiſon qu'il
» éclaire d'une lumiere paifible .
37
» Le Poëte François commence ainſi ,
» les Cieux inftruisent la terre , &c . Dans
» les trois premieres ftrophes , n'y a - t'il
» rien qui faffe de la peine : Tout ce que
leur globe enferre , cette harmonie qui rés
»fulte , cette voix de la Nature qui se fait
» entendre aux yeux , le Soleil environné de
» lumiere , comme fi l'on pouvoit dire que
» l'Océan eft environné d'ean ; cette com-
» paraifon d'un époux qui fort brillant &
nradieux dès l'aube matinale , n'y a- til
» rien d'embarraffé dans ce fublime Canti-
» que , dans ce Concert magnifique , dans
» cette harmonie divine , idées d'ailleurs
»fecondaires , qui tiennent le milieu
» entre la defcription & la peinture ?
» David peint tout autrement , lorfqu'il
>> dit :
» gneur.
» Les Cieux publient la gloire du Sei-
Leur vafte étendue montre la
main puiffante qui les a formés. Cette
gloire , le jour l'annonce comme par un
» écho * redoublé qu'il renvoye de toutes
* La Traduction feroit littérale , en difant ( cette
gloire , le jour la reluit & la rayonne de toutes
parts ) s'il étoit permis de faire actifs ces deux verbes.
40 MERCURE DE FRANCE.
39
parts. Suivie de fes aftres , qui fe fuccé-
» dent , la paifible nuit la décrit & la trace
» en filence . Ces caractéres font lifibles
» à tout l'univers ; cette voix réſonne &
» retentit jufqu'aux extrêmités de la terre .
» Le Seigneur a donné les Cieux pour pa-
» villon au Soleil , qui y paroît , comme
» un époux fous fon dais , orné de fa plus
»belle parure . Il s'élance à de
pas géant
» pour fournir rapidement fa carriere . Au
plus haut des Cieux il l'a commencé , il
» la terminera au plus haut des Cieux ;
rien ne pourra fe défendre de fes vives
>> ardeurs....
Quatrième ftrophe.
Le Soleil à fa préfence ,
Semble fortir du néant.
» Quelle raviffante image ! Le Poëte ne
» la doit qu'à lui feul . Mais ne feroit - elle
point déplacée ? Après tous les corps céleftes
, après le Soleil , fe levant brillant
» & radieux , ne vient- elle point trop tard ?
" Tout le refte de l'Ode femble fe reffentir
» de cette belle image qui a une fois
» échauffé le Poëte.
Poëfie parfaite , mais pourtant foible ,
en comparaifon du Poëte animé qu'elle
veut rendre. Ne nous en prenons toutefois
SEPTEMBRE 1751. 41
qu'à l'infuffifance d'une Langue plus ingrate
, & au dur efclavage de la rime qu'il
faut aller chercher avec bien des détours .
Il me femble que je vois ce fameux Poëte ,
fe plaignant dans cette impuiffance , comme
le Dioméde d'Homére , en voyant devant
lui ie char qui alloit lui enlever le
prix de la courſe...
M. la Faille , Contrôleur des Guerres ,
lut auffi un Mémoire fur les differentes.
efpeces d'huitres des côtes de la Rochelle,
pour fervir à l'Hiftoire Naturelle du Pays
d'Aunis.
» De toutes les productions de la Mer ,
» dit M. L. il n'en eft point qui mérite
» dans l'Hiftoire des Coquillages , une
place plus honorable & plus diftinguée
que les huitres, ces tréfors épars fur les cô-
» tes de notre Province , & dont la Nature
» ne favorife que certaines contrées ; les
» charmes puiffans de leur faveur ont fub.
jugué, pour ainfi dire, le gout du monde.
" entier ; toutes les nations les reconnoif-
» fent pour les fouveraines des Mers ...
ود
» La France les éléve fur les côtes de l'O-
» céan & de la Méditerranée ; le Médoc ,
» les côtes de Dieppe , & le Pays d'Au-
» nis , nous offrent en elles le plus gra-
» cieux & le plus délectable de tous les
Coquillages.
"
42 MERCURE DE FRANCE .
>
Mais comme fi les hommes étoient
moins faits pour connoître que pour fentir
, livrés au plaifir flateur de ce mets délicat
, ils n'ont guéres penfé à développer
fa nature ; les anciens qui devoient tout
ébaucher pour laiffer aux modernes l'honneur
des progrès & de la derniere main
n'ont fait qu'effleurer cetre matiere; parmi
eux l'on n'excepte Ariftote & Pline , lès Aureurs
des derniers âges , qui les premiers fe
font exercés fur ce fujet, n'ont pas porté bien
loin leurs recherches . De ce nombre font
fans doute Alexandre Rondelet & Ruiske ;
ils ont plus écouté le penchant naturel de fe
faire un nom , en confiant au burin les nombreufes
& brillantes productions de leur cabinet,
qu'ils n'ont été flattés de la gloire de
tirer la Nature du cahos qui l'envelope.
Après l'étymologie de l'huitre , l'Auteur
entre dans la defcription exacte de ſes écailles
, de leur forme , de leur jeu , du mufcle
tendineux qui les réunit & fupplée à la
charniere , des avantages que la Chymie &
les Pays Orientaux ont coûtume d'en tirer :
à ces légers détails en fuccedent de plus
recherchés fur les differentes couches qui
font le compofé fingulier de l'étui où l'animal
eft contenu. » C'eft , dit M. L. ,
» dans les interftices & par les conduits
invifibles de ces couches lameufes que
SEPTEMBRE. 1751. 43
"
و ر
» circule le fuc nourricier & marin qui
>> entretient le vif de l'écaille & qui va fe
dépofer enfuite dans un petit réservoir
» ou enfoncement , ordinairement plus
→ commun à la valve inférieure qu'à la fupérieure
; les mauvaites qualités de fon
» eau âcte & croupiffante font retenues
» dans ce petit détroit par une espece de
» talc tranfparent & fort mince , qui re-
" gue fur toute la furface interne des deux
pieces , & c . Le Pay sd'Aunis offre plufieurs
elpeces d'huitres , la verte , celle de
niceuil , la commune , & l'huitre de drague
; les deux autres dont nous ne faifons
aucun ufage , dit M. L. , » par le goût
» amer & mal fain qu'elles portent tou
» jours avec elles , refteroient presque
» dans l'oubli , fi la fingularité de leur for-
» me l'orient de leurs écailles ne leur
» donnoient une place honorable dans
» l'Hiftoire des Coquilles curieufes , &
quelquefois même diftinguée dans les
» differens cabinets des Naturaliftes , fous
» les noms bizarres de crête de cocq & de
pelure d'oignon: la premiere ne differe en ce
Pays - ci des efpeces ordinaires que par une
forme plus petite , triangulaire, & une couleur
moins foncée ; les côtes de Repentie ,
de Châtelaillon & de Lozieres produifent
des fecondes avec aflez d'abondance , pour
»
44 MERCURE DE FRANCE.
une en trouver tantôt la nacre dominée par
teinte légere de feuille morte , tantôt par
un rofe pâle , & le plus fouvent par un
verd de mer , fort gai .
>
» A la defcription de ces coquilles pré-
» cieuſes fuccéde celle de l'huitre verte.
» Cette huitre , dit l'Auteur , la plus eſti-
» mée de toutes
n'eft pas un par bien-
» fait de la Nature ; nous entrons en part
» avec elle de l'avantage qu'elle nous pro-
»cure ; fes mains libérales nous fourniffent
» la matiére , notre induſtrie & nos foins
» l'améliorent .... Les qualités fupérieu-
» res que le hazard nous a fait découvrir
dans ce coquillage , & qu'on ne pouvoit
» naturellement attribuer fur certains pa-
» rages qu'aux fources d'eaux - douces , nous
» ont fourni l'idée d'en faire un fujet de
» culture ... . M. L. rapporte enfuite les
moyens employés à cette opération , & au
lieu des réfervoirs ordinaires en propofe
un moins difpendieux , plus fùr , & non
moins utile , de toutes les efpeces qu'on
peut parquer il confeille les communescomme
les meilleures ; le tems , la façon , la
grandeur & la fituation de l'huitre font ,furtout,
l'objet de fes foins & de fon attention ;
à cette culture , il compare celle qui eft d'u-.
fage à la Chine , & fait voir que le climat
& l'efpece font fans doute les raiſons
SEPTEMBRE. 1751. 45
qui les égalent à tout ce que nous avons de
plus délicat en ce genre , puifque la maniere
bizarre & des plus négligées qu'on y
employe , ne pourroit ici que les dégrader
infiniment. A la façon de pêcher l'huitre ,
l'Auteur fait fucceder quelques réflexions
fur les qualités requifes à ce coquillage ,
pour le prendre en fon vrai point de bonté
; mais file talent de cultiver ces poiffons
femble être le partage des habitans des
Ifles circonvoisines , M. L. obferve qu'on
n'en doit pas être furpris ,puifque d'un coté
leurs marais leur en fourniffent un moyen
facile , & que de l'autre les foins qu'ils y
apportent font moins ménagés & plus
abondans ; il ajoute que fi la Rochelle
ne jouit pas d'un pareil avantage , ce
n'eſt que dans fa feule négligence qu'on
en doit chercher la caufe , ce qui paroît
affez prouvé par les nouveaux fuccès des
habitans de Lozieres , qui ont visiblement
augmenté le revenus & la bonté de leurs
huitres , à mesure qu'ils ont jugé ce coquillage
plus digne de leurs attentions ,
& c.
» L'huitre verte , dit l'Auteur, a pris fon
» nom de quatre couches ou feuillets inté-
» rieurs d'un verd foncé renfermés
>> entre les deux lévres d'une espéce de frai-
» fe qui les environne : on a douté long-
"
46 MERCURE DE FRANCE ,
fi l'on devoit cette nouvelle ef-
»pece à la Nature ou à l'Art , & ce n'eft
» tems
qu'au flambeau des obfervations que cet-
» te incertitude s'eft diffipée : on a vû en
» effet l'Art, cet ingenieux Prothée , triompher
de fa rivale , & par de fublimes ef-
» forts donner la derniere main à une pro-
» duction qu'elle n'avoit qu'ébauchée ....
Il eft vifible par là que les eaux tempérées du
réfervoir produifent dans les huitres tranf
plantées ce changement de nature. Celles
de Nicuil ainfi nommées du Bourg près
duquel s'en fait la pêche , n'ont pû jufqu'à
préfent acquerir ce dégré de perfection ,
par le feul défaut de foins néceffaires , ce
ce qui n'empeche pas que la douceur de
leur eau ne leur faffe des partifans , au
point de les préferer aux précédentes :
elles font ordinairement couvertes d'une
croûte étrangere, & ce font prefque les feules,
Les mouffes , le fart , les vermiffeaux &
les glands de mer de la petite efpéce , s'y
attachent , furtout , en fi grande quantité ,
qu'ils ont abforbé affez fouvent la couleur.
Après cette feconde efpece , vient celle
des huitres , appellées communes ou huiftrats
,dont labonté feroit négligée à caufe de
leur petiteffe , fi elles ne paroiffoient dans
une faifon où les autres font interdites .
L'huitre de drague , quoique d'une grof.
1
SEPTEM B R E. 1751. 47
feur énorme , eft de toutes la moins eftimée
pour être mangée crue ; mais le feu en
change tellement la mauvaife qualité
qu'elle a pour ainfi-dire le privilége exclufif
de faire l'affaifonnement des mets les
plus délicats.
"
"
» Les habitans d'Onondes & de Marfilly
, livrés à la pêche de la drague , dit
» M.L. la font d'une façon affez finguliere
pour mériter qu'on la faffe connoître. Ils
» fe fervent d'un inftrument de fer , lequel
fait paffer fon nom à l'eſpèce d'huitre
» qu'il tire du fond des eaux : cette ma-
» chine eft composée de cinq piéces;la pre-
» miere eft une lame platte & tranchante ,
» a
pofée en bizeau , ou dans un fens obli-
" que à deffein de lui faire ratiffer le fond
» de la mer & d'entraîner tout ce qu'elle
» rencontre . Cette piéce principale eft
» foutenue en forme de traverſe par un
» demi cercle applati ; trois branches , de
» l'épaiffeur d'un pouce & de trois pieds &
» demi de longueur, dont deux s'attachent
» aux parties latérales , & l'autre au centre
»du demi cercle ,vont fe réunir à un anneau
qui les embraffe & dans lequel l'inftru-
» ment joue avec facilité ; fur le derriere
» de la machine s'applique une espece de
poche , ou filet de cordages affez court ,
» dont les mailles font laffées fur un carré
"
"
و د
48 MERCURE DE FRANCE.
» de deux pouces de largeur » . Pour remédier
au fréquent entretien & au grand
inconvenient de ce filet , M. L. en propofe
un autre qui femble réunir un double
avantage : Un petit batteau, qu'on nomme
Filadiere , eft employé ordinairement à la
manoeuvre de cette pêche.
De cette defcription paffant à la génération
de l'huitre , il remarque que c'eft
à la fuite de quelques changemens douloureux
qui altérent même jufqu'au vif de l'écaille
, & dans le tems des chaleurs , que
ce poiffon fe délivre d'une humeur laiteufe
, laquelle paffe par differens degrés
d'accroiffements , avant de laiffer entrevoir
les deux écailles renfermées dans le
centre de fon enveloppe ; que cette maſſe
glaireufe eft , fuivant le témoignage de
M. Deflandes , auparavant vivifiée par
ces petits vers rougeâtres , dont elle fourmille
en cette faifon , & que les huitres
que l'on trouve attachées en differens cli
mats aux branches d'arbres qui bordent les
côtes les plus ftériles de la mer , ne font
que la conféquence naturelle du frai
qui y a été tranfporté par le vent & les
flots ; fi ce prodige peut attirer notre attention
, rien ne doit mieux la mériter) que
les perles fi ordinaires & fi communes dans
les huitres de cette contrée ; le tems de
leur
SEPTEMBRE. 1751. 49
•
leur recherche , leur forme , leur fitua
tion dans l'huitre, & l'efpece la plus propre
à les produire , n'échapent point aux yeux
de notre Obfervateur ; les découvertes
ont été jufqu'à tirer de l'obfcurité une efpece
de camme , connue ici fous le nom de
moule que l'on pêche en differens endroits
de la Charente , & dont la beauté ,
la fineffe , l'eau & la groffeur des perles
pourroient le difputer aux Orientales , &c .
il réfute enfuite quelques fables mifes par
les anciens , fur le compte de certains
Cruftacés , fort friands d'huitres , & qui
pour parvenir plus aifément à leur fin ,
embarraffent le jeu des écailles avec l'obftacle
ou la réfiftance de quelques petits
cailloux qu'ils ont foin d'y jetter.Les expériences
du célébre Auteur déja cité fur le
phoſphore dont les huitres font pourvues ,
je trouvent confirmées & même étendues à
quelques autres coquillages, où cette vérité
fe manifefte plus fenfiblement. M. L. parle
enfuite de ces maffes énormes , de ces bancs
prodigieux d'écailles d'huitres à demi
pétrifiées , qui fe trouvent près de l'Abbaye
de Saint Michel en l'Herm , à une
lieuë des côtes de la mer ; il finit par
une defcription anatomique , très détaillée
, du méchaniſme fingulier de ce poilfon.
so MERCURE DE FRANCE.
La chair de l'huitre , dit-il , eft molle
& gelineufe ; elle renferme trois parties
principales , & affez diftinctes pour mériter
d'être détaillées : on les connoît fous le
nom d'antérieure , de moyenne & de poftérieure.
La premiere fe trouve du côté de la
bouche , & n'eft , en partie , qu'une efpece
de fraile tranfparente , & quoique
mince , affez dure , qu'on nomme les lévres
, dont la fupérieure déborde & pafle
de beaucoup l'inférieure ; au travers on
apperçoit une infinité de veines lactées
fenfibles & bien marquées , qui coupant la
circonférence de ces deux membranes dans
un fens opofé , d'un côté viennent fe
perdre
dans un rebord fillonné , chargé de
deux cordons de petites cornes ou éminences
noires , qui jouent par differens mouvemens
fur leurs contours dans une eſpece
de cavité où elles font régulièrement
enfoncées , tandis que de l'autre elles vont
fe joindre par le milieu à la partie moyenne
, & par les deux extrémités le réunir
au fac de l'huitre , à laquelle s'attache la
droite , & que la gauche couvre & renferme
dans une efpece de capuchon mobile.
A fuivre l'analogie des maffes les plus
informes & les plus extraordinaires , avec
les corps les plus réguliers, on eft accoâruSEPTEMBRE.
1751.
sx
mé d'y trouver tous les jours une fi grande
convenance , qu'on ne fera pas furpris
de la reffemblance parfaite de cette partie
de l'huitre avec le mézentére des autres
animaux. Dans leur intérieur elles embraffent
& renferment quatre couches
moins fortes , plus légeres , chargées , &
tiffues d'une multitude de tuyaux parallelles
faifceaux, comme autani de rayons
par
partant du centre ; vertes dans les huitres
qui portent ce nom , obfcures ou tanées
en toute autre efpece ; leurs bords minces
& fragiles fe renforcent en remontant à
leurs attaches qui fe terminent intérieurement
à quatre replis ridés. Les deux ex-,
ternes joints aux membranes des lévres .
dont elles fuivent , en partie , réguliérement
le contour , & dans un point qui les
partage avec affez d'égalité , font toutefois
affez diftantes pour laiffer un eſpace.
vuide entr'elles & la partie moyenne , ce
qui forme un vrai finus , lequel rétréciffant
toujours , fe perd d'un côté fur le
derriere des replis, & de l'autre fe décharge
dans une ouverture fort large , occafionnée
par les deux bords de la fraife. Sur le
coté droit finiffent en fe réuniffant par un
ligament immédiat avec les lévres , ces
quatre feuillets , qui de l'autre vont fe perdredans
le fond du fac ; l'ufage de ces dif-
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
ferentes couches paroit réunir un double
avantage qui fert aux huitres , foit pour
fe décharger d'une humeur dont le trop
Fong féjour leur eft funefte , foit pour
afpirer un nouveau fuc : en effet ce n'eft
pas feulement entre les interftices ou féparations
qui divifent ces pellicules membra
neufes , lefquelles leur tiennent lieu &
font l'office des poulmons , & que l'huitre
abaifle ou éleve , retire ou étend à ſa volonté
; mais c'eft principalement fur le cordon
de la fraife que fe diftingue parfaitement
une infinité de petits fuçoirs , uniquement
deftinés à pomper ( je penfe ) l'eau
de mer , le fuc des petits animaux , des
plantes , & furtout de certains grains de
terre limoneufe , qui viennent fe perdre
quelquefois dans ces précipices , & qu'elles
rétiennent alors avec facilité en raprochant
ou contractant , fur elles-mêmes ,
les feuillets entre lefquels la proie fe trouve
ensevelie .
Le centre que nous avons nommé la
partie moyenne , & qui partage l'antérieure
& la postérieure , eft occupé par un gros
ligament , nommé Spondile ; c'eft un cal
tendineux & ovale, compofé d'une infinité
de fibres droites , qui paroiffent réunies
& collées enfemble , dont la partie du
devant est beaucoup plus blanche & plus
SEPTEMBRE. 1751. 53.
molle que celle de derriere , & dont les
deux faces oppofées vont fe terminer vers
le centre des valves , à une attache immédiate
avec la coquille même ; la liber
té qu'il a de faire jouer les piéces de l'hui→
tre , foit par l'attention de toutes fes fibres
réunies , foit par la puiffance fuffifante
de quelques paires détachées , paroît cependant
bornée à l'étendue d'un pouce
ou environ ; & vouloir l'obliger de la porter
plus loin , ce feroit non feulement le
priver des voyes de l'élafticité & de la
compreffion , mais encore fait périr l'animal
,
Une obfervation des plus importantes, &
qui cependant n'a pas frappé les yeux des
Obfervateurs,m'a fait découvrir une vérité ,
trop de fois répétée pour en pouvoir douter
tous ceux qui ont hazardé quelques
conjectures fur les huitres , ont bien à la
vérité fait mention de ce cal nerveux ;
mais dans fes differentes fonctions , ils
ont étendu fon pouvoir au de là de fes
bornes ; il n'en eft pas de ce coquillage
comme de tous les bivalves , tels que les
moules , les cammes , les tellines , les
coeurs & les peignes , qui ont la facilité
d'ouvrir de quelque côté qu'on les
tourne , la piéce fupérieure de leur étuit ;
mais dont l'inférieure trouve toujours
Cij
54 MERCURE DE FRANCE .
dans la matiere qui les fupporte , un point
de réfiftance , affez folide pour être immobile
, & détruire entiérement la liberté
qu'on avoit jufqu'à préfent accordée au
jeu des deux pièces. L'huitre differe des bivalves
ordinaires , en ce que fon écaille
fupérieure peut, à jufte titre, paffer plutôt
pour le toit ou la couverture de fa maifon
que pour une portion égale ; auffi eft- elle
la feule fufceptible de mouvemens , & qui
obéiffe toujours à la preffion du gros ligament.
Quand nous voudrions renverfer les
deffeins de la Nature,& prêter à la foffe qui
reçoit entiérement le corps du poiffon
le même dégré d'harmonie , de jeu & de
reffort, mille objets frappans s'éleveroient
contre nous , pour nous convaincre que
cette puiffance fupérieure & indépendante,
a fes droits , & qu'on ne peut les violer
fans injuftice : la vérité en eft fi fenfible
qu'il fuffit d'obferver que l'huitre a un fens
néceffaire & indifpenfable pour être pri
fe , que fans cette attention , elle perd en
peu
".
de tems cette eau falutaire qui en entretient
la fraîcheur , & que de toutes celles
que le hazard nous prefente réunies ,
foit enſemble , foit au rocher , elles y font
toujours inviolablement attachées par la
partie immobile du dos ou de la boffe.
La derniere partie , ou la poftérieure ,
SEPTEMBRE. 1751.
55
que l'on nomme communément le fac , eft
én effet un corps affez irrégulier pour la figure
, contenue dans une espece de poche
formée par la pellicule mince & tranfparente
des levres qui viennent l'envelopper
, & qui tient à la partie moyenne par
le milieu , & à la fraife par les extrémités
du côté qui les touche ; une membrane
blanche , molle , de l'épaiffeur d'une ligne,
dans quelques endroits moins forte & plus
fluide en quelques autres , cache & contient
en foi une autre matiére marbrée , affez
ferme,d'un jaune ou d'un brun obfcur , fuivant
l'âge & les afpects , que nous foupçonnons
être les inteftins , & qui après:
avoir regné fur les deux faces internes en
forme de couche , laiffe reparoître la pellicule
blanche dont nous venons de parler :
c'eft fans doute de cette liqueur épaiffic &
coagulée que fort dans la faiſon l'humeur
laiteufe qui perpétue l'efpece & produit la
femence. Dans le centre du fac fe trouve
une petite cavité , tapiffée d'un cartilage
fouple & cendré , qui renferme en foi une
matiere vifqueufe & fort claire ; plus loin ,
mais toutesfois féparé de cette partie &
du Spondile par un jufte milieu , fe préfen--
te un petit réſervoir en forme de lozange,
bouché fur fes deux faces , & qui contient
une eau de même nature que la précéden-
C iiij.
56 MERCURE DE FRANCE.
re , dans laquelle nage à fon aife un petit
corps noirâtre ou goutelette de fubſtance
foncée , d'une legere épaiffeur & toutefois
affez liquide pour prendre quelque
forme qu'on lui veuille donner. Enfin de
l'enveloppe même du fac , quelque peu au
deffus de l'endroit où viennent aboutir
les feuillets pulmonaires , fortent quatre
languettes affez épaiffes , pointues , d'une
matiere blanche chargée de ramifications ,
dont les bords paroiffent tant foit peu dentelés
& fufceptibles de mouvement , d'uſages
& de fonctions , qui feront probablement
prefque toujours inconnus.
Après ce mémoire M. Girard de Villars ,
Docteur en Médecine , Correfpondant de
l'Académie des Sciences , en lur un autre
contenant la defcription anatomique d'un
monftre .
La Nature eft généralement par tout uniforme
dans fes opérations ; affervie à une
éternelle répétition de mêmes actes , elle
Le prête docilement aux vûes de la Providence
. Deſtinée à travailler au regne végé
tal & au regne animal , dans l'un elle remplit
avec précision les modéles crayonnés
par la main du Créateur ; dans l'autre , elle
développe les germes ; elle transforme en
mafle réguliere les abrégés de nos corps,,
SEPTEMBRE.
1751. 57
& donne de la confiſtance à de légers Atőmes
, qui n'étoient encore que la plus petite
maniere d'Etre.
Cependant la Nature s'écarte quelque
fois de la route commune ; foir qu'elle
heurre dans fes caprices les loix générales ,
foit qu'elle foit forcée d'obéir à ces loix ,.
dont tous les refforts ne nous font pas connus
, il femble qu'elle fe plaiſe à former
de tems en tems des tous bizarres &fingu
Liers: On diroit qu'un goût de nouveauté:
la prend , qu'elle fe permet des licences ,
& que ne pouvant fouffrir de s'exercer en
nuyeufement fur des fujets , toujours les
mêmes , elle va chercher dans les Mondes,
poffibles des Etres extraordinaires , qui
deviennent pour le nôtre un fpectacle &
un objet d'étonnement. Teleft , Meffieurs,,
le Monftre dont je vous préfente la defcription
anatomique.
Ce Monftre appartient en quelque forte
aux. Cyclopes ,. ces . hideux habitans du
Mont Etna , lefquels . n'avoient qu'un oeil
placé au milieu du front , & que Vulcain
employoit à l'attelier où fe forgeoient less
foudres du Souverain des Dieux..
On a voulu placer ces hommes chimé
riques dans la claffe des hommes réels
& on a cru-les retrouver dans les Arifmar
pes de Lycofthene & d'Aldrowande ; male
Cw
5-8 MERCURE DE FRANCE .
gré ces témoignages , nous ne les renverrons
pas moins au pays des Fables avec les
Dragons & les Hypogriphes , fortis de l'i-
´magination de nos Romanciers.
par
Les vrais Monoucles ne le font que par
accident ; la confufion & le déplacement
des parties ; par une pofition de :
l'ail infolite , ronde , ovale , triangulaire ,.
nazale , labiale , fternale , brachiale , occipitale,
épigastrique ; nous avons des exemples
fous les yeux de toutes ces efpeces de
Monftres .
Le 12 Juillet 1750 , fur les neuf heures.
du foir , la femme du nommé Linand ,
Milicien de la Ville d'Angoulême , accoucha
à la Rochelle , rue Saint Julien du:
beurre , d'un enfant monftre, dont le corps..
manquoit de certaines parties , & en avoit
d'autres déplacées . Ce Monftre a le contour
du vifage couvert d'un poil follet:
brun. Dans le centre du front il y a une
toffe affez faillante , & au deffous une pètite
maffe charnue , groffe comme un pois
chiche , attachée par un pédicule. Le vifage
n'a point de nez , une orbite fans cils &
fans paupieres , en occupe la place; on y
voit enchaffé un oeil double , n'ayant qu'un
nerfoptique , & dont les prunelles font diftinctes
& femblent être divifées
par
attaches qui failiffent le haut & le bas de
deux
SEPTEMBRE. 1751. 59
l'orbite. La voûte de cette cavité eft formée
par le feul coronal , & divifée par une
crête offenfe , qui regne jufqu'au fphénoïde .
Les oreilles font placées de chaque côté ,
fous les angles ou faillies qui font cenfées
être la mâchoire inférieure : chaque oreille
a fon trou auditif. En fondant celui qui eft
à droite , l'inftrument traverfe un canal
cartilagineux dans fes extrémités , charnu an
milieu , & va fortir par le trou gauche.
"
Sous la partie qu'on peut appeller le
menion , eſt un trou prefque rond , qu'on :
pourroit regarder comme le fupplément
de la bouche : en y introduifant un ftylet ,
il fe préfente deux corps blancs , qui fem--
blent fe croifer à mesure qu'ils s'appro--
chent ; ce ftylet s'infinue dans l'afophage
fans réfiftance , car il n'y a ni langue ni mâchoires
; ces corps blancs cartilagineux
ne font peut- être que la mâchoire inférieure :
déguifée fous une nouvelle forme .
Après avoir enlevé le cuir chevelu , on ai
découvert une tubérofité faillante au cen--
tre de l'os coronal , lequel éft d'une figure
prefque quarrée , & qui ne renferme ni la
baze du cristal Galli, ni aucune trace d'étho
noïde.
Les lobes du cerveau , dont la ſubſtance
eft très-mollaffe , ne font point divifés ; ili
n'y a point de faux mais on apperçoit
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
diftinctement la tente du cervelet. Il s'eft
trouvé au larynx & au pharynx đes muſcles
affez bien marqués ; ils couvroient les
glandes tyroïdiennes ; la trachée - artere &
l'afophage deffous , lequef a une ouverture
dans le pharynx , mais il ne s'en trouve
point au larynx pour communiquer l'air
au poulmon par la trachée- artere , ce qui
prouve que l'enfant n'a pû ni refpirer ni
vivre hors du fein de la mere, après la fection
du cordon ombilical , malgré les mou .
vemens convulfifs qu'il a eus , felon le
rapport de la Sage-Femme.
Le refte du corps très bien formé , caractériſe
un garçon .
M. l'Abbé de Rouffy termina la Séance
par une Differtation fur l'origine des Négres
; il les fait defcendre des derniers enfans
de Chanaan , qu'il croit nés depuis la
malédiction que Noé prononça contre cefils
coupable , de forte que cette malédiction
eft la caufe de leur couleur comme
de leur efclavage,
SEPTEMBRE. 171.
TRADUCTION
De l'Ode IX. du Liv . III. d'Horace.
Q
HORACE ET LYDIE.
Horace ..
Uandmon amour faifoit le bonheur de ta vie ,
Avant qu'un autre choix
M'en levât la douceur des baifers de Lydie ,
Je vivois plus content , plus heureux que les Rois .
Lydie.
Quand Lydie à Chloë fe voyoit préferéë ,
Avant ton changement ,
Mon bonheur à mes yeux paroiffoit fi charmant
Que je m'imaginois être au-deffus de Rhée.
Horace.
Je me plais maintenant fous les loix de Chloë;
Sa douce voix m'enchante ;
Je l'aime, & mon trépas n'a rien qui m'épouvante ,
Si le fien , à ce prix , peut être differé .
Lydie.
Le jeune Calais m'a t'il moins attendrie a
Tout mon coeur eft à lui ,
E je fuis , par le feu qui me brûle aujourd'hui ,
Prête à mourir deux fois , pour prolonger fa vie..
62 MERCURE DE FRANCE:
Horace.
Mais fi je revenois à mon premier amour ,
Si conftamment fidéle ,
Je m'attachois à toi d'une chaîne éternelle ,
Pourrois-je alors , Lydie , efperer ton retour ?
Lydie.
Malgré l'attrait puiffant de ma nouvelle flamme;
Malgré ton peu de foi ,
Il me feroit trop doux , arbitre de mon aine ,
En vivant pour toi feul , de mourir avec toi.
+
'Il eft vrai , comme on n'en peut dou-
Seter , que rien ne fait tant d'honneur
aux Grands , que la protection qu'ils accordent
aux Lettres , quels éloges , quel
le gloire ne méritent -ils pas quand ils s'appliquent
eux - mêmes à les cultiver , &
qu'ils daignent en foutenir les avantages .
contre ceux qui voudroient les profcrire ,
& ramener avec l'ignorance , la barbarie
des premiers tems !Nous fommes fâchés
qu'ils ne nous foit pas permis de nommer
Auteur de l'ouvrage fuivant. Auffi capable
d'éclairer , que de gouverner les peuples
, aufli attentif à leur procurer l'abondance
des biens néceffaires à la vie , que
les lumieres & les connoiffances qui forment
à la vertu , il a voulu prendre en
SEPTEMBRE.
1751. 631
main la defenfe des Sciences , dont il
connoit le prix . Les grands établiſſemens .
qu'il vient de faire en leur faveur , étoient
déja comme une réponſe fans réplique au
difcours du Citoyen de Genève , à qui il
n'a pas tenu de dégrader tous les Beaux-
Arts . Puiffent les Princes à venir fuivre
un pareil exemple , & s'ils ne font point
partés à écrire comme lui , aimer du moins,
comme lui , les Sçavans , les foutenir par
leurs bienfaits , & les animer par un
accueil , plus utile quelquefois & pref-.
que toujours préférable à leurs bienfaits :
mêmes.
t
REPONSE
Au Difcours qui a remporté le Prix de l'A
cadémie de Dijon ,fur cette question : Si le
rétabliffement des Sciences & des Arts S
a contribué à épurer les moeurs . Par um :
Citoyen de Genève.
La
E Difcours du Citoyen de Genéve
a de quoi furprendre , & l'on fera
peut être également furpris de le voir
couronné par une Académie célébre .
Eft ce fon fentiment particulier que
l'Auteur a voulu établir ? N'eft ce qu'un
Paradoxe dont il a voulu amufer le Pa
64 MERCUREDE FRANCE.
blic ? Quoiqu'il en foit , pour réfuter ſon
opinion , il ne faut qu'en examiner les
preuves , remettre l'Anonime vis - à vis des
vérités qu'il a adoptées , & l'oppofer luimême
à lui- même. Puiffai je , en le combat.
tant par fes principes , le vaincre par fes
armes & le faire triompher par fa propre
défaite !
Sa façon de penfer annonce un coeur
vertueux. Sa maniére d'écrire décéle un
efprit cultivé ; mais s'il réunit effectivement
la Science à la Vertu , & que l'une
( comme il s'efforce de le prouver ) foit
incompatible aavveecc ll''aauuttrree ,, comment fa
doctrine n'a- t- elle pas corrompu fa fageffe,
ou comment fa fageffé ne l'a t - elle pas déterminé
à refter dans l'ignorance ? A- t'il
donné à la Vertu la préférence fur la Science
? Pourquoi donc nous étaler avec tant
d'affectation une érudition fi vafte & firecherchée
? A-t'il préféré , au contraire , la
Science à la Vertu ? Pourquoi , donc nous
prêcher avec tant d'éloquence celle - ci au
préjudice de celle - là ? Qu'il commence par
concilier des contradictions fi finguliéres ,
avan: que de combattreles notions communes
, & avant que d'attaquer les autres ,
qu'il s'accorde avec lui - même..
N'auroit- il prétendu qu'exercer fon efprit
& faire briller fon imagination . Ne
{
SEPTEMBRE. 1751 65
Lui envions pas le frivole avantage d'y
avoir réuffi ; mais que conclure en ce cas
de fon Difcours ? Ce qu'on conclut après
la lecture d'un Roman ingénieux ; en vain
un Auteur prête à des fables les couleurs
de la vérité , on voit fort bien qu'il
ne croit pas ce qu'il feint de vouloir
perfuader.
-
Pour moi , qui ne me flatte , ni d'avoir
affez de capacité pour en appréhender
quelque chofe au préjudice de mes moeurs,
ni d'avoir affez de vertu pour pouvoir en
faire beaucoup d'honneur à mon ignorance
, en m'élevant contre une opinion fi peu
foutenable , je n'ai d'autre intérêt que de
foutenir celui de la vérité. L'Auteur trou
vera en moi un Adverfaire impartial ; je
cherche même à me faire un mérite auprès
de lui en l'attaquant , tous mes ef
forts , dans ce combat , n'ayant d'autre
but que de réconcilier fon efprit avec fon
coeur , & de me procurer la fatisfaction
de voir réunies dans fon aine , les Sciences
que j'admire avec les Vertus que j'aime..
PREMIERE PARTIE.
Les Sciences fervent à faire connoître le
vrai , le bon , l'utile en tout genre : Connoiffance
précieuſe , qui en éclairant les:
66 MERCURE DE FRANCE.
efprits , doit naturellement contribuer à
épurer les moeurs ..
La vérité de cette propofition n'a befoin
que d'être préfentée pour être crue.
Auffi ne m'arrêterai- je pas à la prouver ;
je mattache feulement à réfuter les fophifmes
ingénieux de celui qui ofe la combattre.
Dès l'entrée de fon Difcours , l'Auteur
offre à nos yeux le plus beau fpectacle ;
il nous repréfente l'homme aux prifes ,
pour ainfi dire , avec lui -même , fortant
en quelque manière du néant de fonigno .
rance , diffipant par les efforts de fa raifon
les ténébres dans lesquelles la Nature l'avoit
enveloppé , s'élevant par l'efprit jufques
dans les plus hautes fphères des régions
céleftes , afferviffant à fon calcul
les mouvemens des Aftres , & mefurant
de fon compas la vafte étendue de l'Univers
, rentrant enfuite dans le fond de
fon coeur & fe rendant compte à luimême
de la nature de fon ame , de fon
excellence , de fa haute deftination .
9.
Qu'un pareil aveu , arraché à la vérité
, eft honorable aux Sciences ! Qu'il
en montre bien la néceffité & les avantages
! Qu'il en a dû coûter à l'Auteur d'être
forcé à le faire , & encore plus à le
rétracter !
SEPTEMBRE. 1751 . 67
La Nature , dit- il , eft affez belle par
elle - même , elle ne peut que perdre à
être ornée. Heureux les hommes , ajoûtet-
il , qui fçavent profiter de fes dons fans.
les connoître ! C'eft à la fimplicité de leur
efprit qu'ils doivent l'innocence de leurs.
moeurs. La belle morale que nous débite
ici le Cenfeur des Sciences & l'Apologifte
des meurs ! Qui fe feroit attendu
que de pareilles réflexions dûffent:
être la fuite des principes qu'il vient d'établir
!
La Nature d'elle- même eft belle , fans .
doure ; mais n'eft- ce pas à en découvrir
les beautés , à en pénétrer les fecrets , à
en dévoiler les opérations , que les Sçavans
employent leurs recherches ? Pourquoi
un fi vafte champ eft-il offert à nos
regards? L'efprit , fait pour le parcourir ,
& qui acquiert dans cet exercice , fi digne
de fon activité , plus de force & d'étendue
, doit- il fe réduire à quelques perceptions
paffagéres , ou à une ftupide admiration
? Les moeurs feront - elles moins
res , parce que la raifon fera plus éclairée ,
& à mesure que le flambeau qui nous eft:
donné pour nous conduire , augmentera
de lumières , notre route deviendra - t- elle
moins aifée à trouver , & plus difficile à
tenir ? A quoi aboutiroient tous les dons .
pu68
MERCURE DE FRANCE.
que le Créateur a faits à l'homme ? Si borné
aux fonctions organiques de fes fons ,
il ne pouvoit feulement qu'examiner ce
qu'il voit , réfléchir fur ce qu'il entend ,
difcerner par l'odorat les rapports qu'ont
avec lui les objets , fupléer par le ract au
défaut de la vuë , & juger par le goût de
ce qui lui eft avantageux ou nuisible . Sans
la raifon qui nous éclaire & nous dirige ,
confondus avec les bêtes , gouvernés par
l'inftinct , ne deviendrions- nous pas bientôt
auffi femblables à elles par nos actions,
que nous le fommes déja par nos beſoins ?
Ce n'eft que par le fecours de la réflexion
& de l'étude , que nous pouvons parvenir
à régler l'ufage des chofes fenfibles qui
font à notre portée , à corriger les erreurs
de nos fens , à foumettre le corps à l'empire
de l'efprit , à conduire l'ame , cette
fubftance fpirituelle & immortelle , à la
connoiffance de fes devoirs & de fa fin.
Comme c'eft principalement par leurs
effets fur les moeurs , que l'Auteur s'attache
à décrier les Sciences , pour les venger d'une
fi fauffe imputation , je n'aurois qu'à
rapporter ici les avantages que leur doit la
Société mais qui pourroit détailler les
biens fans nombre qu'elles y apportent
& les agrémens infinis qu'elles y répan
dent Plus elles font cultivées dans un
I
SEPTEMBRE. 1751. 69
Etat , plus l'Etat eft floriffant ; tout y languiroit
fans elles .
Que ne leur doit pas P'Artifan
, pour
tout ce qui contribue à la beauté , à la folidité
, à la proportion , à la perfection
de fes ouvrages ? Le Laboureur , pour les
differentes façons de forcer la terre à payer
à fes travaux les tributs qu'il en attend .
Le Médecin , pour découvrir la nature
des maladies , & la propriété des remédes.
Le Jurifconfulte pour difcerner l'efprit
des Loix & la diverfité des devoirs.
Le Juge , pour démêler les artifices de la
cupidité d'avec la fimplicité de l'innocence
, & décider avec équité des biens &
de la vie des hommes. Tout Ciroyen ,
de quelque profeffion , de quelque condition
qu'il foit , a des devoirs à remplir ,
& comment les remplir fans les connoître ?
Sans la connoiffance de l'Hiftoire , de la
Politique , de la Religion , comment ceux
qui font préposés au Gouvernement des
Etats , fauroient - ils y maintenir l'ordre
, la fubordination , la fûreté , l'abondance
?
La curiofité , naturelle à l'homme , lui
infpire l'envie d'apprendre ; fes befoins
lui en font fentir la néceffité , fes emplois
lui en impofent l'obligation , fes progrès
lui en font goûter le plaifir. Ses premiéres
70 MERCURE DE FRANCE.
découvertes augmentent l'avidité qu'il a
de fçavoir ; plus il connoît , plus il fent
qu'il a de connoiffances à acquérir ; &
plus il a de connoiffances acquifes , plus il
a de facilité à bien faire .
Le Citoyen de Genève ne l'auroit- il pas
éprouvé Gardons- nous d'en croire à fa
modeftie ; il prétend qu'on feroit plus
vertueux fi l'on étoit moins fçavant : Ce
font les Sciences , dit- il , qui nous font
connoître le mal . Que de crimes , s'écriet'il
, nous ignorerions fans elles ! Mais
l'ignorance du vice eft elle donc une Vertu
? Eft- ce faire le bien que d'ignorer le
mal ? Et fi s'en abftenir , parce- qu'on ne le
connoît pas , c'eft là ce qu'il appelle être
vertueux , qu'il convienne du moins que ce
n'eft pas l'être avec beaucoup de mérite ;
c'eft s'expofer à ne pas l'être long- tems ;
c'eft ne l'être que jufqu'à ce que quelque
objet vienne folliciter les penchans natu
rels , ou que quelque occafion vienne réveiller
des paffions endormies.Il me femble voir
un faux brave , qui ne fait montre de fa
valeur , que quand il ne fe préfente point
d'ennemis ; un ennemi vient-il à paroî .
tre Faut - il fe mettre en défenſe ? Le
courage manque , & la vertu s'évanouit .
Si les Sciences nous font connoître le mal .
elles nous en font connoître auffi le reméSEPTEMBRE.
1751. 71
de. Un Botaniste habile fçait démêler les
plantes falutaires d'avec les herbes veni .
meufes, tandis que le vulgaire, qui ignore
également la vertu des unes & le poifon
des autres , les foule aux pieds fans diftinction
, ou les cueille fans choix . Un
homme éclairé par les Sciences , diftingue
dans le grand nombre d'objets qui s'offrent
à fes connoiffances , ceux qui méritent
fon averfion , ou fes recherches : il trouve
dans la difformité du vice & dans le trouble
qui le fuit, dans les charmes de la Vertu
, & dans la paix qui l'accompagne ,
de quoi fixer fon eftime & fon goût pour
l'une , fon horreur & fes mépris pour
l'autre , il eft fage par choix , il eft folidedement
vertueux .
Mais , dit- on , il y a des Pays , où fans
Science , fans étude , fans connoître en
détail les principes de la Morale , on la
pratique mieux que dans d'autres où elle
eft plus connue , plus louée , plus hautement
enfeignée. Sans examiner ici , à la
rigueur , ces parallèles qu'on fait fi fouvent
de nos moeurs avec celles des anciens
ou des étrangers : Paralléles
odieux , où il entre moins de zéle & d'équité
que d'envie contre fes Compatriotes,
& d'humeur contre fes Contemporains :
N'est- ce point au climat , au tempéra-
›
72 MERCURE DE FRANCE.
ment , au manque d'occafion , au défaut
d'objet , à l'oeconomie du Gouvernement ,
aux Coûtumes , aux Loix , à toute autre
caufe qu'aux Sciences , qu'on doit attribuer
cette difference qu'on remarque quelquefois
dans les moeurs , en differens
Pays & en differens tems ? Rappeller fans
ceffe cette fimplicité primitive dont on
fait tant d'éloges , fe la repréfenter toujours
comme la compagne inféparable de
l'innocence , n'eft- ce point tracer un portrait
en idée pour ſe faire illufion ? Où vit
on jamais des hommes fans défauts , fans
défirs , fans paffions ? Ne portons- nous pas
en nous-mêmes le germe de tous les vices ?
Et s'il fut des tems , s'il eft encore des climats
où certains crimes foient ignorés ,
n'y voit- on pas d'autres défordres ? N'en
voit-on pas encore de plus monftrueux
chez ces Peuples dont on vante la ftupidité
? Parce que l'or ne tente pas leur cupidité,
parce que les honneurs n'excitent pas
leur ambition , en connoiffent- ils moins
l'orgueil & l'injuftice ? Y font-ils moins
livrés aux baffefles de l'envie , moins emportés
par la fureur de la vengeance ?
Leurs fens groffiers font- ils inacceffibles à
l'attrait des plaifirs ? Et à quels excès ne
fe porte pas une volupté qui n'a point de
régles & qui ne connoît point de frein ?
Mais
SEPTEMBRE. 1751. 73
Mais quand même , dans ces Contrées fauvages,
il y auroit moins de crimes que dans
certains Nations policées , y a- t- il autant
de vertus ? Y voit- on , fourtout, ces vertus
fublimes , cette pureté de moeurs , ce défintéreffement
magnanime , ces actions furnaturelles
qu'enfante la Religion ?
Tant de grands hommes qui l'ont défenduc
par leurs ouvrages , qui l'ont fait admirer
par leurs moeurs , n'avoient- ils pas
puifé dans l'étude ces lumiéres fupérieures
qui ont triomphé des erreurs & des vices?
C'eft le faux bel efprit , c'eft l'ignorance
présomptueufe , qui font éclore les
doutes & les préjugés ; c'eft l'orgueil ,
c'est l'obftination qui produifent les ſchifmes
& les héréfies ; c'eft le Pyrrhoniſme ,
c'eft l'incrédulité qui favorifent l'indépen
dance , la révolte , les paffions , tous les
forfaits. De tels averfaires font honneur
à la Religion . Pour les vaincre , elle n'a
qu'à paroître ; feule , elle a de quoi les
confondre tous ; elle ne craint que de
n'être pas affez connue , elle n'a befoin
que d'être approfondie pour fe faire refpecter
; on l'aime dès qu'on la connoît ;
à mesure qu'on l'approfondit davantage
, on trouve de nouveaux motifs pour
la croire , & de nouveaux moyens pour
la pratiquer. Plus le Chrétien exami
D、
74 MERCURE DE FRANCE .
mine l'authenticité de fes Tîtres , plus il
fe raffure dans la poffeffion de fa croyance ;
plus il étudie la révélation , plus il fe fortifie
dans la foi. C'eft dans les Divines Ecritures
qu'il en découvre l'origine & l'excellence
; c'eft dans les doctes Ecrits des Peres
de l'Eglife qu'il en fuit de fiécle en ſiécle
le développement ; c'eft dans les Livres
de Morale & les Annales faintes qu'il en
voit les exemples , & qu'il s'en fait l'application
.
Quoi ! L'ignorance enlevera à la Religion
& à la vertu des lumiéres fi pures ,
des appuis fi puiffans , & ce fera à elle
qu'un Docteur de Genéve enfeignera hautement
qu'on doit la régularité des moeurs !
On s'étonneroit davantage d'entendre un
fi étrange paradoxe , fi on ne fçavoit que
la fingularité d'un fyftême , quelque dangereux
qu'il foit , n'eft qu'une raifon de
plus pour qui n'a pour régle que l'efprit
particulier. La Religion étudiée eft pour
tous les hommes la régle infaillible des
bonnes moeurs. Je dis plus , l'étude même
de la Nature contribue à élever les fentimens
, à régler la conduite , elle raméne
naturellement à l'admiration , à l'amour
à la reconnoiffance , à la foumiffion , que
toute ame raisonnable fent être dues au
Tout -Puiffant. Dans le cours régulier de
SEPTEMBRE. 1751. 75
·
ces globes immenfes qui roulent fur nos
têtes , l'Aftronome découvre une Puiffance
infinie. Dans la proportion exacte de
toutes les parties qui compofent l'Univers
, le Géometre apperçoit l'effet d'une
intelligence fans bornes. Dans la fucceffion
des tems , l'enchaînement des caufes
aux effets , la végétation des plantes , l'organiſation
des animaux , la conftante uniformité
& la variété étonnante des differens
Phénoménes de la Nature , le Phyficien
n'en peut méconnoître l'Auteur , le Confervateur
, l'Arbitre & le Maître.
De ces réflexions le vrai Philofophe
defcendant à des conféquences pratiques ,
& rentrant en lui-même , après avoir vainement
cherché dans tous les objets qui
l'environnent , ce bonheur parfait après
lequel il foupire fans ceffe , & ne trouvant
rien ici bas qui réponde à l'immenfité de
de fes défirs , fent qu'il eft fair pour quelque
chofe de plus grand que tout ce qui
eft créé ; il ſe retourne naturellement vers
fon premier principe & fa derniére fin :
heureux , fi docile à la Grace , il apprend
à ne chercher la félicité de fon coeur que
dans la poffeffion de fon Dieu !
SECONDE PARTIE.
Ici l'Auteur anonyme donne lui - même
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
l'exemple de l'abus qu'on peut faire de
l'érudition , & de l'afcendant qu'ont fur
l'efprit les préjugés. Il va fouiller dans
les fiécles les plus reculés. Il remonte à la
la plus haute antiquité. Il s'épuiſe en raifonnemens
& en recherches pour trouver
des fuffrages qui accréditent fon opinion.
Il cite des témoins qui attribuent à la culture
des Sciences & des Arts , la décadence
des Royaumes & des Empires. Il impute
aux Sçavans & aux Artiftes le luxe & la
molleffe , fources odinaires des plus étranges
révolutions.
Mais l'Egypte , la Grèce , la République
de Rome , l'Empire de la Chine ,
qu'il ofe appeller en témoignage en faveur
de l'ignorance , au mépris des Sciences &
au préjudice des moeurs , auroient dû rappeller
à fon fouvenir ces Législateurs fameux
, qui ont éclairé par l'étenduë de
leurs lumieres , & réglé par la fageffe de
leurs Loix, ces grandsEtats dont ils avoient
pofé les premiers fondemens : Ces Orateurs
célébres qui les ont foutenus fur le penchant
de leur ruine , par la force victorieufe
de leur fublime éloquence : Ces
Philofophes , ces Sages , qui par leurs doctes
écrits , & leurs vertus morales , ont
illuftré leur Patrie , & immortaliſé leur
nom.
SEPTEMBRE. 17518 77
Quelle foule d'exemples éclatans ne
pourrois- je pas oppofer au petit nombre
d'Auteurs hardis qu'il a cités ? Je n'aurois
qu'à ouvrir les Annales du monde . Par
combien de témoignages inconteftables ,
d'auguftes monumens , d'ouvrages immortels
, l'Hiftoire n'attefte- t- elle pas que
les Sciences ont contribué partout au bonheur
des hommes , à la gloire des Empi
res , au triomphe de la Vertu ?
Non , ce n'eft pas du fond des Sciences
, c'eft du fein des richeffes que font
nés de tout tems la molleffe & le luxe ;
& dans aucun tems les richeſſes n'ont été
l'appanage ordinaire des Sçavans . Pour un
Platon dans l'opulence , un Ariftipe accrédité
à la Cour , combien de Philofophes
réduits au manteau & à la beface , enveloppés
dans leur propre vertu & ignorés
dans leur folitude ! Combien d'Homeres
& de Diogenes , d'Epictetes & d'Elopes
dans l'indigence ! Les Sçavans n'ont ni
le goûr ni le loifir d'amaffer de grands
biens. Ils aiment l'érude ; ils vivent dans
la médiocrité , & une vie laborieufe &
modérée , paffée dans le filence de la retraite
, occupée de la lecture & du travail ,
n'eft pas affurément une vie voluptueufe
& criminelle . Les commodités de la
vie , pour être fouvent le fruit des Arts,
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
n'en font pas davantage le partage des
Artiftes ; il ne travaillent que pour les
riches , & ce font les riches oififs qui profitent
& abufent des fruits de leur induftrie.
L'effet le plus vanté des Sciences & des
Arts , c'eft , continue l'Auteur , cette
politeffe introduite parmi les hommes ,
qu'il lui plait de confondre avec l'artifice
& l'hypocrifie Politeffe , felon lui , qui
ne fert qu'à cacher les défauts & à masquer
les vices. Voudroit-il donc que le vice
parût à découvert ; que l'indécence fût
jointe au défordre & le fcandale au crime
? Quand , effectivement , cette poli
teffe dans les maniéres ne feroit qu'un raffinement
de l'amour propre , pour voiler
les foibleffes , ne feroit- ce pas encore un
avantage pour la Société , que le vicieux
n'osât s'y montrer tel qu'il eft , & qu'il fût
forcé d'emprunter les livrées de la bienféance
& de la modeftie ? On l'a dit , & il
eft vrai , l'hypocrifie , toute odieufe qu'elle
eft en elle- même , eft pourtant un hommage
que le vice rend à la Vertu ; elle garantit
du moins les ames foibles de la contagion
du mauvais exemple.
Mais c'eft mal connoître les Sçavans , que
de s'en prendre à eux du crédit qu'a dans le
monde cette prétendue politeffe qu'on taxe
de diffimulation ; on peut être poli fans
SEPTEMBRE. 175 I 79
être diffimulé : On peut affurément être
l'un & l'autre fans être bien Sçavant , &
plus communément encore on peut
être
bien fçavant fans être fort poli .
de
L'amour de la folitude , le goût des Livres
, le peu d'envie de paroître dans ce
qu'on appelle le Beau Monde , le peu
difpofition à s'y préfenter avec grace , le
peu d'efpoir d'y plaire , d'y briller , l'ennui
inféparable des converfations frivoles
& prefque infupportables pour des efprits
accoutumés à penfer ; tout concourt à rendre
les belles compagnies auffi étrangeres
pour le Sçavant , qu'il eft lui même étranger
pour elles. Quelle figure feroit- il
dans les Cercles ? Voyez-le avec fon air
rêveur , fes fréquentes diftractions , fon
efprit occupé , les expreffions étudiées ,
fes difcours fententieux , fon ignorance
profonde des modes les plus reçues & des
ufages les plus communs ; bientôt par le
ridicule qu'il y porte & qu'il y trouve ,
par la contrainte qu'il y éprouve & qu'il
y caufe , il ennuye , il eft ennuyé. Il
fort peu fatisfait on eft fort content
>
de le voir fortir. Il cenfure intérieurement
tous ceux qu'il quitte . On raille
hautement celui qui part ; & tandis que
celui- ci gémit fur leurs vices , ceux - là
rient de fes défauts : Mais tous ces dé-
Diiij
80 MERCURE DE FRANCE.
fauts , après tout , font affez indifferens
pour les moeurs , & c'eft à ces défauts que
plus d'un Sçavant , peut - être , a l'obligation
de n'être pas auffi vicieux que ceux
qui le critiquent.
Mais avant le régne des Sciences & des
Arts , on voyoit , ajoûte l'Auteur , des
Empires plus étendus , des Conquêtes plus
rapides , des Guerriers plus fameux . S'il
avoit parlé moins en Orateur & plus en
Philofophe , il auroit dit qu'on voyoit
plus alors de ces hommes audacieux , qui
tranfportés par des paffions violentes &
trainant à leur fuite une foule d'eſclaves ,
alloient attaquer des Nations tranquilles ,
fubjuguoient des Peuples qui ignoroient le
mêtier de la guerre , affujettiffoient des
Pays où les Arts n'avoient élevé aucune
barriére à leurs fubites excurfions ; leur valeur
n'étoit que férocité , leur courage que
cruauré , leurs conquêtes qu'inhumanité ;
c'étoient des torrens impétueux qui faifoient
d'autant plus de ravages , qu'ils rencontroient
moins d'obftacles : Aufli à peine
étoient- ils passés , qu'il ne reftoit fur
leurs traces que celles de leur fureur ; nulle
forme de Gouvernement , nulle Loi , nulle
police , nul lien ne retenoit & n'uniffoit à
eux les peuples vaincus.
Que l'on compare à ces tems d'ignoranSEPTEMBRE.
1751. 81
ce & de barbarie ces fiécles heureux
, où les Sciences ont répandu par
tout l'efprit d'ordre & de Juftice. On voit
de nos jours des guerres moins fréquentes ,
mais plus juftes ; des actions moins étonnantes
, mais plus héroïques ; des victoires
moins fanglantes , mais plus glorieufes; des
conquêtes moins rapides , mais plus affurées
; des Guerriers moins violens , mais
plus redoutés , fçachant vaincre avec modération
, traitant les vaincus avec humanité
; l'honneur eft leur guide , la gloire
leur récompenfe. Cependant , dit l'Auteur,
on remarque dans les combats une grande
difference entre les Nations pauvres ,
& qu'on appelle Barbares , & les Peuples
riches , qu'on appelle policés . Il paroit
bien que le Citoyen de Genève ne s'eft
jamais trouvé à portée de remarquer de
près ce qui fe paffe ordinairement dans les
combats. Eft- il furprenant que des Barbares
fe ménagent moins & s'expofent
davantage ? Qu'ils vainquent ou qu'ils
fcient vaincus , ils ne peuvent que gagner
s'ils furvivent à leurs défaites . Mais ce que
l'efpérance d'un vil intérêt , ou plutôt ce
qu'un défefpoir brutal infpire à ces hom
mes fanguinaires , les fentimens , le devoir
P'excitent dans ces ames généreuses qui fe
dévouent à la Patrie , avec cette difference
82 MERCURE DE FRANCE.
que n'a pu obferver l'Auteur , que la valeur
de ceux ci , plus froide , plus réflechie
, plus modérée , plus fçavamment conduite
, eft par là même toujours plus sûre
du fuccès.
Mais enfin Socrate , le fameux Socrate,
s'eft lui- même récrié contre les Sciences de
fon tems ; faut il s'en étonner ? L'orgueil
indomptable des Stoïciens , la molleffe efféminée
des Epicuriens , les raifonnemens
abfurdes des Pyrrhoniens, le goût de la difpute
, de vaines fubtilités , des erreurs fans
nombre, des vices monftrueux , infectoient
pour lors la Philofophie & deshonoroient
les Philofophes . C'étoit l'abus des Sciences
, non les Sciences elles - mêmes que
condamnoit ce grand homme , & nous le
condamnons après lui ; mais l'abus qu'on
fait d'une chofe fuppofe le bon ufage
qu'on en peut faire . De quoi n'abuſe - t'on
pas ? Er parce qu'un Auteur anonyme , par
exemple , pour défendre une mauvaiſe
cauſe , aura abufé une fois de la fécondité
de fon efprit & de la légereté de fa plume,
faudra-t'il lui en interdire l'ufage en d'autres
occafions & pour d'autres fajets plus
dignes de fon génie ? Pour corriger quelques
excès d'intempérance , faut- il arracher
toutes les vignes ? L'yvreffe de l'efprit
a précipité quelques Sçavans dans d'étranSEPTEMBRE.
1791. 83
ges égaremens ; j'en conviens , j'en gémis.
Par les difcours de quelques- uns , dans les
écrits de quelques autres , la Religion a
dégénéré en hypocrifie , la Piété en fuperf
tition , la Théologie en erreur , la Jurifprudence
en chicanne , l'Aftronomie en Aftrologie
, la Phyfique en athéifine : jouet des
préjugés les plus bizarres , attaché aux opinions
les plus abfurdes , entêté des fyftémes
les plus infenfés , dans quels écarts ne
donne pas l'efprit humain , quand livré à
une curiofité présomptueufe , il veut franchir
les limites que lui a marquées la même
main qui a donné des bornes à la merè
Mais en vain ces Alots mugiffent , fe foulevent
, s'élancent avec fureur fur les côtes
oppofées ; contraints de fe replier bien-tôt
fur eux-mêmes , ils rentrent dans le fein de
l'Océan, & ne laiffent fur les bords qu'une
écume légere qui s'évapore à l'inftant , ou
qu'un fable mouvant qui fuit fous nos pas.
Image naturelle des vains efforts de l'ef
prit , quand échauffé par les faillies d'une
imagination dominante , fe laiffant emporter
à tout venr de doctrine , d'un vol
audacieux il veut s'élever au-delà de fa
fphere , & s'efforce de pénétrer ce qu'il ne
lui eft pas donné de comprendre.
Mais les Sciences , bien loin d'autorifer
de pareils excès , font pleines de maximes
D vi
84 MERCURE DE FRANCE.
qui les réprouvent , & le vrai Sçavant ,
qui ne perd jamais de vûe le flambeau de
la révélation , qui fait toujours le guide
infaillible de l'autorité légitime , procéde
avec sûreté , marche avec confiance , avan .
ce à grands pas dans la carriere des Sciences
,fe rend utile à la fociété , honore fa
Patrie , fournit fa courfe dans l'innocence,
& la termine avec gloire.
On trouvera dans le Mercure prochain un
Difcours fur la même matiere , lu dans la Société
Royale de Nancy , par M. Gantier.
CONTRE L'AVARICE
LA caffette
qu'Harpagon tient ,
Et l'unique Dieu qu'il révere ,
Et quelque larron de Valere ,
L'unique affreux démon qu'il craine
Jour & nuit il veille , il careffe
Ce cher objet de fa tendreffe ;
L'amour divin de fes écus
Le ravit , l'échauffe , l'embrafe ;
Vous diriez d'un Bonze en extafe
Aux pieds du grand Confucius.
Enfin chaque inftant dans fon ame
Accroit cette fordide flamme ,
Et je traindrois fort que fa main
Pouffant à bout l'idolatrie ,
SEPTEMBRE. 1751. &5
N'encensât l'Idole chérie ,
Si l'encens fe donnoit pour rien.
Par L. M. Tiphaine , Américain.
EXTRAIT
De la Séance publique de l'Académie Royale
de Chirurgie , le 8 Juin 1751 .
Onfieur Morand , Secretaire perpétuel
, ouvrit la Séance & annonça
que le Prix fur la Métaftafe avoit été adjugé
au Mémoire No. 6 , dont la devife eft :
Labor omnia vincit improbus ... & l'Auteur,
M. Gourfand , Maître ès Arts & Chirurgien-
Eleve des Hôpitaux de Paris. Il avertit
que la Séance publique de l'année prochaine
fe tiendroit le Jeudi d'après la Quafimodo,
fuivant le nouveau Reglement donné
par le Roi.
M. Bordenave lut un Mémoire qui a
pour titre : Examen des Réflexions critiques
de M. Molinelli , inférées dans les Mémoires
de l'Institut de Bologne , contre le Mémoire
de M. Petit , fur la fiftule lacrymale , inféré
parmi ceux de l'Académie Royale des Scienaes,
année 1734.
M. Petit , éclairé par un grand nombre
d'obfervations qu'une longue pratique lui
86 MERCURE DE FRANCE.
avoit fournies , imagina une nouvellle méthode
d'opérer la fiftule lacrymale. Le Mémoire
dans lequel il l'a rendue publique ,
eft divifé en trois parties. D'abord il traite
juccinctement , c'eſt fon terme , de l'uſage
des larmes , & des parties qui la filtrent &
qui la conduifent dans le nez ; il détermine
enfuite ce que c'eft que la fiftule lacrymale
, & il la diftingue de deux maladies
auxquelles on a donné ce nom , quoiqu'elles
en foient fort differentes; enfin il décrit
la maniere de pratiquer fon opération .
En parlant de la ftructure des parties , il
obferve que les points lacrymaux , le fac
lacrymal & le conduit nazal , repréfentent
un fiphon , dont la courte branche ,
qui eft double , répond à l'oeil & y reçoit
les larmes que la longue branche tranfmet,
daus le nez . Il admet pour caufes détermi
nantes du paffage de cette humeur dans le
conduit nazal, le mouvement des paupieres
& la ftructure même de la partie, qui ayant
la figure d'un fiphon , doit en avoir l'uſage.
M. Molinelli attaque la figure que M.
Petit a donnée,& fait une defcription plus
détaillée de la ftructure des parties ; mais
M. Bordenave juftifie M. Petit , qui fe
propofoit feulement de donner une idée
fuccinte de l'état phyfique des parties , afin
de faire connoître enfuite fa nouvelle méthode
d'opérer .
SEPTEMBRE.. 1751. 87.
L'Académicien de Bologne difcute fort
au long la doctrine du fiphon , & il reprend
M. Petit de n'avoir point spécifié
quelle eft la nature du fiphon lacrymal..
M. Bordenave répond à toutes fes objec-.
tions , & il fait voir que de quelque nature
que foit ce fiphon , les larmes doivent
toujours y paffer. Il trouve même.
dans les obfervations de M. Molinelli , de
nouvelles preuves de la doctrine de M.
Petit , fans fuppofer le fiphon en partie
capillaire , car, fuivant M. Molinelli , l'intérieur
du fiphon lacrymal eft glanduleux ,
& il s'y fait une abondante fécretion de
férofités. Cette caufe jointe à celles que
M. Petit a décrites , affûre une route aux
larmes , & M. Bordenave remarque qu'elle
fuffiroit feule pour entretenir la loi du fiphon.
M. Petit ayant diftingué deux maladies
que quelques Auteurs ont confondues
avec la fiftule lacrymale , M. Molinelli
dit qu'il eft rare de trouver celle
qui confifte dans l'obſtruction du canal nazal
avec féjour des larmes dans le fac lacri
mal , fans ulcére. Il regarde comme un
phénoméne de l'avoir vu plus d'une fois ,
& M. Bordenave , au contraire , eft étonné
qu'il ait eu fi peu d'occafions d'obſerver
une maladie auffi commune.
J
L'opération de M. Petit , qui eft le prin38
MERCURE DE FRANCE
cipal objet , confifte à incifer le fac lacry
mal , introduire une fonde cannelée dans
le conduit nazal , déboucher par ce moyen
la longue branche du fiphon lacrymal , &
porter fur la cannelure de la fonde une
bougie ,, qquuee l'on fait paffer dans le nez.
Il n'y a point d'opération dans la Chirurgie
qui loit mieux raifonnée & plus appropriée
à la nature des chofes , cependant
M. Molinelli s'éleve contre cette opéra
tion , & prétend qu'elle exige une plus
grande incifion ; qu'elle eft plus douloureufe
que l'autre ; qu'elle ne convient pas
dans tous les cas ; enfin que M. Petit a négligé
l'explication de beaucoup de choſes
relatives à l'opération . M. Bordenave convient
que M. Petit n'eft pas entré dans des
détails dont la defcription auroit été minutieufe
& déplacée dans ce Mémoire , &
il affure que ceux qui ont vû opérer M. Pe
tit , ne font pas convaincus des difficultés
que M. Molinelli fuppofe dans cette mé
thode , à laquelle M. Petit avoit ajoûté
des perfections depuis fon Mémoire. Au
furplus , les réflexions de M. Molinelli
font pleines d'égards pour M. Petit , dont
Fa mémoire devenue chere à la Chirurgie,
a engagé M. Bordenave à prendre fa défenfe.
SEPTEMBRE. 1751. 89
M. Bellocq lut la defcription d'une machine
qu'il a imaginée pour les fractures
des extrémités inférieures. La Chirurgie
ne préfente en général que deux intentions
pour la guérifon des os fracturés ;
la premiere eft de leur donner la confers
mation qu'ils doivent avoir dans l'état naturel
; la feconde eft de les affujettir dans
cet état , jufqu'à ce que la confolidation
en foit faite. Les Auteurs , tant anciens
que modernes , ont été féconds en expédiens
pour fervir à la réduction des cs ,
mais l'on ne voit pas qu'ils ayent autant
exercé leur génie à trouver des moyens capables
de maintenir les pièces d'os , après
que la réduction en a été faite . li eft néanmoins
beaucoup de cas où cette feconde
intention eft plus difficile à remplir que
premiere : M. Bellocq cite la fracture du
col du fémur , comme étant principalement
de cette efpece. Il eft certain que tous les
bandages propofés par les Auteurs , pour
fixer & maintenir les piéces d'os à leur niveau
dans cette fracture , y font abfolument
inutiles. L'Auteur rapporte des exemples
où il a employé fans fuccès les moyens
ordinaires , quoiqu'il eût pris les précautions
les plus expreffément recommandées
pour réuffir. Bien convaincu de l'infuffifance
de ces moyens , il fit conftruire un
la
90 MERCURE DE FRANCE .
bandage méchanique qui remplit avec tout
l'avantage poffible les intentions que l'on
doit fe propofer dans le cas dont il s'agit.
Cette machine a trois parties : l'une
pour contenir la cuiffe , l'autre pour foutenir
la jambe , & une troifiéme pour opérer
les extenfions convenables. La partie
du bandage qui contient la cuiffe , eft de
deux pièces , convexes en dehors , & caves
en- dedans. L'une s'applique au-dedans
de la cuiffe , & l'autre en-dehors ; celle- ci
eft plus longue que l'interne ; elle monte
fupérieurement jufques fur l'os des iles
en couvrant l'articulation . L'interne eft
bornée au pli de la cuiffe ; au long du
milieu de fa partie convexe , eft attachée
une lame de fer dentelée par le côté , cn
forme de cremaillere , où s'engraine un
pignon qui la fait marcher en avant ; le
bout fupérieur de cette lame forme un
demi cercle , qui vient s'ajufter dans le
contour du pli de la cuiffe. Les deux côtés
de cette efpéce de caiffe , font unis pardeffous
avec des courroyes larges , garnies
, ainfi que toute la caiffe , avec du cha
mois , Ils tiennent en-haut par deux vis ,
par lefquelles on peut lâcher ou refferrer
le bandage , fuivant le befoin .
La feconde partie de la machine fert à
contenir la jambe , & la troifiéme partie
SEPTEMBRE . 1751. 91
pareft
une espèce de cric , auquel s'attachent
les courroyes des lacqs qu'on doit appliquer
fur le genouil , & au - deffus des malleoles.
Ce cric dirige les lacqs vers la
tie inférieure par une ligne bien plus égale
que les lacqs ordinaires. La piéce en demi
cercle , qui appuye fur le pli de la cuiffe ,
fait plus folidement , & avec moins d'embarras
, l'action d'un lacq qui foutiendroit
le corps , & la portion de la machine qui
contient la jambe , renferme dans fa conftruction
les commodités les plus recherchées
pour les malades , & que l'on n'obtient
dans les appareils ordinaires qu'avec
beaucoup de piéces plus embarraffantes ,
& fujettes à fe déranger. La jambe s'y
trouve fituée folidement & mollement.
Elle eft à couvert du poids des couvertures
; le talon porte à faux ; la plante du
pied eft appuyée . Cette partie de la machine
fupplée donc aux femelles , aux talonnieres
, aux fanons , aux cerceaux , &c.
Auffi M. Bellocq l'a- t'il mife féparément.
en uſage , & avec fuccès dans plufieurs
fractures de la jambe. Il a employé pareillement
la partie fupérieure de fon bandage
méchanique dans trois fractures du corps
du fémur , fous les yeux des plus habiles
Chirurgiens de Paris .
92 MERCURE DE FRANCE.
Après la démonftration de cette machine,
M. Louis fit ia lecture d'un Mémoire fur
les pierres de la matrice. Les obfervations
particulieres de l'Auteur , celles qui ont
été communiquées à l'Académie , & les
faits qui font répandus dans les Livres ,
montrent que cette maladie , à laquelle on
ne fait point d'attention dans la pratique
eft moins rare qu'on ne l'a imaginé jufqu'à
préfent. M. Louis ne s'eft pas borné à
prouver la poffibilité de la formation des
pierres dans la cavité de l'uterus . De tous
les cas particuliers , dont il fait le récit ,
il tire des inductions qu'il fixe & réduit
en préceptes. Il s'attache principalement à
faire connoître les divers fymptômes que
les pierres de la matrice occafionnent. Il
a eu grand foin de démêler les fignes qui
peuvent naître de quelque complication ,
de ceux qui résultent néceffairement de la
préfence de ces corps étrangers. Cette
difcuffion étoit abfolument néceffaire dans
l'examen des faits , afin d'établir quelque
chofe de pofitif fur une maladie , qu'on
n'a le plus fouvent reconnue qu'après la
mort , par l'ouverture des perfonnes qui
en étoient attaquées. Les fymptômes que
produifent les concrétions de la matrice
font bien differens , relativement à diverfes
circonstances , & principalement aux
SEPTEMBRE 1751. 93
differences accidentelles qui fe tirent du
volume , & de la figure de ces concrétions.
M. Louis prouve par des faits , que l'on
a pratiqué avec fuccès l'extraction des
pierres de la matrice. Il détermine les cas ,
où il croit cette opération abſolument impraticable
, ceux où elle doit avoir des inconvéniens
, & enfin les circonstances qui
permettent qu'on la mette en pratique.
Il eft certain que tout corps étranger ,
dont la préfence dérange les fonctions &
l'ordre naturel des parties , doit être ôté
iorfque cela eft poffible. M. Louis indique
dans fon Mémoire les cas où l'extraction des
pierres de la matrice fe peut faire , & il décrit
l'opération convenable pour cela.
M. Daran lut enfuite un Mémoire fur
la conſtruction , & les avantages d'un
nouvel inftrument pour tirer l'urine de la
= veffie. Cet inftrument eft un algali , qu'on
pourroit nommer bougie creufe. Elle n'a
pas l'inconvénient des fondes d'argent ,
dont on fe fert ordinairement , & elle en
a tous les avantages : par fon moyen on
fe fraye un paffage jufqu'à la veffie , fans
rifque de bleffer le malade , ni de faire de
fauffes routes. Elle refte dans la veffie ,
comme l'algali ; elle procure l'écoulement
de l'urine , & permet qu'on faffe dans la
94 MERCURE DEFRANCE.
fe
veffie les injections convenables . Les ma
lades , non-feulement peuvent promener
dans leur chambre , mais même aller
en voiture , ayant cette fonde dans le canal.
M. Daran a crû bien mériter du public
, en découvrant à l'Académie la conftruction
, d'un moyen également recommandable
par fa fimplicité , & par l'extrê
me utilité , dont il eft dans les rétentions
d'urine , puifque cet inftrument s'introduit
facilement où les fondes ordinaires ne
peuvent être portées. C'eft ce que M. Daran
a prouvé par des obſervations , où il
a eu pour témoins de fes fuccès des perfonnes
non fufpectes , tant du côté des lumieres
que de la probité.
Cette bougie creufe fe fait , en tournant
fur une baguette d'acier un fil de laiton
, que les Epingliers nomment du n°. 3 .
Il faut que les pas de la fpirale foient le
plus ferrés qu'il eft poffible . On couvre ce
moule de fonde avec une bandelette de
toile Gautier , ou Sparadrap. La toile ,
dont M. Daran fe fert , eft trempée dans
un onguent , compofé avec de la cire jaune
, le blanc de baleine , l'onguent roſat ,
& la cérufe en poudre. Il eft bon de remarquer
que ce nouvel inftrument ne peut
fervir que dans les rétentions d'urine
' caufées par l'inflammation des parties qui f
SEPTEMBRE. 1751. 95
avoifinent la veffie , ou par la paralyfie de
fon corps , car s'il y avoit quelques obftacles
particuliers dans le canal , tels que des
concrétions , tubercules , carnofirés , cicatrices
, & c. il faudroit d'abord furmonter
ces obftacles par d'autres moyens , avant
que de pouvoir faire ufage de la fonde
fléxible , ou bougie creuſe , dont M. Daran
dévoile la construction.
M. Morand lut un Mémoire fur un
moyen d'arrêter le fang des artères , fans
le fecours de la ligature , & déclara le
Topique du Sieur Broffard , récemment
acheté par le Roi. Après une Differtation
hiftorique fur les differens fecours inventés
par la Chirurgie pour se rendre maître
des hémorragies , dans laquelle M. Morand
fait voir que les modernes n'ont encheri
fur les anciens que dans les moyens
de compreffion , il s'attache à prouver les
utilités du Topique , dans les cas où un
tronc d'artère principal étant ouvert , il
eft dangereux d'employer la ligature ,
parce qu'en interceptant le cours du fang
à l'ouverture , on l'intercepte également
pour toutes les parties qu'il doit vivifier :
de-là le danger de la mortification , & le
fuccès de la ligature douteux , jufqu'à ce
que des branches collatérales , partant du
96 MERCURE DE FRANCE.
tronc de l'artère au deffus de la ligature ;
ayent rétabli une nouvelle circulation
dans la partie privée de l'affluence du ſang,
fuivant le cours ordinaire , ce qui eft fort
incertain .
C'eſt donc une découverte utile , que
celle d'un moyen d'arrêter le fang dans
ces cas- là , fans être obligé de lier le vaiffeau
; tel eft le Topique de M. Broffard * ,
dont M. Morand s'eft fervi avec fuccès
dans l'opération d'un anéverifme au bras :
il en rapporte l'hiftoire tout au long dans
fon Mémoire. On croiroit affoiblir le mérite
de ce Topique , en difant qu'on peut
arrêter le fang d'une artère bleffée , par la
compreffion , & fans employer la ligature .
M. Morand en convient , & fe fait l'objection
à lui-même , mais il prétend que
l'agaric aftringent n'en eft pas moins important
dans ces mêmes cas , par une confidération
, qui doit naturellement échapper
à ceux qui ne font point de l'Art ;
c'eft la difficulté de faire une compreffion
méthodique , & telle qu'on foit fûr d'arrêter
le fang , & ne point courir les rifques
d'intercepter la circulation ; il faut
* On en trouve la compofition dans le Mercure
d'Août, pages 189 & 190 , & on en trouve de
tout préparé chez le Sieur Sorais, Chirurgien Heniaire
qui demeure rue Haute-feuille.
pour
SEPTEMBRE . 1751. 97
pour cela beaucoup d'habileté , & par conféquent
, c'eft un grand reméde qu'un aftringent
fûr , qui n'a befoin , pour être
foutenu que d'une compreffion médiocre ,
que tout le monde pourra faire fans avoir
des connoiffances fupérieures ; ce qui augmente
encore le prix de celui - ci , c'eft
que l'anéverifme eft un accident de la
faignée ; enfin , dit M. Morand , c'eſt un
moyen de plus pour arrêter le fang , &
l'on ne fçauroit trop les multiplier : l'humanité
bleffée a d'autant plus befoin de
fecours , que pour remplir fa condition
fatale , il y aura toujours plus de maux que
de remédes . M. Morand finit fon Mémoire
par des réflexions curieuſes , fur la maniere
, dont il croit que cet aftringent opére
pour faire fon effet.
M. Guerin fit part à l'Affemblée d'une
cure bien finguliere qu'il avoit faite à l'armée
. Un Officier du Régiment de Graffin
, reçut à la poitrine un coup de feu ,
dont la balle entrant par la partie antérieure
, avec fracture de la derniere des
vraies côtes , fortoit par la partie poftérieure
, ayant fracturé une feconde fois la
même côte & la premiere des fauffes . M.
Guerin fit d'abord les incifions néceffaires
en pareil cas , & tira plufieuts efquilles ,
E
S MERCURE DE FRANCE .
enfuite il paſſa une mêche en féton dans
tout le trajet de la playe , de l'entrée à la
fortie de la balle. L'oppreffion , le crachement
de fang , & la fièvre , furent les
premiers fymptômes , & engagerent M.
Guerin à faire au malade vingt- fix faignées
pendant les quinze premiers jours , alors
les accidens parurent diminués , mais ce
fut pour peu de jours ; deux faignées furent
ordonnées : on fit de nouvelles perquifitions
, moyennant lefquelles M. Ġuerin
tira par la playe poftérieure un morceau
de drap , & une efquille ; malgré cela ,
les accidens fe foutinrent toujours , on
crut que le féron y avoit part , on le retira
fans foulagement : de nouvelles faigné s
furent faites , & il y en eut en toat trentedeux.
Enfin , vû la perféverance des accidens
, & le danger du malade , il fut décidé
qu'on ne feroit qu'une playe des deux
par une incifion énorme , qui ouvriroit
la poitrine en travers. Cette ouverture®
hardie fauva la vie au malade , elle préfenta
le poulmon fillonné par la balle , mit
A découvert dans le milieu du trajet une
efquille engagée dans la fubftance du poulmon
, laquelle fut tirée ; dès - lors tous les
accidens cefferent. , & le malade fut parfaitement
guéri en quatre mois.
SEPTEMBRE . 1751 .
99
M. Puzos a fini la féance par la lecture
d'un Mémoire fur l'extirpation des fongus
à la matrice , dans le tems de leur premier
accroiffement , de leur plus grand danger ,
& de leur plus difficile curation .
Une opération faite avec fuccès , l'hyver
dernier , par M. Puzos , à une femme
très incommodée depuis deux ans d'un
fongus à la matrice , a été le fruit de fest
réflexions fur ces fortes de tumeurs .
Jufqu'à préfent il s'étoit applaudi d'avoir
attendu patiemment que les fongus
euffent un degré d'accroiffement , tel que
par leur volume , ils puffent rendre leur
extirpation facile ; il en a vû du poids
d'une livre , & plus ; d'autres que des Sages-
femmes ont pris pour la tête d'un en❤
fant au paffage.
Mais un grand nombre de faits lui a
montré le danger d'attendre qu'ils fullent
dans cet état
pour être extirpés , les plus
grands accidens ayant mis les femmes , qui
en ont été incommodées , aux portes de la
mort, par des épuifemens de forces, des pertes
de fang affreufes , hydropyfie , fièvre
lente , confomption , léthargie , convulfions,
&c. de forte que celles à qui , après
avoir couru tous ces rifques , on a fait la
ligature , font plutôt redevables de leur
fanté à leur tempéramment qu'à l'opéra-
E ij tion .
100 MERCURE DE FRANCE.
C'étoit donc à cette maladie naiffante
qu'il falloit trouver un reméde , en inventant
des moyens de l'arrêter dans fes progrès.
Mais comment exécuter ces moyens
fur un fongus d'un petit volume ? Celui
de la femme , qui fait le ſujet de cette ob .
fervation , n'étoit que comme une groffe
cérife.
Animé de l'envie de la fauver , il confulta
le Sieur Baradelle , qui a pour les
inftrumens de Mathématiques un génie
généralement reconnu. Il lui expofa le
fiége de la maladie , il lui défigna la forme
d'un inftrument , tel qu'il pût embraſſer
le fongus , & l'entourer d'ane ligature.
M. Baradelle l'exécuta , & M. Puzos s'en
fervit avec un tel fuccès , que le fongus ,
dont il eft queſtion ,étant tombé au bout de
huit jours , la femme fut en état de fortir
quinze jours après l'opération , pour continuer
fon commerce : M. Puzos démontra
dans l'Affemblée la façon de fe fervir
du nouvel inftrument pour tirer les fongus
dans le vagin ; mais il faut , pour le
mieux comprendre , confulter le Mémoire
même , qui fera , fans doute , accompagné
des figures néceffaires.
Nous ajouterons au compte que nous
venons de rendre des Mémoires , qui fuSEPTEMBRE.
1751 . ΙΟΙ
rent lûs à l'Académie , que l'Affemblée ,
qui étoit compofée de plufieurs Miniftres
Etrangers , d'un grand nombre de Seigneurs
, & de Sçavans du premier Ordre ,
parut extrêmément fatisfaite des matieres
qu'on traitoit , & de la maniere dont on
les traitoit. Les grands Chirurgiens , qui
parlerent dans cette occafion , foutinrent
leur réputation.
VERS
Pour mettre au bas du Portrait de M. Chanvelin
, Intendant des Finances.
Humain , prévoyant , équitable ,
Il fut tout à la fois Miniftre & Citoyen ,
Il eut l'efprit , le coeur aimable ,
Et du bonheur public il fit toujours le fien
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
ésés és és és és és és és és83ãããããããã·èèèsés
MEMOIRE HISTORIQUE ,
Sur le Jubilé univerfel de l'Année fainte
1750, & auires Jubilés précedens.
LE
E Jubilé des Chrétiens Catholiques
eft une Indulgence pléniere que les .
Souverains Pontifes accordent aux Fidéles
de l'Eglife Univerfelle , avec pouvoir aux
Prêtres d'abfoudre des cas réfervés au Saint
Siége , même de ceux contenus dans la
Bulle in coena Domini , & de toutes cenfures
, & peines Eccléfiaftiques , de faire des
commutations de voeux ( excepté feulement
ceux de Religion & de chaſteté )
& c.
Ce mot de Jubilé vient de l'Hebreu ;
il fignifie cinquante , parce que le Jubilé
des Juifs fe célébroit tous les cinquante
ans.
D'autres veulent que Jobel fignifie auffi
un Belier , & que c'eft de- là qu'eſt dérivé
le mot de Jubilé , parce qu'on annonçoit
celui des Juifs avec un cor fait d'une
corne de Belier , en mémoire de celui qui
apparut à Abraham dans le buiffon , lorfqu'il
voulut facrifier fon fils Ifaac.
Il eſt parlé afez au long du Jubilé des
SEPTEMBRE 1751. 103
Juifs , dans le XXV. chapitre du Lévitique
, où il leur eft commandé de compter
lept femaines d'années , c'eft à - dire , fept
fois fept , qui font quarante neuf ans , &
de fanctifier l'année cinquante. Ainfi les
achats qu'on faifoit chez les Juifs n'étoient
pas pour toujours , mais feulement juſqu'à
l'année du Jubilé. La terre fe repofoit
auffi cette année-là . On remettoit toutes
les dettes ; on rendoit la liberté aux efclaves
, & tous les héritages retournoient en
la poffeffion de leurs anciens maîtres.
Les Juifs ont pratiqué cela fort exactement
, jufqu'à leur captivité de Babylone ;
mais ils ne l'obferverent plus après leur
retour , comme il eft marqué par leurs
Docteurs dans le Talmud , qui affarent ,
qu'il n'y eut plus de Jubilés fous le ſecond
Temple. Cependant R. Moife , fils de
Maimon , dit , dans fon abregé du Talmud
, que les Juifs ont toujours continué
de compter leurs Jubilés , parce que cette
fupputation leur fervoit pour régler leurs
années , & de certaines Fêtes , furtout la
feptiéme année , qui étoit la fabbatique.
Mais ce qui n'étoit repréfenté qu'en
ombre , & en figures aux Enfans d'Ifraël
fous la Loi de Moïfe , fe voit fpirituellement
accompli dans la vérité de l'Evangile
de Jefus Chrift.
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE .
Le Jubilé que les Souverains Pontifes
accordent aux Fidéles , ne les invite pas
comme autrefois les Juifs , au recouvrement
des poffeffions terreftres , mais il les
appelle à la jouiffance & à l'acquifition de
l'héritage éternel , que la chûte du premier
homme leur avoit fait perdre . Ce
n'eft pas pour affranchir les Chrétiens d'un
efclavage humain , mais pour leur faire
poffeder la liberté des enfans de Dieu . On
ne les décharge point de ce qu'ils peuvent
devoir aux hommes , mais on leur pardonne
leurs péchés envers Dieu , & ce Jubilé
ne les exempte pas de cultiver la terre
, en les appellant à la contemplation
des chofes céleftes . Ainfi l'Eglife , par la
grace du Jubilé , remet aux Fidéles la pénitence
qu'ils étoient obligés de faire ,
elle délie les liens de leurs péchés , & en
les réconciliant avec Dieu , elle leur en
obtient la grace , & leur en fait efpérer la
gloire.
( Premier Jubilé , l'an 1300. ) Le premier
Jubilé fut inftitué par le Pape Boniface
VIII , l'an 1300 , en faveur des Fidéles
qui iroient ad limina Apoftolorum ,
& il ordonna qu'il le célébreroit tous les
cent ans . L'année de cette célébration apporta
tant de richeffes à Rome , que les
Allemands l'appelloient l'année d'or..
SEPTEMBRE. 175F FOS
Le nombre des Pélérins y fut fi grand ,
qu'on compta depuis Noël jufqu'à Pâques,
douze cens mille étrangers ; depuis Pâques
jufqu'à la Pentecôte , huit cens mille ; &
quoique les chaleurs de l'été fuffent exceffives
cette année - là , l'affluence des Pelerins
ne ceffa point jufqu'à la fin de l'année
, & cette affluence fut fi grande que
plufieurs y furent étouffés .
Il falloit que l'efprit de pénitence &
de piété regnât bien dans les coeurs , puifque
la plupart des endroits , par où l'on
paffoit pour aller à Rome , étoient encore
infectés de pefte , & que des troupes
voleurs occupoient le paffage des Alpes ,
pour y dreffer des embûches aux paffans .
de
Les Auteurs qui ont vû ce Jubilé , rapportent
que tout ce qu'il y eut de grand
dans le monde Chrétien , vint à Rome
pendant cette année- là , que plufieurs
même y vinrent à pied , & en habits de
pénitens.
( II . Jubilé , 1350. ) Le Pape Clément
VI , qui fut élû le 9 Mai 1342 , & qui
mourut le premier Décembre 1352 , réduifit
en 1348 le Jubilé à cinquante ans ,
pour en rendre participant un plus grand
nombre de Chrétiens . Il en publia la
Bulle en 1349 , & ce fut le fecond Jubilé
univerfel , qui commença la veille de
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
Noël de cette année-là , & finit à parcil
jour de l'année 1350.
Grégoire X1 , élû le 30 Décembre
1370 , mort le 28 Mars 178 , confidérant
que le terme de cinquante ans étoit
encore trop long voulut le réduire à
rente-trois ans , en l'honneur des trentetrois
années de la vie de Jefus- Chrift ;
mais fon deffein n'eut point d'exécution .
R
,
( III. Jubilé , 1400. ) Boniface IX , élû
le 2 Novembre 1389 , mort le premier
Octobre 404 , fit publier le Jubilé de
l'Année fainte l'an 1400 , & en accorda
d'autres en divers lieux à plufieurs Princes
& Monaftéres .
( IV. Jubilé , 1450. ) Nicolas V , éla
le 6 Mars 1447 , mort le 24 Mars 1455 ,
célébra le Jubilé de l'Année fainte en
1450.
Paul II , élû le 30 Août 1464 , par fa
Bulle de l'an 1470 , voulut qu'on célébrât
le Jubilé univerfel tous les vingt- cinq ans ;
mais ce Pape , étant mort le 25 Juillet
1470 , Sixte IV ( V. Jubilé , 1473 ) fon
Succeffeur , en fit la cérémonie Fan 1475 ,
ce qui a été continué depuis tous les vingtcinq
ans , & ce fut le cinquiéme Jubilé de
l'Année fainte ,
( VI. Jubilé , 1500. ) Le Jubilé de l'An-
1500 , fut célébré
fut célébré par le Pape Aléxan-
πέρι
SEPTEMBRE . 1751. 107
dre VI , élû le 11 Août 1492 , & mort le
18 Août 1503.
(VII. Jubilé, 1525 ) Clément VII , élû le
19 Novembre 1523 , mort le 26 Septembre
1534 , célébra celui de l'Année 15 25.
( VIII . Jubilé , 1550. ) Paul III , élû
le 12 Octobre 1534 , avoit annoncé le
Jubilé de l'Année fainte 1550 , mais étant
mort le 10 Novembre 1549 , Jules III ,
fon Succeffeur , élû le 8 Février 1550 , fit
cette même année , la cérémonie du Jubilé
de l'Année fainte 1550 , & mourut le 23
Mars 1554.
( IX . Jubilé , 1575. ) Gregoire XIII ,
élû le 13 Mai 1572 , célébra le Jubilé de
l'Année fainte 1575 , & mourut le 10
Avril 1585.
(X. Jubilé , 1600. ) Le Jubilé de l'Année
fainte 1600 , fut célébré par le Pape
Clément VIII , élû le 30 Janvier 1592 ;
& mort le 3 Mars 1605 depuis ce tems
plufieurs Papes ont accordé des Jubilés
pour des befoins extraordinaires dé la
Chrétienté.
( 1617. ) Paul V , élût le 16 Mai 1605 ,
accorda , par fa Bulle du 12 Juin 1617 ,
un Jubilé pour les befoins de l'Eglife Romaine.
* Le Jubilé Luthérien fut auffi publié
le 21 Octobre de la même année 1617
A
E vi
108 MERCURE DE FRANCE.
dans les Eglifes Proteftantes d'Allemagne ,
y ayant cent ans , à pareil jour , de la réformation
de Luther , en 15 17 .
Gregoire XV , ayant été élû le 6 Février
1621 , accorda un Jubilé univerfel ,
fa Bulle dattée de Rome du 18 des par
Calendes d'Avril ( 17 Mars ) 1621 » afin
» d'implorer l'aide divin au commence-
» ment de fon Pontificat , pour le Gouver-
» ment falutaire de l'Eglife Catholique,
Ce Jubilé fut publié à Paris , par Mandement
du Cardinal de Gondy , Evêque
de Paris , du 15 Juin 1621 .
>
( XI . Jubilé , 1625. ) Urbain VII élû
le 6 Août 1623 , mort le 29 Juillet 1644,
donna une Bulle , le 29 Avril 1624 , pour
l'ouverture du Jubilé de l'Année fainte
1625 , à commencer des premieres Vêpres
de la veille de la Nativité de N. S. J.
C. 1624 , pour finir à pareil jour de l'année
ſuivante 1625 .
( 1628 ) Le même Pape ordonna un
Jubilé , qui fut publié & célébré à Rome
en grande cérémonie le 22 du mois de
Novembre , pour appaifer la colére de
Dieu ; la Chrétienté étant alors affligée
des fleaux de la pefte , de la guerre & de la
famine.
Ce Jubilé fut ouvert à Paris , le Dimanche
13 Janvier 1630 , par Mand ement de
1
SEPTEMBRE. 1751. 109
l'Archevêque Jean - François de Gondy , &
dura quinze jours.
( 1631 ) Troifiéme Jubilé , accordé par
le Pape Urbain VIII , par fa Bulle donnée
à Rome le 15 Décembre 1631 » pour im-
" plorer l'aide de Dieu pour le Saint Siége,
l'extirpation des héréfies , & l'union des
» Princes Chrétiens .
Il fut publié en France , & ouvert à Paris
, le Dimanche 28 Mars 1632 , par Man
dement du même Archevêque Jean - François
de Gondy.
( XII . Jubilé , 1650. ) Innocent X , élû
le 4 Septembre 1624 , fit la cérémonie du
Jubilé de l'Année fainte 1650 , & mourut
le 7 Janvier 1655 .
( XIII . Jubilé , 1675 ) Clément X , élû
le 29 Avril 1670 , célébra le Jubilé de
l'Année fainte 1675 , & mourut le 22
Juillet 1676 .
( 1691. ) Innocent XII , élû le 12 Juillet
1691 , accorda un Jubilé » pour implorer
la miféricorde de Dieu au com-
» mencement de fon Pontificat . Il fut ou
vert à Rome le 21 Novembre 1691 , &
à Paris le Lundi de la femaine fainte
Mars 1692 , par Mandement de l'Archevêque
François Harlay de Champvalon .
( 1693. ) Ce même Pape accorda un
Jubilé par fa Bulle du 7 Décembre 1693
31
110 MERCURE DE FRANCE.
23 pour demander à Dieu la paix entre les
» Princes Chrétiens.
Ce Jubilé fut publié à Paris par Man.
dement du même Archevêque , du 26 Février
1694 , pour en faire l'ouverture le
Lundi de la femaine fainte , s Avril fuivant
, & finit le Dimanche de Quafimodo
18 du même mois .
( 1695 ) Ce fouverain Pontife accorda
encore un autre Jubilé , par fa Bulle du
Décembre 1695 , " afin d'implorer de
» nouveau le fecours divin pour la paix
» entre les Princes Chrétiens .
Il fut publié à Paris par Mandement de
l'Archevêque Louis -Antoine de Noailles ,
du 21 Février 1696. Il fut ouvert le
Lundi 5 Mars fuivant , & finit le fecond
Dimanche de Carême au foir , 19 du même
mois .
( XIV . Jubilé , 1700. ) Le grand Jubilé
de l'Année fainte , publié à Rome par la
Bulle du Pape Innocent XII , du 4 Juin
1699 , portant fuppreffion de toutes les
autres Indulgences pendant l'année du
Jubilé univerfel de l'an 1700 , qui devoit
commencer à Rome depuis la veille de
Noël 1699 , jufqu'à la fin de l'année ſuivante
700. Le Cardinal de Bouillon ,
Sous - Doyen du facré Collège , en fit l'ouverture
le 24 Décembre 1099 , par ordre
SEPTEMBRE . 1751. IIT
du Pape , dont la fanté ne lui permit pas
de faire cette cérémonie. Innocent XII ,
étant mort le 27 Septembre 1700 , Clément
XI , fon Succeffeur , qui fut êlû le 23
Novembre fuivant, par fa Bulle du premier
Février 1701 , accorda un Jubilé pour la
France , à caufe de l'Année fainte 1700 ,
en faveur des Fidéles qui n'auroient pâ
aller à Rome pour y gagner le Jubilé
accordé par Innocent XII , fon Prédécef-
Leur.
Ce Jubilé fut ouvert à Paris , le Lundi
27 Mars 1702 , quatrième femaine de Carême
,& a duré deux mois , qui ont expiré
le foir du Vendredi 26 Mai , lendemain de
l'Afcenfion , fuivant le Mandement du
même Archevêque Cardinal de Noailles.
du 12 Février 1702.
( 1701 ) Clément XI . accorda auffi un
Jubilé univerfel par fa Bulle donnée à Rome
le 25 Février 1701 , " pour implorer
» le fecours divin au commencement de
fon Pontificat.
Ce Jubilé fut ouvert à Paris avant celui de
l'Année fainte 1700 , le Lundi de la Pentecôte
16 Mai 1701 , & finit le Dimanche
au foir 29 du même mois , fuivant le Mandement
du même Cardinal de Noailles ,
Archevêque de Paris , du 29 Avril 1701 .
Outre les vacances ordinaires des Spez112
MERCURE DE FRANCE ;
tacles à Paris , depuis le Dimanche de la
Paffion , jufqu'au lendemain de Quafi.
modo , les Théatres furent fermés à cauſe
du Jubilé univerfel , depuis le Samedi 14
Mai , veille de la Pentecôte , juſqu'au
Dimanche 29 du même mois.
( 1706. ) Le même Pape Clément XI ,
accorda un Jubilé par fa Bulle du mois de
Décembre 1706 , » pour obtenir la paix
» entre les Princes Chrétiens . Il fut ou
vert à Paris le 31 Janvier 1707 , & dura
jufqu'au Dimanche 13 Février fuivant ,
par Mandement du même Archevêque
Cardinal de Noailles.
( 1721 ) Innocent XIII , élû le 8 Mai
1721 , mort le 7 Mars 1724 , accorda un
Jubilé par fa Bulle du 27 Mai 1721 , » pour
implorer le fecours divin au commencement
de fon Pontificat.
>>
Il fut ouvert à Paris le Lundi de la femaine
de la Paffion 23 Mars 1722 , &
finit le jour de Pâques 5 Avril , fuivant le
Mandement du même Archevêque Cardinal
de Noailles , du premier Février
1722.
( 1724 ) Benoît XIII , élû le 29 Mai
1724 , mort le 12 Février 1730 , accorda
un Jubilé par fa Bulle du 10 Juin 1724 ,
» pour implorer le fecours divin au commencement
de fon Pontificat , pour le
SEPTEMBRE. 1751 . 713
» Gouvernement falutaire de la fainte
Eglife Catholique.
Ce Jubilé fut ouvert à Paris le 10 Décembre
de la même année , fecond Dimanche
de l'Avent , & finit le Samedi 23
du même mois , fuivant le Mandement du
même Archevêque , du 4 Novembre 1724 ,
& a duré quinze jours.
( XV. Jubilé , 1725. ) Le grand Jubilé
de l'Année fainte 1725 , fut ouvert à Rome
par le Pape Benoît XIII , la veille de Noël
1724, & dura jufqu'à pareil jour de l'année
1725 ; il fut envoyé en plufieurs Diocéfes
du Royaume de France , mais celui
de Paris en fut privé , jufqu'à l'année
1728 , que le même Pape Benoît XIII ,
par fa Bulle du 13 Novembre , accorda un
Jubilé pour le Diocéfe de Paris , où il fut
ouvert le Vendredi de la quatriéme ſemaine
de Carême premier Avril 1729 , &
finit le dernier Mai fuivant , par Mandement
de fon Eminence M. le Cardinal de
Noailles , Archevêque de Paris , du 5 Mars
1729.
( 1744. ) Le Pape Benoît XIV . ( Profper
Lambertini ) élû le 17 Août 1740 , par
fa Bulle du 20 Novembre 1744 , accorda
un Jubilé pour la Ville de Rome , & toute
FItalie , & Ifles adjacentes , qui commença
le jour & Fête de Saint André , 30
114 MERCURE DE FRANCE.
Novembre 1744 , & finit le troifiéme Dimanche
de l'Avent , 13 Décembre fuivant ,
» afin d'obtenir du Ciel la fin des calamités
>> publiques , & la Paix entre les Princes
» Chrétiens .
Ce même Pape accorda un Jubilé en faveur
de la France , par fa Bulle du 18
Février 1745 , " pour la même fin que la
» précédente, & pour rendre graces à Dieu
» de la guérifon du Roi , de la maladie ,
S
dont il fut attaqué en 1744 , & faire des
»voeux pour la confervation de fa Per-
» fonne facrée , & pour la profpérité de
» fon regne.
Ce Jubilé fut publié à Paris , par Mandement
de l'Archevêque Charles Gafpard-
Guillaume de Vintimille , des Comtes de
Marſeille du Luc , du 20 Mai 1745. Il fut
ouvert le Lundi de la Pentecôte 7 Juin
fuivant , & finit le 20 du même mois.
( XVI . Jubilé , 1750. ) Enfin le grand
Jubilé de l'Année fainte 1750 , qui eft le
feiziéme Jubilé univerfel , depuis l'inftitution
qui fut faite par le Pape Boniface VIII ,
l'an 1300 , fut ouvert à Rome le Mercredi
24 Décembre 1749 , aux premieres Vèpres
de la veille de Noël , pour finir à pareil
jour de l'année 1750 , fuivant la Bulle
de ce fouverain Pontife , publiée à Rome
au mois de Septembre 1749.
SEPTEMBRE. 1751. 115
Voici les cérémonies qui furent obfer.
vées à Rome pour l'ouverture de l'Année
fainte 1750. Le 21 Décembre 1749 , les
Sicurs Migozzi & Mathei , Couriers du
Pape , firent avec les formalités ordinaires ,
la publication de la Bulle pour l'Année
fainte , & s'étant enfuite rendus aux Bafiliques
du Vatican , de Saint Jean de Latran
, & de Saint Paul , ils l'annoncerent
une feconde fois.
Le 24 , veille de la Nativité de Notre-
Seigneur , le Pape revêtu de fes Habits
Pontificaux , & accompagné de trentedeux
Cardinaux , de plufieurs Archevêques
, Evêques , du Connétable Colonne ,
du Sénat de Rome , & de tous les Prélats
domestiques qui compofent fa Maifon , fe
rendit en chaife à- porteurs au Vatican
& Sa Sainteté , après avoir adoré le Saint
Sacrement , expofé dans la Chapelle de
Sixte , entonna le Te Deum. Dès qu'il fut
achevé , on commença la Proceffion que
l'on a coûtume de faire dans cette folemnité
, fous les arcades qui regnent autour
de la Place , & à laquelle le Clergé fécu-
Her , fuivi du Chapitre de Saint Pierre ,
affifta. Le Pape , précédé du facré Collége
, defcendit le grand efcalier. Sa Sain
teté s'arrêta fous le Portique de la Bafilique
, qui étoit alors tendu de tapifferies
116 MERCURE DE FRANCE.
les plus magnifiques , ainfi qu'un trèsgrand
nombre de loges qu'on avoit pratiquées
pour le Chevalier de Saint Georges ,
& pour les perfonnes de la plus haute
diftinction. Le Pape monta au Trône qui
lui étoit préparé , & le Cardinal Befozzi
Grand Pénitencier , lui préfenta le marteau
de vermeil qui devoit fervir à l'ouverture
de la Porte fainte . Sa Sainteté
defcendit du Trône , tenant d'une main
un cierge allumé , & de l'autre le marteau ,
elle s'approcha de la Porte , qu'elle frappa
trois fois , prononçant ces mots tirés de
l'Ecriture Sainte : Aperite mihi portas juftitie.
Ouvrez-moi les portes de la juftice ;
& les verfets qui ont rapport à cette cérémonie.
Au premier coup , les ouvriers
deſtinés à faire tomber la maçonnerie qui
la tenoit fermée depuis l'an 1724 , la jetterent
fur des clayes qu'on tenoit prêtes
à cet effet . Tandis qu'ils enlevoient les
matériaux , & qu'ils ballayoient l'entrée
de la Porte , les Pénitenciers la laverent
avec de l'eau bénite , & l'on chanta les
Pleaumes & les prieres accoûtumées. Lorfqu'elle
fut libre , Sa Sainteté entra par
cette porte dans l'Eglife , fuivie du facré
Collége & du Clergé , où le Service divin
fut célébré avec autant de piété que d'éclat.
SEPTEMBRE. 1751. 1.17
Dans le même tems que cette cérémonie
fe faifoit dans l'Eglife de Saint Pierre , les
Cardinaux Ruffo , Jerôme Colonne &
Corfini , accompagnés des Gentilhommes
de leur fuite , fuivis d'un cortège confidérable
de Nobleffe , & d'une livrée fuperbe
& nombreuſe , fe rendirent aux Eglifes
de Saint Paul , de Sainte Marie Majeure ,
& de Saint Jean de Latran , dont ils ouvrirent
les Portes avec les mêmes cérémonies
qui avoient été obfervées à l'ouverture
de celle de la Bafilique par le Pape.
L'artillerie du Château de Saint Ange fit
trois décharges , lorfque le Pape entra dans
l'Eglife de Saint Pierre , & toutes les cloches
de la Ville fonnerent pendant que
durerent ces differentes cérémonies .
Le foir il y eut un magnifique fouper ,
qui fut fervi aux Cardinaux & Prélats qui
avoient affifté S. S. dans la célébration
de ce faint jour , & les Princes Miniftres
Etrangers , & les principales perfonnes de
la Nobleffe s'y trouverent.
Le 25 , jour de Noël , le Pape , accompagné
comme le jour précédent , fe rendit
vers les onze heures du matin dans l'Eglife
de S. Pierre , & Sa Sainteté y célébra pontificalement
la Meffe , à l'iffue de laquelle
elle monta dans fa grande loge , où elle
118 MERCURE DE FRANCE.
donna la bénediction à une quantité prodigieufe
de peuple.
L'Année fainte étant expirée , on referma
la Porte fainte , la veille de Noël , en
cette maniere. Le Pape bénit les pierres
& le mortier , pofe la premiere pierre , &
y met douze caffettes pleines de médailles
d'or & d'argent , ce qui fe fait avec la
même cérémonie aux trois autres Portes
tous les vingt- cinq ans , depuis l'année
147.5 , comme il a été dit ci- deſſus .
On voyoit autrefois pendant le Jubilé
une prodigieufe quantité de peuple aller
à Rome de tous les endroits de l'Europe ;
mais on n'y va prefque plus que des Provinces
d'Italie , parce que les Papes accordent
à tous les Pays Catholiques , la permiffion
de pouvoir faire le Jubilé chez
eux , fans être obligés de venir dans cette
Capitale du monde Chrétien , pour y
gagner les Indulgences accordées pendant
ce faint tems.
N. S. P. le Pape a accordé cette grace au
Royaume de France , par fa Bulle donnée
à Rome le 8 des Calendes de Janvier
1750 ( 25 Décembre 1750 ) & publiée
à Paris le Dimanche de la Paffion 28 Mars
1751 , en vertu du Mandement de M. l'Archevêque
Chriftophe de Beaumont , da
22 dudit mois.
SEPTEMBRE. 1751. 119
Ce Jubilé doit durer fix mois , à commencer
du Lundi 29 Mars , jufqu'au 29
Septembre 1751 , Fête de Saint Michel.
Voyez cette Bulle , & ce Mandement , imprimé
in-4°. A Paris , par Simon , pere &
fils , rues des Maçons , & des Mathu--
rins.
l'ordre
Ibidem. Le Livre des inftructions & des
prieres pour le Jubilé , publié par
de M. l'Archevêque de Paris , 1751 , in-
16 , chez les mêmes.
Feu M. Boffuet , Evêque de Meaux , ce
fçavant Prélat qui a donné au Public un ſi
grand nombre d'excellens ouvrages fur la
Religion , a auffi compofé un Traité des
Indulgences & du Jubilé , dont il a été
fait plufieurs éditions. La derniere eft intitulée
: » Méditations fur la rémiffion des
» péchés , pour le tems da Jubilé & des
Indulgences , tirées principalement du
» Concile de Trente . A Paris , chez Of
mont , 1724. in 12 .
""
Ces Méditations fe trouvent dans le
cinquiéme volume des OEuvres de M. Boffuet
, imprimées en dix fept volumes in- 4° .
A Paris , 1748 , chez Coignard & Boudet.
Difcours & Réflexions morales fur le
Jubilé , où l'on traite de fon Inftitution ,
des difpofitions néceffaires pour le gagner ,
des avantages qu'on en tire , de l'obliga120
MERCURE DE FRANCE.
tion & des moyens d'en conferver la grace.
A Paris , chez Guerin , in- 12 .
Le Catéchisme des Indulgences & du
Jubilé , à l'uſage des Confeffeurs & des
Pénitens , par M. le Tourneux. A Paris ,
chez Savoye , in 12.
་
Inftruction fur le Jubilé , par M. Maſfillon
, Evêque de Clermont. A Paris ,
chez Heriffant , in-12 .
Sermons du Pere Bourdalone , fur le
Jubilé. A Paris , chez Coignard & Boudet ,
in- 12.
Cas de Confcience fur le Jubilé , propofé
par un Curé , & décidé par Meffieurs
les Docteurs en Théologie de la Faculté
de Paris. A Paris , chez Lotin , in- 12.
Hiftoire des Indulgences & du Jubilé .
A Paris , chez Emery , 1701 , in- 12 .
CONTE
SEPTEMBRE . 1751. 121
CONTE ALLEGORIQUE.
Par M. le Marquis de Laffai , pere du
I
dernier mort.
L prit un jour fantaisie à l'Amour de
voyager fans être connu ; il pria le
myftere de l'accompagner ; s'étant mis en
chemin , ils furent furpris d'un orage , ils
fe cacherent fous un arbre , mais les éclairs,
le ronnerre & la pluye augmenterent fi
fort , que l'Amour effrayé , voyant ſon
flambeau éteint , & fes plumes toutes mouillées
, dit au myftere qu'il falloit chercher
une retraite où ils fuffent plus en sûreté ,
& l'envoya dans une grande maifon , aſſez
éloignée , qu'il entrevoyoit à la lueur des
éclairs , pour demander fi on voudroit les
recevoir. Le myftere partit ; il trouva un
Château magnifique , fort éclairé , rempli
de monde & de bruit ; il dit en lui- même ,
ce n'eft pas ici une habitation qui me convienne
; cependant pour contenter l'Amour
, qui l'avoit envoyé , il entra dans.
ce Château , & l'ayant parcouru , il découvrit
une chambre à l'écart , éloignée du
tumulte , habitée par une jeune perfonne
de quinze ans , qui étoit feule , occupée
F
122 MERCURE DE FRANCE.
que tout
à lire , & entourée de musique & d'ouvrages
. C'étoit la fille d'une des Dames
qui demeuroient dans ce palais , qui ne
vouloit point eexxppooffeerr une fille fijeune aux
dangers d'une Cour qui s'affembloit tous
les jours chez elle . Le myftere alla retrouver
l'Amour & lui dit, venez , j'ai trouvé
un lieu où nous pourrons attendre la fin
de l'orage. L'Amour fortit de deffous fon
arbre , & fut conduit par le myftere dans
la chambre d'Elife , ( c'étoit le nom de
cette jeune perfonne , ) qui fentit à l'arrivée
des ces hôtes , un trouble , une agitation
& quelque choſe de plus vif
ce qu'elle avoit connu jufqu'à ce moment.
Inftruite par ce qu'elle avoit lû , & plus
encore par un fentiment que la Nature
infpire , elle reconnut l'Amour : elle n'eut
ni la force ni même la volonté de le chaffer,
& l'Amour , content de la manière dont il
avoit été reçu par Elife , voulut la recompenfer.
Je connois Lifidor , lui dit - il ;
il me rend hommage depuis qu'il refpire ;
j'ai formé fon coeur ; il vous rendra heureufe.
A peine eut-il achevé ces mots ,
qu'il choifit dans fon Carquois deux traits
dorés dont il les bleffa. Elife connut bientôt
que l'Amour ne l'avoit point trompée ;
elle fut paffiounément aimée de Lifidor
elle l'aima de même : ils trouverent tant
1
SEPTEMBRE. 1751. 123
de douceur dans leur humeur , & tant de
conformité dans leurs penfées , que chaque
jour augmentoit leur bonheur. Dans le
tems qu'ils menoient une vie fi remplie de
charmes , l'Amitié rencontra l'Amour , &
fe plaignit à lui , que pendant qu'il gouvernoit
le monde , & qu'il ne s'y faifoit
rien où il n'eût part , elle n'y avoit aucun.
pouvoir , qu'elle étoit bannie de toutes
les fociétés , & qu'elle n'étoit plus qu'un
nom dont les hommes fe paroient encore
quelquefois l'Amour pour la confoler ,
lui dit que ce mal n'étoit pas général ,
qu'il connoiffoit un lieu où l'on feroit d'elle
tout le cas qu'elle méritoit, qu'il l'y meneroit
, fi elle vouloit. L'Amitié y confentit
volontiers , & il la conduifit chez Elife,
qui étoit dans ce moment avec Lifidor ;
elle fut fi bien reçûë d'Elife & de Lifidor, &
. elle trouva leurs coeurs fi differens de ceux
des autres hommes , & fi propres pour elle,
qu'elle réfolut de ne les plus quitter . Dans
la fuite , l'Amour occupé à mettre ſous ſon
empire les jeunes coeurs qui venoient dans
le monde , laiffa à ces deux amans des
étincelles de fon flambeau , & emmena
avec lui le myftere , dont il ne fçauroit ſe
paffer , & qui n'eft de nul ufage à l'amitié ,
établie pour toujours chez Lifidor & chez
Elife , avec la vérité , la confiance , la bon-
Fi
124 MERCURE DE FRANCE.
ne foi , la fidélité & la franchiſe , fes com- .
pagnes infeparables. Elle les rendit heureux
pendant bien des années ; leur bonheur
auroit été parfait s'ils avoient pû
mourir comme Baucis & Philémon ; mais
Elife ayant fini fes jours la premiere , laiffa
Lifidor feul fur la terre , accablé de douleur
, fans crainte , fans défis , ne s'inté
reffant à rien dans le monde , & n'eſperant
plus que la fin d'une vie malheureuſe.
La mort feule les fépara ;
Leur amitié tendre & fidelle
Aux amans un jour fervira
Ou de reproche ou de modéle.
༧
LETTRE
A l'Auteur du Mercure , fur le portrait de
Madame de Sthaal.
Na lieu de plus en plus chaque mois
d'admirer votre adreffe inépuisable
à fouiller dans les porte-feuilles des perfonnages
illuftres. Le choix foutenu des
piéces dont vous ornez les Mercures ; le
bon goût de leur compofition ,en forment
maintenant une fuite de Livres précieux.
Vous prouvez également votre zéle &
SEPTEMBRE . 1751 . 125
mage
´vos lumieres. Le débit & l'aplaudiffement
univerfel en font le jufte prix. Je conçois
donc l'empreffement avec lequel vous avez
reçu & communiqué un portrait de Mad.
de Sthaal , fait par elle même. C'est un homà
fa réputation , que cet empreffement
de la part d'un homme comme vous , qui
n'ayant pas été lié particulierement avec
elle , n'êtes obligé à rien de mieux qu'à penfer
, que de fa main rien n'étoit à rejetter ni
même à examiner , & que fous fon nom
vous étiez fûr de plaire . Mais je fuis certain
que vous trouverez bon qu'on vous adreſſe
de quoi la mettre en fpectacle fous un jour
plus convenable , & qu'on fe plaigne à vous
même de ce qui a bleffé dans le dernier
Mercure.
Mad. de Sthaal faifoit honneur à l'humanité.
C'étoit le réfultat de l'examen , & l'expreffion
unanime de tous ceux qui la connoiffoient.
Ce jugement répandu de proche
en proche , avoit imprimé dans le
monde un fentiment vague d'admiration
qui s'y étoit lié avec fon nom. Elle n'a
guéres écrit que pour fe prêter forcément
à ce qu'exigeoit d'elle l'amufement d'une
fociété luftre , de forte qu'elle ne regardoit
les diverfes piéces qu'elle fourniйfoit
journellement , que comme des devoirs de
fa condition . Elle penfoit ne tirer fa mer-
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
veilleufe facilité en tout genre , que de fa
volonté déterminée à bien remplir ſa charge.
Si elle a produit d'autres ouvrages , ce
n'a été que dans le fecret de l'intimité . Supérieure
à la vanité d'être célebre ; fatisfaite
de l'eftime réfléchie d'un petit nombre ,
elle ne vouloit laiffer que fes actions pour
preuves de fon mérite , & pour monumens
que fes exemples . Mad . de Sthaal avoit l'ame
la plus pure & la plus noble : elle joignoit
à un efprit profond & fublime , une
piété folide & la foi la plus fimple.Elle allioit
une raifon auſtére avec un caractére indulgent.
Elle ne fe permettoit ni foibleffe ni
cenfure. Sa morale étoit auffi rigide que fes
moeurs étoient douces. Livrée exclufivement
à la réflexion , elle jouiffoit avec
plaifir dans les autres de l'imagination
qu'elle fembloit avoir rejettée. La réſerve,
la modeftie, la timidité, fe marquoient dans
fes propos , dans fa conduite, & embarraffoient
même fa contenance . Ses difcours
peu recherchés , mal debités, frappoient , entrainoient
par une éloquence particuliere
qui ne devoit rien à l'étude , ou à l'art
d'éblouir , dont la force énergique ne confiftoit
que dans la précision des idées & la
rencontre infaillible du mot néceffaire.
Quelle confiance ! quelle exactitude dans
fon amitié ! quelle fagacité ! quelle élévation
dans fes confeils !
SEPTEMBRE. 1751. 127
Sa fermeté dans les douleurs a égalé celle
qu'elle avoit montrée dans les difgraces . Sa
dévotion en a arraché l'honneur à fa Philofophie.
Elle a crû ne devoir qu'à fa réfignation
& à fa piété tout le calme de fes derniers
momens.
Voilà , Monfieur , une foible efquiffe
du véritable portrait de Mad . de Sthaal.
Sa main feule pouvoit en tracer un auffi
infidéle que celui qui eft dans le Mercure.
Il feroit fâcheux que le Public fixât &
bornât l'idée confufe qu'il avoit de la fupériorité
de fon efprit,fur ce fragment informe
, dont en ce cas là , le larcin & la publication
paroîtroient une forte de facrilége
à ceux qui la regardoient comme un phénomene
moral , propre à relever la gloire
& la dignité de l'efpece humaine.
>
Mais il feroit encore plus cruel pour les
fidéles amis de cette vertueufe femme
qu'on prît le change fur fon caractére &
fes moeurs , à l'occafion d'un bon mot
digne de Ninon , rapporté dans une note
à la fin de fon portrait . On feroittrop facilement
induit en erreur , fi l'on ne mettoit
pas à portée par des éclairciffemens ,
de fentir que cette faillie qui lui échappa
fur ce qu'on preffoit trop fa modeftie ,
tire fon mérite de la contre-vérité.
Je me flatte , Monfieur , que vous fe
F iiij
128 MERCURE DE FRANCE .
rez ufage au plutôt du préfervatif que je
vous préfente contre les conjectures injurieufes
d'un Lecteur peu inftruit fur cette
note indifcrette . Vous êtes fait pour vous
prêter plus que perfonne à l'efpéce de réparation
qu'on vous demande pour la mémoire
de feue Mad . de Sthaal. L'amitié ne
va pas trop loin en pouffant la délicateffe
jufqu'au fcrupule.
,
On a dû expliquer les Enigmes & les
Logogriphes du Mercure d'Août par l'A
mour , Compas , Barometre & Architecture.
On trouve dans le premier Logogryphe
mort , marée , atôme , tombe , arme , âtre ,
more , or rate , rame , ame , bote , ambre ,
terre & mer , Remore , Rome. On trouve
dans le fecond Art , Architecte , arc , Aoteur
,
air , terre , eau , tic , titre , chat , rat ,
rate , Icare , cire à brûler ou à cacheter
cachet , écart , cri , rue , cric , trictrac , ar
cher , Cythere , hier , en Latin heri , cruche,
Carte de Géographie ou à jouer , ive ,
chere , Utrecht , bure , Arche de Noé ,
d'Alliance , de Pont , Cure , chûte & rechûte
, Etat , Autriche buitre , truite ,
Chaire , charette , Alte , Archi , Recteur
Crèche , triltrac , cuir , tact & chair , trait,
éeriture , heure , race , Thrace , Turc , artére,
>
SEPTEMBRE. 1791 . 129
tarte , échec , tache & tare , hart , carie ,
trace , Char , Charretier , archet , tartre ,
ul , ré.
D
ENIGM E.
Ans trois fens differens mon nom peut être
pris.
Dans le premier , Lecteur , je défigure Iris ;
De moi , dans le fecond , fon amant fe décore ;
Et dans l'autre on me voit toujours précéder Flore
9
Par M. Meflé.
AUTRE.
Nous fommes deux pour l'ordinaire
Et c'eft une terrible affaire ,
Lorfque l'une de nous fuffit.
La vanité nous a mis en crédit ,
Et la mode , fur fon caprice
Regle de nos façons le bizarre artifice.
Ici l'on nous charge de fleurs ,
Et l'Art femble fur nous épuiſer ſes faveurs
Nous avons alors l'avantage
De paroître avec étalage ;
Là , notre forme eft fimple & n'a rien d'apparenti
Suivant les gens notre air eft different ;
Suivant les gens auffi notre taille varie ,
Chez l'Abbé très petite , immenfe chez Sylvie
Fv
130 MERCURE DE FRANCE
Si nous devons nos charmes à fa main ,
Pour nous former la belle a fon deffein..
A la Ville , à la Cour , fréquent eft notre uſage ,
Mais rarement on nous voit au Village.
Enfin, pour augmenter , Lecteur , ton embarras ,
Notre allure fouvent dénote le trépas .
Par le même.
LOGO GRIP HE.
E ne fuis prefque rien , pour me bien définire
Que de gens cependant, foigneux de me chérir,
Qui de moi s'amufent fans ceffe !
Je fçais charmer furtout la folâtre jeuneffe .
Sous mille formes , en tous lieux ,
Prefque en tout tems , je m'offre aux yeux.
l'Auteur s'en fâche , & fans lui faire ou
Sans que
On
trage ,
peut donner mon nom à ce petit ouvrage.
Dans les neuf pieds qui compofent mon corps
Les mots fuivans fe trouvent fans efforts .
L'humble réduit que Dieu choifit pour fe faire
homme ;
Une Ville, long- tems la rivale de Rome ;
Ce qu'elt une Maîtreffe aux yeux de fon amant;
Ce qui , comme l'amour , fe cache vainement ;
Ce que femme coquette avec grand foin déguife
Certaine pierre que l'on ptile ,
SEPTEMERE . 1751. 131
Et qui d'une Sainte eft le rom ;
Cet Empereur Romain , qui le premier , dit- on ;
Se vit par les foldats élever à l'Empire :
Un plaifir que l'hyver la jeune Iris deſire ;
Des Ecoliers un jeu chért ;
Du gourmand , du joueur , le meuble favori ;
Du Pape un Envoyé , nom que porte enTurquie
Un Colonel d'Infanterie ;
L'une des Graces. Mais , devine , hâte-toi ,
Il ne faut pas, Lecteur , trop s'occuper de moi
Par le même..
AUTRE.
FN tout , de tout je fuis le plus haut point
Ce que l'on cherche & qu'on ne trouve point ,
Je fuis ce qu'eft au calcul Algébrique
Toute Racine ou quarrée ou cubique.
On m'approche toujours , jamais on ne me joint
Onze pieds par leur affemblage ,
Ami Lecteur, forment mon nom
Mais c'eft par leur défunion
Qu'ils vont te plaire davantage.
Je préfente à tes yeux fous differens afpects
Le tendre objet de nos refpects ;
Celui par qui Dieu nous fait naître ;
Ce qui ferme un appartement ;
Ce qui , quant au corps feulement.
Nous fertà conſerver notre être
F vi
132 MERCURE DE FRANCE.
Certain outil connu des Bucherons ,
Qu'on voit en quelques lieux tourmenter les cou-
: pables ;
Ce qui fait à coup sûr paffer aux plus poltrons
Les fleuves les moins navigables ;
Un petit combattant , commode au jeu d'échets;
Dans l'immenfe Univers un efpace infenfible ;
Un métal dangereux qu'on épure à grands frais ,
Et qui de ces pays , témoins de nos forfaits ,
Caufa jadis la ruine terrible ;
Un autre qui , plus vil , les eût mieux défendus ;
Mais qu'à ces beaux climats refufa la Nature .
Certains fruits deffechés , au ratelier pendus ,
D'utiles animaux chétive nourriture ;
Le plus haut comble de grandeur ;
Ce qui dans la mufique eft majeur ou mineur ;;
Des Suppôts de Thémis l'ordinaire appanage ;
Ce qui très rarement couronne un bon ouvrages
Jour que l'on confacre au Seigneur ;
Certain arbre connu fous un autre hémisphère ;
Ce que fouvent , foit dit fans lui déplaire ,
Le fexe gâte au lieu de l'embellir ;
Uu fruit oblong qu'on s'empreffe à cueillir ,
Dès l'Automne enrichit nos campagnes ;
que
Pour la folle jeuneffe un objet déplaiſant ;
Une vertu , vrai don du Tout- Puiffant ,
Et dont un grain tranfporte des montagnes ;
Enfin finale , un fon très- peu décent ;
Mais laillons -là ce badinage ;
SEPTEMBRE. 1751. 733
Pour me trouver , fonge , Lecteur ,
Qu'en dépit des foins de l'Auteur ,
Je fuis encor bien loin de ce petit ouvrage.
J
AUTR E.
E fuis un être affez hideux ,
Dont on ignore l'origine ,
Et fi l'on en juge à ma mine ,
Lecteur, foit dit entre nous deux ;
J'embarraffe les curieux ;
Mais plus encor les difeurs de matine ,
Et tout Commentateur pieux
De faints écrits , & légende divine .
Peu de lettres forment mon nom ;
Quant à mon étrange figure ,
Si je la cache ici , ce n'eft pas lans raiſon ;
Prenez vous-en à certaine avanture ,
Qui força jadis , nous dit- on ,
Les filles de Nerée à faire le plongeon ,
Ou bien à la rare difpute
Des fils de Climene & d'lo ,
Dont advint la fameufe chûte
Qui fit bouillir les eaux du Pô
Combinez- moi differemment ,
Je deviens une belle Ville ,
Qu'un de fes fondateurs babile
Eût vú finir afsûrément ,
S'il avoit été moins agile ;
Mes membres pris d'autre façon ,
# 54 MERCURE DE FRANCE,
Je change auffi-tôt de nature ,
Et me couvrant au Printems de verdure ,
J'offre un ombrage frais à Lucas , à Lifon ;
Je fais témoin de mainte amoureuſe avanture➜
Et l'on me voit dans plus d'une chanſon :
Arrangez-moi d'autre maniere
Et puis fanctifiez mon nom ,
Je deviens cette Ville où coule une riviere ,
Dont deux voyelles font le nom ;
Tranchez matête avec adreffe ,
Après m'avoir ôté tout ce que j'ai de ſaint ,
A vos yeux je ferai ſoudain ,
Une perfide une traitreffe ,
Et le tombeau d'une jeune Princeffe ,
Qui fuyoit un oncle inhumain ,
Mon centre offre bien autre choſe ;
Mais il faut recourir à la métamorphofe ;
Par lui d'un Dieu l'induftrieux amour
Sçut triompher d'une jeune recluſe,
Et peut- être , fans cette rufe ,
Medule encore eût vêcu plus d'un jour.
Je comprends que je vous ennuye ,
Finions donc , mon cher Lecteur ,
En vous difant qu'en dépit de l'envie ,
On trouve en moi les deux tiers d'une Sour
Des fept filles d'un radoteur ,
Dont le goût pour l'Aftrologie.
Fut toujours la feule folie ,
Et fenfin tout le malheur
SEPTEMBRE . 1751 .
13:5
De fa race aimable & chérie.
Lecteur , voici mon dernier mot ,
Je forme en détail , comme en bloc,
Les deux tiers d'une Tragédie ,
Dui, grace à Dumefnil , eft toujours applaudie
Me deviner n'eft pas le lot
L
De Monfieur Jacques , ni d'un for.
A UTR E.
Ecteur, je fuis un mot de nouvelle fabrique
Aux Damoifeaux du jour je prête mille attraits.
Bien que pour ennuyer mon talent foit unique ,
Je fais briller fouvent un fat à peu de frais.
A neuf ajoûtez up , vous pourrez , fans Barême ,
Calculer de mes pieds la jufte quantité ;
Sans peine je contiens une vafte Cité ;
Ce qu'une femme cache avec un art extrême ;
Ce qu'on veut qu'elle foit, & qu'elle eft rarement
Le Gafcon me redoute & le brave m'affronte
Chacun par mon moyen parle au Roi librement
Je fuis un mal cuifant que l'on porte avec honte ; .
Quatre tons de mufique , un métal fort commun,
Qu'à grands coups de marteaux on forge fur l'enclume
;
Ce qu'au trictrac défire amener un chacun ;
Cet endroit où des flots vient fe brifer l'écume..
Je fais rire à la Foire un peuple de badauts ;
Tout ce qu'on me préfente cft réduit en pouffiere ;
Qu défend man ulage aux tempéramens chauds ,
136 MERCURE DE FRANCE.
Et je fuis le venin d'une dent meurtriere.
Lecteur , je ceffe enfin d'être obſcur à tes yeux ,
Enfant du mauvais goût , je corromps le langage ,
Et d'un fat achevé je t'offre l'apanage
Dans un cercle de mots fades & précieux.
Par le Chevalier de l'Albarede:
AUTRE.
EN deux fens differens mon nom peut être pris,
Mais toujours dans les deux je fuis ,
Mon cher Lecteur , pere de cent cinquante;
Tantôt on me récite , & tantôt on me chante ;
*Dans mes neuf pieds tu peux aiſément entrevoir
Deux Elémens ; un oiſeau blanc & noir ;
Un péché capital ; un ouvrage critique ;
Un bon poiffon de mer ; trois notes de mufique ;
Deux petits animaux , l'un détruit un jardin
L'autre gît en maiſon ; membre du corps humain;
Chofe utile au tabac ; action incivile ;
De quoi puifer de l'eau ; une plante ; un reptile
D'un Lac une partie ; un inftrument de fer ;
Ce que l'on dit au Roi quand on veut lui parler;
Une riviere de Provence ;
Deux Villes d'Italie , & deux autres de France.
Pourfuis, Lecteur, il faut pour aller jufqu'au bout,
Me mutiler fouvent , & retourner mon tout ;
Je t'offre un demi- Dieu , de plus une Déeffe ;
1 , 3 , 2 , 6 & 3 , chacun me fuit fans ceffe;
SEPTEMBRE . 1751. 137
7,9,8 avant 1 , 4 , 2 de tes jours , >
Inévitablement j'interromprai le cours ;
7 , 2 , 3 , 9 & 8 , je fuis en Allemagne ,
4 , 2 , 6, 5 , 9 , plus 7 , 8 , en Espagne ;
I , 4 , 6 & 3 , je ſçai blanchir ta main ,
Et fans moi nul mortel ne mangeroit du pain
Prens 1,4 , avant 7 , puis 9 , tu l'es peut être ,
Mais.fi tu ne l'es pas , Lecteur , tu voudrois l'être
Retranche de mon tout trois lettres feulement ;
Avec un pied de plus , tu verras dans l'inftant
Une grande Planette , & la plus éloignée ;
7,5 & 4 après , ma derniere doublée ,
Je fuis en fait d'Algébre , un fameux Profeffeur ;
2 3 , S 8 , pour l'arbre une bonne liqueur ;
7,3,5 , à plufieurs un plaifir trop funefte. ¡
Une autre fois , Lecteur , je te dirai le refte.
Par M. de Montpellier.
NOUVELLES LITTERAIRES.
L
ETTRE d'un oncle à fon neveu , contenant
quelques régles , & quelques
réflexions fur les Belles Lettres. Par Dom
J. B. Gaudrillet , Religieux de Clairvaux ,
Prieur de l'Abbaye de Sainte Marie , Protonotaire
du Saint Siége. A Besançon ,
chez Daclin.
Le titre de cette brochure annonce tout
138 MERCURE DE FRANCE.
ce qui y eft renfermé ; pour faire connoître
le ton qui y regne , nous allons copier
le portrait de M. Rollin ce morceau
nous a paru le plus travaillé de tout l'ouvrage.
Je fais faifi de vénération pour M. Rollin
, je l'eſtime , je fais beaucaup de cas de
fon Hiftoire ; fon ſtyle eft coulant ; la nobleffe
& l'énergie des termes , le choix &
la pureté de l'élocution , l'ordre & la méthode
, l'exactitude des faits , la Science
de la Chronologie , la connoiffance des
Auteurs Grecs & Latins , une piété éclairée
, foutenue par une Religion folide , un
caractére bienfaisant,paffionné pour le bien
public,&toujours empreffé de fe rendre utile
à la jeuneffe par l'étendue de ſes talens,&
la communication de fes lumieres , forment
le portrait original de cet Aureur.
Avec toutes ces belles qualités , j'aime encore
mieux m'inftruire avec Tite-Live ,
Polybe , Suetone , Xénophon , Plutarque ,
& les autres Auteurs de l'Antiquité. Depuis
quinze ans juſqu'à vingt , je préfererois
cet Hiftorien de nos jours ; mais depuis
trente , & au- delà , je pense qu'il vaut
mieux aller fe défalterer aux premieres &
aux grandes fources.
S'il m'eft permis de dire mon fentiment
fur les ouvrages de cet Auteur , qui s'eft
SEPTEMBRE . 1751. 139
par fon rare mérite fi diftingué dans la
République des Lettres , je penfe qu'il s'eft
un peu trop écarté des bornes , que tout
Hiftorien doit fe preferire .
L'Hiftorien doit examiner , avec tout
le foin poffible , les faits qui méritent
d'entrer dans fon Hiftoire , n'y rien mettre
, & n'en rien rejetter que pour de bonnes
raifons ; mais il ne doit pas en rendre
compte au Public par des digreffions fréquentes
, & incommodes au Lecteur , qui
ne cherche que des faits. Il y a plus de
Morale que d'Hiftoire dans ce qu'il nous a
donné.
Les longues phrafes , le nombre prodigieux
de réflexions , il en a fait à chaque
page , & la quantité de fentences excéde
de beaucoup le nombre des faits .
Pourquoi prévenir fon Lecteur , & lui ôter
le plaifir de faire lui-même fes réflexions ?
Eft- ce à l'Hiftorien à juger , à condamner
les acions des perfonnes qu'il introduit
dans fon Hiftoire ? Peut- il le faire , fans
paroître fouvent fufpect , ou abonder
dans fon fens ? Denis d'Halicarnaffe , Sallufte
, Tite-Live , Polybe, n'écrivoient pas
ainfi leur narration étoit fimple , fans
préambules , fans tranfitions affectées, lans
réflexions , fans differtations péfantes &
ennuyeuſes, M. Rollin avoit l'efprit trop
:
140 MERCURE DEFRANCE.
brillant , & peut - être l'imagination trop
fertile , pour le contenir dans les bornes
étroites de la fimple narration ; c'eft peutêtre
un beau défaut , mais il fuffic que c'en
foit un ,, ppoouurr n'y pas donner.
RECHERCHES historiques & critiques ,
fur quelques anciens Spectacles , & particulierement
fur les Mimes & les Pantomines
, avec des notes. A Paris , chez
Jacques Merigot , fils , Quai des Auguftins,
175t.
On trouvera dans cette brochure du
Grec , du Latin , des faits & de l'érudi
tion . On y defirera le goût , l'ordre , l'agrément
, dont cette matiere étoit fufceptible.
Il est étonnant que l'Auteur n'ait
pas connu ce que le célébre Abbé Dubos a
écrit fur un fiagréable fujet dans les Réflexions
critiques fur la Poëfie , & fur la
Peinture.
SELECTA latini fermonis exemplaria è
fcriptoribus probatiffimis colligebat P. Chompré
in utroque jure L. Prima Poëtica orationis
excerptio , feu Plauti & Terentii fabula
ad chriftiana juventutis ufum contracte. Editio
altera , c'est-à- dire , Modéles choifis de la
plus pure latinité , tirés des meilleurs Ecrivains
, & c. Premier Recueil de Poëlie , ou
SEPTEMBRE. 1751. 141
Comédies de Plaute & de Terence , racourcies
pour l'ufage de la Jeuneffe Chrétienne
. A Paris , chez les freres Guerin ,
& Louis- François de la Tour , rue Saint
Jacques , 175 1 .
L'Auteur , après avoir donné dans quatre
parties une provifion fuffifante de belle
profe , pour initier les jeunes gens
dans la lecture des originaux , établit folidement
dans la Préface bien raiſonnée &
bien écrite de ce premier Recueil de Poëfie
, la néceffité de commencer l'étude des
Langues par la profe , avant que de venir à
la Poëfie. Comme il y a en effet une grande
difference entre le langage de l'une & le
langage de l'autre , l'Auteur de la compilation
propofe Plaute & Terence , pour
paffer infenfiblement de celle- là à celle- ci.
M. Chompré , toujours attentif à écarter
ce qui bleffe les bonnes moeurs , dans le
deffein de procurer aux jeunes gens une
portion de la belle latinité de Plaute ,
prefque entierement oublié aujourd'hui
a tiré de ce Poëte ancien de petits drames
extrêmément agréables. Dans fon plan il
n'avoit garde de laiffer là Terence . Mais il
faut lire fa Préface pour prendre une idée
juſte de fon travail . Il s'agiffoit ici , comme
il a toujours fait , de conferver le texte
dans toute la pureté , & de donner une
142 MERCURE DE FRANCE.
perite action intéreffante , tirée du fond
même de chaque pièce , en quoi il paroît
avoir tout- à-fait bien réuffi . Tout eft gai
dans cet ouvrage , & l'on y rit toujours en
beau Latin , pour nous fervir de fon expreffion.
Ce Recueil eft fuivi de remarques
, pour aider l'intelligence de quelques
endroits du texte , indépendamment de la
Traduction , qui eft fous preffe actuellement.
Le Lecteur jugera du mérite de cet ouvrage
par l'analyle courte d'une des petites
piéces , prife àl'ouverture du Livre . C'eſt
l'heureux naufrage. L'Abbréviateur conferve
ordinairement les anciens argumens ,
& tire des prologues ce qui défigne la
portion qu'il a tirée de la Comédie même.
Un Bourgeois d'Athénes , ayant été ruiné
par trop de bonté , s'exila de fa Patrie
avec fa femme , & fe retira auprès de Cyrénes
, fur le bord de la mer , dans un endroit
écarté , pour y deffervir l'un & l'autre
un Temple , auquel on venoit de loin
par
dévotion . Ils avoient eu une fille unique
qu'ils perdirent , encore enfant . Cette
fille dérobée avec une petite corbeille de
joncs , fut vendue à un Marchand de Sicile.
Celui- ci comptoit faire un grand
profit , lorfqu'on retrouveroit les parens
de cette jeune fille. Il prit la réfolution
SEPTEMBRE. 1751. 143
dans la fuite de fe retirer dans fon Pays
avec tous les effets . Il s'embarque , une.
tempête s'éleve , tout eft brifé & difperfé.
La jeune fille fe fauve fur une chaloupe, &
arrive à terre , à la demeure de fon pere
& de fa mere , qui lui donnent l'hofpitalité
dans l'état déplorable où elle eft . Un
valet du vieillard a pêché une valiſe , qui
occafionne une fcéne plaifante entre lui
& un payfan. Demones & Dedalis , ſa
femme , c'eft le pere & la mere , craignant
qu'on ne les foupçonne d'avoir retiré une
efclave fugitive , mettent la pauvre jeune
fille à la porte , qui fe fait reconnoître , en
briant de faire ouvrir cette valiſe .
Voilà une action fuivie avec toute l'etactitude
poffible , indépendamment des
Epifodes que l'Abbréviateur a paffés. Les
beautés de détail propres au génie de la
Langue latine, font infiniment au - deffus de
ette analyſe. C'eſt la même adreſſe dans
De refte où il n'y a point d'ennui à
raindre.
,
LETTRE de M. de G... à M. de M. à
Aix- la- Chapelle , fur l'Elixir d'or & blanc
le M. le Général de la Motte. A Paris ,
hez Sebastien Jorry , Imprimeur Libraire,
Quai des Auguftins , près le Pont Saint
Michel , aux Cicognes , 1751 , Volume
pz- 12 . de 150 pages.
144 MERCURE DEFRANCE.
1
#
›
Cet Elixir , connu fous le nom de Gouttes
du Général de la Motte , eft en fi grande
réputation , par le fuccès conftant qu'il
a dans tous les cas où il peut être employé,
qu'il eft inutile d'en faire ici l'éloge.
Madame de la Morte , veuve de l'Inventeur
, qui a hérité de fon mari du fecret de
la compofition de ces Gouttes, & qui feule
a le Privilége de les compofer vendre
& faire vendre dans tout le Royaume ,
a voulu prouver au Public que ce n'eft
que fur les fondemens les plus folides , &
les atteftations les plus irréprochables , que
fes Gouttes font regardées , comme un reméde
des plus doux , & cependant des plus
efficaces pour plufieurs maladies. Elle a
donc fait raffembler en un petit volume
les Certificats d'un grand nombre de malades
qui leur doivent la vie , & des Médecins
, les plus célébres , même de la Fa- ..
culté de Paris, qui ont ordonné ces Gourtes
avec le plus grand fuccès , & fouvent dans
des cas défefperés . On peut voir tout d'un
coup dans ce Livre les maladies , dans lef
quelles ces deux Elixirs opérent de fi
bons effets , & le nom d'une partie des
perfonnes qui en ont été guéries
Mais ce qui décide fans réplique de la
fouveraineté de ce reméde , c'est qu'en
conféquence des témoignages avantageux
de
SEPTEMBRE . 1751 145
de tant d'habiles Médecins , le Roi , toujours
attentif au bonheur , & à la confervation
de fes fujets , en fit faire des épreuves
fur plufieurs malades de l'Hôtel Royal
des Invalides . Ces épreuves réuffirent fi
bien , que Sa Majefté , convaincue de l'efficacité
de cet Elixir , & le regardant
comme un des plus riches préfens qu'elle
pût faire à fon Royaume , fe détermina à
faire l'acquifition du fecret de la compofition
, & depuis elle a eu la bonté de renouveller
, en faveur de Madame de la
Morte , le Privilége exclufif qu'elle avoit
accordé à feu M. de la Motte. C'eft en
vertu de ce Privilége que cette Dame continue
à compofer & à débiter lefdites
gouttes avec le même fuccès de leur part ,
& le même concours du côté du Public .
Madame la Générale de la Motte demeure
rue de Richelieu , vis- à- vis les Ecuries de
fon Alteffe Royale feue Madame la Ducheffe
d'Orleans. Ceux qui fouhaiteront avoir
de ces gouttes n'auront qu'à envoyer chez
elle , ou lui écrire en affranchiffant les
Lettres.
Nous croyons devoir avertir que Madame
la Générale de la Motte , ayant été
informée que des particuliers vendoient
de fauffes gouttes , elle les a fait faifir
& notamment le Sieur Bertrand Co..ier
Ꮐ
>
146 MERCURE DE FRANCEApoticaire
à Paris , lequel a été condam:
né par Sentence rendue au Châtelet de
Paris , & confirmée par Arrêt du Parlement
du 2 Avril 1751 , ainfi que le Sieur
Silont , auffi Apoticaire à Paris , aufquels
défenfes ont été faites de récidiver à l'avenir.
Toutes les bouteilles feront cachetées
aux armes de Madame la Générale de la
Motte , dont l'empreinte fe trouve à la
tête des imprimés fignés d'elle .
Voici les noms des correfpondans que
Madame la Générale a établis dans differentes
Villes . Meffieurs Jacques Blein
Marchand Droguifte à Bordeaux ; Jambon
, Apoticaire du Roi à Montpellier ;.
Peliffier , à Aix , en Provence ; Vaire , Chirurgien
des Hôpitaux du Roi , à Marfeille
; Gerard Vanhoogneff , à la Rochelle
; Dupont , à Lisbonne ; Quefnai , Marchand
Foureur , à Rouen ; Baillet & Hugue
, Apoticaires , à Avignon ; Nueldlenton
, Médecin à Hambourg ; Ponfard
Apoticaire à Touloufe ; Madame Roche ,
Marchande à Lyon .
LE SPECTACLE de l'homme , feconde
partie , qui contient des réflexions fur la
création de l'ouvrage des fix jours. A
Paris , chez Giffey , rue de la vieille Bou-
1
SEPTEMBRE. 1751. 147
clerie , à l'Arbre de Jeffé , 1751 , in- 8°.
L'Auteur répond d'abord à quelques
objections qu'on lui a faites fur les preu
ves qu'il avoit données de la création par
l'ufage de la parole. Il donne enfuite fes
réflexions fur l'ouvrage des frx jours ; ainfi
au fujet de la création de la lumiere , après
avoir rapporté les hypothéfes des Philofophes
les plus célébres , il dit que Dieu
créa la terre dans le vuide au milieu du
Ciel , & qu'en formant la lumiere il remplit
tout l'efpacće deftiné pour contenir
l'univers , au moyen d'une matiere trèsfubtile
& très- lumineufe ; mais qu'en faveur
de la refpiration des animaux , il en
a temperé la trop grande activité par les
vapeurs & les exhalaifons , & créa le Soleil
pour lui redonner pendant le jour
fon premier éclat . Dans les réflexions fur
le quatrième jour de la création , il donne
un fyftême aftronomique qui lui paroît
le plus vrai & le plus fimple ; c'eft le même
que celui de Ticho Brahé , à l'exception
que cet Aftronome regardoit la terre
comme immobile , & que notre Auteur
lui donne un mouvement fur fon axe ,
mais il attribue toujours au Soleil le mouvement
fur l'écliptique , fans faire attention
qu'il trouble par là la Loi univerfelle
de la Nature que Kepler a obfervée , &
Gij
14S MERCURE DE FRANCE.
qui confifte dans un rapport admirable ,
entre les tems périodiques des Planettes ,
& leurs diftances au Soleil. De- là vient
que tous les Aftronomes s'accordent maintenant
à adopter le Syftême de Copernic ,
où l'on explique parfaitement tous les
phenoménes aftronomiques , fans rien altérer
dans l'harmonie de l'univers . Il croit
aufli que le mouvement peut très bien ſe
faire dans le plein ; que le flux & reflux
ne doivent s'attribuer qu'au mouvement
diurne de la terre fur fon axe , fans avoir
aucun égard à la Lune ; que les Planettes
de Venus & de Mercure , font deux Globes
d'eau , chargés de parties de fel , dont
l'évaporation forme des brouillards , qui
à caufe de l'éloignement paroillent des
taches fur le difque du Soleil. C'eſt - là l'explication
des taches apparentes du Soleil ,
qu'il regarde comme la plus naturelie ,
car il ne les croit point adhérentes à cet
Aftre. Il explique le déluge , en difant
que Dieu précipita pour lors les eaux qu'il
avoir ramaffées au- deffus du Firmament
au fecond jour de la création , & qu'enfuite
il les fit rentrer dans les cavités de la
terre , préparées à cet effet dès le commencement
du monde. On trouve auffi
dans ce Livre des réflexions fur la nature
de l'homme , qui marquent bien la piété
SEPTEMBRE . 1751. 149
de l'Auteur , & la fageffe de fes vûes , ce.
qu'on ne peut trop louer dans le fiécle où
nous fommes.
DIVERSES obfervations anatomiques , tirées
des ouvertures d'un grand nombre de
cadavres , propres à découvrir les caufes
des maladies & leurs remédes , par Pierre-
Barrere , de la Société Royale des Sciences
de Montpellier , Correfpondant de
l'Académie Royale des Sciences de Paris ,
Profeffeur en Médecine de l'Univerfité
de Perpignan , Médecin de l'Hôpital militaire
de la même Ville , ci - devant Médecin
- Botaniste du Roi , à l'lfle de Cayenne.
A Perpignan , chez Guillaume- Simon
le Comte , Imprimeur du Roi & du Collége
Royal , 1751. Brochure in -4° . de 66
pages.
Il eft certain que la partie de la Médecine
la plus effentielle , & peut-être la
plus difficile , eft celle qui donne la connoiffance
des differentes caufes des maladies
; c'eft elle qui fert de fondement à la
pratique , & qui diftingue principalement
l'habile Médecin d'un empirique aveugle .
On ne peut difconvenir que l'un des meilleurs
moyens pour y faire des progrès :
par des obfervations
les conféquences que la Médecine doit
ne foit de déterminer
Giij
Iso MERCURE DE FRANCE.
tirer des divers fymptômes , que les mala
dies préfentent à fes yeux.
Tels font les avantages qui résultent de
l'ouverture des cadavres. On foumet alors
à l'examen des fens , la caufe même qui
avoit produit la maladie. Ce n'eft pas
qu'elle n'échappe fouvent aux recherches
des Obfervateurs les plus éclairés ; mais il
y a toujours un très grand nombre de cas
où on eft affez heureux pour la découvrir
avec la derniere évidence . Nous avons
déja plufieurs ouvrages en ce genre , mais
il nous paroît qu'on ne peut trop multiplier
des expériences fi utiles. Les obfervations
anatomiques que vient de donner
M. Barere , ne font , comme le dit l'Auteur
lui-même , que le modèle d'un grand
ouvrage qu'il a entrepris depuis long tems.
Il commencera d'abord par les obfervations
qui regardent la tête , & continuera
par celles qui concernent la poitrine , le
bas- ventre , & les extrémités. Il fuit ce
même ordre dans le petit recueil que nous
annonçons. Les obfervations qui y font
contenues font très- curieuſes , & roulent ,
pour la plûpart , fur des maladies fingulieres.
Il rapporte d'abord naïvement l'état
de la maladie , & la maniere dont il l'a
traitée. Il expofe enfuite ce qu'il a trouvé
à l'ouverture du cadavre , & il en déduit
par
SEPTEMBRE. 1751 Isn
les conféquences pratiques qui lui paroiffent
les plus importantes. C'eft furtout
dans les differens Hôpitaux où il a été Médecin
, qu'il a eu occafion de faire ces fortes
d'obfervations. Nous ne doutons pas
que celles qu'il publie dans ce Livre , ne
faffent attendre avec impatience le grand
ouvrage qu'il promet à ce fujet. Cet Auteur
s'eft déja fait connoître avantageufement
du Public par differens ouvrages
d'Hiftoire Naturelle.
ALSATIA Illuftrata , Celtica , Romana;
Francica , Autor. Jo. Dan. Schoepflinus ,
Confil. & Hiftoriographus Regius , Hift. &
Elog. Prof. Argent. Regia infcriptionum , ut
Anglici Petropolit, ac Corton . Academiarum
Socius, Colmaria, ex Typographia Regia,
1751 ,fol.
C'eft un ouvrage important , dans lequel
un très fçavant homme a verfé tout
ce que les immenfes recherches lui ont appris
fur l'Alface. Cinq époques , formées
par des révolutions confidérables , partagent
l'Hiftoire de cette Province .
La premiere eft la Celtique , qui finit
avec la conquête des Gaules par Jules-
Célar.
La feconde eft la Romaine , que l'Au
teur a étendue jufqu'à la bataille de Tol
G iiij
152 MERCURE DE FRANCE.
biac , en 496 , qui rendit Clovis 1. Roi des
Francs , Maître des Provinces , que les Allemands
( Alemanni ) avoient enlevées aux
Romains , vers le commencement du cinquiéme
fiécle. La troifiéme époque
( periodus Francica ) qui finit le premier
volume , contient l'Hiftoire , depuis 496 ,
jufqu'à l'année 870 , où l'Alface eft tombée
entre les mains de Louis le Germanique ,
pour faire une partie des Etats de l'Allemagne
, époque qui a duré jufqu'au Traité
de Paix de Weftphalie , en 1648 , par
lequel cette Province a été réunie à la
France , ce qui fait la cinquiéme & la derniere
époque .
Chacune de ces époques eft divifée en
plufieurs fections. L'état Géographique ,
Politique , Eccléfiaftique , les moeurs , les
Annales & les monumens de l'Alface , tout
y eft traité féparément . A la tête de l'ouvrage
fe trouve une defcription générale
de la Province , ( Confpectus Alfaria ) où il
eft parlé de fes limites , de fa fituation ,
fes rivieres , de fa fertilité , de fes richeffes
, & c..
de
L'Auteur ne s'eft pas borné à l'Alface ,
& il a éclairci bien des points importans
de l'Hiftoire des Provinces limitrophes.
Ses foins fe font furtout étendus à des
monumens précieux , qu'il avoit fait graSEPTEMBRE
. 1751. 153
ver avec beaucoup de goût , furtout en
matiere de monumens , qu'il a ramaffés , &
fait graver avec la derniere exactitude .
M. Schoepflin a épuisé les Archives qui
poffedoient quelques anciens titres , concernant
l'Alface . Il les donnera dans un
volume feparé , après qu'il aura achevé les
deux volumes de fon Hiftoire qui lui reftent
à publier ; on trouvera dans l'un
l'Alfatia facra.
Entre les vingt- cinq planches , qui font
entrées dans le premier tome , il y a deux
Cartes géographiques , l'une pour l'Alface
ancienne fous les Romains , & l'autre
pour l'Alface du moyen âge , fous les
Francs . L'ouvrage eft écrit en Latin , mais
d'un ftyle net , fimple & vraiment hiftorique.
›
1
En conféquence de cet ouvrage , & en
confidération du mérite diftingué de l'Auteur
, le Roi vient de lui accorder une
penfion de deux cens piftoles , & de renouveller
les affûrances de fa protection à
l'Univerfité, dont M. Schoepflin eft le principal
ornement.
MEMOIRES de Cecile , écrits par ellemême
, revûs par M. de la Place. Paris,
chez Rollin , fils , Quai des Auguſtins , à
S. Athanafe , 1751 , in- 12 . 4 volumes.
Gv
154 MERCUREDE FRANCE.
Il y a dans ce Roman de la décence ,
des moeurs , & un grand intérêt ; quoique
Cecile foit , comme Ton Jones an enfant
trouvé , rien n'eft fi different que leur
caractére & leurs avantures. On ne trouvera
dans l'ouvrage que nous annonçons
que deux Epifodes , tellement liés au fujer,
qu'ils paroiffent en faire , & qu'ils en font
en quelque forte partie. Le ſtyle eft naturel
, mais diffus.
LES Anglois viennent de traduire en
leur Langue l'Hiftoire du Parlement d'Angleterre.
Par M. l'Abbé Raynal. Les Hollandois
avoient déja fait le même honneur
à fon Hiftoire du Stadhouderat.
Les avis d'un pere à fon fils. A Amfterdam
, 1751. Un volume in - 12 .
L'ART d'aimer , & le Reméde de l'amour
, Traduction d'Ovide , ornée de figures.
A Amfterdam , 1751 .
JOSEPH BARBOU , Libraire , rue Saint
Jacques , aux Cigognes , vient de mettre
en vente la nouvelle édition du Livre fuivant
:
Entretiens Eccléfiaftiques , pour tous les
Dimanches de l'année , & fur tous les
SEPTEMBRE. 1781. 155'
Myftéres de N. S. Jefus - Chrift , fur les Fo
tes de la Vierge , & de Saint Charles Borromée
, compofés par l'ordre de M. l'Evêque
d'Ufez. Par M. de la Font , Prêtre
Docteur en Théologie , Prieur de Valabregue
, Official & Directeur du Seminaire
au Diocéfe d'Ulez. Cinq volumes in- 12.
Prix 12 liv. 10 f.
QUÆSTIO Mediea , &c. Prafide M.
Paulo-Jacobo Malouin , Doctore Medico ,
Regia Scientiarum Academia Socio , & Librorum
Cenfore Regio.
An in actionis reactioniſque æqualitate
oeconomia animalis ? A Paris , chez
Quillan , rue Galande , 1751.
M. Malouin explique dans cette Theſe
les fonctions animales , par le principe
d'action & de réaction . Ce principe eft le
plus étendu de la Méchanique , & par
conféquent celui qui eft le plus propre à
rendre raifon de tout ce qui fe palle dans
vivans.
les
corps
Cet ouvrage eft fort court , il eft divifé
en cinq parties , comme le font ordi
mairement les Théfes de la Faculté de Mé.
decine de Paris. Ces Théfes font en réputation
, par la façon dont les fujets y
font traités , & pour la belle latinité.
L'Auteur expofe dans la premiere par-
G vj
16 MERCURE DE FRANCE .
tie de celle que nous annonçons aujour
d'hui , ce que c'eft qu'action & réaction
en méchanique on entend par action ,
toute force , foit choc , foit effort ; & la
réaction est tout obftacle , par lequel l'action
finit . M. Malouin y rapporte auffi la
théorie de l'équilibre des corps , & celle
de leur élasticité.
La feconde partie contient les principes
généraux des mouvemens des corps ,
des folides & des aides. Il faut , dit M.
Malouin , qu'un Phyficien cherche à connoître
la nature des chofes par la fcience
des mouvemens , ayant attention de ne
pas comparer l'inconnu , avec l'inconnu
parce qu'on ne peut rien connoître que
par comparaifon , & la pièce de comparaifon
, qui eft la mefure , doit être connue ,
pour qu'elle donne la connoiffance de ce
à quoi on la compare. Il ne faut pas non
plus , dit notre Auteur , juger de l'infini
par le fini , même connu , parce qu'ils ne
peuvent être mefurés l'un par l'autre . M.
Malouin affûre » que la fource des erreurs
les plus ordinaires en Phyfique , eft la
comparaifon de l'infini avec le fini , &
» de l'inconnu avec quelque chofe qui
n'eft pas bien connue.
Il prétend que les parties , dont font
compofés les corps , peuvent être , & Cont
SEPTEMBRE. 1751 157
réellement quelquefois en mouvement ,
dans le tems même que ces corps font
en repos. M. Malouin fait obferver que
» ce imouvement des parties des corps en
" repos eft la caufe de plufieurs phénomé-
» nes qu'on ne connoît point , parce que
ne jugeant que fur le rapport des fens , on
n'imagine pas d'abord qu'un corps qu'on
voit en repos , ait fes parties en mouvement
. Il dit nos
que fens ne nous rendent
point les mouvemens qui fe font naturelfement
en nous , parce que nous les avons
toujours fentis : toute connoiffance , dit- il,
exige la connoiffance des contraires ; or
comment connoîtrions- nous ces mouvemens
, puifque nous ne pouvons les comparer
avec le repos de ce qui eft toujours
en mouvement , tant qu'il vit ? » Nous
" ne pouvons fentir que l'excès , ou la dif-
» proportion des mouvemens qui ne font
"pas naturels.
Le premier mouvement des corps animés
vient du premier inftant de leur
génération ; il eft inutile , dit M. Malouin
, de vouloir pénétrer plus loin
"
dans toutes les chofes , le premier & le
» dernier terme font inconnus : il y a de
l'infini par tout , & il eft impoffible de
le comprendre.
La troifiéme partie explique comment
158 MERCURE DE FRANCE.
fe fait le cours des liqueurs du corps dans
leurs vaiffeaux , & M. Malouin y fait l'application
de la connoiffance qu'on a des
machines artificielles à celles des corps
animés. Il prouve , contre le fentiment
reçu » que dans les animaux , les fluides
me font point les antagonistes des folides
: il fait voir qu'à cet égard , les fluides
ne fervent aux differens folides , que
» de moyen pour fe mouvoir réciproque-
» ment. Le coeur , en fe vuidant par fa
contraction , augmente la colomne de
fang qui refte toujours dans tontes les artéres
par ce mouvement , & par cette
augmentation du fang dans toutes les artéres
, elles font tendues , de façon qu'ch
les battent toutes dans le même inftant.
Les artéres font , en fe refferrant , paſſer
le fang dans les veines , dont les extrémités
prochaines du coeur , & kes oreillettes
font mufculeufes . Ces extrémités des veines
, les oreillettes & le coeur ont le
mouvement plus mufculaire qu'élastique
& au contraire le mouvement des artéres
eftplus élastique que mufculaire .
>
Lorfque le coeur fe contracte pour faire
jaillir le fang dans les artéres , il s'éleve ,
& repouffe le fang dans les oreillettes , &
dans les extrémités des veines ; par cette
méchanique le coeur tend fes oreillettes &
SEPTEMBRE. 1751 759
les extrémités des veines & ces parties ,
qui en fe refferrant enfuite , pouffent les
fang dans le coeur , qui dans ce moment
revient de fa contraction , & eft dilaté ;
la pefanteur & le choc du fang contribuent
aufi à cette dilatation du coeur . Cette importante
méchanique de la circulation du
fang eft ici décrite en ce peu de mots..
Cor collectum premens volvit fanguinem ,
buncque diffundens , canales diftendit , qui
ut potè elaftici refiliunt , extruduntque liquores
: eodem ifti motu diftendunt cor ftatim
-refulturum , moxque intenfurum canales ,
sor viciffim diftinfuros .
M. Malouin fait obferver dans la
quatriéme
partie , que la Nature , qui eft trèsfimple
dans tout ce qu'elle fait , eft cepen
dant prefque toujours compofée , & que
c'est même pour être plus fimple , qu'elle
eft compolée par exemple , quoique le
mouvement courbe foit compofé , & que
le droit foit plus fimple , cependant le
fang & les autres liqueurs du corps coulent
par des vaiffeaux qui font prefque
tous courbes , parce que , pour arrofer tou
tes les parties du corps , il faudroit plus.
de tuyaux droits qu'il n'en faut de courbes.
Il réfalte encore un autre avantage de-
Ja courbure des vaiffeaux , c'est que la
160 MERCURE DE FRANCE.
quantité de fang , qui doit être portée dans
chaque partie du corps , & la vireffe avec
laquelle il doit y arriver , font déterminées
en partie , par le plus , ou le moins de
courbure des canaux par lefquels il coule.
Notre Auteur explique dans la derniere
partie de cette Théfe , quelle eft l'utilité
& la deftination de plufieurs chofes , que
quelques - uns prennent pour des irrégu
lariés , ou des jeux de la Nature dans le
corps humain par exemple , quoique les
muicles, par lefquels fe font les mouvemens
des membres , foient naturellement
placés défavantageufement à plufieurs
égards , il ne faut cependant pas pour cela.
croire que la Nature fe foit oubliée ou négligée
dans la pofition qu'elle a donnée
aux mufcles ; c'eft qu'elle a dans cet ouvrage
préferé la viteffe à la force , parce
qu'en général , les animaux ont plus fouvent
befoin de viteffe que de force , foit
pour prendre ce qui leur convient , foit
pour fe garantir de ce qui peut leur nuire.
C'eft pourquoi dans les mouvemens des
membres la force fait peu de chemin , tandis
que la charge , charge ou le poids en fait
beaucoup.
Il eft vrai que la Nature auroit pû donner
cette promptitude aux membres , en
attachant la queue des muſcles auprès da
.
SEPTEMBRE. 1751 161
point fixe , & ménager en même tems
quelqu'avantage pour la force , en plaçant
les mufcles perpendiculairement ; mais fi
les mufcles étoient ainfi placés , ils occuperoient
néceffairement plus de place
qu'ils n'en occupent , étant couchés fur
les os , comme ils le font ; or la Nature
doit ménager l'efpace dans la ftructure des
animaux , qui font un aflemblage d'un
nombre prodigieux de machines .
On voit au contraire , que lorfque la
force eft à préferer ,la Nature ne ménage
pas l'efpace : par exempie , les os les plus
expofés à être rompus , font creux , parce
qu'ils font ainfi plus difficiles à
que s'ils étoient folides , fuppofant la même
quantité de matiere , comme le canon
d'un fufil eft plus difficile à forcer , que file
fer qui le compoſe ne faifoit qu'une barre.
rompre
On peut donc dire que la Nature , dans
la ftructure du corps humain , a pourvû ,
tantôt à la force , tantôt à la promptitude ,
& tantôt à l'efpace , ſelon le befoin .
CONSIDERATIONS fur les moeurs de ce
fiécle , par M. Duclos , Hiftoriographe de
France , l'un des Quarante de l'Académie
Françoife , & de celle des Belles Lettres.
Nouvelle édition . A Paris , chez Prault ,
fils , Quai de Conti , 1751 .
162 MERCURE DE FRANCE.
On lit les ouvrages frivoles & on les
oublie : les ouvrages réflechis & philofophiques
font réimprimés & relûs. Nous n'imaginons
pas que perfonne puiffe contef
ter ces deux avantages à l'ouvrage célébre ,
dont nous annonçons une nouvelle édition
.
Si
LETTRE
A l'Auteur du Mercure.
I les Académies de Paris , Bourdeaux ,
Touloufe , &c. fe font diftinguées jufqu'ici
, Monfieur , par l'émulation qu'ont
excitée , & qu'excitent encore aujourd'hui
les Prix qui y font propofés , nous avons
lieu de penfer que notre Univerfité d'Orléans
deviendra dans la fuite une des plus
célébres , par la fondation que vient d'y
faire un illuftre Profeffeur ( a ) , auffi
connu par fes écrits , tant fur le Droit
Romain ( b ) , que fur le Droit François
( c ) , d'une Médaille d'or propofée aux
( a )M. Pothier , Confeiller au Baillage , & Sié-
Préfidial d'Orléans.
ge
(b ) De qui nous avons un excellent ouvrage,
fur les so Livres du Digeſte , mis dans un ordre
admirable.
(c ) Et d'excellentes notes fur la Coûtume d'Or
leans.
SEPTEMBRE . 1751. 163
Etudians en Droit François , pour récom
penfe glorieufe de leurs travaux .
En conféquence de cette fondation ;
l'Univerfité , Monfieur , affemblée le 19
Juillet dernier , a donné pour la premiere
fois , & a adjugé concurremment à M. Benoît
Delagrandiere , de Tours , & à M.
François Bon Gauriat , le prix ci- deffus , &
elle le propofe à l'avenir , non feulement
pour le Droit François , mais encore pour
les Inftituts de Juftinien .
Comme cette fondation peut exciter
beaucoup d'émulation , & engager à une
étude férieufe , je vous prie , Monfieur.
de la mettre dans le prochain Mercure ;
je vous enverrai au plutôt la diftribution
des matieres que l'Univerfité propoſe ,
pour être le fu et des difputes qui feront
ouvertes le mois de Juillet 1752 .
Je fuis , & c.
D'Orleans , le 4 Août 1751 .
C
J ***
BEAUX- ARTS.
ATALOGUE raifonné de toutes
les piéces qui forment l'Euvre de
Rembrandt, compofé par feu M. Gerfaint ,
& mis au jour avec les augmentations né
9
164 MERCURE DE FRANCE:
ceffaires , par les fieurs Helle & Glomy. A
Paris,chez Hochereau l'ainé, Quai de Conti,
Nos Lecteurs ne s'attendent pas à un extrait
de Catalogue ; ils aimeront mieux
trouver ici une Table des plus beaux morceaux
de Rembrandt : la voici , avec les
numero fous lefquels les ouvrages ſe trouvent
dans la collection que nous annonçons.
Portrait de Rembrandt d'après luimême.
Rembrandt & fa femme N° 21 ,
autre portrait dumême, 25.autre, 26. autre,
27. autre, 28. Sujets de l'Ancien Teftament.
Agar renvoyée par Abraham , 3 1. Abraham
avec fon fils Ifaac , 32. Jofeph récitant fes
fonges ,; 7. Aman & Mardochée , 39. l'Ange
difparoît d'avec Tobie , 42. Sujets du Nouveau
Teftament. L'Annonciation aux Bergers,
43. la Circoncifion , 47.Fuite en Egypte,
53. autre fuite en Egypte , 56. la petite
Tombe , 66. le Tribut de Céfar , 67. les
Vendeurs chaffés du Temple, 69. la Samaritaine
, 72. la Réfurrection du Lazare , 73 .
Autre Réfurrection du Lazare , 74. la piéce
de cent Florins , 75. le bon Samaritain , 77 .
Notre Seigneur en croix , 81. le même fujet
, S2 . le grand Ecce Homo , 83. la defcente
de Croix , S4. Pierre & Jean , à la
porte du Temple , 94. N. S. porté au
Tombeau, 88. Baptême de l'Eunuque, 95 .
la mort de la Vierge , 97. le Martyre de
S. Etienne , 98.
(
SEPTEMBRE. 1751 165
Sujets Pieux.
OS. Jérôme , 100. La jeuneſſe ſurpriſe de
la mort , 109.
Sujets de Fantaifies.
La petite Bohémienne Eſpagnole , 116.
le Vendeur de mort au rats , 1 17. la Faifeufe
de Koucks , 120. Synagogue des Juifs ,
122.la Medée , 124. la Coupeufe d'ongles,
125. le Charlatan , 127. Vieillard avec
l'Enfant, 13 2. la Femme aux Oignons , 133 .
Vieillard à grande barbe , 145 .
Gueux ou Mandians , Mandians à la porte
d'une maison, 170. Payfages . Le pont de
Six , 200. autre Payſage , 202.le Payſage aux
trois arbres , 204. le Payfage au caroffe, 207 .
autre Payfage , 209. autre idem. 2 10. Aurre
idem.115 , autre id. m , 21.6 . autre idem, 217 .
autre idem , 222 . autre de Rembrandt, 225 .
Portraits d'hommes. Vieillard à grande barbe,
239.Homme avec une croix , 241.Homme
de Lettres , 244. Manaffé Ben Ifrael ,
249. Fautrius , 250. Renier Hauſlo , 251 .
Abraham France , 253. Jean Lutina , 2 56.
Affelin , 257.Ephraïm bonus , 258.Witenbogardus
, 259. Jean Corneille Sylvius , 260 .
Witembogard, ou le banquier , 261. Le
grand Coppenol , 263. La Bourguemeftre,
Six , 265. Têtes d'hommes de fantaisies. Trois
têtes Orientales , 266. Jeune homme à mi166
MERCURE DE FRANCE
corps, 287.Vieillard à barbe quarrée , 290,
Tête riante, 294. Tête d'homme avec bonnet
coupé, 298. Vieillard qui dort , 303. Por
traits de Femmes. La grande Mariée , Juive,
311. La petite Mariée , Juive , 3 1 2. Deux
portraits de femmes en pendant, 3 1 3. Jeu.
ne fille qui lit, 3 14. Vieillard méditant fur
un livre , 315. La mere Rembrandt , 318.
Tête de Vieille , 319. Autre tête de Vieille,
320. Grifonnemens . Six études de têtes , 331 .
Trois autres , 333. Trois idem , 334 .
LETTRE
Al'Auteur du Mercure , fur la nature d'un
Mode en e-fi- mi naturel , & fur fon rapport
, tant avec le Mode majeur , qu'avec
le Mode mineur.
A
Onfieur , la lecture de l'ingénieufe
Lettre que M.Rouffeau vous a adreffée
à l'occafion du nouveu mode de M.
Blainville , m'engage à vous communiquer
les remarques que j'ai faites fur le même fujet
; elles tiennent à une nouvelle théorie de
I'harmonie dont j'ai formé l'ébauche, & qui
n'eft peut- être pas indigne de l'attention des
Amateurs intelligens.J'aurois fouhaité
voir accompagner mes idées des preuvesqui
les foutiennent ; mais les bornes que je dois
me prefcrire dans cette occafion , m'obli- d
pou.
SEPTEMBRE. 1751. 167
gent à ne vous donner que très fuccinctement
le réſultat de mes réflexions. Il me
paroît donc que ce mode d'é fi mi naturel ,
( qu'on peut nommer mode fémi mineur
pour défigner la nature de fa feconde , &
celle de fa tierce ) n'eft autre chofe que le
mode majeur exactement renverfé. C'eft
ce qu'on pourra concevoir , fi l'on compare
les gammes de ces deux modes ; on trouvera
que l'une eft précisément le contrepie
de l'autre , c'est - à- dire , que la gamme
mi , fa , fol , la , fi , ut , ré , mi , du mode
fémi- mineur procede en montant exactement
par les mêmes intervalles par lefquels
celle de c- fol- ut procéde en defcendant
, & vice versa. Ce principe découvre
la nature du mode fémi mineur , le genre
d'harmonie qui lui convient , & le dégré
de perfection ou d'imperfection qu'on doit
lui affigner ; ilfournit , en un mot , des
réponſes à la plupart des queftions qu'on
peut faire à ce fujet. Voici les principales
conféquences qui découlent de ce principe.
La quarte de ce mode doit y dominer
au point d'en paroître la dominante , puifqu'elle
eft la quinte du mode majeur renverfée.
Cette quarte acquiert même , en vertu
du renversement , des prétentions à la
768 MERCURE DE FRANCE.
qualité de tonique , parce que les conditions
qui dans le mode majeur concourent
à donner cette qualité à un feul & même
fon , fe trouvent ici partagées après le
renverſement entre deux notes mi & la.
Les droits de mi font fondées fur une
forte d'accord fenfible qui l'annonce , &
dont la eft privé , & la notefenfible comprife
dans cet accord eft la feconde fa qui
doit defcendre fur fa tonique mi , par la
raifon même que dans le mode majeur ,
c'eft fi qui doit monter à ut.
Malgré cet avantage,mi confideré comme
tonique eftfujet à une affez grande difficul
té , quant à l'harmonie qu'il doit porter, en
ce que celle que lui donne le renversement,
la prive du titre de fon fondamental qu'elle
transfére à la fa quinte au deffous .
Il faut par conféquent avoir recours aux
expédiens pour lever du moins en apparence
cette difficulté. On peut donc pour cet
effet emprunter un ou deux fons étrangers
à l'harmonie que mi porte naturellement
en conféquence du renver fement ; mais je
préfume qu'il vaudra mieux s'en tenir à un
de ces deux fons , fçavoir fol qu'on pourra
juſtifier à l'aide du rapport qui fe trouve
entre le nouveau mode & le mode majeur,
à moins qu'on ne veuille prendre le parti
de commencer & de finir toutes les parties
à l'uniffon A
SEPTEMBRE. 1751. 169
A l'égard des autres fons de ce Mode , il
n'y aura qu'à fuivre tout uniment le genre
d'harmonie que donne le principe du renverſement.
Les prétentions de la quarte la à la qualité
de tonique , nous affecteront fans doute
au point de nous faire défirer le feul fon qui
lui manque pour completter fon accordfenfible,
fçavoir une notte fenfible, qui dans ce
cas-ci ne peut être que fol-dieze :l'addition
de ce feul nouveau fon fuffit parfaitement
pour décider en faveur de la la qualité de
vraie tonique . Dès lors par conféquent
nous fommes dans le Mode mineur d'a- mila
, dont l'excellence & la perfection dépendent
en bonne partie du grand goût de
tonicité que fa quinte mi y retient encore
à la faveur de cette forte d'accord fenfible
qui lui eft propre , & qu'elle conferve dans
ce Mode.
Voila , Monfieur , les principales conféquences
qui émanent du principe que j'ai
d'abord pofé ; elles méritent , ce me femble
, quelque attention ; elles conduisent
naturellement à une Théorie lumineufe du
Mode mineur , & particuliérement à une
explication élégante & très- fimple de
l'accord diffonnant de feptiéme diminuée ,
que j'ai vainement cherché ailleurs : elles
fervent même à éclaircir diverfes
H
170 MERCURE DE FRANCE.
queftions rélatives au Mode majeur.
Ces vérités me patoiffent affez importantes
pour mériter d'être mieux développées
: c'eft auffi ce que j'ai deffein de faire
dans un petit ouvrage théorique , fi du
moins j'ofe aller contre la prévention où
l'on eft naturellement contre un homme
qui traite une matiére qu'on foupçonnera
étrangere à fa profeffion , & à qui on fe
croira en droit de donner l'avis charitable
age quod agis : n'importe, je crois que foutenu
d'une évidence démonftrative , j'aurai
le courage de braver ce préjugé , quelque
plaufible qu'on l'imagine .Je pourrai même
faire plus , je me refoudrai peut- être à publier
un fyftême de baffe fondamentale , qui
me paroît plus fimple , plus jufte & plus
complet que celui qui nous a été donné
un des plus célébres Muficiens du fiécle ,
& le feul Théorifte qui me foit connu.
par
A cet échantillon de Théorie pourroit
bien encore fuccéder un effai plus relatif à
la pratique , un projet d'un nouveau genre
de compofition à double exécution , dont
l'effet dans un fens differe abfolument de
l'effet dans le fens contraire , tant pour
le deffein que pour la modulation .
Brevis effe laboro ;
Obfcurusfio.
Le défir d'être bref me rend énig
Philatius. matique. Je fuis , &c.
SEPTEMBRE. 1751. 171
La Charge Architecte de la Ville ,
vacante par la démiffion volontaire du Sr.
Beaufire, vient d'être donnée au Sr. Deftouches
, Architecte & Ingénieur , qui époufa
Mercredi 4 Août 1751 , la fille unique du
Sr. Beaufire , auquel la Ville a accordé
une penfion de2000 livres.
Le Sr. Deftouches eft connu, entre autres,
par un magnifique Projet pour la Réconitruction
de l'Hôpital & de l'Eglife des
Quinze- vingt, & par plufieurs beaux Pro
jets pour differentes Places publiques pro
pres à y placer la Statue équeftre du Roi
LETTRE
Sur les Peintures d'Herculanum , aujourd'hui
Portici,A Bruxelles le 20 Janvier 175 .
V
Ous fçavez , Monfieur , que mon camarade
de voyage avoit emporté une espece d'écrisoire
, qui renfermoit quelques traits & quelques
vues que j'ai deffinés l'année derniere dans mon
voyage d'Italie. Cette étourderie m'a mis hors
d'état de vous donner pendant mon féjour à Paris,
des preuves qui me paroiffent inconteſtables fur
une partie de ce que vous penfez de la Peinturedes
Anciens , & principalement fur tout ce qui eft
donné comme conjecture , au fujet d'Herculanum ,
dans un Mémoire qu'on a lu l'année paffée à l'Académie
des Belles - Lettres , & que vous avez eu
la bonté de me communiquer. Je fuis parti pénctré
de vos politeffes , & je ne peux les reconnoître
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
qu'en donnant une forte de fatistaction à votrecu
riofité . J'entre dans votre peine au fujet de Portici s
mais fi le nombre de ceux qui la partagent étoit
une confolation , elle feroit fort foulagée ; car
l'Europe entiere fouffre impatiemment l'attente
dans laquelle on la fait languir depuis dix ans , ſur
le détail des découvertes de l'ancien Herculanum,
ou Hercules , comme on dit aujourd'hui à Naples ;
je vous avoue que je ne fçais trop pour quelle rai
fon . Pline devoit affûrément fçavoir le nom de
cette Ville ; ainfi je ne la nommerai pas autrement
que lui , jufqu'à ce qu'on m'ait donné des raisons
valables pour autorifer ce changement. Je fais
donc aujourd'hui ce que je puis faire pour vous
obliger ; c'est-à-dire que je vais vous répeter, avec
un peu plus d'ordre , ce dont je vous ai déja parié ,
comme l'ayant vú , & fuivant la façon dont je
m'en fuis trouvé affecté Je puis me tromper dans
Jes jugemens que je vais vous confier , mais je vous
jure que plus j'aime les Antiquités , plus j'ai pensé
dans le plus fort de mon enthoufiafme , en voyanc
d'auffi belles chofes , à ne me point laiffer aveugler
par la prévention. Les proteftations ne prouvent
rien à ceux que l'on contredit , elles font
donc inutiles ; pourluivons.
Je dois vous dire , avant que d'entrer en matiere,
que j'ai pris le parti de faire imprimer une douzaine
d'exemplaires de la Lettre que je vous écrivois,
uniquement par pateffe , ne pouvant me réfoudre
à en faire une copie que j'avois promiſe à un Allemand
de mes amis . L'oifiveté où je me trouve
dans cette Ville , par la difette de- ceux qui s'adonnent
aux Lettres & aux Arts , m'a fait embraffer
cette idée avec joye. Je ne m'en fuis pas tenu à la
petite occupation que m'a donné l'impreffion , j'ai
fait faire des cuivres , & j'ai gravé à l'eau forte
plutôt encore que de me réfoudre à copier les def
SEPTEMBRE. 1751. 173
feins que vous avez en la bonté de regtetter , &
qu'il m'avoit été impaffible de vous montrer à Paris.
Ces efpeces de Pianches, qui n'ont prefque que
le trait pourront fixer vos idées & fervir , en quelque
façon , de preuves aux réflexions dont vous les
trouverez accompagnées . Aurefte , n'oubliez jamais
que les eaux fortes viennent d'après des deffeins
faits de mémoire , en fortant d'admirer le
nombre prodigieux de Peintures antiques confervées
dans le Palais du Roi des deux Siciles , & que
Pon fait voir avec une fi grande rapidité , qu'il
femble que les Napolitains foient perfuadés que
les regards trop répetés pourroient les détruire ou
leur porter quelque dommage . Recevez donc cette
bagatelle d'auffi bonne volonté qu'elle vous eft
offerte.
Vous connoillez les fuperlatifs des Italiens , &
vous avez allez demeuré dans leur pays pour avoir
éprouvé leur exagétation . Celle de M. Vénuti
n'eft pas des plus foibles , quand il affûre avec une
fécurité merveilleufe , & comme fi on ne pouvoit
jamais en appeller , que les Peintures trouvées à Portici
, prouvent que les Anciens fçavoiens parfaitement
la Perspective , qu'elles furpaſſent Raphaël pour le deffein,
& font honte au Titien pour la couleur. Les
idées qu'on a eu raifon de prendre de Zeuxis &
d'Apelles , peuvent- elles aller plus loin ? Je vous le
demande.
Je vais , avec plus de fimplicité & moins d'emphaſe
, vous détailler dans un moment, ces trois
points , de Couleur , de Perſpective & de Deffein ;
vous fçaurez du moins avec vérité , de quelle façon
ces Peintures antiques m'ont touché , mais auparavant
je conviendrai ici , comme je l'ai déja fait à
Paris , de la réflexion de votre ami , qui vous affûroit
que dans tous les cas & dans tous les tems les
Peintures d'Herculanum n'ont jamais été compará-
Hij
174 MERCURE DE FRANCE .
bles à celles des Villes capitales où regnoient les
Beaux- Arts J'accorde à la Ville dont nous exáminons
les ruines , tous les dégrés de magnificence
qu'elle peut avoir poffedés , j'en ai même été témoin
& avec étonnement , cependant tranchons
le mot , elle n'a jamais eté qu'une petite Ville de
Province , dont le commerce n'a pas même été
célebre . Si les tableaux qu'on y trouve étoient
portatifs , tous mes argumens tomberoient d'euxmêmes
, car comme on peut , abfolument parlant,
trouver un Raphaël & un Corége dans les endroits
qu'ils n'ont jamais habité , on pourroit auffi trouver
un Zeuxis & un l'olignotte dans Herculanum ;
mais tous ceux qu'on y voit font peints à frefque ,
c'est -à- dire , fur le mur : il faut donc néceffairement
que les Artiftes foient venus les travailler fur
le lieu ; & les grands Peintres , efpece d'homme
rare dans tous les tems , dans la Grece comme ailleurs
, ne font affûrément pas venus s'établir à
Herculanum , comme il le faudroit , fi la petite defcription
de M. Venuti étoit véritable Ce raifonnement
pourra, je crois , acquérir de nouvelles
forces dans la fuite de cette Lettre. Au refte , il
n'eft ici queftion que du degré de fçavoir & de
mérite dont les Peintres de cetre Ville nous ont
mis à portée de juger. Quant aux Peintures engénéral,
je ferois au defefpoir de ne les avoir point
vûes , & je voudrois les avoir étudiées plus longtems
: il n'eft pas douteux qu'elles ne procurent à
l'avenir , ainfi que les autres parties de cette magnifique
découverte , beaucoup d'éclairciffemens
fur les ufages & même fur plufieurs façons de penfer
& de traiter l'Hiftoire & la Fable des Grecs &
des Romains. Je fuis cependant obligé de vous
avouer qu'il ne faudra pas ajoûter beaucoup de
foi à l'ouvrage que l'on fait à Naples , & qui , vraifemblablement,
paroîtra quelque jour. Cette méSEPTEMBRE.
1751. 175
fiance que je vous confie , ne regarde que la façon
dont ces mêmes Peintures feront rendues Je n'examine
point ici les talens de ceux qui conduisent
cette grande entreprife , ni de ceux qui deffinent
cette curieufe & rare partie de l'Antiquité , mais
je puis vous affûrer , pour avoir été à portée d'en
juger , qu'ils corrigent les défauts de perfpective
qui fe trouvent dans les originaux , & qu'ils donnent
à leurs copies des effets de lumiere que les
Anciens n'ont point du tout indiqués Cette licence
& le peu d'exactitude , pourront cauler bien
des erreurs. Je crois vous avoir déja prévenu ;
mais il eft à préfumer que l'on ne tiendra plus cès
tréfors de l'Antiquité dans l'effroyable captivité
où ils font à préfent , lorsque l'Hiftoire à laquelle
on travaille avec un fi grand miftere , fera publiée.
Les Sçavans , les Antiquaires , & fur tout les bons
Deffinateurs , pourront alors éclairer le public par
leurs études , & faire , en un mot , fur ces précieux
monumens , ce qu'il leur a toujours été libre de
faire dans tous les pays , même dans ceux que la
difference de Religion & la barbarie ont rendu le
moins praticables.
Sans la difette où nous fommes par rapport aux
détails de cette Ville fouterraine , & fans la curiofité
dont l'Europe fçavante eft tourmentée , je mne
garderois bien de vous rapporter des choſes auffi
peu folides que des fouvenirs , & je fuis affez connu
de vous pour vous perfuader aifément que fans
toutes les contraintes auxquelles on foumet les
curieux dans le pays , je vous aurois envoyé des
defleins plus exacts & des refléxions plus dignes du
public & de vous , Monfieur ; mais on prend tout
& on reçoit tout , lorsqu'on éprouvé de certains
befoins ; je vous envoye du moins quelque chofe
de plus que des conjectures , & qui peut paffer
pour des demi preuves.
Hiiij
1.76 MERCURE DE FRANCE.
Le nombre des Peintures qu'on a tirées d'Herculanum
eft confidérable ; on ne peut rien ajoûter
au foin & au ménagement avec lesquels on les a
déplacées & tranſportées , on ne peut même attribuer
au tems aucune altération dans leur confervation
, d'autant que l'e pece de vernis qu'on y
a appliqué paroît leur avoir rendu leur premier
feu ,fans leur avoir fait aucun tort. Il y en a fix ou
fept dans ce grand nombre , dont les figures font
grandes comme Nature ; les autres font de toutes
les proportions , depuis cette grandeur juſques à
cellede trois ou quatre pouces. Il n'eſt pas douteux
que ce ne foit fur les plus grands morceaux qu'on
doit affeoir fon jugement & fes réflexions , nonfeulemement
parce que la manoeuvre eft plus déve
loppée, mais parce que les fujets concourans à une
même action , & fe trouvant compofés de plufieurs
figures , exigent la réunion de plufieurs parties de
l'Art, qu'il n'eft pas toujours facile d'allier pour en
former un tout. Voici les fujets de ce genre que j'ai
pu deffiner de mémoire , ils font fidéles quant à la
compofition générale , & je me fuis attaché à y faire
fentir les défauts de deffein les plus remarquables
dans les originaux,fans cependant trop les charger.
Je neleur donnerai point d'autre dénomination que
celle qu'on leur donne à Naples ; malheureuſement
nous ne fommes point encore arrivés à ce point de
recherche , ainfi je ne m'embarraffe en nulle façon
fi le fujet attribué à quelques- uns fera relevé &
contredit dans la fuite ; il fe peut même que le
nom dont je me fervirai , & tel qu'on me l'a donné
, ne foit point avoué par l'Auteur des explications
.
AI . Le Minotaure , qui n'a que la tête de taureau,
eft mort & renversé aux pieds de Thefée ſon vainqueur;
plufieurs enfans baifent les mains du Héros
& lui donnent des témoignages de leur reconnoifSEPTEMBRE.
1751. 177
fance . Diane affile fur des nuées , pofée fur un
plan peu éloigné , paroît occupée de l'événement ,
quoique la figure foit peu confervée , & que même
elle n'ait plus de tête.
vú
II. Une femme affife couronnée de fleurs , appuyée
fur un panier rempli d'épics , de fruits & de
fleurs , pour défigner , fans doute , la fertilité &
l'agrement du pays qu'elle repréfente ; Hercule ,
par le côté , eft debout devant elle , ayant à fes
pieds un aigle d'un côté , & un lion de l'autre , ce
Héros eft occupé d'un enfant allaité par une biche ;
il est vraisemblable que c'eft Télephe , fils d'Heccules
. Un Faune fur un plan plus éloigné , tenant
une flute à fept tuyaux , groupe avec la fenme
affife dont je viens de parler. Une autre femme aî-
Tée fait le fond de la figure d'Hercule . Ce tableau.
eft exécuté en Camayeu d'une couleur lougeâte
& affez rompue.
III. Le Centaure Chiron , qui enfeigne au jeune
Achille à jouer de la Lyre.
IV. Un fujet d'Hiftoire , qu'on nomme le Ju
gement d'Appius.
V. Trois femmes, dont il eft vraisemblable qu'il
ne reste plus que les demi figures , les autres par
ties du tableau pouvant avoir été détruites ; quoiqu'il
en foit , la compofition eft difpofée de façon.
qu'elle ne peut jamais avoir été bonne . On voit
dans le fond un homme dans l'eau juſques à la
poitrine ; on veut à Naples que ce foit le jugement
de Paris , j'y confens , quoique rien ne meparoiffe:
convenir à ce fujet.
Je vais à préfent examiner ces Peintures en dé◄
tail , & les confidérer fur toutes les parties de l'Art,,
telles que la compofition , le deffein , la perfpecti
ve , la maniere , le coloris & la pratique , en vous :
renvoyant , autant qu'il me fera poffible , aux cinq
compofitions dont les idées fe trouvent à la fin de
H. Y
178 MERCURE DE FRANCE.
cette Lettre. Vous fentez ailé uent que je ne me
refuferai aucun des termes de ce même Art,& que
je paroîtrai barbare & fauvage à celles de vos Dames
qui , voulant tout lire , jetteront les yeux fur
ce papier. Je ne puis faire autrement , & il n'eft
point du tout écrit pour elles.
Je commence par la perſpective . Tous ces tableaux
prouvent que ceux qui les ont faits n'étoient
pas de grands Peintres , qu'ils ne connoiffoient
que l'effet naturel de la vifion , & qu'ils n'étoient
point inftruits des régles de la perſpective ;
nous çavons cependant par les Auteurs anciens ,
qu'elle leur étoit connue. Je ne me rappelle dans
ce moment ici , où je n'ai point de Livres , que
Vitruve , qui dans fa Préface du Livre 7 , dit poſitivement
que Démocr te & Anaxagoras avoient
parlé de la perfpe &ive dans leurs Traités fur la
Scéne des Grecs . Quand même nous ferions privés
d'une preuve aufli convainquante & auffi précife
, on ne pourroit fe perfuader que les Grecs , ce
peuple fi fi & fi délicat , accoûtumé à voir de fi
belles chofes , eût foutenu la repréſentation d'une
chofe faite pour tromper la vue , & comparée avec
les beaux objets dont ils étoient environnés , fi
elle avoit éré auffi défectueufe que le fera toujours
une décoration qui bleffe l'oeil perfpectif. Il en
faut néceflairement conclure que les Peintres qui
ont travaillé à Herculanum , n'étoient pas des meil
leuis Artiftes , puifqu'ils n'étoient pas inftruits de
toutes les parties de leur Art ; e fin c'eſt le cas , ou
jamais , de dire qu'ils n'étoient pas de grands Grecs.
Cette critique eft d'autant plus jufte , qu'elle tom .
be principalement fur le grand nombre de ta
bleaux d'Architecture que l'on a tirés de cette ancienne
Ville , & qui font confervés , avec raifon ,
dans le Cabinet du Roi des Deux Siciles . Ces moreaux
ne préfentent aucune perfpective , & font
SEPTEMBRE . 1751. 179
fort éloignés de rendre & de faire fentir avec exactitude
, les fineffes & les differens afpects de l'Architecture
; cependant elle fleuriffoit fi bien alors ,
que tous les monumens de cette Ville fourniflent
des preuves , jufques dans les plus petites parties ,
de fon élégance & de fa fineffe. Ce n'eft pas tout ,
non -feulement les Peintres n'ont pas rendu ce
qu'ils voyoient , mais ils ont , au contraire , exprimé
ces fuperbes bâtimens , de mauvais goût &
d'une façon extravagante & allongée , je dirai même
gothique , pour me faire entendre , & pour leur
accorder au moins l'efprit prophétique .
Tout ce que je viens de dire fur les défauts de
perfpective , le fait plus fentir dans les fujets qui
ne traitent que l'Architecture ; mais tous les Peintres
conviendront que cette même ignorance eft
également choquante dans les plans des tableaux
les plus fimples.
Quant au deffein , la façon de deffiner de ces
Artiſtes eft féche , & ne s'écarte prefque jamais de
la maniere de ceux qui ont abufé de l'étude des
Statues.
La raison qui donne de la féchereffe au deſſein ,
communique néceffairement un defagrément pareil
à la compofition . En effet , une figure n'eft
pas groupée quoiqu'on la voye placée avec d'autres
; & les ftatues qui ont été penſées en premier
lieu pour être feules , peuvent difficilement entrer
dans aucune compofition , fi l'on ne trouve le
moyen d'y faire quelque changement , & quoique
la Diane dans le Théfée , & la figure aîlée dans le
Telephe , foient plus contraftées , & qu'elles ayent
une forte de mouvement , le goût général de
ces compofitions tient beaucoup , non- feulement
des ftatues , comme je l'ai déja dit , mais auffi
des bas reliefs ; on voit , en un mot , que ces
Peintres avoient la Sculpture préfente à l'efprit ,
H vj
1 So MERCURE DE FRANCE.
1
& qu'elle y avoit fait des traces profondes.
Les demi teintes font d'un gris olivâtre , jaunâtre
ou rouffeâtre , & les ombres d'un rouge mêlé
de noir.
Le plus grand nombre des draperies eft traités
avec de petits plis , formés par des étoffes légeres ,
& dans le goût de la Sculpture Romaine ; cepen."
dant le tableau de Telephe préfente des draperies
plus larges & des plis plus amples & plus forts ; on,
en peut inférer , avec affez de vraisemblance ,
que tous les Peintres ne fuivoient pas la même
maniere . Ainfi , quoique l'on ne voye rien dans
les Peintures d'Herculanum , qui prouve que les
Ecoles Grecques , pour me fervir de ce mot , ayent
jamais exprimé la diverfité des étoffes , ce n'eft pas
à dire qu'ils ayent tous négligé une auffi grande
partie de la vérité dans les actions civiles.
On peut dire en général , que comme il n'y a
point , ou fort peu de groupe dans ces tableaux ,
il n'y a point auffi de clair- obfcur , & par confé
quent , point de ce que nous appellons harmonie
& accord; chaque figure a , pour ainfi dire , fa lumiere
& fon ombre , enforte qu'elle eft comme
ifolée ; il n'y en a aucune qui porte ombre fur Paus
tre , & les reflets font très - éloignés d'être exprimés
; de plus , les ombres fout également fortes,
depuis le haut jufques au bas d'ane figure , & ne
font jamais rompues , c'est -à - dire , qu'elles fonc
faites avec la même couleur que les demi teintes ,
& qu'elles ont feulement un peu moins de blanc.
L'art de faire fuir les objets étoit donc , en quel
que façon , inconnu, aux Peintres d'Herculanum ;
ils n'avoient d'autre reffource & n'employoient
aucun autre art , pour faire fentir une partie , cependant
fi néceffaire , que de tenir les corps qu'ils.
plaçoient fur les premiers plans , plus forts que ..
ceux qu'ils deftinoient aux plans plus éloignés.
;.
SEPTEMBRE. 1751 18
la
Au refte , ces tableaux font faits facilement ,
touche en éft hardie , & le pinceau en eft manié
Fibrement , quelquefois haché , quelquefois fondu ;
en un mot , le faire en eft leger & de la même fa ,
çon à peu près que nous peignons nos décorations
de Theatre , enfin tout indique une grande prati
que dans ces anciens ouvrages. Ces derniers articles
paroiffent être le fruit des élémens pris dans
une bonne école , où l'on a vû opérer facilement ,
car la maniere en eft large , affez grande & de peu
d'ouvrage; mais il me femble que Pon peut re
procher plus particulierement à ces Peintres une
grande ignorance dans l'expreffion de la peau &
dans les détails de la Nature , & voiei à quoi j'attribuerois
le défaut de ce dernier article. Il eft conftamment
celui des Eleves peu avancés , qui ont
étudié fous des Maîtres dont la maniere eft grande
, & qui marquent peu fenfiblement les details .
Ces Eleves foibles , qui ne les fçavent pas lire ,
creyent les imiter en ne mettant rien du tout, la
même choſe arrive pour les tons de la chair ,
ceux dont l'expérience n'eft pas confommée . Un
Peintre qui fait les lumieres grandes & les ombres
vagues , ne marque les détails qu'imperceptiblement
; ils échappent à l'Eleve peu avancé , qui fe
contente d'imiter avec deux ou trois teintes le tongénéral
de fon Maitre. Ainfi par la raiſon qu'il fe
trouve quelques figures dont les tons de couleurs
font plus variés , comme dans le -jeune Achille du
tableau de Chiron , je conclurois que le coloris
étoit porté plus près de la vérité par ceux qui
jouifloient en Gréce & à Rome d'une plus grande
reputation , que ceux dont les ouvrages nous lont
demeurés à Herculanum.
Il y a beaucoup de compofitions de petites figu-.
Les ces morceaux font prefque tous d'une couleurs
de chair nuancée & placée fur differens, fonds.
TS2 MERCUREDE FRANCE.
non-feulement les ordonnances en font mieux entendues
que celles des grands morceaux ; mais
ceux -ci font touchés avec efprit , le deffein en
eft correct & la couleur très - bonne . Mais dansles
objets de cette petite proportion , & aufli peu finis,
les demi- teintes font très peu néceflaires ; il fuffit
que la couleur avec laquelle ils font touchés foit
fupportable , pour les taire paroître d'un fort bon
ton.
Les fruits , les fleurs & les vafes de verre font
bien rendus : ils ont de la vérité , mais ils font foibles
de couleur & d'effet . L'inutation de ces corps
inanimés n'eſt pas difficile , elle n'a même de mérite
qu'autant qu'elle eft portée à un haut degré de
perfection. Les Peintres dont je vous entretiens
n'ont point été auffi loin en ce genre que plufieurs
modernes & l'on peut encore leur reprocher dans
ces bagatelles le défaut de plan , car la perſpective
s'y trouve toujours mal obfervée , & le haut des
vafes ne tend point au même horifon que le bas,
Un autre que vous , Monfieur , croiroit , après tout
ce que je viens de dire , que je veux conclure con .
tre la Peinture des Anciens . C'eft la choſe la plus
éloignée de mon fentiment , & comme il m'a paru
que les Peintres d'Herculanum m'indiquoient les
femences de plufieurs parties de l'Art , qui, vraifem.
blablement ont été portées par des hommes capables
, au plus haut degré de perfection , j'en infére
feulement que les Peintres d'Herculanum étoient
foibles en comparaison de ceux qui dans le même
tems brilloient , fans doute , dans les grandes Vil-
Jes . Avant de finir je dois encore répondre à une
objection que le bon lens préfente , & que tout le
monde , par conféquent , eit à portée de me faire.
convenez , me dira - t'on , que l'Architecture
& la Sculpture , mais principalement la premiere
, prefentent jufques dans les plus petits dé-
Vous
SEPTEMBRE. 1751. 183
bris à Herculanum un goût épuré , ainſi qu'une belle
& grande pratique de ces Beaux Arts ; comment
accorder avec cet éloge la médiocrité que vous
reprochez , en quelque façon , aux Peintres de
cette même Ville , & qui , fans doute , ont travail.
lé dans le même tenis à la magnifique décoration ?
Je pourrois battre la campagne tout auffi bien
qu'un autre, & dire que l'Architecture & la Sculpture
étoient plus en honneur, par la raison du culte
des Dieux , & des idées de l'immortalité qu'elles
promettoient aux hommes . Je pourrois ajoûter que
des motifs pareils étoient feuls capables d'engager
un plus grand nombre de gens à les pratiquer; que
la Peinture , au contraire , qui même étoit moins
confacrée à faire le portrait , pouvoit n'être confidésée
que comme une décoration & un embelliffement
pour lefquels on apportoit une attention
d'autant moins fcrupuleufe , qu'elle n'étoit placée
que dans les intérieurs. Que n'aurois - je point à
dire ? Mais je laille l'examen de cette question , &
celui de toutes celles qu'elle peut entraîner , à ceux
qui font plus fçavans que moi , & je me contente
de dire , que j'ai rapporté avec vérité , le fentiment
dont j'ai été affecté , & que je l'ai appuyé du
peu de connoiffances que je puis avoir acquis dans
l'Ait , & qu'enfin j'aurois été charmé de voir des
Peintures anciennes auffi belles que j'ai lieu de me
le reprefenter , c'eft à- dire , auffi complettes en
tous les genres , que les belles ftatues antiques ,
& je fuis bien éloigné , à beaucoup d'égards , d'en
avoir vû de ce genre à Herculanum. Je luis , & c.
184 MERCURE DE FRANCE.
LA BAGATELLE ,
VAUDE VILLE.
Par M. Mefle.
EN vain notre récle prétend.
L'emporter fur le précédent ;
Sa gloire eft moins réelle.
L'efprit , le coeur , les Arts , le goût ,
Rien n'eft folide , on voit par tout.
Regner la bagatelle .
Ce Galcon vante ſes Châteaux ,,
Ses biens , les titres , les vaffaux ,
Eft ce un Peintre fidelle ?
Sans le fçavoir , je gagerois
Que tout cela , vû, d'un peu près ,,
N'eft qu'une bagatelle.
**
Les graces , l'efprit , les talens ,
Soat fouvent . des traits impuiffans
Sur le coeur d'une belle.
Combien d'amans , fans ces fecours ,
Voit-on réuffit de nos jours ..
Par une bagatelle ? ·
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SEPTEMBRE . 1751 . 185
En amitié , comme en amour ,
"Autrefois le coeur fans détour ,
Craignoit d'être infidelle.
Ce tems n'eft plus ; être aujourd'hui
Ingrat amant , perfide ami ,
N'eft qu'une bagatelle.
Tout eft charme pour les amans ,
Dans leur Iris que d'agrémens !
Vénus même est moins belle ;
Mais hélas ! le plus beau minois ,
Aux yeux d'un mari de trois mois ,
N'eft qu'une bagatelle.
+3x+
N'acceptez pas de ce Plumet,
Philis , ce dangereux bouquet ;
Quoi , votre main chancelle
L'Amour eſt caché fous ces fleurs ,
Sa flamme dans les jeunes coeurs
Naît d'une bagatelle.
Qui trouble donc ces deux époux ?
Pourquoi le jurer en courroux ,
Une haine immortelle
Madame eft fage , & fans raiſon ,
Monfieur vient de prendre foupçon
Sur une bagatelle.
186 MERCURE DE FRANCE.
Oa croit que dans fon cabinet
Ce Sénateur lit en fecret
L'Ordonnance nouvelle ;
Juſqu'à lui , fi l'on parvenoit ,
Bien loin du Code , on le verroit
Lire une bagatelle .
炒肉
Chloé feignant mille tourmens ,
Dans un fauteuil paffe fon tems ;
A quoi s'amufe-t'elle ?
A gronder fuivante & valets ,
Et faire à chacun un procès
Sur une bagatelle.
+3x+
Nous vantons nos moindres bienfaits.
Notre orgueil fous les plus beaux traits ,
Sans ceffe les rappelle ;
Mais à nos yeux , le plus fouvent ,
Uu vrai fervice qu'on nous rend ,
N'eft qu'une bagatelle .
炒菜
Un Auteur annonce du grand ,
On le croit , en foule on le rend
A fa piéce nouvelle.
La toile part , & l'erreur fuit ,
Ce morceau qui fit tant de bruit ,
N'eft qu'une bagatelle.
C
H
C
SEPTEMBRE. 1751. 187
ENVOI A M. F...
Belle M ... j'oſe t'offrir
Ces vers , enfans de mon loifir
• ;
Qu'ils te prouvent mon zéle.-
Heureux , fi je puis de ton tems
Charmer au moins quelques inftans
Par cette bagatelle!
++
Si tu m'aimes , ce don plaira ,
Bien-tôt ton coeur lui donnera
Une valeur réelle.
Tel eft l'amour ; avec fes yeux ,
On voit un tréfor précieux
Dans une bagatelle.
Obam༧ཀུ ❁O
SPECTACLES.
.
'Académie Royale de Mufique continue avec
beaucoup de fuccès les repréfentations du
Ballet des Indes Galantes ; le Mardi 3 Aoûr , on
fupprima l'Acte du Turc Généreux , que le Public ,
& furtout les connoifleurs auroient fort regretté ,
fi on ne lui avoit pas fubftitué l'Acte des Sauvages,
dont la réputation eft fi juftement établie , & qui
été reçu avec l'accueil univerfel , fi ordinaire
aux ouvrages de ſon célébre Auteur. Cet Acte
eft rempli de chants agréables , variés , & d'un
tour heureux , quoique peu commun. M. Jeliot
fait admirer dans les morceaux qu'il chante la pré188
MERCURE DE FRANCE .
cifion , la facilité , les graces , la force & la beauté
de fon chant. Le divertiffement ne le céde en rien
à la Musique vocale. Tout le monde connoît la
charmante Piéce de Claveffin , à qui on a donné le b
nom des Sauvages , & dont M. Rameau a relevé
encore le mérite par le duo & le choeur à qui elle
fert d'accompagnement. Ce morceau eft danfé
avec beaucoup de précision , de force & de Fegereté
par Mile Lyonnois , & par Meffieurs Lyonnois
& Veftris. L'Acte eft términé par une tiésbelle
Chaconne , danfée par M Dupré , & Pune
de celles où ce fameux Danfeur brille le plus. On
admire dans cette Chaconne la belle harmonie ,
le beau chant , la nobleffe , qui y regnent d'un
bout à l'autre , & furtout beaucoup de variété.
Ce dernier mérite eft fort rare dans les piéces de
ce genre.
M. le Page a chanté le rôle d'Huafcar dans
l'Acte des Incas. Le Public a témoigné par les applaudiffemens
la joye qu'il avoit de le revoir , &
paroft toujours très fatisfait de la beauté, de fa
voix & de la netteté de fon chant. Mlle le Miere
continue d'être fort applaudie dans les rôles
d'Hebé & de Fatime.
Il paroît décidé qu'on donnera le 12 du mois
la Guirlande , Paftorale en un A&te , de Meffieurs
Marmontel & Rameau.
Lundi 26 Juillet , Mlle Hus débuta ſur le Théatre
de la Comédie Françoife. Ses rôles de début
ont été Zaire , dans la Tragédie de ce nom ;
Adelaide , dans Guftave ; Iphigenie , dans la Tra
gédie de ce nom ; Lucile , dans le Chevalier à la
mode , & Zenéide , &c.
Cette Actrice , qui n'a que quinze ans , a une
figure charmante , une voix qui va au cour ,
beaucoup de feu , & des pofitions de Theatre for
SEPTEMBRE. 1751. 189
aifées. Les legers défauts qu'on lui trouve feront
ailément corrigés par le tems , le travail , & les
bons confeils .
A M. FAVART ,
Sur la Parodie des Indes Galantes,
Pourte féliciter fur tes charmans ouvrages ,
Où brillent à la fois le génie & l'efprit ;
Cher Favart , je ne fais qu'emprunter les fuffrages
Du Public éclairé , qui toujours t'applaudit.
Le goût & la délicatefle
Préfident au choix de tes airs ,
Le fentiment & la fineffe
Sont l'ame de tes heureux vers ,
Selon tes voeux , l'on rit , ou l'on ſoupire ,
Tu captives les coeurs , tu fçais les enchanter ;.
Quel charme encor nous féduit , nous attire !
Lorfque da Mufe * qui t'inſpire ,
Vient elle- même les chanter !
Guerin,
Les Indes Danfantes font imprimées chez
Prault , fils , & Delormel , & elles continuent à
attirer du monde à la Comédie Italienne.
* Mad. Favart.
190 MERCURE DE FRANCE .
CONCERT SPIRITU E L
E Concert du jour de l'Affomption fut ravil. NO
Lfant:Laflemblée la plus nombreuſe qu'il y ait
eu dans le cours de cette année , fut tout le tems
fur un ton d'admiration , que nous ne nous fouvenons
pas d'avoir encore vu : les Directeurs avoient
préparé ce fuccès par le mêlange de la meilleure
Mufique Françoife & de l'Italienne ; les exécutans
l'affurerent par leur zéle & par leurs talens .
Le Concert commença par une fymphonie de
M. Guillemain , Ordinaire de la Mufique du Roi,
Elle fut fuivie de Domine in virtute tua , Moret de
M. Cordelet : cet ouvrage , quoique connu , fut
reçu comme une nouveauté ; le récit admirablement
exécuté par Mlle Fel , & Dominus in irafua ,
à deux choeurs , furent trouvés d'une grande
beauté.
M. Gaviniés joua feul & fort bien .
Mlle Frazi , Cantatrice Italienne , venue depuis
environ un mois de Londres , chanta quatre
Ariettes Italiennes , avec une legereté & une précifion
qui furent bien fenties & bien applaudies.
Quoique toutes les Ariettes ayent été extrêmement
goûtées , les connoiffeurs paroiffent avoir
quelque prédilection pour la troifiéme. La fymphonie
en fut exécutée par l'Orcheſtre avec tout
le goût qu'on pouvoit fouhaiter.
Le Concert finit par Venite exultemus , de M.
Mondonville. M. Gelin en chanta le récit trèsdifficile
de baffe taille , avec la plus belle voix du
monde , & Mlle Fel rendit le Venite adoremus
d'une maniere digne du plus beau morceau de
Mufique d'Eglife que nous ayons,
For
SEPTEMBRE . 1751. 191
NOUVELLES ETRANGERES.
D'ALGER , le 6 Juillet.
en-
Rois Vaiffeaux de guerre Anglois , comman
dés par M. Keppel , Chef d'Eſcadre¸
trerent le 17 Mai dans cette Baye . M. Keppel
ayant communiqué à la Régence les pleins pouvors
, dont il étoit muni pour conclure un Traité
entre la Grande Bretagne & cette République , il
entama , peu de jours après fon arrivée , fa négociation
avec les Miniftres du Dey. D'abord quel '
ques difficultés ont fait craindre qu'elle ne trafnât
en longueur , mais enfin elle a été terminée à
la fatisfaction des Parties Contra&tantes , & l'on
a figné un Traité , par lequel il eft réglé que les
Paquebots du Roi de la grande Bretagne n'auront
plus befoin de Paffeports de la Régence , & qu'il
fuffira que les Capitaines produifent leurs Commiffions
;; que les nouveaux Pafleports , qui doivent
être délivrés aux Corſaires Algériens , le feront
d'ici à un an , mais qu'ils n'auront leur effet
qu'en 1753 , pour les mers d'Europe , & en 1754,
pour celle des Indes Orientales & Occidentales
; que les Anglois pourront commercer
librement dans les differens lieux de la domination
de la République , & même acheter les
deniées du pays ; que cependant la Régence fe
réferve le droit de faire vifiter leurs Navires , &c
de contifquer les marchandiſes qui feront de contrebande
. Le 17 du mois dernier , M. Keppel remit
à la voile avec ſon Eſcadre , & à fon départ il
fut falué de vingt - un coups de canon , aiafi
19L MERCURE DE FRANCE.
qu'il l'avoit été à fon arrivée. Pendant on féjour
en cette Ville , il a reçu la vifite de tous les Confuls
qui y réfident. Ce Chef d'Efcadre eft fils du
Comte d'Albermale , Ambaffadeur du Roi de
la Grande Bretagne auprès de Sa Majesté Très-
Chrétienne.
Les Magiftrats de Hambourg ont envoyé la Ratification
des Articles , dont M. Forth eft convenu
au nom de leur Ville avec cette République par
rapport à la Navigation . Ils ont en même-tems
donné avis à M. Forth, que laVille de Hambourg
P'établiffoit ici pour fon Conful , & lui affignoit
dix mille florins d'appointemens.
DU NORD.
DE COPPENHAGUE , le 4 Juillet.
'Efcadre , qui mit il y a quelque tems à
on a fait embarquer plufieurs Ouvriers de differentes
profeffions fur les Bâtimens dont elle
eft compofée , le Public conjecture qu'elle eſt
deftinée à tenter quelque découverte.
La Société qui a formé le projet de pourvoir à la
fubfiftance des Veuves & des Orphelins , ne bornera
pas fa charité à ce feul objet ; elle a résolu de
fecoutit les Infirmes & les Vieillards , & de doter
les filles , pour qui la pauvreté eſt le ſeul obſtacle
à fe marier Des vûes fi avantageufes au Public
ne pouvoient manquer d'être favorisées par le
Gouvernement. Afin d'en affurer l'exécution , il a
permis l'établi ffement d'une Lotterie , qui fe tirera
tons les mois , & dans laquelle perfonne ne pourra
prendre d'intérêt , fans payer préalablement deux
marcs d'argent. Outre cette avance , les Actionnaires
donneront le premier mois un écu pour
chaque
SEPTEMBRE. 1751. 193
1
chaque Billet : la fomme , que produira cette derniere
mife , feia employée en Lots & en Primes
qu'à la fin du mois on diftribuera aux intéreflés ,
felon que le hazard'en décidera , & elle fera répartie
de telle façon , que chaque intéreflé ait un Lot
ou une Prime. Le ſecond mois , il faudra pour la
nourriture de chaque Billet fournir deux écus , &*
l'on fuivra dans le tirage la même méthode . On
continuera ainfi de mois en mois jufqu'à la fin du
premier Sémeftre , en doublant la mife chaque
mois. Après ce premier Sémeftre , on en commencera
un fecond , dans lequel on obſervera les mê
més régles , avec cette feule difference que le prix
des Billets fera le double de ce qu'il aura été dans
le Sémeftre précédent, Il y aura à tous les tirages
un certain nombre de Primes de cinq cens écus ,
& les Actionnaires , auxquels il en échéra quelqu'une
, ne pourront plus prétendre à celles de
cette elpece , jufqu'à ce que tous ayent joui du
même avantage . Sur les Lots & fur les Primes ,
les Directeurs de la Loterie retiendront dix pour
cent , & la moitié du fonds qui proviendra de ce
bénéfice , fera placée en terres , maiſons ou contrats.
L'autre moitié fera divifée en quatre parties
égales , dont deux ferviront à penfionner les Veuves
& les Orphelins ; la troifiéme à foulager les
Vieillards & les Malades , & la quatrième à fournir
des dots aux pauvres filles . On deftine à la
fondation d'un Hôtel des Invalides les revenus des
acquifitions qu'en fera avec la premiere motié du
bénéfice de cette Loterie.
Un Convoi de Navires , deftinés pour l'Amérique
, mettra à la voile au premier vent favorable .
On a reçu avis que le Vaiffeau de guerre la Fortune
avoit échoué dans les environs de Dantzick ,
mais qu'il ne s'étoit noyé que deux personnes de
194 MERCURE DE FRANCE.
l'équipage. Ce Bâtiment alloit en Livonie , pour
y charger des bois propres à la Marine.
Sa Majesté a paflé quelque jours au Château de
Bregentoed , qui appartient au Grand Maréchal
de la Cour. Le Feldt Maréchal de Schulenbourg ;
le Baron de Pleffein , Grand Maître des Cérémonies
; M. Vander - Often , Confeiller Privé
, & plufieurs autres Seigneurs , ont été du
voyage.
eut
Les lettres de Stockholm marquent que le Baron
de Furftemberg , qui y étoit allé complimenter
de la part du Landgrave de Heffe - Caffel le
Roi de Suede fur fon Avenement au Trône ,
le 7 de ce mois fon audience de congé de ce Prince.
Ces lettres ajoutent que le 9 Sa Majesté Suedoife
fit la revue du Corps des Cadets Gentilshom .
mes , & vit un Détachement du Corps de l'Artillerie
exécuter diverses manoeuvres . On a fçû par
les mêmes lettres , que ce Prince a nommé Lieutenant
Feldt Maréchal d'Infanterie M. Gothard-
Guillaume Marks de Wurtenberg , Commandeur
de l'Ordre de l'Epée.
Selon les nouvelles de Pétersbourg , on continue
d'affarer que l'Impératrice de Ruffie fera cette
année un voyage en Ukraine. Cette Princeffe a
difpofé d'une place de Confeiller du Confeil de
Guerre en faveur de M. Pierre Sumorokoff, Lieutenant
Feldt Maréchal , & elle a conféré le grade
de Brigadier de ſes Armées au Comte de la Tour ,
Commandant de Gluckow. Le Grand Duc de
Ruffie a ordonné qu'on dreffât un état exact de
toutes les dettes dont le Duché de Holſtein eft
chargé , & qu'on prêt des arrangemens pour les
acquitter.
SEPTEMBRE. 1751. 195
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 3 Juillet.
Es lettres des frontieres marquent qu'un
L Corpsde Tartares de Crimée eftcouré
terres de Ruffie , & y a pillé plufieurs villages.
On a été informé par les mêmés lettres , qu'à l'approche
d'un détachement des troupes Ruffiennes ,
les Tartares s'éroient retirés , mais que les Ruffiens
les ayant joints près du Lac de Suza- Morzi , les
avoient attaqués , & qu'il y avoit eu de part &
d'autre un grand nombre de tués & de bleffés .
Leurs M. Imp. font attendues aujourd'hui dė
Prefbourg : l'Impératrice Reine y retournera demain
, & l'Empereur ira paffer quelques jours dans
une Terre du Comte de Kinfxy . On ne croit pas
que leurs Majeftés Impériales partent le 19 de ce
mois pour le Camp d'Offen , ainfi qu'elles fe l'étoient
propofé. Les troupes , qui font deſtinées à
former deux Camps en Bohême , ont ordre de
fortir de leurs quartiers au commencement du mois
prochain. Le bruit court qu'on a levé les difficultés
, furvenues au fujet des Inveftitures que differens
Princes de l'Empire font obligés de recevoir
de l'Empereur. On affure auffi , que l'Impératrice
Reine a accordé aux Hongrois la permiffion d'établir
chez eux toutes fortes de Manufactures , &
d'en tranſporter les marchandiſes dans les autres
Pays Héréditaires.
DE RATISBONNE , le 12 Fuillet.
Quelques-uns des Miniftres qui aſſiſtent à la
Diette de l'Empire , ont reçu de leurs Cours des
inftructions favorables à la prétention que les Ré-
11 ij
196 MERCURE DE FRANCE . •
formés ont de bâtir une Eglife à Francfort. D'un
autre côté , les Magiftrats de Francfort follicitent
ici trés-vivement , pour empêcher les Réformés
d'obtenir leur demande . Ces Magiſtrats ont écrit
à ceux de Cologne une lettre , par laquelle ils
expofent les raifons qu'ils croyent devoir détourper
la Diette de confentir à la conſtruction propofée
, & ils ont envoyé deux Députés à l'Evêque
Prince de Wurtzbourg , afin de l'engager à
s'y oppofer de tout fon pouvoir.
DE FRANC FORT , le 21 Juillet.
. Selon les avis reçus de Varel , une aîle de ce
Château a été totalement réduite en cendres . On
regrette fur-tout la Bibliotheque , dans laquelle
les Comtes d'Aldembourg avoient raffemblé avec
beaucoup de tems & de dépense un grand nombre
de Manufcrits & d'Editions rares. Les flammes
ont auffi confumé plus de trente maiſons voifines
, dont on n'a pu fauver prefque aucun meuble
.
ESPAGNE.
DE MADRID , le 20 Juillet.
DanTributo
On François de Varas y Valdes , Président
du Tribunal de la Contractation des Indes ,
a mandé au Roi , que le 7 de ce mois les Navires
le Condé , la Notre - Dame de Lorette & la Notre-
Dame de Mont-Carmel , qui font revenus de la
Vera-Cruz fous l'efcorte de la Frégate le Saint
Chriftophe , étoient entrés dans le Port de Cadix.
Ces Bâtimens ont rapporté , pour le compte du
Roi , mille dix- neuf Surrons de Cacao Zoconufco
, mille trois Caiffons de Chocolat , mille & un
Caiffons de Poudre de Goaxaca , mille vingt- cinq
<
SEPTEMBRE .
17518 197
de Tabac à fumer , dix neuf cens quatre-vingtfix
Caiffons de côtes de Tabac pour faire du Son ,
deux mille fept cens quatre vingt -deux Planches
de Cuivre , & quatre mille huit cent trois Piaftres
effectives pour le compte des Particuliers , deux
millions deux cens vingt & un mille fept cens quatre
vingt onze Piaftres effectives , quatre mille
cinq cens quarante- trois Marcs d'Argent ouvra
ges , la valeur de quaranre cinq mille cinq cens
vingt deux Piaftres en piftoles d'Espagne , mille
dix Marcs d'Or en Bijoux , cent foxante- treize
mille neufcens cinquante livres de Cochenille fine ,
vingt-cinq mille trois cens cinquante de Cochenille
filveltre,cinquante- neuf mille fept cens vingt- cinq
d'Indigo , cent quarante fept mille dix-neuf Vanilles
, trente - quatre mille neuf cens vingt cinq
de Racines de Jalap , trois mille huit cens dix
Quintaux de bois de Campêche , ving- cinq mille
fept cens cinquante livres de divers Remedes , trois
mille huit cens quatre-vingt feize Cuirs en poil ,
douze cens quarante - fix Cuirs tannés , treize cens
quatre vingt- quatorze Caiffons de Sucre , mille
fept Caiffons de Porcelaine , mille dix Ballots de
Salfepareille , mille fix Surrons de Cacao , mille
huic Caiffons de Chocolat , vingt- cinq mille deux
cens vingt cinq livers de Carmin , feize cens quatre-
vingt- dix neuf Surrons de Tabac en poudre
deux mille vingt- cinq Surrons de Tabac en feuilles
, mille deux Colliers de Perles , & mille quarante-
huit Planches de bois de Caoba.
ITALI E.
DE NAPLES ,
le
25 Juin.
Naffure que le Roi a envoyé au Comte Finochetti
, fon Miniftre Plénipotentiaire au.
près des Etats Généraux des Provinces Unies , les
I iij
198 MERCURE DE FRANCE .
pleins pouvoirs pour conclure un Traité de Commerce
avec cette République. Douze Vaiſſeaux
de guerre , Galéres ou Chabecs de Sa Majefté ,
font actuellement employés à donner la chafle aux
Corfaires de Barbarie , & bientôt feront joints par
deux autres Bâtimens , dont on acheve la conftruction.
On a appris que les deux Galéres , qui fe
font emparées de deux Vaiffeaux Algériens dans la
mer de Tofcane , fe difpofoient à en aller attaquer
un troifiéme , qui croifoit le long des côtes de l'Etat
degli Prefidii. Les réparations que le Roi a ordonné
de faire à plufieurs grands chemins , font
fort avancées.
Crotone , Ville de la Calabre Ultérieure , fur
la mer Yonienne , étant avantageuſement fituée
pour le commerce , le Roi a réfolu d'y faire conſ
truire un Port. Les Galéres de Sa Majefté ont éloigné
des côtes de ce Royaume les Corfaires de Barbarie.
On écrit de Campo Baflo , que la nuit du
29 au 30 du mois dernier il est tombé une gréle
d'une groffeur extraordinaire , qui a ruiné totalement
la récolte , & tué la plus grande partie des
animaux dans la campagne .
DE ROME , le 26 Juin.
Après plufieurs affemblées tenues par la Congre
gation , qui a eu ordre de délibérer fur les divers
plans propofés pour rendre le Port d'Anzio plus.
far & plus commode , celui préfenté par un Ingénieur
François a obtenu la préférence. Le Pape
vient de contribuer d'une nouvelle fomme de quarante
mille livres à la conftruction de l'Eglife de
Saint Pierre & Saint Marcellin . Sa Sainteté fait obferver
avec exactitude la défenfe de laiffer fortir
de cette ville aucune Antique. Le grand nombre
SEPTEMBRE. 1751. 199
de Médailles & de curiofités de diverfes efpeces ,
dont le Pape enrichit tous les jours la Collection
du Capitole , la rendent une des plus confidérables
de l'Europe . On grave les ftatues , les bas - reliefs ,
& généralement tous les morceaux précieux , que
cette Collection renferme , & cette fuite d'Eftampes
compofera quatre volumes.
Les Juillet , le Pape tint un Confiftoire ,
dans lequel Sa Sainteté informa le Sacré Collége
, que les differends entre le Saint Siége & la
République de Venife étoient heureulement terminés.
Par une des co ditions de l'accominodement
, le Pape doit ériger deux nouveaux Archevêchés
à la place du Patriarchat d'Aquilée.
DE LIVOURNE , le 12 Juillet..
Trente- neuf Algériens de l'équipage du Corfaire
, dont les Galéres de Naples le font emparées
près de l'Ifle de Giglio , s'étant fauvés dans cette
Ifle , ils ont été conduits ici , & l'on équipe une
Barque , pour les tranfporter à Alger . Sur les plaintes
faites par la Régence de ce que ce Corfaire
a été pris fous le canon d'un fort de Tofcane , la
Cour de Naples a répondu que les Pirates ne
pouvoient profiter de la Neutralité de quelque
côte que ce fût , lorsqu'ils s'y réfugioient avec une
prife appartenante à la Nation , dont les Vaiffeaux
les pourfuivoient.
DE VENISE , le 10 Juillet .
Selon les lettres de Conftantinople , la Porte a
reçu avis que les Villes d'Ifpahan & de Schirast
avoient été furprifes & pillées par les Youfbecs,
qui ont proclamé Roi de Perfe un jeune Prince ,
qu'ils prétendent être de la famille d'Abas le
I iiij
200 MERCURE DE FRANCE.
Grand. Ces nouvelles ajoûtent que les Négocians
Anglois & Hollandois , qui étoient établis à Gamroon
, ont pris le parti de fe retirer avec leurs
principaux effets.
DE TURIN , le 3 Juillet.
La Ducheffe de Savoye fut relevée de fes
eouches le 28 du mois dernier avec les cérémonies
accoûtumées . On affure que le Roi a envoyé
ordre au Comte de Canales , fon Miniſtre à Vienne
, de recevoir des mains de l'Empereur , au nom
de Sa Majefté , l'Inveftiture des Fiefs qu'elle tient
de l'Empire Le Prince Doria s'eft rendu ici , pour
recevoir du Roi celle du Marquifat de Loana Cette
Cour n'eft point encore d'accord avec celle de
Vienne fur les principaux articles , qui font l'objet
de la négociation, dont le Comte Chriſtiani , Chancelier
du Milanez , a été chargé auprès de S. M.
par l'Impératrice Reine de Bohême & de Hongrie.
Suivant un Etat qui paroît des revenus actuels du
Roi , ils montent à plus de onze millions deux
cens mille livres , monnoye de Piedmont.
L
GRANDE - BRETAGNE,
DE LONDRES , le 22 Juillet .
E Baron de Rofencrantz , Envoyé Extraordinaire
du Roi de Dannemarck , a remis au
Duc de Neuwcastle un Mémoire , par lequel il
déclare que l'Ile de Вicke , où le Gouverneur des
Inles fous le Vent ſe propoſe d'établir une Colonie ,
appartient à Sa Majefté Danoife , & même eft
actuellement habitée par plufieurs Sujets de ce
Prince.a, On a renvoyé l'examen de ce Mémoire
SEPTEMBRE. 1751. 201
aux Commiffaires du Commerce & des Plantations
. Près de deux mille Allemands fe font rendus
ici , pour paffer dans la Virginie & dans la Nouvelle
Ecoffe & on les a fait embarquer fur
cinq Navires , qui mettront inceffamment à la
voile.
>
Aujourd'hui vers les deux heures du matin , la
Princeffe de Galles eft accouchée heureufement
d'une Princeffe , & cette nouvelle a été annoncée
au Peuple par une falve générale des canons de la
Tour , & de ceux du Parc de Saint James .
On parle d'un mariage entre le Prince de Galles
& la Princeffe Caroline de Naffau- Dietz , fille
du Prince Stadhouder des Provinces Unies.
U
PATS-BA S.
AMSTERDAM , le 28 fuillet .
Ne Compagnie a fait un fonds d'un million de
florins , dans le deffein de prêter aux habitans
de Surinam les fommes , dont ils auront be
foin pour acquitter leurs dettes. Selon les arrange
mens pris à ce fujet , & qui ont été approuvés par
le Gouvernement , cette Compagnie fera mife aux
droits des Créanciers qu'elle remboursera , & les
hypothéques qu'on lui donnera feront enregistrées
à la Sécrétairerie de la Colonie. Si l'Emprunteur eft
chargé de quelque Convention Matrimoniale , la
femme s'engagera avec le mari . Il ne fera point
prêté par la Compagnie au delà des cinq huitiémes
de la valeur de l'habitarion , fur laquelle fe fera
l'emprunt . Pour la plus grande fureté des Prêteurs ,
I'Emprunteur hipothequera non feulement fon habitation
, mais encore les efclaves , les meubles
& Les outils qui en dépendent . De plus , il s'obli
I Y
202 MERCURE DE FRANCE:
gera d'envoyer tous les produits annuels de ladite
habitation à la Compagnie , qui les vendra le plus
avantageulement qu'il fera poffible , & qui , après
avoir prélevé les intérêts & les frais , lui tiendra
compte du refte de l'argent qu'elle aura reçu. La
Compagnie établira dans la Colonie une ou deux
perfonnes aux dépens des habitans , pour l'infor
mer exactement chaque année de l'état où ſeront
les habitations , & pour avoir foin qu'on n'en détourne
pas les produits . Il y aura , non feulement
faifie des biens , mais même contrainte par corps ,
contre les Débiteurs qui ne rempliront pas fidélement
les conditions ci deffus énoncées , & la Cour
de Juſtice de la Colonie jugera fans appel toutes les
affaires relatives aux prêts faits par la Compagnie.
Afin que les habitans de Surinam ayent plus de
facilité à fe libérer , la Compagnie leur laiffera
pendant vingt ans les Capitaux qu'elle leur prêtera.
Chacune des dix premieres années , elle prendra
fix pour cent d'intérêt. Elle n'exigera aucun intérêt
dans les dix années fuivantes, mais il lui fera remboursé
chacune de ces dix années 10 pour cent fur le
Capital . A l'égard des frais elle retiendra deux pour
cent de la vente des produits des habitations , & une
pareille fomme , tant pour les retours , pour que
P'emballage, le magafinage , le couretage , & les autres
dépenfes. Elle fournira aux habitans de Surinam
les vivres & les provifions qu'ils défireront , &
fuppofé qu'ils ne veuillent pas les prendre d'elle , il
leur fera libre de titer fur elle des lettres de change
pour le montant de leurs achats , en faifant
attention de ne pas demander des provifions , ou
de ne pas tirer des lettres de change , au delà
des fonds qu'ils auront dans la Caiffe de la Compagnie.
Cet établiflement a été formé par les foins de
SEPTEMBRE . 1751. 203
M. Guillaume Gedéon Deutz , Bouguemettre de
cette Ville , & on lui en a confié la principale
direction.
DE BRUXELLES , le 24 Juillet.
Il paroît une Ordonnance , adreffée par l'Im
pératrice Reine à l'Evêque de Gand , au fujet d'un
Mandement que ce Prélat a fait publier. Cette
Ordonnance porte que l'Impératrice Reine n'a pu
voir fans mécontentement quelques expreffions
hafardées dans ledit Mandement , qu'elle veut que
P'Evêque de Gand fe conforme exactement à l'Edit
donné le 26 Mai 1723 , par le feu Empereur
Charles VI , & qu'en conféquence ce Prélat s'abftienne
de donner occafion à réveiller les difputes
fur la Conftitution Unigenitus ; que comme il feroit
à craindre que des Prédicateurs & des Confeffeurs
du Diocèle de Gand , en employant ou en
expliquant les termes du Mandemeut de leur Evêque
, n'inquiéraffent à cette occafion des perfonnespeu
inftruites , ou ne répandiffent dans la Chaire
ou ailleurs quelques difcours indifcrets , l'Impéra
trice Reine défire que cer Evêque recommande
à tous les Eccléfiaftiques & à tous les Réguliers
fes Diocèfains , d'éviter tout ce qui pourroit troubler
1 paix de l'Eglife Belgique ; que cette Prin
celle fe promet de la déférence de ce Prelar à fes
ordres , qu'il fe conduita à l'avenir avec la circonfpection
qui eft néceffaire pour le maintien de la
tranquillité , & qu'il fera retirer inceflamment
tous les exemplaires imprimés ou manufcrits de
fon Mandement , afin que cet ouvrage demeure
fupprimé. L'Evêque de Gand s'eft conformné aux,
intentions de l'Impératrice Reine .
Cette Princeffe , avec le confentementdu Pape ,
I vj
204 MERCURE DEFRANCE .
a invité les Evêque des Païs Bas , à dimininuer le
nombre des Fêtes dans leurs Diocèles , & particu
liérement à retrancher celles qui fuivent les jours
de Pâques , de la Pentecôte , & de la Nativité de
Notre Seigneur,
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
E 16 Juillet , la Reine communia par les mains
Lde l'Evêque de Chartres , fon Premier Aumo
nier. Sa Majefté affitta l'après - midi dans l'Eglife
des Réligieufes Carmelites , au Sermon du Pere
de Bonneuil , Recteur du Collége des Jéfuites ,
& au Salut , auquel l'Evêque de Chartres officia.
La Reine , accompagnée de Madame Henriette
de Madame Adélaïde , & de Mefdames Victoire
Sophie & Louife , entendit le 18 la grande Meffe
dans l'Eglife Paroiffiale de Saint Jacques.
>
L'après- midi , le Roi & la Reine , accompagnés
de Meldames de France , fe rendirent à l'Eglife
du Monaftere de la Congrégation de Notre Da
me, & leurs Majeftés y affifterent aux Vêpres &
au Salut.
Le 15 , Monfeigneur le Dauphin arriva de Verfailles.
Les Obfeques de feu Don François Pignatelli ,
'Ambaffadeur de Sa Majefté Catholique , ont été
faites le 20 avec une très-gande pompe , dans
P'Eglife Paroiffiale de Saint Antoine , où il a
été inhumé. Cet Ambafladeur , par un grand
nombre de qualités refpectables , & par la maniére
dont il a rempli conftamment les fonctions de fon
Ministére auprès du Roi , s'étoit acquis la plus
SEPTEMBRE.
1751 . 201
*
haute confidération , & la perte caufe de juftes re
grets à toute la Cour,
Le Marquis de Rubi , fils de ce Seigneur , fe
difpofe à retourner à Madrid .
Auffitôt après la mort de Don François Pignatelli
, le Chevallier d'Aldecoa , Sécrétaire de
l'Ambaffale d'Espagne , a dépéché un Courier
pour annoncer cette mort à Sa Majesté Catholique.
Selon les lettres de Breft , du 10 Juillet , l'Efca
dre qui a été équipée dans ce Port , & dont le
Roi a donné le Commandement à M Perier , a
été jointe par les deux Frégates qu'on attendoit de
Rochefort , & le jour du départ de ces lettres elle
auroit mis à la voile , fi le vent avoit été plus fa-
Evorable.
Des Prédicants ayant répandu en Languedoc
le faux bruit d'une prétendue Tolérance , il y a
été publié deux Ordonnances du Roi , des 17 Janvier
& 6 Novembre 1750 , par lefquelles Sa Ma
jefté enjoint à tous fes Officiers & à tous Juges
dans cette Province , de vaquer diligemment
l'exécution de fes Edits & Déclarations concernant
la Réligion Prétendue Réformée . Afin de maintenir
à cet égard l'obfervation des Loix par des
moyens encore plus furs & plus prompts , le Roi
autorife le Commandant en chef , & en fon abfence
l'Intendant de la Province , à connoître de plu
fieurs fortes de Contraventions à ces Edits & Déclarations
, avec pouvoir même de condamner les
Contrevenans fans forme de procès . Il a auffi été
donné des ordres dans les aurres Provinces , pour
que les mêmes Edits & Déclarations y foient executés
à la rigueur , & que généralement tout exercice
public ou particulier de la Réligion Prétendue
Réformée y foit réprimé févérement.
206 MERCURE DE FRANCE.
Le Roi a fait un nouveau Réglement , dont l'ob
jet eft de mettre les Harras des Païs de Conflens ,
de Cerdagne & de Foix , en état de produire les
meilleures efpeces de chevaux , dont ces Païs
foient tufceptibles . Par le même Réglement , Sa
Majefté ordogne que les douze Etalons , choifis
pour lefdits Haras , foient employés , hors le
tems de la monte , à former une Ecole qui fera éta.
blie dans le lieu où feront ces Etalons , & dans laquelle
douze Gentilshommes de la Province puif
fent apprendre à monter à cheval . Cette Ecole fera
fous la direction du Lieutenant Général de la
Province en l'abſence du Gouverneur. Le détail
intérieur feta adminiftré par le Viguier du Rouffillon.
Y
Le 17 , Monfeigneur le Dauphin & Madame la
Dauphine fignerent le Contrat de mariage de M.
du Bois de Crance & de Dame Marie- Catherine
de Tarade , veuve de M. Jacques de la Villette de
Belfay M du Bois de Crancé eft Ecuyer Ordinaire
de Madame la Dauphine .
Le 22 , les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à dix huit cens quarante- cinq livres ; les
Billets de la Premiére Loterie Royale à fix cens
quatre- vingt huit livres , & ceux de la Seconde
n'ont point de prix fixe.
Le 25 Juillet , Fête de Saint Jacques , la Reine
fe rendit avec Monfeigneur le Dauphin & Meldames
de France à l'Eglife de la Paroiffe du Château
Jaquelle eft dédiée à cet Apôtre , & Sa Majesté
y entendit la Grande Mefle .
Leurs Majeftés , accompagnées de Monfeigneur
Je Dauphin & de Mefdames , affifterent l'aprés-
midi aux Vêpres & au Salut dans la même
Eglife.
La Reine donna le 27 le Voile blanc à une NoSEPTEMBRE.
1751. 207
vice du Monaftére de la Vifitation , & M. de
Vaux , Chanoine de l'Eglife Cathédrale de
Noyon, prêcha à cette occafion devant S. M.
Monfeigneur le Dauphin & Madame Henriette
affiftérent le 23 , dans l'Eglife du Monaftére des
Carmelites , à la Profeffion d'une Religieufe , &
Madame Henriette , en lui donnant le Voile noir ,
la nomma Soeur Henriette. Le Sermon fut prononcé
par le Pere Butler , de la Compagnie de Jefus.
Le 24 , Monfeigneur le Dauphin & Madame
Henriette affiftérent à la Vefture de la Demoiſelle
de Beauval , qui eft entrée au Noviciat du Monaftére
de la Vifitation . M. du Mont , Doyen de l'Eglife
Colégiale de Saint Clement , prononça le
Sermon
Monfeigneur le Dauphin partit le 28 , pour
retourner à Versailles .
Sur la fin du mois de Juillet M. Schepflin ,
Hiftoriographe du Roi , Profeffeur d'Hiftoire à
Strafbourg , & Académicien Libre de l'Académie
Royale des Infcriptions & Belles Lettres , préfenta
au Roi & à Monfeigneur le Dauphin le premier
Volume de fon Alfatia Illuftrata , qu'il a dédiée
à Sa Majesté , & le Roi lui a accorde une penfion
de deux mille livres . M Schepfin a lû à l'Acadéwie
des Intcript ons & Belles Lettres une Differtation
remplie d'érudition & de recherches fur une
efpece de monnoye du moyen Age .
Le 29 , les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à dix - huit cens foixante livres ; les Billets
de la Premiere Loterie Royale à fix cens quatrevingt
cinq livres , & ceux de la Seconde n'ont
point de prix fixe .
Le 31 Juillet , le Roi accompagné de Madame
Henriette , de Madame Adelaide , & de Meſdames
Victoire , Sophie & Louife , entendit la
208 MERCURE DE FRANCE.
Meffe dans l'Eglife du Collège des Jéfuites . La
Reine affifta l'après midi dans la même Egliſe aux
Vêpres & au Salut , ainfi qu'au Sermon du Pere
Poncet , de la Compagnie de Jefus.
Leurs Majeftés , accompagnées de Mefdames de
France , affifterent le premier Août au Salut dans
I'Eglife Paroiffiale de Saint Antoine.
La Reine fe rendit le 2 à l'Eglife des Capucins ,
& Sa Majesté y affifta au Salut , auquel l'Evêque
de Meaux officia .
Le 4 , la Reine entendit la Grande Meſſe dans
l'Eglife des Réligieux Dominicains,
Le Roi a ordonné qu'on établît un Architecte-
Ingénieur en Chef , quatre Infpecteurs Géneraux ,
un Directeur du Bureau des Géographes & Deflinateurs
, & vingt- cinq Ingénieurs des Ponts &
Chauffées , en Commiffron , pour les Généralités &
Païs d'Elections .
En confidération de la découverte que M.Brof
fard , Chirurgien de la Châtre en Berry , a faite
d'un Topique pour arrêter fans Ligature les Hémorragies
des Artères , Sa Majefté a accordé une
Gratification & une Penfion à ce Chirurgien.
M. Boyer de Berguerolles , Lieutenant Réformé
à la fuite da Régiment d'Infanterie de Saint Cha
mont , a trouvé le moyen d'élever les eaux à
une très grande hauteur , avec une dépenſe peu
confidérable.
Les , les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à dix neuf cens livres , les Billets de la Premiere
Loterie Royale à fix cens quatre- vint- fix livres,
& ceux de la Seconde font à fix cens quarante,
Les , le 6 & le 7 Août , la Reine entendit la
Meffe dans l'Eglife des Carmélites , & le 7 Sa Majefté
y affifta au Salut , après avoir paffé la journée
dans le Monaftére de ces Religieufes.
SEPTEMBRE 1751 . 209
E
La Reine , accompagnée de Madame Henriet
te , de Madame Adélaïde , & de Mefdames Victoire
. Sophie & Louife , le rendit le 8 à l'Eglife de
la Paroiffe du Château , & y entendit la Grande
Meffe .
L'après-midi , leurs Majeftés & Mefdames de
France affiftérent au Salut dans l'Eglife du Monaf
tére de Notre - Dame.
Le Roi tint le 3 deux Confeils , l'un des Dépêches
, l'autre des Finances , & Sa Majefté tint let
8 Confeil d'Etat.
Sa Majefté a pris plufieurs fois le divertiffement
de la chaffe .
,
Pendant la chaffe dus , un des chevaux , que
le Roi monta s'étant abattu , Sa Majefté tomba
, & fe fit au front une légere contufion . La
nuit fuivante & le lendemain , le Roi fentit quelque
douleur au bras qui avoit foûtenu le principal
effort de la chûte , mais Sa Majefté eut la nuit du
6 au 7 un fommeil tranquille , & comme à fon réveil
le Roi ſe trouva entiérement foulagé , les Médecins
n'ont pas jugé qu'il fût néceflaire de faigner
Sa Majefté. Le 7 , le Roi chafla à fon ordinaire
.
La Reine arriva à Verſailles de Compiegne le 9
'Août.
Le 10 la Reine , accompagnée de Monfeigneur
le Dauphin , entendit dans la Chapelle du Château
les Vêpres & le Salut , chantés par les Milfionnaires.
Le Roi , qui s'étoit rendu le 10 de Compiegne
au Château de la Meute avec Meldames de
France , revint à Verfailles le 11 avec ces Princeffes.
On a reçu vis que l'Efcadre , équipée à Brest ,
a
avoit mis à la voile avec un vent favorable. Elle
eft compofée de dix Vaiffeaux de guerre & de qua210
MERCURE DE FRANCE.
tre Fregates , & elle eft fous les ordres de M. Perier
, Chef d'Eſcadre.
Le 12 , les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à dix -huit cens foixante -dix livres , les Billets
de la Premiere Loterie Royale à fix cens quatre-
vingt- trois , & ceux de la Seconde à fix cens
trente-huit.
洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗
NAISSANCES ET MARIAGE.
I
L y a des noms fi intéreſſans , que tout ce qui
peut les concerner , vient toujours à propos à
la connoiffance du Public qui aime mieux être
inftruit tard , que de ne le pas être . Il aura donc
gré à mon attention de lui faire part de l'article
fuivant , quoique l'évenement foit de l'année der
niere. J'aurai la même attention toutes les fois que
Poccafion s'en prélentera.
Le 6 Août 1750 , naquit au Château de Beaumont
, en Bourbonnois , Ignace de Moutbolier-
Beaufort- Canillac , fils d'Edouard de Beaufort-
Montboiffier , Chevalier , Comte de Canillac ,
Capitaine dans le Régiment de Clermont Prince ,
fecond fils d'Ignace de Beaufort Mont boiffier de
Canillac , Vicomte de la Roche , Baron de Chaffagne
, Chef du nom & Armes de la Maifon de
Montboiffier , & de Louife Mottier de la Fayette.
Ce Seigneur eft frere de Pierre Charles-de Beaufort-
Montboiffier , dit le Marquis de Canillac ,
Lieutenant Général des armées du Roi , ci devant
Premier Enfeigne de la Seconde Compagnie des
Moufquetaires de la Garde , & de Claude - François
de Montboiffier , dit l'Abbé de Canillac , Abbé
Commendataire des Abbayes Royales de Saint
Pierre de Montmajour- les Arles , de N. D. de
SEPTEMBRE. 1751. ZLA
Cercan, & de la Sainte Trinité de Fecamp , Confeiller
d'Etat , Comte de Lyon , Docteur de Sorbonne
, Auditeur de Rotte , &c . Le Comte de Canillac
quitta en 1749 , l'Ordre de Malte , & époufa
le & Avril , dans la Chapelle du Château de
Beaumont , Damoiselle Anne- Elifabeth de Trouffebois
, fille de Charies , Marquis de Trouflebois ,
Seigneur de Beaumont , de Breuil , & de Preigni ,
& de Dame Agnes- Hugon de Fourchaud.
La Maifon de Montboiffier eft , fans contredit ,
Pune des plus anciennes & des plus illuftres du
Royaume. La Fondation de la riche Abbaye de
Saint Michel de la Clufe , en Piémont , faite vers
l'an 1000 , par Hugues- Maurice , dit le Découfu ,
Seigneur de Montboiffier , qui y annexa les Prieurés
de Cunlac & d'Arlent , en Auvergne , auffi
fondes par lui , eft une preuve bien authentique de
la puiffance de ce Seigneur , auquel Pierre de
Poitiers , contemporain de Pierre le venerable ,
Abbé de Cluni , fon petit fils , donne pour ancêtres
les anciens Souverains d'Auvergne , dans le
Panégyrique qu'il nous a laiflé de ce faint Abbe
la gloire de fa Patrie , & l'un des plus grands ornemens
de la Maifon de Montboiffier , auffi bien
que fon frere Heraclius , Archevêque de Lyon ,
que l'Empereur Frederic L. établit par fa Bulle du 18
Novembre 1157, Exarque du Royaume de Bourgogne
, avec tous les Droits de Regale fur la Ville
de Lyon , & dans fon Archevêché , au- delà de la
Saône. Ces deux grands perfonnages avoient pour
mere la B. H. Rhingarde qualifiée coufine du
Comte de Nevers , morte Religieuſe dans l'Ordre
de Saint Benoît , & entre autres freres , Euttachel,
pere d'Euftache , Seigneur de Montboiffier , dont
on conferve dans le Tréfor des Chartes du Roi ,
le Teftament de 1248 , par lequel il établit tuteur
212 MERCURE DE FRANCE.
de fon fils du même nom , Alphonse de France ,
Comte de Poitiers & de Touloufe , frere de Saint
Louis , & en cas de mort de ſon fils , inſtitue ce
Prince fon héritier , dans tous fes biens , excepté
de la Terre de Montboiffier.
Jacques , Seigneur de Montboiffier , un de fes
defcendans , prit au commencement du quator
ziéme fiécle , le nom & les Armes de Beaufort ,
ayant été inftitué à cette condition héritier des
Comtés de Beaufort & d'Alais , du Marquifat de
Canillac , & des Seigneuries de Pont du Château ,
d'Anduze , & c. par Jacques de Beaufort , Marquis
de Canillac , fon grand oncle maternel , &
le dernier de la Mailon de Beaufort , laquelle avoit
poffedé la Vicomté de Turenne , & donné à l'Eglife
les Papes Clément VI . & Grégoire XI. C'eſt
depuis cette alliance que les aînés de la Maiſon de
Beaufort Montboiffier ont porté le titre de Patrics
Romain , & Prince de l'Eglife , titre dévolu , & dû
par droit d'aîneffe au Vicomte de la Roche , pere
du Comte de Canillac , qui donne lieu à cet artiole
, & dont la Maifon a toujours foutenu la grandeur
de fa naiffance par le luftre des plus belles
alliances , telles que celles des Maifons de Clermont-
Dauphin , de Vienne , de Châtillon , de
Montmorin , de Polignac , d'Apchier , de Chalençon
, de Langheac , d'Estaing , d'Alégre , de Mitte-
Chevrieres , de la Queille , de Mottier de la
Fayette , de Maillé , & c . Voyez du Chéne , Maifon
de Châtillon , p. 463 , les Tablettes hiftoriques
, feconde partie , p. 173 .
Quant à la Maifon de Trouffebois , dont eft
iffue la Comteffe de Canillac , le titre de Chevalier ,
qu'ont porté les ancêtres dès le douzième fiécle ,
& les monumrens que l'on en trouve dans les Car
tulaires des Abbayes de Chalivoi & de Fontmo
SEPTEMBRE. 1751. 213
signi lui affurent un des premiers rangs parmi les
plus nobles & les plus anciennes des Provinces de
Berri , de Bourbonnois & de Nivernois , où toutes
fe font honneur de fon alliance , telles que les
Maifons de Culant , de Gaucourt , de la Ported'Iffertieux
, de Griver - d'Auroy , de Saint Aubin ,
d'Affi , de Marechal , de Marfelange , de S. Hilaire
, de Saligni , & c. Sadon de Trouffebois , Chevalier,
donna vers l'an 1150 , en piéſence de Renaud
de Montfaucon, à l'Abbaye de Fontmotigni , la dîme
de Bernai, du confentement de fa femme Alix ,
& de leurs trois enfans dont l'aîné Eudes de Trouf
febois fut auffi un des bienfaiteurs de cette Abbaye,
& mérita par fes fervices , le don que le Roi
Philippe- Augufte lui fit de la Ville & Seigneurie de
Garlande en foi & hommage , par Charte du
mois de Novembre 1219. Parmi les defcendans
d'Eudes on trouve Henri de Trouffebois , qui en
1299 étoit , comme le rapporte la Thaumaffiere ,
Capitaine d'une Compagnie d'Ordonnance , de
Guillaume de Trouflebois , Capitaine d'une Compagnie
d'Ecuyers , en 1338. Celui - ci fut pere
d'Eudes de Trouffebois , Chevalier Seigneur de
Champaigne près Saint Pierre- le- Mouftiers ,
dont la fille Jeanne , Dame de Laleuf , étoit veuve
en 1388 , de Guillaume de Lamoignon , Seigneur de
Lamoignon & de Mannai , un des Ancêtres de M. le
Chancelier. Jean de Trouffebois , frere de Jeanne
, continua la poftérité des Seigneurs de Champaigne
, & de lui defcend en ligne directe Charles
de Trouflebois , pere de Madame la Comteffe de
Canillac , & frere de Louile de Trouffebois , Dame
de Champaigne , veuve en premieres nôces
de N..... de Dreuille d'Iffards , Capitaine de
Cavalerie dans le Régiment de Levis , & en fecondes
aôces de N.... de Nucheffe , Capitaine
,
214 MERCURE DE FRANCE.
de Cavalerie , dans le Régiment d'Anjou. Voyez
l'Hiftoire de Berri , par la Thaumaffiere , page
998.
Le 3 Juillet 1751 , Madame la Marquise de la
Salle , époufe du Lieutenant Général des armées du
Roi , accoucha d'un fils , qui fut baptifé le lendemain
à Saint Sulpice . Voyez la fixiéme partie des
Tablettes hift. p . 154.
Le 1s le Baron de Laugier- Villars épousa Dile
de la Croix , fille de feu Céfar- Marie de la Croix ,
Intendant des Iles du vent.
AVIS.
'Auteur des Tablettes Hiftoriques & Généalogiques
, travaillant à un Supplément des
Terres titrées , & des anciennes Baronnies , invite
ceux qui peuvent être intéreffés à cet ouvrage
de lui fournir inceffamment les Mémoires inftructifs
, dont il a befoin , & d'avoir attention qu'ils
foient écrits très- lifiblement , furtout les noms de
familles & des Terres , fans employer de lettres
rondes , dans lesquelles il eft fort aifé de prendre
un u, pour une %, une r , pour un и, un e , pour un
c , &c. Il feroit à defirer que l'on eût la même
attention dans les Mémoires Généalogiques , que
l'on nous adreffe pour être inferés dans le Mercute.
Ces Mémoires feront adreffés franco , à M. de
Nantigni , à l'Académie Royale , rue des Canettes,
proche Saint Sulpice , qui les remettra à l'Auteur.
APPROBATION.
J
'Ai lû , par ordre de Monfeigneur le Chancelier
, le Mercure de France du préfent mois. A
Paris , le premier Septembre 1751.
MAIGNAN DE SAVIGNY :
TABLE.
PLACES FUGITIVES en Vers &en Profe.
La Toilette de l'âge d'or , 3
Lettre à l'Auteur du Mercure , au fujet de plufieurs
obfervations fur des réflexions inférées dans différens
Mercures ,
Salmonée , ou l'ambition punie , Poëme ,
Lettre de Zelindor ,
Epitre au Sexe ,
6
12
16
21
Aflemblée publique de l'Académie Royale de la
Rochelle , tenue le 28 Avril 1751 , 23
Traduction de l'Ode IX. du troifiéme Livre d'Horace
61
Réponse au Difcours qui a remporté le Prix de
l'Académie de Dijon , fur cette Queſtion : Si le
rétablissement des Sciences des Arts a contribué à
épurer les moeurs , par un Citoyen de Genève , 63
Contre l'avarice ,
Extrait de la Séance publique de l'Académie Roya
le de Chirurgie du 8 Juin 1751 ,
84
85
ΙΟΙ
Vers pour mettre au bas du Portrait de M. Chau.
velin , Intendant des Finances ,
Mémoire hiftorique fur le Jubilé univerfel de l'annce
Sainte 1750 , & autres précédens ,
Cérémonies obfervées à Rome pour l'ouverture de
Pannée Sainte 1750 ,
102
115
Conte allégorique par M. le Marquis de Laffy ,
pere du dernier mort ,
Lettre à l'Auteur du Mercure , fur le portrait
Mad. de Sthaal ,
Mots des Enigmes & des Logogriphes du Mer
re d'Août ,
Enigmes & Logogriphes ,
Nouvelles Litteraires , & c.
121
120
129
Beaux- Arts. Catalogue taiſonné de toutes les pié
ces qui forment l'Ouvre de Rembrandt , compofé
par feu M. Gerfàint , & mis au jour par les
Sis Helle & Glomy , 153
Lettre à l'Auteur du Mercure , fur la nature d'un
Mode en e- fi -mi naturel & fur fon rapport ,
tant avec le Mode majeur , qu'avec le Mode
mineur , 166
Lettre fur les Peintures d'Herculanum , aujourd'hui
Portici , 171
Chanfon. La Bagatelle , Vaudeville , par M. Mellé
.
184
187 Spectacles ,
Débus de Mlle Hus à la Comédie Françoiſe , 188
A M. Favart , fur la Parodie des Indes galantes , 189
Les Indes danfantes , ibid.
Concert Spirituel , 190
Nouvelles Etrangeres , &c . 192
France . Nouvelles de la Cour , de Paris , &c. 204
Nailfances & Mariage , 210
Avis ,
214
La Chanson notée doit regarder la page 184
De l'Imprimerie de J. BULLOT.
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ
AU
ROI.
JUILLE T.
1751.
IGIT
UT
SPARGA
Chez
Papillon
A PARIS ,
La Veuve CAILLEAU , rue Saint
Jacques , à S. André,
La Veuve PISSOT, Quai de Conty ,
à la defcente du Pont- Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais,
JACQUES BARROIS , Qual
des Auguftins , à la ville de Nevers,
M. DCC . LI.
Avec Approbation & Privilege du Roi
HE NEW YORK
PUBLIC LIBRARY
885272 A VIS .
ASTOR, LEH mm
; SSE du Mercure eft à M. MERTEN
, TILDEN FOU
1005 au Mercuré , rue de l'Echelle Saint Honoré,
à Hotel de la Roche-fur - Yon , pour remettre
M. l'Abbé Raynal.
Nous prions très- inftamment ceux qui nous adreſſeront
des Paquets par la Pofte , d'en affranchir le port ,
pour nous épargner le déplaifir de les rebuter , & à eux
celuide ne pas voir paroître leurs Ouvrages.
Les Libraires des Provinces ou des Pays Etrangers
quifouhaiteront avoir le Mercure de France de lapremiere
main, plus promptement , n'auront qu'à
écrire à l'adreffe ci- deffus indiquée.
On l'envoye auffi par la Pofte , affranchi de port ;
aux perfonnes de Province qui le defirent .
On avertit auffi que ceux qui voudront qu'on le porte
chez eux à Paris chaque mois , avant qu'il paroiffe
chez les Libraires , n'ont qu'à faire fçavoir leurs intentions
, leur noms & leur demeure audit fieur Merien
, Commis au Mercare ; on leur portera le Mercure
très - exactement , moyennant 21 livres par an , qu'ils
payeront , fçavoir , 10 liv.. 10f. en recevant lefecond
volume de Juin , & 10 l . 10 f. en recevant le fecond
volume de Décembre. On les fupplte inftamment de
donner leurs ordres pour que ces payemens foient faits
dans leurs tems.
On prie auffi les perfonnes de Provinces , à qui on
envoye le Mercure par la Pofte , d'être exactes à faire
payer au Bureau du Mercure à la fin de chaque femefare
, fans cela oft feroit hors d'état de foutenir les
avances confidérables qu'exige l'impreffion de ces
ouvrage.
On adreffe la même priere aux Libraires de Provinces:
Les perfonnes qui voudront d'autres Mercures que
ceur du mois courant , les trouveront chez la veuve
Pifor, Quai de Conti,
PRIX XXX. SOLS .
VILE
MERCURE
DE FRANCE ,
1
DEDIE AU ROI.
JUILLET. 1751 .
4 PIECES FUGITIVES ,
en Vers & en Profe.
EPITRE FAMILIERE
A M. le Comte de *** , en lui envoyank
du papier
.
E ne poffede que les fleurs ,
Dont vos mains ont paré ma tête,
Et dont les Graces pour ma fête ,
Nuérent les vives couleurs,
Je n'ai pour tout bien qu'une lyre ,
Ouvrage & préfent de l'Amour ,
Quel e caprice ou le délire
Démontent cent fois en un jour.
Content d'une noble indigence ,
A ij
4 MERCURE DE FRANCE.
Je n'encenfe que les vertus ,
Et je perds avec nonchalance
La vaine faveur de Plutus ;
Mon tréfor eft indépendance .
Je vois autour de mes foyers
Les plaifirs , las de l'abondance ,
Se repofer fur mes papiers.
Or ces papiers , très-peu gothiques ;
Ne font pas les Chartres antiques ,
Où le fot orgueil des ayeux
Repaît de grandeurs chimériques
L'orgueil plus fot de leurs neveux.
Que font des titres de nobleffe ,
Près de ces recueils de tendreffe ,
Où le Dieu des vers m'a permis
De n'avoir d'art que la pareffe ,
De penſer avec mes amis ,
De fentir avec ma maîtreffe !
Daignez recevoir la moitié
Des papiers à qui je confie ,
Et les fecrets de l'amitié ,
Et ceux de ma philofophie.
Vous , qui fçavez affocier
L'efprit , la jufteffe & la grace ,
Qui fçavez fi bien marier
Les roles avec le laurier ,
Ecrivez , charmez le Parnaffe ;
Vous avez la plume d'Horace ,
Il ne vous faut que du papier .
JUILLET. 1751 .
RIEN ne fait plus d'honneur aux Grands,
que de proteger les Belles Lettres, Difcours
pofthume de M. de la Motte.
'Eftime des hommes eſt un de nos plus
grands befoins. Nous naiffons , rous
avec ce defir , qui fe développe en nous
long- tems même avant la raiſon , & qui ,
acquerant toujours de nouvelles forces , à
mefure que nous avançons dans notre carriere
, franchit , pour ainfi- dire , les bornes
mêmes de notre vie.
C'eft lui , qui pour fe fatisfaire , a imaginé
cette immortalité qui dérobe nos
noms à l'oubli , & qui nous éterniſe au
moins dans la mémoire des hommes.
Tel eft l'inftinct général ;inſtinct fi noble
& fi digne d'une intelligence , qu'il peut
aller de pair avec la raison.
Mais ce defir , quoique général , n'eft
jamais fi vif que dans les Grands . Placés
fur un Théatre plus élevé , en vûe par conféquent
à plus de fpectateurs , ils fe propofent
auffi plus de fuffrages, & ils font rarement
contens , s'ils ne fe croyent parvenus
à l'eftime univerfelle.
Qu'ils fçachent donc les moyens de l'acquérir
; mettons-les fur les véritables voyes
A iij
MERCURE DE FRANCE.
de l'honneur. Qu'ils apprennent que les
hommes n'eftimeront jamais en eux , que
les louables inclinations du coeur , & les
lumieres de l'efprit , & que rien ne prouvera
mieux en eux ces avantages que la
protection qu'ils accorderont aux Belles
Lettres.
Envain la flatterie leur tient un autre
langage ; qu'elle nous réponde elle-même ,
ou plutôt forçons -la de fe taire , en découvrant
le vuide & l'illufion de tout ce
qu'elle refpecte dans les Grands,
Sera- ce la naiffance qui leur attirera de
fincéres hommages ? On fçait affez qu'elle
n'eft pas un mérite ; mais feulement le
préfage du mérite , & l'obligation d'en
acquerir. Toute la force du préjugé ne va
qu'à nous arracher pour elle des reſpects
extérieurs ; & comme nous nous acquittons
par notre eftime envers la vertu des
Ancêtres , nous payons auffi d'un égal
mépris l'indignité des defcendans . Nous
allons même encore plus loin ; nous nous
vengeons d'être nés dans les derniers
rangs , en jugeant à la rigueur ceux que le
hazard a traités mieux que nous . Une vertu
commune leur tient prefque lieu de
vice , & oppofant toujours ce qu'ils devroient
être à ce qu'ils font en effet , nous
allons jufqu'à les trouver méprifables .
JUILLET. 1731. 7
s'ils ne font auffi louables que
leurs peres
.
Tireront-ils des dignités un droit plus
légitime à nos louanges ? Loin de leur don
ner par elles-mêmes de nouvelles perfections
, elles ne fervent fouvent qu'à mettre
au jour tous leurs défauts ; & tel dans un
rang médiocre fe feroit fauvé du mépris ,
qui en eft devenu l'objet éternel , pour s'être
laiffé élever aux premieres places . Avares
de notre eftime , nous ne l'accordons
qu'au mérite perfonnel , nous dépouillons
les hommes de ce qui leur eft étranger
, & mis alors dans la balance , ils n'y
pefent que leur véritable poids.
Défabufés du bonhenr de la naiffance
& de l'éclat des dignités , croiroient- ils
que les richeffes les honorent ? Elles n'amenent
d'ordinaire que des vices & des
flatteurs , & tout ce qu'elles ont de faftueux
, n'attire de la part des hommes.
qu'une véritable envie , déguifée fons de
faux applaudiffemens.
Mais quelque indignes d'eftime que
foient ces avantages par eux- mêmes , les
Grands les peuvent rendre par un ufage.
éclairé des fources fécondes d'honneur &
de réputation , s'ils paroiffent par leur
conduite juger fainement du prix des chofes
, & les aimer felon leur prix ; fi d'un
A iiij.
8 MERCURE DE FRANCE
•
coeur vertueux & d'un efprit étendu , ils
n'employent leur autorité & leurs richef
fes qu'à procurer le bonheur de la fociété
, la fociété s'en acquitte auffi - tôt par des
fuffrages unauimes , & elle tranfmet encore
aux races futures fon eſtime & ſa reconnoiffance
.
Or les Grands ne font jamais paroître.
plus de louables inclinations , ni plus de
lumieres ; ils ne procurent jamais mieux
le bonheur de la fociété que par la protection
qu'ils donnent aux Lettres , & il ne
faut que le prouver pour les convaincre
en même tems , que rien ne peut leur affûrer
une gloire plus folide , ni plus durable.
Qu'est ce que les Belles Lettres ? C'eſt
ce que l'Antiquité nous a laiffé de plus propre
à perfectionner la raifon ; ce font les.
modéles de la plus fublime Poëfie , & de la
plus faine Eloquence ; c'eft l'heureuſe imitation
de ces grands modéles ; elles renferment
également ce qui régle le coeur , ce
qui forme le jugement , ce qui étend , &
ce qui éleve l'efprit ; c'eft enfin , pour ainfi
dire , l'éducation du genre humain . Otezles
aux hommes , ils retombent tout à
coup dans une brutale ignorance , qui ramene
avec elle , & la groffiereté des vices,
& la ferocité des paffions.
JUILLET.
1751 J
C'est donc un goût naturel pour la
vertu , qui nous fait fentir la beauté des
Lettres , & ce n'eft que le zéle de cette
même vertu qui engage les hommes à les
protéger.
Un Grand abandonné aux paffions ,
ébloui de fa dignité , amoureux de ſes richeffes
, & noyé dans les plaifirs , ne regarde
d'ordinaire les Sçavans qu'avec mépris
: indigne de fon intelligence , il dédaigne
de la perfectionner , & tout ce qui
n'eſt pas fenfible & groffier , lui patoît fri
vole.
Quoi de plus méprifable que cet homme
, qui élevé par la fortune au - deffus des
autres , fe ravale ainfi lui-même jufqu'à
l'inftinct des bêtes , qui , fans aucun fentiment
de fa grandeur naturelle , néglige les
befoins de l'efprit , pour multiplier ceux.
du corps , & qui compteroit pour un tems
perdu , celui qui ne ferviroit qu'à le rendre
plus parfait !
Autant que cet homme eft digne de
mépris par la baffeffe de fon coeur , autant
Fami , le Protecteur des Lettres eft il ref
pectable par la nobleffe de fes fentimens ;:
avide de connoiffances , il voudroit intéreffer
tous les hommes à l'inftruire , il ne connoît
de plaifirs folides que les plaifirs uti
les ; vous ne le verrez point en proye à des
A W
10 MERCURE DE FRANCE.
Alatteurs qui étudient fes paffions , pour
les prévenir. Cherchez-le parmi les fages ,
dont il tache de s'approprier les lumieres ;
au prix des biens fragiles qu'il pofféde , il
achete des Sçavans un bien durable qui lui
manque ; non content même des fecours .
que lui prête fon fiécle , il interroge encore
les fiécles paffés ; cherchant des leçons
dans les Philofophes , des exemples dans:
les Hiftoriens , de nobles mouvemens
dans les Poëtes , & l'habitude de la raifon
dans les Orateurs , il ne s'applaudit enfin
d'être Grand que par la facilité que fon
élévation lui donne à augmenter fes lumieres.
Si la nobleffe des fentimens nous fair
aimer les Lettres , les Lettres , par un juſte
retour , relévent auffi la grandeur des fentimens.
C'eſt de- là que fe tirent les femences
de toutes les vertus ; c'eft- là qu'en fe
familiarifant avec les grands exemples &
les grandes idées , on contracte cette louable
émulation d'y atteindre , qui va quelquefois
jufqu'à les paffer..
Qu'on remonte , fi l'on veut , jufqu'à
la vertu militaire , qui eft en poffeffion de
s'attirer les hommages les plus éclatans ,
quelqu'indépendante qu'elle paroiffe de
l'amour des Lettres , n'en a - t'elle pas toujours
été accompagnée dans ceux qui lont
JUILLET. 1751. II
portée à fon plus haut point ? Le Héros
de la Gréce n'étoit pas plus avide de puiffance
que de fçavoir , & le Conquérant
Romain n'eft pas moins grand parmi les
Sçavans , que parmi les Héros.
Ainfi , l'amour des Lettres dans les
Grands nous fait porter un jugement
avantageux des fentimens de leur coeur ;
ce n'eft pas affez , elle nous donne encore
une grande idée de l'étendue de leurs lumieres.
On n'aime pas ce que l'on ne con--
noît pas ; il faut fentir la beauté des Lettres
pour les aimer , & dès qu'on la fent
l'étude en devient néceffaire , le penchant
fe change bientôt en paffion , les premiers
progrès font un attrait pour
de nouvelles
découvertes , & comme l'objet eft:
inépuisable , le defir de le pofféder ne
fçauroit s'éteindre.
Il n'en eft pas ainfi des autres objetss
de notre attachement. Approfondis , auffitôt
qu'effleurés , ils n'ont pas en eux- mê--
mes de quoi renouveller nos defirs ; nous ;
en fommes dégoûtés , dès que nous en
jouiffons , & il faut le dire pour nous juſ--
tifier , c'eft bien plus une preuve d'imper
fection de leur part , que d'inconftance de:
la nôtre.
Les Lettres au contraire offrent tou
jours de nouvelles.beautés ; c'est un champ
A. vji
12 MERCURE DEFRANCE.
riche & fécond , où les tréfors font cachés
fous les fleurs , où l'on ne fçauroit faire
un pas , qu'on ne foit tenté de le parcou
rir tout entier ; ceux qui y moiffonnent
les premiers , n'ôtent rien à ceux qui y
viennent après eux ; que dis- je ? Ils ajoutent
encore à l'abondance , & d'âge en
âge ce champ devient toujours plus vafte
& plus fertile.
C'est à vous d'en procurer l'agrandiffement
, vous que diftinguent la naiffance-
& les dignités ; aimez les Sçavans , animez
les par votre accueil , dont ils font
encore plus jaloux que de vos bienfaits.
Si la fociété vous eft chere , c'est à ce foin
qu'elle connoîtra votre amour pour elle ;
les fages Miniftres , les grands Capitaines ,.
ne leur font pas plus néceffaires que les
protecteurs des Lettres.
Les premiers mettent l'ordre & la difcipline
dans un Etat , ils y attirent même
l'abondance ; les feconds le défendent des .
entrepriſes ennemies ; c'eft dans leur cou
rage & dans leur expérience que réſide
La fûreté publique ; mais les autres, en faifant
fleurir les Lettres , affurent à la fociété
cette politeffe des moeurs , ce commerce;
agréable des efprits , cette riche moiffon,
de lamieres & de connoiffances , qui affai-
Lonne , pour ainfi dire , l'abondance & la
JUILLET . 175F.
fureté même. Les uns ne pourvoyent
qu'aux befoins du corps ; les autres pour
voyent à ceux de l'efprit ; & quel bonheur
plus digne de l'homme que celui qui
le regarde du côté de l'intelligence ?:
Difons plus tous les avantages de la
fociété tiennent aux Lettres par des liens
très -forts , quoiqu'auffi très- délicats ; c'eſt
à elles de perfectionner les talen's naturels ,
qui demeureroient toujours dans des bornes
bien étroites , fi les exemples ne leur
aidoient à s'étendre & à fe développer.;
c'eft à elles de faciliter le progrès des:
Sciences & des Arts , ou nous ne ferions
tout au plus que renouveller les effais des
Inventeurs , fi nous n'étions inftruits de
ce qu'on y a découvert avant nous . Il fau
droit commencer par pofer les premiers
fondemens , au lieu que nous n'avons qu'à
continuer l'édifice , & qu'ajoutant quelque
chofe à ce qui eft déja connu , il no
nous faut pas plus de pénétration pour
enfanter des prodiges , qu'il n'en a fallu
d'abord pour les plus groffieres découver-
LS.
Ne fommes-nous pas même redevables,
aux Lettres des fages politiques qui nous
gouvernent , & des Héros qui nous défen
dent ? N'ont- ils pas augmenté leurs lumieres
par l'étude ? & l'exemple de ceux que
14 MERCURE DE FRANCE.
ر
l'Hiſtoire a célébrés , n'a-t'il pas fervicom
me d'aiguillon à leur vertu ?
Peignons donc d'un feul trait , tout ce
que le Protecteur des Lettres fait pour la
fociété. Il femble ne lui former que des
Philofophes , des Hiftoriens , des Poëtes
& des Orateurs ; il lui prépare par- là de
grands Rois , des Miniftres éclairés , de
redoutables Capitaines , d'équitables Magiftrats
; il répand enfin fur toutes les conditions
la lumiere & l'émulation , qui perfectionne
tout.
Quel prix recevra- t'il d'un fi grand!
bienfait ? L'eftime : c'est ce que les hommes
ont de plus cher , & le prix dont ils payent
ce qui eft au- deffus de toute autre récom
penſe .
Comment le Protecteur des Lettres :
pourroit- il ne pas recevoir de fon fiécle
tous les honneurs qu'il mérite ? Les Sça
vans font intéreffés à publier fes louanges ,.
& ce font les Sçavans qui donnent le ton
aux autres ; les hommages qu'ils rendent
à fa vertu , lui en gagnent de nouveaux par
tout où ils fe répandent ; & de ce concours
d'éloges dictés par la reconnoiffance,
il fe forme bientôt un applaudiffement gé
néral.
Mais c'eft trop peu pour lui de l'eftimede
fon fiécle ; qu'il compte encore fur celle
JUILLET 1751. 18:
de l'avenir. Toute chimérique qu'eft cette
forte d'immortalité pour ceux qui ne vivent
plus , on ne peut , on ne peut nier du moins qua
ce ne foit un bien réel pour ceux qui l'ef
pérent . Nous avons beau faire les Philofophes
, nous ne fçaurions nous rendre indifferens
fur la réputation que nons laifa
ferons après nous , & puifque la raifon ne
fçauroit étouffer cet instinct , elle doit s'y
accommoder , & fe foumettre en cela aux
vûes de la Nature , qui ne nous l'a pas
donné fans deffein. Nous propofons done :
aux Grands qui protégent les Lettres , l'efpérance
d'un nom durable , comme un bonheur
digne de les flatter.
Qu'ils voyent ce que l'Antiquité nous ,
atranfmis de véneration & d'amour pour
ce favori d'Augufte , à qui nous devons
peut-être les Virgiles , les Ovides & les ;
Horaces.
Son nom , qui eft aujourd'hui l'éloge
de ceux qui l'imitent , n'eft pas moins illuftre
par la feule protection des Lettres ,
que les noms des Héros le font par la conquête
des Empires.
Mais pourquoi chercher fi loin des
exemples , quand nous en avons de domeftiques
? Ce génie fupérieur , qui fous.
le dernier de nos Rois a porté fi haut la
gloire de la France & celle des Lettres ,
6 MERCURE DE FRANCE.
ne reçoit- il pas encore tous les jours de
part des Sçavans , des tributs d'eftime & de
reconnoiffance ? La fuire des fiécles ne fera
qu'ajouter à fa renommée : heureuſes les
Nations où l'éclat de fa gloire fera.naître
des imitateurs de fes vertus .!
WINDGA?ARDOPDIDSI SACIPDCA
L'ABSENCE D'E GLE
IDYLLE.
Pour Mlle **
Les jeux , les ris, en foulé ont quitté ce rivage i.
La trifte Flore a marché fur leurs pas ,
Et ces bords , où nos yeux découvroient mill
appas,
N'offrent plus qu'un défert fauvage ,.
Où l'ennui fait fubir un fâcheux esclavage
A ceux que leur malheur arrête en ces climats..
L'herbe en nos prés paroît mourante ;
Les bergers ne font plus réfonner leurs hautbois .
On n'entend plus d'oifeau qui chante ;
Tout garde le filence ; écho n'a plus de voix,
D'où vient un revers fi funefte ?
Qui caufe ces malheurs ? Eglé n'eft plus ici :
Les plaifirs l'ont fuivie ; hélas ! il ne nous refte:
Que les chagrins & le fouci.
Rarfon abfence on voit dépérir toutes choſes...
JUILLET. 1751 17
Si cette belle revenoit ,
Les oifeaux chanteroient , les fleurs feroient
éclofes ,
Et la préfence produiroit
De nouvelles métamorphoses .
Comme l'Aurore , à ſon aſpect brillant ,
Semble faire fortir l'univers du néant ,
Et l'embellir par fa clarté féconde ,
Eglé par fon retour diffiperoit nos maux ;
Cette belle eft pour nos hameaux
Ce l'Aurore eft que pour le monde.
Ah ! quand viendra cette lente journée ,
Qui doit éclairer ce retour ?
De vous dépend toute ma deſtinée ;
Hâtez -vous , heure fortunée.
L'état de votre coeur , Eglé , vous paroît doux ;
Vous ne reffentez point d'amoureufes allarmes ,
Et l'Amour , malgré tous fes charmes ,
N'a jamais eu d'attraits pour vous.
Aht fi c'eftun bonheur , qu'il fair peu de jaloux !
Et fi la haine trop fidelle
Que vous réſervez à l'Amour ,
Vous fauve des ennuis d'une abfence cruelle,
Elle vous prive auffi des plaifirs du retour.
Mais je crois déja vous entendre
Oppofer à tous mes difcours
Les chagrins qu'éprouvent toujours
Ceux que l'Amour a pû furprendre.
A fa voix , dites-vous , je tremble de me rendre
Des traits empoisonnés , un funefte flambleau „
18 MERCURE DE FRANCE
Un front fur lequel brille une douceur perfide
Des yeux voilés d'un éternel bandeau
Et j'irois choisir un tel guide !
Ah ! banniffez cette crainte timide
On m'empêche d'en dire plus ;
Mais le refte peut bien ſe lire ,
Dans un coeur qui pour vous ſoupire
Et fent vivement tout refus.
L. Dutens , de Tours.
LETTRE A UN GRAND ,
Par M. l'Abbé Coyer , Auteur de l'Année
merveillenfe..
MONSEIGNEUR ,
Oubliez-vous que vous êtes né Grand 2
On vous a bercé de cette importante vérité
, & vous la mettiez à profit vis- à- vis
de vos Précepteurs , encore bien plus
vis-à- vis du monde , lofque vous y fîtes
votre entrée. Qu'êtes- vous devenu ? Il
ne tient pas à vous qu'un Bourgeois ne
fe croye pétri du même limon que vous.
On dit que les années changent les hommes
, ce n'eft pas fur l'article de la Nobleffe
mais quand cela feroit , eft- ce à vingtJUILLET.
1751. 19
tinq ans qu'on oublie la fleur de fon
exiſtence ? Malgré votre peu de mémoire
vous êtes toujours - Grand mais
à l'être.
apprenez
D'abord vous n'eftimez pas affez votre
naiffance. Voyez le cas que les autres en
font : Cet empreffement qu'on a de prévenir
votre réveil pour vous faire fa cour ;
ce filence jufqu'à ce que vous permettiez
d'avoir une langue : cet encens toujours.
allumé , ces Gentilshommes qui briguent
pour leurs enfans l'honneur de vous fervir
à table , & pour eux celui de gouverner
vos chevaux ces voeux des Académies.
pour fe décorer de votre Nom , ce titre
même de Monfeigneur qui marque une élévation
à perte de vûe S'il vous plaifoit
de prendre Femme ( & ne devriez - vous
pas à votre âge en avoir déja répudié
une ? ) Je fçais telle qu'on vous offriroit
avec une fortune prodigieufe ; le Pére a
pefé votre alliance , & fe croit trop heureux
fi vous daignez , en acceptant fes
tréfors , faire le malheur de fa Fille . Tout
reffent l'impreffion de votre Grandeur :
Les Loix , fi vous le vouliez , plieroient
fous elle.
Mais de quel il voyez- vous tous ces
hommages On fe relâchera , je vous en
avertis. La Gazette vous néglige déja
20 MERCURE DE FRANCE .
Vous eûtes derniérement un accès de fiévre
, elle a oublié d'en inſtruire le Royaume.
Si nous voulons que les autres fentent
ce qui nous eft dû , il faut en être
pénétrés nous-mêmes. On ne vous entend
jamais dire un Homme comme moi¿ :: jamais
yous ne nommez vos Ancêtres ou .fi on
vous met fur la voye à ne pouvoir échapper
, vous rappellez uniquement celui
qui étoit né de lui même * Je crains que
Vous ne nous difiez quelque jour que
vous cuffiez envié fa place. Ne fentez- vous
pas que vous valez mieux que lui , puifque
vous êtes de tant de fiécles plus noble ? Il
commença votre nobleffe , & vous le citez
par préférence ! Voilà une reconnoiffance
bien mal- adroite c'eft convenir
d'avoir commencé. On doit fe perdre dans
une Maiſon, auffi grande que la vôtre ;
& fi vous pouviez y faire entrer Pharamond
, il faudroit vous réſerver encore
des antiquités plus reculées & plus ténébreuſes.
›
Que vous êtes éloigné de cette émulation
attachée à votre rang ! Vous fouffrez
paifiblement que le premier Baron François
ait porté un autre nom que le vôtre.
* C'eft un mot de Tibere fur Curtius - Rufus „
qui étoit le Chef & l'Auteur de ſa Nobleffe . Taci
Annal. L. ILa
JUILLET. 1751. 27
Comment reçûtes - vous ce Généalogifte
qui vouloit vous trouver un Ayeul dans
la Cour de Charlemagne ? Il vous quitta
fort mécontent , en vous- laiffant à la troifiéme
Race ; & ce Faifeur de Livres , qui
dans une Epitre Dédicatoire prodiguoit
les fuperlatifs fur la nobleffe de votre .
Sang & fur votre goût pour les talens ?
Vous rayâtes l'article du Sang. N'est - ce
pas rejetter le Diamant pour prendre le
Straff?
Ce n'eft pas tout d'avoir une belle origine
, il faut fçavoir l'afficher . On a fort
bien fait de graver votre nom fur votre
Hôtel : les dedans n'en difent mot . Il y a
trois ans qu'on y voit les mêmes meubles.
Vos Porcelaines reffemblent à mille autres.
Vos Vernis font du fecond ordre . Je
connois des Commis qui ne troqueroient
pas leurs Luftres pour les vôtres . Vous
n'avez que quatre Valets - de - Chambre ,
qui ne font pas mieux mis que des Gentilshommes
de Province un peu étoffés .
Vous devriez du moins leur apprendre
qu'il n'eft pas jour à huit heures. On vous
annonce un hommme venu à pied ; il entre
auffi - tôt , vous faites pis , vous lui parlez
: Il ne s'attendoit qu'à vous voir habiller.
Et à table , comment y êtes-vous ?
On en eft au fecond Service, & on ne vous-
ی ک
22 MERCURE DE FRANCE
a pas encore loué Auffi quels font vos
Convives Des efprits géométriques
qui appliquent la régle & le compas aux
louanges , au lieu de vous pourvoir de
ces complaifans déliés , alertes , dont
les yeux perçans voyent tout , faififfent
tout dans la Grandeur. Vous décideriez
à votre aife. C'est ce que vous ne faites
prefque jamais. Avez-vous oublié le privilége
de votre fphére , de fçavir tout fans
avoir rien appris. Eh quoi ! en vous
mettant ainfi au niveau des autres >
fçavez-vous ce qui arrivera ? Vous aurez
propofé votre fentiment ; on ofera
vous contredire . N'eft-ce pas vous man.
quer ?
Cependant on parle de vous dans le
Public
,
beaucoup moins que de vos
égaux dont le moins brillant vous éclipfe.
On ne vous cite ni pour la beauté des
équipages , ni pour la richeffe des habits >
ni pour ces magnifiques fantaifies qui caractérisent
la haute naiffance . Mais on
plaifante fur je ne fçais quelle prudence
qui fent la roture Eft - il bien
vrai que vous avez les yeux ouverts fur
vos revenus & fur votre dépenſe ? Comment
voulez- vous que vos gens montent
aux Sous-Fermes pour vous faire honneur ?
Eft-il bien vrai que vous vous arrangez ,
JUILLET. 1751. 23
vous qui êtes né pour une belle profufion ?
on ajoute que vous n'achetez plus fur votre
nom ; que le Marchand ne vous vend
qu'au prix courant comme à votre Suiffe ;
que ces gens de reffource à 20 pour 100.
qui font tant d'affaires avec vos pareils ,
n'en font aucune avec vous. Eh ! mais ...
d'une grande maiſon vous en ferez une
bonne , & on nous donnera la Comédie
du Seigneur Bourgeois. Chaque état a un
ton de Maifon,
Mais les airs Quel eft le François
qui ne les connoît pas ; Les petits airs , les
grands airs. Ce font les grands fans doute
qui vous conviennent. Pourquoi ne leur
convenez-vous pas ? Vous répondez aux
Lettres , & votre écriture eft lifible ! Vous
vous guérîtes dernierement d'une indigeſtion
fans appeller les héros de la Faculté ,
fans allarmer la Ville ! Vous jouez , mais
votre jeu n'eft ruineux ! Vous avez un
très-grand Hôtel , mais vous n'avez point
de Petite Maifon ! Faudra- t'il que ce Financier
qui fut Ordonnateur des plats
chez Monfeigneur votre Pere , vous prê
te la fienne ? Ignorez - vous ce que c'eſt
qu'un Cocher fougueux qui vous méneroit
ventre-à- terre ? Vous n'avez encore
écrafé perfonne ! Au contraire on vous a
vâ fufpendre votre courfe pour calmer
pas
24 MERCURE DEFRANCE.
une difpute à coups de poing. Seriez-vous
venu à bout de vous perfuader que le
Peuple eft compofé d'hommes ? Pourquoi
vous voit-on fi peu où vous feriez fi bien ?
De dix plaifirs bruyans qu'on vous propofe
, Bals , Piéces nouvelles , vous en refufez
cinq , comme fi ce n'étoit pas une
obligation de votre rang d'avoir toujours
l'air de s'amufer au fein même de l'ennui .
Qu'à l'Opéra une Actrice fe furpalle
vous vous en tenez à l'applaudiffement :
devez-vous croire que ces Sirénes ne
chantent que pour chanter ? Ce Marquis
votre ami , ami comme vous en avez
entre vous , eft fatigué de celle qu'il
protége : mais il la garde par air , comme
il fait la guerre par air. Ces airs font plus
importans que vous ne penfez ; il en eft
un fur- tout qui doit fe lever & fe coucher
avec vous , c'eft l'air de protection : il va
mieux à la Grandeur que la protection
même.
Il faut le porter dans vos Terres : mais
c'eft où vous êtes encore moins Grand.
Ces Forçats de l'humanité qui ont l'honneur
de labourer vos Domaines , trouvent
un accès facile à votre Château ; ils fe
familiarifent au point de vous nommer
notre bon Maître , & quelquefois vous defcendez
dans certains détails , jufqu'à marier
JUILLE T. 1751. 23
tier leurs filles & terminer leurs procès.
Monfeigneur l'Intendant leur paroît bien
plus Grand , & ils ne vous croyent pas
de feu Monfieur votre Pere.
fils
Croyez-moi. Quand on fe laiffe tant
approcher , on donne de l'infolence aux
Petits , & je m'apperçois que je tombe
moi - même dans le cas. Si vous étiez toujours
environné de la fplendeur de votre
origine , j'étoufferois toutes ces vérités.
J'en ai d'autres dont mon coeur veut fe
foulager.
Vous avez pris le parti des armes. N'étiez-
vous déja pas affez grand fans avoir
de chemin à faire ? Votre début fut charmant.
Vous voyez que je fuis jufte ; vos
Mulets , vos Fourgons portoient les commodités
& le luxe de Paris au milieu
du Camp: Votre Table étoit la premiere
en délicateffe , votre Jeu l'emportoit fur
tout autre , & le foir vous vous délaffiez
à la Comédie . Les Villes de Flandres
fe fouviendront long tems des Bals que
vous leur avez donnés . Bon tout cela ! à
merveille tout cela vous vous fouveniez
alors de votre Naiffance. Voilà de la Grandeur.
Que vous avez baiffé à votre derniere
Campagne ? Si c'eft votre étoile de diminuer
avec l'âge , bien- tôt vous ne ferez
B
26 MERCURE DE FRANCE.
plus de fenfation . Vous étiez fur le point
de partir, & à peine aviez vous ordonné le
néceffaire ! Vos gens vous crurent diftrait :
ils vous firent cent repréfentations pour
votre gloire, toutes fort inutiles , & fi une
honte bien placée ne vous eût retenu ,
vous auriez couru à franc étrier. Cela étoit
bon du tems d'Henri IV.
Deviez-vous répéter pour votre honneur
cette Caffette que vous perdîtes à l'entrée
du Camp ? Eft il vrai qu'elle étoit remplie
de Plans , de Cartes Topographiques
d'Inftrumens de Géométrie , de Livres Militaires
? Il y eut des paris qu'elle appartenoit
à quelque Subalterne. Qu'alliez- vous
faire à tous les travaux de l'Armée , aux
Lignes , aux Tranchées , aux Batteries ,
queftionnant , crayonnant ? Vous ambitionnicz
apparemment la premiere place
vacante dans le Genie. C'est ce que difoient
de bons Juges , ceux qui figuroient
le plus. Ignorez - vous donc que la Nature
forme dans un Grand , un Général
achevé , tandis qu'elle laiffe aux autres la
peine de fe former eux-mêmes , comme
ont fait Vauban , Catinat & Valiére . Allezvous
m'objecter Turenne ? C'étoit un
Grand d'une espéce finguliere & hors
·
d'oeuvre .
Enfin la Paix s'eft conclue. Je m'atten
JUILLET. 1751. 27
dois à vous voir reprendre votre Grandeur
dans la Capitale . Point du tout , vous
allez voyager. Eft- ce une mode que vous
voulez amener ? Et pourquoi voyager'?
Pour connoître , dites - vous , le fort & le
foible des Nations , qui après la nôtre
méritent quelque attention . Il m'eft revenu
qu'à la faveur de l'incognito vous ne
fréquentiez que les Manufactures , les
Chantiers , les Atteliers , les Arfenaux , les
Cabinets curieux ; que certains Commerçans
& Artiftes vous faifoient l'honneur
d'aller dîner avec vous. C'eſt voyager en
véritable Allemand. Un François , qui voyage
pour apprendre , fait tort à fa Patrie ; il
ne doit fe montrer aux Etrangers que pour
leur enfeigner notre politeffe & nos modes ,
Mais qu'avez vous appris ? Me pardonne.
rez vous une furprife que j'ai faite dans
votre Portefeuille ? J'y ai lû des projets
de nouvelles Manufactures , des moyens
d'étendre le Commerce , de rendre la
Terre plus féconde , de proportionner
le luxe & la circulation des efpéces aux
beſoins d'un Etat. Que fçais-je ? Un ſyſtême
où les riches ne verroient plus de
pauvres. Que vous importe tout cela
pourvû que vous repréfentiez & que
par tout on vous ouvre les deux battans
?
-
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Ce voyage vous a jetté à cent lieues de
vous-même . Vous vous êtes coëffé de la
qualité de Citoyen : Ce titre eft bien commun.
La guerre , dites vous , n'est qu'une
fermentation paffagere. Le Roi la fait bien ,
One l'aime pas s'il lui plaifoit de perpétuer
La Paix , je deviendrois inutile. Inutile !....
Effacez , fi vous le pouvez , les Milords
de la Finance , dépenfez plus qu'eux ,
employez tous les Ouvriers & les Marchands
que vous payerez à loifir ; foyez
très-Grand & vous ferez très - utile .
Mais , ajoutez vous , l'amour de la Patrie
n'exige- t'il pas quelque chofe de plus que de la
repréſentation ? L'amour de la Patrie & la
Patrie elle - même .... voilà de vieux
mots , de vieilles idées des Grecs & des
Romains , qu'il faut reléguer à Bâle , à
Amfterdam ou à Londres.
Les Livres vous ont gâté auffi -bien que
les voyages. Vous avez lû que les Grands
de Rome & d'Athénes fervoient autant la
République par les talens & les vertus que
par les armes . La plume , la parole
l'adminiftration du tréfor public , la négociation
, tout leur alloit. Vous avez lû
qu'ils étoient modérés dans leurs maiſons
& prodigues pour le bien commun
qu'ils payoient les dettes des pauvres
qu'ils dotoient les filles , qu'ils faifoient
JUILLET. 1751. 18
des largeffes au Peuple pour foulager le
poids du travail & de l'inégalité , & qu'il
leur arrivoit de finir par tefter en fa faveur
; tout cela eft bon dans Herodote
Plutarque , Tite - Live , Bouquins abondonnés
aux Colléges. Lifez le Nobiliaire
du Pere Anfelme , voilà votre vrai Livre.
Vous y trouverez les Armoiries , les Titres
, les Dignités , les Illuftrations , qui
font la Grandeur.
Envain la chercherez-vous ailleurs. Le
dernier régne a vû des Philofophes qui
ont appris à penfer à la Nation ; des Poëtes
, des Orateurs qui ont élevé fes fentimens
& corrigé fes vices ; des Hiftoriens
qui lui ont préſenté les caufes de fon élévation
ou les pronoftics de fa chûte ; un
génie hardi qui a joint les deux Mers pour
la mettre à portée de tout ; des Magiftrats
qui ont affûré fon repos intérieur en fixant
la Jurifprudence. Tout cela a- t'il fait des
Grands?
Tenez-vous- en donc au mérite de la
Naiffance : c'eft le centre où le réuniffent
tous les rayons de lumiere. Ou fi enfin
Vous êtes fi amoureux de vertus , tâtezvous
le pouls ; elles circulent avec votre
fang , elles ont paffé de vos Aycux à vous ;
ce font les vôtres , & vous ne fçauriez les
étouffer ni les perdre . Telle eft la force da
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
naturel , comme on nous l'a démontré en
plein Théâtre. Vous n'avez qu'une feule
chofe à faire , & le Public une feule à dire
Il vit en grand Seigneur. Si vous le faites
j'ai l'honneur d'être avec un très -profond
respect , finon , avec une amitié cordiale
Monfeigneur , Votre & c.
無洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗粥
A
MADAME B ....
Pour la remercier de ce que je ne l'aime plusà
STANCE S.
Q
Uoi ! c'eſt vous , aimable
Thémire
Qui rompez ce charme
vainqueur ,
Qui foumettoit à votre empire.
Ma raifon, mes fens & mon coeur !
Hélas ! pouvois-je m'en deffendre ,
Et ne point me laiffer charmer ?
Je vous voyois , j'ai le coeur tendre ,
En faut-il plus pour vous aimer ?
Mais , grace à votre indifference .
Grace à votre légereté ,
Je ne crains plus votre inconſtance
Et je reprends ma liberté.
L'amour eft-il un bien fuprême
4
JUILLET. 17518
Qu'un fage puiffe defirer ?
Non , puifqu'au fein du bonheur même
Il nous laiffe encor foupirer.
L'amertume qui l'environne ,
Et qui fouvent trempe fes traits ,
Etouffe le plaifir que donne
Le plus chéri de fes bienfaits.
Je puis donc à préfent , Thémire
Bravant tes dangereux attraits ,
Avec toi folâtrer , & rire
Du calme où je rentre à jamais.
Je puis de ta bouche charmante
Vanter le tendre coloris ,
Et cette grace fi touchante
Que tu donne à ce que tu dis.
Je ne traiterai plus de fable
Vénus & fa rare beauté ;
La tienne , au moins, nous rend croyable
Ce qu'en vante l'Antiquité.
Quelle eft cette escorte légere ,
Qu'on voit voltiger fur tes pas ?
Des talens qui fuivent leur mere
L'Amour augmente tes appas .
Dis-moi , fi je t'aimois encore ,
Si j'étois encore enchanté;
>
Bili
12 MERCURE DE FRANCE:
Sur ce qui fait que l'on t'adore ,
Aurois- je cette liberté
Heureux quandje verrois tes charmes
Et malheureux en les quittant ,
Mon coeur feroit dans les allarmes;
Je tremblerois fur chaque instant.
Tantôt flatté , leur affemblage
Animeroit tout mon transport ;
Mais bien-tôt un nouvel hommage
M'en feroit accufer le fort.
Autour de toi ce qui s'empreffe
Me fembleroit d'heureux rivaux.
Pas un d'eux n'auroit ma tendreſſe ;
Et moi j'aurois feul tous leurs maux,
Tranquillité qui m'es fi chere ,
Je me donne à toi pour toujours
Contre les yeux de ma bergere
Aflûre la paix de mes jours.
Je prendrai plaifir à l'inftruire
Que c'est toi feule que je fers ....
Mais que vois-je ? Hélas ! c'eft Thémire ,
Adieu , pour jamais je te perds.
De R **
JUILLET. 1751. 33
ECLAIRCISSEMENT
Sur un Paffage du Livre de l'Esprit des Loix.
O
Na demandé une définition précife
& mieux expliquée du terme
d'Honneur , tel qu'il eft employé dans le
Livre de l'Esprit des Loix ; on l'y donne
pour le grand reffort des Monarchies
comme la Vertu eft celui des Républiques ,.
& comme la crainte eft dans les
nemens defpotiques.
gouver-
Oppofant ces trois mobiles les uns aux
autres , l'Honnenr ne feroit donc pas la
Vertu , ni la vertu l'honneur ; mais en y
réfléchiffant , nous trouverons qu'ils peuvent
s'identifier en partie & differer d'ailleurs
, fans fe trouver en oppofition ; &
dans leur alliage & leurs differences
P'honneur ne contiendra rien de vicieux ,
mi les Monarchies rien d'inférieur aux Républiques.
"
On a dit de la Science , qu'elle n'est rien ,.
d'autres que vous ne sçavent pas que vous
êtes fçavant : N'en pourroit'il pas être de
même de la vertu , dans le fens où cela
eft dit de la fcience ? Véritablement cet
adage n'eft pas d'une parfaite juftelle ,
B v
34 MERCURE DE FRANCE.
on y donne l'exclufion à ce qui n'eft qu'un
degré de moins de perfection , il falloit
dire que la réputation du fçavoir ajoûte au
merite de l'être, mais ceffe -t'on d'être fçavant
parce qu'on n'eft pas connu comme tel , &
& ne peut- on pas le devenir dans l'obfcurité
? Le tems y eft plus grand & plus enployé
à l'étude ; mais d'un autre côté la
réputation accroît l'émulation , & la communication
perfectionne nos lumieres , nos
difciplines & le fruit de nos études :
voila ce qu'on a voulu dire avec plus d'énergie
que de jufteffe ..
La Vertu peut recevoir les mêmes progrés
& les mêmes inconveniens de l'obfcurité
& de la lumiere , c'eft veritablement
un de fes attributs de fe fuffire à elle- même ;
le mépris des éloges & des honneurs ( qu'elle
appelle vains ) l'éleve & la rend encore
plus eftimable ; mais une perfection de
moins , n'altere point l'effence des chofes.
L'homme vertueux , mais ignoré dans,
les : Monarchies , devient inutile à fa pa
trie , car il n'eft point avancé aux charges
publiques , il ne doit donc plus être
compté parmi ces refforts de profperité de
ce Gouvernement : loin d'être employé ,.
il est rejetté des Cours , il contracte
une humeur chagrine , qui le rend critique
& fâcheux ;le petit nombre de fes conJUILLET.
1751. 35
citoyens , qui le connoiffent , en prennent
occaſion de blâmer le Gouvernement ,
& de dire qu'on y admet le vice & qu'on
en rejette la Vertu ; une telle Vertu fait
donc le double mal de fe nuire à elle même
& de préjudicier à l'Etat.
L'Honneur qui fe manifeſte & qui veut
s'attirer de la confidération dans le monde
, eft véritablement entouré d'écueils ;
ileft furtout fujer à la mode , & fi l'ambition
le féduit, fi les objets le paffionnent,
& fi fes moyens s'écartent des voyes de
la fageffe , il fait plutôt naufrage que
la Vertu tranquille & folitaire ; mais.
la Vertu elle - même n'a - t'elle pas fes
accidens dans le cours de l'humanité ? Ne
manque-t'elle pas fouvent de lumieres ? La
barbarie & la fupperftition ont long- tems
abulé les hommes & ont mis le mal à la
place du bien. Les vérités de l'Evangile &
la faine Philofophie ont encore à travailler
long- tems fur nos pratiques intérieures; la
fociété fe perfectionne ; n'y craignons
plus des conditions rétrogrades au point
qu'elle retourne aux vices qu'elle a quittés
; ainfi la mode & le monde ne feront
point dans la fuite de fi mauvais guides
que le difent les milantropes.
L'Honneur (cette Vertu qui veut princi
palement paroître s'attirer des hommages
B. vi
36 MERCURE DE FRANCE.
& s'avancer dans le monde ) craint tout ce
qui le ternit aux yeux des hommes ; it
craint le moindre ridicule , & pouffe, diton
, trop loin cette crainte : on reproche
à notre tems de redouter plus les ridicules
que les vices ; mais l'excès d'une crainte
n'empêche pas la réalité de l'autre , rien
n'oblige à l'option ; on peut être vertueux
fans ridicules , comme honoré extérieurement
fans vices intérieurs .
Que de foibles objections prévalent
dans la morale , faute d'examen ! Celles
qu'on fait contre l'efpece d'Honneur dont
il s'agit , font de ce nombre : mettons les
dans tout leur jour pour y répondre .
Le défir de voir publier fon merite , l'affectation
d'être honoré , peuvent , dit-on,
couvrir & engendrer de grands défauts ; la
vanité & l'ambition en font le principe
l'homme modefte au contraire fe contente:
d'éviter les reproches de fa confcience ; il
lui fuffit d'être , fans être foigneux de paroître
, tandis que la néceffité de paroître
prend fur les moyens d'acquérir du mérite
& des talens. L'homme méchant &
infuffifant employe toutes les forces à
élever un édifice illufoire de capacité.
qu'il n'aura jamais , & de Vertu qu'il tra
hit , il ufurpe la réputation , il s'empare:
d'un grand nom fans titres & fans preu
JUILLET. 17511
ves . Mais je demande quel est l'art
exempt d'abus , & quels font les abus les
plus ordinaires qui doivent faire profcrite
l'atage des bonnes choſes ?
Non , le faux Honneur ufurpé n'eft poina
l'Honneur; il ne fe foutient pas long- tems,
& il travaille toujours à fe détruire luis
même , car plus il s'avance , plus il fe démafque.
Toute Vertu eft pure & exifte- par ellemême
comme l'amour : l'amour intéreffé
n'eft que commerce ou débauche ; leur dé
monftration & leur bonheur ne les alterent
point effentiellement ; leur diminution
eft un accident que le myftere n'eût
pas fauvé.
L'Honneur porte les hommes aux plus
grands efforts de la Vertu ; il femble prene
dre de nouvelles forces du témoignage.
dont il jouit ; l'amour propre eft donné
aux hommes pour exciter davantage la
Vertu ; ce don ne doit pas être vain dans.
T'humanité ; nous le méprifons trop , quand
nous dédaignons fa voix dans la retraite ;.
mais nous en faifons un bon ufage , quand
nous prenons pour temoins de nos actions.
le Prince qui les récompenfe & nos citoyens
qui les applaudiffent :ainfi l'Honuetr
porte- t'il à méprifer la vie & les biens . Si
laeriu, inconnue a plus de mérite à faire
$8 MERCURE DE FRANCE
le bien fans témoins , l'Honneur eft plus
aidé à bien faire , & la premiere ne furpaffe
le fecond que par le plus ou le moins de
difficulté furmontée ; mais c'est beaucoup
felle s'égale dans fes efforts.
La difference des Gouvernemens établit
celle des deux fortes de Vertus qui
lui font propres && qquuii en font le reffort.
Dans les Républiques , la multitude veut
avoir à deviner où eft la Vertu ; le Prince
ne peut connoître fes fujets que par
l'épreuve & par le témoignage public. La
multitude s'offenſe du mérite éclatant
qui menace fa liberté ; elle renverfe le
culte qu'on lui rend ; la jaloufie fuit les
grandes actions & les hautes fortunes :
malheur aux héros des Républiques , s'ils
laiffent quelque-tems oublier le befoin
d'eux & les fervices qu'ils ont rendus.
Dans les Monarchies au contraire , il y a
bien des dégrés de grandeur pour les fujers.
qui teftent toujours infiniment au deffous
de leur Souverain , à quelque élévation
qu'ils foyent parvenus ; il fe plaît à les
combler , & à fe voir le maître d'hommes
grands & illuftres : rarement ces forunes
paffagéres ont ombragé le trône , &
a perfection du Gouvernement Monar
chique en écarte de plus en plus le danger.
Voi la ce qui fait profperer le Gouver
JUILLET . 1751. 3:9
nement Monarchique , fur tout quand la
juftice préfide aux graces , & telle eft la
définition promiſe en peu de mots , l'Honneur
est la Vertu connue.
送送送送送送送送送送:洗洗洗洗洗濺
LES RICHESSES ,
ODE .
Sous le voile épais du preſtige
Mes fens font- ils enveloppés ?
Par l'apparence du prodige
Mes regards feroient-ils, trompés ?
Dans le lointain un Temple s'ouvre ::
Plus j'avance , plus j'y découvre
Les travaux du luxe & de l'art ;
La paroît l'aveugle fortune ,.
Sur la foule qui l'importune ,.
Jettant les faveurs au hazard..
Le caprice vole autour d'elle ,
Fer de fon injufte pouvoir ,
Et d'un coup léger de fon aile-
Ecarte le timide elpoir.
La flatterie & la baſſeſſe ,
Rampant aux pieds de la Déeffe ,.
La féduifent par leurs refpects ;
La noire envie & l'impudence
40 MERCURE DE FRANCE
De l'avarice qui l'encenſe ,
Rendent les hommages fufpects.
'Au milieu de ce Sanctuaire
S'éleve un facrilége Autel ,
Be fang coule , je vois le frere
Vidime d'un frere cruel.
Moeurs , probité , Vertu , juftice
Tout entre dans le Sacrifice
D'un coeur avide de tréfors ;
Faut-il être époux homicide ,.
Sujet rebelle , ami perfide ?
L'intérêt eft tout fans remords..
•
Dans fes defirs rien ne l'arrête
Pour corriger les loix du fort ,
Il vole , il expofe fa tête
Aux fureurs des tyrans du Nord :
Son Vaiſſeau battu par l'orage
Menace d'un prochain naufrage ;
La peur glace les Matelots :
En ce péril , feul intrépide ,
Dans la foif du gain qui le guide ,,
Il brave les vents & les flors.
Que ne peut cette ame fervile
Connoître ce qu'elle pourfuir. !.
JUILLET. 1751 41
C'eft un bien dont l'éclat fragile
S'éclipfe au moment qu'il nous luit.
Or féducteur , préfent funefte ,
Par toi la vengeance céleste
Punit un coeur intérellé.
Dans les mortels dont tu difpofes ;
Tu fais plus de métamorphofes
Que les breuvages de Circé..
Tant qu'à la pauvreté contente
Le Romain dreffe des Autels ,
Une Vertu toujours conftante
L'égale prefqu'aux immortels ;
Mais quand par les biens qu'il prodigue
Plutus eût fait naître la brigue ,
Et corrompu le Magiftrat ,
Kome à l'inſtant changea de faces
L'intérêt qu'excite l'audace ,
Décida feul dans le Sénat.
炒菜
L'honneur perfécuté s'exile ;
Le crime ne fe cache plus ;
La fainteté n'a point d'afile
Contre l'attentat de Barrus ;
Au vil Prêteur ** de Syracuſe ,
Des vols faits aux bords d'Arétufe
* Ily aun Livre excellent, qui porte ce titre
** Verrès.
12 MERCURE DE FRANCE,
Le Tibre vend l'impunité ;
Clodius devient facrilége ,
Et de Thémis qui le protége
L'or fait trébucher l'équité.
Jamais tes flatteufes promeffes
Ne pourront ravir mon encens ;
Prodigue à d'autres tes careffes
Trompeufe idole , j'y confens :
Victimes des viciffitudes ,
C'est par des épreuves trop rudes
Que nous obtenons tes bienfaits
Quand tu fixerois tes caprices ,
Me payerois - tu les Sacrifices
Que mon lâche coeur auroit faits
Dans ces lieux confacrés au faſte ,
Palais , où l'art s'eft épuisé ,
De ris , de pleurs , Dieux ! quel contrafte
Frappe mon oeil déſabuſé !
Le dédain qui veille à la porte ,
N'en écarte pas la cohorte
Des foins , des chagrins , du dégoût ;'
Quel est donc ton bonheur ſuprême ,
Riche , fi dans le plaifir même ,
Les ennuis empoisonnent tout a
**
Chez les Grands , juſques fur le Trône
*
JUILLET. 17511 43
Les foucis fixent leur féjour :
Si la pompe vous environne ,
Le trouble groffit votre Cour.
Princes , forcés de vous contraindre ;
Vous fouffrez , fans ofer vous plaindre ;
Votre gandeur vous fait la loi ;
Alexandre couvert de gloire ,
Soupire au fein de la victoire
En lui l'homme trahit le Roi.
Tremblez , enfans de la fortune
Qui bravez les Dieux & les loix ;
La vie à vous-même importune
Du Ciel déja venge les droits ;
Du fang la maffe empoisonnée ,
Fruit d'une licence effrenée ,
D'un fuc mortel nourrit le corps ;
A l'épurer l'art qui s'obftine ,
Aigrit la douleur qui vous mine;
Le defefpoir fait les remords .
Ah ! fi vos chaînes font dorées ,
Les noeuds en font- ils moins preffans ?
Vos ames , fans ceffe altérées ,
Ont mille befoins renaiffans.
Vous gémiffez dans Pabondance ?
Contre vous . de votre indigence ,
"L'aveu fecret a prévalu,
Yos tréfors font votre mifere
44 MERCURE DE FRANCE
Tandis que dans le néceffaire
Je trouve encor le fuperflu.
Par M. l'Abbé Clément , Chanoine de
Saint Louis du Louvre.
REFLEXIONS
Sur les Tragedies en Mufique , lues dans une
Séance de l'Académie de la Rochelle. Par
M. de Chaffiron , Auteur des Reflexions
fur le Comique larmoyant , imprimées chez
Durand en 1749.
Ous devons aux Italiens la naiffance
de l'Opera. Le génie d'une Nation
auffi fenfible aux plaifirs, devoit naturellement
avoir la gloire d'inventer un Spectacle
deſtiné à charmer tous les fens ; mais
peut- être un jour le mérite , plus difficile
de le porter à ce degré de perfection qu
F'Italie elle- même n'eft point encore arrivée
, eft-il réfervé à la France.
Sans entrer à cet égard dans aucune difcuffion
,je me contenterai de dire ici que
nous entendons fous le nom d'Opera une
Tragédie ou un Ballet en Mufique , dont
le but eft plutôt de plaire que d'inftruire.
Ce Poëme a fes beautés & fes loix particalieres
, prefque indépendantes des régles
erdinaires. LeLyrique, moins jaloux d'uns
JUILLET. 1751; 45
exacte régularité que d'une
éblouif
d'une
pompe
fante, doit toujours
aller jufqu'au
merveilleux.
C'est
dans
ce point
de vûe qu'il
choifit
fes fujets
, qu'il
régle
l'économie
de ſa
Piéce & qu'il
diftribue
fes perfonnages
.
Toute Fable deftinée à la compofition
d'un Opera , doit donc être fufceptible des
plus brillantes fituations , des évenemens
les plus extraordinaires , des décorations
les plus fuperbes. Si la guerre y paroît , ce
ne doit être que pour y étaler des triomphes
, & la paix ne s'y doit montrer que
fuivie de fêtes & de jeux . Les paffions ,
toutes perfonnifiées , font elles-mêmes au
nombre des Acteurs. La jaloufie arme les
Furies de torches & de flambeaux . Le défefpoir
y évoque les ombres, & fait fortir
des Enfers les habitans du Ténare . Tous
les peuples de la Terre s'y raffemblent , &
le Ciel , toujours favorable aux voeux des
Poëtes , offre bientôt une foule de Divinités,
qui s'empreffent de partager les plaifits
des mortels .
Auffi la Mythologie eft- elle le champ
fertile que la Mufe Lyrique ait le plus
fouvent moiffonné . Ses Poëmes , tirés la
plupart des Métamorphofes d'Ovide , nous
ont préfenté fucceffivement toutes les Divinités
de l'Olimpe , par la plume des Quinaut
, des la Motte , des Dancher & de cet
46 MERCURE DEFRANCE.
homme célebre , depuis fi long-tems audeffus
des louanges & de l'envie. Avec
combien d'art a - t'il fait paroître fur la
Scéne cette charmante Néréïde , à qui les
plus grands Dieux s'empreffent de rendre
hommage ! C'eft Neptune , fuivi de toutes
les Divinités de la Mer , qui prétend
captiver le coeur de la belle Nymphe ; c'eft
Jupiter qui vient lui déclarer fon amour
avec tout l'éclat qui accompagne le Maître
du Tonnerre ; cependant le Deftin ſe déclare
en faveur d'un foible mortel ; les
Dieux rivaux feront forcés de lui obéir , &
l'heureux Pelée obtiendra de leur confentement
la main de l'aimable Thétis.
Quelque magnifiques cependant que
foyent ces images , les Héros pris de nos
anciens Romans peuvent le difputer aux
Dieux mêmes . La Chronique feule des
Amadis fournit des fituations auffi brillantes
que toutes celles de la Mythologie .
Quelle pompe & quel éclat dans Amadis
de Grece ! Vous le voyez fe précipiter à
travers l'éperon enflammé qui défendoit
la gloire de Niquée. Un nuage , qui s'avance
fur le Théatre , s'ouvre au bruit du
tonnerre, & laiffe voir Mélice fur un dragon.
La fontaine de vérité d'amour , qui
Cette Tragédie de M. de la Motte , a été don→
née en 1699 ; la mufique eft de M. Deftouches.
JUILLET. 1751: 42€
fuccéde , paroit ornée de ftatues & de colonnes
, que bien - tôt la fureur de la Ma
gicienne fait brifer par des démons volans.
Ils déracinent les arbres , ils renverfent
les rochers ; l'Amour effrayé s'envole ,
& ce défordre n'eft encore qu'une prépa
ration à de nouveaux prodiges.
C'est dans les mêmes fources de la Fa
ble & du Roman que nos Lyriques ont crû
devoir choisir les Acteurs de leur Prologues;
mais les rôles qu'ils leur prêtent dans
ces occafions , ne font point montés fur le
ton de ceux qu'ils leur font jouer dans le
coursdu Poëme. L'ufage les a bornés à ne
chanter dans les Prologues que les exploits
& la gloire du Souverain , & à porter en
tremblant l'encenfoir jufqu'aux pieds du
Trône. Nous avons beaucoup de chefsd'oeuvre
dans ce genre , dont l'immortel
Quinaut a fourni les premiers modéles,
Quel naturel de penfées & d'expreffions ,
quelle force même de pinceau n'a- t'il pas
employé pour louer le Roi qui a fait fi longtems
l'admiration de l'Europe ! Il fait chanter
ces vers admirables à Vénus dans le
Ballet du Triomphe de l'Amour.
Un Héros que le Ciel fit naître ,
Pour le bonheur de cent peuples divers ,
Aime mieux calmer l'Univers ,
Que d'achever de s'en rendre le maître.
48 MERCURE DE FRANCE:
Et dans Amadis de Gaule , Alquilf & Ur
gande chantent ce Duo célebre.
C'eft à lui d'enfeigner
Au Maître de la Terre
Le grand art de la guerre ,
C'eſt à lui d'enſeigner
Le grand art de regner.
Un Lyrique de nos jours , qui a fait les
plus jolies chofes du monde , & qui a ofé
le premier introduire de véritables Héros
fur la Scéne , fait paroître dans le Prolo
que des Fêtes Grecques & Romaines , la
Mufe de l'Hiftoire , qui demande des accords
à celle de l'Harmonie . Certe fiction
eft également ingénieufe & fenfée ; l'Hif
toire fournit les fujets & la Mufique les
pare. Cependant la tyrannie de l'ufage l'a
emporté dans le Poëme même , & quoi
qu'il veuille nous infinuer le contraire ,
il s'eft vû forcé de traveftir les Alcibiades
& les Antoines en Celadons , pour ne pas
déplaire à cette partie brillante des Spectateurs
, qui entraîne toujours les premiers
fuffrages & qui fe fait un jeu de foumettre
jufqu'à la raifon , lorfqu'elle s'oppose à
Les plaifirs.
De là le faux , toujours dominant dans
* Voyez la Préface que M. Fuzelier a mis à la
tête de fon Ballet.
les
JUILLET. 1751. 49
les Héros de l'Opéra. On leur a impofé la
fatale néceffité d'être perpétuellement
amoureux. Au moment qu'ils fe préfentent
fur la Scéne , ils ne fe rcffouviennent
plus de leur antique bravoure ; la gloire
autrefois donnoit au moins l'effor à une
partie de leurs proueffes ; aujourd'hui on
ne nous les montre plus que tranſportés
d'une paffion efféminée. Ils dédaignent
fur nos Théatres de punir ces brigands qui
alloient courir le monde pour ravir l'honneur
des Princeffes errantes , & nous fommes
tout accoûtumés à leur faire grace des
qualités vraiment héroïques. Qu'importe
en effet qu'ils fe faffent admirer par leur
courage , s'ils réuffiffent à nous plaire par
leurs agrémens ; la valeur de Roland ne
balance pas plus dans nos coeurs les charmes
de Médor , que dans celui d'Angélique.
*
Aflujettis à des caractéres fi faux , nos
Poëtes n'ont pû conferver à l'Opera ce
vrai-femblable , fi effentiel aux deux autres
genres dramatiques , & cette fcience
eft devenue une loi contre laquelle il
n'eft plus permis de réclamer. Il est décidé
que le Spectacle Lyrique n'eft point
obligé de fuivre la vérité réelle ou préfumée
, ni dans la marche de fon action , &
fur tout dans le ton de fes Acteurs. Saint :
C
50 MERCURE DE FRANCE.
Evrenient avoit fans doute de l'humeur ,
quand il a improuvé qu'un homme mourût
en chantant , ou qu'il fe livrât mélodieufement
à des fureurs. Comme les actions
dans l'Opera font effentiellement
fubordonnées à la Mufique , il faut bien
qu'elles fe faffent en chantant , de quelque
nature qu'elles foient. Au refte il eft furprenant
que le voluptueux Philofophe de
la Duchelle Mazarin ait pû douter que
J'humanité fe prêtoit fans peine à toutes :
les efpéces d'illufions capables d'augmenter
l'yvreffe des fens.
Mais fi les Poëtes Lyriques peuvent fans
fcrupule braver prefque toutes les vraifemblances
en faveur de la pompe du Spectacle
, & par la nature même du Poëme , il
ne leur eft jamais permis de bleffer la véri
té du fentiment ; c'eft un défaut capital
qu'aucune beauté ne peut racheter, & dont
l'Auteur de l'Opera d'Achille fournit un
exemple mémorable. Après avoir fait chanter
à Priam ces beaux vers au fecond Acte,
Reftes infortunés du plus beau fang du monde ,
Polixene , ma fille , & vous veuve d'Hector ,
Mêlez vos pleurs aux miens , & s'il ſe peut encor,
Que tout redouble ici notre douleur profonde.
Il le fait reparoîte tout confolé au quatriéme,
& dire galamment à Polixene :
JUILLET.
51 1751.
Ma fille , il n'eft plus tems de répandre des pleurs,
Voici le jour heureux qui finit nos malheurs ,
Le fier Achille rend les armes
A tes charmes , & c.
Par quel miracle cet infortuné Monarque
a- t'il pu oublier fi rapidement qu'Achille
vient de facrifier Hector aux mânes de Patrocle
? Et comment Polixene peut - elle
fans horreur accepter une main encore
fumante du fang de fon frere ? Cette abfurdité
, toute perfonnelle à l'Auteur , eſt
d'autant plus impardonnable , qu'elle tombe
en pure perte pour le plaifir du Spee
tateur .
Car c'eft le plaifir qui fait la loi fuprême
àl'Opera;c'eft lui qui décide en Législateur
& qui a fait accorder encore aux Lyriques,
outre le facrifice des vrai -femblances , une
entiere liberté pour l'économie du Poëme
: en effet , on ne les a jamais affujettis
à prendre des régles , que ce qui pouvoit
fervir à rendre l'action plus vive & plus
animée. Comme les miracles opérés par
les Dieux , & les enchantemens furmontés
par les Héros , ne pourroient que très dif
ficilement fe prêter à la marche exacte de
la Tragédie , il étoit néceffaire que l'Opera
s'en fit une qui lui fûr propre , & c'eft
en quoi il a réuffi admirablement bien .
C ij
52 MERCURE DE FRANCE.
Dans la Tragédie , l'expofition eft unt
morceau difficile & qui demande un art
infini . Le Poëte Lyrique s'eft mis en droit
de fuppofer que le Spectateur fçait tout ce
qui a précédé. Ainfi lorfqu'Angélique a
chanté ce beau Monologue :
Ah ! que mon coeur eſt agité ;
L'amour y combat la fierté ;
Je ne fçais qui des deux l'emporte , & c;
Dès ce moment l'expofition eft fuffifam
ment faite , fans aucune autre préparation ;
on devine fans peine que la Reine de Catay
a deux amans & qu'elle préferera fon
goût à fa gloire. Eh ! qui pourroit s'y tromper
? Ces incertitudes- là dans le coeur d'u
ne Héroïne d'Opera , ne font elles pas toujours
décidées au profit de l'amour, contre
les intérêts de la raifon ?
C'eft avec plus de facilité encore que les
Poëtes Lyriques le font affûrés d'heureux
dénouemens ; c'eft l'effort du génie & du
jugement de trouver une iffue naturelle à
une action remplie d'incidens , qui fe croifent
exprès pour tenir le Spectateur dans
l'incertitude ; dans l'Opera , la machine
feule dénoue avec fucès. Armide part fur
un char volant , & laiffe l'auditeur également
content & ébloui ,
JUILLET. 1751 .
53
La divifion en cinq Actes eft peut- être
ce que l'Opéra a de plus commun avec la
Tragédie , & cette reffemblance même à
des caractéres abfolument diftinctifs ; chaque
Acte dans un Opéra contient , comme
une action entiere , & feulement une partie
d'action dans la Tragédie . L'Acte finit
dans celle-ci par la fufpenfion momenta
née de l'action principale ; dans l'Opéra la
fin de l'Acte doit amener une fête ou un
divertiffement qui tienne encore le Théatre
rempli , après que les Acteurs le font
retirés . Le Théatre Lyrique ne fouffre
point de vuide , peut- être par un principe
de politique ; l'efprit trouve fi peu à s'y
occuper , qu'il met tout en ufage pour
l'empêcher de réflechir .
,
La préference qu'il s'eft ainfi obligé de
donner aux yeux & aux oreilles , lui a fait
abandonner l'unité de lieu qui forme partout
ailleurs une régle fi effentielle . Il eft
de l'effence , de la régularité même du
Poëme chantant , que la pofition de la
Scéne change dans tous les Actes . Les
fens y gagnent , & il n'eft pas libre aux Lyriques
de balancer entre le vrai & le merveilleux.
Au Palais enchanté d'Armide
ils peuvent faire fuccéder des déferts affreux
, remplacer le mont Etna , vomiffant
des flammes , par les bofquets fleuris
Си
$4 MERCURE DEFRANCE:
de l'Elifée . Il n'eft point d'éloignement
de contrariété , d'impoffibilité même , qui
ne doive céder à l'imagination vive & fertile
d'un Poëte d'Opéra. Il peut à fon gré
faire
voyager les
raffembler les peupays
,
ples des deux Pôles , & les préfenter dans,
le même moment aux yeux étonnés des
Spectateurs.
Mais , dira- t'on , comment l'Opéra avec
tant de défauts entraîne- t'il tant de fuffrages
, & par quels charmes réuffit-il à cou
vrir des abfurdités auffi choquantes ? Je
réponds d'abord , qu'il forme , comme un
fpectacle univerfel, & où chacun trouve
à s'amufer dans le genre qui lui conviene
ou qui lui plaît davantage. Le Machiniſte
quoique voifin du Géométre , laiffe déris
der fon front à la vue d'un vol rapide
dont il médite les refforts , tandis que l'éléve
de Therpficore fe laiffe tranfporterpar
des pieds mus en cadence . Le Peintre :
& le Décorateur y trouvent des fujets
d'admiration & de critique , & dès-lors ils .
y font occupés. Il n'eft pas jufqu'aux habits
qui n'entrent pour quelque chofe
dans le plaifir du Spectateur , parce que
le plaifir prend mille formes differentes ;
enfin les jeunes gens , toujours frivoles ,
font fatisfaits d'une ariette qu'ils appren
nent rapidement , & qu'ils chantent d'a
JUILLET. 1751. 55
près l'Acteur ; & les coeurs tendres de tous
les âges , n'y trouvent que trop de quoi
fe paffionner & entretenir le feu pernicieux
qui les confume.
Ceux qui veulent faire l'apologie de
P'Opéra d'un ton plus férieux , difent que
ce qui eft tout ce qu'il doit être , eft bon
dans fon genre , & même beau en effet
s'il y dans les Arts un beau arbitraire &
de convention , comme il n'eft pas permis
d'en douter. Si donc l'action du Poëme eft
d'un merveilleux afforti aux idées reçûes
fi les paroles font fonores & touchantes ,
fi la Mufique exprime bien les fentimens
dont on veut nous affecter , fi les décorations
font fuperbes , fi le jeu des Machines
eft exécuté avec affez d'adreffe pour nous
faire illufion , alors l'Opéra fera bon ,
fera
parfait , & nous ne pourrons rien demander
au- delà de ce qu'il nous donne , ſans
une véritable injuſtice .
A tant de traits , tous capables de produire
, chacun en particulier , leur effet , it
eft aifé de fentir tout l'empire que la Mufique
prend fur la Poëfie , & la préference
que les airs obtiennent fur les paroles ;
auffi l'Auteur du Poëme n'eft jamais qu'en
fecond , & un Opéra eft bien plus connu
par le nom du Muficien que par celui du
Poëte. Quinault n'a pas été excepté d'un
Ciiij
36 MERCURE DE FRANCE.
ufage devenu comme général ; fa gloire
eft maintenant indépendante de celle de
Lully. Mais combien de tems n'a - t'elle pas
été éclipfée ? Il n'y a pas trente ans qu'on
le confondoit encore avec la foule des
Poëtes médiocres de fon tems. Pourquoi
faut- il qu'un génie fi fertile , qu'une lyre
fi délicate , fi harmonieufe , fe foit prètée
à des maximes corrompues ? N'en doutons
pas , Meffieurs , fi Quinault n'eût embraſſé
que les paffions vraiment dramatiques ,
nous n'aurious point à redouter aujourd'hui
ces dogmes féducteurs qui font l'ame
de nos Poëmes chantans . Ses fuccès dans
le genre galant ont entraîné fes fucceffeurs
, ils ont crû ne pouvoir plaire , qu'en
adoptant à fon exemple , cette morale funefte
, où le vice ofe fe produire fous le
voile impofteur de la délicateffe & du fentiment
,
Seroit- il donc impoffible que nous en
vinffions enfin jufqu'à vouloir être raifonnables
? & l'amour, purement voluptueux,
eft-il la feule paffion qui ait droit fur nas.
ames ? Je ne m'étendrai point ici en longs
raiſonnemens , il faut des preuves de fait
pour combattre des préjugés qui paroiffent
victorieux. Je me contenterai donc de
citer l'Opéra de Jephté , ce Poëme célébre
d'un Auteur qui ne l'eft pas , mais qu'on
JUILLET . 1751.
57
trop cherché à avilir. Des yeux accoûtumés
aux prodiges des Divinités , aux
enchantemens , aux preftiges des Romans ,
ont vû fans dégoût des perfonnages
faints introduits fur la Scéne , & les maximes
de Religion & de morale répandues
dans cette Tragédie , trouvent encore tous
les jours des Spectateurs dociles & affidus.
N'approuvons pas néanmoins qu'on
faffe chanter fur un Théatre profane les
myftéres facrés de notre croyance , & les
objets refpectables de notre culte . La
pompe toute voluptueufe de l'Opéra s'al
lie mal avec l'aufterité des moeurs Evangé
liques ; la piété , la raifon même , fouffrent
infiniment de voir imiter l'enthouſiaſme
divin d'un Prophéte , ou les chaftes tranfports
d'une Vierge , par des bouches accoûtumées
à célébrer les louanges des Divinités
de Cythére. Le contrate a quel
que chofe de trop révoltant.
Que plutôt nos Lyriques effayent leurs
talens fur des fajets tirés de l'Histoire de
toutes les Nations ; fi un Poëte a trouvé
l'art de nous attacher par limitation des
chofes faintes , pourroient- ils appréhender
de ne pas réuffir , en traitant des fujets
où leur imagination pourroit fe jouer avec
une entiere liberté. La Fable & le Roman
les afferviffent à une paffion unique tam
C #
*
18 MERCURE DE FRANCE.
dis que l'Histoire les offre toutes à leur
pinceau , avec les moeurs de tous les âges ,
les révolutions de tous les fiécles , les ufages
de toutes les Nations . Quelle variété-
& quelle abondance d'évenemens , & d'ac--
tions également propres à faire briller le:
génie des Poëtes , & à exciter l'admira--
tion du Spectateur !
Un changement auffi utile pour les
moeurs ( objet toujours refpectable en toute
efpéce de Gouvernement ) réconcilieroit
, fans doute , avec l'Opéra , cette par
tie des honnêtes gens , qui craint avec
raiſon les, images licentieufes , qui font la
baze commune de nos Tragédies en Mafique.
L'amour de la gloire , de la Patrie ,.
de la liberté , ne pourra-t'il donc jamais:
remplacer fur notre Théatre le charme de
l'amour effeminé de nos Héros ? On a applaudi
l'action forte , pathétique & inté--
reffante du premier Acte des fêtes de l'hy .
men .On y a vu avec tranfport Ofiris oc :
cupé du bonheur de la terre.
Le fecond Acte des talens lyriques n'eft
qu'une harangue militaire , & de quelle
énergie ne l'a- t'on pas trouvée ?
Qu'on encourage les génies hardis , capables
de fe frayer de nouvelles routes » .
& le Théatre de l'Opéra fera bientôt tout
ce que des effais auffi brillans font en droit
de nous faire attendre.
JUILLET. 1751. 59
Un Poëte avec du talent , un Muficien
avec du génie , peuvent tout ce qu'ils oferont
entreprendre , & fi je ne craignois
d'exciter le murmure public , je dirois
qu'il ne feroit pas impoffible de placer fur
le Théatre même du Palais Royal , la peinturé
même de l'amour conjugal , s'il étoit
traité avec autant d'art , qu'Euripide en a.
employé dans cette Scéne admirable , où
·Adméte reçoit les tendres adieux de la gé--
néreufe Alcefte:
Je livre à vos réflexions cette légere idée
de réforme de l'Opéra , en ce qui regarde
uniquement les moeurs , & vous devez con
venir qu'elle eft moins chimérique dans
fon exécution . par quelque impuiffance:
réelle de la part des Poëtes , que par lai
crainte où ils font de déplaire à ce goût:
foible & malade quii caractérife la plus:
grande partie des amateurs du fpectacle..
Le Père Brumoy a remarqué , que la Comédie
Athénienne dut la perfection , où
elle arriva fous Menandre , aux Loix fuc--
ceffives qui la renfermerent dans des bor--
nes légitimes. Sans le fecours des Loix la
Comédie a perdu parmi nous infiniment
de fon ancienne licence , les équivoques ,,
lès duels , les enlevemens font difparus ;;
& que ne peut pas le charme feul de la
nouveauté für nos efprits ? Nous commen
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
çons d'aimer la morale plaintive , & les
accens lugubres fur les mêmes Théatres ,
qui n'avoient été juſqu'ici deſtinés qu'aux
jeux & aux ris. Il eft dans l'humanité d'épuifer
d'abord toutes les erreurs , de parvenir
à pas lents au ton de la Nature , au bon
& au parfait , de s'en laffer enfuite , & de
tomber dans de nouveaux égaremens , differens
des premiers . Ofons préfager la
même destinée pour l'Opéra. Les lieux
communs de la galanterie ont été fon berceau;
mais ils font bien près d'être épuifés ;
il eft tems de le revêtir des paffions vrajment
dramatiques , que le charme de la
Mufique pouffera encore plus loin que
dans la Tragédie.
Si l'on nous prend par un nouveau genre
de plaifir , la révolution fera rapide.
Attendons ce prodige de quelque génie fupérieur
, qui donnera le ton à fon fiécle , &
qui après s'être rendu propre la maniere
des Grecs, fi voifins des Tragédies en Mufi
que , nous donnera des caractéres vraiment
eftimables, & fera peut- être de Opéra une
école pour les moeurs , au moins dans la
héorie.
JUILLET. 1751. 61
M
Onfeur de la Motte a laiffé une
faite d'Eglogues très- ingénieufes .
On nous a permis d'en imprimer une , prife
au hazard le Public fera bien-tôt en
poffeffion de tous les ouvrages de ce célebre
Ecrivain.
EGLOGUE.
Licas, Aris.
LIcas ,que le defir de connoître la Ville
Eloigna quelque tems d'un féjour plus tranquille ,
Y revenoit enfin , plus fier d'avoir appris
A mêler dans fes airs des tours fins & fleuris ,
Aux fimples fentimens , aux graces naturelles
Dont les bergers du lieu fçavoient charmer leurs.
belles.
On y vantoit, Atis , on y vantoit les chants
Mais Licas erut les fiens plus vifs & plus touchans.
Il'afa défier au combat de la flûte ;
Florine, qu'ils aimoient, jugeoit de leur difpute ;
Et rivaux à la fois & de gloire & d'amour ,
Les deux bergers ainfi chanterent tour à tour.
Licas.
Au moment fortuné que j'apperçus ma belle ,
L'Amour, tendant fon arc , voltigeoit autour d'elles
Elle jetta fur moj des regards pleins d'attraits ,
62 MERCURE DE FRANCE
Lie Dien prit ce tems fûr , pour me lancer les tražes
Atis.
On célebroit ici la Reine de Cythere :
Mon coeur de cent beautés diftingua ma bergeres.
D'un defir inconnu je me fenus preffer ,
Et je baiffai les yeux de peur de l'offenfer.
Licas.
Tous les cours à l'envi s'empreffènt fur les traces .
Quand dans les blonds cheveux , arrangés par less
Graces ,
Elle a mis avec art les plus brillantes fleurs ,
Dont l'éclat de fon teintfait pâlir les couleurs .
Atis..
De tous ces ornemens je ne m'apperçois guere ;
Parée ou négligée , elle fait toujours plaire .
Hélas ! en quelque état qu'elle s'offre à mes yeux .
C'eft toujours comme elle eft qu'elle me plaît le
mieux..
Licas.
Avides Courtifans , adorezla fortune ;.
Allez faire à nos Rois une cour importune j ‹
De la feule beauté je reconnois les loixg ,
Mais les efclaves font plus heureux que nos Rois .
Atis.
Je ne fonge jamais qu'à celle que j'adore ;
Que m'importent les foins d'un monde que fi
gnore !
Manfeul amour m'occupe, & je m'en entretiens ,
JUILLE T.
6
17576
Sans fonger fi quelqu'autre afpire à d'autres biens .
Licas.
Dans le bocage épais où va rêver ma Belle ,
Parlez-lui de mes feux , plaintive Philomelle ;.
Dans les antres fecrets , quand elle fuit le jour ,
Echos qui le fçavez , dites lui mon amour..
Atis..
Affidu fur les pas de celle qui m'attache ,
Il n'eft point de détour , de bois qui me la cache ;.
Dans les antres en vain elle iroit ſe cacher ,
L'amour , me le révéle , &je cours Py chercher..
Licass
Par tout à fon afpec les campagnes feuriffent ;
L'air en devient plus pur, & les bois reverdiffent,
Aris.
Je n'aime que les jours , les lieux où je la voi ,
Quand je ne la vois plus , tout est égal pour moi
Licas.
Si quelque jour mes foins pouvoient toucher fon
ame ,
Que ce triomphe, Amour, redoubleroit ma fâme i
Atis.
Si l'Amour m'accordoit ce deftin glorieux ,
Je ferois plus content , & n'aimerois pas mieux.
Licas,
J'ai fait des vers pour elle , & je veux- les lui dire ,
L'Amour les a lui-même applaudis d'un foûrire,
64 MERCURE DE FRANCE.
Atis .
J'en ai fait que je trouve encor trop languiffans ;
Je n'ai pas à mon gré , dit tout ce que je feas
Licas.
Écoute , écoute , Atis , la Chanfon que j'ai faite ,
Et tu pourras juger fi ma fimme eft parfaite.
C'eft Iris déformais qui borae mes defirs ;
Je ne puis dans mes tendres chaines.
Etre heureux que parfes plaifirs
Ni malheureux que parses peines.
Atis.
Ecoute donc, Licas , ma Chanfon à ton tour;
Mais ne vas pas par- la juger de mon amour .
Quandj'ai dit pour Iris tout ce qu'Amour m'inſpireż
J'y voudrois encor ajoûter ,
Jefens plus que je ne puis dire ;
Hélas ! jefçais bien mieux, l'aimer que la chanter.
Licas.
Florine , il en eft tems , vous devez prononcer:
I
Atis .
Je crains trop cet arrêt , pour vouloir le preffer.
Tel de ces deux bergers fut le combat champêtre.
L'unfuivoit la Nature ,il n'eut point d'autre maître;
L'autre vouloit de l'Art y joindre le fecours ,.
Qui, loin de l'embellir , la déguife toujours.
Dans le coeur de Florine Atis eut la victoire ;
Elle voulut pourtant lui cacher cette gloire ,
Et dans un embarras qu'Atis apperçut bien,
Le regarda , rougit , & ne prononça . Lien
JUILLE T. 1751. 65
1
LA FILLE DU SOLEIL ,
CONTE TURC.
Ly avoit une Dame de la plus grande
beauté , & dont l'amour propre étoit
parvenu à un tel excès , qu'elle fe croyoit
plus belle que le Soleil . Unjour, en regardant
fierement ce bel Aftre , elle lui dit :
Soleil , mon beau Soleil , dis- moi , fans
mentir , lequel eft le plus beau , de toi ,
ou de moi. Je fuis beau & tu es belle , lui
répondit le Soleil . Cette réponſe , dont
fa vanité auroit dû fe trouver fatisfaite ,
ne lui parut cependant pas fuffifante ; elle
fe leva le lendemain avant le jour , elle attendit
le Soleil , & lui fit la même queftion
, en le conjurant de s'expliquer plus
clairement. Malgré fes inftances elle reçue
la même réponfe ; elle ne fe rebuta point
elle répéta la même chofe le jour ſuivant
& le Soleil ajouta feulement à fes paroles
ordinaires : je te rendrai mere d'une fille
qui fera Reine , & plus belle que toi &
que moi. Tant de faveurs du Soleil ne
confolerent point la belle Dame , & la
feule idée d'une beauté plus parfaite que la
fienne , & qui parviendroit au Trône , lui
fit regarder les bontés de cet Aftre divin
#6 MERCURE DE FRANCE.
comme une menace des plus à redouter
elle réfolut , pour s'en garantir , de ne jamais
s'expofer à fes regards , & de faire
du jour la nuit , toutes chofes très- fouvent
pratiquées depuis ce tems , mais qui
parurent alors fort extraordinaires. Cependant
les mortels ne pourront jamais
réſiſter à la volonté des Dieux. Malgré les
précautions & les arrangemens qu'elle
avoit pris , un jour elle fe coucha , felon
fa coûtume , un peu devant l'aurore ; elle
étoit perfuadée que fes fenêtres étoient
exactement fermées ; la négligence d'une
efclave permit au Soleil d'entrer , il la
trouva couchée , la chaleur étoit grandes
elle étoit peu vêtue , un feul de fes rayons
la réveilla , ce fur inutilement qu'elle cria,
le Soleil me gagne , à quels malheurs
m'expofez-vous ? Vous fçavez que je le
détefte. On accourut , & l'on prit pour un
excès de délicateffe ce qui étoit en effet la
parole du Soleil ,. & elle accoucha trèsheureufement
de la plus belle fille ; malgré
tous les fentimens de jaloufie , dont
elle étoit dévorée , elle en eut foin , la fit .
Bourrir & élever , comme les autres enfans
, jufqu'à l'âge de douze ans , efperant
toujours que quelque accident dérangeroit
fes charmes mais fa beauté lui parut
alors. fi . complette , que ne pouvant plus
JUILLET. 1751. 87
en foutenir la vue , elle appella deux de
fes efclaves , & leur dit : engagez ma fille
à fe promener avec vous , conduifez - la
dans la plaine du Grand-puits , propofez
lui d'admirer fa beauté , & de fe regarder
dans le criftal de fes eaux , & lorfque vous.
la verrez bien occupée du plaifirde fe voir,
prenez-la par les pieds & la précipitez. Les.
efclaves exécuterent fes ordres avec la
plus grande précision, & vinrent en rendrecompte
à leur Maîtreffe , qui leur fit de
beaux préfens , proportionnés au fervice
qu'elles lui avoient rendus. Cependant le
Soleil qui donnoit à plomb fur ce puits ,
& qui fe trouva témoin de tout ce qui fe
paffoit , réunit fes. rayons , & enleva dans
l'inftant toute l'eau , & fi complettement ,
que la belle fille ne fut point du tout
mouillée , & que foutenue par les rayons.
de fon pere , elle arriva au fond du puits.
fans fe faire aucun mal , & fi doucement
qu'elle n'eut pas la moindre peur. Elle
examina avec attention le fond de ce
puits , qui lui parut d'une prodigieufe
étendue. A force de le parcourir , elle ар-
perçut un cheminwoûté plus obfcur , mais.
affez large , elle le fuivit , & il la conduifit
fucceffivement au grand jour , & enfuite
dans un beau jardin rempli d'arbres ma
gnifiques , couverts de toutes les espéces
68 MERCURE DEFRANCE.
de fruits que la Nature a coûtume de pro
duire ; elle s'en amufa , elle en mangea ,
& trouva que leur goût répondoit à leur
beauté ; elle reconnut enfuite que ce jardin
conduifoit à un grand Palais , dont il
dépendoit ; la curiofité la détermina à y
monter , elle y trouva un nombre infini
d'appartemens , & furtout une enfilade de
douze belles chambres richement meublées ,
mais le lit d'aucune n'étoit fait . La belle
parcourut tout le Palais fans y rencontrer
perfonne ; après avoir imaginé toutes les
raifons d'une folitude fi générale , & n'en
trouvant aucune capable de la fatisfaire ,
elle fe contenta d'être étonnée de ce qu'après
-midi ces beaux lits n'étoient pas encore
faits ; il faut , dit-elle , pour me faire
un mérite auprès du maître de cette maifon
, que je balaye ces douze chambres, &
que je falle ces douze lits. Après avoir
exécuté fon projet , elle choisit un endroit
qui ne pouvoit être frequenté , où elle réfolut
d'attendre & d'examiner tout ce qui
devoit naturellement arriver.
Dans l'inftant que le Soleil fe couchoit ,
elle entendit du bruit, & vit arriver douze
grands Dragons , dont les replis tortueux,
& les figures affreufes la firent trembler.
Ils furent furpris de trouver leurs chambres
fi propres & leurs lits fi bien faits
JUILLET . 1751. 69
cet évenement leur parut fingulier , ils ne
pouvoient comprendre comment le mortel
, qui avoit eu affez de hardieffe pour
entrer dans leur Palais , n'avoit pas préferé
au foin qu'il avoit pris , le plaifir
d'emporter plufieurs des richeffes dont il
étoit rempli , & qui s'y trouvoient à l'abandon
; ils tinrent confeil , pour fçavoir
le parti qu'ils avoient à prendre , & con
vinrent de faire une vifite générale , tant
au-dedans , qu'au- dehors du Palais , pour
fçavoir à qui ils étoient redevables de cette
politeffe ; il ne leur fut pas difficile de
trouver la belle , elle étoit dans le coin
d'un galetas , affife par terre , mais d'un
air doux , noble & refpectable . Les douze
Dragons frappés de fa beauté fe profternerent
à fes pieds , lui dirent de ne rien
craindre , & la belle fille du Soleil fe raf
fura ; ils lui demanderent fi c'étoit elle
qui avoit fi bien fait les lits , & fi bien balayé
les chambres , elle leur répondit que
c'étoit elle , & qu'elle avoit voulu mettre
ces beaux appartemens en état de recevoir
leurs Maîtres. Les Dragons redoublerent
leurs refpects & leurs marques d'amitié
& lui promirent de la regarder comme leur
four , en l'aflûrant qu'ils étoient charmés
d avoir dans leur Palais la beauté même
qui leur donnoit l'exemple de la fimplicité
70 MERCURE DE FRANCE,
& du travail . Mais dites-nous , notre che
te foeur , ajouterent-ils , car nous ne vous
nommerons plus autrement , comment &
par quel chemin êtes vous arrivée ici
Elle leur conta la méchanceté de fa mere
& les ordres qu'elle avoit donnés à ſes efclaves
, car elles avoient dit en la précipitant
, nous exécutons les ordres de votre
belle maman. Ils en furent touchés , &
dirent , des Dragons , plus Dragons que
nous , ne feroient pas capables d'une telle
action ; ils la conjurerent d'être tranquille
& contente , & de les regarder comme fes
efclaves , puifqu'ils la déclaroient fouveraine
Maîtreffe du Palais. La belle les remercia
, & s'accoûtuma à un genre de vie
un peu folitaire , car les Dragons fortoient
tous les jours au Soleil levant , & ne revenoient
que le foir , chargés de leurs provifions
, & de ce qui leur étoit néceffaire
auffi la belle n'avoit autre chofe à faire
, encore parce qu'elle aimoit à s'occu →
per , qu'à balayer les chambres , faire les
lits , & arranger les beaux appartemens
fans nombre que les Dragons avoient laiffés
àfa difpofition , & fon plus grand plaifir
étoit d'en changer tous les jours ; elle mêloit
cet amuſement à celui de fe promener
dans ces beaux appartemens , elle en admiroit
les richelles & les beautés , elle
JUILLET. 1751. 71
alloit dans les jardins écouter les oifeaux ,
les apprivoifer , ramaffer des fleurs , ou
cueillir des fruits , dont elle faifoit des
corbeilles qu'elle préfentoit le foir à ces
monftres , dont le caractére & la fociété
ne laifoient rien à defirer. Un jour elle
leur dit en foupant , vous parlez comme
les hommes les mieux élevés , vous êtes
des Dragons fi polis , & vos manieres font
fi nobles , que vous devez avoir une belle
hiftoire à conter , je ne devrois pas l'ignorer
, ce me ſemble , à la façon dont nous
vivons . Ils trouverent qu'elle avoit raifon,
& le plus âgé prit ainfi la parole.
Hiftoire des douze Dragons.
Nous fommes tous freres , ou coufins
germains, & il s'en faut beaucoup que nous
foyons nés fous la forme où nous avons le
malheur de paroître à vos yeux . Nous
étions , il n'y a pas encore long - tems , de
très-beaux Princes , mais fi contens de
notre figure & fi remplis de notre mérite ,
que non-feulement le Soleil & la Lune
nous paroiffoient moins beaux que nous ,
mais que nous aurions défié les Divinités
même , de produire rien qui pût nous être
comparé. Cet orgueil dont aucune remon
trance n'avoit pû nous corriger , caufa de
juftes allarmés à un Génie qui avoit tou72
MERCURE DE FRANCE.
jours protégé notre famille . Pour nous corriger
& nous éviter en même tems de plus .
grands malheurs , il nous donna la figure
que vous voyez ; il eft vrai que nous lommes
les plus beaux Dragons de notre eſpéce
, & qu'il n'eft pas poffible d'en voir de
plus beaux , cependant nous faifons peur
à tout le monde , & l'on prend la fuite dès
qu'on nous voit ; mais nous espérons à
force de bons procédés , & de payer avec
foin tout ce que nous prenons , que nos
voifins s'accoûtumeront à nous , & que
notre réputation s'établira differeminent.
Le Génie qui prétend nous avoir rendu
fervice , & nous avoir fait éviter la vengeance
célefte , nous a donné fon Palais .
où perfonne n'ofe aborder : vous feule , la
plus belle des belles , y êtes entrée. Quand
nous ferions en effet ce que nous paroiffons
, la beauté peut-elle rien craindre ?
Nous avons blafphemé le Soleil & la Lune,
auffi la parole nous eft interdite , quand
ces deux Aftres brillent & paroiffent fur
l'horifon , & par cette raifon nous ne faifons
que begayer dans les quartiers de la :
Lune. Ce n'eft pas tout , nous fommes
dans l'obligation de fortir tous les jours ,
& d'aller travailler pour entretenir nos
champs , & raffembler nos befoins ; nos
malheurs font mérités , mais devroient-ils
être
JUILLET. 1751. 73
être fi longs ? Cependant le Génie nous a
dit , en nous transformant , & nous remettant
la garde de fon Palais , dont if
nous a rendus maîtres de difpofer à notre
volonté , que nous ne pourrions en fortir
ni voir la fin de nos peines , que nous n'euffons
trouvé un oifeau d'une rare beauté ,
malheureux lui- même , & qui oublieroit
fes malheurs & fes propres
propres intérêts pour
nous témoigner fa paffion & fa reconnoiffance.
Vous voyez , ajouta -t'il , en verfant
un torrent de larmes , que nous fom
mes condamnés à fouffrir toute notre vie.
Les onze autres joignirent leurs pleurs &
leurs regrets à ceux de leur ainé ; la belle
les confola , & leur dit qu'il falloit efpé
rer que leur repentir adoucitoit le Génie ,
& que lui-même leur feroit trouver ce qui
leur paroiffoit impoffible à rencontrer ,
elle s'intéreffa à leur malheur , & l'intérêt
témoigné par la beauté , confole autant
celui des Sultans.
que
la
Cependant le peu d'occupation que
belle avoit dans cette magnifique folitude,
lui rappella le fouvenir du grand puits ;
elle eut la curiofité de fuivre le chemin
obfcur qui l'avoit conduit à ce Palais ; elle
trouva les choſes dans l'état auquel elle
les avoit laiffées ; mais à peine y fut-elle
arrivée , qu'une des deux eſclaves ,
D
que fa
74 MERCURE DE FRANCE .
mere avoit chargées de fa vengeance , parut
en haut appuyée fur le bord , car on avoit
appris que les eaux avoient tari , & la
mere inquiette, comme tous les criminels ,
envoyoit tous les jours fçavoir fi, l'eau n'étoit
point revenue ; l'efclave fut très -étonnée
de voir la plus belle des belles fe promener
en rèvant , & lui dit : bon jour ,
ma belle Demoiselle, eft ce vous ? Ah! bon
jour , ma mie , lui répondit la belle ; que
faites- vous là haut ? Je viens voir comment
vous vous portez , répliqua l'efclave ,
& elle ajouta , que faites- vous là bas ; où
logez-vous ? Comment vivez- vous ? Je me
porte bien, répondit elle; je fuis bien logée,
& rien ne me manque. L'efclave fe retira
avec cette répoufe , & courut la porter à fa
Maîtreffe. Elle fut outrée de rage & de
fureur , en apprenant que fa fille vivoit
encore , elle dit à cette efclave : prenez ce
maftic , portez-le à ma fille , dites-lui
que vous craignez qu'elle n'en foit pri
vée ; allez demain , au lever du Soleil , de
meurez au grand puits jufqu'à midi , je
vous enverrai relever par votre camarade
, qui y demeurera jufqu'au foir , car
je veux que l'une ou l'autre y foit conti-
* Tout le monde , & furtout les femmes , mâchent
du maftic en Turquie , comme on mâche
du bethel dans l'Inde. "
a
JUILLET. 1751. 75
heellement jufqu'à ce qu'on ait donné ce
maftic à ma fille , je le crois néceffaire à fa.
fanté , ainfi qu'à fon amuſement . La belle
vint en effet , quelques jours après ; l'efclave
lui donna le maftic , elle là remercia
& fe retira dans le Palais . A peine y fut- :
elle arrivee qu'elle mâcha ce maftic , avec
d'autant plus de plaifir qu'elle n'en avoit
point trouvé dans le Palais ; mais ce maſtic
étoit enchanté ; il tomba dans fa
gorge , &
s'y arrêta fi cruellement qu'elle perdit la :
refpiration , & tomba morte. Les monftres
revinrent à l'heure ordinaire , & coururent
, felon l'habitude qu'ils en avoient
prife , à la chambre de leur four ; l'état
où ils la trouverent les mit au défeſpoir ,
ils pleuroient , ils battoient leurs têtes :
contre les murs , & difoient , notre chere
feur eft morte , que nous fommes malheureux
de l'avoir perdue ? C'est pour augmenter
nos douleurs que le Génie nous l'a
fait connoître ; ils pafferent la nuit à la
veiller , & à effayer tous les remédes &;
tous les fecours , & voyant qu'ils étoient
inutiles , ils tinrent confeil le lendemain
pour fçavoir ce qu'ils feroient du corps de
cette belle perfonne ; les uns vouloient.
l'enterrer avec tous les honneurs imaginables
; mais ils trouverent que la terre n'étoit
pas digne de la recevoir , & qu'il étoit
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
plus convenable de l'expofer fur le haut
d'une montagne ; cet avis fut contrediten
difant qu'il ne falloit pas la laiffer devenir
la proye des oifeaux & des animaux
fauvages ; ils convinrent de la mettre dans
une caiffe d'argent , exactement fermée ,
& de la jetter dans la mer , ce qu'ils exécuterent
avec les larmes les plus vives , &
les foupirs les plus profonds .
Cette caille flottoit fur l'eau , & les
rayons du Soleil augmentoient fon éclat ,
& la faifoient appercevoir d'une diſtance
fort éloignée après avoir été quelques
jours le jouet des vents , elle vint affez
près dune côte , pour être remarquée par
un jeune Roi qui chaffoit fur le haut d'une
montagne ; frappé de cet objet , il deſcendit
fur le rivage avec toute fa fuite , & il
arrriva dans le moment que le flot pouffoit
la caiffe à terre. Le jeune Roi furmonta
fa curiofité , & dit : je veux emporter cet
te caiffe dans mon Palais , je fçaurai feud
se qu'elle renferme , il la fit mettre dans
fon chariot , & quand il fut arrivé il voulur
, fans la perdre de vûe , qu'on la portât
dans fa chambre où , fans témoins ,
avec des outils qu'il ne fçavoit pas trop
manier , il fit l'ouverture de cette caille.
Quel fut fon étonnement à la vûe d'une
fi grande beauté ? Mais quelle fut fa douJUILLET.
1751. 77
leur , en reconnoiffant qu'elle étoit privée
du jour ? Que je fuis malheureux , s'écriat'il
, en refermant la caiffe , & la pouffant
fous un lit ! Je ne trouve ce qui peut me
plaire que pour être privé de l'efpérance
de le pofféder. Il devint rêveur & mélancolique
, cent fois le jour il revenoit dans
fa chambre , & toujours feul , pour admirer
& contempler un objet privé de la vie,
mais dont il étoit fi éperdu qu'il auroit
donné tout fon Royaume pour lui faire retrouver
la lumiere. Il fe levoit plufieurs
fois dans la nuit , il allumoit cent flambeaux
, & la confidéroit avec tranſport.
Un amour auffi malheureux le rendit fi
maigre , & altéra fi fort fa fanté , que la
Cour & tous les Sujets voyoient avec la
plus vive douleur qu'il alloit mourir. La
Reine , la mere , en étoit inconfolable ,
& l'ignorance du motif de fa douleur caufoit
une impatience générale , car on ne
- pouvoit l'attribuer qu'à une chofe qu'il
tenoit renfermée avec le plus grand fecret.
Ce jeune Roi étoit un jour chez la Reine ,
fa mere , avec fa nourrice , & la Dame
qui l'avoit élevé , celle- ci dans l'efpérance
de le diffiper , lui fit un conte , mais les
contes n'ont pas toujours l'effet qu'on leur
deftine ; celui-ci , tout beau qu'il étoit ,
..loin d'amufer le Roi , l'endormit fi fort
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
·
que la nourrice mit la main dans fa poche
prit la clef de fa chambre , & courut pour
découvrir le fujet qui réduifoit ce Roi
dans un état fi pitoyable ; elle n'apperçut
de fingulier dans cette chainbre que la.
caiffe d'argent , elle la tira de deffous le lit,,
elle l'ouvrit , & fut frappée d'étonnement,.
à la vue de la beauté & de la richeffe des.
habits , dont les monftres avoient paré leur
font en lui rendant les derniers devoirs ,
car la caifle étoit remplie dans tous les vuides
que le corps pouvoit laiffer , des plus
belles perles , & des plus magnifiques
diamans . La nourrice , plus curieufe encore
qu'étonnée , releva ce beau corps , & le
regardant avec indignation , fe pourroit
il , s'écria -t'elle , que mon cher Roi , mòn
cher enfant fût amoureux d'une morte ,
pendant qu'un fi grand nombre de beautés.
vivantes font empreffées à lui plaire ? Enfuite
tranfportée par la colére : tiens , dit
elle , voilà ce que je te donne , elle accompagna
ces paroles d'un coup de poing
terrible fur la nuque du col , qui fit fortir
le maltic qu'elle avoit dans la gorge
& la belle dit en ouvrant les yeux : Dieu ,
o
que je dormois avec douceur ! Il eſt conftant
que la protection feule du Soleil
n'auroit pû li conferver la vie dans toutes
ces circonstances ; il falloit qu'elle fûg
JUILLET. 1751 79
>
fa fille pour réfifter à de fi grands obftacles.
Cependant la nourrice effrayée fortit
promptement de la chambre du Roi , ferma
la porte , & vint remettre la clef dans
fa poche , car le conte avoit fi bien opéré
que le Prince dormoit encore. La nourrice
rendit compte tout bas à la Reine de
ce qu'elle avoit vû ; fa frayeur lui fervit
-de preuve & de témoin ; elle avoit à peine
achevé de l'inftruire que le Roi s'éveilla
& fon premier foin fut de courir à fa
chambre. La frayeur , l'inquiétude , &
tous les fentimens de douleur le faifirent
à la vue de la caiffe vuide & ouverte au
milieu de la chambre ; il s'écria tendrement
, qu'êtes - vous devenue , la plus belle
des belles ? Par quel enchantement vous
ai-je perdue ? Non , jej ne furvivrai point
à ce malheur. La belle , qui s'étoit retirée
dans un coin de la chambre , lorsqu'elle
avoit entendu venir le Prince , parut à fes
yeux , & lui dit ; on vient de me tirer du
fommeil le plus doux ; apprenez-moi comment
je me trouve ici , ce n'eft point ma de
meure ; où font les douze Dragons Com
ment vous ont- ils permis l'entrée de ce Palais
? Vous êtes donc arrivé par le grandpuits
? Ce Prince étoit fi tranfporté de voir
briller la vie & le mouvement dans tour
ce qu'il adoroit , qu'il lui autoit laiffé , faire
D
Bo MERCURE DE FRANCE.
un plus grand nombre de questions fans
l'interrompre ; mais enfin il lui montra la
-caille d'argent, & lui conta par quelbonheur
pelle étoit venue à fa poffeffion : la douleur
où fa mort l'avoit plongé , la vie qu'il
avoit menée , l'adoration qu'il avoit rendue
à fes charmes , étoient autant d'aveux
de l'amour le plus rendre. Ces deux jeunes
perfonnes devinrent plus hardies par
l'examen de leurs fentimens , elles fe trouverent
ce qu'elles étoient , c'est- à- dire
charmantes , elles s'en affûrerent , & ſe firent
mille proteftations , d'autant que les
aveux réciproques de leur naiffance & de
leur fituation , n'apportoient aucun obſtascle
à la fatisfaction de leurs defirs , & que
leur union étoit des plus convenables. Le
Roi fir prier fa mere de paffer dans fon appartement
, il lui fit remarquer cent fois
les beautés de la plus belle des belles , il
lui conta ce qu'il venoit d'apprendre , lui
peignit fes fentimens , & l'affara qu'il
vouloir époufer fur le champ la fille du
Soleil , affurant qu'il ne pourroit jamais
faire une auffi grande alliance.
.
La Reine , quoiqu'étonnée de tout ce
qu'elle apprenoit à la fois , ne pouvant défaprouver
ce mariage , les nôces furent
célébrées le foir même , & tout le Royaume
paffa de la plus grande douleur à la
JUILLET . 1751. 81
plus grande joye. Peu de tems après la
nouvelle Reine devint groffe : tant d'événemens
heureux pour ce Royaume fe
répandirent dans l'Univers , & l'hiftoire
de la fille du Soleil occupoit tous les efprits
; elle parvint aux oreilles de fa mere
dont la rage & la jaloufie redoublérent en
apprenant que la beauté de fa fille l'avoit
conduite au Trône où la fienne n'avoit pu
la faire parvenir . Cependant elle étoit
encore belle , mais elle prévoyoit la diminution
de fes charmes , tandis
tandis que
ceux de fa fille étoient à peine dans tout
leur éclat. Après avoir bien pènſé aux
moyens de fatisfaire une vengeance que
d'auffi cruelles réflexions rendoient à fon
mauvais coeur plus néceffaire que jamais ,
elle forma un projet , & pour le rendre
complet , elle obtint du Magicien qui
dui avoit donné le funefte maftic , une
épingle enchantée & partit déguifée de façon
à ne pouvoir être reconnue ; elle avoit
eu foin de prendre avec elle plufieurs faux
certificats de Sages Femmes , qui l'annonçoient
comme la plus habile de l'Univers ,
à laquelle plufieurs Reines s'étoient confiées
avec fuccès . Elle arriva donc dans
la Cour de fa fille ; tout y redoubla ſa
rage & fon défefpoir , car rette Princeffe
étoit louée , & louée plus qu'aucune Reine
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
l'ait jamais été mais elle fçut renfermer
fes douleurs & fut foutenue par l'efperance
de réuffir dans fes projets : elle deman--
da à parler au Roi en fecret , & tout ce
qu'elle lui dit de fon grand fçavoir , les .
certificats qu'elle lui montra d'un grand
nombre de Reines très connues , le per
fuadérent fi bien , qu'il lui promit- que nulle
autre n'acoucheroit la fille.du Soleibs
tout le monde approuva ce choix , on
donna des efclaves & un appartement à
la Sage - Femme , enfin elle fut très- bien .
traitée en attendant les couches. Quelque
tems avant qu'elles arrivaffent , & après
avoir bien établi la confiance , elle dit au
Roi , je vous réponds de tour, fi vous vous
en rapportez à moi & me laiffez faire con
me on a fait dans les autres . Cours où,
mon grand talent a réuffi . Il faudra conduire
la Reine dans les bains de votre .
Palais & me laiffer feule avec elle , je ne
réponds de rien , fi vous n'y coufentez pas
Le Roi accorda cette demande , & l'on fe
contenta de garder la porte des bains
Quand la Reine fut accouchée heurenfement
,fa mere prit l'épingle que le magi,
cien lui avoit donnée & l'enfonça dans la
tête de fa fille , qui fut fur le champ mé-
Tamorphofée en un bel oileau doré , &
qui s'envola par un carreau de la fenêtre
JUILLET. 1751. $ 3
.
*
+
que la Sage-Femme eut foin d'ôter & de
remettre fans que l'on pût sien appercè--
voir : alors fe trouvant feule , elle ſe débarbouilla
, ôta tout ce qui pouvoit la
déguifer & fe mit à crier au fecours , on
accourut , elle demanda pourquoi la Sage--
- Femme l'avoit abandonnée ; mais on étoit
fi occupé du bel enfant qu'elle avoit mis :
au monde & du plaifir de la voir ellemême
en bonne fanté ( car on la prenoit
pour la Reine ) qu'on ne fonga que médiocrement
à la Sage- Femme , non plus qu'au :
chemin qu'elle pouvoit avoir pris ; d'ailleurs :
la reffemblance naturelle de la mere & de la
fille , l'obscurité , du lieu jointes à l'idée de
Pabbatement naturel à ſon état , fervirent
à l'illufion . On la tranfporta avec tous
les ménagemens poffibles dans le lit qu'on.
avoit préparé. Cependant le premier moment
paffé , malgré tout l'art & toutes les:
précautions d'une femme adroite & quic
qui n'a qu'un objet , les yeux de l'amour
font trop éclairés pour être parfaitement :
trompés ; auffi le Roi ne pouvoit s'accoû--
tumer à des changemens & à des differences
dont - il s'appercevoit malgré lui , & :
que nul autre n'étoit en état de diftinguer..
Il difoit fans ceffe en lui même , il eft vrai
que je n'ai jamais va accoucher , & que
j'ai fait très peu d'attention aux femmness
DAVİS
84 MERCURE DE FRANCE.
•
>
¿qui ont été dans cet état depuis que je
fuis au monde ; mais il me femble que cet-
-te opération de la nature peut alterer la
beauté , & ne doit rien changer à la phyfionomie.
Ce Prince aimoit cependant en-
'core certe fauffe Reine , mais pas autant que
la véritable. Cependant la méchante femme
étoit dans fon lit , bien réfolue d'être
long- tems avant de fe relever. D'un autre
côté l'oiſeau doré vola dans les jardins du
Palais , & à l'inſtant de fa métamorphofe
il attendit quelque tems fur les arbres les
plus voifins pour voir fi on ne feroit point
occupé de lui , & fi le malheur qui lui
étoit arrivé ne cauferoit aucune rumeur ;
mais voyant le calme & la tranquillité
dont la Cour jouiffoit , il fe regarda dans
une fontaine & ne put être infenfible à la
beauté qu'il avoit perdu , mais il rendit
juftice à celle dont il fe trouva ; fes malheurs
& l'état de fon plumage lui rappellerent
les difcours de fes bons amis les monftres
, il fe flatta de leur être utile , & dans
le moment mêine animé par la reconnoiffance
& par l'envie d'obliger , il prit fon
vol & arriva à tire d'âîles dans le Palais des
Dragons au moment qu'ils fe merroient à
rable. Voulez-vous bien , lear dit-il , me
donner le couvert ? Les Dragons lui répondirent
avec leur politeffe naturelle , au
JUILLET. 1751.
→
milieu des mouvemens d'efpérance que
la vue du bel oifeau avoit fait naître en
eux : la Reine eut le plaifir de voir combien
ils étoient fincérement occupés
d'elle , & combien ils étoient fenfibles à
fa perte , car fans amour & fans compter
la douceur de l'efprit , & les charmes de la
fociété , la beauté feule a des droits fur les
efens, l'efprit & l'imagination.Enfin la converfation
du fouper conduifit à des éclairciffemens
qui firent éclater la bonté du
ceeur de la Reine ; la fincérité de fa reconnoiffance
, le malheur qu'elle éprouvoit
en ce moment , tant de chofes réunies
pour attendrir leur coeur , éclairer leur
raifon & leur faire connoître les véritables
vertus , toutes chofes enfin que le Génie
avoit prévues par la force de fes connoiffan
ces , produifirent leur effet, Les Dragons
reprirent à la fois leur premiere forme
& parurent aux yeux du bel oifeau douze
Princes dont le plus âgé avoit 20. ans , &
qu'on peut affûrer être alors d'une fageffe
auffi confommée , qu'ils étoient beaux &
bienfaits. La plus belle des belles leur
conta fes aventures depuis qu'elle les avoit
quittés , ils lui firent offre de fervice , elle
les remercia & leur dit , je dois tout attendre
de mon pere , fans défiter d'être
yengée de ma mere . Quand l'heure de fe
-
36 MERCURE DE FRANCE.
retirer fut venue , ils pafférent dans leurs
appartemens , & le bel oifeau partit devant
le jour , & fe percha au Soleil levant
fur le plus bel arbre des jardins du Palais ,
il dit plufieurs fois à voix haute & dif
tincte , jardinier , jardinier . Celui qui occupoit
cet emploi courut à l'arbre dont il
entendoit partir la voix , en difant qui
m'appelle ? C'est moi, répondit l'oifeau doré,
dis-moi , mon cher jardinier, que fait le Roi ,
la Reine & l'Enfant nouveau né ? Le Roi
la Reine & l'Enfant fe portent bien , die
le jardinier, Vie longue & fanté , reprit l'oifeau
, au Roi & à l'enfant , & malédiction
la Reine ! Tous les arbres fur lesquels je te
parlerai deviendront auffi fecs dans la jour
née que s'ils étoient morts depuis dix ans
en achevant ces mots , il s'envola . Le jagdinier
déja très étonné le fut encore plus
quand il vit la prédiction contre les arbres
fe continuer dans la journée , & tomber
toujours fur le plus beau de fon jardin ..
Douze jours de fuite à la même heure les
mêmes queftions , les mêmes réponſes &
les mêmes menaces contre les arbres furent
faires. Le jardinier étoit d'autant plus faché
qu'il redoutoit la colere du Roi ; en
effet il l'envoya chercher , lui reprocha de
ne point arrofer les arbres & le menaça
de le faire empaler, Hélas ! Seigr eur api.
JUILLET. 1759 87
paiféz votre colere,lui dit le jardinier en ſeprofternant
devant lui , je n'ai pas commis
la moindre faute , il m'eft aifé de vous en
donner la preuve. Le Roi eut peine à le
croire ; mais il lui promit avec tant.d'affû .
rance de fe juftiher & de lui montrer dès ;
le lendemain au lever du Soleil le frjet de
la mort de fes arbres , que ce Brince , qui ,
étoit bon naturellemnt , y confentit . Ilfe
leva de trèsbonne heure , fuivit le jardi
nier qui le mena chez lui- pour lui faireprendre
un de fes habits. Il le conduifitenfuite
devant le plus bel afbre du jardin ,
& lui dit , demeurez là, vous fçaurez bientôt
ce qui fait mourir vos abres. A peine
étoit-il placé qu'il entendit appeller , jardinier
, jardinier , mais d'une voix fi douce
, qu'il en fut charmé. Le Roi réponditavec
empreffement , que veux- tu , mon
bel oifeau : Que tu es bean ! L'oifeau .
interrompit par les queftions , les voeux ,
l'imprécation & la menace contre les ar
bres , enfin comme il avoit toujours fait
& s'envola. Quand le Roi fut revenu de
fon étonnement ,, il dit à fon jardinier
qu'il vouloit abfolument avoir ce bel
aifeau. 11 le défiroit d'autant plus , que
croyant reconnoître le fon de voix de la
Reine , il imagina que cet oifeau étoie
un de ceux , dont elle s'étoit amufée danss
&
$8 MERCURE DE FRANCE.
·
le Palais des Dragons ; mais le Jardinier
repréſenta l'impoffibilité de tendre des
filers fur le plus haut des arbres , l'oifeau
ne fe perchant point ailleurs ; il ajoûta ,
que ne connoiffant point l'efpéce de cet
oifeau , il lui étoit abfolument impoffible
de lui obéir. Les Princes font peu accoutumés
aux difficultés , celles-ci aufquelles
il ne pouvoit rien répondre , l'affligerent
fi fort , qu'il ne but ni ne mangea de la
journée , & que même il paffa la nuit fans
dormir ; il fut confolé de fon infomnie ,
par l'expédient qu'elle lui préfenta pour
furprendre cet oifeau. Dans fon impatience
il devança le lever du Soleil , il prit,
comme il avoit fait la veille , les habits de
fon Jardinier , & quand le bel oiſeau l'appella
, il tui dit : je ne vous entends pas ,
que voulez-vous ? Je fuis devenu fourd
depuis hier , l'oiſeau defcendit à moitié de
l'arbre , & répéta ce qu'il avoit dit ; mais
le Roi faifant toujours femblant de ne
point entendre , l'oifeau fe mit à portée
d'être pris , & le Roi n'en laiffa point
échapper l'occafion . Sa joie fut grande
quand il fe vit poffeffeur d'une fi grande
rareté , il le mit dans une cage ornée de
perles & de pierres précieuſes , & la plaça
dans fa chambre . Si le Roi fut charmé de
poffeder un fi bel oifeau , la plus belle des
JUILLET. 17518 89
belles avoit été encore plus contente de
fe voir dans fes bras ; mais quelle fut fa
douleur , quand elle voulut parler , & lui
dire ce que l'amour a de plus tendre , &
qu'elle s'apperçut qu'elle penfoit envain , &
qu'elle ne pouvoit dire que les mêmes mors
qu'elle avoit prononcés dans le jardin ! Il
fallut qu'elle fe contentât de voir ce
qu'elle aimoit , & de lui témoigner par le
battement de fes aîles , & par toutes les
careffes pratiquées par les oifeaux , qu'elle
ne regrettoit point la liberté , & qu'elle
n'aimoit que Jui .
Le Roifut fi content d'avoir pris cet oi
Leau , & d'en avoir imaginé le moyen , qu'i
ne put cacher fa joie à la fauffe Reine qui
'étoit pas encore relevée . L'inquiétude
& la rage d'entendre toujours parler d'une
fille qu'elle ne pouvoit faire périr , lui
cauferent la plus grande agitation , mais
elle fçut la déguifer ; le lendemain elle
feignit d'être fort incommodée , & ne
voulut rien manger : le Roi la preffa de
prendre quelque nourriture , mais elle répondit
qu'elle étoit morte , & que rien ne
pouvoit lui fauver la vie , fi elle ne mangeoit
l'oifeau doré , dont il lui avoit parlé.
Le Roi , dont l'amour étoit fort diminué ,
comme on l'a déja dit , & qui ne trouvoit
pas dans cette fauffe Reine les attraits &
90 MERCURE DE FRANCE.
le charme dans le caractére , qui font prin
cipalement aimer , loin d'avoir cette complaifance
pour elle , fit chercher fecrettement
un autre oifeau de pareille groffeur ,
& pendant qu'on le plumoit , & qu'on le
préparoit dans une chambre à côté de la
Lienne , il careffoit l'oifeau doré ; en paffant
la main fur fa tête , le Roi fentit avec
étonnement l'épingle enchantée , il l'exanina
, & la chofe lui paroiffant furnaturelle
, il F'entreprit de l'ôter , ce qu'il fit
avec d'autant plus d'attention qu'il craignoit
de bleffer fon bel oifeau , qui de fon
côté , loin d'y mettre aucun obstacle , fe
prêtoit à l'opération . D'abord qu'elle fut
ôtée , la véritable Reine , la plus belle des
belles , reprit fa premiere forme. Quet
tranfport de joie ! Quel bonheur pour ce
Prince , de voir tout d'un coup dans fes
bras ce qu'il aimoit fi paffionnément !
Quelle fatisfaction de ne devoir qu'à lui
ce qu'il eût acheté de fa couronne. La plus
belle des belles le payoit du plus tendre
retour. Leur amour répandit plus d'une
fois ces larmes de tendreffe & de joie , ces
larmes fi douces qui viennent abfolument
du coeur. Sans que la belle rendit compte.
au Roi des dernieres mechancetés de fa
mere , i les imagina , & voulut voir à
quel point elle feroit capable de les poufeg
JUILLET 1751.
El conjura la Reine de ne fe montrer
qu'au moment qu'il le jugeroit à pro-
Fos. Cependant il ordonna qu'on portât
à la fauffe Reine l'oifeau d'abord qu'il feroit
accommodé , elle le coupa en plufieurs.
morceaux avec un empreffement qui dénotoit
fa barbarie , enfuite elle le mangea
avec une extrême avidité , elle en auroit
mangé bien d'autres pour demeurer la plus
belle du monde. Le jour du meilleur repas.
qu'elle cût fait de fa vie , étoit la veille
de celui qu'on avoit marqué pour relever
La fauffe Reine de fes couches , & le Roi
avoit ordonné un grand feftin , auquel it
avoit invité fa Cour & fes Miniftres ; mais
il manda à fes gens de Juftice de s'y trou
ver , & quand il fut au fruit , il dit à ces
derniers , j'ai une queftion à vous faire
juger , car elle m'embarraffe unpeu. A qúcl
fupplice , croyez-vous qu'il fallût condamner
une mere qui auroit mangé fa fille
avec une extrême plaifir Ils frémirent
tous de la propofition , mais ils opinerent
d'une voix qu'il falloit la tirer à quatrechevaux.
La fauffe Reine fut un peu déconcertée
; mais elle fe croyoit vengée ,.
elle étoit contente. Le Roi approuva le
jugement , & jettant un regard terrible fur
elle , avant de faire exécuter cet Arrêt sje
xeux lui caufer , dit - il une plus
92 MERCURE DE FRANCE:
grande peine; il fortit , & parut un inftant
après , conduifant la véritable Reine , la
fille du Soleil , la plus belle des belles ;
cette vûe feule fit juftice de cette méchante
mere ; le faififfement , la doulear & la
rage de voir que fa fille avoit réfiſté
à tous
fes crimes , lui cauferent un ferrement de
coeur qui la fit tomber morte : on la fit
emporter , & le Roi conta les aventures
de la fille du Soleil à toute l'affemblée ,
elles furent confirmées en partie par les
douze Princes , autrefois les douze Dragons
, qui arriverent en toute diligence
pour avertir le Roi , dont ils avoient appris
le nom par l'oifeau doré , de tout ce
qu'ils fçavoicat de leur foeur , & lui ap
prendre qu'il n'avoit chez lui qu'une faulle
Reine : ces douze Princes furent comblés
d'amitiés , & chargés de préfens magnifiques.
Je puis certifier la vérité de cette aventure
, car j'étois à cette affemblée , & ceux
qui ne voudront pas ajouter foi à l'Hiſtoire
de la fille du Soleil , fçauront du
- moins en la lifant , qu'il ne fuffic pas d'être
belle , qu'il faut être bonne.
JUILLET.
1751. 93
TRADUCTION LIBRE
D'une Ode d'Horace , qni commence
ainfi : Equam memento rebus in arduis.
ODE
DAns tes malheurs , par la trifteffe ,
Damon , ne fois point abbatu :
Si la fortune te careffe ,
Aux douceurs d'une folle yvreffe
N'abandonne point ta vertu.
Tandis que la foeur filandiere
N'a point devuidé les fufeaux ,
Et que l'aurore printaniere
D'une aimable & vive lumiere
Eclaire tes jours les plus beaux.
***
D'une folitaire prairie ,
Vas fouler l'émail gracieux ,
Et couché fur l'herbe fleurie ,
De Pomar ou de Malvoifie
Bois le nectar délicieux.
Là , jouiffant de la Nature ,
A l'ombre fous de verds rameaux ,
94 MERCURE DE FRANCE.
Tu verrras couler l'onde pure
D'un petit ruiffeau qui murmure,
Et fuit à traversles roſeaux..
*3*
De fleurs nouvellement éclofes ,.
Crois- moi , feme tous tes inftans ;
La mort qui détruit toutes chofes
Aura bientôt flétri les roles ,
Dont tu couronnes ton printems.
炒肉
Ce vafte Palais qu'à la Ville ,
A grands frais tu viens d'acheter ;
Ces jardins , ce champêtre azile ,
Que baigne la Seine tranquille ,
Il faudra dans peu des quitter.
(
***
D'héritiers une troupe avide
S'apprête à fondre furton bien ;
Victime du fort homicide ,
L'or de Créfus , le nom d'Alcide
Ne te ferviront plus de rien.
>
Riche , pauvre , berger , Monarque.
Nous allons tous aux mêmes lieux ,
Obéir aux loix de la Parque ;
Tôt ou tard , Caron dans fa barque
Nous conduira chez nos ayeux.
Raoult.
JUILLET 1751. 95
II. LET TRE
Al'Auteur du Mercure , par N * * * '; de la,
Société Royale de Londres , &c. fur les
Sauvages de l'Amérique.
' Ai , Monfieur , une penfée , j'en ai même
bien deux fur l'Amérique , qui eft
le morceau favori de mes fpéculations de
Géographie , quoiqu'elle foit le morceau
de rebut de mon Hiftoire des Arts. L'ancien
Méxique étoit un Empire en régle.
Les Espagnols le détruifirent en le conquérant.
C'eft la façon ordinaire . Va viltis.
Alexandre ne mit - il pas le feu à Babylone , '
cette fuperbe Reine des Arts & des Villes !
de l'Antiquité? Et les Omars , les Mahomets
n'ont- ils pas le plaifir de regner fur
les ruines de la Grece , de l'Egypte & de
la Grande & Petite Afie ?
Je ne connois que les grands Tartares
d'un côté,& les Francs de l'autre, qui ayent
confervé & amélioré , les uns la Chine , les
autres les Gaules , & les ayent rendues comme
éternelles en les conquérant . Le parallele
des grands Tartares , vrais Scythes ,
avec les Francs , & des Chinois avec les
Gaulois , n'eft pas auffi infaiſable qu'on le
diroit bien. Voyez dans Juftin comment
96 MERCURE DE FRANCE.
les Scythes joûterent de valeur, & prefque
d'efprit, avec Alexandre ; & dans Tacite
j'espere vous montrer comment les Francs,
vrais Germains , joûterent avec l'Empire
Romain , & Céfar même.
Il eft croyable que les trois quarts des
Mexiquains prirent la fuite au tems de Fernand
Cortés , & que remontant au Nord de
leur pays, ils allerent fonder un ou plufieurs.
nouveaux Empires d'Anian , fi vous vou
lez , de Quivira , de Tegaio , de Tabuglauck ,
&c. challant devant eux au Nord ou à l'Eft
d'autres peuples , qui n'ont retenu de leur
premiere pofition fur les bords de la mer
le nom de Puants. Ne vous offenfez pas
du mot ce n'eft qu'un mot que je n'aus
rois dû peut-être vous dire qu'en leur Langue
, qui les appelle Oüinipeg ou Alimipeg,
&c.
que
Je dois vous ôter le dégoût de ce mot
Puant , qui ne veut dire que des peuples
venus des bords de la mer , car en
Sauvage la mer n'a d'autre nom que le
Lac puant, Les Sauvages font fauvages ,
mais en ceci ils ne font que naïfs & un
peu enfans , à force de vieilleffe , fans:
doute. Les enfans traitent naïvement de
puant tout ce qui a un goût fort & faifif
fant l'odorat , le vin même , le tabac. Bien
des gens , enfans fur l'article , traitent les
huîtres ,
JUILLE T. 1751. 97
huîtres , les moules , la marée, de puantes.
La Baye des Puants & les Ouinipigons &
Aiimipigons , font aux environs du Lac fupérieur
; mais il y a lieu de croire que tous
les Sauvages les plus avancés à l'Eſt de notre
nouvelle France , ont été puants & marins
dans leur origine , & marins venus de
loin & d'une mer fort éloignée & Occidentale.
A force d'errer dans ces grands
Continens , ils ont perdu les Arts , le goût
même ; ils n'ont nul ufage du fel , le déteſtent
& le traitent de puant . Jugez donc
fi la mer , lorſqu'ils la rencontrent dans
leurs courfes & expéditions lointaines
n'eft pas le Lac puant , eux qui ne connoiffent
que leurs Lacs très- deflalés . Ils ont
tous , au refte , fut tout vers le Lac fupérieur
, une Tradition d'un Lac puant à
l'Ouest.
C'eft-là ma premiere penfée , que je
voulois vous communiquer en l'étoffant ;
mais la feconde étant de foi plus étoffée ,
a droit d'enlever à celle- là tout ce dont je
voulois l'affortir. Nous avons abordé l'Amérique
, nous , dis-je , Européens , François
, Anglois , Efpagnols , Portugais , par
le mauvais côté ; c'étoit notre côté : elle
n'eut que des Sauvages à nous préfenter ,
reftes pitoyables d'une Nature humaine
abatardie & dégradée à force d'aller & de
E
>
S MERCUREDE FRANCE.
s'éloigner de fa fource, de cette mer même
Occidentale , qui les y avoit apportés , fans
doute , de l'Afie , & nommément de la
Tartarie , de la Chine & du Japon .
,
Les Espagnols furent les plus heureux
fi c'eft l'être , que de conquérir & de détruire
l'Univers , en exécution des Arrêts
du Ciel , qui depuis le Déluge , fe hâte
lentement d'exterminer fon ouvrage , dégradé
par le peché , felon ce mot irrévocable
, in quacumque die comederis , morte morieris.
Les Espagnols tournerent le Golfe
du Méxique , percerent l'Iftme en quelque
forte , & franchirent , comme d'un plein
faut , de l'Orient à l'Occident de l'Amérique
, de Porto bello à Panama, & gagnerent
la mer du Sud , qui fait face à l'Alie , qui
avoit fans doute peuplé le double Continent
dont ils tenoient dès-lors la jonction .
C'eft fur ces Côtes Occidentales de l'Amérique
qu'ils trouverent à droite & à
gauche des peuples policés & des Empires
en regle , valant , finon les Romains & les
Grecs , du moins les Chinois & les Japonois
; preuve affez topique qu'ils en venoient
immédiatement. Et voila donc les
Sauvages placés entre des peuples policés, à
l'Occident les Péruviens , les Méxiquains ,
les Quiviras , les Anians , les Tahuglauck,
féparés d'eux par une chaîne terrible de
JUILLET. وو
1751 .
il est vrai ; à l'Orient , nous ,
montagnes ,
l'Europe , féparée , il eft vrai , auffi par une
affez vaſte étendue de mers .
Car le voilà , Monfieur , le Probléme
que je voulois ici vous propofer & à tous
les gens de Lettres , Probléme le plus frappant
que l'humanité puiffe propoſer à
T'humanité même. Je ne dis pas qu'on
ne l'ait un peu tâté & retâté jufqu'ici , mais
je ne le trouve point réfolu . Il s'agit d'expliquer
cette mifere d'humanité & de toutes
fortes d'Arts libéraux & méchaniques ,
où font tombés les Sauvages du Canada ,
du Brefil & de toute l'Amérique Orienta
de , comparée à l'Occidentale , ou même à
la Chine & au Japon d'un côté , & à nous,
à l'Europe , à l'Afrique même de l'autre.
Non ,je le décide à ma façon , ce n'eft
de nous ,
pas de Japhet que tous ces Sauva
ges-là viennent, ni probablement de Cham,
qui a peuplé l'Afrique , mais je crois de
Sem même ( fur qui Chanaan ufurpa la
Paleſtine , Nemrod la Chaldée ) & qui
dut être naturellement ou furnaturellement
le plus fécond , & forcé de fe répandre
dans la Perfe d'un côté , dans la Scythie
de l'autre , & de pouffer de nouvelles
Colonies en avant dans les Indes , à la
Chine , au Japon & dans toute la Tartarie.
E ij
Too MERCURE DE FRANCE.
Que fçait on même fi , felon une cons
jecture affez vrai - femblable Noé , qui vêcut
encore 300 ans après avoir partagé le
Monde alors connu , & donné l'Orient à Sem,
l'Occident à Japhet , & rien formellement
Cham , ou virtuellement tout au plus l'Afrique,
n'alla pas avec de nouveaux enfans
ou avec un nombre de volontaires Semites,
Chamiles même , fonder l'Empire de la
Chine , centre de tout ce que nous appellons
le nouveau Monde , appellé autrement
Indes Orientales & Occidentales . Il n'y a pas
loin du nom de Noé à celui de Fobi ou
Fohé , ou Tao même. 3
Si les Amériquains venoient de nous ,
de l'Europe , les derniers venus , ceux du
Canada , du Brefil , nous feroient les plus
reffemblans , & ceux des côtes Occidentales
de l'Amérique feroient les moins policés
, les moins hommes . C'est tout le
contraire , & c'est donc par l'Afie , par la
Chine , le Japon , & un peu la Tartarie ,
Mongole ou Sibérie, que l'Amérique me paroît
avoir été peuplée , affez peu de tems
même après le Déluge , mais à diverſes reprifes
pendant mille ou deux mille ans
jufqu'à la venue à peu près de Jefus - Chrift .
Les premiers venus ont dû s'établir fur
la côte la plus voifine de la Mer du Sud
qui les avoit apportés. De nouveaux vcJUILLET.
1751 : 10t
nus les ont chaffés & forcés d'entrer dans
la profondeur du double Continent , en
titant vers l'Eft , vers nous . De troisièmes
flots ont pouffé ces feconds & ces premiers
flots jufqu'à ce que tout a été peuplé , la
Providence ayant veillé felon fon intention
, fpécialement marquée dans l'Ecriture
, à ce que toute la Terre fût habitée
.
Au reste les guerres des premiers Empires
de l'Afie ont dû de tout tems pouffer
`en avant vers l'Orient , tantôt les Scythes ,
tantôt les Parthes , les Perfes , les Indiens.
Les Chamites même de l'Egypte , toujours
ufurpateurs des Semites , les Vexoris , les
·Onofymandés , les Séfoftris , ont toujours repouflé
vers l'Orient les Afiatiques , foir
Tartares , foit Medes , Perfes & Affyriens.
Et puis les Japhetiens , les Grecs , les Alexandres
rentrés en Afie , peuvent avoir
beaucoup contribué à toutes ces impulfions
& répulfions.
Après le Déluge la Terre étoit tout- àfait
maudite , fort délabrée , fort en friche .
Les Lacs , les forêts , les montagnes , les
deferts en étoient les grandes fuites d'après
l'exécution univerfelle du Déluge . Et l'Amérique
, comme la plus éloignée de ce
Théatre d'anathême , me paroît en avoir
été la perfpective la plus frappée d'hor-
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
reur , Dieu , toujours bon , écartant des
coupables même le comble des malheurs
où leur aveuglement ne manque pourtant
gueres de les faire tôt ou tard aboutir .
Les guerres , les famines , les pertes de
tout , & une vie fugitive & vagabonde ,
acheverent de ruiner les premiers peuples
qui avoient abordé cette Amérique, fauvage
par elle-même. Accoûtumés à n'avoir
plus rien , ni feu ni lieu , à manquer de
tout , toujours crantifs d'être dépoftés , las
de défendre un terrain , ne voulant pas
même en faire un fujet d'envie , & aimant
mieux faire pitié à leurs voifins , ils ne s'attacherent
à rien. Ne trouvant partout que
ronces & épines , Lacs & forêts , déferts
& précipices , le defefpoir d'abord , &
puis la fainéantife & la pareffe , enfin les
charme mêmes d'une vie libre & fans follicitude
, acheverent de les gagner à la vie
fauvage dont ils pouvoient même , eux ou
leurs peres, avoir fait un apprentiffage dans
la Tartarie.
La raifon ne s'éteignit pas . Cet oeil , ce
rayon de la Divinité eft trop empreint
dans toute notre fubftance humaine , Signatum
eft fuper nos lumen vultus tui Domine
, & nous fommes trop à jamais la vive
& reffemblante image de la Divinité. La
forme fubftantielle & effentielle de notre
JUILLET. 1751. 103
ame n'eſt pas plus amiffible que celle de
notre corps , & jamais enfant d'Adam ne
fe ravalera par nature à la bête brute .
Jamais Sauvage n'a perdu , fi ce n'eft par
maladie ou mort , l'ufage général de la raifon
. On leur trouve toujours de l'ame , de
l'efprit même , même du génie , du raitonnement
, des moeurs , de la liberté , du
choix , des vûes de fageffe , de fineffe , de
politique ; & dans nos affaires les plus
compliquées , les plus étendues , ils nous
ont fouvent éclairés , ſouvent même pris
pour dupes.
Seulement ils ont perdu les ufages particuliers
de la premiere humanité poftdiluvienne
, la police , les Arts , & un raifonnement
étendu , avec l'efprit d'invention
en grand & en fyftême , ou même
bien plus le goût & la volonté que l'efprit.
Toujours éclairés , finement éclairés même
fur les befoins abfolus de la vie , leur
plus grand mal n'a pas été d'en perdre les
befoins fuperflus. Ils chaffent , ils pêchent,
ils cabanent , ils s'habillent affez , ils font
du feu , ils cuiſent leurs alimens , ils ſe défendent
des bêtes , ils fçavent les attaquer,
& s'en faire même craindre & refpecter ,
obéir , nourrir , habiller .
En un mot ils jouiffent de la Terre en
grand , finon en beau ou en joli . C'eſt à
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE .
nous de jouir eenn joli ,, mufqué , frifé , poudré
, lavé , peigné , pomadé , de nos Villes
, de nos Palais , de nos Arts , de nos
monumens , vrais monumens , vrais tombeaux
anticipés entre quatre & fix bonnes
murailles , que nous tendons de blanc ou
de couleurs la veille de nos funérailles , en
attendant le Jugement.
C'eft le cas du proverbe Italien , Bella
coffa farniente ! ohe bella coffa , ou de la
Chanfon , Si le Roi fçavoit la vie que menent
les gueux, il vendroit Châteaux & Villes
pourfaire comme eux , vivent les gueux . Nous
avons des exemples de François , & fur tout
d'Anglois qui fe font faits Sauvages par
goût , & peut-être point de Sauvages qui
Le foient civilifés pour toujours.
L'homme eft né pour le travail ; il en a
même le fond du goût . L'activité de fon
efprit en a befoin ; mais on voudroit un
travail de goût , de choix , non de commande
ni de néceffité . Adam étoit dans le
Paradis Terrestre , ut operaretur illum , &
je croirois qu'il y travailloit volontiers &
avec délices , la Nature étant à fes ordres
comme les animaux , & prévenant les defirs.
Il en fut chaffé par fa faute fur la Ter
re dégradée , mais toujours & fur toút ut
operaretur illam. Ce n'étoit plus .Paradis
in laboribus ... in fudore ... maledicta terra...
fpinas & tribulos ... &c.
JUILLET. 17516 105
La Nature devint revêche au travail de
l'homme , l'homme devint revêche au travail
. On aime fouvent mieux fe paffer
prefque du néceffaire , que de l'avoir à prix
de travail . Rendons graces à la Providence
qui nous a fait naître fur un terrain défriché
, toujours en haleine pour le défricher,
dans un pays policé , toujours attentif à fe
repolir & repolicer jufqu'au frivole même,
car l'excès même en eft, & pour que l'un air
le néceffaire, il faut que l'autre ait le fuperflu
, fans quoi voilà , je crois , l'origine du
Sauvage. Je fuis , Monfieur , votre , &c.
On a dû expliquer l'Enigme & les Logogriphes
du fecond volume de Juin par
le flux & le reflux , l'ortographe , Pomier &
Tabatiere. On trouve dans le premier Logogriphe
or , rôt , phare , rat , grote , trape ,
grape , rage , age gare , Tage , pot , page &
rate. On trouve dans le fecond Pô , mire
de fufil , rime , mi , ré , notes de Mufique ,
Poire , Pome , Or , épi , mer , prime , Rome ,
Remi. On trouve dans le troifiéme rabat
raie , raie , Poiffon , barate , ire , air , rat
état , Tibre & biére.
E v
106 MERCURE DEFRANCE.
薪洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗選選
JE
ENIGM E.
E ne fuis point un corps ; je ne fuis pas efprit ;
J'exifte cependant , & j'ai très- grand crédit ;
M'expliquer mieux ce feroit trop en dire.
Je fuis fils d'un Prince puiffant ,
Dont le pouvoir eſt ſi vaſte & fi grand ,
Que des morts même il embraffe l'empire.
Je ne paroîs que rarement ,
Mais j'étois anciennement
Plus tardif& plus rare encore.
En Portugal , en Espagne on m'honore ,
L'on m'y recherche avec empreffement ,
La France encor me préconise ;
Mais Londres, Amfterdam , Bizance, me méprife.
Lorfque j'ai reçu l'être , on m'annonce à grand
bruit ,
Avec grande cérémonie.
Que de gens de mes biens penfent cueillir le fruit ,
Qui feront lourdement trompés dans leur envie !
J'
LOGO GRIPH E.
E marche fur trois pieds ; mais de notre lan
gage ,
Tel on voit le bizarre uſage ,
Qu'à tout moment changeant de ſon ,
JUILLET. 1751. 107
La lettre qui me fert de tête ,
à Celle encor de ma queue tout moment arrête
Qui ne connoit pas bien leur nature & leur ton .
L'une ici mâle , & là fémelle ,
L'autre tantôt confonne , & puis bientôt voyelle ,
Vit on jamais Gafcon ou Provençal
Démêler bien cet embarras fatal ?
Mais fi dans mes métamorphofes
Vous me voulez fuivre jufques au bout ,
En mutilant , en retournant mon tout ,
Vous allez d'embarras trouver bien d'autres cauſes;
D'abord coupez mon ventre, & vous découvrirez
Un vaillant Capitaine , un illuftre Miniſtre ;
Tous deux heureux vous les verrez ;
Mais du premier que le fort fut finiftre !
Ajoutez une part de ce ventre profcrit ,
Alors en tirant des ténebres
Une beauté des plus célebres ,
Déplorez le malheur d'un fameux bel efprit.
En cet état , coupez mon premier membre ,
Dans la cave je fuis bien plus que dans la chambre;
Mais pour aller plus promptement ,
Expliquons-nous plus clairement.
Un , deux, trois, fix , j'étois autrefois dans l'Eglife ,
Où l'on me voit rarement aujourd'hui ,
Et dans un autre fens , que l'ufage autorife ,
J'exprime un avantage emporté fur autrui ;
3,4 & cinq , j'exiſte en Angleterre ;
5, 4, 5 & 6 , dans le corps des humains ,
E vj
108 MERCURE DE FRANCE !
Et même entr'eux armant leurs mains ,
J'excite trop fouvent la guerre ;
Malheur à ceux fur qui l'on peut m'évaporer!
3 , puis 4 avant 6 , ma cinquiéme doublée ,
J'ai fait plus d'une fois jurer
Le maladroit qui l'a ratée.
5 , 2 , 4 , pronom , ce n'eft ni moi , ni vous ,
Qui cependant peut convenir à tous.
5,4,2 I 6 , c'eſt une Impératrice ,
> >
Que l'on a dit fujette à l'amoureux caprice ;
5 , 4 , 3 , 1 , 6 , que de déferts affreux ,
Que de fables brûlans vont s'offrir à vos yeux ;
2,4,5 , je fuis en tous lieux méprifable ;
2 , 1,deux fois , 5 , 6 , mon féjour eft aimable ;
3, 6 & 5 , je fus autrefois adoré ,
De plus François vieilli , je fuis fort agréable ,
révélé ;
Et je furnomme à Rome un Roi pen
3,2 , encor deux fois , 5 , 6 , voyez paroître
Ce qui me donne vie & qui me fait connoître.
Plus qu'un feul trait & je finis ,
Car je vous ennuirois peut- être ;
Prenez mon chef , mettez deux après fix ;
Auffi-tôt vous allez voir naître
Bien des amuſemens , bien des plaifirs divers ,
Et ce qu'on peut fort bien dire encor de ces vers.
D
AUTRE.
Ouble dans les Palais des Rois ,
Vûe avec moins d'éclat dans les Hôtels Bourgeois
JUILLET. 1751 109
Je fuis en tous les tems foulée ,
Egalement par gens de tout état ;
Chacun attend chez moi , le pauvre , la livrée ,
Le riche , le Marchand , le Duc , le Magiftrat.
Le valet doit fans doute à coup fûr me connoître ;
Je précede les lieux où repofe fon Maître ,
Mais tel qui dans ce jour fçaure me deviner ,
Peut- être bien mon nom ne poutra combiner.
Dans onze pieds qui forment ma ft₁ucture ;
Lecteur, tu dois trouver un Château fur la Dure ,
D'un très- ancien Comte Breton ;
Un Village du même nom ;
Une Ville fur mer , porte de la Provence ;
Une qui la premiere & dans l'Ile de France ,
Voit monter fous fon pont tous les bateaux Nor
mands ;
Une autre en Dauphiné , qui voifine du Rhône ;
Près d'un Hermite , voit recueillir tous les ans
Ce vin firenommé , qu'un charmant côteau donne,
Et qu'on fait payer cher aux paflagers gourmands;
Une autre , fi tu veux , célebre en Normandie ;
Deux fleuves très connus ; l'un coupe l'Italie ,
L'autre arrofe des Allemands
Abondamment la fertile campagne ;
Une riviere de Champagne.
Combine bien mes pieds , tu trouveras d'abord
Celui qui le premier a mérité la mort ;
Une Contrée immenſe de l'Afie ;
Le titre qu'a celui qui commande en Turquie ;
110 MERCURE DE FRANCE.
Une piece de bois néceffaire au Vaiffeau ;
Le nom qu'on donne aux Curés des Mofquées;
Cette poudre qui fond les humeurs du cerveau ,
La liqueur qui te fert à noircir tes penfées ;
L'odeur que les Dames fenfées
Condamnent fort dans les Dames de Cour ;
Le nom dont chacun eft envieux en amour ;
D'un Prélat le Bonnet d'Eglife.
Crainte que ce détail , Lecteur , ne te fuffife ,
Trois de mes pieds forment un Elément ;
Devine les ; pris dans diferens fens ,
Tous doivent te fournir un Auteur Dramatique ;
Une mere d'un Faon ; deux notes de Mufique ,
Le Docteur des Juifs , Nitre , chanter , Martin ,
Mâcher , tache , mentir , & plus d'un mot Latin,
Je les réduits à trente ; une bête jolie ,
Qui fut de fa Maîtreffe aimée à la folie ,
Pour laquelle un tombeau fut fait dans un jardin.
J'en ai pour cette fois affez dit pour me taire ,
Adieu , Lecteur , tu vois que je cherche à te plaire.
M
Par M. de Montpellier.
AUTRE.
On nom eft très-connu chez les Dieux de
la Fable ,
Je faifois , cher Lecteur , le plaifir de leur table.
Huit pieds forment mon tout , & doivent à tes
yeux
Offrir un homme rare , un métal précieux ;
JUILLET. III
1751.
La plus belle des fleurs ; Ville de l'Italie ;
Un Elément , & plus d'une partie
Du corps humain ; l'attribut d'un forçat ;
Ce qu'une femme craint , & que porte un foldat ,
Un péché capital ; un Docteur Judaïque ;
Ce
Six mots Latins ; trois notes de Muſique ;
que fille à quinze ans commence à demander ;
Ce qu'avec la raiſon dans notre Poëfie
Il eſt très - malaiſé de fçavoir accorder ;
Du monde une grande partic ;
Vafte Royaume de l'Afie ;
Le douzième d'un an ; une conjonction.
Pourfuis toujours , tu trouveras le nom
D'un habitant de la Guinée ,
Et de plus deux mois de l'année ;
Synonyme de Souverain ;
De femme un vêtement ; tu dois trouver enfin
Celui qui fur Sina , couvert d'une nuée ,
Sur du marbre reçut le Précepte Divin.
Par le même.
112 MERCURE DE FRANCE :
2016 50% 507-500 : 106 80% 50% 50
NOUVELLES LITTERAIRES.
ISTOIRE de la Félicité. A Amfter-
H dam , 1751 , & fe trouve à Paris ,
chez Prault , fils , Quai du Conti .
:
Ce Conte eft une des plus agréables bagatelles
qui ayent paru depuis long- tems.
On y trouvera de la gayeté , de la facilité
de la fineffe , de l'élégance , & de la trèsbonne
plaifanterie . Nous ne connoiffons
guéres de lecture plus délicieufe : tous ceux
qui ont lû les fragmens de la Felicité , que
nous avons donnés autrefois dans le Mercure
, ont porté ce jugement avant nous.
DICTONNAIRE de Encyclopédie, à Paris,
chez le Breton,Briaffon, David, Durand.1751 .
•
Voici le commencement d'un des plus
grands ouvrages qui ayent jamais été entrepris.
La préface qui eft à la tête , eſt un
chef- d'oeuvre . M. d'Alembert s'y propofe
trois objets , 1 ° .De développer la Génealogie
& l'ordre encyclopedique des Sciences.
2 ° . D'expofer l'Hiftoire philofophique
des progrès de l'efprit , depuis là renaiffance
des Lettres. 3. De détailler ce
qui regarde l'exécution de l'Encyclopedie .
Les Philofophes trouveront dans le premier
morceau une lumiere , une fagacité ,
JUILLET. 1751. 113
une préciſion , une clarté , un enchaînement
qui les étonneronr. Les Tableaux &
l'Eloquence du fecond morceau feront une
vive impreffion fur tous les gens d'efprit .
Nous ne difons rien du troifiéme morceau
, M. d'Alembert ne fait que remettre
fous les yeux du Public le Profpectus , li
bien reçu , de M. Diderot , fon collégue.
Les Editeurs ont fait à ce Prospectus quelques
additions & quelques changemens.
Ceux qui voudront juger du foin avec
lequel l'Encyclopedie eft exécutée , peuvent
lire entr'autres les articles A , Abbé ,
abfcès , abeille , aberration , ablatif , abregé
, abftraction , Académie , accélération ,
accent, accident, accompagnement, accord ,
accouchement , accroiffement , accufatif,
acier acte , action , adjectif , adverbe , advoué
, agate , agir , agnufcythicus , Agricul
ture , aigle, aiguille , aile , aimant , air, Alcoran,
Algêbre , aliment , alkali , Alface , alveole
, alun , ambre, ame , amour , amputation
, an , analyſe , anatomie , ancre ,
mal, antimoine , antipode, apocalypfe, apof
trophe , application , arc , Arche , Architecte
& Architecture , ardent , ardoife , argent,
Arithmétique, Armée, Art , attaque,
attraction , aveugle , autorité, axiome . Nous
ne citons ici ces articles par préference
que parce qu'ils font confidérables ; nous en
ani114
MERCURE DE FRANCE.
avons remarqué de moins étendus qui font
auffi fort bien . Ce qui domine dans l'Encyclopedie,
& qui n'eft pas commun dans les
Dictionnaires , c'eft l'efprit philofophique.
HISTOIRE Générale d'Eſpagne , traduite
de l'Eſpagnol de Jean Ferreras, enrichie de
notes hiftoriques & critiques , de vignettes
en taille- douce , & de Cartes géographiques.
Par M. d'Hermilly. A Paris , chez
Giffey , leBreton , Ganeau , Bordelet , Quillan,
fils , de la Guette , in -4° . Dix volumes .
Le premier volume de ce grand ouvra➡
ge commence par une Préface du Traducteur
qui eft très- curieuſe. C'eſt un jugement
fage & judicieux de toutes les Hif
toires d'Efpagne écrites en notre Langue.
Il nous paroît cependant que M. d'Hermilly
ne pense pas affez favorablement de
Mariana , ou qu'il penfe trop favorablement
du Pere Chatenton , quand il dit
que le ftyle de la Traduction n'eft point
inférieur à celui de l'original . Pour nous ,
nous croyions , & nous continuons à croire
que le Pere Charenton eft un Ecrivain
très-médiocre , & que Mariana eft peutêtre
celui de tous les Hiftoriens modernes
qui approche le plus des grands modéles
que nous a laiffés l'antiquité. Malheureufement
ce grand Ecrivain a adopté des
JUILLET. 1751. 115
>
Fables & une Chronologie , qui rendent
néceffaire l'ouvrage de Ferreras plus
exact , plus fûr , plus approfondi , & plus
détaillé. Le premier volume comprend ce
qui s'eft paffé depuis l'an du monde 3030,
jufqu'à la fin du quatriéme fiécle de l'Ere
Chrétienne. On y trouvera une Critique
fort fage , des conjectures heureuſes , &
des découvertes inconteftables . Ce tome
eft terminé par la Chorographie de la diviſion
ancienne de l'Espagne , où l'on voit
les Contrées , les Territoires , les Villes ,
les Habitations , les montagnes & les rivieres
, dont il cft parlé dans le volume ,
& leur rapport avec la Géographie mo
derne. Ces difcuffions néceffaires pour
tout le monde , agréables pour un certain
ordre de Lecteurs , font accompagnées
d'une Carte , qui eft auffi le rapport de
l'Espagne ancienne avec la moderne. Il
fuffit pour donner bonne idée de cette
Carte , de dire qu'elle eft de M. Robert.
On trouvera auffi dans le même volume
deux vignettes de fort bon goût ; la premiere
repréſente l'arrivée de plufieurs
Etrangers en Espagne , attirés par les ri
cheffes du Pays , & l'expulfion des Carthaginois
par les Romains ; la feconde repréfente
la Foi annoncée en Espagne par l'Apôtre
Saint Jacques.
116 MERCURE DE FRANCE :
M. d'Hermilly , qui avoit difcuté dans
la Préface du premier tome , fous quels
noms l'Espagne avoit été connue dans les
premiers tems , s'attache dans celle du ſecond
volume à la deſtruction de la Monarchie
des Goths en Espagne par les Sarra
zins. Ce point important , & jufqu'ici
très-obſcur , eſt traité avec beaucoup de
fagacité & d'étendue. Ce volume comprend
cinq fiécles , & on y trouve une
Carte générale de la Monarchie des Goths ,
tant dans les Gaules qu'en Efpagne. Cette
Carte eft exacte & très- élegante , comme
toutes celles de l'ouvrage , dont nous rendons
compte . On verra encore avec plaifir
une vignette repréfentant le triomphe
de la Foi , fur l'héréfie Arienne que les
Goths profeffoient fous le regne de Recaret
le Catholique ; & une autre qui eft
l'entrée des Sarrazins en Espagne , à la follicitation
du Comte Julien , qui veut fe
venger de la violence faite à fa fille par le
Roi Don Rodrigue , & l'origine du
Royaume des Afturies. Les fucceffions
chronologiques des Rois , & la Table
chronologique des évenemens étoient des
fecours bien néceffaires pour l'intelligence
d'une Hiftoire auffi compliquée que l'ancienne
Hiftoire d'Efpagne : on trouvera ces
deux avantages à chaque volume.
JUILLET. 1751. 117
Le troifiéme volume commence par une
Differtation fur l'origine du Royaume de
Navarre.M.d'Hermilly prouve contre prefque
tous les Hiſtoriens, qu'avant l'an 857 ,
la Navarre ne formoit point un Royaume
particulier. On doit à cet habile Traducteur
la juftice de dire, que foit qu'il redreffe fon
Auteur, ou qu'il en appuye les conjectures,
il montre beaucoup d'impartialité. Ce
volume s'étend depuis l'an 901 jufqu'en
1200. On y trouve une Carte des Etats des
Princes Chrétiens & Mahométans jufqu'à
la fin du douziéme fiécle , & une notice
des grands Ecrivains que l'Efpagne a produits
pendant trois fiécles ; ce dernier avantage
fe trouve heureufement dans tous les
volumes. Eft- ce que les gens de Lettres
ne s'accoûtumeront pas à mettre parmi les
évenemens qui ont illuftré un fiècle , l'Hiftoire
de leurs prédéceffeurs? M. le Préfident
Henault , fi digne de fervir de modéle ,
leur en a donné l'exemple dans fon abregé
chronologique de l'Hiftoire de France .
C'est une opinion reçue que le Royaume
de Navarre doit fon origine à celui de
Sobrarve . M. d'Hermilly prouve dans la
Préface de fon quatrième volume , que le
Pays de Sobrarve n'avoit point eu de Rois
particuliers , lorfque la Navarre en a cu ;
nous fuivrions volontiers l'Auteur dans
118 MERCURE DE FRANCEces
difcuffions , mais les bornes de ce Jour.
nal ne le permettent pas. Nous nous contenterons
de dire , que ce volume réunit les
mêmes avantages , les mêmes agrémens
que les autres , qu'il comprend 124 ans ,
& qu'il s'y trouve une Carte des Etats des
Princes Chrétiens d'Efpagne pendant ce
tems- là . Une vignette repréfente la réunion
qui fut faite pour toujours des Royaumes
de Caftille & de Leon par Saint Fer--
dinand ; la feconde vignette de ce volume
repréfente les Templiers des Royaumes de
Caftille , de Léon & de Portugal , jugés
& abfous des crimes qu'on leur imputoit.
Nous rendrons compte de la fuite de cette
Hiftoire dans le Mercure prochain. Nous
devons obferver que les Libraires ont pris
le même foin des ornemens du Livre que
nous annonçons , que fi c'eût été un Livre
de pur agrément.
C
ABREGE' Chronologique de l'Hiſ
toire d'Angleterre , depuis le commencement
de la Monarchie , jufqu'au regne
du Roi qui eft actuellement fur le Trône ;
avec des anecdotes curieufes ; une defcription
des principales Villes des trois
Royaumes , & un article à part fur l'établiffement
& le pouvoir du Parlement
de la Grande- Bretagne. Par M. Duport-
Dutertre. A Paris chez la veuve Caillean
JUILLET. 1751. 119
rue Saint Jacques . 1751. in 12. Trois volumes
.
L'Hiftoire d'Angleterre eft de toutes
les Hiftoires modernes la plus intéreſſante ,
par ce qu'elle eft la plus féconde en révolutions
, & en Caracteres finguliers.
Ces avantages ont fans doute déterminé
M. Dutertre à entreprendre l'ouvrage qu'il
préfente au Public . Voici le plan tout à
fait inftructif qu'il s'eft formé , nous pouvons
affûrer nos Lecteurs qu'il l'a exécuté
en homme d'efprit & de goût .
» Quelque abregé que foit mon ouvra
ge , il donnera une connoiffance fuffifante
de l'Hiftoire d'Angleterre ; &
» comme les événemens des fiécles recu-
» lés nous touchent moins que ceux qui
» font arrivés de notre tems , je me fuis
» étendu davantage fur les derniers re-
» gnes des Rois d'Angleterre . De trois
» volumes qui compofent cet abrégé
Chronologique , j'en ai employé deux à
» écrire ce qui s'eft paffé depuis Elifabeth
» jufqu'à Georges II.
"
» On y trouvera à la fin du premier
»tome une article féparé pour le Parle-
»ment d'Angleterre , & à la fin du fecond
» volume une defcription des principales
Villes de la Grande-Bretagne . Ce font
☛ là de petites additions , qui , à ce que je
120 MERCURE DE FRANCE.
» crois , ne déplairont point au Lecteur.
Les notes qu'on verra quelquefois au
» bas des pages , ne font point faites pour
» étaler de la doctrine , mais feulement
» pour ne pas interrompre le fil de la nar-
» ration. Il ne me refte plus qu'à parler du
ftyle de l'ouvrage. J'ai tâché d'ètre
» clair & naturel ; c'eft aux Lecteurs à
» voir fi j'ai réuffi . En faisant le caracté-
» re de chaque Monarque Anglois , je
» n'ai pas eu recours aux antithefes dont
" on fe fert fi volontiers aujourd'hui en
» pareille occafion , & qui ont coutume
de produire un fi joli effet . J'avouerai
» à ma honte , que je n'ai pu encore me
conformer au goût de notre fiècle , &
» que je n'ai pas affez d'efprit pour em-
»ployer cette figure de Réthorique, qui eft
» fi fort à la mode. Les perfonnes de bon
» fens ne me condamneront pas. Aurai je
beaucoup d'Approbateurs ?
*
Comme M. Dutertre a négligé de parler
dans fa Préface d'une addition importante
qu'il a faite au troifiéme volume fous ce
titre : Anecdotes curieufes de l'Hiftoire d' Ans
gleterre, nous nous croyons obligés de nous
y arrêter. Nous en rapporterons quelques
Anecdotes , & pour faire connoître le ſtyle
de l'Hiftorien , nous nous fervirons de fes
propres expreffions.
Le
JUILLET. 1751. 121
Le Lord Sanguir que Jacques I. fit
pendre en Angleterre , ayant défié un
Maître d'Armes , celui- ci avec ſon Aleuret
fui creva un oeil . Quelque- tems après le
Roi de France demanda au Seigneur Ecoffois
par quel accident il avoit perdu un
de fes yeux. Un Maître d'Efcrime m'a mis
en cet état , répondit Sanguir. Le Monarque
François ajoûta , cet homme eftil
encore vivant ? Cette demande fit une
telle impreffion fur l'efprit du Milord ,
qu'à fon retour en Angleterre , il fit alfaffiner
le Maître d'Armes dans fa propre maifon.
Jacques avoit accordé des graces
pour de pareils crimes , mais il fut inflexibles
à l'égard de Sanguir , parce que celuici
, à ce qu'on prétend , ne répliqua rien
à une plaifanterie cruelle que fit le Roi de
France. Ce Prince ayant entendu quelqu'un
qui donnoit à Jacques I. le nom de
Salomon , je veux bien croire , dit le Monarque
François , que ce Salomon dont vous
parlez n'eft pas le fils de David joueur de la
Harpe. Pour entendre toute la malice renfermée
dans ces paroles , il faut fe rappeller
que Marie Stuart , mere de Jacques I.
avoit été foupçonnée d'aimer un peu trop
David Rizzo , qui étoit un joueur d'inftrumens.
Le Chevalier Antoine Kingſton, Prevôt-
F
122 MERCURE DEFRANCE.
Maréchal de l'armée en Angleterre , envoya
dire un jour à Boyer , Maire de
Bodmyn , qu'il iroit dîner avec lui. Le Mai
re fit préparer un magnifique repas. Un
peu avant le diner , Kington tira à part
celui qui devoit le régaler , & lui dit
de faire dreffer promptement un gibet ,
parce qu'il devoit y avoir une exécution ,
Cet ordre fut fuivi ; & après le diner , le
Maire montrant la potence au Chevalier ,
celui ci lui demanda s'il la croyoit affez
forte . Oui , répondit Boyer : Eh bien !
faites- en l'effaí vous - même , répliqua
Kingſton, & auffi - tôt il fit pendre le pauvre
Maire qui ne s'attendoit point à un pareil
remerciment pour le repas qu'il venoit de
donner.
Un jeune Juifayant embraffé le Chriftianifme
, le pere du nouveau converti
s'adreffa à un Roi d'Angleterre , qui aimoit
plus l'argent que la Religion , &
donna à ce Prince foixante mares d'argent
, afin que le Roi engageât le déferteur
d'Ifraël à retourner dans la Signagogue.
En effet le Monarque Anglois fit venir le
jeune homme , & lui confeilla de retourner
au Judaïfme. Le fils du Juif, très-étonné
d'une femblable propofition de la part
d'un Roi Chrétien , ne jugea pas à propos
defe rendre à fes inftances. Le pere voyant
JUILLET. 1751. 123
le mauvais fuccès de cette affaire , revint
trouver le Roi à qui il ređemanda fon argent
» Certes , répondit l'irréligieux
Monarque , j'ai bien gagné toute la
» fomme , mais pour te faire voir que
» j'en uſe avec bonté , je te rendrai la
» moitié de ton argent , & je garderai
» le refte pour le confeil que j'ai donné :
Charles 1. n'étant encore que Prince
de Galles , ſe rendit en Efpagne pour voir
la Princeffe qu'il avoit envie d'époufer.
Bien des perfonnes défapprouverent ce
voyage. Archy , Bouffon de Jacques I.
dit à ce Monarque , changeons de bonnet :
Pourquoi donc ? lui demanda le Roi. Pourquoi
? répliqua Archy , qu'est- ce qui a envoyé
le Prince en Espagne ? Mais que diras
tu , répondit le Roi , fi le Prince revient
en Angleterre ? En ce cas- là , dit Archy ,
j'ôterai mon bonnet de deffus ta tête pour l'envoyer
au Roi d'Espagne.
Un Ambaffadeur de je ne fçais quelle
Nation , qui fe trouvoit en Angleterre ,
travailla à mettre dans fes interêts les Da
mes Angloifes , fur tout celles qui par
loient beaucoup , & qui recevant chez
elles nombreufes compagnies , pouvoient
par leurs difcours faire ou détruire la réputation
d'un homme. Parmi les femmes
de cette efpeces il y en avoir une qui
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
s'appelloit Madame facob , dont le Minif "
tre étranger oublia de briguer la faveur.
La premiere fois que l'Ambaffadeur paſſa
fous les fenêtres de cette Daine , elle ou-
Ivrit une grande bouche fans rien dire
& fans rendre le falut à M. l'Ambaffadeur .
Celui-ci repaffa plufieurs fois fous les fenêtres
, & ce fut toujours même cérémonie
; il envoya chez l'Angloife pour fçavoir
la raifon d'un procédé qui paroiffoit
ridicule & fi choquant. Madame Jacob
répondit qu'elle avoit une bouche à fermer
comme les autres Dames. L'Ambaffadeur
comprit alors la faute qu'il avoit faite , &
tâcha de la réparer.
Un mendiant qui fe difoit aveugle- né ,
& qui prétendoit avoir recouvré miraculeufement
la vûe , parut devant le Duc de
Glocefter dans l'inftant même que le prétendu
prodige venoit de s'opérer . Le Duc
demanda à cet homme. Tu es donc né
aveugle ? Oui Monfeigneur. Tu vois donc
clair à préfent ? Oui graces à Dieu . Dé
quelle couleur eft mon habit ? Rouge . De
quelle couleur eft l'habillement du Mon ·
fieur qui eft à côté de moi ? Gris , répondit
le mendiant. Comment coquin , s'écria
le Duc , tu es né, aveugle , tu ne fais
d'être guéri , & tu connois fi bien les différentes
couleurs ! Auffi - tôt on mit au
que
JUILLET. 1758 128
ceps cet impofteur qui abufoit de la cré
dulité du peuple pour attraper de l'argent !
"
>
Un Monarque Anglois , dans un tems
où il avoit befoin de troupes , publia un
ordre pour faire armer tous les Eccléfiaftiques.
Voici comment cet ordre étoit
conçu . » Le Roi ordonne & requiert tous
» les Prélats affemblés en Parlement
» qu'eu égard au grand danger & domma-
" ge qui menace le Royaume & l'Eglife
d'Angleterre à raison de cette guerré ,
» en cas que l'ennemi attaque notre Pays ,
ils comparoîtront pour nous défendre
& feront préparer leurs Vaffaux , Tenanciers
, Dépendans , Moines , Curés
& Vicaires , à fe mettre en Campagne
» en équipage de guerre , & les obligeront
« de fe tenir prêts à réfifter à la force & a
» déconcerter la malice de nos ennemis.
>>
»
LAVIE de Socrate , traduite de l'Anglois.
A Amfterdam , par la Compagnie
1751. in-12.1 vol.
C'eft une espece de Panégyrique de So
crate, qui a beaucoup plus réuffi en Angle
terre qu'il ne nous paroît réuffir en France
. On trouve pourtant dans cet ouvrage
beaucoup de remarques très curieufes fur
les moeurs du fiécle où vivoit ce Philofophe
, & des réflexions fort fages fur les
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE .
opinions ou plutôt fur les erreurs de fon
sems. Nous allons tranfcrire un portrait
que nous croyons le morceau le plus traaillé
de l'ouvrage , & qui fera connoître
l'ame de Socrate , la fagacité de l'Hiſtorien
, & le ftyle du Traducteur.
La vie & la mort de Socrate furent à
tous égards conformes à l'idée qu'il s'étoit
faite de la dignité de la nature humaine ,
de nos devoirs envers la fociété , & du
culte religieux que nous devons au Créareur
de l'Univers . Ses actions , ainfi que
fes difcours , furent autant de préceptes
vivans de prudence , de juftice , de modération
& de courage. Dans la jeuneſle
il fut fi fobre & fi chafte , qu'il peut être
regardé comme le fils de la tempérances
dans l'âge viril , l'amour de la fociété fut li
profondément gravé dans fon coeur , qu'il
vivoit enfrere avec les autres hommes ; &
dans la vieilleffe , fes vertus lui méritérent
a jufte raifon le titre de Pere de la fageffe.
Sa politique conſiſtoit dans un efprit de
Patriotifme que rien ne pur altérer ; fa
Philofophie , dans l'humanité la plus épurée
, & fa Réligion , dans les idées les
plus fublimes , & l'adoration la plus fincére
du vrai Dieu . Par la premiére de ces
vertus , il embrafa les hommes du zélé
le plus actif pour l'utilité de leur Patrie.
JUILLET. 1751. 127
,
Par la feconde , il adoucit leurs coeurs , &
les rendit fenfibles aux généreux mouvemens
d'une bienveillance & d'une charité
univerfelle. Par la derniére enfin , il
familiarifa leurs efprits avec l'idée d'une
Divinité fouverainement parfaite , & il
leur donna un avant- goût des délices incffables
qui les attendent dans une autre vie.
Sa conduite peut fervir de modéle en tout ;
comme Citoyen , toujours zélé pour le
bien public & prêt à y contribuer ;
quelque détriment que fes intérêts particuliers
puffent en fouffrir , il fe diftingua
dans la profeffion des armes , par fon
fon courage , & dans le fénat , pat fa fermeté
& fon intégrité ; comme homme
il regarda les autres habitans du monde
comme fes freres , & fon coeur fut toujours
ouvert à leurs befoins . Il donna des
foupirs à leurs peines dans l'adverfité
& il partaga leur fatisfaction dans la profpérité
; il n'eut pas moins de plaifir à
louer les bons , que de courage à repren
dre les méchans ; il préféra toujours de les
conduire à la vertu par la voye de la perfuafion
plutôt que de les y forcer par
la crainte des châtimens , & quoiqu'il fût
une exemple accompli de la perfection
dont la nature humaine eft fufceptible , il
ne méprifa jamais les efforts impuiflans
Fj
T2S MERCURE DE FRANCE.
d'un coeur bien intentionné ; mais il les
feconda toujours de fes confeils falutaires.
Comme Réligioniste , c'eft- à-dire , com¡
me profeffant une Réligion ,, il porta toujours
dans fon coeur l'image morale de
Dieu , avec un efprit de charité & de paix.
Le culte qu'il rendit à fon Créateur , fut
une foumiffion refpectueufe à fa volonté
dont il puifa la connoiffance dans la nature
des chofes , par le feul fecours de la
raifon ; & l'offrande qu'il lui préfenta fut
un coeur pur & fans tache , l'offrande ,
fans contredit , la plus agréable à l'Etre
Suprême. Il démontra que le but de la fageffe
étoit la vertu , & que la vertu feule
pouvoit rendre heureux dans ce monde
& dans l'autre. Il crut & enfeigna que
cette vie n'étoit qu'un état de probation
où nous étions envoyés pour un tems ,
comme pour être éprouvés , & qu'il y
avoit après la mort une jufte difpenfation
de récompenfes & de châtimens , proportionnée
à nos vertus ou à nos vices ; que
les bons goûteroient des délices inexprimables
avec les Etres céleftes , dans la vifion
béatifique de Dieu , & que les méchans
feroient tourmentés dans un féjour d'horreur
, par la conviction intérieure de
leurs crimes , & par d'autres fupplices . I
foutint conftamment que la connoiffance
JUILLET . 1751 129
Jufte & faine de la Divinité étoit l'unique
moyen d'atteindre à la perfection de la
vertu & de la fageffe , & que nos efforts .
ne devoient tendre qu'à nous rendre , au--
tant femblables à elle , que notre foibleſſe
naturelle
peut le permettre..
MEMOIRES Hiftoriques , Critiques &:
Littéraires , par feu M. Bruys. Avec la vie
de l'Auteur & un Catalogue raifonné dé :
fes ouvrages. A Paris , chez Jean- Thomas
Heriffant. 1751. in- 12 . 2 vol.
M. Bruys eft fort connu par une Hiftoire
des Papes , écrite fans goût , fans :
décence , fans ftyle , fans recherches ; c'eft :
une rapfodie indigne d'un homme de Lettres
& encore plus d'un honnête homme.
Les Mémoires que nous annonçons , ne
reffemblent en rien à l'ouvrage dont nous .
venons de parler . Ils font d'un ton convenable
& affez agréablement écrits . On
fera médiocrement content de ce qui s'y
trouve fur Genève , fur la Suiffe & fur
l'Allemagne ; mais nous ofons affurer nos
Lecteurs qu'ils feront amufés par les dé--
tails où l'Auteur eft entré fur la Hollande ::
c'eft proprement l'Hiftoire des ouvrages
& de la perfonne des Auteurs François qui i
vivent encore ou qui font mort depuis peu,,
far le territoire de la République: Mi.
...
FAVY
30 MERCURE DE FRANCE.
Bruys a jetté de la gayeté , de l'interêt
& quelquefois de la bonne plaifanterie
dans cette partie de fon ouvrage.
A la fuite des Mémoires de M. Bruys
on a imprimé la promenade de S. Cloud
Dialogue fur les Auteurs . C'eft une plaifanterie
de M. Gueret fi connu par le
Parnaffe réformé , & par la guerre des
Auteurs entre les anciens & les modernes.
Quoique l'ouvrage qu'on nous donne aujourd'hui
pour la premiere fois , ne foit
pas tout à fait de la fineffe & de la légéreté
des deux autres , il ne laiffe
d'être fort agréable.
pas
Il y a bien des chofes que tout le monde
fçait , & encore plus de celles que perfonne
ne fe foucie de fçavoir , dans le Borboniana
qui fuit la Promenade de S. Cloud
Il nous paroît que ce morceau auroit pû
continuer à être anecdote . Il reffemble
à tous les Ana , peu de bon & beaucoup
de mauvais. Le Chevaneana qui fuit le
Borboniana lui reffemble affez, Ces deux
compilations viennent trop tard pour plaire.
La plupart des perfonnes dont il y eft
parlé ne nous intéreffent plus ..
Les Lettres de M. de Chevanes à M.
Ducange , qui terminent le Recueil , font
précieuſes par elles-mêmes , & parce quelles
nous rapellent le fouvenir d'un des
JUILLET 17518 131
plus fçavans hommes que la France ait eût.
Nous fouhaitons qu'on trouve les réponſes
dans l'édition que le vertueux & fçavant
M. d'Aubigni prépare de plufieurs ouvra
ges de M. Ducange , fon oncle.
LETTRE Critique fur l'Education . A
Paris, chez Prault pere , Quai de Gêvres.
La premiere partie de cette Lettre eft
deftinée à faire voir les abus de l'éducation
ordinaire ; on propofe dans la feconde
partie un nouveau plan d'éducation . Il eſt
à fouhaiter que cette Lettre , qui part fûrement
d'un homme éclairé , vertueux , &
qui fçait écrire , produife tour le bien
qu'elle peut faire . On convient généralement
que l'éducation que nous donnons à
nos jeunes gens eft vicieufe : cependant
telle eft la force de la coûtume , que perfonne
, ou prefque perfonne , ne s'écarte
des routes battues. Eft- ce qu'on craindroit
plus le reproche de fingularité
qu'on ne fouhaite le bien de fes enfans ?
MEMOIRES du Comte de Varack ;
contenant ce qui s'eft paffé de plus intéreſfant
en Europe depuis 1700 jufqu'an dernier
Traité d'Aix -la - Chapelle, du 18 Octobre
1748. Nouvelle Edition , revûe corrigée
& augmentée de plus du double. 1 vol.
in- 12. A Amfterdam auxdépens de la Com
pagnie , 1751 F vj
I
132 MERCURE DE FRANCE..
On trouvera dans cette ouvrage quel .
que chofe fur la grande guerre de 1701 ,
& des détails fur les Traités de Londres.
de Vienne , d'Hannovre , les Congrès de
Cambrai & de Soiffons , & fur les événemens
qui ont fuivi la mort de l'Empereur
Charles VI . Il feroit à fouhaiter que l'Au-.
tour , quel qu'il foit , eût écrit fon ou
vrage avec plus de foin .
Essar fur le méchaniſme des paffions em
général. Par M. Lallemant , Docteur- Ré
gent de la Faculté de Médecine en l'Univerfité
de Paris . A Paris , chez Pierre-
Alexandre le Prieur , rue Saint Jacques :
1751 , in- 1-2. Un volume.
On peut confidérer les paffions fous troist
afpects differens. Le Métaphyficien dans :
fes fpéculations ne les envifage que comme
mouvemens ou affections de l'ame, abſtrac
tion faite de ce qu'elles peuvent avoir de,
commun avec le corps. Le Philofaphe
moral , obfervateur fcrupuleux de tout ce
qui peut influer fur les moeurs , la conduite-
& la vertu , va chercher les paffions dans
les replis du coeur humain , pour les juger.
enfuite au tribunal de la raifon , Le Médecin
enfin , renfermé par état dans la con- .
templation du jeu méchanique des orga
nes,, ne doit confidérer dans les paffions ;
JUILLET. 1751. 13:39
que les rapports qu'elles peuvent avoir.
avec la difpofition de ces organes. H doir
en affigner les differentes caufes relative- -
ment à cette difpofition , en développer
phyfiquement les principaux effers , &
expliquer en quoi , & comment elles peu
vent influer fur l'économie animale & la
fanté..
On a dès Traités excellens für les paffions
, confidérées dans leur point de vûemétaphyfique
& moral: Les Médecins :
avoient négligé d'en approfondir les caufes
& les effets métaphyfiques , & de les
mettre dans un jour profitable à l'Art de
guérir. Ils conviennent tous , que les paffions
ont une action bien décidée fur la
fanté & la maladie , cependant M. Lallemant
eft le premier qui foit entré dans des
détails un peu circonftanciés à cet égard.
Il divife fon ouvrage en deux parties..
Dans la première , il traite des cauſes des
paffions , relativement à la difpofition , &
au jeu réciproque des organes. Dans la
feconde , il expofe les effets méchaniques
Les caufes phyfiques font de trois efpéces
. Caufe efficiente , dépendante effentiel .
lement des vibrations des fibres du cerveau
: Caules prochaines occafionnelles , rés ..
faltantes de l'impreffion communiquée
134 MERCURE DE FRANCE.
immédiatement à ces mêmes fibres . Caufes
éloignées accidentelles , relatives aux differences
de conftitution que l'âge , le ſexè,
le tempéramment , l'air , les alimens , &c.
entraînent dans les differentes parties du
corps en général , & en particulier dans
les organes des opérations de l'ame.
Les effets méchaniques des paffions font
de trois fortes', 1º. Les fignes extérieurs des
paffions , tels que les changemens fubits.
qu'elles occafionnent dans le regard , les
traits , la couleur du vifage , &c. 2 ° . Les
phenoménes des paſſions , c'eſt- à - dire , les accidens
extraordinaires , que l'ébranlement
des fibres du cerveau produit fympathi
quement dans toute la machine en géné
ral , & dans chaque organe en particulier.
3 °. L'action des paffions fur l'économie animale
la fanté , ou les impreffions permanentes
qu'elles laiffent après elles dans
l'exercice des differences fonctions. Nous
exhortons nos Lecteurs à voir dans l'ou
vrage même le développement du plan
qu'on vient de voir.
FABLES nouvelles , par M. Poras. A
Paris , chez Delaguette , rue Saint Jacques ,
1751.
Pour mettre nos Lecteurs à portée de
juger du nouveau Recueil de Fables , que
JUILLET. 1751. 135
hous annonçons , nous en tranfcritons
deux que nous prenons au hazard.
FABLE QUATRIE'M E.
La Vertu , l'Opulence & l'Indigence.
UNjour la Verta vint fur terre ,
Et ne fçavoit où fe-loger ;
L'Indigence offrit fa chaumiere ,
Et la Vertu l'accepte , & crut que fans danger
On vivoit fous un toit ruftique ,
C'eft- à- dire , à l'abri de tout funefte écueil
D'abord l'Indigence ſe pique
De faire à ſon hôteſſe un gracieux accueil ;
Le fait eft très -louable , & fous untoa mystique
Qui laiffoit entrevoir Porgueil ,
Elle méprifoit l'Opulence ,
Et dans le fil de fon difcours ,
La Médifance
Prit féance.
Enfin au bout de quelques jours ,
La Vertu vit chez l'Indigence
La fraude & la duplicité ,
Le défefpoir & l'envie ,
Dignes enfans de la néceffité.
Elle s'en fut , & dit : Ah ! quelle perfidie
Croiroit- on l'indigence avoir pareils défauts ?
Chemin faifant elicit POpulence ,
Qui vivement l'aborde , & lui tint ce propos
r36 MERCURE DE FRANCE
Je vous cherche par tout , marchons en diligence
Suivez-moi , charmante Vertu ;
Je vous prépare un fûr azile ,
Où vous ferez à bouche que veux ta ;
Là vous aurez l'agréable & l'utile ,
Chez moi les ris , les jeux & les plaiſirs ; .
Seront au gré de vos defirs .
La Vertu répondit , cela ne peut me plaire ,
Ce que vous propofez eft pour la volupté ,
Je n'irai point chez vous ; quand je refte fur terre ,
C'eft chez la médiocrité
Où je loge pour l'ordinaire..
Ce diſcours eft fimple , ingénu ; :
Mais il y tefte un certain voile : -
Difons tout net , que la Vertu
Souvent couche à la belle étoile.
DOUZIE'ME FABLE .
Le Singe & la Toilette.
ZAïs
,
précieuſe coquette
,
Après avoir peint fes attraits ,
Sortit , & fans le faire exprès ,
A Dom Bertrand confia fa toilette.
Le peuple finge eft très imitateur ,
On en peut dire autant du peuple Auteur.
Bertrand , fe voyant feul , va de gaîté de coeur ,
Safleoir dans le fauteuil de fa chere maîtreffe
E fuit de point en point tout ce que l'art preferita.
JUILLET
.
137 1751
Un
D'abord il prend avec adreffe
n peu de blanc , s'en barbouille & fourit ;
Comment fourit un finge ? en faiſant laide mone à
N'importe. Enfuite il prend du vermillon ,
Dont il fe frotte chaque joue ,
Puis toujours fur le même ton ,
Il s'applique une large mouche ,
Et de pomade & de jaſmin
Sur fon chef étend une couche ;
Bref, Dom Bertrand jufqu'à la fin ,
De Zais fuivant la coûtume ,
Par tout fe plâtre & fe parfume.
Notez que tout fut fait à l'aide du miroit..
Zaïs revient , & furpriſe de voir.
Un finge en pareil équipage ,
Elle éclatte de rire , & n'y pour plus tenir.
Bertrand gravement l'envisage ,"
Et lui dit ; mais bientôt on vous verra finit
Je vous parois d'un ridicule extrême ,'
Quoi ? parce que je ſuis fardé ?
Vous ne l'êtes pas moins , le fait eſt décidé ,
Jugez maintenant de vous -même.
DISSERTATION en forme de Lettre , fur
l'effet des topiques dans les maladies internes
, en particulier fur celui du Sieur
Arnoult , contre l'apopléxie , écrite par un
Médecin de Paris à un Médecin de Province
. Seconde édition , augmentée dè
plufieurs piéces intéreffantes, A Paris
138 MERCURE DE FRANCE .
chez J. B. Garnier , rue de la Harpe , 175 1 :
Brochure in- 12 .
L'objet de cette Brochure eft de prouver
l'effet des topiques dans les maladies
internes , de détruire le peu d'accufations
qu'on a formées contre le fachet de M.
Arnoult , & d'augmenter la confiance du
public pour ce célébre reméde. Il nous
femble que l'Auteur a bien réuffi dans
les trois points. Il a fur tout infiſté ſur
la vertu du fachet , & a rapporté en ſa
faveur des Certificats du feu Cardinal de
Polignac , de M. le Duc de Gêvres , Gouverneur
de Paris , de M. Merault , Confeiller
d'Etat , ci-devant Procureur Géné
ral du Grand Confeil , de M. l'Abbé Franquiny
, ci - devant Envoyé de Florence
&c. Quelque confiance que méritent ces
atteftations , celles des gens du métier font
encore plus importantes : on en trouvera
fans nombre dans la Brochure que nous
annonçons , entr'autres celles de M. Garnier
, Médecin de la Faculté de Paris , aujourd'hui
Médecin de la Martinique ;
Mauran , Médecin à Bergerac ; le Mercier,
auffi Médecin , & aujourd'hui Médecin
du Roi dans l'Hôpital de Calais ; Woller ,
Premier Médecin de l'Empereur Charles
VI ; Gaulard , Médecin ordinaire du Roi ;
Silva , Médecin confultant du Roi ; SanJUILLET.
1751. 139
teuil , Docteur- Régent de la Faculté de
Paris ; l'Archevêque , Médecin de Rouen ;
Desjours, Fevrier , Dubertrand, Chirurgiens
Jurés à Paris ; Defport , Chirurgien ordinaire
de la Reine ; Deformeaux , Chirurgien
de Paris , &c. Les Lettres de M. Lecomte,
Médecin à Rhetel - Mazarin , de M. Delacroix
, Médecin à Bailleul , en Flandres ;
& furtout de M. Fels , Médecin & Bourguemeftre
de la Ville de Scheleſtat , méritentune
attention particuliere par les prodiges
qu'elles racontent du fachet. Cependant
la piéce la plus importante de la
Brochure , c'eft un Certificat délivré à M.
Arnoult , par M. le Premier Médecin du
Roi ; voici ce qui y a donné lieu : nous employons
les propres paroles de la Differ-
*tation.
La Demoiſelle Rodeffe cherche à accréditer
, par
, par le nom
de veuve
du Sr Arnoult
,
un
Sachet
anti
apoplectique
, qu'elle
prétend
être
le même
que
celui
que
le Sieur
Arnoult
diftribue
depuis
cinquante
- un ans,
tant
par fon
pere
que
par lui-même
, avec
des
fuccès
qui ne fe font
jamais
démentis
,
puifqu'on
n'a jamais
pu prouver
qu'aucun
apoplectique
ait eu de rechûte
en le
tant
, au lieu
qu'on
a des
exemples
connus
de toute
la Cour
, que
celui
de la
Demoiſelle
Rodeffe
n'empêche
pas
les repor140
MERCURE DE FRANCE.
tours de cette maladie. On verra d'ail-
Leurs
par le Certificat ci-joint , que celui
de la Demoiſelle Rodeffe eft compofé differemment
de celui du Sieur Arnoult. If
eft donc évident qu'on n'a pas droit d'en
attendre les mêmes effets. Il y a actuellement
dix-fept ans que le Sieur Louis Arnoult
, par ordre de M. le Cardinal de
Fleury , a déposé la préparation de ce reméde
entre les mains de M. Chicoyneau ,
Premier Médecin du Roi. Il ne prévoyoit
certainement point dans ce tems-là qu'on
dût troubler la poffeffion paifible où il
étoit de vendre feul ce reméde , dont il a
feul la véritable préparation. Si le dépôt
que le Sieur Arnoult a fait du fien , étoit
poftérieur au procès qu'il a avec la Demoi
felle Rodeffe , on pourroit foupçonner la
fidélité de la préparation qu'il a dépofée
mais pouvoit- il deviner dix- fept ans aupa
ravant , qu'il tireroit de ce dépôt un argument
victorieux pour prouver qu'il eft l'unique
, le feul poffeffeur du remede qu'il
tient de la reconnoiffance de fon pere ?
Voici la copie du Certificat de M. Chi
coyneau , Premier Médecin du Roi.
Sur ce qui nous a été repréſenté par le
Sieur Arnoult , Marchand Droguifte , que
la conteftation entre lui & la Demoiſelle
Rodeffe , étoit renvoyée par le Confeil.
JUILLET. 1751. 141
devant les Juges à qui il appartient d'en
connoître , & qu'il auroit befoin de la décifion
que nous avons déja donnée au
Confeil du Roi , touchant la qualité &.
difference des deux Remédes ou Sachets ,
pour préferver ou guérir de l'apoplexie ,
dont ils difent être en poffeflion ; Nous
fouffigné , Confeiller d'Etat , & Premier
Médecin du Roi , certifions que nous étant
fait représenter la compofition du Sachet
anti-apoplectique de la femme du Sieur
Rodeffe , pour la confronter avec celle qui
nous avoit été dépofée par le Sieur Araoult
, Marchand Droguifte à Paris , il y
a environ feize ans ; cette repréfentation ,
ayant été ordonnée conféquemment par
Meffieurs du Confeil , pour avoir notre
avis fur la parité ou difparité des deux Sachets
, nous avons vû que celui de la Demoiſelle
Rodeffe ne renfermoit que trois
des drogues qui entrent dans la préparation
de celui du Sieur Arnoult , & que
les cinq de plus qui entrent dans la compofition
de ce dernier , ne peuvent qu'augmenter
notablement fon efficacité , qui eft
d'ailleurs établie par la repréſentation des
originaux des Certificats des Perfonnes
les plus éminentes en dignité , & furtout
par les atteftations des Maîtres de la Profeffion
, très-éclairés & d'une réputation
142 MERCURE DE FRANCE:
bien établie , tandis qu'il ne nous en a été
exhibé aucun de la part de ladite Dame
Rodeffe , qui ne diftribue fon Sachet que
depuis très- peu de tems , & qu'il eft de
notre connoiffance que le Sieur Arnoult
débite le fien depuis une vingtaine d'années
, fans que fa réputation ou diftribution
ait fouffert la moindre diminution :
en foi de quoi nous avons délivré le préfent
Certificat. A Verfailles , ce 26 Avril.
1750. Signé , CHICOYNEAU .
>
LA JURISPRUDENCE du Haynaut Fran
çois , contenant les Coûtumes de la Province
, & les Ordonnances de nos Rois.
dans leur ordre naturel , avec les formules:
des principaux Actes. Par M. Antoine-
François-Jofeph Dumées Procureur du
Roi de la Ville d'Avefnes. Imprimé à
Douay. Et fe vend à Paris , chez Ganeau
Libraire , rue Saint Severin , près l'Eglife ,
aux Armes de Dombes & à Saint Louis ,
1750. Avec Approbation & Privilége du
Roi
TRAITE's fur diverfes matieres de Droit
François , à l'ufage du Duché de Bourgogne
, & des autres Pays qui reffortiffent
au Parlement de Dijon . Par Gabriël Davot,
Ecuyer , Secretaire du Roi , Ancien Subf
JUILLET. 143
1751 .
titut de M. le Procureur Général , Ancien
Bâtonnier des Avocats du Parlement , &
Profeffeur en Droit François à l'Univerfité
de Dijon ; avec des notes de M. Jean Bannelier
, Ancien Bâtonnier des Avocats du
Parlement , & Doyen de la même Univer
fité. A Dijon , de l'Imprimerie de la veuve
Sirot , 1751. Trois volumes in- 12. Le premier
, de 535 pages ; le fecond de 569 ;
& le troifiéme de 527 , fans l'Avertiffement
, les additions & corrections à la fin
de chaque volume , & les Tables des chapitres
& des matieres .
L'ouvrage de M. Davot eft divifé en
deux Livres ; le premier traite de l'état &
du droit des perfonnes , & le fecond des
chofes .
Le premier Livre renferme douze Traités.
On parle dans le premier de ces Trai
tés , des droits du Roi ; dans le fecond des
légitimes , des bâtards & des légitimés par
Lettres ; dans le troifiéme , des perfonnes
libres & des mainmortables ; dans le qua
triéme , des gens d'Eglife , des Nobles &
des Roturiers ; dans le cinquiéme , de la
puiffance paternelle ; dans le fixiéme , des
tutelles & curatelles , de la Baillifterie ,
de la Garde noble & Bourgeoife , des
mineurs & des interdits ; dans le feptième ,
des femmes en puiffance de mari ; dans le
144 MERCURE DE FRANCE.
huitième , des aubains ; dans le neuviè
me , des abfens ; dans le dixième , de la
mort civile & de l'infamie ; dans le onziè
des domiciles ; dans le douzième ,
me ,
des Communautés .
Le fecond Livre eft compofé de treize
Traités , dont le premier a pour titre : de
la divifion & condition des choſes ; le
fecond , du Domaine du Roi , le troifiéme
, des Fiefs ; le quatrième , du Francaleu
; le cinquième , des Seigneuries , &
Juftices , & de leurs Droits ; le fixième ,
des Cens ; le feptiéme , des Rentes ; le
huitiéme des Servitudes & des droits de
voisinage ; le neuviéme , des Forêts , Pâturages
, Rivieres & Etangs ; le dixième , de
la Chaffe ; le onzième , de la Pêche ; le
douzième , des Mines ; le treizième , des
Offices.
» Tous ceux qui jufqu'ici ont entrepris
des ouvrages de cette efpéce , dit l'Auteur
vers la fin de fa Préface , le font
» attachés à la Coûtume de Paris , ou à
>> celle des Provinces dans lesquelles ils
>> vivoient tous ces Auteurs feroient pour
les Bourguignons des guides peu fûrs.
Nous ne devons recevoir en cette Provin
> ce pour maximes générales du Droit
François , que celles qui font vraies
dans tout le Royaume ; & pour maximes
» coûtumieres
2
JUILLET .
1751. 145
coûtumieres, que celles qui font communes
à toutes les Coûtumes , ou qui font
tirées de la nôtre. C'eft pour cela , continue
l'Auteur , qu'autant qu'il fera pof-
» fible , nous ramenerons tout à nos ufa-
» ges ,
enforte néanmoins , que fur la mê-
» me matiere on puiffe trouver raffemblés ,
» & le Droit général & commun de toute
» la France , & le Droit particulier de la
»Province.
On voit par-là que cet ouvrage n'eft pas
limité à l'ufage du Duché de Bourgogne ,
& des autres Pays qui reffortiffent au Parlement
de Dijon ; il ne fera pas moins utile
à ceux des autres Provinces , qui voudront
s'y inftruire du Droit général & commun
de toute la France , fur les matieres qui
y font traitées .
Comme l'Auteur n'a eu pour but que
de donner les premieres notions du Droit
François , il ne lui a pas été permis , ditil
un peu plus haut , n. 12. d'embraffer
toutes les maximes & toutes les queftions :
il s'eft borné aux principales régles , &pour
tout dire , aux principes généraux , qu'il a
prefque par tout appuyés d'autorités , dont
le choix nous a paru très -judicieux .
Nous ne pouvons donner une meilleure
idée du mérite de l'ouvrage , qu'en faifant
connoître à toute la France celui
G
146 MERCUREDE FRANCE.
de l'Auteur. Nous adopterons d'autant
plus volontiers à cet égard , ce qu'en a dit
I'Editeur dans l'Avertiffement qu'il a mis
à la tête du premier volume , que fi les
louanges qu'on donne aux perfonnes vivantes
, font fouvent fufpectes de flatterie ,
ou d'un excès de complaifance , on ne doit
pas fe défier de celles , dont on honore la
mémoire des Auteurs qui ne font plus.
" M. Gabriel Davot , né à Auxonne , le
13 Mars 1677 , fut reçû Avocat à Dijon ,
» le 25 Février 1696 , & dans un Office
» de Subſtitut de M. le Procureur Général ,
» le 15 Mars 1698. j Bientôt il fe diftingua
par une pénétration , une exactitude ,
une jufteffe d'efprit , qui lui faifoient
» faifir le point décifif d'une affaire , écar-
» tant tout le refte : on ne trouva jamais
» une judiciaire plus heureufe. Ces talens ,
» foûtenus d'une vafte érudition & d'une
application fans relâche , lui procurerent
> en mariage Demoiſelle Jeanne Melenet.
fille de M. Jean Melenet, Avocat du pre-
» mier ordre ; un de ces génies rares &
» fublimes que peu de fiécles fourniffent ,
» dont l'éloquence mâle & vigoureufe ,
mais , à vrai dire , naturelle , entraînoit
avec d'autant plus de rapidité , qu'on
pouvoit moins s'en défier . Lui-même
L'Auteur de la Bibliothéque des Auteurs de
JUILLET . 1751 147
"
admiroit en fon gendre un caractére de
précifion & un difcernement exquis.
Auffi , ajoute l'Editeur un peu plus bas ,
» M. Davot cut- il la confiance univerfelle
» de la Province . Son coup d'oeil fur un
» procès , fur une queftion , étoit , pour
» ainfi dire , infaillible ; & fon intégrité
égalant fes lumieres > on recevoit fes
» confultations , les réponſes , fes décifions
, comme des oracles .... Le mérite
» de M. Davot connu jufqu'à la Cour , il
» en reçut deux Commiffions dans l'année
» 1716 , l'une de Subftitut de M. de Four-
» queux , Procureur Général en la Cham-
» bre de Juftice , & l'autre de Secretaire
du Roi en la Chancellerie , pendant que
»les Titulaires demeurerent fupprimés.
» En 1723 ,le Roi le nomma Profeffeur en
Droit François , ce qui lui donna lieu
»de compofer le préfent ouvrage.
*
Si cet ouvrage eft excellent par lui - même
, les notes de l'Editeur , qui font à la
faite de chaque Traité , ne font pas moins
eftimables. Elles forment plus du tiers des
trois volumes que nous annonçons. :
Bourgogne , page 42 & 43 , rend à M. Melenet
la même juſtice , & y fait mention de M Davot
qu'il qualifie d'habile Profeſſeur en Droit François ,
& qui s'eft autant diftingué dans ſa profeſſion d'Avon
Cat que M. Melenet
H
Gij
148 MERCURE DEFRANCE.
Tantôt l'Editeur y développe quelques
queftions , un peu trop laconiquement
traitées ; tantôt il apporte des diftinctions
à des maximes trop générales ; quelquefois
il contredit l'Auteur , en citant de
bons garans , fouvent il ajoute des régles
qui fervent de fupplément au texte. Ainfi
de ces notes , oùl'on remonte , quand il le
faut , jufqu'aux fources , les unes étoient
néceffaires , les autres font très- importantes
& très-utiles , & toutes , en conduifant
aux derniers progrès , & à ce qu'il y a de
plus certain & de plus récent , font une
preuve de l'érudition, de l'efprit & du difcernement
de l'Editeur.
Les notes qui nous ont paru les plus travaillées
font au Livre premier , celles fur
les main -mortables & les taillables , & fur
les bailliftes : & au Livre fecond , celles
fur les anciens conventionels , fur le Droit
d'indemnité , fur le Franc - aleu , fur les fervitudes
, & c.
•
Nous avons fur tout admiré la politeffe
avec laquelle l'Editeur combat les opinions
des autres : il a fçu parfaitement
concilier le tribut qu'on ne peut refuſer à
la vérité , quand on croit l'appercevoir ,
avec les égards & le refpect dûs au travail
& à la mémoire des Auteurs . Par exemple
, lorfqu'il n'autorife pas expreffément
JUILLET.
1751 149
fon avis de celui de M. le Préfident Bonhier
, & qu'il fe contente quelque part de
dire fimplement : V. M. Bouhier à telle ou
telle page ; c'eft une voie indirecte qu'il
prend pour annoncer qu'il vient de combattre
l'opinion de ce grand Magiſtrat ,
de forte qu'à moins qu'on ne recoure aux
endroits indiqués , on eft prefque porté à
croire , qu'il l'adopte bien plutôt qu'il ne
la contredit.
Pour faire en deux mots l'éloge des
notes de l'Editeur , il nous eût fuffi de dire
qu'elles font de M. Bannelier , fi fes talens
étoient auffi univerfellement connus dans
le Royaume qu'ils méritent de l'être. Depuis
le 7 Août 1704, qu'il fut reçu Avocat ,
il les a fignalés au Barreau de Dijon , fa Patrie
, avec tant de fuccès , qu'il y dédom
mage le Public de la perte de M. Davot.
En 1723 , le Roi nomma M. Bannelier
Profeffeur en Droit dans l'Univerfité de
cette Ville , ce qui lui donna occafion de
faire imprimer en 1730 , chez Antoine de
Fay , une brochure in-8 °. fous le titre:
d'Introduction à l'étude du Digefte. M. l'Ab
bé Papillon , qui fait mention de cet ouvrage
dans fa Bibliothéque des Auteurs de
Bourgogne , nous apprend pareillement
que M. Bannelier eft l'Auteur des notes ,
qui font au- devant du premier volume des
Giij
150 MERCURE DE FRANCE
Arrêts notables du Parlement de Dijon , recueillis
par François Perrier , avec des obfervations
de Guillaume Raviot , Ecuyer
& Avocat , & imprimés à Dijon , chez
Augé , 1745. M. le Préfident Bouhier ,
dans fes obfervations fur la Coûtume du
Duché de Bourgogne * , en citant le premier
de fes ouvrages , qualifie M. Bannelier
de fçavant Profeffeur en Droit , lequel
a joint à l'étude des Loix , toute l'expérience
que donne une longue fréquentation du Barreau.
Ce trait dit beaucoup en peu de
mots , furtout de la part d'un auffi habile
homme que l'étoit M. le Préfident Boubier.
Il ne nous refte plus rien à dire fur le
Livre de M. Davot , & fur les notes de M
Bannelier , finon que la veuve Sirot a fait
enforte , que la beauté de l'impreffion ré
pondît au mérite de l'ouvrage.
CONSIDERATIONS fur la caufe phyfique
'des tremblemens de terre , lûtes à la Société
Royale de Londres , par M. Hales D. D.
& Membre de certe Société . A Paris
chez Debure , l'aîné , Quai des Auguftins ,
à l'Image Saint Paul .
>
Les Phyficiens n'avoient cherché jufqu'à
préfent la caufe des tremblemens de terre ,
Tom, ch, Z. , 42. p. 238.
JUILLET.
152 1751.
que dans les abîmes de la terre elle-même.
M. Hales croit l'appercevoir dans l'atmof
phére de l'air ; voici fur quoi il fe fonde.
Il a remarqué dans une expérience qu'il a
faite lui-même , que l'air pur fe mêlant
avec l'air fulphureux , s'agite violemment ,
& qu'il réfulte de cette agitation une fumée
trouble & rougeâtre , telle à peu près
que les vapeurs qu'on voit s'élever avant
les tremblemens de terre . Cette obfervation
eft la baſe de fon fyftême. Selon lui ,,
les vapeurs fulphureufes , en s'élevant de
terre s'oppofent à l'air , & détruifent fon
reffort ; l'air ainfi arrêté fe porte avec violence
dans les endroits où il peut fe faire
une iffue , il excite alors des orages , des:
tempêtes , les nuées s'enflamment & leur:
exploſion ébranle la terre..
que
Quel foit le fort de cette hypothé
fe , elle à au moins le mérite de la nou--
veauté , & elle eft agréablement & claire--
ment développée. On trouvera à la fuite
une Lettre Paftorale de M. l'Evêque de
Londres , fur la caufe morale des tremblemens
de terre. Ce Prélat combat depuis.
long -tems l'incrédulité & le vice avec une
fupériorité de raifon & d'éloquence , qui
fait honneur à la Religion . Nous ofons
affûrer nos Lecteurs , que le Traducteur a
bien faifi la maniere de fes originaux .
Giiij
#52 MERCURE DEFRANCE.
EPITRE d'Heloiſe à , Abelard , traduite de
M. Pope , & mife en vers François par M.
Feutry. A Londres , & fe vend à Paris ,
chez Brunet , rue Saint Jacques.
Cette Epitre eft un des meilleurs ouvra
ges de M. Pope ; nous croyons pouvoir
affürer qu'on fera content de la Traduc
tion. On y trouvera un grand nombre de
bons vers. Voici la fin de l'Epitre.
Voyez dans fa retraite Heloife éperdue ,
Sur un fombre tombeau triftement étendue ;
Couverte d'une haire , en proye à fes remords ,
Fuyant l'éclat du jour pour vivre avec les morts..
Dans ces lieux, écartés , confacrés à mes veilles ,
Une lugubre voix vint frapper mes oreilles :
» Votre place eft ici , venez , ma triſte ſoeur ,
»Dit- elle , & du repos éprouvez la douceur ;
» Autrefois de l'Amour , comme vous , la victime ;
» J'en reconnus bientôt le dangereux ime ;
20
J'ai vaincu par mes pleurs mon penchant crimi
و د
nel ,
Et je jouis enfin du bonheur éternel.
Grand Dieu ! de mes regrets recevez les offram.
des ; ン
Je viens , efprits heureux ; préparez vos guirlan
des ;
Héloïfe vous fuit au célefte féjour ;
Guidez fes pas tremblans au Royaume du jour
En vêtemens ſacrés , avec une foi vive
JUILLET. 175.1 . 153
Soutenez , Abelard , mon ame fugitive ;
Pour expier mon crime , hélas ! je dois périr ;
Vous- même , en me voyant , apprenez à mourir ;;
Contemplez cet objet de votre amour funefte ;
La pâleur de la mort eft l'éclat qui lui reſte.
Voyez de ce beau teint les roles s'effacer ,
La crainte & la terreur fur mon front fe tracer ; :
Ne m'abandonnez point , & fervez-moi de guide ,
Ranimez de mon coeur l'efperance timide ;.
Sans crime vous pouvez fur moi fixer les yeux ,
Dans ces derniers momens , recevez mes adieux..
◇ mort ! maître éloquent , ton affreuſe lumiere
Peut feule nous prouver que nous fommes pouf
fiere ,
Que l'homme eft un néant ; fes projets , vanité ;.
Que ton pouvoir fuprême eft ſeul réalité.
Lorſqu'au fatal inftant de cette heure imprévûe
Le Deſtin offrira l'avenir à ta vûe ,
Et lorfque de tes jours s'éteindra le flambeau ,,
Que la même épitaphe & le même tombeau
Rappellent de mes pleurs la déplorable hiſtoire ,.
Nos malheurs , nos amours , mes combats , mai
victoire.
Si de jeunes amans , conduits par le hazard¸ .
Venoient voir dans ces lieux la tombe d'Abelard
Sur ce marbre infenfible , ils liront nos allarmes .
Une douce pitié leur arrachant des larmes ,
Ils s'écriront , fans doute , embrafés de leurs feux .
Que notre amour , ô Ciel ! ait un fort moinas
» affreux ! .
GOV
154 MERCURE DE FRANCE.
Si pénétré des maux d'une abfence cruelle ,
Quelque Poëte enfia , amant tendre & fidelle ;
Eſt , ainſi qu'Héloïſe , accablé de tourmens ,
S'il en eft , dont l'Amour par fes enchantemens ,
Par les feintes douceurs , & par fon artifice ,
L'ait , comme moi , conduit au fond du précipice
Qu'il chante mes malheurs , mes feux , mon re
pentir ;
Mais pour les bien dépeindre , il faut les bien feng
tir.
METHODE pour apprendre l'ortographe,
& la Langue Françoife par principes. Cinquiéme
édition , la feule dont on puiffe
fe fervir utilement , par M. Jacquier , volume
in- 8 °. prix 3 liv. 5 f. broché . On la
vend à Paris , chez le Gras , Grand'Salle dua
Palais ; chez la veuve Piffot, Quai de Conti,
& chez Rollin , fils , Quai des Auguftins..
Cette Méthode est très- utile à ceux qui ont
un Dictionnaire François, parce que l'ortographe
de chaque mot y eft prouvée par
régles.
9
Les Libraires de Paris & de Province
qui en voudront de la premiere main ,
sadrefferont à l'Auteur. Sa demeure eft
rue du Roule , à la Croix d'or. Ils y trou
veront auffi le Coup d'oeil des Dictionnaires
François , où l'ortographe de chaque
mot eft prouvée par régles. Vol. in- 12 .
Prix る3。 liv. relié,.
JUILLET. 1750 155
BEAUX- ARTS.
DE LARMESSIN , Graveur du Roi , rue:
des Noyers , à la deuxième porte , à gauche ,.
entrant par la rue Saint Jacques , vient de
publier une fuite d'Eftampes , fur l'Enfant
prodigue : elles ont été gravées d'après les
Tableaux de M. le Clerc , & forment une:
Hiftoire très- inftructive , qu'on devroit:
mettre fous les yeux des jeunes gens.
La premiere , qui a été gravée par M..
Gaillard , repréfente l'Enfant prodigue ,
exigeant fa légitime .. La feconde , qui a :
été gravée par M. Bazan , repréfente le dé--
part de l'Enfant prodigue . La troifiéme ,.
qui a été gravée par M. Teucher , repréfente
la vie débauchée de l'Enfant prodi
gue. La quatrième , qui a été gravée par
M. de F ****, repréfente l'Enfant prodi- .
gue dans la plus grande mifére. La cinquiéme
, qui a été gravée par M. Moitte
repréfente l'Enfant prodigue , réclamant :
la bonté de fon pere . La fixième & derniere
, qui eft de M. Bafin , repréfente less
rejouiffances pour le retour de l'Enfant :
prodigue..
MOYREAU , Graveur du Roi , vient dèc
mettre au jour la foixante - huitiéme Eftam-
Gvij
156, MERCURE DE FRANGE :
pe qu'il a gravée & bien gravée , d'après
Wouvermens , intitulée , Récréation Militaire.
Le Tableau , qui eft fort agréable &
bien imaginé , le trouve dans le Cabinet
de M. Gaignat , Secrétaire du Roi. M.
Moyreau demeure rue du Petit- pont Saint-
Severin , à l'Image Notre -Dame.
Il fe répand depuis quelque tems un
plan général de la Ville Capitale de Mal ,
the , dreffe fur les Mémoires des Grands
Officiers de l'Ordre , Cet ouvrage , dédié
à S. A , S. M. le Prince de Couti , Grand
Prieur de France , eft de la compofition de
M. F. G. de Palmeus , Ingénieur Deſſina,
teur Géographe , & a été gravé par J. Lattré.
On le trouvera chez l'Auteur , rue
neuve des petits Champs , entre la rue de
Richelieu & la rue Sainte Anne , vis - à- vis
M. de Boullogne ; chez Lattré , Graveur ,
rue Saint Jacques , au Papillon , vis - à- vis
la Fontaine Saint Severin , & chez Bacot
Marchand de Tableaux , à l'entrée du Pont
Notre- Dame , vis - à- vis le Quai neuf , à
l'enfeigne du Maréchal de Saxe.
3.
Le plan que nous annonçons donne des
efpérances de M. de Palmeus , qui eft fort
jeune & fort inftruit , & fait honneur auff
au Graveur. On nous affûre qu'il fera ſuivi,
dans peu de la Carte générale des Ifles de
JUILLET . 1751.. 1577
Malthe , & de Goye , & du plan de la Cité
neuve de Chambray , conftruite récemment.
Nous nous ferons un plaifir d'an--
noncer cette nouveauté au Public , lorf .
qu'elle paroîtra , ou qu'elle fera fur le
point de paroître..
DESCRIPTION de la Pyramide , élévée,
à la gloire du Roi , dans l'Abbaye des Cha..
noines Reguliers de Cyfoing. A Lille ,
chez Pierre Brovellio , 1751 , brochure
in-4...
La Pyramide , la Defcription , les Inf
criptions & les vers , tout nous a paru
paru de
bon goût. Comme c'eft l'ouvrage de l'Ab-.
bé & des Religieux de Cyfoing , on ne
peut qu'avoir bonne idée des études de cetje
célébre Abbaye .
LETTRE
A l'Auteur du Mercure..
'Académie Royale des Sciences ayant
honoré ma Machine Arithmétique d'u ,
ne approbation des plus flatteufes , je profite
, Monfieur , de l'offre obligeante que
vous m'avez faite , lorfque vous êtes venu
voir mes Eleves * , pour vous prier d'infe
* Nous avons eu en effet la curiofité d'entendre
5S MERCURE DE FRANCE
rer dans le Mercure une legere idée de cet
inftrument.
Mon but principal dans fa conftruction
ne fut d'abord que de faciliter le calcul
aux muers. La réuffite m'ayant fait juger
que fon ufage pourroit devenir utile aux
enfans ordinaires , j'y ai fait quelques ad
ditions & changemens , & je l'ai mis enfim
dans l'état où il vient d'être examiné , &
enfuite approuvé par cette illuftre Com
pagnie.
Dans le Mémoire que je lûs , en pré
fentant ce petit ouvrage , j'ai expofé les
raifons qui me l'ont fait croire préferable
à tous ceux qui font parvenus à ma con
noiffance en ce genre. J'ai cité dix Machi
nes Arithmétiques des plus célébres , tel
les que celles de Meffieurs Pafcal , Perault
Hilerin , & c. & j'en ai décrit les proprié
tés. Le grand volume , la difficile & délicate
conftruction , le prix exceffif, & la
difpofition que les meilleures ont à fe dé
ranger aifément , font les principales cau
fes du peu d'ufage que le public en a fait.
J'ai donc tâché d'éviter ces défauts dans la
mienne. Sa grandeur n'eft que de trois
parler des fourds & muets de naiffance ; nous nous
fommes rendus , avec quelques gens de Lettres ,
chez M. Pereire , & nous avons été tous étonnés .
de fa patience & de les ſuccès…….
JUILLET. 1751 ; **
pouces de long , fur vingt lignes de haut ;
& autant de large ; fa compofition eſt des
plus fimples ; on peut fe la procurer à peu.
de frais ; elle pourra durer la vie d'un homme
, pour peu de foin qu'on en ait. Les
enfans y apprendront très- facilement , &
fans befoin de plume , ni de crayon , les
quatre régles de l'Arithmétique , pour l'exé
cution defquelles il fuffit de connoître la
valeur des chiffres , le jeu de la machine ,
& d'avoir quelques legéres notions de la
nature de chaque régle , ce qui n'exige que
quelques momens d'inftruction . L'addi
tion & la fouftraction s'y peuvent faire
non feulement par livres , fols & deniers ,
mais encore par les fractions fuivantes ,
demi , tiers , quarts , fixièmes , huitièmes ,
douZiémes & vingt - quatrièmes , de façon
qu'on peut , par exemple additionner
13 ,, & , & fouftraire de avec
la même facilité , qu'en opérant par des
325 12 24
nombres entiers.
Malgré la petiteffe de la Machine , on
y peut faire paroître fans confufion , juſqu'à
la fomme de dix millions , moins un
denier , & il eſt très- aifé , fi l'on avoit
befoin de plus grands nombres , de l'augmenter
de deux , de trois ou plus de chif-.
fres, ce qui fourniroit jufqu'aux milliards ,
& au-delà ; & cela fans autre inconvé
MERCURE DE FRANCE.
nient que celui d'allonger un peu l'inftru
ment.
Voici encore , Monfieur , une autre particularité
de ma Machine , à laquelle je
penfe. bien que vous ne vous attendez
point :fi on la fait en grand , lui donnant,
par exemple , le triple de la grandeur de
celle que je vous décris , en longueur , hauteur
& largeur , & qu'on y exécute les
chiffres en relief ; les aveugles y pourront
apprendre , & pratiquer ailément la fcience
des nombres , ce qui ne vous paroitra
pas inutile , puifque , comme vous fçavez ,
il n'y a pas long-tems que l'Univerfité de.
Cambridge , n'avoit pour fon meilleur.
Profeffeur de Mathématique qu'un aveu
gle né. La planchette , dont ce Sçavant ſe
Tervoit fes calculs , & dont j'ai la pa- -
reille chez moi , ne fçauroit fervir fi utilement
, ni fi généralement que ma Machine
, à cette eſpèce d'inftruction. Je penfe
encore que cette propriété de pouvoir calcaler
, fans le fecours de la vûe , pourroit
devenir utile dans plufieurs occafions à
ceux qui ont l'ufage de tous leurs fens.
pour
Je ne vous parle pas , Monfieur , de la
conftruction , ni du méchanifme de cet
inftrument , crainte de vous devenir trop.
à charge. Vous en pouvez voir quelque
chofe , ainſi que le jugement honorable de
JUILLET. 1751. 161
Académie , dans l'Extrait de fes Regiftres
que je vous joins ici. Ce n'eft pas d'aujourd'hui
que je dois à ce Corps refpectable
une éternelle reconnoiffance.
Quelques perfonnes qui ont eu connoiffance
de ma Machine , en voulant avoir de
pareilles , je me difpofe à en faire exécuter
par d'habiles ouvriers ; mais comme le prix
en deviendroit plus modique , fi on m'en
demandoit un grand nombre , permettez
que je profite de cette occafion pour rendre
mon adreffe publique.
Je fuis , & c.
J. R. Pereire , à l'Hôtel d'Auvergne .
Quai des Auguftins..
PIECES de differens Auteurs , mifes en
trio , amplifiées & doublées ; dédiées à Madame
de Marchais , par J. B. Chrétien ,
Ordinaire de la Mufique du Roi , premiere
Euvre , gravées par Mile Vendôme.
Prix 6 liv. A Paris , chez Madame Boivin,
rue Saint Honoré , à la Régle d'or. M. le
Elerc , rue du Roule , à la Croix d'or.
Mlle Caftagnery , rue des Prouvaires , à la
Mufique Royale. M. de Caix , rue des
Prouvaires au nom de Jefus , avec Privilége
du Roi , de l'Imprimerie du Sicur
Augufte
162 MERCURE DE FRANCE:
PROJET GENERAL des Planches
Anatomiques de M. Gautier ,
Penfionnaire du Roi.
Ddéfire perpétuer leurs diſſections ;
E tout temps , les Anatomiſtes ont
mais les fujets de leurs travaux étant corruptibles
, ils ont toujours eû le défagrément
que la plus belle préparation Anatomique
, foit du Corps Humain , foit des
Animaux , s'eft flétrie , a changé de couleur
, de forme & d'étendue , s'eft corrompue
& détruite en fort peu de tems. Il
n'arrive même que trop fouvent , qu'en
diffequant une partie , l'autre difparoît ; &
qu'en apportant la plus grande diligence ,
fi l'ont vient à bout d'en difféquer une af
fez confidérable pour la fatisfaction de
celui qui veut inftruire , ou être inftruit ,
on a le lendenmain le regret de la méconnoître;
les proportions relatives des parties
ducorps fe perdent en peu de jours, & l'on
ne trouve plus de rapport entre leur fitua
tion préfente & celle qu'elles avoient dans
le temps de la diffection .
Pour remédier à cet inconvénient , les
Amateurs de l'Anatomie fe font attachés
à peindre & à vernir les Chairs , à mefu .
re qu'elles féchoient , dans des endroits
expofés au grand air ; mais cet expédient
JUILLE T.
1751. 163
ne redonne jamais à la Nature ce quelle
perdu , on ne connoît plus les Vilcéres &
& les Mufcles que par leurs attaches ;
foible reffource à celui qui veut conferver
une idée vive de fon étude ? Cette imperfection
notable donna lieu aux Veſales
, aux Euſtaches , aux du Laurens , aux
Bourdons , aux Coupers , aux Willis &
à une infinité d'autres Anatomiftes , de rechercher
dans la Gravûre noire un moyen
de représenter au naturel les fujets diffé
qués : mais on ne réuffit pas mieux ; la
grandeur du corps humain excedoit la
portée du Burin , & quand même la Gravûre
en noir parviendroit à ce point de
nous donner une figure humaine de cingà
fix pieds , elle ne nous feroit jamais dif
tinguer les Artéres des Veines , les Chairs
des Aponévrofes , les os des graiffes , &
même les Fibres qui compofent les Mufcles
, c'eft ce qui a fait avouer à M. Vinſlou
que » parmi les planches noires on n'en
» trouve qu'un très -petit nombre dont on
»puiffe faire une fuite , & encore font - elles
» en partie accompagnées de traits fort imparfaits
, qui ne faifant pas , à la vérité ,
»une grande impreffion aux connoiffeurs ,
» ne laiffent pas de faire un grand tort aux
»
commençans .
Tous les obftacles font ôtés , toutes les
164 MERCURE DEFRANCE.
difficultés applanies , & les Anatomiſtes
fatisfaits , par l'invention d'imprimer les
Tableaux & de représenter au naturel
toutes fortes de fujets fans le fecours de la
Gravûre noire ni du Pinceau.Au moyen de
cette découverte on repréfente & on diftingue
les Chairs , les Os , les Muſcles , les
Graiffes, les Fibres , les Artéres, les Veines,
&c. par autant de couleurs qui leur font ,
propres ; les proportions y peuvent être
géométriquement obfervées. Le corps
humain y eft enfin repréſenté d'après na-.
ture ; fans l'horreur qu'infpire ordinairement
la préſence du fujet , ni l'odeur peftilentielle
qu'il exhale , on a l'avantage de
le pofféder tel qu'il eft. En vain quelques
Cenfeurs inquiets s'efforcent d'en fuppofer
l'inutilité , ils n'en impoferont pourtant
jamais au Public ; l'applaudiffement des
plus habiles Artiftes , le concours des
connoiffeurs , l'empreffement des curieux
de tout état & de toute nation , démentiront
toujours leur inutile critique ..
Perfonne ne doute plus maintenant que
M. Gautier ne foit le premier qui ait rendu
cette maniére d'imprimer les Tableaux.
praticable par l'invention des Planches
néceffaires à ce nouvel Art . Le triomphe.
qu'il a eu fur fes ennemis , les bienfaits.
Sa Majefté , l'eftime du Public en font,
JUILLET. 1751. 165
les garants les plus refpectables . Il eſt donc
inutile de renouveller le récit de ce qu'il
a fait
pour établir cet Art , il fuffit d'expofer
dans ce projet , pour inftruire en peu
de mots ceux qui ne connoiffent point encore
affez les Planches Anatomiques , le
nombre de celles qui ont été faites , &
celui de celles qui restent à faire.
En 1745 , l'Auteur forma le projet de
donner au Public un effai de fes Planches
Anatomiques d'après la diffection de M.
du Verney , très- célebre Anatomiſte , &
les fit enfuite paroître en 1746. Il fut interrompu
tout auffi tôt par un procès qu'on
lui intenta , & qui fut cependant décidé
en faveur de l'Auteur parArrêts du Confeil
du 8 Mai 1745 & 12 Juillet fuivant ; malgré
les tentatives que l'on faifoit pour le
détruire , il fut confirmé dans fes droits ,
& eut lui feul le Privilége exclufif de cette
entrepriſe , qu'il a continué de donner
jufques à préfent en quatre foufcriptions ,
dont voici le Projet Général .
PREMIERE ET SECONDE SOUSCRIPTION.
Myologie , en vingt Planches.
Les huit premieres Planches de cette partie
repréfentent tous les Mufcles de la
Tête, & ont fait la premiere foufcription ;
elles ont été d'abord données comme un
166 MERCURE DE FRANCE.
effai, M. du Verney en dédia la Diffec
tion à M. de la Peyronie , & en fit les
Tables . On commença par donner les trois
premieres Planches en foufcrivant , & à
la diftribution des cinq autres on fur contraint
de ceffer par le procès dont nous
venons de parler. L'ardeur que le Public
eut pour ce premier effai , & les preuves
indubitables qu'il donna pour la réuſſite
de ces nouvelles Planches , porta M.
Gautier à propofer les douzes fuivantes
qui complettent la Myologie , pour le
Tronc & les Extrémités , lesquelles formerent
la feconde foufcription . M. du
Verney continua les diffections de fujets
qui fervoient à ces Planches avec tous les
foins & toute la fcience dont il étoit
capable. Cette partie a été applaudie de
tous les vrais connoiffeurs , & les défauts
que l'on y a trouvés , font fi minces qu'à
peine a-t-on ofé en parler.
TROISIEME SOUSCRIPTION.
Anatomie de la tête , en huit Planches.
Cette partie contient des morceaux
très-rares , les coupes du cerveau , & l'origine
des nerfs y font parfaitement repréfentés.
M. Gautier a eu l'honneur de la
dédier au Roi , & a reçu dans ce tems - là
JUILLE T. 1751. 167
de Sa Majesté une gratification de fix
cens livres de Penfion .
M. du Verney a travaillé à l'Anatomie
des trois premieres Planches ; enfuite après
fa mort , M. Tarin , fous les yeux de M.
Morand & de M. Vinflou , a difféque
les piéces qui ont fervi aux cinq derniéres
piéces.
Cette partie fe doit joindre avec l'Anatomie
des vifcéres en particulier , que
l'Auteur propole préfentement & qu'il a
commencé avec M. Mertrud , Démonftra
teur Royal , qui a fuccédé à M. du Verney.
M. Gautier continue lui - même préfentement
en fon nom cette partie de l'A-.
natomie , quoique cependant il ne faſle
que fuivre les avis des plus célébres Apatomiftes
: fcrupuleux fur tout ce qui peut
rendre fon ouvrage parfait & le mettre à
l'abri de tout reproche , il a pris le parti
de faire difféquer aux Ecoles de la Charité ,
des Invalides & ailleurs , les fujets dont
il a befoin, de les difféquer lui-même quand
il le faut, & de les faire mouler tout, prépa
parés & difféqués , malgré les frais confidérables
que cela lui coûte ; & enfuite de
les couler en cire colorée , fi naturellement
, que les Artiftes même s'y trompent.
Ces morceaux qui, fervent d'originaux
aux pièces que M. Gautier grave , font
168 MERCURE DEFRANCE,
vrais & fi fidéles que non-feulement
ils peuvent garantir fes ouvrages , s'il étoit
néceffaire de les confronter , mais encore
ils peuvent fervir aux Démonftrations
des plus grand Maîtres dans les Cours
publics , au défaut de piécesfraîches.
QUATRIEME ET DERNIERE SOUSCRIPTION.
Anatomie des vifceres , Angéologie & Névrologie
, en dix- huit Planches .
t
pour
Cette partie eft la derniére que M. Gautier
propoſe préfentement au Public
completter fon entreprife . Elle contien
dra dix - huit Planches , douze defquelles
formeront quatre grandes figures fur
pied.
I. La figure de femme , compofée de
trois Planches , dont le Bas - ventre , le
fein , les bras & les extrémités inférieures ,
font difféqués & injectés. Cette figure eft
déja faite & diftribuée aux Soufcripteurs.
II. La figure d'homme de grandeur naturelle
, en trois Planches , fera pareillement
difféquée & injectée de la tête au
pied , la poitrine ouverte , & les Muſcles
fous divers coupes. Cette figure fe diſtribuera
à la fin du mois d'Août prochain.
Avec la précédente , elles feront deux
tares morceaux , propres à orner le Cabinet
JUILLET. 17517 169
net d'un fçavant , une Pharmacie , une
Ecole de Médécine ou Amphithéatre de
Chirurgie , fi l'on veut.
III. La troifiéme figure entiére fera
l'homme vû par le dos , en trois Planches
auffi ; elle ſe diſtribuera à la fin du mois de
Décembre de cette année 1751. Cette figure
accompagnera les deux précédentes.
IV. La Figure entiére , de trois Planches
comme les autres , fera diftribuée à la fin
du mois de Mars 1752. Elle contiendra
deux Squelettes entiers garnis & entrelaffés
d'une Angeologie totale & de la
Nevrologie. Ces deux figures , dont l'une
en face & l'autre vûe par le dos , feront
d'une fituation très- avantageufe à l'étude
de cette partie d'Anatomie , & pofées
de façon que les Amateurs auront lieu
d'être contens.
Ces quatre figures , comme on vient
de le dire , feront formées par douze Planches
, & les fix Planches fuivantes feront
pour les parties de la génération de l'homme
& de la femme , & les autres vifcéres
en particulier. On a déja diftribué trois
de ces dernieres Planches fous le titre de
la génération de l'homme , les trois reſtantes
fe diftribueront à la fin de Juin
prochain ; c'eft ce qui complettera l'Anatomie
en général .
H
170 MERCURE DE FRANCE.
Comme on a eu beaucoup de peine
pour avoir des fujets convenables , & que
' Hyver eft le tems le plus propre à ces
travaux , on a fait la diftribution plus
tard que l'on avoit d'abord promis , &
l'entrepriſe fe trouve reculée de fix mois ,
ce qui n'eft pas un tems bien extraordinaire,
quand il s'agit de bien exécuter une
pareille entreprife.
Planshes,
Prix des Planches .
20 Myologie en vingt Planches
Prix du cou ent
Souf- préfen
cripteur ment.
avec les Tables explicatives , 60 liv 90 1.
8 Anatomie de la tête en S Planches
, avec les explications ,
18 Anatomie générale des Vifcé-
24 36
res, Angeologie & Nevrologie, 84 126
Total 46 trix des 46 Planches , 1168 livl252 1.
Planches faites de la derniere Soufcription .
Trois Planches , formant la figure de la
Femme , fur pied , difféquée & injectée .
Plus trois Planches , repréſentant les
parties de la génération de l'homme &
de la femme , avec le Foetus & l'Accouchement.
Ces trois dernieres fe féparent
aux Sages- Femmes & aux Accoucheurs
pour le prix de 18 livres.
Tems des diftributions à faire.
Il reste préfentement quatre diftribuJUILLET.
1751 .
171
tions à faire de la derniére foufcription .
S ૬ A VOIR .
Trois Planches , repréfentant la figure
de l'homme , à la fin d'Août 1751.
Trois autres , repréfentant l'homme vû
le dos , à la fin de Décembre de la
même année.
par
Trois autres Planches , repréſentant
deux Squelettes garnis & entrelaffés de
l'Angeologie & Nevrologie , qui feront
diftribuées à la fin de Mars 1752.
>
Et enfin pour terminer l'Anatomie
trois Planches qui feront diftribuées à la
fin de Juin 1752 , dans lefquelles fera
dépeint le refte des vifcéres.
Prix du Verniffage des Planches.
La Myologie .
L'Anatomie de la tête.
Les quatre grandes Figures de
la dernière foufcription .
Les fix Planches détachées de
la même foufcription .
Total du prix pour le verniffage
des 46 Planches ,
7 liv.
24
S
I 16 f
15 liv. 166.
Ceux qui voudront vernir les Planches euxmêmes
, ou les faire relier , s'adreſſeront à
l'Auteur qui leur donnera un Imprimé, qui les
mettra aufait pour ne pas gâter fon ouvrage ,
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
quand même il feroit dans les mains de ceux
qui l'auroient déja payé.
L'auteur fefera un plaifir de laiffer voir
gratis chez lui les Piéces originales qu'il afaites
en cire , fur-tout celle de l'homme entier
fur pied tout difféqué , & injecté , de la hauteur
de cinq pieds fept pouces. Il ne travaille
dans ce genre particulier que pour lui-même ,
ne les vend point , & les garde pour fa fatisfaction
, & pour montrer avec combien de
foin il exécute fes Planches Anatomiques.
L'Auteur demeure rue de la Harpe, entre
la rue Percée & la rue Poupée.
CHANSON.
Stances fur les Plaisirs de la campagne.
C
Her Daphnis , dans nos champs , retraite de
la paix ,
Formons - nous un bonheur envié du Ciel même ,
Avec Eglé , l'objet de mes fouhaits ,
Je fuis Paris ; ce font les bois qu'elle aime.
Eglé ,fans toi ces bois ne me charmeroient pas ;
De nos prés ta préfence augmente la parure ;
Ils ne font beaux qu'auprès de tes appas ;
Eglé , tes yeux animent la Nature.
THE NEW YORK
PUBLIC LIBRARY.
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TILDEN FOUNDATIONS.
THE
NEW
YORK PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATIONS
.
JUILLET. 1751. 173
nos gazons fleuris , toujours auprès de toi ,
tes pieds je pourrai dire cent fois je t'aime ;
Heureux , hélas ! fi d'accord avec moi ,
Tu veux auffi dire cent fois de- même!
炒菜
Je veux rendre attentif le tendre écho des bois ;
Pour t'exprimer l'ardeur qui m'enflamme fans
cefle ;
Le Roffignol me prêtera fa voix ,
Moi , je fçaurai lui prêter ma tendreffe.
*B &
Ne quittons point , Eglé , ces amoureux gazons ;
Eglé, près de tes yeux chaque moment m'enflâme
Pan , tu feras le Dieu de nos chanſons ,
Toi , cher Amour , fois celui de notre ame.
Qu'un bonheur délicat irrite nos defirs ;
Fuyons d'un vil amour le fentiment profane ;
Que le coeur feul nous mene aux doux
plaifirs ,
Et que Vénus ait le ton de Diane !
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
SPECTACLES.
'Académie Royale de Mufique continue les
L'épéentations des Indes galantes. On loue
dans le Poëme une verfification très-aifée à mettre
en chant , mérite plus rare qu'on ne penſe ; des
Scénes coupées avec art , des divertiffemens bien
amenés & des détails agréables . L'idée du Ballet
des Fleurs , qui eft du Poëte , eft une des plus heureules
qui forent au Théatre de l'Opera. On reconnoît
dans cet ouvrage l'Auteur des Amours
des Dieux , des Amours deguifés , des Fêtes Grecques
& Romaines , &c.
La Mufique eft très-digne de M. Rameau . Tous
les airs du Prologue, à commencer par l'ouverture,
ont été parodiés , ce qui eft toujours la preuve la
plus incontestable du fuccès . On admire fur tout
la legereté & le brillant de l'Ariette , Amans sûrs
de plaire ; la fierté & l'harmonie de la Polonoiſe
la douceur & le chant de la Mufette , & du choeur
qui l'annonce.
·
On remarque dans le premier Acte une tempête,
où les flûtes , entre autres inftrumens , font un
très- bel effet pour exprimer le fiflement des vents.
Les tambourins de la fête des Matelots , font d'une
extrême gayeté , & l'Ariette , Regnez Amours ,
eft une des plus belles de M. Rameau .
Tout le monde regarde la Fête du Soleil dans
l'Acte des Incas , comme un des plus beaux morceaux
qui foient au Théatre Lyrique.
Le divertiffement du troifiéme Acte , connu fous
le nom d'Acte des Fleurs , eft une très - belle choſe.
On a fur tout goûté la Sarabande de la Roſe ; l'air
qui précede celui de Borée , & celui de Zéphire .
M. de Chaflé réuffit beaucoup dans le rôle
JUILLET. 1751. 175
d'Huafcar-Inca , par la nobleffe de fon jeu & le
goût du chant. Mlle Coupée met des graces
& de la legereté dans les rôles d'Hebé & de Fatime.
Mlle Romainville chante fort bien le Monologue
de l'Acte des Incas , Viens , Hymen. On eft
fâché que le rôle de Valere , que fait M. Jeliotte .
dans le premier Acte , foit peu de choſe.
Nous ne craignons pas de dire qu'on n'avoit
pas vu depuis fort long- tems à l'Opera des Ballets
auffi bien deffinés que ceux des Indes galantes.
Ils font de M. Lany , qui a du goût & du talent.
La Polonoiſe a été exécutée à ravir , dans le Prologue
, par M. & Mlle Lyonnois. Le Pas de cinq
a bien réuffi dans le premier Acte . Mlle Lany a
danfé une loure dans le fecond Acte avec beaucoup
de goût , de force & de précifion. Cette
grande danfeufe n'avoit pas été encore auffi applaudie
dans la danfe noble. Mlle Puvignée a déployé
toutes les graces dans la Rofe , & M. Veftris
, toute la force & fa nobleffe dans Borée.
Nous oublions prefque de dire que Mlle Veftris
danfa avec beaucoup de volupté dans le Prologue ,
M. Dupré avec la perfection qui lui eft ordinaire
dans les Incas , & qu'on a été bien aile de voir Mlle
Reix faire Zephir à la place de M. Teiflier .
Mlle Guéant , qui avoit débuté il y a près de
deux ans fur le Théatre de la Comédie Françoife ,
a débuté de nouveau le Lundi 31 Mai . Ses rôles
de début ont été les Amoureufes dans Mélanide
& le Galant jardinier ; dans l'Ecole des Maris & le
Magnifique ; dans l'Ecole des Femmes & l'Efprit
de contradiction , dans le Philofophe Marié & la Pupille
;dans les Femmes fçavantes & Zenéïde , & c . On
a trouvé que cette jeune Actrice joignoit beaucoup
de naturel à la plus jolie figure du monde.
Les Comédiens François ont donné depuis le 21
Juin , quelques repréfentations de Manlius Capito-
H
176 MERCURE DE FRANCE.
Linus , Tragédie remife au Théatre. C'eft la feule
des quatre piéces de la Foffe , qui foit restée au
Théatre ; elle a fait des impreflions fortes , &
parce qu'elle eft jouée fupérieurement , & parce
qu'elle eft intéreffante & bien conduite. On a
trouvé foible le cinquième Acte.
Extrait de Zarés.
Calciope , Princeffe du Sang Royal de Sparte ,
enlevée par des Pirates , qui avoient foin de fournir
le Serrail de Sardanapale , tyran voluptueux,eut
un fils de ce barbare , qui auffi- tôt après la naiffance
, ordonna qu'on le fît mourir.
Paramis , chargé de les ordres , ne les exécuta
point & fauva Žarés , de concert avec Calciope .
Il lui a fervi de pere , & c'eſt ſous lui que Zarés
s'eft fignalé dans plufieurs combats . Sardanapale ,
au mépris de la foi qu'il avoit jurée à Calciope,
vient de faire enlever Artazire , fille d'Arbacés
Gouverneur de la Médie . Il en eſt éperdûment
amoureux , & la veut époufer, Fatigué par les
plaintes de Calciope , il fe détermine à l'exiler.
Arbacés qu'elle a fait avertir de l'enlevement
de fa fille , qu'il avoit autrefois promife à Zarés ,
dont le bras avoit délivré fon pays , & qui s'étoit
fait une réputation par le nombre de les exploits ;
Arbacés , dis-je , a fait avancer une armée jufqu'aux
environs de Ninive ; mais avant de fe venger
, en fujet vertueux il veut tâcher , s'il eft poffible
, de rappeller la juftice dans le coeur de fon
Maître ; fes efforts font inutiles .
Calciope , defefperée de quitter fon fils , lui ap
prend qu'elle eft fa mere , mais elle le tait fur le
nom de fon pere. Zarés le lui demande envain
elle craint trop de l'expofer à la barbarie de Sardanapale.
Zarés , qui a toujours eftimé les vertus
r
JUILLET. 17518 177
de Calciore , court apprendre cette nouvelle à
Artazire , qui lui apprend auffi que fon pere Arbacés
vient d'arriver à la Cour , & que le tyran l'ofe
envoyer vers lui , qu'il croit que la vue de fa fille
& la crainte des malheurs qui pourroient lui arriver
, l'engageront à confentir à fes voeux .
Zarés craint la couronne de fon rival ; Artazire
le raffure. Arbacés arrive , il eft furpris de voir fa
fille & Zarés réunis . Touché des vertus d'Artazire
, il lui annonce qu'il vient la délivrer . Zarés
s'offre à combattre avec lui pour venger fon
amour. Arbacés eft charmé d'acquérir un guerrier
tel que lui , il renvoye Artazire ; un plus long
entretien avec elle pourroit le rendre fufpect. Zarés
l'excite encore plus vivement à une prompte
vengeance. Paramis arrive , l'entend & témoigne
fa furpriſe par cet à parte ... où va - t'il s'engager ?
Les noeuds fecrets du fang n'ont-ils rien qui l'arrêter
Cependant pour ne pas décourager Arbacés ,
dont il eft l'ami , & dont il veut fe fervir pour
mettre Zarés fur le T. ône , Paramis cache fa furprife
, lui amene des conjurés qu'il lui avoit promis
& dont il connoît la valeur & la fidélité. II.
Jui affûre
que Zarés & lui combattront dans le Palais
, pendant qu'il aura fait avancer fon armée aux
portes de Ninive. Il fait promettre à Zarés d'artendre
fes ordres & de n'agir qu'avec lui . Zarés fe
retire. Arbacés , après avoir juré que l'intérêt de
l'Etat eft le feul motif qui le détermine , & que fi
le tyran avoit un fucceffeur digne de l'Empire , il
feroit le premier à l'y élever , va rejoindre fes troupes.
Paramis frémit encore du parricide où s'engageoit
Zarés ; il connoît fes vertus , il a tout
tenté pour lui , mais il ne veut pas qu'il foit fouillé
d'un crime. Qu'il cueille les fruits de mes def
feins , ( dit- il , ) mais fans en être complice.
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
Sardanapale employe tour-à-tour la tendreſſe &
les menaces vis- à - vis d'Artazire , qui le brave :
elle temoigne fa joye dès qu'il eft forti , de ce
qu'il ne pénetre point le fecret de fon amour. Zarés
arrive , elle lui fait la confidence des menaces
de Sardanapale , mais elle n'en eft point affligée .
Son coeur étoit flatté de pouvoir lui déplaire.
Elle lui demande s'il efpere . qu ' Arbacés viendra
bien tôt l'arracher à la fervitude. Il l'en affûre ,
mais à travers fon efpoir , il éprouve mille inquiétudes
, mille allarmes. Sa mere l'évite , veut lui
parler , s'attendrit , foupire ; il a entrevû à travers
fes douleurs que Sardanapale pouvoit en être la
caufe , il fe ranime dans le deffein de venger fa
maîtreffe & fa mere. Calciope arrive ; Artazire
dit à Zarés de tâcher d'approfondir le fujet de fes
craintes , & fe retire .
Calciope vient faire fes adieux à Zarés , qui
fait de nouveaux efforts pour apprendre d'elle
qui eft fon pere. Elle s'en défend avec douleur ,
il lui échappe cependant de dire à fon fils dans le
trouble ou fa fituation la jette :
Tes regards dans mon coeur font gémir la Nature;
Je dois pour te fauvér étouffer ſon murmure.
Je te laiffe , mon fils , au milieu des dangers ,
Au féjour d'un tyran , dans des bras étrangers ;
Que cetteCour,grandsDieux , ne lui foitpoint fatale!
Souviens toi de ta mere , & crains Sardanapale.
Zarés lui répond avec feu.
Qui moi! craindre un tyran ! c'eft à lui de tremblez;
Il ne voit point les traits dont on va l'accabler.
Le barbare ea tranquille au fein de la tempête ,
JUILLET. 179 1751.
L'abîme eſt ſous fes pas , la foudre eſt ſur ſa tête.
C'eft lui dont la fureur ofe vous outrager !
Dans fon fang odieux ma main va fe plonger.
Calciope.
Que me dis-tu , mon fils ?
Zarés.
Contre lui out confpire ;
Il n'a plus qu'un moment à gouverner l'Empire.
Il ravit Artazire au ſein de ſa famille ;
Son pere en eft inftruit , il vient venger fa fille ;
Cette jeune Artazire , objet en qui les Dieux
Reconnoiffent leurs traits , exprimés dans les yeux;
Elle , à qui ce barbare offroit fon diadême ,
Cette Artazire enfin , que j'adore & qui m'aime.
J'ai promis , j'ai juré d'immoler mon rival , &c .
La furpriſe de Calciope redouble à chaque vers.
La gradation eft bien continuée ; Zarés s'étonne de
fa douleur , elle lui dit :
Je tremble pour tes jours , tu connois fa furie.
Zarés.
Il est beau de périr pour venger fa patrie.
Calciope.
Zarés ! il eft ton Roi. ...
Zarés.
Lui , ce monftre
Calciope.
mon fils !
Ah ,
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
Zarés.
Expliquez-vous , parlez .
Calciope.
Il eft ... Ciel ! je frémis.
Zarés.
Je me jette à vos pieds. ( à part ) fa douleur m'intimide,
Calciope à part.
Avec tant de vertus il feroit parricide !
Zarés en fureur.
Je n'y puis réfifter , fes larmes , fa terreur ,
Son trouble , mes foupçons redoublent ma fureur:
Calciope l'arrêtant.
Quel eft donc ton deffein
Immoler un tyran.
Zarés .
Je cours venger ma mere ,
Calciope.
Mon fils ...
Zarés.
Lui, mon pere ! grands Dieux !
Calciope.
il eft ton pere.
Tu dois le reſpecter ;
La Nature te parle , & tu dois l'écouter .
Zarés.
Quel horrible devoir !
Calciope.
Que t'importe : Il eſt jufte 7
JUILLET. 181 1751.
Ton pere eft un tyran , mais fon titre eft augufte
, & c.
Calciope fort en difant à fon fils , qui l'interroge
fur les raifons de ce fatal fecret .
Ah ! laiffe-moi , Zarés , devorer mes ennuis ,
Et te cacher ma honte & l'horreur où je fuis.
Zarés resté feul , fe livre à toute la douleur de
fa fituation , il voudroit mourir , mais cette réflexion
fi tendre l'arrête.
Loin d'implorer la mort , cours prévenir le crime;
Ton pere eft inhumain , mais tu dois le fervir ,
Et c'eft alors , Zarés , que tu pourras mourir .
Il ouvre le quatriéme Acte par un nouveau Monologue
très-court. Il a appris tous les malheurs
de fa mere , les fiens , & les crimes de Sardanapale.
Quoi ! le nom de mon pere eft un malheur pour
dit-il.
moi !
Quoi ! j'allois l'immoler , & c.
Il voit venir Artazire , il veut la fuir , & il lui
dit enfin :
Ce tyran qui vous aime ,
Qui vous offroit les voeux , fa main , ſon diadéme
Lui dont vous dédaignez l'amour & la fureur ,
Le même à qui mon bras alloit percer le coeur ;
Artazire.
Eh bien ! fa cruauté va - t’elle être affo uve ?
182 MERCUREDE FRANCE.
Va-t'il trancher mes jours ?.
Zarés.
Il m'a donné la vie . &c.
Qu'on le repréfente ce tableau , les frémiffemens
d'Artazire , fes doutes , le deſeſpoir & les
réponſes de fon amant.
Et quel eft ton deffein ? ( lui dit Artazire. )
Zarés.
De lui tout découvir ;
Je veux par mon refpect tâcher de l'attendrir ,
Aux ordres de mon pere obéïr fans murmure ,
Dans fon coeur par mes foins éveiller la Nature .
Artazire.
Mais il te hait toujours , il fut toujours cruel.
Zarés.
S'il eft dénaturé , dois -je être criminel >
Artazire.
Il t'eft permis du moins de craindre fa colere ,
Tu connois fes forfaits , fa rage.
Zarés .
Il eft mon pere.
Artazire.
Tu trahis Arbacés , mes projets , la vengeance ;
Tu connois fes deffeins ; il t'a cru généreux ;
Tu trahis tes fermens .
JUILLET.
1751. * 183
Zarés.
Ces fermens font affreux.
Par eux fans le fentir j'outrageois la Nature ,
Et mon premier devoir me commande un parjures
Artazire .
Tu vas me voir , Zarés , expirer à tes yeux.
Zarés.
Je veux vous mériter de mon pere. & des
Dieux , & c .
Sardanapale arrive au moment même ; Arbacés
s'eft avancé jufqu'aux portes de Ninive ; le tyran a
tout découvert.
Il connoît mon amour ; le perfide m'outrage ;
Qu'il frémiffe ! fon Roi vous retient pour ôtage.
Artazire veut d'abord le fléchir , le ramener à la
vertu & l'engager à la rendre à fon pere . Le tyran
eft infléxible ; il n'offre qu'une condition à Artazire
, c'eft de le fuivre aux Autels ; c'eft à ce prix
dit-il , qu'il veut pardonner , Artazire indignée , lui
répond qu'elle voit tous les malheurs , qu'elle est
en fon pouvoir , qu'elle s'attend à la mort.
J'ai bravé res bienfaits , je brave ta colere , T
Tu peux trancher mes jours , mais crains encor
mon pere.
Sardanapale.
Je connois fes deffeins , je dois les prévenir ,
Je veux par ma vengeancee étonner l'avenir , & e.
184 MERCURE DE FRANCE.
Il la fait arrêter, Zarés rentre & fe jette à fes
genoux.
Proſcrit dès ma naiſſance, & par l'ordre d'un pere,
Il ne fçait point encor que les Dieux m'ont ſauvé.
A de plus grands malheurs ces Dieux m'ont réfervé
, &c.
Il excite fon pere à la clémence pour les conjurés.
C'eft , dit- il , le premier devoir des Rois , elle
défarme la vengeance,
Au moment qu'on pardonne , on eft toujours
vainqueur.
Sardanapale comprend par les difcours de Zarés
qu'on n'a point exécuté les ordres , que fon fils eft
devant fes mais il feintde ne pas
yeux,
le compren.
dre. C'eft alors qu'il échappe à Zarés de lui dire.
Cruel ! tu peux encor méconnoître ton fils !
Toi , mon fils?
Sardanapale,
Zarés .
Je le fuis , tu le vois par mes larmes ;
Quoi tu crains la Nature , & mes pleurs font les
armes.
Entends du moins fes cris & reconnois les droits ;
Les monftres , les tyrans font foumis à fa voix ;..
Que cet effort affreux , où fon pouvoir m'entraîne,
Te ferve de modéle , & defarme ta haine .
Je t'avois en horreur , j'avois juré ta mort ,
Je n'avois point appris & ton crime & mon fort ,
JUILLET.
185 1751 .
J'allois venger les Dieux , ma mere , l'Affyrie....
Je ne vois plus en toi que l'auteur de ma vie.
J'immole mon amour , je te céde Artazire ;
Vois combien fur les coeurs la Nature a d'empire.
Elle ordonne à ton fils d'embrafler tes genoux ;
Reconnois fon pouvoir , & c.
Sardanapale feint de s'attendrir , mais l'Auteur a
eu l'adreffe de faire fentir la feinte aux fpectateurs.
Zarés feul eft trompé . Il fort en difant :
Dieux ! mes maux font finis , je retrouve mon pere.
Sardanapale , dès qu'il eft forti , fe démafque entierement
aux fpectateurs... par un , va malheu
reux , & c . Il veut , dit- il , avant de l'immoler ,
Que fon courage ,
Remette en fon pouvoir un fujet qui l'outrage.
Enfuite il ajoûte par réflexion :
Arbacès , fi le fort fe déclaroit pour toi ,
Du moins à mes fureurs tu connoîtras ton Roi ;
Tu frémiras d'horreur au choix de la victime, & c .
Et ainfi il prépare le Public à la vengeance affreufe
& hiftorique qu'il en tire au dernier Acte .
C'eft Calciope qui l'ouvre.
Remplie d'agitations , elle ne fçait fi elle doit fe
fier ou ne pas le fier à l'attendriffement de Sardanapale.
Un changement fi prompt , dit - elle , n'a rien qui
la raflûre ;
186 MERCURE DE FRANCE.
Le traître à trop long tems outragé la Nature:
A- t'il pû la fentir , & paffer en un jour ,
Du crime à la vertu , de la haine à l'amour ? & c.
Mais un moment après elle fe raffûre : les Dieux,
dit- elle , ont pû changer fon coeur.
Aux larmes de fon fils tout doit être poffible.
Pour comble de malheurs , elle craint les conjurés
; fon fils va défendre fon pere , il peut trouver
la mort dans le combat . On entend des clameuts
, fes craintes redoublent , elle accufe la lenteur
de Paramis , que Zarés avoit chargé de lui
apporter la nouvelle du combat. Il arrive & fait
le récit de ce qui s'eft paflé.
Des foldats énervés dans les bras du repos ,
Conduits par fa valeur , fe changeoint en Héros ,
Et quoique mal formés au grand art de la guerre ,
Sembloient des conquérans prêts à dompter la terre.
•
Mais contre un camp nombreux que pouvoit la
valeur ? & c.
Arbacés l'emporte , & Sardanapale preffé de
toutes parts & fans défenſe , ſe retire dans l'édifice
ou font tous les tréfors , monumens précieux de fon
luxe , & le brûle avec Artazire .
La flâme en tourbillons s'élevoit dans les airs.
Zarés quitte le combat , y court.
....... Il frémit ! Dieux ! quel objet terrible ,
Pour les regards d'un fils , d'un amant trop fenfible!
Il voit encor ces mus , il veut en approcher ,
JUILLE T.
1751. 187
Et déja ce Palais n'eſt qu'un vaſte bucher.
J'arrive , je le fuis , il me voit , il m'évite ,
Au milieu des foldats vole , fe précipite ;
Vous l'euffiez vû foudain furieux , égaré ,
S'élancer dans les rangs d'un front defefpeié ,
Combattre pour mourir , & c.
Les inquiétudes de Calciope ne font qu'augmen
ter. Arbacés entre avec une fuite de guerriers , &
Zarés enchaîné , il lui fait les plus cruels reproches
fur la trahison , il l'accufe de la mort de fa fille ,
qu'il auroit prévenue fans lui , il ordonne qu'on
l'immole . La mere fe jette entre les Gardes & fon
fils. Zarés lui pardonne fes outrages , & défarme
toute la fureur par ces mots .
J'allois vous l'immoler , je vous l'avois promis ,
J'ignorois mes deftins , frappez , j'étois fon fils.
Arbacés marque fa furprife , Calciope confirme
ce que Zarés vient de dire , Arbacés fe jette à fes
pieds en Jui difant :
Vous voyez vos fujets , regnez fur l'Univers.
Mais Zarés accablé de regret de la mort de fon
amante & du reflouvenir de la naiffance , veut le
tuer avec l'épée qu'Arbacés vient de lui rendre
Calciope l'arrête & lui dit :
Quoi ! ferois-tu pour moi plas cruel que ton pere ?
Elle lui remet devant les yeux tous les malheurs
qu'elle a foufferts pour lui. Elle lui ordonne de vipour
réparer les crimes de fon pere . fre
..... Regne , &
par tęs bienfaits
788 MERCURE DE FRANCE.
Etablis ton pouvoir au coeur de tes fujets.
Et finit fon rôle par ce beau vers.
Pour le bonheur du monde ofe être malheureux.
Zarés fe laiffe attendrir , il confent à vivre , &
dit à fes nouveaux fujets .
Vous , à qui votre Roi fit détefter fa Cour,
Pour prix de mes malheurs , donnez-moi votre
amour.
Paramis finit la piéce par cette maxime qui en
renferme la morale.
Il est un Dieu vengeur , dont la main redoutable
Soutient , éleve , abaiffe & renverſe les Rois ;
Songez , Maîtres du monde , à reſpecter les loix.
On dit que l'Auteur n'avoit que dix-neuf ans ,
quand il acheva cette piéce , qu'il a retirée après
trois représentations : elle vient d'être imprimée
chez Jorry , Quai des Auguftins.
Un Arlequin , venu de Munich , & qui doit faire
quelque féjour à Paris , a paru Vendredi 11 Juin
fur le Théatre de la Comédie Italienne dans Arlequin
muet par crainte. Il a joué depuis dans le
double Mariage d'Arlequin , dans Arlequin Scanderberg
, & dans les Défits d'Arlequin & de Scapin
. Son jeu a beaucoup plû , quoiqu'il ne reffemble
en rien à celui de Carlin .
Les Comédiens Italiens donnent un nouveau
Divertiffement pantomimne , intitulé , les Meuniers.
Il eft inutile d'en nommer le Compofiteur ; il ne
le fera pas peut- être de dire que M. Deheffe joint
JUILLET . 1751 . 189
au talent très-rare d'imaginer des Ballets piquans ;
celui de créer en quelque forte des Acteurs ; il
vient à bout de faire exprimer les idées les plus
comiques par des danfeurs & des danfeufes , qui
n'ont la plupart que peu d'ufage du Théatre ,&
qui lui devront leur talent. Nous allons donner
une idée du nouveau Ballet.
Les Meuniers , Divertiffement Pantomime.
Le Théatre repréfente un Hameau ; dans le
fond on voit d'un côté un moulin à vent fur une
hauteur ; du côté oppofé , un moulin à eau , avec
quelques arbres ifolés , coupés par un ruiffeau.
Premiere Entrée.
Plufieurs Meuniers arrivent avec des facs de
grain fur leurs têtes , & les vont jetter au bas de
la colline ; les Meûnieres fortent du moulin , viennent
au-devant des Meûniers & danfent avec eux.
Seconde Entrée.
Un petit Meunier vient , las & fatigué , il jette
fon fardeau à terre & fe repofe. Une petite Meûniere
accourt & le prie de danfer ; il lui témoigne
qu'il le voudroit bien , mais que la fatigue l'en
empêche , elle fort & il fe recouche fur fon fac : la
petite Meûniere revient avec une bouteille ; à cette
vûe , le petit Meunier fe leve avec promptitude &
faute de joye , ils danfent enſemble ; à peine a- t'il
commencé, qu'il fe reffouvient qu'il eft las, & reboit
un ſecond coup , puis continue la danfe , il
s'interrompt pour retourner à la bouteille , la petite
Meuniere s'en apperçoit & l'arrête ; une feconde
Meuniere vient les avertir qu'on les obferve , & en
même-tems on voit un Meunier qui regarde par
Ja lucarne du moulin , embarras de la premiere
cacher fon amant , ' fa compagne lui apporte
an fac vuide, & le petit Meunier fe cache derriere.
pour
190 MERCURE DE FRANCE.
Troifiéme Entrée.
Le Meunier defcend la colline avec précipitation
,& cherche partout; la petite Meûniere lui perfuade
qu'il n'y a perfonne , ils danſent enſemble ;
petit Meunier regardant de tems en tems audeffus
du fac , apperçoit la bouteille , fort de fa ca
chette avec un air de miftere , va prendre la bou
teille & revient fe mettre derriere le fac , le Meûnier
, qui apperçoit toute cette manoeuvre , refte
immobile , la petite Meûniere confternéc ; le Meûnier
court avec colere pour ſe faifir du petit Meû.
nier , mais il ne prend que le fac , avec lequel il
fe débat. La petite Meûniere & le petit Meunier
profitent de ce moment pour s'échapper ; la compagne
vient calmer la colere du Meunier & ils
danfent enſemble,
Quatrième Entrée.
Une partie des Meuniers & des Meûnieres danfe
dans le fond du Théatre , pendant que le
Meunier danſe feul fur le devant , ne voulant plus
fe mêler avec les autres , de peur d'être encore
trompé.
Cinquiéme Entrée.
Une Meûniere niaife commence feule & appelle
fon Meunier ; celui- ci témoigne prendre plus de
plaifir à voir danfer qu'à danfer lui-même ; enfin
preffé par la femme , il fe met à fauter ave force
& fait des contorfions ; la Meuniere l'arrête & lui
montre la façon dont elle veut qu'il danſe .
Sixième Entrée.
Les Meuniers & les Meûnieres rentrent deux à
deux & danfent tous enfemble , après quoi ils
vont fe repofer au bas de la colline .
Septiéme Entrée.
Une Meuniere , laffe de chercher inutilement
JUILLET . 1751. 191
fon Meunier , prend fon parti , & danfe feule. Le
Meunier l'appercevant , court à elle , mais la Metîniere
fâchée d'avoir attendu , veut fe retirer , il
trouve le moyen de l'appailer , leur danfe caractériſe
un raccommodement .
Huitiéme Entrée.
Cette Entrée commence par un Pas de deux ,
qui fucceffivement fe trouve augmenté de tous
ceux qui compofent & les Pas de deux & le Ballet
général , de façon qu'ayant commencé par deux
perfonnes , l'Entrée finit par vingt- deux .
Neuviéme Entrée. Contredanfe.
On a tâché de rendre dans cette contredanſe les
figures que produit la roue du moulin à eau , &
celles des ailes du moulin à vent ; l'Entrée qui
précede cette contredanfe fe forme par une multiplication
des figurans & figurantes , & celle - ci finit
par la divifion des mêmes ; elle commence par
vingt deux , dont il y en a toujours quatre qui fe
retirent ; il n'en refte à la fin que fix qui terminent
le divertiffement.
Premier Pas de deux.
M. Vifintiny & Mlle Catinon.
Second
M. Lepy & Mile Durand .
Troifiéme.
M. Bouchet & Mlle Camille .
Quatrième.
M. Lariviere & Mlle Favard.
Figurans.
Mrs Rouffeau , Gougis , Berterin , Barois , Marcadet
, Lepy , cadet , Marcadet.
Figurantes.
Mlles Deheffe , Aftraudy aînée , Thereſe , Aftraudy
cadette , Defmartins , Raymond , Che-
Yrier.
192 MERCURE DE FRANCE.
CONCERTS A LA COUR ,
Mois de Mai.
A Marly le17 & le 22 ; à Versailles le 24 , on
chanta le Prologue & les cinq Actes de l'Opera
de Scanderberg . Paroles de Mrs de la Motte
& la Serre; la Mufique de Mrs Rebel & Francoeur.
Miles Chevalier , de Selle , Canavas & Matthieu ,
Mrs Jéliotte , Benoît , Joguet , Poirier & Richer ,
en ont chanté les rôles.
Le 26 , les Auguftales & le Trophée. Paroles de
M. de Montgrif; Mufique de Mrs Rébel & Francoeur.
Miles Chevalier & de Selle ; Mrs Benoît ,
Poirier & Befche , en ont chanté les rôles .
Mois de Juin.
Le 2 , le 7 & le 19 , le Prologue & les cinq Actes
de l'Opera d'Atis . Paroles de Quinault , Mufique
de Lully.
·
Mlles Fel, Lalande , de Selle , Matthieu , Daigremont
& de Saintreufe ; Mrs Jéliotte , Befche ,
Benoît , Dubourg , Joguet & Tavernier , en ont
chanté les rôles.
NOUJUILLE
T. 1751. 193
NOUVELLES ETRANGERES.
L
DU NORD.
DE PETERSBOURG , le 29 Mai.
Es dépêches du Comte Panin , Miniftre de
Sa Majefté Impériale à Stockholm , confirment
que le principal objet du Roi de Suede , en
faifant paffer de nouveau huit mille hommes en
Finlande , a été de les employer aux réparations
des Places de cette Province , & de foulager
par- là les Païfans qui font occupés à ce travail . Le
Baron de Greiffenheim , dans une vifite qu'il rendit
derniérement au Comte de Beſtuchef , Grand
Chancelier , lui a donné les mêmes aflurances.
Dequis quelque tems le Comte de Lynar
Envoyé Extraordinaire du Roi de Dannemarck
a de fréquentes conférences avec M. Pechlin
le premier des Confeillers Privés du Grand Duc.
Il est arrivé ces jours- ci un Courier dépêché de
Prefbourg au Baron de Bietlack , Ambaffadeur de
l'Empereur & de l'Impératrice Reine de Hongrie
& de Bohême .
>
Quoique les deux Efcadres , qui ont été équipées
à Cromstadt & à Revel , foient prêtes depuis
un mois à mettre à la voile , elles n'ont pas encore
reçu ordre de fortir de ces Ports . Selon les
Regiftres de la Douane , les Navires étrangers ,
qui font venus ici pendant l'année derniere , y
ont chargé des marchandifes du crû du Ruffie .
pour la valeur de cinq millions de roubles , dont
les trois cinquiemes font pour le compte des Anglois.
I
194 MERCURE DE FRANCE .
DE WARSOVIE , le 29 Mai.
Les lettres de Petersbourg marquent qu'il fe
uégocie un nouvel accommodement entre le Roi
de Dannemarex & le Grand Duc du Ruffie
par
rapport au Duché de Slefwick , & que fi ce Prince
veut renoncer à fes prétentions fur ce Duché ,
Sa Majefté Danoife confentira de lui céder les
Comtés d'Oldenbourg & de Delmenhorst.
On mande de Conftantinople , que la pefte a
recommencé à s'y manifefter. Les mêmes nouvelles
ajoûtent que le Seigneur Géorgien , qui
depuis quelque tems s'eft mis à la tête d'une armées
d'Aghuans pour difputer la Couronne de
Perfe , a remporté plufieurs avantages fur fes
compétiteurs ; qu'il s'eftrendu maître de quelques
Villes , & qu'il ruine entierement tout le platpaïs
, afin d'ôter à fes adverfaires les moyens de
fubfifter. Schach Doub , fon principal concurrent ,
eft toujours dans les environs d'lfpahan avec fes
troupes , il a vaincu en bataille rangée un de fes
parens , qui prétendoit auffi au Trône , & s'étant
faifi de fa perfonne , il lui a fait créver les yeux .
Dans le tems qu'on fe flattoit que les avantages
remportés fur les Haydamaxis par le Régimentaire
de Podolie , les avoient mis hors d'état de
continuer leurs courſes , on a appris qu'ils en
avoient fait une nouvelle , & qu'ils avoient pillé
le Village de Tolokau .
DE STOCKHOLM , le 19 Mai.
Les Troupes , qui font en garnifon dans cette
Ville , ont ordre de fe tenir prêtes à paffer en
revne devant le Roi. On a envoyé le même ordre
à la garnifon d'Upfal & à celles de Carelferoon
& de Gotembourg . Sa Majefté a fait la revue de
JUILLET
1751. 195.
douze cens hommes qui fe font embarqués près
de cette Capitale , & qui font partie du nouveau
Corps de Troupes , deftiné à paffer en Finlande.
1l eft déja parti trois mille hommes de ce Corps ,
qui fera compofé de huit mille , & dont le com .
mandement a été donné à M. Marcks de Wir
temberg , Major Cénéral. Gette premiere Divifion
fera bientôt fuivie de la feconde , & peu
après de la troifiéme. La néceffité de foulager les
Paifans , qui travaillent aux réparations de diverfes
Places de la Finlande , eft la principale caufe
de ce tranfport de Troupes. Les levées de Soldars ,
pour recruter les Régimens , qui reftent dans le
voifinage de cette Ville , fe continuent avec fuccès.
Le dernier Courier , que le Comte Panin.
Envoyé de l'Impératrice de Ruffie , avoit envoyé
à Petersbourg , én eft revenu aujourd'hui.
" On a arrêté en Finlande & dans cette Ville
plufieurs Incendiaires , & diverfes Particuliers
convaincus d'avoir entretenu des correſpondances
criminelles .
S
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 6 Juin.
Elon les dernieres lettres qu'on a reçues de
Petersbourg ,l'Impératrice Reine a fixé à trente-
fix mille hommes le Corps de troupes , qu'elle
propofe aux Etats du Royaume de Hongrie d'entretenir
pendant la paix . Cette Princeffe a ordonné
qu'on fuivit , pour établir des Milices réglées
dans la Stirie , dans la Carinthie & dans la Carniole
, les mêmes arrangemens qui font obfervés
dans plufieurs autres des Pays Héréditaires.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE .
DE BERLIN le 29 Mai.
L'Académie Royale des Sciences tint le 27 une
Affemblée publique , dont M. Formey , Secretaire
de la Compagnie , fit l'ouverture , en annonçant
que l'Académie , parmi les Mémoires
préfentés pour le Prix de cette année , n'en avoit
trouvé aucun qui remplît parfaitement fon attente;
que cependant elle avoit couronné celui numero
XXIX , qui a pour devife , Fata regunt homines ,
fed regit ipfa Deus. Ce Mémoire eft de M. Gothelf
Kæftner , Affocié Etranger de l'Académie ,
Académicien de la Société Royale de Gottengen
& de l'Inftitut de Bologne , & Profeffeur de Mathématiques
à Leipfick . Les Ouvrages , numeros
VI , XIII , XIX , XXIII , XXX , XXXVI ,
XLVI & LVI , font ceux qui après ce Memoire
ont été jugés les plus dignes de l'approbation de
l'Académie. Aprés que M. Merian , un des
Commiflaires nommés pour examiner les Ouvrages
du concours , eut fait l'analyse de la Piéce à
Jaquelle le Prix avoit été adjugé , M. Pelloutier
Bibliothécaire de l'Académie , lur une Differtation
far l'Origine des Romains . Cette lecture fut fuivie
de celle d'un Difcours de M. de Marfchall fur
'Utilité des Paffions . M. de Sulzer termina la féance
par la lecture d'un Ouvrage fur les Plaisirs des
Sens.
DE RATISBONNE , Le 27 Mai.
Le résultat des Délibérations de la Diette de
l'Empire , au fujet de la Garantie du Traité conclu
à Drefde entre l'Impératrice Reine de Hongrie
& le Roi de Prufle , porte que l'Empire ,
fauf fes droits , garantira ce Traité dans toute
ſon étendue , & avec toutes les ſpécifications
JUILLET . 1751. 197
énoncées dans l'Article IX dudit Traité pour la
fûreté refpective des deux Parties contractantes ;
qu'il s'engagera à employer tout fon pouvoir &
toutes les forces , auffi fouvent qu'il fera néceffaire
, pour empêcher que le Traité , dont il s'agit ,
ne reçoive quelqu'atteinte ; qu'en conféquence
on enverra à l'Empereur une Déclaration authentique
de la réfolution de la Diette , & que Sa
Majefté Impériale fera très-humblement remerciée
de l'attention paternelle , qu'elle a témoignée
à l'occafion de cette affaire pour le maintien de la
tranquillité du Corps Germanique.
Conformément à ce qui a été réglé , le Prince
de la Tour- Taxis , Principal Commiffaire de
l'Empereur à la Diette , a dépêché yn Courier ,
pour porter à Sa Majesté Impériale la réfolution
de cette aflemblée.
La réſolution de la Diette , concernant la Garantie
du Traité conclu à Drefde , entre l'Impératrice
Reine de Hongrie & de Bohême & le
Roi de Pruffe , ayant été approuvée par l'Empereur
, Sa Majefté Impériale a envoyé fon Acte
de Ratification au Prince de la Tour- Taxis , fon
Principal Commiflaire à la Diette. Il eft dit dans
cet A&te , que l'Empereur voit avec plaifir l'Empire
accorder la Garantie demandée , & s'engager
à la foûtenir de toutes les forces dans les occa
ĥons , où il feroit néceffaire de les employer ; que
la réſolution de la Diette à cet égard ne peut que
fervir au maintien de la tranquillité du Corps
Germanique , laquelle eft continuellement l'objet
des defits & des foins de Sa Majefté Impériale ;
qu'ainfil'Empereur ratifie dans toute fon étendue
ladite réfolution , & qu'il eft pleinement convaincu
du zéle , avec lequel les Electeurs , Princes
& Etats de l'Empire , concourferont dans tous
les tems à l'intérêt commun.
I iiij
198 MERCURE DE FRANCE.
ESPAGNE.
DE MADRID , le premier Juin.
Na reçu de Lima le détail fuivant au fujet
de la confpiration , qui y avoit été formée
l'année derniere par quelques Indiens & quelques
Métis, Melchor de los Reyes Afto Huarca , Antoine
Cabo , Julien de Ayala , Santiago Cualpa-
Mayta , Gregoire Loredo & Miguel - Surichac
étoient à la tête des Conjurés. Les deux derniers
étoient Métis ; les trois autres , Indiens : Tous les
cinq étoient de fimples Artiſans. Leur projet étoit
d'attaquer la nuit le Palais du Viceroy , & de
s'emparer de la Salle où l'on renferme les armes.
Ils efperoient d'attirer dans leur parti plufieurs
Caftes d'Indiens , & d'autres Caftes de fang mêlé .
Le Viceroi , informé de ce projet , fit arrêter les
principaux coupables , avant qu'ils puffent foupçonner
qu'ils étoient découverts . On inftruifit leur
procès à la réquifition du Procureur Général de
l'Audience de Lima , avec l'intervention du Magiftrat
qui a le titre de Protecteur des Narurels du
Païs , & après que toutes les circonstances du
crime eurent éré prouvées , ils furent condamnés
à mort. L'Arrêt fut exécuté le 22 Juillet de l'année
derniere dans la grande Place de Lima contre
les cinq Confpirateurs ci - deffus nommés ,
& l'on clouà leurs têtes & leurs mains fur des Poteaux
dans les lieux où ils avoient tenu leurs affemblées
. Quatre autres , tant Indiens que Métis ,
ont été condamnés , l'un au fouet & à être relegué
à Ceuta , pour y fervir à fimple ration fans paye ;
un autre à dix ans de banniffement dans l'Ile de
Juan - Fernandes , le troifiéme , à fix ans , & le
dernier à quatre ans de corvée dans l'ifle de
la Pierre. Aucun des Indiens Nobles n'eft entré
JUILLET. 1751. 199
dans cette confpiration . Ils ont même donné
tous en cette occafion des marques éclatantes de
leur fidélité , & une de leurs Compagnies de
Milice , commandée par le Sergent Major Don
Thorribio Tacuri , fervit de garde pendant l'exé
cution.
Le Magiftrat Protecteur des Naturels du Païs ,
en vertu de l'obligation dans laquelle il eft d'avoir
foin qu'ils foient traités avec autant d'indulgence
que la prudence peut le permettre , a
repréfenté que la plupart de ceux qui ont affifté
aux affemblées des Conjnurés , avoient été féduits
par les Chefs du complot , & qu'il n'avoient
pas compris toute l'importance de leur délit ; que
la crainte les avoit empêchés de dénoncer les
Confpirateurs , & que la Vindicte publique étoit
fatisfaite par le fupplice des principaux coupables.
En même tems , il a fupplié le Viceroi de
daigner acccorder une Amniftie générale aux Indiens
, & d'ordonner qu'on ceffât toute pourfuite
contre eux. Cette Requête a été communiquée au
Procureur Général , & l'on efpere que le Viceroi
y aura égard.
ITALI E.
DE GENES , le 29 Mai.
Outes les lettres , qui viennent de Sicile & des
Tdiverfesparties de l'Italie , s'accordent à promettre
une abondance extraordinaire de foye
pour cette année. En conféquence , cette marchandife
commence à baiffer de prix . On craint qu'un
évenement , auquel on ofoit fi peu s'attendre
après un Printems fi pluvieux , ne produife quelque
révolution fâcheufe dans la fortune de certains
Négocians.
Le Gouvernement vient d'établir fur le Clergé
I iiij
200 MERCURE DE FRANCE.
une taxe extraordinaire , dont les Convents, même
de Réligieux Mendians ne feront point exemts.
On affure que le Roi Très- Chrétiens ne veut
plus permettre , que les Etrangers profitent des
Paffeports que Sa Majefté fait expédier pour la
fûreté de la navigation des Vaiffeaux équipés
dans les Ports de France. Deux Navires Génois ,
à ce qu'on prétend , ont été confifqués à Marfeille
, pour s'être fervis de ces Paffeports , & l'on
y a mis en prifon le Particulier qui les leur avoit
procurés. Il vient de le faire ici trois faillites confidérables
, dans l'une defquelles un feul Négociant
eft intéreffé pour fept cent cinquante mille
livres.
L'équipage d'un Bâtiment Suedois , venu en
huit jours Alger , a rapporté que les Religieux
de l'Ordre de la Mercy , qui s'y étoient rendus
d'Efpagne pour y traiter du rachat d'un certain
nombre d'Efclaves Chrétiens , n'avoient pû remplir
l'objet de leur voyage , & que la Régence
non felement avoit refulé d'entrer avec eux en
négociation , mais leur avoit fait déclarer que fi Sa
Majefté Catholique ne faifoit pas rendre la liberté
à quelques Commandans de Vaiffe aux Algériens ,
détenus dans fes Etats , on augmentéroit la rigueur
de l'eflavage des Espagnols , qui font
entre les mains des Algériens .
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , le le 3 Juin.
E Roi étant venu hier de Kenfington en cette
Ville , Sa Majefté fe rendit à la Chambre des
Pairs , & après avoir maudé celle des Communes ,
donna fon confentement au Bill , qui regarde la
circonftance dans laquelle le Trône feroit occupé
par un Prince mineur; au Bill qui réduit à trois pour
22
JUILLET 1751. 201
eent l'intérêt des fommes empruntées par la Compagnie
de la mer du Sud ; au Bl qui ordonne la
réforme du Calendrier ; à douze Bills concernant
la réparation de divers grands chemins , & à trente
-huit autres Bills tant publics que particuliers .
Les Seigneurs firent le 27 du mois dernier la premiere
lecture du Bill pour empêcher que les Juges
de Paix ne foient troublés dans l'exercice de leurs
fonctions. Ils lûrent auffi pour la premiere fois un
Bill contenant l'ordre de travailler à un chemin ,
qui conduife de Carliſle à Newcaſtle . Le premier
de ce mois , ils approuverent les changemens
faits par la Chambre des Comunes au Bill , qui
regle la maniere dont les affaires feront adminif
niftrées , en cas de minorité du Succeffeur de Sa
Majefié au Tione . Ils ont fait aujourd'hui la feconde
lecture du Bill concernant les Juges de
Paix . Le 27 du mois dernier , la Chambre des
Communes lut pour la premiere fois le Bill , qui
abrege le terme de la Saint Michel. S'étant affemblée
enfuite en grand Committé , elle examina le
Bill relatif aux circonftances d'une Minorité. On
propofa de retrancher de ce Bill la claufe , qui
nomme les perfonnes dont le Confeil de Régence
fera compofé dans cette conjoncture ; mais il fur
décidé à la pluralité de deux cens foixante- dix- huit
Voix contre quatre-vingt- dix , qu'on laifferoit
fubfifter cette claufe. La Chambre continua le len
demain l'examen du même Bill , & elle y ajouta
une nouvelle claufe , portant que fi un Prince pendant
fa minorité parvenoit au Trône , le Parle
ment , qui feroit alors affemblé , ne pourroit
être diffous avant la fin du tems prefcrit pour la
durée de la feffion . Le 31 , la Chambre fit encore
quelques changemens au mêine Bill. Dans la
féance du premier de ce mois , elle ordonna de
mettre au net le Bill , dont l'objet eft d'affures
Iw
202 MERCURE DE FRANCE.
payement des droits impofés fur le Tabac en feuil-
Is . Elle fit hier la feconde lecture d'un Bill pour
accorder au Roi une certaine fomme fur le fonds
d'Amortiffement. Aujourd'hui elle a entendu le
rapport des Commiffaires , nommés pour examiner
le Bill , qui autorife Sa Majefté à faire des
Baux à ferme ou à rente , des charges , terres &
héritages , dépendans du Duché de Cornouaille :
elle a délibéré enfuite en grand Committé fur le
Bill , qui fupprime les anciennes impofitions , &
en établit de nouvelles , fur les Laines filées qu'on
apportera des pays étrangers . A la fin de la féance
la Chambre a paflé le Bill pour empêcher qu'on ne
fraude les droits que doit le Tabac en feuilles.
On affure que le Prince Edouard ſera créé dans
peu Duc de Glocester .
PROVINCES - UNIES.
AMSTERDAM , le 17 fuin.
L &
Es Vaiffeaux le Huys- ten Duynen , le Heftelder
& le Grabbendyck , appartenans à la Compagnie
des Indes Orientales , & fpécialement à la
Chambre de cette Ville , font arrivés au Texel.
Le premier vient de Bengale ; le fecond de Batavia
, & le troifiéme de Ceylan . Leur charge , &
celle du Vaiffeau de Wapen vanHoorn , qu'attend
la Chambre de Zelande , confifte en douze cens
foixante- trois mille deux cens foixante - cinq livres
de poivre cent foixante- ncuf mille fept cens
foixante de canelle ; foixante mille de noix de
mufcade ; quarante mille de cloux de gerofle ;
quatre cens mille de caffé ; neuf cens de benjoin ,
cent cinquante de borax rafiné ; trente cinq mille
de foye de Bengale ; treize mille cinquante de fil
de coton ; cen : quinze mille de bois de Calliatour ,
C
JUILLET. 1751 . 203
quatre- vingt fix mille cinq cens quatre- vingtdouze
de bois de Sapan ; quatre cens quatre vingtdix
fept mille fept cens quatre-vingt- cinq de falpêtre
; huit cens quarante & un mille fept cens piéces
de toile de coton , & dix- huit cens cinquante
piéces d'étoffes de foye . Il eſt entré dans le Port
de Hellevoet- Sluys un autre Bâtiment , nommé le
Bevalligyt , pour le compte de la Chambre de
Delft . à M. Swllingrebel , Gouverneur du
Cap de Bonne Espérance , eft venu fur le Vaiſſeau
le Hersteldar.
L
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c .
E Roi , qui étoit allé le 2 de ce mois à Crecy ,
revint le 9 de ce Château .. 1
La Reine , accompagnée de Monfeigneur le
Dauphin , de Madame la Dauphine , de Madame
Henriette , de Madaine Sophie & de Madame
Louife , affifta le 3 , dans la Chapelle du Château ,
au Salut & à la Benediction du Saint Sacrement ,
Le 6 , la Reine entendit la Meffe dans la même
Chapelle , & communia par les mains de l'Abbé
de Sainte-Hermine , fon Aumônier en Quartier.
Sa Majefté , accompagnée de Monfeigneur le Dauphin
, de Madame la Dauphine , & de Mesdames ,
à l'exception de Madame Adelaïde , affiſta l'aprèsmidi
aux Vêpres & au Salut .
La fanté de Madame Adélaïde eft parfaitement
rétablie , & cette Princeffe , depuis plufieurs jours ,
entend la Meffe dans la Chapelle.
Madame Victoire & Madame Louife vifiterent
le 3 , les quatre Eglifes défignées pour les Stations
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
"
du Jubilé. Les & le 9 , les mêmes Eglifes furent
vifitées par Madame Victoire.
On a appris avec beaucoup de joie , que le 24
du mois dernier , entre fept & huit heures du matin
, la Ducheffe de Savoye était heureuſement
accouchée d'un Prince , qui a été tenu fur les
fonts de Baptême , au nom de leurs Majeftés Catholiques
, & qui a été nommé Charles-Emmanuel-
Ferdinand-Marie.
Sa Majefté a accordé un Brevet de Confeillerd'Etat
à M. de Villeblanche , Intendant de la Ma.
rine au Port de Toulon.
La place de Cornette de la feconde Compagnie
des Moufqueraires de la Garde du Roi , étant vacante
par la démiffion du Comte de Canillac , le
Roi en a donné l'agrément au Comte de Villegagnon
, Moufquetaire de cette Compagnie.
On a reçu avis que le Cardinal
de Baviere
avoit
difpofé
d'un Canonicat
de l'Eglife
Cathédrale
de
Liége , en faveur
du Prince
Camille
de Rohan
Chanoine
de celle de Strasbourg
, & fils du Prince
de Montauban
.
Le 9
༥
, les Actions de la Compagnie des Indes.
étoient à dix- huit cens quarante - fept livres dir
fols ; les Billets de la premiere Loterie Royale à
fix cens quatre- vingt- dix , & ceux de feconde à fix.
cens quarante cinq.
Le ro du mois dernier , Fête du Saint Sacrement
, le Roi & la Reine , accompagnés de Monfeigneur
le Dauphin , de Madame Henriette , de
Madame Victoire & de Madame Sophie , fe rendi-
´reat-à l'Eglife de la Paroiffe , ou leurs Majeftés enendirent
la Grande Meffe , après avoir affifté à
Proceffion , qui alla , fuivant l'ufage , à la Chapelle
du Château. Madame la Dauphine , Ma da
me Adelaide & Madame Louife , n'étant point
allées à la Paroille avec leurs Majeftés , le trouves
JUILLET . 1751. 205
rent à la Chapelle , lorfque la Proceffion y arriva,
& ces Princeffes y reçurent la Benediction du Sainr
Sacrement.
Leurs Majeftés , accompagnées de Monfeigneur
le Dauphin & de Mefdames de France , affifterent
l'ap ès - midi , dans la Tribune de la Chapelle , aux
Vêpres & au Salut , auquel l'Abbé Gergoy , Chapelain
Ordinaire de la Chapelle de Mufique ,
officia.
Le 11 , leurs Majeftés entendisent le Salut dans
la même Tribune , étant accompagnées , comme
l'après - midi du jour précédent.
Le 17 , jour de l'Octave de la Fête du Saint
Sacrement , le Roi , Monfeigneur le Dauphin ,.
Madame Henriette , Madame Adelaide , & Mefdames
Victoire & Sophie , retournerent à la Patoifle
, & après avoir affifté à la Proceffion y CRtendirent
la Grande Meffe .
L'après midi , leurs Majeftés affifterent, aux Vêpres
& au Salut , dans la Tribune de la Chapelle ,.
ainfi que Monfeigneur le Dauphin & Mefdames.
de France..
Le 12 , le 13 , le 14 , le 15 & le 16 , la Reine affifta
au Salut dans la même Tribune. Madame la
Dauphine Pa entendu tous les jouis de l'Octave
dans le bas de la Chapelle..
Le 11 de ce mois , le Pere Sigifmond de Ferrare ,
Général des Capucins , accompagné de plufieurs
Religieux de fon . Oidie , eut audience du Roi , &
enfuite de la Reine , de Manfeigneur le Dauphin ,
de Madame la Dauphine , de Madame , de Meſdames
Henriette & Adelaide , & de Miſdames Victoite
, Sophie & Louife. Il fut conduit à ces audiences
par le Marquis de Verneuil , Introducteur
des Ambaffadeurs , qui étoit allé le prendre dans
les Caroffes de leurs Majeftés , & après avoir été
araité par les Officiers du Roi , il fut reconduit à
206 MERCURE DE FRANCE.
Paris au Convent dans les mêmes Caroffes , & par
le même Introducteur.
Le Marquis de Saint- Germain , Ambaffadeur
Ordinaire du Roi de Sardaigne , eut le même jour
une audience particuliere du Roi , dans laquelle il
donna part à Sa Majefté de la naiffance du Prince ,
dont la Ducheffe de Savoye eft accouchée le 24
Mai dernier, Il fut conduit à cette audience ,
ainfi qu'à celle de la Reine , de Monſeigneur le
Dauphin , de Madame la Dauphine , de Madame ,
& de Mefdames de France , par le Marquis de
Verneuil , Introducteur des Ambaffadeurs .
Le Duc des Deux- Ponts , qui a paffé ici quelque
tems fous le nom de Comte de Sponheim ,
prit le même jour congé du Roi dans le Cabinet de
Sa Majesté.
Mefdames de France allerent le 14 dîner à Lucienne
, Maifon de plaifance près de Marly.
Le Roi a ordonné qu'il fût expédié des Brevets
de Capitaines de Cavalerie à tous ceux de fes Gardes
du Corps , & des Gendarmes , Chevau- Legers
& Moufquetaires de fa Garde , qui ont fervi pendant
quinze ans dans leurs Corps. Sa Majesté en
inême tems a réglé qu'à l'avenir , aprés le même
nombre d'années de fervice dans un de ces Corps ,
on jouiroit du même avantage .
Le Roi retourna le 12 du mois dernier , à Crecy ,
& revintle 16 à Versailles .
Le 13 , M. de Berkenroode , Ambaffadeur Ordi
naire des Etats Généraux des Provinces - Unies ,
fit fon entrée publique en cette Ville. Le Maréchal
de Maillebois , & le Marquis de Verneuil , Introducteur
des Ambaffadeurs , allerent le prendre dans
les Caroffes du Roi & de la Reine , à la Maiſon ,
occupée dans la rue de la Roquette par M. de
Réaumur , d'où la marche le fit en cet ordre . Le
Carole de l'Introducteur ; celui du Maréchal de
JUILLET . 1751. 207
Maillebois ; deux Suiffes de l'Ambaffadeur ; à
cheval , fes Coureurs & fa Livrée , à pied ; huit
Officiers ; un Ecuyer , & fix Pages , à cheval ; le
Garoffe du Roi , aux côtés duquel marchoient la
Livrée du Maréchal de Maillebois , & celle du
Marquis de Verneuil ; le Caroffe de la Reine ;
celui de Madame la Dauphine ; ceux du Duc d'Or
leans , du Duc de Chartres , de la Ducheffe de
Chartres , du Prince de Condé , du Comite de
Charolois , du Comte de Clermont , de la Princeffe
de Conty , du Prince de Conty , du Comte de la
Marche , de la Ducheffe du Maine , du Prince de
Dombes , du Comte d'Eu , de la Comteffe de Tou
loufe , du Duc de Penthiévre , de la Ducheffe de
Penthiévre , & celui du Marquis de Puyzieulx ,
Miniftre d'Etat , ayant le Département des Affaires
Etrangeres . A une diftance de trente à quarante
pas , marchoient les quatre Caroffes de
l'Ambaffadeur , à la tête defquels étoit fon fecond
Ecuyer. Lorfque M. de Berkenroode fut arrivé à
fon Hôtel , il fut complimenté de la part du Roi ,
par le Duc de Gefvres , Premier Gentilhomme de
la Chambre de Sa Majefté ; de la part de la Reine ,
par le Duc de Bethune , faifant les fonctions de
Premier Ecuyer ; de la part de Madame la Dauphine
, par le Comte de Mailly , Premier Ecuyer
de cette Princeffe , & de la part de Mefdames Henriette
& Adelaïde , par le Marquis de l'Hôpital ,
leur Premier Ecuyer.
Le 17 , le Prince de Pons , & le Marquis de Verneuil
, Introducteur des Ambaffadeurs , étant allés
prendre M. de Berxenroode en fon Hôtel dans les
Caroffes du Roi & de la Reine , le conduisirent à
Verfailles , où il eut fa premiere audience publique
du Roi, L'Ambaffadeur trouva à fon paffage
, dans l'avant - cour du Château , les Compagnies
des Gardes Françoiſes & Suiffes fous les ar108
MERCURE DE FRANCE.
les
mes , les Tambours appellant ; dans la Cour ,
Gardes de la Porte & ceux de la Prévôté de l'’Hồ-
tel , à leurs Poftes ordinaires , & fur l'Escalier
les Cent Suiffes , la hallebarde à la main . It fuc
reçu en dedans de la Salle des Gardes par le Duc
de Bethune , Capitaine des Gardes du Corps , qui
étoient en haye & fous les armes. Après l'audience
du Roi , l'Ambafladeur fut conduit à celle
de la Reine , & à celles de Monfeigneur le Dauphin
, & de Madame la Dauphine , par le Prince
de Pons , & par l'Introducteur des Ambaffadeurs.
Il fut conduit enfuite à celles de Madame , & de
Meldames de France ; & après avoir été trraité
les Officiers du Roi , il fut reconduit à Paris dans
Les Caroffes de leurs Majeftés , avec les cérémonies.
accoûtumées.
par
Le 11 , Fête de Saint Barnabé , le Prince de
Conti , en qualité de Grand Prieur de France ,
donna dans le Temple , fuivant l'uſage , un magnifique
sepas aux Baillifs , Commandeurs & Chevaliers
de l'Ordre de Malte, ainfi qu'aux Magiftrats
du Grand Confeil. L'ouverture du Chapitre de
P'Ordre de Malte s'eft faite le jour fuivant.
Les Religieux Benedictins de la Congrégation
de Saint Maur , dans un Chapitre Général qu'ils
ont tenu depuis peu , ont elû , pour la fixième fois,
Dom Laneau Supérieur Général de leur Congrégation
.
Le 16 , les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à dix -huit cens quarante livres ; les Billets.
de la premiere Loterie Royale; à fix cens foixantedix-
neuf, & ceux de la feconde , à fix cens trentetrois.
Le Roi, accompagné de Monfeigneur le Dau
phin ,fe rendit le 20 du mois dernier à Saint Cyr ,
affifter à la cérémonie du Sacre de l'Arche
vêque de Tours , laquelle fur faire par l'Exêque
pour
JUILLET. 1751. 209
de Chartres , affifté des Evêques de Meaux & de
Digne. La Reine fe trouva à cette cérémonie ,
ainfi que Madame Henriette , Madame Adelaide ,
& Mefdames Victoire , Sophie & Louiſe.
L'après- midi , leurs Majeftés , accompagnées
de Monfeigneur le Dauphin & de Mefdames de
France , affifterent au Salut , dans la Tribune de la
Chapelle du Château , & Madame la Dauphine
l'entendit dans le bas de la même Chapelle .
La Reine , Monfeigneur le Dauphin & Mefdames
de France , entendirent le 18 la Grande Mef
fe dans l'Eglife de la Paroiffe du Château , & afſiſterent
l'après midi dans la même Egliſe aux Vêpres
& au Salut ,
Le 21 pendant la Meffe du Roi , l'Archevêque
de Tours prêta ferment de fidélité entre les
mains de Sa Majefté.
Le Roi foupa le 20 à Trianon , & alla le lendemain
à Choify. Sa Majesté en revint la
nuit du 23 , & elle fe rendit le foir , avec Mefdames
de France , à la Meute , d'où elle partit le
25 pour Compiegne.
Le départ de la Reine , pour ce dernier Château
, étoit fixé au 26 .
La groffeffe de Madame la Dauphine , ne lui
permettant pas d'accompagner leurs Majeftés ,
Monfigneur le Dauphin reftera à Versailles avec
rette Princeffe , & il fera feulement à Compiégne
deux voyages , dont le premier fera depuis le s
jufqu'au lo de ce mois.
Le 22 , le Roi quitta le deuil , que Sa Majefté
avoit pris le premier de ce mois , pourla mort du
Roi de Suéde.
La Dame de Berkenroode , époufe de l'Ambaffadeur
des Etats Généraux des Provinces- Unies ,
fut préfentée le 18 à la Reine.
Le Duc de Chartres , ayant propofé au Roi la
210 MERCURE DE FRANCE.
Chevalier de Pons , Maréchal des Camps & Ar
mées de Sa Majefté , pour être Gouverneur du
Prince de Montpenfier , le Roi a approuvé ce
choix. M. de Foncemagne , de l'Académie Françoife
, & de celle des Infcriptions & Belles Lettres
, a été nommé Sous-Gouverneur du jeune
Prince.
Le 21 de ce mois , le Comte d'Argenſon , Miniftre
& Seeretaire d'Etat ayant le Département
de la Guerre , partit pour aller vifiter les Places de
la Flandre .
Le 23 , les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à dix - huit cens foixante livres ; les Billets
de la premiere Loterie Royale , à fix cens quatrevingt
livres , & ceux de la feconde , à fix cens trente-
trois,
NAISSANCE , MARIAGES.
F
Es Mai , fut baptifé , le lendemain de ſa naiffance
, Amélie de Boufflers , fille de Charles-
Jofeph , Duc de Boufflers , Pair de France , Noble
Génois , Gouverneur de Flandres & du Haynaut ,
Brigadier des Armées du Roi , Colonel du Régiment
de Navarre , & de Marie- Philippine de
Montmorenci.
Le 24 , Jean- Alexandre Romée de Villeneuve',
dit le Vicomte de Vence , Colonel en fecond , &
Commandant le Régiment Royal d'Infanterie
Italienne Corfe , fils d'Alexandre - Gafpard de
Villeneuve , Marquis de Vence , Baron de Graulieres
, & c. & de Magdeleine- Sophie de Simiane ,
époufa Angélique Louife de la Rochefaucaud , fille
d'Alexandre- Nicolas de la Rochefaucaud , Marquis
de Surgeres , Lieutenant Général des Armées du
JUILLET . 1751 . 211
Roi , Gouverneur , & Grand Baillif de Chartres ,
& de Jeanne-Theréfe Fleuriau de Morville , fa
femme.
Le 3 Juin , Nicolas du Delay de la Garde ,
Fcuyer , fils de Pierre du Delay de la Garde ,
Ecuyer , Confeiller Secretaire du Roi , Maifon ,
Couronne de France & de fes Finances , Tréforier
, Receveur Général , & Payeur des Rentes de
l'Hôtel de Ville de Paris , & l'un des Fermiers Généraux
de Sa Majefté , époufa Demoiſelle Elizabeth
de Ligniville , fille ainée de Jean- Jacques ,
Comte de Ligniville & de l'Empire , Chevalier de
l'Ordre de Saint Maurice de Savoye , Chambellan
du feu Duc de Lorraine Léopold I , Colonel
dans fes troupes , & Baillif d'Epinal ; & de Charlotte-
Elizabeth , fille d'Antoine de Soreau , Baton
d'Houdemont , Premier Maître d'Hôtel du Duc
Léopold , & Ancien Major de Cuirafficis dans les
troupes Impériales.
La Maifon de Ligniville eft une des quatre de
P'ancienne Chevalerie de Lorraine. Elle a d'abord
été connue fous le nom de Rofieres , qu'elle tiroit
de la Ville de Rofieres- aux- Salines , & qu'elle
quitta pour prendre celui de Ligniville , fa principale
Terre , après l'échange de celle de Rofieres
, fait avec Ferry III , Duc de Lorraine , fur la
fin du treiziéme fiécle. On trouve en 117 un Brun
de Rofieres , depuis lequel on a eu une filiation
fuivie de cette Maiſon . D. Calmet rapporte une
vente faite en 1284 , par Simonin fils de M. Brun
de Rofieres , & d'Ifabelle , fa femme , fille d'Eudes
de Lorraine , Comte de Toul.
Geoffroi II . de Rofieres , Seigneur de Ligniville ,
devint Seigneur de Tantonville , par fon mariage
avec Marguerite de Hans , petite - fille de Henri ,
Seigneur de Hans ; & de Marguerite , Dame de
Tantonville , foeur de Henti 1 , Comte de Vaude .
212 MERCURE DE FRANCE .
mont. Jean II ,leur fils , fut le premier qui prit le
nom de Ligniville , qu'il tranfmit à fa poftérité. II
époufa Jeannette de Paroye , d'une Maiſon iſſue
felon Dom Calmet ( Genéalogie de la Maiſon du
Châtelet ) des anciens Comtes de Lunéville .
La branche de Ligniville- Tantonville , aînée de
cette Maiſon , finit l'an 1641 dans la perfonne de
Ferry IV , Comte de Ligniville , de Graux & de
l'Empire , Seigneur de Jouy , Gentilhomme de la
Chambre'de François de Lorraine , Comte de Vau
demont, frere du Duc Henri II , Confeiller d'Etat ,
& Baillifde Nancy, qui de Marie de Choifeul, fille
de Maximilien , Baron de Meufe , ne laiffa qu'Anne-
Claude Renée , Dame de Tantonville , mariée
à Edme- Claude de Simiane , Comte de Montcha .
Les branches de cette Maifon qui fubfiftent ,
tirent leur origine de Jacques de Ligniville , Seigneur
de Tumejus & de Vannes , Chevalier de
l'Ordre du Roi , Grand Maître de l'Artillerie de
Lorraine , décédé l'an 1571 , laiffant de Simonette
de Maifonvaux , fa premiere femme , Chriftophe
de Ligniville , qui a fait la branche de Tumejus ;
& de Gillette du Pleffis -Chatillon , qu'il avoit épou
fée en fecondes nôces , Jean- Jacques , Seigneur
de Vannes , Baron de Villars , Souverain de Charmes-
la-Cofte , Chevalier de l'Ordre , Gouverneur
des Villes , Pays & Evêchés de Toul , tige des
branches de Vannes & d'Autricourt.
De la branche de Tumejus font fortis Chriftophe
Arnoul , Comte de Ligniville , qui a
des enfans , & Melchior , fon frere , Cointe de
Ligniville , Marquis d'Houecourt , Maréchal de
Lorraine , &c. pere de Marguerite de Ligniville ,
mariée à René Marc de Beauveau , Prince de
Craon ; de Elizabeth , veuve de Nicolas- François ,
Marquis de Lamberty ; de Theréfe - Angelique ,
xcuve de Charles Louis Marquis de Lenoncours ,
JUILLET . 1751 . 213
Dame d'Honneur de feue Madame la Ducheffe de
Lorraine de Charlotte , mariée à Claude Lopez ,
Comte de Gallo , Dame d'Atours de la même
Princeffe , & de Petronille , époufe de Gabriel de
Meffey , Comte de Bielle .
›
Léopold-Marc , Marquis de Ligniville , frere de
ces Dames , Colonel d'un Régiment au Service de
l'Empereur , & Général - Major dans les troupes ,
fut tué , l'an 1734 , à l'attaque du pofte de Colorno
ne laiffant de Beatrix de Capua , fon épouſe
fille unique de Scipion , Prince de Venaſco , &
d'Olimpie Sforce , Ducheffe de Mignano , qu'un
fils , & une fille alliée , en 1749 , à François d'Ef
touteville , Duc de Calabrito , au Royaume de
Naples.
Jean-Jacques , Comte de Ligniville , pere d'E .
lizabeth , qui a donné lieu à cet article , eft arriere .
petit - fils , de Henri de Ligniville , Baron de Villars
, Gouverneur d'Hattonchatel , quatrième fils ,
de Jean-Jacques , Seigneur de Vannes , Souverain
de Charmes-la Côre , & de Catherine du Châtelet.
Il a pour frere Jacques , Comte de Ligniville ,
Chambellan , & Grand Veneur de Lorraine , non
marié.
Le même jour , François - Pierre du Delay de la
Garde de Saint Vrain , Chevalier- Commandeur de
l'Ordre Royal , Militaire , & Hofpitalier de Notre-
Dame de Mont- Carmel , & de Saint Lazare de
Jerufalem , Confeiller au Grand Confeil , fils de
Pierre du Delay de la Garde , Ecuyer , Conſeiller
Secretaire du Roi , Maiſon , Couronne de France
& de fes Finances , Tréforier , Receveur Général
, & Payeur des Rentes à l'Hôtel-de- Ville de
Paris , & l'un des Fermiers Généraux de Sa Majefté
, époufa Demoiſelle Marie Marguerite Duval,
Alle mineure de Louis Duval de l'Epinoy , Ecuyer,
Confeiller- Secrétaire du Roi , Maiſon , Couronne
214 MERCURE DE FRANCE.
de France , & de fes Finances , Seigneur de la
Terre & du Marquifat de Saint Vrain , & de
Marie Berfiu .
Le 14 , Jean - Paul Alexis Barjot , Chevalier-
Comte de Roncée , Guidon de Gardarmerie ,
époufa dans l'Eglife Paroiffiale de Saint Roch
Adelaide- Julie - Sophie Hurault de Vibraye.
Le Comte de Roncée eft fils d'Alexis Barjot ,
Chevalier , Marquis de Roncée , & de Dame Geneviève
- Alphonfine Borderie de Vernejoux.
La Maifon de Barjot eft originaire du Beaujollois.
Elle a formé plufieurs branches , dont la plupart
font éteintes . Une des principales a été celle
des Seigneurs de Mouffy- Barjot , dits Marquis de
Mouffy , d'où eft fortie celle des Seigneurs ds
Roncée , dont le Comte de Roncée , duquel nous
annonçons le mariage , eft l'unique rejettón . La
Terre de Roncée , fituée en Touraine , eft entrée
dans cette Maiſon par une alliance , il y a près de
deng cens ans .
Le Comte de Roncée a trois fours . L'aînée ,
mariée à M. le Comte de Durfort- Boiffieres ; la
feconde , à M. le Comte de Lancôme , de la Maifon
de Savary . La troifiéme , à M. le Marquis de
Saumery de Johanne.
Les Armes de la Maiſon de Barjot font d'azur
au griffon d'or , & franc canton , rempli d'une
étoile de même.
Mademoiſelle de Vibraye , Comteffe de Roncée
, eft fille , & petite fille des Marquis de Vibraye,
Lieutenans Généraux des Armées du Roi.
La branche des Seigneurs Marquis de Vibraye ,
eft féparée des autres branches de Hurault , depuis
plus de deux cens ans. Cette branche , celle des
Hurault de Saint Denis , & celle des Hurault de
PHôpital , font les feules de cette Maiſon qui
fubfiftent aujourd'hui. La branche qui a produit le
JUILLET. 17513
215
Chancelier Hurault de Cheverny , a été éteinté
en la perfonne de Mademoiſelle de Cheverny ,
fa petite fille , qui époufa M. le Marquis de Mon
glas , de la Maifou de Clermont d'Amboiſe
La Maiſon de Hurault porte pour Armes champ
d'or , à la croix d'azur , cantonnée de quatre onbres
de foleil de gueule.
Aucune branche de la Maifon de Melun ne fubfiftant
plus que par les femmes , il a été avancé
mal- à- propos dans le Mercure de Juin que le V
comte de Melun , qui a été préfenté il y a quelque
tems au Roi , prétendoit être de cette Maiſon.
APPROBATION.
'Ai lu , par ordre de Monfeigneur le Chancelier
, le Mercure de France du préfent mois. A
Paris , le dix Juillet 1751 .
MAIGNAN DE SAVIGNY.
PI
TABLE.
IECES FUGITIVES en Vers & en Profe.
Epitre familiere à M. le Comte de *** en
lui envoyant du papier
>
3
Difcours pofthume de M. de la Motte , pour prouver
que rien ne fait plus d'honneur aux Grands
que de protéger les Belles - Lettres ,
L'abſence d'Eglé. Idylle par Mlle ***
S
16
Lettre à un Grand , par M. l'Abbé Coyer , Auteur
l'Année merveilleufe ,
A Mad. B....... Stances ,
18
30
1
Eclairciffemens fur un paffage du Livre de l'E
prit des Loix ,
Les Richeffes. Ode ,
33
39
Réflexions fur les Tragédies en Mufique , lues
dans une Séance de l'Académie de la Rochelle ,
par M. de Chaffiron , Auteur des Réflexions
fur le Comique larmoyant , imprimées chez
Durand en 1749 ,
Eglogue de M. de la Motte ,
La Fille du Soleil , Conte Turc ,
44
61
65
Traduction libre d'une Ode d'Horace , qui commence
ainfi : quam memento rebus in arduis, 93
Seconde Lettre à l'Auteur du Mercure , par N *** ,
de la Société Royale de Londres , & c. fur les
Sauvages de l'Amérique , 95
Mots de l'Enigme & des Logogriphes du fecond
volume de Juin ,
Enigme & Logogriphes ,
Nouvelles Litteraires , & c.
105
106
112
355 Beaux -Arts , & c.
Projet général des Planches anatomiques de M.
Gautier , Penfionnaire du Roi , 162
Chanfon , 172
Spectacles ,
174
Concerts de la Cour ,
192
Nouvelles Etrangeres , & c . 193
France . Nouvelles de la Cour , de Paris , &c. 203
Naiffance & Mariages , 210
La Chanson notée doit regarder la page 173
De l'Imprimerie de J. BULLOT.
MERCURE
DE FRANCE ,
1
DEDIE AU
ROI.
A O UST. 1751.
TUT
!
251 781
SPARGAT
Chez
A PARIS ,
La Veuve CAILLEAU , rue Saing
Jacques , à S. André .
La Veuve PISSOT, Quai de Conty ,
à la defcente du Pont- Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais.
JACQUES BARROIS , Quai
des Auguftins , à la ville de Nevers,
M. DCC. LI.
Aves Approbation & Privilege du Roi.
A VIS.
'ADRESSE du Mercure eft à M. MERIEN
L Commis au Mercure , rue de l'Echelle Saint Ho
noré , à l'Hôtel de la Roche-fur -Yon , pour remettre à
M. l'Abbé Raynal.
Nous prions très-inftamment ceux qui nous adrefferont
des Paquets par la Pofte , d'en affranchir le port ,
pour nous épargner le déplaifir de les rebuter , & à eux
celui de ne pas voir paroître leurs Ouvrages.
Les Libraires des Provinces ou des Pays Etrangers ,
qui fouhaiterons avoir le Mercure de France de la premiere
main, plus promptement , n'auront qu'à
écrire à l'adreffe ci- deffus indiquée .
On l'envoye auffi par la Pofte , affranchi de port ,
aux perfonnes de Province qui le defirent.
On avertit auffi que ceux qui voudront qu'on le porte
chez eux à Paris chaque mois , n'ont qu'à faire fçavoir
leurs intentions , leur nom & leur demeure audis fieur
Merien,Commis au Mercure; on leur portera le Mercure
très - exactement , moyennant 21 livres par an , qu'ils
payeront , fçavoir , 10 liv.. 10f. en recevant le fecond
volume de Juin , & 10 l. 10 f. en recevant le fecond
volume de Décembre. On les fupplie inftamment de
donner leurs ordres pour que ces payemens foient faits
dans leurs tems.
envoye
On prie auffi les perfonnes de Province , à qui on
le Mercure par la Pofte , d'être exactes à faire
payer au Bureau du Mercure à la fin de chaque fémestre
, fans cela on feroit hors d'état de foutenir les
avances confidérables qu'exige l'impreffion de ces
ouvrage.
On adreffe la même priere aux Libraires de Province.
Les perfonnes qui voudront d'autres Mercures que
ceux du mois courant , les trouveront chez la veuve
Pilot , Quai de Conti.
PRIX XXX, SOLS.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
A OUS T. 1751 .
PIECES FUGITIVES,
en Vers & en Profe.
Ꭰ
EPITRE
Defm. ***. De M. Defm.
E cet agréable Hermitage ,
De ce délicieux féjour ,
Où dès long tems réfide un Sage ,'
Où depuis peu regne l'Amour ;
Sur un gazon ,
dans un bocage ,
Où la rivale de Procris
M'annonce un foleil fans nuage ,
Cher Préfident , je vous écris ,
Rouillé par le fot badinage
De vingt Châtelains beaux efprits ;
A ij
4 MERCURE DE FRANCE.
J'ole envoyer jufqu'à Paris ,
Ces vers dignes du voifinage ,
L'adreffe en fera tout le prix.
Votre oncle , avec la politeffe
D'un Courtifan dans fa vieilleffe ,
Ses gands , fa cane , fon chapeau ,
Et la gaîté de la jeuneſſe ,
Fait les honneurs de fon Château .
Octogenaire fans foibleffe ,
Il eft encor bienfait & beau ;
Auffi fleuri que fon vifage ,
Son efprit , brillant & volage ,
Jette toujours un feu nouveau ,
Et comme , en fuivant un rivage ,
Sans aucun projet de voyage ,
Un homme entre dans un bateau
Sans vain regret , fans faux courage ,
Il defcendra dans le tombeau.
Mais pourquoi cette noire image ?
Nos petits Marquis d'aujourd'hui ,
Malgré leur brillant étalage ,
Ne font pas fi jeunes que lui,
Quand on jouit on n'a point d'âge ;
Et l'on n'eft vieux que par l'ennui.
Ce fommeil fatiguant de l'ame ,
Né de la gêne & du loifir ,
De nos jours ufe plus la trame ,
Que la douleur & le plaifir .
A OUS T. 1751. 3
****
J
PLAN
DE PREUVES DE LA RELIGION,
Par feu M. de la Motte.
E trouve du plaifir & de la douleur
dans le monde. Chacun en eft la preuve
à foi- même. J'y trouve auffi l'idée du
jufte & de l'injufte . Toutes les fociétés
roulent fur cette idée . Par tout , & en
toute langue , on dit : vous avez bien fait,
vous avez mal fait : c'eſt agir en honnête
homme , c'eſt agir en fripon.
Nous ne nous donnons point le plaiſir ,
ni la douleur : nous ne nous fommes point
donné non plus l'idée du jufte & de l'injufte
.
Or l'idée du jufte & de l'injufte fup
pofe néceffairement une loi , & en même
tems une liberté.
Une loi , parce qu'il ne fçauroit y avoir
de juftice ou d'injuftice , qu'autant que
l'on fuit , ou que l'on viole quelque régle.
Une liberté, parce que ce qui eft néceffaire
eft fans choix , & que le jufte & l'injufte
fuppofent un choix à faire.
On ne fçauroit louer , ni blâmer la pierre
de tomber , ni la flamme de s'élever .
A iij
MERCURE DEFRANCE.
Une loi fuppofe néceffairement un Légiflateur
, & la liberté entraîne néceffairement
le mérite & le démérite .
Le mérite & le démérite ont une liaifon
naturelle avec la douleur & le plaifir .
Selon ces idées , je demande à tout
homme , en fuppofant qu'il eût à diſtribuer
le plaifir & la douleur , s'il n'appliqueroit
pas le plaifir aux juftes , & la douleur
aux injuftes , & toujours à proportion
, les plus grands plaifirs aux plus juftes
, & les plus grandes douleurs aux plus
injuftes.
Telle eft , fans contredit , l'idée de la
juſtice diftributive , imprimée dans tous
les efprits.
Il faut donc conclure que c'eft-là la
conduite du Législateur , autrement nous
ne le regarderions que comme un tyran
infenfé , qui puniroit ceux qui lui obéiffent
,› pour ne récompenfer que les rébelles.
L'intérêt & la raifon obligent donc
l'homme à bien étudier la loi qui lui eft
impolée , & à s'y conformer , dans l'efpérance
du bonheur , comme il doit éviter
de l'enfreindre dans la crainte du malheur.
Avant toute loi écrite , l'homme devoit
être fidéle à certains principes qu'il
AOUS T. 1751. 7
trouvoit dans fon coeur , & qu'il n'y avoit
pas mis. C'étoit fa lumiere & fa loi ; voilà
l'état de la Loi naturelle .
Nouvel état. Dieu veut fe manifefter
davantage à l'homme , & lui donner une
Loi écrite , comme le déployement & la
perfection des premieres. Que devoit
faire l'homme ? S'affurer que c'étoit Dieu
qui parloit , pour ſe foûmettre à ſes ordres.
que
Je me fuppofe témoin, des merveilles
Dieu fit , en nous révélant fes volontés
. Il change à fon gré les Loix de la Nature
, pour me prouver qu'il en eft le maî
tre. Je fais ce raifonnement : ou c'eft Dieu
qui parle , & je dois lui obéir ; ou c'eſt
Dieu qui prête toute fa puiffance au menfonge
, & en ce cas ce feroit lui qui feroit
le coupable. Ce qui renverfe abfolument
l'idée que j'en ai , & qu'il m'a donnée luimême.
Mais je n'ai pas été témoin des miracles
& de la révélation . J'entends dire feulement
qu'il en a fait mon intérêt & ma
raifon m'obligent alors de m'en éclaircir
s'il y en a quelques moyens , & il y en a .
?
Les faits fe prouvent de deux manieres ,
ou en frappant les fens de ceux qui en font
témoins , ou par la force des témoignages
qui les atteftent...
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE .
Cette force des témoignages peut être
telle , qu'elle tient lieu des fens mêmes.
Mais , dit- on , ces faits font furnaturels
, & par-là moins croyables. Ils font
éloignés pour nous , & par- là encore moins
croyables.
Il n'en eft pas ainfi . Les faits furnaturels
n'ont pour juges que les fens , auffibien
que les faits naturels , & les fens font
auffi fürs pour les uns que pour les autres.
Un peuple qui a paffé la mer à travers fes
flots divifés , eft auffi fûr de cette merveille
que de l'état ordinaire des mers.
Les faits éloignés naturels ou fur-naturels
, fe prouvent également par la force
des témoignages. Il faut raifonner là -def
fus , de la diftance des tems , comme de
celle des lieux .
On vient d'élire un Pape à Rome. Les
Habitans de Rome en font affûrés
par
leurs fens. Ils l'ont entendu proclamer ;
ils l'ont adoré. La nouvelle s'en répand
uniformement dans toute l'Europe. Nulle
contradiction . Tous les témoignages s'accordent.
J'en fuis auffi perfuadé que fi je
l'avois vû.
Il en eft de même de la diftance des
tems. Céfar eft affafliné à Rome en plein
Sénat ; les Romains l'ont vû : mais toute
PHiftoire dépofe de cet évenement fans
A OUS T. و . 1751
aucune contradiction . Le fait eft arrivé
jufqu'à nous , d'Hiftoires en Hiftoires.
Nulle raifon d'en recufer aucune , je fuis
encore convaincu du fait , comme fi je
l'avois vû .
Voilà l'état de la Religion , elle eft ar
rivée à nous par les témoignages ; il s'agit
d'en examiner la force.
Premier examen . L'Ancien Teftament
qui prépare l'Evangile . Il s'agit de voir ,
fi depuis Moyfe les faits & les témoignages
peuvent avoir été altérés.
Second examen . Jefus- Chrift vient établir
la Loi de grace. Il prouve fa doctrine
par fes miracles ; il les confomme par fa
Réfurrection ; la Réfurrection eft prouvée
par le témoignage de fes Apôtres , qui
J'ont vû , qui ont converfé avec lui , & en
préfence de qui il eft monté au Ciel. Ils ont
tous verfé leur fang , pour foûtenir , non
une fpéculation où l'efprit eft fujet à s'égarer
, mais un fait fur lequel leurs fens
n'ont pû fe tromper. Ils prouvent leur
propre témoignage par des miracles , &
même ils en communiquent le don auxautres.
Nul intervalle de la Réſurrection
de Jefus- Chrift au premier établiſſement
de l'Eglife . Saint Paul écrit des Lettres à
plufieurs affemblées de Fidéles , déja fondées.
La datte de fes Epitres eft incontef
Αν
to MERCURE DE FRANCE.
table . Rien ne fe dément. Les miracles fe
perpétuent , la converfion même des peuples
en devient un nouveau témoignage .
Enfin , fans intermiffion , fans interrup
tion , la lumiere arrive jufqu'à nous.
Quel embarras refte- t'il encore ? Plufieurs
Sectes le partagent fur la doctrine ,
& crient toutes , je fuis l'Eglife. Mais peuton
s'y méprendre ? Jefus Chrift a dir aux
Apôtres allez , prêchez ; qui vous écoute ,
m'écoute. Je fuis avec vous jufqu'à la confommation
des fiécles . Chercherions- nous,
cette autorité divine dans des Sectes , qui
fe font feparées du tronc , ou dans la
fucceffion immédiate du ministére Apoftolique
?
Pourroit-on balancer ? Si je cherche
cette autorité parmi les Sectes qui avouent
leur féparation , je n'ai plus de régle . Mon
difcernement particulier va décider de ma
doctrine . Autant de têtes , autant de dogmes
: mais en m'en tenant à ce corps vifi
ble de Paſteurs , Succeffeurs des Apôtres
je n'ai besoin que d'une humble docilité
pour les en croire .
Il faut donc croire & pratiquer ce que
cette Eglife vifible enfeigne. Il faut opérer
fon falut dans le tremblement & dans
lefperance.
Dans le tremblement , puifque celui quầ
A OUS T. 175r. II
me donne ici des douleurs paffageres pour
m'éprouver , peut me fixer dans un état
malheureux , fi je viole fes Loix.
Dans l'efperance , puifque celui qui me
donne des plaifirs paffagers , pour me foutenir
dans la vie préfente , peut me fixer
dans un état heureux , fi je fuis fidéie à ſa
grace.
Je fuis parti de principes certains , &
toutes ces conféquences ont la même certitude
, fi elles en font bien tirées ;.mais
il fuffiroit que de toutes les Religions qui
font répandues dans le monde , la Religion -
Chrétienne füt feulement la mieux prouvée
, pour obliger l'homme en confcience
à la fuivre , parce qu'il y a un mépris évident
de la vérité , à ne point préferer ce
qui en a le caractére , à ce qui ne l'a pas.
En un mot , c'est une difcuffion hiftorique
que l'étude de la Religion , & fi les
témoignages qui la prouvent ont toutes
les conditions néceffaires pour certifier un
fait , on n'eft plus reçu à la combattre par
des objections philofophiques ; on n'au
roit pas oppofé ces objections aux miracles
, fi on en avoit été témoin ; il ne faut
pas non plus les oppofer aux témoignages
des miracles , s'ils font inconteſtables.
Avi
12 MERCURE DE FRANCE-
洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗:洗洗洗洗洗
LE GOU T.
EPITRE
A M. Maillet du Boulay.
Dans
Ans l'art d'écrire & de juger ,
Il n'eft qu'un goût , aimable Arifte ;
L'efprit indocile & léger ;
Aux loix du Goût envain réſiſte ,
Sous les loix il doit ſe ranger.
Un Ecrivain , prudent & ſage ,
Avec le vrai toujours d'accord ,
Cenfeur jaloux de fon ouvrage ,
Aux traits , qui le frappent d'abord ,
Refuſe ou donne fon fuffrage.
Sans l'affoiblir & fans l'outrer ,
Dans fon beau peignez la Nature ;
N'allez pas en tout l'admirer .
Souvent elle offre à la Peinture
Des objets qu'il faut effleurer ;
Pour rendre leur choix eftimable ,
Le grand Peintre n'en doit tirer
Que ce qu'il peut nous rendre aimable.
Sans guide on rifque à s'égarer
Dans ce choix toujours difficile ,
Et fi de fleurs on veut parer
Un terrain en germes fertile >
A O UST .
1751.
Le goût doit nous les préparer.
Sur l'art d'une heureuſe culture
Ecoutez fes fages avis ,
Tour Auteur qui les a fuivis ,
Retranche & gagne avec ufure .
Tel au pied d'un riche côteau ,
On voit le jardinier habile
Emonder le rameau ftérile ,
Qui des fucs du tendre arbriffeau
Nourrit un feuillage inutile.
Des dons de Pomone héritier ,
Il ne vient point fur l'eſpalier ,
Indifcret en l'art qu'il ignore ,
Sans nul choix partout ébrancher ,
A la tige en pleurs arracher
Le bouton qu'elle voit éclore .
Ami de la fimplicité ,
Corrigez la vaine abondance.
Qu'une jufte & belle ordonnance ,
D'un fujet noblement traité
Nous faffe admirer l'élégance ¿
dans fa variété , Mais que
Un génie & brillant & fage ,
Par quelque genre de beauté ,
Caractériſe votre ouvrage.
Que toujours digne du pinceau
Une image neuve & fenfée ,
Donnant un corps à la panfée ,
En fait le fidéle tableau.
14 MERCURE DEFRANCE.
Mais dans vos plus belles nuances
Gardez- vous d'employer le fard ;
C'eft aux parfaites reffemblances
Que tendent les efforts de l'Art.
Sur ces ingénieux modéles
L'efprit s'exerce en s'amuſant ;
Tel à l'entour des fleurs nouvelles ,
Vole un papillon careffant ;
C'est toujours à la fleur brillante
Que le volage aime à s'unir ,
Et c'eft à la beauté piquante
Que l'efprit aime à revenir.
La beauté fimple & naturelle
Plaît fans qu'on doive la parer ;
L'Art pourroit la défigurer ,
En voulant la rendre plus belle.
Brillante , fans un faux éclat ,
L'aimable Sévigné !çait prendre
Ce tour & fimple & délicat ,
Que l'Art compaffé ne peut rendre.
Heureux les Ecrivains charmans ,
Qui de la Nature interprêtes ,
Toujours naïfs , mais élegans
Dévoilent les beautés fecrettes !
Rivaux de ces Maîtres chéris ,
Contemplez leurs graces legéress
Les négligences ont leur prix ,
Et les corrections (évéres
Enervent fouvent nos écrits
?
A O UST
1751. 15
Qu'à les polir le goût s'attache ;
Habile dans l'Art de Zeuxis ,
D'un Tableau levez une tache ,
Sans altérer fon coloris.
Le Fabuliſte dans fon ftyle ,
Sublime en fa naïveté ,
Paroît naturel & facile ,
Et ne fçauroit être imité .
Dans leur négligence agréable
Ses graces ont une candeur ,
Un ton enjoué , vif , aimable ,
Qui pique le goût du Lecteur ,
Et dont l'attrait inexprimable
Gagne l'efprit après le coeur.
C'eft ce naturel , cette aifance ,
Dont mille Auteurs ſont envieux ;
Sans le goût l'Art induſtrieux
Recherche envain cette élegance ;
Leur ftyle brillant , affecté ,
Et leur fauffe délicateſſe ,
N'offrent au bon fens révolté
Que jeux de mots & petiteffe ;
Ecrivains nés pour tout gâter ,
Par eux les chofes les plus claires.
Deviennent fouvent arbitraires ,
En voulant trop les difcuter.
Ainfi le faux goût de notre âge
Recherche le fard apprêté ;
L'efprit capricieux, volage
16 MERCURE DE FRANCE!
Quitte la naïve beauté ,
Dont les graces & la fageffe ,
La fimplicité , la nobleffe ,
L'avoient jufqu'alors enchanté.
Dans l'yvreffe où l'erreur le jette ;
Un mafque brillant l'éblouit ,
Plus libertin que la coquette ,
Dont les vains attraits l'ont féduit.
De ce rafinement stérile ,
D'un ftyle obfcur & précieux ,
Diftinguons le talent utile
De l'Ecrivain judicieux ,
Qui du coeur fondant les myftéres ,
Voit & trace des caractéres ,
Qui ne frappent point d'autres yeux ;
Philofophes dont l'Art fublime
Sçait embellir une maxime ,
En lui donnant un heureux tour ,
Et dont le goût plein de fineſſe ,
Nous fait aimer la politeffe ,
Et l'efprit de l'homme de Cour.
Dans cet heureux talent d'écrire ,
Le goût feul doit nous exercer ;
Il aide au génie à tracer
Les traits éloquens qu'on admire
Quel eft ce Poëte divin ,
Qui fur le fommet du Parnaffe ,
Diſciple d'Homére & d'Horace ,
S'eft ouvert un libre chemin a
A OUS T.
17518 17
Quoi donc , fur de nouvelles plages
Cet aigle m'a- t'il transporté ?
Quelle variété d'images
Satisfair mon oeil enchanté !
Je céde aux tranfports qu'il m'infpire;
Les fons raviffans de fa lyre
Livrent mon ame aux paffions ;
Dans les accords fublime ou tendre ,
Sans foibleffe on le voit defcendre
Aux plus aimables fictions.
Le Poëte à fon gré maîtriſe ,
Et meut les refforts de mon coeur ;
D'un noble projet inventeur ;
Il est heureux dans l'entrepriſe ;
Il peut dans cette émotion ,
De l'efprit divin , qui l'anime ,
Saifir la vraie expreffion ,
Et donner au grand , au ſublime ,
Une jufte élevation.
Si Pardeur l'emporte & l'égare
Parmi les objets qu'il décrit ,
Le goût au même inftant répare
Les méprifes de fon efprit.
Digne rival de la Nature ,
'Ainfi l'éleve du Pouffin,
Quand une bizarre figure
Vient interrompre fon deffein ,
D'une main fevére il l'efface ;
Chaque beauté miſe à ſa place
!
18* 8
MERCURE DE FRANCE:
S'anime fous l'heureux pinceau ,
Et les derniers traits du génie ,
A l'efquiffe donnant la vie ,
En font un chef- d'oeuvre nouveau.
L'Eloquence envain eft ſoumiſe
Aux préceptes par l'Art dictés ,
L'Art n'a point de régle préciſe ,
Pour créer les grandes beautés ;
Souvent de la Loi rigoureuſe
L'Orateur ofe s'affranchir ;
Plein d'une hardieſſe heureuſe ,
On le voir tout à coup franchir
La route en écueils dangereufe.
Ainfi fur ces monts redoutés ;
Où d'une chûte impétueuſe
Le Nil de fes flots agités
Précipite l'onde écumeufe ,
On voit d'intrépides nochers ,
Guidés par une main habile ,
Jufqu'à la cime des rochers
Amener leur barque fragile ;
Le Nil de l'audace furpris ,
Les emporte d'un cours rapide ,
Et quand le ſpectateur timide
Les croit dans l'abîme engloutis ,
La barque avec force élancée ,
Vogue au loin vers les bords heureux ,
Où l'onde du Nil appaiſée
Reprend fon cours majestueux,
AOUST . 19 1751.
Doctes enfans de Polymnie ,
Livrez- vous aux nobles écarts
Que permet un libre génie ;
Etendez l'empire des Arts ;
Joignez les palmes immortelles
Aux fruits que la raiſon mûrit.
De ces beautés toujours nouvelles
La fource jamais ne tarit
Il en jaillit une onde pure
Pour les Ecrivains dont l'efprit
Cherche à puifer dans la Nature.
Loin de vos timides rivaux
Qu'un prompt fentiment vous infpire ,
Et vous guide dans vos travaux ;
Il n'eft qu'un goût dans l'Art d'écrire,
Le goût , ce vrai difcernement ,
Qui nous forme dans l'Art fuprême
De penfer , d'écrire aisément ;
Dans l'Art de juger eft le même.
Il fe déclare proinptement ,
Et du moindre trait qui le frappe ,
Sa lumiere vive s'échappe ,
Et pénetre le jugement.
D'un oeuvre jufte eſtimateur ,
Il fçait le terme où doit atteindre
L'efprit profond & créateur ,
Et voit dans fa façon de peindre ,
Le talent heureux de l'Auteur.
Tout grand Peintre a fon caractére
20 MERCURE DE FRANCE.
S'il deffine fans copier ,
Il plaît toujours dans fa maniere ;
Les traits de force & de lumiere
Sont l'empreinte de l'ouvrier.
Sans aucun fard qui la déguife ,
La Nature ornant nos écrits ,
Des peuples qu'elle favorife
A fon gré forme les efprits.
Son génie aux talens fidéle ,
Et fécond par fes changemens ,
S'embellit & fe renouvelle
Dans une fource d'agrémens.
Pour la raison qui nous éclaire ,
Si l'agrément eft arbitraire ,
En tous lieux le vrai nous inſtruit ;
Et fur ce principe durable ,
Le goût d'un peuple raisonnable
Par un autre n'eft point détruit.
Les ingénieufes pensées
Que nous offre l'Antiquité ,
que
Sans le tems les ait ufées ,
Ont encor toute leur beauté
Loin de reffentir leur vieillefe
Elles confervent leur fraîcheur
Et de leur premiere jeuneffe
Elles ont l'éclat & la fleur.
Aux talens juge favorable ,
Eclairant la Pofterité ,
•
Le goût trouve toujours aimable
A 1751. 21 OUS T.
Ce que le génie a dicté.
Cenfeur délicat & ſévere ,
Le goût eft ' oeil du jugement:
Si la moindre tache l'altére ,
voit l'objet confufément .
Tel que l'oeil fe brouille & fe laffe
A contempler un même objet ,
Le goût & s'ufe & s'embarraſſe
A trop creufer dans un fujet.
Vous , qui des beautés d'un ouvrage
Raifonnez méthodiquement ,
Vous n'eûtes jamais en partage
Le don heureux du fentiment.
Ce goût , cet inftin&t qui nous guide ,
Tel que l'étincelle rapide ,
Part & produit l'embrafement.
Au vrai toujours prêt à fe rendre ,
J'aime un Cenfeur plein d'équité ,
Dont le goût à tout peut s'étendre ,
Sans aucun emblême emprunté ,
Et fans l'attrait de la parure ,
Il aime à voir la vérité ,
Peinte des mains de la Nature .
3
Il eft des efprits excellens ,
Dont on admire l'étendue ,
Qui pour juger de nos talens ,
Semblent n'avoir qu'un point de vuez
Comme eux , d'un ouvrage nouveau
Saififfez le fond , l'ordonnance ;
22 MERCURE DE FRANCE .
Mais remarquez mieux la diſtance
Qui fe trouve du bon au beau ,
Du naturel à l'élégance ;
Jugeant de chaque genre à part ;
Soumis aux loix de la prudence,
Le goût , fublime intelligence ,
Pénetre les fecrets de l'Att.
Du génie épiant la trace ,
Dans fon étendue il embraffe
Un deffein bien exécuté ,
Et d'une vue alors plus fine
En détail il en examine
•
Chaque trait & chaque beauté
Il entre dans leur difference ,
Diftingue leur propriété ,
Et leur choix & leur convenance.
De ce Juge fi redouté
Jamais une fauffe apparence
Ne trompe la fagacité .
Il eft des nuances ingrates ,
Que le vulgaire à peine voit
Et des graces plus délicates ,
Que l'Artiſte ſeul apperçoit .
O vous , qui dans une Peinture
De l'Albane ou de Raphael ,
Admirez la belle Nature ,
Enjugez-vous comme Coypel?
Lui qui découvre la jufteffe
D'un deffein noble & gracieux.
A O UST. 23
1751.
Du Peintre il reconnoît l'adreffè ,
L'Art fe dévoile fous les yeux ;
De fes myſtéres interpréte ,
Il voit dans les traits créateurs ,
Du pinceau la touche fecrette ,
Et l'alliance des couleurs .
C'eft à ces traits qu'on doit connoftre
Le vrai goût qui ne peut changer ;
Arbitre des Arts qu'il voit naître ,
Il n'eft qu'un goût pour bien juger.
"
Par M. l'Abbé Fontaine ,
PORTRAIT
De Madame de Stall , par elle- même.
Adame de Stall eft de moyenne
taille , affez bien faite , maigre ,
féche & defagréable. Son caractére & fon
efprit font comme fa figure. Il n'y a
rien de travers , mais aucun agrément . Sa
mauvaiſe fortune a beaucoup contribué à
la faire valoir : la prévention où l'on eft
que les gens nés fans bien & dans une
condition baffe , ont manqué d'éducation ,
fait que l'on leur fçait gré du peu qu'ils
valent. Elle en a pourtant eu une excellente
, & c'eft d'où elle a tiré tout ce qu'elle
peut avoir de bon , comme les princi
24 MERCUREDE FRANCE.
pes de vertu , les fentimens nobles & les
régles de conduite que l'habitude à les
fuivre lui ont rendus comme naturels. Sa
folie a toujours été de vouloir être raiſonnable,
& comme les femmes qui fe fentent ferrées
dans leurs corps , penfent être fort menues
, fa raifon l'ayant incommodée , elle
en a cru avoir beaucoup ; cependant elle
n'a jamais pu furmonter la vivacité de fon
humeur , ni l'affujettir du moins à quelque
apparence d'égalité , ce qui fouvent l'a
rendue defagréable à fes Maîtres , à charge
dans la fociété , & tout-à-fait infupportable
aux gens qui ont dépendu d'elle. Heureufement
la fortune ne l'a pas mife en état
d'en envelopper plufieurs dans cette difgrace.
Avec tous fes défauts , elle n'a
pas
laiffé d'acquérir une forte de réputation
qu'elle doit uniquement à deux occafions
fortuites , dont l'une a fait connoître au
Public ce qu'elle pouvoit avoir d'efprit ,
& l'autre a fait remarquer en elle de la
difcrétion & de la fermeté. ** Ces évene-
* C'eft une Lettre que la perfonne , qui fait fon
portrait , écrivit à M. de Fontenelle , à l'occaſion
du lit de la célébre Mlle Tétar , que M. de Fontenelle
avoit été voir avec M. le Duc d'Orléans ,
Régent du Royaume.
*
Elle fut enfermée au Château de Dijon &
ailleurs , à l'occafion des troubles de Bretagne ,
qui arriverent pendant la minorité du Roimens
,
A O UST. 1751.
25
mens , ayant été fort connus , l'ont fait
connoître elle -même , malgré l'obscurité
où fa condition l'avoit placée , & lui ont
attiré une forte de confidération au - deffus
de fon état ; elle a tâché de n'en être pas
plus vaine ; mais la fatisfaction qu'elle a
de fe croire exempte de vanité , en eft une.
Elle a rempli fa vie d'occupations plutôt
pour fatisfaire fa raiſon , qué pour éclairer
fon efprit , dont elle fait peu de cas. Aucune
opinion ne fe préfente à elle avec af
fez de clarté , pour qu'elle s'y affectionne,
& ne foit auffi prête à la rejetter qu'à la
recevoir , ce qui fait qu'elle ne difpute
guéres , fi ce n'eft par humeur. Elle a beaucoup
lû,& ne fçait pourtant qu'autant qu'il
en faut pour entendre ce qu'on dit fur
quelque matiere que ce foit , & ne rien
dire de mal à- propos . Elle a recherché
avec foin la connoiffance de fes devoirs ,
& les a refpectés aux dépens de fes goûts :
elle s'eft autorisée du peu de complaifance
qu'elle avoit pour elle même , à n'en avoir
pour perfonne , en quoi elle fuit fon naturel
inflexible, que fa fituation a plié , fans
lui faire perdre fon reffort. L'amour de la
liberté eft fa paffion dominante , paffion
très malheureufe en elle , qui a paffé la
plus grande partie de fa vie dans la fervitude
, Auffi fon état lui a- t'il toujours été
B
26 MER CURE DE FRANCE.
infupportable , malgré les agrémens inefperés
qu'elle a pû y trouver.
Nota . Un ami de celle qui a donné fon
portrait , lui difoit un jour en badinant :
voulez - vous qu'on vous croye abfolument
fincére dans tout ce que vous avez dit de
vous- même ? N'avez - vous pas adouci quelques
traits ? Elle répondit avec vivacité :
je ne me fuis peinte qu'en Bufte.
鉄送送送送送送送送送洗洗洗洗洗潔
LA MEDIOCRITE.
ODE .
S Eul objet des voeux de ce Sage , *
Qai chez les Juifs fut fi vanté ,
Reçois aujourd'hui mon hommage ,
Heureufe Médiocrité.
Du vrai bonheur fource féconde ,
Dans les champs qu'arrofe ton onde ,
Naiffent la paix & les plaifirs ,
Et ne m'offrant rien d'inutile ,
Mon coeur à tes confeils docile ,
Sur tes dous regle ſes defirs.
Libre de toute fervitude ,
Loin du faux éclat des grandeurs ;
* Salomon.
AOUS T.
21 1751
Avec toi , de la multitude
J'évite les folles erreurs.
Sous une fatteule apparence ,
Des biens perfides qu'il diſpenſe ,
Plutus cache en vain le poifon ;
Pour m'en faire fentir le vuide ,
Ta main propice , qui me guide ,
Les pele au poids de ma raiſon.
+3x+
Dans tes climats , Nymphe ingénue
Le Ciel ne cefle d'éclairer ;
Le Soleil , pour percer la nue ,
N'a befoin que de ſe montrer?
Qu'ailleurs une pluye abondante ,
Tombant fur la terre brûlante ,
Engraiffe d'orgueilleux fillons ,
Ton ame n'en eft point bleffée ,
Et la plus légere rofée
Suffit à tes humbles vallons.
Vertumne y difpute à Pomone
L'honneur d'embellir les jardins ;
Cérès ,fous le fer qui moiffonne ,
Répand fes dons à pleines mains.
Bachus , payant avec uſure
Les forns d'une utile culture ,
Fait multiplier fes rubis ;
Pan, à fon tour , nourrit , habille
i
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Et le berger & fa famille ,
Des dépouilles de fes brebis.
C'eft dans ces tranquilles demeures ,
Où Morphée avec les pavots ,
Fait couler lentement les heures
Dans les charmes d'un doux repos ,
Qu'exempt d'une crainte importune ,
Et fatisfait de ma fortune ,
Je plains ces coeurs ambitieux ,
Qui , jouets des defirs frivoles ,
Offrent à de riches idoles
L'encens qu'ils refuſent aux Dieux !
***
L'envie , à l'oeil fombre & févére ,
A beau ranimer fon courroux ;
Un obfcurité falutaire
Me met à couvert des fes
coups c
Volupté , c'eft fur cette Egide
Que fe rompt le trait homicide
Que tu lances contre mon coeur :
Des feux , que rien ne favorife ,
On redoute peu la furpriſe ;
Le moindre effort en eft vainqueur
**
De ce rivage folitaire ,
Où la Sageffe m'a conduit;
AOUST .
25 1751
Je vois un mortel téméraire ,
Que l'efpoir du gain a féduit :
Bravant & les vents & Neptune ;
Il va fatiguer la fortune ,
Pour en arracher les faveurs
Tout répond-il à fon audace ?
Bien tôt les trésors qu'il entaſſe ;
Changent fes vertus & fes moeurs.
Comme la fleur , qui vient d'éclore
Dans un jardin délicieux ,
Ne doit qu'aux larmes de l'Aurore
Ces couleurs qui charment nos yeux ;
Tel l'homme , loin de l'abondance ,
Attire par fon innocence
Les regards des Dieux qu'il chérit ;
Au lieu du fouffle de Zéphire ,
Si c'eft un vent chaud qu'il reſpire ;
Il languit , fe fane & périt.
***
Lorsqu'on te fuit , humble Déeffe,
On ne connoît point les écarts :
Le luxe , l'éclat , la molleffe ,
N'offenfent jamais tes regards .
Dans fon état , fimple , modefte ,
Le peu de fujets , qui te refte ,
Vit loin d'un air contagieux ;
Qu'est- ce qui pourroit le féduire ?
B iij
30 MERCURE DE FRANCE
Şes penchants ? Il fçait les réduire ;
Ses amis Ils font vertueux.
Des vrais befoins la voix plaintive
Ne trouble jamais mon fommeil ;
Pour moi la Nature attentive ,
Se trouve riche à mon réveil :
Du monde fuyant le tumulte ,
Aux Dieux feuls j'adreffe mon culte
Toujours sûr d'en être écouté ,
Et je voue au travail facile
Les jours que le plaifir me file
Sur les fufeaux de la fanté.
Par M. Clement , Chanoine de Sains
Louis du Louvre,
A O UST. 1751. 31
求求洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗
J
LETTRE
A l'Auteur du Mercure.
E crois , Monfieur , devoir recourir à
vous , pour faire part au Public d'un
Difcours manufcrit que j'ai trouvé dans
un Horace , qui appartenoit anciennement
à Madame l'Abbeffe de Fontevrault ,
foeur de Madame de Montefpan . On m'a
affuré que M. le Marquis de Sevigné en
eft l'Auteur . Tout ce qui eft forti de cette
famille , eft depuis long- tems en poffeffion
des fuffrages des gens de Lettres & des
perfonnes de goût ; & combien en eſt∙ il ,
qui ne doivent la facilité de leur ſtyle
qu'a la lecture des ouvrages de fon incomparable
mere ! Il n'y a que des Lettres de
Madame de Sevigné dont on puiffe dire ,
que la même chofe fait toujours un nouveau
plaifir. L'élegante Differtation de
M. le Duc de Nivernois , que vous nous
avez donnée dans votre premier Mercure
de Juin , a été lûte , admirée & relûe de
>
* Imprimé chez Daniel Elzev , en 1676 , avec les
notes de J. Bond . Il eft aujourd'hui dans le Cabi
net de M. de la Live , Ancien Receveur Générall
des Finances , Confeiller au Parlement de Metz..
Bij
32 MERCURE DE FRANCE.
tout le monde. Cet ouvrage eft plus confidérable
que celui - ci , par l'examen de
deux autres Auteurs , & par toutes les réflexions
qui pouvoient rendre cette matiere
fufceptible d'inftruction & d'agrément.
Je penfe qu'on ne fçauroit rien
ajouter à fa perfection ; mais que le Difcours
de M. le Marquis de Sevigné peur
lui être joint , comme le meilleur morceau
en ce genre , qui foit digne de lui être affocié.
Je fuis , & c.
Ce 6 Juin.
L'Abbé Nardi.
P
DISCOURS ,
Sur Horace , par M. le Marquis
de Sevigné.
Armi ce grand nombre de volumes ,
qui depuis tant de fiécles font parvenus
jufques au nôtre , je crois que l'on
doit confidérer ce que nous avons d'Horace
, comme un des plus beaux préfens
que nous ait faits l'Antiquité . Ce Poëte , fi
heureux dans le choix des paroles , n'a
rien oublié pour rendre fes expreffions
aufli fortes , & auffi juftes que fes pensées
Les Traductions que l'on fera de fes o
AOUS T. 1751. 33
vrages , quelques fidelles & polies qu'elles
foient , ne pourront paffer que pour des
copies , & ceux là feulement qu'Horace a
entretenus en fa Langue , fe peuvent vanter
d'avoir vû le portrait de fon efprit em
original.
Il a vêcu dans la Cour d'Augufte ;
Prince d'un efprit poli , & cultivé par les
Belles Lettres. Son Miniftre confident le
reçut dans fa familiarité. C'eft le célébre
Mecenas , qui fut fi grand admirateur des
gens de mérite , & fi libéral envers eux ,
que l'on appelle encore aujourd'hui de
fon nom tous ceux qui leur font du bien .
Mais comme les grandes ames ne laiffent
pas d'avoir leurs foibleffes , il aimoir Licinia
jufqu'à l'idolâtrie. Horace , pour
fatter fa paffion , & la beauté de cette
Dame ( 1 ) , employe des manieres fines &
infinuantes , qu'Ovide , ni Tibulle même ,
ne connoiffoient point , & qui doivent paf
fer pour un chef- d'oeuvre de délicateffe.
Si notre Auteur eft galant dans les fujets
enjoués , il n'eft pas moins, folide dans les
matieres férieufes..
C'eſt dans les écrits ( 2 ) , de ce Philo-
(1 ) Voyez l'Ode XII. du Livre I r.
( 2 ) Horace n'a pas feulement traité de la Mo
rale dans fes Epitres , il en a rempli la plupart de
Les Qdes , comune. la . 42.7, 9 , 11 , 23 , 24, 2 ,
Bi
34 MERCURE DE FRANCE .
fophe courtisan , l'on
que peur apprendre.
à vivre dans le monde avec les Grands ,
& en particulier avec foi. Comme le style
dogmatique a quelque chofe d'impérieux
il ne prend point ce ton d'autorité , pour
donner du poids à fes fentences , qui font
fi fouvent dans la bouche de ceux qui ont
le difcernement d'en connoître le prix.
C'eſt à table ( 3 ) avec les amis , & dans
fes gayes humeurs ( 4 ) , auprès de fa maîtreffe
, qu'il débite une Philofophie d'ufage
( 5 ) , & qu'il fe prépare dans fa bon- .
ne fortune à foutenir un jour la mauvaiſe .
Les autres Précepteurs de Morale nous ont
repréſenté la vertu férieufe & austére ,
& les chemins , pour y arriver , difficiles
& peu battus. Notre Poëte , au contraire .
l'accompagne de toutes les graces qui la
peuvent faire aimer :il la rend fociable
jufqu'à l'enjouement , & ne refufe pastla
compagnie dans fes heures de plaifir ; fon
>
31 , 35 , du Liv . I. la 2 , 3 , 9 , 10 , 11 , 14 , 1
16 , 18 , du Liv. II . la 1 , 3 , f. 6 , 16 , 23 , 24
29 , du Liv . III . la 7 & 12 , du Liv , IV. la 2 & 7
du Liv. II.
( 3 ) Voyez l'Ode 4 , 9 & 17 , du Liv . I PO le 、
3 , du Liv . II . l'Ode 8 & 19 , du Liv . III . & l'Ode
13 du Liv . V.
(4 ) Voyez l'Ode 2 , du Liv . I. l'Ode 21 & 28
du Liv. HI.
( 1.) Voyez l'Ode 29 du Liv. III .
A O UST. 1755 3'5
deffein en cela eft d'inftruire & de plaire ,
en mêlant toujours l'utile avec le délectable.
C'eft en quoi il a fi bien réuffi , qu'il
a trouvé le moyen de faire fervir la joie ,
la débauche , & la folie même , au diver--
tiffement de la fageffe.
2.3
Cependant , bien que je paroiffe charmé
des lumieres de fon efprit , je n'en fuis
pas ébloui , jufqu'au point d'approuver fes
invectives ( 6 ) , contre quelques vieilles
qui l'incommodoient dans les amours..
Les idées qu'il donne de leurs défauts
font fi groffieres & fi mal propres , que
le
génie d'Horace n'y eft plus reconnoiffable..
A cela près , je fuis perfuadé , avec touss
les gens de bon goût , que la poftérité ne
fçauroit , fans injuftice , lui refufer fon admiration
, & qu'il mérite d'être appellés
Phonnête homme des Auteurs.
(6 ),Voyez le Liv . V. Ode 8 & 120-
36 MRCEURE DE FRANCE.
EGLOGUE
De feu M. de la Motte.
PHILIS DAPHNE'.
>
Daphné.
Si-moi , Philis , marchons à la grotte prochaine
;
Le Soleil trop brûlant nous chaffe de la plaine.
Voiles fleurs dans ces prés fécher fous fes ardeurs
Notre teint s'en altére encor plus que ces fleurs.
Philis.
D'où te viennent , Daphné , ces nouvelles allarmes
?
Tu n'as pas eu toujours tapt de foin de tes char➜
mes .
Pourquoi ce changement ?
Daphné:
Je ne fçais : mais je croi
Que ce nouveau fouci t'eft venu comme à moi.
Je trouve, depuis peu , plus d'art dans ta parute
Jamais de tant de fleurs n'a brillé ta coëffure..
Prenons garde , Philis , à ce foin inquiet ;
On dit que de l'amour c'eft le premier effet..
Philis.
Hélas ! j'ignore à quoi l'amour fe fait connoître
Mais on dit qu'à notre âge il commence de naître.
Nous avons toutes deux nos trois luftres remplis..
Qu'éprouves-tu , Daphné 2.
A OUS T. 1751
**
Daphne
Qu'éprouves-tu , Philis
Philis.
Que fçais-je Mes brebis me deviennent moing
cheres ;
Je hais les petits jeux de nos jeunes bergères ;
Je crains moins les amans ; & dans leur entretien
J'aime jufqu'aux difcours que je n'entends pas
bien ;
Je me forme , en dormant , mille aimables men
fonges;
Mais un berger furtout , entre dans tous mes fonges
Daphné.
Hen eft un auffi , dont l'image me fuis,
Philis.
Eh bien , Daphné , quel fonge as tu fait cette nuit
Daphné.
Ecoute. Je fongeois qu'une guêpe cruelle
M'avoit fait reffentir une douleur mortelle ;.
Mes yeux , même en dormant , en répandoient des
pleurs ,
Quand j'ai crû voir Tircis fenfible à mes douleurs
J'ai ceffé de pleurer dès que j'ai vu les larmes ;
Dans un mal qu'il plaignoit je trouvois trop de
charmes.
D'an transport inconnu je me fentois faifir ,.
Et, fa pitié changeoit mon tourment en plaifir..
Enn en m'éveillant , au retour de l'Aurore
3S MERCURE DE FRANCE.
Faurois voulu fouffrir , & m'en voir plaindre
encore .
Philis.
Moi , j'ai fongé q ' das , par un tendre larcin
En fentant mon boaquet, avoit bailé mɔn ſein ♣
Je l'accable d'abord d'une feinte colére ;
La pudeur m'en faifoit une loi néceſſaire :
Mais lui tombe à mes pieds , & mêle à ſes regrets
Un horrible ferment de ne l'ofer jamais.
Jamais ! Ce mot me caufe un courroux véritable.
Hilas , par fon remords , me fembloit plus coupa✈
ble ,
Et je te l'avouerai , mon coeur en ce moment
Bardonnoit le baifer , mais non pas le ferment.
J'aurois prefque voulu qu'une nouvelle audace
Violát fon ferment , pour mériter ſa grace.
Daphné:
Entre nous , je crains bien que tu n'aimes Hilas▲ .
Philis.
Je le foupçonne auffi , mais je ne le crains pas..
Pour toi , c'eft déja fait ; & Tircis t'a charmée.
Daphné.
Si je ne l'aime , au moins j'en voudrois être aimée ;
Entros , voici la grotte , affeyons-nous , Philis ,
Er parlons à loifir d'Hilas & de Tircis.
Philis.
Attends. Je vois des vers , gravés fur cette roche
Calera de l'amour. Ilfaut les lire ; approche ..
AOUS T. 1757.
Elle lit.
Tire's chantoit ici les beautés de Daphné,
Et s'il n'en put convaincré un berger obſtiné ;
Qui chantoit une autre bergère ;
Il faut du moins le réduire à ſe taire.
Que dis-tu de ces vers ? Les trouves - tu bien faits
Daphné.
On dit que bien fouvent les vers ne font pas vrais
Philis.
De cet autre côté , j'en vois encor paroîtres
Seront-ils auffi bens?
Elle lit.
Daphné..
Hs font plus vrais peut - être
Hilas chantoit contre Tircis
Une beauté, Vénus , prefque égale à la vôtre ¿ ,
Cependant il ceffa de célébrer l'hilis ,
Pour n'en plus voir louer une autre.
Je pense que ceux- ci te femblent les plus doux
Philis.
On nous aime , Daphné. Que de plaifirs pour
nous !
Daphné.
Ah ! nous aimons auff , c'eft trop nous en défendres
Du moins à nos bergers gardons nous de l'ap
prendre,
Philis.
Sur ma timidité je puis m'en repofer ;
Je le voudrai long-tems avant que de l'ofen .
to MERCURE DE FRANCE.
PROJET ,
Pour donner la plus grande perfection poffi
ble , à une nouvelle édition des Dictionnaires
de Trévoux & de Moreri.
L
Es Journaux Littéraires ont annoncé ,
->
édition du Dictionnaire de Trévoux , avec
une Addition qui fera la matiere d'un volume.
On parle auffi de réimprimer le
Moreri , en mettant à la place tous les articles
des Supplémens . Les Libraires promettent
de donner les Additions à part ,
& le Public doit leur en fçavoir gré : ceux
qui font le plus d'ufage de ces Livres ,
n'étant pas pour l'ordinaire affez à leur
aife , pour faire commalément tous les
huit ou dix ans l'acquifition d'une douzaine
de volumes in filio , dont ils ont déja
la plus grande partie , il ne faut pas
ter cependant que ces deux éditions , fi
elles ont lieu , n'ayent un grand débit ,
neuffent- elles d'autre mérite que celui
d'épargner la peine de chercher le même
mot trois ou quatre fois , en feuilletant le
Dictionnaire , les deux Supplémens & les
Additions aux Supplémens.. Nous ne dou
douAOUS
T. 1751. 40
tons pas , puifqu'on annonce une augmentation
d'un volume , qu'il n'y ait un grand.
nombre d'articles nouveaux , & nous fuppofons
qu'ils ont été rédigés avec foin ;
mais peut- on fe flatter que tous les articles
anciens ayent été revûs avec la même
attention ? Quant aux nouveaux , fi c'et
l'ouvrage d'un particulier , quelque univerfel
, & quelque laborieux qu'on le fuppofe
, il ne peut être également verfé dans
toutes les matieres , & par conféquent en
beaucoup de cas , il ne peut être qu'un
compilateur peu éclairé. Si , comme il y
a beaucoup d'apparence , c'eft l'ouvrage
de plufieurs gens de Lettres , qui ont puifé
dans diverfes fources , & qui ont chacun
leurs opinions particulieres , n'eft- il pas
craindre qu'il ne fe trouve , non- feulement
un défaut de conformité , mais fouvent
de la contrarieté entre les articles ,
& furtout qu'il n'y ait un grand nombre
de répétitions inutiles ? Les Additions ne
feront- elles pas plutôt plaquées que coufues
, ou incorporées dans le texte à leur
vraie place ? Et n'en avons-nous pas de fré
quens exemples dans les éditions précédentes
?
L'utilité des Dictionnaires , & particu
lierement celle des deux , dont il eſt ici
queſtion , eft généralement reconnue
à
42 MERCURE DE FRANCE.
>
mais leur imperfection ne l'eft pas moins.
11 y a quatre- vingt ans que le Dictionnaire
de Moreri a paru pour la premiere
fois c'étoit un prodige d'érudition
alors ; furtout pour un homme de trente
ans. Mais n'eft- il pas étonnant , qu'après
un fi grand nombre d'éditions
il foit encore fi imparfait Il avoit été
déja réimprimé plufieurs fois , qu'il y manquoit
les noms de plufieurs grands hommes
en tout genre , ou qu'ils occupoient
à peine quelques lignes , tandis que les
articles de quelques Grammairiens , ou
de Commentateurs obfcurs y remplif
foient plufieurs pages . Le Dictionnaire de
Trévoux , moins défectux en fon genre
à plufieurs égards , n'eft- il pas rempli de
fautes Eft- il quelque homme de Lettres
qui ne trouve tous les Dictionnaires en
défaut dans la partie qui lui eft un peu
familiere ? Il eft inutile d'en donner ici la
preuve ; je ne dis rien qui ne foit univerfellement
reconnu.
On ne peut efpérer de remédes à ces
inconvéniens , tandis que les nouvelles
éditions de Livres aufli généralement uniles
, feront le fruit des foins d'un petit
nombre de particuliers , dont l'intérêt perfonnel
ne peut manquer d'être le premiet
mobile , s'il n'eft pas l'unique . Je ne pré-
༢༣
A OUS T. 1751. 43
pour
tends blâmer perfonne ; quant aux Auteurs
, il en eft peu qui ayent eu l'art de fe
procurer une fubfiftance honnête du feul
produit de leurs ouvrages , & plus rarement
encore , quand ils fe font contentés
de chercher l'utile ou le vrai. On ne peut
même imputer entierement aux Libraires.
le défaut des nouvelles éditions ; il ne
nous impofent point la loi d'acheter ; s'ils
donnent une édition meilleure que la précédente
, fi elle eft bien exécutée , ils ne
trompent point le Public : ils ne font pas
obligés à faire mieux que bien. Qui leur
fçauroit gré de rifquer de fe ruiner
le fuccès incertain d'une entreprife qui
pafferoit leurs forces , ou dont ils ne
recueilleroient peut-être pas le fruit 2
Les Auteurs & les Libraires font donc
leur métier , les premiers , en travaillant
quelquefois à la bâte , pour fe tirer de
la pauvreté , qui eft le plus grand de
tous les maux ; les feconds , en cherchant
à augmenter leur fortune par une voiehonnête
. Le Public fait auffi le fien , en
defirant qu'un Livre d'un grand ufage , foit
porté à la plus grande perfection ; la difficulté
eft de concilier ces trois choſes ; mais
je n'y vois rien d'impoffible.
Si on continue à donner de tems en tems
alternativement des Supplémens , & de
"
44 MERCURE DE FRANCE .
nouvelles éditions , comme on a fait jufqu'ici
, il fe paffera encore plufieurs fiécles
, fans que ces Dictionnaires foient auffi
complets , & auffi exacts qu'ils pourroient
l'être ; c'est à tous ceux , qui en font ufage
, à contribuer à leur perfection , & rien
ne feroit fi facile , fi on vouloit s'entendre.
Un pareil ouvrage doit être celui du Public
; il n'eft queftion que de le mettre à
portée de travailler lui même.
pour
Ce projet , s'il étoit paffé par la tête
d'un Anglois riche , feroit bientôt exécuté,
dans un Pays où le Gouvernement femble
avoir abandonné le progrès des Sciences
& des Lettres au zéle des particuliers . II
n'y a guéres d'apparence que la même chofe
s'exécute en France par la même voie :
ce n'eft pas , quoi qu'on en dife , que
nous manquions de bons Citoyens , de
gens zélés pour le bien de la fociété ,
d'amateurs des Arts , des Lettres , des
Sciences même , encore moins de gens en
qui la vanité viendroit à l'aide , au défaut
d'un goût décidé , ou d'une inclination
gratuitement bienfaifante. Mais on craindroit
de fe donner un ridicule , en faisant
les frais d'une pareille entreprife, qui feroit
fans exemple. A combien de mauvaiſes
plaifanteries n'a pas donné lieu le Teſtament
de M. de Meſlai , Fondateur des
A OUS T.
1751. 45
500000
Prix de l'Académie des Sciences ! On n'a
ps voulu diftinguer fes vûes louables du
choix peu éclairé des moyens qu'il avoit
propofés. Nous n'avons pas encore vû en
France , & vraisemblablement nous ne
verrons pas fitôt un Médecin laiffer un
fonds de 4 ou sooooo liv . pour faire voya
ger commodément de jeunes Phyficiens ,
& leur donner les moyens de rapporter
dans leur Patrie des connoiffances utiles
& falutaires . Mais que dis- je ? M. de la
Peyronie n'a t'il pas fait encore plus que
le Médecin Anglois ? Quoiqu'il en foit ,
il faut avouer que ces exemples font rares
parmi nous ; la mode en viendra peut- être;
mais elle a fait jufqu'ici peu de progrès.
Au défaut des particuliers , nous avons
les fecours du Gouvernement . Dans quel
Pays a - t'on fait de plus grandes chofes
pour les Sciences qu'en France , fous le
Regne de Louis XIV , & fous celui de fon
augufte Succeffeur ? La fondation de la Bibliothéque
du Roi , celles du Journal des
Sçavans , des Académies , les penfions accordées
à de doctes Etrangers , quelquefois
inconnus à leurs Souverains ; les voyages
particuliers de Deshayes , Varin , Richer
, Vaillant ; & de nos jours ceux de
M. de Tournefort , du Pere Feuillée , de
Mrs Sevin , Fourmont, freres , Otter , tant
46 MERCURE DE FRANCE.
d'autres moins célébres : les Serres du Jar
din Royal des Plantes , les acquifitions
journalieres pour enrichir le Cabinet des
Médailles , & celui de l'Hiftoire Naturelle
des troupes de Mathématiciens répandus
à la fois , & tour à tour , dans les
trois Zones , & faifant dans tous les cli
mats la guerre aux élemens ; une Carte de
la France , & de tous les grands chemins ,
devée avec la même exactitude que le plan
d'une Ville. Je ne finirois jamais fi j'entreprenois
l'énumération de tout ce que les
Sciences doivent , depuis moins d'un fiécle
à la protection , & à la magnificence
de ces deux Monarques. Tous leurs Miniftres
, depuis M. Colbert , fe font à l'envi
fignalés dans cette carriere.
Après ces exemples , eft il permis de
douter qu'une entreprife auffi utile à toute
l'Europe fçavanté , dont la Langue Françoife
eft prête d'achever la conquête ; une
entreprife auffi aifée à exécuter , & d'une
dépense auffi médiocre pour le Roi , que
celle de l'édition des deux Dictionnaires
ne foit pas favorisée du Gouvernement ?
Il eft mille moyens d'en affûrer le fuccès.
Celui qui paroît le plus fimple , feroit d'établir
pour chacun des deux Dictionnaires,
un dépôt auquel préfideroit un homme de
Lettres choisi ( il en eft parmi eux qui ont
A OUS T. 1751. 47
des droits acquis fur ce genre de travail )
d'inviter par les Journaux tous les Sçavans
, & gens de Lettres de France , & des
Pays étrangers , d'adrefler à ceux qui feroient
prépofés , leurs remarques & leurs
obfervations fur les articles défectueux
& les omiffions des deux Dictionnaires .
Il n'y a point de Littérateur qui n'y ait
remarqué quelque faute d'exactitude fur
les matieres qu'il pofféde. Toutes les Provinces
font remplies de Religieux , de
Curés , d'Eccléfiaftiques , de gens ftudieux
de tous états , de Sçavans même , peu
connus , qui ont leur porte feuille rempli
de notes qu'ils ont faites , en confultant
le Moreri & le Trévoux dans leurs études
particulieres. Nous fçavons qu'un feul particulier
de Paris a cinq cens notes , ou articles
réformés du feul Dictionnaire de
Trévoux , qu'il a offerts aux Editeurs.
Tout cela tombe eutre les mains de gens
qui n'en connoiffent pas le prix ; tout eft
perdu pour le Public , au lieu que dans
l'arrangement que je propofe , tout viendroit
fe rendre à un centre commun. En
moins de deux ans , peut être en moins
d'une année , on auroit une ample récolte,
fruit du travail d'un grand nombre de
particuliers épars dans toute l'Europe.
Les deux dépofitaires recevroient tous ces
48 MERCURE DE FRANCE.
envois , & les diftribueroient par ordre al
phabétique ; ils n'auroient plus qu'à met.
tre en oeuvre ces matériaux , & à en faire
le triage , en y joignant leurs propres recherches
. On nommeroit ceux qui auroient
le défirer , fi leurs remarques
para
en valoient la peine . On donneroit quelques
exemplaires , ou on accorderoit une
modération de prix à ceux , dont le travail
mériteroit cette diftinction , & dans trois
ans on auroit une édition du Moreri &
du Trévoux , qui ne coûteroit pas dix
mille écus au Roi , en penfions & logemens
des deux dépofitaires , plus exacte
& plus parfaite , que ne le pourroit faire
en dix ans une fociété de vingt Auteurs ,
qui auroient chacun mille écus de penfion.
ECHO
A O UST. 1751. 49
VICICACACIACADE ~ @DA
ECHO.
Par un Auteur célébre
EN vain la jeune Echo foupire pour Narciſſe ;
En vain au fond des bois elle court le chercher ;
L'ingrat fouffre qu'elle languiffe ,'
Et les plus tendres foins ne fçauroient le toucher.
Par tout une tendreffe extrême
Attache la Nymphe à ſes pas ;
Elle hait ce qu'il hait , elle aime ce qu'il aime ;
Le goût de fon berger prête à tout mille appas .
S'il court dans les forêts , où la chaffe l'attire ,
Elle imite le bruit du Cor ;
S'iltouche le hautbois , la Nymphe qui l'admire,
Sçait lui rendre accord pour accord ;
Quand du fon de fa flûte il enchante Zéphire ,
Elle en rend tous les fons, mais plus tendres encor.
Bravant l'Amour & fon Empire ,
Et trop charme de fon
repos ,
Un jour l'indifferent s'exprimoit en ces mots :
En vain tufais partout triompher ta puiffance ;
Amour , tu ne peux rien fur moi ;
Aimable paix des coeurs , tranquille indifference ;
Je jure de n'aimer que toi.
Malgré le défeſpoir où ce ferment le jette ,
Echo lui donne encor fa foi ;
Et de fes chants ingrats la Nymphe lui répete ,
Je jure de n'aimer que toi,
C
so MERCURE DE FRANCE .
Echo devient plus tendre , & plaît moins chaque
jour ;
Elle fuccombe à fon deftin funefte ,
Et du peu de voix qui lui reste ,
Elle preffe le Ciel de venger
fon amour.
J'ai langui pour un infenfible ;
Il a vû mes honteux defirs ;
Son indifference inflexible
Eft le feul prix de mes foupirs.
Je n'écoute plus que la haine ,
Puifque mon amour ne peut rien ;
Dieux , juftes Dieux , vengez ma peine
Par un fupplice égal au mien .
Jes voeux font exaucés ; au bord d'une fontaine ,
Narciffe en ce moment goûtoit un doux repos ;
De lui- même une image vaine
Se préfente à lui fous les flots,
Cette beauté l'enchante , avec trouble il l'adore ;
Il fent naître en fon coeur des tranfports inconnus
Il languit , il brûle , il foupire ;
Tout plein de cette image , il ne fe connoît plus ;
Veut-il embraffer ce qu'il aime e
L'eau fe trouble & l'image fuit ;
Quand elle reparoît , fon plaifiveft extrême ;
En s'approchant encor , fon eſpoir le détruit ;
Toujours féparé de lui - même ,
Il s'échappe fans ceffe , & toujours fe pourſuit.
De moment en moment, dans fes veines s'allume
Un feu qui lui coûte le jour ,
A OUS T. SI 1751.
De fes defirs trahis la flamme le confume ;
Il meurt enfin de douleur & d'amour.
Echo même gémit d'un fi cruel martyre :
J'expire , dit Narciffe , Echo répond , j'expire.
Vole , Amour , étens ta puiffance ,
Mais n'exerce point tes rigueurs ;
De chaque trait que ta main lance ,
Bleffe & charme toujours deux coeurs.
Amans que l'Amour récompenſe ,
Vos defirs font des biens charmans ;
Mais les defirs fans l'efpérance ,
Sont le plus affreux des tourmens.
DE L'ORDONNANCE SPIRALE
DES GRECS ET DES ROMAINS.
M
Par un Officier Général.
Onfieur le Chevalier de Folard,
dont l'érudition eft fi connue ,
dit dans fes ouvrages , que les Grecs appelloient
Spirale , l'Ordonnance des Ar
mées Romaines.
Plutarque , en exprimant l'ignorance
des Arcades fur les évolutions & les ordres
de bataille , nous parle auffi d'une
Ordonnance en fpirale. Voici fes termes ,
felon la Traduction de M. Dacier.
C ij
52 MERCURE DE FRANCE.
ود
Philopemen , dit-il , changea leur
»Ordonnance de Bataille, & leur armure qui
» étoient très - défectueuses , car ils ne por
» toient que des boucliers très - legers .
» parce qu'ils étoient très-minces , & fi
» étroits , qu'ils ne couvroient pas toute
la largeur du corps , & ils n'avoient
» que des piques , beaucoup plus courtes
que celles des Macédoniens , avec lef
quelles ils pouvoient combattre & frap-
» per de loin , car à caufe de leur legéreté ,
elles étoient faciles à lancer ; mais quand
» il falloit joindre l'ennemi , ils avoient
toujours du défavantage . Pour ce qui
eft de l'Ordonnance de leur bataille , ils
» n'étoient point accoûtumés à celle ,
» qu'on appelle Spirale ; ils ne fe fervoient
» que de la Phalange ou bataillon quarré ;
» mais n'ayant point de front qui préfentât
plufieurs piques enfemble , & ne connoiffant
point l'art de fe faire un rempart
de fes boucliers , joints enſemble
& bien ferrés , comme la Phalange des
» Macédoniens , ils étoient d'abord ou-
» verts & rompus. Philopémen changea
l'un & l'autre .
Voilà donc une Ordonnance en ſpirale ,
chez les Grecs & chez les Romains . Quelle
peut être cette Ordonnance ?
2. Euclide , d'Aléxandrie ; Eubulide
AOUS T 1751: 53
fon Difciple ; Apollonius , de Pergée le
Grand , Géométre des Cônes , & par conféquent
des lignes courbes , Difciple d'Eubulide
, étoient des Géométres qui parurent
fucceffivement entre les vies de Philippe
de Macédoine & de Philopémen.
Conon , de Samos , Eudoxe de Cnide , furent
auffi du nombre . Euctemon & plufieurs
autres les avoient précédés. On feroit même
une Lifte confidérable des Géométres
des deuxième , troifiéme , quatrième &
cinquième fiécles , avant le Regne d'Augufte
, & l'Ere Chrétienne , qui connoiffoient
tous les lignes courbes . La ligne
fpirale , dite fpeira , en Grec , étoit de ce
nombre ; c'eft cette courbe , qui partant
d'un centre , file & devide , pour ainfi
dire , ce centre , & s'en éloigne continuellement
, en multipliant fes enveloppes au
tour de ce même centre , fans former jamais
une figure , fans fe fermer ; comme
cette courbe décline toujours , & que les
parties qui la compofent , ont toutes un
centre different , qui décline toujours luimême
, le nom de ſpeira qui lui fut donné ,
exprimoit en général , un mouvement.
courbe , toute espéce de courbure , en un
mot , le total des courbes.
Enéas Tacticus , qui vivoit du tems de
Philippe & d'Ariftote , & tous les Tacti-
Cij
$4 MERCURE DEFRANCE.
ciens Grecs étoient Géométres. La conf
titution des files & des rangs d'un Corps
de troupes , tous leurs mouvemens , & les
rapports d'un Corps avec un autre , eurent
néceffairement pour baze , les combinaifons
& les rapports de la Géométrie. Il
n'y avoit même que des Géomêtres qui
pûffent fe mêler de la Tactique , & nous
voyons qu'Alien , qui n'étoit point militaire
, n'excufe l'entrepriſe qu'il forma
d'écrire fur la Tactique , que fur ce qu'il
étoit Mathématicien . Ce font les termes
de la Préface .
Ces Tacticiens appellerent donc fpeira ,
dans la Tactique , tout mouvement curviligne
, & en effet , les courbes que les foldats
décrivent dans l'exercice individuel ,
& que les Corps décrivent dans l'évolu
tion générale , n'étant jamais ni ovales , ni
ellipfes , ni cercles parfaits , ni autre courbe
finie & fermée ; & fpeira , fignifiant
précisément une ligne qui décline fans
pouvoir fe fermer , & en général , l'action
de courber , ce mot parut le plus convenable.
Auffi fpeira , fignifioit à la fois dans
le langage ordinaire , un plis ou replis , un
ornement que les femmes mettoient au
bras ou au col , la baze d'une colonne , un
petit pâté , le tortillement d'un ferpent
les finuofités d'un ruiffeau , les noeuds d'un
>
A OUS T 1751. 55
arbre : & les Latins , l'adoptant fous toutes
, ces formes , fpeira devint chez eux
fpira , & n'eut d'autre définition que celle
de flexus.
3°. Quelle étoit donc l'Ordonnance fpirale
des Grecs & des Romains ? Les quatre
Phalanges qui compofoient une armée
complette , ou les trois lignes d'une armée
Romaine étoient - elles mues & repliées
comme des oublis ? Une aîle fervant
de centre , toute l'armée s'entortilloit-elle
autour , & formoit- elle la fpirale des Géométres
, ou le limaçon qu'on faifoit décrire
à notre foldat dans notre ancien
exercice pour le former ? Ou bien cette
armée , étant fuppreffée & réduite en un
bloc , en un centre , ffiillooiitt--oonn ,, devidoiton
ce centre , pour en tirer cette fpirale ?
De quelque maniere qu'on traçât cette
fpirale , elle ne pouvoit jamais fervir à un
ordre de bataille , ni pour l'offenſive , ni
pour la défenfive , & en effet , il n'en eft
aucun exemple , ni chez les Grecs , ni chez
les Romains , ni chez aucune Nation. Ce
n'étoit donc pas une Ordonnance , un Ordre
de Bataille ; & le mot fpeira ne doit
être pris que pour le flexus des Latins ,
le
mouvement curviligne.
Mais d'où vient que Plutarque , felon
M. Dacier , & d'autres Auteurs , felon M.
Cij
16 MERCURE DE FRANCE.
de Follard, difent Ordonnancefpirale? C'eſt
que les Traducteurs trouvent fréquemment
de grands embarras dans le texte
& que l'effort qui les en tire , déchire
toujours un peu la penfée de l'Auteur , ou
que l'on applique aux termes permanens
d'une Langue morte , les expreffions changeantes
de celle qu'on parle , comme je
viens d'employer le terme d'oubli .
Plutarque ne dit Ordonnance de bataille
Spirale ,, que
dans la Traduction. Dans le
Grec , il dit , fans aucune équivoque ,
Tactique en spirale.
Or , comme la Géométrie a fes degrés
diftincts , la Science de la Tactique a les
fiens. L'exercice particulier du foldat , celui
de la file , du rang , de l'efcoüade , de
la Compagnie , du Bataillon , de la Phalange
, étoient dans la Tactique ou Science
des mouvemens militaires , ce que les
Elémens d'Euclide étoient dans celle des
Mathématiques .
Comme la haute Géométrie n'eft point
l'affaire de l'Arpenteur , la haute Tactique
ou Science de manier une armée felon les
rapports de fes Corps , de fes differentes
armes & des variations du terrain , n'eft
point la Tactique du foldat . L'une cft l'objet
d'un Caffini , l'autre celui d'un Général
; mais comme la Planimétrie n'eſt pas
A O UST.
1751. 57
moins
Géométrie , pour n'être pas la haute
Géométrie , l'exercice particulier
du foldat
, fur fon terrain , de la tête au milieu
ou à la queue de fa file , de la droite à la
gauche ou au milieu de fon rang , par des
replis , par des mouvemens
curvilignes
,
mêlés de directs , en un mot par le flexus
on fpeira , eft également
Tactique .
Ainfi la Tactique étoit la Science des
mouvemens du foldat , & fur fon propreterrain
, & dans celui de fa Compagnie ;
des mouvemens des Compagnies dans le
Bataillon ; des Bataillons dans le Régiment;
des Régimens dans la Phalange ; des Phalanges
dans la totalité de l'armée , & de
l'armée dans l'efpace donné.
En conféquence , Plutarque , en difant
que les Arcades n'étoient point dreffés à
la Tactique en fpirale , exprime qu'ils n'étoient
point dreffés à ces mouvemens , à
ces exercices individuels , qui font les préa
lables néceffaires aux évolutions des Corps;
qu'ils ne formoient qu'une maffe incapable
d'évolutions , & que cette maffe étoit telle ,
que le premier rang étant le feul qui opposât
fes demi piques à l'ennemi, cette foible
réfiftance , & ce défaut de fubdivifions
& de Tactique intérieure, les mettoient
hors d'état de vaincre. C'eft de cette ignorance
que Philopémen les tira quand il
fut élu Général . Су
58 MERCURE DE FRANCE .
En effet , les Arcades ne connoiffant
point cette Tactique intérieure , ces flexus,
ces fpirales , ils ne pouvoient agir qu'avec
confufion . Le Général , le plus profond
dans la haute Tactique , ne pouvoit non
plus en faire uſage fans celle- là , que M.
Newton de la Géométrie fublime , fi celle
des lignes & des furfaces lui eût manqué.
La Tactique qu'executent les foldats fur
le terrain qu'occupe leur Compagnie , enfeigne
des mouvemens circulaires & des
mouvemens directs ; mais les premiers font
bien plus nombreux que les autres . Tous
ceux qui ont pour objets le manîment des
armes & les differentes pofitions que le .
foldat doit prendre dans l'efpace qui lui
eft donné , font circulaires ; ceux des contre-
marches ou dans le rang ou dans la
file , employent deux flexus ou fpirales , &
un mouvement direct. Par conféquent cette
Tactique intérieure devoit être nommée
la Tactique en courbe , la Tactique en
Spirale , & comme la haute Tactique , qui
n'a pour objet que de mouvoir les Corps
en maffe , fans égard à leur intérieur
n'employe pas plus de lignes courbes que
*
* Un chefde file qui doit fe porter au centre ou à
la queue de fa file , fait un demi tour à droite , enfuite
quelques pas en ligne directe , & fe remet enfin
par un fecond demi tour ; de- même pour paffer
AOUS T.
19 1751.
de droites , elle ne pouvoit pas être appel
lée Tactique en fpirale.
La Tactique en fpirale étoit donc la
Tactique intérieure que les foldats exerçoient
fur le terrain de leur Compagnie ,
relativement à l'harmonie des armes , à
l'accord des rangs & des files , foit en totalité
, foit en partie relativement au front ,
au derriere , à l'un & l'autre flancs , &
aux fubdivifions , qui par des mouvemens
oppofés pouvoient préfenter une réfiftance
méthodique de tous côtés , auffi le nom
de Taxis , Tactique , fut donné à une demie
Compagnie Macédonienne , compofée
de 128 hommes , parce que ce nombre
étoit le premier qui fût fufceptible de
permutations intéreffantes.
4°. C'eft par la même raifon que les
Grecs appelloient en général , la Tactique
d'un côté à l'autre dans le même rang où il eft.
Un Corps , un Bataillon , qui fe meut à droite
ou à gauche , fait une converfion , & enfuite fon
mouvement eft direct ; il en faut excepter cependant
des Problèmes particuliers , comme celui de la
converfion alterne , qui pofte un Bataillon en avant,
mais vis- à-vis du terrain qui feroit occupé par le
Bataillon de la droite , ou par celui de la gauche . Par
exemple , ce Bataillon faifant converfion à droite ,
& enfuite converfion à gauche , il fe trouve en
avant de celui de la droite. C'eft- là la converfion
alterne . Mais les Grecs lui préféroient ordinairement
le mouvement oblique
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
Romaine , Tactique en fpirale. Le foldat
Romain , qui combattoit par Compagnie
l'épée à la main , occupoit prefque le double
de terrain que le Phalangite Macédonien
, & le Piquier de Sparte. Cet efpace
lui étoit donné , afin qu'il fe tournât à
droite & à gauche plus aifément ; qu'il pût
mieux parer & efquiver le coup , mieux
choifir & porter le fien , en forte qu'il
étoit continuellement dans un mouvement
fpiral , curviligne , au lieu
que chez
les Grecs , les piques étant une fois préfentées
, felon l'harmonie des cinq ou fix
premiers rangs , le combat étoit exécuté
directement , fans que les Piquiers euffent
à faire de nouvelles fpirales , de nouveaux
ftexus. De-là , quelques Grecs ont nommé
fpirale , la méthode générale des foldats
Romains dans l'action , c'eft - à-dire , la
Tactique intérieure qu'ils fuivoient dans
leur manipule , & les Traducteurs , confondant
ces differences , ont fubftitué au
mot de Tactique , celui d'Ordonnance
d'Ordre de bataille.
Il est donc inutile de chercher dans les
manoeuvres générales , une Ordonnance de
bataille Spirale , qu'on ne peut trouver.
Auffi M. Dacier , après avoir pris cette
peine , pour fatisfaire à fon exactitude , ſe
plaint de l'inutilité de fes recherches.
AOUS T. 1751. 61
» J'avoue , dit- il , que je n'entends point
» cette Ordonnance fpirale , & que dans
» les Traités de Tactique que j'ai lûs , je
» n'ai rien trouvé de cette Ordonnance . Il
fe feroit évité cette peine , en diftinguant
le mot de Tactique , de celui d'Ordonnance ,
& en confultant , non pas les Ordres de
bataille , mais l'exercice du foldat dans
fa Compagnie , & l'origine du mot de
Tactique , donné au nombre 128. Mais
c'est toujours beaucoup pour un Sçavant
qui n'étoit point militaire , de s'être défié
de l'Ordonnance fpirale , dès qu'il avoit
pris le mot d'Ordonnance , pour celui de
Tactique.
Il ne faut pas multiplier inutilement
les doutes , & fuppofer que , puifque le
mot fpira , en Latin , qui vient du mot
Grec fpeira , & qui fignifie la ligne fpirale
, a un rapport avec le verbe fpirare ,
qui ne fignific point courber ; le fubftantif
Grec fpeira , pourroit venir auffi d'un verbe
qui lui donneroit une autre fignifica
tion ; cela n'eft pas . Par conféquent le
mot de Tactique en fpirale , Tactique en
courbant , eft une expreffion tirée de la
Géométrie par les Grecs , & appliquée
généralement à l'ufage des lignes courbes ,
que les foldats décrivent , & dont le gen-,
re ne pouvoit être exprimé fans péri62
MERCURE DE FRANCE.
phraſe , fi l'on n'eût adopté un terme ge
nérique , & ce terme générique étoit le
plus convenable chez les Grecs , puifqu'il
exprimoit , hors de la Géométrie , le flexus
des Latins , le courbe , le déclinant , le
circulaire même.
5 ° . Le flexus eut chez les Romains le
même fens , que lefpeira avoit eu chez lès
Grecs ; mais comme il nous refte plus de
détails fur les Romains que fur les Grecs ,
nous avons plus de chofes fur le flexus
& comme ceux- ci avoient eu les autres
pour maîtres , on ne peut douter que le
fpeira n'eût eu les mêmes diftinctions que
les Romains donnerent enfuite au flexus.
L'Acies globofa , ou le rond l'Acies
oblonga , ou l'ovale ; l'acies lunata , la demilune
, ou le croiffant ; l'acies implexa , te
finueux ou le ferpentant , enfin toute forme
de troupe étoit opérée , ou en avant ,
ou en arriere du terrain , fur lequel on
étoit en ligne , foit qu'on portât cette
nouvelle forme fur la droite , ou fur la
gauche ; dans tous les cas , l'opération étoit
nommée flexus. Quand on opéroit en
avant , on l'appelloit ante-flexa , ou anticaflexa
; en arriere reflexa , ou retroflexa =
par exemple , l'acies lunata ante-flexa ,
étoit un croiffant , dont les cornes ( c'està-
dire , la droite & la gauche ) faifoient le
AOUS T. 1751. 63
mouvement , & fe plioient en avant , en
forte que le centre qui ne bougeoit , reftoit
enfoncé en arriere. De même , l'acies
lunata retroflexa , étoit la demi -lune
bombante en avant , parce que les cornes
fe plioient en arriere .
L'acies implexa , qui imite les finuofités
d'un ruiffeau, n'étoit pas plus appelléeflexa,
que l'acies lunata , quoique l'implexa fût
compofée d'un nombre de lunata , alternativement
ante-flexa , & retroflexa.
Enfin , quand la forme qu'on prenoit
étoit rectiligne , on appelloit également
acies inflexa antica , ou acies ante-flexa ,
celle qui étoit opérée par des mouvemens
en avant , & acies inflexa poftica , ou acies
retroflexa , celle qui étoit exécutée en arriere.
Telle étoit la fignification du flexus
des Romains , & du fpeira des Grecs.
64 MERCURE DE FRANCE .
ms from fie reg kan regijan regijan regljen reglian region regkon regkin
E PITRE
CONTRE LA SA TYRE.
A M. Renauld , Lieutenant de Maire de
Ville à Gifors.
S
Ur des foupçons fâcheux , Renauld , pour te
confondre ,
A ta tendre amitié Ma mufe doit répondre.
Quoi ! L'enfant du Vexin , monftre impie & cruel ,
Du trait le plus ingrat lâchement criminel ,
Auroit ofé fletrir fa Capitale entiere ,
*
Et verfer le poifon dans les flancs de fa mere?
Eftime t'on fi peu celui que tu chéris ,
Que de le mettre au rang de ces méchans efprits ,
Nés pour facrifier l'honneur à la fatyre ,
Et les plus faints devoirs au plaifir de médire ?
Injufte & triste fort d'un amant des neuf Soeurs !
Souvent fon innocence eft couverte d'horreurs.
Pour avoir quelquefois monté la double cime
S'il paroît un libelle , il eft auteur du crime.
J'aime les vers , dit- on , je ne m'en défends pas.
Oui , pour moi l'art des vers a de fecrets appas ,
Et je plains d'un efprit l'affreufe féchereffe ,
S'il ne fent aucun goût pour les feurs du Permeffe;
Mais eft il donc bien vrai que fur ces bords charmans
* Gifors eft la Capitale du Vexin Normand.
A O UST. 175.1. 65
Apollon foit toujours entouré de méchans ?
Malgré les préjugés d'un critique langage ,
Le fage en le parlant fe montre toujours fage .
Les droits les plus facrés de la fociété
Ne fouffrent rien du feu dont il eft agité ,
Et les bons Citoyens ne font point dans les rimes ,
De fon enthouſiaſme innocentes victimes.
Si des vices mafqués nous découvrant l'erreur,
Il fonde quelquefois dans les replis du coeur ,
Pour corriger fans fiel les moeurs de fa Patrie ,
Il employe avec art l'aimable Comédie.
C'eſt-là qu'aux vicieux il préfente un miroir ,
Où l'homme , tel qu'il eft, prend plaiſir à ſe voir ;
Mais au Théatre feul admettant la cenfure ,
Hors de ces lieux charmans , illa fuit , il l'abjure ,
Et fouffrant les défauts dont il fut le Cenfeur ,
Il vit en Citoyen & non pas en Auteur .
Ainfi , tirant honneur de fes fécondes veilles ,
Il fait à l'Univers admirer fes merveilles ,
Et coulant d'heureux jours fans craindre d'ennemis,
Des hommes & des Dieux fes talens font chéris.
Prends foin de me défendre , ami , je t'en convie ;
Tu fçais les fentimens dont mon ame eft nourrie ;
Comme toi , tu le fçais , je détefte un Auteur ,
Dont l'efprit égaré brille aux dépens du coeur.
Qu'à la haine immolé par un jufte anathême ,
Ainfi que fes écrits , il périfle lui -même !
Affûré de mes moeurs & de ma bonne foi ,
Renauld, fais donc la paix entre ta Ville & moi.
66 MERCURE DE FRANCE.
Si ma Mufe pour elle eût eu le don d'écrire ,
C'eût été fa louange , & non pas fa fatyre.
Je fçais que dans fon fein repofent des enfans ,
Dignes par leurs vertus du plus fublime encens ,
Que la Robe & l'Epée , à la gloire ſenſibles ,
Rendent au deshonneur leurs murs inacceffibles ;
Que ravis d'un Sujet , * tel qu'ils l'ont mérité ,
Réunis avec lui dans la Société ,
Ils font tous le bonheur de leur Paſteur aimable ;
Que les femmes y font d'un commerce agréable,
Et qu'il eft plus d'un Cercle éloigné du tracas ,
Où chez elles l'efprit le diſpute aux appas.
Si je fçavois louer , j'en dirois davantage.
Quelqu'indigne qu'il foit ,accepte mon hommage
Et de notre amitié refferrant les liens ,
Rends-moi l'amour auffi de tes Concitoyens.
* L'Abbé Vinot , Docteur de Sorbonne .
Par M. D . ** , Licentié ès Droits .
A O UST. 1751. 67
DISSERTATION
Sur le fujet de la quatrième Eglogue de
Virgile.
I. Na crû durant plufieurs fiécles
que l'Enfant célébré dans la quatriéme
Eglogue de Virgile , étoit Saloninus
, fils de Pollion . On fe perfuadoit alors
que ce prétendu Saloninus étoit né fous le
Confulat de fon pere , qui l'avoit ainfi
nommé , parce qu'il avoit pris Salones ,
Ville de Dalmatie . Le P. de la Rue a détruit
ce fyftéme , en démontrant qu'aucun
des enfans de Pollion n'avoit été appellé
Saloninus. Un de fes petits- fils , qui porta
ce nom , mourut tout jeune , plus de quarante
ans après la publication de notre
Eglogue. Cette découverte , fondée fur
l'Hiftoire , n'a pas conduit le fçavant Commentateur
auffi loin qu'elle auroit pû le
faire ; il décide qu'un fils de Pollion , né
fous fon Confulat , autrement nommé que
Saloninus , fait le fujet de la quatrième
Eglogue de Virgile ; erreur qu'il auroit
certainement évitée , s'il avoit fait plus
d'attention à certains traits de ce Počine ,
lefquels ne peuvent nullement s'appliquer
à un fils de Pollion .
GS MERCURE DE FRANCE.
II . Ces mêmes traits ont fait juger à
quelques Interprétes modernes , qu'il falloit
ici chercher un enfant du fang des Céfars ,
& deſcendant de Jupiter lui-même , & ils
ont crû l'avoir trouvé dans le jeune Marcellus
, fils de Marcellus & d'Octavie ,
foeur d'Octave . Cette brillante conjecture
a été à la mode pendant quelque tems ,
mais elle est enfin tombée dans l'oubli ,
parce qu'elle fuppofait fauffement que
Marcellus étoit né & avoit été adopté par
Octave fous le Confulat de Pollion. En
effet , felon les témoignages de Velleius
Paterculus & de Dion , Marcellus mourut
fur la fin de l'an 731 de Rome , & il avoit
alors vingt ans . C'eft ce que nous apprenons
de Properce . Occidit & mifero ( Marcello
) fteterat vigefimus annus. Il devoit
donc être né l'an de Rome 712 , c'est-àdire
, deux ans avant que Pollion fût Conful.
D'ailleurs Plutarque dit expreflément
qu'Octave n'adopta Marcellus que quand
il le choifit pour gendre . Hunc ( Marcellum
) generum fimul & filium fibi fecit Auguftus.
Ajoutons qu'on avoit déja confulté
les Livres de la Sibylle ( au commencement
de l'année 716 , ) & que la guerre contre
les Parthins étoit terminée lorfque Virgile
publia fa quatriéme Eglogue. Le Poëte le
fait affez fentir en parlant des tems heuAOUST.
1751. 69
reux prédits par la Sibylle , & de la pacification
de l'Univers , qui n'arriva qu'après
la défaite des Parthins , l'an 715.
III. J'ai extrait ce que je viens de dire
au fujet du jeune Marcellus , d'une fçavante
Differtation , imprimée dans les Mémoires
de Trévoux. On peut y recourir fi
l'on eft curieux d'un détail plus circonftancié.
L'Auteur de cette pièce étale beaucoup
d'érudition , pour montrer que la
plupart des traits de notre Eglogue ne
peuvent convenir qu'à Drufus , qui néanmoins
ne vint au monde que deux ans
après le Confulat de Pollion : il foutient ,
avec raifon , que l'âge d'or , dont le retour
eft annoncé par Virgile , avoit effectivement
commencé dans le tems que ce Romain
étoit Conful , c'est-à - dire , après la
paix de Brindes , qui fut conclue l'an 714.
Enfin il croit que le Conful dont il eſt
fait mention dans le deuxième vers de l'Eglogue
, n'eft pas Pollion , mais bien Augufte
lui- même , & c.
Tel eft à peu près le Systême de M. Ribaud
de Rochefort , & fon opinion paroît
d'autant plus probable , qu'elle s'accorde
mieux avec l'Hiftoire du tems & l'état de
l'Empire. On fçait qu'au commencement
de l'année 716 , Augufte avoit époufé Livie
, du confentement de Néron , fon pre70
MERCURE DE FRANCE.
mier mari. Elle étoit alors enceinte de fix
mois , & le printems fuivant elle accoucha
de Drufus. Celui- ci paffoit pour fils d'Augufte
, comme je le dirai plus bas , & en
conféquence il devoit recevoir la vie des
Dieux , voir les Héros parmi les Dieux & en
être vû lui-même ; il pouvoit être appellé il
Luftre rejetton de Jupiter , dont on croyoit
que les Jules tiroient leur origine. Lucine
eft Livie elle -même : Augufte eft Apollon ;
Tiphys eft Agrippa , Général de la Flotte
dont Augufte fe fervit faire la guerre
pour
à Pompée & à la Sicile , & c.
IV. La quatriéme Eglogue de Virgile a
toujours été intitulée Pollion . M. Ribaud
auroit pû la laiffer en poffeffion de ce titre
fans nuire à fon Syftême ; il lui auroit ſuffi
de dire qu'elle avoit été dédiée & préſentée
à Pollion , l'un des Protecteurs de notre
Poëte , à deffein qu'elle fût communiquée
à Augufte lui -même. Le fujet qu'elle
traité eft intéreffant , grand , fublime &
digne de l'attention d'un Romain qui
avoit été Conful : * Si canimus Sylvas , Sylva
fint Confule digne. L'apoftrophe adreffée
au même Pollion , ( Teque adeò decus
hoc avi , te Confule inibit Pollio , & c. ) femble
ne pas permettre de chercher dans
*
Virgile s'eft fervi de Confule , au lieu de Confu
lari , qui ne pouvoit entrer dans ſes vers.
AOUS T. 1751 .
71
Virgile un autre Conful que lui . Je fouhaiterois
ne trouver rien autre choſe à relever
dans l'opinion du docte Ecrivain
que je viens de nommer ; mais quoique je
convienne avec lui que l'Eglogue dont il
s'agit ne peut avoir été compofée avant
l'année 716 de Rome , je ne puis néanmoins
me réfoudre à admettre fon ſyſtème
, & cela pour plufieurs raifons
vais indiquer.
que je
1º. En fuppofant avec Dion , fur un
bruit populaire & incertain , que Drufus
ait dû la vie à Augufte , qui avoit eu , diton
, quelque habitude avec Livie avant de
l'époufer , eft- il aifé de fe perfuader que
Virgile ait été affez téméraire pour faire
connoître à l'Univers un fait de cette nature
? Dion nous affûre que Drufus , après
fa naiſſance , fut envoyé à fon pere , après
la mort duquel il fut mis fous la tutelle
d'Augufte , avec Tibere , fon frere.
2. Virgile n'ignoroit aucune de ces
particularités ; comment donc auroit- il ofé
promettre l'Empire du monde à Drufus
que Céfar lui- même ne regardoit pas comme
fon fils ? Comment auroit-il pu l'appeller
enfant des Dieux & rejetton de Jupiter
? S'il avoit parlé de Drufus , n'auroit il
pas fait fentir qu'Augufte , malgré tous
fes déguiſemens , en étoit véritablement
72 MERCURE DE FRANCE.
le pere ? De quel il ce Prince auroit- il
envifagé une femblable hardieffe ?
3. Il n'y avoit pas fort long- tems
qu'Augufte avoit époufé Livie , quand notre
Eglogue fut mife au jour ; cette Princeffe
étoit jeune & pouvoit encore donner
à fon nouveau mari plufieurs enfans
, qui auroient été fes légitimes fucceffeurs
; le Poëte auroit donc perdu le
bon fens , s'il avoit deftiné l'Empire du
Monde à un enfant qu'Augufte ne reconnoiffoit
pas & ne devoit pas reconnoître
pour fon fils.
4°. Si l'on s'attache au fentiment de M.
Ribaud , l'Univers paroîtra avoir été pacifié
par d'autres vertus que celles d'Augufte :
Pacatumque reget patriis virtutibus orbem.
Bévue groffiere , qu'on ne doit pas attribuer
au plus poli & au plus ingénieux de
tous les Poëtes .
5 °. Enfin fi Virgile avoit parlé d'un fait
fi connu , d'où vient auroit- il affecté d'être
fi obfcur ? Pourquoi auroit- il confondu le
préfent , le paffé , l'avenir ? Comment auroit-
il pû invoquer Lucine , & dire que le
regne d'Apollon alloit s'affermir ? &c. Il
n'eft pas aifé , ce me femble , de bien répondre
à toutes ces objections , & à plufeurs
autres que j'omets pour abreger.
C'est ce qui m'a engagé à propofer une.
nouvelle
A O UST.
1751. 73
nouvelle conjecture , contre laquelle elles
ne peuvent avoir lieu.
V. Ma conjecture eft fondée fur l'autorité
de Suétone . Cet Hiftorien parle ainfi
d'Augufte : " Il eut Julie de fon mariage
>> avec Scribonia ; il n'eut point d'enfans
de Livie ; celle- ci accoucha , avant le ter-
» me , d'un enfant qui ne vêcut point. Ex
Scribonia fuliam , ex Liviâ nihil liberorum
tulit .... Infans qui conceptus erat , immaturus
eft editus. In vitâ Aug. n . 73. Or j’eſtime
que l'enfant dont parle ici Suetone ,
eft celui que Virgile célébre dans fa
triéme Eglogue.
qua-
Peu de tems après la naiffance de Drufus,
Livie fe trouva enceinte , ce qui charma
beaucoup Augufte & tous fes favoris . Virgile
ne s'oublia point dans une occafion fi
favorable ; il fit fa quatriéme Eglogue pour
féliciter les nouveaux Epoux. Ceci fuppofé,
il ne reste plus aucune difficulté dans ce
Poëme.
1º. Tout ce qu'on a attribué à Marcellus
& à Drufus , convient beaucoup mieux à
l'enfant dont il eft parlé dans Suetone .
20. Virgile parloit de l'avenir : de- là
l'obscurité mystérieuse qu'il affecte de répandre
fur tout ce qu'il dit ; il femble ne
proferer que des oracles. Les prédictions
de la Sibylle de Cumes pouvoient être
Ꭰ
2
74 MERCURE DE FRANCE.
claires ; mais le Poëte ignoroit fi elles regardoient
l'enfant que Livie portoit dans
1on fein.
3. Il est évident que notre Auteur parle
d'un enfant qui n'étoit pas encore né ; l'invocation
qu'il adreffe à Lucine ne permet
pas d'en douter. Le fecours de cette Déeffe ,
qui préfidoit aux accouchemens , auroit été
inutile pour un enfant qui auroit déja
joui de la lumiere , & pour une mere qui
n'étoit plus en danger.
4° . Tuus jam regnat Apollo. Apollon ,
felon les uns , eft ici Céfar lui-même ; felon
les autres , c'eft le fils de Jupiter & de
Latone , & il eft dit qu'il va regner , parce
que l'âge d'or prédit par la Sibylle qu'il
infpiroit , eft fur le point d'arriver. Idées
de Scholiaftes. Dion raconte que la mere
d'Augufte fe vantoit publiquement d'avoir
eu commerce avec Apollon , & qu'Augufte
devoit la vie à ce Dieu. Virgile entre
dans l'efprit de cette femme , & dit
qu'Apollon va regner , parce que le petitfils
de ce Dieu , prétendu pere d'Octave
doit gouverner un jour l'Empire du
Monde.
5° . L'enfant dont il eft fait mention
dans Virgile , n'a pas encore reçû la vie
des Dieux , mais il doit bien tôt la recevoir
; accipiet il ne voit pas encore les
AOUS T.
1751. 75
Dieux & les Héros , mais il les verra dans
la fuite ; videbit : la terre ne lui fait pas
encore fes préfens ; fon berceau ne lui produit
pas encore de fleurs , mais cela doit
arriver dans peu de tems ; fundet , fundent ,
c. Ces differentes circonftances font autant
de nouvelles preuves qu'il s'agit dans
Virgile d'un enfant qui n'avoit pas encore
vû le jour.
VI. Il feroit inutile d'en dire davantage.
Dans mon fyftême tout le trouve clair ,
jufte , naturel ; les applications fe font d'elles-
mêmes , pour ainfi parler , & toutes les
difficultés difparoiffent. Je finis donc par
quelques petites obfervations qui ne feront
peut-être pas inutiles.
1. Ce que j'ai avancé , fuppofe que
notre Eglogue n'eft que le réfultat de ce
que l'on débitoit fur les prédictions réelles
ou prétendues de la Sibylle de Cumes ;
auffi y apperçoit- on toute l'obfcurité des
oracles.
2º. Le Poëme paroît avoir été écrit un
peu plus tard qu'on ne le croit communément.
La guerre contre Pompée étoit commencée
quand Virgile le donna au Public,
Pour s'en convaincre , il ne faut que jetter
les yeux fur les endroits où le Poëte fait
allufion à la même guerre. Erunt etiam altera
bella , &c. Au refte il n'étoit pas n
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
ceffaire , quand il parut , que l'Univers
fût entierement pacifié ; mais il ſuffiſoit
que cette pacification générale dût arriver
dans un certain tems que notre Auteur ne
défigne point.
3. Les endroits , Incipe rifu cognofcere
matrem : Matri longa decem tulerunt faftidia
menfes , &c. qui femblent indiquer des
évenemens préfens & paffés , ne font nullement
contraires à mon opinion . On fçait
quel eft le langage des grands Poëtes ; le
préfent , le paffé , l'avenir , tout fe confond
, lorfqu'ils fe laiffent entraîner par
leur enthouſiaſme .
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
M
Onfieur , je prends la liberté de
vous adreffer quelques nouvelles
obfervations fur l'enfant qui fait le fujet
de la quatriéme Eglogue de Virgile . Si ce
petit elfai vous paroît digne de voir le jour,
je vous prie de l'inférer dans votre Journal.
J'y expofe en peu de mors le fyftême que
j'adopte dans le Virgile que vous avez annoncé
il y a quelque tems , & que je donnerai
inceffamment au Public. Ces obfervations
feront bien -tôt fuivies de quelques
autres , qui feront voir que dans mon ou
vrage je n'ai pas beaucoup déféré à l'autorité
des Commentateurs, lorfqu'ils m'ont
A OUST 1751. 77
paru n'avoir pas rencontré jufte . Vous
verrez bien , Monfieur , que j'aurois pû
m'étendre beaucoup davantage fur le fujet
que je viens de traiter ; mais voulant être
court, je me fuis contenté d'indiquer les
preuves que je produits . C'eft pour la même
raifon que j'ai négligé tous les ornemens
de la diction & de l'érudition . Quoiqu'il
en foit , je crois en avoir dit affez pour
être entendu . Je fuis , & c.
Ant . Bourgeois , Curé de Saint Germain &
Principal du Collège de Crépy en Valois .
A Crepy , le 29 Mai 1751 .
Le
E Mémoire de M. de Vaucanfon , fur les
nouveaux Moulins à organciner les foyes,
que nous avons inféré dans le fecond Mercure
de Juin , a fait du bruit dans le Royaume
fingulierement dans les Vilies de Commerce .
Des Curieux , des Négocians , des Fabriquaris
même , nous ont écrit à cette occafion pour nous
prier de leur procurer la communication du
nouveau Tour à filer la foye des cocons. M.
de Vaucanfon , Citoyen auffi Zélé que Méchanicien
habile , s'est enfin rendü à nos follicitations.
Nous fouhaitons que fon exemple engage
ceux qui ont dans leur porte -feuille des
chofes utiles , à nous les communiquer.
D iij .
78 MERCURE DE FRANCE.
CONSTRUCTION
D'un nouveau Tour à filer la foye des cocons.
Par M. de Vaucanfon.
L
E grand ufage où l'on eft en France
& dans prefque tous les pays étran
gers de porter des étoffes de foye , fait affez
voir combien il eft important pour le Gou
vernement d'en augmenter & d'en perfectionner
la matiere prémiere.
Il fe fabrique dans le Royaume pour
neuf à dix millions de foye par an , & l'on
eft encore obligé chaque année d'en tirer
de l'étranger pour 14 à 15 millions pour
alimenter nos Fabriques .
On employe dans ces Fabriques deux efpeces
de foye differente ; l'une fert à faire
la chaine de l'étoffe , & l'autre fert à en
faire la trame.
Celle qui fert à faire la chaîne eft la
plus précieufe , parce qu'elle eft la plus
travaillée , & c'eft cette qualité de foye
que nous tirons principalement de l'étranger
, parce que très - peu de gens ont eu juf
qu'à préfent l'art de faire en France des
foyes affez belles pour avoir pû être em
ployées à cet ufage.
AOUST . 1751. 79
Cefont les Piémontois qui nous en fourniffent
, parce que ce font eux qui la travaillent
le mieux , & qu'ils font même les
feuls en Europe qui la fçachent bien tra
vailler.
Tous les Etats du Nord où il y a des Manufactures
d'étoffes de foye , font pareille
ment obligés d'avoir recours à eux pour la
chaîne de leurs étoffes ; ils la leur vendent,
ainfi qu'à nous , toute ouvrée & préparée ,
& ils fe réfervent par- là une main d'oeuvre
qu'ilsinous font payer d'autant plus cher aujourd'hui
, ,
que la confommation des étofes
de foye augmente de plus en plus , ainſi
que le nombre des Fabriques étrangeres .
Je ne crains point d'avancer que le produit
de la foye pourroit monter en France
à un grand tiers de plus qu'il ne monte
effectivement , foit par l'augmentation de
fa qualité & par conféquent de fon prix ,
foit par la diminution du déchet , fi on tiroit
de la matiere tout le parti qu'on en
peut tirer en la travaillant comme il faut ;
& ce qui confirme mon opinion , c'eft que
dans les endroits où l'on fabrique la foye
le plus mal, & où elle eft le moins eftimée ,
j'en ai fait faire à ne la pas diftinguer des
plus belles.
Pour faire voir le peu de parti qu'on a
tiré jufqu'ici de la foye qui vient chez
Dij
80 MERCURE DE FRANCE.
nous , & l'avantage confidérable qu'on en
retireroit en la travaillant autrement qu'on
ne fait, il faut premierement remarquer ,
que la foye fe fabrique d'abord fous une
efpece générale , qui eft la foye gréze , on
entend par foye gréze , la foye fimplement
tirée des cocons par le moyen d'un Tour
propre à cet effet,
Cette foye gréze reçoit enfuite differentes
fortes de préparations propres aux Manufactures
: on en fait de l'organcin , ou
on en fait des trames.
L'organcin n'eft autre choſe que deux
trois , & quelquefois quatre brins de foye
gréze , tordus chacun en particulier fur un
moulin , & retordus après tous enſemble
fur un autre moulin , & cela pour leur
donner une force & une élafticité propres
à obéir aux differentes extenfions qu'ils
fouffrent fur le métier lors de la fabrication
de l'étoffe. Ces differens brins de foye
ainfi tordus & retordus , fe nomment organcin
ou foye organcinée , & font toujours
employés pour faire la chaîne des
étoffes.
La foye pour trame , eft ordinairement
compofée de deux ou trois brins de foye
gréze , qu'on met pareillement fur le moufin
, pour y être tordus très légerement enfemble
; mais comme elle ne fouffre aucun
A O UST. 1751 . 81
effort ſur le métier , les brins n'en font jamais
tordus féparément .
La trame eft auffi compofée quelquefois
d'un feul brin de foye gréze , tordu foiblement
fur lui- même , que l'on nomme poil.
Comme ces trois efpéces particulieres de
foye ne font , à proprement parler , qu'autant
de differens apprêts donnés à la premiere
efpéce , qui eft la gréze , c'eft de cette
premiere opération que dépend principalement
la bonté des trois autres , & c'eſt
précisément cette premiere fabrication en
foye gréze qni eft mauvaiſe en France , &
dans laquelle uniquement les Piémontois
ont l'avantage fur nous pour la fabrication
des organcins .
L'efpece de foye la plus chere eft donc
l'organcin , parce qu'outre qu'elle eft compofée
de la plus belle matiere , c'est- à - dire
des cocons les plus fins , elle eft encore
plus travaillée dans ces fecondes opérations,
& l'excédent de fon prix eft toujours
d'un tiers fur celui de la trame.
Si notre foye dans fa premiere opération
étoit travaillée comme il convient ,
on pourroit en faire de l'organcin & gagner
ce prix confidérable , qui n'eft que
fur la main d'oeuvre , & que nous payons
argent comptant aux Piémontois , qui plus
avifés que nous , ne font prefque que de
D v
S2 MERCURE DE FRANCE.
l'organcin , parce qu'ils ont fenti
que le
double apprêt qu'on eft obligé de donner
à de la fimple foye gréze , une fois bien tirée
pour en faite de l'organcin , ne leur coû
te pas le furplas du prix auquel cet organcin
eft acheté au- deffus de la trame.
Il y a de plus une perte réelle de matiere
dans la maniere dont on tire chez nous la
foye des cocons ; une même récolte donne.
toujours des cocons de plufieurs qualités
differentes ; elle en donne de fins , de demi
fins , de fatinés & des doubles ; les cocons
fins font ceux dont le tiffu préfente à leur
fuperficie un grain très-fin & très - ferré ; les
demi fins ont le grain plus lâche & plus
gros ; les fatinés n'en ont point du tout ,
& les doubles font ceux où deux vers ont
travaillé & fe font enfermés enfemble.
Chaque qualité de cocons donne une
foye differente ; les fins donnent la plus
belle , les demi fins , tirés avec précaution ,
( c'est-à- dire avec une eau moins chaude )
en donnent une peu differente ; les fatinés
en donnent une de beaucoup inférieure
, & les doubles n'en fçauroient donner
qu'une très mauvaife , qui n'eft jamais d'aucun
ufage dans la fabrication des étoffes.
On a fait jufqu'ici tout ce qu'on a pů
pour perfuader ceux qui font tirer de la
foye , qu'il falloit tirer chaque qualité de
A O UST. 1751 83.
cocons féparément ; qu'il y avoit beaucoup
à gagner par la qualité de la foye qui en
rélultoit , mais on n'eft pas encore parvenu
à leur faire entendre raifon là-deffus ; il y
a beaucoup d'endroits où l'on tire les cocons
pêle-mêle fans aucun triage , & partout
ailleurs on fe contente de tirer féparément
les doubles & les fatinés ; les fins
& les demi-fins font toujous mis enfemble
dans la même baffine , enforte qu'on gâte
les beaux par le mêlange des inférieurs ,
qui eux-mêmes n'en font pas mieux tirés ,
parce que chaque qualité de cocons exigeant
une eau d'un degré de chaleur different
, il arrive que quand l'eau eft au degré
de chaleur convenable pour les cocons
fins , elle fe trouve trop chaude pour les
demi fins , qu'elle fait monter en bourre
& que fi on veut les purger comme il convient
, on perd alors la plus belle foye , qui
s'enleve des cocons fins ; fi d'un autre côté
on tient l'eau dans un degré de chaleur,
plus modéré & convenable pour les demifins
, la foye des fins ne fe détache plus
que très-difficilement , d'où il s'enfuit un
déchet très- conſidérable , indépendamment
de la mauvaife qualité de foye que l'on
fait.
On fera peut- être furpris de ce qu'une
Nation auffi active & auffi induſtrieuſe
D vj
S4 MERCURE DE FRANCE.
que la nôtre , foit reftée auffi long tems
dans l'ignorance relativement à cet objet ,
& que le propre intérêt des Particuliers ne
les ait pas engagés à fe perfectionner & à
imiter d'auffi proches voisins.
Il est bien aifé de fentir que c'eft l'effet
d'une mauvaiſe habitude , contractée dès
les commencemens , & qui n'a point changé
, parce que la befogne eft reftée entre
les mains des gens de la campagne , incapables
de fe corriger d'eux- mêmes , & òrdinairement
peu difpofés à fe laiffer inftruire
.
J'ai crû
que le meilleur moyen étoit de
fuppléer à leur ignorance & à leur négligence
, en corrigeant & en perfectionnant
le Tour dont ils fe fervent pour cette opération.
Ce Tour'eft celui avec lequel on tire la
foye des cocons par le moyen de l'eau
chaude ; il eft formé par un bâti de bois ,
qu'on nomme le banc du Tour ; fa longueur
eft d'environ 4 à cinq pieds , fur 2
pieds & demi de large , il a 2 pieds de
hauteur fur le devant & 2 pieds & demi
fur le derriere ; fur une traverfe de devant
il y a deux filieres de fer à 6 pouces environ
de diftance l'une de l'autre , & fur le
derriere il y a un devidoir de deux pieds
de diamètre pour recevoir la foye ; ce deAOUS
T. 1751. 85
vidoir eft mobile fur les deux extrémités
de fon axe, par le moyen d'une manivelle;
voici comment fe fait l'opération.
Sur le devant du Tour eft une baffine
de forme ovale remplie d'eau , pofée fur
un fourneau. La femme qui doit tirer la
foye , & qu'on nomme la tireuſe , eſt aſfife
devant cette baffine ; quand l'eau eft
prefque bouillante , elle y jette dedans
deux ou trois poignées de cocons , & avec
une espéce de petit balay , fait avec des
branches de bruyeres les plus fines , dont
toutes les pointes coupées forment un plan
droit , elle enfonce legérement tous les
cocons dans l'eau , & à plufieurs repriſes ,
ce qu'on appelle faire la battue.
Quand les cocons font bien détrempés ,
tous les brins s'attachent aux pointes du
balai ; alors la tireufe prend ces brins avec
la main , & les enleve jufqu'à ce qu'ils
viennent bien nets , ce qu'on appelle purger
la foye.
1
Quand la tireufe voit tous ces brins de
cocons bien purgés , elle prend 4,5,6 ,
& quelquefois , fuivant la groffeur de la
foye que l'on veut faire , 12 & 15 de ces
brins qu'elle paffe dans le petit trou d'une
des filieres , elle en paffe le même nombre
dans le trou de la feconde , & tous ces brins
86 MERCURE DE FRANCE.
de cocons , au fortir des deux filieres , ne
forment plus que deux fils de foye .
Une feconde fille prépofée pour faire
tourner le devidoir , & quon nomme la
tourneufe , prend alors ces deux fils de
foye pour les attacher fur le dévidoir ,
qu'elle fait enfuite tourner d'une trèsgrande
viteffe , au moyen de la manivelle ;
ces denx fils de foye viennent s'y coucher ,
& y former deux échevaux féparés , à la
faveur d'un guide pour chaque fil.
Les deux guides font faits avec deux
petits fils de fer , de quatre pouces de longueur
, dont une extrémité eft plantée perpendiculairement
dans une régle de bois ,
à fix pouces de diftance l'un de l'autre ,
& l'autre extrémité eft recourbée en forme
d'anneau , dans lequel on paffe le fil de
foye. La régle qui porte ces guides fe
meut horifontalement , & parallelement à
l'axe du devidoir , & comme fon mouvement
eft de droite à gauche , on a nommé
cette piéce du tour le va & vient.
A mesure que chaque cocon fe développe
, la tireufe a foin d'en fournir de
nouveaux , pour conferver toujours la mê
me égalité au fil de foye , dont la groffent
lui eft affignée par deux nombres , comme
de 4 à 5 , de 5 à 6 , ou de 6 à 7 cocons ,
de même en augmentant.
&
A OUS T. 1751. 87
Comme chaque fil de foye , compofé
de plufieurs brins de cocons , arrivoit fur
le devidoir fans faire corps , c'est- à - dire ,
fans être liés les uns avec les autres , on
imagina d'abord de faire paffer chaque fil
de foye au fortir des filieres fur la circonference
de deux cylindres , foit pour occafionner
une preffion de tous les brins ,
dont la gomme dont ils font chargés , eft
encore affez liquide pour fe coller , foit
pour en exprimer l'humidité , & les faire
arriver par ce moyen , bien fecs & bien
liés enfemble fur le devidoir ; les cylindres
, dont on fe fervoit , étoient fimplement
des bobines paffées far une broche
de fer , c'eft pourquoi on appella cette
façon de tirer la foye , tirer à la bobine.
La preffion faite fur ces cylindres ou
bobines , n'étant point affez forte , & donnant
aux fils de foye une forme platte ,
dont les brins n'étoient point encore affez
liés , affez ſecs & affez unis , on fupprima
les bobines , & à leur défaut on imagina
de croifer , au fortir des filieres , les deux
fils de foye l'un fur l'autre , un certain
nombre de fois.
Cette méthode réuffit à merveille ; la
foye reçut dès- lors une qualité bien differente
; de platte qu'elle étoit , par le moyen
des bobines , elle devint ronde au fortir
SS MERCURE DE FRANCE.
des croifures ; les brins , quoique joints
parallellement les uns fur les autres , parurent
bien liés enſemble , & ne faire qu'un
même corps ; elle arriva auffi plus léche
& plus nette fur le devidoir ; dès ce moment
, les Piémontois tirerent toutes leurs
foyes de cette maniere , que l'on nomma
tirer à la croifade.
Après la découverte des croifures , les
Piémontois ajoûterent plufieurs autres perfections
à leurs tours à tirer la foye.
Les guides qui conduifent le fil de foye
fur le devidoir , recevoient leur mouvement
par une poulie , dont l'axe étoit fixé
fur une traverſe du Tour , & cette poulie
étoit mue par une corde fans fin , qui partoit
d'une autre poulie fixée fur l'un des
bouts de l'axe du devidoir , d'où elle recevoit
fon mouvement.
Ce mouvement qui doit être en telle
proportion , avec chaque révolution du
dévidoir , pour que les fils de foye changent
contiuuellement de place , & ne fe
pofent pas les uns fur les autres , étoit toujours
dérangé par les differentes variations
de la corde fans fin.
Les Piémontois ont prohibé ce mouvement
à corde , & y ont fubftitué quatre
roues en engrenage d'un nombre de dents
déterminé , pour que la proportion du
A O UST. 1751. 89
mouvement des guides fût toujours conftante
avec chaque révolution du devidoir.
Ils ont auffi augmenté la diftance des
guides au devidoir , qu'ils ont fixée à trois
pieds deux pouces de notre mefure , afin
que les particules d'eau qui accompagnent
les fils de foye , euffent le tems d'être frappés
par l'air , & de s'évaporer davantage.
Toutes ces régles & plufieurs autres ,
concernant le tirage des foyes , font portées
dans un Réglement que le Roi de
Sardaigne fait obferver dans toute la rigueur.
Quoique les Tours à la croifade des
Piémontois ayent paffé jufqu'à préfent
pour les meilleurs , je les ai trouvés encore
fufceptibles d'être fimplifiés & perfectionnés.
J'ai fupprimé les quatre roues , par lefquelles
les guides reçoivent leur mouvement
de l'axe du devidoir ; comme elles
étoient faites en bois , elles font fujettes à
beaucoup d'inconvéniens ; les dents s'ufent
& fe caffent aifément ; l'arbre qui
communique le mouvement du devidoir
aux guides, & qui eft auffi de bois, eft trèsfujet
à fe tourmenter , à caufe de fa longueur
qui eft de trois pieds , enforte qu'il
faut toujours avoir un double de toutes
90 MERCUREDE FRANCE.
ces piéces , pour en changer au premier
accident , afin de ne pas interrompre le
cours du tirage , ce qui occafionne un plus
grand entretien , & par conféquent plus
de dépense .
J'ai remis en ufage la corde fans fin , en
rendant mobile la traverſe qui porte la
poulie des guides , & à la faveur d'un
poids de quatre à cinq livres , qui tire
d'une force conftante , cette traverfe du
côté oppofé à la corde fans fin . La poulie ,
ainfi que la traverſe & le poids , obéiffent
toujours aux moindres variations de la
corde , d'où il s'enfuit un mouvement toujours
régulier pour les guides , qu'on proportionne
avec celui du devidoir › par la
difference des diamétres des deux poulies
.
J'ai trouvé que la proportion de vingtdeux
parties & demie pour la poulie du
devidoir , & de trente- cinq pour la poulie
des guides , étoit la plus avantageufe pour
bien diftribuer la foye fur le devidoir .
Les croifures des deux fils de foye fervent,
non-feulement , comme je l'ai dit cideffus
, à exprimer les parties aqueuſes ,
& à lier les differens brins de cocons enfemble
pour n'en former qu'un feul ; elles
fervent encore à rendre la foye bien nette
& bien unie , parce que les moindres faleAOUS
T. 1751 91
tés , & les moindres petits bouvillons qui
viennent avec les brins de cocons , lorfqu'ils
n'ont pas été fuffifammeut purgés ,
s'arrrêtent à la croifure , & ne pouvant
paffer outre , ils font caffer le fil de foye.
Mais comme les tireufes craignent cet
accident , parce qu'elles font alors obligées
de recommencer les croifures , opération
qui n'eft pas ailée , elles font un très- petit
nombre de ces croifures , crainte de réci
dive , la foye arrive pour lors fur le devidoir
beaucoup moins féche , beaucoup
moins nette , & beaucoup moins forte ,
parce que les differens brins fe trouvent
moins liés & moins adhérens .
On leur recommande cependant de
croifer beaucoup , elles y font même aftraintes
par les Réglemens en Piémont ;
mais elles n'ont aucune régle pour s'affûrer
du plus ou du moins ; il eft impoffible
à une tireufe de faire toujours le même
nombre de croifures , parce qu'elle eft
obligée de les faire en roulant les deux
fils de foye avec le bout du doigt index
fur le pouce , dont le tact eft entierement
perdu par l'eau bouillante , dans laquelle
elle eft obligée de mettre fes doigts à chaque
inftant fi elle en fait trop , les fils de
foye ne peuvent plus gliffer l'un fur l'autre
, & il faut abfolument recommencer ;
:
92 MERCURE DEFRANCE.
fi elle en fait trop peu , elles ne produifent
pas tout leur effet , & c'eft ce qui arrive le
plus fouvent.
J'ai levé cet inconvénient dans mon
nouveau Tour , en donnant à la tireufe un
moyen prompt & facile de faire tel nombre
de croifures qui lui fera preferit , &
cela fans toucher aux fils de foye .
Un coup d'oeil jetté fur ce Tour , fera
beaucoup mieux connoître ce moyen que
la defcription que j'en pourrois faire .
Outre la grande facilité , & l'extrême
précifion avec lefquelles fe font ces croifures
, on a encore l'avantage d'en faire le
double , fans que cela empêche en aucune
façon les fils de foye de gliffer l'un fur
l'autre ,, parce que ce plus grand nombre
fe trouve partagé en deux parties , ce qui
forme deux croifures , éloignées d'un pied
environ l'une de l'autre.
Si la foye reçoit fes principales perfec
tions de l'effet des croifures , il eft aifé de
concevoir que plus on pourra , fans inconvénient
, augmenter le nombre de ces
croifures , plus on fera une foye parfaite.
›
En effet , fi la preffion que font les croifures
fur les deux fils de foye fert à unir
& à lier les differens brins de cocons qui
les compofent , il eft certain que plus il y
aura de croifures , plus la cohésion des
AOUS T 1751.
93
:
brins fera grande , & que par conféquent
le fil de foye aura plus de force ; mais
comme les croifures par cette nouvelle
méthode pourront toujours être en mêmenombre
, il en résultera toujours une égalité
de force dans la foye , qui eft une des
qualités principales qu'elle doit avoir .
Si la preffion des croifures contribue à
la netteté des fils de foye , en s'oppofant
au paffage des bourrillons , il eft indubitable
que ce qui aura paffé dans la premiere
croifure pourra s'arrêter dans la feconde
, & ce fera toujours une barriere de
plus qui empêchera les fils du foye d'arriver
fur le devidoir avec le moindre corps.
étranger ; le nombre des croifures étant
toujours égal , les obftacles feront toujours
les mêmes , d'où il réfultera une foye toujours
également nette , & toujours également
unie.
Si la preffion des croifures fert encore à
exprimer les particules d'eau dont les brins
de cocons font toujours enveloppés au
fortir de la baffine , il eft conftant que
plus il y aura de croifures , plus il y aura
de preffion , & par conféquent plus de
particules d'eau en feront détachées ; celles
qui n'auront point été enlevées par la
premiére croifure , le feront par la feconde
; voit-on auffi très -fenfiblement quan
94 MERCURE DE FRANCE.
tité de particules d'eau s'enlever en forme
de brouillard de la feconde croifure , fans
laquelle ces particules d'eau feroient arrivées
avec les fils de foye fur le devidoir ,
& auroient fervi à les coller les uns fur
les autres , inconvénient très dangereux
pour le devidage des échevaux , parce
qu'outre la longueur du tems qu'on eft
obligé d'y mettre pour venir à bout de les
devider , les fils collés s'écorchent ou ſe
caffent très-fouvent .
Indépendamment de toutes les perfections
que la double croifure donne
à la foye , elle fournit auffi à la tireufe
le moyen de donner aux deux
fils de foye le plus d'égalité qu'il eft ·
poffible .
La tireufe n'a d'autre moyen pour s'affûrer
de l'égalité des deux fils de foye
qui fe font en même- tems , que de les
tirer chacun avec le même nombre de
'cocons. Mais lorsque les cocons tirent
à leur fin , c'est-à-dire lorfqu'ils font
prefque tous développés , ils fourniſſent
des brins beaucoup plus foibles , fouvent
deux trois & quelquefois quatre de ces
brins n'en valent pas un de ceux qui commencent
à fe développer ; la tireufe eft
alors guidée par la derniére croifure qui
fe porte dans l'inſtant du côté oppoſé au
A OUS T. 1751. 95
fil le plus foible , & avertit par là la
tireufe qu'il faut y jetter des brins de
cocons jufqu'à ce que la croifure foit revenue
dans le milieu.
Cette double croifure ne pardonne aucune
faute ni aucune négligence dans
l'opération du tirage ; fi les cocons n'ont
pas été auparavant bien triés pour être
tirés féparément , & fi la tireufe dans
fes battues n'en purge pas les brins jufqu'àce
qu'ils viennent bien nets & entiérement
dépouillés de toute leur mauvaife foye ,
la moindre côte , ou le moindre petit floccon
de cette mauvaiſe foye fera caffer les
fils à l'arrivée des croifures , & fi elle
n'a pas foin de même de fournir des
brins aux fils trop foibles , la croifure
fe portant trop du côté oppofé , emportera
le fil foible & le fera auffi caffer.
Je fuis perfuadé que les mauvaifes ouvriéres
ne trouveront pas d'abord ce nouveau
Tour à leur fantaisie,& qu'elles diront
qu'il fait caffer la foye plus fouvent que
les autres ; mais il faut commencer par
leur apprendre que ce Tour a été imaginé
exprès pour faire caffer tous les fils qui
auroient pû arriver fur le devidoir avec
quelque défaut , & que quand elles fe
feront habituées à bien trier les différentes
efpéces de cocons , à les bien purger à la
96 MERCUREDE FRANCE.
battue , & à entretenir foigneufement l'égalité
des brins , ce Tour ne leur paroî
tra plus faire caffer la foye auffi fouvents
elles verront au contraire qu'il eft bien
plus aifé & bien plus commode , que
leur Tour ordinaire , indépendamment
d'une foye beaucoup plus belle & beaucoup
meilleure , qu'elles ferout.
On voit en effet pat tout ce que je viens
de dire, combien le Tour à la double croifade
a d'avantage fur le tour ordinaire ;
il donne à la foye une plus grande force
en joignant par une preffion double les
differens brins qui la compofent , il la
rend nette & unie , en s'oppofant doublement
au paffage des corps plus groffiers ,
il en détache les parties aqueufes par une
double compreffion , il affûre l'égalité de
chaque fil de foye par la direction de fes
deux croifures , il donne à la tireuſe un
moyen très facile pour croifer & pour croifer
avec préciſion , il ne fouffre aucune négligence
, il exige au contraire toutes les
précautions préalablement néceffaires à
cette opération , enfin il empêche qu'on
ne gâte une matiére auffi précieuſe , pour
le remplacement de laquelle on eſt
obligé de fortir tous les ans une fi groffe
fomme d'argent du Royaume.
Plufieurs expériences ont confirmé ce
que
A O US T. 1751.
97
que je viens d'avancer , en faveur de ce
nouveau Tour , on a fait éclore des vers à
foye cet été dernier , à quatre lieues de
Paris près le Village de Maffy ; les cocons
qui eenn font provenus , ont fourni de quoi
faire cinquante livres de foye qu'on a
fait tirer fur quatre Tours à la double
croifade.
Cette foye à été mife par les connoiffeurs
à côté de tout ce qui fe fait de plus beau
en Piémont , pour ne pas dire au deffus ,
& c'eft fur cette foye que j'ai fait quantité
d'expériences , pour m'affûrer de fa prééminence
fur celle qu'on a fait aufli tirer fur
un Tour ordinaire , dans le même lieu
par les mêmes tireufes & avec les cocons
de la même récolte.
Les mots de l'Enigme & des Logogriphes
du Mercure de Juillet font Jubilé , Jubilé
, antichambre & ambrofie . On trouve
dans le premier Logogriphe Jule , Julie ,
lie , Jubé, Bil , bile , bille , lui , Livie , Libie,
vil , Ville , Bel , Bulle & jeu. On trouve
dans le fecond Cambrai , Antibe , Manté ,
Tain , Caen , Tibre , Rhin , Marne , Cain ,
Arabie , Bacha , mât , Iman , tabac , ancre ,
ambre , aimé , mitré , air , Bret , biche , mi ,
ré & Rabin, On trouve dans le troifiéme
E
98 MERCURE DE FRANCEami
, or , rofe , Rome , air , bras , jambe ,
rame , fabre , ire , Rabi , ambo , ire , mea ,
amor, morbi , Roma , ré , fi , mi , mari , rime,
Afie , Siam , mois , mais , More , Mars ,
Mai , Roi , robe & Moïfe.
****************
ENIGM E.
M Ille &mille attributs , l'un à l'autre oppofés,
Par leur varieté , leur bizarre aſſemblage ,
A chercher qui je fuis , Lecteur , fi vous l'ofez ,
Pourront dans un moment vous donner de l'ouvrage.
En un point feulement , de tout le genre humain
Je parrage la destinée ;
Nature veut que de la main
La trame de mes jours foit faite & terminée.
Je fuis fouvent où l'on ne me croit pp
as ,
Souvent auffi , qui croit me voir paroître ,
Eft bien confus de ne me trouver pas ,
Quand de plus près il veut me reconnoître ;
Les plaifirs les plus vifs , les foins les plus cuifans ,
Sont tantôt mes amis , font tantôt mes enfans ;
Le tumulte me plate , j'aime la folitude.
Né dans l'oifiveté ,
J'excite fouvent à l'étude ,
Et par le travail le plus rūde
Je ne puis être rebuté.
A O UST.
1751. 99
Quoiqu'ami de la paix , je confeille la guerre ,
Je fais un fcélérat , j'aime la probité ,
Et quoique la douceur foit dans mon caractére ,
Mon reffentiment va jufqu'à la cruauté ;
Mais ce qui pourra bien vous paroître impoffible,
Géant dès en naiffant ,
Je vais toujours rapetiffant,
Et je finis par être imperceptible.
AUTR E.
U Tile enfant de l'Art, fans corps je fuis produit,
Sur deux jambes pourtant je me trouve conduit ;
Je vais en peu de tems d'Europe dans l'Afrique ,
J'arpente également l'Afie & l'Amérique.
De ce vafte Univers je parcours la grandeur ,
J'en fais tout le circuit , je toife fa largeur ;
Je te montre du doigt d'un lieu la longitude ,
A combien de degrés il a fa latitude ;
Sans fortir de tes mains , de Paris à Lizieux ,
Je fatisfaits , Lecteur , tes defirs curieux.
Ce n'eft pas encor tout ; fans changer de figure ,
Conftruit de deux métaux , j'en reçois la parure ,
L'Art fçut la rendre utile , & l'un fur l'autre emé,
Je fus pour plufieurs fins à propos inventé ,
Car le même bientôt fous les mûrs d'une Place ,
Je décris tous fes Forts qu'exactement je trace. {
Je tourne autour de moi fur la pointe du pied ,
Et cependant , Lecteur , je ſuis eftropié ;
Car une jambe en deux fouvent eft féparée ;
E ij
100 MERCURE DE FRANCE .
Privé d'une partie , une autre eft préparée
A reprendre la place , & même quelquefois
On pourroit en compter plus de deux ou de trois,
On y voit une roue en fort petit volume ,
Une autre peut fervir & tenir lieu de plume,
La moitié de ton corps eft la forme du mien ,
Et fi je fuis trop lâche , alors je ne vaux rien .
Aux deux Amans , le Ve . Ch. Reg.
Ce's Juin 1751.
TR
LOGO GRIPH E.
Rois chofes , cher Lecteur , compofent mon
effence ,
Qui toutes trois d'intelligence ,
T'apprennent un fecret fçavant & curieux ,
Puifque je te mets fous les yeux
L'utile pefanteur de l'air que tu refpire ,
Mais déja je crains d'en trop dire..
Neuf membres font mon tout ; fi pour le deviner
Tu fouhaites le combiner ,
Il t'offrira d'abord l'implacable ennemie
De tous les animaux qui fur la terre ont vie ;
Le flux & le reflux des mers ;
Un de ces petits Corps répandus dans les airs ;
Une pierre fatale à tous tant que nous fommes ;
Ce qui fut inventé pour la perte des hommes ;
Un endroit du logis aimé dans les hyvers ;
A O UST 1751 .
·
.
Celui qui prend naiflance en la Mauritanie ;
Le méral le plus beau , le plus digne d'envie ;
Du corps une partie incommode aux couriers ;
Un inftrument qui fert beaucoup aux bateliers;
Même ce qui t'anime & te donne la vie ;
Une forte chauffure , utile aux Cavaliers ;
Un fuc jaune qui fort d'une plante étrangere
Et tout ce qui remplit l'un & l'autre Hémiſphere ;
Un poiffon fort petit , qui dans le fein de l'eau
Peut , dit- on , retenir le plus puiffant Vaiſſeau ;
Une Ville , autrefois maitreffe de la terre.
De ton attention je craindrois d'abuſer ,
Si je t'en nommois davantage ;
Permets- moi donc , Lecteur , de finir ce langage ,
Trop content fi je puis un inſtant t'amuſer.
Aux deux Amans , Ja. Ch. Re.
AUTRE.
Cultivée autrefois par des peuples fameux ,
De leurs travaux j'ai confacré la gloire ,
Et fans le fecours de l'Hiftoire
Je les fais vivre encor chez leurs derniers neveux,
De douze membres composée ,
Il eft , pour me trouver , une méthode aiſée
I › 2 & 6 , vous diront qui je fuis ;
Quand je fuis belle , j'embellis ;
Mais de dix de mes pieds , quelquefois l'ignorance
Me fagotte fi plaiſamment ,
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
Que bien loin d'être un ornement ,
Je perds toute mon élégance.
Mon premier quart a verfé bien du fang.
1 , 3 , 6 , 7 , 10 , 2 , fouvent au plus haut rang ,
Et fouvent au plus bas étage ,
Je ne perds ni ne gagne à de tels changemens ;
Lecteur , reprends mon tout , & de trois Elémens
Il fçaura t'offrir l'affemblage ;
9% & 3 , je fuis bon à quitter ,
Car très -fouvent je défigure
Des chefs- d'oeuvre de la Nature
6 , 5 , 9 , 11- & 7 , donnent de quoi flatter:
Des humains, la pauvre cervelle ;
3,4 ,
I 6 , je fais une guerre cruelle "
A 2 , 1 , 9 , à qui z ajoûté
Du corps humain préfente une partie.
S , 3 , 1 , 2 & 7 , paya cher fa folie ;
8,5,3,7 , je fuis de grande utilité ,
Et l'on me voit mettre en ufage
Dans les lieux où l'on rend hommage
A la fuprême Majefté ,
Comme dans les réduits faits pour la volupté.
Je compte par milliers les Auteurs de mon être ;
Ame chercher , Lecteur , je t'aiderai peut être ;
2 , 10,3,4 & m'ont fervi de berceau , 7 ,
Et prife dans un fens nouveau ,
De maint fecret je voile le myftere ;
Je me change en 3. ,1 ,. 8 , 426 & 7x
Que j'en rends le dépofitaire .
1
AOUST. 103 1751 .
7 , 3 , 1 , 2 & 6 , action d'un diftrait ;
3 , 2 & 5 , je porte l'épouvante ,
Quoique partant fouvent d'une ame fort contente
,
Et dans 2 , 10. & 7, on m'entend fréquemment ;
Mais fi l'on veut me joindre avec & feulement ,
Je deviendrai plus fort que trente bras enſemble .
9, 1,8, certain bruit qui reffemble
A celui des .... mais par ma foi
6,5, 3
Je ne vous dirai point à quoi ,
Cela feroit trop clair ; vous voila fur la trace ,
Et je ne prétends plus vous indiquer la place
Où les membres feront pofés ,
Ni de combien les mots vont être composés ,
C'eft à vous à faire le reste,
Par exemple , cherchez choſe aux brigands funeſte;
Certain pays où fans danger
On ne peut guéres voyager ;
Ce que très fouvent on regrette ,
Et que l'on n'efpere jamais ,
Qu'une combinaiſon parfaite
Donne dans un feul mot en Latin & François ;
Cherchez encore un meuble de ménage ;
Une admirable invention "
Qui vous fait voyager chez toute Nation ,
Et qui pluralifée eft d'un tout autre uſage.
Item , un vice capital ;
Quelque chofe de bon , qui fouvent fait grand mal ;
Une Province & Ville de Hollande
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
Un plat cher à la gent gourmande ;
Une machine , qui des eaux
Sauva certain vieillard que le bûveur regrette
,
Souvent fit danfer un Prophéte ,
Et dans un autre fens , fait trembler les batteaux ;
Une Charge fpirituelle ,
Où l'on porte bas la dentelle ;
Un accident , & celui qui le fuit ;
Ce qu'un bon Citoyen chérit ;
Une formidable Puiffance ,
Pas trop coufine de la France ;
Un Coquillage , un bon poiffon ;
L'endroit d'où l'on nous fait leçon ;
Une voiture fans portieres ,
Et le gagne-pain des Notaires ;
Une espece d'augmentatif ;
Un homme au pas lent & tardif ;
Un lit d'enfant , très -refpectable ;
Un jeu qui fait un bruit du diable ;
La peau de plus d'un animal ;
Un des cinq fens , je ne veux pas le dire ;
Ce qui fert à l'amour à faire bien du mal ;
Ce qu'on apprend quand on fçait lire ;
Une fille , qui fans retour ,
Par fa foeur eft chaffée , & la foeur à fon tour
S'enfuit d'une vîtefle extrême ;
•
Ce qu'avec les défauts on aime ;
Un Pays de l'Afie ; un peuple mécréant ;
Ce qu'il ne faut pas qu'on nous coupe ;
A O UST. ∙1751 .
L'ordinaire goûter d'une bourgeoife troupe ;
5:
Un coup dont maint joueur ne paroît pas content ;
Deux mots fignifiant prefque la même chofe ,
Et défagréables tous deux ;
Tourment à quoi le crime expoſe ;
Mal pour les dents fort dangereux ;
Ce qu'un chien courant doit connoître ,
Une voiture , enfuite un conducteur ;
Ce qui fait grand plaifir entre les mains d'un
Maître ,
Mais avec l'apprentiffouvent fait mal au coeur ;
Un purgatif enfin , deux notes de mufique ;
Mais il me femble auffi que par trop je m'explique
,.
Et fi je n'arrêtois mon indifcrétion ,
Bientôt je vous dirois mon nom.
NOUVELLES LITTERAIRES.
M'contenant
EMOIRES du Cardinal de Retz ,
contenant ce qui s'eft paffé de remarquable
en France , pendant les premieres
années du regne de Louis XIV..
Nouvelle édition revue & corrigée . 7. vol .
Á Géneve , & le trouvent à Paris chez
Prault fils , Quai de Conti.
Avant de faire connoître l'édition que
nous croyons faire
nous annonçons ,
E v
106 MERCURE DEFRANCE.
plaifir à nos Lecteurs en leur retraçant
d'après M. le Préfident Henault , le caractére
du Cardinal de Retz ,
On a de la peine à comprendre , dit
cet illuftre Ecrivain , comment un homme
qui paffa fa vie à cabaler , n'eut jamais
de véritable objet. Il aimoit l'intritrigue
pour intriguer ; efprit hardi , délié
, vafte & un peu romanefque , fachant
tirer parti de l'autorité que fon état
lui donnoit fur le Peuple , & faifant fervir
la Religion à fa politique ; cherchant
quelquefois à fe faire un mérite de ce
qu'il ne devoit qu'au hazard , & ajuſtant
fouvent après coup les moyens aux évenemens.
Il fit la guerre au Roi ; mais le
perfonnage de rebelle étoit ce qui le flatoit
le plus dans fa rébellion ; magnifique
, bel efprit , turbulent , ayant plus
de faillies que de fuite , plus de chiméres
que de vûes , déplacé dans une Monarchie
, & n'ayant pas ce qu'il falloit pour
être Républiquain , parce qu'il n'étoit ni
fujet fidéle ni bon Citoyen ; auffi vain ,
plus hardi , & moins honnête homme que
Cicéron, enfin plus d'efprit, moins grand ,
& moins méchant que Catilina. Ses Mémoires
font très agréables à lire ; mais
conçoit on qu'un homme ait le courage ,
ou plûtôt la folie de dire de lui même
AOUST. 1751. 107
?
plus de mal que n'en eût pu dire fon
plus grand ennemi ? Ce qui eft étonnant
c'eft que ce même homme fur la fin de fa
vie n'étoit plus rien de tout cela , &
qu'il devint doux , paisible , fans intrigue ,
& l'amour de tous les honnêtes gens de fon
tems , comme fi toute fon ambition d'autrefois
n'avoit été qu'une débauche d'efprit
, & des tours de jeuneffe , dont on fe
corrige avec l'âge , ce qui prouve bien
qu'en effet il n'y avoit en lui aucune paſfion
réelle . Après avoir vécu avec une
magnificence extrême , & avoir fait pour
plus de quatre millions de dettes , tout
fut payé , foit de fon vivant , foit après fa
mort .
On convient généralement que nous
n'avons guéres rien en notre Langue qu'on
puiffe comparer aux Mémoires du Cardinal
de Retz pour la force du ftyle , la
profondeur des caractéres , la chaleur de
la narration. L'Auteur , dit M. l'Abbé
Lenglet , les écrivit dans fa retraite de
Commercy , frontiere de Lorraine . Il
avoit mélé beaucoup d'avantures galantes
avec les affaires de l'Etat , & comme l'Auteur
les avoit communiqués à des Religieufes
, elles les copierent entiérement ,
à la réſerve des intrigues d'amour , que la
Religion de ces bonnes filles les empêcha
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
de tranfcrire . C'est ce que m'a dit en Lorraine
M. d'Audiffret , Envoyé de S. M. T.
C. auprès de S. A. R. de Lorraine . Ce Miniftre
, plein d'une vertu folide , de beaucoup
de lumiere & d'une prudence confommée
, qui auroit mérité un plus grand
Théâtre que celui fur lequel il a parû , avoit
eu un exemplaire de ces Mémoires , par
le moyen de quelques- unes de ces Religieufes
, & c.
On a joint à cette Edition differens morceaux
, dont les uns fortis de la plume du
Cardinal , font plus particuliérement connoître
le génie de l'Auteur. Les autres
fervent d'éclairciffement à quelques endroits
des Mémoires . Nous allons les
indiquer felon l'ordre qu'on leur a donné
dans cette Edition .
1º. Procès Verbal de la Conférence
faite à Ruel , par Meffieurs les Députés
du Parlement , Chambre des Comptes &
Cour des Aides , enfemble ceux de la
Ville , contenant toutes les propofitions
qui ont été faites , tant par les Princes &
Députés defdites Compagnies , & de tour
ce qui s'eft paffé entre eux pendant ladite
Conférence.
2° Lettre préfentée au Sacré Collége ,
de la part du Cardinal de Retz pendant fa
prifon . Elle eft en Latin .
A OUS T. 1751. 109
3 ° . Le Courier Burlefque de la guer
re de Paris , envoyé à M. le Prince de
Condé , pour le divertir pendant fa prifon.
4°. Sermon de S. Louis , Roi de France ,
fait & prononcé devant le Roi & la Reine
Régente fa mere , par Monfeigneur J. F,
P. de Gondy , Archevêque de Corinthe
& Coadjuteur de Paris , à Paris dans l'Eglife
de S. Louis des PP. Jefuites , au
jour & Fête de S. Louis l'année 1648 .
5. La Conjuration de Jean Louis Com-.
te de Fiefque. Ouvrage que M. de Retz ,
compofa , n'ayant encore que 17. ans.
6º. Avis à M. le Cardinal Mazarin fur
les affaires de M. le Cardinal de Retz .
7 °. Les Mémoires de Guy Joli , Confeiller
au Châtelet de Paris ; ceux de
Claude Joli , Chanoine de Notre - Dame ,
& de la Ducheffe de Nemours.
DISCOURS en vers & autres Poëfies
par M. B .... Nouvelle Edition . A
Geneve , chez H. Albert Goffe . 1751. Brochure
in- 12.
Le premier difcours roule fur la Poëfie
en général . Le fecond , fur differens points
de morale.Le troifiéme, fur les paffions permiſes
à un honnête homme. Le quatrième,
fur la Tragédie & fur les difficultés qui y
110 MERCURE DE FRANCE .
fent attachées. Le cinquiéme , eft une
deffence de la Pocfie. Le fixiéme traite des
vains fouhaits & de la folie des hommes.
Les Odes qui fuivent ont le même mérite
que les Poëmes , & leur réputation eſt
faite. Nous rapporterons deux Epigrames ,
pour
faire connoître la maniére de l'Auteur
, à ceux qui ne connoiffent pas encore
fon Recueil.
Réponse d'Ifocrate.
Un gtos Caiffier, bavard par excellence ,
Chez un Rhéteur s'envint folliciter
Quelques leçons de parfaite éloquence ,
La bourſe en main , prêt à tout acheter.
Mon bon Monfieur , pour ne vous point flatter ,
Dit le Rhéteur , payrez double onéraire ;
Ce n'est le tout de vous faire écouter ,
Il faut encor vous apprendre à vous taire.
Eloge d'une honnête femme.
A mon avis , le plus grand des tréfors ,
C'eft une femme honnête , je m'explique :
Je veux qu'elle ait l'efprit comme le corps ;
Que fon devoir foit la feule pratique ;
Qu'en fon coeur foit toute fa Réthorique ;
Que fa raifon ne contefte aucun point :
Heureux qui l'a , cette merveille unique ;
Mais plus heureux celui qui ne l'a point.
A OUST. 1751. III
une
OEUVRES diverfes de M. Darnauld ,
de l'Académie des Sciences & Belles Lettres
de Berlin , dédiées au Roi de Pruffe . A
Berlin & fe trouvent à Paris , chez Durand
, rue S. Jacques , 1751. in- 12. 3 vol .
Nous parlerons le mois prochain de ce
Recueil , dans lequel on trouvera
Tragedie , des Odes , des Epitres , des
Eglogues , des Idilles , des Epitres , des
Fables , des Contes , des Epigrammes , des
Parodies , des Chanfons , des Madrigaux
des Elegies , &c. Il n'y a prefque point de
genre de Poëfie pour lequel M. Darnauld
n'ait eu du goût.
L'INFORTUNE' reconnoiffant , par
M. Guer. A Paris, de l'Imprimerie de Ballard
, rue Saint Jean de Beauvais . 175 1 .
I vol. in-8°.
།
Le premier Chant de cet ouvrage , qui en
a quatre, roule fur la naiffance , l'éducation
& les malheurs de M. Guer. Le fecond eft
une invective contre les amis ou les protec
eurs dont M.Guer n'a pas eu lieu d'être content.
M. Guer eft confolé dans le troifiéme
& dans le quatrième par les bienfaits de M. ,
de Machault, par le goût des Lettres, & par
la compofition de plufieurs ouvrages , dont
plufieurs ont déja été imprimés , & les autres
ne tarderont pas à l'être.
112 MERCURE DE FRANCE .
L'Auteur a ajouté quelques piéces fugitives.
DEL Commercio Differtazione , del Marchefe
Girolamo Belloni.
Cette Differtation , imprimée à Rome en
Italien & en Latin , a quatre objets . Le
Commerce , la Monnoye , le Change ,
l'égalité & l'inégalité entre l'or & l'argent.
Nous fouhaiterions que quelqu'un de nos
Ecrivains entreprît la traduction de cet
ouvrage , où il y a des recherches , &
dont l'objet devient tous les jours plus
utile & plus général.
HISTOIRE Générale d'Espagne , traduite
de l'Espagnol de Jean de Ferréras , enrichie
de Notes hiftoriques & critiques , de Vignettes
en- taille douce & de Cartes Geographiques
, par M. d'Hermilly , in -4 ° dix
volumes. A Paris chez Giffey , le Breton
Ganeau Bordelet , Quillau fils , de Laguette.
>
Le cinquième volume de ce grand ouvrage
comprend depuis l'année 1325 , julqu'à
l'an 1390. Les deux événemens
les plus importans qui y font développés
font l'ufurpation du Royaume de Mayorque
, par Don Pédre , Roi d'Arragon , &
le Regne de Don Pédre le cruel , Roi de
A O UST. 1751.
113
Caftille. Ferréras ne laiffe rien à défirer
fur le dernier point ; mais il a traité trop
fuperficiellement le premier . Cette négligence
de l'Hiftorien a occafionné une
differtation du Traducteur dont nous allons
rapporter une partie .
Quoique la réunion du Royaume de
Mayorque à la Couronne d'Arragon foit
un des événemens les plus importans dont
il eft parlé dans le cinquiéme tome de ma
traduction , Ferréras raconte le fait d'une
maniere fi fuccinte , qu'on refte dans une
efpece d'incertitude touchant l'équité ou
l'injuftice de cette action . Il donne même
lieu au doute , en marquant fous l'année
1341 , que Don Pédre IV . Roi d'Arragon ,
follicité par les Mayorquins , qui étoient
mécontens de leur Roi , de réunir à perpétuité
leurs Ifles à fa Couronne , chercha
des prétextes pour colorer fon entrepriſe ; &
fous l'année 1542 , que Dom Jayme IV.
Roi de Mayorque , ayant été ajourné par
ce Prince , fon Seigneur Suzerain , pour
répondre à certains chefs d'accufation ,
ne voulut point paroître au jour marqué ,
de forte que le lendemain , Don Pédre le
déclara contumax & rebelle , & comme tel
déchu de tons fes droits fur les Domaines
qu'il tenoit à foi & hommage de la Couronne
d'Arragon. On peut en effet inferer de
114 MERCURE DE FRANCE.
ceci deux chofes , la premiere , qu'à la feule
réquifition des Mayorquins , le Roi
Don Pédre projetta de dépouiller le Roi
Don Jayme de fes Domaines , feudatai.
res de la Couronne d'Arragon ; la feconde ,
que le Roi Don Jayme fournit à Don Pédre
par ſon refus d'obéir à la citation , un prétexte
, au moins apparent , de fatisfaire
fon ambition . Dans le premier cas , le Roi
d'Arragon paroît injufte ; dans le fecond ,
le Roi de Mayorque femble le juftifier
pa fa défobéiffance . Il eft cependant sûr
què le Roi d'Arragon , en s'emparant des
Etats du Mayorquin , a commis une ufurpation
manifefte , & je me propofe ici de
le démontrer, de maniere qu'il ne reſte aucun
doute au Lecteur.
dur
Perfonne ne peut difconvenit que la démarche
des Mayorquins , en la fuppofant
véritable , auprès du Roi Don Pédre
ne pouvoit en aucune maniere autorifer
ce Prince à détrôner Don Jayme. Quelque
que foit le Gouvernement d'un Roi ,
& quelque mécontens qu'en puiffent être
fes fujets , nul autre Roi , quoique vivement
follicité par ceux-ci , ne peut avec
raifon lui enlever fes Domaines . Tout fouverain
eft maître dans fes Etats ; il peut
y faire ce qu'il veut , fans être tenu de rendre
compte aux autres de fa conduite.
-
A O UST. 1751 115
C'est un droit qui lui eft acquis par
l'augufte caractére dont il eft revêtu . S'il
eft quelquefois reſtraint , ce ne peut être
que par un Seigneur Suzerain , qui en
donnant l'inveftiture d'un fief, fe réſerve
quelques prérogatives de la Souveraineté ,
tel que de faire battre monnoye & d'autres,
mais fans jamais s'immifcer dans ce qui re .
garde le Gourvernement des fujets de cet.
Etats. Le feudataire peut les diriger comme
il lui plaît , & même leur faire prendre
les armes contre le Suzerain , s'il n'eft
rien porté de contraire par l'acte d'inféodation
, par ce qu'ils font tenus de lui
obéir en tout. A des Sujets opprimés par
leur Seignent immédiat , décoré da te
de Roi ou de quelque autre , auquel la
Souveraineté foit attachée , il ne leur reſte
que la voyè des remontrances. Si elle ne
produit pas fon effet , ils doivent plier fous
le joug qui leur eft impofé. En s'écartant
de cette conduite , ils fe rendroient criminels.
Aucun Prince ne pourroit embraffer
à force ouverte leurs intérêts , ni profiter
de leurs mauvaiſes difpofitions pour leur
Seigneur, fans compromettre & dégrader fa
propre autorité. Il est même de l'honneur &
de la gloire du Suzerain, quand il y en a un,
d'employer fon autotité & fa puiffance
pour les contenir dans le devoir , parce
116 MERCURE DE FRANCE.
que le feudataire eft en cette qualité fous
fa protection , envers & contre tous. Par
conféquent , bien loin de prêter l'oreille
à la propofition des Mayorquins , & de'
chercher à en tirer avantage , le Roi Don
Pédre auroit dû leur rapeller leurs obligations
, & leur faire fentir , que s'ils s'en
écartoient , il ne pouvoit lui-même ſe difpenfer
d'aider leur Roi à les réduire . En
vain pour le juftifier , on allegue que le
Roi Don Jayme furchargeoit d'impôts fes
fujets on fçait que le Roi Don Pédre ne
pouvoit lui en faire un crime , puiſque
les Rois d'Arragon abandonnoient aux
Mayorquins , par l'acte d'inféodation , les
impôts même , que les Suzerains fe réfervent
quelquefois : c'eft ce qu'on voit par
l'Acte qui eft à la fin de cette Préface , &
dans lequel on lit entre autres articles ,
où parle le Roi Don Sanche de Mayorque.
Mais il eft faux , quoi qu'en difent
Ferréras & Zurita , un de fes guides , que
les Mayorquins ayent porté contre leur
Souverain aucunes plaintes au Roi d'Arragon
,
ni invité le dernier à fe faifir de leurs
Lles , & à les réunir à fa Couronne pour
toûjours. Outre qu'il n'en eft rien dit par
le Roi Don Pédre IV . dans fon Hiftoire
ce fait eft démenti par une Lettre que
Vincent Mur rapporte en entier dans le
A OUST. 1751. 117
ni craintome
fecond de l'Hiftoire de Mayorque ,
Liv.4. chap. 13 ( 12 ) & que la Communauté
& le Royaume de Mayorque écrivirent
le 18 Juin de l'année 1342 , au
même Roi Don Pédre , en réponſe à la
fommation que ce Prince leur fit de fe
ranger fous fon obéiffance , & de ceffer de
regarder Don Jayme comme leur Roi . Après
y avoir protefté qu'ils reconnoiffoient leur
Souverain pour un Roi très- équitable , &
que tout le monde devoit le tenir pour
tel , ils finiffent
déclarer que
par
te , ni menace , ni maux , ni dangers ne
pourront jamais les faire manquer à la
fidélité qu'ils lui doivent , & dans laquelle
ils efpérent perfifter toûjours , avec
la grace de Dien. Croira-t'on qu'ils euffent
ainfi parlé du Roi Don Jayme , & euffent
montré pour lui , dans cette occafion
tant d'affection , s'ils avoient fait auparavant
une démarche fi contraire ?
Il a donc fallu que le Roi Don Pédre
ait été excité par d'autres raisons ,
On ne peut pas dire non plus que le refus
du Roi Don Jayme de fe rendre à l'ajournement,
fût le motif qui fit agir leRoi Don Pédre
: il eft conftant que ce ne fut qu'un prétexte
fpécieux dont le Roi d'Arragon fe fervit
, pour donner une couleur à fon entreprife.
C'étoit là précisément ce qu'il de118
MERCURE DE FRANCE.
mandoit , & ne il douroit point de l'avoir.
Embarraflé fur le parti qu'il devoir prendre
dans les démêlés & la guerre entre le Roi
de France & le Roi de Mayorque , à caufe
des inftances vives & réitérées du dernier ,
pour obtenir de lui da fecours , en vertu de
leurs engagemens réciproques, il s'avifa de
faire citer le Mayorquin aux Etats de
Catalogne , afin de le mettre dans le cas
d'être réfractaire à fes ordres , & de pouvoir
par- là fe tenir dégagé de fes obbligations
envers lui. C'eft ce qu'il donna à
entendre à fon Confeil , quand il lui
propofa cet expédient. Je rapporterai ailleurs
fes propres termes ; il eft donc sûr
qu'il ne cherchoit qu'à rompre avec le
Mayorquin , & qu'à fe délier ; & le fuccès
de ce ftratagême ne devoit pas lui
paroître douteux. Il fçavoit que le Roi de
Mayorque ne pouvoit alors s'abfenter du
Roufillon , où les François étoient entrés
à main armée , fans s'expofer à le perdre ,
& il étoit bien perfuadé , que quelque envie
qu'eût ce Prince de lui obéir , la ficuation
de fes affaires ne le lui permettroit pas.
La chofe arriva comme il l'avoit prévûe; le
Roi Don Jayme ne comparut point ,non pas
de deffein prémédité , ou faute de le voir,
quoique Ferréras l'infinue , mais parce qu'il
me lui fut pas poffible ; & de- là , le Roi Don
A O UST. 1751. 119
Pédre prit occafion , pour s'exempter de
remplir les engagemens , de le déclarer
contumax & rebelle. Cette déclaration
fe fit même dès le lendemain du jour fixé
pour la comparution , fans aucun égard
à tous les obftacles légitimes , qui dans
la pofition où étoit le Roi Don Jayme ,
pouvoient retarder le voyage, en cas que ce
Prince pût trouver le moyen de le faire ;
& à cet empreffement on n'a pas de peine
à reconnoître quel étoit le véritable but
de l'Arragonnois, en citant le Mayorquin .
Le Roi Don Jayme étoit cependant
très excufable. Il ne falloit pour le juftifier
, que l'embarras & la néceffité de deffendre
en perfonne fes Domaines contre
l'invafion du Roi de France , qui étoit
pour lui un ennemi , d'autant plus puiffant
& redoutable, qu'il n'avoir que très peu de
force à lui oppofer. Sa préſence étoit indifpenfable
dans le Rouffillon , afin d'animer
fes fujets & fes troupes , qui n'ont
jamais autant d'ardeur & de zéle , que
lorfqu'ils font fous les yeux de leur Souverain
. Il n'y a point d'occafion où le Prince
foit plus obligé de fe montrer au Peuple &
aux foldats , que quand le danger eft éminent.
Sa vûe eft comme un Soleil qui
échauffe les coeurs & ranime les efprits, &
la moindre éclipfe peut lui être funefte.
120 MERCURE DE FRANCE.
Le fixiéme tome s'étend depuis l'an
1391 , jufqu'à l'an 1454. On y trouvera ,
comme dans tous les autres volumes , des
Vignettes & des Lettres grifes très-élégantes.
La premiere Vignette repréfente Dɔn
Henri III , Roi de Caftille , confirmant
dans une affemblée d'Etats les
Loix & Priviléges du Royaume , & prenant
les rênes du Gouvernement . La feconde
repréfenté Saint Vincent Ferrier ,
publiant dans l'Eglife de Cafpe , en préfence
des Ambaffadeurs d'Arragon , de
Catalogne & de Valence , la Sentence rendue
par lui , & par huit autres Juges , pour
l'élection & proclamation du Roi Don
Ferdinand I , au Trône de cette Monarchie
, après la mort du Roi Don Martin .
La Carte de l'Ile de Sardaigne , qui eſt
dans ce volume , nous a paru exacte &
bien gravée. Le Traducteur fixe dans une
Differtation l'époque de l'établiffement
des Benedictins en Eſpagne ; il eft fingulier
que ce point d'Hiftoire ait échappé
aux Sçavans fans nombre qu'a produits ,
& que produit tous les jours cet Ordre
célébre.
Le feptiéme tome commence en 1454 ,
& finit en 1483. On s'apperçoit , à mefure
qu'on avance dans la lecture de l'oudont
nous rendons compte , que
vrage ,
l'Hiftoire
A O US. T 1751. 127
'Hiftoire d'Espagne devient plus agréable
Cette foule de petites Monarchies
s'éteint infenfiblement , & il est bien
rare qu'un Royaume foit uni à un autre
, fans quelque révolution un peu
intéreffante. Le mariage de Dona İfabelle
, Reine de Caftille , & de Ferdinand
, Roi d'Arragon , eft l'époque la plus
mémorable de l'Hiftoire d'Efpagne , &
l'évenement le plus frappant du feptiéme
volume. On trouvera à la tête une Differtation
fort curieufe , où font très-bien
développés les droits de tous les Préten
dans au Trône d'Arragon , après la mort
du Roi Don Martin . Les Compétiteurs.
étoient au nombre de fept , cinq Princes ,
& deux Princeffes , qui fortoient tous de
la Maifon Royale d'Arragon.
DISSERTATION fur les maladies de l'u
réthre , qui ont befoin de bougies . Par
M. André. A Paris , chez Pecquet , rue
de la Huchetre , & à Versailles , chez André
, rue de l'Orangerie , in- 12 . Un volume
, 1751.
Les invectives que nous entendons tous
les jours contre l'efprit frivole du fiécle ,
n'empêchent pas qu'il ne s'imprime aujour
d'hui un beaucoup plus grand nombre de
Livres utiles , que dans le fiécle derniers
F
122 MERCURE DE FRANCE.
2, un homme d'efprit a dit , que ce fiécleci
étoit la petite piéce du fiécle paffé ; cela
peut être à plufieurs égards ; mais les
Sciences & les Arts font plus cultivés ,
& avec plus de fuccès , par nous , que par
nos peres. Le Regne de Louis XIV . a été ,
fi l'on veut , le Regne des fleurs ; le Regne
de Louis XV. fera le Regne des fruits.
Le Livre de M. André , qui a occafionné
ces réflexions , eft utile , & très utile : il
feroit à fouhaiter que l'Auteur y eût mis
plus d'ordre & de netteté ; mais on ſent
que cet habile Chirurgien , entierement
occupé de fa matiere , en a tout-à- fait négligé
la forme.
LETTRES de M. le Chevaljer de Tincourt
, à Madame la Marquife de *** ,
fur les Tableaux & deffeins da Cabinet du
Roi , exposés au Luxembourg depuis le 14
Octobre 1750. A Paris , chez Merigot ,
pere , Quai des Auguftins.
DICTIONNAIRE philofophique , ou introduction
à la connoiffance de l'homme.
A Londres , 1751 , & le trouve à Paris ,
chez Durand , rue Saint Jacques. Un vo-
-lume in-8 °.
Get
ouvrage eft proprement
la définition
des vices , des vertus , des plaifirs ,
AOUS T. 1751. 123
des paffions , des qualités du coeur & de
l'efprit , &c. On y trouve bien expliqués
tous les mots de morale & de politique
dont on n'a pas fouvent une idée trop
nette. Pour mettre nos Lecteurs en état de
juger de l'utilité de cette nouveauté , nous
en copierons quelques articles.
Age.
L'âge eft le tems de la durée d'une
chofe. La vie de l'homme eft partagée
en plufieurs âges . L'enfance va jufqu'à
quatorze ans. C'eſt le tems de l'éducation
, qu'on ne peut trop tôt commencer.
L'adolefcence commence à quatorze
ans , & finit à vingt- cinq ; c'eft l'âge le
plus critique , parce que les paffions y font
plus vives , & que la raifon n'eft pas affez
formée pour les contenir dans de juftes
bornes. La jeuneffe eft depuis vingt- cinq ,
jufqu'à quarante ; c'eft le regne de l'ambition
& du travail. L'âge mur eft depuis
quarante jufqu'à foixante ; c'eft l'âge de la
raifon , & le tems de la récolte. La vieil
leffe eft depuis foixante jufqu'à quatrevingt-
dix ; c'est le tems de la retraite &
du repos ; le tems fait pour jouir des fruits
du travail & de l'expérience : après viennent
la caducité & la décrépitude , qui
entraînent à leur fuite lès infirmités &
la mort.
K
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
Bonheur.
Lebonheur eft un état conftant de plaifirs
; il confifte dans la fanté , la paix du
coeur , & la tranquillité de l'efprit. La
paix du coeur & la tranquillité de l'efprit
s'acquierent & le confervent par l'exercice
de la vertu. La fanté s'entretient par
la tempérance , ainfi le bonheur eft en
nous , & dépend de nous en partie , car
quoique la fanté n'en dépende pas abſolument
, il faut cependant convenir qu'elle
en dépend à certains égards ; d'ailleurs
elle n'eft pas effentiellement néceffaire au
bonheur , puifqu'on voit tous les jours des
gens qui font privés de ce bien , & qui
cependant font heureux ; mais beaucoup
moins , fans doute , que ceux , qui à la même
quantité de bonheur , réuniroient encore
cet avantage , qui rend la jouiffance
des autres bien plus fenfible.
· Ce ne font pas les raifonnemens , dit Marc
Aurele , ce ne font pas les richeffes , la gloire,
ni les plaifirs , qui rendent l'homme heureux ,
ce font fes actions . Pour les faire bonnes , il
faut connoître le bien & le mal ; il fautſça- .
voir pourquoi l'homme eft né , & quels fontfes
devoirs ; ainfi , ajoute-t'il , le moyen de parvenir
au bonheur , eft un bon efprit , que faistu
donc ici , imagination ? Va- t'en au nom des
Dieux , je n'ai nul befoin de toi, Tu es venue
AOUST. 17518 125
felon ton ancienne coûtume ; je ne m'enfâche
point , va ten feulement , je t'en conjure. Et
dans un autre endroit , il ajoute : A quelque
heure que la mort vienne , elle me trouvera
toujours heureux. Etre heureux , c'est
fe faire une bonne fortune àfoi même , & l'a
bonne fortune , ce font les bonnes difpofitions
de l'ame
actions,
les lons mouvemens , les bonnes
Le bonheur eft donc inféparable de la
vertu on peut , à la vérité , avoir fans
elle des plaifirs paffagers , fi la diffipation ,
& les amuſemens frivoles , qui trainent &
leur fuite l'ennui , le dégoût & le repentir,
méritent un fi beau nom . Au refte , la pourfuite
du bonheur , dit le Spectateur Anglois,
eft toujours accompagnée de quelques inquié
tudes , dont un homme qui fe borne à des repas
modérés , qui jouit de la converfation de fes
amis , d'un fommeil doux & paifible , ne
s'embarraffe guéres , pendant que les efprits
fublimes parlent du bonheur & de la tranquil
tité ; c'eft lui feul qui les poffede,
J
λ
Le bonheur eft entre l'indifference &
la paffion.
Efprit.
L'efprit eft l'ame , confidérée par la penfée
, qui eft un de fes attributs . On décou
vre dans l'efprit trois principales facultés ,
F'imagination ,la mémoire , le jugement.
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
abfolument Ces trois facultés ne font pas
oppofées les unes aux autres ; cependant
il est très rare de les trouver réunies enfemble.
On voit rarement qu'un homme ,
qui a beaucoup de mémoire , ait beaucoup
d'imagination , & plus rarement encore ,
qu'un homme , qui a beaucoup d'imagination
, ait beaucoup de jugement.
Voici la fucceffion des opérations de
l'efprit : les objets frappent les fens , la
confcience avertit l'ame de cette perception
; l'attention lui dit , que c'eft la ſeule
qu'elle ait eue , & lui fait oublier les au
tres ; la réminifcence lui rappelle qu'elle
l'a eue ; l'imagination la lui fait fentir de
nouveau ; la mémoire lui en rappelle le
nom, & quelques circonftances fans le premier
fentiment de perception , & la contemplation
qui y demeure attachée ; alors
le jugement combine , abftrait , diftingue
compare , compofe , ou décompofe ,analyfe
, raifonne , juge , affirme ou nie.
Toutes ces differentes facultés dépendent
de la difpofition des organes , & établiffent
differentes fortes d'efprits.
Il y a l'efpit fublime , l'efprit pénétrant
& profond , l'efprit fin & délicat , l'efprit
naturel , l'efprit fimple , l'efprit vaſte &
étendu , & l'eſprit original .
L'efprit fublime , qu'on nomme autreAOUS
T. 1751. 127
ment génie , eft celui qui fent & peint vi
vement les objets ; il fait des Orateurs &
des Poëtes ; l'imagination eft fon lot..
L'efprit pénétrant & profond enviſage
dans les chofes le rapport qu'elles ont
avec notre utilité , & c'eſt- là l'emploi du
jugement. Il eft propre aux Sciences & aux
Arts : c'est ce qu'on nomme bon efprit.
Voyez bonfens.
L'efprit fin & délicat voit dans ces mêmes
chofes le rapport & l'agrément qu'el
les ont avec le plaifir de la vie : c'eſt ce
qu'on appelle le bel efprit. Il poffede les
deux autres facultés de l'efprit , mais dans
un degré moins éminent .
L'efprit naturel eft ce goût de la belle
Nature , qui nous fait dire & fentir ce
qui eft propre à un fujet .
L'efprit naturel ne dit que ce qu'il faut
dire ; il met les chofes à leur place , & rejette
ces ornemeus ambitieux , dont parle
Horace.
Il fe forme de la modération de l'ame
& de la jufteffe de l'efprit , à la difference
du génie qui naît de l'activité de l'ame , &
de la vivacité de l'imagination. Voyez
Goût.
L'efprit fimple eft celui qui n'a point de
pénétration ; ennemi de la vanité & du
Fiiij
28 MERCURE DEFRANCE.
defir de briller , il fait toute affectation ,
& ne fe pique de rien .
Il fuppofe néceffairement l'efprit naturel
, avec lequel on le confond fouvent ,
quoique l'efprit naturel ne foit pas toujours
fimple. Racine n'avoit que l'efprit
naturel la Fontaine , Fenelon & Pafcal
avoient l'un & l'autre , c'eft ce qui fair
qu'on a dit de ce dernier , qu'il étoit affez
bêre pour ignorer , qu'il valloit beaucoup
mieux que Nicole & Arnaud,
L'efprit fimple eft la marque de beaucoup
de jugement.
L'efprit étendu , eft celui qui a beaucoup
de connoiffance dans une Science ;
l'efprit vafte , eft celui qui réunit plufieurs
connoiffances dans differentes Sciences :
l'un fait beaucoup , l'autre fait mieux.
L'efprit étendu fent le rapport & la liaifon
des chofes , & de conféquence en conféquence
, il remonte jufqu'à leur principe
l'efprit vafle , n'apperçoit que les
effets . L'un voit diftinctement les objets ,
& l'autre ne les apperçoit que d'une maniere
confufe .
L'efprit original , eft celui qui envifage
& repréfente les objets fous un afpect nouveau
, & qui a un air d'invention.
Cette qualité fe remarque dans le tour
A OUS T. 171. 129
de l'expreffion , & dans le rapport rapproché
des chofes qui paroiffent le plus éloignées
, & le plus incompatibles . L'efprit
original donne la facilité de s'exprimer ,
parce qu'il vient d'une grande netteté
imagination , qui nous préfente diftinctement
les objets , & des termes propres à
les peindre .
L'efprit veut être cultivé avec modé
ration ; trop d'étude l'accable , & rend les
connoiffances confufes ; le défaut d'exercice
le fait tomber en langueur ; la réflexion
le nourrit , & rend les idées claires
& diftinctes.
Il paroit un ouvrage imprime in - 8 °
Paris chez Ph. N. Loitin & G. H. Butard , à
la Vérité, 1750 , intitulé , Traitéthéorique &
pratique du Plain- chant , appellé Grégorien,
dans lequel on explique les vrais prin
cipes de cette Science , fuivant les Auteurs
anciens & modernes ; on donne des regles
pour la compofition du Plaint - chant ,
avec des obfervations critiques fur les
nouveaux Livres de Chant. Ouvrage utile
à toutes les Eglifes , aux Séminaires &
aux Maîtres de Chant , pour former des
Chantres & les rendre capables , foit de
compofer des Chants d'Eglife , foit de
juger de leur compofition .
F v
1.30 MERCURE DE FRANCE.
Cet ouvrage eft adreffé à Meffieurs les
Préchantres, ou Grands -Chantres des Eglifes
de France.
Un Chapitre préliminaire apprend pourquoi
la plupart des Chants nouveaux font
moins parfaits que les anciens. On donne
des principes pour difcerner les piéces originales
, des piéces imitées. L'Auteur dit
qu'il n'a entrepris ce Traité que pour procurer
de meilleures compofitions , en rappellant
les principes des Anciens, la plupart
inconnus depuis long- tems , parce qu'ils
n'ont pas été affez approfondis par les Auteurs
modernes. Ce Traité eft divifé en
deux parties .
Dans la premiere , après avoir parlé
de l'origine & de l'ufage du Chant, de fon
introduction dans l'Eglife , on donne les
élémens de cette Science . On remarque enfuite
que les Anciens n'avoient point donné
de noms aux notes du Chant ; qu'ils
les diftinguoient feulement par les noms.
des fept premieres lettres de l'alphabet
ABCDEFG ; que ce fut le Moine Gui
d'Arrezzo , qui vers l'an 1022 , leur donna
les noms ut , re , mi fa , fol , la , qu'il
tira de l'Hymne Ut queant laxis, de S.Jean-
Baptifte. On donne le Chant qu'il y a lieu
de croire que Gui avoit fous fes yeux.
Après le tableau du fyftême diatonique
›
A O UST.
1751. 131
des Grecs, on parle des differentes Gammes
connues depuis Gui . On donne enfuite un
chapitre entier qui contient la méthode
pour apprendre à chanter. Puis entrant
plus profondément en matiere , on traite
de l'origine des modes du Chant qu'on démontre
être au nombre de douze . En effet
foit qu'on confulte la nature ou les inftrumens
, on ne trouvera jamais que fept
fons ( le huitième étant concordant avec
le premier, le neuviéme avec le deuxième ,
&c. ) d'où naiffent fept octaves. Chaque
octave peut être divifée en deux manieres ;
ce qui produit 14 octaves , dont deux font
de mauvaiſe efpece , que les Anciens ont
rejettées , & fe font fixés à 12 octaves légitimes
qui conftituent les 12 modes , fort
méconnus aujourd'hui dans la plupart des
Eglifes. Leurs tranfpofitions font encore
moins connues , & cette ignorance a fait
dans les derniers tems adjuger à un mode
des piéces de Chant qui font d'un autre mode.
On trouvera auffi comment ces 1 2 modes
ont été réduits à 8 , qu'on appelle vulgai
rement les 8. tons du Plain - chant. On explique
ce que c'eft qu'un mode , & quelles
en font les regles ; on parle des innovations
introduites dans le Chant Grégorien . En
donnant les régles pour difcerner les modes,
on explique les termes Grecs mefopycne
F vj .
132 MERCURE DE FRANCE.
Barypycne , Oxypycne , ce qu'on doit enten
dre par ton majeur , ton mineur , d'ou vien
nent les dénominations Grecques , Dorien ,
Phrygien , Lydien , &c..
La feconde partie contient en détail
les régles de la compofition. Après la définition
du Plain- chant & fa glofe, on donne
fix régles générales de fa compofition
Pour bien compofer le Plain- chant il faut ,
dit-on , 1 ° . bien entendre le texte & fçavoir
la quantité , parce que le Chant doir
perfectionner la prononciation & non pas
a corrompre. 2°. bien comprendre les
differens rapports de la lettre 3. ſe pénétrer
foi même , pour ainfi dire , de l'énergie
des paroles pour les animer & les
rendre fenfibles aux autres . 4 ° . Obferferver
exactement que les chûtes , les reles
notes terminantes ne fe trouvent
qu'où le fens des paroles le peu fouffrir.
5°. que le choix du mode & la modulation
conviennent au texte & à fon objer,
6. poffeder parfaitement tous les modes
& leurs differences fpécifiques , pour ne
pos ,
les pas confondre les uns dans les autres.
On trouve enfuite grand nombre d'exemples
de fautes contre ces régles . Après ces
remarques critiques on montre comment
les differentes piéces de l'Office divin doiyent
être compofées , quel en doit être le
A OUS T. 1751. 133
goût & la tournure , ce qu'il faut obferver
dans la compofition des Antiennes ,
quelle liaifon il doit y avoir entre les Antiennes
& les Pleaumes . On traite en géné
ral de la Pfalmodie ; on parle des regles.
qu'on doit fuivre dans la compofition des
Répons. A l'égard des Hymnes , on avertit
que leur Chant eft tout different de celui.
des autres piéces ; que pour être regulier
il doit faire feander le vers , ce qui n'a
encore été parfaitement obfervé dans aucune
Eglife . Celles qui font des nouveaux
Bréviaires trouveront des Chants pour:
toute efpece de vers , affez multipliés pour
ne pas trop répéter les mêmes. L'auteur
dir que le Chant des Meffes doit être d'un .
goût tout different de celui des autres Offi
ces ; que même chaque pièce de la Meffe
ala tournure propre en parlant des Traits,
on donne des exemples de plufieurs défauts,
qui fe trouvent dans la plupart.
Pour ne pas s'écarter des ufages, vulgaires..
dans le détail des modes , on les range en
huit articles , fous lefquels on range auffi
les quatre autres modes , en les mettant à
la fuite de ceux auxquels les modernes les.
ont rapportés. On montre la fource de
chaque mode , fon étendue , fes notes effentielles
, fes qualités. On donne des exemples
d'Antiennes, de Répons, d'Hymnes.
134 MERCURE DE FRANCE.
de differens métres. On parle enfuite de
la tranfpofition du mode , dont on fournit
des exemples. A la fin de chaque mode on
rend fenfible par des exemples la liaiſon
qui doit être entre les terminaiſons de
pfalmodie & les intonations d'Antiennes ;
on donne les régles de la plafmodie propre
à chacun de ces modes , avec les exceptions
qui conviennent dans les differens
cas. Dans tous ces articles on trouve
quantité d'exemples de pièces défectueufes
, & l'on montre comment on doit les
réformer. Après tout ce long détail , on
parle des neumes , des périéléfes , enfin de
Ja maniere de bien chanter.
Les Auteurs cités , pour appuyer cer
ouvrage , font S. Bernard ; le traité du
Chant , attribué à ce Saint ; leCardinal Bona,
un Livre imprimé à Bâle en 1582. M.
Ozanan , Profefleur Royal. M. Rolin ,
M. Nivers Organifte . du Roi , le Pere
Kyrquer Jéfuite , l'Antiphonier de Paris
de 1681. Quelques Mémoires de Littérature
de l'Académie , &c.
Les exemples font tirés des Eglifes de
de Rome , du Romain en ufage en France ,
de Paris , de Rouen , de Sens , d'Auxerre ,
de Troyes , de Nevers , de Meaux , d'Orléans
, de Beauvais , d'Amiens , de l'Ordre
de Cluny , &c. Un de Melfieurs les
A OUS T. 1751 135
Préchantres , très intelligent , ayant lû at
tentivemement ce Livre , dit : Il eft fàcheux
que cet Ouvrage n'ait pas paru , il y
a trente ans , il n'y auroit
vais Chants dans l'Eglife.
pas tant de man-
M. FERRET vient de faire,foûtenir aux
Ecoles de Médecine une Théfe , dans laquelle
il examine , fi l'air de Meudon eft
auffi fain , que fa fituation eft agréable.
Ce Médecin fe détermine pour l'affirmative
; le fond de fa Théfe , qui a fait du
bruit , eft d'un bon Phyficien , & le ſtyle
d'un homme nourri des bons modéles de
l'antiquité.
BEAUX- ARTS.
' Académie Royale de Peinture & de
L'sculpture
Sculpture s'affembla , Samedi to Juillet
; ce jour étoit indiqué par M. de Tourneheim
, Directeur & Ordonnateur Général
des Bâtimens de Sa Majefté , pour faire
la diftribution des grands Prix .
M. le Directeur Général étant arrivé
fur les cinq heures , M. Coypel , Premier
Peintre du Roi , & Meffieurs les Officiers.
en exercice , furent au- devant de lui , &
T'accompagnerent dans la Galerie d'Apollon
, pour y voir les ouvrages des Elé
136 MERCURE DEFRANCE.
ves protégés , & enfuite dans la Salle d'affemblée
, où M. le Directeur Général pric
féance en la maniere accoûtumée .
Après quoi M. de Boze , Honoraire
Amateur de cette Académie , lut une Differtation
fur la diftinction qu'on doit faire
pour placer des infcriptions aux Tableaux.
Cette Differtation traitée avec force ,
& tout le goût de cet Amateur éclairé ,
fut extrêmement applaudie.
Cette lecture faite , M. le Directeur fit
la diftribution des grands Prix.
SCAVOIR,
Le premier Prix de Peinture , à M. Melling
( Eleve protegé . )
Le premier Prix de Sculpture , à M. de
la Rue.
Le fecond Prix de Peinture , à M. Des
hayes.
Le fecond Prix de Sculpture , à M.
Auvray.
CATALOGUE des Eftampes gravées d'après
Rubens , auquel on joint l'oeuvre de
Jordaens , & celle de Wifcher , avec un
fecret pour blanchir les Eftampes , & en:
ôter les taches d'huile. Par R. Hecquet ,
Graveur. A Paris , chez Briaffon , rue Saint
Jacques , & Jombert , rue Dauphine ..
Le but de l'ouvrage que nous annon
I
A O UST. 1751. 137
cons , eft de faire connoître les Eftampes
les plus rares des grands Maîtres , dont il
y eft parlé , & les meilleures épreuves des
plus communes. Ce double objet eft exécuté
avec goût & avec foin , & fuppofe
des recherches & des connoiffances fort
étendues. Comme il eft impoffible de faire
L'extrait d'un Catalogue , nous nous bornerons
à parler , d'après M. Hecquet , du
fecret de blanchir les Eftampes.
Quelque beau que foit un ouvrage en
Iui-même , il n'eft pas doureux qu'il ne
perde beaucoup de fon prix , fi les Spectateurs
n'en peuvent découvrir toutes les
beautés. Souvent les meilleures Estampes
feroient au rebut ou dans l'oubli , fi quel
que connoiffeur ne les faifoit revivre , en
leur rendant leur premier éclat. Or voici
le véritable moyen de le rétablir , & de
redonner aux Eftampes: ce beau net qui
contribue tant à les faire valoir.
Je diftingue dans les Eftampes deux fortes
de mal - propretés ; les unes font rouffes,
& les autres jaunes. La rouffeur des Ef
rampes provient d'avoit été trop exposées:
aux impreffions de l'air. Les jaunes font
celles qui ont été imprimées avec de l'hui
le qui n'étoit pas affez brûlée , car quand
les Imprimeurs n'ont pas l'attention de
faire fuffifamment brûler leur huile , les
13S MERCURE DE FRANCE.
Estampes deviennent jaunes dès les pre
miers jours , ce qui provient de ce que
l'huile , n'ayant point affez de corps ,
elle
coule à côté de la taille , & jaunit le papier.
L'opération que je propofe ne fe fait
qu'à la chaleur du Soleil : plus il eft chaud ,
plus elle eft prompte. Ainfi les mois de
Jain , de Juillet & d'Août font les plus
favorables. En voici tout le procédé.
On prend une table , ou des planches ;
on attache de petits clous des deux côtés ;
on y paffe des fils en travers , afin d'empêcher
que le vent n'enleve les Estampes ;
on étend enfuite du papier , de crainte
que les pores du bois venant à s'ouvrir ,
ne communiquent à l'Eftampe la rouffeur
de l'eau qui s'y attacheroit , & qui feroit
plus difficile à ôter que les taches d'huile.
Il n'eft pas néceffaire qu'il y ait plufieurs
feuilles de papier les unes fur les autres ;
il fuffit que la table , ou les planches en
foient entierement couvertes. On y placera
les Eftampes , fur lesquelles on veut
faire l'opération , & on verfera deffus de
l'eau bouillante. Il faut avoir l'attention
d'en verfer partout , & comme il y a des
endroits où les Eftampes fe recoquillent ,
& que les plus élevées fe féchent plus vite ,
on aura une éponge fine , & on fe fervira
AOUST. 1751. 239
de l'eau qui eft dans le creux des Eftampes
, pour en moüiller les endroits qui fe
Téchent. Après avoir verfé trois ou quatre
fois de l'eau bouillante , on s'appercevra
que le roux ou le jaune de l'Eftampe s'attachera
deffus. Il ne faut point s'en inquiéter
: plus les Eftampes blanchiront ,
plus cette efpece de rouille augmentera.
Quand les Eftampes feront blanchies , on
les mettra dans un vaiffeau quarré de cuivie
ou de bois , de la capacité de la plus
grande Eftampe ; on verfera deffus de l'eau
bouillante , & on couvrira le vaiffeau avec
du linge , ou quelque étoffe , pour bien
conferver la chaleur. Au bout de cinq ou
fix heures cette rouille fe détache , & s'évapore
dans l'eau. Il faut obferver , avant
de verfer cette derniere eau , d'étendre fur
les Eftampes déja mouillées , une feuille
de fort papier blanc , de crainte que l'eau
bouillante ne les déchire.
Cela fait , on les étendra fur des cordes
pour en exprimer l'eau , & quand elles
feront à moitié féchées , on les mettra
dans des feuilles de papier , ou entre des
cartons , qu'on chargera de quelque chofe
de pefant , pour qu'elles ne fe recoquillent
point.
Il faut que
les Eftampes foient bien rouffes
, ou bien jaunes , pour être deux jours,
140 MERCURE DE FRANCE .
à blanchir , car elles blanchiffent ordinairement
dans un jour.
La même opération ôte toutes fortes de
taches d'huile , mais il faut y employer
plus de tems. J'ai été quelquefois huit
jours à en ôter une ; il eft vrai qu'elle
étoit de l'huile , dont les Peintres fe fervent
, & qui eft la plus difficile à détacher ,
furtout quand elle eft fort invétérée . J'ai
alors la précaution de ne point expofer le
côté de la gravûre. Je tourne mon Eftam
pe , de crainte que l'ardeur du Soleil n'en
enleve la fleur.
AMPHITRITE , gravée par Et. Feſſard,
d'après un deffein de M. Natoire , appellée
communément , Etude pour peindre.
Le titre de cette Eftampe , haute de 14
pouces , lignes , & large de 9 pouces ,
moins 2 lignes , nous apprend d'abord le
nom de l'Auteur , ainfi on ne fera point
étonné de la nobleffe , de la grandeur &
de la fimplicité de ce beau groupe. Il n'eft
compofé que d'Amphitrite , heureufement
placée fur un dauphin , d'un enfant appuyé
fur elle , & cependant attentifà conduire
le poiffon , & d'une Nymphe de la
mer , placée dans , la demi -teinte , & dont
on ne voit que le bufte & une main . Si
Félégance de ce groupe augmente nos reA
OUS T 1751. 141
grets fur le départ de ce grand Maître
que Rome nous enleve , la beauté des détails
, & les effets fages & brillans du Ciel
& de la mer , ne les diminuent affûrément
pas ; d'ailleurs la couleur , le travail &
l'accord de cette planche , font d'autant
plus d'honneur au Graveur , qu'il a exécuté
cette belle planche d'après une étude . Cet
ouvrage nous fait donc beaucoup efperer
pour l'exécution de la Chapelle des Enfans
Trouvés , dont ce même Graveur eft char
gé , & cette efperance eft d'autant mieux
fondée , qu'il paroît nourri de la maniere
du Maître , & que cette grande entreprife ,
pour laquelle le Public a foufcrit , eft faite
fur des deffeins plus terminés & plus
arrêtés que celui - ci .
M. Feffard demeure rue de la Harpe ,
vis- à- vis la rue Serpente. Il a prolongé
jufqu'à la fin de Décembre , le tems des
foufcriptions pour la Chapelle des Enfans
Trouvés. Il avertit que paffé ce tems-là
on payera 80 livres.
Noms des nouveaux Soufcripteurs.
Madame la Marquife de Pompadour ;
Mrs Fraifier , Directeur des Fortifications
à Breft ; Labellangeray ; Brochant , Marchand
, rue de l'Arbre- fec ; Pifani , Maître
des Comptes , rue Montmartre '; l'Abbé
142 MERCURE DE FRANCE.
Souciet ; l'Abbé Turaudin , Chanoine à Bou
logne-fur-Mer ; Barrois , Libraire , Quai des
Auguftins ; Dupleix , rue Tiquetonne ;
Franceuil , Receveur Général des Finances
de Metz & Alface , rue Plâtriere ; Chardon ,
Chanoine de Toul , en Lorraine ; Herbert,
rue S. André des Arcs , & plufieurs autres,
dont on n'a pas laiffé les noms.
CARTES pour apprendre la Géogra
phie. Par M. Delaftre , Ingénieur du Roi,
& de S. A. S. M. le Prince de Conti. A
Paris , chez l'Auteur , rue Galande , près
la Place Maubert. On les trouve auffi à
Lyon , chez Plaignard ; à Laufane , chez
Goffe Junior ; à Avignon , chez Giroud ; à
Marſeille , chez Carry & Boyer , fils ; à
Amfterdam , chez Rey. Ceux qui voudront
en débiter dans leurs Villes , pourront
s'adreffer à Paris , à M. de la Combe , rue
& Hôtel Saint Severin , en affranchiffant
leurs Lettres. Cette collection ſe vend
24 liv.
Le premier jeu renferme les quatre par
ties du monde , fçavoir , l'Europe , l'Afie,
l'Afrique & l'Amérique , qui font la Géographie
en général ; c'eft avec ce premier
jeu qu'il faudra commencer à jouer .
Les autres jeux renferment en particu
lier les Empires , les Royaumes , les Répu-
L
AOUS T. 1751 . 143
bliques , les Electorats , les Principautés ,
Souverainetés , &c. avec leurs diviſions &
fubdivifions.
Quand on fçaura le premier jeu , on
prendra celui qui contiendra le Pays qui
intéreffe le plus.
La collection de tous ces jeux compofe
trois fixains. Il y en a un général des
quatre parties du monde , fix de la France ,
trois de l'Empire d'Allemagne , un pour
l'Angleterre , l'Ecoffe , l'Irlande , & la
Hollande , un autre pour les Royaumes de
Suéde , Dannemack , Norwége , & Pruffe
, un jeu pour la Pologne , un autre pour
la Hongrie , la Tranfilvanie , la Mofcovie,
& la Turquie , en Europe ; deux jeux pour
l'Italie , & deux autres pour l'Eſpagne &
le Portugal .
Le Roi & la Dame de ces jeux font
défignés en partie par des têtes couronnées
, & le Valet par un chapeau , ou bonnet
à la mode du Pays , dont la Carte porte
le nom. Au deffous de chaque figure
eft un cartouche , fur lequel eft en tête le
nom de la Ville principale , & celui de la
Riviere , ou Port de mer où elle ſe trouve
fituée , & plus bas dans le cartouche du
Roi , font les bornes de l'Empire , du
Royaume , ou des Provinces dont la Carte
porte le nom.
44 MERCURE DE FRANCE.
Dans celui de la Dame eft la divifion ,
& dans celui du Valenfe trouvent les noms
des principales Rivieres .
La Carte qui repréfente l'As , porte au
centre l'écu des Armes de l'Empire , Royaume
, ou Province dont elle porte le nom ,
blazonnées felon les régles ordinaires du
blazon ; ainfi il ne faut avoir aucun égard
à la couleur qui eft deffus ; elle ne ferc
qu'à faire connoître la couleur avec laquelle
elle doit aller .
Les As du jeu des quatre parties da
monde font differentes , parce qu'il n'y a
point d'Armes particulieres de ces quatre
parties ; ainfi pour les rendre plus conformes
aux autres , on a mis un petit cartouche
dans le centre de la Carte , fur lequel
cartouche eft une figure hieroglifique , qui
repréfente la partie du monde , dont le
cartouche porte le nom. Dans le même
cartouche eft le nom d'une Ville , avec
celui de la Riviere qui y paffe . Au- deffus
& au- deffous de ces cartouches , & des
écus de tous les autres jeux , on a eu foin
d'y marquer la fertilité du Pays & fon
commerce .
Il y a de plus dans les Rois , Dames &
Valers , des jeux particuliers ; la diftance
de la Ville, qui eft au-haut, du cartouche, à
la Capitale de l'Empire, ou Royaume, &c
A
A O US T. 1751. 145
A l'égard des autres cartes , comme les
dix , neuf, huit , fept , fix , cinq , quatre,
trois & deux , elles font défignées par leur
nombre de points , qui repréfentent autant
de Villes ou Bourgs, avec leurs noms , celui
de la riviere qui y paffe , la diftance de
leurs Capitales , & à l'accolade le nom de la
Province , ou de la Généralité , Principauté
, Duché , Comté , République , dont
la Ville ou Bourg dépendent .
Sur les Cartes de la pofition des quatre
parties du monde , il n'y a point de diftance
particuliere. Les accolades qui font
entre les Villes , défignent le Pays d'où
elles dépendent.
Nous ne nous étendrons pas davantage
fur cette utile invention . On diftribue aux
perfonnes , qui veulent en faire uſage , un
petit Livre où font très bien expliquées
toutes les régles du nouveau jeu .
LE SIEUR ROYLLET , expert Ecrivain ,
rue de la Verrerie , au Livre d'or , a inventé
depuis peu une méthode nouvelle
fur fon Art , qui conduit les mouvemens
du bras & des doigts dans la jufteffe des
figures de caractéres , réguliers & expédiés ,
enforte qu'on eft avancé de plus de moitié,
que par les méthodes ordinaires ; elle eſt
d'une très- naturelle & fimple invention ,
& relative aux principes de fes Traités . Le
G
145 MERCURE DE FRANCE.
Sieur Royller à en vûe par cette méthode ,
le progrès des jeunes Eleves , que Sa Ma
jefté a ordonné être inftruits fur les Scien
ces & les Arts dans l'Ecole militaire.
Nous avons eu la curiofié de lire les deux
Traités de M. Royllet , qui ont pour titre :
Nouveaux principes de l'Art d'écrire : nous
javons trouvé de bons principes & de la
clarté. Il feroit à fouhaiter que fes méthodes
fuffent plus connues & plus répandues. Nous
exhortons les Maîtres à écrire , àfe les procurer
, & à les faire acheter par leurs Eleves :
elles coûtent 8 liv . 10. On les trouve chez
l'Auteur.
Q
CHANSON.
100000
Ue vois-je , ô Čiel ! hélas ! od font les fleurs,
De ton pampre naiſſant l'ornement & la gloire ?
O mon eſpoir ! ô mes tendres ardeurs !
Tout eft perdu ; c'en eft fait de Gregoire.
Deftin , affouvi tes fureurs ;
Joui , cruel, de ta victoire ;
Ma vigne a coulé , je me meurs ;
Ah ! pourrois -je vivre fans boire a
THE
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, LENOX
AND TILDEN
FOUNDATIONS
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Gij
THE
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TILDEN
FOUNDATIONS
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A O UST 1751. 147
M
SPECTACLES.
"
Önfieur Dancourt , nouvelle Haute-
Contre a débuté le Juillet , à
l'Opéra par l'Arietre , Jeune beauté , de
l'Opéra des Graces , de feu M. Mouret. On
pera
trouvé à ce nouvel Acteur de l'étendue
dans la voix , de très beaux fons dans le
bas , le medium affez agréable , des cadences
& de la flexibilité. Il faut efperer
que plus d'affûrance , & d'habitude du
Théatre , lui feront donner dans le haut
des fons filés , juftes & nourris . Il eſt d'autant
plus à ſouhaitér que cet Acteur ſe
fectionne , qu'il a une figure fort avantageufe
, & que dans le rôle de Valére , qu'il
a joué quelques jours après fon début , on
n'a rien trouvé de choquant , ni de défagréable
dans fon jeu , ce qui eft beaucoup
pour un débutant. Au refte quand il ne
feroit propre qu'au rôle de haute - taille , il
rempliroit à cet égard un grand vuide à
l'Opéra.
Mlle le Miere a joué les rôles d'Hébé
& de Fatime , à la place de Mlle Coupée ,
& celui d'Emilie , à la place de Mlle Chevalier.
Le Public étoit accoûtumé depuis
long-tems à faire beaucoup d'accueil à la
G ij
148 MERCURE DE FRANCE.
figure de cette jeune Actrice : les Connoiffeurs
ont vu avec plaifir , qu'elle s'étoit
extrêmement perfectionnée du côté
du chant. On a furtout été content du
goût & de la legéreré qu'elle a mis dans
I'Ariete, Papillon inconftant
On mettra Mardi 3 Août, l'Acte des Sauvages
, à la place de celui du Turc généreux.
Mlle Fauvelle , qui n'avoit jamais paru
fur aucun Théatre public , débuta à la Comédie
Françoife les Juillet . Ses rôles de
début ont été Inès , dans la Tragédie , de ce
nom , Andromaque , dans la Tragédie de
ce nom , & Junie , dans Britannicus .
Les Comédiens Italiens ont continué les
repréſentations du Ballet des Meûniers jufqu'à
Lundi 26 Juillet , qu'ils ont donné la
premiere repréſentation des Indes danfen.
tes , Parodie des Indes galantes. Nous rendrons
compte le mois prochain de cette
nouveauté , qui nous paroît réuffir .
CONCERTS A LA COUR ;
A Compiégne.
E 28 , & le 30 Juin , le & le 7,
LJuillet,on chanta chez la Reine,le ›
Prologue & les cinq Actes de la Paftorale
d'iffé , paroles de feu M. de la Morte ;
A OUS T. 149 1758 .
Mufique de feu M. Deftouches , Sur- Intendant
de la Mufique du Roi.
Mlles Lalande , de Selle , Mathieu ,
Godonnefche , Guédon , & Meffieurs Befche,
Joguet , Dubourg , Godonneſche , Bażire,
& Daigremont , en ont chanté les rôles.
Le 7 , le 10 & le 12 , on chanta la Paftorale
de Diane & Endimion , paroles de
M. de Fontenelle , Mufique de M. de Blafmont
, Sur- Intendant de la Mufique du
Roi , & Chevalier de l'Ordre de S. Michel.
Mlles Lalande , de Selle , Mathieu , Godonnefche
& Guédon ; Meffieurs Poirier
Befche , Joguet , Dubourg & Godonnefche
, en ont chanté les rôles.
NOUVELLES ETRANGERES .
L
DU NORD .
DE STOCKHOLM , le 12 Juin.
Es Etats du Royaume feront le premier da
mois d'Octobre l'ouverture de leur Affemblée
, & procéderont à l'élection d'un Maréchal de
Ja Diette , mais ils ne commenceront leurs délibérations
que le 12. La cérémonie du Couronnement
du Roi eft fixée au 8 du même mois.
On a arrêté depuis quelque tenis M. Wickman
, Juge des troupes , & un Officier , nominé
Giij
150 MERCURE DE FRANCE .
Nordberg. Le Gouvernement doit faire venir de
Finlande M. ' Ehrenmalm , ci -devant Gouverneur
d'Abo , & M. Ramlon , Lieutenant Colonel ,
pour fçavoir d'eux quelques ciconftances concernant
ces deux prifonniers , qui par leurs dépofttions
ont donné lieu à des découvertes impor-
'tantes.
Cette Capitale vient d'éprouver un défaftre ,
qui n'avoit point eu d'exemple depuis qu'elle exifte.
Le 19 de ce mois à onze heures du matin ,
Je feu prit à une maifon derriere l'Eglife de Sainte
Claire. Le Régiment des Gardes , qui , par la
police établie ici , doit dans toutes les occafions
d'allarme fe raffembler à certains fignaux , & fe
rendre où fon fecours eft néceffaire , étoit hors
de Stockholm , & campoit à deux lieues de cette
Ville. Avant qu'on pût le faire revenir , l'embiafement
s'étoit déja fort étendu dans tout le Fauxbourg
du Nord. Pendant que tout le monde étoit
accouru pour arrêter de ce côté le progrès des Alummes
, un nouvel incendie fe manifefta après
midi au Fauxbourg du Sud. Le partage de l'attention
& des fecours qu'on fut obligé de donner
à ce dernier quartier , éloigné de l'autre d'une
demi lieue , devint funefte à tous les deux . L'un
& l'autre incendies étoient encore dans leur plus
grande force , lorfqu'à huit heures du foir un troifiéme
quartier de la Ville , nommé le Lagorfland ,
fur affligé du même malheur. Le péril & les difficultés
augmentant ainfi d'un moment à l'autre ,
il étoit déja cinq heures du matin , avant que l'on
eût pu parvenir à éteindre entierement le feu. Le
21 , cet affreux fpectacie fut, encore renouvellé
dans un quartier voifin du Lagorland & dura
jufqu'à la nuit. On peut fe repréſenter combien
alors tous les habitans de cette Capitale devinrent
A O UST. 1751. ་་་
attentifs à prévenir de pareils accidens ; mais tous
leurs foins , fecondés par les fages mefures du
Gouvernement , ne les ont point garantis de la
douleur de voir encore le 22 à quatre heures après
inidi le feu éclater dans un cinquième quartier de .
la Ville , peu diftant du Skepsholm , où eft le
Port des Galéres . Le vent donnant directement fur
ce Port , fur les Magafins , & fur le Parc d'Artillerie
, ce n'eft que par la présence du Roi &
par les difpofitions admirables que Sa Majesté ordonna
elle - même , qu'on a fauvé ces dépôts fi
précieux pour la défenfe de l'Etat . Dans les cinq
incendies environ cinq cens mailons ont été
réduites en cendres , ainfi que l'Eglife de Sainte
Claire , qui par fon aucienneté & par la magni .
ficence de fes ornemens , tant extérieurs qu'inté
rieurs , doit être regardée comme une perte 'confidérable.
La fureur du peuple a fait arrêter plus de
deux cens perfonnes , foupçonnées d'avoir quelque
connoiffance d'un complot d'incendiaires ,
auquel on attribue les malheurs de cette Ville ;
mais juſqu'à préſent il ne tranſpire rien des découvertes
qu'a pu faire le Tribunal , chargé d'examiner
les Prifonniers.
>
DE COPPENHAGUE , le 20 Juin.
On a reçu avis de Pologne , que les Députés
, dont le Tribunal de Radom eft compofé , le
difpofent à fe féparer . Les mêmes nouvelles font
mention de plufieurs défordres commis encore
depuis peu par les Haydamakis. Ces brigands ont
faccagé Czarnopile & plufieurs Villages des en--
virons . Ils ont marché enfuite à Narow , & après
y avoir mis le feu à quelques maifons pour jetter
la confufion parmi les habitaus , ils ont forcé le
Gij
152 MERCURE DE FRANCE .
Château , qu'ils ont entierement pillé . M. Odachouski
, qui y commandoit , a été tué , ainfi que
la plupart des foldats qu'il avoit lous fes ordres .
On fait monter à deux cens vingt- cinq mille floiins
le dommage que les Haydamakis ont caufé
dans cette derniere coutfe. La grande quantité de
butin , dont ils étoient charges , ne leur ayant pas
permis d'enlever quelques piéces d'artillerie de
campagne, qui étoient à Natow , ils en ont détruig
une partie , & ils ont jetté les autres dans une riviere
voisine . A l'approche d'un détachement de
troupes reglées qu'on a fait marcher pour les attaquer
, ils ont pris la fuite .
LE
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 19 Juin.
Es Etats du Royaume de Hongrie ont confenti
à l'entretien d'un Corps de trente fix mille
hommes ; mais ils infiftent fortement pour obrenir
une diminution fur le fubfide extraordinaire
que l'Impératrice Reine leur a demandé Il a été
réglé que la Cour déduiroit , fur le payement des
fournitures faites aux troupes Impériales par les
Piémontois pendant la derniere guerre , certai
nes dettes dont le Roi de Sardaigne s'eft chargé , en
acquérant les poffeffions qui lui ont été cédées
dans la Lombardie L'Impératrice Reine a rappel .
lé le Comte de Konigfeg , fon Miniftre auprès de
l'Electeur de Cologne. Cette Princeffe a donné
ordre qu'à l'avenir toutes les troupes fiffent régulierement
l'exercice deux fois par ſemaine . En
même tems elle a fait fçavoir aux Colonels , que
la honte des châtimens publics décourageant fouvent
les Soldats , & étant une des principales cau
7
AOUS T. 1751. 453
fes qui les engagent à déferter , elle defiroit que
lorfqu'ils encoureroient quelqu'une des punitions
ufitées dans la difcipline militaire , ils ne la fubiffent
que dans l'enceinte des Cafernes , ou dans
dans d'autres endroits particuliers . On vient de
publier un Edit , par lequel il eft ordonné aux
perfonnes , qui reçoivent des penfions de la Cour,
de paffer une partie de l'année dans une des Provinces
de la domination de l'Impératrice Reine.
DE BERLIN , le 26 Juin.
L'Académie Royale des Sciences propofe pour
le Sujet du Prix de Phyfique , qu'elle doit donner
en 1753 , d'examiner , 1º Si la communication entre
les Mufcles & le Cerveau , par l'entremise des
Nerfs , s'exécute par une matiere fluide , qui fait
gonfler le Mufcle dans fon action. 2° Quelle eft la
nature , quelles font les propriétés de ce fluide. 3º
De quelque maniere il peut produire dans les Muſcles
cette action fi furprenante , par laquelle on voit le
mouvement & le repos fe fuccéder presque dans un
même inftant . Elle recevra jufqu'au premier Janvier
de ladite année les Mémoires deftinés à concourir
pour ce Prix , qui confifte en une Médaille d'or , du
poids de cinquante Ducats . Le Prix , qui a été
réservé l'année derniere , fera délivré dans l'Affemblée
publique du 31 Mai 1752. L'Académie a
annoncé par differens Programes , que le Sujet.
propofé pour ce Prix , eft la Théorie de la résistance
que les Corps folides fouffrent dans leur mouvement
en passant par un fluide. Cette Compagnie exhorte
les Sçavans qui ont déjà travaillé , ou qui travailleront
fur cette Queftion , à tâcher de concilier la
Théorie avec l'expérience , & à prouver que la
quantité de réfiftance qu'un Corps, qui le meut dans
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
un fluide , doit éprouver felon le raisonnement &
le calcul , eft précisément la même qu'il éprouve
effectivement. On n'admettra au concours que les
Mémoires qui auront été remis avant le premier
Janvier de l'année prochaine . La même regle fera
obfervée par rapport aux Mémoires , compofés
pour le Prix de Belles Lettres de la mêine année.
L'Académie démande que les perfonnes , qui afpireront
à ce Prix , examinent , 1 ° , Dans quel tems:
les peuples Allemandsfont rentrés en poffeffion des
Marches qui font entre l'Elbe & l'Oder , ainsi que
de la nouvelle Marche & de la Poméranie. 2 ° . D'où
lon tira les Colonies Allemandes , qu'on établit
dans ces Contrées , & en même tems comment o
fous quelles conditions elles yfurent établies. 3 ° .Quelles
furent les mesures les précautions qu'elles prirent
pour fe maintenir , & pour affoiblir les Venedes qu'el
les trouverent dans le pays . 4° . En quel tems la Langue
des Venedes a ceffé d'y être en ufage , & pourquoi
les Allemands , qui fe font établis dans les Marches ,
n'ont point adopté cette Langue , tandis que ceux qui
ont paffé dans les Gaules , en Italie & en Espagne
ont adopté les Langues des Nations qu'ils y ontjoumifes.
DE RATISBONNE , le 30 fuin.
>
Le College des Princes a préfenté au Directoire
de Mayence un Mémoire fur la néceffité de dreffer
le projet d'une Capitulation fixe & perpétuelle,
qui foit fignée à l'avenir par tous les Empereurs.
avant leur Couronnement , & qui régle d'une
maniere ftable les engagemens , auxquels ils font
tenus par leur Dignité de Chefs du Corps Germanique
. Ce Mémoire a été communiqué au Collége
des Electeurs.
AOUS T. 1751. DSS
DE WELTZLAAR , le 28 Juin .
Depuis plufieurs années , les Préfidens & Confeillers
de la Chambre Impériale , établie en cette
Ville , pour juger en dernier reffort les affaires
litigieufes qui furviennent dans l'Empire , demandent
qu'on transfere ailleurs leur Tribunal . Ils
viennent de renouveller leurs inftances à ce fujet.
Les raifons , fur lesquelles ils fondent la néceffité
de changer le lieu de leur réſidence , font , qu'on
eft obligé de faire venir ici par charrois toutes les
provifions dont on peut avoir befoin ; que les
chemins , qui y conduifent , font très-difficiles
pour les voitures ; qu'il n'y a point de Marché
public dans cette Ville pour aucune espece de
denrées , & que les Païfans , qui en apportent ,
y mettent le prix qu'ils jugent à propos ; qu'on
eft privé ici de plufieurs des Artifans les plus néceffaires
; que d'ailleurs la Ville n'eft pas affez
grande pour fournir des logemens à toutes les
perfonnes qui viennent folliciter le jugement de
leurs procès ; qu'il n'y a point de Collége , &
qu'ainfi la plupart des Juges ne peuvent garder
leurs enfans auprès d'eux , s'ils veulent leur faire
donner une élucation convenable ; que les
Catholiques & les Proteftans étant dans la néceffité
de célébrer l'Office Divin dans une même Eglife,
il s'éleve fouvent entre eux des differends , qui .
nuifent à la tranquillité & à l'union des Membres
de la Chambre ; que l'ufage , dans lequel on eft
ici d'inhumer les morts dans la grande Place ,
contribue à rendre mal fain le féjour de cette
Ville ; enfin que
dans les tems de guerre le voifinage
des Armées eft fort incommode , & qu'alors
les Juges font quelquefois troublés dans l'e-,
xercice de leurs fonctions. On croit que fi l'Empe
91
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
reur a égard à ces repréfentations , la Chambre
pourroit être transférée de nouveau à Francfort , où
elle a déja tenu fes féances depuis 1495 jufqu'en
1530 Elles les tient ici depuis 1688 , & pendant
le tems qui s'elt écoulé entre ces deux dernieres
époques , elle a eu la Ville de Spire pour le lieu
de la réfidence .
ESPAGNE.
DE MADRID , le 29 Juin.
Epuisquelque tems , la Reine a eu plufieurs
accès de fievre , qui l'ont obligée de faire
ufage du Quinquina .
>
"
Selon les derniers avis reçus du Perou , François
Garcie Ximenès , pour éviter le fupplice qu'il
méritoit comme complice de la confpiration formée
à Lima , s'eft refugié dans le Bourg de Guarachiry
, dont il a excité les habitans à la révolte.
Ces rébelles , s'étant affemblés tumultueufement
la nuit du 25 au 26 Juillet de l'année derniere
mirent le feu à la Maiſon de Don Jofeph de Salazar
, Lieutenant du Corregidor , & ils le tuerent
ainfi que Don François Aranzo , frere de l'ancien
Président de l'Audience de Quito : Don Joſeph
del Rio , Chevalier de l'Ordre de Saint Jacques ;
Don Barnabé Aguero , & dix autres perfonnes.
Bientôt le Viceroi fut informé de ce maffacre , & en
même tems il apprit que les habitans des Bourgs
de Teppichoa & de Labaytambo avoient auffi
pris les armes. Après avoir envoyé d'abord quatre
Compagnies de Cavalerie fous les ordres du Comte
de Caftellejo , pour reconnoître les difpofitions.
des rébelles , il fit marcher contre eux quatre cens
hommes d'Infanterie , auxquels ſe joignirent trois
AOUS T. 1751.
157
cens Volontaires, Le Marquis de Monte- Rico ,
qui commandoit ce dernier Détachement , arriva
le 7 Août à Guarachiry , qu'il trouva entierement ,
défert , les habitans de ce Bourg & ceux de Labaytambo
& de Teupichoa s'étant retirés dans les
montagnes. Les mesures qu'il prit pour attaquer
les ennemis , eurent tout le fuccés défiré. On chaffa
les rébelles de hauteur en hauteur , & enfin on
les força de fe foumettre . François Ximenès a été
remis entreles mains des Eſpagnols par les Indiens
du Bourg de Langa , où il s'étoit rendu pour leur
perfuader de fecouer le joug de la domination du
Roi. Il a été condamné à mort avec François de
Santa Cruz , Chriftophe Ventura , & cinq autres
Chefs des rébelles . On a rafé leurs maifons , & l'on
a élevé à Guarachiry une Colonne avec une Infcription
, pour fervir de monument à la Poftérité.
Environ trente des Indiens & des Métis rébelles
ont été trafportés dans , l'Ile de Fernandez , &
l'on a accordé aux autres une Amniftie gé.
nérale.
O
ITALIE.
DE NAPLES , le 4 Juin.
N a découvert , en fouillant la terre près de
Pozzuolo dans la Province de Labour , les
reftes d'un Temple , dont les Colonnes font de
marbre. Cette Ville , fituées fur une colline , étoit
déja célebre par plufieurs autres antiquités , entre
lefquelles on compte les ruines des deux Temples ,
confacrés , l'un à Neptune & l'autre à Diane, celles
d'un Amphithéatre ; celles des Bains de Neron ;
les Bains de Ciceron , & un Labyrinthe louterrain
.
158 MERCURE DE FRANCE.
Les Galeres du Roi fe font emparées de deux
Bâtimens Algériens dans la mer de Tofcane . Ou
a fait encore depuis peu plufieurs nouvelles dé .
couvertes dans les ruines foûterraines de la Ville
d'Heraclée .
DE ROME , Le S Juin.
Il doit paroître inceffamment une Bulle , pour
fupprimer le Patriarchat d'Aquilée , & pour ériger
un nouvel Evêché dans les Etats de la République
de Venife.
DE FLORENCE , le 23 Juin.
Un Corfaire d'Alger , en conféquence du Traité
qui fubfifte entre fa République & la Toscane ,
fe refugia il y a quelques jours fous le canon du
Fort de l'Ifle de Giglio , pour éviter d'être pris
par deux Galeres du Roi des deux Siciles. Ces Ga
leres , fans avoir égard aux fignaux qu'on leur
a faits afin de les engager à s'éloigner , ont attaqué
le Corfaire , & s'en font emparées, Elles ont même
débarqué quelques Soldats , pour fuivre l'équipage
qui s'eft (auvé à terre. La Régence a fait
partir un Courier , pour informer de ce détail
Sa Majesté Impériale , & l'on a en même tems
envoyé ordre au Gouverneur de l'Ile de Giglio ,
de prendre foin des Mahometans qui ont échappé
à la pourfuite des Napolitains. Ces derniers.
ont conduit leur prife à San- Stefano.
AOUS T. 1757. 159
L
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , le premier Juillet.
E Comte de Sandwich donna le 24 du mois
dernier fa démiffion de la place de Premier
Commiffaire de l'Amirauté , & le lendemain le
Duc de Bedford remit la charge de Secretaire
d'Etat , dont il étoit revêtu . Sa Majesté a nommé
pour fuccéder au Duc de Bedford , le Comte
d'Holderneff , fon Envoyé Extraordinaire auprès
des Etats Généraux , & ci - devant ſon Ambaſſadeur
à Venife , lequel étoit ici depuis quelque tems ,
& qui prit hier poffeflion de fon nouvel emploi .
La place de Premier Commiffaire de l'Amirauté
a été accordée au Lord Anfon . En même tems
le Roi a difpofé de la place de Préſident du Confeil
Privé , en faveur du Comte de Granville. Le
Comte de Coventry a obtenu celle de Lieutenant-
Gouverneur du Comté de Worcefter. Sa Majefté
n'a point encore déclaré le nom du Miniftre ,
qui remplacera le Comte d'Holderneff à la
Haye.
Ón fit le 22 en préfence du Roi l'épreuve de
quelques piéces de canon de nouvelle invention ..
Elles portent plus loin , & l'on peut les charger
plus promptement que les canons ordinaires . Il eft
réglé qu'on en adoptera l'ufage pour les Vaiffeaux
de Sa Majesté .
160 MERCURE DE FRANCE.
PAYS - BAS.
DE BRUXELLES , le 26 Juin.
Es fortifications de la Citadelle d'Anvers font
entierement réparées , & l'on y a ajoûté plufieurs
ouvrages. On a conftruit en mêmetems des
Cafernes pour les troupes , qui y font en garnifon..
Le Canal de Bruges eft fort avancé , quoique les
Ouvriers , qui y font employés , ayent rencontré
beaucoup de difficultés dans leur travail . Il a été
propofé de conftruire une Digue depuis cette Place
jufqu'à Courtray. On parle auffi de faire une
Chauffée , qui conduife de Limbourg au Pays de
Liége.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c .
E Roi arriva à Compiégne , le 25
Ljuin
dernier avec Meldames de
France , & la Reine s'y rendit le 26 .
Le 27 , la Reine entendit la Meffe dans
l'Eglife du Monaftère des Carmelites.
Leurs Majeftés , accompagnées de Mefdames
de France , affifterent le même jour
au Salut dans l'Egliſe de la Paroiffe de
Saint Jacques.
Le 29 , Fête de Saint Pierre & de Saint
Paul , le Roi & la Reine allerent avec
A O UST.
161
1751 .
Mefdames de France à l'Eglife de l'Abbaye
de Saint Corneille , & leurs Majestés y
entendirent les Vêpres & le Salut , auquel
Dom Delrue , Grand Prieur de cette Abbaye
, officia.
Le premier Juillet , les Actions de la
Compagnie des Indes étoient à dix - huit
cens cinquante livres ; les Billets de la
premiere Loterie Royale à fix cens quatrevingt
- dix livres , & ceux de la feconde à
fix cens quarante- quatre.
Le 4 Juillet , la Reine entendit la Grande
Meffe dans l'Eglife de la Paroiffe de
Saint Jacques.
Leurs Majeftés , accompagnées de Madame
Henriette , de Madame Adelaide
& de Mefdames Victoire , Sophie & Louiſe ,
affifterent l'après-midi au Salut dans l'Eglife
Collégiale de Saint Clément .
La Reine entendit la Mcffe , les , dans
l'Eglife du Monaftére des Carmélites , &
le 7 , dans celle de la Congrégation de
Notre Dame. Le 2 , Sa Majesté affifta dans
l'Eglife du Monaftére de la Vifitation au
Salut , auquel l'Evêque de Meaux officia .
Monfeigneur le Dauphin eft refté à Compiégne
, depuis les de Juillet.
Le 4 , le Comte d'Argenfon , Miniftre
& Secrétaire d'Etat , ayant le Département
de la Guerre , revint du voyage qu'il a fait
162 MERCURE DE FRANCE .
en Flandre , pour visiter les Places de cette
Province.
Le Comte d'Albemarle , Ambaffadeur
de Sa Majefté Britannique auprès du Roi ,
eft parti pour aller paffer quelque tems en
Angleterre.
La réputation , que la Demoiſelle le
Maure a fi juftement acquife par la ſupériorité
de fa voix & de fon talent , ayant
fait defirer à Madame la Dauphine de
l'entendre , elle chanta le 2 Juillet à Ver
failles , en préſence de cette Princeſſe ,
avec les applaudiffemens aufquels elle eſt
accoûtumée .
Le 8 , les Actions de la Compagnie des
Indes étoient à dix-huit cens trente livres ;
ies Billets de la premiere Loterie Royale
à fix cens quatre-vingt- fept livres , & ceux
de la feconde à fix cens quarante- trois.
La Reine affifta le 8 & le 9୨ du mois
dernier aa Salut , dans l'Eglife du Monaftére
des Carmélites.
Le 11 , la Reine , Monfeigneur le Dauphin
, & Mefdames de France entendirent
la Grande Meffe dans l'Eglife de la Paroiffe
de Saint Jacques.
Le Roi & la Reine , accompagnés de
Monfeigneur le Dauphin & de Meldames ,
affifterent l'après -midi , dans l'Eglife de
l'Abbaye Royale de Saint Corneille , aux
AOUS T.
163 1751 .
Vêpres & au Salut , auquel Dom Delrue ,
Grand Prieur de cette , Abbaye , officia .
Monfeigneur le Dauphin retourna à
Verfailles le 12 , & ce Prince devoit revenir
à Compiegne le 22 .
Sur les inftances réitérées , que le Cardinal
de Tencin a faites , pour que le Roi
lui permit de paffer le refte de fes jours
dans fon Diocéfe , Sa Majefté , après lui
avoir témoigné la fatisfaction qu'elle avoit
de fes fervices , lui a accordé , à la fin du
mois de Mai , fa demande. S. M. ayant
en même tems paru defirer que ce Minif
tre differât fa retraite , il a continué pendant
le mois dernier , d'affifter au Confeil .
Lorfque le moment du départ du Roi pour
Compiegne eft arrivé , le Cardinal de
Tencin a pris congé de Sa Majefté , & le
S de ce mois il partit pour fe rendre à
Lyon .
.
Le 15 , les Actions de la Compagnie
des Indes étoient à dix -huit cens quarante
livres ; les Billets de la premiere Loterie
Royale à fix cens quatre - vingt - fix livres ,
& ceux de la feconde à fix cens quaranteun
.
Le Dimanche , 4 Juillet , fon Exc. le
Duc de Nivernois , Ambaffadeur du Roi
Très - Chrétien , s'étant rendu au Palais de
la Chambre Apoftolique , hors de la Porte
164 MERCURE DE FRANCE.
du Peuple , tous les Miniftres Etrangers ,
ainfi que les Cardinaux , les Princes , les
principaux Prélats , & autres perfonnes de
diftinction , envoyerent leurs Gentilshommes
dans leurs caroffes de cérémonie ,
pour le complimenter . Le Cardinal Portocarrero
, l'Abbé de Canillac , & les Prélats
Cortada & Figaora , qui devoient
l'accompagner dans fon Entrée , y allerent
en perfonne. Son Exc. fut complimentée
de la part du Cardinal Valenti Gonzaga
Secretaire d'Etat , par le Maître de la
Chambre de cette Eminence . Le Duc de
Nivernois monta enfuite , avec le Cardinal
Portocarrero , l'Abbé de Canillac , &
les Prélats Cortada & Figaora , dans le
caroffe de parade , que le Maitre . de la
Chambre du Cardinal Valenti Gonzaga
avoit amené pour cet effet , & fon Exc . fic
fon Entrée publique en cette Ville dans
>
l'ordre fuivant. Deux Coureurs de l'Ambaffadeur
, fes deux Suiffes , deux Trompettes
, trente Eftafiers , dix-huit Officiers ,
à cheval ; le caroffe , dans lequel étoit
l'Ambaffadeur étoit fuivi des Pages de
fon Exc. à cheval , & des Gentilshommes
de l'Ambaffade dans differens caroffes.
Cette entrée a été l'ane des plus magnifiques
qu'on eût vû depuis long- tems .
Le cortège de l'Ambaffadeur étoit comAOUST.
1751 .
165
pofé de cent dix caroffes , tous à fix chevaux
, fans compter les quatre caroffes de
fon Exc. Elle palla par le Cours , dans lequel
il y avoit une multitude infinie de
Nobleffe & de peuple, pour voir ce fpectacle
, & elle alla defcendre au Palais de France.
Enfuite , étant accompagnée du Cardinal
Portocarrero , elle fe rendit , avec fes ca-
Loffes & fa fuite , à l'audience du Pape ,
auquel il fit le difcours fuivant :
TRES - SAINT PERE ,
L'étroite & fincére union qui regne
entre le Saint Siége & la France , forme
le prix flatteur du Miniftére dont je fuis
honoré , & quand le Roi , mon Maître ,
envoye un Ambafladeur à Rome , c'eſt
moins un emploi qu'il confére , qu'une faveur
qu'il accorde à un de fes Sujets .
Cette vérité conftante , fans aucune interruption
depuis long tems , n'a jamais
été reconnue avec plus d'éclat que fous le
Pontificat de Votre Sainteté , dont toute
la France , à l'exemple du Roi , chérit ,
respecte & admire les vertus , la fageffe
& les lumieres fupérieures ; tels font les
fentimens que j'ai ordre de vous témoigner
, Très- Saint Pere , & je n'ai d'autres
inftructions que d'être auprès de vous
l'organe de l'amour & de l'attachement
166 MERCURE DE FRANCE.
filial , dont le Roi , mon Maître , a donné
tant de preuves au Saint Siége , & qu'il
profeffe particulierement pour la facrée
Perfonne de Votre Sainteté . Le moment
le plus heureux de ma vie , eft celui où
j'ai eu le bonheur d'être choifi pour une
commiffion fi chere , & dont le fuccès eft
ſi affûré , & il ne me refte rien à defirer ,
en le rempliffant , Très- Saint Pere , que
de mériter perfonnellement vos bontés
par mon profond refpect , par mon zéle ,
& par mon empreffement à concourir ,
autant qu'il me fera poffible , à tout
qui pourra être de la fatisfaction de Votre
Sainteté.
ce
Après l'audience , le Duc de Nivernois
retourna au Palais de France , où il trouva
les préfens que Sa Sainteté lui avoit envoyés
, & qui confiftoient en trente fix
corbeilles remplies de toutes fortes de rafraîchiffemens.
AOUS T. 167 1751.
L
MORTS.
E 13 Mai , mourut le Sieur Charrue,Serpent de
la Cathédrale de Quimper , à l'âge de 106 ans,
étant né à Pezenas les Novembre 1645 ; il marchoit
fans appui , lifoit & écrivoit fans lunettes ; il
a donné avec force dans le ferpent jufques au moment
de fa maladie , pendant laquelle il a confervé
tout fon fens ; en recevant le Viatique , il demanda
pour grace au Seigneur de lui accorder encore dix
ans de vie.
Le 23 , Ambroife Jantel , mourut aux Bouchoux,
dans le Bailliage de Saint Claude en Franche-
Comté âgé de cent onze ans , trois mois & fept
jours , étant né le 16 Février 1640. Sa nourriture ,
ordinaire étoit du pain d'orge fans levain , & il
n'ufoit que d'eau & de petit lait pour boiflon.
Le dernier de ce mois , mourut à Paris Jean- Baptifte
Gayart , Seigneur de Bonny , Ecuyer , Secre
tairé des Commandemens de feue Madame la
Ducheffe de Berri .
Le 6 Juin , mourut à Paris Claude de Boulainvilliers
, Seigneur de Fulcrol.
Le 8 , Jean-Baptifte- Agefilas de Groffoles de Flamarens
, Abbé de l'Abbaye de Saint Sever , Ordre
de Saint Benoît , Diocèle d'Aire , & Vicaire Général
de l'Archevêché de Narbonne , mourut à
Narbonne dans la cinquante quatrième année de
fon âge.
Le 12 , mourut à Paris , âgée de 78 ans , Anne
de Burckley , veuve de Jacques Filtz James , Duc
de Berwick , de Filiz - James , de Liria & de Xéri
ca, Pair de France & d'Angleterre, Grand d'Eſpa
168 MERCURE DE FRANCE.
gne de la Premiere Claffe , Maréchal de France ,
Chevalier des Ordres du Roi , & des Ordres de la
Toifon d'or & de la Jarretiere , Gouverneur de Limofin
& de Strasbourg , tué d'un coup de canon
le 12 Juin 1734 au fiége de Philifbourg , en commandant
l'armée de Sa Majeſté .
Le 18, Henri François Comte de Segur, Chevalier
des Ordres du Roi , Lieutenant Général de les Armées,
Infpecteur Général de la Cavalerie & des Dragons
, Commandant pour le Roi dans les Trois
Evêchés , Lorraine & Pays de Saarre , Lieutenant
Général au Gouvernement de Champagne & Brie,
Gouverneur & Grand - Sénéchal du Pays de Foix ,
mourut à Paris dans la foixante - troifiéme année de
fon age. Il comptoit parmi les ayeux Guyon.de
Segur , Seigneur de Theobon, Captal de Puilagut,
vivant l'an 1460 , qui eut entre autres enfans d'lfabeau
de Meynac , Dame de Medoc , ſa femme ,
Marie de Segur , mariée 4 Juin 15 10 à Hélie de
Salignac , Seigneur de la Motte Fenelon .
Le 19 , Marie- Anne Geneviève de Doüilly , veuve
de Charles - Louis de Montmorin , Marquis de
Saint Herem , Gouverneur & Capitaine des Chaffes
de Fontainebleau , mourut à l'âge de 78 ans.
Le même jour , Louife - Adelaide d'Espinay ,
époufs de Guy Louis Charles de Laval- Montmo
rency , Marquis de Laval , Meftre de Camp de
Cavalerie , ci devant Chevalier d'honneur de S. A.
R. Madame la Duchelle d'Orléans , Dame de la
même Princeffe , mourut à Paris dans la trenteneuvième
année de lon âge.
La Marquife de Laval etoit fille unique de François-
Rodrigue d'Efpinay , Marquis d'efpinay , de
Boisgueroult , Vicomte de Buffon , Seigneur Châ
telain de Taubleville , Deshayes , des Vieux Saint
Faer , Franvillier , & autres Terres , Lieutenant
Général
1:
A OUS T. 1751. 169
Général des Armées du Roi , Infpecteur de Cavalerie
, mort à Strasbourg pendant l'hyver de 1744 ,
Commandant l'armée du Rhin , dont il étoit le
plus ancien Lieutenant Général ; & de Marie - Anne
d'O , fille aînée de Gabriel- Claude d'O , Marquis
de Franconville , Chef d'Efcadre des Armées navales
de France , & premier Gentilhomme de la
Chambre de M. le Comte de Touloufe , & de
Marie-Anne de la Vergne de Guillerague , Dame
-de Madame la Dauphine ; ladite Dame Marquile
d'Efpinay , morte en 1717 , Dame d'Atours de
S. A R. Madame la Ducheffe d'Orléans , laquelle
place fut donnée au mois d'Avril 1727 à Gabrielle-
Françoise d'O, Marquife de Clermont Gallerande,
fa foeur cadette , aujourd'hui Dame d'honneur de
Mesdames Victoire , Sophie & Louife , filles du
Roi. La Marquife de Laval fut faite , à la mort
de fa mere , Dame de Madame la Ducheffe d'Or.
leans , & l'a été jufqu'à celle de cette Princeffe .
La Marquise de Laval ne laiffe de fon mariage ,
contracté le 11 Aouft 1728 , qu'une fille unique ,
Louife- Adelaide-Philippine de Laval - Montmorency
, néé le 13 Avril 1731 , baptifée dans la Chapelle
du Palais Royal , & tenue fur les Fonts par
M. le Duc d'Orléans, & Mademoiſelle de Beaujolois
, non mariée.
La Maiſon d'Efpinay , une des grandes, du
Royaume & des premieres de Normandie , eft trop
connue par fon antiquité , fes illuftrations , fes alliances
& les grands hommes qu'elle a produits ,
pour s'étendre fur cette Généalogie & en former
un long détail, On fe contentera de dire qu'elle
tire fon origine d'un puîné de Guillaume le Normand
, dit de Cliton , Comte de Flandre , qui regnoit
en 1127 , & qu'elle prouve depuis ce tems
une filiation exacte de mâles en mâles & ſans in-
H
170 MERCURE DE FRANCE .
7
terruption. La Terre d'Efpinay , dont elle tire fon
nom , & autres adjacentes , fituées dans le Pays de
Caux , près l'Abbaye de Juiniéges , ont paffé par
une fucceffion directe depuis l'an 1200 , & appar
tenoient à ladite Dame Louife- Adelaide d'Efpinay,
Marquife de Laval- Montmorency , ainfi qu'il pa
roît par une Chartre Latine de l'an 1205 , qui
commence par ces mots : Univerfis prafentes litteras
infpecturis falutem in Domino , qui eft un partage
qu'Adam , Seigneur d'Efpinay faifoit entre fes enfans
de fes Terres d'Efpinay , Deshayes & autres ,
fituées tant en Normandie qu'en Flandre , il étoit
pour lors accablé d'années , Antequam , dit- il ,
mors me praveniat,oneratus ex antiqua atate & diebus
repletus ; ce titre feul fuffit pour faire connoître
dès - lors la grandeur de cette Maiſon . Les Sei-
-gneur d'Elpinay font Fondateurs en partie de
PAbbaye de Jumiéges , ainfi qu'il paroît par une
autre Chartre de 1254 , qui commence par ces
mots : Notumfit omnibus tam futuris quam preſentibus
quod ego Guillelmus d'Efpinetus, qui eft un Acte
de Donation à ladite Abbaye d'une portion de la
Terie d'Efpinay. Cet Adam , Seigneur d'Efpinay ,
étoit le feiziéme ayeul de la Marquife de Laval ,
qui donne lieu à cet article. Guillaume d'Efpinay,
troifiéme du nom , fon buitiéme ayeul , époufa ,
1º. par Contrat du 19 Mars 1451 , Marie d'Augerville
, fille de Richard , Seigneur de Grainville
, & de Marie de Troufleauville , duquel
mariage vint Guy d'Eſpinay , qui a fait la branche
des Seigneurs d'Elpinay , Marquis de Boifgueroult.
Ledit Guillaume d'Elpinay , troifiéme
du nom , épousa en fecondes nôces , par Contrat
du 23 Novembre 1470 , Alix de Courcy , fille de
Richard , Seigneur Dupleffis , de Roye , & de Marie
de Lyon , laquelle étant veuve , acquit en
A OUST 1751. 171
>
1499 les Terres de Saint Luc , Lignery , la Char.
moye , Alges , Avefnes , Befancourt , Corbanton ,
& autres , pour fon fils unique Robert d'Elpinay
qui de fon mariage , contracte en 1510 , avec
Christine d'Ailly de Sains, fille de Valeran d'Ailly
de Sains , Seigneur de Marigny , Echanſon du Roi,
Capitaine & Baillif de Senlis , & de Jacqueline de
Saint Simón , eut Valerañ d'Efpinay , Seigneur de
Saint Luc , qui a fait la branche des Seigneurs
d'Efpinay , Marquis de Saint Luc , & Madelon
d'Efpinay de Saint Luc , Seigneur de Lignery ,
qui a fait la branche des Seigneurs d'Efpinay de
Saint Luc , Marquis de Lignery .
De la branche des Seigneurs d'Efpinay , Marquis
de Boifgueroult , il ne refte que Nicolas Hercule
d'Efpinay , dit le Chevalier d'Efpinay , Lieutenant
Général des Armées navales de France &
Commandeur de l'Ordre Royal & Militaire de
Saint Louis , frere dudit François Rodrigue
Marquis d'Efpinay , & oncle de ladite Marquife
de Laval , par la mort de laquelle cette branche ſe
trouve éteinte & fondue dans la Maiſon de Laval
Montmorency.
·
La branche des Seigneurs d'Efpinay , Marquis
de S. Luc , s'eft auffi trouvée éteinte & eft fondue
dans celle de Rochechouart , par le mariage de Marie-
Anne Henriette d'Efpinay de Saint Luc , Vi
comteffe de Rochechouart , Comtefle d'Eftelan &
de Norville , Dame de Saint Luc , Gaillefontaine ,
Beauffaut , Comteville , Alges , Avefnes , Betancourt
, & autres Terres , avec François , Marquis
de Rochechouart , contracté au mois de Décem,
bre 1715. Lad. Dame Marquife de Rochechouart ,
fille unique de François d'Efpinay , troifiéme du
nom , Marquis de Saint Luc , & de Marie de Pompadour
,
eft morte fans enfans le 24 Avril 1731.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
La branche des Seigneurs d'Efpinay de Saint
Luc , Marquis de Ligaery , fubfifte en Timoleon-
Antoine- Jofeph- François- Louis- Alexandre , Comte
d'Eſpinay de Saint Luc , Marquis de Lignery ,
Seigneur de Beaulevrier , Molagny , Humermont,
Corbanton & autres Terres , né le 18 Octobre
1724 , ondoyé le même jour & baptiſé le 25 Février
1725 , non marié , fils unique de François
d'Efpinay de Saint Luc , Marquis de Lignery ,
Meftre de Camp de Cavalerie , mort le 17 Février
1729 , lequel étoit feul fils de Jofeph d'Eſpinay de
S. Luc , Marquis de Lignery, Maréchal des Camps
& Armées du Roi , premier Lieutenant des Gardes
du Corps de Sa Majeſté , Commandant ſa Maifon
, Gouverneur- Lieutenant Général & Grand
Baillif des Villes de Peronne , Mondidier & Roye,
en confidération des fervices duquel le Roi érigea
en fa faveur les Terres & Seigneuries de Bouricourt
, Beaulevrier , Suilly , Hincourt , Fromericour
, Balancourt , le Clofpagnon , Saint Quentin
, Efquênes , le Quefnoy-le-Marfille , Efcames ,
Hemcourt , en Marquifat , fous le nom de Marquifat
de Lignery ; cette érection fut faite en Juin
1687 , & il fut tué à la bataille de Nervinde en
1693 , à la tête de la Maifon du Roi , qu'il commandoit
, ne laiffant que ledit François d'Efpinay
de Saint Luc , Marquis de Lignery , pere dudit
Comte d'Efpinay , & deux filles , dont l'aînée a
été la quatrième de ce nom Abbeffe de Saint Paul
I de Soiffons , de fuite , & l'autre auffi Religieuſe ,
toutes les deux mortes .
La Maiſon d'Elpinay a eu un Grand Maître de
P'Artillerie , un Maréchal de France , Trois Chevaliers
du Saint Efprit , un Commandeur Eccléfiaftique
de cet Ordre , un Grand Croix & Grand-
Tréforier de l'Ordre de Saint Jean de Jéruſalem
A O UST.
1751. 173
en 1536 , Commandeur de Chanterenne , Renneville
& la Neuville , & depuis deux autres Commandeurs
& plufieurs Chevaliers dudit Ordre ;
elle eft alliée à celles de Dreux , Courtenay , Montmorency
, la Rochefoucault , Harcourt , Coffé-
Briflac , Saint Simon , Mailly , Ailly , Gouffier ,
Croy , Halluin- Quailly , Baffompierre , la Guiche
Saint Geran , Pompadour , d'Eftourmel , Rochechouart
, Buade de Palluau , la Viefville , de
Fors , la Grange , Clermont- Tonnerre , Boufflers ,
Villepoix , Fontaine-Martel , Pont- Saint- Pierre ,
Courcy , Rochefort , Grimberghes , d'Ifques , Ry,
merfwalles de Lodick , & c.
Les Armes de cette Maifon font d'argent au
chevron brifé d'azur , chargé de onze befans d'or.
Voyez l'Hiftoire des Grands - Officiers de la
Couronne du Pere Anfelme , article des Grands,
Maîtres de l'Artillerie , Maréchaux de France &
Chevaliers du Saint Efprit.
Le 22 , Laurent Charron , Ecuyer, Confeiller , Secretaire
du Roi , ancien Receveur Géneral & Mitriennal
des Domaines & Bois de la Généralité de
Paris , mourut en cette Ville .
On a appris que le Baron Jean le Chambrier ,
Chevalier de l'Ordre de la Générofité , Confeiller
d'Etat de la Principauté de Neuf Châtel & du
Comté de Valangin , & Miniftre Plénipotentiaire
du Roi de Pruffe auprès du Roi , étoit mort à
Wezel le 26 du mois dernier , agé d'environ foixante-
cinq ans. Ayant reçu ordre de Sa Majefté
Pruffienne de fe rendre auprés d'elle dans le Duché
de Cléves , il partit malade le 8 Juin , & il arriva
le 15 à Wezel . Le 17 , jour, auquel le Roi de
Pruffe s'étoit propofé de conferer avec lui , ce
Miniftre fe trouva hors d'état d'aller chez ce Prince.
Sa Majefté Pruffienne fe rendit chez lui le 18
H iij
174 MERCURE DE FRANCE .
)
& le 19 , & chaque fois elle eut avec lui un entre
tien de près de deux heures. Il a reçu. auffi pendant
fa maladie plufieurs vifites des Princes , freres
du Roi de Pruffe . Le Baron le Chambrier étoit né
à Neuf-Châtel , le 28 Juillet 1686. Depuis 1720 ,
il avoit été chargé des affaires du feu Roi de Pruffe ,
Frederic II. Dans le mois de Mai 1740 , Sa Majesté
Pruffienne , actuellement regnante , le nommafon
Miniftre Plénipotentiaire auprès du Roi .
Le premier Juillet , mourut à Paris , âgé de 70
ans , Henri , Marquis de Bourdeille , premier Baron
de Saintonge , iffu d'une ancienne Maifon de
Périgord , connue dès le commencement du onziéme
fiécle . Hélie , Sire de Bourdeille , tefta à
Damiette , où il avoit fuivi le Roi Saint Louis l'an
1249 De cet Helie eft fortie toute la Maiſon qui a
produit un nombre infini de grands hommes , entre
lefquels Helie de Bourdeille , Archevêque de
Tours créé Cardinal en 1483 ; Henri , Vicomte
de Bourdeille , Marquis d'Archiac , Maréchal de
Camp , Confeiller d'Etat , Capitaine de cent Hom ..
mes d'Armes , Gouverneur & Sénéchal de Périgord
, fut créé Chevalier de l'Ordre du Saint Ef
prit à Paris dans l'Eglife des Grands Auguftins le
31 Décembre 1619. Pierre de Bourdeille , Sei.
gneur de Brantome , s'eft rendu célebre par fes
ouvrages & fon efprit fatyrique.
Don François Pignatelli d'Aymerich , Baron de
Luinas , Commandeur des Commanderies de Velvis
& de Navarrà , dans l'Ordre d'Alcantara , Gouverneur
, & Capitaine Général du Royaume de
Grenade , Gentilhomme de la Chambre du Roi
d'Efpagne , & fon Ambaffadeur auprès du Roi ,
mourut à Compiègne le 14 , dans la foixantefeptiéme
année de fon age. Au mois de Mars.
il avoit été nommé Ambaffadeur de Sa
1749 ,
AOUS T. 175.1. 175
Majefté Catholique , en cette Cour , & le 31 Juillet
, de la même année , il étoit arrivé à Paris ,
pour y réfider avec ce caractére . Pendant la derniere
guerre d'Italie , il avoit. fervi en qualité de
Lieutenant Général des troupes Efpagnoles , dans
l'armée commandée par l'Infant Duc de Parme.
Ilfut chargé en 1745 , de diverſes expéditions importantes
, entre autres de l'attaque d'Acqui ,
dont il s'empara le 9 Juillet . Le 6 Mar 1746 , il
mit totalement en déroute à Codogno un Corpsconfidérable
de l'armée ennemie , dont il fit prifonniers
deux mille quatre cens hommes , parmi
lefquels étoient le Général Groff , & plufieurs aus
tres Officiers de marque. Dans le combat du Ti ..
don , à la tête de la Cavalerie Eſpagnole , il obli
gea le Marquis de Botta d'Adorno de repaffer
cette riviere , & il tailla en piéces le Régiment de
Dragons de Savoye , des troupes de l'Impératrice
Reine de Bohéme & de Hongrie.. Il s'eft auffi extrêmément
diftingué au paffage du Tanaro , & il
étoit regardé , avec juftice , comme l'un des plus
habiles Généraux de Cavalerie , qu'il y eûc en..
Europe.
!
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE.
洗洗洗洗:洗洗洗:洗洗洗洗洗洗洗:洗洗
ARRESTS NOTABLES.
A
RREST du Confeil d'Etat du Roi , &
Lettres Patentes fur icelui , des 7 Juillet & 17
Août 1750. Registrées en la Chambre des Comptes
le is Septembre fuivant , portant nouveau réglement
pour l'établiffement d'un Architecte
premier Ingénieur , de quatre Inspecteurs généraux
, d'un Directeur du Bureau des Géographes
& Deffinateurs , & de vingt- cinq Ingénieurs des
ponts & chauffées , en commiffion , pour les géné
ralites & pays d'élection : Et qui fixe les appointemens
attribués à chacun de ces emplois.
#
AUTRES , des 18 Août & 29 Décembre
1750 , dont le premier caffe celui de la Cour des
Aides du 30 Janvier 1750 , pour avoir infirmé
une fentence du Juge des Traites du Blanc , du
28 Mars précédent , par laquelle le nommé Antoine
Bonneau Directeur de la forge à fer de Luchat
en Poitou , a été condamné en trois cens
livres d'amende , & en la confifcation de vingttrois
barriques de vin , entrepofées & faifies le 17
Mars 1749 , dans une maiſon à lui appattenante
dans le village de Chantouillet Paroiffe de Mouffac
auffi fituée en Poitou , dans les quatre lieues
des limites de la ferme , où les inagazins & entrepôts
font défendus par l'article VII du titre IX
de l'Ordonnance de 1687, & par l'Arrêt & Lettres
patentes des 4 & 14 Août 1722 : Et le fecond defdits
Arrêts déboute le dit Bonneau de l'oppofition
par lui formée au premier.
AOUST. 177 1751 .
DECLARATION DU ROI , donnée
à Versailles , le 6 Mars , en interprétation de
l'Ordonnance du mois d'Août 1735 , fur les
Teftamens .
ARREST du Confeil d'Etat du Roi , &
Lettres Patentes fur icelui , du 16 Mars 1751
qui ordonnent que ceux qui fe feront pourvoir
d'offices de judicature , police & finance , créés
depuis 1688 , qu'ils auront levés vacans aux revenus
cafuels de Sa Majeſté , jouiront des mêmes gages
dont jouiffoient les précédens titulaires ; & ce ,
nonobftant l'édit du mois de Janvier 1716 , &
l'arrêt du 18 Mars 1721.
AUTRE du 30 Avril , portant réglement
pour le commerce des matiéres d'or & d'argent .
•
AUTRE du même jour , qui commet Léonard
Maratray , pour faire la régie du droit fur les
Cartes au profir de l'Hôtel Royal militaire ;
difpenfe les commis de prêter un nouveau ferment,
& de fe fervir de papier timbré pour l'adminiftration
de ladite régie : Et ordonne qu'il ne fera payé
que trois fols pour le contrôle de chaque exploit
donné pour raifon dudit droit : Fixe au premier
Avril 1750. l'époque de la jouiflance dudit Hôtel
Royal ; & prefcrit la forme du compte que Jean-
Baptifte Bocquillon ci devant régiffeur dudit
droit , doit rendre audit Maratray , non feulement
pour le droit , mais encore pour les meubles , ef.
fets & uftenfiles qui appartenoient au Roi dans les
bureaux & manufactures , & qui ont été cédés à
P'Ecole Royale .
ORDONNANCE DU ROI , du pre-
HY
178 MERCURE DE FRANCE.
mier Mai , pour régler la diftribution des Congés
d'ancienneté , pendant l'hiver prochain , &
le renvoi de la derniére claffe des Miliciens incorporés.
EDIT DU ROI , donné à Marly au mois
de Mai , portant création de deux millions de
livres de rentes viagéres fur l'Hôtel de ville de
Paris , & de neuf cens mille livres de rentes héréditaires
fur la ferme générale des Poftes.
ARREST du 18 Mai , qui continue pendant
les fix années du bail de Jean - Babtiſte Bocquillon
, l'exemption des Droits établis par l'Edit d'Oc
tobre 1710 , & la déclaration du 21 Mars 1716 ,
fur les Huiles de baleine , morue & autres poiffons
provenant de la pêche des fujets du Roi , en
obfervant les formalités prefcrites par le préfent
Arrêt.
AUTRE du 21 , qui fupprime differens Ecrits,
imprimés fans privilége ni permiffion .
Le Roi étant informé que depuis quelque tems
il fe répand dans le public un grand nombre d'Ecrits
, imprimés fans permiffion ni privilége , au
préjudice des réglemens faits par Sa Majeſté ſur le
fait de la Librairie & Imprimerie : Et s'étant fait
repréfenter tous lesdits Ecrits , Elle auroit eftimé
néceffaire d'en arrêter le cours ; à quoi voulant
pourvoir , Sa Majeſté étant en ſon Conſeil , a ordonné
& ordonne que les Ordonnances , édits ,
déclarations , arrêts & réglemens par Elle faits fur
le fait de la Librairie & Imprimerie , feront exécutés
; en conféquence , que tous les écrits , dont
la lifte s'enfuit , feront & demeuteront fupprimés
fçavoit : Difcours fur les biens eccléfiaftiques , de
•
A O UST. 17510 179
Frapaolo , traduit de l'Anglois : La Voix du Prétre :
Le B: La voix du Sage & du Peuple : La voix du
Prêtre du Lévite : La voix du fou de lafemme
: Réponse aux Lettres contre l'Immunité : Lettres
d'un Imprimeur de Londres : Défenfes de l'Immunité
des biens eccléfiaftiques : Neceffe ut veniant Scandala
: Les obligations indifpenfables du C. de payer le
V. Extrait des procès verbaux du Clergé : Les Commentaires
des Lettres Ne repugnate : Mémoire pour.
fer vir à l'histoire des Immunités de l'Eglife : Obfer
vations fur les procès verbaux du Clergé : La Voix
du Chrétien & de l'Evêque : Avis fincere aux Prélats
ci-devant aſſemblés : Recueil de piéces concernant les
affaires préfentes du Clergé : Les preuves de l'obéiffance
due aux Souverains : Lettre de M. l'Archevêque
de *** à un Conſeiller d'Etat : Effai fur le rachat
des rentes & redevances foncières : Lettre critique
fur les devoirs d'an Curé : La Voix du Riche :
Les Voix intervenantes : La Voix du Pauvre : Avis
d'un Docteur de Sorbonne ; La Voix des Capucins :
Differtation , fi la grandeur temporelle de l'Eglife ,
n'eft pas contraire à la loi de Dieu : Lettre de M.
P'Abbé de S. P. à M. de M. Les Buftes de Boniface
VIII , de Philippe le Be ' , accompagnés de maximes
auxquelles les Immunités ne doivent jamais
donner atteinte : Lettre d'un faint Evéque un
Archevêque bien intentionné : Réfutation d'un libelle
, intitulé , la Voix du Sage & du Peuple : la
Voix du Pape Examen impartial des Immunités,
ecclefiaftiques : Examen des obfervations fur l'exrait
du procès verbal de l'aſſemblée du Clergé , tenue ‹ n?
1750 ; Gercelle , allégorie pour fervir à l'Hiftoire de
ce temps-là : Lettre de Monfeigneur l'Archevêque
d'Auch , à S. E. Monfeigneur le Cardinal de
Tencin : Réponse critique à la Voix du fage : Lettre
de M. l'Evêque d'Agen , à M. le Contrôleur géneral.
?
>
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
Enjoint Sa Majesté à tous ceux qui ont des exem
plaires defdits Ecrits , ou d'aucuns d'eux , de les
remettre inceflament au Greffe du Confeil , pour
у être fupprimés : Fait très- exprefles inhibitions &
défenfes à tous Imprimeurs , Libraires , Colporteurs
& autres , de quelqu'état & condition qu'ils
foient , d'en imprimer , vendre , débiter , où autrement
diftribuer , à peine d'être pourfuivis extraordinairement
. Enjoint au fieur Berryer Confeiller
d'Etat , Lieutenant général de Police de la
ville & fauxbourgs de Paris , de tenir la main à
l'exécution du préfent arrêt , lequel fera lû , publié
& affiché par tout où befoin fera . Fait au Confeil
d'Etat du Roi , Sa Majesté y étant , tenu à
Marly, le vingt- un Mai mil fept cens cinquanteun
. Signé M. P. DE VOYER D'A R G EN SO N.
>
JUGEMENT de M. Berryer Confeiller
d'Etat , Lieutenant général de police de la Ville de
Paris , & Commiffaire en cette partie , qui reçoit
les nommés François Lemaître , Pierre Huré, Jacques
Georges , Pierre Favre , dit Lyonnois ; Vauquet
fils , Formage , Guillaume Laroche , Lefebvre
, Jacques Cheron , Laroche l'aîné , Lefebvre
de Lameute , Andrieux , Michel Delaffonne
Lecarpentier , Bretoc , Alexandre Duval , Goguet
, Lavallée , Manchon , Saintmars , Corneville
, Signol fils , Cautelle , Pierre Druge , Cheval
, Pierre Filoque , Durand & Penel , marchands
de beftiaux , parties intervenantes en l'inftance
entre Dominique Guerin fermier des droits
qui fe perçoivent dans les marchés de Sceaux & de
Poiffy , Robert Buttord marchand boucher à Paris
, Pierre Bidauld , René - Vincent Sandrine
Trigory , Charles Billon , Claude Vauquet & Jean
Dupont, Marchands forains : Et fans avoir égard a
AOUS T. 1751 181
leur intervention , faifant droit fur toutes les demandes
& conteftations des parties , ordonne que
Guerin payera , fuivant les offres , auxdits Bidault ,
Sandrine , Trigory , Billon , Vauquet & Dupont
le prix de fept boeufs, à la déduction du fol pour liv.
4 f. pour liv. d'icelui , & autres droits des marchés ,
des frais de garde , d'herbage , frais de vente , &
de ceux faits pour y parvenir : Déclare lesdits Bidault
, Sandrine , Trigory , Billon , Vauquet ,
Dupont , Lemaître , Huré , & autres intervenans ,
non recevables en leurs demandes contre ledit Guerin
, concernant la tenue des regiftres aux termes
de l'Edit de Janvier 1707 , & la fuppreflion des
feuilles de vente qu'il eft dans l'ufage de tenir :
Les met hors de Cour fur le furplus de leurs demandes,
tant en payement du prix des marchandifes
par eux vendues à des bouchers en refus de crédit
, que pour vérification aux portes des marchés ,
des beftiaux de renvoi qui y doivent être ramenés :
Et les condamne aux dépens envers ledit Guerin.
ORDONNANCE DU ROI ,
Juin , concernant les Haras du Rouffillon.
du
15
LETTRES PATENTES du Roi
données à Verfailles , le 20 , qui nomment des
Commiffaires du Confeil pour l'aliénation des
Rentes héréditaires créées fur la Ferme générale
des Poftes , par Edit du mois de Mai dernier .
ARREST du Confeil d'Etat du Roi , &
Lettres Patentes fur icelui , donnés à Verſailles ,
le même jour , registrées en la Chambre des
Comptes; Qui permettent aux Acquereur des tentes
héréditaires , créées fur la Ferme générale des
poftes par Edit du mois de Mai 1751 , de tranſmet182
MERCURE DE FRANCE.
tre la propriété de leurs contrats
conftitution ,
par
voiede re-
ORDONNANCE du Bureau des Finances
de la Généralité de Paris , du 22 , qui ordon .
ne l'exécution du rapport du fieur Perronnet Infpecteur
général des Ponts & Chauffées du Royaume
, du 4 Février 1751 , & du Rôle y joint.
LETTRES PATENTES DU ROI ,
données à Com piegne le 4 Juillet , qui nomment
des Commiffaires du Confeil , pour l'aliénation
des rentes viagéres créées par Edit du mois de
Mai dernier.
REPONSE
'De M. Hoden , Directeur Général des Pompes
de la Ville de Rouen , & Membre de
l'Académie Royale des Belles- Lettres , des
Sciences , & Arts de la même Ville , à la
Lettre de M. Thillaye.
Omme homme public , je dois répondre à M.
•
pondrai qu'en deux mots à toutes les allégations ,
auffi téméraires que hazardées , qu'il a avancées
contre moi , dans fa Lettre de quatorze pages d'impreffion
, inferée dans le Mercure du mois d'Octobre
1750.
De quoi s'agit - il entre le Sieur Thillaye & moit
C'eft de fçavoir , lequel l'emporte de nous deng
dans l'Art de conftruire des Pompes.
Dans le concours ouvert le 4 Décembre 1748 ;
A O UST. 1751. 183
pour la place vacante de Directeur des Pompes de
la Ville de Rouen , il eft demeuré conftant qu'en
une minute trente fecondes , ma pompe emplit un
demi muid , qui ne fut rempli par la pompe du-
Sieur Thillaye qu'en deux minutes quinzefecondes ,
& qu'enfin j'obtins la place de Directeur par le
fuffrage de Meffieurs de l'Hôtel- de- Ville . Il n'eft
pas moins vrai que j'ai réformé des Pompes du
Sieur Thillaye , chez M. de Vitry , à Darnetal. Je
dois ajouter à cela que Meffieurs de l'Académie
Royale des Belles Lettres , des Sciences , & des
Arts de Rouen , après l'examen de mes Machines ,
m'ont fait l'honneur de m'admettre dans leur
Compagnie.
Que le Sieur Thillaye déclame tant qu'il voudra
, il ne perfuadera jamais au Public fenfé , que
les fuffrages refpectables de deux Compagnies
puiffent étre accufés de partialité .
Pour faire voir la forme de mes Pompes , j'en
ai fait graver les figures que je diftribue gratuitement
; on pourra m'écrire à Rouen , en affranchiſfant
les Lettres .
1
NOUVELLE DECOUVERT E.
"
L's'eft fait depuis peu une découverte extrêmequ'on
peut élever jufques à trois ou quatre cens
toifes , & plus encore pour la commodité des
maifons de campagne qui font fituées fur des cotteaux
, ou fur des montagnes , même fort élevées,
pouvû toutes fois qu'elles ne foient point au fommet
; cette invention eft des moins coûteufes , &
on pent , à peu de frais , fe procurer de l'eau en
abondance , où on la juge néceffaire pour la com184
MERCURE DE FRANCE.
modité de la vie , ou pour le plaifir des yeux , par
la diftribution qu'on peut en faire dans differens
endroits .
La même découverte eft extrêmement utile
pour les mines & pour les carrieres puifque fans
qu'on foit obligé de faire des réfervoirs pour ce
cas- là feulement , on peut en retirer les eaux ,
quelque profondeur & finuofité que les mines , ou
les carrieres puiffent avoir dans la terre .
Dans tous les autres cas , lorſque l'élevation des
eaux doit excéder foixante quinze toiſes , on ne
peut fe paffer de réfervoir , les 75 toifes d'élevation
étant prifes dans la ligne perpendiculaire .
L'Auteur de cette découverte eft M. Boyer de
Berguerolles , Lieutenant Réformé à la fuite du
Régiment de Saint Chamont , Infanterie , à qui les
perfonnes qui en auront befoin pourront s'adreffer
; il eft actuellement à Paris , logé vis -à- vis le
Grenier à fel , & fon adreffe eft en Province à
Saint Ambroix , par Nifmes en Languedoc , d'où
les Lettres qu'on pourroit lui écrire feront en◄
voyées à fon adreffe ; mais on prie tous ceux qui
lui écriront à ce fujet d'affranchir leurs Lettres ,
fans quoi elles ne feroient pas reçues.
Ce Mémoire nous a été communiqué par
M. de Berguerolles , lui- même.
AOUS T 1751. 185
LETTRE
De M. de Saint Roman , à M. Mourret
Docteur en Médecine de la Faculté de
Montpellier.
Ar votre derniere Lettre , du 5 du mois der-
Paier ,vous eres fort inquiet , Monfieur de
fçavoir quel a été l'effet des remédes de M. Daran
fur moi : il faut , pour vous mettre en état d'en
juger , que je vous rappelle les incommodités où
j'étois fujet depuis long- tems. Vous fçavez que
j'avois eu à Paris , il y a environ quinze ans , une
rétention d'urine , caufée par un embarras dans le
canal de l'uréthre , qui me dura près de vingt.
quatre heures . On nie init dans le bain on me
faigna , & l'urine vint dans ce bain goute à goute.
La rétention ceffée , je fus long- tems n'urinar t
que goute à goute ; trois ou quatre ans après cot
accident , un Chirurgien me promit de me guérir
par le moyen des fondes de plomb. Après avoir
tenté d'en introduire une dans la veffe , & ne
pouvant y réuffir , il eut recours à la fonde d'argent.
Il voulut forcer , & il fit fortir beaucoup de
fang. Une fiévre violente fuivit cette opération ,
au point d'effrayer le Chirurgien même. Il
me faigna deux ou trois fois , pour appaiſer l'inflammation
qu'il craignoit , & quelques jours
après , il parvint à pénétrer avec la fonde d'argent
dans la veffie. Depuis lors les urines n'ont pas été
entierement retenues , mais il y avoit des tems où
j'avois beaucoup de peine à les rendre , pour peu
que je fuffe échauffé , je fentois beaucoup de cuiffons
, & ordinairement des demangeaiſons & pi186
MERCURE DE FRANCE.
cotemens. Tout cela ne m'incommodoit pas beaucoup
, & je négligeois d'en chercher la guérifon.
1
Mais il y a près de trois ans , qu'il me furvint
une tumeur confidérable près de l'anus. Je fis appeller
un Chirurgien de ma connoiffance. Il me
faigna plufieurs fois , & y appliqua des cataplafmes
; la tumeur augmentant , il fit une confultation
avec un des plus fameux Chirurgiens de Paris,
qui jugea à propos d'ouvrir la tumeut. A. la fuite
de cette opération , il fe forma une fiftule par où
les urines fortirent abondamment. Leur âcreté ,
ou les reftes de l'abfcès formerent bientôt un nouvel
abfcès , qu'il fallut ouvrir par une feconde opé
ration , bien plus cruelle , & plus dangereuse que
la premiere. Les Chirurgiens virent bien que ,
pour guérir cette fiftule , il falloit néceſſairement
introduire la fonde dans la veffie . Ils firent de
vains efforts , pour en venir à bout , à cauſe des
anciens embarras qui étoient dans l'uréthre . Alors
ils me firent faire ufage de bougies pendant longtems
, avant que de pouvoir arriver à leur but ;
enfin ,, par le fecours de ces bougies , ils y parvinrent
après quatre mois , & l'effet fut tel qu'ils
fe l'étoient promis. Les urines ne paffant plus par
la fiftule , les playes furent bientôt confolidées ,
& l'on me déclara entierement guéri. Je le
croyois moi-même. Il eft vrai qu'il me reftoit de
l'écoulement qui augmentoit ou diminuoit , de
tems à autre , & l'urine ne fortoit pas toujours à
plein canal.
Dans cet intervalle , j'eus occafion de voir M.
Daran pour une affaire particuliere , & lui racontant
ce qui m'étoit arrivé , il m'affûra que je ne
pouvois pas être guéri ;; que la caufe de mon mal
fubfiftoit toujours , puifque les mêmes ſymptômes
›
AOUS T. 1751. 187
tels que l'écoulement , & la difficulté d'uriner , me
reftoient encore : & il m'annonça , que fi je n'y
mettois ordre , il m'arriveroit quelque accident
fâcheux. J'étois pour lors trop content de mon
état , pour m'allarmer de cette menace : cependant
le pronoftic ne fe vérifia que trop tôt.
Nous étions alors dans le mois de Mai 1750 , &
au mois de Juin fuivant , la difficulté d'uriner aug.
menta confidérablement , & fur bientôt ſuivie de
deux groffeurs au périnée ,qui me cauferent de très-,
vives douleurs. J'écrivis à M. Daran , pour le prier.
de me venir voir dans l'état où j'étois , fuppofé que
je fuffe affez à tems pour profiter de fes falutaires
confeils. Il prit la peine de venir fur le champ , &
me trouva fouffrant cruellement ; mais par l'ap
plication de fes fondes , & autres remédes qu'il
jugea à propos , je fus foulagé dès le lendemain
& journellement , mon état étant mieux , les deux
tumeurs s'abfcéderent fans opération ; mais laif .
fant une fiftule pareille à celle qui s'étoit ouverte ,,
il y a près de trois ans. Par la continuité des
foins & des remédes de M. Daran , dans moins de
fix femaines elle a été entierement cicatrifée ,
comme fi je n'avois jamais eu de mal ; les urines
fortent à plein cana , & je jouis d'une bonne fanté
à tous égards.
Je ne m'étonne pas que de pareils fuccès , fi
fouvent & fi conftamment renouvellés , continuent
à attirer à M. Daran la confiance du Public : l'affluence
des malades qui recourent à ſon habileté ,
eft fi grande que fon zéle , qui ne ſe borne pas au
bien de fes comp triotes , l'a engagé à porter fes
fecours falutaires dans les Nations étrangeres , &
les Pays les plus éloignés . Ainfi il a , non feulement
envoyé de fes Eleves à Lyon , Bordeaux ,
Montpellier , Marſeille , Strafbourg , mais encore
188 MERCURE DE FRANCE .
à Berlin , Londres , Vienne en Autriche , Hambourg
, Geneve , Heffe- Caffel , la Haye , Naples ,
Madrid , Porto , en Portugal , & jufqu'aux Ifles
Sainte Catherine , à la Jamaïque , au Cap , & à
Leogane , dans l'Ile de Saint Domingue , au Fort
Saint Pierre , dans la Martinique , & c. d'où il
reçoit tous les jours de nouvelles preuves de la
bonté & de l'efficacité de ſon ſecret admirable ,
& de l'avantage qu'il procure aux humains. Au
refte , il ne manque pas à Paris , & ailleurs des
gens qui prétendent l'avoir découvert , & qui affûrenthardiment
qu'ils font les mêmes cures ; mais
il ne vient que trop chez M. Daran , de ces malheureux
, qui font obligés de revenir à lui , après
avoir été la dupe de ces belles promeffes , & qui
n'ont fait par cette trifte épreuve qu'ajouter à leurs
maux , loin de s'en voir guéris.
Pour moi , je ne puis que vous affûrer , combien
je fuis fenfible aux bontés de M. Daran , & étonné
de la promptitude & de l'effet de les remédes.
Lorfque vous lui écrirez , ne manquez pas de lui
parler de ma reconnoiffance que je ne puis affez
Îui témoigner. Je ſuis avec les fentimens que vous
me connoiffez , Monfieur , votre , & c.
De Saint Roman , à l'Hôtel de Languedoc ,
rue des Cordeliers.
AParis , ce premier Mai 1751 ,
AOUS T. 1751. 189
TOPIQUE pour arrêter l'hémoragie des
artéres fans ligature , publié par l'Acadé
mie Royale de Chirurgie.
N
Ous fouffignés Maîtres en Chirurgie , commis
par M. de la Martiniere , Premier Chirurgien
du Roi , pour recevoir la déclaration du
Sieur Broffard , Chirurgien de la Châtre , en Berry,
touchant le reméde qui a été employé avec fuccès,
pour arrêter l'hémorragie fans ligature , dans une
amputation de la jambe , faite par le Sieur Bouquot
, le jeune , à l'Hôtel Royal des Invalides ;
deux amputations , faites par le Sieur Fager ,
l'aîné , à l'Hôpital de la Charité , & un anevriſme
au bras , operé par le Sieur Morand , dans la Ville ;
toutes ces opérations faites en préſence de M. de
la Martiniere.
Certifions ledit Sieur Broffard nous a mon- que
tré un morceau préparé d'une excroiffance qui
vient fur les vieux chênes , qu'il nous a affûré être
fon fecret , qu'ayant exigé de lui qu'il nous fit
voir la plante en nature , & la maniere dont il la
prépare ,
1. Il nous a préſenté plufieurs agaries de l'efpece
appellée par les Botaniftes : Agaricus pedifequini
facie inftitut. R. h . 562. Fungus in caudicibut nafcens
unguis equini figurá C. B. pin . fungi ignarii.
trag. 943. Ainfi nommés , parce qu'on en fait de
l'amadou .
Le Sieur Broffard prétend , que celui qui vient
fur les vieux chênes qui ont été ébranchés , eſt le
meilleur , qu'il faut le cueillir dans le mois d'Août
ou de Septembre , & le tenir toujours dans un
lieu fec .
190 MERCURE DEFRANCE.
2º. Il le prépare pour l'employer , comme il
fuit. On emporte avec un coûteau l'écorce blanche
& dure , jufqu'à une fubftance fongeufe , qui
prête fous le doigt , comme une peau de chamois ;
on fépare avec le coûteau cette fubftance de la
partie fiftuleufe & plus dure de l'agaric , on en fait
des morceaux , plus ou moins épais ; on les bat
avec un marteau pour amollir la fubftance fongeufe
, au point d'être aifément dépecée avec les
doigts , pour l'employer : on applique fur la playe
de l'artère un morceau ainfi préparé , plus grand
que la playe , & préfenté du côté oppofé à l'écorce,
par-deflus ce morceau un autre plus grand , & pardeffus
le tout un appareil convenable.
Le Sieur Broffard s'eft quelquefois fervi pour la
même fin d'une poudre groffiere , faite de la partie
de l'agaric , qui eft au-deffous de la fubftance fongeufe
, lorfqu'elle eft vermoulue ; mais il ne faut
point compter fur l'effet de cette poudre , comme
fur celui de la fubftance fongueufe , il recommande
même que celle- ci ne foit point du tout attaquée
par les vers .
1
Telle est la déclaration faite par le Sieur Broſ
fard . A Paris , le 7 Mai , 1751.
Signé, la Martiniere , Morand , Foubert , Broffard
. Sur cette déclaration , le Roi a accordé une
gratification , & une penfion au Sieur Broffard .
AOUS T. 1751. 191
f
LETTRE
A M. le Marquis de *** , fur un nouveau
Projet de Renovations de Terriers ,
en forme permanente .
M
Onfieur , les difficulttés que vous avez ap 、
perçues vous mêine dans la perception de
vos rentes nobles , comme Seigneur direct , m'engagent
à vous faire part d'un nouveau Projet de
rénovations, approuvé par Meffieurs de l'Académie
Royale des Sciences , & qui mérite une attention
particuliere, par le foin que l'Auteur a pris d'éclaircir
tout ce qui a rendu jufqu'à préfent ces rentes
auffi onereufes pour les Seigneurs de Fiefs que
pour les Emphiteofes ou Cenfitaires .
"
Tout le monde convient que la levée des plans à
vue d'oeil & fixée feulement par l'environ qui eft
le terme dont tous les Terriers font remplis , n'eft
point affez exacte, pour que le tems & les mutations
ne jettent dans l'erreur ceux qui font chargés de
faire les placemens , & il arrive tous les jours que
deux Seigneurs directs fe trouvent placés dans le
même terrein, parceque la figure & la contenue de
l'héritage n'ont pas été prifes avec jufteffe, c'est -àdire
, par un plan Géométrique & raifonné , ce qui
fert de matiere à des procès fans nombre , & qui
ne peuvent être bien fouvent jugés qu'au préjudice
du véritable propriétaire .
L'Auteur du Projet a trouvé le moyen de fixer
pour toujours l'identité du fonds en indiquant le
centre & les extrémités qui auront été levés dans
le tems de la rénovation permanente , de forte
que l'afage des Cartes & celui de lever de nouveaux
Plans fur les lieux demeureront abrogés par
192 MERCURE DE FRANCE .
la fuite , & ces opérations feroient inutiles, & enfin
la rénovationune fois faite fuivant fon principe , les
Seigneurs auront par devers eux untirre qui ne vieillira
jamais ni par laqualité , ni par la quantité , il leur
fuffira d'établir que le Terrier leur appartient comme
Seigneurs du Fiefpour en exiger toutes les redevances
fans aucuns frais . Tel eft l'avantage qu'ils
en peuvent tirer , mais l'Auteur ne s'eft pas borné
à leurs feuls intérêts ; il a cherché auffi celui des
Cenfitaires qui fe trouvent fouvent exposés à perdre
par des injuftices , les héritages de leurs peres en
tout ou pour partie . Les Campagnes font remplies
de malheureux qui gémiffent dans leur infortune
avec tout le bon droit,& cela par la mauviſe foi des
ufurpateurs .
Il trouveront donc dans le Terrier du Seigneur
direct , un titre pour eux , qui leur fervira à établir
leur poffeffion , & avec cela , ils fe feront
un plaifir d'acquitter une fervitude qu'ils reconnoîtront
être bien & légitimement dûe , laquelle
ne pourra augmenter ni diminuer par l'ignorance
de la plupart des Receveurs ; de- la , plus de procès
& plus de haine dans les Parroiffes ; caufe ordinaire
de la mifere qui y regne.
Il y a un troifiéme avantage pour les concours
de directe , en ce que l'Auteur propoſe à tous les
Seigneurs de faire lever un plan général & géomé
trique de chaque Paroiffe où s'étendent leurs
Terriers , & d'en faire la dépenſe à communs frais ,
ce qui rendroit la partie de chacun , en particu
lier , bien moins confidérable , quelle ne feroit
en fuivant la méthode ordinaire de tous les renovateurs
.
Je ne doute pas que Meffieurs les Bénédictins de
Cluny & M. le Comte de *** , qui font vos voisins ,
ne fe déterminent à faire leurs rénovations fuivant
ce
P
A O UST .
1751: 193
ce projet ; il vient d'être prefenté au Miniftre , je
penfe qu'il y aura égard par l'avantage que le Souverain
en pourra retirer , en lui facilitant les moyens
d'avoir une connoiffance certaine de l'étendue
de fon Royaume ,& des biens qui peuvent entrer
au Domaine , dont on compoferoit un Terrier général
appellé le Terrier de la Couronne. Au cas
que le projet paffe au Confeil , je vous le communiquerai
dans fon entier. L'Auteur * eft de la
Province du Lyonnois & demeure actuellement à
Neufville-fur- Saône. On ne fçauroit trop avoir
d'obligations à un homme qui cherche à affurer
la fortune des autres , par un long travail & une
application particuliere .Tout eft fage dans fon Pro
jet ; on y reconnoit l'homme laborieux & le bon
Citoyen. Je fouhaite de le voir bientôt rempli ;
la conféquence dont il eft , mérite bien que toutes
les perfonnnes raiſonables s'y intéreffent . J'ai
l'honneur d'être , & c.
Maillet.
A Paris , ce 15 Juin 1751.
LE
AVIS.
E Sr Houdemart , Apoticaire Droguifte ordinaire
du Roi, à Paris rue de la vieille Monnoye,
donne avis qu'il continue la diftribution de fon
Balzamique, tel qu'il l'a annoncé dans divers écrits
publics , où il a fait connoître les cures qu'il a
faites dans les maladies de la poitrine & du poulmon,
crachemens de fang , ulcéres , pryfie, afthme,
toux invéterée , fuperfludités fureufes de la poitri-
* Le Sieur Gaillard.
194 MERCURE DE FRANCE..
ne & regles fuprimées , ce qui provient chez la
plupart , des mauvaiſes digeftions de l'eftomach , &
qui fait un mauvais chile & fang vicié , qui gâtent
les refforts de l'economie de la ftructure de fes
parties.
Il guérit les maladies fecrettes, de quelque nature
& quelque defefperées qu'elles puiffent être , fans
être obligé de garder la chambre ni d'avoir recours
au mercure vulgaire dont les fuites font très facheufes
, comme il l'a déja nombre de fois obfervé : on
peut vacquer à fes affaires à l'ordinaire ,& être affúré
que ce Remede guérit radicalement ces fortes de
maladies , de mème que la goûte, les rhumatifmes ,
& l'hydropifie. Il leve toutes les obftructions , chaffe
les glaires de l'eftomach , fait paffer les dartres vives
& farineufes , rétablit les digeftions & empê .
che de tomber dans la lyenterie ; il leve pareillement
les obftructious du foye, en fondant le ſquirre
de lå ratte.
Ce Remede pouffe par les felles & les urines , ex-"
cite puiflamment à la tranfpiration des humeurs &
purifie le fang.
On avertir les perfonnes qui fe trouveront attaquées
des maladies de la poitrine , & qui voudront
faire uſage du Balzamique , de ne point attendre à
l'extrémité , & on les prie d'affranchir les ports
de lettres .
AUTRE AVIS.
Fleurs d'Italiede toutes efpeces . Chez le sieur Labille , Marchand de Modes , rue Neuve
des Petits- Champs , à la Toilette , près la Place
des Victoires.
On trouve auffi chez ce Marchand , outre tout
ce qui concerne l'ajuſtement des Dames , toutes
fortes de Toiles , Mouffelines & Broderies.
AOUS T 1751. 195
A VIS
A Meffieurs les Ecuyers & amateurs de la
L
Cavalerie.
E Sellier de l'Académie Royale tenuë M.
par
Dugard , donne avis qu'il fait des Selles nouvelles
, qui ont l'avantage de pouvoir aller fur
toutes fortes de chevaux fans les bleffer , & d'être
plus commodes au Cavalier pour les travailler ,
que celles dont on s'eft fervi jufqu'à préfent .. Il les
fait fur les deffeins & proportions qui lui ont été
fournis par M. le Chevalier de la Peigniere
Ecuyer de ladite Académie , rue de l'Univerfité
Fauxbourg S.Germain . Il en a déja fourni plufieurs
tant à Paris qu'aux Etrangers qui en ont été
fatisfaits ; il en fait à piquer , mais plus cheres
que les autres , à la Royale , & razes ; le tour
bien conditionné , à jufte prix , & très folides .
1 .
AUTRE AVIS.
Ierre Gouel , Marchand Orfévre , Joaillier-
PBijoutier à Paris , que de fremédio
çoife , qui a trouvé l'invention de percer les oreilles
toutes deux enfemble , continue avec fuccès
& applaudiffement fon fecret , dont la jufteffe &
la précision eft connue & approuvée de tout le
monde. On peut juger du peu de douleur qu'il
fait , puifque fon opération ne dure qu'un clin
d'oeil , & que les boucles d'or fe trouvent dedans
fans qu'on les fente entrer l'approbation qu'il
en a reçu de Mrs. de l'Académie Royale de Chirurgie
, prouve aiſfément qu'il évite les inconvéniens
, où tombent ceux où celles , qui fe mêlent
de les percer autrement . Il ne prend rien des per-
*
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
fonnes qui lui achetent les boucles d'or ; il fe contente
de la générofité de celles qui les apportent.
Il va chez celles qui l'envoyent chercher; fon
époufe va dans les Communautés Religieufes.
Les Orfévres de Provinces qui fouhaiteront avoir
de fes inftrumens , vû l'utilité qu'ils en peuvent
retirer, il leur en vendra à bonne compofition ; il
les prie d'ffranchir les ports de lettres,
AUTRE
Remede très- efficace pour guérir radicalement
& en peu de tems , les vapeurs des
femmes , de toute efpece.
Privet ordinaire du Roi en fes
Ar Brevet & Permiffion de M. Chicoyneau
d'Etat & Privé , Premier Medecin de Sa Majeſté ,
Surintendant des Eaux Minerales du Royaume
& Chancelier de l'Univerfité de Monpellier ; le
Sieur Pitara compofera , vendra & diftribuëra ,
dans toute l'étendue du Royaume , un Emplâtre
fpécifique pour guérir radicalement , & en peu de
tems , les vapeurs des femmes de quelque âge que
ce foit , quand même la perfonne en feroit attaquée
depuis vingt à trente ans , dans l'efpace d'un
mois ou fix femaines , fans que ledit Emplâtre cauſe
la moindre incommodité ni douleur. La perfonne
qui s'en fervira doit l'appliquer fur le nombril , &
l'y laiffer jufquà ce qu'il fe détache de lui- même.
Cet Emplâtre n'eft pas plus grand que de la largeur
d'un petit Ecu.
Le Gear Pitara demeure rue S. Sauveur , la porte
cochere , attenant à l'Hôtel de Navarre , au deuxiéme
étage fur le derriere. Le prix eft defix livros,
A OUST 1751. 197
EAU ROYALE
Du Sieur Datdel , Echevin de la Ville de
Chamberry , approuvée par Meffieurs les
Médecins de ladite Ville , qui en ont vû des
effets furprenans , & parfeu M. Dodart ,
Premier Médecin de Sa Majesté Très-
Chrétienne, Ladite Approbation renouvellée
par Brévet de M. Chicoyneau , Confeiller
ordinaire du Roi enfes Confeils d'Etat
, & Premier Médecin de Sa Majeſté ,
fuivant le Brevet & Privilége dn 20 Septembre
1750 , & confirmée par Mrs de la
Commiffion Royale de Sa Majesté. Voici
fes vertus &fon uſage.
L'Expérience a fait connoître que cette Eau eft
très-bonne pour les maux d'eſtomach , prove
nant de foibleffe , & relâchement
, ceffation
de
chaleur naturelle
: la doſe eft de deux bonnes cuillerées
à Caffé , moitié autant de Vin. On en peur
ufer fréquemment
fuivant les befoins.
Elle eft merveilleufe pour les indigeftions provenantes
de plenitude , elle aide à la coction , en
en prenant de même deux cuillerées à Caffé , moitié
autant de Vin , & même plus grande quantité
fi le mal continue.
Elle guérir les coliques venteufes & bilieufes ,
en en prenant deux cuillerées à Caffé moitié de
Vin. On s'en frotte auffi le ventre dans les grandes
douleurs , on en peut donner aux enfans jufqu'à
fix goutes , & à d'autres plus avancez en âge à
I iiij
198 MERCURE DE FRANCE.
proportion ; & fi le mal réfifte , on continuera
d'en prendre par intervale .
Elle agit puffamment dans les fyncopes , défaillances
evanouiflemens , en en prenant la
quantité ci- deflus , fi le cas le requiert .
Elle est très bonne pour les maladies du cerveau ,
telles que les vertiges , affections foporeufes ; elle
foulage les maux de tête , fortifie le cerveau ,
s'en frottant les tempes , & en en prenant par
narines.
en
les
Elle eft fouveraine dans les accidens d'Apoplexie
; elle ranime les efprits , en en prenant trois
cuillerées à Caffé , avec autant de Vin , & même
pure dans les accidens violens ; on réitere a la
dofe fuivant que le cas exige .
Elle facilite les accouchemens , elle donne des
forces aux femmes lorfqu'elles font épuifées par les
efforts qu'elles ont faits ; elle les ranime , en en
prenant une cuilleréǝ , à Caffé , & autant de Vin ;
on continuera d'en donner ſuivant le befoin.
Elle eft fort bonne pour la Paralyfie , Rhumati
me , en s'en frottant la partie affligée , & y tenant
deffus un linge blanc mouillé dans ladite Eau
de laquelle on prendra deux cuillerées à Caffé , &c
moitié autant de Vin.
On peut s'en fervir pour les Playes fimples ,
Contufions , mettant ladite Eau avec du Vin ; y
trempant un linge que l'on mettra deffus ,
humectant
de tems en tems.
Elle guérit auffi les tranchées des chevaux ,
en en donnant la moitié d'une bouteille avec autant
de vin.
L'expérience fera mieux connoître fes qualités &
fes vertus.
Le Public eft averti que le fieur DARDEL
ne mettra plus fon Cachet au col de la bouteille ,
AlA
OUS T. 1751. 199
tendu que plufieurs Particuliers l'ont contrefait , de
même que fon Eau ; mais qu'il mettra fon nom figné
de fa mainfur ladite bouteille , de même qu'ilfe trouvera
mis au bas defon imprimé.
Se vend au Bureau du fieur BERTAUT ,
Marchand Limonadier rue faint Antoine , au coin de
la rue Percée à Paris . Seul Bureau où se vend la véritable.
Au même Bureau fe vend la véritable Eau clai
rette de Chamberry du feur Dardel. Prix 40 fols.
PROJET
D'une Encyclopédie pour la Chaire.
la
compo-
LE plus grand embarras de ut , même , pour un Prédicateur ,
hábile & exercé , c'eft de trouver des plans
fuivis de Sermons , & s'il n'a pas un caractére
d'efprit inventif& créateur , il fe voit
réduit , après bien des efforts , à n'employer
que des divifions , & des fousdivifions
communes , que tout le monde
fçait, qu'on a cent fois mifes en oeuvres, &
qui ne font qu'une piéce languiffante , en
rifque même de paffer pour un plagiaire
fans génie & de mauvais goût , ou s'il
veut s'éloigner des routes battues , par un
défaut , peut-être plus condamnable , à
donner dans des idées fubtiles & fingulie
res , fouvent bizarres , & inintelligibles ,
Liiij
200 MERCUREDE FRANCE.
qui ne font de fon difcours qu'une efpéce
d'énigme ; il fe perd ainfi un tems confidérable
à échafauder , & fouvent il n'en réfulte
qu'un fort mauvais édifice qui croule
de tous côtés, mais quand l'échafaudage
eft bien fait , les matériaux s'arrangent , &
la muraille s'éleve fans peine , c'est- à- dire
les penfées naiffent , les paroles s'offrent
les ornemens fe préfentent avec abondance
& facilité , felon la remarque d'Horace.
Verbaque pravifam rem non invita fequentur.
Ce feroit donc rendre fervice aux
Prédicateurs , & par conféquent au Public
qui en feroit mieux fervi , de donner fur
toutes fortes de fujets plufieurs deffeins de
Sermons , que chacun n'auroit qu'à exécuter
, felon fon goût & fes talens.
Ces plans multipliés , diverfifiés &
combinés , en feroient naître une infinité
d'autres , & fourniroient aux Orateurs
mille nouvelles vûes ; ce font des étincelles
, capables d'allumer le feu du génie ; ce
font des femences fécondes , qui font
éclore de nouveaux fruits : il eft dans tous
les hommes un fond d'idées , qu'il ne faut
qu'arranger & développer. Ces traits lumineux
font , felon l'expreflion de Socrate
, dans une matiere approchante de
celle ci , une espéce de Sage- femme , qui
fait enfanter à l'efprit des productions inef
A O UST. 201 1751.
pérées , quelquefois même , fupérieures au
modéle qui les tira du néant.
La fuite fyftématique de tous ces arbres
oratoires , fi l'on peut employer ce terme ,
formeroit même un corps de Traité fur
toutes les matieres de Religion qu'il embrafferoit
en entier. Ceux qui entreprennent
des Conferences , ou des Méditations
fuivies fur quelque fujet , les Auteurs
des Livres de piété , les Profeffeurs de
Théologie , y verroient ouverte & frayée
une route fûre & facile pour conduire
leurs Auditeurs & leurs Eleves , & fe conduire
eux-mêmes dans le cours de leurs
inftructions ; ils n'auroient qu'à étendre ces
tables méthodiques , & en remplir les intervalles.
Ils en poffederoient mieux leur
matiere ; on les écouteroit avec plus d'attention
& de fruit , & on retiendroit mieux
leurs leçons.Nous aimons à fçavoir où l'on
nous mene , & à voir d'un coup d'oeil fans
effort le terme & la route.
Il eft vrai , que quoique cet ouvrage
ne roule que fur des matieres de piété , ce
n'eft point un Livre de dévotion , dont
les perfonnes pieufes puiffent faire lent
lecture fpirituelle , il eft trop fec , & les
penfées y font trop décharnées , pour occuper
, furtout des perfonnes du comman
à qui on ne fçauroit trop expliquer ce
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
qu'on veut leur faire entendre ; mais ceux
à qui l'exercice de la Méditation eft familier
, s'en ferviront utilement : ils y trouveront
des Méditations toutes faites ; un
mot leur fuffit , pour trouver une matiere
d'oraifon abondante. Ces mots fe préfenteront
tout d'un coup fur toutes fortes de
fujets .
ز ا
Il s'eft fait un grand nombre de Livres
our aider les Prédicateurs ; on a compofé
dimmenfes recueils de Paflages de l'Ecriture
, des Peres & des Auteurs prophanes
& des morceaux détachés des Sermonaires
& des Livres de piété , où ils peuvent
puifer des autorités & des matériaux tout
prêts à être enchaffés & mis en oeuvre. On
a donné des régles de compofition , de divifion
, de diftribution ; toutes les Rhétoriques
en font pleines , y a même quan.
tité de defeins raffemblés , ou difperfés
cà & là. Tous ces ouvrages ont leur prix ;
on peut en tirer bien du fecours , & les
travaux qu'ils ont coûté , méritent notre
reconnoiffance & nos éloges. Nous ne
nous flattons pas de faire mieux : nous
n'avons garde de nous préferer , ni de
nous comparer à perfonne. Nous n'embraffons
pas même un fi vafte projet ; ce
ne font que des plans dans un nouveau
goût , dont le multitude , la variété , la
A OUST.
F75 . 203
briéveté , la netteté , la préciſion , doivent
faire tout le mérite .
Je conviens qu'un Orateur pareffeux ,
ou fans génie , ne s'accommodera pas d'un
recueil, où, comme fur une Carte de Géographie
, on ne fait que lui indiquer la
route qu'il doit fuivre dans les vaftes climats
de la Chaire , où il fe propoſe de
voyager ; il lui faut des Sermons tout faits,
& on ne lui offre ici que des Sermons à
faire , des mines ouvertes à fouiller , des
devis d'ouvrages à remplir ; mais par- là
nous éviterons le reproche qu'on fait aux
autres recueils , de nourrir la pareffe des
plagiaires , par des piéces qu'on ne fait
qu'apprendre , & des morceaux qu'on ne
fait que coudre ; affemblage bizarre de
piéces rapportées , d'un ftyle & d'un goût
differens , qui décelent le Compilateur négligent
ou mal habile ; il faut du travail
du génie , pour profiter de nos efquiffes
; ou pourra en être plagiaire fans honte
, & même avec honneur , puifque certainement
la broderie qu'on aura miſe fur
ce canevas , fera l'ouvrage du Prédicateur ,
& une atteftation de fes talens & de fon
zéle ; & ce n'eft pas rendre un petit fervice
aux perfonnes qui ont de l'efprit &z de
la bonne volonté , que de nourrit l'éma
Fation , de faciliter le travail , & de ne
I vj
204 MERCURE DE FRANCE .
pas laiffer le génie ftérile , comme une
terre en friche , qui quoique excellente ne
porte aucun fruit , & de rendre ainfi , au
profit de la Religion & de la Vertu , la parole
de Dieu plus abondante par la facilité
de l'annoncer.
utile
On a fouvent donné des analyſes à la
fuite des Sermons. Celles de M. Maffillon
, des P P. Bourdaloue , Bretonneau
& Segaud , font fort bien faites . Il feroit
àfouhaiter que tous les bons Sermons fuffent
ainfi analyfés : un recueil de tous ces
abregés feroit une espéce de Bibliotheque
de Prédicateurs , plus commode & plus
que celle de P. Houdry , qui effraye
par la feule infpection de plus de 20 volumes
in-4° . Cette collection cependant ne
renfermeroit pas tous les fajets , & ne donneroit
que quelque difcours fur chacun
felon qu'on l'auroit trouvé traité dans
quelques Prédicateurs : ce feroit un affemblage
hiftorique de deffeins , plutôt qu'un
total fyftématique : ces analyfes font encore
bien longues , fur tout pour un ouvrier
accablé par le travail , & le fuccès du
Miniftere. Ne pourroit'on pas faire un recueil
plus étendu , plus précis , plus mé
thodique, où toutes ces richeffes oratoires,
étalées comme fous des étiquettes , préfentaffent
fous diverles faces , tous › les fuA
OUS T. 1751. 205
jets enchaînés l'un à l'autre , & dont les
plans complets , renfermés dans une demie.
page , pûllent être faifis d'un coup d'oeil
& retenus , d'autant plus ailément , que.
ces mots ufagiques , pour ainfi dire , ger- ,
me d'une foule d'idées , & artiſtement
diftribués , feroient une mémoire locale. :
*Je n'éxamine point ici s'il eſt à propos
de faire fentir dans les Sermons l'artifice
de la diftribution par l'explication marquée
des divifions & des fous divifions..
Cette méthode étoit inconue aux Peres, &
nos anciens Sermonaires n'en ufoient pas ;
en faifoit- on moins de fruit ? Les difcours
en étoient- ils moins éloquens ? Ce fera la
matiere d'une Differtation que nous nous
propofons de donner au Public ; il eft certain
qu'on en veut aujourd'hui , & qu'un
auditoire feroit mécontent s'il ne voyoit
le deffein du Prédicateur , & l'analyse de
la pièce ; mais ce qui dans tous les tems
a été également certain , foit qu'on faffe
fentir les divifions , ou qu'on les cache ,
c'est que l'ordre & l'arrangement ont dût
être le guide de l'Orateur. Par là il a mis
chaque chofe à fa place , il a parlé avec
netteté , il a écrit avec plus de facilité &
d'abondance , & il a fait de fon ouvrage
un tout régulier. Il est vrai que dans l'ordre
judiciaire , les divifions doivent être
>
206 MERCURE DE FRANCE.
d'un goût different , parce qu'il faut s'accommoder
aux faits du procès , aux articles
de demande , & à la forme ; mais l'efprit
d'ordre doit regner par tout ,' & jufques
dans l'Ode dont l'entoufiaffime & le défordre,
font un effet de l'Art : on le trouve dans
tous les difcours réguliers , où les divifions
font le moins fenfibles : on a fait avec fuccès
l'analyse des Oraifons de Cicéron , on
pouvoit en faire de même des Sermons de
S. Auguftin , des Homélies de S. Chrifoftôme
; un corps plein d'embonpoint , ou
chargé d'habits , n'a pas moins qu'un corps
maigre & décharné , fes os , fes nerfs & fes
mufcles , & n'en a que plus de befoin pour
fe foutenir.
L'Auteur de cet ouvrage fe propofe
en particulier de procurer aux Miniftres:
de la parole divine , l'avantage qu'il a
tiré lui même de fa méthode. Il étoit bien
éloigné de penfer à faire un Livre , quand
il commença fon Recueil . A mefure que la
réflexion , la lecture , le hazard , le feu de
la compofition , lui préfentoient de nouvelles
ouvertures pour fes Difcours , il les dé
pofoit fur un papier fidéle , pour en faire
ufage dans l'occafion ; cet amas alors utile
à lui feul , a groffi prodigieufement , &
dans le cours de plus de 20 années d'exercice
, il a formé des volumes ; la Provi
AOUS T. 17516 207
dence lui a menagé cette reffource néceffaire
dans un Miniftere extrémement occupé
, car ayant été fouvent obligé pendant
des femaines & des mois entiers , de
parler quatre à 5 fois par jour, il lui eût
été impoffible de s'affujettir à prêcher par
coeur les Sermons qu'il avoit compofés ,
ni d'en compofer un affez grand nombre : il
falloit donc pour traiter tant de fujets , &
s'accommoder aux befoins & aux circonf
tances , fe former une multitude de plans
précis , courts & méthodiques , qu'on pût
aifément retenir , & remplir fur le champ ;
c'étoit un fil dans cette efpéce de labirynthe,
où illui falloit entrer à tout moment. Ce
recueil fait avec choix , fournira à peu de
frais , des facilités qui ont couté bien du
travail.
Je dis , en particulier aux Miniftres employés
, & ils méritent qu'on cherche à les
foulager dans leurs travaux pénibles. Les
confeffions , où l'on recueille le plus grand
fruit , emportent un tems infini . C'eft prefque
toujours à celui qui nous a touché par
fes difcours , que nous voulons découvrir
les maux de nos ames. Ce font donc ceux
qui parlent le mieux , qui font les plus
furchargés dans le cours des retraites &
des miffions le torrent de la parole entraîne
un Auditoire , & c'eft en la multi-
:
208 MERCURE DE FRANCE.
pliant , en la débitant prefque fans interruption
, en preffant le coeur de tous cotés
fans relâche , qu'on l'ébranle , qu'on le
convertit , qu'on le gagne. Il faut donc ,
que muni de la bouffole d'un plan régulier
, l'homme Apoftolique monte dans la
haute mer , & profite du vent favorable ;
nous nous trouverions heureux d'être dans
cet ouvrage , comme les ouvriers des inftrumens
de Mathématiques , qui tracent
les rumbs de vent , & gravent le quart de
Cercle.
Raimond Lulle , dans fon grand Art a
prétendu réduire toutes les matieres de
Réligion à certains chefs généraux de la
bonté, de la vérité, de la quantité, & c. Dans
le goût , alors fort à la mode des Cathégories
d'Ariftote, qui rangent tous les Etres
exiftens ou poffibles à certaines claffes , à la
faveur de cet arrangement commun à tous
les fujets , que Raimond Lulle , a diftribués
dans une rouë artificielle , il prétendoit
qu'on pouvoit parler fur le champ , fur
toutes fortes de matieres , & il faut convenir
, que fi on veut fe contenter d'un verbiage
vague & monotone , où l'on repetera
les mêmes idées toujours dans un même
ordre , on aura aifément par cette méthode
grand nombre d'Orateurs , du genre
le plus médiocre , & fans avoir recours
A OUS T. 1751 8
209
à lui , les divers lieux communs , intrinfeques
& extrinfeques , détaillés dans toutes
les Réthoriques , fourniront avec encore
plus de facilité aux moindres écoliers
des fources intariffables d'amplifications.
Nous n'aurions jamais mis la main à la plume
, fi nous n'avions eu à propofer que ce
cadre général , où l'on enchaffe bien ou
mal tout ce qu'on veut.
La multitude infinie de combinaiſons
eft une de ces merveilles naturelles , qui
pallent toutes nos idées. Les Mathématiciens
démontrent que d'un petit nombre
d'objets , de lettres , par exemple , de notes
de Mufique , il réfulte par là combinai
fon un nombre infini d'arrangemens divers.
Le Pere Drexelius a crû pouvoir
transporter ces opérations Arithmétiques
aux marieres de morale , & de divers fujets
combinés, former des arrangemens qui
pourroient compofer des Sermons , dont
il donne quelques exemples ; tout cela eft
vrai : mais de ces combinaifons qu'il enfeigne
à faire , nous en avons fait une grande
partie, & nous fommes allés bien au- delà , car
quoiqu'elles foint infiniment plus variées
que l'Art de Raimond Lulle , elles ne fortent
point d'une certaine généralité vague,
& font quelquefois des affortimens bizar
res , qui ne feroient que d'affez mauvais
210 MERCURE DE FRANCE.
Sermons , & ne produiroient guéres cette
unité de fujet , qui forme une piéce réguliere
, au lieu que nous réduifons chaque
plan à un tout parfait , capable de fatisfire
l'efprit par la maniere dont il l'embraffe
.
Il s'eft fait dans la Philofophie, la Théologie
, le Droit, & la plupart des Sciences,
quantité de Tables générales & particulieres
des Traités ou des Queftions ;c'eft ce qui
approche le plus de notre projet ; mais ce
n'en eft qu'une partie. Ce font des arbres
encyclopédiques qui développent toute
une Science , mais qui n'ajoûtent point au
bout de chaque branche une fleur ou un
fruit, bien développé, quoiqu'en petit dans
fon bouton. Comme nous prétendons faire
, en ajoûtant aux arbres généraux de la
morale , une espece de petit arbriffeau particulier,
un fruit prefque mûr, un développement
qui feraun difcours complet , nous
en donnerons fur les Myftéres , fur les Sacremens
, auffi bien que fur les Vertus &
fur les vices , nous y en ajoûterons fur la
Vie de Notre Seigneur, de la Sainte Vierge
& des Saints, qui ferviront à compofer des
Homélies, & des Panégyriques de toute efpece.
Ce fera au Public à juger fi le fuccès
répond à nos voeux , & nous nous féliciterons
d'avoir pû lui être utiles , en lui pro
A O UST.
211
1751 .
curant des Orateurs capables de l'inftruire
dans la Religion , & de lui en faire prati
quer les devoirs.
Voici quelques modéles , pris au hazard ,
de ces deffeins.
SUR LA MEDISANCE.
4
1º. Il est rare qu'on diſe la vérité, 2º . il eft
rare qu'on veuille la dire.
10.On faifit mal ce qu'on apprend. La féduction
des apparences; les travers de l'efprits
l'inattention.
On rend mal ce que l'on fait. On défigure
on exagere ; on embellit.
Onfoupçonne ce qu'on ne fçait pas. Facilité
; penchant injuftice des foupçons.
On réalife ce qu'on imagine. Par vivacité ,
entêtement , point d'honneur.
2° . La paffion la combat . L'amour ; la baine
; la colere.
L'intérêt la redoute , par jalousie , par fla
teries par timidité.
La malignité la méconnoît . Efprit cauftiques
plaifant ; prévenu .
La probité la néglige. Indifferences pareſſes
amour de la paix.
Ufage des biens & des maux de la vie .
10. S'en paffer. 2° . Les fouffrir. Abftine ,
fuftine , fcito abundare & penuriam pati .
212 MERCURE DE FRANCE.
1º. Sçavoir les attendre avec confiance
fe conienter du fien avec équité.
Se dépouiller de ce qu'on a. Aumône . Se detacher
de ce qu'on garde. Efprit de pauvreté.
Se préparer à la privation ; détachement.
Sanctifier la poffeffion ; bonnes oeuvres.
2. S'y attendre ; ils font inevitables . S'y
foumettre; ils font juftes . Le pénitent.
Les foutenir ; ils font legers . Les offrir à
Dieu ; ils font méritoires. Les Saints.
Les eftimer ; ils font utiles . Les defirer ; ils
font glorieux. 7. C.
Sur la Priere. D'où vient qu'elle eft
efficace .
peu
1º. On demande peu, 2° . On demande mal.
Peu de chofe. Des biens temporels. Faute
de confiance.
Peu de tems. Durée ; continuité ; persévérance
de la priere.
Avec peu de defir , on nefent ni fon befoin,
ni le prix de la grace.
2° . En mauvais état ; de péché ; d'habitudes
d'incrédulité ; d'irreligion.
Avec de mauvaises difpofitions ; craignant
de réuſſir ; ne voulant pas ce qu'on demande.
Dune mauvaiſe maniere, Irrévérence ; diftraction
; diffipation.
A OUS T. 17518 213
Il vient de paroître un Suplément au
Traité des Matieres Criminelles de Me Guy
du Rouffeaud de la Combe . Ce Supplément
, qui fe vend féparément 40 fols
broché , eft compofé de Notes & Obfervations
puifées dans deux Manufcrits, pro
venant de défunt M. Amyot , Greffier du
Parlement en la Tournelle Criminelle .
Toutes les Additions contenues dans ce
Suplément font accompagnées & autorifées
des Arrêts de la Cour , fur lesquels
elles font fondées . Quoique ce Suplément
foit fait à la quatrième & derniere
Edition du Traité des Matieres Criminelles
, il peut néanmoins fervir pour les
Editions précédentes , parce que le lieu où
les Additions doivent être placées & rapportées
, eft indiqué non - feulement par
pages , mais même par Chapitres, Sections &
Nombres . Il fe vend chez Théodore le Gras ,
Libraire à Paris , au Palais , au troifiéme
Pilier de la Grand'Salle , à l'L couronnée.
M. le Chevalier de Cramezel , dont on
a vû une Généalogie fort belle & trèscurieufe
, dans le fecond Mercure de Juin ,
a publié un ouvrage , intitulé : Effai fur ce
qui concerne les duels , les préjugés dufaux
point d'honneur , mêlé de diverſes remarques
fenfibles & morales , tant ſur la façon
214 MERCURE DE FRANCE .
de penfer de quelques grands hommes ,
que fur la vengeance de quelques af
fronts.
Le même Auteur va donner un Traité
complet , fur le faux & véritable point d'hon
neur , prouvé par la Religion , démontré
par les Loix de la Nature, par les Loix Divines
& humaines , & c.
M. l'Abbé de Cramezel, fon frere, va pu
blier differentes penfées , les plus importantes
, & les plus néceffaires à l'homme.
APPROBATION.
Ai lû , par ordre de Monfeigneur le Chancelier
,le Mercure deFrance du préfent mois.
Paris , le deux Août 1751 .
MAIGNAN DE SAVIGNY.
TABLE .
IECES FUGITIVES en Vers & en Profe.
Epitre de M. Des ***
3
Plan des preuves de la Religion , par feu M , de
la Motte ,
Le Goût . Epitre à M. Mailler du Boulay ,
Portrait de Mad. de Stall , par elle - même ,
La médiocrité , Ode.
Lettre à l'Auteur du Mercure ,
Eglogue de feu M. de la Motte ,
S
12
23
26
31
63
Projet , pour donner la plus grande perfection
poffible à une nouvelle édition des Dictionnaires
de Trévoux & de Moréri ,
Echo , par un Auteur célebre ,
45
49
De l'Ordonnance Spirale des Grecs & des Romains
,
SI
64
Epitre contre la Satyre , à M. Renauld , Lieutenant
de Maire de Ville à Gilors ,
Differtation fut le fujet de la quatrième Eglogue
de Virgile , 67
Conftruction d'un nouveau Tour à filer la foye
des cocons , par M. de Vaucanfon , 78
Mots de l'Enigme & des Logogriphes du Mercure
de Juillet ,
Enigmes & Logogriphes ,
Nouvelles Litteraires , & c,
97
98
Beaux - Arts . Allemblée de l'Académie Royale de
Peinture & Sculpture , 135
Catalogue des Estampes gravées d'après Rubens
par R. Hecquet , Graveur , 136
140
Amphitrite, gravée par Etienne Feffard , d'après
un Deflein de M. Natoire , appellée communément
, Etude pour peindre ,
Cartes pour apprendre la Géographie , par M.
Delaiftre , Ingénieur du Roi , & de S. A. S. M.
le Prince de Conti , 142
Nouvelle Méthode de M. Royllet , Expert Ecrivain
,
Chanlon ,
Spectacles ,
Concerts de la Cour ,
Nouvelles Etrangeres , & c .
145
146
147
148
149
France . Nouvelles de la Cour , de Paris , & c . 160
Entrée publique de fon Excellence M. le Duc de
Nivernois . Ambaſſadeur du Roi à Rome , 163
Difcours de M. le Duc de Nivernois au Pape , 165
Morts ;
167
176 Arrêts Notables ,
Réponse de M. Hoden , Directeur Général des
Pompes de la Ville de Rouen , & Membre de
l'Académie Royale des Belles-Lettres , des
Sciences & Arts de la même Ville , à la Lettre
de M. Thillaye ,
"
182
183 Nouvelle découverte ,
Lettre de M. de S. Roman à M. Mourret , Docteur
en Médecine de la Faculté de Montpellier
,
185
Topique pour arrêter l'hémorragie
des artéres
fans ligature , publié par l'Académie Royale de
Chirurgie ,
Avis ,
Projet d'une Encyclopédie de la Chaire ,
189
193
199
Supplément au Traité des Matieres Criminelles de
Me Guy du Rouffeaud de la Combe ,
Euvres de Mrs de Cramezel ,
213
ibide
La Chanfon notée doit regarder la page. 146
De l'Imprimerie de J. BULA OT.
MERCURE
DE FRANCE ,
1
DÉDIÉ AV ROI.
SEPTEMBRE . 1751 .
IGIT
UT
SPARGAT
Chez
Papillon
S
A PARIS ,
La Veuve CAILLEAU , rue Saint
Jacques , à S. André .
La Veuve PISSOT, Quai de Conty ,
à la defcente du Pont- Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais.
JACQUES BARROIS , Quai
des Auguftins , à la ville de Nevers.
M. DCC. LI.
Avec Approbation & Privilege du Roi
A VIS.
L
'ADRESSE du Mercure eft à M. MÊRIEN
Commis au Mercure , rue de l'Echelle Saint Honoré,
à l'Hôtel de la Roche-fur -Yon , pour remettre à
M. l'Abbé Raynal.
Nous prions très-inftamment ceux qui nous adreſſeront
des Paquets par la Pofte , d'en affranchir le port ,
pour nous épargner le déplaifir de les rebuter , & à eux
celui de ne pas voir paroître leurs Ouvrages.
Les Libraires des Provinces ou des Pays Etrangers ,
quifouhaiteront avoir le Mercure de France de la premiere
main, plus promptement , n'auront qu'a &
écrire à l'adreffe ci-deffus indiquée.
On l'envoye auffipar la Pofte, aux perſonnes de Province
qui le defirent , les frais de la pofte ne font pas
confidérables.
On avertit auffi que ceux qui voudront qu'on le porte
chez eux à Paris chaque mois , n'ont qu'à faire fçavoir
leurs intentions , leur nom & leur demeure audit fieur
Merien,Commis au Mercure; on leur portera le Mercure
très- exactement , moyennant 21 livres par an , qu'ils
payeront , fçavoir , 10 liv, 10f. en recevant leſecond
volume de Juin , & 10 l . 10 ſ. en récevant leſecond
volume de Décembre . On les ſupplie inſtamment de
donner leurs ordres pour que ces payemens foient faits
dans leurs tems.
envoye
On prie auffi les perfonnes de Province , à qui on
le Mercure par la Pefte , d'être exactes à faire
payer au Bureau du Mercure à la fin de chaquefemeftre
, fans cela on feroit hors d'état de foutenir les
avances confidérables qu'exige l'impreffion de ces
ouvrage.
On adreffe la même priere aux Libraires de Province.
Les perfonnes qui voudront d'autres Mercures que
ceux du mois courant , les trouveront chez la veuve
Pilot, Quai de Conti.
PRIX XXX. SOLS.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ
AURO I.
SEPTEMBRE. 1751 .
PIECES FUGITIVES ,
en Vers & en Profe.
LA TOILETTE
DE L'AGE D'OR.
LA Toilette eft un don des Dieux
D's l'âge d'or mis en ufage ;
A peine le beau fexe au jour ouvrit les yeux ;
Qu'elle devint fon appanage .
En ces tems de félicité ,
Où regnoient l'innocence & la frugalité ,
Où, tous d'un même accord , chacun dans fa famille
,
Pour la commune utilité ,
A ij
4
MERCURE DEFRANCE.
Partageoit les travaux avec égalité ;
Dans les emplois divers , commis à chaque fille ;
Celles qui gardoient la maiſon ,
Actives à leur miniftére ,
Alloient , dès que l'Aurore éclairoit l'horifon ,
Pour les befoins du jour puifer l'eau néceffaire .
C'étoit de leur Toilette & l'heure & le fignal ;
Un ruifleau dans fes bords roulant d'un cours égal;
Une fource paifible & pure ,
Etoient le feul miroir , en ces fiécles nouveaux ,
Que pour vacquer à leur coëffure ,
Leur offroit la fimple Nature ,
Aux rivages des claires eaux .
Les reflources étoient pareilles ,
Pour les filles aux champs conduisant les trou
peaux,
Que l'on commettoit à leurs veilles
Soins differens ... broffes , pinceaux
Fer à frifer , miroirs égaux.
Partout où le criſtal d'une onde pure & nette
Préfentoit à leurs yeux l'image de leurs traits ,
Dans les prés , dans les bois , aux rives des forêts,
Par tout le trouvoit leur toilette ;
Le fol feul , tout inculte , en formoit les apprêts;
Des gazons émaillés offroient par leur parure ,
La fleur claire , la fleur obſcure ,
Soit pour s'unir au teint, foit pour y contraſter ;
Le goût en décidoit ...oui le goût , je fuppoſe
Qu'on pratiquoit dèflors l'art de le confulter ;
SEPTEMBRE . 1751 .
Je fais plus , j'ofe l'attefter ;
Les tems ,fur ce point - là , ne font rien à la chofe;
Chercher à plaire eft une clauſe ,
Annexée à l'humanité ,
Comme à l'eau la fluidité ,
Et le vermillon à la roſe;
Les loix que la Nature impofe fur les coeurs ;
Ont la force de Loi Salique ,
Rien n'en dérange la pratique ,
Le tems , les âges ni les moeurs.
Que l'on fût dèflors attentive
A la couleur plus ou moins vive ,
Qui rendoit un regard plus ou moins adouci ,
Dont un teint tiroit avantage ,
Et qui femoit enfin les ris fur le viſage ;
Pour le prouver un mot me fuffit ; le voici ,
C'est ce que dans ces beaux jours qui luifoient fur
nos peres ,
Aux prez , s'il étoit des bergeres ,
Il étoit des bergers auſſi .
PASS
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
新洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗
LETTRE
A l'Auteur du Mercure
Monfieur,comme tout ce qui eft don
né au Public eft foumis de droit à
fon jugement, il ne fera peut-être pas fâché
de trouver dans votre Recueil mes Obfervations
fur quelques-unes des réflexions inférées
il y a quelque tems dans plufieurs
Mercures , d'autant que cette efpece de
critique eft nouvelle & peut faire appercevoir
le faux ou le louche de certaines penfees
adoptées , paffées même en proverbes,
& pour lesquelles bien des gens ont une
vénération & un refpect incroyables . Cette
critique pourroit encore faire revenir le
plus grand nombre de certains préjugés ,
plus capables de féduire la raison que de
l'éclairer. Si vous jugez , Monfieur , que
ces Obfervations puiffent voir le jour, vous
êtes le maître de les inférer dans votre
Journal du mois prochain. J'ai l'honneur
d'être , &c.
Du Gerard
Ce 22 Juillet 1751.
SEPTEMBRE. 1751 7
OBSERVATIONS. REFLEXIONS .
On peut fe piquer far Le vrai honnête
quelque chofe , fans
ceffer d'être honnête homme
; d'ailleurs l'infenfibilité
à tout est au moins
une foibleffe , fi elle n'eft
un vice.
Bon pour les imbéciles
, car pour l'homme
ftudieux l'esprit doit toû
homme eft celui qui
ne fe pique de rien.
Pour avoir de la
fanté , il faut que le
jours être enmouvement, corps s'agite & que
& c'eft ce qui lui procu- l'efprit fe repofe.
re la fanté ; Scaron eft
mon garant.
Cela ne peut jamais
faire l'éloge de ceux que
ce bonheur regarde , ni
fervir d'exemple.
Le vrai mérite fe trouve
bien dans la Nature ,
mais la fortune ne fert le
plus fouvent qu'à le faire
perdre .
Les Aréopagiftes des
Caffés & les Nouvelliftes ,
font les plus capables de
certifier la vérité de
cette maxime .
Bien fouvent l'on
fait les plus heureufesfottifes
du monde.
La Nature fait le
mérite , & la fortune
le met en oeuvre.
Ce n'est pas une
petite affaire de parler
& de n'avoir rien
Plus on laiffe de
bien à fes héritiers , &
Cette espece d'ingrati- à dire,
tude n'étant ni fenfible ,
ni préjudiciable
aux défunts
, elle eft moins criminelle
que le défaut de
reconnoiffance envers les d'eux.
Bienfaiteurs vivans.
moins on eft regretté
A iiij
8 MERCURE DEFRANCE.
C'est le tems & les cir- On connoît le juconftances
marquées qui
developpent la jufteffe du
choix.
Cette maxime eft d'augement
d'un homme
au choix de fes amis.
Le plus sûr fecret
tant plus dangereuse que de conferver fes amis,
fous l'apparence d'une vé.
eft de ne jamais leur
rité inconteftable , elle
féduit les plus honnêtes prêter ni rien emgens
, mais la réflexion prunter d'eux .
déma que l'erreur de cette
opinion, qui attaque à la fois la Religion, les bonnes
moeurs & l'humanité même , puifqu'il ne faut
pas être néceffairement ami pour obliger fon prochain;
la Nature nous en fait un devoir . Or quand
c'eft un ami , n'eft - ce pas un nouveau titre contre
nous , que de iai refufer ce qu'on eft obligé de faire
à l'inconnu En un mot , le bienfait eft aux vertus
morales , ce qu'eſt le crédit au commerce. L'Auteur
s'eft fans doute trompé dans l'expreffion , en
mettant amis pour connoiffances , puiſqu'alors cette
penfée auroit été plus fupportable .
S'il ne fe faifoit effectivement
des Nobles que
par les vertus & le vrai
mérite ,le titre qu'en don
nent les Rois ne feroit
pas
fi profané , mais la vénalité
a mis la confufion
par tout, & la malice des
hommes a donné lieu à
cette néceffité.
La délicateffe des fentimens
eft la véritable route
du coeur,au lieu que l'esprit
Les Rois ont beau
fe conferver le droit
de faire des Nobles ,
ils n'en donnent
que le titre , c'eſt à
celui qui le porte à
le juftifier , s'il veut
que la voix publique
l'approuve.
Il faut aller au
coeur par l'efprit , &
eft capable d'égarer & de perfuader la piéSEPTEMBRE
. 1751. 9
corrompre . Il feroit à té par la raifon .
fouhaiter qu'on put tou
jours faire fervir la raison pour perſuader la pieté ,
mais quel eft l'homme capable de foutenir coura
geufement & fans phanatifme cette falutaire entreprife
?
c'est beaucoup s'il
perfonne
ne nuit pas.
Nombre d'établiffe- L'amour ne profite
mens avantageux , pro- jamais à
duits par le feul amour
prouvent qu'il a fait profit
à plufieurs; & en général ,
s'il eft dangereux , c'eft
moins par fon effence
que par la dépravation
des moeurs.
On dit bien que l'évement
juftifie , mais cela
n'eft pas raisonnable ,
parce qu'il arrive d'or
dinaire que l'évenement
eft oppofé à ce à quoi on
s'attendoit & à ce à quoi
l'on devoit s'attendre .
→
C'eft juger de la
ftatue par le talon
que de juger des
affaires du monde
par l'évenement .
que Sans faire le Celadon , on peut dire
quiconque a mis au jour les Reflexions fuivantes
contre les femmes , n'eſt pas de ceux
qui ne fe piquent de rien , & ce Cenfeur
( Boileau ) fi févére , rougiroit en voyant
des traits aufli groffiers. Non , Sexe aimable
, vous n'avez rien à craindre , nos fentimens
font trop intimes pour ne pas trouver
autant de défenfeurs qu'il y a d'hom
mes raisonnables, & c'eft avoir la pluralité
des fuffrages.
A v
10 MERCURE DE FRANCENe
pourroit on pas S'il y avoit une
leur en permettre en- jufte police dans le
une quatriéme monde , les femmes core
pour remercier l'Auteur
?
ne fortiroient que
trois fois de leurs
maifons ; pour être baptifees , pour être
mariées , & pour être enterrées.
Cette pensée peut don- Rien n'eſt plus utiner
lieu à un Paradoxe ;
lequel eft plus fupporta
ble de celui qui n'a que
despeintures effrayantes
nous faire voir , ou de la
réalité ?
à
Cette maxime peut aller
également à ces ef
fains de Petits- Maîtres &
d'étourdis fi répandus en
tous lieux , c'eft une
compenfation toute naturelle
à faire.
Les hommes qui penfent
ainfi , prouvent bien
que tous n'agilent pas
raisonnablement
. Boileau
comptoit jufqu'à trois
femmes refpectables.
le à l'homme qu'une
méchante femme , par
la raifon que quand
on eft parvenu à la
fouffrir , on ne trouve
plus rien de difficile
à foutenir
dans la vie.
Les femmes galantes
portent leur vanité
à aimer mieux
qu'on dife du mal
d'elles , que de n'en
point parler.
Les femmes raifonnables
font fi rares ,
que c'eft la chofe du
monde la plus extraordinaire
, quand
une agit raisonnablement.
Ceux qui s'exposent Il y a plus de danSEPTEMBRE.
1751.
témérairement avec les
Courtifannes , font capables
de prouver cette propofition.
Ceci ne peut être moral
, qu'autant qu'il eft
commun à l'homme , autrement
ce n'eft plus
qu'une Satyre,
C'eft dans l'ordre qu'un
Métaphyficien ne foit pas
en état de concevoir une
chofe de cette efpece ,
puifque c'eft un homme
hors du centre. Il eft naturel
au contraire de
voir le Phyficien , non fe
perdre à l'oeuvre , mais en
goûter les douceurs.
gers
à craindre auprès
des femmes , que
defruitsà en efperer.
La malice , l'amour
& la contradiction
font les alimens des
femmes.
Le bonheur dans
le mariage eft de
nature fi abftraite ,
qu'aucun Metaphyficien
ne l'a encore
pû concevoir ; mais
on voit diftin &tement
le Phyficien fe
perdre tous les jours
à l'oeuvre,
Dugerard,
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
SALMONE'E ,
OU L'AMBITION PUNIE. *
Sous
POEM E.
Ous les loix d'un Tyran l'Elide gémiſſante ,
Elevoit vers les Cieux une voix impuiffante ,
Dès long-rems Salmonée avec impunité
Fouloit d'un pied fuperbe un peuple épouvanté ;
Par des prodiges faux l'ignorance éblouie ,
La vérité fincére , étouffée où punie ,
Servoient , en frémiffant , fon coeur ambitieux ,
Er mortel , le plaçoient au plus haut rang des
Dieux.
'Au confident difcret de l'objet de fes crimes ,
Il revéloit ainfi fes coupables maximes :
Ami , de ma grandeur mefurant les progrès ,
D'une audace éclairée admire les fuccès.
J'inonde de Guerriers les rives de l'Alphée ,
Qui du prix de leur fang m'y dreffent un trophée ;
* Salmonée , forti de l'Aulide , à la tête d'ane
troupe de guerriers , conquit l'Elide , dont il fut
Roi. Il fit bâtir fur l'Alphée la Ville de Salmone ,
depuis appellée Elis ) qui en devint la Capitale.
Non content de fes fuccès , il fe fit paffe pour
Dicu , & imita la foudre ; mais Jupiter , indigné de
fon orgueil , le foudroya lui même . Voyez Servius
, fur le liv . 6. de l'Eneide.
SEPTEEMBRE. 1751
Je regne ; mais bientôt le beau titre de Roi ,
En comblant mes defirs , n'a plus d'attraits pour
moi.
De la Divinité l'éclat , le rang fuprême ,
Viennent tenter un coeur qui n'eft plus à luimême
,
Qui ne connoît de Dieu que fon ambition.
Alors je fais parler la fuperftition ,
La terreur , l'intérêt ; & les Dieux qu'on écoute ,
Du rang où j'afpirois , m'applaniffent la route :
Mes fujets en tremblant , m'elevent des autels
Et j'oſe enfin zavir l'encens aux immortels,
Ne crois pas cependant , que mon ame charmée ,
De fa profpérité ne foit point allarmée :
Un noir preffentiment s'oppofe à mon bonheur ;
La crainte l'empoiſonne , & déchire mon coeur..]
Etouffons des remords , enfans de la foibleſſe ;
Olons braver des Cieux la foudre vengereffe ....
Je ferai plus encor ; je fçaurai l'imiter .
Par ce moyen nouveau je veux épouvanter
Ceux , d'entre les humains , que je n'ai pû ſéduire ;
Les voir tous à mes pieds , ou du moins les détruire.
'Ah ! fi mes ennemis fuccombent fous mes coups ,
Diex immortels , je fuis auffi puiffant que vous .
Ces mots font entendus du Maître du tonnerre ;
D'un Tyran facrilége il faut purger la terre ;
En terraffant l'orgueil de cet audacieux ,
Il faut , dit-il, venger les mortels & les Dieux.
14 MERCURE DE FRANCE.
Il appelle Mercure aux rives de l'Afope *
Précipite tes pas vers les fils d'Anthiope ** ;
Le Sceptre de l'Elide eft remis à Zethus :
Dis - lui , que Jupiter le donne à ſes vertus;
Qu'il courre l'arracher d'une main criminelle ;
Qu'il prenne cette lyre , à le fervir fidelle ,
Elle le fauvera des plus affreux revers .
Il dit : Mercure part , & traverfe les airs.
Sur le mont Cytheron Zethus près de fon frere,
Dans le fein du repos goûtoit un fort proſpére.
De fon pere ilapprend l'immuable décret ;
Il vole vers l'Elide en éprouver l'effet,
De l'arrêt prononcé bientôt la Renommée
'Avertit le Tyran ; il prépare une armée.
Cruel , contre les Dieux , que peuvent les hu
mains ?
Pour reculer ta mort tes efforts feront vains :
Zethus a contre toi fes vertus , & tes crimes ;
Bientôt tes défenfeurs deviendront fes victimes ,
Ou fçauront à fes pieds punir tes attentats.
Dans une plaine immenfe , au ſein de ſes Etats ,
Il attend l'ennemi que Jupiter envoye ;
Il dit à fes foldats qu'il l'attend avecjoye ;
La joye eft dans fa bouche , & l'effroi dans fon
coeur ;
Il infpire l'audace , & reffent la terreur.
* Fleuve qui arrofoit le pied du mont Cytheron.
** Amphion & Zethus , fils de Jupiter & d'Anthiope.
SEPTEMBRE. 1751
Zethus arrive , il voit une armée innombrable ,
Prête à l'exterminer , puiffante , mais coupable.
Sans armes , & fans fuite , il ofe l'affronter :
Il a pour lui les Cieux ; qu'a-t'il à redouter ?
Cependant Salmonée ordonne qu'on l'immole ;
A peine a-t'il parlé , que chaque foldat vole :
Chacun paroît jaloux de l'honneur criminel
De pouvoir à Zethus porter le coup mortel :
Mille bras font levés. Quel fpectacle ! à leur rage
Zethus n'oppoſe point l'effort d'un vain courage.
Sa lyre fous fes doigts enfante des accords ,
Qui ſoudain des guerriers appaifent les tranſports.
Par des fons enchanteurs leur fureur enchaînée ,
N'écoute plus la voix du cruel Salmonée :
'Aux pieds de fon rival ils tombent attendris.
De votre trahifon la mort fera le prix ,
Ingrats , s'écrie alors le Tyran en furie ;
Vous ne jouirez point de votre perfidie ;
Reconnoiffez celui que vous abandonnés .
Il dit , & fous fes pas , à leurs yeux étonnés ,
De la terre entr'ouverte un nuage s'éleve ,
Qui loin d'eux dans les airs rapidement l'enleve.
Bientôt on voit briller la foudre dans fes mains ,
Il la lance : elle éclatte , & fes coupsfont certains :
La mort vole avec elle au gré de fa vengeance.
Tout périt ; tout reffent l'effet de fa puiſſance .
De morts & de mourans Zethus environné ,
Du fouverain des Dieux craint d'être abandonné
Son ame du danger paroît peu confternée :
16 MERCUREDE FRANCE.
De tant d'infortunés il plaint la deftinéc.
Il s'offre au Ciel pour eux : frappe , voilà mon
flanc ;
Ecoute mes foupirs , ou la voix de leur fang.
Jupiter de fon fils voit le péril extrême :
Il vient pour le venger , pour le venget lui-même
Aux profanes regards du Tyran impofteur ,
Un nuage de feu dérobe fa fplendeur :
Mais fa foudre bientôt le fera reconnoître.
Elle part , elle vole , elle punit le traître ,
Qui faiſant contre un Dieu des efforts ſuperflus ,
Laiffe au monde un exemple , un Empire à Zethus.
M .....
LETTRE DE ZELINDOR .
I
Du 2 Mars 1751 .
L vous feroit aifé de me rendre ſervice ,
Monfieur , fi vous le vouliez . Vous
en jugerez par l'Hiftoire de ma vie ; elle
n'ennuyera pas par fa longueur. Les détails
me meneront plus loin , peut -être ,
mais je ne vous les communiquerai , que
lorfque que je ferai fûr que vous entrez
dans mes vues .
Depuis puis plus de fix ans , j'aime ; rien
n'eft fi fimple ; j'aime , fans l'avoir dit ;
SEPTEMBRE. 1751. 17
on ne le croira pas. Je ne dirai point que
ce foit par refpect , par timidité ; ces motifs
font devenus des ridicules deshonorans
; bientôt je vous en ferai conoître un
autre beaucoup plus fingulier.
J'aime une jolie femme ; fon portrait
en décidera ; l'amour ne me forcera pas
toujours de l'embellir ; le dépit me rendra
quelquefois à la vérité ; Lucinde poffede
tout l'art des jolies femmes . On ne
peut , même , lui refufer un grand nombre
des perfections qui font une belle Femme
je n'appuyerai pas fur cette article, je
ne lui ferai pas ma cour ; on s'embarraffe
peu d'être belle , toujours on fe croit jolie
; Lucinde eft grande , elle a l'air noble ,
elle fe préfente bien ; voila des beautés
qu'on ne défavoue point ; elle a les cheveux
, les fourcils bruns ; des dents admirables
ornent la bouche la plus mignonne
; fon vilage eft un peu long , fes yeux
font bien beaux , fendus , quelquefois tendres
, quelquefois vifs , toujours fpirituels ;
la main, le bras , la taille , tout eft au mieux;
ajoûtons- y l'air du monde , de la douceur,
de la politeffe , de l'efprit , & tout ce qu'on
exige dans la bonne compagnie , fouvent
même , du bon fens , voila Lucinde ; elle
a des défauts , ils fervent à relever fes
avantages. Une autre fois je vous en entre18
MERCURE DE FRANCE.
tiendrai peut- être en Amant , peut - être
en Auteur , elle même en décidera.
Vivant avec elle dans la plus intime
union , je me difpofois à lui offrir mon
coeur ; elle me prévint , elle me crut un
ami folide , elle m'en donna des preuves
accablantes ; j'en ſuis encore pétrifié , lorfque
je me rapelle cet inftant ; je devins le
confident de fes fentiments pour un rival.
Me convenoit- il de m'expliquer ? Je parus
ce qu'on me croyoit , j'allai , même ,
juſqu'à aimer mon rival ; je m'intereſſai
à une affaire qui me défefperoit , puifque
Lucinde en faifoit fon bonheur. Je crus
qu'il falloit établir fi folidement mon amitié
, qu'il ne me refteroit qu'un pas
faire pour la convertir en amour ,
que la paffion qui l'occupoit , feroit finie.
je connoiffois bien mal & le coeur humain
, & les jolies Femmes .
à
lorf
Une feconde inclination fucceda fi
rapidement à la premiere , une troifiéme à
la feconde , que je n'en connus pas les intervalles
; la feconde a duré plus de trois
ans ; il y en a deux que je fuis le confident
de la troifiéme . On voit que Lucinde n'a
pas tous les défauts des jolies Femmes.
Je veux prévenir une quatriéme affaire ;
en voici les moyens ; Lucinde lit vos Jour
maux , Monfieur , ce fut un caprice qui les
SEPTEMBRE.
1751. 19
lui fit demander ; mais il durera , ce caprice
, vos Mercures intéreffent trop pour
qu'on les quitte , comme elle les a pris ;
inferez ma Lettre dans le prochain , elle la
verra , je ferai le témoin de l'accueil qu'elle
lui fera ; peut être me reconnoîtra -t'elle ,
du moins elle m'en fera quelque application
; je lirai dans le fond de fon coeur ,
j'en fuis fûr , c'eft un des avantages de l'amitié
; on a des défauts avec un ami , on
n'en veut point avoir avec ce qu'on aime .
Lucinde eft naturelle avec moi , elle n'eſt
qu'aimable avec mon rival.
Inferez donc cette Lettre , je vous prie ,
je la lui lirai , elle aime à m'entendre
lire. Je m'en acquitte bien , & je crois que
j'y mettrai toute l'expreffion convenable ;
fi mon trouble me trahit , qu'importe , je
veux être inftruit de mon fort ; tel qu'il
puiffe être , je vous l'écrirai , j'y ajouterai
des traits qui deviendront peut -être intéreffans
, & l'hiftoire fera terminée lorsque
je ferai le fujet d'une quatrième confidence
, fourniffez- moi donc au plutôt l'occafion
de dire que Lucinde eft la Fée que
j'adore.
Je vous recommande la difcrétion , vous
me perdriez. Je ne puis renoncer à cette
vertu , quoique préfcrite par la bonne
compagnie. Lucinde eft l'efclave des dé20
MERCURE DE FRANCE.
cences , elle n'y gagne rien , on n'échappe
point au Public ; tous les hommes defoeuvrés
, & foyez fur qu'il en eft un grand
nombre , tous ont des efpérances , tous offrent
leurs foins ; par la maniére dont on
leur répond , ils jugent fi une femme eſt
occupée , l'intérêt les rend clairvoyans ,
ils devinent ; une préférence les outrage ,
ils en feroient furieux , s'ils n'avoient l'efpoir
de rétablir leurs prétentions , ils fe
vengent en attendant ce moment , ils publient
leurs conjectures ; l'avanture la
mieux conduite eft affichée dans la minute.
Lucinde alors fe défefpere , c'eſt
une foibleffe ; je vous ai promis ſes défauts
, je commence à m'acquitter ; celuici
, tout défaut qu'il eft , je le ménage ;
ainfi , Monfieur , de la difcrétion ; qu'on
ignore que la Scene eft dans Paris , il eft
encore d'ufage de vous prier de brûler
ma lettre , mais qu'elle fe trouve dans le
prochain Mercure , je vous rendrai compte
de tout ; vous devinez bien que des capriçes
, des jalouſies , des querelles , orneront
mon efprit . On doit s'attendre à tous
ces contre-tems avec une jolie femme .
SEPTEMBRE. 1751. 21
EPITRE AU SEXE .
B Eau Sexe , vous ne m'aimez pas ,
Et vous avez raiſon peut- être ,
Car pour aimer il faut connoître ,
Et vous ne me connoiſſez pas ;
Si cependant quand on vous aime
On eft digne d'un meilleur fort ,
Beau Sexe , en n'aimant pas de même ;
Affûrément vous avez tort ;
Eh bien connoiffez donc mon ame ,
Et l'ardeur qui pour vous l'enflamme ;
Belles , c'eft à vous que j'écris ,
A vous auffi que je le dis ;
Laidrons , que des efprits peu fages
Parmi nous laiffent pour les gages.
Eh! pourquoi donc ne pas aimer
Quiconqne a l'art de nous charmer
Fúffiez- vous plus laides encore •
Je vous dis que je vous adore
Dans l'une j'aime la beauté ,
L'autre me plaît par ſa gaité ,
Thémire, par un doux caprice ;
J'aime le maintien de Clarice ;
Lucinde , avec fon air coqnet ,
M'amufe d'un joli caquet ;
Ainsi que la maigreur d'Elyſe ,
22 MERCURE DE FRANCE .
Je goûte l'embonpoint d'Orphiſe ,
La petite charme mes yeux ,
La grande me plait encor mieux.
J'aime auffi la brune & la blonde ,
Partant , moi j'aime tout le monde ;
Ah ! j'oubliois ici , ma foi ,
( Meldames , pardonnez le moi , )
Vos féduifantes douairieres ;
Pour être en date les premieres ,
Elles n'en valent guéres moins ,
Et nous leur devons bien nos foins ;
J'en dis autant de la Bigotte ,
De l'efpritée & de la fotte ;
Or donc , Beautés , laidrons chéris ,
Quand on aime , on fçait à quel prix;
L'Amour est un Dieu mercenaire ,
Qui ne vit que de ſon ſalaire ;
Répondez , quel fera le mien
Peut- être méritai-je bien
Qu'en vous aimant toutes , mefdames ,
Senfible à mes feux polygames ,
Le Corps entier m'accordera
Quelque retour , & catera ;
Le corps entier ! ah malepefte ,
Que , fans faire ici le modefte ,
Ce defir foit un peu reſtraint ,
Qui trop embraffe mal étreint ;
Encor fi quelque Ambaffadrice ,
Des dettes du Corps , en ce jour ,
SEPTEMBRE.
23 1751 .
Daignoit le rendre débitrice ,
Et les acquitter à l'Amour,
Contente de fon Ambaſſade ,
fans bravade ,
Soit dit , entre nous ,
Amour , je te la renverrois ,
Ou plutôt je la garderois ;
Ainfi , dans votre aimable Empire ,
Si quelqu'une en vouloit douter ,
Que fans fe le faire redire ,
Elle fe fafle députer ,
Mais , pour tant qu'elle foit jolie ;
Je me raviſe en ce moment ,
Belles on me trouve aisément ,
Mon enſeigne eft à la folie.
Par M. L. V. D. L.
$ 25
ASSEMBLEE PUBLIQUE
De l'Académie Royale de la Rochelle ,
tenue le 28 Avril 1751.
L
E P. Valois , Directeur , ouvrit la
Séance parun Difcours fur les Bibliothéques
publiques , à l'occafion de celle
qu'on fe propofe d'établir dans cette Ville
, & il fit voir » que ces tréfors de
» Sciences offrent à l'efprit & aux ta-
» lens , des reffources affurées , fi l'on
24 MERCURE DE FRANCE.
">
fçait ufer des differens moyens qui ren-
» dent utiles ces dépots de Littérature ;
ce fut fa divifion .
Ce qui a occafionné ce difcours c'eft le
don que M. Richard , Tréforier de France,
a fait de fon cabinet à la Ville , pour fervir
de premier fond à une Bibliothéque
publique. L'Académie qui compte au
nombre de fes Membres ce Citoyen , zélé
pour la gloire de fa Patrie & pour le
progrès des Lettres , a crû devoir lui
payer le tribut de louanges que mérite une
action auffi généreuſe,
M. Valin , Chevalier , lut enſuite un
Difcours , qui a pour titre : Qu'il eft moins
a'ingrats qu'on ne pense.
L'Auteur convient d'abord qu'il y a des
ingrats , il avoue même qu'il n'eft point
d'efpéce d'ingratitude , dont on ne trouve
des exemples ; » mais ces exemples , dit- il ,
font rares , & s'ils font l'opprobre de
» l'humanité , rappellons-nous , pour en
relever l'honneur , ces nobles efforts
» d'une vertu pure , ces traits généreux
d'une vive reconnoiffance , qui ont furpaffé
le mérite & la gloire des bienfaits
les plus fignalés.
S
33
M. V. s'étonne , que le préjugé ait triom
phé de notre amour propre , jufqu'à nous
perfuader
SEPTEMBRE. 1751. 25
le
perfuader » que notre fiécle a fur les précédens
l'odieux privilége de le furpalfer,
» comme fur le refte des vices , & par
» nombre des ingrats , & par le caractére
» de l'ingratitude : on n'entend que des
plaintes , qu'un cri général contre les ingrats.
» Cependant , ajoute- t'il , ces plaintes
font- elles toujours juftes , ou du moins
»ne font-elles point exagérées ? .... Y
auroit-il beaucoup d'ingrats , fi les bien-
»faits étoient fincéres, folides, & marqués
» des caractéres qui en doivent être infé-
» parables pour toucher ? .... Si la re-
» connoiffance eft rare , ou trop mefurée ,
» n'eft- ce point la faute de ceux qui s'en
plaignent le plus amérement , ou parce
qu'ils ufurpent le titre de bienfaiteur ,
» ou parce qu'ils effacent eux-mêmes le
» mérite de leurs bienfaits ?
Dans la premiere partie , l'Auteur , après
avoir obfervé que nul bon office ne mérite
d'être élevé à la dignité de bienfait ,
qu'autant qu'il a une fin honnête , & qu'il
doit être agréable à celui qui le reçoit , rejette
avec indignation » ces hommes of-
» ficieux , qui , toujours prêts à fervir une
jeuneffe infenfée , lui applaniffent la
>> route du vice , & lui fourniffent les
moyens de fe liv er à l'emportement des
B
26 MERCURE DE FRANCE.
33
paflions : ces faux amis , dont le dange
» reux attachement n'offre que de coupa-
» bles fervices : ces indignes protecteurs ,
» dont les mains libérales ne font chargées
»de préfens , que pour furprendre l'inno-
>> . cence & en triompher , &c.
» Eft - il moins pénible d'être redevable
» à un ennemi déclaré , lorfque les fervi-
»ces qu'il rend , font moins l'effort d'une
same généreufe , qui fait les avances de
» la réconciliation , que l'effet d'une po-
39
litique rafinée , qui cache fes noirs def
» feins , ou d'un orgueil réflechi , qui cher
» che à humilier celui qu'il ne peut op-
» primer.... Quelle gêne pour un coeur
naturellement reconnoiffant , de ne pou-
≫voir avec fûreté fe préfenter à fon bien-
» faiteur !
Autre fituation plus fâcheufe peut-être
encore : » celle d'être obligé à un mal-
» honnête homme , à un homme fans pro-
» bité & fans moeurs ; lui marquer publi-
» quement de la reconnoiffance , ce ſeroit
» partager l'opprobre de fa condition ;
» s'en abftenir , c'eft fe charger de toute
» la honte attachée au crime d'ingratitu
» de , & c.
Que fera l'homme vertueux dans une
pofition auffi critique ? » Par les bons offices
qu'il cherchera à rendre en fecret à
SEPTEMBRE . 1751. 27
fon bienfaiteur ... par l'attention qu'il
» aura à publier à propos le bien qu'il en
» a reçus ... Il s'acquittera de toute reconnoiffance
, en même tems qu'il évitera
toute liaison avec lui , & c.
:
·
Il est des fervices , qui pour être
trop
importans , font prefque néceffairement
des ingrats des fervices incommodes qui
privent un homme des douceurs d'une
vie tranquille.... des fervices indifcrets
qui fous couleur d'un zéle ardent , tendent
à pénétrer les fecrets des familles , &c.
L'Auteur paffe enfuite au fecond caractére
du bienfait , & dans le détail , il
foupçonne à tel point les bienfaiteurs de fe
conduire par des vûes intéreffées , qu'il fe
croit enfin obligé de fe demander à lui - même
, s'il n'y a plus de vrais bienfaicteurs.
ود
» Prenons garde , dit - il , à ne rien ou
» trer dans une matiere auffi délicate , &
» ne prêtons point de nouvelles armes aux
ingrats. Oui , il eft de fincéres bienfai-
» teurs . il en eft même , qui , vain-
» queurs du plus jufte reffentiment , ne
» connoiffent point d'autre maniere de fe
» venger.
....
Il avoue encore , » que les bienfaits ,
» quoique, mêlés d'intérêt , méritent une
forte de reconnoiffance ; mais ceux qui
» ont droit de toucher , & qui font toujours.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
» une vive impreffion , font ceux que la
» feule bienveillance inſpire , que l'effu-
» fion de coeur accompagne...
Il ne faut donc pas tenir un compte
exact de toutes les démarches que l'on fait
pour fon ami , & c.
Ceux qui déclament le plus contre les
ingrats , font communément des gens accoûtumés
à vendre leurs fervices.... Eh !
qu'ont-ils laiffé à faire à la reconnoiffance
? & c.
»Des bienfaits attendus trop long- tems ,
» & en quelque forte arrachés , font ils
» d'un prix plus confidérable ? Ici l'Auteur
remarque ce qu'il en coûte à un homme
, qui a des fentimens , de ſe voir réduit
à la néceffité de demander , de réitérer fes
inftances ; les délais mortifians qu'il a à
effuyer.... » Enfin la grace s'accorde avec
»une répugnance marquée : le chagrin eft
peint dans les yeux , la langue tardive
» ne fe délie qu'à regret , & le coeur defa-
» voue la main qui préfente le don , &c.
De pareils bienfaiteurs ont-ils droit de
murmurer contre l'ingratitude du fiécle ?
&c.
» Les vrais bienfaits font diftribués
par
» les mains des graces , & les graces ne fe
» font point attendre.... L'Auteur réunit
en cet endroit les conditions requifes pour
SEPTEMBRE. 1751. 29
rendre les bienfaits aimables & touchans
& paffe ainfi à la feconde partie.
>
Mais il ne fuffit pas de répandre des
» bienfaits , il faut encore les rendre du-
» rables. Les regretter , c'eft mettre la re-
» connoiffance à une trop rude épreuve ,
» & c'eft prefque la même chofe , d'ufur-
» per le titre de bienfaiteur , ou d'en effa-
» cer le mérite.
Après avoir dit , que le bienfaiteur doit
oublier fon bienfait avec autant de foin ,
que celui qui l'a reçu doit s'en reſſouveuir
, M. V. demande , s'il faut que le
bienfaiteur fouffre un ingrat fans fe plaindre.
» Non . Il y auroit , à la vérité , bien
» de la grandeur d'ame à diffimuler l'in-
» jure , plus encore à en réprimer le fenti-
» ment ; mais c'eft un genre d'héroilme ,
» dont la nature humaine n'eft guéres ca-
» pable , & l'on doit accorder quelque
» chofe à fa foibleffe , & c.
Sans prétendre excufer les ingrats ,
monftres qui ne peuvent que faire horreur
, il croit néanmoins que c'eſt aux
bienfaiteurs que l'on doit le plus fouvent
imputer le défaut de reconnoiffance.
» L'orgueil de celui qui reçoit , peut
» bien avilir le bienfait à fes yeux ; mais
l'orgueil de celui qui donne , en exagére
conftamment la valeur : & comme ces
93
B.iij
30 MERCURE DE FRANCE.
» difpofitions les empêchent de convenir
» du prix , il arrive que l'un croit rendre
» avec ufure , tandis que l'autre fe plaint
» d'une injufte réſerve .
» Non , l'ingratitude n'eft point natu-
» turelle à l'homme : il a un coeur fenfible
, difpofé à aimer qui lui fait du
» bien . Dans fa plus tendre enfance , la
» Nature fait en lui l'office de la Raifon ;
la Raifon à fon tour , étoufferoit - elle les
» fentimens de la Nature ? Les peuples les
plus fauvages obéiffent à la loi de la re-
» connoiffance ; la politeffe ne ferviroit-
» elle donc qu'à en fecouer le joug ? Pour
» quelques ingrats' que la Nature & la
»Raifon defavouent, faut- il dégrader l'hu-
» manité ?
La pensée de l'Auteur eft , que les bienfaiteurs
trouveroient toujours de la reconnoiffance
, s'ils ne mettoient pas leurs bienfaits
à trop haut prix...s'ils n'exigeoient,
pas des foins & des affiduités qui dégénérent
en fervitude , & c.
Réglant enfuite la meſure de la reconnoiffance
fur la qualité des bienfaits , il
paffe à un fecond trait , qui en efface le
mérite , c'eft la vanité de les publier.
>> La reconnoiffance n'eft jamais plus
» affectueufe , que lorfque celui qui a reçu
» un bienfait , peut fe flatter qu'il lui a
SEPTEMBRE. * 175 1 . 31
» été accordé par goût , avec diftinction ,
par préference à tout autre.... Si la va-
» nité èn a été le principe , le même inf
» tant qui le voit naître , le voit périr , fem-
» blable à ces fleurs délicates que les rayons
» d'un Soleil trop vif terniffent & deffé-
» chent au moment même qu'ils les for-
» cent d'éclore .
"
Contre ceux qui annonçent ainfi leurs
bienfaits , M. V. ajoute : » il faut qu'il en
» coûte cher à l'homme pour faire du bien ,
» ou qu'il en tire un grand fond de vaine
gloire.... La reconnoiffance devroit
» être le feul hérault qui publiât les bien-
« faits ; mais le bienfaiteur , qui rapporte
» tout à lui , & qui eft trop jaloux de fa
réputation , ne la croit en fureté qu'en-
" tre les mains de la Renommée.
30
39
» Heureux encore ceux qui peuvent juftifier
une telle conduite , car il eft des
» occafions où l'éclat ajoute un nouveau
» luftre au bienfait....
L'amour propre
» du bienfaiteur peut alors triompher fans
danger ; mais s'il ne peut être revelé
» fans attacher de la honte , & c .
و د
ל כ
» On ne divulguera pas des fervices
rendus à un fupérieur , encore moins à
» un grand.... La vanité fe rabat fur l'ins
» digent qu'on a affifté , fur un homme
" que l'on a tiré d'une affaire malheureu-
B111
32 MERCURE DE FRANCE.
و د
fe
» fe... . ainfi , on n'a foulagé l'un qu'aux
dépens de fon honneur , & l'on n'a fauvé
la réputation de l'autre ,, que pour
» donner le droit de la flétrir .... Bien-
» faits onéreux ! trop capables de faire dé-
» tefter la main cruelle qui ne fait ceffer
» des befoins , qu'en arrachant le voile qui
» les tenoit cachés , & qui ne conſerve la
» victime que pour augmenter fon tour-
» ment.
"
De là , il n'y a pas loin aux reproches ,
dont l'effet eft d'anéantir les bienfaits ,
il faut néanmoins diftinguer du repr
» che le déplaifir d'avoir obligé un indigne....
lorfque l'ingrat viole tout à
» la fois , les loix de l'amitié & de la reconnoiffance
, il s'éleve dans le coeur de .
» l'ami outragé des troubles , qu'il n'eft
» pas en fon pouvoir de diffiper , & c.
Que fera-ce fi le bienfaiteur , par l'amertume
de fes reproches décele le deffein
qu'il a formé d'exercer un pouvoir
defpotique fur celui qu'il a obligé ? ...
Celui - ci , à l'exemple de ce Romain , fauvé
des fureurs du Triumvirat , ne feroit- il
pas en droit de lui crier fans ceffe : » livrez-
moi à Céfar ? n'avez vous confer-
»vé mes jours que pour me rendre la
» vie infupportable ? ..... Lâche , je ne
» veux rien vous devoir , remettez - moi
»dans mon premier état , &c .
SEPTEMBRE. 1751. 33
L'Auteur conclut , que des hommes que
l'on force d'être ingrats , font moins coupables
que leurs bienfaiteurs , & prétend
que fi l'on retranchoit du nombre des
hommes accufés d'ingratitude , ceux que
l'on pourroit légitimement excufer , on
demeureroit d'accord qu'il eft moins d'ingrats
que d'injuftes bienfaiteurs.
Le titre de ce Difcours , dont le fond eft
pris de Seneque , préfente d'abord l'idée
d'un paradoxe , & l'Auteur le reconnoît ;
mais de la maniere qu'il a traité fon fujet
il paroît s'être renfermé dans les bornes
de l'exacte verité. Peut-être exige - t'il trop
des bienfaiteurs ; mais il n'eft pas moins
févére fur les conditions de la reconnoiffance.
C'est par où il finit , en excitant par
les plus preffans motifs , d'un côté, à verfer
des bienfaits , & de l'autre , à fuppléer à
l'impuiffance même de les payer , par la
vivacité & l'affiduité de la reconnoiffance.
Ce difcours fut fuivi de quelques réflexions
critiques fur l'efprit & fur le goût ,
par M. l'Abbé de Rouffy , Aumônier en
Dignité du Chapitre.
Après une peinture affez vive des effets
que produit la préference que l'on donne
à l'efprit , l'affectation que l'on a de met-
B v
34
MERCURE DEFRANCE .
tre de l'efprit par tout , il demande ſi c'eſt
fans raifon qu'on fe plaint que l'efprit ,
» comme un brillant nuage , fert tous les
jours à obfcurcir le goût ; que l'on craint
l'efprit comme le dangereux rival du
goût , & l'ennemi fous lequel il fuccombera
à la fin.
99
99
>>
Ce que je crains , c'eft ce funefte guide * ,
Qui du chemin cherche à vous détourner ,
Et vous conduit à votre fepulture
Par des chemins de fleurs & de verdure.
» Il feroit donc à fouhaiter , qu'une
» main habile touchât à cette partie de la
» Rhétorique , pour former une méthode
» qui fût comme l'Art de l'efprit , l'Art de
» le gouverner : Et premere & laxas feiret
darejuffus habenas , &c.
» Le vrai principe du goût feroit- il
d'obliger l'efprit à fervir , & d'empêcher
qu'il ne joue ? Ce n'eft pas fon fervice
´» qu'on rejette , c'eft feulement fon jeu
» que le goût réprouve , ce jeu par lequel
» il féduit , avec je ne fçais quel éclat
qu'on doit , pour ainfi dire , laiffer paf-
»fer , pour voir fi la raifon vient après
"
>>lui , & c.
*
» Que ce principe feroit fécond en ré-
Rouffeau.
SEPTEMBRE . 1751. 35
gles fûres & aimables ! L'efprit & la rai-
» fon reprenant leur place , tout fe conci-
» lieroit à merveille. Cette glace pure &
" paifible de la Nature & de la Raifon fe
» remettroit toute devant nos yeux , &
» nous n'irions plus la mettre en pièces ,
» pour nous féliciter enfuite , comme fi
» nous avions multiplié nos richeffes
» ce nombre infini de petits miroirs in-
» formes , avec lesquels nous avons crû
» mettre tout en mignature , & en petits
portraits racourcis , fins & délicats ,
»
» & c .
"
par
" Ce n'eft pas chofe fi difficile que de
montrer de l'efprit , de l'efprit tout pur,
» au moins pour ces perfonnes que la
Nature n'a point jette trop bas , ou fi
» vous le voulez , pour ces gens d'esprit
qui n'ont pas le courage de mieux faire ,
» & qui dans une douce pareffe trouvent
» à moins de frais de quoi briller , mieux
» peut-être que s'ils euffent tenu la route
» pénible du beau .... Comme une fem-
» me , qui pour peu qu'elle ait de traits ,
» fçaura bientôt avec fon rouge & les couleurs
repréfenter la beauté , furtout à ne
לכ
» pas fe laiffer
voir
de près , car c'eft
auffi
» le fecret
de ces gens
à efprit
; ils s'écar-
» tent
adroitement
, ils n'aiment
point
le
» chemin
droit
& battu
; vous
vous
écar
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
» tez infenfiblement avec eux , & il leur
» eft facile , alors qu'on ne les tient plus
» que foiblement par le fentiment du natu-
» rel & de la Raifon ,de vous en impofer ,
» & de vous faſciner les yeux , &c .
و د
Pour développer ma pensée , continue
l'Auteur , » Préfentons des beautés natu-
» relles , puis voyons i l'efprit y ajoute-
» teroit heureuſement du fien . Lifons la
mort de Déjanire dans Sophocle , &
» dans Virgile , celle de Didon.
מ
Après avoir donné la Traduction de ces
deux beaux morceaux , M. L. D. R. reprend
ainfi : » Quelles peintures vivantes
» & animées dans le Grec & dans le Ro-
» main ! Quels traits touchans & attendris ,
» amenés, comme' par la main de la douleur
» même ! Tout efprit importun eſt écarté
» avec foin , pour ne laiffer que l'expref-
» fion naïve & pure de la douleur , fans
» aucun mêlange . Admirables encore l'un
» & l'autre par cette harmonie favora-
» ble qui n'embarraffe pas la douleur , mais
qui , comme une compagne attriftée elle-
» même , la feconde , pleure avec elle , &
lui prête jufqu'à fes fyllabes plaintives !
» Mais encore , quel autre que Virgile ,
» auroit ofé retoucher un tableau qui fem-
» bloit achevé ? Quel autre l'eut fait avec
» fuccès ? Après que Didon eft tombée du
SEPTEMBRE . 1751 . 37
ور
" coup.nortel , ce Poëte imagine cette
Prineffe infortunée avec un refte de
» vir; elle ouvre fes yeux appefantis , les
» fuleve vers le Ciel pour en voir la lumiere
, & les referme enfuite en foupirant
, après l'avoir apperçue , car ce beau
» vers dit tout cela , & avec une cadence
qui fcule femble former l'image : Quafivit
coelo lucem , ingemuitque reperta , fenti-
» ment fi naturel à une Princeffe autrefois
» fi vertucule , qu'un malheureux amour
» faifoit périr ainfi.
▲
»
"
» En pareille circonftance , Senéque eût
peut- être fait parler cette Princeffe à fon
perfide , comme fi elle l'eut vû encore ,
» & de quelle fuite d'horreurs n'eût-il pas
» enflé fon ftyle ? Inutiles efforts . Auroiton
pû lui dire tout l'efprit du monde
» ne fert de rien , à qui s'eft une fois écar-
» té du naturel & du vrai.
» Dans le génie de Lucain , Didon au-
» roit tourné des yeux enflammés vers le
» Ciel, Dix beaux vers ne lui euffent rien
» coûté fur cette idée. Dieux cruels ! Ciel
impitoyable ! C'eft le crime des Dieux...
» Senéque & Lucain avec leur abon-
» dance , auroient montré fenfiblement
» que l'efprit feul ne fuffit pas , qu'en fe
» mettant à fon aife , & en prenant tout le
» terrein qu'on veut , on peut dire des
3S MERCURE DE FRANCE.
ל כ
де
» chofes médiocrement bonnes & brillan
» tes à l'excès ; mais jamais celles ue de-
» mande une idée jufte & dominante, qui
»feule rend tout le pathétique de la fua-
» tion , car la raison pour marcher n'a fʊŋ-
» vent qu'une voie , & c'eſt dans cette voie
qui fe retreffit,que l'efprit ignore ou qu'il
» craint , comme ennemi du joug & de la
régle ; c'eft dans cette voie que le génie
feul peut marcher avec Virgile , qui
» femble tenir dans fes mains la baguette
» enchantée , qui frappe fûrement la Na-
» ture , & la fufcite à fon gré , &c.
>>
"
99
» A la trifte & inutile facilité qu'il y a
de déployer de l'efprit , oppofons la dif-
» ficulté de faire quelque chofe d'achevé ,
» car tout ce qui ne va pas là , ou qui n'en
approche pas , ne peut mériter notre ad-
" miration , & c.
"
»
» Examinons de près le commencement
» de l'Ode de Rouffeau , priſe du Pfeaume
" 18, & comparons - le à fon original . En
» choififant ce Poëte & une fi belle Ode ,
je n'en prouverai que mieux ce que j'ai
avancé , lorfquè de deffous une main fi
» habile , on verra le vrai beau fortir avec
" tant de peine , car , à Dieu ne plaiſe ,
» que je veuille rabaiffer ĉe Poëte fublime ,
cet incomparable Maître de la Poëtic
Françoife , qui rejette avec une fagefle
SEPTEMBRE . 39 1751.
» infinie tout ce qui étincelle , travaillant
toujours fur un fond de raiſon qu'il
» éclaire d'une lumiere paifible .
37
» Le Poëte François commence ainſi ,
» les Cieux inftruisent la terre , &c . Dans
» les trois premieres ftrophes , n'y a - t'il
» rien qui faffe de la peine : Tout ce que
leur globe enferre , cette harmonie qui rés
»fulte , cette voix de la Nature qui se fait
» entendre aux yeux , le Soleil environné de
» lumiere , comme fi l'on pouvoit dire que
» l'Océan eft environné d'ean ; cette com-
» paraifon d'un époux qui fort brillant &
nradieux dès l'aube matinale , n'y a- til
» rien d'embarraffé dans ce fublime Canti-
» que , dans ce Concert magnifique , dans
» cette harmonie divine , idées d'ailleurs
»fecondaires , qui tiennent le milieu
» entre la defcription & la peinture ?
» David peint tout autrement , lorfqu'il
>> dit :
» gneur.
» Les Cieux publient la gloire du Sei-
Leur vafte étendue montre la
main puiffante qui les a formés. Cette
gloire , le jour l'annonce comme par un
» écho * redoublé qu'il renvoye de toutes
* La Traduction feroit littérale , en difant ( cette
gloire , le jour la reluit & la rayonne de toutes
parts ) s'il étoit permis de faire actifs ces deux verbes.
40 MERCURE DE FRANCE.
39
parts. Suivie de fes aftres , qui fe fuccé-
» dent , la paifible nuit la décrit & la trace
» en filence . Ces caractéres font lifibles
» à tout l'univers ; cette voix réſonne &
» retentit jufqu'aux extrêmités de la terre .
» Le Seigneur a donné les Cieux pour pa-
» villon au Soleil , qui y paroît , comme
» un époux fous fon dais , orné de fa plus
»belle parure . Il s'élance à de
pas géant
» pour fournir rapidement fa carriere . Au
plus haut des Cieux il l'a commencé , il
» la terminera au plus haut des Cieux ;
rien ne pourra fe défendre de fes vives
>> ardeurs....
Quatrième ftrophe.
Le Soleil à fa préfence ,
Semble fortir du néant.
» Quelle raviffante image ! Le Poëte ne
» la doit qu'à lui feul . Mais ne feroit - elle
point déplacée ? Après tous les corps céleftes
, après le Soleil , fe levant brillant
» & radieux , ne vient- elle point trop tard ?
" Tout le refte de l'Ode femble fe reffentir
» de cette belle image qui a une fois
» échauffé le Poëte.
Poëfie parfaite , mais pourtant foible ,
en comparaifon du Poëte animé qu'elle
veut rendre. Ne nous en prenons toutefois
SEPTEMBRE 1751. 41
qu'à l'infuffifance d'une Langue plus ingrate
, & au dur efclavage de la rime qu'il
faut aller chercher avec bien des détours .
Il me femble que je vois ce fameux Poëte ,
fe plaignant dans cette impuiffance , comme
le Dioméde d'Homére , en voyant devant
lui ie char qui alloit lui enlever le
prix de la courſe...
M. la Faille , Contrôleur des Guerres ,
lut auffi un Mémoire fur les differentes.
efpeces d'huitres des côtes de la Rochelle,
pour fervir à l'Hiftoire Naturelle du Pays
d'Aunis.
» De toutes les productions de la Mer ,
» dit M. L. il n'en eft point qui mérite
» dans l'Hiftoire des Coquillages , une
place plus honorable & plus diftinguée
que les huitres, ces tréfors épars fur les cô-
» tes de notre Province , & dont la Nature
» ne favorife que certaines contrées ; les
» charmes puiffans de leur faveur ont fub.
jugué, pour ainfi dire, le gout du monde.
" entier ; toutes les nations les reconnoif-
» fent pour les fouveraines des Mers ...
ود
» La France les éléve fur les côtes de l'O-
» céan & de la Méditerranée ; le Médoc ,
» les côtes de Dieppe , & le Pays d'Au-
» nis , nous offrent en elles le plus gra-
» cieux & le plus délectable de tous les
Coquillages.
"
42 MERCURE DE FRANCE .
>
Mais comme fi les hommes étoient
moins faits pour connoître que pour fentir
, livrés au plaifir flateur de ce mets délicat
, ils n'ont guéres penfé à développer
fa nature ; les anciens qui devoient tout
ébaucher pour laiffer aux modernes l'honneur
des progrès & de la derniere main
n'ont fait qu'effleurer cetre matiere; parmi
eux l'on n'excepte Ariftote & Pline , lès Aureurs
des derniers âges , qui les premiers fe
font exercés fur ce fujet, n'ont pas porté bien
loin leurs recherches . De ce nombre font
fans doute Alexandre Rondelet & Ruiske ;
ils ont plus écouté le penchant naturel de fe
faire un nom , en confiant au burin les nombreufes
& brillantes productions de leur cabinet,
qu'ils n'ont été flattés de la gloire de
tirer la Nature du cahos qui l'envelope.
Après l'étymologie de l'huitre , l'Auteur
entre dans la defcription exacte de ſes écailles
, de leur forme , de leur jeu , du mufcle
tendineux qui les réunit & fupplée à la
charniere , des avantages que la Chymie &
les Pays Orientaux ont coûtume d'en tirer :
à ces légers détails en fuccedent de plus
recherchés fur les differentes couches qui
font le compofé fingulier de l'étui où l'animal
eft contenu. » C'eft , dit M. L. ,
» dans les interftices & par les conduits
invifibles de ces couches lameufes que
SEPTEMBRE. 1751. 43
"
و ر
» circule le fuc nourricier & marin qui
>> entretient le vif de l'écaille & qui va fe
dépofer enfuite dans un petit réservoir
» ou enfoncement , ordinairement plus
→ commun à la valve inférieure qu'à la fupérieure
; les mauvaites qualités de fon
» eau âcte & croupiffante font retenues
» dans ce petit détroit par une espece de
» talc tranfparent & fort mince , qui re-
" gue fur toute la furface interne des deux
pieces , & c . Le Pay sd'Aunis offre plufieurs
elpeces d'huitres , la verte , celle de
niceuil , la commune , & l'huitre de drague
; les deux autres dont nous ne faifons
aucun ufage , dit M. L. , » par le goût
» amer & mal fain qu'elles portent tou
» jours avec elles , refteroient presque
» dans l'oubli , fi la fingularité de leur for-
» me l'orient de leurs écailles ne leur
» donnoient une place honorable dans
» l'Hiftoire des Coquilles curieufes , &
quelquefois même diftinguée dans les
» differens cabinets des Naturaliftes , fous
» les noms bizarres de crête de cocq & de
pelure d'oignon: la premiere ne differe en ce
Pays - ci des efpeces ordinaires que par une
forme plus petite , triangulaire, & une couleur
moins foncée ; les côtes de Repentie ,
de Châtelaillon & de Lozieres produifent
des fecondes avec aflez d'abondance , pour
»
44 MERCURE DE FRANCE.
une en trouver tantôt la nacre dominée par
teinte légere de feuille morte , tantôt par
un rofe pâle , & le plus fouvent par un
verd de mer , fort gai .
>
» A la defcription de ces coquilles pré-
» cieuſes fuccéde celle de l'huitre verte.
» Cette huitre , dit l'Auteur , la plus eſti-
» mée de toutes
n'eft pas un par bien-
» fait de la Nature ; nous entrons en part
» avec elle de l'avantage qu'elle nous pro-
»cure ; fes mains libérales nous fourniffent
» la matiére , notre induſtrie & nos foins
» l'améliorent .... Les qualités fupérieu-
» res que le hazard nous a fait découvrir
dans ce coquillage , & qu'on ne pouvoit
» naturellement attribuer fur certains pa-
» rages qu'aux fources d'eaux - douces , nous
» ont fourni l'idée d'en faire un fujet de
» culture ... . M. L. rapporte enfuite les
moyens employés à cette opération , & au
lieu des réfervoirs ordinaires en propofe
un moins difpendieux , plus fùr , & non
moins utile , de toutes les efpeces qu'on
peut parquer il confeille les communescomme
les meilleures ; le tems , la façon , la
grandeur & la fituation de l'huitre font ,furtout,
l'objet de fes foins & de fon attention ;
à cette culture , il compare celle qui eft d'u-.
fage à la Chine , & fait voir que le climat
& l'efpece font fans doute les raiſons
SEPTEMBRE. 1751. 45
qui les égalent à tout ce que nous avons de
plus délicat en ce genre , puifque la maniere
bizarre & des plus négligées qu'on y
employe , ne pourroit ici que les dégrader
infiniment. A la façon de pêcher l'huitre ,
l'Auteur fait fucceder quelques réflexions
fur les qualités requifes à ce coquillage ,
pour le prendre en fon vrai point de bonté
; mais file talent de cultiver ces poiffons
femble être le partage des habitans des
Ifles circonvoisines , M. L. obferve qu'on
n'en doit pas être furpris ,puifque d'un coté
leurs marais leur en fourniffent un moyen
facile , & que de l'autre les foins qu'ils y
apportent font moins ménagés & plus
abondans ; il ajoute que fi la Rochelle
ne jouit pas d'un pareil avantage , ce
n'eſt que dans fa feule négligence qu'on
en doit chercher la caufe , ce qui paroît
affez prouvé par les nouveaux fuccès des
habitans de Lozieres , qui ont visiblement
augmenté le revenus & la bonté de leurs
huitres , à mesure qu'ils ont jugé ce coquillage
plus digne de leurs attentions ,
& c.
» L'huitre verte , dit l'Auteur, a pris fon
» nom de quatre couches ou feuillets inté-
» rieurs d'un verd foncé renfermés
>> entre les deux lévres d'une espéce de frai-
» fe qui les environne : on a douté long-
"
46 MERCURE DE FRANCE ,
fi l'on devoit cette nouvelle ef-
»pece à la Nature ou à l'Art , & ce n'eft
» tems
qu'au flambeau des obfervations que cet-
» te incertitude s'eft diffipée : on a vû en
» effet l'Art, cet ingenieux Prothée , triompher
de fa rivale , & par de fublimes ef-
» forts donner la derniere main à une pro-
» duction qu'elle n'avoit qu'ébauchée ....
Il eft vifible par là que les eaux tempérées du
réfervoir produifent dans les huitres tranf
plantées ce changement de nature. Celles
de Nicuil ainfi nommées du Bourg près
duquel s'en fait la pêche , n'ont pû jufqu'à
préfent acquerir ce dégré de perfection ,
par le feul défaut de foins néceffaires , ce
ce qui n'empeche pas que la douceur de
leur eau ne leur faffe des partifans , au
point de les préferer aux précédentes :
elles font ordinairement couvertes d'une
croûte étrangere, & ce font prefque les feules,
Les mouffes , le fart , les vermiffeaux &
les glands de mer de la petite efpéce , s'y
attachent , furtout , en fi grande quantité ,
qu'ils ont abforbé affez fouvent la couleur.
Après cette feconde efpece , vient celle
des huitres , appellées communes ou huiftrats
,dont labonté feroit négligée à caufe de
leur petiteffe , fi elles ne paroiffoient dans
une faifon où les autres font interdites .
L'huitre de drague , quoique d'une grof.
1
SEPTEM B R E. 1751. 47
feur énorme , eft de toutes la moins eftimée
pour être mangée crue ; mais le feu en
change tellement la mauvaife qualité
qu'elle a pour ainfi-dire le privilége exclufif
de faire l'affaifonnement des mets les
plus délicats.
"
"
» Les habitans d'Onondes & de Marfilly
, livrés à la pêche de la drague , dit
» M.L. la font d'une façon affez finguliere
pour mériter qu'on la faffe connoître. Ils
» fe fervent d'un inftrument de fer , lequel
fait paffer fon nom à l'eſpèce d'huitre
» qu'il tire du fond des eaux : cette ma-
» chine eft composée de cinq piéces;la pre-
» miere eft une lame platte & tranchante ,
» a
pofée en bizeau , ou dans un fens obli-
" que à deffein de lui faire ratiffer le fond
» de la mer & d'entraîner tout ce qu'elle
» rencontre . Cette piéce principale eft
» foutenue en forme de traverſe par un
» demi cercle applati ; trois branches , de
» l'épaiffeur d'un pouce & de trois pieds &
» demi de longueur, dont deux s'attachent
» aux parties latérales , & l'autre au centre
»du demi cercle ,vont fe réunir à un anneau
qui les embraffe & dans lequel l'inftru-
» ment joue avec facilité ; fur le derriere
» de la machine s'applique une espece de
poche , ou filet de cordages affez court ,
» dont les mailles font laffées fur un carré
"
"
و د
48 MERCURE DE FRANCE.
» de deux pouces de largeur » . Pour remédier
au fréquent entretien & au grand
inconvenient de ce filet , M. L. en propofe
un autre qui femble réunir un double
avantage : Un petit batteau, qu'on nomme
Filadiere , eft employé ordinairement à la
manoeuvre de cette pêche.
De cette defcription paffant à la génération
de l'huitre , il remarque que c'eft
à la fuite de quelques changemens douloureux
qui altérent même jufqu'au vif de l'écaille
, & dans le tems des chaleurs , que
ce poiffon fe délivre d'une humeur laiteufe
, laquelle paffe par differens degrés
d'accroiffements , avant de laiffer entrevoir
les deux écailles renfermées dans le
centre de fon enveloppe ; que cette maſſe
glaireufe eft , fuivant le témoignage de
M. Deflandes , auparavant vivifiée par
ces petits vers rougeâtres , dont elle fourmille
en cette faifon , & que les huitres
que l'on trouve attachées en differens cli
mats aux branches d'arbres qui bordent les
côtes les plus ftériles de la mer , ne font
que la conféquence naturelle du frai
qui y a été tranfporté par le vent & les
flots ; fi ce prodige peut attirer notre attention
, rien ne doit mieux la mériter) que
les perles fi ordinaires & fi communes dans
les huitres de cette contrée ; le tems de
leur
SEPTEMBRE. 1751. 49
•
leur recherche , leur forme , leur fitua
tion dans l'huitre, & l'efpece la plus propre
à les produire , n'échapent point aux yeux
de notre Obfervateur ; les découvertes
ont été jufqu'à tirer de l'obfcurité une efpece
de camme , connue ici fous le nom de
moule que l'on pêche en differens endroits
de la Charente , & dont la beauté ,
la fineffe , l'eau & la groffeur des perles
pourroient le difputer aux Orientales , &c .
il réfute enfuite quelques fables mifes par
les anciens , fur le compte de certains
Cruftacés , fort friands d'huitres , & qui
pour parvenir plus aifément à leur fin ,
embarraffent le jeu des écailles avec l'obftacle
ou la réfiftance de quelques petits
cailloux qu'ils ont foin d'y jetter.Les expériences
du célébre Auteur déja cité fur le
phoſphore dont les huitres font pourvues ,
je trouvent confirmées & même étendues à
quelques autres coquillages, où cette vérité
fe manifefte plus fenfiblement. M. L. parle
enfuite de ces maffes énormes , de ces bancs
prodigieux d'écailles d'huitres à demi
pétrifiées , qui fe trouvent près de l'Abbaye
de Saint Michel en l'Herm , à une
lieuë des côtes de la mer ; il finit par
une defcription anatomique , très détaillée
, du méchaniſme fingulier de ce poilfon.
so MERCURE DE FRANCE.
La chair de l'huitre , dit-il , eft molle
& gelineufe ; elle renferme trois parties
principales , & affez diftinctes pour mériter
d'être détaillées : on les connoît fous le
nom d'antérieure , de moyenne & de poftérieure.
La premiere fe trouve du côté de la
bouche , & n'eft , en partie , qu'une efpece
de fraile tranfparente , & quoique
mince , affez dure , qu'on nomme les lévres
, dont la fupérieure déborde & pafle
de beaucoup l'inférieure ; au travers on
apperçoit une infinité de veines lactées
fenfibles & bien marquées , qui coupant la
circonférence de ces deux membranes dans
un fens opofé , d'un côté viennent fe
perdre
dans un rebord fillonné , chargé de
deux cordons de petites cornes ou éminences
noires , qui jouent par differens mouvemens
fur leurs contours dans une eſpece
de cavité où elles font régulièrement
enfoncées , tandis que de l'autre elles vont
fe joindre par le milieu à la partie moyenne
, & par les deux extrémités le réunir
au fac de l'huitre , à laquelle s'attache la
droite , & que la gauche couvre & renferme
dans une efpece de capuchon mobile.
A fuivre l'analogie des maffes les plus
informes & les plus extraordinaires , avec
les corps les plus réguliers, on eft accoâruSEPTEMBRE.
1751.
sx
mé d'y trouver tous les jours une fi grande
convenance , qu'on ne fera pas furpris
de la reffemblance parfaite de cette partie
de l'huitre avec le mézentére des autres
animaux. Dans leur intérieur elles embraffent
& renferment quatre couches
moins fortes , plus légeres , chargées , &
tiffues d'une multitude de tuyaux parallelles
faifceaux, comme autani de rayons
par
partant du centre ; vertes dans les huitres
qui portent ce nom , obfcures ou tanées
en toute autre efpece ; leurs bords minces
& fragiles fe renforcent en remontant à
leurs attaches qui fe terminent intérieurement
à quatre replis ridés. Les deux ex-,
ternes joints aux membranes des lévres .
dont elles fuivent , en partie , réguliérement
le contour , & dans un point qui les
partage avec affez d'égalité , font toutefois
affez diftantes pour laiffer un eſpace.
vuide entr'elles & la partie moyenne , ce
qui forme un vrai finus , lequel rétréciffant
toujours , fe perd d'un côté fur le
derriere des replis, & de l'autre fe décharge
dans une ouverture fort large , occafionnée
par les deux bords de la fraife. Sur le
coté droit finiffent en fe réuniffant par un
ligament immédiat avec les lévres , ces
quatre feuillets , qui de l'autre vont fe perdredans
le fond du fac ; l'ufage de ces dif-
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
ferentes couches paroit réunir un double
avantage qui fert aux huitres , foit pour
fe décharger d'une humeur dont le trop
Fong féjour leur eft funefte , foit pour
afpirer un nouveau fuc : en effet ce n'eft
pas feulement entre les interftices ou féparations
qui divifent ces pellicules membra
neufes , lefquelles leur tiennent lieu &
font l'office des poulmons , & que l'huitre
abaifle ou éleve , retire ou étend à ſa volonté
; mais c'eft principalement fur le cordon
de la fraife que fe diftingue parfaitement
une infinité de petits fuçoirs , uniquement
deftinés à pomper ( je penfe ) l'eau
de mer , le fuc des petits animaux , des
plantes , & furtout de certains grains de
terre limoneufe , qui viennent fe perdre
quelquefois dans ces précipices , & qu'elles
rétiennent alors avec facilité en raprochant
ou contractant , fur elles-mêmes ,
les feuillets entre lefquels la proie fe trouve
ensevelie .
Le centre que nous avons nommé la
partie moyenne , & qui partage l'antérieure
& la postérieure , eft occupé par un gros
ligament , nommé Spondile ; c'eft un cal
tendineux & ovale, compofé d'une infinité
de fibres droites , qui paroiffent réunies
& collées enfemble , dont la partie du
devant est beaucoup plus blanche & plus
SEPTEMBRE. 1751. 53.
molle que celle de derriere , & dont les
deux faces oppofées vont fe terminer vers
le centre des valves , à une attache immédiate
avec la coquille même ; la liber
té qu'il a de faire jouer les piéces de l'hui→
tre , foit par l'attention de toutes fes fibres
réunies , foit par la puiffance fuffifante
de quelques paires détachées , paroît cependant
bornée à l'étendue d'un pouce
ou environ ; & vouloir l'obliger de la porter
plus loin , ce feroit non feulement le
priver des voyes de l'élafticité & de la
compreffion , mais encore fait périr l'animal
,
Une obfervation des plus importantes, &
qui cependant n'a pas frappé les yeux des
Obfervateurs,m'a fait découvrir une vérité ,
trop de fois répétée pour en pouvoir douter
tous ceux qui ont hazardé quelques
conjectures fur les huitres , ont bien à la
vérité fait mention de ce cal nerveux ;
mais dans fes differentes fonctions , ils
ont étendu fon pouvoir au de là de fes
bornes ; il n'en eft pas de ce coquillage
comme de tous les bivalves , tels que les
moules , les cammes , les tellines , les
coeurs & les peignes , qui ont la facilité
d'ouvrir de quelque côté qu'on les
tourne , la piéce fupérieure de leur étuit ;
mais dont l'inférieure trouve toujours
Cij
54 MERCURE DE FRANCE .
dans la matiere qui les fupporte , un point
de réfiftance , affez folide pour être immobile
, & détruire entiérement la liberté
qu'on avoit jufqu'à préfent accordée au
jeu des deux pièces. L'huitre differe des bivalves
ordinaires , en ce que fon écaille
fupérieure peut, à jufte titre, paffer plutôt
pour le toit ou la couverture de fa maifon
que pour une portion égale ; auffi eft- elle
la feule fufceptible de mouvemens , & qui
obéiffe toujours à la preffion du gros ligament.
Quand nous voudrions renverfer les
deffeins de la Nature,& prêter à la foffe qui
reçoit entiérement le corps du poiffon
le même dégré d'harmonie , de jeu & de
reffort, mille objets frappans s'éleveroient
contre nous , pour nous convaincre que
cette puiffance fupérieure & indépendante,
a fes droits , & qu'on ne peut les violer
fans injuftice : la vérité en eft fi fenfible
qu'il fuffit d'obferver que l'huitre a un fens
néceffaire & indifpenfable pour être pri
fe , que fans cette attention , elle perd en
peu
".
de tems cette eau falutaire qui en entretient
la fraîcheur , & que de toutes celles
que le hazard nous prefente réunies ,
foit enſemble , foit au rocher , elles y font
toujours inviolablement attachées par la
partie immobile du dos ou de la boffe.
La derniere partie , ou la poftérieure ,
SEPTEMBRE. 1751.
55
que l'on nomme communément le fac , eft
én effet un corps affez irrégulier pour la figure
, contenue dans une espece de poche
formée par la pellicule mince & tranfparente
des levres qui viennent l'envelopper
, & qui tient à la partie moyenne par
le milieu , & à la fraife par les extrémités
du côté qui les touche ; une membrane
blanche , molle , de l'épaiffeur d'une ligne,
dans quelques endroits moins forte & plus
fluide en quelques autres , cache & contient
en foi une autre matiére marbrée , affez
ferme,d'un jaune ou d'un brun obfcur , fuivant
l'âge & les afpects , que nous foupçonnons
être les inteftins , & qui après:
avoir regné fur les deux faces internes en
forme de couche , laiffe reparoître la pellicule
blanche dont nous venons de parler :
c'eft fans doute de cette liqueur épaiffic &
coagulée que fort dans la faiſon l'humeur
laiteufe qui perpétue l'efpece & produit la
femence. Dans le centre du fac fe trouve
une petite cavité , tapiffée d'un cartilage
fouple & cendré , qui renferme en foi une
matiere vifqueufe & fort claire ; plus loin ,
mais toutesfois féparé de cette partie &
du Spondile par un jufte milieu , fe préfen--
te un petit réſervoir en forme de lozange,
bouché fur fes deux faces , & qui contient
une eau de même nature que la précéden-
C iiij.
56 MERCURE DE FRANCE.
re , dans laquelle nage à fon aife un petit
corps noirâtre ou goutelette de fubſtance
foncée , d'une legere épaiffeur & toutefois
affez liquide pour prendre quelque
forme qu'on lui veuille donner. Enfin de
l'enveloppe même du fac , quelque peu au
deffus de l'endroit où viennent aboutir
les feuillets pulmonaires , fortent quatre
languettes affez épaiffes , pointues , d'une
matiere blanche chargée de ramifications ,
dont les bords paroiffent tant foit peu dentelés
& fufceptibles de mouvement , d'uſages
& de fonctions , qui feront probablement
prefque toujours inconnus.
Après ce mémoire M. Girard de Villars ,
Docteur en Médecine , Correfpondant de
l'Académie des Sciences , en lur un autre
contenant la defcription anatomique d'un
monftre .
La Nature eft généralement par tout uniforme
dans fes opérations ; affervie à une
éternelle répétition de mêmes actes , elle
Le prête docilement aux vûes de la Providence
. Deſtinée à travailler au regne végé
tal & au regne animal , dans l'un elle remplit
avec précision les modéles crayonnés
par la main du Créateur ; dans l'autre , elle
développe les germes ; elle transforme en
mafle réguliere les abrégés de nos corps,,
SEPTEMBRE.
1751. 57
& donne de la confiſtance à de légers Atőmes
, qui n'étoient encore que la plus petite
maniere d'Etre.
Cependant la Nature s'écarte quelque
fois de la route commune ; foir qu'elle
heurre dans fes caprices les loix générales ,
foit qu'elle foit forcée d'obéir à ces loix ,.
dont tous les refforts ne nous font pas connus
, il femble qu'elle fe plaiſe à former
de tems en tems des tous bizarres &fingu
Liers: On diroit qu'un goût de nouveauté:
la prend , qu'elle fe permet des licences ,
& que ne pouvant fouffrir de s'exercer en
nuyeufement fur des fujets , toujours les
mêmes , elle va chercher dans les Mondes,
poffibles des Etres extraordinaires , qui
deviennent pour le nôtre un fpectacle &
un objet d'étonnement. Teleft , Meffieurs,,
le Monftre dont je vous préfente la defcription
anatomique.
Ce Monftre appartient en quelque forte
aux. Cyclopes ,. ces . hideux habitans du
Mont Etna , lefquels . n'avoient qu'un oeil
placé au milieu du front , & que Vulcain
employoit à l'attelier où fe forgeoient less
foudres du Souverain des Dieux..
On a voulu placer ces hommes chimé
riques dans la claffe des hommes réels
& on a cru-les retrouver dans les Arifmar
pes de Lycofthene & d'Aldrowande ; male
Cw
5-8 MERCURE DE FRANCE .
gré ces témoignages , nous ne les renverrons
pas moins au pays des Fables avec les
Dragons & les Hypogriphes , fortis de l'i-
´magination de nos Romanciers.
par
Les vrais Monoucles ne le font que par
accident ; la confufion & le déplacement
des parties ; par une pofition de :
l'ail infolite , ronde , ovale , triangulaire ,.
nazale , labiale , fternale , brachiale , occipitale,
épigastrique ; nous avons des exemples
fous les yeux de toutes ces efpeces de
Monftres .
Le 12 Juillet 1750 , fur les neuf heures.
du foir , la femme du nommé Linand ,
Milicien de la Ville d'Angoulême , accoucha
à la Rochelle , rue Saint Julien du:
beurre , d'un enfant monftre, dont le corps..
manquoit de certaines parties , & en avoit
d'autres déplacées . Ce Monftre a le contour
du vifage couvert d'un poil follet:
brun. Dans le centre du front il y a une
toffe affez faillante , & au deffous une pètite
maffe charnue , groffe comme un pois
chiche , attachée par un pédicule. Le vifage
n'a point de nez , une orbite fans cils &
fans paupieres , en occupe la place; on y
voit enchaffé un oeil double , n'ayant qu'un
nerfoptique , & dont les prunelles font diftinctes
& femblent être divifées
par
attaches qui failiffent le haut & le bas de
deux
SEPTEMBRE. 1751. 59
l'orbite. La voûte de cette cavité eft formée
par le feul coronal , & divifée par une
crête offenfe , qui regne jufqu'au fphénoïde .
Les oreilles font placées de chaque côté ,
fous les angles ou faillies qui font cenfées
être la mâchoire inférieure : chaque oreille
a fon trou auditif. En fondant celui qui eft
à droite , l'inftrument traverfe un canal
cartilagineux dans fes extrémités , charnu an
milieu , & va fortir par le trou gauche.
"
Sous la partie qu'on peut appeller le
menion , eſt un trou prefque rond , qu'on :
pourroit regarder comme le fupplément
de la bouche : en y introduifant un ftylet ,
il fe préfente deux corps blancs , qui fem--
blent fe croifer à mesure qu'ils s'appro--
chent ; ce ftylet s'infinue dans l'afophage
fans réfiftance , car il n'y a ni langue ni mâchoires
; ces corps blancs cartilagineux
ne font peut- être que la mâchoire inférieure :
déguifée fous une nouvelle forme .
Après avoir enlevé le cuir chevelu , on ai
découvert une tubérofité faillante au cen--
tre de l'os coronal , lequel éft d'une figure
prefque quarrée , & qui ne renferme ni la
baze du cristal Galli, ni aucune trace d'étho
noïde.
Les lobes du cerveau , dont la ſubſtance
eft très-mollaffe , ne font point divifés ; ili
n'y a point de faux mais on apperçoit
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
diftinctement la tente du cervelet. Il s'eft
trouvé au larynx & au pharynx đes muſcles
affez bien marqués ; ils couvroient les
glandes tyroïdiennes ; la trachée - artere &
l'afophage deffous , lequef a une ouverture
dans le pharynx , mais il ne s'en trouve
point au larynx pour communiquer l'air
au poulmon par la trachée- artere , ce qui
prouve que l'enfant n'a pû ni refpirer ni
vivre hors du fein de la mere, après la fection
du cordon ombilical , malgré les mou .
vemens convulfifs qu'il a eus , felon le
rapport de la Sage-Femme.
Le refte du corps très bien formé , caractériſe
un garçon .
M. l'Abbé de Rouffy termina la Séance
par une Differtation fur l'origine des Négres
; il les fait defcendre des derniers enfans
de Chanaan , qu'il croit nés depuis la
malédiction que Noé prononça contre cefils
coupable , de forte que cette malédiction
eft la caufe de leur couleur comme
de leur efclavage,
SEPTEMBRE. 171.
TRADUCTION
De l'Ode IX. du Liv . III. d'Horace.
Q
HORACE ET LYDIE.
Horace ..
Uandmon amour faifoit le bonheur de ta vie ,
Avant qu'un autre choix
M'en levât la douceur des baifers de Lydie ,
Je vivois plus content , plus heureux que les Rois .
Lydie.
Quand Lydie à Chloë fe voyoit préferéë ,
Avant ton changement ,
Mon bonheur à mes yeux paroiffoit fi charmant
Que je m'imaginois être au-deffus de Rhée.
Horace.
Je me plais maintenant fous les loix de Chloë;
Sa douce voix m'enchante ;
Je l'aime, & mon trépas n'a rien qui m'épouvante ,
Si le fien , à ce prix , peut être differé .
Lydie.
Le jeune Calais m'a t'il moins attendrie a
Tout mon coeur eft à lui ,
E je fuis , par le feu qui me brûle aujourd'hui ,
Prête à mourir deux fois , pour prolonger fa vie..
62 MERCURE DE FRANCE:
Horace.
Mais fi je revenois à mon premier amour ,
Si conftamment fidéle ,
Je m'attachois à toi d'une chaîne éternelle ,
Pourrois-je alors , Lydie , efperer ton retour ?
Lydie.
Malgré l'attrait puiffant de ma nouvelle flamme;
Malgré ton peu de foi ,
Il me feroit trop doux , arbitre de mon aine ,
En vivant pour toi feul , de mourir avec toi.
+
'Il eft vrai , comme on n'en peut dou-
Seter , que rien ne fait tant d'honneur
aux Grands , que la protection qu'ils accordent
aux Lettres , quels éloges , quel
le gloire ne méritent -ils pas quand ils s'appliquent
eux - mêmes à les cultiver , &
qu'ils daignent en foutenir les avantages .
contre ceux qui voudroient les profcrire ,
& ramener avec l'ignorance , la barbarie
des premiers tems !Nous fommes fâchés
qu'ils ne nous foit pas permis de nommer
Auteur de l'ouvrage fuivant. Auffi capable
d'éclairer , que de gouverner les peuples
, aufli attentif à leur procurer l'abondance
des biens néceffaires à la vie , que
les lumieres & les connoiffances qui forment
à la vertu , il a voulu prendre en
SEPTEMBRE.
1751. 631
main la defenfe des Sciences , dont il
connoit le prix . Les grands établiſſemens .
qu'il vient de faire en leur faveur , étoient
déja comme une réponſe fans réplique au
difcours du Citoyen de Genève , à qui il
n'a pas tenu de dégrader tous les Beaux-
Arts . Puiffent les Princes à venir fuivre
un pareil exemple , & s'ils ne font point
partés à écrire comme lui , aimer du moins,
comme lui , les Sçavans , les foutenir par
leurs bienfaits , & les animer par un
accueil , plus utile quelquefois & pref-.
que toujours préférable à leurs bienfaits :
mêmes.
t
REPONSE
Au Difcours qui a remporté le Prix de l'A
cadémie de Dijon ,fur cette question : Si le
rétabliffement des Sciences & des Arts S
a contribué à épurer les moeurs . Par um :
Citoyen de Genève.
La
E Difcours du Citoyen de Genéve
a de quoi furprendre , & l'on fera
peut être également furpris de le voir
couronné par une Académie célébre .
Eft ce fon fentiment particulier que
l'Auteur a voulu établir ? N'eft ce qu'un
Paradoxe dont il a voulu amufer le Pa
64 MERCUREDE FRANCE.
blic ? Quoiqu'il en foit , pour réfuter ſon
opinion , il ne faut qu'en examiner les
preuves , remettre l'Anonime vis - à vis des
vérités qu'il a adoptées , & l'oppofer luimême
à lui- même. Puiffai je , en le combat.
tant par fes principes , le vaincre par fes
armes & le faire triompher par fa propre
défaite !
Sa façon de penfer annonce un coeur
vertueux. Sa maniére d'écrire décéle un
efprit cultivé ; mais s'il réunit effectivement
la Science à la Vertu , & que l'une
( comme il s'efforce de le prouver ) foit
incompatible aavveecc ll''aauuttrree ,, comment fa
doctrine n'a- t- elle pas corrompu fa fageffe,
ou comment fa fageffé ne l'a t - elle pas déterminé
à refter dans l'ignorance ? A- t'il
donné à la Vertu la préférence fur la Science
? Pourquoi donc nous étaler avec tant
d'affectation une érudition fi vafte & firecherchée
? A-t'il préféré , au contraire , la
Science à la Vertu ? Pourquoi , donc nous
prêcher avec tant d'éloquence celle - ci au
préjudice de celle - là ? Qu'il commence par
concilier des contradictions fi finguliéres ,
avan: que de combattreles notions communes
, & avant que d'attaquer les autres ,
qu'il s'accorde avec lui - même..
N'auroit- il prétendu qu'exercer fon efprit
& faire briller fon imagination . Ne
{
SEPTEMBRE. 1751 65
Lui envions pas le frivole avantage d'y
avoir réuffi ; mais que conclure en ce cas
de fon Difcours ? Ce qu'on conclut après
la lecture d'un Roman ingénieux ; en vain
un Auteur prête à des fables les couleurs
de la vérité , on voit fort bien qu'il
ne croit pas ce qu'il feint de vouloir
perfuader.
-
Pour moi , qui ne me flatte , ni d'avoir
affez de capacité pour en appréhender
quelque chofe au préjudice de mes moeurs,
ni d'avoir affez de vertu pour pouvoir en
faire beaucoup d'honneur à mon ignorance
, en m'élevant contre une opinion fi peu
foutenable , je n'ai d'autre intérêt que de
foutenir celui de la vérité. L'Auteur trou
vera en moi un Adverfaire impartial ; je
cherche même à me faire un mérite auprès
de lui en l'attaquant , tous mes ef
forts , dans ce combat , n'ayant d'autre
but que de réconcilier fon efprit avec fon
coeur , & de me procurer la fatisfaction
de voir réunies dans fon aine , les Sciences
que j'admire avec les Vertus que j'aime..
PREMIERE PARTIE.
Les Sciences fervent à faire connoître le
vrai , le bon , l'utile en tout genre : Connoiffance
précieuſe , qui en éclairant les:
66 MERCURE DE FRANCE.
efprits , doit naturellement contribuer à
épurer les moeurs ..
La vérité de cette propofition n'a befoin
que d'être préfentée pour être crue.
Auffi ne m'arrêterai- je pas à la prouver ;
je mattache feulement à réfuter les fophifmes
ingénieux de celui qui ofe la combattre.
Dès l'entrée de fon Difcours , l'Auteur
offre à nos yeux le plus beau fpectacle ;
il nous repréfente l'homme aux prifes ,
pour ainfi dire , avec lui -même , fortant
en quelque manière du néant de fonigno .
rance , diffipant par les efforts de fa raifon
les ténébres dans lesquelles la Nature l'avoit
enveloppé , s'élevant par l'efprit jufques
dans les plus hautes fphères des régions
céleftes , afferviffant à fon calcul
les mouvemens des Aftres , & mefurant
de fon compas la vafte étendue de l'Univers
, rentrant enfuite dans le fond de
fon coeur & fe rendant compte à luimême
de la nature de fon ame , de fon
excellence , de fa haute deftination .
9.
Qu'un pareil aveu , arraché à la vérité
, eft honorable aux Sciences ! Qu'il
en montre bien la néceffité & les avantages
! Qu'il en a dû coûter à l'Auteur d'être
forcé à le faire , & encore plus à le
rétracter !
SEPTEMBRE. 1751 . 67
La Nature , dit- il , eft affez belle par
elle - même , elle ne peut que perdre à
être ornée. Heureux les hommes , ajoûtet-
il , qui fçavent profiter de fes dons fans.
les connoître ! C'eft à la fimplicité de leur
efprit qu'ils doivent l'innocence de leurs.
moeurs. La belle morale que nous débite
ici le Cenfeur des Sciences & l'Apologifte
des meurs ! Qui fe feroit attendu
que de pareilles réflexions dûffent:
être la fuite des principes qu'il vient d'établir
!
La Nature d'elle- même eft belle , fans .
doure ; mais n'eft- ce pas à en découvrir
les beautés , à en pénétrer les fecrets , à
en dévoiler les opérations , que les Sçavans
employent leurs recherches ? Pourquoi
un fi vafte champ eft-il offert à nos
regards? L'efprit , fait pour le parcourir ,
& qui acquiert dans cet exercice , fi digne
de fon activité , plus de force & d'étendue
, doit- il fe réduire à quelques perceptions
paffagéres , ou à une ftupide admiration
? Les moeurs feront - elles moins
res , parce que la raifon fera plus éclairée ,
& à mesure que le flambeau qui nous eft:
donné pour nous conduire , augmentera
de lumières , notre route deviendra - t- elle
moins aifée à trouver , & plus difficile à
tenir ? A quoi aboutiroient tous les dons .
pu68
MERCURE DE FRANCE.
que le Créateur a faits à l'homme ? Si borné
aux fonctions organiques de fes fons ,
il ne pouvoit feulement qu'examiner ce
qu'il voit , réfléchir fur ce qu'il entend ,
difcerner par l'odorat les rapports qu'ont
avec lui les objets , fupléer par le ract au
défaut de la vuë , & juger par le goût de
ce qui lui eft avantageux ou nuisible . Sans
la raifon qui nous éclaire & nous dirige ,
confondus avec les bêtes , gouvernés par
l'inftinct , ne deviendrions- nous pas bientôt
auffi femblables à elles par nos actions,
que nous le fommes déja par nos beſoins ?
Ce n'eft que par le fecours de la réflexion
& de l'étude , que nous pouvons parvenir
à régler l'ufage des chofes fenfibles qui
font à notre portée , à corriger les erreurs
de nos fens , à foumettre le corps à l'empire
de l'efprit , à conduire l'ame , cette
fubftance fpirituelle & immortelle , à la
connoiffance de fes devoirs & de fa fin.
Comme c'eft principalement par leurs
effets fur les moeurs , que l'Auteur s'attache
à décrier les Sciences , pour les venger d'une
fi fauffe imputation , je n'aurois qu'à
rapporter ici les avantages que leur doit la
Société mais qui pourroit détailler les
biens fans nombre qu'elles y apportent
& les agrémens infinis qu'elles y répan
dent Plus elles font cultivées dans un
I
SEPTEMBRE. 1751. 69
Etat , plus l'Etat eft floriffant ; tout y languiroit
fans elles .
Que ne leur doit pas P'Artifan
, pour
tout ce qui contribue à la beauté , à la folidité
, à la proportion , à la perfection
de fes ouvrages ? Le Laboureur , pour les
differentes façons de forcer la terre à payer
à fes travaux les tributs qu'il en attend .
Le Médecin , pour découvrir la nature
des maladies , & la propriété des remédes.
Le Jurifconfulte pour difcerner l'efprit
des Loix & la diverfité des devoirs.
Le Juge , pour démêler les artifices de la
cupidité d'avec la fimplicité de l'innocence
, & décider avec équité des biens &
de la vie des hommes. Tout Ciroyen ,
de quelque profeffion , de quelque condition
qu'il foit , a des devoirs à remplir ,
& comment les remplir fans les connoître ?
Sans la connoiffance de l'Hiftoire , de la
Politique , de la Religion , comment ceux
qui font préposés au Gouvernement des
Etats , fauroient - ils y maintenir l'ordre
, la fubordination , la fûreté , l'abondance
?
La curiofité , naturelle à l'homme , lui
infpire l'envie d'apprendre ; fes befoins
lui en font fentir la néceffité , fes emplois
lui en impofent l'obligation , fes progrès
lui en font goûter le plaifir. Ses premiéres
70 MERCURE DE FRANCE.
découvertes augmentent l'avidité qu'il a
de fçavoir ; plus il connoît , plus il fent
qu'il a de connoiffances à acquérir ; &
plus il a de connoiffances acquifes , plus il
a de facilité à bien faire .
Le Citoyen de Genève ne l'auroit- il pas
éprouvé Gardons- nous d'en croire à fa
modeftie ; il prétend qu'on feroit plus
vertueux fi l'on étoit moins fçavant : Ce
font les Sciences , dit- il , qui nous font
connoître le mal . Que de crimes , s'écriet'il
, nous ignorerions fans elles ! Mais
l'ignorance du vice eft elle donc une Vertu
? Eft- ce faire le bien que d'ignorer le
mal ? Et fi s'en abftenir , parce- qu'on ne le
connoît pas , c'eft là ce qu'il appelle être
vertueux , qu'il convienne du moins que ce
n'eft pas l'être avec beaucoup de mérite ;
c'eft s'expofer à ne pas l'être long- tems ;
c'eft ne l'être que jufqu'à ce que quelque
objet vienne folliciter les penchans natu
rels , ou que quelque occafion vienne réveiller
des paffions endormies.Il me femble voir
un faux brave , qui ne fait montre de fa
valeur , que quand il ne fe préfente point
d'ennemis ; un ennemi vient-il à paroî .
tre Faut - il fe mettre en défenſe ? Le
courage manque , & la vertu s'évanouit .
Si les Sciences nous font connoître le mal .
elles nous en font connoître auffi le reméSEPTEMBRE.
1751. 71
de. Un Botaniste habile fçait démêler les
plantes falutaires d'avec les herbes veni .
meufes, tandis que le vulgaire, qui ignore
également la vertu des unes & le poifon
des autres , les foule aux pieds fans diftinction
, ou les cueille fans choix . Un
homme éclairé par les Sciences , diftingue
dans le grand nombre d'objets qui s'offrent
à fes connoiffances , ceux qui méritent
fon averfion , ou fes recherches : il trouve
dans la difformité du vice & dans le trouble
qui le fuit, dans les charmes de la Vertu
, & dans la paix qui l'accompagne ,
de quoi fixer fon eftime & fon goût pour
l'une , fon horreur & fes mépris pour
l'autre , il eft fage par choix , il eft folidedement
vertueux .
Mais , dit- on , il y a des Pays , où fans
Science , fans étude , fans connoître en
détail les principes de la Morale , on la
pratique mieux que dans d'autres où elle
eft plus connue , plus louée , plus hautement
enfeignée. Sans examiner ici , à la
rigueur , ces parallèles qu'on fait fi fouvent
de nos moeurs avec celles des anciens
ou des étrangers : Paralléles
odieux , où il entre moins de zéle & d'équité
que d'envie contre fes Compatriotes,
& d'humeur contre fes Contemporains :
N'est- ce point au climat , au tempéra-
›
72 MERCURE DE FRANCE.
ment , au manque d'occafion , au défaut
d'objet , à l'oeconomie du Gouvernement ,
aux Coûtumes , aux Loix , à toute autre
caufe qu'aux Sciences , qu'on doit attribuer
cette difference qu'on remarque quelquefois
dans les moeurs , en differens
Pays & en differens tems ? Rappeller fans
ceffe cette fimplicité primitive dont on
fait tant d'éloges , fe la repréfenter toujours
comme la compagne inféparable de
l'innocence , n'eft- ce point tracer un portrait
en idée pour ſe faire illufion ? Où vit
on jamais des hommes fans défauts , fans
défirs , fans paffions ? Ne portons- nous pas
en nous-mêmes le germe de tous les vices ?
Et s'il fut des tems , s'il eft encore des climats
où certains crimes foient ignorés ,
n'y voit- on pas d'autres défordres ? N'en
voit-on pas encore de plus monftrueux
chez ces Peuples dont on vante la ftupidité
? Parce que l'or ne tente pas leur cupidité,
parce que les honneurs n'excitent pas
leur ambition , en connoiffent- ils moins
l'orgueil & l'injuftice ? Y font-ils moins
livrés aux baffefles de l'envie , moins emportés
par la fureur de la vengeance ?
Leurs fens groffiers font- ils inacceffibles à
l'attrait des plaifirs ? Et à quels excès ne
fe porte pas une volupté qui n'a point de
régles & qui ne connoît point de frein ?
Mais
SEPTEMBRE. 1751. 73
Mais quand même , dans ces Contrées fauvages,
il y auroit moins de crimes que dans
certains Nations policées , y a- t- il autant
de vertus ? Y voit- on , fourtout, ces vertus
fublimes , cette pureté de moeurs , ce défintéreffement
magnanime , ces actions furnaturelles
qu'enfante la Religion ?
Tant de grands hommes qui l'ont défenduc
par leurs ouvrages , qui l'ont fait admirer
par leurs moeurs , n'avoient- ils pas
puifé dans l'étude ces lumiéres fupérieures
qui ont triomphé des erreurs & des vices?
C'eft le faux bel efprit , c'eft l'ignorance
présomptueufe , qui font éclore les
doutes & les préjugés ; c'eft l'orgueil ,
c'est l'obftination qui produifent les ſchifmes
& les héréfies ; c'eft le Pyrrhoniſme ,
c'eft l'incrédulité qui favorifent l'indépen
dance , la révolte , les paffions , tous les
forfaits. De tels averfaires font honneur
à la Religion . Pour les vaincre , elle n'a
qu'à paroître ; feule , elle a de quoi les
confondre tous ; elle ne craint que de
n'être pas affez connue , elle n'a befoin
que d'être approfondie pour fe faire refpecter
; on l'aime dès qu'on la connoît ;
à mesure qu'on l'approfondit davantage
, on trouve de nouveaux motifs pour
la croire , & de nouveaux moyens pour
la pratiquer. Plus le Chrétien exami
D、
74 MERCURE DE FRANCE .
mine l'authenticité de fes Tîtres , plus il
fe raffure dans la poffeffion de fa croyance ;
plus il étudie la révélation , plus il fe fortifie
dans la foi. C'eft dans les Divines Ecritures
qu'il en découvre l'origine & l'excellence
; c'eft dans les doctes Ecrits des Peres
de l'Eglife qu'il en fuit de fiécle en ſiécle
le développement ; c'eft dans les Livres
de Morale & les Annales faintes qu'il en
voit les exemples , & qu'il s'en fait l'application
.
Quoi ! L'ignorance enlevera à la Religion
& à la vertu des lumiéres fi pures ,
des appuis fi puiffans , & ce fera à elle
qu'un Docteur de Genéve enfeignera hautement
qu'on doit la régularité des moeurs !
On s'étonneroit davantage d'entendre un
fi étrange paradoxe , fi on ne fçavoit que
la fingularité d'un fyftême , quelque dangereux
qu'il foit , n'eft qu'une raifon de
plus pour qui n'a pour régle que l'efprit
particulier. La Religion étudiée eft pour
tous les hommes la régle infaillible des
bonnes moeurs. Je dis plus , l'étude même
de la Nature contribue à élever les fentimens
, à régler la conduite , elle raméne
naturellement à l'admiration , à l'amour
à la reconnoiffance , à la foumiffion , que
toute ame raisonnable fent être dues au
Tout -Puiffant. Dans le cours régulier de
SEPTEMBRE. 1751. 75
·
ces globes immenfes qui roulent fur nos
têtes , l'Aftronome découvre une Puiffance
infinie. Dans la proportion exacte de
toutes les parties qui compofent l'Univers
, le Géometre apperçoit l'effet d'une
intelligence fans bornes. Dans la fucceffion
des tems , l'enchaînement des caufes
aux effets , la végétation des plantes , l'organiſation
des animaux , la conftante uniformité
& la variété étonnante des differens
Phénoménes de la Nature , le Phyficien
n'en peut méconnoître l'Auteur , le Confervateur
, l'Arbitre & le Maître.
De ces réflexions le vrai Philofophe
defcendant à des conféquences pratiques ,
& rentrant en lui-même , après avoir vainement
cherché dans tous les objets qui
l'environnent , ce bonheur parfait après
lequel il foupire fans ceffe , & ne trouvant
rien ici bas qui réponde à l'immenfité de
de fes défirs , fent qu'il eft fair pour quelque
chofe de plus grand que tout ce qui
eft créé ; il ſe retourne naturellement vers
fon premier principe & fa derniére fin :
heureux , fi docile à la Grace , il apprend
à ne chercher la félicité de fon coeur que
dans la poffeffion de fon Dieu !
SECONDE PARTIE.
Ici l'Auteur anonyme donne lui - même
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
l'exemple de l'abus qu'on peut faire de
l'érudition , & de l'afcendant qu'ont fur
l'efprit les préjugés. Il va fouiller dans
les fiécles les plus reculés. Il remonte à la
la plus haute antiquité. Il s'épuiſe en raifonnemens
& en recherches pour trouver
des fuffrages qui accréditent fon opinion.
Il cite des témoins qui attribuent à la culture
des Sciences & des Arts , la décadence
des Royaumes & des Empires. Il impute
aux Sçavans & aux Artiftes le luxe & la
molleffe , fources odinaires des plus étranges
révolutions.
Mais l'Egypte , la Grèce , la République
de Rome , l'Empire de la Chine ,
qu'il ofe appeller en témoignage en faveur
de l'ignorance , au mépris des Sciences &
au préjudice des moeurs , auroient dû rappeller
à fon fouvenir ces Législateurs fameux
, qui ont éclairé par l'étenduë de
leurs lumieres , & réglé par la fageffe de
leurs Loix, ces grandsEtats dont ils avoient
pofé les premiers fondemens : Ces Orateurs
célébres qui les ont foutenus fur le penchant
de leur ruine , par la force victorieufe
de leur fublime éloquence : Ces
Philofophes , ces Sages , qui par leurs doctes
écrits , & leurs vertus morales , ont
illuftré leur Patrie , & immortaliſé leur
nom.
SEPTEMBRE. 17518 77
Quelle foule d'exemples éclatans ne
pourrois- je pas oppofer au petit nombre
d'Auteurs hardis qu'il a cités ? Je n'aurois
qu'à ouvrir les Annales du monde . Par
combien de témoignages inconteftables ,
d'auguftes monumens , d'ouvrages immortels
, l'Hiftoire n'attefte- t- elle pas que
les Sciences ont contribué partout au bonheur
des hommes , à la gloire des Empi
res , au triomphe de la Vertu ?
Non , ce n'eft pas du fond des Sciences
, c'eft du fein des richeffes que font
nés de tout tems la molleffe & le luxe ;
& dans aucun tems les richeſſes n'ont été
l'appanage ordinaire des Sçavans . Pour un
Platon dans l'opulence , un Ariftipe accrédité
à la Cour , combien de Philofophes
réduits au manteau & à la beface , enveloppés
dans leur propre vertu & ignorés
dans leur folitude ! Combien d'Homeres
& de Diogenes , d'Epictetes & d'Elopes
dans l'indigence ! Les Sçavans n'ont ni
le goûr ni le loifir d'amaffer de grands
biens. Ils aiment l'érude ; ils vivent dans
la médiocrité , & une vie laborieufe &
modérée , paffée dans le filence de la retraite
, occupée de la lecture & du travail ,
n'eft pas affurément une vie voluptueufe
& criminelle . Les commodités de la
vie , pour être fouvent le fruit des Arts,
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
n'en font pas davantage le partage des
Artiftes ; il ne travaillent que pour les
riches , & ce font les riches oififs qui profitent
& abufent des fruits de leur induftrie.
L'effet le plus vanté des Sciences & des
Arts , c'eft , continue l'Auteur , cette
politeffe introduite parmi les hommes ,
qu'il lui plait de confondre avec l'artifice
& l'hypocrifie Politeffe , felon lui , qui
ne fert qu'à cacher les défauts & à masquer
les vices. Voudroit-il donc que le vice
parût à découvert ; que l'indécence fût
jointe au défordre & le fcandale au crime
? Quand , effectivement , cette poli
teffe dans les maniéres ne feroit qu'un raffinement
de l'amour propre , pour voiler
les foibleffes , ne feroit- ce pas encore un
avantage pour la Société , que le vicieux
n'osât s'y montrer tel qu'il eft , & qu'il fût
forcé d'emprunter les livrées de la bienféance
& de la modeftie ? On l'a dit , & il
eft vrai , l'hypocrifie , toute odieufe qu'elle
eft en elle- même , eft pourtant un hommage
que le vice rend à la Vertu ; elle garantit
du moins les ames foibles de la contagion
du mauvais exemple.
Mais c'eft mal connoître les Sçavans , que
de s'en prendre à eux du crédit qu'a dans le
monde cette prétendue politeffe qu'on taxe
de diffimulation ; on peut être poli fans
SEPTEMBRE. 175 I 79
être diffimulé : On peut affurément être
l'un & l'autre fans être bien Sçavant , &
plus communément encore on peut
être
bien fçavant fans être fort poli .
de
L'amour de la folitude , le goût des Livres
, le peu d'envie de paroître dans ce
qu'on appelle le Beau Monde , le peu
difpofition à s'y préfenter avec grace , le
peu d'efpoir d'y plaire , d'y briller , l'ennui
inféparable des converfations frivoles
& prefque infupportables pour des efprits
accoutumés à penfer ; tout concourt à rendre
les belles compagnies auffi étrangeres
pour le Sçavant , qu'il eft lui même étranger
pour elles. Quelle figure feroit- il
dans les Cercles ? Voyez-le avec fon air
rêveur , fes fréquentes diftractions , fon
efprit occupé , les expreffions étudiées ,
fes difcours fententieux , fon ignorance
profonde des modes les plus reçues & des
ufages les plus communs ; bientôt par le
ridicule qu'il y porte & qu'il y trouve ,
par la contrainte qu'il y éprouve & qu'il
y caufe , il ennuye , il eft ennuyé. Il
fort peu fatisfait on eft fort content
>
de le voir fortir. Il cenfure intérieurement
tous ceux qu'il quitte . On raille
hautement celui qui part ; & tandis que
celui- ci gémit fur leurs vices , ceux - là
rient de fes défauts : Mais tous ces dé-
Diiij
80 MERCURE DE FRANCE.
fauts , après tout , font affez indifferens
pour les moeurs , & c'eft à ces défauts que
plus d'un Sçavant , peut - être , a l'obligation
de n'être pas auffi vicieux que ceux
qui le critiquent.
Mais avant le régne des Sciences & des
Arts , on voyoit , ajoûte l'Auteur , des
Empires plus étendus , des Conquêtes plus
rapides , des Guerriers plus fameux . S'il
avoit parlé moins en Orateur & plus en
Philofophe , il auroit dit qu'on voyoit
plus alors de ces hommes audacieux , qui
tranfportés par des paffions violentes &
trainant à leur fuite une foule d'eſclaves ,
alloient attaquer des Nations tranquilles ,
fubjuguoient des Peuples qui ignoroient le
mêtier de la guerre , affujettiffoient des
Pays où les Arts n'avoient élevé aucune
barriére à leurs fubites excurfions ; leur valeur
n'étoit que férocité , leur courage que
cruauré , leurs conquêtes qu'inhumanité ;
c'étoient des torrens impétueux qui faifoient
d'autant plus de ravages , qu'ils rencontroient
moins d'obftacles : Aufli à peine
étoient- ils passés , qu'il ne reftoit fur
leurs traces que celles de leur fureur ; nulle
forme de Gouvernement , nulle Loi , nulle
police , nul lien ne retenoit & n'uniffoit à
eux les peuples vaincus.
Que l'on compare à ces tems d'ignoranSEPTEMBRE.
1751. 81
ce & de barbarie ces fiécles heureux
, où les Sciences ont répandu par
tout l'efprit d'ordre & de Juftice. On voit
de nos jours des guerres moins fréquentes ,
mais plus juftes ; des actions moins étonnantes
, mais plus héroïques ; des victoires
moins fanglantes , mais plus glorieufes; des
conquêtes moins rapides , mais plus affurées
; des Guerriers moins violens , mais
plus redoutés , fçachant vaincre avec modération
, traitant les vaincus avec humanité
; l'honneur eft leur guide , la gloire
leur récompenfe. Cependant , dit l'Auteur,
on remarque dans les combats une grande
difference entre les Nations pauvres ,
& qu'on appelle Barbares , & les Peuples
riches , qu'on appelle policés . Il paroit
bien que le Citoyen de Genève ne s'eft
jamais trouvé à portée de remarquer de
près ce qui fe paffe ordinairement dans les
combats. Eft- il furprenant que des Barbares
fe ménagent moins & s'expofent
davantage ? Qu'ils vainquent ou qu'ils
fcient vaincus , ils ne peuvent que gagner
s'ils furvivent à leurs défaites . Mais ce que
l'efpérance d'un vil intérêt , ou plutôt ce
qu'un défefpoir brutal infpire à ces hom
mes fanguinaires , les fentimens , le devoir
P'excitent dans ces ames généreuses qui fe
dévouent à la Patrie , avec cette difference
82 MERCURE DE FRANCE.
que n'a pu obferver l'Auteur , que la valeur
de ceux ci , plus froide , plus réflechie
, plus modérée , plus fçavamment conduite
, eft par là même toujours plus sûre
du fuccès.
Mais enfin Socrate , le fameux Socrate,
s'eft lui- même récrié contre les Sciences de
fon tems ; faut il s'en étonner ? L'orgueil
indomptable des Stoïciens , la molleffe efféminée
des Epicuriens , les raifonnemens
abfurdes des Pyrrhoniens, le goût de la difpute
, de vaines fubtilités , des erreurs fans
nombre, des vices monftrueux , infectoient
pour lors la Philofophie & deshonoroient
les Philofophes . C'étoit l'abus des Sciences
, non les Sciences elles - mêmes que
condamnoit ce grand homme , & nous le
condamnons après lui ; mais l'abus qu'on
fait d'une chofe fuppofe le bon ufage
qu'on en peut faire . De quoi n'abuſe - t'on
pas ? Er parce qu'un Auteur anonyme , par
exemple , pour défendre une mauvaiſe
cauſe , aura abufé une fois de la fécondité
de fon efprit & de la légereté de fa plume,
faudra-t'il lui en interdire l'ufage en d'autres
occafions & pour d'autres fajets plus
dignes de fon génie ? Pour corriger quelques
excès d'intempérance , faut- il arracher
toutes les vignes ? L'yvreffe de l'efprit
a précipité quelques Sçavans dans d'étranSEPTEMBRE.
1791. 83
ges égaremens ; j'en conviens , j'en gémis.
Par les difcours de quelques- uns , dans les
écrits de quelques autres , la Religion a
dégénéré en hypocrifie , la Piété en fuperf
tition , la Théologie en erreur , la Jurifprudence
en chicanne , l'Aftronomie en Aftrologie
, la Phyfique en athéifine : jouet des
préjugés les plus bizarres , attaché aux opinions
les plus abfurdes , entêté des fyftémes
les plus infenfés , dans quels écarts ne
donne pas l'efprit humain , quand livré à
une curiofité présomptueufe , il veut franchir
les limites que lui a marquées la même
main qui a donné des bornes à la merè
Mais en vain ces Alots mugiffent , fe foulevent
, s'élancent avec fureur fur les côtes
oppofées ; contraints de fe replier bien-tôt
fur eux-mêmes , ils rentrent dans le fein de
l'Océan, & ne laiffent fur les bords qu'une
écume légere qui s'évapore à l'inftant , ou
qu'un fable mouvant qui fuit fous nos pas.
Image naturelle des vains efforts de l'ef
prit , quand échauffé par les faillies d'une
imagination dominante , fe laiffant emporter
à tout venr de doctrine , d'un vol
audacieux il veut s'élever au-delà de fa
fphere , & s'efforce de pénétrer ce qu'il ne
lui eft pas donné de comprendre.
Mais les Sciences , bien loin d'autorifer
de pareils excès , font pleines de maximes
D vi
84 MERCURE DE FRANCE.
qui les réprouvent , & le vrai Sçavant ,
qui ne perd jamais de vûe le flambeau de
la révélation , qui fait toujours le guide
infaillible de l'autorité légitime , procéde
avec sûreté , marche avec confiance , avan .
ce à grands pas dans la carriere des Sciences
,fe rend utile à la fociété , honore fa
Patrie , fournit fa courfe dans l'innocence,
& la termine avec gloire.
On trouvera dans le Mercure prochain un
Difcours fur la même matiere , lu dans la Société
Royale de Nancy , par M. Gantier.
CONTRE L'AVARICE
LA caffette
qu'Harpagon tient ,
Et l'unique Dieu qu'il révere ,
Et quelque larron de Valere ,
L'unique affreux démon qu'il craine
Jour & nuit il veille , il careffe
Ce cher objet de fa tendreffe ;
L'amour divin de fes écus
Le ravit , l'échauffe , l'embrafe ;
Vous diriez d'un Bonze en extafe
Aux pieds du grand Confucius.
Enfin chaque inftant dans fon ame
Accroit cette fordide flamme ,
Et je traindrois fort que fa main
Pouffant à bout l'idolatrie ,
SEPTEMBRE. 1751. &5
N'encensât l'Idole chérie ,
Si l'encens fe donnoit pour rien.
Par L. M. Tiphaine , Américain.
EXTRAIT
De la Séance publique de l'Académie Royale
de Chirurgie , le 8 Juin 1751 .
Onfieur Morand , Secretaire perpétuel
, ouvrit la Séance & annonça
que le Prix fur la Métaftafe avoit été adjugé
au Mémoire No. 6 , dont la devife eft :
Labor omnia vincit improbus ... & l'Auteur,
M. Gourfand , Maître ès Arts & Chirurgien-
Eleve des Hôpitaux de Paris. Il avertit
que la Séance publique de l'année prochaine
fe tiendroit le Jeudi d'après la Quafimodo,
fuivant le nouveau Reglement donné
par le Roi.
M. Bordenave lut un Mémoire qui a
pour titre : Examen des Réflexions critiques
de M. Molinelli , inférées dans les Mémoires
de l'Institut de Bologne , contre le Mémoire
de M. Petit , fur la fiftule lacrymale , inféré
parmi ceux de l'Académie Royale des Scienaes,
année 1734.
M. Petit , éclairé par un grand nombre
d'obfervations qu'une longue pratique lui
86 MERCURE DE FRANCE.
avoit fournies , imagina une nouvellle méthode
d'opérer la fiftule lacrymale. Le Mémoire
dans lequel il l'a rendue publique ,
eft divifé en trois parties. D'abord il traite
juccinctement , c'eſt fon terme , de l'uſage
des larmes , & des parties qui la filtrent &
qui la conduifent dans le nez ; il détermine
enfuite ce que c'eft que la fiftule lacrymale
, & il la diftingue de deux maladies
auxquelles on a donné ce nom , quoiqu'elles
en foient fort differentes; enfin il décrit
la maniere de pratiquer fon opération .
En parlant de la ftructure des parties , il
obferve que les points lacrymaux , le fac
lacrymal & le conduit nazal , repréfentent
un fiphon , dont la courte branche ,
qui eft double , répond à l'oeil & y reçoit
les larmes que la longue branche tranfmet,
daus le nez . Il admet pour caufes détermi
nantes du paffage de cette humeur dans le
conduit nazal, le mouvement des paupieres
& la ftructure même de la partie, qui ayant
la figure d'un fiphon , doit en avoir l'uſage.
M. Molinelli attaque la figure que M.
Petit a donnée,& fait une defcription plus
détaillée de la ftructure des parties ; mais
M. Bordenave juftifie M. Petit , qui fe
propofoit feulement de donner une idée
fuccinte de l'état phyfique des parties , afin
de faire connoître enfuite fa nouvelle méthode
d'opérer .
SEPTEMBRE.. 1751. 87.
L'Académicien de Bologne difcute fort
au long la doctrine du fiphon , & il reprend
M. Petit de n'avoir point spécifié
quelle eft la nature du fiphon lacrymal..
M. Bordenave répond à toutes fes objec-.
tions , & il fait voir que de quelque nature
que foit ce fiphon , les larmes doivent
toujours y paffer. Il trouve même.
dans les obfervations de M. Molinelli , de
nouvelles preuves de la doctrine de M.
Petit , fans fuppofer le fiphon en partie
capillaire , car, fuivant M. Molinelli , l'intérieur
du fiphon lacrymal eft glanduleux ,
& il s'y fait une abondante fécretion de
férofités. Cette caufe jointe à celles que
M. Petit a décrites , affûre une route aux
larmes , & M. Bordenave remarque qu'elle
fuffiroit feule pour entretenir la loi du fiphon.
M. Petit ayant diftingué deux maladies
que quelques Auteurs ont confondues
avec la fiftule lacrymale , M. Molinelli
dit qu'il eft rare de trouver celle
qui confifte dans l'obſtruction du canal nazal
avec féjour des larmes dans le fac lacri
mal , fans ulcére. Il regarde comme un
phénoméne de l'avoir vu plus d'une fois ,
& M. Bordenave , au contraire , eft étonné
qu'il ait eu fi peu d'occafions d'obſerver
une maladie auffi commune.
J
L'opération de M. Petit , qui eft le prin38
MERCURE DE FRANCE
cipal objet , confifte à incifer le fac lacry
mal , introduire une fonde cannelée dans
le conduit nazal , déboucher par ce moyen
la longue branche du fiphon lacrymal , &
porter fur la cannelure de la fonde une
bougie ,, qquuee l'on fait paffer dans le nez.
Il n'y a point d'opération dans la Chirurgie
qui loit mieux raifonnée & plus appropriée
à la nature des chofes , cependant
M. Molinelli s'éleve contre cette opéra
tion , & prétend qu'elle exige une plus
grande incifion ; qu'elle eft plus douloureufe
que l'autre ; qu'elle ne convient pas
dans tous les cas ; enfin que M. Petit a négligé
l'explication de beaucoup de choſes
relatives à l'opération . M. Bordenave convient
que M. Petit n'eft pas entré dans des
détails dont la defcription auroit été minutieufe
& déplacée dans ce Mémoire , &
il affure que ceux qui ont vû opérer M. Pe
tit , ne font pas convaincus des difficultés
que M. Molinelli fuppofe dans cette mé
thode , à laquelle M. Petit avoit ajoûté
des perfections depuis fon Mémoire. Au
furplus , les réflexions de M. Molinelli
font pleines d'égards pour M. Petit , dont
Fa mémoire devenue chere à la Chirurgie,
a engagé M. Bordenave à prendre fa défenfe.
SEPTEMBRE. 1751. 89
M. Bellocq lut la defcription d'une machine
qu'il a imaginée pour les fractures
des extrémités inférieures. La Chirurgie
ne préfente en général que deux intentions
pour la guérifon des os fracturés ;
la premiere eft de leur donner la confers
mation qu'ils doivent avoir dans l'état naturel
; la feconde eft de les affujettir dans
cet état , jufqu'à ce que la confolidation
en foit faite. Les Auteurs , tant anciens
que modernes , ont été féconds en expédiens
pour fervir à la réduction des cs ,
mais l'on ne voit pas qu'ils ayent autant
exercé leur génie à trouver des moyens capables
de maintenir les pièces d'os , après
que la réduction en a été faite . li eft néanmoins
beaucoup de cas où cette feconde
intention eft plus difficile à remplir que
premiere : M. Bellocq cite la fracture du
col du fémur , comme étant principalement
de cette efpece. Il eft certain que tous les
bandages propofés par les Auteurs , pour
fixer & maintenir les piéces d'os à leur niveau
dans cette fracture , y font abfolument
inutiles. L'Auteur rapporte des exemples
où il a employé fans fuccès les moyens
ordinaires , quoiqu'il eût pris les précautions
les plus expreffément recommandées
pour réuffir. Bien convaincu de l'infuffifance
de ces moyens , il fit conftruire un
la
90 MERCURE DE FRANCE .
bandage méchanique qui remplit avec tout
l'avantage poffible les intentions que l'on
doit fe propofer dans le cas dont il s'agit.
Cette machine a trois parties : l'une
pour contenir la cuiffe , l'autre pour foutenir
la jambe , & une troifiéme pour opérer
les extenfions convenables. La partie
du bandage qui contient la cuiffe , eft de
deux pièces , convexes en dehors , & caves
en- dedans. L'une s'applique au-dedans
de la cuiffe , & l'autre en-dehors ; celle- ci
eft plus longue que l'interne ; elle monte
fupérieurement jufques fur l'os des iles
en couvrant l'articulation . L'interne eft
bornée au pli de la cuiffe ; au long du
milieu de fa partie convexe , eft attachée
une lame de fer dentelée par le côté , cn
forme de cremaillere , où s'engraine un
pignon qui la fait marcher en avant ; le
bout fupérieur de cette lame forme un
demi cercle , qui vient s'ajufter dans le
contour du pli de la cuiffe. Les deux côtés
de cette efpéce de caiffe , font unis pardeffous
avec des courroyes larges , garnies
, ainfi que toute la caiffe , avec du cha
mois , Ils tiennent en-haut par deux vis ,
par lefquelles on peut lâcher ou refferrer
le bandage , fuivant le befoin .
La feconde partie de la machine fert à
contenir la jambe , & la troifiéme partie
SEPTEMBRE . 1751. 91
pareft
une espèce de cric , auquel s'attachent
les courroyes des lacqs qu'on doit appliquer
fur le genouil , & au - deffus des malleoles.
Ce cric dirige les lacqs vers la
tie inférieure par une ligne bien plus égale
que les lacqs ordinaires. La piéce en demi
cercle , qui appuye fur le pli de la cuiffe ,
fait plus folidement , & avec moins d'embarras
, l'action d'un lacq qui foutiendroit
le corps , & la portion de la machine qui
contient la jambe , renferme dans fa conftruction
les commodités les plus recherchées
pour les malades , & que l'on n'obtient
dans les appareils ordinaires qu'avec
beaucoup de piéces plus embarraffantes ,
& fujettes à fe déranger. La jambe s'y
trouve fituée folidement & mollement.
Elle eft à couvert du poids des couvertures
; le talon porte à faux ; la plante du
pied eft appuyée . Cette partie de la machine
fupplée donc aux femelles , aux talonnieres
, aux fanons , aux cerceaux , &c.
Auffi M. Bellocq l'a- t'il mife féparément.
en uſage , & avec fuccès dans plufieurs
fractures de la jambe. Il a employé pareillement
la partie fupérieure de fon bandage
méchanique dans trois fractures du corps
du fémur , fous les yeux des plus habiles
Chirurgiens de Paris .
92 MERCURE DE FRANCE.
Après la démonftration de cette machine,
M. Louis fit ia lecture d'un Mémoire fur
les pierres de la matrice. Les obfervations
particulieres de l'Auteur , celles qui ont
été communiquées à l'Académie , & les
faits qui font répandus dans les Livres ,
montrent que cette maladie , à laquelle on
ne fait point d'attention dans la pratique
eft moins rare qu'on ne l'a imaginé jufqu'à
préfent. M. Louis ne s'eft pas borné à
prouver la poffibilité de la formation des
pierres dans la cavité de l'uterus . De tous
les cas particuliers , dont il fait le récit ,
il tire des inductions qu'il fixe & réduit
en préceptes. Il s'attache principalement à
faire connoître les divers fymptômes que
les pierres de la matrice occafionnent. Il
a eu grand foin de démêler les fignes qui
peuvent naître de quelque complication ,
de ceux qui résultent néceffairement de la
préfence de ces corps étrangers. Cette
difcuffion étoit abfolument néceffaire dans
l'examen des faits , afin d'établir quelque
chofe de pofitif fur une maladie , qu'on
n'a le plus fouvent reconnue qu'après la
mort , par l'ouverture des perfonnes qui
en étoient attaquées. Les fymptômes que
produifent les concrétions de la matrice
font bien differens , relativement à diverfes
circonstances , & principalement aux
SEPTEMBRE 1751. 93
differences accidentelles qui fe tirent du
volume , & de la figure de ces concrétions.
M. Louis prouve par des faits , que l'on
a pratiqué avec fuccès l'extraction des
pierres de la matrice. Il détermine les cas ,
où il croit cette opération abſolument impraticable
, ceux où elle doit avoir des inconvéniens
, & enfin les circonstances qui
permettent qu'on la mette en pratique.
Il eft certain que tout corps étranger ,
dont la préfence dérange les fonctions &
l'ordre naturel des parties , doit être ôté
iorfque cela eft poffible. M. Louis indique
dans fon Mémoire les cas où l'extraction des
pierres de la matrice fe peut faire , & il décrit
l'opération convenable pour cela.
M. Daran lut enfuite un Mémoire fur
la conſtruction , & les avantages d'un
nouvel inftrument pour tirer l'urine de la
= veffie. Cet inftrument eft un algali , qu'on
pourroit nommer bougie creufe. Elle n'a
pas l'inconvénient des fondes d'argent ,
dont on fe fert ordinairement , & elle en
a tous les avantages : par fon moyen on
fe fraye un paffage jufqu'à la veffie , fans
rifque de bleffer le malade , ni de faire de
fauffes routes. Elle refte dans la veffie ,
comme l'algali ; elle procure l'écoulement
de l'urine , & permet qu'on faffe dans la
94 MERCURE DEFRANCE.
fe
veffie les injections convenables . Les ma
lades , non-feulement peuvent promener
dans leur chambre , mais même aller
en voiture , ayant cette fonde dans le canal.
M. Daran a crû bien mériter du public
, en découvrant à l'Académie la conftruction
, d'un moyen également recommandable
par fa fimplicité , & par l'extrê
me utilité , dont il eft dans les rétentions
d'urine , puifque cet inftrument s'introduit
facilement où les fondes ordinaires ne
peuvent être portées. C'eft ce que M. Daran
a prouvé par des obſervations , où il
a eu pour témoins de fes fuccès des perfonnes
non fufpectes , tant du côté des lumieres
que de la probité.
Cette bougie creufe fe fait , en tournant
fur une baguette d'acier un fil de laiton
, que les Epingliers nomment du n°. 3 .
Il faut que les pas de la fpirale foient le
plus ferrés qu'il eft poffible . On couvre ce
moule de fonde avec une bandelette de
toile Gautier , ou Sparadrap. La toile ,
dont M. Daran fe fert , eft trempée dans
un onguent , compofé avec de la cire jaune
, le blanc de baleine , l'onguent roſat ,
& la cérufe en poudre. Il eft bon de remarquer
que ce nouvel inftrument ne peut
fervir que dans les rétentions d'urine
' caufées par l'inflammation des parties qui f
SEPTEMBRE. 1751. 95
avoifinent la veffie , ou par la paralyfie de
fon corps , car s'il y avoit quelques obftacles
particuliers dans le canal , tels que des
concrétions , tubercules , carnofirés , cicatrices
, & c. il faudroit d'abord furmonter
ces obftacles par d'autres moyens , avant
que de pouvoir faire ufage de la fonde
fléxible , ou bougie creuſe , dont M. Daran
dévoile la construction.
M. Morand lut un Mémoire fur un
moyen d'arrêter le fang des artères , fans
le fecours de la ligature , & déclara le
Topique du Sieur Broffard , récemment
acheté par le Roi. Après une Differtation
hiftorique fur les differens fecours inventés
par la Chirurgie pour se rendre maître
des hémorragies , dans laquelle M. Morand
fait voir que les modernes n'ont encheri
fur les anciens que dans les moyens
de compreffion , il s'attache à prouver les
utilités du Topique , dans les cas où un
tronc d'artère principal étant ouvert , il
eft dangereux d'employer la ligature ,
parce qu'en interceptant le cours du fang
à l'ouverture , on l'intercepte également
pour toutes les parties qu'il doit vivifier :
de-là le danger de la mortification , & le
fuccès de la ligature douteux , jufqu'à ce
que des branches collatérales , partant du
96 MERCURE DE FRANCE.
tronc de l'artère au deffus de la ligature ;
ayent rétabli une nouvelle circulation
dans la partie privée de l'affluence du ſang,
fuivant le cours ordinaire , ce qui eft fort
incertain .
C'eſt donc une découverte utile , que
celle d'un moyen d'arrêter le fang dans
ces cas- là , fans être obligé de lier le vaiffeau
; tel eft le Topique de M. Broffard * ,
dont M. Morand s'eft fervi avec fuccès
dans l'opération d'un anéverifme au bras :
il en rapporte l'hiftoire tout au long dans
fon Mémoire. On croiroit affoiblir le mérite
de ce Topique , en difant qu'on peut
arrêter le fang d'une artère bleffée , par la
compreffion , & fans employer la ligature .
M. Morand en convient , & fe fait l'objection
à lui-même , mais il prétend que
l'agaric aftringent n'en eft pas moins important
dans ces mêmes cas , par une confidération
, qui doit naturellement échapper
à ceux qui ne font point de l'Art ;
c'eft la difficulté de faire une compreffion
méthodique , & telle qu'on foit fûr d'arrêter
le fang , & ne point courir les rifques
d'intercepter la circulation ; il faut
* On en trouve la compofition dans le Mercure
d'Août, pages 189 & 190 , & on en trouve de
tout préparé chez le Sieur Sorais, Chirurgien Heniaire
qui demeure rue Haute-feuille.
pour
SEPTEMBRE . 1751. 97
pour cela beaucoup d'habileté , & par conféquent
, c'eft un grand reméde qu'un aftringent
fûr , qui n'a befoin , pour être
foutenu que d'une compreffion médiocre ,
que tout le monde pourra faire fans avoir
des connoiffances fupérieures ; ce qui augmente
encore le prix de celui - ci , c'eft
que l'anéverifme eft un accident de la
faignée ; enfin , dit M. Morand , c'eſt un
moyen de plus pour arrêter le fang , &
l'on ne fçauroit trop les multiplier : l'humanité
bleffée a d'autant plus befoin de
fecours , que pour remplir fa condition
fatale , il y aura toujours plus de maux que
de remédes . M. Morand finit fon Mémoire
par des réflexions curieuſes , fur la maniere
, dont il croit que cet aftringent opére
pour faire fon effet.
M. Guerin fit part à l'Affemblée d'une
cure bien finguliere qu'il avoit faite à l'armée
. Un Officier du Régiment de Graffin
, reçut à la poitrine un coup de feu ,
dont la balle entrant par la partie antérieure
, avec fracture de la derniere des
vraies côtes , fortoit par la partie poftérieure
, ayant fracturé une feconde fois la
même côte & la premiere des fauffes . M.
Guerin fit d'abord les incifions néceffaires
en pareil cas , & tira plufieuts efquilles ,
E
S MERCURE DE FRANCE .
enfuite il paſſa une mêche en féton dans
tout le trajet de la playe , de l'entrée à la
fortie de la balle. L'oppreffion , le crachement
de fang , & la fièvre , furent les
premiers fymptômes , & engagerent M.
Guerin à faire au malade vingt- fix faignées
pendant les quinze premiers jours , alors
les accidens parurent diminués , mais ce
fut pour peu de jours ; deux faignées furent
ordonnées : on fit de nouvelles perquifitions
, moyennant lefquelles M. Ġuerin
tira par la playe poftérieure un morceau
de drap , & une efquille ; malgré cela ,
les accidens fe foutinrent toujours , on
crut que le féron y avoit part , on le retira
fans foulagement : de nouvelles faigné s
furent faites , & il y en eut en toat trentedeux.
Enfin , vû la perféverance des accidens
, & le danger du malade , il fut décidé
qu'on ne feroit qu'une playe des deux
par une incifion énorme , qui ouvriroit
la poitrine en travers. Cette ouverture®
hardie fauva la vie au malade , elle préfenta
le poulmon fillonné par la balle , mit
A découvert dans le milieu du trajet une
efquille engagée dans la fubftance du poulmon
, laquelle fut tirée ; dès - lors tous les
accidens cefferent. , & le malade fut parfaitement
guéri en quatre mois.
SEPTEMBRE . 1751 .
99
M. Puzos a fini la féance par la lecture
d'un Mémoire fur l'extirpation des fongus
à la matrice , dans le tems de leur premier
accroiffement , de leur plus grand danger ,
& de leur plus difficile curation .
Une opération faite avec fuccès , l'hyver
dernier , par M. Puzos , à une femme
très incommodée depuis deux ans d'un
fongus à la matrice , a été le fruit de fest
réflexions fur ces fortes de tumeurs .
Jufqu'à préfent il s'étoit applaudi d'avoir
attendu patiemment que les fongus
euffent un degré d'accroiffement , tel que
par leur volume , ils puffent rendre leur
extirpation facile ; il en a vû du poids
d'une livre , & plus ; d'autres que des Sages-
femmes ont pris pour la tête d'un en❤
fant au paffage.
Mais un grand nombre de faits lui a
montré le danger d'attendre qu'ils fullent
dans cet état
pour être extirpés , les plus
grands accidens ayant mis les femmes , qui
en ont été incommodées , aux portes de la
mort, par des épuifemens de forces, des pertes
de fang affreufes , hydropyfie , fièvre
lente , confomption , léthargie , convulfions,
&c. de forte que celles à qui , après
avoir couru tous ces rifques , on a fait la
ligature , font plutôt redevables de leur
fanté à leur tempéramment qu'à l'opéra-
E ij tion .
100 MERCURE DE FRANCE.
C'étoit donc à cette maladie naiffante
qu'il falloit trouver un reméde , en inventant
des moyens de l'arrêter dans fes progrès.
Mais comment exécuter ces moyens
fur un fongus d'un petit volume ? Celui
de la femme , qui fait le ſujet de cette ob .
fervation , n'étoit que comme une groffe
cérife.
Animé de l'envie de la fauver , il confulta
le Sieur Baradelle , qui a pour les
inftrumens de Mathématiques un génie
généralement reconnu. Il lui expofa le
fiége de la maladie , il lui défigna la forme
d'un inftrument , tel qu'il pût embraſſer
le fongus , & l'entourer d'ane ligature.
M. Baradelle l'exécuta , & M. Puzos s'en
fervit avec un tel fuccès , que le fongus ,
dont il eft queſtion ,étant tombé au bout de
huit jours , la femme fut en état de fortir
quinze jours après l'opération , pour continuer
fon commerce : M. Puzos démontra
dans l'Affemblée la façon de fe fervir
du nouvel inftrument pour tirer les fongus
dans le vagin ; mais il faut , pour le
mieux comprendre , confulter le Mémoire
même , qui fera , fans doute , accompagné
des figures néceffaires.
Nous ajouterons au compte que nous
venons de rendre des Mémoires , qui fuSEPTEMBRE.
1751 . ΙΟΙ
rent lûs à l'Académie , que l'Affemblée ,
qui étoit compofée de plufieurs Miniftres
Etrangers , d'un grand nombre de Seigneurs
, & de Sçavans du premier Ordre ,
parut extrêmément fatisfaite des matieres
qu'on traitoit , & de la maniere dont on
les traitoit. Les grands Chirurgiens , qui
parlerent dans cette occafion , foutinrent
leur réputation.
VERS
Pour mettre au bas du Portrait de M. Chanvelin
, Intendant des Finances.
Humain , prévoyant , équitable ,
Il fut tout à la fois Miniftre & Citoyen ,
Il eut l'efprit , le coeur aimable ,
Et du bonheur public il fit toujours le fien
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
ésés és és és és és és és és83ãããããããã·èèèsés
MEMOIRE HISTORIQUE ,
Sur le Jubilé univerfel de l'Année fainte
1750, & auires Jubilés précedens.
LE
E Jubilé des Chrétiens Catholiques
eft une Indulgence pléniere que les .
Souverains Pontifes accordent aux Fidéles
de l'Eglife Univerfelle , avec pouvoir aux
Prêtres d'abfoudre des cas réfervés au Saint
Siége , même de ceux contenus dans la
Bulle in coena Domini , & de toutes cenfures
, & peines Eccléfiaftiques , de faire des
commutations de voeux ( excepté feulement
ceux de Religion & de chaſteté )
& c.
Ce mot de Jubilé vient de l'Hebreu ;
il fignifie cinquante , parce que le Jubilé
des Juifs fe célébroit tous les cinquante
ans.
D'autres veulent que Jobel fignifie auffi
un Belier , & que c'eft de- là qu'eſt dérivé
le mot de Jubilé , parce qu'on annonçoit
celui des Juifs avec un cor fait d'une
corne de Belier , en mémoire de celui qui
apparut à Abraham dans le buiffon , lorfqu'il
voulut facrifier fon fils Ifaac.
Il eſt parlé afez au long du Jubilé des
SEPTEMBRE 1751. 103
Juifs , dans le XXV. chapitre du Lévitique
, où il leur eft commandé de compter
lept femaines d'années , c'eft à - dire , fept
fois fept , qui font quarante neuf ans , &
de fanctifier l'année cinquante. Ainfi les
achats qu'on faifoit chez les Juifs n'étoient
pas pour toujours , mais feulement juſqu'à
l'année du Jubilé. La terre fe repofoit
auffi cette année-là . On remettoit toutes
les dettes ; on rendoit la liberté aux efclaves
, & tous les héritages retournoient en
la poffeffion de leurs anciens maîtres.
Les Juifs ont pratiqué cela fort exactement
, jufqu'à leur captivité de Babylone ;
mais ils ne l'obferverent plus après leur
retour , comme il eft marqué par leurs
Docteurs dans le Talmud , qui affarent ,
qu'il n'y eut plus de Jubilés fous le ſecond
Temple. Cependant R. Moife , fils de
Maimon , dit , dans fon abregé du Talmud
, que les Juifs ont toujours continué
de compter leurs Jubilés , parce que cette
fupputation leur fervoit pour régler leurs
années , & de certaines Fêtes , furtout la
feptiéme année , qui étoit la fabbatique.
Mais ce qui n'étoit repréfenté qu'en
ombre , & en figures aux Enfans d'Ifraël
fous la Loi de Moïfe , fe voit fpirituellement
accompli dans la vérité de l'Evangile
de Jefus Chrift.
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE .
Le Jubilé que les Souverains Pontifes
accordent aux Fidéles , ne les invite pas
comme autrefois les Juifs , au recouvrement
des poffeffions terreftres , mais il les
appelle à la jouiffance & à l'acquifition de
l'héritage éternel , que la chûte du premier
homme leur avoit fait perdre . Ce
n'eft pas pour affranchir les Chrétiens d'un
efclavage humain , mais pour leur faire
poffeder la liberté des enfans de Dieu . On
ne les décharge point de ce qu'ils peuvent
devoir aux hommes , mais on leur pardonne
leurs péchés envers Dieu , & ce Jubilé
ne les exempte pas de cultiver la terre
, en les appellant à la contemplation
des chofes céleftes . Ainfi l'Eglife , par la
grace du Jubilé , remet aux Fidéles la pénitence
qu'ils étoient obligés de faire ,
elle délie les liens de leurs péchés , & en
les réconciliant avec Dieu , elle leur en
obtient la grace , & leur en fait efpérer la
gloire.
( Premier Jubilé , l'an 1300. ) Le premier
Jubilé fut inftitué par le Pape Boniface
VIII , l'an 1300 , en faveur des Fidéles
qui iroient ad limina Apoftolorum ,
& il ordonna qu'il le célébreroit tous les
cent ans . L'année de cette célébration apporta
tant de richeffes à Rome , que les
Allemands l'appelloient l'année d'or..
SEPTEMBRE. 175F FOS
Le nombre des Pélérins y fut fi grand ,
qu'on compta depuis Noël jufqu'à Pâques,
douze cens mille étrangers ; depuis Pâques
jufqu'à la Pentecôte , huit cens mille ; &
quoique les chaleurs de l'été fuffent exceffives
cette année - là , l'affluence des Pelerins
ne ceffa point jufqu'à la fin de l'année
, & cette affluence fut fi grande que
plufieurs y furent étouffés .
Il falloit que l'efprit de pénitence &
de piété regnât bien dans les coeurs , puifque
la plupart des endroits , par où l'on
paffoit pour aller à Rome , étoient encore
infectés de pefte , & que des troupes
voleurs occupoient le paffage des Alpes ,
pour y dreffer des embûches aux paffans .
de
Les Auteurs qui ont vû ce Jubilé , rapportent
que tout ce qu'il y eut de grand
dans le monde Chrétien , vint à Rome
pendant cette année- là , que plufieurs
même y vinrent à pied , & en habits de
pénitens.
( II . Jubilé , 1350. ) Le Pape Clément
VI , qui fut élû le 9 Mai 1342 , & qui
mourut le premier Décembre 1352 , réduifit
en 1348 le Jubilé à cinquante ans ,
pour en rendre participant un plus grand
nombre de Chrétiens . Il en publia la
Bulle en 1349 , & ce fut le fecond Jubilé
univerfel , qui commença la veille de
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
Noël de cette année-là , & finit à parcil
jour de l'année 1350.
Grégoire X1 , élû le 30 Décembre
1370 , mort le 28 Mars 178 , confidérant
que le terme de cinquante ans étoit
encore trop long voulut le réduire à
rente-trois ans , en l'honneur des trentetrois
années de la vie de Jefus- Chrift ;
mais fon deffein n'eut point d'exécution .
R
,
( III. Jubilé , 1400. ) Boniface IX , élû
le 2 Novembre 1389 , mort le premier
Octobre 404 , fit publier le Jubilé de
l'Année fainte l'an 1400 , & en accorda
d'autres en divers lieux à plufieurs Princes
& Monaftéres .
( IV. Jubilé , 1450. ) Nicolas V , éla
le 6 Mars 1447 , mort le 24 Mars 1455 ,
célébra le Jubilé de l'Année fainte en
1450.
Paul II , élû le 30 Août 1464 , par fa
Bulle de l'an 1470 , voulut qu'on célébrât
le Jubilé univerfel tous les vingt- cinq ans ;
mais ce Pape , étant mort le 25 Juillet
1470 , Sixte IV ( V. Jubilé , 1473 ) fon
Succeffeur , en fit la cérémonie Fan 1475 ,
ce qui a été continué depuis tous les vingtcinq
ans , & ce fut le cinquiéme Jubilé de
l'Année fainte ,
( VI. Jubilé , 1500. ) Le Jubilé de l'An-
1500 , fut célébré
fut célébré par le Pape Aléxan-
πέρι
SEPTEMBRE . 1751. 107
dre VI , élû le 11 Août 1492 , & mort le
18 Août 1503.
(VII. Jubilé, 1525 ) Clément VII , élû le
19 Novembre 1523 , mort le 26 Septembre
1534 , célébra celui de l'Année 15 25.
( VIII . Jubilé , 1550. ) Paul III , élû
le 12 Octobre 1534 , avoit annoncé le
Jubilé de l'Année fainte 1550 , mais étant
mort le 10 Novembre 1549 , Jules III ,
fon Succeffeur , élû le 8 Février 1550 , fit
cette même année , la cérémonie du Jubilé
de l'Année fainte 1550 , & mourut le 23
Mars 1554.
( IX . Jubilé , 1575. ) Gregoire XIII ,
élû le 13 Mai 1572 , célébra le Jubilé de
l'Année fainte 1575 , & mourut le 10
Avril 1585.
(X. Jubilé , 1600. ) Le Jubilé de l'Année
fainte 1600 , fut célébré par le Pape
Clément VIII , élû le 30 Janvier 1592 ;
& mort le 3 Mars 1605 depuis ce tems
plufieurs Papes ont accordé des Jubilés
pour des befoins extraordinaires dé la
Chrétienté.
( 1617. ) Paul V , élût le 16 Mai 1605 ,
accorda , par fa Bulle du 12 Juin 1617 ,
un Jubilé pour les befoins de l'Eglife Romaine.
* Le Jubilé Luthérien fut auffi publié
le 21 Octobre de la même année 1617
A
E vi
108 MERCURE DE FRANCE.
dans les Eglifes Proteftantes d'Allemagne ,
y ayant cent ans , à pareil jour , de la réformation
de Luther , en 15 17 .
Gregoire XV , ayant été élû le 6 Février
1621 , accorda un Jubilé univerfel ,
fa Bulle dattée de Rome du 18 des par
Calendes d'Avril ( 17 Mars ) 1621 » afin
» d'implorer l'aide divin au commence-
» ment de fon Pontificat , pour le Gouver-
» ment falutaire de l'Eglife Catholique,
Ce Jubilé fut publié à Paris , par Mandement
du Cardinal de Gondy , Evêque
de Paris , du 15 Juin 1621 .
>
( XI . Jubilé , 1625. ) Urbain VII élû
le 6 Août 1623 , mort le 29 Juillet 1644,
donna une Bulle , le 29 Avril 1624 , pour
l'ouverture du Jubilé de l'Année fainte
1625 , à commencer des premieres Vêpres
de la veille de la Nativité de N. S. J.
C. 1624 , pour finir à pareil jour de l'année
ſuivante 1625 .
( 1628 ) Le même Pape ordonna un
Jubilé , qui fut publié & célébré à Rome
en grande cérémonie le 22 du mois de
Novembre , pour appaifer la colére de
Dieu ; la Chrétienté étant alors affligée
des fleaux de la pefte , de la guerre & de la
famine.
Ce Jubilé fut ouvert à Paris , le Dimanche
13 Janvier 1630 , par Mand ement de
1
SEPTEMBRE. 1751. 109
l'Archevêque Jean - François de Gondy , &
dura quinze jours.
( 1631 ) Troifiéme Jubilé , accordé par
le Pape Urbain VIII , par fa Bulle donnée
à Rome le 15 Décembre 1631 » pour im-
" plorer l'aide de Dieu pour le Saint Siége,
l'extirpation des héréfies , & l'union des
» Princes Chrétiens .
Il fut publié en France , & ouvert à Paris
, le Dimanche 28 Mars 1632 , par Man
dement du même Archevêque Jean - François
de Gondy.
( XII . Jubilé , 1650. ) Innocent X , élû
le 4 Septembre 1624 , fit la cérémonie du
Jubilé de l'Année fainte 1650 , & mourut
le 7 Janvier 1655 .
( XIII . Jubilé , 1675 ) Clément X , élû
le 29 Avril 1670 , célébra le Jubilé de
l'Année fainte 1675 , & mourut le 22
Juillet 1676 .
( 1691. ) Innocent XII , élû le 12 Juillet
1691 , accorda un Jubilé » pour implorer
la miféricorde de Dieu au com-
» mencement de fon Pontificat . Il fut ou
vert à Rome le 21 Novembre 1691 , &
à Paris le Lundi de la femaine fainte
Mars 1692 , par Mandement de l'Archevêque
François Harlay de Champvalon .
( 1693. ) Ce même Pape accorda un
Jubilé par fa Bulle du 7 Décembre 1693
31
110 MERCURE DE FRANCE.
23 pour demander à Dieu la paix entre les
» Princes Chrétiens.
Ce Jubilé fut publié à Paris par Man.
dement du même Archevêque , du 26 Février
1694 , pour en faire l'ouverture le
Lundi de la femaine fainte , s Avril fuivant
, & finit le Dimanche de Quafimodo
18 du même mois .
( 1695 ) Ce fouverain Pontife accorda
encore un autre Jubilé , par fa Bulle du
Décembre 1695 , " afin d'implorer de
» nouveau le fecours divin pour la paix
» entre les Princes Chrétiens .
Il fut publié à Paris par Mandement de
l'Archevêque Louis -Antoine de Noailles ,
du 21 Février 1696. Il fut ouvert le
Lundi 5 Mars fuivant , & finit le fecond
Dimanche de Carême au foir , 19 du même
mois .
( XIV . Jubilé , 1700. ) Le grand Jubilé
de l'Année fainte , publié à Rome par la
Bulle du Pape Innocent XII , du 4 Juin
1699 , portant fuppreffion de toutes les
autres Indulgences pendant l'année du
Jubilé univerfel de l'an 1700 , qui devoit
commencer à Rome depuis la veille de
Noël 1699 , jufqu'à la fin de l'année ſuivante
700. Le Cardinal de Bouillon ,
Sous - Doyen du facré Collège , en fit l'ouverture
le 24 Décembre 1099 , par ordre
SEPTEMBRE . 1751. IIT
du Pape , dont la fanté ne lui permit pas
de faire cette cérémonie. Innocent XII ,
étant mort le 27 Septembre 1700 , Clément
XI , fon Succeffeur , qui fut êlû le 23
Novembre fuivant, par fa Bulle du premier
Février 1701 , accorda un Jubilé pour la
France , à caufe de l'Année fainte 1700 ,
en faveur des Fidéles qui n'auroient pâ
aller à Rome pour y gagner le Jubilé
accordé par Innocent XII , fon Prédécef-
Leur.
Ce Jubilé fut ouvert à Paris , le Lundi
27 Mars 1702 , quatrième femaine de Carême
,& a duré deux mois , qui ont expiré
le foir du Vendredi 26 Mai , lendemain de
l'Afcenfion , fuivant le Mandement du
même Archevêque Cardinal de Noailles.
du 12 Février 1702.
( 1701 ) Clément XI . accorda auffi un
Jubilé univerfel par fa Bulle donnée à Rome
le 25 Février 1701 , " pour implorer
» le fecours divin au commencement de
fon Pontificat.
Ce Jubilé fut ouvert à Paris avant celui de
l'Année fainte 1700 , le Lundi de la Pentecôte
16 Mai 1701 , & finit le Dimanche
au foir 29 du même mois , fuivant le Mandement
du même Cardinal de Noailles ,
Archevêque de Paris , du 29 Avril 1701 .
Outre les vacances ordinaires des Spez112
MERCURE DE FRANCE ;
tacles à Paris , depuis le Dimanche de la
Paffion , jufqu'au lendemain de Quafi.
modo , les Théatres furent fermés à cauſe
du Jubilé univerfel , depuis le Samedi 14
Mai , veille de la Pentecôte , juſqu'au
Dimanche 29 du même mois.
( 1706. ) Le même Pape Clément XI ,
accorda un Jubilé par fa Bulle du mois de
Décembre 1706 , » pour obtenir la paix
» entre les Princes Chrétiens . Il fut ou
vert à Paris le 31 Janvier 1707 , & dura
jufqu'au Dimanche 13 Février fuivant ,
par Mandement du même Archevêque
Cardinal de Noailles.
( 1721 ) Innocent XIII , élû le 8 Mai
1721 , mort le 7 Mars 1724 , accorda un
Jubilé par fa Bulle du 27 Mai 1721 , » pour
implorer le fecours divin au commencement
de fon Pontificat.
>>
Il fut ouvert à Paris le Lundi de la femaine
de la Paffion 23 Mars 1722 , &
finit le jour de Pâques 5 Avril , fuivant le
Mandement du même Archevêque Cardinal
de Noailles , du premier Février
1722.
( 1724 ) Benoît XIII , élû le 29 Mai
1724 , mort le 12 Février 1730 , accorda
un Jubilé par fa Bulle du 10 Juin 1724 ,
» pour implorer le fecours divin au commencement
de fon Pontificat , pour le
SEPTEMBRE. 1751 . 713
» Gouvernement falutaire de la fainte
Eglife Catholique.
Ce Jubilé fut ouvert à Paris le 10 Décembre
de la même année , fecond Dimanche
de l'Avent , & finit le Samedi 23
du même mois , fuivant le Mandement du
même Archevêque , du 4 Novembre 1724 ,
& a duré quinze jours.
( XV. Jubilé , 1725. ) Le grand Jubilé
de l'Année fainte 1725 , fut ouvert à Rome
par le Pape Benoît XIII , la veille de Noël
1724, & dura jufqu'à pareil jour de l'année
1725 ; il fut envoyé en plufieurs Diocéfes
du Royaume de France , mais celui
de Paris en fut privé , jufqu'à l'année
1728 , que le même Pape Benoît XIII ,
par fa Bulle du 13 Novembre , accorda un
Jubilé pour le Diocéfe de Paris , où il fut
ouvert le Vendredi de la quatriéme ſemaine
de Carême premier Avril 1729 , &
finit le dernier Mai fuivant , par Mandement
de fon Eminence M. le Cardinal de
Noailles , Archevêque de Paris , du 5 Mars
1729.
( 1744. ) Le Pape Benoît XIV . ( Profper
Lambertini ) élû le 17 Août 1740 , par
fa Bulle du 20 Novembre 1744 , accorda
un Jubilé pour la Ville de Rome , & toute
FItalie , & Ifles adjacentes , qui commença
le jour & Fête de Saint André , 30
114 MERCURE DE FRANCE.
Novembre 1744 , & finit le troifiéme Dimanche
de l'Avent , 13 Décembre fuivant ,
» afin d'obtenir du Ciel la fin des calamités
>> publiques , & la Paix entre les Princes
» Chrétiens .
Ce même Pape accorda un Jubilé en faveur
de la France , par fa Bulle du 18
Février 1745 , " pour la même fin que la
» précédente, & pour rendre graces à Dieu
» de la guérifon du Roi , de la maladie ,
S
dont il fut attaqué en 1744 , & faire des
»voeux pour la confervation de fa Per-
» fonne facrée , & pour la profpérité de
» fon regne.
Ce Jubilé fut publié à Paris , par Mandement
de l'Archevêque Charles Gafpard-
Guillaume de Vintimille , des Comtes de
Marſeille du Luc , du 20 Mai 1745. Il fut
ouvert le Lundi de la Pentecôte 7 Juin
fuivant , & finit le 20 du même mois.
( XVI . Jubilé , 1750. ) Enfin le grand
Jubilé de l'Année fainte 1750 , qui eft le
feiziéme Jubilé univerfel , depuis l'inftitution
qui fut faite par le Pape Boniface VIII ,
l'an 1300 , fut ouvert à Rome le Mercredi
24 Décembre 1749 , aux premieres Vèpres
de la veille de Noël , pour finir à pareil
jour de l'année 1750 , fuivant la Bulle
de ce fouverain Pontife , publiée à Rome
au mois de Septembre 1749.
SEPTEMBRE. 1751. 115
Voici les cérémonies qui furent obfer.
vées à Rome pour l'ouverture de l'Année
fainte 1750. Le 21 Décembre 1749 , les
Sicurs Migozzi & Mathei , Couriers du
Pape , firent avec les formalités ordinaires ,
la publication de la Bulle pour l'Année
fainte , & s'étant enfuite rendus aux Bafiliques
du Vatican , de Saint Jean de Latran
, & de Saint Paul , ils l'annoncerent
une feconde fois.
Le 24 , veille de la Nativité de Notre-
Seigneur , le Pape revêtu de fes Habits
Pontificaux , & accompagné de trentedeux
Cardinaux , de plufieurs Archevêques
, Evêques , du Connétable Colonne ,
du Sénat de Rome , & de tous les Prélats
domestiques qui compofent fa Maifon , fe
rendit en chaife à- porteurs au Vatican
& Sa Sainteté , après avoir adoré le Saint
Sacrement , expofé dans la Chapelle de
Sixte , entonna le Te Deum. Dès qu'il fut
achevé , on commença la Proceffion que
l'on a coûtume de faire dans cette folemnité
, fous les arcades qui regnent autour
de la Place , & à laquelle le Clergé fécu-
Her , fuivi du Chapitre de Saint Pierre ,
affifta. Le Pape , précédé du facré Collége
, defcendit le grand efcalier. Sa Sain
teté s'arrêta fous le Portique de la Bafilique
, qui étoit alors tendu de tapifferies
116 MERCURE DE FRANCE.
les plus magnifiques , ainfi qu'un trèsgrand
nombre de loges qu'on avoit pratiquées
pour le Chevalier de Saint Georges ,
& pour les perfonnes de la plus haute
diftinction. Le Pape monta au Trône qui
lui étoit préparé , & le Cardinal Befozzi
Grand Pénitencier , lui préfenta le marteau
de vermeil qui devoit fervir à l'ouverture
de la Porte fainte . Sa Sainteté
defcendit du Trône , tenant d'une main
un cierge allumé , & de l'autre le marteau ,
elle s'approcha de la Porte , qu'elle frappa
trois fois , prononçant ces mots tirés de
l'Ecriture Sainte : Aperite mihi portas juftitie.
Ouvrez-moi les portes de la juftice ;
& les verfets qui ont rapport à cette cérémonie.
Au premier coup , les ouvriers
deſtinés à faire tomber la maçonnerie qui
la tenoit fermée depuis l'an 1724 , la jetterent
fur des clayes qu'on tenoit prêtes
à cet effet . Tandis qu'ils enlevoient les
matériaux , & qu'ils ballayoient l'entrée
de la Porte , les Pénitenciers la laverent
avec de l'eau bénite , & l'on chanta les
Pleaumes & les prieres accoûtumées. Lorfqu'elle
fut libre , Sa Sainteté entra par
cette porte dans l'Eglife , fuivie du facré
Collége & du Clergé , où le Service divin
fut célébré avec autant de piété que d'éclat.
SEPTEMBRE. 1751. 1.17
Dans le même tems que cette cérémonie
fe faifoit dans l'Eglife de Saint Pierre , les
Cardinaux Ruffo , Jerôme Colonne &
Corfini , accompagnés des Gentilhommes
de leur fuite , fuivis d'un cortège confidérable
de Nobleffe , & d'une livrée fuperbe
& nombreuſe , fe rendirent aux Eglifes
de Saint Paul , de Sainte Marie Majeure ,
& de Saint Jean de Latran , dont ils ouvrirent
les Portes avec les mêmes cérémonies
qui avoient été obfervées à l'ouverture
de celle de la Bafilique par le Pape.
L'artillerie du Château de Saint Ange fit
trois décharges , lorfque le Pape entra dans
l'Eglife de Saint Pierre , & toutes les cloches
de la Ville fonnerent pendant que
durerent ces differentes cérémonies .
Le foir il y eut un magnifique fouper ,
qui fut fervi aux Cardinaux & Prélats qui
avoient affifté S. S. dans la célébration
de ce faint jour , & les Princes Miniftres
Etrangers , & les principales perfonnes de
la Nobleffe s'y trouverent.
Le 25 , jour de Noël , le Pape , accompagné
comme le jour précédent , fe rendit
vers les onze heures du matin dans l'Eglife
de S. Pierre , & Sa Sainteté y célébra pontificalement
la Meffe , à l'iffue de laquelle
elle monta dans fa grande loge , où elle
118 MERCURE DE FRANCE.
donna la bénediction à une quantité prodigieufe
de peuple.
L'Année fainte étant expirée , on referma
la Porte fainte , la veille de Noël , en
cette maniere. Le Pape bénit les pierres
& le mortier , pofe la premiere pierre , &
y met douze caffettes pleines de médailles
d'or & d'argent , ce qui fe fait avec la
même cérémonie aux trois autres Portes
tous les vingt- cinq ans , depuis l'année
147.5 , comme il a été dit ci- deſſus .
On voyoit autrefois pendant le Jubilé
une prodigieufe quantité de peuple aller
à Rome de tous les endroits de l'Europe ;
mais on n'y va prefque plus que des Provinces
d'Italie , parce que les Papes accordent
à tous les Pays Catholiques , la permiffion
de pouvoir faire le Jubilé chez
eux , fans être obligés de venir dans cette
Capitale du monde Chrétien , pour y
gagner les Indulgences accordées pendant
ce faint tems.
N. S. P. le Pape a accordé cette grace au
Royaume de France , par fa Bulle donnée
à Rome le 8 des Calendes de Janvier
1750 ( 25 Décembre 1750 ) & publiée
à Paris le Dimanche de la Paffion 28 Mars
1751 , en vertu du Mandement de M. l'Archevêque
Chriftophe de Beaumont , da
22 dudit mois.
SEPTEMBRE. 1751. 119
Ce Jubilé doit durer fix mois , à commencer
du Lundi 29 Mars , jufqu'au 29
Septembre 1751 , Fête de Saint Michel.
Voyez cette Bulle , & ce Mandement , imprimé
in-4°. A Paris , par Simon , pere &
fils , rues des Maçons , & des Mathu--
rins.
l'ordre
Ibidem. Le Livre des inftructions & des
prieres pour le Jubilé , publié par
de M. l'Archevêque de Paris , 1751 , in-
16 , chez les mêmes.
Feu M. Boffuet , Evêque de Meaux , ce
fçavant Prélat qui a donné au Public un ſi
grand nombre d'excellens ouvrages fur la
Religion , a auffi compofé un Traité des
Indulgences & du Jubilé , dont il a été
fait plufieurs éditions. La derniere eft intitulée
: » Méditations fur la rémiffion des
» péchés , pour le tems da Jubilé & des
Indulgences , tirées principalement du
» Concile de Trente . A Paris , chez Of
mont , 1724. in 12 .
""
Ces Méditations fe trouvent dans le
cinquiéme volume des OEuvres de M. Boffuet
, imprimées en dix fept volumes in- 4° .
A Paris , 1748 , chez Coignard & Boudet.
Difcours & Réflexions morales fur le
Jubilé , où l'on traite de fon Inftitution ,
des difpofitions néceffaires pour le gagner ,
des avantages qu'on en tire , de l'obliga120
MERCURE DE FRANCE.
tion & des moyens d'en conferver la grace.
A Paris , chez Guerin , in- 12 .
Le Catéchisme des Indulgences & du
Jubilé , à l'uſage des Confeffeurs & des
Pénitens , par M. le Tourneux. A Paris ,
chez Savoye , in 12.
་
Inftruction fur le Jubilé , par M. Maſfillon
, Evêque de Clermont. A Paris ,
chez Heriffant , in-12 .
Sermons du Pere Bourdalone , fur le
Jubilé. A Paris , chez Coignard & Boudet ,
in- 12.
Cas de Confcience fur le Jubilé , propofé
par un Curé , & décidé par Meffieurs
les Docteurs en Théologie de la Faculté
de Paris. A Paris , chez Lotin , in- 12.
Hiftoire des Indulgences & du Jubilé .
A Paris , chez Emery , 1701 , in- 12 .
CONTE
SEPTEMBRE . 1751. 121
CONTE ALLEGORIQUE.
Par M. le Marquis de Laffai , pere du
I
dernier mort.
L prit un jour fantaisie à l'Amour de
voyager fans être connu ; il pria le
myftere de l'accompagner ; s'étant mis en
chemin , ils furent furpris d'un orage , ils
fe cacherent fous un arbre , mais les éclairs,
le ronnerre & la pluye augmenterent fi
fort , que l'Amour effrayé , voyant ſon
flambeau éteint , & fes plumes toutes mouillées
, dit au myftere qu'il falloit chercher
une retraite où ils fuffent plus en sûreté ,
& l'envoya dans une grande maifon , aſſez
éloignée , qu'il entrevoyoit à la lueur des
éclairs , pour demander fi on voudroit les
recevoir. Le myftere partit ; il trouva un
Château magnifique , fort éclairé , rempli
de monde & de bruit ; il dit en lui- même ,
ce n'eft pas ici une habitation qui me convienne
; cependant pour contenter l'Amour
, qui l'avoit envoyé , il entra dans.
ce Château , & l'ayant parcouru , il découvrit
une chambre à l'écart , éloignée du
tumulte , habitée par une jeune perfonne
de quinze ans , qui étoit feule , occupée
F
122 MERCURE DE FRANCE.
que tout
à lire , & entourée de musique & d'ouvrages
. C'étoit la fille d'une des Dames
qui demeuroient dans ce palais , qui ne
vouloit point eexxppooffeerr une fille fijeune aux
dangers d'une Cour qui s'affembloit tous
les jours chez elle . Le myftere alla retrouver
l'Amour & lui dit, venez , j'ai trouvé
un lieu où nous pourrons attendre la fin
de l'orage. L'Amour fortit de deffous fon
arbre , & fut conduit par le myftere dans
la chambre d'Elife , ( c'étoit le nom de
cette jeune perfonne , ) qui fentit à l'arrivée
des ces hôtes , un trouble , une agitation
& quelque choſe de plus vif
ce qu'elle avoit connu jufqu'à ce moment.
Inftruite par ce qu'elle avoit lû , & plus
encore par un fentiment que la Nature
infpire , elle reconnut l'Amour : elle n'eut
ni la force ni même la volonté de le chaffer,
& l'Amour , content de la manière dont il
avoit été reçu par Elife , voulut la recompenfer.
Je connois Lifidor , lui dit - il ;
il me rend hommage depuis qu'il refpire ;
j'ai formé fon coeur ; il vous rendra heureufe.
A peine eut-il achevé ces mots ,
qu'il choifit dans fon Carquois deux traits
dorés dont il les bleffa. Elife connut bientôt
que l'Amour ne l'avoit point trompée ;
elle fut paffiounément aimée de Lifidor
elle l'aima de même : ils trouverent tant
1
SEPTEMBRE. 1751. 123
de douceur dans leur humeur , & tant de
conformité dans leurs penfées , que chaque
jour augmentoit leur bonheur. Dans le
tems qu'ils menoient une vie fi remplie de
charmes , l'Amitié rencontra l'Amour , &
fe plaignit à lui , que pendant qu'il gouvernoit
le monde , & qu'il ne s'y faifoit
rien où il n'eût part , elle n'y avoit aucun.
pouvoir , qu'elle étoit bannie de toutes
les fociétés , & qu'elle n'étoit plus qu'un
nom dont les hommes fe paroient encore
quelquefois l'Amour pour la confoler ,
lui dit que ce mal n'étoit pas général ,
qu'il connoiffoit un lieu où l'on feroit d'elle
tout le cas qu'elle méritoit, qu'il l'y meneroit
, fi elle vouloit. L'Amitié y confentit
volontiers , & il la conduifit chez Elife,
qui étoit dans ce moment avec Lifidor ;
elle fut fi bien reçûë d'Elife & de Lifidor, &
. elle trouva leurs coeurs fi differens de ceux
des autres hommes , & fi propres pour elle,
qu'elle réfolut de ne les plus quitter . Dans
la fuite , l'Amour occupé à mettre ſous ſon
empire les jeunes coeurs qui venoient dans
le monde , laiffa à ces deux amans des
étincelles de fon flambeau , & emmena
avec lui le myftere , dont il ne fçauroit ſe
paffer , & qui n'eft de nul ufage à l'amitié ,
établie pour toujours chez Lifidor & chez
Elife , avec la vérité , la confiance , la bon-
Fi
124 MERCURE DE FRANCE.
ne foi , la fidélité & la franchiſe , fes com- .
pagnes infeparables. Elle les rendit heureux
pendant bien des années ; leur bonheur
auroit été parfait s'ils avoient pû
mourir comme Baucis & Philémon ; mais
Elife ayant fini fes jours la premiere , laiffa
Lifidor feul fur la terre , accablé de douleur
, fans crainte , fans défis , ne s'inté
reffant à rien dans le monde , & n'eſperant
plus que la fin d'une vie malheureuſe.
La mort feule les fépara ;
Leur amitié tendre & fidelle
Aux amans un jour fervira
Ou de reproche ou de modéle.
༧
LETTRE
A l'Auteur du Mercure , fur le portrait de
Madame de Sthaal.
Na lieu de plus en plus chaque mois
d'admirer votre adreffe inépuisable
à fouiller dans les porte-feuilles des perfonnages
illuftres. Le choix foutenu des
piéces dont vous ornez les Mercures ; le
bon goût de leur compofition ,en forment
maintenant une fuite de Livres précieux.
Vous prouvez également votre zéle &
SEPTEMBRE . 1751 . 125
mage
´vos lumieres. Le débit & l'aplaudiffement
univerfel en font le jufte prix. Je conçois
donc l'empreffement avec lequel vous avez
reçu & communiqué un portrait de Mad.
de Sthaal , fait par elle même. C'est un homà
fa réputation , que cet empreffement
de la part d'un homme comme vous , qui
n'ayant pas été lié particulierement avec
elle , n'êtes obligé à rien de mieux qu'à penfer
, que de fa main rien n'étoit à rejetter ni
même à examiner , & que fous fon nom
vous étiez fûr de plaire . Mais je fuis certain
que vous trouverez bon qu'on vous adreſſe
de quoi la mettre en fpectacle fous un jour
plus convenable , & qu'on fe plaigne à vous
même de ce qui a bleffé dans le dernier
Mercure.
Mad. de Sthaal faifoit honneur à l'humanité.
C'étoit le réfultat de l'examen , & l'expreffion
unanime de tous ceux qui la connoiffoient.
Ce jugement répandu de proche
en proche , avoit imprimé dans le
monde un fentiment vague d'admiration
qui s'y étoit lié avec fon nom. Elle n'a
guéres écrit que pour fe prêter forcément
à ce qu'exigeoit d'elle l'amufement d'une
fociété luftre , de forte qu'elle ne regardoit
les diverfes piéces qu'elle fourniйfoit
journellement , que comme des devoirs de
fa condition . Elle penfoit ne tirer fa mer-
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
veilleufe facilité en tout genre , que de fa
volonté déterminée à bien remplir ſa charge.
Si elle a produit d'autres ouvrages , ce
n'a été que dans le fecret de l'intimité . Supérieure
à la vanité d'être célebre ; fatisfaite
de l'eftime réfléchie d'un petit nombre ,
elle ne vouloit laiffer que fes actions pour
preuves de fon mérite , & pour monumens
que fes exemples . Mad . de Sthaal avoit l'ame
la plus pure & la plus noble : elle joignoit
à un efprit profond & fublime , une
piété folide & la foi la plus fimple.Elle allioit
une raifon auſtére avec un caractére indulgent.
Elle ne fe permettoit ni foibleffe ni
cenfure. Sa morale étoit auffi rigide que fes
moeurs étoient douces. Livrée exclufivement
à la réflexion , elle jouiffoit avec
plaifir dans les autres de l'imagination
qu'elle fembloit avoir rejettée. La réſerve,
la modeftie, la timidité, fe marquoient dans
fes propos , dans fa conduite, & embarraffoient
même fa contenance . Ses difcours
peu recherchés , mal debités, frappoient , entrainoient
par une éloquence particuliere
qui ne devoit rien à l'étude , ou à l'art
d'éblouir , dont la force énergique ne confiftoit
que dans la précision des idées & la
rencontre infaillible du mot néceffaire.
Quelle confiance ! quelle exactitude dans
fon amitié ! quelle fagacité ! quelle élévation
dans fes confeils !
SEPTEMBRE. 1751. 127
Sa fermeté dans les douleurs a égalé celle
qu'elle avoit montrée dans les difgraces . Sa
dévotion en a arraché l'honneur à fa Philofophie.
Elle a crû ne devoir qu'à fa réfignation
& à fa piété tout le calme de fes derniers
momens.
Voilà , Monfieur , une foible efquiffe
du véritable portrait de Mad . de Sthaal.
Sa main feule pouvoit en tracer un auffi
infidéle que celui qui eft dans le Mercure.
Il feroit fâcheux que le Public fixât &
bornât l'idée confufe qu'il avoit de la fupériorité
de fon efprit,fur ce fragment informe
, dont en ce cas là , le larcin & la publication
paroîtroient une forte de facrilége
à ceux qui la regardoient comme un phénomene
moral , propre à relever la gloire
& la dignité de l'efpece humaine.
>
Mais il feroit encore plus cruel pour les
fidéles amis de cette vertueufe femme
qu'on prît le change fur fon caractére &
fes moeurs , à l'occafion d'un bon mot
digne de Ninon , rapporté dans une note
à la fin de fon portrait . On feroittrop facilement
induit en erreur , fi l'on ne mettoit
pas à portée par des éclairciffemens ,
de fentir que cette faillie qui lui échappa
fur ce qu'on preffoit trop fa modeftie ,
tire fon mérite de la contre-vérité.
Je me flatte , Monfieur , que vous fe
F iiij
128 MERCURE DE FRANCE .
rez ufage au plutôt du préfervatif que je
vous préfente contre les conjectures injurieufes
d'un Lecteur peu inftruit fur cette
note indifcrette . Vous êtes fait pour vous
prêter plus que perfonne à l'efpéce de réparation
qu'on vous demande pour la mémoire
de feue Mad . de Sthaal. L'amitié ne
va pas trop loin en pouffant la délicateffe
jufqu'au fcrupule.
,
On a dû expliquer les Enigmes & les
Logogriphes du Mercure d'Août par l'A
mour , Compas , Barometre & Architecture.
On trouve dans le premier Logogryphe
mort , marée , atôme , tombe , arme , âtre ,
more , or rate , rame , ame , bote , ambre ,
terre & mer , Remore , Rome. On trouve
dans le fecond Art , Architecte , arc , Aoteur
,
air , terre , eau , tic , titre , chat , rat ,
rate , Icare , cire à brûler ou à cacheter
cachet , écart , cri , rue , cric , trictrac , ar
cher , Cythere , hier , en Latin heri , cruche,
Carte de Géographie ou à jouer , ive ,
chere , Utrecht , bure , Arche de Noé ,
d'Alliance , de Pont , Cure , chûte & rechûte
, Etat , Autriche buitre , truite ,
Chaire , charette , Alte , Archi , Recteur
Crèche , triltrac , cuir , tact & chair , trait,
éeriture , heure , race , Thrace , Turc , artére,
>
SEPTEMBRE. 1791 . 129
tarte , échec , tache & tare , hart , carie ,
trace , Char , Charretier , archet , tartre ,
ul , ré.
D
ENIGM E.
Ans trois fens differens mon nom peut être
pris.
Dans le premier , Lecteur , je défigure Iris ;
De moi , dans le fecond , fon amant fe décore ;
Et dans l'autre on me voit toujours précéder Flore
9
Par M. Meflé.
AUTRE.
Nous fommes deux pour l'ordinaire
Et c'eft une terrible affaire ,
Lorfque l'une de nous fuffit.
La vanité nous a mis en crédit ,
Et la mode , fur fon caprice
Regle de nos façons le bizarre artifice.
Ici l'on nous charge de fleurs ,
Et l'Art femble fur nous épuiſer ſes faveurs
Nous avons alors l'avantage
De paroître avec étalage ;
Là , notre forme eft fimple & n'a rien d'apparenti
Suivant les gens notre air eft different ;
Suivant les gens auffi notre taille varie ,
Chez l'Abbé très petite , immenfe chez Sylvie
Fv
130 MERCURE DE FRANCE
Si nous devons nos charmes à fa main ,
Pour nous former la belle a fon deffein..
A la Ville , à la Cour , fréquent eft notre uſage ,
Mais rarement on nous voit au Village.
Enfin, pour augmenter , Lecteur , ton embarras ,
Notre allure fouvent dénote le trépas .
Par le même.
LOGO GRIP HE.
E ne fuis prefque rien , pour me bien définire
Que de gens cependant, foigneux de me chérir,
Qui de moi s'amufent fans ceffe !
Je fçais charmer furtout la folâtre jeuneffe .
Sous mille formes , en tous lieux ,
Prefque en tout tems , je m'offre aux yeux.
l'Auteur s'en fâche , & fans lui faire ou
Sans que
On
trage ,
peut donner mon nom à ce petit ouvrage.
Dans les neuf pieds qui compofent mon corps
Les mots fuivans fe trouvent fans efforts .
L'humble réduit que Dieu choifit pour fe faire
homme ;
Une Ville, long- tems la rivale de Rome ;
Ce qu'elt une Maîtreffe aux yeux de fon amant;
Ce qui , comme l'amour , fe cache vainement ;
Ce que femme coquette avec grand foin déguife
Certaine pierre que l'on ptile ,
SEPTEMERE . 1751. 131
Et qui d'une Sainte eft le rom ;
Cet Empereur Romain , qui le premier , dit- on ;
Se vit par les foldats élever à l'Empire :
Un plaifir que l'hyver la jeune Iris deſire ;
Des Ecoliers un jeu chért ;
Du gourmand , du joueur , le meuble favori ;
Du Pape un Envoyé , nom que porte enTurquie
Un Colonel d'Infanterie ;
L'une des Graces. Mais , devine , hâte-toi ,
Il ne faut pas, Lecteur , trop s'occuper de moi
Par le même..
AUTRE.
FN tout , de tout je fuis le plus haut point
Ce que l'on cherche & qu'on ne trouve point ,
Je fuis ce qu'eft au calcul Algébrique
Toute Racine ou quarrée ou cubique.
On m'approche toujours , jamais on ne me joint
Onze pieds par leur affemblage ,
Ami Lecteur, forment mon nom
Mais c'eft par leur défunion
Qu'ils vont te plaire davantage.
Je préfente à tes yeux fous differens afpects
Le tendre objet de nos refpects ;
Celui par qui Dieu nous fait naître ;
Ce qui ferme un appartement ;
Ce qui , quant au corps feulement.
Nous fertà conſerver notre être
F vi
132 MERCURE DE FRANCE.
Certain outil connu des Bucherons ,
Qu'on voit en quelques lieux tourmenter les cou-
: pables ;
Ce qui fait à coup sûr paffer aux plus poltrons
Les fleuves les moins navigables ;
Un petit combattant , commode au jeu d'échets;
Dans l'immenfe Univers un efpace infenfible ;
Un métal dangereux qu'on épure à grands frais ,
Et qui de ces pays , témoins de nos forfaits ,
Caufa jadis la ruine terrible ;
Un autre qui , plus vil , les eût mieux défendus ;
Mais qu'à ces beaux climats refufa la Nature .
Certains fruits deffechés , au ratelier pendus ,
D'utiles animaux chétive nourriture ;
Le plus haut comble de grandeur ;
Ce qui dans la mufique eft majeur ou mineur ;;
Des Suppôts de Thémis l'ordinaire appanage ;
Ce qui très rarement couronne un bon ouvrages
Jour que l'on confacre au Seigneur ;
Certain arbre connu fous un autre hémisphère ;
Ce que fouvent , foit dit fans lui déplaire ,
Le fexe gâte au lieu de l'embellir ;
Uu fruit oblong qu'on s'empreffe à cueillir ,
Dès l'Automne enrichit nos campagnes ;
que
Pour la folle jeuneffe un objet déplaiſant ;
Une vertu , vrai don du Tout- Puiffant ,
Et dont un grain tranfporte des montagnes ;
Enfin finale , un fon très- peu décent ;
Mais laillons -là ce badinage ;
SEPTEMBRE. 1751. 733
Pour me trouver , fonge , Lecteur ,
Qu'en dépit des foins de l'Auteur ,
Je fuis encor bien loin de ce petit ouvrage.
J
AUTR E.
E fuis un être affez hideux ,
Dont on ignore l'origine ,
Et fi l'on en juge à ma mine ,
Lecteur, foit dit entre nous deux ;
J'embarraffe les curieux ;
Mais plus encor les difeurs de matine ,
Et tout Commentateur pieux
De faints écrits , & légende divine .
Peu de lettres forment mon nom ;
Quant à mon étrange figure ,
Si je la cache ici , ce n'eft pas lans raiſon ;
Prenez vous-en à certaine avanture ,
Qui força jadis , nous dit- on ,
Les filles de Nerée à faire le plongeon ,
Ou bien à la rare difpute
Des fils de Climene & d'lo ,
Dont advint la fameufe chûte
Qui fit bouillir les eaux du Pô
Combinez- moi differemment ,
Je deviens une belle Ville ,
Qu'un de fes fondateurs babile
Eût vú finir afsûrément ,
S'il avoit été moins agile ;
Mes membres pris d'autre façon ,
# 54 MERCURE DE FRANCE,
Je change auffi-tôt de nature ,
Et me couvrant au Printems de verdure ,
J'offre un ombrage frais à Lucas , à Lifon ;
Je fais témoin de mainte amoureuſe avanture➜
Et l'on me voit dans plus d'une chanſon :
Arrangez-moi d'autre maniere
Et puis fanctifiez mon nom ,
Je deviens cette Ville où coule une riviere ,
Dont deux voyelles font le nom ;
Tranchez matête avec adreffe ,
Après m'avoir ôté tout ce que j'ai de ſaint ,
A vos yeux je ferai ſoudain ,
Une perfide une traitreffe ,
Et le tombeau d'une jeune Princeffe ,
Qui fuyoit un oncle inhumain ,
Mon centre offre bien autre choſe ;
Mais il faut recourir à la métamorphofe ;
Par lui d'un Dieu l'induftrieux amour
Sçut triompher d'une jeune recluſe,
Et peut- être , fans cette rufe ,
Medule encore eût vêcu plus d'un jour.
Je comprends que je vous ennuye ,
Finions donc , mon cher Lecteur ,
En vous difant qu'en dépit de l'envie ,
On trouve en moi les deux tiers d'une Sour
Des fept filles d'un radoteur ,
Dont le goût pour l'Aftrologie.
Fut toujours la feule folie ,
Et fenfin tout le malheur
SEPTEMBRE . 1751 .
13:5
De fa race aimable & chérie.
Lecteur , voici mon dernier mot ,
Je forme en détail , comme en bloc,
Les deux tiers d'une Tragédie ,
Dui, grace à Dumefnil , eft toujours applaudie
Me deviner n'eft pas le lot
L
De Monfieur Jacques , ni d'un for.
A UTR E.
Ecteur, je fuis un mot de nouvelle fabrique
Aux Damoifeaux du jour je prête mille attraits.
Bien que pour ennuyer mon talent foit unique ,
Je fais briller fouvent un fat à peu de frais.
A neuf ajoûtez up , vous pourrez , fans Barême ,
Calculer de mes pieds la jufte quantité ;
Sans peine je contiens une vafte Cité ;
Ce qu'une femme cache avec un art extrême ;
Ce qu'on veut qu'elle foit, & qu'elle eft rarement
Le Gafcon me redoute & le brave m'affronte
Chacun par mon moyen parle au Roi librement
Je fuis un mal cuifant que l'on porte avec honte ; .
Quatre tons de mufique , un métal fort commun,
Qu'à grands coups de marteaux on forge fur l'enclume
;
Ce qu'au trictrac défire amener un chacun ;
Cet endroit où des flots vient fe brifer l'écume..
Je fais rire à la Foire un peuple de badauts ;
Tout ce qu'on me préfente cft réduit en pouffiere ;
Qu défend man ulage aux tempéramens chauds ,
136 MERCURE DE FRANCE.
Et je fuis le venin d'une dent meurtriere.
Lecteur , je ceffe enfin d'être obſcur à tes yeux ,
Enfant du mauvais goût , je corromps le langage ,
Et d'un fat achevé je t'offre l'apanage
Dans un cercle de mots fades & précieux.
Par le Chevalier de l'Albarede:
AUTRE.
EN deux fens differens mon nom peut être pris,
Mais toujours dans les deux je fuis ,
Mon cher Lecteur , pere de cent cinquante;
Tantôt on me récite , & tantôt on me chante ;
*Dans mes neuf pieds tu peux aiſément entrevoir
Deux Elémens ; un oiſeau blanc & noir ;
Un péché capital ; un ouvrage critique ;
Un bon poiffon de mer ; trois notes de mufique ;
Deux petits animaux , l'un détruit un jardin
L'autre gît en maiſon ; membre du corps humain;
Chofe utile au tabac ; action incivile ;
De quoi puifer de l'eau ; une plante ; un reptile
D'un Lac une partie ; un inftrument de fer ;
Ce que l'on dit au Roi quand on veut lui parler;
Une riviere de Provence ;
Deux Villes d'Italie , & deux autres de France.
Pourfuis, Lecteur, il faut pour aller jufqu'au bout,
Me mutiler fouvent , & retourner mon tout ;
Je t'offre un demi- Dieu , de plus une Déeffe ;
1 , 3 , 2 , 6 & 3 , chacun me fuit fans ceffe;
SEPTEMBRE . 1751. 137
7,9,8 avant 1 , 4 , 2 de tes jours , >
Inévitablement j'interromprai le cours ;
7 , 2 , 3 , 9 & 8 , je fuis en Allemagne ,
4 , 2 , 6, 5 , 9 , plus 7 , 8 , en Espagne ;
I , 4 , 6 & 3 , je ſçai blanchir ta main ,
Et fans moi nul mortel ne mangeroit du pain
Prens 1,4 , avant 7 , puis 9 , tu l'es peut être ,
Mais.fi tu ne l'es pas , Lecteur , tu voudrois l'être
Retranche de mon tout trois lettres feulement ;
Avec un pied de plus , tu verras dans l'inftant
Une grande Planette , & la plus éloignée ;
7,5 & 4 après , ma derniere doublée ,
Je fuis en fait d'Algébre , un fameux Profeffeur ;
2 3 , S 8 , pour l'arbre une bonne liqueur ;
7,3,5 , à plufieurs un plaifir trop funefte. ¡
Une autre fois , Lecteur , je te dirai le refte.
Par M. de Montpellier.
NOUVELLES LITTERAIRES.
L
ETTRE d'un oncle à fon neveu , contenant
quelques régles , & quelques
réflexions fur les Belles Lettres. Par Dom
J. B. Gaudrillet , Religieux de Clairvaux ,
Prieur de l'Abbaye de Sainte Marie , Protonotaire
du Saint Siége. A Besançon ,
chez Daclin.
Le titre de cette brochure annonce tout
138 MERCURE DE FRANCE.
ce qui y eft renfermé ; pour faire connoître
le ton qui y regne , nous allons copier
le portrait de M. Rollin ce morceau
nous a paru le plus travaillé de tout l'ouvrage.
Je fais faifi de vénération pour M. Rollin
, je l'eſtime , je fais beaucaup de cas de
fon Hiftoire ; fon ſtyle eft coulant ; la nobleffe
& l'énergie des termes , le choix &
la pureté de l'élocution , l'ordre & la méthode
, l'exactitude des faits , la Science
de la Chronologie , la connoiffance des
Auteurs Grecs & Latins , une piété éclairée
, foutenue par une Religion folide , un
caractére bienfaisant,paffionné pour le bien
public,&toujours empreffé de fe rendre utile
à la jeuneffe par l'étendue de ſes talens,&
la communication de fes lumieres , forment
le portrait original de cet Aureur.
Avec toutes ces belles qualités , j'aime encore
mieux m'inftruire avec Tite-Live ,
Polybe , Suetone , Xénophon , Plutarque ,
& les autres Auteurs de l'Antiquité. Depuis
quinze ans juſqu'à vingt , je préfererois
cet Hiftorien de nos jours ; mais depuis
trente , & au- delà , je pense qu'il vaut
mieux aller fe défalterer aux premieres &
aux grandes fources.
S'il m'eft permis de dire mon fentiment
fur les ouvrages de cet Auteur , qui s'eft
SEPTEMBRE . 1751. 139
par fon rare mérite fi diftingué dans la
République des Lettres , je penfe qu'il s'eft
un peu trop écarté des bornes , que tout
Hiftorien doit fe preferire .
L'Hiftorien doit examiner , avec tout
le foin poffible , les faits qui méritent
d'entrer dans fon Hiftoire , n'y rien mettre
, & n'en rien rejetter que pour de bonnes
raifons ; mais il ne doit pas en rendre
compte au Public par des digreffions fréquentes
, & incommodes au Lecteur , qui
ne cherche que des faits. Il y a plus de
Morale que d'Hiftoire dans ce qu'il nous a
donné.
Les longues phrafes , le nombre prodigieux
de réflexions , il en a fait à chaque
page , & la quantité de fentences excéde
de beaucoup le nombre des faits .
Pourquoi prévenir fon Lecteur , & lui ôter
le plaifir de faire lui-même fes réflexions ?
Eft- ce à l'Hiftorien à juger , à condamner
les acions des perfonnes qu'il introduit
dans fon Hiftoire ? Peut- il le faire , fans
paroître fouvent fufpect , ou abonder
dans fon fens ? Denis d'Halicarnaffe , Sallufte
, Tite-Live , Polybe, n'écrivoient pas
ainfi leur narration étoit fimple , fans
préambules , fans tranfitions affectées, lans
réflexions , fans differtations péfantes &
ennuyeuſes, M. Rollin avoit l'efprit trop
:
140 MERCURE DEFRANCE.
brillant , & peut - être l'imagination trop
fertile , pour le contenir dans les bornes
étroites de la fimple narration ; c'eft peutêtre
un beau défaut , mais il fuffic que c'en
foit un ,, ppoouurr n'y pas donner.
RECHERCHES historiques & critiques ,
fur quelques anciens Spectacles , & particulierement
fur les Mimes & les Pantomines
, avec des notes. A Paris , chez
Jacques Merigot , fils , Quai des Auguftins,
175t.
On trouvera dans cette brochure du
Grec , du Latin , des faits & de l'érudi
tion . On y defirera le goût , l'ordre , l'agrément
, dont cette matiere étoit fufceptible.
Il est étonnant que l'Auteur n'ait
pas connu ce que le célébre Abbé Dubos a
écrit fur un fiagréable fujet dans les Réflexions
critiques fur la Poëfie , & fur la
Peinture.
SELECTA latini fermonis exemplaria è
fcriptoribus probatiffimis colligebat P. Chompré
in utroque jure L. Prima Poëtica orationis
excerptio , feu Plauti & Terentii fabula
ad chriftiana juventutis ufum contracte. Editio
altera , c'est-à- dire , Modéles choifis de la
plus pure latinité , tirés des meilleurs Ecrivains
, & c. Premier Recueil de Poëlie , ou
SEPTEMBRE. 1751. 141
Comédies de Plaute & de Terence , racourcies
pour l'ufage de la Jeuneffe Chrétienne
. A Paris , chez les freres Guerin ,
& Louis- François de la Tour , rue Saint
Jacques , 175 1 .
L'Auteur , après avoir donné dans quatre
parties une provifion fuffifante de belle
profe , pour initier les jeunes gens
dans la lecture des originaux , établit folidement
dans la Préface bien raiſonnée &
bien écrite de ce premier Recueil de Poëfie
, la néceffité de commencer l'étude des
Langues par la profe , avant que de venir à
la Poëfie. Comme il y a en effet une grande
difference entre le langage de l'une & le
langage de l'autre , l'Auteur de la compilation
propofe Plaute & Terence , pour
paffer infenfiblement de celle- là à celle- ci.
M. Chompré , toujours attentif à écarter
ce qui bleffe les bonnes moeurs , dans le
deffein de procurer aux jeunes gens une
portion de la belle latinité de Plaute ,
prefque entierement oublié aujourd'hui
a tiré de ce Poëte ancien de petits drames
extrêmément agréables. Dans fon plan il
n'avoit garde de laiffer là Terence . Mais il
faut lire fa Préface pour prendre une idée
juſte de fon travail . Il s'agiffoit ici , comme
il a toujours fait , de conferver le texte
dans toute la pureté , & de donner une
142 MERCURE DE FRANCE.
perite action intéreffante , tirée du fond
même de chaque pièce , en quoi il paroît
avoir tout- à-fait bien réuffi . Tout eft gai
dans cet ouvrage , & l'on y rit toujours en
beau Latin , pour nous fervir de fon expreffion.
Ce Recueil eft fuivi de remarques
, pour aider l'intelligence de quelques
endroits du texte , indépendamment de la
Traduction , qui eft fous preffe actuellement.
Le Lecteur jugera du mérite de cet ouvrage
par l'analyle courte d'une des petites
piéces , prife àl'ouverture du Livre . C'eſt
l'heureux naufrage. L'Abbréviateur conferve
ordinairement les anciens argumens ,
& tire des prologues ce qui défigne la
portion qu'il a tirée de la Comédie même.
Un Bourgeois d'Athénes , ayant été ruiné
par trop de bonté , s'exila de fa Patrie
avec fa femme , & fe retira auprès de Cyrénes
, fur le bord de la mer , dans un endroit
écarté , pour y deffervir l'un & l'autre
un Temple , auquel on venoit de loin
par
dévotion . Ils avoient eu une fille unique
qu'ils perdirent , encore enfant . Cette
fille dérobée avec une petite corbeille de
joncs , fut vendue à un Marchand de Sicile.
Celui- ci comptoit faire un grand
profit , lorfqu'on retrouveroit les parens
de cette jeune fille. Il prit la réfolution
SEPTEMBRE. 1751. 143
dans la fuite de fe retirer dans fon Pays
avec tous les effets . Il s'embarque , une.
tempête s'éleve , tout eft brifé & difperfé.
La jeune fille fe fauve fur une chaloupe, &
arrive à terre , à la demeure de fon pere
& de fa mere , qui lui donnent l'hofpitalité
dans l'état déplorable où elle eft . Un
valet du vieillard a pêché une valiſe , qui
occafionne une fcéne plaifante entre lui
& un payfan. Demones & Dedalis , ſa
femme , c'eft le pere & la mere , craignant
qu'on ne les foupçonne d'avoir retiré une
efclave fugitive , mettent la pauvre jeune
fille à la porte , qui fe fait reconnoître , en
briant de faire ouvrir cette valiſe .
Voilà une action fuivie avec toute l'etactitude
poffible , indépendamment des
Epifodes que l'Abbréviateur a paffés. Les
beautés de détail propres au génie de la
Langue latine, font infiniment au - deffus de
ette analyſe. C'eſt la même adreſſe dans
De refte où il n'y a point d'ennui à
raindre.
,
LETTRE de M. de G... à M. de M. à
Aix- la- Chapelle , fur l'Elixir d'or & blanc
le M. le Général de la Motte. A Paris ,
hez Sebastien Jorry , Imprimeur Libraire,
Quai des Auguftins , près le Pont Saint
Michel , aux Cicognes , 1751 , Volume
pz- 12 . de 150 pages.
144 MERCURE DEFRANCE.
1
#
›
Cet Elixir , connu fous le nom de Gouttes
du Général de la Motte , eft en fi grande
réputation , par le fuccès conftant qu'il
a dans tous les cas où il peut être employé,
qu'il eft inutile d'en faire ici l'éloge.
Madame de la Morte , veuve de l'Inventeur
, qui a hérité de fon mari du fecret de
la compofition de ces Gouttes, & qui feule
a le Privilége de les compofer vendre
& faire vendre dans tout le Royaume ,
a voulu prouver au Public que ce n'eft
que fur les fondemens les plus folides , &
les atteftations les plus irréprochables , que
fes Gouttes font regardées , comme un reméde
des plus doux , & cependant des plus
efficaces pour plufieurs maladies. Elle a
donc fait raffembler en un petit volume
les Certificats d'un grand nombre de malades
qui leur doivent la vie , & des Médecins
, les plus célébres , même de la Fa- ..
culté de Paris, qui ont ordonné ces Gourtes
avec le plus grand fuccès , & fouvent dans
des cas défefperés . On peut voir tout d'un
coup dans ce Livre les maladies , dans lef
quelles ces deux Elixirs opérent de fi
bons effets , & le nom d'une partie des
perfonnes qui en ont été guéries
Mais ce qui décide fans réplique de la
fouveraineté de ce reméde , c'est qu'en
conféquence des témoignages avantageux
de
SEPTEMBRE . 1751 145
de tant d'habiles Médecins , le Roi , toujours
attentif au bonheur , & à la confervation
de fes fujets , en fit faire des épreuves
fur plufieurs malades de l'Hôtel Royal
des Invalides . Ces épreuves réuffirent fi
bien , que Sa Majefté , convaincue de l'efficacité
de cet Elixir , & le regardant
comme un des plus riches préfens qu'elle
pût faire à fon Royaume , fe détermina à
faire l'acquifition du fecret de la compofition
, & depuis elle a eu la bonté de renouveller
, en faveur de Madame de la
Morte , le Privilége exclufif qu'elle avoit
accordé à feu M. de la Motte. C'eft en
vertu de ce Privilége que cette Dame continue
à compofer & à débiter lefdites
gouttes avec le même fuccès de leur part ,
& le même concours du côté du Public .
Madame la Générale de la Motte demeure
rue de Richelieu , vis- à- vis les Ecuries de
fon Alteffe Royale feue Madame la Ducheffe
d'Orleans. Ceux qui fouhaiteront avoir
de ces gouttes n'auront qu'à envoyer chez
elle , ou lui écrire en affranchiffant les
Lettres.
Nous croyons devoir avertir que Madame
la Générale de la Motte , ayant été
informée que des particuliers vendoient
de fauffes gouttes , elle les a fait faifir
& notamment le Sieur Bertrand Co..ier
Ꮐ
>
146 MERCURE DE FRANCEApoticaire
à Paris , lequel a été condam:
né par Sentence rendue au Châtelet de
Paris , & confirmée par Arrêt du Parlement
du 2 Avril 1751 , ainfi que le Sieur
Silont , auffi Apoticaire à Paris , aufquels
défenfes ont été faites de récidiver à l'avenir.
Toutes les bouteilles feront cachetées
aux armes de Madame la Générale de la
Motte , dont l'empreinte fe trouve à la
tête des imprimés fignés d'elle .
Voici les noms des correfpondans que
Madame la Générale a établis dans differentes
Villes . Meffieurs Jacques Blein
Marchand Droguifte à Bordeaux ; Jambon
, Apoticaire du Roi à Montpellier ;.
Peliffier , à Aix , en Provence ; Vaire , Chirurgien
des Hôpitaux du Roi , à Marfeille
; Gerard Vanhoogneff , à la Rochelle
; Dupont , à Lisbonne ; Quefnai , Marchand
Foureur , à Rouen ; Baillet & Hugue
, Apoticaires , à Avignon ; Nueldlenton
, Médecin à Hambourg ; Ponfard
Apoticaire à Touloufe ; Madame Roche ,
Marchande à Lyon .
LE SPECTACLE de l'homme , feconde
partie , qui contient des réflexions fur la
création de l'ouvrage des fix jours. A
Paris , chez Giffey , rue de la vieille Bou-
1
SEPTEMBRE. 1751. 147
clerie , à l'Arbre de Jeffé , 1751 , in- 8°.
L'Auteur répond d'abord à quelques
objections qu'on lui a faites fur les preu
ves qu'il avoit données de la création par
l'ufage de la parole. Il donne enfuite fes
réflexions fur l'ouvrage des frx jours ; ainfi
au fujet de la création de la lumiere , après
avoir rapporté les hypothéfes des Philofophes
les plus célébres , il dit que Dieu
créa la terre dans le vuide au milieu du
Ciel , & qu'en formant la lumiere il remplit
tout l'efpacće deftiné pour contenir
l'univers , au moyen d'une matiere trèsfubtile
& très- lumineufe ; mais qu'en faveur
de la refpiration des animaux , il en
a temperé la trop grande activité par les
vapeurs & les exhalaifons , & créa le Soleil
pour lui redonner pendant le jour
fon premier éclat . Dans les réflexions fur
le quatrième jour de la création , il donne
un fyftême aftronomique qui lui paroît
le plus vrai & le plus fimple ; c'eft le même
que celui de Ticho Brahé , à l'exception
que cet Aftronome regardoit la terre
comme immobile , & que notre Auteur
lui donne un mouvement fur fon axe ,
mais il attribue toujours au Soleil le mouvement
fur l'écliptique , fans faire attention
qu'il trouble par là la Loi univerfelle
de la Nature que Kepler a obfervée , &
Gij
14S MERCURE DE FRANCE.
qui confifte dans un rapport admirable ,
entre les tems périodiques des Planettes ,
& leurs diftances au Soleil. De- là vient
que tous les Aftronomes s'accordent maintenant
à adopter le Syftême de Copernic ,
où l'on explique parfaitement tous les
phenoménes aftronomiques , fans rien altérer
dans l'harmonie de l'univers . Il croit
aufli que le mouvement peut très bien ſe
faire dans le plein ; que le flux & reflux
ne doivent s'attribuer qu'au mouvement
diurne de la terre fur fon axe , fans avoir
aucun égard à la Lune ; que les Planettes
de Venus & de Mercure , font deux Globes
d'eau , chargés de parties de fel , dont
l'évaporation forme des brouillards , qui
à caufe de l'éloignement paroillent des
taches fur le difque du Soleil. C'eſt - là l'explication
des taches apparentes du Soleil ,
qu'il regarde comme la plus naturelie ,
car il ne les croit point adhérentes à cet
Aftre. Il explique le déluge , en difant
que Dieu précipita pour lors les eaux qu'il
avoir ramaffées au- deffus du Firmament
au fecond jour de la création , & qu'enfuite
il les fit rentrer dans les cavités de la
terre , préparées à cet effet dès le commencement
du monde. On trouve auffi
dans ce Livre des réflexions fur la nature
de l'homme , qui marquent bien la piété
SEPTEMBRE . 1751. 149
de l'Auteur , & la fageffe de fes vûes , ce.
qu'on ne peut trop louer dans le fiécle où
nous fommes.
DIVERSES obfervations anatomiques , tirées
des ouvertures d'un grand nombre de
cadavres , propres à découvrir les caufes
des maladies & leurs remédes , par Pierre-
Barrere , de la Société Royale des Sciences
de Montpellier , Correfpondant de
l'Académie Royale des Sciences de Paris ,
Profeffeur en Médecine de l'Univerfité
de Perpignan , Médecin de l'Hôpital militaire
de la même Ville , ci - devant Médecin
- Botaniste du Roi , à l'lfle de Cayenne.
A Perpignan , chez Guillaume- Simon
le Comte , Imprimeur du Roi & du Collége
Royal , 1751. Brochure in -4° . de 66
pages.
Il eft certain que la partie de la Médecine
la plus effentielle , & peut-être la
plus difficile , eft celle qui donne la connoiffance
des differentes caufes des maladies
; c'eft elle qui fert de fondement à la
pratique , & qui diftingue principalement
l'habile Médecin d'un empirique aveugle .
On ne peut difconvenir que l'un des meilleurs
moyens pour y faire des progrès :
par des obfervations
les conféquences que la Médecine doit
ne foit de déterminer
Giij
Iso MERCURE DE FRANCE.
tirer des divers fymptômes , que les mala
dies préfentent à fes yeux.
Tels font les avantages qui résultent de
l'ouverture des cadavres. On foumet alors
à l'examen des fens , la caufe même qui
avoit produit la maladie. Ce n'eft pas
qu'elle n'échappe fouvent aux recherches
des Obfervateurs les plus éclairés ; mais il
y a toujours un très grand nombre de cas
où on eft affez heureux pour la découvrir
avec la derniere évidence . Nous avons
déja plufieurs ouvrages en ce genre , mais
il nous paroît qu'on ne peut trop multiplier
des expériences fi utiles. Les obfervations
anatomiques que vient de donner
M. Barere , ne font , comme le dit l'Auteur
lui-même , que le modèle d'un grand
ouvrage qu'il a entrepris depuis long tems.
Il commencera d'abord par les obfervations
qui regardent la tête , & continuera
par celles qui concernent la poitrine , le
bas- ventre , & les extrémités. Il fuit ce
même ordre dans le petit recueil que nous
annonçons. Les obfervations qui y font
contenues font très- curieuſes , & roulent ,
pour la plûpart , fur des maladies fingulieres.
Il rapporte d'abord naïvement l'état
de la maladie , & la maniere dont il l'a
traitée. Il expofe enfuite ce qu'il a trouvé
à l'ouverture du cadavre , & il en déduit
par
SEPTEMBRE. 1751 Isn
les conféquences pratiques qui lui paroiffent
les plus importantes. C'eft furtout
dans les differens Hôpitaux où il a été Médecin
, qu'il a eu occafion de faire ces fortes
d'obfervations. Nous ne doutons pas
que celles qu'il publie dans ce Livre , ne
faffent attendre avec impatience le grand
ouvrage qu'il promet à ce fujet. Cet Auteur
s'eft déja fait connoître avantageufement
du Public par differens ouvrages
d'Hiftoire Naturelle.
ALSATIA Illuftrata , Celtica , Romana;
Francica , Autor. Jo. Dan. Schoepflinus ,
Confil. & Hiftoriographus Regius , Hift. &
Elog. Prof. Argent. Regia infcriptionum , ut
Anglici Petropolit, ac Corton . Academiarum
Socius, Colmaria, ex Typographia Regia,
1751 ,fol.
C'eft un ouvrage important , dans lequel
un très fçavant homme a verfé tout
ce que les immenfes recherches lui ont appris
fur l'Alface. Cinq époques , formées
par des révolutions confidérables , partagent
l'Hiftoire de cette Province .
La premiere eft la Celtique , qui finit
avec la conquête des Gaules par Jules-
Célar.
La feconde eft la Romaine , que l'Au
teur a étendue jufqu'à la bataille de Tol
G iiij
152 MERCURE DE FRANCE.
biac , en 496 , qui rendit Clovis 1. Roi des
Francs , Maître des Provinces , que les Allemands
( Alemanni ) avoient enlevées aux
Romains , vers le commencement du cinquiéme
fiécle. La troifiéme époque
( periodus Francica ) qui finit le premier
volume , contient l'Hiftoire , depuis 496 ,
jufqu'à l'année 870 , où l'Alface eft tombée
entre les mains de Louis le Germanique ,
pour faire une partie des Etats de l'Allemagne
, époque qui a duré jufqu'au Traité
de Paix de Weftphalie , en 1648 , par
lequel cette Province a été réunie à la
France , ce qui fait la cinquiéme & la derniere
époque .
Chacune de ces époques eft divifée en
plufieurs fections. L'état Géographique ,
Politique , Eccléfiaftique , les moeurs , les
Annales & les monumens de l'Alface , tout
y eft traité féparément . A la tête de l'ouvrage
fe trouve une defcription générale
de la Province , ( Confpectus Alfaria ) où il
eft parlé de fes limites , de fa fituation ,
fes rivieres , de fa fertilité , de fes richeffes
, & c..
de
L'Auteur ne s'eft pas borné à l'Alface ,
& il a éclairci bien des points importans
de l'Hiftoire des Provinces limitrophes.
Ses foins fe font furtout étendus à des
monumens précieux , qu'il avoit fait graSEPTEMBRE
. 1751. 153
ver avec beaucoup de goût , furtout en
matiere de monumens , qu'il a ramaffés , &
fait graver avec la derniere exactitude .
M. Schoepflin a épuisé les Archives qui
poffedoient quelques anciens titres , concernant
l'Alface . Il les donnera dans un
volume feparé , après qu'il aura achevé les
deux volumes de fon Hiftoire qui lui reftent
à publier ; on trouvera dans l'un
l'Alfatia facra.
Entre les vingt- cinq planches , qui font
entrées dans le premier tome , il y a deux
Cartes géographiques , l'une pour l'Alface
ancienne fous les Romains , & l'autre
pour l'Alface du moyen âge , fous les
Francs . L'ouvrage eft écrit en Latin , mais
d'un ftyle net , fimple & vraiment hiftorique.
›
1
En conféquence de cet ouvrage , & en
confidération du mérite diftingué de l'Auteur
, le Roi vient de lui accorder une
penfion de deux cens piftoles , & de renouveller
les affûrances de fa protection à
l'Univerfité, dont M. Schoepflin eft le principal
ornement.
MEMOIRES de Cecile , écrits par ellemême
, revûs par M. de la Place. Paris,
chez Rollin , fils , Quai des Auguſtins , à
S. Athanafe , 1751 , in- 12 . 4 volumes.
Gv
154 MERCUREDE FRANCE.
Il y a dans ce Roman de la décence ,
des moeurs , & un grand intérêt ; quoique
Cecile foit , comme Ton Jones an enfant
trouvé , rien n'eft fi different que leur
caractére & leurs avantures. On ne trouvera
dans l'ouvrage que nous annonçons
que deux Epifodes , tellement liés au fujer,
qu'ils paroiffent en faire , & qu'ils en font
en quelque forte partie. Le ſtyle eft naturel
, mais diffus.
LES Anglois viennent de traduire en
leur Langue l'Hiftoire du Parlement d'Angleterre.
Par M. l'Abbé Raynal. Les Hollandois
avoient déja fait le même honneur
à fon Hiftoire du Stadhouderat.
Les avis d'un pere à fon fils. A Amfterdam
, 1751. Un volume in - 12 .
L'ART d'aimer , & le Reméde de l'amour
, Traduction d'Ovide , ornée de figures.
A Amfterdam , 1751 .
JOSEPH BARBOU , Libraire , rue Saint
Jacques , aux Cigognes , vient de mettre
en vente la nouvelle édition du Livre fuivant
:
Entretiens Eccléfiaftiques , pour tous les
Dimanches de l'année , & fur tous les
SEPTEMBRE. 1781. 155'
Myftéres de N. S. Jefus - Chrift , fur les Fo
tes de la Vierge , & de Saint Charles Borromée
, compofés par l'ordre de M. l'Evêque
d'Ufez. Par M. de la Font , Prêtre
Docteur en Théologie , Prieur de Valabregue
, Official & Directeur du Seminaire
au Diocéfe d'Ulez. Cinq volumes in- 12.
Prix 12 liv. 10 f.
QUÆSTIO Mediea , &c. Prafide M.
Paulo-Jacobo Malouin , Doctore Medico ,
Regia Scientiarum Academia Socio , & Librorum
Cenfore Regio.
An in actionis reactioniſque æqualitate
oeconomia animalis ? A Paris , chez
Quillan , rue Galande , 1751.
M. Malouin explique dans cette Theſe
les fonctions animales , par le principe
d'action & de réaction . Ce principe eft le
plus étendu de la Méchanique , & par
conféquent celui qui eft le plus propre à
rendre raifon de tout ce qui fe palle dans
vivans.
les
corps
Cet ouvrage eft fort court , il eft divifé
en cinq parties , comme le font ordi
mairement les Théfes de la Faculté de Mé.
decine de Paris. Ces Théfes font en réputation
, par la façon dont les fujets y
font traités , & pour la belle latinité.
L'Auteur expofe dans la premiere par-
G vj
16 MERCURE DE FRANCE .
tie de celle que nous annonçons aujour
d'hui , ce que c'eft qu'action & réaction
en méchanique on entend par action ,
toute force , foit choc , foit effort ; & la
réaction est tout obftacle , par lequel l'action
finit . M. Malouin y rapporte auffi la
théorie de l'équilibre des corps , & celle
de leur élasticité.
La feconde partie contient les principes
généraux des mouvemens des corps ,
des folides & des aides. Il faut , dit M.
Malouin , qu'un Phyficien cherche à connoître
la nature des chofes par la fcience
des mouvemens , ayant attention de ne
pas comparer l'inconnu , avec l'inconnu
parce qu'on ne peut rien connoître que
par comparaifon , & la pièce de comparaifon
, qui eft la mefure , doit être connue ,
pour qu'elle donne la connoiffance de ce
à quoi on la compare. Il ne faut pas non
plus , dit notre Auteur , juger de l'infini
par le fini , même connu , parce qu'ils ne
peuvent être mefurés l'un par l'autre . M.
Malouin affûre » que la fource des erreurs
les plus ordinaires en Phyfique , eft la
comparaifon de l'infini avec le fini , &
» de l'inconnu avec quelque chofe qui
n'eft pas bien connue.
Il prétend que les parties , dont font
compofés les corps , peuvent être , & Cont
SEPTEMBRE. 1751 157
réellement quelquefois en mouvement ,
dans le tems même que ces corps font
en repos. M. Malouin fait obferver que
» ce imouvement des parties des corps en
" repos eft la caufe de plufieurs phénomé-
» nes qu'on ne connoît point , parce que
ne jugeant que fur le rapport des fens , on
n'imagine pas d'abord qu'un corps qu'on
voit en repos , ait fes parties en mouvement
. Il dit nos
que fens ne nous rendent
point les mouvemens qui fe font naturelfement
en nous , parce que nous les avons
toujours fentis : toute connoiffance , dit- il,
exige la connoiffance des contraires ; or
comment connoîtrions- nous ces mouvemens
, puifque nous ne pouvons les comparer
avec le repos de ce qui eft toujours
en mouvement , tant qu'il vit ? » Nous
" ne pouvons fentir que l'excès , ou la dif-
» proportion des mouvemens qui ne font
"pas naturels.
Le premier mouvement des corps animés
vient du premier inftant de leur
génération ; il eft inutile , dit M. Malouin
, de vouloir pénétrer plus loin
"
dans toutes les chofes , le premier & le
» dernier terme font inconnus : il y a de
l'infini par tout , & il eft impoffible de
le comprendre.
La troifiéme partie explique comment
158 MERCURE DE FRANCE.
fe fait le cours des liqueurs du corps dans
leurs vaiffeaux , & M. Malouin y fait l'application
de la connoiffance qu'on a des
machines artificielles à celles des corps
animés. Il prouve , contre le fentiment
reçu » que dans les animaux , les fluides
me font point les antagonistes des folides
: il fait voir qu'à cet égard , les fluides
ne fervent aux differens folides , que
» de moyen pour fe mouvoir réciproque-
» ment. Le coeur , en fe vuidant par fa
contraction , augmente la colomne de
fang qui refte toujours dans tontes les artéres
par ce mouvement , & par cette
augmentation du fang dans toutes les artéres
, elles font tendues , de façon qu'ch
les battent toutes dans le même inftant.
Les artéres font , en fe refferrant , paſſer
le fang dans les veines , dont les extrémités
prochaines du coeur , & kes oreillettes
font mufculeufes . Ces extrémités des veines
, les oreillettes & le coeur ont le
mouvement plus mufculaire qu'élastique
& au contraire le mouvement des artéres
eftplus élastique que mufculaire .
>
Lorfque le coeur fe contracte pour faire
jaillir le fang dans les artéres , il s'éleve ,
& repouffe le fang dans les oreillettes , &
dans les extrémités des veines ; par cette
méchanique le coeur tend fes oreillettes &
SEPTEMBRE. 1751 759
les extrémités des veines & ces parties ,
qui en fe refferrant enfuite , pouffent les
fang dans le coeur , qui dans ce moment
revient de fa contraction , & eft dilaté ;
la pefanteur & le choc du fang contribuent
aufi à cette dilatation du coeur . Cette importante
méchanique de la circulation du
fang eft ici décrite en ce peu de mots..
Cor collectum premens volvit fanguinem ,
buncque diffundens , canales diftendit , qui
ut potè elaftici refiliunt , extruduntque liquores
: eodem ifti motu diftendunt cor ftatim
-refulturum , moxque intenfurum canales ,
sor viciffim diftinfuros .
M. Malouin fait obferver dans la
quatriéme
partie , que la Nature , qui eft trèsfimple
dans tout ce qu'elle fait , eft cepen
dant prefque toujours compofée , & que
c'est même pour être plus fimple , qu'elle
eft compolée par exemple , quoique le
mouvement courbe foit compofé , & que
le droit foit plus fimple , cependant le
fang & les autres liqueurs du corps coulent
par des vaiffeaux qui font prefque
tous courbes , parce que , pour arrofer tou
tes les parties du corps , il faudroit plus.
de tuyaux droits qu'il n'en faut de courbes.
Il réfalte encore un autre avantage de-
Ja courbure des vaiffeaux , c'est que la
160 MERCURE DE FRANCE.
quantité de fang , qui doit être portée dans
chaque partie du corps , & la vireffe avec
laquelle il doit y arriver , font déterminées
en partie , par le plus , ou le moins de
courbure des canaux par lefquels il coule.
Notre Auteur explique dans la derniere
partie de cette Théfe , quelle eft l'utilité
& la deftination de plufieurs chofes , que
quelques - uns prennent pour des irrégu
lariés , ou des jeux de la Nature dans le
corps humain par exemple , quoique les
muicles, par lefquels fe font les mouvemens
des membres , foient naturellement
placés défavantageufement à plufieurs
égards , il ne faut cependant pas pour cela.
croire que la Nature fe foit oubliée ou négligée
dans la pofition qu'elle a donnée
aux mufcles ; c'eft qu'elle a dans cet ouvrage
préferé la viteffe à la force , parce
qu'en général , les animaux ont plus fouvent
befoin de viteffe que de force , foit
pour prendre ce qui leur convient , foit
pour fe garantir de ce qui peut leur nuire.
C'eft pourquoi dans les mouvemens des
membres la force fait peu de chemin , tandis
que la charge , charge ou le poids en fait
beaucoup.
Il eft vrai que la Nature auroit pû donner
cette promptitude aux membres , en
attachant la queue des muſcles auprès da
.
SEPTEMBRE. 1751 161
point fixe , & ménager en même tems
quelqu'avantage pour la force , en plaçant
les mufcles perpendiculairement ; mais fi
les mufcles étoient ainfi placés , ils occuperoient
néceffairement plus de place
qu'ils n'en occupent , étant couchés fur
les os , comme ils le font ; or la Nature
doit ménager l'efpace dans la ftructure des
animaux , qui font un aflemblage d'un
nombre prodigieux de machines .
On voit au contraire , que lorfque la
force eft à préferer ,la Nature ne ménage
pas l'efpace : par exempie , les os les plus
expofés à être rompus , font creux , parce
qu'ils font ainfi plus difficiles à
que s'ils étoient folides , fuppofant la même
quantité de matiere , comme le canon
d'un fufil eft plus difficile à forcer , que file
fer qui le compoſe ne faifoit qu'une barre.
rompre
On peut donc dire que la Nature , dans
la ftructure du corps humain , a pourvû ,
tantôt à la force , tantôt à la promptitude ,
& tantôt à l'efpace , ſelon le befoin .
CONSIDERATIONS fur les moeurs de ce
fiécle , par M. Duclos , Hiftoriographe de
France , l'un des Quarante de l'Académie
Françoife , & de celle des Belles Lettres.
Nouvelle édition . A Paris , chez Prault ,
fils , Quai de Conti , 1751 .
162 MERCURE DE FRANCE.
On lit les ouvrages frivoles & on les
oublie : les ouvrages réflechis & philofophiques
font réimprimés & relûs. Nous n'imaginons
pas que perfonne puiffe contef
ter ces deux avantages à l'ouvrage célébre ,
dont nous annonçons une nouvelle édition
.
Si
LETTRE
A l'Auteur du Mercure.
I les Académies de Paris , Bourdeaux ,
Touloufe , &c. fe font diftinguées jufqu'ici
, Monfieur , par l'émulation qu'ont
excitée , & qu'excitent encore aujourd'hui
les Prix qui y font propofés , nous avons
lieu de penfer que notre Univerfité d'Orléans
deviendra dans la fuite une des plus
célébres , par la fondation que vient d'y
faire un illuftre Profeffeur ( a ) , auffi
connu par fes écrits , tant fur le Droit
Romain ( b ) , que fur le Droit François
( c ) , d'une Médaille d'or propofée aux
( a )M. Pothier , Confeiller au Baillage , & Sié-
Préfidial d'Orléans.
ge
(b ) De qui nous avons un excellent ouvrage,
fur les so Livres du Digeſte , mis dans un ordre
admirable.
(c ) Et d'excellentes notes fur la Coûtume d'Or
leans.
SEPTEMBRE . 1751. 163
Etudians en Droit François , pour récom
penfe glorieufe de leurs travaux .
En conféquence de cette fondation ;
l'Univerfité , Monfieur , affemblée le 19
Juillet dernier , a donné pour la premiere
fois , & a adjugé concurremment à M. Benoît
Delagrandiere , de Tours , & à M.
François Bon Gauriat , le prix ci- deffus , &
elle le propofe à l'avenir , non feulement
pour le Droit François , mais encore pour
les Inftituts de Juftinien .
Comme cette fondation peut exciter
beaucoup d'émulation , & engager à une
étude férieufe , je vous prie , Monfieur.
de la mettre dans le prochain Mercure ;
je vous enverrai au plutôt la diftribution
des matieres que l'Univerfité propoſe ,
pour être le fu et des difputes qui feront
ouvertes le mois de Juillet 1752 .
Je fuis , & c.
D'Orleans , le 4 Août 1751 .
C
J ***
BEAUX- ARTS.
ATALOGUE raifonné de toutes
les piéces qui forment l'Euvre de
Rembrandt, compofé par feu M. Gerfaint ,
& mis au jour avec les augmentations né
9
164 MERCURE DE FRANCE:
ceffaires , par les fieurs Helle & Glomy. A
Paris,chez Hochereau l'ainé, Quai de Conti,
Nos Lecteurs ne s'attendent pas à un extrait
de Catalogue ; ils aimeront mieux
trouver ici une Table des plus beaux morceaux
de Rembrandt : la voici , avec les
numero fous lefquels les ouvrages ſe trouvent
dans la collection que nous annonçons.
Portrait de Rembrandt d'après luimême.
Rembrandt & fa femme N° 21 ,
autre portrait dumême, 25.autre, 26. autre,
27. autre, 28. Sujets de l'Ancien Teftament.
Agar renvoyée par Abraham , 3 1. Abraham
avec fon fils Ifaac , 32. Jofeph récitant fes
fonges ,; 7. Aman & Mardochée , 39. l'Ange
difparoît d'avec Tobie , 42. Sujets du Nouveau
Teftament. L'Annonciation aux Bergers,
43. la Circoncifion , 47.Fuite en Egypte,
53. autre fuite en Egypte , 56. la petite
Tombe , 66. le Tribut de Céfar , 67. les
Vendeurs chaffés du Temple, 69. la Samaritaine
, 72. la Réfurrection du Lazare , 73 .
Autre Réfurrection du Lazare , 74. la piéce
de cent Florins , 75. le bon Samaritain , 77 .
Notre Seigneur en croix , 81. le même fujet
, S2 . le grand Ecce Homo , 83. la defcente
de Croix , S4. Pierre & Jean , à la
porte du Temple , 94. N. S. porté au
Tombeau, 88. Baptême de l'Eunuque, 95 .
la mort de la Vierge , 97. le Martyre de
S. Etienne , 98.
(
SEPTEMBRE. 1751 165
Sujets Pieux.
OS. Jérôme , 100. La jeuneſſe ſurpriſe de
la mort , 109.
Sujets de Fantaifies.
La petite Bohémienne Eſpagnole , 116.
le Vendeur de mort au rats , 1 17. la Faifeufe
de Koucks , 120. Synagogue des Juifs ,
122.la Medée , 124. la Coupeufe d'ongles,
125. le Charlatan , 127. Vieillard avec
l'Enfant, 13 2. la Femme aux Oignons , 133 .
Vieillard à grande barbe , 145 .
Gueux ou Mandians , Mandians à la porte
d'une maison, 170. Payfages . Le pont de
Six , 200. autre Payſage , 202.le Payſage aux
trois arbres , 204. le Payfage au caroffe, 207 .
autre Payfage , 209. autre idem. 2 10. Aurre
idem.115 , autre id. m , 21.6 . autre idem, 217 .
autre idem , 222 . autre de Rembrandt, 225 .
Portraits d'hommes. Vieillard à grande barbe,
239.Homme avec une croix , 241.Homme
de Lettres , 244. Manaffé Ben Ifrael ,
249. Fautrius , 250. Renier Hauſlo , 251 .
Abraham France , 253. Jean Lutina , 2 56.
Affelin , 257.Ephraïm bonus , 258.Witenbogardus
, 259. Jean Corneille Sylvius , 260 .
Witembogard, ou le banquier , 261. Le
grand Coppenol , 263. La Bourguemeftre,
Six , 265. Têtes d'hommes de fantaisies. Trois
têtes Orientales , 266. Jeune homme à mi166
MERCURE DE FRANCE
corps, 287.Vieillard à barbe quarrée , 290,
Tête riante, 294. Tête d'homme avec bonnet
coupé, 298. Vieillard qui dort , 303. Por
traits de Femmes. La grande Mariée , Juive,
311. La petite Mariée , Juive , 3 1 2. Deux
portraits de femmes en pendant, 3 1 3. Jeu.
ne fille qui lit, 3 14. Vieillard méditant fur
un livre , 315. La mere Rembrandt , 318.
Tête de Vieille , 319. Autre tête de Vieille,
320. Grifonnemens . Six études de têtes , 331 .
Trois autres , 333. Trois idem , 334 .
LETTRE
Al'Auteur du Mercure , fur la nature d'un
Mode en e-fi- mi naturel , & fur fon rapport
, tant avec le Mode majeur , qu'avec
le Mode mineur.
A
Onfieur , la lecture de l'ingénieufe
Lettre que M.Rouffeau vous a adreffée
à l'occafion du nouveu mode de M.
Blainville , m'engage à vous communiquer
les remarques que j'ai faites fur le même fujet
; elles tiennent à une nouvelle théorie de
I'harmonie dont j'ai formé l'ébauche, & qui
n'eft peut- être pas indigne de l'attention des
Amateurs intelligens.J'aurois fouhaité
voir accompagner mes idées des preuvesqui
les foutiennent ; mais les bornes que je dois
me prefcrire dans cette occafion , m'obli- d
pou.
SEPTEMBRE. 1751. 167
gent à ne vous donner que très fuccinctement
le réſultat de mes réflexions. Il me
paroît donc que ce mode d'é fi mi naturel ,
( qu'on peut nommer mode fémi mineur
pour défigner la nature de fa feconde , &
celle de fa tierce ) n'eft autre chofe que le
mode majeur exactement renverfé. C'eft
ce qu'on pourra concevoir , fi l'on compare
les gammes de ces deux modes ; on trouvera
que l'une eft précisément le contrepie
de l'autre , c'est - à- dire , que la gamme
mi , fa , fol , la , fi , ut , ré , mi , du mode
fémi- mineur procede en montant exactement
par les mêmes intervalles par lefquels
celle de c- fol- ut procéde en defcendant
, & vice versa. Ce principe découvre
la nature du mode fémi mineur , le genre
d'harmonie qui lui convient , & le dégré
de perfection ou d'imperfection qu'on doit
lui affigner ; ilfournit , en un mot , des
réponſes à la plupart des queftions qu'on
peut faire à ce fujet. Voici les principales
conféquences qui découlent de ce principe.
La quarte de ce mode doit y dominer
au point d'en paroître la dominante , puifqu'elle
eft la quinte du mode majeur renverfée.
Cette quarte acquiert même , en vertu
du renversement , des prétentions à la
768 MERCURE DE FRANCE.
qualité de tonique , parce que les conditions
qui dans le mode majeur concourent
à donner cette qualité à un feul & même
fon , fe trouvent ici partagées après le
renverſement entre deux notes mi & la.
Les droits de mi font fondées fur une
forte d'accord fenfible qui l'annonce , &
dont la eft privé , & la notefenfible comprife
dans cet accord eft la feconde fa qui
doit defcendre fur fa tonique mi , par la
raifon même que dans le mode majeur ,
c'eft fi qui doit monter à ut.
Malgré cet avantage,mi confideré comme
tonique eftfujet à une affez grande difficul
té , quant à l'harmonie qu'il doit porter, en
ce que celle que lui donne le renversement,
la prive du titre de fon fondamental qu'elle
transfére à la fa quinte au deffous .
Il faut par conféquent avoir recours aux
expédiens pour lever du moins en apparence
cette difficulté. On peut donc pour cet
effet emprunter un ou deux fons étrangers
à l'harmonie que mi porte naturellement
en conféquence du renver fement ; mais je
préfume qu'il vaudra mieux s'en tenir à un
de ces deux fons , fçavoir fol qu'on pourra
juſtifier à l'aide du rapport qui fe trouve
entre le nouveau mode & le mode majeur,
à moins qu'on ne veuille prendre le parti
de commencer & de finir toutes les parties
à l'uniffon A
SEPTEMBRE. 1751. 169
A l'égard des autres fons de ce Mode , il
n'y aura qu'à fuivre tout uniment le genre
d'harmonie que donne le principe du renverſement.
Les prétentions de la quarte la à la qualité
de tonique , nous affecteront fans doute
au point de nous faire défirer le feul fon qui
lui manque pour completter fon accordfenfible,
fçavoir une notte fenfible, qui dans ce
cas-ci ne peut être que fol-dieze :l'addition
de ce feul nouveau fon fuffit parfaitement
pour décider en faveur de la la qualité de
vraie tonique . Dès lors par conféquent
nous fommes dans le Mode mineur d'a- mila
, dont l'excellence & la perfection dépendent
en bonne partie du grand goût de
tonicité que fa quinte mi y retient encore
à la faveur de cette forte d'accord fenfible
qui lui eft propre , & qu'elle conferve dans
ce Mode.
Voila , Monfieur , les principales conféquences
qui émanent du principe que j'ai
d'abord pofé ; elles méritent , ce me femble
, quelque attention ; elles conduisent
naturellement à une Théorie lumineufe du
Mode mineur , & particuliérement à une
explication élégante & très- fimple de
l'accord diffonnant de feptiéme diminuée ,
que j'ai vainement cherché ailleurs : elles
fervent même à éclaircir diverfes
H
170 MERCURE DE FRANCE.
queftions rélatives au Mode majeur.
Ces vérités me patoiffent affez importantes
pour mériter d'être mieux développées
: c'eft auffi ce que j'ai deffein de faire
dans un petit ouvrage théorique , fi du
moins j'ofe aller contre la prévention où
l'on eft naturellement contre un homme
qui traite une matiére qu'on foupçonnera
étrangere à fa profeffion , & à qui on fe
croira en droit de donner l'avis charitable
age quod agis : n'importe, je crois que foutenu
d'une évidence démonftrative , j'aurai
le courage de braver ce préjugé , quelque
plaufible qu'on l'imagine .Je pourrai même
faire plus , je me refoudrai peut- être à publier
un fyftême de baffe fondamentale , qui
me paroît plus fimple , plus jufte & plus
complet que celui qui nous a été donné
un des plus célébres Muficiens du fiécle ,
& le feul Théorifte qui me foit connu.
par
A cet échantillon de Théorie pourroit
bien encore fuccéder un effai plus relatif à
la pratique , un projet d'un nouveau genre
de compofition à double exécution , dont
l'effet dans un fens differe abfolument de
l'effet dans le fens contraire , tant pour
le deffein que pour la modulation .
Brevis effe laboro ;
Obfcurusfio.
Le défir d'être bref me rend énig
Philatius. matique. Je fuis , &c.
SEPTEMBRE. 1751. 171
La Charge Architecte de la Ville ,
vacante par la démiffion volontaire du Sr.
Beaufire, vient d'être donnée au Sr. Deftouches
, Architecte & Ingénieur , qui époufa
Mercredi 4 Août 1751 , la fille unique du
Sr. Beaufire , auquel la Ville a accordé
une penfion de2000 livres.
Le Sr. Deftouches eft connu, entre autres,
par un magnifique Projet pour la Réconitruction
de l'Hôpital & de l'Eglife des
Quinze- vingt, & par plufieurs beaux Pro
jets pour differentes Places publiques pro
pres à y placer la Statue équeftre du Roi
LETTRE
Sur les Peintures d'Herculanum , aujourd'hui
Portici,A Bruxelles le 20 Janvier 175 .
V
Ous fçavez , Monfieur , que mon camarade
de voyage avoit emporté une espece d'écrisoire
, qui renfermoit quelques traits & quelques
vues que j'ai deffinés l'année derniere dans mon
voyage d'Italie. Cette étourderie m'a mis hors
d'état de vous donner pendant mon féjour à Paris,
des preuves qui me paroiffent inconteſtables fur
une partie de ce que vous penfez de la Peinturedes
Anciens , & principalement fur tout ce qui eft
donné comme conjecture , au fujet d'Herculanum ,
dans un Mémoire qu'on a lu l'année paffée à l'Académie
des Belles - Lettres , & que vous avez eu
la bonté de me communiquer. Je fuis parti pénctré
de vos politeffes , & je ne peux les reconnoître
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
qu'en donnant une forte de fatistaction à votrecu
riofité . J'entre dans votre peine au fujet de Portici s
mais fi le nombre de ceux qui la partagent étoit
une confolation , elle feroit fort foulagée ; car
l'Europe entiere fouffre impatiemment l'attente
dans laquelle on la fait languir depuis dix ans , ſur
le détail des découvertes de l'ancien Herculanum,
ou Hercules , comme on dit aujourd'hui à Naples ;
je vous avoue que je ne fçais trop pour quelle rai
fon . Pline devoit affûrément fçavoir le nom de
cette Ville ; ainfi je ne la nommerai pas autrement
que lui , jufqu'à ce qu'on m'ait donné des raisons
valables pour autorifer ce changement. Je fais
donc aujourd'hui ce que je puis faire pour vous
obliger ; c'est-à-dire que je vais vous répeter, avec
un peu plus d'ordre , ce dont je vous ai déja parié ,
comme l'ayant vú , & fuivant la façon dont je
m'en fuis trouvé affecté Je puis me tromper dans
Jes jugemens que je vais vous confier , mais je vous
jure que plus j'aime les Antiquités , plus j'ai pensé
dans le plus fort de mon enthoufiafme , en voyanc
d'auffi belles chofes , à ne me point laiffer aveugler
par la prévention. Les proteftations ne prouvent
rien à ceux que l'on contredit , elles font
donc inutiles ; pourluivons.
Je dois vous dire , avant que d'entrer en matiere,
que j'ai pris le parti de faire imprimer une douzaine
d'exemplaires de la Lettre que je vous écrivois,
uniquement par pateffe , ne pouvant me réfoudre
à en faire une copie que j'avois promiſe à un Allemand
de mes amis . L'oifiveté où je me trouve
dans cette Ville , par la difette de- ceux qui s'adonnent
aux Lettres & aux Arts , m'a fait embraffer
cette idée avec joye. Je ne m'en fuis pas tenu à la
petite occupation que m'a donné l'impreffion , j'ai
fait faire des cuivres , & j'ai gravé à l'eau forte
plutôt encore que de me réfoudre à copier les def
SEPTEMBRE. 1751. 173
feins que vous avez en la bonté de regtetter , &
qu'il m'avoit été impaffible de vous montrer à Paris.
Ces efpeces de Pianches, qui n'ont prefque que
le trait pourront fixer vos idées & fervir , en quelque
façon , de preuves aux réflexions dont vous les
trouverez accompagnées . Aurefte , n'oubliez jamais
que les eaux fortes viennent d'après des deffeins
faits de mémoire , en fortant d'admirer le
nombre prodigieux de Peintures antiques confervées
dans le Palais du Roi des deux Siciles , & que
Pon fait voir avec une fi grande rapidité , qu'il
femble que les Napolitains foient perfuadés que
les regards trop répetés pourroient les détruire ou
leur porter quelque dommage . Recevez donc cette
bagatelle d'auffi bonne volonté qu'elle vous eft
offerte.
Vous connoillez les fuperlatifs des Italiens , &
vous avez allez demeuré dans leur pays pour avoir
éprouvé leur exagétation . Celle de M. Vénuti
n'eft pas des plus foibles , quand il affûre avec une
fécurité merveilleufe , & comme fi on ne pouvoit
jamais en appeller , que les Peintures trouvées à Portici
, prouvent que les Anciens fçavoiens parfaitement
la Perspective , qu'elles furpaſſent Raphaël pour le deffein,
& font honte au Titien pour la couleur. Les
idées qu'on a eu raifon de prendre de Zeuxis &
d'Apelles , peuvent- elles aller plus loin ? Je vous le
demande.
Je vais , avec plus de fimplicité & moins d'emphaſe
, vous détailler dans un moment, ces trois
points , de Couleur , de Perſpective & de Deffein ;
vous fçaurez du moins avec vérité , de quelle façon
ces Peintures antiques m'ont touché , mais auparavant
je conviendrai ici , comme je l'ai déja fait à
Paris , de la réflexion de votre ami , qui vous affûroit
que dans tous les cas & dans tous les tems les
Peintures d'Herculanum n'ont jamais été compará-
Hij
174 MERCURE DE FRANCE .
bles à celles des Villes capitales où regnoient les
Beaux- Arts J'accorde à la Ville dont nous exáminons
les ruines , tous les dégrés de magnificence
qu'elle peut avoir poffedés , j'en ai même été témoin
& avec étonnement , cependant tranchons
le mot , elle n'a jamais eté qu'une petite Ville de
Province , dont le commerce n'a pas même été
célebre . Si les tableaux qu'on y trouve étoient
portatifs , tous mes argumens tomberoient d'euxmêmes
, car comme on peut , abfolument parlant,
trouver un Raphaël & un Corége dans les endroits
qu'ils n'ont jamais habité , on pourroit auffi trouver
un Zeuxis & un l'olignotte dans Herculanum ;
mais tous ceux qu'on y voit font peints à frefque ,
c'est -à- dire , fur le mur : il faut donc néceffairement
que les Artiftes foient venus les travailler fur
le lieu ; & les grands Peintres , efpece d'homme
rare dans tous les tems , dans la Grece comme ailleurs
, ne font affûrément pas venus s'établir à
Herculanum , comme il le faudroit , fi la petite defcription
de M. Venuti étoit véritable Ce raifonnement
pourra, je crois , acquérir de nouvelles
forces dans la fuite de cette Lettre. Au refte , il
n'eft ici queftion que du degré de fçavoir & de
mérite dont les Peintres de cetre Ville nous ont
mis à portée de juger. Quant aux Peintures engénéral,
je ferois au defefpoir de ne les avoir point
vûes , & je voudrois les avoir étudiées plus longtems
: il n'eft pas douteux qu'elles ne procurent à
l'avenir , ainfi que les autres parties de cette magnifique
découverte , beaucoup d'éclairciffemens
fur les ufages & même fur plufieurs façons de penfer
& de traiter l'Hiftoire & la Fable des Grecs &
des Romains. Je fuis cependant obligé de vous
avouer qu'il ne faudra pas ajoûter beaucoup de
foi à l'ouvrage que l'on fait à Naples , & qui , vraifemblablement,
paroîtra quelque jour. Cette méSEPTEMBRE.
1751. 175
fiance que je vous confie , ne regarde que la façon
dont ces mêmes Peintures feront rendues Je n'examine
point ici les talens de ceux qui conduisent
cette grande entreprife , ni de ceux qui deffinent
cette curieufe & rare partie de l'Antiquité , mais
je puis vous affûrer , pour avoir été à portée d'en
juger , qu'ils corrigent les défauts de perfpective
qui fe trouvent dans les originaux , & qu'ils donnent
à leurs copies des effets de lumiere que les
Anciens n'ont point du tout indiqués Cette licence
& le peu d'exactitude , pourront cauler bien
des erreurs. Je crois vous avoir déja prévenu ;
mais il eft à préfumer que l'on ne tiendra plus cès
tréfors de l'Antiquité dans l'effroyable captivité
où ils font à préfent , lorsque l'Hiftoire à laquelle
on travaille avec un fi grand miftere , fera publiée.
Les Sçavans , les Antiquaires , & fur tout les bons
Deffinateurs , pourront alors éclairer le public par
leurs études , & faire , en un mot , fur ces précieux
monumens , ce qu'il leur a toujours été libre de
faire dans tous les pays , même dans ceux que la
difference de Religion & la barbarie ont rendu le
moins praticables.
Sans la difette où nous fommes par rapport aux
détails de cette Ville fouterraine , & fans la curiofité
dont l'Europe fçavante eft tourmentée , je mne
garderois bien de vous rapporter des choſes auffi
peu folides que des fouvenirs , & je fuis affez connu
de vous pour vous perfuader aifément que fans
toutes les contraintes auxquelles on foumet les
curieux dans le pays , je vous aurois envoyé des
defleins plus exacts & des refléxions plus dignes du
public & de vous , Monfieur ; mais on prend tout
& on reçoit tout , lorsqu'on éprouvé de certains
befoins ; je vous envoye du moins quelque chofe
de plus que des conjectures , & qui peut paffer
pour des demi preuves.
Hiiij
1.76 MERCURE DE FRANCE.
Le nombre des Peintures qu'on a tirées d'Herculanum
eft confidérable ; on ne peut rien ajoûter
au foin & au ménagement avec lesquels on les a
déplacées & tranſportées , on ne peut même attribuer
au tems aucune altération dans leur confervation
, d'autant que l'e pece de vernis qu'on y
a appliqué paroît leur avoir rendu leur premier
feu ,fans leur avoir fait aucun tort. Il y en a fix ou
fept dans ce grand nombre , dont les figures font
grandes comme Nature ; les autres font de toutes
les proportions , depuis cette grandeur juſques à
cellede trois ou quatre pouces. Il n'eſt pas douteux
que ce ne foit fur les plus grands morceaux qu'on
doit affeoir fon jugement & fes réflexions , nonfeulemement
parce que la manoeuvre eft plus déve
loppée, mais parce que les fujets concourans à une
même action , & fe trouvant compofés de plufieurs
figures , exigent la réunion de plufieurs parties de
l'Art, qu'il n'eft pas toujours facile d'allier pour en
former un tout. Voici les fujets de ce genre que j'ai
pu deffiner de mémoire , ils font fidéles quant à la
compofition générale , & je me fuis attaché à y faire
fentir les défauts de deffein les plus remarquables
dans les originaux,fans cependant trop les charger.
Je neleur donnerai point d'autre dénomination que
celle qu'on leur donne à Naples ; malheureuſement
nous ne fommes point encore arrivés à ce point de
recherche , ainfi je ne m'embarraffe en nulle façon
fi le fujet attribué à quelques- uns fera relevé &
contredit dans la fuite ; il fe peut même que le
nom dont je me fervirai , & tel qu'on me l'a donné
, ne foit point avoué par l'Auteur des explications
.
AI . Le Minotaure , qui n'a que la tête de taureau,
eft mort & renversé aux pieds de Thefée ſon vainqueur;
plufieurs enfans baifent les mains du Héros
& lui donnent des témoignages de leur reconnoifSEPTEMBRE.
1751. 177
fance . Diane affile fur des nuées , pofée fur un
plan peu éloigné , paroît occupée de l'événement ,
quoique la figure foit peu confervée , & que même
elle n'ait plus de tête.
vú
II. Une femme affife couronnée de fleurs , appuyée
fur un panier rempli d'épics , de fruits & de
fleurs , pour défigner , fans doute , la fertilité &
l'agrement du pays qu'elle repréfente ; Hercule ,
par le côté , eft debout devant elle , ayant à fes
pieds un aigle d'un côté , & un lion de l'autre , ce
Héros eft occupé d'un enfant allaité par une biche ;
il est vraisemblable que c'eft Télephe , fils d'Heccules
. Un Faune fur un plan plus éloigné , tenant
une flute à fept tuyaux , groupe avec la fenme
affife dont je viens de parler. Une autre femme aî-
Tée fait le fond de la figure d'Hercule . Ce tableau.
eft exécuté en Camayeu d'une couleur lougeâte
& affez rompue.
III. Le Centaure Chiron , qui enfeigne au jeune
Achille à jouer de la Lyre.
IV. Un fujet d'Hiftoire , qu'on nomme le Ju
gement d'Appius.
V. Trois femmes, dont il eft vraisemblable qu'il
ne reste plus que les demi figures , les autres par
ties du tableau pouvant avoir été détruites ; quoiqu'il
en foit , la compofition eft difpofée de façon.
qu'elle ne peut jamais avoir été bonne . On voit
dans le fond un homme dans l'eau juſques à la
poitrine ; on veut à Naples que ce foit le jugement
de Paris , j'y confens , quoique rien ne meparoiffe:
convenir à ce fujet.
Je vais à préfent examiner ces Peintures en dé◄
tail , & les confidérer fur toutes les parties de l'Art,,
telles que la compofition , le deffein , la perfpecti
ve , la maniere , le coloris & la pratique , en vous :
renvoyant , autant qu'il me fera poffible , aux cinq
compofitions dont les idées fe trouvent à la fin de
H. Y
178 MERCURE DE FRANCE.
cette Lettre. Vous fentez ailé uent que je ne me
refuferai aucun des termes de ce même Art,& que
je paroîtrai barbare & fauvage à celles de vos Dames
qui , voulant tout lire , jetteront les yeux fur
ce papier. Je ne puis faire autrement , & il n'eft
point du tout écrit pour elles.
Je commence par la perſpective . Tous ces tableaux
prouvent que ceux qui les ont faits n'étoient
pas de grands Peintres , qu'ils ne connoiffoient
que l'effet naturel de la vifion , & qu'ils n'étoient
point inftruits des régles de la perſpective ;
nous çavons cependant par les Auteurs anciens ,
qu'elle leur étoit connue. Je ne me rappelle dans
ce moment ici , où je n'ai point de Livres , que
Vitruve , qui dans fa Préface du Livre 7 , dit poſitivement
que Démocr te & Anaxagoras avoient
parlé de la perfpe &ive dans leurs Traités fur la
Scéne des Grecs . Quand même nous ferions privés
d'une preuve aufli convainquante & auffi précife
, on ne pourroit fe perfuader que les Grecs , ce
peuple fi fi & fi délicat , accoûtumé à voir de fi
belles chofes , eût foutenu la repréſentation d'une
chofe faite pour tromper la vue , & comparée avec
les beaux objets dont ils étoient environnés , fi
elle avoit éré auffi défectueufe que le fera toujours
une décoration qui bleffe l'oeil perfpectif. Il en
faut néceflairement conclure que les Peintres qui
ont travaillé à Herculanum , n'étoient pas des meil
leuis Artiftes , puifqu'ils n'étoient pas inftruits de
toutes les parties de leur Art ; e fin c'eſt le cas , ou
jamais , de dire qu'ils n'étoient pas de grands Grecs.
Cette critique eft d'autant plus jufte , qu'elle tom .
be principalement fur le grand nombre de ta
bleaux d'Architecture que l'on a tirés de cette ancienne
Ville , & qui font confervés , avec raifon ,
dans le Cabinet du Roi des Deux Siciles . Ces moreaux
ne préfentent aucune perfpective , & font
SEPTEMBRE . 1751. 179
fort éloignés de rendre & de faire fentir avec exactitude
, les fineffes & les differens afpects de l'Architecture
; cependant elle fleuriffoit fi bien alors ,
que tous les monumens de cette Ville fourniflent
des preuves , jufques dans les plus petites parties ,
de fon élégance & de fa fineffe. Ce n'eft pas tout ,
non -feulement les Peintres n'ont pas rendu ce
qu'ils voyoient , mais ils ont , au contraire , exprimé
ces fuperbes bâtimens , de mauvais goût &
d'une façon extravagante & allongée , je dirai même
gothique , pour me faire entendre , & pour leur
accorder au moins l'efprit prophétique .
Tout ce que je viens de dire fur les défauts de
perfpective , le fait plus fentir dans les fujets qui
ne traitent que l'Architecture ; mais tous les Peintres
conviendront que cette même ignorance eft
également choquante dans les plans des tableaux
les plus fimples.
Quant au deffein , la façon de deffiner de ces
Artiſtes eft féche , & ne s'écarte prefque jamais de
la maniere de ceux qui ont abufé de l'étude des
Statues.
La raison qui donne de la féchereffe au deſſein ,
communique néceffairement un defagrément pareil
à la compofition . En effet , une figure n'eft
pas groupée quoiqu'on la voye placée avec d'autres
; & les ftatues qui ont été penſées en premier
lieu pour être feules , peuvent difficilement entrer
dans aucune compofition , fi l'on ne trouve le
moyen d'y faire quelque changement , & quoique
la Diane dans le Théfée , & la figure aîlée dans le
Telephe , foient plus contraftées , & qu'elles ayent
une forte de mouvement , le goût général de
ces compofitions tient beaucoup , non- feulement
des ftatues , comme je l'ai déja dit , mais auffi
des bas reliefs ; on voit , en un mot , que ces
Peintres avoient la Sculpture préfente à l'efprit ,
H vj
1 So MERCURE DE FRANCE.
1
& qu'elle y avoit fait des traces profondes.
Les demi teintes font d'un gris olivâtre , jaunâtre
ou rouffeâtre , & les ombres d'un rouge mêlé
de noir.
Le plus grand nombre des draperies eft traités
avec de petits plis , formés par des étoffes légeres ,
& dans le goût de la Sculpture Romaine ; cepen."
dant le tableau de Telephe préfente des draperies
plus larges & des plis plus amples & plus forts ; on,
en peut inférer , avec affez de vraisemblance ,
que tous les Peintres ne fuivoient pas la même
maniere . Ainfi , quoique l'on ne voye rien dans
les Peintures d'Herculanum , qui prouve que les
Ecoles Grecques , pour me fervir de ce mot , ayent
jamais exprimé la diverfité des étoffes , ce n'eft pas
à dire qu'ils ayent tous négligé une auffi grande
partie de la vérité dans les actions civiles.
On peut dire en général , que comme il n'y a
point , ou fort peu de groupe dans ces tableaux ,
il n'y a point auffi de clair- obfcur , & par confé
quent , point de ce que nous appellons harmonie
& accord; chaque figure a , pour ainfi dire , fa lumiere
& fon ombre , enforte qu'elle eft comme
ifolée ; il n'y en a aucune qui porte ombre fur Paus
tre , & les reflets font très - éloignés d'être exprimés
; de plus , les ombres fout également fortes,
depuis le haut jufques au bas d'ane figure , & ne
font jamais rompues , c'est -à - dire , qu'elles fonc
faites avec la même couleur que les demi teintes ,
& qu'elles ont feulement un peu moins de blanc.
L'art de faire fuir les objets étoit donc , en quel
que façon , inconnu, aux Peintres d'Herculanum ;
ils n'avoient d'autre reffource & n'employoient
aucun autre art , pour faire fentir une partie , cependant
fi néceffaire , que de tenir les corps qu'ils.
plaçoient fur les premiers plans , plus forts que ..
ceux qu'ils deftinoient aux plans plus éloignés.
;.
SEPTEMBRE. 1751 18
la
Au refte , ces tableaux font faits facilement ,
touche en éft hardie , & le pinceau en eft manié
Fibrement , quelquefois haché , quelquefois fondu ;
en un mot , le faire en eft leger & de la même fa ,
çon à peu près que nous peignons nos décorations
de Theatre , enfin tout indique une grande prati
que dans ces anciens ouvrages. Ces derniers articles
paroiffent être le fruit des élémens pris dans
une bonne école , où l'on a vû opérer facilement ,
car la maniere en eft large , affez grande & de peu
d'ouvrage; mais il me femble que Pon peut re
procher plus particulierement à ces Peintres une
grande ignorance dans l'expreffion de la peau &
dans les détails de la Nature , & voiei à quoi j'attribuerois
le défaut de ce dernier article. Il eft conftamment
celui des Eleves peu avancés , qui ont
étudié fous des Maîtres dont la maniere eft grande
, & qui marquent peu fenfiblement les details .
Ces Eleves foibles , qui ne les fçavent pas lire ,
creyent les imiter en ne mettant rien du tout, la
même choſe arrive pour les tons de la chair ,
ceux dont l'expérience n'eft pas confommée . Un
Peintre qui fait les lumieres grandes & les ombres
vagues , ne marque les détails qu'imperceptiblement
; ils échappent à l'Eleve peu avancé , qui fe
contente d'imiter avec deux ou trois teintes le tongénéral
de fon Maitre. Ainfi par la raiſon qu'il fe
trouve quelques figures dont les tons de couleurs
font plus variés , comme dans le -jeune Achille du
tableau de Chiron , je conclurois que le coloris
étoit porté plus près de la vérité par ceux qui
jouifloient en Gréce & à Rome d'une plus grande
reputation , que ceux dont les ouvrages nous lont
demeurés à Herculanum.
Il y a beaucoup de compofitions de petites figu-.
Les ces morceaux font prefque tous d'une couleurs
de chair nuancée & placée fur differens, fonds.
TS2 MERCUREDE FRANCE.
non-feulement les ordonnances en font mieux entendues
que celles des grands morceaux ; mais
ceux -ci font touchés avec efprit , le deffein en
eft correct & la couleur très - bonne . Mais dansles
objets de cette petite proportion , & aufli peu finis,
les demi- teintes font très peu néceflaires ; il fuffit
que la couleur avec laquelle ils font touchés foit
fupportable , pour les taire paroître d'un fort bon
ton.
Les fruits , les fleurs & les vafes de verre font
bien rendus : ils ont de la vérité , mais ils font foibles
de couleur & d'effet . L'inutation de ces corps
inanimés n'eſt pas difficile , elle n'a même de mérite
qu'autant qu'elle eft portée à un haut degré de
perfection. Les Peintres dont je vous entretiens
n'ont point été auffi loin en ce genre que plufieurs
modernes & l'on peut encore leur reprocher dans
ces bagatelles le défaut de plan , car la perſpective
s'y trouve toujours mal obfervée , & le haut des
vafes ne tend point au même horifon que le bas,
Un autre que vous , Monfieur , croiroit , après tout
ce que je viens de dire , que je veux conclure con .
tre la Peinture des Anciens . C'eft la choſe la plus
éloignée de mon fentiment , & comme il m'a paru
que les Peintres d'Herculanum m'indiquoient les
femences de plufieurs parties de l'Art , qui, vraifem.
blablement ont été portées par des hommes capables
, au plus haut degré de perfection , j'en infére
feulement que les Peintres d'Herculanum étoient
foibles en comparaison de ceux qui dans le même
tems brilloient , fans doute , dans les grandes Vil-
Jes . Avant de finir je dois encore répondre à une
objection que le bon lens préfente , & que tout le
monde , par conféquent , eit à portée de me faire.
convenez , me dira - t'on , que l'Architecture
& la Sculpture , mais principalement la premiere
, prefentent jufques dans les plus petits dé-
Vous
SEPTEMBRE. 1751. 183
bris à Herculanum un goût épuré , ainſi qu'une belle
& grande pratique de ces Beaux Arts ; comment
accorder avec cet éloge la médiocrité que vous
reprochez , en quelque façon , aux Peintres de
cette même Ville , & qui , fans doute , ont travail.
lé dans le même tenis à la magnifique décoration ?
Je pourrois battre la campagne tout auffi bien
qu'un autre, & dire que l'Architecture & la Sculpture
étoient plus en honneur, par la raison du culte
des Dieux , & des idées de l'immortalité qu'elles
promettoient aux hommes . Je pourrois ajoûter que
des motifs pareils étoient feuls capables d'engager
un plus grand nombre de gens à les pratiquer; que
la Peinture , au contraire , qui même étoit moins
confacrée à faire le portrait , pouvoit n'être confidésée
que comme une décoration & un embelliffement
pour lefquels on apportoit une attention
d'autant moins fcrupuleufe , qu'elle n'étoit placée
que dans les intérieurs. Que n'aurois - je point à
dire ? Mais je laille l'examen de cette question , &
celui de toutes celles qu'elle peut entraîner , à ceux
qui font plus fçavans que moi , & je me contente
de dire , que j'ai rapporté avec vérité , le fentiment
dont j'ai été affecté , & que je l'ai appuyé du
peu de connoiffances que je puis avoir acquis dans
l'Ait , & qu'enfin j'aurois été charmé de voir des
Peintures anciennes auffi belles que j'ai lieu de me
le reprefenter , c'eft à- dire , auffi complettes en
tous les genres , que les belles ftatues antiques ,
& je fuis bien éloigné , à beaucoup d'égards , d'en
avoir vû de ce genre à Herculanum. Je luis , & c.
184 MERCURE DE FRANCE.
LA BAGATELLE ,
VAUDE VILLE.
Par M. Mefle.
EN vain notre récle prétend.
L'emporter fur le précédent ;
Sa gloire eft moins réelle.
L'efprit , le coeur , les Arts , le goût ,
Rien n'eft folide , on voit par tout.
Regner la bagatelle .
Ce Galcon vante ſes Châteaux ,,
Ses biens , les titres , les vaffaux ,
Eft ce un Peintre fidelle ?
Sans le fçavoir , je gagerois
Que tout cela , vû, d'un peu près ,,
N'eft qu'une bagatelle.
**
Les graces , l'efprit , les talens ,
Soat fouvent . des traits impuiffans
Sur le coeur d'une belle.
Combien d'amans , fans ces fecours ,
Voit-on réuffit de nos jours ..
Par une bagatelle ? ·
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SEPTEMBRE . 1751 . 185
En amitié , comme en amour ,
"Autrefois le coeur fans détour ,
Craignoit d'être infidelle.
Ce tems n'eft plus ; être aujourd'hui
Ingrat amant , perfide ami ,
N'eft qu'une bagatelle.
Tout eft charme pour les amans ,
Dans leur Iris que d'agrémens !
Vénus même est moins belle ;
Mais hélas ! le plus beau minois ,
Aux yeux d'un mari de trois mois ,
N'eft qu'une bagatelle.
+3x+
N'acceptez pas de ce Plumet,
Philis , ce dangereux bouquet ;
Quoi , votre main chancelle
L'Amour eſt caché fous ces fleurs ,
Sa flamme dans les jeunes coeurs
Naît d'une bagatelle.
Qui trouble donc ces deux époux ?
Pourquoi le jurer en courroux ,
Une haine immortelle
Madame eft fage , & fans raiſon ,
Monfieur vient de prendre foupçon
Sur une bagatelle.
186 MERCURE DE FRANCE.
Oa croit que dans fon cabinet
Ce Sénateur lit en fecret
L'Ordonnance nouvelle ;
Juſqu'à lui , fi l'on parvenoit ,
Bien loin du Code , on le verroit
Lire une bagatelle .
炒肉
Chloé feignant mille tourmens ,
Dans un fauteuil paffe fon tems ;
A quoi s'amufe-t'elle ?
A gronder fuivante & valets ,
Et faire à chacun un procès
Sur une bagatelle.
+3x+
Nous vantons nos moindres bienfaits.
Notre orgueil fous les plus beaux traits ,
Sans ceffe les rappelle ;
Mais à nos yeux , le plus fouvent ,
Uu vrai fervice qu'on nous rend ,
N'eft qu'une bagatelle .
炒菜
Un Auteur annonce du grand ,
On le croit , en foule on le rend
A fa piéce nouvelle.
La toile part , & l'erreur fuit ,
Ce morceau qui fit tant de bruit ,
N'eft qu'une bagatelle.
C
H
C
SEPTEMBRE. 1751. 187
ENVOI A M. F...
Belle M ... j'oſe t'offrir
Ces vers , enfans de mon loifir
• ;
Qu'ils te prouvent mon zéle.-
Heureux , fi je puis de ton tems
Charmer au moins quelques inftans
Par cette bagatelle!
++
Si tu m'aimes , ce don plaira ,
Bien-tôt ton coeur lui donnera
Une valeur réelle.
Tel eft l'amour ; avec fes yeux ,
On voit un tréfor précieux
Dans une bagatelle.
Obam༧ཀུ ❁O
SPECTACLES.
.
'Académie Royale de Mufique continue avec
beaucoup de fuccès les repréfentations du
Ballet des Indes Galantes ; le Mardi 3 Aoûr , on
fupprima l'Acte du Turc Généreux , que le Public ,
& furtout les connoifleurs auroient fort regretté ,
fi on ne lui avoit pas fubftitué l'Acte des Sauvages,
dont la réputation eft fi juftement établie , & qui
été reçu avec l'accueil univerfel , fi ordinaire
aux ouvrages de ſon célébre Auteur. Cet Acte
eft rempli de chants agréables , variés , & d'un
tour heureux , quoique peu commun. M. Jeliot
fait admirer dans les morceaux qu'il chante la pré188
MERCURE DE FRANCE .
cifion , la facilité , les graces , la force & la beauté
de fon chant. Le divertiffement ne le céde en rien
à la Musique vocale. Tout le monde connoît la
charmante Piéce de Claveffin , à qui on a donné le b
nom des Sauvages , & dont M. Rameau a relevé
encore le mérite par le duo & le choeur à qui elle
fert d'accompagnement. Ce morceau eft danfé
avec beaucoup de précision , de force & de Fegereté
par Mile Lyonnois , & par Meffieurs Lyonnois
& Veftris. L'Acte eft términé par une tiésbelle
Chaconne , danfée par M Dupré , & Pune
de celles où ce fameux Danfeur brille le plus. On
admire dans cette Chaconne la belle harmonie ,
le beau chant , la nobleffe , qui y regnent d'un
bout à l'autre , & furtout beaucoup de variété.
Ce dernier mérite eft fort rare dans les piéces de
ce genre.
M. le Page a chanté le rôle d'Huafcar dans
l'Acte des Incas. Le Public a témoigné par les applaudiffemens
la joye qu'il avoit de le revoir , &
paroft toujours très fatisfait de la beauté, de fa
voix & de la netteté de fon chant. Mlle le Miere
continue d'être fort applaudie dans les rôles
d'Hebé & de Fatime.
Il paroît décidé qu'on donnera le 12 du mois
la Guirlande , Paftorale en un A&te , de Meffieurs
Marmontel & Rameau.
Lundi 26 Juillet , Mlle Hus débuta ſur le Théatre
de la Comédie Françoife. Ses rôles de début
ont été Zaire , dans la Tragédie de ce nom ;
Adelaide , dans Guftave ; Iphigenie , dans la Tra
gédie de ce nom ; Lucile , dans le Chevalier à la
mode , & Zenéide , &c.
Cette Actrice , qui n'a que quinze ans , a une
figure charmante , une voix qui va au cour ,
beaucoup de feu , & des pofitions de Theatre for
SEPTEMBRE. 1751. 189
aifées. Les legers défauts qu'on lui trouve feront
ailément corrigés par le tems , le travail , & les
bons confeils .
A M. FAVART ,
Sur la Parodie des Indes Galantes,
Pourte féliciter fur tes charmans ouvrages ,
Où brillent à la fois le génie & l'efprit ;
Cher Favart , je ne fais qu'emprunter les fuffrages
Du Public éclairé , qui toujours t'applaudit.
Le goût & la délicatefle
Préfident au choix de tes airs ,
Le fentiment & la fineffe
Sont l'ame de tes heureux vers ,
Selon tes voeux , l'on rit , ou l'on ſoupire ,
Tu captives les coeurs , tu fçais les enchanter ;.
Quel charme encor nous féduit , nous attire !
Lorfque da Mufe * qui t'inſpire ,
Vient elle- même les chanter !
Guerin,
Les Indes Danfantes font imprimées chez
Prault , fils , & Delormel , & elles continuent à
attirer du monde à la Comédie Italienne.
* Mad. Favart.
190 MERCURE DE FRANCE .
CONCERT SPIRITU E L
E Concert du jour de l'Affomption fut ravil. NO
Lfant:Laflemblée la plus nombreuſe qu'il y ait
eu dans le cours de cette année , fut tout le tems
fur un ton d'admiration , que nous ne nous fouvenons
pas d'avoir encore vu : les Directeurs avoient
préparé ce fuccès par le mêlange de la meilleure
Mufique Françoife & de l'Italienne ; les exécutans
l'affurerent par leur zéle & par leurs talens .
Le Concert commença par une fymphonie de
M. Guillemain , Ordinaire de la Mufique du Roi,
Elle fut fuivie de Domine in virtute tua , Moret de
M. Cordelet : cet ouvrage , quoique connu , fut
reçu comme une nouveauté ; le récit admirablement
exécuté par Mlle Fel , & Dominus in irafua ,
à deux choeurs , furent trouvés d'une grande
beauté.
M. Gaviniés joua feul & fort bien .
Mlle Frazi , Cantatrice Italienne , venue depuis
environ un mois de Londres , chanta quatre
Ariettes Italiennes , avec une legereté & une précifion
qui furent bien fenties & bien applaudies.
Quoique toutes les Ariettes ayent été extrêmement
goûtées , les connoiffeurs paroiffent avoir
quelque prédilection pour la troifiéme. La fymphonie
en fut exécutée par l'Orcheſtre avec tout
le goût qu'on pouvoit fouhaiter.
Le Concert finit par Venite exultemus , de M.
Mondonville. M. Gelin en chanta le récit trèsdifficile
de baffe taille , avec la plus belle voix du
monde , & Mlle Fel rendit le Venite adoremus
d'une maniere digne du plus beau morceau de
Mufique d'Eglife que nous ayons,
For
SEPTEMBRE . 1751. 191
NOUVELLES ETRANGERES.
D'ALGER , le 6 Juillet.
en-
Rois Vaiffeaux de guerre Anglois , comman
dés par M. Keppel , Chef d'Eſcadre¸
trerent le 17 Mai dans cette Baye . M. Keppel
ayant communiqué à la Régence les pleins pouvors
, dont il étoit muni pour conclure un Traité
entre la Grande Bretagne & cette République , il
entama , peu de jours après fon arrivée , fa négociation
avec les Miniftres du Dey. D'abord quel '
ques difficultés ont fait craindre qu'elle ne trafnât
en longueur , mais enfin elle a été terminée à
la fatisfaction des Parties Contra&tantes , & l'on
a figné un Traité , par lequel il eft réglé que les
Paquebots du Roi de la grande Bretagne n'auront
plus befoin de Paffeports de la Régence , & qu'il
fuffira que les Capitaines produifent leurs Commiffions
;; que les nouveaux Pafleports , qui doivent
être délivrés aux Corſaires Algériens , le feront
d'ici à un an , mais qu'ils n'auront leur effet
qu'en 1753 , pour les mers d'Europe , & en 1754,
pour celle des Indes Orientales & Occidentales
; que les Anglois pourront commercer
librement dans les differens lieux de la domination
de la République , & même acheter les
deniées du pays ; que cependant la Régence fe
réferve le droit de faire vifiter leurs Navires , &c
de contifquer les marchandiſes qui feront de contrebande
. Le 17 du mois dernier , M. Keppel remit
à la voile avec ſon Eſcadre , & à fon départ il
fut falué de vingt - un coups de canon , aiafi
19L MERCURE DE FRANCE.
qu'il l'avoit été à fon arrivée. Pendant on féjour
en cette Ville , il a reçu la vifite de tous les Confuls
qui y réfident. Ce Chef d'Efcadre eft fils du
Comte d'Albermale , Ambaffadeur du Roi de
la Grande Bretagne auprès de Sa Majesté Très-
Chrétienne.
Les Magiftrats de Hambourg ont envoyé la Ratification
des Articles , dont M. Forth eft convenu
au nom de leur Ville avec cette République par
rapport à la Navigation . Ils ont en même-tems
donné avis à M. Forth, que laVille de Hambourg
P'établiffoit ici pour fon Conful , & lui affignoit
dix mille florins d'appointemens.
DU NORD.
DE COPPENHAGUE , le 4 Juillet.
'Efcadre , qui mit il y a quelque tems à
on a fait embarquer plufieurs Ouvriers de differentes
profeffions fur les Bâtimens dont elle
eft compofée , le Public conjecture qu'elle eſt
deftinée à tenter quelque découverte.
La Société qui a formé le projet de pourvoir à la
fubfiftance des Veuves & des Orphelins , ne bornera
pas fa charité à ce feul objet ; elle a résolu de
fecoutit les Infirmes & les Vieillards , & de doter
les filles , pour qui la pauvreté eſt le ſeul obſtacle
à fe marier Des vûes fi avantageufes au Public
ne pouvoient manquer d'être favorisées par le
Gouvernement. Afin d'en affurer l'exécution , il a
permis l'établi ffement d'une Lotterie , qui fe tirera
tons les mois , & dans laquelle perfonne ne pourra
prendre d'intérêt , fans payer préalablement deux
marcs d'argent. Outre cette avance , les Actionnaires
donneront le premier mois un écu pour
chaque
SEPTEMBRE. 1751. 193
1
chaque Billet : la fomme , que produira cette derniere
mife , feia employée en Lots & en Primes
qu'à la fin du mois on diftribuera aux intéreflés ,
felon que le hazard'en décidera , & elle fera répartie
de telle façon , que chaque intéreflé ait un Lot
ou une Prime. Le ſecond mois , il faudra pour la
nourriture de chaque Billet fournir deux écus , &*
l'on fuivra dans le tirage la même méthode . On
continuera ainfi de mois en mois jufqu'à la fin du
premier Sémeftre , en doublant la mife chaque
mois. Après ce premier Sémeftre , on en commencera
un fecond , dans lequel on obſervera les mê
més régles , avec cette feule difference que le prix
des Billets fera le double de ce qu'il aura été dans
le Sémeftre précédent, Il y aura à tous les tirages
un certain nombre de Primes de cinq cens écus ,
& les Actionnaires , auxquels il en échéra quelqu'une
, ne pourront plus prétendre à celles de
cette elpece , jufqu'à ce que tous ayent joui du
même avantage . Sur les Lots & fur les Primes ,
les Directeurs de la Loterie retiendront dix pour
cent , & la moitié du fonds qui proviendra de ce
bénéfice , fera placée en terres , maiſons ou contrats.
L'autre moitié fera divifée en quatre parties
égales , dont deux ferviront à penfionner les Veuves
& les Orphelins ; la troifiéme à foulager les
Vieillards & les Malades , & la quatrième à fournir
des dots aux pauvres filles . On deftine à la
fondation d'un Hôtel des Invalides les revenus des
acquifitions qu'en fera avec la premiere motié du
bénéfice de cette Loterie.
Un Convoi de Navires , deftinés pour l'Amérique
, mettra à la voile au premier vent favorable .
On a reçu avis que le Vaiffeau de guerre la Fortune
avoit échoué dans les environs de Dantzick ,
mais qu'il ne s'étoit noyé que deux personnes de
194 MERCURE DE FRANCE.
l'équipage. Ce Bâtiment alloit en Livonie , pour
y charger des bois propres à la Marine.
Sa Majesté a paflé quelque jours au Château de
Bregentoed , qui appartient au Grand Maréchal
de la Cour. Le Feldt Maréchal de Schulenbourg ;
le Baron de Pleffein , Grand Maître des Cérémonies
; M. Vander - Often , Confeiller Privé
, & plufieurs autres Seigneurs , ont été du
voyage.
eut
Les lettres de Stockholm marquent que le Baron
de Furftemberg , qui y étoit allé complimenter
de la part du Landgrave de Heffe - Caffel le
Roi de Suede fur fon Avenement au Trône ,
le 7 de ce mois fon audience de congé de ce Prince.
Ces lettres ajoutent que le 9 Sa Majesté Suedoife
fit la revue du Corps des Cadets Gentilshom .
mes , & vit un Détachement du Corps de l'Artillerie
exécuter diverses manoeuvres . On a fçû par
les mêmes lettres , que ce Prince a nommé Lieutenant
Feldt Maréchal d'Infanterie M. Gothard-
Guillaume Marks de Wurtenberg , Commandeur
de l'Ordre de l'Epée.
Selon les nouvelles de Pétersbourg , on continue
d'affarer que l'Impératrice de Ruffie fera cette
année un voyage en Ukraine. Cette Princeffe a
difpofé d'une place de Confeiller du Confeil de
Guerre en faveur de M. Pierre Sumorokoff, Lieutenant
Feldt Maréchal , & elle a conféré le grade
de Brigadier de ſes Armées au Comte de la Tour ,
Commandant de Gluckow. Le Grand Duc de
Ruffie a ordonné qu'on dreffât un état exact de
toutes les dettes dont le Duché de Holſtein eft
chargé , & qu'on prêt des arrangemens pour les
acquitter.
SEPTEMBRE. 1751. 195
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 3 Juillet.
Es lettres des frontieres marquent qu'un
L Corpsde Tartares de Crimée eftcouré
terres de Ruffie , & y a pillé plufieurs villages.
On a été informé par les mêmés lettres , qu'à l'approche
d'un détachement des troupes Ruffiennes ,
les Tartares s'éroient retirés , mais que les Ruffiens
les ayant joints près du Lac de Suza- Morzi , les
avoient attaqués , & qu'il y avoit eu de part &
d'autre un grand nombre de tués & de bleffés .
Leurs M. Imp. font attendues aujourd'hui dė
Prefbourg : l'Impératrice Reine y retournera demain
, & l'Empereur ira paffer quelques jours dans
une Terre du Comte de Kinfxy . On ne croit pas
que leurs Majeftés Impériales partent le 19 de ce
mois pour le Camp d'Offen , ainfi qu'elles fe l'étoient
propofé. Les troupes , qui font deſtinées à
former deux Camps en Bohême , ont ordre de
fortir de leurs quartiers au commencement du mois
prochain. Le bruit court qu'on a levé les difficultés
, furvenues au fujet des Inveftitures que differens
Princes de l'Empire font obligés de recevoir
de l'Empereur. On affure auffi , que l'Impératrice
Reine a accordé aux Hongrois la permiffion d'établir
chez eux toutes fortes de Manufactures , &
d'en tranſporter les marchandiſes dans les autres
Pays Héréditaires.
DE RATISBONNE , le 12 Fuillet.
Quelques-uns des Miniftres qui aſſiſtent à la
Diette de l'Empire , ont reçu de leurs Cours des
inftructions favorables à la prétention que les Ré-
11 ij
196 MERCURE DE FRANCE . •
formés ont de bâtir une Eglife à Francfort. D'un
autre côté , les Magiftrats de Francfort follicitent
ici trés-vivement , pour empêcher les Réformés
d'obtenir leur demande . Ces Magiſtrats ont écrit
à ceux de Cologne une lettre , par laquelle ils
expofent les raifons qu'ils croyent devoir détourper
la Diette de confentir à la conſtruction propofée
, & ils ont envoyé deux Députés à l'Evêque
Prince de Wurtzbourg , afin de l'engager à
s'y oppofer de tout fon pouvoir.
DE FRANC FORT , le 21 Juillet.
. Selon les avis reçus de Varel , une aîle de ce
Château a été totalement réduite en cendres . On
regrette fur-tout la Bibliotheque , dans laquelle
les Comtes d'Aldembourg avoient raffemblé avec
beaucoup de tems & de dépense un grand nombre
de Manufcrits & d'Editions rares. Les flammes
ont auffi confumé plus de trente maiſons voifines
, dont on n'a pu fauver prefque aucun meuble
.
ESPAGNE.
DE MADRID , le 20 Juillet.
DanTributo
On François de Varas y Valdes , Président
du Tribunal de la Contractation des Indes ,
a mandé au Roi , que le 7 de ce mois les Navires
le Condé , la Notre - Dame de Lorette & la Notre-
Dame de Mont-Carmel , qui font revenus de la
Vera-Cruz fous l'efcorte de la Frégate le Saint
Chriftophe , étoient entrés dans le Port de Cadix.
Ces Bâtimens ont rapporté , pour le compte du
Roi , mille dix- neuf Surrons de Cacao Zoconufco
, mille trois Caiffons de Chocolat , mille & un
Caiffons de Poudre de Goaxaca , mille vingt- cinq
<
SEPTEMBRE .
17518 197
de Tabac à fumer , dix neuf cens quatre-vingtfix
Caiffons de côtes de Tabac pour faire du Son ,
deux mille fept cens quatre vingt -deux Planches
de Cuivre , & quatre mille huit cent trois Piaftres
effectives pour le compte des Particuliers , deux
millions deux cens vingt & un mille fept cens quatre
vingt onze Piaftres effectives , quatre mille
cinq cens quarante- trois Marcs d'Argent ouvra
ges , la valeur de quaranre cinq mille cinq cens
vingt deux Piaftres en piftoles d'Espagne , mille
dix Marcs d'Or en Bijoux , cent foxante- treize
mille neufcens cinquante livres de Cochenille fine ,
vingt-cinq mille trois cens cinquante de Cochenille
filveltre,cinquante- neuf mille fept cens vingt- cinq
d'Indigo , cent quarante fept mille dix-neuf Vanilles
, trente - quatre mille neuf cens vingt cinq
de Racines de Jalap , trois mille huit cens dix
Quintaux de bois de Campêche , ving- cinq mille
fept cens cinquante livres de divers Remedes , trois
mille huit cens quatre-vingt feize Cuirs en poil ,
douze cens quarante - fix Cuirs tannés , treize cens
quatre vingt- quatorze Caiffons de Sucre , mille
fept Caiffons de Porcelaine , mille dix Ballots de
Salfepareille , mille fix Surrons de Cacao , mille
huic Caiffons de Chocolat , vingt- cinq mille deux
cens vingt cinq livers de Carmin , feize cens quatre-
vingt- dix neuf Surrons de Tabac en poudre
deux mille vingt- cinq Surrons de Tabac en feuilles
, mille deux Colliers de Perles , & mille quarante-
huit Planches de bois de Caoba.
ITALI E.
DE NAPLES ,
le
25 Juin.
Naffure que le Roi a envoyé au Comte Finochetti
, fon Miniftre Plénipotentiaire au.
près des Etats Généraux des Provinces Unies , les
I iij
198 MERCURE DE FRANCE .
pleins pouvoirs pour conclure un Traité de Commerce
avec cette République. Douze Vaiſſeaux
de guerre , Galéres ou Chabecs de Sa Majefté ,
font actuellement employés à donner la chafle aux
Corfaires de Barbarie , & bientôt feront joints par
deux autres Bâtimens , dont on acheve la conftruction.
On a appris que les deux Galéres , qui fe
font emparées de deux Vaiffeaux Algériens dans la
mer de Tofcane , fe difpofoient à en aller attaquer
un troifiéme , qui croifoit le long des côtes de l'Etat
degli Prefidii. Les réparations que le Roi a ordonné
de faire à plufieurs grands chemins , font
fort avancées.
Crotone , Ville de la Calabre Ultérieure , fur
la mer Yonienne , étant avantageuſement fituée
pour le commerce , le Roi a réfolu d'y faire conſ
truire un Port. Les Galéres de Sa Majefté ont éloigné
des côtes de ce Royaume les Corfaires de Barbarie.
On écrit de Campo Baflo , que la nuit du
29 au 30 du mois dernier il est tombé une gréle
d'une groffeur extraordinaire , qui a ruiné totalement
la récolte , & tué la plus grande partie des
animaux dans la campagne .
DE ROME , le 26 Juin.
Après plufieurs affemblées tenues par la Congre
gation , qui a eu ordre de délibérer fur les divers
plans propofés pour rendre le Port d'Anzio plus.
far & plus commode , celui préfenté par un Ingénieur
François a obtenu la préférence. Le Pape
vient de contribuer d'une nouvelle fomme de quarante
mille livres à la conftruction de l'Eglife de
Saint Pierre & Saint Marcellin . Sa Sainteté fait obferver
avec exactitude la défenfe de laiffer fortir
de cette ville aucune Antique. Le grand nombre
SEPTEMBRE. 1751. 199
de Médailles & de curiofités de diverfes efpeces ,
dont le Pape enrichit tous les jours la Collection
du Capitole , la rendent une des plus confidérables
de l'Europe . On grave les ftatues , les bas - reliefs ,
& généralement tous les morceaux précieux , que
cette Collection renferme , & cette fuite d'Eftampes
compofera quatre volumes.
Les Juillet , le Pape tint un Confiftoire ,
dans lequel Sa Sainteté informa le Sacré Collége
, que les differends entre le Saint Siége & la
République de Venife étoient heureulement terminés.
Par une des co ditions de l'accominodement
, le Pape doit ériger deux nouveaux Archevêchés
à la place du Patriarchat d'Aquilée.
DE LIVOURNE , le 12 Juillet..
Trente- neuf Algériens de l'équipage du Corfaire
, dont les Galéres de Naples le font emparées
près de l'Ifle de Giglio , s'étant fauvés dans cette
Ifle , ils ont été conduits ici , & l'on équipe une
Barque , pour les tranfporter à Alger . Sur les plaintes
faites par la Régence de ce que ce Corfaire
a été pris fous le canon d'un fort de Tofcane , la
Cour de Naples a répondu que les Pirates ne
pouvoient profiter de la Neutralité de quelque
côte que ce fût , lorsqu'ils s'y réfugioient avec une
prife appartenante à la Nation , dont les Vaiffeaux
les pourfuivoient.
DE VENISE , le 10 Juillet .
Selon les lettres de Conftantinople , la Porte a
reçu avis que les Villes d'Ifpahan & de Schirast
avoient été furprifes & pillées par les Youfbecs,
qui ont proclamé Roi de Perfe un jeune Prince ,
qu'ils prétendent être de la famille d'Abas le
I iiij
200 MERCURE DE FRANCE.
Grand. Ces nouvelles ajoûtent que les Négocians
Anglois & Hollandois , qui étoient établis à Gamroon
, ont pris le parti de fe retirer avec leurs
principaux effets.
DE TURIN , le 3 Juillet.
La Ducheffe de Savoye fut relevée de fes
eouches le 28 du mois dernier avec les cérémonies
accoûtumées . On affure que le Roi a envoyé
ordre au Comte de Canales , fon Miniſtre à Vienne
, de recevoir des mains de l'Empereur , au nom
de Sa Majefté , l'Inveftiture des Fiefs qu'elle tient
de l'Empire Le Prince Doria s'eft rendu ici , pour
recevoir du Roi celle du Marquifat de Loana Cette
Cour n'eft point encore d'accord avec celle de
Vienne fur les principaux articles , qui font l'objet
de la négociation, dont le Comte Chriſtiani , Chancelier
du Milanez , a été chargé auprès de S. M.
par l'Impératrice Reine de Bohême & de Hongrie.
Suivant un Etat qui paroît des revenus actuels du
Roi , ils montent à plus de onze millions deux
cens mille livres , monnoye de Piedmont.
L
GRANDE - BRETAGNE,
DE LONDRES , le 22 Juillet .
E Baron de Rofencrantz , Envoyé Extraordinaire
du Roi de Dannemarck , a remis au
Duc de Neuwcastle un Mémoire , par lequel il
déclare que l'Ile de Вicke , où le Gouverneur des
Inles fous le Vent ſe propoſe d'établir une Colonie ,
appartient à Sa Majefté Danoife , & même eft
actuellement habitée par plufieurs Sujets de ce
Prince.a, On a renvoyé l'examen de ce Mémoire
SEPTEMBRE. 1751. 201
aux Commiffaires du Commerce & des Plantations
. Près de deux mille Allemands fe font rendus
ici , pour paffer dans la Virginie & dans la Nouvelle
Ecoffe & on les a fait embarquer fur
cinq Navires , qui mettront inceffamment à la
voile.
>
Aujourd'hui vers les deux heures du matin , la
Princeffe de Galles eft accouchée heureufement
d'une Princeffe , & cette nouvelle a été annoncée
au Peuple par une falve générale des canons de la
Tour , & de ceux du Parc de Saint James .
On parle d'un mariage entre le Prince de Galles
& la Princeffe Caroline de Naffau- Dietz , fille
du Prince Stadhouder des Provinces Unies.
U
PATS-BA S.
AMSTERDAM , le 28 fuillet .
Ne Compagnie a fait un fonds d'un million de
florins , dans le deffein de prêter aux habitans
de Surinam les fommes , dont ils auront be
foin pour acquitter leurs dettes. Selon les arrange
mens pris à ce fujet , & qui ont été approuvés par
le Gouvernement , cette Compagnie fera mife aux
droits des Créanciers qu'elle remboursera , & les
hypothéques qu'on lui donnera feront enregistrées
à la Sécrétairerie de la Colonie. Si l'Emprunteur eft
chargé de quelque Convention Matrimoniale , la
femme s'engagera avec le mari . Il ne fera point
prêté par la Compagnie au delà des cinq huitiémes
de la valeur de l'habitarion , fur laquelle fe fera
l'emprunt . Pour la plus grande fureté des Prêteurs ,
I'Emprunteur hipothequera non feulement fon habitation
, mais encore les efclaves , les meubles
& Les outils qui en dépendent . De plus , il s'obli
I Y
202 MERCURE DE FRANCE:
gera d'envoyer tous les produits annuels de ladite
habitation à la Compagnie , qui les vendra le plus
avantageulement qu'il fera poffible , & qui , après
avoir prélevé les intérêts & les frais , lui tiendra
compte du refte de l'argent qu'elle aura reçu. La
Compagnie établira dans la Colonie une ou deux
perfonnes aux dépens des habitans , pour l'infor
mer exactement chaque année de l'état où ſeront
les habitations , & pour avoir foin qu'on n'en détourne
pas les produits . Il y aura , non feulement
faifie des biens , mais même contrainte par corps ,
contre les Débiteurs qui ne rempliront pas fidélement
les conditions ci deffus énoncées , & la Cour
de Juſtice de la Colonie jugera fans appel toutes les
affaires relatives aux prêts faits par la Compagnie.
Afin que les habitans de Surinam ayent plus de
facilité à fe libérer , la Compagnie leur laiffera
pendant vingt ans les Capitaux qu'elle leur prêtera.
Chacune des dix premieres années , elle prendra
fix pour cent d'intérêt. Elle n'exigera aucun intérêt
dans les dix années fuivantes, mais il lui fera remboursé
chacune de ces dix années 10 pour cent fur le
Capital . A l'égard des frais elle retiendra deux pour
cent de la vente des produits des habitations , & une
pareille fomme , tant pour les retours , pour que
P'emballage, le magafinage , le couretage , & les autres
dépenfes. Elle fournira aux habitans de Surinam
les vivres & les provifions qu'ils défireront , &
fuppofé qu'ils ne veuillent pas les prendre d'elle , il
leur fera libre de titer fur elle des lettres de change
pour le montant de leurs achats , en faifant
attention de ne pas demander des provifions , ou
de ne pas tirer des lettres de change , au delà
des fonds qu'ils auront dans la Caiffe de la Compagnie.
Cet établiflement a été formé par les foins de
SEPTEMBRE . 1751. 203
M. Guillaume Gedéon Deutz , Bouguemettre de
cette Ville , & on lui en a confié la principale
direction.
DE BRUXELLES , le 24 Juillet.
Il paroît une Ordonnance , adreffée par l'Im
pératrice Reine à l'Evêque de Gand , au fujet d'un
Mandement que ce Prélat a fait publier. Cette
Ordonnance porte que l'Impératrice Reine n'a pu
voir fans mécontentement quelques expreffions
hafardées dans ledit Mandement , qu'elle veut que
P'Evêque de Gand fe conforme exactement à l'Edit
donné le 26 Mai 1723 , par le feu Empereur
Charles VI , & qu'en conféquence ce Prélat s'abftienne
de donner occafion à réveiller les difputes
fur la Conftitution Unigenitus ; que comme il feroit
à craindre que des Prédicateurs & des Confeffeurs
du Diocèle de Gand , en employant ou en
expliquant les termes du Mandemeut de leur Evêque
, n'inquiéraffent à cette occafion des perfonnespeu
inftruites , ou ne répandiffent dans la Chaire
ou ailleurs quelques difcours indifcrets , l'Impéra
trice Reine défire que cer Evêque recommande
à tous les Eccléfiaftiques & à tous les Réguliers
fes Diocèfains , d'éviter tout ce qui pourroit troubler
1 paix de l'Eglife Belgique ; que cette Prin
celle fe promet de la déférence de ce Prelar à fes
ordres , qu'il fe conduita à l'avenir avec la circonfpection
qui eft néceffaire pour le maintien de la
tranquillité , & qu'il fera retirer inceflamment
tous les exemplaires imprimés ou manufcrits de
fon Mandement , afin que cet ouvrage demeure
fupprimé. L'Evêque de Gand s'eft conformné aux,
intentions de l'Impératrice Reine .
Cette Princeffe , avec le confentementdu Pape ,
I vj
204 MERCURE DEFRANCE .
a invité les Evêque des Païs Bas , à dimininuer le
nombre des Fêtes dans leurs Diocèles , & particu
liérement à retrancher celles qui fuivent les jours
de Pâques , de la Pentecôte , & de la Nativité de
Notre Seigneur,
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
E 16 Juillet , la Reine communia par les mains
Lde l'Evêque de Chartres , fon Premier Aumo
nier. Sa Majefté affitta l'après - midi dans l'Eglife
des Réligieufes Carmelites , au Sermon du Pere
de Bonneuil , Recteur du Collége des Jéfuites ,
& au Salut , auquel l'Evêque de Chartres officia.
La Reine , accompagnée de Madame Henriette
de Madame Adélaïde , & de Mefdames Victoire
Sophie & Louife , entendit le 18 la grande Meffe
dans l'Eglife Paroiffiale de Saint Jacques.
>
L'après- midi , le Roi & la Reine , accompagnés
de Meldames de France , fe rendirent à l'Eglife
du Monaftere de la Congrégation de Notre Da
me, & leurs Majeftés y affifterent aux Vêpres &
au Salut.
Le 15 , Monfeigneur le Dauphin arriva de Verfailles.
Les Obfeques de feu Don François Pignatelli ,
'Ambaffadeur de Sa Majefté Catholique , ont été
faites le 20 avec une très-gande pompe , dans
P'Eglife Paroiffiale de Saint Antoine , où il a
été inhumé. Cet Ambafladeur , par un grand
nombre de qualités refpectables , & par la maniére
dont il a rempli conftamment les fonctions de fon
Ministére auprès du Roi , s'étoit acquis la plus
SEPTEMBRE.
1751 . 201
*
haute confidération , & la perte caufe de juftes re
grets à toute la Cour,
Le Marquis de Rubi , fils de ce Seigneur , fe
difpofe à retourner à Madrid .
Auffitôt après la mort de Don François Pignatelli
, le Chevallier d'Aldecoa , Sécrétaire de
l'Ambaffale d'Espagne , a dépéché un Courier
pour annoncer cette mort à Sa Majesté Catholique.
Selon les lettres de Breft , du 10 Juillet , l'Efca
dre qui a été équipée dans ce Port , & dont le
Roi a donné le Commandement à M Perier , a
été jointe par les deux Frégates qu'on attendoit de
Rochefort , & le jour du départ de ces lettres elle
auroit mis à la voile , fi le vent avoit été plus fa-
Evorable.
Des Prédicants ayant répandu en Languedoc
le faux bruit d'une prétendue Tolérance , il y a
été publié deux Ordonnances du Roi , des 17 Janvier
& 6 Novembre 1750 , par lefquelles Sa Ma
jefté enjoint à tous fes Officiers & à tous Juges
dans cette Province , de vaquer diligemment
l'exécution de fes Edits & Déclarations concernant
la Réligion Prétendue Réformée . Afin de maintenir
à cet égard l'obfervation des Loix par des
moyens encore plus furs & plus prompts , le Roi
autorife le Commandant en chef , & en fon abfence
l'Intendant de la Province , à connoître de plu
fieurs fortes de Contraventions à ces Edits & Déclarations
, avec pouvoir même de condamner les
Contrevenans fans forme de procès . Il a auffi été
donné des ordres dans les aurres Provinces , pour
que les mêmes Edits & Déclarations y foient executés
à la rigueur , & que généralement tout exercice
public ou particulier de la Réligion Prétendue
Réformée y foit réprimé févérement.
206 MERCURE DE FRANCE.
Le Roi a fait un nouveau Réglement , dont l'ob
jet eft de mettre les Harras des Païs de Conflens ,
de Cerdagne & de Foix , en état de produire les
meilleures efpeces de chevaux , dont ces Païs
foient tufceptibles . Par le même Réglement , Sa
Majefté ordogne que les douze Etalons , choifis
pour lefdits Haras , foient employés , hors le
tems de la monte , à former une Ecole qui fera éta.
blie dans le lieu où feront ces Etalons , & dans laquelle
douze Gentilshommes de la Province puif
fent apprendre à monter à cheval . Cette Ecole fera
fous la direction du Lieutenant Général de la
Province en l'abſence du Gouverneur. Le détail
intérieur feta adminiftré par le Viguier du Rouffillon.
Y
Le 17 , Monfeigneur le Dauphin & Madame la
Dauphine fignerent le Contrat de mariage de M.
du Bois de Crance & de Dame Marie- Catherine
de Tarade , veuve de M. Jacques de la Villette de
Belfay M du Bois de Crancé eft Ecuyer Ordinaire
de Madame la Dauphine .
Le 22 , les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à dix huit cens quarante- cinq livres ; les
Billets de la Premiére Loterie Royale à fix cens
quatre- vingt huit livres , & ceux de la Seconde
n'ont point de prix fixe.
Le 25 Juillet , Fête de Saint Jacques , la Reine
fe rendit avec Monfeigneur le Dauphin & Meldames
de France à l'Eglife de la Paroiffe du Château
Jaquelle eft dédiée à cet Apôtre , & Sa Majesté
y entendit la Grande Mefle .
Leurs Majeftés , accompagnées de Monfeigneur
Je Dauphin & de Mefdames , affifterent l'aprés-
midi aux Vêpres & au Salut dans la même
Eglife.
La Reine donna le 27 le Voile blanc à une NoSEPTEMBRE.
1751. 207
vice du Monaftére de la Vifitation , & M. de
Vaux , Chanoine de l'Eglife Cathédrale de
Noyon, prêcha à cette occafion devant S. M.
Monfeigneur le Dauphin & Madame Henriette
affiftérent le 23 , dans l'Eglife du Monaftére des
Carmelites , à la Profeffion d'une Religieufe , &
Madame Henriette , en lui donnant le Voile noir ,
la nomma Soeur Henriette. Le Sermon fut prononcé
par le Pere Butler , de la Compagnie de Jefus.
Le 24 , Monfeigneur le Dauphin & Madame
Henriette affiftérent à la Vefture de la Demoiſelle
de Beauval , qui eft entrée au Noviciat du Monaftére
de la Vifitation . M. du Mont , Doyen de l'Eglife
Colégiale de Saint Clement , prononça le
Sermon
Monfeigneur le Dauphin partit le 28 , pour
retourner à Versailles .
Sur la fin du mois de Juillet M. Schepflin ,
Hiftoriographe du Roi , Profeffeur d'Hiftoire à
Strafbourg , & Académicien Libre de l'Académie
Royale des Infcriptions & Belles Lettres , préfenta
au Roi & à Monfeigneur le Dauphin le premier
Volume de fon Alfatia Illuftrata , qu'il a dédiée
à Sa Majesté , & le Roi lui a accorde une penfion
de deux mille livres . M Schepfin a lû à l'Acadéwie
des Intcript ons & Belles Lettres une Differtation
remplie d'érudition & de recherches fur une
efpece de monnoye du moyen Age .
Le 29 , les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à dix - huit cens foixante livres ; les Billets
de la Premiere Loterie Royale à fix cens quatrevingt
cinq livres , & ceux de la Seconde n'ont
point de prix fixe .
Le 31 Juillet , le Roi accompagné de Madame
Henriette , de Madame Adelaide , & de Meſdames
Victoire , Sophie & Louife , entendit la
208 MERCURE DE FRANCE.
Meffe dans l'Eglife du Collège des Jéfuites . La
Reine affifta l'après midi dans la même Egliſe aux
Vêpres & au Salut , ainfi qu'au Sermon du Pere
Poncet , de la Compagnie de Jefus.
Leurs Majeftés , accompagnées de Mefdames de
France , affifterent le premier Août au Salut dans
I'Eglife Paroiffiale de Saint Antoine.
La Reine fe rendit le 2 à l'Eglife des Capucins ,
& Sa Majesté y affifta au Salut , auquel l'Evêque
de Meaux officia .
Le 4 , la Reine entendit la Grande Meſſe dans
l'Eglife des Réligieux Dominicains,
Le Roi a ordonné qu'on établît un Architecte-
Ingénieur en Chef , quatre Infpecteurs Géneraux ,
un Directeur du Bureau des Géographes & Deflinateurs
, & vingt- cinq Ingénieurs des Ponts &
Chauffées , en Commiffron , pour les Généralités &
Païs d'Elections .
En confidération de la découverte que M.Brof
fard , Chirurgien de la Châtre en Berry , a faite
d'un Topique pour arrêter fans Ligature les Hémorragies
des Artères , Sa Majefté a accordé une
Gratification & une Penfion à ce Chirurgien.
M. Boyer de Berguerolles , Lieutenant Réformé
à la fuite da Régiment d'Infanterie de Saint Cha
mont , a trouvé le moyen d'élever les eaux à
une très grande hauteur , avec une dépenſe peu
confidérable.
Les , les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à dix neuf cens livres , les Billets de la Premiere
Loterie Royale à fix cens quatre- vint- fix livres,
& ceux de la Seconde font à fix cens quarante,
Les , le 6 & le 7 Août , la Reine entendit la
Meffe dans l'Eglife des Carmélites , & le 7 Sa Majefté
y affifta au Salut , après avoir paffé la journée
dans le Monaftére de ces Religieufes.
SEPTEMBRE 1751 . 209
E
La Reine , accompagnée de Madame Henriet
te , de Madame Adélaïde , & de Mefdames Victoire
. Sophie & Louife , le rendit le 8 à l'Eglife de
la Paroiffe du Château , & y entendit la Grande
Meffe .
L'après-midi , leurs Majeftés & Mefdames de
France affiftérent au Salut dans l'Eglife du Monaf
tére de Notre - Dame.
Le Roi tint le 3 deux Confeils , l'un des Dépêches
, l'autre des Finances , & Sa Majefté tint let
8 Confeil d'Etat.
Sa Majefté a pris plufieurs fois le divertiffement
de la chaffe .
,
Pendant la chaffe dus , un des chevaux , que
le Roi monta s'étant abattu , Sa Majefté tomba
, & fe fit au front une légere contufion . La
nuit fuivante & le lendemain , le Roi fentit quelque
douleur au bras qui avoit foûtenu le principal
effort de la chûte , mais Sa Majefté eut la nuit du
6 au 7 un fommeil tranquille , & comme à fon réveil
le Roi ſe trouva entiérement foulagé , les Médecins
n'ont pas jugé qu'il fût néceflaire de faigner
Sa Majefté. Le 7 , le Roi chafla à fon ordinaire
.
La Reine arriva à Verſailles de Compiegne le 9
'Août.
Le 10 la Reine , accompagnée de Monfeigneur
le Dauphin , entendit dans la Chapelle du Château
les Vêpres & le Salut , chantés par les Milfionnaires.
Le Roi , qui s'étoit rendu le 10 de Compiegne
au Château de la Meute avec Meldames de
France , revint à Verfailles le 11 avec ces Princeffes.
On a reçu vis que l'Efcadre , équipée à Brest ,
a
avoit mis à la voile avec un vent favorable. Elle
eft compofée de dix Vaiffeaux de guerre & de qua210
MERCURE DE FRANCE.
tre Fregates , & elle eft fous les ordres de M. Perier
, Chef d'Eſcadre.
Le 12 , les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à dix -huit cens foixante -dix livres , les Billets
de la Premiere Loterie Royale à fix cens quatre-
vingt- trois , & ceux de la Seconde à fix cens
trente-huit.
洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗
NAISSANCES ET MARIAGE.
I
L y a des noms fi intéreſſans , que tout ce qui
peut les concerner , vient toujours à propos à
la connoiffance du Public qui aime mieux être
inftruit tard , que de ne le pas être . Il aura donc
gré à mon attention de lui faire part de l'article
fuivant , quoique l'évenement foit de l'année der
niere. J'aurai la même attention toutes les fois que
Poccafion s'en prélentera.
Le 6 Août 1750 , naquit au Château de Beaumont
, en Bourbonnois , Ignace de Moutbolier-
Beaufort- Canillac , fils d'Edouard de Beaufort-
Montboiffier , Chevalier , Comte de Canillac ,
Capitaine dans le Régiment de Clermont Prince ,
fecond fils d'Ignace de Beaufort Mont boiffier de
Canillac , Vicomte de la Roche , Baron de Chaffagne
, Chef du nom & Armes de la Maifon de
Montboiffier , & de Louife Mottier de la Fayette.
Ce Seigneur eft frere de Pierre Charles-de Beaufort-
Montboiffier , dit le Marquis de Canillac ,
Lieutenant Général des armées du Roi , ci devant
Premier Enfeigne de la Seconde Compagnie des
Moufquetaires de la Garde , & de Claude - François
de Montboiffier , dit l'Abbé de Canillac , Abbé
Commendataire des Abbayes Royales de Saint
Pierre de Montmajour- les Arles , de N. D. de
SEPTEMBRE. 1751. ZLA
Cercan, & de la Sainte Trinité de Fecamp , Confeiller
d'Etat , Comte de Lyon , Docteur de Sorbonne
, Auditeur de Rotte , &c . Le Comte de Canillac
quitta en 1749 , l'Ordre de Malte , & époufa
le & Avril , dans la Chapelle du Château de
Beaumont , Damoiselle Anne- Elifabeth de Trouffebois
, fille de Charies , Marquis de Trouflebois ,
Seigneur de Beaumont , de Breuil , & de Preigni ,
& de Dame Agnes- Hugon de Fourchaud.
La Maifon de Montboiffier eft , fans contredit ,
Pune des plus anciennes & des plus illuftres du
Royaume. La Fondation de la riche Abbaye de
Saint Michel de la Clufe , en Piémont , faite vers
l'an 1000 , par Hugues- Maurice , dit le Découfu ,
Seigneur de Montboiffier , qui y annexa les Prieurés
de Cunlac & d'Arlent , en Auvergne , auffi
fondes par lui , eft une preuve bien authentique de
la puiffance de ce Seigneur , auquel Pierre de
Poitiers , contemporain de Pierre le venerable ,
Abbé de Cluni , fon petit fils , donne pour ancêtres
les anciens Souverains d'Auvergne , dans le
Panégyrique qu'il nous a laiflé de ce faint Abbe
la gloire de fa Patrie , & l'un des plus grands ornemens
de la Maifon de Montboiffier , auffi bien
que fon frere Heraclius , Archevêque de Lyon ,
que l'Empereur Frederic L. établit par fa Bulle du 18
Novembre 1157, Exarque du Royaume de Bourgogne
, avec tous les Droits de Regale fur la Ville
de Lyon , & dans fon Archevêché , au- delà de la
Saône. Ces deux grands perfonnages avoient pour
mere la B. H. Rhingarde qualifiée coufine du
Comte de Nevers , morte Religieuſe dans l'Ordre
de Saint Benoît , & entre autres freres , Euttachel,
pere d'Euftache , Seigneur de Montboiffier , dont
on conferve dans le Tréfor des Chartes du Roi ,
le Teftament de 1248 , par lequel il établit tuteur
212 MERCURE DE FRANCE.
de fon fils du même nom , Alphonse de France ,
Comte de Poitiers & de Touloufe , frere de Saint
Louis , & en cas de mort de ſon fils , inſtitue ce
Prince fon héritier , dans tous fes biens , excepté
de la Terre de Montboiffier.
Jacques , Seigneur de Montboiffier , un de fes
defcendans , prit au commencement du quator
ziéme fiécle , le nom & les Armes de Beaufort ,
ayant été inftitué à cette condition héritier des
Comtés de Beaufort & d'Alais , du Marquifat de
Canillac , & des Seigneuries de Pont du Château ,
d'Anduze , & c. par Jacques de Beaufort , Marquis
de Canillac , fon grand oncle maternel , &
le dernier de la Mailon de Beaufort , laquelle avoit
poffedé la Vicomté de Turenne , & donné à l'Eglife
les Papes Clément VI . & Grégoire XI. C'eſt
depuis cette alliance que les aînés de la Maiſon de
Beaufort Montboiffier ont porté le titre de Patrics
Romain , & Prince de l'Eglife , titre dévolu , & dû
par droit d'aîneffe au Vicomte de la Roche , pere
du Comte de Canillac , qui donne lieu à cet artiole
, & dont la Maifon a toujours foutenu la grandeur
de fa naiffance par le luftre des plus belles
alliances , telles que celles des Maifons de Clermont-
Dauphin , de Vienne , de Châtillon , de
Montmorin , de Polignac , d'Apchier , de Chalençon
, de Langheac , d'Estaing , d'Alégre , de Mitte-
Chevrieres , de la Queille , de Mottier de la
Fayette , de Maillé , & c . Voyez du Chéne , Maifon
de Châtillon , p. 463 , les Tablettes hiftoriques
, feconde partie , p. 173 .
Quant à la Maifon de Trouffebois , dont eft
iffue la Comteffe de Canillac , le titre de Chevalier ,
qu'ont porté les ancêtres dès le douzième fiécle ,
& les monumrens que l'on en trouve dans les Car
tulaires des Abbayes de Chalivoi & de Fontmo
SEPTEMBRE. 1751. 213
signi lui affurent un des premiers rangs parmi les
plus nobles & les plus anciennes des Provinces de
Berri , de Bourbonnois & de Nivernois , où toutes
fe font honneur de fon alliance , telles que les
Maifons de Culant , de Gaucourt , de la Ported'Iffertieux
, de Griver - d'Auroy , de Saint Aubin ,
d'Affi , de Marechal , de Marfelange , de S. Hilaire
, de Saligni , & c. Sadon de Trouffebois , Chevalier,
donna vers l'an 1150 , en piéſence de Renaud
de Montfaucon, à l'Abbaye de Fontmotigni , la dîme
de Bernai, du confentement de fa femme Alix ,
& de leurs trois enfans dont l'aîné Eudes de Trouf
febois fut auffi un des bienfaiteurs de cette Abbaye,
& mérita par fes fervices , le don que le Roi
Philippe- Augufte lui fit de la Ville & Seigneurie de
Garlande en foi & hommage , par Charte du
mois de Novembre 1219. Parmi les defcendans
d'Eudes on trouve Henri de Trouffebois , qui en
1299 étoit , comme le rapporte la Thaumaffiere ,
Capitaine d'une Compagnie d'Ordonnance , de
Guillaume de Trouflebois , Capitaine d'une Compagnie
d'Ecuyers , en 1338. Celui - ci fut pere
d'Eudes de Trouffebois , Chevalier Seigneur de
Champaigne près Saint Pierre- le- Mouftiers ,
dont la fille Jeanne , Dame de Laleuf , étoit veuve
en 1388 , de Guillaume de Lamoignon , Seigneur de
Lamoignon & de Mannai , un des Ancêtres de M. le
Chancelier. Jean de Trouffebois , frere de Jeanne
, continua la poftérité des Seigneurs de Champaigne
, & de lui defcend en ligne directe Charles
de Trouflebois , pere de Madame la Comteffe de
Canillac , & frere de Louile de Trouffebois , Dame
de Champaigne , veuve en premieres nôces
de N..... de Dreuille d'Iffards , Capitaine de
Cavalerie dans le Régiment de Levis , & en fecondes
aôces de N.... de Nucheffe , Capitaine
,
214 MERCURE DE FRANCE.
de Cavalerie , dans le Régiment d'Anjou. Voyez
l'Hiftoire de Berri , par la Thaumaffiere , page
998.
Le 3 Juillet 1751 , Madame la Marquise de la
Salle , époufe du Lieutenant Général des armées du
Roi , accoucha d'un fils , qui fut baptifé le lendemain
à Saint Sulpice . Voyez la fixiéme partie des
Tablettes hift. p . 154.
Le 1s le Baron de Laugier- Villars épousa Dile
de la Croix , fille de feu Céfar- Marie de la Croix ,
Intendant des Iles du vent.
AVIS.
'Auteur des Tablettes Hiftoriques & Généalogiques
, travaillant à un Supplément des
Terres titrées , & des anciennes Baronnies , invite
ceux qui peuvent être intéreffés à cet ouvrage
de lui fournir inceffamment les Mémoires inftructifs
, dont il a befoin , & d'avoir attention qu'ils
foient écrits très- lifiblement , furtout les noms de
familles & des Terres , fans employer de lettres
rondes , dans lesquelles il eft fort aifé de prendre
un u, pour une %, une r , pour un и, un e , pour un
c , &c. Il feroit à defirer que l'on eût la même
attention dans les Mémoires Généalogiques , que
l'on nous adreffe pour être inferés dans le Mercute.
Ces Mémoires feront adreffés franco , à M. de
Nantigni , à l'Académie Royale , rue des Canettes,
proche Saint Sulpice , qui les remettra à l'Auteur.
APPROBATION.
J
'Ai lû , par ordre de Monfeigneur le Chancelier
, le Mercure de France du préfent mois. A
Paris , le premier Septembre 1751.
MAIGNAN DE SAVIGNY :
TABLE.
PLACES FUGITIVES en Vers &en Profe.
La Toilette de l'âge d'or , 3
Lettre à l'Auteur du Mercure , au fujet de plufieurs
obfervations fur des réflexions inférées dans différens
Mercures ,
Salmonée , ou l'ambition punie , Poëme ,
Lettre de Zelindor ,
Epitre au Sexe ,
6
12
16
21
Aflemblée publique de l'Académie Royale de la
Rochelle , tenue le 28 Avril 1751 , 23
Traduction de l'Ode IX. du troifiéme Livre d'Horace
61
Réponse au Difcours qui a remporté le Prix de
l'Académie de Dijon , fur cette Queſtion : Si le
rétablissement des Sciences des Arts a contribué à
épurer les moeurs , par un Citoyen de Genève , 63
Contre l'avarice ,
Extrait de la Séance publique de l'Académie Roya
le de Chirurgie du 8 Juin 1751 ,
84
85
ΙΟΙ
Vers pour mettre au bas du Portrait de M. Chau.
velin , Intendant des Finances ,
Mémoire hiftorique fur le Jubilé univerfel de l'annce
Sainte 1750 , & autres précédens ,
Cérémonies obfervées à Rome pour l'ouverture de
Pannée Sainte 1750 ,
102
115
Conte allégorique par M. le Marquis de Laffy ,
pere du dernier mort ,
Lettre à l'Auteur du Mercure , fur le portrait
Mad. de Sthaal ,
Mots des Enigmes & des Logogriphes du Mer
re d'Août ,
Enigmes & Logogriphes ,
Nouvelles Litteraires , & c.
121
120
129
Beaux- Arts. Catalogue taiſonné de toutes les pié
ces qui forment l'Ouvre de Rembrandt , compofé
par feu M. Gerfàint , & mis au jour par les
Sis Helle & Glomy , 153
Lettre à l'Auteur du Mercure , fur la nature d'un
Mode en e- fi -mi naturel & fur fon rapport ,
tant avec le Mode majeur , qu'avec le Mode
mineur , 166
Lettre fur les Peintures d'Herculanum , aujourd'hui
Portici , 171
Chanfon. La Bagatelle , Vaudeville , par M. Mellé
.
184
187 Spectacles ,
Débus de Mlle Hus à la Comédie Françoiſe , 188
A M. Favart , fur la Parodie des Indes galantes , 189
Les Indes danfantes , ibid.
Concert Spirituel , 190
Nouvelles Etrangeres , &c . 192
France . Nouvelles de la Cour , de Paris , &c. 204
Nailfances & Mariage , 210
Avis ,
214
La Chanson notée doit regarder la page 184
De l'Imprimerie de J. BULLOT.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères